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Full text of "La France contemporaine, ou, Les français peints par eux-mêmes: études de moeurs et de littérature"

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^^ 








• 






LA 

?)AiiTn? nniiT'ij'iyr) )A M 


F 




1 


ES FRANÇAIS PEINTS PAR EUX-MÊMES 


ÉTIDES DE MOEURS ET DE LITTÉRATURE 




RECUEILLIES ET ANNOTÉES 




VAU 




J. BAUMGAUTEX 




<> -o - •< 




CASSKL 




THÉODORE KAY, LlBHAIHE-ÉDirEUU 


! 1 


1878 


i 

i 




>)^ 







UBRAIRIEEUROP. C. MUQUARDT, l'.DITFUR 

MERZBACH ET FALK, SUCCS 

LIBRAIRIE DE LA COUR & DE S. A. R. LE COMTE DE FLANDR|j 

BB1IX£LL£S, 4S tub de la Régence. 

THÉODORE KAY 

LIBRAIRE DE LA COUR. CASSEL. 



Le Parnasse allemand du XIX"'* siècle, quel 

M. le professeur J. Baumgarten a composé pour les étrangers ' 
qui désireut connaître la littérature allemande contemporaine, 
tst un livre absolument neuf par le plan, par l'exécution, 
et qui est destiné à prendre place dans les bibliothèques 
scolaires aussi bien que dans celles des gens du monde- 
Les anthologies allemandes publiées jusqu'ici en France, 
en Belgique et en Italie ne faisant connaître aux lecteurs 
étrangers que les poètes de l'âge classique, l'auteur de l'in- 
téressant ouvrage que nous présentons au public a comblé 
une lacune importante en réunissant pour la première fois, 
dans un volume de peu d'étendue, tout ce que la [loésie 
allemande de notre siècle a produit de plus gracieux et de 
plus remarquable. 

• Nous avons voulu, dit l'auteur dans sa préface, que 
notre ouvrage, fruit de longues études et de plusieurs années 
de travail, formât le complément indispensable de toute 
histoire de la littérature allemande, qu'il fût à la fois un 
livre d'agrément, aussi piquant qu'instructif, et un livre de 
lecture et de traduction, propre à seconder l'étude sérieuse 
lie rallemand.» 




l* travail rtannolations [lersonnelles de l'auteur est fo 
considérable. Voulant mettre la lecture de nos po 
la portée des étrangers les moins familiers avec les difl 
cultes du langage fK>étique, il a donné Texplicadon d'oi 
infinité de termes et de néologisraes, qui se trouvent da 
les 370 poésies que renferme l'ouvrage, et que Ion cbe 



cherait vainement dans les dictionnaires les i 



I 



i répandu 



Un autre mifrite du Pâmasse, qui ne sera pas 
apprécié, c'est que lauteur à plac^ à la fin du volume d< 
notices biographiques fort succinctes, renfermant en outi 
les renseignements bibliographiques les plus nouveaux et It 
plus indispensables. 

Quant au choix des auteurs et des poésies que cou 
tient l'ouvrage, nous nous permettons de citer la préface 

«N'ayant pas eu l'intention de publier uni 
oeuvre de propagande politique ou religieuse' 
nous avons ecarliî, par un triage scrupuleux, tous les mor 
ceaiix, qui auraient pu froisser les convictions de nos lec 
tcurB. Notre choix, sans en exclure les autres genres 
porté de préférence sur les chants, les lieders, les ballade 
et les traditions populaires, c'est-à-dire sur tout te que 
poésie allemande offre de plus original et de pli 
térisliquc.i 

On voit que l'auteur n'a rien négligé pour rendre ai 
ouvrage, qui contient la fleur de la poésie allemande, aiu| 
utile et intéressant que possible. 

Dans toute VEuroi.ie la counaisance de la littérature alle- 
mande est regardée comme un des principaux éléments ài 
toute éducation complète; nous espérons donc que le publii 
étranger accueillera avec faveur un livre destiné à rendn 
l'élude de l'allemand aussi fadle qu'attrayante. 



LE PABNASSE ALLEMAND | 

DU XIXB SIÈCLE 
ou 

OEUVRES CHOISIES DES POÈTES LES PLUS DISTINGUES! 
DE L'ALLEMAGNE 



J. BAUMGARTBN, 



EXTRAIT DE LA TABLE DES MATIERES. 



GOETHE ET SCHILLER. 

Qoethe. NbHcc hiograpkiiinc. I.e roi des aulnes. Le péthenrj" 
Le roi de Ttinlé . SbIui d'un esprïl. Mïgiion. Le ménestrel. L'égtaii 
CbKDl des esprits planant au-dessus des eaux. Les bornes de l'humanicf. 
.|« ilivin. L'Élève du sorcier. Éldgîe romaine. Sonnets: l. Gronde 
«ncp'>^<!i >' Les sceptiijues. I.a danse des morts. Poésies. Schiller. 
Fansl : I. MonologUE. Faust et l'esprit, i. Marguerite à la calhédraje. 

SehiUer. NoHn biographiqut. Les adieux d'Hector. La granden^ 
<]« l'unîïcrs. Seine du Tartare. Les portes de l'antiquité. Le jeoM 
hl>nmi« au boril <)u ruisseau. L'anneau de Pulycrnte. Le plongeur. 
OUitioa. Dilhyrambe. Le combat avec le dragon, I.,e gant, La stalBi 
miU* Oo Sais, Le partage de la lene. La muse allemande. 
L'espérance. Le chant Ae k cloche. 



L'ECOLE ROMANTIQUE. 

AUK. Ouill. de BohlsgBl. Nelicr. Arion. Les ^ani 

Frédéric de Bchlégel. NoiUe. Ix chSieau englouti païf fl 
Tl«ok- Ni'lkf. l.a poésie romanlique. Le Téroce cha| 
Jpunsi.'.e An Sicyfiieil. \xi. Tyroliens. 

Aohim d'Amim, Ni>lkt. L'empereur «k 
Frédéric de la Uotte'Fouq.ué. Nalice. Le chevalie* 
La lll^ro, I* fetiin des vainijucurs. 

ChamiMO. A'o/iW, Le sdeil k révélera. U château deB 
l.a finticéd tlii liitii. C'haiitoDE uslmenl. Le (ils (l< 
time il fiiul. Mmiio Kulcone, le Corse. 
Hoelderlin. NotUe. Hymne du soir, l.n mort gwur \ 
L'eipril du Imipi, A nos poètes. 

CluillaumQUâller. Noiict. Chanlsgrees 
, Le Kanartiilc. J. La femme du Maniate. 4, AlenandrcYn 
[ Munkac), Vinein. Arrivée du prinlemps. 

Platsn. Nolki. Lumière. l.e pèlerin <le Sainl-Jusl, 
' tombeau dam le Busenlo, Ilnrmosan, A Gœlhe. Épitaphe. 



LA JEUNE ALLEMAGNE. 

H«ine. Noikc. faix. Le lotos. Le pays enchanté, 
' irii|[e ï Kevliar. Les deux grenadiers. Le pin. Loreley. Vision n'5 
I llcUaluar. Pennées de nuit. A ma mcre. Tu es une Heur. Adieu. 
I ondlm. Le rjve. Vourquoi donc les roses sont-elles si pâles! As!Iej| 

HerweKh, A'n/tVc Le poëie. Chan.'on des cava!ier5. StrophftsJ 
Freillgrath. Nftict. Les sujets de mes poésies. Ammonium,^! 
" émiijraill». Les garçon.s menuisiers. Le aapîn. Le re'vellleiir d 
\ d^icrt. Le prince Eugène, La cavalcade du lion. Chant de Memnon.] 
I Si J'flnii né (!xn« la banlieue de ta Meci[ue, La vengeance des fleurs, 
I Le pritice nègre. Le fourbiaseur de Damas, I.a vision du voyageur. 



rOckert et lêcole orientale. 

BâckerC Nolict. Gazèle. ConiJaile. Contes arientaui : 
ilracle. z . Abubekr ci Omar. j. AmruBcnMsdiksTb. 4. Récon 
.tpo^e orientale. Sentences du brahmane. La levée en masse. Dcvim 
Iti purie;. A la nature, notre mère. Le reflet de la rose. Ijs géi 
(I les nains. Saoncts cuïrassifs, Les trois compagnons. Le combat 
serpent duvin avec U llgTe. Frédéric Barbcroiisse. Guerre uni 
Larme céleste. 

Alexandre comte de Wurtemberg. Notice. Le vieui 
ClinnLi (le l'ouragin ; 1. Sali ara. i. Sirokko, I* sultan Alp Arsb 

Bodeusteât. NelUc. Le soleil rayonne. Sentences, 
Ju |>riiilcmps. Sadi et le shah. 



L'ÉCOLE SOUABE ET LES POETES RHÉNANS.' 

Uhland. Notice. L'ait libre. Le comte tberhard. Epopée ro- 
ntanlinue : 1 . La surprise à Wîldbad. a. Les troi'i roitelets à Heimsen. 
j. La bataille de Reullingen. 4. La bataille de DâffinEeii. Le chevalier 
noie. La malédiction du chanteur. La vengeance. La tille de l'hôtesse. 
\jc roi aveugle, l'aillefer. Harald. La chanson du jeune montagnard. 
Le cerf blanc. Conte souabe. Le chSteau au bord de la mer. La fortune 
tl'EdeiillaU. Les trois chansons. Le tournoi lugubre. Le jeune Siegfried. 
Rjrmne Ju dimanche d'un berger. Chansons de voyage : i. Chanson du 
MBltn. 1- Entrée dans l'auberge. La foi que donne le prinlenips, 

Kemer. Ncliei. Le cheval fidèle. Deux cercneils- Le meunier 
iimil Le comte Asper. L'ondin. Le prince le plus riche. L'école sou abe. 

SohWRb. Nafict. La mort de Charles -le -Téméraire. Le cavalier 
n laC de Constance. La maison du pécheur. 

. N^IUi. Le forgeron de Soliiigcn. La mort de Dro»^ 
i-*otis du Rhin. Le trésor caché sous l'eau. 




— 6 — 



LES -POETES AUTRICHIENS. 

Zedlits. A'olict. Le guerrier mouranl. Le vaù 
femme du brigind. Ln revue noc 

Iionau. Nolki. Les trois 
Le vieillard. Le crucifix. Trodiiii 
Indiens. L'enTÛlement. Prière. 

Orûn. Notice. Noire époque. Denx voyageurs. Snr fl 
Une larme d'homme. Feuilles d'amour. Le brigand C: 
• de Si. Martin. L'anneau. Charles-le-Téméraire. L 
dernier pocle. Posait de la vapeur. 

Beck. N(rlicc. La poésie. Schiller et Gcclhe. Le rc 

Meiasner. AoUci. Soirée au bord de la mer. Un génii 
Venise. L'amour. La forge. Une mère. 
etc. cic. 



LES POETES ANACREONTIQUES. 

otict. Le compagnon ouvrier. Rêves. Départ. 
vieux hassard. Le mois de mai à BeHîn. Pélusîum. Les lombes. 
mendiante du Ponl-Neuf. 

QeibeL NelUt. L'enfant mouranl. Vision dans nue furet. X 
tradition des bords du Rhin. Royauté du poêle. En avant. 

Droote - HuelahoÉf. Neriie. La jeune mère. Le comte de 
Vallée. 



LES DERNIERS POETES EPIQUES. 



Bœttger. .\ 
Bechatein. 



i.a fuite de Macabo. Conseil. 

CbanI des anges de In mort. Rube. 




— 7 — 

Bcherenberg. l^otiet. Une buvellc lu bîvoaac. Mirche \ 

Bliicher siii Walerlofl. Waterloo. 

Hesekiel. Not'ut. C'est ainsi qu'une jeune fille. 

Foutana. Neliii. Les Humilions. Ijt chlteaii d'Eger. 

aebbel. NoHie. L'enrant île la btayère. l.'enfant qui dott, 

Heyee. NoHct. Lu lîlle de la f^e. Wamla. Chant île Soireni. 

aottaoboU. Nelice. Les Tartorea. Le coinbai au milieu de la 
Icmpfle. Aux «nfanis. 

Hârz. Kolkc. La surprise. !.e5 fosses couvertes de Heurs. 

liingg. ftiilke. I.a femme dn marin. Matinée dans les nu 
Mycérin. \'alens el Fiidiger. La grenadille. Appel. 

SchefTel. Natict. Le rrompeite de Seekkingen (Extrait) 
thyosaure. Orientale première. Vieille ballade assyrienne. 

Hammerling. Netiei. Les oiseaux. Néron an sanctuaire d'Iib.J 



NOTICES BIOGRAPHIQUES. 



LA FBANCE CONTEMPORxlINE. 



Du même auteur: 

Glossaire des idiomes populaires du Nord et du 
Centre de la France. Tome l. (Essai sur les patois 
français.) Paris, A. Franck; Coblentz 4870, Hergt. 
3 fr. 50. 

lok France comique et populaire. Choix d'études de 
moeurs parisiennes et provinciales, scènes comiques, charges 
d'ateliers, récits drolatiques, etc. Avec un glossaire des 
néologismes et des argots parisiens. Seconde édition. Stutt- 
gart 4874, Paul Neff. 3 fr. 50. 

Les Mystères comiques de la province. Études de 
moeurs et curiosités ethnographiques. 

(Monographie de la petite TiUe. — Revue comique de bévneB pro- 
Tinciales. — Le monde dévot. — Scdnes de moeurs picardes, normandes 
bretonnes, poitevines, provençales, bourguignonnes, etc. — Chroniques 
rurales et récits drolatiques.) 

Seconde édition, considérablement augmentée. Leipzig 
4S78, C. A. Koch. 3 fr. 

Le Parnasse allemand du XIX® siècle ou Oeuvres 
choisies des poètes les plus distingués de l'Allemagne, avec 
un commentaire perpétuel en français contenant l'expli- 
cation de tous les termes poétiques et de tous les passages 
difficiles. 

(Goethe et Schiller. — L*école romantique. — La jeune Allemagne. 
— Btckert et Técole orientale. — L*école souabe et les poètes rhénans. — 
Les poètes autrichiens. — Les poètes anacréontiques. — Les derniers 
poètes épiques.) 

Cassel 4878, Théodore Kay. 6 fr. 

Bobin Jouet's abenteuerliche Fahrten und Erlebnisse 
in den Urwâldern von Guyana und Brasilien. In deutscher 
Umarbeitung nach Emile Carrey, ethnographisch ergfinzt 
und illustrirt nach Bouyer, Agassiz, Brett, Jusselain u. a. 
Quellen. Mit 24 Illustrationen von Girardet. Stuttgart 
4877, Rieger, 8 fr. 50. 



LA 



FMCE CONTËHPOBÂINË 



ou 



LES FRANÇAIS PEINTS PAR EUX-MÊMES 



ETDDES DE MOEURS ET DE LITTERATURE 

BECUEILLIES ET ANNOTÉES 

PAB 

J. BAUMGARTEN 




- '^ 



^^x^- 




Caractère, qualités et travers des Français. — 
Types parisiens : le bohémien littéraire, rabsinthenr, le cocodds, etc. — 
Les existences problématiques. — La langue Terte. — Le théâtre popu- 
laire. — Les industries inconnues: le marchand de feu, le bricoleur, 
le professeur d'oiseaux, etc., etc. — Diminution de la population. Les 
faiseuses d*ange. Le journalisme catholique. — L'éducation cléricale. — 
Types cléricaux. — L'illuminisme et le spiritisme au XIX* siècle. — La 
sorcellerie du magnétisme à Paris. — Le spiritisme en France. — Un 
dieu au sixième étage. — La décomposition sociale par la littérature. — 
Le roman du réalisme et la corruption poétique. — La mascarade 
sanglante de 1871. — La femme émancipée. — Le cosmopolitisme 

révolutionnaire, etc. 




-— s^ 



(^» 




CASSEL 
THÉODORE KAY, LffiRAIRE-ÉDITEUR 

4 878 



PRÉFACE. 



«.r* ^\ ^\, ' 



Le titre de Touvrage que nous publions aujourd'hui 
en indique suffisamment le but et la portée. En fai* 
sant peindre les Français par eux-mêmes, nous avons 
voulu éviter le reproche de malveillance et d'ignorance 
que nos voisins ont l'habitude de faire aux étrangers 
qui s'avisent d'écrire avec franchise sur leur pays. 

Notre livre n'est point une oeuvre de dénigrement 
et d'injustice telle que ces voyages d'exploration pa- 
triotique que, dernièrement^ certains germanophages 
de profession ont publiés sur l'Allemagne. Ayant, de- 
puis trente ans, fait de la France un consciencieux 
objet d'études, nous croyons en avoir une connaissance 
assez intime pour être à l'abri des préjugés chauvins 
et des infatuations nationales qui auraient pu nous 
rendre injuste et nous engager à composer un recueil 
de tableaux de moeurs et d'études littéraires ressem- 
blant aux Odeurs de Paris de M. Vbuillot et pouvant 
servir d'arsenal aux gallophages de tous les pays. Un 
tel travail eût été fort facile si, pour ramasser à la hâte 
de pitoyables médisances, nous avions voulu descendre 



VI PRÉFACE. 

dans les bas-fonds où croupissent les ennemis jurés 
de toutes les nationalités. 

La haine fausse étrangement le jugement. On peut 
sourire de pitié en voyant que M. Jacolliot continue 
à traiter de »brute germanique» les compatriotes de 
Goethe et de Humboldt ; mais que dire si des hommes 
d'un mérite incontestable comme M. M. Laprade {Per- 
nette, 5® édit.) et Pontmartin {Nouv. Samedis VIII, 125), 
après avoir longuement disserté sur la fausseté du 
coeur humain dans les drames deScHiLLER, 
arrivent à cette formidable conclusion : »Le coeur alle- 
mand n'est pas dans la poitrine, il est dans la tète. . . 
Un cerveau très-puissant, un abdomen plus puissant 
encore, voilà Thomme germanique. Le sentiment n'est 
chez lui, poète, artiste ou prince, que le lien par où 
communiquent l'abdomen et le cerveam. — Cette dé- 
couverte d'histoire naturelle diffère peu de celle qu'un 
de nos plus célèbres professeurs de gallophagie, M. Léo, 
a faite il y a déjà 40 ans sur y>l'instinct bestiak de la 
race celtique en général et de certain «peuple de singes» 
en particulier. Il serait bien à souhaiter que les deux 
peuples en terminassent avec toutes ces absurdités 
haineuses, avec toutes ces légendes malveillantes , si 
peu dignes d'une époque de lumières! 

Heureusement qu'il y a en France et en Allemagne 
un assez grand nombre d'hommes éclairés et de véri- 
tables penseurs dont l'intelligence est assez haute pour 
ne pas croire au dogme stupide et fatal de la per- 
pétuité des haines nationales. 

Les intérêts auxquels est liée en Allemagne la cause 
nationale sont si élevés et si grands qu'ils ne peuvent 
exciter chez ceux qui les ont pris à coeur d'autre sen- 
timent qu'une sincère et ardente sollicitude et qu'il 



PRÉFACE. VII 

Dous paraîtrait odieux et bas d^ chercher un prétexte 
à des taquineries mesquines et à des dénigrements 
systématiques. 

Ceci dit, nous espérons que le lecteur ne se mé- 
prendra pas sur notre intention en trouvant dans notre 
li\Te toute une série d^études sur Taffaiblissement moral 
de la France. Il est vrai que le moment est fort mal 
choisi pour parler de déclin lorsqu'à aucune époque 
cette grande nation n'a montré plus de vitalité et de 
plus puissantes ressources matérielles, qui ne s'ac- 
quièrent que par des qualités sérieuses: par le travail, 
la sobriété et l'économie. Cependant à côté de ces 
qualités d'une partie des populations travailleuses, la 
démoralisation existe et va croissant. Le sentiment de 
ce déclin est profond, universel en France, mais les 
autres peuples européens commencent à l'éprouver à 
leur tour : ils souffrent plus ou moins des mêmes plaies 
morales et sociales. Cette triste vérité est reconnue 
maintenant par tous les esprits d'élite qui exercent 
une influence sur leurs contemporains. En signalant 
ces plaies, notre livre offre donc un incontestable in- 
térêt d'actualité. 

Si nous avons quelquefois laissé la plume des 
auteurs que nous citons courir alternativement d'une 
étude fort sérieuse à un sujet comique, nous pensons 
que cette manière est la plus simple pour ne fatiguer 
jamais l'attention du lecteur. D'ailleurs toutes ces 
scènes de moeurs comiques, tous ces types grotesques 
que renferme notre livre peuvent intéresser sous le 
rapport de l'ethnographie. Nous avons fait une étude 
spéciale du côté comique et de la satire des moeurs 
françaises dans deux livres qui peuvent servir de com- 
plément à la présente publication : La France comique 



Vm PAÉFACB. 

et populaire, %^ édition. Stuttgart 4874, Pdul Neff. 
Les Mystères comiques de la province. ^ édition. Leip- 
zig 4878, Koch. — Loin que la France ait le privilège 
de posséder le plus grand nombre de ces types ridi- 
cules, TÂllemagne en ofihre une bien plus ample moisson, 
parce que le moyen âge y a laissé des traces plus 
profondes, et nous dirons volontiers avec M. Ca&o 
(pag. 349): i>Un railleur, sMI vous platt, divine Provi- 
dence! un railleur quel qu'il soit! Nous l'accepterons 
avec joie«. 

Dans notre exploration de la France d'aujourd'hui 
nous ne pouvions manquer de rencontrer aussi (dès 
4856) les faits et gestes des spirites, des magnétiseurs 
et des magiciens modernes. Nous nous sommes occupé 
fde ce monde étrange, parce que, derrière les roueries 
I des charlatans et les hallucinations des malades, il y 
\ a une science effrayante dont l'étude devrait être 
i exclusivement réservée aux investigateurs scientifiques, 
• mais dont le vulgaire ignorant et crédule a sans dis- 
cernement attrapé quelques bribes pour s'en faire un 
joujou et un fétiche. L'extension prodigieuse que prend 
le spiritisme en France et en Belgique réclame éner- 
giquement l'étude approfondie de tous ceux qui veillent 
aux intérêts moraux et religieux de leur pays, et 
pourtant, abstraction faite de quelques articles super- 
ficiels publiés dans les journaux et les revues, le 
public étranger est généralement dans le vague sur 
l'extrême importance d'un fait que nous voyons prendre 
tous les caractères d'un mouvement social et religieux. 
(Voy. page 292). 

En 4854, quatorze mille citoyens, parmi lesquels 
figuraient les noms les plus respectés de la République 
addressèrent au Congrès des États-Unis une pétition 



PftfFACB. IX 

dans le but d^appeler son attention sur le spiritisme 
qui n^était alors qu^à son début en Amérique , mais 
dont ces hommes sensés avaient reconnu «Fimportante 
action sur les intérêts du genre humaine. — »0n ne 
peut raisonnablement nier», disaient-ils dans ce mémoire, 
»que les phénomènes variés dont nous parlons soient 
destinés à produire des résultats importants et durables, 
(iffectmt d^une façon permanente la condition physique^ 
le développement mental et le caractère moral d^une 
large fraction du peuple américain. Il est patent que 
ces pouvoirs occultes influencent les principes essen- 
tiels de la santé et de la vie, de la pensée et de 
l'action; et par là ils peuvent être destinés à modifier 
les conditions de notre existence, la foi et la philo- 
sophie de notre époque, ainsi que le gouvernement 
du mondecc. — Le lecteur comprendra maintenant 
pourquoi, préoccupé de nos intérêts nationaux et ne 
trouvant aucune étude, aucun essai sur le spiritisme 
en France, nous n'avons pas reculé devant la tâche 
difficile d'y mettre la main nous-même. Cependant, 
borné par l'espace, nous ne donnerons qu'un extrait 
de nos recherches. 

Si nous avons fait peindre et analyser les côtés 
moral et social du catholicisme, nous prions le lecteur 
de ne pas oublier que nous ne prenons point sous 
notre responsabilité toutes les opinions des auteurs que 
nous avons cités. La position du catholicisme en France 
diffère essentiellement de celle qu^en Allemagne les 
lois, la fermeté des gouvernements et le patriotisme 
éclairé d'une écrasante majorité de citoyens ont défini- 
tivement faite à FÉglise romaine. Nous n^avons plus 
à craindre en Allemagne que l'Église s'empare de Pin- 
struction publique, que la multiplication des couvents 



X PRÉFACE. 

appauvrisse la nation, que les doctrines du Syllabos 
et de rinfaillibilité sapent Tindépendanoe nationale e& 
détruisant toutes les libertés modernes. Aussi l'Aile- 
magne libérale est-elle disposée à traiter les ulu^mon- 
tains avec beaucoup plus de bienveillance que ne k 
font les libéraux français dont nous avons enregistié 
les opinions, et qui nous montrent en perspective on 
cataclysme dont la Commune de 1874 n'a été que le 
prélude. 



D*^- J. Baumgarteii. 



TABLE. 



Page 
Les Français d'aujourd'hui. — Louis Figuier 4 

La civilisation de la France vaut-elle mieux que celle de 

r Angleterre? — H. Taine iO 

Les Qualités de la France. — Comte A, de Gasparin. ... 45 

L'Affaissement actuel. — Comte A. de Gasparin M 

Les Français sous l'Empire. — P. J. Proudhon 20 

Pomocratie et luxure. — P. J, Proudhon 22 

La Bohème de Paris. — Nestor Roqueplan 23 

Le Cénacle. — Alfred Delvau Si 

Les Bohémiens littéraires. — Décemhre-Alonnier 33 

(L'Académie de la bohème ou la poésie de l'absinthe. — 
P. /. Imbert 85 
L'Absintheur. — Privât d'Anglemont 48 
L'Alcoolisme en France. — Paul Gère 44 
Extension et danger de ralcoolisme. — L*absintlie. — Consom- 
mation des liquides alcooliques à Paris. — Les cafés et les ca- 
barets. — L*abns des boissons alcooliques pendant les deux sièges 
1870 et 1S7]. — L*alcoolisme dans les proTinces. 

La Vie des gandins. — Ernest Feydeau 50 

Le Cocodès. — /. de Perez 5i 

La Modiste. — Paul Courty . . 55 

Ça dépend du maire de Saint-Denis. Croquis de moeurs 

! industrielles. — Félix Mornand 57 

Les Troupiers. — Adrien Huart 63 

Leçons, de grammaire. — Bapports saugrenus. — Les volontaires 
d*iin an. — Le capitaine Bourru. 

Les Médecins parisiens. — Galoppe d'Onquaire 70 

Les médecins nomades. ■— Le carabin. — Études au Quartier 
latin. 

L'Envers d'une distribution de prix. — Pierre Véron. , . . 74 
Recette pour faire un bachelier. — G. Deslauriers 80 



XII TABLE. 

Page 

L'Académie de l'avenir. — Pierre Véron 84 

L'Argot du Temple. — Félix Momand *5 

La Langue Verte. — Alfred Delvau 98 

Les Existences problématiques. — Galoppe d'Onquaire, . . 9^ 

Les Cafés chantants. — Félix Momand 9^ 

Le Bal des Auvergnats. — P. X. /mfterf 40 4 

Le Bureau de placement dramatique. — Pierre Véron, . . iO^ 

Théâtre populaire. — Nestor Roqueplan <4 4 

La Nonne sanglante. Mélodrame en 4 entr*actes et 6 décors. 
Théâtre de Bourg-en-Bresse. Scènes de moeurs provincia- 
les. — Bourget < ^ "^ 

L'affiche monstre. — Le café de la comédie. — Le café militaire. 
— Le foyer des artistes. — La représentation. 

Le Bal Mabille. — Fé/to Jfornand. <«* 

Grecs de Paris et maisons de jeu clandestines. — Félix Mor- 

nand <35 

Les Industries inconnues. — Privât d'Anglemont M5 

I. L'arlequin. — L'employé anx yenx de bonillon. — Les 

lonenrs de viande, 
n. Le marchand de feu. — Les hricolenrs. — L'ange gardien, 
m. Le pdre putatif. — Le berger en chambre. 
IV. Le professeur d'oiseaux. — Le pensionnat de serins. — La 
bouillie pour les chats. — Les ribouis et les dix-huit. — 
Le fabricant d'os de jambonneaux. 

Les Chiffonniers. — Prtrai d'-4nflriemonf •. . . . 468 

Types. — L'aristocratie de la chiffe. — Probité des chiffonniers. 

Les Oisifs et les Célibataires. — Powi Gère 474 

Développement de l'oisiveté. — Dangers des oisifs pour la socié- 
té. — Statistique des célibataires. — Leur infériorité sur les 
gens mariés au point de vue moral et sanitaire. — Les oisifs des 
tripots. — Produit des cagnottes. — Nombre des joueurs. 

Diminution de la population de la France. — Louis Figuier, 4 78 

Causes de cette diminution. 

L'Industrie des nourrices et le Massacre des nourrissons. 

— Brouardel et Paul Cère 4 82 

Le Célibat ecclésiastique comme cause de dépopulation en 

France. — Léon le Fort . 4 86 

L'Esprit monacal et la Dépopulation. — Edgar Quinet. . . 4 88 



Ce que les Français libéraux pensent de la religion de leurs 

pères. — E. About 4 90 

Le Journalisme catholique et la Révolution accomplie dans 

le sein de l'Église ultramontaine. — Ernest Renan, . . 4 93 



TABLE. Xm 

Pftge 
La Journée d'un évoque. — Pierre Véron 4 95 

Le Carnaval et le Langage d'un monde antédiluvien. Mon- 
sieur Veuillot. — Edmond Scherer i 97 

Le petit Marat évangélique et ses Moeurs littéraires — E, 

About 202 

Le Romantisme religieux. — F, Laurent 203 

Causes et effets de cette maladie de notre sidcle. 

L'Art ultramontain. — Michaud 208 

Les petits Livres. — Michaud 21 1 

Effets de l'éducation cléricale. Faiblesse et inconséquence 

des libéraux. — F.Laurent, 2i4 

L'Enseignement laïque et l'Enseignement congréganiste en 

France. — Paul Gère 2i8 

Les Collèges ecclésiastiques. — Legouvé 222 

La Liberté de l'enseignement. — Edgar Quinet 223 

Les Dévotes et les Saintes de province. — Galoppe d'On- 

quatre 226 

Bapetissement de la religion. — Sottes pratiques. — Apparition 
de Saint-Jean. — Un forçat libéré évéqne. — Le scepticisme re- 
ligieux de la province. 

La Société de Saint-Vincent de Paul et les petits frères. Le 

Cabaret ignorantin. — Carmanne 234 

l'S Paysan catholique. — Joseph Doucet 239 

Types cléricaux. — Joseph Doucet 242 

1. Le TÎcaire du canton. 

2. H. Tanaré, curé de Barbital. 

Le Catholicisme et la France. — Comte A, de Gasparin, . . 252 
Si en France une réforme politique peut tenir lieu d'une ré- 
forme religieuse. — Edgar Quinet 257 



L'IUuminisme et le Spiritisme au XIX °»« siècle. — P. J. 

Proudhon 264 

La Doctrine spirite. — AUan Kardec 264 

Séance de spiritisme dans la rue de Charenton. — P, L, 

Imbert 267 

La Magie dans l'armée française. — Gougenot des Mousseaux, 272 

La Sorcellerie du magnétisme à Paris. — Henri Delaage. . 275 

1. Les sorcières et les cartomanciennes modernes. 

2. Boueries des charlatans du magnétisme. 

La Somnambule des barrières. — P, L, Imbert 282 



XIV TABLE. 

Page 
Le Spiritisme en France. — Dr. J. Baumgarten 291 

I. Extension du spiritisme. — Pourquoi la doctrine spirite se 
propage si rapidement en France. — Les magnétiseurs et 
les spirites. — Utopies des hiérophantes modernes. — Les 
romanciers propagateurs de la doctrine spirite. 
U. Introduction du spiritisme enFrance. — La doctrine spirite. 
— Ses adversaires et ses partisans. — Côté moral et philo- 
sophique de cette doctrine. — Un discours spirite. 
III. Dangers des pratiques spirites. — Études de M. Pclin. — 
Le spiritisme et la folie. — Victor Hennequin, secrétaire de 
rame de la terre. — L'infection magnétique ou magn-qne. — 
Le spiritisme et la science moderne. — Caractère patho- 
logique des manifestations. 

Un Dieu au sixième étage. Exercice d'un culte agréable. — 

Galoppe d'Onquaire 318 

Le Mapah ou Dieu Ganneau. — Influence des maniaques 

sur les événements historiques. — Êliphas Lévi. . . . 326 



La Décomposition sociale par la littérature. ^ A, de Pont- 

martin 831 

Comment la littérature a préparé la défaite et la Commune. — La 
société et la littérature en 1849 et en 1869. Contrastes. — Causes 
de la corruption littéraire actuelle. 

Le Roman du réalisme et la Corruption poétique. — Emile 

Montégut 345 

L'Idolâtrie de la révolution. — Caro 851 

La mascarade de la Commune de 1871, une parodie misérable de 
1793. 

Les Misérables de Victor Hugo, prologue de la Commune. 

— A de Pontmartin. . . , 356 

Balzac. Son influence posthume sur les folies actuelles. — 

A. de Pontmartin 359 

La Réhabilitation du bagne. — ^ Lt«ca« 365 

La Philosophie de la femme mancipée. — P. J. ProvMon. 368 
Le Cosmopolitisme révolutionnaire et ses doctrines en 

France. — Emile Montégut 386 

La BéYolution est le contraire de Tidée de patrie. 



FAUTES TYPOGRAPHIQUES. 

Page 128, 9e ligne, lire: crû. — Page 316, 3e alinéa, 15e ligne, lire: 
aient pris. 



LES FRANÇAIS D'AUJOURD'HUI. 

iJràce à la diversité des origines, et aux différentes races 
humaines qui se sont fondues dans son type, grâce peut- 
être aussi à r extrême variété géologique du sol de la France, 
où Ton trouve comme une sorte d'échantillon de tous les 
terrains du globe, le Français n'a point de physionomie pro- 
pre, au point de vue oi^anique : ce qui n'empêche pas la 
nationalité française d'être parfaitement accusée. 

Au point de vue physique , si l'on met à part certains 
extrêmes, on peut dire que le Français est caractérisé, non 
par les traits spéciaux, mais par la mobilité et l'expression 
de ces mêmes traits. Ni grand, ni petit, le corps a des pro- 
portions excellentes, et s'il n'est pas capable de développer 
UDe grande action musculaire , il est du moins en état de 
lutter avec avantage contre la fatigue et les longs exercices. 
Agile et nerveux, prompt à l'attaque comme à la riposte, 
plein de ressources dans la défense, souple et dispos, adroit 
au physique comme au moral , tel est le Français dont le 
type est reconnaissable dans notre classique troupier. 

Au point de vue intellectuel , le Français se distingue 
par une promptitude et une activité de conception vraiment 
hors ligne. Il comprend vite et bien. Une nuance .de sen- 
timent vient s'ajouter à cette activité intellectuelle. A cet 
ensemble des qualités de l'esprit et du coeur, joignez une 
dose très-prononcée de raison, un jugement solide et une 



2 LES FRANÇAIS DAUJOURDHUI. 

véritable passion pour Tordre et la méthode , et vous aurez 
le type français. 

C'est par la réunion de toutes ces qualités que s'explique 
le respect de notre nation pour la science et les arts, Tordre 
admirable qui règne dans ses musées, et le bon entretien de 
ses monuments historiques. Ainsi s'explique Texcellente or- 
ganisation de son enseignement public, tant pour les scien- 
ces que pour les arts, sa philosophie tolérante et douce^ qui 
cherche surtout les règles pratiques applicables à la conduite 
des hommes, son excellent arsenal judiciaire^ et son admi- 
rable code civif, qui a servi de modèle à toutes les nations 
des deux mondes. 

Cependant si le Français respecte la science, s*il aime 
les arts et s'intéresse aux productions de Tesprit, il feut re- 
connaître qu'il répugne à s'y mêler de sa personne. Il est 
heureux de profiter des applications pratiques de la science, 
et proclame avec reconnaissance les services qu'il en reçoit, 
mais il recule à Tidée d'étudier les sciences en elles-mêmes, 
et le titre de savant est chez lui le synonyme d'un être par- 
faitement ennuyeux. Les sciences qui ont jeté en France un 
très-vif éclat à la fin du siècle dernier, y languissent aujourd*- 
hui. Les carrières scientifiques sont désertées et la science 
est dans une décadence visible dans la patrie des Lavoisier, 
des Laplace et des Cuviér. Pour faire accepter la science 
aux lecteurs français, il faut enduire de miel les bords de la 
coupe ; encore faut-il bien connaître la dose à laquelle on 
peut lui administrer le breuvage édulcoré, et ne pas dé- 
passer les forces de son tempérament ou de son humeur 
présente. 

On peut en dire autant pour les arts libéraux. Le Fran- 
çais aime à jouir des oeuvres de Tart, des beaux monuments 
et édifices, des statues précieuses, des tableaux magnifiques, 
des gravures et de toutes les hautes productions de Tari ; 
mais il ne fait rien pour les encourager. Notre pays est au- 
jourd'hui, dans le monde entier, à la tète des beaux-arts, 
et son école de peinture est sans rivale. Cependant c'est à 



LES FRANÇAIS D AUJOUKD HUI. 3 

l'étranger que les artistes , peintres ou sculpteurs , doivent 
aller chercher l'écoulement- de leurs produits. En France 
oa se contente de rendre un hommage platonique au mérite 
de leurs oeuvres, et Ton s'en rapporte au gouvernement du 
soin d'encourager et de propager les arts. 

Cet encouragement se résume en une exposition annuelle 
des tableaux et des statues faite dans un local où l'on n'entre 
qu'en payant. Puis, tableaux et statues sont renvoyés aux 
artistes, et des médailles de différente valeur , permettent 
au public de classer le mérite de chaque exposant. 

Ed France, on n'est donc à proprement parier ni savant, 
ni artiste ; seulement on professe une grande estime pour 
les sciences et les arts. On leur rend hommage, mais on 
Q*a aucun désir de se les assimiler, et l'on ne fait rien pour 
les propager. 

Une qualité excellente de notre nation, c'est la sociabilité. 
Tandis que l'Anglais et l'Allemand se renferment dans leur 
inaisoD, avec un soin misanthropique, le Français aime à par- 
tager son logis, à habiter une espèce de ruche, où le même 
toit abrite quantité d'individus de tout âge et de toute condi- 
tion, n peut ainsi échanger et recevoir mille services, vivre 
de son existence propre, en même temps que de celle d'au- 
tmi. Voyez dans nos villages les maisons, groupées en- 
semble , adossées l'une à autre ; voyez dans les villes ces 
maisons où cinquante locataires^ à peine séparés par une 
mince cloison, ont un domestique commun à tous, le portier, 
et vous reconnaîtrez là l'instinct de sociabilité, d'affabilité 
extérieure, propre à la nation française. L'empressement 
que chacun manifeste à rendre les petits services de la vie, 
à secourir un blessé, à s'employer pour tirer son voisin 
d'embarras, sont autant de signes de ce même et louable 
esprit de sociabilité. 

La douceur des sentiments et des pensées, le goût extra- 
ordinaire pour l'ordre et la méthode, l'amour des arts, qui 
caractérisent la nation française, se retrouvent dans les pro- 
ductions diverses de son industrie. Le sentiment de l'art 

4» 



4 iMR FRANÇAIS D AUJOUKD HUI. 

caractérise essentiellement Findustrie française, et lui donne 
ce cachet de bon goût^ de distinction et d'élégance qui font sa 
juste renommée, et répandent ses produits dans \e monde 
entier. 

Sans être ni artiste ni savant, le Français sait donc par- 
faitement tirer parti de la science et de Fart. Il leur de- 
mande leur concours et leurs inspirations ; il sait les utiliser 
et les transporter dans la pratique. Grâce à son esprit d* ordre 
et de méthode, il parvient à retirer des profits matériels des 
objets d'étude ou de sentiment. 

Après le côté brillant du caractère de notre nation^ mon- 
trons son côté défectueux. 

Il est reconnu que le tiers des Français et plus de la 
moitié des Françaises ne savent ni lire ni écrire : ce qui re- 
vient à dire que sur les trente-huit millions d'individus (jui 
composent la population de la France, quinze millions ne 
savent ni Ure ni écrire. 

Le paysan français ne lit pas, et pour cause. Le di- 
manche on lui fait la lecture de Falmanach de Pierre Larri- 
vay, de Matthieu Laensberg, ou de quelque autre prophète 
de la même farine, qui prédit pour chaque jour de Tannée 
le temps ou les récoltes , et cela lui suffit. La Bruyère a 
tracé de nos paysans , au temps de Louis XIV, un portrait 
saisissant et sinistre, qui est souvent vrai de nos jours : de- 
puis deux siècles, le modèle a peu changé *) . 

i) » L'on voit certains animaux farouches, des mâles et des 
femelles, répandus par la campagne, noirs, livides et tout brûlés 
du soleil, attachés à la terre qu'ils fouillent et qu'ils remuent avec 
une opiniâtreté invincible ; ils ont comme une voix articulée, et 
quand ils se lèvent sur leurs pieds, ils montrent une face humaine. 
Et en effet ils sont des hommes «. — Addenda : «Tandis que Paris, 
centre du luxe et des lumières, passe à juste titre pour la capitale 
du globe , il est dans les départements une foule de localités oii 
le peuple, à peine affranchi de la glèbe, et déjà corrompu par le 
salariat, semble avoir rétrogradé sur le moyen âge «. Proudhon. — 
Néanmoins, dans beaucoup de provinces, la classe des cultivateurs 
est moins malheureuse et moins abrutie que les paysans anglais. 
Le paysan français s'y distingue par sa frugalité, par l'habitude 



LES nuRÇAis d*adjoijm'hiii. 5 

L'ouvrier français lit fort peu. Les ouvrages de scieace 
vulgarisée qui, depuis un certain nombre d'anoées, se mul- 
tiplient si heureusement en France, ne sont pas lus» coBune 
on se l'imagine, par les ouvriers. Les personnes, qui recher- 
chent ce genre de livres, ont déjà une véritable instruction 
qu'elles désirent compiéier en retendant à d'autres branches 
du savoir : ce sont les jeunes gens des écoles et les per- 
sonnes q«H appartiennent aux diverses profeseieDs libérales 
ou commerciales. 

Le bourgeois, qui a quelques loisirs, en consacre une 
partie à la lecture, mais il ne lit pas de livres. En France, 
le livre est un object de luxe, k Tusage des raffinés. Quand 
elle voit passer dans la rue un homme tenant un livre sous 
le bras, la foule le contemple avec une curiosité respectu- 
euse. Entrez dans les maisons , même les plus opulentes, 
vous y trouverez tout ce qui est nécessaire au confort de 
l'existence, tous les meubles à l'usage de la vie, mais vous 
n'y verrez presque jamais de bibliothèque. Jugée indispen- 
sable en Allemagne, en Angleterre, en Russie^ la bibliothèque 
est à peu près inconnue en France. 

Le bourgeois français ne lit que les journaux. Malheur 
reusement les journaux en France n'ont jamais été consacrés 
qu'à la politique. La littérature et les arts^ la science et la 
plulosophie, voire même le commerce et le mouvement des 
affaires, c'est-à-dire tout ce qui constitue la vie et les inté- 
rêts d'une nation, sont exclus, avec un soin jaloux, de la 
plupart de nos grands journaux, pour (aire place à la politique. 
C'est ainsi que la politique, la plus superflue et la plus stérile 
des matières, est devenue dans notre pays la grande pré- 
occupation et la seule préoccupation de toutes les classes. 

La presse dite légère est bien pire. Elle se fait avec les 

qu'il a de se suffire à lui-même, par son ardeur au travail et sur- 
tout par sa passion pour la terre, tandis que le paysan anglaln 
est imprévoyant, dépensier, toujours à la charge de la paroitM» 
et des riches charitables. Voy. Tainf, Notes sur l'Angleterre^ 
p. 18S. B. 



6 LES FRANÇAIS d' AUJOURD'HUI. 

anciens ana. On coupe dans le Biêvriana les bons mots du 
marquis de Bièvre et on les met sur le compte de M. de 
Tillancourt ; on attribue à Mlle X . . . des Variétés ime anec- 
dote cueillie dans V Encyclopédiana, et le tour est fait. Gela 
ne se vend qu'un sou et ne vaut pas un liard. 

Les journaux sont le grand moyen de farcir de vide la 
tète de nos bourgeois. 

La faiblesse de l'instruction en France ressort davantage 
quand on sait ce qui se passe chez d'autres nations. Par- 
courez la Suisse, et dans chaque chaumière vous trouverez 
une petite bibliothèque. En Prusse^ un individu qui ne sait 
pas lire, est une rareté ; l'instruction est obligatoire dans ce 
pays. Tout le monde sait lire en Autriche. En Norvège et 
en Danemark le dernier des paysans lit et écrit sa langue 
avec pureté; et dans l'extrême Nord, en Islande, dans cette 
terre, vouée aux rigueurs d'un froid étemel, qui est comme 
la mort de la nature, les imprimeries sont en grand nombre. 
Nous n'avons pas besoin de dire que les Anglais et les Améri- 
cains l'emportent de beaucoup sur les Français, au point de 
vue de l'instruction. Bien plus^ tous les Japonais savent lire 
et écrire^ ainsi que tous les habitants de la Chine propre. 

Espérons que ce triste état de choses changera quand on 
aura décrété, en France, l'instruction gratuite et obligatoire. 

Peu instruit et peu désireux de l'être, industriel timide 
et agriculteur routinier, le Français a pourtant une vertu 
dominante. Il est soldat; il a toutes les qualités exigées 
pour la guerre : la bravoure, l'intelligence, la vivacité de 
conception, le sentiment de la discipline, et même la pati- 
ence quand il le faut. Si en 1 870 un enchaînement de fata- 
lités déplorables a forcé notre patrie de subir la loi d'un 
peuple qui s'étonne encore de sa victoire, la réputation de 
bravoure et d'intelligence du soldat français n'a pas souffert 
de cet échec imprévu. 

Ce qui est tout à fait propre à la nation française, c'est 
son esprit frondeur, sa verve satirique. Si du temps de 
Beaumarchais tout finissait en France par des chansons, de 



LES FRANÇAIS o' AUJOURD'HUI. 7 

nos jours tout finit par des quolibets, et selon Targot du jour, 
par Ja blague, 

U n'est rien que notre esprit satirique n'ait tourné en 
ridicule. Dans l'art du dessin il a créé la charge, c'est-à- 
dire la caricature du beau et l'exagération hideuse de toute 
imperfection physique ; au théâtre il a introduit la cascadey 
parodie publique, avilissement devant le parterre, de notre 
lilstoire, de notre littérature et de nos grands hommes ; dans 
la daose il a fait naître cette chose obscène et sans nom qui 
se compose de vraies contorsions de fou, et qui passe à 
rétranger pour notre danse nationale ^) ! 

La femme française est parfaitement douée au point de 
vue intellectuel; elle a la conception facile, l'imagination 
vive et l'esprit enjoué. Malheureusement le poids de l'igno- 
rance alourdit tout son être. Rarement la femme du peu- 
ple sait lire : seule la femme des classes supérieures a le 
loisir, pendant sa jeunesse, de cultiver son esprit. [Toute- 
fois il ne faut pas qu'elle s'adonne trop à l'étude ; il ne faut 
pas qu'elle aspire à devenir un esprit orné et distingué. 
L'épithète de bas-bleu la ferait vite rentrer dans la foule 
commune, dans la plèbe féminine ignorante et légère. On 
lui appliquerait, avec un empressement unanime, ces vers 
des Femmes savantes, de Molière, qui ont eu, depuis deux 
siècles, le triste pouvoir de semer l'ignorance dans la moitié 
de la société française : 

Il n'est pas bien honnête, et pour beaucoup de causes, 
Qu'une femme étudie et sache tant de choses. 
Former aux bonnes moeurs l'esprit de se§ enfants, 
Faire aller son ménage, avoir l'oeil sur ses gens 
Et régler sa dépense avec économie, 
Doit être son étude et sa philosophie. 

4) Le cancan a remplacé le chahut, cordace lascive fort en hon- 
neur dans les bals publics à la fin de la Restauration. »Nous 
avons le cancan gracieux, la saint-simonienne, le demi-cancan, le 
cancan et demi et le chahut. Cette dernière danse est la seule 
prohibée». {Alph. Karr.) Le chahut n'est plus guère connu au- 
jourd'hui que des titis des Funambule^. ^ 



8 LES FRANÇAIS D*AfJ10URD*HUI. 

C'est SOUS le poids de cette malhearease tirade que do^ 
personnes qui se croient bien raisonnables, étoufifent le^ 
velléités qu'éprouveraient les jeunes filles et les jeunes fem^ 
mes d'ouvrir leur esprit aux notions de la littérature, de 1^' 
science et des arts. 

n a été question un moment de faire participer nos jeonet^^ 
filles à l'instruction que l'Université donne aux jeunes gens. 
Nous voulons parler des cours qui devaient être faits par 
les professeurs des lycées, selon le plan imaginé par M. 
Duruy. Mais celte tentative d'émancipation intellectuelle des 
jeunes filles a été vite réprimée. À peine tolérés à Paris, 
ces cours ont été promptement interdits dans nos villes des 
départements, et la femme est bientôt revenue sur les ge- 
noux de l'Église, c'est-à-dire a été rendue à l'ignorance et 
à la superstition. 

Ce défaut d'instruction chez la femme française est d'au- 
tant plus regrettable qu'à d'exellentes dispositions intellectu- 
elles se joint, chez elle, l'incontestable don des grâces et 
des charmes physiques. Il y a une séduction sans égale dans 
sa physionomie, bien qu'il soit impossible de la ramener à 
un type déterminé. Ses traits, souvent irréguliers, semblent 
empruntés à plusieurs races ; il n'ont pas cette unité que 
donnent le calme et la majesté, mais ils sont expressifs au 
plus haut degrés et merveilleusement propres à traduire 
toutes les nuances du sentiment. On y voit le rire percer 
jusque sous les pleurs, la caresse sous la menace et la prière 
sous le commandement. On aperçoit le rayonnement de 
l'âme à travers l'irrégularité de cette physionomie. 

Petite de taille, en général, la femme française a, dans 
toutes les proportions du corps, la grâce et la finesse. Les 
extrémités et les attaches sont délicates et élégantes, le mo- 
delé parfait et les formes accusées sans être entachées de 
lourdeur. L'art vient d'ailleurs chez elle merveilleusement 
en aide à la nature. En aucun lieu du monde on ne connaît 
au même degré qu'en France le secret de s'habiller, de rec- 
tifier par la forme et la couleur les défectuosités naturelles. 



LES PAANÇAIS D*AUJ0VKD'HVI. 9 

Ajoutez à cela un désir continuel de charmer et de plaire, 
l6 soin d'attirer et de retenir les coeurs par la simplicité 
ou la coquetterie, par la bienveillance ou la malice, le be- 
soin de répandre partout le plaisir et la vie, la noble atten- 
tion d'éveiller les grandes ou les touchantes pensées, et 
TOUS comprendrez Fempire universel et charmant que la 
femme a toujours exercé en France, et la grande part d'in- 
Huence qu'on est forcé de lui laisser sur la direction des 
hommes et des choses. 

Toutes ces qualités qui distinguent la femme des classent 
supérieures, dans notre pays, se retrouvent chez la femme 
du peuple. Ses industrieuses mains excellent aux travaux 
d'aiguille. Elle taille ses vêtements et ceux de son enfant, 
entretient le linge de la maison, confectionne ses chapeaux, 
et sait maintenir l'élégance et le goût jusqu'au sein de la 
pauvreté. La rectitude de -son jugement, son tact et sa 
finesse, sa rare pénétration, sont d'un puissant secours dans 
les affaires commerciales, où la justesse de ses appréciations 
apporte à son mari et à ses enfants le plus utile concours. 
C'est dans le commerce de détail qu'éclatent surtout ses 
qualités : Tordre, la sagacité et la patience. Sa politesse et 
sa présence d'esprit charment l'acheteur , qui est toujours 
servi à souhait, toujours content de lui-même et de la mar- 
chandise. 

Les femmes françaises excellent dans les soins du ménage 
et l'éducation des enfants. Ces jeunes filles gracieuses et 
douces deviennent des mères de famille à la tendresse iné- 
puisable, qui font de la maison paternelle l'asile le plus sûr 
et le meilleur refuge contre les souffrances et les maux de 
la vie. 

Louis Figuier. 

(1878.) 



10 LA CIVILISATION DE LA FRANCE. 

LA CIVILISATION DE LA FRANCE VAUT-ELLE MIEUX 
QUE CELLE DE L'ANGLETERRE? . 

Laquelle des deux civilisations vaut le mieux., celle de 
r Angleterre ou celle de la France? — Cela est trop vague, 
il faut distinguer et diviser : 

Trois choses supérieures en Angleterre : 

La constitntion politique. — Elle est stable et ne 
court pas, comme la nôtre, le risque d'être violemment de- 
faite et mal refaite tous les vingt ans. Elle est libérale et 
invite les particuliers à prendre part comme acteurs et col- 
laborateurs aux affaires publiques et non à les regarder en 
simples curieux. Elle en donne la direction à la classe 
supérieure, qui est la plus capable de les bien conduire et 
qui trouve en elles son emploi naturel , au lieu de s étioler 
ou de se gâter faute de débouché comme chez nous. Elle 
se prête sans secousses à des améliorations continues^ et 
aboutit en fait au bon gouvernement , celui qui respecte le 
plus l'initiative des individus et met le pouvoir aux mains 
des plus dignes. Le 3 pour 4 00 anglais est à 96, les citoyens 
parlent et s'associent comme il leur plait, il n'y a pas dans le 
monde une presse aussi bien informée, ni des assemblées 
aussi compétentes. 

La religion. — Elle subordonne les rites et les dogmes 
à la morale. Elle prêche le self-gouvernement, l'autorité de 
la conscience, la culture de la volonté. Elle laisse une place 
assez large à l'interprétation et au sentiment personnel. Elle 
n'est pas décidément hostile à l'esprit des sciences modernes 
ni aux tendances du monde moderne. Ses prêtres sont ma- 
riés; elle fonde des écoles, elle recommande l'action, elle 
ne conseille pas l'ascétisme. Ainsi rapprochée du laïque, 
elle a de l'autorité sur lui ; le jeune homme en entrant dans 
la vie, l'homme fait en fournissant sa carrière, se trouve 
jusqu'à un certain point contenu et guidé par un ensemble 
de croyances antiques, populaires, fortifiantes, qui lui four- 



LA CIVILISATION DE LA rSAKCS. 11 

nissmi une règle de cmidoite et une idée noble du monde. 
Cbez nous, à vingl ans, obligé de se faire de lui--inéme et 
par lui seul cette idée et cette règle , il n*y |>arvient que 
tard, parfois incomplètement, ou point du tout. 

L& grandeur de la richesse acquise, jointe à la faculté 
pins grande de produire et d'acquérir. — Toute Foeuvre 
utile exécutée depuis des siècles s'est transmise et accumulée 
sans perte ; l'Angleterre n'a pas subi d'invasion depuis 800 
ans, ni de guerre civile depuis 200 ans. Son capital au- 
jourd'hui est plusieurs fois plus grand que celui de la France. 
Les signes de confortable et d*opulence y sont plus nom- 
breux qu'en aucun pays du monde. Voyez dans les statis- 
tiques les relevés de son commerce, de son industrie, de son 
agriculture et de son gain annueP). — Ceci est vrai au 
moral aussi bien qu'au physique ; non seulement l'Anglais 
sait mieux que le Français conduire ses affaires publiques 
et privées, féconder son soi^ améliorer son bétail, diriger 
une manufacture^ défricher, coloniser et exploiter les pays 
lointains, mais encore il sait mieux se cultiver lui-même. 
Si l'on ne considère que T élite, on trouvera, ce semble, 
en France, des esprits égaux, sauf en ce qui touche la po- 
litique, aux plus grands esprits de l'Angleterre, peut-être 
même quelques esprits supérieurs, de portée plus vaste 
et plus philosophique^ k la fois plus compréhensifs et plus 
délicats. Mais la majorité des esprits moyens, un gentleman 
de province, un clergyman ordinaire, possède ici une in- 
struction plus étendue et plus solide. Certainement, sa cer- 
velle est mieux meublée, son mobilier intellectuel est moins 
suranné et moins incomplet. Surtout , le nombre des hom- 
mes suffisamment informés et capables d'avoir un avis en 
matière politique est plus grand. Comparez le clergyman, 



1) 11 y a 420,000 familles riches en Angleterre. 985,600 per- 
sonnes ont un revenu ou un salaire d'au-delà de 300 1. sterl. ; 
4,2<(3,600 au-delà de 4 00 1. st. Le total des revenus et salaires 
est de 844,000,000 de livres st. par an. 



12 LA CIV1U8ATI0N DB LA PBANCB. 

le geaUeman anglais à un bourgeois et à un curé de France, 
ou bien encore regardez tour à tour le pain quoMieB cto 
leurs intelligences, le journal anglais et le journal fîrasçaiS) 
surtout une gazette française de petite ville : la disCaoce est 
excessive. Or, ce n'est pas la petite élite, c'eal la m^terité 
moyenne qui donne le ton, dicte Topinion, mène les afaires. 
En revanche trois choses sont meilleures en France : 
La climat. — Ceci est trop évident; mais, à m<Hns 
d'expérience personnelle et de réflexion prolongée, on ne 
peut imaginer combien six ou huit degrés de latitudi^ en 
moins épargnent de misères au corps et de tristesses à FÀme. 
La distribution de la riehes se. — Il y a quatre ou 
cinq millions de propriétaires en France, et les succeasionff 
se partagent entre les enfants par portions égales ^) . A prendre 
les choses en gros, nos institutions, nos habitudes se réu- 
nissent pour faire que personne n'ait un trop gros morceau 
et que tous en aient un petit. Beaucoup vivent mesquine*- 
ment, mais presque tous peuvent vivre sans trop de peine. 
Les misérables sont moins misérables. Le travailleur, qui 
n'a que ses bras, ne sent pas au-dessous de lui un abîme 
horrible, un cloaque noir et sans fond oii un accident, ua 
chômage, une maladie peut l'engloutir lui et sa famille; 
ayant moins de besoins et moins d'enfants, il porte un poids 
moins lourd ; d'ailleurs , la misère l'abrutit moins et il est 
moins ivrogne. 

La vie de ftonille et de société. — Plusieurs circonstances 
la rendent plus aisée et plus agréable. D'abord le naturel 
est plus gai, plus communicatif et plus haut. Ensuite l'éga- 
lité entière ou presque entière établie par la loi ou par 
l'usage entre les parents et les enfants, entre le mari et la 
femme, entre l'ainé et le cadet, entre le noble et le roturier, 
entre le riche et le pauvre, supprime bien des contraintes, 
réprime bien des tyrannies, prévient bien des insolences, 

i) Aujourd'hui le sol de TAngleterre est possédé par 8a,000 
personnes, et il y en a la moitié aux mains de i50 propriétaires. 



lA CIVILISATION DE LA FRANGE. 13 

adoQcillrien des frattemenlB. En France, dans le petit cercle 
émaHmfae^ on s'épancfae, cm se livre tout entier, on s'unit 
pour iMisser librement et affectueusement la vie ensemble ; 
dans le grand cercle social, on cause, on se livre à demi^ 
on se Fencontre pour passer gaiement une heure ensemble. 
Hoias de gène à domiciie et chez autrui ; la bienveillance 
et la pditesse remplacent la subordination avec avantage. 
 «Mm sens, chez nous une créature humaine sent moins 
souvent et moins lourdement sur sa tète la main rude et 
despotiqiMe d\me autre créature humaine. — Dernière cause 
d'expansion : on peut tout dir« en conversation, aller jus- 
qu'au bout de son récit ou de sa théorie. Le roman, la 
erHSqne, Fart, la philosophie, la grande curiosité ne subissent 
pas chez nous les entraves que la religion, la morale et les 
convenances officielles leur imposent de l'autre côté de la 
IfoBclie. On pense, à Paris, plus librement, avec un dés- 
intéressement plus entier, d'une façon toute abstraite^ sans 
se préoccuper de l'application , sans avoir à craindre les 
foadnes de la réprobation publique*). 

En somme, ces différences contribuent toutes à rendre 
TAnglais plus fort et le Français plus heureux. L'habit du 
premier est plus solide, celui du second est plus commode. 
Le premier a raison d'élargir son vêtement qui le gène aux 
entoomures ; le second ferait bien d'éviter les mouvements 
brusques qui peuvent faire craquer son étoffe fragile. Mais 
il me semble que chacun d'eux a le genre d'habit qu'il 
préfère. 

H. Taine. 

Notes sur l'Angleterre. P. 1872. 



*) M. Taine dit ailleurs (p. 83) : »A mon sens, un Français 
raisonne pour raisonner ; il lui est agréable de nouer des 
idées les unes au bout des autres ; si la conclusion est neuve 
et de grande portée^ son plaisir est extrême : mais il s'en tient 
là ; il s'est donné à lui-même un beau spectacle d'espèce 



14 LA CIVILISATION DB LA FAAHDB. 

très-relevée ; cela lui soffit. — Au contraire, poar une tète 
germanique , surtout pour une tète anglaise, la condusioB 
lentement élaborée n*esi qu*un point de départ ; die devient 
un principe, un ressert d action, une des puissances, souvent 
la plus grande des puissances qui gouvernent sa conduite. 
Il n*agit pas, comme Fautre, par impulsion^ sous la secousse 
du moment, par Teffel de passions vives que la réflexion a 
laissées intactes, et qui débordent d*elles-mémes en chaudes 
volontés. Ces impulsions reculent chez lui à Farrière-plaD; 
c'est son idée qui prend la première place et le détermine. 
À^'ant admis qu'un homme doit faire effort et se rendre utile, 
il a*a pas besoin d'un autre motif pour faire effort et se ren- 
dre utile «. — Il ne faut pas oublier que ce fut un Français, 
Voltaire, qui proclama le credo du XYIIP siècle : »Le M 
de J^homme est V action (I734]«, et que Findustrie a créé un 
peuple nouveau en France. » Depuis 20 ans«, dit Michelet 
(Nos Fils. 4869]^ » Texcès de la compression a fait de plus en 
plus rechercher les carrières du travail indépendant. Outre 
Touvrier seul ou petit fabricant, les administrations industri- 
elles offrent une liberté relative. Leurs ingénieurs et direc- 
teurs sont généralement de très-libres penseurs, qui ne de- 
mandent à rhomme que le travail légitime, point de com- 
plaisance h^^-pocrite. Quoi qu il y ait k dire contre les com- 
pagnies, elles ont certainement un mérite, de ne pas acheter 
son aide électorale en t^Tannisant remployé, de ne pas 
prêter au clergé main-forte contre la conscience. — En 
rapprochant les chiffres que donne M. Wolowski pour cer- 
taines professions (employés des chemins de fer, mécani- 
ciens, contre-maitres, ouvriers supérieurs du bâtiment, etc.) 
je trouve au minimum une France nouvelle d'un demi-million 
d'hommes qui peut plus librement penser et lire un peu. 
Même ceux qui travaillent des bras et sont proprement 
ouvriers , aidés maintenant par la machine , rentrent moins 
fatigués le soir, prennent un livre, tout au moins un journal. 
On imprime et on lit dix fois plus qu'en 4 830, trois ou 
quatre fois plus qu'en 1848. La supériorité de la France 



LES or ALITES DE L4 FBA^CE. 



15 



;»«îurT:=^ nouvelle, industrieux^ . active, c'est de mêler un r»eu ia 

* cov^. pensée et Vaction. la cuhure et le mouvement « . Il y a lonK- 

e^^ 4t temps qu'on a observe le même fait en AUemainie. B. 



aces. 



LES QUALITES DE LA FIL\NCE. 

ref:--. 

eu ^ji^- ^ aime la Frauc^ mieux que moi-même, c^r jaccej't 

^rn\?pu^- ^es souflFrances peisoniienes et de? calomnies pluvM que d 

^ '^eteuL ïûanquer à mon devoir de citoyen en la trompant. Ceui qi 

'^n»!!-^ - ^^^ refusent la veriie. «m premier i.e«.oin. >rjjx uuique e^poii 

*^ et Se: s aiment mieux e^x-méme^ qL'il*- l aimeut la Frai*'.* '^î»i ~ 

/^ '^i^JA- cherchent la popuiariie ai, iir:i du ^aiut national 

'V: J aspu^ a la voir iîiir»-. t it "^oit simpi*- mooe-îî* ' 

. ^ <^^cv d autant plus grande, pacifique *?: d autau: piu»- r'îiîîpe'^*-* 

-^^L^. Taspire à la voir dei;vrtî*: a»- •■•?- ô^-fiiiliaii' e* qu «^ *r 

/^iiij; duisent en incessante^ t*-^ oiuîiou- -^li* lu |j*fnDetir* .lami 

• tt>^ de s'arrêter dans la ll^r." 

^ ^^<5s. J'aspire a lui vo:r o*-»^ riji#*fiJ— ««jr»-- -' T^tu*i- * - 

*■>>, naître en elle Ja w iMMtiu'rii- -^ - ■'• "^'^''^ ' luo^n*. 

^^ Op^^ <*ance et la faculté de 7-^i^i*" 

^'^C- ''"aspire à la TOIT HT ,fc..*^ :;««> i^ni^ ^' • ^-^ --'V 

\^xï:^ à la voir se louroer ver? bi^i 

'^tç*. A Dieu De plaise que je veuil-* '- ^ ** '^^' " ''^''" 

l::^^ cent fois m«-mëme, les qualités ^'t^"-^^ ^-^ '^^ ti.v.riiir*. 

^ les populations françaises, particuli-=-'^-^^^=^ «-* Pn».^. 

^^ ■ agricoles de certaines provinces. =^= -^^ •-***^ *u;^.*r 

j^ j sont corrompues, la classe moyenxi* ^ ^ ^»*^ »'•''• - 
valent bien ce que Ton voit ailleur*. " '^^^. ^""^^ '- 

. ■' tudes de travail, dhonnéteté, de sobn^V: 1. > < *rî . 
ce qui n est pas à dédaigner, des qix^irt^^ *»rtu«,^. . 



^) Dans, e Midi surtout; Paris.et Je^^X^;^^ 
livrent d'une manière déplorable a .» '^^^^^^i, ^^, , :;7 
moralité des paysans de la Bauce , J^ * j^'^.^ ^ ^.^ " 
celle des habitants des villes. ^* , V^Tvïr **ii «i*flt^ • 
lomnies s'étalent au grand jour, et <^^^ r^^y^uy^ '. * " 
les, il y a des hontes qui ne se peo^e» ' -^ 



16 LMB iKàUm» OB L4 rftAffGB. 

«Te», pnlénbks à U froide réserve trop commune dans 
d'autres contrées. La famille eusle encore là ; on trouve 
encore là de la simplicilé et des moeurs. On y est moins 
fanforon, les enfonts s'y montrent plein de déférence pour 
leurs parents : le respect n'y a pas été aboli ; le tutoiement 
moral v est inconnu: vous t rencontrex des attachements 
liéréditaires. Les mêmes vertus se sont conservées dans 
quelques fiunilles nobles et boui^eoises. La Bretagne, les 
provinces du Sud-Ouest — j'évite de choisir des populations 
protestantes — nous présentent ces modèles. Par malheur 
Paris donne le ton. et en tout cas les provinces les plus in- 
fluentes ne sont pas les meilleures. 

Dans celles-là même on sent l'absence de la forte édu- 
cation biblique, de l'énergie virile, de la recherche du vrai, 
de l'indépendance persK>nnelle. du gouvernement de soi. 
Là même le nivellement fatal s'est opéré sous la double 
pression de la direction ecclésiastique et de la tutelle admi- 
nistrative. 

Restent les qualités brillantes de la France. Elles sont 
incontestables. Valeur héroïque, élan du caractère national, 
grande littérature — rappelez-vous l'immortel éclat de notre 
XMP siècle. — esprit généralisateur, génie administratif, 
génie logique, génie législatif. — nul ne rédige si bien un 
Code. — la France possède tout cela. Joignez-y une ad- 
mirable clarté ; on Ta dit avec raison : la France seule sait 
faire un livre. Ajoutez-y le bon sens qui est un élément 
de vérité: n oubliez pas les arts, n'oubliez pas la poésie; 
n'oubliez pas non plus les grands côtés, le côté des vaillances 
morales, la chevalerie, les vieux Huguenots, les jansénistes, 
les protestants de la révocation, — 89 — , la Fayette et 
ses amis I 

Si ces caractères nationaux s'effaçaient ou si la France 
s'effaçait elle-ménie, il se ferait un irréparable vide dans la 
civilisation. 

Comte A. de Gasparin. 



17 



L'AFFAISSEMENT ACIITL 

Nous sommes en présence d an «jEii&Hsmienc •Mk^nK -^ 
menace Fesistence même du pays, t • iç; I nçr 

L état de la famille nous decoa^rinit p»5iifr--ir* îi»»i»îîe5- 
unes des causes profondes qui ont prépaie mer» "^fiioixrMnisiiC- 
On se dét>arrasse de l'éducation, un n*» j£?? -wàmu m& 
collège, on se préoccupe de leur camer» ■« fc jwr *»- 
blissement. mais la vie du coeur existe \ at^MUt. .«* r^iacnai 
sonnent sec. Où sont les joies da &>7'»r •iiimi^ïsCi^K- 4a 
sont les létes de famille, où sont le» npçi^r» nbOM». '.^ 
est le travail sérieux pour former les taK» . >i i«ia£ j«i 
prières ensemble, où sont les tendrests^. «a «sûac >^ r^î^çoctA^* 
La camaradene des pères et des â&* <sc 4rv>mait -s» îa 
presque général cfaei nous. On ne ^ fèmt ^k» i-vm m* 
père on avec sa mère. Et. ce qu'il y a de ;«§. Jt p»T* «c a 
mère semblent avoir perdu eux-mAœ«s Ut «i%t;2«ns dit ^« 
qoi leur est dû. 

Conune il a disparu de la famille, le rts^^tfX éasç^r^^ 
de TÉUt. A cet égard encore nous s 
lAllemagne. Tandis que chez elle rè^ne te resç^wt 
loi, le respect des autorités établies: tandî»q«>tte è :% à-. 
ciplîne, et mieux que cela, l'obéissance basée aar te d*-^ 
nous ne nous soumettons plus a rien ni à penonne. 

Qu'est-ce que la loi? Qu'est-ce que TaiÉoiîie? Q^i 
qu un supérieur quelconque ? Du chef de TfiM 
dernier fonctionnaire, nous n accordow à qpi 
cette soumission qui procède de la coDflctence. 

Nous respectons la force , nous ne la 
trop, et c est pour cela peut-être que non. 



"^■-•"A 




pas le droit- , . ,,. ^;..^ 

L-absence de caractère «»»^^^ •' 

l'absence de respect. ^"^ Pf^i'"^^ 
vertu, on est moii*^i** 








18 L*AFPAISSB1IBNT ACTUEL. 

le haut bout : la masse laisse faire et se laisse aller. On ne 
résiste à rien parce qu'on ne tient à rien ; on se résigne à 
tout pourvu qu'on puisse vivre et jouir. 

Ce défaut de virilité tient au défaut de conscience. Quand 
les consciences fléchissent tout fléchit. Le devoir ne s'affaiblit 
pas sur un point sans s^affaiblir sur tous. Le devoir est un ; 
la conscience est une ; Thomme moral est un. Dès que ma 
conscience s'efface vis-à-vis d'un devoir, elle s'efface vis- 
à-vis des autres. Tout en souffre, jusqu'à l'intelligence, 
jusqu'à la grâce. Cherchez ce que deviennent l'art, les 
oeuvres de l'esprit, les costumes même dans un Bas-Empire 1 

En fait de grâce, de goût, de charme — qu'on me permette 
d'y revenir — la femme française était universellement 
citée ; j'ose à peine dire où nous en sommes. Par leur genre 
hardi, par leur ton de voix élevé, par leur rudesse masculine, 
par leur façon extravagante de se vêtir, nos fenunes — je 
ne parle pas des exceptions — se font partout reconnaître 
et juger. 

Nous avons certes des hommes d'esprit, des savants et 
des penseurs, mais cela n'empêche pas le niveau général de 
baisser, les nuances délicates de s'effacer, une certaine 
grossièreté de nous envahir. 

n n'est pas jusqu'à notre langue, notre belle et noble 
langue française, qui ne participe à l'abaissement général. 
Ne lui a-t-on point infligé ces mots ignobles agissements rar- 
contât, lignard, moblot ^) ? 

Pour couronner l'oeuvre, ces deux signes odieux de 
toute décadence, le goût du sang et le goût du vice, semblent 
se rencontrer chez nous ; les atrocités sanguinaires s'exercent 
dans la rue sous prétexte de patriotisme, le vice épicé 
rtemplit nos théâtres et nos livres qui sans lui n'auraient 
ni spectateurs ni lecteurs. 

S'agit-il du domaine religieux et de la vie de conscience. 



4 ) La chanson des Lampions a donné naissance à toute une 
littérature stupide et brutale. 



I l'affaissement actuel. 19 

t 

r nous sommes loin, très-loin d'être demeurés les Français 
de jadis. 

Les questions de vérité nous remuaient tous, c'était le 
temps des Huguenots; plus tard c'était le temps de Bossuet, 
de Port-Royal, de Fénelon. Quand la philosophie antichré- 
tienne lève son étendard au XVIII* siècle, c'est encore une 
recherche de la vérité. On se passionne, on croit à quelque 
chose, on regrette quelque chose. Aujourd'hui, qui se soucie 
d'uitramontanisme et de gallicanisme? Tandis que d'autres 
races cherchent la vérité religieuse à |a sueur de leur front, 
nous trouvons qu'une telle poursuite est incommode. Une 
religion toute faite ou une incrédulité toute faite, nous ne 
sortons guère de ces deux états qui nous dispensent de 
rechercher personnellement le vrai. 

Youlez-vous un des signes les plus effrayants de notre 
défaillance nouvelle? Le concile du Vatican s'est tenu; il 
a proclamé l'infaillibilité papale et sanctionné le Syllabus. 
J'ai TU des gens assez naïfs pour s'inquiéter de ces énor- 
oûtés. Ils s'imaginaient que cela nuirait au catholicisme, 
<iae parmi ses adeptes quelques-uns se demanderaient si 
une pareille doctrine pouvait venir de Dieu. Ils pensaient 
<nie le contraste entre le pape infaillible et le pape infaillible- 
ment déclaré hérétique par d'autres papes — sans compter 
ies conciles généraux — alarmerait quelques consciences. 
Qs se sont trompés ; chose horrible à dire, personne ne s'est 
ému. Tous nos évéques, sans exception, se sont ralliés à 
l'infaillibilité. Ceux qui l'ont combattu comme abominable, 
l'ont acceptée comme divine. 

C'est un dogme ; la négation des libertés par le Syllabus 
est un dogme ; il faut croire cela sous peine d'anathème ; et 
l'on y croit; les uns acceptent tout, culte de la Vierge, imma- 
culée conception ; les autres pratiquent comme s'ils accep- 
taient ; d'autres tournent le dos à toute religion ; aucun ne 
s inquiète. 

Non, nous ne sommes plus les Gaulois de César ou les 
croisés du moyen-ôge, et il ne suffit plus de nous frapper 

2* 



20 LES fralNçais sotrd- l'emAke. 

la poitrine dn confessant nos vieux défaute : lêgèMéi, p¥€-^-* 
somption, mépris de la mort ! Nous ne sommes i$lalB lift^ 
ligueurs et les batailleurs dû XVI* siècle, les pUllosOj^ltes &^ 
les révolutionnaires du XYlD*, souvent fous, toujoulr^ gfMds? 
sympathicfues et généreux, absurdes comme Don Qùiidlifoftti^ ^ 
mais chevaliers errants comme lui au service dés dames &^ 
des opprimés ! 

Non, le mal actuel n'est plus le mal ancien. Ne nous ^ 
trompons point, le catholicisme et Tincrédulité pÏÏîIosôplttqw^ 
n ont pas vainement pesé sur nous. Nous sommés les FtM^-^ 
çais du XIX® siècle, indifférents au vrai, dépourvus à un 
point qui fait peur de tout ce qui ressemble à findép^ti— 
dance personnelle. L'individu est mort; le latinisme et TËtat 
Tout tué. La lourde machine latine a passé sur nous, L*unité 
s'est faite en toutes choses. Le nivellement royal a com- 
mencé, le nivellement révolutionnaire a continué, le nivelle- 
ment impérial a suivi, le nivellement par la démocratie est 
à Toeuvre, et si le socialisme lui vient en aide, nous serons 
bien près de Tidéal en matière d'unité, d'écrasement et 
d'esclavage moral. 

Comte A. de Gasparin. 

(1872.) 



LES FRANÇAIS SOUS L'EMPIRE ^) . 

Le peuple français est un peuple femme. 

Il a des qualités excellentes, supérieures ; il est aimable 
en société, de conception vive, d'intuition facile, sympa- 
thique à tous, facile, sociable, point avare, sensible au 
beau, prompt à l'héroïsme. 

Il produit des génies supérieurs, des écrivains, des pen- 

i ) Proudhon (Oeuvres posthumes. La Pornocratie ou les Fem- 
mes. Paris, Lacroix, 1875) écrivit les pages suivantes à Bruxelles 
peu de temps avant sa mort. 



LES nuffç4i8 «Ma MJsmnuM. 2t 

sem, des artistes, des knroiteiffs, des as^urts, «tfaal qat 
Iieople ia monde. 

JQ paichera toojoiirs, dès <iii*il Tena le moode Maich e i, 
ot oe voudra jfunaîs rester eo retard. H a FiihitisB de 
iaire en toat mieux qne les autres, et malhmr an gourer* 
oemeftt qfi'il soupçomie de Tempâcber de fûre bien cC de 
se distinguer. 

Avec tout c^, il est positif que le Français, toigoors 
imBDfit à créer et à s^émooYoir, s'ameuter et s^émancipcr, 
comme les fenunes, n'a pas le sentimeiit éle¥é de la liberté, 
de la liberté (ÛYile et politique. Il ne la cooqiraid poiat et 
se s'en soucie point, comme les fenunes. 
' U est fadiement dupe de qui le flatte, oomoie la Ceome. 

Une fois ^itrainé, il se livre aisément, se vautre dans 
^ prostitution, comme la fonme. 

D a besoin d'être contenu par un mélange de caresses 
^ d'autorité, comme les enfants ; la dignité de rbonane libre 
et le sais moral ne lui suffisent point: ces dens supérieurs 
sont faibles chez lui, comme cbez les femmes. 

n est vaniteux, comme la femme ; crédule aux diarla- 
tans, comme les femmes. Comme c'est une loi que le gou- 
vernement soit l'expression de la société, fl arrive que le 
gouvernement, en France, appartient aux médiocrités, à des 
génies qui n'ont rien de viril, qui portent de fausses barbes. 

La révolution de 89 a produit quelques vrais mâles : la 
démocratie n'en a pas voulu, elle les a souillés, elle les 
renie, les flétrit: — Mirabeau, Danton. 

Hais elle a adoré Robespierre . . . 

La France n'a jamais goûté franchement Bidielieu, Col- 
bert, ni Turgot ; elle leur a préféré de tout temps les Lou- 
vois, les Necker. 

Cela se voit surtout dans les clubs, dans les profondeurs 
do parti. 

Le journal, qui aura le plus d'abonnés, sera toujours celui 
qui sera au-dessous du médiocre. 

La révolution française n'est pas le fait de la nation. La 




peur les 



a 



b C— jtifwfiM de Tas TID, a p*^ \ 
i BTétvt poEÇ ■nr pour la fibert^v ^ 
1911. al cm 4S3*. moi 4848; ^^ 



qoe le pcople finaçic 
il Bctuc pas pifl» MBr « 
wt Se panh pas da^aHla^ cm I •«• : i7 me 

Ce n'est poul pav b c o mâJ ératiom cC par rctel de 1^ 
■aCDTilé ({oe b France dukmtha H»re : ce sera puce qo^^ 
rEarope caiière fctaml dtteie , eC les niiimtA écono m kmcr^ 
ayant saivi. Q ne sera pas poasMe que b France soit antre^"^ 
ment que libre. Et die restera fibre, parce qn'fl n y anr^^ 
plus rien qai paisse Femp^ cb er de T^lre. P^r die-aiéme, 
par b force de jo^ement. par ré n e ijâ e de caractère, pai 
fierté dame, sentiment da droit, religion de b légalité, la 
France ne deviendrait jamais libre. EDe en est incapable, 
9a démocratie le hii défend. 

P. J. PaOlTDHOX. 



PORNOCRATIE ET LUXURE ^) . 

Le cnlte de l'amoor et de b Tolnpté est le cancer de la 
nation française . . . 

Le parti républicain a flatté cette inclination détestable. 

Journaux, à cinq centimes, du dimanche. Le peuple 
repu de romans : assouTissemeot de la luxure pour toute în- 
siroeiion. 

Nation finie; qui n'a plus de missiou, plus de rôle, qui 
inaugure la nouvelle Babylone avec la musique de ses 130 
réglmenift ; qui fait de la force, pour tout emploi : non de 

ij Proiidhon. Pornocratie. p. «38 — 147. 



POWfOGBATIB BT UTXUHB. 13 

la force atile, industnease, yertoease ; mais de la force de 
théâtre, de la force brutale, mililaire, stérile. 

La moralité publique en Fraace a subi aae effroyable 
dépressioD depuis dix ans. (Rapport de M. Delangle sur la 
statistique criminelle, de 1 85 1 — 1 860) . 

Diminution des crimes contre Tordre, des brigandages, 
de l'assassinat, de tout ce qui suppose une certaine énergie ; 
mais augmentation des délits bas et vils : crimes contre les 
moeurs, surtout commis sur des enfants, et des deux sexes ; 
infanticides ; fornication générale, etc, etc. 

Il y a décadence dans le crime même I Nation qui rap- 
pelle ritalie du XYP siècle. 

La contagion de Teffémination se propage partout, en 
Belgique et en Allemagne ^) conmie en France. Les natio- 
nalités se liment, s'effacent mi se polissant. 

La prostitution tend à devenir universelle. On ne peut 
plus se fier à aucune femme, à aucune fille. Celles à qui la 
fortune accorde tout en abondance, et que le besoin ne pousse 
pas à une galanterie mercenaire, s'y jettent par désoeuvre- 
ment, curiosité du vice, inflammation des sens et recherche 
de la volupté. 

Du reste, la prostitution est la source de Tinimitié entre 
Thomme et la femme, et, par suite, de rextinctionderamour, 
de la dépravation des sens, le principe des jouissances 
contre nature. Suivant B***, qui m'a dit le tenir d'un agent 
de la police, U y auraH à Bruxelles 1,800 ou «,000 per- 
sonnes convaincues de cette sorte de moeurs ^) . 

4) N^oublions pas l'Angleterre. A Londres on comptait (en 
4870) 9,685 femmes inscrites et le total général des P^^^"^^^®» 
avec les insoumises est de 80,000. A Paris leur ^^^^^J^^ 
évalué par l'administration en 4872 à 80,000 dont 8600 soumises. 

«) A Paris cette prostitution a pris dans l'ombre un ^^^«- 
ment mcrayable. qui la fait aller de pair avec ^^^^^^^^^^^ "^^ 
faits s'observent dans fa plupart des capitales d^^^^^^^ 
sions-nous que ce symptéme, nous pouvons pro ^^^^^^^^ ^ j^ 
que le vieux monde est en pleine dissolution. 
Justice. X. 454.) 



24 POIXOCRATIE ET LUXUEE. 

Le concubinage ou amour libre qu il serait mieux encore 
d'appeler mariage libre ou s^jet à révocation devient très- 
rare. La jeunesse, ayant perdu la honte et la délicatesse, 
ne s'y est pas arrêtée longtemps. On préfère la volUge^ 
bien autrement excitante et coûteuse ; la promiscuité. — 
C'est le métier de la larette qui aujourd'hui remplit l'Europe. 

C'est riœpudioité qui a perdu la noblesse française et 
qui perd aujourd'hui bourgeoisie et plèbe. Les moeurs che^ 
valières et .galantes qui distinguèrent nos aïeux ont disparu; 
le mariage devenu une affaire, le concubinage dédaigné, 
nous sommes en pleine promiscuité, tant la paillardise est 
universelle, tant elle est pour nous chose légère. Nous voilà 
|]^rvenus h l'amour unisexuel : on parle de parties fines où 
la fnkshion féminine se livre, comme les Romaines de lu- 
vénal, à des combats tribadiques, Jpsa Medullinae, etc ; et 
l'on m'assure que l'usage commence à s'en répandre dans 
les pensionnats de demoiselles et parmi les ouvrières. 

JDernier mot d'une société qui se meurt en appelant 
l'amour, et qui ne retrouvera l'amour, la vie, l'honneur, que 
le jour où s'échappera de sa ccmscience le cri de salut : Justice ! 

Je laisse dans mon dossier ces histoires de curés, de 
■vicaires, d'aumôniers et de religieuses, dont fourmille la 
chironique contemporaine : tirons le rideau sur ces fringales 
de sacristie, sur cette luxure d'hôpital. Tout cela est usé, 
et ce n'est plus le temps de rire. Les hontes du césarisme 
ont été égalées par celles de la théocratie ; les deux puis- 
sances n'ont rien à se reprocher; la sainteté (urofanée du 
mariage les condamne par un même jugement ^) . 

P. J. Proudhon. 

i) De la Justice dans la Révolution et dans f Église. X. 433. 
4,4*. — Les oeuvres posthumes de Proudhoo, quoique entachées 
de fparadoxes comme tout ce qu'il a écrit, fourmillent de pensées 
profondes et fertiles en enseignements. En voici une qui mérite 

f d'être citée en premier lieu : »La suprématie accordée au prin- 
cipe estkéUqtée sur le principe Juridiqtte et mor€d est le vrai fer- 

yinent pornocratique. CVst par là que tant de gens arrivent à la 



LA BOHÈME. 2*} 

LÀ BOHÈME DE PARIS i . 

Cette bohème est infinimeat nombreuse et iofiniiuefit 
variée ; elle comprend, en effet, tous ceux *\uï. dari-^ Paru, 
dînent rarement et ne »e couchent gu<>re . et. reru?^ W, 
nombre en est grand. Mais nous voulons parler r d«r 1$ ï»**- 
hème la plus bohème. d*r la boh^-rne 'uiMW-^^rux*- h h\n»,- 
tuelle, qui se compose d uxi certain nombr*' d>- j«fUJ«*:« if.*^»* 
propres à faire d' excelle lil? rL»iiài«ir^» de- pivu-**-i;*'- 0- ?v 
irréprochables et des indu-^^ntif auâ<i'.-i*-i;i 

Aux uns les moyens manquwi: v-»*^* «!•—'•:!• ••'j >••> 
Sections, la connaissance d^r qutfiqu» u^^'U.* i#"i •ni''ii( 
£iux autres, la xolonte. 

Tous sont paresseux ^y*M 6»:il>;e^ e m#iiiii«» »- i^ • *» 
rien que tourner leur si«-'.-i* et ridjTUi» '-;^ •• ►^^ ■-'■^ » -* 
vivacité de leur esprit, let» '..-iniutii • «j^ <^*<- -^-i*»^'»- 
cfu ils prodiguent volouti»^T-f CHiK ••fir* •.■./•t.-rt»*v./^ ^^.m^ 
Buckingham les perler j^^ <^-ia nimut^u 

Le bohémien a ordinaîrement <!i)mniHnf*'« -'^' ' *' '"""' 
la vie du quartier Latin et de la i^hauniinr* <■' ••*-'t>^* 

déplu ; il a passe les ponts. dépens«* i»n io«iif !»*••' *'- '' '•^ 
ques billets de banque que son pèn» lui a>ait :«f«***^ '^ •* 
voilà lancé sur la mer orageuse et fertile en a-«'i'>"-'#^ ■" 
Paris, frisant la correctionnelle et changeant sou^ea» < »*'-• 
plus souvent qu'il ne voudrait. 

prostitution de la conscience et a l'abandon du droi* * ** ^* '" 
Sophie d'Epicure : la délectation artistique le.* saisi* d *^^ **' ' 

ratioD du beau; et bientôt l'épicuréisme et le sen*o*--'" 

i, Bohème. Ce mot est vieux. Saint-Simon "-• ^ ^^ 
Sé\igné s'en étaient déjà ser>is; mais il avait di^P*''^ ^^^ ^ " ^ 
ture ; Balzac et Murger l'ont ressuscité. Dans l'an?'^^ ^nm^mm • 
<lw gens de lettres, la bohème est le stage ^^ ** V*^^, 
littéraire ; un bohème ^bohémien peut arriver * ^ 
la gloire, mais il peut aussi se réveiller un matj^»* * 

Dntnisîrriio e\vt An rtme/xn />/\nnnn£t ack^I*^^!^. '-^ ' 



phthisique , ou en prison comme escroc. ^ t^Mw»" ^-"n 

Murger la appelée avec raison la préface de I * 
Dieu ou de la Morgue. B. 



26 LA BOHEME. 

Le bohémien est toujours un peu littéraire, il se donne 
le luxe de la poésie comme pourrait un grand seigneur, et 
il fait des vers comme s'il avait dans sa poche de quoi dîner. 
Nul ne pourrait compter les flots de créanciers qui, chaque 
matin, viennent assiéger sa porte : le bottier et le tailleur 
abondent; le restaurateur est aussi représenté, et la blan- 
chisseuse prend sa voix la plus douce pour le décider à 
ouvrir. 

Quelquefois il les reçoit tous et les harangue ; il faudrait 
voir alors quelle richesse d'imagination il déploie, comme 
il parle merveilleusement d'héritage et d'argent prêt à être 
touché. Le créancier s'en va toigours content. 

Plus souvent il a fait le sourd et dédaigne de dépenser 
ses paroles pour un pareil usage ; alors le créancier va et 
vient devant sa porte, comme un ours dans sa cage, et Dieu 
sait les longues heures qu'il passe ainsi à attendre et à se 
promener. 

Deux bohémiens, logeant sur le même palier, avaient 
trouvé un excellent moyen de se débarrasser ^ créancier 
frappeur et obstiné. Quand on frappait à la porte de gauche, 
celui de droite se levait et criait : )>Aurez-vous bientôt fini 
avec vos coups de poing dans les portes? Vous m'em- 
pêchez de dormir, monsieur. Vous voyez bien qu'il n'y a 
personne ici, puisqu'on ne vous ouvre pas.« 

Quand on frappait à la porte de droite, c'était celui de 
gauche qui se levait et simulait la même indignation et la 
même envie de dormir. 

Le créancier, si grande que fût sa fureur, ne pouvait 
rien répondre à ces excellentes raisons, et s'en allait très- 
mécontent et très-peu payé. 

Nous avons connu un bohémien qui a vécu dix ans à 
Paris, recevant sa pâture du bon Dieu, comme les petits 
oiseaux. A l'heure qu'il est, il professe l'histoire dans un 
collège de province ; et la chose est d'autant plus méritoire 
de sa part que, lorsqu'il a ouvert son cours, ses élèves mi 
savaient certainement plus que lui. 



LA BOHÈME. VJ 

Il y a eu, pendant quelques années à Paris, dans un 
certain hôtel garni, une confrérie de ces Bohémiens ^) qui 
mentait, pour son esprit, pour son insouciance et pour la 
distinction de ses manières, de marcher à la tête de Ift 
bande. 

La confrérie était peu nombreuse, et il était fort difficile 
d'y entrer. 

On avait fait voeu de paresse, voeu de pauvreté, voeu 
de célibat. Tous les membres étaient en effet très-pauvres, 
très-paresseux et très-célibataires. ' 

Le diner était la chose importante et difficile à con- 
quérir; car pour déjeuner, on déjeunait de la manière 
suivante : 

On entrait dans le premier café venu, et Ton déjeunait 
sans le moindre souci du quart d'heure de Rabelais ; puis 
on fumait des cigares , puis on lisait des journaux ; puis 
enfin on causait comme de vrais gentilshommes qui auraient 
eu du loisir et beaucoup d'argent dans leur poche. 

Vers deux heures, on songeait à vider les lieux, et pour 
arriver à ce résultat, il fallait solder la dépense. À cet effet, 
un de la bande allait battre les environs pour tâcher de faire 
un écu de cinq francs. Quelquefois deux partaient ensemble 
pour cette chasse au numéraire et sondaient, chacun de 
leur côté, les profondeurs des rues et des boulevards pour 
tâcher de découvrir une figure de connaissance' capable de 
leur prêter cent sous. 

Aussitôt que la chasse avait donné, la bande était dé- 
livrée. 

Une fois ou deux, un des chasseurs, après avoir trouvé 
les cinq francs cherchés, n'en laissa pas moins son monde 
en gage ; celui-là fut proclamé fort et reçut lés félicitations 
de la société. 

Le sou du pont des Arts ne se trouve pas même dans 

1 ) L'auteur veut parler du » Cénacle « où Henri Murger, Nadar 
et plusieurs autres célébrités se sont rencontrés. Voy. l'étude 
suivante. 



lift poche du ^hémieii, quoiqu'il ait 4os gants blancs, àm 
lUnge propre et souvent un^ canne à pomme d*or. Coiïime 
il Qst flâneur par état, il préfère d'ailleurs le ppiit Neuf el 
h pont «Royal, car il abhorre le cbenûn le plus court. 

Une fois pourtant, un bohémien, pressé d'arriver, se pré- 
sente au pont des Arts : c'était le soir, vers onze heures ; 
il fallait passer, et le sou manquait à l'appel de sa main im- 
:patiente, qui ne fouillait pas même les poches, sûre qu'elle 
était de n'y rien trouver. L'invalide sommeillait, miais d'un 
sommeil léger que le moindre bruit ferait cesser. Notre 
bohémien s'avance doucement. Malheur! voilà l'invalide 
qui s'éveille. Le bruit oessant, il se rendort ; mais le pavé 
crie de nouveau sous la botte du bohémien, et l'invalide de 
se réveiller. 

Après cinq ou six tentatives infructueuses pour passer 
en sournois, le bohémien réfléchit qu'il a de bonnes jambes, 
et qu'une de celles de l'invalide doit probablement être de 
bois, et il s'élance sur le pont au pas de course. L'invalide 
crie en vain, le bohémien a vaincu. 

Ce que le bohémien connaît le mieux, c'est le bureau 
du mont-de-piété. C'est lui qui, logeant au-dessus d'un 
bureau d'engagement, a fait ce joli mot bien connu : Je suis 
au-dessus de mes affaires. 

Il arrive quelquefois à la bohème de ne pas diner. La 
chose est triste, en hiver surtout. En été, on se nourrit de 
soleil et de poussière, et d'ailleurs on n'a pas faim ; mais 
en hiver, les estomacs se creusent avec une rapidité dés- 
espérante. Et voyez de quelle dose de philosophie il faut 
alors que le bohémien soit pourvu quand il voit passer, le 
eure-dents à la bouche et le teint animé, ces êtres nombreux 
qui dînent tous les jours, et qui n'ont pas besoin d'esprit 
pour cela. 

Quand on. n'a pas diné, on dort à ravir; c'est une con- 
solation. Le bohémien dort beaucoup. 

Avant que les salons de jeu de M. Benazet eussent été 
fermés de par la loi, le bohémien était toujours riche, riche 



LA fiotàniE, 3($ 

d'espérances au moins. Il n'y a pas de lord qai dépense 
sivec plos de grandeur ses milfions que ne le foisait le b(H 
hémien pour quelques billets de mille francs qu'une bonnW 
veine kd amenait de loin en loin. 

Un d'entre eux avait xm jour gagné 30,000 francs. Il 
sort, distribuant des louis et des écus à tous ceux qui en 
voulaient, et son entourage était nombreux. Il erra dans le 
Palais-Royal, cherchant ime figure amie pour lui faire par- 
tager sa joie et sa richesse : personne ! La satisfaction lui 
avait 6té Tappétît. L'ennui le fait remonter au jeu: une 
heure après, l'appétit était revenu, et il dînait avec son' 
dernier franc chez le marchand de vin du coin. 

Tout jeune homme ayant vécu à Paris a plus ou moins' 
été de la Bohème. 

La petite fraction dont nous parlions tout à l'heure, et 
qui était une bohème dans la bohème, avait un nombre de 
membres déterminé, et il était très-diflRcile d'y être admis. 
La bande est dispersée à l'heure qu'il est : les uns sont 
devenus riches, les autres courent les mers, les autres sont 
en train de devenir conseillers d'État. 

Avant de se séparer, ils se réunirent un jour dans l'ile 
de Poissy pour faire un repas d'adieux et pour brûler en 
effigie un des leurs qui s'était marié. Le supplicié reçut 
avis de son exécution, et il en fit part à sa femme, qui eut 
grand'peur. Mais l'ex-bohémien la tranquillisa très-vite, et 
il eut de beaux enfants destinés à faire de charmants 
bohèmes. 

Nos pères nous racontaient leurs longues campagnes à 
travers l'Europe ; maintenant que nos vieux troupiers con- 
teurs ont disparu, ce sont les ex-bohémiens qui les rem- 
placent. L' ex-bohémien raconte aux populations des provinces 
ses campagnes sur le pavé de Paris ; il redit les chances 
diverses qu'il a courues, et surtout il leur fait connaître le 
Paris souterrairiy ce monde dont il n'est question ni dans 
les livres, ni dans les villes, ni dans les journaux, et dont 
presque aucun Parisien de Paris ne se doute. 



30 LE CÉNACLE. 

La bohème doit être jeune; il faut qu*elle se renouvelLo 

continuellement. Si le bohémien avait plus de trente ans, 

on le confondrait avec le filou. 

Nestor Roqueplan. 
La vie parisienne. Paris 4853. 



LE CÉNACLE. 

Le cénacle, — ccenaculum, salle à manger! Une réunion 
d'hommes jeunes qui passaient leur temps à se tailler des 
beefsteaks dans les flancs de cette bête apocalyptique appelée 
la vache enragée! 

L'un d'eux, Nadar^], a parlé avec l'éloquence de l'émo- 
tion de ce »demi-quarteron de poètes à outrance, mais ab- 
solument médits, réunis en un tas, sans vestes ni semelles, 
ne doutant de rien, ni de leur lendemain^ ni de leur génie, 
ni du génie de leur voisin^ ni de l'éditeur à venir^ ni du 
succès, ni des belles dames, ni de la fortune, — de rien, 
si ce n'est de leur dîner du soir, trop convaincus, d'ailleurs, 
quant à la question de leur déjeuner du matin. Tous poëtes 
moins un, car seul je parlais en prose ; tous ivres d'espoii, 
de gaieté, de vaillance, rayonnants de toutes les joies de la 
jeunesse et de la santé ; tous braves et loyaux, puisque la 
misère n'en a pas fait dévier un seul, et que ceux qui restent 
aujourd'hui s' entre-regard ent fixement sans rougir, comme 
au temps où ils étaient jeunes: Desbrosses, le sculpteur; 
Montaudon, qui étudiait la prosodie dans la même casse 
d'imprimerie qu'Hégésippe Moreau; KaroP), ce loyal et 

'1) Félix Tournachon, dit Nadar, littérateur, dessinateur et 
aéronaute. II fonda la Revue comiqtie (1849). Dans les derniers 
temps il a beaucoup occupé rattention de l'Europe par la con- 
struction d'un ballon à gaz de dimensions démesurées, le Géant, 
On saitque dans sa seconde ascension il tomba à Nieubourg, dans 
le Hanovre, au milieu d'incidents périlleux. 
i 2) »I1 demeurait, disait Nadar, Avenue de Saint- Cloud, dans 
le troisième arbre à gauche, sur la cinquième branche «. 



LE CÉNACLE. 31 

généreux Karol, la mère des bohèmes, dont la porte n'avait 
pas même de serrure, pour qu'elle pût mieux s'ouvrir à 
tout venant ; Jules de la Madelène, et d'autres encore que 
Nadar ne nomme pas. 

»Ge que personne n'a dit assez, ajoute Nadar, ce que 
les panégyristes outrés, ni même les réalistes derniers venus 
n'oQt osé avouer, c'est le procès-verbal exact et sincère du 
martyrologe, c'est le détail absolu, précis et pas du tout 
poétique, de cette misère supportée par plusieurs pendant 
un temps si long, — misère si invraisemblable et si insup- 
portable que, à travers les quelques dernières années qui 
les en séparent, elle n'apparaît aux acteurs même du drame 
que comme les fantômes impossibles d'un cauchemar lointain. 
»Si j'insiste sur cette misère» terrible, lamentable , ce 
n'est points en ce qui me concerne, par orgueil ni même 
par humilité. Mais plus les épreuves furent âpres et pro- 
longées, plus valurent sans doute ceux qui surent les sup- 
porter et ne les payèrent que de leur corps, sans que jamais 
leur àme faiblit ou s'amoindrit à ces chocs sanglants et 
répétés. Je tiens, plus encore pour ceux qui ne sont plus 
que pour ceux qui restent, je tiens à dire la chose vraie, 
c'est que de toute cette petite pléïade, née de la famine, du 
froid et du vagabondage, réunie par le hasard des rencontres 
les plus hétéroclites, il n'en est pas un — pas un — qui ait 
failli devant les mauvaises conseillères. L'estime de son 
voisin commandait le respect de soi-même dans cette école 
mutuelle de l'honneur famélique et, au foyer vivifiant de 
notre communauté fraternelle, ceux qui se trouvaient privés 
des exemples précieux du père, des saints enseignements 
de la mère, purent apprendre et garder en eux l'Évangile 
des pauvres gens, qui donne aux plus misérables la force 
et la bonté. Derrière ces hommes-là, que je n'ai pas quit^ 
tés, pas une méchante action ne se dressera pour me dé- 
mentir. 

»l\ est bien temps de restituer sa vraie signification à 
cet honnête vocable Bohème, si étrangement dénaturé par 



32 LB GBIf ACLB. 

les dramaturges des boulevards et les vaudefrfflisles ^ffoi 

ont de l'ordre, 

nTant que nos bohèmes forent réunis, ils s upp o rt èreitt 
moins difficilement les privations parce qu'ils réalisèrent à 
la lettre, pendant de longues périodes, Fexemple singulier 
d*une association où les mots tien et mien ne représentaient 
absolument aucun sens. 

«Lorsque le faisceau se rompit par suite de quelque cir- 
constance, la lutte fut plus rude aux isolés. Je citerai tel 
d* entre eux qui vécut pendant huit journées uniquement de 
la provision de pommes de terre crues envoyée par une 
pauvre mère de province. 11 n'avait pas de feu pour les 
faire cuire, mais, disait-il, il eût encore passé par-dessos 
cet inconvénient : le manque total de sel Favait surtout 
privé. Celui-là est resté maigre. 

»Tel autre a passé une fois trois jours et deux nuits 
sans prendre aucune espèce d'aliments; une autre fois, 
trois jours et trois nuits. Il dirige aujourd'hui une industrie 
qui débourse cinq cents francs de frais chaque matin. Je 
ne parle pas de tous ces un jour et deux jours de jeûne 
complet, service ordinaire pour nous, non admis comme 
temps de campagne. 

»Tel autre a traversé tout un hiver rigoureux, — celui 
de <837 ou <838 — simplement vêtu d'une blouse de 
calicot bleu et sans chemise. Je dois reconnaître qu'elle 
était remplacée par un gilet de lasting. Celui-là écrivait, 
trois ou quatre ans auparavant, ses compositions du con- 
cours général à côté du jeune duc d'Aumale. 

Une nuit de ce dur hiver, vêtu ou plutôt nu comme je 
vous disais, sans gite depuis deux soirs et à jeun dès la 
veille, il marchait, marchait de la Bastille à la Madelaine et 
retour, sans s'arrêter pour éviter toute indiscrétion des pa- 
trouilles grises. Tombant enfin de fatigue, de faim et de 
froid, il ôta, de sa main, la neige qui couvrait une borne- 
fontaine alors placée devant le théâtre du Cirque-Olympique; 



LES BOmSMIENS LITTÉRAIRES. 33 

^> il s'endormit d'un sommeil de plomb. Je frissonne encore 
en me rappelant le réveil . . .«. 

Ces solitaires obstinés en se restreignant volontairement 
dans le cercle d'ime existence uniforme , en demeurant à 
l'écart de toute relation extérieure^ perdaient nécessairement 
Favantage de rencontrer ces occasions qui viennent quelque* 
fois si utilement placer une échelle sous le pied de ceux qui 
tentent F^assaut des (^stades. Associer la misère à la pau- 
vreté, les bottes éculées aux habits troués, ce sera peut- 
être pittoresque; mais cela ne sera jamais à mettre en 
exemple, comme une morale en action, sous les yeux des 
jeunes stagiaires de l'art et de la poésie. L'Humanité a plus 
à se réjouir, plus à gagner de voir les hommes marcher 
droit dans leur isolement à la conquête du bonheur, qu*à 
les voir se traîner soudés ensemble par une fraternité de 
haillons ou de privations. 

Henri Mui^er l'avait bien compris, — et c'est pour cela 
qu'il s'éloigna de la Bohème aussitôt qu'il le put. D'autres 
aussi se sauvèrent : Adrien Lilioux, Nadar, Jules de la Made- 
lène, Pierre Dupont, Théodore de Banville, Chintreuil ; mais 
Cabot, Fauchery, Pierre Bisson , Desbrosses , Karol furent 
misérables sans être célèbres ! C'est déjà bien assez d'être 
célèbre et pauvre. 

Alfred Delvau. 
Henri Murger et la Bohème. Paris i866. 



LES BOHÉMIENS LITTÉRAIRES. 

La littérature de fantaisie, le libéralisme littéraire, comme 
le dénomme si bien M. Victor Hugo, a eu pour résultat de 
produire un monde interlope d'écrivains que nous avons 
classés sous le titre générique de Bohémiens littéraires. 

Ce n'est donc pas la Bohème que Murger nous a dépeinte 
d'une façon si poétique, en rajeunissant notre coeur. 

8 



34 LES BOHÉMIENS LITTERAIRES. 

Ce n*est pas non plus celle que Balzac a si savaniHieÉk 
analysée dans sa Comédie humaine. 

Non, c*est la Bohème littéraire triste et positive, sans 
foi» sans croyance, sans talents, sans courage, sans éneinîe, 
ayant rompu avec toutes les idées généreuses ; c'est ték 
qui, par sa masse, forme corps et prétend s'imposer quand 
même aux journaux et aux théâtres et qui, lorsque par 
hasard on l'accepte, ne fait rien par paresse et par impaîB- 
sance. 

Il est si facile de faire un roman 1 Quel est le jeime 
homme qui, au sortir du collège, la tète bourrée des autçois 
en vogue, ne fera pas le sien? 

Seulement les esprits sérieux et raisonnables se conten- 
tent de cet exploit ; ils rangent le volume dans un coin et 
comptent cela comme une équipée de jeunesse. 

Mais d'autres sont assez imprudents pour prendre au 
sérieux les éloges des amis du clocher et abandonnent une 
carrière sérieuse pour devenir homme de lettres. 

Cette carrière, qui a tant de prestige, est des plus rudes, 
et il est très-facile de s'y égarer, car le romantisme poussé 
dans une voie extrême par des gens qui n'ont pris pour 
exemple que les travers du maître, sans en avoir le génie, 
est devenu une oeuvre épicée et de haut goût, et nous 
sommes bien loin maintenant du temps où les écrivains ne 
cherchaient à émouvoir leurs lecteurs que par la peinture 
fidèle des sentiments les plus vrais, et où les émotions douces 
et pures n'étaient puisées que dans le fond de l'âme. 

Maintenant le public, que l'on a blasé, refuse tout ce 
qu'on lui offre, et quoiqu'on eût abordé des sujets dont la 
pensée seule fait frémir, il reste froid et impassible, car son 
coeur est desséché. 

Il s'ensuit de là que la majeure partie des écrivains pour 
obtenir de ce public un peu de popularité, étudient ses 
goûts et renchérissent sur tout ce qui a été fait, espérant le 
réveiller de sa torpeur, et croyant que le succès d'aujourd'- 
hui forcera le jugement de la postérité. 



l'académie de la bohème. 35 

Erreur l Et qui ne se rappelle que les écrivains du Bas- 
Empire, qui étaient les romantiques de cette époque, ont 
reçu de leurs contemporains plus d* éloges et de faveurs que 
les écrivains du siècle d'Auguste ? Et cependant qu' est-il 
resté d'eux? 

Décembue-Alonnier . 
(La Bohème littéraire. Paris 4862.) 



L'ACADÉMIE DE LA BOHÈME 

OU LA POÉSIE DE L'ABSINTHE. 

(4876.) 

Les rares promeneurs qui se risquent^ le soir, dans le 
haut de la rue Saint-Jacques et regardent curieusement, à 
travers une vitrine enfumée, des silhouettes barbues et 
chevelues, ne se doutent guère qu'ils passent devant un 
établissement célèbre. 

Les étymologistes l'appellent » Académie «, à cause de 
quarante tonneaux dressés en ligne le long des murs. L'idée 
est drôle ; mais pourquoi diable oublient-ils les fûts cerclés 
de paletots qui sont rangés autour des tables et servent au 
transvasement des autres? 

Sur tous les points de la salle encombrée, l'absinthe 
coule à flots. Après le repas comme avant, les consommateurs 
étranglent des perroquets. De cinq heures de matin à minuit, 
le massacre ne discontinue pas ; aussi de mauvais loustics 
ajoutent-ils un terme complémentaire à l'enseigne fantaisiste 
de l'établissement. Ils disent : » Académie de Pontarlier ((^) . 

La docte corporation se compose d'artistes à tous crins 
et de poètes débraillés en qui l'absinthe a tué les t;^^^]! 

Avant d'esquisser les deux grandes figures de l'Académie : 

i) Pontarlier fournit toute la France d'absinthe. ^ 
2) On boit un verre d'absinthe le matin »pour tuer le ver^x. 
On dit aussi tuer un colimaçon. B. 

8* 



36 L' ACADÉMIE DE LA BOHEME. 

P . . . , le doyen, et Tardy, rimprovisateur, je vais présnter 
trois types qui pourraient servir à toute la Bohème de moiltf 
à bon creux. 

D'abord, un littérateur qui n'a jamais rien écrit. Loi»- 
qu'il ne parle pas, il boit ; lorsqu'il ne boit pas, il parie* 
Depuis quinze ans il n'a fait autre chose. De quoi vitrQY 
Oii couche-t-il ? Questions insolubles comme la quadraton 
du cercle. Il avale des verres d'absinthe que lui offrent des 
étudiants naïfs; c'est tout ce qu'on peut affirmer. Dest 
possible qu'il mange et trouve même un gîte quelque part, 
sans sortir des fortifications : on voit h Paris des choses si 
extraordinaires 1 — Le ton de noisette grillée de son visage 
et son assent musical trahissent l'origine de ce littérateur — 
avant la lettre. Natif de Carcassonne, il a passé son mfsm 
à l'ombre de la fameuse tour penchée qui, dit-on, prit une 
courbature incurable on saluant l'empereur Gharlemagne. 
Il n'a, du reste, d'autre point de ressemblance avec la c<Hff- 
tisane de pierres que sa haute stature et sa maigreur de 
squelette. Il n'a jamais flatté que lui-même. Il est et vent 
rester indépendant. Diogène moderne, il logerait volontiers 
dans un tonneau, — pourvu que le tonneau fût plein. A 
quelqu'un qui lui proposerait une place, il rugirait la flère 
apostrophe de Gambronne à Waterloo. A toute minute, il 
secoue son épaisse crinière sur son habit crasseux, brusque* 
ment, de droite à gauche, de façon à prouver qu'il a l'habi- 
tude des » coups de tête «, et, chaque fois, trois ou quatre 
cheveux se détachant des autres, se poursuivent un à un le 
long des épaules et des reins. Il en est tant tombé dans les 
verres, qu'on s'étonne d'en voir un aussi grand nombre fixés 
encore au crâne du jeune académicien. Il ne porte la barbe 
qu'au menton et sous le nez. Cela parait incroyable au pre- 
mier abord, car un tel personnage doit ressentir une aversion 
profonde pour le rasoir et le linge mouillé ; mais, en regar- 
dant mieux, l'anomalie s'explique : aucun poil ne pousse sur 
les joues. La physionomie a dû être intelligente. Le front 
est puissamment modelé, l'oeil bien ouvert, le nez aquilin, la 



L kCÈBEma &K Lk 



boKhe sardoBîqae. MaJhg u n mwuiwM . ht vtai «t ftt-un 
comme on champ d« owpielîool». L tyûàuuài i deç «roean 
alcooliques qui enAuBmmâeftf vme aJ]w»ett« fait*- fntteaBfnK 
Je ne démrn poiat )« i. ii hmii : ii en ief c^.fM» « aiidiff^.- 
pies qo'oo n'y tcvjcfc? pK. > Oa w» «mk pèvf pi«iMr '.»l m- 



sut plus écrire * < «'ecne 

ÎBcompris. » Le i^teiii iwfnfr • wif « 

imite, ob pastiche. <4 refMre. 4« reiurt t v^ 



phs. Après ks iif» tfw. #«?«!«» fi ^ >rt ii!*iif r^m» 
rige de mob « . — fcss t^tc-ww <* roéiS' '^ai-wr n* vrsf^ 
M-fl une oesMY ancscnje ^ mok^» !ni . ■■WJ^im^ omik 
tes sièdec ffotaR* — ^ic^nir* » L* yim*w **r i-^n 

béte!r — Merci. 

Le second b <8fc* - B> t «n «. ynati^y un ii'itwT*» a i*>^ 
ditioB. le cfassîqve. > fif««'fBi.. rniftW' r^s^ \\m0i^ v^^it^. 
osées , froides ccanie tu «wir» «i DHifir*' o^r^^^u^k*^ a 
iDoliiie ne ▼oïl peôfi 4^ «étf mit .'k^ ^ ^w lu^ ouirn^ 
diMI Miu»emt «*3 ^AKmaiBnnr^ lihifiiii t «v ' îOMmtif» *» 
claTÎer se tn^r^-.^n» «n iaubikl. 1 «-Mf. é/vMf^. n viîîh-i 
de flots dinniy.ôe à!« 'muiwie tf 
tftt. dans cerui&e^ ^4n«mMn» 
hmc qui rèp»Dd ?* !:»««-» ibèn» 
pigne: UBtc4 î« w>leil qni. « 
fea dans Tazar. «i^arpiOe «» 
Chaque » Vwcbe •- a sa ralevr - w 
dlierbe et les feuilles des asto» ^j^m < m, 
idéal '.« Lorsqu'il était élève da 
hd prédisait le phis bel aTeoir. 
doigts. Sa main ouverte peirt 
octaves. Un soir, il eut besoin 4tt 
mercerie. »Quel numéro 
manda la commise. — & Le nooMT^ l^'** 
monsieur ?« - — »Non, mademoicHIe- <• 
jeune fille se recula, 
l'artiste pour des pieds ! La 
sable que le bonhomme est 4e 






38 l'agadbiiib db la boumb. 

on héron. Sa figure en biseaa, jaane, maladive, pas ^wkJis 
grosse que le poing, est agrémentée d'un nez pyramids^T 
posé de travers, auprès duquel celui de Cyrano de Berger^^ 
n'eût semblé qu'une mince lame de canif. À proprement 
parler, le visage n'existe pas; il di^arait sous cet immense 
a]^[>endice et sous les cheveux tombant de toutes parts, en 
branches de saule pleureur. Ce grotesque membre de r»Àca- 
démie de Pontariier« est toujours vêtu d'un habit r&pé, sans 
boutons, passé du noir au gris-ardoise. Cet habit lui txi 
donné pour un concert dont le souvenir ne sortira jamais de 
ma mémoire. Je vois encore le jeune artiste se mettre au 
piano, rejeter sur ses épaules sa longue chevelure, regarder 
le plafond et promener, d'abord au hasard, ses doigts sur le 
clavier. Bientôt il s'agite, se torsionne comme un ver coupé 
en deux, puis, tout à coup, se dresse, se retourne et joue 
les mains derrière le dos. . . Il serait impossible de dé- 
crire l'effet produit par ce bizarre tour de force. Tout le 
public siffla comme un seul merle. Depuis ce jour néfaste, 
le piani^e n'a pas voulu recommencer l'épreuve. 

Le troisième bohème est un paysagiste. Au moins se 
donne-t-il ce titre ; car s'il parle beaucoup de ses études et 
de ses » impressions «, en revanche ne les montre-t-il jamais, 
n regarde la nature les yeux mi-fermés, laissant les détails 
aux faux artistes qui peignent la bataille de Marengo sur un 
cbâton de bague, dessinent des veines à des chevaux de la 
grosseur d'une puce, des nez et des poils de barbe à des 
hommes pas plus grands qu'une tête d'épingle. Des plaques 
de lumière et d'ombre ; telle est pour lui la vraie peinture. 
Il est de ceux dont on dit, en contemplant leurs toiles: 
«Tiens 1 quelque chose a passé par là, on en voit la tache I« 
S'il sait manier une » brosse «, on ne s'en douterait guère à 
l'aspect de son costume boueux. Il a, cependant, quelques 
notions de dessin ; parfois il a réussi la charge d'un cama- 
rade sur une table d'estaminet. Il eût pu devenir un excel- 
lent graisseur de locomotive, comme l'auteur de ses jours ; 
il a préféré ne rien faire, ou se faire peintre, ce qui pour 



l'académie de la bohème. 39 

^ui est absolument la même chose. Aussi mal élevé qu*uii 
gorille, il se mouche fort , éternue fort , bâille fort, crache 
Sur les meubles et s'essuie les semelles sur les barreaux des 
chaises, n'importe où il se trouve. Il a surtout le mépris et 
la haine du bourgeois. Tout ce qui n'est pas artiste, littéra- 
teur, savant ou militaire, est épicier de par la souveraine 
décision du malicieux rapin. Épicier aussi le critique qui 
tient à la pureté de la forme et à l'harmonie grise des tons 1 
Épicier encore l'État qui n'achète que les tableaux remar- 
quables par le style et la science de la facture I Épiciers 
tous ceux qui ont de la tenue et du bon sensl Laisser 
pousser démesurément ses cheveux et ses ongles, culotter 
des pipes, vivre d'expédients et trouver tout mauvais, même 
les chefs-d'oeuvre indiscutables, tel est l'idéal de ce fruit 
sec, qu'on souffletterait avec la botte s'il avait une lueur 
d'intelligence au front. Mais sa figure est béte comme une 
complainte ; elle n'a pas plus de caractère qu'ime gravure 
coloriée d'Épinal ; on s'assied dessus, et l'on n'en parle pas. 

Ces trois messieurs peu recommandables ont la jalousie 
de l'impuissance. Sous prétexte que la génération actuelle 
se préoccupe beaucoup de l'oeuvre des grands maîtres et 
coule trop sa pensée dans les vieux moules, ils prétendent 
utile à l'essor du génie moderne la destruction du Musée du 
Louvre et de la Bibliothèque nationale. J'affirme ne point 
inventer ce propos de fou furieux. 

Du matin au soir, ils se décernent des couronnes, tandis 
qu'Hilaire^ gros garçon qui s'est vainement frotté à l'aca- 
démique clientèle, ouvre ses oreilles de Midas et verse 
Fabsinthe dans les verres aussitôt vidés qu'emplis. 

P . . . , l'illustre doyen de l'Académie , qui vient de 
mourir en étranglant un perroquet ^) , était un septuagénaire 
qui, depuis quarante ans, au moins, couchait dans les fossés 
des fortifications et portait un costume, toujours le même, 

4) Étouffer on étrangler un perroqtiet, boire un verre d'absinthe. 
On dit perroquet pour faire allusion à la couleur de Tabsinthe. 
Cette expression a été inventée par Charles Monselet. B, 



40 l'acamob dk la 

usé bien aa-deUi ée la trane, — jusqv'à k petn. En 
toutes saisons, par toos les temps, il étM dnpé dam im 
madviane dTétoflé mystérieuse, qu'appréciait beaucoup le 
peiatre des «tachesc On n*a jamais tu la couleur de sa 
chemise, — heureusement. Je crois du reste, que la 
ehemise de P . . . peut être rangée au nombre des mythes^ 
Ce bohème de haute taiUe à bart>e grisonnante, k chevelure 
inculte, h Foeil petit et glauque, au net large et culotté^ 
comme une pipe allemande, semblait n'avoir pas eu de 
jeunesse. Je me figure volontiers qu'il était venu au monde 
h Vkge de soixante-quinze ans, sinon à Fétat de fosrile. 
Étaii-11 chaure? Son chapeau Tétait ; seule réponse possiUe, 
car personne n'a vu le doyen découvert. Tout ce qu'il avait sur 
lai faisait partie intégrante de son corps. Il était dans ses 
vêtements comme une lettre dans son envekq>pe cachetée. Il 
ne s'en séparait pas plus qu'un escai^t de sa coquille. H 
avait le culte de Tadhérence. S'il a quitté la vie, c'est qu'il 
n'a pu faire autrement. Je soupçonne qu'U est mort de chagrin 
h la suite du couronnement de Tardy, son rival de gloire. 

Pauvre P . . . ! nous allons réparer l'injustice humaine 
en publiant ton divin chef-d'oeuvre, jusqu'ici dédaigné par 
de bariiaren éditeurs ! 

DÉM0GR1TË MODERNE. 

(AIR DES CANOTIERS.) 

Kii phlloMOpho de haut goût, 
D(^mocrlto riait de tout, 
Ht^m trop voir rhomme avec dégoût. 
Four lui , l'iiomme était un problème. 
Quand il avait bu trop de vin, 
tl se nioqualf du genre humain, 
Dont 1 ofiprlt lui Nemblait si vain, 
Qu'il N(« dirait mémo à lui-même: 

J'ai l'nez dur : 

Je tioRH Tmur, 
De pmir de fair' carambole : 
J'n'ai pourtant dans la boussole 
Otie qtiolqu' doigts d'vin pur. 



l'ACAOÉMIB de la BOHEME. 



41 



*^i 



le*. 



Si j'rencontre au quartier latin 
Une femme soie et satin, 
J'iui dis, en lui tendant la main : 
»Eh bien î comment qu' ça va, ma biche ?« 
Elle me répond poliment : 
«Ou'-est-c'que ça fiche à toi, faignant?«( 
Mon coeur est toujpurs gai, content, 
Même amoureux, pourvu que j'iiche <) . 
J'ai Tnez, etc. 






Tairéte ma citation. Le dernier couplet, exclusivement 
I>OMtique est d'une telle crudité d'expressions, qu'un gen- 
^^.rme en rougirait jusqu'aux bottes. Au reste, les beaux 
^^ors qui précèdent, et que j'ai scrupuleusement copiés sur 
^^ manuscrit original^ suffisent pour assurer à P . . . . Tim- 
^Kkcrtalité parnassienne. 

Passons à Tardy (Yictor] oublié dans le Dictionnaire des 
<:ofUemp(>rain8, Au physique y celui-ci différait absolument 
^es autres bohèmes^ Il se rasait et se coupait lui-même 
^es cheveux. Chose phis extraordinaire : il se lavait ; — 
Rarement, sans doute; mais, il se lavait. Une fois par 
semaine, il me demandait cinq sous pour souper à la Cali- 
fornie et coucher à la corde. Son ventre se ressentait de 
ce sybaritisme. S'il eût mangé tous les jours, Tardy eût 
bientêt pris l'apparence d'un gros crabe. Il était pèle, sans 
bourgeon à la trogne. Ses joues flasques, suivant les incli- 
naisons de la tête, débordaient sur le col relevé du paletot, 
eoaune une crème qui s'épanche. Au moral, il ne valait 
pas mieux que ses camarades. La modestie étant une àd- 
Hrirable chose, il disait, se comparant à Lamartine et à 
Victor Hugo : 



Car — si de l'un j'ai le prénom, 
La faridondaine, la faridondon 
Des deux j'ai le génie. 



1} Lkher, manger et boire à s'en lécher les lèvres. Argot. 



42 l'académie de la bohème. 

Et nous Ajoutions en choeur : 

A la façon de Barbari, 
Mon ami. 

Un Catalan doublé d'un imbécile serait moins vanité 
Quand il débitait ses vers, — dont quelque^uns avai 
quatorze syllabes, — Tardy semblait sucer un bâton 
sucre d'orge. Il improvisait. Sa muse devenait alors é 
lep tique sous les ruades de Pégase. Ses rimes avai 
l'échevèlement d'une conversation d'aliéné. C'était de Fit 
et du pathos. Un soir, il fut plus heureux que d'habitu 
Voici comment il remplit les bouts-rimés que nous lui 
posâmes : 

La vie est une htigatelle 
Et le travail, affaire Ranimai : 
Pourquoi faire sauter nos boutons de bretelle 
En nous donnant beaucoup de mal ? 
Je n'aime, moi, que l'absinthe; et, le verre 
En main, toujours j'étrangle un perroquet 
Quand je suis ivre-mort, je me couche par terre 
Et ronfle comme un poêle aux lueurs d'un quinquet. 
L'alcool me paraît doux comme la confiture. 
Je suis ce grand buveur dont chacun sait le nom : 

La bohème future 
A ses neveux dira jusques à mon prénom, 

A boire, amis, à boire ! 
Incendiez ma trogne et fleurissez ma peau : 
En buvant, on ne craint pas de déboire: 
D'absinthe remplissez mon verre et mon chapeau ! 

Une improvisation de Tardy plus compréhensible qu 
poème basque, cela nous surprit à tel point, que l'un 
nous courut aussitôt acheter une couronne en papier d 
dont il ceignit le front rayonnant du bohème. 

»0 poète, dit-il, poète illustre parmi les illustres ; çhai 
de la déesse verte et des saturnales académiques ; pem 
à tes humbles admirateurs de couronner en toi la p 
haute expression de la gloire bachique !a 

Tardy riait et pleurait. Il pleurait de grosses gou 
d'absinthe en se donnant des airs olympiens. A partir 




ce jour, û àpnmÈ MUâ akiai fèn. 
cooronne que 

— HOure, s 
mon limbe! 

Et JQSfpfaa soir il at pnHMMril à travers les tihirr 
ooilEé de son frniBJipp d*»-^ à la çjmiIi joie 4ie^ fliaiwii 
qoi 8*801010130601 devaAl la porte. 

Pendant la Conmaamt, le Collège 4le Frasoe était désert : 
Taidy s'en proclama le ^vedenr. Sa BomneUe gloire, bêlas ! 
filt de courte durée. Urne Mât qa^il avait absorbe trop daftn 
sinthe, U tomba roide mort tm ^Dmoast sa pipe. Le bobème 
avait péri d'mie combostioii înstantaiiée ! 

Sk tratuU gUnim wuêiêêU! 

P. L. bnBBT. 
A tia%e i » Fuis neonou. P. 187^. 



L'ABSIMHEUR ^ . 

Oh! Fabsinihe! encore une des plaies de notre époque. 
^ De peut se figurer le nombre de gens de talent qui 
^^ratissent, perdent la mémoire, s'empoisonnent, se tœnt 
le phis gaiement du monde avec cette terrible liqueur 
<i'alcool et de Yertr-dergris que nous envoie Pontarlier. De 
l'aveo de tout le monde, Tabsinthe est dangereuse et n a 
aocmie des vertus qu'on lui attribue, et cependant chaque 
?nnée la consommation de ce poison augmente d'une façon 
effrayante; chaque jour offre quelque nouvel exemple de 
^ vertus délétères. Qu'importe ! on en boit de plus en 
plus. Cest Fattrait du gouffre ; il attire Fimprudent qui ose 
Mesurer ses profondeurs. Notre génération s'est fatiguée de 
vivre par la tête, elle veut vivre par le ventre ; elle s'ennuie, 
elle ne veut plus penser, elle s'étourdit en croyant se dis- 
^i^ire. Voilà pourquoi elle s'adonne à Fabsinthe et au cigare. 
£q cela elle ressemble aux Orientaux adonnés au hatchich 

\) AhHnthewTy buveur d'absinthe, àbsinthier , débitant d'ab- 
sinthe. 



44 l'alcocushb bu nuNCB. 

et à Topium. Elle ne boit plus, ce plaisir 8*en est aUé vree 
la chanson et la causerie, elle s^emire et elle hnrie. Le 
vin ne pouvant suffire à ces tempéraments brûlés, fisse 
sont jetés sur Falcool et l'absinthe. Nous sommes mornas M 
taciturnes, ou bavards, stupides, diseurs de rien, la giieié 
et Fesprit nous ont décidemment quittés, effrayés de nos cris. 

Privât d'Anglbmoiit. 



^ALCOOLISME EN FRANCE. 
1872. 

Extension et danger de ralcoolisnM. — L'absinthe. — •CoS' 
sommation des liquides alcooliques à Paris. — Les cafés et iM 
cabarets. — L'abus des boissons alcooliques pendant les deax 
sièges de Paris i870 et 187i. — L'alcoolisme dans les provinces. 

La société moderne est menacée sérieusement par ïvDr 
vasion de Tivrognerie ou alcoolisme. 

Jadis Falcool était confiné dans les officines des pha^ 
maciens ; aujourd'hui, im outillage énorme est mis à la dis- 
position de distilleries colossales ; les eaux-de-vie de greins, 
de pommes de terre, de mélasse, de betteraves surtout, 
sont largement entrées dans le domaine de la consommation 
quotidienne. Depuis lors, la médicine a eu à constater les 
résultats les plus désolants pour la santé publique et elle a 
dû pousser un cri d'alarme. 

L'alcoolisme constitue un empoisonnement prompt ou 
lent qui vient à bout de toutes les intelligences, des santés 
les {dus robustes. 

Dans les asiles d'aliénés, il a fallu créer des" sections à 
part pour les alcoolisés, et, de jour en jour, elles sont de 
plus en plus remplies. Dans les causes multiples de la 
dégénérescence des races humaines, Falcoolisme tient la tête 
de colonne. Pour enrayer le développement de cette plaie 
sociale, il s'est formé, particulièrement en Angleterre et aux 
États-Unis, un grand nombre de sociétés de tempérance ; le 



l'algoousme bh nuNCE. 45 

gislateur e8l int^rYena dans ces pays pour atteindre et 
apper de condamnations Tivrogae endurci. Jusqu'ici, rien 
e tel n'a eu lieu eu France, mais le mal est devenu si grand 
lus ces dernières années, que les savants, qui ont pu en 
mstater r^endue, ont énergiquement appelé l'attention 
id)liqQe sur cette terrible question de FalcQolisme. Il y a 
adques mois, FÀssemblée nationale a été saisie d'un projet 
e loi ayant pour objet d'employer contre les ivrognes des 
loyens de répression et de les frapper au besoin de Tinter- 
icUon des droits civils et politiques. 

L'ivrognerie n'atteint pas seulement l'individu qui s'y 
doEoe, dans sa licNrtune, dans son honorabilité, dans sa 
anté; elle frappe, du même coup, sa famille qu'elle ruine, 
a femme et ses enfants qu'elle réduit à la misère, et la 
odété tout entière elle-même. 

L'abus des boissons alcooliques ne peut que compro- 
oettre la santé, et les maladies les plus nombreuses et les 
^His graves en sont la triste conséquence ; il vicie la coos- 
itatioQ des hcnames et porte une atteinte profonde à la 
^igaeur des générations futures. 

Les effets de l'absinthe sur le système nerveux sont plus 
iaarqués que ceux de l'eau-de-vie, et ressemblent à ceux 
[Qi sont produits par l'intoxication au moyen d'un poison 
larcotique. 

Prise avant le repas, l'absinthe exerce son action corro- 
ive sur la membrane de la muqueuse, sans que le mélange 
vec les aliments vienne en atténuer l'effet. 

A son cours d'hygiène et pour prouver le danger de 
tbsinthe, M. Bouchardat met dans deux coupes remplies 
eau des poissons; puis il verse dans l'une six gouttes 
absinUie et six gouttes d'acide prussique dans l'autre ; les 
dssons sont beauconp plus vite foudroyés par l'absinthe. 

L'absinthe rend épileptiques les chats, les chiens, les 
pins. Le vermouth n'est pas une boisson meilleure, il 
isorganise la muqueuse intestinale et produit de profonds 
isordres gastriques. 



46 l'alcoolisme ek fmaugb. 

Rien n'est plus nuisible à la santé que les lilKitioDS ma- 
tinales, que la consommation des bilters, de Fabsinthe et da 
vermouth avant les repas; à cause de la vacuité de restomac, 
ces liquides se trouvent directement en contact ivec la 
membrane interne de Festomac, sans que le mélange des 
aliments ou d'autres liquides vienne en atténuer Faction; ib 
provoquent un agacement des pupilles nerveuses et exciteot 
la sécrétion des liquides digestifs. Uestomac n'ayant riea 
à digérer, ces liquides réagissent sur la membrane et ien* 
dent à la désorganiser. 

Les hommes de cabinet, qui abusent des boissons eni- 
vrantes, succombent à des maladies de cerveau, à des fièvres 
cérébrales, à des apoplexies, à des ramolissements céré' 
braux. Les manoeuvres, les hommes de peine sont pris 
d'affections du coeur ; les gastronomes meurent de maladies 
du foie, de Festomac et des intestins ; les honunes, dont les 
poumons fatiguent beaucoup, comme les avocats, les chan- 
teurs, les crieurs publics, sont atteints de pneumonies, de 
pleurésies et plus tard de phthisie pulmonaire. 

L'ivrognerie n'est pas un vice auquel la femme reste 
complètement étrangère. Parmi les aliénés à la suite d'al- 
coolisme, on compte une femme sur quatre hommes. Cette 
infirmité se développe surtout à Fâge critique, et c'est alors 
qu'on voit beaucoup de femmes s'adonner à l'ivrognerie. 

Tous les inconvénients, tous les dangers de Fivresse et 
de Fabus des boissons alcooliques sont spécialement analysée 
et indiqués dans une monographie très-intéressante, publié^ 
en 1870, par le D' Bergeret d'Arbois. 

On peut constater chaque année une extension plu^ 
grande de l'ivrognerie. Nous n'avons pas à nous occupe^ 
de ce qui se passe dans les pays voisins^ mais bien de c^ 
qui s'accomplit en France. 

En 1788, on ne consommait pas 200,000 hectolitre^ 
d'alcool ; en \ 840, ce chiffre s'élevait à un million d'hecto-^ 
litres; il atteignait trois millions en 1863. A Paris, uip- 
homme buvait annuellement, en 1840, huit litres d'eau-de-^ 



i< <*a I ■ I ■ 



l'ALCOOUSMB BN FRANCE. 47 

vie, il en boit trente aijyourd'hui, et 300,000 individus con- 
somment de Falcool. 

En <867, année de l'exposition universelle, Paris a con- 
sommé : 3,553,581 hectolitres de vin en cercles ; 21,781 
hectolitres d'alcool et de liqueurs; 61,606 hectolitres de 
cidre; 289, 3U de bière à rentrée et 61,629 à la fabri- 
catioii. 

A Paris également, on constatait en 1 868 : 1,515 cafés 
pour Tintérieur de la ville, 488 pour la banlieue ; 1 4,058 
marchands de vins et cabarets liquoristes pour la ville et 
3,605 pour la banlieue. Restaurants, gargotes, crémeries, 
tables d'hôte, épiceries pour Paris, 8,506 et pour la ban- 
lieue 1,809. Total pour Paris, 24,079 débits de boissons, 
et pour la banlieue, 5,902. Si Paris consomme beaucoup 
dç liquides alcooliques^ dans toutes les villes de fabriques^ 
la consommation fait également de regrettables progrès. A 
Amiens, il se débite par jour 80,000 petits verres, soit une 
valeur de 4,000 fr., représentant 3,500 kilogrammes de 
viande, ou 12,121 kilos de pain. — A Rouen, il est con- 
sommé, dans Fespace d'une année , 5 millions de litres 
<J'eau-de-vie. 

Le nombre des débitants de vin et de liqueurs dans 
loute la France est assez considérable pour que tous les 
consommateurs trouvent des facilités [d'approvisionnement. 

Les auberges où on donne à la fois ^ à coucher et à 
"ûanger, les cabarets, les restaurants, les traiteurs sont au 
i^ombre de 165,464; les cafetiers et limonadiers ne sont 
P<tô moins de 45,477, enfin les marchands de vin en gros 
®t en détail comptent 41,312 patrons. 

On voit que les débitants de liquides alcooliques de 
toutes catégories constituent une véritable armée de 252, 253 
individus; un nombre presqu'égal à celui des soldats;; qui 
toent prêts à entrer en campagne lors]] de la guerre, le 
double du nombre de tous les membres des clergés qui' ne 
comptent que 157,231, prêtres, pasteurs ou rabbins. 



48 l'algoolishb bn fkangb. 

En Àngleierre, la moitié des cas de folie est due k faims 
des liqueurs fortes ; à Berlin, on en compte le tiers. 

L*abus des boissons alcooliques, fait pendant les deun 
sièges de Paris, en 1870 et iSli, s*est traduit par uiu 
augmentation considérable des cas de deliriutn tremeus et d< 
paralysie générale. D*une note, présentée à FÀcadént) 
des sciences par M. M. Magnan et Bouchereau, îl résolt 
que ce n*est pas seulement par leur nombre plus élevé qa 
les alcooliques de 1 874 se sont distingués de ceux de 187 
mais encore par le caractère généralement plus aigu de leu 
intoxication. Le fait le plus saillant est Ténorme proportia 
de sujets atteints de paralysie générale avec complicatic 
d'alcoolisme qui ont été admis à Tasile Saint-Anne pendai 
le mois de mai \Sli. Elle est de près de 55 pour 1 00 si 
le nombre des entrées des malades de toute catégorL 
frappés d'aliénation mentale. 

On peut, sans doute, diminuer les ravages de Tivroguei 
en poursuivant rigoureusement devant les tribunaux coc 
pétents tous ceux qui donnent Fexemple de Fivresse sca. 
daleuse. 

II est non-seulement juste, mais encore indispensal> 
de priver de leurs droits électoraux tous les ivrognes d'fc 
bitude. Peut-on admettre, en effet, qu'un individu en é 
d'ivresse puisse exercer une influence quelconque sur 1 
résultats d'un vote et sur l'existence de son pays ? 

Toute paradoxale que cette assertion puisse paraiti 
elle est cependant incontestable; le meilleur moyen 
supprimer ou de diminuer l'ivrognerie, c'est de faciliter 
vente du vin à bon marché, en dégrevant d'impôt celui ^ 
le vend pour être consommé hors du cabaret, et en ôtfl 
tous droits sur le vin bu dans la famille. 

Pourquoi ne favoriserait-on pas la fondation de socié* 
coopératives qui, achetant le vin en gros, le céderaient < 
détail aux coopérateurs, de manière à supprimer tous l 
droits inutilement payés par les consommateurs? 

II faut que, par la combinaison des impôts et d 



L*ALCOOU8||B BM rAÀ5CB. 49 

latentes, le vin du cabaret coule î francs la bonteille, et que 
le même vin, consommé dans la funille, coûte seulement 
30 ou 35 centimes le litre. Ce nesl pas par une seule 
"Msure, mais par un ensemble de dispositions sagement 
combinées qu'on peut améliorer Tétai social. 

L'exemple n'est-il pas incontestable à Tappui de cette 
Uièse; dans les départements du Midi, où le vin coûte 10 
centimes et où l'ouvrier en boit à tous ses repas, est-ce 
qu on voit des ivrognes comme dans le Nord et dans les 
contrées habitées par les buveurs dabsinthe? 

Rencontre-i-on des individus ivres à Montpellier, à Nîmes, 
à Agen, à Toulouse ? 

N'en trouve— t-on pas, au contraire, en nombre consi- 
dérable, plus on se rapproche des départements du Nord* 
où la vigne est inconnue ? 

Pour guérir l'humanité de Tivrognerie, le meillifur 
moyen c'est, on ne saurait trop le répéter, de iiiettru !•• vji» 
^ la disposition de tous les consommateurs, et ou |>«;gt Aire' 
certain que pouvant en boire à tous ses repiiK; <l;ifu »>» f* 
mille, l'ouvrier n'ira plus laisser au cabaret I» plu»» Kf mm^t 
part de son salaire pour boire quelque» \ttrrtih d un lM|Mk44r 
frelaté et malsain. 

Mais piiiscfu*on reconnait que ïzU-jfAihtutt ^M un 6siàf^ 
social dont il faut se préoccuper. U loi d*f^«rt *^/u*>A^-f^f 
les dettes de cabaret et de café cofunM \^* 4*^i* ' 4* >^'> 
et se refuser à les reconnaître; ce seniit k «u*îji**5vf *f|r,v 
ment à opposer à Favidilé des cabaretien». 

Les cabaretiers et les cafetiers s'ennctiibM9Ut * . »>. : ^ . y^^^ 
qui devrait servir aux femmes et aux t:v(UnU , i ,^. ^^^^^ 
très-juste qu'ils soient assujettis à une p4iV;«4^ V- ^ ^.,^^ 
afin de paver la plus grande partie des dép^^ui^ w.. ^^ ^ 
de bienfaisance ; de celte façon, ils 80uU|«pf vu ^' 'j 
qu'ils auront causés^). 

4 N Le mal causé par Vivrognerie estbeaw;^**^^ ji^ ^^ *^** 
en Angleterre. Malgré tous les efforts de b Am^^ '"--..^ .>-.ii 



50 LA TIE DES GANDINS. 

LA VIE DES GANDINS i) . 

CONFESSIONS D'UN EX-PETIT-CREVÉ. 

Horrible vie que celle-là pour une créature intelligente ^ 
Me voilà plongé jusqu'aux lèvres dans le marais de Tenf^'^ 
parisien I Me voilà négligeant toutes choses, n'apprenar^^ 
plus, ne travaillant plus, n^ayant même plus le temps <^^ 
penser à rien d^élevé ni de sérieux. Me voilà, menant -^ 
grand^guides la triomphante existence des gandins. Me voi^--^ 
devenu l'habitué des courses, Tun des piliers d*un club e^ ^ 
renom, fatiguant un cheval chaque jour, et soupant presqi^^ 
chaque nuit. Me voilà le soir au théâtre. Et à quels théètre^^ 
grand Dieu I Savourant les délices de la Vie parisienne, 
la Biche au bois, comparant à part moi les traits de génie 
Tacite et de Démosthènes avec ceux qui éclatent à chaqi^^^ 
ligne dans cette sans pareille Grand-duchesse de Gérolsti 
qui eut Tincomparable honneur d'exciter la curiosité dN 
empereur. . . Me voilà me réjouissant des lazzi de madi 
moiselle Schneider et donnant mon avis sur les formes 
Cora Pearl et de miss Menken I De là, l'imagination fan 
des belles choses que je venais de voir et d'entendre, 
m'en allais faire ma route dans le monde, apprendre l'art 
relever un mouchoir tombé et d'offrir galamment un éven- 
tail, et de regarder les femmesf entre les yeux, comme oa 
fait si bien aujourd'hui, avec un petit air goguenard, afin de 
leur faire voir qu'on ne les juge plus à craindre. 

league et des antres sociétés philanthropiques qui en 1874 ne 
comptaient pas moins de 3,700,000 adhérents, l'Angleterre dépense 
chaque année 2,500,000,000 francs pour les spiritueux. B,^ 

1 ) Gandin, par allusion à l'ex-boulevard de Gand (boul. des 
Italiens) , sa promenade favorite. » L'oeillet rouge à la boutonnière, 
les cheveux soigneusement ramenés sur les tempes, le faux-col, 
les favoris, le regard, le menton, les bottes, tout en lui indiquait 
le parfait gandin, tout, jusqu'à son mouchoir fortement imprégné 
d'essence d'idiotisme «. Figaro, 1868. Cet être inutile et imbécile 
s'appelle fiussi : petit-crevé ou cocodès, B, 




LA rm »B1 «AHBDIS. SI 



Pins d'études anslères, de médimiaMff profoiides, plof 
rien de ce travail sahibre et intifiiBt qoi «ulreiois binil pov 
ainsi partie de moi-iiiéiiie. Mais, em renacbe. de loofoes 
séances occupées à détermiiier la coupe d'aï gilet arec nM» 
taiUeur, de belles parties de baccarat avec les peU U -rrtvés 
de mon chib, d'intéressantes co r re spo ndances aTec mon 
pbemisier, à refTet de détenwner la forme de mes man- 
chettes et de mes cols, et des promenades dans Taflée dn 
Lac 1 et des exploits an tir aux pigeons! et des pronesKS et 
tontes sortes de gentillesses en patinant sons le regard de 
belles dames 1 Quand je me rencontrais devant mon miroir, 
je me feisais reffet d'un être abâtardi. 

Ce qu'il y a de réellement effrayant dans cette existence, 
c'est qu'on finit par si'y habitoer, et que, tout en ne gardant 
pas la moindre iflosion sur son néant, on jour survient où 
Von ne peut plus se passer d'elle. On se Ciit à cette vie 
niabe, composée toute entière d'occupations puériles et de 
logobres billevesées. Quelquefois on se dit : »Cest trop !« 
et Ton éprouve des nausées, comme si on allait la vomir. 
Et pois voilà qu'elle vous reprend et qu'on se laisse faire. 
Figorez-vous un malheureux qui, bêtement, a fourré le bout 
de ses doigts entre les pinces de fer de quelque affreuse 
machine. Sa main, son bras, tout son corps, lambeau par 
lambeau, se contourne et se tord entre les rvlm . 
beau résister, U est sans force contre U force aveugle qui 
se joue de lui. Ainsi celui qui s'est laissé saisu- par les 
pinces de fer de la frivolilé ne sort plu^ ^'^" morceaux de 
«es engrenages! _.«t Fetdeac. 



LE COCODÊS. 

À tniiti>« les épo^ï^.^ 



ns qui ont sacrifié plus que de rai^^f^^^^ que leur i^teï^ 
mode, qui ont plus consulté Icu^ lears devoirs, 
ttce, plus cultivé leurs plaisirs O**^ I» 



52 LE COGOBfcs. 

Mais jamais, j*iniagine , il a*a été donné d'assister aa 
spectacle ridicule qui nous est offert par une grande p«1ie 
de la jeunesse actuelle. 

Certes , depuis le commencement de notre siècle, oa a 
vu nahre et disparalire des types singuliers, étranges iiéne 
d'élégance outrée: incroyables, beaux, fashionables, Hobb, 
gandins etc , qui tous avaient leurs travers, leurs maiMB, 
leurs ridicules, leurs défauts, mais ce n*est quedenos jtan 
qu*on a pu voir réunis ces défauts, ces ridicules, ces manies 
et ces travers sur la tête de ce type, devenu légion, dénonuBé: 
le Cocodèê, ou plus énergiquement le petit-^crevé ^) . ' 

En eiïet , tous les fous qui Font précédé n'étaient ptf 
des sots et avaient un côté intéressant ; la graogrène ne pa- 
raissait pas avoir rongé toutes leurs facultés ; quelque passioA 
grande et généreuse vivait encore en eux et surnageait ta 
naufrage de leurs vertus ; Tun aimait les arts, l'autre la gloini 
celui-ci s'enthousiasmait pour un grand poète, celui-là s'eooi^ 
gueillissait d'un amour. 

Mais le petit crevé, lui, n'a aucune passion, il s'en fait 
un mérite ; aucun instinct pour ce qui est bon et beau, da 
moins , il l'étouffé avec soin ; il n'aime et n'apprécie m la 
peinture ni la musique, — j'entends la belle musique et la 
grande peinture, — ni les bons livres ; l'amour de la patrie, 
l'affection pour la famille le laissent froid ; il nie l'amour, 
rit de la jeunesse, et serait au désespoir, si on le considérait 
comme en faisant partie. 

4) Cocodès, Imbécile riche qui emploie ses loisirs à se ruiner 
pour des drûlcsses qm se moquent de lui. — On pourrait croire 
ce mot de la même date que cocotte : il n'en est rien, — car voilà 
une vingtaine d'années que l'auteur Osmont l'a mis en circu- 
lation. — Cocotte (femme galante) se dit aujourd'hui pour lorette; 
de coco, cheval, cocotte, jument. — La haute cocotte rie parisienne 
a fait donner le nom de cocotte à une maladie honteuse dont elle 
est si souvent la cause. Ce mot date du premier Empire. (Delvau. 
Larchey.) Crevé appartient à l'argot des ouvriers qui emploient 
ce mot dans le sens de: homme maigre, pâle, ruiné de corps et 
d'âme. B. 



LE GOGODBS. 5d 

D ae croit à rien en apparence; se fait gloire d'être 
TîcieoK et ne prend an sérieux ni les hommes ni les choses : 
cepeadant il fait exception pour lui même. 

Ignorant et pétri d'outrecuidance, il tranche sur tout, 
juge sans af^el et condamne sans entendre. 

Brutal et sans grâce, il fait fi de la galanterie. 

fl prend plaisir au langage commun et bas des palefre- 
tterg dont il fait sa. plus chère société. 

S'il a par genre ime maîtresse, soyez sûr qu'il Faura 
aktÀm parmi les moins jeunes et les plus haut citées. 

Si elle est brune^ il dira d'elle qu'elle est hai foncé ; si 
<dl6 est blonde, il la qualifiera d'alezane. 

Il lui donnera le surnom d'une pouliche favorite de tel 
on tel éleveur ; en revanche, il donnera à sa jument le nom 
4'une courtisane à la mode. 

Il parlera de son père sans respect et s'entretiendra avec 
8IS soeurs comme il causerait avec des camarades. 

En fait de littérature, il a étudié le Catéchisme poissard, 
Ib Tmtamarre, h Pompier de Nanterre et le Dictionnaire de 
la knffue ^erte. 

Il n'a même pas les qualités de ses défeiuts. Il joue par 
Mlcul et non parce que le jeu l'entraîne ; il n'est pas gour- 
met, bien qu'il hante les grands restaurants ; il boit des vins 
^ crûs renommés et mange des primeurs, mais uniquement 
parce que cela coûte cher et que c'est bon genre , et qu'il 
se figure qu'il éblouit son voisin de table. 

Saiks générosité, sans faste, il se ruine bêtement; il 
serait plus exact de dire qu'en général on le ruine. Encore 
s'il était élégant, s'il se vétissait avec goûtl — Mais non, 
▼oyez-le avec son chapeau trop petit, son habit étriqué, son 
pinee-nez vissé entre les yeux, ses cravates aux couleurs 
criardes, ses cols-carcans, son dos voûté, ses pantalons 
étioits, ses gants de peau de chien. 

Iki résumé rabougri au moral autant qu'il est ridicule au 
physique, le petit-crevé n'est qu'un être ridicule dans la société 
Boderne, auprès duquel on passe en haussant les épaules. 



54 LE GOCODiks. 

Ce qui me parait plus triste encore, c^est que cet oiâf 
si peu intéressant puisse intéresser quelqu'un et qu'il ne 
disparaisse pas mort-né sous le mépris public. On ne peut 
s'empécber d*étre douloureusement surpris, en effet, de voir 
que des femmes l'encouragent en le trouvant aimable et en 
l'admettant dans leur intimité. 

Yauvenargues, mort en 4747, c'est-à-dire à une époque 
déjà bien corrompue , dans ses Conseils, à un jeune homme, 
a peint avec un art infini le portrait de «celui que les femmes 
appellent un bomme aimable* et qui, à presque tous les égards, 
pourrait passer pour le portrait du cocodès. On me saura 
gré, j'en suis sûr, de compléter cette rapide esquisse parla 
citation suivante : ce sera le coup de pinceau du maître qui 
fait oublier les imperfection de l'ébaucbe. 

x> Etes-vous bien aise de savoir , mon cber ami, ce que 
bien des femmes appellent un homme aimable ? — C'est un 
homme que personne n'aime, qui lui-même n'aime que soi 
et son plaisir, et en fait profession avec impudence; un 
homme, par conséquent, inutile aux autres hommes, qui 
pèse à la petite société qu'il tyrannise, qui est vain, avan- 
tageux, méchant même par principe ; un esprit léger et frivole 
qui n'a point de goût décidé, qui n'estime les choses et ne 
les recherche jamais pour elles-mêmes, mais uniquement' 
selon la considération qu'il y croit attachée,- et fait tout par 
ostentation ; un homme souverainement dédaigneux , qui 
méprise les affaires et ceux qui les traite, le gouvernement 
et les ministres, les ouvrages et les auteurs ; qui se persuade 
que toutes ces choses ne méritent pas qu'il s'y applique, et 
n'estime rien de solide que d'avoir des bonnes fortunes ou 
le don de dire des riens; qui prétend néanmoins à tout- et 
parle de tout sans pudeur ; en un mot , un fat sans vertus, 
sans talents, sans goût de la gloire , qui ne prend jamais 
dans les choses que ce qu'elles ont dé plaisant, et met son 
principal naérite à tourner en ridicule tout ce qu'il connaît 
sur la terre de sérieux et de respectable. 

» Gardez-vous donc bien de prendre pour le monde ce 



LA MODISTE. 55 

petit cercle de gens insolents, qui ne comptent eux-mêmes 
pour rien le reste des hommes, et n'en sont j>as moins mé- 
prisés. Des hommes aussi présomptueux passeront aussi vite 
que leurs modes et n'ont pas plus de part au gouvernement 
du monde que les comédiens et les danseurs de corde : si 
le hasard leur donne sur quelque théâtre du crédit, c'est la 
ffotUe de cette ruUion et la marque de la décadence des esprits. € 

J. DE Ferez. 

. (f869.) 



LA MODISTE. 

Nous disons encore »modisteapar suite d'une vieiUe habi- 
tude, mais il n'y a plus de modistes. Ces demoiselles se 
désignent entre elles sous le nom de «marchandes de modes« 
et vous leur ferez grand plaisir en les appelant ainsi. 

Ce nom de modiste était tellement déchiré par les coups 
de plume des romanciers à la Paul de Kock, et les coups de 
crayon des dessinateurs satiriques, comme Grévin, qu'il 
Qe tenait plus. Jl a bien fallu lui refaire une virginité. 

Quoiqu'il en soit, modistes ou marchandes de modes, il 
est difficile de nier que les jeunes personnes de cette pro- 
fession jouissent d'une réputation de légèreté incontestable. 
»0u la mode finit, la cocotte commence, « est un axiome 
parisien. 

On dit eocore à Paris, indifféremment : «S'amuser comme 
on boeuf dans la boutique d'un faïencier ;« ou bien: «S'a- 
muser comme un jeune homme dans un atelier de mo- 
distes. « 

Qu'y a-t-il de vrai, qu'y a-t-il de faux dans ce mauvais 
renom des modistes? Nous ne nous chargerons point de 
trancher cette question délicate. 

Ces demoiselles pourraient d'ailleurs' invoquer comme 
circonstance atténuante de la légèreté de leurs moeurs les 



56 LA SOMBBTB 



en^enees de la KnleMe élégante ^ui leur est géÉérrieikieat 
imposée par leurs maâtresses de magasiii. 

Une Ddodiste se présente cbee une patronne et fait at^^ 
elle» ses conditions : 

— Gotfiftyfen gagÉerai-je? demande-t-«lle. 
• — MademcyisèDe, v(ms serez noarrie, et je vous doa-^^ 

néfai trefite Mnes par mots. 

— Tfetfte fi*ancs seulement 1 mais j'en gagnais cinquant^^ 
dans la niafson d'où je sors. 

— Sans doute, mais je vous ferai remarquer qu*ici vou^^ 
aurez toutes vos soirées à partir de six heures. 

Cette historiette véridîque ouvre des jours singuliers su^^ 
certaines nécessités de la profession de modiste. 

Je me 6ufe laissé dii^e encore ^ue dans tel grand iHagasii^^' 
de modes de Parts que V<tt désigne, et où il faut bien répré— ^ 
lienter devant une riche et aristocratique clientèle, aucune^" 
jeune fUle n'est acceptée si elle n'a un amant. Hais j'espère? 
que ceci n'est qu'une calomnie. 

Entt*e les ouvrières de Parts, la modiste est une pHvi- 
légîée. Elle est toujours nourrte au magasin, généralement 
logée, et elle a avec cela de trente à soixante francs par mois, 
qu'elle peut consacrer à son entretien. Ce sont là de bien 
meilleures conditions que celles de la plupart des ouvrières 
parisiennes. 

Mais la modiste est-elle bien une ouvnère? Elle se con- 
sidère plutôt comme une artiste. Si elle travaille chaque 
soir jusqu'à oii^e heures, si elle passe souvent des nuits, en 
reranche elle ne commence guère sa journée avant dix 
heures du matin, et elle peut faire la grasse matinée au lit 
comme une dame. Vous ne trouverez point de modistes 
parmi ces ouvrières que vous rencontrez à sept heures du 
matin gagnant leur atelier, mêlées aux maçons qui descendent 
des faubourgs, un quignon de pain sous le bras. 

La modiste est une de nos exportations les plus recher- 
chées à l'étranger. Des maisons spéciales s'occupent à Pans 



çn DBPBlf» DU MAttE BK SAIffr-H^BNIS. 57 

du placement de nos modistes dans iouB tes pays du globe, 
mais surtout en Angleterre et en Rudsié'. 

A p«rt sa distinction et son éiégaaee, qui sont ccMnme 
des obligations de sa profession, la modiste ne diffère pas 
pouHaBt sensiblement dès autres ouvrières parisiennes. Elle 
aime la campagne, le spectacle, le dîner au restaurant et la 
lecture des romans , la nuit, autour d'une bougie payée à 
frais comiDuns, quand la première est coiuchée. 

EMe aime à se faire suivre dans la rue, à se faire offrir 
un sac de bonbons ou de marrons glacés, que Ton grignoltera 
ensuite à Tatelier avec les amies en se moquant de nFiàibé- 
€ilet qui les a payés, et de la mine qu'il fera dimanche sous 
TArc-de- triomphe, où on lui a donné retedez-vous , tandis 
qu'on se propose d'aller passer la journée à Yincennes. 

Jeu dangereux pourtant, et auquel on finit toujours par 
se brûler les doigts. 

t*AUL COURTY. 



CA DÉPEND DU MAIRE DE SAINT-DENIS. 

CROQUIS DE MOEURS INDUSTRIELLES. 

P' TABLEAU. 

Sur le boulevard, devant le café du Helder, — Deux 
boui^eois prenant de la bière ; le financier Castorine son- 
geant à prendre quelque chose. 

4*' Bourgeois, à Vautre. — Je vous dis, mon cher, que 
ça dépend du maire de Saint-Denis, 
î"**- — Groyez-vous? 
<•'• — J'en suis sûr. 

^me. .X- On m'a pourtaiit bien assuré que ça dépetidait 
d« préfet. 

far. — BfreurI Je vous dis, moi, que le maire et le 
préfet sont d'accord. Cela dépend, à présent, du maire de 
Saint-4)enis. 



M ÇA MPBHB MJ HAUB BB SAUflHDBlflS. 



S"** — Da reste, rafbîre esl irès-iioiiiie. 
I <» — ExceUenle 1 

S**- — Et nous saurons demain à quoi nous en tenir. 
4 •'• — Demain k sept heures ; n'y manquez pas. 
«■•• — Non, certes. Garçon l payez-vous. — Adieu 
donc. A demain, cher. 
!"• — A demain. 
Ils se séparent; Castorine demeure tout pensif et mormnre : 

— Que diable esl-ce qui pourrait bien dépendre da 
maire de Saint-Denis? 

Un Garçon. — Monsieur ne prend rien? 

— Non, rien pour le moment; — Du maire de Saint- 
Denis! ... Il faut voir, il faut voir ! 

Castorme lève le siège dans la plus vive agitaiion. 

ir"« TABLEAU. 
Chez le maire de Saint-Denis. — Même journée. 

Le Maire. — Monsieur, qu'y a-t-il pour votre service^ 

Castorine, à part. — Je saurai ce qui dépend de toi) 
ou le diable m'emporte ! — (Haut) Monsieur le maire, )^ 
viens au sujet de Taffaire . . . que . . . vous savez . . . 

La Maire. — L'affaire? ... Ah! oui, l'affaire ... ^^ 
bien, monsieur, eh bien? 

Castorine. — L'affaire en question . . . 

Le Maire. — Oui, oui, l'afi^dre, la grande affaire . . ^ ' 

— Et qui dépend de vous . . . 

— A peu près . . . 

— A ce qu'on prétend, du moins. 

— On a raison, je crois. 

— C'est selon. Des gens bien informés assurent quc^ 
cela dépend du préfet. 

Le Maire, évidemment troublé. — Qui dit cela? 

Castorine, à part, — Du courage, de l'aplomb, mor- 
bleu! C'est le moment. — (Haut) Qui dit cela? moi, mon- 
sieur le maire ! . . . 

Le Miaire, reculant. — Vous, monsieur? 



ÇA DÉPEND DU MAIRE DE SAINT^DENIS. 59 

Cattorinay majestueusement. — Moi, monsieur 1 

— Cependant, M. le préfet m'assurait encore avant- 
hier ... 

— C'est possible ; mais moi, c'est hier que je l'ai vu . . . 

— Ciel ! 

— Et il m'a donné sa parole . . . 

— Pour la grande affaire? 

— Pour la grande affaire. 

— Ah I voilà un trait, par exemple 1 Je tombe de mon 
haut. Après tant de promesses, tant d'assurances . . . 

Gastorine. — Je le tiens I (Haut) Vous voyez donc 
bien, monsieur le maire, que la chose dépend de lui ... 
Le Maire. — Mais c'est une infamie 1 

— Et non de vous. — (A part) Que diable est-ce que 
fcela peut-être? 

— Une abomination 1 

— Je ne dis pas. 

— Mais enfin, monsieur, qui êtes-vous? que me voulez- 
vous? ..:.;.•■-..-■ 

— Gastorine, votre concurrent, monsieur le maire, 
présentant de la Société Alpaga, Peluche^ Mérinos etComp. ; 
et qui ne veut que votre bien. • 

— Mais enfin, monsieur, puisque vos affaires sont en 
sî bon train, puisque vous affichez l'espérance, la prétention 
^^ nous couper l'herbe sous le pied . . . 

— Je n'affiche rien, monsieur le maire, je n'espère rien: 
je suis sut. 

Quel ol\jetpeut avoir, en ce cas, votre démarche? Venez- 
^ous ici nous narguer? 

— Dieu m'en garde ! Je viens au contraire vous pré- 
venir qu'il n'y a plus à vous occuper de l'affaire, puisqu'elle 
û(Hte est . . . 

— Concédée 1 
• — Pas encore, mais c'est tout comme . — puisque ça 

dépend du préfet 1 

— Trahison! ... Il est donc vrail (Vivement) Mais 



60 CA DVBliD MT KUBB BB 

voyons, moasieiir, puisque tous éHeê sûr de faftdre^ ese 
ce qu'il n'y aurait pas moyen de . . . 

— (A part) Il y vient de lui-même. — (Haut) De . . . 

— De s'arranger? 

— Et comment? 

— De fusionner, par exemple? 

— (Test difficile, très-difficile. La Société Alpaga e 
Mérinos n*a jamais fusionné avec personne. 

— n y a commencement à tout. Yeoillez considérer, 
monsieur . . . Castorine , et représenter à la Société . . . 
Alpaga que c*est ime affaire locale. 

— Locale? ah! oui, c'est juste. Locale, très-locale. 

— Uniquement locale! et qu'U est bien dur pour la 
commune de voir passer une affaire qui Fintéresse aussi 
directement, aussi exclusivement, entre les mains d'étrangers. 

— C'est vrai, monsieur le maire ; mais, vous le savez, 
les capitaux n'ont point de patrie! 

— Et c'est là le malheur, monsieur, c'est là le malheur! 

— Adieu, monsieur le maire. Ne m'en veuillez pas 
trop 1 Chacun pour soi en ce bas monde, et la Bourse pom* 
tous. J'ai bien l'honneur . . . 

— Un instant, monsieur, un instant, de grâce L Demain 
même nous avons une réunion ... 

— (fias) Allons donc! 

— Faites-nous l'honneur, faites-nous la favetir d'y venir. 
Vous rencontrerez ici tous les principaux intéressés, et peut- 
être bien qu'à nous tous nous trouverons un moyen de con- 
ciher, d'accommoder, à la commune satisfaction, vos pré* 
tentions et les nôtres. 

— Monsieur le maire, à ne vous rien céder, je crains 
bien que cela ne soit inutile. La maison Alpaga a déjà 
toutes ses couvertures prêtes ; Peluche et Mérinos sont très- 
chauds pour l'affaire, et, à vous parler franchement . . . 

— Mais enfin, monsieur, qu'en coùte-t-il d'essayer? 
Dites à messieurs vos associés que l'on fera de son 



ÇA Dérm» BU mahs bb sabh^-bbii». 61 

«ûeux, ei m^ Toua-^méuie n avei pas de répog Baa e e à ose 
. . . amiable composition . . . 

*-^ Moi I p<upl du loat, moasww le maire. 

— (Avec élan) Vous viendrez donc? 

— Puiacpie celé tous foit plaisir, mensienr le oMire, 
j*en aurai beauecap moi-méiBe . . . 

— À la bonne heure ! Toachez là. 
-^ Mais, je vous le dis, j'espève peu. 

— N^importe ; nous comptoiis sur vous. 

— Soit, je viendrai. 

— A demain donc, monsieur le maire. 

— À sept heures. 

— A sept heures. 

lie Xaiie, rtUé seul. — Ces gens de Bourse ne sont 
pas encore si Turcs. Gelui-Hn a fair bon enlmt. Diable de 
préfet! 

Castoriaa, m myrUni. — Qu*est^ce qui peut bien dé- 
peikdre du maire de Saini-Denis? 

in~» TABLEAU. 

U réunion d'actionnaires. — M. le maire, puis Ca«torine. 

Le Kaîre. — Messieurs, c'est un malheur, un très- 
grand malheur. Vous m'en voyez abasourdi. C'est un vUam 
tour que nous joue là M. le préfet. Tel que vous me voyez, 
J'aifeiUi être sur le point de donner ma démission; mais 
les intérêts de la commune avant tout! Heureusement, il 
oous reste une planche de salut. Avec des «^ "^^Y^" 
blés, f ai obtenu hier de M. Castorine, notre ^^"*' ^* 
la Société Alpaga, Peluche ou Proche et Méri 

Voix dans Twiditoire — Drôles de noms 



— Connais pas ! ^^ ^tre sein pour 

. . . Qu'A vooWt bien se ^ransp<^^,^^ ^^ nous manque 
entendre nos ouveriures. — Pourvu ^^ ^^ d'accord sur le 
pas de parole! — Ainsi, nous ^^^^res un quart, sept 
chiffre, n'est-ce pas? — Il est ^^P*^ m'a cependant bieià 
heures dix-sept minutes même. 



62 ÇA DÉPEND DU MAIBE DE 8AINT-DBNI8. 

promis. — Ahî le voici, grâce à Dieu. Son arrivée m'ôte 
un poids. 

Castorine fait son entrée d'un front superbe. Toute la 
société se lève. 

La Kaira. — Monsieur Castorine, veuillez prendra 
place au bureau. Ces messieurs et moi vous savons gré d^ 
votre exactitude, un très-grand gré. Monsieur Castorine ^ 
nous sommes des hommes rond« en affaires, et nous alloa^ 
droit au but. En deux mots, je vais vous dire le maxiinuiv==^ 
des sacrifices que nous pouvons nous imposer pour reste:^^ 
maîtres de notre ligne d*omnibus . . . 

Castorine, à part lui, — Ah! c'est une ligne d'omnibus^ 

Charmé de l'apprendre 1 

— ... De Saint-Denis à Paris. Ces messieurs ici pré- 

sents, M. Coquardon, M. Mitouffet, M. Coléoptère et autres^ 
considérant Fimmense intérêt qu'il y a pour la commune a^ 
conserver une affaire qui l'intéresse si directement, j'osera* 
même dire, comme hier, si exclusivement, m'autorisent ^ 
vous offrir, à vous et à votre maison, pour vous désister à^- 
vos droits, une somme de vingt ... ma foi, je vous dir^"*^ 
tout de suite le fin mot, de vingt-cinq mille francs! Ce n'es* 
sans doute pas beaucoup pour une maison comme la vôtr^ ' 
— (A part) Tâchons de le flatter ! — (Haut) Mais no^»^^ 
n'y pouvons ajouter un centime. D'honneur, c'est tot^^ 
notre bénéfice d'ici à deux aimées, pour le moins, que noi^ 
vous abandonnons là. 

Castorine, gravement, — C'est peu, monsieur le maire 
peu , très-peu 1 Les omnibus sont très-demandes sur l 
place, et n'en a pas qui veut. Vous savez le proverbe, 
messieurs : Non datur omnibus ; cela ne se donne point ! 
Mais enfin (d'une voix attendrie), j'ai fait part à mes com- 
mettants des considérations, majeures pour la commune, 
qu'hier vous m'exposâtes. Je les ai, non sans peine, décidés, 
— moyennant indemnité raisonnable, — à se désister, par 
égard pour vous et ces recoramandables messieurs, de leurs 
droits sur votre ligne d'omnibus, bien qu'ils en eussent fort 



■ -V^ 



LES TB0UPIBR8. 63 

envie. G*est donc avec satisfaction, une satisfaction bien 

^'ve, que je me déclare prêt, messieurs, à prendre vos 

^gt-dnq mille francs , en échange de la renonciation 

volontaire de ma compagnie à toute prétention sur Yotre 

intéressante entreprise ! 

Exclamations et vivat jprolongés dans V auditoire. — Le 
fnaire se rengorge, — Un membre propose de voter des 
Temerc(ments à ce vertueux et habile négociateur. 

On passe une plume et un portefeuille à Castorine, qui 
9igne V abdication, se portant fort pour la Société Alpaga, 
f^duche. Mérinos et Comp,, et palpe les billets de mille. 

Un membre mécontent, très-haut. — C'est pourtant bien 
durl Enfin nous vivons dans un temps où il faut, à ce 
qu'il parait, que les loups mangent les brebis. 

Le représentant de la maison Mérinos. — Ah ! messieurs, 
la grande erreur î 

Le 4®' Bonrgeois de la veille, à son voisin. — Où 
diable ai-je vu cette téte-là? 

pe BonrgeoiB. — Je Fai vue aussi. Eh bien! mon 
cher, quand je vous le disais, que ça ne dépendait pas du 
navre de Saint-Denis! 

FÉLIX MORNAND. 



LES TROUPIERS. 

Leçons de grammaire. — Rapports saugrenus. — Les volontaires 
d'un an, — Le capitaine Bourru. 

LEÇONS DE GRAMMAIRE. 

I. 

C'est au cours de français, au régiment. 

Le sergent a expliqué ce que c'était que le pluriel. 

— Le pluriel, c'est quand il y a au moins deux êtres 
ou objets, on met un s à la fin. Fusilier Duveau, répondez. 
•Trois nourricescc. Faut-il un » à nourrices? 



64 LM 

— Oui, •ergenl ! 

— Bieo ! »Se irouvaiant à la porte de la oaserod à dan 
heores rnoias le quai>(«. Y a-t-4i uja • à dem heqn^ mmê 
kB quart? 

— Non, mon sergent ! puisque ça f»iik P&s enkc/w^ 4fia 
heures I c'est plus que le singjudier ^ pat» im^ à Mi le 
pluriel. 

Le sous-offifcier «st embamssé, jw^is pas longtesaj^^ 
->- Imbécile, tonne-4-il, tu mets im B tmA de w^me, 
mais dans ce cas-lè avec uoe cédille. 

II. 

Le sergoat instructeur du 4 1 ® £ût la leçon. 

— Honoré nonobstant de la coc^fiance du eoronel q^ j^ 
suis cbargé de TéducatioQ de vous autres jeuiHiç reorae^ 
qui sont arrivées tout darniairement. 

(Silence absolue.) 

— Voyons, ne parlons pas tous consécutivement et z'à 
la fois. Je vais vous le dire : que nous n'en étions au SUl- 
tenpif^). Écoutez la définition, qu'elle est insidieuse. Le 
sustenpif, il est tout c' qui se touche : mon schako, il est un 
sustenpif; le eoronel, ^il est un sustenpif. Voyons voir z'à 
présent. Dans cette phrase : La maison aile brûle, ousqu'il 
est le sustenpif? . . . Toi, le liméro 4 . 

— 0, sargent, dans cette phrase . . . ousqu'est le sus- 
tenpif . . . J'en ignore. 

— Et toi, liméro SI ? 

— Sargent, après avoir mûrement réfléchi, il me semble 
que le sustenpif . . . que conjonctement-z-avec mon cama- 
rade, que j'nen ignore-z-aussi. 

— Et toi, liméro 3 ? 

— Sargent, avec les lumières que la nature il ma con- 
férées, et si mon intelligence il ne me fait pas faute, qu'il 

1) Substantif. L'honnête sergent fait un calembour sans le 
savoir. Pif signifie nez d'une très-grande dimension. 



. ^ 



LES TBompnM. 65 

% 

M semble que c*te piirase il est totalemenl dépourrue de 



— El oomnient cela? 

— Dame 1 su-geni, la maison quand aile brûle qa*on ne 
pwt qnasimeiit-z-y toodier . . . 

— Eb bien! que fais-tu nonobstant? 

— Dame ! sargent, ^prends des pincettes ! 

— Eb bien ; brute I dans c*te phrase : La maison allé 
^nl(e, c'est les pincettes qu'est le sustenpif. 

ni. 

Autre dialogue : 

— Fusilier Dupichet, pourreriez-vous subsëquemment 
'^ narrer de quel genre est le sustenpif légume? 

C'est très facile a^ec votre agrément, mon sargent, le 
^Ustenpif légume est, sauf votre respect, du genre féminin. 

— Fusilier Dupichet! . . vous affligez profondément 
^otre supérieur par votre ignorance inqualifiable des prin- 
cipes les plus élémentaires de votre idiome natif. 

— Pourtant sarrrgent, sans agir par trop présomp- 
^eusement envers mon supérieur, je vous ferai antéri- 
^^urement remarquer qu'on dit : une carotte. 

— Fusilier Dupichet 1 . . vous m'épatez par votre lor- 
gisque, que j'aurai celui de soumettre le cas au coronel. 

RAPPORTS SAUGRENUS. 
4. 

Un fort-en-thème ^ englobé par le recrutement, arrive 
au corps et est interrogé par un vieux sergent. 

— Votre nom, jeune homme? 

— Jean Dedieu. 

— Que vous me ferez quatre jours de salle de police 
pour avoir député au corps par une insolence à l'envers de 
votre supérieur. 

— Mais^ mon sergent, vous m'avez demandé mon 
nom . . . 

5 



IHI LES TmOCPIBBS. 

— Et vous m*avez répondu : N. . . de Dieu ! 

— Ah ! soupire le conscrit infortuné, je peux donc dir 
comme Ovide : Barbarus ego sum quod non intelligor Ulisl 

— Jeune homme, que vous me ferez quatre jours d^ 
plus pour avoir superposé des insolences étrangères à 1« 
précédente. 

Et sur le rapport, le brave sous-officier écrivit : 
nJ'ai affligé quatre jours de prison à . . . pour m'avoi^ 
répondu qu'il s'appelait N . . . de Dieu , et de même &ty 
plusse pour avoir appelé son supérieur barbe russe et gr€>'^ 
homme et autres intempéries conférées en anglais. 

2. 

Les brigadiers du 1 3® hussards doivent, en partie^ lev^x* 
célébrité au rapport que F un deux fit un jour à l'adjudant — 
major. 

— Qu'y a-t-il aujourd'hui ? avait demandé cet officier. 

— Rien de nouveau à la botte, mon capitaine. 

— Très-bien, allez. 

— Capitaine, excusez-moi, c'est que . . . 

— Quoi encofe? 

— C'est que ... il y a que le hussard Cascagnol a ^ 
la jambe cassée d'un coup de pied, et qu'il y a un cheV^ 
qui s'est tué, et qu'il y a que le maréchal-des-logis c^^ 
semaine a eu une attaque de choléra, et que le vétérinair'^ 
a fait conduire à l'infirmerie un cheval qui avait le farcin^ 
et que le feu a failli prendre à l'écurie. 

— Et vous dites, brigadier, qu'il n'y a rien ? 

— Non, mon capitaine, sauf ça . . . rien de nouveau à 
la botte. 

LES VOLONTAIRES D'UN AN. 

Chère maman. 
Depuis que je suis ici , je n'éprouve que des contra- 
riétés : d'abord on a toujours l'air de se moquer de moi, et 
avec ça jamais un moment de tranquillité : toujours des 



LES TROUPIERS. 67 

sarpises ou des corvées désagréables. Le matin, par 

exemple, au moment où mon sommeil est le plus profond : 

lin coup de trompette dans Foreille, de Feau froide sur la 

ftgwre, ou ma couverture enlevée au risque de m'enrhumer. 

Crois-tu que ce ne soit pas pour exaspérer Fétre le plus 

patient? — Ensuite, aussitôt vêtu d*un pantalon de grosse 

toile à torchons, d*une veste dans laquelle je semble flotter 

^t chaussé d'énormes sabots, il me faut prendre ce qu'ils 

appellent le nécessaire de la toilette à coco *) , c'est-à-dire 

UQ petit sac en toile coptenant une étrille^ des brosses, un 

P^igue, une éponge, pour aller à l'écurie remplir l'office de 

palfreoier, moi, ton fils! mais auparavant, et pour ne pas 

laire autrement que les camarades de la chambrée, je suis 

'oi'cé d'aller avec eux à la cantine et d'avaler (moi qui ne 

Pi^Uais, tu le sais, que du lait sucré le matin 1) d'avaler un 

^crre ou deux, quelquefois trois, et même plus d'une liqueur 

^i>OiiiiQable qu'ils appellent du schnik, du cric, àxxsa, . chien 

^^ ^i me brûle la gorge et finit par m' étourdir ou même 

^^ faire tomber, à la grande joie de ces messieurs, si je ne 

P'^^nais la précaution de suivre les murs pour les rejoindre 

* l* écurie. 

Je voudrais pouvoir t' envoyer le portrait de la maîtresse 

"^ la cantine, une femme comme tu n'en as jamais vue, qui 

^^txi des propos comme je n'en avais jamais entendus, et 

^Ont le regard ferait certainement baisser les yeux aux plus 

^rdis. — Une superbe créature, après tout, et dont ma 

^Qscription ne peut te donner qu'une bien faible idée ; c'est 

^e palette qu'il me faudrait pour rendre l'éclat de son teint, 

^e feu de son regard, les reflets dorés de sa chevelure luxu- 

Hante qu'elle laisse parfois flotter libre sur ses épaules . . . 

pour ma part, elle me fait presque peur, et cependant je ne 

pais m' empêcher de la regarder (quand elle ne me voit pas) 

avec un sentiment, une impression que je ne saurais définir. 

Un détail, en passant : les camarades font toujours mine 

*) Coco, cheval. 

5* 



68 LES TBOUPIBM. 

de vouloir payer, mais peodanl qu'ils ont la osain à la poche, 
ou cpi'ils bearrenl leurs pipes, le temps s*éeeiile . . . cne! 
un coup de trompeAtel el les Yoîlà qui détalent pendant que 
madame Chabraiaon (la cantinière) me fait le compte de ce 
qu'elle appelle les tfmméet. Je te réponds, chère maman, 
que ça va vite, et que j'aurai bientèt vu le fond de ma bourse- 

Quant au eantinier, pas grand'chose à t'en dire : boires 
manger, fumer, dormir, voilà à peu près toutes ses attribu^ 
tiens. Avec la bonne, ime grosse picarde, laide comme le 
péché, c'est sur sa femme que roule tout le service d^ 
l'escadron; oe doit èlre assez fatigant, mats il parait qu^ 
cela plait à madame Chabraison, car c'est elle qui le veut 
ainsi. 

Mais revenons k moi 1 

Me voilà donc à l'écurie, en présence d'un cheval qui 
semble avoir le diable au corps : toujours di^)osé à ruer ou 
à mordre dès que je m'approche de lui. Je ne lui ai pour- 
tant rien fiait qui puisse motiver de pareils procédés à mon 
égard, mais les camarades prétendent que c'est à cause de 
ma figure qui ne lui convient pas. Il se nomme Sacripant, 
cet infernal quadrupède. Dieu sait comment je pourrai me 
tirer d'affaire avec une monture pareille 1 

Mon brigadier de chambrée est un autre animal plus 
féroce encore. Celui-là répond au nom de Malraison. Ça ne 
parle jamais, si tout^ois cela peut s'appeler parler, que de 
salle de police, de consigne, de corvée etc., c'est un gronde- 
ment, un jurement, un grognement perpétuels. Quoi que 
je dise ou que je fasse, ça n'est jamais content. C'est bien 
le bipède le phis laid, le plus hargneux, le plus indécrottable 
qu'on puisse imaginer ; avec cela puant toujours la pipe et 
le rogome à quinze pas. 

Oh 1 si jamais je peux avoir prise sur lui , avec quel 
bonheur, quelle volupté je lui ferai sentir ^ ce vieux requin 
de caserne, tout le poids de ma reconnaissance. Mais voilà 
que la maudite trompette . . . Adieu, etc. 

G. RANDOlf. 



LES TROtJPIBIlS. d9 

LE CAPITAINE BOURRU. 
->— Ah ça! nom d'un nom, numéro 3, vous avee vos 

« 

}%n^es en paire de pincettes. 

— Pourquoi la boucle de votre ceinturon n'est-elle pas 
^foite, mille millions de cartouches? 

— Caporal Pitou, vous aurez quarante-huit heures de 
<^osigne, parce que cet homme qui est dans votre escouade, 
3 ses souliers mal cirés. 

— Sergent Dumanet, pourquoi n'avez-vous pas assisté 
^ ia manoMivre lundi matin? 

— Parce que j'étais à l'infirmerie, mon capitaine, pour 
Soigner une indigestion. 

— Vous aviez trop mangé le dimanche. Vous serez con- 
^*%né dimanche prochain. Je ne veux pas que les hommes 
^^ ma compagnie aient des indigestions. Si, la veille d'une 
*^ ^taille, tous les soldats avaient une indigestion, l'ennemi 
*^Ous en ferait voir de drôles ; ventrebleu 1 . . . nom d'un 
*^OmI sacrebleu! ... 

C'est le capitaine Bourru qui pousse ces exclamations et 
^\ii les accompagne de gestes furibonds. 

Le capitaine Bourru est cependant adoré de ses soldats, 
parce qu'il ne cesse de s'occuper de leur bien-être. 

Ce n'est pas au capitaine Bourru que l'on pourrait donner 
de la mauvaise viande 1 

Matin et soir il s'assure de la qualité de la soupe ... il 
la déguste comme le ferait un chef de cuisine, et s'il y a trop 
de sel, il punit le cuisinier. 

La veille de l'arrivée des réservistes, le capitaine Bourru 
visite tous les locaux où doivent cantonner ses hommes. Si 
une pièce est sale, il la fait nettoyer par l'habitant. Si un 
matelas est mauvais, il en demande un autre. A trois heures 
il sera levé pour s'assurer que les hommes de cuisine sont 
réveillés pour allumer le feu et préparer le café que les sol- 
dats auront besoin de prendre avant d'aller aux manoeuvres. 

Il punira sévèrement les sous-officiers qui auront infligé 



70 LES MÉDECINS PAUSIEKS. 

à un soldat une punition injuste, mais il doublera cette puni- 
tion, si elle a été méritée. 

L'ofXicier de semaine ne manque pas d*assister aux 
appels. — Si j'étais absent, se dit-il, le capitaine me met- 
trait aux arrêts, car il ne plaisante pas, le capitaine Bourru I 

Et dans la compagnie tout le service se fait régulièrement. 

Le capitaine Bourru est adoré de ses hommes. Dans un 
combat, ils auraient en lui une confiance aveugle. Et ils se 
feraient tous tuer jusqu'au dernier pour sauver leur chef s'il 
tombait dans une embuscade ennemie. 

C'est avec de semblables officiers qu'une armée fait des 
prodiges de valeur. 

Adrien Huart. 
La nouvelle vie militaire. Paris Dreyfous 4877. 



LES MÉDECINS PARISIENS. 

Les médecins nomades. — Le carabin. — Etudes au 

Quartier lattn. 

A Paris, le médecin est une sorte de nomade qui court 
de quartier en quartier, de maison en maison, traitant des 
malades qu'il ne fait qu'entrevoir au passage, dont il ignore 
les habitudes et les antécédents, la vie physique et la vie 
morale, et ne pouvant offrir à ses investigations que des 
symptômes vagues et insuffisants: une telle visite est 
inutile. — 

Il est vrai que la province est loin de partager cette 
opinion; dans les maladies un peu sérieuses, elle appelle 
immédiatement les célébrités médicales de Paris. Mais il 
faut se rappeler que la province est un immense parc peuplé 
de moutons de Panurge, pour qui l'imitation et la routine 
sont devenues une sorte de besoin et d'instinct naturels: 
copier et singer la grande ville est son incessante tendance 
et son but le plus sérieux. Tout ce qui lui vient de Paris, 



LES MÉDECINS PABISIEN8. 71 

lui semble parfait : elle a d*excellents bottiers et d'habiles 
tailleurs, mais elle se fait chausser et habiller à Paris; il 
ï^'est pas de femme du plus mince procureur de petit tri- 
bunal qui ne s'attife d*un chapeau de chez Laure ou d'une 
robe de chez M™® Roger. 

Je ne crains pas de me tromper en vous affirmant que 

sur cent docteurs qui viennent de passer leur thèse, il y en 

a quatre-vingt-dix qui n'en savent pas le quart de ce que sait 

^ue pauvre petite soeur de la Charité. »La médecine«, a dit 

**ascal, »c'est l'expérience, pas autre chose. « Ce n'est donc 

^'après un long exercice que le docteur arrive à lire, que 

dis-je? à épeler dans le grand livre de la nature. Sachez 

^*en quittant les bancs, le plus fort élève en botanique 

aurait bien du mal à distinguer la guimauve du salsifis ; que 

le premier prix de chimie vous donnerait de l'arsenic pour 

^^ sel de cuisine, et qu'il n'est pas rare de voir un premier 

^ccessit de phlébologie^ lorsqu'il est appelé à faire sa pre- 

'^^ière saignée, vous piquer l'artère radiale au lieu de la 

^^ine cubitale: c'est l'histoire de tous les prix de thème 

^^c ou latin qui, en sortant du collège, sont généralement 

' *^f)nneur et la consolation de leur famille, mais aussi 

I^">*esque infailliblement des crétins et des imbéciles. — Et 

^^mment en serait-il autrement? Il n'y a qu'à jeter un 

^Oup d'oeil sur celte immense ruche qu'on nomme le quar- 

*^er latin, et il sera facile de constater jusqu'à quel point 

^^s studieuses abeilles qui y bourdonnent s'occupent du soin 

^e recueillir le miel de l'avenir. Voyons les fleurs qu'elles 

Y butinent. 

Le médecin sort du carabin comme le papillon sort de 
la chrysalide, a dit un profond philosophe ; or, étudier le 
carabin, c'est se préparer à la connaissance du futur doc- 
teur; c'est juger la fleur d'après le bouton. 

Le cctrabin est un vigoureux rejeton de l'arbre social : 
il a végété longtemps sous le titre de collégien, dans un des 
nombreux potagers universitaires, où le pédantisme cultive 
plus de concombres que de lauriers verts ; à l'âge de dix- 




je Ten«n)i 
Pteis: gwm^ 

bçaite 1 i iOt* £ 

ir*mKU. t<^ i<tf*ir"azii'» i. s 
' .-^lie Miikf Ir •ilfer' OU. ? 

•r^ *?■£•: lit" fif îf> :■*!* ira 

!«.v^-£àir t'itti!'. — Iknfr 74nf«ft* fiL prose ' 

7i ri'aiH :.i:'ssa. vimi: ànmir ce c« pîcm. enfant aytt^ 

;*.ià:~> ri: vi«x h^ztn» iu ziriK-ïr^ I ab«aikc«. rboBseur, le npos 
«^ if it;«iiift-ur whsuû't .. s«iS ai;, en «ortaal de rMo- 
rj^^ -^jut «ts-^i* îfcir; * l-« bkvjse paternelle 0^ 

^r^a.' zzrr*cj.i:Tî?:iifiL: i^ r».iiaXffG rvobà àe ma sensible mère 
v.«--rir k:- s:j-kiiit ,-: ;.rrirrf .'saTtit dwt pour moi et te 
cLéf^ea.. t î-L-iiirr :•:..:- uf ;j:-rf r-rouae.* Aiois il a plis 
-* cyjÀfr. ji :r*. -«.r-^r vlk>i?<^ dû -Tânik:*! de fer et a enfilé ^ 
pf/ttt Neijf. pjis»a^ie DJiurel àj Kubjf\>n de U jeunesse bO' 
hffriiie. Lr ieiMieuÂAÏB. ii ^e?3 prvsentc au secrétariat de 
ifx-^^u: d^ ojrdef.iik;. au fn^t^^n de laquelle brille cette 
tiuitmh'iw: ia^cription: So^ira j-r^ ;:.;;jryr v^aJum. ce qui 
hiiçaiUt : N«/tn; an eai^rve 1« nialade. — Là. on Fa prie d'ei" 
hib#îr Wfïî dipk/rues de bachelier tr*-leltivs et ê*-«cienccs : le 
^nifid prix d^ thème avait oublia ce léger dtrtail: mais 
l'jirif» tthi un Ui'A%uïïït\uH seigneur qui n'abandonne pas ses 
Mittn pour m ifém : de même qu'il vend des cigares et de 
Tamour, il pn>i;ijre h un taux honnête, des certilicats d'éru- 
dition. Moyennant cent francs et un diner à quarante sous, 
pluK le cjàté et le petit verre^ notre futur Dupu^iren s*est 



LES lUDBGlNS PAHttUNS. 73 

^ substituer dans ses examens par un honnête petit fitou^ 
i hû a conféré, sans déplacement, le double grade qui 

manquait. 

II n'y a rien de plus facile et de plus ordinaire qoe ; 
ibtenir ces titres scientiàques par procuration. Il existe / 
<|uelque chose comme mie centaine de savants modestes i 
i 86 chargent, moyennant salaire, de vous éviter le désr- i 
rément des études préalables et des refus subséquents .'^ 
habit noir, une cravate blanche et une solide connais- 
lee du manuel du baccalauréat suffisent à la mise en 
koe, et je connais tel entrepreneur de ce genre qui a déjà 
iiquig cinquante ou soixante diplômes sans avoir gardé 
lur lui-même le titre qu'il abandonne à d'autres. — U y 
)nson et amende pour ceux qui sont pris en flagrant délit 
faux en écriture publique ; mais le moyen de constater 
délit ! 

Dès que notre homme est ainsi orné du baccalauréat, il 
ise éHidiant, ce qui n'implique, en aucune façon, la 
îessité d'étudier. Un étudiant a le droit de porter un 
^eau ou un béret allemand sur le coin de l'oreille, de 
iser pousser sa barbe et ses cheveux comme un monarque 
rovingien, de fumer dans une pipe de Nuremberg, de 
er à quinze sous chez Flicoteaux, et de dépenser quinze 
acs qu'il n'a pas, au café Procope. Son brave homme de 
e lui donne à grand'peine une centaine de francs par 
is, et il est rare que les premiers quinze jours n'aient 

lestement absorbé le premier trimestre. Alors, il se 
ive généralement un fils d'Israël qui lui avance quelques 
is, en lui faisant souscrire un billet représentant le double 
la soomie prêtée, et la bonne mère, qui est restée au 
âge, finit toujours, à force d'économie sur le beurre et 
oeu£s, par payer avec intérêt à l'échéance. 
Puis, viennent les farces à Romainville, les excentricités 
la Grande-Chaumière, les rendez-vous sous les ombrages 
Luxembourg, les cabales de FOdéon, les orgies du sixième 
$e, les infidélités à Clarisse, Àmanda, Louise et Paméla ; 



74 LB8 MBDBCINS PAMISIBNS. 

puis les raccommodements, les brouilles, les rapprochements 
et les divorces définitifs : tout cela demande du temps et 
exige du travail ; c'est F ordinaire itinéraire qui conduit au 
doctorat. 

Quant à Fétude de la médecine, le papa a donné ce qu'il 
fallait pour acheter les ingrédients nécessaires : il a fourni 
de quoi se procurer la Physiologie de Richerand, la Noso- 
logie de Pinel et les Maladies cutanées d'Alibert. Ces savants 
ouvrages ont été dévorés consciencieusement . . . sous forme 
de poulardes , ou analysés sous figure de punch au rhum, 
manière de faire de la chimie ; la Pathologie de Marjolin a 
payé les cigares, et la Médecine légale d'Orfila a soldé les 
chapeaux roses de M^® Clara. Au bout de quatre années 
d' études j il a passé son examen, soutenu sa thèse et il ob- 
tient le droit imprescriptible de saignare, purgare et, ma foi, 
clysterium ordonnare; il est docteur. 

Vous demandez, comment il a pu subir les examens de 
la thèse dont j'ai parlé ? — Demandez au papillon d*où vien- 
nent les roses ; à la lune, qui F empêche de tomber sur les 
tours de Notre-Dame ; . . . demandez tout ce que vous vou- 
drez ; mais ne forcez point F étudiant à vous expliquer comme 
quoi et pourquoi il est docteur ; c'est une charade dont il 
ignore le premier mot : il est docteur, donc il Fest ; voilà le 
plus clair de son affaire. 

Alors, vient le revers de la médaille : il faut planter sa 
tente dans quelque coin de département. Arthur dit un 
éternel adieu aux Clarisses du quartier latin ; il coupe sa 
moustache, achète une canne à corbin, se voue aux besicles 
à perpétuité et achète une pendule Ruolz surmontée d'un 
Esculape accosté du coq et du serpent emblématiques. Dès 
ce moment, il peut espérer une clientèle et pour peu qu'à 
trente ans il sache épiler son front et obtenir une calvitie 
prématurée, il a la chance de devenir médecin des hospices 
et quelquefois accoucheur de môssieu le maire I 

Galoppe d'Onquaire. 



l'envers d'une distribution de prix. 75 



L'ENVERS D'UNE DISTRIBUTION DE PRIX. 

Les journaux sont, chaque année, remplis de détails plus 
circonstanciés les uns que les autres sur la cérémonie de la 
distribution des prix du concours général. 

n semblerait donc qu'après toutes ces prolixités, il ne 
reste plus rien à dire sur un semblable sujet. Nous nous 
permettons pourtant d'être d'un avis diamétralement opposé, 
et nous espérons parvenir, sans trop de peine, à vous rallier 
à notre opinion. 

De quoi s'occupent, en effet, les feuilles qui rendent 
compte de ces solennités? Du côté extérieur, purement 
extérieur. A notre humble sens, c'est au contraire, le côté 
intime qui offre seul un intérêt réel. Étant donnée une assem- 
blée aussi nombreuse et aussi hétérogène, pouvoir lire, à 
cerveau ouvert, dans toutes ces têtes, et savoir quelle est 
la pensée de chacun pendant que l'on procède, suivant le 
rite accoutumé, à la grande revue des lauréats, ne serait-ce 
pas là une curiosité digne de charmer les observateurs ? 

Or, c'est précisément à ce travail que nous nous sommes 
livrés à votre intention, en nous aidant de la baguette magique 
que le Diable Boiteux légua aux fantaisistes, ses modestes 
héritiers. 

Nous allons avoir l'honneur de vous en soumettre les 
résultats que nous croyons pouvoir certifier conformes à la 
vérité. 

Inutile de vous décrire le lieu de la scène. 
Tout le monde connaît la salle de la Sorbonne, ne fut-ce 
que par les ouï-dire annuels de la presse. Nous commen- 
cerons en conséquence sans autre préambule la symphonie 
de monologues dans laquelle chacun fait sa partie, suivant 
son tempérament, sa situation et ses idées propres. 

Bien entendu, il s'agit d'un chant à bouches closes, et 
toutes les variations ne sont exécutées que mentalement par 
les assistants. 



76 l'envbas b'wb DUimiMrnoN db faix. 

I. 
LE MONOLOGUE DU GARDE DE PARIS. 

Quatre heures de planton ! . . . 

Cocotte en piaffe d*impatience et je m'en engourdis A. 
fatigue. N*empéche pas qu'ils sont gentils, ces régiments A. 
mioches ... Si tant seulement j'obtenais du colonel la per* 
mission d'épouser Mamzelle Françoise et que nous ayons ui 
jour un gamin qui morde au travail. . . Avec les économie 
de la femme, vu qu'elle a toujours servi dans une bouc 
maison et qu'elle n'est pas manchote pour la danse c: 
panier. . . D'autre part, ma masse et ce que je gagnerai u.i 
fois à la retraite, on aurait tout de même de quoi pousser 
bambin dans la direction de l'école de Saint-Gyr. . . Et peu 
être bien qu'à mon tour je viendrais dans cette bicoque— 
lui voir poser sur le front un tas de couronnes qui. . . d 
quini Rien que d'y penser. . . Plaît-iï, brigadier? . . V 
jour de salle de police pour avoir laissé entrer par la pori 
de droite les voitures qui doivent prendre la file à gauche. . 
Merci, brigadier. . . En attendant le rêve, voilà pour U 
réalité 1 . . . 

IL 

LE MONOLOGUE DE L'OUVREUSE DE PORTIÈRES. 

J'adore les enfants, moi. . . Une fois par an. 
Le jour où leurs lauriers empêchent les parents d'étn 
avares. 

m. 

LE MONOLOGUE DU PROFESSEUR CHARGÉ DES 

DISCOURS LATINS. 

L'avant-demière phrase de mon exorde contient-elle 01 
ne contient-elle pas une amphibologie? Quicherat et Lho 
mond assurent que l'on trouve des exemples de cette con 
struction dans Suétone ; mais, d'autre part, le Thésaurus es 
muet. . . 
Quamobrem, juvenes alumni, ex omnium gentium consensu. . 



h'mmvEmB d'wke msthibution ds prix. 7T 

J'aurais peol-éire bien feit de remplacer quwnobrem par 
quoe quwn Ha Hnt, qui est d'une cofosonnance plus saitis* 
Taisante pour roreiiie. . . Mais ii est trop tard, je m'em- 
brouitterais si je faisais des ratures. . . 

Charmaiite ma périphrase peur désigpaer la photographie. . . 
SpeeiÊhêm memùT . . . Un miroir qui se souvient! . . 

MalheureuseiBent, c'est toujours cette malheureuse amphi- 
bologie qui me teurmmite. « . On ne sait pas si HUeras est 
le soj^ ou le régime. . . Qmcherat, à la vérité . . . mais le 
'Rnmumê. . . 

IV. 

LE MONOLOGUE DU MÂSSIËR DE L'ÉCOLE DE DROIT. 

J'ai eu b»u le recommander, on a oublié de passer les 
Tables de la Loi au blanc d'Espagne I . . . 

V. 

LE MONOLOGUE D'UN LAURÉAT RICHE. 

Un fusil à deux coups et une veste de chasse pour l'ou- 
verture, cette année . . . Sans compter les cadeaux de mes 
deux oncleS; de ma tante, de mes cousines^ du beau-frère 
de Clara, de . . . 

VI. 

LE MONOLOGUE DU LAURÉAT PAUVRE. 

M. Piédeloup m'a prévenu qu'il ne voulait plus me gar- 
der à bourse entière, puisque je n'avais que des seconds 
prix. Il exige que ma famille me fournisse l'habillement. . . . 
Comment? quand on n'a pas seulement à la maison de 
quoi se vêtir ! . . . Papa me battra lorsque je lui annoncerai 
cette nouvelle. . . 

VII. 

LE MONOLOGUE DU MAÎTRE DE PENSION. 

Je crois ma réclame de cette année assez joliment tour- 
née. Tous mes confrères en mourront de jalousie. 



78 l'bnybrs D*aNE distribution db prix. 

Nous disons que je Fai envoyée à la Presse, à la Patrie, 
au Siècle, où elles paraîtront ce soir et demain matin. 

» L'institution Piédeloup , connue aussi bien pour ses 
succès sans rivaux que pour la supériorité de la nourriture 
qu'y trouvent les élèves, s'est encore surpassée cette années- 

Cette amalgame de la question intellectuelle et de la 
question matérielle est d'une habileté consommée. 

» Le jeune Cardonnet, qui a obtenu deux prix au con- 
cours de la classe de seconde, première division, appartient 
à cette institution, qui en outre a obtenu quatorze nominations 
et continue à exclure scrupuleusement de son hygiène les 
farineux, dont abusent tant de maisons sans vergogne «. 

Ce dernier trait porte droit et écrasera les concurrents. 
Il me tarde que la cérémonie soit finie pour lire les numéros 
des journaux dans lesquels. . . 

Ah! mon Dieu! . . . quel malheur I . . J'ai oublié le 
ConstittUionnel dans ma liste I 

Vin. 

LE MONOLOGUE D'UNE MÈRE COMME IL Y EN A 

TOUJOURS ASSEZ. 

Mon châle de guipure fait sensation. 

J'aurais peut-être mieux fait de mettre mon chapeau 
rose. Pourtant le bleu me sied. . . Je ne sais pas pourquoi 
Gaston s'obstine à me faire des signes. . . Tous les regards 
se dirigent sur moi. . . Comme c'est amusant !.. Un grand 
fils qui commence à avoir de la barbe. . . Les jeunes gens 
sont aujourd'hui d'une précocité. . . 

Elle est magnifique, cette robe de moire. . . Après cela, 
on peut croire que je suis mariée à un veuf et que ce n'est 
que mon beau-fils. 

IX. 

LE MONOLOGUE D'UNE MÈRE COMME IL N'Y EN AURA 

JAMAIS TROP. 

Cher enfant I Comme il a l'air joyeux ! Comme il brille 
sa nutieu de tous ses camarades ! 



i»'£'estliii le plus beau! Ob! oib, le pi» 
la chaleur ne le reade malade. est 

riie son pauvre père qui serait biea lieorevx, s'Û était là. 
de moi, pour tw son triomphe. 
l Qu'il est grand! . . D dépasse de la moitié de la télé 
|ë3L de son âge ! . . Cette cnKnaace rapide doit le fiftigiier. 
h veux qu'il se repose, à la campagne, pemfant tovtes les 
Cesthnqu*onappelle. .. EhbieQ,oai, jepleare. . . 
ces larmes-là sont doœes. 
» Mon cher démon ! . . . Mon cher ange ! . . . 

LE MONOLOGUE DE UÈTRANGEE. 

Je n*ai pas compris le discours latin. . . Je n ai pas 
compris le discours français. . . Je ne connais personne ce 
France. . . Mais c'est 




XI. 
LE MONOLOGUE D'UN QUlNQUAGÉXi 

Comme ça nous repousse ! 

Je me vois encore collégien, montant sur Festrade pour 
^uibrasser Casimir Périer qui était venu par extraordinaire 
assister à la distribution. 

J'étais si maigre que mes camarades m*appelaient Ta»- 
perge. . . Et je pèse cent quatre-Tingt-dix-neuf ! 

xn. 

LE MONOLOGUE DE L'INSPECTEUR QUI PROCLAME 

LES PRIX- 

J'en serai encore pour une extinction de voix. . . Comme 
l'année dernière. 

xni. 

LE MONOLOGUE D'UN STATICIEN. 
Il faudra que je calcule combien il doit falloir de maro- 



80 Bscrm p«vb wêêêk m BAcunum. 

qmm pour nKer les Holmes distrilmés 4atts le mois iT^^ 
sur toute la sorlsce des 89 départements. 

LE MONOLOGUE D'UN DES MU^CIENS Dl 

LORCHESTRE. 

Un bock, mon Dieu, mi bock! 

XV. 

LE MONOLOGUE D*UN COCHER DE FIACRE. 

Tout ça c*est tricher Fadministration. . . Leurs prix, ^^ 
fait des colis qui ne payent pas parce qtx'on les garde si 
les genoux ! 

XVI. 

LE MONOLOGUE D UN RÀMASSEUR DE ROUTS DE 

CIGARES. 

Quand je pense que j*ai eu, moi aussi, un prix de thèm 
grec en 1834! .... 

Pierre Véron. 

(4875.) 



RECETTE POUR FAIRE UN RACHELIER. 

Prenons un jeune homme de seize à dix-huit ans {\e^ 
meilleurs arrivent de la Normandie et du Périgord) ; ficelesS'^ 
le fortement pour le mettre à la broche des pions et de^ 
répétiteurs. 

Cela fait , vous commencez par le remplir d'un hachis 
de connaissances variées, histoire, littérature, philosophie, 
mathématiques etc. — Et vous le laissez griller à petit feu 
pendant une dixaine de mois, à partir d'octobre. 

Ayez soin de retourner souvent le sujet, de peur qu'il 
ne brûle ; veillez à ce qu'il passe, deux ou trois fois par jour, 
d'une branche de connaissances à l'autre. 



l'acadéhie de l'avenir. 81 

Bientôt il se gonfle de science, il exhale un parfum 
d'érudition; le moment de le servir à l'examen approche. 
Vers le septième mois, accélérez le mouvement du 
toiXTne-broche, et doublez vos heures de leçons. 

Enfin, vous le truffez de racines grecques, d'étymologies 
lailines, vous le bardez de citations empruntées aux meilleurs 
axileurs. Il ne reste plus qu'à ajouter une feuille de laurier 
^t qu'à servir chaud. 

Le bachelier est à point vers le mois d'août. Il est bien 
desséché et bien vide au-dedans ; mais le dehors est doré, 
^^missé, admirable I II a perdu le meilleur de sa graisse 
^t le plus pur de son sang ; mais quel amas de truffes succu- 
lentes, quel trésor de faits, de dates, de théories, et comme 
^^ fait honneur au chef de cuis . . . , je voulais dire d'insti- 
tution qui l'a préparé ! 

NB. — On mettra de côté la tête et le coeur du volatile, 
<lont on n'a que faire en cette occasion et qu'on peut garder 
pour le pot-au-feu de la. vie ordinaire. 

G. Deslafriers. 



L'ACADÉMIE DE L'AVENIR i) . 

La séance à laquelle vous allez assister est consacrée à 
l'examen des ouvrages proposés pour les prix de l'année 2061. 

C'est le successeur de M. M. Falloux et Duruy qui est 
à la tribune et lit le rapport. 

Le rapporteur. — Telle est, messieurs, notre opinion 
sur les Toquades'^) sublimes, recueil de poésies qui, sans 
nul doute, révèle un talent . . . 

Le RacceRsaor de M. Goisot. — Je l'ai lu et je trouve 
pour ma part que les vers ont beaucoup de torse ^j . 

4 ) Satire spirituelle contre la manie du néologisme et l'inva- 
sion de l'argot parisien dans le langage littéraire. — 3) Toquade, 
inclination déraisonnable , caprice. — 3) To se , tournure , élé- 
gance. 

6 



82 l'agadjbiiib ob l'avenir. 

L* n^portour, — Si T honorable préopioant ne m'ava 
pas esbrouffé ^) par son interruption, il aurait vu que je d 
cane point devant la vérité, et que je reconnais les mériti 
de son protégé. 

Le saecesseor de M. Chûzet. — L'auteur n'est null< 
ment mon protégé; seulement je manifeste une opinii 
sincère en disant que c'est un fameux lapin ^] . 

Le rapporteur. — J'écarte les pompes inutiles d^ui 
phraséologie dont je reconnais Télégance et je pique dri 
au fait. Votre commission, messieurs, a pensé que Faute 
des Toqucuies sublimes, tout en se recommandant par u 
recherche exquise de style, n'a pas des qualités assez en 
poignantes pour mériter vos suffrages; qu'en un mot 
manque de chien •*) . 

(Trè*-bien! très-bioD !) 

Le rapporteur. — Par contre, messieurs et chers co 
lègues, TAcadémie a cru devoir écarter un volume dont 
titre lui avait cependant donné dans VoeiL L'auteur d 
Rigolades*) est sans contredit inspiré. 

L3 Bueeesseiir de M. Dupanloup. — Je demande 
placer une observation. Le mot rigolades ne me paraît p 
d'un français très-correct. 

\ Violente rumeur; diverses apostrophes sont adressées à 

l'interrupteur.) 

Le tmeeesBenr de M. Âng^er. — Nos meilleurs cla 
siques Font employé en maints endroits. 

Le Buccesseur de M. de Laprade. — Si vous lisiez 1 
maîtres, vous sauriez que Ponson du Terrail s'en est serv: 

Le snecesBeur de M. Ponsard. — Charapfleury li 
même lui a, — il y a deux siècles, — donné le droit 
cité, et je ne suppose pas que personne ici s'avise de co 
tester la langue de ce modèle de correction. 

Le BueceBseor de M. Dupanloup. — Je deman* 
pardon à mes confrères, et je retire mon observation. 

• 1) Esbrouffer, en imposer, intimider. — 2) Lapin, gaillar 
homme solide. — 3) Chien, entrain, verve. — 4) Rigolade, am 
sèment, réjouissance, plaisanterie. 



L*AGAD£M1E DE l' AVENIR. 83 

Le âaeeeMeor de M. YiUemain. — Attrape! Il est 

Le rapporteur. — Je reprends raoa rapport darê-dare *) , 

cskT Theure avance. Je vous disais, messieurs, que Tauteur 

^^^ Rigolades était -vraiment inspiré. Malheureusement, à 

côté de pièces d'une élévation qui vous épaterait ^) tous, il 

3^ laisse aller à des écarts d'imagination auxquels il est 

facile de reconnaître que cette grande intelligence a une 

^^oignée dans le plafond^). 

(Approbation chaleureuse.) 

Le saccesBeur de M. YiUemain. — Qu'on le mette au 
^^ou, alors. 

Le rapporteur. — La spirituelle cascade^) de notre 
collègue ne saurait détruire la force de mon argumentation. 
•'e conclus. 

TTne voix. — Bravo ! 

Le rapporteur. — L'Académie, placée entre ces deux 
alternatives, a accordé le prix à un troisième concurrent. 

Le successeur de M. Guizot. — Elle est bleuBy 
celle-là ! 

Le rapporteur. — On pourrait reprocher à l'auteur du 

'volume d'élégies intitulé: A celle qui me gohe'^), un trop 

grand abus du maniéré et des mièvreries, notamment dans 

^^ pièce numéro 6 qui a pour titre : Adieux à ma toquante *) ; 

^^h le mérite d'un style sobre, quoique fleuri, a enlevé 

^68 suffrages de la commission chargée de vous représenter. 

Le successeur de M. Goizot. — Voudriez-vous m'a- 
houler ^) le rapport ? 

<) Roulé, battu. — 2) Dare-dare, à la hâte. — 3) Épater, émer- 
veiller, étonner. — 4) Plafond^ boîte du crâne, cerveau. Avoir 
ttw araignée ou des trichines au plafond, déraisonner, être un peu 
fou. — 5) Cascade, fantaisie bouffonne, plaisanterie. — 6) Bleu 
signifie dans l'argot parisien : incroyable, surprenant ; étonnam- 
ment mauvais. — 7) Gober, éprouver ou faire éprouver un sen- 
timent subit de tendresse, avoir de la sympathie. — 8) Toquante, 
montre. — 9) Abouler, donner. 

6* 



84 l'académie de l'avenir. 

Le rapporteur. — Impossible; Fimpriaieiir aoosa 
fait poser ^] , et nous n aurons le document imprimé fR^ 
demain. 

Plofieurt ▼oiz. — A demain ! à demain I 

Le euoceMenr de M, Yiennet. — Pardcm, memeon, 
je désirais demander . . . 

Le eucceeeeiir de M. Angier. — Messieurs, je nm\ 
auparavant protester contre le rapport en ce qui coiieeni| 
les Rigolades. Ce volumne est digne du prix, et on préleii. 
l'envoyer à Chaillot^), tout cela par esprit de routine A: 
pour couronner une balançoire ^) dont le titre seul : À eék 
qw me gobe, indique les tendances classiques et réactioii- 
naires ; mais nous connaissons le trtAC ^j familier à nos com- 
missions, et je vote pour un examen supplémentaire. 

le Bnccesienr de M. Thien. — Il y aurait un moyen 
de sortir d'embarras; ce serait d'adjuger le prix à un 
membre de l'Académie elle-même. Cette mesure n'est pas 
sans précédents. Il y a deux cents ans, l'honorable membre 
dont j'occupe le fauteuil fut ainsi choisi ; et dans le cas où 
cela botterait^) l'Académie, j'accepterais . . . 

Une voix. — On la connaît, papa 1 

Le rapporteur. — Je suis prêt à parler de nouveau 
pour le maintien de mes conclusions. Grâce au ciel, j'ai 
une platine^] qui défie les contradicteurs. 

Le préaident. — Il me semblait qu'on avait envoyé à 
demain. 

Le successeur de M. Yiennet. — Pardon, messieurs; 
je désirais vous demander la permission de vous lire une 
petite fable . . . 

i) Faire poser, mystifier, se moquer. — 2) Envoyer à Chaillot, 
envoyer se promener, envoyer au diable, se débarrasser. — 
8] Balançoire t charge de bon ou de mauvais goût , conte en l'air, 
mystification. — 4) Truc, ficelle, secret du métier; tromperie. — 

5) Botter, plaire, agréer, dans l'argot du peuple. Les bourgeois 
disent chausser. — Ça me botte. Ça me chausse, Gavarni. — 

6) Platine, faconde, éloquence gasconne. 



l'argot du temple. 85 

Le saccessear de M. YiUemain (à son voisin). — Il 
encore nous bassiner ') . 
Le saccesseiir de M. Tienne t. — Une petite fable in- 

^t%uiée : Le Charançon et le Navet. 

Avec le Charançon le Navet jaspinait ^) . . . 
Une voix — Très-chocnosof ^) > ce début ! 

snccesseor de M. Yiennet. — 

Cruel ! . . . lui disait-il. 

Plnaienre académiciens. — Monsieur le président, t7 
•lioti* la fait *) toujours celle-là ; levez la séance ! 
Le sncceseear de M. Yiennet. — 

Cruel! ... lui disait-il. 

Le préaident (se couvrant). — Messieurs, je vous en- 
gage à jouer la fille de l'air ^j . 

Les académiciens, à ces mots, se précipitent vers la 

]M>rte, et le successeur de M. Yiennet reste seul . . . avec 

son manuscrit. 

Pierre Yeron. 



L'ARGOT DU TEMPLE. 

Le Temple a son argot. Qui n'a le sieu ici-bas, depuis 

la haute et basse pègre^) jusqu'à la haute politique! L'ex- 

. plication de quelques-uns des vocables particuliers à celui 

I du Temple aura l'avantage de jeter un grand jour sur des 

\ moeurs généralement fort ignorées. 

Les savetiers ou marchands de savates, habitants du 
quatrième carré du Temple sont désignés sous le sobriquet 



4 ) Bassiner, importuner, ennuyer. — 2) Jaspiner, parler, ba- 
varder. * — 8) Chocnosof, élégant, beau. On dit aussi: chocnoso, 
chocnosogiêe et même koxnoff, — 4) La faire, faire croire une chose 
qui n'est pas, tromper grossièrement. — 5) Jouer la fille de Vair, 
s'en aller, se sauver. — 6) Pègre, f. le monde des voleurs. 



86 l'abgot du temple. 

de mcistiqiteurSj parce qu'ils ne rapiotênt ^) pas coQQiHe les 
rapioteuses (raccommodeuses de vieilles nippes] ; la voix 
publique les accuse de mastiquer la marchandise qu'ils («ont 
censés raccommoder, c'est-à-dire d'en dissimuler ingéni- 
eusement les avaries et les voies d'eau, au moyen d'un 
enduit spécial de graisse noire ou autre drogue équivalente. 

Les savetiers prennent aussi le litre de fafioteurs ^] , mais 
ceci dans Tintimité. Officiellement et en public, ils se dé- 
corent du nom de marchands de hottins. Ce mâle du fémi- 
nin bottine me plaît particulièrement. 

Les roulants ^) ou chineurs^) sont les marchands d'habits 
ambulants qui, après leur ronde, viennent dégorger leur 
marchandise portative dans le grand réservoir du Temple. 

Les niolleurs sont les marchands de vieux chapeaux. 

Une niolle est un chapeau d'homme retapé. 

Un décrochez-moi ça est un chapeau de femme d'occa- 
sion. Que dites-vous du mot, madame? n'est-il pas neuf et 
expressif? Au reste, qu'il ne vous fasse pas peur. Je vous 
assure que j'ai vu au carré du Palais-Royal *) des décrochez- 
moi ça qu'on eût pu facilement accrocher passage du Saumon, 
et qui valaient au moins dix francs. 

Les hausses et bausseresses sont les patrons et les pa- 
tronnes huppées de la communauté. C'est l'aristocratie 
du lieu. 

Les galifards sont des façons de commissionnaires 

i) Rapioter, rapiécer, de rapiot, pièce mise à un habit ou à un 
soulier. — 2) De fafiots, souliers. — 3) De rouler, vagabonder, 
voyager; — rouleur, vagabond; chiffonnier. — 4) Dans l'argot 
des chiffonniers, chineur signifie marchand de peaux de lapins, de 
chiner, brocanter. — 5) 11 y a au Temple quatre carrés : le carré 
du Palais-Royal où siègent le haut commerce du bazar, les mar- 
chands d'étoffes de soie etc.; le Pavillon de Flore, ou comparti- 
ment du Drapeau, où se trouvent la matelasserie. la literie, les 
rideaux, les layettes etc.; le Pou volant où dominent les chiffons, 
la vieille ferraille, la friperie surtout; et to Forêt noire ou le carré 
des s^tvetiers ou débitants de choses encore plus bas classifiées 
dans l'échelle commerciale. B. 



L* ARGOT OU TBMPLB. 87 

saute-ruisseaux qui portent au client les marchandises ven- 
dues* Il y a aussi des galifardes. 

Les places et boutiques se nomment a^on«. Je remarque, 
en passant, que le mot se prononce à peu de chose près 
comme haillon. 

Les râleuses méritent une mention spéciale. Ce sont 
ces femmes qui courent sus au bourgeois, le tirant par 
rhabit, par les bras, menaçant de le déchirer, comme jadis 
les femmes de Thrace Tépoux affligé d'Eur^'dice. On de- 
vine sans peine que les râletises sont des racoleuses ou cour- 
tières lâchées par les marchands sur le gonce (passant) pour 
le forcer à acheter. C'est avec une haute conscience qu'elles 
s'acquittent de cet emploi diplomatique. 

L'argent, au Temple, est de la braise, ou de la thune, 
ou de la bille ^] . Les pièces de vingt sous sont des points^ 
et cinq forment une croix. 

Les vêtements, en terme générique, sont des frusques; 
une pelure est un habit ou une redingote ; le pantalon est 
un montant ^] . 

Le passant ou le promeneur, qui n'a pour but que 
d'observer, peut se risquer sans trop d'inconvénients dans 
le Palais-Royal ou au Pavillon de Flore; mais pour se ha- 
sarder sous les sordides ruelles du Pou volant ou de la 
Forêt noire, il faut une sorte de courage. Si vous avez le 
bonheur d'échapper aux râleuses qui vous guettent dans ces 
repaires, vous n'échapperez pas du moins aux provocations 
que mille voix vous lancent d'un ton moitié câlin et moitié 
menaçant, aux apostrophes directes, et, si vous ne mordez 
pas à l'hameçon, aux quohbets, voire à un feu roulant 
d'injures. 

Un ou deux spécimens du genre : 

An promeneur montrant sa face. — Achetez quelque 

i) Bille et thtme appartiennent à l'argot des voleurs, braise à 
celui des filles. B. 

fS) Tous ces mots s'emploient aussi dans l'argot des voleurs et 
dans celui des faubouriens. B. 



88 LA LAIIGUB VBRTB. 

chose, monsieur l — Achetez-vous, monsieur? — You&= 
n achetez pas? — Que faut-il à monsieur, un lapis? — ua_ 
habit pour aller à la cour? — un joli manteau (au mois 
d'août) ? — une belle niolle? — un décroche»-moi ça pour" 
m'ame vot' épouse? — des bottes vernies? — un paraplui? 

— un clyso-pompe? — Eh 1 dites donc, monsieur, arrêtez — 
vous ! 

An promeneur montrant le dot. — De quoi, de quoi l 
voilà tout ce que monsieur achète l — Eh ben, excusez / 

— Que qu'y vient faire ici, ce méchant fashionable ? — 
Monsieur, faites donc rapioter au moins les trous de votre 
habit I — Ça marche sur ses tiges , ben sûr t — Pas pus 
de braise que dans mon oeil 1 — Ohé, pané 1 — Pané ! — 
Panel — Laisse donc passer monsieur; c'est un ambas- 
sadeur qui s'en va à la cour de Perse ! 

A la rftlense» après une aflhire condne. — Lagrolle, 
va-t'-en vite essayer cet amour d'habit à mossieul mène le 
chez le marchand de vins. Mossieu va être reluisant: il 
sera fait comme un saint Georges (lisez : comme un petit 
siiint Jean) . 

FÉLIX MORNAND. 



LA LANGUE VERTE. 

Je n'ai pas plus inventé cette appelation singulière que 
je n'ai inventé les divisions dé cant et de slang, qui servent 
à distinguer les argots anglais, et qui m'aideront à distinguer 
les argots parisiens. Le canty c'est l'argot particulier; le 
slang, c'est l'argot général. Les voleurs parlent spécialement 
le premier ; tout le monde à Paris parle le second ; si bien 
qu'un étranger — un Russe par exemple, ou un provincial, 
ufi Tourangeau — sachant à merveille »la langue de Bossuet 
et de Montesquieu», mais ignorant complètement la langue 
verte, ne comprendrait pas un mot des conversations qu'il 



LA LANGUE VERTE. 89 

eotendrait en tombant à l' improviste dans un atelier de 
peintre ou dans on cabaret d'ouvriers, dans le boudoir 
d^ une lorette ou dans le bureau de rédaction d'un journal. 
En France, on parle peut-être français ; mais à Paris on 
f>a.Tle argot, et un argot qui varie d'un quartier à l'autre^ 
d^ une rue à l'autre, d'un étage à l'autre. Autant de pro- 
fessions, autant de jargons différents., incompréhensibles 
pour les profanes, c'est-à-dire pour les gens qui ne font 
que traverser Pantin — la capitale des stupéfactions, parce 
que celle des étrangetés. L'argot des gens de lettres ne 
ressemble pas plus à celui des ouvriers que celui des ar- 
tistes ne ressemble à celui des filles, ou celui des bourgeois 
à celui des faubouriens. 

J'en conviens sans effort, c'est une langue sanglante et 
i'ûpie, le cant, Tarçot des voleurs et des assassins ; une lan- 
gue triviale et cynique, brutale et impitoyable, athée aussi, 
féroce aussi, le slang, l'argot des faubouriens et des filles, des 
voyous et des soldats, des artistes et des ouvriers. Toutes 
<leux, je le sais, renferment une ménagerie de tropes auda- 
cieux, ricaneurs et blasphémateurs, une cohue de mots 
si»ns racine dans n'importe quelle autre langue, sans aucune 
^tymologie, même lointaine, qui semblent crachés par quel- 
que bouche impure en veine de néologismes et recueillis 
l'^r des oreilles badaudes: mais toutes deux aussi, quoi 
qu'on fasse et dise, sont pleines d'expressions pittoresques, 
^e métaphores heureuses ^ d'images justes, de mots bien 
bâtis et bien portan^s, qui entreront un jour de droit dans 
'® Dictionnaire de l'Académie, comme ils sont entrés de fait 
^ns la circulation, et même dans la littérature, où ils se 
^oni si vite acclimatés et où, de voyous, ils sont devenus 
bourgeois. Et je ne parle pas d'un vaudeville isolé comme 
les Deux Papas très-bien, où l'on »dévide lejar« (parle argot) 
i*ussi proprement qjk Poissy: je parle du Dictionnaire de 
^' Littré et des oeuvres dramatiques les plus importantes 
de ce temps, les Effrontés d'Emile Augier, la Vie de Bohème 
<^ Henry Murger, la Famille Benoiton de Victorien Sa rdou, etc. 



90 LA LANGCB VBITE. 

Pour peu (ju'il en soit ainsi, pour que des écrivains de 
valeur — au théâtre, dans le roman, dans la fantaisie — 
se soient laissés raccrocher par ces expressions hardies, for- 
cées de faire le trottoir parce que sans domicile légal, il 
faut qu'elles aient des séductions, des irrt^sistibilités que 
n ont pas les mots de la langue officielle ; il faut qu'ils aient 
reconnu dans cette langue du ruisseau la succulence, le 
nerf, le chien de la langue préférée de Montaigne et de 
Malherbe. 

Qui sait d'ailleurs, si cette langue parisienne, qui charrie 
tant de paillettes d'or au milieu de tant d'immondices, nest 
pas appelé un jour à transfuser son sang rouge dans les 
veines de la vieille langue française, apauvrie, épuisée depuis 
un siècle, et qui finira par disparaître comme le sanscrit? 
Les puristes du sérail ont beau la déclarer fixée, immuable, 
étemelle, cela ne l'empêche pas de se déliter, de s'effriter, 
de se lézarder: si Ton n'y prend garde, elle s* effondrera 
malgn'' les béquilles que lui mettent en guise d'états ses 
quarante architectes de Tlnstitut. Caveant consules! Veillez 
au maintien de la langue parisienne, écrivains qui voulez 
quil y ait encore une langue française! 

On pourrait s'étonner de voir la langue populaire se 
barioler d'une foule de mots sortis de la langue du bagne, 
de la prison et des mauvais lieux. Au premier abord, cela 
choque autant que cela surprend, oui ; mais en réfléchissant 
à la façon dont s'enrichissent les langues, on comprend et 
l'on s'incline — attristé. Une expression tombe des lèvres 
flétries d'un forçat, non pas au bagne, où il est défendu aux 
honnêtes gens d'aller, mais dans un cabaret, dans une rue 
de Paris, où il est interdit aux coquins de séjourner et où 
ils accourent tous comme des frelons sur un gâteau de miel : 
dix paires d'oreilles la ramassent et dLx bouches la répètent 
— sans l'essuyer. Elle fait son chemin d'atelier en atelier, 
de faubourg en faubourg, jusqu'au jour où, tombant à son 
tour des lèvres d'un ivrogne, dans un café littéraire ou dans 
une brasserie artistique, elle est alors recueillie par quelque 



LA LANGUE VERTE. 91 

corieux aux écoutes, qui la trouve accentuée, originale, et 
la colfïorle çà et là, — tant et si bien que, finalement, elle 
entre dans un article, puis dans un livre, puis dans la cir- 
culation générale. Allez donc maitenant i en retirer, comnie 
tachée de boue et de sang I Essayez donc, au nom de lu 
morale et du goiit, de la démonétiser par décret comme une 
pièce de cent sous! Elle n'est pas frappée à la Monnaie 
fondée par Richelieu, elle ne porte pas l'effigie de l'un des 
Quarante, elle n'est pas d'un métal très-pur, tout cela est 
vrai; mais elle sonne bien, argent ou cuivre, et cela suffit 
pour qu'elle soit échangée comme monnaie courante de !a 
conversation. 

Il en est de même des mots à panaches et à images im- 
provisés par des néologues en haillons ou en blouse, par 
Gavroche ou par Cabrion. L'esprit court les rues et les 
ateliers; l'oeil du voyou ou durapin, toujours ouvert, com- 
prend plus rapidement que l'oeil du bourgeois, toujours 
endormi ou toujours affairé : lorsqu'un ridicule ou un vice 
insolent passe à la portée de cet impitoyable rayon visuel, 
il est happé, — gare à la gouaillerie féroce qui va le fusiller î 
Ce que, dans mes déambulations diurnes et nocturnes à 
travers Paris, j'ai entendu de phrases énormes, pimentées, 
finissantes, cruelles, appliquées en plein dos comme des 
coups de pied, ou en plein visage comme des soufflets, à de 
pauvres diables de l'un ou de l'autre sexe, affligés, celui-ci 
<le cette infirmité, celle-là de ce ridicule, ce que j'ai entendu 
composerait un gros livre — inexprimable. Ah ! je ne sais 
pas ce que l'homme a fait à l'homme, mais il se venge odi- 
eusement de lui — sur lui ! 

11 y a mille moyens de contagion pour un mot, et c'est 
prédsément ce qui universalise l'argot. La rue d'abord, où 
passe tout le monde ; le cabltret, si diversement peuplé : le 
mauvais lieu, — une autre rue. Quelque envie qu'aient les 
gens les plus chastes de mettre un cadenas à leurs oreilles, 
ils entendent — et retiennent — Dieu sait quels vocables 
excentriques, bouffons, audacieux, hauts en couleur. Un 



92 LES EXISTENCES PROBLEMATIQUES. 

étraogor eu apprend plus long qu un Parisien, en un mois 
de séjour dans un boudoir ou dans une antichambre d'actrice, 
— et il emporte chez lui une singulière opinion de la «langue 
de Bossuetw. — Pauvre Bossuet! Pauvre langue! 

Alfred Delvau 

1867. 



LES EXISTENCES PROBLÉMATIQUES. 

Il existe dans cette immense cité quelque chose comme 
trente mille affamés qui, sans gite, sans argent et sans in- 
dustrie connue, trouvent pourtant le [moyen de se coucher 
tous les soirs dans un excellent lit, après avoir parfaitement 
dîné, pris leur café et fumé d* assez convenables cigares. A 
quel Pactole ignoré, à quel Sacramento mystérieux vont-ils 
puiser le minerai dont ils extraient For nécessaire à leur 
inexplicable entretien? . , . Voilà précisément ce qui con- 
stitue la vie de ces problèmes humains ; problèmes insolu- 
bles, dont Tinconnue est impossible à dégager, et que nul 
algébriste, si fort qu'il soit, ne parviendra jamais à expli- 
quer. ... Et ne croyez pas que je m'amuse à ranger dans 
les existences problénatiques ce négociant failli qui, après 
avoir [déposé son bilan , éclabousse ses créanciers , sans 
qu'on devine d'où lui viennent ses ressources : chacun sait 
qu'il n'y a que les banqueroutiers qui fassent rapidement 
fortune. Je ne parle pas non plus de ces fils de famille, 
jeunes mineurs à qui la générosité paternelle accorde mille 
écus par an et qui en dépensent vingt [mille ; je laisse de 
côté ces gracieuses femmes, qui n'ont que leur beauté et 
s'arrangent de façon à rouler voiture ; l'usurier se charge 
des premiers ; quant h ces dernières, ne cherchez pas si 
loin, elles possèdent un capital qu'elles savent placer fruc- 
tueusement. . . Non, en fait de problèmes, je veux vous 
en poser de plus inextricables et qui pourtant existent et se 
pavanent au grand jour. 






LES EXISTENCES PROBLEMATIQUES. 93 

Quel esty par exemple, cet homme au maintien simple 
et modeste que vous rencontrez tous les soirs fumant son 
cigare, aux Champs-Elysées? Sa tenue est bourgeoisement 
soignée, sa moustache proprement cirée; il est ganté, 
chaussé et culotté comme un honnête employé qui émarge- 
rait au grand-livre. Ses amis le nomment Duval ; c'est donc 
un Français, et il a sans doute un état. . . Rien de tout 
cela : il n'a jamais figuré sur le contrôle d'aucune adminis- 
tration; il n'occupe aucun emploi, n'émarge aucun traite- 
ment et ne jouit d'aucun revenu, salaire ni rémunération. 
Et cependant, il a un petit appartement fort propre, il dine 
dans un restaurant assez choisi, fait sa partie de dominos le 
soir dans un café fort avouable, et il n'est par rare qu'on le 
rencontre à l'orchestre d'un de nos petits théâtres, quand 
l'affiche est appétissante. . . Si, parfois, vous sautez d'un 
wagon du chemin de fer du Havre dans le débarcadère de Saint- 
Cloud, Saint-Germain ou Asnières, et que vous vous égariez 
sons les délicieux ombrages de ces paradis champêtres, il 
n'est pas impossible que vous aperceviez M. Duval, en ja- 
quette et pantalon de nankin, donnant le bras à un canezou 
I>lanc égayé de rubans roses. Comme il n'a que quarante 
ans, il se reconnaît encore le droit de batifolage et il en use 
honnêtement, abritant sa gaieté sous l'ombrelle de sa com- 
pagne , qui l'appelle mon oncle. S'il vient à sauter ou à 
courir le long des charmilles ou sous les arbres séculaires 
du parc impérial, vous entendrez distinctement le son ar- 
gentin de quelques pièces de cinq francs, qui semblent 
chanter d'avance les mille refrains imprimés à l'encre bleue 
sur la carte du restaurateur. Après avoir diné sous les 
loarronniers, dansé sous les tilleuls et conversé sous les 
coudriers, il reprend le chemin de fer avec sa nièce, chargée 
de bottes de lilas odorants et .... et voilà ! 

— Ah 1 mais . . . direz-vous, il faut bien qu'il ait de 
quoi solder tous ces petits plaisirs ; la carte à payer se paye. 

— Aussi a-t-il, je vous l'ai dit, les poches assez bien 
garnies. Voulez-vous savoir d'où lui vient cet argent? . . . 



94 LII8 BXI8TB.N0BS PROBLBMATiQITBS. 

Tenez, ayez la patience de vous poster demain matin à la 
p(»rte où vous avez vu entrer M. Duval ; il est midi, le voiei 
<|ui va sortir. . . Il sort, ou plutôt est-ce bien lui ? . . . Sa 
démarche est raide, sa tournure militaire ; il a donné à n 
moustache une courbe rappelant la lèvre supérieure des 
\ ieu\ grognards de TEmpire ; une sorte de capote, ornée de 
bnindebourgs , se croise sur sa poitrine; ses bottes bien 
cirées sont éculées ; son chapeau, quoique soigneusemeot 
brosst», accuse une évidente vétusté ; il y a, dans toute sa 
personne, un reflet d'ancienne splendeur, de grande infor^ 
tuno et de misère imniérit4'>e. . . Il est propre, mais râpé; 
lier, mais modeste. . . Si nous pouvions le suivre, nous le 
verrions consulter son carnet, se diriger vers quelques mai- 
sons notées sur son agenda, monter, sonner et se faire 
annoncer sous un nom en ki ou en ko. Il a bonne façon, 
il se dit recommandé par un général également en Aro ou en 
ki. que nul n'a connu ; c'est égal, on le reçoit, on lui pré* 
soute un siège et on lui demande le motif de sa visite. . • 
Il (ïst n'fugié, réfugié polonais [son baragouin l'atteste), il 
(Hcupait le grade de capitaine dans la légion Blaguinski, il 
«'tait très-protégé par la princesse Karotinska ; voici des pa- 
piers qui en font foi, et même il fait voir, en écartant sa 
«•jipote, un bout de ruban jaune et noir, décoration qu'il 
obtint il la bataille de Krakinski, et qu'il a la douleur de ne 
pouvoir porter ostensiblement. . . Bref, on l'écoute ; peut- 
T'Ire est-ce un de ces escrocs comme on en voit tant; pour- 
tant, il a des larmes dans In voix, il comprime des soupirs 
mal t'toulTées : si c'était une des mille victimes de Vinfàme 
Nicolas, du Chacal du Nord, du moderne Attila? ... Ohl 
si cette misère ('»tait vraie 1 . . . Elle peut . . . elle doit 
l'être ; nneux vaut, dans tous les cas, être dupe que cruel . . . 
et (»n lui sorn» la main, on y glissant. . . Diable 1 on ne peut 
pas donner dix sons à un protégé de la princesse Karotinska 
ot il un ex-capitaine de la légion Blaguinski. . . On le force 
«r.iocepter un louis, qu'il reçoit en détournant la tête et la 
rougeur au front ; il sort en portant la main à son mouchoir 



LES EXISTENCES PBOBLKMATIQUBS. 95 

et vous-même sentez une larme perler sous vos paupières ; 
car eet homme, c'est le malheur ennobli par la pudeur et la 
probité ; c'est un héroïque continuateur du brave Kosciusko, 
qui, comme lui, saurait tomber percé de coups, en s'écri- 
ant: — Finis Polomœ! 

M. Duval n'est donc problématique que pour ceux qui 
noQt pas approfondi le problème ; son métier, c'est d'être 
réfugié de n'importe quoi : réfugié polonais au'jourd'hui, ré- 
fugié espagnol demain ; sous Espartero , il est carliste ; sous 
MoQtémolin, il deviendrait progressiste. La semaine der- 
nière, il était conspirateur allemand, victime du despotisme 
autrichien, ruiné et écrasé par la lourde charge de la Kriegs- 
hereiUchaft (mot fortement bourré de consonnes exotiques 
et convenablement empreint de couleur locale) ; tout à Theure 
il se disposera à paraître en proscrit fuyant devant la tyran- 
nie de l'absolutisme et refusant de couper ses moustaches 
ou de réformer son chapeau pointu. . . Il est, on le voit, 
réfugié en gros et ne faisant le détail que par occasion. 

Cette dame, tout de noir habillée, c'est la marquise 
de*** quelques étoiles : elle est dame de charité ; elle quête 
pour les pauvres de Ghandernagor ou pour les victimes du 
tremblement de terre de Guatemala. 

Cette autre rachète des petits Chinois pour les faire 
^ptiser : Cinq francs pour sauver des millions d'âmes 1 . . . 
C'est pour rien. 

Ce jeune homme que vous rencontrez en habit noir, 
cravate de batiste, chapeau crêpé et gants de deuil, se rend 
3 l'enterrement d'un riche défunt. Suivei-le à l'église, vous 
ie verrez pleurer; poussez jusqu'au Père-Lachaise , vous 
l'entendrez sangloter. En revenant des funérailles, le voici 
<fui change de toilette : habit bleu à boutons guillochés^ 
pantalon gris-perle, cravate de fantaisie et gants jaunes ; il 
va dîner en ville ; il charmera ses voisins de table par sa 
gaieté, et le soir, comme l'on dansera, il ne manquera, ni 
un quadrille, ni une valse, ni une rédowa. 

C'est un nouveau Protée : il trouve son profit à l'être. 



96 LES CAFBS CHANTANTS. 

Il est de tous les enterrements et de toutes les noces: il se 
fait cinq francs chaque matin en revendant le crêpe, les 
gants noirs et le livre des morts qui sont distribués à toQi 
homme qui se rend à la maison mortuaire ; il dine le soir 
dans tout hôtel dont la maîtresse du lieu a besoin de jeunes 
et d^nfatigables danseurs. Il suftit d'une maison qui lui 
puvre toutes les autres. 

Galoppe d'Onquairi. 



LES CAFÉS CHANTANTS. 

L'un de cos soirs, guide par un transparent lumineux de 
de la force d'au moins une demi-douzaine de lampions i 
brillant snr le péristyle de l'allée qui conduit au temple 
nous avons gravi deux étages et nous nous sommes trouvés 
soudain transportés dans une immense pièce où les consent' 
mateurs étaient, sans hyperbole, entassés comme il n'es* 
pas possible que les sardines le soient dans leur annuel pas^ 
Stige sur les côtes de Lorient. Je sais bien des théâtres, et 
non des moins huppés, qui, bon soir mal soir, s'estimeraient 
heureux d'une telle chambrée. Tout ce monde, à peu près 
de la physionomie que j'ai dite, riait, jasait, buvait, écoutait 
et fumait. Il y avait beaucoup de dames, mais évidemment 
fort aguerries à toutes les sensations variées de la régie. 
Quand le formidable nuage qui faisait nager les objets, tables 
et gens, dans un clair-obscur gris bleuâtre, se fut un peu 
évaporé, ou, pour mieux dire, que mes regards et mon 
lorgnon en eurent contracté l'habitude, j'aperçus sur une 
estrade, au fond de l'établissement, cinq houris en robes d€ 
bal: c'étaient les prime- donne de cette académie - esta- 
minet ; non loin, un piano et un jeune pianiste qui martèle 
le clavier avec assez d'agilité. Je préfère, je l'avoue, ce 
mode d'accompagnement au détestable quatuor à tous crins, 
panaché d'un flageolet, qui, ailleurs, ébranle les voûtes d'um 



LB8 CAP£8 CHANTANTS. 97 

symphonie à faire fuir un ménétrier de village. Le piano, 
du moins, ne donne que des notes justes, et Paris est plein 
de Thalbergs. 

Je reviens à ces dames : elles sont presque toutes jolies, 
oa du moins agréables. Il en est qui possèdent des quarts, 
voire des moitiés de talent ; ce sont appareomient des fruits 
secs, ou peut-être des quatrièmes accessit ex aequo du Con- 
servatoire ; mais il est évident pour un oeil exercé que la 
beauté et la toilette sont au moins de moitié dans l'apport 
artistique de ces sirènes du punch et de la demi-tasse. Il 
ne me siérait point de dire toute ma pensée là-dessus; mais 
je trouve que Margot la bouquetière opère de bien fréquente 
voyages de Tintérieur de la .salle à Vestrade^ et vice versa. 
Les énormes bouquets que je vois entassés sur une table, 
aux pieds de ces divinités, représentent là, exactement 
comme à rAcadémie impériale, les hommage et les brûlantes 
sympathies des dilettanti. Rien de mieux, mais ici il n'est 
pas d'usage de lancer ces sortes de choses ... on les envoie, 
et ce va-et-vient perpétuel de sélams confiés à la rugueuse 
main d'Iris-Margot la bouquetière, arrive fort à point pour 
distraire ces dames, pour chasser d'elles les pavots de la 
langueur et de l'ennui, en y substituant les roses de Tamour- 
propre satisfait et d'une émotion pudique. Je me retourne 
et vois sournoisement tapis dans quelque angle certains 
lions à toute crinière, fourvoyés, — dans des intentions que 
je soupçonne de n'être pas scrupuleusement musicales, — 
en cet antre, pardon, en ce temple lyrique de la petite pro- 
priété, en ce caveau de la romance. 

Quant au vrai public, il ne songe point à mal ; il savoure 
et applaudit tout, bavaroises et concertantes. Une affiche 
manuscrite, placardée à l'entrée, renferme le programme de 
la soirée et fait part aux consommateurs des morceaux 
qu interpréteront respectivement mesdemoiselles Palmyre, 
Angélina^ Clara, Rosalba et Anna. Un autre avertissement 
moins honnête prévient messieurs les amateurs de musique 
de chambre qu'il n'est point servi de consommation au- 

7 



98 LES CAPK8 CHANTANTS. 

dessous de cinquante centimes; mais, pour faciliter Teié 
cution de ce règlement aristocratique, les prix de la denrée 
sont fixés de façon que chacun puisse atteindre à peu près 
à coup sûr au minimum obligatoire. Un autre article de cet 
édit draconien em'oint aux dits consommateurs d'avoir à 
renouveler leurs commandes, toujours d'au moins cinquMte 
centimes, à chaque partie du concert. Cette obligatioD 
m'a mis en pleine déroute après le troisième morceau, noa, 
veuillez m'en croire, par un sordide calcul, mais parce que, 
me venant de régaler pour mes dix sous d'une choppe de 
cinq, je me trouvai tout à la fois saturé, comme disent les 
chimistes, de fioritures équivoques et de bière de Stras- 
bourg. 

Un autre temps d'arrêt résulte de la quête, dontchacooe 
de ces dames se charge à tour de rôle, et dont le casuel 
réparti entre tous les artistes de la troupe, s'ajoute aux 
traitements dont j'ignore le chiffre. Je n'aime pas à voir 
ces belles personnes courir de table en table avec leurs 
magnifiques affiquets, leurs robes de damas et leurs mantes 
d'hermine, pour récolter, dans un panier à échaudés, quel- 
ques décimes crasseux. La gueuserie, qui met des fleurs 
dans ses cheveux, la mendicité en gants blancs sont bien 
de toutes les plus tristes et les moins dignes d'intérêt. Où 
leur donne pourtant, moitié respect humain, moitié remer- 
ciment de l'ariette qui vient d'enlever les suffrages à la 
pointe d'une roulade, et il parait que, sou à sou, ces artistes 
à la sébille se constituent, grâce aux divins sourires de la 
quêteuse, un total de feux assez rond. 

Le personnel de la troupe est modelé sur le patron des 
entreprises dramatiques. 

Il y a d'abord l'ingénue, jeune chanteuse de romance, 
qui, les yeux baissés, s'avance vers la rampe et jure, sur 
un air de M. Henrion ou de M. Arnaud, un étemel amour 
à son Victor ou à son Paul. 

La forte chanteuse à roulades, la Damoreau, l'Ugalde, 
la diva, et que sais-je encore? 



LES CAFÉS CHANTANTS. 99 

La Stoltz, la Falcon, Tinfante de Gaslille, le contralto, la 
voix profonde, la cantatrice dramatique, T amante du beau 
Sigismond, la malheureuse Léonor : 

Mon arrêt descend du ciel 
Venez tous, c'est une fé-ô-te 1 

La chanteuse de genre, la Dugazon, toujours couverte 
d'applaudissements et assassinée de bouquets dans le cou- 
plet de facture : 

Mon Aldegonde, 
Ma blonde I 



Ma Roxelane, 
Sultane I 



Ma Rodogune, 
Ma brune ! 

«t aiûsi de suite, sur un air de valse très-précipité (dix mi- 
lUites sans reprendre halaine) ; 

La Déjazet, chanteuse grivoise et populaire : 

J'suis née-Z'à la point' Saint-Eustache ; 
J'étais rrossignol du quartier, 
Et j'suis capable, afin qu'on Tsache, 
D'chanter-z-un opéra /^entier. 

«Imaginez-vous, ma' ara chose, « etc., etc. 
Puis vient le personnel masculin ; 

Le ténor : 

Un ange, une femme inconnu-u-e, 
A genoux pri-i-i-ait près de moi, 
Et je me sentais à sa vu-u-e, 
Frémir de plaisir et d'effroi ! 

La basse chantante : 

Les matelots de la Belle-Eugénie 
Ont pavoisé des plus riches couleurs 
Ce beau vaisseau qui part pour l'Italie ; 
C'est le pays des belles et des fleurs 1 

7* 



100 LES CAPES CHANTANTS. 

Le bar>'toD : 

Des bras pour la défendre! 

Un coeur pour la chérir ! 

Des bras! ... un coeur! . . . des bras! . . . 

Le comique enfin, le Trial, le Saînte-Foy, le Levassor» 
qui est ordinairement louche, assez souvent bossu, mais qui 
n a aucune chance de dérider son auditoire, de belle humeur 
pourtant, si à ses talents naturels il ne joint quelque bonne 
infirmité, difformité, désagrément, tels qu'un nez trop long 
ou trop court, une bouche tordue, les cheveux rouges, enfin 
quelque don de naissance. 

Tout ceci ne s* appelle pas précisément de la musique ; 
mais enfin, cela y ressemble d*un peu loin et en tient lieu, 
à peu près comme un dialogue vif supplée à des chanteurs 
absents, dans certaines représentations d'opéras-comiques en 
province. Le répertoire du chant ne nous plaît guère non 
plus ; il se compose ou de fades romances ou de morceaux 
de haute difficulté qui demeurent à peu près lettre close au 
public, et ne peuvent être abordés que par des artistes 
d'élite. Il y a cependant parmi ces troupes foraines des 
demi- virtuoses à qui n'a manqué peut-être qu'un peu de 
voix ou de travail pour atteindre à un rang honorable au 
théâtre. Mais malgré le succès (que prouve le succès?) de 
ces établissements, ce n est point là l'école musicale du 
peuple. Sans vouloir nous armer d'aucune austérité, et tout 
en restant dans le genre qui fait l'objet de ce chapitre, nous 
pensons qu'une très-excellente et très-utile spéculation (tant 
pour le fondateur que pour la clientèle] serait celle qui con- 
sisterait à ouvrir un vaste café où la consommation de bonne 
qualité (ce qu'elle n'est pas dans ces concerts) demeurerait 
fixée à des prix modérés, et où, au lieu de tant de premiers 
sujets, de tant de falbalas payés par des quêtes humiliantes 
ou pis encore, on engagerait simplement une demi-douzaine 
d'excellents choristes à cinquante sous la soirée, chaînés de 
faire entendre, avec accompagnement d'un simple piano 
pour leur donner le ton, les meilleurs morceaux d'ensemble> 



LB BAL DBS AUVERGNATS. 101 

les inspiratioos vraiment grandes de toutes les écoles. Gela 
serait fort apprécié, très-bien compris, je n en doute pas, 
et le peuple, qui aime ce qui est simple et gnmd, dé- 
laisserait bien vite les ariettes. Il ne s'empoisonne de breu* 
vages frelatés en toute nature que faute d'un vin généreux. 
Donnez-le-lui, et vous verrez I 

Les Lacédémoniens avaient tort de proscrire de chez eux 
la musique comme contraire aux moeurs et comme eflë- 
minant les guerriers. Ils se trompaient : cet art, celui de 
tous qui s'adresse le plus vivement, le plus directement à 
Tàme, la fortifie et l'adoucit, la moralise et la relève ; mais 
ce n'est pas, il est vrai, la musique des cafés-concerts. 

FÉLIX MORNAND. 



LE BAL DES AUVERGNATS. 

Que d'anecdotes sur les Auvergnats 1 Ils servent de tètes 
de Turc à toute la presse humoristique. Le Français, né 
. malin, sacrifie tout à l'esprit. Il faut une cible à ses traits : 
il vise d'honorables compatriotes dont le nom seul, on ne 
sait pourquoi, chatouille la rate du dandysme parisien. Il 
ridiculise les descendants de ces fiers Avemes, qui furent 
les premiers soldats de la famille celtique, eurent pour génie 
la Liberté : Avemi liberi, et fournirent à la Gaule un grand 
général contre Rome conquérante : le héros Yercingétorix I 
Citons encore parmi ses fils : Sidoine Apollinaire, il'un des 
derniers poètes latins ; Grégoire de Tours, le plus ancien de 
nos chroniqueurs ; Latour - d'Auvergne, le chancelier de 
l'Hospital et Biaise Pascal. Quels noms et quels hommesl — 
Il est vrai que les Auvergnats actuels me paraissent avoir 
considérablement dégénéré sous la figure des ramoneurs et 
des marchands de marrons ! 

Si économes qu'ils font retourner jusqu'à trois fois l'étoffe 
de leur paletot, ces braves gens gagnent le plus qu'ils peu- 



102 LE BAL DES AUVERGNATS. 

vent dans leur petit commerce ; mais ils sont assez honnêtes 
pour que personne ne les accuse d* avoir volé le Saint-Esprit. 
N* est-ce point là Tunique motif qui leur a valu des plaisan- 
teries sans nombre? Qui ne se rappelle cet enfant de char- 
bonnier qui voulait se décrasser les mains et le visage ? 

— Ah! petit coquin, tu te débarbouilles! s*écria son 
père furieux, en lui administrant une rude volée. 

L'enfant, tout honteux, pleurait à chaudes larmes. 

— Est-ce que je me débarbouille, moi ? 
L'enfant beuglait. 

— Est-ce que ta mère se débarbouille? 
L'enfant écumait. 

— Est-ce que ta grand' mère se débarbouille ? 
L'enfant se tordait. 

— Est-ce que quelqu'un se débarbouille dans notre 
famille? 

L'enfant, roué de coups, jura qu'il ne recommencerait 
plus. Autre historiette, qu'on n'a sans doute point oubliée. 

Une femme racontait aux juges que son mari l'avait 
battue à coups de mouchoir. 

— Mais, dit le président, il me semble qu'il n'a pu dû 
vous faire grand mal. 

-— Ah î monsieur, repartit la plaignante, c'est que mon 
homme se mouche avec les doigts! 

Plus qu'aucune autre population, les Auvergnats ont 
l'amour du clocher. Si loin qu'ils soient de leur village, ils 
ne le perdent pas de vue et s'empressent d'y retourner dès 
qu'ils ont acquis une petite fortune. Ils ont la nostalgie, 
comme les Anglais le spleen. Aussi se réunissent-ils sou- 
vent pour parler de leur belle province et danser la bourrée, 
la montagnarde, la vireneyre et la contredanse, au son de 
la voix, du fifre ou de la musette. 

Ils ont, en plein quartier Mouffetard, un bal infiniment 
plus pittoresque que le »Vieux-Chéne«. 

Connaissez-vous le passage des Vignes? Probablement 
non. Ne le cherchez pas le soir, vous ne le trouveriez certes 



LE BAL DBS AUVERGNATS. 103 

point. De tous ceux qui sillonnent le Paris du treizième 
siècle, il est le moins éclairé, c'est-à-dire qu'il ne Test pas 
du tout. On n'y rencontre guère que des amoureux de 
hasard qui font la nique aux étoiles. 

A Tune des extrémités de ce passage infect, au rez-de- 
chaussée d'une vieille maison, est le bal des fils de la Li- 
magne et des «hautes terres«. Il n'est pas public , comme 
celui de la montagne Sainte Geneviève, et je suis peut--étr6 
le seul Auvergnat de contrebande qui en ait jamais franchi 
le seuil. Je dois cette bonne fortune à l'une des museteis les 
plus en renom. Voici la physionomie exacte de l'assemblée. 

Dans une vaste salle sans meubles et sans feu, sont 
groupées une centaine de personnes : porteurs d'eau, mar- 
chandes de chiffons, rétameurs, — hommes et femmes, 
quoique Auvergnats. Assis sur des bancs le long des murs, 
les vieillards s'entretiennent gravement, couverts de man- 
teaux de laine rayés de rouge et de bleu. Monté sur une 
caisse d'emballage, un instrumentiste souffle dans le ventre 
de sa* musette. Les danseurs sont rangés sur deux lignes 
parallèles, presque tous en costume national. 

Coiffés d'un bonnet rouge, ou d'un chapeau noir à 
grandes ailes, les montagnards sont habillés d'un veste de 
serge bleue, garnie de boutons en os, d'un gilet à larges 
poches qui tombe sur les cuisses, d'une culotte serrée au- 
dessus du genou par une jarretière, et de guêtres de laine 
qui recouvrent le pied. Leur col de chemise s'abaisse sur 
la poitrine en forme de rabat. 

Les habitants de la plaine se distinguent par une casaque 
blanche plissée dans le dos, et une ceinture de cuir jaune 
fermée par une boucle de cuivre. Les uns sont coiffés d'une 
casquette de feutre gris, les autres d'un chapeau noir à 
claque. 

Les femmes ont une robe de bure bleue retrousée par 
derrière sur un jupon rayé de vives couleurs. Deux pièces 
de velours sont appliquées à leur corsage, sous les omo- 
plates. Leurs manches, arrêtées aux coudes, ont de doubles 



104 LE BAL DES AUVEEGNAT8. 

parements de soie. Sur leur tète est un chapeau de paille 
bordé de velours noir, ou bien une coiffe à barbes relevées 
sur les côtés. 

Le musicien donne le signal, les danseurs s'ébranlent, 
la bourrée commence. Hommes et femmes marchent les 
uns vers les autres, reculent, avancent de nouveau pour 
reculer encore, puis les deux lignes s'entrecroisent, et les 
cavaliers changent alors de dames. Les pieds frappent le 
sol, les mains gesticulent, les doigts claquent, la poussière 
vole, la sueur ruisselle, des cris aigus retentissent ; c'est un 
vacarme infernal, un tohu-bohu prodigieux, une action ho- 
mérique. Du dehors, on se figurerait une troupe avinée 
qui lève la jambe par-dessus les moulins et rit à se tordre. 
Eh bien 1 pas du tout ; les Auvergnats gardent un sérieux 
imperturbable et ne se départissent jamais d'une décence 
exemplaire dans l'exécution la plus sauvage du demi-coupé 
et du demi-jeté. Ils ont la folie lugubre de condamnés à 
mort qui se trémousseraient sur l'échafaud. Quand les 
femmes sont fatiguées, elles se retirent, et les hommes con- 
tinuent. Si l'instrumentiste manque de souffle, le musetei 
le remplace et chante : 

You l'aymo, 
L'aymarai toujou, 
Quéla Mariana; 
You l'aymo d'amour. 

You l'aymo, 
L'aymarai toujou, 
Quéla juenna drola, 
La néou may le jou *) . 

Vient ensuite le tour de la musetelre : 

Le Piarre 
Yo se marida 
Un jour de veudre, 
Par pas fayre gras ; 

A) Je l'aime, je l'aimerai toujours, cette Marianne, je l'aime 
d'amour. — Je l'aime, je l'aimerai toujours, cette jeune fille, la 
nuit et le jour. 



LE BAL DES AUVERGNATS. 105 

La tréfla, 
Lous pis fracassas 
Et la bélida 
Li manquarount pas ^) . 

La bourrée du loup se daose à trois, en avant et en 
arrière. Une femme fait face alternativement à deux hommes, 
qui jamais ne lui répondent. Le cavalier, vers lequel elle se 
tourne, lui montre aussitôt le fond de sa culotte. C'est peu 
galant ; mais, fouchtra ! ouch qu'y a de la gène, y a pas de 
plaigir ! 

La montagnarde ne diffère de la bourrée qu'en ce qu'elle 
est plus lourde. Au lieu d'être marchés sur la pointe du 
pied et sautés à demi, les pas sont traînés. 

Citons un couplet parmi les quatre ou cinq que chanta 
le musetei : 

Yiva leus Ouvergnats ! 
Viva leus Ouvergnates ! 
Yeis bien pour densa ; 
Viva leus Ouvergnats ! 
Zeymous bé chanta, 
Auchi rire et biéure, 
Et par fayre la mouche, 
Distinguas toujou^}. 

La vireneyre ressemble à la montagnarde ; mais, comme 
son nom l'indique, elle se danse en tournant. 

Ces braves Auvergnats, qui paraissent si lourds quand 
ils portent cinquante kilos de charbon sur les épaules, sau- 
tèrent, sans apparence de fatigue, jusqu'à deux heures du 
matin. 

L'un d'eux exécuta un cavalier seul avec deux seaux 
d'eau sur l'épaule. Il fit un bon final d'une telle élévation 

4) Pierre s'est marié un jour de vendredi pour ne pas faire 
gras ; la pomme de terre, les pois fricassés et la bouillie ne lui 
manqueront pas. 

3) Vivent les Auvergnats I vivent les Auvergnates! Ils vont bien 
pour danser ; vivent les Auvergnats ! Ils aiment bien chanter, 
aussi rire et boire, et pour faire Tamour, se distinguent toujours. 



106 LE BUREAU DE PLACEMENT DRAMATIQUE. 

que j'eus le temps de compter jusqu'à ciaq avant que s 
pieds eussent repris terre. Pas une goutte d'eau ne tomi 
sur le sol . . . Tout le contenu des seaux jaillit sur les vét 
ments des danseurs. 

Dans le courant de la soirée, une museteire, passionni 
pour le drame, me parla de la Jeunesse du roi Henri, Apr 
diverses questions sur la pièce de feu Ponson du Terrai 
elle m'adressa cette dernière, qui vaut toutes les autres : 

— Dites-moi, monsieur, quel est ce roi Henri ? Est-< 
Louis XIII? 1 

Pendant qu'elle me décochait cette incroyable balourdisi 
sa petite fille m'était montée sur les genoux et me demanda 
en mariage, sans façon. 

— Dis donc, maman, soupira-t-elle avec des mines fo 
réjouissantes, tu ne m'empêcheras pas de me marier ave 
monsieur? .. Quand tu t'es mariée avec papa, je ne t'en i 
pas empêché, moi ! 

Ce mot d'enfant, par lequel je termine, est le pli 
naïvement adorable que je connaisse. 

P. L. Imbert. 



LE BUREAU DE PLACEMENT DRAMATIQUE. 

Les routiniers d'autrefois avaient la manie de préférer 
bon au mauvais, le raisonnable à l'absurde, l'exquis \ 
vulgaire, l'art aux écus. 

Quels niais I 

Entre leurs mille et un travers, ils avaient celui de voi 
loir que chaque théâtre eût sa troupe, que chaque trouj 
eût son genre, que chaque genre eût ses auteurs favoris. 

Quelles ganaches ! 

Ils se figuraient qu'un contact prolongé permette 
aux divers membres d'une famille dramatique de confond 
et de fondre leurs talents, de faire un tout d'un assemblai 



LE BUKEAU DE PLACEMENT DRAMATIQUE. 107 

de parties, un jeu savant d'une suite de répétitions ; qu'il 
était donc important pour Facteur de vieillir sous le même 
barnais et sous le même toit, avec son public, ses camarades, 
««progrès. 
Aujourd'hui qu'on aime F innovation, on a changé tout cela! 
Qne chantait-on avec ses troupes aguerries ? 
On n'a plus qu'un monsieur qu'on place en vedette ou 
qa'oiie dame dont on imprime le nom en caractères spéciale- 
ment gigantesques. 

Le monsieur ou la dame réclamés par le goût du jour 
ont un profil qui plaît au sexe, ou des diamants, — ou rien 
^ tout. Mais ils sont en vogue. Aussitôt chaque directeur 
<^e se les disputer. Le vagabondage commence. Ils passent 
QQ congé ici, un autre là, un troisième plus loin. Grands 
artistes qui tondent les ours *) , coupent les monologues et 
^onten ville! ... 

C'est à ne plus s'y reconnaître. 

Au point que, ce voyant, un homme d'initiative a eu 
lidée du bureau de placement dramatique, qui est vraiment 
l6 mot de la situation. 

Le bureau de placement dramatique offre aux artistes 
des deux sexes ce que son homonyme procure aux domes- 
tiques des deux genres. 

Plus de troupes î des extras ! 

Un directeur monte un drame. — Il va au bureau. 

— J'ai besoin d'un amoureux. 

— Pour quand ? 

— Pour après-demain. 

— J'ai votre affaire. 

— Qui? 

— Chose, qui est en ce moment en journée au Theâtr 
P^mique. 

— Il a bientôt fini? 

<) Ours, vaudeville, drame ou comédie qui brille par l'absenc ^ 
d'intérêt et d'esprit, qui a vieilli dans les cartons. Argot des gen 
de lettres. 



108 LE BVBEAU DE PLACEMENT DRAMATIQUE. 

— Demain. 

— Bravo. 

— Vous le garderez longtemps? 

— Oui, une quinzaine de jours, à moins que la pièce 
De fasse un plongeon. 

Une actrice vient se présenter. 

— Monsieur, dit-elle au directeur, je voudrais me placer. 

— Qu'est-ce que vous savez faire? 

— Tout. 

— Ah 1 actrice pour tout faire. Parfait. 

— Et quand comptez-vous me caser? 

— Ce soir . . . Vous jouerez à l'heure au Théâtre des 
Cocodès, 

— A r heure? 

— Ohl cela ne vous engage à rien. Si vous avez envie 
de changer de théâtre, vous n'aurez qu'à vous en aller dX^ 
quart ou à la demie. 

Un acteur vient ensuite. 

— Monsieur. 

— Monsieur? 

— Je viens ... 

— Très-bien, je vous reconnais. C'est vous (jue j'a^ 
déjà eu le plaisir . . . 

— De placer six fois cette semaine . . . Moi-même, 
l'étoile I J'ai joué lundi le drame à l'Ambigu, mardi la co- 
médie au Gymnase, mercredi le drame à la Porte Saint- 
Martin, jeudi le vaudeville au Palais - Royal , vendredi 
l'opérette aux Bouffes, samedi la revue aux Délassements. 

— Diable I que voulez-vous pour votre dimanche? 

— Je voudrais danser le ballet. 

— C'est juste ... vous le danserez. 

— Ah 1 j'oubliais ... S'il y avait moyen, pour la semaine 
prochaine, de travailler un ou deux soirs aux Français ... 

— Je verrai cela . . . 

Pierre Véron. 

(4874). 



LES CONCERTS POPULAIRES DE MVSIQUE CLASSIQUE. 109 

LES CONCERTS POPULAIRES DE MUSIQUE 

CLASSIQUE. 

Le concert populaire de musique classique, créé par M. 
Pasdeloup est toute une révolution I 

Hier encore on pouvait appliquer à T harmonie les vers 
de J. Barbier : 

Et la musique était une frêle duchesse 
Du noble faubourg Saint-Germain. . . 

Aujourd'hui au contraire 

C'est une forte femme. . . 

Vous connaissez le reste. 

Beethoven! qui Teût cru? Mozart! qui Feût dit? la 
symphonie mise à la portée de tout le monde ! Le dilettan- 
tisme endossant la blouse et coiffant la casquette. Telle est 
en effet le résultat des concerts populaires. 

Classique et populaire ! Quel assemblage, et comme ils 
hurlent à côté Tun de l'autre ces deux mots. C'est tout sim- 
plement Tancien régime fraternisant avec 89 ! 

L Orphéon vint d'abord et le premier en France . . . 
essaya de familiariser les oreilles à de justes cadences. Les 
filles de portière ont continué avec Taide du Conservatoire. 

Le Concert populaire achève la besogne ; il ne donne 
pas dix ans à la France pour que la réforme se soit accom- 
plie radicalement. 

Et alors, — oh ! alors, — on en verra d'étranges, on 
en entendra de singulières, je vous le promets. 

Deux voyous causeront sur le boulevard. La conversa- 
tion dégénéra en querelle. Le passant croira qu'il s'agit d'un 
bout de cigare en controverse ; il s'approchera, et voici ce 
qu'il entendra : 

Je te dis que la Symphonie pastorale enfonce toutes les 
machines de Haydn. 

— El son atidante en si bémol. 

— En la. 



1 10 LEi CO^cnn» POWLAIKS^ me HCSIOVS CLAâSIQCE 



— En ii. 

— Laisse-mot dose, j^ ^ ^mb par MC«r. Ça 
par des arpèges à b basse dtwtt m ekaat en mi miiieia 

— Pas vrai. 

— I>e quoi ! pas Trai? lépète et je le coçne! 

— Toit 

— Oui, moi! 

— En voîlâ poor ton BeetboTeo. Tlan ' 

— lilan ! poor ton Haydn ! 

— Ah ! to n aimes pas le minear. 

— Ah ! ta dis do mal do si bémol. 
Et la rixe de continuer. 

Sur les murs on Terra des affiches gigantesques 

conçues : Musique élastique. Champ de Mars. — Diman< 
deni heure5(. 

La société de la Démocratie musicale donnera son 
soixante-dixième concert de l'année. 

Le prix des places a été fixé de façon à ce qui 
masses puissent participer aux douceurs de cette fête. 

Les premières : 1 centimes. 

Les secondes : 5 centimes. 

Les dilcttanti sont priés de ne pas jeter les cornet 
leurs pommes de terre frites sous les bancpiettes et d 
pas casser des noix pendant Texécution des morceaux 
tamrncnt pondant la l*rière de Palestrina. 

Enfin, voici ce (fu'on entendra quand on rencou 
une chiffonnière en train d'entretenir une collègue. 

— Ma' me Braquillard, faut venir tout de même. 

— (^a inc sera ben difficile, j'ai a trier deux ou 
cent» de chiffons. 

— L'art avant tout. 

— Je sais ben, d'abord Braquillard en raffole î 

— Je voulais vous on faire la surprise, mais il en 

— Do quoi ? 

— Du quatuor do musique de chambre que l'on ei 
tera ce soir dans notre garni. 



THEATRE POPULAIRE. 111 

— Pas possible î 

— C'est lui qu'a ïalto, mon mien joue la violoncelle 

— Et qu'est-ce qu'on exécutera? 

— Un quatuor de Mozart^ que ces messieurs répètent 
depuis un mois. 

— Mozart, moi, je me ferais hacher en chair â pâte pour 
ce maître-là. 

— Alors, c'est dit? 

— Dame î 

— Il y a en outre le prélude de Bach, encore un 
chouette. 

— Un lapin, je sais bien. 

— A ce soir, donc. 

— J'ai pas raison, car les affaires . . . Nos troi> cents dt* 
chiffons ... N'importe, la musique classique, c'est plus fort 
^e moi. 

— Je compte sur vous. Vous verrez conmie votre Bra- 
lUiUard a de la^ moH)idesse dans le coup d'archet . . . 

Par ces échantillons, vous voilà à même d'apprécier 
*■ ^Oaportance de la transformation qui se prépare. 
Vive la musique populaire î 

Pierre Véro5. 

187; . 



THÉÂTRE POPULAIRE 

LA NONNE SANGLANTE. 
Mélodrame en 4 entractes et 6 décors. 

M. Harel, directeur du théâtre de la Porte-Saint -Martin. 
se lit un jour à lui-même cette argumentation, qui se trouva 
logiqnie : Quand je donne au public une première représen- 
tation quelconque, le public ne s'amuse pas : quand je lui 
offre quinze actes à dévorer le même soir, il me t« rnoigne. 
par la frénésie de son absence, qu'il s'ennuie dix fois plus. 
Si quinze actes T ennuient, si cinq actes ne Tamusent pa.s. 



112 THEATRE POPULAIRE. 

c'est la faute des actes : sapprimons les actes^ et demandons 
à M. le préfet de police vingt municipaux à cheval pour 
comprimer la foule et régler la file des voitures ; car une 
ère nouvelle va commencer pour le théâtre. Je fais désor- 

• 

mais représenter des entr^actes. Les auteurs ne manqueront 
pas. La Nonne sanglante fut commandée, faite en peu de 
jours ; mais cinq actes de ce mélodrame ne furent que le 
prétexte des quatre entr^actes qui devaient surpasser en 
magnificence et en développement tout ce que Fart théâtral 
a produit de plus pompeux, chaqpie acte durant un quart 
d'heure, chaque entr'acte soixante-quinze minutes, terme 
moyen. Nous allons donner une analyse consciencieuse de 
cette nouvelle invention. 

Avant le lev^r du rideau. — Grand défoncement de 
portes, coups de crosse distribués aux plus pressés, chapeaux 
de femme aplatis comme le portefeuille d'un coulissier en 
liquidation, ouvreuses aux abois. — »Par ici, madame, un 
petit banc«. — »Par là, madame^ le numéro \ 7«. — IrrujK 
tion dans le parterre qui se montre en im clin d*oeil diapr^ 
de casquettes de loutre, de vestes de conducteurs, et de cu-^ 
lottes prolétaires. La troisième galerie se couronne d'enfante 
déguenillés, de marchandes de pommes, d'hommes gorgée 
de coco, espèces de chauves-souris brunes et coriaces qui 
s'accrochent aux parois du cintre avec les ongles^ les pieds, 
les dents, hurlant des cris de caverne, l'oeil ébloui par les 
flammes du lustre. La jeune France garnit peu à peu le 
balcon et la première galerie, laissant au vestiaire ses man- 
teaux de muraille, ses gourdins et gardant ses barbes, qui 
retombent comme des crépines de velours noir sur l'appui 
de la balustarde. Vous comptez là des journalistes, des 
auteurs dramatiques, des peintres et autres artistes, enfin 
tout ce qui remue et s'agite, par état ou par goût, aux appels 
de la nouveauté. Dans les loges^ apparaissent des tètes de 
femmes serrées, étouflfées, agglomérées. L'aristocratie des 
premières représentations se blasonne dans les avant-scènes. 
Des frémissements insaisissables parcourent la salle du 



THEATRE FOPITLAimB. 113 

comble au faite: querelles de place, braquement de lor- 
gnettes^ pieds écrasés, soufflets, explications^ chutl M. Piccini 
commence : son ouverture est un chef-d'oeuvre, c'est Texpo- 
sition claire et lumineuse des quatre entr'actes. 

Passons sur le premier acte. 

Premier entr'acte de 65 minutes. — Le parterre se 
lève comme un seul homme, ainsi (pie disent les premiers- 
Paris ; des mouchoirs de couleur, des foulards sans couleur, 
sont fixés sur les banquettes, dont ils sanglent le foin et la 
toile pour marquer la place des premiers occupants, et à 
Finstant s'établit un va-et-vient de porteurs de YEntr*acte 
(journal de circonstance) , de bâtons de sucre d'orge qui ont 
à peine servi, de pommes écarlates, d'oranges blafardes et 
de marrons rôtis. Ces programmes, ce sucre d'orge, ces 
pommes, ces marrons, ce sont les éléments du drame qui 
va sommeiller encore pendant deux entr'actes pour éclater 
plus tard avec les plus beaux effets de mise en scène. En 
attendant^ voilà des conversations qui s'allument entre le 
parterre et le paradis ; des rendez-vous sont pris, des pro- 
positions de vin à douze, de canon, de litre, échangées et 
acceptées. Les habitants des loges se font des visites: du 
mouvement, de la joie, de l'agitation, un intérêt puissant. 
Et M. Harel, encadrant son oeil dans le trou de la toile, lais- 
sant passer sa botte frémissante sous la perche-tringle du 
rideau, s'écrie : »Mais ça va bien. Voilà un premier entr'acte 
qui marche. Courage, embrassons-nous I« 

Passons sur le second acte. 

Second entr'acte de 70 minutes. — Un grognement 
sourd semble annoncer la présence d'un jeune chien qui 
souffre ; sa voix augmente par degrés et traduit en admi- 
rables 'aboiements la faim, la soif et l'abandon. A ces accents 
répondent bientôt les provocations d'un gros dogue qui hurle 
la menace. Sa voix est forte et vibrante : c'est un chien de 
boucher, un de ces chiens replets^ égoïstes, qui battent les 
roquets. L'intrigue se noue. Le dialogue se suit jusqu'à 
l'intervention d'un chat qui miaule dans plusieurs tons et 

8 



114 TUATIS »OrVLAIlB. 

Tarrivée subite d'un coq qui chante sayictoire et ses amours. 
Des chapeaux sont enlevés sur la tète de leurs inropriétaires 
et jetés du paradis sur le parterre^ qui accepte ce défi et 
paye en calottes grecques. Les aboiements redoublent, les 
miaulements se multiplient ; des épluchures de toutes sortes, 
des coiffures tourbillonnent dans les régions du lustre ; les 
quinquets sont désarmés de leurs verres dont les éclats re- 
tombent en pluie de cristal ; et le public transporté demande 
pourquoi ce plaisir dure si peu. Un seul récalcitrant a osé 
regarder sa montre et pincer les lèvres en signe d'inq>atience. 
Nous ne sommes pas nourrices, nos enfants ne crient pas, lui 
dit vertement un prud'homme placé près de Henri Monnier. 

Passons sur le troisième acte. 

Troiiième acte de 80 minvtet. — Ici Taction languit 
un peu. Autant les cris du chien, du chat et du coq de 
(^administration avaient ému rassemblée, autant ce silence 
et ce calme la glacent à présent. M. Harel Ta vu. »La neige ! 
la neige ! Me donneront-ils ma neige ? À quoi servent donc 
tant de programmes, distribués à foison? Les voyez-vous, 
tristes et bêtes, qui bâillent et ne font rien I Si Ton ne court 
pas avertir les préposés à la neige, si Piccini n'est pas là 
pour faire demander impérieusement un chant patriotiqpie, 
messieurs les auteurs, je ne réponds plus de cet entr'acte«. 
— Mais la voix du maître a été entendue, et les préposés à 
la neige sont en besogne. Commence alors ce déchiquete- 
ment de papier dont les petits lambeaux jetés du cintre, 
viennent blanchir la tête des spectateurs infraposés. Celte 
neige s'épaissit. Tous les préposés travaillent, coupent, 
morcellent ; une hilarité générale se fait à travers le nuage 
qui se balance dans l'atmosphère, et ce beau coup de théâtre 
est accompagné de la Parisienne, dont les accents sortent, 
vibrants et électriques, de cent bouches faubouriennes. Le 
succès de cet entracte, le plus beau de tous, n'a pas été 
douteux. Il est h lui seul d'un si puissant effet, qu'il peut 
être détaché et donné séparément dans des représentations 
à bénéfice. 



THEATRE POPULAIRE. 115 

Passons sur le quatrième acte. 

Quatrième entr*act6 de 85 miniiteft. — Cet entr'acte 
étant exclusivement mnsical, nous laissons à des juges plus 
compétents le soin de dire dans quels différents tons a été 
exécutée la Marseillaise, etc. Quelques flocons de neige ont 
encore voltigé ; mais cette réminiscence de l'entr'acte précé- 
dent n'a pas semblé heureuse. Celui-ci s'est terminé au 
refrain du Chant du départ et au bruit de trois mille voix 
qui demandaient Fauteur. 

Tout le monde était parti avant le cinquième acte. 

Toute notre attention, absorbée par la contemplation 
des épisodes que nous avons rappelés, n'a pu s'appliquer 
qu'à regret à l'intelligence des 5 actes du drame de M. M. 
Anicet Bourgeois et Maillan, actes qui du reste se trouvent 
refoulés, par la création de M. Harel, dans la catégorie des 
intermèdes. A la rigueur pourtant nous avons compris 
qu'un Jeune seigneur allemand^ nommé Waldorf, veut perdre 
sa maîtresse dans les catacombes de Rome, et qu'il la poi- 
gnarde plus tard, la retrouvant sous le voile d'une noime ; 
mais la nonne, plus vlvace qu'un chat, échappe au poignard 
et joue au revenant de manière à effrayer toute la contrée. 
Elle apparaît souvent à Waldorf, qui veut épouser une autre 
femme, et, la première nuit de ses noces, vient se placer 
entre les deux époux. Par une volteface assez habile de la 
nonne sanglante, Waldorf, qui veut encore jouer du couteau 
sur elle, poignarde sa jeune épouse. La nonne sanglante 
avoue alors qu'elle est de chair et d'os et propose à Waldorf 
la fuite et de nouvelles amours; mais le château est à 
l'instant même dévoré par un incendie dont la fumée tra- 
verse le plancher. Cet effet se trouve parfaitement rendu 
au moyen de trois hommes qui fument leur pipe dans le 
premier dessous. 

Nestor Roqueplan. 



8 



116 THÉATEB DE BOURG-BN-BRESSE. 

THÉÂTRE DE BOURG-EN-BRËSSË 

SCÈNES DE MOEURS PROVINCIALES. 

V imprésario de Bourg-en-Bresse, qui jouait depuis un 
mois le rôle du directeur dans V embarras, croyait s'être 
enfin tiré d'affaire. Une lettre qu'il venait de recevoir de 
son agent dramatique l'avertissait de l'arrivée pour le jour 
même, de M. Saint-Léger de Saint-Albin, ex-premier-grand- 
rôle du grand Théâtre-Français de Paris. 

Quelques heures après, la ville de Bourg-en-Bresse était 
dans la stupéfaction devant cette affiche monstre : 

THÉÂTRE DE BOURG-EN-BRESSE. 

Avec la permission de M. le Maire 

Représentation extraordinaire 

L£ 
BRIGAiro DU PONT DU DIABLE 

OU 

L'HOMME PLUS A PLAINDRE QU'A BLAMER. 

Mélodrame en 5 actes et en prose, orné de combats, 

évolutions, changements à vue, costumes nouveaux. 

M. SAINT-LÉGER DE SAINT-ALBIN 

Ex-premier-grand-rôle du grand Théâtre-Français de Paris 

remplira le rôle de Toraldi. 

Précédé de 

GINQ-MÂBS 

OU 

L'ÉPOQUE MÉMORABLE. 
Drame en 5 actes et en prose d'après Touvrage si célèbre 

de M. A. de Vigny, par M. Jules **. 
M. Saint-Léger de Saint- Albin, ex-premier-grand-rôle du 

Théâtre-Français de Paris remplira le rôle de Cinq-Mars 

Les autres rôles par M. M. Edouard, Paul, Samt-Clair, Gustave 

et Mesd. Paul, Florval, Blinval et Dorival. 



THEATRE DE BOURG-EN-BRESSE. 1 1 7 

INTERMÈDE MUSICALE 

LA NORMANDE 

"110 comique chanté par M. Saint-Léger de Saint-Albin, ex- 
premier-grand-rôle du Théâtre-Français de Paris et 
M. Agénor, premier ténor de Toulouse 

On commencera par 

LA DAME BLANCHE 

Opéra comique en 3 actes de M. Scribe, Musique de Boïeldieu, 

le célèbre compositeur. 
M. Saint-Léger de Saint-Albin remplira le rôle de Georges. 

Le tambour de la ville, comme supplément à Taffiche, 
avait été chargé d'annoncer les détails de la soirée prochaine 
aux habitants de Bourg-en-Bresse assez arriérés pour avoir 
négligé d'apprendre à lire. 

De son côté l'illustre Saint-Léger de Saint- Albin s'était 
empressé de quitter Paris pour venir recueillir sur la scène 
de ce bourg primitif les palmes du triomphe. Jeune encore, 
sous son véritable nom de Fricot, Saint-Léger avait fait ses 
premiers débuts au théâtre dans l'emploi aussi modeste que 
peu lucratif de garçon d'accessoires. Quelque temps après, 
comparse du théâtre de la Gaîté, il soufflait dans un grand 
tube les matières inflammables coloriées qui donnent une 
lueur verdâtre, rougeâtre ou bleuâtre aux scènes infernales. 
Plus i tard il avait quitté l'emploi des éclairs pour jouer les 
vagues en se promenant à quatre pattes sous la toile qui 
représentait la mer ; ou bien il donnait le coup de fouet dans 
la coulisse et agitait les grelots pour simuler l'arrivée d'une 
chaise de poste. 

Enfin, grâce à des études consciencieuses, il était devenu 
d'une assez jolie force dans les ours, les notaires et les 
pieds de derrière des chameaux; c'était même à lui qu'était 
arrivée, dit-on, cette anecdote assez connue: 

Un jour qu'il s'était querellé avec les pattes de devant, 
dont il ambitionnait la place, le camarade qui remplissait 



118 THBATUI DB BOUBG-SN-BABSSB. 

ces fonctions délicates, pour se venger des injures dont il 
était accablé à Tintén^ur du chameau, lâcha une ruade dans 
les pattes de derrière. Le mouvement ne fut pas perdu pour 
un des spectateurs du paradis ^) , qui s'écria en interpellant 
un de ses camarades : »Ohé ! Pivé, que nature ! regarde donc, 
Tchameau qui s*gratte .... « 

Bientôt las d'une position aussi mesquine, le fringant 
Fricot, devenu Saint-Léger de Saint-Albin, s'était élancé 
vers la province, où, grâce à son aplomb, il était arrivé à 
se faire accepter par quelques scènes secondaires comme 
premier rôle en tout genre. Chaque soir Fricot-Saint-Léger 
revêtait avec une intrépidité qui n'appartenait qu'à lui le 
casque et la cuirasse du mélodrame, la tunique du grand 
prêtre et au besoin l'arc et la massue du ballet indien. Il 
aurait joué à la rigueur les duègnes, les Rachel et les Déjazet. 
Tombait-il dans un endroit, il allait rebondir sur les planches 
d'un théâtre voisin ; là il retombait derechef et rebondissait 
de nouveau : c'est ainsi de chute en chute qu'il était arrivé 
à faire tout comme im autre son petit tour de France, Aussi 
était-il cité comme pouvant marcher à la tête de ce régi- 
ment nomade si bien désigné par messieurs les comédiens 
sous le nom de Royal-Tombeur. Les enrôlés peu volontaires 
de cet infortuné régiment sont souvent d'une bien grande 
utilité. Voici comment: 

Un directeur a soulevé contre lui ses abonnés, soit en 
leur imposant bon gré mal gré une chanteuse médiocre à 
laquelle il tient plus ou moins légalement, soit par le refus 
obstiné de monter un opéra à grand spectacle dont les villes 
raffolent, soit encore pour un changement quelconque , ou 
dans la distribution des places, ou dans le prix de l'abonne- 
ment, ou dans toute autre chose qui dérange les habitudes 
de messieurs les jeunes gens de la ville ou de messieurs les 
officiers de la garnison. Dans un état d'hostilité semblable, 
le malheureux directeur ne peut plus paraître dans un café 
sans entendre gronder autour de lui l'orage. 
4) Farads, amphithéâtre des quatrièmes. 



THBATmB 9E BOUB6-B3f-MAaSB. 119 



Od lui promet, à la première apparition d'un début 
quelconque, un air varié de galoubet à Cure fréiair m 
contre-maitre de navire. Cependant il vient de lui arriver 
un ténor très-cber et sur lequel reposent tous les succès de 
r hiver. Que fait-il? D le met immédiatement de c6lé en 
rengageant à se dissimuler pour le nMMnent ; puis il écrit à 
son correspondant de lui envoyer courrier par courrier un 
ténor du Royal-Tombeur. Le correspondant comprend par- 
faitement, et expédie sur-le-champ un chanteur de pacotille, 
pauvre bouc émissaire enchanté d'un engagement superbe 
dont il touche le premier mois, et qui va affronter, sans s'en 
douter, tout ce que le sifflet provincial perfectionné a de 
plus incisif et de plus perçant. On a vu ainsi des directeurs 
immoler jusqu à trois victimes à la fureur populaire. Avec 
mille francs de Royal -Tombeurs une direction s'évite de 
monter un opéra qui lui en coûterait dix mille. 

Parmi les richesses de son répertoire excessivement 
varié Saint-Léger de Saint- Albin affectionnait tout particu- 
lièrement le vieux genre. Mais il faut dire aussi que le 
mélodrame Marty avait toujours été pour lui un sujet de 
triomphe dans les cités éclairées de Barbezieux. de Brie- 
Comte-Robert, d'Isy-sur-OurqetdeBreteuil-sur-Iton. Saint- 
Léger n'avait pas manqué, pour la brillante représentation 
qui l'attendait à Bourg-en-Bresse, de faire placer en tête de 
r affiche son mélodrame favori, sa pièce triomphale : le Bri- 
gand du pont du Diable, ou Vhomme plus à plaindre qu'à 
blâmer. 

Enfant de la vieille école, il possédait au suprême degré 
Fart de faire un titre. Il avait vécu dix ans des succès qu'il 
obtenait avec les titres suivants : 

Le siège de Calais ou la générosité patriotique d'un Fran- 
çais qui sauva ses concitoyens, — Cardillac ou le danger de 
sortir le soir dans les rues de Paris. 

Cette dernière pièce ne manquait jamais son effet ; elle 
avait lait prendre le quartier de T Arsenal en grippe à tous 
les pères de France et Navarre, qui s'empressaient d'écrire 



120 THEATRE DE BOURG-EN-BRESSE. 

à Paris pour en défendre la fréquentation à messieurs leurs 
fils en train d* étudier très -tranquillement leur droit à la 
Grande-Chaumière. 

Saint-Léger de Saint- Albin, qui savait sa province, avait 
envoyé en éclaireur son camarade Mallard. Ce confident, 
qui lui en ser^'ait dans le mélodrame, était chargé de sonder 
r esprit de la population de Bourg-en-Bresse, et de s'assurer 
plus particulièrement des dispositions, à son égard, du café 
de la Comédie et du café Militaire, 

Cet affidé venait de prévenir le directeur de Tarrivée du 
célèbre artiste, et de suite celui-ci s'en était allé guetter la 
diligence de Paris. 

A peine Saint-Léger de Saint-Albin était-il débarqué* 
qu'on lui présenta mademoiselle Florval, forte et même troj9^ 
forte jeune première de la troupe. 

Saint-Léger de Saint-Albin, le lorgnon à l'oeil, salua 
imperceptiblement, tout en maugréant contre un embonpoint 
aussi exorbitant ; et de suite son confident courut continuer 
son métier de batteur d'estrade et visiter le café de la 
Comédie. 



LE CAFÉ DE LA COMÉDIE. 

M. M. Dangereux, rentier. — Trigoche, horloger. — BoisUer, 
négociant. — Nicétas, employé au télégraphe. — Briochard, com- 
mis voyageur. — Habitués, garçons, etc. 

Dangereux est en train de faire un cent de piquet avec 
M. Boistier. Briochard termine une partie de billard avec 
Nicétas. 

Dangereux (marquant ses points). — 4 8 et 7 font 25 : 
tout pour 25, comme on dit à Paris. 

Boistier. — C'est à vous de faire, monsieur Dangereux, 
quand vous voudrez. 

Dangereux (achevant de donner les cartes) . — 21 et 3 
font 5. L'écart est fait. Surtout, monsieur Boistier, pas de 



THEATRE DE BOURG-EN-BRESSE. 121 

^0 1 Lors de mon dernier voyage à Paris, je me rappelle 
^^oir fait douze 60 dans une soirée de piquet. 

Boistier. — Mais vous me parlez toujours de votre 
voyage à Paris, il me semble que vous ne l'avez pas fait 
hier. 

Dangereux. — Comment ! mais au \ 5 juillet prochain 
ii n'y a pas plus de S 3 ans. 

Boistier. — Ça commence à bien faire, savez-vous? 

Vicétas. — Ah ! regardez donc à votre droite, mes- 
sieurs, nos pauvres comédiens ... Ils n'ont pas l'air très- 
^Ilerets aujourd'hui. 

Dangereux. — Ils sont sur le gril. Ils attendent pour 
ce soir, à ce qu'il parait, un premier sujet de la Comédie- 
'"'^çaise . . . Aussi . . . voyez-les ... ils comptent les 
"ïinutes. 

Briochard (mettant du blanc à sa queue et regardant 
^* table des artistes) . — Cristi ! deux petits verres pour 
Quatre ! j'aimerais mieux quatre petits verres pour deux. 

Boirtier. — C'est, ma foi, vrai. 

Briochard (confidentiellement aux joueurs de piquet) . — 
^e ne veux pas dire du mal de votre ville, mais les artistes 
iQe font l'effet d'y nager dans une débinelte assez gras- 
souillette. 

Trigoche (tout essoufflé se précipitant dans le café) . — 
11 est arrivé ! il est arrivé ! 

Briochard. — Qui ça ? 

Trigoche. — Ëh bien! lui, pardine, le comédien si 
promis, le sieur Saint-Léger de Saint-Albin, dit le Désiré. 

Briochard. — Saint-Léger de Saint-Albin, ou Saint- 
Albin de Saint-Léger, qu'est-ce qui connaît ça? 

(La figure des comédiens se déride, ils quittent le café.) 

Boistier. — On le dit pourtant fameux. 
Briochard. — Oh, oui ! quéqu' galette ^) comme celles 
qui sortent d*ici. 

4) Galette, imbécile, homme sans capacité. Argot du peupK*- 



122 



— Tool hmm qv'oD le dît, 9 n^effacen 
jamais de ma mémoire le gnnd Doval que jm tv à Paris. 

Vieétes. — Yo» Tarrez tu ce gmid tragique, mmisieiir 
Dangereiu? 

Dmagermix. — Je le crois bieo. à mon voyage à Paris; 
ma» je n'ai |hi le voir qu'une fois ... 

Vieétas. — Dans quoi ravez-voos vu? 

Dmagermix. — Je Fai vu dans mi fiacre ... Ah! mes- 
sieors. quelle belle tête! qoel homme ça faisait! fl était 
admirable ! 

Boiitier. — Cest ce que f ai entendu dire par tous les 
gens qui ont pu le juger. Du reste, connaissez-TOus M. 
Saint-Léger de Saint-Albin ? 

Da&g«ruuz. — Le nouvel arrivé , non . . . D'où 
vient-il? 

Trîgoche. On dit qu'il vient de Sainte-Menehould. 

Brioehard. — De Sainte-Menehould ! allons donc, j'en 
arrive. Sainte-Menehould est farcie de comédiens, mais je 
puis vous garantir que le Saint-Léger de Saint-Albin n'a 
jamais rais les pieds à Sainte-Menehould ! 

Tous riant). — Ah, ah, ah, elle est bonne: les pieds 
il Sainte-Menehould. 

Hicétas (avec une intention maligne) . — Ça ne serait-il 
pas plutôt à Saint- Jean pied de joorc? 

Brioehard. — Fameux ! Saint-Jean pied de port frais 
plutôt son affaire. 

Boistier. — Enfin, nous allons voir. 

Brioehard. — Oui, nous allons voir ce que nous allons 
voir, comme dit la chanson ; mais qu'il se tienne bien, le 
Saint-Léger, qu'il soit joli, gentil et poli : ou, sans ça, n, i, 
ni, c'est fini. 

Hicétas. — Et alors en avant le solo de galoubet. 

(Le confident sortant). — Enfin, ils ne le connaissent pas; 
c'est tout ce qu'il me faut. Voyons le café Militaire. 



TfiBÀTlUB DB BOVBG-KN-BBBSSB. 123 

f^^ LE CAFÉ MILITAIRE. 

Au-dessus de la porte du café Militaire deux branches de iMirier 
enveloppant cette devise : Hic virtus bellica gaudet, 

p^J G*^^fi> brigadier. — Truchet, lieutenant. — Brignac, major. — 
Maliverne, maréchal-des-logis-chef. — Habitués, militaires, 

garçons. 

ÏWivenio (chargeant sa pipe) . — Qu* est-ce que ça me 
â ^J fiche votre M. Saint-Albin! ..Je vous dis que Bernard était 
de la même promotion que moi. 

Truchet. — Qui ça, Bernard qui est à Lunéville ? 
^Wiverne. — Non ... Bernard qui est à Metz. 
I^ Brigadier. — Garçon, du feu! 
fl Kalivemo. — Demandez plutôt au major Brignac. 

I>6Kajor (avec un accent méridional très-prononcé). 
^Hein, qu'est-ce que c'est? 

Kalivenie. — N'est-ce pas, major,, que Bernard est de 

^ même promotion que moi, et qu'il est à l'heure qu'il est 

^Ogaroison à Metz? 

La Hajor. — Bermarrre ? ... il est maintenant à Grrrre- 

*"^| noble, capitaine - trrrrésorrrrier dans le trrrroisième 

cuirrrrassiers. 

Maliveme (d'un air de doute) . — C'est possible, mais 
enfin, n'était-il pas de ma promotion? Voilà toute la ques- 
tion. 

Le Major. — Attendez, je m'en vas vous dire ça, moi. 
En 1860, Berrnarrrre était brigadier ; en 1862, maréchal- 
des logis; en 4 865, maréchal-des-logîs-chef; là ... je l'ai 
perdu de vue, mais en 7 \ j'ai su qu'il était passé capitaine- 
trrésorrier dans le trrroisième cuirrrrassiers. 
Le Brigadier. -^ Garçon, du feu I ! 
ICaliveme. — En 1865, il était donc de la même 
promotion que moi ... en 1865? 

Le Major. — Je crois bien qu'oui. 
XaliVeme à Truchet. — Qu'est-ce que je vous 
disais? 



124 THEATRE DE B0URG-BKHIRES8E . 

Tmchet. — C'est qu'alors ce ii*est pas le mémi 
Bernard. 

KaliTeme. — Parbleu 1 11 y a plus d'un capitaine i 
r armée qui s'appelle Bernard. 

Le Brigadier. — Garçon, du feu 1 fichtre 1 ! !.. . 

La conversation continue sur le même ton. . . 

{Le confident sortant,) — Si tous les abonnés de la vill 
s'occupaient de théâtre comme ceux-là, ça serait charman 

LE FOYER DES ARTISTES. 
PENDANT LA REPRÉSENTATION. 

L'agitation la plus vive règne dans tout le théâtre. Sair 
Léger de Saint-Albin se prépare à sa première entrée d3 
la seconde pièce. Tout le monde va et vient. Enfin, 
régisseur, armé d'un énorme gourdin, frappe solennellemei 
les trois coups. La princesse, le traître, le tyran, Famoureiix 
la duègne, tous se portent tumultueusement vers les cou- 
lisses ; le souffleur se précipite dans son trou. Aussitôt qu( 
les bravos ont signalé la présence de Saint-Albin de Saint- 
Léger sur la scène de Bourg-en-Bresse, la conversation sui 
vante s'engage au milieu des trônes, des carquois, de 
espingoles, de la foudre et des drapeaux qui vont servir 
la représentation et qui encombrent les abords du foyer de 
acteurs. 

Saint-Clair, premier comique. — Saint-Léon, fort jeune premiei 
rôle. — Mmes Blinval, seconde amoureuse et Dorival, ingénue. - 
Artistes, figurants, pompiers, musiciens, machinistes etc. 

Saint-Clair. — Ce pauvre Saint-Léger , pouvu qu'il e 
fasse pas four ^) . 

Mad. Blinyal. — Fichtre! ça serait guignolant 2] toi 
de même, nous en avons eu assez comme ça. 

1) Four, insuccès, fiasco, chute complète. — 2) Guignolant c 
guignonnant, désagréable, fatal, de guignon , mauvaise chanc 
malheur. Argot du peuple. 



THBAnB DE ■ocmc-g^t-WFiwg. 125 



Saint-Léon. — C'est pas rembarras, oo dit qaU kmi 
^éelquefois le Job ^] . 

Saint-Clair. — Oh ! quel est celui qui a*a j^Baîs fait 
e la toile^) de sa vie? 

Ifadame BlinvaL — En proTioce, surtout, il a*est pas 
tre de gourer^). Madame Charles me disait tout à Theure 
pi'elle avait vu à Pout-Sainte-Maxeoce une Valérie qui 
Miait sou rôle avec un lorg:non suspendu à son cou. 

Saint-Léon (souriant) . — Quel aveuglement ! . . . 

Saint-Clair. — Du reste fai déjà joué avec Saint-Léger 
i Vendôme, et dans le mélodrame il chauffe bien la scène *j . 

Kadame Blindai. — DU brûle peul-étre. 

Saint-Clair. — Non, il y a eu assez {fagremeni ^ < . 

(Une petite rameur parvient jusqu'au foyer.. 
Saint-Léon. — Qu'est-ce que c'est, est-ce qu'on appelle 

Des bravos se font entendre., 

Saint-Clair. — Du tout ... le gaillard est en train de 
tanger du sucre''). 

Saint-Léon. — Sans pose^)? 

Saint-Clair. — Écoute. . . [Les bravos redoublent.^ 

Saint-Léon. — D parait qu'»7 est enlevé*] . 

La petite BoriTal (arrivant) . — Entendez-vous ? quel 
Ifet ! Ce qui m'étonne, c'est que ce soit dans sa scène avec 
alcourt. Quand Yalcourt joue ici, il fait ordinairement 
Aer le lustre '**) . 

Saint-Clair. — Ça n'empêche pas que tout va très-bien, 
i Valcourt est faible, il sert de poussoir à Saint-Léger. 
4 madame Blinval.) Dis donc, Blinval, toi qui me disais 
e malin à la répétition : faudra voir à l'huile **).■• Voilà. 

Saint-Léon. — Faut avouer aussi que Saint-Léger est 

1 ) Manque de mémoire. — 2) S'embrouille. — 3) ^^^^» 
ourrer, se tromper. - 4) ChaufTer la scèfie, rempln- lo^ bien 
jn rôle, se faire applaudir. - 5) Il a été applau^»; «.Jf!-! ^ 
u'on siffle ? - 7) D'avoir un grand succès. ^ ^^^^^^ '^f P^ 
oser? Tu ne mens pas? - 9) Qu41 plaît beaucoup. - 40) U 

épiait. — H ) Voir en présence. 



126 TflBATHC DE BOVOl&'CN-lBSMB. 

doué d*un aplomb sterling .... et t7 b(U des aik^ ^} . . . 
Faut voir! . . . 

Saint-Clair. — Je ne dis pas. . . (A part.) Mais quand 
tu feras autant d'effet que ça, toi, les canards porteront des 
sous-pieds. 

Le rideau tombe au milieu des applaudissements. SaiBt- 
Glair court féliciter Saint-Léger, qui s'éclipse pour s'habiHer 
et passer à d'autres exercices. Saint-Léon pince les lèvres; 
la jeune forte première en parait satisfaite, et Ton s'em- 
presse de procéder aux préparatifs du fameux méloérame 
qui doit terminer cette soirée si éblouissante pour le trop 
heureux Saint-Léger de Saint- Albin. 

On se dépêche de réparer le tonnerre, qui n'est autre 
qu'un vieux fauteuil à roulettes, chargé d'un garçon de 
théâtre , que Ton promène dans la coulisse au moment de 
l'orage. 

On plante les figurants ^) , braves villageois bressans qui 
ne s'attendaient guère aux honneurs du casque et de la cotte 
de mailles. Pendant qu'on en chevalerise quelques-uns, 
ceux qui sont prêts se font distribuer des armes pour frap- 
per Vinfâme Toraldi lorsqu'il voudra se soustraire à leurs 
coups en se précipitant dans les sentiers tortueux des roches 
noires de la citerne du pont du Diable I 

La toile se lève, Toraldi-Saint-Léger paraît salué par 
une salve de bravos ; un silence complet succède à cette 
entrée bruyante, et Toraldi frappant le sol du pied, récite 
la plus ronflante tartine-*) qui ait jamais existé dans le 
genre mirao-dramatico-rageur. 

Toraldi (seul). 
)>Je suis seuil je puis donc bannir en ce moment cette 
affrrreuse contrrrainte , et livrerrrrr mon âme à cette agi- 
tation surrrrnaturrrrelle qu'il m'eût été impossible peut-être 

1) Il fait beaucoup trop de gestes. — 2) Planter un comparse 
ou un figurant, le faire grimer, le placer, lui dessiner la marche 
à suivre et lui donner les indications nécessaires. — 3) Tartine, 
long discours ennuyeux. 



3 



THfiATftfi DE B0VftG-EN*BIŒS8E. 127 

^ cacher plus loog^temps. . • Quelle horrrrible nuH! . . . 

^el effirrrrroyable songe! . . . Depuis mom arrivée au 

fikéiUau de la roche Noire^ depuis que mon alliance avec la 

belle Rosalvina est enfin irrrrévocablement fixée ... le 

toavenir d'une épouse malheureuse et persécutée me pourrr- 

Sttit partout. . . Afimreuse rrrrévélation . . . rrrrepainre 

tonrible . . . horrrrible catastrrrrophe. . .« 

(Ici le spectateur a le temps d'aller fumer un cigare de 
4 sous, et peut revenir pour entendre la chute terrible de 
*^| c«t effrrrrayant monologue.) — La voici : 

«Cet épouvantable songe, toujourrrrs prrrésent à ma 
pensée, serait-il le précurseur du châtiment qui atteint tôt 
<>u lard le coupable crrriminel? . . . Non loin d'un volcan, 
«ïont une lave brûlante venait former à mes pieds un fleuve 
<ïe feu ; j'étais au milieu de deux femmes éplorées, lors- 
que .. . tout à coup ! . . . d'énorrrrmes serrrpents entrrre- 
lacent mon corps et forment autour de moi mille noeuds 
qu'il m'est impossible de rrrompre : je lutte en vain contre 
ces rrreptiles altérrés de mon sang; et bientôt, succom- 
i)ant à la douleur de leurs morsures envenimées, je rrroule 
ensanglanté dans un torrent de flammes .... qui dévorrr- 
rent ... en un instant ... les restes odieux d'un mon- 
strrre dont le poids fatiguait la terrrre. . . .« 

A ce récit plein d'horreur, les spectaleurs frémissent, 
les jeunes filles pleurent, les mamans pleurent, les mes- 
sieurs sont émus, et les murs de la salle ne permettent pas 
aux officiers de la garnison de lever les épaules. 

La scène d'amour avec la belle Rosalvina produisit en- 
core plus d'efi'et. 

Toraldi, près de marcher à l'autel, prononce ces mots : 
• Venez, jeune fiancée, venez que je vous conduise auprès 
d'une mère chérie «. Saint-Léger accompagna cette phrase 
doucereuse d'un doux regard de l'oeil gauche, tandis que 
son oeil droit roulait dans son orbite avec un courroux si 
dissimulé, que la salle entière se leva spontanément, et Ton 



128 THÉATftB BB BOUmC-BNHIREflSB. 

vit tomber le rideau avec deux énormes bouquets et une 
couronne jointe à un billet lancé du cintre. 

Toraldi-Saint-Léger de Saint-Albin et le billet furent 
redemandés avec des acclamations générales. Le régisseur 
triomphant s'empressa de lire au public une ode pompease 
en rhonneur de l'immortel Saint-Léger, le vainqueur de h 
scène bressane. Le directeur Valsain Tappelle son sauveur. 
Le confident Mollard, stupéfait d'un succès si inattendu, se 
jette à ses pieds, et le pompier du cru essuie les larmes que 
vient de lui faire verser TinfAme noirceur du brigand du 
pont du Diable. 

Dans la ville, les enthousiastes épuisent pour Saint-Léger 
tous les genres d'éloges. On parle de lui offrir un banquet 
à deux francs par tête ; et le pharmacien voisin du théâtre 
est obligé de se disputer avec sa femme, qui veut à toute 
force apprendre à jouer les Rosalvina. 

Mais il était donné à Briochard de porter un coup ter- 
rible à cette réputation déjà si étourdissante : le lendemain 
de la représentation , le malin voyageur en couleurs faisait 
circuler au café de la Comédie et au café Militaire un exem- 
plaire imprimé de l'Éloge en vers du triomphant Saint- 
Léger. 

Il fui alors prouvé d'une manière éclatante que l'ode 
merveilleuse avait été confectionnée d'avance, et jetée sur 
le théâtre par le trop maladroit confident MoUard. Saint- 
Léger lui-même n'avait pas songé à la loi qui exige du typo- 
graphe une déclaration du nom de son domicile sur toutes 
ses oeuvres ; et le rire fut général quand on vint à lire der- 
rière la fatale poésie ces mots accusateurs : Imprimerie de 
Pion, rue de Vaugirard, 56, à Paris. 

BOURGET. 



LE BAL MABfLLB. 129 



LE BAL MABÏLLE. 



Sans danser peut-on vivre un jour ? du Parisien c'est la 
devise. A peine les cendres du carême ont-elles, comme 
Tia gris linceuil, recouvert les oripeaux pailletés du carna- 
val et étouffé la lave mugissante des jours gras, que, de 
toutes parts de chaque barrière, sous chaque ombrage, de 
nouveaux champs chorégraphiques s'ouvrent avec de gran- 
des fanfares pour répondre aux besoins de polka si univer- 
sellenoeiit sentis dans les douze arrondissements, et peutr* 
être même un de p^us. Pour ne nous occuper ici* que des 
pins en renom et de ceux où se réunit rélite de la fashion 
(voyez affiches et réclames) , c'est d'abord le bal dit Mabille, 
bosquet naguère humble et enfoncé dans un coin des Champs- 
Elysées, où nul, si ce n'est l'aventureuse grisette du fau- 
bourg du Roule et l'intrépide commis marchand, ne s'avisait 
<lo l'aller chercher, et qui tout à coup, surgissant du fond 
de son obscur réduit , s'éleva orgueilleusement parmi ses 
plus fiers rivaux, qu'il fit pâlir devant sa gloire et distança 
rapidement de deux ou trois têtes de kiosque. 

Ileureuse dynastie des Mabille, qui possèdes de père en 
'•lî*, d'oncle en neveu, le privilège de fournir des seconds 
Nots à l'Opéra de Paris, et qui, de plus, fais des envois 
en province et à l'étranger, c'est toi qui as ainsi révolutionné 
l'empire de la pastourelle en plein air. Gloire te soit ren- 
'^iie, et paix sous la charmille aux polkeurs de bonne volonté 1 
Nous sommes allée des Veuves ; c'est aujourd'hui samedi, 
lo grand jour : le mardi est moins bon genre; le jeudi amène 
la redoutable concurrence du Ranelagh ; et quant au di- 
manche, il n'en faut point parler. Tu sens bien, cher lec- 
teur, que les gens comme il faut, les lorettes qui se respec- 
tent, les Arthurs quelque peu lustrés, ne peuvent décemment 
se commettre au milieu de la cohue dominicale, je n'en veux 
d'autre preuve que le profond mépris avec lequel la direc- 
tion de l'établissement traite son public du dimanche, en 

9 



130 LB BAL HABILLE. 

faveur duquel elle réduit dédaigneusement son prix d'en! 
à un franc cinquante centimes; or, les jours réser\'é.s 
^aristocratie, il en coûte cinq francs, pas un centime 
moins, pour pénétrer dans le sanctuaire : cinq francs p. 
cavalier s'entend, car le beau sexe habitué de ce lie 
enchanteur possède ici, comme partout et toujours, Fheu- 
reux privilège de ne pas payer ; au contraire. 

n suffit d*ailleurs de jeter un coup d'oeil sur la longue 
file de milords et de citadines, voire de wursts, de coupés 
bas et de colimaçons bleu de ciel qui encombrent Fallée 
des Veuves, pour s assurer que le bal Habille reçoit la fine 
fleur de la place Breda et de la rue Neuve-Saint-Georges. 

La nuit tombe, le gaz s'allume, Tarchet directorial de 
l'Orphée de ces bosquets a donné le signal des danses ; les 
cavaliers (à cinq francs) s'élancent vers l'orchestre, entraî- 
nant dans leur course impétueuse une foule de Rose-Pom- 
pon dont la plupart ont déjà quelque peu dépassé, hélas 1 
l'époque de la floraison, et le bal commence, décrivant une 
immense spirale autour du pavillon où trône la bande mélo- 
dique. 

Tout a été dit sur cette danse moderne et abracada- 
brante qu'on nomme . . . mais je me trompe, on ne la 
nomme pas, on se contente d'y aller voir. Au bal Habille, 
elle ne revêt aucune forme qui la distingue de ce qu'elle 
est à la Chaumière, au Ranelagh, au bal masqué. Ce sont 
toujours les mêmes poses, beaucoup moins lascives que 
grotesques, les mêmes déhanchements, les mêmes soubre- 
sauts, les mêmes contorsions bizarres. Tout cela est tracé, 
noté, stéréotypé à l'avance; il est impossible d'apporter 
plus d'ordre dans le dérèglement que ne font les jeunes 
adeptes de cette moderne danse pyrrhique. 11 y a aujourd' 
hui des professeurs de cette façon de cachucha, jadis livrée 
à l'inspiration personnelle de chaque coryphée; en douze 
leçons, ces vertueux instituteurs de la jeunesse enseignent 
l'art de se trémousser en société, et de friser, sans y tom- 
ber, la police correctionnelle. Ainsi contenue dans les bor- 



LE BAL HABILLE. 131 

nés d'une sévère didactique, la danse en question n'est plus 
guère qu*un symbole, un souvenir, un simulacre, une orgie 
de convention. Elle est surtout inconvenante par l'idée de 
licence qui s'y attache ; mais, à vrai dire, elle Test nu>iiis 
que certaines valses à deux temps dansées dans le plus 
grand monde avec approbation et privilège des familles, 
et que les fandangos, boléros, mazurkas et pas plus ou 
moins styriens exécutés dans les thé&tres sous les yeux de 
Tautorité. 

Mais les mots gouvernent le monde, et si le c . . . (par- 
donnez-moi cette initiale) révolte à bon droit la pudeur de 
nos sergents de ville, c'est sa faute, il a le grand tort de ne 
pas s'appeler boléro. Aussi ne lui accorde-t-on qu'une tolé- 
rance menaçante, et le verrou de Damoclès sans cesse sus- 
spendu sur sa tète refi*oidit singulièrement ses ébats, ce qui 
n'est point un mal, tant s'en faut, mais ce qui lui ôte tout 
caractère drolatique, et finira, si messieurs les étudiants n'y 
prennent garde, par en faire une danse rectiligne et aca- 
démique , quelque chose comme le menuet, la raonaco ou 
la gavotte. 

Salut, ô jeune Iris à la mine éveillée, au tablier d'un 
blanc de neige ! Où courez- vous d'un pied si preste, fen- 
dant la foule, allant, trottant, un étemel bouquet en main, 
vous immisçant dans tous les groupes, et là chuchotant à 
l'oreille' d'un chacun certaines paroles mystérieuses et pleines 
d'intérêt, à coup sûr? Que d'agitation, bon Dieu! et quel 
rude métier que celui de fleuriste ! Que de mal pour ne pas 
placer un bouquet, car, si je ne me trompe, c'est le même 
que depuis une heure elle présente à chaque danseuse. Ce 
bouquet est inamovible, si la marchande ne l'est pas. Celle- 
ci pourtant ne parait ni décontenancée, ni étonnée du peu 
de succès de ses démarches, et reprend sa course de plus 
belle, après chaque nouveau refus. C'est que ce bouquet 
n'est point un bouquet ordinaire. On ne l'achète point, car 
il est impayable. Qu'on le regarde seulement, et la mar- 
chande est satisfaite. Il est impossible de pousser plus loin 



132 LE BAL HABILLE. 

le dénaléresBemeoty et pourtant le commerce ne laisse pas 
d*étre floriseant : c'est un selam ; on ne le sent pas, oo le 
lit ; on y répond sans prendre d'autre peine que celle de 
changer l'adresse. La petite poste de Stamboul a un bureau 
allée des Veuves, c'est évident. La belle chose qu'une cor- 
respondance orientale 1 Le simple et parfumé langage que 
celui du réséda et de Toeillet 1 

Voici deux dames que je soupçonne fort de parler ce 
suave idiome panaché comme deux aimées de naissaoce. 
Le bal Mabille possède en elles deux protectrices bien fer- 
ventes, deux habituées bien précieuses ; le propriétaire les 
salue, et le sergent de ville les honore d'une attention parti- 
culière. Elles sont amies inséparables depuis huit jours, et 
le seront au moins toute la semaine prochaine, en attendait 
que quelque Arthur de discorde tombe au milieu d'elles et 
en fasse deux ennemies jurées. L'une, en cheveux, et les 
bras nus, appartient au genre grisette ; c'est-à-dire qu'elle 
n'a point encore quitté la rive gauche de la Seine pour la 
place Saint-Georges, ce rêve de bonheur, ce bâton de maré-^ 
chai des jeunes Aspasies de la rue de la Harpe. L'autre 
plus avancée en grade, a déjà eu plusieurs mobiliers tués 
sous elle; elle habite le quartier élégant, et croirait déroger 
en imitant le pittoresque laisser-aller de son amie l'étudiante. 
Une femme qui se respecte ne saurait danser autrement 
qu'en chapeau et le corps entortillé dans un long châle dont 
la pointe, flottant sur les talons, caresse moelleusement une 
noble poussière. C'est ainsi que les princesses de la nou- 
velle Athènes ont remplacé la robe à queue. Celle-ci est, 
du reste, une des notabilités du Ranelagh, du bal Mabille et 
autres lieux. C'est pour elle qu'un bel esprit du café An- 
glais a rimé ces jolis couplets de facture sur un air connu 
de M. Doche : 

Connaissez-vous dans la rue de Provence 
Un'femme qu'on cit' partout pour sa beauté, 
Pour son esprit et pour son élégance? 
Eh bien! messieurs, c'est moi, sans vanité. 



LE ftAL HABILLE. 133 

Graode et brune à Y oeil noir. 
C'«st «u bal qu'il faut niVoir. 
Je fais des malheureux, 
Et même parfois des heureux. 

Mais qui s* approche de ces dames et les salue d'une 

façon comiquement respectueuse? Sa toilette départemen- 

tole trahit, à ne pouvoir s'y méprendre, son origine, et le 

fflot petite ville «st fort lisiblmnent écrit sur «on gilet à 

^nds ramages. Ou je me trompe fort, ou ce cavalier arrive 

^ droite ligne de Pithiviers, à moins pourtant que oe ne 

^it de Eomorantin ou de Ghinon. A peine débarqué, il a 

senti le besoin de fasciner une faible femme, de trouver 

quelque part un coeur susceptible de battre .à r.unisson du 

sien. C'est sur ces .dames, ou tout au moins sur Tune d'elles, 

^e Fronsac a jeté les yeux. Il tombe bien I 

D'une voix insidieuse, il engage habilement la conver- 
sation, en faisant observer, avec infiniment de raison et d'à- 
propos, qu'il fait bien chaud ; que ces dames doivent être 
altérées par la danse, ce dont elles ne disconviennent pas. 
Partant de là, FOrléanais ou le Tourangeau les supplie d'ac- 
cepter une consommation. Qu'au moins il lui soit permis 
^6 les rafraîchir, puisqu'il n'a pu les échauffer, ajoute-t-il 
spirituellement, ayant le malheur d'ignorer encore la sohot- 
tisch. 

La grisette, et même la lorette ^) , est amie du rafraî- 
chissement. Peu fière de son naturel, elle mange «t boit 

4) Le mot lorette a été inventé en i84< par Nestor Roqueplarf. 
»SI l'auteur se repoche, dit^il (La Vie parisienne, /.) d'avoir sa 
part dans cet excès de néologie qui depuis quelques années a tra- 
vesti la langue, il se console en pensant que dans ce cas-là du 
moins son néologisme a servi à chasser un mot honteux «t tou- 
jours malvenue. Le mot grisette se trouve diâjà dfuis.la seconde 
édition du Dictionnaire de l'Académie (U95). — ^^GrixeHe, terme 
qui se dit par mespris d'une jeune fille, ou d'une jeune femme de 
basse condition». Originairement les petites bourgeoises étaient 
ainsi appelées parce qu'elles étaient toujours habillées fort sim- 
plement d'une étamine ou d'une grisette. B. 



134 LE BAL HABILLE. 

dans la main. Ces dames acceptent sans façon Viaviiati 
du provincial, qui les emmène triomphant dans Fun d 
bosquets d'alentour. Là s'engage un dialogue mêlé de qu^ ^ 
(|ues chants : la scène tourne, comme on voit, à la comédi^^ 
vaudeville. 

La Loretta, chantonnant le troisième couplet de la joli^^ 
chanson ci-dessus : 

J*ai le front pur et l'âme d'une sainte ; 

Je tiens fort bien ma plac' dans un festin. . . . 

Le ProTincial. — Madame, pardon, si je vous inter-^ 
romps, qu'aurai-je l'honneur de vous offrir? De l'orgeat 
un verre d'eau sucrée? . . . 

La Loretta. — Pouah 1 que c'est fade 1 

La Orisette. — Ça soulève le coeur. 

La Lorette, reprenant son couplet : 

J'ai le défaut de boire un peu d'absinthe 

Et n'mets jamais un'goutt' d'eau dans mon vin. . . 

Garçon, du rhum 1 

La Orisette. — Eh bien! moi, je prendrai de l'ab- 
sinthe. Alfred a reçu son mois ce matin. Nous allons faire 
une noce ce soir. 

Le Provincial, roulant des yeux un peu effarés. — 
Tudieul quelle gaillarde! il est joli le rafraîchissement! 
Enfin, n'importe ! Va pour du rhum et de l'absinthe ! . 

La Lorette. — Quatrième couplet : 

Je fais beaucoup d'billets, 

Et je n'en paye jamais; 

J'ai beaucoup d'créanciers, 

Et je suis connue de tous les huissiers. 

Le Provincial. — Charmantes connaissances, madame ! 
je vous en fais mon compliment. Jolie chanson, en vérité ! 

La Lorette. — Est-ce pas, monsieur? C'est un de 
mes adorateurs qui a fait ça pour moi : c'est tapé! ... Tu 
sais, Blanchette; c'est Gontram, ce petit brun qui a tant 
d'esprit. 




La GriMtt». — Fj 

Ah ! ah ! que c'est énèt 

Le YnwJafàmL — Fn ihiimm ardm 
guêpier me «ni* }t Iihij" " 

La GaifiB. — Fh*-î èet 

La GiÎMtti. — fut OK •*«». « Bteilisn!^ im» 
uière fob! — cHlcafe-tL. ydft* 

\ou$ fumez! 

La Lantta. — Ta 

La Oriitta. — 

La LarattaL — IM ^aL. # w «rv-L ^ 

quelle coodbe ■naainr «ai wç» Tt-'r-l 
légume? 

La PïawÛMiaL i^lbarrâMaoc — ff^iu» ù( fnn&e _k 



en boDoe 

Ces da 
sa cluD^oa 



t 






CtX 



GBECS DE PAftl> 

n est remarquable a%ec quelle tnry^^rrm^ «^ f^râMe*» 
traitent les peuples êlraaiperi. 



1^6 GBKCS DE PAAI8. 

Les voleurs commerciaux sont pour eux des Juifs ; — les 
usuriers des Arabes ; — certains voleurs, qui font un coup 
particulier bien connu des garçons de caisse, sont qualifiés 
d'Américains; — les créanciers implacables sont des Anglais; 
— les gens de peu d'éducation sont des Savoyards ; — les 
^ens ignares sont des Welches ; — les gens laids, de vilains 
Chinois ; — les partisans outrés du vin, des Polonais ; — les 
mauvais sujets, des Cosaques; — et les vagabonds, des 
Bohèmes ; — tous les portiers ne sont pas Suisses, maist ous 
les suisses sont portiers ; — la race des applaudisseurs gagés, 
qu'on nomme chevaliers du lustre, prend aussi le nom de 
Romains; — enfin, les honorables industriels qui font pro- 
fession de tricher au jeu sont des Grecs. 

Qui nous délivrera des grecs et des romains? 

J'ignore l'origine du mot Grec. 

Si le nom est nouveau, la chose ne l'est pas *) . Messieurs 
les grecs peuvent se vanter d'une antique et illustre origine. 
Il ne paraît pas qu'autrefois la filouterie au jeu fût envisagée 
du même oeil qu'à cette heure, ni surtout l'objet des rigueurs 
judiciaires qui la poursuivent de nos jours. Tallement des^ 
Beaux et le duc de Saint-Simon, l'un, cette spirituelle por- ! 
tière, et l'autre, ce Timon du dix-septième siècle, nous ' 
apprennent que Henri le Grand, Mazarin et bien d'autres, ( 
trichaient au jeu, n'ayant honte d'être surpris que lorsque ! 
plus habile qu'eux rendait leurs ruses inutiles. Le jeu était J 
alors un duel ou tous moyens étaient permis. L'adresse, 
dans la complète acception du mot y prévalait, ou, pour 
mieux dire, la prestidigitation. Le joueur trompé n'exhalait^ 
son dépit qu'en se promettant de se venger à la première 
occasion sur quelque dupe moins experte. Rien n'est plai-y 



^ ) Ce mot se trouve dans beaucoup de patois avec la signification 
de rusé ou d'avare. Roux (Diction, comique, édit. de 1750): »Grec, 
habile, rusé, rompu dans quelque affaire «. Impostor et Graecus, 
dit saint Jérôme (Epistola ad Furiam). B. 



sant, à cet égard, cobmm la femeiise partie éhmobife en 
cardinal de Mazarin et da cberalier de Granuiioot. R «^tvic 
arrivé à ce dernier de Uk^her use plainaalene pifpÊstmi^ «iir 
le compte du cardinal: il était eoatumier du bit. fl «^ 
trouTa, comme toujours, des conupiaiaaate poor rapfk^fTVr 
le propos au premier ministre: cefaii-ci avait trrip <f r < fi r ii 
pour montrer son ressentiment. — Touehez-U. nwMMfsnr 4^ 
Grammont, dit-nl au cheTalier. lorsque emïnt-^ 4e p r ^. ^ m u 
le soir pour faire sa cour â b reine aiÉrre: «oim ai9««'/ 
trèsofori maltraité anjoanflmi : nnis poor ^tmm pmm^^ «|i«f» 
je suis exempt de rancune, asseyez-vocM k» : f 4«f ^iUn 4 'i 
vous plaH, faire ma partie. — Mazarin r niyiiiic b«»n ^wmr 
le chevalier en hn gagnant an jeo qndrfiieinHKfflHii^ p«s«frv4i»« 
Ce fut le contraire qui arriva. Le chevalier j#mb» ^«w vv<ia^.' 
insolent et déralisa liltéralenwnl «m adv^trviir»^ L^ 0^^ 
dinal-ministre, qui arait ses r aii wm* poor ^0rti^tr»r n^ mk^^t^i 
d'une si rare chance, ne fil pa» SMie piMrtuK ^<« t^vu/^»-* 
au chevalier, et baissa c«NntOfeie«enc pcnilM* A^^tg «m 
sans se plaindre, eonme devant «n iréné^ t af* . TW ,»» r #f ^u.* 
main plus alerte que b sienne. 

Le même chevalier de GraoMMnl Mr lr< «-wïmi^ «in- 
culte d'avouer, par XiXfçmt de ««n pr»Sifc% t^w^f^^. tk^m/t^- 
ton, qu*il excellait à cofiigei b Iwtanr, ^tt ^m«/<.^«i»«)#i' « ji,. 
ses inquants Mémoires, se Mwvienl 4^ ^.*m^ l«c»«»nM» y«^%b» 
où l'aimable rival de Uvois XH' anf«r»> A^, ftu#4^4M«»ii^i«^ v 
Houdancoort eut fetran^e poiej ^É é ^ w i d^ «.^ f^,!».^ ^^^aa- 
par un piquet de gendannei». fiMKr ««g^gç^ -^^ y«*a*>Hi. 
contre un officier do roi. qr/B «»«4itf ^./vu^*. «f '•^«-^^««ii^* ^ 
mettre l'épée à b main. — fe l^rvu. — y^^s ^^^ #,<iw. 
faction des revers que loi appnf^it «» aiMu4f «^^m- ^vi^^ 4 
b haute dextérité do diM^alwT. O 4>? r »wi* ,y c *i« «^r ^^^ 
moins b coqnefaidbe de b #:«^vr. *^ ymim»;è0 ^Ta^^^ 4 «*-/ 
talents, d'une coft»fdtf'rat^>n iiu:!M»M^. 

La contagion de paierie ataM istia^ rA*^|v ^/ «^.dfU 
témoin ce propos cbmKMH que pfta^^r <<i^mi ntm^t ^^4m i. 
bouche d'un vrertwm prHbl. ^tmi^n^^ *m i^nmftn^jjt )^ ^.^^^ 



138 GRECS DE PARIS. 

iiisation de son ami François de Sales. — Vraiment^ je suis | 
ravi de ce que vous m'annoncez, dit ce tolérant diocésain, ! 
j'ai beaucoup connu en Savoie notre cher saint, et me' 
félicite d'apprendre qu'on l'a mis dans le calendrier. Il 
n'avait qu'un défaut, celui de tricher au jeu ; mais il disait 
pour ses raisons que c'était pour donner aux pauvres ! 

Au dix -huitième siècle, on lelrouve à peu de chose 
près les mêmes moeurs, et le héros de l'abbé Prévost, ce 
pauvre Desgrieux dont les malheurs nous ont fait verser tant 
de larmes, convient franchement que, pour suffire aux pro- 
digalités furieuses de Manon, il n'hésitait pas à plumer les 
financiers ou autres que leur mauvaise étoile faisait tomber 
entre ses mains. Le naïf chevalier n'hésitait même pas à 
tuer le prochain pour tirer sa Manon de la prison de Saint- 
Lazare, et ces péchés de jeunesse ne rendirent ce modèle 
des amants dévoués que plus intéressant. S'il revivait, on 
lui infligerait le bagne ; mais il fut en son temps l'idéal des 
boudoirs, le héros aimé des ruelles. 

Ces idées tolérantes influèrent sans doute sur la rédac- 
tion de notre Code pénal, puisque lors d'un procès connu, 
celui dit du café de Foy, la tricherie au jeu ne parut point 
offrir le caractère d'escroquerie prévu par le texte législatif, 
et qu'un arrêt de la Cour suprême, jugeant souverainement, 
mais arbitrairement, fut nécessaire pour amener la punition 
des coupables. 

Quoi qu'il en soit, notre société, si indulgente aux 
manoeuvres frauduleuses de bourse, c'est-à-dire au pillage 
en grand, ne pardonne plus les infractions au code de l'alé- 
atoire, et ce chevalier de Grammont, si adoré à la cour 
galante de la Fronde et à la cour licencieuse de Charles II, 
serait traité comme un grec et flétri par la justice, s'il 
reparaissait aujourd'hui sur la scène du tapisvert et de la 
gentilhommerie. 

Les grecs, pour n'être plus autorisés, pullulent, comme 
iiu bon vieux temps, et se glissent dans les plus hautes 
régions de l'ordre social. Il est même de l'essence de cette 



GRECS DE PAU8. 



130 



espèce de gens d'afticher de grandes manières, d*étaler un 
luxe insolent, et de montrer au jeu une désinvolture, une 
insouciance du gain, un laisser-aller dans la perte, néces- 
saires pour assurer le désastre de leurs victimes. De même 
qu'un banquier, dit-on, n'est jamais plus près de sauter que 
lorsqu'il fait sonner bien haut ses bénéfices, donne des fêles 
et parait ouvrir son portefeuille à tout venant, les détroujr- 
seurs au jeu ne sont jamais plus sûrs de consommer votre 
ruine que lorsqu'une déveine irrésistible semble vous les 
livrer pieds et poings liés. C'est Virgile qui nous rapprend : 

Appréhendez des grecs jusques à l'infortune. 

Le véritable grec est ostensiblement logé dans oo qoMr- 
tier élégaot, dans une maison luxueuse, dans on apparte- 
ment somptueux. Il porte un nom sonore ; il a qb 
tique, un cabriolet; tout le reste de son train est a T^m 
On ne lui connaît aucune terre, aucune inscripliofi d« njMtoi: 
mais il paye partout noblement, magnifiquemeot, et k» 4?«m 
n ont pas besoin de faire leur preuve des caroMt^s p^r/w Hi^ 
assez bien vus partout. Cette superbe ïnééptuàtt^u^ *mm^ 
au grec Taccès des meilleures maisons, celcû d«* cMk k« 
mieux hantés. A Paris, il n'est tel qu oa peu értkHmàânf^ 
et un habit bien (ait pour s'introduire pairlMit, -mrnir |#M«r 
arriver à tout. Accoeillî dass le pins p^ê^Ï tÊ00ué^: . ^ i^é^, 
a soin d'y revêtir ooe paMOA vaalarit; H nfiimir ' y^m 
quelqu'un ou pour quelque dioie: miÊtifmmw ^^Vmtm^ 
les chevaux ou les fleurs, b vake ¥9 h mmfM$w. lUU^suMr 
Quant au jeu, il exprime a w i tt m^ t mt U Ê â «w; ytAtS^ ^kAé. 
férence, mais une arerwMi mmnfêi^ yi^m é-A y^m^. ^^mÊ^ 
dangereux ; il sait a jfémt mtmttr «M; «,;«f#V; ^ r ««. Uii^jM 
Cette sagesse dore jsfqaM pmr ^ê^ «^«4^ Mn^*^ «>V4»-«» 
.sollicité de toutes parte. U s «mm4 4f^ t^mn*. t^^m m y^ê 
respect huMMin, â — e taii4e et iw m ^MiM v» f^^^^t^ y^^ 
quelques Irais, se pétfae am ysm. mum^^ m^^Amé^imê^m 
dix billels de hmtfâti. k» Y!$4 ^m^m^.. ^ m «jfM* MtHé^ 
çant qu'A se jraeri pis» <t ^p»^ 4k» mm» ^ ^i^m nt yt^ 



140 GRECS DE PARIS. 

fitera. Mais un si galant houHne et si solvable, qui perd si 
rondement, sans sourciller, mérite bien une revanche; «r 
lo presse de raccepter ; après beaucoup d'hésitation, il se 
détermine à la prendre. Les premières périodes de cette 
nouvelle épreuve sont loin de lui être favorables; il perd 
encore; il perd toujours; un sien ami, présent à cette 
revanche funeste, Tadjure en vain de s'arrêter; mais cette lois 
le démon du jeu s'est tout de bon emparé de lui ; il pousse 
devant lui les monceaux d*or et de billets, accumule écoles 
sur fautes ; la sueur ruisselle sur son front (le grec transpire 
à volonté) ; il touche à sa ruine complète . . . Mais, tout à 
coup, la chance tourne ; la volage déesse sourit à sa victime; 
les doux chiffons de soie lui reviennent en foule : non-seule- 
ment le joueur adverse rend gorge ; mais il est décavé à 
son tour et perd, après avoir vidé son portefeuille, une forte 
somme sur parole, que, selon le code du jeu, il payera dans 
les vingt-quatre heures, dût-il pour cela vendre sa dernière 
chemise ou emprunter à cent pour cent. 

Nous serions honteux de connaître les procédés à Faide 
desquels s'opèrent ce brigandage poli , cet assassinat en 
gants jaunes. Ils sont variés et ingénieux. Quelques-uns 
seulement sont venus jusqu'à nous. La profession de grec 
réclame de longues études préalables, des exercices patients, 
des préparations difficiles, un tact d'aveugle, un oeil de lynx. 
Paire sauter la coupe, c'est-à-dire annuler la coupe de son 
adversaire en réintégrant habilement les caries dans leur 
premier ordre, c'est l'a 6 c du métier. — Piquer les cartes, 
ou, en d'autres termes, imprimer à quelques-unes d'elles 
certaines marques imperceptibles à tout autre oeil que la 
prunelle de faucon de l'Hellène moderne, c'est là encore 
un des moyens très-usités de ces messieurs. On en peut 
dire autant des cartes biseautées, dont une partie, taillée 
obliquement par un biais presque invisible, permet à l'opé- 
rateur de distinguer les figures des basses cartes. Faire le 
pont, c'est plier légèrement les cartes à un endroit déter- 
miné, de façon à guider la main de l'adversaire dans la 



GRECS DE PARIS. 141 

portion du jeu où elle doit couper ianocemment, secoadaot 
ainsi les vues de Taventurier. L'ex{NressiOQ est pittoresque. 
-* Faire des poses n'est autre qu'une interpolation de cartes 
préparées dans un jeu loyal pris au hasard. C'est ce pro- 
céëé qu'employait le grec de haut rang, démasqué il y a 
QBe dizaine d'années aux fêtes élégantes de Chantilly, et 
expulsé honteusement des rangs du monde et de l'armée. 

Outre ces moyens et une foule d'autres dont les joueurs 
honnêtes ne savent même pas le nom, il y a le chapitre des 
compères et des signaux télégraphiques. On peut puiser à 
cet égard des lumières dans les tableaux de Valentin, ce 
peintre ami des rufSans, ce Michel-Ange des tripots. Une 
nsain négligemment passée sur la cravate, dans les cheveux, 
on battant distraitement de la caisse sur une table, dit, 
. comme les oracles, plus qu'elle ne semble dire. En général, 
défiez-vous des gens qui gesticulent au jeu. 

La grande chère et les vins iins jouent un grand rôle 
dans les conciliabules grecs. Il est d'usage et de prudence 
d'étourdir la victime par les fumées bachiques d'un splendide 
festin, avant de procéder k son détroussement amiable. Un 
^n estomac fait partie des qualités impérieusement requises 
chez le joueur habile. On donne habituellement rendez-vous 
au pigeon dans un salon particulier de quelque restaurant 
luxueux ; on le grise et on le dépouille. Un tour original 
prouvera le parti que messieurs les grecs savent tirer de la 
libation appliquée à l'exploitation des poches. Le lendemain 
d'une séance de cette nature dans laquelle sa raison s'était 
fort obscurcie, un jeune homme riche reçoit la visite de 
deux grecs, ses adversaires de la veille, qui, déposant sur 
la cheminée plusieurs rouleaux d'or, s'empressent, disent- 
ils, de lui apporter les trois cents louis qu'il a gagi^s. Le 
visité n'a nul souvenir d'un lucre si considérable ; mais on 
insiste, on lui affirme qu'il a parfaitement gagné la dite 
somme, et pour preuve, on cite tous ses coups hardis ou 
heureux de la veille. — La galerie était en extase, dit-on ; 
mais vous étiez un peu en train ; vous avez le vin oublieux ! 



142 GUSCS DE PABIS. 

Le joueur novice se laisse facilement persuader et encaisse 
son bénéfice. A quelques jours de là, même scène ; seule- 
ment, c'est lui qui a perdu cette fois, non pas trois cents, 
mais mille louis. En peut-il douter, en présence des attes- 
tiitions positives du chevalier de Roustignac, de la baronne 
de Saint -Phar, du vicomte de Sainte-Adresse et de tant 
d'autres gentilshommes qui assistaient à la partie, et encore 
moins après la conduite loyale que ses adversaires ont teaue 
envers lui, quand son cerveau troublé n'avait même plus 
conscience de son propre bonheur au jeu? Je le crois bien: 
dans les deux cas le jeune homme était ivre-mort ; et les 
deux soi-disant parties avaient purement et simplement con- 
sisté à le déposer comme un paquet dans un fiacre et à h 
ramener chez lui. Ce tour ingénieux un peu trop répéta 
Unit par éveiller les soupçons d'une dupe, et c'est ainsi qu'il 
arriva jusqu'aux oreilles de la justice. 

Le grec est forcément voyageur; quelque soin qu'il 
apporte à déguiser son industrie, son bonheur chronique, 
le mystère qui plane sur son origine, et quelques allures 
suspectes, tôt ou tard dessillent les yeux des plus confiants. 
Le grec brûlé prend son parti lestement et va sous un autre 
nom nobilaire se faire pendre ailleurs, c'est-à-dire se mettre 
en quête de nouvelles dupes. Il parcourt successivement 
les principales villes de province, les séjours d'eaux et les 
capitales de l'Europe ; car l'univers est son domaine et sa 
mappemonde une carte. Il est rare qu'il ne parle pas toutes 
les langues avec facilité, comme il revêt tous les visages. 
II est plein de talents , un peu musicien , beau joueur, 
amant magnifique; il soutient au besoin sop caractère aiî 
bout d'un pistolet ou d'une épée, et passerait toute sa vie 
pour un gentleman accompli, si la justice maussade ne lui 
donnait parfois »de l'occupation sur mer«, comme dit ce 
pauvre Labranche. 

La fermeture des jeux publics eut pour premier effet de 
doubler à Paris le nombre des jeux clandestins. On ne raye 
pas une passion du coeur de l'homme, et quelle passion ! 



GRBCS DE PABIS. 14'i 

d'un trait de plume législatif. Nous sommes ceptmdMd à^t 
ceux qui applaudissent de tout coeur à la suppreMM^ 4^ 
ces dangereux numéros projetant une loeor MSMtre 
Tombre et attirant, pareils au feu follet perfide, fomi 
père de famille, le comptable, Fadolescent. dao* Ur n^MtÊf*' 
de la ruine et du déshonneur. Aujourd'hui il faot d M ydii»T 
le jeu, tandis qu'alors le jeu venait au-devant d* »m» •*. 
vous prenait comme par la main pour vous 
son antre. Mais, provisoirement, le diable n'a 
cette suppression morale ; les grecs y ont gain 

n existait à cette époque, sous le titre de iM^ 4kAU9 
un très-grand nombre de maisons tenues par 4fsk 'iNftfggt^ 
hors d'âge et dans lesquelles, à la suite de 
à tant par tête, on dansait pour aroir om 
Ces réunions étaient d'ordinaire aMez ||eaiie% 'j»f ^nW» «■» 
recrutaient dans la classe insoucieufe âf^ ridM» ^ttm^t^* 
des femmes de loisir et des jeme» $9;t» d»^ » ' . iv»f»^ ]>»-« 
grecs de bas étage y puUnlaîent H trrMrvMAt 4^ U^-ê^* 
auxiliaires dans les Circés et le» kfwàéf \ ^. » <Hw nM t <* w r 
ces routs mêlés. Dépossédées de FrM^taCi. a^ V^summs* >iiw 
ou moins agréables qui s'attaehaieffrt «m Sm«»^ 4^ /m^^Nt* 
comme le taon vorace an bétaO. «>• afti»v««e wic^ tivib^s' 
qui de ci, qui de là, des étabi i %M ,i » M ic» MMM^iM'jt!» fltiM 
la police, tout à coup saisîe <f i«k Il«r9 ?<»: 4t>: mt^ff^if^ ^n** 
déclara la guerre et leur fit rade HbsM^. J|jr//«r4 Atw - • 
pauvrettes sont bien décimée», H U^êt p< ii^ ; *^i*M' ««f *n 
butte journalière à des rî^oeon dir^V.lMjiii»^.n HUim «>*^t»u* 
rien ne peut périr ici-4ias, et fe; je« m ^mn *pf^ v/vr.^-» <*v.^wi'# 
les persécutions de la polîee ae v^ fi^-«e ^r* *n»v^4 •« -u» 
parviendront pas à annihiler le« tn^>(« '^' ft«dii»v '/u 
seulement passé la barrûrre p^or la pl'iff ^^ '^ «>*^ <^/^ ««^v. 
giées sur le mont Aventin d^ If^^MiHMfV^r ^/v 4i>r^ %^^g^A^^ 
où elles- espèrent dépîœr pl«» U^^ii^m^noâ. ^^ tsj^,^t V '^ 
rue de Jérusalem. 

Autrefois, leurs nawftA, qm U0iÊ^¥mB>i*i^^ e^Mi» «.mn» 
et ostensiblement ecrtume Iim jem y^àÂi^.* «i^>^ vr>'^<^'r 



1 44 GRECS DB PAHI6. 

à tous venants. Aujourd'hui, il y faut plus de précautions. 
Une présentation en règle est nécessaire ; mais les conditions 
d'admissibilité ne sont pas des plus rigoureuses. Bonnes vie» 
et moeurs n'est pas le point dont on s'enquiert. — ^ Il a dd 
l'argent ? dit tout bas la maîtresse de la maison à l'affidé qui 
lui amène une recrue. — Il n'est pas employé à la police? 
— Oui, et non. — Qu'il soit alors le bienvenu l 

Le nouvel introduit que la passion du jeu ou sa com- 
plète inexpérience pousse dans ces lieux dandesCîas, y 
trouve une société bigarrée qui peut bien lui imposer de 
prime-abord. La moitié des hommes, pour le moins, sont 
décorés de plusieurs ordres; quelques-uns portent des 
brochettes, des croix de commandeur au cou, de fantastiques 
(THchats et des Nischan de strass qui resplendissent de tous 
les feux de l'Orient. Les femmes sont très-parées et de 
Sainte- Amarante, de Mérinval ou de Sainte-Luce. Malgré 
leur noble descendance, elles disent: Mon propiétaire, 
QueUfues-unes sont jolies, avec de fauves éclairs dans le 
regard, faits pour donner la chair de poule à un obser- 
vateur tant soit peu exercé. La maîtresse du logis porte 
aussi quelque nom emprunté au calendrier; elle est la tille 
d'un colon de Sainl-Domiogue , ou la veuve d'un officier 
supérieur tué en Morée, d'où, sans doute, l'origine de ses 
relations suivies avec le peuple grec. 

On dîne bien ou mal, selon l'humeur fantasque de la 
maîtresse de la maison ou la situation présente de son crédit, 
toujours chancelant, chez la fruitière et le boucher. Le néo- 
phyte est mis sous la protection d'une aimable voisine, à 
([ui son premier devoir, en provincial bien élevé, est d'otfrir 
au dessert une bouteille de Champagne. Après le dîner, on 
ne danse plus, de peur d'éveiller la poUce ; c'est tout profit 
pour la maîtresse du logis, dont le flambeau est le revenu 
le plus clair, et qui, sans plus attendre, fait installer les 
tables de lansquenet, de bacarat ou de dix-points. Le dix- 
points est l'écarté double, c'est-à-dire l'écarté en dix points, 
et se joue beaucoup dans ces maisons. La voisine s'installe 



1 



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LES OûCJTBifc ^•^,V>vr.- 






Los 

tairas et 
prêté le 



<ie la TOIDlDuMMI 

ctn »l— ifif ne trrr. 






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146 LES ncDVsniEs nfconiaiES. 

recherche des étrangetés qui n'appartiennent qu*à cette zone 
de Paris. Mais il commençait à se faire tard, la nuit s'avan- 
çait à grands pas ; de fumeuses chandelles s'égouttaient en 
longues stalactites au fond de toutes les boutiques: mes 
compagnons me quittèrent. Resté seul, je m'adressai à un 
des industriels de la localité que f avais visités le matin. Il 
voulut bien m'accompagner. 

— Savez-vous, me dit-il, comment mange une partie 
de cette population? 

— Je connais, répondis-je, le plat de viande à deux sous, 
de légumes à cinq centimes, et j'ai entendu parler du hasard 
de la fourchette et du bouillon à jet continu,] 

— Oui, mais ce que vous ignorez, c'est que les ouvriers 
qui ont du travail mangent seuls le plat à deux sols ; les 
autres se nourissent tout simplement chez le Bijoutier. 

— Le bijoutier! qu'est-ce donc? Serait-ce par hasard 
la fameuse soupe au caillou dont on m'a tant parié dans 
mon enfance? 

— Non : suivez-moi un moment, et vous verrez. Si 
vous avez des nausées, ne vous en prenez qu'à votre curio- 
sité, et surtout bornez- vous k raconter ce que vous aurez 
vu : vous n'avez pas besoin de rien exagérer pour apitoyer 
utilement sur le sort de ces malheureux et appeler sur eux 
Fattention des gens compétents. 

Nous descendions une de ces petites rues raid es dont 
les pavés, appuyés les uns contre les autres, semblent se 
faire la courte échelle pour monter jusqu'au Mont-Saint- 
Hilaire. A la rue des Noyers, mon cicérone me dit : 

— Visitons d'abord les alentours du marché. Voici la 
mère Maillard : c'est une bijoutière ou marchande d'arle- 
quins. Je ne j sais pas trop l'origine du mot bijoutier, mais 
Varlequin vient de ce que ses plats sont composés de pièces 
et do morceaux assemblés au hasard, absolument comme 
l'habit duj citoyen dejBergame. Ces monceaux de viandes 
que vous voyez Ih sont très copieux, et cependant ils se 
vendent un sou, indistinctement. Ce bon marché n'a rien 



LES INDUSTRIES INCONNUES. 147 

d'étonnant. La mère Maillard a passé un traité avec les 
laveurs de vaisselle de presque tous les grands restaurants. 
Ces hommes, qui sont relégués dans une étuve où, d'un 
bout de Tannée à Tautre, il restent soumis à une chaleur de 
soixante à quatre-vingts degrés centigrades, ont générale- 
ment vingt-cinq francs d'appointements fixes par mois ; mais 
ils se font de quatre à cinq cents francs par mois avec les 
restes qui leur appartiennent. 

Ce qu'on appelle en terme du métier les rogatons, c'est- 
à-dire tous les morceaux que la pratique laisse dans les 
assiettes, se vendent par seaux. C'est là ce qu'achète la 
mère Maillard, et c'est avec cela qu elle compose ses arle- 
quins. Le seau vaut trois francs. On y trouve de tout, 
depuis le poulet trufifé et le gibier jusqu'au boeuf aux choux. 
Les ortolans, si on en mange à Paris, y coudoient familière- 
ment le modeste beefsteak. Les eaux grasses, les os, les 
rognures, les épluchures se vendent à part; la graisse se 
met dans de petits barils, elle est achetée par les fabiicants 
de lampions pour les illuminations, à raison de sept francs 
le baril. Cest un prix fait, comme les petits pâtés. Mais il 
y a là un terrible revers de la médaille : ces hommes ne 
peuvent jamais durer plus de trois ans à faire leur métier ; 
ils se cuisent, ils finissent par ne plus avoir de sang. C'est 
une espèce de glu, quelque chose comme de la- confiture de 
groseilles, qui coule dans leurs veines. Les verriers, les 
chauffeurs de machines, sont dans un doux printemps au- 
près de ces pauvres diables, qui tous, pareils à des jokeys 
entraînés au moment des courses, sont d'une maigreur vrai- 
ment épique. 

La mère Maillard travaille tous ces rogatons; elles les 
assemble, elle les assortit, elle les approprie et les vend aux 
gens aisés pour les animaux domestiques, et aux pauvres 
pour leur nourriture. 

— C'est triste. 

— Je n'en disconviens pas. Quant aux os, je vais vous 
dire ce qu'on en fait. Avant d'arriver chez le marchand de 

10* 



1 48 LES INDUSTRIES INCONffIJBS. 

noir animal, le tabletier ou le fabricant de boutons, ils soi)t.^=: 
cuits deux ou trois fois. D*abord le boucher les vend quati 
sous la livre, sous le nom de réjouissance, aux bourgeois 
aux grands restaurants, pour faire des consommés ; ceux-cm 
les cèdent au rabais aux traiteurs de quatrième ordre, quf 
en font des potages gras pour leurs abonnés ; enlin ces der- 
niers les repassent aux gargotiers, qui en composent une 
espèce d*eau chaude, qu'ils colorent à grand renfort de ca- 
rottes, d'oignons brûlés, de caramel et de toutes sortes 
d'ingrédients. Or, comme ces ingrédients ne peuvent donner 
ce que recherchent les amateurs, c'est-à-dire des yeux aa 
bouillon, un spéculateur habile a inventé l'employé aux yeux 
de bouillon. Voici un peu près comme cela se pratique : un 
homme prend une cuillerée d'huile de poisson dans sa bouche, 
au moment où doivent arriver les pratiques, à l'heure de 
Vordinaire, et, serrant les lèvres en soufilant avec force, il 
lance une espèce de brouillard qui, en tombant dans la 
marmite, forme les yeux qui charment faut les consomma- 
teurs. Un habile employé aux yeux de bouillon est un homme 
très-recherché dans les établissements de ce genre. 

— Mais cela doit avoir un goût détestable 1 

— Eh mon Dieu 1 le goût ne se développe que par la 
pratique. Comment voulez-vous que des gens habitués aux 
arlequins de la mère Maillard deviennent des gourmets? 
L'eau-de-vie, d'ailleurs, leur a brûlé le palais. 

— Heureusement, ajoutai-je, les viandes que nous 
voyons pendues aux vitres de toutes ces gargottes me sem- 
blent belles et bonnes. 

— Ces viandes ne sont là que pour le coup d'oeil. 

— Comment, pour le coup d'oeil? 

— Oui : ces quartiers de boeuf, de mouton et de veau 
pendus aux vitres des marchands de soupe, ne leur appar- 
tiennent pas : ce sont des viandes louées, 

— Des viandes louées 1 De qui, et pourquoi ? 

— Pour servir de montre, pour achalander la boutique. 
Ces gens-là vendent le plat de viande six sols au plus, trois 



LES I^OtStRlES INCONNUES. 149 

sols aa moins ; ils ne peuvent donc employer que de basses 
viandes. Et que voyez-vous chez eux? de magnifiques filets, 
de superbes gigots, de succulentes enfre-côtes. S'ils don- 
naient cela à leurs pratiques, ils se ruineraient. Ils s'enten- 
dent donc avec des bouchers qui^ moyennant redevance, 
consentent à leur louer quelquefois même des animaux 
entiers. Le loueur les reprend quand il en a besoin. 

— C'est encorie une industrie qui m'était inconnue. Je 
ne soupçonnais pais le Loueur de viandes. Cependant, dans 
nos visites rue Traversine et Clos-Bruneau, nous avons vu 
ça et là bouillir le pot-au-feu. 

— Je le sais bien ; mais alors c'est du-pot-au-'feu de 
rognures et d^abats, 

— En vérité, les exploitants doivent être aussi pauvres 
que les chalands. 

— C'est une eftreur : ils gagnent beaucoup d'argent, et 
certains qui ont commencé avec des sous comptent aujourd'- 
hui par lonis. Les filles de la mère Maillard sont toutes 
quatre ëtAblies dans de bonnes boutiques. Leur mère a des 
Succursales dans tous les marchés de Paris, et elle vend en 
gros à sels ôoncurrentes. 

H. 
Le marchand de feu. -^ Les bricoleurs. -^ L'ange gardien. 

Après avoir étudié Paris dans tous les sens, j'en suis 
arrivé à formuler ainsi le fond de ma croyance : Si on me 
disait qu'il existe dans quelque rue éloignée un homme qui 
fait des manches à couteaux avec les vieilles lunes, je le 
croirais. 

Paris a usé toutes mes facultés d'étonnement. Je ûe fais 
plus de. commentaires ; je regarde, j'écoute, et je dis : «C'est 
possible». J'ai tout vu dans mes courses à travers la cité des 
misères ; j'y ai rencontré des hommes de génie, des Golombs 
qui, pour manger le jou^ et dormir la nuit à couvert, sont 
obligés chaque matin de découvrir quelque nouvelle Améri- 
que. 



1 50 LBS INDUSTRIES INCOMMUES. 

Le premier portrait qui se présente est celui du mar^ 
chand de feu, 

M. Jannier est un homme de trente-cinq ans, à large 
poitrine, aux cheveux rejetés en arrière comme une crinière 
de lion. Le visage et franc et ouvert. Il porte toujours des 
habits de velours à larges basques, des paletots-sacs et de 
larges pantalons à la hussarde. En le voyant passer, un 
vieux Parisien physionomiste le prendrait plus volontiers pour 
un sculpteur omementiste que pour un commerçant. // a 
l'air artiste, et il aime les arts. Dans sa jeunesse il a tant 
soit peu cabotine, mais, Tàge lui ayant mûri la raison^ il a 
renoncé à Satan, à ses pompes et à ses oeuvres. Il aime 
certes encore les théâtres du boulevard, les mélodrames et 
les vaudevilles pleurnicheurs, mais son rêve est ailleurs : il 
veut faire fortune. 

M. Jannier rêve le bien-être, la demi-fortune avec un 
cheval pour aller voir à son aise, dans sa stalle prise à 
Tavance, ses comédiens chéris. Son ambition suprême, son 
utopie, c'est de réunir, dans une villa blanche à volets verts, 
sous sa tonnelle, MM. Surville, Francisque jeune, Saint- 
Ernest et Chilly, ses plus anciennes admirations, et de 
connaître à la ville M M. Lacressonnière et Deshayes^ ce qui 
lui permettrait peut-être de tutoyer M M. Christian et Ernest 
Vavasseur, des Folies, et de saluer en plein jour les dames 
de théâtre sur le boulevard. C'est là le mobile qui a fait 
agir notre inventeur, l'étoile qui l'a conduit à la découverte. 

Les dames des halles et marchés, qui restent toute une 
journée exposées à l'intempérie des saisons, se servent 
toutes, pendant sept mois de l'année, de chaufferettes en 
bois doublées de tôle et de ces horribles petits pots en grès 
qu'on nomme des gueux. Elles les posent sur leurs genoux 
pour se réchauffer les doigts. Ces dames faisaient faire 
leur chaufferette et leur gueux chaque matin, et souvent deux 
fois par jour, chez les charbonniers voisins. Elles payaient 
les deux feux trois sous, et souvent elles étaient obligées 
d'attendre le bon plaisir et le réveil de messieurs les 



LES INDUSTRIES INCONNUES^ 151 

"^U-vergnats. Ces messieurs étaient indispensables, ils dor- 
'^^^^ienl leur grasse matinée. 

M. Jannier bricolcUt à la halle, c'est-à-dire qu'il y faisait 
' 1)eu près tout ce qu'on voulait, qu'il était au service de 
i désirait l'occuper, qu'il était porteur, commissionnaire, 
qu'il remplaçait, au besoin, messieurs les forts, lorsque 
faix était trop lourd pour l'échiné de ces privilégiés. M. 
^nnier donc avait remarqué, pendant ses longues nuits 
assées à attendre l'ouvrage, la négligence de ces hauts 
arons du commerce de charbon. Il résolut de les sup- 
planter. Il avait une idée, idée féconde qui, bien dirigée, 
devait inévitablement conduire son inventeur à cette demi-^ 
fortune tant rêvée, à cette stalle si enviée. 

U se dit : » Je ne puis arriver à mon but qu'en donnant 
meilleur et à plus bas prix, qu'en allant 'complaisamment au- 
devant de la pratique au lieu de l'attendre couché. Les 
Auvergnats garnissent les chaufferettes avec du poussier 
de charbon, qui peut être dangereux ; il me faut trouver 
quelque chose d'inoffensif, qui donne autant de chaleur et 
brûle plus long-temps». Il réfléchit, il chercha, il fit des 
essais, enfin il trouva la motte carbonisée I 

Il avait barre sur les fournisseurs, il pouvait afficher 
partout : ))Plus de maux de tète !« M. Jannier était inventeur, 
ses concurrents n'étaient que de vulgaires marchands. M. 
Jannier avait du génie, il était dans le progrès, tandis qu'eux 
ils restaient dans la routine. 

Vers la fin de l'hiver de 1846, alors que les dames de 
la halle n usaient plus de feu que pendant les longues attentes 
nocturnes, et qu'çUes n'arrivaient qu'au moment où les 
charrettes des maraîchers , jardiniers et montreuils débou- 
chaient sur le carreau, il s'approcha des groupes, prit part 
aux conversations, plaisanta agréablement ces dames, qui 
se laissaient faire la loi par les charabias. On le connaissait 
pour un bon enfant ; on le laissa dire ; enfin il leur fit insi- 
•dieusement cette question : 

» — Que penseriez-vous d'un homme qui n'est ni Au- 



152 LBS niDVSTRIBS nrcONNVBS. 

yerpin ni Charabia, ^ qui chaque matin vous ferait votre 
chaufferette, à votre place, sans que vous vous déran- 
geassiez, sans que vous eussiez à vous en occuper, et qui 
serait à vos ordres à toutes les heures du jour et de la 

nuit? 

— Nous dirions : Cehii-là est un bon garçon ; il ferait 

notre affaire et la sienne. 

— Bh bieni ce garçon-là, ce sera moi, car je m'établis 
marchcmd de feu Thiver prochain. « 

Une idée nouvelle, un homme voulant faire autrement 
qu'on n*avait jamais fait, souleva un toile général, un haro 
universel. Avant que personne sût ce qu'était l'affaire, on 
en avait décidé Texécution impossible, les essais même 
inutiles ; il n'y fallait plus songer. M. Jannier subit toutes 
les plaisanteries, tous les mots ironiques, avec le calme du 
génie. Il était fort, car il était confiant en lui-même; il 
laissa passer l'orage. — Se chauffera bien qui se chauffera 
le dernier, se disait-il. 

Dès le lendemain, il loua là-bas, sur les bords de la 
Biêvre, presque dans les champs, rue Groulebarbe, une 
espèce de masure abandonnée, un toit et une grande pièce 
entourée de murailles. Là, avec quatre pavés pris dans 
les terrains vagues, un étouffoir de tôle acheté d'occasion, 
il commença son établissement. Il s'était placé en plein 
douzième arrondissement, au centre des tanneries, afin 
d'avoir sa matière première sous la main. Une petite charrette 
à bras lui servait au transport de ses achats, et un grand 
coffre de bois doublé de ferblanc servait de magasin aux 
marchandises fabriquées. Avec ce modeste matérial, M. 
Jannier se mit à la besogne. Il établit un courant d'air dans 
sa chambre, les pavés lui servaient de fourneau. Il jouait 
sa fortune sur une carte ; il était parti à la grâce de Dieu, 
comme ces hardis marins qui vont à la recherche des mondes 
inconnus. Il n'avait avec lui que son courage et sa bonne 
volonté. Il commençait avec 600 fr. en beaux écus son- 
nants. 



LES INDVSTHIES INCONNUES. 153 

Pendant tout Tété, il passait ses journées dans son la- 
boratoire, sans vêtements, subissant à peu près la tempé- 
rature du pain dans un foiir de boulanger. Tout autre y 
serait' mort : mais il était tenace, courageux, entreprenant ; 
iï voulait avoir raison des rieurs. Malgré ses travaux du 
!^T, M. Jannier n'avait jamais cessé d'aller à la halle aider 
les maorcfaands pendant la nuit. Il y faisait T ouvrage de 
tnrfs hommes de première force ; mais il s'était solennelle- 
nient promis de ne pas toucher au capital consacré h son 
^bîissement, et il fallait vivre chaque jour. 

Vers la fin de Fêté, il construisit un fourgon doublé 

'Intérieurement et extérieurement de forte tôle. Il Tadapta 

*ox roues de sa charrette à bras, et, dès que les premier» 

"^ds se firent sentir, par une nuit fraîche et bien étoilée 

"® la fin de septembre, il apparut fout à coup sur le carreau 

^s Innocents, traînant derrière lui quelque chose de noir 

^^î avait toutes les apparences d'un coffre de deuil. Au 

^^ment où on s'y attendait le moins, on entendit tout à coup 

^ cri bizarre, qui fit retourner toutes les têtes : 

»Feu ! feu à vendre ! Voici le marchand de feu î Mes- 
^^nies, approvisionnez vos chaufferettes ! Voici le marchand 
^«feu!« 

Sa voix mâle et sonore avait traversé le marché de la 
^ue Saint-Deuis à la Halle aux Draps. Un immense éclat de 
^re accueillit ce cri bizarre, qui venait augmenter la col- 
lection des cris de la rue. Mais il avait excité la curiosité, 
on s'approchait, on voulait voir, on voulait savoir. Les plus 
hardies d'entre les marchandes se hasardèrent à lui demander 
de voir sa marchandise. Lui, toujours galant et conser- 
vateur fidèle des traditions de la chevalerie française, il 
s'empressa de leur montrer l'intérieur du fourgon, qui sem- 
blait une fournaise ardente. Elles firent faire leurs chauffe- 
rettes pour un sou, et dès le lendemain elles se chargeaient, 
en caquetant, de lui rendre inutile toute publicité. On ne 
parla plus dans les halles que du nouveau commerçant. La 
mode vint de se faire faire sa chaufferette et son gueux par 



154 LB8 INDVSTRIBS INCONNUES. 

le marchand de feu, qui était si gai, si bon enûint, qui avaii 
toujours le mot pour rire. 

Aujourd'hui M. Jannier emploie quinze à vingt vieille^ 
femmes à sa fournaise ; elles^ carbonisent des mottes tou$ 
les jours de Tannée, hiver comme été. Il a quatre vigoureux 
percherons qui traînent, non plus des voitures doublées en 
tôle, mais des espèces de locomotives en fer battu, qui ont 
des noms inscrits en lettres noires sur des plaques de cuivre: 
Vukain, Poltfphème, Cyclope, Lucifer, absolument comme 
les machines d'un chemin de fer. Ces voitures distribuent 
du feu à toutes les femmes des halles et marchés de Paris, 
depuis le faubourg Saint -Antoine et le Temple juscpi'aux 
faubourgs Saint-Germain etSaint-Honoré. Outre cela, il four- 
nit les chaufferettes des vieillards de plusieurs grandes maisons 
de refuge, et, si l'administration demandait la fourniture de 
feu aux femmes de la Salpétrière et aux vieillards de Bicétre, 
M. Jannier soumissionnerait, et son rêve, qui est déjà aux 
trois quarts réalisé, se trouverait surpassé. Il pourrait rece- 
voir à sa table chaque jour MM Deshayes, Saint-Ernest, 
Christian, Ernest Vavasseur, venir voir jouer ces messieurs 
dans sa loge prise au bureau de location, et s'y faire mener^ 
non pas dans sa demi-fortune, mais bien dans une bonne 
et douce calèche traînée par deux beaux chevaux du Meck- 
lembourg. 

Certes il y a des fortunes immenses à la halle, mais il 
ne faut pas croire pour cela qu'il suffise d'approcher du 
carreau des Innocents et d'avoir une idée pour à l'instant 
voir les croûtes de pain et le feu de mottes se changer eu 
or. Là aussi il y a les vaincus de la fête, les pierres qui 
roulent en n'amassant point de mousse. Il gravite autour 
des marchés une infinité de pauvres hères qui ne gagnent 
leur pain qu'avec des peines infinies et qu'en l'arrosant de leur 
sueur. Ceux dont nous parlions tout à l'heure, les Bricoleurs, 
par exemple, sont des gens actifs, entreprenants, hardis, 
qui ne reculent devant aucun travail, qui s'offrent pour 
tout faire, qui portent des fardeaux à assommer un boeuf. 



» E>M51HK$> I!KOl»?kCV». IM 



fr 



font dix lieues a%aBt ie jrrcr Ai «MI. SOM prHs à ioul« 
course, à toute comnûssMML à tout Ubeur connu ou inconnu. 
fls n'épargnent ni leuis bras ni leur coriK ; iU ^nt de\ ouc«, 
probes; ils ont toutes les qualités qui distinguent riionu^^t^ 
hoaune, et cependant ils ne recueillent pour tant do i|ualit('M 
qu'on salaire souvent insuffisant. 

VAngegardiem semble devoir subir le sort des rt^'cillouiteii; 

il a beaucoup perdu de son importance avec les douiolîtioiin, 

mais il lui reste une ressource : il se retire aux barrit^reHp 

où il aura encore de Touvrage pendant de longuen aniiô(*N. 

Mais à propos, qu*esl-ce quun ange gardien? Jm vhIn 

vous Tespliquer. On nomme ainsi un homme qui eHt priW 

posé, chez les marchands de vins et dans les cahnrelN «fii 

renom, à ia surveillance des ivrognes. Il les pnmd noum m 

protection, il les reconduit chez eux, et il en r(*|)ond iiii m- 

baretier qui les a confiés à ses bons Hoinii. Il doit 1m 

défendre, au besoin les coucher, en un mot ne leN quiltur 

qu'alors qu'ils sont en sûreté, loin de la portéo de» vokur« 

dits au poivrier, gens sans foi , sans croyance*, qui tU'^4 

lisent les ivrognes, sans respect pour le dieu lUtxUw^, tUmi 

ils sont les fervents adorateurs. 

N'est pas ange gardien qui veut. On nu pi?iit n*t U^Hfif 
toutes les qualités qui lui sont demandi?«f«, ï\ pt^mm ^m 
examen où plus d'un bachelier écboueraîi. Xlu l^^t *$h^ 
gardien doit être sobre; sans cela U tpoinH 4^^; ^^ V9^Mm^ . 
et tout serait perdu. 

Les ivrognes veulent toujour» ïnnf^., têêé^^m ^y,f^ '^v .« 
ne peuv^t plus porter leur vin, fci il «« > ^ 1^44 4u Umm^ 
désirant une parure, de inÀikii^itr 4é(ttmêAHéf v*,* y^^ 
qui emploient plus de d'Irloun^; pUt^ 4« |«#v»a> 4^^a4a^»a., 
plus de flatteries, qoe thn^i^.. Ud^ttm w^^ ^^ ,<u*^^ 
ations, toutes les eiUimrm% 4ém ^j^^^s^m^ m* m^, 4 /-*^4>^ 
pour arriver i «00 bot, t^^ngc* 4^/1^ 4#5i#>:w*^ î*^«> ,u^y^. 
sible, ne se laifiier mémif^. ^ »\,^mm u^MtfH.^ ^^m ^y» 
son chemin, n aeeédM « mmwm K'**-^, ^ m .^u,,^ ^ 
mider pnr aoew^. MMM^. U 400^ é4é^ î^^.ir. , 4^ ^^ ^^ 



;4 



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T!i£r:'!iii2id àe Iml 

:•<•."•:•?.»*•:•: »Ti* ijûi în* 

*■< TTii chine* ^ 
i«-f»i3;f ]t Ut' 

feu j)u\ ft 
M. J^nr.î' 
:n>U qu. 

Christi. 

non p ^ 

lenil»' 



•;i mauvais, qu'i/ 

J^. 4.J rixe lorsque le 

. -' ^-/-.épaules de quelque 

. •'^^^ rjïfile patience ne doit- 

" ^réfaXer toutes les diva- 

.^ cenreaux exaltés, en 

' 0ÇOS interrompus. Il doit 

.^cpagnon, entrer dans ses 



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:ie 1" 
carr- 
\oii 
ur. 
roii I 
des 
leur I 
sueur, 
par e.\' 
(|ui ne 
tout fair« 






-.»- 



' ^ écouter et l'intéresser par 

'*' C'est alors qu'il rendrait 

pour la tinesse, l' à-propos 

^' ^'^ it plaider le faux pour arriver 

''^ Borales l'ange gardien doit 

les plus remarquables. S'il 

^ginbe. il devient impropre a 

|loi faut souvent emporter son 

j^ l'arracher aux tentations et 

ms barrières et à la halle. 
g^kée, toutes ces vertus car^ si 
^ probité la plus stricte, c'est que 
"^ii*** si naturelle chez eux, qu'ils 
f^ périls qu'ils alfrontent, tous 
sont cotes comme les fonds à la 
^sont si bien nommes, ne gagnent 
ir. Chez les marchands de 
véritables ivrognes, aux renom- 
où Ton chante , il est établi 
m^ ^phis se tenir doit être reconduit. 
tf'**- ^veut à son ange gardien, qui se 
\j f(r' ™^^^ celui-ci ne peut jamais 
"^^^fi centimes: c'est une règle 
li^ gUptée , à laquelle personne ne 



v^ 






Mi^jgiUBT cette dette serait renié 
^^^it préjudice à la sûreté de 
^ ^^e est mis entre les mains 



^ 



% 



'^<i INDUSTRIES INCONNUES. \h7 

t francs dans ses poches^ le lendemain 

% jst certain de les trouver tels qu'il les y 

^ ♦^ ; se souvient pas, de mémoire d'ivrogne, 

^ %L % JLT qui ait été dépouillé ou qui ait eu à se 

'^^^ procédés de son ange gardien, car à toutes les 

^^^ jmérées plus haut il faut encore joindre la politesse. 

•• ^ ralement ils sont nourris par les marchands de vin 

j emploient, auxquels ils rendent de menus services, 

.ai les en récompensent en leur donnant par ci par là 

j morceau à manger. 

L'ange gardien est ordinairement une espèce de poète, 

un rêveur, qui aime la vie contemplative ; c'est le lazzarone 

^ Paris ; il se contente de peu et vit dans ses rêves à la 

recherche d'un inconnu quelconque. Sa journée ordinaire 

ne monte jamais à plus de trente ou quarante sous ; mais il 

a ses dimanches et ses jours de réunion. Les habitués le 

respectent et sont pleins d'attentions pour lui. Ils ne com- 

"^Qdent jamais un repas sans l'inviter à y prendre place. 

'^ vit heureux de cette considération et fier de sa conscience 

Ptire et sans tache. Il ne fait pas d'économies, mais il a 

eréé do bonnes relations pour les mauvais jours. On en 

cite deux qui ont été portés sur le testament d'un riche 

• 

ivrogne, ancien banquier, qui fréquentait le cabaret de 
^Arrosoir, à Montparnasse, et qui, malgré ses rentes et sa 
passion pour le vin à six, avait su garder au fond de son 
coeur assez de reconnaissance pour se souvenir, à son lit de 
mort, des deux pauvres diables qui lui avaient tant de fois 
épargné le dangereux bonheur de coucher dans les champs. 

III. 

Le père putatif. — Le berger en chambre. 

11 y avait chez M. Hébard, fabricant de pain d'épice, 
un homme robuste, quoique grisonnant, à l'oeil ouvert, à 
la parole brève. Il était boutonné dans une longue redin- 
gote bleue ; il portait la moustache en brosse et l'impériale 
longue de trois pouces. Pour celui-ci, il n'y avait pas moyen 



158 LES INDUSTRIES INCONNUES. 

de s*y tromper: tout le inonde, en le voyant, même sans 
habit militaire, eût deviné qu'il avait été soldat. 

Il se nomme le comte de *** : c*ést l'ancien soldat, 
maitrc-boulanger d'un régiment de ligne, auquel M. Hébard 
doit sa fortune. En sortant du service, il s'est souvenu de 
sa connaissance de Montargis, et il est venu à Paris; sa 
première visite, avant d'arrêter un logement, fut pour son 
ami de hasard, qu'il croyait trouver tirant le diable par la 
queue. Jugez de son bonheur, lorsqu'au lieu de ce qu'il 
pensait, il trouva le bien-être et l'aisance. M. Hébard, qui 
possède entre autres vertus la reconnaissance poussée à sa 
quatrième puissance, reçut son homme, comme on dit, à 
bras ouverts. Le soldat-boulanger avait 300 fr. de pension 
pour ses services : c'était sufSsant pour le tabac. Mais il lui 
fallait un emploi pour vivre. Le fabricant de pain d'épiée 
lui offrit un logement et la table pendant le temps qu'il 
mettrait à chercher une place. L'ami accepta, comme de 
juste ; il accepta même avec empressement, promettant de 
se mettre en course dès le lendemain. Les places sont rares, 
il parait, à Paris, car il y a quinze ou dix-huit ans de cela, 
et l'ami n'a pas encore trouvé à employer ses talents, et il 
demeure toujours dans la même chambre ; il y est toujours 
en camp volant, car il doit toujours se mettre en quête d'un 
emploi demain. 

M. le comte *** gagna bientôt de l'argent, il eut une 
industrie très-lucrative : il se Vipère putatif \ il reconnaît les 
enfants qui n'ont pas de père officiel. 

Étant en garnison à Givet, un jeune officier du régiment 
de M. le comte *** séduisit une jeune fille. Il appartenait 
à une famille noble et riche ; sa fortune dépendait d'un oncle 
qui n'aurait jamais soufiFert une mésalliance. L'amant heureux 
savait que la moindre infraction aux préjugés aristocratiques 
de son oncle serait une exhérédation. Pendant ce temps^ 
la jeune fille se désolait; elle voulait un nom pour son 
enfant. L'officier lui disait bien qu'Eugène, Alfred, Arthur, 
étaient des noms charmants, et qu'en y joignant Didier, 



LES INDUSTRIES INCONNUES. 159 

Bertrand ou Martin, on pouvait faire un homme complet, 
^yant deux patrons intercédant pour lui dans le ciel, et 
tontes les apparences d'une famille comme beaucoup de 
i>oargeois de la plus fine bourgeoisie. Mais la belle ne vou- 
'«it rien entendre ; elle voulait un nom sérieux, avec une 
Particule nobiliaire pour le moins. 

Que faire en telle occurrence? Un jour qu'il était de 
^maine, on fit Fappel devant lui. Tout à coup il entendit 
*^ nom superbement historique du soldat-boulanger. Il se 
^t présenter le soldat porteur d'un si beau nom ; il le combla 
^^ bienfaits en lui payant une goutte à la cantine. Il s'in- 
^^iéta de sa famille, lui fit des oflres de services ; enfin, 
^près bien des détours, il finit par lui proposer de le sub- 
stituer en ses lieu et place et de lui faire présenter le mar- 
mot à venir chez M. le maire. 

Notre homme fit des objections ; mais le jeune officier 
9ut mettre fin à ses scrupules en lui glissant trois louis dans 
la main, lui promettant une égale somme pour le jour de la 
présentation. M. le soldat-boulanger n'avait jamais soup- 
çonné qu'il pût y avoir des objections contre de pareils argu- 
ments : il ferma la main et ne dit plus mot. 

Le soir, l'officier se présentait devant sa larmoyante 
victime et lui disait que son fils serait en possession d'un 
titre de comte, qu'il serait reconnu et porterait un des plus 
vieux noms de France. Cette nouvelle fit merveille : car, 
malgré toutes nos révolutions, les femmes tiennent encore 
énormément à la noblesse. Le prestige de l'aristocratie 
nobilaire s'est complètement conservé dans les arrière-bou- 
tiques. 

Quelques mois après, les cloches de Givet sonnaient à 
toutes volées: on baptisait le jeune vicomte Olivier de ***. 
H va sans dire que l'officier était parrain. 

L'histoire fit du bruit; toutes les filles de Givet qui 
devenaient mères voulaient avoir aussi leur petit vicomte ; 
de sorte qu'on ne voyait que notre soldat aux mairies de la 
petite ville et des environs. M. le comte de *** ne pouvait 



1 60 LB8 INDUSTRJBS INCONNUES. 

suffire aux demandes ; il était toujours en fête, il menait 
une vie de carnaval. Il ne sortait d'im repas de naissance 
que pour assister à un banquet de baptême. 

Il reconnaissait même au rabais, car il s'était fait cette 
réflexion bien simple : »Lorsque je serai vieux, je me reti- 
rerai tout bonnement chez le plus riche de mes enfants, et 
il ne sera pas assez barbare pour chasser son vieux père. 
C'est donc un morceau de pain, un morceau de brioche que 
je ménage pour ma vieillesse^. 

Dans toutes les villes où le régiment tint garnison, le comte 
de *** continua son métier. On avait fini par en faire une 
plaisanterie dans le régiment. On l'appelait même lorsque 
les mères ne réclamaient point de nom de famille. Le métier 
était bon, notre homme ne refusait jamais. Enfin il prit soa 
congé en laissant nos départements, du nord au midi^ 
peuplés de deux ou trois cents jeunes vicomtes ou vicom-' 
tesses ; il arriva dans la grande ville, ayant la ceinture bien 
garnie, et rencontrant la Providence au fond du faubourg 
Saint-Marceau, sous les traits du brave M. Hébard. 

A cette époque, des tiis de famille qui ne se sentaient 
de goût pour aucun état, ni pour la diplomatie, ni pour la 
magistrature, ni pour l'administration, ni pour la politique, 
avaient adopté la carrière des armes pour faire dire à leur 
famille: »Mon fils fait quelque chose: il est militaire, en 
garnison dans tel endroit.» Ce qui peut se traduire ainsi: 
))I1 fume des cigares et il fait des parties de piquet au café 
de telle sous-préfecture. « A la mort de ces parents fâcheux 
qui croient qu'un jeune homme doit s'occuper, nos officiers 
n'avaient rien de plus pressé que d'envoyer leur démission 
au ministre de la guerre et de revenir à Paris. Ils contèrent 
à leurs amis les Parisiens l'histoire du comte et de sa très- 
nombreuse progéniture. On en rit beaucoup ; puis on n'y 
pensa plus. 

iMais à peu près à cette même époque, un jeune baron 
allemand^ homme d'ailleurs fort spirituel, menant grand 
train et tout à fait à la mode, fit la folie de reconnaître un 



161 

fils qu'une femme des plos légères hn UtrâMmiL U veakig, 
disaii-il, foire élever cel catel arec toas les soins possibles, 
pour savoir ce que poovail derenir on plant de lorette trans- 
itante en d'antres climats. 

Cette reconnaissance mit tout le camp des lorettes en 
révolution. C'était nn cri général, c'était à qui d'entre ces 
dames aurait son petit baron. On n'entendait plos qn'nn 
cri de la me Laffite à la barrière Blanche: »Je veux un nom 
pour mon enfant «I Ce cri devenait monotone, car ces demoi- 
selles le poussaient même pour des effets rétroactife. Déjà 
la foule 4^ fils de famille, qui n'étaient pas ravis du tool 
de cette sempiternelle même note, commençait à éWter la 
société des camélias avec un soin tout particulier, et ils 
s'ennuyaient^ lorsqu'un des officiers du régiment découvrit 
l'adresse du soldat-bonlanger. L'houneur était sauf, le nom 
^tait trouvé, ces dames pouvaient être tranquillisées. On 
XenLT annonça cette grande nouvelle avec pompe. Elles ces- 
^rent leurs cris, et la joie reparut, comme par enchantement, 
dans tout le quartier ; les soupers retrouvèrent leurs chan- 
sons, les gosiers leur soif; Tordre fut rétabli. Quant à M. 
le comte, il vit renaître ses beaux jours de fête, recommencer 
son perpétuel carnaval. On était obligé de le retenir 
d'avance, car il reconnaissait aussi l'arriéré. 

Chaque jour, donc, les chances du repos de sa vieillesse 
augmentaient, car sa progéniture se propageait dans toutes 
les classes^ et cette originale spéculation augmentait chaque 
jour de deux ou trois noms l'annuaire nobilaire du royaume 
de France. 

Mais hélas I l'homme propose et Dieu dispose. M. le 
comte de *** avait compté sans son hôte. Un jour, jamais 
personne ne s'y serait attendu, un homme, tout de noir 
habillé, absolument comme le page de »P* Malborough, 
mais plus vieux et plus cravaté, arriva chez M. Hébard. 
C'était un notaire. 

Il demandait M. le comte de *** ; il voulait lui parier en 
particulier pour des affaires d'intérêt. M. le comte vertftft 



162 LIS INDVSTRIB8 nfCONNUSS. 

d*hériter d'un parent de province, d'un noble inconnu, qui 
lui laissait 4 20,000 livres. C'était la manne du ciel tombant 
aux Hébreux dans le désert. Pendant buit jours, M. de **^ 
ne sortit pas des cabarets ; il déserta les mairies ; il dédaigna 
les mères éplorées, les pères embarrassés, les enfants aban^ 
donnés; îi ne voulait plus rien, il ne demandait plus rieo; 
il rêva pour lui-même les joies ineffables de la paternité : 
une femme, un ménage, des enfants portant son beau nom, 
de droit, pour de bon. 

Malheureusement, pendant quinze jours, le nom du 
comte avait été affiché à la quatrième page de tous Jes jour- 
naux ; on y lisait une annonce conçue à peu près en ces 
termes : 

«M® X..., notaire a Paris, rue de ..., prie M. le comte 
de *** de passer à son étude, affaire d'héritage. « 

Ces deux lignes en mignonne n'avaient point été lues 
par celui à qui elles s'adressaient ; mais elles avaient frappé 
d'autres personnes, des indifférents. Ces gens en avaient 
parlé ; le bruit s'en répandit ; l'héritage fit comme la boule 
de neige poussée par des enfants, qui grossit en avançant. 
Au bout de huit jours, il montait h plusieurs millions. Alors^ 
tout à coup M. de *** vit assiéger sa porte par une nuée de 
jeunes garçons et déjeunes filles, qui certes n'avaient jamais 
pensé à lui avant l'alléchante annonce, et qui tous venaient 
lui témoigner leurs sentiments filiaux, ils arrivaient par 
cargaisons de tous les coins de la France, les uns le bâton 
de voyage a la main, en blouse, en sabots ; les autres pom- 
madés, vernis, cirés, astiqués, comme des gravures de 
mode. Il n'y avait entre eux qu'une similitude, c'était la fin 
de leur conversation : ils demandaient tous quelques billets 
de mille francs pour s'établir. 

M. le comte se trouvait fort embarrassé ; quelques-uns 
de ses bons fils avaient été clercs d'avoués, de notaires ou 
d'huissiers en province; 6eux-là étaient les plus insuppor- 
tables ; ils avaient étudié la loi, ils connaissaient le Code, ils 
menaçaient de faire valoir leurs droits à la pension alimen- 



LES INDUSTRIES INCONNUES. 163 

taire. Le pauvre soldat-boulanger était ahuri, abruti, il ne 
savait que répondrè. Ce qui lui avait paru une bonne plai- 
santerie lui apparaissait sous son vrai jour, c'est-à-dire la 
<^M)se la plus grave qui se puisse imaginer. Il avait voulu 
jouer avec la loi, qui ne rit jamais ; elle Tétreignait dans 
^ serres et lui meurtrissait sa vie. 

Enfin, voilà comment, à bout de ressources, ayant de 

^^ paternité par-dessus la tête, il alla consulter un homme 

^6 ici, qui lui conseilla de faire à M. Hébard une donation 

^'^ vifs qui seule pouvait lui rendre le repos. Le conseil 

®*^'t bon, il le suivit. 

£t voilà pourquoi il se dit chaque jour : «Demain j'irai 
^"^ï-cher un emploi», et comment, depuis dix-huit ans, il 
^•Xleure avec son vieil ami. 



Avez-vous rencontré dans vos promenades aux boulevards 
^teneurs — si toutefois vous vous promenez aux boule- 
^^rds extérieurs — un homme grand, robuste, coiffé d'un 
^Hapeau de feutre à larges bords, vêtu d'une blouse recou- 
verte d'une limousine? Il mène devant lui quatre ou cinq 
^tèvres paître dans les terrains vagues des environs de Paris. 
Cet homme se nomme Jacques Simon ; il est originaire de 
Bourganeuf. Il habite un cinquième étage dans une des 
plus noires maisons de la rue d'Ecosse, derrière le collège 
de France ; il y exerce la profession de berger en chambre. 
Lorsque Jacques Simon vint à Paris, il avait seize ans. 
Il servait les maçons ; mais sa santé chancelante ne lui per- 
mit point de travailler de son état ; il devint quelque chose 
comme garçon de bureau chez une espèce de financier qui fai- 
sait de la littérature et des prophéties. Il était chargé d'atten- 
dre, de recevoir les clients, et de les faire patienter. Que 
peut faire un garçon de bureau en son bureau, à moins qu'il 
ne lise? M. Simon lut, il lut beaucoup ; mais il lisait Florian, 
Ducray-Duminil, et tous les naïfs romanciers de la fin du 
dernier siècle. Il ne rêva plus que petits moutons plus 

41* 



IM LU nmmnmm moMonns 



blancs qae la aaise el bergen oéladona. H se pronu 
avec use hootella ennibanéa de conleiirs roses, et, dans 
jours de carnaval, fl s^habillait en personnage de WatteauM. . 
Il oroyaii que tool ce qu'il lisait étaii arrivé. Il se maiû^ 
avec ses iUasions. Sar ces entrefaites, il fit à pea près cook^ 
ine tout le inonde, il prit la premiÂre femme qa*il crut aimer. 
Sa femme était féconde, trop féconde, car, à sa première 
eooche, deux enfants virent le jonr. 

Simon avait des économies. Il lisait La Calprenède. Mais 
les choses allèrent de mieux en mieux. M** Simon eut Tannée 
suivante une autre couche heureuse : elle mit au monde trûs 
beaux garçons. Les journaux annoncèrent que la mère et 
les enfants se portaient bien ; Tassistance publique s'en in- 
quiéta , elle envoya deux chèvres à la pauvre mère pour 
Taider à nourrir son intéressante famille. Huit jours après, 
la pauvre femme était morte ; et les pauvres petits, malgré 
tous les soins des voisins, suivirent leur mère quelques jours 
après. Croyez-donc les journaux, après celai Le coup 
fut terrible au coeur du pauvre Jacques Simon : il conserva 
la chambre de sa femme telle que celle-ci Favait laissée; il 
loua un grenier pour ses chèvres, et dès ce jour il se crut 
Némorin. 

L'étable au cinquième étage de Jacques Simon est une 
des choses les plus incroyables de Paris ; elle est emména- 
gea comme une ferme du Limousin. Le pauvre homme y 
passe ses nuits couché, près de ses chèvres, sur leur litière ; 
il vit avec elles et pour ainsi dire pour elles. Son troupeau 
augmente chaque saison; il ne vend ses chevreaux qu'en 
pleurant le sort qui leur est réservé. Mais, pour nourrir ses 
deux premiers enfants, il doit travailler. Les dames du 
quartier, qui connaissent cette grande infortune, la protè- 
gent: elles lui achètent son lait, et elles aident ainsi ce 
pauvre fou. Sa folie est si douce, si paisible, si triste, si 
résignée, qu'on ne le quitte jamais sans se sentir les pau<^ 
pières humides. 

Jacques Simon est une des originalités parisiennes et 



lanS CfDVSVRfflS 'llfGOICIllfBS. 165 

c'en m une des plus intéressantes, car c'est certainement 
^ plos Mortimée. 

IV. 

^ professeur d'oiseaux. — Le pensionaat de serins. — La bouillie 
pour les diats. -^-Les ribouis et les dix-huit. — Le fabricant d'os 

de jambonneaux. 

M. Beaufito est «m vieillard presque infirme, qui ne parle 
pe nurenieni, mais qui siffle presque sans cesse. Son éta- 
Glissement est une immense volière; on n*y voit 4e tous 
c^ que rossignols, canaris et sansonnets. Les cages se 
pressent contre les murailles ; il y en a sur tous les meubles ; 
^'autres sont appendoes au pkfond, et les fenêtres en sont 
Cikcembrées ; â y en a partout ; c'est fun ramage étourdis- 
sant, assourdissant. 

àoL nnlieu de la pièce est un dais sous lequel se place 
M. le professeur Beaufils pour procéder à sa leçon musicale. 
H prend une petite serinette sur ses genoux, et, avec un 
«érievx imperturbable, il régale ses élèves du Cktrillon de 
èunkerqney -de Portrait charmant, de // pleut, il pleut, ber^ 
§ire etc. etc. 

Un serin ordinaire coûte' 30 sous. Le serin hollandais 
vaut jusqu'à 3 fr. ; mais, lorsqu'il a passé par les mains de 
M. Beaufils, qui a perfectionné son éducation, son prix s'élève 
an quadruple, pour les amateurs. 

M. Beaufils prend des pensionnaires et fait des édu- 
eâtîons particulières en ville. A cet effet, il loue des serins 
parlaiteiBent stylés que la pratique enferme avec l'élève qn'ii 
s'agit d'éduquer. Les classes d'un serin intelligent durent 
six semaines ou deux mois. Après ce temps, il chante con* 
venablement deux ou trois airs : il est passé ténor ou soprano 
dans son espèce. Pour faire ainsi des Roger ou des Alboni 
et des Frezzolini, M. Beaufils traite à forfait, moyennant 5 fr. 
pour une éducation complète, ou bien 1 sous par semaine 
pour la location du professeur. 

La pension de M. Beaufils est située dans une des rues 



166 LES INDUSTRIES IlfGONNUBS. 

qui avoisinent le Temple ; il a choisi ce quartier parce qm 
les daines du marché et toutes les ouvrières, qui: trayailleac 
pour elles, sont folles d* oiseaux, depuis qu'Eugène Sue, avie 
sa Rigoulette, a mis les serins à la mode. 

Du reste, on ne saurait croire combien, les chevaux ex- 
ceptés, les animaux sont choyés par la population ouvrière 
de Paris. 11 y a des gens qui s'imposent des privations pour 
mieux nourrir un chien, un chat, un perroquet, une pie etc. 
De là certaines industries spéciales. Nous savons une famille 
nombreuse dont tous les membres sont ramasseurs et recon- 
ducteurs d'animaux. Chaque jour des affiches promettent 
vingt-cinq, cinquante et même cent francs de récompense 
pour des King-Gharles, des perruches et des épagneuls per- 
dus. Combien d'hommes et de femmes se perdraient pour 
lesquels on ne promettrait pas cent sous 1 

La nourriture seule des chats dans les quartiers populeux 
est une branche de petit commerce. Elle fait vivre, entré 
autres, Bemier et sa jeune famille. Bemier est ce qu'on 
nomme un homme intéressant ; il fait de la bouillie pour les 
chats dans la véritable acception du mot. C'est un enfant 
de l'Auvergne. 11 était charbonnier; un accident l'a obligé 
de quitter cette position sociale pour celle que nous venons 
de dire. 

Il est établi dans un bon quartier de travailleurs; cha- 
que maison ayant ses chiens et ses chats, il se mit à fabri- 
quer de la bouillie pour les uns, de la pâtée pour les autres, 
en y joignant un petit commerce de mou de veau. Sa répu- 
tation s'établit bientôt dans l'arrondissement sur des bases 
solides ; la vogue était venue frapper à sa porte. Maintenant 
dans les environs du Temple, un chat ou un chien favori 
passerait pour être mal traité si son diner ne venait de chez 
Bemier, le Véfour du genre. Bemier fait même des envois 
dans les quartiers les plus éloignés, et plus d'un angora de 
comtesse et d'un bichon de marquise envoient chaque ma- 
tin leurs valets faire emplette de pâture à sa modeste bouti- 
que. Elle a pour enseigne : A l'ancienne et véritable renommée 



LES iiiDvnmiBs ufcoimuis. 167 



de la nourriture des animafiœ. Car, U foui le dire, bien des 
gens ont essayé de faire concurrence à ce Briilat-Savarin de 
la «gent quadrupède. Son enseigne est une protestation con- 
tre le plagiat. 

A la suite des industries précédentes, il convient de 
ranger celle du fabricant de dix-huit. On nonune ainsi le 
riboui. Le riboui n'est pas tout à fait un savetier, c'est plus 
et moins ; de même que le dix-buit n'est pas un soulier 
remonté ou ressemelé, c'est plutôt un soulier redevenu neuf : 
de là lui vient son nom grotesque de dix-buit, ou deux fois 
neuf. Le dix-buit se fait avec les vieilles empeignes et les 
vieilles tiges de bottes, qu'on remet sur de vieilles semelles 
retournées, assorties, et qui, au moyen de beaucoup de 
gros clous, finissent par figurer tant bien que mal une chaus- 
sure. Cela se vend sans aucune garantie, à la grâce de 
Dieu. La durée est généralement de huit jours. Quant au 
prix, il varie de quinze à vingt sous. C'est fort cher, en 
égard au résultat, et les économistes ne manqueront pas de 
conseUler de préférence de belles et bonnes chaussures de 
vingt à trente francs. Ce conseil ressemble à l'ordonnance 
de ce médecin qui. ayant k traiter un malheureux épul^ 
par la misère et la faim lui prescrivait, au dire de l'autour 
des Béotiens, de boire du vin de Bordeaux, de iP«M^r 44mi 
viandes succulenles et d'aller chaque jour se pr^iM^M^ ^i^^ 
bois de Boulogne à cheval. 

Mais voici vemr M. Oscar Mîtlial, a%ee «• «J^ ^mU^^ 
prise de fourniture d'os Jde jambooneMix. *^^^^ -9.^.^ 
dans la carrière, mais il Y ««*^ * ^ *^'* ^ •"^^ . ^ 
accaparant un genre de commerce. 

XT '.r.^ lin savant tffwan 4e 

Nous pourrions faire ici un sa 

e. prouver ,ue le no«.bre ^^.^t^^^y^.^ 

dépasse des deux tier- »« """"'éôea.e'»* de M. C^ ^^ * î 
consomment. Au«-I, »v-ot »«^*^^ ^^ *^^ »flW. 
o-quon mangeait u« i^^'^^X^ t^e^Z^'"^ ^ « 
'-^" l'os au gamin *««» •jf'ï^i «JZT ï^ *' ^ ^v- 
Portaft an charcutl«sr , <!"» ^"^ .1^,^ ^ 




169 u» avFiomiisBs. 

écbange. Donc le jambonneaa se fabrique: donc cette 
éi^aule est un prodige d'anatomie, un cA^f à^oewart ^pieleut 
bm charcutier doit exécuter pour être reçu compegnon 
dans son art. Il y a à Paris des os qui servent depuis dix, 
vingt ans, qui chaque matin sortent garnis de la boutique, 
et y rentrent le soir absolument dénudés. 

£h bien I ces beaux jours sont passés pour le gamin et 
Tapprenti. M. Oscar Mithat se cbarge de fournir à dix. sous 
la douzaine tous les os de jambonneaux dont on pmil avoir 
besoin dans la consommation parisienne. 

Privât d'ànglbmont. 



LES CHIFFONNIERS. 

I. 
TYPES. 

11 existe un fait curieux et qu*il est bon de constater par 
ce temps de statisticomanie où nous vivons. La misère hi- 
deuse, sale, crasseuse, fainéante, vicieuse, se cache dans les 
bas^fonds de Paris, dans les rues humides, noires, encaissées 
dans la Cité, au faubourg Saint-Marceau, sur les bords de 
la Bièvre, autour de Thôtel de ville, dans Tenchevétrement 
inextricable de petites rues tortueuses que le marteau de 
rédilité vient heureusement de faire disparaître ; tandis que 
la misère remuante, honnête, travailleuse, artiste, si nous 
pouvons nous exprimer ainsi, cherche Fair, les plateaux éle- 
vés, les sommets des montagnes qui encaissent la ville. La 
montagne Sainte-Geneviève, la butte Saint-Claude, les Deux- 
Moulins, sont occupés par les chiffonniers, les ravageurs, 
les gens qui exercent les mille petites industries de la fan- 
taisie parisienne. Les abords de la place Maubert, les rues 
du bas de la rue Saint-Jacques sont habités par cette race 
patibulaire, hâve, sombre, rachitique qui fait la désolation 
de toute capitale, et qu'on est convenu d'appeler, nous ne 



UBs caurroNMiBBs. 1 69 

4ftTODS pM pourquoi, les bons pauvres. Autant le chiffon- 
nier est gai, gouailleur, chanteur, insouciant, autant le bon 
pauvre est triste, désolé, morose, ennuyeux. L*un boit. rit. 
.plaisante, se porte bien, se donne des airs casseurs ; Tautre 
:se fait petit, parle bas, est cagot, ivrogne en cachette, 
malingre hypocrite; le peuple, qui est bon juge, dit du 
•diiffonnier : » Cest un bon zig, il peut faire ce qu'il veut de 
son argent: il hd coûte assez cher à gagnera. De Tautre, il 
vous dira : »C*est un f oignant, il ne se remue pas a. Ne pas 
se remuer, c*est le nec plus ultra de la fainéantise, car le 
•contraire peut se traduire par cette maxime de La Fontaine : 

Travaillez, prenez de la peine, 
C'est le fonds qui manque le moins. 

En effet, s'fl est un ouvrier qui se donne du mal, qui se 
remue, c*est bien le chiffonnier; il fait tout ce qu'il peut pour 
gagnerhonorablementsa vie parle travail; tandis que Tautre, 
confiant en la charité publique, laisse doucement couler sa 
vie, attendant nonchalanunent les dons du bureau de l'ad- 
ministration de Tassistance; intrépide au repos, il fait dum 
efforis inouïs pour se rendre complètement inutile. 

Nous avons eu souvent occasion, pour nos études parti - 
•culières et pour des missions que nous confiaiifat d«t» \H(f^ 
sonnes charitables, de voir de près toutes Je* cUiM«f« î$^''j^^ 
:siteuses que renferme Paris, et, nouf o« pouw/n* ufM^ U 
^lissimuler, nous nous sentons une profMMMkio f/vl^ ^fU 
-culière pour le chiffonnier. Cest U, «o ^M^ '|^ «^/^ 
aTons rencontré le plus de probité, <ie r^tnn^- 4* ^'/^t*^- 
de philosophie. Nous y avons trouvé Aw tfp^ v^-*|vm'< 
^es caractères à part qui semblent avoîr nàtf^^ -v^^v* 
tivement pour devise ce précepte d'Horace : ^ffsf^ a»^^^*, 
^métuit secundis bene praeparatum pectut. 

Généralement le chiffonnier vit par bande : Il v *»•* ^*u*./ 
««ul, il aime la société parce qu'il est cawwwH j/#*^u« 
-conteur. Dès que l'un d*eux a découvert wb« tu»»»^ vv w 
terrain à louer, tous les autres le vienneat vijMi*>i «' tHtuH»«,tt 
bientôt par former une colonie, un ctwa tnir liMiiiu ^^ 



IT^ 




n. 

L IBISrOCKATIE DE LA CHIFFE. 



Uxsqae les bns maMpirl dams les 
dai^atûor, 1«« adnstriefe ^i e n tM lir mmii i des 
d« bonne Toionte a b maison de la mare Mané. oà ils soni 
ceitaitt» de recontrer beaocoop de monde, car il n y a pas 
naoîB» de trois cents locataires dass les diaoïbrêes de b 
%'ieiile f^mme. > il bit mauTais. s'il pleut, par exemple, fls 
trouveront quelqoes rares îndiTidns qui daigneront peot- 
Hre leur donner un coop de main : mais dès que le beau 
temps reviendra, au moindre rayon de soleil, fls s^envoleroot 
comme one nichée d'oiseaox aox premiers jours du prin- 
temps en disant : 

— Noos aimons mieox chiffonner, vivre à notre guise, 
en liberté, au grand air, comme de vrais animaux que nous 
«ommes. 

Un goujat, un marmiton est fier de son métier, dit Pascal; 
il en est de même du chiflbnnier qui aime son industrie, 
parce qu elle lui donne droit au vagabondage dans les rues 
de Paris qu'il adore, où il vit dans une indépendance com- 
plète, sans soucis du lendemain, sans souvenirs du passé, 
h la grâce de Dieu, se fiant aux bonnes âmes et à la mul- 
tiplicité des publications littéraires, et bénissant la fécon- 
dité toujours croissante des auteurs dramatiques, des 
romanciers et des écrivains qui fournissent de quoi ne pas 
mourir de faim. 

Au.sfli y a-t-il une espèce d'aristocratie dans la chiffe^ 
iJH comptent leur noblesse par génération ; il y a des chif- 
fonniers de naissance et des parvenus; ceux-là sont fiers de 
IcMifH anc<^troH, ils en parlent avec une espèce d'orgueil ; il 
n'eut pan rare d'entendre un de ces hommes bizarres vous 
dire on roievniit la tête : 



LBS GHIFP0NNIB16. 171 

— Dans notre famille on porte la hotte de père en fils, 
il n'y a jamais en d'ouvrier. Chez nous on a le fusil sur 
l'unie ou le crochet à la main. 

En effet, il y a des familles entières qui, depuis six géné- 
rations, exercent cet étrange métier. Lorsqu'un des fils part 
pour Tannée, tous les parents, jusqu'aux cousins les plus 
éloignés et leurs amis, se réunissent pour faire la conduite 
an jeune soldat; il font une quête entre eux, qui lui est 
remise au moment de la séparation, et tous les mois ils lui 
eoToient régulièrement une petite somme pour Taider à 
cfaanner les ennuis de la garnison. Dès qu'il a fini son temps, 
6i revenant dans ses foyers, mot un peu prétentieux pour 
désigner les bouges où g^t cette population, le jeune soldat, 
libéré du service, change son havresac contre une hotte ; il 
redevient chiffonnier comme devant ; ils s'accouplent chiffon- 
niers et chiffonnières; ils donnent le jour à de jeunes chiffon- 
niers, qui, à leur tour, seront glorieux de prouver un jour aux 
popolations à venir que bon sang ne peut mentir; ils mourront 
la botte au dos, le crochet à la main, en explorant quelque 
monceau d'immondices. L'ambition n'est pas encore venue 
troubler la cervelle de ces braves gens et leur faire rêver 
pour leurs fils des positions plus élevées que celle des parents. 
Ils n'ambitionnent ni le doctorat, ni le notariat, ni l'étude 
d'avoué ou d'huissier, ni ce fameux barreau qui mène à tout, 
disent les vaudevillistes, et qui, en résumé de compte, a 
produit plus d'existences déclassées que de gens arrivés. 
Il ne se laissent point leurrer par les apparences, ils sont 
trop philosophes pratiques pour cela; d'ailleurs, ils con- 
naissent les goûts de leurs enfants ; ils savent qu'en chas- 
sant le naturel violemment, ils ne feront que précipiter son 
retour au grand galop. 

Devenu vieux et infirme, le chiffonnier n'ira pas à l'hd- 
pital, ses voisins ne le souffriraient pas ; ils l'assisteront ; ils 
feront des collectes pour lui donner le nécessaire, ils se 
priveront pour lui procurer quelques petites douceurs. C'est 
à qui lui portera du tabac, des pipes et le demi-setier d'eau- 



172 

de^vie, qui est, pour ces natures brâlées, d*une nécessité 
fihis immédiate que le pam. Le chififomiier pur sang a horreur 
de rassistance publique ; il regarde comme un déshoimeor 
^*étre inscrit au bureau de bienfaisance, il proclame tout 
haut à qui veut Fentendre que tout homme, à moins qu'il 
ne soit infirme, doit gagner sa vie, nourrir sa famille, élever 
ses enfants jusqu'à leur première communion. Après, ils 
8*arrangeront ; ils feront comme les autres. 

III 
PROBITÉ DES CHIFFONNIERS. 

Nous avons déjà parlé des secours que les chiffonmers 
se donnent entre eux ; mais nous ne nous sommes pas assez 
étendus sur leur probité, car devant les tribunaox on ne 
rencontre jamais de chiffonniers proprement dits, ce s<mt 
des receleurs, des marchands de bric à hrac qui prennent 
ce titre, et non de véritables enfants de la chiffe. 

Dq reste, c*est une chose remarquable, en paarooatnnt 
les statistiques des bagnes pendant les quimse dernières 
années, il n'est que trois professions qu'on n'y voie pas 
figurer ; ce sont les huissiers, les comédiens et les «dnlfon- 
niers : les trois professions les plus calomniées des telles 
modernes. 

Le chiffonnier est ami de l'ordre ; il respecte l'autorité 
qui du reste le tolère, et d'assez bonne grâce, et l'a souvent 
soutenu contre les projets de certains spéculateurs (fui ne 
tendaient à rien moins qu'à anéantir cette intéressante pro- 
fession bohémienne. Ce sentiment de soumission et ce 
respect apparent tiennent d'ailleurs à plusieurs causes. 
D'abord sa position vis-à-vis de l'administration de la police 
qui, pour lui accorder sa médaille, exige pins de garanties 
que pour un inspecteur-général. Il hii failt des certificats 
de toutes sortes, de bonne vie et moeurs, de bonne con^ 
duite, des quittances de loyers et enfin des papiers^ Ce mot 
de painer semble bien innocent au premier abord, mais il 
cache son jeu ; il est terrible, gros de menaces et de diffi* 



LBS GBIFrONHIBaS; 173 

S, il est iii»[piicabU, miiHifonne, mullilogne, il ne veut 
rien dire, il signifie tout. Dans noire oivilisation un homme 
qni B'a pas de papiers esi un homme perdu. 

Qu'estr-ce que le papiv? Personne ne Ta jamais su. 
C'est on des termes de cette terrible langue administrative 
que personne ne parle et ne comprend, et qui s* écrit sur 
de â vilaines petites feuilles de papier, entachées du timbre 
qui coûte ai cher. 

Enfin pour être chifibnnier reconnu, patenté, médaillé, 
il faut n'avoir jamais subi de condamnation, et presque 
fournir on eiamen de conscience, pour être digne d'entrer 
dans ce noble corps. Aussi vous disent-ils avec fierté : 

— N'exerce pas notre métier qui veut 1 il faut être des 



La probité de cette classe est proverbiale, chaque jour 
on voit de ces hommes en guenilles, venir porter chez les 
conuDissaires de police des objets d'une grande valeur, des 
couverts d'argent, des montres, des bourses et des porte- 
feuilles qu'ils trouvent dans leurs fouilles. Ces faits se re- 
nouvellent si fréquemment que l'administration a décidé 
qu'une récompense, médaille ou argent, nous ne savons, 
^rait accordée aux auteurs de ces actes de probité. 

Toutes les semaines, depuis quelque temps, le Moniteur 
insère sous le titre d'Épaves parisiennes, une longue liste 
d'objets trouvés dans les rues. Les cochers de voitures, 
les garçons de café et de restaurants et les chifibnniers sont 
ceux qui figurent le plus fréquemment parmi les personnes 
qui viennent faire la déclaration du dépôt. 

Pour nous donner un exemple de la probité de ces 
industriels, le propriétaire d'un de ces immondes bouges, 
connus à tort sous le nom de garnis^ nous racontait qu'un 
jour il s'était commis un vol dans son hôtel ; on avait volé 
à un vieux mendiant deux paquets d'allumettes. On fit des 
recherches^ on bouleversa la maison, on ne put découvrir 
le voleur ; six mois se passèrent ; on ne pensait plus à ce 
crime, lorsqu'un matin un jeune chiffonnier, qui n'était plus 



174 LES OOtn BT UB CBUlATAimBS. 



de la maisoii depuis plus d'un tetiiie, vient le 
ver dans sod cMnei el loi dit : 

— Monsieur Jean, f ai des remords ; f ai perda le 
meil ; je ne peux pas vivre ainsi. J'ai commis on cno 
faut que vous m'aidiez à réparer, autant qne je puis, 1 
que j*ai fait. C*est moi qui ai volé les allumettes i 
pauvre père X... Yoici cinq francs que j*ai écommi 
prenez-les ; désintéressez la victime ; mais, je vous en 
ne me déshonorez pas ; qu*on ne sache jamais que c*es 
qui suis le voleur. 

Le logeur fut très-embarassé à son tour; enfin, le 
il assembla ses locataires et leur dit: 

— Vous vous souvenez de Z....? il a hérité; et, ce 
il n'a pas oublié les amis, voici deux francs qu'il a i 
pour qu'on boive à sa santé. 

Puis, il glissa les trois autres francs dans la main du ^ 
mendiant, n faut avouer que ce logeur était un honune 
ingénieux et surtout plein d'imagination. II avait passé 
un jour à trouver ce subterfuge. 

Privât d'ànglemo» 



LES OISIFS ET LES CÉLIBATAIRES. 

Développement de l'oisiveté. — Dangers des oisifs pour h 

clélé. — Statistique des célibataires. — Leur infériorité sur les 

inuriôH un point do vue moral et sanitaire. — Les oisifs de 

pots. — Produits des cagnottes. — Nombre des joueurs 

Au prouiier rang des catégories les plus dangereuse 
la Hocii^ti") il faut placer les oisifs. 

Lo iils de celui qui a travaillé ne veut rien faire ; Ti 
tilo, le gandin de Paris a trouvé des imitateurs en provii 
L'oisivetù absolue, la vie de café et de cercle constitu 
))Our un grand nombre de Français, l'existence normale 

On comprend que cette expansion de l'oisiveté ne ] 



LES OISirS ET LB8 CKUBATAIRBS. 175 

Savoir d*autre conséquence qu'une démoralisation progressive; 
ne sachant comment utiliser le temps, Toisif doit inévitable- 
ment faire le mal. Un de nos camarades d*école, aujourd'hui 
Vun des plus hauts fonctionnaires de la sécurité publique, 
i^OQs disait, il y a plusieurs années déjà, en indiquant les 
Angers qu'il prévoyait pour Tavemr : Ce que je crains le 
plus pour la société, c'est l'oisif. 

Le voleur, l'assassin, la prostituée que j'interroge tous 
'es jours, sont capables à un moment donné d'un mouve- 
ment généreux, d'une action délicate, d'un acte de dévoue- 
iQent ; il n'y a rien à faire, rien à tirer de Toisif abruti par 
^'oisiveté ! 

n faut donc que ceux qui gouvernent l'État cherchent 
les moyens de faire disparaître les jeunes oisifs ; car il est 
évident qu'il importe de diminuer le nombre des inutiles. 

L'instrument social est indiqué, l'obligation du service 
"■Militaire pour tous doit être le moyen le plus efficace de la 
'^^Sénération. Ce n'est donc pas au point de vue de la re- 
^®nche ou de la reconstitution des forces militaires du pays, 
^^^ uniquement dans l'intérêt absolu de la société future 
^'Waut demander que tous les jeunes gens valides, âgés 
^ 9 à 20 ans, soient astreints au service militaire per- 
^«Uiel. 

Le jeune homme laborieux continuera à se préparer, 
^^^îque étant sous les drapeaux, à la carrière qu'il se pro- 
P^^e de suivre à sa rentrée dans la vie civile. 

Le fils de famille apprendra au régiment qu'il faut que 
^^acun travaille ; il prendra des habitudes d'ordre, de dis- 
^^pline, il apprendra la valeur du temps et les moyens de 
'Utiliser. 

Il ne donnera plus l'exemple d'une existence trop souvent 
inutile quand elle n'est pas à charge de tous. Aujourd'hui, 
le mauvais exemple vient trop souvent d'en haut. 

Le philosophe qui dans sa chaire professe la morale, et 
qui dans la vie privée pratique l'adultère et le concubinage, 
le seigneur ou le bourgeois qui, à sa villa d'été , va à la 



1 76 LB8 OISIFS Wïï LBS GBUIATAIKBfl. 

messe, parce que, dii-il, il faut donner au peuple Vexemjpl^ 
de la piété, quand chez lui il applique rindifiTérence absdae^ 
commettent Tun et Tautre, plus qu-ils ne le pensent, itf^ 
crime social, en donnant l'exemple de Thypoerisie. 

Ce que nous disons des oisifs peut également s*applîque^ 
aux oisives^ et les femmes déclassées de la société ne foB^ 
pas moins de mal que leurs complices. 

Oisifs, oisiyes, et les plus nombreux parmi eux, le^ 
célibataires, doivent être pris sérieusement à partie dan^ 
Tintérét de Tordre social. 

A Paris, les célibataires sont proportionnellement plus- 
nombreux que dans les autres départements. 490,104 
hommes ou enfants mâles, et 416,469 femmes ou jeunes 
filles, soit pour les deu\ sexes 906,563; tandis que U 
nombre des mariés n'est que de 379,307 hommes 
381,754 femmes, ou 761,051 mariés; les veufs sonb^ 
35,266, les veuves 97,100. 

Ces chiffres ont leur gravité, en défalquant du compta 
général les jeunes garçons et les jeunes filles, soient 300,000 
environ, on voit que le chiffre des célibataires atteint pres- 
que celui des gens mariés. 

11 importe donc de prendre au plutôt des mesures contre 
les refuges principaux des célibataires : contre les cercles, 
les cafés, les spectacles, les cabarets, les tripots. En frap- 
pant tous ces établissements de taxes et d'impôts importants, 
on donnerait aux municipalités des recettes qui compense- 
raient un peu les inconvénients que tous ces lieux de plai- 
sirs présentent pour les familles. 

On a beaucoup plaisanté un représentant à FAssemblée 
nationale de 1848, qui avait proposé de frapper les 
célibataires d'un impôt spécial. La proposition de M., Auguste 
Portalis était pourtant très-sage ; elle indiquait de la part de 
son auteur le pressentiment des dangers que l'exagération 
du célibat et de l'oisiveté devaient bientôt faire courir au 

pays. 

En France, depuis la guerre, la misère est grande dans 



LES OISIFS ET LES CELIBATAIRES. 177 

nombre de départements ; on joue cependant dans les plus 
petites bourgades, et les tripots à Paris sont en nombre con- 
sidérable. 

Les joueurs de la société riche et titrée fréquentent les 

cercles, et, à certains jours, les pertes se chififrent par 

Centaines de mille francs ; dans un petit cercle, pendant la 

^i% du mardi-gras 4 872, un jeune homme a perdu sur 

parole 4 20,000 francs. 

Les jeunes gens vont jouer dans les tripots tenus par 

^^s femmes galantes; les commerçants jouent dans des cafés; 

'®Urs employés et des gens de province dans les annexes de 

^^rtaines tables d'hôte, les ouvriers dans des estaminets ou 

^^s cabarets borgnes. 

La sévérité de la loi n'arrête pas le développement d'une 
^^dustrie interlope qui croit pouvoir compter sur l'impunité ^J , 
*^i«n qu'une brigade spéciale d'agents, sous les ordres d'un 
Commissaire de police très-intelligent et d'un officier de paix, 
^Oit chargée de la répression des tripots. Elle ne peut rien 
ï^t)ur empêcher le jeu dans les cercles qui sont autorisés ; 
^^n joue dans la plupart des cafés, où des jetons remplacent 
^'^ argent sur le tapis, et les comptes se règlent à la fin de la 
partie avec des écarts souvent considérables. 

L'évaluation à 4000 du nombre des maisons où l'on 
joue n'est pas exagérée ; on compte 1 0,000 individus qui 
n'ont pas à Paris d'autres ressources que le jeu, et parmi 
eux plus de 3000 ayant un dossier spécial à la préfecture 
de police, comme grecs et aigrefins 2) , ne comptant pas 
uniquement sur la chance et sachant merveilleusement la 
corriger. 

Combien chacun de ces établissements, cercle ou tripot 
peut-il gagner par jour? 

Supposons que dans les plus modestes, on joue le lans- 

4) Chaque année la police ferme 50 à 60 maisons de jeu clan- 
destines. 

2) Aigrefin, le peuple prononce aiglefin, chevalier d'industrie, 
escroc. 

42 



17S D uuju iiy »B LÀ popclahoii bs là pkâkcb. 

qaenel, si, par diaque banque» le banquier mel un Ihnc à 
la cagnotte < , le mahie de Tétablisaeoient a bi«i vite réalisé 
une ceotaine de francs. Vindiqùons pas pour les cercles 
où on joue dans une nuit plusieurs centaines de miUe de 
francs, une ledeTance moyenne plus élerée ; nous troave- 
rons pour les iOOO maisons de jeu de Paris, une recette 
quotidienne de 400,000 francs, soit de 12 millions par mois 
et de 1 40 millions par an. 

il n*est guère de villes chefs-lieux, dans lesquelles le 
jeu ne soit organisé dans tous les cercles et dans un certain 
nombre de cafés ou de cabarets. Les cafés des campagnes 
ne sont pas davantage préservés des joueurs ; on peut donc 
affirmer qu en France, on joue partout. 

On peut donc croire que ceux qui évaluent à 300 mil' 
lions le produit des jeux dans le pays tout entier, n*exa- 
gèrent pas sensiblement le produit réel qu*on pourrait en 
obtenir. 

Paul Gerb. 



DIMINUTION 
DE LA POPULATION DE LA FRANCE. 

CAUSES DE CETTE DIMINUTION. 

Toutes les vérités sont bonnes à dire, surtout quand ces 
vérités sont tristes. Il faut savoir mettre à nu nos maux et 
nos faiblesses, pour essayer d'y porter remède, s'il est pos- 
sible. Nous avons trop longtemps mérité le reproche de 
vantardisme national ; trop longtemps nous nous sommes 
complu à nous admirer nous-mêmes, à nous trouver puis- 
sants et charmants. Le moment est venu de porter sur nous 
un regard sévère, de reconnaître nos vices et nos défail- 
lances ; et s'il est vrai que la nation française descende peu 

4) Cagnotte^ espèce de tirelire d'osier recevant les rétributions 
des joueurs. 



:>Diii«innMMi me la roNLànoK nm la peasicb. 179 

à pea celte peote fatale de la décadence, sur laquelle oui 
xmilé, pour tomber dans rabime, la Pdlogne dans les 
temps modernes, Fempire romain dans Fanliqiiité. il faol 
le proclama bien ban!, il liiit dire à la nation: Frends 
garde! il faut dire à ses chefs, à ses maîtres: Caveami 
comuUs! 

Ces réflexions pénibles nous sont arrachées par Texa- 
men des résultats d'un mémoire qu'a lu à TAcadémie de 
médecine un laborieux médecin staticien M. le docteur Gus- 
tave Lagneau, sous ce titre : Dénombrement de la France 
ea I87S. 

D résulte de ce travail que la population française dimi- 
noe dans une proportion vraiment alarmante. Alors que 
toutes les nations qui nous environnent voient leur popu- 
lation doubler chaque 50 ans, alors que leurs armées vont 
toi^jours s'accroissant en nombre, notre chifire de naissances 
s'abaisse d'une période à l'autre. Si cette diminution persiste, 
dans un demi-siècle la population française sera sensible- 
ment réduite et ne pourra plus réunir que des armées très- 
inférieures à celles de ses voisins. Et comme la diminution 
d'une population entraine la diminution des richesses publi- 
ques, les forces vives de la France s'éteindront peu à peu : 
notre nation périra de faiblesse. 

Le dénombrement de 187S, indépendamment des 
1,597,538 compatriotes qui nous ont été enlevés avec l' Al- 
sace-Lorraine, a prouvé que la population de notre territoire 
actuel a perdu 366,935 habitants; perte qui constitue une 
diminution annuelle de 4 6 sur 10,000 habitants. Dans le 
dernier recensement quinquennal (1866), on avait constaté 
un accroissement de 38 habitants sur 1 0,000, accroissement 
tellement minime comparé aux accroissements réguliers des 
populations de l'Europe, qu'on doit le considérer comme 
nul. Entre cet insignifiant accroissement de 38 sur 10,000 
habitants de la période antérieure au recensement de 1866, 
et la diminution actuellement constatée par le dénombre- 
ment de 1872, il y a donc une dififérence en moins de 54 



180 DiHUdrnox de la population de la feance. 



sur 10.000. Si notre population avait continué jusqu'à 
jour de s accroître comme avant 4 866, elle compterait 
moins 1,150,000 habitants de plus qu'aujourd'hui^). 

Quelles sont les causes de cette diminution vraim( 
alarmante? 

Cette faible natalité ne tient, dit M. Lagaeau, ni à 
race française, ni au climat de notre pays. Elle n est ( 
faiblement influencée par certaines lois de succession et 
dotation, et par Thabitat urbain substitué à l'habitat nu 
elle Test davantage par la longue durée du service milita 
s opposant au mariage. Sa principale cause est, dit l'auti 
»le sentiment de prévoyance qui fait que les parents ] 
ou moins riches préfèrent avoir peu d'enfants, afin de 
assurer un bien-être égal à celui dont ils jouissent «. 

L'auteur touche ici à la plaie la plus cruelle, la ; 
dangereuse de la France. Il exprime à mots couverts, s 
que cela est exigé, une des plus lamentables calamité: 
notre civilisation. Nous croyons avec lui, et avec bien 
médecins, que Ton serait coupable de jeter un voile 
une situation pleine de périls pour l'avenir. Il faut la 
noncer hautement, pour essayer d'en triompher, s'il er 
temps. 

La minime natalité, résultant de ce que M. Lagi 
appelle »le sentiment de prévoyance des parents» et (jui 
que les familles redoutent les enfants à l'égal d'un malh< 
a pour conséquence un minime accroissement annuel d 
population. Elle est peut-être avantageuse pour la fort 
des parents, mais elle est désastreuse pour le bien-être 
populations considérées dans leur ensemble et dans '. 
développement à venir. Elle ne peut qu'être exlrémen 

4) Depuis 187:8 il y a décroissance de la population dans v 
départements. La population de la France, qui était en 4 87: 
36,1 02,921 habitants n'est aujourd'hui (1877) que de 36,905 
habitants. Les grandes villes figurent dans cette augmenta 
pour 313,513 (Paris pour 134,936 h.). La dépopulation des c 
pagnes va croissant. 



DHCrmO^Ï DE LA POPrL.4TION DE LA FRANCE. 181 

préjudiciable à la puissance future de notre nation : car par 

suite de la généralisation du ser\ice militaire dans toute 

TEorope. alors que, dans un demi-siècle, en Angleterre, en 

ï^fissie, en Prusse, la population, devenue double, pourra 

foomir une armée deux fois plus considérable, en France, 

'3 population, accrue seulement d'un quart, ne pourra lever 

î^ï une année d'un quart supérieure à celle d'aujourd'hui, et 

^^ lors de beaucoup inférieure à celle des autres nations? 

^frangères. 

Qael est le remède à ce mal ? Comment peut-on espérer 
'^^re revenir la population d'une crainte si funeste à ses in- 
'^••éts généraux ? Il faut pour cela rassurer » ce sentiment 
^^ prévoyance paternelle, en cherchant à multiplier les car- 
^^res, métiers, professions, qui par le travail fournissent 
'^Tgement les moyens d'existence et permettent aux céliba- 
taires de se marier promptement et aux mariés de ne pas 
^^douter une nombreuse progéniture «. M. Lagneau cite 
^omme exemple l'Angleterre. Là, par l'énorme développe- 
ment de l'agriculture, du commerce, des relations maritimes 
^u coloniales, de nombreuses carrières s'ouvrent aux habi- 
tants. L'Angleterre, tout en présentant sur 10,000 habi- 
tants une mortalité de 228 identique à la nôtre], offre une 
fatalité de 354, c'est-à-dire près d'un tiers supérieure à la 
nôtre, un accroissement de 126 (plus de trois fois supéri- 
eur au nôtre) et une période de doublement de 55 années, 
('gaiement plus de trois fois plus rapide que celle de 183 
qui appartenait à la France avant nos récents désastres. 

Cet exemple nous dit suffisamment que c'est en amé- 
liorant les conditions de bien-élre général que l'on évitera 
le fléau secret et terrible qui nous menace, et cela dans un 
avenir beaucoup plus rapproché qu'on ne le croit ^) . 

LouKS Figuier. 



i) De 4 872 à 1876 la population ne s'est augmentée que de 
802,867 tètes, dont il faut même défalquer le quart, puisque l'im- 
migration a dépassé de 201,580 t. Témigration française. »Lo po- 



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^ t*^ ti( it. nnitnmîi/iT. ivoit çof la Fraaif* perdît Uws IfS *ii> 



Domimoir db la poi>vumD5 mi ui pkasicb. 1%3 



détails que f emprunte an docteur 1 1 mimBii i La aoorrilare 
se faisait cTabord au moyen ifmi petit pot en fer-blane. 
Depuis longtemps, on a substitué à ce petit pot un ba»crMi 
d-étain, les bibcftins en Terre étant trop fraf^iles: on en 
garnit le bout avec un chiffon. Ce bflieron d'ailleurs n'est 
pas en étain pur, c'est un alliage dans lequel le plomb entre 
piour la moitié. 

On le remplit soit de bit de cbèTre, soit de bit de vache 
coupé avec Teau puisée dans b mare Toisine, et on le main- 
tient sur les cendres chaudes juscfu'à ce qu'il ait été Tîdé. 
Le bit aigri pendant son séjour dans le tube mal nettoyé/ 
aigri sur le chiffon qui enreloppe le bout de Tappareil, se 
charge de lactate de piemb et dcYient ainsi un véritable 
poison. 

Sous rinfluence d*une telle alimentation, ce ne sont pas 
seulement les eniants assistés qui meurent en proportion 
épouvantable, mais tous les nouveau-nés indistinctement. 
Aussi, dans ces départements, dont les terres sont fertiles, 
le climat excellent, b popubtion diminue d'une fa^n 
très -notable (Seine - Inférieure , Eure, Calvados, Orne, 
Manche) . 

Une autre cause est Thabitude qu'on a dans un grand 
nombre de villes d'envoyer les ^nbnts en nourrice à la 
campagne. 

Des milliers de nourrices vont prendre sans cesse des 
enfants à Paris et dans les autres villes et n'en ramènent 
jcmuUs. Le docteur Brochard cite deux communes du dé- 
partement d'Eure-et-Loir où les nourrissons meurent tous. 
Il parah même, toujours d'après ce médecin, qai\ y a des 
nourrices dont la réputation est tellement établie qu elles 
sont trèe^echerehées de certains bureaux de nourrices. Le 
bulletin de la société protectrice de Tenfance a signalé au 
procureur de la République une nourrice qui avait perdu 
64 nourrissons, et qui avait au contraire conservé ses 
quatre enfents en parfaite santé. Le fait s'est passé dans 
r Yonne. 






IMINI'TION DE L^ POPIl.%TiriN LK 1% ril*\ir. î >;i 

'ai jamais renconire sur les r»»utr* «iu r^^rx f.»* i • 
ir Brochard. "sans une \i\e fiiiniiMn r»»* . .fw-.»-» 
de meneurs, d.ins Iesqiit'llt*<^ -Miiit riii.i«««-> j -..- 
ime des animaux re\tMiaiit Jtj uiiT' h» ivurr •-« ^: 
IM revenant de l'aris. i'.e^ liamrr^ »-nfa!.!* :%. .: 
I encore des larmes de !eiif>« inrn'^, ^-nî .1 .\ \»-.\ 
tellement voués à une nuirt pnM^himf qi*' ' vr - 
feaier qui les renferme s'appelle. d.m« !'*« i.%ïu\.. 
mtoire. Cela \eut dire qu'eu stirt.ini ii-> tfiy- \ 
iftnr chez leurs nourrices. iN \**n\ «Iim* !•• 
m termes qu'ils meurent . 

a fois arrivé, si la nciurri<*e eM hunn**. i»- ]»•'. : lor- 
iot échapper à la mort. nuii< <nii\eni. Miri<>.: « 
M a de belles apparences, elle ^' lidtf ,U' r— .• T.rr 
cbercher un autre ni»urris^.»n. a;n y*- ?.• ; i» ;*»- 
» 2at7, laissant le premier a la Ararde d»* «l'i*^!-!:.»- . •• .- 
, quelquefois même à relie de \ ieilUrd* :iit\- !t:î* 
élève au biberon ju^^pia re que î manrtion r-t .. i.-»r- 
iennent les enlever. 

ai pendant 18 ans», dit M. Briirlianl Mh^f-n. t. 
a frappé, et que dsns Tiiiterét il»» l.< rn --i'..- . - - 
r publier. Dans certaines rfiuimuri»"* j»*-.*. r— 
éloignées du chef-lieu judiciaire de i in"Mn!;*-. » -î • 
Ri des femmes et des Hlles qui ont dan* x» *'/.•• : 1 «.•.:'. . • 
tition bien méritée d'être de trê*-iii.fu\.>i'*f* ri ••.t •- 
elles les nourrissons ne font que iiaraîtr»* *-\ lii-^iB-'iT. 
tan î ces femmes ont toujours d<»s nourri**- «n* 1 ••* :.•• .- - 
us sont presque toujours des enfant* df !il!»-*. t- 1 • ••- î. 
iBont toujours parfaitement et re^liiT*'rii*-fii {.ly • « 
ût se reproduisant d'une façon identii]u»* *ijr iJi\>t> ;-:fr> 
i arrondissement, ne saurait être I etîet «i (jrih«i*.ir i i* •'*• 
^rement le résultat d'un calcul. Il tM »-\jdt'rit ;•«• «r • 
ificin que ces femmes chez les^iuelles le* ».||f^„l^ „ ,. .r»r/ 
connues, recherchées de certain»-* m.n^,,,^ ,j». ^ ,;. - 
que lenre services ménne > '^«►nt tn-^;ipj,j.,., ,.. I. ..•, 
dit le docteur Gallopin, ^qu* font «le «..^ „,..|.,.r .i'-y*.- 



* • 




184 DIMINUTION DE LA POPULATION DE LA FRANCE. 

Les drames horribles, la faiseuse dange de Montauban, 
ne sont donc pas aussi rares qu'on pourrait le croire. »0a 
peut évaluera, disait au Sénat rarchevéque de Bordeaux/ 
»à 4 00,000 le nombre des nouveau-nés qui, chaque année, 
en France, meurent en nourrice <tl 

Quelques-uns des maires acceptent si bien cette industrie 
meurtrière qu'ils ne font aucun efifort pour y apporter la 
moindre surveillance. M. Brochard rapporte qu'un jour il 
engageait l'un d'eux à s'opposer dans sa commune à l'ex- 
ploitation immorale des nourrissons dont, suivant la propre 
expression du maire, les cadavres pavaient son cimetière. 
»Je sais bien«, répondit-il, )>que ces enfants sont voués à la 
mort, mais que voulez-vous, c'est le bien-être de ma com- 
mune. Sans les nourrissons, ces femmes tomberaient à la 
charge du bureau de bienfaisance». 

Pour comprendre d'ailleurs cette immense mortalité, il 
faut étudier la vie du nourrisson, du petit Parisien, ainsi 
qu'on le nomme à la campagne depuis son départ de la 
maison paternelle jusqu'à son arrivée à la maison de la 
nourrice. 

Les nourrices sont dirigées sur Paris et ramenées dans'N 
leur pays par des hommes nommés meneurs, chargés dej 
recruter dans les campagnes des nourrices pour les petits 
bureaux, et trop souvent de pauvres filles pour d'autres 
maisons. 

Peu leur importe la qualité de la nourrice, ils ont intérêt '\ 
dans le placement et cherchent à en multiplier le nombre./ 
Une fois que la nourrice a un nouveau-né, elle retourne 
dans son pays. Aujourd'hui, le chemin de fer a abrégé une 
partie de la distance, mais qui de nous n'a été tristement 
impressionné en voyant un convoi de nourrices l'hiver 
dans ces wagons de troisième classe, mal clos, où se trou- 
vent entassées nourrices, enfants, fumeurs, geng ivres, etc. 
Et ce n'est encore que le parcours le plus facile, il reste 
à franchir la distance qui sépare le chemin de fer du 
village. 



DIMINUTION DE LA POPULATION DE LA PBANCB. 185 

«Je n'ai jamais rencontré sur les routes du Perche«, dit 
docteur Brochard, »sans une vive émotion ces longues 
Hlores de meneurs, dans lesquelles sont entassés pèle- 
'^vnéJe comme des animaux revenant du marché nourrices et 
Bonrrissons revenant de Paris. Ces pauvres enfants, tout 
mouillés encore des larmes de leurs mères^ sont aux yeux 
de tous tellement voués à une mort prochaine que le véhi- 
cule grossier qui les renferme s'appelle, dans les cani|)agnes, 
le purgatoire. Cela veut dire qu'en sortant de cette >oiture 
pour entrer chez leurs nourrices, ils vont dans le ciel ; en 
d'autres termes qu'ils meurent». 

Une fois arrivé, si la nourrice est bonne, le petit Pari- 
sien peut échapper à la mort, mais souvent, surtout si la 
nourrice a de belles apparences, elle se hâte de retourner 
à Paris chercher un autre nourrisson, afin de ne pas per- 
dre son lait, laissant le premier h la garde de quelque vieille 
femme, quelquefois même à celle de vieillards impotents. 
On les élève au biberon jusqu'à ce que l'inanition et la diar- 
rhée viennent les enlever. 

»J'ai pendant \ 8 ansa, dit M. Brochard, »obsen é un fait 
qui m'a frappé, et que dans l'intérêt de la morale je crois 
devoir publier. Dans certaines communes pauvres, tou- 
jours éloignées du chef-lieu judiciaire de l'arrondissement , 
on voit des femmes et des filles qui ont dans toute la contrée la 
réputation bien méritée d'être de très-mauvaises nourrices. 
Chez elles les nourrissons ne font que paraître et disparaitn*. 
Eh bien ! ces femmes ont toujours des nourris.sons; ces nour- 
rissons sont presque toujours des enfants de filles, et ces nour- 
rices sont toujours parfaitement et régulièrement payées. Un 
tel fait se reproduisant d'une façon identique sur divers points 
d'un arrondissement, ne saurait être TefTet d'un hasard ; il est 
entièrement le résultat d'un calcul. Il est évident pour le 
médecin que ces femmes chez lesquelles les enfants meurent, 
sont connues, recherchées de certaines maisons de la capi- 
tale, que leurs services même y sont très-apprérJés. >>l\ en 
est», dit le docteur Gallopin, »qui font de cela métier depuis 




I %. If. f ^ ;iiiH. 71M ont CiMjVrar» Ji* msÊÊnrimmm H ^' l'ai 1^ ^ 
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LiiiiliiMtne <li!!i- aonrrices est 
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Un jçnnde:» ville» w placer dM» be» 
riee» -mr lietu. Oaiu- on senl c a atiia de li TOèrie et 
one période «le T ;ui», S . %9i feaiBe» «al accoociw, sor ki- 
rffieile» (.4'>T. ct^ft-fi-^fire fA êemao iien ! soBt alées 
Qonmr -Hir lieij.\. «ït 9^7 ienhemieaA soal rc at ée s daiTle 
p«ry4. 

Autrefois le*» femmes attefidasest que Icvis co&iits eus- 
Miit T -1 % mois aTant de les quitter: aojoiDdrhiiî ettes ptf- 
tctit aa<9fnti>t '{ii eQes soat rétabKes de leurs coadies. Leo^ 
«Jép^irt est tr«>»-souTeat im arrêt de mort pour leurs eobnis- ! 
dont la mortalité est aussi effrayante que celle des enlanl-^j 
envoyés de Paris aux nourrices des départements. 

Bboi'.uidel et Paul Cèke. 

1S70 . I87i . 



l.K CÉUBAT ECCLÉSIASTIQUE 

COMME CAISE DE DÉPOPULATION EX FRANCE. 

LfTH deux iastitutioas qui retardent et menacent d'arrêter 
If* inouvenient ascimclant de la population ne sont point de 
fii^mi; nnttin! ; Tune est essentiellement religieuse, l'autre 
♦<*l lîxrhmivrnient politique. Nous ne ferons qu'effleurer la 
i)U(«Mllon n*ligifttiHe ; quelque importante qu'elle soit, il y faut 
toutîh<T II ver. inéiiaf<ement, car le célibat ecclésiastique est 
vdlofiiitiris «t tant que subsistera le concordai, tamt qne 
\'P.n\\H(i «n rfttat, au lieu de vivre dans une indépendance 
UMilu«ll<^, rroiwnt <l«voir s'appuyer l'un sur l'autre, le gou- 
vt*riii<in«^iit iraiini <iu'une action très-limitée contre la mul- 
lifilliMillon pj'til-c^tre exorbitante des célibataires de profession, 



DIMIRUnON DE LA POPULATIO!* DE LA FIANCE. 187 

k la plupart desquels il assure lui-même des moyens d*exis- 
tence. Les miaistres du cuHe catholique émargeant au 
bodget sont au nombre de 42,527. Ajoutez h ce chiffre 
f7,776 religieux et 90,343 religieuses, le tout disséminé 
en 4 4,030 couvents, ce qui représente en moyenne près de 
200 couvents par département. Voilà donc irrévocablement 
engagées dans le célibat 150,648 personnes de tout sexe, 
population équivalente à celle d'une très-grande ^ille. et 
cette population, qui s'est condamnée à une stérilité perpé- 
tuelle, au lieu de diminuer, augmente sans cesse générale- 
ment aux dépens de la population rurale. Est-ce tout ? Non, 
il faut ajouter à ce nombre effrayant d'eunuques volontaires, 
selon le mot d'un père de l'Église, les jeunes prêtres soldés 
par les fabriques, et, sans compter les diacres et les sous- 
diacres, déjà liés par le voeu de virginité, nous aurons une 
armée de 204,477 individus de^> deux sexes*, préchant 
d'exemple, et pour se recruter préchant aussi de paroles la 
tranquillité^ la douceur, la grandeur du célibat et la supé- 
riorité de ce genre de vie .««ur la vie de famille. Ne sera il - 
il pas temps de mettre quelque obstacle à ce fourmillement 
de moines et de communautés? Les moines des deux sexes 
ne se multiplient qu*avec les biens de main-niorle, parce 
que c'est la main-morte qui les fait vivre et prospérer. Or, 
la loi donne au gouvernement tous les moyens nécessaires 
pour enrayer ce mouvement aussi fatal aux intérêts écono- 
miques du pays qu'au progrès numérique de la population. 
Qu'il refuse désormais d'autoriser le^ corporations nouvelles, 
dont Futilité n'est pas toujours clairement démontrée, et (pi'il 
veille plus sévèrement que jamais à V exécution des lois sur 
les donations et fidéi-commis. Il y aurait sans doute bien 
d'autres choses à dire sur ce point, mais la question est trop 
vaste pour être traitée incidemment. C'est assez que nous 
avons montré que le célibat ecclésiastique peut, en se pro- 

i) En 4 861. Actuellement Tarmée cléricale compte ii p<Mi près 
500,000 membres (des deux sexesj dont 150,000 appartiennent » 
l'enseignement. 



!>> 



.YTW>!K l« LA P0mjk1105 DE LA PRAKGS. 



r-i«mL9fi. ^^«ttr «• F n ac* ce qu'il a été jadis en Eq[>agiie, 
-jLiie CKSï^ xti^f i^ def»L>falatîoii. qu'il exerce déjà àm 
'■.lie neïïcrY ç:»îcv*tt^j^ <v Mirv d'influeoGe, etquelegot- 
^■iraetcrf»?: ç::.. fn k ]M^:-étr« un peu trop encouragé li 
;.-v«j*»;v"> « na i:#cae: f*Nïr devoir de Fairéter. 

LÉON Le Foit. 






L FSrR'iT ÎIONACXL ET LA DÉPOPULATION. 



itar 



La p<iv.;.rA: rr. fv. Frjmce diminue progressivement; o** 
en i4ie!vhe 'i :jku>e !yin> pouvoir la trouver. Ouvrez U 
\eu\. eî> \vvvi frjirrvrji pjr «»n évidence. 

lUns yF>^4»e . i'itjilie . le Portugal . la populatioQ 
d nùnuo 't «•,e<i:-e ^r.e > ojitholici>me a grandi. Ces peuple^ 
de^enjiîe:« jiu d;\-r.u:î:èîue >îèoîe des peuples d'abbés et d« 
uuHne>. 0*o{: "."on i^^iS vvnoîure que le catholicisme ultra- — ^ 
nK^ntain es: airourd'hu; v.ne religion de dépopulation. 




Ap(H:que: oeb >. U Frinoe. Vous \ errez que le granc 
aocroisse-.r.vit du Oiohcaîsme date chez nous des dernier^^^^ 
temps de ".,i Kosîaurjition et surtout de la conversion d 
libéralisme français au jésuitisme. L'effet a commencé à se 
montrer dans îa irencration suivante, ce qui correspond aux 
premiers înilioes do la diminution de la population française. 
O dépérissement augmentera tant que le catholicisme papal 
ira en grandissant. h\uoriser raccroissement de la puis- 
sance catholique, c'est donc travailler ;u! dèpt-rissement 
physique de la France. 

Mais pounjuoi le catholicisme osl-il devenu une cause 
de dépopulation? 11 y en a des raisons évidentes: par 
exemple, une caste sans famille et sans postérité. Il y a 
d'autres raisons plus secrètes que j'ai dites cent fois : Abâtar- 
dissement de l'esprit, diminution de vitalité, déperdition de 
forces physiques et morales , pharisa'isme , mensonge et 
fraude dans le principe même de la vie. 



DmcfimoK »c ËJk i«fti.ftmf» »c la pkai^cs. j^^ 



Lisez ces chiffres: De IM« » f «T*. ie»éw:i 
ciels constatent one AniaaÉBftt et ptfélaûÊim i^ 
quatre cent mille habitait». màt^tmàammBÊt, i in. mîlhw. 
six cent mille que nous a nTi«> i» cuBçarie * . 

La population de Fitalie. et rrrfiifBf «^r tok-^ « t SMiSKT 
que ces états échappent à re iy rà laiM^ra" Lfc jm^hiitim 
de France a diminué, à ukmuc qi»f C4t ^sfrz 1 1 £»eM>t^ 

Tirez de là les coiiséqiMmni^. 

Partout le jésuitisme a tari ]««^ ««wsxYe»^ et ^jf . i eac 
temps de s'en apercei^oir et d'alisier. Sai^ ces- fTirmiT nr 
peuvent être traitées en fonte Kberle €ha ka^ Mae le» 
peuples chez lesquels il est pe^ni^ de parier maé«^ neaBOt 
en aide. 

Montesquieu avait pu dire impanenenA. il } a pro» 4 mm 
siècle: »Les honmies se sont vos àttarârt âonreai «aa» 
sentir les causes de leur destruction. Les pays desote» pài 
le despotisme ou par les avantages excessifs du cierge sur 
les laïques en sont deux grands exemples*. 

n s'agit de tout pour la France, et il est à peu prés 
interdit de dire un mot de vérité. Il ne m'est permis que 
de résumer la question. Toute mUiom monacale dimmue de 
population. Avertissement à qui veut voir et attendre. »Les 
privilèges exclusifs du clei^é dépeuplent un État, et cette 
dépopulation est très-difficile à réparer*'. Monte*ifuieu, 
£sprit des lois. 

Edgar Qiixet. 

(4875. 



4) D'après le recensement quinquennal de4h77 (novembre , la 
population de la France, qui était en 4872 de 36,4 02,924 habi- 
tants est aujourd'hui de 36,905,788 habitants. Elle ne s'est donc 
accrue que de 802,867 habitants. Et les grandes villes figurent 
dans cette augmentation pour 34 8,54 3 (Paris pour 4 84,956 h.). 
De 4 864 à 4 866 la population des campagnes avait diminué dans 
47 départements, de 4 872 à 4 877 cette décroissance s'est étendue 
4ur 20 départements. B. 



1 90 CE QUE LES FRANÇiUS UBÉRAUX PEN&ENT etC 

CE QUE LES FRANÇAIS LIBÉRAUX PENSENT DE U 

RELIGION DE LEUR PÈRES. 

Ce n'est pas la science^ mais la foi qui fonde les reli- 
gions. C'est en marchant avec la foi, c'est-à-dire les yeux 
fermés, qu'on arrive aux portes du paradis. Le recense- 
ment de cette localité^ si nous pouvions le faire à distance, 
nous montrerait plus d'illettrés que de savants. Un enfant 
qui sait le catéchisme par coeur est plus agréable aux yeux 
de Dieu que les cinq classes de l'Institut. L'Église n'hésitera 
jamais entre un astronome et un capucin. La science est 
pleine de dangers. Non-seulement elle gonfle le coeur de 
l'homme, mais souvent elle détruit par le raisonnement les 
fables les mieux bâties. C'est elle qui a fait tant de tort à 
l'Église depuis deux ou trois cents ans. Qui pourrait dire 
combien la découverte de l'imprimerie a jeté d'âmes en 
enfer ? 

Appliquée aux industries de ce bas-monde, la science 
engendré la richesse, le luxe, le plaisir, la santé, et mille 
autres fléaux qui nous écartent du salut. Elle guérit jus- 
qu'aux maladies irréligieuses où la religion voyait le doigt 
de Dieu. Elle ne permet plus au pécheur de faire son pur- 
gatoire ici-bas. Elle finira par transformer la terre en un 
lieu de délices, et vous verrez les hommes un beau matin 
se dégoûter du ciel. L'Église, chargée de nous conduire à 
cette félicité étemelle qui est le seul but de la vie humaine, 
doit nous écarter de la science. Tout au plus pourra-t-elle 
en permettre-l'accès à quelques hommes sûrs, afin que les 
ennemis de la foi trouvent à qui parler. 

Les vrais pasteurs des peuples, ceux qui font paître des 
brebis pour vendre la laine et la peau, ne veulent pas qu'on 
sache trop de choses. Dès qu'un homme lit couramment, 
il est tenté par cela seul de se mêler de tout. Il verra si les 
lois sont bonnes ou mauvaises, si elles s'accordent ou se con- 
tredisent, si on les observe ou si on les viole. Si pour comble 



CE QUS LEfi FRANÇAIS USBRAUX PENSENT etC. 191 

sait écrire, le moindre carré de papier lui donnera cer- 

ines démangeaisons politiques. II sentira comme un besoin 

écrire des noms propres sur des bulletins et de voter pour 

i contre quelqu'un. Et que deviendrons-nous, bonté divine! 

i le mouton récalcitrant s'élève jusqu'aux généralités de 

histoire et aux spéculations de la philosophie ; s'il brasse 

les idées générales, démêle des vérités, réfute des sophis- 

mes, constate des abus, réclame des droits ? Tout n'est pas 

rose dans la profession de berger, le jour où l'on reconnaît 

la nécessité de museler le troupeau. 

Les souverains qui ne sont pas des papes n'ont rien à 
redouter du progrès des lumières, car leur intérêt n est pas 
de fabriquer des saints, mais de façonner des hommes. En 
France, en Angleterre, en Piémont, le gouvernement pousse 
les peuples à s'instruire et les y force même un peu. C'est 
qu'un pouvoir fondé sur la logique ne craint pas d'être dis- 
cuté. C'est que les actes d'une administration vraiment na- 
tionale n'ont pas à redouter l'examen de la nation. C'est 
qu'il est non-seulement plus honorable, mais aussi plus fa- 
cile de gouverner des êtres pensants que des abrutis, pour- 
vu toutefois qu'on ait raison. C'est que l'instruction adou- 
cit les moeurs, déracine les mauvais instincts, réduit la 
moyenne des crimes et simplifie la besogne du gendarme. 
C'est que la science appliquée à l'industrie centuple en quel- 
ques années la prospérité de la nation, la richesse de l'État 
et les ressources du pouvoir. C'est que les découvertes de 
la science pure, les beaux livres et tous les grands ouvrages 
de l'esprit, lors même qu'on n^en tire aucun profit matériel, 
sont l'honneur d'un pays, la splendeur d'un siècle et la gloire 
d'un souverain. Tous les princes de l'Europe, le pape ex- 
cepté, bornent leurs vues aux choses de la terre et font 
.sagement. Sans mettre en doute l'existence d'un autre monde, 
ils gouvernent leurs sujets comme s'il n'y avait rien à espé- 
rer après la vie. Ils s'efforcent de leur procurer tout le bien- 
être qu'on peut goûter ici-bas ; ils travaillent à rendre l'homme 
aussi complet qu'il peut l'être dans Tenveloppe grossière 



/ 



193 kk occ 1X1$ raà^çAB umuaux pensent etc. 

•iu (:oqpê>. Noos les tniterioDS de mauTais plaisants s 
fiKSftieiit > sort de Job sur son fumier en nous mon 
d'Hçt les b<evftCîtude$ étemelles. 

Xjis <iOi^ei que dois empereurs et nos rois sont < 
\eri:QS li^^ues. maiies. pères de famille, personnt 
intéresses i Teducatton des enfants et à Favenir des 
Un b>.-a pi*{>e ou evêque n'a d'autre intérêt que d< 
le cieL et d'y traîner les hommes après lui. Ses si 
J«>ao mju^3i>e ;erice à lui demander si obstinément 1 
to^es temp*>n?i> que nois princes nous offrent d'eux- 
Si le< rc*>Ie> !i 1 u<a^ du peuple sont clair-semées d 
sieurs provinces, les séminaires sont nombreux, bie 
bien rentes et pourvus de tout ce qu'il faut pour foi 
prêtres médiocres. Les couvents s'adonnent à l'éi 
de petits uK^ines : on leur apprend dès l'âge le plu 
;i porter le froc, ii tenir un cierge, abaisser les yeux, 
ter en Utiu. li faut \oir la procession de la Féte-Di 
admirer Li pre\o>ance de l'Église! Tous les couvei 
lent l'un après l'autre, et chacun d'eux pousse une p 
vivante de petits gan;ons bien tondus. Leurs yei 
lants d'intelliisence. leurs jolies figures ouvertes, 
contraste curieux avec le masque immobile et grim; 
leurs supérieurs. On embrasse d'un coup d'oeil h 
et les fruits de la vie monastique, le présent et l'ave 
se dit qu'à moins d'un miracle ces petits chérubin 
bientôt changes en momies, mais on se console de 
morphose en songeant que leur salut est assuré. 

Tous les sujets du pape seraient bien sûrs d'aile 
s'ils pouvaient tous entrer au couvent, mais le mon 
rait trop tôt. En attendant le clergé fait ce qu'il p< 
les rapprocher de la perfection monastique et ecclésias 

E. About 

i) Addenda: ul\ existe, à celte heure, en France u 
courant religieux. — Les ultramontains exigent que toi 
la raison, se courbe aveuglément sous romnipotence d'i 
cratie étrangère, la papauté; — les libres- penseurs, au c 



GB QUE LES PBA5ÇAIS LnsAAri rc!isc!rr cte. Î9Z 



LK JOURNALISME CATHOLIQUE 

et 

LA RÉVOLUTION ACCOMPLIE DANS LE SEIN IfE LT/s 

ULTRAMONTAIN'E. 

On ne peut refuser à Lamcmuis le BM-rite d «▼«v r\ 
avec une singulière perspicacité l'aTeiiir do ciliifthnfii «t 
d'avoir inventé toutes les machioes de guerre qmt kt pêê% 
catholique a depuis si habilement employée». La ^j w i w 
obstinée contre rUniversité, Faitiâce par lefiid i» prrriM^H» 
les plus exoii>itanls soot préseatés rnwf ow: T*f%i 
toute naturelle de la liberté. Timtfiortamt /n yw 
publiciste dans TÉglise sont aniaat diwmfitWtjÊA ^u. ftifiar 
de lui^) . L'iigence caikoUqme que T^niatit I wii-^n-Mit 'j!«»^ 
espèce d'administration doat le ctaUt *ii£ ^fyt i h\m0t «r. 
dont le journalisme eût été FiBStnimni pnXiVJpiPt «ic m 



refusent de neo admettre saas le oootKite ot ^mf^ y^xr^s* ^ 
touche: le libre-eiamen. la raiMw ^ a *^::i0aÊfix L^ >*•*«»»« 
représentent le passé ; les seeoAd» J a««iuj. Jk ^u d^« ûtsw 
le monde?... Peat-étre a od trM»*eB«^ f^rv 'Jt?*u. &» 
reni*. Là est le nombre: Rabelais bV-<-- ;*» *»*.^?: .h» > 
lïionde, il y a beaoconp phi» d'eonaqvef 7»^ <f iA«mjM» I^Mie 
sois eunaque, et engnîsse, on mû botUMr 4s: iim«»« 

»A quoi bon, disent les Hiapoai de om f>iniiirt<Hi >4ii^dii|i^« 
À quoi bon chercher la solntioa de pnÀji^mi^ iiM«iui»«M * ^viV' 
<pioi se casser la tète a Tooloir âé^jm^ru j* 'jj^ tbo» raiMf^&M fl^ 
^Qes? Où est-il, l'Oedipe qnî »mb à/m^sn lOf» «uiuWvi fi«^ «w^ 
^'^'Smes qu'on Sphinx impénHraUe * fwum t .' uvaun*». <a«iih^ 
^ ^éfi: Dieu, la créatk», rime, r«lMt «1 .'«mtuik ** — >mi« •>«» 
Matières, tont est donle: doftc. 4>ms««: >« «luniitiv^ {»» lt«eiA. 
^'^> restons sor la terre, et « ww» ««â/jArt ..^ >'*<tïOt i«n'f lu 
'^^Ple, que ce soit dans «elai d* ia Ik/ïrvt » ♦•-«Mifc* h^nnéim 
^ ) Bien d'antres avant loi »\wrt»i m^^ i^n ytr^^-A **. '• ;ii;r4^w» 
. ^^ï^vice de leor foi reltgieuvtr . la mv-"*** w.'-* juw'S* «^ Lmmsi- 
^^-^ Consista à faire da caU»c^;KrÎ4<Mr «a |»«rt» C*?*? « v ^v« 
(^monter la responsabîlîU L» I^yn^ «r-ipj^ *^* . v^-a-^ Vi 



^- ^^^ de cette position fîiifeulKrr«r *ç j^m*'.>^ï*i^ 7..* ^ '^jw^, 
lg^ J?^^ tend de plus en plus a pre»4f*r daiit* ; fcu*. «J* *jr. ^ty^ ♦ 
^ ^^Uaocratie, de ce métange \ÀXàrt^ d^r^f/rit f*r»v wa-ju»./* *f. 



-t 



194 Cl QVm ÎMS PKANÇAIS UBÛAUX PENSENT etC. 

fond le programme de la réaction catholique dans l'Europe 
entière. 

Une grande révolution est sur le point de s'accomplir 
dans le sein de la catholicité, que dis-je? est déjà accomplie. 
Le système des églises nationales, composées de diocèses 
organisés sur une sorte de droit divin va se perdre dans 
ridée de catholicité ; la féodalité ou en d'autres tînmes, la 
souveraineté divisée tend à disparaître de FÉglise. L'évéque, 
envisagé comme le souverain spirituel de son diocèse, pariant 
seul à ses fidèles par ses mandements, Tévéque en vient de 
plus en pliis à n'être que le représentant d'un pouvoir cen- 
tral, un véritable préfet. Que restera-t-il dd[>out dans ua 
pareil étdt de l'Église? Deux choses, VadmmistratiQn ro^ 
maine (la bureaucratie) et le journalisme, L'évéque s'adresse 
à quelques milliers de fidèles, répandus sur quelques lieues 
de territoire. Le journaliste catholique s'adresse à toute la 
chrétienté; il peut enseigner dans le diocèse même de l'évé- 
que qui le combat, parler aux fidèles sans la permission du 
pasteur. On ne songe point assez à l'énorme importance de 
cette révolution. Ce que les ordres mendiants furent au 
XUP siècle, le journalisme catholique Test de nos jours: un 
pouvoir indépendant de l'évéque, tenant sa mission du pape, 
l'exerçant sur le terrain de l'évéque sans sa participation. 
Nous avons vu un archevêque humilié devant un jouma- 
liste, son diocésain (M. Yeuillot) ; nous avons vu poser en 
principe que l'ordinaire ne peut rien sur le journal qui s'im- 
prime dans son diocèse. Il est évident que le gouvernement 
de rÉglise est dominé de plus en plus par des influ^ices 
extra-épiscopales, et que l'avenir appartient à tout ce qui, 
de près ou de loin, exercera une action centrale dans la 
catholicité^) . 

Ernest Renan. 



4) C'est pourquoi tant d'évéques français, allemands et anglais 
ont pris le parti de se faire eux-mêmes journalistes. 



LA JOVRRJÉB D*VN ÉVÈQVB, 195 

LA JOURNÉE D'UN ÉVÉQUE. 

— Mon ami, prenez la peine de me suivre. 

— Ces monceaux de papiers politiques, de feuilles et de 
TCfVties m'indiquent que nous sommes dans le cabinet d'un 
rédacteur en dbef . 

— Vous vous trompez. Tout à Fheure, parler des vo- 
tomes vous paraissait chose bizarre ; que diriez-vous si vous 
entendiez précber des pamphlets? 

— Je ne saisis pas. 

-^ Cest, en effet, un usage récemment établi, — depuis 
<lue les évéques se livrent à la littérature politique. 

— Les évéques! 

— Vous êtes ici chez l'un d'eux. 

— Gela tombe à merveille ; j'aurais quelques renseigne- 
liants à lui demander pour . . . 

n n'eut pas le temps de terminer, monseigneur Tévéque 
^^ interpellant : 

— Bonjour, Tami . . . C'est mon éditeur qui vous en- 
Aroie? 

— Non, monseigneur. 

— Alors c'est mon marchand de papier. Il m'en faut 
douze rames pour demain. 

— Vous faites erreur, monseigneur. 
iFapportez-vous donc des épreuves de mon impri- 

Dderieî. . . 

— Pas davantage. Je suis amené par le désir de con- 
naître à fond l'organisation d'un diocèse. 

— Mon diocèse I . . . J'ai bien le temps. Le Siècle de 
ce matin a publié un premier-Paris auquel il faut que je ri- 
poste. En moins de deux heures, je me charge d'aligner 
six cents bonnes lignes bien vertes . . . 

— Et vos ouailles? . . . 

— Mes ouailles . . . J'ai mis ce matin la main sur un 
magnifique sujet de brochure: Les Séides de la Révolution. 
Gela s'enlèvera comme du pain. 



196 LA JOURNÉE d'un ÉvÊQUE. 

— Pourrais-je savoir comment on inaugure une cha- 
pelle? 

— Quelle chapelle ? . . . Adressez-vous à mon vicaire 
général ! . . . J'ai au bout de ma plume un ouvrage sur la 
.Société de Saint-Vincent de Paul. Je veux Favoir achevé 
en huit jours ... Ah ! messieurs les libres penseurs, on vous 
taillera les croupières. . . . J'ai dit huit jours, dix me suffi- 
ront. Je me barricade. Le Monde me consacrera un compte- 
rendu de trois colonnes. Mon ami, rendez-moi le service 
de passer chez mon imprimeur ... Du huit interligné ... 
Une couverture jaune ... Que d'affaires! que d'affaires! 

— Et celles de votre diocèse, monseigneur 1 

— Vous allez me laisser en repos avec votre mauvaise 
plaisanterie. Au bout du compte, que me voulez- vous? 

— Plus rien, monseigneur. Nous pensions parler à un 
évéque. 

— Ne suis-je pas? 

— Il se peut, mais chacun entend ses devoirs à sa 
façon. Si j'étais évéque comme vous, monseigneur, je 
préférerais le plaisir d'une bonne oeuvre à la satisfaction 
d'un bon ouvrage ; j'aimerais mieux donner mon temps aux 
malheureux qu'aux imprimeurs. Si j'étais évéque, je ne 
voudrais pas être pamphlétaire : je sèmerais l'aumône dans 
les mansardes, et non les mots dans les brochures. 

Si j'étais évéque, je ne changerais pas ma houlette pas- 
torale en arme du combat ; je prêcherais la conciliation au 
lieu d'attiser la discorde. 

Je me soucierais beaucoup de faire le bien, très-peu du 
timbre, du cautionnement et des polémiques ; certain d'avoir 
rempli mon mandat, je planerais au-dessus des convoitises 
et des ambitions, des luttes et des représailles. Voilà ce que 
je ferais, si j'étais évéque . . . Pardon de vous avoir dérangé, 
monseigneur ! 

Pierre Véron. 



LE CARNAVAL. 197 

LE CARNAVAL 

ET LE LANGAGE D'UN MONDE ANTÉDILUVIEN. 

MONSIEUR VEUILLOT i) . 

M. Yeuillot est de cette espèce d'écrivains, inconnue 
^^Hs d'autres littératures que la nôtre, et à d'autres époques 
^e de notre littérature : le styliste. Il n'a jamais établi un 
^^it, peint un siècle, dessiné une physionomie^ discuté ime 
^<Jée, hasardé un aperçu. A vrai dire, il ne lui en faut. 

Malheureusement pour lui ou pour nous, M. Yeuillot est 
Complètement étranger à la culture de notre société mo- 
/^^me. Il est, au milieu de nous, dans un isolement intel- 
lectuel absolu. Il ne se doute pas que la plupart des hommes 
^Xit acquis des connaissances et contracté des habitudes de 
ï^^nser qui les empêche de croire ce qu'il croit. M. Yeuillot 
^^t libre de s'inscrire en faux contre notre astronomie, notre 
l^hysiologie, notre, histoire ; il est maître de tenir pour les 
légendes et les miracles ; rien ne l'empêche de proclamer 
^^e Pie IX est la bouche même de Dieu, et que des dogmes 
"^Is que rimmaculée-Conception sont destinés à faire notre 
lonheur dans cette vie et dans l'autre ; rien ne l'empêche 
même, s'il est à bout d'arguments, de recourir aux menaces 
et de nous annoncer un cataclysme social comme la consé- 
quence de notre incrédulité : il est possible, en effet, que la 
société tout entière aille au diable, mais ce qui est impos- 
sible, il faut bien que M. Yeuillot le sache, c'est qu'elle en 
revienne à la foi de M. Yeuillot. Il n'est point d'exemple 
d'un pareil retour. Le dix-neuvième siècle serait plus 
embarrassé pour raisonner et sentir comme le treizième, 
qu'un homme fait pourj rentrer dans les vêtements de [sa 
première enfance. On ne croit pas ce qu'on veut, mais ce 
qu'on peut. M. Yeuillot, lui, est un homme qui, un jour, s'est 

i) M. Yeuillot a l'insigne honneur d'être le modèle de tous les 
vicaires sabreurs de l'Allemagne et même du monde catholique 
tout entier. 



198 LB GAUfAYAL. 

mis à croire ce qu*il voulait. Comment a-t-ii fait? C'est son i^ 
secret. Il y a eu probablement de sa part un peu d'effort 
et beaucoup d'ignorance , ou peut-être seulement beaucoup 
de scepticisme. Ne se fiant à sa raison, qu'il n'avait jamais 
soumise à une discipline sévère, ni aux faits qu'il n'avait 
jamais serrés de bien près; et à défaut de convictions per- 
sonnelles, ne se sentant point porté par le courant des idées 
générales du siècle, hors duquel les hasards de son édu- 
cation l'avaient jeté, M. Yeuillot a embrassé plus facitemeut 
qu'un autre une foi qui lui apportait le repos du coeur et 
un certain idéal de la vie. Son tort est de s'imaginer que 
tout le monde soit en était de faire autant. Il nous considère 
comme des prodiges d'aveuglement volontaire. Il nous juge 
mal, il ne comprend rien à l'état de nos âmes ; c'est lui, 
avec sa foi naïve et massive, c'est lui qui est un phénomène 
au milieu de notre époque. Je ne le lis jamais sans m'ima- 
giner voir l'exemplaire fossile d'une faune perdue, quelque 
elephcu primigenius, qui pouvait avoir sa place dans uu 
monde antédiluvien, mais qui aujourd'hui en désharmonie 
avec tout ce qui l'entoure, parait surtout étrange et dif- 
forme. 

Il est une chose qui semblerait pourtant faite pour 
ouvrir les yeux de M. Yeuillot, ou du moins pour jeter dans 
son esprit quelque doute sur la valeur de ses croyances. Je 
veux parier de sa propre polémique. M. Veuillot n'a qu'un 
procédé de controverse ; il n'argumente pas, il ne réfute 
pas, il ne prouve rien : il se contente d'injurier. Voici un 
volume de près de cinq cents pages ; y a-t-il depuis la pre- 
mière ligne jusqu'à la dernière une seule considération 
propre à éclairer ou à toucher, à diminuer les difficultés 
qui empêchent tant de gens de croire, à réduire à néant les 
objections que la science oppose à la foi catholique? Y a-t- 
il une idée dont un homme intelligent et sérieux puisse faire 
son profit? Je ne le pense pas, et je n'imagine pas que M. 
Yeuillot se fasse illusion à cet égard. 

Ce serait lui faire injure que][de le regarder comme un 




LB CAMHA^'AL. IM 

amuseur. Il veut nous cosTertir c'est érideat 

ra{»Mre, il croit, c'est pourquoi il perle. Eh 

ilî T(mt son discours, depuis qu'il tient une 

jamais tendu qu'à une chose, à nous nMWtrer que les 

croyants sont ridicules ou odieux. Point d'eieeplion. Lt» 

injures dont il gratifie ses contemporains sont toujonrs 

me proportion exacte avec leur hétérodoxie : le 

tlMit pas grâce ; Thonorabilité du caractère pas 

M. Yeniilot n*a jamais reconnu un mérite ou une Ycrtn i 

no adversaire. Mais, au nom du ciel, que peut se 

V. Yeuillot en agissant ainsi ? Quand le public ann 

à l'exécution de tel ou tel, en sera-t-il plus près de la W * 

H se sera indigné ayec vous contre le journalioD 

00 amusé avec vous aux dépens de la petite 

sera-t-il mieux disposé à devenir catholique? PouTcz-v^i» 

le penser? En vérité, il y a des moments où l'on a bien de 

la peine à regarder M. Yeuillot comme un croyant «.rieni 

et un apôtre convaincu. 

Non-seulement les livres de M. Yeuillot sont pea ful^ 
pour éveiller la foi dans le coeur des hommes, mais ils 
semblent écrits comme à plaisir pour soulever d'invincibi» 
préjugés contre les convictions dont l'auteur se fait favoeait. 
M. Yeuillot veut apparemment nous Caire aimer et adnnnr 
la religion qu*il prêche ; et qu'a-4-il inventé povr cela ? de 
se présenter lui-même à nos yeux sous tuped le pios pro- 
pre à exciter nos répugnances. 

M. Yeuillot prend ce qu'il y a de pins perwHuael dam» 
les personnalités, de plus outrageant dans l'outrage. Il s'est 
permis à cet égard ce que nul autre n'avait osé. Il a fait 
comme une gageure de violence et d* impudeur. Il parie du 
ventre de Fun, du nez de Tautre. Il n épargne pas les 
femmes plus que les hommes. Ce n*est pas tout, il se 
fait familier: il appelle celui-ci » compère,* celui-là «pauvre 
gros.a Un peu plus, il vous frappera sur Tépaule, il vous 
tutoiera. On sent ses mains sur soi. On est pris de dégoût. 
On reste sans armes devant cette insolence d'homme mal élevé. 



200 us CARNAVAL. 

Il y a dans cette conduite de M. Veuiilot une aggra- — 
vation. Ce n'est pas seulement de sa part une façon d*homm^ 
sans éducation, c'est une lâcheté. Je m'explique, et d'au — 
tant plus nettement que M. Veuiilot jusqu'ici a fait semblanC 
de ne pas comprendre ce qu'on lui reprochait. Il a très^ 
bien parlé du duel dans les Odeurs de Paris. Il y voit »Ie 
dernier rempart de l'individu dans une société démocratique, 
c'est-à-dire impolie et pleine de méchants personnages qui 
oseraient tout contre tout le monde si l'on n'avait à leur 
montrer la gueule du pistolet». — On sait néanmoins que 
M. Veuiilot ne se bat pas. Sa foi ne le lui permet point. 
Rien de mieux. Il n'est personne qui n admette la validité 
de cette excuse. Je vais plus loin: celui qui, sachant l'im- 
possibilité morale où se trouve M. Veuiilot de rendre raison, 
s'aviserait de lui chercher querelle, celui-là passerait à bon 
droit pour un faux brave. Mais il va sans dire, en même 
temps, que la situation de M. Veuiilot, en lui créant ce pri- 
vilège, lui crée aussi un devoir. Le même sentiment qui 
m'empêchera de l'insulter, sachant qu'il ne se bat pas, doit 
l'empêcher, de son côté, d'insulter des hommes auxquels il 
est décidé à refuser toute satisfaction. II se trouverait 
autrement^ que M. Veuiilot s'abrite sous sa profession de 
christianisme pour outrager impunément ceux qui sont sans 
défense contre lui, et, selon sa propre expression, qu'il 
pourrait tout oser contre tout le monde, parce que personne 
ne pourrait lui montrer la gueule d'un pistolet. Or, c'est 
là précisément ce que M. Veuiilot a fait. Il a abusé de 
l'impunité que lui constituait sa qualité de catholique prati- 
quant. Il a renoncé au duel, ce qui est compatible avec l'hon- 
neur, mais il a en même temps profité de son inviolabilité 
pour outrager ses adversaires, ce qui est peut-être concili- 
able avec les lois de la dévotion, mais assurément pas avec 
celles de la délicatesse et de la chevalerie. Il a, comme on 
l'a dit, craché à la figure des gens par les fenêtres de la 
sacristie. Bel exemple donné aux mondains! Irrésistible 
séduction répandue sur les doctrines de l'Évangile ! Il était 



LB CARNAVAL. 301 

réservé à M. Yeuillet de marquer la différence qui existe 
entre le saint homme et le galant homme, n était réservé 
à notre temps de voir la religion de Bossaet défendue en 
style poissard, et la foi des croisés maintenue par un mon- 
sieur qui revendique le droit de vous couvrir d'ordures, mais 
qui se ferait un scrupule de vous rencontrer Tépée à la 
main. 

Lorsqu'on cherche à se rendre compte des moeurs htté- 
raires de M. Yeuillot^ on se trouve arrêté comme par un 
problème. Il y a chez cet homme une lacune du sens 
moral qu'on n'a jamais rencontrée ailleurs. On dirait qu'il 
manque de la faculté de saisir la relation entre sa conduite 
et ses principes, les rapports entre sa propre personne et 
celle des autres. C'est un Gracchus qui crie !à la sédition» 
Il affecte de regretter la politesse des moeurs, et il pousse 
la grossièreté jusqu'au cynisme ; il appelle Voltaire le plus 
souillant des polémistes, et il ne connaît d'autre arme que 
la souillure ; il se donne pour le défenseur de la liberté de la 
presse et dans le chapitre même où il affiche cette préten- 
tion, il invoque l'autorité du ministre de l'intérieur contre 
les journaux ; il se pose en martyr, et il oublie qu'il a été 
courtisan ; il se dit victime, mais la main qui le frappe, il 
l'a baisée lorsqu'elle frappait les autres ; il invoque les pri- 
>iléges de la dévotion pour ne point se battre, et il profite 
de l'impunité pour lancer à la tète de chacun les outrages 
les plus offensants que lui fournisse sa verve rabelaisienne ; 
il condamne le mépris comme un sentiment peu chrétien, et 
l'on voit qu'il ne se sait gré de rien tant que de son mépris 
pour le genre humain. Le mépris de M. Veuillot ! Mais M. 
Yeuillot n'y pense pas. Il ne dépend pas de lui de mépriser. 
Il faut qu'il en ait le droit. Il faut qu'il soit digne de res- 
sentir l'indignation. Il faut qu'on ne puisse répondre à ses 
dédains par un plus légitime dédain. Or, c'est là justement 
ce qui est arrivé à M. Yeuillot. Ses violences et ses facéties 
ont dépouillé son jugement de toute autorité. Les flétris- 
sures qu'il prétendait infliger lui sont retombées sur la tète. 



302 LE GAIN AVAL. 

M. Yeuillot ne soupçonne pas ce qu'un sentiment moral un 
peu délicat, ce qu'un coeur un peu haut placé éprouvent de 
dégoût pour cette dévotion aux yeux de laqoeHe ne sont 
rien justice^ honneur ni oourtoiâe; pour ce jnstipier de 
rÊglise, qui rend ses arrêts en langue de turlupin. 

Edmond Sgherer. 

(1874.) 

LE PETIT MABAT ÉVANGÉLIQUE ET SES MOEURS 

LITTÉRAIRES. 

M. Yeuillot est infaillible comme celui qui le paye; ses 
gros mots ne tombent pas au hasard, il n'a jamais assommé 
que l'honnête et le juste. Les têtes qu'il voudrait couper 
sont toutes d'un certain prix, et, si jamais le gouvernement 
lui permet d'organiser une Sainte-Barthélémy, il ne tuera ni 
un coquin, ni un hypocrite, ni même un imbécile. Je suis 
flatté d'apprendre qu'il me veut du]mal, ce petit Marat évan- 
gélique. 

M. Guizot'lui disait un jour, avec l'autorité écrasante que 
vous connaissez : „Mon pauvre Yeuillot, vous n'avez plus 
même de talent.'^ Je suis d'avis que le grand et honnête 
orateur se montrait un peu trop sévère. Certes, il est des 
choses que M. Yeuillot |n'a plus, ses opinions d'autrefcHS, 
par exemple. Il est des vertus qui lui ont toujours manqpié 
et que je ne veux pas énumérer ;ici, de peur d'être trop 
long. Mais il possède encore, et je crains bien qu'il ne 
possède toujours, le talent d'agacer les passions, de souffler 
la haine, de déguiser la foi en mégère et la charité en ha- 
rengère, de secouer les féraillesj ensanglantées de l'Inqui- 
sition au milieu du cortège innocent des petites communi- 
antes, de lâcher les jurons de la halle au travers des hymnes 
sacrés, et d'effaroucher les vrais chrétiens par le spectacle 
de sa gaudriole militante et carnavalesque. Il vit dans le 
parti catholique comme un reitre en garnison chez les non- 
nes ; prêt à défendre le couvent si l'ennemi s'en approchait, 



1 



. 



LE ROHANTISHB REUGIEUX. 203 

"^ B^amose, en attenidaiit, à vider les oalices, à chiffonner 

^ guimpes^ à ébongner le» tableaux, à décapiter les sta- 

^^ et à faire cent fois plus de mal que le plus impitoyable 

^ainqu^m*. Si le pape voulait enrôler toute une armée de 

Veuillots, on verrait tous les catholiques de l'Europe se faire 

^^uts ou du moins protestants. 

Le talent de M.Yeuillot se compose d'intolérance et d'im- 

P^deace. Si j'osais employer son style, je dirais qu'il est 

^ en rage, tout en gueule; mais j'aime mieux lui laisser 

^^ façon d'écrire, qui est sa seule originalité. Il s'est 

^'ové au-dessus de ses compHces, en catéchisant les douai- 

^^'^i*^ dans le patois des laquais, en recopiant Joseph de 

^*^re avec la plume du père Duchesne. C'est un Bossuet 

^ la rue Mouffetard, un Saint Jean-Baptiste de l'égout. 

E. About. 



LE ROMANTISME RELIGIEUX. 

CAUSES ET EFFETS DE CETTE MALADIE DE NOTRE 

SIÈCLE. 

Un prédicateur illustre, qui quitta le barreau pour deve- 
^^ir prêtre, le père Ravignan appelle le romantisme religieux 
Xme des maladies de notre époque. Il ne nie point qu'il n'y ait 
^ans le christianisme une poésie touchante et sublime; il 
reconnaît que c'est une source abondante en conceptions 
élevées, en émotions douces et vives. Mais après ? «Avec 
ardeur on s'empare de la poésie, de l'art chrétien ; c'est une 
forme heureuse du beau, une voie féconde ouverte au talent; 
c'est une région encore où l'on se plaît à promener de ro- 
mantiques rêveries ... Et pour plusieurs, rien de plus« ^) . 
— n y a un grand danger pour le catholicisme dans cette 

4) Conférences du Père de Ravignan, préchées à Notre-Dame 
de Paris. T. I. p. 27. 



204 LE mOMAKTlSlIB MELMUEUX. 

tendance des esprits. On accepte le nom du christianismei 
sa grandeur, sa poésie, et même ses bienfaits. On aime à 
les célébrer, parfois à les chanter. C'est à merveille. Mais 
ces chants s'adressent au passé. Il faut quelque chose de 
mieux pour le présent et surtout pour Favenir. Chacun se 
met à r oeuvre: philosophes, historiens, poètes, romanciers, 
politiques, tous font de la religion ; mais ce qui l^ir tient 
surtout à coeur, c'est d'en préparer une à leur guise. Et 
avec quoi construisent-ils l'édifice de leur foi? Us prennent 
un singulier guide, le plus incertain et le plus bizarre, l'ima- 
gination et ses inspirations fantastiques. C'est avec les pen- 
sées du matin et avec les rêves de la nuit que ces poètes 
en religion se fabriquent une foi. nVides chimères«, s'écrie 
le père Ravignan, «vaines imaginations, qu'avez-vous pro- 
duit? La mort de VirUelligence et de la vérité^n. 

Le prédicateur pieux n'a pas tort: cette foi d'imagi- 
nation n'a rien de sérieux, elle ne pénètre pas dans les en- 
trailles de l'homme. Jésus-Christ prêchait la régénération 
de rame, la renaissance spirituelle, il la prêchait par sa vie. 
Voilà la vraie religion. Tandis que la religion des roman- 
tiques est une foi de parade, bonne à faire des vers ou de 
la prose poétique. Chose remarquable! L'écrivain qui 
inaugure la réaction religieuse, est aussi le type du roman- 
tisme religieux. Heureux de trouver un apologiste lettré 
après la longue stérilité du dix-huitième siècle, les catho- 
liques portèrent Chateaubriand aux nues. Lacordaire dit 
))qu'il a été le héraut du bon Dieu vers nous». Singulier 
héraut que celui qui chante le christianisme sans être chré- 
tien. Lacordaire écrit à madame Swetchine qu'il a été très- 
malheureux du livre de Chateaubriand sur Rancé : il se de- 
mande avec angoisse si «tous les serviteurs de la Providence 
sortirent d'auprès de Dieu, boitant comme Jacob^ ? Proud- 
hon, dans sa rude franchise, est moins élogieux ; il traite 
Chateaubriand de phraseur sans conscience, sans philo- 
sophie: )>Toute sa dignité((, dit-il, »fut dans sa faconde». Nous 
craignons bien que la postérité ne soit de l'avis de Proudhon ; 



LE BOMANnSlIE RELIâlEUX. 205 

et le Génie du christianisme n*est-il pas Fiinage de la réaction 
religieuse? Phrases d*un côté comme de Fautre. 

Chateaubriand ne fut pas le seul chrétien romantique. 
En Allemagne il y a toute une école, où la réaction religieuse 
s*est évaporée en paroles et en couleurs. Les Allemands 
sont nés rêveurs et poètes. Au dix-huitième siècle, ils se 
laissèrent gagner par l'incrédulité ^ du moins par un sec 
rationalisme. Quand à la suite de la Révolution un homme 
de fer foula l'Allemagne, le sentiment religieux s'éveilla avec 
le patriotisme, pour mieux dire, l'amour de la patrie devint 
on culte ; on fut heureux de sacrifier sa vie pour la liberté 
et pour l'indépendance de la nation. La victoire couronna 
cet héroïque élan; faut-il s'étonner si les Allemands y voient 
la main de Dieu? Dieu y était. Les vainqueurs portèrent 
dans la religion l'enthousiasme qui les avait animés pendant 
le combat. Pure dans son principe, la réaction s'égara bien- 
tôt dans des excès incroyables. La patrie de Luther ne se 
contenta plus de la foi simple des réformateurs. Schiller 
appelle le protestantisme la religion des épiciers. Il fallait 
aux Allemands une religion plus poétique ; ils célébrèrent 
le catholicisme comme la religion de l'art. On s'imagina que 
les vieux peintres d'Italie et d'Allemagne étaient tous des 
génies inspirés par la foi ; on professa le même respect pour 
les vieilles poésies, et l'on se mit gravement à imiter ces 
prétendus chefs-d'oeuvre. Un écrivain qui joint T imagi- 
nation allemande à l'esprit français, Henri Heine, dit que si 
l'on veut se faire ime idée de ces chantres du moyen âge, 
il faut aller à Gharenton. Persuadés que les artistes, dont 
ils admiraient les oeuvres, devaient leur perfection à la pro- 
fondeur de leur foi, ils se mirent en route pour aller puiser 
l'enthousiasme sacré à la source où s'étaient désaltérés les 
moines ; ils se rendaient dans le sein de l'Église, qui seule 
béatifie, de l'Ëglise catholique, apostolique et romaine. 

A quoi aboutit le romantisme religieux? Est-ce que les 
Allemands embrassèrent le catholicisme à la suite de leurs 
poètes et de leurs peintres? L'Allemagne avait un poète 



206 LB mOWÂNTtSMB BBUGBVX. 

graftd paimi les grandg : GoeUEe, qui brffle par le bon sens 
autant qae par le géaie, prit en pitié le romantisne raii- 
giem de la jeane génération ; il n'eut qaHk laisser tomber 
quelques parcrfes de sa boudie pour mettre à néant on mon* 
vement fictioe, espèce de mauvais rêve. A la voix de Goethe, 
le cauchemar se dissipa; il mérite d*étre stigmatisé par Henri 
Heine : »Le8 fantômes du moyen âge s*enfiiireot ; les hiboui 
se cachèrent de nouveau dans les ruines des vieux châteaux; 
les corbeaux s*eiivolèrent à tire d'aile dans les tours des 
églises gothiques*. Novalis, le seul poète que le romantiflooe 
ait produit, chanta vainement le bonheur de Funité romaine 
à une nation née divisée, les Allemands restèrent protestants» 
et ils le resteront en d^it de la réaction catholique. 

Cependant le romantisme religieux n'est pas mort. S'il 
ne forme plus école, il a néanmoins des adeptes partout. 
On peut dire sans exagération que ceux qui croient sincè- 
rement à une réaction catholique, sont tous des hommes 
d'imagination ; en ce sens ils sont romantiques. L'homme 
se détache avec peine de la foi qui a bercé son enfance ; 
alors même que sa raison lui fait des objections, auxquelles 
il ne trouve point de réponse, son imagination prend parti 
pour les croyances de ses pères. Pour croire, il idéalise 
le passé, il prête au dogme traditionnel une signification 
qu'il n'a point ; de sorte que, tout en se disant orthodoxe, 
il est loin d'être croyant. Gela explique comment tous ceux, 
chez lesquels l'imagination domine, donnent dans la réaction 
religieuse : tel fut Chateaubriand, tels sont les brillants ora- 
teurs que l'on a vus quitter le barreau pour la chaire, tels 
sont encore les hommes politiques, partisans enthousiastes 
d'un passé qu'ils, ignorent ou qu'ils se représentent sous des 
couleurs de fantaisie. 

L'histoire a vu les romantiques à l'oeuvre dans la lutts- 
du christianisme contre la société païenne. La destinée des 
Libanius, des Symmaque, des Julien nous apprend quel sera 
le sort des tentatives impuissantes que font leurs successeurs: 
catholiques. Quand les libres penseurs disent que le catho-- 



LE ROMANTISia REUGIBUX. 207 

licisme est mort, parce qu'il est déserté par tous ceux qui 

osent penser, les catholiques leur opposent avec orgueil les 

orateurs qui brillent dans les chaires chrétiennes et les 

honunes politiques qui illustrent la tribune. Le polythéisme 

dans sa décadence était entouré du même prestige : tous 

ceux qui avaient du sang littéraire dans les veines, restèrent 

et moururent dans Thellénisme. Jamais un vrai Hellène ne 

s'est converti à la religion du Christ, disait Julien, et il avait 

raison. Comment des bommes d'intelligence pouvaient-ils 

s'attacher aux folies du polythéisme? C'est qu'ils le voyaient 

à travers le prisme de l'imagination ; ils donnaient aux fobles 

un sens rationnel qu'elles n'avaient point. (?) Nos romantiques 

chrétiens font de même. Ils ignorent l'histoire de la religion 

qu'ils célèbrent et se crment de très-bonne foi orthodoxes, 

alors qu'il leur serait difficile de signer une profession de 

foi quelconque. 

Il y a encore un trait des romantiques religieux qu'il 
importe de noter. Ils se défendent d'être des hommes du 
passé et en réalité, il n'y a que leur imagination qui vit dans 
le moyen âge ; tout ce qu'ils ont de bons instincts les porte 
vers l'avenir. Les romantiques du polythéisme expirant riva- 
lisaient de charité et de pieux sentiments avec les chrétiens. 
Aqjourd'hui nous entendons les réactionnaires catholiques 
protester qu'ils sont plus libéraux que les libéraux; ils vont 
jusqu'à s'imaginer que la liberté est d'origine catholique, 
et que personne ne l'aime plus que TÉglise. Imprudents 
défenseurs d'une religion qui s'en va ! Ils ne voient point 
qu'en exaltant la liberté, ils ruinent le catholicisme qui en 
est l'ennemi mortel. Ceux qui lisent, ceux qui entendent 
ces discours, ces sermons, moitié catholiques, moitié libé- 
raux, sont touchés jmr les accents de liberté, beaucoup plus 
que par la foi du passé. A vrai dire, les romantiques chré- 
tiens ne sont catholiques qu'en apparence ; car ils adorent 
la liberté que le pape maudit. Vainement cherchent-ils à 
concilier ce qui est inconciliable ; malgré eux ils s'éloignent 
de la religion traditionnelle. Ainsi la réaction catholique, 



208 L*ABT VLTRAIIOKTAIN. 

dans ce qu^elle a de plus pur, de plus légitime, est elle- 
même une aspiration de Tavenir. 

F. Laubbnt. 



L ART ULTRAMONTAIN. 

Vous étes-YOus arrêtés quelquefois devant les magasins de 
la statuaire et de l'imagerie catholique? Tout cela ne se pro- 
duit aujourd'hui et ne se vend que sous Tinspiration des 
hommes de Tultramontanisme. Ils ont pris dans l'Église la 
direction de l'art. 

J'avais remarqué chez un marchand de tableaux du 
quartier Saint-Sulpice une fort jolie Vierge tenant Tenfant 
Jésus. C'était de bon style, noble et pur. Il n'y avait pas 
d'église à laquelle cette toile ne pût faire honneur; et le 
prix coté était raisonnable. 

Près de là étaient des croûtes horribles, des copies de 
la prétendue Immaculée-Conception de Murillo, qu'on a si 
justement comparée à une Yelléda, d'autres Immaculée plus 
hideuses encore, ayant tout de la femme, hors la grâce vraie 
et la chasteté ; des saints Joseph avec ce visage effaré qu'on 
croirait que tous les artistes du monde^ depuis l'invention 
de la peinture à l'huile, se sont entendus pour donner au 
protecteur de Marie ; des christs à figure blonde et fade, 
montrant sur la poitrine d'immenses coeurs entourés de 
rayons lumineux ; des descentes du Saint-Esprit sur la Vierge 
et les apôtres, quelle Vierge, bon Dieu 1 et quels apôtres ! 
C'était bien, en plein Paris, dans la ville renommée des 
artistes, l'exhibition la plus étrange de toutes les horreurs 
de la peinture. 

J'avais félicité le marchand de son joli tableau. 

— Voilà une toile qu'on va vous enlever au premier 
jour, lui dis-je. 

— Ah 1 monsieur l'abbé, me répondit-il, voilà cinq ans 
que je l'expose, et personne n'en a voulu. Un de nos Pères 



l'art ultramontain. 209 

'Uites a hier acheté pour la chapelle d'un château qu'une 
i&e dont ii est le directeur, a fait construire. Il a hor* 

élément marchandé pour la dame, et n'a voulu que de la 

^cotille. 

— Je croyais les bons Pères plus artistes. 

— Artistes! s'ils sont tous comme celui dont je vous 
^^rle, ils ne le sont guère. 

Le bonhomme craignit de s'être trop avancé. 

— Que cela soit dit entre nous, monsieur l'abbé t Vous 
Comprenez, je suis marchand. 

Ohl ne craignez rien, je ne vous trahirai pas. Je les 
connais beaucoup, ces bons Pères, quoique je les fréquente 
peu. Mais je pensais qu'ils renonçaient enfin au style jésuite, 
qui a couvert la Belgique, l'Espagne, tout le nouveau monde, 
de monuments d'une horrible décadence. 

— Je ne le vois pas trop, si j'en juge par les autels de 
leur chapelle de la rue des Postes. Ils ont fait fabriquer des 
saints et des saintes en cire, le tout de grandeur naturelle ; 
les reliques sont enchâssées dant cette cire, et ces grands 
corps sont étendus sous l'autel derrière des vitrines. Ah! 
monsieur l'abbé, puisque nous parlons entre nous et que 
vous m'avez l'air d'un honnête homme, je vous dirai que 
cela fait mal à voir. Je suis un peu artiste moi-même 
quoique marchand. J'ai un peu vu, et je dois vous avouer 
que ces eiLhibitions de belles jambes en cire mal couvertes 
de draperies écarlates, blessent le goût autant que la 
décence. 

J'examinai les madones, les jolies crèches, les statues 
de saint Joseph, de saint Louis de Gonzague, de Stanislas 
Rostka. J'avais vu l'odieux en peinture ; maintenant j'avais 
sous les yeux tout le barbare de la statuaire. 

Vierges poupées^ avec vos joues coloriées en rose et 
vos petites bouches en coeur , Immaculées en attitude de 
prêtresse sur le trépied, que vous rendez bien l'esprit reli- 
gieux de l'Ëpoquel Celui qui peut vous regarder sans 
éprouver une répulsion d'instinct, celui-là est descendu 



210 L*AET VLTRAMONTAIN. 

jusqu'à la stupidité béate. Vous lui allez I II peut jouir. 
Quelles poses, grand Dieu I Quelles faces de marottes ! 

Un homme de talent, égaré parmi les ultramontains, M. 
Léon Gautier, aussi sévère que nous, s'écrie : «Images à 
dentelles et h ressorts, colombes roucoulantes, orangers à 
surprises, guitares, coeurs trop enflammés, Vierges miel- 
leuses, Enfant-Jésus en cire et en carton-pète, petites cha- 
pelles mécaniques, petites horreurs de tout genre, que 
voulez-vous de moi? C'est la vingtième fois que je vous 
jette Tanathème, et ce n'est pas la dernière. Il faut que 
vous disparaissiez à tout prix. Il faut que vous cessiez 
d'affadir les coeurs, de gonfler les paroissiens des jeunes 
Allés et d'efféminer leurs âmes. Delendam esse Carthaginem<ii\ 

Oui, vous avez mille fois raison. Il faut détruire cette 
Garthage. Mais, imprudent! cette Carthage, c'est vous et 
les vôtres. Vous ne voyez pas que vos petites images, vos 
statues, vos tableaux, tout cela n'est qu'une traduction 
d'idées? On n'en vient à fabriquer des chapelles mécaniques 
qu'au temps où les notions vraies du temple selon l'esprit 
ont disparu dans TÉglise, et où les décorations mécaniques, 
comme à l'Opéra, ont envahi le grave tombeau des cata- 
combes. Vous avez vos vierges mielleuses, parce que vos 
innombrables petits livres sur la Vierge, vos 40,000 prédi- 
cations du Mois de Marie, chaque année, ne présentent 
qu'une Vierge mielleuse, puisque ce mot vous va. Vos 
coeurs trop enflammés sont nés de l'extravagance ascétique 
préchée a vos jouvencelles auxquelles des directeurs 
imprudents enseignent «à mourir de regret de ne pouvoir 
mourira. 

Vous n'aurez plus de colombes roucoulantes, le jour où 
pénitentes et confesseurs ne roucouleront plus les langoureux 
épanchements du mysticisme. Tant que le catholicisme des 
grands mystiques, comme vous le nommez, de votre Père 
Faber, de votre soeur Emmerich, de votre curé d'Ars, de 
Marie Lataste, triomphera, tous vos pères, jésuites, carmes, 
franciscains produiront ces oeuvres inconcevables et écoeu- 



l'art ultramontain. 211 

rantes , ces livres fadasses et douceâtres qui s'étalent aux 
étalages et dans les prospectus des libraires pieux de tous 
ies pays catholiques. 

Si vous voulez un art chrétien digne des grandeurs de 
1^ Évangile, sortez du paganisme que les mystiques ont 
implanté dans TËglise! Acclamez la nécessité de rompre 
4ivec les mystiques I Sinon, dévorez votre honte, et mourez 
dans les y^mollessesa et dans les y^pâmoisonsa avec les Enfants- 
Jésus en carton-pâte, les orangers à surprise et les guitares. 
Mais ne vous plaignez pas ! 

Abbé Michavd. 



LES PETITS LIVRES. 

La dévotion de notre temps s'épanche dans ime multi- 
tude de petits livres : c'est im véritable torrent qui déborde 
de toutes les librairies du quartier Saint-Sulpice *) . Les 
femmes, les jeunes filles sont conviées, par leurs directeurs, 
les moines et par leurs directrices, les religieuses de toutes 
les couleurs, à se désaltérer à ces sources intarissables ali- 
mentées tous les jours par un essaim de moines et de laïques 
pieux auxquels il ne manque que le bon sens, la science, 
le style, la grammaire et même les notions les plus vulgaires 
de la théologie. 

En général, ces in-1 8, ce« in-32 sont destinés au peuple. 
On veut le moraliser, le rappeler à la foi. Certes, le but est 
noble, il est grand, et nous ne pouvons qu'y applaudir. On 
sait bien qu'on ne sera lu que par des femmes ; mais, si 
ces petits livres étaient capables de produire les bons effets 
qu'on en attend, ce serait déjh un pas immense que celui 
d'amener la femme îi saturer son esprit et son coeur des 
saines doctrines religieuses. Mais ces petits livres peuvent- 
Ils former des chrétiennes? Voilà la question. 

\) Toute cette pitoyable littérature est répandue, au moyen de 
traduction«i, dans tous les pays catholiques, particulièrement en 
Allemagne. 

U* 



212 UTTÉKATUEB CLTKAIIONTAINE. 

J'en ai sons les yeux un grand nombre pris au hasard 1 
dans toutes les librairies catholiques. En les parcourant^ 
je les ai trouvés propres à former des «itatlques, des illur' 
minées, de fanatiques bigotes; mais former des fenunes 
sincèrement religieuses, des mères de famille attachées à 
leurs devoirs, dévouées à leurs maris el à leurs enCants> 
vivant dans la vie réelle, prenant pour modèle la femme 
forte de la Bible, former des jeunes filles laborieuses, la 
joie de la famille, sachant que la piété consiste surtout daos 
Taccomplissement du devoir, voilà ce que ces petits livres 
ne feront jamais. 

Ouvrons-en quelques-uns au hasard. Cette revue peut 

amuser un instant; il est bon de connaître les moyens 

employés par nos petits saints' ^ut régénérer la face de la terre. 

Association à la dévotion et à Vamour des sacrés-coeurs 
de Jésus et de Marie. A. M. D. G. 

Pas de nom d'auteur, mais les quatre initiales A. M. D. G. 
nous disent que ce petit livre sort de Fofficine des Jésuites. Le 
cachet y est. Que va-t-on nous servir ad major em Deigloriam ! 

Cette petite association, fille des grandes associations du 
Sacré-Coeur, se compose de groupes de 33 personnes en 
rhonneur des 33 années du Sauveur des hommes; il y a 
33 billets que les associées tirent tous les mois au sort. Le 
n^ t est la Privilégiée, le n° 2 l'Amante, le n^ 3 TÉpouse. 
il y a la Victime, la Bien-Aimée, l'Aspirante, etc. Mais voilà 
le plus beau ! A neuf heures du matin et à quatre heures 
du soir, les associées sont confiées à se réunir; et quel est 
le lieu du rendez-vous? — L'église de la paroisse? — Pas 
du tout. On se réunit dans les Sacrés-Coeurs de Jésus el 
de Marie. Vous ne comprenez pas ce jargon mystique? Ni 
moi non plus. Rassurez-vous, ceux qui le parlent ne le 
comprennent pas davantage. 

Comme les Jésuites ont de grands orateurs, de grands 
historiens, de grands savants, — tout est grand chez les Jésuites 
— ils ont donc aussi de grands poètes. Voulez- vous quelques- 
unes de leurs poésies î Ce ne sera pas tout à fait du Victor 



UTTÉRATURE ULTRAMONTAINB . 213 

Hugo, ni du Lamartine; mais le plus grand poète des 
Jésuites ne peut donner que ce qu'il a; et, si sa poésie 
Vous fait rire, elle est très^propre à exalter les femmes ner- 
veuses et les jeunes filles hystériques. 
Ëcoutez le joli langage de Y Amante : 

Mon coeur s'agite et se tourmente ; 
Venez, divin coeur, le calmer. 
J'ai le titre de votre amante, 
Et je ne sais pas vous aimer. 
Vous m'aimez, je vous en conjure, 
Donnez-moi d'aimer à mon tour. 
Que je vous aime sans mesure : 
C'est la mesure de l'amour. 

La Bien-Aimée n'est pas moins tendre : 

»La Bien-Aimée«! Oh! quelle ivresse 
Doit produire cette faveur. 
Coeur de Jésus, votre tendresse 
Est pour moi l'excès du bonheur ; 
bans les transports du saint délire 
Dont je sens mon coeur animé, 
Je dis et ne cesse de dire 
Que vous êtes mon bien-aimé. etc. 

Ohî libres penseurs, si vous vouliez, dans quelque oeuvre 
grivoise ou libidineuse, jeter une raillerie ou une souillure sur 
ce qu'il y a de plus saint et de plus sacré, l'amour du Christ 
pour l'humanité tout entière, pourriez-vous trouver mieux que 
cette fade et écoeurante poésie? Et y a-t-il là autre chose, 
après tout, que de stupides chansons d'amour, dans les- 
quelles on a mis un nom divin à la place d'un nom profane? 

La dévotion du Mois de Marie, inventée au commence- 
ment de ce siècle, a atteint de nos jours son plus haut degré 
de perfection ; elle a produit et produit encore tous les jours 
une multitude de petits livres. La plupart sont absurdes et 
souvent dangereux pour les lectrices — il n'y a pas de lec- 
teurSy — qui se repaissent spécialement de ces prétendus 
bons livres. M. Veuillot lui-même n'a pas pu retenir une 
boutade sur » cette pitoyable littérature des Mois de Marie 
et toute cette mesquine dévotion de notre époque, qui 



214 EFFETS DE L*ÉOUCATIOI<C CLÉRICALE. 

célèbre le culte de la sainte Vierge avec une fausse théologie^ 
de fausses fleurs, des mélodies fausses et des vers faoxi. 
(Parfums de Rome, 3 éd. p. 62). 

Parlerai-je encore des visions étranges de Marie Ala- 
coque qui a inventé la dévotion du Sacré-Coeur. Dans le 
chapitre intitulé la Fournaise (Nouveau Mois de Sacré-Coeur 
de Jésus d'après la bienheureuse Marguer. Marie Alacoqae), 
on rapporte qu'elle vit le coeur du Christ et deux autres 
coeurs qui allaient s'y abimer. »Cest ainsi, dit le Christ, 
que mon amour unit ces trois coeurs pour toujours «. Or, 
ces deux coeurs sont celui de la visionnaire et de son directeur 
jésuite (I). L'auteur se contente de dire à ses lectrices que 
l'union des âmes dont il s*agit est une question délicate. 
Très-délicate en effet ; et je crains bien que cette réticence 
n'ait d'autre résultat que celui de piquer plus vivement la 
curiosité des lectrices des Mois des Sctcrés-Coeurs, La per- 
spicacité naturelle h leur sexe leur fera comprendre ce qu'on 
a prétendu leur cacher. Le coeur qui pourrait s*unir au 
leur dans le coeur de Jésus, est peut-être là, et, s'il n'y est 
pas, on le cherchera. 

Le mysticisme n*est pas autre chose que le roman de la 
religion et dans toutes les imaginations dont il fatigue le 
cerveau, les sens jouent un rôle malheureusement trop 
actif I 

Abbé Michaud. 



EFFETS DE L'ÉDUCATION CLÉRICALE. 

FAIBLESSE ET INCONSÉQUENCE DES LIBÉRAUX. 

Au seizième siècle, les germes de la réforme étaient 
répandus dans toute l'Europe ; aussi la révolution religieuse 
pénétra partout, en France, en Italie, en Espagne même ; 
l'Allemagne tout entière fut envahie. On pouvait croire que 
le monde catholique deviendrait protestant. Cependant un 



EFFETS DE l'EDUCATION CLEMGALE. 215 

demi-siècie se passe, et la réforme est anéantie en Italie, 
en Esi>agne, dans le midi de TAllemagne, et elle est réduite 
à végéter en France. Contre-révolution immense qui a 
décidé pour des siècles des destinées de l'Europe. Que Ton 
suppose FEurope protestante au lieu d'être catholique ! A 
qui est due la victoire de l'Église sur la réforme ? A la fai- 
blesse, à l'inconséquence des protestants, et à l'action toute- 
puissante que les jésuites exercèrent sur les esprits par 
l'éducation. Au lieu de s'unir, les protestants se divisèrent. 
Ils poussèrent l'imprévoyance jusqu'à confier leurs enfants 
aux jésuites. Il en résulta que des pères protestants eurent 
des descendants catholiques fanatiques. Eh bien, que se 
passe-t-il sous nos yeux ? Le même spectacle. 

Le catholicisme s'empare partout de l'enseignement, ici 
à titre de monopole, là sous le masque de la liberté. Et 
qui prête la main aux jésuites? Les libéraux. Que ce SQit 
bonne foi, simplicité ou aveuglement, peu importe, le résul- 
tat est le même, c'est que le catholicisme a en main les 
générations naissantes. N'est-ce pas lui assurer la domi- 
nation de la société? Faut-il rappeler aux libéraux les pa- 
roles de Leibniz? N'est-il pas de toute évidence que ceux 
qui forment les générations naissantes, disposent de l'avenir 
de l'humanité? Qu'importent, en présence de ce fait, nos 
victoires électorales? Les pères votent pour la cause libérale; 
leurs fils en deviennent les ennemis acharnés. La liberté 
est en cause, et avec elle toute notre civilisation. Le catho- 
licisme affaiblit la raison, quand il ne l'aveugle pas complè- 
tement ; et comment l'homme dont la pensée est esclave, 
serait-il libre? 

On dira que la plupart de ceux qui passent par les mains 
des jésuites, deviennent indiOërents, ou incrédules, ennemis 
par conséquent de TËglise qui les a élevés. Oui, cela s'est 
vu au dix-huitième siècle, cela se voit encore par-ci par là, 
au dix-neuvième. Mais qu'on se garde de croire que c'est 
là un fait général. Au siècle dernier, l'Église n'avait pas 
conscience du danger qui menaçait son existence ; le pape 



216 BrrBTS de l*cdvcatiok glbeigalb. 



\ 



alla jusqu'à licencier sa milice fidèle, les jésuites. De no^ 
jours, on les a rétablis, et ils se sont rois à Toeuvre avec ucm « 
ardeur nouvelle ; ils veulent détruire le libéralisme, coiim ^fe 
au seizième et au dix-septième siècle, ils ont détruit ^Ha 
réforme dans une grande partie de T Europe. Que l^^s 
libéraux ouvrent les yeux ! Que ceux qui aiment la libert^^, 
voient ce que deviennent leurs fils quand ils sortent d'u^an 
collège de jésuites, ou ce qui revient au même, d'un ét^at- 
blissement clérical quelconque! La plupart sont aveuglés^ é 
jamais, comme si une main criminelle les avait privés de 
Forgane de Tintelligence. Celui qui écrit ces lignes, a td 
des jeunes gens par centaines, élevés par les jésuites ; pas 
un sur cent ne revient à la raison libre; dressés par des 
bommes dont la pensée est esclave , ils restent à jamais 
esclaves de F Église. 

• Que deviennent ceux qui résistent à la ftineste influence 
de Féducation cléricale ! A Rome, ceux qui sortaient de la 
condition des esclaves, formaient la pire espèce des hommes 
libres. Il y a parmi ceux qui brisent les fers de FÉglise, de 
fortes et généreuses natures, mais ces caractères énergiques 
font toujours Fexception. La masse de ceux que le clergé 
élève, de ceux auxquels il communique la vérité, dite ré- 
vélée , sont perdus pour la liberté : Devenus adolescents, 
hommes, ils cessent de pratiquer leurs devoirs religieux, sou- 
vent même ils se posent en esprits forts, ils rient des 
miracles et des saints, du diable et de ses cornes; ils 
s'adonnent à leurs passions. Mais ne vous y trompez pas, 
ils gardent à jamais Fempreinte catholique. Oui, reçue dès 
Fenfance, cette empreinte devient indélébile, fatale. Quelle 
est cette marque de servitude que Faffranchi garde jusque 
dans le sein de la liberté? Ses premiers maîtres lui ont 
imprimé Fhabitude de la soumission sans examen ; ils lui 
ont donné le besoin d'être commandé, ils lui ont enlevé la 
force de penser par lui-même et d'agir selon ses convictions. 
Nos prétendus esprits forts sont des hommes qui ne pensent 
pas, des hommes qui demandent à être commandés, des 



EFFETS DE l'ÉdUCATION CLBRIGALE. 217 

lommes qui aiment la soumission. Voilà pourquoi les 
>eiaples catholiques ont si peu le sentiment de la vraie 
iberté, la conscience de leurs droits, de leur dignité. 

Personne ne niera qu'il y a une triste vérité dans ce 
Lableau. Il y a plus que péril pour les peuples catholiques; 
ie mal est là, flagrant. Gomment y remédier? Les libéraux 
portent une grande partie de la responsabilité. On les voit 
-contracter alliance avec FÉglise ; leurs intentions sont excel- 
lenteSy mais leur naïveté est encore plus admirable. Us se 
laissent prendre au doux, au beau nom de liberté, sans 
réfléchir que sous le nom de liberté, les catholiques ont 
toujours réclamé la domination. Aider les catholiques à 
conquérir la liberté d'enseignement dans un pays où les 
populations sont sous l'influence de l'Église, qu'est-ce, sinon 
Ii\Ter les jeunes générations à l'Église, c'est-à-dire à l'en- 
nemi de toute liberté véritable? Sont-ce les frères igno- 
rantins et les jésuites qui prépareront les hommes à devenir 
libres? Les libéraux font mieux que cela. Il attaquent l'Église, 
Ils sont libres penseurs, et cependant, ils n'osent pas dire 
qu'ils le sont ; ils proclament, au contraire, qu'ils sont catho- 
liques, ou du moins, ils agissent comme s'ils l'étaient. S'ils 
ne vont ni à confesse ni à communion, ils ont soin de se 
marier à l'Église et de faire baptiser leurs enfants ; ils se 
moquent du catéchisme, mais ils veulent que leurs enfants 
l'apprennent ; ils ne souflFrent pas les corporations religieuses, 
et ils leur confient leurs filles, parfois leurs fils. Enfin, quand 
la mort approche, ils se réconcilient avee l'Église, comme 
s'ils tenaient à mourir hypocrites, ou du moins inconsécjuents, 
ainsi qu'ils ont vécu ! L'inconséquence est criante, car en 
se soumettant à l'Église dans les grandes circonstances de 
la vie, les Hbéraux aident à maintenir la puissance de l'Église, 
dont ils sont cependant ennemis déclarés. 

Le mal n'est pas dans la puissance de l'Église; nous 
avons l'ennemi dans notre propre camp. Cet ennemi, c'est 
nous-mêmes, c'est notre faiblesse, notre lâcheté. Les libé- 
raux sont faibles par leur isolement ; pourquoi ne s'associent- 



218 l'bnsbignbiient laïque et l'enseignement etc. 

ils pas? Ils sont foibles parce qu'ils n'ont point de con- 
victions. Aussi longtemps que les libéraux n'auront pas 
conscience de F irrémédiable antagonisme qui existe entre 
la doctrine ultramontaine et la liberté, ils ne seront libéraux 
qu'à demi, ils auront un pied dans l'Église, ils appartien- 
dront à l'ennemi. Le libéralisme politique doit donc se con- 
vertir au christianisme libéral ^) . 

F. Laurent. 



L'ENSEIGNEMENT LAÏQUE ET L'ENSEIGNEMENT 
CONGRÉGANISTE EN FRANCE. 

1872. 

Il est pénible pour qui n'est point ennemi de la religion 
d'avoir à constater l'infériorité de l'enseignement donné par 
les religieux sur l'enseignement des laïques. 

L'instruction primaire est généralement en France donnée 
pas des religieux (frères ignorantins, etc.), surtout dans les 
villes, et on sait qu'ils n'ont pas besoin d'être brevetés 
comme les laïques; une seule lettre d'obédience donnée 
par leurs supérieurs suffit à les constituer instituteurs. 

Malgré tous les raisonnements contraires, il est évident 
que tous ceux de ces religieux qui seraient en état de subir 

4) Voici le portrait que Joseph Doucet trace des libres pen- 
seurs: »Les libres penseurs, en beaucoup de points, sont des 
hommes très-avisés qui tiennent à ne pas être trop inquiétés dans 
leurs abris. Ils acceptent des places et des croix ; on en fait des 
bibliothécaires généralement inoffensifs, on les engraisse et on les 
éteint. C'est à peine si de temps à autre, quand leurs frères plus 
jeunes mènent grand bruit au dehors, s'ils hasardent un bout de 
nez à la fenêtre ; ils se marient à l'église et font le catéchisme à 
leurs enfants. Arrivés à l'âge mûr, ce sont les gens les plus ré- 
guliers et les mieux assis de la terre ; ils cadrent avec le monde 
officiel et figurent en anges bouffis dans les gloires d'académie. 
Ne rien croire, ou croire à tout, sont aujourd'hui les deux paral- 
lèles du succès «. 



L*£NS£IGNB1I£NT LAÏQUE ET l'ENSEIGNEMENT etC. 219 

des examens et d'être admis à recevoir un brevet, se 
seraient présentés pour subir les premiers et recevoir le 
second. 

Il faut donc croire que c'est leur impuissance à répondre 
aux questions qui pourraient leur être adressées qui les a 
retenus loin des concours. 

Il est nécessaire de supprimer la lettre d'obédience et 
d'établir absolument l'obligation du brevet de capacité pour 
tous ceux qui veulent enseigner. 

Qui pourrait afûrmer sérieusement qu'on est en état 
d'enseigner aux autres ce qu'on ne sait pas soi-même? 

Autant nous trouvons louable et sublime le dcYouemeiit 
du prêtre pour ses paroissiens, le sacrifice de la religieuse 
qui soigne les pauvres, les malades et les infirmes, autant 
nous semble déplacée et erronée l'immixtion des religieux 
ou des religieuses dans l'enseignement primaire. Mais c'est 
surtout pour les jeunes filles que nous voudrions voir, abso- 
lument voir organisé l'enseignement laïque. 

Ce n'est pas, en effet, l'instruction seulement que la 
maîtresse doit leur enseigner; il faut en outre qu'elle 
donne jusqu'à un certain point l'éducation et l'exemple à ses 
élèves. 

Or, les religieuses enseignantes vivent cloîtrées ; aucune 
élève ne pénètre dans la communauté, ce sont des soeurs 
converses qui accomplissent les petits travaux du ménage, 
et en sortant de l'école ou du couvent, l'élève ne sait rien 
des choses de la vie, sinon que les soeurs lui ont appris à 
détester et à craindre la société dans laquelle elle va entrer. 

La situation est bien différente chez Tinstitutrice laïque; 
si elle a de jeunes enfants, il est très-certain que presque 
toutes ses écolières seront un jour ou l'autre chargées de 
s'en occuper; il est non moins incontestable qu'elle fera 
balayer sa maison, surveiller sa modeste cuisine par quel- 
ques-unes de ses élèves qui apprendront peut-être ainsi ce 
qu'elles n'apprendraient pas chez les soeurs ni même dans 
leur famille. 



220 L*8KSBI6!fB]l8f>rr LAfQVB BT l'enSBIGNEMENT etC. 

Le juge de paix d'un gros canton, homme d'un grand 
bon sens, nous disait, il y a quelques mois : Quand je vois 
dans une commune un certain nombre d'établissements de 
charcuterie, j'en conclus qu'il doit y aToir beaucoup de 
cabarets et de débits de boissons, que la vie de famille 
doit être très-relachée, et que les femmes ont dû aller à 
l'école dans les couvents et chez des institutrices congre- 
ganistes. 

Nous avons pris d'abord cette observation pour un para- 
doxe ; notre interiocuteur nous prouva par une déduction 
irréfutable que son argumentation était sérieuse. 

Une jeune fille a été élevée au couvent ou à l'ouvroir ; 
à sa soriie, elle va ordinairement travailler à la journée chez 
des particuliers, soit dans des fabriques ou dans des usines ; 
ce n'est pas dans cette période de son existence qu'elle 
apprendra ce que les soeurs ne lui ont pas laissé faire, c'est- 
à-dire à donner des soins au ménage, à faire la cuisine, à 
nettoyer et à laver les vêtements, toutes choses que l'insti- 
tutrice lui aurait sans aucun doute fait faire chez elle ou chez 
laquelle elle l'aurait vu faire. 

L'élève du couvent se marie ; elle ne sait pas préparer 
les aliments pour le ménage, pas plus qu'elle ne saura peut- 
être soigner plus tard ses enfants ; elle a une ressource pour 
faire dîner son mari, elle ira chercher chez le charcutier 
les aliments tout cuits et préparés. 

Au bout de quelques semaines d'une pareille nourriture, 
Tépoux est saturé des produits alimentaires que fournit le 
charcutier et, à la première querelle, il réfléchit que pour 
manger toujours du porc il en trouvera au cabaret où il 
pourra de plus ajouter du vin à son alimentation. 

L'habitude est bientôt prise, la pente est fatale ; voici 
un travailleur qu'on n'a pas su retenir dans son ménage et 
qui est dès-lors classé, ce sera un ivrogne et un dissipateur 
de l'avenir. 

Si nous étions l'ennemi ou seulement l'adversaire des 
ordres religieux, nous pourrions tirer parti des résultats de 



l'enseignement laïque et l'enseignement etc. 22 1 

la statistique qui sont tout à fait défavorables à l'enseigne- 
ment donné par les congréganistes. 

A la maison des jeunes détenus, il est incontestable que 
sur dix enfants et à nombre égal d^élèves, ceux des frères 
donnent six jeunes détenus et en ont même donné sept, contre 
les élèves des laïques qui ont donné trois et quatre seulement. 

Il est également certain qu'en prenant les mêmes bases 
de comparaison, les registres d'inscription de la galanterie 
vénale seraient défavorables aux élèves des religieuses. 

Nous ne nous appesantirons donc sur cette question 
qu'au point de vuç de l'intérêt de la famille. 

Pour nous, sa reconstitution est l'arche sainte autour de 
laquelle tous les efforts des moralistes doivent se concentrer. 

Nous sommes donc avec ceux qui pensent que pour 
enseigner et élever de futures mères de famille, il faut 
choisir des femmes mariées honorables, tenant loyalement 
leur place dans la société et capables d'apprendre à leurs 
élèves leurs devoirs de filles, de femmes et de mères. 

C'est également dans la pensée qu'un citoyen peut mieux 
faire un citoyen qu'un homme qui a donné sa démission de 
membre de la société pour ne remplir aucun des devoirs 
qu'elle impose : service militaire, mariage, famille, que nous 
préférons les instituteurs laïques mariés pour l'éducation et 
l'instruction des jeunes garçons, comme nous préférons leurs 
femmes pour élever les jeunes filles. 

Le célibat et l'oisiveté ont assez démoralisé notre pays 
et lui ont fait assez de mal dans ces dernières années, pour 
que tout ce qui ne tend pas à la réconstitution et au déve- 
loppement de la famille soit repoussé de nos institutions 
comme une chose funeste au pays et à la société*). 

Paul Gère. 

(Les populations dangereuses. Paris, Dentu 1872.) 

*) On a dit souvent que les maisons d'éducation de la 
Légion d'honneur, Saint-Denis et ses succursales fournis- 
saient un grand nombre de déclassées : Il parait établi que 



222 l'bnsbigivbmbmt laYqvb et l'enseignement etc. 

les jeunes filles ne reçoivent pas dans ces institutions une 
éducation suffisamment professionnelle et qu*on les élève 
plutôt pour faire des femmes du monde agréables que des 
ménagères utiles chez leurs maris, ou des femmes capables 
de gagner un salaire fructueux dans Texercice des arts ou 
d'une industrie de luxe. Mais cette observation ne s'ap- 
plique pas seulement au programme des établissements de 
la Légion d'honneur, on peut également considérer comme 
assez d^/ora5leréducation donnée dans beaucoup de couvents 
et notamment dans ceux du Sacré-Coeur, qui ont de nom- 
breuses succursales en province, où on apprend aux jeunes 
filles les belles manières de Paris, les usages du grand monde, 
l'obligation de mettre des gants pour paraître devant son père 
.et sa mère en visite ; il est évident que beaucoup des élèves 
de ces pensionnats doivent, peu après leur sortie de la mai- 
son, éprouver des déboires et des infortunes directement, 
ou par leurs familles, qui les jettent parmi les incomprises 
et les déclctssées, (savoir les femmes galantes) et qu'alors, par 
le fait de leur éducation même, elles sont vouées fatalement 
à figurer dans le recrutement de la haute galanterie. P. Cère, 

LES COLLÈGES ECCLÉSIASTIQUES. 

Je ne mettrai pas mon fils dans un établissement dirigé 
par des ecclésiastiques. Deux raisons toutes-puissantes m'en 
empêchent. Ils n'ont pas le même sentiment de la vie mo- 
derne que nous, et ne placent la famille qu'au second rang. 
Je les crois sincères dans leurs déclarations de libéralisme ; 
mais sauf quelques exceptions éclatantes, ils entendent la 
liberté autrement que nous ; ils appellent dépravation ce que 
nous appelons progrès ; ils appellent athéisme ce que nous 
appelons liberté de conscience ; ils appellent révolte ce que 
nous appelons esprit de nationalité . . . Puis, autre danger. 
J'ai vu beaucoup d'élèves sortis des institutions cléricales. 
Ils se divisent trop souvent en deux classes. Ceux que 
renseignement religieux a rendus hostiles à toutes les idées 



L* ENSEIGNEMENT LAÏQUE ET L'ENSEIGNEMENT elC. 223 

'Modernes, et ceux que renseignement religieux a rendus 
'^f^ligieux. Ce n*est pas un paradoxe. L'esprit d'indépen- 
dance et de libre critique qui souffle partout, passe par- 
^easus les murailles des séminaires^ si hautes qu'elles soient ; 
'' inspire au coeur des jeunes gens je ne sais quel esprit de 
^^ fiance, de révolte, qui les met en garde contre les inces- 
santes prédications. De notre temps, on veut bien être per- 
^^adé, mais on ne veut pas être contraint. Ces pratiques 
^\)ligatoires, multipliées, ne laissent souvent à ces jeunes 
^ ^telligences que le désir d'y échapper plus tard. Puis sur- 
^^ut, et avant tout, ces institutions ne donnent pas aux pa- 
tents la part qui est la leur. Le clergé est habitué à do- 
miner ; il a eu trop longtemps sur les âmes un empire ab- 
5îolu et salutaire, pour se résigner à n'en avoir aujourd'hui 
qu'une part. Il veut que ce qui est en ses mains soit tout 
à lui ; il se défie de tout ce qui n'est pas lui, même des pa- 
rents I Ce n'est pas par pur esprit de prosélitisme, il agit 
dans une pensée élevée : il a pour seul but l'intérêt de l'édu- 
cation de l'enfant ; mais enfin, il veut en rester seul maître. 
Une fois l'enfant entré dans ses collèges, il n'appartient plus 
à ses parents, il appartient au collège. On le voit une heure 
ou deux chaque semaine ; il sort une seule fois par mois ; 
il ne découche jamais. Malade, on le refuse aux parents, ou 
on ne le leur donne qu'à regret, à moins qu'il ne soit en 
danger, auquel cas on s^empresse de le rendre; sur ce point, 
tous les instituteurs, laïques ou cléricaux, se ressemblent : 
ils n*aiment pas qu'on meure chez eux, cela fait du tort à 
la maison. 

Legouvk. 



LA LIBERTÉ DE L ENSEIGNEMENT. 

La conduite de la portion militante du clergé actuel porte 
tous les caractères d'une véritable ligue contre l'État. Cet 
imprudent parti se croit assez fort pour dominer, pour ab- 
sorber l'éducation, et il ne voit pas que c'est l'anarchie qu'il 



224 L'SJfSBIGNSlIENT LAÏQ17B ET L*£NSE1GNE1IEKT eiC. 

introduirait en France I ii ne voit pas que dans celte lutte de 
théories contraires enfantées par une liberté sans limitée et 
sans contrôle, au milien de ce bruit de prédications, péri- 
rait bientôt Tordre, la loi, la justice, la religion dle-méi&e. 
Supprimez renseignement de FÊtat, rompez les digues 
que le législateur de FEmpire avait si sagement élevées, et 
bientôt vous verrez toutes les utopies renaître et en&nter 
autant de sectes que d'erreurs, et de doctrines pernicieuses. 
Et quand, à cette génération ainsi travaillée, FÉtat viendra 
demander des fonctionnaires et des administrateurs éclairés, 
il ne trouvera que des bigots, des sophistes, des sceptiques 
et des fanatiques de toute espèce, parfaitement disposés à 
contester son influence et à lutter contre son autorité. -^ 
Des écoles catholiques, des écoles luthériennes, des écoltô 
calvinistes, des écoles philosophiques, sans nul lien entre 
elles, voilà aux yeux des ultramontains, Fidéal de la coasti^ 
tution publique de Féducation. Chacun goûterait à Fécart 
une doctrine séparée, sans nulle crainte d'un contact mutuel- 
On formerait à côté les uns des autres cuitant de peuples iso- 
lés qui, étant élevés dans la haine réciproque les uns des au- 
tres, n'cMraient entre eux de commun que le nom. Ou les 
mots ont changé de sens, ou tout ceci n'est rien autre 
chose que ramener la société à la division, au partage 
civil et politique. Enfermez les intelligences dans Fiso- 
lement, où le système ultramontain tendrait à les ramener; 
après un demi-siècle que trouverez- vous pour résultat? des 
esprits nourris dans des traditions qu'ils croiront inconcili- 
ables, des sectaires ardents qu'aucun point commun ne 
ralliera, de nouveaux ferments de guerres civiles et religi- 
euses, le combat renaissant et acharné des prêtres et des 
philosophes, une société systématiquement divisée et morce- 
lée, les générations parquées dès le berceau dans des pré- 
jugés et des haines mutuelles ; quoi encore ? des fanatiques 
et des sceptiques. Au milieu de tout cela que devient 
Foeuvre des temps et de la Providence, Funité nationale? 
Vous aurez divisé la nation, autant que vous aurez pu. Vous 



l'ensbionbiibnt laYqvb et L'sNSBiofiBiiBiiiT etc. 325 

aurez fait le contraire de ce que fait la Providence. En 
sereie-voos plus chrétiens? 

Tout le principe de Tëducation publique repose sur la 
nécessité que les générations nouvelles, après avoir reçu 
les tendances, les inspirations du foyer domestique, les en- 
seignements des croyances particulières, se rencontrent un 
moment pour se lier dans un même esprit. Par là, en gar- 
dant les affections originaires, elles apprennent à se sentir 
issues du même pays, membres de la même famille; et c*est 
ee principe d'alliance qui fait ombrage aux ultramontains 
et qu'ils tjravaillent à ruiner autant qu'ils le peuvent. Mais 
plus ils attaquent ce principe au nom de TÊglise, plus ils 
montrent la nécessité de le sauver au nom de l'État. Ou 
l'enseignement de l'État n'est rien (et dans ce cas, il est bon 
-d'en ôter jusqu'au nom), ou il doit représenter dans ses 
doctrines Vunité morale de la nation, 

L'État a en soi une vie religieuse, sans quoi il ne sub- 
stisterait pas un seul jour. Seulement, il est vrai que cette 
vie n'a plus pour unique règle l'autorité catholique, depuis 
que la société en grandissant s'est établie, non plus sur une 
fraction de l'Église, mais 9wr le christianisme tout entier. 
L'esprit qui supporte Fensemble des institutions de l'État est 
l'esprit du christianisme qu'elles tendent à réaliser, puisqu'il 
est impossible de concevoir un corps d'institutions, un code, 
une légidation, sans supposer une base religieuse. En for- 
mant de toutes les églises éparses une seule cité, l'État est 
plus conforme à l'idée de l'Église universelle que ceux qui 
songent à la séparer dans un esprit de sectaire. 

Edgar Qvinbt. 



15 



226 LES DSV0TS8 ET LES SAINTES OB PROVINGB. 



LES DÉVOTES ET LES SAINTES DE PROVINCE. 

Rapetissement de la religion. — Sottes pratiques. — Apparition 
de saint Jean. — Un forçat libéré évéque. — Le scepticisme reli- 
gieux est le type de la province. 

Rien n'est beau, rien n'est grand comme les préceptes 
sublimes du cbristianisme compris et pratiqués selon la loi 
évangélique. C'est la morale appuyée sur la foi, c'est la loi 
humaine élevée à la hauteur de la loi divine. — Mais hélas! 
qu'il y a loin de cette sublimité de la croyance aux plates et 
sottes petite pratiques qui y sont substituées I . . . Dans 
certaines localités, marmotter quelques patemôtres qu'elles 
ne comprennent pas; égrener machinalement les peiies 
d'un chapelet de coco qu'un vicaire de paroisse leur a 
bénit pour 25 centimes ; manger de la morue le vendredi ; 
se priver d'oeufs et de beurre pendant le carême ; jeûner 
parfois jusqu'à midi, et faire ainsi de l'hommage dû à Dieu, 
une question d'horlogerie ; s'accuser, régulièrement tous les 
mois, de fautes qu'elles recommettent périodiquement le 
mois suivant; faire de petites chapelles à la Vierge, de 
petits voeux à saint Joseph, de petits reproches à sainte 

m 

Catherine ; craindre le Père, adorer le fils, négliger forte- 
ment le Saint-Esprit, et se croire sauvée pour aller, tous 
les dimanches, bâiller à la messe et dormir au prône . . . 
voilà la religion des sept huitièmes de la jeunesse féminine 
dont vous admirez les touchantes ferveurs. . . Et voyez la 
fatalité ! ce sont précisément toutes ces dévotes, qui consti- 
tuent le fond de la société provinciale : c'est chez elles qu'on 
trouve cet esprit d'intolérance si opposé aux maximes évan- 
géliques ; la médisance et la calomnie se sont élevées, pour 
elles, à la hauteur d'une question d'art ; c'est leur princi- 
pale occupation ; le dénigrement du prochain fait partie de 
la mission céleste qu'elles croient accomplir, et, comme dit 
saint Augustin lui-même^ dans ses confessions : » La langue 
des dévotes est cent fois plus à craindre que la langue des 



LES DBV0TK8 ST LES SAUITBS DS FM>¥»CB. 227 

impies, car elle a Tappareoce de rautoritéc. — A leurs yeux, 
toute femme qui se conforme à leurs petites pratiques est 
-ua vase d'élection , renfermant tous les parfums ; quant k 
celle qui n'est que bonne mère, épouse dévouée et qui 
donne l'exemple de toutes les vertus sociales, sans s'astrein- 
<ire à toutes ces puérilUés de congrégatùnu, oh! celle-là, 
c'est un esprit fort, une philosophe . . . c'est même une 
athée, que toutes les flammes du purgatoire ne suffiront 
jamais à purifier de ses crimes I . . . Ah ! il serait bien 
temps de ramener votre religion aux grands principes de 
sa splendeur primitive ; car, si Ton n'y prend garde, il se 
trouvera bientôt que les chrétiens du dix-neuvième siècle 
n'eussent été que des hérétiques au temps des apôtres, et 
que le Christ ne reconnût plus son propre culte. — Je ne 
me serais jamais figuré, dira le lecteur, que la grande re- 
ligion de Bossuet, de Leibnitz et de saint Jérôme pût, en 
certains cas, rapetisser le coeur humain. — Elle le rape- 
tisse tellement que parfois elle fait commettre des fautes que 
les simples lumières de la philosophie humaine eussent pré- 
venues, en éclairant l'esprit. — De la petite dévotion à la 
superstition la plus absurde, il ny a que la distance du 
dixit au confiteor, et je vais vous raconter à ce propos une 
anecdote qui, certainement, vous paraîtra inventée à plaisir, 
mais qui n'en est pas moins vraie ; elle vous montrera jus- 
qu'où peut aller la crédulité de ces esprits rabougris qu'a 
complètement annihilés l'abus des accessoires de la religion; 
car le religion est comme ces vins généreux qui soutiennent 
et réconfortent ; ils n'enivrent et ne font mal que lorsqu'ils 
sont sophistiqués par le mélange de substances frelatées. 
— Dans une petite ville qui désire garder l'anonyme, 
existent deux soeurs, ayant toutes deux dépassé leur ma- 
jorité de quelques lustres, et qui si l'on en croit le bedeau 
de la paroisse, sont tout bonnement des saintes, à qui il ne 
manque qu'un nimbe d'or autour de la tète et une roue den- 
telée à la main gauche, pour ressembler à sainte Cathe- 
rine . . . pas la Catherine de Sienne, laquelle, en 1378, 

<5* 



LB8 WmWdWB CT LBS SAIHTBS BB FM>¥I1IGB. 



col use eoDversatioa avec le Père étonel, mais Fantre, oelte 
qui esl flulheoreiiseiiienl leur trop 6dèle patronne. Fort 
bien avec M. le coré qni a son couvert mis, tous tes é- 
manches, à la laMe de ces béates, gourmandes comme .... 
des dévotes ; trè»-appréciées des dnnes de Ffinfml-^iésiis 
pour lequel elles brodent de petites camisoles et enfiteai 
des colliers de verroteries, on comprend qne leur répotalkA 
de vertu ne souffrit jamais aucune attonte. Jouissant d'un 
assez confortable revenu mis en commun, elles n'ont poiiit 
poussé Tabnégation jusqu'à s'abstenir des boolieurs penûs. 
Leur cave est digne d'un abbé de Citeaux, leor office ne 
craint pas celui de monseigneur révéque, et elles connais- 
sent à fond l'art de confectionner le ratafia, le brou de noix 
et le vespétro, liqueurs aimées du dergé. Nulle part les 
confitures et les conserves ne se font plus à point, et on les 
cite surtout pour leur talent à pétrir le massepain et les 
brioches qu'on bénit les jours de fête de la sainte Yieige. 
Point n*est besoin de certifier que les jeûnes, les quatre- 
temps et les maigres y sont rigoureusemoit observés. Les 
marchandes de marée le comprennent si bien, que, tous les 
vendredis, elles réservent leur plus belle pièce de poisson 
pour les deux saintes ; les c rieuses de quatre saisons leur 
mettent également de côté la fleur du panier, et savent bien 
où porter la première botte de petits pois qui parait dans le 
canton. . . Dame! c'est que nos deux soeurs sont ortho- 
doxes! 

Elles sont naturellement de toutes les congrégations, 
brodent les nappes d'autel, festonnent les aubes, plissent les 
surplis, embaument de muguet tous les tiroirs de la sacristie, 
chantent les cantiques au salut^ quêtent les jours fériés, et 
garnissent de velours rouge à paillettes d'or tous les petits 
reliquaires avariés; aucun reposoir ne s'élève sans leur 
participation; elles vont à confesse toutes les semaines, 
gagnent des indulgences, et, ayant l'absolution pour huit 
jours, communient tous les matins. On espère beaucoup 
qu'elles légueront une forte part de leur fortune pour l'en- 



Ui9 DÉVOTES BT LES SAISITES OK PBOVINCB. 229 

tretien de la chapelie de sainte Pétrooiile, qu'elles ont 
adoptée pour protectrice spéciale. 

Ceci posé, vous comprenez que le bedeau est parfaite* 
ment dans le vrai et qu'il a mille fois raison de béatifier des 
existences aussi utiles au genre humain en général et au 
clergé en particulier. . . Nous lisons dans le Makabaratra 
hindou qu'il existe, dans Tinde, une classe de femmes 
privilégiée, dont la We se passe à faire de petits sachets de 
poudre de sandal pour les prêtres de Brahma, et qu'en ré- 
compense d'une carrière aussi agréable à la divinité, elles 
iront après leur mort dans l'Ile des fleurs où les roses fleu- 
rissent toujours et où les bengales chantent à perpétuité. . . 
Avouez que nos dévotes valent au moins autant que celles 
de Bénarès ou du Maïssour. 

Donc, un beau soir, entre neuf et dix heures, on frappe 
à la porte de nos deux béguines ; trois petits coups discrè- 
tement grattés par le marteau décèlent la main prudente 
d'un homme d'église à l'oreille experte des maîtresses de la 
maison, occupées en ce moment à fondre leurs bouts de 
bougie, pour en confectionner des agnus en cire vierge. — 
Un prêtre en effet, mais un prêtre inconnu, se glisse rapide- 
ment dans le sombre corridor, et est reçu par elles avec 
toutes les marques de respect dues à la robe qui révèle sa 
position sociale. Un chuti vigoureusement appuyé d'un in- 
dex sur la bouche, arrêta les questions que naturellement 
elles allaient adresser à l'étranger. . . . Arrivé dans le petit 
salon, l'inconnu dit, après s'être signé : 

Rendez grâce au Seigneur, qui a daigné jeter les yeux 
sur vous, mes soeurs ; un grand événement se prépare, et 
c'est en votre faveur que va se renouveler le miracle qui 
ne fiit opéré que trois fois : au bénéfice de sainte Scolasti- 
que, de frère Pancrace de Tordre des récollets, et de Marie 
Alacoque, ainsi qu'il est certifié dans un in-quarto de Languet, 
imprimé en nî7. Le Seigneur lui-même, touché de vos 
prières, va vous apparaître cette nuit, et je suis saint Jean 



230 LES •BVOTES ET LBT SACmS BE PMIVDiCS. 

le Précureeiir, qui viens rannoiioer, es oe jour, eMHMJ» 
rannonçai jadis aux Juifs sur les bords du Jowdani ! Tû 
pris cet habit, ajouta-t-il, pour ne point éblouir vos fubte- 
yeux. 

Je vous bisse à penser l'effet que produisît cette lévé-^ 
latton. Le dieu Krichna, huitième incarnation de Tichnoa^ 
apparaissant à Ardjoonah dans la grotte de Fandoos, ne ta^ 
pas reçu avec de plus grandes marques de vénération c^ 
toutes deux tombèrent i genoux, en implorant la bénédiction, 
de saint Jean le Précurseur. — Oui, mes chères soeurs» 
ajouta-t'il, vos vertus vous ont mérité cet insigne bonheur; 
mais relevez-vous, car le temps est arrivé. Ne le perdes- 
pas à rendre hommage à celui qui n*est rien, quand celui 
qui va venir est tout. Or, en revêtant la chair humaine» 
vous n'ignorez pas qu'il se condamne momentanément aux 
diverses infirmités qui sont la conséquence du péché du. 
premier homme. 11 aura faim et soif, et bien heureux sont^ 
ceux qui donneront un verre d'eau : il leur sera rendu au. 
centuple dans Fétemité . . . que je vous souhaite de tout, 
mon coeur. 

Les deux soeurs, ne sachant à quel saint se recom^ 
mander, se préparaient à courir chez le traiteur voisin pour 
improviser un souper digne de la grande Cène de Paul Yéro— 
nèse ; mais le Précurseur, désirant le plus complet secret 
affirma que le repas devait être modeste et que le pain et 
le vin suffisaient, suivant Tantique usage des saintes agapes ; 
seulement, il était bon que le plus grand luxe possible fut 
déployé, et que la nappe, couverte de toute Fargenterie de 
la maison, ressemblât plutôt à un reposoir^) qu'à une table 
à manger. Précisément nos deux soeurs sont connues pour 
posséder le plus riche dressoir de Tarrondissement, et en un 
instant, elle dépaquetèrent leurs trésors: vaisselle plate, 
fine argenterie, salières précieuses et dessert de vermeille, 
tout fut digne de Thôte qu'on allait recevoir. . . Quand tout 

1) Reposoir, autel improvisé pour une procession. 



LES DEVOTES ET LES SAINTES DE PROVINCE. 231 

I- hit prêt et que le Précurseur eut donné le dernier coup d'oeil 
à J'ordonnance du banquet, il leur dit : — Maintenant, ren- 
dez-vous toutes deux, en vous tenant par la main, chez M. 
'^ curé de votre paroisse et dites-lui que le miracle d'Em- 
®*Us va se renouveler ; qu'il vous conduise à Téglise et là 
"*n8 la chapelle de la sainte Vierge, recitez tous trois en^ 
^^'ï^kle les litanies et vingt-quatre chapelets, après quoi 
^^tis le ramènerez ici, où il a été invité à partager votre 
^«Ucité. 

Les deux soeurs exécutèrent Tordre avec la plus dévote 
^^XictuaUté et au bout de trois quarts d'heure elles rentrent 
^'^«c le curé ... On arrive en tremblant à la salle à man- 
^^T ... surprise I 6 miracle ! Vaisselle plate, salières 
^* «urgent, cuillers de vermeil, sucrier doré, fourchettes, 
*^^îtes d'ai^enterie, couteaux à lames ciselées, cafetières 
^^ isolées, tout avait disparu comme par enchantement. Une 
^>iontre, naguère accrochée à la cheminée, avait imité la 
A^aisselle, et une soutane, jetée sur le parquet, attestait que 
^e Précurseur avait dépouillé son humanité. . . . Ainsi le 
prophète Elie, s' élevant au ciel, en 880 avant le Précur- 
seur, — le vrai ! — laissa son manteau sur la montagne 
dont j'ignore le nom. 

— Ah I par exemple ! s'écriera le lecteur, ceci est un 
conte fait à plaisir. On ne me fera jamais croire qu'un pareil 
vol ait peu avoir lieu. J'admets toutes les sottises de la cré- 
dulité humaine; mais ceci passe tout ce qu'on peut inventer 
en ce genre. 

— Tout est possible, mon cher, et n'avez- vous pas 
appris l'histoire, connue de toute l'Europe, de cet évéque 
qui, sous la Restauration, fut reçu à la cour, officia à Notre- 
Dame en habits épiscopaux, ordonna quarante-cinq diacres, 
et fut, peu de temps après, reconnu pour un forçat libéré 
qui n'était pas plus prêtre que vous et moi ? . . . On agita 
même, à Rome, la question de savoir si les quarante-cinq 
diacres, qui étaient de bonne foi dans la cérémonie de leur 



232 LES DÉVOTES ET LES SAIIfTES DE PIOVINGB. 

ordination, se trouvaient définitivement engagés par leurs 
voeax. . . Je ne sais si on s'est prononcé pour raffirmatiye 
on pour la négative, mais c est historique^ et c'est Là un 
grand exemple qui prouve que tout est possible en fait de 
crédulité humaine. Du reste, lisez dom Galmet et Lan^, 
qui ont imprimé des volumes où sont relatées toutes sortes 
de visions et apparitions , et vous y verrez comme quoi la 
sainte Vierge et sainte Barbe apparurent à un jeune jacobin 
nommé Metzer et lui imprimèrent les sacrés stigmates . . . 
Il y a encore une fameuse apparition, dont vous lirez les 
détails dans le manuscrit n^- 1770 de la Bibliothèque impé- 
riale, où il est établi que la femme du seigneur de Saint- 
Mémin, morte et enterrée depuis longtemps, vint visiter son 
mari pour lui reprocher de ne pets avoir assez donné au cou- 
vent des cordeliers. L'affaire fut portée au parlement; le 
procureur-général requit que les pères cordeliers fussent 
brûlés vifs; mais Tarrét ne les obligea qu'à l'amende hono- 
rable, le cierge à la main^ et à être expulsés du royaume ; 
ledit arrêt est du \ 8 février 1 554 . . . Eh bien, à l'époque 
où eurent lieu ces apparitions, il ne manqua pas de gens 
qui y crurent, pourquoi voulez-vous donc que nos deux 
dévotes soient plus esprits forts que d'autres ? . . . 

Les femmes de la province font généralement preuve 
d'une simplicité fort naïve et d^une grande ardeur de dé- 
votion. Mais, — voyez la contradiction! — ici, les hommes, 
en fait de croyance et de religion, en sont encore aux prin- 
cipes surannés, aux vieilles idées du dix-huitième siècle. 
A Paris, — je vous l'ai dit autre part, — soit par conviction, 
soit pour s'astreindre aux prescriptions de la mode et du 
bon ton, les hommes du monde ne rougissent pas de mon- 
trer leurs sentiments religieux. Ils vont à l'église, comme 
ils vont aux Italiens ; ils assistent au sermon, de même qu'ils 
se rendent à une séance de l'Académie, et ils se font gloire 
d*être catholiques, comme ils s'enorgueillissent d'être Fran- 
çais. A Paris, pour tout dire, l'incrédulité n'est plus de 
mode. Elle est mal portée ... En province, au contraire, 



\ 



LES OSVOT88 KT LI8 SAINTflS im PBOVINCB. 233 

étendez raisonner la plupart des hommes, -^ je dis la plu- 
part, et non pas tons! — c'est à se croire reculé (?) d'un 
fetni-siècie en matière religieuse ; c'est à se figurer qu'on 
^t en plein Directoire, époque des esprits forts et des bottes 
^ 'Kistroussis. Ces messieurs en sont encore et toujours aux 
^f^es rationalistes et philosophiques de Gondorcet, de d' Aiem- 
^^»t, du baron d'Holbach, d^Helvétius, de Grimm, et de 
^ ^ J. Rousseau ; rEncyclopédie s'est réfugiée en province ; 
^« n'est plus que là que l'on trouve des déistes et même 
^es athées, qui s'appuient sérieusement sur t' autorité de Di- 
derot et sur les facéties de Voltaire. Le scepticisme religieux 
^sst le type de la province; il y est toujours de mise, par la 
«néme raison qu'on s'y habille, parfois encore, comme il y 
a vingt ou trente ans. Les costumes et les moeurs, les modes 
et les croyances ne s'adoptent pas aussi vite qu'on le pense: 
une fois enracinés dans les habitudes d'une nation, il faut 
du temps pour les changer"^) . 

' Galoppe d'Onquairb. 

*) Malgré ce scepticisme de mauvais aloi, la province 
gémit sous une véritable tyrannie clandestine exercée par 
le clergé et le parti dévot. Charles Souvestre a écrit l'histoire 
de cette tyrannie dans un livre fort spirituel (Le parti dévot. 
Lettres de province. Paris Dentu 1863). Voici un extrait 
de sa préface : Il est une chose sur laquelle il convient de 
tenir notre attention éveillée : je veux parler de Tinfluence 
excessive que le parti dévot a prise sur toutes les relations 
sociales ; à ce point qu'il en est venu à tenir dans ses mains 
les fortunes et les existences. H y a eu un moment où per- 
sonne n'osait plus résister ni se plaindre. Le clergé dispo- 
sait de l'avancement de celui-ci, du pain de celui-là. On 
n'arrivait, — on n'arrive encore que par lui, on ne se main- 
tient que de son gré, on ne se marie que de sa main. U 
semblerait qu'il est tout dans l'Etat. Et de fait, il vaut mieux 
être r ennemi du gouvernement que le sien. Au fond, c'est 
le clergé qui distribue les- emplois ; le gouvernement paie : 



234 LA nOCSÈTÉ de ST.-VINCKRT DS PAUL. 

c*esl soQ rôle, et cela g* appelle »iin système de coociliation' . 
Mais ce n*est pas seulement dans Tadministration publique 
que les choses se passent ainsi. Un pauvre aiguilleur sor 
un chemin de fer s'est vu disgracié pour s^étre plaint des 
soeurs qui montraient à lire à sa fille ; un employé a perdu 
sa place pour avoir retiré son fils de Técole des Frères. 
On citerait des centaines de faits pareils, qui passent in- 
connus parce qu'il n'y a pas un journal de province pour 
oser les révéler. Les Parisiens ignorent d'ailleurs cette 
situation des départements ; beaucoup n'y voudraient pas 
croire. Quel que soit l'état général du pays, Paris jouit 
toujours d'une liberté bien plus grande. La vie individuelle, 
perdue dans cette foule immense, se meut librement, tandis 
qu'en province aucun acte ne peut passer inaperçu ; rien 
n'échappe à Tavide curiosité des oisifis : on sait ce que vous 
avez mangé le matin, ce que vous mangerez le soir, quel 
journal vous lisez, où vous allez, qui vous avez reçu chez 
vous, ce que vous faites, ce que vous dites, et presque ce 
que vous pensez. Il en résulte que personne n'ose bouger 
et que la coterie dominatrice étend sa tyrannie jusque sur 
la vie privée. Il n'est point de pire esclavage. 



LA SOCIÉTÉ DE ST.-VINCENT DE PAUL ET LES 

PETITS FRÈRES. 

LE CABARET IGNORANTIN. 

Les gens qui veulent s'assurer la domination et gagner 
de l'influence sur le peuple, cachent souvent leurs projets 
ambitieux et égoïstes sous des dehors de charité et de phi- 
lanthropie. 

C'est ainsi qu'une société qui étend ses ramifications en 
France et en Belgique, fait de la politique cléricale sous le 



• LA SOCIÉTÉ DB ST.-VINCBNT DB PAUL. 235 

ouvert de la charité : nous parlons de la Société de St.- 
Vincent de Paul. 

Le soulagement des malheureux n'est que le but appa- 
i*et^t de la Société : le but réel est de maintenir la puissance 
^t les privilèges du clergé et d'anéantir nos plus précieuse.« 
**i>ertés. 

En France, dans les conférences de cette association, 

^ta discutait et Ton recherchait les moyens d'empêcher 

^^ Italie de devenir libre et indépendante ; on recrutait des 

^^Idats pour le pape, comme s'il appartenait au chef d'une 

'Religion de faire la guerre ; — on recueillait de l'argent, 

Xion pour le distribuer aux pauvres, mais pour subvenir aux 

énormes dépenses du pape et des cardinaux qui, vêtus d'or, 

de pourpre et de soie, roulent en carrosse à Rome, pendant 

que des milliers de malheureux ont à peine de quoi se 

nourrir. 

n en est de même en Belgique. A Gand, notamment, 
la Société de St. -Vincent de Paul s'est constituée sous le 
titre : d'Association de St. -Pierre, en compagnie de racco- 
leurs d'hommes et d'argent. 

Un rapport a été publié. On y voit que c'est surtout 
chez les pauvres que l'on a recueilli le plus d'argent, et l'on 
n*a pas honte de s'en vanter I 

Comment d'ailleurs s'étonner de ce résultat? De beaux 
messieurs se rendent chez de pauvres ouvriers et, exploi- 
tant leur ignorance et leur crédulité, ils leur demandent de 
l'argent pour soulager la prétendue infortune du pape qui 
vit dans le luxe et l'opulence; comment supposer qu'ils 
pourront résister à de pareilles sollicitations et qu ils ne 
craindront pas de s'exposer à la colère et à la disgrâce de 
ces messieurs? Car, hélas I la misère rend timide et 
craintif. 

Et l'on ose se vanter d'avoir ainsi soutiré sou par sou, 
à des familles qui meurent de faim, des sommes considé- 
rables destinées à payer les dépenses et le luxe de la cour 
du pape et à entretenir ses courtisans ! 



236 LA SOGIITB DB ST.-VINGIflT Dl PAUL. 

Telle est l'oeuvre à laquelle se consacre Tassociatioa 
dont nous nous occupons. 

De tout temps, le clergé a cherché à maintenir le peuple 
dans Tignorance. Il sait parfaitement que Tignorance engradre 
la superstition et hii permet d'exercer sur les masses set 
néfaste influence. 

Voyez, en effet, la situation des peuples sur qui s'exerce 
victorieusement la domination cléricale. Voyez lEspagne, 
voyez rirlande. Vous y rencontrerez la plus hideuse 
misère^ Tabrutissement le plus complet. (Test cependant à 
amener ce résultat en Belgique que travaille le clergé catho- 
lique. 

Dans certaines parties de notre pays, ses efforts, quoi- 
qu'énergiques obtiennent peu de succès; mais dans d'au- 
tres localités moins avancées, il faut bien le dire, son in- 
fluence est considérable. Aidés par des ministres qui leur 
étaient tout dévoués, les cléricaux se sont emparés de F in- 
struction ; ils ont su faire voter des lois qui consacrent leur 
omnipotence et qui placent les instituteurs communaux sous 
leur dépendance. 

Et cependant cela ne leur suffit pas. Malgré les entraves 
de toute sorte qu'ils mettent au développement des idées, 
leurs efTorts constants à entretenir la routine, à s'opposer à 
tout progrès, la force de la vérité est telle qu'elle parvient 
encore à se faire jour. 

Aussi, les écoles communales ne peuvent-elles leur 
convenir ; sans oser les attaquer ouvertement, ils leur font 
une guerre sourde, ils leur suscitent une concurrence. 

C'est pour cela qu'ils ont créé les écoles des frères igno- 
rantins. 

Ces écoles sont bien les leurs, elles sont établies selon 
leurs vues ; aussi, n'y a-t-il pas à craindre que les élèves 
qui les fréquentent fassent des progrès trop rapides, y 
développent leur intelligence, y apprennent des choses 
utiles. 



LA SOGUTB DS ST. -VINCENT DE PAUL. 237 

Nous avons vu des élèves qui, après plus de cinq années 
de fréquentation, savaient à peine lire et écrire. — Mais, 
en revanche, ils connaissaient force cantiques et prières et 
pouvaient servir la messe dans la perfection. 

Ce sont là des talents qui peuvent avoir leur valeur, 
mais qui sont d'une bien mince utilité aux jeunes gens qui 
veulent apprendre un métier. 

D'autre part parlerons-nous des scandales qui se passent 
clans ces écoles ? Tous les journaux contiennent des actes 
odieux commis par des frères ignorantins ; les tribunaux de 
notre pays comme ceux de la France ont rendu tant de sen- 
tences contre eux que cela nous parait superflu. 

Ce sont cependant de telles écoles, desservies par de tels 
roaîtres que recommande le clergé. Et c'est ici que la 
Société de St. -Vincent de Paul lui est d'un grand secours. 
Lorsqu'un membre de cette Société visite une pauvre famille, 
il met comme condition à son appui que les enfants seront 
ï'etirés des écoles communales et envoyés aux frères. Pour 
^elques dons bien minimes qu'on leur fait, les parents 
s'exposent donc à de graves mécomptes pour l'avenir. 

Les petits frères et les Saint-Vincent-de-Paulistes s'enten- 
<lent toujours parfaitement bien ; la création d'un cabaret 
modèle à Charleroi en fait preuve. Voici ce qu'on a pu lire 
dans le Journal de Charleroi (Février 1875) : 

»Grande nouvelle ! Un débit de boissons vient de s'ouvrir 
au faubourg sous les auspices de la Société de Saint-Vin- 
cent de Paul et sous la protection des petits frères de la 
doctrine chrétienne. On ne parle que de cela en ville. Nous 
avons été aux renseignements, et voici ce que nous avons 
appris : 

»Afin d'augmenter le nombre de ses adhérents, la 
Société de Saint- Vincent de Paul s'est entendue avec les 
chers frères ignorantins qui ont mis à sa disposition une 
vaste salle, où le dimanche et le jeudi on débite de la bière 
à prix réduit: huit centimes. 



i 



238 LA SOGÛTB »B ST.-ViNCBNT DE PAUL. 

»Pour jouir de cette réduction, il faut souscrire au 
règlement de la Société de Saint-Vincent de Paul; un registre 
destiné à recevoir les signatures est placé à l'entrée de la 
salle. En écliange de cette adhésion on reçoit une carte 
qui constate votre admission dans la sainte société. En un 
tour de main on est Saint-Vincent-de-Pauliste , et Ton a 
son coupon pour le paradis et pour la bière à 8 centimes. 
Ce n est pas plus difficile que cela. 

«Les séances commencent dans Taprès-dlnée et se ter- 
minent vers dix heures du soir. Des jeux de cartes, de 
dominos et un énorme pot de tabac sont mis gratuitemeni à 
la disposition des assistants. Tout s'y passe sous la surveil- 
lance d'un Saint-Vincent-de-Pauliste qui est juché dans une 
toute petite chaire de vérité d*où il domine toute la salle. 
A certaines heures de la soirée, un autre Saint- Vincent-de- 
Pauliste rûcle un air d'aveugle sur un violon discordant et 
deux jeunes enfants chantent du nez des espèces de cao' 
tiques d'un triste à vous fendre Tâme. Parmi ces cantiques 
il en est un surtout qui obtient un grand succès ; il s'appelle 
la prise de Mouscron ! 

«Pendant qu'on chante, tout le monde se mouche pour 
cacher son émotion. A la musique, aux jeux de cartes, aux 
bouiïards de tabac et aux chopes, la partie la plus substan- 
tielle de la séance , succèdent des lectures pieuses. On 
distribue également dans la salle de petits livres illustrés 
destinés à former l'esprit et le coeur des consommateurs. 
Nous avons un de ces petits livres sous les yeux : la première 
vignette représente ))un vigneron joyeux« et la dernière un 
vieux paysan en extase devant une espèce de manche à 
balais et qui s'écrie: »Ohî la belle greffe!» La pièce de 
consistance de ce petit livre est Thistoire de Joseph vendu 
par ses frères. 

«Jusqu'à ce jour, le cabaret des frères de la doctrine 
chrétienne a été accessible à tout le monde, avec cette con- 
dition que les non-adhérents à la Société de St.-Vincenl de 
Paul payeraient leur bière à raison de dix centimes le verre. 



LB PAYSAN CATHOLIQUE. 239 

Il paraH qa*à l'avenir on n'acceptera plus que les personnes 
qui font partie de la confrérie. 

•Nous recommandons ce fait qui caractérise si bien la 
propagande cléricale à Fattention de tous les hommes 
édairésc. 

J. 6. Carmanne. 



LE PAYSAN CATHOLIQUE. 

L'unité de l'espèce humaine ne s'est réalisée jusqu'ici 
que dans l'homme des champs. La nature impose à ses 
ouvriers une uniformité à peu près complète de physionomie, 
d'habitudes et d'idées. Elle les mûrit très-vite et les dote 
de bonne heure de cette résignation végétative qui les pré- 
serve de la surexcitation des sens et des impuissantes curio- 
sités de l'esprit. Absorbés et comme enveloppés dans le 
phénomène, ils ne songent jamais à s'interroger sur la cause. 
Le cours des saisons, la chronométrie des étoiles, les trans- 
formations des plantes, les bizarres effets de la foudre, ne 
leur ont jamais causé Une minute d'insomnie ni de médi- 
tation. Que leur importe? Si chaque chose vient en son 
temps, si le corps a sa patûre journalière et F âme son ali- 
ment hebdomadaire, ils laissent à la cause suprême le soin 
de dispenser, à son bon plaisir, la pluie et le beau temps. 
Ils parlent de Dieu, comme d'un maire omnipotent et invi- 
sible, que des questions indiscrètes pourraient troubler dans 
son administration difficile. Ce qu'ils lui demandent ne 
dépasse jamais l'horizon borné de leurs besoins immédiats et 
de leur prévoyance à court terme. S'ils ne l'obtiennent pas, 
c'est une raison pour eux de compter, pour un temps meil- 
leur, sur d'abondantes compensations. Complètement édiûés 
sur les degrés de conûance qu'ils peuvent avoir les uns 
envers les autres, ils n'éprouvent de déceptions que du 
coté des animaux. Nous nous plaignons des hommes rebelles 



240 IB FAfSAIf CATHOUQVB. 

aux exigences de notre vanité, des femmes réfractaires^ des 
vaches, des chevaux, des oiseaux piooreurs, das cheniUes 
usurières, des charançons, de ia gréie^ des impôts, surtout 
des contributions indirectes elde ia conscription, car quoi 
qu'on en dise, ils sont comme les rois et aiment beaucoup 
que d'autres se fassent tuer pour leur compte. A part ces 
légers tracas inhérents à l'imperfection radicale des choses, 
rien ne rompt et ne trouble la saine monotonie de leur 
carrière. Tous les six ans, le garde champêtre leur met, de 
ia part du gouvernement, un bulletin d'électeur à la main : 
ils votent comme on veut et se rendorment sur le doux 
oreiller de leur souveraineté. 

Le jour s'ajoute au jour, la peine succède au labeur, 
'pour opérer le retour régulier du même appétit, du même 
sommeil, des mêmes conversations et des mêmes ^iiicitudes. 
La mort ne les avertit point comme nous, par une foule de 
sinistres avant-coureurs. Pour terminer leur carrière, elle 
emploie des moyens très-simples, fièvre, la fluxion et la 
vieillesse; elle n'en connaît pas d'autres. La gravelle n'atteint 
pas même les ivrognes qui ne finissent que comme les ton- 
neaux, en se brisant contre un mur, un arbre, ou en roulant 
sur une pente trop escarpée. On part pour l'autre monde 
avec l'idée qu'on va comparaître devant un tribunal de 
sapin, noirci à l'encre, comme celui de monsieur le juge de 
paix avec un grand crucifix de plâtre et un buste de l'em- 
pereur derrière. Si l'on a quelques épargnes, on compte 
adoucir par des messes bien dites et surtout chantées, les 
effets de la justice divine et on plie bagage sans trop 
d'appréhension. 

Voilà le paysan catholique dans quelque pays que vous 
ie rencontriez, à la différence près du costume et des 
méthodes de labour. C'est le paysan parfait. Les autres 
cuites n'en feront jamais de pareil. L'Angleterre n'a plus 
que des ouvriers agricoles ; la Suisse protestante, des agro- 
nomes grands et petits. La France même voit peu à peu 
dépérir le type immémorial du paysan, crédule, narquois^ 



LE PAYSAN CATHOLIQUE. 241 

^Oiméte à son insa et philosophe sans le savoir. Dans le 
^'"^aiyon déjà prodigieusement accru des grandes villes, le 
^^^tivatenr avare, trompeur, irréligieux n'est plus qu'une 
^K>éte de somme pour qui la terre est un laboratoire et la 
"^oûte du ciel une cloche de verre, propre à faire mûrir les 
X^gumes et les fruits. 

Le curé campagnard, à propos duquel je me suis permis 
^ette digression, tend aussi à disparaître, quoiqu'il subsiste 
encore assez pour douner lieu à de piquantes études. L'ori- 
ginalité cléricale s'est réfugiée à peu près tout entière 
parmi ces humbles vlguerons, perdus, loin des voies 
frayées, dans l'ombre des bois, et la solitude des champs. 
Le diocèse de Ghamboran en renferme cinquante à peu près 
tous dignes, à des titres divers, des honneurs de ma gale- 
rie. Je n'en prendrai que quatre ou cinq, non des plus 
marquants, mais des plus accentués sur le champ de mon 
observation. A nos paysans il faut un curé tel que Tabbé 
Crrapperon. 

Dans ses sermons, l'abbé Grapperon néglige la forme 
didactique, les divisions de rigueur, Texorde et la péro- 
raison. C'est un homme pratique avant tout, sachant que 
le paysan n'est ni latiniste, ni théologien, ni rationaliste, 
qu'il a besoin de toucher les choses du doigt et d'être aiguil- 
lonné, à la manière des boeufs, dans te pénible sillon du 
salut, n ne lui est jamais venu à l'idée de réfuter M. Littré 
en chaire. Il ne se gène pas pour accabler les délinquants 
d'allusions transparentes, gourmandant surtout les pares- 
seux, les négligents, ceux dont le champ est mal sarclé, 
qui n'ont pas émondé leurs arbres, aplani les chemins et 
réparé les brèches de leur haie. Les femmes ont leur tour; 
il ne les épargne pas^ si elles laissent leurs enfants vaga- 
bonder en haillons, leurs filles seules aux champs, si leur 
maison est mal balayée, leur cour pleine de mares infectes. 
«La propreté et l'ordrea, dit-il, »sont la moitié de la morale. 
Sous la crasse, il y a autant de péchés mortels que de ver- 
mine* (ohl Veuillotl). Le curé n'est pas ambitieux. Malgré 

t6 



242 TYPES CUSMCAl'X. 

son activité dévorante et son va-et->îent perpétuel il n'aspire 
pas à sortir de son village et à échanger les six cents âmes 
qu*il a façonnées comme de la cire, contre une grosse 
bourgade, où, flanqué de deux vicaires hostiles, il se trou- 
verait face à face d'une demi-douzaine de philosophes en 
sabots. 

Joseph Doucet. 
Le Diocèse de Chamboran. Paris, Lacroix. 4869. 



TYPES CLÉRICAUX. 

I. 
LE VICAIRE DU CANTON. 

Je prends Fabbé Cauehat, vicaire en premier ou en 
second, je ne sais trop, d'un gros bourg appelé Burguigny, 
parce que son effigie est toute fraîche dans ma mémoire et 
qu'il est difficile de rencontrer un type plus réussi de vicaire 
de canton. Il porte une chaîne de montre en argent sur sa 
soutane, se fait la raie sur le côté et il bavarde, il bavarde 
à fatiguer une majorité parlementaire. Il a la figure courte 
et très large, ses os maxillaires font de chaque côté une 
saillie presque aussi prononcée que celle de la nuque. Il a 
le front bas et à moitié caché, en dépit de la raie, par une 
mèche de cheveux mal plantés qui se redressent de manière 
à former une corniche. Ses sourcils joints à T origine du 
nez lui font une barre noire toute droite (\\ii lui donne l'air 
d'un singe en colère. Ne pouvant se raser jusqu'au-dessus 
des pommettes envahies par sa barbe d'un noir bleuâtre, il 
en laisse toujours une petite haie, de sorte qu'il a les yeux 
fermés de deux parenthèses. Ces yeux petits et comme 
taillés à facettes, n'ont jamais un regard fixe, mais vont et 
viennent avec cette mobilité inquiète, particulière aux yeux 
des gallinacées. 

Il a des prétentions aux belles manières et à l'élégance 



TTPBS CLBUCAim. 243 

ûa langage. 11 ei^te sar les mots et fait un fréquent 
«nploi de Timparfait du subjonctif. Il dirait : de peur que 
je me fracassasse la jambe. Dans toute conversation, il 
cherche le joint d'ane discussion ; et si vous rembarquez 
sur la politique, vous ne tardez pas à le voir aboutir à la 
médecine en passant par la liturgie. Il parle de tout à 
tort et à travers, enchevêtrant les mots, brouillant les idées, 
intervertissant les faits et mettant sur le compte d'Abraham ce 
qui est imputable à Napoléon P'. Il vous parlera des vic- 
toires de Rubens et des tableaux de Turenne, des assas- 
sinats commis par Spinoza et de la métaphysique de Rosas. 
Impossible de Tarracher à ce fouillis, ou il pousse des crte 
de paon. Mais cette rude écorce de batteur en grange 
recouvre un esprit faible, une volonté à tous vents, une 
bienveillance banale. Accordez-lui que personne mieux que 
lui ne connaît Taccord de participes, ne le contredites pas 
quand il fait signer le traité d'Utrecht par Philippe le Bel et 
Henri YIII ; en revanche il vous proclamera le premier logi- 
cien du monde. 

Il excelle à chanter la petite chanson drolatique entre- 
mêlée de monologues parlés, et quand il a obtenu, par ce 
moyen, un triomphe de fou rire, il faut le voir se pavaner 
et accepter les éloges de Tair d'un acteur rappelé sur la 
Scène. Il a recité cent fois déjà devant un auditoire pâmé 
Texorde et la péroraison de son premier sermon. C'est son 
morceau capital : pour la composer il a beaucoup décousu 
dans Massillon et Bossuet ; mais on a Tair de Fignorer. Il 
boit sec et joue au piquet mieux qu'un gardien de prison. 

Son curé très-châtouilleux sur la gravité ecclésiastique 
et qui parle par textes, le taquine un peu, mais se garde 
bien de le blesser. Cauchat est au fond un homme précieux, 
tant qu'on ne s'adresse pas à sa raison. Partout on il faut 
du mouvement et des paroles, on le trouve prêt. Faire les 
petits baptêmes, les enterrements de pauvres, exercer les 
chantres, orner les autels, ranger les processions; voilà son 
lot. C'est lui qui avait mis dans un reposoir de la Fête-Dieu 

46* 



244 TTPBS GLBIICAIJX. 

le portrait du général Poniatowski, comme pendant à celui 
de la reine Amélie, en manches à gigot et peigne à la girafe. 
Il lit des romans doucereux, des recueils de cantiques nou- 
veaux, les petits livres de Monseigneur de Ségur ; il trouve 
Yeuillot trop obscur à foroe de profondeur et le laisse aux 
savants. 

La vieille demoiselle Lagourade l'a pris en affection toute 
particulière. Elle ne pourrait passer un jour sans le voir. 
Quand ses fonctions ou d'autres circonstances majeures 
rempéchent de venir, aux heures accoutumées, occuper le 
vieux fauteuil de canne au coin de la cheminée, dans ce 
salon correct, à papier sang de boeuf, mademoiselle Lagou- 
rade est comme une âme en peine. Elle va, elle vient, de 
sa cuisine à sa salie à manger, de sa salle à manger à son 
salon, de son salon à sa chambre à coucher, sans but défini, 
uniquement pour tromper sa longue attente et secouer sa 
mauvaise humeur. Le café n'est jamais ni assez chaud, ni 
assez fort. On ferme mal les portes, Catherine a laissé un 
grain de poussière sur son fourneau et il s'ensuit une que- 
relie qui fait pleurer Tune et donne la migraine à l'autre. 
Que madame Trouillet arrive alors avec sa trogne hérissée 
de poils blancs^ son menton fendillé, son oeil louche et son 
tricot ; je vous promets qu'elle sera bien reçue, quoiqu elle ait 
• à raconter une foule de choses très-piquantes sur Taccroisse- 
ment du luxe dans le peuple, et la liberté des moeurs parmi 
les jeunes filles, qu'elle n'ose plus sortir la nuit tant les 
jeunes gens sont devenus entreprenants. M. le curé a dit ci 
et ils en font ça, etc. etc. Mademoiselle Lagourade n'ayant 
plus son interlocuteur de fondation, accueille de très-mau- 
vais humeur ce régal de petits cancans. Elle est trop en 
colère pour n'être pas en vdne de charité chrétienne. En 
grognant, et en fouillant les profondeurs de sa coiffe, elle 
donne à entendre à madame Trouillet, que ce ne sont pas 
là ses affaires, que pour quant à elle, elle tient à vivre dans 
son coin sans gloser sur le compte du tiers et du quart. 
Madame Trouillet, piquée au vif, vibre du nez, se mord les 



TTPE8 CaLKMCAinL. 245 

lèvres et dépêche son tricot en silence. C'est Un orage qui 
conve . Tont à coup Tabbé Gauchat arrive comme une trombe; 
la sérénité revient sw* le front de mademoiselle Lagourade, 
elle rougit d'aise, et rajuste son bonnet I 

— Enfin, dit-elle, ce n'est pas trop tôt. Y a-t-il du bon 
Sens à courir comme ça pour administrer les malades des 
autres? Mais on vous dirait de monter à la lune que vous 
le feriez ; il ne se gène pas tant^ ?otre gros M. Penouillet, 
et je pense bien que pour vous payer de vos complaisances, 
il rit de vous dans sa vilaine barbe I Et par le temps qu'il 
fait ; c'est une conscience ! Demain vous tousserez, mais je 
m'en lave les mains. 

— Mais mademoiselle, je vous assure! I ! 

— Ta, ta, ta, je suis plus vieille que vous, monsieur 
l'abbé, et vous ne m'en remontrerez pas. 

Là-dessus s'engage une longue discussion à laquelle ma- 
dame Trouillet prend part, pour être à la fois de l'avis de 
mademoiselle Lagourade et de l'abbé Gauchat. G'est le moyen 
de mettre la vieille demoiselle hors des gonds, car die aime 
mieux avoir tort que raison à moitié. L'orage éclate encore 
une fois sur madame Trouillet, qui courbe la tête et tricote 
plus fort. 

On joue au bezigue à un sou, puis l'abbé dit son brévi- 
aire dans un coin en enflant sa voix aux passages expressifs, 
et on ne se sépare qu'à l'heure du souper, excepté le ven- 
dredi où l'abbé mange l'omelette soufflée, de fondation et 
boit sa fiole de vieux lunel. Souvent on a tenté de ruiner 
l'abbé Gauchat dans l'esprit de la vieille demoiselle ; on ne 
lui pardonne pas ce lunel et sa douzaine de bon bas de laine 
par an. Vaine tentative ; entre une vieille folle et un jeune 
écervelé, l'alliance est indélébile. Arriverait-on même à 
supplanter Gauchat, qui donc comme lui écouterait les racon- 
tages de mademoiselle Lagourade sur son frère, procureur 
impérial à Yssoudun ? qui donc lui avancerait son tabouret, 
lui renouvellerait sa chaufferette avec la même grâce, régle- 
rait la pendule, prendrait sur ses genoux un vilain Azor 



IM T1VBS CEÉUCArX 




L, Imil le Htm jommmi et fAlmanack ie 
û ÊMift se couper ks ongles? 

■nttqoerait pas un des pràûes 
fe^en : et, à k inj^rfi dont ette les écoute, il es^ 
qu*cle s*y inÉ^n iiiifi comme à une oeuvre per^ 

^ Fabbé Cauchat n'est pas tou^ 

«n ift de rescs^ Toole femme jeune ou vieille es(- 

càil à beniiaa^mj% à gifcanKrT, à temps serein, à orages 

de hme, à anil noire où Toeil ne distingue- 

dfnne ^nrretée de foin. Mademoiselle 

restée jeune, gH^ce à la trop longue attente de 

S est saô^tte, comme à trente 
féminin. Elle a ses boude- 
Ce ne serait que demi- 
ces variations atmos- 
le caractère de sa beauté; 
on s*exagère au gré 
Le pauvre Cancbat, alors tout 
le caucbemar de ce 
... larmes, reprocbes, san- 
eau froide, déhige à attirer 
u Fourquoi aussi se partage-t-il 
L a ij LO Uf adt et cette vieille cancanière de 
W ciai^ tMt meîtîe cbicorée ; pourquoi est-il 
:ji taMiMT^ «u l e n wa i sirandile des paroissiens, avec deux ou 
iNM' di^ $iM^ càanftmftM»? hMorquoi n a-t-îl pas fût allasion 
«ÉlMwacW diMmier. dans son sermon, à la robe de soie et au 
tblè» f^HrapNMKi de k biinlmiiL^rf. qui a trois enknts à nour- 
«tir'^ h m fqin ^ i i a^ ^ le t i de perler devMit elle de son change- 
mM* ytwirlMMi^ V^urquoi et. pourquoi ça? Et patati et 
laMk. ^>ft\Mt fM dMMT mdkenreux de s^attacher à des in- 

t^lMii^ i^in^^l b«j| $Mi cnA^ à petites doses, ou fait un 
><ai|| i »i ^j ik ncùu i et r«n $i|ene un tnile de paix... jusqu'à 




TYPES CLERICAUX. 247 

Je pais affirmer qu'en France, il y a au bas mol, près 
de dix mille Gauchat! C'est bien assez pour le premier 
c;lergé du monde. 

Que deviendra ledit Gauchat, fringant, dévoué, faute de 
mieux et oisif d'intelligence. Avant peu d'années, il sera 
relégué pour sa vie et à tour d^ancienneté dans un presby- 
tère de campagne, où il grossira, prêchera sur l'ivrognerie 
et d'où il viendra assister aux funérailles de mademoiselle 
Lagourade, moyennant un honoraire de 5 francs, frais de 
voyage compris. 

Et voilà ce qui pullule autour de nos évéques. On ne 
trouve pas encore ces pauvres gens assez aplatis; on va ré- 
unir un concile pour les mieux discipliner encore. 

Joseph Doucet. 

II. 
M. TANARÉ, CURÉ DE BARBITAL. 

Du type commun, celui-ci se détache par son inconce- 
vable bonté. 11 est bon à croquer, tant il est bon : il est 
même trop bon, à ce degré la bonté ne se communique plus, 
elle sert de litière et de pâture aux méchants. Ceux-ci se 
Croient toujours du ce qu'on leur accorde facilement, et les 
gens débonnaires sont traités d'ingrats lorsqu'ils cessent de 
Se prodiguer à tout venant. Si l'abbé Tanaré est jamais 
damné, car il ne faut jurer de rien, on peut être sûr qu'il 
86 sera perdu pour avoir été bon sans le vouloir: car il n'y a, 
théologiquement parlant, que la volonté qui puisse mériter, 
tandis qu'on peut démériter sans avoir jamais de propos dé- 
libéré commis un péché véniel, comme les enfants nés sans 
baptême, par exemple. Personne n'a jamais vu l'abbé Ta- 
naré, colère, triste ou mécontent. A le voir passer, l'homme 
le plus exécuté à la bourse renoncerait à l'idée de se faire 
sauter la cervelle à côté de sa caisse vide. Dans le village, 
sa rencontre présage du bonheur pour toute la journée. 
Les enfants s'accrochent à sa soutane, les vieilles femmes en 



248 TYPES CUSMGAVK. 

fOQt le point de mire de leurs interminables verbiages, les 
dévotes viennent huit fois par semaine, sans jamais se lasser, 
se chercher des péchés à son confessionnal. Les ivrognes 
eux-mêmes ne s'écartent pas de son diemin : presque tot- 
jours ils s^agenouillent devant lui les bras tendus et lui diseol 
que le bon Dieu n'est pas si bon que lui, et que si on ne le 
nomme pas père étemel, on lui fera une ijojustice. Les la- 
boureurs, les moissonneurs, les vignerons Tinterpellent de 
loin ; il répond à tous dans leur langage, sans jamais s'im- 
patienter. C'est le curé Soliveau; s'il l'eût connu, Béranger 
l'aurait canonisé. 

A première vue cependant, on le croirait pétrie d'une 
pâte moins molle. Il n'y a rien de flasque dans son embon- 
point ; il est bâti, comme on dit, à chaux et à sable, de forte 
encolure, avec des muscles à reliefs herculéens. Le ton de 
sa voix est mâle et vibrant. Il a des mouvements saccadés, 
des attitudes impérieuses. Mais voyez le milieu de la figure; 
son nez, perdu entre deux joues tuméfiées, n'a point atteint 
son volume normal. On le dirait atrophié ou pris sur l'ex- 
cédant des chairs environnantes, par un savant artifice de 
la chirurgie. Sous d'épais sourcils, les yeux encadrés de 
plis sans nombre, adipeux et tourmentés, n'ont ni fixité, ni 
flamme. Le front bas, partagé en trois zones par des plis 
horizontaux, forme une étroite lisière entre le nez et un 
crâne chauve très-surbaissé. Ses deux joues retombent par 
le bas, en fanons pantelants et bleuâtres, sur le col de la 
soutane, il a de grosses mains, qu'on dirait désossées et qui 
au contact ont quelque chose de cotonneux et de tiède. Na- 
ture inachevée, chez qui une croissance précoce, et Tédu- 
calion du séminaire ont maintenu les indéterminations de 
l'enfance, son sevrage n'a jamais abouti à une virilité bien 
prononcée; il est toujours timide, contraint, embarrassé; 
timide avec les autres, timide avec lui-même. Il cherche 
ses mots : il cherche ses attitudes, il cherche sa tabatière 
dans toutes ses poches, avant de trouver la bonne; il déplie 
son mouchoir à la hâte, et ne sait ensuite eomment le re- 



TTPBS CLBMCAUX. 249 

plier. Pour ouvrir une porte, il tâUmiie loiigteiD|Mi avanl de 
mettre la main sur le loquet. Quand il rentre chei lui, mptèê 
ses longues excursions, car il est toujours par monts et par 
Taux, il se glisse mystérieusement, comme un coupable, ao 
€oin de son feu et attend docilement la remontrance qœli- 
dienne de la vieille Catherine. La vieille Catherine ang»- 
ieuse, économe, criarde et dévouée jusqu'à la tyrannie, a 
pris des airs de nourrice effarée vis-à-vis de ce vieil enfant, 
qui ne saurait dire s'il est enrhumé quand il tousse à ébran- 
ler les solives du presbytère. 

— Ah ! vous voilà beau, Seigneur Jésus ! bonne mère ! 
erotté jusqu'aux yeux, les souliers pleins d'eau, et vous ne 
demandez pas tant seulement à changer de chaussures, 
quand vos pantouffles sont là bien chaudes et que vos sa- 
bots vous tirent les yeuxl Est-il permis de s'arranger 
comme ça, quand il n'y a pas de malade à voir I Est-ce que 
TOUS ne seriez pas aussi bien à vous promener dans le jar^ 
din? 

Le pauvre Tanaré, confus, passe la main sur la tète est 
chien, et dit : 

— Voyons, Catherine, il faut bien. . . . 

— n ne faut rien que vous tenir chaud et à la maisen 
par le temps qu'il fait. A votre âge, une fluxion de poitrine 
est bientôt attrapée, et si vous veniez à mourir : tenez, je ne 
Teux pas y penser. 

Et elle essuie une larme absente et simule un sanglot, 
tout en mettant une bûche au feu, et tournant dans une cas- 
serolle un morceau de viande qui en est à son troisième feu. 
Le bonhomme plie la tète sous l'orage, laisse essuyer son 
crâne fumant, se revêt d'une vieille houpelande trouée, coiffé 
son gros bonnet de laine noire, et, en attendant le souper, 
marmotte son bréviaire au bruit du rouet qui tourne, des 
volets qui battent, des branches de vigne qui fouettent les 
vitres et du vent qui, s' engouffrant dans la large gaine de la 
cheminée, en détache d'énormes plaques de suie. 

Ce n'est pas lui qui oserait jamais tonner en chaire con- 



150 TYPES CLÉRICAUX. 

Ire les vices et rirréligîon de ses parossiens; il en serait 
mJade de chagrin. Une fois, cependant^ il est sorti des 
gonds. Un jour, en se promenant, il surprit dans un champ 
de sei^e Philis et Damon en collaboration d*une idylle. Ce 
spectacle , qu*il ne connaissait que par le ouï-dire de h 
théologie, lui avait coupé la parole : vox faucihus haetU, et 
il était rentré au presbytère plus mort que vif, Toeil dilaté, 
le nez presque fondu, les mains tremblantes, et Catherine 
avait dû lui mettre un mouchoir chauffé dans le dos, et lui 
faire avaler un verre de vin bouillant avec une croûte de 
pain grillé. 

Le dimanche suivant, le pauvre Tanaré, après avoir de- 
mandé vingt fois pardon à Dieu d'avoir logé dans son cer- 
Teau une si dangereuse image, monte en chaire d*un pas 
lourd, le visage défait et contracté, dit les prières du prône 
à voix basse, à la hâte, puis, sans préambule aucun, sans le 
texte latin de rigueur, il éclata comme une bombe sur son 
auditoire atterré. Ce n'étaient pas des paroles, mais un 
grondement continu, coupé çà et là de tragiques éclats. 

— Qu'ai-je vu, mon Dieu ! dans cette paroisse que pen- 
dant vingt ans j'ai préservée de toute souillure ? Qu'ai-je vu? 
Oui, qu'ai-je vu? Quid vidt? L'abomination de la désola- 
tion! L'enfer en personne! Sous le regard du soleil! là- 
bas dans le champ à Nicolas Sauta in . . .je n'en dis pas 
davantage. Voilà une paroisse déshonorée, perdue à ja- 
mais. J'en mourrai de douleur ! Oui, on m'a assassiné, 
comme si on m'avait plongé un poignard tout sanglant dans 
le-coeuri ... Et voilà le fruit de la négligence des pa- 
rents î Mon Dieu î leur pardonnerez-vous ? Les plongerez- 
▼ous dans les flammes éternelles? Oh! non, Seigneur! 
grftce pour eux, ils se repentiront, on les unira aux pieds 
de ces autels. . . Miser emini met! parce populo tuo. 

Et le bon curé, après s'être démené, avoir frappé à 
grands coups de poing le rebord de sa chaire, se mit à fon- 
dre en larmes; les paroissiens en firent autant, et la messe 
s'acheva au milieu d'un concert de cris et de sanglots. 



TYPBS CLÉUCACX. 25 1 

A quelque temps de là, sur les instances du bon M. 
Tanaré, et après de longs débats entre les parents qui ne 
poayaient se mettre d'accord sur la dot de cinq cents francs 

et une yache, un mariage réparateur eut lieu à cinq heures 

da matin par un beau lever de soleil. 

A la sacristie M. Tanaré, le coeur inondé d*une joie toute 
divine, ne put s'cmpécher d'embrasser les deux époux : 

— Oublions tout, mes pauvres enfants, leur dit-il. J'ai 
été un peu vif, c'est vrai, mais c'était la première fois. Ai- 
mez-vous en Dieu maintenant, il est bon, et vous pardonne. 
Ah ! la nature, voyez- vous, la nature ! 

Les confrères de l'abbé Tanaré ne manquent pas, eux 
non plus, de mettre à contribution sa débonnaireté prover- 
biale; à tout instant ils se donnent le divertissement de 
s'inviter à diner chez lui et de venir le surprendre à Theure 
précise de midi, quand il est sur le point de se mettre à 
table. Ils n'entrent que un à un, afin de prolonger le spec- 
tacle de la surprise, et comme s* ils se rencontraient par 
hasard. Il faut voir alors les mines comiques du bon curé 
et l'embarras de sa servante. 11 n'ose cependant faire mau- 
vaise figure. A tous il adresse un compliment de bienvenue, 
et oflre de partager son diner, bien mesquin ce jour-là, et 
en attendant, il se démène, s'essuie le front, tourne, vire et 
fait à Catherine des signes que celle-ci n'a pas l'air de com- 
prendre. Cette scène est le meilleur régal que les mysti- 
ficateurs soient venus chercher. Peu à peu on s arrange, 
on taille du lard, on casse des oeufs, et une large omelette 
rebondie et fumante, vient s'étaler sur la table boiteuse de 
la petite salle basse. On allonge le repas par des fruits, du 
café, du cognac, des lazzis, de vieilles histoires, des éclats 
de rire, une partie de béte ombrée, et le soir on se s<*pare, 
l'oeil allumé, les joues pourpres. Tanaré se couche, re- 
merciant Dieu de lui avoir donné une si heureuse journée 
et de si charmants confrères, pendant que Catherine se 
venge sur la vaisselle, de tant de malencontreuses coînci- 




sur son poulail- 
de rigoeiir. 



à b rcHide et ne s'en 
grogne, et leur inae 
vHiifffnmtaK a fHKU um ma lAol tm lear donnant da pan 
iiL nt iMToatL Ctmt ■pii lei nti tonte duétienney le 
raiit !«!' jt namyàe- a I jUm- Tanare : sa caTe, son grenier 
•ic ?ua mcàt-^ËUÊuar mt pnas»! pas pour aToir rhorrenr 
ÔL Tiôe. Bai» ïk X est p«inl le sooô dn Tîeva pasteor tout 
iggiiiOTif- nsans £ « appbfne â qndqne chose, an safail de 
mtL ùBti lif ynôn <t le ^in ne loi ont jamais manqué, aux 
jias^ nsBcntf jMnas: quami som diien m^me a dû tirer b 
iiaicne. je Sev a imîmk Ini. ef le fonniean a toujours foné 
fw: :ic frtm^ A -fnnï km slnqnîélcr ? Dieu sème et moi»- 
jvofb» j^ar à» nmn e s màonlûres. On ne peut mourir de 
^pami «tt :Tipiafi|pr b bîm des autres. 
E: qsMmà bàen mjme. on mourrait de Cûm, dit le boa 

à CubeTÎne. «n n en serait pas danmé pour ça. 
— Ten«L nMsâevr le curé, répond ceDe-ci, quand je 
^«i« eltwnb parier de b sorte, je ne sais pas ce que je 
fera: : . . . Je voodraîç tous agoniser, et puis le co^ir me 
nvai>qx3e : cair vrai, tous êtes un saint, mais ce n'est pas tou- 
joar> a^Tvable d'être b serrante d'un saint. 

G est évident que ll<«seigneur ne fiait pas le moindre 
is de Tabbe Tanare. 

Joseph Doucet. 



LE CATHOLICISME ET LA FRANCE. 

Le grand malheur de la France, c'est de s'appeler la fille 
aioée de l'Église catholique. 

Il n'entre pas dans mon plan d'introduire ici une discus- 
sion quelconque sur le catholicisme et le protestantisme. 



LB cATBouasmE mr lx 

Vus toute questkMi de vérité religîeiise mise à port, je ae 
crois pas possible de ne poiot nentiocwer radioo déCHÎve 
qa'exercent Tune et Faotre croyance pour créer deux dviii- 
jmtUmsprofondétmetU diêtmeies. L'ooe completaot rensemble 
des tendances latines, fait des peuples â moeurs polies, tré»- 
centralisés, très-administrés, remarquables par leur unité 
Wtîmiale, absolument dépourvus de cette indépendance lo- 
«to et personnelle qui est la ooBditîoa même de la liberté. 
L'autre fait des peuples moias policés, plus rudes, plus 
broyants, où T unité semble toujours menacée par des discus- 
sions et des diveiigences, mais où naissent de fortes libertés. 

Yoici la promulgation des nouveaux dogmes : rinimaculée 
eonoeption, le syllabns, FinÊiillibilité. — Un grand nombre 
d'âmes parmi nous, après avoir reconnu Fimpossibilité de 
ce dernier dogme, font un effort des plus funestes pour 
s'imaginer qu*eUes y croient; d*autres acceptent tout, sylla- 
buSy infaillibilité, inunaculée conception, en bloc, sans rien 
exanûner, pour rester catholiques et ne pas risquer Tana- 
ttk^e. Que deviennent les consciences après de semblables 
abdications ? Que devient le sens moral quand on le fausse 
eflqu^on se ment ainsi à soi-même? Je ne parle pas de 
ceux qui, indignés, rejettent toute religion et déclarent la 
guerre à Dieu. 

Certains de nos évéques ôtent au pays ce qui lui restait 
de sens moral : Ceux, qui pièces en main ont démontré que 
les papes ont faillf, qu'il y a eu maints papes hérétiques 
déclarés tels par d'autres papes et par des conciles géné- 
raux, et qui affirment maintenant que tout pape est, a été, 
et sera infaillible I 

Que voulez-vous que le pays pense de la religion? Ses 
conducteurs viennent de lui enseigner Tindifférence absolue 
au vrai. Us viennent de supprimer les rapports entre la fin 
et la conscience, entre la religion et la droiture, et bien des 
hommes s'écrient: Nous aimons mieux ne pas croire, afin 
de rester honnêtes gens. 

Ainsi s'accomplit dans la France catholique ce fait 



IX CAl 



, il a propagé cki 




«pi^a 



$WfV a 



fl y a des pntkpieset 

comanicaes m 

ckose. Cl Vf Jais on inci^ 

Pratiquer est F»- 

est si aisé, 
iabciir de la loi ûndhrîdiMfle, 
t I imhn «lir extérieure qv 
«Kl de boA $oàl «t c««sacTi*e par r asage . 

Lift$ r^ti^nMks oaacàiiiales oal tontes cet aTantage qa*oa 
$e simt libnf «le les pratiquer saft^ les croire. Ne donnant 
rwn. ettes aVo^caKcent à rien. — 

l\>ur cea\ qui croient, elles ae sont pas moins funestes. 
La foi se parahse. Ces deTOlions extérieures prennent toute 
la place, faune meurt et tout Ta bien. 

Enlin cliez la grande masse qui n est ni incrédule, ni 
croyante. Ui religion machinale déliTTe des recherches, 
délivre de Tetfort. même de Teffort qui consiste à douter. 
On ne doute ni on ne croit, la machine fonctionne et va son 
train. Que de gens qui ne savent pas qu*ils ont une âme, 
qui eottoatsï^ei I à peine le Sauveur, et qui seraient au déses- 
poir si rexlréiue-onction venait à leur manquer! On se 
pend au cou une médaille bénite, et Ion se soucie fort peu 
de r Évangile. 

Le catholii]ae praHquant, d'ailleurs, est bien recom- 



LE GATHOLICISHB ET LA FEANCE. 255 

mandé. Monseigneur le protège. Monseigneur règle toul. 
Monseigneur a tons les intérêts en main. Il dispose des 
mariages avantageux. D'un bout de Tunivers à l'autre il 
établit des relations entre les familles bien pensantes Se 
déplace-t-on? on passe d'un èvéque à un autre évéque; 
Monseigneur vous recommande à Monseigneur ; le nouveau 
Monseigneur prend soin de vous ; il facilite votre établisse- 
ment, prépare votre carrière, vous ouvre l'avenir. 

Ce vaste patronage, cette confrérie universelle exerce 
à la fois beaucoup de puissance et beaucoup d'attrait. Il 
suffit de lui appartenir pour être bien posé, pour se sentir 
d'un certain monde. 

Quelle abdication de soi! quel niveau d'uniformité! 
qaelle acceptation du directeur dans le sens le plus absolu ! 
el si le christianisme était cela, comme on le prendrait en 
horreur ! 

Il y a un rapport frappant entre la décadence latine dont 
nous sommes témoins, et la marche du catholicisme 1 Voyez, 
comme cette marche s'accélère depuis quelque temps: le 
Syllabus qui nie toutes les libertés modernes, l'infaillibilité 
qui fait du pape un Dieu et qui congédie définitivement les 
conciles 1 — La centralisation catholique s'est achevée ainsi, 
présentant en quelque sorte l'idéal de ce génie latin qui est 
lui-même centralisation et unité. 

En même temps les deux sociétés, précisément parce 
qu'elles sont semblables et chacune d'elles s'est centralisée à 
part, opèrent leur divorce. Entre la société catholique et 
TÊtat latin, il ne reste plus de terrain vague où Ton puisse 
se rencontrer ; chacun s'est renfermé et concentré chez soi; 
de là vient la chute du pouvoir temporel I 

Un phénomène identique se produit dans l'ordre moral. 

A mesure (pie le catholicisme se formule absolument 
dans les derniers dogmes imposés à la foi, il arrive ceci : la 
place manque pour un catholicisme catholique à côté de 
Tultramontanisme et des jésuites. Aujourd'hui, il faut être 
catholique à la manière des jésuites ou ne plus être catho- 



156 LB GATHOUaSMB ET LA FRAlfCB. 

liqoe du tout. La masse des non-catholiques et des non- 
ehrétiens s'accroît rapidement à côté de la masse ultramon- 
taine. 

Ultramontains ou impies , telle est la situation de w» 
populations catholiques, exception faite des bonnes âmes— 
il en existe, grâce à Dieu — qui demeurent chrétiennes, à 
force d'inconséquence et de simplicité. 

Un dernier trait complète le tableau. 

L'effondrement national s'est accompli, heure pourboire, 
au moment même où s'achevait l'oeuvre du catholicisme. 
— C'est au moment même où le couronnement de cette 
oeuvre se fait à Rome et où l'adhésion de nos évéques saivi 
de leur clergé sanctionne l'événement chez nous, c'est à 
l'heure précise où le catholicisme porte le dernier coup aa 
christianisme que la nation latine par excellence, la fille 
aînée de l'Église, succombe. 

Partout où Tignorance cesse , partout où l'on garde 
quelque souvenir de l'histoire, l'effondrement du catholi' 
cisme s'opère, entraînant avec lui l'effondrement de la reli- 
gion. 

Chez nous l'impiété, fille légitime du catholicisme qui 
s'est donné pour le christianisme, qui l'a compromis, qui Ta 
perdu, l'impiété est maîtresse du terrain ... Trait saillant, 
trait nouveau dans l'histoire , les classes mécontentes, les 
classes assaillantes, les classes travailleuses sont soulevées 
au nom de l'irréligion. Ne pas croire en Dieu devient leur 
principal article de foi. 

Mesurez la profondeur de l'abîme ouvert en France, 
dans le pays essentiellement catholique, latin, et con- 
cluez*)! 

Comte A. de Gasparin. 

(4872.) 

*) Malgré tous les progrès de l'irréligion, le catholicisme 
exercera longtemps encore en France sur la plupart des 
esprits une action dont un étranger ne se rend pas compte 
au premier abord. »Le peuple français», dit John Lemoine 



LA RÉFORME CIVILE. 257 

[JofMmal des Débats, déc. 1868), dont la grande majorité 
ne reçoit en matière religieuse cju'une éducation de troisième 
ou quatrième catégorie, est assez généralement partage entre 
rincrédulité et la superstition. II prend la religion de son 
arrondissement ; il l'accepte toute faite, sans se donner la 
peine ni même sans éprouver le besoin de Texaminer. A 
ce compte, les journaux religieux ont raison de dire que sur 
les centaines de mille lecteurs qui dévorent régulièrement 
les journaux incrédules, les trois quarts sont catholiques 
sans le savoir. Il est certain qu'ils ne s'en doutent guère, 
parce qu'en effet c'est dans leur constitution, dans leur 
tempérament héréditaire, dans leur sang historique. Si pa- 
radoxal que cela paraisse, la France de 89 est également la 
France du Syllabus, et tout cela est la même France. — 
Or, dans la doctrine du Syllabus qui est la seule vraie doc- 
trine catholique, la liberté est un mal ou plutôt c'est le mal. 
Par conséquent, le libre examen, les libres discussions, la 
libre interprétation, sont condamnés a priori; par consé- 
quent, la presse, qui est la forme principale de toutes ces 
libertés, est un mal. Cette doctrine domine toute notre 
éducation nationale, toute notre politique «. B. 



SI EN FRANCE UNE RÉFORME CIVILE PEUT TENIR 
LIEU D'UNE RÉFORME RELIGIEUSE. 

Les peuples latins, qui ont perdu l'occasion de remettre 
dans le creuset leurs idées religieuses, ont cru arriver au 
même but par une voie détournée: sans rien changer à 
leurs dogmes, ils ont changé leurs lois civiles. Mais l'expé- 
rience commence à montrer ce qu'il y a de superficiel et 
d'imparfait dans cette solution, qui ne résout rien, puis- 
qu'elle laisse subsister intact l'ancien moule où l'avenir 
refttit éternellement le passé. 

n 



258 LA RÉPORIIE CIVILE. 

On se figura, en 1792, que l'on dépossédait le clergé 
de son influence sociale en lui ôtant les registres de Tétaft 
civil. Rien de plus illusoire. On lui ôtait d'une main ce 
qu'on lui restituait de l'autre. Le prêtre, qui consacre la 
naissance, le mariage, la mort, sera toujours le maître de la 
vie humaine, qu'il tient par les deux bouts. 

Ce n'est point par un artifice de légiste qu'une nation 
échappe aux conditions qu'entraînent en réalité ses croyan- 
ces. Tant que celles-ci ne sont pas renouvelées, elles se 
jouent des moyens évasifs ; elles continuent à être le foyer, 
le centre de gravité d'un peuple. Tout ce qu'il fait pour 
s'y soustraire, sans oser les changer, ne sert bien souvent 
qu'à le mieux garotter. Le laïque a beau tenir le grand 
registre ouvert de l'état. civil; le prêtre tient les âmes, il y 
grave l'avenir. 

L'homme serait trop heureux si, sans faire aucun effort 
moral, il pouvait se soustraire au joug des vieilles idées 
qu'il n'ose rejeter. Tant qu'elles existent, même nominale- 
ment, elles pèsent sur lui, elles l'entraînent ; elles se substi- 
tuent à sa conscience, elles vivent à sa place. Je vois des 
peuples qui veulent à la fois rester catholiques romains et 
avoir tous les bénéfices de la réformation. C'est trop d'am- 
bition à la fois. 11 faut au moins un moment de courage 
d'esprit en face de l'éternité; sinon, obéissez. 

Voulez-vous voir, par une démonstration éclatante, 
comment, malgré les formules générales du droit civil, une 
ancienne religion dominante reste souveraine, et dompte les 
esprits, les lois, les codes, sans avoir besoin de paraître? 
Considérez le mariage en France. 

Ne dites plus que l'on ne peut faire reculer l'esprit d'un 
peuple. La réaction de 184 5 a fait reculer sur certains 
points la nation française, si bien qu'il a été impossible de 
l'y replacer au niveau de la société moderne. Depuis la 
législation du 17 novembre 1791, le divorce était admis en 
France; les réactions de 181 5 et de 1816 l'abolissent. Les 
libéraux protestent : ils le réclament sous la Restauration. 




o^^» 



Ils le 

d'abord 

jusqa'aa t f pr 4e fa 

libéralisaie fmçaîft ai 

libéiam 

Tables qaSs 

trente anséc 

semble perdue. Le» «frx» mfi— j» imi* 

tronreat, à cet éçard. nowaRS 41 si0-.«rt* « jb r-s^i.ê'm^ 

ulIraiDOiiiaûe étt \h\%, oe 1» «maMU ^aam lyi <• 

apercevoir. Ea A fil de mi» a» artife?» i*» jutim» < «^ 

nos lois sur les rcprtre» de J-eac snL ; 49s 1» Sfnsii» -^toi- 

liqae qui impose, daa > aarsi^ e ic bmil^. 1» #v < 

l'eq;»it de soo c«ile a vmm jasé fsvfi^aft ifiieii «|i» •»»««. 

leur culte cl Imr crmmu: Itmm 1^000^ yrmK^tM ^ m -^ 

Fancleii droit caac* do fl«^-a. ^e r *aK. mtiMUtjy^ ^t^x mnt 

au droit civil ^ . 

Quand one mMkm rue yist gym «1 •jvutt^ÙÊ'gUm^ m*mm^ 
avec sa reb^Mn, et ^ dU!: i> « ym ! "st^i^Ti^. tayrtir v*. j« 
jeunesse d'âne f'cfMiWirtif yuir uue ?»^hfniA à ni '.«s**» « 
capituler par le nféi' i iw i j :. gu. fiflf^ lu^r tiAmas» ^ mmum^!*' 
tontes fictires, m» 4ms ul w: «.tfiMïUit vmim^ m«» i«c 
s'arrêter a la TérilaUe. 

A reitrémité de ff^-mt. yt «imi j% mWuu<iiâ9M# ^ *^%0 
vieille religion iamnodû»- je JtoMKhufeiu^ «t^o, « 4,^,* u«. 
de rautre san« pMjrw k é«tintir% iw •% if>sf iii«É9ii m^$%x^, 
lement, cl avec eoi la m^^mA^ VfjMiUbi^ :^ )iuuv»Myu^ «#. 
la tbéocratîe r^mtmi^ Mflit-^iU» ^^^matk^^ <. f»:ytt,03^ y^m, 
nous cette ^ictDe kjtHosf» 4e ! in^niiabicuM: * V«9iil « i» y^ 
térité à le dire. 

Une seule cbr/wr e^ v^irtMiiie. ^^ > #?ii)^it l'^^tc^^v 4rv4 



4; Autre csflBpV, L^n«« «;ivi- ^h^rm^ 4v y^^^^t Wi^wr a« 
voeux perpétuete «Mit «b'.^j», vv#i» id; )irpf#<>^ llifk«« 4MNt 1^^ 
pUcatioo, le prflne qui a ^^mMi^A 4tit «m^va • Vmm^ 1m #v«i4^«, 
il ne peut reotrer daii% la >«; ';»»ij« '/««t-^-^^, <m*i«>w^ tMwp lv>«, 
que rapplicatioD abolit le yrm^ik^. 



Tkle ce 
«pie d'n eM, 





quatre gaz impal — 
dont se composa 



nûssamce à tout 1 



Taprars qm 9 

descodes, des înssnfr 

paitonl les bi "^u- 

ib se figurent cpie 
la religioii. (Test ma/ 
coaaailre rkoame. La reBgiott eC la sôence se rapproclie- 
roBl adêân ii ent : elles ne se cimSoaéntA jamais : elles sont 
les asymptotes de la grande coorbe homaine. Balotlé de la 
Batàsance à la mort dans ce berceaa qu'on appelle la vie, 
rhomme puisera, dans cet inconnu, des merreilles qui ne 
tariront pas : il y aun toujours des questions auxquelles la 
science ne pourra repondre. Ce mystère formera le food 
inépuisable des religions futures. 

Beaucoup d'hommes de nos jours croient qu^uoe religion 
morte, vaincue par la raison, ne peut plus être un obstacle, 
un danger pour les sociétés humaines. Le faible des philo- 
sophes, des écrivains dans les afTaires d*Ëtat a toujours été 
de penser qu'un dogme est fini quand ils Font refuté et qu'il 
suffit de montrer la lumière aux honmies pour qu'ils se dé- 
goûtent des ténèbres. Les honmies ne savent pas qu* après 
que la discussion est dose, quand les dogmes morts n'ont 
plus rien à répliquer, ils se pétrifient; devenus sourds à 
foute vérité, capables seulement d'outrages, ils ont sous 



ceUe forme b 
de la nature «▼< 
fols par resprit des 
la pierre da 
iemi^es seraient 
sont dans les Indes 




LUUUIXiSVE ET LE S 



LE COTÉ XOtAL ET fWUJSfMVÊÊlgC^ 

Dès qœ Time a 
ni la loi vulgaire, ni 
U lui fant des rrri 
avec les anges, des 
miracnleoses, des 
jouissances inelUdcs. kï\ 
stigmates; àTaolreils' 
sons la forme d'nn 
cet antre le don de 

Depuis que le 
reprit des savants el 
Topinion des masses. X'\ 
la direction eedésiaitMine. a snqp 4e t(W» 
derÉglise. Sorti de la M de ll^ÎK.IibnHini^ ut «vm um 
foi nouvelle, qui ne difee de b ymmmyrn fw ^m a i^« 
et les images. Le tond de tMicn k» wi^^Mm «tait j^ shinii^. 
cette uniformité se retnnve éam l JMnuninn». ei ?«n 4t» 
meilleurs présen 

serait de montrer que, dès b pén» kMie inii|ni b 
et les inventions de ranminisMe n ont pr«>yefw»<liiisi|iL - ; 

4) 11 y a d^ U i gffff qnoo a d ém ai< f » «Mtte véviié. U 
meilleur ouvrage qû ait paru fw ce fo^eil, «t 




262 L'aLUioNisifE et le spfBrnsifE. 

ce qui se publie de nos jours se retrouve dans les anciens 
gnostiques et dans la Labbale. D y a des illuminés déistes, 
panthéistes, néo-chrétiens, athées même : la secte CoUins, 
qui enseigne Timmortalité de Tàme et la sanction des peloes 
et des récompenses dans une autre vie, nie positivemenl 
Texistence de Dieu. Les révélations du paysan de Figuières, 
prônées par la queue du saint-simonisme, sont un fouillis de 
christianisme, de gnosticisme, de kabbale, de swédeobor- 
gisme, de fouriérisme, où les fluides et la lumière, comme 
chez les initiés d'Eleusis et les mysti(}ues, jouent le principal 
rôle. Rien de plus vague, de plus rebattu, de plus mono- 
tone, de plus léthifère, que toutes ces rêvasseries, dont le 
principe est toujours dans l'abandon des phénomènes et 
Fabus de la métaphysique. 

Quelle vérité est sortie de toutes ces cervelles illuminées? 
Quel principe a-t-on recueilli, depuis soixante ans, des con- 
sultations magnétiques, des tourbillons des tables et du tic- 
tac des esprits? Nous avons entendu mainte fois des maîtres 
es sciences occultes, des docteurs en magie et sagie, con- 
venir que les esprits ne savent nen qae ce que les vivants 
savent eux-mêmes : on peut même dire que les êtres sur- 
naturels qui parlent aux illuminés ne s'instruisent qu'à fur 
et à mesure des progrès de la science positive. Rien, encore 
une fois, de plus creux, de plus vide, de plus nul, de plus 
dépourvu de logique^ qu'une révélation ; rien de plus stu- 
pide qu'un miracle. 

Le pis est que si l'illuminisme ne donne rien à la raison, 
il ôte à la conscience. Les époques où il fleurit sont aussi 
celles qui se signalent par une plus profonde dissolution. 
L'histoire dira qu'au XIX® siècle, comme au XVP siècle et 
au m® , la corruption générale a été en raison du mysti- 

mandons à nos lecteurs est celui de M. Alfred Maury. (t.a magie 
et rastrologie dans l'antiquité et au moyen âge ou Étude sur les 
superstitions païennes qui se sont perpétuées jusqu'à nos jours. 
Paris 4 864.) Cet ouvrage, écrit avec clarté et sans esprit de sys- 
oarfaitement an niveau de la science moderne. B. 



l/iLLUMINISME ET LE SPIRITISMF. 263 

cisme et de rUluminisme ; que si jamais, par exemple, la 
Kttérature n'afficha des sentiments plus religieux, jamais non 
plus elle ne se montra plus dévergondée et plus obscène. 
Chateaubriand, en révélant au monde le Génie du Christia- 
nisme, chante les émotions de Famour incestueux: toute 
l'école romantique a suivi cet exemple. On connaît les 
amours des saints de Fourier, ses relations unisexuelles, son 
omnigamie. Ce sont les missionnaires de la femme libre, 
devenus les chefs de la spéculation agioteuse, qui nous an- 
noncent aujourd'hui les mystères du siècle nouveau ; ce sont 
les voleurs publics et par privilèges qui après avoir dirigé 
la guerre contre les libertés publiques, interrogent les es- 
prits avec la plus vive foi et se font les apôtres d'une régé- 
nération soi-disant humanitaire. Hypocrisie, escroquerie, 
mystification, promiscuité : voilà le dernier mot de l'illumi- 
nisme. C'est ce qu'avait fort bien aperçu le professeur Ler- 
minier, lorsque, après avoir tâté le saint-simonisme et jugé 
le père Enfantin, il se retira en disant : Venit homo mysticus, 
et mystificatae sunt gentes ! 

II. 

Écoutez les écrivains du spiritisme : indépendamment 
des manifestations dont ils se prévalent, et dont nous leur 
laissons, bien entendu, la responsabilité, ils avouent: Que 
les esprits ne sont pas tous de qualité et moralité égale ; 
qu'il y en a de bons et de mauvais, de savants et d'illettrés; 
que tous sont sujets aux passions d'orgueil, de concupis- 
cence, et de mensonge que l'on remarque chez les vivants ; 
bref, que le monde spiritiste est fait à l'instar du monde 
réel, mêlé de bien et de mal, de jonglerie et d'illusion. C'est 
ce qui fait que la contradiction existe au sein du spiritisme 
comme parmi les chrétiens et les philosophes ; qu*aux révé- 
lations s'opposent d'autres révélations ; que le paysan de 
Figuières est démenti par d'autres, etc. Aussi, pour peu 
qu'on presse les spiritistes, reconnaissent-ils que le spiri- 
tisme est incapable^ par lui-même, de rien révéler de vrai. 



V- 



264 l'illuminismë et le spiritisme. 

de juste et d^utile, que nous ne puissions apprendre sans 
son secours, par le bon usage de notre raison, en suivant le 
flambeau de notre conscience, et en développant par les 
voies pratiques et rationnelles notre science et notre indus- 
trie. C'est même à ce critère du sens commun qu'il con- 
vient de juger, en définitive, les communications d'outre- 
tombe, à peine de tomber dans l'immoralité et la démence. 
fEn sorte que le spiritisme^ de même que le théisme n'étant, 
d'après sa propre confession, qu'un anthropomorphisme, une 
adombration de la société et de la conscience, la conclusion, 
en supposant vrai tout ce qu'on en raconte, serait qu'il n'a 
rien à donner aux hommes et que le plus sage est de se 
passer de lui. Qu'on raisonne du spiritisme comme on vou- 
dra ; qu'on en rejette les phénomènes ou qu'on les admette, 
je dis, quant à moi, qu'il y a là un témoignage flagrant 
contre la religiosité : c'est la religiosité qui rend le dernier 
soupir. 

P. J. Proudhon. 



LA DOCTRINE SPIRITE. 

Le monde spirite est le monde normal, primitif, étemel, 
préexistant et survivant à tout. 

Le monde corporel n'est que secondaire ; il pourrait 
cesser d'exister, ou n'avoir jamais existé, sans altérer l'es- 
sence du monde spirite. 

Les Esprits revêtent temporairement une enveloppe ma- 
térielle périssable, dont la destruction, par la mort^ les rend 
à la liberté. 

Parmi les différentes espèces d'êtres corporels. Dieu a 
choisi l'espèce humaine pour rincamation des Esprits 
arrivés à un certain degré de développement, c'est ce qui 
lui donne la supériorité morale et intellectuelle sur toutes 
les autres. 

L'âme est un esprit incarné dont le corps n'est que l'en- 
veloppe. 



t • •<• 



l'ILLUSIIMSME et LK .nPIRlTL^MR ili'i 

Il y a dans Ihomme trois chor»es . I ' i« < *,v\$*> ,n -'W" 
matériel analogue aux animaux, et aninn^ par m .iii-?iii« ,r u 
cipe vital: 2'^ l'âme ou »itre immat^.r.t»! .' h-.hr i fu^r,,- 
dans le corps; 3'^ le lien •{:. iniî / imi» m »• ,'•,. ,r r. 
cipe intermédiaire entr-i ..i r.-.rf:i«'r» m *R.-i;ri 

L'homme s iJi.ri ie-.: ::a:.;.'*s ;Hr •^un -.r,. ^''.r .-- 
de la nature i^ ïl.::^'. ..: :«.»:t 1 i .-^ u- *.;.*•. 
àme il par..: ;e :e -s 2.r;7* i»- l-.;rti. 

Le -.ei :. ir-.*^". :;. .iiii *-•'-,.•• -. ,- .^ 

sorte 3ri-e..;;»r --j. -n,- •.— -:- ^ 
de rei''e:::r -i : -• ^r •.-»-•- l-. 
qui c-r".- :•".-' . -- ".• 
dan? . T-.t: l*.'*!:.:. :- .• • *- ; 
visitlr r ij-îir- .- :^-- - • "..••>- ' 

dî .': .'^ r. ;- :juchirr. 

t«-i ti\ en puissanc*. u ^ ..^.. 
ei nioralilé: Us napparUïu^i ,- 
iijime ordre. Tous s am^ruv-t*:: , 
rems degrés de la hierartu». ».... . 
a lieu par VincamalmL qu •> .^ 
expiation, et au\ aulnî^ ^yjyj^ ^^ 
est une épreuve qu'i» uviv^l 
jusqu'à ce qu'ils ai«i; ^t 
une sorte d élaraine ou t 

moins purifiés. 

En quittant le car^ ;^^ 

Esprits d'où elle éUii nn^ ^ 

existence matérielle iq^^ ^ 

long pendant lequel «fc^ *][* 
L'Esprit devant 




1 • ■ 



'LBilita: gifï iaffiiê> uns- crviiK «i imweiBï cxiSteBDcs. «i qof 

tBTTL «or faoB- f fliiiru- numôeE. 

'iucansoUoL ne» £^iTifc> i tnDjotm^ iiei. àan^ ]'«^>è« 
ïi—ainit L'» MRHr m» -CTrar Of Tnvirt gin- rame ofo ]*&- 
liTC MIC f 'nitariftr osa» h rTPl»^ f hl itirnia^. 

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JtfraftT, ué Iti i oct. ihêt a Lyoo, élève è Técole de PesUlozri à 
Vverdon : d'abord auteur de nombrrax ounaçes d'éducation : 
Cours d'arithmétique 4829. Grammaire française classique, 
*%Zi, etc. Lorsqu'il fut question des tables tournantes et de la 
manifiestatîoD des esprits, il s'attacha à donoer une base morale 
et philosophique a ces phénomènes mal expliqués. Ses princi- 
paux ouvrages sur cette matière : Le Livre des esprits, 1 857, Le 
Lkrre des médiums , L'Imitation de VÉvanffUe seUm le spiritualisme, 
4$$4t Wfïïi devenus les guides classiques des spirites français. 
H fonda la Revue spirite 1858 et organisa la première société spi- 
rïie régulièrement constituée sous la dénomination de Sociétépa- 
risienne des études spirites. B. 



l'illvminisiie et le spiritisme. 267 

SÉANCE DE SPIRITISME DANS LA RUE DE 

ÇHARENTON. 

Non, vraiment, il n*est pas permis de se moquer avec 
aatant de cynisme de rimbécillité humaine ! 

J'ai vu des spirites faire tourner des tables et des cha- 
peaux, entrer dans une armoire et, ficelés comme Gulliver 
à Lilliput, jouer de toutes sortes d'instruments mystérieux ; 
mais ces aimables farceurs ne prétendaient pas ériger en 
doctrine leurs habiles tours de prestidigitation ; ils se con- 
tentaient d'étonner les badauds et d'exploiter leurs trucs 
jusqu'à ce que la malignité française les eût percés à jour. 

Au cercle de la rue de Charenton, c'est toute autre 
chose : on y pratique un culte dont les esprits sont les révé- 
lateurs, et les médiums les grands prêtres. 

i*y fus présenté par un singulier adepte. Il jure, sur le 
livre d'AUan Kardec, qu'il fut évêque au moyen âge, et que 
son père, mort depuis plusieurs années, est revenu à l'exis- 
tence dans le corps d'une petite chinoise. Si jamais il ren- 
contre cette JQune fille il se jette dans ses bras en l'appe- 
lant : »Mon père« ! Figurez-vous quelle scène de reconnais- 
sance bouffe et quels ahurissements I 

Cet homme a la foi des derviches qui avalent des char- 
bons enflammés et des reptiles venimeux. Demandez-lui 
des explications probantes sur le spiritisme, il vous regar- 
dera d'un air de profond dédain et haussera les épaules sans 
répondre. L'imbécile, ce n'est pas lui, c'est vous. Du moins le 
croit^il, et la politesse ne permet pas de lui enlever ses illusions. 

II. 



La réunion des spirites a lieu deux fois par semaine, le 
dimanche et le mercredi. Le cercle est au quatrième étage 
d'une maison proprement tenue. Sur une estrade d'école 
primaire trônent le président et deux assesseurs. Devant 
l'estrade s'allonge une table autour de laquelle sont rangés 
trois médiums et autant d'écrivains. Les membres et quel- 



268 L^iLumiiiBiiE wt LE smnisvE. 

qnes rares ioTÎtés sont assis en face et des deux côtés, sur 
plosienrs lignes de chaises. 

Le président, gros et court, a la forme d'une potiche. 
Son Tisage est gras, coupé par une large bouche auit lèyres 
lippues; son nez petit et rond, boui^geonné comme une 
framboise. Il a de la barbe jusque dans le blanc de Foeil, 
et ses chairs ont le ton lajque rouge du dieu Sei-jin. Un joli 
magot, M. le président l Et néanmoins, si ridicule que soit 
sa prestance, ses assesseurs la lui envient. 

Celui de droite est bossu. Bossu devant et derrière, ce 
qui prouve que TS n'est pas toujours la ligne de la grâce. 
Sa tête, enfoncée entre les épaules, est plantée de côté, de 
sorte que chaque trait voulant reprendre sa position nor- 
male, s'en va de travers. Ses bras grêles et ses doigts 
crochus sont ceux d'un singe constitué pour vivre sur les 
arbres. On affirmerait que ses jambes sont nouées à l'esto- 
mac. II a l'aspect doux des moutons bibliques de MuriUo, 
et quand il parle, sa voix flûtée semble sortir d'une poitrine 
de femme. 

Celui de gauche est bancal. Il marche conmie un cro- 
codile, a le front écrasé, les yeux à fleur de tête, les pom- 
mettes saillantes et pointues, le nez d*un bélier, les lèvres 
minces, tendues sur les dents longues, le menton fuyant 
sous la mâchoire. Ses mains sont belles ; il le sait et les 
montre le plus possible. Il les montre mémç si bien, que, 
tout d'abord, on ne voit qu'elles. Un adroit boxeur ne s'en 
couvrirait pas mieux. 

L'un des écrivains est un portefaix qui ne sait pets écrire; 
aussi son gribouillage ne présente-t-il aucune apparence de 
lettres, — pas plus, du reste, que celui de ses camarades. 
Si les grands hommes évoqués griffonnaient ainsi leurs 
oeuvres, je plains leurs imprimeurs, qui n'étaient pas mé- 
diums. — A bas les masques ! ces caractères informes, sans 
signification aucune, ne sont que jongleries de charlatans 
vulgaires pour éviter les fautes d'orthographe et frapper la 
raison vacillbnte des spectateurs. 



l'illvminismb et le spiritisme. 269 

Le portefaix brandit son crayon et le promène sur le 
papier avec un bruit de cigale qui se frotte le ventre. C'est 
un de ces hommes qui déploient la même force pour écraser 
une mouche que pour assommer un boeuf. Ses poignéos de 
main doivent être terribles. Il est probable qu'il jette à terre 
d'une caresse qu'il croit délicate, pareil au dogue qui joue 
avec une levrette. En plein hiver, par douze degrés de froid, 
Je l'ai vu porter des sacs de farine, le torse entièrement nu. 
Un tombereau chargé de pierres de taille n'est pas plus 
lourd que son intelligence. Les Esprits font bien de des- 
cendre jusqu'à lui, car il ne pourrait s'élever jusqu'à eux. 
Mais si peu dégrossi qu'il soit^ cet homme est un instrument 
plus facile à manier pour les médiums que l'ancienne cor- 
beille ou planchette qui, munie d'un crayon, traçait, dans 
une danse folle, une cursive bizarrement pittoresque. 

Les médiums sont des êtres extra-corporels dont les yeux 
sans regard ne se fixent sur rien. Ils. sont maigres, tout en 
longueur, avec une tète trop petite : on les dirait détachés 
d'une toile de Greco. Ils ont l'air de somnambules égarés 
dans l'espace, sur la gouttière d'un sixième étage. Je suis 
sûr qu'ils battraient des entrechats sur un fil de la Vierge 
sans le briser. S'ils ne sont tout à fait dématérialisés, ils 
ont certainement le périsprit pour enveloppe. 

Le public ne se compose pas exclusivement, comme on 
pourrait le supposer, de rémâteurs et de laveuses de vais- 
seUe. On y remarque des gens bien vêtus, qui paraissent 
jouir de toutes leurs facultés mentales. Dans un coin^ quel- 
ques vieilles, aussi ridées qu'une noix, sanglottent à chaque 
réponse des Esprits. Moins elles semblent comprendre, plus 
fort elles pleurent. Si elles ne finissent leurs jours à l'hos- 
pice Samte-Anne, elles auront de la chance ! 

Le programme de la soirée est réglé d'avance, et sans 
doute les réponses sont apprises par coeur. Le président 
interroge. Après une seconde de silence absolu, les crayons 
frappent de la pointe, avec un bruit de machine à coudre, 
puis, cédant à une impulsioft fébrile, décrivent les ara- 



770 l'illuminisme et le spiritisme. 

besques les plus fantaisistes. Vous avez beau écarquiller 
les yeux, vous ne voyez qu'un affreux barbouillage ; mais 
les médiums, qui ont des relations avec le monde invisible, 
lisent couramment sur le papier noirci des sentences dic- 
tées par saint Augustin, Charlemagne ou Socrate. 

Si ces illustres revenants ne répondent pas, on suppose 
qu'ils assistent à quelque autre réunion, — peut-être au- 
delà des mers, — et le président les prie d'envoyer un 
mandataire. 

Les maîtres de la doctrine spirite divisent les Esprits en 
impurs, légers, faux savants, frappeurs, perturbateurs, — 
bienveillants, sages, supérieurs, — purs. 

Les Esprits supérieurs ne fréquentent que les réunions 
sérieuses. 

Le cercle de la rue de Gharenton doit être très-mal noté 
dans leur royaume aérien, car ils y traitent les questions qui 
leur sont posées sur la métaphysique et la psychologie, en 
termes qui ressemble fort à une mystification. 

Vérités de La Palisse, phrases évasives, discours vides, 
bourrés de mots scientifiques, banalités de toutes sortes: 
telles sont les réponses que je retrouve sur mon carnet. 

III. 

Il était dix heures. La séance avait marché jusque-là 
comme le petit Poucet chaussé de bottes de sept lieues ; le 
programme s'épuisait avec| la régularité mécanique d'une 
serinette[^bien montée, lorsque, tout à coup, un homme se 
leva. 

— Monsieur le président, dit-il, je demande la parole. 

— Je vous l'accorde, monsieur. 

— Voilà plusieurs semaines que j'assiste à vos réunions 
avec le ferme désir de m'instruire et de reconnaître la vérité 
de vos principes. 

Le président, les assesseurs et les médiums s'incli- 
nèrent. 

— Eh bien ! je ne suis pas du tout convaincu. 



l'illuhinisme et le spiritisme. 271 

— Revenez encore, monsieur; les conversions ne se 
font pas partout aussi vite que sur le chemin de Damas. 

— Pourquoi reviendrai-je ? c*est toujours la même 
chose. Voulez- vous^ dès ce soir, faire la lumière dans mon 
intelligence? Un seul mot suffira et si mes doutes sont 
anéantis, je serai Fun de vos plus fervents adeptes. 

— Expliquez-vous, monsieur. 

— Dégagés de leur enveloppe matérielle, les Esprits se 
souviennent de leur existence terrestre et voient clair dans 
leurs erreurs d'hommes, n* est-il point vrai? 

— Parfaitement vrai, monsieur. 

— Je souhaiterais consulter Proudhon .... 
-^ Mais, monsieur . . . 

— Et IHnterroger sur la solution du problème écono- 
Qiique, qu'il a jadis effleurée dans la Banque d'échange. 

— Mais, monsieur, cette question n'est pas dans notre 
programme ! 

— Qu'importe! les Esprits ont-ils besoin qu'on leur 
télégraphie à l'avance le programme d'une soirée ? 

— Monsieur, vous insultez là des croyances respec- 
tables ! 

— Je démasque le mensonge, voilà tout. 

À ces paroles, les vieilles femmes bondirent sur l'intrus, 
les griffes ouvertes ; le bossu l'accusa de pyrrhonisme ; le 
bancal lui lança l'épithète d'athée ; le vacarme fut effroyable. 

Ce n'était point une sonnette qu'il fallait au président; 
mais une de ces seringues avec lesquelles les Chinois étei- 
gnent les incendies. 

Finalement, les membres, scandalisés jetèrent l'incré- 
dule à la porte et firent bien. «Pourquoi diable allait-il dans 
cette galèrea? comme dit le bonhomme Géronte dans les 
Fourberies de Scapin. 

Quand le silence fut à peu près rétabli, le président, 
plus rouge que le dieu Sei-jin, promena sur l'assemblée un 
regard flamboyant de colère. 



272 L*ILLUiaifISME ET LE SPIRITISME. 

— Quel est celui de vous qui a présenté cet homme? 
demanda-t-il d*une voix tonnante. 

L'ex-évéque du moyen âge, dont le père est une petite 
Chinoise, se leva tout confus et balbutia des excuses. 

— Je vous pardonne, dit le président, car votre erreur 
est le fait des Esprits légers ; mais prenez garde, à Favenir 
... Et maintenant, ajouta-t-il avec un profond désespoir, 
comme les Esprits sages , indignés de cette algarade , ne 
se présenteraient plus à notre appel, je lève la séance. 

Tous se retirèrent, l'âme abreuvée de tristesse. 
Pauvres gens ! le lieu de leurs séances est bien choisie l 
Rue de Charenton : T hospice des aliénés est an bout I ... 

' P. L. Imbert. 

LA MAGIE DANS UARMÉE FRANÇAISE. 

Voici un fait répété par mille autres faits, et qui fit 
grand bruit dans le monde magnétique, il y a de cela peu 
de mois. Le héros et la victime de ce petit événement, M. 
le capitaine L*** (lire le nom en toutes lettres, et l'adresse 
N® 53 , rue de FOrangerie, à Versailles, dans le journal 
rUnion magnétique du 4 février 4 856, donnant tous les 
détails), eut le dévouement de le raconter au public; et 
j'entendis son guérisseur, tout glorieux d'une si belle cure, 
en relater les mêmes circonstances. C'était le célèbre Re- 
gazzoni. 

»Une magnétisation secrète, et c'était un acte de ven- 
geance«, dit le capitaine L***, »me jeta tout à coup dans l'état 
lo plus terrible. Le sommeil et Tappétit me fuyaient ; écrire 
me devenait impossible, et je ne pouvais plus m'acquitter 
de mon service qu'avec une peine extrême. Des bruits con- 
tinuels assiégeaient ma porte, et de l'autre côté de cette 
porte^ je voyais apparaître un homme qui disparaissait 
aussitôt que je m'avançais à sa rencontre. La nuit venue, 
des voix me parlaient ; on me faisait approcher du mur, ei 



L^ILLUMINISME ET LE SPIRITISME. 273 

c'était, me disait -on, pour sentir le corps d'une femme. 
Plus tard, enfin ... on me faisait commettre de ces actes 
que rien ne peut excuser chez un homme, et dont je ne 
pouvais me défendre I J'eus cependant un congé . . . J'allai 
chez mon père, où je fus moins tourmenté ; puis je revins 
au régiment, où quelque temps après je fus nommé officier; 
on ne regarda donc point conâme un homme en démence ce 
sous-officier, progressant jusqu'au garde de capitaine I On 
cessa dès-lors de me magnétiser; on me laissa tranquille 
tant que le lieutenant-colonel de M*** qui, je crois, s'occu- 
pait de magnétisme, resta dans ce régiment. ^ 

»Sept années de repos s'écoulèrent, lorsque, vers 1 850, 
j'adressai les plus mérités reproches au nommé ***, servant 
sous mes ordres. Quelques heures après ces paroles de 
réprimande je fus de nouveau magnétisé . . . J'avais défié 
mon magnétiseur dont l'action s'exerçait à distance . . . 
J'éprouvai d'incroyables tourments 1 On m'appelait, on m'in- 
juriait ; des fantômes me poursuivaient et je me ruais 
contre eux, en faisant des chutes dont l'infaillible résultat 
devait être la mort, si je me fusse trouvé dans mon état 
habituel. 

)>Ma réputation d'homme sobre et raisonnable se perdait 
auprès de ceux qui me jugeaient d'après ces actes involon- 
taires; et depuis ce moment je ne cessai d'être magnétisé^ 
c'est-à-dire martyrisé. Mais le soir en rentrant chez moi, 
l'effet du fluide me semblait plus direct. Lorsque le fluide 
m'envahissait, deux ou trois coups que j'entendais frapper 
me prévenaient, disait-on, que la séance était ouverte. Des 
secousses électriques me frappaient le cerveau; il me sem- 
blait tomber d'un escalier ... J'étais jugé, condamné; on 
me coupait les membres ; il n y avait pas assez d'injures 
dans le vocabulaire, ni contre ma personne, ni contre les 
miens I Des chansons insultantes m'étaient chantées contre 
les officiers du régiment, et leurs actions commentées d'une 
façon dégoûtante. Cependant, on me chargeait de fluide 
pour me rendre fou, ce qui m'était annoncé comme devant 

18 



274 L ILLVMINISIIK ET LB 8PUITIS1IB. 

se réaliser à courte échéance 1 ... Plusieurs personnes 
croyaient que j'étais fou, d'autres que je devenais ivrogne: 
bien que ces deux choses ne puissent s'expliquer, car je 
raisonnais encore et Ton ne me voyait point boire. 

Or, il existait au milieu de nous une société de magné- 
tiseurs qui, d'abord organisée dans un but de curiosité et de 
plaisir, était devenue hostile et dangereuse. Cest à force 
d'observations et avec la ferme volonté de découvrirnes 
persécuteurs, que je parvins à me procurer les preuves de 
ce que j'avance. 

Les nommés X. et XX. étaient à la tête de cette société, 
et parmi les résultats qu'ils ont obtenus : 

»Z. X., adjudant, vrai militaire, insouciant et gai, mais 
peut-être un peu sévère, est tout à coup atteint de tristesse. 
11 dit souffrir ; il ne peut exprimer ce qu'il éprouye, et se 
brûle la cervelle. — V. X., homme d'une activité remar- 
quable s'arrête tout à coup, ne veut plus rien faire, ditqa'il 
souffre . . . , refuse le service et se voit obligé de quitter le 
corps. . . T. X. faisait ombrage à X., dont il avait froissé 
r amour-propre. Il commet une faute de discipline ; dans un 
accès de tristesse, il aggrave sa faute et se fait sauter la 
cervelle. 

Pour ma part, au bout de quatre ans de lutte, je dus 
aussi quitter le corps I C'est alors que j'entendis parler du 
célèbre magnétiseur italien Regazzoni, de sa puissance ma- 
gnétique, de son ardeur à faire du bien à ses semblables. 
Je lui demandai de me magnétiser et de me débarrasser du 
mauvais fluide qui m'avait envahi. Je me soumis avec plai- 
sir à son action ... et j'ai la pleine confiance d'être parfaite- 
ment guéri «. 

GOUGENOT DES MOUSSEAUX. 



SORCIERS MODERNES. 275 

LA SORCELLERIE DU MAGNÉTISME A PARIS. 

I. 

LES SORCIÈRES ET LES CARTOMANCIENNES 

MODERNES. 

A Paris le magnétisme est aujourd'hui un véritable trafic, 
et l'exploitation des découvertes de Mesmer et de Puységur 
est en plein rapport. Chaque classe de la société a ses som- 
nambules attitrés, qui ne diffèrent entre eux que par le prix 
de la consultation. Ils peuvent se diviser en trois genres, 
correspondants aux trois étages de Tordre social. Visitons 
«n premier lieu ceux du peuple. 

Dans les quartiers les plus populeux, les plus noirs et 
les plus pauvres vivent, dans des greniers obscurs et infects, 
certaines vieilles femmes ridées, valétudinaires édentées 
qui, sous le nom de bohémiennes, prédisent l'avenir et gué- 
rissait les maladies pour un morceau de pain ou quelques sous. 
Leur logement ou pour mieux dire leur antre, est situé sous 
le toit d'une antique maison; on y parvient à l'aide d'un 
«sealier âpre, brumeux et glissant, leur mobilier se compose 
d'une cruche cassée, d'une chaise boiteuse; des chiffons 
sordides, de la paille humide souillent le carreau du grenier 
de l'infortunée sorcière du magnétisme. Ces diseuses de 
bonne aventure passent une partie du jour accroupies dans 
un coin de leur réduit, chauffent leurs mains en étendant 
leurs doigts rigides au-dessus d'un vase de terre qui ren- 
ferme quelques charbons à demi-plongés dans la cendre ; les 
murs exfoliés, crevassés, délabrés, sont tapissés d'une moi- 
sissure bleuâtre; en sorte qu'une sensation étrange vous 
glace et vous arrête sur le seuil de leur antre. Elles n'ont 
pas de magnétiseurs et n'en ont pas besoin ; car, depuis lon- 
gues années, la faim ayant mortifié leur chair, la misère 
sous toutes les formes ayant usé leur corps, desséché leurs 
membres, ridé leur peau, en un mot presque anéanti en 
elles la partie matérielle, on voit se vérifier à la lettre cette 

48* 



276 soaaBRS modbrnbs. 

parole du célèbre magicien Apollonius de Tyre : »A travers 
la charpente d'un corps ruiné, Tàme contemple le temps, 
l'espace et réternité« I 

Ces pauvres femmes sont consultées pour les enfants ma- 
lades, pour les ouvriers blessés. À Taide d'une mèche de 
cheveux, elles décrivent les souffrances et guérissent très- 
promptement presque tous les maux par l'application de cer- 
taines plantes dont elles détaillent les mérites secrets avec 
une sagacité qui surpasse de beaucoup l'intuition médicale 
des plus habiles disciples d'Hippocrate. Plusieurs se disent 
les élèves de Mme. Lenormant, la célèbre cartomancienne 
que les plus illustres personnages de la cour de rempereur^ 
la plupart des esprits forts qui auraient rougi d'ajouter foi aux 
prophéties et aux miracles des saints, venaient consulter en 
secret. 

Notre loyauté envers les diseuses de bonne aventure 
nous oblige à confesser que, parmi elles, nous avons ren- 
contré quelques-unes qui étaient d'une très-remarquable 
clairvoyance. Nous pensons que toutes les cartomanciennes- 
peuvent devenir somnambules très-lucides. 

La plupart des femmes aujourd'hui qui exercent le mé- 
tier de somnambules, sont d'anciennes ouvrières ; elles ont 
commencé cet état à Thôpital, entre les mains de jeunes étu- 
diants en médecine qui, enchantés de faire une expérience 
in anima vili, les ont magnétisées en l'absence de leurs supé- 
rieurs. Généralement ces sujets de second ordre s'endor- 
ment en se passant aux doigts un anneau magnétisé et se 
réveillent par l'intermédiaire de leurs clients, qui chassent 
le fluide qui assoupit leurs paupières en soufflant sur leur 
front avec une ferme volonté de dissiper cet étrange som- 
meil. On a considérablement exagéré les avantages du mé- 
tier de somnambule, et j'ai souvent entendu répéter que la 
fortune leur venait en dormant ; cependant le sort de ces 
infortunées, dont le métier pénible semble dépasser les for- 
ces humaines, est loin d'être désirable. Nous en avons connu 
une que magnétisait un prêtre, le plus fameux de tous les 



SORCIEBS MODERNES. 277 

^chismatiques modernes qui, pour la médiocre jsomme de 
cinquante centimes, répondait souvent aux questions irri- 
tantes de consultants qui avaient le courage d'exiger que, 
pour un si mince salaire, la somnambule lût les papiers de 
leur portefeuille, comptât Fargent de leur bourse, détaillât la 
maladie de leurs enfants et retrouvât le caniche de leur femme. 
Si la pensée s'assombrit, si le coeur se serre à la vue 
<ies travaux ingrats et rebutants, auxquels la faim soumet 
^ant de créatures raisonnables, de quelle pénible émotion ne 
-sera-t-on pas saisi en contemplant de près les souffrances 
i.DConnues, les épuisements physiques et moraux du métier 
«i envié de somnambules? 

Presque toutes dorment dix ou douze heures par jour, 
<iurant lesquelles il leur faut répondre aux questions exi- 
gentes du public. Cette torpeur contre nature, cet assou- 
pissement douloureux est leur gagne-pain, leur unique in- 
dustrie; pauvres créatures qui vont chercher leur tâche, 
tâche pénible et laborieuse, dans Tacte même où la nature 
avait placé le repos, et qui arrivent au terme suprême de 
leur existence sans avoir eu le temps de vivre pour elles- 
mêmes. Nous ne parions pas de ces malheureuses somnam- 
bules que la faim, cette jouissance du riche, si souvent une 
Souffrance pour le pauvre, a réduites à livrer leur corps 
^ux humiliantes et brutales expériences de Tinsensibilité 
tnagnétique. Il faut tirer un voile épais sur cette chair de 
Jeune fille percée de part en part, sur ces fers rougis appli- 
<iué8 sur la peau délicate de cette martyre de la misère qui, 
pour vivre, verse son sang goutte à goutte 1 

Henri Delaage. 
(Le inonde occulte. Paris 4854.) 

II. 

ROUERIES DES CHARLATANS DU MAGNÉTISME. 

n y a par le monde des gens d*une foi si facile, d*une 
crédulité si ingénue, et le magnétisme est un masque si com- 



278 IU6NXTI8BU18. 

mode, que rinlrigue et la niauvaise foi ne manquent pas d'eo 
profiter ; le somnambulifime, pour les magnétiseurs charla- 
tans^ n'est qu'un moyen facile de mystifier les gobemouches 
par Fintermédiaire d'un compère ; leurs nombreux secrets, 
pour contrefaire la science et abuser de la bonne foi des 
Parisiens se nonmient trucs, d'un mot anglais trick, qui sig- 
nifie fotir. En dévoilant ces ruses et ces supercheries, in- 
dignes d'hommes qui se respectent, nous espérons arracher 
quelques-unes de ces herbes vénéneuses, de ces plantes 
parasites, qui étouffent dans son germe Tabre du magnétisme 
et l'empêchent d'étendre au loin ses rameaux, sous lesquels 
viendront s'abriter les générations futures. 

Ce sont les quartiers les plus riches, les plus aristocra- 
tiques que le charlatanisme choisit de préférence pour 
centre de l'exploitation du sommeil magnétique. Quand le 
somnambulisme nous apparaît sous la forme d'état, son titre 
de gagne-pain devient alors une espèce d'excuse à nos yeux, 
car il faut que tout le monde vive ; mais lorsque c'est dans 
un appartement richement meublé que nous allons trouver 
les vendeuses de lucidité magnétique, nous ne pouvons nous 
empêcher de les flétrir. Quand nous voyons une femme 
jeune encore, d'une intéressante pâleur, spéculant sur le 
préjugé des gens du grand monde, qui consiste à estimer 
davantage ce qu'ils payent vingt francs que ce qui leur en 
coûte dix, et la foule se pressant dans les salons d'attente, 
avide d'échanger son or contre quelques vaines paroles dites 
avec volubilité et autorité, afin d'esquiver les questions et 
de simuler une lucidité absente, nous tâchons de lui arracher 
son masque, car il y a une chaîne de solidarité qui lie entre 
elles les somnambules et les attache au même pilori dans 
l'opinion publique. 

Souvent les somnambules finissent par acquérir un véri- 
table talent dans l'art de faire des dupes ; chez elles le faux, 
sous un certain jour doré, est présenté avec tant de rouerie 
qu'il réussit souvent à produire l'illusion du vrai ; les ruses 
pour simuler la seconde vue sont si adroitement combinées. 




'T*- lÈt C. ItI 



plsç fliuiniluHdi* 
beancuia ot 



OB* II ^«i» 












Tii jhht um iauiy * m. i—i ira* .1* '^onnas^ itfmi''^iux 
K ""^ HT m mauL à a uuarrt^DK naa* c m a- nt^ 
jjimfe j mcMuiL 'afOTvsf dmf ^simuMiniime rmr* luridif 
oottttamlt Ofàonnit 1»* «m. nsiuaMi^nr n* nui ii^ir*^ m 

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— T«dîIjs àiiiiii7 "ï inr» ilu i gAàna* ^r ,* t^u^ih'- 



2M 

— Dites ïobjiÊt que waatlaate a perdhu reprit ï] 

— Cest iBie épingle cttrîeilie ém diamants. 

Le «agiétioegr ûHerrogea du regard W^ ***, qui fit 
flgae que eeU étail rrai. 

— Dites à madanne, d^oà bâ ▼eaût cette épôigie. 

— Elle loi Teaait de X. le conte de ***^ aoa mari. 

— Cest Trai, ne put s'empédMr de dire la dame en 
qoestioo. 

— Bîeii, ce n'est pas tout ; oo celte épingle a-l-elle été 
achetée? 

— Près de môlel-de-'Ville, dans on grand magasin qm 
(ait le coin àa quai. 

— Comment nomme-lHm le marchand ? 

— Je ne vois pas. — Voyez! — La somnambule parut 
faire des efforts pour lire. 

— Je vois, dit-elle toot-à-coop. — Eh bien? 

— Cest chez Froment Meorice. 

— Cest merveilleux, s'écria madame de ***. 
Maintenant reprit le magnétiseur, pouvez-Toos dire à 

madame qui a ramassé son épingle ou qui la lui a volée? 

Elle a été ramassée. — Par? — Par un homme. — 
Voyez-vous cet homme ? — Oui, mais il marche et va très- 
vite ; il m'est impossible de distinguer ses traits. Si madame 
veut revenir demain matin, i! sera sans doute chez lui, et 
je pourrai dire où il demeure et quel nom il porte. 

Madame de *** partit émerveillée ; autant elle avait été 
incrédule jusque-là, autant, à partir de ce jour, elle eut foi. 
Elle ne voulait entendre à aucune objection qu'on lui faisait, 
et sa confiance était devenue inébranlable. Cette précision 
de détails que lui avait donné la somnambule ne pouvait 
<Hre, à ses yeux, que le résultat du magnétisme le plus pur 
et de la lucidité somnambulique. 

A quelques jours de Ih, je reçus la visite du magnéti- 
seur de cette somnambule ; il venait me demander une lettre 
do recommandation, car il ne voulait plus, disait-il, pour 
<'in(| francs par jour, être le complice des audacieuses 



MAGHKTISEUBS . 28 1 

fourberies de celle qa'il avait Tair d'endormir et qui ne dor- 
mait pas plus que vous et moi. 

Je r interrogeai naturellement sur les moyens qu'il avait 
employés pour tromper cette M"* de *** et tant d'autres 
personnes qu'il avait rendues si ardentes pour le magné- 
tisme. 

C'est bien simple, me dit-il. Cette foule qui se presse \ 
chez la somnambule, se compose en grande partie de figu- 
rants de petits théâtre auxquels ou donne 2 francs pour 
jouer le rôle de clients. Ce sont eux qui engagent les visi- 
teurs à revenir le lendemain. Lé visiteur s* en va, on le fait 
suivre et l'on envoie dans la maison une femme qui, sous 
prétexte de vendre des dentelles ou autres objets, obtient 
adroitement des domestiques ou du portier les renseigne- 
ments dont la somnambule a besoin pour donner à ses 
réponses l'apparence de la vérité et de l'inspiration. 

Parmi les nombreuses femmes que la difficulté d'exercer 

une profession lucrative engage à contrefaire la lucidité 

somnambulique, bien peu ont à leur disposition d'aussi in-^ 

génieux moyens de tromper le public ; le succès de leur 

réponse dépend alors de l'habileté de leurs interrogations, 

de la sûreté de leur coup-d'oeil et de l'ingénue crédulité de 

leurs clients, qui laissent échapper leurs secrets sans s'en 

apercevoir. 

Les jolies habitantes de la rue Bréda, les gracieuses 
parisiennes de Notre-dame-de-Lorette qui, malgré leur 
chapeau à plumes et le mantelet de velours cerise attaché 
coquettement sur leurs épaules, portent au fond du coeur 
le souci rongeur de l'avenir ont une foi sincère aux lumières 
des somnambules, qu'elles prennent toujours pour directrices 
de leur conduite dans les circonstances difficiles. 

Henri Delà âge. 



282 SOmfAKTOLBS. 

LA SOMNAMBULE DE BARRIÈRE. 

L 
Voici sa carte : 



Sous la direction d'un docteur 

boulevard d'Enfer 

Mme LISLY 

Séances et expériences magnétiques 

Le dimanche à 8 h. précises du soir. 



L'entrée est gratuite, quoiqa*on la paye d'une manière 
indirecte en laissant sa coiflfure au vestiaire. 

On pénètre dans une salle où sont disposés six bancs qui 
semblent tout d'abord rembourrés^ mais qui n'en ont que 
l'apparence. Les hommes s'asseoient à gauche, les femmes 
à droite. De mauvaises gravures et des peintures plus mau- 
vaises encore, sont accrochées aux murs. Au fond, une 
large porte est ouverte sur un salon rouge à pans coupés, 
orné de glaces ternies, de tableaux impossibles et de fleurs 
artificielles. L'ameublement est disparate, dans le goût des 
hôtels garnis. Entre deux fenêtres est un piano droit sur- 
chargé de niaiseries de rencontre. Au milieu, deux fauteuils 
ouvrent tes bras aux compères: une chaise les sépare, [pla- 
cée là sans doute comme isolant, pour empêcher les fluides 
de se contrarier. Vis-à-vis les fauteuils sont les sièges des 
magnétiseurs. Une lampe fumeuse, coifiée d'un verre dépoli 
qui tamise une lumière glauque, semblable aux derniers 
regards d'un oeil qu'envahit la cataracte, est suspendue au 
plafond, entre deux candélabres éteints. On ne voit, du 
reste, ni têtes de mort, ni crocodiles ou hiboux empaillés. 
Seul, un chat se promène parmi les spectateurs et frotte à 
leurs vêtements son pelage électrique. 

Les deux salies pourraient, à la rigueur, contenir une 
centaine de personnes : j'en compte cent cinquante-six, en- 
tassées comme les neuf millions d'oeufs que renferment les 
organes génitaux d'une nM)rue. Que les preneurs de vérités 



SOMNAMBULES. 283 

viennent me dire, après cela, que le contenant est toi^gours 
phis grand que le contenu 1 . . . 

Les incrédules rient d'avance. Ils se promettent de 
passer une bonne soirée. Ils sont venus là, parce que le 
spectacle y coûte moins qu'aux Folies-Bobino et que les trucs 
y sont plus faciles à pénétrer qu'au théâtre de Robert Houdin. 

Les crédules sont impassibles. Les scènes les plus 
grotesques n'ébranleront pas leurs convictions. Ils ont la 
foi des paralytiques qui vont à Lourdes. 

Les indécis sourient du bout des lèvres, en attendant. 
Le doute est au fond de leur àme. 

Jeunes filles au gentil minois et vieilles femmes au teint cou- 
perosé, cocottes aux toilettes tapageuses et portières qui ont 
zévuâes malheurs sont réunies fraternellement dans ce bouge 
sibyllin , comme dans une terre inculte les myosotis et les 
chardons. 

IL 

Le médecin, directeur des expériences, fait une entrée 
à sensation. Il secoue, d'un coup de tête léonin, sa cheve- 
lure flottante, dilate ses larges narines, découpées en accents 
circonflexes à l'extrémité d'un nez qui a des proportions 
épiques, tourne de droite à gauche, majestueusement, son 
visage osseux, qu'encadrent, comme une jugulaire prise 
dans le faux-col, de maigres favoris taillés en côtelettes, et 
distribue, avec l'importance d'un tragédien de Carpentras, 
vingt cartes de consultations gratuites. Il a l'air d'un bon 
farceur qui essaie vainement de se faire prendre au sérieux. 

La séance était annoncée pour huit heures très-précises ; 
il est neuf heures moins un quart. Des signes d'impatience 
se manifestent sur les bancs mal rembourrés, qui se mou- 
lent dans les chairs. 

— Si, au moins, l'on pouvait fumer! disent les hommes. 

— Ça n'est pas permis qu'à la lampe 1 répond une co- 
cotte dont les éclats de rire continuels scandalisent le docteur 
et les vieilles filles convaincues. 

Deux dames arrivent; il n'y a plus de places. Un loustic 



284 SOMNAMBULES. 

lear indique les sièges vides des patients et des opérateurs. 
 peine s'y sont-elles douillettement installées, que tout le 
salon proteste par des cris aigus, gutturaux, pareils à ceux 
dont les roquets poursuivent les joueurs d'orgues. Le doc- 
teur, furieux, les cingle d^une catilinaire en style du quar- 
tier Mouffetard. Les deux dames se lèvent d'un bond et, 
confuses, troublées, courent s'asseoir sur les bancs des 
hommes. Nouveau tumulte, que termine enfin l'entrée des 
parodistes de Mesmer. 

m. 

Ils sont quatre, que je recommande à la direction du 
théâtre du Palais-Royal. Gil-Pérès, Lassouche, Brasseur, 
L'héritier, n'ont jamais été plus comiques, plus bouffonne- 
ment extravagants que ces personnages vêtus de noir et 
cravatés de blanc comme des notaires, graves comme s'ils 
croyaient à leurs pasquinades. 

Le premier est un grand jeune homme maigre, d'aspect 
méphistophélique. Il a les yeux capotes, le nez en sécateur, 
les oreilles pointues, la barbe coupée et peignée à la Guise. 
Son habit, d'apparence préhistorique, semble taillé sur le 
dos du plus vieux marabout du Jardin des Plantes. 

Le second a la tournure d'un fort de la Halle affublé 
de la défroque d'un membre de l'Institut. Ses mains puis- 
santes, noueuses comme les racines du figuier, sont de la 
force de plusieurs piles de Yolta. Il se dandine lourde- 
ment sur les hanches, à la manière d'un porteur d'eau, et 
lance au public un regard clignotant qu'on peut traduire 
ainsi : «Attendez, tout ça n'est nen ; quand j'aurai retroussé 
mes manches, je vous étonnerai bien davantage«. 

Le troisième et le quatrième ont l'attitude burlesque des 
pitres qui débitent un boniment sur les trétaux des foires 
de province. 

Ces bons apôtres passent trois fois la main au-dessus 
de la tête de jeunes filles qui simulent aussitôt un sommeil 
agité , comme si , de minute en minute , des fusées leur 



185 

parUieBK sms le» jnpcsw T<Mfe» Mat ntr»-lBtides. Elles 
se proioàeBL parlatL. MrttfwiC ie ce ^c hct sur le dos, 
maoleat ca ie OnoHak «r les ju« e « .\ et sor les anias. 
exécntcai one «r» é» cftor?» éMl elles rieat Varfois les 
pnÊBÔmSi, SÊT OK BOK pinÉTWif 4e» âpectaleors. Seub. les 
àmules ém hmim du iMeC ma vîveai île cette cooiedie. 



ils aérescBt an ■npartîTrf'T éts qoestioK de cette 
force: 

^at je TOttS iadiqiie* 




Ok 

■ns Bsifaiebqii»» 

a-prapos: b «dk «T. «: ve )#(mi «jm«i*;>* <*• 
«lliil I irroMitlDft 9tÉùi0tt^> 

JV. 

La waw A w ife. b vniM: ^^eLir ^u e« ét%«s^A^A^ m^ ^ 
caries, «nbe eafiii «v<9c b l a/a w; t m^ a^m^ *^ Uft<^«t> 
Cert we leane ro bwi c i|«tifi -s» tu. M«M^i^ >,^ ^^vm^ 
eue clail jenae, daw mm; iâètn»^, ^» ^^ *^ ^ ui,#m*^ 



3S6 SOmSàMKLBS. 

Elle parle sur le cdté gauche, fixée au corsage par in 
niban tricolore, une large médaille qui, n'étaot pas de 
SMiTeU^e, poorraii bioD n être qu'une vieille pièce de n 
francs. 

Le cornac de ce mastodonte est un gros diable qui 
enlé^efait soixante Idlos à bras tendu, sur rextrémîté du 
petit doigt. 

— Attention! s'écrie le docteur; que chacun se taise 
et reste assis ! 

Une bonne Tient allumer les candélabres. On croit à 
une illumination. Erreur! la bonne n allume que deai 
bougies sur huit, et Ton ne voit qu*un peu mieux ... la 
fumée de la lampe! 

Le silence est tel dans la salle, qu'on entendrait battre 
le coeur d'un cataleptique. 

Le magnétiseur fait quelques passes, la somnambule i 
tord plusieurs fois la bouche dans un mouvement que suit 
le bout du nez, souffle comme un phoque »pf ! pf! pfla ^^ 
dit : »Assez« ! 

Cest fini : elle dort les yeux ouverts. 

Les consultations commencent. Le numéro 4 apport^ 
une lettre; le numéro t une bague, etc. Le somnambuf ^ 
prend la lettre ou la bague dans la main droite, les doigta 
des consultants dans la main gauche, et donne, en français 
déplorable, des explications ambiguës, système renouvelé 
des augures. Quelquefois elle se plaint que les demandes 
la martyrisent ; souvent elle assure qu'elle ne peut répondre 
qu'à part, — ce qui coûte cent sous. 

Un de mes amis s'approche à son tour. 

— Madame, dit-il, je vais vous adresser une question 
bien délicate, à laquelle je vous prie de répondre en toute 
franchise. 

— Parlez, monsieur. 

— J'ai des doutes très-motivés sur la fidélité de ma 
femme. 



SOMNAMBULES. 287 

' — Prenez garde I ceci est grave, monsieur, et je ne 
^*s si je dois, en public . . . 

— Hélas 1 madame, mes faibles ressources ne me per- 
'^^^tent que les consultations gratuites. 

— Où est votre femme ? 

— Au Mas-d'Azil. 

— Département de la Seine? 

— Non, madame ; département du Gers. 

— Je vais m*y transporter ... Pf ! pf 1 pf ! ... J'y suis 
^ ^ Qui soupçonnez-vous ? 

— Ehl qui donc, si ce n'est un homme? ... 

— Un homme ... vous l'avez dit ... c'est bien cela ... 
^^^h I monsieur ... pf 1 pf 1 ... Oh 1 monsieur, en effet, votre 
^^mme vous trompe ... Je la vois avec ce misérable ... un 
V^lond ... ou brun ... châtain, peut-être ... (je distingue 

Xnal, la lumière est éteinte) . . . d'une figure agréable ... de 
manières séduisantes . . . Est-ce cela ? . , . 

Une folle envie de rire me prend ; je me contiens. 

— Madame, répond mon ami, ce serait peut-être cela 
si j'étais marié ; mais, fort heureusement, je suis garçon et 
ii'ai jamais mis les pieds au Mas-d'Azil. 

— Pour qui nous prenez-vous, monsieur? s'écrie l'énorme 
i&agnétiseur d'une voix menaçante. 

— Oh ! pour ce que vous êtes ! 

— [A la bonne heure 1 car, autrement, je vous eusse 
jeté par la fenêtre. 

La partie incrédule de l'assistance se tient les côtes ; le 
docteur grince des dents et montre le poing. 

V. 

' La séance se termine par une scène extatique, pendant 
laquelle un pianiste joue un trémolo de mélodrame. 

La somnambule exécute les tours de reins d'une aimée 
et, les yeux fixes, les bras en l'air, semble une folle de 
l'hospice Sainte-Anne cherchant à prendre au vol des mou- 
ches imaginaires. 



288 SOMNAIIBVLBS. 

Je me rappelle avoir vu à Londres une vieille 611e atteinte 
(f une singulière manie. A force d'avaler du tiié, elle a^ 
fini par se croire théière. »Ne m'approchez pas, s'écriait- 
elle à chaque instant, vous me casseriez* ! 

La somnambule a parfois les gestes de cette malheureuse 
dans sa comique extase. 

— Vous voyez, mesdames et messieurs, dit avec aplomb 
le gros magnétiseur, qu'il n'y a point ici de tours d'esca- 
motage. Tout est vrai, tout s'opère par la puissance magné- 
tique, — la plus belle, la première science du monde. 

— Dans le domaine du charlatanisme, ajoute mon 
voisin. 

En s'éveillant, la somnambule pousse de petits cris de 
jouissance et agite voluptueusement les bras, à la façon 
d'un oiseau qui sèche ses plumes au soleil après une plaie 
d'orage. 

VI. 

Pénétrons dans la coulisse et vériOons le dessous des 
cartes. 

Un de mes amis, le docteur L. . . , avait une bonne assez 
simple d'esprit pour prétendre à l'héritage du royaume des 
cieux. Née de parents inconnus, elle avait été recueillie 
par l'Assistance publique d'Auxerre. Comme tous les 
bâtards abandonnés dès leur plus tendre enfance, elle 
échafaudait mille rêves éblouissants sur sa mystérieuse 
origine. D'où venait-elle? Où allait-elle? La nuit l'envelop- 
pait; mais au loin, des rayons d'or baignaient les deux 
extrémités de sa route, et l'X de son existence brillait, 
comme la lampe d'Aladin, sur un paysage de pierreries. Sa 
mère était, sans doute, une princesse de sang royal, et son 
père un grand seigneur russe, propriétaire d'immenses 
steppes peuplés d'esclaves et de moutons. Qui sait? les 
espérances les plus folles sont parfois bien au-dessous de la 
réalité ... Pelotonnée dans son imagination, comme une 
chenille dans son lit de soie, la pauvresse attendait patiem- 



SOMNAMBULES. 2S9 

ienl sa métamorphose, — les ailes diaprées qui devaient 
emporter dans le monde étincelant de ses divines extases. 
L... avait remarqué les distractions de sa bonne. Mais 
ce qui rétonnait surtout, c'est qu'elle ne faisait pas la 
"oindre économie, et que, deux jours après sa paye, elle 
'^^ possédait plus rien. Ne lui connaissant aucun carabinier 
^'elle nourrît de friandises, le docteur l'interrogea sur l' em- 
ploi de son argent. 

La pauvre fille se fit d'abord tirer l'oreille, puis avoua 
^^ elle consultait des tireuses de cartes. Le matin même, à 
^"**^*re heures, elle était allée chez la somnambule du boule- 
^^^^ d'Enfer. 

— Que vous a-t-elle dit? 

* — Que je retrouverais ma mère, une grande dame dont 
*^ ne peut encore me donner l'adresse, mais qui habite 
^**is et me suit partout du regard. 

— Et cette révélation vous a coûté ! ... 

— Dix francs. 

— Dix francs, malheureuse ! ... Ah I les escrocs I ah I 
^^ exploiteurs de l'idiotie humaine ! je leur apprendrai 

^l^*on ne vole pas impunément les faibles d'esprit. J'irai, 
^ès ce soir, faire rendre gorge à la prétendue somnambule. 
••• Dix francs! ... Mais on pourrait lui appliquer le pro- 
^^rbe fait sur Laïs la Corinthienne ! ... 

A huit heures, L. . . montait un escalier étroit, tortueux, 
Humide, éclairé quelque part, on ne savait où, probable- 

i)ient par une veilleuse. Au second étage, il s'arrêta devant 

Cet écriteau cloué sur une porte : DOCTEUR Z. consultations 

toute la journée, 

n sonna: le docteur Z. vint ouvrir en personne. Mon 

ami le reconnut à son nez typique. 

— C'est vous, monsieur, qui dirigez les expériences de 
madame Lisly? 

— Mol-même, monsieur; donnez-vous la peine d'entrer. 
Les quatre magnétiseurs étaient assis dans un cabinet où 

l'on voyait des instruments de formes bizarres, destinés . . . 

19 



290 SOMNAMBULES. 

à terrifier les visiteurs naïfs. Devant une fenêtre san 
rideaux, pendu par une corde rougie à la sanguine, un Ion 
squelette tenait dans ses manis, à hauteur de poitrine, soni 
crâne au fond duquel brûlait une petite lampe. La sali» 
n* avait pas d'autre éclairage. L... sourit en promenant sor 
regard sur ce décor fantasmagorique. 

— Puis-je parler à la somnambule? demanda-t-il. 

— Elle est sortie, monsieur. 

— Dans ce cas, je souhaiterais avoir un entretien secr^ 
avec vous. 

Les magnétiseurs se retirèrent. 

— Je vous écoute, monsieur. 

— Tout d'abord, je vous dirai que je suis docteur 
médecine. 

— Ah! mon cher collègue, permettez-moi de vo 
serrer ... 

— Je vous en dispense. 

— Venez-vous m'appeler en consultation? 

— Est-ce que, par hasard, vous seriez médecin? 

— Certainement, monsieur. 

— De quelle Faculté ? 

— De Madrid, monsieur. 

— Oui, un titre qu'on achète. 

— Monsieur 1 ... 

Les [narines du docteur Z. se dilatèrent comme pour 
absorber d'un coup un hectogramme de tabac. 

— Eh bien I quelle que soit la valeur de votre affirma- 
tion, vous exercez un métier honteux. 

— Ah! c'en est trop! ma patience est à bout. 

— Ne vous emportez pas, monsieur. Mon nom a quel- 
que crédit à la Préfecture de police, et ... 

Le docteur Z. se calma comme par enchantement. 

— Ce matin, à quatre heures, ma bonne est venue con- 
sulter la somnambule placée sous votre direction. Vous 
savez mieux que moi quelle comédie vous avez jouée pour 
escroquer dix francs à la pauvre imbécile. 



SOMXAIIBIJLBS. 291 

— Nous ne sommes pas des escrocs, monsieiir : nous 
ommes cThomiétes gens. 

Voyons! croyez-voas en votre somnambule? 

— Tai vu des choses estraordinaires . . . 

— Êtes-vous conyaincu de la vérité de ses répooMA ? 

— Je ne sais ... Il nous eût, sans doute, été difficile de 
aire retrouver ses parents à votre bonne ... mais, tooa 
comprenez, monsieur ... ceux qui viennent nous coorah^r, 
désirent des eiplications favorables, et ... 

— Et vous les satisfaites chèrement. 

— Teierçais autrefois la médecine à b ChaosA^e^fi- 
Maine, où je crevais de faim. Ici, la clientèle abonde . /m 
profite. 

— Vous spéculez sur la bêtise, c*esl atbire de p^ir#ï : 
mais ce qui me regarde, ce sont les dii francs qu^ v^i^w * 
donnés ma bonne et que vous lui rend r e z . Vous le^ loi r^^t^ 
tuerez, entendez- vous, monâeor; sinon, je m'adre-M^ ;k U 
Préfecture ... 

— Oh! mon cher collègue, votre bonne n'a qu'a «>; 

présenter demain ... Je regrette qne b sonmamlxik ^M 

sortie ; elle vous aurait remis eUe-méaie cette petite; ^mm^, 

que je n'ai pas dans mes tiroirs ... Sera^-efle (îé^A^^. 4^ 

n'avoir pas fait votre connaissance! ,.« Vom HfA mt < 

galant homme! ... Quel honneur pour imoa (fw#>iv f«t^ 

votre visite ! . . . Un docteur de ïémùenUt futt^tlU: 4^. fWf^ 

... un illustre membre de plusieurs v>ci#^!t^ «w^Mm 

L... était au bas de XtêaA\tr, qn il *:9â/K9A»0. ^^v//r» v^ 
panégyriste discourir d'une fois so4eikf»#ik>r, y^rHi'%^ *^^ ^t 
rampe comme sur une tombe. 

Le lendemain, la bonne refusait d" aller elMrr^^li^ v/f# ^r ir/;^ 

— Hs me jetteraient un sort! s éeriaft^k : 4^^, Hiff^ 
sieur, ils m'ont aux trois quarts ensorcela ' .,, 

— L... fut obligé de Ty conduire \k viv^ \trt*'A. 

— Voyez-vous cette idiote, dit-il »« \i0fMftf %. '^/fH-- 
naissez-vous un visage plus bét«? L rfol^*!^ % y^t$ '$m 
vous r ensorceliez l 



292 LE SPIRITISHB EN FBANGE. 

La bonne pleurait dans son mouchoir. Elle bramait, 
Toeii 6xé sur le terrible squelette. 

La somnambule restait inyisible. 

— Regardez cet homme, ajouta L...: il ne croit pas 
aux ridicules farces qu'il dirige. Que cela vous serve de 
leçon, triple buse I . . . 

Puisse cette étude, vraie jusqu'en ses moindres détails, 
servir aussi de leçon à la trop crédule clientèle des som- 
nambules parisiennes. 

P. L. Imbert. 
(A travers Paris inconnu. Paris 4876> 



LE SPIRITISME EN FRANCE. 

I. 

Extension du spiritisme. — Pourquoi la doctrlDe spirite se pro- 
page si rapidement en France. — Les magnétiseurs devanciers 
des spirites. — Utopies des hiérophantes modernes. — Les ro- 
manciers propagateurs de la doctrine spirite. 

Depuis 1874, le spiritisme a fait de grands progrès en 
France. Les sociétés ou groupes spirites se multiplient 
partout, et il y en a des centaines ayant chacun leurs 
médiums écrivains ou typteurs à Paris où l'on compte actu- 
ellement plus de 30,000 spirites convaincus. L'évaluation 
à deux millions du nombre des spirites français ne nous 
paraît pas exagérée : elle se trouve déjà dans l'ouvrage de 
M. Desages. (De l'extase et des miracles comme phénomènes 
naturels. Paris 1868.) 

Si le spiritisme français était restée une science positive, 
cultivée dans des ateliers d'investigation scientifique, nous 
n'aurions pas à nous en occuper ici, mais les cercles spirites 
ue sont plus maintenant en France que des » réunions pour 
la prière en commun, l'enseignement de la doctrine et l'évo- 
cation des morts»; ils présentent tout à fait l'aspect de 
cérémonies religieuses où toute recherche scientifique est 



7 



de la ^ieSkt traéHiBn Ttùâf^enae et I Asie, ia rsleiir à Te»- 
imc« 4e I^BJBiBÎle w oeUe^ oBOBBeBçail à IwimUi b 
iloiliJM et la ^«HBBipmNiBe d ée la wwirifi 
àerût la tirEr de l^saàma» ée «voir ce q^éêt 
TkmÊt après: b àiBs^iÉiBB àm 

Ce 
a 

iFBiçaifie. cl fii les fis 4e \iàtârt K de 

le bal SaÂiîlie tt 

la éaase éeg fihipr cl le tniae luuuâe 

la ctefie esl im^ smeiH^:. •ett i» 

faœ 4iHi iaH gtii fnaii 





et la MaefeOf: i^mifteM: 



CB «9l|if#Hllfl 9tie ilït 






294 LB sptftrnsME en frange. 

indépendants cherchent leur refuge dans la négation abso- 
îoe de toute foi. L'incrédulité la plus brutale commence 

\ même à envahir une partie considérable des classes infé- 
rieures en France, surtout dans les centres industriels. Dans 

'^une seule année (1851), les publications franchement athées 
sVlevèrent au chiffre énorme de plus de 640^000 exem- 
plaires (Na ville. Discours III. 128). Il est vrai que si 
r Église se fût contentée de prêcher la doctrine de Jésus 
dans toute sa pureté, si elle ne Favait pas défigurée par 
une foule de théories absurdes, si elle ne Tavait constam- 
ment surchargée de sottes pratiques et de nouveaux dogmes 
plus ou moins ridicules, tout le monde en France serait 
chrétien spiritualiste, et personne n*aurait adopté le spiri- 
tisme pour échapper à la mort de la vie morale, à Fisole- 
ment où Tabsence de foi laisse Fhomme et la société. Le 
peuple ne saurait vivre dans Firréligion; la négation, Fin- 
crtHlulitè lui pèse et le désespère ; il sent profondément la 
nécessité d'un ordre religieux, d'une foi quelconque pour 
ninîmer la société et soutenir la vie humaine. Aussi Tin- 
cnsluUtè actuelle n'est-elle absolue qu'en apparence: elle 
cache un besoin religieux qui n'est plus satisfait par FÉgiise 
uhmmontaine: elle tend à une religion nouvelle, à une 
crox'ïince pure, progressive, dégagée de passions humaines. 
C>5t ainsi que les progrès rapides du spiritisme trou- 
vent leur explication dans le sentiment religieux froi^^sé 
autant par les excès de la réaction catholique que par ceux 
de Fathétsme. 

On serait tenté de croire que ces progrés ont été pré- 
paras de longue main par des fanatiques et des illuminés, en 
lisjint le^ paroles suivantes de Henri DelcMge : »Les doctrines 
impies de^ rationalistes et matérialistes modernes serrent 
le \Hvour d'une inexprimable douleur. Depuis près d'un 
sic\*U\ les hommes au cerveau borné, au coeur ambitieux 
q\ù dej^ïoworvnt le nom de savant et de philosophe, se sont 
liMV.< À des expt^riences meurtrières sur Fâme et Fintelli- 
j:t>noc des (Hniplos. Jadis le chiffonnier portait en sa poi- 



u -Minw : Ef pmA3ci. 395 



trine, sous soi Biçe- «& haSÊaa&^ aa einrar croyant à rîiu- 
mortalité : il espcrafi qu'acre» me ^ie errante et aieiMÎsee. 
il se reposerait «fans le royaone de Dîea* promis à ceux 
qui souffiresL Des sepèisles hébétés font pertidemeul mille 
de sa foi: alorsy le firent trêle, Toeii morne, il s en est aile 
demander à Tean-de-^îe les consolations de Tabrulisseiuent 
La malfiisantr incrédaMlé qui asphyxie les intelli|(eiUHNi. 
étouffe les coeurs en soureraine depuis trop de teui|^. 
L'heure a mt m é où les ehu de la cériié, les emfanls de Vave^ 
ntr et de la France, oui rmgi comme des lions : Us oui corn- 
pris qn^il jf avaU lâckeié et sottise à lui permettre d'obscurcir 
plus longtemps le soleil de la divinité. Depuis un demi'^ 
siècle qt^ils se reposent, ils ont eu le temps d'aiguisn Imr» 
griffes ^airain: c'est maintenant ud duel h mort ontro un 
crapuleux matérialisme, uni à un niais ratioimlisiiio, tit lu 
vérité traditionnelle «. (ilenrt Delaage. Lo Monde ocMUiltt^. 
Paris 1851.) — n est certain qu avant 1850 la ri^Hrtloii 
catholique a songé un moment à se servir dcM niaKniMiMttufH 
et des magiciens modernes, préparant ainsi le» pro^r^N du 
spiritisme actuel, car qui dit magnétisme, dit HpirItiNino, itt 
la table tournante n*est qu'un baquet de*M»Hmitr. Vol(t) 
comment le célèbre P. Lacordaire apprécia lo iiniKnétlHlim 
et le mesmérisme devant une foule nombrouHO qui mo iirtm- 
sait dans la vaste nef de Notre-Dame, le 5 déceiribrn IM40; 
«Les forces occultes et magnétiques dont on accuMo lu DlirUl 
de s'être emparé pour produire des miracleM, Jii Um nom 
merai sans-crainte et je pourrais m'en délivrer nMitmiii, piil*- 
que la science ne les reconnaît pa« encitr^ <H m^inét Ihm prou 
crit. Toutefois, j'aime mieux obéir â um i'oin^'.ïênint mt'u 1m 
science. Vous invoquez donc lau fon;MM nm^nitWnuêttt , hU 
bien! j'y crois sincèrement, iétrmtimmi \ \êi tmu n^tt I«<mm 
effets ont été constatéif, quoU^iut d'una ihiéiè\lim /|«0 uttl 
encore incomplète et qui Im uétrH pn4mhlttHtt.'hi Um\tmit, 
par des hommes instruite, émkrnn td f$éàwu [rh^^ijê^h» , ^^ 
crois que ces phéoomàuéen, 4i$m tf$ 'liH^hdn ^ht:^HMi ffêiu 
cas, sont purement $mturédë, ^ l'^f/k n^u h «m./.^ ^^nf^ v 



296 LE SPIRITISME EN FRANCE. 

jamais été perdu sur la terre, qu'il s'est transmis d'âge en 
âge, qu'il a donné lieu à une foule d'actions mystérieuses 
dont la trace est facile à reconnaître, et qu'aujourd'hui seu- 
lement il a quitté Vombre des transmissions souterraines, 
parce que le siècle présent a été marqué au front du signe 
de la publicité. Je crois tout cela. Oui, messieurs, par 
une préparation divine contre l'orgueil du matérialisme, par 
une insulte a la science qui date du plus haut qu'on puisse 
remonter, Dieu a voulu qu'il y eût dans la nature des forces 
irrégulières, irréductibles à des formules précises, presque 
inconstatables par les procédés scientifiques. 11 l'a voulu, 
afin de prouver aux hommes tranquilles dans les ténèbres 
des sens, qu'en dehors même de la religion, il restait en nous 
des lueurs d'un ordre supérieur, des demi-jours effrayants 
sur le monde, une sorte de cratère par où notre àme, 
échappée un moment aux liens terribles du corps, s'envole 
dans des espaces qu'elle ne peut pas sonder, dont elle ne 
rapporte aucune mémoire, mais qui l'avertissent assez que 
l'ordre présent cache un ordre futur devant lequel le nôtre 
n'est que héanl«. — Si quelques évéques ont prohibé l'em- 
ploi du magnétisme comme ayant un caractère surnaturel 
en dehors du catholicisme, ils se sont mis en contradiction 
avec la cour de Rome qui n'a rien vu dans le magnétisme 
qui fut contraire à la foi et aux bonnes moeurs; ils ont 
'oublié une décision de la Congrégation générale de l'Inqui-"^ 
sition, du 23 juillet 4 840 ; ils n'ont pas étudié ni la Théo-' 
logie de Mgr. Bouvier, évéque du Mans où il est rendu 
justice au fondateur de la doctrine magnétique, ni la Théo- 
logie morale à l'usage des curés et confesseurs, de Mgr. 
Gousset, archevêque de Reims, où «Sa Grandeur» a con- 
sacré quelques pages à l'emploi du magnétisme. (Voy. Th, 
Hue, Le vrai et le faux magnétisme. Paris 1878.) — En en- 
seignant ainsi le magnétisme, l'Église, nous le répétons, a 
préparé les progrès du spiritisme, car les phénomènes de 
tous les deux sont si intimement liés qu'on ne peut dire où 
lo domaine de l'un finit et où celui de l'autre commence ; 



LE SPIRITISME EN FRANCE. 297 

si par certains faits le magnétisme rentre dans le domaine 
de la biologie et de la médecine, il rentre par une foule de 
points dans celui du spiritiisme et de la magie. Nous sommes 
cependant loin de penser que la réaction catholique puisse 
ou veuille jamais se servir du spiritisme comme moyen de 
propagande ^) . Mais il est au moins fort singulier qu'à 
répoque où son «pouvoir médianimique« se manifestait sur 
la plus grande échelle, Duglas Home, le plus célèbre des 
médiums actuels, ait embrassé le catholicisme. Voici les 
raisons qu'il donne lui-même de sa conversion : »Je me 
plongeai avidement dans la lecture de tous les livres que je 
pus trouver, relatifs aux doctrines de FÉglise romaine, et 
trouvant en eux des preuves de tant de faits observés dans 
ma propre expérience, je crus que toutes croyances con- 
traires ou ennemies seraient pour jamais annihilées en moi, 
si je pouvais être reçu membre de celte Église». (Révélations 
sur ma vie surnaturelle, Paris 4860 p. 430). — L'aventure 
arrivée en 4 856 à Mgr. l'évéque de Rennes n'a pas peu 
<H>ntribué à effrayer les fidèles et à faire interdire l'exercice 
de la rotation des tables. Ce prélat avait cru devoir se 
livrer, pour son édification personnelle, aux expériences 
sur les tables, et voici à la suite de quel résultat Sa Gran- 
deur y a renoncé : 

L'évéque, ses vicaires-généraux, ses chanoines, réunis 
à l'évéché, interrogeaient une table sur le sort et les souff- 
rances d'un jeune missionnaire récemment martyrisé en 
Chine. La table se mit à raconter en sa langue, avec une 
fidélité stupéfiante, toute l'histoire des tortures du mission- 
naire, toutes circonstances bien connues de la plupart des 
assistants. L'évéque en fut si frappé qu'interrompant l'exer- 

4) Un spirite fervent, Henri Dozon, auteur de «Leçons de Spiri- 
tisme aux enfants « (1), a publié en 4 861 des » Révélations d'outre- 
tombe «, k vol., recueil d'instructions tendant à l'union du catholi- 
cisme et du spiritisme. Il n'a point trouvé d'échos dans le camp 
catholique où les évoques ont, dès 4 863, commencé à lancer leurs ^ 
mandements contre les tables tournantes. 



29S LE smiman n nLà^cK. 

cice, il s'écria d'une toîx forte : — Poar saToîr tout ceb, 
il faal que lu sois le diable. Eh bien! si la es le diable, {«r 
le Dieu tout puissant, par Jésus^-Clmstr je l'adjare, le sooum 
et I* ordonne de te briser à mes pieds ! — IncoolineBl b tabis 
fit un énorme bond et retombant obliquement vint bria 
deux de ses pieds devant ceux de Mgr. de Rennes. Cette 
histoire ridicule, souvent citée par les athrersaires du spiri- 
tisme, prouve tout au plus, disent les spiriles, que les 
esprits se sont moqués de la superstition de Sa Grandeur; 
c'est-à-dire en langage de ce bas monde que le pieux pré- 
lat aurait dû se mêler de son propre métier et laisser au 
laïques profanes l'investigation scientifique dimt il ne saTiit 
pas le premier mot. 

Si aujourd'hui le clergé français accaUe le spiritisme dà 
ses foudres, en Allemagne les vicaires sabreurs les plas! 
farouches de la Germania lui font les doux yeux. (Test qoej 
ces agneaux du Seigneur ont trouvé dans les Études psy- 
chiques, seule revue spirite d'Allemagne, des hommes assez 
crédules, nous ne dirons pas des compères convaincus, pour 
prendre la défense des pitoyables contrefaçons allemaDdes 
de Lourdes et de La Salette, destinées à battre en brèche 
les boulevards que la science et les lois du pays ont élevés 
contre les envahissements de la hiérarchie. Comme la plu- 
part des spirites français et espagnols, quelques spirites 
allemands révent un catholicisme romain réformé, une 
Église catholique humanitaire^). Ces messieurs ne com- 
prennent pas que la doctrine de Tinfaillibilité, en pétrifiant 
rÉgllHf\ n rendu toute réforme à jamais impossible. D'ail- 
li^iiro vp\\t^ ftgliHo hiérarchique universelle, cette unité reli-^ 
Mi0M««0 nun n^vont tant d'illuminés catholiques ne pourrait' 
<Mr«^ t'i^rtllm^o (lu'nu prix de l'individualité et de la liberté 
clo« tuttliinH ; (Mîtto unité, c'est la maladie latine d'où pro-| 
ciNdo illroctonuMït In décadence de tous les peuples qui en, 
sont infootrM. C'ost ce même principe latin d'unité qui a) 

1) V<)>. Hovuo spirite, 1877, p. 166. 



LE SPIRITISME EN FRANCE. 299 

enfanté le socialisme communiste, lequel est exactement le^. 
système établi par les jésuites pour les Indiens du Para- \ 
§uay : TÉtat réalisant Tégalité. des citoyens et fixant par ses • 
règlements les salaires, les plaisirs, le régime, etc. L'unité 
religieuse ne pouvant se réalfeer sans Tunité politique, Tidéal : 
de tous ces utopistes : un seul Dieu, un seul prétre-roi, 
c*est la domination absolue de la théocratie ; c'est un cos- 
nopolitisme abstrait qui anéantit toute personnalité natio- 
iiale et tarit la vie des peuples en sa source la plus pro-^ 
fonde. D'après le magicien catholique qui se cache sous 
le pseudonyme d'Éliphas Lévi {Histoire de la magie, Paris 
4 860) nous serions à la veille de l'avènement de «l'homme- 
Dieu qui est déjà venu comme Sauveur et qui, monté sur 
le char cubique et traîné par les sphinx, se manifestera 
bientôt comme Messie, c'est-à-dire comme roi définitif et 
absolu des institutions temporelles (i. — »La guerre, dit ce 
cabbaiiste, que l'Église a dû déclarer à la magie a été 
nécessitée par les faux gnostiques, mais la vraie science 
des mages est essentiellement catholique, parce qu'elle 
base toute sa réalisation sur le principe de la hiérar- 
chie. Or, dans l'Église catholique seule il y a une hiérar- 
chie sérieuse et absolue. C'est pour cela que les vrais 
adeptes ont toujours professé pour cette Église le plus pro- 
fond respect^) et l'obéissance la plus absolue. Henri Kuhn- 
rath seul a été un protestant déterminé; mais en cela il 
était Allemand de son époque plutôt (Jue citoyen mystique 
du royaume étemel. La religion, amie de la tradition et 

i) Les adeptes du spiritisme français respectent cette Église 
surtout parce qu'elle renferme presque toute leur doctrine. »LeN 
spiritisme se trouve partout, dans toutes les religions, et dans la 
religion catholique plus encore, et avec plus d'autorité que dans 
toutes les autres, car on y trouve le principe de tout: les Esprits 
de tous les degrés, leurs rapports occultes et patents avec les 
hommes, les anges gardiens, la réincarnation, la double vue, 
l'émancipation de l'âme pendant la vie, les visions, les mani- 
festations de tout genre, les apparitions, et même les apparitions 
tangibles «. Allan Kardec. Le Livre des Esprits, p. 458. 



300 LE SPIBinSME EN FRANCE. 

gardienne des trésors de Tantiquité ne saurait plus long- 
temps repousser une doctrine antérieure à la Bible ... Le 
bâton sacerdotal doit être la baguette des miracles, il Ta 
été du temps de Moïse et d'Hermès, et il le sera encore. 
Le sceptre du mage deviendra Mui'du roi ou de l'empereur dtt^ 
monde, et celui-là sera de droit le premier parmi les hom- 
mes qui se montrera le plus fort par la science et pas^ 
la vertu«. — Il est parfaitement inutile de prouver lon- 
guement que toutes ces utopies hiérarchiques^ tous ces 
rêves d'illuminés heureusement isolés, doivent s'évanouir 
devant l'avènement des puissantes et hardies nationalités qui 
occupent aujourd'hui la scène du monde. Ces nationalités, 
fruits du développement intellectuel de toutes les générations, 
sont indestructibles. Personnes inviolables, et qui veulent 
à tout prix conserver leur indépendance et leur vie propre, 
elles étoufferaient fatalement toute hiérarchie, tout parti 
religieux ou politique, tout peuple même qui menacerait séri- 
eusement leur existence. 

Quelques lecteurs seront sans doute fort surpris d'appren- 
dre qu'un assez grand nombre de romanciers français ont 
préparé les progrès du spiritisme et qu'ils ont même beaucoup 
contribué à mettre en vogue la doctrine du messie spirite 
Allen Kardec en propageant la plupart de ses principes, tels 
que: réincarnation ou pluralité des existences, communi- 
cations entre les morts et les vivants, seconde vue ou prévi- 
sion des choses par la vue à distance, assistance et manifes- 
tations des esprits par inspirations, etc. Parmi les romanciers 
qui ont écrit des ouvrages fondés sur des données entièrement 
spirites, nous citerons : Balzac (SéraphitusSéraphita. — Ursule 
Mirouet) , Barbara, Berthet (La double vue) , E, Bonnemêre, 
A. Dumas (Mad. deChamblay), A. Durantin, Erkmann-Cha- 
trian (Le fou Yégof. — Hugues le loup). Th. Gautier (Spi- 
rite. — Avatar), Nodier j Saintine, Maurice Sand [CaMiThoé) , 
George Sand (Consuélo. — La comtesse de Rudolstadt. — 
Spiridion. — Le Drac), E, Sauvage, Aur, Scholl, Soulié 
(Le Magnétiseur), Eugène Sue (Gilbert. — Mémoires d'un 



LE SPIRITISME EN FRANCE. 301 

°^^Ti), etc. Dans beaucoup de ces ouvrages les excentricités 
^^^tastiques du spiritisme sont poussées au-delà des limites 
*^X possible et touchent au ridicule. Les romans de Th. Gau- 
^*^r en offrent les spécimens les plus frappants. La donnée 
^^ son Avatar est fondée suiT^ la permuta tion, opérée par la 
^Ciience d'un vieux docteur, entre les âmes de deux rivaux 
^''Xvants qui prennent ainsi les apparences l'un de l'autre. 
*— € docteur, de son côté, profite de l'occasion pour s'appro- 
prier le corps du plus jeune, afin d'hériter de sa propre 
cience, et de poursuivre ses études avec des organes neufs, 
pouvant durer plus longtemps. 

Victor Hugo est spirite et fait tourner les tables ; il était 
>réincarnationiste« dès 4 843 (Voy. ses Contemplations, Le 
Kevenant.), et sa y>Légende desSiècles<i nous le montre comme 
visionnaire. 

Le Juvénal français, Jules Barbier, a fait jouer, en 1 867, 
à l'Ambigu ifooTti^e/, drame en 4 actes, où il donne une véri- 
table leçon de spiritisme et où des scènes de somnambu- 
lisme magnétique amènent le dénouement par le fait de la 
clairvoyance de la personne magnétisée. 

Naturellement, l'idée de la réincarnation — avec change- 
ment de sexe — a dû prêter au rire ; elle fait le sujet de 
VÉlixir de Cornélius, opérette-bouffe en un acte. 

A côté et à la suite de ces romanciers, imitateurs de 
Hoffmann et d'Acbim d'Arnim, toute une littérature d' outre- 
tombe, dictée par les trépassés à des inédiums ou obtenue 
par des planchettes, a fait son entrée en France. Nous ne 
citerons que Jean Dacier, drame en 5 actes, obtenu par 
Charles Lomon comme Médium écrivain. Ce drame, repré- 
senté pour la première fois à la Comédie Française le SI 8 avril 
K 877, eut un grand succès. »Un incident», dit la Revue spi- 
rite, »a servi à accentuer le succès de cette oeuvre drama- 
llq[ue : aux représentations de Jean Dacier applaudies à ou- 
trance, même par les adversaires des idées que préconise 
fauteur, un auditeur irritable des fauteuils d'orchestre a sifflé ; 
ses voisins ont protesté ; à une injure imméritée des soufflets 



302 LE SPIRITISME EN FRANCE. 

ont servi de réponse et donné comme résultat : un duel 
l'épée et de légères blessures». 

II. 

Introduction du spiritisme en France. — La doctrine spirite. 

Ses adversaires el ses partisans. — Côté moral et social de cet 

doctrine. — Un discours spirite. 

La doctrine spirite n'est pas une nouveauté en France : 
elle a toujours fait partie de la doctrine de certains magné- 
tiseurs qui se la sont probablement transmise d'âge en âge. 
«Quelques magnétiseurs», dit Deleuze en 1818, «qu'on a dé-*\ 
signés sous le nom de spiritualistes, ont imaginé que, dans ' 
l'état de crise, l'âme se trouvant plus affranchie des liens de / 
la matière, elle pouvait se mettre en relation avec les êtres 
spirituels. Selon eux, ces êtres spirituels sont bons ou mé- 
chants, ce sont des anges ou des démons ; et l'on entre en 
communication avec les uns ou les autres, selon qu'on veut 
le bien ou le mal». — 

Les pratiques spirites et les cercles américains ont été 
introduits en France par le baron de Guldenstubbe. Voici 
comment il le raconte lui-môme dans son livre : Pneumato- 
logie positive et expérimentale ou la réalité des esprits et le 
phénomène merveilleux de leur écriture directe: 

))Ce fut déjà dans le courant de l'année 1850, environ 
trois ans avant l'invasion de Véfidémie des tables tournantes, 
que l'auteur a voulu introduire en France les cercles du spi- 
ritualisme d'Amérique, les coups mystérieux de Rochester 
et l'écriture purement machinale des médiums. Il a ren- 
contré malheureusement beaucoup d'obstacles de la part des 
autres magnétiseurs. Les fluidistes, et même ceux qui s'in- 
titulèrent magnétiseurs spiritualistes^ mais qui n'étaient en 
vérité que des somnambuliseurs de bas étage, traitèrent les 
coups mystérieux du spiritualisme américain de foUe et de 
songes creux. Aussi ce n'est qu'au bout de six mois que 
l'auteur a pu former le premier cercle selon le mode des 
Américains, grâce au concours zélé que lui a prêté M. Rous- 



LE SPIRITISME EN FRANCE. 303 

^ïx, ancien membre de la société des magnétiseurs spiritua- 
^-^tes, homme simple, mais plein d'enthousiasme pour la 
'^inte cause du spiritualisme». 

Jetons maintenant un regard sur la doctrine. 

Les spi rites de tous les pays tendent à fonder une reli- 
gion nouvelle ou du moins à ramener le christianisme à sa 
>iïreté primitive. Cependant il y a dissidence sur les dogmes^^ 
^s plus importants, puisque les wévélationsai faites par les. 
|::irétendus esprits en France donnent une doctrine complé-î 
tement opposée à celle des esprits de l'Amérique. Où est/ 
^onc la vérité? Toutes ces révélations (^i ne seraient-elles 
<lonc que la répercussion, la photographie des pensées des 
médiums? (»Les esprits n'ont point leur liberté», ditle jour-^ 
nal de M. du Potet.) — Les spirites américains enseignent 
que notre âme, en se débarrassant de son enveloppe terrestre, 
s^élance dans une sphère meilleure, mais analogue ; qu'elle 
continue sa marche ascensionnelle vers la perfection avec 
plus ou moins de rapidité, suivant les facultés qui lui ont 
été départies, mais que, dans cette voie, elle conserve son 
individualité distincte. Les spirites français admettent le 
système tout opposé d'AllanKardec, la doctrine des réincar- 
nations (Voy. l'extrait page ? 6 4), renouvelée des Grecs et des. 
Hindous, et cette »révélatiom( a été accueillie parles adeptes 
de Paris avec un enthousiasme qui approche du fanatisme. 
Suivant cette doctrine, l'àme est incréée comme Dieu; comme 
lui, elle a existé de toute éternité, et sa vie propre se passe 
en dehors des incarnations successives qu'elle subit comme 
épreuves. Elle ne visite ce monde que pour y trouver une 
purification par la lutte et la souffrance. A chaque éclosion 
nouvelle, elle doit se revêtir d'une pureté supérieure ; mais, 
pourtant, il lui arrive de faillir dans la lutte et de retomber 
plus bas. Quand, au contraire, elle a pratiqué le bien en 
ce monde, elle se trouve transportée tout d'un coup — non 
plus à travers une série de jcercles épurateurs, comme dans 
le système américain (Davis) , — mais dans une autre planète 



304 LE SPIRITISME EN FRANCE. 



: 



/heureuse, dans quelque monde transitoire, où elle reprei»* 
un nouveau corps et une nouvelle vie. 

La doctrine d*Allan Kardec gagne du terrain en Ang/^" 
terre et en Amérique, puisque les éditeurs du Banner €^J 
light ont déjà épuisé six éditions anglaises du Livre des JV^^ 
diums et deux du Livre des Esprits, Nous doutons cependaDE. 
qu'elle puisse faire beaucoup de prosélytes parmi les chrétien^^ 
sincères. Voici comment elle est jugée par un Français, M. ^ 
Favre Clavairoz : »Je comprends peu les consolations dues à 

Ha lecture du système de M. AUan Kardec. Mon coeur se ré- 
volte à la pensée d'avoir vécu déjà un nombre indéfini d'exis- 
tences ; d'avoir, par conséquent, eu des affections de fils, 
d'époux, de père, d'ami ; d'avoir à chacune de mes vies cru à 

I l'éternité de mon âme, c'est-à-dire de mes affections ; de les 

i éprouver aujourd'hui encore, et de me dire que tous ces 
élans de moi-même, toutes ces aspirations vers un bonheur 
partagé, toutes ces mille voix qui crient dans ma poitrine 
que ces sentiments viennent d'une source étemelle, que tout 
cela doit disparaître avec mon enveloppe, et que toutes ces 
joies, toutes ces douleurs ne sont qu'une épreuve dont je ne 
conserverai pas même le souvenir, puisque je n'ai pas la 
conscience d'avoir existé jamais. Non, aux battements de 
mon coeur, quand je songe à ma famille, à mes amis, à 
l'humanité entière pour laquelle j'ai toujours eu une ten- 
dresse immense, je sens que ce système est un blasphème 
de tout ce que nous avons de noble et de saint au-dedans 
de nous-mêmes»! 

))Ma raison n'est pas plus convaincue. L'absence de sou- 
venir des existences antérieures réduit, en effet, à son effort 
isolé l'action de l'esprit qui subit une épreuve. S'il avait la 
conscience de ses souffrances passées, il y puiserait une va- 
leur nouvelle ; mais où prend-il la force qui lui est néces- 
saire? Dans l'enseignement des religions existantes? Il les 
déclare fausses. Dans l'espoir d'un meilleur avenir? Mais 
qui lui en donnera connaissance ? Et n'y a-t-il pas quelque 

chose d'affreusement désenchanteur à penser en mourant 



LE spurnsm k5 rmAxci. 3^ 

on dit adieu pour rétemilé à tout ce qu'on a cowia 
•bas «? 

Les écrivains catholiques Mirrille, Gougeool des Xoo»- 
LUX, Raguenault de Pucliesse, Henri Manc. Matignon, tir. . 
apables dUnvestigation scientifique, sont u n a ni m f a» poorne 
ir dans le spiritisme que Toeuvre exclusif du dcrOMio . ikk 
t trouvé, dans les pratiques spirites. la bonne fortune de 
avoir restaurer quelque peu rinterrcntion du Diabà» et 
s âmes des morts dans les alEûrcs de ce monde. inCer- 
ntion qui était tombée dans un assez grand diacr«dic '>a 
ïfs adversaires du spiritisme n'ont pa« vu qn en aAmanc 
prouvant tous la réalité des manifeslationE» sçirii^. jm -mi 
issanunent contribué à propager b doctrine «fn jn "junr- 
ttaient. 

Donnons maintenant b parole à un d^ .fenmen r dn ^içurJt^tf^^' 

i>Gelui qui ne conoaitrait en bîl de mrttrm*immuL varr^^^* 
le le jeu des petits canards aimanii^ qn ^m fiHt manui^n>^ "^ 
r Teau d'une cuvette, pourraît dd&ttwmenc ^Aiecu^*'^i^^* 
le ce joujou renferme le secret dn m^innaim», *Ut l icu*'^« 
du mouvement des mondes. en «ic de «miiu^ i^ *^*^ 
d ne connaît du spirittsme qne (e flrtnE9<Hneiic i^ta a)^^^ 
n*y voit qu'un amusement, un pi %if UMv^n ^, m^^m^^^ «^ 
I comprend pas que ce pbe»>nM*e n «îm^^ *9 t» ■ '^ 
ire, connu de Fantiqaîtê et m /nw> 'frn ^«*n5^4M 4 V^Hi- 
uvages, puisse se raltacber vmx *fy^9iK^,f$^ j^n ^yu g/r-^^ 
\ Tordre social ... Eh bien' f^a^ f^m ib^ '•^v;*-/ 4 «>a «^ 
îhors do monde matériel, Mi^bea; 4rvib* 1^ 4«» -m^»^ .««v^* 
li tourne et provoque \t^ v/>vyir^ 4Mk#i^$M>v/ '»'/* ///««^ 
ate une science aioM qoe b ^Jttghé^ ^0?^ y$*^A^9^'* '^ * ^> 
ine philosophie n'avait «ne^e ^ f*'s^f^^^êf, $ ér4^ 4yy^'^ 
tous les adversaires de Umm^ fr^ H ^ .««^ «^v^* '^ 4^« 
Is se sont dcMuié b peéne d'^t/^dk^ *a ^ w f^/v^-^^ 
r en bonne logique b erït«^f** • # dk '>>#ç*>v# "f'i' >»*y*.rV '^v* 
lui qui b bit eoMkwl #!^ d^/^ 'A p6f0U^ 

»Le spirittfroe ett f aft i N^>*im>4 ^- ^ f<)^ 0*(4^/*f*whf^ 4^ 
atériaiisme: il o'e«i»l 4^^m ym H^WMiMt ^4jh^^^ Hf^*> h 



306 LB SmmSHB B!f FRANCE. 

altsies poar adTcrsures ... Leur point de mire est surtout 
le tmtrreilieujt et le surnaturel qu'ils n'admettent pas; or, 
selon eiuL le spiritisme étant fondé sur le merveilleux, ne 
peot être qo^one supposition ridicule . . . Cependant le spiri- 
tèEme proure qae les phénomènes sur lesquels il s'appuie 
n'ont de smnaturel que Tapparence; ces phénomènes ne 
sont tels aux yeux de certaines gens que parce qu'ils sont 
insolites et en dehors des faits connus ; mais ils ne sont pas 
plus surnaturels que tous les phénomènes dont la science 
donne aujourd'hui la solution, et qui paraissaient merveil- 
leoi à une autre époque. Tous les phénomènes spirites, sans \ 
ejttepiiom. somi la conséquence de lois générales; ils nous; 
rêvèlent une des puissances de la nature, puissance inconnue, '; 
ou pour mieux dire incomprise jusqu'ici, mais que Fobser- : 
vation démontre être dans Tordre des choses. Le spiritisme j 
repose donc moins sur le merveilleux et le surnaturel que | 
la religion eUennéme ; c^x qui Tattaquent sous ce rapport../ 
c'est donc qu ils ne le connaissent pas. 

•Vous voulez, dites-vous, guérir votre siècle d'une 
maladie qui menace d'envahir le monde. Aimeriez-vous 
mieux que le monde fut envahi par l'incrédulité que vous 
cherchez à propager? N'est-ce pas à l'absence de toute 
croyance qu'il faut attribuer le relâchement des liens de 
famille et la plupart des désordres qui minent la société? 
En démontrant l'existence et l'immortalité de l'âme, le spi- 
ritisme ranime la foi en l'avenir, relève les courages abattus, 
fait supporter avec résignation les vicissitudes de la vie; 
oserez- vous appeler cela un mal? Deux doctrines sont en 
présence : l'une qui nie l'avenir, l'autre qui le proclame et 
le prouve ; Tune qui n'explique rien, l'autre qui explique 
tout et par cela même s'adresse à la raison; l'une est la 
sanction de l'égoïsme, Tautre donne une base à la justice, 
à la charité et à l'amour de ses semblables; la première ne 
montre que le présent et anéantit toute espérance, la se- 
conde console et montre le vaste champ de l'avenir; quelle 
est la plus pernicieuse? 



LE SPIRITIS&IE EN FRANCE. 307 

»Le spiritisme a tué le matérialisme et l'athéisme par le 
^^il. N'eût-il produit /ce résultat, l'ordre social lui en devrait 
^ ^ la reconnaissance ; mais il fait plus : il montre les inévi- 
^'^^bles effets du mal et par conséquent la nécessité du bien. Le 
^^ ombre de ceux qu'il a ramenés à des sentiments meilleurs, 
^^ont il a neutralisé les tendances mauvaises et détourné du 
^^rual, est plus grand qu'on ne croit^ et s'augmente tous les 
^ours«. (Le Livre des Esprits, par Allan Kardec. p. 448). 
On ne saurait nier l'influence salutaire que peut exerceî*\ 
le spiritisme sur les populations, livrées sans défense partout: 
où elles repoussent l'Église, à la propagande athée et anti- 
chrétienne qui d'un bout à l'autre de l'Europe donne la 
main à la propagande socialiste. Les spirites français et 
belges croient pouvoir adoucir les moeurs du peuple et le 
détourner des diiscussions politiques aussi bien que des pré- 
occupations socialistes; ils espèrent même préserver leur^ 
pays des déchirements qui le menacent, par la propagation 
d'une doctrine religieuse qui «amenant les hommes à croire 
fortement que l'accomplissement de leur destinée n'est pas 
dans cette vie, leur apprend dans quelle mesure ils peuvent 
réclamer leur part des bienfaits réels de la civilisation, mais 
surtout leur rapprend la patience et la résignation aux 
peines inséparables de l'existence terrestre». — S'il en est 
ainsi, et les faits observés en France et en Belgique ne per- 
mettent pas d'en douter, tous les amis de l'ordre, les 
hommes d'état surtout, regarderont peut-être le spiritisme 
avec plus de bienveillance et plus d'attention qu'ils ne l'ont 
fait jusqu'ici^). Nous avons vu l'athéisme greffé sur le 

i) »En 1868, M. Stiévenard adressait à M. Duruy, ministre de 
l'instruetion publique, au nom du » groupe de la foi spirite«, 
une lettre de remerciments pour les généreuses paroles que ce 
magistrat avait prononcées en faveur du spiritisme dans une ré- 
union de sociétés savantes. Appelé au ministère à ce sujet, M. 
Stiévenard indiqua l'ordre des travaux et la composition de sa 
Société. Il fut chaleureusement complimenté sur l'oeuvre dés- 
intéressée et moralisatrice qu'il accomplissait de concert avec ses 
amis«. Revue spir, 1877. p. 69. 

20* 



Me iMsrmnmmmus 




socialiflaie à foenTie «i 1871. — «Ce qa'fl y a de pioi 
ftrayaat«, cHsait M. de Pootmaitm en 1873, «c'est de say-* 
qae Tliorrible drame de la Commiuie n'esl peol-élre qoT 
prologue et que si queiqiiesr-aiis des aateors ont dispsuii, 
piufiart des collaborateurs se tienDent prêts à reparaitrr^^ 
encouragés par la foiblesse des uns et par la connÎT 
des autres; c'est de songer qu'il n'y a pas ai^onrdlinî 
France une ville, ou on village qui ne possède son 
ou son petit foyer démagogique où Ton a fait des voeoi 
pour le succès de la Commune, où Ton a déploré sa elmte,'*^ 
où Ton souhaite sa revanche*. — 

Ahn de mettre le lecteur à même déjuger des idées que 
le spiritisme commence à mettre en circulation, nous allons 
insérer un petit discours prononcé par un ouvrier pari^en, 
chef de groupe spirite, sur La tombe d'Allan Kardec (Neu- 
vième anniversaire, avril 1878) : 

» Humbles travailleurs du grocqpe Spirite des quatre 
chemins, nous apportons sur cette tombe notre part de 
reconnaissance à toi, Allan Kardec, dont la doctrine nous 
console, nous éclaire, nous aflèrmit. La vie terrestre, fardeau 
si lourd sur nos épaules de prolétaires, nous semblait jadis 
un Enfer sans espérance ; tout se résumait pour nous en ces 
trois mois: Naitre, souffrir, mourir! ... — »Et revivre*, es- 
tu venu nous dire, Maître. — Revivre! ... mais, la preuve? 
— f>£lle est en toi ; cfierche la médiumnité*. £h bien ! nous 
avons cherché et nous avons trouve ceci : »Les déshérités 
ici-bas ne sont pas toujours les prolétaires ; et le vrai, le 
pur bonheur, peut régner parfaitement chez ceux-là même 
qui manquent de loul«. Nous avons trouvé que »la for^- 
tune<( ne consiste pas dans la sécurité du lendemain d*au-! 
jourd'hui, mais dans la sécurité du lendemain de la mort, j 
Nous avons trouvé, et nous avons la certitude que les jours 
de deuil, parmi nous, loin d'être des jours de pleurs sont 
plutôt des jours de fête ; car le trépas, c'est la vie ... Oui 1 
de l'autre côté de la fosse commune il y a des amis qui 
nous attendent, dans un monde où nous sont réservées des 



Li smiTism B5 rftA!fcB. 309 

compensations que nous ne trouverons jamais ici chez les 
hommes «. 

»0 toi dont les membres reposent sous ce dolmen I Reçois 
le salut des prolétaires, tes disciples; ils viennent te dire 
qoe leurs bras se sentent plus forts et plus habiles à manier 
f outil, depuis qu'ils savent, par la doctrine que le travailleur 
9 est un missionnaire, un collaborateur divine, 

»lfaitre I pour être dignes du nom de Spirites, tu trou- 
veras en nous, non-seulement des bras, mais des coeurs 
robustes : robustes contre la misère, calmes contre la maladie 
et contre le chômage ; toujours virils — quoique affligés — 
mais jamais révoltés . . . Car, nous dis-tu, dans ce voyage 
de la vie, où les étapes sont si douces pour les uns et si 
arides pour les autres, gardons-nous bien de murmurer: 
9 Tout est voulu par la Justice Etemelle «. 

Sans être spirite, on peut avouer que cette philosophie 
pratique est toujours un moindre mal que le système philo- 
sophique de Proudhon, ce programme d'irréligiosité et 
d'anarchie absolues que le peuple a voulu réaliser par la 
Commune et que depuis 30 ans la littérature contemporaine 
n'a fait qu'illustrer (Voy. plus loin les études de littérature.) ; 
elle est moins nuisible que le bouddhisme de Schopenhauer 
et de Hartmann, cette philosophie du désespoir et du suicide 
qui inspire le dégoût des choses divines et humaines et dont 
ie but avoué est d'amener la mort universelle, ranéantiKM*" 
ment physique et moral de Tunivers, 

Pour avoir rendu cette justice au e^ité pr;itîquA âtt U 
doctrine spirite, nous sommes loin d'en être coriv;t tri/;ti tm 
de vouloir la recommander; nous répétons *ittti ri/zim uf. 
sommes ni spirite ni partisan d'Allan Kardec, Lh ïntmut d« 
la crédulité nous fait complètement défaut, ou fumu ittt l'u^om 
pas assez développée pour adopter un^ difCtrïmi nui aïuttêiU 
à des absurdités telles que la réin^^rriatUin tii*M rUUfUtt ni 
des chats. (Voy, Revue spirite « iHlH, p- **-, 

Passons à d'autres question*. 

Les spirites intn^Hm WHm Uidmifmi ^fi pier»!^*/ Mvm mm 



> 



310 LE spnrnsiiB en prance. 



rénoyation religieuse et morale, destinée à raffermir le mond^^ 
social ébranlé par Tirréligiosité et la démoralisation. Nou^^ 
nous permettons ici une objection. S'il est vrai que Tédific^^ 
/^social tremble sur ses bases parce que, en France du moins, " 
\ la religion a cessé d*en lier ensemble les parties, il n'en est ^ 
I pas moins prouvé que, fait en dehors du christianisme établi, 
! tout effort pour raffermir ou reconstruire ces bases, fût-il 
! même accompagné des plus pures intentions, semble tou- 
: jours faillir ou finir par aggraver les maux qu'on se propo- 
sait de guérir. Prétendre que tous les hommes sont appelés 
à communiquer directement avec le monde d'outre-tombe, 
afin de puiser dans ces communications tous les aliments de 
i la vie religieuse, ne serait-ce pas supprimer le sacerdoce, 
I ne serait-ce pas remplacer l'enseignement religieux régulier 
; et l'initiation progressive, si indispensables au peuple, par 
toutes les divagations de l'enthousiasme et par toutes les fo- 
lies de Timagination et des rêves, en un mot par l'anarchie 
religieuse? — Il est vrai qu'en France et en Belgique les 
"'spirites se recrutent principalement parmi les libres-pen- 
seurs et les adversaires de l'Église ultramontaine, pour les- 
quels le sacerdoce n'existe point ! 

V 

III. 

Dangers des pratiques spirites. — Etudes de M. Félin. — Le spi- 
ritisme et la folie. — Victor Hennequin, secrétaire de l'âme de la 
terre. — Infection magnétique. — Épidémies mentales. — Le 
spiritisme et la science moderne. — Caractère pathologique des 

manifestations. 

Dans la multiplication des groupes ou centres spirites 
travaillant avec des médiums il y a un danger que n'a pas 
hésité à signaler la Société Théosophique de New- York qui 
se trouve actuellement à la tête du mouvemetil spirite en 
Amérique. «Nous croyons «, dit son éminent président, 
le colonel Olcott, «qu'il n'est pas bon d'encourager quand 
même la médiumnité, parce que, de la façon surtout dont 
elle est actuellement pratiquée en Amérique, elle fait courir 



LE SPIfilTISME EN FRANCE. 311 

^* énormes périls physiques, psychologiques et moraux au > 
^ Positif, et trop souvent produit dans l'investigateur lui-même, i 
^e aveugle crédulité qui ne tarde pas à se transformer en / 
^goterie ou dogmatisme». 

M. G. Pélin ^) , après avoir étudié les phénomènes de la 
^>^Esmission magnétique, de Félectricité des corps, ceux de 
^ a dépolarisation et des faits cataleptiques, a tenté de réduire 
^e spiritisme pratique aux proportions d'un fait de pathologie 
interne; il tire des faits acquis cette conclusion: ))La pratique 
des évocations dites spirites conduit à la fièvre et à la des- 
truction de la mémoire, et fatalement à un abrutissement 
qui ne tarde pas à être suivi de la désorganisation des forces 
matérielles ; parfois encore le sujet se trouve enlevé par un 
accès de la nature de ceux occasionnés par les fièvres céré- 
brales. Ces fièvres électro-sanguines ne peuvent être dé- 
truites que par un traitement hydrothérapique«. 

Les pratiques spirites conduisent-elles à la folie? Les 
adversaires du spiritisme n'ont pas manqué de l'affirmer, et 
l'archevêque de Toulouse a même prétendu dans un man- 
dement de ^875 qu'aux États-Unis «on a constaté que le 
Spiritisme est pour un sixième dans les cas. de suicide et de 
folie». L'amour de la vérité nous oblige de constater que 
cette allégation et plusieurs autres du même genre ont été 
complètement détruites par l'enquête que le D'- Forbes Wins- 
low a faite en 1877 sur les rapports des directeurs des asiles 
de fous dans les États-Unis. Il trouva qu'au mois de décem- 
bre i 876 il y avait à peu près 30,000 aliénés dans les di- 
verses institutions de ce pays, que 530 cas étaient attribués 
à l'exaltation religieuse et 76 au spiritisme. Le D'- Forbes 
arrive même à cette conclusion : » Il est à remarquer que la 
connaissance du spiritisme s'est beaucoup étendue, que le 
nombre de ses adhérents a considérablement augmenté et 
que les cas d^aliénation attribué au Spiritisme présentent un 
nombre, non pas comparativement, mais absolument moins 

1) Les phénomènes de la folie, le spiritisme et le magnétisme. 
Paris, Dentu. 1865. 



312 LE SPIRITISME EN PBANCE. 

grand. Ne peut-on pas se demander si cette diminution, ^1 < 
sensible danls le nombre d'aliénations provenant de Texal — j 
tation religieuse, ne peut pas être attribuée, pour une grande / 
partie du moins, à Tinfluence du Spiritisme propageant des ^ 
idées saines et rationnelles et débarrassant Tesprit des révol—y 
tantes frayeurs des peines futures «? — Gela pourrait bien 
être possible aux États-Unis où plusieurs sectes fanatiques/ 
exploitent, dans les camp-meetings, les terreurs supersti-J 
tieuses du peuple. En France, il y a eu cependant quelques 
remarquables cas de folie, causés par Texercice des tables 
tournantes. En voici un qui a fait beaucoup-de bruit et qui 
a attiré l'attention publique sur les dangers des surexcitations! 
nerveuses causées par les pratiques spirites. 

Victor Hennequin, ancien rédacteur de la «Démocratie 
pacifique» et membre, après 1848, de l'Assemblée nationale, 
exilé après le 2 décembre, se livra dans l'inaction de sa re- 
traite aux expériences des tables tournantes. Bientôt il fut 
atteint de médiomanie et crut être l'instrument des révéla- 
tions de l'Ame de la terre, qu'il publia dans un livre étrange : 
Sauvons le genre humain. Paris, Dentu. 4 853. C'était un 
mélange de souvenirs phalanstériens et de réminiscences 
chrétiennes. Une dernière lueur de raison brille encore 
dans ce livre qui renferme déjà une grande partie des révé- 
lations d'Allan Kardec; mais il continua ses expériences et la 
folie triompha. Dans un dernier ouvrage intitulé : Religion, 
dont le premier volume a été seul publié, V. Hennequin re- 
présente Dieu comme un immense polype, placé au centre 
de la terre, avec des antennes et des trompes contournées 
en vrilles qui vont et viennent à travers son cerveau et celui 
de sa femme Octavie. — Pour donner un exemple de l'état de 
perversion mentale où peut conduire la doctrine de la réin- 
carnation, nous citerons quelques passages de ce livre avec 
les numéros des pages pour ne pas nous exposer à être soup- 
çonné de les avoir imaginés: «J'aurai vécu dans ce monde 
i fois, minimum indispensable aux sous-Dieux d'âmes. Ma 
(îernière vie, avant celle-ci, fut celle d'une femme généreuse, 



LE SPIRITISME EN FRANCE. 313 

*i^ m'enjoint de le dire, et manquant de pain presque ton- 
'^Xirs. Née en ^684, elle est morte à Paris en H 70 ... . 
^9 vie antérieure est celle d'un homme de peine, né en 1 5 1 2 
'%mort en 4 598. Dans la vie qui précéda celle de l'homme 
l.e peine, et qui est ma première comme être humain, j'étais 
Cluchesse, et mon mari, par jalousie, m'a fait manger vive 
jMir ses chiensa. (Pages 36 — 38.) — »L'âme de la terre 
Cîommunique avec moi en faisant pénétrer un rayon aromal, 
9u-dessous de mon occiput, introduction qu'elle s'est ménagée 
dans ma tête en me retirant la facilité dans les calculs et la 
décision dans les petites choses ; j'ai su par elle que pour 
déterminer dans mon fluide nne ébullition qui l'élevàt au ni- 
veau du sien, car elle ne veut pas élargir son orifice et dé- 
ranger mon économie cérébrale, je devais fumer avec excès. 
— Le rayon qui m'anime n'est pas composé d'éléments 
masculins exclusivement. Il m'est envoyé par une espèce 
de colonne torse lumineuse, de ^537 mètres de long, qui 
paraîtrait rouge si nos yeux avaient assez d'acuité pourl'aper- 
cevoir«. (Page 476.) Jam satis nugarum ! 

En Amérique, le spiritisme qui y compte plusieurs mil- 
lions d'adeptes (on parle de l \ millions), a pris tous les carac- 
tères d'une épidémie, entièrement semblable à ces déconcer-' 
tantes contagions religieuses dont l'histoire de presque tous 
les peuples offre de si nombreux exemples. Plusieurs au- 
teurs français et allemands (E. Lévi, Gougenot des Mous- 
seaux, Ennemoser, Schindler, J. Kerner, Perty, etc.) ont 
parlé de ce qu'ils appellent Vinfection magnétique ou magi- 
que et du caractère contagieux des phénomènes spirites. 
»0n les rangea, dit Littré (Introduction de l'ouvrage de 
M. Eusèbe Salverte, Sciences occultes ou Essai sur la magie. 
Paris 1856.), «dans ce domaine particulier où la médecine 
confine à l'histoire ; on les place dans la catégorie des trou- 
bles du système nerveux ; on les nomme hallucinations col- 
lectives qui ont cela de spécial qu'elles produisent, chez 
des multitudes, des phénomènes subjectifs très-semblables ; 
on les classe parmi les épidémies mentales, qui, pareilles 



314 LE SPIRITISME EN FRANCE. 



t 



f 



aux épidémies corporelles, impriment à Tesprit le cachet 
d'une perturbation uniforme a. 

Les médiums sont tous des êtres excentriques et mal 
équilibrés et qui possèdent une puissance extraordinaire 
d'attraction et de projection de fluide nerveux. »La médio- 
manie», dit Eliphas Lévi, » suppose ou occasionne une suite 
' d'autres manies nerveuses, idées fixes, dérèglements d'ap- 
; petits, érotomanie désordonnée, penchants au meurtre et 
I au suicide. Chez les êtres ainsi affectés, la responsabilité 
! morale semble n'exister plus ; ils font le mal avec la consci- 
ence du bien; ils pleurent de piété à l'église et peuvent 
être surpris dans de hideuses bacchanales; ils ont une 
manière de tout expliquer, c'est le diable, ce sont les es- 
prits qui les obsèdent et les entraînent. Que leur voulez- 
vous ? ils ne vivent plus en eux-mêmes ; c'est un être mystéri- 
eux qui les anime, c'est lui qui agit à leur place, et cet être 
^e nomme légion «1 II ne fait plus de doute aujourd'hui que 
cet état maladif est contagieux pour les personnes qui font 
des expériences avec des médiums. 

Voici ce que M. Jacolliot a observé et éprouvé dans une 
séance avec un célèbre médium hindou, le fakir Covindasamy: 
» Je m'étais d'abord placé en face de lui pour ne rien perdre 
de la scène, mais bientôt je ne pus supporter ses regards, 
qui, quoique à demi-éteints, me paraissaient chargées d'ef- 
fluves magnétiques. . . A un moment donné, il me sembla 
que tout commençait à tourner autour de moi, le fakir lui- 
même me paraissait entrer en danse. . . Pour échapper à 
cette hallucination des sens, produite, sans aucun doute, par 
la tension trop grande de mes regards sur un même objet, 
je me levai et sans perdre de vue Covindasamy, toujours aussi 
immobile qu'un cadavre, je fus m'asseoir à l'extrémité de la 
terrasse, portant alternativement mon attention sur le cours 
du Gange et sur le fakir, pour échapper ainsi à une in- 
fluence trop directe et trop polongée«. (L. Jacolliot. le Spiri- 
tisme. Paris, Lacroix. 1875, p. 312.) 

Quelques savants français qui se sont occupés des phéno- 



LE SPIRITISME EN FRANCE. 315 

xiènes spirites ont cru trouver dans la récente constatation 
dl*un fait depuis longtemps connu^ Vhypnotisme, un des élé- 
□dents les plus décisifs pour Fexplication des merveilles de la 
magie et du spiritisme. Apulée (Apolog. XLY.j avait déjà^ 
remarqué que la vue de la roue du potier en mouvement peut 
provoquer le vertige et même Tépilepsie. Des expériences. 
laites en Angleterre par Braid et Philips, en France par les 
docteurs Bazin, Broca, Azam et Demarquay, ont constaté 
que la vue d*un objet en rotation, la contemplation trop^ 
attentive du soleil ou d'un objet brillant placé à peu de ' 
distance du visage, la concentration excessive de l'attention 
amènent chez certaines personnes des congestions cérébra-^ 
les ou un véritable état cataleptique. On peut même pro- 
voquer cet état chez une personne d'une constitution débile 
ou nerveuse, si l'on se borne, en la regardant fixement, à 
offusquer sa vue par des gestes et à frapper son imagination. 
Dans cet état la volonté est complètement paralysée ; Thypno- 
tisé, comme le somnambule, exécute tous les ordres qu'on 
lui donne ; il voit tout ce qu'on veut, par une sorte de sug-^ 
gestion que Braid et Philips ont constatée ; sa sensibilité est 
surexcitée et l'énergie de ses facultés intellectuelles est sti- 
mulée ou affaiblie. M. M. A. S. Morin et Alfred Maury ont 
rattaché tout cet ensemble de faits pathologiques au spiri- 
tisme et au phénomène si singulier des médiums. 

»Pour se rendre compte», dit Alfred Maury, «de ce qui 
paraît de plus inexplicable dans les faits qui se rattachent 
aux tables tournantes et aux médiums, il faut aussi grande- 
ment tenir compte du milieu dans lequel les faits se pro- 
duisent. L'imitation parfois arrive à constituer une véritable 
épidémie. L'épilepsie, la folie, la disposition au crime sous 
la forme pathologique se communiquent par imitation (Ce 
mot n'exprime pas exactement le fait; M. aurait dû dire: 
par r effet dune loi physiologique encore mal connue] . Quand 
des esprits prévenus ou illuminés se réunissent pour se livrer 
tout entiers à leurs inspirations, à leurs exercices mystiques, 
les hallucinations se multiplient, se compliquent, et l'as- 



316 LE SPIRITISME EN FRANCE. 

semblée ne tarde pas à se trouver dans un état partîculieM- 
qui non-seulement la rend incapable d'obserrations réflé^ 
cbies et critiques, mais la transporte dans un état spécial , 
pne sorte de rêve en commun, où tout devient fantasmagorie, 
et dans lequel on ne peut plus séparer Tacte du vertige. 
G* est ce qui se produisit chez les néoplatoniciens des der-' 
niers temps, ce qui avait lieu autour des baquets de Mesmer, 
ce qui se passe chez certaines sectes religieuses d'Angleterre 
et des États-Unis. Cet état qui, lors des revivais, devient^ 
réellement épidémique, a marqué toutes les apparitions de ] 
nouvelles formes religieuses«. — ^ 

Cette opinion de M. Alfred Maury est partagée en France 
par la plupart des hommes de science, qui continuent à se 
tenir sur une réserve extrême vis-à-vis du spiritisme et de 
la religion nouvelle qu*il prétend fonder. 

En Allemagne, il y a longtemps que le spiritisme est 
devenu le cauchemar des hommes de science qui regardent 
comme des aberrations mentales les travaux des savants^ 
anglais Crookes, Wallace, Hare, Varley, etc., constatant la 
réalité des phénomènes spirites les plus extraordinaires. Lej 
dernier ouvrage si remarquable du professeur Zôllner (Dis- 
sertations scientifiques I. vol. Leipzig 1878) va donner le 
signal d'une véritable guerre scientifique dont nous nous^ 
réjouissons d'avance, puisque notre ténacité allemande, 
soyez-en sûrs, n'en démordra point et fera enfin sortir la 
vérité des débats. Cette vérité — l'étude nous a donné 
cette conviction — sera un arrêt de condamnation, une 
réfutation définitive du matérialisme scientifique qui menace 
de détruire la vie morale de la nation. Ce qui est fort 
regrettable, c'est que les débats ont pris tout d'abord un 
caractère haineux. Toute l'Allemagne s'honore de posséder 
d'éminents hommes de science comme Helmholtz et Dubois- 
Raymond ; les couvrir de ridicule, les traîner dans la boue, 
comme le fait M. Zoellner, c'est blesser profondément le 
sentiment patriotique d'une infinité d'Allemands qui, en 
revanche, repousseront sans examen et avec des éclats de 



LE SPIBITISME EN FRANCE. 317 

^e les êtres de la quatrième dimension nouveliement in- 
alités par le savant de Leipzig. 

Simple observateur, nous avons cru devoir brièvement 
âsumer les explications que la science a donnée*^ des phé- 
omènes spirites ; mais, après avoir étudié les longues et 
linutieuses investigations des savants anglais que nous 
enons de citer et les ouvrages de Perty, Ennemoser, 
«chindler, etc., nous avouerons franchement que la science 
st restée muette sur des questions capitales, qu'il y a un 
ssez grand nombre de phénomènes extrêmement importants 
•ù il est parfaitement impossible de découvrir la moindre 
race d'hypnotisme ou d'hallucination, ni l'ombre d'une 
épercussion ou d'un reflet de la pensée des médiums ou 
le leurs co-asslstants, que les physiciens anglais ont prouvé 
[ue la loi de la pesanteur et celle de l'attraction de la terre 
ont encore incomplètement connues, en un mot que nos 
ommes de science sont loin, fort loin d'avoir découvert 
)utes les lois de la nature. La création d'ateliers scientifî- . 
ues pour l'étude de tous ces phénomènes devient de plus ( 
n plus une nécessité indiscutable. 

Les spirites français ont peut-être beaucoup nui à la 
aiinte cause de la science, en formulant des dogmes préma- 
irés, quoiqu'ils n'aient encore que l'expérience d'un petit 
ombre d'années. C'est à la science seule qu'appartient tout le 
omaine spirite ; malheureusement les croyants sans critique 
ullulent dans les cercles, d'où l'étude scientifique est bannie. 

Quand une science commence à se montrer comme dis- 
incte des autres connaissances humaines, ses premiers pas 
ont incertains et vacillants ; les hommes qui veulent en donner 
I théorie sont obligés de se livrer à leur imagination : un petit - 
ombre de faits isolés, dont on connaît mal les circonstances 
Dnt la seule base sur laquelle ils puissent s'appuyer. Ils iinis- 
ent souvent par se perdre dans un système qui aboutit à 
absurdité. Il faut donc se défendre de toutes ces tentatives 
ardies par lesquelles les spirites, de quelque pays qu'ils 
oient, veulent former un ensemble de doctrine religieuse. • 



318 UN CULTE AGRÉABLE. 

Une société scientifique d'études psychologiques, auto- 
risée par le ministre de l'intérieur, vient enfin d'être créée à 
Paris SOUS le titre de Cercle scientifique d* Etudes psychologiques. 
Elle fait appel au concours de toutes les personnes qui 
désirent prendre part è ces études sans distinction de natio- 
nalité ni de religion. Cette société sérieuse, dirigée par des 
hommes voués aux recherches scientifiques, pourra rendre 
d'importants services à la science. Nous souhaitons que ses 
efforts soient couronnés de succès I 

Dr. J. Bauhgartek. 



UN DIEU AU SIXIÈME ÉTAGE, 

EXERCICE D'UN CULTE AGRÉABLE. 

(Le baron Asmodée. Le vicomte Gaston.) 

— Voyez- vous là haut, dit le baron, sous les combles 
de cette vieille maison, une lucarne où tremblote une lampe 
fumeuse ? . . c'est le temple d'un Dieu qui a ses adeptes, ses 
adorateurs, et qui aura ses martyrs ... Ce Dieu, je vais vous 
lefairevoirenchairetenos; il est là, il vient de souper avec 
son portier, et comme c'est aujourd'hui qu'il procède à l'ini- 
tiation de quelques néophytes, c'est le moment de le prendre. 

— Que me dites-vous là 1 dit Gaston fort étonné ... je 
connais assez la folie humaine pour admettre qu'un charlatan 
s'avise de se faire le grand-prétre d'un culte de son inven- 
tion ; mais vous ne me ferez pas croire qu il y ait un intri- 
gant assez osé pour se faire Dieu lui-même ! 

— Cela s'est vu plus d'une fois, sans compter Alexandre 
qui se fit déclarer fils aîné de Jupiter, par l'oracle d'Ammon. 
Dans tous les cas, montons, et vous pourrez acquérir la preuve 
qu'il existe à Paris, au milieu du XIX® siècle, un Dieu que 
vous ne connaissez pas. 

Ce disant, le baron prit le bras du vicomte, et ils se 
mirent à gravir le péristyle du temple: c'était un étroit esca- 



UN CULTE AGRÉABLE. 319 

^ier vermoulu, dont chaque marche craquait sous les pieds, 
i'une façon peu rassurante ; Gaston en fit l'observation et 
tTx)uva que le dieu perchait un peu haut. 

— C'est de tradition, dit le baron : les dieux aiment les 
bauteurs, et tout chemin qui conduit vers eux est étroit : 
Alta petunt dit ac ardua itinera coeli, a dit Lucrèce. 

Parvenu aux sixième étage, ils furent arrêtés sur le palier 
par une vieille femme qui leur murmura quelques paroles 
mystérieuses ; le baron lui répondit sur le même ton : Schi- 
hoackl... et la vieille, reconnaissant le mot de passe, s'inclina 
en portant sa main sur son coeur, et nos héros continuèrent. 

— Cette pré tresse, dit le baron tout bas, est la cuisinière 
du Dieu: le matin, elle écume le pot au feu; le soir elle 
allume F encens ; aussi, vous voyez qu'elle a retroussé son 
tablier et qu'elle a l'intention de se laver les mains. 

Il ouvrit une porte basse, souleva un morceau de vieille 
tapisserie et tous deux entrèrent dans le sanctuaire : c'était 
une assez grande chambre mansardée, sur les murs de la- 
(fuelle le peintre du coin avait badigeonné à l'encaustique 
une foule de figures bizarres, mais où le nu dominait; la 
plastique y régnait dans toute sa gloire et dans tout son 
affranchissement de la feuille de vigne. Il était évident que 
l'artiste qui avait créé ces natures prises sur le fait était un 
jeune réaliste de l'école de Courbet. Sur une sorte d'estrade 
élevée d'un pied se voyait une table couverte d'un châle 
jadis Ternaux, et dont les palmes mal dissimulées accusaient 
la prétention à jouer le rôle de tapis ; quatre bougies de 
l'étoile fumaient en compagnie d'une lampe primitivement 
Carcel et passée modérateur : un fauteuil en velours d'Ut- 
recht et d'une couleur mystérieusement inappréciable se 
pavanait en tendant ses- bras, vides mais tout imprégnés de 
la crasse divine : c'était le trône et l'autel qui attendaient le 
Dieu, lequel était, pour le moment, dans son tabernacle. 
Le tabernacle consistait en un cabinet de toilette, pris aux 
dépens d'une alcôve et où la divinité passait sa culotte, pen- 
dant que les adeptes se livraient à la méditation contemplative. 



320 UN CULTE AGEEABLE. 

Gaston jeta un coup d^oeil observateur sur l'assistance : 
elle était surtout composée de femmes ayant, la plupart, 
franchi le rude fossé de la quarantaine ; mais, à la flamme 
mal étouffée qui jaillissait par les fissures de leurs ardentes 
prunelles, on voyait bien vite que ces natures privilégiées 
étaient faites pour comprendre et imiter les personnages 
qui ornaient le badigeon du temple. Gaston crut même avoir 
deviné les mystères du culte, à quelques particularités mal 
dissimulées par Tombre des rideaux de Talcôve. Il y avait 
aussi plusieurs hommes qui semblaient attendre avec impa- 
tience Feutrée du Dieu en retard : quelques coups de canne 
frappés sur le parquet, interprétèrent alors les désirs des plus 
jeunes initiés et un léger murmure parcourut l'assemblée. 

L'accord d'nn piano, allié de fort loin à la grande famille 
d'Érard^ se fit entendre: c'était la sous-prétresse, fille cadette 
du concierge et accessit futur du Conservatoire, qui annoki-* 
çait l'entrée du Dieu, sur l'air varié de : Il pleut bergère j 
arrangé par Glapisson et gravé par Heugel. L'exécution n'en 
était pas irréprochable, mais l'accordeur du temple était 
bien pour quelque chose dans l'absence de quelques bémols 
que la sous-prétresse n'hésita pas à remplacer par des dièzes 
supplémentaires .. . Au sol final de ce morceau en ut majeur 
(l'ut manquait), le tabernacle s'ouvrit, tous se levèrent et le 
Dieu parut; dans tout son éclat, précédé d'une jeune femme 
assez jolie et dont le nez retroussé trahissait les dispositions 
religieuses. Le Dieu était vêtu d'une longue robe de chambre 
blanche, serrée à la taille par une cordelière de coton rouge, 
dont la soeur jumelle avait été oubliée à la sonnette de la 
cheminée. Sa chevelure brune avait évidemment accepté le 
joug du fer à friser, et sa barbe lui donnait un faux air de 
fleuve Scamandre cherchant, avec sa forêt de cheveux, à 
plaire aux nymphes du Simoïs. Au total, le Dieu était un 
assez bel homme, et Gaston comprit le pieux sourire des 
adeptes femelles, lorsqu'il promena sur l'assemblée son re- 
gard qu'il cherchait, sans conteste, à rendre fascinateur et 
chatoyant. 



UN CULTE AGRÉABLE. 321 

Le Dieu monta à Fautel, c'est-à-dire sur Testrade, et 
s'assit sur son trône ... de velours d'Utrecht. 

Lorsque le Dieu se fut installé carrément dans sa gloire, 
il tira de sa poche une tabatière en racine de buis, prit une 
forte prise et étemua trois fois. La mansarde, c'est-à-dire 
le temple, retentit au bruit de cet éternuement. Gaston se 
rappela involontairement ce que Virgile dit de Jupiter en 
pareille occasion : 

Annuit ... et totum nutu tremefecit Olympum. 

Tous se levèrent et s'inclinèrent en portant la main sur leur 
coeur. 

Gaston ne put s'empêcher de sourire à l'idée de celte 
divinité prenant du tabac et se mouchant comme un simple 
mortel, et il murmura quelques mots à l'oreille du baron. 

Celui-ci lui répondit: Gardez-vous de rire de tous ces mys- 
tères; toute religion a ses fanatiques. Vous vous feriez infailli- 
blement jeter par la fenêtre si vous laissiez percer votre incré- 
dulité ... et nous sommes au sixième étage au dessus de 
l'entresol. 

— Mais, lui répliqua Gaston, il n'est pas possible que des 
citoyens de Paris, vivant en pleine civilisation du dix-neu- 
vième siècle, soient assez fous pour croire à une pareille di- 
vinité et à une semblable religion . . . c'est invraisemblable. 

— Pourquoi donc ? fit le baron. Est-ce qu'ils n'ont pas 
cru aux Swedenborgiens, aux magnétiseurs, aux apparitions 
galvaniques, aux familles spirituelles de Goëslin, à l'abbé 
Chatel, Yintras, Chénau, Madrolle et Constant, à l'école de 
Bûcher, aux frères Moraves et aux Mormons ? Est-ce qu'ils 
ont repoussé l'Irvingisme, Hoëne Wronski, André Towianski, 
Adam Mickewitz, les Saint-Simoniens, Jean Regnaud, Fou- 
rier, Hennequin, Cabet et Lamennais? Est-ce qu'ils n'ont 
pas fourni des adeptes à la religion évadienne de Gan- 
neau, à la religion fusionienne de Toureil et Guyard, et à 
la religion rationnelle de Fauvety ? . . Croyez-moi, mon cher, 
l'esprit humain est capable de tous les égarements : législa- 

21 



322 t^M CULTE AGRÉABLE. 

leurs, philosophes, historiens, économistes, poètes, publi- 
cistes, hommes d'état, penseurs de tous les temps, de tous 
les pays, de toutes les écoles et de toutes les sectes, en cou- 
ronne, en manteau, en habit brodé ou percé au coude^ les 
plus célèbres et les plus obscurs, tous ceux enfin qui ont 
émis un principe, risqué un sophisme, échafaudé un système, 
se sont laissés aller, plus ou moins, au plaisir de se forger 
une divinité quelconque. Le dieu qui a le plus de chance 
de succès auprès de certains croyants est toujours celui qui 
arrange son dogme et ses pratiques de façon à flatter les 
propensions, les goûts et les passions de ses sectaires. Le 
dieu que vous voyez là a parfaitement compris le coeur 
humain, aussi lui a-t-il bâti une religion fort agréable. Il 
s'est dit qu'ici-bas et quoi que l'homme fasse, la femme est 
toujours le premier pouvoir social ; loin d'approuver l'apho- 
risme de Molière, qui était un impertinent : 

Du côté de la barbe est la toute-puissance, 
Et la femme n'est là que pour robédience, 

il a posé en principe que le sexe faible doit être le sexe fort ; 
que la femme à quarante ans acquiert des qualités plastiques- 
qui la rendent fort appréciable ; que jusque-là elle est un& 
fleur embaumée bonne à respirer, mais qu'alors elle devient- 
un fruit savoureux bon à cueillir. Vous vous doutez, mon 
très-cher, que ce principe seul lui a valu immédiatement 
une foule d'adliésions empressées : réhabiliter la patte d'oie 
et préconiser la fausse natte est un coup de maitre. Aussi, 
vous le voyez, bien des fruits mûrs sont venus se ranger 
sur les degrés de l'autel, ce qui n'exclut point de nombreuses 
jeunes fleurs qui ne sont pas fâchées de rêver au bonheur 
prochain d'une maturité anticipée. De plus, ce brave dieu, 
se rappelant que Mahomet avait trouvé un puissant point 
d'appui dans le dogme de la pluralité des femmes, s'est de- 
mandé pourquoi il ne renverserait pas le principe de l'isla- 
misme, et s'il n'aurait pas un bien plus solide levier dans la 
promulgation d'une loi autorisant la pluralité des hommes^.. 



UN CULTE AGRÉABLE. 323 

C'était accaparer, d'un seul coup de filet, tout ce qui porte 
une âme sensible, une tête tant soit peu volcanisée et une 
constitution convenablement disposée. Alors il a décrété un 
immense harem dont les femmes sont les sultans et dont il 
est, lui, le premier favori ; il s'est réservé pour lui seul le 
droit exceptionnel d'aimer au pluriel et, en sa qualité de 
tout'puissant, il s'acquitte assez bien jusqu'ici des fonctions 
fort complexes de ses nombreux devoirs. 

— Quoi ! fit Gaston fort scandalisé, c'est dans ce but? ... 

— Oh 1 ce côté-là est l'agréable, mais l'organisateur n'a 
par oublié l'utile : à la porte figure un tronc dans lequel 
chaque adepte verse son offrande en quittant le sanctuaire, 
car ici c'est comme à la foire, on ne paye qu'en sortant si 
on est content, et il parait qu'on l'est toujours, car les pro- 
fits du culte permettent à ce dieu de vivre d'une façon assez 
confortable. — Il y en a qui se font ingénieurs, cordonniers, 
magistrats ou marchands d'alumettes chimiques, car item il 
faut vivre : lui, a trouvé plus simple et moins coûteux de se 
faire dieu tout de suite, et il il rend justice à sa condition 
en s' avouant à lui-même que le métier est lucratif . . . quoi- 
que fatigant ; aussi songe-t-il parfois à s'adjoindre deux ou 
trois sous-dieux qui pourraient l'aider dans l'exercice de 
son terrestre ministère. 

— Quelle est la jeune femme au nez retroussé qui l'aidait 
dans ses invisibles mystères du tabernacle, et qui vient 
d'entrer avec lui? 

— C'est la prétresse de service ; chacune a son jour, et 
dès qu'elles ont été honorées de cette secrète initiation, elle 
deviennent sacrées ; de fleurs qu'elles étaient elles passent 
fruits et on les nomme en langage mystique : Sirva, — De- 
puis six mois que la religion marche, le Dieu a fait deux cent 
quarante-cinq sirvas. 

— Les dieux sont grands ! dit Gaston en s'inclinant. 
En cet instant, le susdit Dieu qui était resté comme 

plongé dans un océan de réflexions, et qui semblait se com- 
plaire silencieusement dans la contemplation de sa majesté, 

21* 



324 UN GULTB AGRÉABLE. 

leva lentement les yeux, secoua sa brune et luxuriante che- 
velure, puis promena sur toute cette féminine assemblée le 
velours chatoyant de son regard. Une sorte de fascination 
s'empara des adeptes, les joues s'empourprèrent, les poi- 
trines poussèrent de tendres roucoulements et les fruits de 
quarante ans parurent remporter sur les fleurs de dix-huit 
ans dans cette subite inhalation de TEsprit inspirateur. Celui 
qui soufflait ainsi sur les âmes tint, à son fervent auditoire, 
un discours tel que Gaston, jeune homme fort moral, se crut 
obligé de se boucher les oreilles, ainsi que le sage Ulysse 
Tavait fait à son passage près de Charybde et Scylla. Il en- 
tendit donc peu ou point de la passionnelle homélie, et il 
serait dès-lors difficile à Thistorien de raconter les détails 
dogmatiques de cette séance. 

Gaston fut tiré de son isolement volontaire par un geste 
mystérieux que fit le Dieu. Ce geste consistait à agiter au- 
dessus de Tassistance un mouchoir consacré par certains- 
signes cabalistiques. Tous les yeux bleus et noirs se ten- 
daient vers ce bienheureux mouchoir, et enfin le Dieu \^ 
laissa tomber sur la tète d'une jeune fleur blonde, au granJ 
désespoir des fruits châtains. La jeune fleur s'en fit comme 
un voile et suivit le dieu qui rentra avec elle dans le taber- 
nacle, dont la porte se referma sans bruit. 

— Ce sera, dit le baron, la deux cent quarante-sixiémesirva. 

— Les dieux sont de plus en plus grands, répondit le 
jeune homme. 

La porte s'ouvrit avec fraces. Un commissaire de police 
entra suivi de deux agents. L'aspect de l'écharpe tricolore 
n'efl*raya aucun des adeptes, personne ne songea à s'enfuir. 
Seulement, lorsque le magistrat, qui paraissait connaître les 
êtres et détours du temple, se dirigea vers le tabernacle, 
toute l'assistance en masse se jeta sur la porte pour en 
défendre l'entrée. — Jeunes et mûres, jolies et douteuses, 
fleurs et fruits se précipitèrent, faisant un rempart de leurs 
crinolines et des mille autres boucliers dont la nature a 
amplement pourvu la plus dodue moitié du genre humain. 



UN CULTE AGRÉABLE. 325 

Le commissaire, aidé de son escouade, perça victorieuse- 
ment ce bataillon sacré, et lorsqu'il porta la main sur la clef 
du tabernacle, un cri d'horreur jaillit de toutes les bouches 
et les mots : sacrilège 1 anathème I tombèrent drus comme 
grêle sur le fonctionnaire public, qui, malgré la gravité de sa 
mission, avait bien du mal à ne pas éclater de rire. 

En6n, force resta à la loi, la porte fut ouverte, le com- 
missaire entra; mais le baron entraînant Gaston vers le 
palier, profita du tumulte général pour s'esquiver; en des- 
cendant r escalier, ils aperçurent une longue robe blanche 
qui disparaissait derrière une petite porte. 

— Le Dieu est sauvé 1 dit le baron, il avait une porte 
dérobée à son tabernacle. 

— Les dieux ne sont pas toujours grands et tous ne 
sont pas en bonne odeur ! fît le jeune homme en descen- 
dant de ce paradis perdu. 

Eh bien 1 jeune théiste, que vous disais-je, lui dit le 
baron, lorsqu'ils furent redescendus dans la rue, vous ne 
vous attendiez certes pas à trouver ici même un cinquante 
millième dieu qui succède à tant d'autres; et pourtant Paris, 
en ce moment, en compte quatre autres à ma connaissance. 
Ce que vous venez de voir n'est pas une plaisanterie ; ce 
Dieu existe, il a son dogme, son culte, ses mystagoges, ses 
religionnaires , ses dévots et ses fanatiques; ce n'est pas 
une histoire inventée à plaisir, et il y a huit jours, les tri- 
bunaux avaient à juger un autre dieu qui, sous prétexte 
que l'Être suprême ne doit de compte qu'à lui-même, 
refusa de répondre aux interpellations du président qui lui 
demandait son âge : il fut condamné en correctionnelle, à \ 5 
jours de prison et à 25 francs d'amende. Il avait rêvé le 
martyre et n'obtint que le ridicule. 

— Eh quoi 1 dit Gaston, il y a donc des âmes assez 
crédules pour se prêter à d'aussi absurdes jongleries, et 
comment peut-il se faire que de telles folies aient cours dans 
le progrès moderne? 

— Voulez-vous, reprit le baron, vous faire une idée du 



326 LE MÀPAH OU DIEU GANNEAU. 

succès que vous nominez folie et jonglerie ? Tenez, je ne 
parie point seulement de Paris, ni même de la France; mais 
allez en Angleterre, pays civilisé par excellence, et vous y 
trouverez de bien plus remarquables aberrations en fait de 
déisme ^) . A Birmingham par exemple, vous pourrez voir 
une fabrique de dieux, et si vous êtes désireux de vous 
monter ime petite religion de poche, voici le tarif exact et 
le prix courant : — i^Yamen (dieu de la mort) , en cuivre fin, 
ciselé avec beaucoup de goût, une guinée et demie ; ^Nirondi 
(roi des démons) , modèles très-variés, dessin hardi, dorure 
solide, deux livres steriing ; Varormvn (dieu du soleil) , avec 
char d'airain et fouet en argent, quinze dollars. On entre- 
prend les demi-dieux à prix réduits; escompte au courant». 
— Mais voici notre voiture. 

Ce disant, le baron fit signe à son cocher qui baissa le 
marche-pied. Les deux amis montèrent dans la voiture, 

qui les emporta rapidement. 

Galoppe d'Onquaire. 

(4858.) 



LE MAPAH 

OU DIEU G ANNE AU. INFLUENCE DES ILLUMINÉS ET DES 
MANIAQUES SUR LES ÉVÉNEMENTS HISTORIQUES 2). 

En 4 839, Fauteur de ce livre reçut un matin la visite 
d'Alphonse Ësquiros. 

4) L'auteur aurait pu citer l'exemple de Tanquelin [Church hert- 
siography, by Pagitt). Cet apôtre du relâchement sensuel monta 
un jour en chaire pour épouser publiquement la Vierge Marie dont 
il avait fait placer l'image à ses côtés. Après avoir consommé 
cette jonglerie, il mit auprès de l'image deux troncs, l'un à droite, 
l'autre à gauche. »Que les hommes«, dit-il, «déposent d'un côté ce 
qu'ils veulent me donner, et les femmes de l'autre. Je verrai lequel 
des deux sexes a le plus d'amitié pour moi et mon épouse». La 
quête répondit à Tattente du prêtre; des femmes s'arrachèrent 
jusqu'à leurs pendants d'oreilles pour les jeter dans le tronc. B, 

2) Ce n'est pas seulement à titre de curiosité ethnographique 
et psychologique que nous donnons cet extrait du » magicien" 



nie>^ 



LE MAPAH ou DIPU GANNEAU. 327 

Venez-vous avec moi voir le mapah? lui dit ce der- 



— Qu'estr-ce que c'est que le mapah? 
' — C'est un dieu. 

— Merci, alors je n'aime que les dieux invisibles. 

— Venez donc, c'est le fou le plus éloquent, le plus 
^^^ieux et le plus superbe qu'on ait jamais vu. 

— Mon ami, j'ai peur des fous, la folie est contagieuse. 

— Eh, mon cher, je viens bien vous voir, moi 1 

— C'est vrai, et puisque vous y tenez, eh bien, allons 
^Oir le mapah. 

Dans un affreux galetas était un homme barbu, d'une 
Rgure majestueuse et prophétique, il portait habituellement 
^\ir ses habits une vieille pelisse de femme, ce qui lui don- 
tlait assez l'air d'un pauvre derviche, il était entouré de 
(Plusieurs hommes barbus et extatiques comme lui et d'une 
femme aux traits immobiles qui ressemblait à une somnam- 
bule endormie. 

Ses manières étaient brusques et sympathiques, son élo- 
quence entraînante, ses yeux hallucinés; il parlait avec 
emphase, s'animait, s'échauffaitjusqu'à ce qu'une écume blan- 
châtre vint border ses lèvres. Quelqu'un a défini l'abbé de 
Lamennais: quatre-vingt- treize faisant ses pâques; cette défi- 
nition conviendrait mieux au mysticisme du mapah. On peut en 
juger par le fragment échappé à son enthousiasme lyrique : 
«Depuis l'heure de la chute , la tâche de l'humanité n'a 
été qu'une tâche d'initiation, tâche grande et terrible; c'est 
pourquoi tous les termes de cette même initiation, dont 
notre mèiaa commune Eve est l'alpha et notre mère commune 
Liberté l'oméga, sont également saints et sacrés aux yeux de 
Dieu. 

»J'ai vu un immense vaisseau surmonté d'un màt gigan- 

Éliphas Lévi. Il y a une chaîne invisible qui rehe entre elles les 
folies religieuses, les rêveries humanitaires, les hallucinations 
spiritualistes et les utopies sociales et révolutionnaires de tous 
les pays et de toutes les époques. B. 



328 LE MAPAH OU DIEU G ANNE AU. 

tesque terminé en ruche et l'un des flancs du vaisseau regar- 
dait rOccident, et l'autre l'Orient ^) . 

»Et du côté de l'Occident, ce vaisseau s'appuyait sur les 
sommets nuageux de trois montagnes, dont la base se per- 
dait dans une mer furieuse. 

«Et chacune de ces montagnes portait son nom sanglant 
attaché à son flanc. La première s'appelait Golgotha ; la 
seconde, mont Saint-Jean ; la troisième Sainte-Hélène ^) . 

»Et au centre du mât gigantesque, du côté de l'Occident, 
était fixé une croix à cinq branches sur laquelle expirait une 
femme. 

«Au-dessus de la tête de cette femme, on lisait : France^ 
4 8 juin 4845, Vendredi saint . 

»Et chacune des cinq branches de la croix, sur laquelle 
elle était étendue, représentait une des cinq parties du 
monde, sa tète reposait sur l'Europe et un nuage l'entourait. 

»Et du côté du vaisseau qui regardait TOrient les ténè- 
bres n'existaient pas ; et la carène était arrêtée au seuil de 
la Cité de Dieu sur le faite d'un arc triomphal que le soleil 
illuminait de ses rayons. 

»Et la même femme apparaissait de nouveau, mais trans- 
figurée et radieuse. Elle soulevait la pierre d'un sépulcre; 
sur celte pierre il était écrit : Restauration, jours du tom- 
beau. 29 juillet 1830. Pâques«. 

1) Victor Hugo est un peu parent du dieu Mapah. Dans sa 
Légende des siècles (1. 14), il fait en 500 vers souvent magnifi- 
ques la description d'un 

«inexprimable et surprenant vaisseau, 

» Globe comme le monde et comme l'aigle oiseau «. 

11 raconte comment ce navire fait le voyage sacré dans l'éther 

sublime ; 
«C'est Tascension bleue à son premier degré». 

2) Cette absurdité se rattache aux hallucinations des bona- 
partistes fanatiques dont le poète favori, Louis Belmontet, repré- 
sente Napoléon I comme »le dieu plébéien, le Christ de la gloire 
en souffrance, l'éclatant Messie de la démocratie, le nom divinisé 
qu'adore la chaumière». — Depuis les derniers événements le 
/lombre des adeptes de ce culte va toujours en diminuant. B. 



LE MAPAH OU DIEU GANNEAU. 329 

Le mapah était, comme on le voit, un continuateur de 
Catherine Théot et de dom Gerle, et cependant étrange 
sympathie des folies entre elles, il nous déclara un jour 
confidentiellement c[u'il était Louis XVII, revenu sur la terre 
pour une oeuvre de régénération, et que cette femme qui vivait 
avec lui avait été Marie-Antoinette de France. Il expliquait 
alors ses théories révolutionnaires jusqu'à Textravagance, 
comme le dernier mot des prétentions de Caïn, destinées à 
ramener par une réaction fatale le triomphe du juste Abel. 

Esquiros et moi, nous étions allés voir le mapah pour 
nous amuser de sa démence, et notre imagination resta 
frappée de ses discours. Nous étions deux amis de collège 
à la manière de Louis-Lambert et de Balzac, et nous avions 
souvent rêvé ensemble des dévouements impossibles et des 
héroïsmes inconnus. Après avoir entendu Ganneau, ainsi 
se nommait celui qui se faisait appeler le mapah, nous nous 
primes à penser qu'il serait beau de dire au monde le der- 
nier mot de la révolution et de fermer Fabime de l'anarchie, 
en nous y jetant comme Curtius. Cet orgueil d'écoliers 
donna naissance à V Evangile du peuple et à la Bible de la 
liberté, folies qu'Esquiros et son malencontreux ami n'ont 
que trop chèrement payées ^) . 

Tel est le danger des manies enthousiastes ; elles sont 
contagieuses, et Ton ne se penche pas impunément aux 
bords des abîmes de la démence ; mais voici quelque chose 
de bien autrement terrible. 

Parmi les disciples du mapah se trouvait un jeune 
homme nerveux et débile nommé Sobrier. Celui-là perdit 
complètement la tête et se crut prédestiné à sauver le 
monde en provoquant la crise suprême d'une révolution uni- 
verselle. 

i) Alphonse Esquiros donna dans son Evangile du peuple 4840 
un commentaire démocratique de la vie de Jésus qui lui attira 
une condamnation à 8 mois de prison. Expulsé en 485t il vécut 
en Angleterre jusqu'en 4869. Préfet en 4 870, représentant depuis 
4874 il s'est toujours signalé par ses opinions radicales. 



330 LE MAPAH QU DIEU GAKNEAU. 

Arrivent les journées de février 4 848. Une émeute 
avait provoqué un changement de ministère ; tout était fini; 
les Parisiens étaient contents et les boulevards étaient illu- 
minés. 

Un jeune homme apparaît tout à coup dans les rues 
populeuses du quartier Saint-Martin. Il se fait précéder de 
deux gamins , Tun portant une torche , l'autre battant le 
rappel. Un rassemblement nombreux se forme; le jeune 
homme monte sur une borne et harangue la foule. Ce sont 
des choses incohérentes, incendiaires , mais la conclusion, 
c'est qu'il faut aller au boulevard des Capucines porter au 
ministère la volonté du peuple. 

Au coin de toutes les rues l'énergumène répète la même 
harangue;, et il marche en tête du rassemblement, deux 
pistolets aux poings et toujours précédé de sa torche et de 
son tambour. 

La foule des curieux qui encombrait les boulevards se 
joint par curiosité au cortège du harangueur. -Bientôt ce 
n'est plus un rassemblement, c'est une masse de peuple qui 
roule sur le boulevard des Italiens. 

Au milieu de cette trombe, le jeune homme et les deux 
gamins ont disparu, mais devant Thôtel des Capucines un 
coup de pistolet est tiré sur la troupe. 

Ce coup de pistolet, c'était la révolution, et il fut tiré 
par un fou. 

Pendant toute la nuit, deux tombereaux chargés de 
cadavres se promenèrent dans les rues à la lueur des toches. 
Le lendemain tout Paris était aux barricades, et Sobrier 
sans connaissance était rapporté chez lui. C'était Sobrier 
qui, sans savoir ce qu'il faisait, venait de donner une se- 
cousse au monde. 

Ganneau et Sobrier sont morts, et Ton peut maintenant 
sans danger pour eux révéler à l'histoire ce terrible exemple 
du magnétisme des enthousiastes et des fatalités que peu- 
vent entraîner après elles les maladies nerveuses de certains 
hommes. Nous tenons de source certaine les choses que 



LA DÉCOMPOSITION SOCIALE PAR LA UTTBAATURE. 331 

nous racontons et nous pensons que cette révélation peut 
apporter un soulagement à la conscience du Bélisaire de la 
poésie, l'auteur de VBistoire des Gérondins. 

Ëlipbas Lévi. 

(1860). 



LA DÉCOMPOSITION SOCIALE PAR LA 
LITTÉRATURE. 

(<873.) 

Comment la littérature a préparé les défaites et la Commune. — 

La société et la littérature en 4 849 et en 4 869. Contrastes. — 

Causes de la corruption littéraire actuelle. 

Après qu'on a pleuré, frémi, enterré ses morts, compté 
les survivants, pansé les blessés, visité les ruines, payé sa 
rançon, on réfléchit, on se recueille, on se souvient ; les 
fous cèdent la parole aux sages. Est-il possible que Ton 
ait eu à subir tant de désastres sans les avoir préparés, 
— j'allais dire, hélas ! mérités, — par une somme quel- * 
conque de fautes, de folies, de complaisances coupables, 
d'étourderies ou d'imprévoyances? — On reconnaît que 
ces malheurs ne sont que trop explicables et qu'il n'existe 
pas d'effet sans cause. C'est la scène des Animaux malades 
de la peste, moins le lion. 

— Moi, dit le politique, j'ai trop adoré le succès, la 
force, le fait matériel, Talliance des excès de la dictature 
avec les caprices de la multitude ; j'ai trop dédaigné les droits 
de l'intelligence, de la liberté, de la conscience ; je me suis 
trop aisément figuré que la sécurité publique dépendait du 
chiffre de mon traitement 

— Moi, dit Thomme du monde, j'ai trop aimé le luxe, 
les plaisirs faciles, l'oisiveté et ses enfants, les diners somp- 
tueux, les prodigalités tapageuses, l'élégance frelatée, le 
clinquant, le maquillage, l'ensemble de ces jouissances que 



332 LA DÉCOMTOSinOX SOCIALE PAft LA LTITÉmATUEE. 

le peuple comprend assez pour les envier et envie trop pour 
ne pas vouloir les conquérir. J'ai oublié qu*il n*y a plus de 
privilèges, que la naissance et la fortune ne dispensent pas 
du travail, que les exemples d*en haut suivant qu*ils sont 
bons ou mauvais, décident du plus ou moins des périls dont 
nous menacent les griefs, les misères et les convoitises d en 
bas 

— Moi, dit Thomme de guerre, j'ai été trop enclin à 
confondre Augustule avec César, Capoue avec Thrasymène, 
la parade avec la bataille, le salon avec le bivac, la faveur 
de mon maître avec Tétude de mon métier, mes velléités de 
victoire avec la certitude de vaincre, le cirque olympique 
avec la stratégie, le carton avec Tacier, le vin du Rhin avec 
sa frontière, et les cartes de restaurateur avec celles de géo- 
graphie. Je m'accuse de n'avoir pas compris qu'il ne suffisait 
pas d'être brave ; que, dans notre malheureuse France, il 
n'y a pas de milieu pour les généraux : être habiles ou passer 
pour traîtres; — pour les soldats, pas de moyen terme: 
vaincre leurs ennemis ou soupçonner leurs chefs. 

— Et nous, disent en choeur les lettrés, les artistes, les 
critiques, les auteurs, les moralistes, les poètes, les pen- 
seurs, nous sommes peut-être les moins excusables ; car les 
hommes d'action devraient être dirigés, fortifiés et assainis 
par les hommes d'intelligence. Nous avons créé ou encou- 
ragé un art, une littérature de corrupteurs et d'amuseurs, à 
qui il suffisait d'étonner les esprits, d'éblouir les yeux, d'ex- 
citer les sens, de divertir l'élite, de dépraver la foule, d'éner- 
ver les imaginations et les âmes, comme s'il n'y avait pas de 
tendemain. Nous avons cultivé le fruit défendu sur l'arbre 
de la science, la plante vénéneuse dans la serre chaude du 
vice, le poison subtil dans l'alambic des alchimies mal fa- 
mées. Nous avons interverti les rôles dans la grande comé- 
die sociale ; sacrifiant sans cesse la vérité au sophisme, le 
nécessaire au superflu, la réalité à l'apparence, le culte du 
beau à la passion de fantithèse, la vertu qui se contente 
d'être honnête au crime qui se vante d'être héroïque. Nous 



LA DÉCOMPOSITION SOCIALE PAR LA LITTERATURE. 333 

avons tout exploité, la curiosité grossière ou perverse, Tavi- 
dité des lecteurs novices, la satiété des lecteurs blasés, la 
prétention de tout connaître et de ne s'offenser de rien, les 
progrès de ce matérialisme pratique qui s'infiltre sans se for- 
muler, Tidolâtrie de l'argent, du bien-être, de la forme, de 
la jouissance, de la couleur, de tout ce qui amoindrit ou 
supprime la prépondérance de l'âme ; le scandale public et 
privé, sur le trottoir ou sous l'éventail : le mot indécent, le 
couplet graveleux, la chanson grivoise, la situation scabreuse, 
Tart de faire accepter sans murmure ce que Ton ne saurait 
exprimer sans honte, et cette doctrine détestable d'après 
laquelle l'immoralité, en littérature et au théâtre, n'existerait 
pas, ne serait que l'invention chagrine de prophètes de mal- 
heur, censeurs hypocrites ou moroses, tartufes d'austérité, 
désolés de ne pouvoir en faire autant, envieux des succès 
de vogue et faisant servir leurs maximes à s'indemniser de 
leurs disgrâces. Nous avons acclimaté nos contemporains à 
une atmosphère particulière où s'épanouissent les fleurs du 
mal, où les tubéreuses sont préférées aux roses, où le calo- 
rifère remplace le soleil, où l'esprit se met au service de son 
contraire, où Virgile, Homère et Racine sont traités de ra- 
doteurs par Offenbach et ses poètes, où le vieil Horace et le 
vieux Mithridate sont distancés par Thérésa, où il n'y a plus 
de Grecs que les fripons et de Romains que les claqueurs, 
où l'art n'est plus que du métier, le métier du chic, la langue 
de l'argot, le roman de la machine, le drame de la féerie, 
la féerie du nu et du bête, où le nec plus ultra de la gloire 
humaine, la consécration suprême d'un talent et d'un nom, 
est de fournir aux Athéniens du boulevard et aux Béotiens 
de la banlieue un mot, un refrain qui soit assez complète- 
ment stupide pour leur plaire et leur tienne lieu d'idées pen- 
dant un trimestre I 

Quoi d'étonnant, si une nation mise à un tel régime, se 
trouve désarmée le jour où elle aurait à faire des prodiges 
d'énergie morale pour repousser les ennemis du dehors et 
conjurer les périls du dedans? Certes, la littérature ou du 



334 LA DÉCOMPOSITION SOCIALE PAR LA LITTÉRATURE. 

moins cette littérature aurait le droit de répliquer qu'elle 
n'a fait un peu de loal que parce qu'elle marchait côte à 
côte avec un gouvernement et une politique qui en ont fait 
beaucoup. II y aurait exagération ou injustice à lui attribuer 
une trop grande part dans les défaites de Reichshofen ou de 
Forbach, dans les capitulations de Sedan ou de Metz, dans 
cette période néfaste où le contre-coup de nos désastres 
aggravait notre désordre intérieur, où nos adversités s'en- 
venimaient de passions hideuses, démuselées par ranarchie, 
où la République, traduite par les gambettistes et servie par 
les garibaldiens, se dédommageait des victoires prussiennes 
en pillant les couvents, en incarcérant les prêtres, en pro- 
fanant les églises, en vidant les caves, en spéculant sur les 
fournitures, en préludant par le massacre et Tincendie, le 
sacrilège et l'assassinat, le vol et le drapeau rouge, au règne 
de la Commune. Non, mais nous devons avouer avec force 
mea culpa que, si elle n*y a pas figuré pour tout, elle y a 
contribué pour quelque chose ; que les auteurs de nos re- 
vers, comme les héros du 4 septembre, n'ont pas eu à chan- 
ger de visage ou de costume pour ressembler à ses person- 
nages ; qu'elle a préparé le terrain, les accessoires, la mise 
en scène; que, parmi ceux qui nous ont rendu toute revanche 
impossible, qui n'ont su opposer à nos vainqueurs qu'un dé- 
plorable ou grotesque amalgame de forfanterie et d'impuis- 
sance, de présomption et de faiblesse, de charlatanisme 
bavard et de faux patriotisme, et qui, plus tard, sous les 
yeux des Prussiens dont ils complétaient le triomphe, ont 
combiné, dans leurs actes et dans leurs personnes, le délire 
de l'orgueil, les audaces du crime, les types de la cour d'as- 
sises et les réminiscences de la bohème, la plupart avaient l'air 
de sortir tout armés et tout équipés des officines du feuilleton 
à cinq centimes ou des coulisses du mélodrame de bas étage. 
D'ailleurs, pourquoi nier l'évidence ? Gomment les récits de 
M. Flaubert, les pièces de M. Sardou, les histoires de M. 
Michelet, auraient-elles pu faire circuler dans nos veines ce 
sang vigoureux et pur, cette sève forte et généreuse dont il 



LA DÉCOMPOSITION SOCIALE PAR LA LITTERATURE. 335 

est impossible de ne pas évoquer l'image quand on songe à 
Pascal et à Corneille, à Bossu et et à Molière, au Cidj à Cinna, 
au Misanthrope, et même à la Princesse de Clèves et à l'As- 
trée? Comment tirerait-on du panier aux ordures les vases 
sacrés de l'enthousiasme et de la foi? 

Nous avons fouillé dans tous les recoins obscurs et mal- 
propres de la nature humaine, et nous voudrions, aux jours 
de péril et d'épreuve, que cette faible nature répondit à nos 
découvertes pathologiques par des miracles d'abnégation et 
de dévouement ! Nous avons semé Tégoïsme, le sensualisme, 
le culte de la matière, la parodie insolente et bouflFonne de 
toutes les grandes traditions, de toutes les saintes croyances, 
de tous les poétiques souvenirs, et nous voudrions récolter 
l'héroïsme et l'esprit de sacrifice ! Nous avons raillé le pa- 
triotisme, l'amour, la religion, la vertu, tous les éléments 
dont se composent l'autorité morale et le respect, et nous 
demanderions à nos lecteurs, à nos disciples, d'aimer, de 
croire, de souffrir, d'obéir, d'accepter, pour le salut de leur 
pays, les rigueurs de cette discipline sans laquelle la guerre 
ne peut être qu'une alternative de succès illusoires et de 
déroutes irréparables ! Nous avons, dans nos romans popu- 
laires, Hirés à trois cent mille exemplaires, irrité les unes 
contre les autres les diverses classes sociales; nous avons 
enseigné aux pauvres, aux prolétaires, aux ouvriers, l'envie, 
la haine, la méfiance; ils ont pu supposer en nous lisant que 
les riches possédaient, non-seulement le privilège du luxe 
et des joies du monde, mais le monopole du crime et de 
l'impunité ; et nous serions surpris que riches et pauvres, 
patriciens et plébéiens, ne se soient pas unis dans un même 
élan, sans autre pensée que de repousser l'invasion; que 
<îeux-ci, émancipés et affolés par le 4 septembre, aient pro- 
fité du Prussien pour assouvir leurs rancunes, que ceux-là 
soient restés suspects, jusque sur les champs de bataille où 
leur sang coulait à flots pour la patrie ! . . . . 

Non, non, c'est impossible ! humilions-nous, confessons 
nos torts et entrons dans une voie nouvelle. Vaincus, bri- 



336 LA DÉCOMPOSITION SOCIALE PAR LA LITTÉRATURE. 

ses, rançonnés, ruinés, noos pouvons nous relever eacore, 
mais à condition de prendre au sérieux la leçon terrible que 
nous venons de subir. Allons ! à Touvrage ! Adorons ce que 
nous avons brûlé; brûlons ce que nous avons adoré! Ces 
races germaniques qui guettaient leur proie tout en se diver- 
tissant des frivolités de notre espnt et de nos spécialités 
d'amuseurs , laissons-les abuser de leur victoire, compter 
notre or, peser de tout leur poids sur les provinces con- 
quises ; mais du moins ôtons-leur le droit de répéter, avec 
leur gros rire tudesque, qu'elles sont certaines de nous tenir 
à jamais en échec parce que nous ne sommes plus qu'un 
peuple d'histrions, de bavards, de fanfarons, de blagueurs, 
de corrupteurs et de saltimbanques. Pour notre part, artis- 
tes, écrivains, penseurs, rêveurs, formulons ainsi notre pro- 
gramme : Rien n'est perdu ; notre chère France, si fertile 
en ressources, peut redevenir ce qu'elle a été, ce qu'elle 
doit être, si nous employons à réparer le mal, la moitié du 
travail, du talent, des efforts que nous avons dépensés pour 
le faire. 

Telle était ou telle aurait dû être notre situation morale 
en ces jours de deuil et d'angoisse qu'éclairait à peine une 
lueur d'espérance, où, frappés au coeur par un dénouement 
inévitable, par toutes les tragédies de la défaite, par le dénom- 
brement de nos morts, par les gémisements de nos blessés, 
par les conditions d'une paix presque aussi cruelle que la 
guerre, nous apprenions que nos malheurs n'étaient pas finis, 
qu'il y avait à vider une nouvelle coupe d'amertume, que 
les Prussiens n'étaient pas nos ennemis les plus dangereux, 
qu'il nous fallait maintenant redouter et haïr, non plus les 
soldats de M. de Bismarck, du comte de Moltke et de Frédéric- 
Charles, mais les hordes du cosmopolitisme démagogique, 
renforcées du personnel des prisons et des bagnes, et com- 
mandées par les héros de l'émeute, du drapeau rouge et des 
barricades. Ainsi rien ne manquait à la leçon : l'amollisse- 
ment des caractères, des moeurs publiques et privées, sous 
un régime d'expédient, de fantaisie, d'arbitraire et d'aven- 



LA. DÉCOMPOSITION SOCULE FAR LA LITTBAATURK. 337 

ture, ayail préparé nos premiers désastres, aggravés à la 
fois par notre mfériorité numérique, notre désoiiganisation 
militaire et notre confiance insensée. Un faux patriotisme, 
consolé d'arance de ces désastres qu'il avait secrètement 
espérés et qui lui livraient la France, achevait à domicile 
l'oeuvre de la guerre étrangère et poursuivait, sous le pseu- 
dimyme de défense nationale, l'exploitation en gros et en 
détail d'une lutte meurtrière, ruineuse, impossible, où il ne 
voyait, lui, que des places à prendre, une dictature à exer- 
cer, une fortune à faire, des préfectures à envahir, du vin à 
boire, d'honnêtes gens à terrifier, des dîmes colossales à 
prélever sur les camps et les couvertures, sur les chaussures 
et les vareuses, sur les coiffures et les tuniques, sur les fu- 
sils et les canons. Enfin, ne pouvant plus exploiter la guerre, 
ce patriotisme pour rire et pour pleurer exploitait la capi- 
tulation et la défaite; il s'absorbait dans le communisme 
cosmopolite, ou plutôt reprenait son vrai sens et sa forme 
véritable, en levant le masque, en retournant ses batteries, 
en se déclarant Tennemi acharné, féroce, implacable, non 
plus des Prussiens, des Saxons et des Bavarois, mais de la 
France agonisante, de la province désolée, de la société 
toute entière. Ce n^était plus le plagiaire ou le parodiste de 
Danton, de Robespierre et de Camille Desmoulins, cherchant 
dans la guerre un prétexte pour fonder sa République et en 
justifier les excès ; c'étaient Vautrin et Cartouche, passant 
tout à coup à l'état de personnages politiques, élevant la 
scélératesse à la hauteur d'un parti, échappant aux gendarmes 
pour signer des décrets^ profitant de l'orage pour dévaUser 
les voyageurs, de l'incendie pour saccager les maisons, du 
naufrage pour s'emparer des épaves. 

Nos douleurs en étaient plus profondes; mais notre 
devoir n'en était que mieux tracé. L'avons-nous accompli? 
Voyons-nous poindre, en littérature, un essai de réaction 
contre les dissolvants dont s'effrayaient, sous l'Empire, les 
esprits les plus optimistes? Nos auteurs en vogue cherchent- 
ils une inspiration nouvelle, plus saine et plus virile, où les 

22 



338 LA DÉCOMPOSITION SOCIALE PAR LA LITTERATURE. 

proscrits du 2 décembre, les absents du i septembre, l'idéal, 
le spiritualisme, rhonneur, la vérité, Thonnéteté, la foi, 
Tenthousiasme, le sentiment de la grandeur et de la pureté 
morales, Teffort généreux de l'homme vers quelque chose 
de meilleur que lui, reprennent enfin leur rang et leur 
place ? 

Ceux d'entre nous dont les souvenirs remontent à 4 848 
peuvent-ils établir une comparaison entre l'attitude et la 
société d'alors et les symptômes qui nous inquiètent 
aigourd'hui? A cette époque, — on ne saurait l'ignorer, 
mais il est bon de le redire, — pas un enseignement ne fut 
perdu, dans le monde de Tintelligence et de la pensée. 
Après les premières heures d'étourdissement et de surprise, 
quand nous vîmes sortir des flancs de la République nais- 
sante, comme des bétes fauves de leur repaire, les doc- 
trines extravagantes qui s'appelaient alors Proudhon, Ras- 
pail, Louis Blanc, Pierre Leroux, Blanqui, Barbés, Consi- 
dérant, Cabet, il y eut, dans la société et dans la littérature, 
un immense mouvement de recul vers les idées d'ordre et 
de sagesse qui devaient nous défendre contre ces folies ; un 
accord tacite pour oublier momentanément les dissidences 
de détail et ne former qu'une seule armée ; l'armée du droit 
et de la vérité, de la justice et du bon sens, attaqués ou 
menacés. On put constater, pendant cette phase trop courte, 
des conversions qui eurent malheureusement plus d'éclat 
que de durée. 

Pour ne citer qu'un exemple, la plus célèbre de nos 
Revues se donna pour mission de résister énergiquement 
aux courants démocratiques et révolutionnaires. Sa chro- 
nique, rédigée par M. Saint-Marc Girardin, fit main basse 
sur les dangereuses sornettes de la tribune et de la presse 
républicaines ; Lélia fut brusquement renvoyée aux bulle- 
tms de la République et à l'intimité de M. Ledru Rollin. 

Hélas î chacun de ces souvenirs — quorum pars parva 
fui — ressemble à une épigramme contre l'heure présente. 
Rien de pareil ne s'est produit parmi nous depuis des catas- 



LA DÉCOMPOSITION SOCIALE PAR LA LITTERATURB. 339 

trophes autrement poignantes que celle de 4 848. Entre la 
capitulation de Paris, la chute de la Commune et le mo- 
ment où j'écris, on chercherait vainement Tindice d'une 
tentative sérieuse, d'un effort collectif et réfléchi pour re- 
parer le fait par Tidée, le désastre par la leçon, rabaisse- 
ment extérieur par la revanche morale. Quelques légers 
symptômes de convalescence se sont manifestés d'abord, 
puis ont disparu. On eût dit des alcyons blessés, qui 
essayaient de reprendre leur vol, puis replongeaient au fond 
<i'une mer remplie de récifs et de débris. 

D'où vient cette différence ? Elle a bien des causes ; je 
ne prétends pas les détailler toutes ; je voudrais en indiquer 
<[uelques-unes. 

La révolution de février, éclatant en pleine paix, en 
pleine prospérité, trouvait la France stupéfaite, mais intacte; 
intacte au dehors : car non - seulement ses frontières 
n'étaient ni entamées, ni menacées, mais c'était elle dont 
l'exemple, l'initiative, l'électricité révolutionnaire, se répan- 
daient en Europe comme une sorte d'invasion idéale ; — 
Intacte au-dedans : car, sous le gouvernement qui tombait, 
la liberté et l'intelligence avaient maintenu leurs droits, soit 
par une adhésion qui n'avait rien de servile, soit par une 
opposition qui nous préparait à la lutte. Au milieu de ses 
torts ou de ses fautes de détail, malgré le vice de son ori- 
gine, le régime de 4 830 avait eu le mérite de nous faire 
vivre au grand jour et respirer le grand air. Nous ne sen- 
tions pas le renfermé. La République de 1848 simplifiait 
ce qu'il y a toujours d'un peu compliqué dans la situation 
d'honnêtes gens, conservateurs par état, par intérêt et par 
^oùt, fatalement amenés à combattre les gardiens officiels 
de l'ordre et de la sécurité publique. Une fois délivrés de 
•cet honorable contre-sens, quelle aubaine ! Autour de nous, 
nos adversaires de la veille, devenus nos alliés naturels' et 
légitimes; devant nous, des sophismes, des promesses 
chimériques, des menaces violentes, de grossiers mensonges, 
SUT lesquels il n'y avait pas de malentendu possible ; des 



340 14 Il9€OJ|lil^8ITIOIf SOCIALE PAR LA UTlBBATVaS. 

cpiestioi^ de vie et de mort à poser et à résoudre ; assez de 
si^ets de crainte pour nous tenir en haleine, assez d'encou- 
ragements pour garder le seulement de nos forces, Tévi- 
deace de notre devoir et Fe^érance du succès. 

Tout dut se ressentir de cette libération de la pensée : 
la littérature, le roman, le théâtre, la polémique transportée 
sw son. véritable terrain. Si cette phase avait été moins 
courte, nul doute qu'elle- n'eàt amené une nouvelle renais- 
sance où le voisinage du danger , la liberté do parler et 
d*écrire pour le conjurer, le réveil de notre conscience 
ayertie par notre responsabilité morale^ se fussent combinés 
pour élever et assainir les oeuvres de Tesprit. Je n'en vou- 
drais pour preuve que quelques contrastes résumés ea deux 
dates et deux noms. En 4 849, M. Emile Àugier écrivait 
Gabrielle, un éloquent plaidoyer en faveur du mariage et de 
la famille; en 4 869, au déclin de TEmpire, à la veille de 
nos calamités, il faisait jouer Lions et Renards^ une lourde 
et gauche satire contre les communautés religieuses qui 
allaient être pillées par T état-major du 4 septembre et les 
bandes de Garibaldi. En 1849, M. Octave Feuillet débu- 
tait par des Scènes et Proverbes d^une pureté remarquable, 
élégantes rehabilitations de la vertu, ou s'accusait la pré- 
pondérance de l'âme. A la fin de l'Empire, atteint de l'épi- 
démie universelle, il nous servait le ragoût pimenté de M. 
de Camors ; il nous intéressait, dans Julie, à une indécente 
surprise de l'amour et du hasard ; et aujourd'hui, quand 
nos douleurs et nos humiliations vibrent encore, au milieu 
d'une ligue communiste qui voudrait bien recommencer, il 
nous donne Julia de Tréooeur, récit monté de ton, poussé 
au vif, chargé d'insalubres arômes, développement raffiné 
d'une donnée scabreuse. 

Malheureusement, nous fûmes rassurés trop vite, et par 
des moyens trop violents. En nous rassurant, on nous dés^ 
arma; en nous répétant que nous n'avions plus rien à 
craindre, on nous persuada que nous n'avions plus rien à 
faire. Évincés par le décret, suppléés par le gendarme, nous 



LA BBGOVOSITtON SOGIALK PâR LA UtTitATVlB. S41 

perAimes le sentiment de cette reiiponsabilité, un 4es plus 
ftoMes ressorts de TactMté humaine, sans lequel Texercice 
âe la pensée n*est plus qu*un fetile jeu d*esprit. N'ayant 
pas à raisonner avec la force, contraints, le bâillon à la 
boache, d*avouer que nous étions assez libres et teut à tait 
Dranquillisés, nous fûmes privés à la fois de la nécessité et 
ée la permission de nous défendre ; la certitude du devoir 
dkfpa/iixt âvee Vimminenoe du danger. Nous dûmes nous 
reposer sur le maftre du soin de nous tenir lieu d'autorité, 
de liberté, de protection, de sauvetage, d'initiative, d'énergie, 
Aé résistance, d'idées^ de lumière et de morale ; ce qui en 
est résulté, vous le savez, et je n'ai pas besoin de le redire. 
Vous voyez d'ici la pente, et comment, énervés par un 
repos forcé et une prospérité mensongère, nous n'avons pu 
être raffermis par nos infortunes. La défaite, la République 
et leurs suites, nous ont pris au dépourvu dans un moment 
oà nous n'avions plus ni F habitude de réfléchir, ni la force 
de réagir, ni le courage de lutter. Le 4 septembre, en se 
vantant de nous débarrasser de l'Empire, n'a su qu'achever 
son oeuvre, et jamais deux éléments d'apparence plus hos- 
tile ne se sont combinés et fondus plus aisément et plus vite. 
Çà été la fatalité de cette horrible guerre, que, grâce à 
des circonstances inouïes, elle noue démotalisait en nous 
ruinant; que chacune de ses blessures se doublait d'Une 
plaie intérieure, et que nous avons vu s'accroître simul- 
tanément, là l'humiliation de nos armes, ici le désordre des 
idées et l'affaiblissement des caractères. Qu'une maladie 
aiguë frappe un homme bien portant et robuste , il y a 
encore mille ressources ; mais qu'elle s'ajoute à une maladie 
chronique dont il s'est longtemps dissimulé les ravages, le 
danger est mille fois plus grand et les moyens de salut mille 
fois moindres. Cette comparaison médicale nous semble 
ctmtenir toute la différence entre ces deux époques et ces 
deul crises : 4 848 et 1 87 1 . 

Bien de plus évident que le devoir de l'écrivain dans les 
temps mauvais, au milieu des périls et des malheurs qui 



342 L4 DÉCOMPOSITION 80C1ALB PAR LÀ UTTBRATURE. 

menacent la société et troublent la conscience. Rien de plus 
attrayant — dans son austérité même — que cette tâche 
réparatrice qui proteste contre les idées de destruction; de 
corruption et de mort, jusque sur les ruines accumulées 
par la double invasion des doctrines dissolvantes et des 
armées ennemies. Rien de plus glorieux — si on pouvait y 
réussir, — que cet acte de vitalité intellectuelle et morale, 
opposant aux désastres matériels les revanches de Tesprit. 
Dans une crise telle que celle que nous traversons, le mot 
de Tempereur Septime Sévère: Laboremusl devient ou 
doit devenir notre mot d*ordre. Laboremusl travaillons! 
Le travail, en pareil cas, réunit tous les avantages. Bien 
dirigé , il est à la fois une consolation , un refuge et un 
exemple ; il peut contribuer à prévenir les maux qu'il aide 
à supporter. 

Oui, mais comment persister dans cette tâche ingrate,, 
si la parole n*a pas d'auditoire, si récriture n'a pas de lec- 
teurs, si le livre n'a pas de juges, s'il vous est impossible 
de mettre le pied dans la rue sans rencontrer des gens qui 
vous disent (et l'événement ne leur donne que trop raison): 
))La littérature I qui peut y songer aujourd'hui? Nous avons 
d'autres soucis en tète! ... C'était bon pour les temps de 
calme — A présent, pour s'occuper de billevesées litté- 
raires, il faudrait avoir été mordu par un accadémicien 
enragé . . . Comment lire autre chose que la polémique des 
journaux ou les comptes-rendus de l'Assemblée? 

Si vous voulez que cette pauvre littérature, victime de 
nos discordes civiles, puisse encore rendre des services ; si 
vous ne voulez pas que notre France guerrière, notre France 
lettrée, perde à la fois ses deux couronnes, il faut absolu- 
ment en finir avec ce que j'appellerai l'inégalité des conditions 
littéraires. Il faut supprimer rintolérable disparate entre la 
publicité bruyante, acquise de plein droit au drame le plus 
absurde, à la plus chétive opérette, à la féerie la plus in- 
décente, et le silence de glace qui se fait trop souvent au- 
tour des livres, quels qu'en soient le sujet et le mérite. 



L4 DÉCOMPOSITION SOCIALE PAR LA UTTBRATURE. 343 

I*'oeuvre qui ne vise qu'au succès de lecture, aurait, au 
contraire, bien plus besoin d'être recommandée au public, 
trop enclin de vieille date à se passionner pour les flonflons, 
le maillot, le feu de la rampe et les coulisses. L'écrivain qui 
publie im ouvrage où se révèle, faute de mieux, le respect 
de son art, devrait être sûr, sinon d'être loué, au moins 
d'être lu, discuté, critiqué, jugé. Si vous lui ôtez cette 
certitude, il se décourage ; il brisera tôt ou tard sa plume, 
et, si vous lui dites qu'il manque à sa mission, il vous ré- 
pondra que vous manquez à la vôtre en lui refusant sa 
place au soleil. 

Il y a plus : ce qu'il nous importe de maintenir avant 
tout, — avant même le succès, — c'est notre dignité. Or, 
voyez le contre-sens ! L'auteur d'une pièce jouée peut se 
croiser les bras et conserver la plus fière des attitudes : point 
de visites à faire, pas de lettres à écrire, pas une seule de 
ces démarches qui sentent toujours une peu le solliciteur et 
le courtisan. Il sait qu'à l'heure dite, vingt feuilletons, plus 
dociles que la montagne de Mahomet, viendront à lui sans 
qu'il fasse un pas. Pour le romancier, le poète, le moraliste, 
l'historien, l'homme du livre imprimé, quelle différence! 
Au risque de passer pour importun, d'être qualifié de vani- 
teux et de faire rire à ses dépens, il est obligé d'entrepren- 
dre la pêche à l'article, le plus fatigant, le plus humiliant 
et presque toujours le plus stérile de tous les genres de 
pêche à la ligne. Ainsi, d'une part, vous m'accordez que 
Tinfluence de l'écrivain, cette influence qui peut devenir, aux 
époques du désordre, une des forces sociales, n'est plus 
possible sans autorité morale et sans dignité; et, d'autre 
part, vous le placez dans la cruelle alternative ou de com- 
mencer par jeter aux orties de la critique les trois quarts 
de cette dignité, ou bien de se résigner à voir son oeuvre, 
enveloppée d'ombres taciturnes, périr avant d'avoir vécu et, 
par conséquent, rester complètement inutile I 

Maintenant, rapprochez de ces conditions si défavora- 
bles, si cruellement inégales les préoccupations publiques. 



344 LA DicOMPOSmON SOUALE far la LnrSRATURE. 

le danger incessant, le malaise universel, qui sont au fond 
de toutes les pensées. . . . 

Comme le noir géant qui fume à V horizon l 

Vous me direz : Comment vaincre ces difficultés insolu- 
bles 1 . > . Que faire ? . . . 

Que faire? Je vais vous rapprendre, si vous ne Tavez 
déjà deviné. Pour forcer le public à tourner la tête, pour 
Tarracher un moment aux anxiétés qui l'absorbent, on cher- 
che quelque chose qui n'ait pas encore été dit, une donnée 
bien hardie, bien scabreuse, qui fixe f attention distraite, qui 
réveille Vappétit blasé. D'un côté, des événements trop 
graves, des inquiétudes trop profondes, des dangers trop 
imminents pour qu'il fût facile de se faire écouter ou lire au 
milieu du chaos et du tumulte ; de l'autre, un public démo- 
ralisé plutôt que converti, affolé plutôt que corrigé, enfiévré 
plutôt qu'averti, exigeant, pour consentir à s'arrêter et à 
boire, non pas une médecine dans sa tasse, non pas un vin 
généreux dans son verre, mais une plus forte dose d'absinthe 
dans son eau. 

Dans les oeuvres d'imagination, qui peuvent se diviser 
en deux classes, — le théâtre et le roman — le mal l'em- 
porte sur le bien, et, comme toujours, la faute en est moins 
aux écrivains qu'au public ; au public, qui refuse d'encou- 
rager ce qui s'essaye dans un sens de réparation morale ; 
au public, que l'on peut croire voué à l'impénitence finale. 
Dans les genres plus sérieux et plus austères, les dédom- 
magements ne nous manqueraient pas ; mais ils sont isolés, 
individuels : ils n'offrent point ce caractère collectif, cet ac- 
cord de pensée et d'action, qui fait des défenseurs d'une 
même cause les soldats d'une même armée. 

A. DE PONTMARTIN. 

(Nouveaux Samedis. Paris <878.) 



LB BOIUN DU IBAUSME ET LA COBftVPHON POBTIOVK. 345 

LE ROMAN DU RÉALISME ET LA CORRUPTION 

POÉTIQUE. 

Ayez-vous jamais rencontré un certain type de gour- 
mand exclusivement parisien, et tel qu'il ne peut se reocon* 
trer cpie dans une civilisation fawmdée comme celle de 
AOtre capitale? Cest Thomme qui, ayant trente sous à dé* 
penser pour son diner, au lieu de satisfaire son appétit 
avec une tranche de roastbeef substantiel, s'en va, dans 
quelque restaurant équivoque, demander un plat de saumon, 
des petits pois et une meringue à la crème. Il dine mal, 
c'est vrai ; mais il s'est donné l'illusion d'un bon repas. Les 
personnages du roman contemporain, depuis quelques an* 
nées, ressemblent tout à fait à ce gourmand parisien ; ils 
voudraifflit bien avoir des passions : hélas ! ils n'ont que des 
viees. Rien n'est triste comme leurs vains efforts pour s'éle- 
ver vers une sphère à laquelle ils ne pourront jamais attein- 
dre. Leur nature est tcop maigre, leurs ailes sont trop 
courtes 1 Ils se battent les flancs pour être exaltés, romanes- 
ques, poétiques, et ils restent comme devant très-vulgaires 
et très-prosaïques. Ils s'élancent et tombent à plat. Ils 
dressent leur table comme pour un festin splendide, et sur 
les plats d'argent empruntés qui la couvrent, ils n'ont à 
déposer qu'un assez médiocre ragoût de sentimentalité. Ce 
qu'ils prennent pour des passions, ce sont des vices très- 
réels, des concupiscences très-positives, qu'ils affublent 
d'oripeaux romanesques, de lambeaux poétiques, de défro- 
ques trahiées depuis cinquante ans dans toute la littérature. 
Ouvrez un roman moderne, et vous y trouverez toujours 
cet inutile effort du vice pour se poétiser. 

Le succès de tels livres s'explique précisément par ce 
mélange de vice sérieux et de fausse passion, par ce placage 
de sentiments artificiels sur des sensations réelles. 

Le public ressemble un peu aux héros et héroïnes des 
romans modernes. Ses vices lui suffisent dans la vie réelle. 



346 LB mumàif du bbalismb bt la combuption poétique. 

mais il n'aimerait pas qu'on les lui montrât dans leur crudité^ 
cynique, et conmie le roi nègre d'Henri Heine, il aime assez .^ 
à se voir peindre en blanc. S*U n'a pas de passions, il ne:^ 
serait pas fâché de croire qu'il en a, et il lui plaît de Yoii"~ 
poétiser ses vulgaires aventures de la veille et ses vulgaires 
projets du lendemain. 

Il est déplaisant pour un jeune homme de s'avouer que, 
tout bien considéré, sa maîtresse n'est qu'une personne 
agréable, avec de jolis yeux et une taille plus ou moins 
souple ; il est triste pour une jeune femme de s'avouer que 
son amant n'est après tout que le premier venu. Et il y a 
des aveux qu'il est encore plus pénible de se faire : com- 
ment oser se dire que cette maîtresse, on l'a prise tout sim- 
plement parce qu'on la trouvait à sa portée, et que cet 
amant, on l'a accepté toat simplement parce qu'on le trou- 
vait à son gré? C'est une sensualité satisfaite de part et 
d'autre, et il n'y a pas là de quoi être bien fier. De bonne 
foi, peut^-on se résigner à une pareille humiliation? Venez 
donc à notre aide, sentiments affectés, phrases de romans^ 
refrains de romances, galimatias passionnel Des bonnes 
choses, on n'en saurait trop prendre ; avalons tant que nous 
pourrons de cet alcool poétique jusqu'à ce que la tète nous 
tourne. Au bout de quelques semaines de cet agréable 
exercice, nous ferons de la poésie comme M. Jourdain fai- 
sait de la prose^ sans nous en douter, et nous pourrons 
nous écrier, à la façon du Corrège: »Et moi aussi, je suis 
un héros de roman « î Notre époque philanthropique, éco- 
nomique, amie du bon marché, aura le mérite d'avoir in- 
venté le romanesque à la portée de toutes les bourses. Ainsi 
donc ne vous gênez pas ; vivez en concubinage, commettez 
quelque bon adultère dans des conditions bien infâmes: 
nous avons pour poétiser tout cela des recettes aussi sim- 
ples que peu coûteuses. Par exemple, si vous pensez qu'un 
peu de jalousie épicerait agréablement votre passion, et que 
vous ne trouviez autour de vous personne qui veuille jouer 
le rôle de rival, — eh ! mon Dieu ! prenez le mari ; à dé- 



LE ROMAN DU BEAUSME ET LA CORRUPTION POETIQUE. 347 

^9at du mari, prenez les enfants. Ouf 1 j'ai envie de rouvrir 
^^on Rabelais, de relire les plus salées des Cent Nouvelles, 
^es Contes de Lafontaine, que sais-je, l'abbé Grécourt lui-- 
même. Il n'est pas de lecture cynique qui ne me paraisse 
morale, salutaire, fortifiante, si elle me débarrasse des lar- 
mes de crocodile et des gémissements puérils de la vorace 
sensualité contemporaine. Ce besoin de geindre, quand en 
définitive on ne demande qu'à jouir, agace les nerfs comme 
une hypocrisie. 

Voilà pourquoi et comment la sensualité moderne, rapace, 
positive comme Harpagon, encourage les livres dont nous 
venons de parler. Cela lui fait plaisir de se voir, dans ce 
miroir qui n'est pas de Venise, bien vêtue, bien meublée, 
avec des robes de velours, des rideaux ramages à grandes 
fleurs, etc. 

Le public est complice en plus d'un sens des livres qu'il 
applaudit, et c'est là le côté réellement grave de pareils 
succès. Quel est en effet le véritable public de notre temps? 
C'est le public des classes moyennes. Or, je prendrai la 
liberté de demander à ce public à quel propos il se permet 
d'applaudir à tort et à travers de pareils livres ? Eli 1 chers 
bourgeois, mes frères et mes cousins, os de mes os, chair 
de ma chair, vous que je connais si bien, voulez-vous donc 
me faire croire que depuis notre dernière entrevue vous 
vous êtes transformés en poétiques amoureux et en mélan- 
coliques rêveurs? Ëhl non, détrompez- vous , vous êtes 
encore bien plus Sganarelle, bien plus Gorgibus, bien plus 
George Dandin que vous ne le supposez. Relisez donc atten- 
tivement ces romans qui vous charment si fort et où vous 
aimez trouver poétisées vos infortunes conjugales et vos sot- 
tises amoureuses ; sous l'enflure et la fausse poésie dont ils 
se masquent, vous découvrirez dans leurs personnages les 
types connus de nos pères. 

Sachez donc, bourgeois jeunes et vieux, que vous n'avez 
pas été mis dans le monde pour représenter les passions 
idéales, ni même la corruption poétique, et qu'il vous est 



348 LIS IfeOHAlf DU BÉALISME ET LÀ GOftâVmON MÉTl^im. 

défendu de chercher et de désirer rieA de pareil. D'aillenrs, 
votre nature robuste et musculeose trompera tonjouErs vos 
«fforts, et vous ne saurez jamais, beoreusoment powr votts, 
combien il faut de finesse, de souplesse, de for<;e nerveuse, 
d'ardeur d*imagination, de mépris des hommes, d'^ioisme 
sympathique et de hautaine immoralité pour atteindre à ce 
qu'on appelle la corruption poétique. Il ftnit une cuHttre 
momie très-raffinée pour être corrompu at^ec grâce, et votre 
culture morale n^est pas à la hauteur de votre énergie d'action, 
qui est votre grande laicuHé. Votre démarche est pesante et 
votre pas est lourd, et il ftiut un pas U^s^léger pour travers 
ser sans se crotte r les ornières qui séparent le vice scanda- 
leux de rélégance corrompue. Le métier de pirate et de 
ravisseur de femmes peut avoir sa grandeur, mais il faut 
qu'il soit exercé par les héros de Lord Byron, ou par Lord 
Byron lui-même. Allez donc, vous n*êtes ni pairs d'Angle- 
terre, ni gentilshommes bretons catholiques> athées et en** 
nuyés : vous êtes d'honnêtes employés, d'actifs entrepre- 
neurs, de laborieux manufacturiers. La corruption poétique 
ne va bien qu'à des aristocrates, à des artistes, à des aven- 
turiers. Votre lot est moins brillant, mais il est beaucoup 
plus sérieux. Vous avez été mis dans le monde pour repré- 
senter les vertus honnêtes et d'un usage familier : la régu- 
larité laborieuse, la probité scrupuleuse, la puissance de la 
volonté, les affections raisonnées, le bon sens et la prose. 
Si ce n'est pas tout cela que vous êtes chargés de représen- 
ter, je ne sais plus quel intérêt moral vous représentez en 
ce monde. 

Notre époque prétend souvent qu'on la calomnie et que 
les défauts qu'on lui reproche n'existent que dans l'imagi- 
nation de certains misanthropes mécontents ; mais quel- 
qu'un de ces misanthropes pourrait demander à son tour si 
la société ne doit pas la bonne opinion qu'elle a d'elle-même 
à ^affaiblissement d'une toute petite faculté qui s'appelle le 
sens moral. C'est le sens moral qui fait surtout défaut à 
notre époque ; où que vous alliez, vous sentirez qu'il est 



L8 RCAIAN DU IBALISMB ET LA GOBEUPTION POSHQVB. 349 

abs^it. Vous allez passer votre soirée dans un théâtre d& 
vaudeTille, et vous assistez à un spectacle stupide et qui 
semble fait pour distraire un public de nègres entre deux 
bamboulas; le matin, vous ouvrez les journaux^ et vous trou- 
vez qoion ne peut s* entendre sur la question de savoir sMl 
est lég^tiiœ de soustraire un enfant à la tutelle de parents 
honorables ; pour vous distraire de cette discussion ennuyeu- 
se, vous ouvrez un roman nouveau 1 Et il y a d'honorables 
personnes qui vont disant que le bon goût se perd ; je le 
crois bien. Le bon goût n'est que le sens moral appliqué 
aux choses littéraires. Si le sens moral ne vous avertit pas 
qu'il est certaines choses que l'on ne doit pas oser, il est 
vain d*espérer que le bon goût vous prêtera secours pour 
les exprimer. Une ^udace excentrique ne peut parler qu'un 
langage excentrique comme elle. Nous en avons la preuve 
dans maint roman contemporain où un style, prétentieuse- 
ment incorrect, devient le vêtement naturel d'une pensée 
moralement incorrecte. 

Tout cela fait mal à voir et à entendre, assourdit les 
oreilles comme les discordances d'un instrument faux, offense 
l'odorat comme un paifum ranci, soulève le coeur comme 
un mets corrompu. Ah 1 quand on sort de pareilles impres- 
sions, comme on comprend bien tout ce qu'il y a de divin 
dans le rire 1 Gomme sa lumineuse clarté montre avec une 
implacable précision les laideurs qui se voilaient de brouil- 
lards ! comme sa bienfaisante chaleiur soulève les fétides ex- 
halaisons de la boue ! comme ses flèches d'or percent bien 
les Pythons de la fange 1 Un railleur, s'il vous plaît, divine 
Providence 1 un railleur quoiqu'il soit 1 Nous l'accepterons 
avec joie. A défaut du ftasxc et large rire de Rabelais et de 
Molière, nous nous contenterons de la bonne humeur iro- 
nique de Lesage ; que dis-je ? il y a si longtemps que nous 
sommes privés de cette puissance morale du rire, que nous 
accueillerions avec plaisir même la grimace misanthropique 
de l'amer Swift, ou l'hilarité bruyante du cynique Fielding. 



350 LB ROMAN DU REAUSME ET LA CORRUPTION POETIQUE. 

Qu*il vienne donc ce railleur^ et qu*il corrige cette société 
en la faisant rire aux éclats d'elle-même*). 

Emile Montegut. 

*) Addenda: »La littérature moderne ne raconte qu'une 
chose seule : c'est que Thumanité est atteinte doublement 
dans son corps, dans son àme, dans sa santé physique et 
morale. Longtemps les jeunes gens désespérés, les femmes 
sans religion, les héros byroniens ont tenu seuls le monde 
attentif. Peu à peu et successivement sont venus se joindre 
à eux une foule compacte, hideuse, très-mélangée et très- 
suspecte, d'enfants déguenillés, de filles séduites, d'aven- 
turiers équivoques, de prolétaires enfiellés et de bourgeois 
enfiévrés, toute une troupe de malheureux purs ou impurs, 
honnêtes ou criminels, doux ou cyniques. Le clinquant des 
vanités, les guenilles de la misère, les boues du vice^ en- 
tassés pêle-mêle, forment comme le sol empesté sur lequel 
vivent et parlent ces personnages qui tous, chose remar- 
quable, n'expriment que des sentiments extrêmes, excessifs, 
violents. Ce spectacle, dis-je, est tout nouveau. 

» Jadis les écrivains et les poètes se contentaient d'ex- 
primer les sentiments moyens de l'âme humaine, ou de cou- 
rir légèrement autour des affections du coeur circum prae- 
cordia cordis. Un certain optimisme bienveillant, tempéré 
quelquefois par une finesse malicieuse était leur caractère 
dominant ; un certain amour de ce qu'il y a de sédentaire 
et d'uniforme dans les passions humaines, une grande timi- 
dité à s'aventurer dans ce qu'elles ont d'orageux et de vio- 
lent, telles sont les qualités qui brillent dans leurs romans 
et qui ont suffi à tout le siècle de Louis XIY. Lorsque ces 
qualités sont absentes, vous pouvez être certain qu'il n'y a 
chez les vieux écrivains qu'une assez forte dose de mépris 
pour les hommes. La souffrance et la douleur humaines, ils 
ont l'air de ne pas se douter qu'elles existent, — et en effet 
le spectacle de l'état social qui dans ces époques est bien 
assis, le spectacle des moeurs, qui ont alors une originalité 



l'idolâtrie de la révolution. 35 1 

déterminée et consacrée par la tradition, les leur cachent. 
Contents de leur manière de vivre, ils s'y tiennent et ne 
peuvent par conséquent atteindre aux mêmes profondeurs 
et aux mêmes épouvantes que les modernes, ces grands 
bourreaux d'eux-mêmes, ces infatigables analyseurs. Dans 
les anciens écrits, que peut-on citer qui ait rapport soit à 
ces soucis et à ces anxiétés contemporaines, soit à cette per- 
pétuelle dénonciation des injustices sociales ou 'des souf- 
frances humaines? Quelques lignes de la Bruyère sur la 
condition des paysans, quelques passages de Fénelon, et puis 
çà et là l'exemple de quelque grand débauché qui comme 
Rochester aura pénétré par ennui, lassitude et dégoût dans 
quelques-uns des sentiments exprimés par Lucrèce et par 
Byron. Mais comment comparer ces quelques pages et ces 
quelques traits exceptionnels à la violence des passions, à 
la nudité des expressions, à la crudité des descriptions et 
des tableaux, à cet effroyable mélange de bien et de mal, 
d'anathèmes et de prières, que nous trouvons chez les écri- 
vains modernes «? E. Montégut, 



LIDOLATRIE DE LA RÉVOLUTION. 

LA MASCARADE SANGLANTE DE LA COMMUNE DE 1871 UNE 

PARODIE MISÉRABLE DE 1793. 

«Notre génération», disait Tun des tristes héros de la Com- 
mune, »n*a pas été avare de son sang I Sur la route où nous 
hésitons a passé un peuple de coiu*ageux, et dans les cime- 
tières qui bordent Farène est couché un bataillon de mar- 
tyrs. . .ce Eh bienl si Ton déterre les morts, combien qui 
s'étaient jetés dans la mêlée, grisés par l'odeur chaude de 
certains livres. Histoires de la Montagne, des Girondins ou 
de Dix ans! Dès à présent, je l'affirme, tous, presque tous 
ces chercheurs de dangers, tribuns, soldats, vainqueurs, 



352 L*I»OLATmiS DB LA RBY0LUI10M. 

vaincus, ces martyrs de Thistoire , ces bourreaux de la 
liberté, c'étaient des yictinies du livre 1 On le voit, nous ne 
donnons rien à Thypothèse dans la recherche des causes 
qui ont amené de si terribles effets ; nous laissons parler les 
témoins ; le cri des victimes a un accent inimitable.. 

Cette liste tracée à la hâte, d*un crayon fiévreux, est 
évidemment incomplète ; mais Tindication générale Si^ksiste, 
elle est exacte, nous pouvons la suivre. Il y aurait d'ailleurs 
à remonter bien haut dans Thistoire de notre éducation na- 
tionale pour retrouver les origines des sentiments révolution- 
naires confondus dans notre esprit avec les premières impres- 
âons intellectuelles que nous avons reçues. Nous ne savons 
un peu (et encore nous les sav(ms mal) que deux sortes 
d'histoire : celle de l'antiquité classique et celle de la révo- 
lution française. Tout le reste s'est graduellement effacé; 
mais ces deux groupes d'événements et de personnages se 
meuvent et vivent dans notre imagination; ils se détachent 
.avec un étonnant relief sur un fond vague de notions éteintes 
et de souvenirs languissants. Les héros des république» 
antiques se mêlent à ceux de notre récente histoire ; c'est 
une sorte de compagnie illustre qui hante nos esprits dans 
des attitudes choisies, avec des discours sublimes sur les 
vertus républicaines, sur la liberté, sur la patrie. Tout y est 
grand, plus grand que nature ; tout y est surhumain par les 
sentiments exaltés, par la fierté indomptable, par le langage, 
où l'homme s'efface sous le héros ; tout cela est éclairé d'une 
lumière trop brillante et placé dans une perspective d'immo- 
ralité. C'est un monde légèrement surfait, quelque peu dé- 
clamatoire, qui ne ressemble à rien de ce qui a réellement 
existé, résultat de notre éducation classique combinée avec 
les fictions dont la révolution française a fourni le thème 
inépuisable. Voilà le fond de l'enseignement politique, tel 
que la plupart des bohèmes l'avaient apporté du collège et 
des écoles dans les luttes après de la vie parmi les tentations 
ardentes de la société moderne, dans le conflit de leur mi- 
sère avec la richesse étalée de toutes parts, avec le pouvoir 



l'idolatrib de la révolution. 353 

dont le prestige brûlait leurs yeux et attirait invinciblement 
leurs rêves. Toute étude sérieuse des conditions de l'exis- 
tence sociale, du progrès des peuples et du prix auquel il 
s'achète, toute méditation approfondie sur les lois véritables 
de rhistoire, Finanité de certains grands mots, la vanité de 
certaines formules, ou sur les crimes trop réels déguisés 
sous des noms pompeux, tout cela leur était étranger. L'his- 
toire judicieuse, véridique, fortement motivée de la révolu- 
tion n'était pas faite pour leur plaire ; ils se souciaient médio- 
crement de renseignement des maîtres qui l'ont ramenée à 
la vraie perspective en réduisant les hommes à de justes 
proportions. Il leur fallait plus de fantaisie, c'est-à-dire plus 
de mensonge. Ce n'était pas le drame des idées qui attirait 
leurs esprits vains et iaibles ; c'était le tumulte des faits, 
l'agitation des places publiques, les scènes de la convention, 
les épouvantes de la Conciergerie ; moins que cela, Tappa- 
retl théâtral, la mise en scène, les écharpes, les panaches, 
la défroqué des acteurs, les harangues et les disputes, l'em- 
phase et les injures ; c'était aussi la partie romanesque, les 
élévations soudaines et les renversements de fortunes, les 
splendeurs et les ruines passant comme dans un rêve éblou- 
issant et sinistre, d'où se dégageait à leurs yeux la grande idée 
illuminée par les feux de Bengale de la poésie et de la rhé- 
torique, aperçue de loin comme dans une apothéose. 

Notre génération a été nourrie de ces spectacles, de cette 
fantasmagorie, où la révolution française fait la figure d'un 
drame à décors et à grandes phrases. Qui donc a caressé 
ces imaginations frivoles en les repaissant d'un faux idéal à 
propos de ces événements et de ces hommes que le plus 
simple devoir était de ramener à la mesure de la moralité 
humaine? Qui donc a exalté cet enthousiasme maladif d'es- 
prits violents et faibles pour une époque où de si grandes, 
de si nobles aspirations furent si follement compromises, si 
tristement souillées, pour une époque enfin qu'il faut crain- 
dre de flatter de peur de devenirle complice de crimes inex- 
piables dans le passé ou d'imitations funestes dans l'avenir ? 

23 



354 l'idolâtrie de la révolution. 

La réponse est sur toutes les lèvres. Nous les connaissons; 
ces poètes et ces rhéteurs qui ont transfiguré comme à plai- 
sir cette histoire pour avoir le droit de la glorifier par 
dithyrambes sans fin ou par des amnisties sans réserves — 
Voilà les vrais coupables. 

Ainsi s'est créée parmi nous la religion, c'est trop pei^ 
dire, l'idolâtrie de la Révolution, infaillible, impeccable 3^ 
immaculée : c'est un culte soutenu par l'imagination plu^ 
encore que par la passion. La Révolution a ses théologiens^ 
elle a ses mystiques et ses dévots, elle a même ses tartufes^ 
ce qui complète une religion. Tout est saint, tout est sacr^ 
en elle; le rite par lequel on l'honore, c'est de l'imiter d^^ 
point en point. On reproduit avec une laborieuse exactitude 
sa rhétorique pompeuse et les brusqueries de son langage, 
ses grandes phrases et ses gros mots, les attitudes et les 
gestes de ses personnages. Trop heureux ceux qui, à force 
de soins d'études, sont parvenus à ressaisir quelques traits 
de ces types consacrés 1 Chacun veut se tailler un rôle dans 
cette histoire, et détacher de la grande toile quelque figure 
dans laquelle il essaiera de s'introduire. Vous avez naguère 
entendu Camille Desmoulins: c'était presque sa désinvolture 
et sa cruelle impertinence, — c'était tout lui'., moins la 
meilleure part, ses accès de sensibilité vraie et ses beaux 
mouvements d'âme. Vous avez frémi en reconnaissant la 
grande voix de Danton : oui, vraiment, c'était sa voix, c'en 
était la sonorité et l'éclat; il y manquait la foudre, l'avocat 
perçait sous le tribun. Marat, nous l'avons vu passer, il y 
a quelques jours, sur la scène que le sinistre acteur a de 
nouveau inondée de sang ; mais le vrai Marat aurait horreur 
de celui qui faisait son personnage, et qui a réussi, grand 
Dieu I à diffamer Marat. Celui-ci dénonçait et poursuivait 
ses victimes, il ne les exécutait pas. Barrère, je l'ai ren- 
contré hier; c'est toujours le révolutionnaire à la langue 
mielleuse, prêt à monter son âme mobile à la note de tous 
les événements. Tout cela ressemble à une mascarade 
sanglante, à quelque lugubre et atroce plaisanterie. Parodie 



l'idolâtrie de la révolution. 355 

misérable ! c'est 93 moins la conviction ardente, un 93 tout 
artificiel, et, puisqu'il est convenu que la Terreur a élé une 
religion, disons que la Terreur qu'on a voulu rééditer devant 
nous était plus monstrueuse et plus criminelle que l'autre, 
car c'était une religion sans la foi. 

On a joué avec ces terribles souvenirs, on a essayé de 
les transporter dans notre histoire. Ce que cet essai nous a 
coûté, nous le savons maintenant, et ce qui fait horreur 
dans ce jeu sinistre, c'est de penser que ce n'était qu'un jeu. 
En avons-nous fini au moins avec ces parodies? Il faudrait 
en finir d'abord avec cette littérature théâtrale qui a en- 
flammé tant de jeunes cervelles, et leur a imprimé l'idée 
fixe de recommencer ce temps, ces événements, ces hommes. 
Proscrivons à tout prix par la discussion, par la critique, 
par le mépris, cette école insensée qui fait de la révolution 
non plus un moyen, mais un but, son propre but à elle- 
même, comme une autre école, qui s'est ralliée à celle-ci 
dans ces derniers temps, faisait autrefois de l'art pour l'art. 
Deux niaiseries qu'on nous donne pour également sublimes, 
mais qui sont inégalement graves par leurs conséquences : 
l'une n'exposant que ses adeptes et ne les exposant qu'aux 
sifflets du public, l'autre compromettant le public lui-même 
et ensanglantant les rues. Il faudrait aussi atteindre une autre 
forme du même mal, démasquer sans pitié tous ces courtisans 
et ces flatteurs de la puissance populaire, non moins funestes 
que ceux des cours, qui ne cessent dans leurs journaux, dans 
leurs livres, dans les conférences, dans les clubs, d'exalter le 
peuple, le noble peuple, le généreux peuple, et de le griser 
de leurs vaines louanges partout où ils peuvent entrer en 
communication avec son coeur héroïque, avec sa grande âme: 
adulation fatale qui n'a pas contribué médiocrement à démo- 
raliser la foule en la persuadant de l'infaillibilité de ses 
passions. On accuse l'Empire d'avoir fait de la mauvaise 
démocratie, du socialisme honteux. Des lois comme celles 
sur les coalitions et sur les livrets, plusieurs autres encore, 
purent compromettre gravement l'ordre moral dont l'ordre 

23* 



356 L lOOLATBIS DE LA RBVOLLTION. 



\ 



matériel dépend. Tout cela est possible; mais ce qui esl 
certain, c*est que, si TËmpire a trop donné à la mauvaise- — 
démocratie, il n'en profita guère. Ceux qui en profitèrent, «^ 
ce furent ceux-là mêmes qui avaient fait concurrence à ce " "^^ 
jeu dangereux du pouvoir en allant plus loin que lui d an ' s^— -=» 

cette voie fatale, les révolutionnaires de profession, les irré 

conciliables et radicaux de la chambre qui triomphèrent 
ces fautes après les avoir partagées. Il est vrai que la la 
gique des événements les a cruellement chÀtiés depuis 
les amenant de faute en faute à cette dure nécessité d 
fusiller leurs électeurs : triste lendemain de taat d'ovatio 
populaires ! 

E. Cako (i874). 



LES MISÉRABLES DE VICTOR HUGO, PROLOGUE DE 

LA COMMUNE. 

Il sera difticile, d'ici à longtemps, de parler des Châti- 
ments avec justesse et mesure. Telles sont les inépuisables 
rancunes amassées dans nos coeurs contre l'homme pro- 
voqué par M. Hugo en un duel à mort, qu'on pardonne 
presque à Pindare-Archiloque d'avoir frappé à côté et enve- 
loppe dans ses furieuses invectives les causes les plus saintes 
et les noms les plus vénérés 

Nous sommes plus à Taise avec les Misérables, gigan- 
tesque arsenal qui aurait droit à ce sous-titre : Ou le Prologue 
de la Commune. Là, pas un chapitre qui ne soit une pré- 
face d'insurrection, pas une page qui ne puisse tapisser une 
barricade, pas un personnage sur lequel n'aient pu se 
mouler les orateurs, les chefs et les exécuteurs commu- 
nistes. C'est Javert dont les meurtriers ont mérité de trôner 
à l'hôtel de ville. C'est Gavroche ^) qui a inondé de pétrole 
les sous-sols et les caves. C'est Jean Valjean dont l'ample 

4) Gavroche, gamin, voyou. 



l'idolâtrie de la révolution. 357 

r'ediBgote à la propriétaire, boutonnéo sur sa camisole de 
^rçat, renfennait dans ces larges poches le trousseau de 
olefs destiné à ouvrir à tous les repris de justice les portes 
de toutes les prisons. C'est Éponine, — la fille des nies, 
— ou Fantine, la courtisane angélique, qui s'est faite Tama- 
^one de ces hideuses et sanglantes saturnales. Ainsi de 
^uite. Il y a, dans les Misérables, un détail^ une lame à 
<deux tranchants, qui pénètre plus avant encore dans les bas 
fonds de cette guerre sociale. Tout le long de son récit, 
l'auteur nous montre concurremment, et comme sur deux 
lignes parallèles, — une bande de malfaiteurs et d'escarpes ^) , 
Thénardier, Brujon, Montparnasse, Gueulemer, etc., — et 
un groupe de républicains émeutiers, Enjolras, Bahorel, 
Courfeyrac, Combeferre, Prouvaire, etc. — En apparence, 
■ rien n'était négligé pour maintenir ou exagérer les distances. 
Les premiers étaient des scélérats, les seconds des séraphins. 
Mais comme d'une part l'auteur prenait plaisir à nous en- 
seigner, dans toutes ses finesses, la langue de ces bandits, 
à nous passionner pour leur évasion, à nous faire vivre de 
plain-pied avec le drame dont ils sont les héros; comme de 
Vautre, il nous montrait le séraphique Enjolras et ses com- 
pagnons agissant exactement comme auraient agi à leur place 
Assi, Mégy, Flourens, Grousset etBillioray, il arrive fatale- 
ment que les deux lignes finissent par se rejoindre, et que 
les professeurs de barricades n'ont plus rien qui les distin- 
gue des praticiens de l'assassinat. L'assimilation est com- 
|4ète, sinon dans l'intention de M. Hugo, du moins dans 
l'effet de son livre. Patience 1 Elle se retrouvera neuf ans 
plus tard, en écharpe rouge, sur les dalles de la place 
Vendôme ou sur le seuil de la Roquette. Le roman des 
Misérables sera pour la Commune ce que l'Histoire des 
Girondins a été pour la révolution de février. 

A présent, s'il est vrai, comme nous ne pouvons l'oublier,, 
que ce gros livre, effrayant dans sa fausse bonhomie, ait 

<) Escarpe, voleur qui va jusqu'à l'assassinat pour en arriver 
à ses fins. Escarper, écharper, tuer, assassiner, argot des voleurs. 



358 l'idolâtrie de la révolution. 

eu ses admirateurs fanatiques, son année de succès, ses 
panégyristes attitrés, ses sbires prêts à faire feu sur les 
récalcitrants et les tièdes, et qu'il ait augmenté d'un demi- 
million la fortune du pauvre poète, à qui s'en prendre? 
Assurément, ce ne sont pas les prolétaires, les affamés, les 
vagabonds, les habitués des carrières d'Amérique et de l'élé- 
phant de la Bastille, qui ont payé trois louis le plaisir de 
s'apitoyer sur les malheurs de Jean Yaljean et les chagrins 
de Gosette. C'est vous, c'est moi, ce sont tous les bour- 
geois spirituels, tous les Parisiens lettrés que nous rencon- 
trions, en mai 1862^ portant fièrement sous le bras un de 
ces volumes sournoisement incendiaires. Jamais, noiL 
jamais société plus intelligente, critique mieux avisée , n^^ 
fournirent plus bénévolement des armes à leurs ennemis^ 
ne se prêtèrent plus complaisamment au marteau de leurs 
démolisseurs*). 

A. DE PONTMARTIN. 



*) »Un grand mal, c'est que l'homme de lettres qui, 
par profession, devrait être le guide de ses contemporains, 
est atteint lui-même de la contagion commune, l'indéci.^ion 
des principes, l'incertitude des convictions. Il est même en 
général moins fixé dans ses croyances que le public auquel 
il s'adresse. Habitué à remuer des idées, il devient scep- 
tique à l'égard de toutes ; il les accepte au hasard, suivant 
l'effet qu'il veut produire. Il leur demande non d'être justes 
mais d'être frappantes ; non d'exprimer une vérité, mais de 
produire une belle page. Le talent de nos écrivains porte 
la peine de ce défaut de moralité. A travers tout leur esprit, 
on sent le vide de la doctrine : on comprend que, sur ce 
qui nous touche le plus, ces hommes n'ont rien à nous 
apprendre ; et le bon sens du public reste indifférent pour 
.eux comme ils le sont eux-mêmes pour les intérêts les plus 
chers de l'humanité «. Demogeot. Les Lettres et l'Homme de 
lettres au XIX™® siècle. 



BALZAC. 359 



BALZAC. 

SON INFLUENCE POSTHUME ET DIRECTE SUR LES FOLIES 
ET LES MALHEURS DE L'ÉPOQUE ACTUELLE. 

J'ai hâte d'arriver à un homme aussi extraordinaire dans 
son influence posthume que dans l'ensemble de sa vie et de 
ses ouvrages. Il est mort un an avant le coup d'État, et 
son oeuvre colossale, plus vivante et plus puissante que 
bien des livres de fraîche date, emprunte aux événements, 
qui ont suivi sa mort je ne sais quel prestige prophétique. 
Des personnages qui n'étaient pas encore vrais quand ils ont 
jailli de ce cerveau en ébullition^ nous ont tout à coup 
frappés par leurs airs de ressemblance avec les héros de la 
triste comédie politique, qu'on dirait découpée dans la 
Comédie humaine. La fantaisie s'est changée en portrait, le 
rêve en réalité ; l'Histoire s'est étudiée à justifier le Roman, 
en devenant plus paradoxale et plus invraisemblable que lui. 

La gloire de Balzac s'est donc enrichie des largesses 
de l'immorale fortune, et, après avoir été contesté, amoindri, 
récusé, presque persécuté de son vivant, il a régné en 
souverain absolu sur une société qui reconnaissait dans ses 
livres le type de ses triomphateurs, de ses favoris et de ses 
maîtres^ sur une littérature qui, violemment détournée de 
l'idéal, devait chercher à l'extrémité contraire ses inspi- 
rations et ses modèles. Est-ce à dire que la critique perde 
désormais ses droits à propos de cet homme prodigieux? 
Assurément, non; mais, en présence de ses incroyables 
complications, de ce gigantesque dédale, Téblouissement et 
les ténèbres, les raffinements du bien et les subtilités du 
mal, l'hallucination et le génie, le grand artiste et le vision- 
naire, le créateur et le monomane, la réalité saisie dans 
le vif et la chimère poursuivie dans le vide, les splendeurs 
d'un palais de fées et le fouillis d'un magasin de curiosités, 
la critique ressent un embarras comparable à celui 
qu'éprouve le juge dans une affaire trop embrouillée. 



360 BALZAC. 

Sa célébrité est immense ; sa physionomie est inefifaçable ; 
sa figure est de celles qui se gravent et s* incrustent, à une 
profondeur étonnante, dans Tbistoire littéraire et sociale 
d'un siècle et d'un pays. Hors de cause les facultés mer- 
veilleuses, inouïes, eCFrayantes d'observation et d'invention. 
Gai; mais, encore une fois, l'influence? L'action directe 
ou transversale, immédiate ou Imntaine, sur les idées, les 
moeurs, les caractères, les fautes, les folies et les malheurs 
d'une époque surexcitée et amollie, exaltée et corrompue, 
. jetée hors du droit chemin et mise en goût d'aventures par 
l'étrange complicité de la fiction prophétique et du fait ac- 
compli! Voilà ce qu'il est permis de discuter ... et de 
déplorer. Seulement, pour rester fidèles à l'actualité formi- 
dable qui nous étreint de toutes parts, négligeons aujourd'hui, 
chez Balzac, ce genre d'influence que nous avons souvent 
signalé, et qui procède par infiltration ou insinuation. Bor- 
nons-nous à deux ou trois détails qui s'appliquent plus 
spécialement à la situation présente ; ils sont tout à fait de 
circonstance puisqu'un débat fort embarrassant s'engage à 
tout propos sur la question de savoir qui nous à fait le plus 
de mal, des hommes de l'Empire ou des hommes du 4 sep- 
tembre. 

Balzac a été également le précurseur, — que dis-jel 
l'introducteur des roués et des viveurs, héros de coulisses 
et de boudoirs, qui sont devenus, par le conseil de leurs 
créanciers , les hommes du coup d'État ; des jeunes ambi- 
tieux, bouffis d'orgueil, sans expérience et sans génie, qui, 
après avoir appris dans les crémeries la politique et la 
guerre, se sont improvisés organisateurs, dictateurs et stra- 
tégistes au profit des Prussiens ; et enfin des scélérats qui 
ont réuni, en leurs personnes, dans l'insurrection commu- 
niste, les deux genres d'hostilités auxquelles la société ris- 
que de succomber si elle n'y prend garde : la démagogie et 
le crime. 

Relisez les romans de Balzac, où se coudoient les de 
Marsay, les Rastignac, les Vandenesse, les Rubempré ; puis 



évoquez en îde« Thistotre -la e roman *u» î n^^in- v^ - • . • 
brillants aveckCunerç «^ ^m r^açxie f •»\ç*"Si»-«K "^ :*• w;*«fn 
tninsporU dn foyi^r ée .'<ln>-n fans .»*> 'niair^f-r** -' uau 
la seconde jena ejfi g anos i 'ait 3^^-*r .«^ i«*n«^ * «itrii - -^ 
par la première von* rwnfinaitr^z i»' '^-.1.-* -<iin.:;r ju^ ni*- 
TOUS ne pourrez manviner le ■^•^*i> iir* ,^.^nti .. li 'ia#i 
ressemble de ^ pr»»* i ine 3r-iDii»-'ie *îif **'j1 r-- - 
table ce qa elé« noioie -Kle *r»»^ •»* m rif ■ tir :»- .-»-- 
sentir'. 

Cherchiez wntskmmtm lao^ a fv^^w*^ i#:r*«t^rTr' uf < 
Marcat. dass -z ^*f»iir f« /*>•* bia« ■ r^-»* f, — r-^ -, 
prorti»r^ « ^«nsr. "^ wisi rpni-omr»r»*2 uns '.nf • --.^ '-^ 
pages qxie j'imiùim^ -«ny "^ n>*Mi-r m- u-s fi.- -■ -■ •*- 
Balzac: TsAh» rit» aiirr» '»»M-:»-îf *• i -rr* "k^.îi- 
mal en pî>. :;:*rTe ru» t- jritii-.-mt'^n*-rsi r.-* - » ^ - 

ployer q»» les •^j-ilarv. i\t^-* ni^ ^ 't^^m. ■ - j - ** - 
priae et iat*?»» lumrr !*• aim. un* r^*:*.-.- •>'î •>- - 

me SainC'Jîicrpies. «nirp in#* ^-ni-rrtiirin î*' *?«/-' - ' • ■ 
de g^ni* i TU i ip aiuinfii m ui^ .^. .-^•.- - y • • ••- 
donner par 'eniain»*«- i*^ -^nil'' i»-« fi -**-:. .^ ' •'- ' ■'' 
«an* ^rjn.pUKT .e» liirnp ^î »rt "-fir*>n . •• •• " '■■ 
nae; ••il-î ■? -^î** upm»» iinitin*i»" *•• * ■•^-> ■-*• - . ' 
EHe 4 oi*v-*r* ••mti*^ ik vnt.-: i^*: v»«>- < «>•■ -' *-'' -*^ *' 
â ces- i»»unes Tiaî*^*'i;- ui iu*ru*rk>tp' u^' -ftar». •>>r i - . 
poiittqilt». 2ïl ' < ("^ î<c I ml '••- 'iM- *if>4*^. -^ . --,*..*• ^ 

efi d*nii«îr .i»»fi. ^ #nn#-s**- *--i.ii'? .•-• r>i-;- *■- - • 

les '»**\.iu#*niin'** .iii#-: .-'tri- ,r:'i:/' -*•---* • .' 
de fpî*nii*— if'îiv •n.i • -** ^• T. .*-*■■ »•'•'* 

a"i lin* 'ti» 31 !#• l>i?ir** ^ î*" -«-s I» -/ -j •■' - . 

aâHez //'WiP )#iJir v.AJfFri-r *-: ii»W,-4 -f f.-- a- -i. . 



362 BALZAC. ' 

Vautrin n*est pas seulement le scélérat qui vole ou qui tue, 
le forçat récidiviste que la cour d'assises renvoie à Cayenne 
ou à Toulon ; il devient un des ressorts du mécanisme social, 
un pion de cet échiquier où le succès appartient aux auda- 
cieux et aux habiles. Il a des déguisements, ou comme on 
dit dans cet argot sacrilège, des incama^ioM qui le mettent 
en contact avec le faubourg Saint-Germain, la cour et 
rÉglise, et font prendre au sérieux, par les grands de ce 
monde, cet homme marqué à Tépaule, pourri de vices dont 
un seul suffirait à toutes les ignominies. Il dirige une triple 
intrigue dont les fîls traversent le bagne et le palais de 
justice pour arriver jusqu'aux salons de la rue Saint-Domini- 
que, aux bureaux de la grande aumônerie et au pavillon 
Marsan. Possesseur de tous les secrets, confident de toutes 
les infamies, écoutant aux portes, glissant à travers les ser- 
rures, transformant ses affidés en secrétaires et en valets 
de chambres des ambassadeurs et des pairs de France, il 
fait trembler les grandes dames dont il connaît les faiblesses ; 
il fait rougir les élégants tarés qu'il pourrait conduire avec 
lui au bagne et à Téchafaud. Ce n'est plus un voleur ou un 
assassin; c'est un lutteur, un athlète^ le symbole vivant de 
la guerre déclarée à la société par les pauvres, les déshé- 
rités et les petits. 

Eh bien, sortez du roman, agrandissez et déterminez le 
cadre. Donnez pour théâtre à Vautrin, non plus les planches 
de la Porte-Saint-Martin ou les étagères du cabinet de lec- 
ture, mais Belle ville un jour d'émeute, l'hôtel de ville un 
jour de victoire, il dépend de vous de toucher au doigt et 
de sentir près de vos poches, réalisée en chair et en os, 
cette fiction effroyable : l'admission du scélérat comme puis- 
sance sociale, l'acclimation de l'assassin et de l'incendiaire 
dans le jardin démagogique ; le crime, en un mot, cessant 
de relever du gendarme, du juge et du bourreau, pour avoir 
voix au chapitre politique et prendre rang dans la guerre 
sociale. Qu'en dites-vous? Ai-je besoin de vous nommer 
les vivants commentaires de l'idée de Balzac, les Vautrins 



BALZAC. 363 

da 24 mai 4 87 ! ^]? Pèrsisterez-Yous à glorifier dans le inonde 
idéal ce qui ne peut prendre corps dans la vie réelle sans 
piller vos magasins, brûler vos maisons, détruire vos monu- 
ments, assassiner vos prêtres, ensanglanter vos rues, dés- 
honorer à tout jamais votre histoire, et vous coûter en deux 
mois plus cher que vingt ans de monarchie ? 

Que serait-ce si nous parcourions à ses degrés inférieurs 
ce travail de décomposition sociale par la littérature? Pauvre 
peuple ! sous prétexte que mieux vaut lire que boire, — 
hélas ! les fédérés de la Commune ont prouvé que Tun n*em- 
péchait pas Tautre, — quels poisons ne lui a-t-on pas servis, 
sous toutes les formes, à toutes les doses, dans toutes les 
coupes d'argile ou de similor? S'il est, comme on Ta dit, 
Xkn grand et vieil enfant, quels effets n'ont pas dû produire 
sur ces âmes enfantines des lectures où tout semblait com- 
biné pour les troubler et les corrompre ; le fantastique ta- 
bleau des vices ou des crimes des riches, le mensonge histo- 
rique encadré dans la fiction romanesque, l'excitation per- 
manente des appétits matériels, le sophisme qui fait de 
l'homme du peuple un héros pour le dispenser d'être un 
honnête homme? A-t-on oublié l'espèce de joute établie 
entre cinq ou six disciples de Balzac, à qui trouverait le sujet 
le plus immonde, les détails les plus malpropres, les person- 
nages les plus hideux, à qui remuerait le plus hardiment 
les cgouts et les cloaques ? Et ces romans dont l'obscénité 
toute spéciale était calculée de façon à provoquer une ébauche 
de procès ou à se faire interdire dans le journal par la pu- 
deur publique, et à spéculer ainsi sur toutes les curiosités 
clandestines? Et ces feuilletons populaires, dévorés par un 

1 ) Qui peut dire, disait Manche de Loisne en 4852 (!) combien, 
parmi ceux qui depuis^ des années luttent sans relâche, dans les 
journaux, dans les pamphlets révolutionnaires et derrière les 
barricades, contre la société, combien il|y en a qui se sont figuré 
le monde tel que les romanciers modernes l'ont réprésenté, et se 
croient appelés à sauver et à régénérer l'humanité en écrasant 
sous des ruines et en noyant dans des flots de sang la société et 
la civilisation modernes 1 B. 



3&i BALZAC. 

Bullion de lecteurs, perpétuelles variantes du thème que 
voici : Un assassinat entouré de circonst»ices mystérieuses 
tA a^ravantes; les soupçons tombant sur un ouvrier, un 
pécheur, un prolétaire ; une instruction patiemment pour- 
suivie par le Deus ex machinay chef ou agent de la police de 
sûreté ; et enfin la découverte des vrais coupables, qai sont 
invariablement ducs, marquis et duchesses? Et les théâtres? 
Un exemple entre mille : Les catastrophes qui se pressent 
depuis plus d'un an nous plongent parfois dans un état bizarre 
qui tient du cauchemar et du rêve. En apprenant Fincendie 
du théâtre de la Porte-Saint-Martin, j*ai cru voir passer, 
comme dans une vision éclairée par les feux de Bengale ou 
de pétrole, tout le répertoire de ces planches illustres (le mot 
a été dit) . C'était d'abord — ô honte ! ô présage ! — le 
drame de l'Incendiaire, ou la Cure et VArchevéché, qui nous 
montrait un archevêque fanatisant une jeune fille, et la pous- 
sant à incendier un château habité par un libéral, ancien 
général de TEmpire. Puis défilaient Dix ans de la vie d'une 
femme, où l'on voyait une comtesse du faubourg Saint-Ger- 
main descendant tous les échelons de la prostitution pari- 
sienne : la Tour de Nesle, Lucrèce Borgia, ces deux sang- 
lantes parodies de la majesté royale; ces deux coups de 
dague romantique portés à l'idée de respect ; ces deux apos- 
tasies du romantisme — qui nous en réservait beaucoup 
d'autres au profit de la passion démagogique ; Robert Ma- 
caircj l'assassin fantaisiste et bouffon, que les raffinés de 
l'époque prirent sous leur patronage, et qui a fait rire deux 
ou trois générations, aux dépens des gendarmes, en l'hon- 
neur des scélérats beaux esprits; puis, en se rapprochant de 
nous, et, comme préambules de la République ou de la 
Commune, le Chiffonnier de Paris, de cet odieux Félix Pyat; 
Paillasse, d'un de ses rivaux de gloire ; deux pièces où le 
chiffonnier et le saltimbanque se font les don Quichottes, 
les redresseurs de torts d'une société que les grands sei- 
gneurs et les grandes dames remplissent de leurs déborde- 
ments et de leurs crimes ; une surtout — la première où le 



BALZAC. 365 

Talma du boulevard fouillait dans sa hotte avec son crochet^ 
et en tirait» au milieu d*un tas de haillons et d'ordures . . . , 
la couronne de France ! . . . Puis enfin, quand cet art popu- 
lacier a épuisé tous ses outils de démolition sociale, tous ses 
assassinats commandés par des rois ou des reines, tous ses 
tonneaux de poison servis par des mains pontificales et sou- 
veraines, toutes ses basses flatteries à la démocratie des 
tréteaux et des bouges, toutes ses venimeuses calomnies 
contre le passé, cootre la noblesse, contre TÉglise, contre 
r innocence, contre les palais, contre le château, contre This- 
toire, quel sera le complément de ce cours de littérature 
dramatique à Fusage des communaux de l'avenir? La bes- 
tialité sensuelle succédant au mélodrame révolutionnaire ; 
la féerie avec ses nudités provoquantes, ses grappes de 
femmes suspendues à un fil invisible dans des flots de lu- 
mière électrique ; la matière s'emparant de ces intelligences 
grangrenées et complétant Téducation de la béte, qui n'a 
plus qu*à se ruer sur sa proie . . . Avouez qu'il y a eu des 
incendies expiatoires, et que, cette fois, le supplice du feu 
ressemblait à la peine du talion ! 

A. DE PONTliARTIN. 



LA RÉHABlLITATlOiN DU BAGNE. 

Il faut voir le drame de Vautrin^ pour comprendre jus- 
qu^à quel point un homme d'un talent réel peut tomber 
dans Taberration ; aucun autre mot n'exprimerait aussi bien 
l'origine de ce cauchemar dramatique, éclos du cerveau 
échauffé de Balzac. 

Balzac crut qu'il suffisait de mettre une noble pensée 
dans l'âme d'un criminel pour l'absoudre de tous ses crimes, 
et de faire luire une larme dans la paupière d'un bandit 
pour que les anges vinssent la recueillir comme dans un 
conte oriental de Thomas Moore. Un grand poète avait fait 



306 BALZAC. 

entrer dans le coeur de Lucrèce Borgia un sentiment mater- 
nel qui avait fait intéresser en faveur d'une princesse peu 
recommendable, et Balzac en voulut faire, pour ainsi dire, 
autant en faveur d'un forçat de la plus vile espèce. 

Il y a des moments oit la littérature en délire remue la 
société de fond en comble, dans le dessein de trouver des 
types nouveaux ; elle recherche alors les contrastes, les plus 
imprévus, les effets les plus bizarres aux dépens de Tordre 
et de la raison. Vautrin est venu dans ces mauvais jours où 
Ton a presque essayé de réhabiliter le bagne, où des hommes 
d'imagination se sont plus à poétiser les sinistres héros des 
cours d'assises , jeu plus dangereux qu'on ne croit pour le 
repos public. Les esprits d'élite qui se sont amusés à créer 
ces scènes étranges, entremêlées de l'argot des prisons, n'ont 
pas compris la portée de leurs oeuvres: il n'y ont vu qu'une 
étude de caractère, le filon d'une mine impure, il est %Tai, 
mais de laquelle on pouvait faire sortir quelques étincelles 
dorées : il n'ont pas senti qu'il s'exhalait de leurs travaux 
souterrains des exhalaisons pestilentielles et fatales : oui, ce 
monde affreux, ce monde en dehors de la légalité, qui se 
vante de ses ignobles exploits et qui fait rire avec le vice, 
est d'un mauvais exemple pour la vertu. Oui, ces beaux 
fils échappés de Rochefort, de Brest et de Toulon, ces philo- 
sophes de la chiourme, professeurs en matière de vols et 
d'assassinats ; ces merveilleux qui cachent une épaule infâme 
sous une cravate à la Colin, et se regardent comme des 
proscrits, parce qu'ils ont rompu leur ban, ont produit leurs 
imitateurs. Nous avons vu et nous voyons tous les jours 
figurer devant les tribunaux les personnages que les roman- 
ciers et les auteurs dramatiques ont mis à la mode, et la 
société est devenue h son tour le miroir d'une littérature, 
privée un moment du sens moral par la folie de ses au- 
teurs .... 

La critique ne saurait admettre qu'on pousse le pitto- 
resque jusqu'à jeter sur la scène des êtres qui prétendent 
avoir le droit d'être en guerre avec la société, qui pratiquent 



BALZAC. 367 

le vol par profession, et qui s'étayent de misérables para- 
doxes pour tâcher de légitimer le vice et le crime dont ils 
vivent. 

Qu'on ne nous montre plus, avec leurs haillons, des 
échappés de nos bagnes, dont l'aspect seul fait frisonner le 
coeur et dont l'ignoble argot épouvante les oreilles. Qu'on 
ne suspende plus sur la tète du spectateur, en quelque sorte^ 
le hideux couteau avec lequel ils égorgent leurs victimes^ 
comme une autre épée de Damoclès. 

N'a-t-on pas vu devant nos cours d'assises des esprits 
pervers chercher une excuse dans les odieux principes dont 
font parade ces êtres fangeux ; et dans les rangs infîmes 
d'une société mal assurée comme la nôtre, ces principes ne 
produisent-ils pas d'autres théories qui viennent de temps à 
autre arrêter le progrès des moeurs et des idées? . . . . 

Nous ne saurions trop nous élever contre l'absence des 
principes sociaux et de sens moral qui déprave quelques- 
unes de nos pièces modernes ; elles sont un sarcasme contre 
la probité et la raison, une amère raillerie jetée à la cons- 
cience humaine, en un mot^ une protestation du mal contre 
le bien. Le besoin d'originalité, sans doute, la difficulté 
d'être nouveau après l'épuisement des grands sujets emprun- 
tés par des hommes de génie"à l'honnêteté publique et pri- 
vée, ont fait prendre le contre-pied de toutes Jes vérités 
reçues, et donné naissance à ces monstruosités paradoxales 
dont nous accusons l'esprit et non le coeur de quelques-uns 
des auteurs de notre époque, il n'en est pas moins urgent 
de repousser ce système qui a envahi la scène, et qui y pro- 
duit l'apologie indirecte 'de roueries effrontées et de hon- 
teuses mystifications . ( < 8 6 2 . ) 

HiPPOLYTE Lucas. 



368 LA PHILOSOPHIE DE LA FEMME EMANCIPEE. 

LA PHILOSOPHIE DE LA FEMME ÉMANCIPÉE. 

GEORGES SAND. 

J'ai lu de M™* Sand Indiana, Valentine, Lélia, Mauprat, 
Jacques, Rose et Blanche, Le Compagnon dît tour de FrancCf 
Spiridion, Leone Léoni, le Secrétaire intime, Téverini et 
l'Histoire de ma vie; j'ai vu, à TOdéoB, le Champy^ daudM^ 
Maître Favella : si cet eosembie ne suffit pas à motiver mon 
opinion, je suis prêt à retracter tout ce que je vais dire. 

Le premier effet de cette lecture fut de soulever en moi 
une réprobation terrible. Je n'avais pas assez d'imprécations 
et d'injures contre cette femme, que j'appelais hypocrite, 
scélérate, peste de la République, fille du marquis de Sade, 
digne de pourrir le reste de ses jours à Saint-Lazare, et que 
je voyais admirée^ applaudie, Dieu me sauve, par les puri- 
tains de la République. 

J'avais tort cependant, sinon vis-à-vis des livres, au 
moins à l'égard de l'auteur. Une étude plus attentive m'a 
calmé, et je crois pouvoir d'un mot justifier M™® Sand, à 
qui je demande pardon de ma colère : 

Rien de ce que la raison et la morale peuvent blâmer 
chez elle n'est d'elle ; en revanche, tout ce qu'elles peuvent 
approuver lui appartient. Puissante par le talent et le ca- 
ractère, amante de l'honnête autant que du beau, M"^® Sand, 
dans la modestie de son coeur, a cherché un homme ; ella 
ne l'a pas trouvé. Aucun de ceux qu'elle a hantés, aimés , 
n'a su la comprendre et n'était digne d'elle; elle s'est égarée 
par leur faute. Elle ne demandait, en suivant sa vocation, 
qu'à rester en tout et pour tout ce que les plus désintéressés 
de ses amis l'ont trouvée toujours, une bonne et simple 
femme : ses courtisans ont fait d'elle une émancipée ; que la 
responsabilité leur en revienne ! 

Si jamais l'étincelle du génie dut briller en une femme, 
ce fut certes en M™® Sand. Son éducation lui donna tout, 
et malgré certain petit accès de dévotion qu'elle accuse vers 



LA rHILOSOraiB DE LA PEmB EMànunE. *V¥è 

sa seizième année, et qui ne fat que le prélcid«' de m «ri« 
amoureuse,' on peut dire que dès le ventre d«* h« ut^'f «fU» 
fiit sans préjugés. Élevée par une grand' ni«r«* MAUin^fut^. 
et un précepteur athée, à vingt ani» elle pcH>M-d»it l*'«i \)$%h 
gués, les sciences, les arts, la philosof^ûe : elk » «sni uuêtt^y^ 
elle-même; elle a fréquenté les jésuite*, le» f^ït^^^.xt^m, 
l'ancienne et la nouvelle société, les payiiaii» H !*■« <«f mIo- 
crates; depuis 4830, elle a passé sa vie au vriu <l'g tt»fiu4^ 
politique et littéraire. Aucun écrivain, d^ u*Af^ Unnpt, 
n*amassa pareille provision de faits tA àià^sk i**- fut u ttàkuttr 
de voir d*aussi près tant d'homine* et 6n r\»fj*»»nt ky^tj^ 
une faculté d'expression extraordiuatre. '|uj MAifi^ « < > m^ 
prendre la manière des plus éloquent*. C «^^ ^^^ m «.m» ^«^^d^ 
tages que IP^ Sand, à 28 ans, mère d«; U«iili^ *^ f«->«)M^ 
des illusions de la jeunesse, Teautmjn » la» «a#r ^ «^u^^^j^jm^ 
et entre dans la carrière. (^ va-i^-^^jk d^^«a**rf ^'^ |/vMt^ ^ 
Qu'est-ce qu'il y a, dans le» ee»! ou *>flut <;a**|u»«i^ *vJv«4*« 
qu'elle à écrits, qui révèle une *4*^ f'/rl^* V«/Ui ^y*- <|^ 
nous avons à dém^er, et ce queU^. ^rerait hùr^fUM^ mf.4y4UUi 
de dire. 

Dans V Histoire de ma vie, allacd «u^l^vyiit d^ t'^fUtm 
reproches que je ne relê^eraî f^/ifjt, M** lwt*d »<;i;u*<î U» 
fatalités de sa naissance. EJie i»e tr(Mi|>e. M*^ H^fid ti^^t 
de sa grand'mère Marie ÎHtpm, i>eau/x^up piui» que de «la 
mère Victoire Delaborde, et de ëa lrii»ateuie Aurore de 
Koenigsmark. Les ébullition» de «a jeuneiM;; de ui^ie que 
la mélancolie sceptique de M. de Lamartine, furent J etf et 
des impressions du dehors: elle est née calfiie, de sens 
rassis, point sophiste et inédk>crenient tendre ; docile dans 
son premier mouvement, d'ufie conception nette, et, pour 
le train ordinaire de la vie, d'un très-bon jugement. Toui 
en elle, tempérament, caractère, éducation, la lucidité, et, 
si j'ose ainsi dire, le sang-froid de l'esprit, la prédestinait à 
être le contraire de ce que la firent d'impures relations. 
Qu'elle eût, dès le premier jour, rencontré, comme Manon 
Philipon, l'homme grave et fort dont son imagination avait 

S4 



370 LA PHILOSOPHIE DE LA FEMME EMANCIPEE. 

besoin, et George Sand, de bacchante révoltée que nowi— - 
Favons vue, eût été la réformatrice de Tamour,* F apôtre d ^ 
mariage, une puissance de la Révolution. 

On peut suivre dans les romans de M™® Sand le déraim — 
gement de cette âme mal équilibrée : elle est d'abord Valea. — 
tine, une jeune femme placide, facilement résignée à un ma- 
riage sans idéal ; puis c'est Indiana, que l'ennui, plutôt que des 
griefs sérieux, pousse à un amour de tête où elle ne trouve 
que déception ; plus tard elle devient Lélia, la femme irritée 
contre l'amour par l'impuissance de la volupté. Quand et 
comment cette fière Lélia est tombée sous la tyrannie des 
sens qui d'abord l'avaient dégoûtée, jusqu'où elle est des- 
cendue dans cet abîme, elle seule pourrait le dire. Quel 
qu'ait été pour elle l'auteur de cette triste initiation, elle a 
le droit de le détester; mais qu'elle n'accuse pas son sang: 
M"* Sand n'est point une Phèdre ni sa mère une Pasiphaé. 

La fatalité qui a fait le malheur de M^® Sand est tout 
autre. Elle a dit je ne sais où : Je crois quHl n'y a que nous 
autres artistes d* honnêtes gens. Là fut le piège. Artiste^ 
M™® Sand a pris l'art pour la révélation de l'honnête et du 
juste, tandis qu'il n'en est que l'excitateur ; elle n'a pas vu 
que cette liberté artistique, qui la séduisait, n'est par elle- 
même qu'un pur libertinage, tout ce qu il y a non-seulement 
de moins moral, mais de moins idéal ; et elle s'est égarée, 
en prenant pour conseillers intimes des artistes, des poètes, 
les moins sûrs de tous les guides, les moins moralistes, pour 
ne pas dire les moins moraux de tous les hommes. 

Nous pouvons maintenant faire le thème de M™® Sand, 
comme disent les astrologues : 

Elle est femme, aussi femme que pas une fille d'Eve. 
Elle a en prédominance le goût de l'art et de la littérature ; 
la voilà qui, emportée par son talent, quitte son ménage et 
se jette à corps perdu dans le galop des artistiques, c'est-à- 
dire dans un complet arbitaire de pensée et de conscience. 
Bref, elle devient, selon l'expression du jour, tout à fait 
artiste, au dernier siècle on aurait dit philosophe ou esprit 



LA PHILOSOPHIE DE LA FEMME EMANCIPEE. 371 

fort\ elle n'est même plus de son sexe; elle prend des 
habits d'homme et ne garde de la femme que ce qui sert à 
Tamour : nous savons ce qu'elle va produire. L'étude de la 
vie de MM™®^ Roland, de Staël, Necker de Saussure et de 
leurs pareilles nous en a instruits d'avance ; la règle est sans 
exception. 

Par cela même qu'une femme, sous prétexte de religion, 
de philosophie, d'art ou d'amour, s'émancipe dans son coeur, 
sort de son sexe, veut s'égaler à l'homme et jouir de ses 
prérogatives, jj arrive qu'au lieu de produire une oeuvre 
philosophique, un poème, un chef d'oeuvre d'art, seule 
manière de justifier son ambition, elle est dominée par une 
pensée fixe qui de ce moment ne la quitte plus, lui tient 
lieu de génie et d'idée. Cette pensée est qu'en toute chose, 
raison, vertu, talent, la femme vaut l'homme, et que, si elle 
ne tient pas la même place dans la société, il y a violence 
et iniquité à son égard. 

Légalité des sexes avec ses conséquences inévitables, 
liberté d'amours, condamnation du mariage, contemption de 
la femme, jalousie et haine secrète de Vhomme, pour cou- 
ronner le système une luxure inextinguible : telle est inva- 
riablement la philosophie de la femme émancipée, philoso- 
phie qui se déroule avec autant de franchise que d'éloquence 
dans les oeuvres de M°^® Sand. 

Dès son premier roman sa protestation éclate : 

))Je ne sers pas le même Dieu que vous, écrit Indiana 
à l'un de ses amants. Le vôtre, c'est le Dieu des hommes, 
c'est le roi, le fondateur et l'appui de votre race ; le mien, 
c'est le Dieu de Vunivers, le créateur, le soutien et l'espoir 
de toutes les créatures. Le vôtre a tout fait pour vous 
seuls ; le mien a fait toutes les espèces les unes pour les 
autres. Vous vous croyez les maîtres du monde ; je crois 
que vous n'en êtes que les tyrans, ... La reUgion que avez 
inventée, je la repousse : toute cette morale, tous vos prin- 
cipes, ce sont Jes intérêts de votre société que vous préten- 
dez faire émaner de Dieu même «. 

2** 



372 LA PHILOSOPHIE DB LA FEMMB EMANCIPEE. 

Ce passage, déclamatoire et sans portée, est cependant 
rwDQarquable à plus d*un titre. On y découvre d'abord ce fond 
noir iTandropholneffai forme le ciel des romans de M^^ Sand ; 
puis, sur ce fond noir, on voit poindre le panthéisme, Fomni- 
garnie et la confusion auxquelles Fauteur devait aboutir dans 
Lélia. Certes, M™* Sand n'a pas saisi ces rapports, bien 
qail soit aisé d*en suivre chez elle la trace; mais si la 
femme ne pense guère, la raison des choses pense pour elle, 
et conduit son imagination et sa plume. 

Donc M™* Sand, émancipée, célébrera Faijpour^ toujours 
Famour, puisque en définitive, sainte ou pécheresse, la 
femme émancipée ne rêve plus d^autre chose. La collection 
des romans de M™* Sand est une guirlande offerte à Famour. 

» Ce qui fait F immense supériorité de Famour sur tous 
les autres sentiments, ce qui prouve son essence divine, 
c*est qu'il ne nait point de Fhomme même; c'est que 
Fhomme n'en peut disposer; c'est qu'il ne Faccorde pas 
phis qu'il ne Fôte par un acte de la volonté ; c'est que le 
coeur humain le reçoit d'en haut sans doute pour le repor- 
ter sur la créature choisie entre toutes dans les desseins du 
ciel ; et quand une àme énergique Fa reçu, c'est en vain 
que toutes les considérations humaines élèveraient la voix 
pour le détruire ; il subsiste seul et par sa propre puis- 
sance u. ^Valentine, eh. 17.) 

Voilà le texte, vieux comme le monde, invariable comme 
un instinct, qui occupe le sexe et constitue sa philosophie ; 
Fidée immanente de la femme, que George Sand délaye en 
pages interminables^ sans pouvoir jamais comprendre que 
cet amour, prétendu divin, n'est rien de plus que du fata- 
lisme, quelque chose qui tombe sous le coup de la liberté 
et du droit, qui par conséquent, recherché pour lui-même, 
rend Fhomme indigne et la femme vile. 

De là, à prendre Famour, comme Dieu, pour principe 
de tout bien et de toute vertu, il n'y a qu'un pas. 

» Depuis que j'aime Valentine», dit Bénédict, «je suis un 
autre homme ; je me sens exister. (Suivez le roman et vous 



LA mUMOPBlE BI LA 

Terrez ne malhenrem 8e crptumie' •» ma ^ in» ^ 
Toîle sombre qui oommi: m* «estaK*» ^ a* uu<- •* Mf:««* 
parts :il voit doF im ttiBii > i^ b» sb- uni- «rt «r « «^^ 
(en effet, il est pvv . .if Bt Bj cbbbi* vm m- m buïsa- 
me sens g ri ndi r d'kieur»- eL bcup rMr 
boomie qui •tombe ici téit^ it 

>Je sai5 que 1 auoar «en. 
UT a rien antre sur ic lerpt i^ nt- vt- «^ 
4e le fuir par cramK Qe»> oon niiU ' m; 

J'avoue que et iKn^anua»- st^ ..w » «: î^i-hb-^ — -"»•• 

on moÎDF pav'ee e: is^e^ «» iaBwci i 

tant tn fmteraiÂbifc k o^seud mtk. ht* ty 

ne serait-ce que Bmi Bii » «umv «? «?«-«' . ««^^i. 

avonf: coDStaH Tirni' bi ■■ ^i»* ' ii>*9c «•« «. '•^-r-^ 

part d^in&BeB^- daB- '. iwwi.iiii»' i»* * wwiwiJii^ • ^ r ^ 
^rès de ist iu^Uw: Km P*^ ««tr i^ . «st^-s»» >« ^^ 
point de haU^ ymr 4s^ iv^r i»' m^^tK»^ >»•-,. ^ 
lèmme Be wok va»- âBi» ii»s« tw mm «m»^^ •«•». ^ 

coBBaît pai>> IK Ml V sw ^' JH i»*»»'^ «i*t w^«« ^ ^ — -^ 
lien, b T«;p!niij«lMf «. bi^^m^ 

vie Be «u» iw» numn^^-aM ««^ «^ éf^^n^-^ •" » «^^ ^«^ 
est loujOBn -v^im bmt ib^ vc >»•« ^^«rf.»^^ ,.«e*.w..^« 
qu'elle ne ^gaw^^ar j » ^#> i»» iw*»- ^« •^' ^ *# «^v/ 

la niii«i. m m« ^iw-- ji^vmmh* ^ im^ «•«>•'' -.''' «^ 



çv ViQhû ■> * a> ^ ^ ■>w»l« r ' -,.'»rfp.^^^ '^, 



enfafiu qu ttititvH < •*» t^^^ tm *^ m ^ ^*^ *-«m*^ *-.* 



374 LA PHILOSOPHIE DE LA FEMME EMANCIPEE. 

Plus loin le même personnage écrit à sa fiancée : 

«La société va vous dicter une formule de serment ; vous 
allez jurer de m' être fidèle et de m' être soumise, c'est-à- 
dire de n'aimer jamais que moi et de m' obéir en tout. L'un 
de ces serments est une absurdité, l'autre une bassesse. 
Vous ne pouvez pas répondre de votre coeur, même quand 
je serais le plus grand et le plus parfait des hommes ; vous 
ne devez pas promettre de m' obéir, parce que ce serait 
nous avilir l'un et l'autreu. 

Et la jeune fille de répondre : 

)>Ah ! tenez, ne parlons pas de notre mariage ; parlons 
comme si nous étions destinés seulement à être amants». 

Pourquoi, alors, se marier? 

«Parce que la tyrannie sociale ne nous permet pas de 
nous posséder autrement», dit Jacques. 

Jacques et Fernande mariés, le roucoulement continue, 
sans le moindre respect de la dignité conjugale : 

»Il n'est qu'un bonheur au monde, c'est l'amour : tout le 
reste n'est rien, et il faut l'accepter par vertu«. 

Puis arrive l'amant qui dit : 

»Si je ne suis pas né pour l'amour, pourquoi suis-je né, 
et à quoi Dieu me destine-t-il en ce monde ? Je ne vois pas 

vers quoi ma vocation m'attire Je ne suis ni joueur, ni 

libertin, ni poète ; j'aime les arts, mais je ne saurais en 
faire une occupation prédominante. Le monde m'ennuie en 
peu de temps ; je sens le besoin d'y avoir un but, et nul 
autre but ne m'y semble désirable que d'aimer et d'être 
aimé. Peut-être serais-je plus heureux et plus sage si 
j'avais une profession ; mais ma modeste fortune qu'aucun 
désordre n'a entamée, me laisse la liberté de m'abandonner 
à cette vie oisive et facile « 

Que dites-vous de cette délibération d'un jeune homme 
qui, cherchant sa vocation, hésite entre le jeu, la poésie, les 
affaires et Vamour ! Quel gâchis 1 Et comme se trahit ici 
la femme émancipée qui, rendue à la lasciveté de sa nature^ 
ne peut plus s'affranchir de ses pensers obscènes ! . . 



LA PHILOSOPHIE DE LA FEMME EMANCIPEE. 375 

Et elle n'^en sortira plus, elle en a pour la vie. Dans ses 
Mémoires, publiés en <857, vingt-cinq ans aprè^ Indiana, 
MP® Sand, qui a eu le temps de réfléchir et qui n*est plus 
jeune, conclut sur le mariage par cette formule dont tout le 
mérite est d'être calquée sur une phrase de Rousseau : 

«L'indissolubilité du mariage n'est possible qu'à la con- 
dition d'être volontaire ; et pour la rendre volontaire, il faut 
la rendre possible*. 

On le voit, quand M°^^ Sand parle du mariage, c'est 
toujours l'amour qu'il faut entendre. Par lui-même, en 
effet, l'amour n'est que passager, et les deux lignes qu'on 
vient de dire lui ^ont directement applicables. Adressée au 
mariage, la critique porte à faux, et pourquoi ? parce que le 
mariage n'est pas rien que l'amour ; c'est la subordination 
de l'amour à la Justice, subordination qui peut aller jusqu'à 
la négation même de l'amour, ce que ne comprend plus, ce 
que repousse, de toute l'énergie de son sens dépravé, la 
femme libre. 

Sans doute cette réprobation du mariage, si lestement 
exprimée , crée des impossibilités sans nombre , et pour 
l'ordre social établi sur la famille, et pour la conservation 
de l'espèce^ et pour la bonne intelligence des deux sexes, 
et pour la femme, et pour l'amour même; impossibilités 
qui, réagissant sur l'esprit de Fauteur, rendent à chaque 
instant sa narration absurde. Ces considérations ne regar- 
dent point M™® Sand : elle est artiste, et l'artiste, suivant 
l'esthétique de la femme libre, suit son idée, sans s'occuper 
de la réalité et de la raison des choses. Artiste et éman- 
cipée, M™® Sand suit donc son idée qui la conduit, roma- 
nesquement parlant, à l'impudicité la plus effrénée. 

Les romans de M°^® Sand abondent en combinaisons et 
en peintures dignes du célèbre M. de Sade, sauf les mots, 
qui, chez la première, sont à peu près toujours honnêtes. 
Dans Valentine, l'action se passe entre les gens que voici : 
une mère qui, selon l'expression vulgaire, a rôti le balai ; 
sa fille Valentine, faisant en l'absence de son mari l'amour 



376 LA PHILOSOPHIE DE LA FEMME EMANCIPEE. 

avec Bénédict ; le mari de Yalentiae qui, aimant ailleurs, ne 
demande pas mieux que d'être cocu afin de faire chanter 
sa femme; la soeur de Yalentine, chassée de la maison 
paternelle pour avoir fait un bâtard, et qui, amoureuse de 
Tamant de sa soeur, sert, faute de mieux, Famour des deux 
jeunes gens ; une confidente, demoiselle de village, promise 
d'abord à Bénédict, et qui, après avoir de dépit épousé un 
rustre, suit l'exemple de Yalentine et de Bénédict. Il est 
entendu que les choses sont arrangées, le bon sens, la folie, 
le vice et la vertu distribués entre les personnages de telle 
sorte que les amants aient toujours raison, les maris et les 
papas semblent ridicules. Pour ajouter à l'émotion, il y a 
du sang et des morts. 

Dans Jacques, autre priapée : une mère veuve, ayant 
pratiqué pendant son mariage l'amour libre, et, pour la 
sécurité de cet amour^ l'infanticide ; sa première fille, adul- 
térine, vouée aussi à l'amour libre ; sa seconde fille, légi- 
time, mariée et faisant, comme sa mère et sa soeur, l'amour 
libre ; ces deux créatures possédées tour à tour par le même 
amant, ce qui ne les empêche pas de vivre très-bien en- 
semble; le mari de la jeune, fils d'un des amants de la 
mère et frère putatif de l'aînée, laquelle le prend pour con- 
fident de ses amours : scandale, duels, suicide ; triomphe 
de l'amour. A travers ce cataclysme on saisit à grand' peine 
ridée de l'auteur, savoir, qu'amour, comme nécessité, n a 
pas de loi. 

J'ai cité tout au long la scène entre Pulchérie et Lélia : 
ce serait bien pis si je rapportais le viol de Rose et de 
Blanche ; si je disais pourquoi M^^® Edmée est amoureuse 
de son petit ours et cousin Bernard de Mauprat : si je 
passais en revue le musée de M™® la princesse Quintilie, 
morganatiquement mariée à un étudiant allemand, et qui 
entretient chez elle, pour le plaisir de ses yeux et par fan- 
taisie d'artiste, de jolis garçons et de jolies filles dont toute 
l'occupation est de faire l'amour: imitation des scènes 
de Caprée, esquissées par Tacite dans la vie de Tibère. 



LA PHILOSOPHIE DE LA FEMME EMANCIPEE. 377 

L'amour a beau être profond, sublime, héroïque, divin; il 
parait bientôt insipide si une lubricité inventive ne F assai- 
sonne. Changeons de Posture: ce fut jadis toute la sci- 
ence de la fameuse Éléphantine ; c*est encore, hélas ! ce 
qui fait la meilleure part des histoires de M™® Sand. 

Mais, l'égalité des sexes déclarée, le mariage banni, 
r amour rendu libre, la volupté avec toutes ses joies prise 
pour règle et pour fin, quel sera le rôle de chaque sexe ? 
On ne peut pas toujours vaquer à l'amour : il faut travailler, 
produire, administrer, soigner le ménage, élever les enfants. 
En quoi consistera la fonction de Fhomme? En quoi, le 
ministère de la femme? 

Nous connaissons la réponse de M™® Sand : On trouvera. 
Elle croit que cela se fait comme elle le dit. Par provision, 
et pour préparer les esprits à cette grande découverte, qui 
doit remplacer par un lien plus sacré le mariage, elle tra- 
vaille de son mieux, bien qu'à son insu, à niveler les facul- 
tés entre les sexes, et tout d'abord à rabaisser le caractère 
de l'homme. 

La femme auteur, surtout la femme émancipée, réussit 
difficilement à créer des caractères virils. Outre que la 
faiblesse ne peut pas naturellement exprimer la force, il y 
a ici une autre raison, qui est que la femme libre ne se 
grandit réellement que de ce qu'elle retranche à la taille 
de l'homme. 

Dans les romans de George Sand, comme dans tous les 
romans de femmes libres, les hommes sont en général de 
deux sortes ; ceux que l'auteur aime et qu'il présente comme 
modèles, et ceux qu4l n'aime pas. Il ne faut pas demander 
si les premiers sont peints à leur avantage, les autres 
chargés. Eh bien, de ces deux catégories de mâles, celle 
qui a le moins de valeur est en général celle des amis de 
coeur de l'écrivain, et la raison en est simple : conçus fata- 
lement d'après le type femmelin, ils ont perdu, au moral 
comme au physique, leur masculinité, tandis que les autres, 
précisément parce que l'auteur ne les a point flattés, la 



37S LA PHILOSOPHIE DE LA FEMME EMANCIPEE. 

retiennent. Je prie ceux de mes lecteurs qui auraient la 
curiosité de vérifier le fait, de revoir les personnages de 
Bénédict , sir Ralph , Sténio , Téverino , Leone Léoni , Bus- 
tamente, Jacques, Bemhard de Mauprat après sa conversion, 
Tamant de Quintilie, etc. Vertueux ou coupables, tous ces 
êtres sont de même nerf, artistes, bohèmes, braves et dévoués, 
cela va sans dire, et beaux diseurs; mais, eo fait, dépour- 
vus de caractère, de sens moral et de sens commun. 

À cette dépression systématique du sexe mâle, les 
femmes gagnent d'autant sans doute? Il n'en est rien. Les 
femmes de M™® Sand sont, comme ses hommes, de deux 
catégories: émancipées, c'est-à-dire esprits forts, coeurs 
secs, natures bilieuses, hautaines, rudes à l'abordage, au 
demeurant peu chastes, bien que le mot revienne à chaque 
ligne ; non émancipées, c'est à dire lympathiques ou san- 
guines, molles, lâches, bétes et perfides. Comparez sous 
ce rapport Lélia, Quintilie, Edmée, Sylvia, avec Pulchérie, 
Fernande, Athénaïs, Joséphine de Frénays, Juliette, la com- 
tesse dans Téverino, etc. Valentine et Indiana, types indécis, 
tiennent des unes et des autres. M™® Sand, j'en ai fait ailleurs 
l'observation, a la plus triste idée de son sexe; hors les 
élues qu'elle crée à son image, elle les traite on ne peut plus 
mal. Elle fait dire à Sylvia, la stoïcienne, à propos de la 
fiancée de son frère : 

»Elle a beau être aimable, elle aura beau être sincère 
et bonne : elle est femme, elle a été élevée par une femme; 
elle sera lâche et menteuse, un peu seulement peut-être ; 
cela suffira pour te dégoûter». 

A force de chercher la liberté et l'amour, M™® Sand finit 
par perdre jusqu'à l'intelligence des choses morales : ainsi, 
dans Jacques, elle fait du frère le confident des amours de* 
la soeur ; dans le Champi, après avoir représenté l'enfant 
naturel comme un modèle de dévouement filial, elle lui fait 
épouser sa mère nourrice, malgré le cri de la conscience qui 
proteste contre cet inceste spirituel; dans Lélia, elle pousse 
le privilège de l'artiste jusqu'aux jouissances unisexuelles ; 



LA PHILOSOPHIE DE LA FEMME EMANCIPEE. 379 

))La continence où vous vivez«, dit Pulchérie à sa soeur, 
provoque dans l'esprit des hommes de plus graves accu- 
ations que toutes mes galanteries. Mais peut-être ne trou- 
rez-vous pas au-dessous de votre destinée d'être soupçonnée 
ie mystérieuses et terribles passions, tandis que vous mépri- 
sez le vulgaire renom d'une bacchante». 

Ailleurs elle calomnie le mariage dans sa solennité né- 
cessaire : 

»J'ai enlevé ma compagne le jour de mon mariage ; par 
là, je me suis soustrait à tout ce que la publicité imbécile 
d'une noce a d'insolent et d'odieux. Je suis venu ici jouir 
mystérieusement de mon bonheur. — Nous n'avons eu que 
Dieu pour témoin et pour juge de ce que l'amour a de plus 
saint, de ce que la société a su rendre hideux et ridicule». 

L'idée n'est pas plus neuve que cent autres ramassées 
fens les immondices du siècle par M"*® Sand. Il ne manque 
>as de gens qui se dérobent par la fuite à la publicité de 
eur mariage: ils ont raison puisqu'ils en rougissent ; mais il 
8iut apprendre à ces gens-là ce qu'il appartenait à M™® Sand 
le dire, que, s'il y a lieu de rougir ici de quelque chose, 
''est de cet amour prétendu saint et de ses jouissances, non 
lu mariage, qui l'épure et l'affranchit. Que la concubine 
le voile, puisqu'elle suit la passion et se voue à Tamour ; 
nais que l'épouse se montre : elle a vaincu la chair, non 
plus seulement par l'amour, mais par la Justice et la charité. 

D*après la théorie de l'amour libre, que suit fatalement 
George Sand, le mariage est réputé un marché infâme, et la 
jeune fille qui se marie sans inclination appelée prostituée. 
C'est toujours la logique du dévergondage, mise à la place 
de la raison du genre humain. 

De tout temps la conscience des peuples a considéré 
comme luxure, fornication, prostitution, c'est tout un, l'usage 
que l'homme ou la femme fait de son corps dans un but de 
satisfaction passionnelle, paresse, orgueil, gourmandise, 
vranité jusques et y compris la délectation amoureuse. Au 
fond, la prostitution est toute subjective ; on ne se prostitue 



380 LA PHILOSOPHIE DE L4 FEMME EMANCIPEE. 

réellement qu'à soi-même, non à autrui. Le mariage seul, 
subordonnant le plaisir à une fin supérieure, qui est la Jus- 
tice, fait cesser la prostitution. Gomment le coeur de M"* 
Sand, comment sa raison ne Tont-ils pas compris? 

La conscience des peuplés dit encore que, chez la femme 
formée par la famille à la Justice, la pudeur est une certaine 
abhorrence du coeur et des sens pour tout ce qui a trait aux 
plaisirs de l'amour ; la chasteté, une pratique inviolable de 
la pudeur. C'est pour cela que la pudeur, soit avant, soit 
après le mariage, n'existe véritablement que par le mariage; 
elle est l' effet de cette dignité matrimoniale qui, en sau- 
vant les époux du fatalisme passionnel, leur inspire un amour 
calme et inaltérable. 

M™® Sand n'a pu ignorer ces choses. Elle était mère 
lorsqu'elle écrivit son premier roman, et, la maternité n'eût- 
elle pas suffi pour les lui apprendre, l'expérience de Lélia 
les lui eût révélées. Comment sont-elles sorties de sa cons- 
cience et de sa mémoire ? Ce qu'elle appelle chasteté est 
une certaine fraîcheur de l'imagination et des sens chez la 
femme qui n'a pas joui, ou qui, ayant passé par Tétamine, 
sait à force d'art conserver les apparences de la nouveauté. 
Je ne nie pas que pour un amateur cette qualité n'ait son 
prix ; mais ne soyons pas dupes de l'équivoque. Cette chas- 
teté-lch peut se concilier avec tous les raftinements de la 
volupté ; elle n'a rien d'innocent et de timide ; elle peut se 
trouver jusque dans les maisons que surveille la police, et 
l'aisance avec laquelle les héroïnes de M™® Sand, une fois 
sûres de leur homme, passent du nenni à V ainsi ^ prouve 
qu'il n'y en a pas une de chaste parmi elles. 

Dans Rose et Blanche, elle nous montre une petite comé- 
dienne qui, vendue et livrée par sa mère, intacte encore, 
mais parfaitement instruite, dit à son acquéreur : Faites, je 
vous laisse mon corps, je garde mon âme ! Conçoit-on une 
vierge de dix-huit ans parlant de ce style? Lucrèce, violée 
par Sextus Tarquin, se rend le même témoignage : Corpus 
tantum violatum, dit-elle, animus insons ; mais elle est mère 



LA PHILOSOPBIB DE LA FEMHB ÉMANCIPBB. 381 

de famille, et puis elle se tae. Lacrèce était une sotte, en 
vérité. Quel malheur pour cette Rooiaine, dont le suicide 
enfanta la République^ que M™* Saod ne se soit pas trouvée 
près d'elle 1 La femme libre eût appris à la matrone ce que 
rÉvangile dit quelque part, que ce n'est pas ce qui entre 
dans le corps qui souille l'âme, mais ce qui sort du coeur. 
Collatin eût conservé sa femme, et tout le monde aurait 
6ni par être content, Brutus excepté. 

Après ce que je viens de dire, il n'y a plus rien, conmie 
idée, à attendre de M™* Sand: nous la possédons tout entière. 
Cependant elle s'est mêlée un peu de tout; en déroulant, 
sous forme de roman, sa théorie sur le mariage et T amour, 
elle a voulu dire son mot sur tout ; mais partout elle n'a fait 
preuve que d'une orgueilleuse impuissance. 

Philosophe, elle a fait de l'éclectisme à sa manière, dis- 
ciple tour à tour de Lamennais, de Pierre Leroux, de Jean 
Reynaud et tutti quanti. Elle n'a pas de goût, dit-elle, pour 
la métaphysique : je le crois bien, il n'y a rien de moins 
métaphysique que la promiscuité. Elle se défend d'être 
athée : qu'en sait-elle ? J'ai eu la patience de lire jusqu'au 
bout Spiridion, attendant toujours le manuscrit révélateur : 
des pages toutes blanches m'auraient plus satisfait que les 
phrases creuses de ce sot évangile. 

Sa politique est comme sa philosophie, empruntée aux 
sectes du siècle, depuis le babouvisme jusqu'au saint-simo- 
nisme. On peut en juger par ces maximes, prises de Louis 
Blanc , et que W^^ Sand trouve fort avancées : Tous les 
hommes ont un droit égal au bonheur ; A chacun suivant ses 
besoins, etc. 

De la critique, ne lui en demandez pas : elle décide de 
tout in-promptu, selon son intuition, comme quand elle dit : 

»f aimais passionnément Virgile en français. Tacite en 
latine. 

En 1855, M™® Sand, imitant Rousseau, publie en feuille- 
tons YHistoire de sa vie, 20 vol. in 8°. Je comprends, toute 
honte bannie, la spéculation ; mais comment n'a-t-elle pas 



382 LA PHILOSOPHIE DE LA FEMME EMANCIPEE. 

réfléchi qu*en se troussant de la sorte devant le public, elle 
autorisait le*premier venu à la flageller, sans qu'elle eut le 
droit de se plaindre? Donnez-moi trois lignes d'un homme, 
disait un criminaliste, et je le ferai pendre. Je ne connais 
de la vie de M™® Sand que ce qu'il lui a plu d'en révéler 
dans ses confessions : eh bien, il n'est pas d'indignité dont 
je ne me fisse fort, par son propre récit, de la convaincre, 
s'il n'était encore plus évident pour moi que ce récit est 
fantastique, venant d'une émancipée, d'une folle ! Ah ! ma- 
dame, vous fûtes autrefois une bonne fille ; cessez d'écrire, 
et vous serez encore une bonne femme. 

Par le style. M™® Sand appartient à cette école descrip- 
tive qui dans toute littérature signale les époques de déca- 
dence. Comme faiseuse de paysages, elle est la reine des 
artistes, sinon le roi des écrivains. Elle a donné, dans le 
genre bucolique, de jolies choses, qui lui ont valu une répu- 
tation méritée, et dont le succès a du faire sentir en quelle 
médiocre estime le public tient ses grandes compositions. 
Dans celles-ci même, il existe une foule de sentiments et 
d'idées marqués au signe de l'époque, et qu'il faut savoir 
gré à M™® Sand d'avoir contribué à répandre. L'alliage n'est 
pas bon, mais il y a du bon. Ses descriptions ont aussi 
quelqne chose de lyrique qui contraste avec les disseciions 
de Balzac. Mais, ainsi que le savent tous ceux qui se sont 
occupés de l'art d'écrire, ce style balloné, qu'imitent à l'envi 
nos dames de lettres, cette faconde à pleine peau qui rap- 
pelle la rotondité de la Vénus hottentote, n'est pas du style: 
c'est article de modes ; et je ne suis que vrai en disant qu'il 
y a plus de style dans un «aphorisme d'Hippocrate, dans une 
formule du droit romain, dans tel vers de Corneille, de 
Racine, de Molière, dans un proverbe de Sancho Pança, que 
dans tous les romans de M°^® Sand. 

Je crois inutile de multiplier davantage les exemples. Ce 
serait à redire sans cesse les mêmes choses: il me faudrait 
montrer toujours la femme, quand une fois la manie d'éga- 
lité et d'émancipation s'est emparée de son esprit, pour- 



LA PHILOSOPHIE DE LA. FEMME EMANCIPEE. 3S3 

chassée par cette manie comme par un spectre ; envieuse 
de notre sexe, contemptrice du sien, ne rêvant pour elle 
même qu'une loi d'exception qui lui confère, entre ses pa- 
reilles, les privilèges politiques et sociaux de la virilité ; si 
elle est dévote, se retirant en Dieu et dans son égoïsme ; si 
elle est mondaine, saisie par Tamour et en épuisant honteu- 
sement toutes les fantaisies et les figures ; si elle écrit, mon- 
tant sur des échasses, enflant sa voix et se faisant un style 
de fabrique, où ne se trouve ni la pensée originale de l'homme, 
ni Timage de cette pensée gracieusement réfléchie par la 
femme; si elle fait un roman, racontant ses propres fai- 
blesses ; si elle s'ingère de philosopher, incapable d'embrasser 
fortement un sujet, de le creuser, de le déduire, d'en faire 
une synthèse ; mettant, dans son impuissance métaphysique, 
ses aperçus en bouts de phrase ; si elle se mêle de poUtique, 
excitant par ses commérages les colères et envenimant les 
haines. 

A toutes les époques, les femmes se sont fait une place 
dans la littérature ; c'est leur droit et c'est notre bien, je 
suis loin de le méconnaître. Leur mission peut se définir : 
Vulgarisation de la science et de l'art par le sentiment, pro- 
grès de la Justice, par le juste amour, qui est le mariage. 
Qu'elles restent fidèles à ce programme : de brillants sucées 
les attendent, et la reconnaissance des hommes ne leur man- 
quera pas. 

Mais la femme libre, la femme messie, exprimant la sub- 
ordination de l'idée à l'idéal, de la Justice à l'amour, cette 
créature -là n'existe pas: c'est un mythe, qui, comme 
tant d'autres fictions de la prescience humaine, doit être 
renversé pour être vrai ; pris au sens littéral, ce n'est plus, 
comme la prostituée de Babylone, qu'un emblème d'immo- 
ralité et de dégradation*) . 

P. J. Proudhon. 

*j Addenda : «Distinguant en elle la femme de l'écrivain, 
j'ai parlé de la première avec bienveillance et estime, et 
rejeté sur d'autres, autant que je l'ai pu, les idées et les 



384 LA PHILOSOPHIE DE LA FEMME EMANCIPEE. 

actes que ses propres publications m'autorisaient à lui re- 
procher publiquement. La vérité et la justice riie défen- 
daient de pousser plus loin les ménagements . . . Cette dis- 
tinction faite entre la personne et Técrivain, j'ai cru que les 
ouvrages de M™® Sand appartenaient à la critique, et non- 
seulement ses ouvrages, mais toute sa vie amoureuse, vie 
très-peu cachée, comme chacun sait, racontée en partie et 
confessée par elle-même, et qui n'est autre chose que la 
mise en pratique des théories répandues dans ses livres. M"'® 
Sand n'est point une Genlis, faisant des livres d'éducation et 
de morale, tandis qu'elle s'abandonne aux évolutions de la 
plus licencieuse volupté. Telle n'est point M™* Sand^ dont 
chacun peut condamner les idées et les aventures^ mais dont 
la probité reste du moins intacte .... la seule estimable, 
car elle est la seule qui ait eu la franchise de mettre sa vie 
et ses écrits d'accord avec ses sentiments. Il est vrai que les 
conséquences pouvaient un jour en être graves : mais à qui 
la faute ? C'est une partie terrible que M™® Sand a osé jouer; 
elle l'a perdue, voilà tout. — Si j'avais eu à répondre devant 
la Justice française aux interpellations de M™® Sand, voici 
quelle eût été ma réponse : 

))Est-il vrai, madame, que dans Valentine, Indiana, Lcliay 
Jacques surtout, etc., vous avez attaqué le mariage comme 
une institution immorale et barbare? Est-il vrai que vous 
avez constamment mis au-dessus de l'amour légitime l'amour 
libre? Est-il vrai que vous avez poussé (dans Lélia etc.] la 
fantasia erotique et romanesque jusqu'à effleurer la des- 
cription de cet amour auquel Sappho, à ce que disent les bio- 
graphes, a donné son nom, mais non pas sa gloire? Si vous 
niez, nous allons citer les passages. Est-il vrai, d'autre 
part, que vous nous avez raconté, tout au long, dans vos 
Mémoires y l'histoire de votre divorce, histoire dans laquelle 
on voit un certain Éverard, avocat, un de vos aspirants sinon 
de vos amants, se charger, contre toute pudeur, de votre 
défense? Ne nous avez-vous pas raconté dans ces mêmes 
Mémoires, l'histoire de votre séjour aux îles Baléares avec 



LA PHILOSOPHIE DE LA FEMME EMANCIPEE. 385 

un autre personnage, bien connu pour avoir été aussi Tun 
de vos amis intimes ? Quelqu'un ignore-t-il que dans les 
deux romans ayant pour titre, l*un Elle et Lui, qui est de 
vous, Fautre, Lui et Elle y qui est d'une autre main, Lui 
c'est Alfred de Musset, en compagnie duquel vous avez fait 
un voyage en Italie, et Elle, c'est vous-même? Tout cet" 
affichage de votre personne, est-ce moi qui en suis cou- 
pable ? Cette publication de votre vie, en ai-je pris l'initia- 
tive ? Vos aventures, dont vous faites trafic comme de vos 
romans, tout cela ne fait évidemment qu'un : est-ce grâce à 
mon indiscrétion ou grâce à l'intempérance de votre plume? 
Eh bien, madame, vous n'avez qu'un moyen de sauver votre 
considération, c'est d'abjurer, de condamner vos romans, 
c*est de demander au public pardon de vos scandales, par 
vous-même publiés et mis en vente, ou bien de rester vous 
jusqu'à la fin. Dites, si vous voulez, avecFourier et M. En- 
fantin : Oui, je nie le mariage, et je le nie consciencieuse- 
ment ; oui, j'affirme, sur mon honneur et sur mon âme, la 
liberté des amours ; oui, j'avais le droit de me séparer de 
mon mari et de lui choisir un remplaçant : tant pis pour 
l'inepte et injuste législation qui me le défendait. J'ai pu 
être malheureux dans mon second, dans mon troisième, dans 
mon quatrième et dans mon trentième choix : c'est la faute 
d'une société dont les détestables moeurs pervertissent les 
caractères les plus généreux et les coeurs les plus aimants. 
Mais les déceptions de ma vie ne sont -pas une raison d'ac- 
cuser la loyauté de mon caractère, la probité de ma vie et 
la pureté de mes moeurs .... Dites cela, madame, et je 
suis prêt à reconnaître à mon tour, que non-seulement vous 
êtes la plus loyale et la plus probe des femmes, mais qu'à 
votre point de vue vos moeurs sont sans reproche. Je fais 
plus : tout en vous plaignant, je vous admire. Seulement je 
vous ferai observer que vous n'avez pas de plainte à former : 
votre cas ne tombe pas dans ceux prévus par la loi sur la 
diffamation. Vous êtes, comme je le suis, mais à un autre 
point de vue, vous êtes, dis-je, en révolte contre la société, 

25 



386 LE COSMOPOUTIQUE RÉVOLUTIONNAIRE. 

Osez mettre, comme je m'eflForce de le faire, votre vie d'ac- 
cord en tout avec vos maximes, et si l'on ne vous suit pas, 
vouz pourrez du moins compter sur l'estime autant que sur 
la pitié de tous ]es honnêtes gens. Que f», au contraire, 
vous prétendez rendre inviolables à la critique des faiblesses 
jque vous-même avez pris soin de révéler au monde, que 
vous avez fait entrer, autant qu'il a dépendu de vous, dans 
les moeurs publiques, après avoir essayé de les glorifier par 
vos théories ; si vous prétendez jouir à la fois des bénéfices 
de la vertu vulgaire, des joies de la licence et de l'oi^ueil 
du paradoxe, je ne puis que vous répéter en présence des 
magistrats ces mêmes paroles que la lecture de vos romans 
m^avait dans le premier moment arrachées^ et que la con- 
naissance de votre vie m'a fait retirer ensuite : Hypocrite, 
scélérate, fille du marquis de Sade, digne de pourrir le reste 
de vos jours à Saint-Lazare ... Et s'il se trouve une justice 
pour me condamner, je dirai qu'il en est de cette justice 
comme de vous, et je subirai ma condamna tion((. Froudhon. 
Éclaircissement. 



LE COSMOPOLITISME RÉVOLUTIONNAIRE ET SES 

DOCTRINES EN FRANCE. 

LA RÉVOLUTION EST LE CONTRAIRE DE L'IDÉE DE PATRIE. 

Une sorte d'émulation patricide règne dans le camp de 
la démocratie ; c'est à qui ira le plus loin dans le sens con- 
traire, à qui poussera le plus à un cosmopolitisme fatal, à qui 
effacera le plus les frontières qui protègent notre nationalité. 
Il n'y a plus de Pyrénées, dit un jour Louis XIV ; mais la 
Révolution, qui semble avoir puisé dans sa haine des tyrans 
le goût de les imiter, ne se contente pas d'aussi peu que le 
roi-soleil ; il n'y a plus ni mers, ni fleuves, ni montagnes 
qui l'arrêtent. Écoutons un peu ses paroles ; quel est l'ave- 
nir qu'elle se promet, quels sont les plans qu'elle caresse. 



LE COSMOPOLITISME RÉVOLUTIONNAIRE. 387 

quelles sont les prophéties qu'elle émet? Sans compter 
plus longtemps les débris des anciennes sectes socialistes, 
humanitaires et autres, qui n'eurent jamais qu'un médiocre 
souci de l'idée de patrie, voyons les nouvelles doctrines 
enfantées par la démocratie. Il y en a jusqu'à quatre qui 
se sont fait jour récemment; or, toutes quatre déclarent 
hautement que l'idée de patrie a fait son temps, que l'ère 
des nationalités a cessé, que l'heure est venue où la vaste 
humanité doit enfin entrer en scène et se substituer à toutes 
les démarcations arbitraires entre lesquelles ses enfants, 
parqués en peuples distincts, ont eu le tort de patienter 
tant de siècle. 

Nous avons vu à l'oeuvre la première de ces doctrines, 
et nos rues porteront longtemps encore les marques de ses 
fureurs : C'est la Commune, un des plus singuliers mouve- 
ments de colère qu'il y ait dans l'histoire de l'humanité. 
Avez-vous jamais rencontré un enfant essayant d'attraper sa 
ressemblance dans un miroir, et, dans son impatience de ne 
pouvoir y parvenir, jetant le miroir à terre et le brisant en 
mille pièces ? Où bien vous rappelez-vous ce chef barbare 
qui, pour s'assurer de la puissance de je ne sais quelle 
divinité, approcha l'idole de son oreille en l'invitant à lui 
parler, et, n'ayant rien entendu, la lança loin de lui avec 
fureur? Voilà l'image de la Commune. Désespérant de trou- 
ver dans la patrie un auxiliaire pour la réalisation de ses 
lubies, elle a eu recours à l'expédient facile, mais inefficace, 
de r enfant et du barbare ; elle a tâché de la mettre en 
pièces. Les sergents et les lieutenants teutoniques qui con- 
naissent leur Hegel auront pu vérifier une des lois de sa 
philosophie de l'histoire en assistant à cette entreprise mé- 
morable de la démocratie française, qui, de propos délibéré, 
essayait de remettre la société dans l'état que le célèbre 
penseur appelle l'état atomistique, c'est-à-dire cette désa- 
grégation par laquelle chaque molécule sociale, rendue 
pour son malheur à sa liberté absolue, tourne de ci, de là, 
en aveugle, dans le vide, à la recherche d'un nouveau centre 

«5» 



388 LE GOSMOPOLinSlfE RÉVOLUTIONNAIRE. 

d'attraction. Cette désagrégation ou état atomistique ne se 
présente dans l'histoire que comme un fait de fatalité, elle 
ne s'opère qu'à la suite de longs malheurs, réitérés pendant 
des siècles à des distances trop rapprochées pour que 
le pouvoir réparateur de la société puisse égaler le pou- 
voir de destruction de la force ennemie. C'est ce qui a 
eu lieu dans le monde romain lors de l'invasion des bar- 
bares, c'est ce qui^ a eu lieu encore à la destruction de 
l'empire de Charlemagne. Ainsi la Commune, comme moyen 
de progrès, nous proposait sérieusement de nous mettre 
d'un coeur léger dans l'état où nous serions, si vingt 
invasions allemandes, comparables à celle que nous avons 
dû subir, avaient pendant deux siècles brisé parmi nous 
tout lien social par leurs efforts réitérés. Comme perspec- 
tive de bonheur et de grandeur, une fois échappés à ce 
chaos, nous avions la chance de revenir sans doute soit 
aux divisions des clans celtiques, soit au morcellement féo- 
dal ; favorisés eussions-nous été si le hasard des cirjcon- 
stances propices nous avait élevés jusqu'au degré de puis- 
sance des mille petites républiques de l'Italie du moyen 
âge. Je n'ai pas besoin de beaucoup insister pour montrer 
comment une doctrine semblable est la négation la plus 
enfantine de l'idée de patrie, et je passe à une autre 
opinion. 

La seconde opinion n'est pas sortie jusqu'à présent des 
sphères de la discussion, et, espérons-le, n'en sortira pas. 
Modérée dans la forme, elle ne prouve cependant qu'une 
chose, c'est que la Révolution porte à ses propres doctrines 
un médiocre intérêt, et qu'il ne lui en coûte rien de se dé- 
juger lorsque les faits semblent aller à l'encontre des dog- 
mes politiques qu'elle a émis. S'il fut jamais en effet une 
opinion qui eût pour elle force de dogme, c'est bien celle 
de l'unité et de V indivisibilité de la patrie, qui, dans les 
conciles de la vieille Montagne, fit prononcer tant de ser- 
mons fiévreux et de prônes furibonds aux pères et aux 
pontifes de la démocratie. Ce fut le premier article du 



A? 



LE COSMOPOUnSlIB IBVOLI'TIONNAIIK. 380 

tredo de la Terreur, le shibboleth dont la prononciation fai- 
Siit reconnaître immédiatement Torthodoxie n*volutionnain*. 
Yous vous rappelez celte terrible accusation de fédrraliKiiio 
Pf qui envoya les Girondins à la mort, promena l^rrhafaud dan» 
tant de provinces, et fît couler tant de sanf<. Hli bien ! \ oila 
^ qu'au bout de quatre-vingts ans une fraction tU*. la diMiio- 
*'; cratie, et non la moins jacobine, s'ai>erce\ant irntin t\ut: 
^ i cette centralisation excessive qui fut leur idol<; rend loiilir 
^7 liberté sérieuse fort difficile, et ne \aut rien siirtoul \Hntr 
des hommes qui sont plus souvent dans l'opposition qirjii 
pouvoir, s'avise de reprendre à son conipte 1«; sy-siviiu: qiiif 
les Girondins n'avouèrent jamais expresf^'UHMit, U'. di'p.m»!!' 
même, et parle d'organiser la France par f{roiip<:H «'''K''* 
phiques. Ainsi voilà la Révolution qui nWf; d<; nrlfvff Wn 
provinces après les avoir abolies mdiralenMïnt, l'oiii uiw 
telle oeuvre, il est trop tard ; le fédéraliHm<; ^iiondiii mihtii 
pu réussir sans trop de peine à une ('\utqm* ou r<*tipnf pio 
vincial était encore entier, oii le roul<NMj i'i//,tUi.tïii' d iiiir 
administration uniforme n'avait pa.n fait tin Utui U-. p.i>.". uni- 
immense Champagne politique. A r<''poqij<{ mu U'h 'iiioudlii» 
le proposèrent, ce système ne portait nîutiut: nlli-iuli: «» 
l'idée de patrie, continuait la vi«fill<{ yntitén tUutt l.i mni 
velle, et permettait aux populationn d<t nillarlM^i <^iMiti priiiii 
leurs anciennes habitudes à leiirn nouvoîMU i\f\n\ih^ iiiiiln 
l'unité absolue ayant prévalu, a donn<' iiiainlitMiMit f**» Utnii» 
définitive à la patrie, et iut MtrHÏi la UU*.t»mti pluti iiiuili:| 
lement peut-être qu'on ne le in*UHti quif i\'tti»nii^tti dr um 
dre une indépendance ni<^nie rnUtihti a rhai un d<:<i initiii 
bres de ce vaste corpM, l.uuïii', voila puni lu imuihiuiI 
tout ce qui nous reste; (f<*tU* unitr, la Id'volutiuM iiuiih l'ii 
donnée en partie et quand aujourd'hui <t||n parln nM^Mu 
avec bonne intention d'y porter atleintii, ellu rliulMÎI tiiiil huu 
heure. 

La troisième opinion ne ho eonliuile paH d'anihiliunN hj 
mesquines. Portant résolûnjent hom vuom au-dcln de la 
patrie, qu'elle abandoime décidément connue centre de via 



390 LE GOSMOPOLITISME REVOLUTIONNAIRE. 

distincte, elle ne fait plus qa*ane seule nation de tous les 
peuples de TEurope, qu'elle relie dans une vaste fédération. 
C'est le système dit des états-unis d'Europe : il a trouvé 
récemment quelque faveur auprès des démocrates qui, 
ayant voyagé ou guerroyé en beaucoup de pays, ont fini par 
ne plus tenir bien décidément à aucun, ou des esprits à 
visées étendues qui disposent les peuples pour la paix sans 
plus de façons que Napoléon P' pour la guerre. Cette 
opinion séduisante n'est pas, on le voit, à la veille de devenir 
un fait, et, si elle a une importance immédiate, ce n'est que 
par la bonne grâce avec laquelle la démocratie fait enfin 
l'aveu que la patrie lui semble une institution suraimée, 
insuffisante à satisfaire aux nouvelles aspirations des peuples; 
mais, devînt-elle une réalité, elle resterait encore une 
chimère : seulement la chimère courrait risque d'être san- 
glante, et ici nous parlons non pas du sang qu'il en coûterait 
pour l'établir, mais de celui qui coulerait à flots en consé- 
quence de la réalisation d'un tel rêve. Tremblez, si jamais 
cette fédération fraternelle se réalise; ce jour-là, empruntez 
leurs ailes aux aigles, allez vous abattre dans un hémis- 
phère où les peuples seront encore parqués en nations enne- 
mies. C'est pour assurer à l'humanité les bienfaits de la 
paix que cette opinion rêve une fédération européenne ana- 
logue aux États-Unis d'Amérique; mais le jour où un tel 
système prévaudrait sur ce vieux continent, où tant de 
peuples, tous séparés par la langue, les habitudes, les reli- 
gions, les traditions, les diflférences de génie et d'âme, les 
divers degrés de civilisation, se trouvent réunis et ne sont 
retenus de se précipiter les uns sur les autres que par la 
force de contrainte des gouvernements qui les isolent assez 
pour leur faire croire qu'ils s'aiment, la guerre aurait trouvé 
un élément inépuisable, et sévirait avec une fureur que 
l'humanité n'a pas encore connue. La fraternelle concorde 
que nous voyons régner entre la Croatie et la Hongrie serait 
l'image en miniature de la concorde qui régnerait au sein 
de cette fédération. Les peuples libres de tout frein d'au- 



LE COSMOPOLITISME REVOLUTIONNAIRE. 391 

torité, se trouvant alors en présence les uns des autres, 
s'apercevraient bientôt qu'ils sont plus irréconciliablement 
divisés par leurs manières différentes de sentir et de com- 
prendre les mêmes choses qu'ils ne Tétaient par leurs 
diverses formes de gouvernement, et qu'il y a plus de dis- 
tance entre les manières dont un Saxon et un Latin com- 
prennent la démocratie qu'il n'y en a entre la république et 
la monarchie. Quelle bataille par exemple que celle qui 
éclaterait le jour où la démocratie des citoyens de l'éx- 
France et la démocratie des citoyens de l' ex-Allemagne 
reconnaîtraient qu'elles ne pensent sur rien de la même 
façon, et qu'en conséquence il y en aurait une de trop dans 
le monde I Depuis le jour où les 800,000 hommes de Ta- 
merlan rencontrèrent à Ancyre les 600,000 hommes de 
Bajazet, le monde n'aurait rien vu d'aussi horriblement beau. 
Si, comme je serai presque tenté de le croire, ceux qui 
rêvent une telle fédération ont un goût prononcé pour les 
apocalypses, ils auraient chance d'être satisfaits, et, après 
s'être délectés de ce spectacle, ils en seraient quittes pour 
proposer comme remède et préservatif le retour à l'idée de 
patrie. 

La quatrième doctrine enfin, — est-ce bien doctrine 
qu'il faut dire? — est celle que représente la fameuse 
société dont l'existence révélée récemment a été une sur- 
prise pour le plus grand nombre, mais n'a étonné aucun 
esprit habile à reconnaître à mille symptômes fugitifs les 
variations prochaines de l'atmosphère politique. C'est la 
plus sérieuse, en ce sens que c'est la plus menaçante, et 
aussi parce que son ambition va directement beaucoup plus 
loin que l'ambition d^aucune autre. Nous avons eu dans la 
Commune un commencement de réalisation de cette doctrine, 
bien faible commencement, mais par le prologue il est aisé 
de préjuger la nature de la pièce. Quel est l' Attila secret, 
quel est le Tamerlan inconnu qui a rêvé une semblable con- 
ception ? Ces noms sont ici parfaitement à leur place, car 
il ne s'agit de rien moins cette fois que de la conquête même 



392 LB COSMOPOLITISME REVOLUTIONNAIRE. 

du monde civilisé. C'est la guerre, la guerre déclarée ouver- 
tement^ non point pour telle ou telle cause isolée ou pour 
tel ou tel pays, mais pour toutes les causes et tous les pays 
à la fois. Remarquez ici le pas gigantesque que la Révolution 
vient de faire dans cette voie fatale d^ universalité où elle 
s'est engagée. Ici non-seulement les prétentions sont uni- 
verselles, mais la stratégie et la tactique sont universelles 
aussi. Autrefois dans les luttes que livrait la démocratie, il 
n'y avait jamais qu'un point de l'espace qui fût intéressé à 
l'issue de la bataille ; cette fois le repos de l'Europe entière 
est enveloppé dans les chances de chacun de ses combats. 
Cette doctrine nous déclare nettement qu'il n'y a plus de 
démocraties nationales, qu'il n'y a qu'une seule et même 
démocratie régie par un seul et même désir, un môme vou- 
loir, un même intérêt, — qu'Angleterre, Allemagne, France, 
Belgique^ ne sont que les noms des localités où elle se popose 
de livrer ses futures batailles, les expressions géographiques 
qui lui serviront seulement à rappeler les chances heureuses 
ou malheureuses qu'elle rencontrera dans le cours de la 
lutte. Ce n'est rien moins qu'une moitié de l'humanité civi- 
lisée qui se propose de se jeter sur l'autre, et qui en fait 
nettement l'aveu. Si cela n'est pas grand, c'est au moins 
aussi gigantesque qu'on puisse le souhaiter; en tout cas, 
cela dépasse, et de beaucoup, les rêves des ambitions les 
plus hautaines et des imaginations les plus effrénées. Ainsi 
voila la démocratie qui prend à son compte le rôle des grands 
conquérants contre lesquels ses docteurs se sont élevés 
autrefois avec tant de violence, et qui aspire ouvertement à 
l'empire universel I Elle ne se contente pas de rejeter tout 
ce qui n'est pas elle, elle annonce qu'elle n'acceptera rien 
qu'elle-même, et qu'elle ne nous laissera pas même la liberté 
des giaours dans les pays musulmans. Elle s'arme non pour 
se défendre, mais pour conquérir, et elle veut conquérir 
pour éviter qu'aucune autre puissance lui dispute la domi- 
nation. Un islamisme matérialiste, voilà la forme nouvelle 
que revêt la démocratie. Elle ne nous propose plus d'affran- 



LE COSMOPOLITISME REVOLUTIONNAIRE. 383 

chir rhumanité de toute tyrannie, elle nous apporte la sienne ; 
elle ne nous propose plus de tolérer toutes les croyances, 
elle nous apporte Tintolérance de sa loi ; elle ne réclame 
plus de nous la reconnaissance de sa liberté, elle nous de- 
mande l'obéissance à sa domination. Elle est entrée dans 
la voie qu'ont traversée toutes les puissances enivrées d'elles- 
mêmes, et au bout de laquelle elles ont toujours trouvé la 
défaite et le tombeau. En commençant ces pages, j'avais 
presque peur d'énoncer cette vérité trop vraie : »La Révo- 
lution est le contraire de Vidée de patrie^i, et je n'avançais 
qu'en tremblant ; mais remarquez-vous comme d'étape en 
étape l'examen de ses tendances nous a menés loin de la 
patrie, et avions-nous tort de douter que nous pussions 
compter sur elle pour nous la conserver? 

Emile Montegvt. 



Imprimerie de Breitkopf et Hârtel à Leipzig. 



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