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Full text of "La France en Orient au XIVe siècle;"

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LA 

FRANCE EN ORIENT 

AU XIV^ SIÈCLE 
EXPÉDITIONS DU MARÉCHAL BOUCICAUT 



l-AK 

J. DELAVILLE LE ROULX 

ARCHIVISTE PALÉOGRAPHE 

A^Cle» MEMBRE DE L'ACOLB FRANÇAISE DE ROME 

UOCTEUn ÉS-LETTRES 




PARIS 
ERNEST THORIN, ÉDITEUR 

-IimAIRK DKS ÉCOLES FRANÇAISES D'ATHÈSES ET DE ROME 

nu r.ol.LkUK DR l-'ItANCE ET DE I.'fiCOLB nOBHALE SUPÉRIEURE 

7, RUE DE HÉDICI8, 7 

188ti 






/fJf. 



BIBLIOTHÈQUE 

DBS 

ÉCOLES FRANÇAISES D'ATHÈNES ET DE ROME 



FASCICULE QUARANTE-QUATRIEME 

LA FRANCE KN ORIENT AU XIV' SIÈCLE 
Par J. Deiatilt.e Le Houlx 



I. 



A MA MÈRE 



145715 



TABLE DES MATIÈRES 



iNTROmCTIOX 1 

LIVRF I. — PROJETS ET TENTATIVES (1290-1350). 

Soi'ncKS du livre i Il 

CiiAPïTRK I. Chute de Saint Jean d'Acre. — Efforts et projets 

de Nicolas iv Ï3 

— îi. Raymond Lull et Marino Sanudo 27 

— III. Expédition de Charles de Valois 40 

— IV. Projets de PliiHppe le lîel 48 

— V. Routes d'Arménie et de Constantinople. — Golfe 

Persique 64 

— VI. Philippe le Long et Charles le Bel 78 

— vu. Philippe de Valois. — Directorium de Brochard. 86 

— viM. Ligue générale. — Humbert de Viennois 103 

LIVRE IL — TENTATIVES (1350-1396). 

Sources du livre h 113 

Chapitre i. Croisade de Pierre i, roi de Chypre 119 

— II. Croisade d'Amédée vi 141 

— m. Boucicaut et le comte d'Eu en Palestine (1388-89) 159 

— IV. Expédition de Barbarie (1390) 166 

— V. Philippe de Mézières. — Son influence 201 

LIVRE IIL — MCOPOLIS (1396). 

Sources du livre m 211 

Chapitre i. Progrès des Turcs. — Chevauchée du comte d'Eu. 

— Ambassade du roi Sigismond en France 221 

— II. Préparatifs de départ de l'armée franco-bourgui- 

gnonne. — Autres alliés de Sigismond 233 

— m. Marche de l'armée franco-bourguignonne. — Con- 

centration et mouvement oITensif des croisés. 

— Siège de NicopoUs , 246 

— IV. Etat et force des deux armées 263 

— V, Bataille de Nicopolis 270 



Pagei. 

Chapitre vi. Sort des prisonniers. — Retour de Sigisraond en 

Hongrie. — Nouvelles de la défaite en France. 282 

— VII. Coup d'oeil sur la campagne 293 

— VIII. Délivrance et retour des prisonniers 300 

— IX. Paiement de la rançon 321 

LIVRE IV. - CONSTANTINOPLE (1397-1402). 

Sources du livre iv 327 

Chapitre i. Effet moral produit en Europe par la victoire des 

Turcs 329 

— II. Campagne des Turcs en 1397. —Manuel demande 

du secours en Occident 349 

— III. Expédition de Boucicaut 359 

— IV. Campagne de Boucicaut à Constantin ople 369 

— V. Retour de Boucicaut. — Voyage de Manuel en Oc- 

cident 376 

— VI. Rapports de Tamerlan avec les chrétiens. — Ba- 

taille d'Ancyre 384 

LIVRE V. - MODOX (1403-1408), 

Sources du livre v 399 

Chapitre i. Boucicaut, gouverneur de Gènes. — Difficultés 

avec le roi de Chypre 403 

— 11. Premières difficultés entre Gènes et Venise 412 

— m. Départ du maréchal de Gènes. — L'Escandelour. 

— Paix avec le roi de Chypre {avril-juillet 1403). 421 

— IV. Campagne de Boucicaut en Syrie (fin juillet- 

août 1403) 436 

— V. Bataille de Modon. — Retour du maréchal à Gênes 

(octobre 1403) 447 

— VI. Négociations. — Accord du 22 mars 1404 458 

— VII. Elargissement des prisonniers 470 

— vrii. Exécution du traité. — Cartel de Boucicaut. — 

Rappel de l'ambassadeur vénitien 475 

— IX. Fin des négociations. — Paix du 28 juin 1406. . . . 482 

— X. Arbitrage du 9 août 1408 498 

— XI. Derniers projets et expéditions de Boucicaut (1407- 

1408) 505 

Conclusion ■. 514 



INTRODUCTION 



Ou s'est, depuis de loiif^ues anuées, habilut^ à arrêter; 
à Ifl prist^ de Saint Jean d'Acre (l'2'Jl) Thistoire des croi- 
Rîides, e4 à considérer cet événement comme la ruine 
définitive des i^talilissements latins en Terre Sainte. Rien 
n'est plus arbitraire qu'une pareille limite, née de la lassi- 
tude dos historiens, et en contradiction avec les faits, La 
nouvelle école historique, qui s'est donné la tûche de re- 
nouveler l'étude des croisades', réagit contre cette ten- 
dance, et le présent travail est né du même sentiment. Le 
mouvement, en eliet, qui entrain;», durant deux siècles, 
rOccident aux Lieux Saints, était tn>p considérable pour 
cesser brusquement par la catastrophe de Saint Jean 
d*Acrc ; la chute de cette pince, depuis loiigtcnijts prévue 
par les esprits clairvoyants, ne découragea pas les espé- 
rances des Chrétiens de relever un jour le royaume de 
Jérusalem, car st la Syrie paraissait définitivement perdue, 
il restait encore on Orient doux royaumes chrétiens, celui 
de Chypre et celui d'Arménie, assez puissants Tun et l'autre 
pour fournir de solides points d'appui aux futures reven- 
dications des Latins. 



I. A la \Hc de <^e mouvement liistorifiue s'est plar(^e \û Son<*té de 
l'iPrittit tnlin qui, depuis bU fundatiuri |tK75)^ muh l'impulsiua tWier- 
f^qiie dr M. le conito Hiaiit, a pruu]»)'* touK les t^rutlit» qui font do 
rhifctuire des TruLsados l'ohjet di* [cnra i^tudt'îi. Les résultuls consi- 
di'^rnhles ohlennii depuis dix ans sont ic présa^rc d'une rénovation 
complète des idros f|ui ont eu jusqu'à présent eours en ces matières. 

I 



INTROOlICTlôN. 

Le xiv' sitNcIo, Umi entier, se pr(5occupr de la question 
d'Orient, et la France est la première i\ se passionner ptMU' 
une intervention, de joui' en jour plus difTEicile à réaliser ; 
les projets d'expédition, cependant, sp succèdent sans in- 
terruption: souvent nnM]ie ils sont suivis d'effet, et les che- 
vauchées «le Pierre di' Liisignan. d'Amédée de Savoie, du 
duc de Bourbon et du niaréfhal lîoucicaut, — pour ne citer 
que les plus importantes. — protestent contre une opinion 
jusqu'à présent admise sans résen^e. 

Avant de mettre en lumière ces projets et ces ten- 
tatives, — objet de notre travail, — il importe d^étudier 
les sources auxquelles nous avons puisé, et d'en indiquer 
ici en quelques mots la valeur et l'étendue. 



1. 

On peut grouper en trois grandes classes les docu- 
ments que nous avons employés : la première comprend 
des mémoires qui, sous une forme ^éuéruleuient cnncisL-, 
contiennent l'opinion persoimelle de leurs auteurs sur In 
conduite A. tenir en Terre Sainte; dans cette catégorie 
rentrent tous les j)roj(Hs de croisade émis au xiv" sièclt*. 
Dans une seconde division se placent les. pièce^t diplf*- 
tnnhijues et les teuvres qu'elles ont inspirées ; dans une 
troisième, les témoignages des chroniqueurs. Dans quelle 
mesure chacune de ces trois classes de documents a-t-elle 
été utilisée ? Quelle créance avons-nous accordée à telle 
chronique^ Par quels mnliCs avons-nous rejcUé le U'rnui- 
gnage de telle autre? Quel parti avons-nous tiré d'un do- 
cument d'archives l Quelle importance avons-nous attri- 
buée A tel projet d'intervention en Orient l Autant de 
questions sur lesquelles il a semblé utile de fournir au 
lecteur quelques explications. 

ruEMiÈRK CLASSE. ï'UojRTS ffp AVIS. — 11 v a pou de 
choses à dire de cette catégorie de documents. Les projets 




INTROprCTIOX. 



(le croisade, les avis donnés par ceux que leur expérience 
ou leur situation mettait en mesure d'éclairer TOccident sur 
rélat de la Palestine étaient avant tout une œuvre per- 
sonnelle; la tache de la critique se réduit donc A appré- 
cier [e degré d'intérêt ou de confiance que méritr^nt les 
vues et les conseils, dont les auteurs de ces mémoires se 
sont faits les interprètes. Généralement présentés aux 
souverains pontifes ou aux princes qui songeaient à se 
croiser, ces projets n'ont pas été connus en dehoï's du 
cercle resireint auquel ils s'ndressaient ; sauf quelques 
exceptions, ils ne nous sont parvenus que par un ou deux 
manuscrits, et jusqu'A présent très peu d'entre eux ont 
été publiés. 

Cet ensemble de textes, cependant, offre un sujet d'é- 
tudes intéressantes et de révélations des plus curieuses. 
Cest à l'aide de ces documents qu'on peut se faire une 
idée exacte des connaissances et des préjugés des hommea 
du XIV' siècle, eu ce qui concerne la question d'Orient ; 
fréographie, forces militaires des royaumes clinUiens du 
Levant, état de la puissance musulmane, moyens de re- 
conquérir la Terre Sainte, tout y est passé en revue. S*il 
est quelques projets dans lesquels les illusions et les élans' 
d'un enthousiasme trop naïf font tort aux conseils de la 
raison et de la prudence, la plupart d'entre eux sont em- 
preints <run caractère pratique, souvent môme d*une pro- 
fondeur de vues qu'on ne s'attendait pas A rencontrer à 
cette époque. Ils émanent, pour la plupart, de person- 
nages considérables, en mesure de fournir les rcnseigne- 
nïcids les plus précis et les avis les plus utiles. 

Les emprunts que nous avons faits A ces textes, encore 
pou explorés, sont nombreux. 11 n'entrait pas dans le plan 
de notre travail de consjicror aux auleui*s et aux ma- 
Duscrits de ces ménjoires une étude approfondie. Aussi nous 
flûnuues-nous borné à les résumer, en signalant brièvement 
I'imp(trtJince particulière de chacun de ces témoignages. 



DEUXIÈME CIASSE. DOCI'MRNTS I)'AriCHIVKS. — CVlIX-l'i 

ont été un de nos principaux élénifuis d'inrormaiioii. 
Leur caractère ofticiRl nous panin tissait une authenticil^' 
incontestable, et, dans une certaine mesure, une sincérité 
absolue. Sur ço dernior point, cepondant, quelques iv- 
serves sont nécessaires; dans TiMiiploi des pièces dipio- 
inaliqnes, nous n*avons pas jionln \U' vue fjuo l'intérêt 
politique ou des appréciations parfois passionnées avaient 
pu se fairp jour, et volonlaireiuent on !nèine de bonne foi, 
I dénaturer, atténuer ou grossir certains événements. C'est 
I le cas pour les correspondances diplomaliques vénitiennes; 
l plus d'une fois, nous avons eu roccasion de rectifier, 
^^d l'aide de sources d'autre provenance, des assertions 
^■trop absolues et qui eussent faussi* la vérité liislin-ique. 
^^Sous ces réserves, les pièces d'archives nous ont, été du 
plus utile secours, et leur étude nous a jieruiis de mettre 
en lumière nombre de faits dont les chroniques seules 
ne nous eussent pas |UM"Uiis d'exposer le compU't <\ô- 
velopperaent '. 

TROISIÈME CITASSE. CHRONIQUES. — A c<5té des deux pre- 
mières classes de textes se placent h»s chroniques. Nous 
les avons largement mises î\ contribution, mais sans per- 
dre de vue que leurs témoigna^î^es devaient être accueillis 
avec prudence, contrôlés avec critiiiue, et comparés entre 



* 



I. Nous avons aUnbm'* aux recueils diplomatiques, impiîmt's ou 
manusfTits, formi^s de pi(>res (rapoïiivf*s, la in<^iin' valcMir qu'à ces 
pièces elles-nièmes ; si, dans certains eJi», la niaiiiérc ilnnt It's docii- 
meiils Haut piiblii'*ii ou transcrits n'est pas e\Rinpte tle tuiit repruclie, 
ees roIlei^tioiiK en revanche ai'^iiièrent souvent, par la perte des do- 
funienl-s pritnitifK. le caract/Te et l'îniportanre des originaux : à vp 
litre nous les avons mises au im^tue ranij: que reux-rî, et leur avons 
accordé, sauf le cas d'inHdt^iilé reconnue, une é^ale uutoritO'. \uu« 
prendrons pour exemple les Prpumt tif thinlttiri' de [ionnjQifne^ do 
U. Plancher. t*elles-ei, tirées des Archives do la chambre des comptes 
de Uùurjfognc, sont souvent directement citées par nous, sur la même 
ligne que les documents d'archives, quoiqu'elles no soient, à propre- 
ment parier, qu'une source de seconde main. Il va sans dire (|uc 
t'originBl, quand il subsiste, a été consulté et collalionnè nvet* lu copi**. 



INTROW;CTION, 



5 



eux par l'historien soucieux d'atteindre ;\ la vérité. Là» 
plus qu'eu aucune autre espèce de documents, la sûreté 
des informations, la conscience ou la partialité des chro- 
niqueurs appellent un examen spécial ; il laut séparer 
soigneusement les récits inspirés par Tun ou par l'autre 
des partis en jeu, tenii* compte de la passion, de Tigno- 
rance ou de la légèreté des écrivains, placer chacun d'eux 
dans le milieu où il a vécu, remonter aux sources orales 
ou écrites auxquelles il a puisé pour porter un jugement 
i-aisonué. Tâche délicatf», dont les résultats u'oiîrent rien 
d'absolu, puisque souvent un témoignage suspect peut 
revêtir sur tm point s|>écial, par suite de circonstances 
particulières d'iniormaliou ou d'exactitude, un caractère 
d'iuithenticité iuconlestable '. 

11 nous a paru utile de signaler au lecteur pourquoi nous 
avons admis, rejeté ou accueilli avec réserve les récits des 
principaux chroniqueurs. Il fallait également lui donner un 
court résumé des sources d'archives et des mémoires aux- 
quels nous avons puisé. Aussi, pour ne pas ralentir l'exposé 
des événementH, avnns-nous groupé, en tête de chacune des 
parties de notre travail, les notions indispensables à celui 
qui le lii*a pour appi'écier sur quelles bases reposent les 
faits que nous lui avons présentés. 



U. 



Si nous avons protesté contre ropinion qui limitait à 
la prise d\\cro l'IiLstoii'e des croisades, si nous avons 



I. Nous tliintions pour ext'iiijtln le n^rit de la cniisaile de Nicopolis 
par U" Uclù/iniT rfr Satnt-Ih'niii. ciiijiciinlr aux Mtiivi'nirs d'un ti^moin 
(K'ulain- : dt* iiu'iih." fdui 'lit-- ri'xpi'dititiii tir ttarbarii*, dun» la Chfv 
HtifUf (tu fion dur h»tfit ttf /tuurbua. uflro di-s gtu'aiitie& qui ne se 
ri?trouvcal [Hi:* [mrluut d:uis cette utiivrr. 



6 INTRODUCTION. 

lîherché à montrer les eiforts des Latins pour reconquérir 
un royaume qu'ils avaient été impuissants à défendre, — 
efforts qui ne cessent de se maniiester, pendant plus d'un 
siècle, avec la persistance et la persévérance les plus re- 
^^tmar(|uablos, — nous devons reconnaître que cette catas- 
trophe lui pour TEurope chrétienne le point de dépari 
d'une politique très diflërente de celle qu'elle avait jus- 
qu'alors poursuivie dans 1(^ Levant. Elle iniprinia au mou- 
vement à Toccasion duquel les croisades étaient néps un 
caractère nouveau, dont les manifestations ne furent ni 
moins glorieuses, ni moins intéressantes à étudier, bien 
qu'elles aient été dirigées vers un autre objectif. 

Il est superflu de rappeler que l'enthousiasme relig:ieux, 
'qui arma l'Occident au xii" siècle et l'entraîna vers les 
Lieux Saints, se ralentit au siècle suivant. La prise de 
Jérusalem par Saladin (1187) marque ïissez bien le mo- 
ment où la foi cessa d'être la pensée dominante et exclu- 
sive des croisés, ei où elle s'unit h d'autres sentiments 
pour inspirer de nouvelles expéditions contre les Musul- 
mans. Les Latins établis en Palestine avaient jeté les bases 
d'une domination réguUère, à Tinslar des états féodaux 
de l'Occident, et avaient agi en vain<|iieurs dtîsireux de 
conserver leurs conquêtes. L'importance commerciale et 
territoriale de la colonie qu'ils avaient fondée sous le nom 
de royaume de Jérusalem s'aftirmait de jour en jour ; 
aussi au sentiment religieux se joignit bientôt nn intéivt 
plus matériel, la défense du nouveau royaume et l'exten- 
sion du commerce européen en Asie Mineure. Inspirée 
par les Génois, c'est-à-dire par un peuple à la fois com- 
merçant cl colonisateur, la croisade de riiilip[»e .Auguste 
et de Richard Cœur de Lion ne p<ïui*suivii pas d'autre luit; 
qui'lques aiuii'cK plus ttird. le changement de direction de 
la quatrième croisade (l'20'i) indique u» revirement plus 
marqué dans Tesprit puldic. On n'est plus au temps île 
Pierre l'Ermite, dont les bandes innombrables, impatientes 



INTRODUCTION. 

d'arriver au Saint Sépulcre, no se seraient pas laissé sé- 
duire par l'appât de la conquête de Coustantinople. 

Cette transformatiou s'accentue encore pendant lei 
xm" siècle. Nous ne prétendons pas, comme certains au- 
teurs', que Tentliousiasme religieux s'éteignit complète- 
ment, pt>ur faire place à d'autres mobiles. Sans Tétincelle 
de la foi, les croisades eusseut-elles été possibles I Saint 
Louis n'était-il pas, sous le ivipport chrétien, Tégal et 
même le supérieur de Pierre l'Ermite l Mais l6 sentiment 
de la foi n'était plus le seul dont se préoccupaient les 
derniers croisés. Indépendamment de ce symptôme nou- 
veau, on remarque que les expéditions du xiii*- .siècle diÔè-^ 
rent dos précédentes par la direction qui leur est donnée. 
Ce n'est plus la Syrie qu'il s'agit d'envahir, c'est l'Egypte. 
Le centre de la puissance musulmane s'est, en eflet, dé- 
placé; et les armées d'André de Uongrie (1219) et de 
Saint Louis (I2'i8-r>'i) se dirigent vers le Nil. C'est là 
qu'est désormais la clef de la Palestine, c'est h\ qu'il faut 
vaincre les Sarrasins pour arriver aux Lieux Saints, pen- 
dant que les Mongols et les Pei-ses attaquent l'ennemi 
commun au nord et à l'est. On voit ainsi germer une idée 
politique que le siècle suivant développera et qui marque 
des visées dili'ércntes de celles qui avaient jusqu'alors 
animé les champions de la foi. 

C'est celte idée nouvelle dont il nous h paru intéressant 
rU' suivre les progrès; |ir4'ci)nisée dans les projets d<! croi- 
!«t(le, modiliée par 1rs ciicnustancrs «wtérieures, elle do- 
mine tout le xiv* siècle ; elle in8[»ire les revendications 
années dont riiistorien est le témoin, elle en explique le 
bni. l'insuflisaiice e( l'échec. 



I. Vohaii'r. ilo liiiijrnrî-, lleller, lltMikcn. l'U*., ri rtremiutîtit i*rul/ 
h'utftif'ifÇU'hicfite fin' /\irn::fiiff, Ilrrliii, iaH3t. 



LIVRE PREMIER 
PROJETS ET TENTATIVES 

1^90-1350. 



LIVRK PRRMIIÎR 



PROJETS ET TENTATIVES 



I --290-1350. 



Cette période est pres<iu« excluBÎvement remplie par des projeta île 
fpoisade; les tentatives sont l'exception, et la ronséquence de ee fait 
est la prédominance de ceux-ci sur les ducuments d'autre nalnre. 
Sauf les mémoires émanés du graiid-maitpe du Temple *, de Du- 
bois', de .Nogaret\ du roi Henri rr de Chypre*, du dominirain 
ltrocard\ et les œuvres de Maririu Sanudo^ tous les pmjets «juc 
nous avons étudiés sont inédits. 1^ plupart d'entre eux mériteraient 
une publication intégrale. — Les pièces d'arcliives n'ont été utilisées 
(|ue pour les tentatives dont la première moitié du xiv" siècle a été 
l'objet. Kxcejité les actes ronrernant les préparatifs de Pliitipfiti \\ 
de Valuis lArdi. nat., séries J et P). elles unt presque toutes été 
publiées dans des histoires (générales ou des dissertations porticu- 



1. Uahuer V Un pu paru m Ariniuni'iitiuni il'aris, tt>93l, ir, t8i. 

ï. Ualuze, iftrm, m, 1*t6. — Mongars, Grsia fh-ï per Frnncut (Ha- 
novre, liîll», n, nui. 

:i. li. lUiutarir, Soticcu et extrait» dt itocitmenli inédit» relatif» à 
l'hi»tuire de l'rance fum Philippe le liai {Paris, 1861), p. HT. 

V Mas l.îilrÎH. Ilintuire de ilhijpre (Paris. I852-(>I), H, 118. 

'i. UeilïonherK. à la suite du Kheftiiier au i'.yyue, dans Mnnmiientj^ 
pour servir à riiisloire des provinces de Namur, de Ibilnaiil et de 
l.uxumliourg, tv, 227-:ïri. 

ti, Ikuigars, Gesla Ueiper /'Vaiico*, t. li. 




Î2 SOURCES DU LIVRE PREMIER. 

Hères ^ — Les chroniqueurs n'ont presque rien fourni; à peine 
avons-nous l'occasion de citer quelques passages de Froissart', et, 
pour l'expédition de Charles de Valois de recourir à la chronique 
catalane de Hamon Muntaner (1265-1336); celle-iM est un monument 
de premier ordre pour l'histoire des aventures de la Compagnie 
Catalane dans le Levant ; écrite par un témoin oculaire et un acteur 
des faits racontés, elle offre de sérieuses garanties d'exactitude, 
malgré la partialité à laquelle aurait pu céder Muntaner, adversaire 
du prétendant français'. 



1. Les histoires de Chypre, de Dauphiné, les travaux de Iloutai-ic 
sur Philippe le Bel, les recherches de Buchon sur les établissements 
francs de Morée, d'Abel Hémusat sur les relations de l'Occident avec 
les Mongols, l'introduction de Charrière aux Négociations de la France 
dans le Levant, etc. ; le lecteur trouvera à leur lieu l'indication des 
monographies auxquelles nous avons eu recours. 

2. Le lecteur trouvera, en tète du livre n, quelques détails sur la 
valeur historique des Chroniques de Froissart. 

3. La première édition est de !558, a Valence, la seconde de 1567, 
à Barcelone. File été traduite en castillan, en 15115, par D. Miguel 
Moncade, et partiellement par le comte de Moncade au xvu» siècle; 
elle a été éditée par Buchon, en français, dans le Panthéon liltèraire 
(1" série, t. v et vi). 




Ui chute (le Saint Jean d'Acre, quoique pn*vue, out iliius 
tout rOccidonl un rrioiitissiMiH'jit rrmsiiIrruMe et y causa 
une éiuoliou profonde. L'eiilli"Usiasnie. il est vnd, îles piv- 
iniers temps s'était bien lofroidi à la fin du xin" siècle ; 
seuU, les papes, les poètes, les fennnes et le peuple gar- 
daient la tradition de l'ancien zêlo'. Déjà, lors de la se- 
conde croisade do Saint Louis (1*270), les barons fi'an(;ais 
avaient hésité à aecoiup;tj;ner le ri)i. et niaiiifeslé une véri- 
tJible répugnance à s'engager dans tui voya^'e d'ouïri^nier. 
Ct;[K'ndanl, â Tannonco dn la catastri>plie, l'opinion |)iih]ique 
senilda sortir de snn engourdisseruenl, ei nuhlier li's pré- 
occupations du nnuiienl, pour ne plus songer qu'à ruITmii- 
ehissemenl des Lieux Saints. 

Ce mouvement, tout spontané, était eu eontradictidU avec 
r«spnt de la siM'iélé féo<lal(* et piditique; cette dei'uière 
était hostile à de nouvelles expéditions. Le clergé, en effet, 
â cliaf|UO croisade, payait un décime sm* ses biens et se 
pinignait vivement de cet impôt; la noblesse, c'est-à-dire 
l'élément qui avec le clergé avait entre les mains la puis- 
sance et l'activité, se souciait peu de faire les frais et de 
supporter les fatigues de ces buntains voyages. Si quel- 
i|ae« < avontuiiers de la féodalité » consentaient encore a 



I. Saint >lart! Clïrardin, Le* Origines de ta ffUf»tion tf Orient 
do» Deu\-Mumles. I. u, p. 43|. 




14 



KFFORTS DÏI PAPE NICOLAS ÏV 



s'einban|uei' pour l'Orient, c'est que l'ambition de conquérir 
de» royaumes et des principautés^ et non plus la foi, soutenait 
leur courage. Le mauvais succès, en outre, des cifûsades au 
xiir siècle, auguicuta leur discrédit: Dieu ne semblait-il pas 
abandonner les champions de sa cause? Fallait^il s'armer 
malgré lui pour la défendre? Celte considération suffit pour 
décourager les plus intrépides. Le zèle, un instant réveillé, 
ne tarda pas à faire place à l'inMOUcianco et à la lassitude : 
el, malgi-é l'appel du Saint-Siège, aucun effort no fut tenté 
pour scM.*ourir les cbirtiens de TeiTo Sainte avant qu'ils fus- 
sent réduits aux dernières extrémités. 

Nicolas IV, cepeu<lant, ne s'était pas épargué pour tirer 
l'Occident de son apathie; quand la ju'isr d'Aon* fut con- 
nue, ce fut contre lui, contre sa coupable insouciance el 
celle de la cour pontificale, un cri d'indignation universel, 
cri aussi injuste qu'irréfléchi, né de la vivacité de l'iui- 
pressinu puhliipie. Pouvait-on rendi'e le pontife responsable 
d'un événeuient qu'il avait de tout son pouvoir cherché à 
conjurer ? Edimard d'Angleterre ne l'avait-il pas bercé de 
promesses trompeuses? Les autres souverains d'Occident, 
aussi bien que les princes et les chevaliers, n'étaient-ils pas 
restés sourds aux appels réitérés de la papauté? N'avaient- 
ils pas refusé de sacrifier leiu's bîj'us cf leurs vies pour re- 
conquérir un royaume que U;s partis se disputaient, sans souci 
de l'ennemi du dehors qui profitait de ces rivalités pour 
ruiner la puissance des Latins eu Orient '. 

L'évacuation de laTeire Sainte consterna la cour de Rome, 
et la lettre pontificale qui fit connaître au roi de France 
Philippe le Bel (23 août 1201 j lu double perte de Saint Jejui 
d'Acre el de Tyr. osl empreinte de la plus profonde tris- 
tesse. Nicolas s'adressa en môme temps aux évêquos de 
France pour les adjurer d'appeler aux armes les barons, l(»s 
chevaliers et le peuple. Mais, de même que le roi, le clergé 
resta sourd aux exiiortations du pape. Réuni en synode, il 
m^ répondit que la prédication d'une nouvelle croisade res- 
terait sans efft^t, tant qur les princes chrétiens se combat- 
ti'uient mutuellement, tant que les Grecs, pîu* leur schisme 
©t leur secrète haine contre les Lnlins, les Aragonais et les 



1, W'ilken, Geschichte der Kreussiige, vn, 77S-7. 



RIVALITES ET INDIFFERENCE DE l'oCCIDKÎïT. 15 

Siciliens par leurs quorelle», troubleraieul ia paix dp la chn^- 
lienté. Il fallait avant tout, disait-il, que le souverain ponlifo 
ramenât l'union o( la ronconl<^ parmi los iléfiMiscurs du Christ 
avant de los convior â une nouvelle t^xpédition ; c'était uuo 
condition absolue de succès. Los dernières années du royaume 
de Jérusalem avaient élé attristées pur des cotiipéfitions pro- 
fondément regrettables; à côté de la rivalité permanente des 
républiques maritimes, Chaides i d'Anjou avait fait valoir, 
comme cessionnaire des ilroits de Marie d'Anlioche, niêee do 
Hugues uif des prétentions au trône de Jéru:saîeut, que la 
révolte des Siciliens, secrètement ourdie à Constantinople 
pju* les intrigues do Palèologue, lit nvtjrter uiomentauénienf ; 
on venait enfin (l'assister à la guerre d'Aragon, qui S4' ratta- 
cliait intimement aux agissements et aux massacres dont la 
Sicile avait été le théâtre. Ces divers événements avaient . 
armé les nations chrétiennes les unes contre les autres, alors 
que l'union était la condition élémentaire et indispensable de 
toute action efficace en Orient. Il fallait donc apaiser à tout - 
prix les querelles pendantes avant de songer à soulever de 
nouveau l'Enrope à lu voix do riîglise. 

Le pape ne fut pas plus liï'ureux en s*adi*essant aux Gé- 
nois et aux Vénitiens: là encore les rivalités commerciales 
entre les deux réfjubliques s'o[qji)saient â h'ur intervention 
rians le Levant. Demander, comme il le fit, à ces puissances 
d'oublier leurs différends pour envr>yer leurs flot les sur les 
côtes de Syrie, les supplier de renoncer à tout commerce 
avec le sultan d'Egypte, ou tout au moins de ne plus lui 
fournir d'armes ni dapprovisionnements de guerre, leur pro- 
poser la médiation aposhpliqu*- jimir mettre nu terme â leurs 
compétitions, c'était aller au devant d'un échec diplomatique, 
Venise et Gènes, supputant les avantages que leur procu- 
rerait le maintien de ItMU's relations avec les Musuluiatis, 
n'hésilèn^nt pas à les préférer à ceux qui leur étaient offerts 
par le pape. Eu Allemagne, le synode des évèque», réuni par 
les soins de l'archevêque de Salzbourg, légat apostolique, se 
borna â exhorti-r l'empereur Rodolphe à prenrlre la croix et 
â renouveler le vœu dïjâ émis au concile île Lyon (l?7î). do 
réunir les ordres dn Temple et de l'Hôpital, dont la jalousie 
avait causé, disait-on, en grande partie la chute de Saint 
Jean d'Acre. L'empereur grec Andronie, les rtiis d'.\rménie 
et de Géorgie furent également sollicités d'arracher la Terre 




IG 



EFFORTS DU PAPE NICOLAS IV 



I 



Sainte des maius des infidèles ; mais partout la voix du pon- 
tife resta sans écho '. 

Nicolas, cependant, avait dnnné l'exemple. Il avait équipé 
et envoyé â Chypre nne flotte de vingt, vaisseaux qui ili^vaii'iit 
se joindre aux (luinzc voiles du roi Henri ii, et teuter iiiir 
expédition contre les côtes d'Asie Mineure' et cunlre 
Ah'Xîuidrie. Mais l'occasion de nuire aux Sarrasins ne se 
présenta pas et cette escailre n'eut aucun rôle à joucT. Kn 
présence de l'indifférenct^ des princes diréliens, il fallut égal<^ 
ment renoncer à utiliser le bon vouloir du Khan des Mongols, 
dmit l'auibassaileur était en Occident au monieiit nù tomba 
Saint Jean d'Acre, porteur des propnsitioiis les plus avanta- 
geuses ; il offrait, au nom d'Arguitii, s<ui souverain, d'alta- 
i[U«'r le Soudan ilEgypIe de concert avec une armée chré- 
lieuue. Ou décUua celte alliance, faute de pouvoir l'assembler 
les troupes que le monarque mongol se déclarait prêt à ap- 
puyer. Nicolas mourut avril l!?0?) le cœur plein de tristesse, 
suus avoir décidé la chrétienté à reconquérir la Syrie". 

De toutes parts il s'était entouré de conseils ; il avait 
snllicilé l'avis de quiconque pouvait l'èchurer sur les choses 
de l'Orient, n'épiirgnanl rien pour connailn^ la vraie situa- 
tion de la Syrie et les moyens de l'arracher an joug mu- 
sulman. Il n'est pas sans intérèl do refaire l'enquête à 
laquelle s était livi'ê le poulife et d'en exposer eu quebpies 
niot-s les conclusions. 

Le preminr témoin entendu fui li' roi de Sieile, Charles n, 
qui tenait de son père Charles d'Anjou des prétentions à la 
couronne de Jérusalem *. 

A son sens « passage général serait folie »; le sou<lun, 
vainqueur des CJiréliens et des Tartaies, maiire de l'Asie 



1. Wilken, loc. fit., p. 777-9. 

2. I/Kseandelour (Caxlrum Quandelor] était Tubjeclif dp rettc dé- 
monstration. Ka pusitioii d<? ceUe ville a t^té diverB«mcrit déterminée 
par les géographes ; les uns l'ont ideiititiéc avec Alexandretie [hkau- 
tii^roùn), les autres avet^ l'antique Side. M. île Mau I.alrie la place à 
cinq uu si\ lieues plus â l'eKl, à l'cmplaecnient de la villo actuelle 
d'Alaïa (Cornccuium de Strabon», entre Anamourel Satalie. (/>e* Beh' 
tionâ... df l'Asie Mineure avec l'ilâ de Chypre, dans Uibl. de rKc. dntt 
Chartes, 2» st^pie, t. i, p. aiS.I 

3. Wilken, loc. ri/., p. TT'J-ftO. 

4. Uibl. nat., franc. BU^l), f. 18» v«-19U. 



A 




AVIS Dr nOî CHA.RKES If. 



Miutïui'e, iHail Irop i»ui.s:ianl poui- que los CUrétiens pussent 
ronipler sur le succès d'une nouvellt? croisado. Les Sarra- 
sins, disait-il. so gardorout il'iDquiéter le débai-quemeat, 
laissant au olinmt et au temps le soin iraffaiblir les forces 
des croisés. Interprète des conseils de la plus vuliraire pru- 
dence, Charles ii estimait (ju'une guerre couuiKH'ciale, di- 
rigée contre TEgYpte, était le luoTen le jdus sûr de ruiner 
la puissance nuisnlniane. Ce pays, m effel, était 1V'n(i4>pôf 
iMi rOcc-idenl s'approvisionnait tics denrées df* Inricnl ; 
c'était la que « li mauvais crestiens » apportaient le fer et 
le bois nécessaires aux Sarrasins, et se livraient i la traite 
des Mameluck-s amenés des rivos de la mer Noire pour re- 
cputor les liriuées du sultan, dont ils devenaient ensuite l'élé- 
nient le plus r(>dnulalj!e. C'était par conséquent TK^ypte 
qu'il fallait ruiner. C'étaient aussi les côtes de la Médi- 
terranée, trop étendues pour être erticacenieut défendues, 
qu'il fallait inquiéter par des incursions répétées. Pour obte- 
nir ce lésullal, une flotte de cinquante galénis et de cin- 
quante vaisseaux de transpiu't, avec un corps do débarque- 
ment de quinze cents hommes, semblait suffisante; mais il 
était indispensable d'assiu-er d'une fat-ou permanente ce <lé- 
ploiomont uiilîtaire. L'originalité des vues du roi de Sicile 
apparaît dans le modo de recrutement de cette force raa- 
litirae. Le roi de Chypre, les Templiers et les Hospitaliers 
pouvaient f<itu*nir chacun dix vaisseaux ; le reste des navire» 
elles gens d'ai'mes devaient élre levés par le Saint-Siège; mais 
il impurtail avant tout de maintenir au complet l'effectif des 
uns comme di's autres, et c'est pour atteindre ce but que 
Charles II proposait la réunion de tou;^ los ordres militaires 
ou religieux : le Temple, THi'ipital, les Teutoniques, Cala- 
ti'ava. Roucevaux. Saint Antoine, la Trinité, les chevalierK 
d'Altopasso, les Prémonirés, Grauimont'. etc., en une seule 



n 



I. De ces ordros les plus connus sont les urdro» de Terre Sainte, 
l'Hûpital, le Temple e! les Teuioniqucs; l'hùpital de Roncevaux.au 
rovftumc de .Navarre. Tut b;'iii en 113L pour les pèlerins allant à Saint 
Jacques do Compostelle, oonuDo Altopasso fui créi^ en Italie pour 
l'usage dos pùlerins venant au \'olto Santo de Lucquciî. <Jalatrava fut 
institué en 1158, en Espagne, pour combattre les Maures ; Saint An- 
toine, en Dauphiné, pour lutter contre la maladie du Feu saint Antoine 
(10031. Les Trinitaircï*. les Prémontrés, Grammont, fonrlt^s aux xi« et 
xn* siècles, étaient des onlres plus spiVialoment religieux. 

2 



4 



18 



EFFORTS Dr PAPE NICOLAS IV. 



« religion » obéissaut à un clief d'imt? autorité in<lisciité(% 
fils fie roi ou au inoius de haut lignage, auquel serait promis 
le trône de Jérusalem. 

L*idéo de la réunion des Tenipliors et des Hospitalier.s 
n'était pas nimvelh» ; éniiso par Saint Louis, flic avait été 
Roulevée au concile do Lyon (l?7i} par lo pape Grégoiro x, 
eî) présence dés représeutanls des deux ordres; mais, sur la 
n^niarquo que les rois d'Kspagno no consonliraient pas à la 
l'iisiou parce qu'ils avaient lr(tis ordn^s uiilil aires dans 
knu-s royaumes, elle fut abaadouuée, ijous Nicolas iv le 
projet fui repris, mais on ne Fétendit pas, c^unnie le de- 
mandait Charles n. à tnus les ordres mililaims et reli- 
gieux'. La question s'élargissait daus le pnget du mi d«» 
Sicile. L'ordre nouveau devait iKn'cevoir les dîmes levées 
dans luute la chrétienté, el les aumônes dues à la générosité 
des fidèles; il convenait de lui assurer les ressources linau- 
cières les plus étendues. Il n'était pas de privilège que 
ne dussent lui acconler li's papi's et les s<MiVfraius d'Eu- 
rope; tous les chevaux et arniiuvs des prélats, bannis el 
ch(*valiers, devaient, après la mort de ceux-ci, faire retour au 
^■and-maitre. On voit, par là, avec quelle amplem* de vues la 
o(Uisiitnliou dti l'ordre nouveau élail conçue; mais le itrojct, 
malgi-é sa haute portée politique, était trop large pour étiv 
appliqué, Elîiit-il possihlo de grouper eu un seul faisceau des 
personnalités peu faites pour oublier des rancunes déjà an- 
ciennes et pour faire taire, en faveur du but commun, leurs 
sentiments individuels ? Pouvait-on se flatter do réunir deux 
mille frères chevaliers et deux cents frères sergents, nt d'as- 



1. Ces détails nous sont parvenus par le mi^moire que Jacques rie 

Molay, grand-raaitre du Temple, fit parvenir au pape L'li?ment v sur 

cotte question, et dans lequel il résume les tentative» antérieures de 

fusion. Voici ce qu'il dit de Nicolas iv : « Item, tempore iXirolai 

• papse IV, propter perditionem terr» sanctje quiiR lune fuit, quia 

itum^ clainabaut furtiter et alii populi eo quod succursus sufK- 

ciens ad defensionem ipsius terrte non fuerat missus per euni. ad 

excusatioiiem quodam modo sui, et ut appareret se velle roiiiediuni 

apponere ciroa nej^cHria terra; sanctie. rcfricavit seu reassumpsil 

1 verba uniuiiis predîctse, el tandem iiihil fecil. ■ Uuniface vm reprit 

U question sans plus de succès que Nicolas iv. Noua aurons plus ba^^ 

Iwcasion de revenir sur le mémoire de Jacques de Molay. (Ualuze, 

Vita pap. Avinion., u, 182-5.) 



ÎIBMOIRE DK FIDENCE DE PaDOUE- 



19 



*iurer le rocrulouiout de cette nouvelle milice' ? Cette force 

militaire, conconti'ée à CbvpiP, ^ Acro ou à Tripoli, suffirait- 
»'llt* iiK'nie pouj* couquérû* la Paieslinf ? Autaul de questions 
dont la sfdulion pai'aissait entourée irincertiludes. 

A côté des vues de Charles II se placent celles d'un frère 
mineur, Fideiice de Padttue. De tons li.*s avis dont s'entoiu'a 
Nieitlas !V, c'est assurément le plus dèvelojipé et le plus 
niinutienspinent motivé. Un sait le tôIp i|ue l'ordre des Krères 
Mineurs joua en Terre Sainte j»u xiii" siècle; on eonnait l'ar- 
ileur qu'il déplova dans sa propagande pfuir convertir les 
inHdèles ; on conçoit dès lors l'autorilé qm^ revètail l'opinion 
d'un des frères de celle observance. Le mémoire dont nous 
nous proposons de résumer les principaux trails avait été 
ilomandé â Fideuce de Pîidnuc par (îréifftiri' x an cniieilt* de 
L^Voii ;I271^, et c'est punr répondje au désir du pape qu'il 
fut composé. Des (rirconstancos que nous ignorons retar- 
dèrent rachêvenu»nt de l'nuvriigc jnsiju'nn |>onîifîc;it de Ni- 
colas IV et jusqu'aux d<'rnién's aiuiéos di^ la floriMii!i(ion latine 
en S}TioV 

}a^ mémoire du frère franeiseain so divise en deux parties; 
la première est consacrée à l'Iiisloire de la TeiTe Siiinte, la 
seconde nux moyens de la reconquérir. Cette dernière seule 
nous intéresse : il n'en était pas de même :\ l'époque où 
l'ouvrage fut écrit : rOccident Cfuiuaissait si mal les faits 
qui s'étaient accomplis en Orient depuis deux siècles, qu'un 
l'êcït dign<' <le foi des évém'merits, une description des 
|M.*nples qui habitaient la Svric, des détails sur les mwurs 
des Sarrasins et sur celles des Chrétiens de Palestine, 
étaient non seulement fort bien aeoueillis des contemporains. 



1, • Item, conseille li dis roys que le maistres de celé religion eiist 
« II* frères chevaliers de su religion en sa compaiiie au covent et 

• u* frere« beryena d'annes; et ronsellloit que chaisoiin fraJre chevalier 
« uit nu bestfis, set ajis»Avuir i cheval et nue mulare vi n bons mncins 

• d'armes; ptconsoloi! quecha-srim frere rlieval lirait ii eHnilersprosel 

• vi(^>n)setde ligriagft si se i^woit trover; et que ces ii escuiers eussent 

• armeotes tjoiies et Mufticiens poreauH armer sur ces n rotirin.s; et que 
t II CACuier Fussent lel que, se il nvcnoil que leur maistre monist, que 
« l'om iieiist faire frère de I iiridesn... » (Bil)i. nat., franc fiOW, f. 187 
v"-H.) — I.e costume des chevaliers est miniitieusenienl <iét:rit. 

2. Ilibi, nat., latin '2'i>, f. 8r»-rJ6. — Nous ne savons rien de la vie 
de Fidence de Paduue ; il faut supposer qu'il accompagnait les am- 
bassadeurs tarlares et uifci^ au concile do Lyon. 



EFFORTS hV PAPK NICOLAS iV. 

niai:4 encore absolument indispensables à rintelligencc* des 
vues de l'autour. Le caraclèri? de cette partie de l'œuvr*» de 
Fideuce est plus moral qu'historique ; les faits y figurent 
moins poui' l'instruction ilu IcrUMir quo pour son édification ; 
les mœurs des vainqueurs et des vaincus sont dêcntes avec 
grand soin, et ronseignernonl umnil qui en découle ne manque 
jamais d'être mis en relief. 

Ce caractère subsiste dans le cimimencenient de la seconde 
partie; parmi les conseils généraux druuïrs aux chrétiens 
jx air rentrer en possession de la Svrie, l'exercice des vertus 
morales (charité, chasteté, humilité, piété, sobriété, etc.) 
occupe hi première place. A côté de la pi'atique de ces vertus, 
aussi nécessaires au chef qu'aux soldats, l'auteur veut que 
la discipline, la positiim A donner au camp, les dispnsi1i<>ns 
de défense, les reconnaissances et un armement approprié à 
l'ennemi que les Chrétiens auront â C(unbaltre, soient l'objet 
des soins les phis attentifs. Rn présence d'adversaires aussi 
redoutables et anssi n-nubreux que les .Sarrasins, aucune pré- 
caution n'est supertlue. Ceux-ci peuvent mettre en ligne 
qnaraiète mille cavaliers'. L'Hvmée chrétienne, pour ne pas 
h'nr être inférieure, se conqujscra donc de tivnfe mille ou au 
moins do vingt mille chevaux, sans compter une infanterie 
considérable. 

Après ces considérations préliminaires, l'auteur entre dan» 
le détail du plan de campagne qu'il propose ; à côté de Taf" 
mée dont il a réclamé la fin*ma(i'iti, il demande la consti- 
tuliou d'une flotte, dont l'elVectif sera de cinquante ou, au 
minimum, de trente galères, et il lui assigne dans les opé- 
rations militaii'es un rôle prépondérant. Elle aura comme 
ports d'attache les mouillages très sCirs de la côt<^ d'Asie : 
Chypre, Acre, l'ile de T(>rtose et Uhodes. Grâce à sa pré- 
sence, la marine peu développée des Musulmans deviendra 
inutile; la mer sera purgée des pii-ates qui l'infestaient; ce 
sera pour les Chrétiens de Terre Sainte une double crainte 
de moins, et en même temps les Sarrasins de Syrie no ro- 




1. Lauteur de la Devise des chemins de Babiloine évaluait à quatre- 
vingt mille hommes les combattaiit-j que pouvaient fournir les Tnr- 
comans. à quarante mille lelTeetif des soldats Kurdes de Syrie, et à neuf 
mille t'inq cents celui des traupcs réglées do la Syrie. iCh. Schefer, 
Etude sur ta Devise det chemin» de. Babiloiw, dans jVrchives de 
rOrienl latin, n, 92-a.) 



RLOCU» €OMMKRCUL PE L EGTPTE- 



i-f-vroiu plus ies secours que TEgyplG leur envovail par mer. 
An poiiu (le vue oominercial, l'utilité d'uu i;iHji]i»iemeut de 
fnrcos iHJiritimGs est ineonlostablc ; en arrêtant les im- 
porlalions irOccitlenl. on empêchera non seulenieiif la per- 
reption par h* soiitlan dos droits dont les marrliandises 
étaient frappées à l«nir enlrée on Egypte, drtdis évalués à 
rintpiante mille Hnrins par au*, mais encore l'arrivée de 
denrées dnul les Musulmans ont besoin, pîU'ce que leur pays 
iieies leur fiiarnit pas. Comme L'ousêtpience de la suppres- 
.sion du eommerce européen, les droits d'exportalioji ne 
seront [dus p<Tçus, au g-rand préjudice du trésor du Soudan; 
les prnduils éi^ypliena n'aunnil plus de débouchés ; ce sera 
la ruine île l'Kfîypt^*. Nous avons déjà signalé l'apparition, 
aux dernières années du xin" siècle, des idées ècoaomi([ues 
dans la (pirstion des croisîwles; c'est mi facteur nouveau. 
dont l'Occident comnu'nce k comprendre lu force et dont il 
préconise l'emploi. Fideuce, le premier, se fit l'interprète 
de ce sentiment eji r'éclamanl le blocus commercial de 
l'Egypte. 

Les avantaj^es que la flotte pourra retulre, au cours des 
opérations militaires, nVcbap[)ent pas à la clalnoyance de 
l'auteur du mémoire. Les côtes i^nriemies sont facilen à 
dévaster et à ruiner ; en cas de péril, les croisés, trop vive- 
ment pressés sur (<»rro, (rnnv(*ron1 un refuge sur les 
vaiss<»aux, et, considération capitale, la présence iU* la 
rtotte aux bouchi^s du Nil empêchera le soudan, dans la 
crainti* d'un dcbanjurmeni, de dé^'aniir l'Egypte et immobi- 
lisera un»' pari il' de sou année. Li' centr*» de la puissance 
musulmane était alors sur le Nil, tandis que la 8}Tie 
uVtaiT détV'udue fpu' par des garnistuis relativement faibles; 
enipêrher l'Egypte de secourir la Syiie menacée était donc 
une ntano'inTe stratégique îles plus heureuses. 

Si la floite doit jotier un rôle important, celui de l'armée 
n'est pas moins considéralde^ ri l;i route que cette dernière 
de\ra suivre niériti» \u plus sérieuse aUenlion. Prendra-t- 
clle la voie th» terre par t'onslaniinople, le Bosphore el 
l'Asie Mineure ? S'embaniuera-l-<dle à Venise ou à Gênes 



• 



I. O ehiirpo cht donn<^ par le itrand-mairrc de l'IIôpital et l'évôquo 
lie Monde (Ilibl. uat.. b-ann. GO'i'». et Kibl. S. r.cnovièvc K I, 28; — 
Dibl. nat.. latin TUO), dont jos pnjiots seront étndit^s plus loin. 



à deslinatiou de la Syrie^ ou bien, rnt'ttaiit on pratique un 
système mixte, traver»era-l-elle l'Adriatique do Brindisi 
à Durazzo sur des vaisseaux de transport, pour gagner en- 
suite ronst.inlinople par tnrro ? L'aiilonr êraHe de suite 
la preinièro route ; si elle facilite le transport des chevaux, 
elle nécessitera le consentement de tous les souverains H«nl 
l'armée traversera les t^tuts, et une discipline rigttureuse, 
difRciio à obtenir d'une grande masse li'honimes baltitués à 
tout piller sur leur passage. La troisième voie olTre les 
mêmes inconvénients, mais â un moindre degré ; quant à 
la seconde, c'est assnrôuieut la nieill<?iire, et elle n'a contre 
elle que ta difficulté de rt^unir assez de bâtiments pour em- 
barquer une armée considérable. 

Le principe de l:i rouie maritime une fois admis, il reste 
à déterminer le lieu de débarquemeul ; cette question avait 
donné Utni, parmi les contemporains de l'auteur, âdes opinions 
trèsdifféronles; on comprend que snr un développement déplus 
de cent quatre-viu^'ls lieues de cotes, depuis la petHe Arnu^uie 
jusqu'aux bouches du Nil, on ait pu proposer plusieurs points 
stratégiques. Fidenc<* de Padoue les étudie successivenienl. 
discute les avantag-es et les inconvénients de chacun d'eux 
avant de tjonner son avis personnel. L'Kgypte est la clef do 
la puissance musulmane ; une victoire des clirétiens sur le 
Nil porterait aux Sarrasins un ntup nmrlcd, el la prise de 
l'ile de Rasid ' .iflamerait tout U* pays dont elle est le gre- 
nier. Mais fant-il leuter un débarquement quand la présence 
de la flotie suffi! à paralyseriez efforts des Kt.'"yplî''n<. i-ourir 
les hasards d'un ravitailJemenl ditïicile. d'uii climat mal- 
nain, et attaquer un {uniple plus redoul;ible chez lui iju'il ne 
le sérail en Syrie, à \u\o aussi x'ande distance des secours 
promis par l'Arménie et It^s Tarlaivs? Arre é|;ii( tMicorc au 
pouvoir des chi^Mieus nu moment où Fidence de Padoue 
composa ^ou traité, el cette rirronstam-e pouvait ("uiliter 
un débarquemeul sur ce point. Mais (;ette (•on>ideriili>>n, 
inipurtaule s'il s'était agi d'un simple renfort â conduire 
PI» Terre Sainte. t')mbait d'ello-inétne. puisque les Latins 
devaient lever un armée assez forte pour n'avoir pas à crain- 

1. I/auteur désigne pri>h!d)lcmt<nt ici l'île forniêf par la lu-juiehe du 
Nil de UoœttO {Rechitl, ItrssHi) et une ries branrhev serundairrh du 




EHARgVEMKXT. 

dre f|uo rennemi U's empô<-Iiiîî de prendre terre. Tripoli avait 
tle ïit>ml»reux pariisaiis ; nn vantail la sécnriU* de son port', 
la richesse et la salubrité du pays, l'appui qu'où pourrait, 
trouver auprès des populations eatholir(UPs qui occupaient les 
environs do la ville, et les avantages pour vaincre le sondau 
d'une position resserrée enln» la mer et le Liban, ne pcrniettant 
pîis à l'ennemi de développer facilement tle grandes forces. 
Ces raisons, bonnes en elles-niémes, étaient-elles suflisantes 
p«MU' débart|uer à Tripoli une armée ayant pour objectif non 
seulement la connuéto du liltoral, mais celle de riniérieur du 
pays et de Jérusalem? Dans ce cas, les objections émises à 
l'occasion de l'Egypte et d'Acre ne se reproduisaient-elles 
pas pour Tripoli ? A l'ile de Tortosc ' les chrétiens étaient assu- 
rés de tn>uver un bon porl, très spacieux, voisin do la terre 
ferme, piv.s d'une vaste plaine propice au campement des 
troupes, dans uu pays en grande partie chrétien; mais ces 
avantages étaient compensés par de sérieuses difficultés; il 
devenait difficile à l'armée de pairner l'intérieur ; le voisinage 
deMargatet du Crac, anciennes furteresses des Hospitaliers, 
tombées aux mains des SaiTasins, était iirt obslaclo aux 
mouvements des cnusés. La po^ilittii des pnrts «le S'uidiu * el 
dcH P;ds, prés de l'Aïas * en Arménie, au conlraire. ne ]u*é- 
Apntait pas les mêmes inconvénients ; il n'y avait à reprocher 
au premier (pi'une protVmdpur de bassin insuffisante aux 
gros vaisseaux, au secon<K t^ue la chaleur du climat et le 
manque d'eau dans les villes du littoral. 

Kidence se déiermiuo pour ces deux points. Les gros 
navires .se ilirigemui vers le port des Pals, les petit-* 
vers Snudiu. Cette dispersion des forces chrétiennes, 



I » Triprtiih... t>onum habet portuu». ■ (K. (V. Hcy, Pf'riples dr S*/n'e 
ft fiWntu'nir, dans Arch. de l'itrienl latin, ii, 336.) 

2. Aujourd'hui iic de Houad. (.'est un tnuuillage encore fréquenté 
de nos jours et très sûr. — V. lîpy, f'riples...^ p. ruij. 

:(, Sotdinum, /torttu S. Simconis, St'ieucie. Il est aujourd'hui combW. 
C*e»t un bassin elliptirpie, orcusé de main d'homnio, communiquant 
avec 1b mer par un cnnal maintenant oluitriu^ par les sables : il est 
bordé de quais et mosure six cent cinquante mùtreâ de long sur plus 
de quatre cents mètrt's de iîu'ge. flîpy. Pêriplcx..., p. 333.) 

'*. Portiix /'atomm, »ur le ^njlfu d'Alexandretlo, à moitié chemin 
entre l'Aïa» et romlwuclmrp du Sohiuiin, :i dix milles de chacun do 
ces points, :i l'O. S. U. du premier ot au S. i:. du st^c»)ud. (Desimoni, 
Actes passés à CAîas, duiit; Arcli. de l'Orietit latin, i, 4:i6.) 



EFFORTS nr PAPE NICOLAS IV. 



iienl! 



inoonveni 



déplorable en principe, n'aura pas iri 
naires. Les «leiix ports sont sitiirs sur 
en face l'un de l'autre, le port des Pals sur la rive arménienne, 
Sondiu sur le liltural d'Arilinolie ; deux routes, Vnuo. par 
terre, l'autre plus l'cmrte par le golfe (lîO milles), mettent eu 
communication facile le port des Pals avec la Montagne 
Noire, objectif des croisés. Celle-ci, qui s'élevait nun li^n do 
Soudin, était un chaînon de l'Aumiis, courant du nord-est 
au sud-ouest, elle n'était séparée de la 3ner que par une 
plaine, et s'étendait du col de Bejt-lan au Raz el Kanzir. 
Elle était couverte de forets et arrosée de sources abondantes ; 
de nombreuses abbayes y étaient établies '. C'est au pied de 
ce massif boisé que l'armée chrétienne devait se concentrer, 
prèle à entrer en Arménie ou à marcher sur Antioche selon 
les circonstances. Mais toutes les préférences de Fidence de 
Padoue sont pour Antioche ; c'est une position saine, le cli- 
mat est tempéré, la ville est belle, riche, bien arrosée, elle 
n'a pas â redouter la pi-oximitê des Sarrasins qui ne la défen- 
dront pas ; elle est cependant facile à fortifier, et les croisés 
ne manqueront pas de s'y établir solidement. Là, ils pourront 
attendre sans crainte l'an'ivée des rt^iforls des Tartares et 
des Géorgiens, prendre Toffensive quand les forces coa- 
lisées seront réuniiM. marcher jusqu'à TRuphrate. et, maîtres 
(lu fleuve, descendre au sud par Alep et Damas jusqu'à 
Jérusalem, tandis <[ue les Musulmans d'Kgypte seront tenus 
en respect par la flotte. 

Tel est, datis ses grandes lignes, le plan dr Fidence de 
Padoue ; le mémoire se termine par quelques conseils sur les 
moyens de conserver les Lieux Saints, si la cndsade rvussit: 
entretenir une armée permannute, de foret- suffisante, en 
Palestine, garder la mer avi*c une flotte d'environ diï galères, 
fortifier les falaises du littoral à JaiTa. à la Montjnie', qui com- 
mande Jérusalem, et sur quelques autres |ioints, doimcr aux 
Chréliensde Syrii* un <'lnd' autorisé et rospecté, *'t b'ur prêcher 



!. Uey, Prriptrs... p. :Wa. 

2. Les croisés avaient donni^ le nom de }(ona Ooudii (Munt (ïanli?; 
(iiui-s le manuscrit de Kulent'e dn P;itloiie) ;i lu moritaijno <iiii dominr 
Jérusalem, et d'où, on venant de Jafîa, <»n di't'onvre d'abui-d lu villi» 
sainte. Cette circonstarico explique 1 urît^tuo du nom de Moatjoie. 



DIFFICULTES D UNE NOUVELLE CROISADE. 



25 



la jiratiqup de la sagesse H du riiumilité '. — Sans discuter 
les allégalioiis do rautoui- fit la justesse do ses vues, il nous 
est pennis de porter un jugonietit sur l'œuvre du frère mineur 
de Païlouo, et d'y reconnaître l'expérience d'un homme qui a 
longtemps v(*cu dans le Levant, et tiui, à la connaissanc*^ des 
lieux et des rhoses, joint un grranrl désir d'instruire TOeci- 
dent de la véritable situation de la Palystine, et de donner au 
souverain pontife, avec la plus exaele inipartialité, le meil- 
leur conseil pour la eroisade qu'il inrdilt*. 

Malgré les efforts de Nicolas n , uialgré un concours de 
circonstances qui rendait sinon certain, du moins possible, le 
succès des armes chrétiennes eu Terre Sainte, la croisade 
m-ée par le pontife n'eut pas lieu. Les progrès, cependant, 
de la civilisation et de la puissance publique permettaient 
aux princes chrétiens de s'occuper, avec plus d'efficaciié 
qu'ils ne l'avaient fait préfédemtni'iit, des intérêts d(! l'Orient ; 
l'affermissement du pouvoir royal en France, Tauguienta- 
lion des ressources militairrs dont il riisposait et l'affaiblis- 
ï«enieut progi'ossif (ie la féodalité, créaient à la ronronne 
une situation dont elle pouvait prufitin* pour jeter les yeux 
sur la Terre Sainti^. L'Angleterre avait réduit les Gallois et 
les Kcossais ; l'Aragou, par ta iiossession des Baléares l't de 
la Sardaigne, as^surait la liberté de la Médilerranée contre 
de nouvelles tentatives musulmanes : l'Allemagne elle-même 
re?<scntait les premiers effets du travail de centralisation 
commencé depuis longtemps déjà dans son sein, et la maistm 
de Hapsiiourg aftirutail déjà sa suprémali<\ I^e Saint-Siège, 
dégagé des einitarras de la ijuendle des investitures, aif«'r- 
missait son iidlueiiee. Mais si Tiitirorilé souveraine en Eui*ope ^ 
dispiisait d'une action plus étendue qu'aux siècles précédents 
à mettre au service de la foi, la croisade n'en était pas moins 
dt^venue impossible. Nous avons dît plus haut que l'iilée de 
la croisade, n'étant plus soutemie piir l'enthousiasme reli- 
gieux, avait donné tous ses résultats. En outre, la nécessiU^ 
de frapiier les Sarrasins en Rgypte s'était imposée ;\ totis les 
esprits ; pour atteindre les bords du Nil une marine marchande 
et miliiaiiT était indispensable ; les puissances chréiieiuies con- 
tinentales ne la possédaient pas ; il lem- fallait recourir ai 



I. KiUiMU'i' n'stnnc res 'pialilés par I»*< iIoun mots : êapienter A«- 
mélif, qu'il applique uti rhvï de l'expédition projt'Iée. 



28 EFFORTS DU PAPE NICOLAS IV. 

communes de la Méditerranée, qui seules avaient les moyens 
de transporter les croisés outre mer, mais dont les intérêts 
commerciaux étaient directement opposés à ces entreprises, 
puisqu'elles ruinaient tout trafic avec l'Orient. L'usage des 
i^ objets et des denrées importés du Levant avait pris un tel 
développement en Occident, qu'il devenait le principal obs- 
tacle à de nouvelles croisades ; on ne pouvait songer à Ten- 
traver ; on ne pouvait également rien tenter en Terre Sainte 
sans l'interrompre. Etait-il surprenant que dans ces conditions 
Nicolas IV ne réussit pas à armer l'Europe pour reconquérir 
la Palestine * ? 



1. Mas Latrie, Histoire de Chypre, i, 502-4. 




La perto do la T<'Ito Sainlo. vivomont n^ssontie on Ceci- 
dont, donua naissance, pendant les premières années du 
XIV* siècle, à des projets de lonte nature, ayant tous pour 
but la conquêt** de la Syrie. Chacun voulait app(irlor à 
l'œuvre raïuniune l'appoint de sun expérience et de ses 
idées personnelles. Au milieu de c© mouvement, doux per- 
sonnages, à doa litres diffén^iits. aUÎT'enl ]'aHi*iUir)n publi- 
que : l'ïm, Raymond LiilL os( un philosojiln' ; l'autre, Ma- 
rino Sanudo, uti polilîiiup *■( un économiste; tous deux 
cherchent a réveiller rculliiKisiasme des croisades, le pre- 
mier par ses plans de propagandt^ et de prédication clirè- 
tiounes, le second par son système do commerce et de 
fTiierre V 

Uaymond Lull. d'une fauiill*- unlili- de Tile de Majorque, 
avait quille le m»nide â la suite de chagrins dont un amour 
coupable ot adultère avail été l'origine. Il s'était voué au 
serviri» de Di«*u. et, retiié, pour y faire pêniteuc*-, sur une 
montagne de sa patrie, il avait cherché les moyens de 
faire recouvrer rOrienl â la chrétienlé ; de ces médilallous 
était néo tnie œuvre théologique, r.t/'.v maffna, UnW pour dé- 
montrer la Niipériorité de l.-i reliijion dirélionne snr le ma- 
honiélisnie. .Vppiiyant snr ce Imité le système de pro[jagande 
dont il se fil l'apôtre. Lull voukiil soumettre les iritldèles et 



I. Suint Muiv (tinirdfu, Ac« OiiffinfH rte lu qw-Htion (fOrifiU (lïevtif 
d«6 Deux Mondes, I. i,i ilJMi't), p. \'t ft miiv.i — Voir aussi un ai-iiclf 
do Oeléi'huo (Uevuo de» l>eux Mondes, wiv [I8'i0,l sur Haymund 

un. 




28 



R. Ll'LI. ET M. SANIOO. 



le» sclàsimiUi-iiH's vn les coiivorlissatil. Au lit;u dn U's écrasMi-, 
pourquoi np jwts les coiivainrr*^ ? ' EoniMaiil de son plan les 
ietitalivcs rlîui^'tTciisi's t'i iinpnissHnifs ditii^ srs fonlom- 
poraiiis r«^A-ai(.'Ut lu réalisai ion. il riîpoiisso l'emploi île ta 
forer l't song<' à reconquérir lîi Palestine [mr le rai^onn»-- 
iiii'til et rinstniftinn. Les app;ii*iticins diverses qu'il a cuc^s 
liciidanl sa reïrail*' Ir ronfinucuL dans un dessein qu'il 
])oursuil avec un dêvouenieut et une pej'sêvêranre aduii- 
rabl(*s ; sa vie se passe, sans trèvf ni repos, à proposer aux 
puissunees spirituelles e1 teniptirelles i'exéeulion île ses pro- 
jets ; sa \ hnuo, sans se lasser^ répète ce que sa parole expose, 
el, devanl rimiiffén'tiee j^énéialc, son rx<'niple montre la 
voie à siii^rr. Cv{ t'sprii roiilcntplalil" l'I nivstii[U(' nt* nv rnu- 
lenle pas d'émettre des théories; avec utie activité toujours 
nouvelle, sans se rclniter, il l(*s itirl: rn pn-Uiquc', cl. après 
iiiK' lnugue rarrière, paie du tjiarlyre son upiniâtivlé à t'mi- 
verlir les Musulman» â la vraie loi. 

Fersonru* n'i*iit une exisif^nre plus reiujdie. plus féconde 
eu aventuii's que cet apôtre de la vérité. Il vs{ à Uonie au 
moment où Saint Jean d'Acre tombe au pouvoir des infidèles 
(1291), el expo.se ses vues au pape; mais il n'est pas écouté. 
ConiuMMit espérer" qu'au nintnoiil de la eaïaslropln* qui chasse 
les Chrétiens de Terre Sainte, il fera ]irèvaloir les conseils 
de hi mndêralion, et comprctnln^ qu'on tloît renoncer à la 
voie des armes, créer des monastères où \'o\i enseignera les 
InngtU's or'ieiiliiles. et fondiM' des écoles de propaj^ande ^ he 
papt^ el les ]>rjnees qu'il sidlicile tour m limr. en pajTiturant 
l'Europe- aver une persévéraure iiihiliii^ahie, l'accuHillent avec 
une hii'nvi'illiinlc pilit': il m* sv ri-Unic \Uis, el. â l'orée d'iri- 
sistance. deiidi- siui souverain, h* r"i fU« Majorqu<s à établir 
à Palnia un miixeui où U-i'ize frères étudieront l'm'abe. Lull 
se nit'l A rapprriidri' axec eux; un esebive arabe leiu' sert 
de précrpleur ; mais quand eelni-ei a pénelré 1rs di-sseins du 
missionnaire, le fanatisme religieux se i^vcille en Lniel il lente 



l. I)''s iilètis aiiiilu|iticn nvaieiit i^ié éuiiH's en Angleterre: iiou> en 
trunvuiis la trare ilritiN les éirril» fb; ^êfonnî»1c'u^^ agents romnie 
>\>rlif et l.a:i;cliuul, uiihM l»ien que dan» eeux île <'iuwer. esprit ealnie 
et il'une «ran'ic piêlé. iJ. J. JiiA&prnnd, La vie nomade nu xiv «r'Wp, 
ilan.H lleviie liisTuriqiie. \x, fiU). 

i. M Vita i'unteinpla<i%u vsi antcriMlciis vitn: activir. i (II. Lull, if tf 
^rooerliîis.) 




VOYAOES ET PIlKOrrATlONS DE LULI. 



20 



(l'assassiner mn i!'lève; Lull désariiR' lo lULnirtrier cl pardorint». 
Quand il sait l'arabe, il s'oiaïiarquo à ses frais jmiii- lAfriiiiiP 
ol abordo à Uoufrit*. Là coiHmonconl d(»s conlroversos lh('*o- 
logiques entre lui et los docteurs ïuahomètans ; il so niontri' 
dialoctioion si consomniH qu'il cliaruie ses adversaires, et les 
nuivertit; mais l'autorilé s'éiiuMit, ai auiouli' le ptiupl»^ contre 
hii. Lapidi* et laissé pour mort sur le rivagn, Lull est re- 
rueilli par des uiarcliauds trrnois ri ranu^ué eu EuiMpe. 

A peine rt^labli, il retnui-ne ii Itouie; poadaiit près d'un 
an il ne se lasso pas de d^miander à Bonifaco viii de favonser 
la propagation do la foi parmi les infiilèles. .V Pise, il prêche 
la crois;ide, et sa parole esl entendui' ; les Pisans le chargent 
de présenter an Saint-Siègo uno pétition pour les autoriser à 
ii'utei- la dnlivranco des Saints Lieux: à Gènes, nièuie succès; 
li^s dames dt» l'arislocratie, enflamuuVs par l'ardeur des pré- 
dications do Lnll, rendent leurs bijoux poiu*ê(iuip(!r et envoyer 
UUH lîfdte dans h* Levant'. A Avignon, devenu le siège de la 
papauté, il u'obtieiit rim ; et l'eutlniusiusine sonlevé a Pisi' 
(*t à t^<>aes s'éteint faute d'encouragement. A Paris. Pliilippi' 
le Bel reste sourd à toutes les exhortations*. Découragé. Lull 
se décide à passer eu Orient, visite Chypre eï r.Vriuéuie; 
mais les souverains de ces royaumes sont trop absorliés par 
leurs divisions intestines pour compi'ondre l'utilité du rt^- 
mède qu'il conseille. Il revient eu Occident, et tente de 
nouveau de gagner la papauté à ses vues; ClénieuL v le 
reçoit à Poitiers; mais^ eu uu>me temps que Lull, desenvoyé.s 
inongids sont venus ii la cour du pontife, et h^s nouvelles 
qu'ils apportent sont trop favorables à la cause ehretieune 
pour enti'er en balance avec les espérances que Lull pouvait 
faire concevoir à la chrétienté. Ils annoncent qu'une paix 
générale vient d'être conclue cnlre tDiis les jiriiu'cs tartares, 
et que, libre de ce côté, le roi ili! Perse offre â- Philippe h* 
Bel l'appui de cent miUe cavaliers tarlares. Il s'agit bien 
d'apprendre l'arabe à quelques nnssionnaires, quand le Saint- 
Siège dispose d'une pareille alliance ; Lull est accueilli 
comme un visionnaire. 



1. Vuir plus bas sur <!ette croii^ade de femmes p. M. 
'2. On trouve cependant, dans les nit''moiri:>!i de I>ubotf( (voir pta* 
baji^ chap. iv) qneUjues reflets des id^es de [taymund Lull. 



ru^ 



tt. I.ULL ET M. SANTDO. 



Des efforts, cependant, poursuivi:? nvec laut d'opiniâlroW, 
no (it'vaiont pas reslor stériles; les vues de LiiU s'impose- 
reiït peu à peu h l'atlenliou publique; on 131?, le concile 
de Vienne les consacra, en ordonnant qu'à Rome, et dans 
U'S universités dt» Paris. d'Oxforrl. d*^ lîolognp et de Sîila- 
niaiique, on affecterait des maîtres à renst'ignt^inenl des lan- 
gues orientales, particulièrement de l'héhreu et do l'araHe. 
Clément V. ami des lettres et des seiences. eonfimia par îuie 
liulle 1*' decrtit du enncile, et proclanui quua des principaux 
Nuucis des cliréliens devait être la conversion de» infidèles 
et des idolâtres; et qu'à l'exemple du Christ , qui avait voulu 
doruier à ses apôtres la connaissauci' des langues pour ré- 
pandre l'évangile par touto la terre, TEglise devait s'efforcer 
d'apprendre au plus grand nombre de ses membres It^ lau- 
ifage des infidèles pmir propager parmi ces derniers les 
dxgnies sacrés. 

Raymond Lull avait longtemps attendu ee triomphe; il 
l'obtint au moment où, déjà vieux, il allait descendre dans la 
ttiuibe. Mais tuujfjurs prêt à la lutte, il voulut profiter des der- 
niers jours qui lui resta ient à vivre, et les employa à former \n\v- 
l^)ut des disciples, à les animer de sa science, et do son zèle : 
!?-oisarisuprès, malgi'éson âgeavancé. impatient d'a[)pli(|ucr les 
résultats obtenus, il s'embarqua de nouveau pour lAfrique, er 
recommença à Hougie, avec les Mahomélans, les, conférences 
et les disputes qu'il avait jadis failli payer de sa vie. Cette 
fois les docteiu's se montrèrent plus intolérants ; le peuple, 
ameuté par eux, maltraita et chassa le missionnaire que des 
nuu'chands chrétiens eurent peine à dérober à la fureur des 
Arables. Mais l'épreuve avait été trop forte pour te vieillard ; 
il mourut sur It? vais.scau qui le ramenait à Palma, martyr de 
son zèle et de sa foi. 

Il serait injuste, à côté de l'étude des langues orieutalos, 
de passer sous silence une autre idée de Raymond Lull, cello 
de réunir <ui iiu seul corps les trois ordres religieux ilu Tem- 
ple, de rilôpital et ries Teutouiques, dont les divisions et 
riuiiuitié nuisaient à la cause chrétienne eu Palestine, au lieu 
de la servir. S'il ne fut pas le premier à réclamer cette me- 
sure', si d'autres, après lui. la propnsèrent maintes fois, il 



1. Voir plus hftul les projets de Charles n de Sicile, p. 16 et suiv, 




tmOJRTS DK R. i.iri.i.. 



nul rhonneur de l'assucier ea toute uccasion n ses projets. Il 

eut aussi celui (ravoir pré(;()uis('> dos pnMuiors la conquôlo do 
l'Egypte, et snrioul riiilcrdÎL'tiou absolue de commerce eutrp 
ce pays et TOccident. Daus ua de se« traités il demandait 
(|u'on attaquAt par ti^rre et pai* niw l'Andalousie, et qu'après 
la conquiHo do ce royaume, rarnièe chrétienne victorieuse 
s'emparAt de Ceuta eu Afrique, et de là, s'avançant vers l'est 
lo long de la côte, poussitt jusqu'à Tunis ; de ce point elle 
pouvait soumettre à son choix la Terre Sainte ou l'Egypte*. 
L'armée devait obéir à un roi choisi par les princes croisés; 
l'e^scadre, composée d'un gros vaisseau et do quatre galères 
bien armées, à un amiial. Celui-ci avait uiission d'enlevtT Rho- 
des et Malte, et de couper ainsi tout approvisionnement aux 
Sarrasins. Excommunication, eonlîscation, châtiments de la 
dernière rigueur senmt infligés à quiconque favorisera les 
conmiunicationsdes iuHdèh's avi'c l'Occideni ; l'absU'nlion des 
marchîuids chrétiens et liscilement commercial de l'Egypte 
UH larderont pas à ruiner absolument la puissan(!H du sou- 
dan *. Trois ans plus tard, rlans un autre ouvrage, Lull insisie 
de nouveau sur son prujrl. ; il le dév^doppe l't \v complète ; 
tandis que d'un côté un corps d'armée, s'emparant en Afrique 
d(* Ceuta, du Maroc, de Tunis, de Rougie et de Tlemcen, 
atteindra les froniièresde l'Egypte, un autre corps conquerra 
CûHstantLuople et la Syrie, et gagnera par l'Arabie les bords 
du Nil, qui se trouveront de la sorte menacés de deux côtés. 
Lnll. cette fois, semble almndonner nu du moins reléguer à 
l'arrière-plan l'idée dr la iioisiêre dont il se préoccupait 
avec tant d'insistance* qneliiucs anné»îs plus tôt. 

Malgi'é ces divergemes rlUpinion, on ne sam'ait mécon- 
naître chez Raymond Lull d'autres préoccupations que celles 
tle la diffusion des études orientales et de la religion catho- 
lique par la prédicutiou. Si ces dernières avaient paru à plu- 
sieurs empreintes d'une confiance et d'un «enthousiasme peut- 



1. Dan» le traité Df fine (avril i;i06), l'auteur nxaminuit également 
rii>put)ièsc île In conquête de l'ilc de Itasid (delta du \ih, mais il In 
rejetait pour diver» matifs. — Voir V. Kunstmanii, Sturlirn ûbrr Ma' 
rino Sanuflo den At'ftnrn. (Munich, IK'».^), in-'i*, p. "Jô.) 

2. Kuimtiiiani}, Stmlirn..., p. 26-27. Hayiiiurid f.ull CHtime à six 
l/)nét*ft le temps n*''cc8(>aif« â prwluiiT ce n'-sultal. 




Le traité porte le titre : Df aetpiùi- 



^tni trop naïfs, porsoiuie no pouvait cniil^Aster l'utilité do 
l'union des ordres uiililairt's, qui dovaît frn-mer, p<iur ainsi 
iliro, fn Orient, uno croisade pernianonto ; les idées cuui- 
uierciales, les vues de Lidl sur l'Egypte étaient nouvellet» 
pnur l'époque; on le vil liien :*i. riiésitation avec laquelle elles 
élaieiit formulées, à l'absence di* sens pratiiiue, à l'ai-deur 
en quelque sorte clievaleresque qui les avaient inspirées*. 
S'il est vrai que le visionnaire disparaissait, c'était potn* 
rester chevalier et genîiilniininc, non pour devenir p(di- 
liqiie ou êcononiisfe. Rayinnuij Luli iinus apparaît ainsi 
avec un d(nible earaclère : apôlre. il veut (conquérir l'Orienl 
par la foi ; mais clievalier en mémo temps que niissionuaire. 
il ne vent pas rjue rclui-ri s'abaisse devant ct»liii-lri; il met l'un 
<*t l'autre sur le même ran^' ; pour lui, l'idéal d'uue socièlé 
fortoiueiit constituée est l'accord du prêtre et de l'homme do 
guerre. 

y La questiiin d'intenention aux Lieux Sainls revêt avec 
Marino Sanuelo un nouveau raractèru ; de religieuse, elle 
devient ]Kdiliqiie et commerciale, et cette Irausformation 
l'épond autant au changement (|ui s'est op^ré dans le mou- 
vement des croisades, vers la tin du xiii*-' siècle, qu'à la nn- 
lionalilé et aux attaches de famille de Sanudn. 

Il appîu'lenail à ia grande famille vénitienne des Sanudo. 
devenus, après la conquête de Constant iiiople par les Latins 
(l?04), maîtres de Nax)»s. de Paros et de Mélos, et chefs 
d'une dynastit; durale qui se per'pélua pendant plus d'un 
siècle dans l'Archipel ; mais il n'était pas de la branche des 
ducs de Naxos. Son père, Marco Sanudo, habitait Venise, et 
selon toute probaldité Mariuo naquit dans cette ville vers 
I2iî0, perpétuant le surnom patronymique de Torsello qu'il 
lièrita de son père. Nous savons peu de chose de la vie <le 
Sanudo ; un passage de ses reuvres nous apprend qu'il vécut 
dans l'entourage du c^ardinal Kichanl de Saint Eustache, pro- 
bablement dans le but de se familiariser avec la science du 
ilroit, dfuit le prélat faisait son étude préférée ; mais combi<'n 
de temps dura cette domesticité littéraire, à quelle époque 
doit-elle se placer ? Autant de questions qu'on ne saurait ré- 



1. Marinu Sanudo reprit ces idées en les transformant, comme nous 
le montreniii» phi!» bas. 

2. Saint Muri: liiranlin, lue. cit., p. 52. 



VIK KT orVRAOKS I)K SA-Nt*X)0. 

sûudre. Il eu est de même d'un st'ijoui' assez long en Grèce 
aufpiol les êrrils do Sanudo font do fréqiintitos alhisiiins, sans 
iiu'il soit possible toutefois île détenuiner si Torsello était 
alors au service de la république, ou a'il habitait les posses- 
sion-* de sa famille dans l'Arrhipel. Nous savons qu'il par- 
rourut tout le Levant; il alla â Chypre, en Arniênio, :'i 
Alexandrie et ù Rhodes ; le conmierce n'était pas étranger à 
ces voyages*. Quelque incomplets que soient ces détails, ils 
suffisent pour expliquer la direciion que Sauudo donna à son 
esprit; un penchant naturel le poussait à s'occuper particu- i 
liêrement de la politique de l'Orient et des moyens de rocoa- 
quérir la Terre Sainte ; c'est de ce sentiment qu'est né le 
trnilè des Sécréta fidelium cruris, l'œuvre à laquelle Sanudu 
lîonsarra toute son existence et qui a immortalisé son nom'. 

Son ouvrage achevé*, Sanudo quitta Venisn jiour le pré- 
senter au saint-père, et, s'embarquant sur les galères véni- 
tiennes qui faisaient le voyage de Flandre, il aborda û Bruges 
poui' gagner de là Avignon, siège de la papauté ; il y parvint 
le 2\ septembre I3'^l. 

Pendant son voyage et à son instigation, les couis qu'il ^ 
traversa redoublèrent d'elTorts dans les préparatiCs de croisade 
dont elles étaient occupées, En France, le roi et surtout le 
comte de Clermont nïauifcstaient pour l'entreprise le zèle le 
plu* enthousiaste; ils eurent avec Sanudo de fréquents entre- 
tiens. Le comte Guillaume de Hainant arrêta avec lui les 
bases d'un passage outre-mer. Retenu longtemps par le pape 
à Avignon, Saniulo, devant l'échec des projets de Phili]»pe le 
Long 'I3?3), rentra à Venise avec le dessein de rester dans 
sa patrie ; il la quitta cependant en 133? pour aller à Naples 



t, Kunstmann, Studien.. , p. 1-5. 

2. Bongars iGesta Dei per i'ranco$,\. ii] a édité \es Sécréta fidelium 
rruciê. Voir sur Sanudo particulièrement l'ouvrage do Kunstmann 
ciXé plus haut, les études t'e Simonsfeld {Xeues Archw, vu, 43-72), 
le travail de Saint Marc Girardin que nous avons déjà maintes fois 
cité iHevue des Deux-Mondes, t. xu, IHfj'i), et la thèse de A, Pos- 
tan5i)ue, lie libro secrftorum fidelium eruci», (Montpelllei', 185'».) 

3. \jB premier livre de» Sfcrrtn fktetium crucis est de 13()fi; il fut 
adrewé à Clément v; l'auteur y ajouta postérieurement un épilogue 
et présenta l'ouvrage ainsi modifié à Jean ,\\n, successeur do Clé- 
ment V ; le second livre fut l'omposé en 1312, mais la dernière main 
n'y fut mise qu'en 1321 ; le troisième livre dut être écrit vers 1313. 
(Simonsfeld, JVeiteK «ir/iir, vu, 45-7. i 



34 



U. I.UI.L KT al. SANt'DO. 



solliciter le roi Robert de secourir la Grèce meuacée, et eu 
1333 pour fairp un dernier voyage en Grèce et k Constan- 
tinoplo*. Ses ressources étaient alors assez <iiïoinuêes pour 
l'empêcher do reprendre avec les cours eui*opéennes les rela- 
tions personnelles d'autrefois, et ses lellres témoignent du 
regret que lui causait uin> pareille situation. Si Clément v. 
auquel Sanudo avait, dès 1307, fait parvenir ïo premier livre 
de son traité, accueillit Cavorabletuent les vues qu'il contenait, 
et renouvela la défense faite aux Chrétiens de coniiuercer avec 
Alexandrie et l'Egypte; si Philippe le Bel suivit l'exempli» 
donné par le Saint-Siège en ce qui concernait les sujets du 
royaume de France, ce fuient là, sera!>le-t-il, les seuls i-é- 
sultats qu'obtinrent les efforts de Sanudo. BieutOt vinrent 
les obstacles, les délais et les embarras de toutes sortes ; 
Jean xxii, lui-même, écrivit en 1318 et 1319 aux rois de 
Franco et d'Angleterre pour Ips dissuader de la croisade. 
Sanudo s'indigna, et sacorrespoiidancp nous a conservé rexi>res- 
siou de sa douleur et de son découragement. Quelques années 
plus tird, devant l'apathie de l'Occident, il se contentait de 
solliciter pour le royaume d'Arménie un secoiu*s de dix galères, 
montées chacune par trois cent cinquante hommes d'équipage, 
et portant une armée de (lébart|iiement [\o mille hommes de 
pied et de trois cents chevaliers ; il suppliait le pape do 
décider les princes chrétiens à s'ai'raer pour la foi, à s'unir 
avec les Vénitiens, et à mettre â la tête des troupes un capi- 
taine qui s'inspirât des principes exposés dans les Secretn 
fidelium crucis'*. H mourut pou après, sans avoir eu, comme 
Raymond LuU, la consolation de faire agréer ses plans'. 

L'ouvrage de Sanudo, préseoté au pape Jean xxii, fut 
examiné par une commission composée de trois frères Mineurs 
et d'un Dominicain, familiers avec les choses du Levant. Le 
résultat de cet examen fut favorable à l'ensemble dun projet 



1. Ces divers voyagea et ces pourparlers corresponUpnt à des projets 
d'inton'ention en Orient dont le lecteur trouvera les détails plus bas, 
aux chapitres iv, vi et vu. 

2. Kunstmann, Studien..., p. 22-3 et 39 ; — Saint Marc Girardîii^ 
he. cit., p. 57-8, 

3. La date de la mort de Sanudo e«t incertaine; il vivait encore eu 
1334. 



IMPORTA .NCK CoMMKHClAI.li HE 1, KtiYI'TK. 

»lout l'esprit, â la fois économique et politinue, s'iinjiosa à 
rapprobalio» de.s commissaires'. 

Los idt'cs px|iosêeA par Sanudo n'apparaissaient assurùmeiit 
pas pour la première fois; ses principales propositions avaient 
déjà été émises, et cependant l'œuvre était originale; il y 
circulait uu souffle nouveau i{Ui transformait et rajeunissait, 
en lonr donnant d'autres applieatinns, dos conreplious déjà 
anciennes. N'avait-on pas, depuis Saint Louis, compris que 
l'Egvpte était la clef de la Terre Saiute? N'avait-on pas diriifé 
contre ce pajk's les dernières tentatives faites pour enlever la 
Palestine aux infidèles!? Depuis le x" siècle, l'iniportatinn 
du fer, du bois ou des armes riiez les Sarrasins n'éUit-elle pas 
prohibée par Venise? Cette défense, aux siècles suivants, 
n'avait-elle pas été maintes fois étendue et confirmée par le 
Saint-Siège ( C'étaient là des idées courantes et presque re- 
battues ; Sanudo, cependant, n'en conçut pas d'autres, et 
trouva en elles les éléments d'un système complet de conquête 
et de politique. 

C'est le propre des hommes supérieurs de renouveler le?* 
questions qui ont préoccupé leurs devanciers et de leur donner 
une forme définitive. Sanudo comprit que la position géogra- 
phique ile l'E^^ypte était unique, et qu'on pouvait tirer parti 
contre elle dune siiuati<)U qui précisément faisait sa force 
Entrepôt du commerce des Indes avec l'Occident, et de l'Oc- 
cident avec l'Orient, l'Egypte tirait sa richesse du commerce 
de transit; ruiner ce dernier, c'était ruiner la prospérité du 
pays et on même temps sa prépondérance dans l'empire mu- 
sulman. Pour atteindre ce but. il suffisait de détourner de 
l'Egypte les marchands qui lui apportaient les deni'ées ile 
l'extK'me Orient, et d'empêcher les nations européennes d'ame- 
ner 4 Alexandrie les marchandises qui manquaient aux 
Egyptiens. Tel est le plan conçu par Sanudo : blocus conti- 
nental de l'Egypte et conquête du pays aifaibli parle blocus. 

Samido est avaut tout Vénitien ; à lui s'applique mieux qu'à 
personne la parole célèbre : Siamo V'rnezianiy poi ChristitJiii. 
Ce n'est pas à dire, cependant, qu'il ne suit animé de l'esprit 



1. La commission ne critiqua que e«rtaina points de détails, ot par- 
ticulièrement la rigueur des inesurc!» proposées conlre les infructenrs 
des prohibitions cuni merci aies <|uc Sanutlu réclamait cuntre le» iji- 
fidèles. (Kun^tmunn, Studini..., p. 39.) 



chrétien, et que le désir d'arracher la Terre Sainte aux infi- 
dèles ne Tait pas inspiré et soutenu dans la composition de 
son livre; mais, avant tout, c'est un patriote qui rêve la gi*an- 
deur de son pays et qui excuse toutes les défaillances, quand 
elles ont pour but le développement de la puissance véni- 
tienne. On sait que Venise et les républiques maritimes de la 
Méditerranée avaient trouvé, dans le commerce des denrées 
prohibées par les ordonnances apostoliques, une source de 
hénéKces considérables ; pour Sanudo. celte contrebande per- 
dait de sa gravité quand elle était exercée par des Vénitiens, 
et lui-niême, en parlant do ses nom breux voyages, fait observer, 
avec un sentiment de légitime orgueil^ qu'il n'a jamais trafiqué 
iKobjets de cette nature ' ; mais on sent qu'il excuse ses com- 
patriot<'s de n'avoir pas suivi son exemple. Aussi, dans ses 
projets, fait-il constamment à sa patrie la part la plus large ; 

' il entrevoit pour elle un empire nouveau à conquérir et des 
débouchés commerciaux à créer; s'il consent, en bhKiuant 
l'ftlgypte, à léser innnicntanément Venise dans son commerce, 
il sait bien que la nouvelle prospérité qu'il lui réserve com- 
pensera au centuple les pertes subies. 

I l.e blocus de l'Kgj'pte, proposé par Sanudo, se compose de 
deux parties: — détourner le commerce des Indes de 

I l'Egypte vers la Syrie ; — interdire à i'Kgypte toute exporta- 
tion ou importation avec rOccident. Sanudo sait que, quand 
une route commerciale est l'ermép, il faut de toute nécessitt» 
qu'une autre s'ouvre pour la remplacer. L'Euphrate héritera 
de la fortune du Nil ; les marchandises delà côte du Malabar. 
au lieu d'arriver à Aden et de gagner de là par caravanes, 
en neuf jouï"^, le Nil, sur lequel elles sont embarquées à des- 
tination d'Alexandrie à l'époque de la crue du tîeiive ', seront 
dirigées sur les ports de la Perse, et remonteront l'Euphrate 
paur atteindre par Bagdad la Syrie. Antioche et la mer Médi- 
terranée. Cette voie nouvelle permettra aux négociants chi*é- 
tiens de pénétrer dans i'Imle; ils auront libre passage dans 
Terapire des Tartares, au lieu d'être impitoyablement arrê- 
tés par le soudan d'Egypte, qui no permet à aucun chrétien 
de traverser ses états pour aller naviguer rlans l'océan 



1. KuuKtmann, StutUrn. . ., p. 4. 

2. En octobre, to voyage du ]K>inl d'arrivée d^ caravane^s Jusqu'il 
Alexandrie dure quinze jaurs. 



HUJCl'S DE 1. fiOVPTE. 

Indit^n. La ri m te de Pwse, du rest*^, pst employée pour les 
(ionréos de peu de poids el de grand prix, taudis ([ue la route 
d'Aden est réservée aux marchandises lourdes et de peu de 
valeur. Cette circonstance s'cxplii|ue par les frais de trans- 
port cousidérables (pic su[i[K)rt('iit les dcnitV'S exïiédiêes par 
la Perse, frais qui sont bieu moindres par la voie d'Aden et 
ilu Nil. Eu revancbe. les droits à acquitter sont trêî^ lourds 
en Egypte, trè.s faibles en Perse. Quand la route d'Egypte sera 
fermée, tout le commerce de l'extrême Orient cherchera par 
la Perse et la Syrie un débouché sur la Méditerranée. Pour 
ruiner rKgyi»te il Jie sufiit pas de lui enlever son trafic avec 
l'Orient, il faut aussi l'isoler de l'Occident, et c'est dans ce 
but qu'un blocus sera m?cessaire. Sauudo veut qu'il soit 
absolu ; il faut que l'Egypte ne puisse plus vendre à personne, 
ni les denrées qu'elle reçoit, ni celles qu'elle produit; Tintor- 
diotion de conunerce sera donc générale. Ni la Grèce d'un 
(Aie et les pays compris entxe Scutari et les bouches du 
Salejdi ou Cilicie', ni d'un autre côté la Tripolitaine, Tunis, 
les États Barharesques et les possessions musulmanes d'Es- 
pagne ne resteront en dehors de cette mesure, qui sera appli- 
t|uée sur terre et sur mer avec la derniers rigunir et sou« les 
peines les plus sévères ; quiconque' l'enfreindra ou favorisera 
les infractcurs sera puni comme héi-étiqu).' et déclaré infânu\ 
cette dérlaratioii eiitrainaut la confiscation et de nombreuses 
déchéances. 

Pour maintenir le blocus, une ft(»tte do dix galères sera 
levée et mise sous les ordres d'un capitaine nommé par le 
Saint-Siège : elle protégera b*s rhivliens d'outre-mer, com- 
battra le» Musulmans et fera exécuter les pénalités édictées 
contre ceux qui per^'éxén-ront .1 <'onim<*pcer avec les infidèles ; 
afin d'intéressi'r sa ^igilame. |i'< pn*ês seront partagées 
entre le capitaine ei b's rqiiipjiiirs : rrux-ci seront Vénitiens : 
do toutes les nations occidentales, eu efiVît, selon Sanudo. 
c'est celle ijui connaît le mieux les mers du Levant, et qui a 
dans r.\rcbipel le plu-* do pi.uts rie relAche. Les Vénitiens 
sont doiu' les surveillants natunds de la croisière, et ou con- 
t'oit que Sanudo, Vénitien lin-niénip, n'att pas hésité à faii-e 




38 



R. LUIX ET M. SANUDO. 



-> 



de ses compatriotes les maîtres et les arbitres du commerce 
européen '. 

Saiiudo estinmit que trois ans »J'ud pareil blocus suffiraient 
à ruitier l'Egypte, et que le aiouient serait alors propice pour 
la conquérir. Il demandait au pape de lever, dans ce but. un 
corps de troupes de ([uinzo mille hommes de pied et de ti'ois 
cents cavalirrs, destiné à débarquer aux bouches du Nil sous la 
proteciiou de la flotte ; il s*eflori,'ait de faire ressortir la supé- 
riorité do cet itinéraire sur la route de terre suivie par la 
première croisade, et sur le débarquement en Sj^-rie, à Ciiypre 
ou en Arménie ■ ; mai.s toutefois, en raison de l'importance 
stratégique do l'Arménie, qui seule était encore aux mains 
des catholiques, et faisait obstacle i\ la réunion en un seul 
faisceau de toutes les possessions musulmanes d'Asie Mineure, 
il proposait l'envoi d'un routingont séparé dans ce royaume 
afin dn lortifier la résistance des Ariiiéuii^ns. Au sud de 
rKgypte, l'appui des chrétiens de Nubie, à la frontière orien- 
tale de la Syrie ralliance des Tartares, dont il se déclare le 
partisan (■on\aincu, devaient assurer le suceés. Sanuilo 
enti'evuyait entre le Delta du Nil et les lagunes de Venise 
une analogie (]ui semblait prédestiner sa patrii' à la posses- 
sion de rKtçyplc. Il insistait beaucoup pour que la croisade 
fut confiée exclusivement aux Vénitiens : c'était empê<-hcr. 
dit-il. des rivalités et des ditîirultés dont les précédentes 
expéditions n'avaient que Imp dtmné le spectacle ; c'était 
aussi, grâce â l'i^xpérience lie-i marins de Venise et à leur 
supériorité incontest'ible au point de vue commorcial, placer 
l'entreprise sous les meilU'urs auspices: en réalité, Sanudo 
Voulait fonder en Egypte \me nouvelle Venise, et, [uiisque 
Gènes semblait maitresse de ta mer Noire, donner .•'* la répu- 
blique de Saint-Marc b' commrroe ries Indes, dont les rives du 
Nil el la nier Rougr ntaieut l'entrepôt naturel. 

Tout, dans le plan de Sanudo. se rattache à cette idée ; les 
Maures de (irenade pourraient, à un moment donné, être un 
daiiffer sérieux; on les s()umettra pour s'en affranehir; on 



1. Sailli Marc Ciîrartiiii. hc n't.. p. 6»i-y ; — Kuiistmiinii, Stuitien...^ 
I», H)-22. passiiM. 

2. V.n oxposaiil les niisouK de m's |irêfrnMir''.H :i fliuîsii* l'Egypte, 
Suiuidu lie fuit que repiijtluire les uruuiuouU expu-'H*?» avant lui. Voir 
pluH haut, iMtgCN ir 01 ii'H. 



IMPORTANTE DES VTES DE SANUPO. 

sVtablira fortement à Rosette ot sur la cMx" d'Egypte qu'on 
couvrira de forteivsso.s ; pcnriaiit los luois ui"i le couuuercp 
est interrompu. c'est-à-dir« d'avril à octobre, ou détachera 
viriirt galères et cIikj mille honiiuos du cor]is i>riin'i]uil ' pour 
im]uiéter les peuples <|ui olièissent ri l'fiutoriu' du soudau. 
la Tunisie, la Turquie d'Asie et les pays soumis à l'empire 
jrrec. L'Eg;)^ple couquise, la roule de Jérusalem est ou>erte et la 
Palestiiio dêlivi*ée du joug inusuluian'. 

Les vues de Lull et de Sanudo, de ce dernier surtout, nous 
niit semblé, à cause de leur importance exceptionnelle, mé- 
riter d'être groupées dans un chapitre spécial. Elles éclairent, 
au commencement du xiV siècle, d'uue vive lumière la ques- 
tion d'Orient: elles l'èsument. en les transformant, les idées 
••mises jusqu'alors par les meilleurs esprits; elles contiennent 
le germe de toutes celles que, pemlaut prés de cinquante 
années, le désir de reconquérir les Lieux Saints fera éclore 
i»n Occident, et dont il sera question dans le coui's du présent 
travail. 



1. Sanudu évalue â otiiquante mille hommes et à deux mille che- 
vaux, ou à la rigueur i\ quiuante mille iiommes et mille chevaux les 
forces nécessaires à la réalisation dn ses projets. 

2. Saint Marc Oirardin, (oc, crt., p. 63-4 ; — Kunstmanii, Studien. ., 

p. :ïi-:. 



CHAPITRE m 



EXPEDITION DE CHARLES DE TAL.OI&. 



S'il y avait pour les Latins, au îondpmain de l'évacuation 
de la Syrie, un moyen de la reconquérir, c'était en s*unissant 
aux Mongols ; depuis longtemps déjà les puissances occi- 
dentales sV'taiont habituées à considérer cette dlliance comme 
la liase do leur iHjlitique en Orient, mais elle était restée 
'jusqu'alors dans le domaine do la théorie, et n'a>ait donné 
aucun des résultats qu'un était en droit d'espérer d'elle. 

L'invasion mongole, partie du fond de la Chine, après 
avoir tout renversé sur son passage jusqu'en Russie, en 
Pologne et en Hongrie, se trouvait, au milieu du xiir siècle, 
en contact direct avec les P^tats musulmans tlu soiidan d'Egypte 
en Syrie ; la première rencontre entre les Egyptiens et les 
Mung'ds ' 1 ?r»0) a^ail été favorable aux premiers, et le sultan 
Bihnrs, dont la valeur militaire étîiit universellement it- 
nomniée, avait su, pendant son règne, arrêter les progrès des 
envahisseurs. A la mort de Bibars, lt»s Mongols étaient de 
nouveau enln»s en Syrie (l;*K(Jj; mais, malgré leur allianc* 
avec les Clu-étiens de Terre Sainte, cette seconde invasion 
avait éjiroiivé le sort de In [tremiére ; les Kgyptiens avaient 
été victorieux à la bataille décisive de Hîrns (l?HI). Si, â Ja 
suite de leur défaite, les Mongols avaient laissé quelques 
années de répit à la Palestine, ce n'est pas iprils enssent 
renoncéà leui' projet de conquérir l'EgyjJte, mais des tnmbles. 
des soulèvements et des guen-es intestines occupèrent ailleurs 
leur attention. Les innu'siuns continuelles des ICgyptiens en 
Ciliuie, pays tributaire des Mongols. ramciiértMil bientôt les 
Tarlai*es ;'i leurs premiers desseins: au monir-nt de la chuti" 
du rovaumr de Jérusalem . leur chef (^lazan fherrhait â 



VICTOIRE DES .M0NG0L8 A IlIMS. 



11 



entraîner l'Occident dans une ligue générale contre les 
Musulmans. Nons avons montré r|uoIle suite de circ-on stances 
nmpéclia l'Europe de mettre à pru(it les bonnes disp()sitions 
de Gazan. Celui-ci, quoique privé d'une coopération dont il 
espérait beaucoup, se mit en campagne, avec Tappui des 
rois d'Arménie, de Géorgie et de Chypre (121)91. La bataille 
se livra â Hims, à l'endroit même où s'étaient déjà rencon- 
trées, à deux reprises ;13C0 et I2H|) les armées égyptienne 
et mongole ; ce fut pour cette dernière une victoii-e complète, 
dont la part décisive revenait aux troupes auxiliaires chré-^ 
tiennes, enrôlées sous la bannière de Gazan. 

Un pareil succès eut un immense retentissement, et ranima 
un moment, en Orient comme en Occident, le zèle pour la 
délivrance de la Terre Sainte. Cette même année, le comte 
Gui de Jaffa et Jean d'AntiLjche accouraient à Byblos pour 
arrêter avec le roi d'Arménie» allié des vainqueurs, les bases 
d'ane action commune; mais l'absence de Gazan^ qui avait 
repris la campagne, empérha toute entente. Peu après 
Henri ii de Chypre, kvi Hospitaliers et les Templiers en- 
voyaient treize navii*es en vue de Rosette, mettaient sept 
bîHiments égyptiens en fnite et pillaient la rote jusqu'aux 
environs d'Alexandrie. Kn même temps Amaurv de Liislgnan. 
seigneui' de Chypre, avec le concours du Temple et de 
THApital. tentait nii débarquement A Tîle de Tortose (Ile di* 
Kouad,, mais l'approcht* de l'ennemi le formait :*l s'éloigner. 
Cependant, â l'instigation de Koiitloukschali, lieutenant de 
Irazan, le projet contre Tortose ne tardait pas â être repris 
'I30r. Les Templiers oc*iMiiȏrPiit l'Ile qui est en fare de la 
\ille. ety eonstruisirent une tour lortiliée ; la venue d'une 
riitttille égyptienne, qui aborda Tilc des deux rotés à la fois, 
iibligea une l'ois encore les rhevaliers â la retraite. Assiégés 
dans la tour (2? oï*tobre l;ïO;>). ils durent se rendre après 
avoir |»erdn cinq eents arehers et trois cents hommes 
d'armes '. 

Ces éi'hecs. subis par les chrétiens iTOrienl à leur [iremièr*' 
tentative de rejaemlre la Syrie, s'expliquent autant par le 



I. ICilhnclit, liludex xur irx rhitiiers temps tiu rutffiumv *ie Jént- 
Kttlrm lArch. tic l' trient Lutin, i. r»'ir-8). — Ahol HéttitiKiil, MétntiirfK 
Miir If* retationii /mtitii/nejt des jirincea rftrètietiH.., tntf /m emfterfui'n 
Manyols Mrw. de l'Arad. i\vs liist-r.. vi (1822), :t'.t6-'i69}. 




v^ 



EXPEDITrON DE CHARLES Ï>E VALOIS. 

manque d'eusemble de leui-s efforts (|ue par l'insuffisance des 
forces déployées. Mais ce fut surtout l;i coiiduito des MotigoU 
eux-méiue.s qui paralysa la tentative nouvelle ; dans le premier 
enthousiasme du la victoire d'Hinis, on avait cru qvie Gaznii 
n'avait qu'à continuer su marche pour anéantir la puissanc** 
des Sati'asins ; il n'en fut rien cependant ; les vainqueurs, 
pour diverses raisons, ne surent pas proliter de leur avantajçe, 
et cette circonstaiice permit aux Musulmans d'opposer aux 
Latins les troupes que les hésitations des Montfols rendaieul 
momentanément snns emploi contre ces derniers. 

On ne Uirda pas, dans Je Levant, â comprendre, après la 
victoire, quo l'E^'vpto n'avait pas été frappée à mort ; l'Occi- 
dent, au contraire, â distance des événements, fut plus lent à 
renoncer à l'espéraDce que la défaite du soudan avait fait 
concevoir. Au récit de la halaillc avaient succédé les nouvelles 
los jdus favorables â la cause des Latins ; Gazan, allirmait-on. 
fêtait devenu chixHien par l'inlliience de sa femme, priticesse 
rhrétienne ; il s'était *»ni[)aré du Caim et de toute la S^Tie, 
avait réintéf^ré les Tenipliors et les Hospitaliers dans leura 
anciennes possessions, et engageait le Saint-Siège à envoyer 
en Palestine des troupes pour la reprendi'e. Ces bruits 
et ces récits avaient réveillé rentliousiasnie. A Cîénes, 
cédant aux exhortations de Kavnioud Lull, les dames du plus 
haut rang avaient vendu leurs bijoux pour équiper une escadre, 
et i'avaieiit mise sous le comuiaudement de lîennit Zueeharia, 
dont le nom avait laissé chez les Sairasins le souvenir le 
plus redoutable '. Le pape Boniface viir avait renouvelé l'oppel 
fait par ses prédécesseurs. (^ir;M'e â lui, grà<'e aux ;ipp;u*itinns 
l*réi|uent<'s d'ambassades mongoles eu Europe *, et aux négo- 



L Kiïhricht, litiidex..., dans Art'li. de IDrifut Latin, t, ti^ia-nO; — 
Wilken, Gfsch. drr Kreuzsûgr vrt, 781 ; — Delescluze [Raymond LuU. 
dans Itevuo des Peux Mondes, x.viv, 536). Ces dames étaient au nombre 
de neuf; leurs noms nuusont été conservés, ainisi que ceux des quatrn 
capitaines génois. — L'amiral génois IL Zaccharia avait joué un rôle 
ronsidérable dans les aflaircs de Terre Sainte nuK dernières années 
de la domination latine. Nous le retrouverons plus bas mMé aux ])rojol.s 
de croisade île Philippe le Uel. 

2. II n'entre pas dans le cadre de cette étude d'examiner en détail 
les rapports iliplnmatiqoes qui s'établirent depuis IJ'iâ. mais surtout 
;q)réri la chute d'Vcre, entre les Mongols et les puissanceit d'Dccidenl, 
Krance. Kspagnc, Angleterre, Allemagne. V. sur ce point Hohricht, 
illud^A ... p. 65U, note 81, ot .\bel Itémusat. Mi'muires..., possim. 



MARIAGK DK CHARLES DK VALOIS. 



43 



ciations toujours reprises par la cour de Rome, l'enthousiasme 
subsista longtemps ; on 1308 même, enflammée par les prédi- 
cations dont l'Kurope retentissait, une masse considénible de 
gous du peuple se rassembla dans le nord de la France, eu 
belgifjue el sur les bords du Rhin, pour marcher à la déli- 
vrance de la Terre Sainte. On pouvait croire à un véritable 
réveil de Tesprit des croisades ; malheureusement ces croisés 
{populaires commirent laut d'excès que la papauté <lut leur 
i>rdomier de rentrer ilans leurs foyers'. 

C'est vers la même époque, sous l'inspiration du st*ulimenl 
belliqueux qui agitail alors toute l'Europe chrétienno, ([u'uii 
prince français Charli-s di- Vali)iH, frère du roi IMiilippe lu 
l:îel, songea â faire valuir les «Imits qu'il avait à l'euipire de 
Constantinople. Ou séparait asso^ pou, en ce temps-là, la 
question de l'empire grec de celle de la croisade, et, si quel- 
ques esprits faisaient une distinction, ils ne voyaient dans la 
conquête de Constantiiiople qu'une première étajtc à celle de 
la Terre Sainte : on savait assez quels embarras les Grecs 
avaient suscités au développemenl du royaume de Jérusalem 
pour être c(m\aincu qu'en commentant par les réduire (ui 
faciliterait la i-epriso ilo la Pab-stine. 

Philippe de Courtenay. empereur titulaire de Byzance, avait 
en nmurani transmis à sa tille Catln^rine ses droits â la cou- 
ronne impériale; Catherin^ n'était pas mariiHs et l'appât d'un 
pareil héritage suscita de nombreux j)rétendants à sa main : 
l'haque puissance eut son candidat. Michel Paléologne, tils 
i\r l'empereur Andronic, Frwléric d'Aragon, frère <lu roi 
d'Aragon Jacques it, et ivd de Sicile, s'étaient mis sur le» 
rangs. I.a France avait enUimé ( I 2*M\ de sérieuses négociations 
pour faire épouser â la princesse Jacques, rtls aine du roi de 
.Majorque', mais sans y parvenir. C'est alors qu'elle itroposa 
un antre candidat, le profiro fivre du r(û, Charles de Valois. 
\euf de Marguerite, Hlle de Charles n d'Anjou, qui venait 
d'obtenir de Jac(|ues ii le trône de Sicile pour prix de son 
flésisternent â la couronne d'Aragon. La diplomatie française 
senti-eniit activement pour faire ivussir ce projet ; le Saint- 
Siège l'appuya, â conditim» qu'avant de conquérir C^onstanti- 



i. Kolirirlit, AVu'/'*x.,., p. (i,*0-l. 
2. Ix roi lie Majorcjue était Jncquos I d'Arugon, 
d'Aru^m AlpliunM.' n et Jaeque> u. 



unclc de» rois 



u 



KXPKDITION I>K rilARI.ES HE \ AI.OI.S. 



nopl(?, le prince français tenterait de reprendre la Sicile. 
puvahie et usurpée par KW^déric d'Aragon, au mépris de la 
iM'ssion dont nous venons de parler. Charles d'Âiijon, roi de 
Na|iles. oncle de Catherine, dont la princesse avait promis 
(l'obtenirle consentement, se hAta d'autoriser cette union; elle 
lui assurait, en effet, le serr.iirs do la Fraiiee <:ontre l'usurputeur 
du trône de Sicile et lui donnait l'espoir de venger Robert de 
Calabre. battu et fait prisonnier par lui. Le mariage fut 
décidé et eut lieu le IS janvier 1301 ; le même jour Catherine 
abandonnait â son nouvel époux 1ou.s ses droits :t l'em- 
pire, et Charles de Valois se mettait sans retard en route 
pour la Sicile '. 

L'expédition du prince français comptait quatre mille cava- 
liers environ ; elle se joignit aux forces de Charles ir. prit terre 
k Termini et assiéjrea Soiac-ca. Les maladies ne tardèrent pas 
k décimer les troupes ; malgré de sérieux avantagea et beau- 
coup do valeur déployée, Charles de Valois, après un an de 
séjour, n'avait fait aucun prof:rês ; c'est alors que Charles ii 
«e décida â traiter avor Frédério d'Aragon ; cette résolution 
ruinait le*ï dernières espérances du frère do Philippe le Bol; 
aussi Charles de Valois se b;'ita-t-il de se faire eouiprendre 
tlans le traité de Caltabellota f:H aoftt L'îft?). et d'y faire 
stipuler à son profit la lilierté de ramener son corps d'armée 
à Naples par mer ou en suivant la roule de terre k son 
choix*. 

Mais si Charles de Valoi-* rernuiçait à la Sicili». il n'ahan- 
doinmit pas ses prétentituis j'i l'empire d'Orient: en érhaup* 
de sa retraite, il s'assurait, dans son projet de conquête de 
Constantinople. rîip|iui de Frédéric d'.\rajiori. qui lui pro- 
mettait (Lîf».'l^ une Hotti' do (luinze ou \iiijft galères, deux 
cents cavaliers soudoyés pendant quatre mois, et s'engageait 
en outrp à ne pas traiter avec Andronic avant que Charles de 
Valois n'etH traité lui-même'. 



1. J.A.C. Ilurhoh. iitr/itu'rftes et matihinux fuiur Mcrrir li *ntr hh- 
tuire lie In tlominoUon frnnnti^e... tton» let prorOtcrii iti'memftrétK île 
l'empire ijrer ^K'iOl i. V.*-7; — Haniuii Munlanor (étl. liiichunl, p. î05-fi; 
— Itilil. niU.. (!o'i. ï>upuy, vol. yf., f. I2I-'J et vol. 122. f. I'i9. 

2. R. Munlaner. n?dit. Uuchoii). p. 'ili-U: — Mas latrie., SovteUrs 
preuve» de r/tttUure tle Chypre, dans iJibl. de l'Kc. des Chai'les, wxiv 
.I8::i). p. 4H: — Buobon : fiech-rvhvit.... \, 48. 

:ï. Itut'huii. Herhereftr*.,.. \. ^H. dîipW's Arvb iia*.. I. 'iio. ir 7. 



TllinALT DE CKPÔV A VEMSK. 45 

Ces promesses n'étaient pas destiuées à être tenues ; on k* 
vit !nen quand la Conipagnie Catalane, sous leâ ordres de 
Roger do Fior, passa au service d'Andronic avec l'asseu- 
timent de Frédéric. Dans l'espril du roi de Sicile, elle 
devait neutraliser les plans du prétendant français, tout 
en semblant les favoriser; elle s'était, il est vrai, déclaré»* 
pour ce dernier', mais ,il fallait peu connaître sa moralité 
pour n'être pas convaincu qu'elle ne prendrait conseil que de 
son intérêt. Frédéinc le .savait, et loin de réaliser le secours 
consenti, fit tous ses efforts pour ruiner RGcrètoinent en Grèce 
l'induence do Charles de Valois'. 

Encouragé par le rapport de ses agents, Charles de Valois 
se décida à tenter la conquête de l'euipire; Thibaut de 
Cépoy. envoyé (septembrn \'MH\) à Venise, entraîna la répu- 
blique dans ses projets. L'expédition devait prendre la mer au 
mois de mars 1307; le i^ndez-vous général était à Hrindisi. 
V(»nisu fournissait, aux frais de Charles, les vaisseaux néces- 
saires au transport des troupes; une Hotte de douze galères, 
destinée à assurer la sécurité de la uier, était armée à frais 
communs. L'année suivante, des dillicultés survenues entre 
les plénipotentiaires des deux parties contractantes orapè- 
chèrent l'exécution du traité'. Cépoy, cependant, n'était pas 
retourné en France; Charles de Valois, persévérant dans 
ses desseins*, <d>tenait de ('lément v une dime en faveur de 
l'expédition'; la mort même de Catherine de Courtenaj 
n'arrêta pas les préparatifs militaires, et si le prince per- 

1. Nous satons par la correspondance du gouverneur de Salonique. 
Moiiumakos, agent secret du parti rrançais. (|ue les CiitaJans occupant 
les forteresses du c6t<^ de Gallipuli, rcconiiaissuient Charles de Valois 
I«mr leur seigneur (Huchou, Recherches,.., i. i8-y). 

2. Pliilippe le iJel, en l3f>H, éerit à Krôiii^rit* pour se plahidre des 
propos hostiles à ( liarle.s de Vului.s qu'il avait tenus (lloutaric. Xotices 
et h'j-trailg tle documrnU ifi^dilH... xmut Phitif>/ie le Ihl l'arih;. IHtil), 

p. H3-;. 

a. Itonianin, Sloria doeumenttttn di Vwieji'a, m, «-I0. 

'i. Tïiihaiit lie Cépoy avait (|uittt> l'aris le U septembre I30ii; il ne 
rentra en Fniiire qu'en !;no. Le compte de ses tli'-penses pendant ce 
vopge e.st dati> du TJ avril llilUà Saint-Cliristufle en Hallate (U. Mun- 
tancr ledit. Hucliunt. p. 4b7-ft. noiel. — l.e 8 août i:iU7. (.'Iiarlesde 
Valui^i faisait li Poitiers avec .Main de Monlendre un accoril relatif au 
voyage de ce dernier avec ses homme» darmet» on Rouiauic dîui'hon, 
Hecherches...^ i, 50J. 

5. Poitiers, 3 juin 1307. (ÏJibl. nat.. franc. 4425, f. 5-y.> 




46 



KXPKMXrON DE rHARIJ:s DE VALOIS, 



liait les droits qu*il tenait de sa femme, 11 continua à fairo 
valoir ceux que cette mort avait transmis à Catherine de 
Valois, sa fille. C'est ainsi quVn traité fut conclu avec 
UroschiSaint lî]ticnncii},roideSGrLie,lc'27 mai*s I308*,conti'fi 
Andronic, sur les bases d*uiie alliance offensive entre les deux 
princes, et de la cession par Charles de Valois de divers 
territoires en Albanie et en Macédoine; le pape renouvela, 
ilnns le môme but. la dîme octntyée précédemment '. Pendant 
l'o temps, Cépoy, qu'appuyait une flotte do dix galères et d'un 
* lin* » levée â Venise, allait ù Négrepont se metti'e en rap- 
ports avec la Couipa^^aie qu'il se llaltait d'attirer dans les 
intérrts du prétendant (l31)Sj; il se rapprochait de Rocafort 
auquel les Catalans obéissaient, et se faisait, griice â lui, re- 
{•onnaîrre comme leur clief, malgré les efTorts contraires de 
riiifaut don Ferrand, (Ils du roi de Majorque, et agent du roi 
de Sicile. Mais la Compagnie, ramassis d'aventuriers de na- 
tionalités diverses, sans disciplina et sans foi. cédant tour à 
tour aux suggestions de quiconque llaltait ses intérêts et ses 
passions, faisait peu de cas de l'autorité de Cépoy, plus no- 
minale (jne l'éelle. Celui-ci vit bientiH, qu'il était impossible 
d'utiliser, comme il l'espérait, les senûccs de ces bandes. 
Tout tiTmblait devant les Catalans, mais Cépoy tremblait 
devant eux ; Rocafort, qu'ils lui livrèrent, fut envoyé à 
Naples et enfermé à Aversa par le roi Robert; ce coup de 
main ne modiKa pas la situation. L'escadre vénitienne se retira 



1. Charles il« Valui» stipulait 8â neutralité en cas de conflit entr*" 
t'rosch et !e prince lio Tarente, son cousin, possesseur d'nnP partie de 
l'Etulif. Le mariage lie 7.nri7.ft, lilledu mi serbe, avec Charles, deuxième 
(ils ilu comte de Valtûs, étriil subordonnL^ â la rentrtl^e d't nxsch dan» 
le sein de l'^'glise runiaino. Ce traité, conclu à Tabbaye du Lys, prO*s 
4|p Mcltin, fui [wrté i>ar une amba^ade française à l'acceptation 
d'I'rosch à Golak-tihilan en Macédoine (25 juiiloi 1308). H fut vidim^ 
Iiar Philippe le Bel en décembru liîia (Bibl. de t'Ec. des Chartes, 
XXIV, 115-8, article de J. Ouîcherat analysant le texte de cette 
alliance, publié ])ar M. Ubicini dans les Mémûire^i de la Société serbe 
en 1870L 

2. 6 février 1310 (n. ut.). ItibL nat., frarit;. 4525. f. 5-9. 

3. (c nom est très commun au moyen âge. !l déi>igno un navire â 
rames dont les dimensions et la forme ne nous sont pas connues. Le 
terme italien legnù^ origine du mot /m, n'est pas plus explicite, car il 
n'indique que la matière \boi») aveclaquellc le bûtiincnt était construit. 
(Jal, Gïoasairf nauliqite. 93^i). 



KCHEC DES PROJKTS DE CHARLES DE VALOIS. 47 

partiellement; Cépoy lui-même, dégoûté de n'arriver à aucun 
résultat, rentra en France (1308-1309)'. Quant à Charles de 
Valois, il conserva pendant quelques années à Venise les appro- 
visionnements et les navires qu'il y avait fait réunir en vue 
de la conquête de Tempire d'Orient*. 



1. R. Muntaner (édit. Buchon), p. 467-7i. 

2. Quand Jacques de Caurroy, représentant de Charles de Valois, 
regagna la France (1311), il transmit à un Vénitien, Michel Alberti, le 
soin de veiller sur les navires et approvisionnements, mandat dont 
l'avait chargé ce prince. (Mas Latrie, Commerce et ExpéditioiM mili- 
taires de la France et de Venise au moyen âge, p. 62-71.) 




(iuoiqup la i"oyauté fût restée éiraagore à l'entreprise de 
('hurles de Valois, Philiiipe le Gel. comprenant le parti qu'elle 
[lourrait tirer d'une restaui'aiioii lit» l'empire de B^zance aux 
luaiiis d'un prince de la maison de France, avait encouragé 
les plans de suii frère. Avec tes aspirations à la monarchie 
universelle que Philippe le Bel ue se défendait pas rie nourrir, 
la conquête de Constantino|ilcGÛtêtê un pas décisif dans cette 
voie. L'idée de marier Cîiarles de Valois A l'héritière des 
empereurs d'Oricul «-t d<; Taider à rentrer en possession de 
son ht^ritage avait élé suggérée à Fliilippe le Bel (vers \'AÙ\i) 
dans un mémoire qui lui prêchaii les moyens d'acquérir la 
domination universelle. Le roi de Franco avait profilé du 
conseil pour faire épousera son frère Catherine de Courteuay. 
avec l'espoir de le faire régner un jour à Byzance '. 

Quel était l'inspirateur d'une politique si élevée? Un simple 
avocat du roi à Coulances, Pierre Dubois, dont le nom de- 
meura inconnu, mais dont TinHueuce fut profonde sur ses 
eonlemporaius, ei surtout sur le roi. Si Dubois ne fut appelé à 
aucune des grandes charges de l'état, s'il resta loin des hou- 
neurs et de la l'enommée, les services qu'il rendit à la royaut*^ 
méritent d'attirer ratlentiou sur lui. Il posséda, à uu uiouieut 
où il était rare, le sentiment de la nationalité ; ses efforts 
constants tendirent à assurer à la France le pi'ewier rang en 
Europe, et dans ce but il ne s'épargna pas pour exposer ses 
idées au roi et les lui faire adopter 



t. Uout&ric, La France ioui Philippe le Bel, p. ^11-3. Le mémoire 
de Dubois est inédit (Uibl. nat.. Ia(. 6222c). 




CAttACTERK DES IDKES DE DCBOlS. 

Parmi los questions capitales dont la solution occupa \o 
i*^giie (le Philippe le Bel. il en est p»'U auxquelles Dubois 
resta étranger; souvonl mémo la plume du polémiste était 
réquisitionnée par lo roi pour préparer Topiiiion publique. 
Dévoué avant tout à la rojauté, Dubois attaqua en toute 
occasion la noblesse, le clergé et même le Saiut-Siègt» ; mais, 
de boune foi dans ses attaques, il n'avait eu vue que le déve- 
loppement du pouvoir royal et la yrandeur île la France '. 

Le mémoire fU*. Dubois visait rétablissement de la monarchie 
universcUo en faveur de la France ; la question de la conquête de 
Cohstantinople n'v était abordée qu'accessoiivment. I/autenr 
avait eependaat, sur la politique orientale, des idées plus 
complétas ; il partiigeait renthousiasmc général que les ré- 
cents succès des armes mongoles avait suscité en Occident; 
il se passionnait, avec ses contemporains, en faveur d'une 
intervention armée en Terre Sainte, et subissant ï'entraine- 
meut de l'opinion publique, il se fit, dans mio série de travaux, 
l'interprète des sentiments qui animaient la chrétienté*. 

Les idées de Dubois ne sont pas. à proprement parler, 
personnelles; il s'est assimilé, pour les vuli^ariser, celles de 
ses conlemporains. Mais ce <[m lui appartient en propre, 
c'est la hardiesse du théoricien, la déliance coutre la cour 
deKome qui perce à chaque page, l'abus des citations etFac- 
curaulation des idées accessoires, qui dénotent le légiste» sou- 
vent au détrinienl de la clarté de la pensée. C'est surtout un 
vil* amour pour la France et pour la grandeur de ses destinées; 
ce sentiment éclate au grand jour dans le traite De HecHpe^ 
rtttione Tepr,r Smict,r, qui, quoique dédié au roi d'Angleterre, 
met constamment en scène l^hilippe le Del, n'est écrit 
que pour lui, et ne s'inspire que de la politique do ce dernier. 



1. Boutaric. La i'ranee xoiut Philippe le Hel, p. 41Û-1. 

2. Ces pampbipts uni iHô ptililirs. I.b pfeniier, fMi latin, conseillo la 
création on Orinnt d'un royaunie puiir Philippe !r bori^;. Il a été édité 
par DaUizr iVitti poparum Avmionensittin, u, lBfî-y5). Le deuxième, 
(^g'nlrmnnt en lutin, rt dont la conipusitiun tw rapporte aux premicru 
mois de l'annép 1:îO'*, nst Inlituté: f/e Rentpentlione TfrrtP Sanctœ 
(éd. Itongai*:!!, (ieKta Dei per Francox, n, Ul(i-61|. Il Giit très développé, 
et est diVdié au rui d Arifflclerre. Kdouunl i. M. l^oiitaric a parfaîte- 
incnt établi la Hlialioti de eett mémuire^ dans: \oiiceit et fSxtraits dt 
dvtTumentâ inétiili relalifâ à l'hintûire de France xouê Philippe le lieU 
p. 85-y3. 



50 



PROJETS rtK PITIIJPPE LK BEL. 



Lfis conseils douués par Dnbois sont de plus d'une sorte ; 
ils portent sur les réformes indispensables dans l'Rglise et 
dans la sociôtéj avant toute croisaile; ils visent aussi la 

^ marche de rexpédition projetôe. mais avec moins d'insis- 
tance, car l'auteur n'est vraiment â l'aise que sur le terrain 
politique, se plaisanta deviner les mobiles auxquels obéissent 
les cours européennes et à les faire servir un but qu'il pn''- 

\ conise. La partie politique, U»s réformes nécessaires, surtout 
dans le domaine religieux, le préoccupent spécialement : c'est 
la partie neuve et originale de son œuvre. 

IHibois. pour éviter les difficultés inhérentes au transport 
par nter d nue grande tjuantité ilo clievaux. recommande Ja 
roule de terre ; Taulorisation, ilit-il, de faire traverser aux 
contingents allemands, hongrois el grecs, les états de l'em- 
pereur Faléologue et des autres princes de celle rt'gion, 
sera facilement obtenue. Les Fram;ais, les Anglais, les Espa- 
gnols et les Italiens s'embarqueront, ou tout au moins ceux 
d'entre enx qui ne redouteroTit pas la mer. Mais ce point n'a 
pour l'auteur qu'une iniportanie secondaire; du plan d'opé- 
rations militaires, il ne dit rien ; à peine conseille-t-il d'em- 
ployer en Terre Sainte les soldats suivant les aptitudes 
particulières à chaque race, et de mettre à la tête de chaque 
cité un chef itiitr helli), ayant sous ses ordres des lieutenants 
{cettUtrionfs), â chacun desquels obéiront huit escouades {co- 
/lories) de douze liLinimes chacune. Les préférences du con- 
seiller de Philippe IV sont ailleurs ; il n'est pas militaire, 
mais légiste et pamph)étaii*e, et, en cette qualité, donne â 
SOS préoccupations favorites la place d'honneur dans son 
travail. 

La discorde et la désorganisation, selon Dubois, i-èguent 
partout en Europe ; le siècle et le clergé sont en proie à 
ces deux maux qui rendent impossible toute tentative d'inter- 
vention dans le Levant; c'est donc à les faire disparaître que 
tendront les premiers effort^^. Ou C(M^ des laïques, la conçoive 
devra être rétablie parmi les princes clu'étieus, toujours en 
querelle les uns contre les autres. N'a-t-on pas vu les dis- 
sentiments des Allemands et des Espagnols paralyser toute 
tentative d'expédition? Ne sait-on pas (jue les puissances ita- 
liennes, Venise, tténes, Pise, les Etats Lombards et les 
Toscans^ ont, par leurs rivalités, fait échouer Tomvre de la 
croisade # A célé dvs princes, il un va do même des parti- 



t 



nKSOBr.AMSATION DE LA ROCTKTE. 



il 



culiers ; la guerre intérieure est partout ; un pareil état de 
choses cessem à rondition d'èdirter les peines les plus sé- 
vères contre ceux qui prendront les armes, deronfisquor leurs 
biens tït d'utiliser leur humeur bidliiiucuse au profit de la 
conquête des Lieux Saints, en leur imposant la croisade 
ciininie expiation de leur désobéissance. L'Kglise n'échappe 
pas au mal qui mine la société laïque ; elle est desorganisée. 
L'œuvre du concile sera de la réformer et de rt'^tablir la 
paix au sein du clergé. Dulmis, eiï ennemi du Saint-Siège, 
se plaît à signaler tous les points faibles et le remède 
qu'il convient d'appliquer; mais peut-être un parti -pris 
d'hostilité l*entraiue-t-il parfois au delà de la vérité; jamais 
il ne résiste au plaisir de dire sou fait au souverain pontife. 
Qwoi qu'il en soil, du reste, la partialité de l'auteur tie mo- 
difie on rien la vérité des conchisions qu'il pose, et il a raison 
d'atfirmer qu'en présence de la désorganisation de la société 
religieuse et civile, aucune expédition en Terre Sainte ne 
pourra être tentée avant d'avoir rétabli la paix et la concorde 
dans l'Eglise comme parmi les laïques. 

Au point de vue financier, les idées de Dubois nnt une 
valeur particulière ; il se préoccupe de créer des ressources 
pour la croisade, et d'assurer, en cas de succès, d'ime façon 
penuanente. le service des finances dans les territoires con- 
quis. Ce sont d'abord les biens des ordres militaires on Occi- 
dent qui, afTermés et donnés en oniphytéose, fourniront 
800000 livres t»«urnois ]i!ir an ; cette somme fera face aux 
frais de noiis et d'approvisionnements *, C'est ensuite un quan- 
tième à prélever sur les biens des ecclésiastiques à leur mort 
(1/2 pour les cardiiianx. l/'i pour les clercs, la totalité pour 
les clercs morts sans avoir testé). C'est enfin l'abandon, con- 
senti par le Saint-Siège â l'ujuvre de la croisade, de tous les 
legs caducs, de toutes les restitutions et de toutes les res- 
sources sans affectatinn spéciale. 

On est étonné de trouver, dans le mémoire de Dubois, un 



1. Dubois proposa de réunir les ordres militaires, réduits À leurs 
jiosspssioiis (le Terre Sainte et de Chypre (H<JipitaIiei's, Templier», 
l.iunristo-(;, pour servir de noyau auK efTorts chn'licns; quelqneii 
luméeii phu tanl, le procès des Tempïiei's rtaiil d('*j.'i résolu, il renou- 
vela »a proposition, mais en exceptant do son projet Popiire du Temple 
pour lequel il n'avait alorii que mi'^pris rt colère. 



r^o 



PROJETS DE PHlI.tPPK I.E HEL 



él^mout auquel ses devauciers avaient peu songé, la préoc- 
cupation de coloniser le pays. Dans ce but, l'auteur demande 
qu'en môme temps 0^110 les hommes d'armes, leurs femmes 
fassent partie du passage et s'établissent en Palestine. Grâce 
à elles, l'œuvre do colonisation aura une base solide et pourra 
i-éussir. Enfin, pour profiter de leur influence, on maintiendra 
le mariage des clercs en Orietit. et on développera les écoles 
de filles et de garçons. Cette dernière institution est un reHet 
direct des idées de Rayinutid Lnll ; Dubois les a reprises et 
développées longuement : plan d'éducation différent pour les 
garroas et pour les îilles ; ensei<;;nemcnt du grec, du latin et 
de l'arabe ; création de deux, écoles dans chaque prieuré du 
Temple ou de THôpital, avec affectation des revenus a l'en- 
tretien di»s écoles et des maîtres, rien n'est omis; les ouvrages 
même à employer dans l'éducation sont nnnutieusement in- 
diqués. Dans la pensée de l'auteur, comme dans celle de 
Raymond Lull, le but principnl fie ces écoles sera de faciliter 
Tunion des églises grecque et romaine, qui préoccupe depuis 
des siècles le monde catlinlique, en donnant à ceux qui de- 
vront tenter de la nègocir'r, la pratii|in» de la langue arabe 
sans laqaelli' li'urs eliorts resteraient infructueux. 

Mais comment réaliser de pareils projets? Une autorité 
seule, celle d'un concile général, sera assez écoutée pour les 
faire accepter et exécuter par la chrétienté; quidle autre 
puissance, en effet, saura mettre fin à la guerre (|ui désole 
l*Kspagne. attribuer à Alphonse, l'aîné îles fils de Ferdinand. 
le royaume de Grenade, au cadet le Portugal, et maintenir à 
l'usurpateur D. Juan U'. troue iU\ Castîtle au délrimentde ses 
neveux, à charge d'aider Alphonse à chasser les Sairasins 
de ses nouveaux étals? Qui, en deh'us du pape, groupera les 
rois d'Aragon, de Navarrci et do Majorque dans une mémo 
alliance, .•^yanl pour but la conquête île Grenadin en faveur 
d'Alphonse? Qui encore, après la défaite des Maures, en- 
traînera ces n>is à la croisade, forcera U* Langued»»* à lever 
une armée assez forte pour conquérir la Sardaîgne à l'Védéri*! 
d*Aragon, et pour obliger celui-ci on échange de la royauté de 
cette ile, â rendro l;t Sicile à son légilinu* possesscui-, b* roi ilo 
Naplrs?Qui décidera Paléologiu» et l'empereur d'Allemagne 
â prêter leur concimrs à l'entreprise? Le Sainl-Siégo peut 
seul obtenir de pareils résultais, et Pidjois, avec la foi du 
tbénricicii. u'i'h doiitt» pas un iiislanl. Il distribue à sou grû 



CREATiON l) C.N UOÏALME CIIRKTIE.N E.N ORIENT. 



53 



les royiUiiiK's ('t les èinin di' l'Eiiropo. Aiisaiit h la France la. 
paii la plus large, sans st* iloiiler (jm* (Il's rircoiislaiit;t's im- 
prévnos poiirrniciii lioiilovorsor Iph combinaisons sur l<'S(|uelles 
il a èVùyè ses projets. Ça*\U' conHanco do l'auloui* dans le 
stircès de h»?s iLèories, niênie les plus nsêes, osl le i-'araclèrc 
disliiiclif (les ouvrages de Dubois. 

Ce caractère est plus luaîiileste encore dans le projet do 
Pivation il'un royaume ehrètien en Orient, en faveur de Phi- 
lippe If Long, second tils du nii de France (vers 1308 . On 
comprend combien de diiîicuitès une pareille conception de- 
vait rencontrer ; àenl<Mulre ranleur, aucune n'était à ^^(lind^^ 
La ron(|nête de IKirApte lui parait facile, en raison de la 
situation gèograpliit^ue du pays; les cotes sont propices à un 
débartjuemeni, el les habitants peu i*edonlables au point de 
vue militaire; ou rendra encore la t:\cîie plus aisée en divi- 
sant l'expédition en deux corps ; le piemier, débîU'tjuant 
d'abord du CMÎté d'Acre, fera une diversion puissante ; les 
iuHdèles seront forcés de dégarnir l'Egypte pour résister à 
l'attaque dos Chrétiens en E^ilestine, et la seconde année pro- 
fitem de cette circonslJince pour prendre terre sans résistance 
dans le Delta du Nil. Une fois conquis, le pays n'est pas 
ditbcile â gai'der ; ses revenus, évalués à soixante niiUe be- 
nantâ d'or, reprêsentiuit trois millions six cent mille tlorîns 
par an, sntïîroni à faire vivre le nouveau royaume ; l'union 
des ordres niililaii'cs, sous b* coiumandemont suprènie *lu roi 
de Chypre, crit^ra aux portes de l'Asie^ Mineure nue force 
red-mlable. avec la(pielle les Suirasins devront compter et 
dont la cause chrétienne tirera les jdiis grands avantages, 
louant aux biens des Templiers, — dont Tautour rejette le 
concours personnel. — on les appliquera aux frais de l'expé- 
dition: ils serviront à é(|uip4*r une tloU<' d'une centaine de 
voiles, destinée ;ï ruiner, par des ini-ui'sions répétéi'S, le littoral 
de la Syrie, et à interrompre tout coninterce entre l'Occident 
»H les pays musulmans, an grand détriment <1iî ces derniers. 

Ces vues, il est vrai, uv différent pas de celles que nous 
avons vti émettn* chaque fois qu'une croisade a occupé Tatten- 
tioit publique ; elles n'ont, en elles-nièine, rien d'impraticable, 
mai» on sait t|iirllc distann- sépare, dans de pareilles entre- 
prises, la théorie de la |)ralique. Pouss;ini à l'extrénn^ les 
romiêqnenees do son projet, Dubois n'est pas éloigné decroirû 
qu'en présence du couronnement de Philippe le Long par le 



54 



PROJKTS l)K niIl.llM'E LE 



pape fommo roi d'Acre, du Cilin^ d'Kj^ypte et de SjTie, 1«* 
suUtiii no préfère eé<ler sans eoinbaL ù son eunemi les ter- 
ritoires tlutJl la royauté lui aura êlê conférée. C'est là une 
généreuse illusion. Ohji'eti:-t-(iii ù Dubois les ditticidiès poli- 
tiques qiu' suscilrra l'établissemenl du nouveau royaume, il a 
réponse à tout. Philippe n'a pas dr' droits à f:ure valnjr pour 
légitimer sa confjuête? Il se fera céder ceux ijue le comte 
d'Eu n'exerce pas '. Lo roi do Sicile', en échange d*nne com- 
pensation pécuniaire, .sera heureux de renoncer n dt*s piv- 
tentious rjue ta cour des barons de l'ancien royaume de 
Jérusalem a rejetées autrefois'; mais s*il refusait cette re- 
nonciation, la promesse du royaume de Tunis, voisin de la 
Sicile, finrail raison des hésitations do Cliarles il'Anjou. 
Quant an r4ïi de Chypi^s Henri n. veuf et sans enfants» s;Lns 
trésor, menacé par son frère Auiaury, prince de Tyr, dans la 
possession de ses étals, et absorbe pur les pnititpu's reli- 
gietises. il ne saurait refiiser la grande maîti'ise des ordres 
militaires, rétablis vl réunis en sa favem*; si c(*[tetidîint ce 
prince uenïrair pas dans les vues ilu rui de Kroice, ou 
ferait agir contre hii, soit le roi de Si<-ile. soit le eomie 
d'Ru, dont les revendications à la counnuie di' <'liy|»re enlrai- 
neraient l'accepialion de Henri ji. Kntin ranibiiion d'Amaury 
de Tyr. serait facilement apaiséo par lu cession 'l'un richo 
citmté en Palestine. 

De pan'ils plans étaient irréalisables; destinés à préparer 
roiiinion prdili(jue, ilsn'avaienl pas un caraclèr*' prallipu* suffi- 
sant pour rlécider une intervention dans les cous^mIs du ifon- 
vernement. Le nu de France le comprit, et, au milieu des 
embarras intérieurs da royaume, .•Hinnir suite ne fui dntinée 
aux projeis âr Dubois. 

L'idée d'une croisade, cependant, occupait toujours les 



1. Itaoul de Hricnne, comte irEti. connétable de Kraiice. lue ditns 
un tDuriii»! n\ i:U.~». n'avait aucun droit à la cuumtine île JêriiKalem ni 
deriiyprw. lïjms l'iirdre de» revendications fanlaisiMcs. il aurait pu 
indirjiier uni' parenté éloîgni?io avec Mariude l.uaigiinn^ sieur d'Menri i, 
fi3mmp de (îaiilif^r, comte de Rrienne et de .Talla, et iievou du rui do 
Jcrusalrni, Jfan de nrieurie, 

2. Cliarlch n d'Anjou, mi de Naples. 

'.i. Nous aviins vu pluti haut que <'liarles i d'Anjou avait acheté 
les droits de Marie ti*.\utiot'lie, nièce de Hugues m, au tnuie de 
Jérusalem. 



AVIS DU GRAND-MAITRE I>C TEMPLE. 



DO 



* 



s; PhilipiR* le Bel, dès ijim- l'horizon p*>lili(iiie seclair- 
l'issnii t-n Fnmn*, «''lait \v jn-fiiii^T :'t si- iirôoccuijer de la 
ilupRlion de la Terro Sainte. Il n'avait pns, il est vrai, le 
ilcssfin de so ni<'tlro pi'r.soinitdli'iiK'iit à la tOîtiMh^l'entn^pnse; 
DubiiÎH lui avait fail roju|nvu(iri' (iiic la prHsencf du roi en 
France èUiil in*lispi*nsaMe^; iiuiiHil songoait à donner la direc- 
tion do la rndsade à un prince du sang royal. 

Si la svn)|)athi»> t\f l'Occiiient m fav4'iir dfs Chrétiens 
dOrieut iio st* ralenlissait pas, c'est aux HospilalirT.s (|ii'en 
revenait l'honnenr ; ceux-ci, eu ofTet. par leurs appels ré- 
pètï^s, entretenaient l'attention de l'Europe, et demaudaieiif, 
à grands cris l'appui des puissances oci'identalos pour t'omier 
ilans l'Archipid nn ètul)lissenieul dêtinilif, bouUîvard de la 
chKHieulé contre l'islamisme. Pour aviser aux mesures à 
prendre. Clènn.^nt v avait mandé auprès de lui à Poitiers 
^1307) les *?rands-niaitres de l'Hôpital et du Tem])le; Foulques 
de Villaret et Jacfjnes de Molay, consultés, avaient éclairé le 
pontife sur la situation en Orient. 

Molay se prononça eatégorîqnement poui* un passage géné- 
ral en Orient, et rejeta absolument l'envoi de renforts que 
lieaucnup <*onsi(léraieni comme sullisauls'. Sans point d'appui 
en Asie Mineure, disait-il, puisque les enlisés u'y possédaient 
plus ni ville, ni château, ni forteresse, les secours isolés ne 
pouvaient être d'iiiiiiinc utilité; il ajnut;iii, dans l'hypothèse 
iMi ils seraient fvpé<liés(^n Arménie pour déf'ciidn^ ce pays et en 
faire la based'o[M''rati(ms militaires ultérieures, qu'iuu^ pareille 
cnh'i'prisc norail (émérairesi l'armée de renfort n'était [las mi- 
niéritpioment en étûl d»* résister aux foires du sondan d'E^'yptê ; 



1. Dans le ïnénioirc sur le pi*o)ol de créution d'un royaume d'Orient 
que nous venons d'iutalyser. 

2. l/avis du grniid-maftro du Tcmplo a été édité par Italuîo (Vila 
ftap. Avinion.. n, 176-H0.\ ainsi que le mémoire sur l'union projetée 
des ordres du Tcmjilp et de riïfSpitiil (Vila jmp. Avininn.^ n, 1K0-5). 
boluzo ojïsi^ne à tort la dîiTe de l'.Ilt i\ ces ilucuments; ils se rap- 
portent roUairirmoint à \M)', coiiuno l'a rciiuirqué Hotitan'c (Clément 
V, Phih'fipfl te lietrt k* Trmpli'rrXy p. S5i. On pHut menu^ assigner 
au prrniifT denlrc eux uuc ihilc aritérietiriN >ti l'on observe rpuî Roger 
de l,oria, oiti^ dans ce im^muire, inonnit nn t:ior.. Il ho peut repeudant 
que la mort de l'aniiral, survrnne à Valetire où il vivait dans la re- 
traito. ait (^n'-liinnituie i*n i:t07 ;i Mulay ; il ^'^t pUis [)roIiîi.bIe que l'envol 
du inémoiiv au pa|>e précéda de quelques moi» la venue du griuid- 
maitro à Poitjrr». 



56 



PROJETS DE PHILIPPE LE BEL 



ce qui était eu fait n^venir au projet d'un passage général. Il in- 
sistait eufin sur les iueonvénienîsfrnn iléharijueiiuMit on Armé- 
nie: dangers du climat ', impossibilité de faire la gnr'rri^ à côlé 
des troupes indigènes ([ui ont un iuod(* de eomballre tout difle- 
reul d(* celui des Occiilont^ux. et surtout défiance des popula- 
tions à l'égard des « Kranrs »'. QtianI aux voies et moyens à 
suivre pour riîXpêdition, J;u'i[nes de Molay demandait le con- 
cours dos rois d<! Kram-e, d'Arjgleterre, d'Allemagne, d<^ 
Sicile. d'Aragon et. de raslilk-, et imur It» transport des Iroupes 
par mer, celui des puissaiicus marilinu's italiennes; mais 
il recommandait spécialement l'usage de grands bàliinejits, 
]>rén''riibli's aux galérrs et moins eliers qu'elli-s. L'efftxtif de 
larmée cliréiicnui' devait se composer d'an moins quinze 
mille hommes d'armes et cinquante mille fantassins; cette 
évaluation n-posail sur d*'s bases eiuprnnléï's à rrq>iriion du 
sulUin Hibars, {\\u d<'s meilleurs boiinm-s de gni-rn- que les 
Musuluums aient (m à leur tête*. La question du débarqiie- 
nienl îles croisés, d'une importance capitale, uiérilaii d'être 
discutée de vive voix ; mais, quel que fût le point désigné 
poiu- cette opération, un repos préalable de quelques jours à 
Chypre ne pouvait offrir que de sérieux avantag«:'s. Legrand- 
niaitre, en outre, conseilhiit, avant le passagi' général, 
d'envoyer une escadre <le dix galères dans les ennx de Chypri-, 
sous le couunandomrfit d'un amiral éprouvé; elle dt^vait tenir 
la mer et arrêter les m;ir(li;inds chrétiens qui ne craignaient 
pas, au mépris des prolùbilions les plus solennelles, de com- 
mercer avec les infidèles et de leur l'ournir les armes el lus 
bois dont ceux-ci manquaient. Le commandement de. cette 
llottilU^ ne jionvait être attribué aux cbel'"< di's (U*di*es mili- 
t-aires sans danger d'allii'er sur eux le ressonlimeut des répu- 
bliques de Gènes et de Venise, partictdièreiuent intéressées 



1. Cette observation a toujours été faite contre l'Arménie au moyen 
Age. 

2. « Si Kr:\nci ei>»ent in Arnienia vt indigerrnt rvfuiiçio, Anneni non 
" receptapcnteus in aliquoca.slro v«l fortalitia sua, quia somperUubiîa- 
a verunt etilubilant no Kranri auferanleis terram » (ItaluKo, ViOt pnp. 
Avinion., u. 177). 

il. llibar» (1261-1277) dit&ait qu'il était eu mesure de r(''sisior à (rente 
mille Tartart's. mais qu'il cc'ilfrail le i-lmmp de bataille h une armée 
de f|iiinze mille hommes ti'arnifs chrétiens (Haliue, Vt'fn pttp. 
Avinion.j u, 178;. 



KLSION DES OKl>RKS Mll.ITAÎRKS. 

au développement de la controh.inile de ^^u[>rre avec I<*s Sar- 
rasins. Lo iioin de l'amirul aragoiiaïs Roger de Loria\ 
universellement célèbre en Eurnpe, semblait rallier tous les 
suffrages et faire tomber touUîs le.s obje<*tions. Loria avait 
toutes les qualités d'un chef d'(»scadre, et pîirticuliêreraeut l'in- 
dépeudauce du caractère; car. dans la relnute (ji"! il vivait, il 
était également hostile auK cours de Naples, de Païenne et 
il'Aragon. Jacques de Molay proposait au souverain pontife' 
de lui confier la direction des opérations maritimos, 

En même leuips, le moine Hajloii, île la famille des princes 
de Liiuipriin. en Arménie, présentait à Clément v à Poiticr» 
(août 1307) y Histoire des Tar(arrs, ([uil venait de composer à 
l'insligatiou du pape, et dans la(|iielle, à côté de ce qu'il 
savait des mœurs et des actions de ces peuples, il donnait au 
Saint-Siège le conseil d'anafitier les infidèles en s'appuyant 
»ur les Tartares ei en prenant lerre eu Arménie, Un pan^il 
avis, dont les conclusions étaient contraires à celles quo le 
pontife avait déjà recueillies, ne rencimtra que peu de par- 
tisans; le débartpiement on Arménie offrait trop de drtngers 
pour être fulopté*. 

l'ne autre question préoccupait, au mémo momeiil, l'Kurope 
chrétienne, celle de la fusion des ordres nulilairos. Saint 
Louis, Grégoire x nu mucilc rlr I-y<iii (Ï"J74). Charles n do 
Sicih^ avaient songé à cette mesure; Nicolas iv et liuniface viii 
l'avaient étudiée sans raccomplir ' ; Dubois l'avait transformée 
nn proposant d'appliquer à l'œuvre de TeiTe Sainte les re- 
venus dont ces riches associations jouissaient eu Occident'. 
Loj* meilleurs esprits croyaient qu'on agirait utilement eu 
muiissiinl les deux principaux ordres institués pour la rlé- 
feuse de la Terre Sainle. On les ;ivait vu-^. obéissant à une 



1. Là carrière de Itoger (îr U)rin. à la \ùtv dos flottes d'Aragon, 
pendant ks viujit di^niièios auiu'-es du \ui« siècle, fut des plus 
brillantes. Tour à tuur il triuinphu dus Angevins de Naplrs, des Kraiicais 
en Catalogue n sur les cûIl's du Laufcuedoc, cl des Sicilitius cri 1302. 
Apr6» la paix de ('altabcllottu, il m retira à Valence on K!spa)foc; il y 
niuurut en KiO<î. 

2. te mt^moire a été ri>sumé par Vcriot, Jiintmte den Chevalirrs de 
Maitf (Od. de I"8| n, 5.'>-T. 

3. Le lecteur tnjuvora plus bas, au chapitre suivant, re qui nui- 
cepue les projeta d'H.tytou. 

\. Voir plus haut le cliapitrc i, pages 17-8. 
5. Voir plus haut, page 51. 



PROJETS DK PlïJMPPE LE BEL. 



direction différente, compromettre par leurs divisions le salut 
des possessions chrétiennes dans le Levant; on sotipronnait 
même la loyauté cl la fiiiélité il<*s Ti'inpliiTs, et la rivalité des 
d<Mix niilit'es avait pris de telles proportions (iii'il semblait 
urgent d'aviser. Clément v, sollicité de toutes parts, ii'igno- 
rani pas le^ pn»jetH de spoliatimi nourris par Philippe le Bel 
ri>]itre le Temple, consulta Jacfpies de Molay surTopportu- 
nité de cette fusion {Ï307}. Le grand-maître, comme on 
devait le prévoir, si* déclara hostile à Inute tentative en Ce 
sens, mais I(>s raisons t|u'i! Hl valoir était-ut loin ^l'être déci- 
Hives : il craignait les rouHiis que ne nui]ii|ueraient pas de 
faire naître la différence des deux règles, la ijucstion de 
|)réséance entre les meuihres des deux religions, les rivalités 
dont les effets désastreux s'étaient maintes fois déjà mani- 
festés ; tout bien pesé, il déclarait que les inconvénients d'un 
nouvel état de choses seraient supérieiu's aux avantages 
espérés. Kn ce qui touchait le bétiélice qu'un rapprochement 
entre les deux ordres pouvait procurer à la chrétienté dîins 
sa lutte contres les Musninians, h* uiéniuire de Jacques de 
Molay restait mnet. (_^léiuent v ne décida rien ; mais le roi 
ih' l'Vance se chargea bientôt, en arrachant au SainlrSiège 
l'aholition des Templiers, de donner à cette question une sohi- 
tion sans réplique V 

Le gi'and-maîlre de lHôpilal avait, en présence du suinl- 
pére, très vivement insisté sur Turgence de secourir la Terre 
Sainte ; il avait montré fpH- les Hns[)italiprs restaient seuls 
dans le Levant à dcfendn' la ratisi^ eatholique e1 ;ï donner aux 
populations chrétieimes un point d'appui et de résistance 
«■outre It's infidèles ; qu'il fallait encoiu'ager leurs ofTuts et 
leur fournir le iu< «yen rlo n-ntrer en Pîtlestîno. C'est pour 
répondro h ces snljicîtations qu'à deux reprises (0 juin i\l 
27 octobre 1309) Cléinent v exhorta Philipi^e le Btd :\ 
pixmdre la cndx*. et que les rois d'Aragon etd'Auyleterre pci- 
mirent aux grands-nuuti*es du Temple et de l'Hôpital de tirt»r 
lie leurs états les armes, chevaux, mïitel()1s et approvision- 
iienu*nts nécessaires à l'expédii ion projcté<M 1 3011 V Kmouragé 



1. Huluxe. Vitit pap. Avinion*^ U, lHO-5 ; — Vertol, //isluùr ticx 
flhfvnfitrrs de MnUv, ii, 5»-6*i. 

2. Bulles t Mtor Iuhî • ot i In a'tcmilBlPs perpétuas t, dans Bnlu£(^ 
X'ila ftap. Avinion.t u, l'^y^t I ifi. 

J. l). M. V. de .NavaiTCte, DiserUmon ftixtoriva tobre /« pttrlc tfue 




PREPARATIFS DU GRAND-MAITRE DE 1. HOPITAL. 



59 



' 



par ces premitM's résultais, Foulques rk» Villaret pousse acli- 
vomuul k's [irêpaïutifs do la croisjuit'; lous ks porls de* la 
[édilerranée coaslniisont des galères pour k* passage ; ce 
sont cin)|uanto vaisseaux qn(î fourniront les chantiers du la 
Oatalfifiuc. fU' Narhonne. de Mars(»ill(% do Gènes, de Pi»e ot 
de Venise, Kn outre, avant la Hotte, une escaiïre, eompospe 
d'une dizaine de voiles, sera on mesure de prendi*e la mur et 
de préparer l'an'ivée des croisés. Des chevaux ont été achetés 
eu Kspajjue; la Sicile, l'Apiilif, la Provence et la Catalogne 
ont fourni des approvisionnements, des armes et des hommes; 
cinq cents frères de THôpital sont convoqués à Avignon pour 
passer en Orient avec la croisade ; Tordre a pris dos en- 
gagements pécuniaires puui' faire face aux d*îpenses de 
rexpêditionV 

Fendant ce k^mps le concilia de Vienne se réunit (1:111). 
C'est lui qui doit proclamer la croisade ; pour s'éclairer sur 
l'état do la Palesline et sur la nicilleure direction à donner 
à l'iMitreprise, pour guider ses iléliliéivitinns, il s'est en- 
D»iu*é des avis les plus couipétenls. HuïHauiiie do Nogaret, 
le conseilhîr le plus écouté de Philijjpe le Bel, a ré- 
digé un nu'*nioire dans lequel il a envisagé la possibilité 
dv rexpéditioii, et les ressources pécuniaires qu'eîle exif^e ; 
le roi de Chypre, do son côté, s'est expliqué sur la marche 
den opérations militaires et maritimes avec une précision 
rniniilicjise. mettant ainsi les prélats eu mesure de se pro- 
noncer en complète cunnaissance fie cause. 

Nogaret, inlerprêtï* des senlimiMils du roi d<> Krauce, do- 
manile la suppression dos Templiers, cause de tous les 
tualheurt d''Hitre-intM\ la direction supième de l'iMidi^prist' 
pour Philippe h' Hid, et la fixali«ui de celle-ci à une èpcjque 
a-isez éltdguée pour qtie les préparatifs nécessaires puissent 
avoir été faits. La tâche, dil-il, est plus diHîeilo (pinn ne le 
croil généralement; les Sarrasins snut d'une valeur éprouvée; 



li'turron lu< /-^sfiniuilfs en Ihm ifwrrutc tic VHramar... dans : Mouioria» 
df la It. A**, de la llihtoria (Mailrid, IKïTi, v, p. .i^i: — S. Pauli: Cotttce 
fiijtUimaUco tlciêmru itntH'ir ordine GerosulîmitaHO (Lucque». I73i*-7t, 

u. 2'i-a. 

1. 2T janvier [t:n 1], PihC. Lettre du grand-niaitro i^ PhilipiM» le lï<"I ; 
ce Ucrni'T nViait plaint di* n'etit» p.n Hmui au courant des prt''paratifs 
(\rcli. nat., J, V'i2, n»» l.'ij. V. Piéros justilicaiivr;;. n-* i, 



60 PRdJKTS IJK PinUl'l'K ht: bki.. 

î!s sont niîiiti'os de touto la Palestine, ol los nègociauls 
Hin'uions qui coinnicrcout avt.'c eux leur ont fourni los ai'nies 
ri h's appriivisinimeiiiciiis (loiit ils niamniîiU'nt. Pour Lriouw 
pher do. pareils eutiomis, la chi'ètiouté devra rcdoubirr 
d'(»fiorls, ot, rodovonuo maîtresse des Lieux Saints, ne rien 
nt*'gli^fr ]MH,ir main'pjiir sos avanlairos, t'(jmbler les vides 
causés dans ses rai]y:s par la lualudi*.' et la uiorl, et créer des 
ressources pour soutenir sa couquètt) pendant do longues 
années. Los fonds nécossaires à rex[)éditioji sm-ont faiis par 
une conUilmiion lovéi* on Kranec, dans et! hiil. sons la 
suneillance royale, par l'afffctalion des biens du Temple à 
Tffiuvre de la croisade, par les revenus des autres ordres 
militaires, excédant les besoins de leurs communanlés res- 
pectives, et par une imposition mise sur TEglise entière. 
On attribn<Ta égalpm(ml à la croisade les revenus des 
prieurés, des bêiiélices 4lans lesquels le culte n'est pas célébi*ê 
et ceux des monastères oil l'hospitalité n'absorbe pas tous 
les fonds qui lui sontdestiiiés; onûn, dans toute? la chrétienté. 
tous les legs faits à l'Eglise sans désignalion spéciale, les 
revenus d'un eanonical par diocèse, et ceux des Ijénéfices 
vacants pendant la pretniêro année de la vacance, seront 
consacrés à aiigmejUi-r les ressources fournies par les indul- 
gences, le rachat des vœux et toutes les mesures dont Nogiu-et 
s'est fait riuspirateiu" '. 

Les considérations politiques sont à p(>ine ettleurées dans 
le mémoire d*' Nogarel. Alliance avec les Tartares, dénuu*ches 
à tenter anprès de IVniipereur grec pour obtenir sou concours, 
négociai ions avec les cités ilalienues pour i|u'elles ne soient 
pas un oMibaiTas ou nu obstacle à l'expi^dilinu. sont li's seuls 
points qu(» Nogaret signale ; mais il iusisK? à plusieurs nqnisrs 
pour demander au concile d'allribuer à Philippe hi Bel la 
levw des impots nouveaux et ladminislration di's fomls re- 
cueillis en vue de la croisade. Cette insistiiucc marque-t-elle 

1. Iloutaric, Xntififii ri E'^ttniitx de tioirmuettts irn^ttils relatifs à 
i'/itêlinrr iJf Frnnve 9uhx HiHipfn' ff fiel, ji. Il7-2:t. Ce luémoiro a 
i^tê analyw* ou <pielques lignes ])ar M»s Latrir (/fisluirc tir ("hijjtre, u, 
l*JK-îi). I.n rnrini' uuteiir n résumé, en qiiflqiics mots, un mémoire do 
IWMiuit ÏCarrhariii, amiral de Kninc*', mai> et' mt^moiro n'a pus trîiit, 
l'oinnic I*a rru Mas Latrie, » la fi*t)isadt'. mais à un projet do débar- 
ijucment (NI An^riotcrre. Ceci explique pourquoi ii»us n'uvuns pas à 
nous on occujhîp ici. 



OPINION DU ROr DK CHYPRE. 



«l 



les %Tai3 sentiments do Philippe lo Bel, moins rtésiroux de 
prondn» la croix (|un d'avoir eniiv les mains des finanr<s 
considérables, dont il puunait. dans la suite, disposer à son 

L'avis du roi do Chypre ent celui H'ini lioinnie do guerre; 
avw Nogaret, nous avons vu comuioiit la tToisadc devait 
i^lre prêparôp; Henri ii nous indique comment elle de^Ta être 
conduite'. Comme Foulijues do Villaret, et jjour les mêmes 
niisoiis. il flemande )|u'une escadre, forte de quinze à vingt 
navires, portant un corps de débarquement composé surtout 
d'arbalétriers, précède l'expéHittdn principîde. Lo rùle de 
(M*tle avant-gai'do sera considérable ; elle empêchera les faux 
chrétiens, qui ne craignent pas de fournir aux Musulmans 
leurs meilleurs soldats, le buis, le fer, la poix et les vi^TOs 
druit ils ont iiesoin. de continuer ce commerce sacrilège"; 
par des incursions répétées sur les cAtes de Syrie et d'Egyptp 
«die IVra le plus grand mal aux infidèles. Le roi de Chypre, 
par son expérience personnelle, sait quels donimages on peut 
d*» la sort*^ leur intliger, et (wtime qu'une pareille croisière, 
maintimuo pendant quelques années, suffirait à ruiner abso- 
lumiMit l'Egypto ; mais, pom* réussir, l'escadre <U^\vii être 
indépendante; la moindre attache avec les républiques mari- 
times dt^ l'Italie lui ôterait toute liberté d)' iiioiivemerits et 
compromettrait le succès. 

Le terrain préparé, l'expédition principale mettra à la voile 
û ilestinalitm de Chypre, s'y reposera quelques jours, et 
n^preiidra la mer en route pour l'Egypte. Cette halte n'aura 
que «les avantages, car elle pei-tiiettra à rarmé<' de se com- 
pléter, de refcn'iner ses cadres à l'abri de tout danger, de .se 
renforcer des contingents chypriotes, sans que le soudan 
puisse deviner sou objeclif. Chypn», en effet, est un point 



1. Le mémoire du roi de Chypre fut apporté avi twiciic par Jacques 
de Cusiatis, chanoine dWncone, et Simon de (armadino. Il est Mit«^ 
Mas Latrie, Histoire de Chypre, n, 118-25. 

E. t> point fait l'objet des n'criminations de tous ceux qui ont eu 
'oro^on de se pnmoncer sur 'Ion conditions d'une îutepvontion chré- 
tienne en Orient. Malgré des prohibitions rt^pêlées, ce commerce con- 
tinua à se fairo onvcrtcntftnt. Menri n diuu;inrîo, ici mùme, l'aggra* 
vallon des peines pnicéthMnniont édictées contre les muli chriJitinni 
par l'autorité |>ontificale. V. Miis Latrie, //istoire <te Chypre^ ii. 
l'J5-8. 



PROJETS DB PHrLIDPE LK BEI.. 

rentrai d'où elle pouira se diriger aussi bieu vers rArménio 
et la Syrir* que vers l'Efry|ito. DôbiannuM* on Artnénio serait 
une fautfî capitale ; le climat y est fatal aux Européens, et 
une marche par terre d'Arménie en Syrie présenterait des 
flifficultés <\o toutes sortes ; à plus forte niison. si les ChrétiMns 
VDulnicni, par cette vùi», marcher directement sur le Caire, 
les obstriï'les deviendraient insurmontables. Le dèbarquemeiit 
en Syrio n'd^Trirait jjas. il est vrai, les mémos iui-niivéuicnts. 
mais il priverai! rariaée des avanla^rs ((u'idle ln>uvt»i'a ou 
preuaul terre en Egypte. Pourquoi, eu effet, envahir la 
Syiûe, lijrsqiie les Tartanes, liuiilrf)|ihps de celte province, 
peuvent, par nue simple prise d'ai'mos, immobiliser toutes les 
forces musulmanes de Palestine, et, en se joignant à une 
démoaslratioi) parti*' de Chypre, empêcher les garnisons 
syriennes de secourir l'Egypte menacée? Si les CJirétiens 
débarquent cm Syrie, le secours des Tari ares devient moins 
efficace, le simdau rappelle ses troupes d'Egyptr, et se trouve 
à la tète de toutes sos forces, massées eu une seule armée, 
pour résister à l'invasion. En Egypte, au contraire, la croi- 
sade trouvera des subsistances et un pays fertile. Victorieuse, 
elle aura les vents propices pour gagner la Syrie en cinq ou 
six jours; le plus fort de sa tàclio sera accompli, et, l'Egypte 
conquise, la résistance de la S^xie ne sera pas redoutable. 
Le Soudan, en effet, n'a jamais eu plus de soixante mille 
hcirnnies dans ce pays, dont un tiers seulement de bonnes 
troupes; les guerres fréqueutivs qu'il a eu à soutenir contre 
les Tartares ont beaucoup diminué cet effectif, et la force des 
contingents musulmans est très inférieure au chiffre énoncé 
ici. L'Egypte de\Ta donc être prise comme r»bjectif de la 
croisade. L'opinion de Henri ii conlirmait, avec l'autorité de 
l'expérience et du raisouiiemeiit le plus rigoureux, les vues 
émises depuis uu demi siècle jtar le^* hommes qui avaient eu 
occasion de donner leur avis sur la route à tracer aux croisé.s. 
Ces avis, dans leurs lignes princtpalrs. tlifféraii'ut peu les 
uns des autres. Il n'en fut pas de itièiuu du pmjel de Guil- 
laume d'Adam; Tauteur, un dominicain dont l'existence fut 
consacrée à prêcher l'évangile en Orient jusque lîans l'Inde 
et TEthiopte, et (pii fut lart'hevéfpie d<' Sultanitdi, dédia à 
Raymond Guillaume de Farges, ciU'dinal de Sainte Marie 
Nouvelle (I3I0-I314), son mémoire Demodo Sarramwsfjtir- 
pandi. C'est, avec l'oeuvre de Fidence de Padoue, le pmjet le 



MÉMOIRE D£ GUILLAUME d'aDAM. 63 

plus détaillé qui nous soit parvenu ; mais les vues émises dif- 
fèrent tellement de celles qui avaient cours au commencement 
du XIV* siècle, qu'elles ne durent pas faire sur l'esprit public 
une impression profonde. Guillaume d'Adam demandait que la 
croisade, au lieu de s'embarquer, suivit la route de terre et 
conquît Conatantinople en passant; il insistait aussi pour 
(ju'on eût sur le golfe Persique une marine destinée à ruiner 
le commerce de Flnde avec l'Egypte. Ces idées étaient trop 
nouvelles pour être comprises. La première, cependant, fit 
son chemin, et quinze ans plus tard elle reparaissait avec plus 
de force et d'autorité ; quant à la seconde, elle était trop 
hardie et d'une trop haute portée politique et commerciale 
pour attirer l'attention *. 

Le concile, éclairé par les docunents qui lui furent soumis, 
proclama la croisade et vota l'établissement d'une dîme 
pendant six ans pour faire face aux frais de l'expédition 
(19 décembre 1312)». 



1 . Sur Guillaume d'Adam, voir le chapitre suivant. 

2. Bibl. nat., franc. 4425, f. 202-7. 




QiK'lquPs-iins ries jtrnjets de croisade êclos au commonce- 
iiK'iii tlu xiY" sièclo niéritout, par la inniveauté et l'origi- 
iialKé de leurs vues, une attentiijn particulière. Si Raymond 
Liili avait rêvé la c<in(|Ut>U> de la Trrn.' Sainte par Ift dé- 
vcJitppement ik- lu civilisation ouropecnuc en Orient ; si 
Miirinn Sanudo avait préconisé le blocus commercial de 
l'Kpypte i>our ruiner la puissance musulmane et faciliter 
les progrès des Chrétiens dans le Levant, d'autres esprits, 
comme Hayton <'t Guillaume fl'Adam, avaient proposé au 
Saint-Siège d'atteindre le même but en recourant à d'autres 
niiiyens. 

Aux mains de la dynastie chrétienne des Khoupéniens, le 
royaume d'Arménie semblait, par sa positiim en Asie Mi- 
neure, appelé à ynivv un rôle prépondérant dans les reven- 
dications que les Latins songeaient à exercer dans le Le- 
vant. Son importance n'avait pas échappé à la clairvoyance 
des conseillers de Nicolas iv et de Clément v ; mais l(^ climat 
et la pauvreté du pays avaient toujours fait écarter l'idée 
d'un débar(iu(niient dans ces parages ', 

Haydm, «'ii i|ualité d'Amn^nien, s'efforça de ramener l'opi- 
nittu jiubli)[ue égaré<î â nno plus saim* appréciation des avan- 
lages que sa patrie pouvait offrir à la croisadts se flattant 
([ue s(m avis ne serait pas sans influence sur l'esprit de ses 
contempt>rains. 



1. Voir particulièrement l'avis de Fidence de Padoue et du grand- 
roattre du Temple, pages 23-4 et 65. 



Do hi raniille rios princ4*s de Lampron, comlo de Gorigos, 
tnèlé intimement aux événemonla dout rArraénie fut le 
théAtre, Haytini. après une exp^ditimi cinilre les Egyptiens 
dans Iaf|Uelle il arenmpagna lo roi Hi'th'Hini, s'était retiré à 
Chypre (vers 1305-6) pour renoncer au monde et prendre 
l'habit dos Prémontrês. L'année suivante, il était passé en 
Kuntpe. et, avait, à la solli<'ita1ioii ilu papi% i-ousi^^nô par 
écrit les rêeits qu'il avait faits an pontifo, et dans h^squels 
il avait raconté l'histoire (h's Tarlares. inséparable de relie 
de son pr'.tpre [lays '. 

C'est à la fin de cet onvrage r|u*Hay(ou, proclamant la 
légitimité et Topporlunité d'une inlervenlion armée en Terre 
Sainte, exposait à Clément v les vues que lui suggérait, 
|K>ur l'expédition fui me, l'expérience d'une vie tout entière 
passée eu Orient au nûlirn des événements '. 

Les Tartare.**, disait-il, étaient prêts à s'unir aux Chrétiens, 
et cette heureuse circonstance devait rlécider l'Occident à une 
prise d'anue.s immédiate. Un « piqii passage », composé de dix 
galère» portant mille chevaliers et trois mille hommes de 
pied, équipé cl envoyé l'u avant-garde à Chypre et en Ar- 
ménie, p(»uvait rendre les meilleurs senûces. Hayton émet- 
tait sur ce point un a^ns conforme à celui de la plupart de 
ses contemporains. A l'arrivéo de cette petite armée, le roi 
t\es Tartares se décidait à interrompre les communications 
entre la Tartario et les états des Sarrasins, et envahissait lo 
lerriloin* d'Alep ; en même temps, unie aux forces de Chypre 
et d'Arménie, celte avanl-garde attaquait les possessions 
ennemies, protégeait le littoral, fortifiait l'Ile de Tortose, 
obligeant ainsi le soudan à diviser ses forces et à venir de 
sa pcrsiinm* d'Egypte en Syrie. Elle pouvait même se (latter, 
9Î une circonstance iniprévue retenait celui-ci sur le Nil, do 
conquérir Tripoli et totit le comté, au graml profit rlo l'expé- 
dition principale. 

La croisade, d'après Hayton. devait faire voile vers Chypre. 



1. Ifi»torieiu arménien» de» Croisade», i, 469-70. Hayton dicta à 
Poitiern wm hisinire en français à Mcola»! Falcou, qui la traduisit en 
latin piiur la présenter au pape (ouùt 1307). Kn K151, Jean le Long 
d'Ypres traduisii un français l:i version latine de Kalcon. 

'2. C'oAt la f|uatriè[ne partie de V/h'stuire des Tartare». Nons nous 
•ommod servi du texte ]>uiilié par L. de Itackcr, L'Exiréme Orient au 
moyen Age, p. 2*21-&1 (trad. de Jean le Long). 



ROUTES DAUMKMK KT DE CONSTAXTINOPLK. 

s'y arrêter, et savoir là si l'avant-garde avait réussi â s'em- 
parer de Tripoli ou de tout antre port sur los côtos <1<' 
Syrio; on co cas, ollo avait un point solide de débarque- 
ment; au cas couiraire, elle n'avait ((u'à prendre terre en 
Arménie et de \i\ niarrliPr stir Damas el Jérusalem, tandis 
que les Tarfares, dont l'allianco était indispensable au succès 
de rexpwlitinn, envahiraient le pay^^ (ï'Alep. Mais pour 
écîirter les coullils rulre Tarlares et Ciirétieus. il était pru- 
dent iféviter la jonction des armées des deux puissances 
alliées, el dfi laisser les Tartaros à Damas pendant que Ips 
eroisés marcheraient vers .lérusal«'îu. 

Haylon n'avait, pour ainsi dire, qu'indiqué ses projets dans 
son Histoire des Tartares ; le pnnci]»al d'entre oux« celui 
dont il avait pris â canir la ri^alisiuion, était de faire adop- 
ter la route d'Annéniu ; Ilayt-on revint, dans la suite, à son 
idée favorite, et la développa dans un mémoire, plusieurs 
fois remanié, dont voici les principales lignes' : 

Pour déraciner les préjugés de l'Occident contre l'Ai'- 
ménie, Hayton commence par passer en revue les points 
généralement proposés pour un débanjuernent, et par en 
faire ressortir les désavantages. Alexandrie est une ville 
très forte, au centre de la puissance du soudan ; l'eau y est. 
mauvaise, pas de pAturapes pour Ips chevaux ni de res- 
sources pour transporter l(»s convois nécessaires â l'armée ; 
en été la côte est dangereuse, en hiver les approvisionn**- 
ments manqueront; le succès n'est possible que si la place 
tombe à bref délai aux mains des croisés. Damiette est 
ruinée ; les inconvénients y sont les mêmes qu'à Alexandrie. 



i. Nous croyons r]ue ces mémoires, qui accompagnent dans les 
raanuscriU: le texte dltayton, doivent lui ùire atti'ibnés. Vvlw (Bibl. 
nat.. ]at. 551.'», f. 5:ï-62, et nil)l. publ. Ue LeiUe, lat. 66) est en latin; 
rauU*e (Ilibl. IVhII., Ashmol. :i42, f. 1-6 v"^) est en franrais; ils diffèrent 
assez sensiblement l'un de l'autre, mais dans le premier comme dans 
le second on pecunnait de grandes analogies avec le texte de VHi&toirc 
des Tnrlares. I,e niémnire latin dèbiUe jmr un long pn^ambule dans 
lequel l'auteur exjmse les moyens à employer pour dérîler les Chn^- 
tiens à se crtiiser. Ce sont ceux (pie nous avons vu maintes fois déjà 
indiqués; quelques-unes des Idées émises par Dulwîs s'y retrouvent, 
mais exposées avec plii:> de mu<léralion et d'une faron plus pratique. 
La supériorité des combattants apparteuaiU aux ordres militaires sur 
les laïques y est démontrée, tant au point de vue de réconomîe k 
réaliser que des services à obtenir. 



AVANT.UîKS DU OKBARQLEMENT EN ARMENIE, 



îsi Acro ni Tripoli ne sont dans de raeilleurea conditions ; â 
rimpossibililô de < chevanchor par la torre », faute de bêtes 
de somme pour escorter l'armée, se joint le (langer résul- 
tiinl de la [tnixiiuilé de forteresses occupées par les Saira- 
sins, et l'absence d'un port assez spacieux poiu* abriter la 
flotte pendant l'hiver. Chypre, prise pour escale, n'offre aucun 
avanl;ige ; l'exemple de saint Louis ne monin^-t-il pas que, 
»an» »y arrêter, le prince eiM mieux fait de faire voile di- 
rectement vers le lieu de débarquemout? 

Ces divers points écartés, resle l'Arménie, à laquelle 
on reproche l'insalubrité du climat, la pauvreté des pâ- 
turages, et en général le manijui» de ressources pour appro- 
visionner une armée'. Hayton prnte^^le contre ces reproches 
mal fondés ; le climat seul pouirait éprouver l'armée, 
mais en effectuant le passapo an mois d'août, de façon 
à atteindre rAi*méuie en automne, les croisés jouiront d'une 
température modérée et très saine. Le pays est couvert 
de forteresses faciles à garder, qui déffudeut les passages 
des montagnes; trois grandes rivières l'arrosent; on y trou- 
vera sans peine les bêtes de somme et la remonie de cava- 
lerie dont lin aura besoin; les ports de l'Aïas et des Paux 
sont excellents ; la proximité de Chypre rend facile rarri- 
véo des secours eu hommes ci en approvisionnements que 
cette ile enverra aux croisés ; eutin l'appui du i-oi d'Armé- 
nie, sur le(|uel l'expédition ne devra pas compter si elle 
débai'que sur un autre ptunt di's côtes de Syrie ou d'Kgypte, 
n'est pas à dérlaigm-r. Ou sent, cependant, à l'ardeur 
qu'Hayton met à défendre l'Arménie, que les critiqm^s dont 
file a été l'objet ne sont pas sans fondement, et l'obser- 
vateur impartial reconnaitia que. si la croisade pouvait trou- 
ver un sérieux avantage à pnMidre terre dans un pays ami, 
ot à profiter des ports qu'il lui offrait, elle ne devait pas 
compter y faire autre chose ((u'un hivernage, sous peino 
d'avoir à redouter la ditîiculté des subsistances et les dan- 
gers du climat. 

Au pnniemps suivant, l'année quittera l'Arménie, reposée, 
ravitaillée, avec des effectifs complets; de la Portelle elle se 



■ 



1. Voir plus haut l'avis du grand-maître du Temple, de Ptdence 
PidouCt du roi de Chypre, etc. 



08 roijTKs d'\r>!knie et de constantinoplk. 

dirigera vers le sud par l(' pont do Fer * sur Aiilioche, dont 
elle s'empai'era facileincni, ainsi t{UO des châteaux onviroii- 
■nants : Darbosac', le Gasinn ', Haréiie'. Dargon^j", le Coiii'- 
saut*, situés dans un pays rit.'hc ol offrant des subsistances 
faciles. Maîtres d'Anlidche. les croisés s'y arrêteront riuelqut^s 
jours avant ilr? mutinuer \onr marche dont l'objectif sera 
Haniali \ 

Pour nlleindrerotte ville, trois routes peuvent être clioisies : 
lapri!inière,loni(e4»nl. le litlorul, pass(» parLaodicée. Margat*. et 
à partir de ciî tliM'uier point s'èl(ji|rne de la côte pour s'enibneer 
à l'est dans l'intérieur du pays ; elle offre près de Margat un 
passîi^e très difficile pour une grande armée, s'il est gardé par 
l'ennemi; la seconde, parlant d'Antioche el suivant la vallée 
deTOronte. passeàFêniieet îi Césarée jHiur alt*'indre Hauudi'; 
eu l'adoptant l'armée ne manquera ni de pàiurages, ni d"eau. 
ni d'approvisionnements, el n'aura rien â craindre des Sar- 
rasins pendant sa marche. Quant à la troisième route, elle 
incline plus à l'est que la seconde par la Marn- '", Sernim ", 



1. L& Portelle est une localité qui formait la i'rontière du royaume 
d'Arménie et de la princlpaul<^ d'Xiitiorhc. Le pont de Ter (/î/ViW-ff/- 
Hadid) était jeté sur l'Oronle {\nhr-d-.\iti\. 

2. Tarpcsao, Trapsacli, Trape.siicli suivaiU les [iiaiiuscrits, Trtifttmn 
d'après Sanudo, aujourd'hui Ikrbetrak, château fort au nord <i'Au- 
tioclie, sur le versant oriental de l'Amanus, ancienne possession des 
Templiers. 

;t. (îaslon, tluasto. Gastim, ^tait \i\\ château qui avait appartenu a 
l'ordre du Temple, à quatre milles d'Antioche, sur le revers orieiilat 
<le l'Amanus, près de iîagias. 

4. Harain, llaaran , llaaram, aujourd'hui Qualaat Jlàrim, sur la 
route d'Antioche à Alep. 

5. Dragon, {Dtrkauch? au sud d'Antioche^ 

6. l'robahleinent Coratu-stum, aujaurd'hui Alaïa. 

7. Ilamam, tiamen, aujourd'hui llamah^ l'ancienne Itnmalh, l'Epi- 
phania des Sélcucido», sur la rive gauche de l'Oronte. 

8. Laodicée (Laïuf^t'yéh) sur le bord de la nier. — Margat est au- 
jourd'hui apj>el<^ Miirkab. C'était une des principales forteresses des 
Hospitaliers au temps de la domination latine eu Palestine, sur la 
limite des principaul^ïs d'Antioche et de Trif>oli, 

9. Hajion donne ^ l'Oronte le nom de Hevel. — Féinie (Qualaat em- 
}loudiq)esi l'ancieime Apaméo-^Césai-éei^rifartf), sur l'Oronte, entre 
Fémie et Itamah. 

10. La Maire. — M. lî. G. Itey identifie ce lien avec le village actuel 
d8 Ma'arrat-en'No'amiin. 

11. Ce doit 6trc Sermeda, le Sarmit des croisades, d'après M. liey. 




PLAN DR CAMPAGNE DE L'eXPEDITION. 60 

Mf'gnarc! Mesiùn ', dans une plaine riche, fertile et san« 
déft'nsi'. 

A Hainah. malgré l'importance do la viU«, les croisés ne 
ivhc'ontnTonf (in'iiiR' faiblo ivsistaïKO ; li^s dt^fenses sont peu 
ri'iloiUahh's, ot la garnison peu unriihn'iisf*. De là ils mar- 
oluTont sur Damaï*; les iroupes du Soudan, si elles viennent 
à leur rencontre. les altendronl probabliMuent selon leiu* habi- 
tude dans le dêHIé de Caneis, entre Hauinli i't )a Chamele*; 
mais si le passage n*est pas dêliMulu. ICxpédition n'aura plus 
à redouter les Sarrasins de Damas et de Syrie, qui n'oseront 
pas Tattaqupr ailleurs ; elb^ pourra marclier directement, par 
la rhamele et Haaibek', sur Damas rpii ne tiendra pas, puis 
atteindre Jérusalem et conipiêrir toute la Syrie. Si les croisés 
veulent alors pousser plus hun leurs avantages, la route 
flKgypto liMir est ouverte; parvenus à Gnza. ils gagneront le. 
Nil par la route du désert ou par cidie du littoral '. Dans le 
l'as oi'i l'imnemi aiiniit refusé la bataille, la croisade devra 
t'banger de dirreiiou cl so rabatti'e à l'ouest sur Tripoli ; c'est 
une marebe en arrière de quatre jours, iudis|»ensahle pour ne 
pus laisser les Sarrasins derrière soi. Par contre, devant cette 
place, les croisés auront l'appui des chrétieus ^\\^ Liban, et. 
niaitres de Tripoli, ils puurronl reprendre leur plan pri- 
mitif de conquête. Quant à la Hotte, après avoir hiverné au 
j>ort des Paux, elle fera voile directement avec < le gros har- 
« nois ri le Ijlé et les autres gross4's mandes et les dames et 
« les femes et les enfans de l'ast » sur Saint Jean d'Acre, et 



1. I.a funiu' latirm (|p re nom pst Ma^aretuin Messini, aujourd'liui 
Mn'nrrt J/ixriw, ù mi-cliiMniii et au snd ilAnlini'tie et ilAlep, au iioni 

criani). 

2. La Cliatnc'li' est aujourd'hui //im«, l'aiirifinno! Kmèse. iJes batailles 
avainiit déjà eu lieu diiiis lu plaitte dt) Hinni eu 12B1 ot 1299 entre les 
^lo^^roU ot Ich ICgyplims. [^ ilétUé, dont it est ici question, doit ûtpo 
rhi^rrht' aux piiviroiiK du Krak des chevaliers (Quttlrtttt-et-JiuêH) ^ for- 
trrpsh** qui rumniaiidaît les rûutes de Hima et de Hamali à Tripoli et à 
'l'oiiose. 

.'I. Los maiMisrrita purteiit Manboclt. mais il faut reconnaître bous 
relie uppt'llaliuu Ibalbfk, rancionne /f'^Hopotis, îi mi-chemin entre 
Ilinu pt l.'iuiias. 

i. llayto:t duiuif uti itinéraire du la route de (;a£a {(ruattreê) tm 
rairo. Cuiiipart^z Vl'Uudr aur la /it*t*isi; de* Chemins lie fittbyhine, 
daiiH laquelle M. th. Scliefer atHudié des itinéraires analo^'ues lArch. 
de roricnt Laiiti, ii, 8'i-ini). 




70 



ROt'TES U ARMENIE ET DE CONSTANTINOPI.K 



de là sur Jaffa, laissant dans chacune de ces stations les 
approvisionnements nécessaires, puis elle rojoimlra l'année 
nctorieuse à Gaza. 

Malgi'é raulonlè d(»rit j(nussait Hayti^n. rM|nni«in publique 
ne se laissa pas convainoro. L'iiiKUiimili'- des itMtinigimgPs 
contn^ l'Arriiénie rendait toute réhahilitation ini|)ossible, et 
Haylon ne parvint pas â détruiro les pn''jug/'s t\v sr-s contem- 
porains. 

Quelques arinéi^s plus tard, un projet nouveau apparaît ; il 
émane d'un doiiiink'ain, Giiillaiinie d'Adam, dont la vie s*est 
passée en Orient à convertir !i^s infidèles'. l»ansce mémoire, 
l'exactitude des détails ««t rcx[>érieun' pratique dos conseils 
s'unissent k des vues si personnelles l't si dilfèrenles de celles 
qui reraplissenl la ]dnpart des traités analorriH»;;, que l'onsemble 
des projets de Guillaumo d'Adam mérite iPètre résumé en 
quelques mois V 

Les Sarrasins, dit l'auteur, nt- maintiennent leur supré- 
matie en Orient que grâce à ra[)t"iu ilc leurs viiisins l't â la 
complicité des nations chrétiennes. Einpèchercet appui, rendre 
cette c^jmplicité impossible sont desmo;v'ens infaillibles do poi^ 
lerà la puissance iiiusulniane un cnup mortel. Ku prt'nn'ère ligne 
les peuph^s comnien;auts de la Méditerranée, Catalans. Véni- 
tiens, Pisans, Génois surtout", se livrent à la contrebande et à 
la traite des esclaves avec l'Kgvpte, fournissant ainsi im s(mi- 
dan, avec les denrées dont il a besoin, des chrélims dont il fait 
ses meilleurs soldats'. L'empereur de Consiantinople exporte 
les blés de snn euipire en Kgyplê ; le roi des Tart^u'es sep- 
t4'nlnonanx, allié du soudan , autorise dans ses étals le com- 
merce des esclaves, qne les navires chrétiens transportent 



1. Voir Kî chapitre préct^dent, pages 62-'â. 

2. Le trait*^. De modo Sfitracetiox extirpandi rniiis esl parvenu dana 
un manuscrit de U;Ue du xv siècle (A. l, 28, f, 232 v-aâi v»). 

3. (.i. d'Adam signale spéL*ialemcnt Sc^uraa Salvagu {S. Safvaliei). 
Génois, qui, sous pavillun musulman, favnriso les guùtK les plus dé- 
pravés des Sarrasins, et conduit, hur ses vaisseaux, les ambassadeurs 
que le Soudan envoie aux Tartares de la mer t^aspienne et de la mer 
Noire. 

4. Ces chrétiens vendus commo esclaves en Kgypte H>nt des Grecs, 
des hulgnres, des Rutbénes, des Mains, des Hoii;;ruis de la petite 
Hongrie; iUrormeut une aruu''ode quarante milte )jumm''s uu\ ordres 
du Soudan. 



KEFOHMES PROPOSEES Al' SAINT-SIKCK 



71 



aux liouchos du Nil; los pèlerins eux-mèraos qui \'isitent les 
lÂvux Saints sont soiiiiiis :i (ips rotlovances piicimiaires dont 
I*' produit earicliil le trésor do lours eiiuoiuis. 

Si lo Saint-Siègo vont faire cesser cet étal de choses, il 
îip:ira avec énergie, excommuniant qiiiconqim sp rend cou- 
(Kiblo d'at'tes de commerce prohibé, et confisquant les car- 
gaisons di's dêliutiuants. Une escadnï suffira pour fairtî 
res|)ector les défenses ponlilicales, mais à condition qu'elle 
(*<dl plus sérieusement organisée que celles que le pape a 
précédemment é(piipét»s dans Je même but. 

On sait, en effet, que l'Eglise a été trompée, et que, lors- 
qu'elle payai! l'oniretieu de six giiléres pendant un an 
quatre seulement leuaienl la mer pendant six mois ; leur 
armement était si mauvais que devant trois bâtiments enne- 
mis, elles nVisaient livrer bataille. Kn outre, jïei'snnne n'ignnre 
que la n ml rebande ne s'exerrail t[nr pendaiil les mois 
d'hiver, et c'était justement en été que la croisière avait lieu; 
de plus, jamais !e capitaine n'avait rendu compte de ses 
prises. Il fallait donc réformer ces abus par une série de me- 
sures uouvelli*s, et, comme contrôle, appliquer à la llotiille 
clirêiienue rinstilutinii ^'énujse de Vofficium roùarie, c^est-à- 
dire autoriser tuul cbrétieii lésé, comme le laisaieni les 
<n*nois, à produire ses réclamations auprès d'un tribunal 
chargé de lui rendre justice '. Obtenir lie r(miper4'ur d'Orient 
qri'il reuouràtà ses rapports amicaux avec le Soudan, sem- 
blait tAclie plus ilifMeile ; on était en présence d'un prince 
sejiismatique et ilifHcile à convertir â la f(»i calboliqne 
riiiti;une ; mais au moins, â la faveur île né^:ocia(i'>ns fré- 
qtii-ntos et eu usaut de douceur, puiivait-on reu'h-e plus bien- 
veillantes entre la cour impériale et le Saiut-Siège les rela- 



I. < K«l atileni hnjtis (ofticii] una arcba, scilicct in pnlano commtini- 
talis Janiie t^uiii tribus serraturis. super quam sunt très prcpositi ordi- 
nali. et ({iiiL-nm(|ue Christianiis. Jtideus vcl Sarraceniis undocumque, 
si lanieii de terra illa sit, ((uod contra Januam ^tierram non li&bet 
actualeni. ubiniin'}ue perJanuetises fiierit depredatus, talis per se vol 
suum prooiiratorpin in archam predictam rndlo sciento unam cedulam 
intromittit, de ^iia expoliatione querimoiiiam contincntem. Prepf)»!!) 
i^itiir tpsiiiis ofticii, astrirti per Juranientum. cerlis anaî temporibus 
arcliatniltamapenunt,etibi iiiventa^cediil.'t.'^ perlegi>ate«,Matitne\|M>- 
llalijre>t vtHMiit et ail reddfnOum ex)iitliali!t i|iii(:<tiiid et quucuni'jue 
nitjilu rapuuraiit cunstringunlur • ^ï- d'Adani, f, '2'^). 




72 ROUTES DARMENIE ET DK fONSTANTFNOPLK. 

tions que la politiqtie peu modérée de la papauté avait 
enveniniéos. 

Quant au roi flos Tartares du nord, dont It^s Génois favo- 
risaient ralliance avecTEgypIo, ou paralysera se» dispositions 
en se rapproclianl rlu roi do Por^e, prince mongol, dont les 
états sont situés en(re 1rs possessions desTarlai'es septentrio- 
naux et celles des Sarrasins, mais dont les rapporls sont aussi 
tendus avec les premiers qu'avec les seconds. L'excommnniea- 
tion contre les navigateurs qui prêteront l*^ur appui aux. com- 
munications entre Tarlarps et Eg^vptiens' sera proclamée par 
le pape; si co moyen ne suffît pas, on établira une croisière à 
Chics sous le comnmndennMit des pelits-fils de Benoit Zac- 
charia*. La famille génoise des Zaccliatia, en effet, maîtresse 
de l'île de Chios dppuis le commencement duxiv* siècle, sous 
la au/erainelt' nominale île l'empereur de Couslanlinople, dé- 
mentait la réputation que les Génois s'étaient acquise djins le 
Levant, en restant étrangère â la contrebande exercée par ses 
compafriotcs. Benoit Zaecliaria cl son fils Paléologue avaient 
donné des gages de leur atlachcment â la cause ehrélienne. et 
c'est aux. fils de ce d(*rnier, Martin, Benoît et BartliéU'tuy, 
que Guillaume d'Adnm proposait de conticr la police de l'Ar- 
clîipeP. La position de Cliios, à nii-clu-min entrf ta Tnrtarie et 
l'Kgypte, âproximilé de la côte d'Aiiatolie, était de premier 
ordre pom* entraver le commerce entre la mer Noire et 
Alexandrie. 

Pour compléter cet ensemble de mesures, il fallait enfin 
empêcher l'argent des pèlerins qui visitaient la Terre Sainte 
d'aller gi'ossir, sons forme de tributs et fie redevances, le 
trésor du suudan. Là rncorr ri'xcommunieation était iin»^ 
arme excellente dont le Saint-Siège pouvait se servir; eu 
faisant, au retour, payer aux pèlerins désobéissants et aux 
patrons qui avaient l'onscnfi à les recevoir swv leurs navires 
l'absolution de la peinte encourue, la papauté augmentait ses 



1. G. d'Adam demande <]tîe cette excommunit'ation «>it étendue à 
ceux qui favorisent 1rs relations fom merci aies entre les Tartares et les 
Sarrasins d'Asie Mineure, parce que ces derniers rôexpédieiU les mar- 
chandises en Egypte (f. 2:»8 v). 

'i. Nous avons rencontré plus haut à diverses l'epmes le nom de 
l'amiral Benoit Zacoliaria. p. 4:i et 60. 

:t. Ils venaient ï)pécisément de c-apturer dix-huit vaisseaux de pirates 
turcs et de faire une incursion heureuse en ;Vsîe Mineure. 



AVANTAGES DE LA R0( TK PAR TKRKK 



73 



)roprcfï ressources ; elle assurait en mémo temps une sanction 
écuuiairf^ à sa prohibition, dans le cas où la sanction spiri- 
rituelle résultant Je rexcomiuunicaliou n'eût pas été suffisante 
lour arrêter le mouvement de pèlerinage. 

Ainsi prépai'èe, la croisade, dans l'opinion de Guillaume 
l'Adam, lievail se f^iiri' fi;ins d'''KC('llf*nt('s o.nililinns : les Sar- 
rasins d'Egypte ne sont ni vaiilaïUs ni reiloutables, et des 
'uphéttes, répanriues parmi eux, qui attribuent à un prince 
'anc la destniction rlr leur puissance, paraljsei'ont leur 
luni^' ; d'un autre c<Mê en Occident tous, barons, che- 
valiers et paysans, désirent prendre la croix ; ils peuvent 
compter sur l'alliance du roi de Perse, qui a formellement 
promis son concours ei aitainiera les Miisiilajans au nord, 
lundis que les Chrétiens dirigeront leurs efforts vers le sud. 
Oéorifieus, dont ia coo[>êrafion a souvent été fort utile 
mx Mongols contre les Sarrasins, ne renieront pas leurs 
nfècédents poUtiipios. Mais, pour que l'expéditiou soi! efti- 
'cace, elle devra prendre l& roule de Oonstantinopîe et sVn 
emparer avant de rien louler en Palestine. C'est là, d'après 
Guillaume d'Adam, le nœud de la question ; celte idée, qui 
lui ost personiielN», n'avait jamais été émise avant lui ; il 
--'•■tforce de la justifier et de la faire adopter par le Saint- 
ïiège. 
L#cs raisons mises en avant dans ce but sont de plus d'une 
rt'to. Sans insisti'i* outre mesin'e, comme on le fera plus 
lard '. sur les uvauiajL'es otTerls par la roule de terre A travers 
la Hongrie et la lïulgarie, Guillîmme d'Adam fait remarquer 
que les Grecs sont, au même» titre que les Sarnisins, hostiles à la 
rroi*<ade. vi qui* ne pas li's réduire, c'est exposr*r rexpé- 
^^illiun à un dauf^'cr jH/ruianeul de leur part. On cnunail 
^^kfio;: les dispositions di* l'empereur d'Orient pour ne pîis 
^Hlouter ilf co fait : on sait, l'hisloire l'U main, t\\u' les Paléo- 
^Bugnes n'ont rien épar^^né pour ruiner la religion calliolique; 
^Bi (ui pèro doit punir plus sévèrement les écarts d*un lils dé- 
naturé que ceux d'tMi esclave eoupabli-, le saint pèrr est eu 
droit de déployer contre les Gre4;s, autrefois enfants île 
ri^^lise, plus de rigueur que contre b!S Sarrasins, qui n'ont, 
j.iinais rnnroi la vraie crnyann*, La conquête rli» Consfanti- 
noplc seia facile; des fi-nunns y suHiraii'ul. Les Turis, i-n 



Vuir pluh bas l'avi:! de Ltrucard, au cliapitro vu. 



74 



ROUTES I> ARMKME KT DE CONSTAÎ(T1>OPX.E. 



effet, le peuple !c plus lâche de l'Asie, qui trembleul devant 
des Tartares, des Comans ou des Géorgiens, n'ont-ils pas osé 
attaquer los Grecs p( li's vaincre? Une partio de Tmipire, de 
lîyxancc n*(*st-elli» pas habitt-e par des pupul.ilioiis calhuliques 
qui accueilleront les croisés en libéralinirs? Ri(»ii n'eulravera 
doue le succès de l'expédition contre Constaulinople, Maî- 
tresse de la ville, l'anuée croisée aura mi pai'l pour se re- 
former, se ravitailler et se replier en cas d'échec, avantiige 
capital que ne lui offrirait aucun point du liMoral de S>Tic 
ei d'Eg^ple ; elle s'rippruvisiontieia facilenieut de vius, de 
blés et de viande, que la Grèce rtuirriil eu abondance. En 
outre Tile de Chios, possession des Zacchai'ia, sera pour 
elle une position exot^pliunncllt' : i-lli' i-sl fi-rlile, salubiv, en- 
tourée de mouillages sûrs ; hi côte rl'Asie s'avance à trois 
juilles de Tilo et forme mie laugue de leire' d'un périmèlro 
de cent quati*e-viagt.s milles, très resserrée du côté du con- 
tinent, couverte tie riches vignobles, coniitiandani an nord 
Smvrne, au sud Éphèsc. Les Turcs n'osent pas s'y établir; 
les Chrétiens s'y fortifteront sans peine, et entreront par 
ce point en Asie Mineure. En face de cette presqu'île, au 
commencement de la baie de Smyrne et à quelques lioties 
au nord, les Génois occupent une autre position, cello 
de Piiocêe, dont le pnrl est trè-isnr; enfin, ils sont maîtres 
<lePéra, aux portes de Couslautinuplf, H [wir idle dominent 
le Bosphore'. Ce sont autant decondilions favorables dont la 
croisade protitera: en altatpianl par l'Auatolie ]<'s intidélrs, 
elle arrêtera i*u même temps b^s pirateries des ïmrs dans 
l'Archipel el le commerce des esclaves qui se fail '•lu- luie 
^'randeé(dtf*ll<' d'Asin Mineure m Perse. 

A rrxtTupîe de Samido. la principale préoccupation de 
Giiillaïune dWdani est de ruiner le commerce des SaiTasius. 
et de k»ur porter ainsi des coups plus redoutables que des 
défaites siu* les cbaïups de bataille. S'il a jnvcttnisé la con- 
quête de l'empire d'Orient, c'est pour donner Constantinople 
et Ohios comme base et comme appui â l'escadre qui iuler- 



I. (Ji^tte pix*sf|irile est appelée de de t'IazoïiiéiiKS. Klle K^pare la baie 
de SinjTiie ilf relli' (riDpfii'Be. 

1. (•uîUaDiTi^ (l'Adimi tw dniiii*^ inilli: part les nuuis des pusiliouK 
g<^ugTaj)iji<|iK's )|u'il indiinie, mïiis ses tU^scriptirijini mml okscz. prtxis«8 
jiour piTinfflrc do jivs reronnuilrr l'arilomenl. 



CREATION D INK MAKINR Sl'K I.K «Ol.FE PKRSIQLK. 



ta 



rompra les relations commorcialos entre l'Egypte et les pro- 
venances «le la mer Noire et de la mer Caspienne. Mais il no 
se borne pas â ce premier projet ; sachant ((ue l'Egypte s'ap- 
pro\isionne nun si.'ulemerit parla Méiliterranêe, mais aussi 
par la mer Rouge, etqii'elle reçoit parcolto voie les denrées 
i|p rinde et ilo rex(r»*'me Orient, il a compris ipic les nipsiir(?s 
propasèf.»s conti*ele commerce méditerranéen ne seraient effi- 
caces qu'à condition d'élre complétées par des dispositions 
prises contre les négociants de lu mer Uouge. O'est pour 
répondre à cette nécessité qu'il expose, à la lin de son traité, 
les mojens d'intercepter la roule de l'Egypte aux m.irchan- 
(lisi's venant de ces contrées éloignées. Jamais, avant (îiiil- 
laume d'Adam, pareil dessein n'avait été conrju ; si Sainidoet 
après lui le gran<l-maitre de l'H^^pilal afllrmaient qu'en pré- 
sence d*nn Idoens sévère de l'Kgypte, le commerce de l'ex- 
Irémet'ïrient, faute de fjéboucliés, passerait par l'Asie centrale 
*ft atteindrait la Méditerranée en Arménie, aucun d'eux n'avait 
eu la hardiesse de vouloir l'arrêter dans Tifcéan Indien, et lui 
barrer l'entrée de la nier Rouge. (^i*iillniirm' d'Adam proposa 
de le fain». et montra que son projet n'était pas irréalisable. 
Il suftira. dit-il, que le Saint-Siège entretienne trois ou 
quatre galêre's dans Titcéan Indien puur empérher le passage 
dt>s négociants à Aden, L'expérience a été tentée jadis parles 
rrénrds e1 a réussi ; ceux-ci, sous le règne d'Argnun. roi des 
Mongols, ont construit deux galères à Hagdad. et. par l'Eu- 
phrale, les ont conduites dans la mer d^'s Indes pour défendre 
le détroit d'Aden. La si'ule diltieulté sérieuse, êneore qu'elle no 
siiif. pas insurmontable, sora jiour les Cbrétit'us de se procurer 
ces navires. I^es marcbands d'Aden commercent av<H* l'Inde, 
mais n'ont aucune relation avec la I*erse et les ilcs de l'arcbi- 
pel Indieu, dont les souverains sont b*urs ennemis ; en faisant 

sni( aux i!es 
"i Houibay', à 



constrinre les vaisseaux, suit a 
Deyndi' datK b' goite Pet*^iqiie. 



l'ili' d'tlniiiiz V 
snii dans l'Inde 



I- Avant (l'i^lrc déva«ttV pur te> Muii^ols, la villo UOirnu/, était sur 
la terre ferme (à sept un [mit milleN du fort Mînab). Kilo fut rehùtie sur 
«ne île appelée Jerun, diittaiile de ^ix kilumètrpsde l.i terre ferme et 
dp formft presf|iic ronde. 

3. Cch fle« iinxulie Diree) sont siluévà au fund du golfe i'eri-ir|ue, à 
l'est du delta du CliM-el-Arab, et h l'ouest de la pointe de liurk.iii. 

:*. Au fond du pdie de ce nom, qui est fonni^ ii l'onest jiar lu pénin- 
sule de Katlyawar et ii l'e»! par la cùtu du Koiikari. 



"fi OOI.FE PERSIQl'E. 

Taunah ^ ou â Quilon ', on sera siir de n'avoir rien à craia- 
(ln\ puisque ces Idéalités sont on dehors des efioales du com- 
merro do ces pays. Le ïmis de constnietinn est fort abondant 
sur tous ces points, ot [os populations favoriseront une enlr(y 
prise destinée â ruiner la pruspêrit*^ de riêgDcianls qu'elle* 
haïssent tM doni oll«'S «'uvicnl los ricli(»ssrs. Lo roi de perse 
trouvera sim avantage à rélablissemcnt d'une force maritime 
sur le golfe Persique. Nul doute qu'eu échange il nncoulribuc 
aux dépenses. 

Pour armer ces galères, l'Kgii.se pourrait soudoyer les équi- 
pages; mais c'est un moyen coftteux, qu'elle évitera en accor- 
dant des indulgences spéciales iitix douze cents luarius dont 
elle aura Itesoiri, et en relevant une centaine d'hommes de 
Texcomumnication encourue A l'occasion du comuiftrce illicile 
aiu|uel ils so livraient â Alexandrie. Klle trouvera ainsi les 
ressout'res pérunîaires néces.siiires à retjlietJL'ii de i'esrath'e; 
les matelots ne lui manqueront pas, si elle se décide n 
absoudre les Génois excommuniés pour cause de conliie- 
baiide. Aventureux, seuls à coiuiiiilre les mors de ces parages 
que lc»s autres peuples ne fréquentent pas. avides au gain et 
cependant plus Imunètes que les autres nations maritiuies, 
ce sont les hommes les plus aples à fiunier les équipages 
de ces navires. 

Un port sur est indispensable â la Hollille rhréiienne; 
elle est assurée d'en Irouver facilement un daïis la mer dos 
Indes, (pli t-nmpte, dit l'auteur, plus de vingt mille Iles, la 
plupart inhabiléos. (.'hyx '' et Ormuz dans le trolfe PtTsique» 
possessions du roi de Perse, remplissent les meilleurr's con- 
ditions: U»s galères y pourmiiL hiverner sans danger, y 
réparer leurs aviU'ies, y liéposer les marrïiaudises coniis- 
quées. avec Tassurance de n'être pas inquiétés par la Perse» 
dont la pnlitiqu4' favorisera leurs progrès. Les ennemis 
qu'elles auront à cunibathv soûl loin ilvtiv redoutables; 
sans courage, sans armemeul, pour ainsi «lire, défensif ou 

1. A ilou/.e milles anglais au .sud de Itouihuy. eu l'iiL'c do l'ilc Sal- 
sette, capitale du temtuire du Konkaii. 

2. Appelé au moyeu li^e h'nottlum. Kollnm, Colon, CotumOum, sur 
In côte de Malalmr. au nurJ de Trîviindrani, nuri loin du cap Comijnn. 

!ï. Aujourd'lmi Kichm ou Tttiritah (He lonj:ue). i'est une ile consi- 
dérable, qui s'olend eu longueur parnllùlcment h lu cûlc de Tlnin, à 
l'ouest de l'ilc dOrmuï. 



Kffen.sif, étrangers à toul ail de la guerre, ils ae rapprochent 
plus lie tu bi>te que de Vliomnm. Le détroit, enfin, rlont lo 
passage doit (^ire haiTè par l'escadre, se prèle par sa configii- 
ralîun géographique au but iju'ellc se propose. Trois îles » le 
défendent, et les navires qui vetdeiit s'engager dans la nier 
Rouge iloivent nécessairement passer près de l'une d'elles ; 
cdles sont occupées par des peuplades chrétiennes qui, ti'op 
faihle.> pour résister à ceux qui ont rhorelié à l*'s soumettre, 
se sont toujours dérobèi's aux envabisseurs en se rétngianl 
dans les cavernes des hautes montagnes dont le sol de ces 
îles est couvert. Les Chrétiens trouveront l;i un appui 
d'autant plus eHicacc que lt*s liabilanls IiaïssL'nt b?s Musul- 
maas. avec lesquels ils sont forcément en contacL. Celte 
circonstance sera préciens<> pour le succès de l'entreprise; 
gnWe à elle, grâce aux cnnsidérations exposées par l'autour, 
se trouve justirié le petit nombre de vaisseaux dont Guil- 
laume d'Adam demande la concentration à Aden. 

Vu pareil proj(»t ne pouvait être pris eu considération. 
L'autour lui-même se rendait compte qu'on le trouverait 
incroyable, parce qu'il était le premier à le sifrnalor, ot im- 
praticable, i»arct* qu'on n'admetlait pas que quelques galôres 
fussent on état d'arrêter, à l'eutive de la mur Ronge, des 
niarcliands venant par* milliers rh^ rextréme Orient. L'évé- 
nement justifia ces ap|ii-éhensions; si, dans la suite, l'idée de 
comuionccr la croisade par la conquête de Constiintinople 
tai reprise et eut ses partisans, celle de criier une escadre 
dans l'océan Indieu resta lettre morte, si même aliène sou- 
leva pas la pitié et le rire des contemporains de Guillaume 
d'Adam, 



I. <^ sont les îles Moucha uu MouisOy à l'entrét^ Un i^çolfe de 
Ttwljourra, entre Znyta pi Ohokh; elles !*ont aujourd'hui inhabilités. 




CHAPITRE VI, 



PHILIPPE LE LONG ET CHAKLKS LK HKL. 

Philippe le Bol et Clémoni v moururent, à pi^it de moi» 
frintervalle (I3l^i), au milieu des propiiratifs do la croisade, 
lêt^uaiU :'i leurs suocesseurs le soiii de la mener â Hanne fin. 
Hènlief des desseins du pape défunt, Jean xxii L-imlirnia, au 
lendemain de sun élection, la dime concédée au roi de Franco 
par siin prédécesseur, et bientôt mémo, pour favoriser plus 
diri'Ctemerjl l'œuvre ciunnietu-ée, aulnri'ja la levée de deux 
nouvelles dimosentièreH dans le royaume de France ( 13 IG- 17}'. 

A l'appel du concile de Vienne, un des grands feudataires 
de la couronne, Louis, con)le de Cleruiont, plus Uxi'd duc de 
Bourlion. avait répondu des premiers; petit-fils de saint 
Louis, ciievalier renommé pour ses hauts faits et sa sagesse, 
il avait pris la croix et son exemple avait entraîné une foule 
de chevaliers, parmi lesquels Jean, soigneur de Charolais. 
propre frère du comte de Clermonl (t3t(»). Le comte de Poi- 
tiers avait, depuis lonj^tomps, pris le même engagement ; la 
prédication de la croix, faite par le patriarche de Jérusalem, 
réveilla l'enthousiasme; toute la chevalerie de France se 
laissa f^agner par le zèle général. Le i-oi n'éljiit pas le moins 
ardent à encouraj;er reulre|irise ; mais, empêclié par les af- 
faires intérieures iU\ royaume de se mettre eu personne à la 
tête de l'expédition, Philippe le Long songea à envoyer en 
Terre Sainte une sorte d'avaut-garde sous les ordres de Louis 
deCleraionl, auquel il fu conlîa le commandement, le 13 sep- 
tembre 1318. C'était donner satisfaction au désir d'aclivilê 



1, l'i.septembr<^ mii 
J'iH et 152. 



Il janvier 1317. CBîbl. nat., franc 'i425. f. 132, 



PRÉPARATIFS DE CI.ERMOXT ET DR rUARLES f.E BEL. 

b«*lliitiiouite qui aminaîl toute la France; c'était eu même 
tomps, de l'avis dos horames do guerre, prendre une mesure 
pxcellente au point de vue militaire, car le corps mis sous les 
ordres de Clorraoïu devait préparer les voies, et lainliter les 
mouvements de la croisade générale ». Une piueille entieprise, 
cependant, n'allait pas sans soulever des difdcultés de plus 
d'une sorte: il fallait promettre aux croisés les indulgences 
papales; il fallait obtenii- raiitnrisalinn de percev<nr une 
partie de la dîme établie par le crmcile de Vienne (100 OOfl flo- 
rins) el do l'appliquer à l'expéditioji particulière du corole 
de Clermont; enfin, pnur calmer les impatients, rendez-vous 
dut être désigné pour le départ '; mais, avant le jour fixé, des 
obslîicles survinrent ; la guerre des Pasttmreaux absorba tous 
les efforts «le Philippe le Louji. et ce prince mourut sans 
avoir pu songer à la croisarle. 

Son successeur, Charles le Bel, qui s'était croisé dès 
1313, manifesta hautement, â s<iu avènement au trnne. Tin- 
tention de réaliser U^s jirojets de sitii prédécesseur. 1) renou- 
vela à son cousin les promesses antérieures, obtint du pape 
les indulgences pour \i\ croisade, et la ciinfinuation pour 
quatre nouvelles années îles diuu*s précédemmi'iil constMities'; 
il donna mémo un c^uumencement d'exécution à rexpédïtion 
eu melUnt le vicnmte de Narbonru\ Amaury, à la tèto 
d'une flotte, avec la promesse de vingt mille livres parisis 
|iour chaque année de service. En même temps, les avis des 
plus expérimentés lui panenaient de toutes p^rts: on s'em- 
pressa, une fois de plus, de léclairer sur la situation de la 
TeiTB Sainte et <le lui signaler les meilleius moyens iVy porter 
remède*. 



1. A- de Uuiâljsie, Projet </<• eroimdc du itremîer duc de Buurhun 
{Knn. Bull, de la Soi'iét<^ de l'Histoire de France, 1872. ji. 2:î9-'iU. 

2. 22 juillet V.\y.i (lliiillarvl-ltrélioltes, Titres dt' fiourhon. l, p. 26H). 
— 21 et 25 mars i:ilK (Jiibl. nat., franc. 'i'v25, f. 170 et 17'.). — His- 
tùrien» de f-'rancf, xxi. G72. 

3. A. de Uoislisle. Proj>l de croistide.... p. 232. Les dîmes furent 
renouvelOos pur Jean xxii puur deux aiw, le 26 juin 1322, et pour une 
seconde période biennale le 18 ilécembre I.12'i (BihI. nat.. franr. iiV2ri, 
f. 208 et 21.0). — 1^1, Prtijettt de rroimde sons tjiarte» le Iiel<t sou» 
Philippe de Valois (llif)!. de l'Kcole des Ch., 1859, p. 503). 

'i. Um avis du ^rand>maitre, de l'évoque de Monde et de l'évéque 
da Léon nous sont parvenus dans deux manuscrite: Bibl. nat., lat. 7470, 
r. IK-tZav: 123 vo-129 vo; 172-178,— et Itibl. Sainte-Goneviôve. Fa28, 



80 PHILIPPE LE LONG ET CHARI.E8 LE BEL. 

Parmi ces avis se place en promièro ligne celui du ^and- 
inaître de l'Hôpital, dont rmitinité élait inci>ntes<4il>Ie en 
ces lïiatièros. Héiiuii de Villeneuve, partisan du passage 
g<^néral, écartait la voie par terre, celle qu'avaient suivie 
les arméoH do Pionv l'Einiite et de Godefrov de Fîonillnn, 
et préconisait rembaniueiuent des troupes dans les divers 
ports d'Espagne, de France et d'Kalie, et leur concentration 
à Chvpre ou à Rhodes'. II domandait r(u'nti délai de (piatre 
ans, consacré aux prépîu'atils, séparai la prédicaliou de la 
croix du départ des croisés; que les gages des soudovers 
fussent ealnilés ponr cin/| îuis sans interruption, et ceux des 



f. lay-l'iH; l'i'v-lol ; 1ô!-!62 v. Ces mniiuscrîts, qui conliennent 
d'autres traitas reiatifu à la 'IVrre Sainte, sont du commencement <lu 
xtv* siècle. Fin étudiant spècialemfîiit le manuscrit latin 7470, nous 
croyons qu'on doit le dater de \'Ml\ à i;(2K; ce n^sultat nest pas 
contredit par l'examen palt'Hjjrraphiipie du niaiiuspritde la Bibliothèque 
Sainle Geneviève. Nous iivons foni\é notre roiiviclîon : 

t» Sur les miniatures du manuscrit latin 7'i70 (|ui, outre les éléments 
paléograpliiquoât nrdioaires, oflrent ta particularité de repré^aenter 
toujours le roi de France avec un écu aux armes de Fnnu*e el de 
Navarre, ce qui ne se rapporte (|u'à Philippe Je Hel, Philippe le Long 
et Charles le Del. 

2* Sur un passante de l'avis de l'évéque de Léon (f. 129 v") qui pro- 
pose de marier la (iIIimIu roi de Navarre avec le petit roi Alphonse 
de Castille t qnia cuiii alia de domo Fraricïe tiori nun potest.» C« per- 
sonnage ne peut Hrc. Alplionse de la Terda (li!li6-lU05), parce tju'il n'y 
avait pas aloi*s lie lillo de Navarre (ainbi se trouve, en même temps, 
écartée l'hypothèse d'après laquelle le manuscrit aurait été écrit sous 
Philippe le Itel). Reste Alphonse M, né en t^lO, rui en Ktli, mai-ïé 
en l:l28; or, de i:tl2 îi I32H, tn>is t»auirs de Charles le Mauvais ont pu 
être mariées; mais par contre, entre 1323, date du mariage de ta 
quatrié[ne fille de Philippe le I^ng, et 1328, date de la iiaÎAsanco de sa 
cinquième tille, il n'y avait pas de tille de France (ainsi si; trouve 
àcarté t'hilippe te lAing). La date h adopter est donc 1323-28. L'avis 
de l'évéquo de Léon se trouve donc ainsi daté. 

Reste une objection: c'est que les autres avis, ceux du grand-maitrc 
et de révéfjue de Mende, peuvent être antérieurs et avoir été transcrila 
danii ces manuscrits, écriLs en vue de Texpéditiuii de Charles le Ilcl. 
Nous ne croyons pas cotte objection sérieuse, car les projets de croisade 
étaient choses d'at'tualité, et il est peu vraiscmhlat>le que d'anciens 
projets aient été transcrits postérieurement. La chose, cependant, 
n'est |tas impossible; mais nou.s n'avons pas cru devoir nous arrêter à 
cette considération, et avons rapporté les divei-s avis de ces manuscrits 
»la période de 1323 2«. 

ï. liibl. nat., lat. '4:0, f. 173 v« et 175. 



AVIS UK liVUA.WMK lUrRANl). 



Si 



galèrfts à huit mois par an'. Enfin, et c'est là le point saillant 
(le l'avis du grand-tnaitrn, il fallait décider les nations cliré- 
^eunes à roni|ire (oui conimeree avec l'Kgyple, l'isoler en 
•t;ibli:44ant une cpjisière, eï eiupêclier toute importation (mi 
l'xportation par la Méditerranée. On détournait ainsi U^ cnn»- 
inerce dos Indes de h mute rie ta nier Rouge en faveur de 
l'Arménie^ par la((uelle il devait fuUili'iue«nl chercher à attein- 
dre la Méditerranée. Pensée d'une pndVintle portée cfun- 
inerciale et pnlitique, dont nous avons souvent déjà rencontré 
l'expression au cours de ce travail, mais dont jamais, si ce 
n'est cJiez Sanudo. les conséfiuences et l'utilité n'avaient été 
aussi nettement établies*. 

A c.4Hé du fri'and-niaitre, deux prélats, Tévôque de Mende 
et révè<|ue de L<?on, exprimaient au roi leiu* opinion sur la 
conduite à tenir â la veille de riîxpédition. 

Guillaume Durand, le jeune, évéque de Mende (I2fl7-l;ï*^8). 
élaii le neveu de rauteiu* des compilations célèbres i]fin\ la 
mémoire a traversé le mr>ven âge, entourée d'un remtm uni- 
versel do science et d'illustration littéraire. Il avait succéilé 
à son <mcle sur le siè^e épisc'»|i;il de Merld(^ et nous savons 
<|ue, jouissant de la faveur poatittcale, il fut mêlé à toutes 
les questions im])ortanlcs qui agitèrent la chrétienté liaus 
les premières années <lu xiv" siècle'. Ses vues confirmaient 
dans leur ensemble celles ([ue nous avons déjà exposées plus 
haui. Union des princes chrétiens dont le désaccord était 



1. • Item et avei^ne que le passage soit ordîné et la croix trps 
t urendroit, si corivendra que les princes, b.irûns et autres bono gens 

• airnl Ue un ans en sus espiice ilVanx attirer, garnir et ordincr lour 

* Ut^aui^iieK Ileiii. t-e il plaist au saint «yege aix>stolical d'ordcner 

t U'K somlels des mil homes à cheval et nu aubalrstriers v ans con- 
« liiiucls, et L.v (çualées i-hascun au vui moys; et les susdites ^uukVs 

tn gens bcrront coniperii/ ii Itoddes et en t'hipre en tens et eu 

maisons » (Itibl. uat., lat. :'i70, f. 170 v"). 

•2. On peut compai'or les considérations comLnercialert, développées 
par le grand-maître, avec l'avis de Sanudo relativement au blocus de 
rKgypte. V. plua haut, pages 36-8. 

3. Il mourut & Nicosie, dans l'ile de Cliypre eu l'MH [GaUin Cftn'H- 
liana, i, Vu: - Histoire littéraire de ta France, \\, 430». — Si le 
lecteur n'adopte pas les conclusions que nous avons posées dan» la 
note i de la page "U, le mémoire dont il est iel question devra être 
attribué a (iuillaume Durand, le vieux, évéque de Mendo de 1285 
k V2*JÙ. 




82 



MriLIPPE LE LONG KT CltARI.RS LK BKL. 



■ 



fatal aux ini^rèts latins dans le Lovant', déftmse d'exporUT 
niiciino raarcliandise en Orient, création d'une forco maritime 
et militaire impartante envoyée en Asie Mineure par mer, 
tandis qu'un cnrps, i'oiirni par l'ordre de rHi'tpital et s'ap- 
pnyant sur tes éléments rlu'étiens restés en Palestine, faci- 
literait l'arrivée et le débarquement rio l'expédition, coopé- 
ration iudispousiibîe des Génois. Hisans, Vénitiens et des 
puissances marilimes : tels sont les prinripanx point.s sur 
lesquels insistait l'évèque de Mende. Coiuuu' Ions eenx qin* 
préoccupait cette question capitale, il était partisan d'au 
passage général, et exhortait le Saint-Siège à multiplier les 
avantages spirituels et matériels promis à ceux qui pren- 
draient la croix. Ces avantages, dans son opinion, devaient 
s'étendre aussi bien au clergé séculier qu'au clergé régidîer. 
aux grands dignitaii*es de l'Eglise qu'aux souvei-ains tem- 
porels ; il fallait qu'ils fussent assez importants pour que 
personne, à la voix du pontife, n'hêsitAt à sacrifier la 
position dont il jouissait en Occident h celle dont la 
perspective lui était offerte. Ni TAge, ni l'incapacité de porter 
les armes ne devaient être une cause d'exclusion. La nou- 
velle croisade faisait appel au Ixtn vouloir de tous, et, piiisqm* 
l'enthousiasme religieux ne suffisait pas, elle s'adressait à 
l'intérêt persnnurl pi»iu* déterminer un mouvemeui nniversid 
d'opiuion. C'était bicu ctuinailre les seutinients des popu- 
lations ; les moyens techniques exposés par Guillaume Du- 
rand en font foi'; les conseils excellents donnés pour pré- 
parer les approvisionnements, pour recruter Tannée, pour 
lui choisir un chef au-dessus des inHuences de parti, mon- 



1. Parmi les querelles qui divisaient les princes chrétiens^ une des 
plus funestes était celle des princes dR Hourçogne et de Sicile au sujet 
de la principauté d'Aclinie. I.(i pape Jean xvu avait priA Philippe le 
l>ong (15 scptembpB 1320) de s'iiitprjio«er jxjur rétablir l'accord entre 
les deux maisons (Mas l.atrïc. Commerce et Kxpéditions.,., p. 47), 

2. La grande préoccupation de rtuiliaume Durand est de ne pas 
créer aux croisés un état dinfériorité vis-à-vis de ceux qui resteront 
en Occident, il projiûse de leur pcrriietlre d'afTermer leurs terres et 
leurs bénéfices pondant leur absence, de promulguer des lois somp* 
tuaires, de suspendre les procès pendants^ de fixer le maximum de 
la dot que tes chevaliers donneront k \cuv8 fliles (l'exagération de 
cette dot était une source de ruine pour la noblesse), de ramener la 
monnaie :* un taux uniforme, etc. 



// 



AVIS DK l/KVK<irK OK LEOS. 



83 



\ U i\i 



»nt qu'ils éuianaiont d'un luimrae auquel les affaires d'Orient 
kiout familières * . 

Kn sa qualité d'Espagnol, rêvêque de Léon* insistait sur- 
vint Mur le iiai'ii qu'on pourrait lin>r des contiiigcuts t»spa- 
ds fît gascons ; il rwoinmandait lu formation d'un curps 
[(» <loux niillo lïomiues pris parmi k's kabitanls de ces pays 
[cursores m fqms}, habitués à couibatln^ I«s Sarrasins et 
isceplibley de rendre d'inestimables services. Lui aussi se 
réuccupait de rélaljlir la concorde entre les princes chré- 
»ns, et surtout enliy^ les coui*s d'Ai'agon et de France, par 
»» inai'iages entre les enfants des familles régnantes. Au 
uni de vue militaire, il se prononçait pour la route de 
'rc, et préconisait l'allianco Tartare, sur laquelle les croisés 
"ÏHHJvaieul compter avec une absolue confiance; elle devjiit 
leur pennelli'e de vaincre d'abtu'd les Grecs, et de tonniiT 
' iMisuite kmrs armes victorieuses contre les Musulmans. Il 
^Bt^c'ommtUidnitj en terminant, la pnsitiuti de Tyr et tirs tii4>ii- 
^^u^nes qui rentourent coiumi' émiueiiiuit'Ut favorable ù la 
^BftHistjiiuïe et à la défense. 

^^ Les cinNiustances, mal*j:ré tous les efforts faits p(tur réa- 
j^li'îer l'expédition, ne permirent pas à (^harles le Bel <le tenir 
^■tes promesses; l'argent recueilli eu rue de la croisade s\>n- 
^Hloutit dans de vaines tentatives pour arracher la com^onue 
^^Pi4>ériale à L<mis de Bavière. Louis de Clermonl, à l'exemple 
r du roi, s'absorba dans les mémos intrigues, puis dans la guen'e 
, dos bâtards en Aquitaine, mais sans jierdre de vue le passage 
iroutre-mer. Kn 13^.'», jl convoquait les pèlerins pour leur 
inoncer qu'obligé de différer le départ, il leur donnait reii- 
■A'oUH à l'année suivante. Cette déclaration fut accueillie 
par des protestations et des murmures indignés ; l'année 
livantr. devenu <luc île Bourbon, le comte de Clerniont, 
ircé d'ajourner encore la croisade, souleva l'indignation 
•nérale des croisés par ce nouveau rlélai, dont la uialiguilé 



\f^z- 



1. Les vivres et la solde seront assurés pour un an; les croisés rl(^ 
iaqiie royaume ou de ohaquo province obéiront à un capitatiin 
M'oinl; on s'approvisionnera à l'avance des chevaux, qui sont rares et 
icrs quand ils doivent ùirc recruti^s rapidement; on chargera des 
liciers du soin des armes et des machines; on exercera ^ëcjalement 

combattanift au tir de l'arbalète, etc. 

l Oarciiis d'Ayerve (\\iVJ — 1 octobre IXJ2). 



M 



PinUPPE LE I.ONO KT CHARLES LE BEL. 



populairo s'empai'a, malgré les prutestations publi<iues et 
solennelles du duc*. 

Plxarles le Bel, cependant, pour renoncer à la croisaile, 
lie perdait pas de vue les affaires d'Orient ; uo pouvant ré- 
tablir j)ar les armes la paix dans le Levant, il chercha ;'i 
l'assurer par la v<dH diplomatifiue. Dans ci» but il obtint ilii 
Saint-Siège Tautorisation d'envoyer au Soudan un ambassa- 
deur, Guillaunu^ Bonnes Mains, qui ht accord à Barcelone 
avec un marchand catalan, le 8 juillet 13'27, pour le voyage. 
La mission du plénipotentiaire français touchait les intérêts 
do la foi en Orient; sans eu connaître exactement l'objet, il 
n'est pas téméraire de supposer que Charles le Bel cherchait 
â garantir aux Clirétions du Levant te libre exercice de Ifur 
culte et la neiitralifè des Musulmans. Bonnes Mains avait été 
autorisé à embariiuer pour TLgypte une cargaison de mar- 
chandises non prohibées; il eut le tort d'écouter â Aigues- 
Mortes, où le navire nolisé à Barcelone devait le venir pren- 
dre, les propositions d'un négociant catalan. Pierre de 
Moyenville. et de l'accepter comme associé. 

A peine en mer, la discorde éclata entre Bonnes Mains n 
Moyenville; ce dernier se llatlait, sous le couvert de la mi^- 
sion diplomatique de son compagnon, de se livrer à la contre- 
bande. A Alexandrie, l'envoyé français fut d'abord très c*tr- 
dialement accueilli ; le bruit cmnit même que h' soudau s(» 
disposait à abandonner le royaume de Jérusalem à Charles h» 
Bel et à envoyor une ambassade en France. Mais Moyen- 
ville, par dépit, se faisant l'interprète des plus mauvais 
propos contre Bonnes Mains, sut faire parvenir ces rumeurs 
jusqu'à l'entourage du prince, tandis qu'il vendait la car- 
gaison et s'en appropriait le prix. Aussi, â l'audience d«» 
congé, Bonnes Mains fut-il fort mal reçu par le soudau : 
celui-ci déclara qu'il garderait Jérusalem, n'enverrait aucune 
ambassade en Occident et se borna â remettre à l'ambassa- 
deur une lettre pour le roi". L'échec était dft entièrcmenl à 



1. A. de Boislisle, Projet de croisade... p. 282-3. Jusqu'en 1333. il 
y eut entre le Saint-Siège et le duc de Itoiirbuii des pourparlers au 
sujet de la croisstle. V. Iloistisle, luco eitatu, passim. 

2. De retour en France, les faits que nuus venons d'exposer et que 
Moyenville nvait dénoncée en les déHgurant à son profit, donnér«Mit 
lieu â iiijf^ eiKpii'te, qui Ht éelater la parfaite innocence do Honnos 
Mains. Il fiijliii pluMours années encore et l'intervention énergique do 



MORT DE CHARLES LE BEL. 85 

Moyenville. Charles le Bel mourut avant de l'apprendre, lé- 

fîuant à son successeur des projets, toujours différés, de 
passage en Terre Sainte. 



Philippe de Valois auprès de la cour d'Aragon, pour obtenir la répa- 
ration des torts causés au négociateur français (Lot, Projets de croi- 
Kttde sous Charles le Bel et sous Philippe de Valois, dans Bibl. de l'Ec. 
(les Ch., 1859, p. 503-9; — Lot, Essai d'intervention de Chnrles le Bel 
en faveur des Chrétiens d'Orient, dans Bibl. de l'Ec. des Ch., 1875, 
p, 588-600; — D. M. K. de Navarrete, Dissertacion hist. sobre la 
parte... j p. 85.) 




Il fallait ((iio lii quoslioii iriuleTV(»iifion aux Lioiix SaiiiW 
iiit fiaiis los prénccïiiialii'tis |uibli(jiiMs, an xn* siècle, ui^i' 
placo bien impoHaute pour que chaque roi, à son avènemoiit 
au In^ne «le Franco, reprit, avec nn tivs réel rlésir dt» K-s 
faire ahoulir, ries projets de croisa^r qui éclumaieni toujnui'H 
au moment ort leur exécution semblait imminente. Phi- 
lippe de Valois, comme ses prédécesseurs, ne manqua pas à 
celle tradition ; pour réaliser nn dessein dont si>n onclo et 
son cousin lui avaieni légiu> le pieux devoir avec la couronne, 
il d(''ploya l'ardeur t\i l'af^livilé les jilns Inualdes. Roi uiagiii- 
Hiiuo ni chevaleresque, il Uii frappé du rôle (juo ses îu'uics 
étaient appelées à jnuer eu Orient; le déphiieuient de luxi» 
tprappelait une pareille expéflition flatta ses goûts de n»a|^ni- 
Hcencc cl d'érlal ; in\ le vit bien à Taclivilé <(ni présida aux 
jiréparatifs el (pie justifiait l'inipatience de la noblesse 
ri'an(;aise. 

î*e souverain pontife ne |>emvait qu'enciuira^er l'enthou- 
siasm<* que la Krani'i* nianifi^slail ; dès I3:în [Hî juin), il accrn*- 
dait an roi la levée d'une dime pour deux ans : Tannée 
suivante (5 décembre t3.'U), il promulguait des indulgences 
]Htnr qnicon([ue se croiserait, et Philipiie vr prenait les dis- 
jMisitinns nécessaires pi>nr faire déposer en lieu sfir le produil 
de la rlime consentie par le Saint-Siège jusqu'au jour 01*1 lo 
vovage d'outre-mer s'efleclueruil (133?)'. L'année suivante. 



1. 16 jpin 1330 (Bibl. nat-, franc. 4525. f. 282). — tt décembre 13»! 
(Arch. nal., P. 2289, î. 692; — Bibl. nat., franc. 4425, f. 8). - 1332 (.\rch. 
mil., J. 455, n» li). 




NKOOCIATIONS DE PHIMPHE DK VALOIS AVEC VENISE. 87 



I 



{?6 juillet 1333) Jean xxii renouvelait pour six ans la dime 
ootrojrée en 1330. Elle portait sur le revenu des bénéflce» 
(H*clésiastiq«es, â l'exception des bénéfices appartenant aux 
itrdre.s de chevalerie et des bious rt-giilièrement exeinplé-s. 
Le pape appliiiuail aussi à la croisade les anuates, les soniines 
données pour le rachat du vœu de croisade, le produit des 
indulgences, des amendes el confiscations, et les dons oi legs 
faits aux églises sous des conditions innt>r(aines ou obscures. 
Li' rccou\Ten»ont de la dîme était confié au roi de France ; en 
même temps des avantages étaient accordés aux prélats qui 
prendraient la croix ; l'absolution était promise aux excom- 
numiés qui accompagneraient Philippe vj en Orient ; le 
royaume de France et les croisés étaient placés aous la 
pnitcclion spéciale de la papauté, et les indulgonces les plus 
éumdues accordées à quiconque de sa persiuine, de son argent 
r»u de ses prières concourrait à rexpéiIKion '. 

Pendant ce temps Philippe df V;dnis ne restait pas inactif. 
Dés 1331 ^IS novembre), il écrivait au dnge de Venise ol le 
priait d'envoyer à la cour de France des personnes expéri- 
luentées pour arrêter, avec elles, les lutiyens de transporter 
inie armée en Timtc Sainte '. Le doge s'empressa do déférer 
H ce désir; au printemps suivmit ses représentants Jean 
IΫdlegiïo. niaise Zéno et Marin Morosini, remettaient â Phi- 
lipjH» VI, sous fonne de mémoire, la réponse aux questions 
|iii»ée»t. C'est qu'en effet le projet d'expédition répondait à un 
sentiment géuéral. Venise, comme les autres nations chré- 
tiennes, nubliail un instant les intérêts de sou commerce, 
opposés â une intervention dans îe Levant, pour ne songer 
qu'au danger d(Mit les pi*ogrés de la puissance ottomane me- 



1. Bullei* ■ I^ticîe nohis mull«ï «, > Terra sancta redemptoris i, 
Prid^tn carissiinuK «^ « Ad lîberandam terrain », t Ad terram 

Minclam • du 2(i juillet isaa (Arch. rmt., J. 'iS.*! (12 pièces); — J. 'iS'i, 
Ti- 2, a, ;, h, 6: — Itibl. nat., latin 12Kl'i. f. 22^-:). — Cf. Mas Latrie, 
ilùtuire de Cfnjpie, m. 72fij. — i:i:t:i. Indulgences lArrli. nat.. J. 155, 
11* 17; — hibl. nat., lai. 12814. f. 225). — Philippe vi rendit uno or- 
«lunnanee relative ii la ilinie en oriubre i:n:i â Pois.sy (Arcli. nat., J. '»5.S, 
ir* l*i). — Jean \\u runiplt'la les avantages faits aux croisés par une 
fa%*our toute pepïnjnnfileacrunléeà lai*einede France (21 janvier IIWii: 
c'était, si son mari {larlait en personne pour rexpèdition. de participer 
aux indulgences octi'oyéeiiaux croisée (Arch. nat.. J. 455, n** tt.) 

2, >laH Lntrio. Commerce et ExpétUtiunt militairrt de la France et 
de Venise tt« moyen âge, p. 'J7. 



88 



l'KOJETS I)K PHILir^Pl!: I)K VAl.OIS. 



naçaient l'Europe tout entière. La république entra complète- 
ment et sans arrière-pensée dans les vues du roi de France ; 
elle l'engagea à n*a*jir qu'avec le coucoui*s du Saint-Siège et 
après paciticatioii do l'univers chrétien ; elle lui conseilla de 
n*entreprendro une croisade que s'il disposait de forces considé- 
rables, c'ost-â-dirc de vinfrt mille cliovaux et de cinquante mille 
hommes de pied, d'approvisiotnietueiits de guerre, de matériel 
de «iège, et d'une Hotte de vingt â trente voiles uniquement 
destinée à ravager les côtes de Temptre musulmati et à 
ruiner le commerce de contrebande. Il y avait loin de ce 
langage ù rindifférenoe avec laquelle Venise, depuis un 
demi-siècle, avait aecueilli les prohibitions commerciales 
édictées par la papauté. Les vivres nécessaires à l'armée 
pouvaient être tirés du rovauriie île Nnples, de la Sicile, do 
la Romanie et surtout de la Mer Noire ; les Vénitiens n'en 
liouvaient pas louriiir, mais Tîle de Crète, appartenant « la 
république, offrait un excellent point de relâche et de ravi- 
taillement. Venise offrait (le cuopéi*er personnellenu'nt 
h l'expédition en fournissant les navires nécessaires au 
transport de cinq mille chevaux, cinq mille chevaliers, niilb' 
écuyers ou sergents, avec leurs armes et des vivres pour un 
an'. Elle mettait en oulre à la disjiosition de Philippe m 
quatre mille marins, dont elle s'engageait à payer la solde 
pendant six mois'. 

Sur du concours des Vénitiens, le roi se hrite de prendre 
la croix ("^5 juillet 133?, Melun), et d'activer les préparatifs. 
Cinq commissaires sont nommés pour en réglei- tous les 
détails ; leui-s décisions devront être acceptées par les 
liririces de la maison royale'. Louis de Clermont. que les 
dllficultés n'ont pas ivbuté. se i*emet au premier rang. Il se 
considère toujcmrs comme un des cliefs de la croisade; grnce 
à son initiative personnelle, la ville de Marseille est cnnsulfée 
sur la conduite à tenir pour le passage (vers I33:i;. Klle 
renouvelle les sages conseils donnés jadis par le mi de 



I. Celte flotic devait comprendre cent galères el vaisseaux buîssiciii; 

|p reste devait se composer de bàlimeiiLs pluH petits. 
'2. Il mai i:i3*J. (Mas Latrie, Cummrrre et pxpMilion»...^ p. UR-lOI.) 
3. Arch. nal., .ï, ^55, n« 11. — Moisli^le. Projet de tnn'taitr..,^ (dans 

Aun. Bull. Ue la Svc. de l'Ilisl. de Fr., 1872, p. 2361. 



AVIS DE LA Vll.LK t>K MARsElU.K hH" l»K M. I»!-". VniEVANO. SI) 

riiypre à l'époque du concile de Vienne ». Diviîiiou de TexpA- 
rlition en deux corps, dont le premier quittera Marseille nu 
printemps, à destination diroi;fe d'Alexandrie et de Damiotti? 
dans le but d'isoler rEy^ypte, tandis que le gros de l'aruiéo 
partira vers le mois d*aoiU pour Chypre et liivemera dans 
l'île ; commencement dos opérations militaires an mois 
tl'avril suivant, avec l'aide des rois de Cliyprf^ et d'Aruicnii' 
et de l'ordre de l'Hôpital. Les points de débarquement choisis 
seront d'abord l'île de Tortose sur la côte de Syrie', pour 
permettr»? le rasitaillenient de l'armée; puis la plaine d'Aire. 
y^\ elle n'est pas trop fortement occupée par l'ennemi, on h'H 
bouches de Rosette et de Damiette eu Egypte. De celte 
dernière position on puurra faire une incursion dans le port 
d'Alexandrie et y brCiler les navires musulmans. Mais on 
devra se garder de prendi-e tetre h Tripoli, sous peine d'èti'o 
écrasé par les forces considérables c]ue les San-îisins entre- 
tiennent autour de cettn place. C'est, on le voit, une série 
de coups de main. pluUH qu'une guerre régulière, que préco- 
hi«Miit ce projet. (|ui se terminait par une série de considé- 
rntions techniques sur l'approvisionnement, l'armement et les 
dimensions des bùtiniens nécessaires au passage. 

De son coté, Philippe vi recevait directement les meilleurs 
aviî*. Le médecin de la reine Jeanne de 13ourgogne. Guy de 
Vigevano, de Pavie. lui adressait un mémoire descriptif des 
machines de guerre à employer, de leur mode de construc- 
tiun. lies ponts â établir, des vaisseaux b*s plus propres ;'i 
rendre de bons services à rexpédition, des chars de batailb' 
ditut il rêvait la création, etc.*. Un dominicHin allemand. 
Jirocard \ qui avait pris une part active m l'union dns Anné- 



1. BIbl. nat.. latin I2H14, f. 227 v-2lil v;— M. HuisHsIe, f*rojet de 
rrviMdf..., (Ann, Itull.. 1872, p. 248-A&). — V. l'avis du roi de Chypre 
plu» haut. p. i'>l-2. 

2. Vuir phiH haut, pa^es 22-U, l'opinion do l'idencc de Padoue sur 
cea poinU de déharqiiomonl. 

3. liuy de Vigevano avait été médecin do remjMîpeur Henri avant 
d ûtre attaché au service do la pcirii\ Sut» mémoire, conservé ;i la 
Ilibl. nat., (latin 11015). a été signalé dans Montfaucon^ li. hihf.^ 
n, lOH. 

4. On sait peu de chose do Itrocard. Los bibliographes et les auteurs 
q«i M» sont ocriipés de l'histuire littéraire de cotto éjwqne hésitent à 
idwnlitier rnntpnr dn Dirrclorium a\ec un dominicain, son homonyme, 
originaire de llarhy (Sjixci. qui fui religieux an Mont Sion, et a coin- 



I»IRECTORirM DE BROCARD. 



* 



niens de. Cilicie à l'Eglise romaine, obtenue gnice aux efforts 
du pape Jean xxii, dédiait au roi de Franco un traité très 
étendu, comprenant ttmt un plan de campagne. Le séjour de 
Tauteur en Orient, pendant plus de '2\ ans, donnait aux vues 
toutes personnelles de Brocard utie valeui* particulière et 
une autorité incontestable. 

Brocard divisa son Advis Direct if eu deux parties; il con- 
sacra la première à démontrer la nécessité de la croi.sade. 
les préparatifs à faire, les routes à suivre; il réserva pour la 
seconde le plan de l'expédition, et l'appuya sur les arguments 
qu'il croyait les plus capables de convaincre le roi. 

Le mérite do ceux-ci est d'être propres à l'auteur. Ce 
caractéi'e se fait jour 4lès le début du mémoire. Après quel- 
ques pages consacrées à certaines conditions indispensables, — 
telles que le rétablissement de la concorde entit» les nations 
chi'étiennes. ot sjiécialement entre les puissances maritimes ', 
la création d'une Hotte de transport fournie par les Vénitiens 
et les Génois, dont la connaissance pratique .des mers du 
Levant était indispensable aux croisés", — l'auteur rompt 



|)ûsé une description de la Terro Sainte (vers ï'2«5). Il y a de grandes 
prDliaIiilit(*'s pour <|iie cette identilleatioti soit légitima.. 

Le DirecUirium fut composé eti latin en 1332. Plusieurs manuscrits 
nous l'ont consorvi> sous celte forme (Hibl. nat.. latin r»l38 et 5990; — 
nàle» I, 28; — Kruxrlles, Hibl. royale, ytTti; — Oxfonl, Marie Magd., i3et 
218'â; — Home, Vatican. Kejr. Chr.. (i03; — N'ienne, Hibl. imp., 53fi). Il 
fut traduit, an moment de son appîiriticm (t3'.l3|, par Jean de \ ignay, 
hospitalier U AHopasso (Londres, Hritisli Muséum, Hoy. 19, I). i: — 
Munich, fr. 'i9l|. l'ius tard, en U55, J. Miélot* chanoine de Lille, 
sur l'ordre de Philippe le Uon, duc d« Hourgogne, fil une nouvelle 
traduction dans le b>jt de hervir aux projets de croisade de ce prince». 
(lUbl. nat., fr. 5593 et yuH7 : — Hibl. de l'Arsenal, ^:w ; — aruxelles, Hibl. 
roy., 9095). Cett«î dernière traduction a été éditée par Reinenbergdans 
la collection des Moimments pour servir à l'histoire des provinces de 
>'amur, llaînaut et de Luxt^mtwurg, rv, 227-312. Nous non» sommes 
servi du texte de Ui'iiTenberg dans le préseiU travail. 

t. Cette rivalité exii^tait huriout enin- b's f'alalans et les f ■énoi» 
HrocîU'd jii*op4»se de la faire cesîicr en faisant agir le roi d'.Srapni 
auprès des (alalans et le roi de Sicile anpK's d(?s fît^nois. (hi devra 
anssi apaiser la fiuerellc entre le roi Hoheri <le \aplcs cl Kn^lcric de 
Sicile; elle serait jtréjudicjable à la croiï^dc en eni[H>cliHnl de tiit>r 
lies blés de Fouille et de Sicile (KcilTenberg, MunumenU..., eXc.f 
p. 247-8). 

2. Les Vénitiens tenant Candie, Négreftont et presiiue toutes lex iles 
de r.Krcl)i(icl, cl Ic^i (j6nuis [Missédaiit Péra cl (Jall'a sur la mer ^uire, 




AVANTAfiBS UK K\ RorTH l'AU TKKRK 



91 



absolument avec les idées généralement adoptées par ses 
rontemporains. 

S'il est opportun d'envoyer dans le Lovant une escadre de 
dix 11 douxe galères ponr empêcher la contrebande commer- 
ciale avec les infidèles, et de renouveler les prohibitions si 
souvent édictées déjà par le Saint-Siège, Brocard est formel- 
lement opposé au passage par mer; il préfère la voit* de 
terre par Constantinople et le Bosphore. Il n'est pas, â propre- 
ment parler, le premier (|ui l'ait conseillée ; Guillaume d'Adam, 
avant lui, s'était prononcé ilans le niéitif» sens, mais fti se 
plaçant à un autre point île vue, et en s'appuyant sur des ar- 
guments différents. Brocard écarte d*ahord la route d'Afrique 
par (ribraltar. Tunis et TKgypte comme trop longue et trop 
périlleuse ' ; la voie par mer de Marseille, d'Aiguës Mortes 
ou de Nice à Chvpi*e et de là en Egypte ou en Syrie, ren- 
contre en lui un adversaire acliarné. La longueur de la tra- 
versée H ses dangers, les maladies dont elle serait la cause 
pour les Français et les Allemands, peu habitués à la mer, 
la fatigue résultant pour les chevaux d'un embarqneijn,'nt 
prrdongé, sont les principales considérations qui doivent faire 
renoncer à cet itinéraire. Suint Lonis l'avait suivi, et l'on sait 
la mortalité r|ui décima s<»n armée jMMidaut son hivernage à 

'hypre*. La route d'Italie n'offi-e pas les menues inconvé- 
"tiients; qu'on se dirige par Aquilée, l'Istrie, la Dalmatie »»t 
Thf'ssalonique en traversant le royaume de Rassie^, (m qu'on 

Icscende à travers la péninsule justprà Hrindisi pour franchir 
l'Adriatique, aborder à Durazzo et gagner Thessaloniqui' 
par l'Albanie et la Valacliie, ou que <rOtrante l'expédition 
|fassp voile sur Corfou et priMUir» t'*rre dans le Péloponnèse 

Mir ivjoindrc Thessaloniqno à travers la Valachie, pailoul 
Iph ci'oisés trouveront de grandes facilités d'approvisionne- 
ments. Bien que les jieuples habitant la péninsule des Balkans 



lAurx rtiarliih roiumiKsairnl les niuimlres parti<.'ulai'it<>a ilc cvi» parages 
rHi-iffriibrr^. -V"»nm/';i/j»..., etc., p. S'iB-iVH. 

t. Orocfird eM le proniicr, aprùs lî. Lui! (v. page îîl), qui ait fait 
mmlion d'un parril itinéraire. 

î. (iiiillnnmf d'Adam avait indiqin^ enfinfîlquesmotslesdangcrsdola 
rodte d»? uut, maià sans discuter Ins dillV^rentes routes de terro ounnnr 
le Eait HriH-ard. V. pa;:e 7:i. 

3. C'cHt la partie sciitentrionalode la Serbie actuelle. Son nom vient, 
dit-i»n, lie la rivière rli:" lt;L'icu, alDuenr de la Muravu. 



m 



T)IMErTORirM I)K HKtlCARO. 



lie reL onnaissent pas l'autorité de l'Eglise romaine, ils n*0Dt 
ni assez de vaillance, ni assez de hardiesse pour s'opposer n 
la marche de l'armt'^e rhrtHienne. Mais la roule d'Allematrne 
et tlu Hongrie, celle que Pierre l'Ermite a suivie, est sans 
rniilredit la meilleure ; elle est courte, faoile, traverse des 
pa;)'s riches, et ronduira directement les croisés, grossis de 
Iniis les contingents alleiuaiids et hongrois, en Bulgarie; de 
là. pour atteindre Constantîiiople et dans le hut d'assurer la 
facilité des approvisionneiuents, l'armée se divisera eu deux 
eorps ; l'un, avec le roi. pîissera par la llulgarie; l'autre tra- 
versera l'Ksclavonie. Il sera d'autaut plus facile d'obtenir des 
princes de Bulgarie, de Grèce et de Rassie le libre passage 
dans leurs principautés, qu'usurpateurs de leurs états, ils 
i-raindraient par un refus de compromettre l'existence de 
Jour autorité. Brocard, cependant, ne rejette absolument ni 
la voie maritime, ni la voie d'Italie; la première sen'ira u 
ceux qui iront rejoindre l'escadre, la seconde sera suivie par 
les croisés du sud de la France et d'Italie, et c'est à Thessa- 
Umique que sera tixé le rendez-vous général. 

D'après le plan du domicain allemand, la croisade devait 
forcément se trouver en contact avec rem[«ereur d'Orient et 
le roi de Serbie; l'opportunité d'une alliance avec ces deux 
souverains se posaità tous les esprits. Brocard, avec beaucoup 
de bon sens, la repousse absolument. Les raisons qu'il allègue 
sont do deux sortes : les piemières, tirées du schisme qui 
sépai-e les Grecs et les Serbes de la con)nnuiion romaine, 
prouvent qu'une i»areille alliance serait criminelle au poiut 
de vue catliolique; les secondes reposent sur des considé- 
rations d'un autre ordre, et spécialement sur le peu de con- 
fiance qu'on peut avoir en ces deux jieuples, déloyaux 
comme tous les Orientaux, et animés d'une haine particulière 
contre les Francs, liaine dont ils ont donné déjà maintes 
preuves '. L'auli'ur insiste sur ce point en montrant que le 
tnnie de Oonstautinople est aux mains d'une maison dans 
laquelle les trahisons ne s«^ conipU'nt plus, et appuie son 
argumentation di's exeniples It^s plus péremptoires. Andronic, 
l'empereur ivgnant au moment on écrit Brocard, ne dément 
]tas le sung de ses ancêtres. Cjuant à la Serbie, depuis de 



I llrocanl appuie cette dernière assertion sur de nombroux oxom- 
pies dteilTenbi'rg, MonumcnU..., elc, p. 'ifiSt. 



CONQUKTE Dfi L EMl'lKK DE CûNsTANTIN'Ol'I.r.. 



IKÎ 



K 



longues années en proie à des compétitions et à des usur- 
pations de familïe, elle offre le môme spectacle que Teinpin' 
li'Orii'iitV Four i'intèi'ùt coniiuun, conclut Brocard, en s't'ni|i.'i- 
i*ant fie l'idôe dt'-jîi émiso par un autre domfnii.aiu, tiuillaunn' 
d'Adam, ï|ueUinos années aupuravani;, non seulement ou évittTa 
toute alliance avec la Serbie et l'euipire d'Orien t mais on de\ ni 
faire la conquête de ces <Ieuîc pays, entreprise dont la légi- 
liroîté se jusiitie facilement. Ne sait-on pas, on effi'T, ipif» 
le-s PaléologuL's, i]ui occupant le in^ne d<* r^tistunlinoplc. 
n'apparliennenl pas â la liguée impériale^ Iirnore-l-uii (jue 
)ps véritables héritiers de la couronne soiil \os aidants de 
t'atlierine de Valois, sœur île Philippe vi i Knlin, le ina^rsacre 
des Francs ordonné pai' Paléologiu^ (piand il rMssaisil l'empire, 
n'appelle-t-il pas une éclatante vengeance, et l'usurpai ion 
dont se ioiit rendus coupables les rois de Serbie ne merih'- 
i-elle pas le même chAtimenl? 

Une fois enlï'é dans cette voie, Rrocarrl ne s'arrèlf» [las: il 
ileveloppe les moyens de s'emparer des élals de Paléologue, 
moyens que Guillaume d'Adam avait dédaigné d'indii|uer, tant 
IVntreprise lui semblait certaine. La tache sera faeile, dit à s<ju 
tour Hrocard, car les Grecs sont lâches et sans courage: 
deux mille Turcs n'oufils pas suffi â mettre en fuite rcm- 
ereur Michel à la lole d'une armée de dix mille homnu's 
d'armes^ Le même emperem* a-l-il su résister, malgré une 
armée de quatorze mille hommes, à la grande Oompagnie. 
flirte de deux mille cinq cents chevaliers ^ Le pays est dé- 
peuplé et désert, les châteaux tombent en ruines; les popn- 
iations ont été traîuées en esclavage ; le pouvoir impérial n'a 
ni autorité ni énergie, et la puissance sjiirituelle, autrefuis 
>i reiioutable, est â la discrélioii des eni|ierenis qui po>enl 
ol déposent les patriarches â leiu* gré. Dans de pareilles 
conditions. Conslanlinople seule cherchera :*i résister aux 
croisés ; ses murailles sont en bon état de défense, nutis elle 
compte peu de défenseurs. Une attaque par terre, à la Porte 
Dorée, appuyée par des machines de guerre, et combinée aver 
une attaque sur mer par des vaisseaux portant une sorte de 
pont-levis permettant aux assaillants de sauter stu* les 
tours des remparts', sera couronnée d'un plein suecés; 



1. KHitrniilierff, Monument».,.* etc.. p. 264-81. 

i. biiH'iird avait vu employer à (ontilaiilinriplo îles vai^scuux ainfti 



blRECTORIUM DE BROCARD. 

la cité (oniljeia pras(|ue sans combat aux luains des Chré- 
tiens. Quant û Thessaloniqae, ville dont le périmètre est très 
étendu et les habitants sans courage, les contingents qui 
auront snivi les nmtos d'Ûtrante et de Hrindisi s'en empa- 
riTifut aussi facilement que jadis le marquis de Monferrat'. 
Andtiiiopie et les autres villes. t|u:uid Coustaulinople sera 
aux mains des croisés, ne se défciiilront pas et tout l'empire 
sera couquis V 

La prise de la Serbie u'offrim pas plus de diffirultês ; le 
pays est riche et fertile, sans phu-cs fortes ni châteaux; en 
outre deux nations, les Albanais et lt»s Lati»::?. qui recon- 
naissent rautorifé de la cour de Kome et "souffrent de la 
tyrannie des Serbes, leurs maîtres, accueilleront en libé- 
rateurs les croisés. Un niillior de chevaliers et cinq à six 
mille hommes de pied, unis à ces doux peuples, sufdrout 
pour assui*er le trioniplie des armes chréliennes en Serbie. 

Les nvantajïf's <i'une pareille conduite sont manifestes; 
rniillînune d'Adaui les a sigrial<!*s, Brorard U^s expose à son 
tour. L*église grecque, dont le seliisme désole la chrétienté. 
rentre dans \v sein de l'éii^liscroiiuiiiie; i'expédidon est assui-é*» 
d'abondaiils approvisiouiiennnits di^ lilés, vins et viandes: 
maîtiHisse de l'empire d'OrienI, elle ne craint plus de laisser 
derrière rllr nu peuple dont la noutralité est douteuse: elle 
Inmve à Consiantinupl** un inouillajj'e qu'elle chercherait \ai- 
uemeut sur les côtes d'Asie Mineiu-e. depuis l'emhouchïU'e du 
Nil jusqu'aux Danlanelles. Enfin, au^si bien pour assurer la 
conquête de la Terre SaiiHe que [iour rcfornuM* l'armée en cas 
d*échec, la possession de l'i^upire gi-ec est d'une utilité 
incontestable. 

Mais il ne suffit pas d*avoir soumis le pays, il faut con- 
server la conquête. Les moyens <|ne l'auteur jtréconise dnns 



iliîïposés par l'amiral génois VL-iHin Zaccliarla, neveu do Renuit Zaccharia, 
dont nous avuns eu l'orcasion Je parler plus haut, « duquel, en fait Uf 
nipr. vit Rncoire une glorieuse renommée » (ReifTenberg, MonU' 
meniH..., etc.. p. 281). 

1. A la suite de la quatrième croisade (1204), l'empereur Handuin 
avall dunni^ h llunîfare m de Muntferrat le royaume de Tliessalonique, 
Il avait Riifli h ce dernier d'une poignée d'tiommes pour prendre pos- 
session du royaume qui lui avait été coni'Mé. 

2. Voir plus haut. p. 7'i. l'opinion de Guillaume d'Adam ; ({uoique iden- 
tique par le fuiid. elle din'ère sen&i blême ni de l'avis de Itrocard. 




AVANTAORS DKS PROJETS I»K imOCARD. 



05 



<Q but ont pour objet la iV'forrao de rétai religieux des popu- 
lations; on punira les Latins qui ont reni^ la foi catholique et 
on expuUera sans pitié les Calogiros \ dont la haine astu- 
cieuse excite le peuple contre l'Eglise romaine. A ces remèdes 
«•nf^rgiques. Brocard ajoute des conseils pour corriger ce 
qu'il appidle les < mauvaises observances » des Grecs, c'est- 
â-tlire des pratiques religieuses dont les effets sont déplo- 
rables. Il demande qu'oti développe en CTrèrp l'étude du 
laiin au détriment de la langue grecque, sans oser cependant 
prohiber absolument celle derniéï*e ; il souhaite d*ea res- 
treindre l'iisuge autant que possible, e( [U-oposc que tout père 
rie [dusieurs enfants soit obligé d'envoyer l'un d'eux à l'école 
latine. La praticpie du latin est un des moyens les plus efti- 
raees, non seulement de faire renoncer les Grecs à leurs 
erreurs tliéologiques, mais de créer un lien commun entre 
les vaincus et les vainqueurs, et de rapprocher des esprits 
dont l'éducation, les idées et les intériHs offrent si peu de 
jMiints de contact. 

L'auteur entre ici dans le vif du sujet', c'est-à-dire dans 
l'exposé des moyens à suivre pour s'emparer des Lieux Saints. 
S'il a conseillé la conquête de l'empire gii'c, s'il a montré la 
facilité qu'elle présentait, c'est que Constantinople servait 
admirablement de point d'appui à la croisade pour envahir 
la Palestine; c'est que, sans la possession de cette ville. 
la traversée du Bosphore, — conséquence de l'itinérairt' 
recommandé par l'auteur, — devenait impossible. C'est 
qu'aussi celle-ci offrira aux croisés d'inappréciables avan- 
tages ; d'abord la rapidité du trajet, qui écarte toute crainte^ 
lie maladie pour les hommes et les chevaux, puis le débar- 
quement dans une plaine large, découverte et sans chiVteanx 
forts, la facilité de ravitailler l'expédition par Constan- 
tinople, et enfin l'assurance, au jour de la bataille, d'avoir 
une année fraîche et rejiosée. Sur tout le littoral de la Médi- 
teiTanéc.en effet . de Gibraltar en Kgypte et d'Egypte â Constan- 
tinople, aucun autre point n'offre la possibilité à un corps expé- 
ditionnaire < api-és le travail de la mer, de se recréer avant 
qu'il s'expose à bataille ». L'Arménie, à ce point de vue, 
.yompte de nombreux partisans, mai»» à tort ; si le débai"- 



1. Uoini4 de la règle de saiiU Maiillfî. 

3. C'est l'otijet de la «econde jtartie du mémoire de Urocard. 



DJRECTORIUM DE BRÛCARt). 

i|uement y est facile, le pajs est pauvre et désert ; le port 
(les Paux, le seul qui existe sur la cdle. est insuffisant, et les 
(lèHlês des iiioiitagnes qui s'éteutlent presque jusqu'à la mer 
nliVi'nt à la niai'clie do rai'm(k> de sérieux obstacles*. Vue 
autre oonsidératiou, d'une irt)port€aïH'e capitale, milite eu 
faveur de l'adoption du plan de Brocard: la raison indique 
de coniHieucer par « abattre le chief de l'enuemi p ; c'est re 
que n'ont pas fait les Latins quand, maîtres d'Acre el de 
Tripoli, ils attaquaient les Sarrasins au centre de leur puin- 
sance, et avaient ainsi à lutter en même temps contre les 
forces des Turcs et coiitiv celles du Soudan d'Egypte. Kn 
envahissant d'abord le nord des imjssessiDii.s nmsulnianes, on 
isolera les Turcs des Egyptiens ; on empêchera le Soudan de 
l>i)rt('r secours aux Turcs. S'il était, en efTel. tenté de le 
faire, les Tartares, dont les états séparent l'Egypte de la 
Syrie, arrêteraient la marche du soudan, leur ennemi mortel. 
Dans l'hypothèse contrairt', celle d'une attaque de l'Egypte 
j)ar les croisés, le résultat ne serait pas le même ; les Tar- 
tai"os, en effet, n'ont pas les mêmes raisons d'empêcher les 
Tiuvs de traverser leur territoire |iour sivonrir le soudan. 
A sujiposer même que ce dernier pni obtenir le libre passage 
en Perse, son armée est si dégénérée qu'elle serait pour lex 
Turcs un embarras pJutiM qu'un secours efficace. II faut, *'n 
outre, considérer que lAiialolie, entourée île mers de trois 
côtéSf de laMéiliterranée au sud, de la Propontide â l'ouest et 
de la iner Noiro au nord, est dans une position excellente 
pour recevoir facilement les approvisonnemenis dont l'expé- 
dition aura besoin, et qu'elle tirera en abondance de la 
Thrace, de la iMacédoine, de Mamistre, de la Valadiie, de 
Né^a'epont ^^t de la côte septentrionale de la mer Noire. 

Si Philippe vi se pénétre de la nécessité de n'acconler 
aucune coiitiance ni aux .\rn»éniens, dont la conversion à 
leglise de Rouie est trop récente pour oflrir des garanties 
absolues, ni aux Syriens, ni aux populations issues d'al- 
liances entre tirées et Latins ou entre Grecs et Turcs*, ni 



1. Sur rArméiiic la mi^ine opinion a été exprimée par le (^raml- 
maître du Temple, le roi <ic Cliypre, ci en général par les meil|piii*!i 
Ksprittt ilu xiv siècle. Vuir plus haut p. 54-S et 62, et en faveur do 
l'Arménie le plaidoyer d'ilayton, p. 64-70. 

2. Itrueani apiH'lJf GnnumUnn leK enfants de Grecti et de latins, et 
Muriez eenv de drees et de Turcs. 



OPINION I>r CONSEIL nu RDI. ï)7 

>AUX nouveaux cuuvertia dont le naturel peut reparaître au 
moment le plus oritinue, ni surtout à la tribu des Assassins. 
— l'expwlition a les plus heui*euses chances de n^-ussir. Los 
Turrs sont divisés, et ces divisions ont relâché la disei- 
pline militaire ; ils ont confié la défense des places 
fortes à des garnisons composées de Grecs, t^u'ils ont af- 
franchis de l'esclavage pour les marier à leurs propres tilles; 
ceux-ei se souviendront de leur (lu^ilité de elirétïpn.s pour 
livrer aux croisés les places dont ils auront la ^^arde. Enliu, 
au point de vue militaire, les Turcs sont peu redoutables; 
leur armement est inférieur â celui des troupes chrétiennes ; 
après les Grecs et les Eg} ptiens, ce sont les soldats les plus 
lâches de tout l'Orient. Ils rêsisterunt d'autant moins au choc 
de Tonnemi. t^n'une |trophi?tie répandue parmi eux proclame 
ijue leur nation sera défaite et détnùte par un prince de 
France'. Ce sont là autant de conditions qui promettent la 
victoire aux croisés. 

La nouveauté des vues de Brocard, (|ui coniirmaient en 
partie celles de Guillaume d'Adam ', causa â la cour de France 
une profonde impression. Pourtant le roi hésitait à les adopter. 
Soumises au conseil royal, elles furent examinétîs et discut<^es 
avec la |dus sérieuse attention. La route de terre sembla aux 
conseillers du roi de France impraticable, et leur avis fut 
appuyé d'aipuments dont la valeur ne saurait être méconnue. 
Longueur du chemin, frais considérables, fatigues pour les 
hommes et les chevaux, querelles à redouter pemlant le 
voyage entre les pèlerins et les habitants, rareté des vivres 
dans les pays pauvres traversés par l^xpédition, dangers résul- 
tant de la mauvaise foi <les princes dont on devra parcourir 
les états, tels étaient les obstacles que présentait Texé- 
cutioii d'un pareil itinéraire. L'exempb^ de Pierre l'Ermite 
était là pour confirmer la vérité de ces prévisions ; en outre, 
prendre la route de terre, n'était-ce pas indiquer à l'ennenù 



1, Guillaume d'Adam avait déjà parlé de cette prophétie. V, p. Tit. 

'i, l^lcrteur,en(NinipanintIeprtijet(leGui!IaumpiiAflamav(rcceluide 
lirocanl. se cniïvaiïirpa que, quoique identique dans le fond, il dilTêre 
notablement dan» les détails. Dans le premier, tout ost >ubordonrn> à 
Vinxi'vH coimnercial: le stiruml inaiale sur le cùlé militaire de l'expè- 
ditioii, sur les considérations |>olitiqucs et accorde une large part à la 
qurirtiun du schibrae. 

7 



PROJKTS PK PIIII.II'I'R I)K VAI.OlS. 

le point précis 01*1 il devait attomlrolosClirotienH? N'était-ce 
pas aussi créer de nnuveaux relards à l'expédition, puisque In 
^concentration d'une ai'mée, destinée à être embarquée à jour 
fixe, se fait toujours plus rapidement que lorsque « cliacun 
« se dilaye pour faire ses hnsoignes nn osjiérances qu'ils 
« pourront bien à coup suivre le roy qui va à petite jour- 
« née». Pour toutes ces raisons, le conseil se prononça on 
faveui* de la voie de nier, mais avec une restriction ; il pro- 
posa que le roi et sa cour, au lieu d'aller directeaieul de 
Nice à Naples, suivissent les ctMes d'Italie, s'arrèfant à chaque 
ville importante, Oénes. Pise. Unme. dans te but d'obtenir le 
concours des états d'Italie. Un pèlerinage du roi aux sanc- 
tuaires vénérés de Rome n'était-il pas le début indispensable 
d'une croisade ? Rii outre, en lonj^eant les ct^tos, Philippe vi 
évitait d'iiidispuser les pms9ani:t"i it;ilieuiies, toujoui*s en 
guerre le» unes contre les autres et toujours défiantes ; elles 
eussent soi][)çonné le roi, s'il avait traversé la {wniusuleavec 
son armée, d'arriére-pcnsécs politiques, et du secrrt dessein 
de se mêler aux intrigues dont l'Italie était le lliéAtre. A 
Naples^ Philippe vi prenait, avant île faire voile vers l'Orient. 
l'avis de son oncle Robert d'Anjou, s'il ne jiarvenail pas à 
l'entraîner à sa sulli*. 

Ce projet, il est ^Tai, mettait renipir*^ gret* à l'abri du 
danger dont Hrocard le menaçait ; mais le roi n'avait i)as l'in- 
tention de s'emparer de Conslantinoid(\ et il renonçait sau** 
regret à une pareille conquête pour diriger tous ses efforts 
contre la Terre Sainte. C'était, du moins, ainsi que le 
Conseil du roi interpréta l'^s perplexités que la lecture du 
mémoire de Brocard avait fait naître dans l'esprit de Philippe 
de Valois'. 

I. L'avis du conseil est contenu dans Arch. nat., I\ 2289, f. 703-12. 
V. Pièces justiBeatives n» n. — Il a été analysé pai' Mas Latrie (Uiti.di' 
Chypre, m, 726) en quelque» lignes. Un paragraphe sjiécial fait allu- 
sion, dans ce mémoire, au traité de Drocard et à son influence sur 
la direction de l'expédition projetée : » Aucuns advis ont esté baillez 
I au roy sur cette besoi^ne par manière de livre, que on dit qu'un sage 
< prélat, qui jadis fut de l'ordre des prescheurs, et de présent arche- 
» vefiqiie (l'un arcbevescbé en l'empire de Constantinople et ez marchex 
« de là, a composé et luy a envoyé; lequel semble conseiller au roy 
« qu'il aille le chemin d'Allemajçne et de Hongrie par terre, et qu'il 
c passe |)ar le royaume de RaMsie et par l'empire de Constantinople, 
t et par ntit> partie de la terre que les Tuivs tiennent, et qu'il aille 



LIGUE OKNKRAI.E INSPIRKK PAR VENISE. 09 

Wïiise, peuclaiiL qm^ l'hilippe vi ^imt al)sorbé dans s(*s 
jnvparatifs, poui-suivait, de son côté, la réalisation d'un des- 
Hci» plus général; do plus on plus effrayée des progrès des 
Turcs qui venaient de mettre le pied en Kurope, elle, songeait 
à grï*nper dans une ligue rommune les nations directement 
tnfép»ssé*^s â arrêter le dê\elopin*meut de la puissance otto- 
mane. Klle n'eut garde de négliger les dispositions favo- 
nàlilrs de Philippe vr, dont la sincérité n'était pas douteuse. 
La France, sollicitée des premières, accueillit avec faveur les 
<»M\ertures du sénat vénitien. I/nrdre de Rhodes, Tempe- 
reur de Constantiiiople avaient adhéré à la ligue; le roi de 
Cliypre était vivement pressé d'y entrer. Philippe vi promit 
son conwjurs; mais, soit par défiance de la politique égoïste 
des Vénitiens, soil par désir de ne pas laisser passer à une 
autre puissance l'honneur el le profit de la ilirectiou suprême, 
il ne s'engagea que sous réserve de ne pas entraver les arme- 
nn'nt^ qu'il faisait lui-même pinir le passage en Terre Sainte. 
Il avait deviné, semble-t-iî, que le projet vénitien no visait 
que la guoiTO de Rooianie, et qu'en se liant trop étroitement 
ù la poli(i<iu<' de la i-épublique di' S;»iut Marc, la France pou- 
vait se li-ouver entravée dans ses propres desseins el dé- 
tournée de la Terre Sainte par l'influence de ses futurs 
alliés V 

Quelques jour» plus tard (I l novembre 1333), Philippe de 
Valois, proclamé général de la croisade par le saint père, 
faisait part au doge de cet événement, el le priait d'envoyer 



t pas»>DT U nier an hras de saint Georges, là où il y a peu i\f. mev à 
I powier. Main, si comme II appert clairement h ceux qui lisent coluy 

• livre, l'ententr rie eeluy qui l'a fait est que le roy paissant jiar la 
f terre des miiMT^ants, runqulut avant &oy toute celle terre, c'est ù 
t br^voir toute la terre du ruyaumc de Hassie, l'empire de (luniitoiUi- 
t nuple, et la terre que les Turcs tiennent en une partie de torro 
I nommée Asie; et que rela soit nu roy loisible, |iossit)lr et conve- 

• nahlr, il s'elVorce de monstrcr aussy par moult de raisans et par la 
« phis ^'rande partie Judit livre, laquelle chose ne semble estre mie de 

• l'intention du roy quand à ce présent voyage » (Arch. nal., P. 228^. 
f. 712). 

I. I^Mre du roi de France \'A novemhrc ta:i:(, Poissy) au doge. (Mas 
Latrie, Commerce et /fj/w'^/i/to/w, p. Kil.) — Lettre de Venise au roi 
d<^ ("liypre (18 novembre iu:(;i), lui ppoposanl il'onvoyer des ambassa- 
d^unt à Kliodes ou à Nêgrepont pour la ligue à conclure (Mas Latrie, 
^l'oyrrilrt jfTftrveê rir t'Hiniotre de Chypre dans Bibl. de rkc. den Ch., 
XXXlv, fi5 note). 




PRU.TKTS nr. PHILIPPE DE VALOIS. 

au [iltis UM do nouveaux représoutjmls à l'aiis pour arrètw, 
tie concert avec eux, les moyeus de i-êalUt*r le passagi»*. Au 
printemps suivaut (8 mars !;*3'i), snus rinspiratiou d**s [i|i'*- 
lïipotentiaires véuilieiis. Joaii rrrailf-nifïo et André Basefitio, 
une cnnvc'utiou était conclue à Avignon en pivsence du pape; 
elle obligeait ce dernier, la répubrujue de Venise, h's ntis de 
France et de Chypre et Tordre de l'Hôpital à tenter, cette 
même année, une adioii coniinune fontro les Turcs, en levant, 
pour six mois, une Hotte de quarante galères, â laquelle 
rendez-vous était donné à Négrepuiit au mois de mai V Le 
manque du temps empêchait la réunion de forces plus im- 
portanlos. Mais, pour la campapm' de I.'î;i5, les confédérés 
s'engageaient à armer huit cents hommes d'armes, trimt<» fça- 
lères et trcnte-dt'ux. bfitiim^nts de transporl ; dans ce chiffr*» 
on avait escompté les secours que devaient fournir le roi dv 
Sicile et l'empereur d'Orient : en cas th> refus de leur part, on 
comptait s'adresser aux Génois et aux Tisans pour compléter 
le nombre fixé*. 

La mort de Jean xxiï (décembre 133i) empêcha l'exécution 
des conventions stipulées à Avi|^ion. Philippe vi, cc?pendant. 
s'était mis en mesure de lenir ses engajçemeuls. Jean do 
Cépoy, un seigneur du Boauvaisis, avait été nommé capitaine 
des galères envoyées contre les Turcs, et avait reru du Saint- 



1. Mas Latrie, Commerce et Exp^ditinnt, p. 103. Il avait pris Ia 
oroix le :W septembre 1333 {Chronique de» tfuatre premiers Vahiif 
p. 6). 

2. Mas Latrie. Commerce et fUpe'ttitions, p. IU'i-9. Le traité ne 
parlait que dutio campagne de t-inq mois, mais le roi de France s'en- 
gagea à la prolonger pendant uiï mois, de plus, si tel tHait l'avis de» 
confédérés. Le» quarante galères devaient être fournies: dix par 
rili^pital, dix par Venise, six par le roi de Chypre, six par l'empereur 
d'Orient, quoiqu'il en eût promis dix dans des stipulations antérieures 
avec l'Hôpital et Venise, huit par le pape et le roi de Trance. 

3. Ma» [.^trie, Commerce et Expéditions^ p. HK»-9. — Le contingent du 
jtape et de Philippe île Valois était de quatre cents honnnes «l'armes avec 
leurs chevaux, et (le sci/.e transports; i^eliii des Hospitaliers de six galères, 
huit transport» et deux cents lioniines d'armes; celui du roi de Chypre 
de six galères, quatre transports elceiit hommes d'armes. Le roi de Sicile 
devait fournir quatre transports et quatre galères au minimum, Veniw» 
dix galères, l'empereur six galères et des hommes d'armes. — Phi- 
lippe VI consentait à ce que c«t1e seconde campagne durât sept mois 
au lieu de six, terme stipulé, si la lipue le jugeait opportun. Cf. 1Xi>' 
\i\ii\\v\^l^it>rio •iccitmentntH ttt Veiir^m. ni, 112-0. 



DERNIERS l'RKPAKATlFS OK PHILIPI'K UK VJILOIS. 



101 



égp (1!) mai 1334) Icîs iiululg<Mic(!s ordinairement accordées 
aux clïofs d(» croisade V Un contrat dt* uolis avait été passé 
avec des armaleurtf de Marseilk* et de Nice (3 avril 1335) 
pour cini| f^alptos. cjui d<n'aiont <Hn^ mises sous les ordres de 
l'amiral Hugues Quién^l*; les fçagos des hommes d'armes 
avaient été déterminés par ordonnance royale (7 août 1335)*. 
Cépoy avait même pris la nier pour rtssnrer le service des 
approvisionnemenls et reconnaître la rout«? ; ce voyage lui avait 
fourni l'occasion de quelques e^*îcarinouches heureuses contre 
les Turcs\ Enlin Benoit xii. siiGcosse;ir du pontife défunt, 
avait soh'nnellenienî renonvïdé à Philippe de Valois le com- 
mandement suprême de la croisade (3 décembre 1335)*, 

Le roi ëiail parli pour Avignon avec sa cour, accompagné 
des rois de Bohême et de Navarre, et s'était logé à Ville- 
neuve lès Avignon. Tons les préparatifs étaient faits, les ap- 
provisionnements rassemhlês à Ai gués- Mortes, à Marseille et 
dan» les ports du Languedoc: on avait des vaisseaux en 
nttmbre snftisani pour tninsporti-r. au tlire du chroniqueur*, 
soixante milh' luuumes outre-mer. A Rhodes, le grand-prieur 
de France avait acrunnilé les vivres nécessaires an séjour de 
l'expédition dans l'ile ; Vriiise ef les Hospitaliers s'êtiiient 
établis en t'rèle. Tout semblait présager un heureux début à 
la cndsade; la « crois esloit en si grant fleur de renommée 
« qu'on ne parloit ne devisoil d'aultrc cose », et Topinion pu- 



I, Arrh. nal-, J. 442, n"* 18' h. 18*. Los indulgences sont : 1" de dire 
la messe avant lejuiir; 2" do la r(^l(^bper en terre liérèthiue; 3" de 
Ci»nfe»ier et de pn'rlior on terre liêrétique; i" d'avoir indulgence 
pli^iiièr*' n l'artifle de la inurt, 

'-*. Jjit, .XrchruUujif nnvtàle. il, 326-^1. Hugues (Juiêret, seijfneup de 
Tour* en Vinu-'it. rlievalier, conseillcp du roi, st-n^obal de Iteanritire 
el de Niine», fut rrêt* amiral vers VS.\U. Le roi lui donna, en r^com- 
|>eniw' lie s:i fiimlnite pondant le» prèpamtifs de la eroisade, par lettre 
liu lî) janvier t:i;(5. quatre cents livres de rente à vie, et en octobre 
ixm reite rente fut assi^j'ntV sur la ville et forteresse d'Hélicourt. 
I.'amind mourut en 13'in des suites de blessures reçues dans un 
rotnbat nav.il rontre le» Anglais (P. Anselme, Histoire tlet tjrnn/ix 
ttffitin-M, vu, T'i'.-S). 

3. Hih. nat.. laliii I2«ri, f. 209 v. Kd. iM, /'rttjetH de eroistttie nous 
Chnrle* h fiel et Philipiie de Vajoù.dans Bibl. da TFÀ:. de» t'Ii., 185'J, 
p. hW. 

4. (Wiillaume de Nangifi. êdit. (ï<^raud« n, Vi't-^i et 145. 
.'p. *rrb. nat.. J. 'loa, ir 10. 

tt, rrui»»art, éd. Luce, i. 117. 



102 PROJETS DB PHILIPPE DE VALOIS. 

blique estimait à trois cent mille le nombre de ceux qui 
s^étaient croisés. Mais l'expédition n'eut pas lieu; le calme re- 
latif dont la France venait de jouir, et qui avait permis à son 
roi do songer à la délivrance des Lieux Saints, venait de 
cesser. Philippe VI quitta Avignon, rappelé par les menaces d<î 
guerre avec l'Angleterre, cl n'eut plus d^s lors le loisir de 
reprendre son projet d'expédilion. La croisade avait échoué'. 



1. Froissart, éd. Lucc, i, lli-8; — Homanin, Storia dveunientala di 
Veneziat ui, IKi. 




Malgi'é l'activité déployée pai* Venise ])oiir grouper les pui'^- 
KHiicos chnHienncs contro les Turcs, la ligue qu'elle avait espéré 
former ne parviril pasàse foristituer. Laiiutrtrlii pontilofi dé- 
('♦•lubn* 13ai! la [irivade l'appui qu'il avail pnimis; Philippe 
d*» Valois reuou<;a à ses projets de croisade pour ue songer 
(|uVt sa lutte avec rAiigloterre ; Robert de Na]>les, qui avait. 
iui début des négoeiations. promis son roncours ; 1333), solli- 
cité de nouveau par le Saint-Siège en 1335 de tenir ses 
promesses, n'accueillit pas avec l'enthousiasme qu'on était 
fo droit d'espérer les ouvertures de Benoit xii '. Le poids de 
la lutte à soutenir retomba «lonc tout entier sur les Vénitiens. 
Api'és avoir réprimé une révolte à Candie, leur amiral, Pierre 
Zhdo. à la tête d'une tiotle de vingt galères, s'entpara dv 
divers bâtiments turcs dans rArchi|>el, et pendant quelques 
années la république de Saint Marc protégea seule dans le 
!>*\ant le couïmerce et les possessions des Occidentaux contre 
les progrés des Musulmans*. 

Cependant la diplomatie européenne, à l'instigation de 
Venise et du Saint-Siège, ne restîiit pas inactive ; de 
tontes parts on cherchail :*i conclure une ligue générale , 
mais ee ne fut qu'après la mort de l'empereur Andi\)nic m 
(l3W)<iue ces eiforts réussiront. Lambertino Haldoino délia 



I. Itref du io murs i:i:iri {S. Paiili, Cod. Dipiom., n, 82). \'. Hupf, 
tiriechentatul im MittrlaUer wul in tiff Xeuzeit (fiiicycl. it'Kntch et 
(Iniln-r*. VI, Wt. 

.i, Kuiuuuiii, Storia ducumentala di tVnejia, ni, 11^. 



10 



LKiUE GKNKRALK. 



ÏUMBERT UE VIENNOrS. 



Cecca» (^vôque do Limassol ', vint cette mêiiie uniiui;, an iiuin 
(lu roi do Chyprfs (iemaruler au doge rira<lonico et au grand- 
luailre de rHApit^*] de secourir la clirêtinulé menacée. 

Sa mission eut un plein succès ; les chevaliei*» de Rhudes. 
comme le aénal vénitien, s'engagèrent à premlre les armes 
pour la cau'«e (■liréïii'iine ; le pape se mit à la tête du mou- 
vement, et les uperalieus miIitai[o:5 commencèrei»t pemlant 
l'été de I3Î4. La ligue avait armé une tlolle ; dans celle-ci 
les galères pontifittales étaient eommandérs jiar le pénoi» 
Martin Zarcliai'ia', celles de Venise par Pinre Zéno, relies du 
roi de Chypre par Conrad Piccamiglio. Gênes avait envoyé 
cinq vaisseaux, les chevaliers do Rhodes une escadre sous 
les ordres du prieur de Lonihardie Jean de Hlandrate ; eu 
tout vingt-sept galères. Le commandement suprême était dé- 
volu au patriarche deCoitstantJuople Henri, léjfat apostoli(|ue. 
La Hotte til voile vers Smyrne défendue jiar l'éiiiir d'Kphêse, 
Omar-bey ; celui-ci. à la première nouvelle du danger qui 
menaçait la ville, avaii quIKé la Grèce •n'i il soutenait Jeati 
Cantacuzène contro .lean Paléolugue. Sujyrne. malgré tous 
les efforts de rémir, lombîi aux mains des alliés (28 octobre 
I3i3i; une partie de la rt<itte turque et l'arsenal furent in- 
cendiés. L'année suivante, en vue du mont Athos, cinquante- 
deux bâtiments de corsaires turcs furnil également détrtïits 
par les Chrétiens (13 mai I3U). Mais l'armée d'ilmar était 
intacte; elle lailla en pièces tjanvier t3Sr)june partie de la 
garnison de Smyrne qui avait tenté une sortie. Le légat. 
Pierre Zénn et Martin Zaccbaria tntuvèrent la uiorl dans ce 
combat. Bien que Smyrne rest:'it aux mains des alliés, qui en 
confièrent la défense à l'ordnî de Saint .le»n. celte alternalive 
de succès et île défaites avait ralenti le zèle des confédérés. 
Le pai>e redoublait d'instances pour augnienlor les forces 
de la ligue; il .Mdlioitail Pise (15 février I3i'i;, Florence 
(14 septembre t3'ii et IN juillot I3i:i;. Pérouse (juillet l.'ïiri; 
do Buivre l'exemple de Bologne et dVnvoyer des secours en 
Orient, mais sans sui'<ès. Si Venise persévérait encore à 
maintenir son escadre dans l'Archipel, les chevaliers de 
Rhodes avaient conclu ime paix sépan'-e nvec l'ennonii. La 

1. Il était d'origine Itolonaise. D'atKird cliaiioiiic iln Kaina^ouste, il 
fut évoque do l.imassol, et, en l.Ti'i, numnié ^v(^)|ue de Brcscia, où il 
mourut PII i:riH. 

2, Petit-fils de Itiniiral Ueiioil Zmcharia. \ page-s 42. fiO cl T:». 



HgiuN cependant.^ presque dissuute, se reluniia un iiisUuit, 
liir»i|ue rtertrauJ de Baux, bailli d'Acliaïe, successeur de 
Zac.rUaria. aiinnin v.u Pahîstine quel(|ues renforts. Les Hospi- 
liiiie'i'H reprirent les armes. Omar fut vaincu et tué (I3ît>). 
mais ses frères continuèrent la guerre et investirent de nou- 
veau Smyme '. 

Au premier bruit de l'expédition, un prince français Iluiii- 
bert ii« dauphin do Viennois, s'était fait nommer par le pajn* 
capitaine de rannée chrétienne contre les Turcs \'2?i mai 
1 3 iô I. Il avait prtHé .i .-Vvignun. entre les mains de Cléinenr m. 
le serment de ne rentrer de trois ans dans ses états, et le 
Icndeuiain. jour de la Fête-Dieu, le pontife lui avait remis 
l'étendard et la croix. Ce choix n'avait pas éié accueilli sans 
quelques protestations. Hunibertii, en etfel» ne .semblait pîis 
miiiir les (jnalités (|u'on était en dndt d'espérer d'un chef 
il'armt'e. C'étiiit à hi fois un misanthrope et nu vaniteux. 
L'éiJil précairt^ de ses tînance<ï. la mort rie son fils unique, la 
santé de la dauphine, lavaient alti'islé, et il avait songé :i 
codera la France b-s états dont il éiait le dernier suiiveraiu. 
pour se retirer du monde. En même temps, il ihumait carriér'c 
â sa vanilé, eherdiait â se faire proclamer roi de Vieniip pai- 
l'empereur d'Allemajrne, et se parait des titres les ]dus pom- 
peux '. Il nV'tail donc pas étonnanl i|u'animé de ces disposi- 
tions llumberl eût embrassé avec enthousiasme l'idée de la 
cruisade, et sollicité du pape le commandement de l'expédilion. 

Devant l'indifTérence des souverains d' Kuropi*, le saint père se 
hiiUi d'accepter l'offre d'ilumbert, mal{;rë les craintes léfçi- 
liuiOH que cette nomination soulevait dans son entourage. Le 
ilauphin, avec rimprévoyance qui le caractérisait, s'était en- 
ga^^é à l'Uiretcnir à ses frais cinq galères, un corps de mille 
arbalétriers et trois cents hommes d'armes, parmi lesquels il 
dcvail y avoir dou/.e barinerHts et cent chevaliers. C'étail un 
cnritingeni trop i-unsirlérable. peu en rapport avec les rcs- 

1. Ifopf, iirierhrtdttnfl. .., V'i. Wf^>\ — Mas Latrin. //ixtoire ilf 
t'hypre, U, 180-1; — Hnrnaniri, Stui-i'a tlurunirn. tli Vrnrzitt, m. l'iT-K: 
— (•. Mûllflr. f)ocumfnli nulfr rclnzioui ftritr ritta Toxtatir cott' OiienU'. 

p. 113-Gri \:\\. 

2. J. Itoman. Charte de lièfinrt tlu fpiiuftfiin llumhrrt // (Art'hivcs de 
l'Orient l^liti, i, ô37); — \. ("horior, Hiitt. i(e Httupkiné |lfi6H, p. 5t(*>. 
T89, HI6. — L'acio (|ui numnif lliimhert ii nu ruiiiinuiidenicnl hnpremr 
cbI WilA ilfl'is Xallmiiitais, Htxtoivr ttett lutufthiu* tlf* In iruixi^me rnrr. 
M, jII Hientvo, 17*^1,'. 



lOH 



lAUVE GENKKALE. — IILMUEHT DE VIKN^OIS. 



sources el les finances obérées du pnnco. Clément vi le 
n'Mlnisit à reni Jiomraes d'armes, mais exigea qu'Hnmbert 
fil vreu lïe soutenir la guerre pendant trois ans sans rentrer 
au Europe. 

Celte folle entreprise fut préparée avec la plus grande dili* 
ifence par le dauphin ; il traita avec des patrons de Marseille 
pour la location de quatre galères armées, et le Dauphiné, 
déjà écrasé par des impôts extraordinaires, dut fournir l'ar- 
gent nécessaire à l'expédition. Malgré Pactivité déployée, la 
durée des préparatifs dépassa lo tnrmc de la saint Jean l'^i 
juin 1345}, que le dauphin avait tîxé pour le départ ; l'embar- 
f|ueiaent n'eut lieu ijue le 2 septembre à Marseille'. Aux 
quatre galères équipées aux frais d'Huinhert s'étaient jointes 
rjuatre galères pontificales, mais c'est d'Italie qu'on espérait 
d'importants renforts. Le chef de la croisade, débarquant â 
Livourne, traversa l'Italie pour s'assurer lui-même de Texé- 
eution des promesses faites par les cours italiennes. Quelques 
centaines de Florentins, de Siennois et de Pisans s'ennMèrcnt 
sous ses drapeaux ; â Trévise il acheta des chevaux ; à Ve- 
nise, malgré un accueil des plus flatteurs de la part du doge, 
il n'obtint qu'une galère, qui rallia l'escadre dans l'Archipel*. 
Pendant ce temps le gros de l'expédition était resté sur les 
navires, auxquels rendez-vous avait été donné A Céphalonie. 
Humbert les y rejoignit vers le mois de décembre'. 

L*hivcr se passa sans entamer des opérations militaires 
i|Ue la faiblesse des forces chrétiennes rendait très ditfl- 
cilrs. Humbert se borna â capturer quelques bâtiments gé- 
nois et grecs, chargés de blé et ile marchandises diver- 
ses*. Il n'osa, comme le lui demandait le pape» tenter de 



i. J. Itoman, Charte de Ùfi/tart. . ., p. 537; — J. de Péti^ny, iVo/iVr 
hixt. et hiotjr. sur Jact/ues Urunier (ftibl. de l'Ec. des Cli., i** série, 

1. 1, p. 27a-.îi. 

'.!. J. (le Pêti|rny, Nvtire higt. et hiuyr.. ., p. 27.5-6. — La liste des 
chevalien* et dus relifrieux do l'Iiélel du Dauphin à Venise nous est 
iloi)r»(''p par l'IvKse Chevalier, Choix de documenta in^dilg historique* 
itur te lltifiphint' (IR'Vi, p. %-9. 

'.i. L'ordonnance sur ro sujet fui renonvoiï'e ù Itliodes, le 2.5 no- 
vembre liri.i {V . riif'valier, flhois dr dorumenlx ,. p. y9-104j. 

4. r. Clievalier, Choix df docitmetttx. ,,, p. 105-1}. Cette capture eut 
lieu avant lu 13 février l:îUj, ilate Uc l'estimation des niurchan<li.*.e)> 
l'untisniK^n» par le vigtiier ilu patrian-lie de (onstantinople (tleyU, 
iicxchâhU' de* Lemutehandelit im MUteiatter, i, 197). 



CAMIWiNK U la'MBERT DANS I.K LEVANT. 

«(.«courir Cuffa. Cette ville, entrepôt du commorce de l'Occi- 
deiit. dans la mer Caspienne, Hait étroitement menacée par 
lo Khan lios Tartares, Dsjani-bey, et la perte do cette pUico 
«U eu les plus graves coii!séf|uences pour Venise et surtout 
pour Gtnjes. Humbert hiverna â Négrepont. Pendant son 
liivcmape, il s'était trouvé en contact avec une; tîotte génois»» 
qui. sous le commandement de Simon Vignoso, avait pour 
obji^ctit* la conquête de Chios. Cette ile, possessiou des Zar- 
charia. avait été perdue par eux en 1 ;i?0, et Martin Zacchariu 
s'était Hatte de la rpprtmdre aux Grecs à la faveur de la 
ligue. L'expédition de Srayrne, le mauvais vouloir des con- 
fi'déréset In mort deZaccliaria avaient empêché la réalisation 
d« ceî4 projets, mais Géiies s'était h:Uée de les i*eprendrç. 
Humbvrt* de son côté, avait entamé avec l'impératrice Anne 
de ronstantinnplf» des négociations pour obtenir la cession 
de l'ilo pendant trois ans ; il voulait en faire la base dos upé- 
ratioiis des croisés ; puis voyant que ces pourparlers n'abou- 
tissaient pas. il avait songé à s'om]>arer deCliios ]»ar la Uivev, 
ol avait offert à Vignoso des sommes considérables pour le 
laisî***r maitre d'agir contre l'ile; mais les Génois repoussèrent 
l'i's ouvertures, dans la crainte de voir Venise, la principale 
alliw» d'Humbert, prendre pied sur ce point, et attariuêi*ent 
eux-mêmes Chios l'Itî juin 13'»'))'. Battu dans ses tentatives 
rliploniatiques. Ilumbert, au retour do la belle, saison, sf* 
raiiprocha des confédérés et prit part à un combat heu- 
r^?<ix livré autour de Sniyrne 2'i juin). La cour pon- 
tilicale. pour enti'etenir le zèle en Occident, lit rédiger, à 
l'iMumsion de cetto victoire, un bulletin dans lequel le succès 
des armes ihréliennes était démesurément grossi. A travers 
les ampliïications du jvcit, ou pouvait entrevoir que l'affain; 
fut «unglatite et peu décisive, mais que cependant le champ 
de bataille resta aux confédérés '. 

Sans pousser plus loin leurs avantages, les croisés se sé- 
parèrent. Humbert découragé, voyant ses soldats en proie 



1. Iluml>ert ulIVit à Vt^ru)»> iint' pension annuelle \\e <lix mille 
ni>riiiï IKitir lui et vinjrt mille ^cus dur à i>artîiper entre les capitaines 
fie» jfal(Tos (('. Pa^aiio. l>rUv imprette et det dmainio thi iîtnovtssi 
ttfUa Orrcta, Genova. IKM', p. (î\). 

2. J. de l'^ti).'ny, .Vo/i>p hist. ft ftiotjr.., p. 276-8. La lettre était 
ailrewk^e pnr le roi de r.|iy]ire à Jeaitiie. rvuw do Sicile cl iJc Jéiti- 
Mlem iHeyU, lue. ci'., i, 5UT-y). 



aux lualadiftH cuiitagieuses qu/^ développnient les chaleurs, 
écrivit au i^ajic pour lui nxposor quo Ip sr^ul iiiovpn tl fi sorti r 
lionorablfîmt'nt do cHi^ avcnturo ('Uit rit» traîtpr avec les in- 
litlèles, et pour lui demander <le convertir robUgatioQ qu'il 
avait prise de rester trois ans en Orient en un p(^Ierinage aux 
Lieux Saints. Lo. daupliin regaj^na lîhodes sur ces entre- 
laites ; mais, pendant la traversée, il fut assailli par l'escadre 
génoise occupée à la conquête de Chios ; celle-ci considérait, eu 
('•irard aux propositions (juVlle avait renier, le dauphin coinino 
un enutiini ; tous liîs bagagfs. jovaux, harnais et chfvaux du 
prince furent pillés et perdus {fin août 13Ui)*. Enfin â 
Rliodps, au commencement de \'^'^'ï, arriva la bullo sollicit<'*e 
par Iluuihert. I,e Saînf-Siège, sans argent et sans moyen 
d'en avoir, puisque toute l'Europe était en armes et que les 
décimes ne pouvaient plus être levés, se souciait peu de 
continuer la civisade ; il accordait au dauphin tout ce qti'il 
avait demandé, et le prince, libre désonnais de tout lien re- 
ligieux, rentra dans ses états pendant l'automne de 1347'. 

Le réle piteux jiMié par Humbert avait achevé do désorga- 
niser la ligue, qu'une direction éjier^ii|ue oùtseiile pu main- 
tenir unie. Venise, quoique directenietiE intéressée au succès 
des armes confédérées, avait abandonné Toeuvre commune 
pdiii' ttvunierson attention du côté fie la Dalmatie, qui venait 
de se révolter à la voix du roi de Hongrie, et de la Crimw, 
in'i le développement des établissements génois crt'ait à la 
républi(iue un sérieux danger commercial. Le roi de Chvpre 
avait regagné ses états. Les Vénitiens, ainsi que le roi de 
Chypre et Tordre de l'Hôpital, se décidèrent alors à traitz-r 
avec le sultan d'Kphése [tî* annt LiiH). et obtinrent de lui la 
]M)ssession de Sniynie, et d'importants avantages conuu*'r- 
ciaux dans le Lovant, spécialement à Epliése. Le pape ratifia 
ces c<inventions : la ligue, bii'u que destinée à subsister enctire 
de nom pendant de longues années, était nmipue de fait; elle 
avait conquis à la chrétienté la ville de Smyrne; celle-ci, dé- 
fendue et fortifiéi* par li's Iïn.spitydi*'rs. resta pendant un 
demi-siècle le boulevard des Chrelieus en .\sie Mineun'\ 



1. J. do i^ôtigny, Notice htsUit: et tiiogr ... p. 2H'i-7: — lloyd, loc. 
rit., I, 5'i9, 

1*. J. i\o r^li>;ny. Xittice /tixhtr. cl hitujr .. p. ;;TM-R». 

o \\o\it iirievhcninwl.. ., vi, ^iG-i; — Itoniunin. m, t'i8-5l; — Moa 



DKMEMBREMENT DE L EMPIRE 11 ORIENT. 



C'est en vain qu'ù plusieurs reprises, eu 1350, en 1353 et 
en I3r»7, la cour apostolique, le roi de Chypre, les Hospita- 
liers et la république do Saint Marc cherchèrent à renouer 
une alliance contn» les Turcs. Tous leurs efforts furent para- 
lysés, dès leur début, par la guerre dos Géuuis et des Vé- 
nitiens, Sur les instances du Saint-Siège, îles Traités furent 
conclus par les plénipotentiaires des puissances intéressées, 
mais les alliés semblaient n'adhérer qu':"i regret à la ligue, 
et ne céder qu'aux solliGitatious répétées de la papauté ; il 
(rentrait pas dans leurs vues de continuer la guerre ; dés 
lors aucun résultat rluralilo ne p(tuvait être obtenu '. 

Cette situation se prolongea pendant (quelques années, au 
graud profit de la puissance musulmane, qui se développait 
sans rencontrer d'obstacles et prenait de jour en jour un 
pied plus solide en Kurope. I/empire d'Orient, incapablp de 
résister aux Turcs, se démembrait de toutes parts ; c'est contre 
lui que se tournait ranibitiou ottomane, c'est â lui qu'elle ar- 
rachait chaque jour une nouvelle province. Les Chrétiens, de 
leur côté, avaient protité de la faiblesse de l'autorité impé- 
riale pour étendre â ses dépens leur influence commerciale et 
coloniale dans l'Archipel ; les Génois, au xiv' siècle, person- 
nifient cette politique qui leur réussit merveilleusement: en 
I3i5 rile de Chios, en 1358 la vieille Phocéo sur la cote d'Asie 
Mineure tombent au pouvoir des colons génois ; au même 
moment Lesbos est détaché de l'einpire grec (1355) en faveur 
d'une dynastie génoise, Philadc:l])hie (1353), la dernière pos- 
session des Grtics en Asie Mineure, cherche, par crainte des 
Turcs, â s'affranchir du lien r^ui la rattache a Byzance, in- 
capable de la protéger contie les Sarrasins. Ces faits, sans 
être pour les Latins des prugrèa au sens absolu du mot, ne 
•ont pas indifférents aux destinées iiltérifurns de la cause 
chrétienne. Si, d'un côté, on peut regretter de voir les puis- 
sances catholiques se joindre aux intidèios pour briser une 
barrière que ces ilerrders ébranlent déjà A coups redoublés, 
on doit par contre so féliciter des résultats obtenus, puisqu'ils 
ont pour effet d'augmenter les forces et In puissance des 
états chrétiens dans l'Archipel'. 

Latrie. Comiurrce et lîxpt'iittioiu, ... p. 1 12-20, donne le texte du traité 
avec le sulun J'Kphèse. 

t. Maa Latrie, UUtoire de Chypre, il, 217-9. 
Grifrhenland..,. vi, 'iGS. 




110 



l.roUE OENKRVI.K 



HfMUKRT DE VIENN'DlS. 



On aurait tort d'induire du calme relatif qui se manîfeslo 
an milieu du xrv* si/'cle quo la question des Lieux SaihU 
l«tssioune luoius l'opiuiou publique qu'elle u(» l'avait fait an 
iMmlemain de iacluite de Saint Jean d'Acre. L'enthousiasme 
ne sVst pas ralenti, mais il s'est uiodittê. Si l'on jette un 
coup d'œil sur les cinquante années qui se sont écoulnes, un 
voit partout^ sous la menace du danger et la hunie de la 
défaite, les projets de conquête so succéder presque sans in- 
terruption; an milieu de la confusion <[ue la diversité des 
avis ne manque pas de créer, des idées d'une haute portée 
politique sont émises. Le blocus do rKgvpte. l'établissement 
d'érules dans les pavs musuhuans dans nu but civilisateur, 
l'alliance mongole, la création d'une ftirce clirétiemie sur le 
golfe Persifjue sont de ce nombre ; de pareilles conceptions 
sont d'un licin'eiix aui^^ire, et font présajfer le succès d'un»» 
intervention eu Orient. Il n'en est rien, cependant, et les ten- 
tatives ne répondent pas aux projets. Nicolas iv ne paiTient 
pas à armer l'Occident. l'Europe ne sait pas protiter de la 
coopération que les Tartares lui offrent. Charles de Valois 
n'est pas plus heureux dans sa tentative de reconquérir le 
sceptre impérial, et Philippe lo lîel n*a pas le loisir de passer 
en Orient. Sous le rê^tji' de ses successeurs, l'inUîrvention 
armée en Pab^stine r<!ste la préoccupation exclusive de la 
politique française dans le Levant, sans que les circonstances, 
maljîré des pi-vparatifs considérables, permettent jamais de 
réaliser rexpé<Ution projetéi'. La ligne de Lïii, couronnée 
par la pnae de Smyrno, est le seul résultat obtenu par la 
chrétienté, résultat assuivment sans proportion avec les 
efforts et les sacrifices qu'elle s'est imposés. 

L'occupation de Smyrne cbH la période des projets stérilos 
et des tentatives avortées ; la tin dti xiv' siècle offre un autn^ 
canictère. Lescunseiller.< cèdent le pas aux hommes d'action; 
si la politique à suivre en Orient inspire moins do vues ori- 
ginales et do conceptions remarquables, en revanche elle 
réussit souvent à mettre l'épée aux nuiius de la chevalerie el 
â l'entraîner contre les ennemis de la foi. C'est l'époque do 
prises d'armes qu'alimentent une activité toujours renouvelée 
d'expansion guerrière et la haine toujours vivace de.s 
mécréants. 



LIVRE II 



TENTATIVES 



■l3o(M3!)() 



LIVUH il 



TENTATIVES 



1350-t3!)C 



T<a diminution dft« projets de crûlsatlp. qui rèdent le pas aux expé- 
ditions, raraoti^rise «-etto période. Seules l<>8 idées de Philippe de 
Mé7.itTes appellent l'attention ; ellts ortt en, de leur temps, une 
influence ronsidrrahlo qu'on est loin de soupçonn'^p aujourd'huî, 
à considérer dans quel oubli sont lombi^ leiï ouvrages de 
MéEières*. 

Ltm documents d'arohiveii, sans être très considérables, sans être 
même inédita, méritent un examen approfondi. Parmi les ouvrages 
qu'lU ont inspiréa, nous (ritoronâ pi)ur l liypre, le.s travaux de M. de 
W&s Latrie', qui a misa conlributionK toutes les archives européenneH. 



1. A peine quelques fragments ont-ils été publiés. Cf. A. Molinier, 
[)f»cri}UiuH de iIpujc matiutiri'itx. . . de Philipfte de Mézière» ((îénes. 
1K«t,extr. dos Aroh. do lOrient Latin, i. IwrMl'i); — Lebi:iMif. hUtnoire» 
ite lAend^mie det Imcriptùm»^ xvir, \\\\''\\'%. -- Il fnnt ajouter il ce 
qui prérèdr la vio du 11. Pierre de Thomas (Acta Sanrtomm hoU., 
ïy janvier, n, yyt»-HU:i), et V/'jjtslre iomfinlahU et ronsotaloire sur le 
d*''*a*1rr de .NiropoHs, (Froissarl. éd. Kervyn, wi, 4Vi-523 > Nous avons 
anolyx^ rette dorniére ifuvro au cours du présent travail. 

2. ifixtoire dr Chi/pre (F^iris. IH,i*J-fi!i, :J vol. in-H", et spécialement 
le« t. 2 cl ;î; — /htcumenlM nouveaux si'rvatit de prntvts d l'hintuire de 
ÇUe de Chypre (Cuil. dei> Uocuw. InOdits, .Mélanges lilstoriques, iv 



Sur im point plus spécial, ja croisade d'Amédée do Savoie, on np 
saurait trouver de meilleur fluide que le livre de Datta'. Fait d'apr*-!* 
le compte du trésorier du pnnce pendant l'expL-dition, il met en garde 
contre les inexactitudes des chroniques contemporaines. 

Parmi celles-ci se place en première ligne Froissart, qui domine le 
MV*" sii^cle tout entier. Il a toutes les qualili's d'un excellent anna* 
liste: m(^moiro remarquable, amour de la vérité, ardeur infatigable 
à l'entendre de la bourlie de ceux qui la savent, et fidélité à la 
reproduire. S'il encourt parfois le reproche d'inexactitude ou de 
partialité, on ne saurait l'accuser pcrsonncUeraent de mauvaise foi. 
[| a iiccueitti indistinctement tout ce qu'il a entendu sans songer 
que la passion. Taveuglement ou rignurance ont pu vider les 
témoignages cpi'il reproduit; il est inconscient du tort qu'il fait à la 
vérité historique. Un cunçoil dès \ors de quelle Façon il convient 
d'employer les Chroiii^urs de Kroissart *. excellentes dans l'en- 
semble, elles demandent à t^tre soumise.s, dans chaque cas spécial, 
à une enquête sévère^. 

A côté d'elles, se placent la Chronique det Quatre /tremier» Valois •, 



1882, in-4"); — Commerce et Exp^diiiom militaire* île ia France et 
lie Venise au intffjen /iffe {Ça)]\. des Doc. IntVd., 187*1. in-î"} ; — Ifes 
relations polilit/ufx et romuiercinhx rte fAêie Mineure avec Cite de 
Chypre (Dihl. de 1 Kcole des t'hurles, 2" série, t. i). 

1. p. Datla, Spedizioue in Oriente dt Amedeo V! conte dî Sann'a 
(Torino. i8"iti. in-S»), d'après les archives de Turin. 

2. V. Kervyn de Lettenhove, Froisênrt, étude littéraire sur le 
.\iv« siècle (Paris, 1857, 2 vul. in-12): — S. Luce, Chronique» de 
J. Froissart^ i (introduction, Paris, 1869, in-8). — Les deux éditions 
principales (le Fntissjirt, celles de Kervyn de Lettenhove et de S. Luce 
(inachevée , n'ont pas pour base le même texte. Li première suit le 
manuscrit uni<])ic d'Amiens, la seconde une classe nombreuse de ma- 
nuHcrilsdont l'édiieur a établi la tiliation avec le plus grand soin en 
réservant fmur 1rs variantes la leçwn du manuHcril d'.\miens. Nouî. ne 
parlons |>as de l'édition de Uuclion {'i vul. gr. in-H" dans la collection 
du Panthéon littéraire) qui ne jjeut étro considérée comme une édition 
scientifique. — Kn citant Kroissart, nous avons eu recours h l'édition 
de M. Luce jusqu'en i:t:o (7 vol. in-8-\ 1869-78), et à celle de M. Kenyn 
(le Lettenhove ^25 vol. in-B", l«70-;7) pour l'époque postérieure et 
pour les éclaircissements de toute nature qui accompagnent le texte 
des Chroniques. 

a. Cette enquête a été faite jwur la guerre de Guienne (1345-'46i, 
par Bertrandy {Etudes sur les Chroniques de Froissart. Bonleaux, 
1870), et pour celle de Urctagne (1341-G4) par 0. Fr. Hlaine (Hevue de 
Bretagne et de Vendée, 1871, 5-32 et 119-3(1). 

'i. S. Luce, Chnnnque dn quatrf premier» Valois (Paris, 18t>3, 
in-H-l. 



Sol'Ki^HS t)l^ LIVRE éRCOND. 



lî; 



d'origine normande, recunimandable par rexaclitude des renseigne- 
ments qu'elle contient,— les Grandes Chroniques de France ', recueil 
ofâriel i*Dmposc^ à Unsfigation des ftbbês de Saint Denis, et pour le 
n^gne de Ttiarles v sur l'ordre exprès du roi, ~ et la seconde conti- 
nuation de fluilhuuie de Nfinj^is', dont la rédaction rcvOt le in^mc 
carartv're liistnriogniphi<jUf'. 

Ce» chroniques général**» stmt compU'-tées par des téraoignagfs 
spAeiaiiXf concernant eertains points liistnriqiieH partimiliers. Telle 
est, par exemple, la croisade du roi Pierre i de (Jhypre qui a eu 
dans Guillaume de Macliaut un historien contemporain, vérïdique 
et injpartial. La /^rr«*'rf'.!/cxrtn//n> est à proprement parler l'histoire 
du rè;rne de Pierre de Lusignan ; wrïle d'après les récits detémoîns 
oculaires avec lesqueU Mâchant fut en relation» constintes, cette 
chronique rimt^e est, pour la partie qui nous intéresse, très exacte. 
Si vers la fin de l'ieuvre ce caractère disparait, on ne saurait rendre 
l'auteur resjwnsable d'erreurs que ses inspirateurs étaient intéressés 
à lui faire fummeltre^. Ini vie du D. i*ieiTe de Thomas, par Ph. de 
Mézières. complet»» heureusement, malgré son allurt; apolo^tique, 
les renscignenu-nts relatifs aux origines de l'expédition*. 

L'intervention, au coiitraire, d'Aini^dèe vi en Orient, quoique men- 
tioniiée avec quelques détails dans les Chroniques de Savot/e^, 
resterait pour nous fort obscure sans les pièces d'archives. La 
comparaison de ces deux sortes de doi*unicnts nmis apprend à n'usrr 
qu'avec nuidératiun d'un témoignage qui, bien que contemporain, 
n'offre pas d^s garanties absolues de vérité historique. 

La croisade de Harbarie ne nous eh>t, pour ainsi dire, connue que 
par Irschroriiques: elles émanent de chacune des nations qui furent 
m*lèe» û cette pxi)édition, et se divisent en suurces arabes, génoises 
et françaises. Les premières sont les moins nombreuses. Ibn- 
Khsldoun, le chroniqueur des Arabes du jMaghreb*^ confirme les 
récitA des auteurs chrétiens dans leurs lignes principales. Les 
chri>n)ques génoises se réduisent aux annales, officielles et exactes 
danâ leur concision, de (îejrges Stella, contemporain des faitsqu'i 



1. Paulin Paris, len yrandes Chroniqurjt */»» France (6 vol. in-t3, 
I83G-40). 

2. IL Géraud, Chronique latine de Gniitaume de \angis de \\V,i à 
t:f04» avecles eontinualums de t:tO0 à 1368 (Paris, t8'i3, 2 vol. in-8"). 

3. L. de MaK Latrie. /.« /'rixe d'Alexandrie (r.enève, 1877, in-^"). 

4. Acta Snnctornm HuU., 2li janvier, II, 9y«-101J. 

5. MoHwnenta htKloriœ pairitf, Soriptorurn t. i (Turin, IB'ÏO, in-foL), 

G-as-i. 

6. Ibn-Khaldoun, UiMuirc des Berbères, irad. par de Slane (1852- 
56), t. III. 



116 



SOTJftCES DC livre SECONÏ)". 



raconte *, car les témoignages il'A. Giustinianî (U70-1336)*, et 
(l'Ilubert Fiiglieta (1518-1581)' sont diretMemenl puist^sà celte source 
commune. Il n'en est pas de même des récits de })rovenance fran- 
çaise, en tète desquels se place la Chronique du bon duc I.oyR de 
Bourbon*. Kcrite par un témoin oculaire, probablement Jean de 
Chàteaumorand, sous l'inspiration du duc de nourbon, chef des 
forces chrétiennes, elle rev^H, pwnr celte rampaj^iie, un caractère 
d'autlienticité et de précision qu'on lui refuse généralement ilan» 
son ensemble. Serviteur dévoué de Louis de Bourbon, l'auteur aura 
pu parfois exagérer les qualités et le rôle du dur, mais le récit est 
généralement tîdéle et doit être accepté avec confiance. Il n'en est 
pas de mémo du témoignage de Froissart qui. h cùté de détails 
puisés à des sources dignes de foi, accueille trop facilement de^ 
légendes plus [loétiqueg que réelles, se montre tmp peu favorable 
au commandant de l'expédition et se fait l'écho des jalousies suftcitéeit 
par la haute situation du duc ". Le Heligieux de Saint /tenu, au 
contraire, chruniquenr officiel de Charles vi, comme il avait été 
historiographe de Charles v", lidéle i\ la couronne encore plus 
qu'au roi, est une source des plus importantes et des plus dif^es 
de foi. En ce qui concerne la France, il oiïre toutes les garanties 
d'exactitude, sauf à ne dire que ce qui pouvait être agréable au 
souverain. Ses informations, pour les événements de politique exté- 
rieure ou d'histoire étrangère, demandent à être contnilécs'. On 
en peut dire autant de Jean Juvénal des Crsins. Son histoire, 
inspirée par la reconnaissance des bienfaits de Charles vi, se 
distingue, malgré le sentiment qui l'a dictée, par l'amour de la 
vérité et l'exactitude du récit. On y chiTclifrait en vain, il est vrai, 
des aperçus et des faits inconnus aux autres chroniqueurs, mais 



1. G. Stella, Annales Grnuensea (1298-1400) dans Muralori, Aer. 
italic scrt'p., XVII, î>'i7-IS18. 

'1. Annali delta rcpuhlicndi Geiiova. Ces annales furent publiées en 
1337 et réimprimées en 1855 (2 vol. in-8->. Gènes, Canepa). Nous nous 
sommes servi de cette seconde édition. 

a. Hislorim Genuensium libri xii (ricnun\ 1585). 

4. A. M. Chazaud, La Chronique du bon duc Loy* de Bourbon 
(Paris, 1876, in-8-). .M. Chazaud a montré que cette chronique, attribuée 
H Cabaret d'Orville, si elle avait été rédigée par cf^lni-ci, avait été 
dictée par un ancien compagnon du duc, vraisemblablement par Jean 
de C'hùteaumorand. 

5. Froissart, éd. Kervyn, xiv. 151-9, 211-53, et af>9-80.. 

6. \a partie de l'œuvre du religieux concernant le régne de Charles v 
e.st perdue. 

7. Bellaguet, Chronique du Beiit/ieuj: de Sftint iteni» (V&r'iJi, 1839-54, 
6 vol. i^-4^^ 



SOURCES DU LIVRE SECOND. HT 

la probité littéraire de l'auteur écarte tout soupçon d'exagération et 
de partialité *. 



1. ffittoire de Charles v/, 1» édit. par les soins de Théodore Gode- 
froy (Paris, 1614, in-4») ; — 2« édit. par Denis Godefroy (Paris, 1653, 
in-fol. avec additions). De nos jours Juvénal des Ursins a été réimprimé 
dans la collection du Panthéon littéraire de Htichon et dans la 
nouvelle collection des Mémoires pour servir à Chistoire de France 
de Michaud et Poujoulat (1" série, t. ii, 1836). C'est de cette dernière 
édition que nous nous sommes servi. 



CHAPITRE PREMIKR. 



CROISAtlt: DE PIEKRE 1, KOI DE CHYPRE. 



Les progrès des Ottomans ne se ralentissaient pas, tandis 
que l'Europe et les puissances chrétiennes <ïu Levant, à la 
suilo (le l'éc^hec de la li*<iio el do la retraite d'Huaibert île 
Viennois, ne savaient ou ne voulaient pas renouer uni? action 
combinée contre les infidèles. Ceux-ci avaient profité de ce 
répit pour étendre leur (louiinntion en Asif Mineur*', et alt- 
sorber les états dont l'indépendance avait jusqu'alors empê- 
ché l'unité politique de l'empire musulman. OrAce .-i sa posi- 
sition, l'ArménÎH était devenue l'objectif dos efforts ih's 
Turcs; elle avait vu les émirs turcomans ou arabes occuper 
successivement Sis, Tarse, Adana, Pélerga. TAïas, et tout 
le littoral, et elle irexislail plus que de nom; seuls les chA- 
teaux forts de Gaban, Pardserpent et (îorighos résistaient 
encore ; h's Turcs avaieni menu* déjà dévaslé les environs 
de co dernier et attaqué la ville, mais les mui'ailles de la 
place avaient re|»oussé leurs assauts. 

Une situation aussi précaire appelait un secours immédiat; 
le roi Constantin IV l'avait aoUiciié sans succès dr l'Etu'ope, 
et TArménie n'alteinlait son salut que de l'appui du roi de 
Chj^pro. L'avèneniPiit au trt')ne 4le Pierre i (IliiO) était le 
seul espoir des Anuéniens ; ce prince luïurrissait des senti- 
ments belliqueux qu'il avait eu grand'peiue â contenir du 
vivant de son jiére Ilujruos iv. et ne demandait qu'à leur 
donner libre carriéri\ L'ardeur guerrière du jeune roi se 
fortitiait de considérations politiques : il manquait à l'ile de 
Chvjire d'oatuper une ville fortifiée Nur la côte d'Asie Mineure ; 



au point de vue commercial, les Chypriotes avaient besoin 
sur la teiTe ferme d'un point où les marchands européens 
pussent échanger leurs produits avec ceux de l'Asie centrale 
cl notier des relations directes avec Kouieh, Sivas, Ense- 
ruiim et les grands marchés auxquels aboutissaient les cara- 
\anes de la haute Asie. Ils eussent ainsi iHit»'- de s'approvi- 
sionner dans les ports d'Armènio, de Pamphylio etd'Rgypte. 
L'occasion de réaliser ce projet était trop ravtu-able pour être 
repoussée. L'Arménie demandait assistance au rui de Chypre 
et lui offrait en échange d'oc<uiper (Kirighos: Pieriv s'em- 
pressa d'accepter ces propositions. Dès le 15 janvier 1301, 
deux galères chypriotes amenaient à Gorighos quatre com- 
pagnies d'arbalétnei*s sous le comriiaiideiiieiit de Kohert de 
Lusignan ', et la place jurait lidélité au roi de Ciiypre. 

Cette prise de possession n'était que le prélude tl événements 
plus considérables. Le granil Kuramau s'était hûlé de lever 
une ai'niee nomlu'euse el de s'allier aux émirs de l'Aïas et de 
l^srandelour, ses voisins, tandis que Pierifi faisait à Chypre 
lie grands préparatifs, et réunissait â Famagouste une tîotte 
lie cent dix-neuf voiles (II' ;ivril I.'I5I). dans laquelle ligu- 
raîent des contingents fournis par le Saint-Siège. Gênes et 
les chevaliers de Rhodes. Jamais pareil armement n'avait été 
fait par les Lusignans ; le roi lui donna romni*- objectif Sa- 
lalie, au fond d'un large golfe, sur la côte méridionale d'Asie 
Mineure, place au.ssi importante par la forets de ses défenses 
que par l'étendue de sun roniiuerce. Débarquant le 1*3 aoiU 
tt pmximiti» de la ville, l'aiMiiéi* l'empcjrtait le lendemain 
(*^ S août tilGljde haute lutte ; h-^ émirs de PAïas et de 
LesL'andelour elfrayés deniandérenï la paix et l'obtinrent en 
échange d'un tribut anniud et de la promesse de respecter 
les territoires de Gorighos et de Satalie '. 

Lo succès lies ai'nies chrétiennes eut un grand retentisse- 
ment en Europe, mais la joie (piii avait inspirée fut courte: 
on apprit bit-nlôt les dangers qui nu^uK.aient Satalie. 
L'émir, que les sources contemporaines appellent Tacca, du 



I. ("Vtjiit un c-hevalier poitevin, venu en t»nent ponr gnerrfiyersou» 
la bannière des pnnres de sa muisiMi. 

i. Mil» Uutrii', /M* relations ffolUn/uaK tt nnnnin-rinif/t tif l'Asie 
}hn^tfrr nwc litc de Chtf/ftc duns Bit)!, do l'Ec. dusCti., li" série, t. l, 
p. VMK-*I&. 



120 



rROISADK DK PfERRE I DE niYPRE. 



nom du pays qui \\û obéissait, avait repris les armos aussitôt 
après le départ du roi de Chypre, et ravageail h^s environs 
de la ville; il lenlait même (13 avril \'Afï2) de surprendre la 
place; mais, maltrré r^oliRC de cette surprise et quelques 
succès de la flotie oliypriole sur les cotes de Lycie, la posi- 
tion de Satalie restait aaseK crili(|ne pour nécessiter le départ 
de Pierro i pour lOccideuï (i'i octobre 130*'). Il fallait que 
le prince obtint des cours européeunos des renforts [Kïurcou- 
tinuer la guerre, sous peine de voir s'évanouir les espérances 
que le début de la campagne avait fnii concevoir A la 
chrétieulé ' . 

La preuiière éta[he du voyage de Pierre i fui Venise; il y 
séjourna pendant le mois do déoemi)ro I 36l' ' ; de là il traversa 
l'Italie septcntrionaltN passant par Milan, Puvie et Gènes 
(janvier-février I3G3) et gagna AvÎ'jMiou par la route de la Cor- 
niche. Le niercredi saint i '^0 mars 1303) il faisait son entrée 
dans cette ville, oii se tnmvaieut réunis le pape Urbain v. le roi 
de France. Jeun le Uon. le rui de Danemark, Valdemar m, 
el le comte de Savoie '. Si la cause dt^s Chyprioti»» avait ren- 
contré auprès des cnurs italiennes, malgré l'accueil magni- 
fique dont elles honorèrent le prince, fort peu d'écho, il n'en 
fut pas 4le même à Avignon. A l'instigation ilu pontife, les 
rnis de France, de Darjemark et li' rtunii' de Savoie prii-ent 
la croix le vendredi saint (31 mars), et promirent de secourir 
le royaume de Chypre. C'est qu'en effet, Pierre i n'avail 
pas à craindre d'eux, comme des puissances italiennes, des 
jalousies d)^ commerce et d'influenrc dans le L**vani. L<^ roi 
de France était le type de rbunneur chevaleresque ; il Leuujt 
à remplir le vœu que lui avait légué sou père, et voyait 



1. Mas Latrie, De» retaiiont , . ., dans Hibl. de llic. ilt-s th., 2« sr^rie, 
t. I, p. VJ5-7. 

2. Il quitta Venise le 2 janvier llMî^. l.'iLiitorisalioti de sortir des êUits 
vénitiens lui lut donntV le r*" janvier i:îrt;[ [mr le grand <'»iii.sril Mds. 
Latrie, /fisloimlf Cht/pre, il, 2i*) nt 2'i7). 

3. Le roi de Krance était à Avignon depnis novembre lîWS, le nû 
de Danemark depuis le 26 février \'MV.i iKrt>is!»nrt, éd. Lurn, vi, p. 
XXWni et Xl.i). La date rie l'arrivée du roi de Chypre, faussemenl fix^i* 
au It décembre i;t*12 par Villani, a été déterminée par >L de Mas latrie 
[ilintoire de CfujpVfy n, 23it-'i0). La priScncc d'Amédée \ldt? Savoie 
n'est pas signalée par les cbroiiiqueuni euntcmtH>rain!i. Datta (^S//irf/i- 
zionr in Oriente di A$nedeo v/, Turin. 182*1, p. 11-:^ la déduit d'une bulle 
ajMJstolique du l** avril 1U6U. 



IMKRRK I A AVIGNON. 121 

ilans la nuuvellp rroisaiii> le moyen (t'enlraîner hors do 
France l«»s CV»inpagnips qui ruinaient le pays, et dont il <^lait 
inipoH^ihle de le débarrasser '. Le jeune Pliilippe de NavaiTe, 
lils dn Charles le Mauvais, proelauié ])ar Jean tt « inaislro et 
fC'»uverneur de toutes los gens à icelhi eiiipriai* d'aler sur les 
mertereansSarrazins ennemis de la fui» avait suivi Texeuiple du 
roi : après lui le cardinal de Pêrigord, lèf^at .Lpiistolique ", 
ie;in d'Artois, conili' d'Ku \ les rouîtes de L);imiu;irtin * et 
de Tancarville *, Anmul d'Audrehem *", le grand^irieur de 



I. Kn i;i65. le niaprciial Anioid d'Auilrelieni fut envoya auprès du 
roi dp lîongpio pour négocier le passaj;i' des routiers dans cf pays. 
L'eniperniir ('harlns iv nn limitait pas du siin-f-s; il oITrait ru^me la 
moîiif^ des rcvoiius du royaume dp lîuhr-mc p(Midant trois ans pour 
!»iibvenir aux frais dp l'eut ivprist*, et comptait sur Venise, si le pas- 
*^)j;e n'aviiil p.i?. lieu pir la lIoiigriL^ jujur fuiipiiir les vaisseaux iiôces- 
>jïin'& à reml)arri«(;merit des l'.impajLriiins. Lr projet rchuiiii ''omplù- 
tein^nl lE. Molinifr, Etwh Kur la rir tl'Arnoul ff'Awirffhem, dans 
Mt^moir**s prMrntt^s par divers siivnnts, t. vu Paris, 18KU, jti-V'), p. Ih9). 

'J. Klie Talloyrarid dn Pèripord, né en laoi, iWéquR de Limoges 
on l'Ai't^ d' \iï\cnv en I3:iî*, rardinal en 13;U, évi>«^ue d'Albano. lise 
pr^nwMtpa braucoup de la Terre Sainte; c'est h lui que (îuillaume 
Bohinzeie, voyapi'ur allemand, dédia son Lifier Hf^ futriihux tjttibmittam 
ultramnt'inin et prœcipue de Terra Sam-ta \\ . Iteiiïenberg, Monument» 
j«nir her'vir... p. 277-K(i). Il mourut à Avignon 1*' 17 janvier lîttj'i. Sa 
mort, survenue en même temjM* que relie dn roi Jean u, ne fut pa.s, 
au dire de (iuillaïune de Mucliaut, ;^ans influence sur l'échec de la 
cn*tsade. 

3. t'o prince (;iont lS2l-r, avril I:m7), fils de Robert d'Artois et do 
Jnanne de Valois, surnommé Sunx Terre, retînt eu XW'rl le comté d'Ku, 
ronlisqué sur le connétable liaoul de Mrienne. Le fut tmijours un tidèle 
jmrti^an des rois île Kranue, et jamais sa conduite n'offrit les tergiver- 
sJitjons dont celle de sun père avait donné l'exemple. 

\. rharles, llls de Jean M de Trie et de Jeanne de Sancerre, succéda 
n KOI! père dans ce comté en i;t:t8. Prisonnier à Poitiers, revetm défi- 
iiitivojuent <le captivité en l:ift'i, il servit avec dévouement la cause 
royale. U eut l'honneur de tenir Cbarles vt sur les fonts baptisinaiix. 11 
vivait encore en i:Wï (P. Anselme, vi, (i7tt. 

ô. Jean u. vicomte de Meinn, comte de Tancarville. seigneur de 
>lonireuil Ikïllay el de WarenyoeUec, gouverneur de Itourgogne, 
Champagne el lirie, eliftinlietlan de Krance et de Normandie, llls de 
Jean t el de Jeanne de THiicurville, né avant \'.vl)\ el mort en l:tH2 
|K Anselme. \. -l'H'». 

tî. \rnoul d'Audrehem, d'une famille artéi!<ieniie, nA ver» 1305, prit 
(lûrt â plusieurs expédillons en l!cosse (i:ta7-'il). défendit Calais avec 
Jran de Vienne après le désastre de ('n''cy et y fut fait prisonnier. 
Ilevoou de captivité (tUVJ). il guerroya en Augouinois ot en PirunU 



CROISADE I>B PIERRE I DE CIITPRI?. 

France '. le maréchal Buucicaut * et la fleur de la chevalerie 
française avai<»nt pris la croix \ 

Mais le concours du roi de France ne suffisait pas à 
Pierre i; il voulait entniinnr tonte la chrétioatè imi Orient, 
ot dans ce but visiter toutes les cours européennes. Il 
quitta Avignon à la tin do mai 1303, se dirigeant vers 
l;i Flandre, le Brahant, rAlleniagne. l'Aii^'leferre, pour sol- 
li<-ittîr l'appui dr leurs souverains*. Acfunnlli partout fas- 
tueusement. il ne sut pas résister à la séduction qu'exercèrent 
siu" son esprit aventureux et chevaleresque les divertisse- 
nu'nts et les tourriuis tlunuésen suu uoiinuir, les ovations qui 
l'attendaient de ville en ville et que juatiliait le renom de bra- 
voure dont il était précédé. Plus de deux ans se pïussèrent à 
parcourir l'Kiiro[)o sans résultat ♦Mlicaoe. L'Aragon et la Cas- 
tille étaient en lutte sanglante^ l'Allemagne se désintéressait 
(les choses delà croisade. l'Italie muUi[iliait les difticultés et 
rli<*rchait par tous les moyens ù entraver les desseins du 
prince; l'AngletciTerefusait une adhésion formelle; la P>ance 



et fut nommé maréchal de Krant'p en i:i5l en remplacement du 
mai-éflial de Heatijeii. Sa vi« se pasfca à cumbaUre les Anglais et le* 
Compagnies. Il se démit de sa i'l)argo en i:i68 et fui. en éclianife, 
nommé par <liapl('s \ porte-uriflamnie. It muurut k la Un du moi» de 
décembre i:t7«. Vuir miv hi vio de ce personnage E. Molinier. ICtvde 
sur la vie d'Antoul itWttdfckem. 

1. Celait alui'îi II*. Robert de .luilly ou Juillac, devenu plus tard 
grand-maitre Ac l'îlôpital (ia7'i-;r,i. Avant d'iMre grand-prieur do 
France, il était p^l^l'eplrur do Flandre et de S. Vaabourg |I359). 
(Arch. de Malte. Heij. Huit. Atatj., i. t Ui'l y.) 

2. Jean i le Moin^^rc, dit Ituueicaut, seiffneur du Uridoré, de la 
Bretiniêre el d'Elabieaux. naquit à Tours vers KMu. C-ompagnon 
d'armes du I>u (luesclin et de Jean de Saintré. aussi habile diplomate 
que vaillant ^ueirier, il fut im des plus fermes soutiens de la rojTiuté 
franraise. Et\ qualité de lieutenant général de Touraine |1360) il fut 
un den signataires du traité de [trétiguy. (Jjiiand le roi Jean quitta 
Avignon, il raccumpaffiia en Angleterre; en lUlV't, il |)artici|m à la 
victuire de rocherel; J'aini^^K suivante, ses démarches aboutiront au 
traité de (iuérande entre Jeanne de Pentbiévre et Jean de M<intfort. 
Il mnnrut «n mars l:nirt à llijon. <'Vst le père de Jean n le Meingre, 
également maréchal de l-Vance. qtii joua en Urient un rt'de rapital, 
auquel une grande partie du pn^sent travail est eonsacr^'e. 

3. l-'ruissart, éd. I.ucc, \i, Sîi-ï. — (^hroHUfue de» tjuaire premier» 

\. \oir l'itint^aire du rui de t'iiypre dans Mas Latrie, Uitioirc rfc 



k 



XOUVELI.ES DESASTREUSES DU LE^'ANT. 

elle-même, aux prises avec de sérieux embarras financiers, 
et craignant le retour des grandes Compagnies quo lo roi do 
Navarre avaient rappelées de Lombardie. menaçait de ne 
pas U*\\'\v ses promesses : blontît même son roi moucait prî- 
sonniop volontaire en Angleterre» et cettf niurt ruinait le 
dernier espoir de Pierre i'. 

Pendant que le i-oi de Chypre oubliait, dans les fétcs elles 
délices de l'Occident, la croisade, objet de son voyage» 
les èvênoments devenaient de plus eu plus graves en 
Orient. Dès le départ de Pieire i, les émirs coalisés avaient 
attaqué Satalie par terre et par mer (Ha de 130'.?), mais ils 
avaient été rejioussés et complètement défaits. Cet échec ne 
Jps avait éloignés que momentanément; en llîti:*, la c^ite sep- 
t#'iiîrionale de Tile de Cljypre avait «ouru un sérieux danger ; 
envahie par un parti turc, elle fut dévastée et brûlée ; Cérines 
même fut menacé. Malgré quelques avantages rem[tortés 
autour de Satalie par l'amiral Jean de Sur, la situation i-esUiit 
très critique; un apprit à ce moment que l'émir de Damas 
avait rompu la paix en emprisonnant les uiarcbands Chy- 
priotes qui se trouvaient dans cette ville ; cette violation des 
traités était trop flagrante pour ne pas exaspérer Liisignan; 
dès qu'il la ci;nnut, il courut à Avignon moati'er au pajie les 
lettres que lui écrivait, pour la lui annoncer, le prince d'An- 
lioche. son frère, régent du royaume. La Syrie tout entière 
s'agitait; le roi de Chypre ne resta pas indifférent à l'in- 
dignation générale; communiquant son enthousiasme à son 
i;niourai,'e. il leva ime armée pen nttmlirense, mais composée 
dVdements excellenis. engagée en Provence, en (îuyenne, en 
» IjOiiibardie. en Flandre, en Angleterre et en AUemague, et se 
hAta «le passeren Italie atin de regagner l'Orient. Philippe de 
Mézières, rhancelierdu nii', abii's à Venise, avec le contours 
(lu légat apostolique. Pierre de Thomas*, avait frété des ga- 



1. Mas Latrie, />*« rtlntions^ etc., p. W7-tt; — FroiMarlt éd. ï.uce, 
rt, p. \u-M,vm. 

t. Philippf* (le Mézièrt*» e&t une des figures Ips plu» synipathiqiifî» 
de l'biMoirf dr ( iiyprn; khi dévuueinenl à ses mis, mu ar"d«iir à 
Hunver l'Mrinnt <Ihk intidcIcK ne tio di^nierHircnl janiait^ pendant sa 
longiic ^a^ri^'►^^ Nmi» auruns wuvent. au coura de ce travail, ijccasion 
de rovenir sur rr pi'rxinrmgr, 

\\. L« h. Pierre ilo Tlmma-s, religieux canne, i>rij.'inaire de .^aligna»* 
de 'ninmas, au (iiwr^.s** di- Siirlat. Il Tut iVveque de Coron, archevefpio 
de Crète et patriarche lie ^iMl^litlltir|uple■ .Vprèd la murt du canlinal 



CKOISADE DE PIERBB I 0E CHYPRE. 

lères pour roxp<''dition, non sans s'otre heurtô au mauvais 
vouloir du sénat de Venise qui mit tout en œuvre pour en- 
traver la croisade ; luais le chancelier et le légat avaient 
déployé tant de zèle nt d'activité (juelorai put prendra la raer 
avec ses troupes au mois di* juin IMii'i. La république de Saint 
Marc, avec une extrême habileté politique, avait, au dernier 
moment, fait escorter par trois •:alères vénitiennes l'escadre 
dont elle avait d'abord à tout prix cherché à empi'cher le 
départ'. Klle s'assurait, de la sorte, sous le masque d'un 
concours désintéressé, le moyen de surveiller et de contrôler 
les opérations tutui-es'. 

Rn quittant l'Adriatique, le roi do Chypre relùeha à Candie; 
cette possession vénitienne venait de se révolter contre ta 
métropole. Komentêe par Oénes, l'insurrection pouvait com- 
pi*onïettre le succès de la croisade, et à ce titre avait ému la 
l'our apostolique et le roi de Chypre autant que les Vénitiens. 
L'énergie du doge Laurent Celsi Ht rentrer promptement les 
rebellas dans lu devoir ; ([uarid Pierre i se présenta devant 
l'ile, In soulèvement était comprimée Après quelques jours 
de repos, rexpédition fit voile vers Rhodes où elle attendit 
l'arrivée de la flotte chypriote ; celle-ci, comptant cent huit 
voiles, dontdix gros navjres et trente-trois vaisseaux de trans- 
port pour les chevaux, rejoiguit le roi le 23 août 1365. En 
présence d'une pareille concentration de forces, dont l'ob- 
jectif n'était pas C(jniui, les émirs de la cétt* d'Asie Mine.ui*c 
eurent peur: ils s'empressèrent de solliciter la paix, dont 1b 
grand-niaitrc du l'Hiqiital, lié lui-même avec eux, se lit le 
médiateur. Tranquille Je ce coté, Pierre i quitta Rhodes; les 



lU Tîtlleyraml il fui tiomm»'' h'giit <]u Saiiil-Siè^e, fl son influence fut 
des pins h«*ui'eu;>fs pour faire aboutir les projets du roi de Chypre. 
Il mourut i\ Kamagoubte, le 6 janvior 1^66 (<l. de Maetiaul, /.a Priite 
ft'Alfxantfrii'^ M. de L. de Mas Latrie, (teacvc. 1877, p. 281). 

1. Mau Latrie. Des reiatinn».,. p. 498-502; — id., Histoire rfe 
Chtf/tre. (I. 2'il et 283-1. 

2. Les JMïitructions donnf^CK par le doge au capilainA do rAdnatiquA 
(2t>-7 juin Kïfiô) portent ^ue ce dernier suivra en mer l'armêo du roi 
de Chypre partout uii elle ira, e; nutttiera :i la seigneurie le ileu de 
di^liart]ueniont, le^ entreprises ot les projets de Pierre i (Man Latrie, 
i/ixl. (te r.hypre, m. 7ôt-2|. 

;i Ma-s I*atrie d/istoirr de Cht/pvf. ii, 250-2 et m. 742-9) donne 
sur rette insurrection des picees i>man4>ea des chaneelteries de Cli ypre, 
de Venitio et de Home. 



DKRARQIKMKNT A ALKX.VNDRIE. l-Ti 

Hospitaliers avaient joint ilix galères aux siennes, et la flotte 
conibin(*e se dirigea vers la côte d'Asie Mineure ; mais, en 
pleine mer. le roi, divultruarit son plan de campagne, mit le cap 
snr TËgypte; il voulait frapjier la puissance du Soudan au 
coeur, et enlever Alexandrie* {'2H septembre I;^ti5). 

Le y octobre, la (lotte jeta l'ancre devant le Vieux Port 
d'Alexandrie'; le lendemain le dêbaniuemeiit f-iait ordonné, 
et les SaiTasins s'avauraienl dans la mer ptnir combattre les 
croisés. Ce furent de part et d'antre des prodiges de valeur; 
parmi les plus intrt'pides se distiiigui''rent le jeune comte de 
Genevois, Am<!'dee ui, le maréclial de Chypre, Jean de 
MorphoS le maréchal de Jérusalem, Simon Thinoly*, et le 
propre neveu de Pierre i, Hugues de Lusignan, prince de tia- 
lilée*. Le roi ne le céda eu rien aux siens; accompagné de 
Perceval de Cologne, un de ses chambellans, à sa droite, 
et de Brèniond de la Vuuhe à sa gauche, il paya de sa per- 
sonne et se battit ave*- le plus grand acharnement. Comme 
leurs compagnons d'armrs chypriotes, les chevaliers français 
déployèrent la plus brillante intrépidité. Peneval de Co- 
logne* était un Poitevin, « niuuk sages et bien imagiuatis che- 
valier et bien enlangagiés », dont Pierre i avait les talents et 



1, Mas Latrie, Hes relations.. . p. ôOJ. 

2, Nous avons suivi, pi>ur raconter la prise d'Alexandrie et les 
^T^nefiients (|ui en furent la conséquence, le récit de Guillaume de 
Machaut {La Pn*e ttAterandrie). On peut rappruclier île ce récit 
ci*lui do la (Ihroniffue di'.s t/uatre //reminr» Valois^ \\. tfi4-6. 

3, Il était d'une l'atiiillc chypriote et fut ctiargé de diverses missions 
eu Europe. Sa conduite devant Alexandrie lui valut le titre de comte 
d'KdoBse ou de Ruliais. 

\. Après la diute du it>yaume de Jérusalem on avait conservé, 
comme litres liuiiurilifjues, les charges des grands ufticiers de ce 
royaume. Simon Thinoly ("'tait presque français juiur i^tre allié â la 
niaibon de Montolif, une des plu!> anciennes familles de l'ile, et pour 
avoir longtemps guerroyé en France contre les Anglais sons Jean le 
Uon et ciiarle» v. Il accompagna Pierre i dans ses voyages en Kurope 
{UiHoire fie Chypre, n, llfJi. 

5. Fils de Guy de Lusifinan, connétable do Chypre ([ ia'i6) et do 
Marie ilo hourbon. il épousa Marie do Morpho, fille ainéo de Jean do 
ïlorpbo, comte d'Kdesse iMacbaul, La Prisf d'Aierantine, p. UiV). 

G. Perceval de Cologne se distinf;ua clans la suite au siège do 
Limoges (ta70), dans l'armée du duc de Uincastre, à Mnntcontour, 
devant Sainte Sévère, Tliouars et la lioclie sur Yon (ï370-3|. M. Kervyn 
deLettcnbove propose de lire Couhnge», noma.ssez fréquent en tlerry, 
Poitou et Sainlon>;e (l'roiss.iirt. M. Kervyn, \\i, 'i'»). 



m 



CftOTSAT)E T)K PIERRE I 0E CIïtPRE. 



io fourage en grande estime. Bréiuoud de la Voulte. d'une 
famille noble dn Vivarais, celle des Lévis-Villars, était, aux 
cWh du roi 

• Coni cliastiatis sus motc, 
1 Kors et ft-nrips et deftensables 

• Il eBloil graiiK, et Ions et fors, 
« Kt plus vif e'iin alérion, 
« Et s'ot {u>rage de lion ». ' 

Le vir.onito ileTuroiiiie' s'était des premiers jeté à la mer, 
entraînant ses cDuipagnous par son exemple: près de lui Guy 
le Haveux < qui duit estre en nombre dos preus », et ses deux 
fils, Hubert le Baveux et Jédouin dt!Beauvillier\ di'ployaient 
la vaillance dont ils éiaiMni \enus cliL'rcher l'orcasion outre- 
mer. 

Ce n'étaient pas les seuls Français présents â l'expédition. 



1, Guillaume de Maehaut, An Prise iVMeTandn'e, v, 2:i95-6 et 
2405-7. — La Voulte est une seigneurie du Vivarais, sur la rive droite 
du Uliônef au nord est de Privas; elle appartenait k un cousin de 
Urùmond,dc la familio dWnduze, et entra dans la maison de Lt^vispar 
le mariage de ['hilippe, père de Hrénioiid, avec Anloinotlo dWndnxe. 
-' Brémond, second fils de Philippe, porta tour à tour les surnoius 
d'Anduse, de la Voulte, de Poli^ni et de C'hateaumorand; ce dernier 
litre, qui tui est donné dans un acti* du 5 février i'iiU, lui venait de sa 
femme, Hlle uniijue dp Jf>an de Chateauniurand, et il est probable qu'il 
ne le prit qu'après la uiorl dn sou beau-père (Kn^issart, /'d. Kervyn, 
xxni, '^67; " Ciiazaud, La Chronique du bon dur Loys fte Hourbon, 

p. XH-MU). 

*i. riuillauine Roger, m* de ce nom, comte de Beaufort, vicomte de 
Turenne, liarun d'Alaii!t, Andnse, etc., fils de Ouillaum» Roger ii et de 
Marie de ('Imiiilion, avait acheté la vicomte de Turenne en i:[5a de 
Cécile de Comniinires, sieur de ^a femme Kléonoro de Coinminges. 

\\. Mas Latrie dtinne ces noms nomme ceux des fils de Ouy le liaveax 
{La Prise d'Alexandrie, p. 'MH). Voici ce que Ciuillaumede Machftut 
(V. 2422-25) dit de ces trois guerriers : 

• Ce sont iij chevaliers de Kranco 

■ Qui aiment honneur et vaillance, 
t Kt qui les vont par toute len*e 

• Où on peut aler, pour les querre. • 

Guy le ItAveux est plus connu dans l'histoire que «es fils. Il fut tour à 
tour au service du roi de France et du duc de Bourgogne, et prit part, 
en cette qualité, aux principaux événements militaires du régne de 
Charles \ . — V. sur ce personnage Froissart, éd. Kervyn, xxil, 53. 



pauttctpattoî* flfs raxKrAm a i. EitrKmTioN'. 

hUtoire nous a conservé les noms, de quelques autres', du 
seigneur du Puchay. de Jean de Fri(|uans, un agent iiavarrais 
dont Charles v venait d'acheter l'appui*, et de ti'ois chevaliers 
uormauds, Jean de la Rivière, sire •lePi'éaux', Guillaume de 
Iïas^^uev^lle^ et Jean de Taillanville, sire d'^vetot'''; leurs 
hrillants antécédents militaires faisaient présager, dan» la 
campagne d'Kgypte. de beaux coups de lance et de vaillantes 
< emprises d'armes ». 

Le combat, commencé avec la plus vive ardeur, continuait 
sans se ralentir; huit mille Chrétiens s'étaient jetés à Teau 
et, malgré leur infériorité numérique, repoussaient lentement 
l'enuenii sur la plage, Pendant ce temps les Hospitaliers 

I. Chronique rfrt quatre premiers Vnhia, p. 164-6. 

-'. Ce personnage, originaire de l*icardie, est indifTi-reramenl appelé 
Jean do Kriquanh. Kriquet tle l-'ricamj)S. on Jean dit l-Hquet de Fri- 
camps. Le 28 avril lâtj'i, il a^'cepta du i-oi Je Franre une pension 
annuelle de mille livres et le titre de chambellan, ronsenlant à ce 
prix k abandonner le parti de Charles de .Navarre. (Kroissart, 6d. 
Korvyn, x\i, 374; — cf. Chronique normande du XJV siècle, par 
A. et E- Molinier, Paris, 1882, passini). 

ï. Jean île la Hiviùre, fils air»^ de Jean de ta HivîcTe et d'Isabeau 
Dougerant, était premier rhamhellan dn duc de Xnrmandïc» capitaine 
de Vemon en 1364, et prit part avec le maréchal de lilainville au 
•iège d'Kvreux (juillet i:i6<|. M. Kervyn de Leltenhove dit qu'il 
mounit vers i:i<>r> m pèlerinage û Jénisalem. Cette indication n'est 
pas exacte, s'il est vrai que Jean de la Uivièpe était mort avant le 
30 septembre KMiT (I.. r)eli.'sle, Mamiementx de Charles V, n* 'irj), il 
est certain (|u'il prit part à l'expédition de X'Mih, qu'il n'était pas un 
pèlerin, mai» un croittè, et que sa mort ne saurait «>tre antérieure aux 
dernier» mois de 1365. Il tenait le litre de sire de Préaux de && 
femme Marguerite de Préaux (Kroissart^ éd. Kervyn, x.vui, 23). 

4. Guillaume vi Martel de Hasquevîlle emprunta, le 16 mars 1305, 
du maréchal de Blaînville, second mari de sa mère Jeanne Malet de 
Graville.cinq cent onze francjt d'op < pour lesaint voyage d'oultre mer*. 
|)'at)ord partisan de ('harles le Mauvais (1358-1364), Guillaume Martel 
renonça bientôt à suivre ta fortune de ce prince II a.s.sista â la prise 
de Meulan contre lui, â la bataille de C^^cherel, et à la prise d'Acquigny 
(1364) i|ai ruina les espérances des .Navarrais. Après son retour d'Orient, 
en I36H, il déTendit l^uviers contre les Compagnies, et llarfleur, 
en I3T8, contre le comte d'Arundel. 11 mourut vers 1380. (A. Ilellot, 
il uai historique sur les Martel de ii'tsr(uetiUej Kouen, iBTy,p. 41-7). 

5. C'est le premier des sire» «l'Yvetot nui ait affecté do prendre le 
lilre de roi. M. Kronientin {Essai historique sur Yvefot, IH44, p, 38) 
cite en 1381 la première tnice de ces prétentiuim royalcK. 11 semble, 
d'après le texte de la Chronique des quatre premiers Valois^ qu'un 
doÎTe reculer d'une vingtaine d'années le début de ces aspirations. 




rS CKOÎSADE TïE PTEÇIlfe T HÉ tm'PJlt. 

(I«»barqués plus â l'est vers Rosette, au Nouveau Pt>rt, tuur- 
naieut les Musulmans sans être inquiétés, et les poursuivaienl 
jusqu'aux portes de la ville qui se refermaient derrière eux. 
Les croisés reprennent alors haleine, dêljarquent les ehevaux, 
et, â ritistij^ation du roi, l'assaut est résolu. Perceval coni- 
niamle Tattâque; la bataille recommence à la port(^ de la 
I)(>uane : devant la vigoureuse résistance de reanenii, il faut 
appeler les evserves, composées des Hospitaliers sous le coni- 
luîinderaent du roi ; après un nouvel effort la place est 
emportée et mise à sac; toutes les portes de la ville sont 
occupées, sauf la porte du Poivre, que le roi a vainement 
tenté d'enlever atin de couper les communications derennemi 
avec le Caire. 

Le lendemain (samedi 1 1 octobre), le corps sarrasin resté 
dans la ville est mis en fuite et forcé d'abandonner Alexan- 
drie ; mais les croisés étrangers comprennent qu'il leur sera 
impossible de se maintenir dans leur nouvelle conquête. Le 
vicomte de Turenne se fait l'interprète de leurs sentiments et 
demande, en leur nom, d'évacuer une place qu'on ne saïu'ait 
défendre. Le roi et le légat Pierre de Thomas cherchent en 
vain â détourner rariiiéede ce jirojet; sans se laisser toucher 
par leurs exhorUitions, elle regagne la dotte, les Sarrasins 
rentrent dans la ville, et Pierre t se voit forcé de se 
rembarquer. 

Ce coup de laaiii heureux fut, pour les armes chrétieiuies. 
un brillant mais fatal suLcès. Le soudan avait étt» attaqué 
sans avoir reçu aucune signification de f^merre ; peut-être 
même les faits, dont Damas avait été le théâtre et qui avaient 
motivé les armements du roi de Chypre, lui étaient-ils in- 
connus: aussi l'agression subite des croisés l'exaspéra-t-elle. 
et lui dicta-t-eile contre les marchands chrétiens résidant 
en Kg}'pte et eu Syrie les représailles les plus odieuses et les 
plus cruelles. Tous furent arrêtés, dépouillés de leurs biens. 
torturés et contraints û livrer le numéraire et lus luai*- 
chandises qu'ils possédaient. Seuls les Vénitiens surent pro- 
fiter de l'éloi^'-iienieiit des alliés pour renouer avec TK^ypte 
des relations comnierciales. Leur nMe. du reste, dans toute 
cette campajïue, semble mystérieux; après avoir déconseillé 
la croisade, ils se décident, au dernier UKmient, à y prendre 
part, moins par zèle pour la cause commune que pour exercer 
une surveillance constante sur les opérations. Les instruc- 



ROLE EQtflVOQLTE DES VENITIENS. 12l> 

tiens données par la seigneurie à ses agents sont formelles 
sur ce point ; elles chargent même les provêditeurs de Crète, 
dans le cas où le roi de Chypre attaquerait quelque partie 
do la Turquie en paix avec les Vénitiens, d*avertir rémir du 
pays qno l'expédition a lieu sans le consentement de la répu- 
blique'. Autant avouer que les vaisseaux de Venise joueront 
le nMc d'espions et préviendront l'ennemi des plans de la 
flotte. Sans la précaution prise par le roi de Chypre de ne 
divulguer liî but de l'expédition qu'en pleine mer, Venise 
aurait secrètement informé les Sarrasins des mouvements 
dirigés contre eux. comme elle le fit pendant la campagne 
du maréchal Boucicaut en 1103*. Nul doute qu'elle n'ait 
insisté pour l'évacuation d'Alexandrie, alîn de conserver ses 
rapports de commerce avec l'Egypte; ne fallait-il pas em- 
pêcher la ruine de ce pays, et détourner l'orage qui le 
meaaçjût^ Les Vénitiens offrirent leur médiation et, grâce à 
leurs seci'êtes intelligences avec l'aristocratie chypriote, ils 
parvinrent à protéger les états du soudan d'une nouvelle inva- 
sion en décidant le roi à s'attaquer aux Tuixs d'Asie Mineure. 
La politique vénitienne n'hésitait pas ô sacrifier à ses propres 
intérêts la cause de la chrétienté \ 

Kn Ocfident, la prise d'Alexandrie eut un effet considé- 
rable: annoncée par Urbain v au n»otule chrétien, elle ralluma 
partout l'enthousiasme et le zèle, et ou put espérer qu'un 
mouvement durable d'émigration eu Orient allait s'établir; 
quelques princes prirent la croix, mais leur exemple 
ne fut suivi que d'un petit nombre de chevaliers, amoureux 
«l'aventures et excités par les récits fabuleux que Ja victoire 
d'Alexandrie avait fait naître. Eux-mêmes restèrent en 
Europe : le pape, cédant aux sollicitations des états mari- 
times, dont le commerce souffrait i)ar suite de la guerre 
déclarée aux Egyptiens, dut engager Pierre i à traiter; 
celui-ci^ abandonné des cours européennes, réduit à ses seules 
forces, consentît à suspendre les hostilités, et autorisa les 



i, Voirplushaut, p. l2^i,note2. — 3jailletl36â. Instructions de Venise 
aux autorité» de Crète, iluns Mas Latrie, IIit>toire de Chypre, m, 752-3. 

3. Voir plus bas le récit de cette campagne, au livre v, chap. m 
ri IV. 

U. Md8 Latrie, De% relaiion$* . . p. 503. 



négociants vénitiens, génois et catalans, à s'entremettre pour 
la conclusion de la paix *. 

Pierre i était revenu A Chypre après l'expédition d'Alexan- 
drie; obligé de ménajçer les K^ypticns. il avait porté toute son 
attention sur les cOtes méridionales d'Asio Mineure et sur les 
agissements des princrs turcs qui les occupaient. Ceux-ci 
étaient d'abord resU's sur la défensive; mais, à la nouvelle 
de l'attaque d'Ali'xandric, ils s'('t;iient préparés à secourir 
le Soudan, et avaient équipé une iluttille destinée à remonter 
le Nil jusqu'au Caire. Cet arinfment se faisait avec beaucoup 
de hardiesse sur La cote de Caranianio, en face de l'ile de 
Chypre. Informé à son retour de ces faits, le roi donna 
l'ordre à l'amiral de chAtier Taudace des mécréants, et de 
détruire leur Hotte. Les Chypriotes n'eurent pas de peine à 
surprendre les Turcs près de Lescandelour, à les massacrer 
et A brùlnr leurs liAtinieiits. Kiirouragée par ce facile succès, 
la jeunesse guerrière vovdut pousser plus loin les avantaj.aw 
obtenus, et l'amiral songea à profiter de ces dispositions 
pour tenter un l'oup de main sur Lescîindelour '. Les premiers 
ouvrages furent eulevés sans peine, mais le chAteau n*sisla; 
les Chypriotes, remontant le coui*s du Mêlas '. qui se jette 
dans la mer A quelque distance A l'est de la ville, se bor- 
nèrent alors A ravager le pays environnant, et. après avoir 
capturé tous les bAtiments qu'ils rencontrèrent, à rentrer A 
Famagouste (fin de I3tj[>)*. 

L'année suivante, pendant que les négociations s'ouvraient 
avec TEgypte, celle-ci avait encouragé le grand Karaman, à 
tenter surGorightis une attaque tléiûsive avec tous îestrou]>es 
dont il disposiilL Klk^ es[K'rait ([ue cette diversion obligerait 
Pierre i A dégarnir Chypre et A accepter les conditions de 
paix qu'il lui plairait de dicter. Le roi. pénétrant le dessein 
de l'ennemi, resta A Nicosie pour défendre l'ile et poursuivre 
les négociations entamées avec les commissaires égyptiens. 



1. Mas Latrie, Des relations. . . p. 504. 

2. .Nous savons que l'éreiir de l'Kscandelour avait obtenu la jiaîx dn 
roi de Cbj'pre; il est probable qu'il l'avait rompue pendant l'expé- 
dition d'Egypte, et que cette rupture justifiait l'attaque dont la place 
fut l'objet. 

3. Ce fleuve est appelé dans les documents contemporains le fleuve 
dit Seigneur Monongntî; r'cst certainement le Mêlas. 

\. Mas Latrie, lie» reiations... p. 504-6, 




EXPEDITION on CARAMANIK. 

Il mit son frère Jean d'Antiocbo à la tête de rexpédition 
de Caramanie. Sous le commandement de ce dernier, six 
galôrcs, armées en guerre et portant des secours de toute 
nature pom* la garnison de Gorighos. quittèrent Famagouste 
au commencement de l'année I3i>7 (janvier-février). Elles 
fêtaient mont(?es par trois cents archers et cinq cents hommes 
d'armes on st^rgenU, choisis jiarmi les chevaliers chypriotes et 
chevaliers étrangers. Ces derniers, qui avaient gagné îo Levant 
à la nouvelle de la prise d'Alexandrie, étaient en majoriré, 
et la France était dignement représeniée pannî eu\ '. 

La première galère, rommandét* par le prince d'Antioche, 
portait Il's Chypriotes: Simon Thiiioly, chambellan du roi de 
Chypre. Jean de Morpho' et l'élite de la ni^Lilesse de Tile; 
la seconde, sous les ordres du tricuplier de (Chypre, Jacques 
de Noï*ès. se composait aussi de sujets de Pierre de Lusi- 
giian ; parmi eux Jean d'ibelîn, Jacques Petit et un che- 
valier anglais. Hubert le Houx, qui s'était distingué dans 
les guerres anglo-françaises*. La troisième obéissait à Jean 
de Monstry, amiral de Chypre, et à Guy le Uaveux, dont la 
valeur était tenue en haute estime par le roi^ ; â son bord se 
trouvait la fleur des chevaliers français, au nombre de vingt- 
cinq, sans compter les écuyers ; c'étaient les sires de Nan- 
touillet' et de Clairvaux, Foulques d'Arcliiac', Jacques de 
Mailly ', Hobert le Baveux, tils de Guy, et Hcnaud le Baveux, 
9on cousin. Saquet de Hlaru, Pierre de la Grésille, que Frois- 



1. Mas Latrie {Des reiations... p. ôi)'i-lti| a raconté cette campagne 
d'après Mâchant, qui donne sur ces événements beaucoup de détails 
{I.a Priée dWUxnndrie^ \. 4'ii>4 56'i3). Machaut est la source princi- 
pale pour toute rcrie période. 

2. Voir plus haut, p. 125. 

a. Grtuvcrncup de Villefranche, il servit dans l'armée du due de 
LancBstre Oî*ti-'K piiis f"* capitaine de Cherbourg jusqu'en 1379. 
Kn i3UG, il prit pari à l'expédition de l'rise (Froissart, éd. Kervyn, 
xxin, 5'if. 

4. Voir plus haut, p. 126. 

5. Kenaud de iN'antouillot épousa Jeanne des Landes. Il réchappa par 
miracle à l'incendie de la danse des sauvages en janvier 1393 iFrois- 
iiart, éd. Kervyn. wn, 261-2). 

6. Fils d'.\yinar m, sire d'Archiac, épousa Letice de la Marche (Froi»- 
Hurt, éd. Kervyn, x.\, 103-4i. 

7. On trouve un Jac()ues de Maîlly figui'er avec le titre de chevalier 
et chambellan du rui dans les compte» de Jean de Percy, trésorier des 
guerres, pour WVX {W Anselme, vm, 630). 



CROISADE DE PIERRE I DE CHYPRE. 

sart qualitic d' « appert iiommu ùs urmes durement » », 
Hervé le Coche qui servit sous le comte d'Alençon et le duc 
de Bourgogne', etc. ^ 

Si cette galiire comprimait surtout des Flamands, des Bra- 
bançons et des Bretons, le quati'iêmc bAtimoiit comptait aussi 
nombre de chevaliers y:ascons, angevins ut bretons. Il «Hait 
comuiandt> par Florimund de Lesparre, un capitaine gascon 
dont le renom militaire el les aventures emplissaient l'Eunipe. 
C'était, en effet, une lî^çure originale que crdlede ce seigneur, 
dernier de sa race, allié à toutes les familles princiêros du 
midi de la France, nu'lt» à tous les grands événements qui 
ont rempli la dernière moitié du xiV siècle, et dont Texis- 
tence fut remjdie do vicissitudes et de bizarreries de toutes 
sortes. 

La famille de Lesparre, puissante dans le Bordelais dés le 
xn° siècle, avait maintenu sou crédit jus(]u'h rélévation. au 
xiv" siédo, dos Griiilly ; elU» nisfa toujours tidéle aux rois 
d'Augloten'e ; Fluriuiond, lils de Cénébrun iv au'iuel il .succéda 
en 13G3, continua cette fidélité héréditaire, malgré d*éti*oit3 
liens de parenté avec les Périgord et les Rauzan^ dont 
rattachement au parti fram^ais était absolu. Le traité de 
BK'tigny avait rendu sans emploi Tépéc de Florimond, et 
le tempérament aventureux du seigneur de Lesparre s'ac- 
uummodait mal de l'inaction; aussi accueillit-il avec em- 
pressement Toccasion de repreiïdre les armes ; le voyage 
de Pierre i de î^usignan à la cour du Prince Noir (13G1) 
avait soulevé un enthousiasme général parmi les chevaliers 
gascons ; Florimond s*était croisé des premiers ; sa femme 



1. UdéfenditMoncoiilouron ia7U;de i:ï68à n;o, il reçut de Charles v 
en Anjou el daii^ le Maiiiu det» terre» coiiH^quées sur des partisans 
des Antillais. Il avait, en 1371, quatorze l'ïievaliers et 8oixante-troi> 
écuyers bous ses ordres. Kri 1393, Il figurait ii l'armée du MansdVois- 
sart, (Hl. Kervyn, x\i, -^32}. 

2. Henri ou Hervé le Coche était sénéchal de Saintonge, et servait 
sous le conite d'Alcnçon en 13'i0. Il faisait partie de l'escorte du duc 
de Itourgogne quand celui-ci alla au-devant du roi d'Angleterre en 
1396. Il fut nuinnit'i rapilaine de Saint Jean d'Angély le 29 octobre 1375 
(Kr-oissarl, éd. Kervyn, xxn, 75; — Delislc, Matiflementi de CharUii V, 
n" U75). 

3. Nous ne citerons pas tous leâ noms donnés par les chroniqueurs. 
Le lecteur les trouvera groupés par ordre alphabétique aux pièoeaj 

ifîcalive: 



COMPOSITION DK LA KLOTTE CIIYFRJGTK. 



133 



i*avait acrompafrné jusqu'à Avip^n^n'. Lui-mônic, avec ses 
avonluriors, s'i'tait altuchë à ta fortune du comte do Savoie', 
et c'est de CoustaiiUnople que, licencié après l'expédition 
d*Auiê(iée VI, il avait accepté de prendre du service auprès 
du roi de Chypre \ 

Sur la jçalèrede LesjKirre étaient montés Thibaut du Pont 
< bou homme d'armes » au témoignage de Froissarl, qu'oa 
vit eu Espagne avec le*» Compagnies, en Bigorre avec Henri 
deTranstamarre, et qui fut tué plus tard à la halailh?d'AYmet 
(1377) par les Anglais*, — Jean de Sovains, un chevalier an- 
gevin, — le Breton Jean de liocheft^'t, dont le nom est mêlé 
aux principaux faits de guen-edont la Brefagne fut le tlié:'itre 
au milieu du xiv" siècle*, — et Bertrand de Grailly, bâtard 
du vicomte de Benangcs, 

« Hon rlievalier 
_ • Cointe, apert. courtois et legier 

« Uui aimme honneur et het de bas •*. 

I/a cinquième galère, commandée par le Cordelier de Pui- 
gnun, se composait en grande partie de chevaliers normands, 



1. Ohain v, par une ludlo liu !'» mars 1365, accoi*da à Marguerilo 
d'Astarac, femme (i« l'Ioriinond, labsolutiuM pl^niùrc rùscrv^e ordi- 
iiairrmont anx crois<^s {Ua!)niiis, A'otice $ur îlontuonti, sire de tes- 
fuirrc, Hoptleaux, 181.1, in-a-. passim). 

2. Voir, au cliapitre «uivant. la croisade d'Ainôd(>e de Savoie. 
.1. Florimond entra au service de Pierre do Lu»»ifj;iian vers le mois 

Uwtobre !:i6(i. Il ne prit donc pas part â rexpi.''dition d'Alexandrie 
{/.a Prise d'Alexniulrie, p. 'JKT, note fil»)- 

I. Il fut aussi capitaine de Kochecliouart; il fit prisonnier Kustaclie 
U'Auberticoiirt. attsista aux cuinbal« de Soubise, de rbiz»^ et aux sièges 
lie Saint .Icaii d'AnKelj', de Iterval IVM'l-'A) et de BerKerac (i:(77). Il 
mourut riMtenif"'!!!** unnt^e(Kroissart, c'(i. Kcrvyn, xxM, :i77: — Pelîsle, 
MwuiemenU de CfinHe* V, n" 81 H; — Ma-s Latrie, Des relatiom.,. 
p. A08I. 

5. Jean de Rochefort avait rendu lionmiagp à Charles de Hlois à 
Hennés en lH'it. Il assistait au combat de Mani-on, près Ploërmel, In 
l'i août Ut52, du caM^ dos Kramais. Kn i:i71, il prit ])art h rexpAditiori 
d'Allemaf*ne, uû il semble qu'il soit mort. Kn tous cas, il riait mort 
nvani le 2" janvier l;*77. comme nous l'apprend un document relatif 
n den bimis Bts à Saint I^t et dont la possession fut confirmée h sa filin 
Jeanne de Rochnfori, femme do Jacques de la Coudroye, par le roi 
l'Iiarlet* v (f^hrrmitfue normun'le, p. Jrtet 2%; — Chrottîtiuf. df.A ffuotre 
prrmirrx Vtifoifi, p. 1\7-H; — Mundemrntx dr C/tartex V, tv l;i27|. 

fi. Macliaut rappelle Iv-rtran dn Bcnaugcs, onde du captai do Bueh 
(Art Priée d'Mtxandrie, v. 'i71i-7). 



i 



i:i4 



CHOISADE nK PIKRRE I DK CHYPRE. 



parmi lesquels d'Rstouteville, seigneur de Torcy', Basque- 
ville, la Rivière, Friquans, du Puchay. Taillanville*, et deux 
chevaliers picaids, le seigneur de Bellangues' et Jeau de 
Cayeu '. 

Dans la sixième et dernière fciilère, qui obéissait â Bremond 
de la Voulte, ;'i rô(è do Normands tvinime Aimé de Cou- 
tancos. Tribouiliard de Tribuuville, Huf^ues de Verneuil, de 
Bretons comme le sire de Montboudiier', se trouvaient des 
chevaliers siciliens, des nourfiruiirnonfi, Philippe de .Tauoourt* 
et le snijrneur de Flavif^ny, el des llauphiiiois, les sires de 
Sassenaj<e et de la Voulte". 

Le ^2^ février I.'il»?, Jean d'Antioche quitlait Fama^'ousle à 
destiuation de Goriphos avec quatre galères, laissant en ar- 
rière les vaisseaux de Bremond de la Voulte et de Monstry 
dont l'armement était incomplet. B avait hîtte de serourir In 
place, que menaçait l'armée du j.'raiul Karaman, forle do 
quarante-cinq mille hommes, et établie sur une Iiaute mon- 
tafçne qui dominait le chiUeaii. au nord de la ville, dans une 
position très forte. Le renfort qu'il amenait était d'un millier 
de lances. 

A peine débarqué, le prince d'Antioche (l\S février I;ï(i7i 
fait une sortie dans l'uspoir de surprendre rennenii. mais 



1. Nicolas, dil L'olart d'Kstoutevîlle, seigneur do Torcy, d'Kstoutc- 
mont et de beyne, épousa la flllc du maréchal de Ulainvillo. I^n \'M\, 
il était capitaine des gen.s d'armes du diocèse de Rouen; il mourut 
entre l'tl'i et lUtt (V. Anselme, vni, 'j;). 

2. Voir sur ces pcrsimnagos. plus haut p. 127. 

a. Probablement Ouillaume de liellangues; il servait en Bretagne 
en 1373; il était seÎKneiiP de X'imes en \*imeu [MaHânnenti de 
Charles v, n" 0(57; — La Prise fi Ate,Tan(irie, v. 1738). 

\. In Jean de Cnyeii défendait Tournay en !3in. La famille élail 
issue dAmoid d'Anlres, spi^'nenr de r'ayeu, qui épousa Eléonore de 
Varennes; un autre .lemi de (ayeii servait en 1386 dans ■ l'ost de 
l'Escluse • (Kraissarl, l'-il. Kervyii, xx, 527). 

5. Monibouchier est clans la jmroisse de VIgnoc (llle et Vilaine, 
arr. de Iternies, caiil. d'Utile). I)*apr<>» M Kervyn de Ketlenliovo, 
pn rencontre à l'éjaque qui nous occupe trois periionnu^es portant 
ce nom : Alain, Jean et Louis. 

6. rils rie Nicliard de Jaiicottrt et d** Marie de Villa.rnoiiï. Il servit 
seus Coucy el fut conseiller du duc de liourgogne. Il avait i^pousé 
Isabelle de lleauvoir et testa en 1392 (l'roissart, éd. Kervyn, x\U, 2), 

7. Sassenajje (Uèro, uir, do (jrcnolilc). La Vowltc (ArdiVIie, arr, 
de l'rivasj. 



OPERATIONS MIMTAJRRR DEVANT GORIOHOS. 

(»!ui-ri. instruit de celte maroho, détache un corps do troupes 
considérable, et les croisées, accueillis par une grèlc de traits, 
sont contraints de battre en retraite. Cet engagement ne leur 
eiU coûté aucune perte sans l'iiiip;itienco de Floriniond de 
Lesparrequi, mal|?ré la défonse du prince, inart-ha au devant 
des Turcs ; son courage et celui de ses compagnons furent im- 
puissatkts à compenser leur infériorité numérique. Dans celte 
escaruiQUche, lui el Jean de Sovains furent blessés ; Thibaut 
du Pont faillit être fait prisonnier ; un ècuyer < do haut 
pris », Jean de Rochefori, et le sire de Bonanges le déga- 
gèrent' ; Lesparre dut rallier en (ouïe hâte sa petite troupe 
et regagner la ville. 

Lf* lendemain lundi, nne nouvelle bravade des chevaliers 
étrangers faillit avoir les plus funestes conséquences. La ga- 
lère de Monstry, arrivée de la vtMlle à Gurighos. était i*estée 
dans le port ; ceux (jui la montaient, irrités de ce contre- 
temps q\ii menarait de les empêcher dVtre les premiers à la 
bataille, débarquent au nombre de cent vingt, et, sous laron- 
iluitc de Philippe d'nmont', tandis que les chefs délibèrent 
sur la conduite des opérations militaires, courent sus à l'en- 
nemi qu'ils aperçoivent devant eux. Les premières lignes se 
i*ompent devant rimiH'tuosité de leur attaque, mais les Turcs, 
revenus d'une première surprise, les enveloppent bientôt. 
Lfur situation devieiil critique ; ils reculent lentement >ers la 
plage ; liu château, un grand nombre de chevaliers, parmi 
iesqucU Jean Pastez, Guy le Baveux, Monstry, viennent à 
leur serMUi*s. La mêlée est générale et sanglante; les tils de 
Ciuy le Ilaveux. Jean de Uochefurt, Saquet di* lîlaiu, funt des 
prodigeis de valetir et couvrent la retraite. Il faut que lo 
prince d'Antioche envoie Koulqiies d'Archiat; et Bertrand 
de IÎ4>nanges, porteurs d'un ordre lormel, pour faire rentrer 
les croisés dans la ville. 

Le» pertes des chrétiens, dans cette escarmouche, avaient 



I. Mas Latrie (i>n Rrluliun» . . , p. 5101^ par Kuite d'une mauvais 
inU'rpr^latioii du texte de (Juiltaume de Marltaiit, dit que Ip» riirt'ticns 
IttÏMt'n'nt vingt mort.^ K«r la place; ce wiiit, en réalîlt'', les hiarrosinti 
qui silhircnt cette p**rle. 

7. ("^I:ut lo ItU de l*trrri\ illl IIuKtin d'Umunt. qui fut <^réé [mrle- 
oriflatiiine en X'Ml. Il avîtit été fail prisonnier, ronmie son [)6re, par 
h'6 Anylatii el fut nicheté coiume lui par Jean ir iFruifcsarl, éd. Kcr- 
vjrn, XX, 207 ; — Mandements de Ciiarùs \\ n" 125;, 



136 



CROISADE DE PIERRE I DE CHYPRE. 



été sérieuses ; parmi les morts Philippe d'Omont. Bonau de 
Bon et six autres chevaliers ; parmi les bless«^s Pastez, Guy 
le Baveux, Monstrv. Gober! rie la Hove, Monsart do Ucsijiny. 
etc.; des cent \\u^i bommes de la f;alèrc de Monstry, à peiao 
une vingtaine était saine et sauve. 

Rendue prudente par rexpérionce. raniiAp, malgré l'an'iv^'e 
de la sixième (galère, celle de Bréniond de la Voultis sp- 
décide à attendre de nouveaux renforts avant de prendre 
roffensive: elle s'eniernie dans le cliAteau, tandis que les 
jjalères retournent à Chypre pour amener les secours; les 
ordres les plus sévères sont donnés pour éviter le retcmr 
d'accidents pareils à ceux des jours prérédonts. Un aussi 
brusque changement d'attitude de la part des (Chrétiens tient 
les Turcs en défiance ; les Chypriotes, occupés à soigner 
leurs blessés, ne songent pas à rompre nno défonse dont ils 
reconnaissent enfin l'utilité, et pendant huit jours on s'tdj.'jene 
de part et d'autre sans agir. 

Le neuvième jour (7 mars I3r>7). Florimond de Lesparre 
remarque dans l'arméo turque un mouvement insolite: on 
descend les pavillons, ou plie les tontes, et tout semble indi- 
quer la levée du camp.' Prévenu par Florimond. le prince 
d'Aiiiioche se décide, sans attendre les secours de Chypre. A 
protîter de ce moment de désordre pour attaquer l'ennemi. Il 
sort do la place à la tète de six cents combattants, divisés 
en trois rorps ; lui-même, à l'aile droite, tourne la montaj^ne 
du ciHé de rOrient. Florimoml de Lesparre exécute le même 
mouvement vers la gauche, et Brcmond de la Voulto abonh^ 
la position do front, à roiulniit le plus escarpé. Malgiv une 
gn'^le de traits, de ttèches onflatumées ot de pierres, U*s Chré- 
tiens f^ravissent la montagne do pied ferme ; au sommet ios 
trois corps se réunissent et parviennent, par une heureuse 
manœuvre, à tourner les machinas de rruerre, à s'établir putrr» 
elles et les Turcs, et à s'emparer des premiérf?s lenles 
Après quoique repos, les Musulmans ralliés re\ieunent ai 
combat; le prince d'Antioche, au centre, à côté de la Imn- 
niére de Notre-Dame, soutient le choc principal sans faiblir; 
ses lieutenants, à ses cotés, ivsisteut éj^alement avec uvan- 
tafîe; vers le soir, l'émir, voyant l'iiititilité de ses l'AVuts ot 
l'intrépidité des Chivtiens, se décide .h battre en retraite. 

C'est le moment que le prince attend; une mêlée terrible 
s'engagfc: excités par la victoire, les croisés poursuivent, au 



MOTIFS DK LA KRTRAITE I>ES TLTRCS. 



137 



milieu du camp Iwaleversô, I03 Turrs qui cherchent en vain à 
dèfenrlro leur vie; tout est massacrt' sans pitié; c'est un 
spcf-tado affreux ; aux. cris iIiïs mouraiifs, au licnuisseuiont 
dos chevaux, aux pleurs des femmes et au bruit des armes, 
8*ajoute l'hoiTeur dune hitte nocturne. Rien ne résisle aux 
efforts des croisés; la di'^faito dos infidèles est complète. 

L'armée chrétienne, cepoudant, ignorait le motif du mou- 
vement de retraite dont Florimond de Lespane avait si heu- 
reusement surpris les préparatifs; assuréui^'nt olle était loin 
do soupçonner la vérité. On venait d'apprendre au camp turc, 
que les Mamelouks du Caire sVtaicnt révoltés et avaient assas- 
siné le gra!»d bâcha; celui-ci ét;»it partisan de la paix avec 
Chypre, et sa mort pouvait amener do j;raves complications 
diplomatiques et militaires ; aussi le grand Karaman, voyant 
l'effet que la iioiivello avait produit parmi ses soldats, avait-il 
jugé prudent de se retirer au delà du Tanrus pour y attendre 
en sécurité les événements. Le prince d'Antioche eut assez 
de bonheur et un coup d'œil asse?. prompt pour profiter du 
désarroi des Turcs et ri.squH* une action décisive. Lo succès 
coaronna sa hardiesse; le buiin fut immense. Les secours. 
dont le roi avait annoncé l'envoi très prochain, devenaient 
inutiles, et après quelques jours iltt repos, pétulant Icsqutds 
les honneurs funèbres funMit rendus en (grande pompe aux 
Oin'tiens morts à l'ennemi, la croisade quitta Oorirrhos pour 
rcfCaj^ner Chvpre fli'-ll mars i;iC7;, laissant quehjut^s ren- 
forts dans la place \ 

On ne tarda pas :'i ressentir b*s ln'ureux effets de cette 
virt«»ire; b; grand Fvaraman, cliciTliaut à se faire pardonner 
son aj;ression, demanda la paix ; le roi, pour conserver toule 
sa liberté d'action contre l'K^ypte, accueillit les ouvertures ili» 
l'émir, et un traité fut courïu entre les deux princes. Les 
Karamans, tant fjue vrcut Pif^rre i, n'osèrent plus inquiéter 
le« ('hvpriutcs et la |irospérité commerciale de Oorifîlios st» 
releva promptement. 

L<"« néjçfociations avec l'Kj.'ypl)'. icprndant, étaictit enlrérs 
dans une nouvclb* idiasf ; li's plcnipotciituiircs arabes, d'ac- 
rord avec les commissaires cliypriotes, avaient aiTêlé les 
articles rlu frailé ef éiaicnt allés b^s faire ratifier au Cair4'. 
Une andiassade, envoyée ot conduite 



enviiyee 
1. Mas Latrie, Des HcUitions. 



jiar le tricoplier 



p. 51: 



138 



CAOISADB DE PIERKR 1 DE CHYPRE. 



Jacques do Norès, accompagnait les négociateurs musul- 
mans ; cUo ôfait charg-i^o do menor à biim l'tVhange des pri- 
soiuiiors ; ce fut à qui on forait partie ^ Seuls Guy le 
Baveux et ses tils, Robert le Roux avec ses doux écuyer» 
Jean de Contes et Jean de Beauviliier, obiinrent du roi 
rauiorisatitiu d'arcompaifnpr Jacfjucs de Norês ; un écuyer, 
Jean de Reims, parvint aussi à s'ctuban|uer avec eux en so 
faisant admettre dans reiitourage d'un des plénipotentiaires 
chyprioles, le Génois Doganeo Caltnneo *. 

Les c<insnilltTs du sultan et le potiplo penchaient pour la 
paix, maia le flivan^ espérant lasser le roi de Chypre en 
gagnant du lemps, reprit les négociations sons le prétexte 
de la mort d'un dos principaux négoci?ilenrs '. Pierre i 
refusa d'entrer dans la voie qu'on voulait lui imposer ; il n*a- 
vail pas eucor<^ désarmé ses galères, et les chevaliers étran- 
gers étaient encore pour quelques mois à sa solde. Il 
demanda donc simplement la ratification du premier traité, 
et jtour être prèl. eu cas do refus, à recommencer la guerre, 
il réorganisa son armée et Iraita avec Tacca, l'émir do Sa- 
talie, dont Th^islilité eût pu lui causer de graves embari'as 
(mars-septembre \M1). 

Lo divan, <epondant. pei^évéra dans sa conduite, et Pieire i 
so mit en devoir de reprendre la campagne ; une nouvello 
attaque snr Alexandrie était impossible, car la côted'Kgypte 
était sur ses gardes; le roi se dirigea doue vers la Syrie avec 
ïout*.^ sa flotte fseptend)i-e 1307). 

An mouKMit de ipiitlor Chypre, se [troiinisit un incident 
dont le sire de Lesparrc' élait la cause. Cassé aux gages avec 
sa compagnie pai' Ir roi. pour des luotifs sur lesquols aucun 
des écrivains rotileiuporains no s'est nettement expliqué, 
Losparre demamla :i prendre part à l'expédition; voyant se» 
services repoussés, il se retira fort irrité et envoya au roi, 
par lettres des 3 et \ août TiGT, un cartel en règle» moyen 



t. On espérait, au retour, pouvoir visiter le Saint Sépulcre et la 
Terre Sainte (La Pn*e d'Airxantfrie, v. 5fir»r»-8). 

2. C'est aux récits <1« Jpan ile Keims iiun Machaut dut la plupart 
des détails de sum jKi^me. Lps autrrs m^gociateurs rliypriotcs fureiU 
prubablrnieut les (It^ruMs Pierro Itacanelli H Jca» Imporialo \Hiiitaire 
de Chffprr, u, 2y2-:t). 

'.i. Vtiir It'R rlf^tails (le ces négociations Uansi Guillaume de Machaut 
(/.« Prixe (VMej-anUric, v. 59U à 6630). 



i 



OpeRATIONS MIMTAIRKS A TKIPOU ET I. AIAS. 



139 



sinon respertueux, du moins chfvnlerosque de motiro fin îi la 
quRrcll(\ La réponst» du roi no so fit pas attendre ; il écrivit 
de son château du Quid ' (15 septembre 13G7) qu'il parlait 
pour le. service do Dieu, mais qu'aussitôt la guerre tenuinéo, 
il ri'pondrait à Paris, le jour de la sain* Michel de l'année 
suivante (29 septembre I3GS). au défi que Lesparre lui avait 
porté. Le champ c\o6 cependant n'eut pas lieu : le pape s'en- 
trf^nit entre les deux adversaires et. après de longui.'s négo- 
i-iations, obtint une réconciliation dans laquelle Losparre 
s'humilia devant le roi et reconnut ses torts (8 avril ];^()8'). 

De pareilles suseeptibililés, nées le plus souvent de motifs 
futiles, so jiroduisaient presque chaque jour, remlant Je 
succès des expéditions d'outre- mer fort problématique. 
Dahm la campagne précédente, l'indiscipline des chevaliers 
ou leur bravoure irréfléchie avait causé à rexpédition de 
gnives embarras, et presque compromis resisteiice do l'ar- 
mée ; dauK la suite, nous aurons trop souvent roccasion de 
>îi^Tialer des faits nnalogues et leurs conséquences désas- 
treuses. 

La flotte lit voile vei*» Tripoli ; après un débarquement 
Iieureux, les croisés contraignent les Sarrasins :'i se replier 
dauï* la \ille, y péuètreut à leur suite et la livrent au pillage 
{'i9 septembre 1307). Tortose. Laodicée et Bèlinas subissent 
le même sort. Le roi irArménie a donné rendez-vous â 
Pierre i devant PAïas, enlevée aux Arméniens i>ar les Turcs; 
ceux-ci sont chassés delà ville après un sérieux combat, mais 
le château résiste aux efforts des (Chrétiens ; le roi d'.Vrménie 
ne se montre pas comme il l'avait promis, et après huit jours 
d'atteuïe, dans la 'Tainte d'être surpris par les gros temps, le 
roi de Chypre se décide à regagner ses étals (5 octobre I '107), 

Le retour do Pierre i dai»s l'Ile peut élre consi<léré comme 
la Hn de la croisade ; ce n'est pas que le roi ait renoncé à 
poursuivre les opérations militaires, mais ses troupes sont 
tnïp affaiblies pour supporter les fatigues d'ime plus longue 
ram]iagno. Il faut, pour la continuer au pnntpm[ts prochain, 
demuuder un nouveau secours â l'Occident; Pierre reprend, 



I. O rliÂteau éluîtsilué au village de Kili iCV/iunil pri^8 de lu nier, 
ik l'ouest df Liirnaca et de la Si'ala. 

î. Tt't èjiiwxle ost raconté avec beaucoup de détails par Murliaut 
{La Prine d'Alej^andrie, v. 7iOO à TV35;. 



DE CliYPRK. 

dans ce but, le chemin de l'Europe (octobre 1367), mais le 
Saint-Siège se refuse à autoris^^r une srcondo croisade, dont 
l'échec est certain en raison de l'état politique des cours 
européennes. Il engage le roi à renouer des négociations 
de paix avec le sultan, et les instances d'Urbain v, jointes 
à celles des villes maritimes de la Médiferranêe, sont si 
pressantes qu'elles triomphent de la ivpugnance du prince; 
des ambassadeurs (2i juin 13*18) sont envoyés au Caire et 
y concluent une trêve, prélude ihi traité qu'on négociait 
depuis deux ans entre Chypre et l'Kgj'ptc'. 

Telle est, dans ses grandes ligues, l'expédition de Pierre de 
Lusignau ; c*est la preniièro, depuis la chute de Saint Jean 
d'Acre, qui mérite le nom de croisade. Kut-elle les résultats 
qu'on était en droit d'espéi-er de succès très réels remportés 
sur l(^s infidèles ? Il semble que les premiers ne répondirent pas 
aux sofifuds, et fui-ent liDrs de proportion avec les sacrifices i^ue 
s'imposa le royaume de Chypre. Il y a plusieurs raisons à ce 
fait : la première est le manque d'ensemble des efforts tentés ; 
au lieu d'une action continue, unus assistons ù une série de? 
tentatives, heureuses il est vrai, mais sans lien enti^e elles ; 
la seconde cause tient à la difficulté do recruter les combat- 
tants, à l'instabilité des cadres d'une armée soldée pour un 
temps très court, et à rinrliscipline de troupes composées 
d'éléments hétérogènes. Mais la principale raison, celle qui 
domine l'histoire du Levant au xrv" siècle, est rnppnsition 
systétnatique des états maritimes de la Méditerranée à toute 
croisade ; on sait les motifs de cette politique et on en connaît 
les conséquences; la croisade de Pierre i conlîrme. une fuis 
de plus, les uns comme lus autres. 



I. Mo latrie, ffrs Hctations.,, p. .M6-B. Les instructions de» 
amliassodeurs sont du "20 mai i:WS à Nome i7/ï»/o/rr de Chypre, n, 
ao'i-KK Pierre arintnira le m^mo jour à son frère la reprise dos n(>K**- 
fiatiuns. Suivant Maclicra et Strambaldi les pléni|>ut«ntiairos par- 
tirent pour Alexandrie le 21 juin i;**)8. 




Parmi ](»s prince:* tjui avaietit pris la croix a Avignon, ip 
vemiivdi .saint de l'année i:Ui:î, entre les n»ain.s il» pape 
Prbain v, le comte de Savoie, Amédéc vi, s'était distingué 
par l'ardeur de son zèle et renthonsiasme de sa foi. Mais, 
eoiuuie le roi <le France, il s'était inipnnleniiiient engagé; le 
soulftveiuent suscité dans la vallée d'Aoste par le marquis do 
milices, an mépris des tniités, et la présence dans le Cana- 
rèse ï d'une compagnie d'aventui'iers anglais, i\ui menaçaient 
la sécurité du pays, avaient obligé le comte à différer la 
réalisation de ses promesses, et à laisser le roi de Chypre 
s'cmlianjucr seul à Venise (juin 13t>r»). 

Amédéc, cependant, n'avait pas renoncé à ses projets. S'il 
s'était vu enlever j>ar le pape toutes les concessions ecclésias- 
ti<ines faites i*n faveur de la croisade, s'il avait été obligé de 
n'slituer au légal apostoliqnis les sommes déjà perçues', ii 
n'en persistait pas moins ilans le dessein de passer en Orient, 
i.'t (Paccomplir, dès (jne les circonstances le permellraîenl, le 
Vfpn sidennel qu'il avait coiitraclé â Avigimn. En outre, les 
liriisdeparcnti^ qui Punissaient à la fimiille imi>éiiale de Cmus- 
tanlinople, le désir de soutenir le Ironecliancrlnnt des Faléo- 
l«»gues, raffermissaient dans sa résolution. N'étai1-il pas riadi- 
nd qu'Amédée secourut son cousin germain" contre les Utu»- 

. On désigne ainsi la partie du Piémont comprise entre le Pô, U 
l><jire-lkiltée et la Sture. 

■£. '11 janvier 1^65 (Uatta, Spedisione m Oriente di Amedeo vi, Turin. 
1826, Jn-8^ p. 21). Ce légat était Llilles de .Montaigu, cardinal du titre 
tic S. Martin in Montibm. 

3. Aymon, jMTe d'\niédée vi, était frère de l'impératrice Anne, 
tuére iÏh Jean Paléologue. 



142 



CROISADE T> AMRDHE \l. 



malts lie jour en jonrplu-s menacaiits? Le Levant n'avait-il pas 
un Mttraît partîculioi' pinir un prince dont la maison tenait 
«risabelkî do Villidiardouin dos droits sur la principaiitt» 
d'AcîiajV, droits l]iéuri(iuo3, il est vrai, mais qu'un sucoès des 
îiriiiHs t'InV-lit-niios en Orient pouvait rolevor cl faire renaître? 

Mal^nt*' le peu d'écho que ta prédication île la croisade avait 
renconirè en Kurope, les efforts persévérants du Saint-Siège 
a\!deiil aijouli à la formation d'une ligue partielle. L'empereur 
d'Allema^'ue, Charles iv. était venu à tlcnève pour ^v euuférer 
an comte de Savoie le vicariat impérial sur les évèchés de 
Lyn, Lausanne. Genève, Aosle, Ivrée. Turin. Saint Jean de 
Maurieime, TarenUuse. Belley, MAcun et Grenoble, et accom- 
pagné d'Aniêdée vc, s'était dirigé vers Avignon. C'est là, 
dans di's rDnfêrcin'es nninlnfuses avec Urbain v, que furent 
jet<'-^s les bases de rexjKniiti'Ui. Après avoir arrêté, de con- 
cert avec le pontife, la conduite que connnandaient les 
événements d'Italie et les excès dest gi-andes Compagnies, 
reinpereur s'était piéncoupé de l'état de li^mpire de liyzance. 
En prësence du 'langer commun, Jean Fatéologue s'était 
rapproché du roi de Hongrie, et l'intervention de ce dernier 
était as3m*ée aux Grecs ; Charles iv, à son tour, promit à la 
croisade son appui personnel et les secours des princes chré- 
tiens sujets de l'empire. 

Ce n'étaient là malheureusement que des promesses ; on 
avait trop bien auguré des dispositions de Jean PakHilogue, et 
de l'accueil fait par lui aux ouvertures des cours chi*étiennes. 
Menacé de toutes parts par les Turcs, Faléologne, pour être 
secouru, avait accepta' en principe toutes les conditions qu'on 
lui avait imposées, parmi lesquelles la principale était le retour 
de l'empire gi'ec à la foi rtpostoli(|ue et rnuiaine. Louis de 
Hongrie, avait, comme le pape, cru à la sincérité de ces pro- 
testations, que l'empertmr do Byzimce était personnellement 
venu renouveler à la cour de Hongrie; il avait redoublé 
d'efforts pour renth'e ilécisive la campague de llitîtî, qu'il se- 
pnqiosait d'entreprendi-c sur terre'» tandis que le comte dei 



l. Le roi de Hongrie avait fait pour la campagne do 1365 de grands 
pn^paratifs; )e manque d'entente avec les cours m'cidentales les avait 
remlus inutiles, et le roi s'était borné à mettre eu déroule les grnéraux 
(le Sracimir, prince de la [iulgarie oi-cidentale. il avait pris Widdin, fait 
prisonnier Sracimir et sa femme, qu'il avait internés en Croatie au châ- 
teau tle Gumnik, et nommé le voivode de Transylvanie, Denis, gou- 



CAMPAGNE DC ROI DE HONGRIK. 

Savoio (levait tonter imo expédition maritime dans TArchipcl. 

Pondant que Paloulogiu* était en Hougi'in, ses ambassadeui*s 
se rendaient aupivs du Saint-Siège, et entamaient des uègo- 
oiations dans lesquelles la manvaise foi byzantine ne tai'dait 
pas à se montrer. Elles reniplirent lés premiers mois de 
["année 1360. L'abjuration, demandée par Urbain v en février 
1360} s6 faisait toujours attendre; en juin, elle n'avait paît 
encore eu lieu, et le pape, se rendant compte du mauvais vou- 
loir de la cour impériale, écrivit an roi de Hong:rie (1" 
juillet 1366) de surseoir à toute opération militaire tant que 
Tenipereur n'auriiit pas uiis fin au schisme. On espérait ainsi 
fiU'cer Palérilogue à tenir ses promesses. 

Mai.s il était trop tard ; les Hongrois sVtaient mis en mon- 
Yement, ils avaituit niarohé contre Jean Sisnian. prince de la 
ulgarie centrale', allié des Turcs, qui a\;ut attaqué le nou- 
veau bnnaC hongrois. Les débuts de la campagne avaient été 
favorable-s aux armes chrétiennes; Louis, uni aux forces de 
Vlajko, voivode de Valachie. boau-frére de Sracimir, avait 
battu Sisman et les Ottomans'; de sou côté, le comte de Sa- 
voie avait pris la mer à Venise sans qu'Urbain v jn'it l'arTéler 
avant stui départ ^. 

L'entreprise du comte do Savoie était singulièrement 
Lanlie ; comment un prince, réduit â ses seules ressources, 
avait-il, à titre pour ainsi dire privé, arjué une flotte et 
un corps expéditionnaire, et s'était-iK avec plus d'amlace 
que de raison, engagé dans une expédition d'ime témérité 
pn'sque folb'^ Four expliqut^r sa c(»n(luite, un doit tenir 
compte de l'activité belliqtK^nsc qui animait alors l'Occident, 
et des idées politiques et militaires auxquelles 11 obéissait. 
C'était le temps des grands coups dVpée et des brillantes 
pa.ssf^ d*arnies. Pouvait-on faire mieux que de diriger conti'e 



verneurde \Vi(lilin(Jirprek, Ge*ch. der Bulgaren, Prague^ 187G, p. 326; 
— Szalay, Gexch. (Jntjarn's il, 274-5.) 

1. I.a iiulgiiric était alors divisée en trois iMats: ta Bulgarie nrciden- 
ta,|n, rapitnie Widdiii; la Hulgarie centrale, rapilale lirtutvo, et la 
tUilgarie orientale^ composée des provinces avoistiiant reml>ouehtirf' 
<]ii Oanube. 

1. Jirecek, GtscH. der Butgareriyp. 327; — Sxalay. Gese/i. Untjarnsj 
II, 275. 

:i. tiatia, 5/)(?(/iîiofie. .., p. 2i-32; — Kpssier. GeAvhichtv ivm tîn- 
yam ilrojl. par K. Klein, Leipzig, 1869». ii, 153-5. 



141 CROISADE d'aMKDEE VI. 

les infidèles l'ardeur dont chacun <^*taiL enflammé? Fallait-il 
déployer dos forces considérables pour une campagne d'escar- 
iiïouchns et d'incursions sur le littoral ennemi, la seule ijue 
comprit la stratégie du xiv" siècle? Etait-il même besoin de 
renforts considérables pour relever les affaires et consolider 
ir (riiue de Jean Paléologue? N*avait-ou pas vu les Catalans, 
avec une poignée d'hommes, tenir en échec les Grecs et les 
Turcs? Lescxpluits d'une poignée d'hommes, conduits par un 
capitaine vaillant <'t ê|)roiivé, tel que h* comte de Savoie, ne 
pouvaient-ils suffire â arrêter les progrès des Musulmans? 
Ces considérations, si elles ne justifient pas la résolution 
d'Amédée, l'expliquent dans xme cert.'iine mesure. 

Au point de vue financier, l'expédition trouva des res- 
sources dans les décimes )[iie le Saint-Siège imposa pour six 
années à la Savoie ( I'"" avril 1 31)3; ; le produit des dons et legs, 
des aumônes et restitutions faites à l'église fut attribué par le 
pape â la croisade pendant la même période ; mais Amédée 
avait besoin d'argent coiupt;int. Des banquiers de Lyon se 
substiiuèri'iit aux droits du prince et lui avancèrent dix nïille 
florins ; eu outre le comte engagea son argenterie. Les habi- 
tants ne furent ainsi astreints à aucune contribution extraor- 
dinaire; s(Mils leurs dons vob.»ntaires, unis aux revenus 
ordinaires du trésor de Savane, procurèrent à Amédée les 
sommes dont il avait l>esoiu *. Au point de vue spii'ituel. la 
papaut-é concéda aux croisés les avantages et indulgences 
d'usage'. 

Le corps expéditionnaire se composa d'éléments divers; en 
première ligne les gens du comte, c'est-à-dire les vassaux 
directs, ceux qui tenaient les fiefs que le suzerain n'avait pas 
ctmcédés et dont il s'était réservé le domaine utile; puis 
les contingents que la loi féodale obligeait les .seigneurs 
à fournir ; mais comme cette obligation ne s'étendait pas à 
une expéditi<»n entreprise hors des états du comte, ces con- 
tingents reçurent une solde. A côté de ces troupes, à pro- 
prement parler savoisiennes, se placent les troupes auxi- 
liaires ; on comptait parmi elles vingt-huit hommes d'ai'mes 
nllemunds levés pai* daleas Visconti, beau-fi*èi*e d'Amédée, 



1. Datta, Spedisione,,. p. 40-'i3. L'argenterie du comte produisit 
une somme de sept cent soixante-dix-huit ducats d'or de Venise. 

2. Oatta, Spedizione...^ p. 't'I. 



COMPOSITION DE L AAMEB D AMKUIiE. 

et ApjkUrteuaiit probablement â la compugnie (rHeiiiu'fniiu 
BtirgraU'i) ', el tous les guerriers que le zèle de lu croisade 
attira sous la bîiuniêre île Savoie. Enfin Amédée prit â sa 
sold<* des coiupagiiies ùtriuigères, raïuassis d'aventuriers de 
tontes iiiitioMs ; sans emploi depuis la paix d<? Bréligny, elles 
d^'solaient 1« midi de la France et l'ilalie seplentriuuale. On 
avait cherché, à différentes reprises, à entraîner ces bandes 
dangereuse;» hors do France, mais sans succès'. Elles étaient 
un danger permanent p<!ur une partie de IFurope, et plus 
d'un évéuomeut de celte époque ne s'explique que par la 
crainte qu'elles inspiraient et par les efforts tenté,s pour les 
'éloigner. Amêdée eut dans son armée un certain nombre de ces 
coujpagnies, nutammcnt une compagnie anglaise r.nnimandée 
par deux, aventuriers du nom de Lebron et de Guillimme. et 
une cumpagnie française sous les ordres d'un coimélabli' *. 

L'îinnêe d'Amédèe comprenait un assez grand nombre do 
Français. A la lin du xiV siècle, le sentiment des nationalités 
élail, il est vrai, encore assez confus, cl ce Icrmi' de Fraui.ais 
n'avait pas la signitlcation que nous lui donnons aujourd'hui. 
Pour U plupart, cependant, les sujets du roiule de Savoie, 
sous la suzeraineté plus nominale quri rétdic do Tnmjjire d'Al- 
lemagne, se rattachaient, malgré rindépendance dont ils 
j<»uissaient. p.ar la langue comme par les mœurs et les 
attaches de famille, aux. provinces françaises et bourgui- 
gnonnes qui h.'s entotnaient. Il suftîl de pai'courir les noms 
lies seigneurs qui suivirent Amêdée eu Orient pour se con- 
vaincre de ce fait. Des huit chevaliers de l'Annonciade* qui 
se enlisèrent en 1300, Jean de Vienne, seigneur de Roulans, 
plus tard amiral' de FranceS Hugues de Chàlûus, seigneur 



I . T^ri 1364, Gatéfts Viscotiti avait offert aux Pisans contre les 
FlomitiiiK rapj)ui d'Ilcnncquin Borgraten. 
2 Vuir plua liant, |»agc 121. 

3. Dattu, Spedhione... p. 46-58. 

4, L'ordre de l'Annonciade avait été créé en 1^2 par les comtes do 
Savuic. \\. le marquis de Loray (Jean de Vienne, p. 36, note) reporte 
i I3C>G la fundaUon do cet ordre, â l'occasion prôcisùment de l'expé- 
dition tl'Amôd^c en Orient^ et appuie son opinion d'arguments qui nit!** 
ritent cPôtre pris en s^'^rieiise ronsid^'ration. 

b. Jean de Vienne, né vers lUU, tils de Guillaume de Vienne, 
iir de tfoulans (prt»8 de lïesnnron) et det^'laudino doC'liaudeney, 
tilcvint hire df |{o;.la;i.> l'ii l;i.V.» par lu inorl de son piTc. II lit sc^ pre- 



H6 CROISADE lïAMKDÉE VI- 

d'Arlay'» appartenaient à la Bourgogne ; Rolland ilo Vaiss;^' 
était un geulilliouimt'fluBourlionuais'jGnillauiijedoChalaiiiuiit 
un des principaux seigneurs du pays de Donibes'. Elienue de 
laRanme, l'uiniral de la croisade, possédait les seigneuries t\t^ 
Saint Denis en Huy^ey et de Cliavanni»s cti Frjiuclie-roml'*, el 
GidlUiuiue de Granson se ratlnt-liait à la Bnurgngne par la 
terre de Sainte Croix d(mt il était seigneur*. Si ncais |M»Hr- 
suivons (:);t examen, nous voyims figurer iiarnii les riiiu|hi- 
guous «rAmédée Loui.s do Châloiis, un bourguif^Miou, fivre du 
seigneiu' d'Arlay*, les seigneurs de Saint Amour* et do Va- 



mières armes contre losTompaRnies anglaises et navarraises, prit part 
h la bataille do Brignais (1361), délivra quelque temps après fvcrs l:ï6;*) 
à Cliambornay la Bourgogne des routiers qui l'infestaient, et passa 
dans Ip8 années suivantes au service de la Krancn. Il comlmttit i 
Coclierel (I36't) avec Du Guesclin, el fut nommé maréchal de l'armi-e 
chargée s«us les ordres du duc de Bourgogne de rt'duire les pla<*es de 
la Beaucc. Nous le trouvons à la bataille d'Auray (28 septembre I3fi4i, 
et en janvier suivant (1365) il est présent au siê>;e de Nojçent sur Seine 
occupé par les routiers. Au moment uù il suivît la bannière d'Amédéc, 
sa réputation do c-ourage et de valeur commençait à s'établir, et faisait 
présager les hautes destinées que l'avenir lui réservait (Marquis de 
Loray, Jean rfe Vienne, passim). 

1. Fils aine de Jean de Chi\îons et de Marguerite de Mello- !l 
épousa Blanche de Genève et mourut vers U90. C'était un des princi- 
paux seigneurs de Bourgogne; la maison de Chàlons était une des 
plus puissantes de la province (Kroissart, éd. Kervyn, xx, 533). 

2. Le '21 juin 1364, Rolland de Vaîssy, de Savoie, recevait diverses 
confirmations du n>i île France concernant le péa^e de Saint Sym- 
phorien (probablement Saint Syniphorien sur L'uise, départ, du RhAnc) 
et la chàtellenie d'Ozan i^probablenient dans le ^iépart. de l'Ain, 
commune de Pont de Vaux) (L. Delisle, Mandemeni» de Charles i", 
n» 34). 

3. Guillaume de Chalamout, seigneur de Meximieux (Ain, cant. de 
Trévoux) et de Montanay (Ain, cant. de Trévunxl, fils d'Etienne de 
Chalamout. Le mariage dt^ s:i tille unique porta eu 1383 ces deux 
seigneurieK dans la maison Maréclial. 

4. (îrauBon est dans le pays deVaud; Sainte Croix est près de 
Louhans (Saône et Luire). 

5. Second tils de Jean de Chilons et de Marguerite de Mello; il 
épousa Mai^ucrilc de Vieiuic. Il avait été fait prisonnier ii Briguais 
(1361), assista h la bataille do L'uchcrel (1364; et fit partie de larTnée 
du duc de Bourgogne contre les Navai*rai.s. Froisj^arl le fait, à tort, 
assister au siège d'Ardres en 137"; il était déjà mort à i-ette époque; 
sa mort, en eÔet. eut lieu en 1366, pendant la croisade d'Améitée VI 
(FruissarL éd. Kervyn, xx. 533). 

0. Km 13f;3 <I2 juillet) Je&n de Saint Amour avait acheté d'I^tienne 



raiiiboii' ou Bi-csse, tl'Aix', de Viriou' et de Clermonl' en 
D:iuphiné, des Gascons. Floriraond de LeapaiTo" et Basse!*, 

«•I I.Hiil d'autres dont l'origine est esseutiellcmeut française. 
On [HMit di>nï% sans U'mérilH. ratliicher la cioisade du comte 
d(^ Savoie aux expéditions françaises qui eurent au xiv* siècle 
l'Orient pour objectif. 

Il est assez diltieiïe de préciser l'effectif des troupes 
d'Amédée, Nous connaissons les noms de quatre-vin^'-t-nenf 
cli*naliiM's servant sous h^s ordres du comte, mais ce chiffre 
n'est pas complet, et ne c<»mprend ni les combattants isolés, 
étrangers à la Savoie, soldés par leurs suzerains ou com- 
battant sans solde, ni les contingents mercenaires ; en outre, 
cba4jU(- ch(»\alii'r réunissait sous sa bannièn^ un noEubre va- 
riable d'écuyers, tanlôt quatre, tantôt douze; d'autres, comme 
Lesparre, Hujiues t'I Louis de Cbâlons, éliiienl suivis d'une 
trentaine ou même d'une quarantaine de gentilshommes. Dans 
ces Conditions, l'évaluation est assez difficile, et il faut pour 
rétablir recourir à mie autre base. Le lecteur verra plus bas que 
rexpéditjon s'embarqua sur quinze galères ; nous savons qu'à 



île la Baume la seigneurie de foligny (Ain, arr. de Dourg, chef-lieu 
de c;itiloiif. (Iliiîllaril lirêholles, Titrcsde Rourhon^ n" 2877.) 

1. Olte seigneurie, située dans l'Ain (canL de Pont d'Ain) appar- 
tenait à la famille de la i'aUid. 

2. La seigneurie d'Aix est dans la Dr6rae {arr. et cnnt. de Die). 

3. Jean de Graslée. seigneur de Vîrieu. Groslèe est dar?s l'Ain 
[arr. d« Belley, cant. de Lhuis) à 2 kilomètres du Hliône. — Virieu est 

lans l'Isère larr. de la Tour du Pin). 

k. I.e titulaire Hait Aymar de Clermont, seigneur d'Hauterive en 
l>auphiné. second fils d'Aymar n et d'Agathe de [*oiiiers. Il servait 
m I36'i souA le duc de Itourgogne et sous le comte de Tancarville 
\y. Anselme, vm, 910 et 921). 

5. .Nous avons donn<^, au chapitre précédent (p. 132-3% quelques 
d<'*tAils sur ce personnage, une des figures les plus curieuses de cette 

lépoiiuH. Klorimotnl «"l'-laitoroisi^ des premiers à l'appel d't'rbain v. Il faut 
Mipjt'JAer qu'iHi obiitaeje imprévu l'empêcha, avec le corps de troupes 
|ui raccompagnait, de rejuindre à Venise le roi de Chypre au mo- 
ment où ce derriÎHr s'embarqua iwur l'Oriont (juin 1365). II ne aiiivit 
pa» en prince à Alexandrie; mais quand Araédéc vi rassembla ses 

•trïupf'*!. il se hâta de se joindre à elles (27 mai 1366) à Pavio (V. I>alta, 
Sp'^ùisioiie. , , p. 2651, 

6, tin sire de lULxsetjuuadanti le parti anglais, au milieu du xiv* siècle, 
Bn r^le considt'^rahle. Il s'appelait Rauulet et mourut en 1390. Il est fort 
probable qn*' r'esl I*» m<^mn perwHmft'.'e que eelul dont 11 est ici ques- 
tion trr"»i''>ni't, ni. Kcrvvii. N\. 2(ii). 



* 



i 



148 



CROISADK D AMEDEË VI. 



cette époque* on avait l'habiludo do calculer que chacune 
d'elles pouvait transporter vingt-cinq clievaliers ; si l'on es- 
time à quatre ou cinq hnnuiies chaque hince garnie, on ar- 
rive au chiffre de mille cinq ceiUs à mille huit cents hommes, 
sans c«»iapler les (équipages des navires V 

Aniêdée quitta ses états \ers le milieu du mois de mai 
(lytîli); soixante seigneurs l'escortèrent jusqu'au lieu d'em- 
barijueinetd. Le 27 mai il élait à Pa\ie, mi Tavaient préeV'tlé 
les gens de son hôtel, ("'est dans ciUte ville qu'il enrôla Les- 
parre. Hugues et Louis de ChAlons avec leurs compagnies. 
Pendant son séjour à Pavie, le bapléme d'une pctile-HlIe de 
Galêas Visconli', à laquelle il servit de parrain, fut locca- 
sion do fêtes magnitiques. Quelques jours après, lecouile prit 
larou(e de Padoue, et atteignit Venise le II juin 13GG^ 

Guillautae de Granson y avait précédé Amédée, dans le Imt 
de concentrer les troupes, et de faire les derniers préparatifs. 
Quand le comte arriva, tout était prêt; quinze galères aflcn- 
d.iicni dans le port le moment i\e mettre â la voile, (^nte 
flotte de transport n'avait pas été facile à rassembler ; malgré 
les lettres les plus pressant^^s du Saint-Siège, les républiques 
de Gènes et de Venise, peu soueieuses de fournir les navii-es 
nécessaires à l'entreprise, n'avaient prêté aucun concours 
aux agents d'Amédéo. Ceuï-ci avaieut dû s'adresser diivc- 
tement aux armateurs de Venise, de Gènes et de Marseille 
et fréter, aux dépns du comte, hi totalité des hAtimenta*. 
Six galères appartenant à des Vénitiens, six galères génoises 



V. Guillaume de Machaut. Pvtie d'Alexandrie, v. 4602-4. 
c En la galée dont jn vous conte 



I Vinj^ cinq diovaliers par conte 
I A voit, que tous vous nommeray. t 

2. Datta {Spcdizîone. .., P* l"y-2*>5) a donné le compte du tn^sorier 
des guerres d'Amédée vi; les noms des pi-inoipaux croisés y Hgurent. 

3. Otte enfant avait ]K>nr ptrrc tialêas et pour luère Isabnllp de 
France. Klle fut dans la suite la célèbre ^'aIentine de MilaUj femme 
du duc U)ni8 d'Orlc^-ans. 

\ . Datla {iSpedizione , . . , p. 70-9) réfute le témoignage d« Guicheiion 
{//l'gtoire yén^ahgifjnc de Savoie) qui place à ce moment une cam- 
pagne d' Amédf^e vi contre IMiilippe d'.Vcliaïe, campagne qui n'eut lieu 
que jK)slérienrement. 

5. L'einj>ereur l'iiarles iv n'avait pas tenu la promené faite à 
l rlriiin V de jwurvoir uux frais de transfert des secours envoyés à 
IVinpiri' :;rec. 



I 



DEPART nE VENISE. 

pt trois grands bMiments marseillais avaient él<^ réunis'. On 
y onilKinjua l'armée et on ia partagoa en trois escadres. La 
première, composée des galères gt^noiscs, devait former 
i'avant-ganle et jouir d'une assez grande liberté d'action; elle 
était sous le commandement d'Etienne de la Baume, nn des 
serviteurs les plus dévoués du comte, auquel le titre d'aniiral 
eu chef de l'expédition venail d'être donné par Amédée'. La 
siwonde division, celle du centre, comprenait les navires vé- 
nitiens; elle portait les seigneurs de Savoie et leurs vassaux. 
et olK^issait au prince et au maréchal, Guillaume de Mont- 
mayeur ': c'était Tèlite des troupes, et la plus forte des trois 
escadres. Le seigneur- tie Basset, avec les galères de Mar- 
seille, commandait l'arrière-gardo ; ])armi les éléments dont 
il disposait se trouvait la compagnie allemande aux gages do 
Oaléas Visconti. 

Toutes ces disposition!* prises, Amédêe. après un court 
séjour à Venise consacré à visiter les églises les plus renom- 
mées et â mettre la croisade sous la protection divine, s'ein- 
hantua à Saint Nicolas de Venise, et mit à la voile vers le 
eOjuin 13ti(i'. 

Le 23 juin, à Pola, la flotte complélaît se» armements, el, 



t. l.c nombre des marins composant les éfiiiipagcs do ces navires 
^Uii triS vîirialik'; nous lo oormaissons par les comptes du trt_^soricr 
de Savoie d'atta, Spuiitzionc ., p. 6U-2). 

'1. Il <^tait lils naturel d'Iiltienne u de la Baumo (Voir plus haut, 
p. lifii. Kn I3ô;ï, il avait éU) onvojM^ en Aiitrichp jjour (•oncltire une 
alliancr avec le duc Léopold; en IHôy, il recevait d'Amcdï'*»^ v vingt- 
cinq livres de rente en fonds de terre au village dAlli^'na. 11 fui 
compris dans la première promotion des chevaliers du Collier. Do 
f'tuur (l'Orient, il força, de ronceti avec t'iaspard do Muntmaycur, le 
due de Milan, (ialéas Visconti» ;'i lever le slè^'c d'Asti, et comlutsit avec 
tHlion de Bruiiswirk et Iblet de Clialant, l'avant-pardn de l'armée 
aavoisicnne à la journée dans laquelle Auiédéo vi hattit Wm Milanais 
apn'i la levi^e du aic^e. Kn llW.'t. il asKista au tniilé de paix entre 
Amêdén el l^douanl de Iteaujeu. f^ii i:i*tU (8 mail, il lit jtartie du 
conjM'il de tutelle, nommé h la mort d'AinZ-diV vi, aouti la ju-^sidefice 
dn Honne de tiourlMJii. Il lesla en \'.i'M et en l'i02; il avait t^jKJusé l-'raii- 
roisc rie lliu'în ((iuieliMrmn. /fUtoire tir Brrsxc et fie fiut/ry, 'A* p., p. 20). 

:i Seifçneur de Villar Salet et de (lysans au pays de Vaud^ un 
des serviteurs l»w plu» dt^voués d'AnM''il(''e vi. N mourut vers l.'IHS. 

4. iJatta, Speiiiziotie..., p. 79-8«>. \oui> ne savouR pits la date pr^- 
ci«' de la levi^e de raiicre; elle est iw!it)''rieure au 19 juin et antérieure 
au 2î ; ce jour-là la flotte était devant Pola. 



150 



CROISADE D AMKDKE VI. 



côtoyant les côtes rio Dahnatic arrivait à Ragitse lo l""^ juillri. 
Les Itabitants, tant par crainte des Sarrasins dont ils avaient 
à redouter le daiigerenx vaisinagi' en Grèce, que ronime par- 
tisans do Louis de Hon^^ie, iillié du cnmte de Savoie, tirent anx 
croisé» un acriieil cordial. En quittant Fiasse, Aniédêe touclia 
à Corfou (G juillet) et à Modnn M7 juillet*. Le surlondeinain, 
il était à Coron (19 juillet). 

La guerre désolait alors les environs de la colonie véni- 
tienne et menaçait tnême de l'atteindre : rarelievêque de 
Fatras, Angelo Aoeiajuoli, et rinipéralrice Marie de Bourbon, 
mère et tutrice d'Hugrucs do Lusignan, se dispubûent ta 
Morée. Le premier veiiriit de nieltre le sièj^e devant /onr-hio. 
une dos meilleures placer de rimpératrice, qui en avait 
confié la défense à Guillainno de Talay, cliâtelain de Cala- 
niaLi. rfdui-fi se liAla d'implorer et d'olnenir l'inter- 
veulirjn d'Aiin''dée. Quelques jouis sutïireiit pour iueru>r à 
bien les négociations. Amédée disposait, en effet, de forces 
assez redoutables pour imposer f;ieilenient sa volonté aux 
belligérants; \{\ '21 juillet, sa méilialion accomplie. Il conti- 
miait sa route, passait à l'ilo de Saint Oeorj^es d'Albora ', 
visitait le cap Suuiurn et les colonnes du temple de Minerve, 
et ari'ivaît à Négrepont le 2 aot'it *. 

La position <le l'Eubée, le loiig do la côte de la Grèce, avec 
un port spacieux et sur, offrail un point do uoncenfr'ation 
dont les avantaj^es n'avaient pa,s échappé aux Vénitiens; ils 
avaient occujiè Négrepont, et eu avaient fait un do U^uv^ 
principaux établissements dans la mer Egée. CVst là, eu 
réalité, qu'Amédée commenta la campagne ; après quelques 
jours de repos, la prise de Gallipoli fut résolue et l'exécu- 
tion de ce dessein c(mfiée à une es<;a(lre sous les ordre-i du 
maréchal Gaspai'd de Montmavem*. 

Il est superflu iTinsIster sur la valeur stratégique de» 
Gallipiïli ; la pla<e, sur la rive eiu'opéeune de la Tun|uie, 
commandait le détroit des DîU'danelles et par suite Conslan- 
tiuople ; sa prise était le prélude obligé de tfuite campagne 



1. ï.eji Itjiliens appellent ce lieu Cajtrlh tfi cardinale; c'est au- 
jounl'hui Ilelbina, n I entrée ilu {ruITe d'Kgini*. 

2. ]h\Uii, S ped h ione.,., p. S^-*yi\ — C.hrtmùfues de >'aï'»iyr dans 
MoMiinitMita lii>tonif palpin-, scrijitorc» i, ;Kir>; — K. Uojif, Ortrr/trn- 
Iniui im MiUeiailcr.,., vu, 8. 




PRISK DK «AI.LIPOU. 



151 



avant pour ohjootif (!<? secourir r(?nipiro <rOrien(. C'était un 
|ioiri! d'appui solide pour dos o[K'ratiftns ultèrinurcs et un 
refuge assuré en cas d'échec. Amêdéo, comprenant l'impor- 
tance de cette position, ordonna à Muntmayeur de faire voile 
vers Oallipoli (15 aoiVj; lui-même ne larda pas à n^joindro 
«on lieutenant avec lo reste do ses forces*. Lt; 17. l'armée 
^tftil en vue de la place et mettait le siê^e devant la ville. 
Nous manquons de détails sur la marche des <»pHrations 
militaires, mais il va tout lieu de croire iiuVIles n'offrirent 
pas do grandes ditfiçuUf''s» puisque In ?3 août Gallipoli obéis- 
sait à un capitaine, Ayinon Michel ', nommé par le comte de 
Savoie. Cependant \a. place ne se roudiL pas sans résistance; 
il fallut saper les murs, et entr<M*dans Cmllipoli par la brèche. 
Uich.ard Mnsard, un chevalier anglais, qui pi>rtait la bannière 
ilc Savoie, se signala à l'assaut ; plusieurs des compagnons 
d'Amêdée payèrent letir courag(i de leur vie. Rolland de 
Vaissy, le seigneur de Saint Amour", Jean de Verdoii, 
(iirand le Maréehal n-.stèrçnt parmi les tnorts, et furent 
tï-ansportés à Péra pour y être ens<îvcUs avec les honneurs 
dus à leui' vaillante conduite *. 

En quittant Gallipoli. le ciniile avait pourvu à la conser- 
vation de s;i conquête, en unmmant Aymoii Michel, capitaine 
de la citadelle, e( Jacques de Lucerne, gouverneur de la 
ville '; la garnison, laissée par lui snus leurs urdi"es, se com- 
posait d'une partie des soudoyers allemands levés par Oaléas 
Visconti, au nombre de deux cents hommes environ, tant 
g(*nK de pied qu'aivliers, arbaléti'ici-s et vaUfts*. Tranquille 
de ce côté, Aniédêe poursuivit sa route vers Constanlinopio, 



1 . Dalta, Spcdisione, < , , p. 92-«, Am<^dée était déjà devant Gallipoli 
le 3:1 ani'it. 

S. Probablt'mnnt de )a famille vénitiennf^ des MichieH (Datta, Spe- 
dizitmr. . ., p. 102). 

a. Voir plus haut, p. l'ifî, les délriils donnés sur cpm pensunnageH. 

4. iMlta, Sftfiti^itmi^. . .% p. 98-UH ; — Chronique» tU Satuye (Mon. 
hUt. pntr., KrriplorPK i, iJOS-S). 

5. i'atia fait ol)sprver [Spedhione. ..^ p. 102) que Ciuichmoii dntiB 
*on /fixioire t/i^ttt'titnffitjHC a, par erreur, écrit qu'.^modée • y niitiHiur 
gu'iv*»nïrtirs Mit'hiiilln lu Poype do Saint Siilpis el Tr*evoriicy, • 

fi. rrltn L'arnisiin i-o'ii|itait f[iKUrr-vJii^l-Iiuil fanta.s^ins (AnV/rturf»/, 
diJtil Ircnlr-liiiil uvaitMil rtiacnn un valrl; si'i/f i*<>Miii'IaL)l^s (*'wM»r«- 
tnhitfH) les rumtnnndaipril. Kilo avait viii(.'t-liuit ftrl>alétriers ut tjua- 
rarite-quatrc un'ltcr» iDaHa, Sjtedizione., ., p. \\)'S]. 



15; 



CROISA.DE DAMEDEE VI. 



et, malgré une tompôte f^iui assaillit sa floIU-, dôlianpu rlaii* 
les premiers jours de septembre dans ta capiulo de l'empiro 
d'Orient V. 



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Uiniinopit? (.'laii iiaiis la coi 
pn'iidri' f[iie l'einponMir, parli dans h- courant dti l'èk' ptmr la 
cour du roi de Hongrie, avait été arrêté par Sisman, roi de la 
Bulgarie centrale, et retenu prisonnier'. Ce second voyage 
de Jean Paléologue se ratl.uliail au mémo objet quo relui do. 
l'annéo précédente; il s'agissait d'arrêter li»s baw^s de la 
réunion des «leux églises grecque et romaine, sans laquello 
aucun secours n'était à espérer des Hongrois. L'emiiureur, 
par crainte des pirates turcs, avait préféra à la voie de 
luer la roat<> de terre â travers la Bulgarie. Sisman, pré- 
venu du passage de l'enipereur, l'avait emprisonné â \Vid- 
din ; binn que n'ayant jamais élé on gunrre avec l'empire, il 
s'était rappelé les <lélaiLes que les Hongrois et les Oroes 
avaient intligées à son père, et ce souvenir avait sufH 
pnnr légitimer k ses yeux l'arrestation de !*aléidogue. Ccltti 
nouvelle avai) soulevé une émotion générale à Constanti- 
nople. Ainédée fut accueilli comme un libérateur. L'impé- 
ratrice l(^ supplia de délivrer son mari \ Unn par(Mlle r(»qu(?|{* 
ne pouvait être refusée. Le promior secours â donner à 
Paléologue n'était-il pas de TaîTacher des mains des Bul- 
gares ? Le mois rl»> septembre fut consacré aux préparatifs 
de l'expédition. L'impératiice y contribua pour douze milli^ 
hyperpéres d'or, et équipa deux galères ; les habitants de Pêra 
niin-nt égalemeni deux bàiiincnts à la disposition d'Amédée, 
i'( uti cinquième navire fui armé â Péra aux frais du cnmtc *. 
Olui'Ci, cependant, à la première nouvelle de révénemeni, 
avait fait partir sur une galère gémiise les seigneurs d'Ur- 
tiéres'et tle Fromentes. avec mission de faire vtdie vers la 



). Datta, SpeJizione..., p. 105; — Chroniqua de .Sftvot/e (Mon. 
Iiisl, patr., script, i, 310). 

2. D'dUB, Spedizwne. . ., p. 1 12, se trompe en attribuant h. Srasci- 
nnV riiiTt'staliuii Jo IVmpereur d'Orient, 

3. Itatta, .S/ie(/iiiV>»e. ... p. IOti-12. Hion que les historien» byzan- 
tins o'aitMit pas parlé de la captiviti'* île Jean l'aliî'olojriie. le fait est 
alwuturuent (lêniontn> par les ducuincnts concernant la crulnado 
(r.\rnè(bV vi puhbV's par Dntta. 

'». OaUn^ Sftniizione. . ., ji. 1 17-20. 

5. Doubs, arr. de Slontbéliard, ranton de Maiche. 



CAMPAGNE SFR LA cAtE BULGARE. 



153 



mer Noiro, de remonter le Danube jusqu'à Wiildifi et do dé- 
livrer l'empereur. Devaient-ils tenter une surprise ou chercher 
par voie diplomatique â obtenir rêlargissemeut du prisonnier^ 
Ia's dociiuients sont muets sur ce point. La galère génoise, 
surprise par le gros temps dans le Bosphore, fut obligée do 
ndàrher fjurdques jours ilans le pnrf Hu Girol ', et de revenir 
à Coustanïinople sans avoir pu enirer dans la mer Noire. 

L'échec de cett^i tentative hàla l'acconiplissemeut des der- 
niers prêpanitifs. Ainédée, dès les premier:^ jours d'octobny. 
qnittii (^>n.stantinople avec sa Hotte, laissant à Gaspanl de 
Montraayeur, avec un corps de troupes, le soin do défendre 
la ville contre les attaques des Tnn-s. Le 6, il était au port 
de Lorfenal ' dans le Dosphnre. el, api'ès èlre entré dans la 
mer Noire, remontait la eAto de Hid^'arie en se dirigeant an 
nord vers les bouc]n^s du Danube. Les ChrtHietis, arri\és le 17 
il»»vant SisupoU ', s<»umellai4ïnt sijccrssivenient coid; jiluce, 
Maiichopoli*, la ville et le port do Scaiida^ « ort eslovent 
< pluseurs naves lurquoyses. lesquelles en roniliatlant il/, peri- 
« rentet parfunderent ». Il ne senibU* pas (|iir jusque-là. Vnirdéo 
ait rencimtré une résistance sérieuse ; il n'en fut pas de mémo 
devant Meseiubria, cité maritime assez importante pour né- 



1 , I^ij d(x!iminn*K de i(i croisade d'Amèdée donnent I& forme Giroul; 
il s'agit du Girot, ville dont ii e.st question à I'()rt.'a.sion de la eampa^iic 
du maréchal HoiieicAiif aiitoup de (!oni*ianlinoplc en lîjyy. .\u muyen 
à|»ifr, les bouelics du Hos]iliore, vers le Pont Kuxin. portaient le nom 
do T:ôra toû 'Ai^y^oi, et en italien l'elui de Hocca de Argii'o. (Gîte 
dernière forme, dêlipiivo en ftoffa di Giru, a donné naissanec à 
(liront et à (iiroi pour dè.sl|K'ner un des iminis ]>rineipaux du passa^çe 
de la ï^rojwntide dims la nier .Nuire. — Uor;rer de Xivry prujiosu 
d'identifier le (iirol aver la ville d'Ilirron {Sîfhnoire sur fi via et Its 
ouvratffs dt Vempereur Manuei l'ah'otutjue, dans les Mlmi. de l'Acad. 
de* ïnacr, IH5:». xix. n. itli. 

2, M phI probable qu'il faut lire VArsfnal, et que cette d^^si^nation se 
rapporte à une place sur le Hosiihort* servant darsenal aux lïyxantin». 

3, SoïopoJis des Grecs, appelée Si7.u|K>Iis par les Occidentaux; elle 
c»t dilui^e pp'fc de la haie do Hurlas. 

1 l'nihahlement .Macnipolis, au nord do Mesembria. L'auteur des 
Chroninntt rfr Savoyç (Monum. hiM. pair., script., i, :UO)asj(igne k la 
prie* de ce» villes un or*dre qui, s'il est exact, iiidiqur que le* Thr^- 
ti*»ïw ne s'artlreiiLcnireut pas dans leuri opérations à conquérir ce« 
plai*r» en suivant la direction sud-nord. 

5. Au fiMid du golfe de Iturgasi au nord do Siâopuli ot au &ud do 
Mraenibria. 



CROISADE I> AMKDKK VI. 

cesfiiler un investissement régulier. L'armée chrétienne fut 
divisée en trois corps ; « au jun^miorassauli furent les seigneurs 
« de Basset et de l'Esparre, qui requirent eslre aver eulz uies- 
« siro Gutliiaintte de Uransson et mejssire Jehaii de Groléic > ; 
le second, coniiuandi'^ par le roralo avec les seigneurs do 
Genève, de (Miâlons, d'Urtières, de Clenuont. comprenait les 
runiingents savoisiens, bourguigiK^ns et dauphinois ; les ga- 
lères, sons les ordres du seigneur de Mitvlène'. forniaieut le 
troisième et bloquaient la plaee par mer. La citad4.dle, qui 
commandait le port, fut enlevée de vive force, la ville soumise 
â une eonLribulion de guerre, et le château occupé par un 
corps d« truupês sous les ordres de Berliou de Forax et do 
Guillaume de Chalamont ^'22 octobre)'. 

Après Mesenibria, les châteaux iTAxillu et de l^mona, 
lomlit's au pouvoir des croisés, durent payer une taille aux 
vainqueurs et recevoir garnisïon. Pierre Vihodi fut nommé 
capitaine du premier, et Antoine de Champagne, bàtarfl de 
Savoie, capitaine du second'. 

C'est à ce moment qu'une partie dos chevaliers, mécontent© 
de n'avoir pas fii encfU'c, depuis le début de la campagne, 
Toccasion de déployer sa valeur, contj-ut le dessein de tenter 
un coup de main sur le château rie Colocastro; mais la sur- 
prise échoua et cuùta aux riirétiens la mort de cinq chi'valiers 
et tle dix écuyers. l'our U's venger, le comte attaqua la place 
avec des forces suffisantes, la prit d'assaut, tailla les habi- 
tants en pièces, i*t contîa la garde de la villi> aux gens do 
renipiMciir iU* Grèce *. 

Le '^U octobre, la (loi le était devant Vai'na, une des villes 
les plus importantes de la lîulgarie. L'assaut ayant été ru- 



1 . François fiattiUisio, seigneur de LcstMg. 

2. Vuir sur ce personnage plus haut, p. l'iG. 

3. DaUa. Spefii:ionf. . . , p. 127-8. — Chrnnifiupx tir Sarot/e, p. 31 1- 
13. — Axtllo. appeU^ aussi Anxinius, Arht^toux, LnsniUu, /.cxgi/lu^ e^-t 
située sur la cùte do HnlKai'ic» un peu an sud de Mosoiubria. tandis 
que Lomona {Lytneno, Emmona. Cavo tii Lrmann) est au nord de 
nette ville. Lemona fut imiHisée à mille cinq cents hyperpêres, Axillo 
à une taxe plus forte, dont deux mille sept cent vinpt-qiiatre hj'per- 
pt»refi furent seules payées. Los ','Ar"HiV/up« de Sani'jç jiliïreii» la 
prise de Lemona pendant liiiaeliomle rarnuHMirvanl V:trii!i; il M'nihle 
peu vraisemblable que la place ait été cunr|uise â un muaient où il y 
Avait snttpension d'armes. 

't. fyironiifttes (if Savoi/e, p. 313-4. 



AHMISTICB KT NKfîiK'IATIONS- 



155 



ronnii impraticable, |pstrou|mHdéharqnèrpn( ptcnmmoncprent 
lo sii'go s(Uis la ilireotion «l'Amérlép. Kn niômo tcinpSi 't^'an do 
Virnn(ï et Gui 11, tu ru*! ilo Grans'>n ftrilraient en pourparlfTs avec 
k»s Imbitaiits : ceux-ci conseiiUiicul à approvisionner l'armée 
chrétienne de vivres et à députer douze des leurs vers le roi 
de Buljîarie pour l'engager à trailer avee le comte, â condition 
que n» dernier n'atïaciuàt pas Varna avant le retour de la dé- 
pulatioii itul^mre. La Bulgarie veiiail de soutenir contre les 
Hongrois une campagne inallieureu.so; Sisnian. très effrayé 
des progrés des Chrétiens', reçut à Andrlnople les parle- 
mentaires envoyés de Varna; il se hâta de faire droit à leur 
requête et de faire partir pour Varna un plénipotenliairt*. 
chargé de demander la suspension des hostilités et l'ouverture 
de conférences de paix. Ainédée n'eut garde <ie ivpousser ces 
avances, mais ÎI les subordonna à la mise en liberté de Païéo- 
|M<riie, faisant de cette condition la base indispensable des 
négociations ultérieures. En même temps, il envoyait au devant 
de l'emjiereur un de ses agents ; mais celui-ci, arrêté pif sijue 
aux portes de Varna, à raliaira*, ne parvenait pas jusqu'au 
pns(»niiier, et attendait vainement pendant prés d'un mois 
rarriv<>e de Paléologue. 

Lrs p<mrparb»rs, cependant, n'étaient pas rouipns; partis 
de Varna lo 29 octobre sous la conduite du patriarchi? cuth»»- 
liqiie de Constantiimplc. Ips plênipDtenliaires du comtr de 
Savoie séjounièreui pendant t<tul le iiiifis de décembre à 
Trêve, lieu choisi |K)ur les conférences '. Les négociations 
portaient surtmis piuuts ; la délivrance de rempereiir. celle 
des prisonniers faits par los Bulgares pendant b's hostilités, et 
la restitution (les villes uccupé»»s par Amédée. Le premier 
|v»int fut aceiirdé sans ditliculté, et le "2\ décembre Paléologne 
était libre; il en fut de même du second ; mais, quand il fut 
que^stion de l'exécutvr. le mi de Bnlj/urie til preuve de la 
plus iusigne mauvaise foi, et refusa de délivrer les prison- 



1. Voir pins hmtt, p. t^;t. 

2. Aujourd'hui Kah'fikra sur la cMo, h pou ilo disranrc et an nun\ 
de Vftrnn. 

a. [)ftttn. Sftfitiiiniir. , .. p. I;ï0.2; — Chrnni'tfnnt tir Sai^fit/r, \t. 'M'». 
Ttvxo t\v>.Vf:ur prohahjpinoht 'lirtniva Kiir In Jiinirii, ;i rui-rlirmin «In 
\ ariiQ à Witidiii. Lrs |iIt^iiip*itontiaire.'> d'\iii*''ib'r rtnirnt, imlro le 
patriarobr*. flicf de In mission, le soij-'npur do Kronientos, Adalbort do 
{toh^me, l'itiiot Keriny et (!nl>ri«*l Hibîia. 



156 



CHUISADK I) AMEOEK YI, 



niors; coux-ci, malgré los efforts de reinporeur, diiront payer 
ranron pour l'ecouvrer leur lilifrli^'. Il fut eulin stipulé que 
Varna resteraitau pouvoir des liulgares, mais queMosouïbria 
appartiendrait ati comte de Savoie. Aniédée, satisfait d'avoir 
mené à bonne Hu la délivrance de l'enipereur. se hâta do 
lever le siège de Varna (21 défeinbro») et d'alteindre Mesem- 
bria (20 déceuibro', oCi il alteudit le retour de Paléologue. 
Les deux princes réunis rej^agnèrent Sisopoli et y séjour- 
nèreni jdus d<* deux mois (0 janvier-20 mars) occupés «le né- 
gociations qui, selon toute vraisemblance, avaient pour objet 
la cession de Mesenibria à l'empire grec ; cett© ville, en 
efffi, qu'Amédée ne pouvait songer à conserver, fut remise à 
reitqiereur le 9 mars, moyennant ime somme de quinze nùllo 
florins à payer au comte do Savoie", et quelques joui's après 
ce dernier quittait Sisopoli, louchait au port de Ix»rfenal 
(G avril) ilans le Hospbon», et l'eulrail à Constanlinople, ra- 
menant Jean Paléologuo délivré. 

hv n'tnur d(' l'expédition victorieuse fui acçut^illi à Cons- 
tantiuoide par d<^s apjdaudissenients uiiivtTseU. Amédé*.i, tout 
en ,se félicitant de l'avoir entreprise, puisqu'elle avait réussi 
et qu'elle faisait disparaître un des ombaiTas au milieu des- 
quels se déballait l'enqjire d'Orient, commençait à s'aper- 
cevoir que PaKV)logue ne témoignait pas à un parent et à lui 
libérateur les stMilinients et la reconnaissance qu'il était en 
droit d'attendre, et ne faisait rien pour le seconder. 11 ,se 
souvint alors tjuil avait juré la crnis.ide contre les Tuixs, et 
qui*, depuis son arrivée â Constanlinople, il avait pei*du de 
vue les Musulmans pour comfiallro les Bulgares. Deux mois 
lui restaient encore avant l'i^xpii-afion de rengagenietèl de ses 
troupes; il rr-sobit de les employer â attaijUiT les Turcs. Le 
succès remporlé à Gallipolî présageait de nouvtdles victoires; 
il fallait, pour sauver l'empire, retarder par quelque coup do 



1. Ces prisonnier-i étaient; Antonino Viscontî, détenu â Aquila 
(Aeiog, AÏtox, AUfvs, près ilo Sisopoli), Guy ds Pontarlicr, marérïial 
de H4)urp>^rie. Bandi^ruere et Poypi, 'jui. pris autour tic Varna, furent 
roiuluitsâ Pmvat [i^rohnlon, /Voiw/, Owc, dans riritèricur des terre», 
au ntird-uueHl de Varna). 

2. Dalla, Spediiiotxe. . .. p. 133-5; — Chroniques de Savojfe^ p. 'MK. 

3. Sur ceun somme Paléologue ne paya que onze mille vingt-huit 
hyper|H>res, liinn qu'ayant perçu des liahilaiits de Mescml)ria, imjiohéiî 
de ce clief^ une tjominc supérieure (Datta, Sprdizione. , . p. ii5-6). 



J 



CONSÉqUESCES ÎîK 1.A CROISADE. 157 

niaiu heureux les progrès trop rapides de la puissance otto- 
mane sur les rives île la Proponiide. En exécution do ce des- 
wrid, Araédéo enleva (I i uiîii] de vive force deux châteaux 
lurcs, ceux d'Eueacassîa et de Colovevro ' ; à la prise du pre- 
mier les matelots et les fantassins sedislinguèrenf en meitîint 
le feu à une t<iur qui formait* la principale défense de la 
place, et en y plantant l'étendard de Savoie; le second tomba 
iiux mains des tu'oisês malgré la valeur de l'ennemi et fut 
livré aux tiammes * par les vainqueurs. 

Celte double victuii'e mit finaux opérations militaires; les 
troupes étaient au ternie de leur engagement, et Amédée, qui 
avait supporté seul tous les frais de la croisade, n'avait pas 
d'argejit pom* le renouveler. La fin du mois de mai fut con- 
sîicrée au licenciement de l'armée; le comte dut emprunter 
aux babitiint.s de Péra et à l'empereur des sommes considè- 
rïililes pour payer la solde arriérée Quand tout fut liquidé, il 
quitta Constaniinople ('i juin I3G7), et passant par Négrepont, 
Coron, Modnn et les ciHes de Dalmatie et dlllyrie, regagna 
Whise f3l juillet IHti7j. Après un séjour île six se-niainesdans 
l'i'tte ville (H sepl<*mbrej, il se mit en mute pour Rome dans 
le but de rendre compte au pape des i*ésultats de la croisade'. 

A tout prendre, l'expédition d'Amédée avait pleinement 
rétissi ; les résultats obtenus, eu égard aux forces mises sur 
pied, dépassaient de beaucoup ceux qu'on était en droit d'es- 
pérer. Un concours de circonstances exceptionm*llenieut 
heureuses avait permis au comte de Savoie de s'iTiijiaii'r 
d'une place de premier ordre commo Gallipoli, et d'obtenir 
par une simple démunsiralion marilitnc dirigée sur la Cflte 
de iJulgario, la <lélivrance de l'empereur. Nul doute que si, 
du côté de la Hongrie, les Bulgare» n'avaient pas essuyé de 
sérieux échecs, une oxpédiUon dans l'intériem' du pays eilt 
été néce.ssalre et eiH entraîné des dillicuités insurmontables. 
Mais, ik uu auti-e point de vue, les succès des croisés devaient 
ri'»t4?r s&n» effet. Rentrant dans leur patrie à la fin de la 



t. Il e^l difllcile d'identifier la localité ù laquelle correspond le 
nom d'Kueacîissia. Wèa certainement Ut-tiguré; Oloveyro réjwnd prti- 
bnblement à la forme grecipic KocXo^spo;, et dé&ignu un monuitlûre 
d'Iiotnmes. 

3. \*nVii, SfH'di^tone. .., p. l'il-U. 

3, Datta, iS/Wij/on/*. .., p. I'i7-G3, passim. 



158 CROISADE d'aMKDÉE VI. 

campagne, sans espoir de reprendre jamais les armes, ils 
abandonnaient aux Grecs des conquêtes que ces derniers 
étaient impuissants à défendre. Dans ces conditions, quels 
résultats espérer d'une croisade isolée? Comment se flatter 
qu'elle pûtexercer une influence durable sur Tensemble des évé- 
neuK^ts qui se déroulaient en Orient? Le comte de Savoie 
avait gaspillé, en pure perte, ses flnances, la bonne volonté 
et le sang de ses sujets ; ne savait-il pas, en quittant Cons- 
tantinople, que les Turcs n'attendaient que son départ pour 
riîprcndre leur marche, un instant arrêtée, certains que rien 
ne l'entraverait désormais? Autant les expéditions de Pierre 
de Lusignan pouvaient avoir pour la Terre Sainte, que l'Occi- 
dent cherchait à reconquérir, des conséquences capitales, 
autant l'enti'oprise d'Amédée devait, malgré le succès des 
armes chrétiennes, rester stérile et improductive. 




La papauté n'avait coasé, pendant le xiv^ siècle, d'exhorter 

1rs puissancra chrt'titMnics ;'i scctuirir l'Orient meiiaci', ci su 
voix trouvait chaque jour moins d'êclio. Après la croisade 
(l'Amédée de Savoie, l'ère des oxp^Hlilions armées semble 
clnso. En vain (in^goire \i (137?; s"efforce-t-il de gronper les 
nations occïdenUiles en vue d'une action commune dans le 
Levant. Il se heurte à un obstacle nouveau; si ses prédé- 
cesseurs avaient eu à compter avec les républiques inarîtiiiips 
de la Méditerranée, dimt le commerce était hos(ib? à UmUi 
uiturventiun en Asie Mineure ou en Kjryptr, lui-même se 
trouvait, dans 1p même nrdre d'idées, en présence nnii plus 
d'intérêts k sauvegarder, niais de stipulations à respecter. 
Les habitants de Péra avaient conclu avec les Ottomans un 
tniité régulier, et refusaient de le rompre pour entrer dans la 
ligue i*évée par iv. pontife. A leur exemple, chacune des puis- 
sances qui commerçaient avec l'Orient, avait, entre 1380 et 
i3il(l enviivin, obtenu du sultan des conventions particulières. 
Dès I38'2, Gènes était assez fortement liée avec les Turcs 
pi»ur les excepter d'une alliance offensive et défensive 
conclue par elle avec l'empereur d'Oriont ; en 1387 (8 juin), 
elle liguait avec eux un Irailé de commerce. Dans cette voie 
Venise n'était pas restée en arrière; elle avait, dés 1368, 
enUimé avec les Turcs des négociations relatives à la cession 
du port deScutari, et avaitrepris ce projet eu I38ij en même 
temps qu'elle se préoccupait des tarifs à imposer aux mar- 
chandises vénitiennes dans les ports ottomans'. 



I. Ileyil, Oeschichte des LevauiehnndelXf ii, 33λ-GU. 



Ifii) 



En ET BOrcICAlTT EN PALESTLVE. 



Cette situation nouvelle paralysait les efforts du Saint- 
Siège. Il fallut rpndnfpp à tout espoir de croisade ; l'ninour 
(k*^ aventures rt l'enthousiasme, à la fois religieux cl i^uerrier, 
qui animaient la société dans lu seconde moitié du xiv** siècle, 
HP trouvant pins :i so donner carrière contre les infiiléles, se 
conIctit/*reiit (i\*xpé(lit.ions plus pacititjues; de toutes parts se 
produisit un mouvement considérable de pèlerinages vers les 
Lieux Saints; chacun voulut témoigner de sa foi en visitant 
le t<unbeau du Christ, tout en satisfaisant, par un voyage long 
et souvent périlleux, le besoin d'activité et d'émotions vio- 
ItMiles qu'il ressentait. 

11 serait trop lung d Vnntnérer les personnages illustres qui 
accomplirent, à la fin du xiv" siècle, le voyage d'outre-mer. 
Princos, iioblos, riches et pauvres avaient pris le bâton de 
péhîriu l't éiiiigraietit vlts lignent. L'Anglel«rre était repré- 
sentée en Palestin** par HiMiri do Lancastre, comte de Derby 
(plus tard Henri iv), par le duc de Norfolk et par Thomas de 
Swinbui-ne, cli:'i(elaiii de Ouines et plus tard main» de Bor- 
(k-aux ; rAllcmagJie par Henri de Ker, duc de Sagan et de 
Glogau, par le comte de Hi>lionzolleru, Albert le Heau, par 
Czaslus IV ile Peu/ig. et par Vralislas ix, duc de Poméranie; 
l'Italie par rarchevéquc de Gènes, Pileo de Marinis. par Jean 
KraïK.ois de Gunzague, seigeur de Mantoue, par Thomas lit, 
marijuis de Salaces; le Portugal, pai' Alphonse, premier duc 
de Hragance; la France, par lus comtes d*Eu et de la Marche, 
jiriiices du sang, par Ugier vu d'Anglure. par Jean le Vicomte, 
de Lamballe en Bretagne, et tant d'antres dont les noms ne 
nous sont pas parvenus '. 

(Vpendant parmi les pèlerins que la France envoya en 
Terre Sainte, il en est un sur lequel il importe d'attirer sp(S- 
cialement l'attention : c'est Jnan ii le Mningrc^dit Houcicaut. 
pins tard maivchal de Frauc.e et gouverneur de Gènes, uut^ 
dos plus grandes figiu'es de Hiistoire de France sous Charles vi. 
Assurément dans la foule des voyageurs qui se succédèrent 
en Palestine, il s'en trouva d'uu rang plus élevé el d'une no- 



1. Arch. de l'Oriont latin, i, 540; u, p.u, 237-49 et 378-88; — Arch. 
de\>n!se. Se». 3/i>/i, xliv, f. GO {29 août 1398); — Le Voyage du ««*- 
ffHcur dWnglure (Suc. des Anciens Textes, 1878). passiui; — R. Kdhricht 
et H. Moisnor, Deutsrhr Piltjerreixen nach rfem heiïigm hinde (lïerlin, 
188U, p. 4g:-9;. 



l'KKMlKKKS ANNKKS DE BÔlt'iCAn' 



161 



lorièté plus universelle ; mais aucun u'exerça sur la question 
d'Orient une inHncnce plus considéi*able que Boucicaut. En 
lui so personnifient, pendant le règne de Charles vi, les 
efforts tentés pour anvter les progrès ottomans. C'est à ce 
titre que le pèlerinage de Boucicaut eu Palestine a sa place 
marquée dans le présent ouvrage. 

Fils du premier man-chal Boucieaut, Jean n, né en 1366 
et resti* orphelin presque au Iienean, avait été élevé parmi 
les compagnons d'enfance du dauphin fplus tard Charles vi); 
Jp séjour à la cour avait développé chez lui les goûts bel- 
liqueux dont il avait fait preu\e de?* ses premières années. 
l**a guerrii-r de race, il préférait les armes â l'étude; à peine 
itfSi» de douze ans, il obtenait d'accompagner, en qualité de 
page, le duc de Bourbon dans la campagne qui eut pour 
nlijectif d*enlever aux Navarrais (I37G) les places de Nor- 
mandie. L'année suivante, sous le même chef, il faisait 
partie de l'expédition qui rejetait le duc de Buckingham 
en Bretagno, accompagnait le mar(V^-hal de Sancerre en 
Ouvenne, et assistait au siège de Montguyon. Malgré sa jeu- 
nesse, l'enfant avait hardiment sujjpnrté des fatigues au-dessus 
de son Age, et donné assez de preuves d'une précoce valeur 
pour montrer qu'il serait < un homme de grand fait ». La 
campagne de Flandre (13H2J lui valut, à seize ans, la cheva- 
h'rio; il conquit les éperons d'or sur le champ de bataille de 
kosbeçque, et, la guerre terminée, resta avec le connétable 
de Clisson pour tenir garnison à Térouanne. Mais l'inaction 
ne convenait pas à cette nattu*e ardente et infatigable ; 
inoccupé en France, le jeune clievalier Ht deux fois le voyage 
lie Prusse, afin de comhattre les infidèles aux côtés des Teu- 
toniqnej*; en ns.'i, il prit une jjart active à la campagne 
menée pai* le duc de Bonrbon en Piuyenne et aux sièges de 
Taillebourg, Vertcuil et Mauléon; quand le duc retournai 
Paris, il ronHu au jeune capitaine le cunniandement du pays 
conquis. Toujours avide d'aventure;s, Boncicaut avait établi 
sa n'putation de jouteur en déliant successivement les cham- 
pions les plus renommés: Sicart de la Barde, Pierre de 
Courtenay. Thomas de CiifTord; partoii* il avait été vainqueur. 
Eu Espagne il avait suivi le duc de Bourbon au secours du roi 
de Castille. menacé par l'armée du duc de Laucastre (Ï386- 
1387); ta tactique prudente des chefs espagnols, qui traî- 
naient .-H d*!*i>ein la gu*'rrc en longueur, avait lassé rimpétuosïté 

H 



162 El' KT BOUCrCAVT KN PAI.ESTÎNK. 

des Français; auâ:>i Boucicaut el s&s comp»gDoa>« â*étaient-iU 
hâtés, de 5 que leur présence n'était plu? indispensable dan* 
la péninsule, de rentrer eu France. Mtjins que personne, le 
futur marèohal pouvait supporter le repos. Ennuyé de n'avoir 
plus de batciilles à livrer, ni de coups d'épée à donner, il 
songea à donner carrière à son activité en visitant rOrient'. 

La guerre était un besoin pour la noblesse française, ha- 
bituée depuis un denii-siÀcln à no jamais déposer lo harnois: 
la vie paisible lui était inroniims l'dc ne rêvait (jue grandes 
< emprises », chevauchées, aventures ou pillages. Quand la 
paix ou une suspension d'armes l'obligeait au repos, elle 
cherchait â Tètranger les combats dont elle était sevrée en 
France; c'est ainsi que l'ordre Teutonique vit, à maintes 
reprises, des chevaliers français combattre les infidèles uses 
côtés, que les iMaures eurent souvent pour adversaires des 
guerriers venus en Espagne afin d'y déployer leur valeur, et 
que les sanctuaires les plus vénérés de la clirétientc^ furent 
visités par une foule de plus en plus nombreuse de pèlerins. 

Boucicaut « grand désir avoit de visiter ta terre d'outre- 
mer», et d'imiter l'exemple de son père, le premier maréchal, 
qui avait, avec Geoffroy de Charny et Philippe do Mézieres, 
accompagné dans le Levant le dauphin d*^ Viennois, et qui 
plus tard, prisonnier en Anj^leterre, avait obtenu du roi 
Edouard m, pour lui et douze chevaliei-s. un sauf-conduit 
atin d'aller au pMerinage do Saint Jacques de Compostell*» 
(135i) et de s'embariiuer ensuite pour la Ti*rre Sainte*. 
C'était donc â une tradition de fainille qu'obéissait le jeune 
gentilhomme quand il prit congé du duc de Bourbon (vers 1388). 

Il ne parti tpas seul; Renaud de Ruye. un compagnon d'armes, 
et en même temps un ami dévoué, l'accompagnait. La maison 
de Roye, de SDUche picanle, comptait â cette époque parmi ses 
membres d'illustres guerriers, et Renaud n'avait pas renié le 
sang de ses ancêtres. Fiis de Mathieu, dit Flament, de Ruye 
et de Jeanne de Cbérïsy, frère de Jean et de Tristan de Royo. 
il s'était djjà, malgré sa jeunesse, distingué sur les champs 
de bataille comme dans les tournois ; la confraternité des 

1. Livre des faits du bon messire Jean te Maingre dit Bouciguavi 

(éd. Huclion), partie i, cliap. i â xv. 

2. A. MoUnier, fiescriplion •(« deux manuicrits de Philippe de Mè- 
ziérex, dans .\rch. de l'orient latin, i, 3'»8; — J. J. Jusserand. V»> no- 
made au x/\'^ siècle, dans Keviio historique, xx. 65. 



VOYAGE DE BorCrCAPT ET DE K- I>E ROYE. Î63 

les avait cimenté l'amitié c\ue Boucicaut et lui s^étaient 

Les deux rojageurs se dirigèrent ver? Venise pour s'y 
ombarquer. Cette ville était alors le rendez-vous de ceux qui 
piirtaient pour le Levant. Les Vénitiens avaient organisé avec 
le plus grand soin tout ce qui concernait le voyage des 
pèlerins'; il ne fut donc pas dirticile à Boucicaut et à son 
rnmpagnon de gagner Constanîinople. Quand ils y arrivè- 
ronr, Amurat i était aux environs de Gallip<di en Turquie 
rVEurope. Le carême (de Tannée m88j se passa à attendre 
dans la capitale de l'empire d'Orienl un sauf-conduit du 
sultan. Les chevaliers français furent reçus à * grand fesie » 
i't traités magnifiquement, et, dans leur impatience de donner 
carrière a leur valeur, ils mirent leur éjiée à la disposition 
riu prince contre les Sarrasins. Malheureusement Amurat était 
m paix avec les princes musulmans, et n'avait pas occasion 
d'utiliser les services qui lui étaient offerts. Après un séjour 
'il' trois mois 'printemps t388\ les voyageurs quittèrent la 
rour ottomane pour gagner, par la Tur.[uio d'Europe et la 

ilgarie. le Danube et la Hongrin. Anuu'at les fit « convoyer 

mrement » tant qu'ils furent dans sn> états ^. 

Les mêmes désillusiuns les attendaiimt auprès du roi de 
longrie. Malgré Taccueil cordial qui leur fut fait, en Hongrie, 
plus qu'en Tur(|uie. leur épi'e ne trouva à s'employer. Sigis- 
mond était absorhé par des préparatifs considérables dirigés 

)ntre le marquis de Moravie, et songeait peu à ce moment à 

1. Renaud du ttoye fut chambellan et conseiller du roi et du duc 
l« Touraine. 11 ^îuerroya en ICspai;rie. prit, au tournoi de Saint 
Ingelberl (I33U( qu'il avait organisé, une part importante, assista:* 
!"• U8t du Mans • (I3'J3), et fut cliar^é de la parde du roi devenu fou. Il 
mourut pendant l'expédition de Hongrie (1396). Charles vi ordonna de 
pas poursuivre la succession du dt^funt, ■ disant (]ue comme... en son 
vivant, désirant acquérir honneur et han renon en faisant plusieurs 
guerres et loin^fiains voiagea et par especial oudU voiage de Hongrie 
rontpe les niascreans de la foy, se sjît endabu^s et oblig<V:i envers 
iuhieuTS ppr>o:uïes en gratis et grosse^ sommea de denier» i 
»ji»8art, éd. Kervyn, xxm, 58-60; — Itibl. n»l., litres originaux, aux 
tti t.R MtLfii&Ë et ne rovk). 
I. Arciiives de l'Orient latin, u, 237. 

A. Voir pour le pèlerinage de Boucicaut le Livre dex faits, partie i, 
^liap. XV. Le chroniqueur n'assigne aucune date aux faitsqu'il raconte; 
la avonft pu les fixer approximativement, grâce aux synchronismes 
(quels il fait allusion. 



\(\4 KL' KT «OUCICAUT KN PALESTINK. 

s'attaquei' aux infidèles. Trois mois sq passèrent (été 1.188) h la 
cour de Hongrie ; ce délai écoulé, Reuaud de Roye et Boucicaut 
prirent congé de Si^^isniond et se séparèrent; le premier se 
dirigea vers la Prusse, le second descendit à Venise dans 
IMntention de s'emhaniuer pour la Paleslino (automne 1388^. 

Nous n*avoiis aucun dérail sur le pèlerinage de Boucicaut; 
nous savons seulenietit qu'il visita < très dévotement » le 
saint Sépulcre et tous Ips lieux consacrés par la piété des 
tidèles. Du silence du chrooiqueur on est en droit d'induire 
qu'aucun incident ne troubla le voyage, et qu'il s^accomplit 
sans encombre. Cependant Boucicaut, au moment de quitter 
la Palestine*, apprit qu'un prince français, le comte d*Eu. 
moins heureux que lui, avait été arrêté à Damas par ordre 
(lu Soudan d'Kgypte. 

Philippe d'Artois, comte d'Eu, descendait de Robert de 
France, frère de saint Louis, et â ce titre se rattachait â la 
famille royale de France. Fils de Jean d'Artois et d'Isabelle 
de Melun, il s'était distingué à la prise de Bourbourg (1383 , 
et avait, coramo la plupart de ses contemporains, voulu faire 
le pèlerinage de Terre Sainte*; mais, emprisonné par ordre 
du Soudan, il allait, être transféré de Damas au Caire quand 
il fut rejoint par Boucicaut (1389). 

Ce dernier, « nonobstant qu'il n'eust oncques à luy guères 
d'acointance ». n'avait pas hésité à interrompre son voyage: 
il lui semblait qu'un compatriote, en pays étranger, avait 
droit à ses bous ollioes, et que l'honneur du roi de France» 
dont le comte était cousin, méritait qu'il offrît ses serviceï 
et son appui au prisonnier. Ce trait marque bien le caractiVc 
de Buucicaut; chevalier, il sent son cœur s'émouvoir au m-it 
des malheurs d'un chevalier; sujet du roi de France, il con- 
sidère comme un devoir impérieux de porter secours â un 
prince du sang de France. Sa conduite à l'égard du comte 
d*î5u est la preuve la plus péremptoire de ces sentiments. Il 
accompagna le prince au Caire, et, tandis que le soudau re- 
lâchait tous les pèlerins qui n'étaient pas « de la mesgnie » 
du comte, il se fit volontairement comprendre dans la suite 
de Philippe d'Artois, et « pour luy faire compaignée. . . se 
mit en la prison avec lui. » Cette captivité dura quatre mois; 

1. Ses bagagrs éraitint einharqur^'s :i destination de In Prusse. 

2. 1*. Anselme, i, 38*1-90. 



RETOUR DES PKLERINS. 



155 



il fallut, pour y mettre fin, que le consul vénitien d'Alexan- 
drie, sur l'ordre de la seigneurie, iuterviiit auprès du Soudan'. 
Rendus à la liberté, les deux pèlerins profitèrent de leur 
pi'tour à Damas, pour visiter Saint Paul des Déserts et Sainte 
I Catherine du Sinaï'; ils retournèrent ensuite à JtTusalem. 
I Boucicaut avait déjà parcouru toute la Palestine; il recom- 
I nieiiça son voyage avee le comte d'Ku, payant de rechef les 
I tributs imposés par les Musulmans et «lu'il avait déjà acquittés 
I quelques mois avant, heureux d'escorter un vaillant chevalier, 
parent du roi, et de partager avec lui fatigues et périls. Le 
' pèlerinage de Terre Sainte, bien que toléré et réglementé par 
, les autorités musulmanes, n'était exempt ni des uns ni des 
I auti-es. Déjà les voyageurs, arrivés à Beyrouth « en intention 
; de monter là sur mer pour eulx en retourner », se croyaient 
' au t(Tme de leurs fatigues, lorsque les Sarrasins les arrott^ent 

et retardèrent d'un mois leur embarquement. 
l Le retour s'effectua par Chypre, Kiioiles et Venise; de 
^Aette dernière ville Eu et Roucicaut gagnèrent la France. Le 
Proi était alors en Bourgogne, en nuite pour aller prendn^ 
possession du Languedoc (noveml)re l.'iS!)); les voyageurs le 
rencontrèrent à l'abbaye de Cluny\ et furent reçus par lui 
* moult joyeusement ». La cuur leur lit fête; le roi n'eut pas 
pas assez d'éloges pour louer la conduite de Boucicaul; il le 
remercia < du bon anatur qu'il avoît [lorté à son cousin » et 
de la fidèle compagnie qu'il lui avait tenue. Le comte d'Eu ne 
fut pas moins reconnaissant, et témoigna sa reconnaissance 
en vouant à son compagnon de captivité une amitié indis- 
!K)luhlo. 

La suite do ce travail monti-era quelle inlluence ce voyage 
Hi ramitiê dont il fut sui\i exercèrent sur les événements 
ultérieurs, eu déteiniinaai le comte d'Eu et surtout Boucicaut 
à se faire, en toute occasion, les promoteurs d'une intcr- 
TAotion en Orient. 



I. 2f> mars 1389 (Arcti. de Venise, Sen. Misti xl, 169). 

1*. Le Siiiai (Djefn'l-Tor)^ en Arabie, au nonl-ouest de la péninsule 
<|ui s'avaiK't' dans la inor Itouge, enUe les j^olfps du Suez pt d'Akaba, a 
tleï(x Kommets, duiii le ]»his élevé |>orto le imni de Sainte C'atlierine. 

'I. Livre tien ftiittt, partie i, chap. \v et \\t. la Chronique du bon 
itw Lfitj$ i/p tiourtnjn \p. 216) assigna un aiitiv itînérairo au roi ; de 
Pan» ù .Meliun sur Yèvrp, Gannat. Ke iMiy, rarfassonnc. rxtt» i-oute 
iPinlïlo exrlurc le séjour de rharics vi h l'Iuny. 



CHAPITRE TV. 
KXPÉDmoN DE barbarie:. 



Pendant que» du côté du Danube, l'Europe ne s'apercevait 
pas des progrès des Musuliuaiis, elle se préoccupait rie leiu's 
incursions dans la Mèditerranôo; le? côtes d'Iiaiit? et de Sicil)\ 
inejiacées par les Sarrasins d'Afrique, tremblaient devant 
l'audace de jour en j'>llrcrois^sante des corsaires l)firl>ares([ut»*i. 
Les rois maures de Tunis, de Tlemcen et de Bougie encou- 
rageaient et protégeaient un étal de choses dont ils tiraient 
profit, mais qui devenait pour le miiunerro européen un m*- 
rienx danger. La péninyulf it:ilimie, plus direcHMiu^nt exposéi» 
que le reste des puissances médit*'rrauéenues, s'émut e\ 
sollicita l'appui du S;»int-Siôge; les Siciliens, dont Tile élail 
jouniellomont infestée par 1ns Africains, obtinrent d'Urbain vi 
les indulgences que la pupautè concédait à ceux qui .se croi- 
saient pour la défense de la foi (18 avril I;i88)', et Manfred 
lie Clermont, amiral de Sicile, arma une flotte contre b'*» 
Barbarosques. Ce personnage, descenitant de l'illustre famille 
française des Clermont Néelle, s'était ac<juis, pendant la nii- 
norité do la reine Marie de Sicile, assez d'inlluence tlans l'ib-' 
entière pour n'y faire fd>éir en maître*. Géues et Pise" ré- 

1. Haynaldt, xxvi, 505-6. 

2. II était comte do Modica et guuvernait la Sicile nu nom de U 
reine Marie, fille de Frédéric u. Son crédit fut tel que Ladi^Ias dfl 
Oumzzo, un des compétiteur:^ au trône de Naples, demanda la main 
de Constance, Bile de Manfred. A la suite d'événements traj^ïques, il 
perdit toute autorité, fat mi« h mort, et Ladi:>la.s répudia Constance 
(Caméra, Annali civili^ u, 497; — Suramonte, /fiiftoria di yn^Mh', 
M. 5ia: — Art de tf'ri/iet* fa Palps, à l'article nois des deux sicrLEs). 

3. Pitié n'autorisa d'abord que ceux de ses sujets qui avaient soufTcrf 



AMBASSADE UKNOISE E-N FRANCE. 167 

pondirent à l'appel <le Manfred enjoignant leurs escadres à la 
flotte sicilienne; Venise, également sollicitée, ne voulut pas 
rompre avec le sultna de Tunis et déclina toute participation*. 
Sous le coramundemeut de K:iphaël Adorno, frère du doge de 
Glanes, rexpédilion fit voile vers l'ile de Gerbi*, le iirincipal 
i-epaii'tî des pirates sur la cote africaine, et s'en empara 
(juin 1388). Manfred désintéressa les Génois en p:iyant leur 
concours au prix do trente-six mille florins d'or, et devint 
M'igneur de la nouvelle concjuète*. 

Malgré ce succès, le péril n'était pas écarté; la navigation 
irétait pas sûre dans la Méditerranée, et la prospéiùté coni- 
n»erciale de Gènes souffrait d'imn pareille situation. Assuré- 
ment les Géuoi.s, avec lo\U" seule uiartne. pouvaient facilement 
la faire cesser, mais ils hésitaient, par un déploiemetit consi- 
dérable de forces, à interrompre, ntéme iiiouienlanénienl, leurs 
relations commerciales. En outre, l'état intérieur de la répu- 
blique, divisée entre les partis qui se disputaient le pouvoir 
et songeaient à appeler l'étranger, n'était pas de nature à 
faire envisager sans crainte aux esprits claii'voyants une ex- 
pédition dirigée par Gènes seule contre les Musulmans 
d"Afrii|ue. Ces raisons décidèrent les Génois à implorer 
Tappui de la France ; une ambassade fui envoyée à Charles vi 
(1389J*. Elle le rejoignit à Touloaso, au cours du voyage 
f|u*il fit, à ia tin df l'année 138!), pr»ur prendre solennelle- 
ment possession du Languedoc. Le doge Antoine Adorno, 



des incursions arabes à user de représailles; elle finit par envoyer 
cin<i galères sous les ordres de Fran;ois Orlandi iMas Latrie, Traité» 
de paix et de commerce avec (ex Arabes, introd. p, 239-40). 

1. Mas Latrie. Traitée de pnix. ... p. 129 et introd. p. 239-40. 

i. Appelée Menhtt et I.olophitgitis innula par les anciens, dans le 
golfe de (ïabès (Tunisie). 

3. (liustiniani, Annali delta repnhliea di Genova (éd. de 1854). n, 
163; — Stella (Muratori, xvn, 1128): — U. Foglieta, Genuensium hi*t. 
/d. de 1585), I. IX. f. 164 v; — flaynalUi, xxvi, 514-5. — L'expédition 
partit le 28 mai 13B8. Krédéric m. roi de Sicile, avait, dès 13G4, nommé 
Jean de Clonnont c)iiUclain de l'itc de Gerbi s'il ta soumettait à la 
rourotme de Sicile (Mas Latrie, Traités de paix.. ., p. 160). 

4. Oiustiniani. n, 164: — Stella (Muratori. xvn, 1129); — l*. Fo|;:Iieta 
tcd. de 1585J, f. 164 V'^-IGS; — Chronique du hon duc toys de Huurbon, 
p. 218-9; — Chroni(/tte du ftfiio'^ux de Saint /Je«i«, l, 648-50; — 
Froissart, éd. Kervyii, xiv, 1Ô2-IÏ; — J. Juvéïiat -Ifs 1 rsins, Histoire de 
Charles r/tèd. .Michand pI Poujoulan, M, 383. 



1(58 



K\t>KDITroN DE HIRHARIK 



< moult suiiblil koiuiue, saige et bel parlier' >, était pai'lisari 
flf* l'allîanre française; il comptait sur elle piiur soutenir son 
uutorité ébranlée, H espérait qu'une guoiro étrnnt:ère feniii 
aux rivalités iutérieuros i[ui déchiraient la républinup un»- 
salutaire diversion. Il se llattHil, en outro. dV>ntr;iiner facilc- 
nienl en Afrique, pour le plus grand protit des Oénoi.<^ un 
prince chevaleresque ol une cour qui' la paix rédui^iit alors 
â rinaction. 

Kn présonc<' du roi. les ambassadiMirs génois expuséreni 
l'objet de leur mission; ils représentèrent que l'audac*» drs 
Sarrasins rendait toute navigation impossible tiaus la Médi- 
terranée; que la Sicile. h\ Sardaigne, la Corse, les il«»^ 
d'Elbe et dlscliia, rarchipel des Baléares étiiient journelle- 
ment en buUe aux déprédations de ces écuuicurs de mer: 
que pour iiiedre fin à ce?^ incursions, l'idijectif de Texpêdi- 
tion future devait être la |nisv d'Africa', « maie et forti' 
ville' », clef des royaurae.s do Tunis, do Bougie et de Tleraani 
dont elle était le port jirincipal. Ils ajoutaient que la chute ilc 
celle place entraînerait la i-nine Cfrlairie des trois royaumes 
inam'es, ei que ramener la foi chivtienne dans des pays d'oi'i 
elle avait été si longtemps banni»' n'était pas une entreprise 
indigne dn plus gi-auil roi rliréticu. Kntin, *mi échange du se- 
cours qu'ils sollicitaient de la France, les Génois s'enga- 
geaient â transporter et à approvisionner le corps expédi- 
tiuimaire, et à entretenir à leurs frais douxe utillt* arbalétier> 
éprouvés et huit cents gros valets, iU'uiés do lances et de 
pavois, pendant toute la durée de la campagne*. 

Les propositions génoises ne reçurent pas de Cliarles vi 
l'aecui'il entliousiaste sur lequel lo doge avait compté. Malgré 
la trêve récente entre la France et l'Angleterre, qui pro- 
mettait trois ans de paix aux deux puissances, le roi n*éuii 



1. Chronique du bon duv Loyg de Ûoiirfiun, p. 2iî'. 

2. A7 Mahadia ou Et MfiMdin, prés du e;q» Aft'ica (Tunisie), l'au- 
cien Aphrodision. 

3. Froissart, M. Rudion, ni, 58. Kcrv\'n donne seulement ■ iiuilb^ 
ville I (xrv-, 152). 

'i. Kroissart, éd. Kcrvyn, xiv, 153; — (UttanùiHc dn hon dur...^ 
p. 220; — l'. Knglipta {rd. de 1585», f. IS'i-5; — J. Juvénal des t rsins. 
u, 383. — Le Hefiffifiiix de Saint Ofniti (i^ «ii8-5I) rt liiustiniani iu, 
I6î-"l mettent dans la bouche des ambuâbodcurs des tlis<'ours qui ne 
semblent rei»nser sur aucune donnée historique. 



I.OLl.H 11 l)K HOCKbON CUKK Ut LA (.'KolHADE. 



m 



pîis disposé à s'ongagrer ilans nno périlleuse aventure. Ré- 
?*istant à son entourage, qui lo pressait d'accéder au désir 
ilê.s (ién»iis, il congédia les ambassadeurs, leur donna acte 
lie leur;? promesses et de Iciu' requête, et ajourna sa réponsi« 
A deux jours'. 

Te délai ne fut pas perdu; la Jciint'sse, ipti lirnlait de 
prondre les armes conti'o les mécréants, x*edotibla d'inslanci's 
auprès de Charles vi; Louis ii de Clermont, duc de Bimrboii, 
iinde nialeriiel du roi, se fit ritiieriu'ète ries sfiilinients de 
la cour, et supplia que 1*011 lui donnât le couiuiatidenienl île 
fentreprise. Il voulait s'emplover pour le service du ni cl 
lie Dit'U, car, disait-il, « c'esl la chose au rnonilr fine j'ai 
plus désirée, et après les fais mondains, il est belli» chose tW 
servir Dieu'. » Charles m, cependant, hésitait; it essaya de 
flisijïuader le duc de son dessein en lui rtMiiontraii* qu'if anraif 
[M'iue à recruter îles compagnons. Le dur lui i'é|iondi( qm* 
lo5î chevaliers et écuyers de ses domaines partiraient avec 
lui, et que jamais ils ne « lui faillirent ^ quand il avait fait 
appel à leur courage. Son insistance l'nt telle que le roi céda. 
o{ ipiaud les ambassadeurs génois vinrent demanrler la ré- 
ponse promise, Charles vi leur présenta sou oncle comnif lo 
chef de la cnusade, et leur donna l'assurance (l'un pi-oiii|il 
siMïours. L*ambassade, heureuse du résultat obtenu, se hâta 
de i-egagner Tltalif'. 

t.ln ne piiuvail faire un meilleur choix quo ndui du din- 
de Bourbon. Les Génois avaient demandé qm» le comman- 
dénient en chef lïil dévolu â \m ju-ince du sang, et mis eu 
Avaut le num du duc de Touraine, frère du roi; mais b- 
Cïiïiseil de Charle> vi eut la sagesse do ne pas t'èdav à des 
Ao||icil;k(ions plus tl.'tileuses que raisonnées, et d'éearler un 
prinre dont hi jeunesse et rinoxpérience militaire ne i>ou- 
vaient qu'élrp ftniestes au siiccès de rex[>édition, Parmi les 
membres de la famille royale, les ducs de lierry et do Bour- 
gi>giie se souciaient peu ilequiLter la France pour un lointain 
ruvnge; on fut heureux de trouver Louis 11 de B'UU'bon pour 



I . ChronirfUfi rf« bttn </«r. ... p. 'J2'i. 

î. /(/.. p. JJI. 

a, Krui&ifHri, éd. Kenyn. mv, \'i'2~'t, — (Jtronifftie du bon ttuc..., 
p. 221 ; — J. JuviViiiU des Irsiiis, p. 38:t; — Rt'IitjivHX lie Sninl Dmt*, 
^ fiSO-îJ,"— liiiintiiiiaiii. 11, l»'«7; — V. Foirlit?tu, f. Hî5. 




170 



EXPEUrnuN DE BA.HUAKiJ::. 



le meitrc â la t*Me fies troupes. Oncle malnmel du roi, ce 
prince n'avait pis juscju^alors eu Toccasiou de jouer en 
France le rôle que lui assiguaîi sa naissance. Longtemps 
prisonnier eu Angleterre comme otage de ia rançon du roi 
Je^n (I3G0-I3G8;, il avait, â son retour, pris part en Bre- 
tagne et en Guyenne aux guerres eonti*e les Anglais; il s*étail 
distingué à Rosbecque (I38?j; ou le tenait à la cf>ur pour un 
vaillant chevalier et poiu* un général sage et prudent. La mort 
de Charles v, eu r:i[tpt'iant, avec les ducs d'Anjou, de Berryet 
de Bourgogne, à la ititello du jeune roi, Tavail nus au premier 
rang ; ses contemporains fai.saient gi*and cas do ses qualités mi- 
litaires et administratives, persuadés quo s'il avait un ihéAtre 
puur les exercer, il soutiendrait dignement sa réputation. 

La nouvelle de la croisade ne tarda pas à se répandre en 
Fr.inee. en Espagne et en Angleterre; de toutes parts les 
adhésions allluérent, et Tèhui fut universel. Charles vi, pour 
ne pas dégarnir son royaume, avait i-églemenlé par diverses 
raesiu'es les conditions du ilépart : chacmi dut entreprendre le 
voyage à ses frais; personne ne fut autorisé â s'embarquer 
sïuïs le congé du roi» et le nombre des combalUinls fut limité 
à quinze cents pour la France. De leur côté, les Génois 
avaient annoncé qu'ils ne transporteraient sm- leiU's vaisseaux 
que des chevaliers et des écuyer j. et qu'ils refusaient le pas- 
sage aux valets d'armée dont chaque combattant avait alors 
coutume de se faire accompagner. Cette résolution, inspirée 
par le roi, avait été prise pour ménager les susceptibilités des 
chevaliers étrangers et leur prouver que rexpédition ue de- 
vait comprendre que des « gens de fait et de défense », 
M:ilgré ces restrictions, raiHuence fut telle que Louis de 
Bourbon eut peur de manquer an dernier moment de navii'cs 
et d'approvisionnements. Il chargea un de ses maîtres d'hôtel, 
un des maîtres de su monnaie et cinq autres otKciers de sa 
maison d'inscrire les enrôlements, à mesure qu'ils se pi\»dui- 
saient, et de se tenir en rapports constants avec la république 
de G(Mies pour régler l(*s dispositions du départ. Celle-ci 
répondit qu'elle avait vingt-deux galères et dix-huit vaisseaux 
prêts à ti'ansporter six mille hommes d'armes, et que les 
craintes du duc étaieul chimériques. Le rendez-vous général 
fui (ixé .i Gènes, la semaineaprèsla Saint Jean fin juin I.'tyn^ ', 



l'ruiïu»m-t, lmI. Kenyn, \iv, M*' , — ChronOjuetiu hon*ittc...^-^. 223. 




PRECAKATII'S ET .iPPROA'lSlON.VEMK-NTS. 

Les Génois» cependant, malgré les assurances qu'ils avaient 
données à maintes reprises, s'aporvurent bientôt qu'ils ne 
pourraient trouver chez eux le Mê et le vin indispensables h 
l'expédition. Le doge, effrMyé, écrivit au duc de Bourbon 
poui' le prier d'obtenir de Charles vi Tautorisation d'acheter 
en Pi'ovence les denrées qui lui manquaient ; il s'agissait de 
deux mille tonneaux de vin et de quatre mille cb-irges de 
froment. Cette nouvelle bouleversa le duc; déjà il voyait 

* l'armée d'Auffrique rompue», (H renU'oprise avortée; sur 
l'avis de son conseil, il députa vers le roi à Beaucaii'c un de 
«pj« seiTÎteurs, Charles de Hangest', chargé de faire agréer 
la requête des Génois et, on outre, d'obtenir que les troupes 
pussent se concentrer à Marseille « et que la ville fïMit aban- 
« donnée au duc de Boui'bon et à tous ceulx qu'il y voulJroir, 
« mettre ». L'honneur de Louis de Bourbon et celui de la 
Krance étaient engagés; il fallait à tout prix que le voyage 
eût lieu. Charles vi le comprit et accorda à son oncle ce qu'il 
dmcindait. tout en profesbut ((u'H n'ainmit guère les Génois 

* et qu'ils u'auruieut point de vivres. . . sinon eu payant granl 
« truaige, car ainsi est de coustume ». 

La réponse du roi fut accueillie par les Génois et par le 
duc avec la plus grande joie: cln*z celui-ci comme chezceux- 
là, la crainte de voir échouer la croisade avait été extrême; 
l'anitiur-propre de l'un, l'intérêt des autres étaient également 
intéressés au succès de l'entreprise, Louis de Boncboti avait 
fait preuve de beauciuip d'â-prnpos en demandant à ras- 
sembler ses troiqtes, non plus à G."*nes, mais à Marseille. 
Puisque cette dernière ville devenait le « marché de vivres » 
do Karmêe, et que les bùtiuieuls génois étaient obligés de 
venir s'y approvisionner, il était naturel que rembarque- 
ment se fit à Marseille; on donna donc eontre-onlre. et le> 
e4>mbatlauts durent se réunir dans ce p"rt A la date du 
('^juillet nuo». 

Aus.sittM que rtnterventi')n française avait été décidée, le 
tlnc avait accompagné le roi à Avignon, et demandé au 



t. C'était lo second fils de Jean de \\ru\gc&t et de Marie de Hcquî- 
gny. Il êjwusa Mari^ueritc rir lleniimotU. Son frère ain^ J(»an, rharn- 
hellan du duc de lluurfrognc, 5e distiii;rua j Nicupolit» uù il fut fait 
priwintiicr. et niouruf à Azirn'ourl d'i'u's^^T*, éil, Kervyn. vxi, .V»r-Hl. 

• , Chroniifiw iftt hvn tfitr. ,., n. -2'i-H. 



172 * KXI'KI>IT|UN 1)K BAHHAKIK. 

pape Clément vti la permission de combattre les infidèles. 
l't It's iiiiliilgenres ordinaires pour les croisés. îl était onsuite 
n'ionrné à Riris avec le roi, pour y prendre les dispositions 
iridispeusables et notriinment desarriingenients financiers que 
nécessitait mi patrimoine assez étroit à la veille d'une dis- 
pondit'use expédition'. De ]n il avilit gagné le IJonrhunnais. 
avait « f>rdonné les affaires de son pajys », et commis le sire de 
Norris' au j^joiivernement de ses terres pendant son absence. 
Accompagné de tiuelques grands scipueurs, it s'était ensuite 
acheminé vers Turin, où il séjourna du 17 au 10 mai, et dix 
jimrs avant la date fixée il ét;iit à Marseille pour organiser 
son armée'. Sa suite, compusiMi' du sire de Coucy*. des 
comtes d'Eu* et d'Harcuurt'^ et de FamiraNean de Vienne', 
fut logée dans la ville par les soins des fourriers du duc, eu 
jiiteudani ijne la conoontration fi'il complète et que le dépari 
put avoir lieu. Los coniingenis français, — • chose rare à cette 



1. Les 18 et '2fy mars U90 lo duc de Tourainc prèle an duc de 
Il^jiirbon deux mille florins pour lo voyajjre de Harliarie (lluillard- 
lïn'liolles, Titirs de iiourhon, il, n" 3790). Le duc de lUïubon veruiii 
pour douze mille livres son hôtel de Paris, rue de ta Harpe (Loray, 
Jpnn de Vienne, p, 243). 

2. Pierre de Nurris, chevalier nivernais, était entré en 1382 au 
service du diin de Bourbon, qui l'avait charj^i^ de l'administration finan- 
cière de ses domaines. Il sut ^:agncr dans ces ronL'tiuns, par -la sagf 
des moisures qu'i! ju'it. l'absolue contianco de son luailre, et c'est à luT 
([ue revient l'Iionncur d'avoir maintenu en bon état les tinanccw ilu 
duc (Cftronitfuc du bon duc. . . , passim). 

3. F. Sarraceno, He^psto dei principi di casa d'Acftja^ dans 
Misccllanec di storia italiana, \x, 186; — Chronique du hondur.,,^ 
p. 223-4 et 226. 

î. Kngucrrand vu, sire de <'oucy, l'un des plu* illiislrctî gucrritu's 
du \IV* siècle. Sa carrière militaire et diplomatique fut de» pJUîf 
remplies. .Nous aurons, dans le rour"s de ce travail, maiiUcs fols occa- 
sion de rencontrer ce personnage. M. Mazas ( Vies di's i/rnnds capi- 
taine» français, 3* tHlil., iv, 121) aflirme, sans dminer les preuves de 
son assertion, qu'il s'agit ici de Raoul et non d'Enguerrund de t'^ucî. 

5. Voir plus liant sur ce per? onnna^o, p. ttj'i. 

(i. Jean vu d'Ilarcourt, fils de Jean vi et de Catherine de lt4)urlion, 
«Mail cousin du roi de France qui l'arma chevalier le jour du sacre 
(I nov. I3H0), et neveu du duc Louis n. sous les ordres duquel il avait 
s<*rvi avant de l'accompagner en .Xfrique. Il fut fnil ]irisontiier x 
Azincourt oi mourut en l'»52. Il avait t'|K)Usè Marguerite d'Alençon. 
iTroissarl, éd. Kervyu, .\i\, .îl.i). 

7. Voir pluH hnnl -;iif fc jiei-Ronnag*', p. l'i.ï. 



CONCKNTIUTI**X DliS TRolîi»£S A MAHbEtLLE- 17^! 

époque, — avaient traversé lu France sans donner lieu aux 
plaintes que soulevait généralement le passage des gens de 
guerre; ils avaient payé comptiint leurs dépenses*. Pendant 
que les chevaliers allluaient dans la ville, le duc, par pré- 
voyance, complétait se.s approvisionnements de vin, de 
viandes salées et de volailles pour les malades, craignani 
que ces détails eussent été négligés par les Génois. L'embar- 
iiuemenl, grâce auK excellenles mesures prises par le chef 
do la croisade, s'effectua avec le plus grand oriiie. Le dur cl 
l<*s bai'on» entrèrent < es souverains estaîges et chasto^ux des 
< nefs et galéos », les chevaliers, les hommes d'armes, le^ 
sergents et les arbalétriers prirent les places qui leur avaient 
été assignées, * chascun trouva son lougeis fait, et prest pour 
€ aller en la mer », et la flotte put mettre à la voile à l'époque 
primitivement indiquée par le duc". 

L'événement n'avait pas justifié les appréhensions de 
Charles VI ; le recrutenn-nt des eomliattants avait été facile ; 
do toutes paris on s'était disputé Ihonninir de prendre part à 
la croisade. Tout ce que la chevalerie comptait d'illustrations, 
en France et dans les pays vuisins, se groupa autour du duc 
(le Bourbon. La Gastrogne était représentée par le siuidic de 
la Trau « ung des vaiUans chevaliers du monde », accom- 
pagné de dix gen(ilshommos\ par les sires de Castillou* et 
d'Aibret'; le Béarn par le b;Vtartl de Foix avec une suite 



) . i. Juvônal des t rsin*. u, 38a. 

2. Cftronitfue du hou rluc. . ., p. 227-9. 

:i. Lo suudic de IKslrau, ou mieux de la Trau. est un <les persou- 
nage» les plu» remarquables de l'histoire de Gascogne au \iv* siècle. 
La Trau est une sei^îiieurie du lïazadai» (Gironde, arr. Uazas, cant, 
Villandraut, i*»tm, Préchac). Le boudîc était seigneur de Préchac; 
îl servit en laO'î en Bourgogne sous tes ordres du duc Philippe, et 
dan» l'armée de Du Guesclin. Comme sire de Didonrie (Cliarenle- 
luférieure, arr. Saintes, cjmi. Saujitiu il faisait hommage en 1366 au 
prince d'Aquitaine, tandis qu'en UifA et \'i6ù il rciidaii hommage.^ 
i'harles v pour le château de Beauvoir, sis en la Bénéohaussée de 
Toulouse {V. Froissari, éJ. Luoe, vi, p. lu, note i). 

i. La ChronitfUf du ban duc l'appello te sire de C^stillon entre 
deux mers. Il y a deux vicomtes do Castillon prëâ de Bordeaux. Tune 
«ur la Gironde, l'autre sur la Dordogno, mais aucune n'est dauâ 
I ■ Entre-deux-aiers. 

5. La sierie d'\ll)ret étjtit située entre la Chalosse et le Bazadats. 
Charles i d'Albrel, celui dont il est ici question, Fut connétable de 
France en l'ioi: il mourut à Azuicourt en ri15. 



171 KXPKnrrioN i>r iiAKiiAitlK. 

nombreuse'; l'Aragon par le vicomte de Rorlc'8*, le sire tle 

la Saigne' et Ortingo d'Oitf^nyc*; la Bi'elJigne et la Nor- 
nianftio par un grand nonihrv do chevaliers, parmi lesquels le 
sin; fl'IIarcourt*, le maréchal d'Eu*, Sainte-Sévère^, et le sire 
de Graville' qu'accompagnaient trente hommes d'armes; la 

1. Ji^an, dit Yvain de Déani. bàtanl de Gastfin ni Phrbus. Il mourut 
ïirùlé en Janvier V4\i:\, à la suite de la mascarade des sauvages donnée 
îi la cour, et fut enterré aux Chartreux (Fri>i>.sart, éd. Kervyri, xxi, 284). 

2. Le frère du vicomte de Hhodes, Pons Périlleux, fut pris par le 
sire de Reaumanoîr dans une embuscade prè:< de Monrontour (rot)»* 
ihi Nord) en 1387 ifVironifjue du bon duc. . ., p. 211). 

;i. Il s'agit probableniont de G, de Seignes, chef de compagnie, qui 
opérait en Provence on J385 et 1386. — On avait dus 1385 (25, 28 oc- 
tobre) agité et décidé dans les conseils du papo d'.Avigium et de In 
reine Marie d'Anjou, la question d'aclieter sa potraile. ('plIe-ci et cell 
d'im aventurier gascon, Perrolin de Termes, fui décidée \' juillet 13S6| 
pour un délai de si^ moi», moyennant quatre mille florins. En août 
1386, (1. de Soignes rendit hommage au roi Louis n et h la reine 
Mai'ie, sa mère, |>our trois châteaux qu'il avait en Provence (Bibl. nat., 
franc. 5ÛI5, f. 01 rn-", 129 v et 137 v'). 

Km tout cas, il ne saurait être question ici de Chiquot de la Saigne, 
dont parle souvent la Chronique du hon duc; celui-ci s'appelle Uer- 
nardon, dit Chiquot. de la Salle, et n a pas pris part à l'expèiiition 
du duc de Bourbon (Kenseignements communiqué.-* par M. P. Ûurrteu. 
Voir l'ouvrage de ce dernier, Les Gascons en Italie, dans Revue dn 
r.a*(Cogne, xxvi, 9). 

4. Bernardon, dit Chiquot, de la Salle, homme d'armes anglo-gascon, 
avait, de concert .ivee Hortingo de la Salle (appelé aussi d'Orlenyei. 
chef lie bande comme hii« combattu au Pont Saint F-sprit (1360). a la 
Charité sur UWi-o (1363-, en F>.spagne (1367), en Champagne (136>*'. 
surpris et arrêté la duchesse de Hmirhun au château de Bellefterch*- 
en août 1369; mais il ne put iléfetidre la tour de Rnu» dans laoaelk 
la duchesse avait été tniiisférée, etUutîa rendre ît la lin d'août 1372. Il 
était probablement parent d'Hortitigo{CAn>niV/«e(/« hon duc..., pis&im . 
— P. Uurrieu, Les Gascons m Italie^ ilaiis lîcv. de (iascugne, XXVI, 9;. 

5. Vuir plus haut, page 172. 

6. fîuillaviuip d'Ku, sénéchal du comté d'Eu, fils d'EusIache de la 
Chaussée. Il prit part à la croisade de Nicopolis en 1396 (LebJPuf, La 
ville d'Un, p 1*8). 

7. Louis (le Urt>sse, seigneur de Roussac et de Sainte Sévère, AU de 
I^uis de Itrosse, tué à la bataille de Poitiers en 1356, et de Constance 
de la Tour, se tlistingua sous Charles v et Charles vi. Il mourut A 
tiénes, au retour de l'expédition, comme le lecteur le verra plus bas, 
le 8 oct. 1390. Son corps fut rapiwrté dans l'église de S. Martin 
d'Huriel (P. Anselme, v, 571). 

8. Ctuillaume de Ciravjlle était fils de Jean de Graville et de Marie 
lie Léon, et ne doil pas être confumlu avec Guy de Gra\nlle, armé che- 
valier À llushecque /Froissart. éd, Kervj^n, XXi, 431). 



COMPOHJTIO.V DE I. AHMKfe:. 



n.n 



w 



iTaine par Philippe de* Bar'; la Touraino par Ingelgcv 
Atnboise*. Coud*' cl lo comte (î'Ku* < nouvpllement venu 
'oullre lûer > amenèrent deux cents Uonimes d'armes. Le 
seigneur de Saint Georges*, avec vingt-cinq gentilshommes, 
l'amiral Jean de Vienne*, plusieurs membres de la maison 
de la Trémoiile\ étaieut à la tète de la noblesse de Bour- 
gogne. La Picardie, la Flandre et le Hainaut avaient envoyé 
un important contingent, au milieu diujuel on distinguait le 
romted'Oitrevant*, les siresde Ligne*, d'Havre'", d'Antoing". 



^ 



1. Second fils de Robert de lîar et de Marie de France, i^pousn 
Yolande d'Enghien-Convorsan. En 13'J0, il reçut du roi un don de 
deux mille francs en récompense de ses services. Il moumtà la journée 
de Nicopolii en 1396 ^Proivïart. éd. Kervyn, x\, 231). 

2. Froissart l'appelle (éd. Kcrvyn, xiv, 225) Engorgi^ ou F.nt}onjft, 
Il s'agit dingelyor, s'igaeur de Hocliecorbon, fils dlnjiielyer dit le 
Grand, bcigneur d'.SmbuibC, etc. Il épousa Jeanne de Craon, et ne fut 
jamais seigneur d'Anibuise; maïs iA>i\ tils Louis succéda ù Pierre ii, 
l'ère d'Ingelger, dans la seigneurie d'Amboise. 

3. Voir plus liaul, p. 172. 
1. Voir plus haut, p. Ift'i-S. 

5. Il a'agit de Guillaume de Vienne, 61s de lingues de Vienne et 
de iJilleUe de Longwy: il i''p<jusa Huguette de Sainte Croix, et prit 
part, aprèâson retuur de Barbarie, à l'expédition de .Nicopolis [Frois- 
sart, éd. Kervyn, vvm, 67). 

6. Voir plu-* haut, p. I'i5 et 172. Il appartenait à la même maison 
que le sire de Saint Georges (Froissart. cd. Kervyn, xxiii, 67). 

7. On compte trois représentants de la famille de la Trémoillc à la 
iKade de Itarbarle: 1" Guy, Keignour ilc Sully, fils de Guy et de 
deg'»nde Guenaud, garde de ruriflanmeen lUSIJ, qui épousa ver« 
B2 Marie, fille de Ixjuis de Sully, et uiuurut à Ithniles, au retour de 
ixjiéJition de iNicopoli». '!> Guillaume, fn^re cadet du précélent, 
(gneur de Hu^son. Il fut armé chevalier à la baïailte de Hu^becque 

2) et prit part à l'expédition de Mcipolîs; :l» Jeati, sire de Junville, 
Guy, épousa Jac |ueline d'Atnhjise et mourut vers 14^i9. 11 ne lit 
ie, à l'urigine, du vjyage île Uarbario, mais* conduisit des ren- 
due de Bourbon au cours de la campagne (Froissart, éd. Ker- 
n, xxiri, 211*3; — Sainte Marthe. Ututuive ijénèalogiqae de ta maison 
la TremotUe ;1668. in-12), p. 113). 
A. Guillaume de Hainaut. tils a né du duc Albert de Bavière. 

9, Jean de Ligne. DU de <juillaume de Ligne et de Uertlic de 
hieidon, mari d'Eustache de Barl)anÇi)n, mourut en Kj^i2 (Froissart, 
. Kervyn, xxit^ 105). 

10. Gérard ii, tils de Gérard d'Enghlcn, seigneur d'Havre. Pendant 
guerre do Frise (131)6) it avait cinquante-huit lances sous he^urdres, 

dont dix chevaliers. Il épousa Marguerite de Marbaix (Froissart, éd. 
~ rvyn» xxr, 532-3). 

L 1 . Henri de Melun, dit d'Antoing. second tils de Huguea et de Mar- 



i 



< 



iTfî KXI'KDITION DE lURHARlK. 

L'Angleterre ii'èUii pas tcsUmî indifTf^rente à reiithoustasmi? 
génôral: sous la comluito du bâtard de Lnnrastro*, ses guer- 
riers les plus fameux, Clifford*, Cliiubo\ Neufvilie*, Cor- 
iiouaille", avaient traversé la France de Calais à Marsoillu 
pour so joiriflre :i rexpédition, au nombre de vingt-cinq 
■^("iililsboiiimes e( dtî oeut archers. Quant aux vassaux ilii 
duc de Bourbon, tons avaient répondu à l'ajtpel do leur 
suzerain. Enfin, au dernier moment, unmbre de chevalier**. 
dont la venue n'était pas annoneée, avaienl rejoint let 



fiiertte de Picquigny, mari de Jeanne de Wcrchin. En I37a, il com- 

"imandait à vingt et un chevaliers, quatre-vingt-neuf écuycrs et cent 

vingt hommes d'armes. Il était h. Tost de Ilûurbourg (sept. 13H3y. 

guerroya eu Poitou (1383), fut envoyé à Gravcliniys et à Dunkerqm» 

(»n 1384 (Kroissart, édit. Kcrvyn, xx, 97-8). 

I. Jolin Beaufoii, cumto de Derby, fils bâtard du due de Lancaslre. 
(jiif'lqiies liistoriens an^Oais, llayward (//»«/. fie Henri iV. p. 30-1). 
Hawdon Brown {Veneliûn àtale ptipen, dans la coll. des Calcndarfi «if 
slale pa^jers {Ixiudres, 18G4), r, Ixxxit ont dit» d'après le témoignage dcn 
chroniques de Saint Denis, que le comte de Derby (lU>)infj;broke, pliiN 
Iniil Henri iv) prit part à l'expédition de Ikirbarie avec trois cent:» 
rhevaliers. C'est une erreur. Derby assista aux joules de S. Infjrelbprl 
prés de Boulo^ie (mars-mai 1U9U1: il y jouta le 20 avril, et dutquiUer 
Calais vers le 6 mai. C'e:»t, en eiïct, à cette date que commence h* 
compte du trésorier du voyage de Prusse. Kn quittant Calais, Deriiy 
alla combattre avec les Teutonique-s dans la marche de Prus&e; il re- 
vint à Bolingbroke le 30 avril 1391. De là il f^t le pêterinaiirc des 
Lieux !Saints, et revint a Venise le 18 nov. i3y2; mais il est impos- 
sible de confondre ce voyage avec le voyage de Barbarie, antérieur 
d'un an au pèlerinage en Orient (Baron Pichon, Partie inédile des chro- 
niques de S. Denis, Paris, 186'i, in-8". p. ':i. — Londre.s, Record office. 
IhK'hy of Lnncaster ttcconnfs. class. 28, bundle 1. n" 6.— Cf. Mdnfilfthf- 
rir/,1 der K. Pr. Ak. der Wisneuschnflnx zu Berlin (1857), '1O6-I;). 

2. l*ouis de Clifford, • un moult appert et vaillant chevalier d'An- 
gleterre », frère de Thomafi de Clifford, appelé aussi Balpb, lortl 
S'evill; il était cousin germain de Jean Chandos et mourut en 1&UG. 
V. sur ce personnajre Dugdale's liaronotje, i, 297. 

3. Probablement sir John of Clinton 1132G-97), uoveu et héritier de 
(ïnillaume. C4)mle d'Huutingdon. 

') . Il semble que ce poraunuage &oit le même que ClifTord. Voir plus 
haut la note 2. 

.», Probablement sir John Cornwall, chevalier. Il faisait partie de 
U suite du duc de Lancastre et du roi de Castille en 1388. Il reçut 
eu 1400 du roi Richard u le manoir de Chipping Morlon; il épousa 
en l^i02 Elisabeth de t^ancastre, comtesse de lluuiingdon. (L.ondreâ>, 
Kecortl office, Gascon ftoHs 1 1 liic, 11, m. '1 ; Pal. rolls 22 fUc. u, part. 3. 
m 42; et 2 lien, iv, part. 3. m. '»•, — Bym^r, Fondera vu. 583J, 



" i- 



EFFECTIF in; L*AaMKK I)KS CROISKS. 17/ 

croisés : parmi euxBêrand. comte dauphin d'Auvergne', lo 
vîcornle dX'zès*, ot maint autro. LV'laii avait été iinivei-sel*. 

Il est assez difficile de déleruiiiier l'eflectif des croisés; 
malgi'é le témoignage de Froissarl, qui fixe à quatorze cents 
le chiffre tolal dos rhovaliors oi éciivors, il est probable que 
le nombre de quin/r cents cluîvaiiers, auquel Charles vi avait 
limité les troupes françaises, fut facilement atteint; il con- 
vient d'y ajont*M* l^s conibaîtants étrangers pour lesquels 
nous n'avons aucune base d'évaluation. Les Génois founiîrent 
milïo nrbalélriers et les équipages des navires, au total 
environ quatn* mille cnnibattants; d'apn^s' un chroniqueur 
i-ontemporaiiï, ils levèrent, en outre, un couliugHiit de deux 
niilh* hommes d'armes. Quoi qu'il en soit, rt^xpédition était 
uiuoériquement considérable, ot pouvait esptTPr do sérieux 
avantages sur les Musulmans*. 

liO commandement de la flotte avait été attribué à Jean 
Coiiiurioni' d'Ollramarino. unOniiois, jïarf'nt du dogoAdorno, 
D'uno ancicnno fanùllo. rlonl nn reprM^0Il1ant s'était illustré 
liés le Xiii' siècle au service do la république, l'iuiiiral avait 
rompli d'importantes fonctions politiques ot coiumerciales 
dan-* sa pairie; en 1388, il avait pris part à la conquête do. 
l'île de (ierbi, cl son rôle dans a'it(^ campagne l'avait dé- 
signé an choix dos Génois comme chef do la tiotto coalisée. 
Les opérations maritimes lui furent dévolues, taudis que le 



I . Béraud n. flU de Béraml i et de Mario de Villemur. Froiiwart 
l'appelle • lo gentil coTite dauphin •. C'tMait un de ses protecteurs, et 
il m* manque aucune ocoabirm de raconter avec d»^tail les prouesses de 
ri* iK»rsnnnage (Kroissart. M. Kervyn. xx. 2l.î-'i). 

J. Alxiiuf, vicomte d'Izùs, mari do [iaii|itiine de la Hoehe. 

'A, Kroissart, éd. Kervyn, xiv, 155-6 et 32i-5; — Chronique du bon 
tittr.,.,p. 222 et 227; — Chronique lie^ quatre premiers Valois., 
p. :nî-5; — firlifjieiix df Saint {ieniit, i. f»ô2-:j. Vuir aux pïèeesjufili- 
JiraiiveK m" IV) la liste des chevaliers qui prirent part à la croisade. 

%. FroiRsart, iSI. Kervyn> xiv. 157; — Chronique du bon duc.f 
p. 222-3; — J. Juvf^tml des l'rsins, n, :ï8a. — Le Heti/fieux de Saint 
tieniâ (i, r»52-:t\ ilont Ips i-valuations sont jîënéralemeni exagérées, 
parle, en outre, de rlfiix mille hommes d'armes fournis par Gènes. 
M. MazAs {Vie dm tjrandK rapitainei, ni, t20-IJ donne les chillres 
suivants: deux mille r))evaliers à bannière uu ù pennon, sept 
mille éeuyers, eint) mille gros varlots armés fi lu légère, trois mille 
Xi'UK de tmit. la pUipail Gascons; en tout dix-sept mille hommes. 
>uUK ignorons \os irinnignage-s qui ont servi de base à ce calcul. 



178 KXPKDITIOX DK RaRBAIUR. 

duc de Boiu'boa restait charg<> do la couduiie des opérations 
militaires*. 

Centurione étiit à la tête d'mi arinetueut maritime consi- 
dérable; les soiircps génoises l'évaluent à quarante gnlèros 
et à vingt vaisseaux de transport; le cbri>ni(nieur du duc 
do Bourbon û vingt-deux galères et dix-huit nefs < Unt de 
< guerre et de cours'. » An milieu des exagérations d'autres 
lêinuijiçnages d'origine française', ee dernier chiffre, émané 
d'un lémoiu oculaire qui n'avait aucun intérêt à s'écai'ter 
de la vérité, semble devoir être préféré à celui des auteurs 
génois, naturellement enclins à l'exagération en cette circons- 
tance. 

« Grant beaulté et grant plaisauce fut à veoir Tordonnaure 
« rlu (ieparlenient » ; c'étaient de toutes parts bannières. 
pennous et « escus armoiés . , . qui venteloient au vent ei 
« resplendts.soient au soleil >. Au moment oA les ancres 
furent levées, nn entendit sur les hrUinieats les « trompettes 
4 et clarnns retentii" vt bondir, et autres ménestrels fain- 
« lem' raestier de pipes et de clialeinelles et de naquaires. » 
Toute la nier résonnait du son dos instruments; la flotli' 
traversa la mde et attendit le jour avant de prendre Ir 
large *. 

Elle se dirigea vers Gènes en longeant les côtes de Pro- 
vence et de Ligurie ; le troisième jour elle relAchait à Porto 
Fino, tandis que le duc de Bourbon, avec une suite de 



1. Giustiniani, n, 163; — Stella. (Muralori, xvi, 1128-9): — l'. Fo- 
jtliefa, éd. de lô85, f. 165 ; — J. Juvi^na! des Lrsins, it, 384. — 
Kti 1241, Guillaume Ollramarinu, beau-jxjre de Jean llrsino. était l'^a- 
pitaine de cent Itoniines d'armes. Jean Centurione était fils de Raphaël 
Centurione; sun nom liffurc dans des aciesde IJ'O et 1U77; à partir tie 
1380, it ct(t iiUimeinent mêlé aux an'aires de la ril^ptiblique génoiî^e el 
jusqu'à Ba mort, survenuo apix-s 1413, Jean Centurione r>ocupA dans 
va patrie une situation cxeeptioimello. Nous aurons, dans le cour» de 
ce travail, occasion de reneontrer plusicurH fois le nom de ce person- 
nage L'onsidérablo | Renseignements communiqué-s par M. l'avocat 
C. Desimoni). 

2. CiiuKllniani. n. 163; — Stella, (Muralori, wu, 128-9); — IJ. Ko- 
glieta, éd. do 1585. f. 165: — Chroni/fue du bon fiuc...^ p. 229. 

3. Le fteh't/ieux de Saint Vents \}a.vie il. Sâ2-'d) ûe quatre-vingts vais- 
seaux. Fruishart (éd. Kervyn, xiv, 157) indique le cliilTfre de cent vin>rt 
galères, deux cents vaisseaux cl cent vaisseaux d'appruvisionncmeri^i. 

4. Kroissart, éd. Kervyn, xiv, 157. 



ITINKRArRE SlIVl PAR I^ FLOTTE. 179 

quelques soigneurs, doiscondait à terre et entrait à Gênes, 

< grandement receu et festoie <tu peuple >. Mais sans s'ar- 
ivter dans la ville, après une visite au doge, il regagna sa 
fr:»Iêre, et l'on remit :\ la voile à desiiuaiion de Porte Venere. 
Dt» ce point Texpi^dition mit le cap au sud vers l'Afrique, 
passant entre la Cov^^g et les îles de Gorgotia * et d'Elbe, et 
lungennt la côte orientale de la Sardaigne ; elle se ravitailla à 
la Guîllastre', à Cagliari [Chas tel à Caillé , et à la Mousière. 
Mais la traversée avait été si rude et si périlleuse qu'au 
premier enthousiasme avait succédé !c découragement, et 
qu<* plus d'un des croisés aspirait à regagner sa patrie. 11 
fallut toute l'autorité du duc de Bourbon pour empêcher les 
défections. Quand les Chrétiens quitièrent la Sardaigne, ils 
h'étaienl pas à la fin des dangers. En travi^rsani In gouffni 
du Lion, endroit redouté des navigateurs du uioyuji âge, la 
rintie courut le risque de se perdre. Une tempête, qui dura un 
jimr ft une nuit, la mil en péril, «et n'y avoit si sage patnm 
« ni niapintiier qui y srrui mettre ni donner conseil, fors qm* 

< attendre la volonté de Dieu et l'aventure. » Quand la mer 
et le vent furent apaisés, les capitaines des navires cher- 
chèrent à gagner Pile de Coniglicra, qui n'était qu'à sfMZo 
lirues d'Africa; c'est là qu'en prévision des gros temps, 
rt'udez-vous avait été donné aux vaisseaux; le duc y rcdAcha 
ptMidant neuf jours, attendant que les galères égarées ral- 
liassent le gros de la Hotte ^ 

C'est pendant ce délai q\ie h^ plan de campagne fut défini- 
tivement arrêté. Les chefs dt' rexj)édilion. réunis en conseil, 
ré.Holurent de prendre terre devant Africa et de s'emparer de 
la place. Nous avons déjà montré plus haut l'importance stra- 
tégi(iue de cette posiiinuet les conséquences qTie devait en- 
traîner sa chute; avec elle les princes africains ])crdaienl 
le ineillour port de la côte barbaresque, un refuge pom* leurs 
corsaires et la setdc ville capable de couvrir leurs états. 



1. Ilot de la mer de Toscane, un peu au sud du parallèle de 
ï.ivoiime. 

2. Aujourd'hui OgHastro, petite ile près dn la côte est de Sardaigne. 

3. Froi&sart. éd. Kervyn, MV, 1Ô8-9; — Chronique tlii bon tjiu\.., 
p. 229; — J. Juvènal des Irsins, n. :(8i; — Hetiyieux de Suint firnit^ 
II, 654-7. — La Chronique du hon duc ne parle aucunement des gro» 
temps que l'expédition eut à supporter. 



\m 



EXPKniTION DE IIARHÂKIK. 



AfriL'ii était < malemciil forte », ci défiuîl nu coup de main ; 
pour la conquérir un siège était indispensabk*. Elle présentait 
par s:i configuration la f'irnie d'un arc, « le plus large devers 

< la inor » ; les uinrnillfs dn lencfinte étaient élevées, les tours 
« dru semées » et, < au hv-c du havi'e » une grosse tour, 
armée de bricoles qui lan<^'ai('nt de gi'ands carreata. dominaii 
rentrée du port'. Le dur de Lîuurbun, dans la prévisiou 
d'une sérieuse résistance, ordnnna son armée en trois corps. 
L'avant-garde, eoniposéo rlc huit cents hommes d'armes el 
de cent arbalétriern génois, tut mise sous les ordres de Couov 
et d'Eu ; le duc se résena le comm<uidement du corps prin- 
cipal, formé des gens de son hôtel et de ses feudataires ; s 
rarrière-ganle les contingent*! ang:lais, gascons et génnis fie- 
raient obéir au soudic dt^ la Trau, au sire de Castillon, el au 
comte dauphin d'Auvergne '. On régla ensuite l'oiilre de dé- 
barquement d'après l'avis des Génois, marins fort expéri- 
mentés et connaissant parlailemeiit les côtes de Barbarie. 11 
fut ilécidé que, pi»ur entrer dans le port d'Africa, on mettrait 
eu première ligne les plus petits vaisseaux armés, les bri- 
ganlins, qu'avant d'y pénétrer on se tiendrait immobile pen- 
dant une journée, et que le lendetuain on se logerait le plus 
près possible de la ville afin d'opérer le débarquement hors 
de portée des projectiles lancés par la grosse tour, et sotis la 
piv)tectioa des arbalétriers génois < lesquels seront tousjours 
« prests aux deffenses et aux escarmuches' ». 

Ces mesures prises, la Hotte quitta Conigliera; la tempél*» 
était caluiée, l'air était «coi, clair, sùvy et attrempé », les 
matelots faisaient force de rames, la mer € se feadoît et 

< hruissoii à rencontre d'eulx, et se montroit par sainblant 



1 . Fi-fiitvart (éd. Ken yn, xiv, 152 et 216-7) compare la ville à Calaiï^. 
tant au ftoint de vuo de ta cunfigui'ation t<)pogniphir|ue que c«mnif 
clef du pays, car fille est • elef H retour des BarbarJns et rie ceulx du 
■ royaulm« d'Au(rri()ue «t du royanliufl de Hou}{ie el de Thwiies et det 
- myaulmes iniîrédiiles de par delà ■'. — La. bricole était une madiiiu* 
de giieriH* à fléau cl k contrepoids, analogue au trébuchet, V. fiay 
{Chas, arch., 217). 

2. Chronique du bon tluc. . ., p. 320-30.— Juvénat des IJniins (ii, 384) 
et le Betiyieux de Saint hcnîn (i, (t56-^) ili.sent à tort qiin les Angtaîs 
débarquèrent les pretnicrs. [/ordre de marche fixé par le duc rend 
cotte aâscition inadmissible. 

3. Froissart, éd. Korvvn, xiv. 212-s. 



4 qu'elle avoit grand désir que les Crestiens venissent devant 
< Auffrique ». On nrriva en vue de la ville * environ heure de 
€ basse nonne ». LVnnomi, de son rn(é, ôtail prévenu et sur 
ses gardes, mais rimportance de rexpédition l'étonna ; il ne 
«'attendait pas â une pareille concentration de forces. Ce- 
pendnnt. ronfinnl dans 1rs nïurailjos de la pince, il s'apprêta 
sans rraînie â soutenir le olmc des Chrétiens. Ceux-ci, fidèles 
au plan convenu, arrivés vers le soir à environ une lieue 
de la terre, jettèrent l'ancre à Tentrée du port jusqu'au 
lendemain. 

Pendant In nuit les SaiTasins tinrent conseil : les uns vou- 
laient s'opposer au débarqu<*ment, les autres proposaient de 
n'y pa>* mettre fdjstade et de résener t(jutes leurs ressources 
pour défendre la ville. L'armée clirétieune, disaienl-ils, est 
nonibrousi», composée de g:uerriers d'élitp, et les troupes mu- 
sulmanes ne peuvent résister à raruieiinMit îles arbalétriers 
génois. Mieux vaut donc ne rien tenter contre rennemi et se 
retirer dans la place ; elle est en état de résister à un assaut ; 
le temps et le climat se chargeront d'affaiblir les assaillants'. 
Ce dernier avis prévalut, et on laissa le champ libre aux 
croisés. Le lendemain (?:? juillet 1390;, les vaisseaux légers 
de la flotte pénétrèrent sans encombre dans le port, iimlgré 
les projeclilos lancés par la grosse loiu*; les galères suivirent 
t'U bfui ordre; leur tirant il'eau les euïiiéchant d'atteindre 
le rivage, les troupes furent conduites à terre par des barques, 
et campées « A rordonuanre de leiu's mareschaulx'». 

Le chroniqueur nous a conservé le souvenir iln cumpemeut 
d*»s croisés autour de la ville : au centre, la tente du duc de 
liourlxin, surmontée de sa devise et de sa bannière. Cett* der- 



I. Froissart (éil. Kervyii, mv, 218-20| met l'avis de résister aux 
Chrétiens dans la bouche diîii Sarrasin appelé .Maditcr, et l'avis con- 
traire dans celle de Belluis. bire de Maldages. 11 est difticile de dire si 
re» numu sont hiti'.oriijue», on »'i\» ont servi seulement au cbruniqueur 
il perHoniiifier son nVIt. 

•-V Friiibsart («S3. Kervpi, xiv, 223) se trompe en disant que le dé- 
lmr(|ut'mt*nt *'ut lit»» Ih mrrcretti. E» 131*0, la sainte Madeleine tombait 
tiri vetuiretii. iCfimnit/ue du hou duc..., p. 230.) — Le fieligiettx dr 
Srtint ffrni» (i, «».'»8-6lj et Juvènal des Lrsiris (n, 384), Giustiniani 
fu, I6H) et r. KuglJett (f. 165) ont, à tort, raconté que te débarquement 
w til au prix d'un combat arharné, dont l'bonneur revint principale- 
ment aux archera anglais. 



EXI»i:DITtO> DK BARBARIE. 

nière était aux armes do France pleines, sur lesquelles so 
riêtachait en blanc, an centre, nno image rie la Vierge, as^lM* 
et ayant â ses pieils l'êcu de Bourbon; elle servait de signw 
de ralliement â toute l'aj^mée. A dmite et à gauche étaieni 
dressées les lentes des chevaliers, chaeuuG portail la bannièn- 
Mil le pennon aux couleurs de celui n qui elle appartoîiail : 
toutes faisaitmt fnmt aux murailles ; les arbalétriers occu- 
paient les deux extrémités de la ligne et couvraient, vu leur 
nombre, «ne assez grande étendue de terrain ; ils « encloyoient » 
les seigneurs dans leur campement. Quant aux approvision- 
nements, ils provenaient des bâtiments de transport, et c'étaii 
\in va-et-vient continuel de barques entre les galères et le 
camp poui' assurer les subsistances des troupes V 

Le duc de Bourbon avait lieu de s'applaudir du début ih' 
la campagne ; jiorsonnc, en effet, ii*ent osé se flatter <|ue Ir 
débarquement s'efTectuerait sans combat, sous les mursd'iun; 
]tlaco défendue par une garnison nombreuse, dans un pays uii 
trois rois sarrasins tenaient la campagne avec des forces run- 
sidérables. On a peine â comprendre le motif qtii dicta hi 
conduite des Musulmans si, comme le disent les chroniqueurs, 
plusieurs milliers de combattants étaient enfermés dans 
AfricaV 

Toujours est-il que ceux-ci restèrent deux jours A obseiT(M' 
les mouvements des Chrétiens sans oser les inquiéter; ce répit 
fut mis à profit pour consolider l'assiotte du camp et investir 
la place. Du cUé de la mer, la dotte génoise fut chargée du 
blocus; u[ie seule porte mettait la ville en communicatimi 
avec la |dage. Du colé de la terre. Tarméc surveilla les trei* 
portes qui donnaient sur la campagne. 

Le troisième jour, vers le soir, au moment où les croi- 
sés soujiaient. THuneuii. remarquant peu de mouvcmeni 
dans leur camp, profita de cette cireonsiance pour faire une 
sortie. Henry d'Antoing* était de garde avec mille arba- 
létriers génois el deux cents hommes d'armes, composiuil 

1. Kroissart (éd. Korvyri, xiv, 224-6) donne la description dos prin- 
cipaux seigneurs, de letirs tentes ot de leurs bannières. 

2. I>uu/:t> mille d'après la Chronique tlti bon tfuc (|i. 2:tMi; six niiJtr 
iraprcs le livli'jieux df. Saint Oeniit (i, ti5(j-7); deux mille seulemeiil 
d'après Juvénal des l'rsius (m, 381); mais ces deux dernières autorités 
«ont suJeUes â «caution. 

3. Voir plus haut, p. 175. 




ATTAQUE DO CAMP 

pour la plupart l'hi^tol du duc : les sires rie l'Espinasse*, de 
Chàtol-Munragnc' et de saint Priest', Blain Loup, maréchal 
de Bourbonnais \ messire le BaiTois' faisaient partie de ce 
contingent; \h étaient comme le bailli de Bourbonnais. 
Tachon de Glï^nê', comme Robert de Damas', garde du 
pennon ducal, comme Kenau<l t\o Bressolles*, comme l'êGuyer 
Oauvain Micbaille*. pour ne citer que (quelques noms^ les ser- 
viteurs les plus fidèles de Louis deBourlcm, ses compagnons 



1. Philibert de l'Espinasse fut un des quatre chevaliers nommés par 
Je duc de tlourbon lors de la création du conseil de Dourbonnais (vers 
1368). Il prit part au combat de la barnùrc amoureuse, prés de Planoy, 
en 1374. {Chronique rfii bon duc. . .. passim.) 

2. Guillaume de Ch;Ue!- Montagne fut compris dana la première 
promotion des chevaliers de l'Ecu d'or, cvèôi^ pîir le duc de Bourbon. 

3. H avait pria part, avec le duc de llourboii, à l'expédition de 
Klandreetàla bataille do Itosbecque en 1382. {Chronique du bon duc.,., 
p. 169-72). 

\. lUain Loup, sire de Beauvoir. Froissart l'appelle le Lonvart. Il 
i&»)»ta à la bataille de Hostiecque (1382), à la campagne de Guyenne 
(l^Ôi, â la prise de Tailleboiii'g et de Verteuil (t385' où il se distingua. 
11 renta en Poitou, tandis quo le duc rclourtiait à Paria avec une partie 
de ses forces. .Nous le retrouvons à l'Ecluse au moment du projet 
avorté de descente en An(j;lotorre (1386) et à l'assaut de Brassempuing 
en Bordelais \Chronique du hou duc. . ., passim). 

Â. Partout oit le duc de Hou rbon porta les armes, le Barrois l'ac* 
oompagna : h Hrive la tiaillardc (137%), à la Hoche Senadoire (1375), 
à Ronbecque (13K2), h Paris« au retour de la campa^ïnc de Flandre, à 
r£4'luse et en ICspagne (138(i). Il défendit, avec l'hàtcamnorand son 
rousîn, \antes contre les Anglais i IHHO-t.'tKl i, prit part avec lui auN 
joutes de Vann('sîl381iet â l'exp^^dition de Bretagne (l387}jCommandép 

par le connétable de Clisson, {Chroniifuv du bon duc , passim) 

En 140H, il conduisit deïi renforts à dt^nes au maréchal lloucioaut, tou- 
jours en compagnie de ( liineauniorarid. C'était, avec ce dernier, un des 
servitrurs les plus aimés de biuis n. 

6. • pour ses bonnes coutumoK on l'appela le bon bailli de Uour- 
• bunnois •, dit la Chronique du bon duc. Ce fut également un 
raillant homme do guerre; il <^laîl ^^^*uye^ lors des campagnes de 
Flandre (1382) et de Guyenne (1385), dans lesquelles il se distingua. 
iChrtiniffue du bon due..., passim.) 

7. A l'expédition de Flandre (1382) et à Verteuil (campagne do 
Coyonne, 13K5) il se signala par sa bravoure; il remplaça Jean de 
riiâteaiiniorand dans la charge iU- porte-bannière du duc (Chronique 
du bon duc. . ., passim). 

*, Ce personnage lit les mtMnes r.-iui]>agnes que Robert de Damas. 
9. Gauvaiii Michaille prit part h rexjirditîun d'Auvergne (1375). Kn 
1379, it fit partie de l'escurte que le duc de Bourbon donna à Du 



184 



EXPEDITION UE BARBARIE. 



d'armes les plus dévoués. A côté d'eux, se tenaient le sire de 
Chastellus ', et ses deux fils Guichard et Jean de ChAteau- 
inoraïid ; cp dornier joua, tant pu lîarbario )|uc par la suilo 
on Orient, uu rôle si con.sidorable *iu'il n'est pas hors do 
propos de rappeler en quelques lignes les débuts mililnires 
(le ce jeune chevalier. 

Châteaumorand, uê vers 1355, avait fait, sous le waro- 
rhal de Sancerre, ses proinièrcs armes en Berry (vers 1371 . 
F'artout oi'i les liasards de la vie militaire avaient conduit Ii' 
tlur de Huurbon. il l'avail suivi connue écuvei- portant !<• 
pennon ducal. Nous le voyons assister au siège de Suinte 
Sôvère (I37t?}, à la barrière nnioureusi' prè.s de Plancy (I37i , 
se distinguer à Tahsaut de Urive la Gaillarde', à Traci*os eu 



fiuesclin lorsque celui-ci traversa le Bourbonnais se dirigeant ver.< 
l'Espagne; plus tard il combattit constamment aux côtés des chcvalifi's 
dont il était le compagnon devant les niui> <J*\frica. Il fut grièvcnu'iii 
blessé à l'assaut de Sluii vu Valais en i:i8»>. F,ii lloo (lOjanv. n. s.) il 
reçut un don de roiit francs du duc d'Orli-aiis. yKhronùfue du tmn 
ttur..., paiisim, Bibl. nat., fram;. nouv. acq. WMK pièce U'iO). 

1 . llugue« de Chastellus. sîiv de Ch.-^leaumorand, l'ut le dernier h 
porter ce nom ; sa famille, à la fuis va-ssale des comtes de Forez et des 
ducti dr Bourbon, se distln^'ua par sa fiikHité inébranlable à ces der* 
niers. La première promulion dos chevaliers Je l'Kcu d'or créés par 
Louis \i la récompensa. Uuand le duc revint de captivité, Hugues 
l'aida à reprendre teschiUeauxdu Bourbonnais occupés par les Anglais 
(lo67-8), le suivit on Kspagnc (1376), h la campagne de Flandre, 
assista avec ses lîls à la bataille de Rosbec<]ue (l:)82|, et tit partie, ainsi 
que son second KU, des forces réunies à l'Écluse en l:i86, on vue d'un 
projet de descente en Angleterre. Oe »oii mariage avec Marguerite tle 
la Porte, il avait eu trois enfants, une tille Béatrice^ et deux HIs, Gui- 
rhanl et Jean, qui Ruivireiit U's traces du leur père. I.'ainê, (ïuicbaril. 
Ht, avec son frère, ses premières armes Contre les Anglo-tlascons, souk 
le commandement ilu maréclial \ju\m de SanceiTC, auquel le duc de 
Bourbon avait fourid un contingent de deux cents hommes d'armes 
pour tenir en resiieet la garnison an;jrliuse de Sainte Sévère (Indre, 
urr. I.a Clii'ilre, clief-lieii île canl.l. Dans une escarmourhe soutenue 
par lui et son frère avec six autres m-ntilMïnmmes, il Ht pri.s(Minier un 
aventurier anglais, Michelet la (iiiidc, dunt les exar'tions ruinaient lis 
enviruns de Suuvigny (Allier, arr. Moulins, chef-lieu de rant/. Quel- 
ques années plus lard, il entrait le premier dans le etmleuu de 
PuîtiorS} pris par le due do L^mrUoii dans la campiigiie de 1^72 eoin* 
mandée par Du (>ues<'lin. Il M^t distingua à Itoshertiiir. et mourut à 
C'iénes au retour de la croisade do Barliarie {(.hroui'iur iin bon flitr..., 
IHissim). 

2. Corrèïc, cliiT-licu il'iirr. 



PREMIÈRES \RMK$ DE CHATEAUMORAND. 185 

Ativergne' et à la Roche Seuadoire (1375)*, accompagner en 
Kspagne son suzeraîa la même année, et mener toujours la 
bannière île Bourbon au plus fort ilu péril. A partir du siège 
de Nantes (1380), il eut le coniniandeineut d'une compagnie 
de gens d'ai'raea et la garde du ije[iuon fut confiée à Robert 
de Damas. Le jour du sacre de Charles vi, au bani(uet solennel. 
Chàteaumorand fut l'écuyer au giron du<|uel le roi tint se-^ 
pieds (\ novembre 1380), et celte fonction dut lui inérit<*r 
la chevalerie « pi>ur le honneur du sacre *. 

S'il s'éloigna <|ueliiuefois du duc Louis, ce fut toujours ilr 
l'aveu de ce dernier, et pour prendre parla des expéditions dans 
b»st|uelles le nom de la France était en^^agè. C'est ainsi qu'il 
assista aux sièges de Châtcauueuf-de-Uandon et de Nantes 
en 1380. aux joutes de Vannes l'année suivante, et qu'il 
acheva la délivrance du Poitou commencée par le duc île 
BourWi, en restant devant Courlder ^ les Granges * et Mont- 
raient* (1385 . Fidèle à sa devise : « Quérir honneur par 
armes ». le hanli chevalier ne laissait échapper aucune 
occasion de * bouter avant l'hostel dont il cstoit sailli* ». 

Les San*asins s'étaient flattés de surprendre le camp chré- 
lien: leur espoir fut dôrii. A peine se furent-ils avancés que, 

I . i'uy dp tWmc, arr. i lormonl, cant. Rochofurl, com. Celle*. 
*i. I'uy de l>ôme, arr. Clcrmont, cant. Ilochcforl. 
3, Aujourd'hui ruurbiac. toi et Garonne, com. de Villeneuve sut 
Lot. 

I. Lot et Gai*oniie, arr. Agen, cant. Raybbatt. 

5. Aujourd'hui Monbalen, Lot et Garonne, an*. .X^un, cant. Lai-uque- 
Timbaut. 

6. Pour ce qui concomt' Chàteaumorantl, voir la f^hvoni'iue du htm 
fton. ... i«wsiin.— Seul héritier, (wr lamoii de Hugues et Ju {iiiitiianl 
ili.' riia^tellus, des tief« tant paternels que maternels, Jean de Chàtetiu- 
ini)i-Hiid lit-rita en même temps des exemples et de la vaillance do son 
jM'ri* et d<' s«ii trére. Oiiilumate et Iiomme il'épée, il ha disliiijjua pnr- 
tiriiliùrement dtuih les ulluires d'Orient; suii voyage en Barbarie fut la 
prrmiêre étape faite dans cclU^ voie; les MiivuntCH se succédèrent sans 
interruption pendant une (pnnznlne d'années, et fln'itenumurand mil 
HU service de la cause clirélienue les (]u;tlilésli'> jtlu:^ solides. Kcriviiin. 
il i*(>tu|tosa la t^/ironiqur du bon tiur Lmjfi 'le /hitrbun, reiueilliinl 
d»nx cette feuvre. sans jirétmition littéraire, sans préoccupatimi de la 
\érité liihtoriquo ab;>ulue, mais avitc la plus entière burine foi, i^e» »uii- 
venirs personnel» rebitifs h la vie de Louis ii de liuut'bun. Il avnit été 
te serviteur le plus dévoué dti prince; à ce titre sa chronique est uua 
iintorilé de )trfinier ordre en plus d'un cas; la croisade d'.M'riqne est 
de i*e nombre. 




à 



lîXPKDlTIOiN 1}E HYKBAHIE. 

vigoureusement accueillis par les croisés, ils durent battre en 
retraite après un combat d'oscarmouclie de deux henrefi. 
dans lequul le principal rôle fut jorn» par les arhali^triers et 
les armes de jet. « car oucques de près pour assanibler à la 
* main de glaive ou d'espt'e ne se trouvèrent ne joignirent. » 
Ottp aflairo coûta aux infidèles trois conts hommes, et leur 
inspira une toile frayeur (qu'ils restèrent trois semaines sans 
tenter de nouvelle sortie '. 

Pendant ce temps les ruis de Tlemcen, de Bougie et de 
Tunis tenaient la campagne avec une armée que les sources 
chrétiennes évaluent à quarante ou soixante mille hommes* ; 
nuelque exagéré que puisse être ce chiffre, il est hors de 
doute qu'ils disposaient de forces considérables, composées des 
nomades et des [topulations de la c^to^ Les Chrétiens np- 
jirirent bient<jt qu'ils se proposaient de les attaquer dans leurs 
positions; pour parer à cette éventualité, il fut question de 
lever le siège; le duc dut combattre personnellement cet avis 
et faire comprendre aux croisés que, s'ils étaient venus en 
Afrique pour illustrer leur nom, ce n'était pas le moment 
< alors que honneur venist » «le ii* pi^nire [lar une pareille 
conduite, et de faire « de leur honneur deshonneur ». Eu et 
Coucy se prononcèrent dans le même sens. L'investissement 
continua ; maïs, par mesure de pinnlence, ordre fut donné 
rrentourer h* campemoni dr* cordes, maintenues à quatre pieds 
au-dessus de teri-e par des pieux, et destinées à arrêter la 
cavalerie sarrasine. C'était un rempart bien léu^er. niais l'in- 
souciante témérité des Chrétiens le trouvait sutlisant pour 
éloigner celte « canaille ». Cependant, â Tiiistigation des 
(rénois, alin d'assur«>r la solidité de la nouvelle défense, on 
croisa entre les pieux les rames des galèi^es ; les archer» 
étaient de la sorte mieux protégés contre le choc des che- 
vaux et les coups de lances, et par suiie leur lir devenait plu?i 
elhcace. En outre une ordonnanc<? réglementa la garde de 
ceUe < encloisui*e p: chaque capitaine de cent homme-* 

Ki-yissaii, éd. Kervyii, mv. 228-1»; — f'.fironitfnr t/ti hon rlttr.,,^ 
p. '231. 

2. Jtivi^iial des lisins (u, 38'i) parle de quarante mille hommes: 
Kroissnrt ic'il. K<^i'vyn.MV, 22Hiile trentt? mille archci*» et dix mille cava- 
liers : la Cfifonttfuc (ht bon tti$c... (p. 235i de soixante mille combattants. 

y. Ibn Kltalduun, //m/, th» Uerltéfcn^ iv, 119, dit que cette armée était 
commandite par AIhju Fnrès. HU du :>ultan. et |>ar ttcs ondct». 




KSCARMOUCHES DES SARRASINS. 187 

d'arme* eut mission de défendre, avec l'aide de cinquante 
arbaléti'ierî, une étendue de vingt-cinq brasses. Le duc eut 
?*ous son commandement direct mille combattants et ciu<i 
fonts arbalétriers, pour n^pousscr les assiégés s'ils faisaient 
une sortie pendant rattaque du camp par les ïH)is maures'. 

(>s **ages mesures prises, on attendit rennemi. * Viennent 
Sarrasins quand ils vouldruut ». disaient les Chrétiens; nous 
«iomnkcs prt^ts à les recevoir. Us vinrent, en effet, queUjUL's 
jours après, « à tous leurs naquères, tambours, cimballos, 
« fresteaux et glais » présenter la bataille. Mais à la vue de 
mille hommes d'armes et de six cents arbalétriers que le due 
de Bourbon lit sortir du camp, ils n'osèrent s'approcher .'» 
portée de trait; il fallut que les Chrétiens prissent l'offensive. 
Ceux-ci n'eurent pas de peine à repousser rennemi ; la nuit 
arrêta la poursuite: le due. craignant une sortie des assiégés, 
ne voulut ]>as profiter de ce premier succès, et l'affaire se ré- 
duisît â une escarmouehe dans laquelle les infidèles perdirent 
une soixantaine de chevaux l't une centaine d'hommes'. 
Malgré leur supériorité numérique, les Musulmans n'osèrent 
jamais engager l'affaire à fond, et se bornèrent â s'établir 
solidement dans la [daine et sur la plage, à proximité ilu 
camp des croisés et de la place assiégée, et prirent « ra>an- 
tagê derrière euls d'un hault bois » pour se protéger de toute 
■surprise et garder libre leur ligne de retraite. Mais à défaut 
de batiilïe rangée, ils harcelèrent les croisés de fréquentes 
»*srarmouches '. Convaincus de rinfériorilé de leur armement, 
ils s'avançaient ;i proximité du camp, lançaient (quelques 
tièches et se repliaient de toutt- la vitesse de leurs chevaux ; 
ces attaijues, quoiijUi* peu meurtrières, tenaient sans relAche 
les chevaliers en éveil, et la présence d'une armée de seconi-s 
les empêchait de pousser activement les opérations du siège 
en obligeant une partie de leurs forces â surveiller les mou- 
vements de l'ennemi. 

Les chroniqueurs nous ont conservé le souvenir des alertes 
•lui so renouvelai<Mi1 presque chaque jour ; tantôt c'était urj 
jeune chevalier maure, cavalier intiépide, revélu d'une ar- 
mure noire, coiffé d'iui turban blanc, qui s'avaneair jusqu'aux 



1. C.hroniif ur fin hou duc, . . , p. 2311-4. 

2. f.hnmiquf du hon duc. ., p. *i:t.V6. 

3. Kmi6»aii, W. Kcrvyn, XIV, 228. 



I 



lignes chrétiennes, lançait d'une main sftre ses javelots 
< empennés ot enferrés, * et regagnait ses compagnons à 
bride abattue' ; laiit<'tt, au milieu do la nuit, les Musulmans 
se dirigeaient eu silence vtrs le camp chrétien, espérant le 
surprendre du c<)té opposé à celui oft se tenaient le sire de 
Coru'oy * ot Henry J 'Antoing \ rliargés du guet ; mais un cJiien 
i|ui avait suivi les croisés, et qu'ils appelaient le chien Nottp 
Dame, donnait Talurme par ses aboiements, et la surprise 
échouait. L'imagination populaire avait transformé ce fait en 
légenile, et Ton disaif comniiniéiMeiii dans l'armée qu'à rap- 
proche ries Sarrasins npparnt devant eux < une congrégation 

* df^ dames toutes blanches, et par esprcial une tout au premier 

* chief, ({ui sans compaj'Misou ostoit trop plus belle que toutes 
« les autres, et porloil devant elle uiig gonfanon tout hlancq 
« et une croix vermeille par dedens ». Cette apparition de la 
Vierge avait mis en fuite les infidèles*. Ces escarmouches 
durèrent pendant ^[uarante-lieux jours. Couoy, Eu, le comte 
dauphin, les vicuiulcs d'Uzés et de Rodes, le sire de la Saigne, 
le îfoudic de Trau s'v distinguèrent tour à tonr; Saint Georges 
et Oraville tirent ilns prodiges de valeur ; l'honneur d'un 
autre engagemeni fut pour les chevaliers anglais ; les Génois 
et lours arbalétriers eurent aussi leur jour ; ckacuu fit 
bravement son devoir et les armes chrétiennes se couvrirent 
de gloire *. 

Cependant la situation respective des deux années ne so 
moditiait pas. On s'observait de part et d'autn.'; les croisés, 
fatigués de Tattente toujours ddi^ne d'une action générale. 
étaient prêts à accepter un combat restreint, lUx contre dix 
nu vingt ronti*e vingt. L'initiative d'une pareille proposition 
vint-elle îles Chrétiens ou des inlidèles ? Les récits des chro- 



1 . Kroissart (éd. Kenyn, m\ , J^'J) l'appeilo Agadinqtior d'Oliferur. 
(1 attï'ibuf à fîmioiir que le IianH jEruerrier nourrissait |H»ur Visa, 
Hili' (in iiti de Tunis, la imrdiesse de ces • appPitî.scs d'annes t. Mais 
un doit isf* (cniriMi fxaiiir* contre lu vt-nicité dr t'pl aitiour. et l'cxafli- 
nhlf dcî. noms dimnés par le fbroiiii]ucur. Froissait ^emlile sV-tr-e plu 
à rovMJr de cuidoiirs poétiiines un npiisfKle dont lp. fimd p^iil avoir été 
vrai. 

*J. C'était un rlirvalier norniaml. 

a. Voir plus haiK, p. 175 et Ifl2. 

k. Kroissart, éd. KtTvyn, mv. TA't-'t. 

5. Cfiroitiifuc 'lu fmii tlin',.., p. 2^7-K, 



IMI'ATIKNCE DES i IIKKTIENH, 1R9 

ûiqueui'â diffpi*cnt siu* ce point'. Toujoui's est-il qu'iuie foi» 
éiiiiso, l'idée fut accueillie avec empresseaiont par les pre- 
miers, et qu'à l'iusu du duc. non seulement dix chevaliers, 
mais toute l'armèo se trouva, un certain jour, en armes, prête 
à accepter le combat contre les Musulmans. A la première 
nouvelle, Guillaume et Guy de la Tn'-iaoille', un écuyer du 
nom de Cliiffreual, le seigneur de riiini \ Héliori dp Lignac *, 
deux chevaliers anglais, Jean Roussel' et Jean Harpedane", 
Alain Bude et Bochut s'étaient élancés pour répondre au défi 
tlo l'ennemi. A eux s'était joint lo jeune Geoffi'oy Boucîcaut', 
second fils du premier maréchal Boucicaut ; le sang de sa race 
iMtuillonnait en lui ; personne ne témoignait plus d'achar- 
nement à conrii' sus aux mécréants ; et dans l'éîan de son en- 
thousiasme guerrier, il offrait d'accepter le champ clos, vingt 



1. La Chùnique Un bon dut-... (p. 242) attribue à Boucicaut le jeune 
\c déù portù à l'ennemi; Kroissart (éd. Kepvyn, xiv, 2U), générale- 
ment sujet à caution en ce qui louche rexpéditiun de lïarharie, raconte 
lont^uemeiit, avec des déiaila évidemment fantaisistes, la provocation 
adressée par le.s Maures aux croi-sés. il faut cependant remarquer 
qu'il donne sur l'arrivée au camp chrétien du parlementaire nuisul- 
luan, sur les periionnaKPS qui le reçurent et acceptèrent se» propo- 
sitions sans en référer au duc de Bourbon, des renseii^nements si 
précis et si vraisemblables, qu'il y a lieu de tenir sérieusement compte 
ilun pareil récit. 

2. Voir plus haut, p. 175. 

:i. Il faisait partie de la compagnie du sire de Coucy. 

V. Appelé aussi Hélion de Neilhac, quatrième tils de Pêriclion de 
Neithac. fut sénéchal de la Uochclle, conseiller et chambellan du roi, 
premier échanson en 1377. Il so signala a Hosbecque (I3«2;. Les oncles 
du roi l'éloignèrcnt de la cour au moment où Ctiarles vi fut pris de 
folie furieuse, pour avoir été le dernier à lui servir à boire. Il mourut 
avant 1398 (Froissart, éd. Kervyn, \\n, 280). 

5. Ce personnage était probablcmpnt le liU aine ou un des petits-flls 
de Tîjibaud Kussell, qui vivait sous Kdouard ni. Trois personnages, en 
«iffet, dans cotte famille pijrtent 1g prcnom de Jean à cette époc|uti. 

6. H fut créé sénéchal dAquitaino le I mars i:i8'i; il avait épousé 
une Française. 

7. Geoffroy lo .Meingre, dit Boucicaut, frère de Jean n le Meingre, 
seigneur de Bridoré, d'ttableaux, de Saint-Luc. de Bulhone et de 
Hoquobrune, naquit vers 1358. 11 fut gouverneur du Uauphinê; on 
ignore la date de sa mort. 11 épousa en premières noces l'onstance de 
Saluées, et en secondes noces Uabeau de Poitiers, (de Uusserolle, OtW. 
géogr., hiêt. et biogr. d'Indre et Loire, i, 324). ()n a souvent wiiifundu 
ce personnage avec son frère, et plusieurs historiens ont, à tort, affirmé 
la présence de Jean ii à l'expédition de Barbarie. 



190 



EXIMlIltTION DR BARBARIE. 



Chrélieus contre quarante Sarrasius V L'aventure parvint 
aiiSfliUH à la connaif^sance du aire de Coucy, qui blAnia \(*r- 
toment l'imprudente témérité des jeunes chevaliers. Il re- 
nionlm qu'ils s'exposaient, en agissant < sans peser ni savourer 
« les choses », à croiser le fer avec des ribauds ou des valets. 
ou à se laisser attirer dans une embuscade ; qu'en pareille 
matière on devait suivre les voies ordinaires, et il se dirigea 
vors la tente du duc de Bimrbou pour rinformer de ce qui se 
passait. Cepeudant Boucicaut et ses compagnons étaient 
sortia du camp, suivis d'une loule qui s'augmentait d'instant 
eu instant; le duc de Bourbon, prévenu, était monté sur sa 
uiule, et se dirigeait du côté du rassemlilcmcnt pour rétablir 
l'ordre, car « les gens s'en couraient tous comme bestes lit 
« où est Boucicaut ». Quand il arriva dans la plaine, il m< 
trouva entouré de plus do trois cents gentilhomnies. En 
l'apercevant, Boucicaut « se donna orgueil » et fundit sur les 
Sarrasins; il fallut toute rautorilé du commandant en chrf 
pour l'arrêter. L'ennemi, effrayé d'un tel déploiement de forcoN 
et craignant un piège, s'était retiré, sans se soucier de 
relever le défi. Les croisés appelaient le combat à grands 
cris; le comte d'Eu et Philippe de Bar. interprètes du sen- 
timent général, insistaient dans ce sens. Il eut été difficile, 
en ce moment, au duc de Bourbon de se faire obéir s'il avait 
ordonné la retraite: il prit le parti, se sentiuit appuyé par 
deux mille combattants et par un renfort de cent cinquante 
hommes que le comte (l'Eu lui amenait, d'attaquer l'ennemi, 
el le combat commenra. A quatre ou cinq reprises, les inti- 
dêlos furent repoussés ; quand les croisés regagnèrent le 
camp qu'ils avaient imprudemment laissé sous la garde des 
malades conuïiandés par Coucy, ils n'avaient perdu que six 
combattants, le sire de Vallly, frère du comte de Sancerre *, 
(reoffroy de la Celle* el quatre écuyers ; encore leur mort 



i. Chronique du bon duc,,., p. 242-3; — Kroissart, éd. Kervyn, xiv, 
2'j4-5. 

2. Etienne, frère du comte Jean m de Sancerre, et du maréchal 
Louis de Sancerre. était tiU de Louis de Sancerre (ué à Crécy (\'S\6i 
de iiéatrix de Ruustty. Il épousa sueessivement Beleaa&es de Vailly 
AHx de lïeaujeu, et mourut à Turin sans pastf^rité au retour de l'expé- 
dition de Barbarie [?. Anselme, n, 853). 

3. Gcotîroy de la Celle était seigneur de la Celte-Draon et de li 
Chatière (Indre et Loire, arr. de Loches, cant. du Grand l'rcssigny,' 



OPERATIONS CONTRE AFRK'A. 



loi 



n'était-ello pas due aux coups des Musutuiuiis, mais à la 
fatigue et à la chaleur qui était excessive, et au df'faiil 
« d'ayr, de vent ou de alayne ' ». 

Ces divers combats avaient un peu fait perdre de vue li» 
RÎôge de la place. Toute rattenlîon du duc s'était concentiV'i» 
sur les mouveuients de l'ariuée de s<»ct)urs, et aucun effort 
n'avait été teuLé contre Africa. Lorsqu'après sept stMiiaines 
d'escarmouches stt*riles, on comprit l'inutilité de s'acharner 
rt combattre un ennemi qui se dérobait à tout engagement 
sérieux, on songea de nouveau à s*omparer de la ville. Les 
Génois avaient apporté un échafaud tnobiU», de trois étages 
ilo hauteur, qu'ils proposaient de dresser le long d'une toui" 
du côté de la campagne; ils savaient par les négociants génois 
enfermés dans Africa que. de ce colé, la surveillance des 
Musulmans étaient moindre que du côté delà mer. En même 
temps, sur quatre galères accoupléos, ils établirent deux becs 
de faucon, chacun d'eux contenant quinze hommes d'armes et 
<lix arbalétriers; ces dernières machines f*inient destinées à 
détruire la tour du port*. Ces préparatifs avaient rempli 
l'armée chrétienne d'allégresse ; « il sembloit. dit le chro- 
niqueur, que tout fut nostre ». Cette joie était prématurée, 
comme l'événement le prouva. Les assiégés, â la vue des 
engins qu'on dressait dans le camp chrétien, s'étaient hMés 
de réunir dans la tour du port toutes les bombardes dispo- 
nibles; Téchafaud, pour être mis en position, devait passer à 
portée de cette tjur; aussi fut-il couvert de projectiles en- 
flammés, d'étoupes et de poix, si bien qu'en un jour et une 
nuit il fut entièrement brûlé. Cette mésaventure courrouça 



com. la CcWc fiuonaud). Capitaino de Tours et de la Kochc Posay en 1969, 
il prit une part acdvc aux campagnes dont la Toupaino fut le tht^àtreii 
coite ùpoque. Kn 1371, il reçut de Charles v des terres contlsquées sm* 
Guichiird d'Angle, partisan du roi d'Angleterre, en récuinpeiisc de ne» 
•ervices. En 1383, il servait &ouit le duc de [terri en Piandre. Il eut 
nne fille Jeanne, mariée â un seigneur d'.\zay. (Deiftvîlle Le Rouis. 
Comptes municijutux de Tuurs, u, 300-2; — de Dusserolle» Dict. ijéogr. 
hiat. et biogr. d'Indre et Loire, u, 49). 

1. Chronique du bon duc. ..^ p. 244-5; — Froissarl, éd. Ken7n, 
xiv, 249. 

2, C'étaient, sans nul doute, des machiner atTeclant la Tonne d'un 
bec de faucon, et qui. soit par l'impulsion qu'on leur donnait, «ût par 
la protection qu'elles ofTraient aux hommes qu'elles contenaient, per- 
mettaient de saper les inuraillo enneuiies. 



fort Ip duc. Restaient les becs de faucon dont on espéi'ait 
)»eauoonp, mais qui csigoaient uno divoi*sion, afin que Ten- 
nomi n'accumulât pas toutes ses ressources contre eux. Dans 
cp but, le duc et toute sa compagnie allèrent attaquer les 
njurnilles à l'endroit des trois portos ; l'assaut fut donné « si 
HAreinnnt que l'une des portes fut arse », mais les habitants 
la murèrent si proniptr'ment que les croisés ne purent p^- 
rii'trer dans la ville. IViidant cf temps les becs de faucon 
faisaient leur office : au nioinent oi'j les Chi-éiiens commen- 
raient à les abandonner puui- luonter sur la tour, ils se sen- 
lirent les pieds percés pai* les Héches des Sarrasins. Ceux- 
ci. en dessous des Chrétiens, avaient découvert le toit du 
hourdis de la toui*. ne laissant pour toute défense qu'un sollier 
do bois percé dn nombreux trous, et c'est par ses interstice-* 
tju'ils liraient de bas en haut. L'effet de cetle manœuvre fut 
décisif; les Chrétiens s'arrêtèrent. Ils avaient complètement 
échoué dans leiu* tentative d'emporter la ville; à peine pou- 
>aieut-ils se féliciter d'avoir donné l'assaut sous les veux de 
l'armée maui*e, qui exhortait les assiégés à la résistance 
sans lien tenter pour les dégager : résultat négatif, quand 
il eût faUu un sucrés pour hAler la chute de la place '. 

Le découragement comm(»nçait à pénétrer parmi les 
croisés ; le nombre des blessés et surtout des malades élail 
grand; en plein été. eu effet, la températuix» sur la c61e 
d'Afrique paraissait insupportable à cenx qui n'étaient pas 
halnlués à un climat extrême, et l'arméo souffrait beaucoup 
de la chaleur. Le manque d'eau l'obligea à creuser des puits 
dans le sable ; les approvisionnements se faisaient mal ; 
connue l'on ne pouvait les tirer du pays, il fallait qu'il* 
vinssent du dehors : le vin était fourni par la Fouille et la 
Calabre, les vivres par la Sicile, les oranges et les grenades 
par l'Aragon, les < grenaches et malvoisies » par l'ile de 
Candie. Les hasards d'une longue navigîition, tes dangers 
que couraient les bâtiments de la part des corsaires barba- 
resquos, rendaient encore plus iiTégulier le service dos sub- 
sistances. En outre, aucun des navires, après avoir débarqué 
sa cargaison, ne retournait à son port d'attache en chercher 
ime autre, mais restait devant Africa * tant pour le doute 
« des rencontres des SaiTasins siu' mer que pour attendre la 

1. Cht'onique du htm duc..., p. 239-U. 



< couclusiou (!u siège et vooir si les Crcstiens prendroient celle 
« forte ville d'Auffrique »; cette condition augmentait encore 
la difficulté des aiiprovisionneuients'. 

Lï» fluc de Pourlion, dont l'autorité était hautaine et pré- 
somptueuse, n'avait plus sur les troupes l'ascendant des pre- 
miers jours'; déjà divers symptômes d<; lassitude s'étaient 
it»vêlés parmi les croisés ; il comprit ([ue les circou.stances 
conimanduieut une résolution énergirjLie. L'hiver approchait et 
avec lui l'impossibilité et de se rembarquer et de recevoir des 
approvisionnements; le salut de l'armée dépendait d'inio 
prompte décision. Les Génois étaient partisans de la levée du 
siège et propageaient leur sentiment dans le camp; ils étaient 
h'^ premiers â se plaindre, â déplorer les résultats obtemis 
i»t à laisser entendre que le meilleur parti était de traiter 
avec les infidèles. La plupart des crois):s s'étaient successi- 
vement rangés à cet avis, et, quîind le duc eut interrogé le 
conseil de l'armée sur la conduite à tenir, il se trouva presque 
le seul â proposer la continuation des opérations militaires V 
A l'instigation des négociants cbrétiens, enfermés dans la ville 
pt probablement informés par les Génois des dispositions des 
assiégeants, l'ennemi s'empressa de saisir l'occasion favorable 
pour faire des ouvertures pacifiques, dont les Génois furent 
le« intermédiaires. Il offrait, en échange de la retraite des 
«rrnisi^s, une trêve de dix ans entre le roi do Tunis et les 
('hrétiens. Le duc repoussa avec indignation une pareille pro- 
position, sans même en discuter le principe, au grand éton- 
iiement «les Sarrasins et surtout des Génois, qui savaient qu'ils 
« n'avoient plus de quoi maintenir leur navie », et que « la 
chevalerie n'avoit giiieres à menger ». Ceux-ci, en outiv, 
s'étaient Hattés do l'espoir qu'on emporlerait Africa en 
quelques jours, et vo^'aient avec déplaisir l'investissement se 



1. rroîasArt, éd. Kervyn, xiv, 226-7, 240-1. 

2. Froissarl (éd. Krn-yii. xiv, 257-H) o.it sy«témaliqiieinftnt bofttile 
ftu duc de liourbon dont il arrentiic les défauts, cl ne iieinl aucune 
uccoAion d'cxâUcr Eiigucrrand dn t oucy. II dit formellement que si 
Cù dernier avait eu le commandement^ les cîioscs se seraient passées 
autrement; malgré leur exagt'-ration, il y a dans le^ accusations de 
l-'rois&art un fond de vérité. 

11. Chronique du ton duc,.., p. 246; — Froissnrt (éd. Kervyn, xiv, 
270-31 attribue ù t^ucy l'honneur d'avuir pi-ovuf|ui'' la réunion du 
conHell de (tuerre. — Juven.il île» Irsins m, .'tK'n. 

13 



KM KXI'JiDlTloN liK UAKHAUIK. 

pruluiiger saus résultat; la réponse du duc.les clêsulad^autant 
plus que, faite au raornent où la nécessité de levoir le siègo 
allait s'imposer, olle présageait une; retraite sans conditions 
ni iraitê. La république de Génirs n'eût pas trouvé son complti 
ù cette solution; aussi s'entreniit-elle fort activement pour 
obtenir des conditions que le duc consentît a accepter. Après 
quatre jours de négociations, on tomba d'accord : la croisade 
reprenait la luer; en échanf^i', les Sarrasins payaient pendanf 
quinze ans aux Génois le tribut qu'ils avaient coutume d'acquit- 
ter entre les mains du roi de Tunis, et, en outre, dans le délai 
d'un an, une somme ilo <lix mille ducats, garantie par les négo- 
ciants ualalans, naiiolitains et sardi's domiciliés à Africa'. C*' 
nouveau projet lut soumis au duc de Bourbon, le conseil fui 
assemblé pour le discuter. Le sotidic de la Trau, à cause de 
sou âge, parla le premier ; avec l'autorité de rexpérlence 
t^t de la bravoure, il conclut qu'il tenait < la chose aussi lioniiti- 
< rabln que s'il avoit esté on (rois batailles ». .Tftanni<!ot d*Or- 
tenyc, Cliflbrt", le comte ilauphin, Coucv se prononcèrent 
énergiquement dans le même sens. Le comte d'Eu, Gravillc, 
les sires ile Saint-Georges et «le Casijllon se rangèrent â 
l'avis de leurs compagnons; le traité fut ratitié et les mesures 
de départ prises sans retard'. 

Trois jours après (fin septembre I390j, l'armée chrétienne 
remontait sur ses vaisseaux. La retraite se fit avec le plus 
grand ordre ; les bagages fiu-ent d'abord chargés sur les 
barques et portés aux navires ; les combattants partirent 
l'usuite. Le duc, dans la prévision cpie rennemi. malgiv la 
conclusion de la paix, tenterait d'inquiéter l'embarquement. 
s'était résen'é le privilège de quitter le dernier le sol africain. 
Il avait caché derrière une mosquée une embuscade de deux 
cents hommes d'armes ot de cent arbalétriers : précaution 
fort utile, car les Musulmans s'empressèrent, dès que le mou- 
veujent des croisé» leur fut connu, de s'aventurer jusqu'au 
camp chrétien et de faire montre d'une audace qui contrastait 



i. Ia Religieux de Saint Denis 0,670-1) et Gtustiniani fn, 1*»9) 
parlent de dix mille écus d'or et de la libération des prisonniers ehn^- 
tiens. La Chronique du bon duc {p, 2^7\^ donne le cbitTre de vingt-cinti 
mille ducats. 

;!. Voir plus haut, pape !7fi. 

U. Ckruniquf du bon duc ., p. 246-50. 



RETOnt Iȕ;s CROISKti l'Ail L.V SAltUAlilNK. 



195 



smgiiUèremeDt avec leur conduite, pendant les deux mois 
ijui venaient de s*écouler. Le duc accepta le combat, pour 
prott'-gor la retraite de rarmèe ; au moment où IVnnpini 
Htait fortement engagé, il < découvrit son einbusche ». 
L'effet fut désastreux poui* les Sarrasins ; ils se retirèrent 
avec um* perte do cent à cent viugt morts, et rembarquement 
lie fut plus inquièlt». Louis de Bourbon (quitta le port Uî 
dernier, et l'expédition fil voile vers Conigliera oft elle 
relâcha le lendemain '. 

Ou y lini constùl sur la route à suivre ; les ciiofs, mécouleuts 
d'avoir échoué devant Africa, cherchaient l'occasion d'un 
succès avant do rentrer en Kuropo ; parmi Ips croisés, les 
uns, avilies iraventures, avaient iléj.-'i traité iiidtviduidleraonl 
avec les patrons génois pour être débarqués à Naples, 
en Sicile, à Chypre, à Rhodes ou en Palestine'; les autres 
avaient hâte de rentrer dans leur patrie et de rassurer leurs 
femmes l't leurs mères, que la prolongation de l'expédition 
elle manque de nouvelles inquiétaient : cuv, selon l"exprer%sion 
fin poète. 

• Dame n'avons par deçà qui ne die 

< Qiip le bon vent vous puîat tost ramener^ «, 

indis que processions et prières publiques se succédaient 
pour attirer sur la croisade les bénédirtions cdc .stes et 
surtout pour obtenir la fin dos hostilités. 

Sur le conseil de Jean Centiirione, le duc se décida à 
uiellre le cap sur la Sardaigne ; Tile était sur le chemin du 
retour; eu outre, les Génois assuraient que Cagliari servait 
aux Barbaresquos de lieu de ravitaillement, que les fau- 
bourgs de l;i vîUu étaient des tMt tir forbons\ et que 
les leur fi^nu-r serait leur perler un coup sensible. Ils ne 
disaient pas qu'un de leui-s compatriotes, Branralcon Doria, 
était alors en guerre avec le roi d'Aragon, suzerain de 
l'île, contre lequel il faisait valoir les droits de sa femme 



1. Chronique du bon (^/w^. . ., p. 250-1 ; — Kroissart, éd. Kervyn, 
MV, 274. 

2. FroÎHsart, éd. Kervyn, xiv, 27'». 

3. KiLstarrhe Deiwliamps (éd. Tarbé), i, 112-i:t. Cf. Kroissart, éd , 
Kerryn, Xiv, i52. 

K, Ce Honl loit expreHsioitjt de la f'bronîquf* di* K. MuriUtricr ,éd, 
llui'hun, p. 5i7i. 



KXI^KDmOX I)K RAKhARlK. 

Ëléonore (l'Ai'l)oiê<\ et que riiilorventiou des croisés devait 
favoriser les efforts du prétendant génois'. Cette résoln- 
(i'>n répondait aux. désirs de tous et fut acceptée avec joie. 
La rti>tl(i [larul devant Cagliari, sur la c*He sud-est de la Sar- 
daigne. L'enlit*e du port fut forcée sans difficidté ; on j cap- 
tura un (,Tand nombre de gros vaisseaux; la basse rille 
tomba de niAnie au pouvoir des croisés ; b' cbâteau se rendit 
le lendemain. U apparlenait au vicomte de Narbonne, 
Guillnumo i, <pii tenait en Sardaigne, du chef do sa mère 
Béatrix d'Arborée', troisième femme d'Aimerj x de Nar- 
bonne, de nombreuses terres dont ni lui ni son fils ne pai*- 
vinrent jamais, malgré la faveur que leur tOmoiguaienl 
les Sardes, à conquérir la légilinio et paisible possession*. 
Le capitaine de Cagliari fut remplacé par une garnison gé- 
noise, 4ui s'engagea envers le duc à no jamais laisser les 
Barbai'esques s'approvisionner dans la place, et à la garder 
* bien et loyaulement pour les Chrestiens ». 

Pour empêcher les Sairasinsde se ravitailler en Sardaigne, la 
prise de Cagliaii ne suffisait pas ; il fallait aussi réduire la Guil- 
lastre [Ogliastro), iloi de la côte orientale ; les Génois n'eui^eni 
pas de peine à convaimre leurs aliirs de la conquérir en pa>- 
saut. La Guillastre ne résista pas et reçut une garnison génoise 
dans les mêmes conditions que Cagliari. Maîtres de ces doux 
points, les croisés se dirigèrent versNaples, (|ui servait êga 
lement de point de ravitaillement à reunomi; mais um' 
terrible tempête, qui éclata pendant la nuit, détourna la llotlt* 
do sa destination, lui fit courir les plus grands dangers et la 
conduisit en vue de Messine. C'est là que toutes les galères, 
égarées par le gros temps, se rassemblèrent : une seule, celle 



1. Manno, Histoire de Sardaigne^ cité dans l'ouvrage du marquis 
de I*orfiy sur Jean de Vienne, p. 250. 

2. La principauté d'Arborée en Sardaigne appartenait h. MarÎAti, 
père de Uéatrix. 

3. (itiillaume u, vicomte de .\arI>onne, fils de tiuillaiime i, se di>- 
thigua par sa bravoure et fut tué k Vcmeuil en 1424. Après 1a murt 
d'Kléonorc d'Arborée, fr'mme de Itrancaléon Doria (1403), sa grand- 
ïanto, après celle do Marian, fli.s dp cotte dernière (1407), il se trouva 
seul héritier de la prinoipnnlé d'Arborée, que Brancali>on [)or)a et le i-oi 
d'.Vra^n lui disputèrent (V. P. Anselme, vu, 705; — Imhof, Geneat. A'V 
illitAtrium in Hiapania famiiiarum, p. 133-74; — L.Salazar de Castro, 
Jiixtoire de ta nminon dr Caislro. pa«8iml. 



SKJOIK IH [H C EN SICILE. 



197 



rjiio njoiitaienl U* soiidir de l;i Traii et Chiitcaumoranil, fiif, 
entraînée vers Traparii, à rexlrémilé occidLMitale de la Sicile, 
et se brisa devant le port ; mai>», grâce aux sGcours qui lui 
vinrent de la côie, aucun de ceux qui la montaient ne périt ; 
les bagages seuls furent perdus, et les équipages rega- 
gnèrent Messine sur une galère envoyée pai* le duc â la 
première nouvelle du naufrage '. 

Manfred de Clermoiit', aurjuel obéissait la moitié de la 
Sicile, fit au duc de Bourbon et à ses compagnons un accueil 
uiagniQque : pendant les huit jours qu'ils séjournèrent auprès 
do lui. ce ne furent que festins, fêtes et attention» de toutes 
sortes. Par ordre de Manfred, la flotte fut approvisiouaéL* de 
vivres; Louis de liourbon, Coucy, le couilo dauphin et Phi- 
lippe d'Arlois reçurent en présent des coursiers de prix, et 
Clermont sollicita, au niouient du départ des croisés, l'Iiunneur 
d'être armé chevalier des mains du duc. Celui-ci, k sou tour, 
lui donna « une ceinture d'or et sa devise d'Espérance ». 

Les Génois étaient parvenus à faire prévaloir leur plan et 
k occuper tous les points de relâche des SaïTasins. En quittant 
la Sicile, l'expédition fit voile vers Ton'acine. Comme Cagliari 
et la Guillastre, Teiracine, port nur la mer Tyrrhénienue, â 
Texlrt-mité des marais Pontins, fournissait aux LJarhart'sque« 
des vivres et un refuge ; devant les forces chrétiennes, la 
basse ville ne chercha j>as à résister; le rlinfrau se rendit 
après un siège de deux jours, et fut c<tnHé ù la garde des 
Génois. De là, longeant la c(île d'Italie en remoutaJit vers 
lo nord, la iloïto atteignit Piombino, ville maritime, 
peu distante de Pise. en face d** l'ile d'KIIio. Tu' nés 
était depuis longtemps eu guerre avec Pierre Garabacorta, 
seigneur de Pioiobino et de Pise. et insistait vivement auprès 
du duc poiu* qu'il l'aidât à le réduire; mais LfUiis df IJoiiibon 
refusa rie tourner son épée contre des chrétiens; il nffnt sa 
médiation qui fut acceptée. Gambacorta, effravé d'un dé- 
ploitun^nt de forces qu'il oraignail de voir diriger contre lui, 
consentit à toutes les conditions qni lui fureut imposées, 
et la paix fut facilement rétablie t-utie lui' et Gènes. Il 



1 . Chrottiffttc (lu fion duc. . . , p. 252-4. 

*i. Voir plus haut, p. 16G-7. 

3. l'icrn* r.aiiibacorla, seigneur de Pipjinbiiio et do I*lse dès laftH, 
fut tui^ en X'A'JÎ pur Jucquvs Appiaui, «lui lui succéda dans ccrn deux 
seîgnouriw. 



pn fut (le raôme avec l'île d'Elbe. Grâce à rintcrveation du 
duo, les prêteutions qu'elle soutenait contre les Génois TuinmiI 
abandonnées, et les diltioultés pendantes heureusement apla- 
nies '. De File d'Elbe, la iloite atteignit Porto Fino ; c'est l:i 
que la plupart des croisés prit terre pour gîigner Gênes *. Mais 
U* duc refusa de suivre l'exemple de ses l'oiupaifiions, nu 
gniud déplaisir de la république qui lui avait prépai'é une 
entrée triomphale. MalgW? Tinsistance des Génois, Louis de 
R^turhon persévéra dans son dessein, et Ips jirincipaux chef»* 
de la e.roi.sade, Cuuey. le comte d'Eu, le eumte daupliin d'Au- 
vergne imitèrent sa résolution. Embarqués à Marseille, dî- 
saieiil-ils. ils avaient fait vœu de rentrer en France par h* 
même port, et rien ne pouvait les délier d'un engagemeni 
solennel. Une fois à terre, ils se dirigèrent sur Paris, qu'ils 
atteignirent vers le comuienceraeut de novembre '. Leur 
retour était altendu avec impatience; partout on leur Ht. 
fête; leui's récits entlamniérenl l'enthousiasme, et on projetsi. 
pour la saison suivante, une nouvelle expédition. Charles m 
et le iluc de Touraiin* prirent même la croix, mais les évé- 
nements empêchèrent que ce des&ein reçût la moindre 
exécution *. 

A tout prendre, la croisade avait échoué; malgré quelques 
faciles succès, quelques esrarmouchos heureuses, la prise île 
qu«dques places sans défense, il est impossible de se mé- 
prendre sur l'issue de l'expédition. Africa, l'objeclif di'^ 
croisés, n'avait pas été enlevée ; sa ivsistance avait para- 
lysé les efforts des (^hrêtiens et entravé tout le plan de 
campagne. Quand ou dut se rembarquer, on fut très heureux, 
grâce aux Génois, de négocier un traité qui sauvait les appa- 
rences, et permettait nue retrait»^ honorable. On se plut, au 
retour, à réduire les châteaux de trois ou quatre jtetita ports. 
pour les interdire aux Musulman-set les metti-e sous la pro- 
tection génoise; mais cetU.' pridiibition ne pouvait être otïi- 



1. ChronitiHK du hun duc. . ., p. 2.'>j C. Lilo d'Elbe appartenait aux 
Pisans. Kn U!I8, (Jtlirard d'Appiaiiu, en vendant Viaa aux Milauaiïi, S4> 
réserva Tile d'KItîe et INorabiiio. 

2. Là moururent Sainte Sévère, GuichanI de Cbâleaumorand, lr> 
sires de Casiillon et de Caillart et <.t(iu2e rhovalicrs anglais {f'hrmtOfUf 
du bon duc. . .^ p. 20 ;j, 

;:. Kroîssari lôd. Kenyn. \iv. 280» dit; vers la Saint Martin, 
'i. l-'roi><.irl, r-"l. K<'r\>-ii, \iv. 280-1. 



KKSri.TATS DK LA rRoISAIiE. 190 

cace. et causer à reonenii un tttrl sérieux ; ne lui restait-il pas 
encore, sur les côtes e1 àan» les îios de la Médilerrauée, plus 
d'un refuge ? La rivalité des répuîiliqnes maritimes ne lui 
garantissait-elle pas la liberté de navigation, que n'eût pu lui 
enlever qu'une action commune des puissances chrétiennes? 
Eléonore d'Arborée put, il est vrai, h la faveur des succès des 
croisés en Sardaigne, conclure avec le roi d'Aragon une paix 
avantageuse'; mais était-ce pour cet objet que In chevaleri*» 
chrétienne avait pris les arnu^s ? 

Gènes n'avait donc pas d'avantages sérieux à espérer de l'oc- 
cupaliondes ports de Sardaigne et deTerracine. Elle s'aperçut 
bientôt que la croisade pouvait tourner directement contre elle 
et contre les intérêts des nations commerçantes de la Médi- 
terranée. Voici pounjnoi : les Sarrasins, après la retrait*^ 
des croisés, tant pour éviter le retour d'une invasion ([ue 
pour se venger des Chrétiens, songèrent à unir flan< )un^ 
ligue générale tous les états musulmans de la côte septen- 
trionale d'Afrique et les Maures d'Ksjiagnr. Ils se propo- 
saient de se défendre eu cas d'attaque et d'interdire leurs 
ports au commerce chrétien. On con<;oit pour Gènes et pour 
Venise l'effet d'une pareille mesure, rigourensement exécutée 
au détroit de Gibraltar, ot sur toute l'éteadue des cAtes sep- 
tentrionales de l'Afrique. Elle eut ruiné les relations mari- 
limes de ces deux républiques avec la Flandre et le nord de 
l'Europe. Les Génois n'avaient pivvu ni les conséquences de 
leur conduite à l'égard des Harbaresfiues, ni les représailles 
que ceux-ci pouvaient exercer contre les instigateurs de 
la croisade*; aussi se hàtèreut-ils de négocier avec le roi de 
Tunis. Les Génois eu LI9I f 17 octobre), les Vénitiens, Tannée 
suivante (i juillet 139?), obtini*ent le renouvellement de leurs 
traités de commerce et la libération des prisonniers chrétiens. 
Enfin, l'année suivante. le roi de Sicile, après di' laborieuses 
négociations, rentrait en possession de l'ile de Oerbi, que les 
Harbaresques avaient reconquise depuis le départ de la Hotte 
coalisée. Le péril se tivjuvait ainsi conjuré '. 

IL reste k examiner, en cas do succès des croisés, quelles 



I . M&rquis de Loray, Jean de Vieufte, p. 350. • 

2 Froissant, éd. Kervyn, xiv, 278-9. 

:t. Lo texte de ces traités a été publié pnr M. de Mas Latrie, Traitât 
nr^r ht Arahu, p. I»» pt 2:i2-8 et 161-î». 



consétiuences rexp(»(lU,ion de Harbarie eût pu avoir sur 1a 
question d'Orient et sur le développement de la puissance 
imisulmaue. Nous a'hêsituns pas à dire qu'elle n*eu eût en 
aucune. Les dynasties musulmanes d'Afrique n'avaient plus. 
à la fin (lu xiV siècle, de rapports assez étroits avec les 
Sarrasins d'Asie pour qu'une défaite des premiers portât un 
coup sensible aux seconds. Les chevaliers qui accompa- 
j.'Tièi'ent le duc de Bourbon sont assurément excusables di» 
n'avoir pas compris qu*ils servaiejit la politique de Gènes et 
non la cause de l'Orient chrétien ; comme les compagnons de 
saint Louis, ils allèrent en Afrique pour combattre les Mu- 
sulmans, donner des coups d'épée et de lance, et dèfendi-e la 
foi menacée par les infidèles. Mais, en 1390 comme en 1?70, 
aucun dN'ux, aucun même des cbefs de l'expédition ne s'est 
douté qu'attaquer les Barbaresques et les vaincre n'aurait 
aucune intlueuce sur le cours des événements dont le Levant 
était le théâtre, et n'anV'terait nullement les prog^rés de la 
puissance oitomane. La chevalerie s'était entliousiasniï^e â 
l'espoir de prendre les armes et d'aller guerroyer, sans scru- 
|iule d'aucune sorte, conti'e les méci'éants ; peu importait <|ni* 
la croisarie fût destinée à rester stérile, si elle donnait roc<*astun 
de belles < emprises d'armes » et d'aventures merveilleuseH, 
Cette ab.sence de clairvoyance politique, wt a\euglément uni- 
versel, dont Charles vi fut victime aussi bien que h* dernier 
des croisés, caractérise l'expédition de Barbarie. C'est moins 
une croisade qu'une chevauchée, née de l'intérêt commercial 
des Génois, présentée par eux avec ujie extiV-me habileté sons 
les couleurs d'une ex[H*dition religieuse, quand le commerce 
juéditerranéen seul était en jeu. et condamnée, dès le prin- 
cipe, à ne produire aucun des résultats dont ils avaient leurré 
le naïf enthousiasme des croisés. 





Ceiitui vieil solitaire... en entrant en la sale... devant ta 
« royale majesté du très* gracieux et très dévot roy d'Angk'- 
< t«Tre cornuat d'an gi*ant cornet de chasse, dnqiiol il ne tina 
« XL ans de corner as empereurs et roys et princes de la ores- 

tienté, voire pour assembler à la chasse de Dieu les graiiî 
€ lévriers et chiens courans pour envair la riche proie » ', 
C'est î»ous celte comparaison alh-gorique que s'est désigné 
lui-même Philippe de Mèziêres, l'ancien chancelier du roi de 
Chypre, qui, pendant un demi-sièrlc, de pnVs ou do loin, fut 
nièl»» à tous les événements qui euicnl l'Orieiii pour théâtre. 
personnifiant ainsi, avec un rare boulieur d'expressiim, la 
constance des efforts qu'il tenta pour armer la chrétienté 
contre les Sarrasins et l'indifférence toujours croissante qu'il 
rencontra auprès d'elle. 

I.a vie de Philippe de Méziéres fut exclusiveraenï consacrée 
aux affaire^ d't Irieiit ; pendant qu'il servait les rois de Chypre, 
et plus lard en Kurope a[»rés sa disgrâce, elles furent son 
unique préoccupation. 11 a pu écrire, sans exagération, que 
durant (|uarant<! ans il ne cessa de sonner la trompette 
d'alarme. L'histoire offre peu d'exemples d'une ténacité aussi 
persévérante; jamais Méziéres ne se laisse rebuter par les 
obstacles, il revient toujours à la charge sans décourage- 



1. british Mtiscum, Kuyal 20, U vi, ^ U3 v-S. Ce passage est tiré 
d'une épitrc adrcss(^o par Philippe do Mi^zières au roi d'Angtolorre, 
Hiclurd u (vers 1395} dans laquHlo il Icxliurlf, df concert avec le nù 
d* France, à se croiser contre les infidèles; elle a été analysée par 
ker^jn de Lellcnliuvc (Frui^sal•I, \v, :î7ii.8'2l. 



2(»? 



■murpt: m; mhzierks. 




meut, mais aussi «ans aigreur, et cependant il n'est pas un 
importun; ceux qu'il sollicite rêcontênt avec intérêt, sauf A 
ne pas adopter ses i<l(»es. Son expérience personnelle des 
choses et de la politique orientaies le garde des projets cbi- 
uiéni|ue3, et, sou» les allégories gracieuses et poétiques doni 
il se plaît à envelopper sa pensée, se cachent des vues 
d'une hante portée pratique et des conseils excellents. C'est, 
parmi les donneurs d^avis, — exception bien rare, — une 
Hgurc svriipatliique. 

Philippi' d I' Mézières était né dans rAmiénois, comme Pierre 
rKrmite dont il se plaisait à se dire le compatriote, dans les 
premières années du xiV siérli*. Vers I:iî3, àgè d'environ 
trente ans, il st^ tixa dans l'ile de Chypre à la cour d'Hugues 
rie Lusigruàu; homme fort instruit, il avait dos connaissancoa 
ti-ès supérieures à celles de la plupart des laïques et même 
de beaucoup d'erch'siastiques de ce temps; celles-ci le dési- 
gnèrent au choix do Pierre, fils et successeur de Hugues rv, 
qui, parvenu au trône, le nomma chancelier du royaume. 
Méziéres sut, dans ces fùtiftions. mériter la faveur de son 
maître; très dévoué aux intérêts de ce prince brouillon et 
avrnfnreux, il s'attauba. a\ec l'ardeur infatigable qui formait 
le fond de son caractère, à euti'niner l'Occident à une nou- 
velle croisade, mais s<'s efforts restèrent infnu'.lui'ux. Quand 
Pierre i vint en Europe (i:Jl)?-1305j recruter des adhérents à 
ses projets, il ne le quitta pas; à Avignon, il séduisit le pa|)e 
par son mérite et la sagesse de ses conseils, et fut même chargé 
par celui-ci de missions diplomatiques délicates en Lombar- 
die. Son rôle dans la préparution de la croisade de Pierre de 
Lusignan fut prépondérant; quand elle s*exécuta. il retourna 
avec le prince en Orient (juin i;^Or»j', et Taccotupagna part^^ut 
où les hasards de la guerre le conduisirent, devant Alexandrie 
'■ommc à Tripoli. .Mais la mort de Pierre i (I309; et l'avène- 
uienl de Pierre il modiliérent la situation de Philippe d«» 
Méziéres à la cour de Chypre; on 1371, il était envoyé par 
le nouveau mi en Orrjdent pour féliciter Grégoire xï de son 
exaltîition au trône [tonliriral; ce voyage n'était, tpt'un pivt<'Xti» 
pour éloigner un des serviteurs les plus dévoués de rancicn 
régime. I^i' chancelier disgracié tnmva, à la cour de France, 
l'accueil et l'influence t\\\v Pierre ji lui refusait; il resta en 



\oir ]ilus haut, p. \l'i. 



KKFiJKTS liK CIIIJ.il'I'K Î>K lIKZlKltKS 



•*()V 



Occident, couibLé de faveurs et de présents par Charles v. 
Lorsqu'en 1379, il entra au monastère dos C^lestins à Paris, 
il conserva, dans cette flcnii-retraitc, assez de liberté et de 
crédit pour rester le conseiller de Charles v et du duc d*Or- 
iéans, et Tinspirateur d'une poliiique à laquelle la majeure 
partie de sa vie avait été consacrée'. 

Il serait injuste île dire que tant d'efforts restèrent stériles. 
Pt que Mézières ue pan'int pas à se faire écouter. Les faits dé- 
mentent cctl*^' aflirmalion trop absolue; peut-on méconnaitre. 
en t'ffrt, que la croisade de Pierre i. b*s espèijitions du comti' 
de Savoie à Constantinople et du duc de Bourbon à Tuni^, 
aient été dues à l'influence directe de Philippe de Mézière'i? 
Mais l'ardente? piété tlu * vieil cordelier » ne se cnnientait 
l»as de ces entreprises, nées d'un enthousiasme passager, dtt 
besoiu d*aventures qui s'emparait de la noblesse chrétienne 
dès qu'elle se sentait inactive, et qui ser\ aient de prétexte à 
des chevauchées conçues et menées sans esprit de suite et 
sans plau raisonné. Il nVtait pas la dupe do ces cmisades 
qui. pour la plu paît des princes d'Kurope. étaient l'occasion 
de frted somptueuses, de décimes nouveaux arrachés au 
pape et de subsides extrîtordinaires levés s lu* leurs sujets: il 
savait quelles n'aboutissaient à rîen. el que, tandis que la 
chrétienté usait ses finances, ses forces et sou zèle à ces ten- 
tatives >îui& portée, les infidèles devenaient de plus en plus 
nienaçanis, et qu'une inlervenlion etlicace et prompti* était. 
indispeasîdtle |ii»ur sauver le royaume de Chvpre. Aussi ne 
cessait-il d'attirer l'attention des cours eurojiéennes sur la 
nécessité d'ime action sérieuse, de les détourner des expédi- 
tions éphémères et stériles, de leur prêcher l'adoption des 
plans qui seuls, croyait-il. pouvaient conjurer le péril aiuiufl 
les Chrétiens d*Asie' lUaieul â la veille tle suecomlier. 

Méziêres Voulait b* salut des établissements cbrelieus du 
Levant: il avait « l'ardent désir '» de rendre les Lieux 



1. Sur U vie dp l'iiilijipe do Mèziores. vuii- un iiu^muin* tir Lt'lu'uf 
d«n» le» Mémoires de l'Académie dc6 Inscriptions et nelles-Keltre» (xvu 
(I75II, 'lyi-ôUi. et A. Muliiiier, Dexcriptinn ttf (hùx iV'tmtiailit . , . rf*» 
Philip/>e rie Mtf^iéreu, dans Archives do l'Orient latin, l, 3:16-7. \ou» 
non» bominos servi du tirape à part de et' triivail, 

"2. \. MolinieP. MtinusrritA de PhiUppr rie Mt'siém, p. â. 

J. l."cM fruti> vv Mtini •|iir Mô/iêrcH ïiVi't (wr^onnific dane un de m*s 



204 



l'HJLIPFE 0£ MEZIËUKS. 



Saints à la foi, ot sa piété s*unit à l'intérêt poIiiiqiK* pour 
animer sa plume dan» ce but. A peine counut-il l'Orient» 
(lu'il rêva de l'aiTaclicr aux Musulmans; dès 1350, avant 
môme d'èinî chancelier de Chypre, il cherchait à le secourir. 
et cette pensée, pendant le cours d'une longue carrière, ue 
cessa d'occuper son esprit et d'inspirer son cœur. 

Le fniil de ces incessantes méditations fut le projet de 
(■réalion d'un nouvel ordre de chevalerie. Des croisades, di- 
rigées par des princes inexpérimentés, prompts à se décou- 
rager, étrangers au pays où ils devaient combattre, ignormits 
de ses mœurs, de son langage, de son climat, de ses res- 
sources, étaient fatalement vouées à des échecs; aussi 
fallait-il établir comme base de toute résistance sérieuse un 
corps d'élite, permanent, endurci aux fatigues et ans priva- 
lions, composé de chevaliers dtHoués à la cause sainte qu'ils 
devaient servir. C'est cette idée dont Mézières poursuit la 
réalisation sous le nom de Chevalerie de ia Passion de Jèstts- 
Christ, avec la persévérance qui lui est habituelle. Sans 
souci de l'indifférence toujours croissante de la noblesse et 
du clergé, il rédige les statuts de l'ordre nouveau, expose 
ses plans, h-s moditie et les remanie à plusieui*s rt^'prises. 

Le premier projet, dédié au mi Pieri-e i de Lusignan, date 
de I3()S; c'est un mémoiri* politique, un exposé des services 
que rendra la milice de la Passion. En l3H'i, le projet prend 
les proportions d'un véritable ouvrage» plein de faits et de 
détails qtii déuolêiit iiii autour familier aver les choses de 
rûrieut. Entîii, en l;iOr>, le mariage de Richard ii et d'Isa- 
liclle de France semble sceller à jamais la réconciliation des 
cours d'Angleterre et de Franco ; l'occasion est trop propice 
pour qu(^ Mézières ne tente pas d'enrôler sous la bannière 
nouvelle les chevaliei*s que la paix rend oisifs. Une épltre au 
roi d'Ang!t»ten'e pour l'exhoi-ter .-i prendre la croix et à 
s'alhlier à la Passion de .Îésus-Chrisi', une œirvn* littéraire, 
IraJtée dans le goût du temps avec allégories et ticliuns in- 
génieuses, ot destinée à faire ressortir les avantages de la 
ci-éation projetée, sortent de la plume <lu solitaire des Ce- 



ouvrages. Aucuiie <iiialilk-a(ii>ii ne {Kiuvail «Mn^ ptuit heureuspun^nl 
cliui&ic. V. A. Muliiiier, Maniutcrih .., p. 15 et 17. 

I. C'est rOpttiT cunservi^o »u Britisli Muséum, Royal 20, U vf, f^ 38- 



Ol'VRAOES DK PHiUPPR DE ME/.IKRE.S. 



2(i:. 



lestins; il se datte qu'elles recrutei'ont de nombreux adhérent^ 
à ses projets, mais so» espoir *?sl oncorc une fois dé*;uV 

L'activité littéraire de Philippe de Mèzières fut considé- 
rable; sans parler do plusieurs ouvrages mystiques, trois 
rédactions de ses projets de fondation de la Passion de Jésus- 
rhrist (I3G8, I38'(. |;ïîï5)-', uue vie du bienheureux Pienv 
de Thomas, compagnon du chancelier en Orient pendant la 
rroisade du roi de Chypre\ l'épitre au v>t\ d'Angleterre, et, 
suivant l'opinion la plus accréditée, le Songe du Verger', furent 
composés par lui'. Il n'entre pas dans le cadœ de ce travail 
d'analyser chacun de ces ouvrages, quoiqu'ils se rattachent 
ions, à des liti*es divers, à l'Orient ot à la question d'inter- 
vention aux Lieux Saints. Mais la tentative d'établissemeni 
d'une € chevalerie » nouvelle touche de trop près au déve- 
loppement de l'infUienco chrétienne dans le Levant pour ne pas 
arrêter notre attention pendant quelques instants. 

C'était uue heureuse idée de placer en Palestine, aux 
crttés des chevaliers de Rhodes, trop riches pour avoii- con- 
servé l'ardeur et l'activité des anciens temps, une milice 
jeune, brave et animée du zèle de la foi. Tous les esprits 
clairvoyants du xiV siècle avaient, compris qu'une force per- 
manente, recrutée par des éléments d'élite, était indispensable 
pour contenir la puissance envahissante des Ottomans. Après 
la chute d'Acre ou avait favorisé dans ce but l'établissement 
des Hospitaliers à Rhodes; bientôt on demandait la fusion 
des ordres militaires, et on proposait de mettre aux mains 
des rois de Chypre un corps de soldats choisis, avant-garde 
des puissances européennes en Orient, et noyau de toute ré- 
sistance contre les infidèles. Philippe de Mézières, fidèle A 
cette tradition politique, reprit, en le rajeunissant, le projet 
de ses devanciers. A ce moment la chevalerie avait soif 



1. A. Molinior, ManMcn'U. . ., P- ^6- 

S. A. Molinier (Manuscrits...^ psssim) a parfaitement distingué CM 
diverses rédactionâ, qu'il a analysées isolément dans ce travail, 

a. Acta Sancturum Bvll., 29 janvier, n, 090-1013. — Voir pluH 
haut, p. 123. 

4. Cette question d'attribution est fort controvervée, et ce point 
d'histoire littéraire n'est pas encore élucidé. 

5, n faut ausài ajouter à la liste des ouvrages de Philippe de Mé- 
zières VEpistre UimvntaMr et numohtmre dont nous parlerons lon- 
gtipmrnt phis b;i«. 



il'aveiitares et besoin d'cxpansioti au dehors ; vanitease et 
IVivole, elle était susceptible de s'erithousiasiuer pour un 
<lesseiu qui flattait ses tiéfaiits. Mézières e^ipèra tirer parti 
rie CCS sentiments pour constituer l'ordre de la Passiout et il 
y fit la plus larpi' part aux disjïositions concernant le costume 
des chevaliers et des olliciers. la liiérurchie ries diguitaires, 
et luillc détails qui avaient, aux yeux des contemporains 
de Mézières. une importance capitale, et devaient décider les 
adhésions. 

L'ordre nouveau était destiné à otj*e le miroir tle la chn- 
tienlé; ses membres, purifiés par la grAce, comprenaient des 
clercs, des nobles, des bourgeois et des artisans; aux pre- 
miers on réservait les dignités ecclésiastiques, aux second* 
les commandements militaires ; les frères se recrutaient parmi 
les bourgeois, les sergents parmi les artisans. C'était l'image 
de la société, mais jilus parfaite; bîs clercs priaient tandis 
que les nobles, les frères et les sergents se battaient, et tous 
ilonnaient au monde le spectacle de leurs vertus. Edifier et 
réfonacr le «^^enre luimain par l'exemple, tel est le but moral 
des chevaliers de la Passion; délivrer le Saint Sépulcre, tel 
sera l'objet de leurs efforbi constants ; ils s'y emploieront de 
cœur, de parole, d'œuvi*e. de nom et d'habit, * de cœur, en 
4 ayant toujours présente à Tesprit la Passion du Christ; de 
« part)le, en pnkhant, on priant, en chantant; d'œuvrc. eu 
* pratiquant Tobéissance, la pauvreté et la rhasteté conju- 
« gales ', en macérant la chair..., en combuttanl les ennemis 
« de la foi qui possèdent la Terre Sainte, en employant â cet 
« l'ffot tous les biens temporels qu'il (l'ordre) pourra acqué- 
« rir, recevoir et conquérir ; de nom, en parant ses membres 
« du titre de chevaliers de la Passion du Christ; d'habit 
« entin, en mettant la croix sur leurs vêtements*. » 

L'organisatiorj sera militaire; une série d'officiers, dont le 
lilre et les fonctions sont exactement déterminés, la feroDt 
respecter; au point de vue ecclésiastique, le pape déléguera 
à un patriarche la directiori spirituelle de l'ordre ; arche- 



1 . Philippe de Mézières entend par le rmu de chasteté U fidélité 
Conjugale. Les temps sont mauvaî.s, dlt-il, le monde vieillit, et il nr* 
faut pas imposer ime condition qui a causé la décadence des autre» 
ordres militaires; les chevaliers de la Passion seront donc mariés. 

2 A. Molinier, ManmcnU. ... p. 8-9. 




• (RGANliiATION DE I.A MILICE l»E la PASSION. 



•A)7 



vêqucs, évèques, chanoines et prêtres lui obéiront. L'hospi- 
talité sera en honneur; on établira à la fois un hospice et un 
hôpital ; les veuves et les orphelins y vivront, les malades y 
seront soignés, visités et consolés par les femmes des grands 
iliguitaires '. L'cnfanco préoccupe également Philippe de Mé- 
zières : il lui ouvre des écoles, surveillées par un uiaitif 
spiHïial, pour lui enseigner l'arabe, le tartare. le grec et l'ai*- 
inénieii ; l'usaifc du latin y sera ohlii^Mlnire, et dans certaines 
il'ontre elles ou pourra mémo apprendre huit langues orien- 
tales différentes. Le droit canon, le droit civil, la théologie. 
la musique vocale et iustrumentalc auront leurs écoles 
spéciales. 

Mais la milice nouvelle ne s'adonnera pas exclusivement â 
la vie contemplative; si elle doit faire renoncer, par la force 
de l'exeuïple, les pécheurs à leurs erreurs, ot ra>iver dans 
les Ames le culte délaissé de la Passion du Sauveur, elle est 
avant tout créée pour la vie niililaire. et» dans les projets de 
Méziêres, cette dernière tient la pla<e d'honneur. L'ordre jra- 
t-il pas pour objet immédiat de secourir les Chrétiens en butte 
aux attaques des intidêles? Ne doit-il pas reconquérir Jéru- 
salem et la Terre Sainte, ne doit-il pas surtout assurer la 
conservation des pays reconquis? Cette udssion suppose la 
prédominance de l'élément militaire, sans laquelle les che- 
valiers de la Passion seraient incapables de remplir le rôlt» 
que hmr fondateur leur destinait. La guerre est pour eux une 
■ibligation étroite ; la discipline des camps, les exercices mili- 
taires, les machines de guerre â empUiyer, l'ordre des marches 
attirent longuement Tattenlion de Mé/ières ; l'armement et le 
campemiMit sont également l'objet îles dispositions les plus 
mÎDutieuses *. Cet ensemble de mesures marqrie nettement les 
préoccupations du fondateur dr la nouvelle chevalerie. 

Malgn* tant d'efforts, Philippe de Mézières ne parvint 
Jamais â la constituer; un instant (vei's 1390) il avait espéiv 
n*'us-sir ; un pape, des prélats, des docteurs de l'Universiié de 
Paris, six ducs du sang de France et d'Angleterre avaient 
adhéré à ses projets, mais les circonstances ne tardèrent pas 
à dissiper les espérances conçues ; l'expédition de Barbarie, 




208 PHILIPPE DE MÉZIÈRES.' 

et bientôt après la croisade préparée par le duc de Bour- 
gogne occupèrent tous les esprits, : TOrdre de la Passion fut 
oublié*. 



1. Nous avons la liste des adhérents recrutés par Mézières; ils sont 
peu nombreux, mais ce sont les personnalités les plus renommées 
pour leur courage et leurs aventures (A. Molinier, Manuteritt...^ 
p. 30-2). 



LIVRE IJl 

MCOFOLIS 

1396 



LIVRE 111 



NICOPOLIS 



a% 



LVïpédition iIp Mcopolis. tanl par l'importaiire do l'effort U^nlè par 
la chrétienté que par l'éi'Ut d'un désastre sans précôdcMit dans 
rhisloîre des rruisades, eut irup de retentissement au moyen âge 
puur ne i>as avuir laissé de numliroux et profumU souvenirs. Il est 
peu de chronir|ucurs oontcrapiiraîns qui n'aient enroKi^tré les ia- 
ineiitables aventureb des cruiiMl's en Bulgarie et en Orient; ccit 
it'inoignages donnent au riVcit de l'historien, qui m propose de 
raconter à son tour les péripéties de cette oanipagne, la base et 
l'appui les plus solides. 

L'armée coalisée était formée de corabattautit appartenant h 
presque toiiles les nations chrétiennes; rette divemté d'origine wî 
reflète dans les sourrcs dont nous nous sommes servi; les peuples 
mêmes qui, comme les Italiens, n'ont pas été mêlés à la croisade, 
ne sont pas re&lés indifférents aux événements dont l'Orient fut le 
théâtre, et les ont accueillis dans leurs chroniques; les Musulmans, 
de leur côté, n'ont eu f;^rde de paaser sous bilencc une victoire ca- 
pitale pour leurs armes. Aussi chacun de ces différents récita, 
pour être apprécié à sa véritable valeur, devra-t-il être groupé avec 
lea témoignages émanés do la même source que lui. 

SoriirM KHSÇAlsEs. Nous avons déj^ appnVié l'antoKté de la 



2\2 



sorncKs LU livrk tuoisikmk, 



Chrvnique des 'juatre première Vatoù*, celle (îe Jeau Juvéïial des 
l'rsina' et du Heligieux de Saint Oenia^^ mai» ce dernier chroni- 
queur mérite, pour l'expéditiûit de Nîcopolis, une attention spéciale, 
en ce qu'il a tenu d'un témoin oculaire* les détails relatifs à la 
croisade. Kroissart, dont le récit est très développé, doit ici, comme 
partout*, être soumis à un sérieux contrôle; il ne faut pas oublier 
qu'il était tout dévoué à En^'uerrand vu de Coucy, et n'a laissé 
ér.liapper aucune occasion de mettre son héros en relief, au détri- 
ment du connétable d'Ku pour lequel il professe une animosité par- 
ticulière. Bien que !a légèreté et l'incapacité do Philippe d'Artois ne 
fassent doute jwur personne, et que la responsabilité du désastre 
retombe en grande partie sur lui, il faut néai^moins se tenir en 
garde contre les appréciations souvent trop passionnées de Froissarl 
à l'égard du connétable. It en est de même de la lieiatioH de ht 
croigade de iXicopotis par un serviteur nu comte Guy ii de Hloi?.*, 
qui n'est qu'un abrégé tré» exact des clmjniques de Kroissart. 

Le témoignage \p. plu.s important et le phi.s personnel j>onr celle 
période est celui du Lii-re de» faits du maréchal lloucicaut". 
.Malgré son caractère apologétique [i\ a été écrit sous les yeux, 
peut-être même sous l'inspiration directe du maréchal), il est digne 
de la plus sérieuse confiance, el c'est, k tout prendre, une source de 
premier ordre. 

Le Lùre des faite nous a conservé le souvenir des événement» 
auxquels le maréchal a été mêlé depuis sa naissance jusqu'en avril 
i409; le récit s'arrête brusquement à cette époque, et cette cir- 
constance nous donne la certitude que Ta-uvre est contemporaine. 
On a fait, sur raulenr de cette chronique, de nombreuses conjec- 
tureS} sans qu'aucune d'elles i*oit absolument satisfaisante. Il faut 



1. Voir plus haut, page 1I4-Ô. 

2. Voir plus haut, page 116. 

3. Voir plus haut, page 116. 

4. Gautier de Rupes, de la maison de UaulTremouL 
o. Voir plus haut, page 114. 

6. Ed. Ken-yn de Letlenhove \Chroniti»e* de Froiuart^ xv, 439-.'.OH 
Cl XVI. 413-i3). 

7. Le matmscrit unique du Liire des faits du bon messire Jeiut U 
Maingre, dit Houcigaaut, est conservé à la Mibl. nat. de Paris, fond» 
franc. Ili32. Il a été pour la première fois publié par Tli. Godefroy 
[Histoire de Mre. Jean Buncicaut^ Paris, A. Pacard, 1620, in-'t«), av»'r 
quelques additions tirées des chroniques contemp(traines et des pièces 
d'archives. Knsuite il a été compris dans les collections générales d«* 
chroniques sur rhistuirc de France, par pxemple dans la t'jillertion 
universelie drs mémoires pnrtindiers refatifn à Chistnire de Fraure 

l.i»n(lr«^s el Paris, 1785, in-H*. tome vi), par Parni, avec qurhjues sup- 
pressions, - dans la S'auvelle Ctdlection des mémoires pour servir û 



S<trRCKS in I.IVRK TRôlSIKMI-: 



ii:i 



f*ppendanl, croyons-nous, rejeter l'hypothèse nui .itlribue la com- 
position de l'ouvrage à Houcicaiit Ini-mèinp. Celui-ci était avant 
tout un soldat; la politique, comme il l'a prouvé maintes fois, et à 
plus forte raison la composition littéraire, très remarquable dans cette 
«T-uvre, n'étaient pas le fait d'un homme de guerre, ne vivant que 
pour combattre et frapper de grands coups d'cpée. On ne saurait 
également» comme l'a voulu M. Kervyn de Lettonhove, reconnaître 
dans le Livre dei fait* la plume de Christine de Pisan'. Il semble 
vraîscmbUblo que lyuvrage a été écrit dan» l'ontounigfi du ma- 
réchal, par un homme qui avait vécu aux cAtés de Boiicicaut, et 
qui complétait ses souvenirs personnels par cens du héivs dont il 
avait entrepris de retracer l'histoire; Jean de Cbfileaumorand, 
l'auteur probable de la Chronique du bon duc Aoyi, on Jean d'Ony, 
le fidèle écuyer du maréchal, sont, dans cet ordre d'idées, les 
personnages auxquels nous devons accorder la préférence dans nos 
conjectures. 

SocncF-s BouKGUiuNONNKs. Souà c€tte désignation se placent les 
chroniques d'origine flamande, artésienne ou bourguignonne. KUes 
sont importantes moins par le récit des événements de la campagne, 
sur laquelle elles ibument peu de renseignements nouveaux, que 
par les détails qu'elles contiennent sur les croisés de cette région. 
Les fies gestin ont la valeur iTiin témoignage contemporain, mais 
hans ajouter aucune particularité nouvelle ii celles qui nous sont con- 



r/tintoire dr h'raïu^e, pai- Miohaud et Poujoulal (Paris, 1H3G, /j;r. in-8", 
t. rt, p. 205-332) daprés Godefi*oy, — dans le Pauihêon lUiéraire de 
Itiirlion itonie iri des Chroni/fues de Froisnart, p. 502-689). C'est de celte 
dernière édition que nous nuus sommes servi. 11 convient de remarquer 
qu'elle dill'ére des autres par la numération donnée aux chapitres de la 
première partie, qui ne sont qu'au nombre de trente-huit, tandis qu" 
dans tontes les éditions et dans le manuscrit on en compte Irenle-nenr; 
rrtle difl'érence s'explique parce que Buchoii n'a pas, comme ses pré- 
décesseurs, doimé de numéro donlr*' au prologue; il importait d'avertir 
le lecteur de cett»* paiiicularité, sans laquelle il eût eu peine à établir 
la concordani'c des diverses édilions. 

Le f.ivrr des fait* a direcicment inspiré une IfUtoire du maréchai 
de Roiicicaut: l'auteur ide Pilbam) a fait la plus grande part à la chro- 
nique dans ce livre (hiris, Ch. Coignard. Ifilt", in-12). Cet ouvrage n 
été textuellement n'umprîmé â La Haye par L. et H. van r>t)Ie (I699J, 
et |»ar (j. de Voys ilTIl), et â (!olog!ir jiar I*. Marteau (17371. t>e noH 
jouw |I8*«) le baron (î. de la Tour a publié une étude sur le Maréchal 
BoueirttuI dans VAgg .rïtttion rfttfindtfur jvi, r{5t-74 ot 548-76.) \ous si- 
^nderons aussi ici une nouvelle histori'iue, /c Mavi'ehal de Hourieaut 
(Paris, Damien Beugnié, 171'», in-lii. par Née de la Rochelle. 

I. Kervyn de Lettenliove, /•"rtn'sxavt, étude littéraire (Paris, 1857, 
in-12), t, :M)7-2y. 



Srtl'KCES m 

imes d'autre part*. Il en est de même de ta chronique de Jean Bran- 
ilon^; ce dernier, mort en 1428, a eu sous les yeux la narration de 
Kroissart. Les additions faites à l'œuvre de Brandon par Adrien de 
But (mort en 1488)' eX\^ Chronique anonyme H e F (andre^ s'inspirent 
rgalonient, dans une plus (grande mesure que Brandon, du chn*- 
iiiqueur de Valencienncs. Le Livre des Trahisons de France'y In 
fiente des dua de Bourgogne (13ya-14U)', empruntent leurs infor- 
iitatjon:j à leurs devanciers. Les sources artésiennes, Krancuis Bau* 
duin (1520-1573)* et Philippe Meyher* (né vers 1567) sont du xvi* 
siècle, et n'offrent aucun détail original dans les quelques lignes 
qu'elles consacrent à l'expédition. 

SorucES ALLEMANUES. Le^ ohservatidus que nous avons faites » 
l'occasion des souires bourguignonnes se reprwluisent à l'occaMon des 
chronique» suisses, alsaciennes et allemandes, sans que cependant, 
comme celles-lh, elles doivent rien à des informations extérieures. 
(Vest, à proprement parler, un ensemble sptScial dp témoignage!*, 
dûs aux récits des croisés allemands, dans lesquels ceux-ci occupent 
une place particulière; à ce titre elles nous sont fort précieuses. 
La chronique d'.Msace de Kuni^shofeu' semble partiale et injuste 
envers les Hongrois; l'teuvre de Justinger", plus spécialement 
suisse, est indé|iendantc de Knnigshofen et de la continuatîun de ce 
dernier connue sous le nom de continuation de (kile". Mais ce sont 
surtout les témoignages bavarois qui, par le nombre comme par Ih 
valeur des récits, méritent le plus d'attention; la marche de l'armée 
loalisée le long du Danube et le sort des croisés bavarois y sont mis 
en lumière. Les relations contemporaines d'Ulmann Strômer (13'iy- 



1 . Chronif/ues relatives à Vhistoire de la Belgique aou^ ta domintt' 
tion des ducs de Bourgogne (1876), m, p. 207-34. 

2. Chroniquen relatives... (1870). t, p. t-166. Voir sur Nicopojis. p. ;U. 
;t. flhroniquett relatives... (1870), I. p. 35-40. 

'i. Froissart, éd. Kervyn, xv, U5-8, fragment, 
.i. Chroniques relatives. .. (1873), ii, p. 1-2,58. 

6. Chroniques relative*. . . a873), ii, p. 268, ver» 305-iO. 

7. Chronique dWrlhois par Frarïçois Bauduin (Arras, 1856, in-»", 
p. 66, dans les Mémoires de IWcadémie d'Arras). 

8. Il acheva les annales de Flandre de son grand-oncle Jacques 
Meylier Utibl. dWrras, ms. n» '123), auxquelles puisa un érudit artésien 
du commencement du wii» siècle, Ferréol de Locre, qui publia n 
Arras en 1616 une chronique de Belgique en latin, s'élendant dn 
258 h 1616, et dans laquelle est rapiiorté le plissage de Meyher relatif 
h Nicopolis. 

9. Ed. Hegel, Die Chroniken der Deulsrhen Stôdte^ Straszburg l-u, 
(Leipzig. 1870-1871, 2 vol. in-S»). 

10. C'-onrad Justinger, Berner Chronik {éd. 0. Studer, Berne. 187t. 
in«"i. 

11. Mono, Quellensammlunff. .., i, 286. 



SOt'RCES I)i: LIVHK TROISIKMK. 



215 



ItO?)'. ilu chanoine Onsorg de Hatisbonne*, et de la Chronique de 
ftatiêlfonne^y les ouvrages coraposé» au siècle suivant par Jean 
Trîthemlus, abh* do Saint Jacques le Majeur de Wurtzburg*, éma- 
nent d'un même groupe d'informations dont la Ilavière est le centre. 
A cette même origine se rattadie la plus importante des chroniques 
que nous ayons pour la croi.sade de Nicopolis, celle de Schiltberger, 
dont l'autorité égale celle du Livre des faitt dix maréchal lloncicaut. 
L'auteur, en ell'et, enfant de Munich, suivit, à peine adolescent, en 
qualité de page oud'écuyerde Lienhart (ïeichertinger, les chevaliers 
bavarois à la croisade, et fut pris à Nicopolis; épargné par les vain- 
queurs k cause de aa jeunesse, il resta plus de trente années pri- 
sonnier des Turc* en Orient. Témoin oculaire des faits qu'il raconte, 
Il confirme et complète le Livre des faits^ et son récit revêt, grâce 
aux circonstances spéciales dans lesquelles se trouva l'auteur, une 
valeur de premier urdre*. L'imagination populaire s'est également 
emparée en Allemagne de la défaite de Nicopolis et l'a consacrée 
dans un chant assez étendu émané d'un témoin oculaire, auquel 
l'historien ne devra pas dédaigner de recourir". 

SouRCF^ iiONunoisES. Elles seraient d'une importance capitale 
pour déterminer les responsabilités encourues par les Français et 
le» Hongrois dans la campagne, si elles offraient dos récits contem- 
porains et détaillés. Il n'en est malheureusement rien. Ni l'historien 
de la Dalmatie Lucius^, ni Jean de Tliwrocz" qui écrivait près d'un 

1. Ed. Hegel, Die Chroniken der Ùeutschen Stâdte, Nùrnberg i, 
(I8«IK p. l-ai2. 

2. ridalricua Onsorgius, Chro/i. Bavan'œ (602-1422) dans A. F. 
(Kfele, ftrrum Boiearum scriptores (Vienne, 1763, in-fol.), U 354-74. 

U. K. Th. Gemeincr, HeiehMtadt Hegetuburgisehe Chronik (4 vol. 
)n-4«, 1800-2't, Itatisbonne). 

4. Chronicon dueum Bavariœd&n&FKher {Tritfiemii opéra, Frano-j 
fort, 1601, i, 100-120); — Chronicun Sponheirtunse ab anno 1124 
annum 152B (ibid., il, 236-'ia5). 

5. ScIiiltbHrger a Hé souvent publié ou traduit, en tout ou en 
pArtie. depuis fédition d'L'Im on Ki 73 jusqu'à la traduction anglais" 
donnée par J. H. Tcfler en 1879 avec les notes du professeur i'. Itruun, 
dOtlesiia, sous le titre suivant: Thu bondatje and trarvU vf Johann 
Sehiitberifer (London. in-S"», Kakluyt Society, 1879, .v\xn-26:i pages). 
L'introduction bibliographique qui accompagne cette traduction Cj),vn- 
XIV) signale quatre manuscrits et dix-neuf éditions de Schiltbfrger, 
MouA nous tommes servi du texte donné par K, Fr. Neumann soua le 
litre de : Die Reisen des Johann SchUtbergrr (Munich, I8âî^ in-8"). 

6. IMerre de Mvi (Hetz on Autriche, à la frontiéredc la Moravie), dan» Li- 
liencrun, /*i'e/i»>ïori«cA?n rt//Aa/i>rf«- rfer/>rt*/«<:/irn (Leipzig, 1865), 1, 157. 

T. I.ucius, Dr retjtfj Ifalmnlit» dansSchwandtner, Scriptores rerum 
JhtHgarieamni, Datmalfcarum. . iVionnc, 1746-1748, 3 vol. in-fol.), 
III, 1-'i65. 

8. Schwaiidlncr, t. 3t»-29l. 



Ifi 



SdlRCKS in" LIVKK TRorsiFMK. 



KÎècle après len événements, ni les annaliittcs du s\i^ siècle, tels que 
Bontînins*, Georges Pray* et Pierre de Rewa* ne pépondenïn l'in- 
l^rél qn'oTi pouvait espérer de leurs témoignagee. et no permettent 
d'élucider l'un des iwints les plus importants de la croisade. 

SoLKCES l'ouiN.\isE.s. Iji présence de quelques chevaliers polonais 
H la croisade a laissé en Pologne quelques^ souvenirs, dont l'historieTi 
Jean Dlugoss, qui écrivait A la tin du xv* uiècle, nous a conservé fi- 
dèlement la trace dans ses ouvrages*. 

SoimcES ITALIENNES. Uicu que ritalic n'ait paa été directement 
mêlée à l'expédition, aucune des chroniques italiennes contem- 
{toraincs n'est restée muette sur In catastrophe de XicopoliN: 
mais toutes ont accueilli sans contrôle* des informations inexacte^ 
mi eïagéréea, et on ne saurait leur acooitler aucune confiance. In 
point cependant est à retenir, c'est la présence dans l'armée alliée 
d'un contingent anglais, dont les sources anglaises ne parlent pns. 
mais dont l'existence parait certaine., grâce aux documents italien'» 
qui confirment ^ {wur ce fait spécial, tes assertions des chroni- 
queurs allemands. 

Sources dvzvntines. Sans être absolument contemporaines, puis- 
qu'elles datent du milieu du xv* siècle, elles ne sauraient être né- 
gligées; les haute» fonctions remplies à la cour impériale par leur?. 
auteui-s, G. Prantzès (1401 — y après 14"7)»., Laonic Chalcocondyh' 
(f- vers 1464)', Jean Duras, dont la chronique s'étend de 1341 :i 



1. Antonii llonfinii, Hrrinn /.';i(/u/"icMru//i //crat/f*. ouvrage complété 
par J. Samhucus (Râle, lô68, in-fol., et Hanau. t60fî, in-fol.)- 

2. Annale* ret/um Hunfjaricfj abanno 997 aJ amtum lo54 detUu-ii. 
(Vienne, 1754-74, 5 vol. in-fol.). 

3. Peiri de Hewa, fomitis comitatus tie Ttiûr^Vcï, /ïr .S. Corutur 
Jiegni Hutujnvitf. .. ftirtuna commrnlnriun (dans Schwandtner, il. 
416-83), et //tf Monardtia ri S. Conma re^t^nt ffuni/arùv renturirf vri 
(dans Sehwandlner, n, 6û2-8;i7). 

4. Dlugoss, Hixtoria polonica, X. i, !»5-(> (éd. de 1711), el Aunalrs 
Poloninr^ II, 1159. 

r». Chroni(|ue florentine de Pieru Minerbrtli ilansTarlini, Rfr. Ilatir. 
urn'ftl., il tl770), 80-628; — Annalex Mc*liolnnensfx (12:10-1402) dans 
Mnmturi f/?«T. UaUc. nn-ifH.. xvi, G;t"-839); — Andréa f.attaro. Utorin 
Piiduvfina (dans Muratorî, xvn. 754-94 V»; — Jacobi de Delayto, Annale* 
Entenjtes (1393-1409) dans Muratori xvni, 903-1096). 

6. (I a composé une chronique en quatre livres qui s'étend jusquVn 
1477 {Chronîcott tnnjus, éd. Migne, Patr. Grn'ai,, vol. 159, p. 638-102^». 
Le premier livre se rapporte aux régnes des Paléologues depuis Michel 
Comnénc jusqu'à Manuel, ('e qui concerne Nicopolis se trouve aux 
paires 683-5. 

7. Laonioi Chalcocondyla' Du Hrhu» TurcMx {en dix livres, do i;*oo 
environ à 1463i, éd. Mlg-H'. Pulr. drrvcn. vol. 159, et Corput êrript. 



SnlHrKS m* LIVRK TKCISIIIME. 



•2\ 



1*62*. sont |)Our nous une garantie de la valeur de cea témoignageR. 
Le Grec Chalcooondyle cependant, dont le style e^it barbare, confus 
et préten'ieux, est sujet à de fréquentes répétitions qni le rendent 
suspect; PiwantyAs, parent de l'empereur» est en mesure d'èUv 
exactement informé; il en est de même de Jean Ihicas; celui-ci 
appartenait par son grand-pàro Mictiel, dont il eut los mémoires 
sous les yeux, à l'ancienne famille impériale de liyzance, et sa 
chronique, écrite dans un esprit très catholique et hostile aux Grecs, 
est généralement exacte et offre à l'tiibtorien la meilleure sourco 
byzantine jKtur cette époque. 

Sources TtiiiQCEs. Elles sont capitales pour l'histoire de la ri\Ȕ- 
sade, puisqu'elles nous donnent la version musulmane des événe- 
ments qui se déroulèrent en Bul^rie, et méritent^ abstraction failr 
de leurs tendances générales, la plus sérieuse attention. Mlles 
se réduisent à une chroiiîquf anonyme riti^e par Ituchon *. H :i 
ta traduction italienne do l'historien turc Saad-el-Uin'; cet autour 
a composé, d'après des sources turques antérieures, une œuvre 
embrassant la période comprise depuis le rè^e d'Osman (1299-iit*2ni 
jusqu'à l'année l'i85: il a emprunté une partie des faits concernant la 
rmisade à l'ouvrag** des Huit Paradis de Mewlana Idris*. (les té- 
moignages ne semblent pas em[)reints de lexagération qu'on était 
en droit d'attendre de récits émanant des vainqueurs, après wiw 
victoire inespérée et dont les conséquences furent incalciiloblos. 

A côté des chroniqufts se placent, pour qui veut étudier la croi- 
sade de .\ico|iolis, les ilocuments d'archives, dont limiKirtance ne le 
rédc en rien à celle des premières. Pour les préparatifs de l'exjté- 
dition, les imprits levés à cette occasion et les mesures Hnuii- 
cières prises afin de payer la rançon des prisonniers, les arcliivis 



hinl. By:aiU. (Uunn, 18&3). Pour Nicopolis, voir le livre n (Adit. <lt! 
Bonn, p, :5-6). 

I. Uuca* J/inloria Byzantina dans Migno, Patr. Grœcti, vol. 15!», 
p. 7riO-ll66, et dans Cvrpu<t Kcript, hiH. Hyzant. (Uonn. I83'i), t. x\. 
pour Mcupolis, voir le cluip. mu. 

'i. Buclion, ijtnm. de l'ntiêsnvt d^ns lo Pttnth*'tm h'titfraire, \i\. 
'it'iî-5. d'après un manuscrit de la Bibliothèque nationale de Paris 
(o" IH ties traductions faites pour le? jeunes de la langue franral&e de 
l'un.«tantinople). 

îl. Viiicenzo Itrattuti, Khrouici deiV on'yinc e proffragui liflUt cattt 
Wiomana. tlt»\xx parties (1'" partie, Vienne, !GV.», in-'i-; i" parti**, 
Madrid, tfjj'J, in-4"). 1^ passage relatif {i NicnpoUs se trouve dans la 
I'- parlie, p. !«'». — Cf. Huchon, Cfn-'jii. /te rruixitttrt. m, 265-6. 

'*. Mewiana-Idrts ou Bdris de Uellis écrivit en persan, à l'instign- 
lion de Bajazet ri, cette vhrin}\i\uc {T't ri Ui i //mcAï AiViûfA/). restée 
mannsrritM et devenue excessivement rare. Il mourut en 'J2fi de Phé- 
girr ilô^n) 1*1 non en 9:;0 connue le dit à lorl de llanunor. 



218 



.SOURCES Di; LIVRK TK0ISIK&1E. 



de la chambre des (*oinptes do Dourgogne oITrent une mine pré- 

«'ieuso, !i laquelle nous avons largement puisé'. Les archives com- 
munales des viliesdc Flandre apportent également, en ce qui touche 
les impositions auxquelles les ^tats du duc furent soumis en vue 
de la croisade, d'utiles renseignements*. 11 faut regretter que la 
dispersion et la perte des archives honirroise* ne permettent pas 
d'rtclaircir complètement le l'oie de Sigismond et de hcs sujets pendant 
cette campagne; les recueils de documents hongrois rontieiuient 
cependant plus d'une indication dont nous avons tii*é pruHt'. Nous 
n'avons eu garde de m^gliger les documents vénitiens; personne 
n'ignore que la répuhlifiue de S. Marc était le centre diplomatique 
le pins important du moyen âfie; le contre-coup de tous les événe- 
ments qui se- proiluisaient on Orient se faisait sentir à VeniBe, et 
hien que eelte dernière ne fiM pas Rèrieusement engagée dans la 
cniisade, elle devait :i sa )>ositiun. à ses intérêts dans le Levant, aux 
csjiéranccs que les coalisés avaient fondées sur elle, d'être exacte- 
ment informée des choses musulmanes. Aussi avons-nous souvent, 
— et toujours avec succès, — recouru aux archives de la république 
pour cette période^. 



1 . Ces archives sont actuellement divisées entre les dépôts de Lille 
et de Dijon. Klles ont été largement mises à contribution par D. 
l'iaricher dans son Histoire de lUmnjoQne {I*ay-81, 4 vol. in-fol.) dont 
le tome m, paru en 1758, contient les preuves de l'ouvrage. Les volumes 
manuscrits de la collection de Bourgogne, conservés à la bibliothèque 
nationale, renferment également île nombreuses copies d'après les 
an-liives de la cour ries comptes lie Bourgogne. Uans cette collection, 
comme dans les preuves de I). Plancher, se ti*onvent de nombreux 
documents dont les originaux sont aujourd'hui perdus. 

2. Van Dttyse et île Hus!»cher, Inventaire analytitfue des chartes et 
documents apjiartrnnnt aux nrrhivrx de In ville de Gand 4Ciand, 186T, 
în-^i"); — Gilliodts van Severen, Inventaire des ftrc/iivcK de la ville de 
iinitjei (Bruges, ISTI-'f», \\ vol. in-4°); — Inventaire des archives de 
la ehanibre des comptes, t. iri (Bruxelles, t8HI, in-lol.) dans la collec- 
tion des Inveniairv»des ttrrhivvitde Itt Ùett/i(/ue publiée sous la direction 
de M. Gachanl; — 11. \"andenbruek, Cvtrailx annlytiqnes deit anrienâ 
refiistreit de» eonsaulx de ta rilte de Tournai/ (1861, 2 vol. in-fi"); — 
Ville de Douai: inventaire analy(if(ue des archivet communalen anié- 
rieuren à i:90 (Lille et Douai, 1876-8, in-fol.) 

:t. (j. Fejer, Codex difjlomaticuit Iluuf/arifv (Il lûmes en 'iO vuL 
iti-R", Bude, 1829-51). La table chronologique de ee recueil a été pu- 
bliée par F. Knauz en 1862 |Bude, ia-8'') et l'index alphabétique par 
Maurus t'/,iiiar en 1866 (Bude, in-8«l. 

4, Outre le» pièces inédites, provenant des archives de Venise, 
heaufoup de iloruments émanés de ta même source ont été publiés 
par Sinie Ljubic dans le (urne iv des Monumenla sftettantia Itintoriam 
Slnt^ram ineridionaUnm f\gram. 187 î, in-8"t et par (1. Wrnzel dans 



Snl-RCKS IH' LIVRE TROISIKMK. VIU 

Pour compléter l'étude des sources de la croisade, il nous reste à 
dire quelques mots des travaux auxquels elto a donné lieu. Sanx 
parler do rhistoirc de l'empereur Sigismondd'Aschbach', qui rentre 
dans la catégorie des ouvra^'es généraux sui* le sujet, au même titrt* 
que les histoires de Bulgarie^ de Serbie', de l'empire ottoman' H 
di* Hongrie*, nous citerons trois études spéi^iales sur Nicojtolis ; la 
première en date est une dissertation liongroise spécialement con- 
sacrée à la campagne de l'armée coalisée, au puint de vue straté- 
gique. I41 seconde, en allemand, embrasse rpnsembledc la croisade; 
c'est un résumé consciencieux d'après les documents publiés, rani^ 
l'auteur n'a pas cherché à compléter son travail à l'aide des sourcps 
encore inédites". 1^ troisième nous ramène à l'examen stratégique 
des faits de guerre*. 



les Monutnenta Hungariœ histitrica, acta extera m (Uudo-Peslli, 1876, 

in-8*). 

1. Dr. Josepli Aschbach, Geschichte Kaiser Sit/muniCit (Hambourg, 
IH;W-^5, 4 vol. in-80). 

2. Constantin Jos. Jireiek, Geachichte der Bulfjuren iPrague, i87ft, 
in-S"). — lienjamin von Kallay, Getchichte der Serbeti (lïude-Pesth, 
\ ienne el l^ipitig, 187H, iti-8"). 

3. Dr Matnmnr-, //hloirn de Vempire uttomnn, iilusieurs fois réim- 
primée. Nous nous sommes servi de la traduction de Dorhex (Paris, 
Méihune et Pion, I8V1, a v..|. gr. in-8»)- 

î Maélatb (J. Graf>. Gcschirftte der Mnfjyarfn, Hatisjjoniie, 1852-:*, 
S vol. in-8«, — î>zalay. Geschichle Vngam's (trad. allemande de H. 
Wogerer), Pesth, 1866-9, 3 vol. in-8". — Fessier, Grscfm'hie wn Unffnrif 
(Irail. par K, Klrin. I.eipisig, 186^, vol. in-8«). 

5. K. Kiss, A'Nihipohji ûlkozet (Magyar Academiai értostiWi, 18X3, 
in-8<). 

6. .\l»iiï lirauner, />/> Sehlnrhi fiei .Viroyw/ia, \'.iW. liistorisi'lii* 
Inaugiu'nl disMoiiatiuu der pliilosopliiacheri raculliil der riiivt'rsili'it 
Itroslou (Hrerilau, 1876, in-H»i. 

7. (;. Kiililor. fiif Sfhlarhten Wrt Nirufadi und \Vtirn*i iBreslau, 
1882, in-8) avec deux plans. 



CHAPJTRii; l'KEMIKR. 



PROGRES DES TURCS. — CHEVAUCHEE DV COMTE U EU. — AMBAS- 
SADE DO ROI SIOISMOND EN FRANCE. 



Un siècle â peine ' s'était écoulé depuis la fondation à 
Brousse et à Nicée d'un petit royaume ottoman, et déjà une 
série de combats et de conquêtes avait 1*60010 les limites de 
rette nouvelle puissance jusqu'aux frontières de la Hongrie. 
Les Turcs, par la prise de Gallipoli (1356), sous le sultan 
Urchan, avaient mis le pied en Europe ; nous avons vu que 
rt'tte derniêri' n'avait pas lotit d'abord compris l'étendue du 
péril qui la uienat^ait ; il iallut qu'Aniurat i, successeur d'Ur- 
chan, conquit AuJrinoplc { 1^^*51), et Télevât au rang de 
capitale jujur ouvrir les yeux aux puissances chrétiennes. 
Klles commencèrent alors à voir (lue les progrès de l'islam 
s'étendaient avec un© rapidité redoutable, et que chaque 
campagne consacrait l'annexion d'une nouvelle province ; 
mais, malgré rimmineiice du péril, elles n'avaient su prendre 
pnur le conjurer que des mesures insuffisantes. 

Fendant qu'elles s'épuisaient en expéditions partielles, en 
tentatives aussi hardies que stériles, les Ottomans s'avan- 
çaient lentement et siîrement dans la région du Danube. 
Les populations bulgares, serbes, valaques et hongroises, 
directement menacées, incapables de souietiir longtemps le 
choc des Turcs, faisaient les plus btuahles efforts pour pro- 
longer la résistance. Le roi de Serbie, Uroch v, à la voix du 
pape Urbain v, s'éUiit uni à Louis le Grand, roi de Hongrie ; 



I. Voir Asohbach, Grtfrhi'cfitu Kaiser Si^mund'x, i, 86-95; 
Itrauner, Oie Schtachf hei ÎVtropatitt, p. 5-fi; — Ci, Kiihler, 
^rhim'fiten ron SictipoU unH Wm'ntt, ]ï. 5-fi. 



HATAtLLt: DK KÛSSûVO. 



221 



avec l'appui des princes de Bosnie et de Valachie une expé- 
dition avait été résolue; les eo.nliaés, arrivés à nmiM-hes 
forcées à la Maritza, à deux journées d'Andrinople, tandis 
(ju'Annu'at était encore en Asie Mineure, furent surpris de 
unit par l'armée turque sous les ordres de Lalaschalin (1363), 
et, malgré l'avantage du nombre, culbutés dans lo Heuve. Ce 
fut un désastre complet ; le roi de Hongrie n'échappa à la 
mort que par miracle. 

Aiiiurat, les années suivantes, continua ses conquêtes au 
nord d'Andrinople, le long de la mer \oire et dans la région 
de l'Hémus. Nicée tomba eu tn>i\ pouvnr en 1375. Lazan*. 
despote de Serbie, Sîsman, prince de Bulgarie, dui'enl traiter 
avec le vainqueur : au premier il imposa un tribut annuel di' 
cent livres d'argent et de mille hommes de troupes ; au se- 
cond il prit sa fille pour l'épouser. 

Tributaires ou alliés du sultan, les princes chrétiens ne 
supportèrent pas longtemps le joug musulman : Lazare s'in- 
Nurgi'a; Twarko, roi de Bosnie, et Sismau (iront cause com- 
mune avec lui, et infligèrent aux Turcs une sanglante défaite 
rn Bosnie* (1387). 

Sisman fut le premier à être puni de sa défection. Assiégé 
dans Nicopolis. il eut la vie sauve (I388j, mais la Bulgarie 
fut incorporée à l'empire ottoman*. Pendant ce temps Lazare, 
Twarko ei l'Albanais Georges Castriola tenaient la cam- 
pagne, et ce deraier réussissait à disperser un corps d'armée 
tui-c*. Ce succès fut de courte durée. L'année suivante, le 
sultan tourna ses armes contix* Lazare ; après des marches 
difficiles dans rHémus, il pénétra en Serbie. Devant le 
danger. Bosniaques, Serbes, Albanais, Valaques, Hongrois et 
Polonais s'étaient groupés autour de Lazare et du prince 
de Bosnie. Le choc eut lieu dans ta plaine île Kossovo. 
Amurat et Lazare périrent dans la bataille» et la victoire, 
chèrement disputée, resta aux Turcs (1:* juin 1389)*. Mais 



1. îïur dix mille Turcs, cinq mille environ échap|ièrent au ma.s- 
nacre. I-cr sources occidentales sont muettes sur cette expédilioii. bi 
bataille eut lieu à l'Iocnik, surlaToplica. \Aitchbacli. i, 87-8; — Jiref**k, 
Ge«rh, tler Bulifaren, p. a'iO-l.) 

2. Jirefek, Gcsch. dur liulgaren, p. 341, 

'^, H. von Kâilay, Gtich. der Serhen, p. 166. 

\. I.«i» traditionii serl)e6 veuliint qu'Aiiuirat ait été i^ffor^é datu »« 




PnOGRKS DES TITRCS. 

Bajazet, successeur d'Amurat, traita avec Ëiienne, âls de 
Lazare ; il épousa sa sœur e( reçut de lui tribut e( troupe* 
Auxiliaires \ 

La Bulgarie conquise, la Serbie iributaire, restait la 
Hongrie avec laquelle les Turcs allaleal se trouver en contact 
<lirect. La Bosnie, grâce à l'appui des Hongrois et à sa 
position géographique, avait jusqu'alors sauvegardé son 
iiwK'pendance, mais elle était menacée comme la Hongrie. 
Hongrois et Bosniaques avaient-ils, à cette époque, les res- 
sources et la force nécessaires pour arrêter l'invasion musul- 
mane ? Il sembl*; hors do doute que si les états chrétiens. 
dès le milieu du xiv" siècle, avaient ouvert les yeux sur l** 
péril commun, ils am-aient pu le conjurer. L'empire d'Orieut 
n'était plus, il est vrai, que l'ombre de lui-même ; un em- 
pereur portait i^ncore la pourpre, mais le sceptre que sa main 
tenait n'ùtait qu'un vain ornement. Kntouré de toutes parts par 
les Ottomans, il n'avait plus que des lambeaux de puissance, 
et ses provinces étaient à la merci des vainqueurs. Cependant 
le prestige et Tautorité morale de l'empire n'étaient pas 
encore dissipés, et si la couronne se fût trouvée placée sur 
la tête de princes énergiques, Byzance eût pu servir de cenliv 
ù une résistance efficace. Groupés autour de l'empereur, les 
s(>igneui's de l'Archipel, les républiques de Gènes et de Venise 
dont les étiblisseiiients couraient risque de sombrer dans le 
uïiufrage de l'empii-e, et, du côté de l'Ouest, les princes 
ftujgares, valaques, serbes et bosniaques, soutenus par la 



tPiite par Milosch Obilitsch, qui se glissa dan» le camp turc dans 
l'pspoir qup le meurtre du sultan jetterait le désordre panni les Otto- 
mans. — Le souvenir de la bataille s'e&t perpétué dans les chanta 
populaires slaves. On peut consulter sur ce point les travaux de Gilfer- 
Hing(flo«nia, Uersegovine i Starnya Serhia, 1859), de S. Kaper (Aajar, 
tlff Sfrben znr^ nach serbftniien Sagen u»d IleUlengenéngen^ Vienne, 
1851), d*.\. d'Avril iLn hatadle de fiosKom, Paris, 1868), de Stoyan Nova- 
kovich {Chants nationau,r serbes sur la bataiUe de Koasovo, Belgrade 
18:i et Agram 1872). de W. fîerlianl, {(ipsàntje der Serben, Le pzig 1877), 
IVâsai critique d'Armine Pavich dans les Mémoires de l'Académie des 
sciences et arts d'Agrflm (1877), et la traduction anglaise de ces poésies 
}HjpulairesparK. Lawlon Mijatovidi iKossovo, nn altempt tobringserhian 
uni tonal songs... af the battle of Kttssovo i$tto orv^ poetHy Londres, 1881t. 
I. La Chronique du Beligienr- de Saint Denis, Ol, 386-91), raconte 
trùs inexactement cette bataille et la place en 1395. V. Jircîek, Gesch. 
der Bulgnren, p. :ï42-'i; — R, von Kallay, Cicxc-h. der .SVrftrfi, p. IGfi. 



hANr.RR rOVRV l'Ait l.A iioNnuiK. 



oo* 



Hongrie, pouvaient oppo.ser une barrière infranchisHable an 
torrent et l'arrêter. C'était là une politique que ni Coustan- 
linople ni la llougrie ne comprirent; abandona^îs de leurs 
soutiens naturels, les petits ^tats cherchèrent à résister indi- 
viduellement, et, quand ils se virent écrasés, à sauvegarder, 
jiardes traités avec rcnnemi, un semblant d'existence. Souvent 
même leui's elTorts, quoique isolés, ne laissèrent pas de retar- 
der la marche des Turcs ; nous n'en voulons pour preuve que 
le sort de la Valachie et de la Bulgarie, plusieurs fois prises 
et reprises en quelques années. Sous une impulsion énergique 
et persévérante, partant de Cimstantini>])l(> d'une part, de la 
Hongrie de l'autre, la résistance eût pu être sérieuse, u»ais il 
eût fallu faire trêve aux dissensions intérieures, aux ambi- 
tions qui tour â tour animaient ces étals les uns conti'e les 
autres ou les réunissaient temporairement, et personne n'y 
songea. Les Turcs arrivaient donc aux frontières de la 
Hongrie favorisés par la sittiation politique des puissances 
qu'ils attaquaient. Quand on s'apen;ut du dnnger. il était 
bien tard pour l'èloigtier. 

L'attention de Sigtsmond avait été absorbée par les troubles 
qui avaient éclaté en Hnngrie et par l'attitude menaçante dr 
la Pologne, sans lui laisser le loisir de snn*eiller les agis- 
sements des Turcs sui' le Danube. Ceux-ci avaient profité des 
emban^as de Sigismoud pour tounifr de nouveau leurs arine.s 
contre la Bulgarie qui, à l'expiiiplp des Valaques, s'était 
rapprochée des Hongrois. Sisman, prince des Bulgares, avait 
jiayé de sa liberté' ce changementde politique, et lepa^'s situé 
sur la rive droite du Danube, Tancienue province de Mésie. 
était H'tombé sous le joug musidman. Silistrie. Nicopolis. 
Sistovo. AViddin avaient été reconquis par les Turcs*. 

En présence de ces graves événements, la Hongrie comprît 
que le moment d'agir était venu. Sigismoud se prépara ;i 
entrer en campagne et fit appel au dévouement de la chré- 
tienté. En France, la détresse du roi de Hongrie, grossie par 



I. Ce point n'e^t pas absolument e^rtain. Les cliant» [»i>pulaire>i 
bulgares prolestetit contre celte opinion, et altritiupnl k Sisman la mort 
*\0H liéro» »ur Ir^ cliain|> de bataille ; inaU la «captivité du prince semble* 
Ijeaucoup plus vraisemblable. V. le^dùtaiU donnés par Jirecek. (Cftr/i. 
rfer Bulgarrn, p. ;t50-l). 

t. Aï.cblmcli, (ieêcUirhIr Knhrr Sitpnmttf'g. l. D'i. 




riiEV 

la rumeur publique, prit des proportions si exagérées (ju'oji 
lU'ut universellement quo Sigisniond, attaqué par cinq cent 
mille Turcs, avait perdu ou une seule bataille quaruute mille 
des siens'. 11 u'ea fallait pas plus pour émouvoir la cheva- 
lerie française ; le cuinfe d'Eu, réeeiument ju-omu connétable,, 
rêvait de justifier le choix du roi, dont beaucoup murmuraient 
tout haut, par de nouveaux exploits. Avide de combattre les 
infidèles aux côtés d'un ]trince dont le caractère chevale- 
resque et l'hospitalité généreuse lui étaient connus par les 
récits enthousiastes de Boucicaut. son compagnon et son ami', 
il sollicita de Charles vi la permission de conduire en Hongrie 
uu secours à Sigismoud. Le roi, malgré sa répugnance à auto- 
riser une expédition lointaine, dut céder aux pressantes solli- 
citations du connétable ; Philippe d'Artois partit avec une 
poignée de chevaliers *. 

Tout ce qui touche cette chevauchée est fort obscur dans 
les récits contemporains, et l'on éprouve plus d'une difficulté 
â concilier leurs témoignages incomplets ou contradicloires. 
La jtlujiart des historiens hongrois*, s'appuyant sur l'autorité 
du Vhronkon Mciiicense'j ont placé la venue du comte d'Ku 
eu Hongrie à l'année 1395. Il y a là divergence avec les 
sources d'origine française, qui nippurtent à L39? et 1303' 
l'expédition du connétable, el La confusion est d'autant plus 



1 . Chronique du Beligieux de Saint Denys, u, 112-3. 

2. Voir plus haut, p. 159-65, le rhapitrc consacrt^ au voyage de Bou« 
ricaut en Orient. 

3. Le Chronicon Mellicentt (dans Pcz, Script, rer. Aiulr.^ i, 250), 
ilunnc le chiffre do six cents chevaliers, reproduit par les historiens 
hongrois modernes-, les sources françaises celui de cinq cents. 

'i. Maêlath, Gesch. der Magyaren, n» 106; — Szalay, Getch. Vu- 
aarn't (éd. H. Wôgerer, Pest, 1869J, n, 353; — Aschbach, Gesehiehte 
Kaiser Sigmund'St h ^^• 

5. Pez, I, 250. 

6. La Chronique des quatre premiers Valois {p. 326J parle de 
l'armée de Sigismond qui, en 1392, comprenait > de bonne:i gens 
d'armes du royaume de Krance et d'autres contrées >. Ces gens d'arme» 
ne peuvent être que tes compagnons de Philippe d'Artois. Juvi^nal det» 
t rsins Ui, 395) dit qu'en L393, à la demande du roi de Mongne, le 
conn(>tablc « bien grandement accompagné • fut envoyé en Orient. 
La Chronitfue du Hetiffieux de Saint Denis (n, 112-3) parle du recours 
ilemandè par ta Hongrie au moment où mourait le roi d'Arménie à 
i'arifi 130 novembre 1393). 



noCTRINE ET PROGRKS DES BOGOMILES. 225 

facile qu'en 1393 comme en 1395 le fait saillant de la cam- 
jiagne contre les Turcs est lu siège de Nicopolis*. 

Nous croyons, cependant, qne lo doute n*est pas possible, 
et que le comte d*Eu offrit en 1393 le secours de son êpé* 
au roi de Hongrie. D'après les chroniqucMU's, le continssent 
français, â son arriviV à la cour de Sigismond, trouva le péril 
écarté et les Turcs moins monarants, Co fait concorde par- 
faitement avec ce que nous savons de la campagne heureuse; 
de 13!)?, dans laquelle les Hongrois conquirent Nicopolis, e\ 
décidèrent lo voivode de Valachie, Mircea, à rentrer dam 
leur alliance *. On conroit le désappointement des chevaliers 
français lorsqu'ils apprirent, de la bouche de Sigismnnd, que 
leur vaillance n'avait plus l'occasion de s*exercer, et qu'il ne 
fallait pas songer à attaquer les Musuliiiaeis. Ils demandèrent, 
à grands cris, à l'empereur dVmploy(M- leur bonne volonté 
autre pai't : Sigismond, au milieu des dîHicultés de toute 
sorte contn» lesquelles; il se débattait, n'était pas embarrassé 
pour leur trouver matièiT à guerroyer. Il leur proposa, disent 
les cluoniqueurs français, d'attaquer le roi de Bohême, Ven- 
ceslas. son frère, « qui sentoit mal en plusieurs articles de 
* la foy, et ne valoit guères mieux que Sarrasins' ». 

La Boiïéme. en effet, était à cette époque en proie â l'hé- 
résie des Patarins, contre laquelle le Saint-Siège était im- 
puissant. On appelait de ce num en Occident les Bogomiles *, 
secte religieuse qui s'était développée dans la péninsule bal- 
kanique au point do se répandre jusqu'en Italie et eu France. 
Né au milieu du x" siècle, le bogomilisme avait pour auteur 
le pope Uogorail (amour de Dieu}, appelé aussi Jéi*émie ; 
c'était moins une religion nouvelle, moins un système rom- 
pant ouvertement avec les dogmes de Téglise orthodoxe 
qu'une ivformc do la doctrine paulicientie' on manichéenne, 



1. Nicopofii minor, TurnuU, sur la rive gaucho du Danube. — II 
ne faut pa» cuiifuiKlro cette pusitiuii avec SicopoUs maJor\ sur la rive 
droite du Oetivo, devant laquelle fut livrée la bataille de 1396. 

2. Aschbach, i. 91-2 et 96. Mansi {Ann. fccl., xxvi, 569-"0) place 
ce Biôge en tU'.»U. Lo traité d'alliance avec Mircea ne fat signé que le 
7 mars 1395 (Szalay, Gc9ch. Unt/arn's, n, 35:il. 

îï, J. des Irsinsin, 396). — Cf. Chran. du Helitjieux de Saint Ùenit, 
11, 122-5. 

4, h*rf*>\àù,o\, Kù/tTai, iMawaXtavo^, liahuni un Mnnichejit l'atareni. 

5. Ainsi nommée do l'hérésiarque Paul qui vivait au vie siècle. 

15 




CITETAUCHEE nU COMTE D Elî. 

ayant pour but de rattacher plus étroitement au christianisme 
le dualisme qui formait la base du manichéismo. Les Bogo- 
miles admettaient l'existence de deux principes, celui du bien 
et celui du mal. égaux on puissance ; au premier iU attri- 
buaient la création du moude céleste, de tout ce qui est invi- 
sible et parfait ; au second celle do la terre et de tontes les 
choses visibles et corporelles*. Ils rejetaient l'ancien Tes- 
tament et condamnaient le mariage, au moins pour ceux 
d'entre eux qui aspiraient â la perfection do la foi ', n'ad- 
mettaient que le ciel et l'enfer à l'exclusion du purgatoire, 
acceptaient la confession publique mensuelle eu présence des 
Hogomiles « parfaits », mais sans énoncer nommément leurs 
péchés, et proclamaient l'utilité de la prière, surtout de 
Toraison domitiicaïe. 

Cette hérésie avait fait de rapides progrès ; pendant cinq 
siècles elle domine l'histoire des Slaves méridionaux. L'arrivée 
des Turcs l'emporta, et ceux-ci, quand ils voului'ent convertir 
leurs nouveaux sujets à l'islnmisme, trouvèrent les Bogomiles 
plus dociles à accepter la loi de Mahomet que les populations 
catholiques de la péninsule des Balkans''. 

Des chrétiens, venus pour combattre les ennemis de la foi, 
ne pouvaient éprouver aucun scrupule à tourner leurs armes 
contre des hénitiques. Aussi l'offre de Sigismond fut-elle 
agréée par le comte d'Eu et ses compagnons, et la campagne 
fut si vivement menée que Venceslas, effrayé, ne tarda pas à 
capituler*. 

Ces faits, émanés dos sources françaises, sont en parfait 
accord avec Thistoirc de Hongrie. À la un de 1393 (18 dc~ 



1. Satan, le principe du mal, créa Adam et Eve, mais sans jwuvoîr 
les animer. Il s'adressa alors à Dieu, principe du bien, pour uhtenir 
ce résultat. 

2. En Itosnie ils se mariaient, mais pouvaient répudier leur Temme. 
En Occident ils allaient à ta guerre et pouvaient acquérir des biens; 
ils vivaient comme les catholiques, n'avaient dans leur vêtement 
aucun si^ne distinctif; à leur lit de mort, s'ils voulaient devenir ■ par- 
faits », ils devaient se soumettre a une cérémonie religieuse, appelée 
dans les textes occidentaux la • oonveniensa ■. 

3. La doctrine de Lfogomil a été, depuis quelques années, étudiée 
par les historiens russes et siaves; mais il reste encore nombre de 
problèmes â élucider (\'. Jireùek, Gesck. der Butt/aren, p. 174-84). 

4. Chron. du Religieux de Saint Deniê^ n, 122-5, 



PERIL CûUttV PAU LA HûNGRIi:. 



227 



oembre], nous savons que Sigîsmond avait fait alliance contre 
Venceslas avec le duc Albert m d'Autriche, le margrave 
Guillaume de Misnie et le margrave de Moravie ; qu'eu 1395 
Venceslas lut fait prisonnier à la suite rrune conspiration 
ourdie par les principaux seigneurs de Rohôme à riostigation 
de l'empereur Sigismoad, et que ces i'néncmcnts avaient 
répand»! en Bohème la cunfiision, la terreur et la ruine. 

Rien n'emprcho donc d'accirder foi aux témoignages sur 
lesquels nous nous sommes nppuyé en ce qui concerne la che- 
vauchée du comlft d'Eu, et d'admettre que. sollicitée à la tin 
de I3!)3, l'intervention française se produisit en I3!)i'. Il 
n'en serait pas de même si l'on adoptait la date de 1395, ;i 
laquelle se rangent les historiens hongrois. Comment sup- 
poser que le connétable eût pu tenir on Ht>ngrie la campagne eii 
1395, lorsque Sigismoud, comme le lecteur le verra plus bas, 
lui envoyait eu France un messager spécial qui n'arriva à 
Paris qu'a la fin de mai 1395,01 qui était chargé de l'informer 
des progrès des Ottomans et de solliciter de nouveau contre 
eux le coDCOUrs du vaillant chevalier? Si Philippe d'Artois 
eiH ét6 sur* les bords du Dannbit en 1395, nU-il pu être de 
retour â Paris en novi'uiljre 13!)."»', fût-il même ï-evenu en 
France pour repartir au printemps suivant (1396) avec Tex- 
pérlition sollicitée par le roi de Hongrie en 1395? La date 
de 1395 doit donc être absolument rejetée. 

Nous n'avons aucun détail sur l'intervention des Français 
en Hongrie: Unir besogne fut, croyons-nous, facile, et dès 
qu'elle fui terminée, ils se h itèrent de regagner leur patrie. 
Mais, à peine étaient-ils partis, que du cOté des Turcs le péril 
rodoubla ; il devint bientôt si menaçant que Sigisuiond se 
décida à solliciter li* secours de l'Occident. En même temps, 
avant d'entamer les hostilités, il tenta une dernière démarche 
pour éviter la guerre, en envoyant des ambassadeurs â Ba- 
jazet; mais le sultan, ne voulant rien entendre, fit emprisonner 
les envoyés hongrois à limusse, et hâta ses préparatifs mi- 
litaires \ 



1. Asohbach, !, 58 et sniv. 

2. Le 8 novembre 1395, n Paris, le duc d'0rl(>ans ordonnait de payer au 
connétable doux cent vin^t-cinq francs que celui-ci lui avait gagnés 
& la paume. (Uib). nat., fr. nouv. acq. 3(i4à bis.J 

3. Notices et extrait* det mamucrits, n, iv, 64. Lettre de lïajazet à 
son fils Soliman ile janvier 1395. 



SIGISMOND DEMANDE DV SECOURS. 

Sigismond ne pouvait compter que sur la chrôtienté pour 
Conjurer le péril. L'empereur de ConsLautinople, Manuel, 
bien que sans autorité et sans force, fut le preniior sollicité. 
Quelque précaire qu'il fût, il promit son concours, et, à dé- 
faut de troupes, s'engag^ea à participer aux Irais de l'expédi- 
tion'. Venise répondit aux i»uvertures qui lui furent faites par 
une promesse subordonnée à la réponse i\QS autï'es puissance*, 
car son appui isolé eût été insuffisant*. 

En même temps. Sigismond faisait prêcher la guerre sainte 
par le pape; mais lu schisniu divisait l'Kurope. lîoniface ix, 
reconnu parla Hongrie, rAileniugne, lu Pologue, l'Italie et 
TAngleten'e, chargea rarchevèque de Néopatras de procla- 
mer la croisade en Hosnie, Croatie. Dalniatie ot Esclavonie 
(3 juin 139^). Dans ces pays, dépeuplés par des guerres inces- 
santes, et en partie gagnés à l'islamisuie, on répondit peu à 
l'appel du pontife; quelques mois plus tard (ITi octobre 13i)4), 
Jean de Gubbio, légat apustolique, dut être envoyé pour le 
même objet dans l'archevêché de Salzbuurg ot dans les dio- 
cèses suffragants, en Auiriche, à Venise, dans le Trévi.sau et 
le patriarchat de Grado. C'étaient les provinces les plus 
directement menacées^. 

Mais le reste de rKurope, la France, l'Espagne, Naples 
et la Sicile échappaient à la voix de Boniface ix, pour 
obéir à celle de Clément vu, l'autipape d'Avignoii. Sigis- 
mond savait que les secours de ces états lui étjùent indis- 
pensables; unr circonstance heureuse le servit. La noblesse 
fran<;aise avait alors une telle activité guerrière qu'elle cou- 



1. FltranUès. Annaies i, chap. xtv, éd. de Bonn, !838, p. 59;^ 
Saad-el-Din (dans Viticenzo Urartuti, Chron. delfitrig. p. r, I8M. Il n'y a 
pas lieu de douter de cette alliauce. quehjue inefficace qu'elle pût être. 
M.Brauner(p. 8), sur l'autorité do Oucas, suppose que ce fut Manuel qui 
écrivit pour démander aux princes chrétiens et au papodu le secourir. 
(1 se peut qu'il Tait fait; la présence mf^me d'un des aml>a.ssadeurâ de 
Manuel à !a cour de Bourgogne en 1395 semble se raltarhcr ii ce fait; 
mais, en tout ca.^, Sigismond Implora aussi des secour.s, pui&<(uc nous 
savons qu'il s'adressa dans ce but aux Vénitiens tlUbl. nal., coll. de 
Bourgogne, vol. 104, compte de P. tic Montbcrtuuî, an. 1394-5). 

2. 6 septembre 1394; — Kd. S. Ljubic. Munum. spcci. historiam 
Slav. meridion.^ iv. 335, et G.Wenzel, }fonnm. ilungariii' hiMorira^ acta 
estera, m, 753, d'après les arcliives de Venise {Sen. Seer., E (r), f. 94. 

3. U juin 1394. liuUe « Cogimur ex débita •. — 15 octobre 1394. Bulle 
< Ad ajKtstolatufl noâtri •. (Mansi, .Imi. eccl., .v.wi, 584-C). 



PROJETS DE PHII.U'PK LE HARIH. 



229 



rait à tous les champs dp bataille; en Prusse avec les Teu- 
toniqups, eu Hongrie, comme nous l'avons vu plus haut, en 
Orient même, au service du sultan et de Tamerlan', partout 
rlle cherchait des aventures; à défaut même de l'épêe, elle 
prenait le hAton do pèlerin et entreprenait le voyage de 
.lêrusalem. Grâce à ces rapports constants avec les pays 
étrangers, la Kranoe savait les progrès des Turcs, elle s'in- 
téressait aux nialheui-s des Chrétiens d'Orient, et applau- 
dissait aux projets de ligue à la tôte desquels était le roi de 
Hougriu. Le duo de Bourgogne, HhilipiM.' le Hardi, interprète 
du sentiment public, avait pris les devants et envoyé Guil- 
laume de la Trémoille. son niaréchal, auprès de Sigismond*. 
Il devait engager le roi de Hongrie à demander ottioiellement 
des secours A Charles vi. et l'assurer qu'ils lui seraient accor- 
dés. Guillaume de la Trémoille passa par Venise (janvier 
1305] ; il espérait y rencontrer des ambassadeurs hongrois, 
exposer au sénat vénitien, en leur présence, les projets de 
croisade formés, dès l'année précédente", par les ducs de 
Bourgogne, d'Orléans et de Lancastre, et obtenir l'adhésion 
de la républi(|nM de Saint Marc*. Venise était alors le point 
central oVi se poursuivaient ces négociations; Manuel y était 



1. R<iiicirant, pendant son voyage aux Ltoux Saints^ avait demandé 
un sultan du service contre les Sarrasins; Jacques de lleilly avait servi 
soos le pi-re de lïajazet; Jac<|ues du Kay, sou» Tamerian {Livre des 
faiUf I, chap. xv, p. 5H*J; — Troissart, éd. Kervyn, xv, 3ia). 

3. Il était a4'f'nmpii;;né de Renier l'ot, d'un autre chambellan et de 
douze écuyers de la maison du duc (I*. Ilauyn, iV^moiVe* du voiage 
fait m //onurif, IJibl. na*., coll. de Bourgogne, x.\, :i'iO). Sur Guil- 
laume iIp la TfL^ioille, voir plus haut, pafîe 175. 

:t. |>6s i:('.)î, Philippe le Hardi avait étudié les mesures financières 
à prendre pour subvenir aux frais de l'expédition. Voir pièces justi- 
ticativPK, n* v. 

^. Rararite, ifim. des ducs de Dourgoffne, (i* éd., i, 311, d'après un 
manu.serit de la Bibliothèque de hijon. — Il prPte la pri^raiére idée 
de rcxpèditton à Pierre de la Trémoille, tandis que ce dernier guer- 
myait l'ri Prusse avec le grand-rnaitre dos Teutoniques. A son retour 
en lluurgagne, Pierre de la Tn>nioille l'expdsa au <luc, qui l'aflopta et 
envoya en liî'Jï (avril-décembre) la Tri^mnille auprès du grand-maître 
|>our étudier les moyens de faire réussir ce dessein. — 21 janviBr t39S 
ÎAreïi. de Venise, Sen. Seer. K(H, f. 10:i. Ed. Monum. sjtrrt. hint. 
SiuiK meridion., iv, n;i8, et Monum. flun*/. kist-^ acta extera m, 757; — 
V. tl;iuyn, M^moitr» du voiof/e.., p. 3'i0|. — Krauner (p. 14) dit que 
Wiilippe le Hapli (it secrètement avertir Sigismond, parce que, s'il 



M 



230 AMBASSADE DE SIGISMOND EN FRANCE. 

représenté; la Franco» la Bourgogne, VAnglotcrreetlaHongrie 
y envoyaient leurs agents'. Les plénipotentiaires hongrois 
tardant à arriver, la Tréiuoille poursuivit sa route (î février 
1305). 

L'ambassade envoyée par Sigisuiond à Charles vi se com- 
posait de trois seigneurs hongrois; l'archevêque d(\ Gran, 
Nicolas de Kanysa ', trésorier du roi, eu était le chef*. Elle 
prit la voie de Venise, et s*y arrêta pour solliciter la coopé- 
ration de la république. Le sénat entra on pourparlers arec 
elle; les Hongrois oxposèrent que, pour empêcher les Turcs 
de passer d'Asie eu Europe et réciproquement, vingt-cinq 
galères étaient nécessaires, et que rentra tien d'une pareille 
flotte pouvait être évalué à trente cinq ou quarante mille 
ducats par mois. Venise répondit que si Sigisniond, avec les 
ducs de Bourgogne. d'Orléans et de Lancastn*. faisait cam- 
pagne sur terre, elle founiirait des galères en nomlire égal 
au quart de l'effectif total de la flotte coalisée, pourvu toute- 
fois que celle-ci ne dépassât pas vingt-cinii b;'ltinu'nts; elle 
proniL'ttait, en outre, de laisser ses navires ù la disposition 
des confédérés aussi longtemps que ceux des autres puis- 
sances, Mais, (|uand les Hongrois lui demandèrent si elle 



eût mis lui-mùme rafïaire en avant, elle eût été combattue par la fac- 
tion du duc d'Orléans. 1-e document du 21 janvier I31>5 fait tomber 
cotte insinuation; les ducs de Uourgogne, d'Orléans et de 1-aiira.stre y 
sont constamment considérés comme les promoteurs de la croisade. 

1. 23 décembre I:ï9'i. Sert. Sccr. E(r), î. 102. I-M. Monttm. xpeet. 
hist. Slav. meridùm,, iv, 338, et Monnm, UunQ. hi^t., acta exlera m, 
757; — \ février f395, Sen, Secr. K(r), f. 105. VA, Monum. tpect. hist. 
StttV. mcndion., iv, 339. 

2. Il était primat ne HoiigHe et légat. Il occuj>ait le siéf^ de Grau 
dés 1387, et en était encore titulaire en lUS. C'était un de.s per- 
sonnages les plus considérables dn la cour de Sipismond. (Fejer, Cad. 
dipl. Ihmff., X, 1, p. 3i8; x, 2, p. 200; x, 6, p. 92 et 143.) 

3. Les chroniqueurs français dillûrcnt sur le nombre des envuyéji 
hongrois; d'après Froissart, ils étaient trois; d'après le Itellpieux de 
Saint Denis, quatre. Cette différence s'explique si l'un sutitre que le 
roi de Hongrie envoyait un messager spécial au connétable de France, 
son ancien compagnon d'armes, pour l'avertir des dangers que cottrait 
la couronne de î^aint-Ktiennc. I-es chitTres donnés par les chroniques 
se trouvent ainiU justifiés. Livre dfg faits, i, chap. xxi, p. 58'J. (Cf, 
Brauner, p. 14). — I*. Itauyn {Mémoire* //u voimjt, f. 3'iO v"> demie 
aussi, d'après les archives de la cour des comptes de liuurgugne, le 
chiRVo de quatre ambassadeurs. 



ARRIVEE DE L AMHASSADR EN FRANCE. ZM 

maintenait ses engagements pour le cas où Sigismond seul 
ferait campagne, elle répondit que cette hypothèse lui sem- 
blait, pour ses nationaux et ses êtahlissemeuts commerciaux, 
une source de grands dangers et de pertes considérables, et 
qu'en conséquence elle devrait modifier ses dispositions 
(r)-|->mars 130.^)'. 

De Venise, il est probable que l'ambassade hongroise tra- 
versa le nord de l'Italie, mais là elle avait peu à espérer. 
Gènes, déchirée par des dissensions intestines, songeait à se 
donner â la France; Florence, loin de secourir Sigismond, 
lui eîit plut(H demandé son appui contre le comte de Vertus*; 
Milan entretenait avec Hajaîîet des relations paciâques et 
même amicales. Nous retrouvons les ambassadeurs à Lyon 
(H mai); le duc de Bourgogne les y attendait, pour les 
assurer par avance des sentiments favorables qui l'animaient. 
Il les accueillit en leur faisant présent d'un surtout de table, 
orné de diamants, perles et saphirs, et de diverses pièces 
d'argenterie, et chargea un de ses chevaliers, Renier Pot, de 
les accompagner pondant leur séjour en France*. Mais l'ab- 
sence des princes, oncles du roi, qui étaient à cette époque à 
Avignon auprès du pape, rendait inutile le voyage de Paris 
on Charles vi se trouvait seul. L'ambassade protita de cette 
circonstance pour rendre visite à la duchesse de Hourgognc à 
Dijon (17-19 mai), et gagner lîorde.uix; le duc de Lancastre, 
dont le nom avait été niélé :uix pnijets d'intervention en 
Hongrie, résidait alors dans cette ville, et il importait de 
s'assurer de ses dispositions*. 

Les ambassadeurs hongrois n'arrivèrent à Paris que le 
août', au moment du retour du duc do Bourgogne et des 
princes qui formaient le conseil de régence ; ils y furent 



I. 5marsl395,Seïï.5«îr. E {r)î. 107. Ed. Monum.ttpect.hist.Siav...^ 
IV, li'i'J, «t Monum. Humj. fiist., aria extera m. T68. — 10-12 mars 1395, 
Stn. Secr. E(r) f. lO«-y. Ed. Monum, speet. hiit. Simt., iv, 340-3, 
et MoHHtit. Ifvfiff. hist,, m, y6t-3. — M. iti*auner, Kanu connaître ce» 
textes v^nilions, avait fort judicieusement conjecturé que l'ambansade 
avait pris ta route de VenÎRC (p. W). 

3. Elle te sollii'ita un an plus tanl, Ip 25 avril 13U6 {Areh. Storieo 
Hatiano, iv, 220-3). 

3. D. Plaiiclier, I/Ul. de Buurfj, ni, 147. 

4. P. Bauyn, Mt'm. tin voiage^ f. :i'»0 v^-3'il r*. 

5. P. BauyUj M^m. du voiage, t. 341. 



232 



AaiBASSADE f»K SIGISMOND E.\ FRANCR. 



accueillis avec les démonstrations de la plus cordiale bien- 
veillance. Admis en présence de Charles vi, Nicolas de 
Kanysa présenta los lettres de sou souverain; lui-même en 
développa le coutenn dans un long discours : il exposa en 
substance que Bajazet allait faire subir à la Hongrie le sort 
do la Bulgarie, de la Valachie et de la Serbie; et. après un 
tableau sinistre des cruautés des Turcs, il supplia Charles vi 
de ne pas abandonner Sigismond. 

De son coté, la comte d'Eu, connétable d(' France, en sou- 
venir de ses anciennes relations d'amitié iivec le roi de Hon- 
grie, avait été informé par un messager spécial que la 
situation du royauuie était critique, ^ue Bajazet avait ras- 
semblé une armée <le (quarante mille hommes, dont dix nulle 
cavaliers, et marchait sur la Hongrie. Sigismond priait le 
connétable de communiquer ces nouvelles au maréchal Bou- 
cicaut, et à quiconque voudrait s'armer pour combattre les 
Sarrasins. Ni le maréchal, ni le connétable n'hésitèrent à pro- 
mettre l'appui de leur êpée'. 

Charles vi, cédant aux sollicitations de la cour, suivît 
leur exemple ; neuf joïU's après, Tambassade hongroise 
quittait la France, comblée de présents ; clbi emporUiit 
l'assurance d'un puissant secours, tant le projet d'expé- 
dition avait été accmùlli avec enthousiasme parles chevaliers 
français ". 



1. Ait>re des foitu, i, chap. xxi, p. 589. 

2. rroiasart, éd. Kervyn, xv, 220. 



CHAPITRE II, 



PREPARATIFS DE DEPART DE L ARMEE FRANCO-BOURGUIGNONNE. 
ALTRES ALLIÉS DE SIGISMOND. 



Des circonstances particulièrement heureuses avaient aidé 
au succès de Tamljassade de Sigismond en France. Sans par- 
ler ^e la soif 4e combats qui animait la noblesse, de l'horreur 
qu'inspiraiiMtt les cruautés des Turcs et les provocations té- 
méraires du sultan, la reprise des hostilités avec l'Angle- 
terre, déjà suspendues depuis trois ans, semblait reculée â 
une épocjue éloignée par les pourpai'lcrs de Leiinghen; enfin 
le mariage de la iille de Chai'les vi, Isabelle, avec le roî 
d'Angleten'o, donnait de nouveaux gages de paix. La situa- 
lion intérieure semblait assez stable pour autoriser une expé- 
dition lointaine, que tous désiraicni. Le mi, en promettant 
à Sigismond une année pour la campagne de I3U6, n'avait 
fait que ratifier le vœu de IVqiinion publique. Cette décision 
détermina dans tont^ la France un élan général ; |Kiur no 
pas dégarnir h^ royaume de tous ses déi'euscms, i»n dut faire 
un choix parmi ceux qui demandaient à partir. 

Le duc de Bourgogne, qui avait déjàdonné niainti's preuves 
de son zèle pour la foi chrétienne, se mit à la tête de ce mou- 
vement; nous savons avec quelle bienveillance il accueillit 
les aml>assadeur» hongrois, et combien il facilita auprès de 
Charles vi le succès de leur mission. Il prit à cœur le succès 
de la croisade, non qu'il di'it y pn^ndre un»» part personnelle, 
mais parce qu'il songeait à dunner à Sf>n Hls la direction su- 
prême de l'entreprise. Jean, comte de Novers, était un jeune 



234 



PREPARATIFS DE DEPART. 



homme de vingt- qaatre ansV courtois, de manières douces, 
très aimé des chevaliers bourg-uignons ; il avait déjà fait 
campagne, mais n était pas encore chevalier. Conquérir la 
clicvalcrie en guerroyant contre les mécréants, à la této de 
la noblesse française, était pour un prince de son sang une 
heureuse fortune- A l'hôtel d'Artois un ne s'occupa plus que 
de Tentreprise projetée; le comte de Nevers l'avait acceptée 
avec enthousiasme; il avait obtenu l'agrément de son père, 
et n'ai tendait que rautorisation royale pour régler les dispo- 
sitions du départ. 

Le conseiitoint'jiide Charles vi ne tarda pas à être donné : 
Jean de Nevers fut proclamé chef do la croisade*. Cette nou- 
velle, publiée dans les états du duc et par toute la Franco, 
eut un énorme relnntissfmrnf ; do toutps paris les adhésions 
atiluéreat. Les chefs de l'expédition ne savaient à qui répoudre 
parmi ceux qui demandaient à entrer dans leurs compagnies. 
« Les aucuns ostoient retenus et les aucuns n^avoiont piïintde 
« maistre » ; quels que dussent étn» les dépens d'un si long 
voyage, les chevaliers n'hésitaient pas à renlreprendre et 
à soutenir dignement leur ranii;. Le roi tint à honneur que 
le comte d'F.u et BiHJcioaut y tissent la iigure d'ui» conné- 
table et d'un maréchal de France. Le mouvement fut géné- 
ral, et l'on dut limiter à miîle chevaliers et écuyers le nombre 
des élus\ C'était, en cumpt;int l'escorte des combattants, ser- 
gents, pages, etc., un effectif d'environ quatre mille hommes. 

Eu et Bouoiraut, prévenus directement en souvenir de 
leurs anciennes relations avec le roi de Hongrie, s'étaient 
croisés des premiers. A leur exemple « toute tleur de cheva- 
« lerie et de noble gent » s'était gi*oupéo 'autour de Jean de 



1. Proîssart (éd. Kervyn, xv, 218) lui donne vingt-deux ans; il en 
avait vinjrt-quatre, étant nû le 28 mai 1371. 

2. Un eut, un moment, la crainte (jue Jean de Neversne pût preriilre 
le cummanderacnt de l'armée. H s'était, en elTet, rompu l'i-panln peu de 
temp.s auparavant, mais les soins des in^Uivins et rbirurgiens ilu duc 
de Ilourfro^ne, de la duchesse d'Orléans et du imI le mirent en \ton de 
temps en état de remonter à chevEil (P. Ilauyn, Mêm. du voiage. f. 3i2l. 

3. l'roissart. éd. Kervyn. W, p. 2;tn. — Mioliaud {/fUtnirc //m rroi- 
autifx, in, 379) dunne le rîiilTre de quatorze cenl.s chevaliers et écuyers, 
mais sans prouve; le nvU'jieux tir Saint îtrnis |ii. i2*.i| celui de deux 
mille. — V. Kroissart, éd. kervyn, xv. ijassim; — ftrlirfirujc de SairU 
Oenis, n, 428-9; — Livre des faits^ i, ch. xxi, p. 58y-90. 



Ë. 



COMPOSITION DE l'armée FRANCO-nOUROUKiNONNE. 235 

Nevers. Henri' et Philippe deBa^^ cousins du roi, Enguor- 
rand do Coucy', l'amiral Jean de Vienne*, Guy et Giiillauine 
de la Trôinoillo*, In comlo do la Marche*. Renaud de Roye", 
un compagnon de Boucicaut dans ses expédition» en Orient, 
le sire de Senipy', pour ne citer que les principaux seigneurs, 
s'étaient préparés au voyage de Hongrie'. 

Outre les chevaliers ennMés isolément, et supportant eux- 
mêmes les frai» de la campagne, des compagnies avaient été 
formées par les soins du duc de Bourgogne. Les ofliciers de 
la maison du duc avaient roru leurs gages arriérés pour les 
aider à supporter les dépenses de la nouvelle expédition'". 
Une ordonnance, rendue le ?0 mars I39(i, avait réglé la com- 
position de riiôlcl du jeune comte : cent quatre-vingt-treize 
chevaliers et écuyers, vingt arbalétriers» sept échansons. pan- 
notiers, etc., en faisaient partie. La bannière de Jean de Ne- 
vers était confiée à Philippe de Mussy", le pennon à Gru- 

1. Fils aîné do Robert, duc de Bar, et de Marie de Franco; [| avait 
assisté h la concentration do troupes faite à l'Ecluse tH86) ot aux 
ffuerros do Guoidro [I.'J«H) et de Bretajçn» (1302). Il avait épousé Marie, 
fille d'ICnpuorrand do l'oucy (l-Yoîssart, éd. Kervyn, xx, 250). 

2. Voir plus haut, p. 175. 
a. Voir plus haut, p. 172. 

4. Voir plu.s haut, p. U6, 172 et i75, 

5. Voir plus haut, p. Ï75. 

6. Jacques II, comte de hi Marche, fils de Jean i et de Catherine de 
Vendôme. Il fut créé grand chambellan le 2Ct juillet 1:^97 et mourut 
en W-l». 

7. Voir plus haut, p. 162. 

8. Divers manuscrits do Kruissart donnent à tort SnirU Pot. Nous 
savons en elTet i]uc Waleran de Saint Pol prit ]>art à la campagne de 
Krise {i:i%i, ce <jui exclut sa présence h la croisaile. Il s'afpt ici de 
Jean do Seuipy, chambellan du duc de Itourffufjne, un des c4iin]tat,Mion!} 
d'arme» du maréchal Boucicaut, et un des plus vaillants chevaliers de 
son temps. 

ï». Froissart. éd. Kervyn, xv, 2;w; — Uire ttex fait»^ p;irlie i. 
ch. .\.\i. p. 50O. 

10. I,(>K noms de ceux qui furent ainsi payés nous sont parvenus 
(Arch. de la (Vde dOr, H. 15««. f. 37|. 

11. Philippe de Mussy éiait chevalier bachelier en 1382; en 1387, il 
iwrte Ir ijire ilé chambellan dn duc do Bourgogne et accomjta^'ne. 
avec f|ualrr écuyers, (ïtiillauine de la Tréuioillr' à IVxpédilion de Hra- 
bant. lin i:t'Jl i :20 niai), il esl envoyé à Pont Saint K^prit aupiiVs du 
comte Bernard d'Armagnac; on i:ï92 (M juillet), ilestchargé de la con- 
centration â Sens des troupes que le duc de Bourgogne mène au rui 
pour l'expédition do ttrolagne. ï.n 13<Ji (10 mai), il donne quittance 



236 



l'REPARATIFS DE DEPART. 



thiize; trois chevaliers, Courtiambles', Jean rlo Blaisy' ot 
Buxeiil', devaient escorter la bannière; le luèaie soin in- 
combait à Nanlon et à Hugueuin de Lugny* auprès du portc- 
pennon*. Deux chariots étaient destinés au transport des ar- 
nuires et de réchan?*onnorie; un chariot garni d'étoffe, acheté 
â Arras, et vingt-huil chevaux, grands et pi'til;*, complétaient 
ce service". Nous ne connaissons malheureusement pas la 
composition des autres compagnies, notamment celle de l'hô- 
tel du duc Philippe de Bourgogne. Charles vi, de son côté. 



des gages qui lui sont dus pour un voyage en Iwimbardie et en Savoie 
auprôs du cimite de Vertus et du mar(|uiH de Montferrat. It mourut 
probableUKMil pendant l'expi^dition de Hongrie, rar sa femme Mar- 
guerite de Mussy f^Uiit veuve en 1398, et était exenipti'e du droit de 
rachat pour les terres do la JaÏBse et de t'ussan^^- (Arch. de la Côte 
d'Or, B.. invent. de Peincedé, xxii, 123, 175, 238; xxin, 126; XXIV, 
121. :tft4). 

1. Il y eut, à la fin du xiV" et au commencement du xv siècle, deux 
seigneurs de Courtiambles, le père et le fils, qui portaient tous deux 
le prénom de Jacques. Il est assez difficile de séparer la bioji^phie 
de l'un de celle de l'autre. En tous cas les Courtiambles se distin- 
guèrent particulièrement contre les Turcs; la suite de notre travail 
montrera la part prise par le personnage dont il est ici question dans 
Texpédition de Hongrie el le rachat des prisonniers. Kn outre, en 1380. 
un Jacques de Courliambles, chevalier et chambellan du duc de lîour- 
gogne^ recevait un dun de cinq cents livres |»our le dt^dommftger des 
fmis d'un voyante en Turquie el de la longue captivité qui en avait été 
la cons^'(|uonce. Le V2 mars I3'J3 m. s.l, mcssire Jacques de Cour- 
tiambles recevait deux cents livres i pour avoir porté honurahlemeiit 
l'étendard du duc de Bourbon, chef et général do l'armée des Français 
qui fut h. Cionnes et de là en Tartarie ■ (Arch. de la Cïito d'Or, B., 
invcnl. de Peimu-dt^. n. 349 el xxu. 238). 

2. Jean do Blaîsy. seifj;near de >lavill3% tîls d'Alexandre de Blaiity, 
écuyer, et do damoisello Jubard de S. Itarry, avait i^puu>é Marguerite^ 
flllc de Itichard Ikiuhot, de Oijon, licencia as lois, et de Julienne, sa 
femme. Il était chambellan du duc de Bourgogne (Arch. de la Cote 
d'Or, U., invent, de Peincedi^, xxvn, 256 et 271). 

3. Damas de Uuxeul, écuyer d'écurie du duc, était un des serviteurs 
les plus dévoués de Philippe le Hardi. Jean de Buxcul, chef de la fa- 
mille, plus spécialement attaché au service du comte do Nevers, resta 
en Occident; il était capitaine de Monlc^nis, et mourut en 13% ^Arch. 
do la Cùle dOr. U., invent, de Peincedé, xxvr, 56). 

4. En 139'!. il était écuyer pannetier du duc de Bourgogne (\rch. de 
la Côte dOr, B.. invont, de Peincedé, x\ui, 130). 

h. I>. Plancher, i/Ut. de Hourg., ni, preuves, cïxxiij-v. 
6. Il fut dépensé de ce chef '.127 fr. Il s. 8 den. en deux sommes 
(Arch. de la OHe dXh% B. 150», f. 150 v et B. 1511, f. 76 V). 



CONSEIL BONNE AU COMtE DE NEVERS. 237 

avait envoyé uu assez grand nombre de chevaliers ; ne fallait- 
il pas que le comte d*Eu et Roucîcaut tissent honneur à la 
couronne de France? Uuui:icaut seul mena au comlo de Ne- 
vers soixaute-dix gentilshommes, dont quinze chevaliers de 
ses parents; on peut, par ce chiffre, apprécier l'importance 
du contingent f<»nrni par la France'. 

A côtn des chevaliers, lut levé un coqis de soudoyers; 
les chi'ouiqueurs français u'en parlent pas, mais les sources 
alleuiaiides le mentionnent, sans T'tre d'accord sur l'effectif 
(juVlles lui attribuent : six mille hommes ^elon les unes, 
dix mille hommes selon les auti'cs. En évaluant Parmêe 
franco-hourjçuignonue à dix mille hommes envinui, chevaliers 
et troupes de pied', nous ne croyons pas nous êlr»i^''iver de 
la vérité. 

Philippe le Hardi avait, avec beaucoup de prudence, en- 
touré son fils d'un conseil destiné à guider son inexpérience 
milit<iire. Il avait choisi Philippe de Bar\ l'amiral Jean de 
Viennes Guy et (ruillaume de la Ti'émoille", et Odard de 
Chasseron* pour éclain?r le jeune prince de leurs lumières ; il 
avait, eu outre, ilésiuné <[uelf|ues-uus des chevaliers les plus 
illustres par la naissance ou la valeur, le comte <le la March<', 
Henri de Bar, Coucy, le connétable et le maréclml Boucicaut', 



1. Utft'e des failx^ i, cli. xxi, p. 590. Il est dit (|ul' Boiu'lraut nienn 
ces gonlilshommcïià.sesdi^pens. Nous croyons cependant rj no Charles vi 
contribua à leur entretien. i*armi ces quinze clievaliers, appartenant 
à la famille du maréchal, le Lwre des faits cito : le Itarrois^ Jean et 
Codemart de Liniéres, Itcnaud de Chavigny, Robert de Miily, Jean 
dKgrevilIe. 

2. Schiltberger, p. 53; — Konigshofcn, p. 85i. — Cf. Brauner, 
p. 17. Vertot semble avoir exagéré en écrivant • que la France fournit 
plus de troupes d'ordonnance que tous les autre» alliez ensemble • 
{Histoire des Chev. hosjtU.^X w (ITTii), liv. vi, p. 259). — P. Bauyn 
{Mém. du minge^ f. 'AM v»), évalue comme nous à une dizaine de mille 
hommes la force de l'armée. 

CI. Voir plus haut, p. 175. 

4. Voir plus haut, p. 145, 172 et 175. 

5. Voir plus haut, p. 175. 

6. Chambellan et conseiller du dur de Bourgogne. Philippe te Hardi 
le chargea, avec tjuillaume de la Trémoille, en 1390, d'une mission 
auprès du comte de Foix. relative au mariage du duc de Berry (FroU- 
«art, éd. Ker>7n, xx, 5'i7). 

7. i). Plancher, y/M(. de Ihunf., m, preuveaclxxv. L'ordonnance du 
duc désignait encore dix chevaliers, dont Jean de Nevers pouvait 



238 



PRE1»ARATIKS DE DEPART, 



dont Jean de Nevers pouvait, s'il le jugeait convenable, sol- 
liciter les avis et invoquer Tassistance. 

Le duc <lû Bourgogne avait songé à tout ; à sa requête, le 
jiape avait accordé au chef de la croisade des indulgences 
spéciales; c'était d'abord rîadulgence plénière, puis l'auto- 
risation de manger et coucticr chez les iuiidèlos et schisma- 
tiqaes, de choisir un confe>!Sour et d'entendre la messe avant 
le lever du soleil ; enfin, à ces indulgences générales d'autres 
faveurs plus particulières avaient été ajoutées : elles concor- 
naicnt certains vœux faits par le comte de Nevers. A son dé- 
but, l'expédition revêtait un caractère religieux bien nianiué, 
mais, au cours do la campagne, ce caractèi'e s'effaija gra- 
duellement, et la croisade devint une chevauchée'. 

Philippe le lîardi avait le goi'it de tout ce qui était magni- 
fique; c'était une tradition de la maison do Bourgogne qu'il 
se plaisait à suivre. Aussi saisit-il avec empressement cette 
nouvelle occasion de donner carrière à son amour du faste. 
Bannières, peimons, guidons de lances étaient brodés d'or et 
d'argent; partout les armes ou la devise du comte de Never» 
étaient reproduites. Ohflaaimos des trompettes, housses do 
chevaux, chabra(|ues, tout était chamarré d'argent et brodé 
aux couleurs de Bourgogne. An centre des banuière* se dé- 
tachait l'image do la Vierge, entourée des tleurs de lys de 
France et accompagnée de huit écussons aux armes du comte de 
Nevers ; la livrée, qui comprenait plus de deux cents personnes, 
pijrtait la couleur adoptée par le prince, * le vert gai ». Les 
tentes étaient de satin du même vert, avec des ornements en 
rapport avec ceux des autres pièces, l^artout on déploya un 
luxe magnitique; petits et grands rivalisèrent à l'envi pour 
soutenir un train aussi somptueux'. 



prendre les avis; c'étaient des servitpurs personnels du duc, dans 
rexpérience Jesiiuels iJ avait toute confiance. V. sur oea personnages 
iiliis haut, pages 160-5, 175 et 235. 

1. Compte d(- Jean Chousat pour l'aniiiïe 1400 (Bibl. nal., Coll. do 
llûiirg., vol. 190, f" 7iy-20). Ce fut maître Pierre Berthiot, secrétaire 
du duc de lu>ur{?ugnf>, qui obtint rcx[>édition des bulles. 

2. I>. IManclicr. Uist. de Hourff,, tn, W^, daprùs les c^imptes 
de la trésorerie des ducs de Bourgogne conservés à Dijon : — Proissart, 
éd. Kervyn, xv, p. 22'i.— La somme dépensée de ce cbef était de mille 
huit cent trente-cinq francs (Arch. de la C6te d'Or, B. 1187G et B. 1508, 
f. 127v'-8v<'). 



MESURES FINANClkaES POMtt lA CllMSADK. 239 

Il fallut aviser aux moyens de payer toutes ces magnid- 
cencGs. Cette question avait préoccupé 1g duc dès 139i, et il 
avait songé à lever dans ses états un iinptU oxlraordinaim 
pour rexpédition future. Il cuuiptail, de ce chef, sur rleux 
Cent mille francs; en y ajoutant ce que le roi de France lui 
devait (cent seize mille francs) et les recettes du domaine et 
des aides (cent quatre-vingt-trois mille francs), abstraction 
faîte dos dépenses ordinaires de la maison ducale, ce chiffre 
se trouvait doublé. Avec le don promis par Charles vi, et 
l'emprunt que Philippe le Hardi se propo.saitde faire au comte 
de Vertus, on espérait atteindre cinq cent mille francs'. 

Ce projet servit de Lase aux mesures iitiancières prises par 
le duc. Il demanda à ses sujets cent mille nobles, c'est-à-dire 
environ deux cent mille francs, pour le voyage de Hongrie 
(I39'i). Dans cette somme, la part des villes de F'lan<lre fut 
de soixaute-cinq mille nobles, celle île Malines et d'Anvers de 
quatre mille, ct^lle des ch;'ftellenies de Lille. Douai etOrchies 
do quinze cents; le reste fut payé par la Uourgngne*. Le duc 
avait espéré du clergé de Flandre une subvention importante 
(cinq mille cent cinquante cinq nobles); mais celui-ci montra 
peu d'empi-essemeiil, i^t s(; borna à un prêt de cinq mille deux 
cent soixante-cinq nobles '. En outre, la ville de Lille avança' 
pour le voyage du cumte de Nevers deux mille francs, qui 



1. V. Pièces justificatives, n» V. 

2. inventaire de* Archivée de la Belijiqitf, Chambre des compto», 
m, 97 et 'i51. — L'impôt fut levé dèa la lin de 1U94. .Nous en avons la 
preuve pour Urnges, «jui paya sa q«iiliv|mrl (oi)ze mille nobles) en 
plusieurs termes, du 28 novembre 139i an 7 avril 1396 {fnv. des Ar- 
ehivei de firtiyex, m, 315-6). — Malines avait d'abon] prêté deux mille 
nobles; elle convertit suii pr^t en don après le dt'^sastre de NioopuMs 
(Lettre de Pliilippe le Hardi du 26 janvier 1:^98, aux Arcliivcs muni- 
cipales de Malines |. — Lille octroyn une aide de quatre mille francs, 
Duuai une aide de trois mille, Orrhies donna cent nobles(Lettrc duduc 
du 19 juillet i:J9'j. aux Arch. du .Nord. U. 123o!. — Pour la Bourgogne,, 
l'Artois, le Nivernais et Hcthol, voyez \). Plancher. Hist. de Bourg, ,* 
III, preuves, p. clxxxiij et 147. Les gens d'église, bonnes villes, bour- 
geois, etc., de la Comté sont imposés à douze mille francs d'or (2 juil- 
let 1396) ; le duché paie quarante mille francs, rArtoietrente-cinq mille 
livres, etc. 

3. Inv. des Arch. de la Belgique^ Chambre des comptes, m, 97 
et 451. 



entrèrent en déduction du montant de Timposition qu'elle 
s'ôtftit engagée à fournir*. 

Ces sommes étaient loin d'être suffisantes; il fallut recou- 
rir à des emprunts, faits aux villes et aux Lomhards des états 
riu duc: do co chef la ville d'Ourlenilioiirg prêta huit cent 
viiigt-luiit livres, les Lorabards de Dmiai et ilc: Lille soixante- 
dix livres de gros*. En même temps, Piiîlîppn le Hardi négo- 
ciait d'autres emprunts avec les baiUis, les receveurs parii- 
culiei-s et les fermiers du domaine ducal, avec les municipa- 
lités flamandes, avec les banquiers de Vienne et de Venise, 
Il iibtouail nilin du roi de Fraue(( un don de dix mille francs'. 

L';ippel de Sigismniid avait été euk'udu dans toule l'Ku- 
roiie chrétienne. L'Allemagne, comme In France, s'él-ait émue 
à la nouvelle du danger, et avait pris les armes. Il est diffi- 
cile d'êvahier l'iuiportauce du s<.icuurs (qu'elle eiivujy'a au roi 
de Hongrie; mais, de la Pologne à l'Alsace, du Luxem- 
bourg à la Styrie, les croisés affinèrent, et le mouvement 
fu( généra!. Si nous ignorons la force numérique des contin- 
gents allemands, nous connaissons la plupart des princes 
qui les couduisaieni, et par là nous pouvons supposer 
qu'elle était consi<lérable. Le comte Palatin Robert Pipan. fils 
aîné du roi Roltert m. prit la croix, ainsi qu'un comte de 
Katzenelleubogen, dont l'identité est difficile à établir; il 
semble, en effet, peu probable qu'Eberard v, mort on 140'* à 
l'âge de plus de (luadc-viiigts ans, ait entrepris, plus que sep- 
tuagénaire, une paieille expédition V Hermann ii, comte de 
Cillj, et Jean ni, biu'grave de Niiremberg, étaient parmi les 
croisés. On a voulu aussi ranger ]>anni eux Frédéric, frère 
cadet de Jean m, premier électtnir de Brandebourg, mais sans 
preuves suffisantes. La plupart des témoignages ne citent 
qu'un burgrave qui ait pris part à la crnisade. et nous savons 
de source certaine que c'est Jean lit (piî y (igura. En (Uitre, la 
mention qui relate ce fait est une addition post<*rieure dans 



1. Apch. du Nord, B. 1256. — La somme fat restiiuôe par ordre du 
duc du 21 mars 1396 (Arcb. du Nord. M. 1859, n» »5). 

2. V^ Piùi-es justitlralivofi, n" VI. 

3. V. Pièces juslificalives, u" vi. — D. Plancher, I/ist. de Bourg.^ 
ni, I'i8; — Bibl. nat., coll. de Bourgogne, vol. lO^i, fol. 158. 

h. Voir sur ce point Urauner (p. lU), comme aussi sur tout ce qui 
concerne la participation des ADemands à la croisade. 



PART PRISE PAR LES TEVTONIQUES A LA CROISADE. 241 

la chronique où ellti figure V Encore moins faul-il admettre 
que Jean m, comme l'a écrit un historien, fût grand-prieur 
des Teutoniques*, titre qui ne convient pas à ceux-ci, mais 
aux Hospitaliers. Nous savons qu'il ne fut affïli('% de quelque 
façon que ce soit, ni à l'un ni à l'autre de ces ordres militaires. 

Ceci nous amène à chercher quelle part prit l'ordre Teuto- 
nique à l'expédilion. et sur ce point encore la certitude est 
difficile à l'établir. Sigismond avait imploré l'appui du grand- 
maître Ci>nrad do Junyngi*n'; malgr»'' U* silence des chroni- 
ques, la coopération des Toutoniques ne semble pas douteuse. 
Le roi de Hongrie entretenait avec eux des rapports d'une 
bienveillante intimité. Ceux-ci pouvaient-ils rejeter la re- 
quôte de Sigismond*? En outre, n'avaient-ils pas été comblés 
de bienfaits par le (bu; de Bourgogne? L'idée première de la 
croisade avait, disait-on, été suggérée à ce dernier par le 
grand-maître lui-même. L'ordre eùt-ii oublié loute reconnais- 
smice au point de se flésintèresser do l'expédition? Nous sa- 
vons, du resto, (ju'en Ï397 le grand-maiti*e mettait comme 
Gonditioa à une négociation la libération de ses cheraliers 
prisonniers des Turcs. Ces considérations militent en faveur 
de la présence des Teutoniqucs dans les rangs de l'armée 
coalisi^. Les dangers, cependant, qui les menaçaient du coté. 
de la Pologne et de la Gothie ne permeltent de croire qu'à 
une intervention isolée de quelques chevaliers, probablement 
membres des baillages les plus éloignés de Prusse, et assex 
peu nombi*eux pour expliquer le silence des chnmiqueurs. 

A la tête des chevaliers bavarois, comme nous l'avons 
vu plus haut, était Robert Pîpan; les noms de plusieurs 
d*entre eux nous sont parvenus. Tl en est de même pour le 
contingent aUacieii; la Suisse ne resta pas en arrière' de 
ses voisins de Bavière et d'Alsace; quant aux chevaliers du 
Hainaut qui, sous la conduite du comte d'Ûsti'evant, tils de 
leiu* seigneur, s'apprêtaient à suivre leurs compagnons de 



1. » Marchio Brandeburgensis Fridericus senior in boc b*»llo fui! Pt 
n penlidit niulta, vîx persunalitcr in navi evaitit i {Cat. ahbat. Saga- 
ne»wi«m,ilansSterizel, 5crip/. rer. StUtic^l^ 297),— Cf. Brauner,p. 11. 

2. Ascdbach, l, p. 99. 

a. Il fut élu graml-maitro le :)U nov. 139'i et mourut le 30 mars 1407. 

4. Si«Jsnioiid fut, dans la suite, aftiliô à ronlri^ Teutonique. 

5. Le lecteur trouvera ces noms dans la liete gV^nérale des croiséfl. 
V, Pièces justificatives, n» xxn. 

19 



ALLIKS nie SIGtSMOXD. 

Flandre ot de Bourgogne, ils se virent refuRer par Albert d^ 
BavitMV l'autorisation qnMls sollifitaiont. Co fui pour 1p comte 
(l'Ostrevant, prince jouno et entreprenant, heau-IVère de Jean 
tlo Nevei*St une cruelle déception ; Albert, pour calmer Par- 
dcnr bclli^neuse de son tils i4 de sa noblesse, dut lui donner 
carrière en la tournant contre les Frisons \ 

L*Angleten*e» au temps des premières négociations entre 
Sigismond et le duc de Bourgogne, avait promis l'envoi d'un 
secours important sous les ordres du duc de Lancastre. Ce 
fut un des fils de ce dernier, probablement Jean lîeaufort, 
)|ni l'amena à Sigi^îmond ; la cour d'Angleten'e n'avait pas 
accueilli avec autant d'enthousiasme que celle de France le 
projet de croisade ; le contingent anglais cependant ne com- 
prenait pas. au dire des cliroiiicjueurs, moins de mille cheva- 
liers. Nous n'avons aucun tlctail sin- le rôle joué dans la suite 
par ce corps d'armée ; les sources anglaises sont muettes sur 
tout ce qui touche Texpc^dilion de Hongrie*. 

La situation intérieurf dellUdie eniprchait d'espérer aucun 
appui de ce cdtè. Venise seule était on dehors des compé- 
titions et des révolutions qui agitaient la péninsule. KUe avait. 
des le principe, servi de point de ralliement aux euvttvé.s 
des diverses nations européennes, et elle avait pris vis-û-via 
du roi de Hongrii» des engagements conditionnels. Depuis 
cette époque, nn ambassadeur vénitien. Jean Albertî. avait été 
envoyé à la cour de France 'septembre l3îJr>), pour négocier 
la libération de quelques Vénitiens, retenus prisonniers 
en France", et pour assurer la facilité des relations com- 
merciales entre les deux puissances*. Il avait pu, au cours 



1. Froissart, éd. Kervyn, xv. 226-9. 

2. Urauner, p. 25. Aucune trace de cette expédition n'est restée dans 
les chroniqueur!^ anglais; à peine l'un d'entre eux, Th. Walsingham. 
(//i«/. angi.. M. II. T. Kiley. 1864; n. 217). parle-t-il do .\icopoIi8,.pt 
encore d'une façon absolument inexacte. Le deuxième fils du duc do 
lancastre. John Deaufort, est le seul qui semble avoir pu conduire 
on llonfzrio le secours promis à Sipismond. Le pou do détails que 
nous avons nous est fourni par los soun^cs allemandes et italiennes. 

3. C'étaient des Vénitiens, détenus par riuilliiumo de Vienne, siro 
de Saint Georges, à son château do Longepierre. Henri de Sauvement, 
bailli d'Omonl, les lui réclama en janvier I39D. (Arch. de U Cite d'Or, 
li. 1508, f. ^b \-«-4(i.) 

4. Le!>chronique.*i vénitiennes, et en première ligne la Vita di Carlo 
Ztno (Venise, 1829, pcl. in-S", p. 174-»>) ont placé à cette époque une 



NKOOCIATIONS DK SICISMON'Ï) AVEC MANI:EI< ET VENISE. 243 

«le son voyage, se convainoro des intentions du gouvernement 
fran(;ais, et rapporter au sénat, apn>s neuf mois d'absence, la 
certitude quo ce pavs s'armerait pour la défense de la foi *. 
Sur ces assurances, la républiiiue de Saint Marc avait converti 
fles promesses en n'îsolutions définitives. 

Pendant ce lemps, les nt^gociations continuaient entre l'em- 
pereur d'Orient et Sigismond ; on savait à Venise, le I''" mars 
1306, que Tacconl s'était fait entre les deux princes; le roi 
de Hongrie s'engageait ;i concentrer, au mois de mai suivant, 
une grande armée sur le Danube; en juin, elle devait ^tre à 
Constantinople. L'empereur d'Orienl, de son aWj armait dix 
galèivsj dont l'entretien devait être pavé par lui pendant un 
mois et pendant Trois mois par Sigismond; trente miUe ducats 
étaient déjîî versos pour cet objet entre les mains d'Emmanuel 
Fhilotropliinos, ambassadeur impérial. Cette nouvelle, connue 
â Venise au momeui où la république se préparait à envoyer 
une ambassade à Bajazet afin de le réconcilier avec l'empe- 
reur, fit ajourner une ilémarche . désormais sans objet, et 
dont le roi d(» Hongrie eûl été eu droit de se plaindre*. 

Cependant les Vénitiens, sollicités par l'ambassadeur hon- 
grois de se prononcer sans plus larder sur leurs intentions, 
promirent pour l'été un secours de (piatre galères, et s'enga- 
gèrent à envoyer cette esciadre en Romanie de la mi-juillet â 
la mi-août^. Cette promesse ferme était moins avantageuse 
que les promesses conditionnelles faites Pannée précédente. 
Venise expliquait cette différence en faisant observer qu'elle 
n'était pas assuive des secours que devaient amener les ducs 
de Lancastre, d'Orléans et de Bourgogne, et que néanmoins, 
jiar considération pour Sigismond. elle conseiitaità lui fournir 
quatre galères (M-U avril 1390). L'ambassadeur avait, 
on même temps, fait au sénat une demande d'emprunt ; sur 
ce point la république se déclara dans l'impossibilité d'ac- 



^Umb&Msade do Tharles Zf'i)o en Franre et en AiigleteiTe, dont l'objet 
'i^léciAl ^tait la croisade. Rnnianin {Stnria dorum. di Vrnezia, m, 335, 
note 2) démontrp péremptoirement que Zeno n'alUi pat» nn Occident, 
et que l'ambassiule de Jean Altjerti n'eut qu'un but commercial. 

1. Vita di Carlo Zenn, p. 174-fi. 

2. Apch. de Venise, .S>n. Miati, xuri, f. liS v*>-6. Vaï. dans i^fuitum. 
tprrl. hitt. Slav. merid., iv, :160-1. 

3. Kllft flevait y attendre l'arrivée <le Sigismond. 



ALLIKS T>E SICTSMOND. 

céder aux désirs du roi '. Aux nouvelles instances du plénipn- 
tenlirtire hongrois, il fut r*'ponduquel(|ues jours après(27 avril), 
que, nu>me si Sipismond trouvait à. se faire prêter de Targeut. 
les Vénitieus ne poui-raienl, sans inconvénient, autoriser la 
cession de la créance du roi sur eux, â cause du caractère 
personne! do cotto dette *. 

Gênes el Kloieuro. s'il faut en croire la chronique de Marino 
Sanudo', suivirent l'exemple de Venise et entrèivnt dans la 
ligue ; mais rien n'est moins certain. Les Génois assurémeni 
eussent été lieureux do ivniibattre les progrès des Turcs ; 
leur intérêt commercial, simui leurs sympathins personnelles, 
les y engageait; mais leur soumission au roi de France, 
cette année même, était ti'op récente pour que le gouverneur 
français, f|uelqiie désii- qu'il en eût, ptM stinger à engager les 
forces d'un pays nouvtdlmuiMit ciïn(|iiis dans une expédition 
lointaine. Quant aux Florentins, il semble tout â fait impos- 
sible que leur appui ait été acquis à Sigismond ; c'étaient eux 
au contraire qui imploraient le secours du roi conlre le comte 
de Vertus, et ils avaient trop à faire dans la péninsule pour 
envoyer des renforts â l'étranger*. 

Il ne paraît pas douteux q\ie la Pologne se joignit aux 
coalisés ; cette intervention est attestée par les historiens 
polonais", mais nous ignorons dans quelle niesun* elle se 
produisît. 11 est probabïo, ini égard à la situation du pays, 
qu'elle fut limitée à Tenvoi en Hongrie d'un petit noyau de 
chevaliers ; les noms «l'une dizaine d'entre eux â peine nous 
ont été conservés, avec le souvenir de leui* conduite héroïquii 
à Nicopolis. 

Restaient les chevaliers de Rhodes, auxquels Sigismond] 
avait, des premiers, fait appel. Là, du moins, il avait été eiï-[ 
tendu, et les secours lui vinronl sans restriction ni arrién 



1. Arch. de Venise, Sfn. Seer. E(r), f. 126 ^-«-7. K<J. dans Monuni. 
ipeci , IV. p. 363-5. 

2. San. Secr. F(rl, f. 128. Kd. dans Monum. spect..., iv, p. 873-4. 
Il s'agissait de sept mille ducaU que, par ta paix de Tarin, Venise 
devait chaque année payer à Sigismond. 

3. Muratori, fier. ftal. gcript., xxn, 762. 

4. ,\rch. Stor. liât., iv, 220-3. 

5. DIugos.*i, H\$toria Potonica, i, 145-6 {éd. de 1711); — Annales 
Polonicœ, ibidem, n, 1159. 



COOPÉRATION DES HOSPITALIERS. 245 

pensée. La flotte de Tordre dans l'Archipel, le grand-prieur 
d'Allemagne, Frédéric de Hohenzollern à la tête des Hospi- 
taliers allemands, et le grand-maître Philibert de Naillac, 
avec Télite de ses chevaliers, lui apportèrent leur concours*. 



I. Brauner, p. 12 et 25. — Dès le 4 avril 1395, Philibert de Naillac, 
alurs grand-prieur d'Aquitaine, avait, à la prière du duc de Bourgogne 
et de Charles vi, obtenu du ^rand-maitre llérédia la permission d'aller 
combattre dans le Levant les infidèles (llerquet, /. F. de llérédia^ 
Muhlhausen i. Tli., 1878, p. 83; — Arch. de .Malte. Lib. Bull. Mag., 
MV, f. 80). 




Au priulemps de l'année 1306, les croisés se inireni eu 
marche pour la Hongrie. Le contingent priiicipaU sous les 
ordres du comte de Nevers, devait Hrv réuni à Dijon lo 
"20 avril pour j recevoir sa ^iolde; le rendez-vous général 
était fixé au 30 du mêine mois à MoiitLélianl. De son côté, 
Jean de Nevers avait pris congé du roi de France à Paris 
le 6 a^Til, et était allé à Saint-Denis faire se^ dévouions 
accompagné d'un grand nombre de chevaliers. Il arriva à 
Dijon le 13, et y surveilla le:î derniers préparatifs. Tous los 
membres de sa famille se trouvaient alors dans cette ville 
pour hii faire leurs adieux. 11 partit le 30 avril < âpre:* 
dîsuer » pour rejoindre les Iroupos à Montl>éIiard ', 

De MoMfbéliard l'armée gagna l'Alsace supérieure, passa 
le Rhin au-desstfus de Strasbourg, et p;tr le Hrisgau arriva 
dans la vallée du Danube. Sa marclie fut assez rapide; 
le 9 mai, le comte de Nevers était à Loeflfonborg, en Bavière, 
et écrivait â la ville <le Ratisbotiue p(Hir lui di'tiKuuIcr de 
mettre à sa disposition sur le Danube une dotiillc de trans- 
port pour les troupes et les bagages '. 

Une seconde colonne, probablement composée d'une partie 



1. D. Plancher, /fisl. de Bourg. »i. ri8-9: — Relifjieux de Saini 
Denig, u, ''i28: — Juvénai Ups Ursins, n, p. W8. 

2. La marche indiquée par Frois-sart {àt\. Kervyti, xv, 23t), et la date 
qu'il dorme miii ab.<s«>lument en-oiuies. — Cf. Braiiner. p. 2:i. et fî^- 
tfenxhnrffis(hrr Hhronik daiisCI'h. Cieirieiiier, II, 327-8. — llest su (m.M'Ûu 
de rcmartjuoi' (|u Asohbacli \Geichichlc Kaiser Sijmund'i, \y 97 iigtc 




PASSAGE PKS CROISKS EX ITALIB KT KX Al.I.KMAr.NK. 



247 



des contingents fraudais, avait suivi une autre route. Elie 
quittii Paris à la tin d'avril sous les ordres d'Honri de Bar et 
d'En^ueiTand de Coucv'. Ce dernier, à peine revenu d'Italie 
oi"i le duc d'Oriéans l'avait envoyé l'année précédente (1395) 
pour soutenir Savone conti'c les Génois *, avait reçu de Char- 
les vr la niissioti de retourner en Loiubardif»; il devait agir 
auprès du comte de Vertus qui clierchait à détourner Gènes 
de se donner à la France. Une quinzaine de chevaliers lac- 
coinpaj^nait; ceux-ci étaient îi l.i solde du duc rrOrléans» 
directement intéressé à la né/jfuv:i:iUou avec Jean Galéas^. A 
la tète de cette colonne, Henri de Har et Coucy descendirent 
en Itiilie pour accomplir leur mission avant do regagner l'ar- 
uiée confédérée*. 

En Bavière, his croisés allemands se joignirent aux Franco- 
liourgtiiifnons : c'élaient surtout des troupes auxiliaires, 
cuinpuséfs d'Uonmies de pied. .ïemi do Nuremberg et 
I^tbert, comte palatin du Rhin, étaient à lem* tète. A son 
passage à Straubingen, Jean de Nevers fut accneilH et f<^lé 
par son beau-frêre, Adalberl ii do Bavière, dont il avait 
épousé la soeur. S'il faut en croire l'autorité d'Avenlin "'. il 
réconcilia les deux frères Jean de Munich et Etienne il de 
Laiidshut. de la maison di' Witt<.'Uitach, qu'un partJige avait 
ilivisés. Mais cette assertion n'est pas soutt'nablc, l'acte 
•rurcord, en effet, fut conclu lo '2h novembre 1395", anté- 
rieurement à répoque oii le comtt? de Nevers était en 
liavière, et ne mentionne en auciuie façon Tarbilnige de 
ce dernier. La piirîicipation <i'Etienu4^ ii de Landshut à 
l'expédition , indiquée par un historien , n'est pas plus 



28) s'est compl^'tomont trompé en fixant le dépati dos owisés au mois 
de mar« IH*.ir> et leur arrivée à Straubingen au 25 novembre de la 
uiùmo annt^e. 

1 . Coucy àtalx encore à Poi'is le 18 avril 19% {Bull, de ta Soc. aead. de 
Luon. xxrv, '*'). 

'2. .Vùr. di êtoria flaliana^ XX, lï>2-a. 

3. tiuU. de la Soc. acad. de Laon, xxiv, 'i?-5l, pièces (Sitit<'*cs par 
M. Mau^iu, tJrt-CM do lu collection Joursanvault. V. l'Inventaire de cette 
collection (Paris, Techencr, 1838, 'i vol. in-«*) i, n* î24. — Ilibl. nat., 
fr. nouv. acq., a63y. pièce 341. 

'i. Hrauiier. p. 23; — ('roisaart, éd. Kcrvyn.xv, p. '<Xi)^;~Helifjieuje 
de Saittt iknU, \\, p. ViH-30. 

5. Chvunica, vui, 510. 

6. QuetIcH zar Unir. Gcuchichtc, vi, 5fi9. 



248 



MARCHE DE L ARMKIÎ KKANCO-BOlUC.LJUNdNNE. 



certaine; les sources bavaroises sont muettes sur ce point*. 

On arriva ainsi n Vienne, où les fè(es recommencèrent. 
L^opoUI IV, duc d'Anlricho, qui avait ôpousé la sœur de Jean, 
tint â honneur ilo recevoir magnifiquement son beau-frère. 
L'avan (-garde, sous les ordres du connétable de France, tit 
son entrée dans h ville le jour de la Pentecôte ('^i mai 1396). 
Jean de Nevor.s n'aiTiva qu'un mois plus tard, avec ic gros de 
l'armée, à la Saint-Jeau (25 juin)*. 

Le sire de Coucy et Henri de lîar, de leur côté, avaient 
assez proinptement rempli leur mission en Italie, et s'é- 
taient liâtes do quitter la Lombardie. Les expressions em- 
ployées par le Reli«,Meux de Saint Denis : « legationeque 
« peniela ad cnminiliiones alicis timgiiis ilineribus eonlen- 
« derunt' » ont fait éc^irter, dans les travaux les plus ré- 
cents, la route de Venise et de Dalmatie, et supposer que 
la coloinm franeaise avait dû tVancbîr le Urenner pour se 
joindre â Passau aux forces du comte de Nevers. Il u'eu fut 
rien cependant; nous savons, de source certfiine, que Coucy 
et Henri de Bar demandèrent à la république do Venise 
(17 mai I39G) de leur accorder passage sur des vaisseaux 
vénitiens jusqu'à Segna ', et que le 'J9 mai, en leur présence. 
le sénat donna à leur demande une réponse favorable. Le 
lendemain, 30 mai, une galêrt* était mise à leur ilisposilion 
pour les conduire sur les côtes de Dalmatie. De là ils devaient 
rejoindre par terre l'armée de Sigismond '. 

Nous ne connaissons pas la diu'ée du séjour du comte de Ne- 
vers â Vienne. Des îippruvisionnementj* pi»ur l'armée, farines, 
fourrages et vins, furent, par onlro du prince, chargés sur une 
flottille de soixante-dix vaisseaux qui descendit le Danube. Kn 
mémo temps, un chevalier llamand» Gautier de Huppes'", qui 
savait rallomand, était envoyé en avant-garde pom* faire les 



1. Brauner. p. 23. 

2. Annales MctticeMcs (Mon. Genn. script., ix, 51V): — Chrtmit/ue fie 
/fflfftfM, appcndix (Pez, Script, rer. aush\, i, 1164). La plupart des 
hibtoriens donnent à tort la date du 2% mai (Urauncr, p. 2'i ; — Kùhlor, 
p. 10). 

3. RHigieux de Saint Denis, n, p. ^j30. 
i. Ville du Crualio, «iir l'Adriatique. 

5. Urauner, p. 2i. — Asolibach il, p. 97), avait indique la routr dp 
Venise. \. l'icce^ justificatives, u" vu. 

6. Gautier de BaufTrcmoiit. aire de Vauvillars, de Ituppcs. etc. 



CONCENTRATION A. BCUK. 



249 



logements ot prévenir k» n>i de Honprio de rarrivèo dos 
croisés. Sigisrnoiid était à Bud(» quand il apprit la venue 
prochaine de rarmée franco-bourguignonne ; ansait^H il s'a- 
vança an devant du comte de Nevors, et lui fit « nKtuIt grant 

€ révérence et à tous cculz du sanc royal, et aux autres 

* barons, et tous récent à grant joye et honneur. ' » 

[1 est assez difïicile de fixer l'époque à laquelle l'expédi- 
tion atteignit Bude. Les témoignages sont contradictoires 
sur ce point. Kroissart ' sembb' indiquer l«* mois t\o juin, 
Juvénal des Ur»ins", celui de juillet ; nous nous rangeons â 
cette dernière opinion, qui nous parait de beaucoup la plus 
\raiseniblaMr. Il est dil'ticile. en effet, de supposer qu'une 
ïirniéc considérable, encombrée île bagages, magnitiquement 
accueillie â son passage pai* les princes dont elle ti-aversait 
les ét;its, ait mis moins de trois mois à parcourir la distance 
qui sépare Montbéliard de Bude *. 

Bude était le rendez-vous général, le point de concen- 
tratii>n des forces coalisées. C'est là ipie durent arriver, eu 
même temps que le comte de Nevers. Cuucy et Henri de Tiar. 
Le contingent anglais, dont nous ne savons que peu do chose". 
les chevaliers HospiUiliers, probablenn-nt aussi U^s pidonai», 
se groupèrent là autour df Sigisuiund et de Taritiée hongroise. 
Le grand-maître rie Uliode» n'avait quitté l'ile qu'au mois 
d'atn'it- Il s'cndian|iia sur It^s gîilères de l'ordre, toucha â 
Smyriie «'t. pmiajit terre vu Hurope, rejoignit le roi sans qu'il 
soit possible de préciser son itinéraire *. Après quelques jours 
de repos, la marche eu avant fut décidée. 

B;ijazt*t avait V)>uhi la gut^rre ; sa conduit*^ envers les 
ambassadeurs que Sigismond lui avait envoyés ne laissait 
aucun doute à cet égard. Le roi de Hongrie ne s'y était pas 



1. Livrt: ftrK fnitu, i, ch. X-XU» p. 5tK)-l; — Kùhicr, p. H. 

2. Kroi&sart, éd. Kcnyn, xv» 243-'j. 
U. Juvdnal des rritins, n, p. %08. 

V Kiihler fp. 11) adopte la mi-juin; cette date ne concorde pas avoc 
celle du 2'i juin donnée pour l'arrivée du comte de Novers k Vienne. 

.5. Vuir plus haut, p. 'J'i^. 

fi. [Josio, ItrIVUt. délia. S. reliff. di S. Gio. Gierot.^ l), p. 153. — 
l'IiiliU'rt lie NaillBc était encore à Rho<le!* le 2 aDÙI 1;KM>; le 31 du 
niAme moi», Pierre île (ulant, niarérhal de l'ordre, liffiipe danb un «rie 
en qualité du lieutenani du ^'rand-niaitre. T'cr^t diinr entre rt'.s deux 
date.s que se plfire h* liéparl de PlèiliU'rt do Naiilue (Vreh. de Malle. 
lih. HhU. May , xi\ . f. t»! et 135 vj. 



250 ^URCHE oe l'armke coalisée. 

trompé, et avait pris los armes dès 1395, do noncert avec 
Mircea, \oivode de Tnmsylvame, qui «Y'tail rapproché de,s 
Hongrois, ci nvait fait alliance avec eux [1 mars 1305). 
Sigisnioiid voulail protilor de léloignemont du sultan pour 
surprendre l'emioiiii avant la conceiilratioii complète des 
forces turques, et remporter, à la faveur de cetfe circons- 
tance, un avanta;.'*' île quelque iinporianoe. LVHénement jus- 
tifia ce plan ; ParnuV liongruise, rassemblée on Transylvanie. 
envahit la Valacliie, repoussa vers le Danube les troupes olto- 
manes auxquelles la j^arde du pays était confiée» et apn*s 
avoir éprouvé une sérieiiae résistance, s'empara de Nicopolis 
[Xico/jolis rninor '). Ces succès semblaient d'un bon augure 
pour la campagne prochaine; la trahison de Mircea qui, dans 
un défilé, tit tirer dos tlèches empoisonnées sur Sigismond 
routraiit dans ses états, faillit tout compromettre: le roi 
échappa miraculeusement au danger, ei regagna PesiJi pour 
atl4»ndre les secours promis par la chrétienté'. 

Le sultan, exaspéré de réche<' subi par ses armes, avait 
oflficiellenient dérbuv la guen*e à Sigismond dès le mois de 
février W.iiî, et annoncé sa venue en Hongrie pour le mois do 
mai. Quand l'armée tU^s croisés arriva, on n'avait encore 
aucune nouvelle de Rajazet et de ses projets ; les espions 
hongi'ôis m*, signalaient sa présence tmlle part en Kurope. 

Sigismond était d'avis d'attendre les Turcs en Hongrie; 
une gueiTe défensive eût été favorable à une iirmée ct>m- 
posée d'éléments aussi divers que ceux de l'arnuV coalisée ; 
celle-ci. de la sorte, pouvait s'assurer l'avantage d'une 
position inexpugnable, et ne courait pas risque do se 
déhiinder par une marche en avant nu d'arriver éjuiisée à 
l'ennemi. Ces sages raisons ne furent pas goùté(*s des cheva- 
liers ; ils étaient venus pour frapper de grands coups d'éi)ée, 
non pour attendre rennenii d;nix un camp ; si l'avis du roi 
de Hongrii' prévalait, l'armén élait exposée à rester inactive 
peiidant toute la saison. Un conseil de guerre fut tenu ; 
Coucy se fit l'inlerprète des chevaliers français, allemands 
el anglais, et la marche en avant fut résnlue '. 



1. Sur la rive gauche du Danulte (AVcm Niko/tol^ Tiirnult). 

2. Szalay, Gfsch. Vnt/nm'K, n, 353; — Fessier, Oesch. wm (/Hgarn, 

II. 2»î2-:i; — AscbbaL-ii, i, tm-:. 

'^■ KuidgùUofcn, darit Ue(,a'l, Oinni. tlvr l)ir$ascheH Stûdle, Strasz- 



PLAN ET OIURCTIK DES CROISES. 

Le but ^\^i la campagne était du chassor los Turcs (rKiiropp, 
ot l'eiitlmusiasmo des <;roisés no doutait pa?^ ti'un facile suc- 
cès. Ne 8eiub)ait-il pas quo Bajazi^t ivdouCàt d'opposer sou 
armée à la leur? Etait-il téuiéraire d'espérer que IVxpédi- 
tiou allait consolider le trône chancelant des Palêologues, 
sauver les principautés danubiennes et la Honj^rie du péril 
qui les menaçait? Les optimistes même, vo/aieut déjà l'Ar- 
ch-ipel franchi, et Jérusalem délivrée du joug musulman. Pour 
obtenir ce résultu, la ville du Nicopolis ' était le point stra- 
têgi(iue le plus imporlanl, la base des opératious ultérieures ; 
maîtres de cette ville, qu'il importait d'enlever avant l'ar- 
rivée de Bajazet, les croisés attiraient dans leurs intérêts 
le voivode de Valachte, dont l;i fidélité était dcaiieuse, et 
le détachaient absolument de l'alliance turque ; enfin la 
route d'Andrin(tple leur était ouverte, â condilion il'agir 
nipidemenl et dn franchir les Halkaus avant tpie J'cnnenii 
leur disputîU le passage. 

Pour atteindre OrsovaetNicopulis, le pl;in prinutil'dii roi rie 
Hungrie avîdt été dn traverser la Transjflvanie et d'arriver â 
Orsova par la Valachie. Cotte route, si elle avait l'avantage 
de forcer les Valaqnes â se joindre à roxpédîtion, avait Tin- 
convéaient d'être plus longue que la route du Danube, et 
il importait, en présence des dispositions chancelantes 
des Serbes, de ne pas leur donner le temps de passer le 
Timok et d\i|)érer leur junctinn avec les Turcs. En oulr<\ 
d'autres raisons rléiournèrent Sigismond de prendre la 
route de Transylvanie ; il apprit que le roi de Pologne, 
malgré le ti'aité conclu avec les Honjiri^is, nouait de nouvelles 
intrigues avi*<; Mircea, voivode de Valachie» et avec le (ils île 
ce dernier; dans ces conditions, au milieu des défilés des 
Carpalhes, la marchf^ des croisés (»nt pu être facilement 
relardée, au grand détriment de l'expéditioii *. L'armée coa- 
lisée descendit donc le cours itn Danube jusqu'à Orsova \ 

Le passage du Danube eut lieu en amont d'( Irsova, au-des- 



burg, II. p. H54; — froissart, <>d. Kervyn, \\\ 2-t'l-i; 
faits, I, ch. xxir, p. Tt*JO-{ ; — Hrauner^ p. 26. 
1. Xiropitlig mnjoi'j kup la rive droite du Danube. 



Livre des 




252 



MARCHE DE I. AR-MEE COAUSEE. 



SOUS des Portes de fer. Il fallut huit jours pour mener à bien 
cette opération que l'onnemi n'inquiéta pas ; elle se fit sans 
ordre etsaus discipline, comme la niarche qui l'avait pr<*cédêe. 
Les chroniqueurs nous ont laissé un tableau très sombre de 
la conduite des croisés. En Serbie, tout fut pillé et dévasté à 
leur passage, et les dispositions des populations, déjà peu 
favorables aux Hongrois, n'en devinrent que plus hostiles. 
D'un autre ccHé, l'arrogante léffêreté des Français et leur 
orgueilleuse présomption indisposaient les habitants, irritiiient 
les croisés des autres natiuLs, et faisaient naître de continuels 
conflits. Pendant la marche, pendant les campements, pas 
d'éclaireurs, pas d'avant-postes, pas do sentinelles. Un mépris 
profond de l'ennemi faisait négliger toutes ces précautions 
essentielles '. 

Le Danube franchi, Orsova, si Ton eu croit les témoignages 
liiingi'ois, fut facilement enlevée, et ce fait d'armes inaugura 
la campagne. Il st-mblc qu'il y ait là une confusion qu'il im- 
t>orte de rectifier. Les sources françaises sont muettes sur la 
prise de cette ville, et rhistorieu hejiigrois Thwrocz, qui a 
t'tuprunté cette assertion a un dncument diplomatique, a fait 
iitie interversion dans l'ordre dans h^quel deux villes étaient 
iioniniëe.s dans ce docuuienC. Il eu résulte que Widdiri devient 
la première place forte rencontrée par les Chrétiens, et 
qu'Orgko {Orc/iow ou Orechovo*)^ la seconde forteresse qu'ils 
trouvèrent sur leur chemin, ne doit plus élro idcntitiée avec 
Orsova, mais avec Kac<» [Hnchowa^]. 

.Vrrivée sous les nmrs de Widdin, l'ai'mée chivtienne se 
préparait à assaillir la ville, lorsque la garnison, sous le com- 
mandement du pj'iuce bulgare, Sracimir, fit sa soumission. 
On passa au til de l'épée les quelques Turcs qui défendaical 
la cité, et ou y laissa une garnison de trois cents hommes ^ 
C'est là que le comte de Nevers et trois cents de ses corn- 



1. K. Kiss, p. 280. 

2. Kejer, CW. dipl. IIhhq.^ ix, 4, p. 56. 

;i. Kohlnr, p. Il, MotP 5. — Uraunor (p. 27) et K. Kiss (p. 279) citent 
Ortuiva comme la première ville pri«e par les croisés. Jipccek [Gfseh» 
fier /iitlf/nrent p. X5n) rectifie lurdre dant» lequel l'année de» croisitf 
be présenta devant Widdin et Orgko. 

'i. l'ejcr, X, 2,p. 420. —ï.c A*tTcrfM/7ri/jt(r,cli.xxn, p.59l) l'appelle 
lituidin*. Sans donner le nom du couunandant dn la place, il dit qu'il 
ét^iit l'iirétien grec et avait été ])ar force soumis A la dumination turque. 



PRISK DE RACIIOWA. 



25.S 



gagnons furent armés chpvaliors . Cette circonstance corrobore 
ce que nous avons avancé plus haut, en prouvant que Widdin 
fut la promi*^re ville forte qui arn^ta les croisés. C'est, en 
effet, au moment où l'armée allait, pour la première fois, abor- 
der l'ennemi, qu'il était naturt^l, selon les usages de la che- 
valerie, de créer les nouveaux chevaliers '. 

L'expédition, en continuant sa marehe le long du Danube, 
reuritnira la promièrt» résistance sérieuse devaiil Hîichowa. 
La ville était défendue par une double ligne de murailles 
flanquées de tours, et par une forte garnison, prête à se dé- 
fendre courageusement. Les chevaliers frau*;ais. avides de se 
distinguer au premier rang, et jaloux d'avoir seuls l'honneur 
de In première affaire, au nombre de cinq cents — parmi les- 
quels les plus grands s^-igneurs; Philippe de 1?ar. lec<uiitede 
la Marche. Coucy, le connétable d'Ku et le maréchal Bouci- 
raut, — se hâtent, par une marche de nuit, de devancer le gros 
de l'armée. Au matin, ils arrivent sous les murs ; les Turcs 
sortent de la place pour détruire un pont, jeté sur les fossés 
et dont la rupture ei'il teuu les assaillants à distance des rem- 
paris ; une bataille acharnée s'engage sur ce point et, après une 
lutte assez longue, la possession du pont re3t<» aux croisés 
et au maréchal Boucicaut; les Turcs sont rejetés dans la 
ville par le connétible. Mais, à cause de leur petit nonibn*. les 
Chrétiens ne peuvent que maintenir leurs positions. Sigis- 
moiid, informé de ce qui se passe, leur envoie des renforts et 
ordonne l'assaut. L'orgueil di>s Français s'indigne de l'aide 
que les Hongrois leur offrent. Boucicaut exhorte ses compa- 
gnons : « Certes, dist-il, grant bonle nous seroU se autres gens 
« passoieut ce pont devant nous qui l'avons eu eu garde. Or 
« sus tost, mes très chers conipaignons et amis, faisons tant 
« en ceste besongne que il soit renom de nous' ». Au milieu 
d'une mêlée furieuse, Boucicaut s'elauce au premier rang; 
son étendard , porté par Hugues de Chevenon, est arraché 
par l'ennemi ; Hugues lui-même est culbuté, avec l'échelle à 
laquelle il monte, au fond du fossé. L'assaut devient géné- 



En 13% le cwr Sracimir fut pris par [tajazet et son fila se réfugia 
en Hongrie (Fejer, .\, 2, p. 418). — SchîUberger léd. de Munich, IBSy» 
p. 5t) dunne à Widdiii son ancien num Pmiem. 

1, l.ivn de* failxj i, cli. xxu, p. 5â0-l; — Kroisaart, éd. Ker^yn, 
\\\ 248. 

a. livre des fait tf i, ch. xxm, p. 59i-2, 



ral ; tonte Tarmée y prend part, sans parvenir, malgré des 
prodiges do valeur, à enlever la place. La nuit met fin à la 
lutte ; le lendemain, au moment où les croisés se préparent 
:'i un nouvel assaut, les chrétiens grecs de la ville se rendent 
au roi île Uongrie. à condition que lenrs vies et leurs biens 
seront respectés. Boucicaut. chargé de faire exécuter la con- 
vention, entre dans Racliowa et livre à Sigismond tous les 
Turcs qui s'y trouvaient'. 

Le Religieux de Saint Denis, en racontant ces faits, affirme 
que les propositions des hahitanis furent repmissées et que 
la ville, prise par les tToisés, fut livrée au pillage et au raïis- 
sacre, sans distinction d'Age et de sexe. Mille des plus no- 
tables habitants fuivnt seuls épargnés à condition de payer 
rançon. Tette assertion semble exagérée; il est vrai qu'un 
massacre eut lieu, mais il ne porta que sur les Turcs, et ia 
responsabilité doit en retoiidjer sur Sigismond, auquel le 
maréchal les livra*. 

Cette première affaire avait déjà fait éclater l'antagonisme 
qui régnait entre les chevaliers fran<jais et l'armée hongroise; 
les premiers avaient failli, dés le début, compromettre, par 
leur eiilrepivriante témérité, le succès de l'expédition ; à 
Rachowa, si Sigismond n'était venu les tirer d'une position 
critique, on ne sait quelles conséquences eût pu avoir leur 
imprudent*^ conduite. En présence de symptùnies d'une pa- 
reille gravité, le roi de Hongrie était en droit de concevoir 
pour la suite de la campagne les ci*aintes les plus justifiées. 

Le récit du débu( des opérations militaires dans Froissart 
diffère absolunu'nt de celui des autres chroniqueurs. La pre- 
mière cité tunpïe, dit-il. que l'armée renconti'a s'appelait la 
Cornette; elle étiût en pays plat, sur le bord de la Mele^; 
après avoir été assiégée, elle fut prise d'assaut et ses habi- 

1. Lt'tire des faits, i, ch. xxm» p. 591-3; — Juvénal des Ursins, n, 
'iU8; — Schiltberjïer, p. 52. — La ville, appelée par les chroniqueurs 
Hftco, Jiirho. est aujourd'hui Hacliowa. 

2. liefiffieur de Saint-Denis (II. p. 'i52}. dont le témoi|ïnage est très 
suspect pour tout ce qui ronrerne l'expi^dition de Jean de Nevers. — 
Ko Lifre des faits, bleu qu'ayant un caractère ap'tlo^liqne h l'égard 
du maréchal, est des plus digups de foi dar>8 s<in ensemble; Schilt- 
herfçer confirme dans sps poiiil.s principaux le récit du Lit^re det 
faits. — K. KîBs met sur le compte de Sl^smond le massacre. Voir 
contre cette opinion Brauner (p. 28) et Kohier (p. 12). 

'J. .M. Kervyn de Letlenliove identifie la Mêle avec le Timoi. fleuve 



CAMPAONE DES CR01SK8 RN Bl'LOARIK. JiM 

lants passés au fil de l^épéf. Do U les croisés arriveront 
tlevanl la Quarie' qui tint fjuinzi? jours, ««t fui pillée par eux, 
puis devant le château fort de Krehappe*. défendu par un 
Ture du nom de Corbadas; au bout de quatre jours la ville 
était au pouvoir dos Chrètitnis, niais le château tenait encore; 
après -sejit jours d'efforts iautilos, rarniêe lova le siège et 
marcha sur Nicopoiis\ 11 est difficile d'imaginer un récit 
plus complètenieiit difféi-ent île celui dfs autres sources. 
Aucun des noms de ville n'approche de ceux que nous con- 
naissons; les faits de guerre eux-mêmes n'ont aucune ana- 
logie avec ceux qni nous sont racontés ailleurs. En outn\ le 
récit de Froissart contit^ut des passages certainement roma- 
nesques et sans fondement historique; telle est. par exemple, 
après la levée du siège He Brehappe. l'histoire des trois fils 
du Turc Corbadas, Maladius, Hahcliius et Uutliii, auxquels 
Corbadas assigue des missions qui doivent sauver leur patrie, 
missions dont ils s'acquittent avec une précision méthodique, 
malgré les dangers qui les erivironiieut*. 

Il semble diuic qu'en ce qui touche la marche des coalisés 
l'autorité de Froissart soit de peu île poids; pour admettre 
son récit il faudrait supposer, — supposition loutr graluit4\ 
— qu'il a précisément raconté la prise des « cimi ou six 
villes fermé<^s » sur lesquelles les antres sources sont mm^ttes, 
et quelles n'indiquent que par l'expression générique de châ- 
teaux*. 

Rachowa prise, Sigisuniod y laissa uni» gai*uison de deux 
cents hommc^s, et l'arniéo contiima sa marche. Elle arriva le 
I? septembre' devant Nicopoiis, ville forte située sur la rive 

qai se jeUo dans le l'anube au-dessus de Widdin, et non dans la mer, 
comme le dit Froissai-t. La Cornette devient alors no-du-Timok, petite 
Yille non loin de rembouchure du Timok ;Fri3is8art, éd. Kervyn, \\\\ 
2M et 3311 Ces identifications, comme celles de la Quairie et do ïlrc- 
bappe, pmposéi's jiar lom^ine auteur, ne nous semblent pas offrir assez 
de r.f^rtitude pour Hvr admises. 

t. Artarrt, Imurg au sud-ouest de Widdin, aur la roule qui conduit 
de cette ville à Helgniltschi (Froissart, éd. Kervyn, xxtv, 387», 

2. BflffrnUMrhi. tmnrg a dix lieuRs* au sud>est de Widdin, aur la 
roule de celte ville à Ni«sa (Froissart, éd. Kervyn, XXIV, 80). 

3. Froissart, éd. Kervyn. \v, 24(;-9. 

4. Froissart, éd. Kervyn, xv, 249-5:1. 

6. Froissart, éd. Kervyn, xv, 251; — Thwrocx, dans Schwandtnnr, 
Script, ter. //unff., i. 221-2. 
ti. Kl non le 15, comme dit K. Kiss tp. 2HÛ|. 



droite du Danube, dans une position stratégiquo très Impor- 
taute, parce qïiVIlp commandait !a vallée de l'Aluta, M. 
donnait ainsi aux Turcs ia clef de la Valachie; aussi le 
sultan l'avait-il pourvue d'une forte garnison, oWnssant à un 
hommr» énergique, vétéran des champs de bataille, Dogan 
Uey, dont. l'Age ne paralysait ni l'activité ni le courage, 
La place, en bon état Ht' dêfi^nse. bien approvisionnée de 
vivres et d'armes, était résolue à se défi*ndre jusqu'à la 
mort. 

L'armée coalisée manquait de matériel de siège, mais les 
Français, qui avaient réclamé le |iri'mier poste de combat, 
n'en étaient pas inquiets. Des échelles, disail le maréchal, 
sont vite faites, et aux mains d'Iiotiimes courageux ellen 
valent toutes les machines de guerre. Il n'en fut pas ainsi 
cep<iiidant; les atliuiues de vivo fnrce échouéreul, et il fallut 
s<» résigner à chang^T le siège en blocus, et à attendre de lu 
faim le résultat que l'assaut n'avait pu donner. Une ligne de 
n-traiichottieuts fut creusée jusqu'aux murailles'; du C(Hé de 
la terre, les Kraiigais s'étendaient en demi-cercle autour d«* la 
place, leurs ailes appuyées au fleuve; sur le Danube, la flottille 
coupa les communications des assiégés avec la Valachie; les 
Hongrois, lea Allemands et le reste des coalisés s'établirent 
dans un camp spécial, an bord du Danube, en aval de la 
ville; les approvisionnements des assiégeants se faisaient par 
U' tleuve. 

Pendant quinze jours les U'oupes chrétiennes restèrent sous 
Nîcopolis, occupées à investir la ville; les chevaliers, dans 
rinaetiou forcée que leur imposait le blocus, retournèrent k 
leurs délassements ordinaires. Festins, Jeux, débauches, fêtes 
de toutes natm-es se succédèrent sans interruption, au détri- 
ment de la discipline que les exemples venus de haut rui- 
nèrent jusque dans les derniers rangs de l'armée. Aucune des 
précautions nécessaires pour garder le camp n'était prise; 
les espions ne s'acquittaient pas de leur mission, le sen'ioe 
d'éclnireiu's était nul; les habitants, excédés de la pi*ésence 



I. • Le roy do llonguerie, . . tantost fist coramencier n belles mines 
< ]>ar dessoul)z terre, lesquelles furent faites et menée» jusque» à la 

• muraille de la ville, Kt furent si larges que m hommes d'armer 

• pouvoient combatre tout d'un front {Livre det faits, i, cli. xxiv, 
p. 593). 



HECONNATSSAXCE DU SIRE DF. COrCY- 257 

des gens de gmnre, ne se souciaient pas de les informer des 
mouvements de l'ennemi, et Tannée vivait dans une insou- 
ciante sécurité V 

Froissnrt parle, pendant ce siège, d une reconnaissance 
faite par le sire do Coiicy â la tête de cinq cents lances mon- 
ti^es. Celui-ci était accompagrné de Renautde Uoye', de Sempy™, 
du châtelain lie Beaiiv-iis*. du seigneur de Montcavrer et de 
quelques autres ohrvaliers. I/ennemi en force, au nombre de 
vingt mille hfuumt's, gardait un défilé; Coticy, prévenu par 
ses êclaireurs, détache cent lances qu'il envoie en avant, 
masque le reste de ses ti-oupes demère un bois, et, tandis 
que son avant-gardo attaqu4' 1rs Turcs et les attire par une 
feinte retraite dans la plaine, il les pnmd à revers et en fait 
un massacre considérable. Ce fait d'amies, ajouto le chro- 
niqueur, en excitant l'envie do ceux qui n'y avaient pas pris 
part, déchaîna contre Coucj bien des colères, et la haine de 
ceux qui |p jalousaient, parmi lesquels lo connétable, ne fit 
que s'en accroître*. 

Froissart est le seul historien qui raconte cet épisode, dont 
il rapporte tout Thrumonr au siro de Coucy. son héros. Il est 
vrai qu'une part'ille chevauchée n'avait en soi rien d'anormal, 
que le blocus laissait sans emploi une partie de l'armée, et 
(|u'uuc' ïvconnaissance harditiient poussée pouvait éclairer les 
chefs do rpxiKHiition sur la présence do l'ennemi dont ils 
n'avaient auc\me nouvelle. Malgré cela, le récit de Froissart 



1. Livre de» faits, i, ch. xxiv, p. 593; — Juvénal des Ursimt, n, 
p. 40H; — fieligienjc de Saint-Denix, ii, 494-6; — Schiltberger, p. 52; 
— Hrauii«r, p. 29-31 ; — K.ihlor. p. 12-3; — K. Kiss, p. 28i-2, 

2. Voir plus haut. p. 2U5. 
U. Voir plus liaut, p. T,ib. 

4. Quelques raanusciits de Froissart portent: Beauvoir. 11 s'agit 
probablement de Jean des Bordes, châtolairi de Q«auvais à cause de 
Ka femme Jarqueline le Châtelain de Beauvaîs (Froissart, éd. Kervyn, 
xxni, 7â). 

5. Quelques manuscrits [lortent : le Borgne dr Monlquet. Il s'agirait 
alors de Guillaume de Montquel, dit le Borgne, tué à la bataille de 
Niropfilis. — Le sire de Moulcavrel {Pas do t'alais, près de Montreuili 
était un vaillant l'hevalier artésien. Il s'était di&tingué et avait été fait 
prisonnier à l'exp^dilion de Gueidre (ISSK), avait combattu à la joute 
qui eut lieu entre les «ires de Tlary et de Cou rtenay (13891. Il prit part 
il la croisade de Jean de Xevers, ainsi que sou jeune fils, et échappa 
an massacre de Nicopolis (Froi8.*iart, éd. Korvyn, xxri. 220 et 232), 

6. FroisMUrt, éd. Kervjn, xv, 2ftV8. 

17 



âÔ8 



SIKGR DK NICOPOUS. 



ne doit être accueilli qu'avec une extrême réserve; il est trop 
visiblement destint> â raetlre on relief le rôle joué par Coucy. 
pour n'être pas au moins empreint de partialité à l'endroit 
de ce personnage, et les détails que le chroniqueur a donnés 
sur la marche de l'expédition n'ont pas, jusqu'à présent, 
revêtu un tel caractère d'exactitude qun ce nouveau récit 
puisse êti*e accepté sans contrôle*. 

Pendant que Tarmèe chrétienne, trompée par les rapports 
do ses émissaires, croyait encore Bajazet en Asie, et s'en- 
dormait dons une dangereuse sécurité, celui-ci apprenait la 
marche en avant des croisés et se hAtait de rassembler ses 
troupes pour s'y opposer. 

Ce furent, selon Froissart. les commonicatious de Jean 
Galéas Visconti. mécontent d'avoir vu traverser par les 
Français ses projets contre Géiu's, qui instruisirent Bajazct 
des mouvements de reunerai; un autre chroniqueur attribue 
ce résultat â une lettre interceptée de l'empereur Manuel'. 
Sans prêter entièrement foi à rot.te accusation contre Galéas, 
il est néanmoins certain que le duc de Milan entretenait 
aveu les Turcs des rapports amicaux, et il n'est pas impos- 
sible qu'il les ait informés de l'expédition des Chrétiens. Au 
reste, leur marche ne fut pas tellement rapide (|ue Baj.'ixet 
n'ait pu en être insti'uit par les moyens ordinaires. 

Il est assez ililiicile de savoir où se trouvait Uajazet (juand 
la nouvelle «le l'entrée fie Sigismond en Bulgarie lui par- 
vint. Au dire de Froissart, il était au Caire auprès du ca- 
liphe d'Egypte, et c'est là que le rejoignit le frère de Cor- 
badas, porteur de cette nouvelle; suivajit il'autres. et ceci 
est plus vraisemblable, il était en Asie Mineure, sur le point 
de passer en Europe avec son armée. Les Dardanelles 
franchies, il vint investir Constantinople, mais la marche 
en avant des croisés changea ses dispositions. Il leva Je 
siège, brûla ses machines de guerre et se hâta de marcher 
au secours de Nicopolis*. 



1. Froissart, éd. Kervyn, xv, 264-8. 

2. l'roissart, éd. Kervyn, xv, 2.52-4, et d'après lui le serviteur de 
Guy de Dlois (xv, 465) et Adrien de nut(xv, 413); —Saad-el-Dln, dans 
Vincenzo Braïutti, Chron. delVoriij. i, 183. 

3. Froissart, M. Kervyn, xv, 251; — NiBlielwil, dans Froissart, éd. 
Buchon, lUi 264-5; — Saad-el-l>in, tlaits Vineenxn Kratttiti, I, 183. 




COCNKNTUATION ET MARCHE DKS Tt'RCS. 

Le point de concenti'ation de l'armêo turque ôtait Philip- 
popoli. C'est là que les troupes otit^manes, venues d'Asie et 
d'Europe, aussi bien que celles que Bajazet amenait avec 
lui deConsUntinople, se réunirent. Quel quefAt leurnombre, 
et il êUit considérable, comme nous rétablirons plus bas, 
il faut, ici encore, nous tenir eu garde conti'e les exagé- 
rations de Froissart; si^ dans une certaine mesure, des 
contingents persans grossirent les rangs de cette année, on 
ne saurait admettre que la Lithuanie et les marches de 
Prusse envoyèrent des secours au sultan'. 

De Philippopoli deux routes conduisaient A Nicopolis par 
les Balk:ins, celles de la puite de Trajau et de Tatarba- 
zardszick; elles descemlaient aux vallées de l'Osma et de la 
Jantra, affluents du Danube. 0'e<t en arrivant dans \n vallée 
de rOsma que Bajazet (il sa jonctirju avec les Serbes de 
Lazarevich; ceux-ci avaient déjà pénétré jusqu'à la Jantra; 
ils se dirigèrent sur Lantcza, tandis (|ue Bajazet. avec ses 
janissaires, prenait Tirnovo comme tibjeotif. 

Les Chrétiens étaient tellement persuadés que les Turc» 
n'oseraient pas Ips attaquer, qu'ils traitaient de chimère 
l'ann'tnce do li*iir approdic ; par (►rdn" du maréchal Bimci- 
caut, les porteurs de pareilles nouvelles, accusés de chercher 
:'( ilémoraliser les soldats, étaient battus et maltraités; quel- 
ques-uns même, pour avoir semé des bruits alarmants dans 
le camp, eurent les oreilles coupées'. 

Il n'était que trop vrai, cependant, que Bajiuet approchait; 
Sigisnirjnd. informé des mouveuients des Turcs, se décide 
à envoyer en reconnaissance vers Tirno\o le ban Jean de 
Mamth'. avec un fort dét!w;hemenl hongrois de cinq mille 



t. Froissart, éd. Kpfvyn, xv, 2M, ol Annale* Mrtîiolanenwtt iMiira- 
lori, XVI, 82fi). 

2. Itfiiiffiear de Saint Drnii, H, 500. 

3. Il ('■lait ban «Ir Marhov ihanug Maehovienxii)^ r'esl-à-rliro goti- 
vernrur militaire du Imnat silnr sur la rivp tlruiie du Danube, vers 
lU»l;»rinl«, iluiis la partin •M^ptontriuiiaU; il« la Sorbio. >ous le voyons 
liguror en ftîtlo i|ualjli- laulût seul, laiitùt av<>c Pierre df; Poron et 
Kraurois Iïel)ok. dans (les actes de.«i annt'-es 13^7, lavs, 1390, fiOl et 1409. 
C'était nn dos serviteuiN les plus d('*vûut'*s de Si>;ismund ; sa tîdiMité fut 
rôcomperLiV-e par do iiumbreux bionfailh do i*fllui-ci. et par dos oonoe»- 
slonsspéoialt'» que lui accorda le .Sûint-Siùgo. Il vivait encore en 1437 
(Fejer, Cod. dipl. Jiung., X, 2, p. 432, 452. 454; X, 3, p. 151,210; X, 
3, p. 63, 707; x, 7. p. 877). 



hommes environ; celui-ci n'a pas de peine à reconnaître 
l'ennemi et revient avec la certitude que le sultan est à six 
ïuilles de Nicopoiis, à la tète d'une armée formidable, et 
(ju'il n'j a pas de temps à perdre pour éviter une surprise*. 

D'autres historiens ont div(^rsement rapporté refait. Schilt- 
berger, par exemple, généralement fort exact dans se« 
descriptions, attribue la reconnaissance à Mircea, voivode 
de Valachie, avec mille hommes; quant à Kr«ûssîU't, peut- 
être faut-il voir dans l'épisode dont il rapportt^ tout l'honneur 
au sire de Coucy, et que nous avons raconté plus haut, le 
récit de cette reconnaissance: en tous cas, on ne doit ici tenir 
aucun compte d'un lémoiguage, ordiiiairemeni fort inexact'. 

Il ne semble donc pas, comme l'ont dit plusieurs chroni- 
queurs, que les croisés aient été surpris. Les récits contem- 
porains présentent, il est vrai, des contradictions qui ne sont 
pas toujours faciles û expliquer; nous tâcherons cependant 
de faire concurder, autant que possible, leurs témoignages. 

Dès que le roi de Hongrie connut bt jirésence de l'eunemi. 
il dépécha un émissaire vers le camp. L'armée était entrain 
de diner; aussitôt, au milieu de la confusion générale. 
chacun court aux armes « qui mieulx mieulx >. Les tnbles 
sont renversées, les chevaliers < [v vin en teste * sautent 
à cheval avec plus d'enthousiasme que de discipline, se 
groupent autour rie leurs chefs, et rejoignent à la hAte Sigis- 
juoud. sous les yeux et au milieu des plaisanteries des as- 
siégés qui assistent, du liant des remparts, à cette tumultueuse 
prise d'armes. \h sont si impatients de combattre qu'il» 
veulent marcher sans retard à l'ennemi, et r^ue les sages avis 
de leurs chefs ont peine à arrêter leur élan ', 



1. In diplôme de Si^^israond pour Jean de Maroth (t'iï2l rapjtarte 

ce fait : c^wlnim Xicojx)lïs obsfldisset. pnie<iii;to Uayazith irape- 

c ratare, eu lempciro in Tliroiiu (Tirnovo) ciim validisjiima sua puteiitia 

■ Turcuruiu existente; ttinr ideiu Joannes, baiius, de noetro mandalo 

■ ad explurandam patenliam ipsiiis Bayftzith pruperando ft ad 

« nosiram ceUitudinem redeundo, de potentia ipsius Bayazith nostram 
a ceUitudinein certis&ime inrormavit > iKatoiia, liUtoria critica Heffittn 
ffungarite (t":9-l8i:t, iv, 42>). — Le Hfligieux de Saint Denis (n, 502) 
et Juvénal des l'rsins (n, p. 409) se trompent en disant (pie cettn 
mission fut dMiliée au Palatin de Hongrie (maf/ntut came»). 

2. Schiitberger, p. 52; — Kpoissart, éd. Kervjn, xv, 264-8. 

3. Livre des faits^ i, cli. xxiv, p. 593 ; — Froissart. éd. Kervyn, xy, 
212; — Chron. anonyme turque dans Froissart, éd. Uiiohon, m, 265. 



C*est ainsi, cruyniis-nous. r|ue *loit s'explitiuer la coiifusicm 
dont la trace nuus est parvenue dans la plupart des récits 
contemporains: la nouvelle de l'approche des Turcs, et du 
tumulte qui s'ensuivit, doit éti^e reportée à la veillo d(^ la 
iiataille (24 septenibrf)'. C'est à ce inoiufut aussi que ae 
place le massacre de tous les prisonniers précédemment 
faits par les Chrétiens. Ces prisonnioi's, au nombre d'un 
millier, avaient été éparjjnés au sac de Rarhowa dans 
l'fspoir qu'on obtiendrait d'eux, une riche rançon; un pareil 
acte d'iuhumauité. surttmt de la pîU't d'iuinimê-; ayant pris la 
croix pour délivrer rK^^li-ir <)]>primén par les infidèles, ne 
s'explique que par un instant d'afl'olonicnt. (juan<l Tennenii 
fut signalé, ou par l'cuibarras de lu'arder des piisojuiÏL'rs pen- 
dant le combat. Eu outre, pondant la l)ataille. le leiulemain, 
Uïius ne voyons |)as li* nionimt où ce niassacri' aurait pu ntro 
exécuté. Quand le sanf^-froid fut revfiiu, la chevalerie fran- 
çaise eut horreur de sa propre conduite; elle chercha non â 
la justifier, mais à en att.i^nupr l'odieux, et cette prèoccu- 
palinn, toute à l'honneur des coupables, se fait joiu* dans la 
plupai't de» récits contemporains*. 

Quant au conseil île guerre, tenu par Sigisniond et par 
les principaux chefs de la croisade, il eut également lieu ce 
même jour, dans la soirée. Le roi di' Hongrie proposa de 
former l'avant-garde de l'année avec les Vainques com- 
mandés par Mircea: c'étaient des troupes légéi*es, connais- 
sant bien le pays et très aptes à combattre les Turcs. En 
outre, Sigisniond avait rnainles fois é|irouvé le jieu de con- 
fianc(^ qu'on devail avoir en Mircea; misa lavant-garde, le 
voivode pouvait moins facilement faire défection au moment 
du danger. Placées en secoml rang, les forces hongroise», 
dont ta soliililé n'était pas beaucoup plus cortiine que colle 



1. Voir phiK bas, p. 270, sur quelle» mi^ns nous nous sommes 
iKpptiyé pour fixor au 35 Beptetn))re la date de la bataille. 

2. t'n pareil cai>. malgré leH niieur» de l'époque, n'était pas dé- 
fendable. Ce n'est paseiiinvo(|iiaiit le droit de tuer des mécréants comme 
tien rhiens eiiraftrs, ou en prMeiidayt que le» captifs n'^iisseiit pas 
été eri nn'sure de p;iyor rariroii. ou bien on pri>rlamnnt qu'à l.t ^ruerro 
il ent tocijnurs Ituti lU* (Hininupr le nombre doK ennomiK, (ju'nti ;u-le do 
barbarie snuvîme |)Ouvait t^tre excusé. {Helii/ieits tir Saint heitt'n, il, 500; 
— Juv<!-ual des lr>ins, u, p. 'lOU; — Chrun. anonyme lunjuc dan» 
KroiNkai-t, éd. Buclion, m, 265.) 



REJIST DL" PLAN DE BATAILLE DK SIOISMOXD. 

des Valaques. èliiîeiit mises dans rimpossibilitô de reculer, 
et devaient faire de nécessité vertu. La première ligne de 
€ la bataille » proprement dite était l'êservée aux Français, 
qui se trouvaient .ainsi opposés au corps des janissaires, 
adversaires dignes de leui* vaillance. Kn secomle ligne, les 
troupes hongroises, allemandes et bosnia(|ues, et celles dos 
autres uations. rlevaient soutenir ratia(iue des Français, les 
couvrir en cas de retraite, et résister aux partis de spahis 
qui, pendant le combat, sebm la tactique tur(|ue, ne ces- 
saient de harceler le liane de l'adversaire. 

Les chevaliers français, et en particulier le connétable, 
n'acceptèrent pas le plan de Sio;ismoiid. Leur orgueilleuse 
présomption, qui, depuis le jour où l'ordre de marche avait 
été réglé à Bude, n'avait manqué aucune occasion de se ma- 
nifester, reparut ici plus arrogante que januiis. Un conné- 
table de Frauce. ilirent-ils, ne peut avoir d'autre poste de 
combat que le premier rang; lui eu assigner un autre, c'est 
vouloir lui faire une mortelle injure; la noblesse française 
ne peut marcher qu'à l'avant-gardi»; le roi de Hongrie, en 
la reléguant en seconde ligne, veut avoir pour lui * ta fletn- 
« et l'honneur de la jnurnée ». En vain les chevaliers d'une 
expérience consommée, les Coucy et les Uoucicaut, se ran- 
gent-ils à l'avis de Si^smond. Ils sont t:ixés de poltnmnerie 
par les plus fougueux, et <iuy de la Trémoille, inteiiirèle 
do leurs sentiinenls, s'attire du vieux sire de Coucy la ri*- 
ponse qu*il mérilait. < A la besogne, lui tlit-il, je montrerai 

< que je n'ai pas peur et mettrai la queue de mon cheval où 

< vous n'osere2 mettre le juuseau du vôtre ». Le connétîible, 
mécontent de n'avoir pas été consulté le premier, se pro- 
nonce dans le sens opposé, et n'a pas tie peine à rallier à 
son opinion la jeunesse qui l'i'ntoure. « Là oi'i vérité et 

< raison ne pevent estre oy>. il convient que oullre-cuidance 
« règne », s'écrie IVniiiral Jean de Vienne. Mais ces sages 
pai'oles ne convainquent persoime; les Fi'ançais, nu mépris 
de la prudenre et de l'expérience, veulent être les premiers 
à attaquer Bajazet, et Sigismond, malgi*é ses instances ré-i 
pétées, est forcé de céder'. 



1. Froiasart, éd. Kervyn, xv, 314; — Schlltbepficp, p. 52-:i; — Ju^ 
vénal dci Ursins, ii, p. WJ ; — lidigieux de Saint-Denis, n, p. iOO, 



CHAPITRE IV. 

ETAT ET FORCE DES DEUX ARMEES. 

$igismund avait réuiii toutes les forces de son royaume 
pour lutter contre les Turcs ; mais son année, bien que nurué- 
riqueiueiït cousidôrablo, n'était pas homogène, et les éléments 
dont elle so comp<»sait n'offraient pas assez de solidité pour 
soutenir une guerre contre les Ottomans. La cause de cette 
infériorité .s'expli((uo facilement. Au système militaire des rois 
de Hongrie de la maison d'Arpad f9î)7-l30l), exclusivement 
fondé sur les places fortes, avait succédé, sous les souverains de 
la dynastie arigevine, un nouveausystème, auquel les Hougrois, 
surtout sous le règne de Louis t (I3i2-82} avaient dû une 
puissance militaire de premier ordre. Il reposait sur le déve- 
loppement de» divisons 'hnnderinm), nom donné à des corps 
de troupes levés et 8oIdé<5 par le roi aux frais du trésor, et 
par la haute noblesse militaire et ecclésiastique au moyen du 
prodnit dos dîmes et des gabelles. Chacune de ces divisions 
coraprenail cinq cents cavaliers, et était entretenue par les 
grands feudulaires du royauuic en proportion de leurs biens 
et de leur rang. A c»ité de cette force militaire, la petite no- 
blesse, qui ne pouvait fonrnir que le service individuel de cha- 
cun de ses membres ou de deux ou trois vassaux, était enr*)lée, 
par cnintè, dans des corps de troupes de pied. Cette organi- 
sation, toute oligarchique, sitivit le sort de raristocratie hon- 
groise, et déclina lorsque celle-ci s'épuisa pur des prises 
d'armes continuelles contre les Turcs, aussi dispendieuses 
qu'inutiles, faites dans le but de consolider le pouvoir royal, 
(juoiquê ce dernier se fût fortifié par la ruine de la noblesse, 
il ue put pas, au premier moment, remédier à Taffai- 
blissement des furecs militaires. Déjà, sous Sigismond. le 
syst<Mne des divisions était condamné ; l'obligation du sei"- 
vicô féodal ne s'étendait pas au delà des frontières du 
royaume, et les seigneurs, épuisés, refusaient au roi leur 
concours hors des limites de leurs fiefs. 11 fallut alors 




J 



2ftl 



KTAT KT KORCK UES IJELX AK.MEKS. 



recourir â d'autres éléments pour donner au royaume la force 
militaire dont il avait besoin. Onles trouva dans une milice (wwYi- 
ciaportalttt^) qui. à l'origine, était uue troupe auxiliaire, équipée 
aux frais des paysans, conduite par la noblesse, et dont le recru- 
tement reposait sur le nombre de vassaux do chaque seigneur, 

Kn 1390. aucun des deux systèmes n'ét'iit en vigueur; Tar- 
méu huugroise traversait une époque de transition, et elle 
était assez désorganisée pour que Sigismond fût obligé de 
iv?courir aux services de merceuaires, levés aux frais de la 
couronne, oircoustance peu faite pour cousulider la force 
d'une armée déjà composée d'éléments hétérogènes '. 

Il est assez difficile, en présence des chiffres conlradic- 
toires fournis par les chroniqueurs, d'évaluer lo nombre de» 
troupes hongroises. Kruissart parle de soixante mille hommes", 
le Religieux de Saint-Denis de quarante mille. Kaut-il. dans 
ceschifl'res, comprendre les Valaques qui, souîs Ui conduite du 
voi\odeMircea, firent campagne aux côtés de Sigismond? Cela 
parait probable. Dans quelle proportion, en outre, cavalerie 
et infauterie figuraient-elles ilans l'armée hongroise ? Si nous 
eu croyons le Religieux de Saint-Denis, les gens de pied 
étaient en grande majorité, et Sigismond avait maintes foU 
proposé de les mettre en première ligne. Nous avons vu. d'autre 
part, que si le roi avait sous ses ordres d(w troupes soldées et 
des milices nationales, la cavalerie fonuait en Hongrie la 
principale force de l'ai'mée, et nous savons que Mathias Corvin 
( I i58-90) fut le premier qui essaya, sans grand succès du reste, 
de constituer une infanterie hongroise. Nous sommes donc 
réduits aux conjectures en ce qui concerne la composition de 
l'armée de Sigismond *. Le chroniqueur Ulmaim Siromer, au 
contraire, ne porto le nombre total des croisés qu'à ireuto 
mille chevaliers, écuyers et valets \ mais il est probable que 
chaque lance ou épéo représente, dans ce calcul, deux à trois 



'1. Ce nom vient de ce qiicn Hongrie la porta d'un villa^o était 
prise commit iinitr au rejL,^ard de l'impôt, et désignait uni* apgloini'ra- 
tion dp feox astreints a payor cotleetivemont les ctiargcs fiscales, t)n 
comptait par portes, oomme on France on comptait par feux. 

2. K. Kiss, p. 265-6 : — 11. Moynert, Das Kriegsweâcn der (mffarn^ 
Vienne, t876. p. 5'i-:3. 

3. Jireïck (fiesch. der Bulqaren, p. 355) adopte i-e chiffre, 
'i. Kôhlor, p, 2^1. — Iteliffiruj- de Saitit-Dr/iix, II, p. 188. 
ô. Hegel, Chmn. der /fcuUcftffn SUtdte, .Niirnbert', i, W. 



EFFECTIF DE l'ARMÉE COXUSÉE. 265 

chevaux, et par conséquent qu'il convient d'ajouter un 
combattant de plus pour quiconque avait trois ctiovaux. 
puisqu'on ce t;as le * pros valet * était armé'. D'autres 
auteurs citent des chiffres plus cunsidérables; Sozomètio et 
Piero Minerbetti trente-cinq mille chevaliers ', la chronique 
de Magdebourg soixante mille hummos \ Fniissartcent mille 
hommes*, André Gai taro quatre-vingt-dix mille lionuiie'*, ilonf. 
soixante mille chevaux *, le Livrr den faits cent mille che- 
vaux', idris cent (nm(e mille hommes' ; d'autres clironiquours 
deux cent mille couibattaiits". 11 y a, .semblc-t-il, à garder, au 
milieu de ces exagérations dans un sens comme dans l'autre, 
un juste milieu, lin historien hongrois, de nos jours, a cru 
pouvoir dresser un tableau de l'effectif de l'armée coalisée; 
les chiffres qu'il propose, quoique ne reposant pas sur des 
bases indiscutables, ont le mérite île la vi*aiseiublanco, ot il 
semble i)u'im puisse tenir quelque compte de ce calcul : 

.Vnnèe du roi de Hongrie etdivi8ions(6^mf/mfl). 3ti 000 h. 

Soudovers hongrois -^G 000 h. 

Troupes de pied de Transylvanie Iti 000 h. 

Français " 1 î DOO h. 

Croisés allemands li IKK) h. 

Soudovers allemands et bohèmes \'l OIKJ h. 

Troupes valaques 10 000 h. 

iimonnh." 



1. Kôlilcr, p. 2;*. — Sciiiltbepgor (ji. ri;ii, f|ui roinpIUftait tv^tte fonc- 
tion Auprô^ d'iir) chevalier havaroÏK. raronto qup pendant lo coml>ai il 
se tint, avec les antres valets, derrière le front de hataillo, cl que, 
voyant le chrval de son maître tutS il courut à lui. lui dnnua le Jiieu, 
et monta ensuite sur un eheval turc, maiis cavalior pour rejoindre .sa 
place primitive. Il semblerait, d'apr^'î ce l'f^cit, que les valets arm(^s ne 
prenaient |ias part à l'action, mais attendaient seulement Umrs maître». 

2. Mnnitori. xvi. »o: et \Wî. 

:t. Ma^fifhurf/er Schôfipenchronik^ dans Chron. dcr lieuUchen Stâdlr, 
xn, 2î»l. 

4. td. Kervyn, xv, 24î. 

5. fut. Pailorana (Mnratori, xvu, 821), 
fi. I\ I. eh. .v\n, p. 591. 
T. (> lémoignage est reproduit par Saad-pl-L>in dans Vhiconxo 

[trattuti, I, tH%. 

8. Schiltherger (p. 53i, pur une erreur maniroslo, «H'alue 6 soiio 
niillt! hommes l'urméo de-* croisiia. NousHavon» qu'il faut lire .soixante 
mille. — V. Koldcr, p. 23; — Brauncr, p. 30. 

î». K, Ki.<s, p. 2rtH 



ETAT ET KORCE 

Poui" notre part, nous évaluerions volontiers les forces 
coalisées à une centaine de mille hommes. 

Il suffît de jpter un coup d'œil sur la composition de cette 
amn-e, pour s'imaginer ce que devait être une pareille agglo- 
mération d'hommes, de nationalités et par conséquent d'idées 
différentes. Paur nn parler que des Franco-Bourguignons, ils 
arrivaient en Hongrie avno l'étalage d'un luxe insolent. Le 
comte de Nevers et, à son exemple, tous ses chevaliers, 
avaient rivalisé pour s'éclipser iiiutuellenient. Harnais, 
armures, vêtements, moutures, tout était couvert d'or et 
d'argent; les bagages étaient hors de proportion avec Tef- 
fectif des combattants ; pendant le parcours, ce nV-taient que 
jeux, divertissements, déijuuchi's de toutes sortes, La disci- 
pline s'était relâchée, et le clergé avait cherché à rappeler 
aux croisés le but sacré de leur expédition, les mena<.'ant des 
foudres de l'Kglise s'ils ne renonraieut au genre de vie 
qu'ils menaient. Oes exhortations avaient été vaincs ; les 
Français n'eu avaient tenu aucun compte, et airivaient en 
face de l'ennemi pleins d'une folle arrogance et d'une insou- 
ciante témérité'. Les troupos hongmises, apf»artenanl à d<*s 
nations diffén^ntes de momrs et dt' langage, d'aspimtiuns 
contraires, que réunissait temporairement le danger commun, 
n'avaient aucun lien entre elles; inconnues les unes aux 
autres, elles étaieul dans les plus déplorables conditinns pour 
ab<irder rennerni. Sur le passage des armées, d<' celle du 
comte de Ncvt^rs commi' d(* celle de Sigismond, tout avait 
été jûllé, et les habitants avaient subi les plus mauvais trai- 
tements. Aussi, malgré i'îissnraucc qu'affertaiont les chefs de 
l'entreprise, un ubservadMu* impartial n'eut pas manqué de 
distinguer dans l'armée des éléments hétérogènes, qui devaient 
tût ou tard se désagréger ou enti*er en conflit les uns contre 
les autres, au grand déti'iment de la cause commune. 

L'armée de Bajazet était loin de ressembler à celle des 
croisés. Excepté les Serbes qui en faisaient parlLe et dont le 
nombre était |teu considérable, elle consistait exclusivement 
en soldats musulmans, qu'enflammait le fanatisme religimix, 
et que des guerres continuelles en .\3ie et en Europe, tou- 
jours heureuses, avaient singulièrement aguerris. Les progrès 



I. J, des iTsins. ii. p. 108; — Jtelif/iettj: de Saint-Dmiê^ M, p. 485; — 
Banuile, f/ist, rfw duM de Bourg., i, Uao. 



ORGANISATIOX DE L AKMEE TUKQCE. 



267 



incessants de la puissance ottomane avaient été pour ello uno 
école excellente. Tant qu'il pouvait porter les armes, le 
soldat turc restait à l'armée. Pendant sa vîo , sa condition 
était priviléjçiée; après sa mort, Mahomet lui proineilait les 
félicités de stm paradis, félicités d'autant pins c<implétes <\nG 
les souffrances endurées pour le service du pi'ophèteavaientété 
plus (çriuides. On pouvait demander beaucoup à des hommes 
ijoe soutenait uno pjiroilh^ foi. 

L'organisation de l'arniée musulmane développai! encore 
ces ijualilés, el en tirait un njer\eilleux parti. Klie compre- 
nait en effet des corps permanents de cavalerie et d'infan- 
terie, les spahis et les janiMsaires, et cette circonstance 
couti-ibua beaucoup jiendant deux siècles à assurer la supé- 
riorité de la Porte sur les armées européennes. 

Ciiez les Turcs, comme chez les nations occidentales, le 
système féodal servait de Imse au recrutenieni militaire; 
chaque flef d'un revenu de cinq cents aspres devait foiu'nir 
ai» caxalier: ou évalue, à la fin ilu xiv" siècle, à soixante- 
quinze mille chevaux en\iron l'effectif de la cavalerie que le 
sultan pouvait mettre en ligne de ce chef. 

A coté de ces troupes, le sultan Urchati songea, dès 1327, 
à organiser un corps d'infanterie, l'omté d'éléments na- 
tionaux; il le destinait spécialement aux sièges, et en temps 
de paix devait le renvoyer à la culture des terres. Ce pre- 
mier essai ne fut pas heureux; il fut impossible de plier les 
hommes à l'obéissance, et, pour y réussir, il fallut rec<»urir 
aux (ils de sujets chrétiens vaincus ou prisonniers. <^eux-ci, 
grÂce à une dis<*ipline sévère et à une é<lucation militaire 
de premier ordre, ne tardèrent pas à devenir, sous le nom 
de janissaires, le noyau de l'année ottomane. Composée à 
l'origine d'un millier d'hommes seulement, cette troupe 
d'élite fut successivemeul augmentée, sans jamais cependant 
dépasser le chiffre de dix à douze mille hommes. 

L<*s janissaires touchaient une solde permanente île qimtro 
aspres par jour, qui s'augment^iit en proportion tin temps de 
service. Un somuiier était attribué à dix janissaires, une 
grande tente à vingt-cinq ; leur chef s'appelait « .Vjassl >. 

Knconragé par les excellents résultais de cette org;inisation 
nouvelle. .Vmunil i, successeur d'Urchan, voulut l'étendre à la 
cavalerie, et institua le coi-ps des spaliis de lu Porte (vers 
1376;, auxquels il attribua une solde de douze à quinze aspres 




KTAT ET roitrE UKH DEUX ARMEES. 

par jour. Destinés primitivement à former la garde person- 
nelle (lu sultan, ils ne faisaient r.jiinpagne qu'avec lui. Plus 
tard, ils se subdivisèrent t;n plusieurs cal^'gories, et c'estdan.s 
ce corps que furent ]tris les hommes afiVwtés aux divers ser- 
vices spéciaux, conime par exemple la proteoiion du j^rand 
é(endarii et le service d'estafettes. Leur nombre ne dépassa 
jamais quinze mille hommes. A Nicopolis, ils élaienl dix millu 
au témoignaffe, certainement exagéré, de Ducas. Leur arme- 
juent consistait en une longue lance à penumieten un sabre 
recourbé; beaucoup y joignaient la masse d'arme». 

Le reste de la cavalerie turque, c'est-à-<lire celle qui se 
recrutait selon le nmde féodal, était diversement armé. 
Sabre, arc i't javelots chez les Asiatiques, lanco ei bouclier 
chez les Européens; quelques-uns portaient le heaume et la 
cotte d(_* niailli's. Les janissaires avaient l'arc, le cimeterre et 
un poignard cnurbe; souvent aussi leur poitrine était protégée 
par une pièce de défense. 

Quand la gueri-e éclatait, les Turcs aiîjoigiKiient à leur 
armée <les troupes irrégulières de cavalerî*' et d'infanterie. Les 
premières' ne recevaient aucune .snlde et vivaient de pillage; 
le butin qu'elles faisaient leur appartenait, après prélèvement 
de deux dixièmes, dont l'un était destiné au sultan et l'autre à 
leurs chefs. Elles faisaient le service d'éclaireurs à deux jour- 
nées de marche devant le gros dos forces turques, el pendant 
la bataille leur place était aux ailes quelles couvraient ; leur 
effectif s'éleva parfois jusqu'à trente mille chevaux. Quant aux 
auxiliaires d'infanterie', ils recevaient des communes ipii les 
avaient levi's une solde niensnelle ili! jj'uis duirats. Ils élaieul 
armés d'arcs. Dans les sièges ou les employait à creuser les 
tranchées; sur mer, ils i*emplissaient l'olfico de rameurs'. 

Le tableau que nous venons de tracer de l'armée ottomane 
montre quelle rsupériorité elle avait sur les armées occideu- 
tales. La permatience des corps d'infanterie et de cavalerie, 
une discipline et un armement excellents, étaient des cou- 

1. Klles portaient le nom tV Akirifijii, et étaient armées comme les 
spahis. 

2. Appelés Azajiis, il.") portaient un turban muge pour losdUtinguor 
de» jaiiissniroN. 

a. Kôhler, p. 17-21. (T. les historiens de l'empirr ottoman, de Ham- 
mor, Zinkeiscn, Jonqiiiôros, etc., pour tout cv qui touche lurganibO- 
tion militaire turque. 



EFFECTIF I>E I. ATUIKR OTTOMANE. 



2(i9 



ditions qni, jointes au fanatinino et au fat.ilismp. musulmans, 
(lovaient lui assurer lu victoire conlrn les eniu^uiis dont ell<î 
allait affronter le choc. 

Au point de vue numérique, l'évaluation des forces do 
Hajazt^t oui fort difflfilo; la plus niodérêi? les ostime à deux 
ri»nt mille hommes, la plus éh'vér a quatre cent milli'\ Ces 
chiffres sont^ à noire avis, exagérés. Le témoignage du 
Religieux de Saint Denis» généralement sujet à caution, 
semble, dans ce cas spécial, de natur*» à être adopté, parce 
qu'il repose sur des renseignements dfts à des tt^moins ocu- 
laires. Kn éiiuniéranl h's différents t-iu-ps ottomans, il nrrivr au 
chiffre de quatre-vingt-quatorze luiUe hommes, auxquels il 
convient d'ajouter les troupes iiTégulières qui éclairaionl la 
n»arche et couvraît^nt les flancs de l'armée du sullan*. N<»us 
avons pour ces deruièrcs le chiffr*' de huit nulle chevaux^, qui 
parait très vraisemblable. C'est donc au total environ cent 
dix mille hommes mis eu ligne par Bajazet, c'est-à-dire. A 
peu do chose près, lo mi'-tne effectif que celui de l'ainiêe 
chrétienneV 



t. Srhiltberger (p. 52), Trilhemius (Chron. SponH.. p. 339). Pierre 
de Rewa, (SotiwarnJtaer, u. 652), Froîs^rt (ôd. Korvyn, xv, Slli.l'ïero 
Mînerbetti (Tartini, fier italic. Script. ^ n, 36'»). Vlstoria Padtfvann 
(Murotori, xvii, 821) donnent le chiffre de deux cent mille hommes; la 
Chron. finnnyme rfe Flandre (Kroïssart, t^d. KerNyn, xv. 'il") et Saiisovinu 
{Ànnalex Tnrchenci, Venise 1.1*3, p. 213)ilisenttroiscpntmillp hommes: 
Irr Annahn Estfwtp» (Min-atori, xviu, S)'.ih) quatre rent mille hummeti. 

2. • Qiiis iiiitem easrt hostîum numerns itivpstif^anti mirjn pt qiie- 
- renli (liligeni'iiiti, vcridirji mnllorum Htiç ilignunun rplarîono inno- 

* mit qiind iillra viginti (|iiatnor milia gregarionim pnint, qui se 
■ primo coriKpeotui ( hristianorum obtulertint. qiioa non longe snqiip- 
i baiittir trifçinta milia eqiiestriam hominura; BiLsatum autein, (|iii 

• istasciHiiqnadragintHmilibuR sequebatur, Chriïiliani non videlianl>. 
{fietitfieux fie Saint iJenis, n, p. 504. 

a. ■ Pnmavorat Itajazitli mnro »uo veiitum orto mjlium • | Pierre de 
Uewa dans Scliwandtner, it, 652; — Cf. Justinger, dans Kroissart, ihI. 
Kcrvyn, xv, 409). 

4. Noir Rur ce point Brauner, p. 33-'i, et Kùhlar, p. 22-3. 



: 



CHAPITRE V. 

BATAILLE HE' NICOPOLIS. 

Le lundi (?."> sept. 130G]', avant le jour, les Français, impa- 
tients rie combattre, sont iirêt-* :i marcher à IVnncnii. Le conné- 
table, sans souci de Tarméo alliée, sans attendre qu'elle se 
concentre, sort du camp et prend [losition. C'est eu vain que 
Sigismond accourt, à l'aube, le supplier une dernièi-e fois 
d'iiccepter le plan qu'il proposait la veille, et de placer les 
troupes hongivdses à ra\ant-gariie. Il se heurte à l'obstination 
la pins présomptueuse*; à peine a-t-il quitt*'» le camp, que 
le connétable donne le signal de l'attaque. Il a sept cents 
chevaliers environ sous ses npdres ; il les divise en deux, corps; 
lui-même prend le eoinmandenn'nt tïi' Tavant-garde, le comlo 
de Ni^vers et Coucy celui du centre, .leun de Vienne déploie 
la bannière de bi Vierg<\ « la smiveraint' de touU's 1rs autres 
€ et leur ralliance » ; le grand-maître de Uhodes, avec rêlite 
de ses chevaliers, est au milieu des forces françaises. Tous 

1. En présence des contradictions que présentent les témoîgiiage»i 
oontemporains, la date de lu hatutlU* est dit'Hcile à fixer. Les sources 
françitises (R«*liyieux d«» Saint-Oeiiys. Kroisjiart) di^u^nt que le dernier 
dimanche de septembre i24 sept.) l'arrivée de Gajazet en vue de Nico- 
polis fut ofSciellement connue, et que le lettdeiuaii) (lundi 25 t«ept.) le 
choc eut lieu. Quelques sources allemandes donnent des dates dilTè- 
rentes : les Annales mellicenses (Pertz, Mnn. Germ.t i.v, 5t4l el le 
rontinuateur de Dethmar (F. 11. Cîrautofl", J)ie Lùheekischen Cfirtmiken^ 
Hamhour^, 1S2M-30, l, 451), celle du 24 septembre; Posil^e. celle ilu 
29 (»aint Michel); lUmnn Stninier, relie du 28 (jt^udl avant la Kaiiit 
Michel} d'afcurd avec rin.srriptlon de l'église de Hrassovia en Transyl- 
vanie (Schwandtner, n, RHii). Main Konigstiofen et la continuation de 
la chronique de llngen rappurteni, comme les têninifriia^'^'s français. 
In hataille au lundi avant ta saint Michel (25 sept.) : Justinger (Chron. 
de Berne^ citée dans Fr-oissart, éd. Kervyn , xv, 410) donne la même 
date (die S. Firtnini, npisc. ei martyrisa, t'es (["uiy dernières autorités 
rendent tuute hésitation impossible, et nous permcUont d'adopter avec 
certitude la date du lundi 25 septembre 13%. 

2. lieligitux tU Saint- fienis, n, p. 502. 



POSITION DES DEITC ARMÉES. 271 

s'èlancont à ronnemi, pleins d'enthousiasme et de bravouro, 
aux cris répétés de : vive saint Denis, vive saint Georges'. 

La champ de bataille s'étend au sud-ouest de Nicopolis*. 
C'est une plaine, limitée à l'ouest par les derniers contreforts 
tics Balkans, ù Test par l'Osma, sur une longueur d'environ 
deux lieues; â peu près au milieu de la plaine, un léger mou- 
vftinent de terrain indique la ligne de partage des eaux du 
Danube et d*' oiillrs iW rOsnia. T'est entre la ville assiégée 
et cette ligne qu'eut lieu le choc; les croisés, tournant le dos 
aux remparts, marchaient au devant des Turcs qui descen- 
daient des Balkans au secours de Nicopolis. 

Nous venons di^ voir i(ue lavanlgardo, composée de 
Français, infanterie et cavalerie, était déjà aux prises avec 
l'ennemi. En seconde ligne, l'aile droite était f<)rniée de 
troupes choisies sous les ordres d'Etienne L'iczknvii-h'; le 
centre, en allant do droite â gauche, comprenait la division 
du palatin Nicolas de Gara*, principalement composée de 
cavalerie ibanderia)^ celle des contingents do Bohême, com- 

1. Annales Mediolanenxes (Miiralori, xiv, p. H26). 

2. \\ n'y pas (I« ilùute iK>!*sib!e, malgré les liypnthéttcs contradictoires 
lies historiens, sur la pusitlon du champ ilf bataille. Il rst im|)ossible 
qu'il s'agisse de la ville iIp Nicupolî» situer sur la rive gauche \\\x 
Danubo (Xicopolin minor, Turnnll} et qui fut anti'TJf^uri'ment plu- 
Meurs fois prise et reprise par les Turcs et le« L'iiréliens. Les témoi- 
gna^e.H sont fornieU sur c« point. Il est ('ipalemeni inailinissible que la 
i]alaille ail eu lieu près do Tirnovo, sur l'emplacement de la ville 
nunaine ilt: Moojwlis {Xicopoiis ad ilaemttm, près de \'ikjup\, au eon- 
fluent de la Httssitza et delà Jaiitra. Maljj:n^ le ti^moignafred'un anna- 
liste serbe contenu dans un manuscrit citt*' par Jirecek, malgrt^ les 
ruines et la pyramide qui subsistent enrure à .Nikjup et qui siMnblent 
rappeler le souvenir Je la victoire des Ottitmaiis, il est certain que la 
ville était dt'îjà riiîm^e au xrv* siècle, et que pendant le moyen Age 
aucun centre d'habitation n'exista à cet endroit. V. en faveur de celte 
opinion : Simon {SUsungtberiehtetx der Mùnch. Akad, 1869», et Jirecelt 
{Geêt^h, der Utdgartn^ 355), et contre elle : Bi*aiiner ip. 29) Kôhlcr 
(p. 17) et K. Kiss (p. 28^iK — K. Kanitz {Ûonau-Ùatgarien^ Leipzig, 1875, 
U, 189] a décrit remplaeemcnl do ta bataille. 

3. Laczkovich commandait les troupes do la Transylvanie dont il 
était voivode. Partisan secret de t^diidas, compiîititeur de Sigîsmond, 
il trahit, comme Lazarevicli, la cause chrétienne. 

4. .Nicolas de Gara, grand palatin de Hongrie {magnug cornes) flguro 
avec C4> titre dans des actes de I3TG, 1402. I'«:u. C'était une des per- 
sonnalités militaires les plus considérables du royaume. 11 rendit à la 
couronne de tels services en Aragon et en France que Charles vi 
(14161 et Sigismond (i41ti) lui c-oncèdèrent le droit d'ajouter à ses ar- 



mandée par le comte de Cîlly', et les troupes allemandes 
obéissant au comte de Nuremberg' ; à l'aile gauche se trou- 
Yair»nt los Valaqwes i*l Inur vc^ivode Mircea. 

L'armée turque élail disposée sur tmis lignes; la première 
comptait, outre une cavalerio irréguliére (ravatit-garde. une 
vingtaine de mille Inunnies de troupos do pied ; celte infanterie 
légère éclairait le gros de l'année à trois kilomètres environ 
en avant de la secondt* ligne. Celle-ci comptait treize mille 
hommes, les spahis aux ailes, les janissaires et l'iiifanterie 
asiatique au centre; eniîn, en réserve, quarante mille janis- 
saires et spahis de la PoHp, c'est-à-dire l'élite des troupes 
ottïimanes, la garde persiumello du sultan, étaient prêts à 
ftppu^'er les deux premières divisions; enOu. à Taîle droite, 
mais Nfi peu éloigné du reste de rarmée, Lazarevich avait 
cinq mille Serbes sous ses ordres. 

Le premier choc a lieu entre, les deux premières ligues des 
armées ennemies. Les Turcs ont taché aux cndsés par un 
rideau de cavalerie la vue des pieux qu'ils ont plantés pour 
briser les charges de la cavalerie chrétienne, en avant do 
leur seconde ligue. Les Français s'avancent en bon ordre 
contre la cavalerie légère turque, qui, toujouz's en mouvement, 
AQ dérobe à une attaque régulière; elle harcèle le flanc de 
rennemi en marche, le retarde dans ses mouvements, et 
s'échappe tt»ut à coup pour se reformer deiTièro la seconde 
ligne (les Turcs, en démasquant l'infanterie mu.sulmane, pro- 
tégée par les pieux dont il vient d'être question. 

Ci>tte défense s'élentlait devant tout le front de l'armée 
turque; elle se composait de pieux < plantés eu biesant », 
les pointes tournées vers l'ennenii, à hauteur du poiti'ail des 
chevaux; elle mettait, par sa largeur, ceux (ju'elle protégeait 
à Tabri des coups de lance donnés par un adversaire qui ne 
l'avait pas franchie '. Au ton avec lequel le maréchal s'ex- 



moiries, — qui étaient d'or à un borpnnt tenant dons sa gueule on globe 
surmonté d'une croix d'or et entouré de flammes, — un cimier oom- 
poifté d'un heaume, ei limliré d'une couronne d'or, de laquelle partaient 
des rayons et des lambre(|U)ns de façon k suutenir et à encadrer l'écu. 
Ilmourulavant l438iKejcr, Cod.tlfpl. Humj.^ vn, 3, p. 135; x, î,p. 178; 
X. 5, p. 563, 74t; x, 7, p. 518. 

1. Voir plus haut, p. 240. 

2. Voir plus haut, p. 240. 

3. Le.s historiens modernes ont difTèremment disposé cet trois Hgnea, 



HATVtl.I.K lir N'U'OPCiî.IS. 

pnine sur ce point, on peut juger du dépit que dorent 
éprejuver les chefs français quand ils aperçurent cet obstacle. 
« lïs firent, dit-il, cel exploit, où ilz ne mirent pas graut 
« pièce, car assez avoient unleiui^s gens qui do les ticher 
« s*entremettoient. > Tels qu'ils étaient, ces pieux étaient 
une protection eftioace. Arrivés en bon ordre devant la ligne 
ennemie, les (^lirtHitMis sont aci^ueillis par une grêle de trait-*, 

< par si grant raniion et si drainent que oucques grésil ne 

< goûte de pluye ne cheyrent pins espessement du ciel que 
* là cheoient floches. > Ku quelques instants, hommes et 
chevaux en grand nombre sont mis hors de combat. Les 
croisés hésitent un instant; à leurs côtés les Hongrois, qui 
ne savent pas combattre en bataille rangée, commencent à 
reculer devant les traits dont les couvrent les vin;ft à trente 
mille archers turcs. Le maréchal, sans souci des marques 
de défaillance que donnent les contingents hongix)!», sans 
souci de J'ubstacle qui le sépare de l'ennemi, juge la gra- 
vité de la situation, et comprend qu'à tout prix il faut 
continuer à marcher en avant. < Nous laisserons-nous, 
« s'écrie-t-il. tuer ici lâchement : courons à l'ennemi pour 
« éviter ses flèches. » Le comte de Nevers et toute l'armée 
se rallient à ce conseil ; les pieux sont franchis, non sans de 
grandes pertes d'hommes et de chevaux ; l'infanterie turque 
cependant résiste toujoui*s, elle ne se laisse entamer qu'apivs 
un combat héroïiiue. Sans armures pour se protéger, elle cède 
à la supériorité de l'armement des t'Iiréliens et :i Ifur valeur 
indomptable; après avoir perdu une dizaine de mille hommes, 
elle se retire derrière la cavalerie de la seconde ligne pour 
se reformer'. 

L'armée chrétienne se trouve alors engagée au milieu de 
l'ennemi, dont les ailes menacent de la déborder; en arrière 
elle n'est plus soutenue; les Hongrois, quand ils l'ont vue 



mais les distinctions de détail qu'ils ont établies laissent subsister les 
points capitaux de la bataille. — V. K. Kiss, p. 384-5; — Hraaner, p. 
41-2;— KÔhler. p. 27. 

1. Jieiifjieitx de Snittl-lhniit^, U, 5U'i-6 ; — /.ivre de» fails^ il, ch.XMv, 
p. 59'* ; — Kuriigslioft'ii (Mone. Qucttrnxnmmluny, ti\yâil\ ; — Chromipte 
de Berne léd. Kepvyn dîins l*roi»sart., xv, 409) : — Gobellnus Persona 
(Meibom, lier. Germanie., Helnibtailt, 1688, m, 287). 

2. Reliijiettx de Saint-fttniit, n, 504-6 ; — Livre de» faiu^ i, ch. xxiv, 
p. 594. 



r,K-s c?*ft;sivs. 

onclievestiv**!? ^s pioux ». ont pris la fuite au liou d*ap- 
jiuycr son mouveinpiit ufîensif ; seul Nicolas dp Gara, grand 
palatin de Hongrie', a maiutenu ses troupes et marché 
on avant, mais le contingrnl dont il dispose est insuffisant 
à enipi^cher un mouvement enveloppant de la part des Turcs. 
Les chef» français voient le danger, mais ils sont trop 
nvancés potir avoir le temps de inoculer eu bon ordre jus- 
qu'à leur ligne de soutien. Une attanue audacieuse et ra- 
pide peut seule conjurer le péril ; sans ÏK^sit^T, ralliant leurs 
troupes, ils poursuivent leur marche : les spahis, ébranlés 
par la retraite de l'infanterie en déroute, sont culbutés ; malgré 
leur valeur, malgré rexcellenee de leurs montures et de leur 
nruiement, le reste des tniupes turijues n'offre plus aux 
Chrétiens victorieux, une résistance aussi opiniâtre ; la seconde 
ligne do Tannéi' de Bajazetest rompue, cinq mille Musidman» 
sont hors de combat*. 

C'est à ce moment que les croisés, profitant de leur avan- 
tage, et mometitanémeut d(?gagés par TefTort qu'ils venaient 
de faire, auraient dû se retirer en bon ordre sur le gros de 
rarraée alliée, qui se raoltiit on mouvemont pour les appuyer. 
Bajrucet. de son c<»té, avait été déconcerté par rinipétuosité 
do l'attaque : ses troupes étaient ébranlées, et tandis qu'il les 
ralliait, les Français pouvaient se replier sans être înquiéU?^. 
Il semble que, dans cette funeste journée, les conseils de la 
prudence durent loujours céder aux suggestions de la plus 
Folle présomption. Les chevaux, sous leurs lourdes armures, 
!Mmt épuisés ; la chaleur accable les combatUints". Les plus 
eKp<^'rimentés sont d'avis de ne pas compromettre, par un 
second mouvement offensif, le résultat de la journée ; mais le 



1. Voir plu» haut, p. 2"l, 

2. Rcligifux de Saint- Deniit, it, 506- 8 ; — Livre dei faits, i, ch. 
x.xiv, p. 59'i-.'i ; — bucuH, lUit. Bij:ant,^ ohap. xni; — Pofcilge, Script, 
rer. PruM. ui, 208. 

3. Lf» souries hotigniises affirment r]ue Ift chcvalerin mit pi^d à 
Iprrc ot combnuit ilft la mvie, Uinn de paroiJ n'est indiqué par les chro- 
niqueurs français. Il y a ropciulanl lieu tic tenir cotnple iln ra.s«ertion 
dos historien» hongruis ; si i-lle re^lo incertiiine, elle <'st du moins con- 
forme awx n.>;ij;f\sdes i^uerriurs d».* cette époqur. et Hunble ronlirrnéf 
par uu délai! t'uipruntr* au Uctt^ioux diî Saint-I>nnis ; nnus savons jmr 
lui qu'avunt la Imiaillo le» chev-iliors roupiT^nt hnirs poiilainca, 
longueu dft deux pU-d», alin d't^lre plus à j'ftlso pour coniIiaUrt'. V. sur 
ce iwint Ktihlt^rip. 25j. 



îïATAIM.K DK XICOPOLIS. 

connétable s'obstine â vouloir poursuivi*e ce premier succès; 
il fait fie nouveau aonnor la charge, et les croisi?s sVIanceitt 

à la pciiTHuiln des fuyards. Quand ils arrivent au sommet 
d'une légère colline, dont les Turcs avaient défendu les rampes, 
le spectacle change. Bajazet est dans la plaine avec une 
armée de f|uaraute mille hommes ' ; ce sont ses troupes 
d'élite, les janissain-s, (jui, ilaiis les guerres d'Asie, lui ont si 
souvent assuré la victoire ; il les a tenues jusqu'alors en ob- 
serve : rassuré, jiar les rapports do ses lieutenants, sur le 
petit nombre (rennemis qu'il u devant lui, il les t*branle 
pour envelopper les croisés. Ce iiiouveuient jette parmi ces 
dernitTS le plus f^Tand effroi ; un corps ottoman débouche à 
ce moment sur leur droite et porte la panique à son comble; 
malgré Tordre de leurs chefs ils ne peuvent ni reprendre 
leur rang de bataille, ni tirer les tîpées du fourreau. C'vat 
une confusion inexprimable; elle gagne le gros de l'armée; 
A l'aile gauche Mircea, à l'aile droite Krienne Laozkovich. 
se retirent ; au centre les Hongrois, cédant à l'effroi général, 
lîtchent pied'. 

Seules des corps hongrois, les lro?i|>es du gnunl palatin ne 
sont pas ébranlées; i\ leurs côtés le comte rie Cilly maintient 
également les soudoyers allemands et bohèmes qu'il com- 
mande ; c'est un noyau d'envinm douze mille hommes qui 
peut sauver la journée. Ils attaquent hardiment les Turcs; 
les janissaires Héchissent, les spahis reformés entrent en 
ligne et le combat reste longtemps indécis. Les Fran<;ais 
soutenus reprennent courage, mais les Serbes, sous la cim- 
duite d'Etienne Lazarevich, se sont réservés jusqu'au moment 
où le succès se dessine en faveur des Musulmans; ils se 
décident alors à les secourir, et attaquent Niiîolas de Gara. 
L'effectif des troupe^ serbes ne nous est pas connu; Schilt- 
berger le fixe à quinze mille hommes, évalution évidemment 
exagérée si l'on songe que Lazai'evich, par le traité de 138!) 
conclu avec la Porte, n'était tenu qu'à mettre sur pied cinq 
raille hommes, et qu'il a dû, en fait, rester au-dessous de ce 
chiffre. C'est donc un renfort d'environ cinq mille hommes 



1. Ducas {Ifiitt. Bycanl,, chap. xni) donne le chinTre d^. dix mille 
KpahiK. 

2. flr/if/iVttar tir Snint-fhnis, n. 508-10: - Livre thn fait», |, ph. 
XXIV, p. 5*»5. 



PEETE un I.A UATAILLE J'Att LliS CHRKTIliNS. 



277 



(le troupes Craîches pour Bajazet. Malgré des prodiges de 
valeur, ta batailli' est perdue pour les ClirtMieus ; rinterven- 
tion des Serbes est décisive, et Sigisuïuud, à la tète de ses 
troupes, se retire en désordre sur le Danube. 

Les chroniqueurs français ont généralement attribué à la 
fuite des Hongrois la rcsponsabilitfî du désastre; cette asser- 
tion no saurait être accoplée sans réserves. S'il est vrai 
que les alliés de Sigismond, [bulgares et Bosniaques, aient 
liWIié pied sans combat; s'il est également certain qu'une 
partie des auxiliaires hongrois, effrayée par le désordre 
de la mêlée, par la fuite des chevaux sans cavaliers et des 
valets d'armée, ait cédé à une panique subite, il faut 
reconnaître ([ue les troupes aguerries de Sigismond ont 
bravement fait leur devoir. Le roi, à leur tète, avec ses lieu- 
tenants les plus dévoués, Nicolas do Gara', Nicolas de Ka- 
nysa, archevêque de Gran'. les Kozgon*. Forcacz*, le ban 
Jean de Maroth'. le comte do Cilly*, a tenté un effort suprême 
pour dégager les chevaliers français. Pour les sauver, il a 
réuni à ses troupes les croisés allemands et polonais, et sa 
tentative eiH réussi sans l'arrivée décisive des Serbes sur le 
champ de bataill<î ; c'est duiit: plulnt à l'outrecuidauce fran- 
çaise, â la témérité sans excuses du connétable et de la jeu- 
nesse guerrière qui le soutenait, que revient la perte de la 
journée. 

Pendant que Sigismond, dans un supn'Mne effurl. tenfjiit, 
comme nous venons de le voir, de rétablir la bataille, les 
Français faisaient des prodiges de valeur. « Oncques cenglier 
€ escumant ny loup enragié plus fièrement ne se abandonna », 
disent les contemporains. Ce fut une niéléo sans pitié. 
iJésespï^rant de vaincre, ils voulaient mourir après avoir 
vendu chèrement leur vie. Le comte de Nevers, malgré 
sa jeunesse, donnait l'exemple aux siens ; les < nobles 
€ frères de Har », le comte de la Marche, < qui le plus 



1. Voir pliiH haut, p. 271 et 275. 

3. Voir pliiK haut. ]>age 230. 

8. Fejop, Cofi. tfipl. ifnn*/., \. 2, 2'i2. 

4. Jean KorgTH^h dr liliyrtiPs appartiMiait à une famille qui juiia un 
pùIp iiujwrtiuit dauN l'hisloirc de llongrio. Ct, Fojcr, CW. dipt, Uung.^ 
X. 2. p. m. 

5. Voir plus haut, p. 25<i. 
li. Voir plus haut, p. Iki), 




IIAÏAHJK HE MCOPOLIS. 

« jeuoe estoitde tous, ne aucores ne avoit barbo ne gre- 
« non », firent vaillnniment leur devoir. Ces « nobles jouvea- 
« ciaulx de la fleur d** lis là se combatoicnt, dit W throni- 
« queur, non raie comme enfaus, mais coroiue si ce fussent 
« très endurcis chevaliers ». Le connectable, ditnt les conseils 
pernicieux avaient conduit Tarnii^e à la ruine, cherchait à les 
faire oublier par la ténuVitô de son courage. II « ne s'j fai- 
« gnoit luie, ains dcpartoit les grands presses avant et 
« arrière ». Cba(iue instant augiueniail la rnèlde et la cou- 
fusion. Les chevaliers, diss(^nûu(^s par petits groupes de dix 
et de vingt, uffraient â l'ennemi une proie rai:il('. Parmi gux, le 
marécbal Houcicaut luttait avec une ardeur dHsesp<?r(?e, Il 
« se fichoit es plus dru*î >, l'audaco do ses faits d'armes 
était si heureuse qu'elle (*tait jinur toul^ rarm**e un objet 
d'admiration. IVrsuruie, ou cette jounirn, ne fit plus de 

< bien et de vaillance » que lui. Il semble que le chroni- 
queur, en comparant les Chrétiens à des sangliers accultîs, 
ait spécialeiuent eu en vue le itlus terrible d'entre eux. Bou- 
cicaut. H est, en effet, didicile de trouver une image qui 
I>eigne mieux que celle-ci le caractère du maréchal, sa bra- 
voure un peu rude, non raisonnée et d'une ténacit*^ iucrovable. 
On se figure, penilanl cette mèk^e, les sentiments qui devaient 
agiter son âme. ilunte de la défaite. Iiaine de rintidêle, 
courroux contre ceux dont l'avis avait amené le désastre, se 
heurtaient dans son cœur; s'il ijtait d'ordinaire au combat 
parmi les pins vaillants, il était, ce jour-iâ. le premier au 
danger, combattant, sans souci de la mort, avec l'énergie du 
désespoir. Il est « comme tout forcené », résolu à vendre 
chèrement sa vie < à celle chieuuaille; si fie ri le destrier des 
c espérons, et s'abandonne de toute sa vertu es plus drua 
€ do In bataille ; et h tout la trancimnt cspêes que il tenoiti 
« fiert â di'xtre et à senestre si grandes collées que tout 

< abatoit quanqu'il atteignoit devant soy. Et tant ala 

< ainsi faisant dev^int luy que touft les plus hardis le rodou- 
c tèrenl, et se prirent à destourner de sa voye; mais non 
« pourtant lui lancoient dars et espées ceulx qui aprocher 
« ne ï'osoieot ; et il. comme viguercux. bien se savuit dof- 
« foridre. Si vous peignoit ce desirier, qui esloit grant et 
€ fort, et qui bien et bel estoit armé, ou milieu de la pres?»e 
* par tel randon qu'à sou encontre les aloit abatant. Et 

< tant :ila ainsi, faisant tousjuurs a\anL, qui est une uicrveil- 




I>KOI>U>ES l)K VAI.KIU ItES KHAN't-'AW. 

leuse cfio.se à raconter ; ot toutefois est-elle vrayc. 
si que tesruoignent ceulx qui le virent, que il trospenja 
toutes les batailles des Sarrasins, et puis retourna arrière 
parmi eulx à se.s compa^^nons. Ha! Dieux ! (luel (chevalier! 
Dieu lui sauve sa vertu ! Domma^^e sera quant vie lui 
fauUlra ; mais ne sera mie ancore, car Dieu le grardera. » La 
mort ne veut pas le prendre. Il fait auti>ur de lui. à force de 
coups, « si grant cervedes morts et des abatus » que nul n'oso 
l'approcher. C'est un lion forcené qui ne redoute rien ; plu- 
sieurs infidt^lcs paient de leur vie leurs tentativrs de s'era- 
paror de lui. Knfiii il faut cOder au nombre et Boucicaut est 
fait prisonnier. Vu peu plus loin, le vaillant sire de Coucy, 
malgré les coups de massue de cuivre qui s'abattaient sur sn 
t(^te, malgré les jusarnu's i|ui fra]ipaii'nl son armure, faisait 
nn gi^iul carnage des Musulmans. D'une force peu cotunume. 
il leur « lançoitsi très gran.s coups que tous les detranchoit » 
et semait la mort autour riolui'. 

A se» ciHês, Tamiral de Vi**nue sauvait Thonnem- de la 
chevalerie dont il portait le drapeau. Ses conseils avaient été 
reptmssV^s. son expérience ni(''prisêe, et reprMMlatir, dans cette 
funeste journée, personne n'e'it pu tenir plus haut et plus 
ferme la bannière de la Vierge. lucapable de rallier les fuyards 
que n'arrêtaient ni ses nienaues, ni ses cris, il songeait j'i rega- 
gner le camp, mais la voix du devoir le fait n-noncer à ce 
honteux dessein. On ne ternit pas. par un moment de faiblesse, 
une longue vie d'honn<'ur et de vaillance. Aussitôt il invoque 
Notre Dame et !<•« Saints, rair»> ses dix compagnons, et fond 
avec eux sur les intidéles. Comme un lion furieux, il répand 
la mort autour de lui. Six fois l'étendard de la Vierge est 
abattu, six fois il le relève, jusqu'à ce qu'il succombe enfin 
sous les coups de l'ennemi, seirant encore entre ses mains la 
bannière mutilée*. 



1. Livre df* fait», i. ch. xxiv, p. 51*5. 

2. Vky \Afray, Jean th Vienne, p. 27*2-3. d'après le ftetiffieiix, M, 5U; 
— cf. Lirre dfn faits, i. di. x\iv. p. 5%, ot Kroissatt, <>d. Korvyii, xv, 
318. — Deux autres mombïvs dn lu famillo df Vienno. CfUilLiumc et 
Jacf|iios. prirt'Ml prirl à la croisade, ("e flernirr suornniba h Mcopolifi. 
nuit c<'\\éi de lamiral. Le» cotnpa^iiun^ de Jean do Vienne sont proba- 
blnmenl le* nl'^^l^s (|nn ceux qui partirent av»'r. lui pour la route de 
Milan, aux Trais du dur d'Orlôari'i. et dotd nous ronnai!i<M>nâ les tiointt 
{Huit, ftcla Suc. acud, Uif laun. \\l\- (I88'i), p. 46-51). 



28(i 



liAT.VUXK 1>K NUnpOLIS. 



Prés de l'amiral tombent Guillaume de la Trémoille < qui 
à merveilles estoit beau ohevalier » et sun fi!s\ Philippe de 
Bar", MontcHvrel, un vaillant chevalier d'Artois*, Jean de 
Royo'ettani d'autres. LVIite de la noblesse frdin:aise p«?rit 
sur le champ de bataille dr* Nicopolis ; le reste tombe aux 
mains des vainqueurs; le totnte de Nevers est parmi les pri- 
sonniers \ 

liC roi de Hongrie, cependant, luttait toujours. Quand îl 
vit sa bannière abattue, quand nelui qni la portait, Jean, tils 
de Nicolas de Gara, fut tombé en la défetulant, il comprit 
que toute résistance était inutile. Les iroupos étaient dis- 
persées; ct^dant aux consiûls des comlen de Cilly et de 
Nuremberg, il se rf^.soud alors à quitter le champ de bataille. 
et arrive au Danube. Là. après mille dangers, il monte sur 
un navire di* l'ordre dt; Rhodes; nne aatje barque recueille 
ses hdèles compagnons qui ne l'ont pas abandonn*?, et, au 
milieu d'une grêle de traits lancés de la rive par les Turcs, 
le rni et sa suite échappent au sort qui attend la plupart 
îles fugitifs*. 

Il est difficile de préciser la composition de l'escorte 
royale dans cette fuite. Cilly et le burgrave du Nuremberg, 
le grand-maître Philibert rie Naillao. accon)pagnaient Sigis- 
mond; parmi les Hongrois. Nicolas de Kanysa, archevêque 
de (îran, et son frère Klieune. Nicolas de Gara el Jean, sou 
frère, Oswaldde Wolkenstein, un des compagnons de jeunesse 




1. Voir plus haiU, page ITô, — Son fils était Philippe de la Tré- 
moilte. 

2. Voir plus haul, p. Vu. 

n. Voir plus haul, p. 257. M. Kervyn conteste le téinoignîi^ do 
Fi*oissaiiet aftirmp quo Montcavrel survécut à la bataille. Quoi quit 
en soit, l'épisoiff rapporte^ prn* Tfoissart (xv. :n"-8) el rpjah'f au jeune 
fils lin chevalier arU^sien, qui. malgré le dévouement tl'un ecuyer 
auquel son père l'avait eotitié. fut uuyé dans le Danube ftu moment 
d'eire sauvé, est des plus loucliatitjj. 

'i. Il était seigneur du Flessier de Koye, de Muret et de BuKancy, 
prêt» d'thir&i^ampît (Oise). Sou hLs Mathjpti, f|Ui alla en Orient rliercher 
le corps de son ;>ére, rapporta nne reli')Ue pr^'cieuse, le clief de sainte 
Anne, qui est aujourd'hui ('«tuservé j!» Cliéry (tHse). (Maillet, Une trunsln- 
tinn de reti</ucn, t\:v\s Itull. duoomitearch.de Noyon, r (1862). p. *i3i-y). 

5. Hrtitjieux de Saint l/enis, ii, 514; — Kroissart, éd. Kervj'n, 
XV. 318. 

6. Ki^uigfshoreti. i'Jifun, Ahatitt^ u, 85'i 
.\v, ;f.'S; — SLliiUU.ir{;-or. p. ôlt-'i. 



;— b'roissart, éd. Kervyn, 




Fl'ITK Ut. sii.lSMuM» SI K l,\L HANIHE. 



•^81 



tlii roi, poète dont les œuvres nous sont pan'emies: parmi les 
Polonais, Thomas Kulski et Stibor de Stib<jmczp', échap- 
|>éroiit avec le roi à la mort. Déruétriiis Bebek et Jean rio 
l*asztoli furent aussi de ue nombre'. Co sont là les seuls 
noms <]ui nous soient parvenus; il ne semble pas que les 
compagnons de Sigisninnil fussent beaucoup pl\is nombreux ; 
au plus peut-on, d'après les témoignages contemporains, ea 
porter le nombre à une vingtaine". 

Le di^sastre était complet ; la route du Danube <*tait coupée ; 
ceux que les coups tles Turcs ont *^pargné3. ceux que l'en- 
nemi n'a pas enveloppés et faits prisonniers, essayent de fuii* 
vers le fleuve; là oncore la mort les attend. Ils se jettent à 
l'eau pour alteindn^ la flottille, en majeure partie composée 
de vaisseaux de tninsport ^u de pontons ilestinés à main- 
tenir sur le Danube le blocus de Nicopolis ; ceux-ci sont 
prom|ilement cliargés outre mesure et coulent bas ; paitout, 
pour éviter de pannls accidents, les premiers arrivés coupent 
sans pitié â coups de hache les mains des fugitifs qui s'ac- 
crochent à leurs barques; le reste, dans la confusiim géné- 
rale, périt noyé dans le fleuve. C'est un lajnentable spectacle; 
le tils du seigneur de Montcavrel se noie entre Heux barques* ; 
un chevalier polomiis, ne trouvani nulle pari nu bateau pour 
lo recueillir. traviTso, tout armé, à ti'avers raille périls, le 
Danube à la nage' ; mais combien, moins heureux que lui, 
ne parviennent pas â attfiindi'e la rive opposée'! 



1. (.'omte de PretttKjurg il39U). Il avait obtenu, ain^i que ses frére^s, 
en 1389. la naturalisation hongroise (Fejor, Cod. dipl. hung,, x. i, 
p. 561 c\ X, X p. i:i:ti. 

2. Si^i!^I^o^d nomma l>cmt>trius Bobck tfrand pulfttin rt Jean U(ï 
l'aa/.toli Krand chanoi^hcr, et lesenvuya, avec Jean do (lara, annoncer 
en Hongrie h? succV^s de sa fuite et gouverner le ru3'aume en son 
absence (Ascliïmch, i, 107| 

3. I'"eji»r, pa^sim; — Vertot, Hint. de$ f'ht^v. hosjt., n, 3a2; — Frois' 
sart. ^d. Korvvn. w. 317; — <;. Pray. Xnn. mj. Jfuntj., pars ni. t%; 
— Diiijtoss. HUt. poion., u l'iG; — Heila Weber, /He (iedichte Os~ 
watd'â vfiH iroMr/K/c»», Jarbriick, I8'i7, p. 6. 

'i. Froissart, éd. Kervyn. xv. 317-H. 

5. U o»t appol'^ par S. Sarnirius Dtui^oss, l/i/i. fuilnu.. u. 1 159) .<<//- 
boriuê, fini fuit tjtnte StoiuM, et par DIu^^osm, Strttnioniatiit vs /••rra 
Siradietui, de domo ijjndnorUt», Scffuja ri/i/WAi/tM {iMiigtiMs. //iV. 
ftotuH., I, nS-Gj. 

(i. ftfli'jirujc de Suint bt^ni*. il. 512; — Scliîltberger, p. 3i, 




Si le désastre était coiaplet puur les croisés. Ilajazet 
payait cher son triomphe ; l'élite de ses truupes était hors de 
combat; son armée, d'après les sources françaises, avait 
perdu de vingt à trente mille, et. suivant d'autres inicils, de 
quarante à soixante mille hommes. Le sultan Ini-môme, 
disait-on. avait été personnellement engagé dans cette journée, 
et blessé; on ajoutait même (|ue c'était Sigismond qui l'avait 
désarçonné'. Mais on ne saurait ajouter fui à la véracité de 
ces récils, piiis(iue. le lendemain de la bataille. Bajazet pn*- 
sidait à l'exécution des prisonniers. 

Du v.<W des Chrétiens, les évaluations les plus modérées 
Usent à douze mille, d'autres à vingt mille le nombre des 
morts'; il est dilficîle, en présence d'une défaite aussi 
complète, qu'elles puissent être exactes. D'une armée consi- 
dérable, rien ne subsistait ; les corps valaques, bosniaques et 
serbes avaient passé à l'ennemi, les croisés fninçais étaient 

1. Ai'riT lies faits, i, eh. \xiv', p. 596; —Het. tte Saint Denis, ti, 3t8; 
— Edris (Fn)i».sart, ^t\. lïuchon ni, 266); — Annales Estenses (Mura- 
tori, xvin, 836 1 ; — Jean de Mussis (Muratori. xvi, 557); — ÏJoiifiniua 
(flcr. Unfjaric. decadr». ilattau, 1606, p. ;ï77-8> ; — Sozomène (Mura- 
tori, xvr, 1162Ï; — lionincuntri (Muratori, xxi, 72;. 

2. Posilge {Script, m-. Prnxx., ni. 20**); — Chrou. Norimh. ipir 
CJtronikrn drr tJeiiljcrhrn Stàfltt: .NiiniUerf:. 1, p. .3311; — Chron. auM 
A'. iSVr/MUfM/"* /ri7. \ihidem. p. 33*.» l ; — Uunliiiiu*. {Hee. Vng. ttec, 
|i. 37H). — I.P Ininoiîjrn.i'îc ilfi Jt^an île Miissls. t^valuant los pertes des 
('hrétiens à niilln ltuintiie:i et trenlt' Imroiis, est évidemment très éloi- 
iifi^ dp la voriti' ; dans l'autre sons hist'm^cr iCht'on. de /icrnc dan» 
rnH.s>art. (d. Kc-rvyn, XV, 'ilO) et KoniKsIiufen {Chrott. Ah., u, 854), 
IMirlcnt du luo, Oi>0 uu2UD, 090 mort», cliiltVes également inucceptabte.s. 



KTKNUUK i»KS PERTKS I>KH llKfX AII.MKKS. 



283 



pris ou tués, l'armée hongroise on fuite ou noyéts dans le 
Danube. A peine quelques débris avaient-ils, à prand'peine. 
atteint la rive gauche du fleuve, mais là encore ils s'étaient 
trouvés en pays ennemi; 4lOpouillés par les Valaques, ils 
n'avaient pu reg;agiier l'Allt^magno qu'au prix des plus 
grandes privations. Beaucoup avaient succombé pendant îe 
(rajet; le reste, après des privations de toutes sortes, arriva 
en Allemagne, exténué de faim, de fatigue et dtï misère; de ce 
nombre était le duc Robert de liavièr4». Il revint malade sous 
des habits rie niendiaiit; les soulfrauces t^u'il avait endurées 
étaient au-dessus do ses forces; il mourut quelques jours 
aprC-s son retour à Amberg*. 

Les croisés avaient, dans leur fuite, abandonné tout ce 
qu'ils possêilaient: matériel de gueire, approvisionnement», 
bagages des chevaliers, tentes, bannièi'es, tout tomba au 
pouvoir des Turcs. Le sultan, après la batiiille. put juger, en 
parcourant letLéAtre de la lutte, de l'étendue de sa victoire, 
mais en même temps des pertes subies par son armée. Pendant 
que jongleurs et ménonfrels dansaient et chantaient devant 
lui, dans la « UKiitre tonte », abaudnnuée par le roi de Hon- 
grie el dont le lux<i dépassait ton le imagination, pendiuit 
qu'il rendait grâces à I>ieu dosa victoire, le rhauip <ie bataille 
était jorir-hé de Musultnaus ; « pour ung crestieu de ceux qui 
« gésoienl sur les champs morts, il y avoit trente Turs ou 
€ plus uu auitres hommes de sa \oy ». Ce spectacle nlliinia 
la colère de Hajazet, et jmur venger la mort de ses soldats, 
le massacre des prisonniers fut résolu. Tout captif dut être 
amené eu pr^sencR du sultan pour subir la mort qui lui était 
réservée; quelques prisonniers de marque, dont on pouvait 
espérer une riche rançon, furent seuls exceptés, et leur sort 
(ttt réservé à la décision ultérieiu'e du prince*. 



1. /?r/i(/i>Mxrfe»rtinr/>rni>,u,5J2: — l Iman Stromorl//i> CAron. rf«r 

tteuUrhen Stfttltr, Niirnlinr;:, i, p. i9l ; — i)iisor(j {Her litfir. Scn'pt., l, 
ji. ;tnt|; — Tntiu'iiiitis, C.hvm.duc. /tar., {*i\. do ItiOl, i. p. 117. — Un 
valH il'atitri'irti* rivait ji Vioiino nn fK'pe, nnmm»^ Jeun do llenizobort, 
<|ul • a fait plusiniirn mpialite/.. M)lngpinens pt ami» liez il pliisiours 
" ivluiirnaim de !a rumpai;ni« ilo mon.-M'ijînoiir le conte ile^Npvors ». 
l*ùuv ce l'ail, If dur de Ruiir^uKiif lui oi'copda une grntiflootion (Arcb. 
dolatViU'd'Or. li. 1511, t. 6»). 

2 Kruissart, ÛJ. Kervyu, xv, U2I-:*. 



284 



SOKT DES I^RISOXNIERS. 



Le lendemain, mardi \ le courroux du sultau n'était pHs 
apaisé. Persistant dans sa vengeance» et par repn^ailie^ du 
massacre fait par les croisés des prisonniers turcs avant la 
bataille. Bajazet ordonne d'auieaer les Chréiiens devant lui. 
Il est sous une tente, en pleine campagne, entouré d'un 
brillant état major, et fait di^filer sous ses yeux les captifs 
onciiainés. « Làeslott grant pitii'» à vooir ces nobles seigneurs, 
« jeulncs jouvenciaulx, do si hault sanc comme de la noble 
« lignée royale de France, amener liez de cordes esiroitte- 
« ment, tous desarmez en leurs petis p'iurpoins par ces 
« chiens Sarrasins, lais et oiribb^s, qui les t.enoient dure- 
« ment devant ce tirant, crineniy de la foy. qui là séoit. » 

Cependant « les lattitiiers du roy » ^'étaient enquis des 
plus nobles soigneurs pour les excepter du massacre. Jacques 
de Heilly', qui s'était fait reconnaître do l'entourage du 
sultan, les aidait dans cette recherche. Ainsi furent amenés 
th-vant Baj;izet le comte de Nevers, les couites d'Ku et de la 
Marolie, le sire de Coucy, Henri ile Bar, Guy de la Tré- 
moille et quelques autres chevaliers. Le sidtan, qui les 
épai'gna. les plara devant lui. et fil détiler entre eux et 
lui tous les Chrétiens destinés à être massacrés. Semblable, 
dit le chroniqueur, « au roi Herode assis en chayere que Ten 
< paint par U*s parois et aux lunocens que l'en detnuiche 
4 devant lui », Bajazet reganlait les captifs « un petit », 
faisait un signe et les bourreaux s'emparaient d'eux. Aus- 
sitôt ils étaient « frappés horriblement par t»'stes, par poi- 
« trines et par espaules, que on leur abatoit jus sans nulle 
« pitié ». 

Boucicaut, à son tour, allait iiérir comme ses compagnons; 
l'intervention du comte de Nevers le sauva. Se jetant aux 
genoux du sultan, celui-ci implore la grâce du Maivchal, mais 
ses paroles ne sont pas comprises. Pris d'une inspiration 
.soudaine, Il joint alors < les deux dois ensemble de ses 



1. 2t>sept. laofî. 

'J. Jacqiipude Oéquy, seigneur de Heilly oi du l*a<, llltt de Jacques 
de ll«îlly et d'Alix de t'oricy, avait ôpoii^é Ade de HaiiiPval. Kn IS?*.», 
il ;iv;ïit MiuH ses ordres quatre ohevalïeps et treize éruyers. Il assista 
atix sièges d'.Aquigny (ftr>ùt 136'») et d'Ardres < l.'C'K '^onibaMit eu Ppuhsi» 
;iver It* s Teuloniqties, et avait dt^jà étf> eu «trient avaut l'oxp^dilion do 
lloM^ri*^ (V. pliiN haut. p. *2i!l). Il i^tnit rliambellan Ju duc do bour* 
goyiie (l-'roiiisart, 6d. Kcrvyn, .\xi, 537-B). 



MASSACRR IiKS nUS(tN\|RUS. 

4 doux maius eu regardant lo Hoznt, et rïst signe que il 
« estant oomo son propre frêro «t qu'il le rospitast », 
Ce signe est saisi du sultan et Bouciuuut esl sauvé. Ui«'U, 
dit le chrouiqui'ur, voulait garder son serviteur et le ré- 
server pour accomplir d'autres exploits, et venger par lui le 
d<^sastre de NiL*opnlis". 

Cette sîuiLrIaiite boiirherie dura toute la jouruée. Les \io- 
limes marchaient l'ésiguées au supplice, comme des agneaux 
traînés par le boucher. Lo sentimont rhréiien les soutenait; 
elles niaur.'iipiil oti niartyrs « ptiur ri-xausscun'nt de la foy », 
(*t nul ne pouvait souhaiter une niorl plus enviable, « si n'est 
« mie (bmbte que, se ilz la recrurent en bon gré, que iU sont 
* sains eu paradis. » lin nuMiraut ils s'4'xh'triaienl les uns 
les antres. Hans Greiff, chevalier bavarois, soutenait le cou- 
rage de ses niuupagnons ; :i haute voix il invoquait le Sei- 
gneur, et en le reuierrianl de lui donner la couronne du 
martyi*e. il s'agenouilla pour recevoir le c.iuip fatal. Seul.s les 
prisonniers Agés tW moins de vingt ans furent épargnés ; 
parmi eux Schilrlierger, qui avait à peine seize ans, 
dni son salnl :\ rinterveniiou du Hls du s\il1an. (^nand les 
Turcs furent fatigués de frapper H le sultan d't'n\t)vcr les 
prisonniers à la mort, vers quatr»? heures [lu soir, à la prière 
de l'enloiiragc d<' Uîijîizct. ordre fuî donné il'arréter le car- 
nage; il avait coulé la vie ii environ trois mille hommes, pour 
la plupart chevaliers ou écuyers'. 

La connaissance «le la langue turque, a^qu'isê en servant 
dans les années musulmanes, sauva Jacques de Heilly et 
Jacques du Fay, de ïournay ; Tamour du gain, en faisant 
cacher aux soldats turcs leurs prisonniers pour en tirei' Ih'*- 
néfice, «Ml sauva quelques autres. Ceux des captifs qui échap- 
pèrent à la mort furent partagés entre les soldat», comme le 
resti» du butin, ^smt la part due au sultan : bien peu 



1. Lirre dfx faits. I. ch. xxv, p. 596-". — Proissart (éd. Korvyn, xv, 
327) dit que te comte du Ncvors fit signe & Bajazct en comptant d'uno 
main sur l'autn* < qu'il paierait grant finance. » — Itabbi Joseph, 
{Chroniclrs, Lontli-cs, 1835, I. 252.) 

2. NoiiH rniyuns qu'il iic faut admettre ni le chilTre de trois ceius 
hommti's, duiiné par Krùissart et Kabbi Josopli ot évidemment tWisinfi^- 
rieur h la réalité, ni celui do dix mille hommes donné par Schiltbergcr. 
— fti'h'ffiett.i' fte Sfiinl-lh*ni*. n. p. 518. 



■2K0i RoiïT pF.s pnrsoNNiKus. 

piu-ent se racheter à prix d'argent, la plus granr]p parti*? fut 
vendue comme esclaves'. 

Quekiups pr-istmiiiors de marque, parmi lesquels Jean do 
Nevers» avaient seuls été réservés pour être mis à rançon, 
co nime nous venons de ledire.Lournombre ne nous est pas exac- 
teraentconnu; il ne dépassait pas vïn^t-quatro. Schiltberger 
le tixe à quatorze, dont douze Kfanrais; d'autres sources à 
cinq seulement. C'étaient, outre le comte de Nevors, le con- 
nétalile, ruuc'v. le comte de la Marche, Henrv de Bar, Guy 
de la Trémouille, Jean de Hangest', le maK'chal Roucicaut, 
Uenier Pot\ maître d'hôtel du comte de Nevers. Jacques de 
Couriianibles', hliistaclie de IlUua*. qui fut palatin de Hon- 
grie, Tristan do Me^sein, Jean de Varsenaere. Etienne Sjnû- 
lier", Jean de Bodem', et quelques autres*. 

De Nicopolis, ils furent iliri^'i^ sur Andriiiople, centre de 
la puissance turque en Hurope, et y restèreut quinze jours, 
puis de là sur Gallipoli. Leur séjour ei» cette ville fut de 
deux mois. Le comle de Nevers et ses compagnons étaient 
logés à Tétage supérieur d'une tour dont le bas était occupé 
par trois cents captifs; i;es derniers faisaient partie du butin 
ihi sultîin: parmi eux était Schiltberger, dont le n'cit nous a 
transmis ces détails. Pendant que les Chrétien» attendaient à 
Gallipoli que leur sort fiH décidé, un ordi^e du sultan enjoi- 
gnit de les faire passer m Asie et de les conduire à Brousse, 



1. Heligietts de Saint Denis^ n, 516-8; — Froissart, éj. Kervjii, xv, 
321-9; — Litre des ftiitK. i, ch. x.VV, p. 596-7; — Schiltberger, p. 54-6; 

— Cf. Brauner, p. 50-». 

2. \ oir plus jinut, p. 171. — I] donna quittance, le 23 avril 1398, de 
mille francs d'or reçus du duc d'Orléans pour sa rançon. (Ditil. nat., 
fr. nouv. acq. 3639, pièces 307 et 3I7.I 

3. Voir plus h:iut, p. 231. 

4. Voir plu< haut, p. 236. 

». Pour KustuL-he de llisua, v. Pièces justificatives, n» xvi. 

6. Hraunorip. 51) identitle ce persoimage avec Rtienne Sdimichàr^ 
un llavaruis tiui fut or^é chevalier à cause de sa conduite pendant la 
bataille. Uruun {The Bondafje atiti travelg... p. 112). proj>08e de recon- 
nailre dans K. Synfdior. Ktieniie Siniontornya, neveu d'Rtienue Laszko- 
vich, voivode de Transylvanie. 

7. lïrauner (p. 5!» l'appelle .loan de lïaile. Il s'apt, d'après Hruun 
{The lionHaije itntt IraveU. p. 112) île Jean Sracimir. rni de la Bulgarie 
occidentale, dont la capitale clait W'idditi {en allemand hodetn\. 

8. Habbi Joseph, CArom'r/M.l, 252; — Froiiisart, éd. Kervyn.XV, Si5; 

— Schiltberger, p. 55. 



IMLK I)K I.A Fl.iiTTK i'OAl.ISKK. 



2a: 



en Anatulie. La captivité, sans être, semblnt-il, d'iino rig-iipiir 
oxtrt'me, ne laissa pas que d'éprouver b*ïaucoup les clievaliVr**. 
Hahitiu^s .-i une nourriUire raffinée, au service de nombreux 
douiestiiiues, ils avaient i)eiiie i\ se contenter de gros^^es 
viandes mal cuites et mal préparés, de pain de millet, et à 
supporter la privation de vin ; on vit bienttH les maladies 
s'attaqupr à eux. A Bmusse, ii.s furent rejoints par Bajazet, 
et, sur son ordre, la prison du comte de Nevers fut adoucie; 
un palais, voisin de celui du Sultan, lui fut assij^né comme rési- 
dence. Il fallut que le prince, par sa n^signation et sa bonne 
humeur, soutint et réconfortât ses compagnons. Le comte de 
la Marche, Henri tU» Bar. b^ maréchal prenaient leur mal en 
patience. Ce dernier surtout s'applaudissait d'avoir échappé 
à la mort qu'il avait vue de si près : <« A l'avenir» disait-il. 
** ce que je vivrai, il me semble que ce sera avantage »i. Il 
remontait le couratre do ses amis et cherchait à leur faire 
partagerses espérances « dans une prompte délivrance', h 

La barque sur laquelle Sigismond s'était réfug'ié avec son 
escorte nvait descendu le cours du Danube jusqu'à la mer 
Noire et de là le fugitif avait ga^aié fonstantiriople sous la 
protection de la flotte coalisée qui croisait aux bouches du 
Danube. Le Me de cette flotte, commandéo par Thomas 
Mocenigo, et coiupusée de quaraMt*'-(|u;itre brUiments appar- 
tenant aux Vénitiens, â l'ordre de Rhodes, à l'empereur et aux 
princes chn^tiens de riiios et de Mitylène, n'avait pas répondu 
k l'espoir de la chrétienté. Elle semblait assez forte, ce- 
pendant, pour paralyser la marine encore peu déveiopi)ée des 
(Jttomans, et empêcher ou au moins entraver le passage à 
Gallipoli des contingents tiu'cs venant d'Asie. Il n'en fut rien; 
croisant devant Constantinople et plus tard aux bouches du 
Danube, elle attendit dans l'inaction i'airivée des croisés, au 
lieu d'inquiéter le passage des renforl,s dans le Bosphore*. Le 
sultan, sentant son infériorité maritime, réussit à dérober à 
Thomas Mocenigo, dans les ports avolsiuant Gallipoli, ses 
valtscaux de transport. De son côté, Venise, qui avait surtout 



1. SchiUberKsr, p. 57; — Froiiwait, éd. Kervyn, xv, 3^0-3. 

2. Heyd lGr*fA. ''e* Lfrti»trfninthh, ii, 2fi'2) ditqnn Mocenl^ n*ap- 
rivA dovnnt (^onsijintiiiuple ({ue lo 2 septembre; kî co fait est vrai, il 
n'eftt pas étonnant que k: jnnisage dce truupes ottomanes par le Uospliure 
ae soit accompli sans tMiruiiibre. 



en vue la sécurité de son commei*ce et spécialement celle de 
galères revenant de la Mer Noire, ne cessa, durant tout l'êlw, 
pi.mr assurer ce résultat, d'envoyer à ses agents les instilla- 
tions les plus précises et les rtmforts dont, elle pouvait dis- 
poser. Nauplie [Neapolis tie Homania), N^grepont et le groupe 
des Cvelades étaient signalés à l'attention du capitaine 
vénitien pour les défendre conln.' tonte atlufiuc dos Turcs : si 
la flotte coalisée se dispersait, ordre était dt)nné à Moceni^n 
de se replier, sans retanl, avec ses vaisseaux, dans l'Archipel 
pour y protéger les pttssessions véniliennos. tiiiand la calas- 
în>|i!if* fut connue, la ré[ni1ili(|ue «ic Saiul Marc, très effra^'èe, 
tit de ntmveaux armeuuuits dans ce but ; sa colonie de Fera, 
menacée par le siège de Constantinople que le sultan menait 
activement lorsquo les croisés entrèrent en Dulgarie. avait 
été ilégagée par la rtotle de Mocenigo' et la retrait^ de 
Bajazet» mais elle était de nouveau en péril ; ou était sans 
nouvelles des galères de la mer Noire, et le triomphe des 
Turcs rendait la siluatinn très précaire. Il semble ijue si la 
politique vénitienne n'avait pas exclusivement tondu à pro- 
téger, sans rien risi[upr, ses intérêts comiiu'rciîmx, un effort 
eût pu être tenté a\ec chance de succès jiar la ilote com- 
binée ; une diversion énergique, sur le Bosphore, pouvait 
changer la face des choses et peut-être éviter le désastre de 
Nicopolis", 

Sous loscorte des vaisseaux chrétiens, le vo'x de Hongrie attei- 
gnit Constaiitinople sans encombre ; il n'y resta que le tentps 
nécessaire p<jur saluer l'empereur, et s'emharr|ua avec le 
grantl-maitre de l'ordre de Saint .lean sur un navire vénitien 
pour Khodes. Devant Cialliiioli. les Turcs» informés de son 
passage, font ranger sur \o rivage tniis les prisonniers chi'é- 
tiens, et crient à Sigismond, avec une aniéro ii*onie, do 
débarquer et de délivrer ses sujets. Ils n'avaient, du reste, 
aucun moyen d'empêcher la Hotte chrétieime de franchir les 



1. Keytl, Gesch. des Levantehandels, n, 262, nuteS. 

2. Marino Sanuto. Vile fie' tiucht di Venesia iMnratori. xxn. 762); — 
22 juin 1^96 (.\rch. (Je Venisp). Sert. .tfiJî/i. XLHi, f. 138) ; 20 juillet 
1396 (ê(|. Ljiihic, Mon. spect. hid. atav. merid., i\, :t78) ; — 29 et 31 
octobre 1396 (êtl. Ljubic, iv, 3SG-88, 390-1); — 28 novembre 1396 (Sen. 
Mi$lt\ xim, r. 158 v"> ; — 12 janvier 1397 {Sen. Ali»ii\ xun, f. 166 v«» ; 
— Cf. Urauner, ji. 25. 



Dardanelles, et Sigismond continua su route sans ôtre 
iniiuièté'. A Rhodes, quittant 1© graiid-inaître, il fit voile 
sur un navire de Zara vers l'Adriatiqur;, sous la protection de 
Iroiï^ galères vénitiennes et aborda â Mtulon le G décembre. La 
nouvelle de ce retour, connue A Venise le 10 du mémo mois, 
estaussitùt transmise par la république aux autorités iJe Hude, 
à l'empereur des Romains, Venceslas, et aux ducs d'Autriche. 
En même temps, pour connaître les intetïtions ultérieures 
de Sigismond et les détails de la campagne, les Vénitiens 
envoient au devant de lui jusqu'à Ragu.se un envoyé extraor- 
dinaire; mais Sigismond, au lieu de rentrer en Hongrie pai' 
Venise, passe l'hiver en Dalmaiie et en lUyrie, où sa présence 
est rendue nécessaire par la fidélité chancelante de ses sujets 
et les menées du parti de Ladislas*. Pendant ce temps, 
Nicolas de Gara et Jean de Maroth. qui lui sont toujours 
fidèles, reconquièrent la Croatie et une partie de la Bosnie ; 
leurs victoires ouvrent au roi la roule de Hongrie qu'il regagne 
au printemps^. 

Ceux des croisés qui avaient réussi â atteindre après la 
bataille la rive gauche du Danube, et de là, au prix de 
mille périls et de privations de toutes sortes, l'Autricho el 
l'Allemagne, avaient npi)ort(? la nouvelle du désastre, et elle 
s'était rapidement répandue jusqu'en France. Bientôt même 
ces bmits alarmants avaient pris une telle consistance, que 
Charles vi, en l'absence de renseigiieinents officiels, dut 
défendre la dindgation de pareilles nouvelles avec ordre 
d'enfermer les propagateurs au Chàtelet et de les faire noyer 
s'ils étaient convaincus de mensonge*. On conroit l'impa- 
tience de la France à apprendre le sort de l'expédition; 
dans la noblesse française et bourguignonne» il n'y avait pus 



1. Chalcocondylafi, /> reb. Turc. (éd. de Bonn, 1843), I. i, p. 40; — 
Schiltbergor. p. 56. 

2. Ladiiilas de Durazzo, fils de Charles iir, roi de Naples, avait suc- 
cédé en 1386 à SOI» père. 11 ne fut maître inconie>lé de son royaume 
qu'en 1399. [| cljercha à enlever les province» iliynennes et dalmatcs 
de la Hongrie à Sipisrnond. 

a. Sigismund tMait de retour à Bude avant le 28 mii 1397 (Fejer, 
Cod. di'pi. linng.. pashim; — Ijutdc, Mon. ipeet., iv. 393-4 vi 'i03 (ins- 
tructions du sénat du 7 a\ril 1397) : — I.(:ciu:i, de Uegno Ùahnatûe dan» 
Sohwandlner, tn, 417; -~ Ai^clibacli, i, ch. 6, pâssim). 

4. Froissart, éd. Kervyn, xv, 331-2. 

lu 



de famille qui n'eiit un de ses membres en Hongrie; parmi la 
bourgeoisie et le peuple, renthousiasuic pour la croisade, la 
haine dt? l'infidèle enlri^cnaient la curiosité publique et la 
ferme conrtance dans la victoire. Aussi les premières rumeurs 
de la dt}faite. répandues à Paris dans les premiers jours de 
décembre I3'.)(j, furent-elles accneillio-i avec le plus vif inté- 
rêt et la plus profonde douleur'. Au premier moment, on ne 
voulut pas ajouter foi au désastre; il semblait impossible que 
l'élite de la clievalerio, d'un conrage épntuvé en maints com- 
bats, so fùl laissé anéantir par des hordes d'infidèles. Cepcn- 
dani, devant la persistance de la nonvelle apportée par deux 
valets du connétable', riiniuiéiude redoubla; on chercha 
de toutes parts à savoir la vérité. Charles vi et le duc de 
Bourgogne envoient, dans ce but, Jean de Neuville et Guil- 
laume de l'Aigle à Venise, porli'urs dti lettres pour la seigneu- 
rie (7-8 décembre;; le même Jour, Pietrequin VVandewalIe, 
valet du duc. prend la route de Hongrie avec une mission 
semblable. Deux jours après (10 décembre), l'inquiétude 
redoublant. Charles vi fait partir en toute hâte deux de ses 
écuyers, Jean Picquot et Pierre de Keini>>'; et le duc d'Or- 
léans, en recommandant son écuver Cetbiz Prunelle' à la 
beinveillance du doge, prie ce doniier de lui fournir tous les 
ren.seignements qu'il aura sur les tristes é\énements dont la 
rumeur vient de se répandicen France. Le 13, c'est Geoffroy 
de Saint Marc, serviteur a'Honri de Bar. qui part pour s'cn- 
quêrii* du >i(»rl de son maître» et des autres barons français*; 
frère Guillaume Pierre, ei*mite du duc de Borry, l'accom- 
pagne*. — La république de Venise est, à ce moment, le 



1. Froissart, M. Kepvyii, XV, 331-2. 

2. P. lîauj-n, Méin. itu Vfii'i;je^ p. 34'J v-SoO. 

3. Arch. de Venjse (/ liOrt Cotumem'rrinU ddia Hrp. di Vettesia, t. m, 
n" 44-8, p. 2'i3-4. Éd. Mas Latri<^, Commerce et Exjiédi lions.., p. 138-63 ; 
— Arch. dclaCùte-d'Op. B. 1511, T. 30. 

4 Arch. de Venise. Cûtnmfm., t. ni, n" 49, p. 244. Éd. Mas Latrii 
Commerce et exp'itHùtns,\i. 163. — Uoïhiz Prunelle était accompagr 
de Jean de la t'iurhe, valet de ohain re du duc d'Orléans. Ils reçurent 
300 francs, le t3 dtWmbrc. pjur les frais de leur voyage. (Bibi. nat.. fr 
nouv. acq.. 363i>, pièces 268-9.1 

5. Arcli. de Venise, Cumittem.. l. m, n» 50, p. 244. Ed. Mas Latrie, 
Commerce et eXf)t'tiilion/t,.., p. ICô. 

G. Buit. de ta Soc. acad. de I.aon, xxiv, 52 (pièces de la collection 



JACQrKS in: ItKIIXY EN FRANCfi. 201 

trait d'union entro l'Occident et le Levant. Si, «l'une part. 
elle s'occupo avec la plus grande activité d'arrôter Tinvasion 
menaçante des Turcs dans rArehipol, si elle n<>gocic avec 
Sigismond et l'aide à rentrer dans ses états, d'autre part elle 
met beaucoup d'empressement à faciliter les rapports de la 
France ave<r les survivants de In cr<tisade. Robert de Bar, 
sans nouvelles de son fils Philippe, sachant seulement que 
son autrt» fils Henri est prisonnier à Widdin, demande à la 
seigneurie de lui donner des rtMiseignements certains ; la 
dame de Cùucj implore l'assistance des Vénitiens pour faire 
i^elAcher son mari ; In duc d'Orléans les supplie de mettre tout 
en œuvre pour obtenir t'élar/^îssenient des prisonniers'. 

C'est qu'en effet l'incerlitude île la cour tie France avait 
cessé. Le lendemain de la bataille, Bajazet, à la prière du 
eomte de Nevers, avait rendu la liberté à Jacques de Heilly, 
l'avait chargé d'exposer au roi et an duc de Bourgogne 
les détails de la défaite ije Nic«»|io!is, de leur domand^M- 
leurs intentions au sujet du rachat des captifs, et de lui rap- 
porter, sans retard. leni' lépun^e. Heilly s'étJiit immédia- 
tement mis en route, porteur de lettres île Jean de Nevers 
et d'instructions verbales. Il prit le chemin tW la Lombar- 
ilie. afin de saluer à Milan, en passant. Jean Galéas Vis- 
conti. de la part du sultan, et de publier partout la nou- 
velle de la victoire îles troupes otl<imanes. Le chevalier 
bourguignon fit diligence: la nuit de Noël il arrivait â Paris, 
et < tout lioiisé et tout espouronné », pénétrait à l'hôtel 
Saint Pol, <e faisait connaître des chambellans royaux et 
introduire auprès du roi. Autonr de ce dernier les ducs d*Or- 
léans, de Berry, de Bourgogne et de Boiu'bou, le comte 
de Sainl Pol ei toute la courétaifut réunis à l'occasion de hi 
solennité de Noël. S'agenouillant devant (Charles vi, Heilly 
raconte en détail toutes les péripéties de la campagne, la la- 
mentable histoire lie la défuite, la niort glorieuse de ceux qui 
sont tombés â l'ennemi, lu cruauté de Bajazet, le sahu 
inespéré de ceux que le vainqueur a épui'gués. Son l'écit 



Joursanvault, éditées par M. Mangin, ii" 42^ Ue l'inventaire dea arcb. 
Juunrtiivaiill f, p. 59-6U). 

I. 2a (iéroinbre l/tUB (Commfm. m, n" 52, p. 2iM — 31 décembre 
{Commem. tu, ii» 53, p. 244), — 1" janvior 139T yCummevi. nr, n» 55^ 
p. 245). VA. Mas I-atrie, Commerre et Expédition»^ p, 167-170. 



OO'i 



DEUL GENERAI. K\ FKANCb*. 



terminé, il se relève; le rui donne aussitôt l'ordre de relâcher 
les prisonnier.s enfermés au Chûlelet pour avoir divulgué la 
nouvelle, malhenreuseiuenl trop rétdlc, de rêchou subi par 
les croisés'. On se presse autour d'Ht^illy; cliacuii veut con- 
naître le sort d'un fiis, d'uu frère, d'un purent, d'un ami. 
C'est une désolation générale, un deuil publie qui s'étend sur 
louie la France et la Bourgogne. Qui n'a ni parent, ni ami à 
pleurer, plaint la « noldf^ chevalerie i]ui esfoit coiuute la fleur 
« de France, qui périe y esloîL ». Les plus grandes dames 
de France sont dans les larmes; le duc de Bourgogne^ au 
milieu de la joie iju'il éprouve de savoir son fils sain et sauf, 
se lamente de la purlt; de ses meilleurs gentilshommes. En 
dehors de la cour, le sentiment public n'est pas moins dou- 
loureusement alTecté. A l'espoir de la paix avec l'Angleterre, 
qui seuiblaîl certaine, succèdent ht doideur et l'atBiction; la 
honte et la tristesse remplissent tous les cœurs, et lorsque, 
quelques jours après (0 janvier Ï3U7), un ser\ice solennel est 
célébré pour les morts dans toutes les églises de Paris. 
l'afïluence des assistants montre la part que tout le paya 
prend à une catastrophe sans précédents. « Et estoit grant 
« pitié à ouïr les cloches sonner de par toutes les églises 
« de Paris, où l'on chantoit et faisoit prières pour eulx, et 
* chacun à larmes et plains s'en aloit priant »' 



1. Frolssart, éd. Kervyn, xv, 329 et 332-5; — P. Bauyn Mëm, du 
voiage, p. 3j2. 

2. Frolssart, od. Kervyn, xv, 335-6; — Religieux de Saint Denis^ 
IJ, p. 520-2; — Livre des faiU^ i, ch. x.wi, p. 597-8; — Juvénal des 
Ursins, n, p. 410. 



CHAPITRE VII. 



COUP D ŒIL SUR LA CAMPAâNE 



Un désastre aussi complet ^ue celui de Nicopolis pst, dans 
les annales de riiistoiro, un fait assez rare pour qu'il soil 
intéressant de s'y arrêter quoUjues instants. Par suite de 
quelles circonstîïncfis une armée de cent mille hnnimes, dis- 
posant d'un matériel de guerre considérable, pleine d'en- 
thousiasme pour la cause qu'elle défendait, et ne ménageant 
ni son sang ni sa vaillanrn afin dn la faire triompher, a-t-elle 
été anéantie devant Nicopolis parles forces turques? Quelles 
fautes dans les opérations militaires, dans la discipline des 
croisés, dans la conduite des troupes ont amené un pareil 
t»ffondrement ? C'est ce que nous allons chercher à exposer 
en quelques mots'. 

On ne saurait reprocher aux croisés d'avcnr pris Nicopolis 
cf»mrae objectif de leur mouvement offensif. Nous avons 
montré l'importance stratégique de cette place pour une 
armée cherchant à envahir les possessions ottomanes, et nous 
ne pouvons qu'approuver la ligne de marche adoptée. Mais 
l'ordre dans lequel s'accomplit cotte marche, l'imprévoyance 
des chefs et l'indiscipline des troupes, l'oubli des précautions 
les plus élémentaires pour couvrir l'armée, le luxe et le faste 
déployés dans le camp, méritent les plus sérieuses cntiques. 
Si, dans ces conditions, un atteignit sans encombre Nicopolis, 
c'est que la Bulgarie était dégarnie de troupes, et que les 
forces turques, laissées dans le pays par Kajazet, étaient trop 
faibles pour inquiéter les mouvements des Chrétien*. Ce Ait 



I. Vuir pour tout ce chapitre) K. Kîhs (p. 28<J et suiv.), auquel lions 
KvoiiK emprunté les principaux traits de cette élude. 



ri. SÏ'R I.A CAMP.VîKK. 

pour ces derniers une heureuse fortune, dont ils profitèronl 
en s'emparant. clicmin faisant, de fiuokiues forteresses mal 
défendues ; mais dès cos premiers engagements, un observa- 
teur cliiirvoyant eût pu remarquer, dans la faron dont ils 
furent couduits, des .symptômes alarmants pour la suiti^ de la 
ranipagiio. 

La chevalerie, dont la bravoure n'est pas en questicm, 
avait d'elle-mr*me une haute opinion ; malgré son ignorance 
des règles de la stratégie, elle se croyait infaillible dans l'art 
do la guerre. Quiconque n'était pas chevalier était indigne de 
tenir une épée, et il eût fait beau soutenir qu'une armée de 
mercenaires, une horde de barbares pouvait lui tenir tète et 
se mesurer avec elle. Une pareille outrecuidance lui sera 
fatale, le jour où elle se mesurera avec un eniiend qui n'obéira 
pas seulement, comme elle, aux inspirations d'une valeur 
téméraire , mais encoiv* aux ordres tactiques d'un chef 
exprriuienté. 

.lustju'à Nicopolis la marche des croisés fut une ujarclie 
triomphale. Arrivés devant la place, ils tentent de l'onle\cr 
de vive force, mais l'absence de uuitérici de siège fait échouer 
leur dessein ; ils se décident alors à l'investir, par torro avw 
leurs troupes, sur le Danube avec la Hottille hongroi.'se, e( ce 
blocus entrave les mouvements de toulo Taruiée. Ne pou- 
vaient-ils pas. pnisfjiie riiiipnssibilit*' d'un siège en règle avait 
été de suite recuunue, maintenir le blocus avec une partie do 
leurs forces, et. en continuant leur mouvement offensif» 
franchir les Balkans avec le reste de rarnu'*e? 

I.a crête des Balkîuis est distante d'environ vingt-cin(| 
lieues de Nicopolis; en tenant compte des accidents de ter- 
rain, des difficultés iiiln'renle« ù des riiarohcs daii>» les m«ui- 
tagnes. l'armée rlinHiemie rut \m l'atteindre en huit jours, 
surtout si elle avait éti^ divisée en plusieurs corps. La bataille 
se fût livrée dans la vallée Je l'Msma et dan•^ celle de la Wîda ; 
les croisés eussent ainsi été maîtres des délilés de la vallée de la 
Jantra, par lesqmds lîajaztît pouvait déboucher dans lu plaine, 
comme révéuemcnt l'a prou\é. Eiilin. s'il était trop tard pimr 
devancer le sultan, (jui a\ait franchi la chaîne des Uulkatis 
dès le m septembre, au moins le» croisas, ayant dépassé 
Tirnovo et Lavocsa. eussent, avant l'aiTivée de l'eiMiemi. 
occupé les défilés, et empêché les Ott(uuuns de descendn- dans 
la plaine. 



DAIfOBRS DD SIEGE DE ^^COPOLIS. 

Rien do pareil no fut tonti^ ; un mouvompnt en avant eAt 
éloigné les Clu'éliensde leur cculi'c de ruvitiiillcmcnt, et, dans 
un pays pauvre et peu peuplé, on ne pouvait songer à faire 
vivre rarmée avec les ressource-i locales ; encore moins pou- 
vait-on, à travers les montagnes, la fuiro suivre de ses 
approvisitmnements. Il faut ajouter que. composée en gi-ande 
partie de cavalerie, elle eût éprouvé de très sérieuses diffi- 
cultés à franchir les Balkans. Ce^ considératious. ([ui excu-sent 
en quelque sorte la conduite des croisé:*, no sont pas décisives, 
puisque liajazet, a>oc ui:e armée également composée d'une 
noriibfLMise cavalerie» francliït les Balkans sans laisser sa 
cavalene en arrière et sans que ses troupes souffrissent de 
la faim. Les coalisés devaient avoir prévu ces difficultés, et 
ne pas s'y arrêter. D'un avitre ci'ité, sachant ou soupçonnant 
tout au moins que les Turcs se concentraient entre Andri- 
nople et Philippopnli. ils ne jmuvaient songera descendre le 
coui*s du Danube punr teinlre la main à la tiotte qui croisait 
à reml)ouelim*e du fleuve, sans exposer et découvrir leur 
armée du côté des Balkans' ; une pareille manœuvre eut été 
dé:*asU'euse. Effrayés rl'une marcb(f à travers les montagnes, 
rejtoussanl à juste titre une marche le long du ileuve. ils 
restèrent dans l'inaction ; cette résolution était justifiée par 
la tactiquf de répo(|ue, qui défendait de laisser derrière soi 
une place sans la réduire, et remlait ainsi la prise de Nico- 
polis indispensahle avant d'aller plus loin. 

Si les croisés ne devait-nt pas s'éloigner de Nicopolis avant 
de l'avoir conquise, au moins imporlait-ilile l'enlever au plus 
lot : le manque de machines dt^ siège les obligea à restreindre 
leurs opérations à un blocus, circonstance malheureuse, car 
un siège en régie étiiit possible. La Hotte coalisée croisait â 
l'embouchure du Danube, â quatre-vingt-dix lieues environ 
de Nico]iolis ; elle pouvait ilétacher une partie de ses vaisseaux 
sans s'affaiblir assez pour avoir â redouter la niaritie nais- 
saute des*Turcs; en une dizaine île jours, cette division 
ivmontait le fleuve jusqu'à la place; l'opération n'offrait pas 



1. Kii t'iVi, !<• mi dr pDingiio Latliiilns et lliinyiidr roinmirenl une 
fiiiilr armliijLïiir; pour ne \nis h V' loti; no r des a]ipmvi:!i>iuiiiieinciUh iprils 
rcc<*vftirnt par le fliMiYe, iU vodliirniit l'ii suivre le cours: cfUe marchn 
\c lung (lu l'iuiultr niiiena la di^faitc de Warna. — V. Kùliler, p. Î2 
et siitv. 



2d6 



COUP n (EiL SUR r.A campagne. 



de difficultés sérieuses, puisque le fleuve est large, profond et 
moins rapide que le l-*o, dont les galères vénitieiiues remon- 
tèrent maintes fois le cours, dans la guerre que la république 
de Saint Marc soutint contre Philippe Marie Visconti, duc de 
Milan (lV?l)-I îî I}. 

Ce mouvement mettait à la disposition des croisés les ma- 
chines de guerre i]ui leur manquaient. Nous savons, en effet, 
que, dès 13S0, pendant la guerre de Chioggia, les galères 
génoises et vénitiennes étaient armées d'engins lanrant des 
boulets de marbre de cent quarante et même de deux cents 
livres. A de pareilles machines les murailles de Nicopolia ne 
pouvaient ni^ister longtemps, et, ta place aux mains des 
Chrétiens, il se peut que \o. sultan n'eût pas osé quitter la 
région montagneu^ie des Balkans et descendre dans la plaine 
du Danube. 

Mais si rien de ce que nous venons do dire ne fut exécuté, 
si Bajazet arriva â l'improviste devant NicopoUs, si la bataille 
devint inévitable, les croisés prirent-ils, de leur coté, toutes 
les mesures que la prudence et la sagesse cummaudaient, au 
moment où allait se décider, non seulement le sort de la cam- 
pagne, mais celui peut-être d'une partie de la rhrétienté? M 
semble que non. L'arniée coalisée n'a ni base de retraite. 
ni solides points de défense sur ses flancs; derrière elle, une 
place ennemie avec une gai*nisoo entreprenante; plus loin 
le Danube, sans pont. En cas de désastre, elle n'échappera, en 
battant en retraite, à la garnison de Nicopolis que pour périr 
dans les Hots du fleuve. Son aile gauche est découverte dans 
la plaine; â droite, un bois pourrait servir de soutien; on 
laisse un large espace libre enti'e l'aile droite et cette défense 
naturelle. H semble, cependant, qu'on eût pu prendre une 
position de combat plus favorable. Au moment où la pré- 
sence de Tarraée turque fut signalée, il fallait ranger l'armée 
chrétienne eu bataille sur la rive gaucho de l'Osma, qui fe 
jette dans le Danube â environ une lieue en amont de Nico- 
polis ; ce mouvement avait l'avantage de donner Orsova 
comme base d'opérations aux Chi*étipns et de maintenir leurs 
communications libres avec rOccident. En même temps la 
flottille devait rf monter le Heuve jus(]u'au conflu'*nt de l'Osma, 
et jeter l'aneiv» le long du rivage. Dans cetti^ pusitiun hin 
croisés pouvaient attendre les forces uttomanes. l*a rapidiii^ 
des naux du fleuve, la flottille ancive à rembouchure de lu 



FAUTES COMMISES PENDANT I.A BATAILLE. 



297 



rivière étaient pour Bajazet de sérieux obstacles ; Taile 
droite des Ottomans se trouvait menacée si les Chrétiens pre- 
naient roffensive^ et la bataille s*engageait avec des chances 
égales. 

La critique est toujours facile, Loin des événements, 
ut n'éprouve aucun embarras à indiquer le remède aux 
fautes commises. Ici même, en reprochant aux coalisés 
de n'avoir pas fait, à rapproche du sultan, un n^ouvement 
de convci*sion à droite, nous n'avons pas tenu compte 
de l'arrivée soudaine des Turos, d'une surprise qui rendait 
une pareille manœuvre singulièrement dilTïcile. Envisa- 
geons donc simplement la bataille telle qu'elle si? livra, 
et voyons si la fagon dont ello fut conduite mérite d'être 
blAméo, et engage la rcsporisubîiitL^ des chefs de la croisade. 

Faisons d'abord la part des rivalités qui agitaient l'ar- 
mée, des haines que nourrissaient les généraux les uns contre 
les autres. Nous savons que, dans le conseil de guerre tenu 
;ivant la bataille, elles firent rejeter l'ordro de combat proposé 
par Sigisnioud, qu'il fallut mettre les Kran<:ais à l'avant-garde, 
et que les défections décisives de Laczkovich et de Mircea 
eussent été presque impossibles si le plan du roi de Hongrie 
avait été adopté. Ce sont là dos circonstances exoejitionnelles, 
supérieures à la volonté humaine, et qu'on ne peut que dé- 
plorer, sans les imputer à l'un ou à l'autre des acteurs de ces 
lamentables événenieuts. Mais si l'on veut fixer les l'ospon- 
siibilités, il faut signaler doux fautes, commises pondant 
cette triste journée, et dont les conséquences furent capitales. 

La première fauti' fut la manière dont les chevaliers 
franco-bourtruiguons attaquèrent l'ennemi. A l'extrême avant- 
garde, iU abordent, avec une brillante valeur, la première 
ligne turque et l'enfoncent, mais ne savent pas rester maîtres 
d'eux-mêraes, et so laissent entraîner sans i*étlexion, au mé- 
)>ns de toutes les règles de la stratégie. On sait qu'une charge 
lie cavalerie, comme celle qu'ils fournirent, doit êtn^ tou- 
duite d'une allure modérée, sans être lente, pour ne pas 
hiisser à rennenii It^ temps de se mettre en défense, que sa 
vitessf doit s'augmenter progressivement, snns aller jus)|u*â 
surujener 1rs rhevaux, (jui. en cas île rotraitr». ne pourraient 
plus donner ce qu'on i»\igorail d'eux, qu'enHn un corps rie 
rêser\'e doit simtenir le corps qui charge. Aucune de ces pré- 
cautions ne fut observée ; la chevalerie arriva bride abattue 



COL'P 1* (EIL Sim L\ CAMPAONE. 

sur les Turcs, les sabra sans merci, et les poursuivit avec 
acharneuienl. Elle épuUa ainsi ses chevaux et se trouva, sans 
soutien, très eu avant du gros de l'armée qui n'avait pu la 
suivre dans sa course folio. 

La seconde faute incombe à Siglsmoud ; il ne comprit pas 
assex vite le datjger auquel les Français exposaient l'armée 
tout entière. 11 ne vil pas qu'avant tout il ne fallait point les 
laisser seuls aux prises avec les Turcs, en avant du front de 
bataille, et que, si l'infanterie avait trop île chemin à faire 
pour les rejoindre en temps util'-, il (levait porter sa cava- 
lerie en avant pour donner à l'avanl-garde uu soutien, au 
moins momentané, pendant quL' le reste de ses troupes mar- 
chailau secours dt's Français . Sigismond ne quitta pas ses posi- 
tions; est-ce faute d'avoir embrassé d*un coup iVœW retendue 
du danger? est-ce par dépit d'avoir vu ses plans rejetês et 
avec uu secret plaisir de laisser se tirer seul d'une position 
critique le pi*ésompt lieux connélable? e<tt-ce parce ([u'îl se 
Hait peu à ses troupes et à ses alliés, et qu'il ivdoutait, 
comme l'événement l'a prouvé, le peu de stdidité des unes et 
la défection des autres? (juel que sf»it le motif auquel il obéit, 
les conséquences de son inactiun furent désastreuses. 

Du côté des Turcs, les opérations militaires ont un toui 
antre caraclère. Le sultan, srcondé par une armée solide, 
dévouée, éprouvée dans maints combats, no laisse rien au 
hasard, et sa victoire est due autant à la sagesse de ses dis- 
po-^ilinns militaires qu'aux fautes de ses adversaires. Son 
plan, qu'il poursuit avec une persévérante opiniâtreté, est de 
conquérir la Bulgarie pour asseoir solidement la puissance 
utlornane on l'iUrope. Maître do cette pruvinre, il cnmmaiide 
k* cours inférieur el l'embouchure ilii Danube, il domine toute 
la règiou comprise entre les lialkans, le tlouve et la mw 
Noire, et la Propontide devient un lac oKoman. Aussi n'hé- 
site-t-il pas, quand la marrhc des en usés est anuoncéi'. à 
abandonner toutes ses con(piêtos antérieures, qu*il ne peut 
défendre ellicacemenï, |iour faire de Nicopolis le centre de la 
irsistaui^e. C'est pour lui une position stratégique de premier 
ordre ; il y concentre toutes les forces dont il dispose et les 
met sous le commandenunit d'un vétéran des armées nuistd- 
manes, d'un lieutenant éprouvé, Dogan Bey, avec mission d<' 
défendit» la place jusqu'à la dernière extrémité. Lui-même 
rassemble ses troupes de secours enire Andrinople et Phi- 



TaCTIQHE PRrDEPTTE nK BAJA2ET. 



290 



lippopoli. Il sait bien qu'une victoire leremoitra en possession 
(le tout !o pays abandunné. Sou armée concenlrêe, il se met 
un devoir de franchir les Balkans, opératioa difficile dans un 
pays pauvre, flrvask*; par la guorro, ot pîu* suitn sans res- 
sources, surtout pour une ariiièo en grande partie composée 
de cavalerie. Deux roules, celles de Kazaulik et do Tatar- 
bazardzsik, mènent aux vallées de la Jantra et de i'Osaia; ce 
sont celles qu'il choisit. Vers le 20 septembre, il a atteint 
les sommets, reforme son ai-mée, et descend par les pentes 
douces du versant occidental dans la plainte du Dannho. 
Aucun obstacle n'arrête sa marche, aucun avant-poste 
ennemi ne lui dispute les défiles. Les Balkans franchis 
sans encombre, Bajazet est maître de la campagne ; les rap- 
ports qu'il ret;oit de l'armée croisée, «le l'indiscipline et des 
rivalités dont elle donne le spectacle, augmentent sa confiance. 
Il n'ignore pas que les alliés des Hongrois, Valaques et Serbes, 
sont (l'une Hdélité ehaacelauie, que les croisés sont animés 
d'une fulle présomption ; en agissant sans précipitation il 
verra bientôt se fttndre devant lui les divers éléments de 
rarniée coufédéive. C'est dans ces conditions que la bataille 
se tloMiie ; le sultan a pris toutes les précautions commandées 
par la prudence ; son uj-niée est rangée en trois lignes, la 
cavalerie est aux ailes, prèle à envelopper l'ennemi, et à dé- 
fendre les extrémités, toujours plus vulnérables, du fi*ont de 
bataille ; les ailes de la troisième ligne dépassent beaucoup 
le centre, en sorte que la disposition générale est celle d'un 
di-uiicercle ouvert du côté di* rrnnenii ; enlin les Musulmans 
tint l'avantage d'une position dominant celle des Chrétiens. 
Kn outre, à droit<i une colline escarpée, â gauche un bois 
épais fortifient les positions des Turcs, et tandis que les 
croisés se font tuer, sans résultat, avec une héroïque bra- 
voure, les Ottomans, ébranlés par la furie des attaques qu'ils 
ont a soutenir, se reforment sans désordre derrière b'urs 
ligne» de bataille, et recommencent la lutte. Devant une 
tactique aussi réfléchie, la victoire ne peut échapper à celui 
qui a su mettn» fie son ï'(>té toutes les chances favorables et 
ne ricti abandonner au hasard, \ii\o reste aux Turcs, et ce ré- 
sultat, dû tant â leurs ({ualités mililaires qu'aux faute» de 
h'urs adversaires, n'a rien qui doive étonner un spectateur 
impartial : tout, en effet, concourait à le lui faiiv prévoir. 



CHAPITRE VIIÏ 



DELIVRANCE ET RETOUR DES PRISONNIERS. 



La nouvellp du désasiro canmtfi ot !a proniière émotion 
passée, on s'occupe ù la cour de France des raosuros à 
prondro pour obtenir la délivrance des captifs el les arracher, 
aussi tôt i^up possiblo, à leur prison. JucqiiPs de Heilly a dlô 
chargé par eux d'insister sur la nécessité d'une prompte 
intervention ; le duc de lîourgo^ie, désireux de sauver son 
fils des mains des infidèles, est partisan des moyens les plus 
rapides, et l'on sait qu'une i'ani;on est le seul mode de 
libération qu'acceptera Bajazet. Aussi décide-t-on qu'Heilly 
retournera prés du sultan ; une auibassrule solennelle, rhar- 
gée de né^iirier la mise en librrlè dos prisonniers, raccom- 
pagnera. 

Pendant qu'Heilly était eu roule vers la France, les envoyés 
de Charles vi et des seigneurs français étaient arrivés à Venise. 
C'est là qu'ils apprirent le sort malheureux de l'expédition: 
li'urs instructions leur eujoig-naient île ne pas ^cf,^1gIler la 
l'iance sans avoir vu le couilc de Nevers et ses compagnons; 
aussi sollicitèrent-ils de la république do Saint-Marc les moyens 
<le continuer leur voyage '. Celle-ci leur conseilla d'aller 
d'abord en Diilmatie et de savoir du roi de Hongrie, plus 
exactement qu'elle no saurnit le faire, le sort des prisonuiers. 
le lieu de leur internement i>t les pourparlei's entamés poui* 



I. C.uillaumcdn l'Ai^lr était pEissé par Mjlan où il avait obtenu du 
dur Jfiuiiflaléas uiir leUi*e. adress^'ca In seigrïeurio île Voiiiso, la ]iriaiit 
iiu'Urc iinf galiTo armée à la di^po>îtiuii du cliambcllan du duf tie 



]Umt't!o^t\o. CotlV Irttrefut porléi-Mi Venise par le seigneur do la Croix, 
rhambelliin de Jean Cialéas (I*. Hauyn, Mi'm. du voiaffc, f. 331}. 



Ot'lLLACME DE L A|Gt>. KN ORIENT. 301 

leur délivrance (11 janvier 1397); elle les autorisa, dans ce 
Sut, à prendre passage sur ses vaisseaux jusqu'à RagruseV 
Quelques semaines plus tard {\ février), elle fit ariuer une 
galère pour les mener de Dalmatie à Coiistanlinople '. Si elle 
n'avait pas mis, pendant la campagne, autant qu'elle eiU pu et 
dû le faire, ses forces e( son itiHuonce au senice de la croi- 
^ade, au moins apportait-elle, après la catasiropht'. toute son 
activité â faciliter la délivrauf^e des prisonniers, et à ailênuer 
les conséquences d'une défaite dont elle sentait tout le danger 
pour la paix de l'Europe et pour S(»s propres établissements 
du Levant. 

Grâce à l'appui que Venise lui prêta, Guillaume di' l'Aigle 
put atteindre TUe de Mitylène et gagner de là Mikalidsch", 
où se trouvaient tes prisonniers. Le seigneur de la Croix, cham- 
bellan du duc de Milan, Pavait accompagné, porteur d'une 
lettre pour Bajaxet, dans laquelb^ Galéas recommandait le 
comte de Nevers à la bienveillance du sultan. Lt? duc de 
Bourgogne avait pris soin de charger son envoyé de quelques 
présents destinés au vainqueur ; c*étaient des harnais, selles 
ot arçons d'un travail magnifique. Guillaume do TAigle, on 

1. Arcli. de Venise, Sert. Misti, XLUr, f. 166 {^d. Ljubic, Mouum. 
Bjteel..., IV, 397). A celte date Venise savait ([ti'il y avait des n(^gu- 
ciations commencées avec la « liascie », mais croyait (|iie les ppï- 
sonniers étaient dans ce pays. — Pendant leur séjour à Venise 
Guillaume do l'Aigle, Betliiz Prunelle. Jean PicqucI et Jean de la 
Cloche empruntèrent à un négociant véntlicn L>ominiquc, Hls d'André 
de Sienne (16 janvier 1397), deux cent quatre-vingt-sept écua et demi 
pour subvenir à leurs dépenses. Cette somme fut, plus tard, supitortéc 
par moitié ])ar les ducs d'Orléans et de Bourgogne (Bibl. nat., fr. nouv. 
acq. 3639, pièce 289). 

2. Arch. de Venise, Sen. Secr., E, f. 139 p«-v". — Pendant les mois 
de janvier et février 1397, plusieurs chevaliers français arrivèrent ù 
Venise, chargés de se rendre auprès des captifs. — Le 23 janvier, 
Charles vi envoie Pierre \'allée, un des gardes do la monnaie de 
Troyes, h Venise, pour délivrer le sire de laTrémoilIc, le maréchal de 
Bourgogne et Itenicr Pot {Ordonnance», vui, 120). — Le 28 janvier, 
un ainbassnrleur du roi de France est à Venise avec une mission ana- 
logue (Ljubic, Momim. $pret..., iv, 401). Tous ces chevaliers furent au- 
toriséa à prendre pavsagc sur la galère armée par délibération du 
4 février. — Le 8 mars 1397, Venise permit également à deux autres 
chevaliers français d'aller dans le Levant (Arch. de Venise, Sen. Misti, 
XLUl, f. 166). 

3. A deux journées de Brousse, à l'ouest du lac Ulubad {Leopa- 
dium). 



DELIVRANCR ET RETOIR DBS PRISONNIERS. 

les offrant, devait faire entendre que ce n'était là qne le pré- 
lude de présents plus riches, et d'une ambassade plus solen- 
nelle. Bajazot, flatté, accueillit sans colère ces ouvertures 
pacififiues ; il ne repoussa pas le principe d'une rançon dont 
1© chiffre étitit â déterminer, et autorisa Guillaume de l'Aigle 
à se mettre en rapports avec Jean de Nevers et le* prisonnioi's. 

Après plus de trois semaines {2\ janvier) passées à Mika- 
lidsch, l'ainbassadeur du duc de Rmirpogne rotonrna à 
Mil^ylène et, de celte île, par Chiiis et Modon, regagna Venise : 
dis-huil joui*s après son débarquement dans c^lte ville, il 
était de retour à Paris (vers avril l-'iOT ) '. 

L'ambassade solennelle, dont il avait annoncé la venue au 
sultan, était déjà partie quand il revint en France ; elle se 
composait de Jeau de Cliriteauiuorand, de Jean de Vergy et 
de Gilbert de Leuwerghenj ; le premier, chainbeîlan et con- 
seiller du roi, représentait Charles vi ; c'était à la fois un 
homme de guerre et un diplomate du pins grand tnêrite. Tl 
s'était illtisiré à rexpéilition de Tunis, sous les ordres du duc 
de Bourbon (1390); on faisait grand cas à la cour de co 
« chevallier pourveu de sens et de beau langaige. froit et 
atleiiipré en toutes manières », et la suite de ce récit mon- 
trera qu'il savait aussi bien tenir l'épée qne mener à bonne 
fin une négociiition difficile. Ses services contre les inft- 
ilèles, raniitié dunt Ihoiïorait le maréchal Houcicaiil Tappi^ 
lèreni à remplir auprès du suit au une mission qui deman- 
dait à la fois de la prudence, du courage et de l'honneur*. 
A côté de lui, Jean de Vergy \ gouverneur du comté de 
Bourgogne, et Gilbert île Leuwerghem *, gouverneur de 
Flandre, étaient envoyés par le duc de Hourgogne; leur 
position administrative leur donnait, dans la discussion 
de la rançon, une compétence spéciale, et leurs lumières 
devaient être d'un gr-and secours pour aboutir à un prompt 
arrangement, Jean Blondel, premier écuyer, et raattre 



1. P. Bauyn, Mcm. du voiage, î. ;t51-2. — La liste des présents est 
donnée par le mi>mc auteur (f. 350 v). 
"1. Voir plus haut, pages lB<î et suivantes. 

3. Il était seigneur de Fouvans (Fouvcnt-lo-llaul, Haute-Saône, 
ar. Gray. cant. < hamplitte). La charge de sénéchal de Bourgogne était 
héréditaire dans la maison de Vergy. 

4. Il était chevalier et chainbellan du duc dèii 138tf (Arch. de la Côte 
d'Or, n, inv ik- Peincedé, wiu. Uni et XXIV, 347). 




BAJAZET. 

Robert d'AugueU seci^taire du duc*» leur étaient adjoints. 
Ils connaissaient la diplomatie et les cours italiennes pour 
avoir déjà. Tannée précédente (mai 1 396) , été chargés 
d'apaiser un différend survenu entre Jean Galéas Visconti, 
duc de Milan, le nïai'tjuis de Montferrat et le prieur de 
Piémont et de Morée à l'occasion des prétentions du comte 
de Savoie sur les pays situés nu delà des Alpos'. Une 
suite nombreuse de vingt-qualre valets, pour conduire les 
chevaux et les chiens, el dix fauconniers complétaient lam- 
bassado. Elle se mit en route le 20 janvier 1397, peu de 
jours après le départ de Jac(|ues de Heilly, qui avait eu hAte 
de rendre compte li Bajazet de son voyage et de se constituer 
de nouveau prisonnier entre ses mains*. 

Les envoyés français étaient porteurs de riches présents 
IKtur le sultan ; on connaissait la passion do ce prince 
pour la fauconnerie et la cliasse, son amour pour les ten- 
tures et étoffes somptueuses ; aussi les cadeaux que lui des- 
tinait le duc de Hourgu^'-ne fiu'ent-ils choisis pour Hatler ces 
goftts (ît dans l'espoir de rendre les disp4>sitions de Bajazef 
plus favorables aux prisonniers. Douze perfaults blancs lui 
furent envoyés; on y joignit les gants des fauconniers, tout 
brodés de perles et de pierres précieuses, deux selles et har- 
nais d'apparat, d'un travail très riche, avec inscriptions en 
« lettres san-asinoysines et plusieurs fleurs d'oultrc mer se- 
mées » ; des étoffer précieuses, fixées par dos clous et des roses 
d'or pendantes, les garnissaient; leui-s In^usses étaient en 
broderie d*or de Chypre. Dix chevaux, revêtus de couvertures 
aux armes du duc, et conduits par des valets à la livrée de 
Bourgogne, deux grands liuuers et huit lévriers furent joints 
aux pièces do harnachement préparées pour Bajazet. Les 
toiles de Reims, l'écarlate tine, étaient rares en Orient ; les 
draps de haute lice d'xVrras, représentant de < bonnes his- 
c foires anchiennes ;^ plaisaient particulièrement au sultan ; 



1. Itobert d'Aufruel ou de Dangiicl occupait cette charge d^s 138' 
{Bev. des fjQc. hisL, \\\ (1880). p. 183-4). 

2. bil)l. nai., cuil. de Uourgogno, vol. lOi (compte de novembre 
1396 û février 1397). 

a. Froitusorl, éd. Kervyn, xv, 337 ot 426-7. I^ dé|)art d'Heilly. d'après 
Froiftsan., eut lieu apréh duunLi juurK environ de séjour à l'ari», c'est- 
ji-dire vers le 6 ou 7 j&iivier 1U97. — Arcli. do la Cûle d'or, It. 1511. 
f. 140. 



DELIVRANCE ET RETOUR DES PRISO.NNIERS. 

on n*eui partie de les oublier, et, par uno dêlicaïc flatterie, 
le sujet (les tapisseries choisies reprêsenlait riiisloire d'A- 
lexandre le Grand, dniit Uajazet se plaisait à se proclamer le 
descendant. Quelques pièces d'orfèvrerie complotaient les 
cadeaux cutifiés aux ambassadeurs français '. 

Heilly» parti quelques jours avant Chàteauraorand, Vergy 
et Leuwerghem, avait fait diligence pour rejoindre le sultan : 
Rajûzet n'était pins à Brousîse, mais A soixante lieues au 
delà lie cfute ville', ;'( Holy, en Aîiatolie; les prisonniers l'a- 
vaient suivi dans cette nouvelle résidence, sauf Enguerrand de 
Couc}', malade, dont le sire de Milyléiie, son [larent élijiyné*. 
avait assuré sous caution la liberté provisoire. Le prumpt retour 
irHcilly, sa fidélité à tenir sa parole, et la nouvelle de l'ar- 
rivée prochaine de l'ambassade tirent sur l'esprit de Bajazet 
une heureuse impression ; IleiUy obtint facilement les sauf- 
conduits nécessaires aux pléuipotentiaires, et en même temps 
sa liberté définitive. 11 put se mettre en rapports avec les 
prisonniers, leur donner des nouvelles d'Occident et Tassu- 
rauce que toute la France s'intéressait à leur rachat. 

L'ambassade, de son côté, avait pris la route de Milan, 
sauf Verg}', qui avait gagné direcleraeul la Hongrie ; elle 
portait à Jean Galéas une lettre de Philippe le Hardi, et 
devait s'assurer des bonnes grâces du duc. Très écouté 
à la cour ottomane, Galéas pouvait faciliter le succès de la 
mission des plénîpolentiaires français , ou l'entraver à 
son gré; il importait donc de se rapprocher de lui*. De 
Milan, les envoyés se dirigèrent vers Bude ; ils y rejoignirent 



1. Brauner, p. 59-60. V. Pièces justificatives, n" vm. 

2. C'est avec cette ville qu'on identifie généralement Pebty et PoUy. 
noms donnés par les divers manuscrite de Froissart. 

3. Froisaart, en indiquant cette parenté, qu'il nous est impossible 
de déterminer, semble s'Wre trompé. Ce qu'il dit de la dame de 
Mitylène (éd. Kervyn, xvi^ 5'1) ne se justifie pas non plus au point de 
vue généalogique. 

4. itibl. nat.f coll. de Bourgogne, vol. lOî (compte de novembre 1396 
À février 1397). — Jean d<ï Fismes e; Hector de Marseille, chevaucheurs, 
accompagnèrent Jean Blondel et maître Hubert d'Anguel en Lombardie; 
l'un devait de là être envoyé â Uude à Jean de Vergy, et l'autre en 
France au duc de liourgogne, pour les. informer du résultat de l'am- 
bassade auprès de Jean Galéas(Arch. delà COte d'or, B. 1511, f. UO). 
— Jean Blondel était revenu de Lombardie en avril 1397 (Arch. de 
la Côte d'or, li. 1511, f. 168 \-'). 



SIQISMÛXD ARRÊTE LES PRÉsKNTS DESTINÉs A BAJAZET. 305 



Heilly, porteur des sauf-couduits nécessaires pour tJ'averser 
le territoire turc ; niais, selon Froissart, des difficultés s'éle- 
vèrent à l'occasion des présents destinés à BajjizeU Le roi de 
Hongrie s'opposa à ce que les tiipisseries et les étoffes fussent 
envoyées au sultan, parce que c'étaient des témoins durables 
d'une victoire dont l'orgueil ottoman avait lieu d'être fier. Chà- 
teaumoraud dut en ivférer en toute hâte à Paris ; Charles vi. 
r'i cette nouvelle, insista vivement auprès de Sigismnnd par 
lettre potir obtenir le libre passage des cadeaux, et l'affaire 
no fui terminée, à la satisfaction des plénipotentiaires, que 
grâce à Tintervenlion ihi grand-maitre de Rhodes, à cette 
époque présent en Hongrie '. 

!1 y a dans ce récit plusieurs invraisemblances. Au moment 

où Chàleauuiorand arriva â Bude (mars ou avril 131)7), nous 

- savons que Sigismond n'était pas en Hongrie, mais en Dal- 

m matie ; le grand-mailre, dont le rôle fut prépondérant en 

cette affaire, ne semble pas avoir quitté Rhodes, depuis son 

» retour de l'expédition ; il est, en outre, impossible que Château- 
morand ait eu le temps de demander des instructions en 
France, <ie les recevnir à Bude, et d'aller jusqu'à Brousse 

t remplir son ambassade auprès de Bajîizet avant la fin de juin, 
date à laquelle furent entamées les négociations définitives 
pour la mise en liberté du comte de Nevers et de ses compa- 
gnons. Enfin, il est au moins étrange que Sigismond ait cher- 
ché à entraver la mission des ambassadeurs de Charles vi : il 
s'agissait <lu rachat des pristuiuiers, parmi lesquels se trou- 
vaient des seigneurs hongrois; la ronduite de Sigismond eut 
été en désaccord avec les sacrifices pécuniaires qu'il s'imposa 
plus tard pour faciliter la libération des captifs. 

11 est cependant possible d'expliquer Terreur du chroni- 
queur; il a confondu les dates et les personnages. U est vrai 
que le duc de Bourgogne écrivit au roi de Hongrie pour se 
plaindre île ce que le raailre des moimaies de Bude, Paul 
Bernard, avait ouvert quelques coffres contenant des joyaux 
et des vêlements, laissés en garde par le comte de Nevers 
à son passage en Hongrie. Il se peut que cet acte arbitraire, 
dont nous ne connaissons pas tous les délails. ait donné lieu 
h un échange de lettres et de messagers entre Paris ot Bude; 
le récit du chroniqueur tire, à n'en pas douter, son origine 




1. Froissart, éd. Kervyn, xv, 348-52 et 358. 



iU 



DELIVRANCE ET RETOLK 1>ES PRISONNIERS. 

(le ce fait, mais doit être absolument rejeté en ce qui touche les 
présents destinés au sultan'. 

Les prisonniers n'avaient pas attendu l'arrivée des plénipo- 
tentiaires pour négocier leur délivrance; ils avaient chargé 
le maréchal Boucicaut et le sire de la Trémoillo do deman- 
der à bajazet si sou ijitention était de mettre à rançon les 
captifs, et avaient à grand'peiac obtenu que Boucicaut 
et la Trémoille fussent mis en liberté sous caution, aBn de 
* pourchasser finance » et de réunir la somme nécessaire 
au rachat de leurs compagnons. Munis de sauf-conduits, 
ceux-ci s'étiiient mis en route pour Hliodes. Ce voyage, 
dont la date exacte nous est inconuiie, se place très 
probablement en niai's 1397; nous savous, en effet, que le 
maréchal et ta Trémoille étaient encop*' à Brousse le Iti fé- 
vrier 1307, et qu'ils arrivèrent ;'t Rhodes avant Pâques 
(22 avril 1397)». 

Rhodes était, à cette époque, le centre des intérêts chré- 
tiens en Orient; depuis quo les empereurs de Constantiuopb* 
n'avaient plus qu'un semblant de pouvoir, et que lo royaume 
de Chypre obéii^sait tour à tour aux [influences de deux 
républiques rivales. Tordre de IHôpilal exerrait une supré- 
matie iuconteslée sur les îles de l'Archipel ; les seigneurs do 
ces îles, génois ou vénitiens, négociants et banquiers, ne 
redoutaient pas une protection (|ui les mettait à l'abri des 
tentatives des infidèles sans les constituer en état de gueire 
ouverte avec ceux-ci. Us jouissaient ainsi d'une sécurité rela- 
tive, dont profilait hnir commerce. C'était à eux qu'il fallait 
s'adresser pour obtenir les sommes dont le comte de Nevei's 
avait besoin. Intermédiaires entre les négociants italiens et 
lo commerce de l'Orient, ils étaient connus sur tous les mar- 
chés du Levant, car « marchandise va et court partout, et 
« se gouverne et esloffe le monde par celle ordonnance* ». 
Bajazet pouvait sans crainte accepter leur signature ; de 



1. Arch. du Nord, ïï. 1272, La lettre du duc de Bourgogne n'e^t 
pas datée, mais elle est do 1397. V. Pièces justificatives, n" xn. 

1!. Uoucicaut et la Trémoille figurent comme témoins au testament 
d'IJnguerrand de Coucy (A. du t'hosne, liist. généal. des maisons de 
Guinea, d'Ardres, de Gand et de Coucy, Paris. 1631, p. 'iI9). La Tré- 
moille mourut à Rhodes dans l'octavo tle l'ùques 1397 (Froissart, éd. 
Kervyii, xvi. 264). 

U. Kroissart, éd. Kervyn. xv, 3ô6. 



MORT r>E LA TUKMOTU-E A RHODES. 



30t 



leur côté, sans piu'ler du désir qu'ils pouvaient avoir de tirer 
los Chrétiens de prison, ils trouvaient, à leur rendre ser- 
vice, honneur et profit. En allant à Rhodes , Boucicaut et la 
Tréraoille se proposaient d'intéresser à leur cause le grand- 
maître. Le concours de Philibert de Naillac, français de 
naissance, qui avait pris une part personnelle à la croisade, 
n'était pas douteux ; par lui les représentants du comte de 
Nevers devaient avoir un accès facile auprès des seigneurs 
de. l'Archipel. 

A peinte arrivé à Rhodes, la Trémoille tomba malade; 
(jLielquea jours après il mourait, malgré les soins dévoués 
dont l'entoura le maréchal, lui laissant supporter tout U^ 
poids des négociations (tin d'avril i:i97'). Sans perdre do 
temps, Boucicaut fréta deux navires, et tit voile vers Mity- 
lène. 

Parmi les princes de l'Archipel, le seigneur de Mity- 
lène, François Gattilusio. était un des plus puissants et 
des plus en crédit à la cour ottomane; on était sûr de ses 
dispositions ù l'égard des prisonniers ; déjà il avait répondu 
pour le sire de Coucy. malade, et incapable do quitter 
Brousse en même temps que les autres captifs. Il appartenait 
;i une noble et riche famille génoise. Son pèiv', venu dans le 



1. FroiB8art(éd. Kervyn, xvi, 52) place, par errcup,ceUe mort pen- 
dant le passage des chevalier» û Khodes au ivtuur de la captivité, 
c'est-à-dire en septembre 1397. La nouvelle de ce décès fut apportée 
au duc do Bourgupne par Jean de llangest (5 janvier 1398), et afQigea 
profonde m ont Philippe le Hardi. Iloucicaut avait fait enterrer Guide la 
Trémoille à Hliodcs; Guillaume de l'Aigle^ chambellan du duc de Boui*- 
gogne, qui avait été envoyé à Venise aux premiers bruits de la défaite 
de .N'icopolis (7-8 décembre 1396) et en Orient pour s'enquérir du sort 
des prisonnieis, fut en 1399 (Juin-septembre) spécialement chargé d» 
présider à Itbodes à l'exliumation des restes de la Trémoille, et de les 
rapporter en France, (wur les faire inhumer k la i'iiartreuse de Dijon, 
dans la sépulture des du<'M de Iluurgogne (V. Kroissart, éd. Kervyn, 
XVI. 250 et 26'» ; P. liauyn. Mém. du voiatje^ f. 359 vMiO). M. Kervyn de 
Lettenbove dit d'autre part (Kroissart, \xv, 128) que ce fut Pierre 
Vallée qui fut ciiargé de ramener en l'rance le corps de la Trémoille. 

2. La généalogie des seigneurs de Mityiènl^ malgré les travaux tes 
plus récents Eaits à Gùnes, est fort confuse. Il semble cependant que 
le premier Gattilusio qui s'établit à Lesbos, François, ne pouvait être 
le mdme que celui qui intervint en 1397 à la rançon des prisonniers, 
bien que portant le même prénom. 



308 



DKUVRANCE ET RETûCU liES PUISONNIEKS. 



Levant avtic deux galères courir la fortune (1354), avait fait 
réussir un coup de main sur Constantinople. et rétabli Jean 
PaléoIogiiG sur le trône impérial. Jean, par reconnaissance, 
lui avait donné la main de sa tille Mari»' et Tile de Lesbos en 
fief, lui faisant ainsi prendre rang parmi les hauts barons 
chrétiens du Levant. Les Oattlliisin avaient su profiter à 
merveille de cette situation, et aug^menter en môme temps la 
prospérité de leurs états et de leur maison; à la cour de 
Constantinople ils |)arlaieat en niailpt's; à Gènes, ils étaient 
également écoutés par In république, dont ils accroissaient 
l'inrtuence en Orient et développaient le commerce. lU 
avaient étendu sur le continent asiatique leur domination en 
prenant à bail les possessions de la Mahone deChios â Foglia 
Nuova*. Une branche de leur famille s'était établie, dès 1384, 
sur la côte de Tiin]iiie„ :ï /Enos, à rembouchure de la Maritza 
{Hébrus)\ la ville s'était donnée, pour échapper à l'oppres- 
sion du fonctionnaire grec qui la gouvernait, à Nicolas Gatll- 
lusio, frère de Franrnis. premier iln nom. tige des seigneurs 
de Mitylèae. Centre commercial important. /Enos servait, 
grâce à sa position, de trait d'union entre les îles de l'Ar- 
chipel et la Turquie d'Europe, et approvisionnait toute la 
Thrace et la Macédoine de salaisons'. 

Le maréchal, à son arrivée à Lesbos, exposa à Gattilusio 
l'objet de sa venue, et < tant y mist peine et si gracieuse- 
« ment et tant sagement parla », qu'il obtint de lui un prêt de 
trente-six mille francs. Muni de celte somme, qui permettait 
de parer aux nécessités les plus pressantes des captifs, Bou- 
cicaut se hAta de retourner auprès du comte de Nevers. Le 
seigneur d\iiuos lui avait également envoyé argent, provi- 
sions, linge et étoffes. L'arrivée du maréchal fut accueillie 
avec des transports de joie par les prisonniers, tant à cause 
de l'argent qu'il leur apportait, qu'à cause des promesses 
qui lui avaient été faites de toutes parts de faciliter le paie- 
ment de la rançon. Lui-même commença par prélever la 
somme qu'il avait â payer à Rajiizot, et « fut quittes de sa 
« prison et s'en povoit aler où il lui plaisoit". » 



1. Voir sur la Mahone, plus bas, livre v, chap. 

2. lleyd, Getch. des Levantehandets^ i, 568-71, 

3. Livre des faits, partie i, cli. xxvn, p. 599. — 



I et m. 

et passîm. 

V. aux Pièces juatiS- 



RUI.i: UL MAUECIIAl. BOL'CICAUT. 



30Î) 



Désormais libre, il n'abandonna pas ses compagnons*, mais 
sVmploya à faire abuulir les négociations avec ]e sultan et à 
triompher <ïes hésitations de ce prince. Entreprise délicate» 
dont tout rhonneur devrait lui revenir, s'il fallait eu croire 
le chroniqueur du Livre des faits; mais un pannl témoignage 
est trop directement intéressé pour qu*on doive Taccepter 
sans contrôle. 

II n'est pas possible de nier que le rôle du maréchal 
n'ait été des plus efficaces, que son voyage à Rhodes et 4 
Losbos n'ait eu les plus heureux résultats; mais faut-il 
admeltre que la seule entremise de Uoucicaut obtint la libé- 
ration des prisonniers, la rédiictiim de leur ranron de un mil- 
lion de francs à cent cinquante inillo, sous promesse qu'ils ne 
combattraient plus Bajazet, et que les plénipotentiaires 
français, à leur arrivée en Orient, n'eurent '|u\i ratifier les 
dispositions prises? C'est faire au nian'rhal la part trop 
belle. Les événements démentent la plupart de ces faits ; en 
particulier, on nes'exjiliquorait guère que les chevaliers fran- 
(;ais. k>i Boucicaut à hnir tête, eussent repris les armes, comme 
iU le firent dès leur retour en France, pour secourir l'em- 
pire d'Orient, au mépris de leurs serments les pins solennels. 

Pendant que les négociations d*int nous venons de pailer 
se poursuivaient en Orient. In cour de Bourgogne no l'ostait 
pas inactive. Sans parler de Tambassade envoyée au sultan, 
le duc et surt(iut la duchesse de H'iurgogno se préoccupaient 
sans cesse des meilleurs moyens d'abréger la captivité de 
leur fils'. Un riche négociant de Lucques, banquier à Pai*is, 
après avoir fait une immense fortune dans le Levant, Dino 
lïa[>nndi. fut consulté. C'était un personnage considérable. 



rfttives, n** r\. la li?ttre de Jean de Nevers et d'Henri de Kar au seigneur 
*rvKni>s, 

1. Le uiarr'rliai ne profita pas ptufi de sa lib<?rté pour rentrer en 
France qu'il tic l'avait fait dans une circontilaucc analogue à l'égard 
du comte d'Ku. V. plus haut, p. Itii. 

2. Dans leur iin|»atieni'e de le revoir, Ils avaient m^mo soiijfé à nne 
Invasion en corrompant les gardes chargés de le surveiller; tancelol, 
viguier de Savone, était l'iiiKtigateur du complot; découvert, il eut â 
peine le temps de sauver sa télé. Va\ I ^06, Jean de Nevers, devenu due 
de Bourgogne, appréciant le danger auquel Lancelut s'était ex)x)Ré ]M)ur 
le délivrer, lui fit don de deux mille livres ilV lïauyn, .Vt'm. du vuùujc 
f. 854 v-|. 




310 



DKLIVRANCE ET RETOUR DES PRISONNIERS. 



dont les relations avec l'Orient ét-aient de premier ordre. 
Il habitait Bruges et avait à Paris une des plus somptueuses 
ix»sidonccs de la ville. Maître d'initel, puis conseiller du duc 
de Bourgogne (vers 1397), il avait été mêlé aux plus grande» 
opérations financières de cette époque, et avait prêté à Phi- 
lippe le Hardi, à différentes reprises, des sommes importantes. 
Il répondit sans lièsiter qu'il faliail s'adresser aux marchands 
génois et vénitiens de l'Archipel qui, par leurs rapports com- 
merciaux avec les Turcs , pouvaient garantir à Bajazet le 
paiement de la runron; lui-mOnie écrivit dans ce srns à un 
de ses correspondants, Barthélémy Pellegrino, marchand 
génois à Chios, devenu, par le commerce de l'alun et 
du mastic, le plus riche négociant du Levant. Celui-ci 
entretenait des rapports constants avec l'Asie Mineure et 
était p4Tsonncllement connu du sultan. Quoique Pellegrino 
n'ait pas pris une part directe et porsuunelle au rachat des 
Chrétiens, nous savons qu'il leur prodigua ses bons offices, 
cl que son intorvontion ne fut pas sans effet sur les dispo- 
silions favorables df* Hdjazet*. 

Froissart idace sur la même ligue que la médiation de 
Pollogi*ino celle du roi de Chypre, Jacques i. Ce prince, dit-il, 
envoya au sultan « une nef en or Hn » valant vingt mille ducats, 
pour le bien disposer et pour « avoir entrée d'amour et de 
« seure cognoissance 4lovers lui » ; s'autorisant de;* bonnes 
relations qui exist;ue[it entre «mix, il Ht les plus grands efforts 
pour faciliter la délivrance des captifs. On comprend fort 
bien les motifs auxquels pouvait obéir le roi en s'eniremet- 
tani dans cette affaire. Les Génois parlaient en maîtres à 
Chypre, et il fallait les ménager. Obtenir la lilierlé des pri- 
sonniers frau(;ais. c'était être agréable à Géues (|ui venait de 
se donner à la France. C'était également renouer d'amicales 
i*elations aver une cour étrangère, qui témoignait peu de 
sympathies aux rois d'un pays sur lequel un priuce de sang 
français avait élevé des prétentions'. 11 importe, cependant. 



1. Froissart, éd. Kerwn, xv, 437; xvi, 2'J-SO et xxiii, p. 5-7; — 
Hopf, fliti. den Giuxtinioni, trad. dans Giorn. Ligustico, anno vii-vrn, 
p. 471 ; — Belgrano, Àrch. stur. Ital., 'M sorie, ni, i)arlie i, p. 121; — 
Heyd, Oesch. de» LcmntekatuleU, il, 263; — Froissart, éd. Kervyn, 

XVI. n--8. 

2. l/)uis II dt' Bourbon, oncle de ('barlcs vi, (.MhîI neveu Uc Mnrir »lr 



DETERMINATION DE LA RANÇON. 

de n'accueillir le rècil de Froissart que sous certaines 
réserves. Jacques i, tonu pour ainsi dire on tutelle par les 
étrangers auxquels il devait sa couronne, avait-il bien auprès 
du sultan une influence à Laquelle on pftt avoir intér(>t à 
recourir, et le râlo que lui assigne le chmniqupur n'est-il pas 
plus important qu'il ne fu( rêellemenl? La seule chose que 
nous sachions avec certitude, c'est qu'en 1397 (?4 juin)» le 
i*oi de Chypre prêta au comte de Nevers une somme de 
quinzo mille Horins d'or. C'était boaucoup pour un prinrc dont 
le trésor était presque vide : la protection génoise avait miné 
les finances chypriotes, et l'Ermite de la Faye. chargé des 
réclamations pécuniaires du duc de Bourbon, avait, l'année 
précédente, rencontré, auprès de la cour de Chypre, les plus 
grandes difficultés h mènera bien la mission qui lui avait été 
conâée '. 

La captivité des ])rinces français touchait de trop près 
aux intérêts des Chrétiens en Orient, les conséquences du 
désastre étaient trop menaçantes, pour que le sort des- prison- 
niers ne rencontrai pas parmi eux une sympathie générale, 
et un réel désir d'obtenir leur délivrance. L'opinion publique 
s'intéressait à leur sort et. de tous côtés, cherchait à fléchir 
le sultan en leur faveur. Au mois de juin 1397, les négocia- 
teurs tombèrent d'accord; la rançon fut lixée à deux cent mille 
florins ; sur celte .somme vingt-liuit inîlle florins furent payés 
comptant. Jean de Nevers les avait empruntés à Jean de 
Lusignan, seigneur de Heyroulh, neveu du roi de Chypre, 
à Brancalènn Grille et à Nicolas Matharas, bourgeois de 
PéraV Le surplus, cent soixante-douze mille florins, fut stipulé 
payable dans le délai de huit mois. Bajaxet acceptait la 
signature de François Gattilusio pour cent dix mille florin», 
nt celle de Nicolas , seigneur d.-Enos , pour quarante 
mille florins, l^ reste de la somme était [>roniis pru* Gaspard 
de'Pagani. négociant génois de Péra, et par Nicolas Paterio, 



Bourbon, impératrice do Cunstantinopte, et tion héritier. Il a« croyait 
des droits au tn>nf* de Nicosie, par suite d'un testament fait, disait-on, 
en sa faveur piir Hugues de Lusignan, fils de ['impératrice (Mas Latrie, 
/fixt. de Chypre, il, IV'i. note 2). 

1. Kroissart, éd. Kervyn, xvi, 31-5. — V. Mas Latrie, Hitt. de 
Chypre, il, 407, i23, W6 et 445, — Bibl. nat., coll. de Bourgogne, vol. OK. 
f. 720-1. 

3. P. Bauyn, Mém, du roiaffe, f. 356 v. 



31: 



liELIVRANCE KT RKToUR 1>E> PRISONMERS. 



podestat de Foglia Nuova. qui s'engageaient chacun pour 
onze mille florins'. En évaluant le ducat à 1? francs» c'était 
donc une $;omme de plus de deux millions qu'avait exigée 
Bajazot. 

De leur côté, les prisonniers garantissaient aux Gattilusio. 
à Gaspard de' Pagani et :î Nicolas Paterio, par acte du 
?4juin 1 307, passéà Mikalidsch Me remboursement de laraocon 
dans un bref délai . Jean de Nevers, Henri de Bar et Jacfjues de 
Bourbon, rjiunpssîiirnt :u\ nom de leurs compagnons, prenaient 
t'enga^i'ineni do séjourner ;'i Veuisti tant ([u'ils ne se seraient 
pas acquittés de leiu" dette. C'est là, en effet, qu'ils devaient 
trouver l'argent rassemblé en France prinr leur rachat. Afin 
de donner plus de force à col acio, le maréchal Boucicaut» 
Vcrgy, Leuwerghem et Ciiâïoaumorand, ainsi que Colard 
des Armoises", envoyé du duc de Bar, l'avaient ratifié et 
s'étaient obligés solidairement â en assurer le plein effet. 

Les prisonniers élaienl libres, après nanf mois d*une capti- 
vité dont ils avaient eu grand'peine à supporter les souf- 
frances. Bien que traités avec une bienveillance relative, ils 
s'étaient difficilement plies aux privations qu'on leur impo- 



ï. Arcli. du Nord, B. 1271. Ed. Kervyn de Lettenhove dans 
Froissant» xvi, 261-3. — François Gattilusio. seigneur de Lesbos. était 
représenté par Anceau Spinnia. et Nicolas Gattilusio. seigneur d'.lvnos. 
par Nicolas Grisle. (Cf. Heyd, GescH. fies Lcrnntehundets . n, 263.) 
Les Paterio étaient Génois; les fils de .\icoIa.s (mort avant \\\fy\, Jean, 
Georges, Thomas et Lanfrano, dont on a des artes jiGénpsil'i1ft-l'i21t. 
ainsi que Bernard, frnre de Nicolas, étaiont bourgeois de Chios. Il faut 
donc rejeter l'hj-pollièse, émise par M. Ker\-yn de Leltenbove (Frois- 
sart, XVI, 263). d'une parenté avec les faniilles franraiseii du nom de 
Pasté. Si Nicolas Paterio est désigné dans un compte d'Oudot ï)ouay 
sous la forme \icolas PaMtK npftfttat, il est facile de voir que l'erreur 
provient du srribe, qui a traduit, sans la romju'emlre, la forme italienne 
NiroUi Paterio poriesta... — il^Tiiard Paterirt avança au comte de 
Nevers cinq mille ducats à Trévlse, le 13 janvier 1398, n. st.. (Arch. 
du Nord, \\. 18"I, n" 2. — V. Pièces justificatives, n" r\; — Bibl. nat., 
coll. de Bourgogne, vol. 100, f. Ci'Mi; — Kroi.ssart, M. Kr-nyn, \vr, U.) 

2. A deux journées de Urouftse, à l'est du lac I liitiad yt^upn- 
ftium). 

3. La famille it laquelle appartenait Coiard des Armoi.ses. originaire 
de Champagne, s'établit en Barrois au milieu du xiv* stéde. 1^ |»cr- 
sonnage dont il est ici (juestion était le troj.'iiéme lils de l^itard i de^^ 
Arnioiftcs el de Marie de Cbambley (0. ralmct, ilUtoirc de Lovrtiine. 
v, civiij-clx ; — H. Vincent, La Muinon dfg Armvin^Jt, Paris, I87r, 
jjassim). 



MORT DE COLTY. 



313 



sait, et auxquelles leur genre de vie antérieure ne les avait 
pas habitués. Loin des li^ura, en pays étranger et infidèle, 
dans l'incertitutlo ronstanto du sort qui lour était ï-êservé, 
craigaant qu'un caprice changeAt les dispositions de Bajazet 
et les envoyât au supplice, ils avaient plus souffert de cette 
anxiété de tous les instants que des rigueurs proprenu^nt 
dites de leur prison. Plusieurs même d'entre eux étaient 
1-ombés malades et avaient succombé. Le sire de Coucy, le 
premier, affaibli par l'âge, épuisé par les mauvais traitements, 
mourut à Brousse le 18 février 1M07 '. Kobnrt d'Esne, que le 
duc d'Orléans avait envoyé pour négocier la délivrance 
d'Henri de Bar et d'Enguerrand de Coucy. apprit en chemin 
la ti'ist»* nouvelle; le ca*iir dii dernier des Coucy, rapporté 
en France par Jacques Wilay, châtelain de Saint-Gobain, fut 
inhumé eu grande pompe au monastère des Célestins de 
Villeneuve, près de Nogent, que le défunt avait fondé*. 

C'était un chevalier: 

■ . .. appers et joli, 
I Saige, puissant, do graiit largesse plain, 
« Beau chevalier, bien travaillant aussi, 
■ Sanz nul repos.. . > 

Avec lui s éteignait la vaillanl'e race des barons de Coucy. 
et le poêle, â la nouvelle de ce trépas, avait raison do s'écrier: 

< O saint Lambert, le Cliasteler. Coucy, 
t 1 j Tère, Oy«y, Oeccie, saint Gonibain. 

• Marie, pluurez et le rtiaHlel d'Acy. 

c Le bon seigneur 'jui vuuâ tient en sa main 

* Fa i\m ai bien servy aon tiouverain... ^> 

Peu de temps après, Guy de ta Trémoille succombait 



1. Kroissart, <^d. Kervyn. xvi. 30. L'épitapbo de Coucy est donnée 
par Zuriaub«n {M^m. de l'Ac. de» Imcr., xxv. 186). — Son testament. 
du 16 février i:t'.i7, est imprimé dana A, du C'hesnc, //wl. généal. ihg 
maiionA He Guines... p. M^). 

2. Froissant, éd. Korvyn, xv. :i57 et Mil; xvi. iiO; — ItuH. dr Ut Snc. 
ncad.de Laon, xxiv i, 1882), p. i6, d'après rinvcut. de» ArcbivpsJoursaii' 
vault, I, p. 11. — Robert d'Esne» seigneur do Beauvoir, était un che- 
valier du Canibrésis: il avait é|>ouï^ la dame de llothoncourt; la famille 
d'Rsne s'était signalée a la premîoro croÎMatlc. 

:i. Ru8tachodeJiC'liam)>»itÀ'ui7T4 j'nWrf., éd. Tarbé. i, 17^-0) a «»n»a<Té 
à Kuguerand vil une ballade dan»t lar|uelle tl exhale la pi'ofunded'Hiicur 
quo causa la mort « d Knguerrant le baron >. 



également (avril 1397} à Rhodes, comme noua l'avons vu 
plus haut '. En juin c'était le tour du connétable d'Eu ; la 
maladie, le climat et la noiirrifure Tavaipiit tellement éprouvé 
qu'il mourut â Mikalidsch, quelques jours avant la mise en 
liberté des captifs {\'^ juin 1307), Ses restes furent inhumés 
dans \o couvent de Saint-François à Galata, et rapportés plus 
tard à En oi"i ils fuient onscvolis djins l'église Saint-Léonard ; 
une grille de fer, allusion à la captivité du prince, entoura le 
uiuDument, et le connétable fut repi*ésenlé sans gant et sans 
casque \ 

Chàteauniorand. Vergy et Leuwerghcm, leur mission ac- 
complie^ avaient hâte de rentrer en Europe; aussi, â peine 
l'accord fut-il conclu que, prenant congé de Bajazef, ils re- 
gagnèrent Brousse et priront passage sur le premier bAti- 
ment en partance pour Lesbos. C'était, au dire de Froissant, 
« une galère passagière, non pas trop grande ». Avec eux 
s'embarqucreut Jacques do Courtiamblos. un des prisonniers 
délivrés , Jean Picquet et Jcau de Neuville , deux des 
écuyers que les princes français avaient envoyés, en dé- 
cembre 1396, s'enquérir du sort des chevaliers français'. Le 



1. Voir plus haut, p. 307. 

2. Le tombeau en inarhre du ronnétable existait encore en 1757 
dans le couvent de Saint François à Oatata devant le maître autel, 
avec l'inscription suivante en lettres gothiques : • f Sepulchrum 
■ magnifici dumini Philippi de Artoes, comittH de Eu et conestabiliarii 
f Franciae. qui obiit in Mioalini Mrrcx.xxvir |sic), die xv jnnii, in quo 

I est carne sua. Anima ejus requiescat in pace •. — Le corps de Phi- 
lippe d'Artois reposait à (îalata au moment du voyage de Clavijo(140nK 

II faut donc rejeter le témoignage do Froissart (éd. Kervyn, xvi, 40), 
qui veut qu'il ait 6tà rapporté à Ku, à moins que la translation ne &oit 
postérieure à I ïOa, ou bien encore qu'une partie des restes ait été 
enterrée à (ialata et l'autre ramonée en Krance. 

Quant au lieu de la mort du connétable, Froissart le place & llaulto 
Loge en Grèce. Il faut le cherclier près de MiKalidsch, lieud'intornn- 
raent des prisonniers, c'est-à-dire en Asie Mineure, pr^s de Brousse. 
Les identifications proposées par M. Kervyn de Letterihove [Altolorje, 
ville bâtie sur les ruines d'Kphése) et par M. jtruun (A'irA-A'iViMi, 
entre C^fnstanlinopîe et Andrinople), et cette dernière surtout, ne 
doivent être acceptées qu'avec réserve. (Cf. Froissart. éd. Kervyn, 
xvi, 40 et *JôG; — Conslanlinopte au commencement du w" siècle, par 
lo professeur Bruun, dans les Mémoires de l'Académie d'Odessa.) 

3. Voir plus haut, p. 200. Jean de Neuville alla jusqu'en Bulgarie; 
les frais de ce voyage lui furent 'payés, le 'i iiov(?ml>re KïOT. par le 



MORT DE LEl'WERtîHEM. 



315 



temps, d'abord beau, devint si mauvais pendant la tra- 
versée que Louwerghem, dont la santé était probablfiment 
déjà ébranlée, tomba malade et mourut avant d'atteindre 
Lesbos. ChAtoaumorand et Vergy, avec leurs compagnons, 
continuant leur voyage sur un vaisseau do commerce véni- 
tien, touchèrenl à Uliodes et débarquèrent à Venise, annon- 
çant partout l'heureuse nouvelle de la délivrance '. Il est dif- 
ficile de préciser la date de Tarrivée à Venise des plénipti- 
tentiaires frnni'ai.s. Elle eiit très probablement lieu vers la lin 
du mois do juillet, puisfjne le 31 octobre la république do 
Saint Marc recevait <les lettres de Charles vi et du duc de 
B'HU'gogne, datées des l'j et 19 septembre, la remerciant de 
leur avoir annoncé la mise en liberté des prisonniers. En tous 
cas, dès le commencement de septembre, les plénipotentiaires 
étaient rentrés en France*. 

Les chevaliers, après quelques jours de repos, suivirent la 
route prise par ChAteaiimoraud et Vergy ; leur première 
étape fut Lesbos. Gatliliisio ](Mir avait rendu trop de ser- 
vices et pouvait leur en rendre assez d'autres encore pour 
qu'ils cnsseut le désir de s'arrêter quelque temps auprès de 



dur dn Rniirgojfnc (Arcli. de la Cùte d'or, K. 11876, lay. t43, lîatise 
1, rote 1805). 

1. Froiiiîsart, f^d. Ken'yn, xvi, 41-2. — Le patron du bâtiment véni- 
tien qui ramena Chàteaumoranj et sa suite à Venise s'appelait François 
Martin. It reçut, le 2;l janvier 1398, à Trêvise, deux mille quatre cent 
cinquante dneatK d'or pour le prix du pas.suge (Arcb. de la C^te 
dOr, H. 11876. liasse 6. I93K 

2. 15 et 19 septembre 1397. ^Arrh. de Venise, Commem., ni. n"» 67 
et 68. p. 247). — lO.-^eptetiibrp 1397. La ville de Dijon dt^fraie Jacques do 
ronrtiamiilesrevenude Hongrie (Ari*h. municîp. de Dijon, Herf. T, 1|. — 
21 octobre 1397. Is>n an m^me t*«jurtiamble.s revenu de Hongrie {Arcb. 
(lelaOMed'Or, H. 11876).— La nouvelle de la lib'^ralîon des prisonnier» 
arriva le 28 août 1397 à Paris. apiM>rtée [wr maître Siméon de Serres, 
(rentil homme de la suite de Ver^y (?. liauyn. M/'m. du i'wiVïj/c, f, 353 vl. 
Lesplénipotentiairei durent suivre deprèsSimôonde Serres. Avec Cbur-, 
ti&mble.s vint en I'Yan<*e un tils naturel de Trançolii Gattilusio, nomii 
Cïeorges ; it <^'tait cbargé de donner au duc de [tourfcogne des nouvelb 
de Jean de Novers; il fut re(;o par Pbilippe le Hardi avec niafrnihccncfl 
et comblé de présents pour lui et pour tia famille iC. [tauyn, Mf'in. 
fiu wiage, f. 357 v«-9). — Vergy ne rentra à Lille que ver» le lo fé- 
vrier 1398. Il est i»robable qu'A H«n retour en France il fut cbargA rie 
diventes mi^^iior^t^ juhqu';! cette ibilr i \rcli, de la ^'tAv d'Or, 11. I*ill, 
f. «î)|. 



316 DÉLIVRANCE ET RETOUR DES PRISONNIERS. 

lui. Ils séjourneront à Mitylène plus d'un mois (5 juillet- 
15 aont 1307), occupés non seulement des moyens d'acquitter 
la rançon dup au sultan, mais do négociations d'un tout 
autre caractère, dont il sera parlé dans la suite de ce 
récit. Pendant ce ten»ps, le gi-aud-maître do l'Hôpital 
armait à Rhodes deux, galères (jui. sous la conduite de 
Pierre de Bauffremont ', venaient se mettre à la dispo- 
sition du conile de Nevers pour le conduire à Rhndes. 
Après un repos de quatre jours, destiné au ravitaille- 
ment des navires, Jean de Bourgogne et ses compagnons 
firent voile vers Rhodes *. A leur arrivée , ils furent 
accueillis « doulcenionf et lyenienl ». C'était à qui, parmi 

1. Froissart commet ici une double erreur, ert donnant à BaufTre- 
mont le prénom de Jacques et la qualification de maréchal do l'ordre. 
Le maréchal était alors Pierre de Tutaiit, et nous ne connaissons 
aucun membre de la famille de BaulTreniont ayant à cette époque 

)rté le prénom do Jacques. Pieri-e de HaulTremont, précepteur de 
>rraîne en 1381 { 10 octobre i, de Metz en l:i*Jl 16 septembre), et plus 
tard do Beaune (avant 1399), iMaît un des ]ier!ionnagc.s les plus consi- 
dérables de l'ordre de Saint Jean. A h fin du xiv" siècle, il résida 
presque constamment à Itliodcs. et sa venue à Mityltne n'est nulle- 
ment invraiscudilablc. Il fut iiommi^gpand-liospitalier à une date qu'on ne 
saurait jipéciser exactement (vers l'*00). Vax 1401 (14 Kcptembre), on 
lui concéda la baillîe de Flandre. Kn 1402, avec Elie de fossat et 
[Dominique d'Allemagne, il représenta le grand-maitrc en (irèce, en 
AcbaÏQ et Romanie. On soit que des intérêts d'une importance capitale 
pour les Hospitaliers ctaionl nu jeu dans la péninsule lurco-bclléniquc; 
le choix de Pierre de ItaulVrcniout montre en quelle estime il était 
tenu par l'ordre. En l'ilft il devint, parlamortdc lïenaud de Giresme, 
grand-prieur de France avec les préceplorics de t/liotsy, llautavesnes 
et Loysun. Les généalogies de la famille de liaulVremont mentionnent 
deux chevaliers de Saint Jean potlant le prénom de Pierre. Pierre de 
llauflfremont le jeune fut admis dans l'ordre, le 4 mai 1416, au fframl- 
prieuré de France, par Pierre de Baufl'remont, son frère. Il y a Hen de 
n'accepter qu'avec réserves les renseignements assez confus que ren- 
ferment sur ces deux persoima^s les généalogies de» Haiiffreraont. 
1 Vfcb.de Malte, /Jf//. litilt. Mnt/., vr. 66 v";x, 107 v«; xv, 'iO; xvi, llv«; 
xvu, IG2-3; .\xv, 15-16: — de Coui-celle», ï/itt. de» Pairs de France^ 
VI, 13 et suiv.). 

2. Arch. de la Côte d'Or. B. 11936; — Arch. du \ord, B. 12: 1 (lettre 
du 5 juillet); — Frf>issart, éd. Kervyn, xvi, 48-50. — Leg galères d»> 
Ithodes durent arriver avant le 10 août à l.eî^bos. Nous avoni, à cotte 
date, une reconnaissance, par le comte do \Hvers, de U vaïiwiellfcfln- 
^ragér par lM>niiniqiie d'Allemagne. CJ»miiiandinir de Kliofles; ello dut 
être rédigée sur Ins renseî^nemciits ap|)urlét> par les galères de 
l'ordre. 



1 



ITINKRAIRK IjES prisonniers DE RHODES A YK.MSE. 317 

les Hoâpîtaiiors, dil FroUsart, leur ofii-irait ses services, 
chercherait à leur rendre agréable le séjour dans Tiie, leur 
prêterait « finance d'or et d'argent, pour payer et faire leurs 
« menus frais, laquelle chose, sembla au comte de Nevers et 
« aux autres un grant membre de courtoisie ». Les cheva- 
liers, auxquels Tair sain et tempéré de Rhodes était sa- 
lutaire» eu présence du hou accueil qui leur élait fait, y 
attendirent sans regret le passage de» galères vénitiennes 
retouniant à Venise, sur lesquelles ils prirent passage '. 

La route ordinaire îles navires vénitiens venaiit de Rhodes 
nous est cnrinue. Ils touchaient à M'Kion, possession véni- 
tienne à Textrémité sud-tuiest do la Morée près de l'île de 
Sapienza (non loin de la ville de Navarin), puis relâchaient 
aux différentes îles de la nier Ionienne et aux principaux 
ports des cotes de Dalmalieel d'Illyrie. Froissart, qui indique 
cet itinéraire, a interverti sans cesse l'ordre des stations 
auxquelles s'arrêtèrent Jean de Nevers et ses compagnons ; 
en quittant Modon, ils gagnèrent les îles de Gavrc [Cabrera, 
près de Sapienza?) et de Zante. le port de Clarence sui* la 
côte de Morée, à l'entrée du golfe de Fatras, les lies de 
Céphalonie et de Corfou, Raguso et Parenzo *. 

Il semble nécessaire d^ajouter u l'itinéraire du comte de 
Nevers une escale que n'a pas mentionnée Froissart, c'est 
Capo tristria [JuHtinopoiis)\ nous îivons la mention positive 
ele la pi-ésence du comte et de Jacques de Hourbon dans cette 
ville, le 8 octobre 1397, date à la(iuclle ils contractèrent un 
emprunt de quinze mille ducats auprès du doge, Antoine 
Venier. De là ils atteignirent Venise, où ils s'étaient engagés 
à séjourner tant qu'ils ne seraient pas libères envers leura 
répondants*. 



1. Froissart, xvi, 51-2. 1^ duc de noiipgogne sut. leS janv. 1398, â 
Arras. par Jean de llangest, «on cliambellan^ l'arrivéo iJes prisonnier» 
H Hhodes (I*. Btinyn, M^m. du y^oiage. f. 359). 

'i. Froissart, éd. Kervyn, .\vi, 52-B. — Il donne des détails 8ur le 
iiéjourdes Français dan» ces divers cndroil-s, et notamment r Cépha- 
lonie; l'exactitude de ces renni^ignements mérite d'être contrôlée au 
mÊme titre que l'ordredans lequel sont présentées au lecteur les étapes 
successives du voyage. 

3. Arch. de Venise, Commcm.^ m, n" 70, p. 247; — Arch. de la C6te 
d'Or, U. ,11876: — Marino Sanuto, Vite dfducAi (Muratorl, xxu, 782). 
Venise avait décidé de dépenser cinq cent« ducats pour recevoir di- 
gnement le comte de Nevers {25 sept. 1397). 



Il fuliut quatre mois pour obtenir ce résultat. Dino Rapondî 
était parti de Paris pour ritalie le lô novembre; arrivé à 
Venise, il s'entremit avec la plus graiule activité en cette 
affaire. Sigismond, roi de Hongrie, offrait bien au comte de 
Nevers une sommo ào cent mille ducats, mais sans pouvoir 
la réaliser; d'autre pari, la république, de Saint Marc était 
tenue d'une rente anuuelle envers Sigismond. Uapondi. après 
avoir obtenu l'engagement de la rente à son profit, avança 
les fonds'. Pendant toutes ces négociations, fidèles à la parole 
donnée, les seigneurs français étaient restés à Venise. Une 
épidémie, dont nous ignorons la nature, y régnait 3101*3. 
Kllê ijfïrit même un cai^actère assez redoutable pour les obliger 
à quitter la ville et à se réfugier à Trévise (23 novembre 1 397)*. 
A peine y étaient-ils arrivés <[u'IIenri de Bar succombait, 
emporté par le fléau dont il avait pris le germe à Venise 
(novembre 1397), Comme son beau-frère, le sire de Coucy, 
il ne devait pas revoir la France ■\ Vers la fin de janvier 1398, 
le comte de Nevers recevait de la seigneurie l'autorisation de 
quitter le territoire de Venise avec ses compagnons; il n'avait 
jamais séparé lem* sort du sien et, eu toutes circonstances, 
avait toujours agi seul en leur nom, prenant à sa chai'ge leur 
rançon comme la sienne. Pleinement libres, les chevaliers 
français quittèrent Trtîvise sans retard, le 23 janvier ; le 
surlendemain ils passaient à Capo di Ponte, dont la jeunesse, 
conduite par le podestat, leur faisait une réception solen- 
nelle*; de là ils gagnèrent directement la Bourgogne par le 
Tyrol et la Suisse. La nouvelle do leur retour s'était rapide- 



1. Nous reviendrons sur ces faits en détail dans le chapitre 
suivant. 

2. V. Pièces justificatives, n" xxni. Pendant que les prisonniers sé- 
journaient à Trévise, le comte do Nevers habita Courglano, aux enWrons 
de cette ville; le il décembre il retourna à Trévise. 

3. Arch. de la Cote d'Or, B. 1514, f. 170; — Froissart, éd. Kervyn, 
xxni, 6 (d'après le compte de Josset de Halle}, nt xvr, 60; — Livre des 
faiU, partie l, ch. xxvii, p. 600. — Les archives de Joursanvault 
contenaient un compte relatif aux obsèques d'Henri de Bar, daté du 
10 novembre 1397 iinvent. des Archives Joursanvault, t, p. Il, n" 73). 

4. 21 janvier 1398. Lettre de remerciement du comte de Nevers aux 
Vénitiens (Arch. de Venise, (Jommem., m, n" 80, p. 250). — Chroniguede 
Bellune de Clément .Miari dans VArch. Veneto, n, 12-3. — Nous avons 
l'itinéraire exact du retour des prisonniers. Voir Pièces justificatives, 
n« x.xiu. 



RËTOl'R Dl" COMTE DE NEVKRS EN BOrKQOONE. 



319 



ment propagée ; ce fut une allégresse universelle parmi les 
sujets de Pliilippe le Hardi. Partout les prisonniers reçurent 
un accueil enthousiaste; partout on fêta la rentrée de Jean 
dans les états de son père comme un événement presque 
inespéré, et tous rivalisèrent pour prouver leur attache- 
ment et lem' fidélité à leur seigneur. 

Le comte do Nevers fit son entrée à Dijon le 23 février 1398 
venant de Francho Conilé. li était accompagné du comte do 
la Marche, dus sires de Vienne, de Pagnj^-, de Chùlon, de la 
TrémoiUe et du mai'échal Ltoucicaut ; un nombreux cortège 
s'était joint à eux pour honorer le retour de ceux qu'on avait 
longtemps désespéré de revoir. Les acclamations éclatèrent 
de toutes parts à l'arrivée du comte; la municipalité lui pré- 
senta, aux portes de la ville, un cadeau d'argenterie; elle 
avait envoyé une députatiou au-devant de lui jusiiu'à Gray; 
lui-même, en souvenir de la captivité qu'il avait subie, se 
rendit à la prison, et en jeta < hors, do sa propre main », tous 
ceux qui s'y trouvaient. Le lendemain, pour remercier le ciel 
de sou heureuse délivrance, il passait à Brazey, se rendant à 
Notre-Dame du Mont Roland, pèlerinage pour lequel la mai- 
son de Bourgogne professait une dévotion particulière'. 

Après un service solennel, célébré â Dijon en l'honneur 
des croisés morts à l'ennemi*, h- comte se mit en route pour 
rejoindre son père à Gand ; mais û Fouclières, village entre 
Bar-sur-Seine et Troyes, il rerut l'ordre, apporté par Vergy, 
d'aller d'abord saluer le roi. Pour obéir à son père, il 
gagna Paris (10 miu's 1398) où était la cour. Charles vi. voulant 
lui témoigner le plaisir qu'il éprouvait â le revoir, lui fit 



1. 15 février 1398. Délibération sur les présents qne la ville de Dijon 
fera au comte de Nevera; on ira au devant de lui jusqu'à (iray 
(ApcIi. municip. de Dijon, lieg. T, i). — 23 février. ICnipée à Dijon 
(J. Garnier, Les deux premier» hôtels de ville de Dijon, ilans Mémoireji 
de la Coinm. des antiquités du dt^part. de la Côte d'f^^ ix, p. 22). — 
24 février. Passage à Braaey (An^li. de la (ôm d\)r, H. 3'i56, f. 23), 
aujourd'tiui Bratey en Plaine (('Ole d'Or, arr. de Iteaune, cant. Saint 
Jean de Losne, â quatre lieuea et demie de Dijon). — Notre Dame du 
Mont Holand est située pr^s de Dole (Jura, arr. de Dule, rant. de 
Roclieforl, coin, de Jouhe). 

2. Arch. de la Côte d'Or, B. 11876. Cette cérémonie eut lieu avant 
le 3 mars. Ce jour-là, le comte coucha à Clianceaux, en route pour 
Paris (P. Bau>'U, Mèm. du voiage, f. 361 v»). 



don (le viugt mille livres. Le retour du fils du duc de Bour- 
gogne fut le sigual d'une telle explosion d'enthousiasme 
et de joie, que toutes les villes des états de Philippe le Hardi 
se disputèrent l'honneur de recevoir Jean de Nevers, Il fallut 
qu'il quittât Paris, quatre jours apn^s son arrivée, pour se 
montrer à ses futurs sujets; ce fut une suite non interrompue 
de fôtes et de réjouissances. Trois échevins de Lille étaient 
venus jusqu'à Louvres* au dovautde lui; ils l'accompagnèrent 
jusqu'à Arras, où il arriva le 10 mars I3î)8; la duchesse, sa 
mère, l'y attendait. Le 19 au soir il entrait A Lille, précédé 
de trois ménestrels et d'un Irouipetle jouant devant lui de 
leurs instruments. Là, comme A Dijon, il re(;nt des présents 
d'argenterie, de poisson et de vin; le "22 mars, il était 
à Gandi y renconti-ait le duc de Bourgogne, son père, 
et allait soleuiiellement fain? son offrande à l'abbaye de 
Saint-Pierre. Le 29 mars, il était à Anvers; le lendemain. 
accompagné de Philippe le Hardi, il se rendit à Bruges avec 
une escorte de cinq cents cavaliers; la ville avait exigé, 
pour anticiper le paiement d'im terme du subside auquel elle 
avait été taxée, la visite de Jean de Nevers; là encore il fut 
accueilli magiiifî<iuement, et comblé de riches cadeaux. 
Ypres, Termomle le rei.urent successivement; le 25 avril, à 
Toui'nay, le clergé vint processionnellemenl à sa rencontre; 
le lendemain, à (irammont, il était salué par Guillaume d'Os- 
ti'evant, son beau frèroV Si la défaite avait été lamentable, 
le retour était LiiuuiphaL 



1. Seine et Oise, ar. Pontoiset cant. Luzarches. 

2. Froissart, éd. Kerv^n, xvi, 273-ii ; — Inventaire des Arch. de 
Bruges, ui, ;i96-7 ; — Dibl. nat., coll. de tîourgogne, vol. 104 (compte 
de J. d'Espoulcttes, du 1 février 1398 au 1 février 13i>9, n. s.) ; — Arch. 
de la Côte d'Or, R. 1511 bis (compte de Guyot de Uraye);— H. Vanden- 
broeck, li^xlraiu analyliqvex des anciens registres des consauir de la 
ville de Toumay, 1861. 2 vol, in-S". — Le corps de ville de Tournay 
s'était flatté qu'il y aurait ^^ràce plénière à l'occasioni de rentrée du 
comte; il n'eu fut rien. — Grammont est une petite ville du Bra- 
bant. à environ huit lieue» au nord-ouesi de Tournay. — Le comte 
d'Ostrevant était fil« du duc .\lbert de Bavière, comte de Hainaut. de 
Hollaude, etc. ; il avait épousé, en secondes noces, Marguerite de 
llourgogne, vœur de Jean de Nevers. 




I 



I 



Il ne suflisait pas que Jeau de Nevers fût libre et rentrât 
dans les états de son père, il fallait aviser aux moyens d'ac- 
quitter les engagements qu'il avait souscrits lui-môme ou qui 
iivaieut été souscrits en son nom. La rançon qu'il avait con- 
sentie était considérable ; avec un élan de générosité chevale- 
resque, Jean avait pris à sa charge non seulement son propre 
rachat» mais encore celui de ses compagnons, et Philippe le 
Hardi se trouvait assez embarrassé pour faire hnnnr'ur à In 
parole de son (ils. La prodigalité et le faste étaient une 
tradition de la maison de Bourgogne ; le duc, qui n'avait 
jamais voulu la faire mentir, avait ain-^î mis ses finances 
dans un assez piteux élat ; lui et la duchesse, sa femme, 
pour que leur Hls tînt un rang digne de sa naîssauce, avaient 
envoyé à Venise un grand nombre d'officiers de leur maison, 
une vaisselle d'or et d'argent, un nombreux éijuipage, en un 
mot tout ce qui devait lui assurer, pour traverser ritalie. 
un ti'ain magnifique ; fallait-il qu'il rentrât en France 
comme im fugitif? Le luxe déployé au moment oii de lourds 
sacrifices s'imposaient, le voyage triomphal de Jean, au re- 
tour de sa captivité dans les états paternels, n'étaient pas de 
natuie à faciliter l'exécution <Ies conditions pécuniaires de la 
ran^'on. et avaient achevé de déranger les finances, déjà si 
mal en ordre, de Philippe le Hardi '. 



I. FroJsMrtf éd. Korvyn, .\vi, 56-7; — Darantc, i, 351-2. — Pendant 
son S(>jour à Trévisp, le comte do .Nevers distribua de riches ètrermcs À 
son entourage, selon la coutume de la cour Uc bourgogne (1 janvier 
1398). I.e comte de la Marche donna à Jean de Nevers. à l'occasion de 



322 PAIEMENT DK LA ftAÎJÇÔ:f. 

Jean avait pu nuitter le territoire vénitien, grAce a Tînicr- 
veiition Je Diuo liapomii, dont la signature avait été acceptée 
pour fi^'^gagor la parole du comte tlo Nevers ; nous savons 
(pio le roi de Hongrie, malffrê son désir de contribuer au 
rachat des prisonniers, avait vu sa bonne volonté paralysée 
par l'état de ses finances ; ne pouvant donner d'argent comp- 
tant, il s'avisa i\ni\ avait sur Venise une rente annuelle de 
sept uiille ducat:;;, oi envoya au do^'c, dans le but de la vendre, 
une ambassade, composée d'un évéque et de plusiGui*s cheva- 
liers '. Les propositions de Sigismond furent froidement 
accueillies par la république; elle répondit insolemment que 
s'il s'agissait d'a.'heter lo royaume de Hungri4\ l'affaire pour- 
i*ait être examinée, mais qu'une rente de sept mille ducats 
était trop minime pour mériter l'ouverture de négociations. 
Battus de ce c'ité, les représentants du roi cherchèrent à 
engager la l'ente. et furent assez heureux pour y parvenir. 
Dinu Uapoudi accepta pour cent nùile ducats la créance de 
Sigismond sur Venise, ot versa cette somme au comte de 
Nevers, promettant, dès que Sigismond la rembourserait, de 
lui réu'océder la rente. C'était, en summe. Sigismond qiû 
donnait cent mille ducats au comte de Nevers. Dino llnpondi 
n'était qu'un intermédiaire; la rente était en réalité, sinon 
officiellement, engagée au duc de Bourgdgne*. Les revendi- 
cations directes que ce dernier cxorra dans la suite auprès des 
Vénitiens, et dont nous parlerons plus bas, ne laissent aucun 
doute à cet égard. 

Il n'étiiit pas facile au duc de Bourgogne de faire face au 
paiement de la rançon. Il ne s'agissait pas seulement de 



la fètc de NotH (139"'), une robe de satin figuré, doublée de martr*» 
[Extraits du comt? d'Ddart ttouay, f. 15 et 20, dans Bibl. nat., coll. de 
(urg., vol. 100, f. 675 et 697;. 

1. Celte pente iMuit payée à la couronne de Hongrie en vertu d'un 
article du traité de Turin (8 aoiU 1381}. Ce traité est analysé dana 
nouianin {Slor. dorum. di Venezia, m, 21(5-8) d'après les archives de 
Veoisi». — L'êvùquo dont parle Frols.sart, (éd. Kervyn, xvi, 61), e«t 
probahleinent .Nicolas de Kanysa, archevêque de Gran, qui fut souvent 
chargé de inisttiuns analoj,'ues. V. plu» haut, p. 230. 

2. Voir Pièces justificatives, n* xi. — Napondi fut généreusement 
récomppiisé de ses bons oflices: en 1397 (21 septembre, à Ucauté sur 
Marne) le duc lui a-.si;^nait trois mille francs; l'année suivante (août 
13'J8), il recevait i|ualre mille écus (Arch. de la Côte d'Or, H. 11876 et 
B. 1514, f. 170). 



CftEMIER ET SECOM* VERSEMENT. 



323 



lieux cent mille ducats, chifTi-ê exigé par Bajazet; les frais 
iraïubassafles en Orient, le retour des captifs eu Europe, 
l'argent dont ils avaient besoin pour soutenir leur rang, les 
frais de change et mille autres dépenses avaient absorbé une 
<oninie au nmins égide. C'étaient donc environ quatre cent 
itiille ducats à trouver à bref dMai '. 

Bajazet avait reçu, avant la libération des prisonniers, 
soixante-quinze niilin ducats ; la plus grande partie de cette 
somme (vingt-neuf mille deux rent soixante et un ducats, 
huit juillas). avait été fournie par les chevaliers de Rhodes, 
qui, outre de l'arj^ent comptant, avaient engagé dans ce but 
leur argenterie, leur vaisselle personnelle et celle de l'ordre. 
Le roi de Chypre avait prêté quinze mille florins ; le reste 
provenait d'avances failes par les négociants de Péra et de 
l\\rchipelV 

Pour acquitter le second terme du paiement» Dino Rapondi 
avait avancé, au nom du roi de Hongrie, cent mille ducats ; 
les trente mille ducats empruntés par les prisonniers, 
moitié au dogo de Venise à Capo d'Istria*, moitié à frère 
Dominique d'Allemagne, do l'onlre de l'HApital *, pendant 



1. Nous avons la preuve de ce que nous avançons dans le compte 
que ppiKluisit Anroau Spinola, représeiUant des GaltihiRio. Pour 
soixante-quinze raille ducats versés au sultan par eux, il réclama au 
duc de Uourgogiic cen( huit mille cinq cents ducats. On voit par 
c«tte somme que notre évaluation n'est pas exagérée. — V. Pièces 
justificative!), n» x- 

2. L'engagement avait été fait à ( alaync {sic) de Fiesquc à Mitylène 
le 10 août 13'J". V. Pièces justificatives, n» xiv. Les quinze mille 
florin* dur, pr^ti^s par le roi de Chypre (Mikalidsch, 24 juin 139"), de- 
vaient être retnlMursi^s à première réquisition dans te délai d'un mois 
(BiW. na!., coll. de Itowrg., vol. 98, f. 720-1). Voir, pour les autres 
liommei) prêtées, Pièces jusliticativo.'*, n« \xui. 

3. fl oct 1397, ('apod'lhtria. Pr^tdc quinze mille ducats par le doge 
Jean de Nevers et à Jacques do Dourbon. — 20janv. 139tt (n. st.), 

Vévise. Kcnouvellement de cclenga^etncnt (Arch. de Venise, Commem. 
ni, n- 70, 78-9. p. 247 et 2'i9; - Arch. de la Cùte d'Or, B. 1187C). 

4. Parmi le» di).;nitaires de l'Hôpital, il en est peu qui aient joué 
un rôle plus considérable que frère Ouminiquc d Allemagne. Précep- 
teur de Saint iitienne de Monopuli en 1373, au moment ou un débat 

, important s'était élevé dans lordrc au sujiM des droit.s et des posses- 
aions de ceUe commanderie et de plnsieu» autres maiM)ns d'Italie. 
nous le trouvons, en 1381, précepteur de .Naples et de l'izano, et 
lieutenant du grand-roaitro en Italie. Son InQuenoe est déjà grande 





PAIEMENT DE LA RAXrON. 

le séjowp lie Jean de Nftvers à Trévise, et diverses sommes 
prêtées par des négociants et des banquiers italiens, — en 
tout cui^uaiïte-lrois mille ducats, — avaient sein^i à acquitter 
les dépenses des j)risonniers avant leur rentrée en Fraiïce, et 
à satisfaire aux rèclaniations les plus pressantes '. 

La totalité de la ram.on n*i?n restaif, pas inoins à la charge 
de Philippe le llardi. Sigisniond avait, il est vrai, donné cent 
iuill<? ducats, mais les événemenls rendirent ce don pour 
ainsi dire illusoire. On verra plus bjis qu'en présence des 
ditliuultés soulevées par Venise pour le paiement de la rente 
qu'il a\ait eiijjagée, Dino Kapundi ne toiieha jamais les arré- 
rages prorais; par suite, Philippe le Hardi, qu'il représen- 
tait, restîi tenu du capital que Sigisniond, embarrassé d'ar- 
gent, n'eut jamais le uio^'eu de rachi'tcr. H est également 
fort probable que rengagement [tour cimiuaule luille ducats, 
pris envers Jean de Neversparles seigneurs hongrois captifs, 
et représentant leur quote-part dans la ranron (10 décembre 
1397j, resta lettre morte'. Seul, Jacques de Bourbon, comte 
delà Marche, remboursa en 1403 neuf mille livi-es, partie de 
son rachat personnel '\ 



dans los conseils de i'Ilôpilal; on lui concède des terres à Rhodes, on 
lui donne le commandement d'une galère (U81). el on t38:t {,1'i mars; 
il est nommé h la préceptorerie de Chypre, qu'il ne garde que irois 
ans; à cette coramandene ont été ajoutées pour lui les rcsponâions de 
Sinica et de Nojiara. Kn i:iK6, â la mort de Itarthélemy Assanti d'Iscliia, 
nie de Ntî^yro lui est inféodée, mais il ne la conserve que jusqu'en 
1392, et la cède à Bufiglro Hrancaecio de \aples, maréchal du pape, ei 
frère d'un cnrdinal proiecleiirde l'ordre. \in UBU, il avait été cliariçé 
des intérêts, très importants à cette époque, lio l'Ilùpital en Achaïe, 
avec le titre de « prociiraïur ». Nommé commandeur d'Avignon en 
1392 (ï) juillet) sur l'urdre de Clément vu, sans pour cela résigner les 
commanderiez dont il clait déjii titulaire, il devint bientôt après le 
procureur général île l'ordre, et toute l'administration financière fut 
entre ses main». I>e 1402 à 1404 le.s affaires de Grèce furent menéeus 
par lui, ave«- ra^sistance de l'ierre de ilaulIVeinont et d'Elie de Fossai. 
De» 1409, il était lieutenant du grand-maitre, et occupa cette 
charge jusqu'à .sa mort, .-.urvonue en 1411 (entre le 4 mars et le IGmai). 
— (Arch. de Malle. //<?j.//u//..l/ay., vi, 113,201-4, 225; vu^ 2»3et 298 v« ; 
vin, 208 V'et2l2v'';ix, 183; x, 164 v; M, i:i| ; xvi, Iti»; xr.\, iiG-9et 
I74v»;xxiv, 147 v« et 58. — iJoslo, /vW/ iWorm rfr//a»acra..., n, passim). 

1. V. Pièces justilieatives, n"* xv et xxitl. 

2. l octobre llt'J*. V. Pièces justilicalives, n'^' xvi. 

3. 28avriM40a. Uembourtîemfntpar Jacques de Bourbon de neuf mille 




ÎMPOSÎTrONS LE^*iES SUR LES ÉTATS DU DUC. 



325 



Ce furent les états du duc qui supportèrent, pour ainsi 
dire, toute la dette. Le cas était prévu par le code féodal ; 
la captivité, aussi bien que la première chevatichée du fils 
aîné du seigneur, donnait lieu à nne aido extraordinaire. Elle 
fut levée dans toute l'étendue des domaines do Philippe le 
Hardi. Le duché de B'mrgr^gne fut imposé à cinquante mille 
francs, le comté â trente mille livres. Ioh pa^s de Flandre à cent 
mille nobles, ot leur clergé à sept mille cent quatre-vingt- 
treize nobles; la chAtellenie de Lille â huit mille livres, celles 
de Douai et (l'Orchies à irois mille cinq cent trente-deux 
livres ; le Rhételois dut payer cinq mille tlorinsd'or, le comté 
de Nevers et la baronuie do Donzy dix raille francs. La pan 
du comté de Charolais fut fixée â cinq mille francs ; les sujets 
de Waleran de Luxeuïbourg, comte de Ligny et de Saint 
Pol. furent également soumis à cette aide; licsançon donna 
trois raille livres, les pays d'Artois seize mille trois cent cin- 
quante-doux livn»s. Quoique onéreuse que fût cette nouvelle 
charge, ello fut volée sans murmure par les états. Malgré 
les sacridces très lourds qu'ils avaient antérieurement consentis 
pour subvenir aux frais de l'oxpédition. les propositions de Phi- 
lippe le Hardi furent acceptées sans débat (1397)'. Pour la 
Flandre trois lormos de paiement avaient été institués, dont 
le dernier était exigible ù la Clinndeleur de l'année 1390: 
parmi le^ villes désireuses île donner au duc le moyen d'ac- 
quitter ses engagements au plus tcM, il s'en trouva, comme 
Bruges, qui devancèrent les é|)oques iixées ; d'autres, comme 
D«»urti, avaient créé des rentes pour trouver l'argent qui leur 
était demandé. Dans la Bourgogne proprement dite, quatre 
termes furent établis, de la Noi*I l.'ÏOT â la Saint .lean 1309 V 



livres sur treize mille ducats, somme à laquelle avait été fixée sa rançon 
par acconl avct! le duc de iJourgogne en juin 1400 {Arch. de la Côte 
d'Or. li. 11876. liasse 3!, cote 132). 

1. Les états de Brabanï refu&<>rent tout subside; rintervcntlon per- 
sonnelle de la duche^sbodc tïrabant, »i:ur dr Plillip}>o le Hardi, ne put 
les décider; U est vrai qu'ils n'élaiem pan sous le gouvernement direct 
du duc de Uuurgogne(V. Froissart. éd. Kervyn, xvi, p. 26.V8). 

2. Arcb. du \ord, B. 1272 et 2020: — /nvenl. ifcii areh. de Hntgeit, 
ut, 287-8, ;t9a-'i et sef|. V. IMèces jus'itkitives, ii- xvn ; — Arrh. de la 
(Me d'Or. H. \\h:% ll.Vi:». 11.578. M87l> passini, et3i:3; — Arch. du 
>ord, U. 1290, I2ii8 et 1209, IH65 n» 2, IBG6 n» 41, 1^50; — Jnient. 
de» areh. cnmm, de Ikmai, p. \2\ — Bîbl. nat., coll. de Bourg., 



PArEMR?ÏT PE LA RAÎCÇOK. 

Lf recouvrement de Tinipôt se fit régulièrement ; à peine" 
quelques diflinultês surgirent-elles de la part de ceux qui sf 
croyaient exemptés d'y contribuer* ; c'est ainsi que les Hos- 
pitaliers, par l'organe de Guillaume de Munie, cummandnur 
de Flandre, obtinrent, et c'étixit justice, rie ne pas être com- 
pris dans la répartition de l'aide'. 

Charles vi avait voulu rontribuor. en levant une taille de 
cinquanle-liuit mille francs, à ruiu\re cuniinuiie; les auti'os 
princes, alliés à la maison de Bourgt>gne, le comte fie Savoie, 
et le comte d'Oslrevant, beaux-frères de Je^n de Nevers. et 
le duc de lîavière, père du comte d'Osirevanl, étaient restés 
sourds à l'appel du duc \ Malgré ie don royal, les somme* 
versées a>ec tant d'empressement par les sujets de Philippe 
le Hardi étaient insuffisantes. Il fallut recourir à d'autres 
mesures. La première fui l'engagement à Castaigne de Fiesque 
de la vaisselle d'or du duc (I!) février I31)S;; elle produisit 
vingt mille francs, remboursables en deux ans; la seconde 
diminua nu suspendit les gages des otîiciers de la cour de 
Bourgogne; mais cen'êtaient là que des expédients, ne servant 
qu'à accélérer le paiement sans éteindre la dette (1309). 



vol. 104 (comptes de Jean il'Kspoulettes du 5 février 1397 au 
:j| janvier ia*t8 et de (iuillaïunft l^heuily, receveur particulier du 
bailliage de Dijon), et P. lïauyn, Mém. du votait', f. :i.iV v-ô. 

1. Jeanne, veuve de Jean de (iray, fious prétexte de la noblesse de 
son mari, refusa d'acquitter sa quote-part (Arcli. do la Cote d'Or, 
suppl. B. 9\, 1" chambre des comptes, lîpjtî. desi di^lib. et arrêts^ 
i:t'J8-lî37). — La remise faite aux Hospitaliers s'élevait â trois cents 
nobles (Aroh. du Nord. U. iJ'Ji). 

2. Ouillaunic de Munto appara't coirmie frère de l'Hôpital dès K(RI ; 
en 1385 il était commandeur de Hantavesncs et d'Ivry. Kn 1389, Adam 
Itoulart le remplaça dans la première de ces cominanderies et lui 
c.^da en échange la prêcepiorene do Flandre, cliambr*» prieuralc; en 
1390, nous te trouvons avec Je titre île lieutenntil du grand-prieur iln 
l'rauce; en i;W9, avec celui d'ilttspitalier. Il fut nonnn^^. capitaine de 
Smynie en l:Ut9-l'iO0, et inuurut avant le mois de septembre l'iUl 
(Areb. de Malte, /îc//. HuU. Mfnj., vr, ;tO; \iri, 33 v"; IX, fil v el 175; 
XV. 11"; XVI, Il v"; — Mannier, Ht Moire du tjrnuH-jiriruré de l'rnncr , 
Paris, 1872, p. (il>01. 

3. 2 octobre 1397 (Ari'-h. de la iMe d"Or, U. !lH7fil. — Les gens do 
parlement furent exemptés de cette taille {Ordaini,, \ni. 3I5| par 
lettres du 13 fi^vrier 1399 tn. si.) — Bib!. nal., coll. de Bourt.'., vol. ÏO'i 
acomptes du 25 mars 1397 au 30 avril 1398 ; — P. Banyii. J/^'wi. du 
vuiat/e. f. 355 v. 



Philii^pe 11' Hardi prit une résolution plus efficace; il fit un 
nouvel appfl aux états de Bourgogne et de Charolais; aux 
prcniiers il demanda, pour parfaire la rançon, \u\ nouveau 
subside do douze mille franrs, aux .si'conds un inipiH suppté- 
uientaire de deux mille franrs 'l'iOOj.Ces sommes, votées 
sans nnirnnire, furent levées en deux termes à lu Saint Jean 
et à la Ti.ussaint do ranut^-e liOOV 

Il ne resta plus que quelques appoints adonner ; tel fut, par 
exemple, un paiement do dix inillr francs fait â Anceau 
Spinola, représentant du srigneur de Milylènc, et destiné à 
éteindre entièrement la dette ilu due «nivers GattiJusio. 

Une pareille opération tinancinre était tro]} considérahle 
pour preiiflri' iin d'iiu jour â l'autre; :ins-*i les comptes des 
trésoriers du due et les documents contemporains mention- 
nent-ils, pendant quelques années encore, des faits qui la 
concerupul. Ces faits sont do plus d'une sorte; parmi les 
plus intéressants se placent les difficultés qui s'élevèrent enUv 
la république de Saint Marc et la cour de Bourgogne '. 

La pari prise par Venise an rachat des captifs, en dehi>rs 
d(îs bons officos qu'elle n'avait cessé de leur témoigner, se 
réduisait à un prêt de quinze mille ducats d'or, fait par le 
doge à .loan de Nevers et â .Jacques île Bourbon". Rien 
n'était plus net qu'une pareille situation. Si. d'un côté, 
la républiqm» avait une créance contre le duc de B'»ur- 
gogne, de l'autre, elle devait annuellement â la couronne la 
Hongrie, on iriieux â qui s'était substitué à elle, une rente de 
sept mille ducats. Kéolaïuer le paiement de la ci*éance, dif- 
férer sous divers prétextes celui de la dette, puis offrir oii 
nier la compensation des deux sommes suivant que celle-ci 
était plus ou moins avant^igeuse, fut un jf^u auquel se com- 
plut la diplomatie vénitienne, et dont elle usa pour ne paj'er 
f|ue partie de ce qu'elle devait. No sulfisait-il pas aux Véni- 
tiens d'avoir fait échouer la croisade, en lui rnarchandanl 



I. JK Plnnrh<M'. //»»/. fir Bourtf., m. preuves ch^xxiij: — Ardi, de 



•ii:*:, f. 2r-3: h. tl.VJ'i; W. 



lljîW; It. 



la Cùtc d'Or. H. 

n. 2:ti:: B. TMh\ — Itibl. nat., coll. fin Bouru . vol. 9i. f. 

2. ,\rch. de Ia t Vite d'Or, H. tô-Jfl, f. »jy. Anroau Spinola séjournn 
n lu cour de Itoiirp<»gne de In tin de l'amiéo t399 jusqu'en «vril l'iOl 
(P. Itauyii. M^m. tiu voiage, p. .liiS v-tij. 

3. V. H«r ce prêt, plus himt, page 323. 



PAIEMENT PK I.A RANÇON. 

l'aide qu'eux seuls pouvaient lui rlonner. sans tirer ensuite 
profit d'une situation qu'ils avaient contribué à créer? Mal- 
heureusement rég'ùsuio dominait la politique vénitienne; 
celle-ci ne reculait devant aucun moyen dès qu'il s'agissait 
de ses propres intérêts ; nous en avons ici une nouvelle 
preuve : la question de la ranron des croisés occupa pendant 
plus do vingt-cinq atinées les chancelleries de Hongrie, de 
Bourgogne et de Venise, et mit. une fuis de plus, en lumière 
les agissements de la république de Saint Mare. 

Les difdciiltés ne tardèrent pas à naitre. Sigismond avait 
demandé que les sept mille ducats qui lui étaient dus pour 
i;^îin fussent, en exécution du transport qu'il avait consenti. 
payés par Veniso à Dinu Kapnndi ainsi qu'à Martin et à 
François Martin'; mais le sénat, sans tenir compte de la 
réclamation du roi, paya, par compensation, deux mille du- 
cats à Thomas Mocenigo qui avait créance de pareille somme 
sur Sigismond. Les cinq mille autres ducats entrèrent en 
déduction du prêt fait au comte de Nevers. La rèiiublique. 
cependant, n'admettait pas le principe de la compensation: 
elle avait exposé au duc de Bcmrgogne que dette et créance 
étaient distinctes, que la somme annuelle stipulée n'était pas 
à proprement parier un cens, mais une clause de la paix d»* 
Turin dont l'exécution était subordonnée à celle des autres 
conditions ilii traité *. Mais, ccunme elle n'avait aucun motif 
de contester le versomeiif dt» raunuité de sept mille ducats 
pour 1J9'J, elle imputa cimj mille ducats sur les quinxe mille 
qui lui étaient {\n^. et pria le duc de liater le paiement des 
dix mille ducats restant à recouvrer'. 



1. C'est le navire de François Martin qui ramena à Venise Château- 
morand et V'ergj'. 

2. 24 septembre i;t97. Lettre fin doge au duc (Arch. do U Côte d'Or, 
B. 11876, lay. 87, liasse I, cote 9). 

H. 15 août 1399, (iran. Lettre de Sigismond aux Vénitiens {CmmiWt».. 
IX, n" I6â. analysée dans .lAmum.jtyjerf..., iv, 42(n.— 27aoùt i:t99. Venise. 
Ileçu do Mocenigo \f'ominfm.^ lU, ii" lfi!t, p. 270, analyw^ dans ,I/oï»u«j. 
ipecl..., IV, 4201. — 'i septembre i:W9, Venise. Lettre du iloge au duc de 
lk)iirgogne(,\rch. de Veni.se, Commem.^ m, n** IH'i, p. 270; — Arcli. de U 
rVitod'Or, H. 11876, lay. 87, lias.se l,i*ote8; — .Xrrli.du NonLdansun vifli- 
musdu 18 août lî-w, jï, 1299). — Laohancellerii^ V(Wiitiennc. employant 
l'indictiun de septembre, exoejité dans les pièces destinées aux chan- 
celleries étrangères, avait daté la lettre du doge de Vintf. \lf. Le 
»<iitH», qui la transcrivit au regiMre deh Commemffn'afi, mentionne i-r 



C'est qnVn réalitp Philippe* In Har4i considérait comme 
siennes les stipulations faites par Rapondi ; le roi de Hongrie, 
garant du paiement de la rente auprès du cessionnaire, 
insistait vivement auprès des Vénitiens pour obtenir qu'on 
solilàt tes termes amérés. Pendant les pn^miers mois do 1 i03, 
il multiplia lettres et ambassades â la république de Venise. 
Celle-d se borna à répondre qu'elle avait de justes raisons 
pour ne pouvoir aecordei' re que demandait le roi. et Sigis- 
inond n'obtint jamais d'explications plus catégoriques. Ilaurait 
pu, repeadatit, deviner la vérité; son compétiteur au trtme 
de H<mgiie, Ladi.slasdeDurazzo. faisait de rapides progrés, et 
Venise était depuis longtemps soupçonnée d'avoir pour lui 
de secrètes svmpathies. Il n'en fallait pas pins pour que la 
république dédaignât de s'expliquer avec un prince dont elle 
croyait n'avoir rien à craindre. 

.\vec le duc de Bourgogne il n'en alla pas de même; la 
seigneurie se hâta de se justifier auprès de lui ; elle soutint que 
l'inexécution des conditions de la paix de Turin par Sigismond 
la dégageait du paiement de la rente. Ce prince n'avait-il pas. 
par ce traité, renoncé à ses prétentions sur les bouches de la 
Dalmatie, à tout comnirrce maritime à exercer par ses sujets 
sur la c(Ue de rAdriattiiue? Ces engagements avaient-ils été 
li^nus. l'état de son royaume lui permettait-il même de les 
tenirMI était ilono légitirno lîe refuser tine rent** qui n'avait 
été consentie qu'en considération d'avantages que Sigismond 
était impuissant à assurer aux Vénitiens. La justification du 
sénat S4' («'rnnmût par un<' nouvelle demande à Pliijjpp*' le 
Hardi d'acquittor les dix mille ducats dus â la république'; 
Antoine Spalatino, envoyé en Aragon, était chargé, à son 
retour, de s'arrêter en France et d'insister sur ce point 



fait en remarquant que. selon lusage vénitien, elle oui dti portei- la 
mention de riiidiction vm. Cotte lettre fut mise aux archives du dur 
(le IV>urgogne |»ar Jean fouiller, le tl décembre l'M'J. — V. Pièee-* 
jiittiHcatives. n" xm. - 12 nepterabre i:WJ, Venise. Lettre de \enise 
à Sigismond, en n^ponse â la lettre du iâ août (\rcli. de Venise. 
Commetn., lu. n- 16ti, p. 2701. 

t. '(janvier, 25 mars, 26 avril \W.\. Négociations aveti Sl>ritsmond 
(,\r-"li. de Venise, Sm. Seer., i. f. Hfi. ya v», iOo \-". Kd. Mouum. 
*peet..., tv, 'iT:i, iT.i, i'Z\. — 21 avril l'iO:t. lti^]Mmsr tle Venise au 
due do Ihmrgoguo i»«, Secr., i, f. lOUi. Voir l'iiVi'> jiistilK'nilvck, 
n* xvni. 



: 



PAIEMENT DK LA RANÇON. 

auprès du duc. La réponse decolui-ci ne se fit pas attendre : 
écrite le 8 août, elle parvint au sénat le ?l soptciiibre. Elle 
exprimait en lormos si vifs l'étonnement d'une pareille fai;on 
d'agir, elle exigeait si irapérieusemenl satisfaction que Venise. 
très ombarrasséo, chercha à gagner du temps, et se décida, 
ijuand elle ne put phw user d'atternioiements, à envoyer en 
France un de ses chanceliers, Pien*n de Gualfredini, pour 
apaiser te duc et Justifier la conduite du sénat (2\ octobre 
t'»03). Une pareille ambassade était devenue indispensable 
depuis lo jourtiù îos Véiiiiiejis avaient, en pleine paix, atta- 
qué et battu à Modon nne flotte génoise commandée par le 
maréchal Bnuciraut [' oclobre IU)3;; il fallait, à tout prix. 
atténuL'r l'effet que la mmvt'lle de cette injustifiable agres- 
sion ne pouvait manquer ih* proïkiire de France, et les com- 
plications qu'elle inermçnil d'attirer ;i la république. Aucune 
excuse nouvelle, aucun arytitjient nouv<'au n'étaient mis en 
avant dans les instructions données à Gualfredlni. Le sénat 
comptait sur Thabileté do son représentant jionr dissiper l(* 
malentendu, et pi-ésenler les choses sous leur vrai jour, tant 
au duc qu'à Uino Rapoiidi. Philippe le Hardi, dans sa lettre. 
avait fait remarquer, non sans aigreur, que Jean de Nevers, 
pendant son séjour à Venise, eût pu Irouvor nombre de Véni- 
tiens prêts à se substituer à ses droits, et laissait entrevoir 
([u'en ce cas la ivpub!iqn<> n'eût pas suulevé les mêmes dif- 
ficultés. Pierre de Gualfredini fut chargé de faire justice de 
cette insinuation, en déclarant que son gouvernement n'avait 
pas l'habitude de prendre en considération les transactions 
passées entre particuliers, fussent-ils citovens de Veniso. 
T'était là unr diM'larafiim Uniiv gratuite; le soin avec lequel 
furent i*elevées les paroles du duc sur ce point monti'e assez 
quelle créance méritaient 1rs protestations du plénipoten- 
tiaire vénitien. Onlre fut floniie :"i cidui-ci, s'il échouait daîi** 
sa mission, dinformer les consuls de la république à Bruges 
et à Gand rie cet insuccès, pour mettre les négociants véai- 
tiens de Fbuidre eu garde contri^ d<N nîesnres violentes q«p 
le duc pourrait être amené à [)rendre contre eux par voie île 
l'epi'ésailles'. 



1. *il c! a; Keplenibre I'«o;ï i-SV/j. Serr., i, f. toU: — Sen. Mixt», 
\l.M, r. I04J. — Voir PiùceK jusliticatives, ti" .wiii fi plus has le clm- 
pitiT VI ilu livre V sur tout co qui concerne coltc uinbas^ade. 



Avec le roi de Hongrie, il n'y avait pas ies mêmes mèna- 
gemenis à ganler; rmiarchie intérieure du royaume grandis- 
sait chaqur jour, cl l'autorité du roi, battue en brèche en 
Buhèiuo coiiiuio eu E)alniatie, par le parti allemand comme 
par le parli napoliUiin. devenait de plus en plus précaii'o; 
aussi l'attitude de la république consen'a-t-ello. à l'égard de 
Sigismoud, le raraclère hautiiin ot insolent que nous avons 
iU*yX constaté. Aux réclumaiions réitérées du prince, à IVx- 
pression de ses craintes relatives à un partage de la Dalma- 
tie, consenti par Venise â Ladislas, il fut simplement rê|tondu 
que les événements dont ce pays avait été le théâtre légiti- 
maient la conduite des Vénitiens, et qu'aucun accord n'avait 
élé conclu )iar eux avec Ladislas. Sigi^mond Lereber. négo- 
ciant de lînih' et agent du roi. dut se contenter de cette 
répons*», donnée avec une maiivnise grâce évidente, et saas 
autres explications ( 21 juillet I Ui\ '. Le nd «le Hongrie se 
le tint, pimr dit. et si, l'année suivante, il chercha â se rap- 
pjochcr de la république de Saint Marc, il ne fut plus ques- 
tion du paiement des ducats arriérés". 

H était moins facile rl'imposer silence aux protesta- 
tions du duc de IJourgogne. La mort de Philippe le Hardi 
l'avril lîDÎ) n'avait en rien changé la situation; le comte de 
Nevers, devenu Jean -ïaus Peoi*. se montra aussi énergique 
que son péri'. Son iusîstaiir'e â réclauicr \o^ arrérages de la 
nmte ur laissait pas (juc d'inquiéter les Vénitiens. Pierre de 
tlualfredini n'avait pas convaincu Philippe le Hardi ; Fran- 
rois Contarini. envin'é en Franeepuur une négociation diplo- 
matique importiute, fut accessoiremeui chargé '2'2 mai 1 105) 
de repreudiv la rpiesiiou, tant on redoutait â Venise, de la 
p;irt du iietiveau duc. la pnuuulgatiou de uiesures préjudi- 
l'iahles au commerce vénitien dans le^; Flandre^. Il ne fui pas 



I. 22 nuvembru l'iOS h (îraii, 1 dtV<>ndjre â Vii»egr3ul, *J avril 140'i. 
t'i Presliourji. I.Httreti <Il* Si^fisniiMul îi \'e'ii-« f \rrli. de N'euise. r«w- 
w<''rt..ni,n'*270.2::iet2«:.p.2*»;» it!t2î»H:«'J. .V«HMm.ji/ïr/'/...,v.:Hpl3'J|. 
— 'it» janvier. 2 ff^vrier. ii ft-vripr, Ul juillpl lUi'i. l>élil)i'ratE(fns du sénat 
lé(J. MoHHin. Jtpfct.... V. p. :I2. u;i, ;ï'i. 'i'i-r»K Oulre Sijrisinoiiil Lereher. 
I" rui "!•• lloiij:rif cnvuya i\ Veiii.o lUnhèlouty (Juiiloli ijatixîop et 
mar» t'iO'n, (iujfer ravjz». prévôt de Zatinih. et Paul de l*avii». un do 
6CH clianceliers i\'. V«hm/h. n//cct.... \.5r.-7). 

'1. Voir le» anjl)af*»adrî» envoyées aux Wnitienst par Sigîsmond en 
waUet octubpp liOS {Monum. njt^rt.... v, 61 et STii. 



332 PAIEMENT DE LA RANÇON. 

plus heureux avec le fils que son prédécesseur ne l'avait été 
avrc le père'. Jean ne voulut rien entendre, n'admettant pas 
qu'on contestAt la légitimité de sa demande, admettant encore 
moins qu'on o>t;*it dire que jamais la république n'avait traité 
avec lui. sinon pour un prêt de quinze mille ducnts dont les 
deux tiers restaient encore dus; sans se rehiiter, il euAoya. 
l'année suivante, de nouveaux ambassadeurs à Venise ( 1 iOtî *. 
Il n*y avait aucune raison pour qu'une solution intervint : 
de part et d'autre chacun maintenait son droit, sans céder sur 
aucun point. Les envoyés français étaient rentrés en France, 
fort mécontents de l'accueil fait à leurs réclamations, et 
(lisaient bien liant que leur duc saurai(, d'une manière uu 
il'une autre, se pavei- de ce qu'on lui refusait "\ Venise trem- 
blait plus que jamais pour ses intérêts commerciaux, et char- 
geait son consul à lîruges d'avertir ses nationaux dri Torage 
qui les menaçait '. Cette préoccupation était si fnrte que le 
sénat, deux mois plus tard (6 novembi-e 1 iflti), se décidait à 
sortir de l'incertitudo en demandant catépiu-iquemont la pro- 
rogation du sauf-fonduit que les ducs de Bourgogne avaient 
octroyé aux galères véniiienues. et en insistant pour qu'il fui 
spécifié que le différend pendant entre la cour de Bourgogne 
et la république n'atteindrait en rien la liberté de commerce 
et de navijîation. Uapondi, que les Vénitiens croyaient avoir 
dans leurs intèrèls, fui ])riè d'obtenir du duc ce nouveau 
sauf-C'»ndui( ; en mémi' temps le consul vénitien à Bruges 
entama, dans le aiôme but. des négociations directes avec les 
villes tlamandes, nolanmient avec Bruges, Gan<l et Ypres ; on 
espérait ainsi, si ces dernières se prononçaient en faveur du 
nuiintien des conventions roinmcuriales, forcer la main à Jean 
sans Peur, ou au moins paralyser sa résistance . Bruges accueillit 



1. Kranruis Contariiii et Marc Daadolo partirent à la fin d'octobn? 
t'iO'i pour la Krance; ils jillaicnt réclamer la libération de marchand»; 
véiiilieiïs arrêtés par ordre du duc de lïeny â Montpellier. — Voir 
plus bas, liv. v, chap. vm. le récit de ceUn ambassade. — Sur le (kit 
lies inslruirtions données à (/oiitarioi potir l'alTaire de la renie de sept 
mille ducats, voir Monum. sficct..., v. ô'i-H. 

2. Ces ambassadeurs tétaient Jeaa Lau^ii'esl. cotiseillor et mnilre dns 
rt^quétes, et (îtiillaiime I>oré, serrélaire du dur ([*. Hauyn. }/rm. tttt 
roiage. f. îtGl» v"). 

;î. i:> septembre Ii06 (Kil. Moiium. speci..., v. Sfr-T). 

4. lô septrmbfp TiOfi (Arch. de »nisp. S'en, Sert., m, f. 40 v»). 



AMBASSADES DES VENITIENS Et DU DUC. 

avec faveur les ouvertures de Venise, et promit de faire tous 
ses efforts pour arriver au résultat désiré ; mais Rapondi no 
put obtenir du duc qu'une prolongation insuffisante (1407)*, 
Deux ans se passèrent sans que la situation se modifiât; onze 
annuités étaient dues, et ia somme réclamée se montait, avec 
les intérêts, à cent mille ducats. Un nouvel ambassadeur 
bourguignon, Jean Mercier ', venu à Venise, avait tenu un 
langage si menaçant iseptcmbre l'iOO) que la république se 
décida à céder. L'Ermite Jérôme, accrédité par elle auprès de 
Jean sans Peur (3 octobre 1109), re^ut des instructions conci- 
liantes. Gènes venait, par arbiti*age du comt« de Savoie, 
d'être condamnée à payer aux Vénitiens nno somme de 
quatre-vingt-seize mille ducats *. Ceux-ci offrirent de céder 
leur créance au duc do Bourgogne contre le versement des 
deux tiers de la somme, ou contre le versement do. la moitié 
seulement, à condition qu'ils seraient substitués aux droits 
de Jean sans Peur vis-ù-vis de la couronna de Hongrie. Si 
cette proposition n'était pus goûtée du duc. ils lut proposaiout 
une quittance des cent mille ducats qu'ils devaient et le paie- 
ment de vingt-cinq mille ducats en cinq ans; à ce prix, tous 
les droits â exercer contre le roi de Hongrie seraient cédés à 
la république. Jean sans Peur fut inflexible ; Jérôme lui pro- 
posa jusqu'à quarante mille ducats (I ilOj. sans parvenir à lui 
faire diminuer ses prétentions, et revint à Venise sans qu'on 
se fût rais d'accord *. 



i. 6 novembre l^i06 (Arch. (Ip Venise, Sen. .Vm/i, XLvn, f. 78). 
V. Pièces justificatives, n® xix- — 2 décembre I407 (Arch. de Venise, 
Sen. Secr., lU. 82 v» et 83). 

2. Jean Mercier, (Ir Maçon, assista au parlement de Beaune et de 
Saint-Launmt en l'i(>7. IMs l'ilO il était maitre des requêtes et con- 
seiller du duc. I^n tU6 il fut envoyé par Jean sans Peur auprès du 
comte do l-'uix, a^iâista, en 1418, aux conférences de la tutnite entre 
Uray sur Seine et Montereau; en 1420, il fnt chargé d'em}>6cher la 
Dresse et la Savoie de livrer pa^ssage à l'année du dauphin (la 
lïarro, ,Wm. pour serv, à l'hi»t. de France et de Dowg, (Paris, 1729|, 
U, 104, 113, ID'ij. 

3. Voir plus bas tous les détails relatirs à cet arbitrage (livre y, 
chap. X). 

4. 9 septembre 1409 (.S>/i. Secr., iv, 56-7). — 17 septembre 1409 
{Sen, Sccr., iv, 58 v«, éd. Monum. $pect..., vi, 18). — 3 octobre 1409. 
Instructions n m" Jérôme {Sen. AVer., iv, 65 v*; — Syndicati, i, 191 >•»), 
— 23 avril 1410. Nouvelles instructions (it'fil A>cr.., iv, 107). 



334 PAIEMENT DE I^ RaNÇOX. 

Une période de quinze ans s'écoule sans que la qiiestir>n 
soil de nouveau aj^itée; les préoccupations des ducs de Bouj- 
^ogne sont ailleurs ; ni Jean sans Peur, ni après lui Philippe 
le Bon, ne songent à faire valoir leurs droits, et Venise, dont 
le commerce avec les Flandi'tîs n'a pas, en dépit de ses 
craintes, subi l'arrOt qu'elle redoutait, s'est Ijîou gardéo 
d'attirer l'attention sur une question qui semble oubliée. Co 
n'est qu'en li?'i que Philippe le Bon reprend les négo- 
ciations; il puvoie en It.ilii- une ambnssade composée d'Ilnc 
de Lannoy *. de Robi^rt tU' Saux, vitliune de l'église do 
Reims, de Jean Jouberi , archidiacre de Langres, ei de 
Quentin Ménard, anhiiliacre de Bruxelles*. Aux réclama- 
tions dos envoyés du duc, le sénat répond avec les mêmes 
arguments qu'il faisait valoir vingt ans auparavant ; mais 
le temps a changé les dispositions de la cour de Bourgogne; 
ce n'ost plus cf^nf mille ducats qu'idle exige impérieusement. 
elUv est prête à céder à la république les droits de Phi- 
lippe lo Hardi sur la couronne de Hongrie en échange de 
sept mille ducats ('JO-'IO jnillei ri'^'i). Trop heureuse d'en 
être quitte à si bon marché el d'assurer à ce prix la sécurité 
de son commerce, Venise renonce à ses prétentions aux dix 
mille ducats dus sur la rançon du comte de Nevers, el 
ord<Muie à sou consul à Bruges, de payer, siu* les premiers* 
fonds libres, la somme de sept mille ducaU au duc de Bour- 
gogne (?8 mai Ii2.")). Après vingt-cinq ans de négociations, 
Venise, grâce à un léger .sacritice, restait maiiresse du 



terrain 



1. Hue (le Lann(»y, ïiobnrt de Saux et Quentin Ménnrd avaient élé 
déjà envoyés en Italie cinq ans avant imjut faire ratilier par le pape 
Martin v !n paix de >lolnii (I! juillet liiy) conclue entre le duc de 
Itourgognc el le datipliiii (pins lard Tharles vu). iD. Plancher, I/t'itt. de 
liourrj.^ ni. 515.1 

i. (Quentin Mênani, originaire de Flavignyen Bourgogne, chanuinc 
de fhàlon.s et de Saint Orner, «eer^talre d^i» 1412» puis ronseiller de» 
ducs de Itourgogne^ Hit provnt de Saint Orner (t'iifit; nommé évoque 
d'Arrns en 14H9, il fut transféré à rarchevéclié de lk»sancon qu'il 
occupa jusqu'à sa mort, survenue en 1462. [Gall. chrixt. m, 474; xv, 
94-8; — la Marre, Mémoires pour snvir , n, Il 'il. 

3. 26 mai l'iiîi (Arcli. de la Côte d'Or, It, 11876, lay. 87, liasse I, 
cote 11). — 26 el 30 juillet ri2'i <Apeli. de Venise, Sen. Secr., vni, 
i65 v et 166. V. Pièces justificatives, n« xx). — 28 mai 1425 (Arch. 
de Venise, Sen. Misti, i.v, f. 112 v" . 




LIVRE IV 

CONSTANTINOPLE 

1396-1 «2. 



MVRE IV 



CONSTANTINOT'L!: 



1390-1 i02 



t/CS soiirnes dn cettn jH^pîode sont hrancoup plus resteïntcs que celles 
de la précédente. Les chroniques se r^duUent aux t^moignaKes 
byiantins et turea que nous avons «^nuniArés plus haut', au Livre 
Uex /'aiti^ qui nous fait connaître le rôle joué par le maréchal à 
Constantinople, au /iefitjt'euj: Je Saint Dénia', k Schiltlwrger*. et h 
quelques diMails donnés j>ar les chi'oni<|ues ituliennes, anglaiscg et 
franraiscs sur Ib voyage île l'empereur Manuel en Occident et sur 
Ja bataille d'Ancyre. Pour cette dernière on pourra consulter égale- 
ment la relation contemporaine de j'ambasBade de l'fChpagnol Ituy 
(ion/.ale7. deClavijo â la cour do Tn'ltizotide^, cl les liii»toncns orien- 
taux Chérifeddin* et Ibn-Arabchah'. 



t. Voir page 216-7. 

2. Voir page 2l2-:t. 

a. Voir page 116. 

^. Voir page 215. 

5. liiitoria t/rt ijrnn Tanwrfnn, e itinerario 1/ ennrraeion ftel viaffe^ 
y relaciun th la rmfiuj'ailu tjue Huy Gonzalez de Ctavt'jo le hizo pur 
mandndo det muy jM/deroÂo ténor rey dim Ilenrique cl tereero de 
Custilla-.- (Madrid. 1782, in-^i"). 

B. Il a corn|wsé en j>er»an une J/iHoire de Timur Heg, qui a été 
traduite en français par Petits do la Croix (l^aris, 1722, '< vol. in-12). 
Four la bataille, voir h- livre v, ch. 'i7-9, (iv, &-20). 

7. Ahmed bon Mnliammed Ibn Arabchah écrivit en arabe une vîe 

32 



338 



SoLRCES Dr LIVRF. glATRlÈME 



Les archives italiennes, pontificales\ génoises et vùiiîtîennes 
rompirent sur plus d'un (wint le rt^cit des chroniqueurs, partiVu- 
liôrempnt cpHps de la république de Saint-Marc que les progrès de» 
Turcs menaçaient et qui clicrclia à détourner loragc prêt à foiidi*e 
sur elle=. • 

Quelques travaux récents méritent aussi d'être mentionnés ici: 
tels sont les uuvragos de HiJpf\ d'ilertzberg*, de Pinlay^ d'Ho- 
wortli", de Beving', et, sur dos points plus spéciaux, la dissertation 
que llerger de Xivrcy a consacrée à La vie et nux ouvrages de 
Vempercur Manuel Pa(f''vUujuc*y et le Mémoire du baron Silvestre de 
Sacy Rur une corregpondanve inédite de Tamerlan avec Charles ïv". 



de Tamerlan, plusieurs fuis imprimée : en 1636. in-4«, k Amsterdam, 
par Jacques Golius, en 1767-72, U Franocker. en 2 tomes in-i", avec 
traduction latine de S. H. Manger, l/navrayo d'Arabchali a été traduit 
en français par Pierre \attier (Paris, 1658, in-4«»;, en anglais (Calcutta. 
1812, in'-8",ul I8IS, 2cédition), eten turc (Constantinople, 1739, În-V). 
Le lecteur trouvera ce qui concerne la bataille d'Ancyre au 1. vi, ^ 10 
et 11 {trad. de Vattier p. lari-SOOi. 

t. Mansi, Annales JSrcie.siattiici, t. xwii (Kucques, 1752, in-fol.)- 

2. Les archives de Gènes n'ont donné lieu à aucune publication 

pour cette période; ù celles de Venise sont empruntés les élémenls 

qui ont fourni Icâ publications suivantes : Sathas, Documenttt inédUt 

relatifs à ihiatoiredr la Grrre rtumoi/en tige. (tidO-irjOO;, Venise, 1880, 

2 vol. in-'i"; — Sime l.jubic, Munumenia sperlantia histuriam Sin- 
l'ontm ineriflionalimn, t. v (A;;ram, 1875, m-^). — K. liopf (GriVrArn- 
Innd im Millelolier wid in der Neuzcit, X. vi et vu de lencydopédie 
d'Krsch et (iruher, Lnipzig, 187U, in-i") a également mis largement » 
proHt les documents génois et vénitiens, ces derniers surtout. 

:i. Voir la note précéilente. 

4. D'O. F. Hertzberg, GMc/(»Wt/e der Dyianiiner dans l'encjxlo- 
pédie d'Oncken iBerlin, 1883, in-H"). 

5. .1 fiistori/ nf Grèce from ittt eonguest by the Romans to the jrresent 
lime (7 vol. in-8", Oxford. 1877). 

6. La principauté d'Acfiaie et de Morée. 1204-14:^0 (Uruxelles, 1H79. 
in-H*»;. 

7. Mémoires de l'.\cad''mie des Inscriptions, MX (1853). n. l-2ftl. 

8. Henry II. Ilowortti, J/istory of the MonyoU (lAïudros, 1876-80. 

3 vol. in-8"). 

9. Mémoires de t' Académie di^t Inseriplions, vi |1822) p. Î70-522. 
Ot vil (1824] p. a35-4:t8. 




KKFKT MORAL PRfUniT EN EIUopE PAU I,.V VirTOiRK OKS TfRCS. 



Le désastre de Nicopolis avait ouvert la route de l'Occi- 
d«nt aux vainqueurs. Ce n'éUiient ni les puissances de TAr- 
cîiipcl, ni la Grèce, ni les principautés serbes et valaques, 
i^noare moins les Hongrois ou les empenmrs de Constanti- 
nople qui pouvaient arrêter la marche de Bajazet ; la menace 
qu'il avait faite, avant lu campagne, de faire manger son 
l'heval sur l'autel de Saint-Pierre à Uoine. ne semblait plus 
à personne une insolente bravade; l'Europe tremblait devant 
l'êpée du conquérant. 

En France, la tristesse et le deuil avaient été universels ; 
rêmotion publique, dont nous avons déjà* signalé les pre- 
mières manifestations â la nouvelle de la catastrophe, avait 
été vivenient suri-xcitéts et on peut juger de son inlr*nsiié par 
les vers qu*Euslache des Champs consacra à la bataille et 
dans lesquels il .se Ht l'interprète des sentiments de tons: 

• Las où sont les haulx instnimens, 
» Les draps dur, les robes de soye 
•• Les grans destriers, les parreniens, 

• Les joiisteurs quà veoîr souluie. 

• Les dames que dancer veoio 
' Dès la nuit Jusques au cler jour? 

■ Las! où e8t d'orgueil le !;éjour? 

■ Dieux l'a mis en partie à fin. 
a Je ne voy que trlatebce et plour, 

■ Et obsèques soir et matin. > 



1. Voir plus haut, p. 2Vl-'i. 



340 EFFET MORAL CALSÉ PAR LA DEfAITE. 

Le poète continue sur ce ton, et sa ballade reflèie, dans sa 
tristesse, le deuil de la France entière: 

■ Où wnt les enohaineiuetiH 

• (Oue l'on fiortûit comm« conrroye) 

■ li'argent et d'or, leurs sonnemens. 
« Pour niiculx pramlrc i^pis sauîx? on voie 

■ Lessel de cûi*ps, de la monnoie, 

• Ciast de viande et d'atoiir, 

• Perte d'esj>6rit, grant luour 

• De torches, gastement de vin, 
t Je ne voy que tristesce et plour, 
I Et obsèques soir et matin. 

« Et en mains liens noirs vestomens, 
1 Porter deuil et courroux pour joye, 

■ Sonner pour les trespassemens 
« De pluseurs, que pitié eonvoye 
« Au moustier. Vengcnee me^troie 
€ Péchii en quelrunqne seigneur, 

• En grant, eu nioicn, en meneur: 

• Soyon tout à Inen fuire enclin. 

■ Je ne voy que tristesse et plour, 

• Et obsèques soir et matin. 

t (L'Envoy.) Prince, abisme est li jugemen» 

• Do Dieu et ses pugnissemen»: 

• M l'a bien montré à ce tour: 

■ En Turiiuie est ses vengemens, 

■ lie loiug, par divers mandement, 
- Pour noz jK^chiez plains de venin. 

• Je ne voy que tristesce et plour, 

■ Et obsèques soir et matin •'. 

Mais en Krancr. plus qu'en aucun awivo pays, les impres- 
sions, un"'aii' b's plus \ives, s'effacent i'a|>idi'inont, ronirae si 
leur acuité même semblait devoir en abréger la durée, Nos 
pères iréfhapjiaient pas à relie condition inhérente au carac- 
lére national; un en eut la preuve après Nicupolis. La France, 
grâce à son êloignement, n'avait pas cumme la Grèce, la 
Hon^'ie oti (^onstantinoplo, à redouter du Turc un danger 
immédiat ; elle se persuada facilement qu elle n eialt pas 
directement menacée, et ue songea pas aux conséquences in- 



1. Les ttuvrea inédites d'Emlache des Champs (éd. Tarbé, 1849), i, 
163-G. L'ne autre pièce d'Kustache des Champs (i, 16'i-5), plus spé- 
cialement lusloriquc, exprime les mêmes senlimenls. 



PHILIPPK DK ME/IKRES. 



341 



directes d'un noiivoau profifrôs do Bajaznt. Aussi bien, ces 
vues politiques n'êtai<»nt à la portée que du petit uoml)re; 
Irts idées qui nous somblenf aujuurd'Jmi èîèineiUairos élaieiit. 
û la tin du xiv* siècle, lapanape de quelques priviligiés, que 
des voyages à rêtratiger, ou le maniement des affaires pu- 
bliques, avaient appelés à les aequérir. La chevalerie s'em- 
pressa d'oublier la leron qu'elle veuaii de recovidr et reiourua 
à ses tournois, à ses amours, aussi allègi'omcnt qu'elle était 
partie en campagne. 

t Rogardez tjiiel dievalerie 

I Quant noble gcnt, quel cumpAignic 

■ Avez pordue entre nous, 

s'écrie un auteur eoutenip^traiu pai* la bnurbi» il'un Sarra-^in 
qu'il met en scène, 

■ Mai.t quelle plainte en faites vous? 

■ Si n'en voy nully qu'en soupire'. » 

Il est impossible di* jH-indre d'un trait plus heureux l'état 
des esprits au b-iidi-niairi de Nicopolis. 

Une seale voix s'était élevée pnur rappider au due de Bour- 
gogne qu'il a\'ait la gloire de sa maison et relie du nom chré- 
tien à rétablir en châtiant Tiirpueil des Turcs: voix autorisée 
s'il en fut. et qui. maintes fuis déjà, s'était l'ait entendre en 
faveur des intérêts chrétiens en Ori*^nt. Philipp*' de Mézièn>s, 
le vieux chancelier du roi Pi*Tre de ('hvpn*. retiré, depuis 
près de vingt ans. au cloître des ('él(»slins à Paris, ne s'était 
jamais itésinléressé des choses île la croisade, et l'ardour de 
sa fol ne s'étîût pas ralentie avec les années. Nous avons 
montré, plus haut \ ses efforts pain* eiitrainer l'Occident à 
la conquête des Lieux Saints. I^i nouvelle de hi bataille de 
Nicopulis le frappa, dans sa pieuse solitude, d'un coup dou- 
loureux ; il reprit la plume pour dire aux princes chrétien^. 
dans une < rude épislre », et les fautes commises et les 
moyens de les réparer. Il était bien UivA, après révéuemeni. 
pour faire toucher ilu doigt la plaie saignante ; il ét^it ponl- 



1. Iluiiuré Ikjiincl, L'tiftpnrition nuiitrr Jf^n tlf .\/rtiHfj (Milil, nal. 
franc., 7202). ("est une |»<)i''mc ulh^goniiiie ilmi;» lii<iurllr le j»o^te cri- 
tique ses runteui|M>rain!> iP. Paris, Xotii^cn xur Irit MuntinT. franc., 
\ I. 258-9». 

2. Voir ijages 201-8. 




34: 



KKFRT MORAI, CAISK FAK 1,A IiKKAlïfc;. 



être prématuré, au momenl où le désaslre accablail Iou(g la 
chrélienté, où les prisonniers étaient captifs, de parler d'une 

nouvelle croisade. î.a voix dp Mézièivs resta sans écho, au 
milieu de riusouciance chaque juur trniudissante '. 

Ses conseils, du reste, ne semblaient pas inspirés au même 
degK* que maint proji^l de croisade dont nous avons eu l'oc- 
casion de nous occuper précéfleiiniioiiT. par rexpérience pra- 
tique qu'on était en droit d'attendre d'un liomrae qui avail 
passé trente ans île sa vie en Client. Présentés sous forme 
d'allégorie, iU inanquaiont, pour ainsi dire, d'actualité ; l;i 
coiu* frivole de Charles vi les accueillit avec le respect que 
méritai* l'aiiduité d'un vieux siTvitenr des rois de Chypre; 
mais (Ml même t<Mi»ps l'iusislance que ce vieillard, â demi 
retiré du monde, apportait à gourmander ses contemporains 
par ses écrits et sa parole excifa un certain sentiment de dé- 
fiance. On ne poiiv.-iii s'empêcher do songer que la Miiict du 
Christ, le nouvel ordre de chevalerie dont Philippe n'avait 
cessé de p<nu'suivre la réalisation, tenait dnns sim épitre la 
place la plus considérabli*, et que les renseignements ilounè*: 
par l'auteur sur la puissance ottomane semblaient arriérés 
d'une vingbiine d'années, et concordîdenl mal avec le^* récits 
apportés en Occident par les compagnons du comte d** 
Nevers *. 

Ecrite nu lendemain du desasin-, l'œuvt'u de Meziéres ne 
proposait aux vaincus que deux alternatives : rachet<*r Ii-h 
captifs « par traité ». i>u les délivrer * par la voie dp fait e? 
de guerre », c'esl-à-dire par une tiuuvelîi' expédition. L'aii- 
leur, secrètement partisan du second mo_\eu, disrul^ùt le 
rafdiat des prisonniers et dont^iil de son eHica<'ité; il crai- 
gnait (|ue les TiuTs ne demandasM'ul une « extrême et iin- 
« portable ran(;on », à laquelh* le trésor de France ne pùl 



1. EptKire Itimpiilithle fl amnolotoirr sur te fait dtr tn tirnconfi- 
turfi, etc. {Va\. Korvyri. Krois-sati, .\m, ''»'t'i-.ï2^). 

2. Voir tiiir la sîtiintion d(*H Musulniuns les piuvigraptirs (jiii uiit pour 
litre: •> 1,'atiteiir rnrilf lri)is ppiiices très grans seigneurs «le Turquie 
t et l(îs CDiitrrps J« leurs seigiHMiries. — Les rondiliniit» du socoml 
« seigneur de Tuniuîe. — Les roiiditioD.s du liera seigneur de Turquie, 
t — Les t'unditiuns eu gixis de l'Amuralh turq et de son liU Husctli. dti 
« leur fortune cl de leur grant pnis.sani*e et vuillance. — lUe ii-capi- 
« tulation bricfve des eunquestes que l'Amorat et son lili* Dasetli ont 
• fuil sur les ( resliens i. i Kixfissjirl, éd. Kervyii; wr. ."lOS-lî). 



i 



m 



PROJKTS I»E PUIMPPK DK MKZIKBKS. 



:u:i 



suttiri', fl que, l'argeut fùl-ii recueilli, il n*y eiUilauger pour 
In ('ïirètieiitp à le leur fournir. « La inonnoio de la dictp 
« raiiron, ilis:iit-i]. pourroil doiinr-r mat(*iv (ît occasion an 
« prince des Turcs Haxetli de vtMiir pivitemeul acquerre les 
€ auti'es royaume de la or(.'stienié », ce qui serait pour los 
cliréticns fournir des arnie^ conlri' eux-rnèm<'s. Ces craintes 
exposées, le vieux chancelii-r donne U^s meilleurs conseils 
pour la levée de la ran(;on ; elle devra être * «le bonne aquesks 
^ libéralo et non violente » : il cïU> l'exemple du roi Henri de 
rhvjire, rachelé par ses sujets de leur plein gré, gi'HCO aux 
trois états du royaume, et la conduite prudente ilo ce prince 
t|ui diminua, pai* des rédnclions sag^-ment L-nuçues sur ses 
propres dèjiensrs, la ilette de son p«*upli*. ("était indiquiT 
ivec délicatesse au roi de France et au duc de Bourgogne 
les mesures à prendre pour assurer la rançon dos prison- 
niers'. 

La voie des armes senildiiil plus ('ffîcace a l'auteur. Il 
voyail là rnceasion de faire jou4'r à la chevalerie de la l*a-s- 
sidu dans les affaires d'<.)riertt le nMe qu'il avait rêvé pour 
ell«\ Kilo devait, quoique < une en substance », se diviser en 
trois * congrégations », dont «-liarune avait un emploi dis- 
liiicl. La prendère. comprenant les chevaliers de France, 
d'Angleterre. il'Kcosse et d'Italie, réunie avant le,s deux 
autres, se rassemblait â >'enise, eï de là allait « jiar mer 
« tout droit en Turquie pour parfurinr son emprise et reron- 
« vrrr les prisonniers ». Mézières se llallail (qu'elle serait, 
rii pru de t(>mps, forte de quarante, ijuatr^-vingts ou cent 
niillo ci»mbattaiit.s. Le second contingent, formé des cheva- 
liers .-illcmands. devait iiiandier « tout dmit en (\>nstantin<qd4' 
« et à Itonne victoire passer le bras Saint George* ». puis se 
joindre aux Français en Asie Mineure; sa force éUiit présu- 
mée drvuir égah'r celb» de la première * congrégation », car 
« il MM'a légière choM' ;i la bonté de Dieu d'assamider c* coiu- 
« batans. » Quant â lu troisième chevalerie, celle « d'Austre 
« i»u de Midi » comprenant les Kspiiguols et les portugais. 
évaluéiT ^ soixante ou quatre-vingt mille hommes, elle devait 
combattre les Sarrasins d'Kspagne, et, après les avoir vain- 
cu», s'embarquer pour rHgyiti*' et v faiir sa jonction avec 




I. Froinsaii, M. Kervyii, xvi, i78-8«. 



EFPBT WOBAI. CACHE PAR U\ DEFAITE. 

les premières divisions qui, de victoire en victoiro. seraîenf 
arrivées, parla Palcstiiic. aux frontièn^s di* rRfï;}'ple'. 

Ce plan était in'éalisable ; à peine, malgré les efforts do 
Mézières, quelques arllièreiits avaient-ils été recrutés. Com- 
ment supposer tjue l:i rhrétipnlê, Hêsahusép des expédîtionj* 
loinlainoii, réiuurail. :i la voix du vltuix Cnrdelier, um* masse 
d'hommes plus considérable que celles que l'enlliousiasme 
des preniièiv's croisades avait armées pour la conquête des 
Lieux Saints. Cet enth'Uisiasme n'existait plu.s; rameur des 
aventures et l'activité d'expansion à l'étranger, quoique trè^i 
réels à la fui du xiv" siècle. la crainte même de rinrasioa 
musulmane qui dominait les esprits depuis la perte de la Tem» 
Sainte 'ne suffisaient pas pour suppléer au sentiment religieux 
qui avait poussé, deux siècles avant, les croisés vers le 
tombeau du Christ. On conçoit que les couteniporains n'aient 
accueilli les projets de Mézières qu'avec une respectueuse 
indifférence; si l'état précaire dt? l'Orient devait, dans la 
suite, réveiller l'ardeur belliqueuse des CIm'Miens, ce réveil 
devait revêtir un caractère tout différeut de celui que le 
solitaire des Célestins rêvait de lui imprimer. 

Mais on comprend ru^d que I'i(K'e de la vengeance, .si natu- 
relle â un peuple chcvalernsque, ne se soit pus eniparêo de 
la France à la suite du desastre ; Kustache des Champs s'était 
bien écrié : 

■ Pleurons cette meschance! 
• Vengeons leur mort! aions en Dieu fiance •*, 

mais sans insister sur ce sentiment. Philippe de Mézières 
avait hautement réclamé la réparation qu'exigeait l'honneur 
des Chrétions. et cependant ses paroles n'avaient pas été 
écoutées. Une pjucilb' conduite, que b's mœurs du trmps ne 
semblent pas justiiier. s'explique toutefois dans une certaine 
mesure. Il n'est pas douteux qu'à la nouvelle de la catas- 
trophe, lo premier iiiouvemnit de la jeunesse iruerrièiv, dans 
un élan chevaleresque. ;iit été de courir aux armes pour veuger 
la mort de ses aînés tombés â Tennuiui; mais, cédant à des 



1. Froissarl, éd. Kervyn, xvi. Î91-9. 

2. Le \\ mai 121)1 une ftotlo mu:sutnianc avait nsà Adria. 
le» œuvra inédites d Eu«iache dex Champ» |M. TorW, !8i9», t, 

I6W>. 



PROMPT OL'BLI DE UV CVrASTRfJPlIE 



Mb 



raisons d'ordre jmlitique. cette ardeur généreuso se ralnin 
bient<H. La fleur do la chevalerie était prisonnière de Bajazot; 
pour la sauver, il fallait s'abstenir do tout acte d'hostilité 
tint ([u'elle ne serait pas délivrée. Plus d'un an se passa de 
la sorte avant le retour des prisonniers; c'était plus qu'il 
n'en fallait pour que U's idées prissent un autre cours; tjuaiid 
le comte de Nevers rentra en France, à l'émotion des pre- 
nners jours ne tardèrent pas à succéder rinditTérence et 
bientôt l'oubli. 

Une autre cause, en outre, devait hâter cet oubli. Il est 
toujours pénible de s'avouer à soi-même les fautes commises; 
par un penchant naturel, la nature humaine se plaîl A atténuer 
la responsabilité encourue eu la part;igeant avec autrui. Les 
vaincus ne manquèrent pas, — peut-être avec quelque raison, 
— pour se justitier â leurs propres yeux, de rejeter sur le» 
Hongrois les causes do la défaite. Mézièi*es avait, dans son 
épitre, attribué à la divei'sité des éléments do rarrnée coali- 
sée, < composée de cinq générations de Crestiens catholiques 
« et de quatre ou de cinq scismatiques », l'insuccès do la 
« journée hurimable » ; et il avait consaci^ uu chapitre spé- 
cial à exposer « les grans défauts d'aucunes générations parti- 
« culières de l'ost du voy de Honguerie ». Ces considérations 
ne manquaient pas d'un fonds de vérité; elle^ furent d'autint 
plus facilement acceptées qu'elles excusaient la conduite des 
chevaliers français. On oublia facilement l'outrecuidance, la 
légèreté, le mépris des règles militaires, qu'on s'avouait 
tout bas, pour ne se rajtpeler que les faules des Hongrois, et 
Kustache des Chunips, organe du sentiment public, s'écria : 

• MdiOiMily. l'ilé (le payetinie, 
> Ati trMii|>s lu ait li sié^e» fut gfaiis 
< Kiit (]f»lais8tèH par ur^iieil et fulie; 
■ C'iir \e» lluiiKit^tt t|ui furent kup Irk champs 

• Avec leur roy, fultis ot récréans, 

• Leur roy meisme eniimincnl par puisHaiicc 

• Saut; a&sorabjor. • 

L'amour-propre était sauvegardé: la chevalerie n'était 
plut l'instrument, mais la victime de la défaite; elle pouvait 
panser ses [dates en silence, en dehors de toute idée du 
vengeance*. 




I. Kfiittrc liwtenUihlc... p. \h'i''À. - 
den Champ» it^d. TarW, IBV.n. p. I6.V 



Let reui'reê iuétfileu tt/Cnntachc 




34(î 



EFFET MOK.\I. CAI'SE PAU L\ DEFAITE, 



Si rOccident s'était facilement désintéressé du péril que la 
victoire de Bajazet rendait de plus en plus menaçant, il n'on 
était pas lie niônie dos puissances chrétiennes du Ix^vant. 
Conslanlinople, dont le siège durait depuis plusieurs années, 
et qui n'avait vu les Turcs s'éloigner que pour renforcer 
Tarmée dirigée par le sultan contre les croisés, attendait à 
rhaquc instant le retour du vainquenr; ses forces militaires 
comme ses finances étaient épnisées, et l'aniique prestige du 
Irône impérial no sutlisait plus à la défendre. La péninsule 
turco-iielIéni(|ue ne pouvait songer â soutenir la lutte ; eu 
Thessalie. l'autorité do Maïui*^! i n'était f|u'un vain nom ; celle 
du despote de Mistra, Théodore Paléopue, propre frère de 
Teniperenr, n'était pas jihis redoutable en Morée; l'Epire, Né- 
•îrepont étaient aux mains de Venise; la harunnie d'Athènes 
an jiouvdir de Florence, nu ponr mieux dire, ces seigneuries 
avaient à leur télé des d;)'naslics italiennes, incapables d'au- 
cune résistance sans le secours de la métropole. L'Ai'clu|>el 
offrait un spectacle analogue ; il se partageait en possessions 
génoises, vénitiennes ou florentines, plus commerciales rpi** 
tnililaiies. Qu'un souille hellifineux s'élcvàt. qu'une person- 
nalité énergi(|ue se mit à lu tête d'un mouvement de l'ésis- 
tance, d'mie ligue analogue à celles qu'on avait formées cin- 
([uante ans [ilus f'd. il y avait là les éléments d'un sérieux 
appui pour l'empire de Constantiuople. Malheureusement. 
personne n'était en mesure de donner l'élan ; seul, le grand- 
rnattrc île l'Hnpital (m*iL pu le faire, mais, récenmient promu 
iiu iiiagisiére etéchappé par miracle au ilêsastrede Nicyjioli», 
Philibert de Naillac se considérait comme incapable de soti- 
tenir dignement ce rôle, lîest^uent les républiques italiennes, 
dont b's rpuii]itoïrs couvraient les iles et les côtes de la mer 
Ionienne» de rArclupel et de la mer Noiiv. Venise et Gênes 
;i\aient pndilt' \h' la faiblesse des Grecs et «les dispositions 
bienvt;illantr.s des Turcs a leur arrivée en Europe. p<inr 
étendre, au xiv" siècle, d'une fac'Ui cotisiilérable leur empin* 
colonial, au détriment des premiers connue des seconds. Tes 
établissnmiMils :i\ai<Mit; su. justju'alors. par une politique pru- 
dente, grandir sans c(»mprometlre leur indépend;ince ni 
éveiller la colère des infidèles dont ils favorisaient le coni- 
oierce. Après Nicn|)n|is, ils ne pouv;iicnl plus <'miérer la 
métui' tolérance de la pari îles Musulmans, désormais surs dç 
Wm force. Le péril commun b's menaçait aussi impéritiusc- 




CRALNTKS hE LA RKI'l'BLWfK DK VENWK. 

meni quo les autres puissances chrétiennes. C'est ce que? 
comprit de suite la république rie Venise ; effrayée des résul- 
tats de la journée de Nieopolis, elles*.* h;\ta de déléguer dans 
le Levant deux « provisores », inunis de pleins pouvi>ii*s et 
chargés de prendre toutes les mesiues nécessitées par les 
circonstances; en même temps serJean Loredimo, qui était en 
Islrie â Parenzo, devait rassembler hommes, approvisiomie- 
luents, agrès, et se porter en irtute hâte au secours de Moce- 
nigo; ce dernier, peusait-on, se trouvait entre Constant inople 
et Négrepont. Loredano était chargé d'arrêter avec lui, ou. 
m^me sans lui» avec les autorités de Négrepont, les disposi- 
tions les plus propres à conjurer le danger; il fallait protéger 
Cunstantinopl(\ encourager l'empereur, mais sans cesser d'as- 
surer aux galères vénitiennes la sécurité du voyage de Roma- 
nie, et défendre Négrepont ^ Pour frênes, 1p péril n'était 
pîis m<ûndr(> ; elle avait les mêmes intérêisqueles Vénitiens; 
mais, venant <le se donner à la France, elle était trop absor- 
l>ee par ses affaires intérieures pour songer â ses colonies du 
Levant. Kn outre, la jalousie et la haine séculaire des deux 
républiques étaient si fortes i|ue l'imminence du danger ne 
put les déterminer â s'allier rontro l'ennemi commun. 

Le despote de Morée, affolé, s'était hâté d'envoyer à Venise 
«ne ambassade, â la tète de laquelle se trouvait Nicolas Nota- 
ras, grand interprète de l'empereur, et d'implorer le secours 
de la république. Celle-ci (janv. 1397 pi-oposa de fortifier 
Ténédos, clef des Dardanelles; l'importance d'une pareille 
position n'écliappait â pei'sonne. Kn l;t8l, par la paix de 
Turin, l'ile avait été neurraliséo. et la démolition de ses dé- 
fenses avait èié onbwméi*; h* projet véiiiti*'ti n»iipail donc les 
coiivenlious du traite. Pierre Emu. chargé d'obtenir le consen- 
tement de tfènesfmai's 1397;. essuya nn refus; les tlén<»i.s se 
souciaient peu île mettre aux mains irniie puissanro rivale 
une place niiliUtire et conunerciale de pr<'nii''i* tnilre, rf l'iti- 
teivi particulier passa avant le salui commun' 



1. liélibératiuns tics 2R-9 w^l., 31 uct. et 3H nov. 1»9A {\tv\\. de Ve- 
nise. à>n. Misiî, Min, f. 1.iH-fiO. VA. Ljubic. Mutiuin. tperi,, iv. :wii-H 
t't :iyo.) 

'1. Arcli. (If Vctiisu. Snt. Sm\, C f. IMK v; — Syintirriti, i. \'i-'.\. 
— Cf. Ilopf, (irifrhmUintt iut MittetaUer, \\\. 6:i; — Ilt'rt/.l»erj;. 
(JcKfh. Hçr It'jzunliwr^ p. ô2'i. 




Qu'allait faii*e Bajnzet ? Comment allail-il proHU>r de sa 
victoire? Marrheraîl-il droit à Biido, dont la route lui était 
ouverte ? Beaucoup if pensaient ; mais le sultan était assez 
clairvinatil pour mnipreudre que sa puissance, encore trop 
disculée en Asie, ne lui permettait pas de s'éloigner, pt 
qu'avec une base stratés^ique iiu'omplètp sur le Danube infé- 
rieur. riuva.si(in do la Hongrie était ini[)rmieute. Il sut donc, 
malgré sa victoire décisive, malgré ia désorganisation des 
forces hongroises, renoncer à frapper nn coup d'éclat, et se 
contenta de ravager le pays enti'e le Danube et la Save. Une 
division do son armée dévasta la Bosnie orientale, une autre 
entra en Valachie. et Tavant-garde de ses troupes pénêli*a 
jusqu'en Stvrie sans rencontrer aucune résistance. A ce 
moment, Bajazet, jugennt qu'il s'était avancé asseiï loin, et 
souffrant lui-même de la goutte, donna l'ordre à ses soldats 
de rebrousser chemin, et rentra en Asie. II lui restait, dai»s 
de prochaines campagnes, à recueillir lesfmits de la victoire*. 





Si le sultan, après la victnirc àa Nicopolis, s'était borné â 
piller h^ pays ontre la Save et le Danube, ot A onvoyer 
fjuelquys soldats en Busiiie et on Valacliie', il avait profité de 
la fin de l'année 13*JC pour organiser sur des bases plus 
solides la puissance otiouiane en Kurope. Au point de vue 
torritorial, Widdin et les domaines de Sracimii-, princ(^ de 
Bul^;u'ie, avaient été incorporés à l'empire; ou avait cherché 
en même temps à grouper au nord des Balkans des élémeuts 
turcs; on avait même, pour faciliter cette agglomération, pro- 
voqué, par des mesures de rigueur ei de fanatisme religieux, 
l'émigration des chrétiens bulgares vers la Valachie ou les 
hauts plateaux des Balkans. D'un auti'e côté, à la même 
«'•poipie, les conversions des Bulgai^es à l'islamisme avaient 
uugmoulé, surtout â Lowatsoli et dans la moyenne Bulgarie, 
entre l'Isker et TOsaUf et an sud des Bîtlkans, dans le Des- 
poto-Dagh. Grâce à ces circonstances, l'élablissemenl des 
ÏUTCH dans ce pays s'était trouvé fortement consolidé. 

L'année suivante (1397) vit se déchaîner l'orage que le» 
puissances chrétiennes redoutaient. L'objectif de Bajaxet 
était toujours ConslauLiuople ; vainement assiégée ou bloquée 
à différentes reprises, la ville avait jusqu'alors su protéger son 
indépendance; le sultîiu n'était pas encore en mesur-e de la 
réduire. Il le comprit si bien qu'il liirigea ses efforts contre 
les provinces éloignées de l'empire d'Orient, la Thessalio et 

i. I,»* vieil Evrenos Itey avait ét*^ charg»^ de punir Mircca de sa dé- 
fection (Ht'rtzberK, p. 5'ih. 




:cm) 



tampaoke des TVnCH EN 1397 



le (lespotat de Mistra, voulant los ruiner et les réduire à 
riiupuissance absolue avant cle tourner ses forces contre la 
fitô impèrialo. 

Knvnhir sinuiltanément hi péninsule hellénique par le nord 
1*1 p;ir la Morén, el ruiner les provinces de l'empire d'Orienl, 
iucajtables de résister au choc des Turcs, tel fut le plan d^ 
Haja/.<^t pour la raui pagne de 13V)7. Son exécutiou. à 
considmT l'état politii|uo et social des pavs que l'armée 
ottomane devait iraversor, n'offrait pas de diffioultés sérieus<*9, 
et. do fait, elle n'en présenta aucune'. 

Nous avous déjà montré l'état précaire de l'empire d'Orient. 
Depuis un demi-siècle, chaque année avait, pour ainsi dii'e» 
été mar(|uée par un affaiblissement d'autorité; en 1397, les 
deux provinces do Tliossalie et do Sparte, objectif du sultan. 
séparées de la uiélrupole, sans communication mitre elles, 
entourées d'ennemis ou de puissances sans forces militaires. 
étaient destinées à cédei* â la iiromière attaque. Bajazet» à la 
tèto dune armée turque, envahit en (tersunne la Thcssalie 
(1397). L'évéque grec, interprête des habitants du paj^s de 
Saloue, fut le premier à ap[)oler les Musulmans, en vantant, 
dit-on, au sultan les humides prairies de cette contrée, si 
favorables ;i la chasse au faucon que Hajîwet aimait avec 
passion. Aucun lïb^tacle irarréta les envahisseurs; les popu- 
lations valaques, la comlesse de Saloue. veuve de Louis 
d'Aragon, acceptèrent les tributs qui leur furent imposés. La 
l'.omîesse, accu.sée de concussion, fli» meurtre et d'adultéré 
par ses sujets, fut déclarée derhue et remplacée par un gou- 
verneur turc; sa fille fut conduite au harem. Après une courte 
campagne, les Turcs rcgagnèreul la Thrace avec le sultan'. 

Pt'urlant ce temps, un second cu'ps d'armée, composé 
de cinfiuantc mille hommes, envahissait la Morée sous le 
commandement de Jacoub et d'Kvrenos\ deux des meilleurs 
liemenauts de Bajazet. Là, les difticultés et la r<*sistance ne 
devaient pas être plus redoutables qu'en Tliessalie; le s^ultan, 
prévoyant pour s«'s jirmes nu facile succès, n'avait pïis jugé 



1. liertzberg. p. 521-2. 

2. Finlay, I/istort/ of Grèce (1877), ui, 472; — Hopf, vn, 63; — Ch. 
Ilevingï An priticijmutt' d'Achaïe et de Morée (Bruxelles 1879), 91-2. 

3. Ilopf (vu, 6.1) dit Murtasi. — Pbrantzès, ChroH. maju»^ éd. de 
Mignc, Pair, grtera, vol. 156, p. 704. 



MARCHE DES Tl'UCS EX MOKKR. 

nécessaire «le poursuivre sa luarcho v«?rs le sutl iH de l'aire sa 
jonction avec ses lieutenants ; il rtait rentré dans ses états, 
leur laissant le soin de mener seuls l'expédititm lontn» la 
Morée. C'était le propre frère de Maimel, ïliéodon' Paiéo- 
logiie» qui représentait Tautorité impériale dan.s la péninsule 
avec le litre de despote. Aux slrat''»ges qui, jusqu'au milieu 
du XIV" siècle, avaient gouverné les possessions byzantines 
eu Morée, géuéralemont par périodes assez courtes, avaient 
succédé des lieutenant» de l'empei'eur, a]i[)p]Hs despotes et 
appai'tenaut à sa famille: l'étalilissemeut de celte nouvelle 
charge avait coïncidé avec la diminution de la puissance cen- 
trale dans ces contrées, et élJiit destiné, grâce an prestige 
qu'exerçait encore la dynastie inipériiile, à n*tenir dans le 
devoir et l'obéissance des p(q>ulations prêtes à se détacher 
d'un pouvoir qui s'amoindrissait do jour en jour. 

Sauf quelques possessions vénitiennes en Argolîde et u 
Moduii, la Murée dépendait encore, au moins Uffuiinalemenl, 
de l'empire. Los Vénitiens, comme Théodore, allaient 
éprouver la colère du sultan: il ne déplaisait pas à Haja^ïet de 
se venger de l'appui qu'ils avaient, l'aïuiée précédente, ftjurni 
à Manuel enconcoiu*ant aux opérations maritimes qui avaient 
sauvé Péra et favorisé la fuite de Sigismond. Cotte vengeance, 
du reste, lui était tendue facile par bis fautes politicpies 
des républiques italiennes. La jubmsie de Gènes avait empê- 
ché de fortlHer Ténôdos, clef des Dardanelles'. Venise, se 
leutrant de l'espoir de traiter avec les Ottomans, n'avait pas su 
acheter Corinthe à TIiéo*ltn'e. qui, après se l'être fait céder 
par Tocco, n'osait l'occuper dans la crainte d'attirer sur lui 
la colère du sultan, et proposait aux Vénitiens de leur aban- 
ibuinerson nuirché(:?U avril I3!I7). Cette hésitation [ueltait 
la Morée à ta merci des Turcs; quand leurs troupes, com- 
mandées par Evi'enos. HreiM leur aj)paritioii devant rislhme. 
aucune disposition militaire n'était prise pour amMcr leui' 
marche*. 

Les défenses de l'isthme étaient incomplètes ; elles ne résis- 
tèrent pas aux cinquante mille hommes qu'amenaient les 
généraux de Bajazet; celles-ci forcées, ils se répandirent 
dans toute la péninsule. L'Argolide fut la première atteinte 



i. Voir pluK haut, pttgc llîT 

2, Herizberg, p. 022; — U.^f. vu, p. fi». 



:i52 CAMPAGNE DES TVRCS EX 1397. 

par une division tiirr^iin sous les ordi*cs de Jacoub : Ar^os fut 
ussi^!gêe. La ville, à l'extinction de la famille de Brienne, 
malgré les réclaiiintiims que la compagnie Catalane, par un 
singulier appel à la lui féodale, avuit élevées comme héritière 
des ducs d'Athènes, était passée dans la maison d'Enghieii. 
Marie d'Eiighieii, dernière descendaiile de Guy de la Roche. 
ei femme du Vénitien Pierre Cornaro, avait vendu le fief à la 
république, de Venise. C'est à celle-ci el à son lieutonant. 
Nicolas BnMlani, qu'incombait le devoir de défendre Argr)s. 
Le capitaine vénitien, quoique prévenu de longue date de la 
marche de l'etuiemi, n'avait su prendj-e que des mesures insuf- 
fisantes. Lft place manquait de céréales et d'approvisionne- 
ments. Il avait mêiiHî jioussé la légèreté jusqu'à vendre ce 
dont il auiait pîi tirer parti. Ce n'était pas, au reste, un 
homme de guerre, mais un négociant, et il avait contié le 
commandement de la «.iiadeHe à son associé, Antoine Bra 
cio, sur l'énergie ihiqiiel on m* pouvait nullement compter. 
A l'approche de rennemi, lircdaui songea un instant à enlever 
ce poste â lîraccio ; mais, dissuadé de ce ]jrftjet par son chan- 
celier Ottabone île Mantoue et par le refus de Braccio, il 
n'y donna pas suite. Jacoub parut, le 2 juin 1^397, hous 
les murs de la place et la somma de se rendre ; le conné- 
table Spaolino et un des rhâti'huns, Marc de fontana, vrïu- 
laient résister jusqu'à la dernière extrémité; André Vendra- 
min, au contraire. Fautive chAlelain, interprète de Braccio, 
qui. dans l'état délabré ru'i se trouvaient les murailles, se 
Souciaii peu d'exposer sa vie et celle do sa famille, Ht préva- 
loir auprès de Bredani, qui avait perdu la tète, le parti de 
ti'ailer avec les Turcs. Les négociations ne furent pas longue?, 
le lendemain la place ouvrait ses portes. Ce fut un déaastj'e 
complet: le pillage s'étendit sur la ville comme surtout le 
territi^irt;; plus de quatorze mille hommes furent traînés en 
esclavage'; à peine quelques hahilants purent-ils gagner 
TAttique, le Despotat ou Corinlhe; tout fut ravagé et I'Ap- 
golide dépeuplée. Bredani, auteur d'un pareil désastre, paj'a, 
d'une détention de deux mois dans la plus rigoureuse prison, 
la lâcheté de sa conduite*. 



t. Laonic Chalcocondylas tèd. de Uonn, p. 97-9) donne lechiflVe de 
trente mille hommes. 
2. Ifertzberg, p. 022; - Finlay. iv, p. 2a.1; — Hopf, vu. 63-4 (d*apr^ 




(JONtjUBTE KT PtLLAQK PE Ik QtUÎCK. 



353 



I 



Nauplie. malgré ses murailles, el malgré ses communica- 
tions maritimes qui restaient ouvertes avec Venise, s'atten- 
dait au môme sort qu'Argos ; mais l'armée turque se détourna 
d'elle. Craignait-elle de s'affaiblir eu faisant le siège de pla- 
ces dout la résistance pouvait se prolonger? Comprit-elle que 
des renforts pourraient secourir la ville sans que les assié- 
geants pussent s'y opposer ? ou se proposait-elle simplement 
démettre à feu etàsanglaMoréG?Ct?tte dernière considération 
semble la plus plausible. Bajazet no voulait pas conquérir, mais 
piller le pays; il voyait surtout daus cette expédition le 
moyen de donner à ses soldats une riche proie et de récom- 
penser ainsi leurs services. L'approche des Turcs avait refoulé 
devant Nauplio do nombreuses bandes albanaises, que com- 
mandait l'Albanais Piiiohera ; la présence de ces aventuriers 
devant la place était pour les Vénitiens un embarras très 
sérieux, sinon un danger, et suffisait à garantir les Ottomans 
contre un coup de main tenté par la garnison. Les autorités de 
Nauplie, en effet, tremblaient d'accorder l'entrée de la ville 
aux Albanais; elles ne s'y décidèrent que l'année suivante 
(I398J, sur les instances du podestat Octavien Buono qui 
lit observer que les services de ces bandes belliqueuses, 
bien armées, bien montées, ne pouvaient qu'être profitables à 
la république *. 

Jacoub, n'ayant rien à craindre de Nauplie, continua sa 
marche vers le sud ; il atteignit Théodore à Leondari {Mégalo- 
poiis)\e ?1 juin 1397, le battit et l'obligea à se reconnaître tri- 
butaire de la Porte. Pendant ce temps, Evrenos avait parcouru 
toute la Moréo; il avait défait et soumis à un tribut Pierre 
de Saint Superan, dit Bordo, un Gascon, chef des Navar- 
rais et lieutenant du Saint Siège; les armes ottomanes 
s'étaient montrées autour de Modon, à l'extrémité sud-ouest de la 
péninsule, la colonie vénitienne avait été pillée et ravagée. Les 
deux corps turcs, après avoir mis tout le pays à feu et à 
sang, après avoir enlevé un butin considérable, rentrèrent à 
l'automne dans les états du sultan '. 

Le pillage de la Grèce se rattachait au plan général de 



les sources vénitiennes); — Deving, La principauté (TAcHaU..., 
p. S5 note. 

1. Ilopf. VU, fi^. 

2. ilopr, vu, ti'âj — llertxbCTg, p. 332. 




354 



CAMPAGNE DBS TURCS EN 139' 



Bajazet ; celui-ci, en ruinant les provinces les ptus riches de 
l'empire d'Orient et en les isolant de la métropole, espérait 
faire tomber Constantinople en son pouvoir. Voulail-il s'as- 
surer, en prévision des progrès menaçants des Mongols, une 
position de premier ordre sur le Bosphore ? Voulait-il seu- 
lement conquérir B_jzance pour relier les tronçons êpars 
de son nouvel empire, ou se ilattait-il de faire du siège de 
l'empire de Constantin le centre de la puissance turque en 
Europe? Quoi qu'il en soit, ses efforts étaient jusqu'aloi*3 
restés infructueux. Ni on blocus presque permanent depuis 
près de dix ans. du côté de la terre, ni une rigoureuse sur- 
veillance que la possession de Guseldschehissar et Gallipoli 
permettait aux Turcs d'exercer sur le Bosphore et THellespont, 
ni l'absence d'approvisionnements venant d'Asie, n'avaient 
encore déterminé la ledilitiou de la ville. Le sultan atten- 
dait ce résultat de la campagne de 1397, et plus encore des 
dissentions intérieures et des prétentions dynastiques* qu'il 
avait fomentées '. 

Jean vu, neveu de Manuel, despote de Salembria, avait des 
droits au trône impérial. Il était fils d'Andronic, frère 
aîné de Manuel, et on sait qu'Andronic avait été écarté de 
la succession paternelle pour avoir tramé un complot contre 
son père. Les revendications du neveu avaient une base trop 
légitime pour ne pas mériter d'être exercées contre l'oncle. 
Bajazet jugea que rien ne sen'irait mieux ses desseins que de 
susciter un rival à Manuel, Le prince fut heureux d'accepter 
le rôle qu'on voulait lui faire jouer ; on lui foui'ûit une 
armée turque pour investir Conslanlinople, et. en échange du 
service qu'il recevait du sultan, il s'engagea naïvement, si la 
ville tombait entre ses mains, à l'abandonner aux Ottomans ; 
il est probable qu'il entendait, dans ce cas, leur concéder uu 
quartier de la ville, à l'instar des Génois, Pisans et Vénitieu», 
avec tous les droits politiques et religieux dont jouissaient 
ces puissances. Ou sait combien les sultans désiraient voir 
s'élever à Constantinople une mosquée ouverte au libre exer- 
cice du culte de Mahomet, et faire rendre aux Musulmans la 
justice par un cadi nommé par eux. Ces deux points étaient 
spécialemeut stipulés dans les promesses prises par Jean vu. 



:l.,;Hert2berg, p. 522. 



HABILETE POLITIQrE DE BAJAZET. 



355 



La conduite de Bajnzet était fort habile, elle avait l'avantage 
de no pas éveiller lc3 susceptibilités des républiques commer- 
ciales italiennes, seules puissances que les Ottomans eussent 
intérêt à ménager. Kien, dans les encouragements donnés 
au prétendant, n'était de nature â motiver leurs craintes ; 
aucune mesure n'était prise contre elles; les Turcs restaient 
ainsi eu dehors des compétitions personnelles de Gènes et de 
Venise. Celles-ci se flattaient précisément alors, û la faveur de 
négociations commerciales enlamées avec le sultan, de dissiper 
le ressentiment de Bajazct et de détourner l'orage qui les 
menarait. Guidées par leur irilérét particulier plus que par 
l'intérêt général, elles laissèrent les Turcs poursmvre leurs 
projets et s'endormirent dans une fausse sécurité '. 

La politique turque, cependant, portait ses fruits ; le blocus 
de Conslantinoplo était mené plus rigoureusement ; toute 
communication était coupée entre la ville et les provinces 
do Tempire, et les approvisionnements n'arrivaient plus de 
l'Asie. On commençait â murmurer dans Constjmtinople, 
les partisans de Jean vu levaient la téte^ et exploitaient en 
faveur du prétendant les souffrances publiques. Les denrées 
s'étaient élevées â un taux exorbitant ; le muid de blé valait 
vingt besants. Les habitants quittaient la ville pour se réfugier 
sur le territoire ottoman, accusant Manuel d'être l'auteur de 
tous leurs maux. Celui-ci n'avait ni trésor, ni armée, et, dans 
cette situation précaire, ne pouvait rien pour calmer les mé- 
contents, de jour en jour plus nombreux. Au milieu de sa 
détresse, l'empereur se tourna vers les puissances occiden- 
tales, et implora leur secours ; .sans argent, sans soldats, 
menacé par un compétiteur, il allait succomber ot livrer aux 
troupes ottomanes la capitale de l'empire, si l'Occident ne 
venait à son aide, La (in de l'année 1397 et l'année L398 
furent remplies par des négociations avec l'Italie, la France 
et rAjigleterre. Nicolas Noiaras (1397), grand interprète, 
fut chargé d'obtenir de Charles vj l'appui dont Manuel avait 



1. Finlay, tu, M2\ — llertzberg, p. 533. — Ambassades de GéiMs h 
Hajozet en août 1396. avril et oct. 1397, mai 1398 (Arch. de Gènci» 
Inttr. et retat. 13%-li6i, et Divers, fîhe, 13:3-1409; — MU delta 
aocieta ligure, \i\tt 175 et siiiv.). — Néguciations de Venise pour une 
alliance avec les Turc» en 1398, 1401 et rt02 (Arch. de Venise, Sen. 
Miâli, \l.iv, 210 et xlv, Vi3; - Syndicali^ i, i:9j. 



356 



MANUEL DEMANDE DU SECOURS EN OCCIDENT. 



un si urgent besoin. Théodore Cantacuzène, oncle de Manuel, 
ne tarda pas à partir â son tour pour la France et rAuglo- 
terre, où il était accrédit»^. Hilaire Doria, beau-frère de Veta- 
percur, eut la mission d'entraîner les courj italiennes et 
particulièrement le Saint-Siège. A Rome, ia papauté, com- 
prenant La gravité de la situation, reprit avec ardeur Ie9 
projets de croisade et de ligue générale qu'elle n'avait jamais 
abandonnés. Par son ordre, la crois fut prêchée dans tout* 
la chrétieuLé (l avril 13'J8); l'annét? suivante, Boniface ix 
adressa un nouvel appel, plus pressant, aux fidèles. Doria 
avait exposé'an pape les dangers do l'empire; après Bjzance, 
c'étaient la Valachie et la Hongrie qui étaient à la merci de 
Bajazet; le Saint-Siège, frappé de la vérité de ces observa- 
tions, redoubla do zèle pour sauver Constantinoplo*. 

A Venise, il stiinblait (lue la république de Saint Marc n^ 
se rendit pas un compte exact de riniminonce du péril. Tandis 
qu'elle encoui*agoait Manuel à la résistance, tandis qu'elle 
repoussait toute idée de partage de l'eniiiire d'Orient, pour le 
cas ou l'empereur quitterait Constantinople*, elle se mettait 
cependant à la tète d'une nouvelle confédération qui devait 
comprendie le rcû de Chypre, Tordre de Rhodes, la maLone de 
Chios et le duc de Naxos. Mais les assurances qu'elle prodi- 
guait au malheui'eux Manuel étaient des protestations et des 
promesses de bons offices plutôt que des secours effectifs. 
Notaras, â son retour on Orient 'août 1398) avait été magni- 
fiquement accueilli à Venise; il avait re(;u droit de cité et 
la république l'avait vivement encouragé â nouer une ligue 



1. 1 avril 1398.Boniface IX nomme Paul, évAq un de Chaioédoine, ion 
légat pour prt^cher la croisade contre najazel. (Cf. Thomas Walalngham, 
fiist. angticnna, n, 229-30). Dans le diocèse de Mayetice, c'est le béné- 
dictin Augustin de Verdun qui reçut celte misïsion. La croisade fut prè- 
chéo on Norvège, Suéde, Uanemirk et Allemagne par le même per- 
sonnage. Lo Saint-Siégc ordonna la prédication dans les diocèses de 
Lausanne, Uanbcrg, Meissen, LubecketCamin par lettres apostoliques 
du 12janv. 1400 (Man.si, Ànn. eccL, xxvn, 71). —6 mars J399. Nouvel 
apjiel de Bonifa'^e aux Chrétiens, adressé â Paul, évûque de Chalcé- 
doino (Mansi, xxvn, 41, 43-4. Ed. Theiner, Vetera monum. Mit. J/iMg. 
êacram iUustraniia, Rome. 1860, in-f", ti, 170-2). 

2. Heyd, Gesch. dfê LeonntehnnH^U, n, 26ï. Cette ouverture fut 
faite par Manuel, découragé; Venise la di^clina. L'empureur lui 
offrait ('ùnst.tnlinople et les iles d'Imbros et de l.emnoa. sous oor- 
tainos conditionii. 



HESITATroyS DES VENITIENS. 



357 



I 



générale. L'année suivante, il n'en était plus de même : Déraé- 
trius Sophianos, ambassadeur de Théodore Paléologue, venu 
â Venise pour la formation de celle ligue, s'était heurté à 
des dispositions contraires ; hi répiiblitjue avait inènie chargé 
Pierre Arimondo, capitaine de l'Adriatique (juillet I390J. de 
traiter avec Bajazet. Il y eut là, de la part des Vénitiens, 
une conduite pleine de tergiversations qu'expliquent, sans les 
justilier, les circonst.incos et la situation de la république. 
Ne fallait-il pas. avant tout, éviter la ruine des comptoirs et des 
colonies \énitiennes? Un secours donné avec franchise pou- 
vait tout compromettre, en éveillant le courroux du sultan ; 
un secours refusé pouvait également, en causant la chute do 
l'empire d'Orient, entraîner par contre-coup Venise ou la 
laisser sans défense à la merci du vainqueur. Do là. des 
arrière-pensées, une politique ondoyante, ménageant le Crois- 
s.int sans répudier la Croix, et cherchant â ne pas sacrifier 
rintérêt aux préférences, tout en ue voulant pas rompre avec 
les préférences pour mettre franchement Tintérôt en première 
ligne. 

Le reste de Fltalie. sollicité par les ambassadeurs de 
Manuel. rest;i sourd â leurs supplications. Florence, en 
guerre avec les Visconti, déclina toute participation ; Lucques 
et Sienne, pre-^sées par le pape et par Doria, donnèrent cinq 
cents ducats ; mai* ce n'était pas l:*i ce qui pouvait sauver 
l'empire'. L'Angleterre sembla céder un instant aux instances 
de Doria, mais, là encore, l'espoir ne fut pas de longue durée; 
la guerre civile, qui éclata dans ce pays, détourna ailleurs 
les forces de la nation ; â peine Manuel obtint-il un subside 
pécuniaire, au lieu des secours d'hommes dont il avait besoin. 
Ce subside même faillit n'être pas versé ; des dissentiments 
s'étaient élevés entre Doria et Thomas, évéque dp Chrysopolis, 
chargé de le percevoir. Il fallut que le Saint-Siège envoyât 
spécialement en An^:h»terre l'évéque «le VoUerra pour rece- 
voir l'argent (^ue se disputaient Doria et le légat apostolique". 

Restait la France, à laquelle s'étalent successivement 



1. Kinlay. m, 471; — Hertzberg, p. 523; — Ifopf, vii, 64. 

2. Mansi, xxvu, 44; — ïtyracr, Fœdera, \nr, 82 — Doria quitta 
r.\nglf*terre pour retourner à Constaiitinoplo au commencement de 
l'J9*J. Le &8Uf-conduit qu'il rci^it p^t dnlt^ ilu 20 JRnvier 1399. n. s. 
(Rymer, ix, 65). 




358 



M.VNITEI. DKMANDE I>r SECOURS EN OCCIDENT. 



adressés Notaras p.t Cantacvizêno. Co dernier était arrivé en" 
Franco au milieu d'octobre 1397, porteur d'une lettre de l'em- 
pereur au roi Charles, vi datée du 1 juillet précédent. Manuel 
représentait sans détours les progrès des Turcs, sa propre 
faiblesse et les dangers dont il était environné. Il conjurait 
le roi de le secourir dans sa détresse, et exprimait l'espé- 
rance qu'un prince q\ù n'avait pas hésité, dans l'intérêt de la 
religion, à envoyer une puissante année en Hongrie, ne res- 
terait pas sourd à son appel, et n'hésiterail pas à lui accorder 
un appui dont t<jus ceux qui avaient échappé au désastre de 
Nicopolis lui confirmeraient l'absolue nécessité. Le prestige 
de l'empire d'Orient était puissant en Occident ; Charles vi, 
que cette démarche du descendant des ancien:* maîtres du 
monde tîatlait dans sa vanité, reçut Tambassadpur avec les 
plus grands égards cl la plus somptueuse magnificence. La 
cour, les ducs de Berrv et de Bourgogne étaient favorables 
à la requête de Théodore Caiitacuzéne ; le duc d'Orléans 
s'était jeté aux genoux du roi pour lui diMuandor d'être le 
chef d'une nouvelle expédilion ; mais le souvenir de lu cam- 
pagne de 1396 était trop récent et trop douloureux pour 
que Charles vi ne résistât pas aux sidlicitations de son entou- 
rage. L'ambassadeui" resta quebiues mois en France, comblé 
de présents et d'attentions de toutes sortes. Im. noblesse, 
cependant, toujours prête à s'enthousiasmer pour les causes 
désespérées, redoublait d'instiinces ; le roi, circonvenu de 
toutes parts, céda enfin à la pression qu'on exerçait sur lui, 
et Cantacuzène, lorsqu'il quitta la France, emporta In priK 
messe d'un secours d'hommes el d'argent; ctdui-ci. qui se 
montait, à sept mille ducats, fut transmis pai' les banquiers 
vénitiens en Orient dès i:îl)8 'juillet); quant aux troupes, 
elles mirent â la voile à Aiguos-Morles à la lin de juin l;iî>9. 
C'était la revanche de Nicopolis'. 



l. Hopf, VII, 64; — Livre des fttits, i. chap. xxix, p. 601. — Divers 
paiements importants furent faits [>ar urtlre de Cliorlrs vi h Cantacu- 
zène et à Jean de Natala iDucange, l'uin. aug. Bt/zanl.. p. 23S et 2il; 
— Religieux de Saint'/>enis, u, 559-63). — La lellro de IV-mpcrPiir, 
insérée dans le rdcit du otiponiqueup, ollVe toutes les garanties dau- 
tlienticité, et il y a Hou de Tacccpter sans rrserves. Les archives Jonr- 
sanvault (Invont, i, n" 7W),i contenaient une pièt-e relative à un don de 
joyaux fait < à un clievalier blanc vestu, du pays de Grosso, qui estoit 

■ venu en ambassadeur devers le roy en In rompa^rnio de l'onde de 

■ l'empereur de Constantinople • 113117). 



CHAPITRE m 



EXPEDITION DE BOUCICAUT. 



Pour conduire à Cnnstantinople le secours promis par le 
roi de France â Munm>l, un hnrauie s'imposait au choix de 
Charles vi ; nous avons nommé le maréchal Boucicaut. La 
croisade de Nicopolis avait mis en relief la puissante origina- 
lité de cette personnalité militaire» type de l'honneur cheva- 
leresque et de la vaillance la plus téméraire. Au moment oA 
l'intervention franraise dans le Levant fut décidée, Boucicaut 
revenait do l'expédition de Guyenne, où il avait châtié la 
réhellion du corate de Périgord (1308). Lo repos pesait à cette 
nature rude ot infatigable; la vie du courtisan répugnait à ce 
caractère mal as-soupli, étranger auxsublililés de la politique, 
et n'aimant que les coups d*épée donnés d une main snro 
dans un combat loyal. Aussi le maréchal accueillit-il avec 
juie le nouveau commandement auquel Charles vi l'appela; 
il y trouvait l'occasion de reprendre les armes contre lea 
iiiHdèles et de venger les victimes de Nicopolis d*un ennemi 
parliciilièrement abhorré. Proclamé chef de l'entreprise, il 
mît toute son activité à hAter les préparatifs du départ. 

Charles vi avait fixé l'effeclif du corps expéditionnaire â 
quatre cents hommes d'armes et à quatre cents valets armés, 
sans compter les archers'. Boucicuut était investi du coni- 
mandement suprême; à lui appartenait lo soin de désigner 
ceux qui devaient l'accompagner. Nous pimvons juger, par 
les noms de quelques-uns d'entre eux qui nous sont pan^enus 



I. Litre de» faiU^ i, ch. \MX, p. G()l et ch. xxx, p. M2. — L« 
lieligieux de Saint Denis (n. 690-21 i^valiie le contingent envoyé en 
Orient k douze ccnis hommes d'annrs. 



360 



EXPr.niTION PE BOrCICAUT. 



qu'il s'entoura <\e l'élite de la chevalerie française. C'étaient, 
d'abord, lo seigneur de Linières et son fils Jean, — oticle 
et cousin maternels du mai-échar; Roberc de Milly*. im de 
ses plus fidèles compagnons; Franrois d'Aubrecicourt*, un 
des familiers du duc de Bourbon; Jean de Torsay*; Louis de 



1. La mère de Jean rr, le Meingre, était Florîe de Unières. — Phi- 
lippe, seigneur de Linière», dont il est ici question, fils de Jean iv de 
Linièt'es, était neveu de Florie, et par conséquent ronsin germain du 
maréchal. En 1367 (nov.-déc.l, il servait en qualité d'écuyer, sous les 
ordres du maréchal de Sancerre» en Auvergne et en Berry; chevalier 
l'année suivante, il Ht la campagne de Nivernais, cl en 1370 il était à 
Chàteauroux. Nous le retrouvuns en 1386 en Uerry, à ta tête d'une 
compagnie; il a sous ses ordres deux chevaliers bacheliers et quarante* 
sept écuyers; Télé suivant, il est en Guyenne avec Sancerre; le I août 
1388, îi la Chdtre, il sert f^ous les ordres de Guillaume -de Neîllac, 
capitaine général du roi on Guyenne. Kn 1393 (2 mai) il fait montre aa 
Boupt de Dieux près do ('hiltcauroux. A son retour d'Grient, il fut 
nommé par *"harles vi grand queux de France aux lieu et place de 
Charles de ChAlillon (I déc. liUt]. Il mourut cnirc Uïl et l'iI2. — 
Son fils Jean v, qui l'afcompapnait à Constanlinople, lui succéda dans 
la charge de queux de France. Fidèle au parti français, il vit ses 
terres confisquées et mourut vers I'i32 (liibl. nat.» cab. des titres» 
pièces originales, vol. 1720 au mot uuniêhes, et vol. 1725 au mot 
LisiÈnt-s; — U. Villevieilie. Tr/'s. gi'néat., ui, f. U et U bis; — Clai- 
rambault, Titres scellés, lxvi, 5057-63. — P. Anselme, vin, 83i-9). 

2. Il avait pris part à la campagne de Nîcopolis (v. page 237). Fils de 
Mahieu de Milly, ccuyer, et de Marie d'Equiviller, il était seigneur de 
Verrères, et (igure. dans un acte du 27 juillet l'ill, avec les titres de 
chevalier et de chambellan du roi (liibl. nat., cab. des titres, L>. Ville- 
vieille, Très. g*hiéai., Lvni, f. 66 v»|. 

3. François d'Aubrecicourf, seigneur de Rochefort, fils de Catherine 
de Coussant, dame de Montcressori. etc., chambellan du roi et du duc 
de Bourbon, épousa Jeanne de Kevel en l'iOl. — il fut cliargé, vers 
1405, avec Chàteauniorand et l'Ermite de la Faye de réorganiser la 
cour des comptes du duc de Bourbon. 11 se déclar» pour le parti du 
duc d'Orléans {déclaration de Saint Ouen. 9 oet. lUl . {Chronitjue du 
bon duc..., p. 278; — Duueî d'Arcq, Pièces im'tliti's, i, 3î5: — 
Huilliard Bréholles. Titres de /îottrfiuit, ii, 'i375. S38}t, Vi85). 

4. Jean de Torsay était fort appi"éci(} du roi et des ducs, dont il était 
le chambellan: de 1397 h 1399, il rcrul plusieurs marques de faveur. 
A son retour d'Orient, il fut investi de la charge de sénéchal de Poitou: 
en septembre U05, il était à Paris avec cent hommes d'armes, sous le 
commandement du duc de Berry, pour défendre la ville. La même 
année, il alla en Guyenne avec leconnétfibled'Albret (montrée HufTee, 
1 fév. I406I. Fn ri09, il lit partie du secours envoyé à Gênes au 
maréchal Bouclcaut. Sénéchal de Poitou, puis capitaine de Fontenay 
le t'omiet il fut nommé maître des arbalétriers, le 8 janv. 1416. I.ni 



Culant'; Barbasan*. rhambellan du roi et des ducs de Beiry 
et de Bourgogne, qui avait reçu de ce dernier truis cents écus 



Bour^çiiignons le destituèrent en 1418, nt il s'attacha au parti du 
dauphin auquel il rendit de grands services. Il fît son testament à 
Poitiers en juillet 1 128^ et monrut peu après (Bibl. nat., pièces origi- 
nales, vol. 2855, au motxORSAY; — Clairambaalt, Titres sceliég^ vol. cvi, 
8290-3. — P. Anselme, viii. 60-70». 

i, On sait peu de chose des premières armes de Louis de Culant. Il 
était attaché à l'hôtel da ducde Bourbon, et passa en Espagne on 1409 
pour combattre les Sarra.sins (siège dAntiqnière). Deux ans plus tard, 
il se ralliait au parti du duc d'Orléans (déclaration de S. Ouen, 9 oct. 
iUl). Kn 1417, nous le trouvons avec lo titre de capitaine de .Melun; 
il e«t au nombre des partisans du dauphin en TilS. Il fut nommé amiral 
avant 1422. (.'ctte année même, il est capitaine général des frontières 
du Lyonnais, du .Maçonnais et du tiàtinais. En 1423, le duc de Bour- 
gogne, après la victoire de Gravant remportée sur le dauphin, marche 
au secours de la llu^ciëre. as.siégée par l'amiral. Culant prend part à la 
campagne de Jeanne d'Arc, assiste au couronnement de Charles vu à 
Reims, et meurt en 1444 sans enfants do son mariage avec Jeanne de 
Ch^itillon, dame de la Palisse en Bourbonnais, et veuve do Gaucher 
de Passac. (Bibl. nat., cab. des titres, D. Villevieille, Très, généal.^ 
xxxiii, f. 134; — pièces originales, vol. 953 ; — Clairambault, THrei 
icellésy xxxvni, 2857-9. — P. Anselme, vu, 81 et 835; — Chron. du 
bon Hue..., p. 312 ; — Douct d'Arcq, Piévet inédite*, i, 345). 

2. Lo sire de Uarttazan, appelé Renautt dans les documents français, 
est le même personnage qu'Arnaud Ciuillem, fils de Manaud de Bar- 
bazan ; c'e^t une des gloires les plus pures de la Gascogne; les con- 
temporains lui ont donné les surnoms de chevalier sans reproche, et 
de restaurateur du rotjmtme et de la couronne de France. Comme son 
père, Arnaud Guillnm joua, au commencement du xs* siècle, un rôle 
considérable. Il était jeune encore au moment de son voyage k Cona- 
tantinople, mais non sans renom militaire. Dès 1387, nous le voyons 
faire campagne, entouré d« quelques hommes d'armes. Kn 1394, il 
est assez célèbre pour que le duc d'Orléans le nomme son chambellan. 
En 1393-4, il est en Gascogne aux côtés de Bernard vn d'Armagnac, 
ot prend part à la guerre dont cette province est le théâtre. Au mo- 
ment où il accompagne Boucîcaut en Orient, il est dan» la force de 
l'âge, mais sa renommée ne s'établit d'une façon indiscutable que 
dans les premières années du xv« siècle. Au commencement de 1404 
(I4janv.) le duc d'Orléans le charge, avec deux do ses écuyers, le 
bire do Kontenilles et Gastonet de Scdilhac, d'une mission en Lom- 
bardie; l'année suivante (1 fév. 1405, montre h Cognac), il sert en 
Guyenne sous le commandement du connétable d'Albret, et a sous ses 
ordres un chevalier bachelier, un chevalier et vingt et un écuyers. 
Kn 1410, il est sénéchal d'Agénois; on 1412, capitaine do Breuville 
(Manche, arr. Valogne, cant. Briquebeo; en lil5, il défend A Paris, 
avec Jean de Torsay. le roi et le duc de Guyenne. Kn 1418, il est con- 
seiller pt chambellan du roi et du dauphin, lieutenant générai du 




362 



EXPEDITION DE BOUCICACT. 



d*or pour l'aider à supporter les frais de l'expédition*; Robin 
de Braqueraont qui avait déjà fait ses preuves en Espagne. 
en Italie', et sur mer sous les ordres de l'amiral Jean de 
Vienne ; le sire de Montenay'; Louis de Lugny ; Louis de Cer* 



royaume, capitaine de Lu&îgnan; c'est un des plus fidèles paiiiiuuis 
du futur Charles vu. Capitaine de Melun, il ne rend la ville qu'à la 
dernière extrémité et ne cède que devant la famine. Les Anglais le 
font prisonnier et le conduisent à Paris. Charles vu, à deux reprises, 
lui fait don de sommes importantes destinées h payer sa rançon {U26 
et 1430), De 1426 à H3Q environ, il est titulaire de la capitainerie de 
Castelcuiler (Lot et Garonne» arr. Agon, cant. Puymirol). C'est une 
des plus grandes Bgures parmi les hommes d'élite qui entourèrent le 
jeune roi au début do son règne. (Bibl. nat., cab. des titres, pièces 
originales, vol. 187, au mot BAnuASAN; — l>. Vilîevieille, Trét. généni., 
IX, 79 v; — Clairambaull, Titres scetlés, i.\, 553-7. V. aussi les chro- 
niques du temps et P. Durrieu, Documenlt relatifs à la chute de la 
maison d'Armagnac- F czensnyuet, p. 10 et 17t. 

1. Par lettres du 22 mai-s 1399 à Conflans tUibl. nat., D. Vilîevieille, 
Très, génial., iaxwik f. 1251. 

2. Robin ou Robinet, fils de Renaud n de Itraquemont, seigneur de 
Crainville et do [ïélhencourt en Normandie, fut sous les ordres de Jean 
de Vienne en 1377, servit le roi de Sicile en 138'i, et le rui de Castille 
en 1386 contre le roi de Portugal. 11 rotourna en 1393 en Castille, 
favorisa l'évasion de Benoît xni à Avignon (U02|, souscrivit l'alliance 
conclue enlre Charles vi et le prince de Galles (1404). C'était, dès cette 
époque, un personnage important. Il portait le titre do conseiller el 
chambellan du duc d'Orléans en 1404. En liOô, il recevait seize mill*i» 
livres pour équiper quatre galères â cinq cents arbalétîei's pendant 
deux mois. I^n 1408, il faisait partie de l'expédition dirigée contre les 
Sarrasins de Grenade. >ous le retrouvons quelques années plus tard 
(1415) avec le bâtard de Bourbon; il commande la flotte chargée d'em- 
pêcher le ravitaillement dllarfleur, et se fait battre par le duc de 
riarencc. Nommé amiral, le 22 avril 1417, il etabrasina le parti du 
dauphin auquel il rendit de grands services, notamment dans les né- 
gociations relatives à la paix avec l'Angleterre (1118). Mais destitué de 
son office à cette époque, il se retira en Ivspagne: «pr alliances dans 
ce pays Ml avait épousé snccessivement deux Espagnoles, Inès d« 
Mendoza et Eiéonore de Tolède) le décidèrent à s'y fixer. Oncle de Jean 
de Uéthencourt, qui aval! l'onquis lesCanarlesà la rouronnpde Castille. 
H se fit nommer roi de l'île de Fer, nne des Canaries. II mourut en Es- 
pagne, faisant souche espagnole. ^Bibl. naL. cab. des titrfts, pièces origi- 
nales, vol. 494;— dossiers bleus, au mot kiîaql'emont; — Clairambault, 
Titrf» scelles, \\\, I48Ï).— P. Anselme, vu, 81 6-7; — /.e Oi/iarir/i, livre 
de ta ronqu^te et conversion des Cannries, Itouen, I87i, p. n,-L et LVH). 

3. C'était alor.-; Jean; il avait succédé, avant le 24 déc. 1383, à 
Guillaume de Montenay dans la seigneurie de ce nom. La premièrt* 
mention dans laquelle il figure, avec le titre d'éciiyer, est du 31 mars 



villon ; Foulques Viguier. Jean d'Ony. écuyer du duo de 
Bourgogne « appert homme, iiurdi et de grant vassellage 

< en fait d'armes, et qui jà avuit moult traveillié et so 

< trouvé en maintes bonnes places », avait demandé la faveur 
de prendre part à la campagne, persuadé qu'il ne trouverait 
pas un meilleur chef, et que < mieulx ne povoit employer 
« son temps que avec lui' ». La bannière de Notre Dame 
était portée par Pierre de Grassay. Chàtoaumorand, aussi 
brave chevalier qu'habile diplomate, dont rexpérience des 
choses d'Orient pouvait être précieuse, avait été désigné des 
premiers. L'EnaiLe de la F;iye devait le seconder; au fait de 
la politique et des intérêts qui s'agitaient daus le Levant, il 
avait, en qualité de conseiller du duc do Bourbon, soutenu à 
la cour do Chypre les pnHentidus de ce prince, et le maréchal 
avait tenu à s'assurer les senices d'un pai'eil auxiliaire. 
Ainsi composé, le secours envoyé â Constantinople compre- 
nait les meilleurs éléments qu'on pût rencontrer; ce n'était 
plus, comme â l'expédition \\c Hongrie, une foule de gentils- 
hommes aussi présomptueux qu'inexpérimentés ; mais, selon 
l'expression du chroniqueur, une « belle compaignie ». Si 
ceux qui la composaient n'avaient pas le renom et les écla- 
tants servia's des chevaliers de Nicopolis, ils étaient jeunes 
et vaillants, et l'histoire a conservé le nom de la plupart 
d'entn' eux et le souvenir des honneurs qui leur furent dévo- 
lus dans la suite. Avec eux, aucune rivalité dans le comman- 
dement n était à redouter; tous, animés d'une gêné- 
reiwe émulation, connaissaient leur chef, l'aimaient et 
étaient pr<^ts â se faire tuer à ses côtés. Knfin le contingent 
restreint dont disposait Boucicaut était une garantie de suc- 
cès entre les mains d'un généi*al plus habitué à la guerre 
d'escarmouches, oi"! la valeur individuelle se donnait libre 
carrière, qu'à la stratégie et au maniement de grandes masses 
de combattants*. 

L'embarquement se fit à Aigues-Mortes. sur quatre navires 
Ht rleux galères. Les pivparatifs de l'expédition et la concen- 



inR2. Kn 1^05, il ct,t qualKlr de seigneur do Montonay n( dp Milly; il 
inniirut avant l^tK (ItihI. nal., riairainbaiilt. Titrft srrttf's, i.wvi. 
5969-77). 

!. Livre dttit faitê^ t, rli. .\.\x, p. ft02. 

2. Uvre fift fnitif i, ch. %xi%. p. fioi. 



364 



EXPEDITION DE BOrciCAUT. 



tration des troupes avaient été rapirleraent menés; aussi, dès 
que le maréchul arriva ('26 juin tiîOOi, leva-t-on l'anrre. A 
Savone, on rolâolia, et Boiicicaut, proritant do f^etle relAche, 
« fist toutes ses ordonnantes et ordcno ses chevetaines. et 
« bailla à chacun tel charge que bon lui sembla ». De là, 
la flotte reprit la mer jusqu'à Capii, en vue de Naples. 

Le royaume de Naples, depuis la mort de la reine Jeanne, 
était disputé par les partis angevin et français. Louis ii d'An- 
jou, représentant de ce doniier. défendait, contre la famille 
de Durazzo, les droits qu'il tenait de son père Louis j, adopté 
par la reine Jeanne. Le parti angevin était personnifié par 
Ladislas de Durazzo, fils de Cliarles in, dont le père, descen- 
dant d'un fils cadet de Charles ii de Naples, invoquait les 
liens du sang bien autrement puissants que ceux de l'adoption ; 
c*est comme hériti*>r du sang qu'il avait revendiqué le 
royaume, l'avait conquis ot laissé à sou (ils. Ladislas, après 
la mort de son père (1384), avait régné sans contestation 
jusqu'à la venue do Louis ii (LISÛ) on Italie, et depuis cette 
époque, il luttait pour reconquérir le trône que son compéti- 
teur lui avait enlevé. C'est ainsi que cinq galères de Ladislas 
étaient occupées au siège de Capri, « laquelle dicte ville el 
« chastel se tenoient pour le roy Louys >, lorsque Boucicaut 
parut devant l'île. Informé de l'état des partis, le maréchal 
n'hésite pas un instant ^ mettre son épée au service de 
Louis 11, et « si tost qu'il sot ceste chose, il dit à ses gens 
< qu'il vouloit aler secourir le chastel du roy Louys et que 
« chacun se meist en ordonnance ». Mais il était trop tard, 
le chiUeau s'était rendu; le capitaine, secrètement dévoué à 
Ladislas, refuse Tassistauco ijui lui est offerte par l'escadre 
française, et jette le masque en expulsant de la place les Fran- 
çais qui s'y trouvaient. Sa conduite ne laisse aucun doute au 
maréchal sur sa trahison ; il ne reste à Boucicaut qu'à recueil- 
lir les expulsés, et à donner la chassie aux galères de Ladislas, 
qui se retirent, avec prudence, devant les forces supérieures 
de la flotte française. Ku continuant sa route, l'expédition 
rencontre un vaisseau appartenant au comte de Peraude\ 
partisan de Ladislas; elle lui donne la chasse, l'oblige à se 
jeter â lacùle; l'équipage s'enfuit en abandonnant le navire 
el la cargaison aux mains du maréchal. 



I. On ne sait quel egt le personnage* dant il eut ici question. 



bOUCICAUT RELACUE DANS l' ARCHIPEL. 305 

La mer était libre; Boiicicaui en profite pour so diriger 
vers (a Sicile, et rehVcher à Mossine. De Measiae, il tniverse 
rAdrialique, et touche à l'ile de Sapienzu, eu face de Modon. 
à rexti'éinitè occidentale du Péloponèse. Nous avons une 
lettre du seigneur de Roche la Morlère, un des croisés, 
datée de ce mouillage, le *J septembre; nous savons par elle 
que le maréchal attendait là les galères de Gènes qui devaient 
apporter des dépêches et de l'argent. Gùnes avait promis 
huit galères, Venise autant, mais les Français se flattaient 
que cette dernière en enverrait douze; l'ordre de Rhodes 
s'était également engagé à joindre ses vaisseaux aux forces 
combinées des trois puissances '. 

Le retard des tlottes alliées modifia les projets de Boucîcaut; 
lassé d'attentb'e, il fit voile vers Chios ; c'est là qu'il espérait 
faire sa jonction avec l'oscadi'e vénitienne. Son espoii* fut 
encore déçu; pas plus que celle-ci, les galères de Rhodes, 
auxquelles cette île avait été indiquée comme point de con- 
centi'ation, n'étaient arrivées. Continuant sa route, le maréchal 
touche à Lesbos ; Gattilosio lo reçoit avec les démonstrations 
de la joie la plus vive, mais lui apprend que < pour non rompre 
« les convenances et partis que il avoit avocques les Turcs », 
il leur a annomé la venue des forces chrétiennes, ajoutant 
que cette démarche ne rcmpêchera pas de prendre part à la 
campagne, et de joindre une de ses galères a ta flotte alliée. 
Ce trait marque bien la dépendance dans laquelle vivaient 
les princes do l'Archipel â l'égard du sultan ; pour n'être pas 
absorbés, ils tremblaient et courbaient la tète devant lui, 
prêts à la relever quand ils se sentaient soutenus dans leur 
résistance. Il serait superilu d'insister sur la portée et les 
conséquences de l'avis donné par Gattilusio à Bajazet. Il 
devenait impossible de surprendre l'ennemi, et cette divul- 
gation rendait fort dilficilcs les opérations projetées. Tout 
autre se serait découragé et aurait renoncé à secourir 
Constantinople ; mais Boucicaut, sans tenir compte du désa- 
vantage que cette situation lui créait, < dit que de par Dieu 



1. Lettre écrite de Moréc à Etienne de Semur par te seigneur de 
Itosclie la Molère. Le seigneur bourguignon donne, dans cette lettre, 
des diïtails préois qui complètent les indications fournies par le lAvre 
du faitu [Hev. des Soc. sav., 1878, p. 68-70,». 



366 



EXPEDITION DE BOUCICAtT. 



« fusl », et continua sa route, cherchant toujoui*s à joindre 
la flotte vénitienne. 

A Négrepont, où elle devait être, il ne la trouva pas et 
l'attendit quelque temps. L'empereur de Constantinople igno- 
rait encore l'approche des secours ; il importait cependant 
qu'il la connût au plus tôt, afin de mettre son armée en état 
de tenir campagne dès l'arrivée des renforts annoncés. Dans 
ce but, le maréchal résolut de détacher de la flotte deux ga- 
lères, chargées d'atteindre Cunstantinopk'. Le commandement 
de l'une d'elles fut confié â Châteaumurand. dout partout ou 
reconnaissait la haute capaciiê; Jean d'Ony ', écuyer du duc 
de Bourgogne, le secondait. Jean de Torsay fut mis à la tête 
de la secondEî galère. Si c'était un nouveau venu en Orient, 
ce n'était pas un inconnu pour le maréchal, et son passé 
garantissait l'avenir. 

L'envoi de ces deux bâtiments était une téméraire hardiesse ; 
de la part de Boucicaut, elle u'a rien qui doive nous sur- 
prendre. C'était, eu outre, une faute grave dont les consé- 
quences pouvaient compromettre le succès de la campagne. 
Les Turcs étaient prévenus; maitres de Gallipoli et de la côte 
asiatique, ils avaient â leur merci les deux uavires dans les 
DardaJielles ; s'ils les capturaient, — hypothèse puur le 
moins très plausible, — quel rôle jouerait désormais l'escadre 
frantjaise, privée de sa principale force? Venise, Rhodes el 
Lesbos, dont les flottes hésitaient à appareiller, triomphe- 
raient-elles de leurs hésitations après un premier échec du 
maréchal? C'était peu probable, et on devait penser que de 
l'issue de la première rencontre dépendrait l'existence même 
de la ligue, 

Boucicaut. dominé par l'idée que l'empereur était à bout 
de forces, et que tout retard était coupable quand Constan- 
tinople menaçait do tomber aux mains du sultan avant l'ar- 
rivée des renforts, ne vit qu'un moyen de sortir de la situation 
que lui créait l'absence des flottes alliées : c'était de prévenir, 
à tout prix, Manuel que le secours n'était pas loin ; pour exé- 
cuter ce dessein, il exposa ses deux meilleures galères. Lui- 
même, du reste, se rendit assez compte du danger, pour les 
escorter avec le reste de ses vaisseaux jusqu'à Gallipoli, et 



1, Sur Jean d'Ony, voir plus haut, p. 363. 




COMBAT DANS LES DARDANELLES. 

< de là U6 se bougia affin de les secourir se aucune chose leur 
« avenoit ». 

Ce qui était prévu arriva; les Musulmans, avertis, avaient 
fait « deux embusches de dix-sept g'aiées bien armées », 
qu'ils avaient dissimulées, sept à Gallipoli, ics dix autres 
plus près de Constantinople. Sans défiance, Chàteauniorand 
et Torsay franchissent le détroit et continuent leur route, 
lorsque, tout à coup, ils se trouvent entourés do toutes parts. 
Un seul parti restait à prendre : virer de bord au plus tôt 
et retourner vers le maréchal, en se frayant un passage au 
travers des lignes ennemies. < Si furent tost pesle raesle avec 
« eulx qui les assaillirent de tous costez, et les nostres 
« comme vaillans et preux se prirent à deffendre vigue- 
€ reusement ; et par si grant vertu estriverent contie eulx 
« que oncques ne les porent arrester, ains malgré leurs dens 
« s'en veuoient tousjours combatant. quoy que les Sarrasins 
« taschassent à les faire demeurer *. Les deux galères, dans 
cette mêlée, se rapprochaient du détroit, si bien que Bou- 
cicaut « ouy l'effrainte »; celui-ci, malgré les conseils do 
son entourage qui le dissuadait, en présence du nombre des 
Sarrasins, de secourir ChAteauinorand et Torsay, et proclamait 
qa*il valait mieux sacrifier deux galères que d'exposer la 
flotte à une ruine certaine, € ne musa mie â leur estre au 
« devant et moult tost se mist en belle oi^lonnauce pour les 
« aler aidier ». La prudence de ses compagnons l'avaii 
exaspéré. Croient-ils, s'ccriait-il, que j'abandonnerai mes 
deux galères; j'aimerois « mieulx estre mort que par mon 
c défaut veoir mourir et perdre ma conipaignie, et que yk 
« Dieu ne me laissast tant vivre que tant de recreandise fust 
« en moi trouvée. » 

C'est dans ces dispositions qu'il se porta au secours de ses 
lieutenants, et « bien besuing leur estoit, car jû estoient si 
« batus que mais aidier ne se povoient ». A l'approche du 
maréclial, l'ennemi, malgré sa supériorité numérique, frappé 
de la contenance cl du maintien delà fiotte clirétiennc, aban- 
donna les deux galères et prit la fuite avec tant de précipitation 
que, « sans ce que il y mist conseil ». le plus gros de ses 
vaisseaux alla s'échouer sur le rivage. Les galères étaient 
sauvées, et Boucicaut pouvait se féliciter d'avoir été secondé 
par la plus heui*euse fortune. 
Le soir de cette bataille, la flotte mouilla au port de Té- 



368 



EXPEDITION DK BOUCICAUt. 



iiédos' ; le leudeiuain, Jeâ vaisseaux allit^s arrivèrent; ils se 
composaient de la tiotte vénitienne, de deux galères de 
Rhodes et d'une gaiitjLe du seigneur de Mityléne. La concen- 
tration faite, le mardcliat prit le coaunandeuient en chef de 
la ligue, et donna la bannière de la Vierge * par droit 
c d'armes, cojnme à cellui i|ui plus avoit veu, et qui estoit un 
c vaillant chevalier », k Pierre do Grassay. Le lendemaio 
matin, « après ce que les messes furent cbantëos», les ancres 
furent levées, et l'expédition atteignit Conb^tantinople sans 
être inquiétée*. 



1. Cette île qui est voisine de ta côte d'Asie Mineure est ■ devant' 
t la grant Troye i. Elle commande, sur la côte d'Asie, le détroit des 
Dardanelles. 

2. Livre des faits, partie i, cb. xxx^ p. 602-3. 




Constantinople salua Tarrivée de la flotte alliée par les 
témoignages de la joie la plus vive. L'empereur, averti de la 
venue du maréchal, avait riîuni pour tenter un dernier effort 
le peu de troupes qui lui restaient. Nous n'avons aucun élé- 
iiiPiit pour évaluer îe nombre de celles-ci ; malgré l'expression 
du chroniqueur, qui parle de « Tost et de l'assemblée de 
« rempereur où il avoit grant gent ». il est peu probable 
que l'empire aux abois dispos;\t d'une armée nombreuse; les 
mercenaires qui la composaient étaient peu faits pour inspirer 
confiance et rendre de véritables services. Il ne semble pas 
que le maréchal, pendant son séjour à Constantinople, les ait 
jamais détournés de la garde des remparts pour les joindre â 
ses propres soldats'. 

Boucicaut était impatient d^ouvrir les opérations et de 
< courir sus aux Sarrasins >. A peine ses troupes eurent- 
elles pris quatre jours de repos, qu'il les nHinit à Constan- 
tinople, dans une plaine, pour les passer en revue; elles 
comptaient six cents hommes d*armes. six cents valets armés 
et raille hommes de trait; dans ce chiffre, le contingent des 
alliés s'élevait à deux cents hommes d'armes, deux cents 
valets et quelques archers. C^est pendant cette revue que le 
maréchal fixa Tordre de marche, < Hst ses chevetaius et capi- 
« taines >, et donna à chacun sa fonction < selon ce que il 
c savoit que ilz valoient ». 



1. La source principale pour ce chapitre est le livre det faili, i, 
ch. XXXI et xxxH, p. 60»-6. 

U 



370 



CAMPAONK DE BnUCICAUT A COSSTANTINOPI.R. 



Ces dispositions prises, la petite armée s'embarqua, accom- 
pagnée do Manuel. La flotte qui la portait était de vingt et une 
galères « compiles », de trois grandes galère» huissières sur 
lesquelles cent vingt chevaux avaient pris passage, et de six 
autres vaisseaux de moindre dimension, galiotos et brigan- 
tins'. Elle quitta Constantinople pour la < Turquie », c'est- 
à-dire pour la cdte d'Asie Mineure, et le débarquement eut 
lieu près de Naretès*. 

Le maréchal, avec les forces dont il disposait, ne pouvait 
prétendre qu'à inquiéter les Ottomans sur le littoral asiatique, 
A faire quelques hardis coups de main, à brfiler et à piller 
quelques châteaux et villages, et par des incursions heureuses, 
menées avec rapidité, tantôt sur un point, tantôt sur un autre, 
à forcer l'ennemi à rompre le blocus de Constantinople ; c'est 
î\ obtenir ce résultat que tendirent les eiforts de rcmpcreiu" 
et de Boucicaut. 

Débarqués à Naretès, les Chrétiens s'avancèrent < ou pays 
€ de Turquie > d'environ deux lieues, brûlant, détruisant et 
pillant tout sur leur passage. Le pays était riche, couvert de 
€ bons vilages et de beaulx manoirs », et sans défense; tout 
fut détruit, et les Sarrasins faits prisonniers furent « mis â 
< l'espée ». Sans pousser plus loin la reconnaissance, les 
alliés regagnèrentia cùte et rejoignirent la flotte pour renti'er 
en Europe, se réservant pour une prochaine expédition. 
Elle eut lieu peu de jours après; son objectif était un gros 
village, appelé Diaquis, distant de deux lieues du littoral, au 
fond du goife de Nicomédie. La côte asiatique de la Propou- 
tide, depuis Cyzique jusqu'à Nicomédie, portait au moyen 
âge le nom de golfe de Nicomédie; c'est aujourd'hui le golfe 



1. ta galèro huissière était ainsi nommée parce qu'elle était ouverte 
à sa poupe et présentait une porte aux clievatix qu'on embarquait danb 
sa cale. D'après le chilTre donné ici par l'auteur fia Livre (tes faite, 
quarante chevaux avaient prùs place dans chaque bâtiment, et Jal 
calcule que les dimensions de ces galères huissières devaient être 
d'au moins cent vingt-trois pieds do quille. — La galiote était une 
petite galère, mèrae forme, même disposition des rameurs et de la 
mâture. — Le brigantin était plus petit encore, tout en restant Ôdèle 
au type de la galère, tl était ponté, à une seule voile, appelée voile da 
maître, et avait do huit à seize bancs k un rameur. Les mouvements 
du brigantin, très rapides, le faisaient employer pour la course (Jal, 
Gio$s. nautique, passim). 

2. \uu8 n'avons pu déterminer la |K>8ition de cette localité. 



OPÉRATIONS A DIAIH'IS, MCOMKDIK ET LK SKRAIL. 1(71 

d'Ismîd. Diaquis, l'ancien Dascylium, ri^sîdence des satrapes 
do Bithynie, s'appelle de uos jours DaskïlyV 

Los Turcs, à l'arrivée du maréchal, s'assemblèrent en gi'and 
nombre pour défendre lo village contre lui, « et tous arrangez 
4. se tenoient à pié et à cheval au devant, â tieulx armeures 
€ comme ilz povoient avoir ». La résistance était impossible 
devant une attaque régulière; ils voulurent cependant l'es- 
sayer, mais « ce ne leur valu riens », et s*ils n'avaient pris 
la fuite, tous eussent été tués ou pris. Quand les Chrétiens 
furent maîtres du village, beaucoup do Turcs avaient suc- 
combé, le reste avait fui ou s'était caché dans les maisons 
où aucun quartier ne leur fut fait. L.m, comme dans la première 
expédition, timt fut pillé, le feu fut mis pai'tout. aux beaux 
« manoirs » comme à un riche palais du sultan ; quand tout 
fut dévasté, Boucicaut et son armée remontèrent dans leurs 
galères. 

On navigua toute la nuit; au matin, on était eu vue de 
Nicomédie. Lo débarquement fut oi*donné, mais les Sarrasins 
« y Guidèrent mettre empeschement » ; il fallut soutenir 
contre eux un combat assez vif pour < prendre port et terre 
< gaignier sur eulx ». Libres de leurs mouvements, les 
troupes s'avancèrent vers Nicomédie pour < l'assaillir par 
€ manière d'escarmouche », C'était une ville fortifiée, avec 
de solides et hautes murailles, capable de résister à un coup 
de main. Boucicaut voulut en iucendier les portes; mais elles 
étaient ferrées de lames de fer et ne bnUèrent pas. Ayant 
échoué de ce coté, il fit apporter et drosser des échelles; 
elles étaient trop courtes do plus de trois brasses. Il fallut 
renoncer à s'emparer de Nicomédie; les Chrétiens re- 
gagnèrent alors leurs vaisseaux, non sans avoir tué tous les 
Sarrasins qu'ils purent trouver, et incendié les faubourgs et 
le pays environnant. 

Comme la veille, la nuit fut consacrée â < cheminer »; à 
l'aube, la Hotte jetait l'anci^e eu face d'un village appelé le 
Sérail (Ac iSérai], situé dans la plaine, à une lieue environ 
de ta mer. Rien ne put empêcher le maréchal de s'emparer 
de cette localité» et de ruiner tout le pays aux environs. Mais, 



1. Les portulans vènitienft donnent les formes do ùasquif Tarqui, 
Larqui; \ei portulans grecs du xv sièclD portent plus exactement : 




I 



■M'I 



CAMPAGNE DE BOUCICAUT A CONSTANTiXOPLK. 



pendant qu'il accomplissait cette œuvre de destruction, la 
nouvelle de sa présence s'était répandue, ot une grande quan- 
tité de Sarrasins s'était rassemblée. Enhardis par leur nombre 
«[ui croissait d'instant en instant, ceux-ci suivirent de si 
prùs l'armée du maréchal qui se repliait vers le rivage, qu'il 
fallut, à plusieurs reprises, donner ordre à Parrière-garde de 
leur faire face. Les Turcs n'osaient pas engager l'affaire à fond. 
mais tentèrent quelques escarmouches, sans empêcher toute- 
fois Cembarquonient de se faire dans le plus gi'and ordre. Ou 
leva l'ancre de nuit oA. on Ht voile vers Constanlinople. Il était 
temps de regagner la ville, car les coups de main du genre 
de ceux que tentait Boucicaut ne réussissent qu'à la condition 
d'être menés avec célérité. L'événement l'avait bien montré ; 
à sa première descente sur la côte d'Asie, le maréchal n'avait 
éprouvé aucune résistance; à Biaquis, au contraire, l'ennemi 
était en nombre; âNicomédie, il était prêt à soutenir l'attaque 
des Chrétiens. H fallait donc renouveler souvent ces incur- 
sions dans des directions différentes, et reprendre la mer 
dès que Temaerni était prévenu de la présence des troupes 
alliées. 

C'est d'après ces principes que l'empereur et le mai-échal, 
après six joui-a de repos à Constantinople. se remirent en 
campagne dans une direclion tout â fait opposée, celle de la 
mer Noire, et nllèrent assaillir le château de Rive'. II était 
situé à rembotichure du Bosphore, sur la côte d'Aaic, à Ten- 
droit où l'aiici^'n tleuve de Bithyîue, le Rivas [Préhas], auquel 
il devait son nom, se jetait dans le Print Euxin. I^ place 
était dans une forte position « car de Tune dos pars, la mer 
« y batoil, ot de l'autre une grosse rivière qui vient de 
< Turquie, ai que on n'y povoit venir que par une part. » 
Malgré toutes les précautions prises, les Sarrasins, prévenus 
par leurs espions, attendaient los Chrétiens. Sans s'opposer 
au débarquement, ils étaient rangés « en belle ordonnance > 
devant le château, au nombre de six à sept mille, prêts à 
livrer bataille. Los ti'oupes de Boucicaut étaient nombreuses 
ci « de si belle ostoffc » que les Turcs, pour augmenter leurs 
forces, dégarnirent la place de ses défenseurs, ne laissant 
dans les murs que le nombre de soldats strictement uéces- 
saire pour résister pendant un jour aux assauts des assiô- 



1. Auj. Riwa Kalessi. 



ASSAUT DI CHATKAl" I>E KIVK. 

nts. La position, au reste, do la placp et la hauteur des mu- 
railles rendaient la dêfnnse facile. Les Musulmans espéraient 
que le maréchal tenterait l'attaque du château avec toutes ses 
forces; eux-m<?mes s'étaient retirés un peu en arrière, « affin 

< que quand les gens [de Boucicaut] seroient iV l'assault, au 

< pié du mur et seroient esparpillez pour <*omhatre le chastel, 
€ que ilz venisseut si tost sur eulx que i\z n'eussent loisir de 
« eulx assemliler ne mettre en ordenance », C'était une 
« malice » à laquelle le maréchal ne se laissa pas preuilre ; 
â peine débarqué, il i'nniia lui corps composé d'arhaletriers 
et de gens d'armes, au milieu duquel restèrent L'empereur et 
les chevaliers de Rhodes, et le rangea en bataille dans la 
plaine. C'est là que « demoura la banière Nostre Dame 
€ ainsi assise que elle devoit ». Cette division devait tenir 
les Sarrasins en respect, tandis que le maréchal, avec le reste 
de ses troupes, se réservait l'attaque du château. 

Ces dispositions prises, Boucicaut commence l'assaut de la 
place du cù\è de Test. Les assiégés, pour le tenir â distauco» 
allument, sur les murs et < es faulses brayes, de[3J escLaffaulx 
€ couvers de fenrre et de ramille luoulliée pour rendre 
« grant fumée », mais cet obstacle ne l'airète pas. En peu 
d'heures, il est au pied du uuir, il a établi deux mines et les 
a menées, en dépit de * tous leurs empesehemens », assez 
loin pour faire deux brèches aux murailles. Autour de ces 
points, le combat est fort acharné, les Sairasins défendent 
avec courage le passage; les ChriHiens, â l'exemple de leur 
4 vaillant clievetaine qui mie ne s'i espargnuil, ainsy tenoit 
« si bien sa place que nul tant n*y traveilloit », font des 
prodiges de valeur. Plusifuirs fois les éclicll^'s sont dressées. 
et le combat s'engage corp.s à corps; mais, sous les pierres 
tancées par les assiégés comme sous le poids des assiégeants, 
elles cèdent et se rompent. 

Le maréchal, qui n'a pas cessé de combattre avec la plus 
grande intrépidité, comprend que, sans échelles, ses efforts 
*»t ceux de ses compagnons reslerout vains; il doime r<trdre 
tle faire â la hâte, avec deux antennes de galères, une échelle 
grande et forte; elle est prête au moiuont où le jour com- 
ntence â baisser. T'est l'i qui sera b' premier â y monter; 
Ouichard de la Jaille' a cet liomieur; il combat longtemps 

1. \ou8 savons peu de chose sur ce personnat^e. Il appartenait pro- 



: 



374 



CAMPAONK DK HOUrlGAUT A CONSTANTINOPLE. 



« main à main à ceulx du chastel qui tant estoient sur lui 
« que ilz le désarmèrent de son espée, pour laquelle cause, 
« et non mio par faullc de courage, le convint abaissier dessoubz 
« un bon escuier qui estoit le premier après lui, qui est 
« nommé Hugues do Tholoigni ». Celui-ci, après des pro- 
diges rie? valetir. eiilrn le premier dans la place, suivi de la 
Jaille et d'une dizaine d'antres. Bientôt la position d© cette 
poignée d*homraes devient critique ; l'échelle s'est mmpue 
« pour le grant fais et charge des bons vaillans qui par leurs 
« grans courages s'offorroient de monter sus ». et les ren- 
forts ne peuvent airiver à ceux qui combattent sur le mur. 

Le secoiu*s vint d'une autre part; pendant qu'on avait 
escaladé les murailles, le combat avait continué < en la mine » 
et les Chrétiens avaient fini par entrer dans la ville. Jean 
d'Ony'» que nous trouvons toujt)m's ait premier rang, < tant 
« que par sa force et le hardement de son bon courage, 
« malgré les ennemis qui toute peine nieloienl à l'en garder, 
« iist tant que il entra dedens le premier ». La voie était ou- 
verte; à la suite d'Ony, Foulques Viguier, Renaud de Bar- 
hazan, < le chevalier sans reproche »*, et plusieurs autres 
pénètnmt dans la place et courent prêter main forte à leurs 
compagnons qui luttent sur les murailles, avec l'énergie du 
désespoir. 

L'arrivée d*Ony et de ses amis décida la victoire; le chA- 
tean fat pris et rasé; le lendemain, par ordre du maréchal, 
on passa les habitants au til de l'épée. L'armée turque qui 
observait depuis le malin les mouvements de Boucicaut, satis- 
faite d'avoir immobilisé une partie des forces chrétiennes, 
n'avait pas quitté ses positions, et le soir, convaincue que 
l'avantage ne lui fût pas resté, elle s'était retirée sans tenter 
aucun effort pour dégager le château. 

Après ce succès, les alliés regagnèrent les galères; la flotte 
reprit lo chemin de Constantinople; vers le soir, à Tentréo 



bablcment à la famille angevine de la Jaille, dont plujiieurs membrci» 
s'illustrèrent au moyen ^gc. En mai 1381. Guicliart de la Jaille obtint 
uno lettre de rémission de Charles vi à roccasion d'un méfait dont il 
se rendit coupable au mois d'août 1380 à Soufy, près de Machaux en 
Brie. Il avait alors vingt-six ans. et servait le roi contre les Anglais 
<Areh. nat., JJ. 119, n"36). 

1. Voir plus Iiaut, pages 363 et 366. 

2. Voir plus haut, page 361. 



IR 1>E I.A B!ÔW^rC0N8TANTCTOPLE. 375 

de 1a bouche de la raer Noire, elle passa devant une < bonne 
€ ville », appelée le Giio! ', et y jeta l'ancre pour la nuit. 
Le lendemain, Boucicaut, « qui à autre chose ne pensoit 

< fors à tousjours grever les Sarrasins de sou povoir ». fait 
prendre les armes et sonner le débarquement. Les Turcs, in- 
formés du sort subi par le ch;\teau de Rive et voyant les 
préparatifs faits contre le Girol, < bout^Vent le feu tout en 

< iiu moumeut eu plus de cent lieux, et tous s'enfuyrent es 
« lûontaigues qui là sont grandes et haultes ». Eapeud'heui-es, 
la ville tout entière était en flammes; l'armée chrf^tienne, 
témoin de ce spectacle, ne se rembarqua que lorsque t<mt fut 
brùlé ; les Turcs avaient fait eux-mêmes ce que le maréchal 
se proposait de faire. 

Pendant Tabsence de Manuel et de Boucicaut, te« Musul- 
mans avaient réuni virïgt vaisseaux au pas de Naretès, au 
grand préjudice et dommage des habitants de Coustantînople 
et de Péra, car ils « comprenoient tout le pays et aeprenoient 
€ à tout gaster ». C'est au Girol que i'enipereur apprit ceitf^ 
nouvelle; aussitôt le maréchal fait voile dans la direction de 
Naretès pour châtier l'audace de ces infidèles. Ceux-ci, n'osant 
attendre rapjMoche de reuriemi, sVnfiiirent san» combat, 
abandonnant au maréchal leiU"s vaisseaux qu'il brûla. Après 
ce dernier exploit, la flotte rentra à Constantinople. La cam- 
pagne avait duré puviron un mois; elle avait jeté la terreur 
chez les Musulmans et brisé le blocus; mais les résultats 
obtenus pouvaient-ils être durables? Ou n'était-ce qu'un répit 
passager pour Constantinople. pareil à celui qu'éprouvent les 
malades, qne le médecin a condamnés, â la veille de .succomber 
au mal qui les étreint? 

1. Pour l'identification da ce ticu, voir plus liaut, page 15J, nute I. 



CHAPITRE V. 



RETOUR DE BOUCICAUT. — VOYAGE DE MANUEL EN OCCTDEîTr. 

Cettp première campagne du maréchal Boucicaut, dont le 
Livre des Fnîts^ nous a transrais le récit détaillé, eut lieu 
pendant l'autninne de l'année 1399, sans qu'il nous soit pos- 
sible dVn lixor plus exactement la date ; elle fut, sans nul 
tl(juti% suivie d'expéditions analogues. Boucicaut était trop 
t'iineaii de l'inaction pour avoir laissé s'écouler les derniers 
mois de 1399, qu'il |iassa à Constantinople, sans reprendre 
les armes et sans tenter de nouvelles incursions sur le terri- 
toire ennemi. Le chroniqueur est formel sur ce point, et 
s'excuse de ne pas exposer par le menu les exploits de son 
héros, « car à auuy ponrroit tourner aux Usans de tout 

< compter », et, « pour dire en brief », lo maréchal, tandis 
« qu'il y fu, ne séjourna, ne prist aucun i*epos qui durast plus 
« do VIII jours, que t«>usjours ne fust sus les ennemis, où il 
* prist tant de chastiaulx, de villes et de forterecos que tout 
€ le pays d'environ, qui tout estoit occuppé de Sarrasins. 
« dospecha et desancombra, et tant de bien y fist que nul ne 

< le saroit dire. » 

L'énergie do Boucicaut. son ardeur infatigable, sa bravoure 
(^ui allait jusqu^â la témérité, lui avaient conquis l'eslimu et 
le respect de tous ; il avait ranimé les courages chancelants. 
relevé le moral des Chr^Uiens et éloigné l'imminence du 
danger. L'empereur, les biu'ons et les Grecs lui savaient gré 
de ce résultat, mais tous se prérjccupaient avec lui des moyens 
de maintenii* les avantages acquis. La tâche était au-deasu9 



1. P. I, chap. xxxm, p. 606-7. 



RECONCtUATION DE JEAN Vil ET DE MANUEL. 

des forces de l'emperour ; abandonné à ses seules ressources, 
Manuel n'avait ni la puissance militaire, ni un prestige 
moral suffisants pour imposer le respect aux ennemis du 
dehors et du dedans. Tous les efforts du maréchal tendirent à 
remédier à cette double infériorité. 

11 fallait avant tout raffermir l'empereur sur le trAne, en 
ramenant l'uniou dans la famille impériale. Ecarter le danger 
d'une compétition sur laquelle les Turcs fondaient If'ur plus 
grand espoir, c'était conjurer le péril le plus menaça»!. Bou- 
cicaut conseilla donc à Manuel de s*^ rapprocher de son neveu 
Jean vii. Leur rivalité durait depuis plusieurs anné<.^s ; elle 
avait causé la plupart des luaux qui avaient désolé l'empire 
et pouvait amener sa chute. Jean, allié des Musulmans, ne 
voulait renoncer à aucune de ses prétentions, et combattait 
son oncle avec uti^obstinalion acharnée; c'était une situation 
« préjudiciable à la crestianté et mal séant à culx », qu'il 
importait de faire cesser au plus tôt. Une réconciliation sem- 
blait diflicilo îi uî>t<Miir dans l'étal dos esprits des deux adver- 
suires ; cepcndaul l'intervention personnelle de Boucicaut, la 
prudence qu'il déploya en cette occasion, et surtout Tascen- 
ilaut ([ue sou *Miractère et ses victoires lui avaient mérité en 
Orient, trionipfu'rent de toutes les difficultés. Le maréchal alla 
liu-raéme chercher Jean à Salembria, et le ramena à Constan- 
tinople, ot'i il fut reçu avec les transports de la joie la plus 
vive*. 

Ce résultat obtenu, Bouclcaut songea aux moyens do tenir 
la campagne ot de défendre Coastantinoplo contre les Otto- 
mans. Le trésor était vide, les approvisioimements étaient 



1. Los liisloriens greiirt Ducus, l'hrantzès, Chaloocondylp up disent 
rioii du rôle joué par Baadcaut à Cunstantinople. Phrantzès roconto 
seuicmpnl la réconciliation de l'oncle et du neveu ; il l'attribue à la 
disgrÂce dans laquelle Jean était tombé auprès de Uajazct et à la géné- 
l'osité do Manuel, qui raccuefllil à bras ouverts, lui donna un fçrand 
état de maison et lui confia même l'empire au bout de quelques jours. 
l^H motifs do ce» réticences se devinent dans l'humiliation que la 
vanité nationale ressentait des comparaisons, peu avantageuses et [our- 
lant naturelles, qui s'établissaient entre les Grecs et les Français, 
("était un proverbe courant qu'un Turc sufHsait pour mettre en fuite 
trois Grec». On comprend que les historiens grecs n'aient pas voulu 
avouer ce qu'ils devaient à l'intervention étrangère (H<T^ror de .Xivrny, 
Mtfmnire sur la vie et le» ouvrages de l'empereur Manuel Palihloyuej 
M6m. do l'Acad. des Inscr., mx i1853), u, 92-3). 




378 



RETOUR DE BOUCICAUT EN OCCIDENT. 



épuisés ; on ne pouvait ni payer la solde de l'armée, ni mémo 
la nourrir ; il fallait aviser au plus t6t, sous peine d'une 
catastrophe prochaine. Le niaréchal se rendait compte que la 
présence de ses troupes l'puisait les vivres, et que, s'il 
s'éloignait, l'ennemi, enhardi par s(m départ, attaquerai! 
l'empereur incapable de résister au choc des Musulmans. La 
situation était critique : Houcicaut résolut de l'entrer on 
France, en compagnie de Manuel, pour implorer un nouveau 
secours, dfit l'empereur abdiquer l'empire entre les mains do 
Charles vi, pourvu qu'il obtint < a^de pour le garder contre 
< les mescréans ». Cette idée d'abdication, au reste, n'était pa* 
nouvelle ; elle avait déjà été mise en avant par Manuel lai- 
même, mais Venise n'avait pas répondu à l'ouverture qui lui 
avait été faite '. Si le roi restait sourd aux propositions du 
fugitif, les cours européennes, personnellement visitées pai- 
Manuel, seraient sollicitées de venir au secours de l'empire 
chancelant. De son côté, Boucicaut considérait la situatinn 
comme désespérée, et se reconnaissait incapable, avec les 
forces dont il disposait, d'empêcher un dénouement fatal. 

Le départ fut donc décidé*, quoiqu'il présentAl un autre 
danger, également très grave. Les partis, à peine réconciliés, 
n'attendaient qu'un signal pour relever la tête ; Tenncmi du 
dehors était prêt à tenter un effort décisif dès que la ville 
serait ilégarnie de ses défenseurs. Jean, qui était tlé^signé 
pour remplacer son oncle pendant Tabsence de ce dernier, 
refusait de prendre le pouvoir dans de pai*eilles conditions. 



1. Nous avons parlé plus haut (p. U56,i, de l'ofl're faite par Manuel ii 
Venise de renoncera l'empire. Les prisonniers français de NicopolU 
avaient, pendant leur s<>jour à Lesbos (15 août 1397), conclu un traité 
analofïue avec Jean, le compétiteur de Manuel; Jean cédait, par l'en- 
tremise de François Gattilusio, seigneur de Mitylftne,au roi de France, 
tous ses droits à l'empire de Itomanie, moyennant vingt-cinq mille 
Dorins et la possessiuii d'un château dans Se royaume. Vn délai de 
trois ans ùtait stipula puur réaliser le traité, qui resta lettre morte. Il 
est curieux, au lendemain de la défaite de .Nicopolis, do constater qae 
les Français n'avaient pas abandonné tout espoir de reprendre le» 
armes pour la défense, ou même, pour le rétahli-sseraent de Ferapire 
de Constantinople à leur protit (Arch. do la Côto d'Or, B. 11936). 

9U[i(UK9âyTb>v, è; 'ItïX^ov soprîsoOat, xai 5f, %i\ FaXiia; ri; x«-:(ii x*t Bjutta* 
■.(av avTTiv (Oraison funèbre de Théodore Paléologuo par son frère 
Manuel, éd. Combelis, Auctariwn Xovum, 16'i8, f", p. UUO). 



GARNISON tJUSSEE A CONSTANTLNOPLE. 



370 



« car il savoit bien que aussi tost que ilz seroient partis, 

< le Basât venilroit à toute sa puissance assegier la ville. 
€ [l'Jaffaiiier et gaster ». Il était Jitticile de ne pas recon- 
naître la justesse de ces craintes, aussi le maréchal so dècida- 
t-il à laisser un petit noyau de bonnes troupes pnur protéger 
ronstantinople. 

CltAteauruoraiid l'ut désigné pour commander cette garnison, 
composée de cent hommes d'armes, de cent valets armés et 
d'un grand noiuhre d'arbalétriers. Elle ne comprenait que 
des Français, avec des vivres pour un an. et assez d'argent 

< en mains de bons marclians » pour assurer le senice de 
la solde pendant le même laps do temps. Les Vénitiens et les 
Génois s'engagèi-ent également à laisser, devant Constan- 
tinople. huit galères, quatre génoises et quatre vénitiennes. 
Ces dispositions rendirent courage aux Grecs qui, déses- 
pérés, < ne savoient meilleur conseil que de eulx enfuyr 
c devers les Sarrasins et abandonner la bonne ville de Cons- 

< tantinoble », et Jean accepta Tinvestiture de la puissance 
impériale*. 

Manuel et Boucicaul quittèrent Conslanlinople le 10 dé- 
cembre ISnoV L'entpereur emmenait avec lui rimpéralrice^ 
sa femme, et ses deux jeunes enfants, Jean et Tliéodore. 
Laissant sa famille on Morée, auprès du despote, son frère, 
il continua son voyage avec le maréchal'. Tous deux débar- 
quèrent à Venise ; la seigneurie leur fit une réception solen- 
nelle ; Manuel fut logé au palais du marquis de Kerrare; 
un dépensa doux cents ducats pour lui faire un accueil digne 
de son rang, et la république de Saint Mnrc lui promit son 
<roncours le plus absolu contre les Turcs. Charmé de ces pro- 
messes, qu'il croyait sincères, l'empereui- quitta Venise pour 
Padoue ; là François de Carrare et le marquis de Mantoue 



1. LivTû df« faiit, p. i, ch. xxxiii, p. 606-7. — Ilertzbergt p. 524. 

2. Cotto date est donnée par une note marginale grecque d'un ina- 
nujscrit do la Itibl. nationale in** 557); il n'y a pa liou de la suspecter. 
Le /Jvrf Hf9 fait* (p. i, cïj. xxxiii, p. G06-7) dit à deux reprises que 
le maréchal séjourna presque un an en Grèce; **ette assertion n'oi*t 
exacte que ai elle s'applique à la durée dp l'ahsencedu nianVIial horw 
de France; mais s'il s'agit du w>jo«r ppopremenl dit en tJrient, elle 
Cïit certaineiuent fautise. 

:i. Pliraiitz&K, éd. de Uonn^ i, c. xv, p. 62; • Ducas, éd. do Bonn, 
XIV, p, 29-30. 




VOYAGE DE MANUKL EN OCCIDENT. 

déployèrent, pour lui faire honnenr, tout le lux© dont cette 
petite conr aimait à s'entourer ; cortège, musique, banquet, 
torches, rien ne fut épargné. A Vicence. mémo récoplion ; à 
Pavie, Jean Galeas Visconti, duc de Milan, prodigua égale- 
ment à l'empereur son appui el les protestations les plus cha- 
leureuses, le reçut avec la plus grande coniialit*^ et lui pro- 
cura des chevaux pour passer eu France. Retardé par cas 
visites aux cours italiennes , Manuel n'arriva à Pïiris qu'an 
mois de juin '. Si Charle.s vi avait été flatté des ambassades 
f[u'il avait reçues précédemment, la venue de l'empereur 
lui-même le combla de joie ; n'avait-il pas lieu d'être fier 
d'un événement aussi *^xtranrrliuaire, d\ni honneur qui n'avait 
éfa* fait à aucun de ses prédécesseurs et qui témoignait d'une 
faveur partiruli(?re â son égard? Aussi Manuel fut-il accueilli 
avec les plus grands égards et avec toute la pompe que 
commandait l'honneur de la France. 

Dos chevaliers du plus haut rang furent envoyés à sa ren- 
contre, avec mission il'assurer à Thôte du roi, dans toutes 
les villes qu'il traverserait, uue réception digne de la majesté 
impériale; à P;iris. on fit des préparatifs magniftques. Le 
S juin UOfi, l'empereur traversa le pont de Chareuton ; deux 
mille bourgeois de Paris, à cheval, rangés aux ciHés do la 
chaussée, l'alicndaieni pnur l'escorter; un peu en arrière 
d'eux, le chancelier de France, les présidents au Parlement, 
avec une suite de cinq cents personnes^ et trois cardinaux lui 
souhaitèrent la bienvenue ; quelques pas plus loin Charles vi. 
entouré do toute sa cour, au son des clairons et de la musique, 
s'avança pour lui donner Uy baiser de paix. L'emi)ereur, à 
cheval, revêtu d'un habit impérial en* soie blanche, par se:* 
traits pleins de noblesse, sa longue barbe, ses chevaux blancs 
et la dignité de toute sa personne, conquit anssit4H la sym- 
pathie universelle. Il ht son (»ntrée solduielle à Paris, aux 
côtés du roi. escorté dt's princes du sang, au milieu d'un 
appareil magnitique, aux applamlisst^uients d'une population 
enthousiaste. Après un repas somptueux au palais, les 
princes le conduisirent au Louvre, où son logement avait été 



I. Andréa (iatnn) (Mtiratori, xvn, 8;t5-7); — Annnles MciHolunt^n^ct 
(Muratori, \vi, 8:tHt : — rhalrocoiulylp, éd, île Uonn, p. 84 : — Ho)»f, vu, 
G.S. Voir pour tout ce (pii cuiirernp le voyage lie Manuel en Di^rident 
le mémoire iln Heryer de Xivrey sur la ?^iV et teg ouvra'jes de Mttnuel 
(Mém. do lAi-iwI. drs Inscr. xix |1853), u, l-2l>l!. 



SÉJOUR DE MANUEL EN FRANCE ET EN AXOLETERRE. 381 

préparé, et penriant son séjour en France, il n'y eut pas 
d'honneurs, d'attentions, et même de présents dont il ne 
fût comblé*. L'hospitalité de Charles vi fut digne de 
l'hôte qu'il recevait. 

Quand Manuel exposa les motifs de son voyage et la détresse 
de Tempiro, il trouva auprès du roi le môme empressement à 
lui promettre des secours d'hommes et d'argent ; le maréchal 
avait eu raison de ne pas douter du succès d'une démarche 
personnelle de l'empereur'. Rassuré de ce côté, Manuel s'em- 
presse de tourner ses regards vers TAngletorro. Dès le 
20 juin, il écrit à Pierre Holt, prieur de l'Hôpital en Irlande, 
pour lui annoncer son projet de passer la mer, &iu\ d'inté- 
resser le roi d'Angleterre au sort de l'empire d'Orient; mais 
il apprend bientôt que les circonstances no sont pas favo- 
rables, qu'Henri iv conduit uiip expédition en Ecosse contre 
le roi Robert m qui refuse de reconnaître l'autorité du nou- 
veau souverain, et qu'il convient d'attendre son retour". Il 
reste donc en France jusqu'au mois lîe septembre. 

En traversant la Manche, il est assailli par une tempête; a 
Caiilorbér}\ les Augustins l'accueillent avec les plus grands 
honneui-s; son entrevue avec Henri iv a lieu ïiblakheth, près 
de Londres, le jour de la Saint Thomas (décembre I iOO)*; elle 



t. t A MsxéCouxeTsesalo, trésorier de l'empereur de Constantinople, 
« XVI cens livres pour ledit empereur, en déduction de plus grande 

• somme, en aoiist MCCrc. — A Regrniut Pisdoc, changeur, pour un 
I han&p et une aigtiiùrc dur, iwinrunnez ù divers ouvrages, pesant 

• ensemble vn marcs, i once, xvi eslerlins d'or.delibvrè au roy noslre 
■ sire, qui l'a fait prtsenler de par luy à l'emjiereurdo Constantinople... 

• ct:ci,xiv I. p. p (llergerde Xivrey, Mémoire... ^ p. 103-4). 

2. Relifjieux de Saint Denise n, 754-9. 

3. Pierre llolt répondit ù la lettre du roi le 11 juillet 1400 (Roy. 
and him, tetter* during the reign of Henry /V, Londres, 1860, 
p. 39). Il était turcoplier et prieur d'Irlande; sa nomination à ces 
doux fonctions est antérieure à 1396. Confirmé en 139G (2 août) et en 
1404 (24 oct.) dans la diffnité de prieur, il la résigna en 14iO; déa 
1407, i] était lieutenant et visitateur du grand-maitre en Anglctcrref 
Ecoftse et Irlande. 11 mourut en 1415 ^\rch. de Malte, Hfg. Bull. Mag.^ 
xvni, 72; .MX, 100-2; .\xt, t3U; xxiu, 127-8; xxiv, ad calcom, f^ 4 
et 5 non numérotés. — \V. Porter, A history of the h'nighis of MaUa 
(rev. éd. 1883, p. 726). 

4. Probablement le 29 décembre, anniversaire du martyre de S. 
Thomas de Cantorbéry, ou le 31 décembre, s'il s'agit de la fête d« 
S. Thomas, apàtre. 



382 



VOYAGE DE MAM^E1> KM OCGIDRNT. 



est très cordiale, et là, comme en France, il est reçu « moult 
honorableniont ». Manuel, plus ébloui encore do 1* récep- 
tion de Henri que celle de Charles vi, est séduit par les qualités 
personnelles du souverain ; Henri lui promet un secours eo 
hommes d'armes, en nrchers, en argent et en vaisseaux pour 
ti'ansporter l'armée là où besoin sera. Les lettres de Teni- 
pereur nous ont conservé le souvenir de cet heureux espoir. 
Mais aucune des assurances données par le roi d'Angleterre 
ne fut réalisée ; Henri iv, au lendemain de son avènement, 
entouré d'ennemis et de compétiteurs, n'était pas en mesure 
de les tenir. Cependant telh» fut la séductiim c\ercé(? par lo 
monarque anglais, que Manuel conserva longtemps Tespe- 
rance de les voir s'accomplir. Il rentra à Paris, le 28 fé- 
yr'uiv 1 iOI ; de toutes les promesses qui lui avaient été faites, 
une seule subsistait, c'i^tait lo paiement d'un subside de trois 
mille marcs, que Richard ii avait fait autrefois lever dans 
ses états pour la défense de la Romanie et qui n'était pas 
encore touché '. 

Charles vi n'avait marchandé à Manuel ni les prévenances 
ni les promesses. < Nombreuses sont tes choses, écrivait 
« celui-ci à Manuel Chrysolai'as, que le glorieux roi nous 
« a accordées ; nombreuses aussi celles que nous avons 
« obtenues de ses parents, des dignitaires de sa cour et de 
« tout le monde. » C'était, d'abord, un secours de douze 
cents combattants payés pendant un an aux frais de Charles n 
et commandés par le mai'échal Boucicaut ; c'était ensuite une 
pension annuelle de quatorze mille écus*. Mais quand l'em- 
pereur, à son retour d'Angleterre, insista pour obtenir ce qui 
lui avait été promis, il ne tarda pas à s'apercevoir que le* 
préoccupations de la cour de France étaient ailleurs. Le* 
ducs d'Orléans et do Bourgogne se disputaient le pouvoir au 
nom du roi, dont la raison n'avait que des lueurs passagères ; 
au milieu de leurs mesquines divisions, les événements les 
plus considérables s'accomplissaient sans qu'on songeât à en 



i. Capxgrave'f chronicle ofEnf/land. p. 277 ; — Tliomas Walsingham, 
ffùt. nngt.^ n, 247 ; — Chroniques rfc Monstrelet, i, 32, note; — Jioy. 
nnd hist. hUers, p. 56-7 (3 février 1401. ii. ».). — Lettres à Manuel 
rhrysolaras et à l'archevCque Euthymiu», dans Berger de Xîvrey 
{Mémuire...^ p. 107-9). 

2, Berger de Xivrey, Mémoire, p. 102-3; — Livre Hes faiu. p i, 
cli. x.xxv, p. 60a ; — Religiexix de Saint Denis, m, 50-J. 



INDIFFÉRENCE DK L OCCrOKNT. 383 

profiter. Ni la déposition de Vencoîilas en Allemagne, ni la 
chute de Richard u en Angleterre, qui, habilement exploitée, 
eîkt pu avoir pour la domination anglaise en Guyenne des 
conséquences désastreuses, n'avaient réussi à détourner les 
politiques de leiu's ambitions et de leurs rancunes. Si des 
faits d'une pai*eilie importance n'éveillaient aucune attention 
en France, comment le sort de l'empire de Constantinople 
pouvait-il secouer l'indifférence générale? Manuel resta plus 
de deux ans en France (juin 1 iOO-novombre 1103), sans par- 
venir à faire triompher sa cause, et, malgré les promesses 
les plus chaleureuses, il n'obtint jamais que de stériles mar- 
ques d'intérêt. Il fallut que le salut de Constantinople, que 
lui refusait l'Occident, lui vint des Tartares ; la victoire de 
Tamerlau sur Bajazot, à Ancyre (juilliM 1102), lui rouvrit les 
portes de son empire. 



CHAPITRE VI. 



RAPPORTS DE TAMKRLAN AVEC LES CHRETIENS. 
BATAILLE D'aNCYRE. 

Au niomen* où Manuel quitta ConstantÎBople, la situation de 
ri'iiipirf d'Orient sL'inbhut désespérée et Ton pouvait craindre 
que les secours rieniandés en Occident n'amvassenl trop 
(ard. 

La péninsultt Itellêniquo et les îles de l'Archipel offraient 
le spectacle de la confusion la plus déplorable. Les puissances 
chrétiennes (.remblaient devant les vainqueurs, et cherchaient, 
par tous les moyens, à détournnr le danger, ne reculant devant 
aucune concession, pas racme devant une alliance avec les 
Musulmans, pourvu qu'elles fussont épargnées. Antoine i 
Acciajuoli avait donné le signal en s'alliant aujL Tui'cs et en 
menaçant rKubée de concert avec eux (1400). Venise, per- 
sonnellement menacée, — doux dos galères de Crête avaient 
été capturées, — faisait des préparatifs pour défendre ses 
possessions, mais sans i*ompro les pourparlers entamés 
AUoluogo, par le duc de Crète, avec Soliman, dis de Bajazet ; 
l'année suivante C?? mars 1401), elle s'était même adressée 
directement au sultan pour lui proposer un armistice. L*al- 
lianco turque pouvait seule assurer aux princes de l'Archipel 
un semblant de sécurité; en 140?. le seigneur de Nepant^j 
avait menacé les Vénitiens de s'unir aux infidèles, et devant 
cette perspective, pour conjnrer le péril, la république avait 
offert au seigneur de Nopanto de lui acheter ses états*. 
Dans le Péloponèse, le despote de Mistra, frère de Manuel, 



i. Hopf, vu, 65 ; Sathas, Doc. inéd., ii. B-9 et 12 (2» aoùt-iO sept. UOO} 

et I, 1-2 (24 avril 1402). 



MOEEE. 

éperdu, s'était réfugié auprès dos chevaliers de Saint Jean, et 
leur avait vendu ledespotat. L'ordre, déjà maître de quelc^ues 
places en Morée, mêlé à tous les événements dont l' Achaïe avjiit 
été le théAtre, nourrissait, sous les auspices du Saint-Siège, à 
la faveur de l'épuisement général, le projet de soumettre 
toute la péninsule à sa domination; il voulait, en s'y établis- 
sant solidement, créer un état destiné à airètpr le flot de 
l'invasion musulmane et à servir de base et d'appui, le cas 
échéant, à une action commune de la chrétienté contre les 
infidèles. Déjà le granrl-maître Hérédia s'était, quelques 
années plus iM, mis en règle avec le droit féodal, en ache- 
tant les droits de Marie de Bretagne et de son fils mineur sur 
l'Achaïe; mais, malgré le concours qu'il trouva auprès des 
Vénitiens et du papo, il avait écliruié rhins une tentative de 
s'emparer de Corinthe, clef du Pélopoiièse, et payé cet insuc- 
cès de sa liberté (1381-7 . L'abandon du despotat par Théo- 
dore Paléologue ouvrait une autre voie d'acheminement vers 
le même but. Philibert de Naillac, successeur de Hérédia, 
n'eut garde de laisser échapper une pareille occasion (juillet 
1390-1 iflO); mais grâce à la haiuf invétérée des Grecs pour 
lu domination latine, cette secomlc tentative eut le même 
sort que la première. Saint Supéran, qui voyait dans l'exten- 
sion du pouvoir de*î Hospitaliers un danger sérieux pour sa 
propre autorité, appela les Turcs à son aide (I40I), ravagea 
avec eux tout le pays, ot se reconnut leur tributaire. Les 
princes gi*ecs s'unirent à lui successivement, empêchant 
ainsi la réalisation d'un projet donc le succès eût créé aux 
sultans un danger sérieux, en groupant sous une seule auto- 
rité les forces chrétiennes lio la péninsule balkanique'. 

Au milieu de ces contlits peipétuels, la tâche de Bajazet 
paraissait facile, rien ne semblait capable d'arrêter l'ambition 
ottomane; à peine quelques symptômes heureux soutenaient- 
ils l'espoir des Grecs. La garnison, laissée par le maréchal 
à Constantinople, suffisait pour tenir en respect les Turcs et 
empêcher de leur part une attaque de vive force, Château- 
morand avait hérité de Ténergie de Boucicaut; la famine 
était t<'lle dans la place que < les gens estoient contrains 
c par rage de fain cle eulx avaler par nuit à cordes jus des 




380 



RAPPORTS DE TaMERIAN AVEC LES CHRETIENS. 



€ murs de la ville, et eulx aler rendre aux Turcs >. Cepen- 
dant, à force d'acîivilé» en multipliant les sorties « partout 

< où il savoii que il avoit gras pays », le capitaine fran- 
çais parvint à réapprovisionner Gonstantinople. c II n'estoît 

< vaissel do Sarrasins qui là environ osast passer qui tan- 
« tosl ne fust happez par ces galées qui tousjours estoyent eu 
« agait' ». Dans la péninsule, au môme moment, Pierre de 
Saint Supéran, redevenu l'cnrinmi des Turcs, avait remporté sur 
un corps ottoman, qui avait envahi l'Acliaïe, un léger avan- 
tage qu'où se plaisait à considérer comme le présage de succès 
plus décisifs pour Tavenir*. 

L'année suivante, la situation semblait moins critique: 
les Turcs avaient évacué quelques places, parmi lesquelles 
Salembria, rentrée sous l'autorité du gouverneur impérial 
Bryennios Leontarios (1 501). A la faveur de ces événements, 
les projets de confédération avaient été repris (1402), mais 
sans plus aboutir que précédemment. La diplomatie euro- 
péenne pouvait-elle grouper, en vue d'une action unique, des 
princes et des états dont les intérêts étaient opposés, et qui 
faisaient passer leur avantage personnel avant le bien 
commun*. 

Si le torrent musulman ralentissait son cours, il n'est pas 
sans intérêt de montrer à quelles causes ce ralentissement 
était diV Le but de liajazet était d'incorporer à ses états les 
pays qui composaient l'empire grec et d'en faire des pro- 
vinces turques. Pour l'atteindre, il fallait remplacer les expé- 
ditions et les incursions ilunt la Grèce avait jusqu'alors été la 
victime, par une occupaiiori perniauento. Do graudca masses 
de troupes, lancées sur la péninsule turco-hellénique pour lu 
ravager, n'avaient, il est vrai, renconti'é aucune résistance. 
mais au(re chose était de piller le pays, autre chose d'y éta- 
blir la domination ottomane, de la cousulider peu à peu, par 
des progrès lents et continus. Si le sultan avait pu disposer, 
d'une façon permanente, d'autant d'hommes qu'il en avait 
employé à la campagne de 1397, ta conquête eût été facile: 



1. Livre de$ faits^ p. l, chap. xxxiv, p. 607. 

2. ha lettre de Botiifacc ix, félicilan' S. Supcran de cette victoire M 
lui décernant le titre de vicaire et de gonfatonicr du pape en Aehaïe, 
est du 15 ftWrier l'iOO (Mansi, xxvn. Ttî*. 

3. Hopf, vu. 65. 



PREMIERES ANiNKES DE TAMBRLAX 



387 



mais Bajazet} forcé de compter avec le nombre de ses soldats, 
qui avaient ailleurs leur emploi, dut chercher, par des 
alliances avec les puissances qui se disputaient In péninsule, 
à compenser la diminution de ses forces militaires. 

A cette cause de répit momentané s'en joignait une autre, 
d'un caractère autrement sérieux, puisqu'elle menaçait l'exis- 
tence même de la puissance ottomane. Les Mongols, sous la 
conduite do leur chef Tamerlan, faisaient de jour en jour de 
nouveaux progrès; partis (îu fond de TAsio, ils étaient, de 
victoire en victoire, arrivés sur les bords de la mer Noire; un 
conflit entre eux et les Musulmans était devenu inévitable. 
Bajazet, forcé de jeter les yeux sur l'Orient, ajourna ses des- 
seins contre l'Occident, et l'empire de Constantinople respira 
plus librement. 

C'était, en effet, une étrange fortune que celle de Tempire 
Mongol qui, aous le sceptre d'un chef énergique, descendant 
de Gengis-Khan. s'était reformé, à un siècle et demi de dis- 
tance, et dominait, comme jadis, l'Asie tout entière, de la 
Chine aux frontières ottomanes. Il avait suffi, pour rétablir 
la puissance mongole, d'un Tamerlan. Invincible sur le champ 
de bataille, conquérant do génie, d'uno ambition insatiable, 
homme d'état au sens qu'attachent 1ns Orientaux à ce mot, 
administrateur de premier ordre, mais cruel jusqu'à la bar- 
barie et sanguinaire même contre un ennemi vaincu dans un 
loyal combat, Tamerlan terrifiait ses adversaires avant de les 
attaquer, et rien ne l'ésistait à sa marche conquérante. Né à 
Kesch, enTransoxiane, en 1335, il succéda vers 1369 à l'émir 
Huâsein, dont il avait épousé la soem*, dans la possession du 
IChora^'an et de la Transoxiane, et fixa sa résidence à Samar- 
cande. C'est alors qu'il conçut le projet gigantesque de 
détruire toutes les dynasties nées du démerabremont de 
l'empire de Gengis-Khan. et de reformer à son prc»fit la puis- 
sauce du héros mongol. Sa vie ne fut qu'une expédition 
ininterrompue; mais partout, sur son passage, il ne laissa 
que ruines, meurtres et désolation. L'histoire n'a pas gardé 
le souvenir d'un conquérant plus sanguinaire ; â peine quel- 
ques traits moins féroces mitigenl-ils l'effroi qu'inspire une 
pareille figure. 

Après la conquête de laCliaresmie et du Kandahar, Tamer- 
lan avait successivement soumis toute la Perse, puis les 
pays au pied du versant méridional du Caucase. L'Arménie 




3S8 



RAPPORTS DE TAMERLAN AVEC LES CHRETIENS. 



et la Mésopotamie n'avaient pas lardé à reconnaître son auto- 
rité. Depuis t300, lt»s steppes entre la mer Noire et la mer 
Caspienne avaient subi son joug; les pays russes à Touesl du 
Volga, du Don et du Dnit'per avaient été dévastés par son 
armée; en 1304, il avait soumis les côtes de l'Océan Indien, 
du golfe Persique et les riches vallées de l'Euphratc et du 
Tigre; quatre ans plus tard, il conquérait l'Hindouatan 
(1398), qu'il inondait de torrents de sang. 

Deux pu!ssanL*es restaient seules en présence eu Asie» les 
Mongols et les Ottomaus ; entre Taraerlan, à l'apogée de sa 
gloire, et Bajazet, dont les progrès faisaient trembler TOcci- 
dent» un choc était inévitable. 

Bajazet avait compris que. pour résister à l'envahissement 
des hordes ([ue Tauierlan jetait sur l'Asie occidentale, il 
fallait reprendre résolument la politique asiastique do son 
père Amurat, et absorber les états qui, à l'est et au sud de 
l'empire ottoman, conservaient encore un semblant d'iudé- 
peudance ; à ce prix seul, il pouvait consolider sa position 
pour une éventualité plus ou moins prochaine. Dès 1391, 
Konieh et la partie orientale de la Carainanie étaient tombés 
au pouvoir des Turcs; l'année suivante (1393). la bataille 
décisive d'Aktschaî avait consacré la conquête de l'émirat 
par les Ottomans. Peu après, le sud-est de l'Asie Mineure, 
Césarée, Tokat et Si vas reconnaissaient la suprématie 
de Bajazet. Les émirs, dépossédés par le sultan, s'étaient 
réfugiés auprès du conquérant mongol, et ne cessaient de 
l'exhorter à envahir le territoire ottoman et à faire justice 
d'une puissance, destinée à être iiM ou lard pour lui un sé- 
rieux danger. 

De pareilles excitations ne devaient pas être perdues; mais 
le conquérant, grisé par ses victoires, ne se hâtait pas de 
rencontrer son ennemi. En 1400, il était rentré dans Sivas, 
qu'un des Hls de Bajazet n'avait pu défendre contre lui, el 
après des cruautés sans nom, différant sa vengeance, il avait 
tourné ses pas vers l'Egypte et marché contre le sultan des 
Mameluks, dont rarmêe fut taillée en pièces devant Damas 
et devant Alcp (1 îOO-l iOI). Pendant cette campagne, la rage 
de destruction, qu'inspirait aux Mongols le fanatisme reli- 
gieux, se donna pleine caiTière; les cités les plus floris- 
santes furent ruinées, et les scènes d'horreur dont elles de- 
>inrenl le thi'.'ilri* np furent surpassées que pai* celles qui 



R^LE PES MISSIONNAIRES DOMINICAINS. 



389 



signalèrent rentrée des Mongols à Bagdad après un combat 
acharné*. 

Tanierlan hiverna en 140I-? dans la plaine de Karabagh ; i! 
se préparait â attaquer lo sultan et à jouer une partie déci- 
sive. Avant de l'engager, lo conquéraut s'entoura de tous les 
appuis dont il pouvait tirer parti, et noua des rapports de 
comraerce et d'amitié avec les puissances occidentales . 
C'était une tradition de la politique des états chrétien» d'en- 
tretenir en Orient des relations cordiales avec les Tartares, 
et de s'appuyer sur leur alliance poui* combattre les Musul- 
mans. Reprise à ce moment, par crainte des progrès de 
Bajazet, cette idée, d'une haute portée politique, trouva 
dans les missionnaires, et particulièrement dans les Domi- 
nicains, les plus ardent promoteurs. Jean vu et le podestat 
génois de Galata s'étaient, par leur intermédiaire, mis en 
rapport avec Tamorlan, l'avaient excité à déclarer la guerre 
â Bajazet, promettant de lui payer â l'avenir le tribut 
dû au sultan et de l'assister dans sa campagne contre les 
Ottomans'. 

Charles vi était également entré en relations directes avec 
le conquérant mongol. Il l'avait, au moment de l'expédition 
deNicopolis, prévenu de ses efforts pour arrêter les progrès 
de Bajazet ; un frère Prêcheur, François Isathru. avait été 
charge de l'informer des projets du roi de France et de 
solliciter son alliance ; nous avons, dans la correspondanco 
entretenue par lui avec la cour de France après la bataille 
d'Anc^Te, la preuve qu'il y eut, entre les deux monarques. 
plus qu'un échange de lettres de recommandation pour des 
missionnaires envoyés en Orient, qu'on entama de véritables 
négociations relatives à un Irailé de commerce et même A un 
traité d'alliance. 

La France avait pris au sort de l'empire grec un intérêt 
trop direct, elle avait, afin de sauvegarder les possessions 
des Génois, devenus ses sujets, et notamment leur colonie 
de Galata, trop lieu de rechercher l'appui de Tamerlan, poui' 



1. Ilertzberg, p. 525-7. V. aussi H. H. floworth, ffîstory of the 
Mongolit, n, passim. 

2. V. dans Sanudo ( Vite de' duchi. MurntoH, xxn, T07), une lettre dp 
Tamerlan au lieutenant de l'emperonr à Constan(iiH>ple. — lle)*d, 
Gt*eh. des Ln*antfhnndeU, u, 265; — llrrtzberg, p. 527. 



390 



RAPPORTS DE TAMERLÂN A.VEC LES CHRETIENS. 



n'avoir pas tenté de nouer avec lui He relations diploma- 
tiques. Il n'est pas téméraire d'affirmer, au ton de la corres- 
pondance échangée entre Tamerlan et Charles vi, que les 
ouvertures de ce dernier ne furent pas ropoussêes, et qu'il 
trouva, de la part du chef des Mongols, un sérieux soutien 
de sa politique orientale ^ 

Nous savons, en effet, d'une fa^on certaine, que Tamerlan 
chercha, avant d'entrer en lutte contre un adversaire aussi 
puissant et aussi reiîtmtahle que Biijazet, Talliance do,-! 
chrétiens d'Orient. Non souleiuont il envoya à Péra une 
ambassade, chargée de présents, pour se concilier les 
sympathies des Génois, mais il avait jeté les yeux sur la 
puissance maritime des Italiens et des Grecs, et songé, n 
l'aide d'une démonstration navale, â appuyer ses opérations 
militaires; dans ce hut il avait sollicité do Teraporeur de 
Trébizonde un contingent de vingt vaisseaux ; atix Grecs 
de Constantinople et aux colonies italiennes de Péra, il avait 
adressé la m^rne demande. Les vaisseaiix de guerre de ces 
nations pouvaient lui rendre des services de premier ordre, 
en enipéclmnt les troupes turques de franchir le Bosphore, et 
en enti*avanl dn la sorte l'envoi de renforts d'Europe ou 
Asie. Grecs et Italiens lui avaient promis leur concours ; les 
liabitants de Péra avaient même arboré sur leurs murailles 
l'étendard des Mongols". 



1. Sylvestre de Sacy (Mémoire sur une corretfMmdance inédiit dr 
Tamerlan avec CkarUi v/, dans Mémoires de l'Acad. des Inscriptions 
VI, (1822), p. i73-'i) diminue, à tort, l'importance des relations noiièe.^ 
entre les deux printres. — Le texte m^me des lettres de Tamerlan est 
beaucoup plus glanerai que la traduction latine contemi>oraine qui Ica 
accompagne, et dont il n'y a pas lieu de rejeter systématiquement la 
valeur, — valeur que Sylvestre de Sacy reconnaît îui-mômo en ce qui 
concerne la date de cette correspondance. 

2. Malgré Jeurs promesses les hnbitans de Péi^ ne firent rion pour 
contrarier les mouvements des Ottomans; il semble même qu'après U 
bataille la floUe ^énoi&e, probablement en échange d'une rémunération 
importante, se prôt» au traiislwrdement des vaincus d'Asie en Kuropo. 
Les Vénitiens mirent, à l'exemple des Oénois, leurs navires au service 
des fugitifs, mais n'accueillirent sur leurs vaisseaux rjue desCliréticiih 
grecs; des b;Uimeiits grocsel catalans s'employèrent t'palement à faire 
franchirle nusjiîiore aux débris Je l'armée vainc ue,(Sanudo, Vi'frrff'rfucAi 
(Muratûpi, xxn, 798); — ClaviJD, //ÎHt. del rjran Tamorliin, éd. de Ma- 
drid, 1782, p. 90; —Stella (Muratori, wii, HO'i); — CAr«n. de rrèpise 
(Muratori, xi\, 801). 



MISSION DE !. ARCHEVEQUE DE SriTAPflEH. 

Il y a plus; Tamerlan, s'il n'avait pas été animé de dispo- 
sitions conciliantes à l'égard de TEurope, aurait-il chargé un 
Dominicain, Jean ir, archevêque do Sultanii>h*, d'imo mission 
diplomatique en Occident', au lendemain même de la bataille 
d'Ancj-re (juillet ï'»0?)V mission au cours de laquelle le 
négociateur, après avoir visité Venise, Gônos, ta France et 
l'Angleterre, conclut, au nom du conquérant mongol, avec 
Charles vi et Henri iv des traités de commerce sur les hases 
d'une liberté réciproque pour les marchands des deux pays*? 
Aurail-il toléré, pendant la bataille, la présence à ses côtés 
des ambassadeurs castillans, Payo de Sottomayor et Hernan 
Sanche/. de Palazuelos'? 

Un échange de notes entre Tamerlan et Bajazet, pendant 
l'hiver de 1401-2, avait élevé au plus haut point entre les 



ï. Ce prélat, d'orif^'Heanglaise, joua en Orient un piMe considérable. 
Transféré en 1378 (26 auùt) de Tévèché de Nakhshiwan an siège mé- 
tropolitain de Snltanieii, en Arménie, il porlnit îe titre iVai'chiepi*- 
ropus itUiu» Orientis, quoique rien dans les lettres papales d'investi- 
ture ne le justifie. Il faut suppo&er que l'importance de Sultanieh^ 
rendez-vous de tout le conamerce de l'Asie, et capitale très florissante 
au témoignage des contemporaitis, avait fait de cet archevêché le 
centre de la catholicité en Orient, — ^altanieh était une cité for- 
lifïé© d'Arménie, l'ancienne Tigranocerta. Siège d'un évêché, elle 
avait été élevée en 1318 par le pape Jean xxu au rang d'archevêché. — 
Voir la description de la ville dans Clavijo (éd. de Madrid, 1782, p. 113 
et suiv.) et dans Sylvestre de Sacy {Mémoire..., p. 483). 

2. Stella (Muratori, \\i\, H9i); — Sanudo (Mnratori, xxii, 798). 

3. SyWestpc de Sacy {Mémoire..., p. 5li>-6 admet à tort, selon nous, 
la ïK>ssibilité d'un premier voyage de l'archevêque de Sultanicli à 
Venise et à (lénes en 1398. .Nous pensons qu'il n'y eut qu'un seul 
voyage de ce prélat en Occident de H02. 

\. Jean u était porteur d'une lettre de Tamerlan à Charles vi, du 
1 août l'i02. La bataille d'.Xncyre fut livrée lo 21 juillet de la même 
année. Kes lettres de Henri iv :i Tamerlan et à son fils Mirassa 
Amimssa no #ont pas datées, maïs leur texte permet de penser qu'elles 
furent écrites en réjwnse aux propositions de l'archevêque. — La 
réponse de Charles vi est du 15 juin l'il)3 (Sylvestre de Sacy, Mé- 



moire..., p. 'i73-'i, 521- 



KIlis, Original letters, 3** séries, i, 54-8; — 



fUnjal and kist. htter» uf Ifennj tv, p. i25-G . On doit rapporter k 
la même é^ioque une série de lettres d'Henri iv, recommandant l'ar- 
chevêque Jean au prêtre Jean, au roi de l'tiypre, au doge de Venise, 
k l'empereur de Trêbijtonde, à reniper*eur Manut'l et an rui de Géorgie. 
C-ea lettres furent emportées par rarclicvt^que de Sultsnieh quand il 
n'tourna en Orient (ftoy. and hisl. ielten, p. 131-H|. 
5. Clavijo, éd. de Madrid, 1782, p. 2fi. 



392 



BATAILLE DANCYRE. 



deux conquérants raniraosité qu'ils nourrissaienl l'un contre 
l'autro. C'étaient, à proprement parler, des défis bien plus 
que des instniinents diploinatiques, et l'orgueil des deux 
adversaires s'y donnait libre carrière *. A la suite de cette 
correspondance, Tainerlan ouvrit la campagne au coramen- 
cement du printemps de I i02 ; elle devait être décisive. 
L'armée mongole envaliit l'Arménie turque, s'empara des 
forteresses d'Ersendschan et de Koumah, puis marcha sur 
Sivas et plus an sud sur Cf'sarén, pour tourner les défilés bien 
défendus qui protégeaient la frontière ottomane, et pour des- 
cendre dans la plaine d'Ancyredans le dessein d'assiéger cette 
place (jue défendait Jacoub bey*. 

Pondant ce temps, Bajaxet avait rassemblé une ai*mee 
considérable ; les évaluations les plus basses en portent 
l'effectif à quatre-vingt-dix mille hommes : peut-êti*c même 
comptait-elle ceut vingt raille coinbattants. L'exagération des 
chroniqueurs ne permet pas de préciser mieux le chiffre de* 
troupes ottomanes^. A côté d'elles. Bajazct avait sous se* 
ordres de forts conliugents européens, el notamment un corps 
auxiliaire serbe, sous la conduite d'Etienne Lazarevich ; 
mais les éléments dont se composait l'armée turque man- 
quaient de cohésion, et c'étiiit une condition défavorable pour 
aborder un ennemi potu* qui Tamerlan était presque un Dieu. 
dont la discipline et l'armement étaient parfaits, dont le 
nombre enlin n'était pas inférieur à celui des Ottomans. Le 
conquérant mongol exerrait sur ses soldais un puissant ascen- 
dant ; jamais il ne leur avait laissé le temps de se reposer, 



1. Voir de Haminer, Hist. de Vemp. ottoman, n, 79-82, 

2. Voir sur la bataille d'Ancyre les récits des historiens orinntauT 
et grecs, ceux de Sanudo (Miiratori, xxu. 791 et suiv.|;du lieligieux ft^ 
Saint Denis (m, i6-5!): de Mnnstrelet (éd. Doiiet d'.Srcq, i, 84); d*» 
Schiltberger (p. "3); de Juvéna! des Irsins ui. ^«23 . Nous avons suivi 
le récit donné d'après ces sources par ïlertzberg (p. .î28-31|. 

:t. Kinlay (ni, 4fll) fait remarquer qu'au dire des chroniqueurs, les 
armées de Baja/.et et île Tamerlan étaient si nombreuses qu'il eût été 
impossible de les nourrir pendant un jour sans avoir préparé, un mois 
d'avance, des approvisionnements ii cliaque étape. — \.e continjrcnt 
serbe, dans liinnée rie Bajazel, comptait cinq mille hommes au début 
de la campa;,;ne, c'était le cbillre lixé par le traité entre la Serbie ot 
l'empire ottiiman. Il faut niipjwser que, riepuis rouvorture îles tjosti- 
lités, ce corps subit des pertes. ('onimt»nt eùt-il comprif* vingt mille 
homme» à la bataille d'Ancyre, comme le veulent les chroniqueurs? 



ïiKH OTTOMANR. 



393 



jamais la discipline ne s'éUùt rolâchèe. tout était réglé « à 

< si grant ordonnance que toutes les neccessaii*es que il con- 

< venoit à fournir l'ost il menoit avant soy» et de bestes 
« si grant quantité que merveilles estoit. et par si bon 

< ordre qu*il n'y avoit si petitn boste qui no portas! sa 
« charge d'aucun fanlel, mesmes les chèvres et les mou- 
* tons » '. Enfin U*s Mongols avaient foi en leur chef et 
ne doutaient pas de la victoire. 

Bajazet, au contraire, avait épuisé son armée par des mar- 
ches forcées ; ni la solde ni les vivres n*étaient régulièrement 
distribués: le fanatisme religieux, une des principales forces 
des troupes ottomanes contre des adversaires chrétiens, 
n^existait pas contre les Mongols, musulmans comme les 
Turcs. On conseillait au sultan de traîner les choses en lon- 
gueur, et d'éviter la rencontre; mais impatient de terminer 
d'un seul coup la lutte par une bataille décisive, Hajazet 
ne voulut nen entendre. 

A peine les Ottomans s'approchèrcnt-ils de la plaine 
d'Aucyre que Tamerlan leva le siège de la ville pour se ren- 
fermer dans un camp retranché, dont la position empêchait 
les Ottomans de s'approvisionner d'eau ; en même temps ses 
agents cherchaient à détacher les troupes venant des pays 
qui obéissaient â l'émir Seldjoucide, dépossédé par Bajazet, 
H 1rs encourageaient à la défection. Le choc eut lieu le ven- 
dredi ?l juillet 150:?, dans la plaine de Tschibukabad, au 
nord-ouest d'Ancyre '. 

L'armée ottomane était adossée à une colline ; son avant- 
garde se composait de plusieurs milliers d'archers et de 
quelques éléphants*. La ligne de bataille comprenait à l'aile 
droite la cavalerie asiatique, commandée par le fils aîné du 
sultan. Sniiman, et la cavalerie .serbe sous les ordres d'Etienne 
Lazarevich, beau-frère de Bajazet; au centre le sultan, entouré 
de ses trois plus jeunes fils, était û la tête des janissaires ; 
l'aile gauche était formée des contingents euro[)éens. Les 



1. /Jvre df$ faite, p. i, ch. xxxvi, p. 609. 

2. Sylvestre de Saoy a déterminé cette date dans les Mémoire* de 
VAvndémie des Inscrijttionn. IS22, t. vi, 408, — I-a bataille est généra- 
iement nVputce avoir ét6 duimée le 2Ï ou Je 2H juillet. 

3. L'emploi des éléphants fut fort remarqué en Ocoideiit. Monstrelet 
M, 85) dit que bajazet nVn avait <\no. di\. tmiili-* rni<* Tiini»'i'lan ni nul 
vingt-six en ligne, 



1 



394 



BATAILLE I) ANCYRE. 



réserves obéissaient à un des fils du sultan» Mohammed, et 
aux généraux turcs les plus expérimentés. Du côté des Mon- 
gols, les troupes étalent partagées en divisions nombreuses, 
ayant à leur tête des princes de la famille de Tamerlan ; elles 
formaient aussi deux lignes de bataille. L'aile droite de la 
première était renforcée par les auxiliaires Turconiaiis ; 
quatre-vingts régiments composaient le centre ; l'aile gauche 
offrait une disposition analogue. Tamerlan avait pris le com- 
mandement des réserves, fortes de quarante régiments. 

L*actîon s'engage au point du jour ; elle semble d'abord 
favorable aux armes ottomanes. Le mouvement des deux ailes 
est bravement mené et réussit ; la cavalerie serbe surtout, 
admirablement protégée par ses armures, fait beaucoup de 
mal à l'ennemi. Dans In feu du combat» les Turcs se 
laissent entraîner en avant, le sultan se rend compte du 
danger que court son ai'mée d'être tournée par les Mongols: 
mais, au lieu d'ordonner au centre d'appuyer le mouvement 
des ailes, il fait reprendre à ces dernières leurs positions 
primitives. Cette riMraite maniue le commencement de la 
défaite ; les Mongols lu prennent pour une fuite, s'élancent 
contre les Ottomans avec tant d'lmpétuosi(é que ceux-ci sont 
incapables de leur résister. A ce moment, les contingents 
Seldjoucidcs, cédant aux insinuatuins dns agents dr Tamerlan. 
font défection et passent aux Mongols. La bataille était dès 
lors perdue sans ressources; partout les Turcs sont dispersés 
et massacrés en masse ; quelques-uns parviennent â battre en 
retraite en bon ordre; piunii eux est Soliman, qui se replie 
sur Brousse sous la protection des Serbes, et Mohammed qui 
s'enfuit à l'ouest dans la région montagneuse. Hajazet, avec 
ses dix mille janissaires, se battit en héros jusqu'à la tin ; 
ce n'est que quand la nuit vint et que t»jut espoir fut perdu, 
qu'il se décida à fuir. Il était trop tard ; son tils seul atteignit 
la Caramanlo ; lui-même, avec son tils Musa et l'élite de ses 
généraux, fut fait prisonnier et conduit devant Tamerlan. 

L'armée turque était anéantie, l'ompire ottoman était. 
comme son chef, â la merci du rnnquérant mongol ; une seule 
Vtataille avait sntîi à renverser une puissance qui semblait 
défior les coups de la fortune. Baja/et, prisonnier de Ta- 
merlan. ne put obtenir d'étio mis <'n liberté et mournt captif 
en HO.'î. Ses fils se divisèrent, sous la protection tyrannique 
du vainqueur, les états paternels. Par les soins de Tamerlan. 



PRISE DB SMYRIVE PAR LBA M0NÔ0L8. 



395 



l'antique doinination des émirs Seidjoucides fut rétablie en 
Asie Mineure, et après la bataille d'Ancyre l'armée tartare, 
partagée en quelques divisions isolées, employa la fin de la 
campagne (HO?) à assurer la pacification et la conquête des 
états du sultan '. Smyrue. la seule ville importante et furtifiôe 
qui fut au pouvoir des Chrétiens sui* la côte asiatique, n'échappa 
pas au sort commun. Tanierlan vint lui-même l'assiéger (fin 
de 1102). Les chevaliors de Rhodes, dont elle était le boule- 
vard en pays musulman, l^avaient entourée des défenses les 
plus fortes ; elle avait résisté anx. efforts de Bajazet, elle 
devait succomber â ceux de Tamerlan. Le siège fut long et 
difficile ; la place, cependant, malgré le courage de ses dé- 
fenseurs, tomba aux mains des Mongols (déc. 1402). Les 
vainqueurs, après avoir répandu des loiTents de sang et 
massacré les habitants sans pitié, la rasèrent et la détrui- 
sirent complètement*. Co fut le dernier exploit des Tartares 
en Asie Mineure; au printemps do n03, ils regagnèrent 
Samarcande. Deux ans après. Taruerlan mourait au milieu 
d'une expédition c-onti'e la Chine {!'i05). Cette mort, dit Tau- 
teur du Livre des Faits, avec une grande perspirarilé, fut 
heureuse pour la chrétienté, car « n'eust pas fait meilleur 
« compaignie cellui Tamburlan aux Crestiens que avoit fait 
« le Basât» se longuement oust vescu; car jà n'eust été saoul 
« de conquérir terre. Mais Dieu, qui â toutes choses scet 
« remédier, ne volt mie souffrir que son peuple crestien 
< fust soubrats ne subjugué par les ennemis de sa vraye 
« foy. Si lui envoya la mort, qui toute chose mondaine trait 
• afin'. » 

L'inter>'cntion do Tamerlan avait sauvé IVmpire de Cons- 
tantinoplc et les intérêts chrétiens en Orient. Assurément. 



1. Sanudo (Muratori, xxn, 798-800) rapporte des documents curieux 
sur la conduite de Tamerlan après ta victoire et la ruine des états df. 
Bajazot. 

2. fioftio, DeiVUlùria deUa êacra rtUffiaM..,, w, 156-7. — Ouillaumo 
do Munte avnit été charge^ en I3U8 de fortifier Smjrme ; fr. liuffillo 
Patû/ato. prieur de Ilarletta, avait conduit des renforts et des appro- 
visionnements dans la ville. Les historiens de l'ordre ont fixé la date 
de la porte de Smyrne à l'année IUlt8, parce qu'ils croyaient que la 
bataille d'Ancyre avait eu lieu cette annéo-Iâ; les suurccs arabcn. 
récemment étudiées, ont depuis lors permis de rapporter la date de cet 
évêniMiieiit militaire au 2t Juillet 1^02. 

a. Livre de» fait», ji. i, rh, \XXVI, p. 60!l, 




396 



BATAILLE D ANCYRE. 



l'empereur Manuel n*05ait espérer un pareil dénouement, et 
quand il snt, au commencement de novembre 1402, la dé- 
faite (le Bajazet, i! se hAta He quitter TOccidcnt, dont il ne 
parvenait plus à émouvoir ia pi Lié. et do regagner ses étatjj. 
désormais à l'abri du péril musulman. Châteaumorand n'avait 
pas perdu de temps pour rentrer en France dès que sa pré- 
sence n'avait plus été indispensable àConstantinoplo Ml pouvait 
quitter rOrient sans crainte; les vaincus do Nicopolis et l'em- 
pereur grec étaient vengés. C'était, pour l'empire de Cons- 
tantin, un demi-siècle dévie. 



t. Chàteauinôratvi était rentré en France en septembre 1402, comme 
le prouve l'inventaire des joyaux du duc de Berry qui mentionne 
divers objets rapportés d'Orient au duc par Châteaumorand. (V. Pu 
justificatives n*" \.\0. Manuel quitta Paris le mardi 21 novembre P 
Châteaumorand fut désigné pour raccompagner avec deux cenU 
hommes d'armes {/ieli(fieux de'SaiiU Denis, m, ifi-ôl ; — J. des UrsiiiH. 
M, 421). — I.a ri^publique de Venise annonça à l'empereur de Cons- 
tanlinoplc la bataille d'Ancyre le 9 octobre l't02, en joignaiU à cette 
nouvelle ses félicitations (Arch. de Venise, 5(îm. .Vm/*. xi.vi, f. 47 v-). 



LIVRE V 

M D N 

4403-1408 



LJVRK \ 



MODON 



H03.1408 



1^ rivalité de Gênes et de Venise fait l'objet du présent livre; pour la 
retracer avec exactitude, l'étude des «ources génoises et vénitiennes 
s'impoiie; c'est en les comparant entre elles, en les contrôlant par 
les témoignages d'origine française ou chypriote que l'historien 
arrivera à la vérité historique. 

Nous avons eu déjà l'occasion d'apprécier la valeur des chroni- 
queurs génois'. Les auteurs vénitiens nous fournissent de leur côté 
(le précieux élément» d'infurtnatîon, permettant d'opjxïser aux griefs 
des uns la justification do leurs adversaires. La vio des doges de 
Marino Sanudo^, écrite par un auteur presque contemporain, qui a 
eu à t>a disposition les archives de ta république et des chroniques 
aujourd'hui perdues, est la source vénitienne la plus considérable. 
1^ vie de Charles Zéno, qui commandait la flotte vénitienne h Modon, 



1. Voirplus haut, p. 115-6. Aux chroniques déjà citées on peut ajouter 
la Crcmaca di Gtnova d'Alexandre Salvago {éd. C. Desimoni. Genova, 
1879, in-^i"), qui, bien que composée au commencement duxvi'iiècle, 
résume en quelques lignes les témoignages des chroniqueurs génois 
antérieurs. 

3. Vitœ dueum Venetorum (421-1493), auctore Mariao Santtdo, 
Ltonardi jilio (en italien dons Muratori. wii, :{9U-I252i. 



4O0 



SOURCES DU LIVRE CINQUIEME. 



due à la plume de Jacques Zéno, neveu du grand capitaine*; — la 
continuation d'André Dandolo (1383-1410) empruntée à la chronique 
de Jean Bemboet contemporaine des faits qu'elle raconte', — et une 
courte chronique anonyme', également contemporaine^ complètent 
et éclairent le témoignage de Sanudo. Mais l'ensemble des ducu- 
ments vénitiens exagère les événements au profit de Venise» et 
excuse, de parti pris, le rôle peu honorable joué parla république 
de Saint Marc. 

Le Livre des faits*, à son tour, inspiré par un homme de guerre 
français, étranger aux compétitions des deux républiques, mais 
obli^ par suite des circonstances » épouser les querelles de l'une 
d'elles, sert de contre-poids aux exagérations de celle-ci comme de 
celle-là. A coup sur, l'amour propre du maréchal se trouva engagé 
dans l'affaire, et Boucicaut, joué par Venise, laisse percer sa ran- 
cune contre elle à chaque page, mais son dépit est tout personnel ; 
peu lui iintx>rtent les récriminations et les haines génoises ou Téni- 
tiennes; c'est un Français qui a, par nécessité politique, avec plus 
de témérité que d'habileté diplomatique, cherché à exploiter en 
faveur des intérêts génois, devenus les siens, une situation qu'il n'a 
pas créée et qui ne le touche que fort peu. Son récit nest rien 
moins qu'une apologie ; it ne vise ni à diminuer la part de respon- 
sabilité qui lui incombe, ni à excuser l'imprévoyance politique dont 
il a fait preuve ; on ne saurait donc tenir trop de compte d'un pareil 
tëmoij-'nage. Au même titre, pour les événements dont Chypre fut le 
théâtre, la chronique chypriote de Léonce Mâcheras ne devra pas 
être négligée; on eût pu espérer plus de détails de la ]>art de 
l'auteur, contemporain des faits qu'il raconte^ directement mêlé au 
complot de Famagoustc, apparenté aux personnalités les plus mar- 
quantes de l'ile de Chypre, et en situation de puiser les informations 
les plus officielles aux archives de la chancellerie royale des Lu- 
signans; mais, tel qu'il est, le récit de Mâcheras emprunte aux cir- 
constances que nous venons de rappeler, et à sa simplicité même, 
une grande valeur historique'. 

C'est à l'aide de ces éléments divers, c'est plus encore grâce aax 



1. Lavita di Carlo Zeno... scrt'Ua nel»ecoîoXVdaJacopoZeno,eic,..^ 
ouvrage souvent imprimé. Nous nous sommes servi de l'édition de 
Venise, 1829, petit in-S". 

2. Muratori, xii, 515-24. 

3.' Crunacltetta veneziana dal \kD2 ai IMb. Ed. V. Juppi dans 
VArchivio Veneto, xvn, parte ii (IByHj, 25 pages in-8«. 

4. Sur le Livre des faits, voir ce que nous avons dit plus haut» 
p, 212-3. 

5. Chronique de Léonce Mâcheras (éd. Miller et Sathas, Paris, 1882, 
2 vol. in-8«|. 



SÔUUCES DU LrV'RE CINQUIEME. 



4Ô1 



pièces diplomatiques* que nous avons reconstitué les phases do 
cette rivalité; les documents d'archives nous fournissent, à Gènes 
comme à Venise, mais surtout à Venise, les renseignements les plus 
complets; les négociations fort longues, auxquelles furent m^lés les 
représentants des deux puissances, nous sont connues jour par jour, 
et pour ainsi dire heure par heure. Klles sont contenuetj, à Venise, 
dans les séries Scnato Secreii, Seitaio Misti, Commttnoriali, SyH' 
dicati eX Patti ScioltO, dont l'une, celle des Commemoriaii, a été 
récemment publiée pour la période qui nous occupe', tandis que 
les autres ont fourni de nombreux documents aux recueils de 
Sathas* et de Ljubic". Les archives génoises, au contraire, n'ont 
donné lieu â aucune publication d'ensemble; nous avons truuvé à 
Ciénos ce qui concernait l'histoire de ces négociations dans les séries 
des Materie PotUiche et des Divertorum /tegistrï^; dans les extraits 
de pièces aujourd'hui perdues recueillis par Koccatapliata'; et à 
Paris dans les registres des LiOri Jurîunt ". Il nous a paru nécessaire 
de ne prendre, dans ces documents fort nombreux, que ce qui 
pouvait donner au lecteur la physionomie générale et les lignes 
principales des pourparlers diplomatiques qui se sont continués 
pendant plusieurs années ; autrement les dimensions de notre travail 
eussent été doublées, sans intérêt pour le lecteur et au prix de 
redites aussi inutiles que fastidieuses. 



1. Les archives de Venise, en Tabsence de celles de Gènes, suf- 
firaient seules â cette étude, gr&ce au soin que les plénipotentiaires 
vénitiens ont toujours pris de transmettre au sénat les jtropositions 
génoises avant de lui faire connaître les réponses qu'ils y avaient 
faites. 

2. Aux archives des Frari. 

3. / libri commemoriati Uella republica dt Venezia, regesti (Venise, 
t876-83, 3 vol. in-4«). Il im|>orte d'avertir le lecteur que dans cette 
publication, pour conser\'er l'ordre chronologique, lu numérotation 
donnée aux documents dans les registres originaux n'a pas été res- 
ï)ectée. Nous avnna ici cité les documents d'après le recueil imprimé. 

4. Sathas, hocumenU inédits relatifê à Vliiatoirt de Grécf ou moyen 
àye (14l>0-130«). {Venise, 1880, 2 vol. in-S-.) 

5. Sime Ljubic, Monumettia gpectantia historiam Stavorum mcri- 
dionatium, t. v (Agram. 1875, in-8*|. 

6. Aux archives d'Ktat à Gènes. Les archives de la banque de Saint 
Georges ont été récemment réunies à ce dépét; c'est elles qui, à pro- 
prement parler, forment pour cette époque les archives mêmes de la 
république. 

7. Bibliothèque Hrignole Sale à Gènes, ms. 108, D2. 

8. Ces Liàri Juriiim, qui contiennent les pièces les plus impor- 
tantes des archives génoises, ont, par suite de la conquête française 
pendant la révolution, été apportés à l'aria et sont conservés au Mi- 
nistère des Affaire» étrangères. 

>i6 



402 



SOVRCES Dr LîVRE CINQUIEME. 



Un document d'une autre nature, un mémoire analogue & ceux 

auxquels nous avons eu maintes foi», dans les précédents livres, 
occasion de recourir, nous a été dans celui-ci d'un grand secours; 
c'est un traité composé par un Vénitien, Emmanuel Piloti, vers 1420 '. 
L'auteur, négociant et fonctionnîiire de la république de Saint Marc, 
apOttsé la plus grande partie de sa vio dans le Levant; il a connu, 
par des témoins dignes de foi, les événements qu'il raconte et 
wuvent même y a été directement mêlé ; aussi les a-t-il rappelés 
afin d'appuyer par des faits les théories qu'il préconise pour re- 
couvrer la Terre Sainte. Il n'entrait pas dans le cadre de notre 
travail d'étudier l'originalité et la valeur do ce plan du conquête, 
mais seulement de puiser à cette source les renseignements relatif 
â la campagne du maréchal et à ses conséquences en Orient; sur ce 
point, le témoignage de Piloti est de premier ordre. 

Il nous reste à dire queUpics mots des ouvrages imprimés. 
Nous avons déjà cité les ouvrages du comte de Mas Latrie 
sur Chypre et sur les relations de l'Occident avec cette île et 
avec le Levant'. Us sont, avec les histoires générales de GV^nes et 
l'histoire de Venise de Homanin, la base de toute étude approfondie' 
de cette période. 



1. Traité d'Emmanuel Piloti sur le passage dans la Terre Sainte 
(1420), édité par le baron de Reiffenberg à la suite du Chevalier 
au Cygne, i, ai9-Uy (lînixelles, 184fi, in-4''). Ce volume forme le 
tome IV des monuments pour servir à l'histoire de» provinces de 
Namur, de llainaut et du Luxembourg. 

2. Voir plus hatit^ page 1t3. Ils ont été résumés sous une forme 
brève et exacte par K. Herquet, Cyprische KônigsgeHaiten de* ffavset 
Lusignan, (Halle a. See, 1881, in-8»). 

3. S. Romaniii, Storia dorumentnta dt Venetia (Venise, 1853, 10 vol. 
in-8*). 




Pendant que la chrétienté subissait â Nicopolis h désastre 
dont nous avons raconté plus haut Jos principales phases, un 
événement considérable avait profondéinent modifié la consti- 
tution politique lie l'itah'e. Gènes s'était donnée â 
France (4 novembre 1396), et Charles vi avait accepté un 
accroissement d'autorité que tout lui commandait de refuser. 
On sait les motifs qui avaient déterminé les Génois à se mettre 
S0U3 la dépendance de la France. L'anarchie que les grandes 
familles des Guarco, des Montaldo, des Fregoso et des Adomo 
ne cessaient d'entretenir et qui ruinait le pays, les menées 
de Jean Galéas Visconti, duc de Milan, dans un intérêt de 
conquête personnelle, avaient rendu nécessaire une interven- 
tion étrangère. Le doge Antoine Adorno la sollioita de 
Charles vi et l'obtint. Quelque séduisante, quelque honorable 
qu'elle pîit être, une pareille conquête, dans la situation inté- 
rieure et extfTieuro oii se tixmvait le royaume, apparaissait 
aux esprits les moins clairvoyants comme une source de diffi- 
cultés sans nombre et d'embarras sans cesse renaissants. 
Mais le roi et son entourage, dont la perspicacité politique 
n'allait pas loin, furent aveuglés par l'éclat que la possession 
de Gènos promettait de faire rejaillir sur la couronne de 
France et entrèrent complètement dans les vues des Génois; 
la Ligiu-ie fut déclarée province française. 

Ou ne tarda pas à s'apercevoir de la faute qu'on avait com- 
mise. Le doge Adomo. que Charles vi avait maintenu au 
pouvoir en qualité de gouvenieur royal, devint, en peu de 
teinp*», »n-Hp(ict â tout le monde, «t deux mois ne s'étaient 



4Ô4 



BOUCtCAUT OOUVERNEt'R DE OENES. 



pas écoulés <^u'il deriiaiidait à être relevé de ses fonctions 
(nov.-déc. 1396], Ni Walorau de Luxembourg, comte de 
Saitit Pol, malgré dVxcelleiite.s mesures, ni Pierre Fresnel. 
évèque do Meaux, un des néguciateurs du traité qui avait 
livré Gênes â la France, ni Colard deCalleville ne réussirent 
à faire respecter leur autorité et à calmer les (esprits (IHl)7- 
131)8j. Ce dernier mémo fut chassé par les Génois, et l'anar- 
chie devint absolue sous la dictature de Baptiste Boccanera 

(i;i90-i'i0i]. 

La nécessité d'un gouverneur énergique sHmposait. 
Charles vi désigna Boucicaut pour occuper ce poste. Les 
hautes capacités uiilitain's du maréchal, la renommée uni- 
verselle de bravoure chevaleresque qu'il s'était acquise avaient 
attiré l'attention sur lui. On connaissait la rudesse intlexiblc 
dont il avait déjà donné maintes preuves, et ou savait que 
personne n'était plus ajite que lui à la charge qu'on lui desti- 
nait. Charles vi, sans cette circonstance ({Ui força son choix, 
n'eiU pas consenti à se priver des somces d'un pareil capi- 
taine. Mais il comprit qu'il fallait donner aux nouveaux sujets 
de la France un gouverneur dont l'éuergie fiH certaine et la 
gloire incontestée'. Celle-ci était universelle, et les Géuoia 
avaient, moins que personne, motif de l'ignorer. Sans cesse en 
contact, par leurs colonies et leurs relations commerciales. 
avec l'Orient, ils savaient la terreur que le nom do Boucicaut 
jetait parmi les infidèles, et l'estime dans laquelle les souve- 
rains d'Europe le tenaient. Eux-mêmes, au lendemain de 
Nicopolis, avaient sollicité du roi de France la nomination 
du maréchal au gouvernement de Gènes, persuadés que lui 
seul aurait assez d'ascendant et de volonté pour commander 
aux partis et réduire les factieux '. 

Boucicaut, malgré L'état de la Ligurie et les dilUcultés qui 
l'attendaient à Gènes, n'hésita pas â obéir â l'ordre du roi. 
Depuis son retour de Constantinople, il écait resté inactif, et 
la création d'un ordre de chevalerie destiné à la défense des 
dames, dont il fut le chef, ne suffisait pas à l'activit*'! infati- 
gable dont il était animé'. Il accepta la mission que lui con- 



1. G. Stella. Annaiei Genuemes dans Muratori {xvil, 1187); — 
Giustiniani, Animii deUa RepuhUca di (jcnoiut (éd. de IBM, u, 
p. 219-20). 

2. livre de» faites p. n, chap. v, p. 615-6. 

3. L'ordre de la Dame Blanche à l'e$eu verd se composait de treUe 



ENTsis DU MARÉCHAL A OÉNBS. 

fiait Charles visans songer Ma responsabilité qu'il assumait; 
flatté d'avoir été désigné par le vœu des Génois au choix du 
roi, heureux surtout d'entrevoir de nouveaux combats â livrer 
et de grands desseins à exécuter. 

Le maréchal avait, avant tout, le tempérament du guer- 
rier, Tamour des grands coups d'épée et la haine du Turc, 
C^ dernier sentiment dominait, chez lui, tous les autres, et il 
avait l'ospoir, comme gouverneur de Gènes, de lui donner 
carrière. Les colonies n'éiaitnit elles pas la principal»* source 
de la prospérité génoise, et les progrès des Ottomans ne les 
menaçaient-ils pas? N'avait-on pas vu Péra trembler au 
moment du desastre de Nicopolis ? Ne fallaif-il pas soutenir, 
à tout prix, les établissements chi'étieas dans le Levant, sous 
peine de ruiner le commerce de la nouvelle conquête du roi 
de France^ Ne devait-on pas secourir C'mstantinople en fai- 
sant de Péra le centre de la résistance? Dans ces dispositions 
d'esprit, on pouvait être sur que Boucicaut ne laisserait 
échapper aucune occasion rie guerroyer contre les infidèles, 
et de venger les vaincus do Nicopolis. 

Boucicaut fit son entrée solennelle à Gènes le 31 octobre 
l'tOl, au ntilieu d'tui imposant appareil militaire et d'un 
immense concours de peuple. L'attitude éuergiijue du maré- 
chal, et surtout le nombre des gens d'armes' qui l'accompa- 
gnaient, en imposèrent aux fauteurs de trouble; mais au 
milieu des magnificences d'une réception otiicielle, perçait 
déjà le désappointement des Génois qui s'apercevaient, trop 
tard, qu'ils s'étaient donné un maître. Le maréchal inaugura 
son administration par des actes sévères, mais justes. Le 
premier fut un désarmement général; les habitants, étonnés 
de la fermeté du nouveau gouverneur et contenus pur les 
forces dont il disposait, l'exécutèrent sans murmure ; en même 
temps le maréchal assurait, dans un discours public, les bons 
citoyens qu'ils n'avaient rien à redout<?r du gouvernement du 
roi de Krance. mais que toute tentative de traliison ou de 
révolte serait réprimée avec lu plus rigoureuse sévérité^. 

ehevalfers, qui s'étaient cn^agi^s à prendre la défense des dames et 
demoiselles contre ceux qui leur faisaient tort à toute réquisition. 
{livre dût faits, !, cliap. XAXVir et xv.wiir, p. 609-12.) 

I. D'après les source» (^^noïses il était escorté de mille liommes 
d'arme»! (Stella dans Muratori, xvn, 1187 ; — Giusliniaiii, ii, 220). 

3. Livre de$ faii«, n, chsp. vi et vu, p. 61&-8. 



406 



nOlTlCAUT GOIVERNEUR DE GENES. 



Enfin, pour nonfirraer sos pantlps, il faisait arrêter Boccanera 
ot Franchi, deux cniu^inis du parti français, accusés d'usur- 
pation et de robellJt>n, Ips faisait juger souimairement et 
coodamuerà mort. Franchi parvînt à ti-omper la vigilance do 
ses gardiens et à s'f^chappi'r, mais Boccanera fut exé»cuté ; sa 
tète, pxposôQ au haut d'une pique, servit d'exemple et do 
leçon â quiconque sctngeait à c-onspirer contre la dominatio» 
française'. 

Celte conduite rigoureuse eut les nioilleurs effets; les esprits 
se calmèrent, et une suite d'excellentes mesures intérieui-es. 
prises par Boucioaut, avec autant de prudence que de modé- 
ration, acheva de lui gagner la confiance. Les lénioignage*» 
ooiitemporaitis sont unanimes pom* reconnaître les qualitê> 
dont il fit preuve; son désintéressement et sa probité, rem- 
ploi religieusement exact des impôts aux travaux d'utilité 
Iiiihliqiie, à la solde des troupes et à l'entretien des vaisseaux. 
l'austérité de ses mœurs rirent l'admiration des Génois, qui 
aimaient chez autrui les vertus qu'ils ne pratiquaient pas. 
Ceux-ci, dans la crainte que Charles vi ne leur enlevât leur 
gouverneur, députèrent en France deux d'enti'e eux, Domi- 
nique Impériale et Cosme Tarïgo, pour demander au roi de le 
iiumuiiT gouverneur à vie. La femme du maréchal, .\ntoineïte 
de Turenne, appelée â Gênes par son mari, fut reçue avec 
les plus gi-aiids honneurs, et la ville lui fit présent à son entri'*o 
lie «ieux mille livres (5 juillet 1 'i02) ; enfin le gouverneur vit 
ses gages élevés de huit mille cinq cents à dix-huit mille six 
cent vingt-cinq livres*. 

A l'intérieur, la cité fut réorganisée, les membres dos 
conseils réélus, la garde des forts confiée aux Français, los 



1. iji^re tien faits, n, rhai». vu, p. t>l7-H; — St<*lla (Muralcri, wn. 
1187-8): — l. Ko^'liela, M. de 1585, f. 183; — <.;iustiniani, ii, 220. 

2. Stella iMuratori, xvn, 1I91-2J: — Ciiutiniani, u, 226-7; — V. Fo- 
gljeta, éd. do 1385, f. 1B3 V"; — livre des fails. u, chap. X, p. 620; — 
A. Salvago, Cronaca dî Genova, p. 42. — L'unanimiié des jugements 
portés par leti liistoriens génois contemporains sur Boucîcfiut mérite 
d'être remarquée. Mlle est toute en faveur du maréclial. In seul his- 
torien moderne, ('anale (Xuova ist. delta rep. di Genova n, 133^ a rejeté 
l'opinion de seâ pr6d<Soessetirs et a cherché â expliquer par la crainte 
l'appréciation favorable qu'ils avaient émise. Les arguments qu'il donne 
ne résistent pas â la critique; s'il avait simplement fait observer que 
leur jugement pouvait être taxé d'mi peu trop d'enthousiasme pour le 
maréchal, ses réserves, réduites à ces limites, auraient pu se justifier. 




I 

I 

I 



SAGES MESURES PRISES PAR BOUCIC.VL'T. 

fortifications réparées et augmoatèes de deux nouveaux châ- 
teaux, l'un sur le port, raulri?îui milieu de ia ville ; on exigea 
de («MIS les citoyens le serment de ridélitô au roi. Au dehors, 
Uoucicaut êdîHa deux chîUeaux à Chiavai'î et à la Spczia et 
s'occupa de faire rentrer dans robêissance les vassaux 
révoltés de la république. Savone prAtn serment de fidélité 
entre les mains de Pierre de la Viouville, lieutenant du ma- 
réchal (29 juin liO?)*. Monaco fut repris à Louis de Gri- 
nialdi, et la famille des Carrelo restitua le chAteau d'Arotia. 
«Quatre galères, envoyées do Gênes, s'emparèrent de l'Ile 
d'Ellie. De toutes parts se tirent sentir les effets d^m 
gouvernement juste et énergique *. 

C'est à ce moment que le mai'é-chal tourna son" attention 
vers les colonies génoises. Elles étaient l'une des principales 
forces de la république. Venise, qui les voyait se développer 
et prospérer avec déplaisir et jalousie, n'attendait qu'une 
occasion favorable pour les ruiner à son profit. Kaffa en 
Crimée, les établissements de la mer d'Azov, Péra aux 
jtortes de ConstJinlînople, Chios dans l'Archipel, Famagouste 
en Chypre, faisaient au commerce vénitien une concurrence 
n-doulable. Maintes fois déjà, au cours du xiv* siècle, les 
dtMix républiques ennemies avaient pris les armes pour ruiner 
leur infiuencc coloniale, sans parvenij* â se porter un coup 
décisif, lîoucicaut comprit (pie sa politique devait tendre à 
maiutuuir et â dévelopi>eir les colonies génoises. Son premier 



1. Pierre de la Viezville, chambellan du duc de Toiiraine, dont nouh 
trouvons la mention en 1390-91, (conduisit en 139'i avec Jean de Trye 
et (îuillaume de itraquemont, dit Urafjuet, cent hommes d'armes et 
cinquante archers on Italie sous le commandement du sire do Coury. 
Kst-ce le môme personnage que Pierre do la Viczville, dit le Mais^rc, 
chevalier? — Cedernier^de 1380à 1393, servit fréquemment en Picardie, 
à Ardre» et à Douvres; en ^^\0, il était sous les ordres du duc de 
ltour|,çogne et fut, nn 14li, chargé par ce dernier de conclure un traité 
iralliance avec le rui d'Angle ter ru. Vers la mt^me époque il était che- 
valier et chambellan du rui et capitaine de Gravelines; sa carrière 
semble s'ôtre païuée en Picnrdie, Artois et Flandre, mais nous ne 
sauriûiiH nflîrmer qu'il fùl le mAinf que h- lieutenant de Boucicaut 
(Itibl. nat., cab. de» tilce», pièces originales, vol. 2989, au mot vu:c- 
villk; — n. Vilipvieille, Trt'». t/énéui., xci, f. 107 v^l08; — Clairum- 
bault, rUrcA ncellrH, c\n, 8787-95). 

2. Stella (Muratori. xvn. 1190): — Giustiniani, n, 222; — V. Foglieta, 
éd. do 1585, f. 183 v; - Livre des fait», u, ch. ix, p. 619-20. 




408 



BOUCICAUT GOUVERNEUR DK GB.NES. 



soin fut d'envoyer visiter chacune d'elles et de se faire 
exposer leur état'. 

Déjà le maréchal, qui avait au phis haut degré la haine des 
intidêles, avait toui'ué les yeux vers rOrieul. Avec plus 
de ténacité que de prudence politique, il réglait sa conduite 
sur ce sentiment. Venger, en faisant aux mécréants tout le 
mal possible, l'échec subi par les barons chrétiens à Nico- 
polîs et la captivité personniille qui en avait été pour lui la 
conséquence, tel était h* projet dont son espnl ne se détA- 
chait jamais. Ici sa rancune était d'accord avec les intérêts 
génois ; persuadé qu'il fallait avant tout affaiblir Bajazet 
dans sa marche triomphale, il avait fait ronrhire aux Génois 
de Péra une alliance avec Tamerluii. Après la bataille d'Ancyre 
(2\ juillet 1 10?)", après que l'invasion mongole se fut détour- 
née de la Syrie vers la Mésftpotaniis les Génois, à Tiusli- 
gation de leur gouverneur, ciinliiiuérent â s'attaquer aux 
Sanasins de Syrie. Antoine di Guarco. capitaine de Fama- 
gouste, et Jean Loinelîiui leur coururent sus sur tout le 
littoral (le l'Asie Mineure, capturant loiu's navires et faisant 
un riche butin; mais ces agressions, comme on devait s'y 
attendre, amenèrent des représailles; les négociants gcnui:s 
furL'ut retenus prisonniers par les Musulmans, et les dispo- 
sitions des infidèles devinrent menaçante-s \ 

Pendant que ces événements mettaient le commerce de 
Gènes en péril, les nouvelles de Chypre prenaient un carac- 
tère d'extrême gravité. Le roi de Chypre. Janus, levant le 
niasqut.' ', venait de mettre le siège devant Fainagouste. 
centre de la domination génoise dans l'île. Eu outre, un 
r(miplot. tramé contre les Génois à l'instigation du roi et 
ayant pour but 4I0 délivrer Famagous1x>, avait été découveri 
lortuitemeut par le gouverneur Antoine di Guarco (?6 
mars l 'lO'ij, Le CDUtVvsnii' i\o ce tlfirnier, frère Guy Gai, était 
l'âme de la conspiration, dans laquelle étaient entrés les 



1. Livre det faits^ ir, chap. ix, p. 619-20. 

2. (ilustinioin, n, 225-6; — Stella (Muratori, xvn, 1194-5). 

3. Stella (Muratori, XVH, 1191); — ('.iiiKtinianl, u, 222. 

4. IX's 1394 et 1395 des négociations pour recouvrer Raina^onste 
avaient Mé entamées par les rois de Cliyprc, et \'pnise avait promis 
un appui pécuniaire {Mas Latrie, Itonimrntu nottt^eaux jtrrvntit de 
preuve* t\ l'histoire de l'tle de Chypre, p. 364-5). 



COMPLOT DECOUVERT A KAMAOOUSTE. 

partisans les plus dévoués do Janus'. Dix hommes, gagnés 
au roi, devaient occuper la porte do Némosie (Limasol) ; une 
rixo, qui éclata parmi les soldats qui la gardaient, fit croire à 
l'un des conjurés, Thomas de Campofregoso, que ses amis 
avaient agi avant l'heure, et, pris de peui\ il courut tout 
avouer au capitaine. La répression ne se fit pas attendre; 
dix conspirateurs furent mis â mort*. Antoine di Guai'co 
demanda des secours à la métropute; Boucicaut se mit en 
devoir de les lui envoyer sans retard. 

Le roi de Chypre, .lanus, était un jeune homme de vingt 
et un ans, fils de Jacques i et d'Héloïse de Brunswick; la 
mort de son père l'avait appelé au trône en I3Î)8. Sa jeu- 
nesse s'était passée à Gènes, mais en captivité. Jusqu'à la 
mort du roi Pierre n (13 octobre 1382), les Génois avaient 
tenu Jacques i dans une étroite prison ; à ce moment ils le 
relfichèrerjt, non sans lui imposer uu ti'aité qui leur assurait 
Famagoustc (tO février 1383) avec un rayon de deux milles 
autour de la ville, et le port de Cérines, sur la côte septen- 
trionale do lile. Toutes les provenances d'Egv'pte et de Syrie 
devaient être débarquées à Famajurouste, toutes celh^s do la 
rôte d'Asie Mineure à Cérines. Il ne restait aux Chypriotes 
que Limasol ; encore Gènes avait-elle eu soin do réduire le 
mouvement de ce port aux importations indispensables à l'Ile 
en denrées et en bétail, ne permettant aux habitants que le 
raliotage. En outi'e, Chypre avait été imposée â huit cent 
mille ducats et Janus retenu en otage à GOnes. 

Après im premier débarquement malheureux (juin 1383) 
le roi Jacques dut rentrer â Gênes ; la chute de Pierre et do 
Glirnot de Mnutolif. chefs d'une partie de la noblesse chy- 
priote, rendit une seconde expédition possible; Jacques fut 
acclamé (?4 avril 1385) â son déhari[uement, 

Janus était toujours prisonnier; il ne fut relAché qu'en 
I3UI et remis aux mains de l'amiral de Chypre, Pieire de 
Cafrau, contre une rançon de cent vingt-cinq mille écus 



1. Mâcheras (Chronûjue, u, :tâ7-9) cite parmi eux Simon de Montolif 
et Georges Billy. 

2. niustiniani. ii, 222-;î; — Stella (Muratori, xvri. liyi|; — V. Fo- 
h'Iiela, M. de 158S, f. IK:i v. — Marheras* {Chroniquf, u, a57-9) donne 
le chiffre île viti^t-liuil personnes tuées à la suite <ïe la «lécouverte du 
l'oinplnl. Il y a lieu de prnndre en st^rien^se Cionsidé ration ce tcmoi- 
(piage, qui ulTrc de grandes garantie» d'exactitude. 



410 



liOLClCAllT GOfVERNEUH DK GENKS. 



d'or, payable dans les quarante jours de Tarrivée du jeune 
prince dans Tile'. En môme temps, les exigences financières 
des Génois n'avaient pas do bornes. Non contents du Irait** 
imposé â Jacques i, et qui leur assui-ait d'importants avan- 
tages commerciaux, ils exigeaient Texécution intégrale des 
conventions du 19 février 1383. La dette du roi envers la 
Mahone de Chypre" s'élevait alors à neuf cent ving1-cin(| 
milita Horins, dont cent mille représentaient les frais du 
premier débarquement\ On convint que, pour l'éteindre, 
l'île payerait annuellement cinquante mille écus d'or, et un 
impôt il'un 'dixième {dfcanatus) sur ftiutes les marchandîso:s 
fui établi pour subvenir à cette obligation*. 

La situation du royaume de Chypre, rjuand Janu» succéda 
à son père^ n'était rien moins que florissante. La flotte 
n'existait plus, le pays était tléchiré par les factions qui 
se disputaient le pouvoir; les Génois, maîtres de Famagouste 
et de Cérities, tenaient tout le commeive entre leurs mains, 
et les finances royales ne pouvaient suffire aux conditions 
p^'cuniaires qu'ils avaient imposées. On comprend aisément 
que .lanus ait chi-rché à secouer le joufî des Génois et à 
les rejeter hurs de l'île. Il payait assez cher l'appui qu'ils 
avaient donné â son père pour l'aidor à reconquérir sa cou- 
ronne, et leur conduite justifiait en quelque sorte* la sienne. 
On ne saurait lui reprocher, avec rainerturae qu'ont montrée 
les histoneus génois, l'oubli des bienfaits de la république et 
l'ingratitude envers la ville dans laquelle il avait été élevé. 
Lui-même, du reste, au dire des chroni<iueurs contemporains, 
loin de nior ces bienfaits, se faisait gloire de l'éducation 
rerue et des sentiments puisés à pareille source, < Les 
« Génois, disait-il. ont l'âme lière ; il faut à leur ardeur ot 
« à leur activité un aliment toujours nouveau ; aussi émi- 
« grent-ils pour conquérir à leur patrie de nouveaux terrî- 
« toires. Ainsi aî-je fait moi-même; roi de Chypre, je veux 
« la grandeur de mon pays, comme les Génois veulent celle 



1. Mas Latrie, Hist. de Chypre, n, 42i. 

2. On entendait par ce nom une sorte «le sociétt^ par actions, dont le 
capital avait été formé dans un but déterminé, et dont les bênéticets 
devaient Mre partaf^és entre tes actionnaires. Cds associations étaient 
très en faveur à Gftnos. 

:t, Mas Ijilrie. Hist. de Cht/ftre. il, U2. 

■"i. Hertjuet, Cyprixrhr K'iniijntji'giaUen^ p. a5-6. 



ENVOI U'UNK ESCADRE GENOISE EN CHYPRE. 411 

< du leur. J'aurais mal profité de leurs leçons si je no 
€ songeais à conquérir une ville, voisine do mes etab*» 
« fond(''e par mes anc<>tres. clef de luoii royaume » *. 

Jaiius éUit résolu à mener les choses vigoureusement ; 
pourparlers et remontrances furent inutiles ; il avait sous 
ses ordres six mille hommes de troupes environ et à sa solde 
quelques vaisseaux catalans. 11 déclara qu'il ne lèverait le 
siège que sa barbe ne fût devenue blanche*. 

La situation était grave pour Gt^nes. En présence de la 
fidélité douteuse d'Antoine di Guarco, le maréchal envoya, 
dès le 30 janvier li03, Miliaduce Palavioini à FamagousU^ 
pour y remplafcr le capitaine. Palavicini, passant à Venise 
pour gagner son poste, avait onire de mettiv les Vénitiens 
en garde contre les agissements de Guarco, qui semblait 
vmiloir s'emparer de Chypre pour son propre compte, et do 
prier la répiihliqui? de Saint Marc do suspendre tous rapports 
commerciaux avec lui et avec Tile'. En même temps, Bon- 
cicaut se hAtait de secourir la garnison de Famagouste. 
Trois galères partirent de Gènes au mois d'août I \0'2 sous 
les oi'dres de frère Antoine do Grimaldi, commandeur de 
Gènes, de Tordre de rH(5piial. Dès qu'elles furent en vue 
do Famagouste, Tarnièe de Janus se dispersa, lui-même 
s'enfuit, el les Catalans effrayés coulèrent à fond les treize 
navii'es qu'ils avaient mis au service du roi. Le siège était 
levé sans condiat; Grimaldi put s'établir dans l'île avec les 
renforts qu'il amenait \ Il y mourut de maladie l'année 
suivante*. 

1. Giustîniaiii, n, r-'3-i; — Stella (Muratori, xvn, lli»!); — l". Fo- 
gliela. éd. ilo 1585. f. 1H4 r*. 

2. Kcirquel, Ci/pr. Kônitjs'jestaU^n, p. 37; — Stella ( Muratorî , wil^ 
1191); — Giustiniani, \\,'ll'S: — \\ Foglieta, éd. de 1585, f. 183 v«. 

3. Aprli. de VeiiiHO, Sen. Serr., i» 50 v et 84 v»-».*! v. — Venise ré- 
pundjtaii gouverneur de G^neK^aprèftledèpartiU' l'alavicini (martt 1402), 
que si les TiénniH ne pouvaient s'entendre avec Guarco, elle em- 
pâdierait se» nationaux d'aller :i Famagouste, mais que Chypre tétait 
un point d'une ex1n''nieimfx>r(.')uce pour son cx>mmerce et qu'il faudrait 
((u'elle rlioîstt un autre jHjrt de l'ile. 

4. Stella (Muratori, xvn, ll95i; — Giuhiiniani, n, 224;— L*. Foglieta, 
éd. de 1585, f. iH'i. 

fi. Nous ne connaiisons pas la date exairte de aa mort. Nous savona 
hniilement que wm niircenvur à la cornniandcrie de Saint J^an dtt 
Gène!', frcre FrMt'rii' Malahpina, fu! iiuiuuu' le 26 luurs Ii03 ^An-li.dv 
Malle, Heg. ttuU. Mag., î.vu, f. 136). 



CHAPITRE II. 



PREMIKRES DIFFICULTES ENTRE OEXES ET VEXJSE. 

Les progrôs que la ilomiiiatioti génoise n'avait cessé (ie 
faire à Chypre s*élaient traduits pour V^enisc par une diiiii- 
nution d'iniluence et d'aclivité commerciale, qu'elle ne sup- 
portait pas sans rancune ni sans tl»*sir de reconqiit'^rir sa 
suprématie. II est naturel, dans ces circonstances, que les 
Vénitiens aient été les conseillers de Janus. et rjue ce prince 
ait recherché leur appui pour combattre les Génois. Aussi. 
dès le commencement des hostilités, le bruit courut-il a 
Chypre que Venise encourageait la prise d'armes du roi par 
des secours d'hommes, de munitions et de navires. Le maré- 
chal, à la première nouvelle de ces bruits, avait envoyé à 
Venise Antoine di Mollodo, notaire du gouvernement génois, 
se plaindre d'une pareille c*vndui(e et demander des explica- 
tions. Lo sénat (5 juillet 1 iû?) répondit au représentant du ma- 
réchal en se disculpant d'avoir fourni aucun appui ;'» Jamis» 
et d'avoir jamais dû armer des vaisseaux pour transportex 
en Chypre des soldats ou dos secours. Noos n'avons pas, 
il est vrai. <li3ait-il. interrompu nos relations commerciales 
avec cette ile et avec Rhodes; les ambassadeurs de Janus, 
de retour do Lombanlie, ont pris passage à Itord d*un de 
nos hAtlments avec quidquos clievaux et quelques armes don- 
nés par ntnus au roi ; un autre cheval a été envoyé à un do 
nos compatriotes résidant à Chypre, Ce même bâtiment con- 
tenait encore deux cents bancs tle rameurs, deux bombardes, 
quelques balislcs et < viretons », pris dans notre arsenal à l.i 
demande du grand-maître de Rhodes ' : mais notre dessein 



1. La di^libération du sénat autorisant la demai)dt> du jurand-inaîtro 
e»t du 27 mai I'i02 (Satlias, Oocum. inrdiit, ii, 81). 



RELATIONS TENDrES ENTRE (lENES ET VENISE. 



413 



I 



n'était pas de favoriser La rébellion du roi. Ces explications 
fuivnt (Jonnéos â l'ambassadeur génois, en même temps qu'un 
refus motivé d'armor un plus grand nLHubrti de gal+res poui" 
défendre l'empiro d'Orient ot de fournir û Teiupereur Manuel 
des blés provenant des colonies vénitiennes du Levant ; 
elles étaient conciliantes et idcines de franchise', mais 
il élail facile de prévoir «juc la divergence des intérêts ne 
lanleruit pas à faire naiCre t'auUigonisme des deux puissances 
rivales. 

Les relations, en effet, entre Gènes et Venise s'aigrirent 
bientôt ; â peine cette dernière avait-elle répondu aux expli- 
cations demandées par Moltedo qu'un fiiit nouveau (10 août 
liO?j se produisait. Un navin* ^^éudis avait relâché à Modon 
au retour de Constanlinople ; des gens d'armes français, des- 
cHïdus ii terre, s'étaient pris de querelle avec des mercenaires 
â la solde de Venise ; François Foscarini, qui était sur le 
vaisseau génois, avait quitté Modon en raenavant les Vénitiens 
de leur nuire en toute occasion. Si ces menaces étaient in- 
convenantes, il est juste de dli-e qu'elles avaient été provo- 
quées par l'attitude des mercenaires. Pour éviter d'envenimer 
un incident sans conséquence, la prudence consiùllait au sénat 
d'écrire au mari'chal et au capitaine des gens d'armes afin 
d'apaiser leur courroux, mais une proposition en ce sens fut 
rejetée'. Ce refus montre bien l'état des esprits à Venise. 
Deux mois plus tard, quand on sut que l'expédition d'Antoine 
de Grimaldi avait lésé les intérêts de citoyens vénitirns. que 
plusieurs de leurs navires avaient été iurétés, l'opinion pu- 
blique ne connut plus de mesure. Le sénat ordonna d'urgence 
l'anuement de navires légers en aussi grand nombre que 
possible, défendît au commerce véiùtien d'expédier des bâti- 
ments â Chios et à Mitylène en raison des dangers qu'ils 
auraient ;'i courir', et envoya, en même temps, un ambas- 
sadeur û Gênes demander au gouverneur les motifs du celtu 
digression *. 



1. Anh. de Venise. Sen. MUli, XLVi, f. 33v<>-4. V. Pièces justifica- 
tives n" .\xiv. V. aussi les délibération!» du 29 décembre 1402, dans les- 
quelles CK'X incident est rapporté. Ce sont elles qui donnent le nom de 
l'envoyé de Boucicaut {Sen. Secr., i, f. 8'i v*^ v*j. 

2. Arch. do Venise. Sen. Mùtt, xlvi, f. 36 v". 

3. 2i novembre 1W2 {Sen. Seer., i, f. 79). 

4. 14 octobre 1402 (5m. Mistit xlvi, f. 48 v«-9). 





414 PREMIKRKS DtFFICtLTES ENTBR GKNES ET VENISE 

Le roi de Chypre» sur ces entrefaites, par l'intermédiaire 
de Boti ambassadeur Perriu, insistait vivement auprès de la 
république de Saint Marc pour obtenir l'appui et les conseils 
(lo cetto dernière. Ceux-ci étaient plus faciles à donner que 
celui-là. Elle conseilla (12 décembre H02) à Perrin d'aller 
voir la duchesse de Milan, de lui exposer Tétat du royaume 
de Chypre, et de la décider, à cause des liens de proche 
parenté qui l'unissaient au roi '. à intervenir auprès des 
Génois eu faveui* de Janus ; puis, sans tarder, de gagner 
Gênes et d'y justifier la conduite du roi, son maître, devjiDt 
le conseil di^s Anciens, en exposant qne, si Janus avait 
attaqué Famagouste, c'était parce qu'elle était aux mains 
d'Antoine di Guarco contre la volonté des Génois, et |)arce 
que Guarco ruinait Vile. Le gouvernement génois, asseas 
divisé sur la question chypriote, devait, dans l'opiniou des 
Vénitiens, avant d'entamer une guerre, tenir compte des frais 
et des hasards qu'elle entralneraii ; plusieurs même des prin- 
cipaux citoyens de Gênes avaient personnellement inti'rét à 
ménager le roi de Chypre. Il était donc probable que les 
projets d'accommodement présentés par Perrin ne seraient 
pas repoussés '. 

L'ambassadeur cliypriote se hâta de suivre l'avis du sénat 
et de partir pour Milan; quelques jours plus tard, il revint â 
Venise (*^2 décembre) ; on l'engagea vivement à aller à Gènes, 
et, en excusant .ïaniis auprès des Génois, à ne pas se départir 
de la morlération nécessaire à un arrangement pacitique. 
Perrin ne trouva sans doute pas à Gènes l'accueil qu'il espé- 
rait et que les Vénitiens lui avaient laissé entrevoir. Le 
maréchal et le conseil des Anciens, sûrs de leur force, lui 
firent sentir que Chypre était à leur merci. Aussi écrivit-il, 
avec imo nouvelle insistance, à la république de Venise 
(2 janvier I i03) pom* solliciter son appui. Il allait jusqu'à 
dire qu'il était autorisé A engager les biens et les possessions 
du roi, et que celui-ci donnerait plut/>t Chypre â Venise que 
de la laisser prendre aux Génois. Quelque tentantes que 



1. Catherine VtBConti, ducliesse de Mîlan, éUît steur de Valonllnff 
Visconti, veuve de Pierre n, roi de Chypre. 

2. 12 décembre 1402 {Sen. Secr., l, f. 83). — Mas Lalrie {fiiti. Ut 
Chypre, n, 459-60) a publié la partie principale de rette déUbéraUon, 
mais il la date à tort île UOl. 



EhîVOt D VPï AMUASSADElTl VKNITIEN A GKNES. 

fussent ces ouvertures, Venise eut la prudence de les 
décliner V 

Il lui convenait peu, en effet, de courir dos aventures aussi 
téméraires, quel([ue prolit quelle dût trouver à détourner à 
son avantage tout le commerce de l'île de Chypre ; elle pré- 
féra rester dans uno saj^e rosen^e ol attendre, pour décider 
la conduite qu'elle tiendrait, le cours des événements et 
l'issue des négociations entamées à Gènes. 

L'envoi d'un ambassadeur vénitien auprès du maréchal, 
décidé dés le 1 4 octobre I Î02, avaitété difféiv pour permettre 
à Venise, comme à Gènes, de recevoir les rapports officiels 
do leurs agents sur les faits en litige. Le 12 décembre U02, 
Zacharie ïrévisan fut désigné pour cette mission ; il rerut 
ses instructions le 19 du même mois, et se mit en route sans 
rotard. 

Trévisan était chargé d'exposer les réclamations des Véni- 
tiens. Ellos portaient sur la capture, dans les eaux de Chypre 
en septembre 1 iO?, par Antoine de Grimaldi. chef des galères 
génoises, de quelques biUiments vénitiens, et sur la vente do 
leurs cargaisons ordonnée par co capitaine'. Le préjudice 
causé de la sorte un commerce de Venise était estimé à dix 
mille ducats, dont Trévisan devait demander lo rembour- 
sement. En s'en tenant, dans toutes les négociations, aux 
termes de la paix de Turin (1^81) qui régissait les rapports 
entre les deux puissances *, Trévisan avait ordre de ne pas 
laisser ses adversaires argiun*. pour gagner du temps, de 
l'absence des rapports officiels émanés des agents génois 
à Chypre, et de faire observer qu'une pareille excuse était 
peu vraisemblable puisque Venise était bien eu possession 
des documents relatifs aux niéraes faits. Il devait insister 
pour obtenir une réponse prompte et explicite. En aucun cas 
il ne pouvait être question d'une renonciation, de la ]mrt des 
Vénitiens, à secourir Jauus dans l'avenir et à envoyer des 



1. 32 décembre 1402 (Sen. Swr., i, 83 v*). — 2 janvier 1403 {Sm. 
Secr., I, 86j. 

2. Tous les détails relatifs à ces faits sont exposés dans les instruc- 
tions do Trévisan. V. Pièces justificatives, n» xxv. 

3. On avait donn*^ à l'ainbasso rieur, avant scni rl^part de Venise, 
une copie du toxto do la paix de Turin, et deit dépositiuntt des patrons 
arrêtés, afin qu'il pût discuter, pièces en main, les prétentions dus 
Génois. 



416 PREMIERES DlFFlCt'LTKS ENTRE GENES ET VEKlSB. 

navires à Chypre. Trévisan était autorisé à dire qu'une pa- 
i^ille prétejitiou n'était pas prévui' 4ans les instructions qu'il 
avait reçues, et qu'elle lui semblait personnellement d'une 
gravité exceptionnelle. Il ne devait pas manquer de rappeler 
au uiaK'clial K; préjudice causé au commerce vénitien en 
Syrie par les incursions de la galère génoise de Famagouste 
conti*e les infidèles '. et de lui demander ses bons offices pour 
faire restituer plusieurs sommes dues en Chypre à des négo- 
ciants vénitiens*. 

Les réclamations de Venise étaient justes; Boucicaut le 
savait, et avait le plus grand intérêt â s'assurer la neutralité 
de cette puissance. Aussi, avant même d'avoir entendu Tré- 
visan, avait-il envoyé un ambassadeur à la république pour 
expliquer ;iu sénat la conduite îles Génois. Si Gènes, disait 
l'envoyé génois, a déclaré la gueire au roi de Chypre, c'est 
pour le punir de s'être montré iugrat envers elle, et de l'avoir 
attaquée par terre et pnr mer, au mépris des bienfaits dont 
Jacques i et Jauus ont été comblés par elle. Elle a été chai'uiée 
d'apprendre par Moltedo' que les Vénitiens ne donneront ni 
secours, ni euconragement à Jauus, et les supplie de persé- 
vérer dans coite résolution. 

La république de Saint Marc répondit à ces protestations 
le 39 décembre. Au premier point, elle répliqua que le vrai 
motif du roi de Chypre, en prenant les armes, n'était pas 
d'attaquer les Génois, mais Antoine di Guai'co qui avait saisi 
îe pouvoir, refusait de livrer Famagouste au capitaine envoyé 
de Gènes, et arjiïait des navires en course. Quant an second 
point, elle renouvela la réponse qu'elle avait jadis faite à 
Moltedo, mais maintint l'obligation pour ses navires do tou- 
cher à Chypre dans l'intérêt de son commerce. Elle ajoutai 
que, contrairement à tous tes usages, ses vaisseaux avaient 
été airètés et capturés, qu'on avait saisi et vendu les cargai- 



1. Voir plus haut, page 408. 

2. Quatrr; mille ducats à Pierre llragadin, Barbon Moroaini et son 
fWirc; deux oorits ducat.s revenant à .Morosini de rh<^ritage de Richard 
de Koligno. V. Pièces justificatives, ti^xw. — Une partie du sénat 
avait proposé, au cas où Gènes refuserait tout ncrommodement, de 
s'en tenir à la lettre du traité de Turin, et de demander la nomination 
d'arbitres. Cette motion ne semble pas avoir été adoptée. 

3. La réponse de Venise â Moltedo est du 5 juillet 1402. V. plus 
haut, page 412. 



NEGOCIATIONS Ilfi^itLÎKKES A tiiùNEs. 

soiis comme si elle eût été en guerre avec les Génois, et 
qu'elle venait d'envoyer un araljassadeur à Gènes demander 
n'-paration du préjudice causé. Enfin, elle déclarait qu'elle ne 
croyait pas pouvoir aliéner par une promesse sa liberté 
d'action, tout en protestant éuer^^iriuement do son désir de 
maintenir la paix de Tarin '. 

l>e toutes parts l'opinion pulïlîqiie était favorable aux Vé- 
nitiens. François de Carrare, dno de Padoue, très écouté de 
Rouricaut, avait proposé s(ui intervention'; reinporeur Ma- 
nuel avait fail iMie otlre analogue, et Ja républiiiue de Venise 
s'était liAtée d'accepter cette médiation'. Knfin, à Chypre, la 
situation était toujours grave ; le roi avait repris le .sièpe de 
Famagousle ; afin de oouper coiu't à toute tentative nUérieure 
de la pan de Janus. nrie expédition considérable devenait 
DÔc-essaire •, Pour tous ces motifs, et surtout pour n'avoir 
pas contre lui les Vénitiens dans le cas d'une rampa^e 
contre Chypre, Boucicaut accueillit les ouvertures de Tré- 
visau, et îles négociations régulières s'ouvrirent à Gènes. 

Elles durèrent pi'ndant t))ut le mois de janvier HOS ; 
chacun disputait pied à pied les intérêts de son gouverne- 
ment. Les Génois acceptèrent l'indemnité demandée pour un 
dos navires*; ils admettaient également le principe d'une 
réparation due aux citoyens de Venise^ pour les marchandises 
et les vaisseaux saisis, et chargeaient deux des Anciens de 
Gênes d'en fixer le chiffre*; quant au navire de Thadèe 
Betiedetto', ils offraient de le restituer dans l'état où il 
était, et de ne faire porter l'indemnité qu'on leur réclamait 
que sur la cargaison, mais ils refusaient absolument toute com- 



i. 29 décembre 1402 [Sen. Seer.^ i, 84 v«-5 v). Ce registre des déli- 
hératioris nous a conserva les divers jjrojeU de réponse pmitos/'.H nu 
stMiat; il y a, itiûmc dans ceux qui ne furent pas adoplûs, des détails 
précieux q noter, dont nous avons proflté. 

2. 2 janvier l'i03 [Sen. Secr., i, f. 86). 

3. 31 janvier i'ioa. Rf^ponse de Vcni«e aux ambassadeurs de l'em- 
pereur -Manuel [Sen. Secr., i, 86). 

'i. Giustiniani, u, 228; — V. Koglictn, éd. do 1585, f. 184 v. 

5. Celui de Lucas l^ngo, capturé le 'J septembre l'iO'i aux snlines 
do Chypre. V. Pièces justificatives, n«»xxv. 

6. Léonard ot Raphaél de' (ïentili. 

7. Capturé, le 7 septembre 1^*02, aux «aline» de Chypre. V. V\i*cp» 
Justificatives, n« wv. 

» 



418 rKEMikaES DIFFICtXTKS ENTRE GENES ET VENISE, 

peitsation pour les grîphées ^ qui, disaient-ils, avaiout «U^ 
envoyées à Chypre malgn'i les promesses des Vi^nitiens de 
cesser tout commerce avec l'île {S février 1503). Venise uo 
voulut pas accepter ces propositions. Elle fit observer par Trê- 
visan quf» les estimations vénitiennes éuùont en dessous de la 
vérité, qu'elles devaient être prises comme bases, et (ju'il n'y 
avait pas lieu de les discuter comme le demandaient les Génoî». 
Elle maintint aussi Pindeinnité (|u'"dle avait à re(.'evt»ir pour le 
navire de Thadéc Benrdotto, ne pouvant accepter qu'on 1<» 
lui rendît sans compensation, quand les Génois ravaionl â 
dessein démàtê et mis hors de sen'ice; enfin elle insista pour 
que les griphées fussent comprises dans rindemnilé, puis- 
qu'elles avaient été amenées de force au thàleau du roî^ cl que 
jamais les promesses dont se prévalaient les Génois n'avaient 
été faites *. 

Los négociations se contimièrent en mars; à cett« époque 
(5 mars l'iO.T), Venise venait d'apprendre qu'une coche* vé- 
nitienne avait, le ;^"l novembre 140'^, été capturée par disme 
de Grimaldi et Antoine Gentil, capitaines de deux galères gé- 
noises, et qu'ils avaient saisi la cargaison*; elle s'empi-essa 
d'informer Trévisan de ce fait pour faire ajouter ce fîrief à 
ceux dont elle demandait la réparation '. 

Cette prétention nouvelle, que Gènes refusa d'admettre*, 
fit ti'ainer h^s pourparlers eu loiïgueur. Les Vénitiens per- 
dirent patience et doimèrent à leur agent (fl a^Til I Ut3) 
l'ordre de quitter Gènes si satisfaction ne lui était pa« 



1. La griphéc ('tait un petit navire, correspondant au bAtimeni 
généralement connu sous le nom de brigantîn. Ces gripliées furr«nt 
capturées le U septembre 1 ''lO'i, et conduites à Famagouste par Grimaldi. 
^V. Pièces Justificatives, n°xxv). 

2. 8 fi.Wrior U03 (Sen. Secr., i. f. 87). 

U. On di^nnait ce nom à une barque aux extrémités très releva 
portant une voile carrée au railiou et trois bandes de ris, La cool 
capturée (patron François Pampariu) allait do Chypre à Beyroutli, 
avait M: Uncée Je rtdîU'her à Rhodes à cause du ^ri's tymps. 

4. Procès-verbal fut dressé par les autorités de Rtiodes» énumcrant 
les objets qui composaient la cargaison, et le défaut des capitaines 
génois, le 4 di^cembre 1402 {CotnmemoiitUi, m, n" 253, p. 290). 

5. 5 mars 1403 {Sen. Secr., i, f. UO). 

6. 4 avril 1403 {Sph. Serr., i, f. 95). — Proposition de lA>napd <'-flni- 
vellii pejeli^e ((»» ilialectc v(''nitieii». 



ArcORD ENTRE LES DEl'X priSSANCKS- 



accordêo, et. en prenant coQgê du gouveruemcut gt^nois, de 
lui faii'e voir les conséquences do sa conduiteV 

QueUiuos jours après, rontre-ordrn était donné à Trévisan 
Ï20 avril 1103). Vonise lui enjoignait de rester trois jours 
de plus â Gônes^ afin de recevoir les documents concernant 
de nouveaux dmnmMges cnusés aux négociants vénitiens à 
Tripoli, et de tàclior d'en oblcnir réparation*. Cotte prolon- 
gation était le présage d'intentions conciliantes. Le 27 avril 
Trévisan quittait définitivement Gènes; d'accord avec le 
consoil des Ancii'os sur les dommages et intérêts :i payer aux 
Vénitiens pour le préjudice souffert dans les eaux de Khodes 
et de Chypre, il portait au doge une letti*e de Pierre do la 
Vieuville. (a* dcrninr reniplarait le gouverneur, parti en 
expédition contre Janus, et énuméniit. dans sa lettre, les 
propositions d*ind*'ninité auxquelles les Génois avaient 
consenti \ 

La république de Saint Marc, en protestant de son désir 



1. 9 avril l'iOn [Seu. Secr., i, 97). Lps moindres points sont prérîs^s 
ilaiiB ceH instructions, t.a délibération fut longue, et toutes les expres- 
HJons pour ainsi diro posées dans des aiuendcinents {Sen, Secr., r, 98). 

2. 2i) avril l'iO:) {Scn. Sea\, i, 76 v"). 

3. Arcfi. de \ enisc {Commemonah\ ni, n" 2ti2. p. 292). Voici le détail 
de ces pn»positions: 

1" Bâtiment (l'A. Mïchiel. 

Pour* 50 000 livres de potasse: 
20 iUtinient de Tliadée Benedetto. 
Pour 1 200 livre» de poivre: 
Pour 300 — de gingembre : 
Pour 900 — de poivre: 
Pour 4 mesures de cannelle en poudre: 
3» Biifiment de Mondiuo Bonaccorsi. 

l'onr 30 caisses de sucre; 
f*" Indemnitf^s à troi» navires retenus dan» 1p 

jKirt de Famagoiiste : 

50 KectificalionH, etc. : 

fi» lïàtmient de Kranraîs Pampano : 

7» La valeur du bfttimenl de Thadée Benedetto sera estimée par 

le capitaine génois et le haile vénitien 11 Nicosie. 

Il est aancz difticilc d'estimer cxactcmont le poids des ctrgftisuns; 

le document italien parle de mvjliaia et de venlinaia^ me.surt>.s de 

poids dont l'évaluatiori n'a rien do fixe. Nous les avons considérées 

comme l'équivalent de poids de 100 et de 1000 livres. Le-i mesurei 

{cnntara) de canelle ne sont pas plus préciiiCâ; en Tu»c;iiie elles 

correspondaient À 50 livres, à OAncs à 150 livres, l\ Xaplesii 250 livres. 



272 florins. 

1fi8 — 

m — 

12ft — 

128 — 

700 — 

300 — 

7^ - 

1000 - 



420 PREMIÈRES DIFKICULTKS ENTRE GENES ET VENISE. 

tlo vivre en bonne union et en paix profonde avec les Génois, 
accepta (5 mai 1403) les chiffres posés par eux, et le paie- 
ment des indemnités au premier septembre 1403*. Pierre 
de la Vieuville (22 mai)' s^erapressa de remercier le doge de 
cette acceptation qui terminait le litige, en l'assurant que 
Gênes mettrait toute diligence à payer les sommes dues, et 
s'efforcerait d'éviter le retour d'inconvénients semblables à 
ceux dont Venise avait eu à se plaindre'. 



1. 5 mai 1403 {Sert. Secr., i. f. 101). Venise donna en même temps 
ordre à son agent à Chypre d'estimer, de concert avec le représentant 
de Gènes, le bâtiment de Thadée Benedetto. 

2. Voir plus haut, page 407. 

3. 22 mai 1403. (Commemorialty m, n« 263, p. 292.) 




(Quoique les négociations que nous venons de retracer 
n'aient étô terminées qu'au mois )!e mai 1103, cependant, 
(lès le mois de mars, à considérer le tour qu'elles avaient 
pris, il était facile de prévoir qu'elles aboutiraient. Cette 
perspective avait permis au maré<*fial de quitter Gènes sans 
attendre un arrangement dértnilit", et de faire voile vers 
f'hvprc. n partit, le 4 avril HOS, avec le gros de sa flfttte, 
laissant à (îèiies, pour le représenter, Pierre de la Vieuville. 
qui était en mt'-mt' ti'iaps podestat de la cité' et réunissait 
ainsi en sa pei'sonne le pouvoir central et Tautorité lunni- 
eipale. 

La flotte génoise comprenait en tout neuf galères, sept 
navires de transport et deux auti'ps gros bâtiments. Sur les 
navires de transport avaient pris passage six cents lances à 
deux hommes par lance et six cents chevaux; les deux autres 
navin^s contenaient sept cents hommes do pied; une autre 
galère, année ultérieurement, rejoignit l'escadre à Fuma- 
gouste le lï) mai. La galère du maréchal, outre la bannière 
lie Houcicaut. portait celles do Notre Dame, <le Saint Laurent 
el de Saint Georges; l'élite' de la noblesse française faisait 
la principale force de rexpéditiou'. 

1. Stella, (Muralori wii, II97Ï; — Giusiiniani, u, 238; — l,e Livre 
Heu fait» II, chap. \i, p. 620) dit qu'il partit le 3 avril. 

2. On vRpra plus bas, par la liste des prisonnici-s fait*» à Modon ot 
par loh iiums do chevaliers que li; lecteur reneontrera au cours de ce 
récit, la Jii>tilicntion de cette assertion. 

:ï. /.(t'/r fifsftiitt, n,<*liap. \i,p. 621. — Slclla, (Muraturi .\VU, 1137»; 



U\ 



DKl'AUT r»r .MAHKrilAI. UE liKNKS. 



Quelques jours auparavant, le 2\ mars, une promièro 
galèro était soi-tin du pinl de Gènes; elle précédait l'oxpêdî- 
tioii et avait ù Imnl riinnile de la l'ave « preudUomine eu 
€ conscience et discret eii conseil >. un des ct»n>>eilier8 les 
plus écoutés de Boucicaut, un des diplumates les plus exercé* 
do ce lcrai»s'. Porteur de paroles de paix, la Vayo devait 
tâcher d'amener le roi de Chypre à traiter avant l'arriv^Ni tlii 
maréchal; personne mieux que lui, du reste, ne pouvait mener 
cette négociation à bonne fin. Il avait été, plusieurs fois 
déjà, chargé auprès de la cuur de Chypre de missions ana- 
logues; personuelleiiienl connu du roi et de ses conseillers, 
il savait sur quel terrain il allait s'engager'. Si nous en 
croyons les sources vénitiennes, la Fayo partait avec une 
mission bien définie. D'après elles, Perrin. l'ambassadeur du 
roi do Chypre, avait, dm*ant son séjour :"i Oènes, conclu un 
traité avec celte puissance, et la Kayt' allait demander à Janus, 
pour tîîu'antir l'exéeution de la convention, la remise au 
maréchal du chùu^au de CérinRs\ 

I/expédition génoise était loin de ra»3Uï*er les Vénitions; 
nous avons exposé i)lus haut les raisons politiques et com- 
merciales qui leur Caisaient voir ave<: défiance une flotte 
importante, appartenant à une nation rivale, faire voile vers 
rOrient, maîtresse d'agir à son gré dans les mors du Levant. 
Aussi, dés Je U nuirs, cnxoyaietit-ih au capitaine général de 
rAdriatique, Charles Zéno, l'ordre de concentrer sur les 
wUes de la mer Ionienne, aux environs de MtMlmi et de 
Corfou, tontes les forces mai'itimes de la rt'puhlique, eVst- 
â-dire la galère Trévisane, les quatre galères île Cn>te et la 
galère * Truna* » dont i'armement avait besoin d'être com* 



— Giustiniani, ii, 228; — l-. Koglieta, éd. de I5H5, f. 184 \^\ — 
Piloti {Cher, au f'.yjnr, i, p. 39'i ) ; — t)clibt'>ratioii df* Veniso 
du 'i avril lî03 (.Virh. d« VenUo, .S'en. Seer.. r. f. 94). — )lolgrt\ 
les noms divers iluiim^s aux diirércntes pspéi'cs de bâtiments par 
Ibs chroniipieurs, tuus saut iPaccurd sur k* iiûiuhre des vaiﻫoaux: 
dix-huit bàlimeiiLs, doiu iH'uf luialtM-cs. — l/dTcetif militaire li'aiisiiorti.V 
par la lluUc nous est iudi(|Ui^ par les renseignements «qu'envoyait do 
Gànes Xucharic Trévisan au gonvorncmont vénitien. 

1. /.ivre des faits, n, ehap. xi, p. 621. Voir sur l'Ermito de la Kaye, 
plus haut, p. 363. 

2. livre des fait», n, ehap. .M, ]>. 621 ; — Stella, {.MuratoH WH. n9:i. 
:i. 'i avril t'.o:i (ScH. Seet., I, f. 94». 

'i. thi appelait ainsi la jralère i|iie roininandait Ber ICuslaelie Trutio. 



INSTRUCTIONS DE VENISE A CHARLES /ENrt. 

plét<V. Zêno, en attendant «les instructions définitives, devait 
envoyer ;\ Hhodes pour avoir des nouvelles, et, eu cas d'êviV- 
nient grave, détacher la galère * Truna » jusqu'à Pareuzo, 
en Daimatie; de ce point il était facile de communiquer avec 
Venise et d'informer le sénat d« tout ce qu'il aurait intérêt 
â savoir'. En nif'*nn' temps la galère qui croisait dans les 
eaux do Nemie reçut Tordre de rejoindre la flotte"; trois 
galères, armées en toute hAte à Venise, furent mises sou» le 
conimandemonl de ser liéonanl Mon^nigo, avec mission de 
rallier Icscadro de Zéno et de porier â ce dernier les insti'uc- 
lions de la république*. 

Dans ces instructions, Venise, convaincue des dangers 
d'une guerre avec Gènes, et redoutant qu'une imprudence 
compromît Tissue des négociations entamées par Trêvisan et 
presque terminées, recommandait â son capitaine la plus 
grande cii'conspeclion, sans cesser d'être prêt â lonto éven- 
tualité. Los quatorze galères vénitiennes (en y comprenant 
celles de Mocenigo) devaient être jin^tes à agir au pn-mier 
signal, et protéger avec la plus grande diligence les intérêts, 
les navires et les établissements de la république. Zéno était 
libre, en ras d'une nouvelle agression dos Génois, d'agir à 
M»n gré contni leur marine, pourvu qu'ime action de sa 
part n'exposât en rien la flotte véniti(mne. Sous ces 
réserAes, il avait pouvoir d'arrêter et de capturer les bâti- 
ment*, (le saisir les cargaisons et de les mettre en lieu sfir 
jus(|u'à ce que la n-pnblique, informée, ail décidé (|ue|le con- 
duite elle tiendrait. Au cas contrains c'est-à-dire s'il était 
impossible ou dangereux de capturer les vaisseaux ennemis. 
Zéiio devait se borner à informer lo sénat, avec le plus de 
détails possible, dus faits accomplis. La galère do Nègrepont 
éUkit mise â la disposition du <rapilaine, et ordre était donné 
en CrrU' d'armer une nouvelle galère et de la lui envoyer'. 



I. Il était lainsf^ à Xi'iio «ne ^raïKlf liberté d actiun dun> lo nio>un 
il'opt'ror rotto roiu'Kiitratiun. 

J. 'J nian* 1 iO:t iSen. Secr., i, f. Ul). C'est à Modon que lo capitaine 
de TAdriatiqnr ilevail trouver ses iMnInictions. 

:». 2i mars l'iO:i i.sVn. Secr., i, f. y»). 

V .S avril Ii03 (.s'en. Secr., i, f. 95). 

5. iavril Ii0:i \Sen. Srrr., i, f. 'J^il. Voir Pièces juslillralives, ii«xxvi. 
Pimr l'iHtn im|H>rtant« di'<lilK^ruttiin un exigea, par okccpliuii^ non si^u- 
lt*niiMi( la majorité, niniM les deux tiers des voix. Diverses propositions 



i 



V^i DKPAUT I»r MARKCIUL HK OKKES. 

CiH eusemble de dispositions protectrices fut complété pi 
Ift défense au commerce vénitien d'aborder dans Tilo de 
Chypre, nHn d'éviter toute occasion de conflit '. 

Itoucicaul. eu (|uittant <réues, avait fait voile sur Rhodes; 
i! devait y trouver des nouvelles et savoir si les propositions 
de l'Krniite do la Faye avaient été écoutées'. Il n'avait pas 
atteint cctt^' ilf qu'il rtait rejoint par les Vénitiens. A peine 
avait-il passé lo royaume de Naples et franchi le détroit de 
Messine qu'il apprenait les mouvement» de la flotte véni- 
tieime; eu airivant en vue deModon\ il trouva Zéno qui l'y 
aUeuilait avec treizf ^sil^roa. Un pareil dépli)iemcnt de forces 
avait lieu d'étonuerlo maréchal. A tout hasard, il se mil f»n 
ligne de bataille el s'avanra an-devaut des Vénitiens; mai.** 
ceux-ci « se partirent du port, et joyeusemeni luy vindnMii 
« au devant. » Cotte démonstration amicale dissipa U.'> 
soupçons de Boucicaut, dont la loyauté chevalesque ne pou- 
vait supposer que l'accueil qu'il recevait fut en contradictiou 
avec les sentiments intiun's iIp Venise à souégaI^i^ 

Les ambassadeurs dt^ Peuiporour do Constantinople, 
Mariuf'K atli'ïHlaient l*' Tuaréchal à Modon; ils le ju'iérent dt* 
ne pas rcuii^^ttre à la voile avaui l'arrivée de leur niaitre dans 
ce port. Ce prince, en effet, revenant d'Occideul. était alors 
dans le despotit dv! Morée que jrouvernait son frère sous sa 
suxerainctt*; son voyage avait duré près de ti'ois ans, et Ih 
nouvelle de la victoire de Tamerlan à Ancyre le i-appelait à 
Corïstaidiuople*. Oignes Tavaitacrueilli ina£rnitiqneTn('ni(»2jan- 
vic-r liUJ]. file lui avait donné trois mille llurins d'or et 



non îicloptéfs, relatîvps à l'es instructions, nous ont f*tà conservées ; le 
]ii>it)t principal quVIIes visaient était de fixer h cinq mille ou à dix 
uiiilo ducat.-^ Ip cliilVr*' aiqiroximatif iIlm (lomuia^fHs à subir par Wiiltsc 
avant iJf* rtiiiqin- avi,T 1rs (IcnoÏN (.S«vf. .SwT., i, F. y'i v-^fo. Il ttemiile 
([uu l'npift't ciaiîon, »n pareille matière» eût t^li^ ttiiigulièrcment difh* 
cili.' fi di'-lJcati», 

I. 2y avril l'iOS (.S>«. Serr., i, f. 79). 

'J. 5 avril lio:( (Sen. Secr., I, f. 95). 

a. Kxtn.'rnïlé sud ouest de la Mor^»». 

4, Livre (tfx fait», u, chap. xn, p