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Full text of "La grande mascarade parisienne. Texte et dessins par A. Robida"

I 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



UNE VIE 
DE POLICHINELLE 






1)65-82 — IMPRIMERIE D. BARD1N ET C% A SAINT-GERMAIN. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



UNE VIE 

DE POLICHINELLE 



TEXTE ET DESSINS 



^. ROBIDA 




PARIS 

LIBRAIRIE ILLUSTRÉE I LIBRAIRIE M. DREYFOUS 



7, RUE DU CROISSANT. 



FAUBOURG MONTMARTRE, l3. 



PQ 

>73 




LA GRANDE MASCARADE 

PARISIENNE 




PREMIÈRE PARTIE 



UNE VIE DE POLICHINELLE 

i 

L'hôtel Hippocrate un lendemain de carnaval. — Le testament de feu Bad:nard. — 
Étrange mission dévolue à M. Antony Caiasscl. — L'alnum aux soii_n::-iix-sept 
portraits compromettant*. 

Ils étaient deux, l'un gros et rond, l'autre long et 
sec, l'un rouge et chauve, l'autre jaune et chevelu, mais 
tous les deux sanglés dans une redingote noire, tous les 
deux majestueusement cravatés de blanc, tous les deux 
portant haut le nez surmonté de lunettes. — une paire 
à branches d'or, une paire à branches d'argent. — et 
tous les deux porteurs d'un grand portefeuille noir bourré 
de papiers, évidemment timbrés. 

Le premier, le gros rond, rouge et chauve. : 
autre que M* Tiparel, notaire, 52. rue du Bac, la meilleure étude de Paris; le 
second, le monsieur long, sec, jaune et chevelu, avait le droit d'insor.: 
Liv. i. 




M» Taparel 

et M. N 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



ses cartes de visite le nom harmonieux de Nestor Miradoux, avec cette qua- 
lification : Principal clerc de M* Taparel. 

La porte devant laquelle M e Ta; arel et M. Miradoux s'étaient arrêtés 
indécis était celle de l'hôtel Hippocrate, rue de l'École de médecine, l'hôtel 
meublé le moins sérieux de ce folâtre quartier des Écoles. 

— M. Antony Cabassol? demanda enfin M 8 Taparel en franchissant la 
porte. 

— Au troisième, porte n° 24, répondit une voix s'échappant d'une sorte 
de cage vitrée. 

— Il n'est pas sorti? demanda M. Miradoux. 

Un ricanement fut la seule réponse qui sortit de la cage. 

M° Taparel et M. Miradoux, toujours solennels, s'engagèrent dans un 
couloir et gravirent l'escalier du premier étage ; au bruit de leurs pas, une 
porte s'ouvrit sur le palier, une longue pipe sortit, tandis qu'une voix de 
basse disait au bout de la pipe : 

— Eh bien, Jules, et ces bocks? animal. 

M e Taparel et M. Miradoux négligèrent de répondre. 
Une autre porte s'était ouverte, et du fond d'un couloir une voix de 
femme s'écriait : 

— Garçon, nos bottes ! 

M Taparel et M. Miradoux, mettant encore plus de solennité sur leur 
figure, entamèrent l'ascension du second étage. Des portes s'cuvraienl aussi 
dans les couloirs de ce second étage, et l'on entendait des frottements de 
jupes; deux femmes les attendaient sur le palier, penchées au-dessus de la 
rampe. M e Taparel, qui s'avançait le premier, vit avec inquiétude qu'elles 
étaient légèrement décolletées. L'une de ces dames n'avait qu'un jupon et 
pas même de camisole pour cacher les opulences de son corsage ; elle tenait 
à la main un pot à eau et une serviette. 

— Comment, ce n'est pas Jules ! dit la première en voyant poindre les 
lunettes d'or et la cravate blanche de M e Taparel. 

— En voilà une boite! le garçon est toujours sorti. Vous ne l'avez pas 
rencontré? demanda la seconde. 

— Non, madame ! répondit le notaire. 

— Garçon ! cria une voix d'homme. 

— Des petites nèfles ! répondit une demoiselle qui venait J'entr'ouvrir 
une porte pour chercher ses bottines sur le paillasson. 

M e Taparel toussa légèrement dans sa cravate pour'raffermir sa solennité, 
et prit la rampe du troisième étage. 

— Oh! là, là, fit d'une voix aiguë la dame ou demoiselle qui venait de 
chercher inutilement ses bottines. Viens donc voir, Charles, je parin que 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



c'est le paternel à Chose, de là haut, qui vient pour embêter son fils... gare 
là-dessous! 

Il y eut des froufrous de robes en hiiut, une porte se referma vivement. 

Il n'y avait personne sur le palier. M Taparel en eut quelque satisfaction. 

— Le n° 24, voyons, fit-il en s'engageant dans le couloir, voilà 16, 17, 18. 

La porte du 18 était grande ouverte, M° Taparel et M. Miradoux ne purent 
faire autrement que d'apercevoir «ne petite blonde boulotte) qui se carrait 




Si je m'en «liais comme ça prendre le tramway! 



les mains dans les poches devant une armoire à glace, dans un costume de 
Pierrette un peu frippé, en criant à pleine gorge : 

— Dis donc, Coco, zut pour le mercredi des Gendres ! si je m'en allais 
comme ça prendre le tramway? Dis, Coco? 

Un peu plus loin, dans la chambre n° 22, un jeune homme brossait 
mélancoliquement un paletot. 

— Garçon, dit-il en entendant les pas du notaire, si vous entendez un 
marchand d'habits, vous me l'enverrez. 

M Taparel avait trouvé le n° 24 et frappait à la porte. Rien ne répondit. 
M e Taparel frappa trois fois sans plus de succès. 

— La, clef est sur la porte, entrons, fit-il à la fin, je ne pense pas qu'ici 
cela soit considéré comme une indiscrétion. 

Et les deux habits noirs s'insinuèrent dans une chambre qui leur parut sur- 
tout meublée d'un nombre infini de photographies épinglées au papier de tenture. 

— Il n'y a personne, fit Miradoux. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 




Et les bocks, animal? 



Un ronflement formidable répondit à cette affirmation. Le notaire et son 
principal clerc tournèrent leurs regards vers le lit. Il était en désordre, 

comme toute la chambre, d'ailleurs, mais 
l'auteur du ronflement ne s'y trouvait point. 
M Taparel et M. Miradoux levèrent les yeux 
au plafond, puis les ramenèrent au plancher, 
le ronflement continuait toujours, clair et 
distinct. 

— Cela vient de par là, pourtant, dit le 
notaire en retournant vers le lit. 

— Ah I fit Miradoux en découvrant dans 
la ruelle deux jambes sortant de l'ombre, 

voici probablement les jambes de M. Cabassol, il sera tombé derrière son 
lit, l'infortuné jeune homme I 

— Vite ! retirons-le de cette fâcheuse position ! dit le notaire en s'attelant 
aux jambes de l'infortuné Cabassol. 

Le ronflement s'arrêta subitement. 

— Cornéliel c'est mal ce que tu fais là... tu m'abandonnes! murmura le 
ronfleur d'une voix pleurarde. 

La moitié du corps de Cabassol était sortie de la ruelle, mais Cabassol se 
débattait pour ne pas quitter son asile. 

— Aidez-moi, Miradoux, dit le notaire. A nous deux 
nous en viendrons à bout. 

Et le ronfleur, malgré sa résistance, fut bientôt 
amené au jour et assis sur son lit, où il resta en con- 
templant avec des yeux étonnés ces visiteurs inatten- 
dus. 

M e Taparel et son principal clerc s'aperçurent alors 
que M. Cabassol portait un costume étrange, composé 
d'un maillot bariolé de dessin? aux vives couleurs, de 
couvertures effilochées, de colliers de dents d'animaux, 
de plumes et de perruques suspendues à la ceinture. 
Sur la figure de Cabassol quelques restes de tatouages déteints se voyaient 
encore, mais disparaissaient rapidement sous les frottées énergiques dont il 
se bourrait pour achever de se réveiller. 

-- Pardon de vous avoir dérangé, dit enfin le notaire, mais est-ce bien 
à M. Antony Cabassol que j'ai l'honneur de parler? 

— A lui-même, fit d'un signe de tête le sauvage Cabassol. 

— Très bien ! Je suis M e Taparel, notaire à Paris, et je viens vous entre- 
tenir d'une affaire importante ! 




Garçon, nos bottes ! 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 




Les couloirs de l'hôtel Hippocrate. 

Cabassol, tout à fait réveillé, bondit et se 
trouva sur ses jambes. 

— Notaire, n'est-ce pas? balbutia-t-il, notaire, 
pas huissier? 

— Notaire à Paris, prononça Miradoux. 
Cabassol poussa un soupir de satisfaction. 

— Asseyez-vous, je vous prie, dit-il en se 
précipitant vers un fauteuil rouge et vers une 
chaise qu'il traîna devant ses visiteurs. 

— Vous êtes bien, reprit le notaire en ouvrant sa serviette bourrée de 
papiers, vous êtes bien monsieur Georges-Antony Cabassol, étudiant en... 

— En? répéta Cabassol. 

— Oui, étudiant en quoi? 

Cabassol sembla chercher dans ses souvenirs. 

— Voyons, étudiant en droit ou en médecine? ah! voilà, je ne suis pas 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



encore décidé... j'attends... je consulte mes goûts... il n'y a que quatre ans 
que je suis à Paris ! 

— Soit, mettons simplement étudiant, poursuivit M e Taparel,... né à 
Castelnaudary et cousin de M. Badinard. 

— Oh! cousin éloigné, très éloigné! Les Badinard sont imbéciles de 
père en fils; j'ai diné une fois chez lui à Saint-Germain dans son castel, 
comme il disait, ce crétin de marchand d'huiles... 

— ... Et cousin de feu M. Badinard, reprit le notaire en appuyant sur 
le mot feu. 

— Ah! fit Cabassol, feu M. Badinard... 

— En qualité de notaire et d'exécuteur testamentaire de feu M. Badinard, 
je viens vous prier de vouloir bien m'accompagner jusqu'à mon étude pour 
y entendre la lecture du testament dudit. En me chargeant de l'exécution 
de ses dernières volontés, M. Badinard m'a recommandé de vous aller 
chercher moi-même à votre domicile et de vous emmener sans perdre ui.e 
minute, et toute affaire cessante dans mon cabinet. Le testament ainsi qu'une 
petite boîte y annexée vous attendent, et je ne doute pas que la communica- 
tion des dernières volontés de feu votre cousin ne vous soit agréable... 

Antony Cabassol était retombé sur son lit. 

— Pardon, monsieur, balbutia-t-il, vous êtes notaire, c'est une noble 
fonction qui vous revêt d'un caractère sacré... mais... ce que vous me dites.., 
ça n'est pas une blague? 

L'air indigné de M* Taparel et de M. Miradoux convainquirent Cabassol. 

— Ali! ce pauvre cousin, feu Badinard!... Et moi qui n'en savait rien! 
J'ai dîné chez lui il y a dix-huit mois, et je me souviens maintenant qu'il 
me considérait avec un air tout particulier... qu'il m'interrogeait paternel- 
lement sur mes habitudes, sur mes aptitudes, et même, je me souviens, sur 
mes succès auprès des ... si bien que je l'appelais le cousin Batifolard!... 
Pauvre Badinard ! belle famille ! tous très forts... ; 

— De père en fils ! dit le notaire. 

— Partons, messieurs, reprit Cabassol, allons à l'étude... 

— Un instant! vous êtes encore en sauvage... 

— Ah! c'est vrai... j'oubliais... c'était hier le mardi gras; il y avait bal 
chez Raphaël Taupin, un peintre distingué de mes amis, et j'y suis allé en 
gue rier apache. J'ai eu beaucoup de succès ; mon costume était assez réussi 
comme vous pouvez le voir... Ah! si j'avais seulement un ulster! 

— - Comment, un ulster? 

— Oui, ce serait plus commode, car, s'il faut tout vous avouer, ce costume 
d'apache compose à lui tout seul toute ma garde-robe actuelle, le reste est 
où vous savez ! 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



-^- Comment où je sais? 

— Au clou, parbleu! Voilà ce que c'est : mon costume à moi ne coûtait 
pas grand'chose comme exécution : des idées artistiques, du bon goût, et 
c'était tout; mais il y avait celui de Cornélie... 

— Cornélie? 

— Oui, Cornélie, ma faiblesse actuelle... Je rougis de vous faire tous ce* 
aveux!... 

— Au contrairp, jeune homme, au contraire! ne rougissez pas... Cor- 




Cabassol contemplait avec des yeux étonnés ces visiteurs inattendus. 

nélie! ah ! il y a une Cornélie, c'est très bien, c'est excellent, en qualité 
d'exécuteur testamentaire de feu Badinard, cela me ravit. Du haut du ciel 
il doit être content de vous ! 

— Alors, je puis vous avouer Cornélie? Il y avait donc le costume de 
Cornélie, un délicieux costume de cantinière apache, allant porter l'eau de 
feu ians le sentier de la guerre ! C'est pour cette cantinière apache que j'ai 
dû me«re toute ma garde-robe au clou. 

Depui. un e minute, M. Miradoux baissait la tête et regardait sous le lit. 

— Qu ea-ce que vous cherchez? demanda Cabassol. 

— Mais.. Cornélie? 

— Hélas ! 'c croyais être revenu avec elle, mais je m'aperçois que je 
dois l'avoir laisse au bal chez Taupin. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 




— Alors, comment faire si vous n'avez pas d'autre costume? 
Gabassol courut vers une commode et bouleversa les tiroirs. 

— Je n'ai que cela, dit-il en revenant avec quelques petits papiers, voici 
trois reconnaissances ! 

Nous sommes sauvés alors, s'écria le notaire; M. Miradoux, mon 

principal clerc, va courir dégager votre garde-robe, c'est un peu en dehors 
des habitudes notariales, mais enfin, il le fautl 

M. Miradoux prit les reconnais- 
sances, reçut quelques indications du 
jeune homme et partit vivement. 
Après trois grands quarts d'heure 
d'attente il reparut, suivi d'un com- 
missionnaire, porteur d'un fort pa- 
quet. 

Cabassol, débarbouillé et débar- 
rassé de ses tatouages, fut bien vite 
habillé. 

— Et maintenant, messieurs, je 
suis à vous, dit-il. 

Et, ouvrant la porte, il laissa pas- 
ser le notaire et son principal clerc. 
L'hôtel Hippocrate était un peu plus tranquille. Jules, le garçon, était 
revenu avec les bocks des uns et les bottines des autres. 

— Jules, dit solennellement Gabassol en passant, si Gbrnélie revient, 
vous lui direz que je suis parti pour Gastelnaudary, et soyez sévère. 

M° Taparel avait sa voiture à la porte, les trois hommes y prirent place 
et roulèrent vers la rue du Bac. En route, Gabassol, anxieux, ne parla que 
de son cousin feu Badinard, et chercha à deviner l'importance du legs que 
ce cher Badinard devait lui avoir réservé. 

En arrivant les trois hommes traversèrent l'étude au grand émoi des 
clercs, évidemment instruits de la situation, et pénétrèrent dans le cabinet 
du notaire. 

— Monsieur Antony Cabassol, donnez-vous la peine de vous asseoie 
prononça cérémonieusement M Taparel. 

Et, sans se presser, le notaire marcha vers une grande caisse de fer, 
l'ouvrit, en tira quelques papiers, ainsi qu'une boîte fermée par Je grands 
cachets rouges, et vint s'asseoir devant son grand bureau. 

— Mais, dit timidement Gabassol, et les autres... les autres /arents? 

— Dans un préambule au testament que je vais avoir l'hr nn eur de vous 
lire, préambule contenant mes instructions, M. Badinard a~ cart é formelle- 



Ju)ps était revenu avec lea bocks. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 




Portrait authentique de M' 

Liv*. 2. 



rd, entouré de qu 



elgjiea ligures tirées de l'album de cette dame. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



ment tous ses autres parents et amis, et il a. exprimé la volonté que son testa- 
ment vous fût lu à vous seul, en présence de M. Miradoux, mon principal 
clerc. 

Cabassol se cramponna aux bras de son fauteuil. 

— Je commence donc, dit le notaire 
en tirant d'une enveloppe une feuille de 
papier timbré : 

« CECI EST MON TESTAMENT 

« Moi, Jean Timoléon Badinard, sain 
d'esprit, mais cloué par la goutte dans 
mon fauteuil, je déclare ici avoir le cœur 
navré et me sentir l'âme profondément 
abattue par des désillusions conjugales. 

« Je viens de découvrir caché dans 
un guéridon de la chambre de ma femme, 
un album contenant soixante -dix -sept 
photographies masculines, portant pour 
la plupart des mentions et des dédicaces, 
qui me semblent compromettantes. Ma 
femme m'avait paru jusqu'ici au-dessus 
du soupçon, elle s'est toujours montrée, 
dans le cours de cinq années de vie con- 
jugale, d'un caractère si parfaitement dé- 
sagréable que je me croyais à l'abri des 
risques ordinaires. Je me trompais, elle 
me trompait! 

« Après de mûres réflexions, et dans 
l'impossibilité où je suis, vu ma goutte, 
de courir sus aux soixante-dix-sept per- 
sonnages de l'album, aux soixante-dix- 
sept infâmes qui l'ont si affreusement 
compromise à mes yeux, j'ai résolu de 
tirer d'eux une vengeance aussi éclatante que. possible par procuration. En 
conséquence, je donne et lègue à M. Antony Cabassol, mon cousin, toute 
ma fortune particulière, montant à quatre millions clairs et nets, à la con- 
dition expresse que ce jeune homme se fera mon vengeur et, sans mar- 
chander ses peines et ses soins, infligera la peine du talion à chacun de mes 
soixante-dix-sept rivaux. 




V 

La cantinière apache. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



u OEil pour œil, dent pour dental Photographie pour photographie 1 Mon 
sérail qu'un jour chacun de mes soixante-dix-sejpit ennemis découvrît 
dans le guéridon de son épouse — ou de sa maîtresse, le portrait de Gabassol, 
mou vengeur ! 

u !■ trois .unir,- à M. Antony Gabassol pour compromettre 
soixante-dix-sept personnes,; je charge M 1 ' Taparel, fflop ami, de surveiller 
ses opérations et de lui délivrer largement les fonds nécessaires, au fur et à 
mesure «les nécessités de ma vengeance. 

a S'il se montre indigne de ma confiance et s'il ne fournit pas au bout 
des brois années Boixante : dix-sept vengeances constatées, ma fortune, frais 
déduits, devra servir à élever dans un endroit sain et désert, à vingt-cinq 
lieues environ de Paris, et autant que possible près d'un cours d'eau et dans 
un site agréable, un REFUGE pour les maris maltraités par le sort. 

« Je nomme M Taparel et son principal clerc, M. Nestor Miradoux, mes 
exécuteurs testamentaires, et je les charge de veiller à la stricte exécution de 
mes volontés. 

« Saint-Germain, le 18 aeût 18..... 

« TlMOLÉON BADINARD. » 

M e Taparel se tut. Gabassol se passait de temps en temps la main sur le 
front et se pinçait comme pour bien s'assurer de la réalité de sa préser je dans 
Le cabinet d'un notaire chargé de lui annoncer de pareilles choses. 

— Eh bien, monsieur Antony Gabassol, dois-je conclure de votre silence, 
demanda le notaire, que vous acceptez le legs de feu Badinard et les graves 
obligations qui en résultent ? 

— Si j'accepte ï s'écria Gabassol en sautant sur son fauteuil, si j'accepte 
ce legs et cette noble mission ! Avez-vous jamais pu douter un instant que 
j'hésiterais à me faire le vengeur d'une infortune imméritée, j'en suis sûr I 

— Très bien! j'aime cette chaleur, et je suis heureux pour mon ami feu 
Badinard de vos belles dispositions... Je vais donc vous donner communica- 
tion de l'album aux soixante-dix-sept photographies. D'après mes instruc- 
tions, cet album ne doit pas sortir de mon étude, vous prendrez note des 
noms et qualités des personnages photographiés, et vous graverez leurs traits 

votre mémoire. Chaque victoire que vous remporterez devra être cons- 
par un acte notarié, soit par une lettre de la personne compromise, 
ou même une photographie avec dédicace flatteuse, que nous annexerons àla 
phot \ l'album. 

asol frappa Bur la table d'un air déterminé. 
M Taparel lit sauter les cachets du paquet contenaifl les photographies. 
L'album apparut revêtu d'une couverture coquette et galante. Au centre du 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



13 




Moi, Jean-'l'liimoléuu Bndinard 



maroquin rose, se trouvait un cœur doré servant de cible aux flèches de quatre 
amours disposés aux quatre coins. 

— Oh! oh ! fit le notaire, la reliure est significative. Pauvre Badinard ! 




'!;h'"> ' ' 

L'album de M fc » Badin.ird. 

L'album possédait cent quarante cases, soixante-dix-sept seulement se 
trouvaient occupées par des cartes photographiques. Les trois hommes, pen- 
chés sur la table, parcoururent rapidement le volume. 



14 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



— Belle collection 1 dit enfin M« Taparel. 

— Remarquable collection, affirma M. Miradoux. 

Il y avait un peu de tout parmi la collection des ennemis de Badinard, 
sur lesquels le vengeur testamentaire allait avoir à se précipiter ; des mili- 
taires, des diplomates, des Parisiens, des étrangers, des jeunes gens et des 
hommes mûrs, des moustaches naissantes et des crânes chauves, de tout enfin, 
jusque un gômmeux nègre. 

Des dédicaces brûlantes accompagnaient la plupart de ces photographies. 

A Elle 

son 

Félicien Cabuzac! 

Si je t'aime, ça ne se demande pas! 

Hans Klopmann. 

Le diable emporte ma femme, à toi mon cœur ! 

Achille Vauberné. 

amour! amour! amour! toujours! toujours! toujours! 
Ou du moins le plus souvent possible. 

V e Exupère de Champbadour. 

Moi petit nègre, mangerais bonne blanche à tous repas! 

LlLI-BoCANDA, 
ambassadeur de Zanguebar. 

En avant!!! 

Capitaine Bignol. 

Corpo di bacebo ! si jamais les horreurs de la guerre m'amenaient 
sous vos fenêtres, j'enfoncerais tout, je n'écouterais ni larmes ni prières 
et ne vous ferais pas de quartier. Vous en valez la peine ! 

Major Buffarelli. 

A toi mon âme ! 

Cotignac (du Tarn). 

Ton œil est un poignard enfoncé dans mon âme. 

Ramon Carabellas. 

Je n'accorde ma mandoline 
/ Que pour chanter ta crinoline! 

Célestin Bedarrous, 

poète lyrique. 

Etc., etc., etc. 

Gabassol, le notaire et le principal clerc se regardèrent pleins d'indigna- 
tion. 

— Oh ! oh ! 

— Saperlipopette! 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



15 



— Sacrebleu ! 

Ce sacrebleu venait de Gabassol qui jugeait convenable d'être plus indigné 
que les autre?. 

— Sacrebleu ! ! ! Je propose, messieurs, d'ouvrir les hostilités immé- 
diatement... 

— Bravo ! vous n'avez d'ailleurs pas de temps à perdre, soixante-dix-sept 
vengeances en trois ans, cela fait_vingt et une et demie par an, c'est un chiffre 
imposant îllpeiitseprésnnterdesdifficultésàsurmonter, desobslaclesàfranchir. 




OtAfifiC />«* Uwk?i5«(£ 



<â^ 



Refuge pour les maris maltraités par le sort (projet). 



— Voulez- vous v m'accorder la permission d'émettre un avis? s'écria 
M. Nestor Miradoux, eh bien, mon avis serait que M. Gabassol entamât plu- 
sieurs affaires à la fois pour mener les choses plus rondement ! 

-— Vous avez raison ! je vais choisir dans l'album un lot de quatre per- 
sonnages, et je me mettrai immédiatement en campagne ! 

— C'est cela, dit le notaire, M. Nestor Miradoux, dont je connais l'expé- 
rience et les hautes capacités, fera toutes les courses nécessaires, toutes les 
démarches qu'il faudra pour faciliter votre tâche, dès à présent, il ne va plus 
que s'occuper de la succession Badinard. 



10 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 




Cabassol ouvre les hostilités et débute en 
révolutionnant Bullier. — Un notaire qui 
se dérange. 



L'héritier de feu Badinard était un 
jeune homme énergique. Une situation 
si nouvelle pour lui, tout à l'heure 
encore réduit par le manque d'ar- 
gent, à rester dans ses appartements 
en costume d'apache, n'avait jeté 
dans son âme qu'un trouble momen- 
tané; maintenant il avait repris toute 
son assurance et voulait se montrer à 
la hauteur des circonstances. 

Assis calme et ferme devant le bu- 
A Buiiier. reau de M B Taparel, il feuilletait l'al- 

- bum aux photographies pour y cher- 
cher ses quatre premières victimes. Tout à coup il poussa une exclamation 
d'étonnement. 

— En voilà un que je connais, dit-il, en montrant la photographie d'un 
jeune homme barbu, ornée de cette dédicace : 

A ELLE 

L'amour a mordu mon cœur comme un bocal de sangsues! 

Paul Matassin. 

— Vous le connaissez, demanda M e Taparel, c'est un pharmacien? 

— Non, c'est un étudiant en médecine, un de mes amis Mais, rassurez- 

rous, du moment où il s'agit de l'exécution de mon mandat, je ne connais 

plus d'amis, Badinard sera vengé!... que dis-je ? il l'est déjà! J'ai dans 

ma poche une lettre de mais, non je ne l'ai pas sur moi, mon paletot vient 

de chez ma tante, et naturellement, avant de l'y conduire, j'en avais retiré 
les papiers compromettants. La lettre est chez moi, à l'hôtel Hippocrate. 

— Allons-y! dit le notaire, il me serait doux d'inscrire déjà une vengeance 
pour la satisfaction des mânes de Badinard! 

— Soit, nous allons chercher cette preuve. Je termine ma liste; si vous le 
voulez bien, je commencerai mes opérations par les personnages suivants : 

« M. Paul Matassin. 

« L'ambassadeur de Zanguebar. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



17 



« Le vicomte Exupère de Champbadoûr. 
« Don Ramon Carabellas. 

— Très bien ! dit le notaire, voici maintenant une avance de cinquante 
mille francs pour l'entrée en campagne. "Vous allez prendre un appartement 




M. Paul Matassin et Cornélie. 



dans un beau quartier, et organiser votre maison. J'ai jeté les yeux sur un 
entresol rue Saint-Georges, nous le verrons ensemble et s'il vous convient, 
vous l'arrêterez ; quant aux menus détails de votre installation, je m'en occu- 
perai Badinard sera content ! 

— Je m'en rapporte à vous, l'entresol me convient I 

— Bien ! mon tapissier va être prévenu, tout sera prêt pour ce soir. Si 

Liv. 3. 



18 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



vous le voulez, aoUa retournerons' d'abord à l'hôtel Hippocrute Pendant 

ce temps, M. Miradoux s'occupera des recherches nécessaires sur M. <!* 
Champbadour et M.Garabellas; L'ambassade de Zangucbarest facile à trouver, 
tout ira bien ! 

— Tout ira bien ! s'écria Gabassol en insérant dans un portefeuille, qui 
n'avait jamais été à pareille fête, les cinquante premiers billets de mille francs 
de la succession. 

— Si voulez me faire l'honneur de partager notre modeste déjeuner, 
reprit le notaire, madame Taparel sera heureuse de connaître l'homme 
auquel notre ami Badinard a légué le soin de sa vengeance... 

Cabassol s'inclina. M. Nestor Miradoux était compris dans l'invitation. 

— Madame Taparel, dit le notaire dans le cours du repas, vous voyez en 
m m- trois hommes attachés désormais à une œuvre formidable : M. Cabassol 
esl Le vengeur, mais nous sommes ses collaborateurs; M. Nestor Miradoux est 
chargé de préparer, M. Cabassol d'exécuter et moi je suis le notaire, le fonc- 
tionnaire public dont la haute et délicate mission sera d'apprécier et de 
constater. Les devoirs de ma charge me forceront souvent à m'absenter pour 
accompagner M. Cabassol dans le monde, autant pour l'aider de mes conseils 
que pour accomplir les conditions de surveillance imposées par le testament 
de Badinard. Il faut nous attendre à bien des dérangements, mais les affaires 
sont les affaires, nous en serons récompensés plus tard par la satisfaction du 
devoir accompli ! 

Immédiatement après le déjeuner, M e Taparel fit atteler sa voiture, 
el après avoir donné ses dernières instructions à M. Miradoux, il partit avec 
Cabassol pour l'hôtel Hippocrate. 

— En vérité, dit-il à Cabassol, en montant l'escalier, j'avais mal jugé cet 
hôtel, il est très tranquille... 

— Patriarcal! ajouta Cabassol. 

Jules, le garçon de l'hôtel Hippocrate, était en train de lire les journaux 
d'un locataire dont il faisait la chambre; en entendant la voix de Cabassol, il 
accourut : 

— Monsieur, dit-il, Cornélie n'est pas venue... vous savez, moi je trouve 
pas ça joli ! 

Cabassol et le notaire entrèrent dans la chambre. 

— Voyons, dit M e Taparel, voyons cette preuve de la première vengeance. 
Comme il faut procéder par ordre, j'inscris en tète de ma liste, le nom de 
M. Paul ftCatassin et j'attends pour constater!... 

Cabassol se dirigea vers sa commode et bouleversa les tiroirs.' 

— C est la, dit-j], que je range mes lettre- ci papiers, mais je ne sais 
jamais dans quel tiroir, Julesbouleverse tout pour lire ma correspondance... 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



19 



voyons, voyons. ..des billets pour l'Odéon, c'est pas ça... ah! des photogra- 
phies, non ce sont les anciennes... ah! voilà, des lettres d'elle, tenez, il n'y a 
qu'à choisir! , 

Et il lendit un paquet de lettres défraîchies à M e Taparel. 

— Le devoir m'oblige à tout lire, répondit le notaire, je suis obligé de me 
montrer indiscret... 

Mou petit Cabassol, 
A demain trois heures au Lux., sous la statue de la reine Blanche, etc., etc. 

Mon cher, 
J'ai une couturière qui m'embête pour trente-cinq francs, je compte, etc. 

Mon cher Toto, 
Tu es si gentil que je t'adore... 




J'ai une couturière qui m'embête pour 35 francs. 



— Mais, il y a des notes au crayon en marge, des protestations : blague! 
blague! blague! - - C'est de vous? 

— Non, c'est Jules, le garçon, un vieux philosophe, qui a la manie d'an- 
noter ma correspondance... je le laisse faire, il connaît si bien les femmes! 

— Ah! très bien... voici une lettre concluante pour nous, M. Paul Matas- 
sin y est nommé : 



20 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



Mon "vieux Cabassol, 

Enfin, je respiré!... je vais donc pouvoir t'aime? sans remords... Ça me faisait 
de la peine de tromper ton ami Matassin, bête, mais bon garçon. 11 s'en Va pour 
quinze jours dans son pays. Je ne le tromperai pas, puisqu'il ne sera plus là! 
Ça t'ait quinze jours de tranquillité! 

Je t'adore de plus en plus ! 

Ta Cornélie. 




— C'est parfait, s'écria le notaire, c'est parfait, mais Cornélie, n'est-ce pas 
le petit nom de la cantinièré apache avec qui vous 
fûtes hier au bal? 

— C'est elle-même. Lorsque Paul Matassin est 
revenu, Cornélie lui a déclaré que c'était fini, que 
pendant son absence son cœur avait tourné et que 
présentement il brûlait d'une belle flamme pour 
votre serviteur. Hier donc, il y avait deux mois 
que Cornélie m'adorait ouvertement, lorsque nous 
sommes allés au bal, costumés en apaches. Je 
dois vous dire que Paul était de la partie, — car 
nous ne nous sommes pas brouillés, — il étah en 
sapeur. . . 

— Attendez ! exclama le notaire, qu'est deve- 
nue Cornélie depuis hier? quand nous vous avons 
réveillé ce matin, vous la réclamiez... 

— Mais oui, figurez-vous que le punch de uns 
Paul éuit en sapeur. amis étail h forl et h abondant qu'il m'avait un 




LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



21 



peu troublé les esprits, je erovais être revenu ce malin avec Gornélie et je 
me trompais... C'est la faute à Paul Matassin... 

— Malheureux! Il n'y a rien de fait. Paul Matassin vous a enlevé Cornélie, 
vous n'avez pas vengé Badinard... 

— Sapristi! vous avez raison, tout est à recommencer! mais rassurez- 
vous, je vais retrouver Gornélie, j'ai Gabassol et Badinard à venger, elle me 
raimera! à nous deux, Matassin! 

Un peu contrariés de ne pouvoir enregistrer un premier succès, M e Tapa- 






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Le fastueux Cabassol s'était fait habiller par un tailleur à la mode. 



rel et notre ami Gabassol reprirent leur voiture pour aller visiter le petit 
entresol que le prévoyant notaire avait retenu pour le légataire de Badinard. 
M. Miradoux avait déjà prévenu tout le monde, le tapissier était là, surveil 
lant la besogne d'une brigade d'ouvriers; on apportait le mobilier, on posait 
les glaces, on clouait les tentures, on disposait les menus bibelots et les objets 
d'art. 

Gabassol n'eut qu'à s'extasier, M e Taparel faisait bien les choses. Gela 
tenait du conte de fées; à six heures du soir les ouvriers avaient terminé, le 
nid de Gabassol était prêt; à six heures et demie, se présentèrent un valet de 



28 



LA GRANDI- MASCARADE PARISIENNE 



chambre et un petH groom engagés par Miradoux, et à sept heures le dîner vint, 

envoyé-d'nn grand restaurant par l'aimable Miradoux. 

Le lendemain, vers trois heures, Cabassol fit irruption dans le cabine! de 
M Taparel. Il était rayonnant et transformé, transformé parce que sa pre- 
mière pensée le matin avait été de se faine babiller par un tailleur à la mode, 
et rayonnant parce qu'il avait pu retrouver Paul Matassin et faire passer un 
mol à Cornélie par l'entremise de Jules, le garçon de l'hôtel llippocrate. 

Jules, bon diplomate, avait parlé de la tuile dorée tombée sur la tête de 
Gabassol, il apportait cette réponse de la traîtresse Cornélie: « Ce soir, a 
Bul lier! » 

— Bravo! s'écria M e Taparel, à Bullier, nous irons à Bullier! 

— Comment, vous viendriez... 

— Mais, et mon mandat d'exécuteur testamentaire? Je n'ai pas l'habitude 
de jongler avec les devoirs; j'irai à Bullier. Sans vouloir me montrer très 
formaliste, je désire constater régulièrement. Donc à ce soir, à Bullier. Aurez- 
vous l'obligeance de venir me prendre? Nous n'emmenons pas Miradoux; 
d'ailleurs il est occupé, il a rendez-vous chez l'ambassadeur de Zanguebar. 
Mon second clerc recherche M. de Champbadour et le troisième est sur la 
piste de don Ramon Carabellas ; vous voyez que toute mon étude s'occupe de 
vous. La succession Badinard prime toutes les autres affaires! 

Cabassol passa le reste de son après-midi à fumer d'excellents cigares sur 
le boulevard en roulant des plans fastueux et rosés dans sa tête. Il dîna chez 
Brébant et s'en fut ensuite prendre M e Taparel. Il trouva celui-ci prêt à 
partir. 

— Faites-moi passer pour un oncle de province, glissa M e Taparel à 
l'oreille de Cabassol au moment de passer la porte mauresque illuminée, de 
l'établissement cher aux indigènes de la rive gauche. 

Cabassol jouissait d'une certaine notoriété parmi les habitués et 
surtout parmi les habituées, car il recueillit de nombreux sourires et de 
chaleureuses poignées de main accompagnées de quelques : Oiïres-tu un bock? 

L'orchestre entamait un quadrille brillant. Dans ce dernier asile de la 




bet apparaissaient au-dessus des tètes. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



23 



chorégraphie française, une dizaine de messieurs et une dizaine de dames 
levaient la jambe d'une façon tout à fait indépendante. Lt r s messieurs imitaient 
les élégantes contorsions de la grenouille expirante, mais les dames étaient 
plus intéressantes à contempler; au-dessus des têtes de la ligne de curieux 
rangés autour des danseurs, des jambes apparaissaient de temps en temps, 
se dressant tout à coup parmi le tourbillonnement des jupes et des jupons 
blancs à petits plis, comme des spécimens de l'art du bonnetier : bas rayés, 
bas quadrillés, bas couleur chair à coins brodés, etc. 

Cubassol tira M Taparel de la contemplation de ce déhanchement musical 
et, tout en se laissant raconter quelques souvenirs émus de la Closerie de 




Popularité de Cabassol. — Payes-tu un bock? 



Lilas de 1850, entraîna le notaire vers le coin, non moins encombré, non 
moins bruyant, où l'on bavardait autour des bocks, entre jeunes dames à 
franges ébouriffées sur des nez insolents et tapageurs et vétérans barbus du 
quartier, poètes naturalistes et peintres impressionnistes. 

— Voilà Paul Matassin ! dit tout bas Cabassol. 

— Et Gornélie ? 

— Elle est là. 

— Bien. Abordons-les, mais sans avoir l'air de les chercher. 
Paul Matassin avait aussi vu Cabassol et le hélait déjà. 

— Hé, guerrier apache! ça va bien? 

— Matassin et Cornélie! En croirai-je mes yeux? s'écria Cabassol en 
levant les bras en l'air. Et bien, vil séducteur, et les devoirs de l'amitié? Et 
vous, cantinière apache, que faites- vous de la fidélité, l'austère fidélité, la 
tranquillité des parents, la sécurité des foyers? 



u 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



— Mon petit Gabassol, répondit Gornélie, c'est la faute à l'Observatoire, 
il y avait tant de brouillard que j'ai confondu le nez de Paul avec le vôtre 
Paul en a odieusement abusé. Voilà! 

— Au musée de Gluny, l'amour! C'est fini! je ne crois plus à rien, du 
moment où Gornélie me trompe ! Enfin, pour calmer les souffrances de mon 
malheureux cœur, je vais m'abreuver de houblon amer. Allons, affreux 
Matassin, et vous, ingrate Cornélie, souffrez que je vous présente mon 
oncle, mon vénérable oncle de Gastelnaudary ! 

— Dis donc, murmura Gornélie à l'oreille de Cabassol, est-ce de lui que 
tu as hérité ? 

— Ah! on sait déjà... 

— Oui ; l'hôtel Hippocrate est en révolution, on dit toutes sortes de choses, 
est-ce vrai? 

— Tout est vrai ! Et bien autre chose en plus. 

— Tu sais que je t'ai toujours aimé? 

— Oh ! oui, tu nous as toujours aimés. 

— Dites donc, fit M e Taparel en s'emparant de l'autre oreille de Gabassol, 
Matassin a l'air froid, on dirait qu'il ne serait pas fâché de vous relaisser 
Cornélie... Vous savez que cela ne ferait pas l'affaire, feu Badinard ne serait 
pas vengé ! Il faut que Matassin soit ennuyé, soyons féroces ! 

Une jeune dame était venue s'asseoir à la gauche de Gabassol, elle était 
blonde, elle avait un menton potelé, une bouche aux lèvres moqueuses, un 
nez palpitant et des yeux point farouches, le 
tout souligné par les mèches folles d'une cheve- 
lure abondante et encadré dans un immense 
chapeau doublé de soie rose. Cabassol qui la 
connaissait* un peu lui faisait déjà une cigarette, 
et lui avait permis de boire dans son bock. 
Cinq minutes après, une autre jeune dame, brune 
celle-ci, avec autant de mèches noires que la 
précédente possédait de mèches blondes sous un 
grand chapeau abat-vent, s'appuyait sur les 
épaules de Cabassol et lui demandait aussi une 
cigarette. 

Bientôt une troisième jeune dame à cheveux 
de nuance indécise, mais jouissant d'un petit nez guilleret qui donnait de la 
joie rien ']ii'à le regarder, accapara la droite de Cabassol, réussit à en élimi- 
ner le notaire et se fit faire également une cigarette qu'elle alluma à celle de 
notre héros. 




["abassol lui avait pecmia de boire 
dans son bock. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 




Liv, 4. 



- Zut pour Matassin! Cabassol, c'est toi que j'aime! 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



27 



Le digne M Taparel se rappro- 
cha de Paul Matassin pour ne pas le 
laisser échapper. Cornélie paraissait 
contrariée. 

Trop de popularité , Cabassol , 
beaucoup trop de popularité 1 Les 
habitants de l'hôtel Hippocrate 
avaient porté aux quatre coins du 
quartier la nouvelle de l'héritage. 
Comme ils manquaient de détails, 
ils en avaient inventé. On parlait 
de sommes fantastiques et de projets 
superbes pour les dévorer. Cabassol 
avait l'intention d'acheter l'Odéon 
pour en faire son hôtel et donner 
des bals dans la salle. Cabassol al- 
lait donner un punch monstre à 
tout le quartier, dans le grand 
bassin du Luxembourg, loué trè's 
cher pour la circonstance. 

Le magnifique Cabassol, un peu 
entraîné par les hommages rendus 
à son éclatante personnalité, avait 
donné des ordres au garçon et fai- 
sait- servir des rafraîchissements 
variés. 11 oubliait sa noble mission, 
le misérable, il trônait au milieu 
de ébouriffements de chevelures 
brunes, blondes ou indécises et des 
ondulations des plumes des cha- 
peaux féminins. Il continuait à 
confectionner d'innombrables ciga- 
rettes, et ce, malgré les coups d'oeil 
désespérés et les hum ! hum ! de 
M Taparel. 

Il était lancé, il négligeait Cor- 
nélie, la seule, l'unique jeune dame 
intéressante pour M e Taparel, es- 
clave de son devoir. Quant à Paul Matassin, délaissé par toutes les jeunes 
personnes, il ri'avait.pas beaucoup l'air de s'amuser non plus. 




Sortie triomphale de Bullier. 



23 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



Comme foui à côté les cuivres de l'orchestre commençaient une polka, 
M c Taparel prit un grand parti. 

— Mon neveu ! dit-il, il se fait tard, si nous offrions à souper à ces dames ! 
Les dames levèrent la tête avec une stupeur évidente. Jamais elles 

n'avaient vu d'oncle pareil, jamais, jamais, même celles qui dataient du 
Prado de 1860. C'était la première fois. 

— C'est véritablement ton oncle, dis, Loulou? demanda un chignon jaune 
doré. 

— De Castelnaudary, répondit Cabassol. 

— A la bonne heure! ils vont bien à Castelnaudary. Est-ce qu'ils sont 
tous comme ça? 

— Mon oncle, répondit Cabassol élevant la voix, au nom de toutes ces 
aimables jeunes personnes j'accepte votre invitation ; prenez le bras de 
Matassin, je veux qu'il soit des nôtres ! 

— Où soupons-nous? demanda une dame, à la brasserie? 

— Allons donc ! répondit M e Taparel, une soupe au fromage, jamais de 
la vie! c'est un vrai souper, de l'autre côté de l'eau, dans un cabaret des 
boulevards. Est-ce accepté ? 

— Accepté ! répondirent les jeunes personnes en se levant. 
M e Taparel avait offert son bras à Cornélie et il 

entraînait Paul Matassin. Cabassol le suivit, escorté 
de toutes ces dames. Cette sortie ne s'effectua point 
sans un grand tapage de tables remuées et de chaises 
renversées. L'orchestre s'interrompit de lui-même 
au milieu de sa polka, on monta sur les tables pour 
voir passer le cortège. Les municipaux de service 
ouvraient de grands yeux. 

— Combien de voitures, mon empereur? deman- 
dèrent les gamins à la porte. 

— Six, répondit majestueusement Taparel. 

Les municipaux ouvraient , _ > . • 

de grands yeux. Et le notaire ht monter Cabassol et Matassin avec 

Cornélie et une petite dame dans la première voiture. 

— J'ai mon plan, dit-il tout bas à Cabassol. 

M. Taparel s'en fut successivement à chacune des cinq autres voitures 
et parla ainsi aux cochers : 

— Quarante francs de pourboire ! Voici mes ordres : Vous suivrez la 
première voiture pendant cinq minutes, puis vous tournerez à droite ou à 
gauche, vous prendrez les petites rues et vous irez déposer votre chargement 
60us l'arc de Triomphe de l'Étoile. Est-ce compris? 

— Compris, bourgeois I 




LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



29 



Jlliuilip'li 










_. Et maintenant, s'écria ostensiblement M« Taparel, au boulevard, 
mais par le plus long, pour nous ouvrir l'appétit 1 _ 

« Les passagères des einq voitures l'appelèrent et s'engagèrent a ne une 
petite place près d'elles à ce modèle des oncles passés, présents et futurs 
mile notle grimpa sur le siège de la voiture de Cabassol, en déclarant 
qu'il préférait faire le voyage en lapin. ■ „„ n „i,H„„ Au 

Les voitures s'ébranlèrent au milieu des hourras de la populat,o„_ Au 
carrefour de l'Odéon, la première voiture seule s'engagea dans la rue Dau- 
phine, les autres prirent les petites rues et disparurent. 

Sur le siège, le notaire se frottait les mains. 

ri T— après la voiture arrivait à la porte d'un des grands 
restaurants du boulevard. M- Taparel rabattit son chapeau sur ses yeux, 



30 . LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



releva le collet de son pardessus pour ne pas être reconnu par quelque 
client indiscret, et grimpa lestement l'escalier des cabinets particuliers. 

, — Ouf! fit-il en se laissant tomber sur le sopha capitonné, ouf! ce n'a 
pas été sans peine... Ah! Badinard, du haut du ciel, tu dois être content, 
ton exécuteur testamentaire se donne du mal ! 

Cabassol et Paul Matassin retiraient leurs pardessus, les dames accro- 
chaient leurs chapeaux aux patères. 

— Allons ! mes enfants, dit le notaire, à table, et faites le menu. 

— Oui, mon oncle, répondit tout le monde à la fois, oui, notre oncle, 
le plus aimable des oncles! 

— Garçon, s'écria Cabassol, bisque d'écrevisses, perdreau truffé, homard 
et Champagne frappé. 

— C'est cela, fit M c Taparel, Champagne frappé, beaucoup de Champagne, 
mon neveu,... et pense à Badinard! ajouta-t-il' d'une voix grave. 

— Farceur ! s'écria Cornélie en frappant sur le crâne dénudé de M e Taparel. 

M e Taparel s'occupa spécialement de Paul Matassin et lui versa du Cham- 
pagne avec tant de sollicitude qu'au bout d'un quart d'heure Paul le faisait 
monter en grade et l'appelait papa. Cornélie était heureuse, elle avait profité 
d'un moment d'expansion de Cabassol pour lui parler d'un bracelet qui, selon 
son expression, lui tapait dans l'œil depuis six semaines, et Cabassol, contrai- 
rement à ses anciennes habitudes, ne lui avait pas prêché le mépris de la bi- 
jouterie. 

Bientôt le souper devint tumultueux. Cornélie était tendre ; son amie, qui 
répondait au doux nom de Veloutine ou Valentine, on ne savait pas exac- 
tement, chantait Coco dans le Trocadéro avec des larmes dans la voix. 

Paul pleurait dans le sein de M Taparel et lui faisait des confidences au 
sujet de Cornélie dont l'infidélité chronique lui torturait le cœur et qu'il se 
proposait décidément de remplacer par une jeune personne plus candide. 

— Baste ! aimez-la tout de même, lui répondait le notaire, elle est un peu 
légère, mais elle est charmante 

— Elle est charmante ! répétait Paul en versant de nouvelles larmes dans 
son verre. 

M e Taparel tout en se réservant le plus possible commençait à sentir un 
certain mal de tète le gagner peu à peu ; mais il se raidissait contre l'étour- 
dissement en pensant à Badinard et à ses devoirs d'exécuteur testamentaire. 

Tout à coup Paul Matassin poussa un cri de désespoir et se laissa choir 
dans les bras du notaire. Cabassol venait de jurer solennellement à Cornélie 
de faire déposer à ses pieds le lendemain même le bracelet de ses rêves, et 
Cornélie l'embrassait par-dessus la table sans le moindre égard pour la douleur 
de Paul. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 31 



— Cabassol! je m'en aperçois maintenant, c'est toi que j'aime ! Zul pour 
Matassin ! 

— Elle l'aime ! s'écria le notaire en se débarrassant de l'étreinte de Paul, 
elle l'aime!... Vengé!... 11 est vengé. Je constate!... Et d'un ! Et main- 
tenant, messieurs, tout à la joie ! Garçon, encore du Champagne ! 




Farceur! s'écria Cornélie en frappant sur le crâne de M c Taparel. 



— Ah ! murmurait Cornélie qui n'avait rien compris naturellement à la 
joie du notaire, ils vont bien les oncles de Castelnaudaçy ! 

Paul Matassin, pour endormir sa douleur, voulait se noyer clans le Cham- 
pagne ; au bout de cinq minutes il glissa sous la table. La jeune personne qui 
avait chanté Coco dans le Trocadéro pleurait aussi avec une extinctir.i de 
voix. Cabassol dormait sur la nappe, et Cornélie, tendrement appuyée sur son 
épaule, rêvait au fameux bracelet. 

Seul, M e Taparel était encore debout et à peu près lucide. Il promena un 
regard triomphant sur le champ de bataille et leva les bras en l'air. 
— Badinard ! s'écrie-t-il, tu es vengé d'un de tes 77 ennemis ! 

Et le digne notaire, avec la satisfaction du devoir accompli, allongea ses 
jambes sur le sopha, disposa quelques coussins sous sa tête, dénoua sa cravate 
se coiffa d'un foulard, et s'endormit. 

Le silence régna dans le cabinet tout à l'heure si tapageur, silence troublé 
seulement par les sanglots étouffés de Paul et par les ronflements de Cabasso 
et de mademoiselle Veloutine. 

A six heures du matin les garçons entrèrent et réveillèrent les dormeurs. 

— Un fiacre ! murmura le notaire d'une voix éteinte, après avoir soldé 
une respectable addition. 



32 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 




Les trairons tirent avancer un fiacre et aidèrent les soupeurs à descendre. 
Comédie el Yeloutine se soutenaient à peine, Paul dormait debout, et Gabassol 
ne valait guère mieux ; quant à M e Taparel, cette vic- 
time de l'austère devoir, il avait un mal de tète for- 
midable et le froid lui faisait claquer les dents malgré 
le foulard qu'il avait conservé sous son chapeau. 

— Où vont ces messieurs? demanda le garçon qui 
les mettait en voiture. 

M e Taparel donna son adresse d'une voix mou- 
rante et se glissa dans le fiacre entre Veloutine et 
Cornélie.. 
m« Taparel avait un mai de Le fiacre s'ébranla ; il avait à peine fait dix tours 

tète formidable. . , ... . , 

de roue que chacun avait repris son somme interrompu, 

On fut bientôt rue du Bac où demeurait M e Taparel. Le cocher descendit 

de son siège et sonna lui-même. 11 faisait petit jour, le concierge était debout. 

Ce fonctionnaire faillit s'évanouir à la vue du notaire que le cocher tirait du 

fiacre. 

— Souper d'affaires! prononça le notaire en essayant de reprendre sa 
solennité, souper à la chambre des notaires... 

Cabassol, Matassin et les deux dames étaient descendues de voiture et 
pénétraient dans la maison à la suite du notaire. Madame Taparel entendant 
du bruit dans l'escalier, ouvrit elle-même et poussa une exclamation... 

— Affaire Badinard! murmura son mari... affaire Badinard! 

Gabassol s'inclina, tant bien que mal, devant l'épouse de M e Taparel, Paul 
passa le dernier avec Cornélie et Veloutine, un peu surprises à la vue de la 
respectable notairesse qui était tombée dans un fauteuil et paraissait sur le 
point de s'évanouir. 

— Passons à l'étude, balbutia le notaire, c'est une affaire d'étude... 

Et prenant une lampe, il ouvrit la porte de communication avec l'étude. 
Ses compagnons le suivirent et s'installèrent du mieux qu'ils purent sur les 
chaises des clercs. Paul Matassin et les deux jeunes dames se trouvaient dans 
un état d'ahurissement impossible à décrire. 

— Elle esl forte celle-là! En voilà un oncle! murmurait Cornélie à 
l'oreille de Veloutine. 

Le notaire était rentré dans ses appartements ; on pouvait l'entendre donner 
des explications embarrassées sur sa conduite à la pauvre M me Taparel. 
Enfin il revint en poussant des soupirs de soulagement; sans doute il avait 
réussi à lui faire comprendre que les affaires sont les affaires.» 

.M Taparel se mit au bureau du principal clerc et tira un papier de. son 
portefeuille. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



33 



— N° 1, dit-il, M. Matassin... Rayé! 

Et comme M. Paul le regardait sans comprendre. 

— Souvenez-vous de Badinard ! dit le 
notaire avec sévérité. 

Un assez long silence suivit ces paro- 
les mystérieuses; chacun semblait mal à 
l'aise, sauf Cabassol qui dormait déjà du 
sommeil du juste sur un bureau. 

— Oh I que j'ai mal à la tête ! exclama 
>mfinM e Taparel. 

— Je voudrais bien du thé! gémit 
M lle Gornélie. 

— Mon enfant, je n'ai rien à vous re- 
fuser ; je vais dire à la cuisinière de nous 
préparer une forte infusion, ça nous fera 
du bien à tous. 

Une bonne tasse de thé bouillant ra- 
nima un peu les esprits des victimes de 
Badinard, le notaire avait toujours mal 
à la tête, mais il se sentait plus solide, 




Le mystère de l'Arc de triomphe. 



Liv. 5. 



:;i 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



Paul allait à peu près bien, quant aux deux jeunes dames, les couleurs leur 
revenaient à vue d'oeil. 

Seul Gabassol dormait toujours. 

A huit heures, un peu avant l'arrivée des clercs, M Taparcl empila dans 




La Cn du souper. 



une voiture ceux qu'il appelait ses clients pour détourner les soupçons de 
son concierge. Gabassol, toujours endormi, fut conduit dans le cabinet du 
notaire où il put continuer son somme en toute tranquillité. 

Qu'étaient devenues cependant les vingt-deux dames invitées à un souper 
monstre et empilées dans les cinq voilures retenues par M e Taparel? Nous 
avons dit que, sur les instructions du notaire, les cinq cochers, au lieu de 
suivre la première voiture, étaient partis en file, dans les petites rues pour 
gagner les Champs-Elysées. Ces dames ne s'étaient aucunement aperçues de 
la manœuvre, elles riaient d'avance en pensant au souper de l'oncle de 
C i-te]naudary. En apercevant les premiers arbres des Champs-Elysées, elles 
eurent un moment d'étonnement, mais se rappelèrent que l'oncle avait parlé 
d'une petite promenade pour ouvrir L'appétit. 

— Nous allons faire une partie de campagne! se crièrent-elles de voiture 
à voiture. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



35 



Et les rires recommencèrent avec quelques chansons répétées en chœur 
d'une voix aiguë. 

Tout à coup les voitures s'arrêtèrent, les cochers descendirent et ouvrirent 
les portières. 



— Nous sommes arrivées? 




Surprise de madame Tapa; 



— Je ne vois pas de restau- 
rant? 

— Allons ! les petites mères, 
c'est pour vous dégourdir les 
jambes! 

Quand tout le monde fut des- 
cendu, les cochers sautèrent vi- 
vement sur leurs sièges et repar- 
tirent au galop. 

— Eh bien, et Gabassol? 

— Et l'oncle? 

Vingt-deux exclamations re- 
tentirent, vingt-deux cris de 
désespoir. 

Le lendemain, les journaux 
du matin mettaient les popula- 
tions en rumeur par de sinistres 
petites notes en tête des faits 
divers : 



LE MYSTÈRE DE L'ARC DE TRIOMPHE. 



A la dernière heure, on nous apporte la nouvelle d'une aventure mysté- 
rieuse et probablement tragique: Des sergents de ville appelés par des cris 
lamentables aux environs de l'Arc de triomphe se sont trouvés en présence 
de vingt-deux jeunes dames en proie à la plus profonde douleur. D'après 
leurs déclarations, elles avaient été amenées là en voiture par une bande de 
malfaiteurs, et abandonnées après des scènes de violence épouvantables; tout 
le quartier, ordinairement tranquille, est en proie à la terreur. A demain des 
détails plus circonstanciés. 



36 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



VINGT-DEUX VICTIMES. 



Au moment où nous 
mettons sou? presse, la 
préfecture de police est 
en rumeur par suite de 
la découverte d'un épou- 
vantable crime ou plu- 
tôt d'une série de crimes 
commis dans la- soirée 
sous les arbres des 
Cbamps-Élysées. Ces 
borreurs rappelleraient 
les agissements de Trop- 
mann — en plus grand ! 
— Ce scélérat aurait-il ohé! ohé! i ui qu'a... qui qu'a vu cooo? 

lait école? On parle de vingt-deux victimes. Nous lançons nos reporters 
en campagne. Nous connaissons suffisamment leur flair et leur habileté 
pour être certain qu'ils seront bientôt sur la pisle des atroces criminels de 
cette nuit. 




UNE TÉNÉBREUSE AFFAIRE. 



Une tentative d'enlèvement sans précédent a été déjouée cette nuit par la 
police. Vingt-deux dames appartenant, dit-on, au meilleur monde, doivent 
la vie, plus encore, peut-être, à la vigilance des autorités. Enlevées brutale- 
ment, jetées dans des fiacres suspects, elles roulaient épouvantées dans la 
direction du bois de Boulogne. Des passants attardés dans les Champs-Ely- 
sées ont entendu leurs cris et donné l'alarme. 

Une enquête est ouverte. Nous en dirons' les résultats demain à nos lec- 
teurs. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



37 



III 



Une soirée à l'ambassade de Zanguebar. — Le Crocodile d'argent. — Négociation d'un 
emprunt hypothéqué sur trois cents lieues carrées de serpents à sonnettes. 



— Monsieur Cabassol! monsieur Cabassoll 

— Heinl qu'est-ce que voulez?... Jules!... Cornélie... 

Ce n'était ni Jules ni Cornélie, c'était M. Nestor Miradoux qui secouait 




L'ambassadrice de Zanguebar. 



Cabassol pour le faire sortir d'un sommeil durant depuis plus de six heures. 
Cabassol se redressa enfin et abandonna le fauteuil de M Taparel. Étonné 
d'abord, il regarda M. jVÇiradoux sans le reconnaître. Enfin il se rappela tout, 
l'héritage, le notaire, Bullier, Paul et la première vengeance. 

— Je vous demande pardon, dit-il, il me semble que je me suis endormi. 

— Oui, un peu, fit le principal clerc, mais vous n'avez pas de temps à 
perdre, il y a du nouveau !... 

— Quoi donc ? 

— Pendant que vous vous occupiez de la première affaire, je n'ai pas 
perdu mon temps, j'ai découvert l'adresse du vicomte de Champbadour. Je 



rapporte <l«>s indications précieuses sur la vicomtesse de Champbadour : cette 
dame se promène tous les matins de neuf à dix heures, à cheval, au Bois; 
c'esl là qu'on peut la rencontrer. Enfin j'ai obtenu pour vous et M e Taparel 
une invitation pour ce soir à l'ambassade de Zanguebar... 



-D 



éja 



— Oui, j'avais un prétexte, l'ambassadeur cherche à traiter, pour le prince 
de Zanguebar, d'un emprunt hypothéqué sur trois cents lieues carrées de forêts 
vierges avec leurs arbres, leurs lianes et leurs animaux. J'ai parlé adroite- 
ment de vous et de M Taparel, je vous ai annoncé comme étant les lumières 
de la finance, les flambeaux de l'économie politique. Alors l'ambassadeur m'a 
remis pour vous deux invitations à son grand dîner diplomatique de ce soir. 

Et Nestor Miradoux tira de sa poche une jolie carte sur bristol portant en 
tête les armes de Zanguebar. En même temps il laissa tomber un objet métal- 
lique que Cabassol ramassa. 

— Qu'est-ce que c'est que ça? 

— Ça? c'est une décoration que m'a donnée l'ambassadeur de Zanguebar. 
Il a été si content qu'il a été chercher cela dans son bureau, qu'il en a orné ma 
boutonnière en me disant : « Vous g'and homme ! vous, ami de Zan- 
gueba, ze fais vous zevalier du Gocodile d'azent ! » Et voilà, je suis chevalier 
du Crocodile d'argent, ça se porte à la boutonnière, et c'est en nickel. 

— Avez- vous de la chance ! 

— Oui, mais le secrétaire de l'ambassade a couru après moi et m'a 
réclamé 48 fr. 50 pour droits de chancellerie, et j'ai donné. 40 sous de grati- 
fication au concierge. 

— N'importe, chevalier, recevez mes félicitations! Et M e Taparel? 

— M e Taparel est un peu indisposé, il est retiré dans ses appartements, il 
vous prie de l'excuser... mais à six heures il sera sur pied, et vous pourrez le 
prendre en passant pour aller à l'ambassade. 

Cabassol, en sortant de chez le notaire, allait machinalement se diriger 
vers l'hôtel Hippocrate. 

— Suis-je bête! se dit-il en se rappelant son entresol de la rue Saint- 
Georges, je retournais vers ma pauvre petite chambre... Eh! sapristi, j'y 
pense, la rive gauche m'est désormais interdite. Et les petites clames de Bullier, 
les cinq voitures que ce brave M e Taparel a envoyées à l'Arc de triomphe ! 
On m'arracherait les yeux si l'on me tenait! Allons rue Saint-Georges et pré- 
parons-nous pour la soirée zanguebarienne. 

Il s'était passé tant de choses depuis la veille que Cabassol avait oublié le 
numéro de sa demeure ; il parcourut toute la rue Saint-Georges sans recon- 
naître sa porte. Comme il hésitait entre trois ou quatre maisons, il prit le 
parti de s'informer près des concierges. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



39 




A l'étude. — En voilà un oncle! murmurait Cornclie. 



— M'. Gabassol, s'il vous plaît? 
-- Nous n'avons pas ça ici. 

Il alla plus loin. 

— M. Gabassol? 

— M. de Gabassol, à l'entresol, la porte à gauche. 

— Merci ! 

Gabassol sonna enfin chez lui et reconnut avec satisfaction son groom. 
Les quelques heures qui lui restaient furent consacrées à la toilette. Gabassol 
voulait être étincelant pour paraître devant une ambassadrice. A cinq heures, 
habillé, barbifié, coiffé en parfait gommeux avec trois mèches tombant en 
pointe au milieu du front, Gabassol fit venir une voiture et se dirigea vers 
l'étude de M e Taparel. 

Cette fois, il traversa l'étude en homme nourri dans le sérail et entra chez 
le notaire. 

L'étude le connaissait bien, on ne parlait que de lui et des dérangements 
que la succession Badinard causait à M e Taparel, jadis si casanier. Un jeune 
clerc avait trouvé sur son bureau des épingles à cheveux, un autre avait, en 
arrivant le matin, ramasse une jarretière rose, sous sa chaise! C'en était assez 
pour bouleverser ces jeunes imaginations. En interrogeant adroitement le 
concierge, on avait appris le retour de M c Taparel à six heures du matin, avec 
des clients et des clientes d'allures bizarres. Étrange ! étrange ! Et toutes ces 




courses ! tout ce remue ménage' d'une étude jadis si tranquille ! Le principal 
clerc M. Miradoux savait tout, mais il était impénétrable. 

M e ïaparel terminait sa toilette. 

— Je suis à vous, mon cher ami, dit-il en 
entendant la voix de Cabassol, je suis à vous. 
J'explique à M me ïaparel que ce soir l'affaire 
Badinard nous conduit dans le grand monde 
et que nous n'aurons pas les ennuis de la soirée 
d'hier. 

— Madame, s'écria Cabassol, je vous con- 
jure d'oublier les bizarreries de notre arrivée 

un jeune clerc avait ramassé une ce matin ; hier, c'était une soirée irrégulière, 

jarretière rose. ; . 

tout à fait irrégulière, les exigences de notre 
tâche nous avaient conduits, votre mari et moi, dans un monde un peu... 
dans un monde légèrement... 

— Oh! fît M mc Taparel en baissant les yeux, épargnez-moi ces détails! 

— Bref, dans un quart ou un huitième de monde à peu près! Mais aujour- 
d'hui, madame, c'est dans la haute aristocratie, dans les salons diplomati- 
ques, dans le grand monde enfin, que la succession Badinard nous entraîne! 

— Monsieur Cabassol, vous me tranquillisez! au moins M. Taparel n'aura 
pas sujet de s'exposer à une autre migraine... 

M c Taparel ayant complété par un nœud majestueux sa solennelle cra- 
vate blanche, on pouvait partir. 

— Ah ! mon jeune ami, s'écria le notaire en montant en voiture, j'ai 
passé une journée cruelle, le notariat, comme la religion, a ses martyrs! 

L'hôtel de l'ambassade zanguebarienne était situé avenue de Friedland, 
au fond d'un petit jardin bien ombragé. En l'honneur de ses hôtes, l'ambas- 
sadeur avait suspendu sous les arbres des guirlandes de lanternes vénitien- 
ru - et japonaises, et caché sous un massif une demi-douzaine de musiciens 
qui jouaient sur des pistons et des trombones criards les airs nationaux 
français et zanguebariens. De loin l'hôtel avec ses lanternes, son orchestre, 
avait une apparence de petit Mabille ; le cocher de Cabassol n'eut pas- à 
chercher le numéro, il s'arrêta devant la grille grande ouverte, au milieu 
d'un groupe de badauds émerveillés. 

Un suisse posté devant la grille frappa un coup de sa grosse canne. 
Il était superbe ce suisse : de sa face on ne voyait que deux yeux blancs 
roulant avec impétuosité et l'ouverture rouge d'une bouche fendue par un 
large sourire; au-dessus de cette, boule noire se dressait un immense 
chapeau rouge galonné d'or et garni de plumes blanches. Le reste de l'in- 
dividu était perdu dans une grande houppelande également rouge et or, 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



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Soirée diplomatique à 1 ambassade do Zanguebar. 



Liv. 6. 



timbrée sur la poitrine d'une plaque aux armes de Zaagiîebar, crocodile 
d'or sous croissant rouge. 

Le coup de canne du suisse avait amené deux valets de pied à boule 
noire et livrée rouge, qui débarrassèrent MM. Cabassol et Taparel de leurs 
pardessus et les introduisirent dans 
un salon luxueux. L'ambassadeur vint 
au-devant de ces messieurs avec un 
sourire absolument semblable à celui 
de son superbe suisse. 

— Bonsoir, messieurs! dit-il, vous 
bien gentils, bien aimables pou Zan- 
gueba, venez qu Q . je vous pésente à 
l'ambassadice I 

— Excellence, c'est le plus cher 
de mes vœux! répondit M Taparel. 

Dans le fond du salon, au milieu 
d'un cercle d'invités des deux sexes 
mais tous également noirs, l'ambas- 
sadrice causait dans un langage bi- 
zarre tenant le milieu entre le fran- 
çais et le zanguebarien. Les hommes 
étaient irréprochables de tenue, tous 
vêtus de l'habit noir, tous cravatés de 
blanc, et tous admirablement coiffés 
par des artistes qui avaient dû passer 
beaucoup de temps et user pas mal 
de pommade, pour donner à leurs 
chevelures crépues le tour exigé par 

la mode, c'est-à-dire une raie au milieu de la tête et quelques mèches pla- 
quées sur le front. 

Les femmes, très élégantes aussi, étaient plus bizarres d'apparence, leurs 
épaules noires sortaient de corsages à teintes éclatantes, de robes collantes 
roses ou jaunes enrichies de bandes de dentelles; mais, dans ces groupes 
à têtes noires, ce qui tirait l'œil avec le plus d'intensité, c'était l'éclatante 
blancheur des mains, couvertes de splendides gants blancs; hommes et 
femmes gesticulant avec animation, on voyait sans cesse passer et repasser 
toutes ces mains aux doigts déliés, blanches comme des mains de plâtre. 

— Gère amie ! zézaya gaiement l'ambassadeur, permettez-moi de vous 
pésenter MM. Cabassol et Taparel, deux éminentes personnalités de la 
finance... 




Le suisse de l'Ambassade. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



— Madame! firent Cabassol et Taparel en s'inclinant profondément 
devant un groupe de dames dont les visages et les épaules offraient toutes 
les différentes nuances des noirs, depuis le pur cirage jusqu'au gris tirant 
sur la sépia. 

— Laquelle est l'ambassadrice? pensait Cabassol, ô mon Dieu! faites 
qu'elle soit au moins passable ! 

Une dame modelée dans une robe d'un jaune éclatant, soutachée de vert 
tendre et garnie de rubans roses, adressa le plus gracieux des sourires aux 
deux éminentes personnalités de la finance et répondit en minaudant et 
en scandant chaque parole d'un léger coup d'éventail : 

— C'est bien aimable à vous, messieurs, d'embellir notre réunion... 
vous charmants!... 

Les deux hommes s'inclinèrent 
plus profondément. 

— Elle nous trouve charmants, 
murmura le notaire. 

— O doux espoir! murmura Ca- 
bassol enchanté de voir que l'am- 
bassadrice était d'un noir un peu 
moins foncé que l'ambassadeur. 

Et il appuya la main sur son cœur 
en jetant à l'aimable dame un re- 
gard qu'il fit aussi brûlant que pos- 
sible. 

— Asseyez-vous, messieurs, je 
vous prie, poursuivit l'ambassadrice, 
vous charmants, je vous assure, vous 

sympathiques au Zanguebar, Zanguebar heureux! 

— Oh oui ! fit audacieusement Cabassol, nous sympathiques au Zangue- 
bar, et surtout à Zanguebariennes... si jolies! 

— Zembo! s'écria l'ambassadrice en se levant, Zembo ! je vous prie? que 
signifie? vous pas poli, vous oubliez de décorer ces messieurs!... c'est mal ! 

— Oh ! pardon ! fit l'ambassadeur en se précipitant, excusez ce petit 
oubli... ze suis distrait... le plaisir de recevoir ces messieurs me troublait... 
mille excuses ! mille excuses ! 

Et le bon ambassadeur faisant des gestes de désespoir, fouilla rapidement 
dans toutes ses poches en paraissant y chercher quelque chose. Enfin il en 
tira deux petits crocodiles semblables à celui de Miradoux. et, tout en conti- 
nuant à s'excuser, il se mit en devoir d'en accrocher un à la boutonnière de 
chacun de ses invités 




Les artistes avaient dû passer beaucoup 
de temps. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 




Grand diner à l'ambassade de Zanguebar. 



— Ze vous fais zevalier! dit-il en frappant gravement sur l'épaule de 
Cabassol, zevalier de l'o'd'e du Gocodile d'azent!... 

Pendant que l'ambassadeur répétait la même cérémonie avec le digne 
M e Taparei, Cabassol prodiguait les remerciements et les galanteries à 
madame l'ambassadrice. 

— Croyez, madame, à toute ma joie d'approcher de la plus séduisante 
des ambassadrices, de la. fleur tropicale implantée des rives du Zanguebar 
dans nos salons parisiens qu'elle réchauffe de sa grâce et de... Je le disais 
encore la semaine dernière, notre Europe périrait de froid et d'ennui si, de 
temps en temps, les contrées plus favorisées du Ciel ne lui envoyaient 
quelques beautés écloses sous les rayons ardents de leur soleil, dans 
la verdure des forêts vierges ! 

— Oh ! vous flatteur ! répondit à la fois tout le cercle des dames, en 
jouant modestement de l'éventail. 

— Moi juste ! s'écria Cabassol. 

Un majestueux valet, aussi nègre que l'ambassadeur, vint majestueu- 
sement glousser quelque chose à la porte du salon. Cabassol comprit que 
cela voulait dire : 

— Madame est servie 1 

Aussitôt toute la. société se leva pour passer à la salle à manger. Cabassol 
offrit, avec une désinvolture tout à fait ancien régime, le bras à l'ambassa- 
drice. M e Taparei n'eut pas la peine d'offrir le sien à personne, une dame 



46 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



d'un noir intense s'empara de son bras gauche, et une dame au teint cho- 
colat se saisit de son bras droit. 

La table était somptueusement servie, mais rien n'égalait le luxe de 
valets déployé par l'ambassadeur : chaque convive en avait un ou deux 
derrière sa chaise, quand ce n'était pas trois, tous plus nègres les uns que 
les autres et tous couverts de la superbe livrée rouge et or, avec des petits 
crocodiles sur les boutons. 

— Ce sont mes secrétaires et mes attachés, dit l'ambassadeur à Cabassol ; 
les affaires de la chancellerie expédiées, ils cherchent à se rendre utiles. 

Les convives s'étaient assis, l'ambassadeur promena un regard circu- 
laire sur la table et frappa sur un timbre colossal, qui résonna comme un 
tam-tam. 

— Boum ! fit intérieurement Cabassol après avoir sauté sur sa chaise. 

Ce signal sembla éleetiàser tous les secrétaires dorés à boule noire ; ils se 
précipitèrent dans tous les sens dans un désordre qui parut combler de 
satisfaction l'heureux ambassadeur. 

— Est-ce qu'ils vont faire de la gymnastique ? se demanda Cabassol 

— Ahl ça, est-ce qu'ils vont nous jouer une pantomime, se disait M e Taparel 
légèrement inquiet. 

Mais un secrétaire plus doré que les autres, plus couvert de passemen- 
teries et d'aiguillettes, et de plus coiffé d'une perruque poudrée à blanc, 
venait d'entrer apportant le potage avec la solennité d'un magistrat chargé 
de présenter sur un coussin de velours les clefs de sa ville à un monarque. 

Le potage fut servi au milieu d'un tourbillonnement de têtes noires et de 
livrées rouges. 

Cabassol l'aborda avec une certaine défiance, mais dès la première cuillerée 
il eut la satisfaction de constater que la cuisine de l'ambassade n'avait rien 
de trop zanguebarien. 

— Hein ! pas mauvais ? demanda le majordome en se penchant avec un 
large sourire sur l'épaule de Cabassol. 

— Bono, bono, répondit notre héros. 

Les boules noires des secrétaires se balafrèrent d'ouvertures rouges et 
blanches, un rire joyeux leur fendit la bouche jusqu'aux oreilles, et ils redou- 
blèrent de précipitation dans leur service. 

Le beau majordome à la perruque poudrée les surveillait et les encou- 
rageait par de grands coups de poing dans le dos. Cabassol remarqua qu'il 
portait sur la poitrine un crocodile d'argent semblable à celui que l'ambas- 
sadeur venait de leur décerner. Le majordome était décoré aussi 1 

— Esselent, ce suprême volaille, dit une dame, esselent ! 

— Charmant ! répondit une autre. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



47 



— On croirait manger de la femme, fit un nègre avec un galant sourire. 

— Oh ! fît la première dame en essayant de rougir. 

— De l'ambassadrice ! s'écria Gabassol. c'est fin et délicat. 

Ce fut au tour de l'ambassadrice de minauder en se cachant derrière son 
éventail. 




Zo vous fais zevalier ! 



— Est-ce que l'on mange encore quelquefois son semblable à Zanguebar? 
demanda le notaire. 

— Oh ! dit l'ambassadeur, vieille coutume ! abandonnée ! hommes mal 
élevés quelquefois encore, mais bien rare, et puis pas manger semblable, 
manger femmes! 

— Oui, fit l'ambassadrice, eux aimer femmes, beaucoup! mais défendu! 

— Croyez bien que je le regrette, madame, manger ce que l'on aime, ce 
doit être délicieux. 

Et Cabassol prenant la main de l'ambassadrice y déposa un baiser, en 
même temps qu'il lui marchait sur le pied. 

L'ambassadeur voyant la conversation mise sur le Zanguebar s'empressa de 
saisir l'occasion pour placer quelques mots relatifs à l'affaire de l'emprunt. 

— Beau pays le Zangueba ! dit-il avec emphase, des a'b'es g'os comme 
l'obélisse de Pa'is, des lions g'ands, t'es g'ands, et mézants ! des se'pents, 
des cocodile?, un beau ciel, touzous bleu et touzous zaud ! Beau pays, 

p'ince puissant, mais besoin d'azent, pou payer fusils et femmes Ça t'es 

zer, t'èa Ter! 



48 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



— Avez- vous des chemins de fer ? demanda M e Taparel. 

— Des chemins de fer? oh! beaucoup, beaucoup, mais en p'ojet, vous 

pensez bien ! et nous en avons même trop Alors, le p'ince de Zangueba 

a pensé à une chose bien simple... besoin d'azent? un emp'unt! bien simple! 

— Bien simple ! firent Taparel et Cabassol. 

— Vous app'ouvez, n'est-ce pas ? un petit emp'unt, quelques millions, 
avec belles ga'anties... t'ois cents lieues ca'ées de territoire, les plus belles 
p'ovinces du Zangueba, terre fertile, t'op fertile même, a'b'es poussent 
t'op! ciel bleu... 

— Ah ! le ciel en est aussi? 

— Oui, ciel bleu, — t'op bleu! soleil t'op zaud! des rivières, — trop de 
rivières, elles débo'dent touzous ! végétation splendide, — t'op de vézétation, 
on peut pas passer ! Et du zibier, des lions, des éléphants, des rhinocéros, 
des hippopotames les plus g'ands et les plus beaux de l'Afrique, les plus 
mézants. Oh! pas de pays pour rivaliser avec Zangueba pour les animaux. 
Et des se'pents ! Que je regrette de ne pas avoir un se'pent de mon pays pour 
vous faire voir! en cinq minutes, ils avalent un cheval! oh! les se'pents de 
Zangueba, touchez pasl touchez pas! Et les cocodiles... c'est la gloire de 
ma pat'ie! aussi voyez, Zangueba a mis le cocodile dans ses armes! il y 
en a t'op ! 

— C'est splendide ! s'écria Cabassol, monsieur l'ambassadeur, vous m'é- 
merveillez ! qu'est-ce que le bois de Boulogne à côté du Zanguebar I... 

— C'est de l'herbe, de la toute petite herbe ! 

— C'est magnifique ! s'écria le notaire, trois cents lieues comme ça ! Et les 
habitants ? 

— Les habitants? il y en a pas ! ou s'il y en a eu, c'est peut-être dans les 
temps anciens, mais vous pensez bien que les lions, les rhinocéros, les se'- 
pents et les cocodiles les ont mangés ! On n'y va plus pour ne pas être mangé, 
c'est même ce qui fait la valeur de la ga'antie, pour not'e emp'unt, car puis- 
qu'il n'y va pe'sonne, on est certain que pe'sonne ne p'endra le pays ! Les 
voisins du Zangueba voudraient bien p'endre le pays, mais le Zangueba est 
tranquille, les lions et les cocodiles les manzeraient si eux essayaient! 

— Garantie superbe, belle ceinture de défense! prononça un monsieur 
d'un noir pur, au bout de la table. 

— Vous entendez ce que dit monsieur, il s'y connaît, lui militaire, lui 
général de la république de Haïti? 

— Garantie splendide ! s'écria Cabassol, je ne doute pas que les avantages 
de l'affaire et l'énumération des garanties de la garantie hypothécaire n'en- 
traînent les souscripteurs ! Monsieur l'ambassadeur, moi je vous garantis un 
grand succès ! madame l'ambassadrice, permettez-moi de boire au Zanguebar, 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



49 



à son ciel trop bleu, à son soleil trop chaud, à ses serpents trop méchants, à 
ses lions, à ses crocodiles, à son prince, à son emprunt, à son ambassadeur et 
surtout àsa charmante ambassadrice ! 

— Zembo! s'écria l'ambassadrice, à quoi pensez-vous, mon ami? vous 
distrait ! décorez ces messieurs ! 

— Pardon, madame, nous le sommes déjà, fit observer le notaire. 




rs les secrétaires de l'ambassade de Zanguebar. 



— Oui, mais du Crocodile d'argent, deuxième classe, il faut commencer 
par là, mais maintenant c'est le Crocodile d'or ! première classe I 

L'ambassadeur s'était levé, et il fouillait dans ses poches. Enfin il trouva ce 
qu'il cherchait, deux petits crocodiles d'or suspendus à des rubans bleus. 
Cabassol et Taparel s'étaient levés, la serviette à la main. 

— Alors, nous montons en grade? demanda Cabassol. 

— Oui, la deuxième classe, c'était indigne de vous, ze vous fais zevalier du 
Cocodile d'or ! 

Cabassol et Taparel s'inclinèrent. 

— Tout mon cœur est au Zanguebar et à sa gracieuse ambassadrice, mur- 
mura Cabassol en se rasseyant; mais je vous prie, madame, un petit renseigne- 

Liv. 7. 



ment? J'ai remarqué que vous dites de temps en bemps.Zemôo, cela veut dire, 
n'est-ce pas, quelque chose co mine sapristi? 

— Mais non ! mais non! Zembo, c'est le nom de mon mari, ce n'est pas 

sapristi ! » 

— Ah ! sapristi, mais alors... voyons votre mari s'appelle bien Zembo? il 
ne s'appelle pas Bocanda? 

Bocanda était le nom que Cabassol se rappelait avoir lu sous la photogra- 
phie de l'ambassadeur de Zanguebar ornant l'album de M mc Badinard. 

— Ce n'est pas lui ! Bocanda est le nom de notre prédécesseur, l'ambassa- 
deur d'il y a deux ans, répondit l'ambassadrice. 

— >■ De votre prédécesseur! murmura Cabassol d'une voix étranglée par 
l'émotion, de votre prédécesseur ! 

— Eh bien, eh bien, vous troublé ! vous malade? 

— Non, madame! pas du tout, au contraire! c'est le plaisir, l'émotion, le 
Crocodile d'or ! c'est l'orgueil d'être fait chevalier de première classe de l'ordre 
du Crocodile d'or... Mais, je vous prie, votre prédécesseur, Son Excellence 
M. Bocanda, qu'est-il devenu?... il est à Paris? 

- Oh non ! il a été disgracié ! il est resté huit ans à Paris sans parvenir à 
négocier l'emprunt qui doit servir à rendre au Zanguebar et à son prince leur 
splendeur d'autrefois ; alors il a été rappelé au Zanguebar et... 

— Et? 

— Et, pour lui témoigner son mécontentement, le prince l'a nommé gou- 
verneur d'une province éloignée, justement les trois cents lieues de forêts 
vierges dont nous parlions tout à l'heure. .. 

— Les trois cents lieues de crocodiles et de rhinocéros... 

— Précisément. 

— Excusez ma curiosité, madame, un de mes parents a beaucoup connu Son 
Excellence M. Bocanda ; les crocodiles et les rhinocéros n'ont-ils pas mangé 
leur gouverneur ? 

— Pas encore !... 

— Ah! je respire... 

— Pas' encore.. . mais jamais un gouverneur n'a pu durer plus de trois ans, 
il n'a encore fait que la moitié de son temps. 

Cabassol resta quelques minutes sans mot dire. Le vengeur de Badinard 
se heurtait dès le commencement à une difficulté imprévue. Zanguebar était 
loin et surtout malsain. Allait-il donc falloir entreprendre le voyage pour 
retrouver M. Bocanda dans ses forêts vierges, au milieu de ses crocodiles et de 
ses rhinocéros? Quelle catastrophe ! trois mois de voyage pour aller, trois mois 
pour revenir, cela faisait déjà six mois; et le temps de chercher M. Bocanda 
parmi .-es administrés. à la dent cruelle, et le temps de venger M. Badinard ? Et 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



5] 



les dangers sans nombre, les feligues, les fièvres et les lions? Décidément la 

situation de vengeur testamentaire n'était pas une sinécure ! Tout à coup 

Cahassol se rasséréna, une idée lui était venue. 

Tous les nègres se ressemblent, un ambassadeur de Zanguebar ressemble 

â un autre ambassadeur de Zanguebar, la preuve c'était que Son Excellence 

M. Zembo avait absolument la même tête que le Bocanda de la photographie. 

Pourquoi se tourmenter, pourquoi s'élancer à la poursuite de M. Bocanda? 

c'était comme représentant du prince de Zanguebar que S. Exe. Bocanda avait 

offensé Badinard, eh bien, c'est sur un re- 
présentant du prince de Zanguebar que 
l'on vengerait Badinard. 

Ce sophisme apporta quelque satisfac- 
tion à l'âme troublée de Gabassol. 11 res- 
pira ; mais en respirant il regarda du côté 
de M e Taparel pour voir s'il n'avait rien 
entendu de la conversation de l'ambassa- 
drice. 

Non. M e Taparel était entrepris par 
l'ambassadeur et, il subissait une descrip- 
tion enthousiaste et imagée du beau Zan- 
guebar. Il n'avait rien entendu. 

Tout était donc pour le mieux, mais il 
fallait se hâter, il fallait mener les choses 
tambour battant pour ne pas lui laisser 
l'occasion de reconnaître l'erreur de per- 




Beau pays le Zanguebar 1 



52 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



sonne. Notre héros Gabassol avait déjà pu reconnaître chez M e Taparel un 
formalisme un peu excessif dû à ses vingt-cinq années de notariat; ce for- 
malisme sans nul doute l'eût porte à exiger de Gabassol le voyage de Zanguebar 
et à lui faire affronter les crocodiles et les rhinocéros de Son Excellence 
M. Bocanda. 

— Ah 1 grand Dieu 1 pensa Gabassol, je me vois d'ici naviguant avec 
M e Taparel flanqué de M. Miradoux, débarquant chez le prince de Zanguebar et 
cherchant à travers les forêts vierges mal habitées, les traces de M. Bocanda ! 
Non, non, non, je ne veux pas donner aux crocodiles de Zanguebar du 
Gabassol à manger; je vengerai Badinard à Paris! De l'audace! de l'audace f 
encore de l'audace! 

Et il entama immédiatement les hostilités en marchant légèrement sur le 
pied de l'ambassadrice. Celle-ci se retournant vivement, Cabassol mit la main 
sur son cœur et dit, en lui lançant une œillade enflammée : 

— Il faut que l'emprunt de Zanguebar réussisse, il le faut! Je tremble en 
pensant qu'en cas de non-réussite, le prince confierait sans doute à M. i'am- 
bassadeur quelque poste au sein des forêts vierges. Je frémis à l'idée que 
notre charmante ambassadrice risquerait de se trouver un jour exposée à des 
désagréments avec les affreux crocodiles dont nous parlions tout à l'heure! 

Madame l'ambassadrice, pour toute réponse, sourit à Gabassol et lui laissa 
effleurer furtivement de sa moustache son gant blanc comme la neige. 

M e Taparel, se retournant en ce moment, surprit un regard triomphant 
de Cabassol et quelques signes d'une douce confusion sur la figure de 
l'ambassadrice. Le bon notaire, enthousiasmé, abandonna quelque peu la 
conversation de S. Exe. M. Zembo, pour faire de son côté les doux yeux à 
l'ambassadrice et pour lui marcher aussi sur le pied, en signe d'encoura- 
gement. 

Cependant le dîner tirait à sa fin. Les secrétaires se multipliaient; à 
les voir courir, paraître et disparaître, en exécutant des prodiges d'adresse 
pour ne pas se jeter les uns sur les "autres avec les plats, on les eût pris pour 
de simples clowns. Le sang des tropiques les travaillait. 

Enfin, le dessert ayant été absorbé, madame l'ambassadrice proposa de 
passer au salon. Cabassol se précipita pour lui offrir son bras et fut assez 
heureux pour obtenir la préférence sur un autre invité, le général haïtien, 
qui s'était levé en même temps que lui. 

L'ambassadrice, jouant nonchalamment de l'éventail, prit le bras de 
Cabassol pendant que le pauvre général s'en allait tout déconcerté s'adresser 
à une autre dame. 

L'ambassadeur et M e Taparel, les mains derrière le dos, avaient repris 
leur conversation géographico-financière. 



LA GRANDE MASCARADE. PARISIENNE 



53 




L'ambassadrice compromise. — Un rival de Haïti. — Nou- 
veaux désagréments causés par l'affaire Eadinard à l'in- 
fortuné M" Taparei. 



Déjà une dame et un monsieur, également foncés en couleur, s'étaient 
approchés du piano. 

— Est-ce que nous allons avoir une petite Bamboula? se demanda Ca- 
bassol. • 

Mais la dame et le monsieur, dédaignant la bamboula de leurs pères, se 
lancèrent à quatre mains à travers une rêverie mélancolique de Chopin; un 
groupe se forma autour du piano pour profiter des propriétés éminemment 
digestives de cette douce et poétique musique. — L'ambassadeur et le notaire 
continuaient leur promenade, les mains derrière le dos. — Cabassol, donnant le 
bras à l'ambassadrice, la conduisit dans l'embrasure d'une fenêtre sous les 



54 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



grandes feuilles des plantes exotiques, et mit la conversation sur les nuits 
zanguebariennes, sur leurs splendeurs et sur leurs dangers. 

La musique continuait, entraînant doucement les invités à travers les 
domaines éthérés du rêve; une délicieuse somnolence s'emparait de tout le 
monde, les tètes se penchaient, seul le bruissement des éventails accompagnait 
les rythmes étranges et crépusculaires du compositeur polonais. L'ambas- 
sadeur avait abandonné le notaire; enlevé par la musique, il était allé flirter 
avec une jeune Africaine noire comme la nuit. 

Cabassol causait toujours ; il avait repris le bras de l'ambassadrice et se 
promenait avec elle dans les salons. Là, sous l'abri des plantes tropicales, il 
pouvait presser tendrement son bras sous le sien et même effleurer de temps 
en temps les doigts de l'aimable dame, sauf à recevoir quelques légers coups 
d'éventail sur les siens. — Peu à peu il l'entraînait vers la serre, éclairée par 
des lampes à verres bleus de façon à imiter le clair de lune. 

— Quelle retraite embaumée ! murmura-t-il en s'asseyant sur un banc de 
léger bambou à côté, tout à côté, de l'ambassadrice; comme cela doit vous 
rappeler le Zanguebar et ses forêts vierges... Ah! madame, que ne suis-je 
moi-même un homme de ces terres ensoleillées, un enfant de ce ciel trop bleu, 
au lieu d'être le fils de ce Paris qui me semble maintenant froid, morne 
et désolé ! C'est là-bas que j'aurais dû naître, car je me sens une âme brûlante, 
un cœur tropical comme celui d'un Zanguebaricn ! 

— Vous trop aimable.,, vous plaisantez! balbutia l'ambassadrice en 
agitant son éventail. 

— Moi, je plaisante! s'écria Cabassol, pouvez-vous avoir la cruauté de dire 
cela... 

Si Cabassol n'avait pas pas été aussi occupé, il aurait pu entendre comme 
le bruit d'une altercation à la porte de la serre. Le piano continuait toujours 
dans le salon, et dans le jardin, l'orchestre loué par l'ambassadeur jouait des 
airs d'Oflenbach et de Lecoq pour se réchauffer. Cette musique avait du bon, 
elle couvrait la voix de M c Taparel disputant l'entrée de la serre au général 
haïtien. 

M e Taparel avait suivi de loin la conversation animée de Cabassol avec 
l'ambassadrice; dès qu'il les avait vus pénétrer dans la serre, il s'était dirigé 
du même côté pour défendre la succession Badinard contre les insdiscrets. 

Un autre aussi n'avait pas un seul instant perdu de vue l'ambassadrice, 
cet autre, c'était le général haïtien à l'œil jaloux. Lui aussi paraissait 
avoir le cœur féri par la gracieuse zanguebarienne, et déjà il avait paru sup- 
porter difficilement les galanteries prodiguées à son idole par l'audacieux 
Cabassol. 

Le notaire et le général haïtien s'étaient donc heurtés à la porte de la serre, 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



55 



le soupçonneux général aurait voulu passer, mais le notaire s'était cramponné 
à son bras. 

— Que pensez-vous, mon cher général, lui dit-il, des ravages du pliil- 
loxéra? 

— Je n'aime que le cognac, répondit brusquement le général. 

— Pardon, est-il vrai, comme je me le suis laissé dire dans un cercle 




W^iT-Ts*- 



Cabassol avait repris le braô de l'ambassadrice. 

bien informé, que la situation à Haïti devient de jour en jour plus alarmante? 

— Au contraire. 

— Permettez, cela dépend ! au point de vue conservateur, non pas ; sous 
un autre point de vue, peut-être, d'une autre façon encore, c'est différent. La 
situation est embrouillée, mais claire : ça va mal si vous êtes pour le pouvoir, 
ça va bien si vous n'êtes pas pour lui, ça va mieux si vous êtes pour le pré- 
tendant que vous croyez avoir le plus de chances, Tout est bien si... tout 

est mal si vous êtes de l'opinion contraire... Je ne veux pas vous influencer, 
mais il me semble que le nœud de la politique est là ! Toute la politique est 
là, dans tous les pays du monde, aussi bien à Haïti que dans la lune 

— Parfaitement raison, mais 

— Vous voilà bien, vous les vieux partis, toujours des objections... 

— Mais non ! 

— Mais si, vous êtes pour les mesures de rigueur, je vous voir venir... 
tenez, général, vous êtes un sabreur... 



56 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



— Pardon, laissez-moi passer ! 

— Non pas ! songez avez-vons seulement une bonne constitution... 

— Je me porte bien, mais... 

— Vous plaisantez, je veux dire, une constitution politique. Soulouque 
n'eu avait pas 

Dans la serre le dialogue entre Cabassol et l'ambassadrice devenait de plus 
en plus brûlant. 

— Et que sont les obstacles pour un homme comme moi! le fer, le feu, 
l'eau, les éléments déchaînés, foutes les brutalités de la nature,loutes les féro- 
cités des hommes blancs ou noirs, je braverais tout, je défierais tout, si je 
pouvais un jour espérer 

— Taisez- vous! 

— L«s défenses des éléphants 

— Je vous en prie !.... 

— La corne des rhinocéros 

— De grâce!.... 

— Le venin des serpents à sonnettes 

— Oh ! 

— La griffe des lions 

— Ah ! 

— Les dents des crocodiles ! ! ! 

— Grâce ! Cabassol, je t'aime ! ! ! 

Au même instant un grand fracas de vitres cassées retentit à l'entrée de la 
»serre, la porte s'ouvrit violemment, renversant quelques vases de faïence 
artistique garnis de. fleurs. Deux hommes parurent l'un poussant l'autre, et 
faisant tous deux une grande dépense de cris et de gestes. 

C'étaient M e Taparel et le général haïtien, l'un s'obstinant à passer et 
l'autre à le retenir. 

— Laissez-moi passer ! 

— Permettez! cette question politique est d'une importance... pour l'ave- 
nir de Haïti... 

— Laissez-moi..... 

— Jamais ! 

M 8 Taparel bondit en avant comme s'il était lancé par une catapulte. La 
catapulte c'était le général haïtien, qui n'avait pu se retenir en entendant 
l'ambassadrice murmurer le " Cabassol, je t'aime ! ! ! » 

La fli armante ambassadrice, terrifiée par cette invasion, se jeta dans les 
bras de Cabassol à moitié évanouie et tout à fait échevelée. 

— Oh ! ! ! rugit ]<■ général haïtien en se, dressant les bras en l'air devant ce 
tableau douloureux pour lui. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 




L'ambassadrice de Zanguebar compromise par Cabassol. 



Liv. 8. 



— Oh ! fit Cabassol légèrement troublé. 

— Oh ! fit le notaire en se frottant les mains. 

— Oh! fit l'ambassadrice d'une voix à peine perceptible. 

Mais le bruit des vitres cassées et les éclats de voix du général avaient 
appelé l'attention des invités du salon. S'arrachant aux enivrantes extases du 
piano, toute la société accourait croyant à un accident. M e Taparel vit le péril, 
il comprit que l'ambassadeur allait s'apercevoir du trouble de la pauvre 
ambassadrice et s'enquérir de la cause de cette émotion 

M e Taparel prit un parti héroïque pour détourner le danger. 

— Général ! cria-t-il d'une voix formidable, vous m'en rendrez raison ! 
Ces brutalités de corps de garde ne sont pas de mise dans les salons!... 
nous ne sommes pas chez Soulouque !... Quoi! au cours d'une paisible 
discussion politique, lorsque je vous fais part de mes idées sur l'avenir de 

la sur les choses générales sur le en particulier et vous vous 

emportez 

— C'est vous ! rugit le général. 

— C'est affreux, vousdis-je, c'est inconvenant, c'est inouï 

— Pourquoi me 

— Dans les annales du parlementarisme on n'a jamais vu ça! vous me 
direz que chez vous mais ce n'est 

pas une raison Enfin c'est scanda- 
leux!.... 

— Messieurs, je vous prie fit 

l'ambassadeur 

— Jamais ! s'écria le notaire Gé- 
néral I vous m'en rendrez raison ! 

— Tout de suite ! répondit le général, 
vos armes?... 

— Toutes 1 répondit le notaire avec 
un geste superbe. 

— J'ai servi dans l'artillerie, mais je 
ne veux pas profiter de mes avantages 
pour vous proposer l'obusier de monta- 
gne Donc 1 toutes les armes, le canon 

seul excepté ! 

— Gela m'est égal ! 

— C'est bien, nos témoins s'enten- 
dront pour le reste, j'ai là deux amis de 

Haïti qui voudront bien m'assister dans cette circonstance. 

— Je vais mettre vos témoins en rapport avec les miens. Voici M. Cabassol, 




Général, vous m'en rendrez raison I 



CO LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



je vais chercher un second témoin.... Voyons, un de ces messieurs. ... Ah ! 
voici mon affaire. 

Et M e Taparel se dirigea vers le seul invité de l'ambassade qui ne fût ni 
blanc ni nègre. C'était un brave Chinois, à la figure honnête et douce, qui 
n'avait pas dit un mot pendant le repas, et que le bruit de l'altercation avait 
réveillé dans le fauteuil où il sommeillait bercé par la musique 

— Permettez, fit l'ambassadeur, laissez-moi vous présenter ! M. Tchou- 

li-tching, jeune savant de Pékin, venu pour étudier les arts et les sciences de 
la belle Europe; M e Taparel, une sommité du monde des affaires! 

M c Taparel et M. Tchou-li-tching s'inclinèrent. 

M e Taparel mit rapidement le jeune Chinois au courant du service qu'il 
réclamait de lui, puis il l'aboucha avec Cabassol. 

Qu'allez- vous faire? dit tout bas Cabassol au belliqueux notaire, un 

duel, un vrai duel? 

— Il le faut bien, pour détourner autant que possible l'attention de l'am- 
bassadeur, voyez de quel œil il regarde l'ambassadrice, comme il l'interroge 
sur les causes de son trouble... Voyez, voyez, il a des soupçons, elle est com- 
promise aux yeux de toute la colonie zanguebarienne... Allons, allons, il 
nous faut maintenant terminer cette désagréable affaire avec le général 
haïtien en douceur, vous savez, en douceur 1 

— Un instant... Voyons, la trouvez-vous suffisamment compromise? 

— Oui, Badinard est vengé! 

— Très bien! alors je vais arranger l'affaire... Pendant que vous allez 
prendre congé de l'ambassadeur, je vais m'entendre avec les témoins de 
votre adversaire. 

Maître Taparel, laissant les témoins discuter les conditions de la rencontre, 
s'en fut présenter ses excuses à l'ambassadeur pour le regrettable incident 
qui terminait si mal une aussi délicieuse soirée. 

L'ambassadrice était encore toute troublée de l'aventure et dissimulait ses 
inquiétudes sous un jeu fébrile de l'éventail. L'ambassadeur semblait inquiet 
et la regardait les sourcils froncés. 

— Jouons serré ! se dit le notaire. 

— Monsieur, un mot, s'il vous plaît! dit l'ambassadeur en l'interrompant 
dès ses premières paroles... moi, pas content, moi furieux!... 

— Aïe! se dit le notaire, serait-ce un second duel? 

— Moi furieux! vous pas gentil! Comment au moment où Zanguebar 
compte su" vous, pour l'emprunt, vous allez vous battre en duel, vous cou- 
per en morceaux... C'est mal, bien mal! vous, existence précieuse! 

— Monsieur l'ambassadeur, croyez je suis profondément touché, je suis 
ému, vous le voyez, mais l'honneur l'ordonne, il me faut aller su»- le 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



61 



terrain... mais ne craignez rien pour l'emprunt, avec la simple énumération 
des garanties, il se fera tout seul. 

Gabassol pendant ce temps glissait quelques paroles gracieuses à l'am- 
bassadrice et se disposait à la retraite. Nos deux amis se dirigeaient vers la 
porte, lorsque un mot de la séduisante Zanguebarienne les rappela. 

— Zembo! mon ami, à quoi pensez-vous?... 




muso du notariat, que dois-tu penser de tout cela 



— Pardon, madame, fit Gabassol. mais nous le sommes déjà crocodile 
d'or, première classe ! 

— Oui, mais zevaliers seulement, ce n'est pas assez, ze vous fais offi- 
ciers I zangez les décorations... 

— Madame, nous sommes confus! * 

Et la toute gracieuse ambassadrice se mit en devoir d'orner de ses mains 



Manches — elles étaient admirablement gantées — la boutonnière de nos amis-, 
avec des crocodiles d'or plus grands et plus ornementés que ceux de simples 
chevaliers. 

Naturellement, nos amis ne voulurent pas s'éloigner avant d'avoir 
acquitté les droits de la chancellerie, afférents à leurs promotions succes- 
sives dans l'ordre du Crocodile d'or ; cela ne monta pour les deux décorations 
qu'à 175 fr., que M e Taparel remit au secrétaire de l'ambassade en échange 
des deux brevets. Les insignes, étant en doublé, coûtèrent 35 fr., cela faisait 
210 fr., plus cent sous de gratification au concierge. C'était pour rien. 

— Où allons-nous? demanda M e Taparel à Cabassol en quittant l'ambas- 
sade. 

— Nous allons chez Brébant... votre duel est difficile à organiser, nous 
n'avons pu rien terminer encore, et nous allons continuer la discussion en 
soupant légèrement. 

En effet le bon Chinois, le second témoin de M e Taparel, les attendait à la 
porte sur le trottoir ; à quelques pas de lui, le général haïtien et ses témoins 
attendaient aussi. 

Bientôt deux voitures se dirigèrent au galop vers le boulevard. 

— Sapristi! disait M e Taparel, j'aurais pourtant bien voulu prendre 
quelques minutes de repos avant de croiser le fer avec ce général... 

— Il est furieux, il veut se battre tout de suite, moi j'essaye de gagner 
du temps. 

— Vous savez, mon cher ami, je ne tiendrais pas à un duel à mort, je n'ai 
aucune soif de sa vie; ce que je voulais, c'était détourner les soupçons de 
l'ambassadeur et couvrir notre retraite... 

— Oui, mais vous avez été un peu vif avec le général... il veut une satis- 
faction ; il faudra, je le crains, une petite effusion de sang... 

— De son sang, alors ! 

— Oui, de son sang. En attendant, vous allez souper pour prendre des 
forces. 

— Ouf! fit le notaire, la succession Badinard m'en fait voir de cruelles !... 
si je n'avais pas à un haut degré le sentiment de l'honneur professionnel, 
je pourrais murmurer... Mais, vous voyez, je ne murmure pas!... muse 
du notariat, que dois-tu penser de tout cela ! 

Tout en disant qu'il ne murmurait pas, le brave notaire ne fit que gémir 
pendant tout le trajet sur les désagréments de l'affaire Badinard et en 
particulier sur celui d'avoir à s'aligner sur le terrain, lui simple exécuteur 
testamentaire, lui pacifique homme d'étude, avec un sabreur exotique. 

Le second témoin du notaire, le jeune Chinois, trouvant sans doute ces 
lamentations monotones, s'était endormi dans le fond du coupé. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 63 



Les deux voitures arrivèrent chez Brébant, sans s'être perdues, comme 
l'espérait secrètement M c Taparel. Le notaire et ses témoins s'enfermèrent 
dans un cabinet et le général haïtien avec les siens dans un autre 

— Eh bien, qu'allons-nous faire? demanda M c Taparel. 

— Souper d'abord, puis discuter avec nos adversaires, rédiger des procès 
verbaux... Il faut faire les choses régulièrement. Voyons, êtes- vous fort;'t 
l'épée? 

— Je ne sais pas, je n'ai «jamais essayé. 

— Et au pistolet? 




— Carabine rayée, accepté ! écrivit Calassol. 

— J'ai possédé dans ma jeunesse un pistolet à pierre, mais je n'ai jamais 
réussi à le faire partir, parce que le silex était égaré. 

— Bon, pas de science du tout. Mais l'intuition? Vous sentez-vous l'in- 
tuition ? 

— Dame, je ne sens rien pour le moment, mais cela peut se révéler 
sur le terrain. 

— Donc vous n'avez pas de préférence pour une arme quelconque, et vous 
nous laissez carte blanche! Attendons les propositions de nos adversaires... 

Le garçon, en apportant les écrevisses, remit à Gabassol un petit papier 
de la part du cabinet ennemi. 
Il contenait ces simples mots : 

BOIS DE VINCENNES, SEPT HEURES DU MATIN. 

— - Accepté I écrivit Cabassol en renvoyant le papier. 

— Il est une heure et demie, je pourrai dormir un peu, fit le notaire 



64 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



Dix minutes après le garçon revenait avec une seconde note : 

« Notre adversaire, dans sa provocation, a prononcé les mots : toutes 

les armes! Cependant nous tenons à préciser. Acceptez-vous la carabine 

rayée de précision? 

— De précision me semble inutile, dit négligemment le notaire. 

— Carabine rayée, accepté ! écrivit Cabassol. 

Le temps d'avaler un léger doigt de Champagne, 
et le garçon revint avec une nouvelle note diploma- 
tique, aussi laconique que les autres. 

REVOLVER A DOUZE COUPS. 

— Tous chargés? demanda M e Taparel. 

— Je ne sais pas, répondit le garçon. 

— Accepté ! écrivit héroïquement Cabassol. 
La quatrième note arriva au bout de cinq minutes 

avec ce mot. 

B0WIE-KN1FE DE 44 CENTIMÈTRES. 

— J'aimerais mieux la taille au-dessous, fit ob- 
server M e Taparel. 

— Baste 1 fit Cabassol, ne lésinons pas; dans ces 
circonstances-là quelques centimètres de plus ou de 
moins font très peu de chose. Accepté! Et mainte- 
nant, achevons tranquillement de souper, car je 
suppose que c'est fini. Monsieur Taparel, un peu de 
cette mayonnaise? 

— Allons, fit M Taparel, un peu de gaieté ce soir, en attendant la séance de 
découpage avec ce féroce Haïtien ! 

Au moment où il allait vider son verre, le garçon rentra avec une nouvelle 
note ainsi conçue : 

IIACDE DE MARINE AMÉRICAINE. 




Le second témoin de 
M» Taparel. 



— Encore ! s'écria le notaire bondissant de son siège. 

— Ne vous fâchez pas, dit Cabassol en le rasseyant de force, attendez, je 
vais leur répondre ! 

Et il parafa la proposition haïtienne d'un accepté énergique suivi de ces 
mots : 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



COUTEAU A SCALPER ! 



— Allez! dit-il au garçon. 

Le Chinois, qui n'avait pas encore prononcé une parole, frappa sur l'épaule 
de M e Taparel et lui dit en cherchant ses mots : 

— Pardon 1 je voudrais dire une petite chose... 

— Tiens ! vous parlez français ! 
voyons, vous voulez peut-être proposer 
une arme de votre pays... 

— Non 1 je suis un paisible lettré, 
j'étudie la littérature et pas la coutellerie, 
je voulais dire, votre adversaire est un 
homme terrible, il est de Haïti, haï-t-ill 
hai-t-ill 

— Oh! fit M e Taparel. 

— Gomment! s'écria Cabassol, c'est 
pour apprendre ces choses-là que votre 
gouvernement vous envoie ici avec une 
petite pension ; mais vous pervertirez 
votre pays à votre retour 1 




Arrivée de la noce Cabuzac au restaurant 



LlV. 9. 



66 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



Le jeune Chinois rougit et s'inclina modestement. 
— Carabine, revolver, bowie-knife, hache de marine et couteau à scalper... 
énumérait le notaire, un arsenal complet... Ah! l'affaire Badinard!... Mais, 
dites-moi, messieurs, vous oubliez de fixer la distance entre les combattants... 
Vous savez, ne lésinez pas, donnez-nous nos aises ! 

— Mais, comme vous n'êtes pas sûr de votre adresse, à votre place je pré- 
férerais cinq ou six pas ! 

— Non, non, fit le notaire, la carabine porte à mille mètres, je veux le 
compte... 

L'arrivée 4u garçon l'interrompit. 

— Bigre! murmura M Taparel, notre féroce 
haï-t-il va proposer à bout portant ! 

Le garçon portait cérémonieusement un grand 
papier sur un plateau. Cabassol s'en saisit rapi- 
dement et le déploya. 

C'était un plan du bois de Vincennes. 

Aux deux extrémités du bois se voyaient une 
grosse croix à l'encre rouge, et, dans le bas, les 
Haïtiens avaient écrit : 

CHOISISSEZ. 




Le garçon revint avec la naine 
encore plus grave. 



— Comprends pas? écrivit Cabassol en ren- 
voyant la carte. 

Le garçon revint bientôt avec la mine encore 
plus grave qu'auparavant. 

— Messieurs, dit-il, je suis chargé de vous fournir les explications. Vos 
ennemis veulent le duel à l'américaine, la chasse à l'homme à travers le bois ! 
Les deux adversaires entreront dans le bois de Vincennes, l'un par Saint- 
Mandé et l'autre par Joinville, à sept heures moins un quart, les montres 
réglées l'une sur l'autre ; à sept heures, la chasse commencera, ils se cher- 
cheront et tireront à volonté. Voilà I 

— C'est un peu fatigant, dit le notaire. 

— On ne tire pas sur les témoins, surtout? fit Cabassol. 

— Je ne crois pas, monsieur. 

— Eh bien? demanda Cabassol au notaire. 

— Accepté! s'écria M e Taparel, accepté! je choisis le côté de Saint-Mandé... 

— Alors, reprit le garçon, tout est réglé. Maintenant, ces messieurs deman- 
dent que deux des témoins, un de chaque côté, soient délégués pour aller cher- 
cher chez un armurier les armes et les cartouches. 




— J'y vais ! dit Gabassol en se levant, mon cher monsieur Taparel, vous 
pouvez vous en rapporter à moi, je prendrai ce qu'il y aura de mieux. 

M e Taparel et le Chinois restèrent seuls. 

— Si nous faisions un petit somme ? proposa M e Taparel. 

— Si nous en piquions un? répondit le Chinois. 

M e Taparel regarda d'un œil inquiet le naturel de l'Empire du milieu, qui 
riait silencieusement. 

Le Chinois, étendu sur le divan, ronfla bientôt, mais le digne notaire tenta 
vainement de clore la paupière; les affaires d'honneur sont rares dans le 
notariat, profession pacifique ; c'était la première fois que la liquidation d'une 



En route pour le champ de bataille. 

succession le conduisait sur le terrain. Cependant il n'y avait pas à reculer 
l'honneur professionnel exigeait qu'il fit bonne contenance sous la carabine 
et le bowie-knife du Haïtien. 

— Et dire, songeait tristement M 6 Taparel, que pendant que nous nous 
préparons, le Haïtien et moi, à nous livrer à une orgie de sang, dans les 
cabinets voisins on soupe joyeusement ! Il y a tout à côté une dame qui rit 
sans se douter de nos idées de carnage... c'est peut-être la dernière fois que 
j'entends des rires féminins!... ÔBadinard, tu le vois, ton notaire, ton exécu- 
teur testamentaire pousse la fidélité au devoir professionnel jusqu'au sacri- 
fice! je vais périr peut-être à la fleur de l'âge, victime du devoir et mar* 

tyr du notariat!... Es-tu content de moi, ô Badinard, client difficile à con- 
tenter?... oh, ce Haïtien Quel tigre avec son arsenal!... Quel anihrcpp- 



63 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



phage!... Ah, si la chambre des notaires savait à quelles opérations de dé- 
coupage je vais employer ma matinée.. .mais buvons pour écarter ces images... 

La mission de Gabassol demanda une bonne heure ; il était bien près de trois 
heures du matin quand il rentra dans le cabinet, chargé d'un belliqueux bagage. 

— Voilà! fit-il en faisant résonner sur le parquet la crosse d'une carabine, 
Voilà! voilà, et voilà! 

Et il déposa sur la table un superbe revolver, un bowie-knife à la lame féroce 
une hachette et une lardoire que l'armurier avait décorée du nom de couteau 
à scalper. 




Des légions de noirs Haïtiens passaient devant ses yeux troubléi. 



— Vous n'avez pas prévenu la police, surtout ? demanda le notaire, qui se 
rattachait à un dernier espoir. 

— Soyez tranquille ! je n'ai rien dit, vous ne serez pas troublé dans votre 
massacre du Haïtien ! Et maintenant j'ai commandé une voiture pour six 
heures, vous pouvez essayer de dormir jusque-là. Installons-nous le plus com- 
modément possible et prenons des forces, nous en aurons besoin! 

Bientôt le silence le plus complet régna dans le restaurant ; à côté, dans 
le cabinet haïtien on dormait sans doute aussi, pour se 
préparer à la terrible lutte du réveil. Seul M e Taparel 
cherchait vainement le sommeil, il avait beau essayer, 
pour se refroidir le sang, de se réciter toutes les for- 
mules d'actes notariés possibles, et même d'inventer 
des complications d'affaires entre des personnages ima- 
ginaires, rien n'y faisait; le revolver, les cartouches et 
les "couteaux déposés devant lui sur la table le rame- 
naient toujours à la désolante réalité. 
Lt générai naitien. Devant ses yeux troublés passaient des légions de 




__ 



- 1 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



G9 



noirs Haïtiens brandissant des armes épouvantables rougies par le sang des 
notaires... 

Cabassol, à six heures sonnantes, se réveilla et sonna pour avoir l'addition. 

— Et ces messieurs d'à côté? demanda-l-il au garçon. 

— Partis il y a une demi-heure, répondit le garçon. Vous savez qu'ils 
vont jusqu'à Joinville? 




Dans les cabinets voisins on soape joyeusement! 



— C'est vrai, allons, en route ! 

Le cocher parut un peu surpris à la vue de l'arsenal ambulant qui s'ins- 
tallait dans sa voiture. 

— Ah! ah ! dit-il, on va se cogner, je connais ça ! Et ben, vous avez de 
la veine, bourgeois, je porte chance! il n'y a pas huit jours que j'ai chargé 
des messieurs pour un duel au pistolet à Meudon, et... 

— Et? demanda le notaire d'une voix pleine d'émotion. 



70 


LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 











y 



— Mon bourgeois n'a pas écoppé... 

— Et mon bourgeois n'a pas écoppé ; au contraire, il a flanqué une balle 
dans... 

— Dans... l'adversaire? 

— Non, dans les quilles d'un de ses témoins. 

— Vingt francs de pourboire ! s'écria le notaire, rempli d'un doux espoir. 
Le cocher, électrisé, lança ses chevaux à toute bride et partit en sifflant 

une fanfare guerrière. 

— Ah ! gémit M Taparel, qu'a dû penser M me Taparel en ne me voyant 
pas rentrer cette nuit!... 

— Tranquillisez-vous, répondit Gabassol, je lui ai télégraphié ces simples 
mots : 

« Retenu par affaire Badinard. Complications d'un caractère particulier 
exigent ma présence. Tout va bien. » 

Taparel. 

— Merci. Je vois que je puis maintenant être tout entier au général 
haïtien. 




LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



71 




Félicien Cabuzac. 



Un duel féroce au bois de Vincennes. — La troisième vengeance. — Le plus beau Jour 
de la vie de M. Félicien Cabuzac est troublé par des discussions violentes. 



L'aube se levait à peine, une aube pâle et triste de mars, lorsque le cocher 
débarqua ses bourgeois à l'entrée du bois de Vincennes. — Le notaire paya le 
cocher d'avance pour le cas où les hasards du combat l'entraîneraient trop 
loin pour retrouver la voiture, puis il ceignit une ceinture bleue apportée 
par Gabassol, y passa le revolver, la hachette, le bowie-Knife et le couteau 
à scalper et jeta sa carabine sur l'épaule. 

— Bonne chance I cria l'automédon ; faites comme l'autre de la semaine 
dernière ! 

— Quelle heure avons-nous? fit Gabassol en tirant sa montre, voyons, 
sept heures moins deux minutes. Allons, maître Taparel, voilà le moment, 
chargez la carabine et le revolver! A l'heure qu'il est, votre adversaire se 
prépare à se jeter sous bois pour marcher à votre rencontre... allons, voici 
sept heures ! en avant ! Utilisez chaque mouvement de terrain, rangez-voua 



72 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



derrière chaque arbre, sautez de buisson en buisson!... de l'œil et du jar- 
ret!... En avant! nous vous suivons à vingt mètres sur le côté. 

M p Taparel, enfonçant son chapeau sur ses yeux d'un geste énergique, se 
jeta dans le fourré. — Les témoins lui laissèrent prendre une petite avance 
et se glissèrent à sa suite sous les arbres. — Pendant dix minutes on avança sans 
prononcer une parole. M e Taparel marchait avec la prudence d'un Peau- 
Rouge, sans faire crier une branche d'arbre, sans déranger une touffe d'herbe, 
se rasant derrière chaque pli de terrain, et sautant comme un cabri, quand il 
avait à traverser un espace découvert. 

Tout à coup Cabassol et le jeune Chinois le perdirent de vue ; ils atten- 
dirent cinq ou six minutes, puis ils se risquèrent en avant. 

M e Taparel était invisible. Cabassol l'appela doucement, mais rien ne 
répondit. 

— Avançons, dit tout bas Cabassol. 

Le Chinois l'arrêta brusquement et lui montra un objet étrange, à une 
vingtaine de mètres, au milieu d'un buisson. 

— Qu'est-ce que cela? 

— C'est sa tête ! murmura le Chinois d'une 
voix entrecoupée. 

— Sapristi, c'est sa tête... ah! mais, est-ce 
que le Haïtien l'aurait déjà... 

La tête siffla doucement et s'agita. Cabassol 
et le Chinois respirèrent. Us se précipitèrent en 
avant et trouvèrent M e Taparel blotti au fond 
d'un fossé, la tête seule hors du trou, 
demanda sourdement M e Taparel. 







— C'est sa tète! murmura 
le Chinois. 



— Avez-vous entendu 

— Quoi? 

— Le son du cor, il me semblait qu'il n'avait pas été question de cor dans 
nos arrangements. 

— Mais non,... ah! je l'entends, c'est le tramway de Vincennes... 

— Ah! très bien, j'ignorais... maintenant indiquez-moi la direction de 
Joinville. 

— Par là, sur la gauche. 

— Merci, je vais opérer un mouvement tournant. 

Et le notaire sortit de son fossé et se dirigea sur la droite. 
Cinq minutes après, un nouveau sifflement du notaire appela les deux 
témoins qui s'empressèrent de le rattraper. 

— Qu'est-ce qu'il y a? 

— Des maisons, répondit tout bas le notaire. 

— Un restaurant! dit Cabassol... si nous allions déjeuner un peu, celte 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 




~rvEsicÔAR/i/r. scS. 



Le repas de noces de M. Félicien Cabuzac troublé par des discussions violentes. 



Liv. 10. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



promenade matinale m'a ouvert l'appétit... Rentrez votre carabine dans son 
enveloppe, cachez sous votre pardessus votre attirail guerrier et déjeunons! 
M Taparel accueillit volontiers l'idée de suspendre les hostilités. Il dis- 
simula, autant que possible, ses armes à feu et ses armes blanches et gagna 
le bord de la route. 

— Un instant! dit-il avant de quitter le couvert des arbres, allez donc 
voir si le restaurant n'est pas occupé par nos adversaires. 

— Mais, non, vous voyez qu'il ouvre à l'instant même; il n'y a personne. 
La route fut traversée rapidement, et les trois hommes pénétrèrent dans le 

restaurant. 




Trop de Champagne! 



— Une omelette et du jambon ! commanda Cabassol. 

Les garçons du restaurant parurent un instant surpris de voir des clients 
aussi matinals, mais ils s'empressèrent et conduisirent nos amis dans une 
grande salle du premier étage, consacrée ordinairement aux noces et festins 
de corps, et garnie d'une immense table pour cinquante couverts. 

— Belle position, fit le notaire en examinant les environs par la fenêtre, 
on soutiendrait un siège très facilement. Si nous attendions ici nos adver- 
saires ? 

— Votre adversaire! n'oubliez pas que nous ne sommes que vos témoins, 
répondit Cabassol. Attendons-le si vous voulez. 

Nos amis s'installèrent à une petite table dans un angle de la salle, le 
plus près possible de la porte, qu'il était nécessaire de surveiller. Le notaire, 
pour déjeuner plus facilement, posa sur la nappe son revolver, sa hache et 
son bowie-knife. Le garçon à cette vue parut peu un effaré. 

— Messieurs, dit-il, vous savez, nous avons un tir au pistolet dans le 



76 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



jardin, avec les balançoires et le jeu de boules, mais on ne tire pas dans les 
salons. 

— As pas peurl répondit Gabassol en s'étendant sans façon sur un di- 
van. 

— Et quel vin désirent ces messieurs? reprit le garçon, nous avons un 
petit blanc à vingt sous la bouteille dont vous me direz des nouvelles. 

— Du petit blanc I s'écria M c Taparel avec indignation, allons donc, pour 
un homme qui, peut-être, sera dans deux heures étendu sur le champ de 
bataille!... Du Champagne, et vivement! 

— Du Champagne ! s'écria Gabassol. 
— -Du Champagne! siffla le bon Chinois avec une voix de fausset, trois 

bouteilles ! 

Pour se distraire en attendant l'arrivée de l'omelette, Gabassol fit sauter 
d'un coup de bowie-knife le bouchon de la première bouteille de Champagne. 

— Ah ! qu'il est bon de vivre ! dit le notaire en mettant la main sur son 
cœur ; messieurs, je le sens maintenant, ma vocation ce n'était pas le notariat, 
c'était la vie d'aventures, fiévreuse, ardente, la vie de trappeur avec ses périls, 
ses fatigues, ses joies, ses combats dans le sentier de la guerre et ses petites 
noces au Champagne! Voilà ce qu'il fallait à ma nature indomptée, je m'en 
aperçois trop tard ! 

— Hourra ! cria Gabassol. 

— Hourra ! siffla le Chinois. 

— A bas le notariat! Vive l'affaire Badinard qui me procure ces joies! 
Que ne suis-je à la place de ce jeune Gabassol, que n'ai-je la mission d'ac- 
complir moi-même les soixante-dix-sept vengeances de Badinard, au lieu de 
mon simple rôle de constatateur ! 

Avant d'aller plus loin, avouons ce que décidément nous ne pouvons plus 
cacher. Depuis la veille, au dîner chez l'ambassadeur du Zanguebar, nos 
amis et leur acolyte le jeune Chinois ont absorbé bien du Champagne, on l'a 
peut-être remarqué. Qu'on ne les en blâme pas trop, les circonstances seules 
sont coupables ; Cabassol et M e Taparel avaient quitté l'hôtel avec une simple 
et légère émotion seulement, mais toute une nuit de discussions orageuses et 
de préparatifs sanglants, occasionnés par la fâcheuse collision avec le général, 
avait donné à cette émotion de singulières proportions, que l'omelette au 
Champagne du matin n'était certes pas faite pour diminuer. 

Cet aveu, fait en rougissant, soulage notre conscience et nous donne les 
coudées plus franches. Aussi nous n'hésiterons pas à déclarer sans réticences 
que M e Taparel, cette intelligence lumineuse, que M. Cabassol, jeune homme 
remarquablement doué, et que le jeune Chinois, dont nous avons oublié le 
nom, lettré de première classe, poète et prosateur, homme politique des- 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



77 



Une à occuper plus tard un poste important dans l'Empire du milieu, que ces 
trois éminenls esprits enfin, semblèrent pendant le déjeuner, bien obscurcis 
par le Champagne. 

L'omelette au jambon calma 
leur appétit. A la fin du repas 
et de sa bouteille de Champa- 
gne particulière, M e Taparel dé- 
clara qu'il avait sommeil et que 
nulle puissance humaine ne 
l'empocherait de dormir. En 
conséquence, il s'étendit sur 
une banquette, glissa quelques 
coussins sous sa tête et se coiffa 
d'une serviette. 

— Et l'ennemi ? s'écria Ca- 
bassol, si les Haïtiens se pré- 
sentent? 

— Vous êtes mes témoins, 
vous allez faire faction ! à la 
première alerte, vous me... re- 
veill... 

Et sans même achever sa phrase, le notaire ferma les yeux et s'endormit. 

— Le devoir, balbutia Cabassol en se levant, peut se concilier avec le 
repos, la commodité avec la sécurité ; mon cher mandarin, nous allons 
veiller... en dormant!... aidez-moi. 

Cabassol saisit l'extrémité d'une banquette, fit signe au jeune Chinois de 




Quelques jeunes cousines déclarèrent qu'elles no se 
marieraient jamais ! 




La conversation roula sur les désagréments du mariage. 



78 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 






prendre l'autre bout,et tous deux se mirent en devoir de la transporter jus- 
qu'à la porte de la salle. Le prudent Gabassol ferma cette porte à double 
tour et posa la banquette en travers ; cela fait il s'en fut avec le Chinois 
chercher une seconde banquette pour la placer contre la première. 

— Et maintenant, mon cher ami, que je vous ai enseigné la manière de 
fortifier un poste, je vais vous montrer comment l'on monte sa garde sans 
fatigue ! 

Gabassol s'allongea sur la banquette, remua un peu pour bien se caler et 
ferma l'œil. 

— Faites comme moi, dit-il en bâillant, le Haïtien ne nous surprendra 
pas, et nous nous réveillerons frais et dispos pour lui tenir tête!... Bonsoir, 
mon cher Chinois, mon petit dragon bleu, bonne nuit ! 

Le jeune Chinois, après avoir soigneusement roulé sa queue autour de sa 
tête, allait faire comme Cabassol, mais il réfléchit sans doute et revint vers 
la table. Prenant successivement les trois bouteilles de Champagne, il les 
goutta dans son verre et le vida consciencieusement. Ce devoir accompli, il 
revint à sa banquette et se coucha près de Cabassol. k 

Quel bon sommeil après tant de fatigues et de si nombreuses émotions ! 
Quel repos précieux et réparateur! M e Taparel rêva, il est vrai, du Haïtien, 
mais son rêve ne manqua pas de douceur; il songea qu'après trois heures de 
combat corps à corps, les cartouches épuisées, les haches brisées, les bowie- 
knifes ébrêchés, il réussissait à scalper son ennemi, et qu'il lui faisait grâce 
ensuite. 

Le calme le plus complet régnait donc dans la grande salle du restaurant ; 
il dura de neuf heures du matin à une heure et demie. Rien ne l'avait troublé, 
pas même les garçons du restaurant qui pourtant auraient bien eu le droit 
de déranger un peu ces singuliers clients. 

Au dehors il faisait un temps superbe ; le soleil, voilé le matin, avait dissipé 
son rideau de nuages et chauffait le bois de Vincennes de façon à éveiller 
bientôt les frondaisons printanières et à faire éclore les premières violettes. 
De toute la nature se dégageait une impression de douceur et de tranquillité 
vraiment délicieuses, les oiseaux sifflaient dans le jardin, le canon du poly- 
gone tonnait à intervalles réguliers, et de temps en temps retentissaient dans 
le fort, à peu de distance, des appels de clairon ou des sonneries de trom- 
pette de cavalerie. 

Tout à coup, le ronflement de Cabassol s'arrêta. Des bruits suspects 
avaient troublé son calme sommeil ; il ne bougea pas, mais il cessa de ronfler. 
Un tapage assez violent se faisait au dessous, au rez-de-chaussée du restaurant, 
puis des portes s'ouvrirent vivement, et le tapage retentit plus clair et plus 
vif. On montait l'escalier. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 7ft 



Deux secondes après, des cris et des appels retentirent dans l'escalier, et 
la porte fut vigoureusement secouée du dehors. 

— Aux armes ! s'écria Gabassol en se précipitant en bas de sa banquette 
et en jetant le jeune Chinois sur ses pieds. 

— Aux armes! répéta le notaire éveillé en sursaut, je ne l'ai donc pas 
bien scalpé? 

— Qui ça? 

— Lui ! le Haïtien... 

— Sans doute, puisque le voilà qui va enfoncer la porte... allons, allons, 
dn calme, procédons avec régularité... Qui vive? 




Deux dames le questionnaient sur les modes de son pays. 

— C'est la noce 1 répondit-on du dehors, ouvrez donc, farceurs ! 

— La noce? quelle noce? demanda M e Taparel à Cabassol. 

— Je n'en sais rien... mais ce n'est pas l'ennemi, ils n'ont pas d'accent... 

— Non ! alors puisque ce sont des gens paisibles, ouvrons et dissimulons 
nos projets. 

Cabassol et le jeune Chinois enlevèrent rapidement les barricades et 
ouvrirent la porte. 

Pressés sur le palier, serrés sur les marches de l'escalier, riaient et plai- 
santaient des braves gens en ribambelle, tous en tenue de cérémonie, avec 
des robes de soie, des chapeaux à grands fracas, des habits noirs, des redin- 
gotes imposantes et des cravates blanches noblement empesées. C'était bien 
une noce. En tête de la foule, une jeune dame tout de blanc vêtue et cou- 
ronnée de fleurs d'oranger, donnait le bras à un jeune homme cravaté, coiffé 
et frisé avec une perfection suprême. 

— Farceurs, fît le marié en donnant une poignée de main à Cabassol. 
Vous savez que les cérémonies nous ont mis en appétit, et vous barricadez 
la salle du festin ! 



1 



80 I.A GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



Comment vous portez-vous? demanda Cabassol légèrement ahuri en 

secouant la main de ce marié qu'il ne connaissait en aucune façon. 

Toute la noce avait fait irruption dans la salle, M 9 Taparel et le Chinois 
distribuaient des poignées de main sans rien comprendre aux politesses que 
leur prodiguaient des inconnus. Cabassol complimentait la mariée émue et 
rougissante. 

Vous nous avez donc précédés, disait le marié à Cabassol, l'attente à 

la mairie vous a ennuyés... moi, c'est incroyable comme ça m'a creusé. Aussi 
nous allons expédier un petit déjeuner sur le pouce, puis Ton se promènera 
dans le bois, et à six heures le grand festin I... Allons, à table, mon cousin! 

A table, mon cousin, dit gracieusement la mariée. 

Dites donc, mon nouveau cousin, glissa le marié dans l'oreille de 

Cabassol, est-ce que le Chinois est un parent ou un ami? Ça doit être un 
ami... Vous lui ferez chanter des drôleries de son pays, n'est-ce pas? 

Cabassol réussit à prendre M e Taparel à part. 

Je comprends tout, lui dit-il, le côté du marié nous prend pour un 

parent de la jeune dame, et le côté de la mariée pour un parent de l'époux ; 
ne brusquons rien, déjeunons avec la noce; l'omelette de ce matin est 
oubliée, il m'est resté une certaine lourdeur de tête qu'un léger repas dissipera. 

Mais, et mon adversaire qui bat le bois à ma recherche, s'il arrivait?... 

Baste! il ne nous trouvera pas au milieu de tout ce monde. Déjeunons 

d'abord, nous verrons ensuite. 

Déjà le jeune Chinois était à table entre deux dames qui le questionnaient 
sur les modes de son pays. Cabassol et M e Taparel s'installèrent chacun en 
face d'une fenêtre pour avoir l'œil sur la route. 

Le déjeuner fut naturellement d'une gaieté folle; la conversation roula 
surtout sur le divorce, sur les désagréments du mariage. Quelques jeunes 
cousines déclarèrent qu'elles ne se marieraient jamais ; les deux belles-mères 
commencèrent à verser quelques larmes et prirent M Taparel pour confident 
de leur douleur. Celui-ci, d'abord abattu par le mal de tête, avait peu à peu 
retrouvé son aplomb grâce à des moyens énergiques, c'est-à-dire en ingur- 
gitant quelques verres de ce petit vin blanc dédaigné le matin. 

Doucement ému par les confidences des deux mamans, il jugea convenable 
de prononcer quelques paroles bien senties pour répondre aux politesses et 
aux amitiés dont on l'accablait. 

— Je comprends, dit-il, toute la douleur d'une mère quand vient le jour 
qui doit la séparer de son enfant !... Il y a une romance là-dessus... Tralala... 
ta chambre sera vide! etc. Pauvre brebis qu'on traîne à l'autel, tu quittes 
le doux abri du sein maternel, pour suivre celui qui n'est trop souvent, hélas! 
qu'un infâme loup ravisseur! C'en est fait : le oui décisif, le oui terrible, le 



la grandi; mascarade parisienne 



Si 




A>«&<i 



oui fatal est prononcé, l'arrêt est sans appel, pleure, 
pauvre mère ! Un étranger s'est introduit subreptice- 
ment clans ta famille et t'a enlevé pour toujours celle 
qui devait être la consolation de tes vieux jours! Au moins, sera-t-elle heu- 
reuse? C'est si rare! mes amis! la statistique est là pour nous retirer nos 
illusions à cet égard : un mariage heureux est une exception, une de ces 
curiosités que l'on signale aux étrangers dans les villes où quelquefois il se 
produit de ces phénomènes... La statistique a réuni là-dessus des documents 
qu'elle n'ose livrer à la publicité, de peur des conséquences... 

— Ah mais, pardon ! s'écria le marié, il y a... 

— Mon gendre, laissez parler monsieur! gémit la tvelle-mère maternelle. 

— Pardon, reprit M c Taparel en se tournant vers ie marié, voulez-vous 
Liv . il. 



82 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



que je vous énumère les trop nombreuses causes de désordre et de malheur 
des mariages d'aujourd'hui? — Côté masculin, nous avons : l'ivrognerie, vins, 
liqueurs, absinthe ! la paresse : la jeunesse d'aujourd'hui n'aime pas le travail ! 
la brutalité : dans les classes bourgeoises, le mari, doucereux devant le monde, 
bat sa femme dans l'intimité ! l'inconduite, oui, jeune débauché, l'inconduite... 

— Si vous vouliez bien ne pas vous adresser à moi l hurla le marié. 

— Taisez-vous, mon gendre, 
s'écria la belle-mère, monsieur 
nous en apprend de belles sur vo- 
tre compte 1 [D'ailleurs j'avais pré- 
venu ma pauvre fille, je lui avais 
dit : Quand tu seras malheureuse, 
ne t'en prends qu'à toi, tu l'auras 
voulu 1 

— Laissez donc ce vieux raseur, 
dirent quelques jeunes gens en se 
levant de table, allons dans le jar- 
din, il y a des petits jeux, des ba- 
lançoires... 

La pauvre mariée venait de se 
jeter au cou de sa mère pour mê- 
ler ses larmes aux siennes. Une 
vieille cousine était en train de 
s'évanouir, et deux ou trois dames sanglotaient tout haut. 

Cabassol s'était levé pour prodiguer des consolations à la jeune épouse ; il 
faisait des signes à M e Taparel ; mais celui-ci était lancé, et il ne pouvait plus 
s'arrêter. 

— Je n'entends pas dire que les torts soient d'un seul côté ! au contraire, 
la Société de statistique a établi par des chiffres incontestables dans ses Tables 
officielles des mauvais ménages, qu'il n'y avait que 42 pour 100 de ménages 
troublés par le fait des torts masculins. Il reste donc 58 pour 100 de torts 
féminins 1 

■=- Oh ! firent quelques dames. 

— Vous paraissez mettre mes paroles en doute? reprit M c Taparel, je n'ai 
qu'à détailler les torts féminins et, en réfléchissant avec bonne foi, vous verrez 
que le chiffre de 38 pour 100 doit être faible. Voyons ! du côté des dames, nous 
avons : la coquetterie, immense source de désastres conjugaux 1 — la paresse et 
le désordre, la ruine des maisons! le.... la... Gomment dirais-je? les goûts 
folâtres, enfin, qui les portent à faire des cribles des contrats rédigés avec 
tant de soin par les notaires 




— Taisez-vous, mon 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



83 



tabler ûrnciELifcs, 

Torts (?iA\SCUUN3 
42. % 




Recherches de la Société de statistique. 



— Monsieur I s'écrièrent quelques 
dames. 

— Je ne fais pas de personnalités, je 

parle en général Eh! mon Dieu, tout 

cela est connu, archiconnu, cela se voit 
tous les jours, à toute heure, dans tous 
les quartiers ; la jeune dame montre un 
front sévère à son époux et elle minaude 
avec ses amis; un jeune homme, un con- 
trebandier conjugal, lui prend la main, 
elle le regarde d'un œil ému et languis- 
sant, un œil de carpe amoureuse... 

Un cri de colère poussé par le marié 
l'interrompit, le pauvre garçon montrait 
du doigt un groupe répondant parfaite- 
ment à la description imagée de M e Ta- 
parel. — C'était Cabassol qui cherchait à 
consoler la mariée en lui tapant tendre- 
ment dans les mains, tandis que, toute 
troublée, la pauvre jeune dame le regardait avec cet œil ému et languissant si 
sévèrement qualifié par le notaire. 

— Heureusement, continua le notaire 
sans faire attention au brouhaha, heureuse- 
ment nos législateurs ont enfin été touchés 
par les nombreuses plaintes qui s'élèvent 
vers le temple des lois, depuis tant d'an- 
nées... heureusement, dis-je, il y a le di- 
vorce... Plus de chaînes éternelles, plus de 
forçats rivés par un contrat de mariage in- 
destructible! ta femme te trompe, répu- 
die-la ! 

En vérité, quel joyeux repas de noce ! 
autour de la table du festin on pouvait 
compter cinq ou six dames évanouies, une 
vingtaine de personnes de tout âge et de 
tout sexe en pleurs et au moins autant en 
train de se disputer. De tous côtés on faisait 
respirer du vinaigre et l'on versait de l'eau 

, , . Recherches de la Société de statistique. 

sur la tête des plus malades. — Au centre, 

on gesticulait beaucoup dans un groupe formé autour des époux : le marié 



Tables ornciEiieà 
Tofvrs JFEMltfj)M$ 

Se 




84 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



criait, la mariée pleurait, et Cabassol recevait dos reproches indignés. 

— Mais enfin ! s'écria le marié dans un transport de fureur en s'adres- 
sant aux parents de sa femme, qu'est-ce que ce cousin que vous m'amenez- 
là?... ce monsieur qui vient, à ma barbe, taper dans les mains de ma femme... 
1.' jour de mes noces... 

— Ce cousin? mais c'est le vôtre, il n'est pas de notre côté. 

— 11 n'est pas de votre côté? 

— Non, non, et non! 

— Mais c'est un intrus, il n'est pas du mien non plus! Qui est-ce qui 
le connaît ici? Et l'autre, son ami, qui vient de nous faire un discours si 
plein d'à-propos... l'autre, qui dit que je bois, que ma femme me trompe 
et qui nous engage à divorcer? 

— Ce n'est pas notre parent? 

— Encore un intrus! Et le Chinois, 
ce n'est pas votre cousin non plus? 

— Non. 

— Ce sont des escrocs... venir manger 
notre repas, troubler mon ménage, et 
taper dans les mains de ma femme... vite, 
un garçon d'honneur pour aller chercher 
les gendarmes!... 

Tout à coup, un coup de feu retentit 
dans le jardin, sous les fenêtres de la salle 
du banquet, un second coup le suivit, puis un troisième accompagné de 
quelques cris. 

Cabassol etM e Taparel, qui se débattaient dans des explications impossibles, 
sursautèrent. 

— Alerte! cria Cabassol. 

— Haïti ! Haïti ! s'écria le Chinois 

— Aux armes ! hurla M e Taparel. 

Et, bousculant les gens de la noce, ils coururent aux fenêtres. 

— Les voilà! les voilà ! gare les coups de carabine ! répétait M* Taparel. 

Des cris aigus retentirent dans la salle, les dames coururent follement 
vers l'escalier. 

Mais le mari, penché à l'une des fenêtres, avait découvert la cause de cette 
îhaude alarme. C'étaient les jeunes gens de la noce qui, pour échapper 
aux discours du notaire, avaient gagné le jardin et qui s'amusaient aux balan- 
el ai: tir au pistolet. 

— Ce n'est rien, dit le marié, ce sont les petits cousins qui cassent des 
pipes à la cible. 




côlés on faisait respirer 
du vinaigre. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 




Cabassol et le notaire s étaient aussi aperçus de 
leur erreur, les petits cousins n'avaient rien de com- 'f\ 
mun avec le redoutable Haïtien. M e Taparel, la cara- j - ""fél" ^ 

bine sur l'épaule, le revolver à la ceinture et la 'V*^*- 

hache dans sa poche, descendait rapidement l'escalier, suivi de Cabassol et 
du jeune Chinois. 

D'un pas ferme M e Taparel s'en fut droit au tir et arma sa carabine. Les 
petits cousins s'étaient écartés, M e Taparel visa longuement une pipe et fit 
feu. La pipe demeura intacte. 

— J'aurais dû exiger des balles explosibles ! s'écria M e Taparel. 

' Et tirant son revolver, il en déchargea successivement les douze coups 
sur cette pipe obstinée ; au douzième coup, la balle eut un écart de quelques 
mètres et s'en fut casser la jambe d'un petit Amour, qui, perché sur un mur 
dans un coin du jardin, regardait l'assistance d'un œil malin. 

— L'honneur est satisfait, dit gravement M e Taparel en remettant le 



66 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



revolver dans l'étui, il est bientôt quatre heures, il y a assez longtemps que 
nous cherchons ou attendons nos adversaires! Rentrons chez nous, mes- 
sieurs, vous rédigerez à Paris le procès-verbal de la rencontre. 

M Taparel et ses compagnons allaient profiter de l'étonnement des gens 
de la noce pour quitter le restaurant, mais le maître de l'établissement ayant 
appris, au milieu du tumulte, que les trois intrus ne faisaient point partie 
de la famille, accourait vers eux. 

— Messieurs, dit-il, nous avons un compte... 

— Ah ! c'est vrai, j'oubliais, fit M e Taparel en se frappant le front. 

— Vous n'êtes pas de la noce Cabuzac? 

— Cabuzac I s'écria le notaire, le marié s'ap- 
pelle Cabuzac? 

— Ah ! fit à son tour Cabassol, il s'appelle 
Cabuzac? Félicien Cabuzac? 

— Oui. 

— Alors, nous le connaissons, il est dans l'al- 
bum. 

— Dans quel album? demanda le restaura- 
teur. 

— Ça ne vous regarderas! Tenez, voilà cent 
francs pour nos deux repas... plus cent francs 
pour du Champagne que vous offrirez à la char- 
mante mariée, en disant à M. Félicien Cabuzac : 
C'est de la part de Badinard. Allez ! 

Cabassol, M e Taparel et le Chinois, sans plus 
répondre aux interpellations des gens de la noce, prirent le chemin de la 
porte et s'enfoncèrent dans le bois. M e Taparel , depuis la découverte du 
nom du marié, avait bien moins mal à la tète, et il oubliait le redoutable 
Haïtien. 

— Ainsi, disait-il, nous n'avons pas perdu notre journée, nous avons une 
vengeance de plus... cela fait trois! Je me disais aussi en regardant le marié, 
je connais cette figure-là ; je l'avais vue dans l'album de M me Badinard. 

Un bruit de trompette l'interrompit. Le tramway de Vincennes au Louvre 
passait. 

— Au tramway ! cria le notaire. 

Et les trois compagnons se mirent au pas de course en faisant des signes 
au conducteur. Le tramway s'arrêta. Sans remarquer une agitation extraor- 
dinaire qui se manifestait sur l'impériale, les trois amis escaladèrent la plate- 
forme. 

— Complet à l'intérieur, dit le conducteur en sonnant ses voyageurs. 




Le restaurateur. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



87 



— En haut ! exclama le notaire. 

La trompette retentit, le tramway se remit en marche. M« Taparel, suivi 
de ses compagnons, prit la rampe pour gagner l'impériale où l'agitation 
semblait redoubler. 

Parvenu en haut de l'étroit escalier, Me Taparel s'arrêta pétrifié. Trois 
têtes noires venaient de se montrer à l'extrémité de la banquette, et ces 
têtes étaient celles de ses adversaires, du général haïtien et de ses deux 
témoins. 




Sur le tramway. 



— Qu'est-ce qu'il y a? demanda Cabassol. 

— Lus Haïtiens 1 répondit M e Taparel. 

— Allons, allons, montez-vous ! s'écria d'en bas le conducteur. 

— Laissez-moi passer, je vais aller parlementer, reprit Cabassol. 

Et dépassant Me Taparel, il s'avança vers les Haïtiens qui semblaient 
bouleversés. 

— L'honneur est satisfait, dit-il. 

— L'honneur est satisfait, répéta M c Taparel en faisant jouer la batterie 
de son revolver vide. 

Le général haïtien fît un geste ae satisfaction. Il tira son revolver de sa 
poche et montra qu'il était déchargé. 



— L'honneur est satisfait, dit-il gravement. 

Les deux partis pacifiés prirent place sur la même banquette. 

— Ouf! fit M° Taparel, quelle journée! 

— Quelle battue dans le boisl fit le général. J'y ai perdu ma carabine 

— Gomment cela? 

— J'ai attrapé un procès-verbal, j'ai eu beau dire qu'il s'agissait d'un 
duel, la gendarmerie a confisqué mon arme. Mais je rapporte ceci... 

Le général, entr'ouvrant son pardessus, tira un lapin de sa poche. 

— A trois cents mètres ! s'écria-t-il, je l'ai tiré à trois cents mètres, hein ! 
si vous aviez été à sa place... 

M c Taparel, toujours suivi de Gabassol et du Chinois, rentra chez lui à 
six heures du soir. 

M rae Taparel se jeta dans ses bras en pleurant, elle ne comptait plus le 
revoir, car des bruits de duel commençaient à courir Paris. 

M e Taparel avait obtenu du général haïtien qu'il lui fît cadeau du lapin, 
il le remit à M me Taparel et lui dit : 

— La balle qui a tué ce lapin m'était destinée. Je veux le faire empailler 
pouren faire l'ornement de mon salon. Et maintenant queBadinardest vengé 
do l'infâme Cabuzac, nous allons nous occuper de madame la vicomtesse de 
Champbadour! 




L'iDforiuné lapin. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 




]j ^ ^^^WrL 



Première entrevue avec M" de Champbadour. 



I.iv. 12. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



91 



kcgmt 




Cabassol demande douze sonneu à un jeune poète de ses amis. 



VI 



Idées de Cabassol sur l'équitation. — Les douze sonnets dédiés à M" 
Champbadour. — Intimités sur l'Arc de Triomphe. 



Éléonore de 



M e Taparel depuis huit jours ne quittait pas la chambre. A peine était-il 
descendu une fois dans son cabinet, pour rayer 
de la liste des vengeances à exercer les noms 
de l'ambassadeur de Zanguebar et de Félicien 
Gabuzac. 

L'estimable notaire était un peu souffrant, 
une semaine d'émotions aussi intenses, cou- 
ronnée par cet affreux duel à l'américaine 
avec le redoutable Haïtien qui abattait des 
lapins à trois cents mètres, l'avait fatigué 
outre mesure, et il avait besoin d'un certain 
laps de repos. 

Cabassol était jeune, lui; au lieu des trois 
jours de migraine violente dont M e Taparel 
avait souffert, il en avait été quitte pour une 
demi-journée de lassitude. Tous les jours il 
était venu prendre des nouvelles de M e Tapa- La vicomtesse de champbadoi 




92 



LA GRANDK MASCARADE TA RI SIEN NE 



rel ; il avait poussé L'héroïsme jusqu'à proposer de tenir compagnie au malade, 
pour lui lire les cent cinquante volumes du Recueil des lois et arrêts ou la col • 
lection du Journal du notariat. Mais, tout en lui sachant gré de sa bonne 
intention M e Taparel avait énergiquement refusé et l'avait engagé à ne pas 
perdre un instant 8e vue sa noble mission. 

Gabassol n'avait pas besoin d'être encouragé. Électrisé par ses trois succès 
en moins de huit jours, il s'était mis de lui-même à la besogne et avait dirigé 
toutes ses batteries contre le vicomte Exupère de Ghampbadour. Par les 
soins de Miradoux il avait été parfaitement renseigné sur les habitudes du 
vicomte et sur celles de M me de Ghampbadour; il connaissait le petit nom de 
cette dame et — ici Miradoux ne saurait être trop admiré — jusqu'à l'existence 
d'un signe particulier de M rae Éléonore de Ghampbadour, un petit fripon de 
grain de beauté, situé un peu au-dessous de l'épaule gauche. 

Son premier soin avait été de demander à un jeune poète de ses amis 
douze sonnets variés sur Éléonore. 11 avait eu douze chefs-d'œuvre, douze 
ravissants petits poèmes dont les strophes tendres ou vibrantes, émues ou 
colorées, mais toujours fines et délicates, devaient toucher le cœur de 
n'importe quelle femme." Ces sonnets étaient intitulés : le pied d'Éléonore, 
'œil d'Éléonorc, la chevelure d'Éléonore, etc., etc. 

Le premier sonnet fut envoyé par la poste et ne coûta que trois sous 
d'affranchissement; le second revint à meilleur marché, car Gabassol le 
déposa lui-même dans le manchon de M me la vicomtesse en profitant d'un 
mment où cette cl ame l'avait posé sur une chaise pour examiner des curio- 
sités chez un marchand. Le troisième arriva jusqu'aux mains d'Éléonore 
dans une boite de parfumerie. Un bouquet acheté par M me de Ghampbadour 




L'esiimable notaire était un peu souffrant. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



93 



à une petite bouquetière contenait le quatrième sonnet. Le lendemain Éléo- 
nore ayant renvoyé son coupé dut prendre un fiacre, et reçut du cocher le 
cinquième sonnet à la place du numéro de la voiture. 

M mc de Ghampbadour avait lu le premier sonnet sans émotion, elle avait 




Pendant que la vicomtesse examinait les curiosité! chez un marchand.; 



rougi en recevant le second, le troisième l'avait troublée, le quatrième l'avait 
fait rêver malgré elle au poète amoureux et obstiné... Quelle délicatesse de 
sentiments, quel charme, quelle douceur exquise dans ces vers mystérieux ! 
Ah ! M. le vicomte Exupère de Ghampbadour était bien loin de posséder les 
qualités d'âme qui se révélaient dans chacune des strophes de ces 
sonnets. M. de Ghampbadour avait été charmant pendant les quinze jours 



04 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



de la lune de miel, puis, ne daignant plus se mettre en frais d'amabilité pour 
sa femme, il avait adopté un petit train-train conjugal bien vulgaire, et bien 
commun. Il vérifiait les comptes de la maison, il tenait à avoir bonne table 
et cave suffisante, il allait au cercle, et jamais, au grand jamais, il n'avait 
songé à aligner deux rimes en l'honneur d'Éléonore; 

Pour faire parvenir à M" 10 de Champbadour le sixième sonnet, Gabassol 
corrompit Bob, le petit groom de la vicomtesse. — Restaient six sonnets, de 
plus en plus galants et enflammés. — Gabassol loua en face de l'hôtel Champ- 
badour un petit logement, donnant juste sur les fenêtres d'Eléonore. Le soir, 
le vicomte Exupère étant au cercle, Gabassol mit un petit caillou dans le 
septième sonnet et le lança dans les carreaux. — Il cassa une vitre et une 
glace, mais il eut la joie d'entrevoir Eléonore en train de savourer cette poésie 
qui tombait du ciel. Un matin, la fenêtre étant entr'ouverte, Gabassol, à l'aide 
d'une sarbacane, envoya le huitième sonnet à son adresse. 

Il ne perdait pas son temps, le jeune Gabassol. En deux jours, il avait 
acquis des notions d'équitation suffisantes pour se risquer à faire un tour à 
cheval au Bois de Boulogne. 

— Je n'ai pas le temps d'apprendre à monter à cheval, avait-il dit aux 
écuyers du manège, apprenez-moi seulementn tomber sans me faire trop de mal. 
On l'avait compris et l'on avait dirigé son éducation en conséquence. 
Cabassol, d'ailleurs, avait de véritables dispositions pour la science difficile de 
l'équitation ; suivant lui, esprit éminemment simplificateur, toute cette science 
se réduisait à deux points. Pour monter à cheval il faut : 1° ne pas se laisser 
tomber, et 2° savoir diriger sa monture. . 

Et encore l'article 2 est de beaucoup le moins important : ne pas tomber 
est le principal, puisque du moment où l'on ne se laisse pas désarçonner, on 
doit toujours arriver à diriger son cheval, soit par la persuasion, soit à coups 
de cravache. 

Or, l'objectif principal étant pour le cavalier d'éviter les chutes, Gabassol 
avait étudié les chutes. On peut tomber de cheval de quatre côtés : par le 
flanc droit, par le flanc gauche, par-dessus la tête et par-dessus la queue. La 
première leçon avait été consacrée à apprendre la manière de tomber par le 
flanc gauche sans se faire de mal. Cabassol s'en était tiré avec quelques con- 
tusions légères. 

Dès la seconde leçon, le maître de Gabassol put constater de réels pro- 
grès; son élève apprit sans trop de mal à tomber par la droite. La chute par- 
dessus la queue, quand on a un peu de sang-froid, n'offre pas de grandes 
difficultés, et c'est aussi la plus gracieuse; on tombe assis; le tout est d'avoir 
l'air de s'asseoir naturellement. Gabassol y parvint; après deux heures d'exer- 
cice, il tombait avec une élégance telle, que, d'après le professeur, il semblait 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



95 



à le voir qu'une duchesse venait de lui dire gentiment : « Prenez donc un 
siège, cher marquis! » Restait la chute par-dessus la tête, Cabassol la gardait 
pour la fin, car c'est la plus difficile; elle exige une certaine souplesse de reins 
et une solidité de poignets peu commune ; il l'étudia soigneusement et son 
professeur fut content de lui. 

En quatre leçons, Cabassol avait appris tout ce qu'il voulait connaître. Le 
cinquième jour, il prit une cravache sérieuse, sauta en selle et partit avec 




Il eut la joie d'entrevoir Éléonore savourant sa poésie. 

l'intention d'aller faire un tour aux Champs-Elysées. Malgré toutes les remon- 
trances et toutes les objurgations de l'éperon et de la cravache, le cheval 
refusa de s'engager dans la grande avenue, et prit par le Cours la Reine. 
Cabassol ne tomba qu'une fois et encore il eut l'adresse de tomber sur une 
pelouse. 

Avant de remonter, il tourna la tête de sa monture vers une allée trans- 
versale, devant regagner l'avenue, et il sauta en selle. 

À l'angle de l'avenue, il eut l'occasion de s'apercevoir qu'en un quart 
d'heure il avait déjà fait de notables progrès. Le cheval ayant manifesté 
l'intention de tourner à droite, quand son maître désirait monter à gauche 
vers l'Arc de Triomphe, Cabassol réussit à l'en dissuader. La cravache bien 



I 



96 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



maniée est un éloquent moyen de persuasion. Enfin le problème du cheval 
dirigeable était résolu! Cabassol ne tomba qu'une fois, — parle flanc gauche 
— en revenant. 

Le lendemain, il était au bois parmi les autres cavaliers, à l'heure où 
M me de Ghampbadour endossait son élégante amazone pour faire sa prome- 
nade quotidienne. 

Comment s'y prit-il pour entrer en relations personnelles avec la char- 
mante vicomtesse dès ce matin même ? D'une façon bien simple. Dans une 
allée déserte, où Éléonore se livrait aux douceurs d'un temps de galop, suivie 
du seul Bob, le groom corrompu par l'or de Cabassol, notre héros mita profit 
ses leçons du manège, et tomba de cheval de la façon la plus gracieuse, juste 
devant M m0 de Champbadour. Son secret espoir était que cette dame épou- 
vantée s'évanouirait aussitôt, et qu'il aurait le bonheur de la recevoir dans 
ses bras. Son désir ne s'accomplit point; M me de Champbadour ne s'évanouit 
pas, elle se contenta de pousser un cri d'effroi gracieusement modulé et 
d'arrêter brusquement sa monture. 

Notre héros, en se relevant, sans qu'Eléonore eût pensé à s'évanouir, songea 
qu'il aurait mieux fait d'accepter le moyen de Bob : l'ingénieux Bob avait 
proposé de couper une courroie de la selle de sa maîtresse, ce qui, à un 
moment donné, eût amené une chute et l'évanouissement demandé. 

L'évanouissement manquante son programme, Cabassol, après s'être relevé, 
tira gravement un papier de sa poche, et le tendit à M me de Champbadour éton- 
née. Cela fait, il mit la main sur son cœur, en s'inclinant profondément, et 
sauta en selle pour s'éloigner, d'un air mélancolique. 

Ce papier c'était le neuvième sonnet! 

Et M m0 de Champbadour le lut avec des battements de cœur. 

En vérité, depuis le temps des Buckingham et des Bassompierre, avait-on 
vu façons plus galantes et plus chevaleresques ! 

Il restait trois sonnets, les plus ardents, les plus enflammés ; des strophes 
de lave, destinées à mettre le feu aux poudres et à dévorer le cœur d'Eléonore ! 
Le lendemain, à la même heure, dans la même allée, et de la même façon, 
Cabassol remit le dixième à la belle Champbadour. 

Cette fois elle faillit s'évanouir. Cabassol ne partit pas, comme la veille, à 
tjute bride, il remonta sur son cheval et chevaucha longtemps, à côté de 
l'amazone, en recherchant les allées ombreuses. 

Au moment de reprendre la grande allée du bois, M me de Champbadour, 
pressée par l'ardent Cabassol, dut lui accorder ce qu'il demandait: un rendez- 
vous! Que voulez-vous! Pouvait-elle laisser ce malheureux fou risquer sa vie 
pour lui remettre chaque jour un sonnet de la même façon? Non, non, il y 
aurait eu trop de cruauté, cela n'était pas possible! Et rougissante, troublée, 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



97 



le cœur battant à tout rompre, la vicomtesse avait elle-même indiqué l'endroit 
tranquille et sûr où le poète pourrait la voir. 

C'était pour le jour même à trois heures au sommet de l'Arc de Triomphe. 
Gabassol, en quittant le bois, arrêta son cheval devant le bureau télégra- 
phique de l'avenue de la Grande-Armée, et envoya la dépêche suivante à 
M e Taparel. 

— ^^ « Quatrième vengeance se prépare. — Plate-ibrme Arc de 

Triomphe 3 heures. — Venez ! » 

« Cabassol. » 



— Si cela continue à marcher avec cette rapidité, se 
dit Gabassol en s'en allant tranquillement déjeuner, j'aurai 
achevé ma tâche en moins d'un an, Badinard sera vengé, 
et je pourrai me donner du bon temps! 

A trois heures moins un quart, notre héros descendait 
de voiture sous la voûte de l'Arc de Triomphe et com- 
mençait l'escalade du monument. Tout allait bien, la plate- 
forme était déserte. Accoudé sur la balustrade, une lor- 




Sur la plate-forme de l'Aro de Triomphe. 



Liv. 13. 



guette à l.i main, Gabassol explora du regard la grande avenue des Champs- 
Un fiacre jaune qui montait Lentement au milieu d'une auréole de 
poussière fit battre son cœur, dès qu'il l'aperçut; quelque chose lui disait que 
ce iiaere jaune devait abriter l'incognito de la charmante vicomtesse. En effet, 
à l'angle de l'avenue, le fiacre s'arrêta el . M mo de Ghampbadour, hermétique- 
ment voilée, mais reoonnaissable pour le cœur de Gabassol, en descendit, 
relevant ses jupes el sautillant pour éviter le jet d'eau d'un arrjoseur muni- 
cipal. 

Enfin, après avoir bien regardé autour d'elle, la vicomtesse pénétra dans 
le monument. 

Gabassol, charmé, courut l'attendre à l'entrée de l'escalier. Au bout de 
cinq minutes, horreur 1 au lieu de la vicomtesse, ce fut la tête d'un Anglais 
qui parut, un Anglais long, desséché, au visage orné d'une grande barbe 
jaune ; derrière lui un autre Anglais se montra, court et apoplectique avec la 
même barbe jaune, le même chapeau casque à voile, la même lorgnette en 
bandoulière. Après cet Anglais replet, un autre Anglais maigre parut, puis un 

autre rondelet, puis un autre et encore un autre Cabassol en compta 

trente-sept, il pensa que c'était tout; mais, après une minute d'intervalle, une 
nouvelle série mit le pied sur la plate-forme. C'était la série des gens mariés, 
les dames étaient en majorité, toutes avec des vêtements à carreaux en forme 
de sacs et des abat-jour invraisemblables en guise de chapeaux. 

Perdue au milieu de cette invasion, apparut enfin M mo de Champbadour 
en vêtements gris, le voile noir rabattu sur les yeux, élégante comme une 
petite souris parisienne. Éléonore s'enfuit à l'extrémité de la plate-forme loin 
des Anglais, et parut s'abîmer dans la contemplation des cheminées de Paris. 
Cabassol l'avait suivie. 

— Enfin! s'écria Gabassol, je vais donc pouvoir vous dire 

— Do y ou speak Fnylish? dit une voix étrangère. 
C'était un immense Anglais qui s'interposait entre eux. 

— No ! répondit énergiquement Cabassol. 

— Madame, reprit notre ami en tournant le dos au malencontreux insu- 
laire, madame, par quels mots essayerai-je de vous peindre le bonheur qui 
remplit mon âme, qui fait déborder mon cœur... 

— Please, sir? Hâve the kindness to tell me where is the Panthéonel dit 
une voix féminine. 

Une Anglaise en waterproof écossais venait de passer la tête entre Cabassol 
et la vicomtesse. 

— Plaît-il? demanda Cabassol ennuyé. 

— The Panlhéone ? 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



Là bas, madame. 
Tanke y eu! 
Oui, reprit Gabassol, je me sens l'âme enivrée d'une poésie; 



99 




Cabassol étudiant le problème de la direction des chevaux. 

— Je vous demandais bien pardone, fit un monsieur qui bouscula légère- 
ment Gabassol en ouvrant un immense plan de Paris qu'il étendit à terre. 

— Allons plus loin, dit Gabassol en entraînant M me de Cbampbadour à 
l'autre extrémité de la plate-forte. — Oui, comme je vous le disais dans mes 
vers, je vous aime à en perdre la raison; depuis que je vous ai vue, la joie et 
le désespoir ont tour à tour envahi mon âme... 

— Please, s*> ? 



100 LA GRANDE MASC PARISIENNE 



— Encore! s'écria Gabassol en se retournant. 

Cette fois il- étaient toute une famille, formant un cercle autour des deux 
jeunes gens. 

— IVo speak english/ cria Gabassol; qu'est-ce. que voulez? des renseigne- 
ments? Adressez-vous au gardien, ça ne me regarde pas! 

— Aoh! vous n'êtes donc pas le guide de l'agence Fogg? 

— Vous m'ennuyez! 

— Aoh! I do not understand ennuyer. . . Mary, Lucy, cherchez dans le Pocket- 
dùtionnary. 

— Ah ! Fuyons, monsieur, s'écria la vicomtesse suppliante, un esclandre 
me perdrait! 

Cabassol furieux regarda autour de lui; près de cent cinquante fils ou 
fdles d'Albion avaient pris possession de la plate-forme, braquant sur Paris 
toutes leurs lorgnettes, déployant tous leurs plans : l'escalier en amenait 
encore et toujours, et toujours! L'Arc de Triomphe semblait plein à l'inté- 
rieur. Il fallait fuir, la solitude de tout à l'heure était trop habitée. 

— Voilà le commencement! les premiers soleils nous amènent les pre- 
mières caravanes d'Anglais ! 

— Hélas! soupira la vicomtesse. 

. — o ange! si vous vouliez, nous irions loin, bien loin, aux Buttes-Chau- 
mont... 

— Buttes-Chaumont! Very beautiful park! dit une voix dans l'ombre de 
l'escalier. 

C'était encore un Anglais I 

— Voulez-vous indiquer à moa, dans le panorama, les Buttes-Chaumont... 
Ce était un parc véritablement... Comment dites-vous? Charmant !... le parc 
Monceaux était bien peigné. Mais le parc des Buttes-Chaumont était plus 
charmant, parce qu'on pouvait plus fumer le pipe ! Jenny ! Fanny ! Arabelle! 
M nid ! Valentine! venez voir le parc des Buttes-Chaumont que le gentleman 
va avoir l'obligeance de nous indiquer! 

— Ah! s'écria Cabassol, en tournant le dos à l'insulaire, qui pouvait se 
douter que l'Arc de Triomphe fût aussi peuplé !... Bientôt on en sera réduit 
à donner ses rendez-vous sur la colonne de juillet ou bien en ballon... non 
captif... Et encore !... 

— Ah! Fuyons, fuyons! répéta la vicomtesse, si mon mari était revenu 
d'Orléans !... 

— Ne craignez rien, âme de ma vie... ah ! il est à Orléans ! Eh bien... je 
connais au bois de Boulogne, un restaurant mystérieux, Où une femme du 
monde peut se glisser incognito... sans rien craindre... 

— Oh ! fit M rae de Champbadour. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



101 







Ne vous offensez pas! ce que ces malencontreux 
Bretons m'ont empêché de vous dire sous le ciel bleu 
d'une belle journée de printemps, les étoiles du soir 
l'entendront... L'astre de Diane, au croissant d'argent, 
n'est-il pas le flambeau de l'amour plus que le soleil brû- 
lant de midi ?...0 ange, je vivrai plus en cette soirée qu'en 
cinquante mille jours, loin de vos yeux charmants !... ' 

— poète! fit M me de Ghampbadour, en laissant 
sa main dans celle de Cabassol. 

— Eh bien, d'un mot vous allez me déses- 
pérer ou transporter mon âme au quinzième 
' J£4^r** ciel : viendrez-vous? 



102 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



— Eh bien, oui !... mais, chut ! nous voici descendus, laissez-moi partir 
seule... 

Gabassol, après avoir furtiyemenl baisé la main de lacharmante vicomtesse, 
resta dans lé monument pendant dix minutes encore. Gomme il sortait à 
son tour, il se jeta dans les bras de M e Taparel qui accourait au reçu du 
télégramme, 

— Eh bien! demanda Taparel, trop tard? 

— Au contraire, trop loti 

— Comment cria? 

— Une invasion de touristes de l'agence Fogg a troublé notre rendez-vous 
sur la plate-forme, mais c'est partie remise. Ce soir, bois de Boulogne, au 
Moulin-Bleu, cabinel n" I5J Elle m'a promis! A ce soir la quatrième vengeance 
de Badinard. La vicomtesse est moins pittoresque que l'ambassadrice de 
Zanguebar, mais elle est charmante! 

— Très bien ! dit M € Taparel, je serai aussi au Moulin- lit ou, avec Mira- 
doux, nous prendrons le cabinet n° \ 4. 




LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



103 



VII 



Où surgit M. de Champbadoar, mari invulnérable! — L'Œil, 
contre les risques du mariage. 



compagnie d'assurances 



La nuit tarda bien à venir au gré des désirs du bouillant Gabassol, mais 
elle vint enfin. Gabassol et M e Taparel étaient depuis longtemps déjà au 
Moulin-Bleu, Cabassol dans le cabinet n° 15, et Taparel au n° 14, où M. Nestor 
Miradoux devait venir le rejoindre. 

Huit heures venaient de sonner, Cabassol un peu ému attendait d'un 
instant à l'autre l'arrivée de la vicomtesse. Le garçon était prévenu, une dame 
soigneusement voilée devait se présenter, il fallait l'introduire vivement et 
sans bruit. 

Gabassol, devant la fenêtre, regardait au dehors ; les étoiles ne l'intéres- 
saient pas, il guettait l'arrivée du fiacre mystérieux qui devait amener la 
vicomtesse. Déjà quelques 
voitures lui avaient donné 
une fausse joie, mais il en 
était descendu des couples 
ou des personnes incon- 
nues. 

Tout à coup Gabassol sur- 
sauta. On venait de frapper à 
la porte. Enfin ! elle arrivait ; 
sans doute, il ne l'avait pas 
aperçue grâce aux précau- 
tions qu'elle avait prise. 

Et le sourire sur les lè- 
vres, il se précipita vers la 
porte qui s'ouvrit pour livrer 
passage à... 

A monsieur de Ghampba- 
dour lui-même ! 

Catastrophe ! I 11 ! ! 

Gabassol le reconnut du 
premier coup d'œil : la photo- 
graphie de M me Badinard était 
très ressemblante. C'était bien 

la moustache noire du Vi- te mari invulnérable. 




104 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



comte Exupère de Chainpbadour, c'était bien le nez, le lorgnon et les mè- 
che- plaquées sur le front. 

Exupère de Champbadour souriait d'un sourire où Cabassol trouva sans 

a iit ion quelque chose de véritablement infernal. 

— Je ne vous dérange pas? demanda le vicomte en saluant avec une 
politesse satanique. 

— Comment donc, monsieur 1 lit Cabassol, se raidissant contre la mau- 
vaise fortune. 

— Figurez-vous, poursuivit le vicomte en congédiant le garçon et en fer- 
mant la porte, figurez-vous, mon cher monsieur, que madame de Champba- 
dour ne peut pas venir! 

Cabassol fut légèrement interlo- 
qué par cette brusque entrée en 
matière. 

— Ah elle ne peut pas venir? 

— Non, impossible, cher mon- 
sieur, désolé, mais impossible. Alors 
je me suis dit, la politesse exige 

x que j'aille à sa place... 

— Comment? balbutia Cabas- 
p sol. 

— Oui, c'est bien le moins, 
quand une... circonstance impré- 
vue vous crée un empêchement, 
que l'on fasse prévenir la personne 

qui se morfond dans une impatience bien naturelle... J'aurais pu vous en- 
voyer une dépêche ou un commissionnaire, mais j'ai préféré, quoique un peu 
fatigué, car je reviens de voyage, — vous devez savoir... 

— Oui , d'Orléans , dit Cabassol en commençant à reprendre son 
aplomb. 

— C'est cela. J'ai donc préféré, disais-je, venir moi-même pour avoir le 
plaisir de faire votre connaissance. 

— Enchanté, monsieur, et désolé tout à la fois... Mais prenez donc la 
peine de vous asseoir... 

— Monsieur, reprit le vicomte, nous avons beaucoup de choses à nous 
dire, beaucoup, beaucoup... 

— Certainement! 

— Monsieur, êtes-vous comme moi? Je pense, moi, que l'on ne cause pas 
bien à jeun. Devant une bonne table bien servie, la conversation ne languit 
pas, les idées sont plus claires... Voyons, je suis sur que vous nous avez 




Le grain de beauté d'Éléonore. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 




Liv. 14. 



Polie* de la compagnie d'assurance conjugale L'OEIL. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



107 



rédigé un petit menu délicat et succulent... Auriez-vous la bonté de faire 
servir? tenez, je sonne le garçon. 
La porte s'ouvrit. 

— Servez ! dit Gabassol avec la rage dans le cœur. 

— Excellent, reprit Exupère de Champbadour, après quelques minutes, 
excellent, madame de Champbadour aime beaucoup ça, elle eût été char- 
mée 

— Et moi donc ! lit Gabassol en s'inclinant. 

— Vin exquis ! bonne cave, le Moulin-Bleu, crus authentiques ! tous mes 
compliments... Voyons pour en revenir à M mo de Champbadour, je voulais 
vous dire que j'ai apprécié tout autant qu'elle, pour le moins, les délicieux 
sonnets que vous avez eu la 

gracieuseté de lui adresser... 
J'en ai pris copie, car natu- 
rellement je n'ai pas voulu 
lui demander de s'en dessai- 
sir à mon profit, j'en ai pris 
copie pour ma collection 
particulière. . . celui d'hier 
surtout m'a beaucoup plu... 
Gabassol faillk pâlir, le 
sonnet de la veille était con 
sacré au grain de beauté 
d'Éléonore ! 

— Il était charmant... 
mais, dame, un peu risqué! 

vous savez, il y a bien des maris que cela pourrait offusquer, un sonnet 

aussi moi, j'ai l'esprit plus calme, j-e me suis contenté d'en apprécier les 

beautés littéraires. Je suis un mari placide, doux et tranquille! je vais, je 
viens, je voyage, je vais souvent plus loin qu'Orléans, et cela en toute 
tranquillité 

— Bah ! 

— Mon Dieu oui, avec le calme le plus parfait, la sécurité la plus abso- 
lue!... Non pas que j'aie le ridicule de croire mes avantages personnels 
tels qu'ils me mettent pour jamais à l'abri de tout... désagrément, non, je 
suis bien trop modeste pour le penser... Non! j'ai des motifs plus sérieux; 
d'abord, naturellement, une confiance parfaite en M me de Champbadour... 
cette confiance vient en première ligne... et ensuite... 

— Ensuite ? 




L'inspecteur des risques. 



108 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



— Ensuite, et c'est le plus important, j'ai ma plaque qui me constitue 
une invulnérabilité absolue... 

— Votre plaque?... une invulnérabilité?... Vous êtes cuirassé? 

— Non, il ne s'agit pas de cuirasse, tenez, quelque chose de plus simple, 
ceci... 

Et M. Exupère de Ghampbadour détacha de la chaîne de sa montre et 
passa à Cabassol une petite plaque ronde portant ces mots : 




L'ŒIL 

COMPAGNIE D'ASSURANCE CONTRE LES RISQUES 
DU MARIAGE. 

Avec un œil grand ouvert au milieu. 

— Qu'est-ce que cela? fit Cabassol stu- 
péfié. 

— Mais, comme vous le voyez, la pla- 
que d'assurance d'une compagnie puissante 
et discrète qui garantit les maris amis de la 
douce tranquillité contre tous les risques, 
tous les désagréments, toutes les avaries du 
mariage. Cette compagnie ne fait pas de 
réclames, elle ne bat pds la grosse caisse, 
mais elle fait son chemin tout doucement; 
fondée il y a quelques années à peine par 
un groupe de capitalistes ayant été éprou- 
vés conjugalement, elle est bien vite devenue une véritable puissance. Tout 
mari assuré peut se considérer comme inattaquable, la Compagnie veille sur 
lui, il n'a rien à craindre, rien, rien, rien! 

— Je ne le vois que trop, dit Cabassol. 

— Tenez, un exemple de la vigilance de la Compagnie! une copie de 
votre premier sonnet m'a été remise une heure après que ma femme l'avait 
reçu de vous, j'ai eu le second une heure avant elle... et je vous dirai que 
j'ai entre les mains la copie des deux derniers, ceux que vous n'avez pas 
encore envoyés ! 

Cabassol rougit. Ces deux derniers sonnets étaient d'un lyrisme véritable- 
ment échevelé. Il regretta d'avoir choisi un poète d'un romantisme aussi 
coloré. 

— Vous voyez, n'est-ce pas, que je suis bien en effet un mari invulnéra- 
ble ! maintenant n'allez pas croire que je paye pour cela une prime extrava- 



Pholographie de l'objet de l'assurance. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



109 



gante, non, la compagnie opérant sur une échelle considérable, a pu réduire 
les primes à des sommes insignifiantes. Ainsi, moi qui vous parle, je paye 
seulement 553 francs de prime annuelle pour une assurance de 800,000 francs! 




Inspecteur de L'OEIf. constatant un sinistre. 



— Ma foi, puisque nous parions si franchement, s'écria Gabassol, je vous 
dirai que vous m'étonnez prodigieusement I 

— J'ai ma police dans mon portefeuille, je vais vous la faire voir, pour 
vous prouver que je n'exagère rien, reprit M. de Ghampbadour; car je tiens 
à vous convaincre que toute autre tentative de votre part serait inutile... 
Tenez, lisez ! 



110 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



M. rte Ghampbadour tendit à Cabassol, une police absolument semblable 
d'apparence aux polices d'assurances contre l'incendie ou la grêle. 

L'ŒIL 

COMPAGNIE D'ASSURANCE CONTRE LES RISQUES DD MARIAGE. 
Siège social à Paris, avenue de l'Opéra 15. 
Fondée en 1878. 

I. L'Œil a pour but d'assurer dans toute la France continentale (et à l'étranger 
moyennant des surprimes et sous des conditions indiquées plus loin) tous les 
risques conjugaux en général. 

II. Elle garantit contre les risques d'hiver, tels que réunions, bals, soirées, 
spectacles, sermons, concerts ordinaires, concerts de musique religieuse et môme 
concerts de musique wagnerienne, etc., etc. 

II. Klle garantit contre les risques de printemps, résultant soit du grand mouve- 
ment de la nature, soit des courses et réunions de cette saison dangereuse. 

III. Elle garantit contre les risques d'été, bains de mer et voyages, à la con- 
dition toutefois d'être prévenue par l'assuré comme il sera spécifié plus loin. 

IV. Klle garantit contre les risques d'automne, saison parfois aussi dangereuse 
que le printemps. 

V. L'engagement résulte d'un acte d'adhésion aux présents statuts, auquel sera 
joint t° un état descriptif de la personne formant l'objet de l'assurance; 2° une 
photographie en pied de ladite. 

VI. Un inspecteur des risques délégué par la Compagnie étudiera toute demande 
d'assurance; il devra autant que possible et sous un prétexte laissé à la discrétion 
de l'assuré, être mis en rapport avec la personne objet de l'assurance. Cet ins- 
pecteur fera son rapport à la Compagnie, procès-verbal sera dressé et soumis au 
Conseil d'administration qui admettra ou rejettera l'assurance. 

VIL La police ne sera délivrée qu'après l'admission inscrite sur les registres de 
la Société. 

VIII. L'assurance court de la première minute du jour qui suivra l'admission 
par le Conseil. 

IX. A défaut de déclaration écrite, trois mois avant l'expiration de chaque période, 
l'assurance se renouvelle de droit de cinq ans en cinq ans. La photographie de la 
personne faisant l'objet de l'assurance doit être renouvelée tous les cinq ans ou 
plus souvent à toute réquisition de l'inspecteur des risques délégué. 

X. Si les risques garantis par la Société viennent à être aggravés, soit par des 
changements de situation ou par des changements de profession ou enfin par suite 
de circonstances laissées à l'appréciation de l'inspecteur des risques délégué et 
assermenté, la police devra être modifiée et, s'il y a lieu,l'assuré devra verser une 
surprime au fonds de prévoyance. 

XI. L'assuré ayant payé sa prime annuelle n'a plus à s'occuper de rien, sauf le 
cas de changement prévu par l'article X. La Compagnie VŒU se charge de veiller 
pour lui et dele préserver complètement et intégralement, particulièrement et géné- 
ralement de tous les risques et dommages du mariage. — Elle recevra avec recon- 
naissance tous les renseignements que l'assuré voudra bien lui transmettre, mais 
ce dernier n'est en aucune façon tenu de les lui fournir. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



111 




Sévices simple» 



XII. La Compagnie ne garantit les dommages provenant de guerre, d'émeute, 
de grandes manœuvres, de force militaire quelconque, que moyennant une prime 
supplémentaire. 

XIII. La Compagnie garantit con- 
tre les risques des voyages dans 
l'Europe continentale ; mais pour 
les risques résultant d'excursions 
dans les autres parties du monde, 
de voyages méditerranéens, transat- 
lantiques, une surprime spéciale doit 
être payée et un supplément de police 
signé entre les parties. w 

XIV. Les risques des voyages en 
ballon, même en Europe, ne sont 
garantis que moyennant une surprime. 

XV. Si malgré toutes les précautions et tous les soins de la Compagnie VOEU un 
accident vient à se produire, l'assuré devra immédiatement le dénoncer au direc- 
teur de la Compagnie ou à son agent dans la ville. Cette déclaration sera consignée 
sur un registre spécial. 

XVI. Aussitôt après l'événement, le Conseil d'administration se déclare en per- 
manence, les inspecteurs ou agents procèdent, de concert avec l'assuré, à la classi- 
fication de l'accident et à l'estimation du dommage. 

XVII. Les accidents se divisent en quatre catégories : 
1° Sévices simples. 

2° Sévxes graves. 

3° S;/iistre. 

4° Sinistre avec enlèvement. 

Les sévices simples donnent droit à une indemnité du quart de l'assurance. 

Les sévices graves donnent droit à une indemnité de moitié de l'assurance. 




■ ô&N 



Sévices prraves. 



Le sinistre donne droit à une indemnité de la totalité de l'assurance. 
Le sinistre avec enlèvement donne droilj a une indemnité de la totalité et d'un 
quart en sus. 

XVIIL Le payement des indemnités aura lieu trois jours après la signature du 



12 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



procès-verbal d'estimation de l'accident, et ce sans aucune formalité, à la caisse 
de la Compagnie. 



SITUATION 



Départ. (Seine). 
Arrond. j en 
Canton. \ ~ 
Commune. \ — 
Hue. 



DESIGNATION 

de l'objet 

de l'a s s v n a n c t. 



POSITION 



PROFESSION 



Rentière. 

Train de maison : 40,000 fr. par au. 

Petit hôtel à Paris et château 

avec fermes, à Champbadour 

(Vaucluse). 



Madame Clairc-Iseult-Éléonore de 
Volpignon, épouse de M. le vi- 
comte Jean-Théodule- Victor- 
Pélage-Exupère de Champba- 
dour. 

Lieu de naissance. . . Avignon. 

Age 28 ans. 

Taille 1™65. 

Chevelure Brune. 

Signes particuliers 
apparents Néant. 



La Compagnie L'ŒIL assure M. le vicomte Exupère de Champbadour contre 
tous les risques résultant de son mariage avec M me Éléonore de Valpignon, 
y compris les risques de guerre, émeute ou force militaire quelconque, pour une 
somme de huit cent mille francs. 

Et ce, moyennant une prime annuelle de cinq cent cinquante-trois francs 
vingt-huit ctntimes, que M. de Champbadour s'engage à payer aux bureaux de la 
Compagnie. 

Paris, S juin 1879. 
Signature du directeur. Signature de l'assuré. 

(Illisible.) COAMPBADOUR. 

Signature de l'inspecteur des risques. 
{Illisible.) 




Sinistre aven enlivemeot. 

Pendant que Cabâssol lisait, M.. de Champadour avait tranquillement 
continué à faire honneur à ce repas commandé pour son épouse. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



113 



— Eh bien? dit-il lorsque Gabassol ayant achevé sa lecture se plongea 
dans la contemplation des signatures, eh bien? suis-je invulnérable? 

— Je m'incline! fit Gabassol. 

— J'ai préféré vous avertir pour ne pas vous laisser perdre votre temps 
et vos peines, I'QEil veille! Ainsi cet après-midi sur l'Arc de Triomphe... 

— Comment, vous y étiez? 

— Oh non, je n'avais pas besoin de me déranger; I'OEil a dirigé sur l'Arc 
de Triomphe une caravane d'excursionnistes anglais conduits par un faux 
guide de l'agence Fogg. Ils ont dû bien vous ennuyer. Si j'avais été là 

je vous aurais évité ce petit désagré . 
ment et nous aurions eu là-haut notre 
explication , mais comme vous le 
savez, j'étais pour affaires à Orléans. 
Je suis revenu tranquillement, juste à 
temps pour avoir le plaisir de faire 
votre connaissance. 

— Et... 

— Je sais ce que vous voulez dire, 
et madame de Champbadour, n'est-ce 




boulevard. Cinq jolis gommsus. 



Liv. li 



114 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



pas? Eh bien, mais je lui ait fait voir ma police d'assurance, elle a compris 
et je lui ai pardonné, car, j'ai oublié de vous le dire, la compagnie I'QEil, 
animée d'intentions vraiment philanthropiques, fait signer à l'assuré en même 
temps que la police d'assurance, l'engagement de pardonner toujours, quand, 
par les soins de la Compagnie, le sinistre menaçant a été évité. 
Cabassol sonna le garçon. 

— Des cigares, dit-il. 
Champbabour se pencha vers lui. 

— A propos, dit-il tout bas, ce garçon, il est superbe de tenue, n'est-ce 
pas? il est parfait? 

— Sans doute... 

— 11 est bien imité, car c'est un faux garçon! c'est un inspecteur de 
I'OEil! un homme remarquable, qui connaît le cœur humain et le fond des 
choses comme personne! c'est lui qui a tout dirigé... 

— Vous ferez mes compliments à la Compagnie ! 

Après quelques minutes d'une causerie tout à fait amicale, M. de Champ- 
badour se leva de table. 

— Allons ! dit-il, je vais aller faire un tour à mon cercle ; j'ai ma voiture 
en bas. voulez-vous que nous rentrions ensemble à Paris. 

Cabassol s'excusa, il préférait rentrer seul pour conter sa peine aux 
étoiles. 

— Je vois que vous m'en voulez encore, dit Champbadour en allumant 
un dernier cigare, vous avez tort, il faut de la philosophie, dans la vie. Pour 
vous consoler, dites-vous que c'est la faute à I'OEil !... Il n'y a pas de déshon- 
neur à ne pas réussir quand on entre en lutte avec toute une compagnie... 
Allons, sans rancune ! au plaisir !... 

Cabassol resté seul, s'abima dans des réflexions désagréables. Il contem- 
plât la table, les assiettes et les bouteilles, tous ces vestiges d'un galant festin 
devant lequel un mari importun était venu s'asseoir, au lieu et place de la 
femme attendue ! 

Il était ainsi plongé, depuis un quart-d'heure, dans la plus amère mélancolie, 
lorsque un petit coup frappé* à la cloison du cabinet voisin attira son atten- 
tion. C'était M e Taparel, qu'il avait oublié. Le notaire s'impatientait ; Cabassol 
répondit à son signal. 

Bientôt, après quelques grattements discrets, la porte s'entre-bâilla et 
M* Taparel passa la tête par l'ouverture. 

— Comment ! elle est déjà partie ? fit-il en voyant que Cabassol était seul. 

— Oui, répondit tristement notre héros. 11 est déjà parti! 

— Comment, il? 

— Oui, il Monsieur le vicomte Exupère de Champbadour I 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



115 




La pendule de L'OEIL. 



— Oh ! ! ! 

— Ah ! ! ! fit M. Miradoux arrivant à son tour. 

— Echec complet ! reprit Cabassol, 

— Mais alors, si le mari était là... il y a sans doute eu provocation... 
Encore un duel, sans doute ? 

— Du tout, nous"avons soupe ensemble très tranquillement et... il voulait 
me reconduire dans sa voiture. 

— Par exemple ! 

— Vous allez tout comprendre ! 

Et Cabassol expliqua comment l'intervention de I'OEil, cette compagnie 
d'assurance si bien organisée, avait fait échouer tous ses plans. Pour conclu- 
sion, il convint avec MM. Taparel et Miradoux, que le mieux était, pour le 
moment, d'avoir l'air d'oublier complètement l'affaire Ghampbadour, pour 
opérer un retour agressif, lorsque le vicomte et I'OEil ne seraient plus sur 
leurs gardes. 

« Remis à 6 mois » écrivit le notaire en regard du nom de Ghampbadour. 



16 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



•■ 4j 




^iia^ 



Le cabinet du directeur de f OEIL. 



VIII 



Vie torrentueuse de cinq aimables gommeux. — Bézucheux de la Fricottière. sous-préfet 
et ses cinq sous-préfètes. — Signes particuliers de quelques belles-petites. 

Le lendemain de cette soirée néfaste pour Cabassol, voici ce qui se passait 
au premier étage d'une superbe maison de l'avenue de l'Opéra. Et d'abord 
une courte description. Nous sommes dans une grande pièce sévèrement 
meublée, un bureau ou plutôt un cabinet de travail. Sur la cheminée une 
belle pendule à sujet, représentant l'Amour et l'Hymen; l'Amour est le petit 
dieu malin que tout le monde connaît, au moins de vue ; il est vif et souriant, 
l'arc et le carquois en bandoulière, il fait un pied de nez irrespectueux à son 
grand cousin l'Hymen, auquel l'artiste a donné un bandeau sur les yeux et un 
air très bête. 

Toutes les faces de ce cabinet de travail sont garnies du haut en bas d'un 
immense cartonnier. Tous les cartons portent une même marque, un œil 
grand ouvert, au-dessous d'indications variées, parmi lesquelles nous rele- 
vons celles-ci : 

ASSURANCES CRÉOLES. — SURPRIMES ET SUPPLÉMENTS. 

SINISTRES ACCOMPLIS (EXERCICE 18" 9). 

ASSURANCES NON ADMISES POUR RISQUES TROP CONSIDÉRABLES. 

RAPPORTS DES INSPECTEURS. 

SINISTRES AVEC CIRCONSTANCES AGGRAVANTES 



A droite de la cheminée, devant un grand bureau couvert de papiers et de 
cartons, un homme est assis. A sa cravate, à sa redingote et à ses décorations 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



117 



-■ • 



OBJET »« f'ft5SuM«JCe. 

àlnC6Cac ? 4 î t«wi-, Ktl 




on devine un homme important. Cet homme c'est le direc 
tir^ leur de l'OEIL lui-même. 

Il vient de lire entièrement une liasse de rapports déposés 
'l il ^ devant lui, et le front dans les mains, il réfléchit. Enfin il relève la tête 
^J* et, sans se déranger, il prononce ces simples mots dans un long tuyau 
acoustique, se balançant près de son bureau : 

— L'inspecteur chargé de l'affaire Champbadour. 

Au même instant deux coups secs sont frappés à la porte, et l'inspecteur 
demandé 'se présente. C'est bien l'homme que nous avons vu la veille en 
garçon de restaurant au Moulin-Bleu; il n'a plus ses longs favoris, il est 
rasé comme un acteur. 

— Lu votre rapport, prononce monsieur le directeur de I'OEil, approuve 



113 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



complètement votre conduite dans toute cette affaire. La compagnie aug- 
mente vos appointements de 2,000 francs. Maintenant vous dites avoir appris 
des choses particulièrement intéressantes pour nous, à l'occasion de l'affaire 
Champhadour. Expliquez. 

— C'est très compliqué, monsieur le directeur. La partie adverse dans l'af- 
faire Chdmpbadour, M. Gabassol^avait amené au Moulin-Bleu, deux personnes, 
un notaire et son principal clerc. Étrange !... j'ai veillé. Par leur conversation 
j'ai appris que M. Cabassol accomplissait, en compromettant M me de Champha- 
dour, une mission. — Le notaire a dit : une mission sacrée!... M. Cabassol 
remplissait un sacerdoce... — Il aurait, paraît-il, soixante-dix-sept missions sem- 
blables à accomplir, ^ur lesquelles trois ont déjà pleinement réussi. Il y a là 
un mystère... de soixante-dix-sept ôtez trois, reste soixante-quatorze; M. de 
Champhadour étant assuré, doit être mis hors de cause, mais il reste encore 
soixante-treize de ces missions. J'ai pensé qu'il y avait là un vaste champ 
pour la compagnie I'OEil. 

— Très bien raisonné. Vous ne savez rien de plus, non? Eh bien, voici 
la marche à suivre : Surveiller M. Cabassol; dès que l'on connaîtra les objets 
de ces soixante-treize missions, on assurera les personnes menacées. Occupez- 
vous en, et, comme cela ne prendra pas tous vos instants, voici une autre 
très grave affaire. Un mari sinistré, malgré toutes les précautions de la 
compagnie, (hélas ! nous ne sommes pas infaillibles, et nous avons parfois 
affaire à forte partie !) un mari sinistré, dis-je, et auquel nous avons déjà dû 
payer deux fois l'indemnité, demande à contracter une nouvelle assurance. 
Le conseil d'administration s'est réuni et a délibéré : en principe, cela peut se 
faire, mais le conseil hésite. La dame objet de l'assurance est un véritable 
brûlot... C'est grave! Vous allez étudier l'affaire. Si les risques sont trop 
sérieux, nous aurons le chagrin de repousser un ancien client ;"mais si vous 
jugez qu'en augmentant fortement la prime, la compagnie, déjà si éprouvée, 
peut se risquer encore une fois, vous convoquerez l'assuré. Allez 1 

L'inspecteur s'inclina et sortit. 

Retournons maintenant vers nos amis. Cabassol, M 6 Taparel et M. Mira- 
doux, encore tout chagrinés de leur échec, tenaient conseil dans le cabinet du 
notaire. 

— Je demande huit jours de congé, avait dit Cabassol la veille en les quit- 
tant; l'affaire Champhadour m'a contrarié, je veux me recueillir, pour ne 
rentrer dans l'arène que consolé. A huitaine donc. 

Mais, comme toutes les fortes natures, Cabassol, se raidissant contre l'infor- 
tune, avait senti son courage renaître dès le lendemain matin et il était 
accouru chez M e Taparel. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



119 



Le fameux album de M m ° Badinant était là devant eux. Miradoux prenait 
des notes. 

— Je n'ai pas d'aventures extraordinaires, je ne me bats pas en duel, 
mais je travaille aussi de mon côté, dit enfin Miradoux; piocheur obscur et 
obstiné, je prépare les voies dans lesquelles vous allez vous lancer! Je suis un 
homme d'ordre; j'ai pensé qu'apporter une certaine méthode dans nos opéra- 
tions au lieu de marcher au hasard, ne pourrait que faciliter et abréger la 
besogne. Au premier abord je songeais à adopter la méthode alphabétique 
et à suivre les vengeances dans l'ordre des lettres, mais je me suis décidé 
ensuite à classer nos clients par catégories. 




Revue de la garde nationale passée par Bézucheux. 



— Très bien ! fit M Taparel. 

— J'ai donc réuni un certain nombre de séries, parmi lesquelles je me 
permettrai de vous proposer, pour les prochaines hostilités, un petit lot de cinq 
jeunes gommeux on ne peut mieux assortis. J'ai découvert que ces cinq 
messieurs étaient très liés ensemble, qu'ils fréquentaient les mêmes cercles, 
les mêmes cafés. 

— Parfait! s'écria Gabassol, on peut les entamer tous à la fois, sans perdre 
de temps. Gomment s'appellent-ils? 

— Voici les noms et les photographies. Ce petit blond à monocle se nomme 
Bézucheux de la Fricottière, il a mangé trois cent mille francs en 18 mois, 
mais il commence à se ranger, pour faire durer plus longtemps ce qui lui 



120 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



reste. Le n° 2. ce gaillard à forte moustache, est un ancien capitaine de cui- 
rassiers comme Lacostade. Le n° 3 est le jeune Pontbuzaud, de Bordeaux. Le 
n° 4 s'appelle Jules de Saint-Tropez ; c'est un petit malin qui s'est fait donner 
un conseil judiciaire par raison d'économie, dit-on. Le n° 5, ce grand maigre, 
sec et noir comme un Espagnol, porte le nom de Bisseco, Marius, de Marseille. 
— Voilà. 

— Très bien. Maintenant avez-vous quelque idée sur la manière la meil- 
leure et la plus prompte pour entrer en relations avec ces messieurs? 

— Pas difficile. Mon second clerc est l'ami d'un monsieur qui est celui 
d'une connaissance de Bezucheux de la Fricottière. Soyez ce soir au café 
Riche, mon second clerc vous présentera à son ami, qui en suivant la 
filière vous fera connaître le Bezucheux. 

— J'y serai! j'ai hâte de me rattraper de l'échec Ghampbadour. J'entame 
les cinq gommeux dès ce soir. 

Ainsi qu'il l'avait annoncé au notaire, Gabassol se mit en campagne dès le 
soir même. En suivant la fdière indiquée par M. Miradoux, c'est-à-dire en 
allant d'ami en ami et de présentation en présentation, il arriva jusqu'à Bezu- 
cheux de la Fricottière. 

Il était minuit, les présentations avaient commencé à huit heures; Bezu- 
cheux de la Fricottière, assis devant une table du café Riche sur le trottoir, 
suçait la pomme de sa canne en regardant défiler sur le boulevard les batail- 
lons multicolores des petites dames. L'astucieux Gabassol était à côté de lui 
cherchant tous les moyens de s'insinuer dans sa confiance ; il avançait, car 
déjà ils étaient au mieux ensemble, et déjà Bezucheux l'appelait mon bon. 

— Or donc, mon petit bon, disait Bezucheux de la Fricottière, vous lâchez 
l'École de droit pour vous lancer dans la bonne petite existence torrentueuse 
d'un bon petit gommeux? 

Gabassol venait de lui dire en confidence que sa famille l'avait envoyé à 
Paris pour se faire recevoir avocat avec l'intention de le lancer ensuite dans 
la politique ; mais que, maître de sa fortune, il préférait la manger d'abord, 
avant de songer à devenir un des législateurs de son pays. 

— Parfaitement, répondit Gabassol d'une voix chantante, la bonne petite 
existence, la vraie I 

— C'est comme moi, reprit Bezucheux, figurez-vous, mon petit, que je 
fus sous-préfet! 

— Bah! 

— Hein? c'est ruisselant d'inouïsme, flamboyant d'insenséisme! C'est d'un 
épatant gigantesque! moi, le petit la Fricottière, je suis un ancien fonction- 
naire, premier magistrat d'un arrondissement... pendant huit jours seulement 
par bonheur. Mon bon, c'était un tour à papa... vous ne connaissez pas papa? 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 




Liv. 16. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



123 



— Non. 

— Eh bien, c'est un type, papa de la Fricottière, un vrai type! Pour être 
débarrassé de ma surveillance et pour pouvoir fricoter à l'aise, il m'a fait 
nommer sous-préfet, — il est influent, papa, ahl il a fricoté avec tous les 
gouvernements, dans leur jeunesse I — il m'a fait nommer sous-préfet d'un 
arrondissement perdu dans les montagnes de l'Auvergne. Ah, vous savez 
mon hou, tout là-bas, là-bas! pas de chemins de fer, un pittoresque insensé, 
des habitantes qui disent fouchtra et qui en sont encore à la crinoline 1 Tous 




Saint-Tropez embrassa la cantinière. 

les sous-préfets s'y pendent; c'est comme les factionnaires de cette guérite 
posée dans un paysage embêtant! 

— Vous vous êtes pendu? 

— Non. J'ai commencé par dire à papa que je la trouvais mauvaise. Pour 
m'amadouer, il m'a promis de me faire décorer au bout d'un an. — Mais je 
la connaissais ! le gouvernement, pour avoir son sous-préfet pour son arron- 
dissement montagneux et embêtant, promet toujours la croix après un an de 
séjour, mais le sous-préfet est toujours pendu avant. Moi, malin, j'ai fait sem- 
blant d'accepter, j'ai carotté à papa mes frais d'installation et je suis parti ou 
plutôt nous sommes partis toute une bande, Pontbuzaud, Saint-Tropez, Bis- 
seco, Lacostade, avec des sous-préfètes en nombre suffisant. Ouf, mon cher 
bon, ouf! 



124 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



— Quoi donc? 

— Ce que nous ayons épaté l'arrondissement, c'est babylonien! Ils sYn 
souviendront de aies huil jours do règne! D'abord l'arrivée en diligence, une 
diligence frétée pour nous seuls. En entrant dans les bourgs sur la route, 
les maires et les conseils nous recevaient avec des discours : Moehieur le 
chous-préfet!... Il fallait répondre; c'était tantôt l'un '.antôt l'autre qui faisait 
le sous-préfet el qui répondait : Mes chers jadminichtrés! Et alors : Vive le 
chous-préfetl Kl nos cinq dames, sortant la tète par toutes les portières, 
criaient : Vive l'arrondichement! Ça m'a fait une réputation de sous-préfet 




Le blason des la Fricottière 



torrentueux et mormonien extraordinaire. Je suis sûr que l'on parle encore 
des cinq sous-préfètes de la Fricottière! Dans la ville ce fut bien autre chose : 
en routej'avais promis aux dames de passer une revue de la garde nationale 
dès l'arrivée; au dernier relais, un exprèsétait parti pour convoquer les soldats 
citoyens. Ça n'a pas manqué : en «lilM.urli.nii par le faubourg, voilà que nous 
entendons des roulements de tambours et des sonneries de trompettes, àcroire 
que li ville était assiégée. La diligence s'arrête à la place Neuve devant tous 
lés épiciers et charcutiers du pays alignés le long de l'hôtel de ville; à notre vue, 
on bal aux champs, Le commandant tire son sabre et crie : Gar... d'àvos!... 
Portez... armes! Préjentez... .ohm-'. Lacostade saute en bas de la voiture. La 
garde nationale crie : Vive le ûhous-préfet! il parcourt le front des troupes, 
Nouveaux cris de : Vive le chous-préfet! c'est Bisseco qui descend de la dili- 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



125 



gencc et qui file à son tour devant les soldats citoyens. Puis Saint-Tropez 
exécute majestueusement la même manœuvre, la garde nationale est ahurie 
mais n'en crie pas moins fort : v Vive le chous-préfet! Pontbuzaud descend et 
enfin moi, le vrai chous-préfet, plus majestueux que les autres. Les cinq 




Les cinq sous-préfètes. 



dames sautent à terre et parcourent comme nous le front de bandière en 
distribuant les félicitations et les poignées de main. La musique joue. Saint- 
Tropez embrasse la cantiniëre, une forte luronne. Puis les discours com- 
mencent. A la fin la garde nationale se forme en colonne, nous nous pla- 
çons au centre et nous marchons sur la sous-préfecture, au milieu des 
vivats d'une foule idolâtre! Le lendemain grand dîner officiel offert au maire 
et à la délégation du conseil : quel ahurissement, mon bon, devant la conver- 



126 



LA GRANDE MASCARADE PA-RÎS1ENNE 



galion des sous-préfets et sous-préfètes, el quel train] Toute La ville étail soua 
nos fenêtres. A shc heures du malin seulement nous laissons partir nos 
Invités... dans un triste état : huit jours comme ça et la ville étail en révolution* 
Les sous-préfètes but la promenade déploient <lc> toilettes fantastiques et 
tous les soirs la noce recommence. Lé huitième jour, conseil de révision!^ 
Les sous-pnéfètes riaient à se tordre d'avance, mais j'en avais assez if$ 
fatigues de L'administration, je résolus d'abdiquer! Los malle- laiv>, ma 
démission envoyée, la diligence qui nous avait amenés nous remporta... 
Voilà, mon bon, toute ma vie politique ! Elle est courte, mais bien remplie... 
mon arrondissement s'en souviendra. 
— Et qu'a dit papa? 




Fête à la sous-préfecture. 



— Papa de la Fricottière a été embêté, je revenais sur le lliéàtre de ses 
farces quand il se croyait tranquille pour quelque temps. Il l'a trouvée mau- 
vaise... Demandez à Lacostade le nez qu'il a fait... tenez, voilà Lacostade, je 
vais vous présenter. 

Un nouvel arrivant venait de s'asseoir à coté de Bezucbeux; Cabassol 
i econnut la carrure et la moustache du capitaine Lacostade. 

— Mon bon, je te présente mon ami Cabassol, un cbarmant garçon; mon- 
sieur Cabassol, mon ami Lacostade, un des cinq chous-préfets. 

Lacostade se mit à rire. 

— Di« donc, Lacostade, je racontais à M. Cabassol notre promenade là- 
bai... hein, le nez de papa de la Fricottière ;> 

— Saeri-ti ! fit Lacostade,'un nez des cinq cent mille diables. Ça gênait ses 
tricotages, le retour de Bezucheux... il flairait le conseil judiciaire que son 
fil- lui avait promis -il se lançait dans des farces trop coûteuses ! 

— Oh ! s'écria Bezucheux, il l'aura; il ne l'a pas encore, mais il l'aura... je. 
le laisse aller jusqu'à un certain point, parce qu'il ne faut pas être trop dur 
pour l'auteur de ses jours, mais de- qu'il sera arrivé à la limite, vlan ! un bon 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



127 



conseil judiciaire! Il le sait bien, c'est L'habitude dans la famille. Depuis les 
croisades, car nous étions aux croisades, il n'y a pas un de la Fricot tit Ve qui 
n'ait eu son petit conseil judiciaire ù un certain moment... C'est réglé 1 Les 
malins en ont eu deux, un dans leur jeunesse, et un second pour les bêtises de 
leur âge mûr. Il faudra bien que papa ait le sien ! Vous connaissez le blason de 
nia famille, un lion et une poêle à frire sur champ d'azur, avec la devise à 
changements. D'abord : le fricoterai, puis le fricote, et enfin le fricotais! 

— Bravo ! s'écria Gabassol. 

— Je porte la seconde devise, messieurs. le fricote ! 

— Nous fricotons! s'écria Lacostade. Tiens, voilà Pont-Buzaud et Saint- 
Tropez. Bonsoir, mes enfants ! Eh bien, et Bisseco, où est-il? 




Le corset et la fausse natte de Lucy Carramba. 



— Présent, fit un quatrième survenant. 

— Bravo, fit Bezucheux. nous sommes au complet! Messieurs, je vous 
présente mon ami Cabassoî, un aimable gommeux, plein de bonnes intentions. 

Cabassol était au comble de la joie. Il connaissait enfin les cinq personnes 
contre lesquelles il devait opérer. Il s'agissait maintenant de bien manœuvrer 
pour gagner leur confiance et pénétrer leurs secrets. Cela ne devait pas être 
bien difficile avec des gaillards du caractère de Bezucheux de la Fricottière. 

Les cinq gommeux s'étaient assis, rangés en ligne, le dos appuyé aux vitres 
du café, et les pieds allongés sur des chaises. — Tous les cinq suçaient avec 
acharnement la pomme de leurs cannes, le monocle fixé sur les promeneurs 
du boulevard. 

— Que faisons-nous ç t dit Bezucheux après un silence. 

— Le moment me semble venu daller tailler un petit bac, répondit Lacos- 
tade. 



128 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



— Moi je rentre, lit Bisseco, j'ai ma migraine. 
Cabassol entendit Bisseco dire tout bas à son voisin : 

— Mon bon. nn Bervicei je vais voir mon idole, un ange que je tiens à 
earder pour moi tout seul : j'ai rencontré Bêzucheux dans ses environs, et je 
le soupçonne de vouloir me la «roquer sous le nez... C'est dégoûtant, n'est-ce 

pas? ça devrait pourtant être sacré, 
un ami!... enfin!... tâche donc de 
le retenir pour qu'il ne me suive pas. 

— Sois tranquille , cher ami, 
nous ne le lâcherons pas avant le 
matin. 

— Merci... Bonsoir, messieurs! 
Et Bisseco s'en fut après une 

distribution de poignées de main. 

— Allons, reprit Bêzucheux, al- 
lons tailler ce petit bac, au cercle 
des Poires tapées... nous vous pré- 
senterons, mon petit bon, ajouta- 
t-il en prenant le bras de Cabassol, 

Cabassol enchanté de la propo- 
sition, se leva, et toute la bande, 
moins le mystérieux Bisseco, se di- 
rigea vers le cercle des Poires tapées 
situé à deux pas du boulevard. 

— Dites donc, j'y pense, fit Bê- 
zucheux en route, n'étiez-vous pas 

l'un des témoins de ce duel â l'américaine, dont on parle tant depuis deux 
jours, entre un notaire dont on ne dit pas le nom et un général haïtien ? 

— Oui. 

— Fichtre, il paraît que l'on a échangé deux coups de carabine et vingt- 
quatre coups de revolver pour des femmes du monde !... En voilà un notaire 
du Bengale! Vous me le ferez connaître... Un pareil lapin me trouvera bien 
cent mille franc- a emprunter, sur mes propriétés... sur troisième hypothèque ! 

Cette première nuit au cercle des Poires tapées coûta quinze mille francs â 
Cabassol et ne lui rapporta aucun renseignement. Bêzucheux et ses amis, tout 
entiers a la dame de pique, ne lui firent aucune confidence sur leurs affaires 
de cœur. Saint-Tropez, qui gagnait, prit prétexte des sévérités de son conseil 
judiciaire pour faire eharlemagne et s'endormit du sommeil du juste sur un 
divan du cercle, dès deux heures du matin. Lacostade, décavé, l'alla rejoindre 
à trois heure-, Pont-Buzaud dura jusqu'à trois heures et demie, Re/uelieux 




LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



129 



resta le dernier et pontait encore à cinq heures. Enfin l'on se sépara après 
s'être donné rendez-vous pour le lendemain, jour de courses à Longchamps. 

A l'heure dite, le lendemain, dans le mail frété par Bezucheux, toute la 
bande attendait notre ami. 

— Peut-être serai -je plus heureux aujourd'hui, se dit (labassol en prenant 
place à côté de Bezucheux. 



JOLI 

■petvt kt?k«jç.wuut ,&)(, "Cocotte 







— Les propriétaires bâtissent maintenant des maisons machinées pour belles-petites... 

Et dès le départ il mit la conversation sur le chapitre des aventures galantes. 

— Vous connaissez l'histoire arrivée à Lucy Garramba? demanda-t-il à 
ses nouveaux amis. 

— Non... répondirent ces messieurs, quelle histoire? 
Cabassol se disposait à inventer une aventure quelconque. 

— J'y suis, fit Bezucheux de la Fricottière, je la connais i 

Liv. 17. 



130 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



— Elle est forte ! dit Cabassol qui ne la connaissait pas du tout. 

— Elle est raide ! enchérit Bezuchcux, vous connaissez tous Garramba, la 
belle Lucy Garramba. 

— Oh oui! Palsambleu ! Garramba ! répondirent les autres en se donnant 
des coups de coude. 

— La belle Lucy, surnommée Garramba, parce que... 

— Parce que toutes les émotions un peu vives se traduisent chez elle par 
cette exclamation... 

— Je l'ai connue avant qu'elle soit espagnole, s'écria Bisseco, elle disait 
seulement : Cristi! c'est même moi qui l'ai engagée à choisir une exclamation 
plus distinguée, je suis l'auteur de Garramba, c'est moi qui l'ai lancée... j'ai 
fait le bonheur de bien des gens qui ne m'en ont pas de reconnaissance 1 

— Eh bien 1 Garramba honorait de son amitié et de ses exclamations 
andalouses un homme politique considérable, un chef de parti que je n'aurai 
pas l'indiscrétion de nommer, parce que vous le connaissez tous. Un jour, cet 
homme politique eut l'imprudence de la recevoir dans son petit appartement 
de député. Que voulez-vous 1 il préparait un grand discours et il avait besoin 
des inspirations d'une Égérie bonne enfant ! Tout à coup l'appartement' est 
envahi par la femme du député, arrivant de son château de Tourainb pour 
éclaircir certains soupçons. Notre homme politique n'a que le temps de confier 
son Egérie à un valet de chambre dévoué, et de fourrer dans sa serviette de 
député une tresse blonde et un corset oubliés sur une chaise. La dame cherche 
partout et ne trouve rien ; Garramba avait filé. L'homme politique se croyait 
tranquille ; mais sa femme veut l'accompagner à la Chambre : il part, il cherche 
à déroute" les soupçons de sa conjointe, il cause, il plaisante. Enfin il arrive 
à la Chambre, il campe madame dans une tribune et s'assied. Justement on 
discute son affaire, il est obligé de prendre la parole, il monte à la tribune, 
boit un verre d'eau sucrée et déploie sa serviette pour y prendre ses papiers. 
Horreur ! il en tire la natte et le corset de Lucy Garramba qu'il avait oubliés I. .. 
Explosion de cris et de rires sur tous les bancs. Le corset était pourtant bien 
joli ; ils sont jolis les corsets de Carramba ! 

— Oh oui : 

— Je reprends. De la tribune, la femme de l'homme politique fixe sa lor- 
gnette sur ces objets compromettants et peu parlementaires. Le tap.-igc 
redouble. Le président sonne à tour de bras... tandis que l'homme politique 
s'efforce de faire rentrer son corset et sa fausse natte dans sa serviette... 

— Et la fin ? Comment l'histoire a-t-elle fini? 

— Voilà, la femme do l'homme politique parlait de séparation, de procès, 
m .-lis un ami fit comprendre à la dame que le corset et la natte étaient des 
pièces relatives à une pétition contre l'usage de ces deux objet de toilette, 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



131 



que monsieur son mari devait déposer aux archives de la chambre. Les deux 
époux se reconcilièrent, l'ami reçut les confidences de l'homme politique 
et se chargea de reporter le corset et la natte à leur aimable propriétaire. 

— Le malin, je le vois venir !... s'écria Pontbuzaud, il allait réclamer une 
prime de sauvetage... 

— Une récompense honnête... 

— Oui, messieurs ! c'est ce qui fait qu'aujourd'hui Lucy Carramba a changé 
d'homme politique ! 

— Nous irons la féliciter ..... 




Le «igné particulier de M"« d'Argy. 



— Si elle a du cœur, elle me fera obtenir une recette générale, s'écria 
Bisseco 

— Tiens ! voilà Tulipia Balagny, s'écria Bézucheux en saluant une petite 
dame qui passait en voiture 

Toute la bande salua comme un seul homme. 

— Savez-vows ce qu'on dit? Tulipia est prise tout entière en ce moment 
par une grande passion, oui, messieurs, une vraie passion ! 

— Une passion effroyable? s'écria Pontbuzaud. 

— Une passion tempétueuse et torrentueuse ! s'écria Bisseco. 

— Une passion du tonnerre de tous les diables, fit Lacostade. 

— Enfin, chasse gardée, rien pour personne 1 acheva Saint-Tropez. 

— Tulipia IJalagny, femme d'un chic Babylonien, signe particulier : 
fidélité êtourdi&wnte, comme on n'en a pae vu depuis l'âge d'or... Voilà ïia 
signe particulier, bien particulier !,., 



132 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



— Ce n'est pas Anna Grog qui le porterait sur son passeport, fit Pont- 
Buzaud, d'un air mélancolique. 

Cabassol tendit l'oreille, allait-il enfin recevoir des confidences. 

— Ni Blanche de Travers, non plus, sacrebleul cria Lacostade, je vous le 
garantis... 

Cabassol enregistra encore ce nom. 

— Ni la blonde d'Argy ! fit Bisseco d'un air accablé. 

— Ni Marie Colonel ! s'écria Saint-Tropez. 







Le signe particulier d'Anna Grog. 

— Eh bien, mais, quels sont donc les signes particuliers de ces dames? 
reprit Cabassol, j'entre dans la carrière où nos aînés se sont couverts de 
gloire, je demande à être renseigné. 

— Anna Grog est suave! s'écria Pontbuzaud, mais son signe particulier, 
si c'en est un, est infidélité constante. Elle abuse de ce qu'elle est anglaise 
pour donner des leçons de conversation à tout un pensionnat de jeunes et 
vieux gommeux. A tout instant, quand on a l'imprudence d'entrer chez elle 
sans taire beaucoup de bruit à la porte, on entend des voix qui disent : / love 

you, my dear, my little coco, etc., etc je connaissais çà, puisque dans mon 

temps de surnumérariat, — Oh ! temps bien court — j'avais conjugué aussi... 
Alafin, ça m'a porté sur les nerfs et j'ai rompu... Ça m'ennuyait, toutes ces 
conjugaisons; voilà six mois que mon cœur ne bat plus pour elle... 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



133 




Le signe particulier de Marie Colonel. 

— Oui, dit Bezu.cheux, depuis ta 
mystérieuse aimée !... 

— Allons, pensa Cabassol, je ne 
suis pas plus avancé que tout à 
l'heure, rayons le nom d'Anna Grog. 

Eh bien? Et le signe particulier de Blanche de Travers? demanda-t-il à La- 

costade. 

— Ah, mon bon ! signe particulier : quatre escaliers de service ! Beaucoup 
de qualités, Blanche de Travers, mais trop d'escaliers de service!... j'en dé- 
couvre un, je me doutais bien de son existence, car je suis plein de philosophie 
et je n'ai pas des exigences féroces ! — Cependant je fais une scène pour sauver 
les apparences. - Bon ! sacrebleu, huit jours après, j'en découvre un second ! 
nouvelle scène, je fais appel à toute ma philosophie et je pardonne. Troisième 
escalier! ah mais! il faut se montrer... Blanche de Travers se traîne à mes 
pieds... je tolère ! Quatrième escalier l je fulmine ! je fais explosion., . je passe 



131 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



one revue détaillée de toule la maison! Ah, mon ami! une maison mieux 
machinée qu'un théâtre, des placards, des petits couloirs dissimulés, etc., etc. 
Les propriétaires bâtissent maintenant des maisons machinées pour belles 
petites, comme on bâtit des cages vitrées pour les peintres ! C'est dégoûtant! 
Scène dernière avec Blanche de Travers:— Ah çà! m'écriai-je, puisqu'il y a 
tant de portes secrètes, pourquoi me faire payer à moi seul toutes les factures ?. . . 
Que diable ! si je n'ai que dix pour cent de fidélité, je ne veux pas qu'on m'en 
compte davantage... Et je rompis ! il y a cinq mois de ça et je ne le regrette 
pas, car... 

— Car, fit Pontbuzaud, elle est remplacée par une belle petite que ce cachot 
tier de Lacostade se garde bien de nous faire connaître... 




Les six gommeux. 

— Bon ! pensa Cabassol, Blanche de Travers est à rayer aussi. .. — Voyons, 
dit-il tout haut, voyons maintenant le signe particulier de la blonde d'Argy 
que notre indiscret ami Bisseco va nous révéler? 

— Son signe particulier?... trop d'expansion ! voilà! la blonde d'Argy est 
tout cœur, tout feu, tout flamme; quand elle aime quelqu'un, c'est avec tant 
d'ardeur, qu'elle veut aussitôt qu'il soit l'ami de tous les autres... car il y a 
des autres aussi... Elle vous présente, elle vous réunit, elle vous jette dans les 
bras les uns des autres, que c'en est vraiment gênant! Au commencement 
on est étonné, mais ça finit par être désagréable de s'entendre dire à chaque 
instant : 

— Mon cher bon, permettez-moi de vous présenter le baron de.. . trois étoi- 
les, un de mes bons amis! ou : — Permettez-moi de vous présenter mon ami... 
chose, ou: — Mon cher loulou, donnez une poignée de main à M... machin 
que je vous présente, c'est un ami!... Aussi nous sommes brouillés depuis quatre 
mois et demi, elle dit partout que je suis un mauvais cœur, un être dénaturé, 
mais ça m'est égal... 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



135 



— Oui, une autre infante, n'est-ce pas? fit Lacostade, une mystérieuse 
infante à laquelle tu refuses de nous présenter... 

— Rayons encore la blonde d'Argy, se dit Cabassol, il faut chercher 
encore... Et vous, mon cher Saint-Tropez, allez vous faire des révélations sur 
Marie Colonel? 

— Ah I bien facilement ; signe particulier : Ordre et régularité, ordre 
parfait dans la maison, régularité dans les heures de service. Hôtel admirable- 
ment tenu, domestiques intelligents et bien stylés. Jamais de collisions dans les 
escaliers : là le numéro 1 ne connaît pas le numéro 2, et le numéro 2 ignore 




Les six gommeux au Cirque. 



jusqu'à l'existence des numéros 3, 4, 5 et suivants s'il y en a. — Marie Colonel 
divise ses troupes en quatre corps : Saint-Cyr, composé des aspirants, l'armée 
active, la réserve et la territoriale. Chaque enrôlé passe successivement dans 
chacun des quatre corps... 

— Et duquel faites-voua partie? demanda Cabassol. 

— Hélas, mon pauvre ami, pas même de la territoriale, j'ai été réformé il y 
a trois mois... Congé de réforme en règle, jamais je ne serai rappelé sous les 
drapeaux ! Vous ne connaissez pas mon infirmité? un conseil judiciaire infligé 
par une famille barbare ! Quand j'ai obtenu cette triste distinction, je suis allé 
en faire part à Marie Colonel... Je pensais recevoir de chaudes consolations, je 
m'attendais à une scène pathétique, à des baisers mêlés de larmes... Car ce 
conseil judiciaire, je l'avais gagné sous son règne et grâce à elle... et... 



136 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



— Et?... 

— Et pas du tout, elle me flanqua tout de suite à la porte! 

— désespoir ! 

— Reformé depuis trois moisi... 

— Allons bon ! pensa Cabassol, rayons le nom de Marie Colonel, je ne 
saurai rien aujourd'hui I 

— Mon ami ! s'écria Bezucheux en s'adressant à Saint-Tropez, nous savons 

pourquoi tu prends si tranquillement ton malheur les consolations que 

Marie Colonel te refusait, tu te les fais offrir par une autre, par une beauté 
mystérieuse, une femme du monde, que tu vas voir enveloppé dans un man- 
teau couleur de muraille. 

Cabassol désolé de n'avoir pu tirer aucun renseignement de la conver- 
sation qu'il avait amenée, se plongea dans les délices d'un pur havane et ne 
dit plus un mot. 

En revenant le soir il dût s'avouer que la journée avait été entièrement 
perdue pour la succession Badinard. Nul indice n'était venu l'éclairer sur les 
affaires de cœur des cinq gommeux, ses nouveaux amis. Tout ce qu'il pût saisir 
d'intéressant, fut un court dialogue entre Bezucheux et l'un des cinq. 

— Mon petit vieux! disait Bezucheux de la Fricottière, tu sais, j'ai le culte 
de l'amitié, mais je n'y crois pas ' 

— Bah! 

— Oui, ainsi Caroline, tu te souviens de Caroline? je lui avais été présenté 
par un ami. Eh bien, je l'enlevai à cet ami ! Jeanne,... pas celle de l'histoire de 
France, une autre, tu sais,... eh bien, je la chipai aussi à un ami ! Antonia, 

idem, à un vieil ami encore ! tu vois que je suis payé pour ne pas croire 

à l'amitié... 

— Où veux-tu en venir avec tes théories empreintes d'un scepticisme 
désolant ? 

— A ceci, mon ami : c'est que je soupçonne Lacostade d'avoir des visées 
sur l'ange de mes rêves. Il ne la connaît pas, mais il sait que j'ai du goût, et 
il rôde autour de moi pour arriver d'abord à connaître cet ange, une femme 
du monde, mon bon, et ensuite à me la squtirer! Or, ce que je te de- 
mande, c'est d'avoir l'extrême obligeance de garder à vue mon Lacostade, de 
façon à l'empêcher de m'emboîter le pas tout à l'heure, quand je vais filer 
en grande vitesse vers l'hôtel de mon adorée. Comprends-tu ? 

— Comment donc ! sois tranquille, mon petit Bezucheux, Lacostade ne 
bougr-ra^pas, nous allons lui faire tailler un bac de longueur... jusqu'à six 
heures du matin. Ça te suffit-il ? 

— Parfait, mon bon I 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 




Liv. 18. 



La charmante Tulipfa Balagny. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



139 



IX 



Pures amours enveloppées dans l'ombre et le mystère. — Cabassol perd son temps 
Les faux pickpockets de Manille. 



^ 



Cabassol ne quittait plus ses nouveaux amis. La société des cinq gommeux 
comptait maintenant six membres. Cabassol déjeunait avec eux, dînait avec 
eux, soupait avec eux. Il courait en leur compagnie les petits théâtres et les 
skatings; on les voyait ensemble à cheval au Bois, dans la grande avenue 
des Champs-Elysées où parfois Cabassol 
croisait madame la vicomtesse de Champ- 
badour qui rougissait à sa vue. Sur le 
boulevard par les belles après-midi de 
soleil, on voyait au café Riche une ran- 
gée de six gommeux assis devant six 
chartreuses en suçant la pomme de 
leurs cannes. Les soirs de première, 
aux Variétés, aux Nouveautés, à la Re- 
naissance, six fauteuils de premier rang 
étaient occupés par six gommeux, abso- 
lument semblables de tournure des pieds 
à la tête. 

Le samedi, au Cirque, les écuyères 
pouvaient remarquer le groupe des six 
gommeux, opérant avec ensemble, tan- 
tôt assis, le lorgnon fixé sur leurs gra- 
cieux exercices et tantôt debout à l'en- 
trée de la piste pour les applaudir à leur sortie. 

Au cercle des Poires tapées, Cabassol taillait des bacs avec fureur en com- 
pagnie de ses amis; il allait avec eux aux courses, aux Folies-Bergère, à 
Mabille et aux kermesses de charité. 

Et tout cela inutilement. Jamais conspirateurs obligés de fuir les sbires, 
jamais Roméos forcés de dérouter des pères, des frères ou des oncles farou- 
ches ne s'étaient autant enveloppés de mystère. Les cinq gommeux étaient 
impénétrables. Cabassol en était venu à cette conclusion que ses amis, trop 
fortement étrillés par les belles-petites, s'étaient tournés d'un autre côté. Ils 
devaient aimer des femmes du monde plus ou moins mariées. 

De temps en temps, Cabassol avait recueilli des indices. Il avait entendu 
un jour Lacostade dire mystérieusement à Bezucheux : 




Au grand prix. 



140 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 




— Jeune de la Fricottière, descendant de vingt générations de fricoteurs, 
je fais appel à ton amitié. 

— Dis vite, mon cœur bat frénétique- 
ment à ton appel. De quoi s'agit-il? 

— Je vais voir ma femme du monde. 
Je ne te dirai pas son nom, tu abuserais 
de ma confidence. Je te dirai seulement 
qu'elle est folle de moi. Amour pur, mon 
bon! Et des transports à ma seule vue! 
Vrai, je ne me croyais pas encore autant 
de prestige I Je me défie de Saint-Tropez ; 
le pauvre garçon avec son conseil judi- 
ciaire n'a plus beaucoup de succès près 
des dames, il doit chercher à se rattra- 
per sur les amis... je n'ai pas le courage 
de l'en blâmer, mais... 

— Mais? 
— M^is ça m'embête î... jeté demande 

simplement, ô Bezucheux, de veiller sur 
ma tranquillité comme un frère, et d'em- 
pêcher Saint-Tropez de se lancer sur mes 
traces pour découvrir l'asile de ma bien-aimée. 

— Mon ami, compte sur moi! Moi aussi, je suis aimé, moi aussi je tiens à 
la tranquillité ! à charge de revanche, j'empêcherai Saint-Tropez de te faire 
de la peine, nous le garderons au cercle jusqu'à six heures du matin. Ça te 

suffit-il? 

— Amplement. 
Merci, digne ami ! 
merci, Castor! 
merci, Pylade! 

Une autre fois, 
ce fut Saint-Tro- 
pez qu'il entendit 
faire des recom- 
mandations à La- 
costade. C'était au 

cercle des Poires au giaad prix. 

tapées, un soir de mai. 

— Mon cher ami, disait Saint-Tropez, admirez-moi ! malgré mon conseil 
judiciaire, on m'aime... presque pour moi-même! 



Sur la piste. 





Au grand prix. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



141 



— Fichtre, mon gaillard 1 Recevez mes félicitations I 

— Mais il y a une ombre à mon 
bonheur : on veut le trancher dans 
sa fleuri Et qui? qui? qui? qui? Je 
vous le demande? 

— Est-ce que je sais, moi ? 

— Qui? parbleu, un ami! Oui, 
digne Lacostade, antique cuirassier, 
homme de fer, cœur de bronze, no- 
ble et vertueux camarade, un ami, 
un vieil ami ! Ce serpent s'appelle 
Pontbiizaud, je l'ai rencontré l'autre 
soir comme il se glissait subreptice- 
ment dans l'ombre sur mes pas... 
Oui, de ma suite, ami, de ma suite, 
il en est!... Comprends-tu cet acte 
de haute trahison? il me suivait évi- 
demment pour voir où j'allais porter 
mes pas ; il cherchait à connaître la 
demeure de celle qui m'aime d'un 
ardent et pur amour, pour me la 
souffler, le misérable !... 

— Et qu'as-tu fait ? 

— Ce aue j'ai fait? Moi. malin, au lieu d'aller chez elle, j'ai fait le sacrifice 
d'une soirée d'amour et, pour le dépister, je me suis lancé au pas de course 

dans une excursion formi- 
dable... 

— Et il t'a suivi? 

— Je l'ai perdu de vue 
tout de suite, mais je pense 
bien qu'il était derrière moi. 
Aussi je l'ai promené toute 
la nuit, des Champs-Elysées 
à Grenelle, puis par le fau- 
bourg Saint - Germain , le 
boulevard du même nom, 
jusqu'au Jardin des plantes ; 

j'ai passé la Seine, j'ai pris le boulevard à la Bastille et je l'ai suivi jusqu'à la 
Madeleine ; de là, pour achever de le dérouter, jeTai conduit par le boulevard 
Haussmann et le boulevard Malesherbes, jusqu'à l'Arc de Triomphe, et là, j'ai 




Enceinte du pesage. 





Au grand prix. 



Au grand prix. 



U2 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



disparu adroitement on sautant dans une voiture qui m'a ramené chez moi, 
éreinté. mais triomphant ! 

— Sacrebleu, quelle course ! 

— Oui, et tu comprends, mon doux ami, que je ne pourrais vraiment pas 
recommencer ça souvent. Veux-tu me rendre un service? 

— Ah mais, tu ne vas pas me demander de me promener pour toi? 

— Non, quelque chose de plus simple, tu vas t'attabler avec Pontbuzaud, 
à la table du bac et le tenir pendant que je vais filer... veux-tu? 

— Comment donc ! mon ami, compte sur moi. Pontbuzaud ne bougera 
pas d'ici, je le tuerais plutôt ! 

— Merci ! je pars tranquille ! 

Enfin à quelques pas de là, Gabassol entendit Pontbuzaud glisser à son 
tour quelques recommandations à Bisseco. 

— Bisseco, mon bon, j'ai des chagrins ! disait Pontbuzaud, je suis désolé, 
désenchanté, abreuvé d'amertume... 

— Mon pauvre ami! tu as des contrariétés avec les huissiers? 

— Pis que cela, mon bon ! 

— Il n'y a rien de pire que cela! s'il ne s'agit pas d'huissiers, je supprime 
les gémissements auxquels j'allais me livrer... Ça ne sera rien, ça passera! 
De quels chagrins s'agit-il ? 

— De chagrins d'amour! 

— Ça ne m'étonne pas, ce n'est pas pour te flatter, mais tu n'as pas une 
tête à avoir du bonheur en amour... ça n'est pas ta faute ! sois fort, drape-toi 
dans un indiflerentisme forcené, c'est plus sain que de se tourmenter parce 
que celle que tu aimes te trompe ! 

— Tu vas trop loin, Bisseco!... tu outrages un ange! C'est toi qui te 
trompes, car on ne me trompe pas. Ah! je suis bien tranquille là-dessus; 
seulement je prends des précautions, car je ne suis pas un homme à défier 
les dieux. Mes chagrins viennent de ceci : j'aime, on m'aime, nous nous 
aimons, mais un faux ami, un misérable cherche à jouer dans mon Éden le 
rôle du serpent tentateur. Heureusement j'ai du flair et de l'œil, j'ai deviné 
son plan et je déjouerai ses manœuvres. 

— Mais c'est un drame ce que tu me racontes-là ! 

— Un effroyable drame, mon ami ! l'héroïne innocente et persécutée, je 
ne te dirai pas son nom, le jeune premier c'est moi, et le traître, c'est Lacos- 
tade 1 je devrais dire l'aspirant traître, car grâce à mon habileté, j'ai déjoué 
ses machinations." Il n'est pas encore parvenu à découvrir l'innocente bergère 
qu'il brûle de croquer à ma barbe, mais il s'attache à mes pas pour arriver 
jusqu'à elle ! c'est abominable ! Alors... tu me suis? 



1 — 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



143 



— Ce que tu me racontes est trop palpitant pour que j'aie des distractions, 
je te suis... continue!... 

— Alors pour lui faire perdre mes traces, je suis forcé de prendre des 
précautions de Peau-Rouge. Voilà ce que je fais lorsque l'amour m'appelle : 
je prends une voiture, et devine ou je vais? 

— Dame ! chez ta belle, en brûlant le pavé ! 

— Naïf enfant ! je ne vais pas chez ma belle, car je suis sûr que Lacostade 
me guette, je ne le vois pas, mais j'en suis sûr, — je vais au chemin de fer 
de ceinture et je prends le premier train dans l'un ou l'autre sens, je fais le 
tour de Paris, une fois, quelquefois deux, et dès que je pense "Lacostade suffi- 
samment dépisté, je descends à la première gare, je saule dans un fiacre et 
j'arrive chez mon ange ! 




On avait été baiser la main de Lucy Carramba et autres. 



— Ouf ! fit Bisseco. 

— Ouf, tu l'as dit I ça devient monotone à la fin, voilà trois mille lieues, 
douze mille kilomètres que je fais ainsi depuis moins de trois mois! au lieu 
de voyager en tournant toujours en rond, si j'avais fait ces 12,000 kilomètres 
en ligne droite, je serais maintenant au pôle Nord, j'aurais découvert des îles 
auxquelles j'aurais donné le nom que je tiens de mes aïeux, j'écrirais des 
relations pour le Journal des Voyages, je serais un grand homme ! Mais voilà 
je les ai faits en rond... enfin j'en ai assez, mon abonnement au chemin de 
fer de ceinture m'ennuie absolument, il vole trop de temps à mon amour... 
j'ai donc pensé à toi... 

— Pour quoi faire? 

— Ceci tout simplement : pour retenir Lacostade et pour l'empêcher de 
courir derrière moi à la recherche de mon idole. Tu vas me jurer de la façon 
la plus solennelle, sur le blason de ta famille, sur l'âme de tes ancêtres, de 
retenir ici par tous les moyens notre ami Lacostade, l'aspirant" serpent de 
mon Eden ! 



144 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



— Je le jure ! 

Le temps passait et Cabassol n'avançait pas dans son entreprise. Ces cinq 
vengeances qu'il se flattait d'enlever avec rapidité reculaient sans cesse 
devant lui, sans qu'il lui fût possible de tenter même un commencement 
d'hostilités. 

— Ça ne peut pas durer comme cela, se disait Cabassol ; du haut du ciel 
Badinard va se moquer de moi. 

Le jour du grand prix de Paris étant arrivé, la bande des six gommeux 
n'avait pas manqué cette solennité. Cabassol avait consciencieusement 
emboîté le pas tie Bezucheux do la Fricottière ; il avait exploré l'enceinte du 

pesage dans l'espoir d'y découvrir la 
femme du monde de son ami; il avait 
perdu deux cents louis en pariant 
pour Pistache, et Bezucheux en avait 
gagné autant en se rangeant du côté 
de Bats-la-Breloque, cheval français 
vainqueur du grand prix. Ce triom- 
phe national remporté sur le cheval 
de la perfide Albion avait électrisé 
tous les cœurs : Bezucheux, Pont- 
buzaud, Lacostade, Bisseco et Saint- 
Tropez avaient été fraterniser avec 
les belles-petites qui remplissaient de 
leurs toilettes étincelantes, de leurs 
immenses chapeaux fleuris et empa- 
nachés, de leurs traînes, de leurs dentelles et de leurs éventails, les innom- 
brables voitures serrées le long de la piste. On avait rencontré là mainte 
charmante figure de connaissance, on avait oublié d'anciens griefs, on avait 
été baiser la main de Lucy Carramba, de Blanche de Travers et d'autres an- 
ciennes passions, on avait salué quelques aimables belles auxquelles on avait 
été plus ou moins présenté. , 

Une charmante blonde, indolemment couchée dans un huit-ressorts, avait 
reçu de la bande le discret hommage d'un coup de chapeau unanime. 

— Qui est-ce? demanda Cabassol. 

— Nous l'avons déjà rencontrée plusieurs fois, répondit Bezucheux, c'est 
Tulipia Balagny, charmante, charmante, mais trop bien gardée ! Rien à faire 
de ce côté, mon bon ! 

Le soir de ce jour mémorable du grand prix, on fêtait à Mabille la victoire 
de Bals-la-Breloque. Nos six gommeux ne pouvaient y manquer. 

Cabassol était venu avec une idée arrêtée. Lorsque l'un de ses amis, n'im- 




Au grand prix. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



145 



porte lequel, s'éclipserait mystérieusement, comme cela continuait à arriver 
souvent, il abandonnerait les autres et se lancerait sur ses traces pour tâcher 
de découvrir quelque chose. 

Il ne se doutait pas que depuis de lon- 
gues semaines ses moindres démarches 
étaient épiées et que ce jour-là même la 
surveillance occulte dont il était l'objet se 
resserrait particulièrement. Que l'on se ras- 
sure, la police n'était pour rien dans cet 
espionnage, Cabassol était tout simplement 
filé par l'ŒIL, la toute puissante com- 
pagnie d'assurances conjugales qui déjà 
avait détourné les foudres du vengeur de 
Badinard, de la tête assurée de M. le vi 
comte de Champbadour. 

L'inspecteur de I'OEil surveil- 
lait donc Cabassol depuis le jour 
où notre ami, après 
avoir si malheureu- 
sement échoué près 
de M me de Champba- 
dour, avait dirigé ses 
batteries d'un 
autre côté. 




Tulipia au grand prix. 



Liv. 19. 



146 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



L'assemblée était houleuse, le. jardin étail bonde, on tournait en corde 
sons les palmiers de zinc autour de l'orchestre, les coudes serrés. Au centre 
quelques dames Levaient La jambe sans conviction. Des groupes d'Anglais en 
veston raye, la Lorgnette en bandoulière, déblatéraient contre Bat-la-Bre- 
fo^ue; dans les bosquets déjeunes sportm en imitaient spirituellement des cria 
d'animaux. Des dames charmantes., mais qui paraissaient avoir un peu bu, 
riaient aux éclats dans des coins où l'on se bousculait fort. — Nos amis 
s'étaient naturellement faufilés au centre d'un de ces groupes tumultueux. -~ 
Cabassol avait l'œil sur tous et sur chacun, et derrière lui l'inspecteur de 
L'Œil ne perdait pas un de ses mouvements. 

Tout à coup, Cabassol vit sur la droite Bezucheux abandonner le bras de 
ses amis et se glisser tout doucement derrière un énorme Anglais. Au même 
instant, sur la gauche, Bisseco, par une adroite manœuvre, se détacha de la 
bande et disparut derrière un autre insulaire. Lequel suivre? Gabassol n'eut 
pas le temps de se décider, il vit Saint-Tropez tourner autour d'un groupe et 
se perdre dans le noir, puis Lacostade se détacher adroitement de Pont- 
Buzaud et filer dans un massif pendant que Pont-Buzaud tournait court et se 
dirigeait vers la sortie. 

- Gabassol s'élança. L'inspecteur s'élança derrière Cabassol. Ges mouve- 
ments simultanés produisirent un certain désordre dans la foule internatio- 
nale ; quelques sportmen décavés en profitèrent pour pousser des hurlements 
et des coups de sifflets à l'adresse de Bat-la-Breloque et plusieurs pickpockets 
trouvant l'occasion belle pour travailler, enlevèrent quelques montres et plu- 
sieurs portefeuilles. 

Mais un jeune débutant inexpérimenté ayant eu la maladresse de se 
Laisser prendre avec quatre montres à la main, le cri : Enlevez les pick- 
pockets ! retentit de plusieurs côtés et une forte bousculade se produisit. 

Bezucheux, Lacostade, Bisseco, Saint-Tropez et Pont-Buzaud filant vers 
la -ortie avec des allures légèrement mystérieuses, que pouvait faire Ja garde 
qui veille à la porte de l'avenue Montaigne, sinon prendre nos pauvres amis 
pour les pickpockets signalés dans le jardin? La garde u'y manqua pas et 
Les arrêta d'une main ferme. Gabassol, qui arrivait derrière eux avec les mêmes 
allures, eut le même sort; il fut appréhendé au corps de la même façon, et 
conduit au poste pur un- inflexible brigadier qui ne voulut entendre aucune 
protestation: 

L'inspecteur de I'GEil avait tout vu. 11 sourit de la méprise des agents de 
la force publique, mais ne vint pas au secours des infortunés jeunes gens. 
Il laissa même échapper un geste équivoque, dans lequel un esprit prévenu 
aurait pu voir une nuance de satisfaction; puis, d'un pas calme.el tranquille, 
il franchit le* grilles de Mabille-et se perdit dans l'obscurité. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



147 




Interrogatoires. — Horribles découvertes. — Les cinq clefs à faveurs roses. — Invasion 
nocturne et nouvelle découverte non moins horrible que les autres. 



Cependant Cabassol, Bezucheux, Lacostade, Bisseco, Saint-Tropez et 
Pontbuzaud étaient, malgré leurs protestations indignées, conduits sous bonne 
escorte au plus voisin commissariat de police, où, dès leur arrivée, un secré- 
taire à moitié endormi procéda à l'interrogatoire de rigueur. 

— Des pick-pockets, bon, je connais ça! murmura le secrétaire en bâil- 
lant, vous vous appelez Smith? Ils s'appellent tous Smith !... 

— Non, fit Bezucheux étonné. 

— Brown, alors? 

— Non, je m'appelle Gontran Bezucheux de la Fricottière, rentier, et je 
m'étonne... 

— Ça m'étonne aussi, répondit le secrétaire. 

— Et vous? reprit-il en s'adressant à Saint-Tropez, Smith? Brown? 

— Non, Jules de Saint-Tropez, rentier. 

— Bon, alors vous ne vous appelez ni Smith ni Brown,... vous cachez 
votre jeu ! Vous n'avouez pas? 

— Nous n'avouons pas... qu'est-ce qu'il faut avouer? 



148 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



— Voyons, vous êtes pris, il est inutile de faire des manières, ça ne ren- 
drait pas votre affaire meilleure, au contraire.... il y a flagrant délit 1 

— Gomment, il y a flagrant délit 1 

— Vous pickpockettiez, quand on vous a arrêté... 

— Nous pickpockettions ! S'écrièrent à la fois les six gommeux avec un 
éclat de rire. 

— Les agents vous ont arrêtés comme vous filiez dans les massifs... on va 
vous fouiller; si j'ai un conseil à vous donner, c'est d'avouer pour que ce 
soit plus vite fini. 

Malgré les protestations des infortunés soupçonnés de pickpockétisme, 
les agents qui les avaient arrêtés se mirent en devoir de procéder à une per- 
quisition dans toutes les poches. 

— Où avez-vous volé cette montre? dit sévèrement le secrétaire en s'adres- 
sant à Bezucheux. 

— Chez un bijoutier 1 répondit Bezucheux, mais tenez, voici nos cartes, 
vous voyez bien : Bezucheux de la Fricottière, ancien sous-préfet... Marius 
Bisseco, capitaine Lacostade... 

— Ce sont vos pseudonymes, puisque vous persistez à soutenir que vous 
ne vous appelez ni Smith, ni Brown... 

— Vous avez nos portefeuilles entre les mains, vous allez y trouver des 
lettres... 

Le secrétaire ouvrit le portefeuille de Bezucheux et trouva quelques 
adresses... 

— Hum... M. de la Fricottière, rue... en effet... enfin, nous allons voir... 
Tiens, une clef"? pourquoi une clef dans un portefeuille ? 

Le secrétaire avait tiré de la dernière poche une délicate petite clef ornée 
d'une faveur rose. 

— Monsieur, laissez cette clef, je ne l'ai pas volée, elle me vient d'une 
dame qui veut bien avoir quelques bontés pour moi... Contentez-vous de 
cela, vous pensez bien que je n'ai pas le droit de la compromettre ! 

Cabassol remarqua, sans trop y attacher d'importance, que la vue de la 
clef de Bezucheux avait produit un singulier effet sur ses compagnons d'in" 
fortune. Le lorgnon braqué sur le bureau du commissaire, ils examinaient 
la clef à faveur rose en donnant des marques d'inquiétude. 

Le secrétaire passant à l'inventaire du portefeuille de Lacostade, en tira 
une liasse de papiers... 

— Ne touchez pas aux lettres ! s'écria Lacostade, regardez seulement les 

adresses Ce sont des lettres de femmes du monde et si des indiscrétions 

venaient à être commises, je vous rendrais responsable des malheurs qui 
pourraient arriver!... 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



149 



— Bon, voici un papier timbré... bonne référence... Voyons?... commande- 
ment à monsieur Maxime Lacostade excellent, je vois que vous ne vous 

appelez pas Smith. Gomment, encore une clef! 

Le secrétaire venait de tirer du portefeuille une clef à faveur rose exacte- 
ment semblable à celle de Bezucheux. 

Étrange ! même ruban, même dessin... 

Lacostade et Bezucheux se regardaient avec des yeux furibonds. Gabassol 
commençait à s'intéresser puissamment à l'aventure et à ne plus regretter 
autant que ses amis et lui eussent été pris pour des pickpockets. 

— Oh ! oh! poursuivit le secrétaire en interrogeant l'intérieur du porte- 
feuille de Pontbuzaud, oh! oh! une troisième clef ! 




Arrestation de Bezucheux. 



Lacostade et Bezucheux cessèrent de se foudroyer du regard pour accabler 
M. Pontbuzaud de regards chargés d'indignation. Gabassol regardait de tous 
ses yeux, il lui parut étrange de voir Saint-Tropez ainsi que Marius Bisseco 
aussi troublés et aussi furieux que Lacostade et Bezucheux. 

— Oh! oh! fit-il avec le secrétaire, serais-je sur la piste de quelque chose 
d'intéressant pour feu Badinard? 

— Oh ! oh ! fit le secrétaire, oh ! oh! une quatrième clef! Oh ! oh ! une 
cinquième clef! ! ! 



150 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



La quatrième et la cinquième clef venaienl d'être découvertes dans les 
profondeurs du portefeuille de Saint-Tropez et de Bisseco. Le carnet de 
Qabassol, au grand étonnement du secrétaire, ne renfermait aucune clef à 
laveur n>>e; quand il annonça ce résultai négatif, Gabassol crut entendre 
cinq soupirs de soulagement sortir de la poitrine de ses amis. 

— Ça devient louche, très louche! dit enfin le secrétaire, rubans absolu- 
ment pareils, clefs idem c'est étrange jolies petites clefs de sûreté... 

— Ob oui, de sûreté ! firent en Chœur les cinq infortunés. 

— Enfin, prétendez-vous encore, monsieur de la Fricottière, que voire 
clef à faveur rose vous a été confiée par une femme du monde qui vous accor- 
dait les siennes... de faveurs? 

— Monsieur Lacostade, s'écria Bezucbeux sans répondre au secrétaire, 
monsieur de Saint-Tropez! monsieur Bisseco! monsieur Pontbuzaud !... l'indi" 

gnation m'étreint à la gorge j'éclate à la fin je fulmine ! Vous me 

trompiez ! 

— Monsieur de la Fricottière, j'éclate aussi! vous me trompiez également! 
répondît Lacostade. 

— Indignes amis, c'est ainsi que vous entendez le culte de l'amitié! tenez, 
seul. Gabassol est un véritable ami, il n'avait pas de clef, lui ! il se ferait scru- 
pule, lui. de faire de la peine à un ami ! Gabassol, je te vénère ! 

Et Bezucheux de la Fricottière serra énergiquement la main de Gabassol. 

— Ainsi donc, reprit lacostade, ta femme du monde, c'était... 

— Et la tienne, ta mystérieuse beauté, c'était... et l'aimée de Pontbuzaud 
•■t l'infante de Saint-Tropez et la belle-petite de Bisseco... c'était... oh ! l'ami- 
tié est un vain mot ; je n'y croyais pas du tout, mais j'y croirai moins 
encore, maintenant... Ce que je trouve horrible, monsieur Lacostade, c'est 
que, lorsque vous alliez la voir, vous vous adressiez à moi pour me prier de 
veiller sur votre tranquillité en empêchant Saint-Tropez de vous suivre! 

— Et toi. s'écria Saint-Tropez, et toi, affreux la Fricottière, lorsque tu 
comptai- )•■ -<Tvir de ta petite clef à faveur rose pour aller roucouler 
aux pieds de la traîtresse... de celle que tu nous donnais pour une femme du 
monde en puissance de mari, tu t'adressais à moi pour empêcher Lacostade 
de se jeter sur tes pas L..Et moi, moi, amant infortuné, amant berné, bafoué... 
moi. bête, moi pur, moi loyal, je passais mes nuits sur la table de baccarat 
du cercle des Poires tapées, pour y retenir Lacostade... je perdais <\c> 
sommes.*, enfin, came coûtait horriblement cher de t'aider à me tromper et 
j'attrapais des migraines formidable- !... 

— Petit serpent de Saint-Tropez, je te conseille de parler, interrompit 
stade, tu te plains, misérable, et comment te conduisais-tu avec les cama- 

rades?... de quelle manière entendais-tu les devoirs sacrésde l'amitié?... Ah ! 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



151 



tu récrimines, serpent? Eh bien, je vais récriminer aussi, criminel ! te sou- 
viens-tu des soirs où tu me prenais à part en m'appelant vieil ami, noble et 
vertueux cuirassier, pour me demander de veiller sur ton repos comme un 
frère et d'empêcher, par tous les moyens possibles, Pontbuzaud de te suivie ? 
Je ne me doutais pas que pendant, que je m'embêtais consciencieusement avec 
Pontbuzaud qui a la conversation lugubre, — car il a la conversation lu- 
gubre, on ne peut pas le nier, — tu te glissais en toute sécurité dans certain 
boudoir rose dont je croyais être le seul à posséder la clef. 

— Pontbuzaud a la conversation lugubre, dit amèrement Bisseco, cela 
n'empêche pas que certaine dame trouvait du charme à son éloquence... à 
notre détriment... mais ce qui me semble assez peu délicat, c'est que ce 
lugubre Pontbuzaud venait me parler continuellement à moi de ses chagrina 




Les cinq clefs. 



d'amour, et qu'il faisait appel à mon amitié pour l'aider à protéger la vertu de 
la belle contre les embûches dressées par Lacostade ! ! !... Moi, homme délicat 
et discret, je ne lui demandais même pas le petit nom de cette vertueuse per- 
sonne et deux jours par semaine je montais la garde autour de Lacostade 
pendant que Pontbuzaud, qui a la conversation lugubre avec nous, s'en allait 
conter des douceurs poétiques à celle que... qui... 

— Mais alors la noirceur de Pontbuzaud dépasse tout ce que l'imagination 
d'un homme ordinaire peut concevoir! Voyons, Bisseco m'apprend que deux 
fois par semaine Pontbuzaud le priait de me garder à vue pour m'empêcher 
également de le gêner dans ses aventures amoureuses... et nous nous gardions 
mutuellement... Ce Pontbuzaud lugubre est un Machiavel! 

— Moi, reprit Bisseco, je n'ai rien à me reprocher, je n'ai fait poser per- 



Bonne... malheureusement!... mais je me souviens avec beaucoup d'amertume 
que, de temps en temps, lorsque je poétisais, le cœur rempli de bleu onde rose, 
comme voua voudrez., aux pieds de ma traîtresse, dans ce petit boudoir 
dont je crois au moins inutile de vous taire la description, ladite traîtresse me 
disait tout à coup de Sfl VOiX douée : Marins, mon petit Beco, j'attends ma mar- 
raine, c'est une sainte femme, tant pas qu'elle te trouve ici, tu comprends ?... 
Je croyais comprendre, je pensais que celte marraine intempestive était un 
vieuK et gros banquier quelconque... et je filais par le petit escalier !... et 
c'était Bezûcheux !... 

— Permets, mon ami. n'affirme pas à la légère! le lundi, c'était moi, mais 
Les autres jours, je n'étais pour rien dans tes chagrins!... 

— Soit, c'était Lacostade... ou Pontbuzaud... ou Saint-Tropez!... Il n'en 
B>1 pas moins vrai... 

— Assez ! Toutes ces explications me paraissent louches, interrompit Le 
secrétaire du bureau de police, qui avait déjà donné de nombreuses mar- 
ques d'impatience, très louches même!... « 

— Sans doute c'est louche, s'écria Bezûcheux, c'est une situation inextri- 
cable : je trompais, on me trompait, nous nous trompions. 

— Alors vous prétendez que ces clefs vous viennent d'une certaine dame 
du monde?... 

— Qne la discrétion nous défendrait presque de nommer, s'il y avait encore 
des ménagements à garder; messieurs, y a-t-il encore des ménagements à garder? 

— Il n'y en a plus, répondirent d'une seule voix Lacostade et les autres. 

— Alors dites-moi son nom? reprit le secrétaire. 

Bezûcheux se pencha vers le secrétaire et lui murmura un nom à l'oreille. 

— Bon, fit le secrétaire. 

Lacostade et Les autres s'approchèrent àleur tour et parlèrent également à 
l'oreille du secrétaire de la police. Gabassol très intrigué, pencha vivement la 
tète pour tâcher de recueillir ce nom mystérieux au passage. 

— Hue? demanda le secrétaire. 

— Hue de Miiomesnil, 35 bis. 

— Bon, c'est ce que non- allons vérifier, lit le secrétaire. Je reconnais 
qu'il ne s'élève contre vous que des charges légères et je commence à croire, 
messieurs, que vous êtes victimes d'une fatale méprise... On doit s'être trompé 
wi vous accusant de pickpockétisme... et puis, le récit de vos malheurs m'a 
sensiblement attendri... je prends sur moi de ne pas réveiller monsieur le 
commissaire; la rue de MiromeWl est tout à côté et je vais vérifier immé- 
diatement la véracité de vos dires. 

— Allons-y tous ensemble ! lit Bezûcheux. 

— C'e-t e-da. allons confondre la coupable! s'écrièrent les autres, nous 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 




Liv. 20. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



155 



nous expliquerons demain, aujourd'hui soyons tout à la vengeance» 

— Tout à la vengeance! 

— Soit, fit le secrétaire; vous avez les cinq clefs, nous pénétrerons chez la 
dame... 

— Eh bien, et moi? demanda Gabassol, je n'avais pas de clef, moi, je ne 
fais pas partie de votre société... secrète, mais je demande à être de l'expédi- 
tion... mais auparavant, dites-moi au moins le nom de la femme du monde 
dont vous venez de découvrir la trahison d'une façon aussi singulière... dites- 
moi le nom de la perfide? 




V£ 



Et moi, bête, je montais la garde. 



— Son nom ne souillera plus mes lèvres, fit Bezucheux, ni, ni, c'est fini ! 
Je vais te la foudroyer tout à l'heure ! Demande à M. le commissaire, si tu veux I 
Je te dirai seulement ses initiales : T. B. 

— Tulipia Balagny ! ! ! acheva le secrétaire. 

— Quoi, Tulipia Balagny, la belle Tulipia, la charmante Tulipia, que 
nous rencontrions si souvent et que vous me disiez absorbée par une pas- 
sion unique et folle, une passion effroyable, Tulipia Balagny, enfin, re- 
marquable par ce signe particulier : fidélité étourdissante] 

■ — Elle-même ! 1 ! 

Deux fiacres appelés par un agent, emmenèrent Cabassol, le secrétaire du 
commissaire et les cinq victimes de Tulipia. En route, Bezucheux et les 
autres reprirent leurs récriminations. 



156 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



— Je comprends maintenant, dit tristement Bezucheux, par suite de quelle 
méprise je reçus un jour, moi qui m'appelle Contran, un de ces billets 
charmants qu'elle écrit si bien, car elle a un style que je qualifierai d'en- 
tlammé... 

— Je sais, dit Lacostade d'un ton secjje sais,... abrège ! 

— Nous savons! dirent les autres. 

— Je ne dis rien de trop, en affirmant qu'elle a un style délicieux et en- 
flammé : Bezuco démon cœur, écrivait-elle ordinairement, mon Bezucof je te... 

— Arrête, Bezucheux, tu retournes le fer dans ma plaie, s'écria Lacostade. 

— Dans notre plaie, dirent les autres. 

— Nous avons reçu tous de ces lettres enflammées 1 

— Eh bien, je reçus un jour, reprit Bezucheux, moi qui m'appelle 
Gontran, un petit billet commençant par ces mots : Mon petit Jules/ Et quand 
je lui demandai une explication, elle me dit que la plume lui avait fourché 
et que Jules était le nom d'un oncle vénérable... Horreur, c'était le nom de 
Saint-Tropez, notre indigne ami! 

— Et moi, s'écria Saint-Tropez, j'ai reçu un jour un billet où elle me 
disait : Ce soir, sans faute, je t'attends pour... 

— Ne me torture point par des détails! fit Bezucheux, abrège ! 

— Soit, j'abrège pour ne pas te chagriner! elle terminait ainsi... le temps 
va me sembler... etc. je vais compter les minutes, etc., etc.. jusqu'au moment 
oh... etc., etc.. J'embrasse bien mon petit Marius. — tulipiaI » Et, tu l'as 
dit, je m'appelle Jules! 

— Elle pensait à moi, dit Marius Bisseco, elle avait des remords I 

— Lorsque je lui témoignai l'étonnement que m'avait causé ce prénom 
marseillais et intempestif, elle me répondit : — Tiens je sae suis trompée, 
c'est le nom de mon concierge!... Et je la-crus I... 

Bisseco bais3a la tête. 

— Et dire, reprit Bezucheux, qu'il était entendu que l'on ne devait pas 
marcher sur les brisées les uns des autres! amitié tu n'es qu'un mot! 

— L'humanité me dégoûte! fit Lacostade. 

— Tulipia est un monstre ! 

Pendant que les cinq malheureux gémissaient ainsi, les voitures arrivaient 
rue de Miromesnil et s'arrêtaient à la porte de Tulipia. 

— Mon cœur bat à la vue de cette porte, reprit. Bezucheux, je chérissais 
la porte, je chérissais la sonnette, je chérissais toute la maison, je vénérais 
le concierge pour l'honneur qu'il avait de tirer le cordon à la... 

La porte s'ouvrit au coup de sonnette et les visiteurs se trouvèrent dans 
un vestibule obscur .Cinq allumettes étincelèrent et cinq petites bougies s'allu- 
mèrent dans cinq minuscules lanternes en forme de montres. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



157 



— Présent de Tulipia, fit tristement Bezucheux en regardant les bou- 
geoirs de ses amis. 

— Présent de Tulipia! 

Bezucheux, Lacostade et les autres, le bougeoir d'une main et la clef à 
faveur rose de l'autre, le suivirent en soupirant. 
Sur le deuxième palier, tout le monde s'arrêta. 

— Voici la porte!... fit Bezucheux, je vois d'ici la confusion de Tulipia à 
notre vue. Ce sera le châtiment! Mon avis est qu'il faut la foudroyer!... Res- 
tons unis ce soir pour l'accabler, nous nous expliquerons demain ! 

— Foudroyons-la! 




Nous donnons notre démission de la Société Tulipia and C». 



— Je propose, messieurs, dit Lacostade, que, par une ironie cruelle, nous 
nous présentions à elle bras dessus, bras dessous, tous les cinq, et que toujours 
bras dessus bras dessous, nous lui demandions galamment des nouvelles de 
sa chère santé et la permission de lui baiser la main... 

— Adopté! 

— Si elle ne s'évanouit pas pour de bon à notre apparition, ce sera une 
femme de bronze, je le déclare! 

— Allons, messieurs, la petite clef?..» 

— Entrons! dit résolument Bezucheux, et soyons dignes! 



158 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



Bezucheux ouvrit brusquement la porte. 

— Il y a de la lumière! dit le secrétaire du commissaire. 

— Tant mieux! 

Les cinq infortunés, bras dessus, bras dessous, tous le bougeoir à la main, 
entrèrent dans l'appartement ; une porte s'ouvrit dans le vestibule, une bonne 
parut et s'arrêta pétrifiée à la vue des envahisseurs. 

— Bonsoir, Julie !... Madame est dans sa chambre ? prononcèrent-ils d'une 
même voix sourde, sans s'arrêter. 

— Oui... non... n'entrez pas... elle est sortie !... balbutia la bonne. 

— Foudroyons ! s'écrièrent-ils. 

Et traversant une ou deux pièces, ils ouvrirent brusquement la porte 
d'une pièce qu'ils connaissaient bien tous. 

Un cri aigu et des bruits de chaises renversées éclatèrent aussitôt. 

— Horreur I s'écrièrent les cinq amis en reculant, toujours bras dessus, 
bras dessous. 

- Qu'est-ce qu'il y a? demanda Gabassol en bousculant légèrement le 
secrétaire du commissaire et en repoussant ses amis en avant. 

Les cinq malheureux gommeux se séparèrent pour lever les bras en l'air. 

— Un sixième larron ! s'écria Cabassol. 

La charmante Tulipia, debout devant la cheminée, baissait la lête avec 
confusion, mais elle ne s'était pas évanouie. A ses pieds un homme, assis sur 
un petit pouf, s'éventait avec son claque pour se donner une contenance. 
Sur un guéridon Louis XVI, à côté de Tulipia, un énorme bouquet reposait 
près d'un écrin ouvert, dans le velours duquel élincelaient quelques brillants. 

Les cinq amants trahis s'étaient remis bras dessus, bras dessous. 

— Daignez agréer, madame, prononcèrent-ils de la même voix, nos plus 
sincères excuses, si nous arrivons dans un mauvais moment! nous troublons 
un aimable tête-à-tête... toutes nos excuses encore une fois... Et nos compli- 
ments à monsieur! 

Le monsieur continuait à s'éventer et à grimacer avec un sourire de plus 
en plus gêné. 

— Monsieur neus permettra-t-il de lui demander, reprirent en chœur les 
cinq voix, s'il a la clef? 

— Quelle clef? demanda le monsieur. 

— Nous voyons que monsieur n'est pas encore initié... il n'a pas la clef 
réglementaire de la société en commandite Tulipia and C°, il n'a pas la clef. 
Monsieur daignerait-il accepter celles-ci? 

Et tous les cinq retirèrent leurs bras pour tendre au monsieur les cinq 
clefs à faveurs roses. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



150 



— Nous prions madame d'agréer nos démissions de sociétaires, reprirent 
les cinq amis en se reprenant par le bras. 

Cabassol pendant toute cette scène n'avait pu détacher ses yeux de la figure 
du sixième larron. 

— Où diable ai-je vu cette tête-là? se demandait-il. Je connais ce monsieur, 
pourtant... Où l'ai-je rencontré?... Ah!... mais... sacrebleu! c'est le faux gar- 
çon de restaurant du Moulin-Rouge» celui qui m'a empêché de... sévir 
contre M. Exupère de Champbadour, c'est l'inspecteur de VŒU! ... 

Cabassol passa devant ses amis et s'arrêta devant l'inspecteur de Y Œil. 

— Bonsoir, monsieur! dit-il, me reconnaissez-vous? 

— Parfaitement, monsieur Cabassol. 

— Alors, si je ne me trompe... vous êtes ici... 

— Pour affaires 1 dit l'inspecteur en s'inclinant. 




Coap &> théâtre dramatique. 



— Vous comprenez qu'il me faut une explication, je vous trouve sans 
cesse devant moi... Souvenez- vous du Moulin-Rouge... et de madame de 
Champbadour!... Asseyons nous et causons! 

Tulipia avait repris toute son assurance et répondait aux coups d'oeil fou- 
droyants de Bezucheux et compagnie par des regards non moins foudroyants 
de femme indignement outragée. 



160 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



Tulipia, femme perfide, recevez nos adieux! déclamèrent les cinq gom- 

meux en cliœur. 

— Vous êtes des insolents! s'écria-t-elle. Julie, flanquez-moi tout le monde 
à la porto ! 

L'inspecteur de VOEU prit son chapeau et suivit Gabassol et les autres. 

— Eh bien, et mon explication, dit Gabassol en route, que faisiez-vous 

ici? 

Vous vous en doutez. Chargé par la Compagnie d'assurance Y Œil de 

préserver M. de Champbadour de... vos entreprises, j'avais appris par la con- 
versation de M" Taparelque, pour uneraison quej'ignore, vous aviez à troubler 
la tranquillité conjugale ou extraconjugale d'autres personnes... Je vous ai 
donc surveillé et j'ai bien vite compris que vos cinq amis étaient menacés. 
Vos amis filaient dans l'ombre des amours mystérieuses : je suis intervenu, 
comme vous voyez, j'ai découvert avant vous leur secret... un seul secret pu 
lieu de cinq. Je devais, ces jours-ci, leur proposer de les assurer à notre com- 
pagnie... 

— Et en attendant vous... 

J'avoue qu'en ceci je dépassais quelque peu mes instructions, mais... j'ai 

un cœur... et je suis faible! 

Dans la rue, sur la porte de Tulipia, le secrétaire du commissaire déclara 
aux faux pickpockets que tous ses soupçons étaient évanouis et qu'ils étaient 
libres. 

— Maintenant que nous avons foudroyé Tulipia, séparons-nous ! dirent 
les cinq infortunés; demain nous nous expliquerons sérieusement. 

Ils se quittèrent, la tête basse, et se perdirent dans des rues différentes. 
L'inspecteur de VŒU était parti. 
Cabassol revint seul aussi et furieux. 

— Ainsi donc, sans cette fâcheuse affaire de Mabille, sans la découverte 
des cinq clefs, Bezucheux et les autres ne se seraient pas fâchés avec la belle 
Tulipia, et je la leur aurais soufflée, et j'aurais accompli cinq vengeances à la 
fois!... Badinard! Badinard! sur qui vais-je faire tomber ta vengeance, pour 
me rattraper? Patience ! patience, ô Badinard! demain grand conseil avec 
tes exécuteurs testamentaires, et tu verras mon zèle ! 




LA GPANDE MASCARADE PARISIENNE 



LE CLUB 

DE s 

BILLES DE BILLARD 



D.65-82— IMPRIMERIE D. BARDIN ET C e , A SAINT-GERMAIN. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



LE CLUB 



BILLES DE BILLARD 

TEXTE ET DESSINS 



-A.. EOBIDA 




PARIS 

LIBRAIRIE ILLUSTRÉE ! LIBRAIRIE M. DREYFOUS 



7, RUE DU CROISSANT. 



FAUBOURG MONTMARTRE, I 3. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 




CLUB DES BILLES DE BILLARD 



Recherche d'un crâne. — Une réception aux Billes de 
Billard. — Une photographie mystérieuse. 

Antony Cabassol, ce brave et consciencieux 
garçon, était dans un état de désolation impossible 
à décrire. La série d'échecs qui venaient de l'ac- 
cabler lui avait en partie enlevé cette belle con- 
fiance en soi qui lui avait fait accepter si hardiment 
le mandat de vengeur testamentaire de feu M. Timoléon Badinard. Trois 
vengeances en quatre mois, c'était peu pour un homme qui n'avait que trois 
ans pour en exécuter soixante-dix-sept! Cabassol, humilié, sentait que le vin- 
dicatif Timoléon Badinard, du haut du ciel, sa demeure dernière, devait fron- 
cer un sourcil mécontent ! 
Liv. 21. 



^' 



162 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



Et M c Taparel et M. Nestor Miradoux, les exécuteurs testamentaires, que 
devaient-ils penser, eux aussi, de ce vengeur qui ne vengeait pas, de ce léga- 
laire qui n'exécutait pas les conditions imposées! 

Cabassol, accablé, faisait ces tristes 
i 11 exions, assis dans le cabinet de M Ta- 
parel, le lendemain du jour où, aperce- 
vant la possibilité d'exécuter cinq ven- 
P'ances en une seule, il s'était vu souf- 
fler à son nez et à sa barbe la belle 
Tulipia Balagny, l'ange de Bézucheux 
de la Fricollière et Compagnie, enlevée 
par l'inspecteur de VŒU. 

M Taparel et son principal clerc, 
assis devant un monceau de papiers et 
de factures, prenaient des notes et ti- 
raient au clair la situation des affaires de la succession Badinard. Bientôt, 
après avoir aligné des colonnes de chiffres et terminé de longues additions, 
M. Nestor Miradoux prit une feuille de papier timbré et écrivit : 




SUCCESSION BADINARD 
Situation au 10 juin 18... 



Vengeances exercées. 



Reste. 



Total des sommes déboursées, dépenses, trais prévus et imprévus, 
loyers, frais de maison du légataire, M. Cabassol, etc., etc. . . . 327, D82 fr. 6o 
Reconnu et approuvé par nous, légataire et exécuteurs testamentaires. 



■—Voulez-vous signer? demanda Miradoux à Cabassol, après avoir donné 
lecture de cette pièce. 

— Et qu'allons-nous faire? demanda Cabassol, après avoir paraphé. 

— Lutter! s'écria M Taparel en frappant du poing sur la table, lullcr 
courageusement! Nous avons eu le malheur, après avoir bien commencé, de 
tomber sur un mari assuré à la Compagnie VOEU, mais cela ne se représen- 
tera peut-être plus Il faut nous remettre prudemment à la besogne, pour 

ne pas donner l'éveil à cette Compagnie qui continuerait sans doute à mettre, 
pour se créer des clients, des bâtons dans nos roues ! Donc prudence et discré- 
tion, et en avant! 

— Trè; bien I lit Miradoux, 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



163 



— Allons, vous me rendez le courage ! s'écria Gabassol; sur qui vais-je me 
lancer ? 

— Un instant, fit M e Taparel, ne choisissons pas; si vous m'en croyez, 
nous allons nous en remettre au hasard pour trouver l'ennemi contre lequel 
nous devrons opérer. Voici l'album aux photographies, prenez en une sans 
regarder,. 

— Suit, dit Gabassol, au hasard de la fourchette ! une, deux, trois, voilà ! 




j^>s, 



Une chaude explication. 



Et sans regarder, il ouvrit vivement l'album à une page quelconque. 

Les trois hommes se penchèrent sur la ; hotographie amenée par le sort, en 
poussant une exclamation de désappointement. Elle représentait tout simple- 
ment une large plaque jaune, blanche par endroits, et parsemée de taches 
foncées, laquelle plaque avait pu autrefois être une figure d'homme, mais 
n'était plus qu'une sorte de reflet perdu, le portrait d'un vague fantôme, d'une 
apparition sans contours arrêtés et sans forme précise. 
* Au-dessous se lisaient les mots : 



164 


LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 




PHOTOGRAPHIE GABIN 

NOUVEAU PROCÉDÉ INALTÉRABLE 

Médailles, Paris 1867. — Vienne, 1873. — Philadelphie, 1876. - Paris, 1878. 



En v regardant de plus près avec une grande attention, Cabassol finit par 
découvrir un point où le nouveau procédé s'était montré un peu plus inalté- 
rable qu'ailleurs. C'était le sommet de la tête de l'individu photographié : on 
distinguait une tache blanche qui devait être un crâne dépouillé de cheveux. 
Et c'était tout; du nez, des yeux, de la barbe, nulle trace, le crâne seul avait 
survécu au désastre. 

— Allons, s'écria Cabassol, voilà un faible point de départ ! ce crâne est 

un indice bien mince pour re- 
connaître un homme. Comment, 
avec cela seulement, parvien- 
drai-je aie découvrir dans Paris, 
où fourmillent les crânes que 
les orages de la vie ont dénudés? 
N'importe, je le découvrirai, il 
le faut ! le hasard m'a donné 
cette tâche, je la mènerai à bien, 
je trouverai ce crâne, et je ven- 
gerai sur lui le pauvre Badinard ! 
— Voilà une grande difficulté ! 
fit le notaire, je ne vois pas trop 
comment nous percerons l'inco- 
gnito du monsieur qui se cache 
sous ce crâne. 




Le président du club de3 Billes de billard. 



— Quand je devrais prendre un à un tous les chauves de Paris, j'y parvien- 
drai. Les difficultés de l'entreprise me fouettent le sang et font renaître mon 
ardeur, je trouverai le porteur de ce crâne... 

— Et s'il a trouvé une eau pour faire repousser les cheveux? 

— Et s'il portait maintenant perruque ? 

— Sommes-nous bêtes ! interrompit M e Taparel, il doit y avoir derrière, 
comme aux autres portraits, une dédicace qui nous dira le nom de ce crâne 
mystérieux ! 

Miradoux tira délicatement la photographie de l'album et la tendit 
à M e Taparel. 

— 11 y a une dédicace !... 

— Victoire ! 

— Mais elle ne nois avance guère, voyez : 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



1C3 





A ELLE! 



les 

c'est 



Le plus bouillant, le plus volcanique des « Billcs-de- 
Billard. » 

JOCKO 
(Tour les dames seul.ment.) 

— L'affaire se complique, I.t Cabassol. 

— Mystère! Énigme! fit Miradoux. Joco 
Dilles de billard, que veut dire tout cela ! Joco, 
\^n nom, mais les Billes de billard? 

— Une société secrète, dit le notaire, composée de 
tous les chauves de la capitale... 

— J'y suis! s'écria Cabassol en se frappant le 
front, ce doit être quelque chose comme un club. 
Je me souviens maintenant d'avoir entendu mon 
noble ami Bézucheux de la Fricottière dire un soir : 
« Papa dine aux Billes de billard, il sera décavé de- 
main, je n'irai pas le voir avant quinze jours, car 
il m'emprunterait de Targent! » Papa dîne aux Billes 




Aristocratie, arts, lettres, finances, tous les mondes sont représentés aux Dilles de bilUird. 



106 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



de billard, je me souviens que oc mol m'a frappé, sans gue j'aie pensé à de- 
mander une explication. Je vais aller trouver Bezucheux et je reviens vous 
r.ire paît (le mes découvertes! 

Et, -autant snrson chapeau. Cabassol, qui avait retrouvé toute son ardcuri 
partit comme un tourbillon; sans même prendre congé de M 9 Taparel ëi tik 
.Yiradoux. 

— Les Billes de billard/ les Billes do billard! répélait-il en volant dans un 
char rapide et numéroté vers la demeure de Bezucheux de la Fricottière, 
quand tout le club, si c'est un club, devrait y passer, il faudra bien que je 
trouve Jocko ! 

Cabassol, en arrivant chez l'élégant Bezucheux, tomba au beau milieu 
d'une explication : Pontbuzaud, Saint-Tropez, Lacostade et Bisseco étaient là, 
tous graves et boutonnés jusqu'au menton.. 

— Voilà la situation, disait Bezucheux, et je prends notre ami commun, 
C ibassol, à témoin. Pontbuzaud trompait Saint-Tropez, Lacostade et Bisseco ; 
Saint-Tropez trompait Lacostade, Bisseco et Pontbuzaud; Lacostade trom- 
pait, etc., mais moi, qui, vous venez de le reconnaître, étais premier en date, 
j'étais trompé par Pontbuzaud, Saint-Tropez 

— Permets! fit Pontbuzaud, cela peut se discuter, tu nous trompais aussi! 

— Je vous dis que non! Je suis le seul lésé, le seul... 

— Cela n'est pas ! Nous nous trompions tous et nous étions tous trompés.., 

— Soit! dit Bezucheux d'une voix sourde, nous sommes tous offensés, et 
il nous faut à. tous une réparation ; ma» voilà où commence mon embarras, 
nous sommes cinq, chacun de nous a quatre adversaires, ça fera un duel 
bien compliqué... Comment faire? 

— Je n'ai jamais vu d'affaire aussi embarrassante, s'écria Cabassol, c'est 
bien autre chose que le combat des Trente ou que le duel des Mignons 
d'Heriri III... 

— Je ne vois qu'un moyen, reprit Bezucheux; d'ailleurs, verser le sang 
de quatre vieux amis me répugnerait... 

— Quel moyen? 

— Chacun de nous va faire des excuses aux quatre autres, on se serrera 
la main, et l'honneur sera satisfait! 

— Adopté ! Et puisse notre constante amitié faire rougir Tulipia ! Sa 
punition sera de nous voir, marchant bras dessus, bras dessous, comme par 
le passé, toujours unis et passant devant elle avec le sourire du dédain sur 
nos lèvres 1 

— Mes nui-.' -.cria Bezucheux, je commence, je ne verserai pas votre 
sang pour Tulipia, elle n'en est pas digne : je vous fais à tous les plus plates 
excuses ! 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



107 



— Mon bon Bezucheux, nous te faisons humblement les nôtres ! 

— Mon petit Bezuco, reprit Gabassol après une minute donnée à l'effusion, 
lu m'attendris ! Vrai, je suis obligé de renfoncer un pleur sous ma paupière ! 
Mais je ne suis pas venu seulement pour vous supplier de renoncer à vos 
idées de carnage. J'ai à te demander un renseignement. 

— Parle, ô mon ami, pourvu qu'il ne s'agisse pas de la quintuple traî- 
tresse, Tulipia Balagny. 

— Qu'est-ce que les Billes de billard, mon bon? 

— Les Billes de billard? mais tu n'as pas encore besoin de connaître ça, 
lu ne te déplumes pas encore... 

— Dis tout de même. 

— Eh bien, c'est le club à papa, le club des Billes de billard, ainsi nommé 
parce qu'il faut posséder un crâne dépouillé par la calvitie pour être admis 
à l'honneur d'en faire partie. Aristocratie, finance, arts, lettres et sciences, 




Conseil de révision du club. 



tous les mondes sont représentés aux Billes de billard par des crânes d'élite; 
fronts hautains de grandes races, sur lesquels ont passé tous les ouragans 
de la vie, rasant les folles mèches de la jeunesse, fauchant les illusions et 
dévastant le cuir chevelu ! Fronts de la Fricottière ravagés par une haute et 
joyeuse vie, fronts bombés de vieux savants, crânes pointus d'hommes poli- 
tiques, genoux farceurs de gens de lettres, il y a de tout au club des Billes! 
Et tous ces crânes se consolent entre eux par de joyeux dîners hebdoma- 
daires, dont papa, en sa qualité de président, fait le plus bel ornement! 

— Je voudrais bien voir ça, un dîner de Billes de billard! 

— Trop jeune, mon petit, tu n'as pas le genou d'ordonnance. 

— Avec ta protection? 

— Impossible! Moi-même, fils de mon auguste père, président de la 
société, je n'ai jamais pu me faire inviter au club. Ah! mais, le comité est 
strict ! Pour être reçu aspirant Bille de billard, il faut présenter au comiiô 



1GS LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 

■ j 

d'examen un commencement de calvitie. S'il est suffisant, on est admis aux 
dîners tous les mois d'abord, puis tous les quinze jours, mais on ne dine 
pas à la grande table, on dîne à la table des petits. C'est que l'on a le senti- 
ment de la hiérarchie, aux Billes de billard! Et tous les trois mois, conseil 
de revision, les aspirants comparaissent devant le bureau pour faire vérifier 
leur calvitie; si les cheveux repoussent, on est honteusement chassé, tandis 
que si la calvitie se deasine plus majestueusement, on reçoit les éloges de 
papa et l'on monte en grade. 

— Charmant! fit Cabassol, ainsi pas d'espoir pour moi... Mes cheveux 
tiennent encore trop... Mais... cependant... si... 

Une idée venait de surgir sous la chevelure proscrite de Cabassol. S'il 
n'était pas digne de se présenter aux Billes de billard, M Taparel, lui, était 
dans les conditions voulues, il possédait un joli commencement de calvitie... 

— C'est cela, se dit Cabassol, je vais le faire présenter au club.., il se 
doit à l'affaire Badinard, puisqu'il est exécuteur testamentaire, il cherchera 
le nommé Jocko lui-même... 

Allons ! reprit-il tout haut, il ne s'agit plus de moi, puisque je ne suis 
que trop certain d'être impitoyablement blackboulé, c'est pour un autre que 
je plaide... Reçoit-on les notaires? 

— Quand ils sont suffisamment chauves, oui! 

— Eh bien, j'en ai un qui sollicite, mon petit Bezucheux, l'honneur de 
l'être présenté, pour avoir celui d'être introduit par ton aimable père au club 
des Billes de billard! 

— Un notaire! ce doit être ton ami, le notaire torrentueux et cascadeur 
qui a eu ce fameux duel à l'américaine, avec un nègre anthropophage? 

— M e Taparel, en un mot! 

— mon ami le meilleur, fais-moi faire la connaissance de M e Taparel 
et recommande-moi à lui pour ses placements hypothécaires... 

— Je te l'amène à l'instant ! Il brûle de faire partie des Billes de billard, 
il va venir tomber dans tes bras! 

Cinq minutes après Cabassol remontait en voiture pour regagner l'étude 
de M e Taparel. 

M° Taparel, à son arrivée, était en affaire ; il rédigeait le contrat de mariage 
d'une riche cliente. Cabassol lui fit passer ces simples mots : 

AFFAIRE BADINARD 

« Bâclez votre mariage rapidement. Vous êtes par mes soins sur le point d'être 
reçu membre du club des Billes de billard! 

« C. » 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 




l^iv. 22 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 171 



M c Taparel sans doute bâcla le contrat de mariage de sa riche cliente, 
car il parut bientôt sur le seuil de son cabinet, reconduisant son monde. 11 
courut vivement à Cabassol. 

— Mais, pourquoi me faire recevoir moi-même de ce club, pourquoi pas 
vous? dit-il. 

— Parce que... parce que je ne possède pas encore le commencement de 
calvitie qui couronne si bien votre noble front fatigué par l'étude. Je serais 
blackboulé avec rigueur, tandis que vous avez les plus grandes chances. Vous 




— Or donc, dit le notaire... 

allez être reçu et vous étudierez les crânes de vos collègues pour découvrir 
celui de Jocko... 

— Mais... 

— N'êtes-vous pas exécuteur testamentaire? Il le faut, l'affaire Badinard 
l'exige. 

— C'est que madame Taparel va peut-être me faire quelques observa- 
tions... l'affaire Badinard m'entraîne un peu loin, selon elle ! 

— Que voulez-vous, un officier ministériel doit être esclave de son devoir!... 
Allons, prenez votre chapeau, je vais vous présenter à Bézucheux de la Fricot- 
tière dont le père est justement le président des Billes de billard! 

M e Taparel poussa un soupir et suivit Cabassol. Bézucheux et ses quatre 
amis attendaient curieusement le notaire torrentueux de Cabassol; la con- 
naissance fut vite faite. Bézucheux trouva M e Taparel charmant, et posa 
incontinent la question d'un emprunt sur troisième hypothèque. 

Cabassol, par discrétion, prit congé sitôt qu'il eut remis le notaire entre 



les mains de son ami. 11 sut le lendemain que Bézucheux avait présenté 
M Taparel à son père. Bézucheux avait été droit au but. 

— Papa, avait-il dit, suppose un instant que tu lais partie de l'Académie 
Française et que je viens te demander la voix pour monsieur. L'accorderais-tu? 

— Oui. 

— Eli bien, c'est bien plus important que ça. Monsieur est un aspirant 
Bille de billard, il demande à entrer au club sous tes auspices ! Regarde, il a 
des droits, il a déjà un job' petit genou bien rond et bien lisse... 

Le pipa de la Pricottière s'était laissé attendrir, il avait promis d'user de 
toute son influence pour favoriser l'admission de M c Taparel, et il l'avait 
immédiatement convoqué pour la présentation officielle au comité, au diner 
du jeudi suivant. 




Les membres du comité des Billes de billard. 



M e Taparel avait deux jours devant lui pour se préparer à cette solennité. 

— Comme nous voudrions vous suivre! lui disaient Gabassol etlMiradoux; 
mais hélas! nous avon> encore trop de cheveux. 

Force leur fut de rester à la porte quand, le soir du dîner, ils eurent con- 
duit le notaire, un peu ému, jusqu'au somptueux hôtel où le club des Billes 
fie billard tenait ses grandes assises hebdomadaires. Pour passer le temps, ils 
entrèrent dans un café, en facéties fenêtres du club, et attendirent, dans une 
contemplation muette de ces fenêtres. 

A une heure du matin, il- liaient encore là, les yeux fixés sur les fenêtres 
d'où s'échappait un joyeux bruit de Champagne, de toasts et d'éclats de 
rire. 

— Ce sont les Billes de billard qui se consolent, leur dit le garçon en 
fermant le cale. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



173 



Gabassol et Miradoux errèrent quelque temps sur le trottoir, puis ils pcn 
sèrent que le plus sage était de rentrer tranquillement 
chacun chez soi, sans attendre la fin de la réception de 
M e Taparel. 

A neuf heures, le lendemain, Gabassol se présentait à 
l'étude. 

— Mal à la tête naturellement, lui dit Miradoux, niais 
ça ne fait rien, je vais le faire prévenir de votre arrivée, 
et il passera sa migraine en nous racontant sa glorieuse 
soirée. 

Au même instant M G Taparel parut en robe de cham- 
bre, l'air un peu fatigué, comme le lendemain de son duel 
avec le Haïtien. 

— Si vous le permettez, messieurs, dit-il, je me ferai 
apporter un bain de pieds à la moutarde, en causant de nos 
affaires. La soirée a été chaude, la moutarde me rafraî- 
chira. 

— Comment donc! firent à la fois Gabassol et Mira- 
doux, il faut vous soigner, vous avez eu tout le mal. 

— Or donc, reprit le notaire après quelques minutes, 
quand il se fut commodément installé dans le bain de pieds bouillant apporté 
par son valet de. chambre, or donc, je suis reçu Bille de billard. 

— Ne vous voyant pas revenir, nous avons bien pensé que vous n'étiez 
pas blackboulé. 

— Lorsque vous me quittâtes hier à la porte du club, le cœur me battait, 
je l'avoue ; mais en pensant à notre mission, tout mon courage me revint, je 
pris ma lettre de convocation dans ma poche, et je la tendis au chasseur 
debout au pied de l'escalier. Ce chasseur était chauve, quoique tout jeune 
encore ; j'ai appris depuis qu'on le payait très cher pour lui permettre d'en- 




La Bille de billard 
Taparel! annonça un 

domestique chauve. 




Délibération du comité. 



171 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



trelenir sa calvitie. Le chasseur chauve me fil immédiatement entrer dans 
une pièce où se tenaient messieurs les membres du comité, en m'annonçant 
ainsi: — L'aspirant Taparel! — Derrière une grande table recouverte d'un 
tapis rouge, cinq messieurs, où plutôt cinq crânes majestueux, étaient assis, 
impassibles comme des bonzes. Je reconnus celui du milieu, c'était le prési- 
dent Bézucheux de la Pricott» re. 

— Aspirant Taparel, me dit Le président, jeune présomptueux qui osez 
prétendre au beau nom de Bille de billard, dites-moi quels sont vos titres? 

— Trente années de notariat, profession aride... allais-je répondre. 
Mais le président Bézucheux m'interrompit. 

— Assez! s'écria-t-ilj taisez-vous et apprenez, aspirant Taparel, que tous 
1 '.- hommes sont égaux devant la dé.npiirivseence du cuir chevelu, qu'il n'y a 
ii i ni titres ni distinctions, mais rien que des crânes! Le seul litre à présenter, 

une calvitie bien accentuée, et autant que possible prématurée. Ce titre, 

le ; issédez-vous? Avancez ici et montrez voire crâne aux membres du bureau. 

J'obéis à cette injonction et je vins soumettre mon crâne à l'examen 

des membres «lu bureau. Chacun de ces messieurs le contempla longuement 

de face, de profil et à vol d'oiseau, sans prononcer une parole. 

— Aspirant Taparel, prononça le président, après cinq minutes d'examen, 
vous jurez que votre calvitie n'est pas le résultat de manœuvres illicites et 
qu'elle n'a en elle-même, rien de frauduleux? 

— Je le jure! 

— Vous promettez de ne jamais avoir recours à de vains artifices pour 
dissimuler cette calvitie aux yeux du vulgaire, vous jurez de mépriser tou- 
jours perruques et faux toupets? 

— Je le jurel 

— Et maintenant, aspirant Taparel, allez vous asseoir, le conseil va déli- 
bérer '. 

Je m'assi3 sur une chaise que m'indiqua le chasseur chauve, pendant que 
les membres du bureau causaient entre eux avec animation, en me tournant 
- Le cœur me battait, je l'avoue, car mon sort allait se décider. 
Le président Bézucheux père se retourna enfin et dit d'une voix tonnante : 

— Chasseur, apportez l'urne du scrutin! 

Le jeune et vénérable chasseur tira d'une armoire une urne monumentale 
qu il vint présenter à i hacun des membres du bureau ; quatre boules roulè- 
rent dans le vase. Le président Bézucheux père vota le dernier et procéda aùs- 
au dépouillement du scrutin... 11 fut triomphant pour moi : cinq boules 
blanches! 

— Aspirant Tap irel, voua i à l'unanimité des votants. Cette una- 
nimité vous fait passer par-dessus le noviciat; avec quatre voix vous étiez 




LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



seulement surnuméraire... Taparel, toutàl'heure vous étiez un chauve simple 

et vulgaire, je vous sacre maintenant Bille de billard! 

El les membres du bureau, quittant leur air solennel, se pressèrent autour 
de moi pour me féliciter. 

— Dites donc, Taparel, voussavez, ne vous gênez pas, médit M.Bézucheux 
père, considérez-moi comme votre égal; une fois reçus nous sommes tous 
égaux, ici... 

Un rideau glissa, une porte s'ouvrit à deux battants et je me trouvai dans 
une salle resplendissante de lumières et de fleurs; 
quarante Billes de billard, debout, me préparaient une 
chaude ovation. 

— La Bille de billard Taparel ! annonça un domes- 
tique chauve. 

— Vive la Bille de billard Taparel ! crièrent mes 
quarante collègues en levant des coupes pleines. 

— A table, Billes de billard mas frères! s'écria 
M. de la Fricottière. „ _ . „ ,. . 

M. Fulgence Colhuche. 

Nous prîmes tous place au hasard, autour d'une 
table splendidement servie. Pour me mettre au diapason de mes col- 
lègues, je dus me lancer dans la gaieté, dans la plus folle gaieté, et me 
permettre quelques bons mots et traits d'esprit que je ne vous rapporterai 
point par modestie, et parce que vous les avez peut-être déjà lus quelque 
part. Je racontai, mon duel avec le farouche Haïtien et dis les angoisses de 
la noce Gabuzac pendant cette terrible journée... Je mangeai délicieuse- 
ment, je bus et je tostai comme quatre notaires... Cependant n'allez pas 
croire que je m'endormis dans les délices de Gapoue, non, messieurs! à tra- 
vers les fumées du Champagne écumant dans nos coupes, sous le feu croisé 
des plaisanteries roulant sans trêve d'un bout de la table à l'autre, je ne 
perdis pas un instant de vue mon devoir d'officier ministériel et d'exécuteur 
testamentaire, je n'oubliai pas une minute la successionJBadinard et ses exi- 
gences. Où était le nommé Jocko (pour les dames)? Là, devant moi, je n'en 
pouvais douter, parmi les quarante-cinq crânes en comptant les membres du 
bureau et M. de la Fricottière! Mais comment le chercher, comment le décou" 
vrir? Pendant tout l'après-midi j'avais contemplé le crâne de Jocko pour me 
graver sa géographie danslesyeux, je le voyais, je l'aurais pu dessiner, si j'avais 
su! il se compose, n'est-ce pas, d'une surface lisse régulièrement bombée, nue, 
au sommet, et garnie sur les flancs d'une végétation de boucles clairsemées. Pas 
de protubérances ou de signes particuliers. Tout en causant, je passai en re- 
vue mes collègues en commençant par un bout de la table pour finir par l'au- 
tre. Ma méthode était bien simple, j'éliminais mentalement tous les crânes en 



176 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



désaccord avec le signalement du crâne de Jocko, les' crânes pointus, les crânes 
à protubérances, Les crânes dépouillés, ou pas assez dévastés, et je mettais de 
côté tous ceux qui possédaient le moindre point de ressemblance avec ledit 
Jocko, avec L'intention de choisir ensuite dans ce bouquet. Après deux 
heures d'examen attentif, j'avais trouvé 17 crânes, en rapport de forme avec 
celui que j'e cherchais; j'allai réinstaller successivement à côté de cha- 
cun d'eux, pour causer amicalement en apparence, en réalité pour les étu- 
dier de plus près. J'éliminai encore 6 crânes de celte façon ; il m'en restait 
onze! Je recommençai mon examen, bientôt j'acquis la conviction que sept 
crânes de ces onzedà n'avaient aucun lieu de parenté avec l'objet de mes re- 
cherches. Les cinq derniers, ah! mes amis, m'en ont-ils donné du mal! les 
cinq derniers restaient. Jocko était là, je le sentais, j'en étais sûr! Et pour- 
tant je ne pouvais pas leur demander : Pardon, messieurs, lequel d'entre vous 
se nomme Jocko, pour les dames? Ma demande, outre qu'elle eût été indis- 
crète, eût pu donner l'éveil. Il fallait discerner le vrai crâne de Jocko sans 
le secours de personne... Enfin, j'y suis parvenu par suite d'une inspiration, 
d'un trait de génie. Mes soupçons se portaient principalement sur un de ces 
crânes, mais les mèches plaquées sur le front me donnaient encore des doutes 
lorsque tout à coup je songeai à un stratagème : j'appelai un des valets — 
chauves aussi comme les convives — et je lui demandai du Rœderer frappé. 
En tendant ma coupe je simulai une maladresse, je lâchai mon verre et pour 
le rattraper, je frôlai avec ma manche les mèches plaquées du crâne objet de 
"mes soupçons... je les frôlai à rebrousse poil et je les vis se redresser... 
triomphe ! c'était lui ! c'était Jocko ! je tenais enfin ce crâne tant cherché, es- 
poir d'une vengeance future! — . Gabassol je vous le livre: ce monsieur qui 
possède le crâne de la photographie, le Jocko de l'album, c'est M. Fulgencé 
Colbuche, le célèbre compositeur de musique! 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



m 



Une tète andalouse. — Rendez-vous dérangé. — Comment Cabassol, surpris par un mari 
jaloux comme un tigre, s'en tira en lui arrachant une molaire. — Le ballet du mal de 
dents. 



— A moi le soin de recueillir les renseignements nécessaires sur ce 
M. Golbuche, avait dit Miradoux après la révélation du notaire. 




^^ 



Madame Colbuche. 



Liv. 23. 



17H LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



Et le brave Miradoux, qui s'était mis en campagne aussitôt, n'avait eu 
besoin que de deux jours pour mettre notre ami Cabassol au courant de 
toutes les particularités qu'il lui importait de connaître. 

Le célèbre maestro Fulgence Golbuche, né en 1837, à Montélimart, était 
marié; il travaillait en ce moment à un opéra-comique, destiné aux Fantaisies- 
Musicales; enfin sa femme était blonde et jolie. 

Ces renseignements suffisaient à un homme tel que Gabassol. Son plan 
fut vite bâti. 11 recopia les sonnets qui lui avaient déjà tant servi pour M m6 de 
Ghampbadour, en ayant soin de changer brune en blonde, et de mettre toi 
que f adore, chaque fois qu'un vers se terminait par le doux nom d'Éléonore. 
Les sonnets copiés, il les mit sous enveloppe et les envoya d'un seul bloc à 
M me Golbuche, avec ces simples mots : 



A M me 



Le poète chante comme il aime 
Malgré défenses et barrières ! ! ! 



Cabassol aurait bien voulu suivre ses sonnets pour voir la commotion 
qu'ils devaient produire, mais il n'avait encore trouvé aucun moyen pour 
pénétrer dans la citadelle de l'ennemi. Il ne connaissait encore M me Colbuche 
que par la description détaillée que lui en avait faite M. Miradoux, savoir : 
un nez délicat et fin, de couleur rose et surmonté de deux yeux gris clair aux 
cils chatoyants; au-dessous du nez, une bouche que M. Miradoux n'hésitait 
pas à qualifier de mutine, et qu'il comparait à un écrin oriental, (pourquoi 
oriental? M. Miradoux n'avait pu le dire) doublé de satin cerise et contenant 
une collection très complète de petites dents fines. A droite et à gauche, une 
oreille aux délicates découpures, perdue dans des mèches blondes ; au-dessus 
des yeux, des sourcils châtains nettement arqués, le tout, couronné par une 
forêt de cheveux blonds comme la bière d'Alsace, tenant et appartenant à 
M me Colbuche. 

Cabassol, au surplus, devait avoir bientôt l'occasion de comparer le 
portrait tracé par le poétique Miradoux avec le séduisant original. Une grande 
vente de charité, au profit des inondés du Mançanarès, se préparait dans le 
foyer du théâtre des Fantaisies-Musicales, décoré, pour la circonstance, de 
boutiques et de baraques aussi espagnoles que possible, de façon à donner 
l'idée d'une fête de Saint-Cloud andalouse. M mc Fulgence Colbuche devait 
tenir, à cette fête de charité, une boutique de mirlitons enrichis des plus 
poétiques devises. Cabassol comptait bien arriver à lui parler de sa flamme. 

Le soir de cette fêle andalouse, notre héros arriva l'un des premiers aux 



Fantaisies-Musicales. Les derniers préparatifs s'achevaient à peine, commis- 
saires et marchandes étaient encore perdus dans les embarras de l'installation ! 
En quelques secondes, Gabassol eut les mains et les poches pleines de bibelots 
que les jolies vendeuses lui mirent sous la gorge : éventails, tambours de 
basque, etc. Gabassol cherchait parmi la foule les cheveux blonds et l'écrin 
doublé de satin cerise, décrits par M. Miradoux, mais faute de précision 
suffisante dans le signalement, il hésitait entre plusieurs chevelures blondes. 
11 dédaignait les brunes et refusait avec énergie de leur rien acheter; enfin 
une blonde, répondant à peu près à l'idée qu'il se faisait de la belle M m0 Col- 
buche, lui ayant offert, pour la faible somme de 500 francs, une superbe 
guitare, un stradivarius de 
guitare valant 7 fr. 50 dans 
les bazars, Cabassol la paya 
sans marchander et se mit 
en devoir d'offrir une séré- 
nade à la jeune marchande. 
Au milieu du morceau, qu'il 
jouait d'ailleurs avec une 
maestria qu'il ne se con- 
naissait pas la veille, il 
entendit soudain une déli- 
cieuse voix de femme, di- 
sant à quelques pas de lui : 

— Allons, messieurs, 
achetez-moi des mirlitons ! 

Le cœur de Cabassol 
battit. Il arrêta brusque- 
ment son air de guitare, 
eta l'instrument en ban- 




Au proût des inondés du Mançanarôs. 



J 

doulière et fendit la foule dans la direction de la boutique aux mirlitons. 
Cette fois il n'y avait pas à douter. La vendeuse étalait bien la pro- 
fusion de mèches blondes signalée par Miradoux ; c'était bien M me Col- 
bûche. 

— A cinq francs mes mirlitons, messieurs î voyez la vente ! Grande liqui- 
dation à cinq francs!... 

— A moi, à moi ! disaient des acheteurs en passant leurs pièces de cinq 
francs à la vendeuse. 

— Pardon, madame, dit Cabassol, je vous achète cent francs celui-ci, si 
vous consentez à jouer un petit air dessus. 

— Volontiers, monsieur. 



180 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



Kt M m0 Colbuche approcha gracieusement ses lèvres de l'instrument, joua 
avec une virtuosité remarquable l'air national de Saint-Cloud : 

En jouant du mirlitir... 

— Madame, je le conserverai toute ma vie..., s'écria Cabassol, je renonce 
au piano pour me consacrer à ce séduisant instrument ; je vous achète tout 
votre magasin de mirlitons. Combien, s'il vous plaît? 

— Monsieur, j'en ai deux cent cinquante.., je vous les laisserai pour deux 
mille francs parce que c'est en gros. 

— Voilà la somme ! maintenant que le fonds m'appartient, voulez-vous 
me permettre, madame, de vous offrir mon bras pour les vendre en détail 
dans la fête? 

Au milieu des éclats de rire de la foule, Cabassol prit avec gravité un grand 




Elle s'évanouit 

panier plein de mirlitons, et offrit son bras à la charmante M me Colbuche 
qui l'accepta gaiement. 

Que lui dit-il pendant le cours de cette soirée du Mançanarès, pendant 
cette longue promenade à travers la foule, en allant et revenant sans cesse de 
boutique en boutique, du vestiaire au buffet, achetant ici, vendant là, et pour 
arroser les opérations commerciales, prenant de temps en temps quelques 
verres de Champagne ? ceci est le secret de Cabassol, il est probable qu'il était 
arrivé à faire passer dans ses discours tant de choses spirituelles, tant d'in- 
tentions galantes, tant de paroles capiteuses, qu'à la fin le cœur de M me Col- 
buche n'avait pu résister. Dès les premiers pas, il lui avait parlé des sonnets 
et s'en était avoué l'auteur. M me Colbuche s'était bornée pour le punir, 
à lui donner quelques légers coups d'éventail sur les doigts, ce qui ne peut 
en aucune façon passer pour une riposte décourageante. Aussi Cabassol avait- 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



181 




il poursuivi l'attaque de la place avec 
d'autant plus de vigueur que l'assiégée 
montrait de mollesse dans la défense. 
Nous ne suivrons point le siège 
dans toutes ses phases ; nous laisse- 
rons Gabassol envelopper la place de 
savants travaux d'approche, ouvrir la 
tranchée, avancer ses parallèles, pla- 
cer ses batteries, battre et contrebat- 

tre les remparts, — construits peut-être un peu légèrement, — de la ver<u de 
M me Golbuche et nous arriverons au jour où les batteries de brèche 
ayant fait leur œuvre et renversé tout ce qui s'opposait à une affaire déci- 
sive, Gabassol se préparait à donner l'assaut et M m ' Colbuche à capituler 1 



182 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



Pour notre ami, ingénieur savant et hardi, tout ceci n'avait pas demandé 
plus de trois jours. Soixante-douze heures après la soirée du Mançanérès, 
l'assiégée faiblissait visiblement, l'heure psychologique de la reddition allait 
m muer, M n,e Colbuche avait accepté de venir visiter l'appartement de 
Cahassol pour jeter un coup d'oeil à l'installation d'une panoplie de mirlitons, 
sur Lesquels ses lèvres gracieuses avaient joué les airs les plus poétiques. 

Les choses avaient marché vite, on le voit ! Cabassol avait l'habitude de 
ces dénouements rapides; plaignons M. Fulgence Colbuche, et faisons pro- 
vision d'indulgence pour la belle et bientôt coupable M me Colbuche ! 

Cabassol attendait M"" Colbuche, impassible en apparence, mais très 
ému au fond. Il avait fait mettre des fleurs partout, son entresol était trans- 
formé en un nid embaumé tout prêt à recevoir la fauvette folâtre. 

Trois heures venaient de sonner, c'était l'instant. Cabassol anxieux, tordait 
les pointes de sa moustache. Viendrait-elle, ne viendrait-elle pas? avait-il suf- 
fisamment, par ses discours poétiques, porté le ravage dans son cœur? 

Des bruits de pas légers, mais précipités, suivis d'un violent coup de son- 
nette firent bondir Cabassol. Elle venait ! Il ouvrit la porte... 

joie ! c'était elle ! 

M me Colbuche se précipita d'un bond dans l'appartement en repous 
sant violemment la porte, courut se jeter dans un fauteuil, la tête renversée, 
les bras étendus..., et s'évanouit ! 

Cabassol, un instant étourdi par cette manière d'arriver à un rendez-vous, 
accourut au secours de la pauvre dame ; il lui prit les mains, et, très embar- 
rassé, les frotta vigoureusement. M«m Colbuche poussa des gémissements, 
mais n'ouvrit pas les veux. 

— De l'eau ! s'écria Cabassol en se frappant le front, de l'eau et du vi- 
naigre ! 

Il se levait pour courir chercher lui-même les moyens de faire revenir 
M m - Colbuche à la vie, lorsque la main de la pauvre évanouie l'arrêta 
brusquement. 

— Le tigre ! murmura M m9 Colbuche. 

— Plait-il ? demanda Cabassol. 

— Le tigre..., mon mari, M. Colbuche..., il me suit, c'est un véritable 
tigre I 

— Votre mari vous suit et vous vous évanouissez ! 

— Je m'étais évanouie pour réfléchir !... mon mari me suit, il est jaloux 
comme un tigre, je lui ai dit que j'allais chez le dentiste, vous êtes dentiste ou 
je suis perdue.... 

— Comment, je suis dentiste? 

— Oui! oui! oui! il le faut..., faites monter votre concierge, ou prenez 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



183 



votre valet de chambre, et arrachez-lui une dent en présence de M. Col- 
buche... il le faut... vous dis-je... 

Un nouveau et plus violent coup de sonnette l'interrompit. 

— C'est lui! s'écria M mo Colbuche, c'est le tigre , vous êtes dentiste, 

n'oubliez pas ! 

Gabassol avait de la résolution et de la présence d'esprit. En une minute 
il eut entraîné M mc Colbuche au fond de l'appartement et donné ses ins- 
tructions à Jean, son valet de chambre. 

M. Colbuche s'impatientait et carillonnait avec frénésie. Jean prit un air 
froid et solennel et, sans se presser, s'en fut ouvrir au tigre. 




L'instant psychologique de la reddition était arrivé. 



Un homme gros, court, rouge et chauve entra comme un ouragan. C'était 
bien'M. Colbuche, le tigre de son épouse, le maestro si connu, le membre très 
distingué du club des Billes de billard. 

— Heu..., heu..., fit M. Colbuche essoufflé, il... elle... où... 

— M. le docteur est occupé, dit le valet de chambre en s'inclinant, mais si 
monsieur veut s'asseoir, M. le docteur ne tardera pas à être à lui. 

— M. le docteur? balbutia M. Colbuche. 

— M. le docteur a deux ou trois mohires à extirper et un râtelier à poser : 
c'est l'affaire de quelques minutes. 

— Mais..", reprit M. Colbuche... je... nous... ma... j'avais peur de m'être 
trompé d'étage et de n'être pas chez monsieur... 



184 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



— Chez M. le docteur Gabassol, chirurgien-dentiste. 

— Dentiste !... je suis bien chez le dentiste!... Ouf! que j'en suis aise!... 

— Monsieur souffre? dit le valet de chambre avec un air d'intérêt. 

— Je... oui... je souffre... ou plutôt je souffrais! Je suis bien chez le 
dentiste?... 

— Oui, monsieur, je vois que monsieur est pressé... une dent à arra- 
cher?... 

— Oui... oui... non, ce n'est plus la peine... 
M. Colbuche s'épongeait le front. 

— Ouf! se disait-il, elle ne m'a pas trompé, c'est bien chez son dentiste 
qu'elle allait... Et moi, misérable que je suis, je la soupçonnais, je l'accusais, 
je... je la suivais enfin ! Ah ! mais, c'est qu'on ne me trompe pas comme cela, 
moi !... Cependant, enfin, si elle m'avait vu, si c'était une ruse... 

Et le soupçonneux Colbuche, roulant ses gros sourcils, regardait d'un 
air féroce la porte derrière laquelle venait de disparaître le valet de chambre. 

Soudain, de longs hurlements éclatèrent derrière la cloison. Le visage 
de M. Colbuche s'éclaircit. 

— Ah ! c'est un vrai dentiste... Ces cris déchirants me réjouissent l'âme !... 
De l'autre côté de la cloison, on continuait à hurler. C'était le groom de 

Cabassol qui, suivant les instructions de son maître, poussait des cris furi- 
bonds et renversait des chaises. 

— Allons, vite, dit le valet de chambre en allongeant un coup de pied 
au groom, encore une bonne série de hurlements, là, là, encore 1 marche! 
très bien, du courage!... Assez, maintenant, bouscule un peu les chaises... 
très bien ! 

M. Colbuche, dans le salon, se frottait les mains... 

— C'est un vrai dentiste! fichtre, il n'y a pas à en douter... Quels cris ! 
une opération difficile sans doute. C'est un vrai dentiste! Si je m'en allais 
maintenant? Allons bon, des cris d'enfant!... Je vais filer... 

Cabassol, pendant que M. Colbuche se livrait à des réflexions consolantes, 
avait réussi à calmer l'effroi de M me Colbuche ; mais, à son grand regret, il 
avait fallu la laisser partir par le petit escalier de service. Furieux du contre- 
temps, il avait supplié M m8 Colbuche de lui donner au moins l'espérance de 
la revoir. 

— Je ne veux rien promettre, avait dit la charmante blonde, mon mari 
est un tigre, arrangez-vous de façon à lui enlever tous ses soupçons ; il faut 
qu'il emporte d'ici la certitude complète que je venais chez mon dentiste. 

— Il l'aura, cette certitude, je vous le jure! s'écria Cabassol en déposant 
un baiser brûlant sur la main de M mc Colbuche. Et alors... 

— Alors... espérez! 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 




Une répétition de ballet aux Folies-Musicales. 



Liv. 24. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



187 



Sur ce mot consolant, M mo Colbuche disparut dans les profondeurs de 
l'escalier de service. 

Gabassol réfléchit une minute; puis, frappant du poing sur la table, il 
s'écria : 

— Il l'aura, cette certitude! je vais lui prouver que je suis dentiste. 

Il chercha vivement quelque chose dans les tiroirs du buffet de sa salle 
à manger, et dissimulant dans sa poche l'objet qu'il avait trouvé, il se dirigea 
vers le salon où M. Colbuche attendait toujours, hésitant encore à partir. 

Cabassol trouva son groom dans la pièce à côté. 

— Des cris de femme maintenant, dit-il, allons... 

Le groom, un affreux gamin, faubourien distingué, enchanté de la comédie 
qu'il jouait, cligna de l'œil vers son maître en guise de réponse, fit une 
affreuse grimace du côté du salon 
et se mit à pousser des cris aussi 
aigus que possible. 

— Assez ! fit Gabassol, file vite... 
Adieu, madame, ce ne sera rien, si 
vous éprouvez encore la moindre 
douleur, n'hésitez pas à revenir. 

— Bon, pensa M. Colbuche, voici 
ma femme qui s'en va... Je vais lui 
laisser prendre un peu d'avance et 
partir à mon tour. 

Il se promenait de long en large 
en attendant le moment de sortir, quand la porte du salon s'ouvrit. Cabassol 
parut sur le seuil, solennel comme il sied à un dentiste. 

— C'est à vous, monsieur, donnez-vous la peine d'entrer. 

— Monsieur, fit M. Colbuche embarrassé, excusez-moi, mais... 

— Mais? 

— C'est étonnant, mais les vives douleurs que je ressentais se sont sou- 
dainement dissipées. 

— Je connais cela, c'est toujours la même chose; à notre seul aspect, les 
rages de dents les plus féroces se calment et font place à un bien être enchan- 
teur, aux plus délicieuses sensations... Et puis, dès que l'on est sorti, les 
rages reviennent avec plus de violence I Nous connaissons cela ; aussi, per- 
mettez-moi de vérifier l'état de votre mâchoire... 

Cabassol, appuyant la main sur l'épaule de M. Colbuche, le contraignit 
à retomber dans son fauteuil, le même, précisément, qui avait reçu M mo Col- 
buche évanouie. 

— Ouvrez la bouche ." 




M. Colbuche exprima sa douleur 
par la pantomime. 



188 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



M. Colbuche obéit. 

— .Mauvais état ! votre mâchoire est en très mauvais état ; à votre place, 
je me débarrasserais de tout cela, pour remplacer ces dents défectueuses par 
un bon râtelier... 

- Non, merci, je... 

— Vous ne voulez pas, soit ! Je vous prédis cinq ou six années de douleurs 
atroces, au bout desquelles, si vous résistez à tant de névralgies, ce qui me 
parait douteux, vous serez bien forcé d'en venir là. Jolie perspective ! Mais 
attendez, je la vois, elle... 

— Oui çà, elle? madame... 

— Elle, celle qui vous a fait tant souffrir, celle qui vous a forcé à venir 
ici... votre dent malade... 

— Mais... 

— Permettez! 

— Mais non, je tiens à la conserver!... 

— Ah çà, monsieur, fit Cabassol en se drapant dans sa dignité, pourquoi 
diable êtes vous venu ici? Je pourrais trouver étrange votre présence dans mon 
salon... 

M. Colbuche maudissait intérieurement l'accès dejalousiequi l'avait poussé 
chez ce dentiste féroce. Cependant comme il tenait à sa dent, il se débattait 
encore pour essayer de s'échapper sans opération. 

— Je la vois et je la tiens! poursuivit Cabassol ; en vous l'enlevant, je vous 
épargne toutes les névralgies qui vous menacent ; laissez-moi faire... 

- Attendez! je voulais seulement des conseils... 

— Je n'en donne pas! j'extirpe! je suis chirurgien opérateur, moi, mon- 
sieur... 

- J'aimerais mieux revenir... je voudrais être insensibilisé... 

- J'ai insensibilisé l'autre jour une vieille dame qui ne s'est plus réveil- 
lée... ça arrive souvent... mais si vous y tenez... 

— Je n'y tiens pas... je..: 

Monsieur Colbuche poussa un hurlement semblable à ceux qu'il entendait 
depuis son arrivée chez le faux dentiste. Cabassol armé d'un tire bouchon amé- 
ricain à pince, nouveau modèle perfectionné avec lequel on ne parvient que 
très difficilement à déboucher les bouteilles, avait introduit son instrument, 
dans la bouche de M. Colbuche et venait de tenailler une dent quelconque. 

M. Colbuche se débattait sur sa chaise; d'une main, Cabassol le retenait, 
tandis que de l'autre, il cherchait à enlever la malheureuse dent. 

— Ne bougez pas, il arriverait quelque accident! s'écria Cabassol, je la 
tiens, elle vient... elle vient!... 

M. Colbuche ne remua plus le haut du corps, par crainte des conséquen- 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



180 




ces dont on le menaçait, mais il ex- 
prima sa douleur par une pantomime 
vive et animée, exécutée par ses jambes 
seules. 

Ace moment, un coup desonnette retentit; le valetde chambre de Cabas- 
sol, ayant ouvert la porte, reparut un papier bleu à la main. 

— Un télégramme, dit-il. 

— Donnez, fit Cabassol, en abandonnant son patient et en fourrant tout de 
suite dans sa poche l'instrument de torture improvisé. 

Pendant que Cabassol déchirait l'enveloppe du télégramme, M. Colbuche 
poussait des soupirs de soulagement et se frottait la joue du côté attaqué. 

— C'est de M e Taparel! se dit Cabassol en courant à la signature; voyons, 
que dit-il 



Cabassol rue Saint-Georges, Paris. 

Arrêtez! Colbuche est pas Jocko. Ai preuves. Jocko est pseudonyme à Roque- 
bal, auteur dramatique connu. 

Taparel 



190 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



— Mille cartouches, pensa Cabassol, voilà une tuile! toute une campagne 
si adroitemenl conduite, aboutissant à un pareil impair ! Et mes peines, mes 
sonnets, mes galanteries, mes deux mille francs de mirlitons, tout cela en 
pure perte! tout cela pour arrivera travailler les molaires de M. Colbuchc... 
Fatale erreur! 

— Ouf! lit M. Colbuche, en voyant Cabassol se retourner vers lui. 

— Oui, ouf! répondit Cabassol, trois fois ouf I 

— Eh bien? 

— Eh bien..., elle est moins malade que je ne pensais, votre dent; avec 
des soins, elle ira encore quelques années..., gardez-la puisque vous y tenez ! 

— Mais c'est qu'elle remue, maintenant..., qu'est-ce que je dois faire? 

— Vous éviterez de vous en servir; avec un peu de tranquillité, elle re- 
prendra racine. 

M. Colbuche fit la grimace. 

— Je suis bien puni de mon absurde jalousie! se dit-il, cet infernal den- 
tiste m'a fait un mal..., J'avais l'air de danser la carmagnole quand il tirait 
sur ma pauvre dent... Et ces cris, et ces hurlements des autres victimes !... 
Quel drame ! on mettrait ça au théâtre... Oh! quelle idée ! quelle idée! 

Oubliant ses douleurs M. Colbuche était retombé dans le fauteul de la tor- 
ture et réfléchissait... 

En face de lui, Cabassol s'était assis et, les bras croisés, les sourcils froncés, 
songeait à sa malechance, et aux moyens de tomber sur M. Roquebal avec la 
rapidité du vautour quand, du haut des airs, il fond sur sa proie dans la plaine ! 

Les deux hommes, la victime et le bourreau, se regardèrent sans mot dire 
pendant quelques minutes. 

— J'y suis! s'écria enfin M. Colbuche, une poignée de main, monsieur, 
vous m'avez donné un clou superbe, ce qui peut s'appeler un vrai clou ! 

— Un clou? répéta Cabassol. 

— Un clou merveilleux ! le roi des clous !... jugez-en : un ballet intitulé 
le Mal de dents, ballet de dentistes et de petites femmes ayant mal aux dents. 
Une fête à Grenade sous Boabdil, gitanos, gitanas, maures et mauresques ; 
baraque de gitanos, dentistes et tondeurs de mules ; divertissement, tam- 
bours de basque, etc.. — Le premier sujet, chef des dentistes; les petites 
femmes viennent en consultation ; le dentiste et ses aides, après un pas gra- 
cieux, font asseoir les petites femmes et commencent à arracher des dents. 
Alors, cris de douleur aigus sur les petites flûtes, plaintes sur les violoncelles. 
Les petites femmes supplient les dentistes de ne pas leur faire de mal, les den- 
tistes extirpent, les petites femmes dansent des pas désespérés au milieu des 
gémissements de l'orchestre. Puis cris de triomphe des dentistes, les dents 
sont arrachées, les petites femmes et les dentistes se livrent à un pas joyeux; 



les dentistes se montrent galants; mouvement de valse 
accentué à l'orchestre..., les dentistes se jettent aux 
genoux des belles et leur offrent leur cœur... tenez, 
comme ceci... 

Et M. Golbuche, esquissant un mouvement de valse, 
fait quelques grimaces gracieuses, met la main sur son 
cœur et tombe un genou en terre aux pieds de Ca 
bassol. 

— Voilà le clou ! dit-il, avec ça, deux cents repré- 
sentations ! Merci encore une fois, mon cher docteur, de m'avoir suggéré 
aussi merveilleuse idée... Vous m'avez rudement fait sauter, mais je v 




Une fluxion. 



une, 

ou s 




Le ballet du mal de dents 



remercie tout de même... C'est Roquebal qui va jubiler, sa pièce ne mar- 
chait pas, il nous manquait ce fameux clou, je flairais un four... Et voilà que 
je trouve l'idée, au péril de ma mâchoire, et que je lui apporte un ballet tout 
prêt 

— Roquebal ? fit Cabassol dressant l'oreille à ce nom. 

— Oui, Albert Roquebal le vaudevilliste, mon collaborateur, mon libret- 
tiste ordinaire ; je suis M. Golbuche, le compositeur de musique, Roquebal et 
moi nous travaillons à une féerie-opérette, la Petite favorite. Ça n'allait pas, 
mon idée de ballet va lancer notre pièce comme sur des roulettes. — Cet 



102 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



animal de Iloquebal a-t-il do la chance, il n'a pas eu besoin de se faire arra- 
cher de dent, lui, et il a son ballet tout de même!... A propos, mon cher 
docteur, réglons notre compte, combien vous dois-je pour ma petite opé- 
ration? 

— Rien du tout ! je ne travaille que pour la gloire 

— Pardon, je ne l'entends pas ainsi. 

— N'insistez pas, je me trouve 
suffisamment payé par le plaisir d'a- 
voir fait la connaissance du célèbre 
maestro Golbuche , par l'honneur 
d'avoir travaillé sur une mâchoire 
illustre, destinée, sans nul doute, à 
s'asseoir bientôt dans un des fauteuils 
de l'Institut! 

— Mon cher docteur, vous êtes 
un homme charmant... Voyons, soyez 
assez aimable pour venir dîner un de 
ces jours avec nous..., je vous pré- 
senterai à madame Golbuche..., que 
vous connaissez déjà d'ailleurs. 

— Vraiment? 

— Oui, c'est une de vos clientes 
Me promettez-vous de venir ? Elle 
sera enchantée... Tenez, venez ce 
soir, Roquebal y sera, vous ferez 
connaissance, un charmant garçon, 
vous verrez! 

— Maestro, vous me comblez, j'accepte ! 

— Mon cher docteur, je suis ravi!... J'ai une fluxion qui commence, mais 
je suis ravi ! 

M. Colbuche partit en chantonnant quelques motifs qui venaient de lui 
venir pour son ballet du Mal de dents. Dès qu'il fut parti, Cabassol prit une 
plume et adressa le télégramme suivant à M Taparel : 

M e Taparel, notaire, rue du Bac. 
Était temps. Allais faire malheur irréparable. Lance sur un autre Jocko. Dîne c« 




Consultation dans les coulisses. 



soir avec Roquebal. 



Cabassol. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



193 



III 



L'illustre docteur Cabassol. — Consultations dans les coulisses 
Siège de M"' Criquetta, étoile des Folies Musicales. 



M me Colbuche rentrée chez elle, encore un peu effrayée, vit revenir 
M. Colbuche, très guilleret, très aimable, mais avec une joue ornée d'une 




Dans les coulisse». 



fluxion énorme. Son cœur battit joyeusement. Elle était sauvée; son mari 
devait être convaincu maintenant d'avoir eu affaire à un vrai dentiste, ses 
soupçons; sans doute, étaient complètement dissipés. 

Liv. 25. 



194 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



— Quelle figure vous avez ! s'éeria-t-elle. que vous est-il arrivé? une chute, 
un accident ?... 

— Non. lit M. Golbuche d'un air dégagé, le mal de dents se gagne, sans 
doute : tu lavai- ce matin, je l'ai cette après-midi... mais ce ne sera rien. A 
propos, ma bonne amie, tu -ai» que nous avons du monde à dîner ce soir, 
Roquebal d'abord, puis Griquetta, l'étoile des Folies-Musicales et peut-être 
un ami ou deux! Donne des ordres en conséquence, tu sais, il nous faut 
quelque chose de gentil, Griquetta est gourmande et.., 

— Et quoi? 

— Et je veux une vraie fête, j'ai quelque chose à célébrer. 

— Votre fluxion ? 

— Non, mais le clou de la Petite Favorite, un vrai clou que j'ai trouvé et 
que je te raconterai ce soir, tu verras! Avec mon clou, la Petite Favorite a ses 
deux cents représentations dans les jambes! 

— Ce n'est pas malheureux! j'espère, monsieur, que vous ne serez plus 
aussi ridiculement liardeur avec les dépenses du ménage... j'ai la facture de 
M mo Sigal, je suppose que vous ne me ferez plus de chagrin pour cette mal- 
heureuse facture? 

— Fichtre! trois mille sept cents francs de chiffons et dentelles en quatre 
mois! Tu appelles cela des dépenses de ménage! 

•— Me les avez-vousdéjà assez reprochés! Vous devriez avoir la délicatesse 
de n'en plus parler et de payer. 

— Allons, donne-moi la facture, je passerai chez M me Sigal; je vais au 
théâtre, et je reviendrai à six heures avec Roquebal et Criquetta. 

Quand, à l'heure du diner, M. Golbuche revint avec les convives annoncés, 
sa fluxion, loin d'être diminuée, avait encore pris des proportions plus phé- 
noménales/mais M. Golbuche n'en était pas moins joyeux; M mc Golbuche 
sourit en songeant qu'il était bien puni de son odieuse jalousie. 

M. Roquebal, le vaudevilliste bien connu, n'avait qu'un seul point de 
ressemblance avec le maestro : son crâne, le crâne chauve d'ordonnance au 
club des Billes de billard. Pour le reste de sa personne, il était la contre- 
partie exacte de Colbuche, il était aussi long que le musicien était court, aussi 
eeG que celui-ci était rond. 

Criquetta, l'étoile des Folies-Musicales, est la jolie petite personne que tout 
le monde connaît : brune, rose et souriante, aux yeux toujours à demi clos, 
avec une expression de langueur toujours à poste fixe sur des lèvres décou- 
vrant éternellement trente-deux perles blanches;. Colbuche avait amené aussi 
Rédarrou, le fameux comique des Folies-Musicales, le principal rôle de ia 
Petite favorite. 

On commençait à causer en attendant de passer dans la salle à manger, 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



195 



lorsqu'un convive nouveau se présenta; M mo Colbuche faillit s'évanouir en 
reconnaissant notre ami Cabassol. 

— Je vous présente le docteur Cabassol, chirurgien-dentiste, dit Colbuche, 
un homme à poigne qui voulait me débarrasser ce matin d'une partie du rater 
lier que la nature m'a octroyé. Je voulais me contenter d'une consultation, 
mais il a tenu à ce que je sortisse de chez lui avec une fluxion. Je vous le 
recommande, il dédaigne d'enlever les dents par la douceur et la persuasion, 
il est pour la violence. 

— Je connais monsieur, balbutia M me Colbuche, j'ai justement eu besoin 
de le consulter aussi ce matin, pour des douleurs névralgiques... 



c^fi 







— Il se sacrifie, le pauvre garçon ! 



— En effet! répondit Cabassol, j'ai l'honneur de compter madame parmi 
les clientes qui veulent bien m'honorer de leur confiance. 

— Allons, à table, s'écria M. Colbuche, je vous raconterai mon clou en 
avalant le potage. A table! Vous me permettrez de placer M. Cabassol à la 
place d'honneur, car c'est lui qui m'a suggéré l'idée de ce clou. 

— Bravo! fit l'illustre Bédarrou, bravo! la place d'honneur est entre 
M m0 Colbuche, notre aimable hôtesse, et la charmante Criquetta. 

La motion de Bédarrou ayant été approuvée, Cabassol fut placé à table 
entre la belle M mo Colbuche et la non moins belle Criquetta. — Maintenant 
qu'il n'avait plus à sévir contre M. Colbuche, absolument innocent, d'après 
M e Taparel, de tout méfait envers M. Badinard, Cabassol était décidé à res- 
pecter la tranquillité conjugale du maestro. Aussi, se promit-il d'être très 
froid avec M mc Colbuche. Toutes ses galanteries furent réservées à Criquetta 
qu'il accabla des attentions les plus délicates. 

— Il se sacrifie, le pauvre garçon, se disait M m9 Colbuche en le regardant 



196 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



passer la salière à Criquetta d'un air ultra-sentimental, il se sacrifie encore 
pour détourner les soupçons de M. Golbuche. 

Cabassol, cependant, ne perdait pas de vue M. Roquebal, l'homme indi- 
qué à sa vengeance, le Jocko de la succession Badinard. Il se demandait de 
quel côté il l'attaquerait; déjà quelques mots de Golbuche lui avaient appris 
que le vaudevilliste était un célibataire forcené, ennemi des doux liens du 
mariage. 

Pendant que le maestro expliquait longuement son idée de ballet à ses 
convives et racontait les souffrances qu'il avait endurées sous la pince de 
Cabassol, pour le plus grand bénéfice de l'art dramatique, Cabassol songeait. 
Tout à coup, un pied pressa fortement le sien sous la table. Cabassol 
dressa la tête et regarda M me Colbuche qui rougit. — Au même instant, un 
second pied appuya fortement sur sa bottine gauche. Cette fois ce ne pouvait 
être M me Colbuche placée à sa droite. Était-ce donc Criquetta qui répondait 
ainsi aux galanteries de Cabassol par une marque d'encouragement? mais à 
qui appartenait le pied de droite? 

Cabassol un peu confus, adressa quelques mots agréables à gauche à la 
charmante artiste, il allait se retourner à droite pour répondre à la trop 
aimable M me Colbuche, afin de tenir la balance égale, lorsqu'il sentit qu'on 
lui serrait plus énergiquement les bottines. 

Et, levant la tète, Cabassol vit en face de lui, de l'autre côté de la table, 
le vaudevilliste Roquebal froncer les sourcils de son côté, 
et regarder ensuite amoureusement la séduisante Cri- 
quetta; à chaque coup d'oeil langoureux lancé vers 
Criquetta, Cabassol sentait une pression correspondante 
sur ses bottines ; il comprit tout, Ce n'était ni Criquetta 
ni M m0 Colbuche qui lui marchaient sur le pied, c'était 
Roquebal qui croyait presser les bottines de Criquetta. 
Cabassol poussa un soupir de satisfaction, Roquebal 
lui-même lui indiquait la voie. 11 n'y avait pas de doute 
à avoir, Roquebal était en ce mo- 
ment Jocko, spécialement pour la 
gracieuse artiste. 

La situation était nette et le 
devoir tout tracé. 

C'était conjointement avec Cri- 
quetta qu'il fallait venger M. Ba- 
dinard du Jocko de l'album. Cela 
ne devait pas présenter des diffi- 
L'iliuîtro Bédafrou. cultes insurmontables et Cabassol 





} f *MP 



Le vaudevilliste Roquebal. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



197 



n'eut pas un instant la pensée de ranger cette mission dans la catégorie des 
travaux herculéens. 

Et, sans plus tarder, Gabassol, sans paraître prêter attention aux coups 
d'oeil furibonds du vaudevilliste, redoubla de galanteries vis-à-vis de sa voi- 
sine de gauche. 

— Gomme il se sacrifie! pensait M me Golbuche, sa voisine de droite. 




Six autres commissionnaires s'étaient présentés. 



Cabassol, par une savante manœuvre, avait dégagé ses bottines de la pres- 
sion de Roquebal, et lui rendait avec usure les coups de pied sous la table ; 
en attendant mieux, il vengeait Badinard en écrasant les cors de son ennemi. 
Ce fut tout un drame sous cette table. D'un côté, Gabassol pressait significati- 
vement le pied de Griquetta, et, de l'autre, il repoussait avec violence les 
attaques de celui qu'il considérait déjà comme un rival. Griquetta ne saisissait 
pas très bien les nuances de cette lutte sourde, les froncements de sourcils 
et les coups d'œil suppliants de Roquebal l'étonnaient. A la fin, Roquebal, 
ayant souffert probablement d'un froissement trop accentué, fit une grimace 
et renonça à la lutte. 

Gabassol bâtissait son plan d'attaque, il projetait d'écrire dès le lende- 
main à Griquetta et de lui envoyer une voiture de fleurs pour sa loge. On 



108 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



répétaù* ta premier acte de la Petite Favorite, il demanderait au maestro la 
permission de L'accompagner au théâtre 

Comme on se levait de table, le comédien Bédarrou. le prit à part pour lui 
dire dem mots. 

— Docteur, s'il vous plaît? 

— Grand artiste, que désirez-vous? 

— Une petite consultation. Golbuche m'a vanté votre talent... 

— Vous avez mal aux dents? 

— Non, il ne 3'agit pas de ça, c'est plus grave, c'est mon extinction de 
voix qui se passe ! 

— Eh bien, prenez du réglisse, ça ira plus vite. 

— Au contraire, docteur, je voudrais quelque chose pour la faire revenir : 
la critique et le public y sont habitués, à mon extinction de voix, et j'y 
tiens... 

— C'est très grave ! Je puis vous la faire passer tout à fait, mais la faire 
revenir, je n'en pas le droit! vous ignorez donc que cela nous est défendu... 
Si l'académie de médecine le savait... cependant, si vous me jurez le secret, 
j'étudierai votre affaire et je tâcherai de vous contenter. 

— Merci, docteur, répondit Bédarrou avec une énergique poignée de 
main. 

Cabassol ne le laissa pas partir comme cela et, dans un coin du salon de 
Colbuche, pendant que le maestro jouait au piano quelques morceaux inédits 
de la Petite Favorite, il interrogea adroitement Bédarrou sur Criquetta. 
Bédarrou fut indiscret, il raconta tout ce qu'il savait sur Criquetta et même 
un peu ce qu'il ne savait pas, il apprit à Cabassol que la charmante artiste 
avait eu jadis la plus violente des toquades pour lui, Bédarrou, vieux roublard, 
qu'elle l'avait aimé follement, etc., etc. Vous voyez ça d'ici, des scènes de 
jalousie quand il jouait avec une autre et qu'il ne se montrait pas assez froid, 
et des exigences!... Enfin, que c'en était arrivé à un tel point, que, pour 
retrouver sa tranquillité, lui, malin, lui avait cherché un engagement en 
Russie, où des boyards encore plus roublards l'avaient consolée sans 
doute!... 

— Et présentement? 

— Présentement? Mais, j'espère pour elle qu'elle m'a oublié... Cepen- 
dant je dois dire qu'elle me regarde encore quelquefois avec un œil où brille 
un reste de passion... 

— Ce n'est pas cela, est-ce que Roquebal ne... 

— Oui, vous l'avez dit, c'est Roquebal qui règne en ce moment. 
Cabassol avait une certitude, il pouvait commencer l'attaque de Criquetta. 
Il se félicita de n'avoir pas perdu son temps au dîner de Colbuche. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



199 



Le lendemain aux Folies- 
Musicales, comme M lle Cri- 
quetta, assise sur le divan de 
sa loge, lisait son courrier en 
fumant une cigarette, le con- 
cierge du théâtre se présenta, 
suivi de deux commissionnai- 
res chargés d'immenses bou- 
quets de roses blanches. \ 

C'était Cabassol qui entrait 
en campagne. 

Une demi-heure après l'ar- 
rivée des deux premiers com- 
miseionnaireB, deux autres au- 
vergnats de profession survin- 
rent avec un nouveau charge- 
ment de roses blanches. Cri- 
quettaétait sur lascène entrain 
de répéter avec Bédarrou. 

— Gomment, encore des 
fleurs! fit-elle. 

— Ne serait - ce pas pour 
moi? demanda .Bédarrou, les 
femmes du monde ne me lais- 
sent pas un instant de tran- 
quillité... 

On reprenait la répétition 
interrompue, lorsque deux au- 
tres commissionnaires arrivè- 
rent encore, porteurs de qua- 
tre gros bouquets. 

— Douze bouquets! s'écria 
Criquetta, ah ça , mais, c'est 
donc un jardinier qui vous 
envoie? 

Roquebal fronça les sour- 
cils. 

— Allons! allons ! mes en- 
fants, reprenez la scène.., Ça 
ne va pas, ça ne va pas ! 




— Je mô suis mU au piauo h deux heures du malin 



Avant la lin de la répétition, six autres commissionnaires s'étaient pré- 
sentés, ce qui portait à vingt-quatre le nombre des bouquets de roses blan- 
ches. Griquetta était enchantée de voir les artistes femmes, ses camarades, 
furieuses de cet arrivage de bouquets ; de plus elle était fortement intriguée. 
A qui fallait-il attribuer cette galanterie? 

Qui avait pu envoyer tant de commissionnaires et tant de fleurs? 

Était-ce le baron, était-ce le maestro Colbuche, était-ce le banquier qu'on 
lui avait présenté deux jours auparavant, était-ce le petit Bézucheux de la 
Pricottière, était-ce... ou bien n'était-ce pas plutôt ce docteur un peu original, 
placé à côté d'elle, la veille, au dîner de Colbuche? il s'était montré si galant 
et si empressé... Oui, ce devait être cela! En y réfléchissant, Criquetta ne 
douta plus que cette exquise galanterie ne vînt de ce docteur d'allures fo- 
lâtres. 

Gabassol s'arrangea pour rencontrer par hasard le maestro Colbuche à la. 
sortie de la répétition. On comprend que, pour ce qu'il avait à lui demander, 
il ne tenait pas à se trouver en présence de madame Colbuche. 

— Eh bien ! cher maestro, et cette fluxion? 

— Cher docteur, vous voyez elle y est encore ; j'ai eu une très mauvaise 
nuit, j'en ai profité pour achever mon finale du troisième acte et pour ajouter 
un duo entre le prince et la petite favorite au deuxième. Je me suis mis au 
piano à deux heures du matin et j'y suis resté jusqu'à sept. Tant pis pour les 
voisins ! ils ont murmuré, mais je m'en moque ! 

— Elle clou? 

— Quand je lui ai raconté notre clou, le ballet du mal de dents, le direc- 
teur des Folies-Musicales a sauté d'enthousiasme. Il n'y a que Palmyre, le 
maître de ballet, qui n'y morde que modérément. J'ai envie de vous l'envoyer, 
je suis certain que vous lui en ferez comprendre les beautés. Cependant tout 
va marcher, on va pousser ferme le ballet pour passer dans quinze jours. 

— Mon cher maestro, je vais vous adresser une prière : j'adore le théâtre, 
le spectacle de la salle m'est familier ; je voudrais passer de l'autre côté du 
rideau et pénétrer dans les coulisses ! Vous devriez me permettre d'assister 
aux répétitions de votre pièce... 

— Comment donc, mais vous avez des droits, n'êtes-vous pas pour 
quelque chose dans le ballet! Venez demain, le concierge aura l'ordre de 
vous laisser passer. 

Cabassol ne manqua pas le rendez-vous. Préalablement, il réunit les 
douze commissionnaires de la veille, leur mit à tous un bouquet dans chaque 
main et les envoya en corps au théâtre. 

— M** Criquetta? demanda le premier des commissionnaires. 

Le concierge prit la tête de la troupe, et les douze auvergnats s'engagèrent 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 




La loge de Criquetta. 



Liv. 26. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



20 3 



dans une série d'escaliers et de petits couloirs au plancher tremblotant. 
De la scène, on entendit le retentissement des souliers sur la planche. Quand 
le premier commissionnaire parut, ses bouquets à la main, des éclats de 
rire sortirent de derrière tous les portants. 

— M me Criquetta n'est pas là ?demanda le commissionnaire. 

— Elle est à sa loge... Laissez les bouquets là, on les lui remettra. 

— Non, je dois les remettre à elle-même. 



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— En scène, tout le monde! 



— Elle s'habille peut-être... 

— Ça ne nous gêne pas. 

Et les douze commissionnaires, tournant sur leurs talons, emboîtèrent 
le pas derrière le concierge pour gagner la loge de M mc Criquetta, suivis 
par un cortège d'artistes, de figurantes et de choristes, avec une arrière- 
garde, formée par deux pompiers de service. 

— Eh bien ! eh bien ! Est-ce qu'on s'en va? cria la voix de Roquebal, en 
conversation derrière un portant avec Golbuche et le maître de ballet. 

— Non, monsieur, répondirent quelques voix de femme aux intonations 



204 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



aiguës, c'est les commissionnaires à M™ Criquetta qui apportent encore 
vingt-quatre bouquets. 

— Sait-on de la part de qui? demanda Bédarrou, assis dans un coin. 

— On dit que c'est de la part d'un Américain... 

Eloquebal parut furieux. Il se tourna vers le régisseur et demanda si 
décidément l'on allait répéter, oui ou non. 
Le régisseur s'élança. 

— Sur la scène, tout le monde! cria-t-il, allons, mesdames, toutes celles 
qui ne vont pas être là d'ici deux minutes, à l'amende ! Nous commençons 
tout de suite 1 Allons, là, les buveurs, côté cour, nom d'un chien, entendez- 
vous, vous là-bas, côté cour! massez-vous... Allons, sacristi, commencez, le 
chœur des buveurs! 

Les marches de l'escalier du fond de la scène retentirent sous le galop 
précipité des artistes qui revenaient de la loge Criquetta. 

Roquebal et le directeur s'étaient installés devant une petite table, placée 
à l'avant-scène; derrière eux, la salle faisait un grand trou noir et vague, 
percé de points lumineux, les œils de bœuf des loges, semblables à plusieurs 
rangées de petites lunes. 

La répétition commença. M m0 Criquetta avait daigné quitter sa loge, et, 
en attendant son entrée en petite favorite, elle s'était installée sur une chaise, 
derrière un portant, à côté de Bédarrou ; elle s'éventait nonchalamment, en 
répondant de temps en temps aux plaisanteries de l'acteur. Cabassol parut 
à ce moment, remorqué par le maestro Colbuche. 







La répétition. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



205 



— Bonjour, Griquetta, dit le maestro, comment vas-tu, mon enfant? 

— Bonjour, mon gros chien I Bonjour, mon petit docteur ! Dites donc, j'ai 
ù vous parler, vos auvergnats sont splcndides 1 

— Quels auvergnats ? 

— Vos douze commissionnaires et leurs vingt-quatre bouquets, parbleu ! 

— Ah ! vous avez deviné ? 




Consultation artistique dans la loge de Criquetta. 

— Gomment c'était de lui, les bouquets d'hier ? fit Golbuche. 

— Et ceux d'aujourd'hui, mon cher, monsieur a encore fleuri ma loge ! 
Voyez, je porte à mon corsage un échantillon de son envoi... trop galant ! 

— Madame, j'avoue tout! au jour de la première de la Petite Favorite, votre 
loge contiendra trop de bouquets de tous les admirateurs de votre talent et de 
votre beauté. Je n'ai pas voulu attendre jusque-là, pour ne pas laisser écraser 
mes modestes fleurs sous l'avalanche de ce grand jour... Pardonnez mon 
empressement ! 

— Griquetta! où est Griquetta! cria Roquebal du fond de la scène, elle 
n'est pas à sa réplique. 



20G LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



— Voilà ! voilà ! 

L'entretien fut interrompu. 

Cliquette et Bédarrou avaient à tenir la scène jusqu'à la fin du premier acte. 

— Sapristi 1 fit Bédarrou entre deux tirades, fichtre 1 qu'est-ce que c'est que 
ii ? je ne le connaissais pas ce bijou? c'est une broche... 

— Oui, mon petit, une cigale d'or avec brillants à la clef. Comprends-tu, 
une cigale? C'est un criquet, comme on dit aux champs ; Criquet, Criquetta, 
c'est mon emblème, un bijou parlant... 

— Je vois bien, c'est d'un Brésilien? 

— Mais non, mon petit, c'était avec les bouquets de mes auvergnats. C'est 
de mon galant docteur 1 

— Sapristi ! dis donc, Criquetta, à ta place, je changerais de nom, je m'ap- 
pellerais Élcphantine ou Hippopotama... Ça serait plus avantageux. 

— Pourquoi ça, insolent ? 

— Parce que les auvergnats t'apporteraient peut-être ton emblème gran- 
deur naturelle et enrichi de diamants. 

Cabassol ayant été présenté au directeur et à tout le personnel des Folies- 
Musicales, ne manqua plus aucune répétition de la Petite Favorite. Chaque 
jour il arrivait au théâtre, avec le maestro Colbuche et faisait répéter avec lui 
les nouveaux morceaux intercalés dans la reprise. Les commissionnaires et 
leurs bouquets lui avaient valu une popularité immense parmi les artistes 
femmes, rôles ou choristes, popularité dont il n'abusait point, nous devons 
le dire. 

Toutes ses attentions étaient pour Criquetta, chaque jour il s'ingéniait à la 
surprendre par une galanterie nouvelle, aussi délicate et aussi inédite que 
possible, ce qui piquait d'autant plus les camarades de la charmante artiste. 
Colbuche interrogé sur son compte, avait raconté que ce dentiste galant était 
un excentrique américain, docteur exerçant en amateur, et quelque peu 
millionnaire. Aussi, chaque jour, à l'arrivée de Cabassol dans les coulisses des 
Folies Musicales, notre ami était-il immédiatement entouré par toute la troupe 
féminine du théâtre. 

— Docteur, il faut "que vous me donniez une consultation ! 

— Docteur I docteur I N'est-ce pas que ma perruque n'est pas dans l'esprit 
de mon rôle, vous savez, je fais le page du trois, celui qui apporte une guitare 
au prince... 

— Mon petit docteur \ vous qui êtes bien avec M. Colbuche, tâchez donc 
qu'il m'ajoute un couplet au finale du deux... je n'ai que six vers à chanter, 
c'est dégoûtant, on me colle toujours des pannes! 

"* — Docteur, j'ai mal à la tête toutes les après-midi,.. 
Cabasâol plaisantait tant que l'on voulait, il donnait des consultations à 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



207 



qui lui en demandait, prescrivant même au besoin ce qu'il avait entendu pres- 
crire à ses amis, étudiants en médecine, lorsque des petites dames de Bullier les 
consultaient sur des indispositions. Puis il allait baiser la main de Griquetta 
qu'il trouvait en grande conversation dans sa loge avec la costumière, ou \o 
coiffeur, ou le cordonnier, ou même l'armurier, car Griquetta devait, au troi- 
sième acte, porter un travesti militaire. 

Cabassol, là encore, donnait des consultations, mais des consultations artis- 
tiques sur le bon goût de telle ou telle étoffe, sur la couleur des cheveux on 
sur la hauteur des talons de bottines ; Griquetta légèrement courte de taille, 
tenait à rehausser sa majesté par quinze centimètres de talons, et le flatteur 
Cabassol lui donnait toujours raison. 

Il n'en était malheureusement pas plus avancé pour cela dans son entre* 
prise galante; Griquetta lui don- 
nait libéralement sa main à bai- 
ser, elle lui donnait des tapes sur 
la joue, et l'appelait avec effusion 
son petit canard, quand il lui pré- 
sentait quelque échantillon de bi- 
jouterie nouveau ; mais tout s'ar- 
rêtait là. — Elle avait refusé jus- 
qu'à ce jour toutes les invitations 
à souper et ne l'avait pas laissé s'é- 
manciper avec elle ainsi qu'il en 
avait eu plusieurs fois la velléité. 

D'ailleurs, Roquebal veillait, 
inquiet de la cour assidue de Ca- 
bassol auprès de son idole. L'in- 
tention de Griquetta n'était pas de 
désespérer le pauvre Cabassol, 
mais elle avait des principes et ne 
voulait pas succomber avant un 
semblant de défense ! Elle s'admi- 
rait elle-même, dans son for inté- 
rieur, pour sa belle résistance à 
cet américain charmant et criblé 
de dollars, et elle se trouvait par- 
fois bien cruelle de le faire poser 
si longtemps. 

Les répétitions de la Petite Fa m 

Criauetta devait porter un travestissement 

vonte tiraient à leur fin, on allait militaire. 




répéter généralement, en costumes, la pièce et le ballet, quand Griquetta 
jugea le moment venu de changer de tactique. Cabassol en lui baisant la main 
s'aperçut Se ses bonnes dispositions à son égard et comprit qu'il allait mener 
;i bonne lin la vengeance deBadinard. Roquebal-Jocko allait payer sa dette! 

Un scrupule vint alors à notre consciencieux ami ; déjà il avait failli se 
tromper et porter le poids de sa vengeance sur l'innocent maestro Golbuche. 
11 voulut, avant de faire du chagrin à un prévenu, 'être au moins certain de sa 
culpabilité; il résolut de constater tout d'abord, bien et dûment, l'identité de 
Roquebal 1 

À brûle-pourpoint il interrogea Griquetta. 

— Divine Griquetta! Roquebal, cet affreux vaudevilliste, n'est pas, je l'es- 
père, pour vous ce qu'il est pour les autres femmes... 

— Quoi donc? Qu'est-ce qu'il est pour les autres femmes? 

— 11 est l'irrésistible Jocko ! 

— Vilain jaloux 1 je ne comprends pas. 

— Vous ne comprenez pas? Vous connaissez pourtant bien Jocko, le sé- 
duisant Jocko! 

— Je connais Jocko ou le singe du Brésil. 

— Ce n'est pas celui-là, voyons, vous ne connaissez pas de Jocko ? 

— Non I je connais beaucoup de singes, mais pas de Jocko. 

— Mais alors... 

— Mais alors, mon petit Cabassol, que signifie votre agitation? qu'est-ce 
que vous avez? Et qu'est-ce que ce Jocko, dont vous me parlez avec une si 
singulière persistance? 

— Ce que c'est que ce Jocko!... ce que c'est que ce Jocko ! 

— Oui? 

Cabassol, étourdi par sa découverte, ne répondit pas. Ainsi, cette nouvelle 
campagne aboutissait à une nouvelle déconvenue; Roquebal lui aussi était 
innocent, innocent comme Colbuche; il n'avait jamais fait de peine à M. Ba- 
dinard ! Ce n'était pas lui qui figurait sous le nom de Jocko dans l'album de 




L'avertisseur. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



20 ( J 



M me Badinard. Il se raccrocha encore à un dernier espoir et reprit l'inter- 
rogatoire de Criquetta. 

— Voyons ! Rappelez tous vos souvenirs. Jamais on n'a appelé devant 
vous M. Roquebal du nom de Jocko ? 




Le campement de M"" Friol. 



— Jamais... 

— Ni personne autre? 

— Non... cependant... attendez... il me semble tout de même qu'un jour, 
à un souper avec des camarades du théâtre, quelqu'un avait amené un nommé 
Jocko! 

— Ahl fit Gabassol triomphant, et ce Jocko? 

— Ce n'était pas Roquebal, je ne sais même plus qui c'était, si je l'ai ja- 
mais su... 

Liv. 27. 



210 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



— Sapristi ! 

— Mais enfin, mon cher, depuis le temps que vous me faites poser avec 
votre Jocko, vous ne m'avez pas dit ce que vous lui vouliez?... 

Cabassol embarrassé cherchait à donner une raison quelconque à Cri- 
quetta. Une idée lui vint. 

— Pourquoi je cherche Jocko? dit-il, je vais vous le dire, si vous me pro- 
mettez le secret. Je le cherche pour le marier 1 

— Bahl qu'est-ce qu'il vous a donc fait? 

— Rien du tout... 

— Eh bien, alors? 

— C'est une simple commission... 

— Étrange commission !... Et à qui voulez- vous le marier? 

— Voilà, je vais tout vous dire !... Je cherche partout le nommé Jocko, je 
le demande à tous les échos et particulièrement aux échos du monde où l'on 
ne s'ennuie pas, pour lui faire épouser une Américaine! trente-cinq ans, for- 
tune fabuleuse, des sources de pétrole, un quartier à Chicago, le tout prove- 
nant d'un héritage récent. Furieuse d'avoir si longtemps tressé les nattes de 
sainte Catherine, elle veut, pour se rattraper, épouser un mari farceur comme 
tout et elle a jeté son dévolu sur le nommé Jocko, dont la réputation est 
venue jusqu'à elle. Voilà pourquoi je cherche Jocko. 

Criquetta éclata de rire. 

— Pauvre Jocko ! dit-elle, pauvre Jocko qui ne se doute pas de ce que 
vous méditez contre lui... Pourvu qu'il ne soit pas trop rangé, maintenant, 
ou trop décati ! Si jamais j'en entends parler, je vous promets de vous le dire. 
Vous savez, s'il est si farceur que cela, je regrette de ne pas l'avoir mieux 
connu... j'en rêverai de votre Jocko !... 

La sonnette de l'avertisseur interrompit l'entretien. Cabassol profita de 
cette diversion pour se sauver au foyer des artistes, où il s'abîma dans ses 
réflexions, sans faire attention au bruit qu'y menait toute la troupe des Folie? 
Musicales, réunie dans ses nouveaux costumes de la Retite Favorite. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



211 



IV 



Campement bellevillois. — Amers chagrins de M" 
Une jeune fille qui tourne mal. 



Friol mère... 



Le foyer des artistes est en rumeur. A chaque minute, un nouveau per- 
sonnage arrive et se campe au milieu de la petite pièce pour se faire admirer 
de ses camarades. Sur les banquettes qui garnissent les quatre côtés, sont 




Le grand Cànisy et la grosse Berthe. 

étendus des choristes en bourgeois ou en hommes d'armes et des ribaudes à 
jupes excessivement courtes, et à corsages échancrés avec libéralité ; des dame? 
de la cour s'éventent, des pages regardent dans la grande glace si leur mail- 
lot ne fait pas de plis. Quelques petites femmes chantonnent des couplets de 
la pièce, en se tournant devant la glace, d'autres se serrent le plus possible 
dans leurs jupes courtes ou les relèvent d'un côté pour dégager le mollet. 

Le grand Ganisy, maigre comme un clou, cause dans un coin avec la 
grosse Berthe revêtue d'un costume de duègne comique. 

L'entrée des petites Vanda et Drago, en bohémiennes de Grenade, cause 



212 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



une certaine sensation ; elles sont charmantes, l'une est un peu svelte, l'autre 
au contraire semble prête à faire éclater son costume, serré jusqu'à la der- 
nière limite. Vanda lance son pied en 
l'air devant la glace et fait résonner son 
tambour de basque sur sa tête. 

Cabassol réfléchit toujours; assis 
entre une ribaude qui relace s-a bottine 
sur son genou et un alguazil à l'air lu- 
gubre, il ne fait attention à rien, ni aux 
aimables masques qui sollicitent son 
appréciation, ni à leur costume, ni à 
celle-ci qui lui demande si le relevé de 
sa jupe fait bien valoir son mollet, ni à 
celle-là qui tient — ah! mais là, abso- 
lument, — à lui faire voir qu'elle n'est 
pas trop serrée. Il n'entend pas les plai- 
santeries an peu raides de la grosse 
Berthe, ni les éclats de rire à chaque 
nouvelle entrée, ni les plaintes contre, 
cet animal de costumier, ni les Com- 
ment vas-tu, mon petit chat? de Bedar- 
rou qui lui tape sur l'épaule. 

Tout à coup il bondit. Jocko existe, 




Le relevé de la jupe fait-il valoir le mollet? 



on l'a connu ; Criquetta a soupe avec lui, elle ne se souvient pas de son vrai 




Klle tient absolument à lui faire voir qu'elle n'est ji.is trop serrôe^ 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



213 



aom, mais peut-être quelque autre artiste des Folies Musicales aura plus de 
mémoire. 

— Mesdames! s'écrie-t-il, l'une de vous a-t-elle jamais aimé un nommé 
Jocko? 

— Hein? tirent à la fois Vanda, Drago, Berthe et les autres. 

— Oui, Jocko, un nommé Jocko! cherchez, réfléchissez... 




M"* Colbuche écrit trop ! 

— C'est pas un grand qui attendait toujours chez le concierge? 

— C'est pas le gommeuxdu quatrième fauteuil, tous les soirs? 

— Mais non, il s'appelle Gontran 1 

— Jocko est chauve, voilà tout ce que je sais ! 

— Je le connais! s'écria triomphalement une petite ribaude, je le con- 
nais. 

— Parle! je te promets tout ce que tu voudras, n'importe quoi, un porte- 
bonheur, une bague, un bouquet de violettes, situ me dis son nom!... 

— Je le connais, c'est le grand barbu à Lucie Priol ! Friol l'appelait son 
Jocko! je ne sais pas son autre nom... 



214 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



— Mais je puis le savoir par Lucie Friol. Est-elle aux Polies Musicales ? 

— Non, il y a un an qu'elle est partie; je ne l'ai pas vue depuis ce 
temps-là. 

— Sacristi ! Sait-on son adresse? 

Personne ne répondit. Gabassol faillit s'arracher un cheveu. Cet infernal 
Jocko était bien difficile à trouver; de toute son enquête, Gabassol n'avait 
recueilli qu'un simple renseignement à ajouter à celui qu'il possédait déjà. 
Par la photographie, il avait vu que Jocko était chauve, il savait de plus 
maintenant qu'il était grand et barbu. 

La répétition commençait. Bohémiennes, alguazils, seigneurs, et grandes 
dames quittaient le foyer pour entrer en scène. La petite ribaude vint s'as- 
seoir à côté de Cabassol. 

— Docteur I j'y repense, je sais où demeure la mère de Lucie Friol. Vous 
pourrez avoir l'adresse de sa fdle. 

— Mon enfant, vous me sauvez la vie! où demeure-t-elle? 

— Là-haut, à Belleville, je connais l'endroit, mais je ne sais pas le numéro; 
je vous conduirai si vous voulez! 

— Tout de suite! 

— Ah non! Et la répétition... Voulez-vous demain matin? 

— Entendu, demain, neuf heures! tu es un ange! 

Cabassol, sans même prendre congé de Criquetla, quitta le théâtre et 
saula en voiture pour aller rendre compte de ses opérations à M e Taparel 

— Eh bien? demanda M e Taparel, Badinard est-il vengé de M. Roquebal? 
Vous m'avez télégraphié hier que vous en aviezle ferme espoir. 

— Nous allions encore commettre une erreur ! fît Cabassol en se laissant 
tomber dans un fauteuil, Roquebal est innocent comme l'enfant qui vient de 
naître, il est pur, il est... 

— Quoi, ce n'était pas Jocko? 

— Non! Je m'en suis aperçu à temps! Sans ma prudence, sans je ne sais 
quel pressentiment, j'allais faire un malheur!... Mais, rassurez-vous, je suis 
enfin sur la bonne piste, le véritable Jocko va me tomber sous la main. 

Cabassol et M Taparel reprirent l'album de M me Badinard, pour examiner 
encore une fois la photographie si malencontreusement effacée du Jocko qui 
leur donnait tant de mal. 

— Ce n'est pas le tout, reprit Cabassol, mais, de ma campagne contre M. 
Colbuche, il résulte pour nous quelques légers embarras, M mc Colbuche 
m'adore! J'avais, vous le voyez, bien mené les choses... elle m'adore! ce ne 
serait rien si elle n'écrivait pas, mais c'est qu'elle écrit, et beaucoup... 

— Comment cela? 

— Moncher M e Taparel, tousles matins, j'ai ma lettre, une lettre de quatre 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



215 



ou six pages! des reproches, des protestations... Hélas! nous sommes tombés 
sur une femme littéraire ! 

— Diable! diable ! fit M c Taparel en se grattant le menton. 

— "Vous savez, reprit notre héros, quelle existence occupée je mène! 
C'est à peine si j'ai le temps de lire les missives de M me Colbuche, encore 
moins ai-je le temps d'y répondre... Ces jours-ci, j'ai eu l'occasion de ren- 
contrer plus d'une fois M me Colbuche et j'ai pu la taire patienter au moyen de 
signes mystérieux, mais elle s'aigrit et j'ai vu, par sa lettre de ce matin, 




Aux Buttcs-Chaumont 



— huit pages serrées, — que mon silence incompréhensible la jetait dans la 
désolation... 

— Que faire? gémit M e Taparel considérablement ennuyé de faire souffrir 
une pauvre et innocente dame. 

— Dame, cherchez un moyen! c'est votre faute aussi, vous me lancez sur 
un faux Jocko, toute la responsabilité vous incombe, je vous enverrai les 
lettres et vous ferez ce que votre cœur vous imposera pour soulager un peu 
les souffrances morales de cette pauvre dame... 

— Vous voulez que je réponde à ses lettres? fit M c Taparel effrayé. 

— Je n'ai pas écrit une seule fois, elle ne connaît pas mon écriture... vous 



pouvez le faire en toute sécurité. Cependant il y a un moyen, vous avez des 
clercs, faites-les travailler... 

— Diable! c'est que c'est une besogne extra-notariale : il n'y a, dans le 
Formulaire d'actes, rien qui ressemble à des lettres galantes! 

— Bah ! ce sont des jeunes gens, ils ont de l'imagination... et puis M. Mira- 
doux est là pour les guider... 

M* Taparel réfléchit pendant quelques minutes, puis il appela Miradoux 
pour conférer avec lui sur cette délicate affaire. 

Miradoux, au commencement, jeta les hauts cris, il trouvait l'étude déjà 
suffisamment compromise par toutes les négociations nécessitées par les 
affaires de la succession Badinard, mais il finit bientôt par se laisser 
convaincre. 

— Voilà le paquet de lettres, luiditCabassol, lisez-les et arrangez-vous. Je 
vous enverrai toutes les autres avec la plus grande régularité. 

— Après tout, reprit Miradoux, cela peut encore se faire, et j'entrevois 
le moyen d'arriver bientôt à retrouver notre tranquillité de ce côté. Voilà mon 
plan : nous serons brûlants tout d'abord, nous taperons dans les grandes 
phrases, puis tout doucement, tout doucement, nous mettrons une sourdine, 
nous deviendrons plus calmes et nous arriverons peu à peu à l'amour le 
plus platonique. 

— Bravo! s'écrie Gabassol, j'approuve complètement votre ligne, 
monsieur Miradoux, vous êtes un grand homme! 

— Voici comment je vais partager la besogne : mon second clerc est un 
garçon fougueux, je lui confierai les lettres passionnées ; à lui les grands 
élans, les imprécations, les propositions d'enlèvement ou de suicide à deux! 
à mon quatrième clerc, jeune homme léger et même un peu skating-rink, 
reviendra la mission d'écrire des choses spirituelles, pour reposer un peu 
M me Colbuche des ardeurs romantiques du précédent ; puis, quand nous en 
arriverons au platonisme, j'utiliserai mon troisième clerc, garçon tranquille 
et nébuleux ; il a des dispositions pour ça, voilà trois ans qu'il fait la cour à 
une dame sans se déclarer positivement! 

— Très bien ! 

— Et, pour les cas particuliers, pour les réponses embarrassantes, acheva 
modestement Miradoux, je serai là et je ferai pour le mieux. 

— Ouf! fit Cabassol, voilà un poids de moins sur mon esprit! 

Cette question réglée, notre héros serra la main de Miradoux et s'en fut 
passer la soirée tranquillement avecBézucheux de la Fricottière et ses quatre 
amis. 

La petite ribaude des Folies Musicales fut d'une exactitude remarquable le 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 




Liv. 28. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



219 



lendemain. Cabassol monta en voiture avec elle à neuf heures et donna 
l'ordre au cocher de se diriger vers les Buttes Chaumont. 

— Qu'est-ce qu'elle fait, la mère de Lucie Friol? demanda Cabassol à la 
petite qui s'appelait Camus de son vrai nom et Billy de son nom de théâtre. — 
Elle est concierge? 

— Non, elle est rentière ! répondit fièrement Billy. 

Cabassol et Billy descendirent de voiture à la porte des Buttes Chaumont, 
et là, Billy chercha à s'orienter. Ce quartier très bizarre et très varié d'aspects, 
a des coins qui ressemblent à de la vraie campagne et d'autres semblables à 



■*>V\ 




Conférence avec M œe Friol. 

d'affreux faubourgs abandonnés ; on y trouve de tout, de longues prairies, 
avec de la mauvaise herbe et de malheureuses vaches, des ruelles ornées d'an- 
tiques réverbères, des places perdues couvertes d'herbe et pareilles à des 
places de village , des endroits charmants ainsi que des restes des vieilles 
buttes pelées de Montfaucon, — mamelons tristes et sauvages, sur lesquels 
paissent des chevaux maigres et des chèvres mélancoliques, — enfin de mornes 
déserts ressemblant à certains coins désolés de la campagne de Rome. Près 
de la porte du parc des Buttes Chaumont, s'élèvent des cafés en planches et 
en treillages, berceaux dépourvus de feuillage, dans lesquels les clients du 
dimanche et du lundi ont l'air d'êtçe en cage ; puis des tirs, des jeux de ma- 
carons et de grandes balançoires dressant leur grand squelette rond. 



220 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



Billy prit une petite rue, tourna dans une autre, regardant à droite et à 
gauche pour tâcher de se reconnaître. 

— Vous ne trouvez pas ? demanda Gabassol. 

— Je cherche, je n'y suis venue qu'une fois avec Friol... attendez, ce doit 
être là-bas, à celte clôture de planches oui, c'est ça, je reconnais la porte. 




Son journaliste. 



Elle reconnaissait la porte. Gabassol cherchait vainement une porte dans 
cette longue palissade formée de pièces et de morceaux, pourris par en bas et 
écornés par en haut. Il regardait à travers les interstices des planches et ne 
voyait derrière qu'un grand terrain couvert de hautes herbes. 

— Voici la porte, dit Billy, en poussant trois planches reliées par un mor- 
ceau de bois et retenues à la palissade par des lanières de cuir en guise de 
gonds ; vous voyez, c'était difficile à trouver, il n'y a pas de numéro... 

— Et pas de maison non plus, c'est un terrain vague... 
Billy se mit à rire. 

— Vous ne voyez pas de maison ? 




àk 



U' 




On a saisi les meubles. 



— Non, je ne vois que des 
lapins qui courent dans l'her- 
be... Ah ça, c'est dans une 
garenne que vous m'avez 
amené... 

— Entrez toujours, vous 
allez trouver la maison. 

Cabassol et Billy entrè- 
rent, et firent en quelques pas, 
lever une demi douzaine de 
lapins qui se sauvèrent dans 



\ — 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



221 



toutes les directions. Dans le fond du terrain, adossée aune butte couronnée 
d'un vieux mur ébréché courant en zigzag, Gabassol aperçut ce que Billy 
appelait la maison, c'est-à-dire une cabane de planches plus ou moins dis- 




Un gros fabricant de soieries voulait lui faire une situation... 



jointes, couverte d'un toit en morceaux de papier goudronné de différentes 
provenances, que retenaient des barrés de bois et de grosses pierres. Un trou 
carré, ouvert sur le côté, servait de fenêtre. On apercevait dans l'intérieur un 
petit poêle de fonte, dont le tuyau, sortant au-dessus de la fenêtre, supportait 
du linge et des chiffons fraîchement lavés. 

Çà et là, dans l'herbe, quelques ustensiles de ménage, plus ou moins hété- 
roclites étaient dispersés ; ce qui tirait l'œil surtout, c'était, jeté sur une touffe 
de chardons, un édredon d'un rouge éclatant, débris d'une splendeur passée 
tout étonné de se trouver là, dans ce campement bizarre. En avançant 
Cabassol aperçut au soleil, au 
beau milieu de l'édredon, une 
nichée de petits lapins dont la 
mère était plus loin en train 
de brouter des fanes de ca- 
rottes. Derrière la cabane, au 
pied de la butte, s'élevait une 
petite colonne de fumée; la 
propriétaire de cet étrange 
établissement devait être là en 
train de faire sa cuisine. M. Charles. 




LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



— Eh bien ! et la porte? cria une voix, vous voulez faire sauver mes 
élèves ? 

— On y va, madame Friol, répondit Billy en riant. 

Au même instant, une grande femme sèche, habillée d'un jupon et d'une 
camisole parut, en traînant des savates, à côjé de la cabane. A la vue des visi- 
teurs, elle mit les deux poings sur les hanches. 

— Tiens, c'est vous, ma petite Billy! comment va la petite santé? Bonjour, 
monsieur, je vous salue. 

— Et vous, M me Friol, vous avez l'air de vous porter comme un 
charme ? 

— Oui, mon enfant, je me porte trop bien, même ; c'est pas comme les 
affaires ! ah, si je n'avais pas mes élèves... 

— Nous venons causer un peu, monsieur et moi, reprit Billy. 

— Attendez! s'écria madame Friol, je ne vous propose pas d'entrer chez 
moi, c'est un peu en désordre : vous savez, le matin, le ménage n'est pas fait, 
nous resterons dans le jardin si vous voulez! 

— Comment donc, madame, ne vous gênez pas pour nous... 

— Nous sommes des amis, de vieilles connaissances, acheva Billy. 

— Ah ! ma petite, vous dites vrai, nous sommes de vieilles connaissances, 
fit M me Friol en apportant une chaise de paille légèrement dépaillée, une 
chaise recouverte en vieux velours usé, et un fauteuil décrépit, asseyez-vous, 
nous serons mieux là... Ah oui ! Billy, nous sommes de vieilles connaissances; 
vous n'êtes pas comme ma fille, vous, Billy, vous avez bien tourné... 

— Comment, Lucie n'est pas bonne pour vous ? 

— C'est-à-dire que c'en est honteux ! une fille pour qui j'ai fait tant de 
sacrifices, à qui j'ai fait donner une belle éducation, et que j'ai toujours aidée 
de mes conseils, j'ose le dire... et tout ça, pour en arriver là! 

— C'est justement d'elle que nous venons vous parler ! ... 

— J'aime mieux que nous parlions d'autre chose I tenez, j'ai plus de satis- 
faction avec mes lapins qu'avec ma fille, parlons de mes lapins 1 

— Non ! fit Cabassol en riant, parlons de M lle Friol tout de même, qu'est- 
ce que vous avez donc à lui reprocher? 

— J'ai à lui reprocher d'avoir mal tourné! Elle s'est fait enlever, mon- 
sieur ! 

— Diable ! s'écria Cabassol aussi contrarié que madame Friol. 

— Et elle n'a pas voulu m'emmener! ! ! 

— Je comprends votre chagrin devant une telle ingratitude, reprit 
Cabassol, mais donnez-nous des détails ; comment, elle s'est fait enlever? 

— Oui, monsieur, et sans me prévenir encore... ah ! Dieu sait que je ne 
lui ai jamais donné que de bons conseils et que je ne lui ai pas épargné les 






LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



223 



avertissements et les leçons... j'ai de l'expérience, moi, et je pouvais diriger 
une jeunesse dans le bon sentier... et lui éviter bien des chagrins, bien des 
ennuis ! Enfin !... d'ailleurs, je l'ai toujours dit, elle n'avait pas de bons sen- 
timents ! 

— Vous exagérez sans doute!... 

— Non, monsieur ! Figurez-vous que j'avais tout fait pour lui préparer 
un avenir, elle était aux Folies Musicales, où son directeur qui était bien bon 
pour elle, lui donnait des petits rôles ; elle avait de belles connaissances, je 
lui disais toujours : « Ma fille, tu feras ton chemin, mais faut de la conduite. 
Prends-moi avec toi pour tenir fca maison ! » Mais, flûte! mademoiselle n'ai- 
mait pas l'ordre, elle ne m'écoutait pas, et rien ne marchait... Un beau jour 
monsieur, ce que j'avais prévu est arrivé, elle est partie avec un cabotin ! 
J'allais la voir de temps en temps, car je me doutais de quelque chose et je 
lui disais : « Ma fille tu perds ton avenir! Emmène-moi au moins, quand ça 
n'ira pas, je serai là pour t'aider de mon expérience... 

— Est-elle partie loin? demanda Gabassol plein d'inquiétude. 

— Chez les sauvages, monsieur, à New-York ! 

— Sacristi! 

Et Cabassol dans un mouvement de contrariété trop brusque, faillit casser 
un des pieds de son fauteuil. 

— En me laissant seule avec mes lapins, mon unique consolation ! 

— Diable! diable! murmurait Gabassol, 
voilà encore la trace de Jocko perdue ! 
Voyons, madame, peut-être pourrez-vous 
m'éclairer. N'avez-vous pas ouï parler par 
mademoiselle votre fdle d'un nommé Jocko 
qu'elle honorait de... son amitié? 

— Jocko? fit M me Friol étonnée. 

— Oui, un monsieur farceur qui se 
faisait appeler, ou que l'on appelait ainsi 
dans l'intimité? Un grand, chauve et 
barbu?... 

— Me souviens pas de ça. 11 y avait un 
gros fabricant de soieries, retiré des affai- 
res, qui voulait lui faire une situation, à la 
petite ingrate; il lui avait loué un petit 
appartement gentil, et il me témoignait 
beaucoup de considération, quand je venais 
faire un petit bezigue avec lui chez ma fille. 

— Etait-il chauve? Une lionne du Prado de 1850. 




224 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



— Dame, c'est que j'en ai beaucoup connu des chauves I il me semble 
que celui-là ramenait légèrement... Mais ma fille n'était pas raisonnable; un 
soir qu'il l'attendait, elle n'est rentrée que trois jours après ! Puis il y a eu 
M. Charles, encore un garçon bien gentil, mais il n'était pas majeur et 
ça n'a pas dure, c'était pas sérieux... 

— N'en parlons plus, il n'était pas chauve. 

— Non ! après M. Charles, il y a eu de la débine. On a saisi ses 
meubles, c'était la troisième fois, à vingt-deux ans!... De mon temps, on 
n'allait pas si vite que ça, mais les jeunesses d'aujourd'hui, voyez-vous, ça n'a 
pas de sérieux pour deux sous, avant trente cinq ans !... Et alors, il est trop 
tard. Si de mon temps on avait eu les occasions d'aujourd'hui, je serais mil- 
lionnaire, oui monsieur! vous ne savez peut-être pas, mais j'ai eu mon temps 
aussi... Billy, ne vous l'a pas dit? 

— Non, madame, Billy ne m'a rien dit. 

— Je lui ai pourtant raconté. Moi qui vous parle, monsieur, j'ai été une 
célébrité, de mon temps, j'étais la lionne du Prado, en 50. Quelques années 
après, 

Pomaré, Maria, 
Mogador et Clara... 

vous savez bien!... Hélas! hélas! la moitié de la magistrature de France 
et de Navarre, au moins, me disait des douceurs dans ce temps-là... Ils ont 
fait leur chemin, ils sont maintenant procureurs, notaires, députés ou même 
sénateurs, et moi, je suis là avec mes lapins ! Pour en revenir à votre Jocko, 
je ne vois pas... 

— Cherchez bien, madame, c'est un motif très grave qui me fait vous le 
demander... 

— Attendez que je me remémore. Aidez-moi, mam'zelle Billy. Quand Lucie 
est entrée aux Folies, elle avait un journaliste, n'est-ce pas? Oui, même que 
c'est lui qui l'a fait engager. 

— Etait-il chauve? 

— Non ! il en avait trop de cheveux ! 

— Ne parlons pas de lui. Après le journaliste ? 

— Je vous ai dit que je n'avais pas la confiance de ma fille. Elle ne me 
faisait pas de confidences; je cherche parmi les messieurs de cette époque... 
11 y a longtemps, vous pensez, ça fait déjà trois ansl... Attendez, il y avait 
un peintre qu'était chauve. Je lui disais toujours : mauvaise connaissance... 
ma fille! il te fera poser pour ton portrait et puis voilà toutl... mais... 

— 11 était chauve? 

— Oui,je me souviens maintenant... chauve, grand et barbu 1 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



225 



C'est lui! comment s'appelait-il? 

— Je ne sais pas si je l'ai jamais su, car je n'a-" 
vais pas beaucoup de considération pour lui... mais, 
oui, oui, il me semble bien que ma fille l'appelait 
Jocko... 

— Vous êtes sûre 

— Oui, oui, je me souviens ma ; n- 
tenant. Vous connaissez Criquetta, 
des Folies Musicales ? 

— Oui. 

— Eh bien ! c'est elle qui a enlevé 
le peintre à Lucie. Demandez-lui son 
nom, elle vous renseignera. 

Cabassol s'affaissa, découragé, au 
fond de son fauteuil. 

— Dites donc, ma petite Billy, reprit M me FrioI. 
vous n'avez pas besoin d'une mère ou d'une 
tante? 




Liv. 29. 



La première de la Petite Favorite. 



226 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



— Vous savez bien, madame Friol que je ne suis pas assez arrivée pour 
me payer ce luxe-là ; plus tard, je ne dis pas... 

— Et en attendant, vous ne connaissez pas quelqu'un dont je pourrais 
faire l'affaire? Vous savez, sans me flatter, je représente!... Et je joue le be- 
ziguc dans la perfection, je fais des réussites comme personne... je vais même 
jusqu'au grand jeu, c'est précieux ça! 

Cabassol réfléchissait. 

— Criquetta ne se souvient pas non plus de Jocko, dit-il, elle n'a que de 
vagues souvenirs, mais à vous deux, madame Friol, peut-être retrouveriez- 
vous le nom de ce monsieur. 

— Vous êtes bien avec Criquetta, s'écria M me Friol, eh bien, vous 
devriez tâcher de me faire entrer chez elle comme mère ou comme tante... 
Faites cela pour moi, monsieur, faites-moi retrouver une position, et je vous 
jure que je retrouverai votre Jocko! 

— Je ferai tout mon possible. 

— C'est ça qui ferait mon affaire. Figurez- vous que j'ai congé de mon 
propriétaire, il faut que j'enlève ma maison pour le terme prochain, à cause 
de mes lapins qui font des terriers partout. Et je ne sais pas où aller, n'ayant 
pas assez de rentes pour louer un appartement boulevard Haussmann !... 

— Écoutez, Criquetta répète cette après-midi : ce soir, première de la 
Petite Favorite, demain nous pourrons la voir, je viendrai vous prendre à onze 
heures pour vous conduire chez elle... 

— Entendu, mon cher monsieur, je serai en grande tenue pour prouver 
que je puis faire une mère très convenable et même imposante au besoin! 




Ce farceur de Bizouard. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



227 



La première de la Petite Favorite. 

Où Cabassol et M* Taparel sont admis à l'honneur de se pâmer devant les chefs-d'œuvre 

de l'illustre maître Jean Bizouard peintre impressionniste et naturaliste. 



Après avoir refusé le petit verre de cognac que leur offrait M me Friol, pour 
sceller leur amitié, Cabassol et Billy quittèrent la garenne de l'ex-étoile du 
Prado. 

La première de la reprise de la Petite Favorite, annoncée avec un éclat 
particulier et un grand luxe de réclames, 
célébrant les changements introduits dans 
la pièce, était une petite solennité d'été qui 
devait réunir le fameux tout Paris avant 
son départ pour la campagne. 

Cabassol avait retenu son fauteuil quinze 
jours d'avance et commandé trois douzaines 
de bouquets qui devaient être lancés à la 
diva des Folies Musicales, à raison de douze 
par acte. Il fut au théâtre dès l'ouverture 
des bureaux et fit d'avance de grands éloges 
de la pièce et des interprètes; il parla du 
clou de la pièce, du fameux ballet du mal 
de dents, réglé et monté en quinze jours, et 
dansé par vingt danseuses spécialement en- 
gagées pour la circonstance , danseuses 
charmantes et vraiment pas trop maigres! 

Hélas, trois fois hélas! A quoi tient Je 
sort des empires et des opérettes! Le temps, 
assez frais jusque-là, s'était mis à l'orage 
l'après-midi même; il faisait une chaleur étouffante qui, probablement, agit 
déplorablement sur les nerfs de la presse et du public, car la Petite Favorite 
fut écoutée avec une mauvaise humeur visible. 

Quelques gros critiques déclarèrent en s'épongeant que c'était idiot et qu'il 
était absolument indispensable de faire un exemple sur la Petite Favorite, 
pour sauver l'art dramatique en péril. 

Cabassol lutta tant qu'il put, de concert avec Bezucheux de la Fricottière et 
ses amis, qui parlaient tout haut de cabale infecte. Us lancèrent, en dépit des 




Madame Friol en toilette. 



228 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



protestations, leurs bouquets sur la scène en acclamant Criquctta, mais tout 
fut inutile, le ballet lui-même, ce ballet si original et si poétique, ne put 
sauver la pièce, la chute fut complète. 

En allant sur la scène au dernier entr'acte, pour tâcher de consoler Cri- 
quetta de cet échec, Cabassol rencontra Roquebal et le maestro Colbuche. 
Les deux auteurs se disputaient et rejetaient l'un sur l'autre l'insuccès de la 
pièce. 

— Ça marchait très bien sans votre ballet biscornu, disait Roquebal; 
il était joli, votre clou, je vous en félicite! Ainsi voilà ma pièce qui a eu jadis 
un fort succès, nous la dérangeons en opérette féerie, avec un ballet idiot, et 
naturellement elle fait un four complet! 

— Vous n'allez pas insinuer que c'est ma musique que l'on siffle ce soir! 
s'écria Colbuche furieux. 

— Non! mais c'est votre fameux clou qui a tout perdu! c'est votre ballet 
de dentistes. Vous pouvez féliciter M. Cabassol! La dent qu'il vous a arrachée 
nous coûte cher. 

Cabassol baissa la tête; la Petite Favorite, il ne pouvait se le dissimuler, 
tombait victime de l'affaire Badinard. 

N'osant pas affronter la douleur de Criquetta immédiatement après la 
chute, Cabassol s'en alla sans mot dire. 

il reprit son courage pendant la nuit et se leva décidé à tout faire pour 
arriver à percer l'incognito de Jocko. Il fut à l'heure dite aux buttes Chau- 
mont; lorsque le fiacre s'arrêta devant la demeure de M mo Friol, le cocher 
manifesta quelque surprise, mais la porte de planches s'ouvrit d'elle-même, 
et M me Friol apparut sur le seuil de la garenne, coiffée superbement d'un 
chapeau à grands rubans jaunes flottant au vent, et revêtue d'un châle écla- 
tant retenu par une immense broche contenant la photographie d'un tam- 
bour de la garde nationale. 

— Vous voyez, monsieur, je suis sous les armes! je suis prête, je viens de 
faire rentrer mes élèves, il n'y en a plus que deux qui manquent à l'appel... 
vous devriez bien m'aider à les retrouver, car on serait capable de me les 
subtiliser, il y a des gens si peu délicats. 

— Volontiers, madame, répondit Cabassol en entrant. 
Et il se mit à fouiller, du bout de sa canne, les grandes herbes et les 

touffes de chardons pendant que M me Friol battait les buissons du côté opposé. 
Bientôt Cabassol fit lever les deux fugitifs qui bondirent effrayés au milieu du 
terrain. 

— Prenez garde aux terriers! cria M mo Friol, ne les laissez pas entrer! 

— J'en tiens un! répondit Cabassol en saisissant une paire d'oreilles 
blanches. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



229 



— A moi l'autre, dit 
M me Friol. 

Et les deux lapins, mal- 
gré leur belle défense, fu- 
rent emportés vers la mai- 
son de planches et jetéa au 
milieu de leurs frères, par- 
mi les meubles et les cas- 
seroles de leur maîtresse. 

— Vous ne voulez pas 
prendre un petit cassis, 
avant de partir? demanda 
M me Friol. 

— Non, merci, répon- 
dit Cabassol , j'ai hâte 
d'être chez Criquetta. 

— Monsieur, déclara 
M me Friol en s'installant 
dans la voiture, monsieur, 
j'ai beaucoup réfléchi, j'ai 
creusé mes souvenirs , et 
je suis certaine mainte- 
nant que le Jocko que vous 
cherchez est bien le pein- 
tre que je vous ai dit... et 
pour plus de certitude en- 
core, j'ai fait trois réussi- 
tes! 

Criquetta venait de dé- 
jeuner lorsque Cabassol se 
fit annoncer, remorquant 
M me Friol. 

— Eh bien, mon bon! 
fit Criquetta en appliquant 
sa main aux lèvres de Ca- 
bassol, quel four! quelle 
dégringolade! 

— Chère Criquetta, 
vous avez vu que j'ai lutté 
jusqu'au bout' 




La maison de l'illustre peintre Jean BUouard. 



230 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



— Courageux comme Bavard!... Mais la Petite Favorite ne tiendra pas 
huit jours, et ensuite, vacances et bains de mer! Vous verra-t-on à Trouville, 
Cabassol? avez-yous vu les journaux? ils se sont montrés gentils, lisez : l'ad- 
mirable talent de M mo Criquetta ne pouvait sauver une pièce impossible... 
l'esprit et la souplesse de M me Criquetta, cet éclat de rire vivant, a soutenu 
quand même cette pièce inepte... M" 10 Criquetta, séduisante comme toujours, 
s'est montrée grande artiste, etc., etc.. C'est Roquebal qui doit faire ur. 
nez! mais je m'en bats l'œil, il m'a fait une scène atroce, hier soir et je l'ai 
envoyé promener... 

— Pauvre Roquebal, pensa Cabassol, c'est la succession Badinard qui lui 
vaut ça !... Ma chère Criquetta, reprit-il tout haut, vous souvient-il de notre 
conversation au sujet du nommé Jocko? 

— Encore Jocko ! fit Criquetta avec une moue délicieuse. 

— Toujours, tant que je ne l'aurai pas trouvé. J'ai découvert que ce Jocko 
était un peintre chauve, grand et barbu, et je vous amène une dame qui l'a 
rencontré jadis, mais qui ne se souvient pas de son nom. J'ai pensé qu'en réu- 
nissant vos souvenirs, vous parviendriez peut-être à retrouver ce nom tant 
cherché... 

— Un peintre, chauve, grand et barbu... 

— Oui, dit M mo Friol, et farceur! ah! qu'il était farceur... Voyons, il y a 
trois ans, vous ne vous rappelez pas?... le peintre à Lucie Friol?... 

— Ah! s'écria Criquetta, le peintre à Lucie Friol, Bizouard, ce farceur de 
Bizouard, c'est vrai, toutes les femmes l'appelaient Jocko ! 

— Serait-ce Jean Bizouard, le fameux peintre impressionniste? demanda 
Cabassol. 

— Lui-même! tenez, regardez, il m'a fait mon portrait... C'est d'ailleurs 
le seul souvenir qu'il m'ait donné... il était toujours dans la panne dans ce 
temps-là. 

Criquetta avait décroché un petit tableau que Cabassol tourna, retourna 
dans tous les sens. 

— Ce n'est pas un paysage ? 

— Mais non, tenez, dans ce sens-là, vous ne voyez pas? c'est mon portrait 
dans mon cabinet de toilette... Vous ne voyez pas mes cheveux, et là un bras... 
l'autre est oublié, mais ça ne fait rien... 

— Oui, oui, parfaitement, je me retrouve maintenant, cette grande tache 
blanche, c'est votre peignoir... oh ! très bien, mais je l'aimais mieux comme 
paysage ; à votre place, je l'accrocherais dans l'autre sens. 

Cabassoi heureux d'avoir enfin découvert le nom du mystérieux Jocko, ne 
pensait plus qu'à s'en aller, pou*- ouvrir immédiatement les hostilités contre 
lui; il avait oublié M mt Friol qui multipliait pourtant les signes pour lui 

» 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



231 



rappeler qu'il avait promis de l'aider à retrouver une position sociale. Enfin 
Cabassol, après un coup de coude plus accentué, se souvint de ce qu'elle atten- 
dait, et entama cette négociation délicate avec Criquetta. Celle-ci venait juste- 
ment de perdre sa femme de chambre qui lui avait donné ses huit ,'o irs, pour 
entrer dans un café-concert et se consacrer entièrement à l'art. Elle avait 
besoin d'une personne de confiance pour tenir la maison et surveiller la 
nouvelle femme de chambre et les autres domestiques. 

M mo Friol était vraiment ce 
qu'il lui fallait, elle avait l'expé- 
rience et possédait des qualités 
remarquables de tenue et de 
discrétion. En peu de minutes 
l'affaire fut conclue et M rac Friol 
fut acceptée en qualité de mar- 
raine. 

Cabassol se hâta de prendre 
congé pour courir chez M Tapa- 
rcl afin de lui annoncer son heu- 
reuse découverte. 

Il Jtrouva toute l'étude en 
train de travailler pour la suc- 
cession Badinard. M mo Colbuche 
avait écrit deux lettres nouvelles 
de six pages chacune, et M. Mi- 
radoux s'occupait des réponses. 

— Victoire ! s'écria Cabassol 
en entrant dans le cabinet de 
M e Taparel, Victoire ! je tiens 
enfin le membre du club des 
billes de billard que nous cher- 
chons, je tiens Jocko ! 

— Enfin ! comment se nommc-t-il? demanda M Taparel. 

— C'est le célèbre peintre impressionniste Jean Bizouard. 

— Je l'ai vu hier au dîner hebdomadaire du club, et j'ai causé avec lui sans 
le soupçonner ! 

— Il faut que vous me présentiez à lui sous un prétexte quelconque, pour 
que j'entre en campagne... 

— C'est bien facile, justement le grand artiste m'a invité à venir admirer, 
dans son atelier, l'œuvre qu'il destine au prochain salon des impressionnistes, 
une œuvre qui doit révolutionner l'art... Venez avec moi, je vous présente 




Portrait de Criquet 



232 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



comme un riche amateur, nous nous pâmons devant le chef-d'œuvre et la con- 
naissance est faite ! Est-ce dit? 

— C'est dit. Partons tout de suite ! 

M e Taparel sonna pour demander son pardessus et sa canne. Cabassol avait 
sa voiture à la porte, M c Taparcl donna l'adresse de Jean Bizouard, boulevard 
de Clichy, et les deux vengeurs de Badinard roulèrent menaçants vers la 
demeure de Jocko. 

Le célèbre peintre impressionniste avait son atelier au quatrième étage 
d'une maison entièrement occupée par les beaux arts : au rez-de-chaussée, un 
sculpteur; un peintre de petits sujets mondains etdejolis chiffonnages,au pre- 
mier ; un prix de Borne, au second ; un animalier, au troisième ; l'impressionnist'' 
au quatrième, nous l'avons dit; et, sous les toits, au cinquième, un paysagiste 
qui, de son atelier, pouvait apercevoir la grande nature de la banlieue de Paris, 
les nobles lignes et les suaves contours des coteaux d'Argenteuil. 

Le célèbre peintre impressionniste ouvrit lui-même sa porte à nos amis. Il 
répondait bien au signalement donné par Griquetta et par M me Friol, il était 
grand, barbu et chauve. Il était vêtu d'une vareuse de velours violet et d'un 
pantalon bleu d'une coupe ultra élégante. Une cravate de soie bleue à pois 
jaunes, un monocle, un jabot et des manchettes plissées, complétaient ce cos- 
tume que M. Bizouard portait avec une désinvolture nonchalante. 

— Eh ! bonjour, bille de billard Taparel ! fit Jean Bizouard en tendant la 
main aux arrivants, vous avez eu le courage de grimper jusqu'à mon perchoir, 
c'est bien aimable à vous ! 

Mon cher Bizouard, répondit M e Taparel, j'avais soif d'idéal et de poésie, 
je voulais contempler votre nouveau chef-d'œuvre, pour me reposer de mes 
longues séances d'affaires notariales... J'ai l'honneur de vous présenter M, Ca- 
bassol, un de nos amateurs distingués, un érudit des choses de l'art... 

— Asseyez-vous donc, messieurs, fit Bizouard en les poussant vers un divan, 
asseyez-vous et prenez des cigarettes... 

Cabassol et M e Taparel se laissèrent tomber sur un large divan rouge et 
prirent les cigarettes que leur oflYait Bi- 
zouard ; l'illustre maître s'étendit dans un 
fauteuil américain, tenant la palette d'une 
main et de l'autre une longue pipe turque. 
Pendant qu'il se perdait dans la contempla- 
tion des spirales de la fumée bleue qu'il 
lançait autour de. lui dans toutes les direc- 
tions, les deux visiteurs examinaient l'ate- 
lier immense et élégant du Raphaël de l'im- 
pressionnisme. 



■ f cf i 




Profond repos 
par Jean Bizouard. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 




Liv. 30. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



235 



Au centre de l'atelier, se dressait le chef-d'œuvre en fabrication, splendi- 
dement encadré dans une large bordure d'or et flanqué de deux grandes 
plantes tropicales dans des vases de faïence bleue; sur d'autres chevalets, 
des toiles terminées ou commencées seulement, donnaient des taches bizarres, 
des effets de couleur terrifiants, de véritables feux d'artifice éclatant en 




DANAÉ, par Jean Bizouard. 



fusées jaunes, bleues, vertes ou rouges. Au centre de l'atelier, sur une grande 
table du XVI e siècle, parmi des fouillis de gravures, d'étoffes orientales et de 
japonaiseries, trônaient, dans une attitude pleine de fierté, deux immenses 
bottes de gros cuir noir, non pas des bottes artistiques des temps passés, des 
bottes gothiques et archéologiques, mais bien d'ignobles bottes du plus pur xix e 
siècle, des bottes naturalistes d'égoutier. 

Les murs de l'atelier étaient du haut en bas garnis d'esquisses et de 
pochades, portant toutes la patte du maître ; dans le fond s'élevait un escalier 
de bois, aux balustres finement tournées, conduisant à une petite pièce basse 
de plafond, bondée de débarras et de chefs d'oeuvre retournés contre le mur. 

— Regardez-moi ça avec vos meilleurs yeux, dit enfin Jean Bizouard, en 



?36 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



indiquant avec le tuyau de sa pipe le chef-d'œuvre du jour, regardez-moi ça 
et dites-moi votre sentiment vrai, sans flatterie aucune! 

Cabassol et M e Taparel arrondirent leurs mains en forme de télescope, 
devant leurs yeux et se plongèrent dans l'étude du grand tableau. 

— Ma composition, poursuivit Bizouard, aura pour titre Profond repos. 
Je veux montrer dans une œuvre à la fois calme et forte, le repos des travail- 
leurs se confondant avec le grand repos de la nature à l'heure du crépuscule! 
C'est une œuvre longuement pensée, où je veux allier la vigueur du natura- 
lisme aux sentimentalités de l'idéalisme, avec une teinte de panthéisme, mais 
de panthéisme moderne. — Ce trou rond au milieu de ma toile, c'est une 
bouche de l'égoût collecteur; vous voyez, elle n'est pas fermée, mais l'échelle 
avec laquelle on descend est retirée, ce qui indique déjà des intentions de 
repos. — Maintenant, voyez la superbe dominante du tableau, les deux paires 
de bottes debout sur le trottoir, l'une un peu affaissée et allanguie à la fois 
par le travail d'une rude journée et par les molles tiédeurs d'un coucher de 
soleil de septembre, et l'autre, fière personnification du courage plébéien, se 
redressant pleine de confiance dans la force et dans l'élasticité de son cuir, 
prête à recommencer demain le labeur d'aujourd'hui! Vie dégoûtante, si, du moins, ses travaux 
gigantesques lui laissent un instant de loisir... 

— Votre journal combat pour la bonne cause, je lui ferai un frontispice 
programme de haut ragoût, vous m'en direz des nouvelles! s'écria Bizouard. 

Topinard reçut les félicitations de tout le monde pour son idée triom- 
phante, il causa encore et développa ses théories; puis, se levant enfin, il prit 
congé de Bizouard; le prince russe et l'élève du peintre en firent autant 
bientôt et Cabassol resta seul avec le maître. 

— Et mon chef-d'œuvre ? demanda-t-il. A quelle période est-il? L'incuba- 
tion ou l'exécution? 

— Il n'est pas encore sorti de là, s'écria Bizouard en se frappant le front, 
voyez ma toile, netteté absolue... L'idée est là, dans mon cerveau, complète, 



246 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



année de toutes pièces et... vous ne savez pas, vous ne pouvez pas savoir ce 
qui l'empêche de sortir!... 

— Qu'est-ce donc? cher maître, vous m'épouvantez... 

— Vous ne pouvez pas vous douter... 

— Dites-moi tout, cher maître, j'ai du courage! 

Bizouard se leva, arpenta convulsivement son atelier, en se donnant de3 
coups de poing sur la tête; puis il alla soulever les portières, regarda derrière 
les chevalets s'il n'y avait personne et revint ensuite vers Gabassol dont il 
- dsit la main. 

— Eh bien? demanda notre héros inquiet. 

— Eh bien!... dit Bizouard avec une intonation tragique, elle est ja- 
louse ! 

— Elle est jalouse? qui ça? 

— Ma femme ! 

— M me Bizouard ! 

— Oui, elle m'a fait signifier hier, par huissier, que, si je prenais encore 
des modèles féminins, elle plaidait en séparation ! Il y a longtemps qu'elle me 
tourmente : j'ai été héroïque, j'ai lutté, tous les tableaux qui ont fait mon 
succès, mes Rigoleuses du boulevard extérieur, mes canotières, ces études 
féminines que l'on qualifie de magistrales, ont été exécutées parmi les orages 
et les querelles! ah! mon ami, permettez-moi de vous appeler mon ami, 
quelle énergie et quelle souplesse j'ai dû déployer! Mais, c'est fini, elle ne 
veut plus que je fasse autre chose que de la nature morte, elle m'aime 
trop! 

— Quelle situation! 

— Hélas! voilà près d'un an que je suis voué à la nature morte... toute 
sa famille s'est liguée contre moi, ma belle- mère me fait surveiller dans la 
crainte que je n'introduise subrepticement des modèles féminins dans mon 
atelier, un atelier que j'avais choisi exprès assez loin du domicile conjugal... 

— Mais c'est un drame! s'écria Gabassol. 

— Maintenant c'est fini, l'huissier est venu, il m'a apporté un papier 
timbré qui m'interdit absolument tout modèle féminin; sans quoi, procès, 
séparation, etc., etc.!! 

— Aïe! fitCabassol. 

— Est-ce que vous tenez beaucoup à votre Reine de la Boule noire?Voyons, 
un superbe chaudron et une bourriche d'huîtres ne vous iraient pas plutôt? 
Ça ne troublerait pas mon ménage, je ne recevrais pas de significations 
d'huissier. Tenez, lisez mon papier timbré. 

Et Bizouard tira d'un album une feuille de papier timbré et la tendit à 
Gabassol qui lut rapidement : 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



247 



L'an mil huit etc., je, Vincent-Népomucène-Gontran Lebarbu, huissier près 
le tribunal civil de la Seine, à la requête dcM me Eulalie-Marguerite-Estelle Vertpré, 
épouse de M. Eugène-Jean-Jules Bizouard, artiste peintre, demeurant à Paris. 
•» Me suis transporté à l'atelier de mondit sieur Eugqne-Jean-Jules Bizouard, artiste 
peintre, époux de la requérante, boulevard de Clichy, où étant et parlant à la per- 
sonne de son concierge, j'ai parlementé pendant treize minutes avant d'obtenir 
l'entrée de l'atelier dudit sieur Eugène-Jean-Jules Bizouard. 




« La porte ouverte entin, je me suis trouvé dans une grande pièce meublée et 
agencée comme il convient pour le travail dudit, en présence dudit sieur et d'une 
dame blonde aux cheveux dénoués, fumant une cigarette et buvant un petit verre 
de fine Champagne, ainsi que je m'en suis assuré ; ladite dame revêtue pour tout 
costume, d'une petite pièce d'étoffe turque. Je, huissier, après avoir constaté que 
les vêtements ordinaires de ladite dame blonde, consistant en robe, jupons, corset, 
bas et autres, qu'il ne convient pas de détailler, gisaient dans un des coins de 
l'atelier, ai demandé à ladite dame blonde, ses nom, prénoms et qualité, pour les 
faire figurer au présent acte avec toutes les réserves de droit pour citations ulté- 
rieures ; auxquelles demandes ladite dame blonde a répondu se nommer Virginie- 
Eusébie Galoubet, exerçant la profession de modèle, et demeurant à Paris, chaussée 
Clignancourt, 424. 

Poursuivant mes constatations, malgré l'opposition dudit Eugène-Jean Jules 



243 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



Bizciard, opposition que je qualifierais presque de violente, je, huissier, ai ren- 
contré sur le panneau de droite en entrant, huit cadres contenant des figures de 
femmes, sinon dépourvues de tout vêtement, du moins à peine couvertes d'étoiïes 
plus ou moins flottantes ou même vagues; sur le panneau de gauche, vingt-deux 
toiles que ledit sieur a qualifiées des termes d'études et de pochades, lesquelles études 
et pochades représentent également des figures de femmes, quelques-unes vêtues, 
mais de costumes un peu débraillés et les autres presque non couvertes; sur le 
panneau du fond quatorze autres toiles, figures de femmes en buste ou à mi-corps 
à vêtements indécis, enfin sur le panneau près de l'entrée six toiles de même ca- 
ractère, parmi lesquelles j'ai parfaitement reconnu à certain signe le portrait de 
M 110 Virginie Galoubet, sans aucun tapis turc. 

Sur le chevalet dudit Eugène-Jean-Jules Bizouard, je, huissier, ai trouvé une 
grande toile de près de deux mètres, sur laquelle se trouvait retracée la figure en 
pied de ladite demoiselle Virginie Galoubet, reconnaissable à quatre grains de 
beauté dispersés tant sur sa figure que sur le reste de sa personne. Sur ma de- 
mande de m'expliquer le sujet de' celte toile, mondit Eugène-Jean-Jules Bizouard 
m'a déclaréque son tableau devait s'intituler Après le bain, sur le livret du pro- 
chain Salon impressionniste. 

Après lecture faite desdites constatations audit sieur Bizouard, ledit sieur s'est 
refusé à signer, mais ladite Virginie Galoubet et ledit concierge ont signé el 
parafé avec nous. 

L'an mil huit cent, etc., je, huissier, àla requête de M M0 X... attendu qu'il résulte 
des constatations ci-dessus que le sieur Eugène-Jean-Jules Bizouard se sert ordinai- 
rement pour l'exercice de son art de différents modèles féminins parmi lesquels, 
II 1 " Virginie Galoubet. 

Ai signifié à mondit sieur Bizouard que ladite dame Bizouard, lui faisait expresse 
et absolue défense de se servir dorénavant, pour l'exercice de son art, en qualité 
de modèles, soit de M 110 Virginie Galoubet, soit de toute autre personne, lui faisant 
observer que les mannequins artistiques fabriqués par des marchands spéciaux, 
suffisaient amplement audit sieur, vu leurs mérites et beautés plastiques reconnus 
par tous les artistes. 

Signé : Lebakbu. 

— Eh bienl demanda l'infortuné Bizouard, qu'en dites-vous? j'ai reçu 
cela hier. Ce matin, bravant les défenses de ma femme, j'avais modèle pour 
ma Reine de la Boule noire, lorsque, au milieu de la séance, l'huissier Lebarbu 
s'est représenté, a procédé à de nouvelles constatations, a pris les nom et 
prénoms de mon modèle, une plantureuse fille des Batignolles, et m'a cilé 
pour aujourd'hui à quatre heures chez le juge de paix de l'arrondissement. 

— Sapristi ! 

— Oui, sapristi! ma femme me traîne devant le juge de paix... vous 
le voyez... elle m'aime trop! Voilà pourquoi je vous demandais de vous con- 
tenter d'un tableau de nature morte... 

— Mais non! mais non! Il faut lutter, morbleu! il faut convaincre 
M mo Biiouard... du non fondé de ses craintes... Et l'art, et le grand art qui 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 




r» V -^/^^vft» <^ ^. \ 



Liv. 32. 



Les constatations de l'huissier Lebarbu. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



251 



vous réclame... tenez, il me semble que si je voyais M ma Bizouard, je trou- 
verais pour plaider la cause de l'art, des accents qui la feraient renoncer 
à ses préventions contre les modèles!... 

— Vous devriez venir un de ces jours dîner chez moi, vous êtes éloquent, 
peut-être auriez- vous plus de succès que moi... voulez-vous venir demain? 

— Certainement! répondit Gabassol enchanté de cette invitation qui devait 
lui faire connaître l'épouse du Jocko voué à ses foudres vengeresses. 




'P-^. 



Révélations mr la Fornarina. 



— Je compte sur vous, alors; j'avertirai Estelle. Je vais de ce pas chez le 
juge de paix pour m'expliquer avec elle... je vous dirai demain ce qu'il en 
sera résulté. Gardez-moi le secret, surtout! 

Cabassol laissa le pauvre Bizouard se préparer à affronter la justice de 
paix et sortit enchanté de la tournure que prenait l'affaire Jocko. Cette 
brouille entre M. et M mo Bizouard servait singulièrement ses projets et il se 
promettait bien d'attiser encore les flammes de la discorde pour la plus grande 
vengeance de feu Badinard. 

De concert avec M e Taparel il prépara un plan d'attaque adroit qui devait 
le conduire à une victoire rapide. Mais tout d'abord, il résolut de bien cons- 
tater l'identité de Bizouard Jocko en le mettant en présence d'une personne 
qui l'eût connu sous ce petit nom élégant. 



Il s'en fut donc chez Griquetta, l'étoile des Folies-Musicales, qui le reçut 
avec de doux et violents reproches pour ses trop rares apparitions. Gabassol se 
laissa donner sur les doigts un certain nombre de coups d'éventail, puis sai- 
sissant la main qui l'avait frappé, il la baisa galamment et pour achever de se 
faire pardonner, se mit en devoir d'en enchaîner le poignet dans le cercle d'or 
d'un bracelet délicatement ciselé. 

Griquetta pardonna. Cabassol convint avec elle de la venir prendre le 
lendemain sans lui dire où il la conduirait. 

Jean Bizouard pendant ce temps-là, plaidait sa cause devant M. le juge de 
paix de son arrondissement. Cette séance de conciliation fut orageuse, car le 
lendemain quand Gabassol se présenta à l'atelier, il trouva l'illustre peintre 




L'infortunée M" Estelle Bizouard. 

perdu dans la mélancolique contemplation d'un lot de chaudrons de cuivre de 
toutes les couleurs, l'arsenal du peintre de natures mortes. 

— Eh bien? demanda Cabassol. 

Pour toute réponse Jean Bizouard montra ses chaudrons. 

— Vous vous résignez ! s'écria notre ami. 

— Que voulez-vous! Elle m'aime trop, elle en mourrait!... Le juge de 
paix a été terrible; justement c'est un vieux classique, il ne m'a pas caché 
qu'il avait ma peinture en horreur. Il est persuadé que tous les impression- 
nistes sont des barbares, des sauvages échevelés qui vivent en dehors de toute 
loi, bravant l'institut et la société, se roulant dans des orgies ténébreuses, 
dans des sabbats où l'on blasphème les noms de Raphaël et de M. Ingres ! 
Puis il. s'est attendri, il a parlé de ma femme, jetée comme une mal- 
heureuse victime au milieu de cette horde, à la discrétion du chef reconnu de 
ces sauvages ; il a dit qu'il compatissait à ses chagrins et qu'il comprenait 
ses craintes, hélas, trop fondées. J'ai eu beau protester de mon attache- 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 253 




ment pour Estelle, de ma fidélité inébranlable, il m'a 
adjuré au nom de la morale, de revenir aux bons 
sentiments et de renoncer aux modèles féminins ainsi 
que mon épouse m'en priait. J'ai discuté, j'ai lutté, j'ai parlé des nécessités 
du métier : il a prétendu, de même que l'huissier Lebarbu, que je pouvais 
peindre d'après le mannequin. Raphaël faisait ainsi, a-t-il dit en terminant, 
malgré tous les bruits qui ont couru sur la Fornarina, il est connu maintenant 
que ce noble jeune homme avait pour unique modèle un sapeur qu'il faisait 
poser aussi bien pour les Vierges que pour Dieu le père, en ayant soin 
seulement dans le premier cas, de supprimer la barbe! — Et les contours? 
ai-je dit. — Il modifiait certains contours, suivant les nécessités, m'a ré- 
pondu le juge de paix avec sévérité, je vous le répète, la Vierge à la chaise 
et nombre d'autres madones ont été faites ainsi, d'après le sapeur... 



254 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



— Vous avez protesté ? 

— Parbleu ! j'ai dit que, tout en méprisant profondément le nommé Ra- 
phaël qui était un poseur, je ne lui faisais pas un seul instant l'injure de 
penser que sa Fornarina eût la moindre ressemblance avec un sapeur!... 
— Mais plus près de nous, a repris le juge de paix, pensez-vous que 
M. Ingres fût arrivé à la haute position qu'il occupait, si le gouvernement 
avait pu croire qu'il ornait les murailles des palais nalionaux ainsi que des 
églises, avec des figures de Virginie Galoubet? Non, monsieur, le véritable 
talent ne s'abaisse pas jusque-là, consultez les critiques autorisés et vous 
apprendrez que l'on peut parvenir aux plus hauts sommets de l'art sans ou- 
trager les convenances et surtout sans faire rougir le foyer conjugal ! L' Oda- 
lisque et Y Angélique délivrée, ont été peintes par M. Ingres avec le concierge 
de l'école des Beaux- Arts pour tout mo lèle. — Et la Source? ai-je crié en 
colère, fût-ce aussi un concierge qui posa pour la Source de M. Ingres ? — 
Non, monsieur, ce tableau fut inspiré au grand artiste par son porteur 
d'eau!!!... Faites-en autant! 

— Et puis? demanda Gabassol. 

— Je courbai la tête, j'étais vaincu 1... Pour ne pas plaider en séparation, 
j'ai dû promettre de ne plus donner de nouveaux griefs à mon épouse ; ce 
matin je me suis mis à mes chaudrons... 

— Et ma Reine de la Boule-Noire? 

— Je ne veux pas la faire de chic pour aventurer ma réputation... Je 
chercherai un autre sujet... 

— Soit, je chercherai de mon côté, et si je trouve je viendrai vous sou- 
mettre mon idée ; cependant, je tâcherai ce soir, puisque vous m'avez fait 
l'honneur de m'inviter, de faire revenir M™ 6 Bizouard sur ses préventions 
contre M lle Virginie Galoubet. 

Cabassol, en sortant de chez le peintre, sauta dans une voiture et se fit con- 
duire chez Griquetta qu'il trouva prête. 

— Vite, ma chère Criquetta, en voiture! dit-il. 

Criq uetta, assez intriguée, se demandait où Gabassol la conduisait, mais pres- 
sentant sans doute quelque surprise agréable, elle ne questionna pas notre ami. 

La voiture les déposa boulevard de Glichy. Gabassol et Griquetta mon- 
tèrent rapidement jusqu'à l'atelier de Bizouard. 

— Nous y sommes, dit Gabassol en sonnant. 

On entendit dans l'atelier un bruit de chaudrons, c'était Jean Bizouard qui 
venait ouvrir lui-même. 

— C'est encore moi, dit Gabassol, j'ai réfléchi et j'ai une idée : au lieu du 
jambon et des chaudrons que vous me proposiez, je préférerais que vous me 
fissiez le portrait de madame... 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



255 



EL il démasqua Griquetta. 

— Tiens! fil Bizouard avec un geste d'étonnement. 

— Tiens ! fit Griquetta. 

Gabassol se frottait les mains, ils se reconnaissaient. 

— A nous deux, Jocko! pensa-t-il. 

— Par quel hasard... Comment, te... vous... vous voilà! s'écria Jean 
Bizouard. 

— En voilà une surprise, Coco! mon vieux Coco! répondit Griquetta, il 
y a longtemps que nous ne nous sommes vus, tu sais que je te permets de 
membrasser, aimable Coco I 

Le peintre profitait de la permission lorsque deux cris, où la colère et la 
surprise se mêlaient à dose égale, le clouèrent sur la place. 

Le premier cri était poussé par madame Estelle Bizouard elle-même, qui 
venait s'assurer de la sincérité des promesses de son mari, et qui arrivait 
juste à temps pour le voir en train d'embrasser une de ces jeunes et jolies 
dames qu'elle croyait avoir proscrites à jamais de l'atelier. 

Quant au second cri, il avait été proféré par notre héros Cabassol. Lui 
aussi était furieux et il y avait de quoi : l'exclamation de Griquetta venait de 
lui faire comprendre qu'une fausse piste avait encore été suivie, et que Bi- 
zouard n'était pas le Jocko tant cherché. 

Il y avait encore une fois quiproquo, on avait pris Coco pour Jocko! 

Le célèbre peintre impressionniste Jean Bizouard présentait l'image d'un 
homme accablé par le malheur : debout à côté de Griquetta, il courbait la 
tête sous les regards indignés de madame Estelle Bizouard. 

Une explication orageuse allait avoir lieu entre le peintre et son épouse. 




— Je considérai ce crâne sous toutes les faces. 



256 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



On sentait, à l'œil irrité de la trop aimante Estelle, qu'un simple juge de 
paix ne suffirait pas à rétablir la concorde. Gare le procès en séparation ! 

— Je comprends très bien, dit enfin Estelle Bizouard d'une voix cruelle- 
ment ironique, je comprends très bien que monsieur ne veuille pas d'un 
simple sapeur pour modèle, ainsi que s'en contentaient Raphaël et Horace 
Vernet; un sapeur a la peau moins satinée, il n'aurait pas tant de plaisir à 
l'embrasser! Nous verrons ce que les tribunaux penseront de cette con- 
duite... 

— Pardon, pardon, chère madame, s'écria Griquetta furieuse à son tour, 
qu'est-ce que vous me voulez avec votre sapeur? On ne peut donc plus être 
poli quand on se rencontre? 

— Coco! une autre femme l'appelle Coco! continua «Estelle, ô mes illu- 
sions ! ô mes rêves de jeune fille ! Le tribunal ne refusera pas de délier les 
chaînes qui m'attachent à ce monstre I... 

— Sapristi! pensa Gabassol, voilà une fâcheuse aventure, je découvre 
que Bizouard est innocent juste au moment où j'occasionne des troubles 
dans son ménage ! Il faut que j'essaye de réparer mes torts... 

— Madame, dit-il tout haut en s'adressant à M me Bizouard, je vous jure 
qu'il y a ici un malentendu, je suis seul coupable, si coupable il y a : c'est 
moi qui, admirateur du talent de votre mari, al amené madame, pour le 
prier de peindre d'après elle une de ces œuvres magistrales qui sont la gloire 
de la nouvelle école française !... 

Mais M me Bizouard ne l'écoutait pas, elle continuait à faire à son mari de 
sanglants reproches. Bizouard protestait de toutes ses forces, il jurait de con- 
sacrer désormais son pinceau aux jambons et aux casseroles de cuivre ; de 
temps en temps il faisait des signaux désespérés à Gabassol pour le conjurer 
d'emmener au plus vite Griquetta loin des yeux irrités de son épouse. 

— Ma foi, sauvons-nous, il s'arrangera mieux sans nous, se dit Gabassol 
en entraînant rapidement Criquetta vers la sortie de l'atelier. 

En descendant l'escalier, il put entendre encore M me Bizouard qui s'écriail 
d'une voix entrecoupée : 

— Coco ! Elle vous a appelé Coco I 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



257 




Chsz le docteur Malbousquet. 



VII 



Un prince de la science. — Cabassol et Miradoux, esclaves du devoir, risquent des 
maladies pour le service de la succession Badinard. — Trop de potions! 



Personne ne fut plus désolé que M. Miradoux lorsque Cabassol, accouru 
en sortant de chez Bizouard, lui apprit qu'il était encore tombé sur un faux 
Jocko; outre l'inconvénient d'avoir occasionné une foule de désagréments 
à l'innocent impressionniste et d'être en partie cause d'une séparation immi- 
nente, il y avait encore la perte d'un temps précieux. 

Où trouver le véritable Jocko ? Gomment le découvrir parmi les Billes de 
Liv. 33. 



258 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



billard? Allait-on en être réduit à consulter une somnambule pour sortir 
d'embarras? 

M Taparel était sorti. Quand on lui apprit la nouvelle, il ne manifesta 
qu'un étonnement relatif. 

— Voulez-vous que je vous dise? dit-il, eh bien, je m'en doutais, j'avais 
des pressentiments! Hier, au dîner des Billes de billard, je considérais M. Bi- 
Eouard et je me disais que son crâne paraissait plus jeune que celui de la 
photographie de Jocko. Le crâne de Bizouard est dévasté par une calvitie 
précoce, tandis que la calvitie du crâne de Jocko n'a pas le même caractère... 
Et tout en étudiant les différentes calvities qui m'entouraient, je tressaillis à 
la vue d'un crâne que je ne connaissais pas encore. C'était celui d'une Bille 
de billard qui, depuis ma réception, n'avait pu prendre part à nos agapes; 
un étrange soupçon se glissa dans ma tête... Si c'était là le vrai Jocko? me 
dis-je, éperdu à la pensée des malheurs suspendus sur la tête de l'innocent 
Bizouard... Et de toute la soirée je ne pus détacher mes regards de ce crâne, 
je le considérai sur toutes les faces, et j'acquis à la fin la conviction que mes 
soupçons étaient fondés 1 

— Et vous ne m'avez pas prévenu par dépêche ! s'écria Gabassol. 

— Je ne croyais pas les choses aussi avancées avec Bizouard. Ce matin 
je suis sorti pour aller chercher quelques renseignements sur Jocko... 

— Gomment se nomme-t-il? 

— C'est un prince... 

— Un prince ! 

— Un prince... de la science, le docteur Malbousquet, une des lumières 
de la faculté. 

— Marié ou célibataire? 

— Notre président, Bezucheux de la Fricottière, le père de votre ami, n'a 
pu me le dire. 

— Il faut sans tarder commencer les opérations. Vous êtes certain que 
c'est bien, cette fois, le coupable Jocko? 

— Absolument certain, c'était le médecin de M. Badinard; j'ai trouvé 
ce malin, dans les papiers de la succession, une note d'honoraires pour soins 
donnés à madame! 

^- Horreur ! Et il réclamait des honoraires pour ça au mari ! 
^ Oui, c'est scandaleux ! 

-- Je serai sans pitié ! dit Cabassol avec solennité. 

Sur ce mot, les vengeurs de Badinard commencèrent la discussion du plan 
d'attaque contre l'affreux docteur Malbousquet. 

— C'est bien simple, dit Cabassol , notre ennemi est médecin, je vais 

% 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



259 




Le docteur pas» 



a In polion sous lo nez de 
Cabassol. 



m'introduire chez lui en qualité 
de malade, je vais aller le consul- 
ter. Quand je serai dans la place, 
j'étudierai son point faible. 

— Parfait, dit M me Taparel, je 
vais vous donner une lettre de re - 
commandation pour lui. 

L'honorable notaire se mit à 
son bureau et écrivit rapidement 
les lignes suivantes : 



Mon cher confrère en calvitie, 

Je me permets de vous adresser un jeune homme de mes amis, un garçon 
charmant, qui se trouve hélas ! depuis longtemps, dans un état de santé déplorable 
sans en avoir l'air. 

Abandonné des médecins dans son pays, en proie à la plus profonde mélan- 
colie, je dirai même au marasme, il donne de graves inquiétudes à sa famille. 

Vous seul, prince de la science, pouvez le sauver, je vous l'envoie avec COU' 
fiance, faites un miracle ! 

La Bille- de-Billard, 

Taparel. 

Muni de cotte lettre de recommandation, Cabassol se rendit le jour 
même chez le docteur Malbousquet. Dix-sept personnes attendaient dans le 
salon l'instant redoutable de la consultation, mais Cabassol n'eut qu'à faire 
passer la lettre de M Taparel pour être introduit immédiatement dans le 
cabinet du docteur. 

L'homme qui cumulait les deux qualités de prince de la science et de 
Bille de billard était grand et gros; boutonné jusqu'au menton dans sa longue 
redingote ainsi qu'il sied à un membre important de la Faculté, toute sa per- 
sonne respirait la froideur et la solennité : son front dénudé de Bille de bil- 
lard était solennel, son nez était solennel, son 
menton grave était solennel, ses favoris poivre et 
sel s'allongeaient en côtelettes avec solennité. 

Cabassol se donna l'air aussi intéressant que 
possible pour soutenir l'examen du docteur, il 
pencha la tête et regarda le sol avec mélancolie. 

— Où souffrez-vous? demanda le docteur. 

— Partout, soupira Cabassol. 

— La tête? 

Il passa deux heures à Loiro 

— Lourde. de la chartreuse. 




260 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



— Et au cœur? que ressentez-vous. 

— Des battements! 




Cabassol malade. 

— Diable ! Et l'estomac? 

— Horrible. Pas d'appétit, je bois et je mange seulement par habitude. 

— Diable! voyons le pouls? C'est extraordinaire, il n'est pas mauvais. 

— En reviendrai-je? demanda Cabassol d'un air inquiet. 

— Soyez tranquille, nous vous soignerons. Votre état me paraît d'autant 
plus grave que chez vous la nature ne donne que des indications vagues sur 
lesquelles il serait difficile d'asseoir un diagnostic à première vue. Vous êtes 
atteint d'une anémie arrivée au dernier degré, compliquée de phénomènes 
nerveux généraux, de troubles profonds dans les régions du cœur et de 
l'estomac. En un mot nous sommes en présence d'une diathèse générale ou 
plutôt votre organisme, aussi délabré et aussi fatigué que possible, a pour 
ainsi dire synthétisé une foule d'affections diverses qui se combinent de façon 
à former des sous-affections dérivées des... enfin c'est pour la science un très 
beau cas, que je remercie M. Taparel de m'avoir envoyé. Je vais étudier votre 
maladie et combattre pied à pied. 




Miradoux malade. 






LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



261 



Ce disant le docteur Malbousquet prit une plume et griffonna de nom- 
breuses lignes. 

— Voici mon ordonnance, prenez ce que je vous indique et revenez me 
voir demain à la même heure. 

Cabassol remercia le docteur et se retira. Dans l'antichambre, il rencon- 
tra Miradoux qui venait aussi pour consulter. 



S 



É^r%L fi i 







11 vida îa potion dans la Seine. 

— Comment, vous aussi? dit-il tout bas. 

— Je veux, pour aller plus vite, réunir tous les renseignements qui vous 
seront nécessaires, répondit le consciencieux Miradoux. A ce soir. 

Le docteur Malbousquet avait généreusement attribué à son client une 
forte quantité de pharmacie. Cabassol avait deux potions à prendre par cuil- 
lerées à bouche de deux heures en deux heures, une tasse de quelque chose 
à avaler matin et soir, et des frictions à subir. 

Il déchira l'ordonnance en petits morceaux et s'en fut chez M e Taparel 
pour attendre Miradoux. 

Celui-ci revint au bout de trois heures avec une ordonnance et quelques 
petits renseignements obtenus des domestiques. 

Le docteur Malbousquet était marié, sa femme était à la campagne, mais 
elle devait revenir à Paris sous trois ou quatre jours. 



o C 2 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



Cabassol retourna le Lendemain à la consultation. Le domestique prévenu 
le fit entrer tout de suite clans le cabinet du docteur. 

— Eh bien? demanda M. Malbousquet, avez-vous pris tout ce que je vous 
avais ordonné? 

— Tout! répondit Cabassol. 

— Et le résultat? 

— Ça va plus mal. 

Le docteur prit la main de Cabassol pour consulter le pouls. 

— En effet, dit-il, mais cela ne durera pas, l'attaque soudaine et simulta- 
née de vos diverses affections a provoqué un trouble passager, nous allons 
continuer la médication dans le même sens, sans nous laisser effrayer par ces 
phénomènes inexpliquables. 

Et le docteur refit encore une ordonnance plus longue et plus compliquée 
que la première. 

— A demain. 

Cabassol rencontra encore Miradoux en sortant. 

— Madame Malbousquet a trente-buit ans, glissa-t-il dans l'oreille de son 
complice. 

— C'est beaucoup, fit Cabassol, mais baste! c'est le bel âge de la femme, 
ce n'est pas le printemps, mais c'est encore l'été... saison plantureuse!... 

Quand il revint pour la troisième consultation. Cabassol répondit encore 
aux questions du docteur que son état paraissait s'aggraver. 

— Ça va plus mal? je m'en doutais, la maladie se défend, mais patience, 
nous en viendrons à bout. 

— Que dois-je faire maintenant?... 

— Pour le moment, attendez ! . . . 

Le docteur Malbousquet prit une grosse fiole posée sur son bureau, l'agita 
fortement, la déboucha, la flaira avec des mouvements de narines caressants 
et la passa ensuite sous le nez de Cabassol. 

— Sapristi que ça sent mauvais ! murmura Cabassol. 

Vous m'en direz des nouvelles, j'ai préparé cela moi-même, répondit 

le docteur en versant une pleine cuillerée de potion, tenez, avalez-moi ça! 

Cabassol fit un saut en arrière, il ne s'attendait pas à celle-là. Passe 
encore pour des ordonnances qu'il jetterait au feu, mais ingurgiter réel- 
lement des potions, cela dépassait ses intentions. 

— Hein? fit sèchement le docteur, j'aime les malades dociles, si vous 
reculez devant les médicaments que j'ordonne, vous ne guérirez jamais! 

— Pardon, c'est que... 

— Quand on est dans votre état, mon pauvre ami, on doit s'en remettre 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



203 




Madame Malbousquct. 



les yeux fermés à la Faculté... vous allez me 
prendre une cuillerée à bouche de celte po- 
tion et continuer d'heure en heure... allons! 
Il n'y avait pas moyen de lutter, le doc- 
teur avançait sa cuillerée jusque sous le nez 
de Gabassol, notre pauvre ami ferma les yeux 
et avala... 

— Pouah ! fit-il avec une affreuse grimace. 

— Bah! ce n'est pas exquis, mais c'est 
souverain , je n'ai pas cru qu'il fut néces 
saire de noyer ma mixture dans le sirop dont 
les pharmaciens abusent, mais vous vous y 
habituerez. Emportez la fiole... d'heure en 
heure, vous m'entendez bien, et agitez éner- 
giquement! à demain. 

Miradoux était encore à la consultation. 
Gabassol [en sortant ne fit pas attention à ses 
signaux, il avait hâte de faire passer avec des 
liqueurs quelconques l'affreux goût de la 
potion du prince de la science. 

Il passa deux heures dans un café à s'abreuver de chartreuse, enfin quand 
le mauvais goût fut passé, il sortit et se dirigea à pied vers l'étude de 
M Taparel. 

En passant sur le pont des Saints-Pères, il s'approcha du parapet et débou- 
chant la potion de M. Malbousquet, il la vida dans la Seine jusqu'à la dernière 
goutte. 

— Pouah ! fit-il encore en remettant la bouteille vide dans sa poche. 

M. Miradoux était de retour à l'étude. 11 était en train de dicter à l'expé- 
ditionnaire une missive destinée à M me Colbuche. 

— Vous voyez, dit-il, nous'nous occupons de la succession Badinard, je 
réponds aux lettres de cette dame... nous allons commencer le platonisme. 

— Très bien ! répondit Gabassol, n'oubliez pas de parler des âmes sœurs, 
qui vivent quelquefois séparées l'une de l'autre par des océans, et qui n'en 
goûtent que mieux plus tard, dans le ciel, les douceurs d'une éternelle réu- 
nion. C'est très calmant. 

— A propos ! reprit Miradoux, je sais quelque chose de plus sur l'épouse 
de Jocko... 

— L'affreux docteur Jocko! fit Gabassol avec une grimace. 

— Elle s'appelle Sophie ! 

— Ce nom ne me dit pas grand'chose. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



— Bah ! il a été illustré par la Sophie de Mirabeau... Et elle revient après- 
domain. 

— Le plus tôt sera le mieux. Je boirai le calice jusqu'à la lie, je retournerai 
demain chez le docteur, il faut que je devienne de plus en plus pour lui un cas 
intéressant et phénoménal, je me grimerai en malade, je me cernerai les yeux. . . 

Cabassol n'eut pas besoin de se grimer le lendemain pour aller chez le doc- 
teur. La cuillerée de potion qu'il avait bue l'avait presque rendu malade ; il 
arriva pâle et les yeux caves, et le docteur constata chez son sujet un pouls 
fébrile et capricant. 

— Bon symptôme ! dit-il, cela se dessine, vous voyez que ma potion produit 
son effet. Il faut que la maladie se régularise et s'affirme d'une façon nette 
pour être combattue ensuite avec précision. Tenez, avalez-moi ça ! c'est un peu 
plus fort qu'hier, tous les jours j'augmenterai le dosage des divers ingrédients... 

L'infortuné Cabassol dut s'exécuter. Il avait consulté la veille quelques 
livres de médecine, et il avait choisi un certain nombre de maladies intéres- 
santes dont il amalgama les symptômes qu'il décrivit avec un grand luxe de 
détails. Le docteur Malbousquet frémit d'aise, son malade devenait de plus en 
plus un phénomène, un précieux sujet d'étude pour la science. 

— C'est curieux, dit-il, j'ai justement en ce moment-ci un autre cas bizarre 
sur lequel je me propose d'appeler l'attention de la Faculté. Un de ces jours je 
réunirai quelques collègues en consultation et je vous présenterai à eux avec 
mon autre malade... mais quand vous serez à point ! 

Cabassol frémit. En sortant il se croisa encore avec Miradoux qui lui parut 
un peu languissant. 

Il l'attendit en voiture à la porte du docteur, après avoir bu, pour se remet- 
tre, quelques gorgées d'aguardiente espagnole, liqueur violente entre toutes. 

— Eh bien 1 dit-il en le voyant apparaître, de plus en plus languissant, vous 
avez l'air malade, mon pauvre ami. 

— Ça ne va pas ! répondit Miradoux. Je ne me sens pas bien... 

— 11 vous fait aussi avaler des cuillerées de potion ! Savez-vous que ça 
devient dangereux les affaires de la succession Badinard ! Cet infernal Jocko 
qui nous a déjà fait tant courir, nous donne de la peine. 

— Patience, elle arrive demain, elle ! 

— A demain la vengeance ! Tenez, ingurgitez un peu d'aguardiente pour 
faire passer ça f 

M c Taparel fit son possible pour consoler les deux victimes du docteur 
Malbousquet, il leur fit envisager une revanche prochaine. < 

— Vous avez raison, répondit Cabassol un peu remonté, nous avons encore 
de la chance de ne pas être tombé sur un chirurgien 1 

Le lendemain n'était pas jour de consultation. Néanmoins les deux clients 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE. 




Liv. 34. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



267 



du docteur avaient rendez-vous à l'heure habituelle. En arrivant ils trouvèrent 
toute la maison en mouvement, le salon était encombré de malles et de 
paquets que deux femmes de chambre rangeaient. 

— Elle est arrivée ! pensa Cabassol. 

Et il entra un peu consolé dans le cabinet du docteur, la chambre de la 
torture, comme l'appelait Miradoux. 




Le bouillant colonel Ploquin. 



— Grave ! très grave ! murmura le docteur en examinant son patient, j'aver- 
tirai demain quelques savants professeurs de l'École de médecine qui se feront 
un plaisir de se livrer à quelques études sur votre maladie... une maladie inté- 
ressante au plus haut degré. Où en est votre potion? vous avez pris tout? 

— Voici la fiole, répondit Cabassol. 

— Bien, en voici une nouvelle, celle-ci plus forte encore... n'oubliez pas, de 
demi-heure en demi-heure! Avalez cette cuillerée... 

En sortant, Cabassol se croisa dans le salon avec une dame en toilette de 
voyage, que le docteur appela Sophie ! Cabassol leva les yeux et s'arrêta fou- 
droyé. Horreur! M me Malbousquet était affreuse! C'était une femme grosse, 
courte, au nez d'un Roxelane exagéré, rouge et rousse par-dessus le marché, et 
marchant avec le dandinement élégant d'une oie gênée par la graisse. De plus 
il était visible qu'elle avait doublé, depuis quelque temps déjà, le cap de la cin- 
quantaine. 



268 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



Cabassol n'eut pas la force de saluer. Il se laissa tomber sur un canapé 
dans les bras de Miradoux aussi consterné que lui. 

— Vite ! des sels ! s'écria le docteur, ce jeune homme se trouve mal, il est 
encore plus bas que je ne croyais ! 

Cabassol rentra chez lui et se coucha véritablement indisposé, pendant que 
de son côté Miradoux courait se mettre au lit. Il souffrit une partie de la nuij 
et ne s'endormit que vers le matin. Il dormait encore vers midi quand il fut 
brusquement réveillé par M e Taparel. 

— Eh bien 1 dit-il en se frottant les yeux, un peu remis par ce sommei 
réparateur. 

— Eh bien, je sais tout! je sors de chez Miradoux, il est malade comme 
vous... 

— La maladie n'est rien, ce qui est terrible, c'est que... enfin... j'aile sen- 
timent du devoir fortement enraciné dans mon cœur, mais... 

— Mon amil il y a du nouveau, j'ai à vous annoncer... 

— Quoi encore, grand Dieu? 

— Malbousquet n'est pas Jocko I 

— Que dites-vous ! ! ! 

— Non, le docteur est innocent. Il y a encore erreur! Vous savez la note des 
honoraires de Malbousquet, pour soins donnés à madame... 

— Oui, je sais, eh bien? 

— Eh bien, je n'avais pas vu l'adresse au dos : M me Tulipia Balagny, rue... 

— Ce n'est pas possible ! 

— C'est comme je vous le dis, je ne comprends pas comment cette note de 
Tulipia Balagny, a pu se glisser dans les papiers de la succession Badinard. .. 

— - Hélas ! vous auriez bien dû faire cette découverte plus tôt ! nous ne 
serions pas malades... Et il va falloir encore chercher cet infâme Jocko ! 

— Je l'ai trouvé ! s'écria M e Taparel, j'ai maintenant une certitude... tran- 
quillisez-vous ! 

— Je vous préviens, dit solennellement Cabassol, que je n'agirai plus main- 
tenant que lorsque j'aurai des preuves... 

— Puisque je vous dis que j'ai une certitude! hier au Club, j'ai repris mes 
investigations... ce Jocko, cet abominable Jocko, c'est... 

— Dites vite ! 

— C'est M. Théodule Ploquin, colonel de cavalerie en retraite, membre du 
club des Billes de billard et ami intime de notre président Bezucheux de la 
Fricollière ! 

— Apportez-moi une preuve quelconque de l'identité du colonel Ploquin 
avec ce cauchemar de Jocko et j'agis, sinon, non! 

Et Cabassol se laissa retomber sur l'oreiller. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



VII 



Question véritablement indiscrète posée au bouillant colonel Ploquin. — Le phonographe 
de M" Taparel. — Victoires et conquêtes d'un vieux brave. 



M e Taparel se gratta l'oreille. 

— Je comprends très bien, dit-il, qu'après nos erreurs successives, vous 
désiriez une preuve avant d'entrer de nouveau en campagne; mais quelle 
preuve puis-je donner? 




Le bouillant cslonel Ploquin administrant le poil quotidien à ses gens 



— Interrogez le colonel Ploquin, il est de votre club des Billes de billard, 
vous pouvez très bien l'appeler Jocko et voir si le vieux farceur vous 
répondra. 

— Y pensez-vous ! appeler Jocko de but en blanc le colonel Ploquin! Vous 
ignorez que c'est le plus bouillant, le plus rageur des colonels de cavalerie en 
retraite ; c'est un pourfendeur, il me pourfendrai Bezucheux m'a dit qu'il en 
était à son trente-huitième duel... Je suis un simple notaire, je ne tiens pas à 
lui fournir une trente-neuvième occasion de pourfendre l 



LA 'IKANDM MASCARADE PARISIENNE 



— Cherchez un moyen quelconque cPavoir mieux qu'une certitude morale! 
Je n'agirai pas sans cela ! 

M c Taparel partit considérablement ennuyé. Il s'enferma seul dans son 
cabinet, et se plongea dans la méditation. Le surlendemain, Cabassol qui 
entrait en convalescence reçut le télégramme suivant : 

Eurêka !!.' 

Taparel. 

Cabassol sauta en voiture et vola vers l'étude. Miradoux allait un peu 
mieux, mais il n'avait pu encore retrouver la force de venir siéger dans son 
fauteuil; quelques lettres de M mo Colbuche amoncelées sur son bureau 
attendaient son retour : on voyait, aux frémissements de l'écriture de la der- 
nière, que M mc Colbuche s'impatientait. 

M" Taparel, quand notre ami entra dans son cabinet, était en train d'exa- 
miner avec une attention singulière, une petite machine que Cabassol prit 
pour une presse à copier de nouvelle invention. 

— Bonjour, maître! dit Cabassol. Eh bien, Eurêka quoi? 

— Eurêka le moyen pratique, facile et sans aucun danger pour le ques- 
tionneurj d'adresser au colonel quelques questions insidieuses qui vous donne- 
ront, je l'espère, cette certitude absolue que vous souhaitez! Eurêka ceci! 

El M c Taparel frappa sur la petite machine. 

— Ceci est un phonographe, mon jeune ami, une ingénieuse invention 
dont on ne tire pas encore tout le parti que l'on pourrait. Vous allez voir 
comment je sais en jouer. Je fais venir un commissionnaire, j'enveloppe mon 
phonographe et je l'envoie au bouillantcolonel Ploquin avec la lettre suivante : 

Monsieur le colonel, 

Permettez à une personne que guide seul un intérêt sacré, et non une futile et 
vaine curiosité, de pousser l'indiscrétion jusqu'à vous poser une question, une 
seule, mais une délicate question. 

Elle est difficile à formuler, mais un homme comme vous, un homme de fer 
dont toute la vie a été consacrée au devoir, et tout le sang à la France, compren- 
dra que le sentiment d'un devoir impérieux peut quelquefois faire oublier le senti- 
ment des convenances, et j'ai le ferme espoir que, passant par-dessus l'ctrangeté 
de la question, vous y répondrez avec une franchise toute militaire. 

Voici celte question : 

Monsieur le colonel, les femmes ont-elles pour habitude, dans l'intimité, de vous 
appeler Jocho? 

Encore une fois, monsieur le colonel, soyez assuré qu'un intérêt sacré me force 
à vous paraître aussi indiscret. Ayez la bonté de répondre par ce phonographe 
d'instruction pour le maniement est ci-jointe). 

Et agréez av3c mes humbles excuses, un million de remerciements. 

Une personne anxieuse. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



271 



— Voilà, fit M e Taparel en 
posant la plume. De cette façon 
le bouillant colonel Ploquin ne 
pensera pas à pourfendre per- 
sonne. 

Transportons-nous mainte- 
nant chez le bouillant colonel 
Ploquin et voyons comment il 
va recevoir la communication 
de M Taparel. Certes, le prési- 
dent Bezucheux de la Fricottière 
n'a pas trompé le notaire quand 
il lui a dépeint le colonel Théo- 
dule Ploquin, comme le plus 
rageur et le plus impétueux des 
guerriers retraités. A côté du 
colonel Ploquin , l'Etna et le 
Vésuve sont de simples soupes 
au lait, pour la tranquillité de 
leurs éruptions , et ils ont de 
plus cette infériorité sur lui 
qu'ils ne proposent jamais à 
personne de petite partie fine au 
sabre de cavalerie. 

Il est juste de dire aussi, 
pour excuser cet excès de vol- 
canisme, que le colonel est tour- 
menté à la fois par la goutte et 
par le chagrin de ne plus pou- 
voir flanquer quinze jours de 
clou à personne, pas même au 
cantinier et à la cantinière du 
24 me hussards qui l'ont suivi 
dans la retraite, le premier en 
qualité de brosseur civil et la 
seconde comme cuisinière. 

Par bonheur, le jour où le 
phonographe de M e Taparel ar- 
riva chez le colonel dans les 
bras d'un simple commission- 




victoires et conquêtes du colonel Plo^u 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 







yvM&iw 



%m 




naire, le bouillant Théodule 
Ploquin était un peu tran- 
quille du côté de sa goutte et 
il venait d'administrer à son 
brosseur le poil quotidien qui 
soulageait sa bile pour toute 
une journée. 

Le colonel reçut avec éton- 
nement le paquet, il considéra 
un instant le phonographe 
avec méfiance sans pouvoir 
comprendre quelle diable de 
machine ce pouvait être, puis 
décacheta la lettre. Une stu- 
péfaction immense se peignit 
sur ses traits, ses sourcils se 
froncèrent, sa grosse mousta- 
che se hérissa, son nez rougit 
et il éclata : 

— Zut! vous m'embêtez! 

exclama- t-il , sacrrrrr par 

sainte cartouche, voilà un es- 
pèce d'animal joliment cu- 
rieux!... Qu'est-ce qu'il me 
chante avec son Jocko, ce bou- 
gre de sacrebleu de nom de 
nom?Qu'est-ce que ça veut dire 
et qu'est-ce que ça lui fiche, 
que les femmes m'appellent 
comme ci ou comme ça dans 
l'intimité... Attends un peu, 
que je vous envoie sa méca- 
nique par la fenêtre! 

On voit par cette modéra- 
tion que le bouillant colonel 
était dans un de ses bons jours. 

— Cependant, reprit-il, la 
lettre de ce clampin parle d'un 
intérêt sacré... Qu'est-ce que 
ça peut être? par sainte car- 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



273 



touche! c'est peut-être un mari... un 
mari chagriné qui me soupçonne et 
qui cherche à me tirer les vers du 
nez... J'ai envie de l'envoyer prome- 
ner! mais non, c'est flatteur tout de 
même, c'est que l'on ne s'aperçoit pas 
trop que je suis retraité... que j'ai 
quitté les hussards, et aussi... hé- 
las!... les étendards du général Cu- 
pidon!... Et puis, un intérêt sacré... 
après tout je peux répondre... Voyons 
son phonographe... Cette petite ma- 
chine n'est pas bête du tout... Si on 




Liv. 35. 



Victoires et conquêtes du colonel Ploquin. 



274 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



avait connu ça do mon temps, moi qui n'aime pas écrire, je n'aurais jamais 
voulu correspondre par lettre... 

Le colonel Ploquin étudia un instant l'instrument, il lut attend ornent 
l'instruction jointe par le notaire à son envoi, et approcha son visage du 
petit entonnoir dans lequel il faut parler. 

— Hum! fit-il, vous voulez savoir comment les femmes m'appellent dans 
l'intimité, vous êtes bien curieux ! Je veux bien vous répondre, mais sachez 
que si les petits noms que l'on m'a donnés vous contrarient, je suis prêt à 
échanger autant de coups de sabre que l'on voudra ! Y êtes- vous? Attention! 
Je me souviens d'un Andalouse de Mostaganem, Crébleu, la belle femme ! C'é- 
tait en 42 : j'étais simple lieutenant quand nous nous tapâmes mutuellement 
dans l'œil, il y avait là des tas d'officiers, mais elle me distingua et quitta pour 
moi un capitaine du train avec lequel je dus m'allonger sur le terrain ! Vlan ! 
j'attrapai une estafilade, j'en flanquai une au hussard à quatre roues, mais ce 
fut moi qu'elle vint soigner. Gristi, quel œil ! un vrai velours ! Je dois dire que 
son œil me posa énormément dans la considération du corps d'officiers de 
Mostaganem. Et quelle chevelure ! Et quelle jambe !... mais cane vous regarde 
pas, fichez-moi la paix là-dessus et sachez que Gachucha, c'est ainsi que je 
nommai mon Andalouse, ne m'appela jamais que Théodoule! avec un ac- 
cent!... Bon! il n'y a pas de Jocko là-dedans,sivousn'êtcspascontent,venez 
me le dire ! Je me souviendrai toujours de mon Andalouse, et je ne lui fus 
jamais infidèle qu'en campagne. 

« Attendez !... en 43, toujours aux chasseurs d'Afrique, une belle arme, en 
44, 5, 6, 7, 8, et 9 souvenirs embrouillés ; j'étais capitaine, je me souviens de 
trois Marseillaises qui, à elles trois, pouvaient bien valoir Gachucha, mais que 
je n'aimai pas simultanémenttandis qu'elle, ... Brisons là-dessus ! il y en avait 
une qui me donna pendant longtemps le petit nom de Bibi; encore, je sus à 
la fin que ce nom ne m'appartenait pas en propre, qu'il avait servi à de 
simples civils et qu'en dernier lieu elle le distribuait à un sous-lieutenant 
et à des capitaines de zouaves ! une Maltaise, dans les moments d'épanchement, 
me prodigua vers 46 ou 7 des mots d'amitié qui ne ressemblent pas beaucoup 
à Jocko : si ça peut vou9 intéresser, elle m'appelait mio amore, mio... mio je 
ne sais plus quoi... Bref pas de Jocko... Ah! attendez!... non, je ne me sou- 
viens pas... En 50, quand je passai aux hussards, je fus tenir garnison à Lan- 
derneau! garnison embêtante... cependant, il y avait lafemme d'un pharma- 
cien qui m'aida à passer de bons moments... J'espère que vous n'êtes pas le 
pharmacien de Landerneau... dans tous les cas, sivousl'êtes, je m'en fiche et 
je vous attends!... Bref, ma pharmacienne de Landerneau, — je ne sais plus 
son petit nom, — qui aimait la gaité, et que je faisais rire à en faire éclater 
tout Landerneau, — m'appelait son Qobichon! voilà! Le nom est drôle, 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



275 



mais dans ce temps-la, ça voulait dire quelque chose comme petit farceur!... 

Le colonel Floquin fut interrompu à cet endroit de ses confidences, par le 
retour du commissionnaire qui venait chercher sa réponse. 

— Enlevez I dit le colonel en lui remettant le phonographe. 

Cabassol et M e Taparel attendaient pleins d'anxiété le retour du commis- 
sionnaire. Dès qu'ils eurent le phonographe, ils le mirent en mouvement et 
recueillirent par la sténographie le discours du colonel. 




► Cabassol poète. 

Le phonographe s'arrêta à petit 'farceur et resta muet. 

— Ce n'est pas cela, dit Cabassol. 

— Parbleu, il s'est arrêté à 1850, répondit le notaire, je vais renvoyer 
l'instrument. 

M e Taparel joignit au phonographe un petit billet ainsi conçu : 

« On ne parlait pas de Gobichon ; on avait dit Jocko. On supplie le brave colonel 
Ploquin de passer une trentaine d'années et de dire si, dans ces derniers temps, il 
n'était pas Jocko pour les dames! 

« Intérêt sacré, que le colonel ne l'oublie pas ! 

« Une personne en proie aux plus vives inquiétudes. » 

— Sainte Cartouche! fit le colonel Ploquin quand il vit revenir le com- 
missionnaire avec le phonographe, vous n'avez pas fini de m'embêter, vous 
là-bas? 

— Faut-il le flanquer à la porte, mon colonel? demanda le brosseur du 
vieux guerrier. 

"I — Oui, mais qu'il apporte son instrument du tonnerre de nom de nom! 

— Sainte Cartouche ! reprit le colonel après avoir lu le billet, je ne peux 



276 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



pourtant pas compromettre des femmes du monde! Sacré nom de nom! 
intérêt sacré ! allons y encore ! 

Le colonel saisit le phonographe et reprit le cours de ses confidences. 

— Sacristi! alors, s'il faut passer une trentaine d'années, il est inutile 
de vous parler d'une grande dame Milanaise en 59, qui m'appelait... mais 
non, pas la peine! ni du camp de Ghalons de 61, j'étais aux lanciers, alors ni 
d'un tas de petites femmes; mais sachez que c'est parce que vous me parlez 
d'un intérêt sacré, sacrebleu! Or puisque vous voulez les dernières, dans le 
Midi, en 78, l'année que l'on m'a fendu l'oreille, à moi, le plus lapin encore 
de tous les colonels de hussards, — à part ma sacrée goutte, — dans le Midi, 

enfin, où il y a des petites femmes charmantes, du vrai salpêtre, il y en avait 
une, — non, deux, pas ensemble, mais consécutivement, sacrebleu, je ne vous 
dirai pas leurs noms, inutile de les compromettre, quoique cependant, leurs 
petitsnomsça ne fait rien. ..Clémence et Azurine, toutes les deux brunes, deux 
nez piquants, des yeux! des mains! 

Clémence m'appelait papa, et Azurine qui n'avait pas la bosse du respect, 
gros papa. Et voilà ! 

« J'espère maintenant que vous allez me ficher la paix! 

Le brosseur du colonel enveloppa méthodiquement le phonographe et 
le remit au commissionnaire. 

Le brave colonel croyait être quitte avec ces dernières confidences, mais 
le phonographe revint encore accompagné d'un troisième billet. 

« Ce n'est pas encore cela ! revenons à Jocko, personne ne vous a donc jamais 
appelé Jocko ? Jocko, entendez-vous, rien que Jocko? » 

Une personne désespérée d'être forcée de se montrer si importune. 

— Sainte Cartouche ! hurla le colonel dans le phonographe, voulez vous 
insinuer que je ne suis qu'un vieux singe! à part ma sacrée goutte, j'ai bon 
pied, bon œil et bonne garde! Vous m'embêtez! Zut! Et si vous n'êtes pas 
content, envoyez vos témoins! 

Sur ce, le brosseur du colonel remit le phonographe au commissionnaire 
et le mit à la porte avec un grand coup de balai dans le dos. 

— Que vous disais-je? s'écria Cabassol, quand le notaire eut fait dire et 
redire au phonographe la réponse du bouillant colonel. Vous voyez, le colonel 
est innocent, jamais personne ne lui a donné le nom de Jocko ! il faut re- 
noncer à découvrir cet introuvable Jocko... 

— Renoncer! y pensez-vous? répondit sévèrement M e Taparel. Renoncez- 
vous à la succession? Non, eh bien, exécutez toutes les volontés du testateur ! 
D'ailleurs le champ de nos investigations se rétrécit peu à peu, nous finirons 
par tomber juste! 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



277 



IX 

Échantillon de poésie darwlniste pour la Revue préhistorique. — La bibliothèque ambu- 
lante de M. Poulet-Golard. — Collections de cailloux de l'âge de pierre et de photogra- 
phies de l'âge du faux chignon. 

Le jour du dîner hebdomadaire du club des Billes de billard, attendu 
avec tant' d'impatience par M° Taparel, arriva enfin et le notaire put repren- 
dre ses laborieuses recherches. Il porta ses soupçons sur différents crânes et 




après les avoir étudiés longuement, après les avoir comparés à la photographie 
du coupable, il interrogea avec adresse le président Bézucheux sur leur 
compte. Peu à peu les renseignements obtenus sur l'un de ces crânes prirent 
corps et M 9 Taparel sentit naître en lui un vif espoir. 

— Ce petit père là, disait le président Bézucheux, c'est le fameux savant 
Poulet-Golard, le directeur de la Revue préhistorique, ancien professeur de 



278 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



linguistique antédiluvienne au collège do France, membre de l'Institut, etc., 
et de plu* un gaillard! Quelle belle Bille de billard! Ce savant qu'à première 
vue vous pourriez croire aussi desséché qu'un vieux silex, fait explosion de 
temps en temps et se repose de ses travaux historiques par de folles cas- 
casdes... il partage sa vie entre ses cailloux de l'âge de pierre, et des petites 
dames qui n'en sont pas... 

Le crâne du vieux savant était plus dénudé que celui de la photographie, 
mais ce déboisement pouvait ôtre récent, vu les nombreux et fatigants tra- 
vaux dont M. Poulet-Golard était accablé. 

— Drôle de tétel dit le notaire, ses favoris poivre et sel sont bizarrement 
arrangés... 

— Comment, vous ne savez pas? M. Poulet-Golard, persuadé que l'homme 
descend du singe en droite ligne, cherche à en être une preuve vivante... 
tous Jes jours, devant son miroir, il se fait sa tête pour ressembler à un vieux 
chimpanzé... 

— C'est lui! pensa le notaire. 

Dès le lendemain, Cabassol mandé à l'étude, apprit que M e Taparel avait 
porté ses soupçons sur un autre Jocko. Il convint qu'il pouvait y avoir 
quelques chances de réussir en se lançant sur cette nouvelle piste et annonça 
qu'il allait agir, en alliant autant que possible la prudence à la rapidité. 

Mais Comment s'insinuer dans la confiance du savant Poulet-Golard et 
l'approcher d'assez près pour étudier sa vie et ses habitudes ? 

— Un moyen bien simple, dit Miradoux qui avait retrouvé avec la santé 
toute sa lucidité d'esprit ordinaire, M. Poulet-Golard est directeur de la Revue 
préhistorique, n'est-ce pas? Eh bien, que M. Cabassol lui porte pour sa 
revue un travail profond et réussi sur une question quelconque... 

— Parfait! s'écria le notaire, je me charge d'obtenir de Bezucheux de la 
Fricottière père une chaude lettre de recommandation pour la Bille de billard 
Poulet-Golard. Avec ça, il est sûr que son ouvrage ne moisira pas dans les 
cartons et que... 

— Votre plan est très joli, fit justement observer Cabassol, mais ce travail 
profond et réussi sur une question scientifique?... 

— Dame, c'est à vous de chercher! Voyons, que pensez-vous de : 
Recherches sur les institutions politiques et administratives des peuplades de 
rage de pierre?... 

— Ou bien : Invention de la pêche à la ligne par les populations lacustres 
du Léman, d'après quelques documents mis en lumière? 

— Des progrès de l'art musical, considérés comme indication suprême 
d'une dégénérescence morale et physique des nations modernes. 

— Ces sujets sont empoignants. Je vais m'enfermer en tête à tête avec 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



279 



une main de papieiy déclara énergiquement Gabassol, et je les creuserai; 
occupez-vous de la lettre de recommandation. 

L'infortuné Gabassol fut trois jours sans sortir. Sa plume rebelle, sans 
doute, aux travaux de science, ne put jamais écrire que le titre d'une demi- 
douzaine de sujets intéressants mais trop arides pour elle. Le troisième jour 
Gabassol, eut un éclair de génie et résolut de fonder la poésie darwiniste. En 
conséquence il écrivit en vers au lieu d'écrire en prose et produisit un morceau 
transcendant qu'il courut le soir même lire à ses complices. 

— Écoutez! dit-il d'une voix émue quand M Taparel et Miradoux se 
furent enfermés avec lui dans le cabinet notarial. 




Les gens de Cabassol donnaient une petite fête régence. 



ADAM 

C'était la fin du jour, sur le désert immense, 
Les rayons du soleil rougissant peu à peu, 
S'allongeaient par delà les monts pleins de silence; 
L'astre qui les dardait semblait un œil de feu. 

Le calme se faisait dans la grande nature, 

Chez eux, pour se coucher, rentraient bœufs et chameaux ; 

Un singe cependant, pensive créature 

Tête basse fuyait les autres animaux. 



Bizarre et déplumé, triste, myope, étrange; 
Honteux même, et gôné dans tous ses mouvements 



280 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



Ce singe n'avait pas la Ègure d'un ange, 

Mais sur son large front les meilleurs sentiments 

Se lisaient sous les plis de ses rides précoces! 
Ah! quel sombre chagrin faisait courber ce dos, 
Ce dos chauve et rugueux comme les vieilles brosses, 
Affaissé tristement sous un trop lourd fardeau? 

L'appendice caudal, balançoire élégante, 
Avec laquelle en haut des sveltes cocotiers 
Se berce mollement la guenon indolente, 
Cette cinquième main qui manque à nos gabiers, 

Le panache onduleux, orgueil de tous ses frères, 
Faisait presque défaut à son arrière-train! 
— Non, jamais, songeait-il, nos pères ou nos grands-pères, 
Ne se retrouveraient en moi, singe déteint ! 

Où donc est le vieux sang des ancêtres agiles? 
Et ces pensers amers, où donc les ai-je pris? 
Que suis-je? doute affreux! Tous les singes des îles 
Vivent la tète en bas, ne poussent que des cris, 

Tranquilles et joyeux se livrent aux gambades, 
Aux folles culbutes, et par d'énormes bonds, 
De branche en branche font de longues promenades! 
Mes ridicules sauts égayent les guenons 

Et je me fais du mal lorsque je tombe à terre 1 
Sensible et possédant plein d'idéal au cœur 
Je faillis cependant rester célibataire; 
Celle qui m'épousa ne fait pas mon bonheur. 

Elle ne pense pas! Quand mon cerveau s'enflamme, 
Quand par je ne sais quoi mon être est agité, 
Elle ne comprend pas! Lui voyant si peu d'âme 
Je dis avec douleur :'Et ma postérité ! ! ! 

Ah ! que seront mes fils? seront-ils de la race 
De leurs oncles velus qui marchent sur les mains, 
Ainsi que leurs mamans sans que rien les tracasse 
Se balanceront-ils aux arbres des chemins? 

Le besoin d'exprimer de toute autre manière 
Que les cris gutturaux que poussent mes parents, 
Chaque sensation et, chose singulière 
Les soucis d'avenir que n'ont pas les orangs, 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 




Liv. 36. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



283 



Mes fils les auront-ils?... Ainsi songeait le père 
Quand sa belle guenon accourut sur ses pas; 
Au grand étonnement de madame sa mère, 
Le petit sur son dos, cria : BONJOUR, PAPA ! 

— Très émouvant! fit M e Taparel à la dernière strophe, un superbe 
morceau d'introduction pour la Légende des Siècles, à votre place je l'offrirais 
à... mais non, il vaut mieux le porter à la Revue préhistorique... auparavant 




La chambre à coucher du savant. 



je vous en demanderais une copie pour l'album de M mo Taparel; les soucis de 
notre premier père lui tireront un pleur; car elle a, au plus haut degré, le sen- 
timent de la famille! 

— Je vais immédiatement à la Revue préhistorique, s'écria Cabassol, 
avez-vous préparé ma lettre pour M. Poulet-Golard? 

— Voilà ! 

— Je pars, à bientôt de bonnes nouvelles, j'espère! 

Cabassol, muni d'une chaude lettre de recommandation, partit en hommtf 
pressé d'en finir avec cet abominable Jocko qui lui faisait perdre un temps sS 
précieux. M» Taparel et M. Miradoux, contre leur attente, ne le virent pav 
revenir et ne reçurent de lui aucune communication sur le résultat de 



284 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



l'entrevue avec le célèbre savant. Une semaine se passa ainsi, M Taparel, 
commençant à se sentir gagner par l'inquiétude, envoya Miradoux chercher 
des nouvelles au domicile du vengeur testamentaire de feu Badinard. 

Gabassol n'y avait pas paru depuis huit jours! M. Miradoux trouva le 
groom et le valet de chambre de notre héros, en train de donner une petite 
fête régence à des amis et amies. Leur maître était peu gênant pour eux, ils 
le voyaient si rarement; ils avouèrent à Miradoux qu'ils étaient obligés, pour 
conserver sa physionomie dans leur mémoire, de regarder de temps en temps 
sa photographie, 

M Taparel, au comble de l'in- 
quiétude, attendit avec impatience 
le lendemain, jour de dîner au club 
des Billes de billard. Dès l'arrivée 
du savant Poulet - Golard, il l'a- 
borda pour lui demander s'il avait 
vu un jeune poète qu'il s'était per- 
mis de lui envoyer. 

— Comment donc, cher mon- 
sieur 1 répondit le bon Poulet-Go- 
lard, mais j'ai à vous remercier de 
m'avoir adressé ce jeune Cabassol! 
un charmant garçon et un sujet 
plein d'avenir ! Il m'a apporté, pour 
la Bévue, des vers profondément 
pensés! Jamais, je crois, la question de l'origine de l'homme, n'a été abordée 
en poésie avec cette netteté... Pas d'images nuageuses masquant le vide des 
idées, au contraire, quelque chose de simple, de puissant et de doux... Ce 
garçon ira loin! 

— Comme je ne l'ai pas revu, dit M« Taparel, je ne savais si... 

— C'est vrai, je ne vous dis pas tout... votre protégé m'a plu tout de suite, 
je l'ai fait causer, j'ai vu que le poète cachait un jeune savant plein de modestie, 
épris des idées nouvelles et tout prêt à entrer en lice pour leur défense. Je lui 
ai ouvert la Revue préhistorique, et je lui ai proposé d'être à la fois mon 
secrétaire et mon élève! 

— Et?... 

— Et il a accepté avec empressement, avec un empressement que je 
qualifierai de méritoire, car je ne lui ai pas caché à quels travaux ardus il 
allait prendre part, à quelle existence de bénédictin il allait se vouer... Noble 
jeune homme! 11 a demandé à entrer immédiatement en fonctions, je l'ai 
installé le jour même dans une petite pièce annexe de mon cabinet de travail, 




M. Poulet-Golard se taille la barbe avec le plus 
grand soin. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



285 



et il y est encore enfoui sous des montagnes de livres et de manuscrits!... 
Ah! la science, voyez-vous, la science, il n'y a encore que cela pour vous 
procurer des joies pures et intenses ! . .. 

— Oui, cela et le club des Billes de billard, et aussi les belles petites! fit 
M 8 Tapàrel en frappant sur le ventre de M. Poulet-Golard. 

— Vous l'avez dit ! répondit gravement le savant. 




Le secrétaire du savant Poulet-Golard. 



M* Taparel était rassuré. 

Le lendemain, arriva la lettre suivante qui le mit au courant des affaires 
de Cabassol : 



Cher maître, 

C'est lui ! ! ! 

Cette fois nous ne nous sommes pas trompés, l'abominable célibataire, le crâne 
astucieux et criminel, qui entra pour un soixante-dix-seplième dans les chagrins 
conjugaux de feu M. Badinard, le véritable Jocko enfin, est découvert 

C'est l'affreux Poulet-Golard ! 

Nous le tenons ! 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



Je suis dans la place; assis dans L'ombre, comme le ligre, je guette le Poulet- 
Golard pour en faire la proie de ma vengeance! 

Comment j'ai acquis la conviction que nous tenions bien le Jocko tant cherché, 
vous allez le savoir. La pièce de vers darwinistes ayant charmé le directeur de la 
j>r<Iii>toriquc au plus haut degré, il m'a propose à brûle-pourpoint d'être son 
secrétaire et son collaborateur, pour soutenir avec lui le poids des immenses tra- 
vaux scientifiques sous lesquels il se sent accablé. Je n'ai pas besoin de vous dire 
si j'ai pris la balle au bond ! J'ai répondu que mes plus chers désirs seraient exaucés 
s'il m'était donné de devenir le disciple du flambeau de la science moderne, et j'ai 
demandé à commencer immédiatement mon labeur de secrétaire. Je vous passe les 
détails. Deux heures après j'étais installé dans la propre maison de M. Poulet-Golard, 
dans une petite bibliothèque attenante à son cabinet de travail. 

joie ! ô douce satisfaction qui fit tressaillir mon âme ! la première chose que 
je vis dans cette bibliothèque, ce fut une petite photographie de M. Poulet-Golard, 
absolument identique à la pièce à conviction de l'album Badinard. Il n'y avait pas 
à en douter, c'était bien le crâne et les mèches, c'était bien la pose de notre photo- 
graphie ! Nous tenions le vrai coupable ! cette fois, plus de ménagements à garder, 
je pouvais sévir en toute tranquillité de conscience, sans avoir à craindre de faire 
tomber les foudres de ma justice sur un innocent ! 
A nous deux, Jocko ! 

Vous connaissez M. Poulet-Golard, l'homme du monde, l'homme du club des 
Billes, je vais vous présenter le savant directeur de la Revue préhistorique, dans 
son intérieur. M. Poulet-Golard est un bipède d'apparence singulière, enveloppé de 
six heures du matin ù minuit dans une bibliothèque en cachemire des Indes, et 
couronné par une calotte de forme grecque, mais en cachemire également, derrière 
laquelle se balance une longue bouffette effilochée. Cette bibliothèque en cachemire 
des Indes est une robe de chambre, qu'entre nous je soupçonne fort d'avoir été 
taillée dans un cadeau resté pour compte, à l'époque lointaine où le cachemire de 
l'Inde servait à faire trébucher la vertu des Torettes. Il faut des mobiliers, main- 
tenant, hélas ! que l'âge du cachemire est loin ! Je reprends mon esquisse de la 
bibliothèque Poulet-Golard, la robe de chambre de ce digne «avant est à tiroirs, je 
n'ai pu encore, après huit jours d'études, parvenir à connaître le nombre exact des 
poches qui s'ouvrent entre ses ramages flamboyants. 11 y en a plusieurs étages, 
par devant, par derrière et sur les côtés. Dans les petites poches du haut, par 
devant, M. Poulet-Golard loge les notes relatives à ses travaux en train, c'est-à-dire 
plusieurs centaines de petits papiers sur lesquels il a jeté ses idées, le fruit de ses 
méditations ou le suc de ses lectures. Les poches du bas sont bourrées de volumes 
couverts d'annotations; dans les poches de côté s'accumulent les manuscrits, les 
travaux à l'état de projettes esquisses des articles profonds 
que la Revue préhistorique imprime entête de ses colonnes. 
Enfin dans les poches situées par derrière gisent les dic- 
tionnaires et vocabulaires portatifs des langues de l'âge de 
^ pierre, "dont M. Poulet-Golard a fait une étude particulière. 
Voilà l'homme. Son domicile est aménagé dans le goût 
de sa robe de chambre. Toutes les pièces de l'appartement 
sont garnies de tablettes superposées, pliant sous le poids 

„__ , de bouquins poudreux, de collections, de revues scientifi- 

que le trompe avec un „ . , . „ , . . 

clairon de pompier». ^^ françaises, anglaises, allemandes, russes ou chinoises, 




LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



287 



de paquets, de rapports de toutes les académies scientifiques du globe. Les tablettes 
aux bouquins commencent dans l'antichambre et se continuent jusque dans la 
chambre à coucher, où les livres s'élèvent par monceaux ; les tablettes de la 
salle à manger sont réservées aux collections de cailloux de l'âge de pierre, 
ramassés en Norvège, en Bretagne, ou dans les îles australiennes. Trop de silex! 
Quand je dîne, car je suis nourri, je mords avec la plus grande précaution, car il 
me semble toujours que je vais tomber sur un bifteck de l'âge de pierre. 

Le cabinet de travail de M. Poulet-Golard, possède naturellement plus de 
bouquins et plus de silex que toutes les autres pièces, mais son principal ornement 
est une série de photographies de grandeur naturelle, de têtes de gorilles, de 
face, de trois quarts et de profil alternant avec la tête de M. Poulet-Golard; -éga- 
lement de face, de trois quarts et de profil. A côté sont des tableaux lithogra- 







La cuisinière de M. Poulet-Golard. 



phiés donnant des mesures de crânes et d'angles facials, toujours alternati- 
vement gorille et Poulet-Golard. Tout cela en vue d'établir par une claire 
démonstration, notre cousinage issu de germains avec les hôtes du Jardin des 
plantes. Je commence à y croire. M. Poulet-Golard travaille sur ce sujet, à un grand 
ouvrage qu'il a l'intention de dédier à un vieux chimpanzé mélancolique chez 
lequel il a cru découvrir quelques indices d'une race en voie de transformation. 
Ce que M. de la Fricottière vous a dit est vrai, M. Poulet-Golard se taille la barbe 
tous les trois jours avec le plus grand soin, dans le but d'accentuer sa ressemblance 
avec ce chimpanzé mélancolique. 

La chambre à coucher de mon savant patron est ornée différemment; il y a des 
montagnes de livres dans les coins et dans les armoires, mais les murailles sont 
uniquement tapissées de photographies féminines. Pas de singes du tout ni de 
silex, rien que des dames ou des demoiselles, jeunes et jolies, à l'air aimable et 
souriant.- Quand je lui ai parlé de cette collection gracieuse, M. Poulet-Golard, a 
murmuré les mots d'études anthropologiques et il a changé de conversation. Je 
n'ai pas insisté. 



B8S La GRANDE MASCARADE parisienne 



Pour achever de vous peindre la maison Poulet-Golard, je n'ai plus qu'à vous 
parler de noire bonne, une brave Bile de l'Auvergne qui fait le ménage, cpoussette 
les tablettes, les livres et les silex, quand M. Poulet-C.olard n'est pas là pour 
l'empêcher, et qui nous prépare une cuisine naïve, niais confortable. Elle n'a qu'un 
défaut : son cousin, un clairon de pompiers, qui vient la voir trop souvent, pour la 
sécurité de nos côtelettes. 

Et maintenant j'attends l'occasion, prêt à la saisir par la chevelure, blonde, 
brune ou même rousse. Je suis dans la place, je suis prêt, j'attends le moment où 
la cbrysalide Poulet-Golard se transformera en brillant et galant Jocko 1 Fasse le 
Ciel que ce moment arrive bientôt, car mes travaux de secrélaire et de collaborateur 
île la Revue préhistorique, commencent à me sembler durs. 

Dans cet espoir doux à mon cœur, je vous serre affectueusement et énergique- 
ment la main, ainsi qu'à M. Miradoux, notre vieux complice! 

Cabassol. 

M c Taparel, tranquillisé par cette lettre qui lui montrait Cabassol à l'œuvre, 
put se remettre à ses affaires notariales. 11 fut huit jours sans recevoir de 
communications, et ne s'en inquiéta pas. Le neuvième jour, une nouvelle 
lettre de notre héros arriva à l'étude. 

« Cher maître, 

Je n'y comprends rien ! Le père de mon noble ami, le président de la Fricottièrc 
a calomnié M. Poulet-Golard! M. Poulet-Golard est vertueux ! ! ! 

Jocko a pris sa retraite, il a renoncé aux fulàtreries de ce demi-monde et il a 
consacré toutes les ardeurs de son âme au culte des purs silex et à la vénération de 
nos ancêtres les chimpanzés ! 

Voilà quinze jours que je pâlis du matin au soir sur les livres et sur les manus- 
crits de cet homme vénérable, voilà quinze jours que je me lève à l'aurore en 
même temps que lui, et que je me mets au travail à ses côtés, pour ne relever la 
tète qu'aux heures où la grosse Auvergnate nous apporte notre repas! Ce travail 
me délabre, mais je fais bonne contenance; jusqu'à minuit, côte à côte avec M. Pou- 
let-Golard, je compulse des papiers, je prends des notes, je fouille les autorités 
scientifiques, les rapports des académies. Et tout cela inutilement! 

Déjà je connais les mots principaux de la langue parlée par la peuplade lacustre 
d'Enghien il y a vingt-cinq ou trente siècles, déjà j'ai pu étudier la vieille langue 
des Allobroges et constater ses rapports avec le patois de notre cuisinière, déjà j'ai 
appris à dire papa en sanscrit, en zend et en papou... Et sans résultat! Poulet- 
Golard est vertueux ! ! ! 

11 n'est surli qu'une seule fois depuis ce temps-là, pour aller au dîner du club. 
Et il est revenu tranquillement à minuit trois quarts, et il s'est couché, et il s'est 
endormi d'un sommeil calme pour se réveiller comme à l'ordinaire à six heures du 
matin! Le volcan est éteint, Jocko a donné sa démission! 

rage! ô désespoir! Et notre vengeance? 

Voulez-vous que je vous dise l'affreux soupçon qui dévore mon cœur? Eh bien.. 
M. Poulet-Golard aime sa cuisinière allobroge! Ce fleuve débordant s'est canalisé : 
au lieu de se livrer comme autrefois à des débordements dévastateurs, il suit main 
tenant un cours paisible, à l'abri des tourmentes de la passion. 



I,.\ GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



289 



Il aime sa cuisinière, vous dis-je, et cette grosse Auvergnate le trompe avec le 
clairon de pompiers. Ce soupçon, que je nourrissais depuis quelques jours, est de- 
venu presque une certitude! 

(juclle catastrophe! Je ne demandais qu'à venger Badinard, mais flirter avec 




(\ M. Poulet-Golard menant l'existence de Bille de billard. 



une Auvergnatede cent kilos et l'enlever par force ou par ruse à notre ennemi, est 

un exercice qui manque d'attraits pour moi... 

Que faire? que faire? 

Con6olez-moi, éclairez-moi I 

Cabassol 

A cette missive désolée, M" Taparel fit une courte et énergique réponse : 
Le devoir est le devoir! on n'a pas le droit de tourner autour. 
Discuter c'est désobéir. 

MuiADOUX 



Tapaiiel 



Exécuteurs testamentaires. 



Liv. 



290 LA GRANDI-, MASCARADE PARISIENNE 



Comment le sage arrange sa vie. — Où Cabassol entrevoit la possibilité de venger Badi 
nard de quelques-uns de ses ennemis. — La volage Tulipia. — Catastrophe. 

Quand il reçut la réponse de M Taparol, Cabassol eut une attaque de 
marasme qui dura toute la journée. Vainement la grosse bonne de M. Poulet- 
Golard, le dictionnaire allobroge du vieux savant, vint-elle causer en patois 
auvergnat, il ne put se décider à se montrer aimable avec elle. 

Après une nuit passablement assombrie par des cauchemars où l'Auvergnate 
et le clairon de pompiers se joignaient à M. Poulet-Golard pour le tourmenter 
avec des haches de l'âge de pierre, Cabassol lit une heureuse découverte. 

A l'heure du facteur, parmi des liasses de journaux scientifiques qui don- 
naient la migraine rien qu'à les regarder, M. Poulet-Golard reçut un petit 
billet élégant qu'il décacheta vite avec émotion. 

Cabassol sentit un vague parfum d'héliotrope arriver jusqu'à lui ; aussi 
ému que M. Poulet-Golard, il jeta des coups d'œil indiscrets vers la lettre qui 
dégageait ces douces émanations, mais il ne put distinguer que de fines pattes 
de mouche qu'il n'eut pas un instant l'idée d'attribuer à un académicien quel- 
conque. 

C'était une lettre de femme! 

Cabassol se sentit renaître à la vie, il vit M. Poulet-Golard plier soigneu- 
sement sa lettre et la ranger dans une des poches de sa mystérieuse robe de 
chambre, une poche que Cabassol ne connaissait pas encore et qui lui sembla 
contenir d'autres billets couverts des mêmes pattes de mouches. Dans sa joie 
Cabassol pinça la taille robuste de l'auvergnate qui lui administra sur les mains 
une tape énergique. M. Poulet-Golard, perdu dans d'agréables réflexions ne 
parut pas s'apercevoir de cette sortie de son secrétaire hors des bornes des con- 
venances. 

Après le déjeuner, M. Poulet-Golard donna des instructions à son secrétaire 
et le chargea de préparer un important travail sur la langue parlée par les 
perroquets d'une île absolument déserte de l'océan Pacifique, d'après le voca- 
bulaire rapporté par un officier de marine. 

Cela fait, le savant endossa un ulster par-dessus sa robe de chambre et 
chercha un chapeau pour sortir. Cabassol était au comble de la joie, sans 
doute M. Poulet-Golard faisait explosion, Jocko allait se révéler; une seule 
chose le contrariait, le savant emportait sa robe de chambre et cette lettre qui 
aurait révélé sans doute bien des choses à l'indiscrétion du vengeur de Badi- 
nard. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 291 



— Comment, cher maître, dit-il à son patron, vous gardez votre robe de 
chambre! les poches bourrées de livres font des bosses partout sous votre 
ulster... 

— Oui... je... nous., j'ai à travailler chez un de mes collègues de l'institut 
qui m'a écrit pour me demander le concours de mes lumières pour... des 
recherches... 

En disant ces mots, M. Poulet-Golard ayant trouvé son chapeau, s'esquiva 
doucement. 

— Oui, murmura Cabassol, je voudrais bien faire sa connaissance à ton col- 
lègue de l'institut, je suis bien sûr qu'il ne porte pas de lunettes 1 




— Tulipia m'aime!... ces factures l'attestent! 

Ce jour-là, Cabassol ne s'occupa guère des perroquets de l'océan Pacifique 
et de leur langage ; abandonnant ses travaux en train, il bouleversa les papiers 
de M. Poulet-Golard, avec l'espérance d'y rencontrer quelque lettre oubliée du 
soi-disant membre de l'Institut. 

Il était écrit qne la journée devait être heureuse, car ces recherches eurent 
un résultat. Cabassol'ne trouva aucune missive à fines pattes de mouches fémi- 
nines, mais il fit une étrange découverte qui le plongea dans la stupeur. 

Dans une liasse de papiers relatifs aux peuplades lacustres d'Enghien et 
environs, une photographie, égarée sans doute, lui tomba entre les mains. Cette 
photographie était celle d'une très jolie femme aux cheveux blonds dénoués, 
en toilette de bal très décolletée ; Cabassol n'eut besoin que d'un coup d'œil 
pour reconnaître en elle l'ange de Bezucheux de la Fricottière, fils, la mysté- 
rieuse femme du monde de Lacostade, Saint-Tropez et compagnie, en un mot, 
Tulipia Balagny, la belle volage, Tulipia elle-même, enlevée dernièrement par 
l'inspecteur de de la compagnie d'assurance VŒU! 



292 l.A GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



«range I étrangeJ • 

Et pour qu'il De restai aucun doute à notre héros, sur l'identité de Tulipia 
ci >ur celle de M. Poulet-Golard, voici ce que Cabassol lut au dos de là photo- 
graphie : 

A mon petit Jocko chéri. 

Tulipia. 

Gabossol resta rêveur. Il n'y avait pas de doute ;\ avoir, le membre de l'Ins- 
titut chez lequel M. Poulet-Golard avait porté sa rohe de chambre et ses livres» 
c'était Tulipia Balagny : Cabassol reconnaissait les pattes- de mouches de la 
dédicace... C'était donc Tulipia Balagny qu'il fallait enlever à Poulet-Golard; 
quelle chance! voilà un enlèvement plus agréable à exécuter que celui de la 
grosse Allobroge! 

Cabassol, en train de combiner un plan d'attaque, n'entendit pas le bruit 
des pas de M. Poulet-Golard, revenant de chez le faux membre de l'Institut; 
il fut donc surpris par son patron dans la contemplation du portrait de la char- 
mante Tulipia. 

M. Poulet-Golard s'arrêta un instant pétrifié. 

— Le portrait de..., s'écria-t-il, comment se fait-il..., est-ce que... au- 
riez-vous des droits à soupirer devant le portrait de... mais, non, c'est le 
mien, voici la dédicace, vous l'avez donc retrouvé? 

Cabassol prit son parti en brave. 

— Oui, cher maître, oui, cher Jocko, pour les dames! 

— Quoi! vous savez... vous connaissez le petit nom flatteur que l'on me 
donne dans le monde?... 

— Je me doutais, mais je n'ai plus douté lorsque j'ai trouvé ce témoignage 
flatteur de l'affection que vous porte ce joli membre de l'Institut..., la char- 
mante Tulipia... 

M. Poulet-Golard ne répondit pas d'abord. 

— Bah ! bah ! dit-il enfin d'un air guilleret, j'entre dans la voie des aveux, 
mon cher secrétaire, Tulipia, puisque vous connaissez son nom, m'adore, il 
est vrai, et c'est à ses pieds que de temps en temps je me repose de mes tra- 
vaux scientifiques..., elle est tout simplement délirante, Tulipia, délirante! 
puisque vous l'avez deviné, je ne veux plus rien vous cacher; vous savez 
que je fais^partie du club des Billes de billard? 

— Je ta sais. 

— Eh bien, quand j'ai vécu pendant quelques mois en bénédictin, enfoui 
sous les livres et les collections, à creuser les problèmes scientifiques les plus 
ardus, je m'offre quelques semaines d'existence agréable, je vis en Bille de 
billard... Tulipia m'aime! Tenez, voyez toutes ces factures! 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



293 



Et M. Poulet-Golard fouillant dans une nouvelle poche de sa robe de. 
chambre, en tira un paquet de factures qu'il mit sous les yeux de Cabassol. 

— Tulipia m'aime ! Toutes ces factures le prouvent, voyez tout le 
paquet, il y en a pas mal et elle n'aurait pas souffert qu'un autre que moi 
s'offrit à les payer!... Ah ! elle a été un peu vite, il y a quelques mois, j'ai été 
obligé d£ modérer un pou... 

— Vraiment? 




La photographie de Tulipia Balagny. 

. — Oui, pendant dix mois de l'année, enfermé dans le silence de mon cabi- 
net de travail, je fais des économies et je suis tout à la science, cette amie 
qui ne demande pas de petits mobiliers ni de huit-ressorts ! Ah! la science, 
la science! je lui sacrifie tout pendant dix mois, je fais marcher mes grands 
travaux, je me mets en avance pour la Revue préhistorique, et ensuite 
vacances complètes, je redeviens simple Bille de billard! Voilà mon jeune 
ami, comment le sage arrange sa vie... 

— Bravo! alors, cher maître, le temps des vacances est arrivé? 

— Oui, mon jeune ami, mais pour vous occuper pendant ce temps-là, 
je vais vous laisser un certain nombre de travaux à préparer, quelques notices 
à écrire pour la Revue préhistorique et des recherches à faire sur la grando 
question des populations lacustres d'Enghien. Cela vous va, n'est-ce pas? 



294 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



Soyez tranquille, le tempa ties vacances viendra aussi pour vous... Moi, 
j'ai commencé à quarante-Cinq ans! A propos, je soupe demain soir avec 
Tulipia et quelques -unis, vous serez des nôtres, n'est-ce pas? Ces messieurs 
Boni des jeunes gens aimables, spirituels et travailleurs : l'un d'eux, le fils 
de notre président de la Fricottière, m'a promis des renseignements sur 
quelques vestiges de l'âge de pierre qu'il a découverts dans les environs de 

Nice... 

Pardon. Bezucheux de la Fricottière soupe avec vous et mademoiselle 

Tulipia? 

— Oui. M. de la Fricottière et ses amis... 

— Lacostade, Saint-Tropez, Bisséco et Pontbuzaud ? 

— Vous les connaissez donc? 

— Parbleu ! 

— Tant mieux ! ce sera plus gai. 

Cabassol n'en demanda pas davantage, mais il sortit immédiatement sous 
un prétexte quelconque et courut chez Bezucheux. 

Eh bien! s'écria Bezucheux dès qu'il aperçut Cabassol, je te croyais 

trappiste, mon bon, ou parti pour l'Afrique centrale! on ne t'a pas vu 
depuis un grand siècle? 

Ah ça! répondit Cabassol, tu ne m'avais pas dit que tu étais raccom- 
modé avec la belle Tulipia Balagny ? 

Parbleu, mon cher, c'est un événement tout récentl Tulipia était allée 

enfouir.sa douleur au fond d'une campagne solitaire, elle est revenue et je n'ai 
pu résister à ses larmes ! d'ailleurs, nous avons eu une explication avec Lacos- 
tade, Bisséco, Pont-Buzaud et Saint-Tropez; pur malentendu, mon cher! Les 
apparences étaient contre elle, voilà tout, maintenant tous les nuages se sont 
dissipés 1... Veux-tu venir avec moi, j'ai rendez-vous au café Riche avec nos 
amis, nous causerons de Tulipia. 

— Allons, fit Cabassol, allons, nous causerons de ta volage Tulipia... 

— Arrête, mon ami, ne l'insulte pas, je viens de te dire que les apparences 
seules étaient contre elle, le jour fatal où nous nous brouillâmes... les appa- 
rences seules, absolument! Pauvre Tulipia! 

— Tu m'attendris! 

— Oui, elle fut volage, la charmante, mais, il y a une nuance, volage... 
à mon profil I 

— A ton profit? 

— Exclusif!... mais, chut! motus là dessus! 

— Boit, silence et mystère ! Mais j'y pense, tu dis que nous allons rejoin- 
dre au café Riche Lacostade et les autres, vous n'êtes donc pas brouillés 
ensemble? 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



295 



— Pourquoi? 

— Tu disais exclusif? 

— Mais oui, exclusif, les autres n'ont droit qu'au platonisme!... Nous 
nous sommes expliqués, je ne les trompe pas! Tu connais ma nature noble 
et franche, tromper un ami me répugnerait... et puis, tu comprends, un, 
passe encore, mais quatre!... ça m'embêterait ! alors le jour où j'ai renoué 
avec Tulipia, j'ai prévenu mes amis... Tu me suis? 

— Je suis suspendu à tes lèvres éloquentes. 

— Donc j'ai prévenu mes amis, je les ai réunis tous les quatre, et je leur 
ai tenu ce discours : mes petits bons, ce n'est pas tout ça, mais, j'ai revu 




— Voila comme le sage mèue sa vie! 



Tulipia!... — Ah! ! ! firent-ils tous avec émotion. — Oui, mes enfants, ai-je 
repris, sans vouloir revenir sur un passé douloureux, je vous dirai que la 
chère petite m'a donné des explications satisfaisantes... — Pour toi! dit 
Bisséco avec amertume. — Pour moi ! dis-je avec assurance. — Et que 
résulte-t-il de ces explications ? demanda Lacostade. — Il résulte que nous 
nous sommes tous conduits avec elle avec cruauté, avec barbarie... comme 
des sauvages, enfin... il résulte que c'est un ange.... une martyre... Il résulte 
que je laraime! ! ! 

— Sensation prolongée ! dit Cabassol. 

— Tu l'as dit, sensation prolongée! Lacostade, Bisséco et Saint-Tropez se 
montraient légèrement abrutis par ma confidence. — Oui, messieurs, repris- 
je en frappant du poing sur la table, je la raime! j'aurais pu la raimer sans 



206 LA GRANDE MASCARADE l'A K 1SIKNNE 



vous en souffler mot, mais j'ai pensé que ma dignité m'interdisait ces ca- 
chotteries mesquines et vulgaires. Je La raime depuis hier... — soir? de- 
manda Bisséco toujours avec amertume. — Oui, répondis -je nettement, 
depuis hier soir et je vous ai convoqués ce matin pour vous prévenir de cet 
événement. — Tu aurais pu t'en dispenser, dit Lacostade. — Non! la loyauté 
traditionnelle des la Fricottière me le commandait!... J'ai voulu vous pré- 
venir, non pour vous torturer l'âme par des confidences peu agréables pour 
vous, je le reconnais, mais pour établir franchement la situation, et pour 
vous dire : mes enfants, je raime Tulipia, elle me raime, restons amis, je 
vous accorde le droit de l'adorer platoniquement, je vous permets l'amour 
platonique ! 

— Superbe, mon ami! s'écria Gabassol, je t'admire! Et qu'ont répondu 
Lacostade, Saint-Tropez et les autres? 

— Il y a eu un moment d'hésitation, puis touchés de la grandeur de 
mon caractère, ils se sont levés comme un seul homme et m'ont tendu la 
main en s'écriant : — Soit ! nous nous contenterons du platonisme, du plus 
pur platonisme!!! 

— C'est un trait digne de la morale en action, ce que tu me racontes-là, 
dit Cabassol. 

— Parbleu! Et Tulipia? est-ce qu'elle n'est pas aussi une héroïne de la 
morale en action? 

— Tu sais, moi j'avais cru.. , 

— Eh parbleu, je te l'ai dit, c'était une victime !... 

— Et depuis quand la raimes-tu? 

— Deux mois et demi, mon bon, deux mois et demi qui m'ont semblé 
passer comme un songe! 

— Et depuis ce temps-là, Bisséco, Lacostade et les autres... 

— Ils platonisent !... Tulipia leur donne de fraternelles poignées de main 
quand par hasard elle les rencontre... et elle ne leur fait pas de reproches !... 
C'est beau, ça!... à propos, t'ai-je dit ce qu'était devenue Tulipia après le 
jour fatal où... 

— Où vous vous montrâtes tous si cruels pour l'infortunée... non, mais 
raconte, mon ami, raconte I tu m'as dit seulement qu'elle s'était réfugiée au 
désert... 

— C'est cela, elle s'est réfugiée au désert, dans un trou... du côté de 
Trouville! Seule, désespérée, échevelôe, elle errait sur la plage ou passait ses 
journées sur la jetée à verser ses larmes dans l'océan... elle m'a juré qu'elle 
avait maigri d'une livre trois quarts en trois mois !... Les baigneurs se deman- 
daient avec intérêt quel pouvait être le chagrin qui minait ainsi cette femme, 
jeune et intéressante, un Anglais l'a même demandée en mariage et lui apro- 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 




Liv. 38. 



LA. GRANDE MASCARADE PARISIENNE 299 



posé de se suicider avec elle le soir de ses noces, mais rien n'y a fait, elle ne 
pouvait se consoler, je lui manquais! 

— Vous lui manquiez! 

— Nous lui manquions! moi, sérieusement, les autres platoniquement, 
par habitude, pour ainsi dire... heureusement que maintenant tout est 
oublié !... 

— J'ai revu Bezucheux, mes maux sont oubliés! chantonna Gabassol. 

— Elle nous a revus tous, reprit Bezucheux, car dès le lendemain de ma 
confidence à mes amis, j'ai tenu à les conduire chez elle !... 

— Pas possible ! 

— Mais oui, je les ai convoqués à mon domicile et de là nous sommes 
allés en corps nous jeter à ses pieds. Pour un spectacle attendrissant, c'était 
un spectacle attendrissant !... très émus tous les cinq, nous montâmes l'esca- 
lier lentement, nous sonnâmes, sa bonne vint nous ouvrir, nous l'embrassâ- 
mes... Brave fille, elle parut tout aussi émue que nous!... sa femme de cham- 
bre étonnée d'entendre nos embrassades dans l'antichambre, arrivant à son 
tour, nous nous jetâmes dans ses bras!... Enfin, pour couper court à toutes 
ces scènes d'attendrissement, j'ouvris la porte du boudoir de ma douce amie, 
je poussai mes amis devant moi, et tous les cinq nous nous roulâmes aux 
pieds de Tulipia surprise!... Ah! qu'elle était charmante, ô vertueux Ga- 
bassol, dans le délicieux costume d'intérieur qui moulait des perfections que 
je qualifierai d'idéales !... 

— Tulipia, m'écriai-je, ô ma reine? Nous voici tous les cinq repentants 




— Je vous per.ncts le platonisme. 

et contristés!... Tu m'as déjà pardonné, pardonne à Bisséco qui s'est con- 
duit comme un animal, pardonne à Lacostade qui rougit d'avoir eu l'âme 
assez noire pour te causer des chagrins, pardonne à Pontbuzaud qui s'est 
emballé comme un imbécile et pardonne au petit Saint-Tropez qui a 
encore été plus bête que Pontbuzaud ! 

— Quelle éloquence! fit Gabassol. 

— Tu sais que dans le temps j'ai failli me faire avocat!... Tulipia se 



300 LA GRANDK MASCARADE PARISIENNE 



montra très émue de mon petit speech, vrai, j'ai vu briller une larme furtive 
sous les fils d'or de ses paupières!... Elle nous tendit ses deux mains et dit 
avec le sourire enivrant que tu lui connais : — Mes enfants... 

— Dans mes bras! acheva Cabassol. 

— Mais non, elle ne dit pas dans mes bras!... d'abord je ne l'eusse pas 
permis... elle prononça ces simples paroles : — Mes enfants, oublions ce 
petit malentendu, je vous pardonne! 

— Vous entendez, repris-je, vous entendez, Bisseco, Lacostade et les 
autres, elle vous pardonne..., comme je ne veux pas être en reste de magnani- 
mité, moi mes enfants, je vous permets de déposer un chaste baiser sur ses 
divines menottes I allez, régalez-vous, profitez de l'occasion, c'est un maximum 
de platonisme que je vous permets pour aujourd'hui, en raison de la solennité 
de ce jour de réconciliation ! 

— Dis donc, mon petit Bezucheux, s'écria Cabassol, tu sais que j'ai aussi 
des torts envers elle, moi, tu sais que je l'ai soupçonnée aussi 

— Pourquoi me rappelles-tu cela, mon ami? 

— Mais parce que je désirerais aussi obtenir mon pardon, parce que 
j'espère bien que ta féroce jalousie ne s'effarouchera pas si, à la première 

occasion, je me jette aussi aux pieds de Tulipia pour proclamer mes torts 

et pour l'embrasser le moins platoniquement possible ! 

— Comment donc, mon ami, mais je plaiderai pour toi I... je me charge 
de ton affaire, tu auras ton pardon comme les autres! 

— Alors en ce moment-ci, ton ciel est sans nuages, ton horizon est abso- 
lument dépourvu de points noirs? reprit Cabassol qui avait ses raisons pour 
recueillir le plus d'éclaircissements possibles. 

— Mon ami, je nage dans l'outremer le plus pur, dans le cobalt le plus 
intense, Tulipia me témoigne un attachement sans bornes,... un jour par 
semaine... 

— Un jour par semaine ! s'écria Cabassol. 

— Oui, mon ami, ce jour-là, elle me donne toutes ses heures, les autres 
appartiennent à sa famille et à ses professeurs... je ne t'ai pas dit qu'elle se 
destinait au théâtre? 

— Non. 

— Oui, elle rêve d'illustrer la scène française... elle hésite encore entre 
le chant et la déclamation... je ne la vois donc régulièrement qu'une fois par 
& maine, les autres jours, je pense à elle, et elle pense à moi,... j'ai eu un 
instant la pensée de faire poser un téléphone entre nos deux domiciles, 
mii- j'ai craint de la distraire de ses études!... Veux-tu voir son portrait?... 

— Comment donc ! 

— Tiens ie voilà, il est là sur mon cœur 



A GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



301 



Bczucheux tira un carnet de sa poche, y prit une carte photographique 
et la mit sous les yeux de Cabassol. C'était un portrait semblable à celui que 
notre ami avait découvert dans les papiers de l'illustre Poulet-Golard. 

— Hein... toujours charmante? demanda Bezucheux. 

— Prends garde, je vais moi aussi en devenir amoureux... 

— Platonique, tant que tu voudras, comme les autres ! mais pas davantage, 
car la Dlace est prise, lis cette dédicace : 



A lui, lui, lui, 'LUI! 



TULIPIA. 




Un Anglais l'a demandée en mariage. 



— Tu vois, lui, c'est moi ! il n'y a que moi ! 

Tout en causant, Cabassol et l'expansif Bezucheux étaient arrivés au 
café Biche, où Lacostade, Bisseco, Saint-Tropez et Ponlbuzaud se trou- 
vaient déjà. 

Les quatre amoureux platoniques de Tulipia parurent agréablement 
supris de retrouver Cabassol, que les affaires de la succession Badinard avaient 
complètement absorbé depuis trois mois. 

Après les premières effusions, chacun d'eux crut devoir dire en confidence 
à Cabassol quelques mots sur la brouille qui avait existé avec Tulipia. 

— Vous savez, mon petit bon, cette pauvre Tulipia que j'avais accusée, 

sur des apparences trompeuses, d'être torrentueuse avec excès Eh bien, 

erreur, mon petit bon, erreur, lamentable erreur! nous nous sommes expli- 



:5' v : LA GRANDE MASCARA!)]-: PARISIENNE 



qués, tou> les torts étaient de mon côté, tous!... mais elle m'a pardonné, 
la charmante... 

— Enchanté! réppndit Cabassol. 

En effet le vengeur de Badinard était enchanté, car il recommençait à 
entrevoir la possibilité d'exercer plusieurs vengeances à la fois. Non plus 
cinq seulement, cette fois, mais eo comptant M. Poulet-Golard, six vengeances 
en une seule. 

— Nous soupons tous ensemble demain, reprit Bézucheux, avec le papa 
Poulet-Golard, le célèbre -avant, un vieux toqué, amoureux fou de Tulipia, 
comme nous tous, mais que la charmante Tulipia promène par le bout du 
nez pour notre plus grande délectation. 

— Je le sais, répondit Gabassol, je suis le secrétaire de M. Poulet-Golard, 
— ce sont les travaux que je partage avec l'illustre savant qui m'ont fait vous 
négliger, ô mes amis ! — je le sais, et je soupe avec vous ! 

Cabassol passa le reste de la journée et toute la soirée avec ses amis, sans 
plus se préoccuper de M. Poulet-Golard qui l'attendait avec impatience pour 
préparer, avant de prendre ses vacances de Bille de billard, quelques numéros 
de la Revue préhistorique. 

A un moment donné, chacun de ses amis le prit à part pour continuer les 
confidences commencées sur Tulipia; le marseillais Bisseco ouvrit le feu. 

— Mon petit Gabassol, tu sais, dit- il pour quelle raison nous avons failli 
nous égorger jadis, c'était bête, tout-à-fait bête! encore un peu, de nos 
cachotteries ridicules, il résultait des malheurs!... Cette fois-ci, nous nous 
sommes expliqués très franchement, nous avons tous juré de nous contenter 
d'aimer platoniquement Tulipia. 

— Bézucheux me l'a dit. 

— Ah! il te l'a dit... moi, j'ai un peu plus de chance que les autres, sans 
vouloir faire briller outre mesure à tes yeux, mes avantages personnels et 
ma savante tactique, je puis te montrer ceci : 

Et Bisseco laissa mystérieusement entrevoir à Cabassol une photographie 
de Tulipia semblable à celles de Bézucheux et M. Poulet-Golard. 

— Savoure ce petit autographe, fit Bisseco en retournant la photographie. 

A lui, lui, lui, LUI ! ! ! 

Tulipia. 

Avant de diner, Lacostade entraîna Cabassol sur le boulevard, et tout en 
flânant lui dit d'un air indifférent : 

— Tu sais que j'ai toujours eu le souci de ma dignité... j'ai renoué, il est 
vrai, avec Tulipia qui m'a tout expliqué... Je lui ai pardonné <m;s légèretés 
imprudentes vis-à-vis de mes amis, elle m'a pardonné la brutalité que j'avais 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



313 



montrée en certaine circonstance où certains faits s'étaient présentés à mon 
esprit inquiet sous certain jour déplaisant... alors, tout s'est arrangé! Pour 
preuve, contemple et lis ! 

Le digne Lacostadé prit son portefeuille et il se mit en devoir d'extraire 
d'un fouillis de papiers plus ou moins timbrés, la photographie déjà connue 
de Tulipia. 

— Non, non, dit Cabassol,*je ne veux pas être assez indiscret pour... 

— Contemple et lis, te dis-je! 



A lui, à lui, à lui, LUI ! ! ! 



Tulipia. 




La femme préhistorique d'après des documents de l'âge de pierre ! 



— Heureux cuirassier! fit Gabassol. 

Après Lacostadé ce fut Pontbuzaud qui tint à giisser de nouvelles confi- 
dences dans l'oreille de Cabassol. 

— Mon bon, je suis parfois bourrelé de remords, tel que tu me voisl dit- 
il sans préambule. 

— Mon Dieu, aurais-tu assassiné quelque tante antique et vénérable, et 
son spectre te hanterait-il par hasard? 

— Non, j'ai fait pire que cela! 

— Bigre! tu me fais frissonner... 

— Chut! chut! chut!... J'ai soufflé Tulipia à Bezucheux... tu connais 
l'histoire de notre brouille... Bezucheux avait réellement des torts envers moi, 
ma foi je ne lui en veux plus car je lui ai rendu la pareille. 



304 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



— Tu os un ami dangereux? 

— Que veux-tu! l'amour est plus fort que l'amitié la plus solide et la plus 
résistante... Tu connais Tulipia, l'amitié ne pouvait pas tenir... Je vais te 
montrer son portrait à elle!... il est dans une poche que j'ai fait pratiquer à 
mon gilet sur mon cœur... j'avais eu d'abord l'intention de le porter en sca- 
pulaire, mais ce n'était pas aussi commode... Tiens, regarde mon adorée, et 
lis ce qu'elle a eu l'amabilité de m'écrire en un jour de transports : 

A lui, lui, lui, LUI! 11 

Tulipia, 

— Fortuné Pontbuzaud? toutes mes félicitations! 

A son tour, Saint-Tropez trouva le moment d'épancher son cœur dans ce- 
lui de Gabassol. 

— Dis donc, tu sais, notre malentendu avec Tulipia, ça s'est arrangé ad- 
mirablement... pour moi.... 

— Parbleu, je n'en ai jamais douté! fît Gabassol, tu es habitué à tous les 
succès! 

— Oh! tu exagères... 

— Tu crois que je ne sai= pas!... Tiens, veux-tu que je te dise, Saint- 
Tropez, eh bien, tu dois avoir de la corde de pendu!... j'avais bien dit que 
c'était toi qu'elle aimait... 

— Ah ! tu avais vu ? 

— Je suis plein de perspicacité! je parie qu'elle t'a dit : Mon petit Saint- 
Tropez, c'est mal de m'avoir méconnue, je n'ai jamais aimé que toi!... et 
qu'elle t'a donné un gage... je ne sais quoi, moi, une... un portrait... 

— C'est vrai! tu es donc sorcier? 

— Parbleu! ce portrait, tu l'as là, sur ton cœur... 
Cabassol appuya le doigt sur le gilet de Saint-Tropez. 

— Tiens, il y est, je le sens! veux-tu faire un pari, Saint-Tropez?... je te 
parie qu'elle t'a écrit au bas de ce portrait quelque chose de délicieux, de ten- 
dre, d'adorable.., quelque chose comme : Il n'y a que lui, il n'y a que lui, 
lui, lui, lui ! ! ! Est-ce vrai? 

Saint-Tropez stupéfait, inclina la tête. 

— Quelle perspicacité! c'est absolument exact, voici l'autographe : 

A lui, lui, lui, LUI!!! 

Tulipia. 

Cabassol était satisfait, la confiance lui revenait, bientôt, sans doute, le fa- 
rouche Badinard allait avoir l'occasion d'enregistrer du haut du cief, ».' 
bonnes vengeances! 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



305 



Le lendemain, après une soirée entièrement consacrée à Bezucheux et 
compagnie et une nuit embellie par les plus doux rêves, Cabassol retourna 
chez le savant Poulet-Golard. 

M. Poulet-Golard avait pioché comme un nègre 
pendant une partie de la nuit et, dès six heures du 
matin, il s'était replongé dans ses études sur l'âge 
de pierre. Il lui tardait de voir arriver son secrétaire 
pour lui indiquer les travaux qu'il aurait à poursuivre, 
pendant que lui-même mènerait, pour se reposer, la vie 
de Bille de billard. 

— Mon jeune ami, fit M. Poulet-Golard, je croyais 
vous avoir dit que je n'avais commencé à me donner 
quelques vacances qu'à partir de quarante-cinq ans... 

— En effet vous me l'avez dit. 

— Et que jusque-là, mon existence tout entière 
avait été à la science pure et à ses joies sereines I Vous 
n'avez pas reparu hier 
dans le sanctuaire dutra- 




Tulipia était allée cacher ta douleur dans une solituda. 



Liv. 39. 



306 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



vail. voua n'avez pas quarante-cinq ans, VOUfl êtes jeune, sériez-vous donc blasé 
sur les joies sereines de la science? 

— Hélas, cher maître, excusez cet instant d'oubli... Je ne suis malheu- 
reusement pas un homme de marbre comme vous, je ne suis qu'un modeste 
disciple, moi, je ne puis donc avoir la prétention d'égaler jamais votre stoï- 
cisme... j'ai des faiblesses! 

— Déjà ! fit M. Poulet-Golard, la jeunesse d'aujourd'hui me navre par son 
penchant précoce aux joies matérielles... moi, je ne me suis considéré 
comme libre de jeter ma gourme que lorsque, par un travail obstiné, j'ai 
réussi à doter mon pays et la science de lumières nouvelles, lorsque j'ai 
été membre de l'Institut! 

— Serai-je jamais membre de l'Institut? fit Cabassol. 

— N'ayez plus de faiblesses! j'avais quarante-cinq ans et demi lorsque 
|e me permis ma première faiblesse... comme récompense d'un important 
travail mené à bien... et encore, monsieur, par une inspiration de génie, 
ai-je songé à faire servir mes faiblesses à l'intérêt de la science! 

— Gomment... vos faiblesses... servir à la science! 

— Oui, mon jeune ami! apprenez qu'un véritable savant doit toujours 
songer à la science, qu'il dorme, qu'il veille, qu'il mange ou qu'il se promène, 
la science peut toujours y gagner quelque chose. 

— Alors vos faiblesses?... 

— Je les fis servir à des recherches scientifiques sur le résultat desquelles 
j'ai l'intention de publier quatre volumes de mémoires à l'Institut — recher- 
ches générales anthropologiques, recherches physiologiques, phrénologiques, 
psychologiques, et même paléontologiques! 

— Et même paléontologiques! répéta Cabassol. 

— Oui, mon jeune ami, paléontologiques, cela se rapprochait de mes 
autres études. De même que tous les mammifères actuels diffèrent plus ou 
moins des premières ébauches de leurs familles, des mammifères des âges 
disparus, le mammifère femme doit présenter les mêmes différences... J'étudie 
donc le mammifère femme encore si peu connu... Je possède une série de 
crânes trouvés dans les terrains diluviens, crétacés, basiques, jurassiques, 
tertiaires, quaternaires et, dans leur comparaison avec les crânes de nos con- 
temporaines, j'ai découvert des différences notables et parfois aussi des res- 
semblances étranges!... ainsi, j'ai pu étudier un mammifère du nom de 
Léontine, qui possédait un crâne dont la structure était absolument sem- 
blable dans ses angles, dans ses lignes et dans ses protubérances, à un autre 
crâne provenant des terrains primitifs de l'Asie centrale* J'ai même l'inten- 
tion de faire de cela l'objet d'une de mes prochaines communications à 
l'Académie, et je publierai un travail dans la Revue préhistorique avec des 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



307 



planches représentant mon crâne primitif de l'Asie centrale et le crâne de 
Léontine... Il n'y a qu'une chose qui me gêne. 

— Laquelle, cher maître ? 

— C'est que Léontine est une femme du monde... on la reconnaîtra, cela 
fera du bruit... son mari... 

— Qu'importe, cher maître, l'intérêt de la science avant l'intérêt du mam- 
mifère nommé Léontine... 




Recherches scientifiques de M. Poulet-Golard. 



— Ma foi, c'est ce que je me dis... et puis, si le mari me cherche noise et 
me demande comment j'ai pu étudier ainsi le crâne de Léontine, je lui répondrai 
que c'est dans un salon, pendant une lecture de tragédie... je trouverai quel- 
que chose... En attendant, mon cher secrétaire, nous allons si vous le voulez 
bien, nous mettre sérieusement au travail... Je prends mes vacances dès ce 
soir, tout doit être préparé d'ici là pour les quelques semaines de repos que je 
vais m'offrir... 

— Je suis à vos ordres. 

— Nous allons préparer cinq numéros de la Revue préhistorique. Voici 
les premiers chapitres d'un travail, LA FEMME PALÉONTOLOGIQUE, con- 
sidérée DANS SES RAPPORTS AVEC LES AUTRES MAMMIFÈRES PRÉHISTORIQUES, 

cela servira de préface à mon grand ouvrage. Je vous charge de mettre de 
l'ordre dans la longue série de croquis et de figures rassemblée dans le 



308 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



carton étiqueté Mammifères préhistoriques (Femme) (?) avec un point d'in- 
terrogation. Vousy trouverez quelques crânes simiesques qui vous serviront 
de point de drpart à l'illustration de mon travail. Immédiatement après la 
femme paléontologique, vous ferez passer LE MAMMIFÈRE FEMME AC- 
TUEL, observations et considérations. Je vais vous donner des photographies 
que j'ai recueillies. 

— Des faiblesse? ? 

— Oui... chacune a son numéro d'ordre se rapportant à un petit cahier 
d'observations... Vous comprenez: voici le n° 24... comment s'appelait-elle le 
n° 24... ah! Julie... Bon, voyez dans le carton vert, ces petits cahiers, donnez 
moi le n° 24... c'est cela... 

Cabassol passa un petit carnet numéroté 24 dans la collection. 
M. Poulet-Golard l'ouvrit et le parcourut rapidement. 

— Ah. l'ordre, la méthode, il n'y a que cela, voyez vous, mon cher ami... 
je l'avais tout à fait oubliée, le n° 24, je la revois maintenant ! Julie, chevelure 

châtain clair, disposition à l'embonpoint, dents admirables, d'un émail limpide... 
ah!... un renvoi ajouté après coup, voyons... une canine fausse!... c'est 
vrai, je me souviens, une canine à gauche... mais si bien imitée! il fallait 
mon coup d'œil d'observateur et de savant... angle facial... protubérances... 
très sentimentale, trouvé la protubérance crânienne indiquant une propension ac- 
tive au sentiment... 

— Vous devriez bien me l'indiquer. 

— Lisez Lavater, volume V, chapitres xxxxn et suivants, ce n'est pas 
bien difficile à trouver, tous les phrénologues sont d'accord... je reprends mes 
notes sur le n° 24... ah! cette fois une vraie découverte... Je me souviens de la 
joie ineffable qu'elle m'a causée... découvert après bien des recherches la pro- 
tubérance crânienne de la fidélité! 

— De la fidélité!... cette fois, cher maître, vous ne refuserez pas de me 
la faire connaître. 

— Laprotubérancedela fidélité est une très faible éminence située juste au- 
dessus de l'oreille. . . elle avait échappé aux recherches de mes savants devanciers 
tant par sa petitesse que par sa rareté... car elle est rare, trop rare hélas!... 

— Alors on peut être assuré, lorsqu'une tête féminine présente cette 
protubérance, que... 

— Absolument assuré ! 

— Cher maître, c'est là une découverte merveilleuse... 

— Je viens de vous dire que cette protubérance était malheureusement 
très rare... je ne l'ai trouvée que trois fois!... le plus souvent elle est peu appré- 
ciable et, dans mes recherches, j'ai parfois même rencontré tout le contraire 
d'une protubérance, un creux à la surface crânienne. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



309 



— Aïe! 

— Hélas Iles découvertes delà science ne sont pas toujours consolantes.,, 
j'hésite même à faire connaître cette protubérance de la fidélité... 

— A propos, cher maître, et la belle Tulipia, la possède-t-elle, cette pro- 
tubérance? 

— Mon jeune ami, elle fait partie des trois... elle possède la protubérance 
de la fidélité et très prononcée encore 1... 

— Nous verrons bien dans quelques jours! se dit Cabassol. 

Cabassol travailla toute la journée avec le plus admirable zèle, pour pré- 
parer des loisirs à M. Poulet-Golard ; il mit en ordre des piles de ma- 
nuscrits, il classa des séries de documents, algonquins, allobroges, lacustres, 
celtiques, galliques, Scandinaves, wisigoths et autres, il couvrit de notes sous 
la dictée de son patron, près d'une main de papier. 

Vers le soir M. Poulet-Golard se déclara satisfait... La Revue préhistorique 
pourrait marcher en son absence. Cabassol avait préparé huit numéros d'a- 




Recherches phrénologiques : 1. Protubérance de la fidélité. — 2. Protubérance de la sentimentalité. 

3. Protubérance de la frivolité. — 4. Protubérance de la légèreté, etc., etc. 

(D'après M. Poulet-Golard.) 



vance, huit excellents numéros bondés de travaux remarquables. Comme il 
était homme d'imagination, notre ami ne s'était pas borné à accomplir une 
besogne matérielle, il avait suggéré de plus quelques idées à M. Poulet-Golard 
et il avait notamment proposé, pour donner une extension plus rapide à la 
Revue, d'offrir en prime aux abonnés des haches de pierre préhistoriques. 
M. Poulet-Golard s'était frappé le front. C'était une grande idée. Sans 



310 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



nul doute, le public allait se précipiter avec enthousiasme, sur ces haches de 
pierre, précieux souvenirs de nos rudes et braves ancêtres! Gabassol fut im- 
tnôdiateméftl promu au grade de secrétaire de la rédaction de la Revue pré ~ 
historique el son illustre patron promit de le faire recevoir membre corres- 
pondant des Académies des inscriptions el belles-lettres de Sl-Pétersbourg, 
Uockolm, Lisbonne, Calcutta, Christiania, Québec et autres. 

En sa qualité de secrétaire de là rédaction, notre héros écrivit tout do 
suite en Norvège pour l'aire une commande de haches de pierre, de simples 
silex et d'os de rennes, car on était convenu de donner de haches de pierre 
aux abonnés d'un an, et des silex aux abonnés de six mois; les abonnés de 
trois mois n'avaient droit qu'à de petits os de rennes, ornements d'un goût 
délicieux qui se passent dans les narines et donnent à la physionomie le plus 
piquant caractère. 

— Et maintenant que tout est expédié, S'écria M. Poulet Golard, viventles 
vacances ! Vous allez assister, mon cher secrétaire, à la transformation d'un 
savant austère en une joyeuse et batifolante Bille de billard! Je vais me 
couronner de roses ! La sage Minerve va être délaissée, vivent les jeux et 
les ris, les coupes pleines, les... 

— Et vive Tulipia ! s'écria Gabassol. 

M. Poulet-Golard se mit en devoir de dépouiller sa robe de chambre-biblio- 
thèque pour procéder à sa toilette d'homme à bonnes fortunes. 

— Ah, mon cher secrétaire, Tulipia est ravissante, vous en jugerez tout 
à l'heure... faut-il vous dire le doux espoir dont se berce mon cœur?... j'es- 
père la décider à s'envoler avec moi vers le rivage fleuri de Monaco !... Elle 
me l'a presque promis... 

— Je me sauve! à sept heures, je serai au rendez-vous! 

En allant s'habiller, Gabassol adressa un télégramme à M e Taparel pour 
l'avertir delà série de vengeances qui se préparait. 11 ne doutait pas du succès 
et l'annonçait positivement... 

Gabassol, aguerri par la série de luttes qu'il soutenait depuis son héritage, 
se proposait de souffler Tulipia, ce soir même, à ses six adorateurs, par un 
moyen que son imagination lui inspirerait au bon moment; à l'heure dite, il 
arrivait au cabaret du boulevard indiqué comme lieu de rendez-vous. 

Bezucheux et ses amis l'attendaient en face d'apéritifs variés. 

— Mon petit bon ! s'écria Bezucheux en l'apercevant, ton illustre patron, 
M. Poulet-Golard, m'a volé sans doute le plaisir d'amener Tulipia à nos 
agapes !... Je viens de passer chez notre aimable amie, et son concierge m'a 
empêché de monter en me disant qu'elle était déjà partie... 

— Et tu n'es pas jaloux? demanda tout bas Cabassol à son ami. 

— Jaloux de ce vieux singe ! Mon cher, tu nous fais, à Tulipia et à moi, 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



311 



jne grave injure. N'étaient les sentiments d'amitié solide qui m'unissent à 
toi, je serais tenté de t'en demander raison!... Je m'amuse beaucoup... 
L'autre jour ils étaient brouillés et j'ai dû les raccommoder. Tulipia était 
furieuse, M. Poulet-Golard, dans la conversation, l'avait appelée mam- 
mifère!! ! 

— Mon ami, je vais te révéler une chose qui te fera plaisir, tu sais que 
M. Poulet-Golard s'occupe de phrénologie... 




M. Poulet-Golard découvrant la bosse de la fidélité. 



— Oui, répondit Bezucheux, il m'a même affirmé que je possédais la bosse 
de l'éloquence politique... il a vu tout de suite que j'avais été sous-préfet et 
que je serais député un jour! 

— Eh bien, M. Poulet-Golard a découvert chez Tulipia la protubérance 
de la fidélité. 

— Vraiment? 

— Oui ; de la fidélité!... Dis donc, c'est une bosse qui lui sera poussée 
depuis... 

— Tais-toi, misérable, n'outrage pas un ange... Tu sais bien que tout 
s'est expliqué et que les autres n'ont que du platonisme ! Ce que tu me 
révèles va me faire croire à la phrénologie. 

L'arrivée de M. Poulet-Golard, pimpant et musqué comme un danseur 
de ministère, interrompit la conversation. Au grand étonnement de Bezucheux 
et des autres, il était seul. 



312 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



— Comment I s'écria Bezucheiu, vous n'amenez pas Tulipia? 

— Gomment! s'écria M. Poulet-Golard, la galanterie française est donc 
expirante, pas un de vous n'a été lui offrir son bras... 

— J'y suis allé ! répondit Bezucheux, on m'a dit qu'elle était déjà partie... 
j'ai pensé que vous étiez allé la prendre... 

— C'est extraordinaire !... Je comptais sur vous, au contraire... Enfin, 
attendons... elle va venir sans doute... 

Tulipia n'arrivait pas. L'impatience commençait à gagner les convives. 
Bezucheux, inquiet, sonna le garçon. 

— Il n'est pas venu une dame blonde demandant le n° 12... Voyons, 
cherchez bien, vous ne l'auriez pas envoyée à une autre société? 

— Non, répondit le garçon, nous n'avons pas encore beaucoup de monde, 
il y a deux dames et deux messieurs au n° 7, un monsieur tout seul au n° 9, 
qui a aussi l'air de s'ennuyer... 

— Etrange ! étrange ! murmura Bezucheux en se rasseyant. 

Trois quarts d'heure se passèrent encore. Cette fois l'inquiétude avait 
gagné tout le monde... 

Bezucheux sonna encore une fois le garçon. 

— Eh bien, il n'est venu personne?... 

— Si monsieur, une dame pour le n° 9... 

— Malheureux, il fallait nous l'envoyer... c'était pour nous... 

— Vous m'avez dit une dame blonde, celle-ci est châtain... 

— Je veux la voir ! 

— Monsieur sait bien que c'est impossible. 

— Je veux la voir! répéta Bezucheux, l'entrevoir seulement une minute... 
tenez garçon, voilà deux louis... 

— Mais... 

— Laissez levoir, glissa Cabassolàl'oreilledugarçon, monsieur est le mari 
de la dame, vous nevoulezpasle forcer à recourir au commissaire de police. 

Le garçon fit un geste d'acquiescement. 

— Ma foi, je m'en lave les mains, je dirai que vous m'avez poussé. 
Toute la bande s'engouffra dans le couloir en marchant sur la pointe des 

pieds. Le garçon parvenu devant le n° 9, mit un doigt sur ses lèvres pour 
recommander le silence et ouvrit brusquement la porte. 

— Monsieur a sonné?... dit-il. 

Deux petits cris d'effroi lui répondirent, il referma vivement la porte. Mais 
Bezucheux et Cabassol avaient eu le temps de voir que la dame du n° 9 ri était 
pas Tulipia. 

Elle était très gentille, la dame du n 9, et très gracieuse dans son émo- 
tion, mais ce n'était pas Tulipia ! 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



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Les faiblesses de M. Poulet-Golard. 



Liv. 40. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



315 



— Ce n'est pas elle ! fît tristement Bezucheux. 

— Gomment, dit le garçon à Cabassol, il n'est pas content que ce ne soit 
pas sa femme? 

Tout le monde était rentré dans le cabinet où la table servie réclamait ses 




M« Taparel abattu. 



— Qu'est-ce que cela veut dire? Tulipia nous avait bien promis... 

— Voyons ! dit Cabassol, je vais prendre une voiture et volera sa recher- 
che, un peu de patience... 

— Allons-y tous ensemble, s'écria Bezucheux. 
Le retour du garçon l'interrompit. 

— Monsieur, dit-il, cette fois, voilà quelqu'un pour vous ! 

— Ah 1 enfin ! exclamèrent les amis de Tulipia, avec de grands soupirs 
de soulagement. 

Chacun s'était levé, le garçon s'effaça pour laisser entrer la personne an- 
noncée... 

Et notre respectable ami, M B Taparel parut sur le seuil. 

-— Ce n'est pas Tulipia! gémirent les infortunés convives en se laissant 
retomber sur leurs chaises. 

Cabassol* qui avait conservé un peu plus de sang-froid que les autres, 



316 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



remarqua dans toute la personne de M e Taparel un air d'effarement qui le 
surprit. 

— Non, ce n'est pas Tulipia ! prononça M Taparel avec effort, non, 
messieurs, ce n'est pas Tulipia, au contraire!... Et je viens vous annoncer... 

— Quoi?... 

— Tulipia est partie!... 

— Partie ! s'écrie Bezucheux plein d'émoi. 

— Envolée! disparue! évanouie! enlevéelj'en ai bien peur... Et comme 
j'ai appris par un télégramme de M. Cabassol votre réunion ici, je suis 
accouru vous prévenir de cet événement, qui, je le crains, vous intéresse tous... 

— Mais ce départ,comment avez vous su... 

— J'arrive de chez elle, vous dis-je, j'ai passé l'après-midi a courir à 
sa recherche, je... enfin, elle est partie... elle m'a trahi, la perfide !... 

M. Poulet-Golard, Bezucheux et les autres se levèrent à ce mot. 

— Comment, elle vous a trahi!... 

— Hélas ! fit M e Taparel s'écroulant sur un siège, mais laissez-moi vous 
expliquer... Tenez, c'est bien simple... je... non... enfin, elle est partie... 
Voilà ce que son concierge m'a remis, des papiers timbrés, des commande- 
ments, — voyez, tout est saisi chez elle et elle est partie! 

M e Taparel ouvrant son portefeuille, éparpilla un fort lot de papiers 
timbrés. Bezucheux, Lacostade et M. Poulet-Golard, se les arrachèrent 
pour les parcourir du regard... 

— Ah! s'écria M. Poulet-Golard, commandement du tapissier... mais je 
croyais l'avoir payé ce tapissier... 

— De quel droit? fit Bezucheux. 

— Monsieur, je pourrais moi-même vous demander de quel droit vous 
vous en offusquez ! 

— Ah! exclama Lacostade, un portrait d'elle, M e Taparei possède un 
portrait d'elle ! 

— C'est inoui ! s'écria Bezucheux. 

M e Taparel baissa la tête. : ' ■ 

— Voyons? dit Cabassol. 

A lui, lui, lui, LUI t 

Tulipia. 

— Lui aussi ! gémirent Bezucheux et les autres. 

— Ah! grand Dieu! s'écria M. Poulet-Golard, mais alors, la phrénologie 
serait donc une science vaine! Tulipia, sous la chevelure que j'ai tant aimée, 
possédait la protubérance de la fidélité... je l'ai constaté... et elle m'a trahi 
avec ce notaire... 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



317 



— Elle nous a trahis ! 

Et d'un geste fier, chacun des infortunés jeta sur la table une photographie 
portant les mêmes mots : 

A lui, lui, lui, LUI1 

Tulipià. 

— Il n'y a toujours que moi qui n'en puis montrer autant, s'écria Gabassol 
furieux, c'est humiliant à la fin ! 




Çç n'était pas Tulipit, 



— Ainsi donc, le voilà votre platonisme ! s'écria Bezucheux en se croisant 
les bras. 

Lacostade et les autres baissèrent la tête. 

— Je ne répandrai pas la plus petite goutte de. votre sang, je ne vous de- 
manderai pas la moindre réparation, reprit Bezucheux avec noblesse, la 
beauté de ïulipia, la voilà votre excuse, la voilà votre circonstance atté- 
nuante. Tulipia seule est coupable, moi j'ai à me reprocher d'avoir été im- 
prudent, vous connaissant comme je vous connais, vous sachant inflammables 



518 LA (îUANHK MASCARADE PARISIENNE 



Bl de complexion tendre, je n'aurais pas dû vous permettre Le platonisme! 

— Oui, voilà l'imprudence 1 dil Pontbuzaud, 

— Oublions-la, messieurs ! s'écria Lacostade; il me semble que nous couper 
la gorge pour une perfide telle M 1 "' Tulipia, serait absurde et ridicule ! 

Oublions-la, ce sera son châtiment!... 

Cabassol âvail entraîné M' Taparel dans un coin. 

— Ainsi donc, lui dit-il à voix basse, vous vengiez Badinard vous-même ! 
Vous, simple exécuteur testamentaire, vous avez empiété sur mes attribu- 
tions... mais, j'y pense, M. Miradoûx, le second exécuteur testamentaire ne... 
lui aussi... 

— Non, Miradoûx est pur! balbutia le notaire. 

— J'en suis bien aise ! mais, dites-moi, est-ce par défaut de confiance 
dans mes facultés personnelles que vous vous occupiez de... mes., 

— Non, je vengeais Badinard sans le savoir... J'ignorais... la situation de 
Tulipia... je... 

— Alors e.'e.-l comme homme privé et non comme fonctionnaire public 
que vous avez roucoulé aux pieds de la perfide Tulipia. C'est inouï!... Quand 
on dit que le niveau de la moralité descend tous les jours, on a parfaite- 
ment raison... 

— Hélas ! ce sont les opérations scabreuses de la liquidation Badinard qui 
m'ont perdu!... moi, jadis notaire candide et mari plein de tranquillité, j'ai 
été emmené peu à peu hors du sentier étroit de la vertu, par mon dangereux 
mandat d'exécuteur testamentaire... C'est la faute à Badinard, tout le poids 
de mes erreurs retombe sur lui, car c'est à cause de lui que j'ai connu Tuli- 
pia !.. . Vous vous souvenez que le jour où . . . 

— Ah 1 ne me donnez pas de détails ! 

— Soit, j'ai été amené à connaître Tulipia par le désir de faciliter vos re- 
cherches et votre tache, et... 

— Hélas! et maintenant la voilà partie, cette volage Tulipia, la voilà 
partie sans que j'aie pu accomplir les six vengeances que je croyais si faciles... 
ce Jocko du club des Billes de billard qui nous a donné tant de mal, qui m'a 
tant fait courir, je le tenais enfin, j'allais sévir et... Vraiment, c'était bien la 
peine de pâlir depuis des semaines sur les manuscrits de M. Poulet-Golard, 
de devenir à force de travail, secrétaire de la Revue préhistorique, d'appren- 
dre des langues parlées par des populations de l'âge de pierre et d'acquérir 
des titres à celui de membre correspondant de l'institut de Québec, pour 
perdre en une heure le fruit de tous ces travaux peu récréatifs !... Je suis 
démoral isé ! 

— Tout cela ne serait rien ! gémit AI Taparel en courbant de plus en plus 
la tète. Cela ne serait rien, si... 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



319 



— Grand Dieu! vous m'épouvantez !... qu'y a-t-il encore?... Quel nouveau 
malheur?... 

-11 y a... 

— Dites vite ! 

— Il y a que je suis un notaire indigne ! Il y a que mes panonceaux sont à 
jamais déshonorés !... Écrasez-moi, j'ai manqué à tous mes devoirs, j'ai failli 
aux obligations les plus sacrées, j'ai... 




Tulipia l'a emporté. 



— Qu'avez-vous fait? 

— J'ai perdu l'album de M me Badinard ! 

— L'album!... mais alors... impossibilité d'exécuter les vengeances im- 
posées par feu Badinard... alors, la succession... 

— Serait perdue pour vous si nous ne retrouvions cet album !... Mais nous 
le retrouverons, nous retrouverons Tulipia, car c'est elle qui l'a emporté!... 

— Toujours Tulipia !!!... Gomment, vous avez laissé l'album de la succes- 
sion Badinard entre les mains de Tulipia! mais c'est un indigne abus de con- 
fiance!... c'est inouï, on ne retrouverait pas deux faits semblables dans les 
fastes du notariat!... 

— Accablez-moi! J'ai été amené à... cette erreur... par la pensée que 
M 11 . 6 Tulipia serait peut-être à même de me donner sur les personnages qui 
ont attenté à l'honneur conjugal de M. Badinard, des indications de nature à 
aider considérablement votre tache de vengeur !... et, j'ai eu la faiblesse de 
laisser l'album chez Tulipia... 

— J'y pense, si vous lui avez révélé notre but... tout est perdu ! 

— Non, 7 je n'ai rien dit! Tulipia a paru extraordinairement intéressée par 
les photographies, j'en ai conclu qu'elle connaissait certains des ennemis de 
Badinard... et cela m'a confirmé dans l'espoir de recueillir quelques rensei- 



320 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



gnements de plus sur eux... Aujourd'hui, — agité par je ne sais quels pres- 
sentiments — je retourne chez elle, et j'apprends tout... ses embarras d'ar- 
gent, les poursuites de ses créanciers, la saisie et sa fugue ! un enlèvement sans 
doute ! 

— C'est bien probable ! 

Cabassol accablé par tant de disgrâces, laissa tomber les bras comme un 
homme découragé. 

— Nous la retrouverons, s'écria M 6 Taparel ému, il le faut! Une femme 
comme Tulipia ne disparaît pas comme cela... nous retrouverons l'album. 

— Mais s'il est saisi? 

— Il n'est pas saisi, Tulipia l'a emporté, j'ai interrogé sa femme de cham- 
bre, laquelle, furieuse de ne pas avoir été emmenée, m'a tout avoué... Bezu- 
cheux, Lacostade, Poulet-Golard, etc.. je sais que Tulipia a emporté ses 
bijouxet l'album ! 

Cabassol désespéré s'abîma dans de sombres réflexions. 
11 en fut tiré par Bezucheux de la Fricottière, qui venait lui serrer la 
main. 

— Noble cœur ! dit Bezucheux, toi seul étais pur, Tulipia ne t'a pas aimé, 
toi, et c'est toi qui te montres le plus affligé de nous tous 1 

Comme le festin, depuis longtemps servi, refroidissait, Bezucheux donnant 
l'exemple de la fermeté d'âme, proposa de se mettre à table. 

— Nous la retrouverons ! dit tout bas Cabassol à M Taparel en lui serrant 
vigoureusement la main. 




LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



L'ENLEVEMENT 



DE TULIPIA 



665-S2— MPR1MER1E D. EARD1N ET C', A SA1NT-GERM A iN 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



L'ENLÈVEMENT 

DE TULIPIA 



TEXTE ET DESSINS 



J±. EOBIDA 




PARIS 

I LIBRAIRIE M. DREYFOUS 



7, RUE DU CROISSANT. 



FAUBOURG MONTMARTRE, I 3. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



321 



TROISIÈME PARTIE 



L'ENLÈVEMENT DE TULIPIA 



A la recherche de Tulipia. — 
Les habitantes de la villa 
Girouette. — Comment Ca- 
bassolet deux clercs de no- 
taire se virent obligés de 
signer des promesses de 
mariage. 

Le Courrier de Monaco, 
dans le Figaro du 17 fé- 
vrier 18**, fut particulière- 
ment intéressant, car no- 
tre ami Gabassol, qui li- 
sait ses journaux d'un air 
navré en brûlant quelques 




Au tir aux pigeons de Monte-Carlo. 



Liv. 41. 



! 

322 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE I 



cigarettes après déjeuner, bondit en l'air à la lecture de cet article et faillit 
renverser sa table couverte encore du service à café. 

Après le parallèle obligé entre les arbres parisiens, squelettes chargés 
de neige, et les verts palmiers de la corniche, éternellement chauffés par le 
soleil, citoyen monégasque à perpétuité, le Courrier de Monaco signalait la 
présence à la dernière fête de Monte-Carlo, d'une foule de notabilités aristo- 
cratique! internationales : le duc et la duchesse de Canisy; la comtesse Léonore 
des Mâchicoulis, épanouie dans tout le charme de sa beauté blonde; le général 
Staratso/f, qui eut la jambe et le nez emportés au premier assaut de Plewna; 
la princ< »se Patarofjf, qui venait de faire sauter la banque ; la ravissante con- 
tessina L irberini, encore tout émotionnée par son procès en séparation; le prince 
de la finance Grobfield and C°, de New- York ; C empereur du pétrole, John Fli- 
berman, de Chicago, etc., etc. 

11 n'y avait pas là de quoi faire bondir notre ami Gabassol ; le paragrapne 
suivant, dans lequel le chroniqueur annonçait l'arrivée du prince héréditaire 
de Bosnie, le jeune et sympathique Michel, voyageant incognito, n'était 
pas davantage émotionnant. L'avant-dernière ligne seule avait pu produire 
cet effet excessif sur le vengeur de feu Badinard, l'avant-dernière ligne où 
notre héros et ami avait lu tout à coup, sans s'y attendre, le nom de Tulipia 
imprime presque en toutes lettres. 

Voici quelle était la teneur exacte de cette ligne révélatrice : 

« La palme de l'élégance décernée à une autre de nos demi-mon- 
daines, la ravissante Tul.... Bal 

Ainsi la trompeuse amie de Bezucheux, disparue depuis plus de trois' 
semaines, était retrouvée! Il n'y avait pas de doute à avoir, c'était bien de 
Tulipia Balagny que parlait le Courrier de Monaco. 

Depuis trois semaines, M e Taparel et M. Miradoux vivaient dans un état 
d'inquiétude impossible à décrire, et Miradoux maigrissait encore, — ce 
dont il ne se croyait plus capable, — depuis que, par suite des coupa- 
bles imprudences de M Taparel, la ravissante Tulipia avait pris la clef des 
champs en emportant l'album de M m0 Badinard, la pièce principale du 
dossier de la succession Badinard, sans laquelle le légataire universel et 
les exécuteurs testamentaires ne pouvaient rien faire , et dont l'absence 
prolongée devait mettre à néant les espérances de Cabassol, en l'empê- 
chant d'exécuter les conditions imposées par le testateur. 

La ravissante Tulipia, depuis ces trois semaines, était demeurée introu- 
vable ; toutes les recherches des intéressés avaient été inutiles, nul n'avait 
pu dire dans quelle direction la volage enfant avait porté ses pas et le 
précieux album aux soixante-dix-sept photographies. 

Il fallait au plus vile faire connaître la bonne nouvelle à M 6 T.iparel pour 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



323 



aviser avec lui aux moyens de recouvrer, 
dans le plus bref délai possible, l'album 
envolé. Lorsque Cabassol, le numéro du 
Figaro à la main, entra dans le cabinet du 
notaire, M Taparel comprit qu'il y avait 
quelque chose de nouveau. 

— Eh bien ? demanda-t-il d'une voix in- 
quiète. 

— Elle est à Monaco ! s'écria Cabassol en 
agitant triomphalement le Figaro. 

— Mon chapeau 1 s'écria le notaire, je 
pars... 

— Un instant! tenons conseil d'abord... 
-^ Ah! c'est que, voyez-vous, j'ai hâte 

de relever la tète, je veux confondre Tulipia 
et retrouver l'album Badinard, perdu par 
ma faute... Le remords me ronge... Si je tar- 
dais plus longtemps à réparer le tort grave 
causé par un instant d'oubli de mes devoirs 
professionnels, je serais capable de me pen- 
dre à mes panonceaux déshonorés ! 

Miradoux, entré sur ces entrefaites, aida 
Cabassol à consoler la douleur de M e Tapa- 
rel, et tous trois, redevenus calmes, discutè- 
rent sérieusement les moyens à employer 
pour obtenir de Tulipia la restitution des 
soixante-dix-sept photographies. 

11 fut convenu que Cabassol, muni de 
capitaux importants, partirait immédiate- 
ment pour Monaco avec Miradoux et deux 
clercs de l'étude pour l'aider dans ses opéra- 
tions ; à Monaco il agirait suivant ses inspi- 
rations et s'arrangerait pour rentrer en pos- 
session de l'album, soit en l'achetant à Tu- 
lipia, soit en enlevant de haute lutte le cœur 
de la cruelle et volage enfant. 

Les membres de l'expédition partant à 
la conquête de l'album de Tulipia n'eurent 
pas beaucoup de temps à consacrer à leurs 
préparatifs ; leur chef Cabassol leur donna 





La comtesse Lconore des Muchicouiia. 




John Flibc-man and C«. 



32-1 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 




La princesse Pataroû". 




Le duc et la duchesse de Canisy. 




La contessina BarLerini. 



rendez-vous à la gare de Lyon pour le rapide du 
soir. Miradoux emmenait son troisième et son 
quatrième clercs, jeunes gens aimables et intelli- 
gents, qui, dans certaines circonstances, pou- 
vaient rendre de grands services. 

A la gare, Cabassol rencontra quelques figu- 
res de connaissance ; ce fut d'abord Bezucheux 
de la Fricottière fils, qui eut un soubresaut d'é- 
tonnement à sa vue, puis Lacostade arrivant en 
costume de voyage, puis Saint-Tropez, enfermé 
dans un ulster imperméable, puis Pontbuzaud, et 
enfin Bisseco le ticket au chapeau et le sac en 
bandoulière. Tous tenaient à la main le Figaro, 
plié du côté de l'article : Courrier de Monaco. 

— Eh, mes petits bons! proféra Cabassol, voua 
y voilà I vous vous lancez sur la piste 1 

— Sur quelle piste? fit Bezucheux en témoi- 
gnant une surprise bien jouée, je vais tout sim- 
plement surveiller papa... 

— A Monaco? 

— Oui, à Monaco où il mène une vie par 
trop torrentueuse I II m'écrit pour m'ernprunter 
cinq cents louis jusqu'en avril prochain... 

— Et tu les lui portes? 

— Non, je vais lui dire que je ne veux pas 
les lui prêter; je ne pouvais pas lui dire ça par 
lettre, tu comprends, les convenances 1... j'aime 
mieux lui faire de la morale verbalement ! 

— Allons donc ! Vous avez appris que Tulipia 
était à Monaco, et vous courez tous vous rouler à 
ses pieds... 

— Au contraire ! s'écria fièrement Bezucheux, 
j'ai l'intention, si je la rencontre, de l'accabler de 
ma froideur!... 

— Moi, dit Lacostade, de mon indignation 1 

— Moi, dit Saint-Tropez, je broierai son âme 
par un simple regard chargé de mépris ! 

— Moi, fit Bisseco, je la pulvériserai d'un 
coup d'œil fulgurant!... un de ces coups d'oeil 
dont on ne se relève pas!.- 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



325 



— Quant à moi, dit Pontbuzaud, mon 
intention bien arrêtée est de faire sauter la 
banque sous ses yeux, sans daigner jeter un 
regard de son côté... D'abord, comme elle m'a 



^mnvï^y'/i ffi***^ trompé, j'ai dans l'idée que si je joue en sa 
mi^^MÊi I présence, cela me portera 

^^^^''yfÉ/È^àJi^^ bonheur... Tulipia sera mon 



fétiche, sans s'en douter ! 

— Eh bien! et toi, mon 
petit Gabassol, reprit Bezu- 
cheux, que vas-tu faire dans le 
pays où fleurit Tulipia? 




Cabassol et Tulipia s'en allèrent sons les palmiers. 



320 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



— Moi, fit Cabassol embarrassé, moi, oh! moi, c'est différent ; je vais 
pour un mariage. Vous voyez ces messieurs là-bas?... 

El il montra d'un mouvement de tête Miradoux et les deux clercs* 

— Tous notaires, mes enfants! Ils m'ont déniché une héritière sérieuse 
devant qui je vais poser ma candidature. 

— Très bien, mon ami, très bien ! Nous te laissons avec tes notaires. 
Tu leur parleras de nous, pour le cas où ton héritière te blackboule- 
rait... 

Kn montant en wagon, Cabassol trouva installé dans son compartiment 
un monsieur enveloppé dans un ulster à collet relevé qu'il crut reconnaître. 
Le monsieur avait la figure plongée dans le Figaro; tant que le train fut en 
gare, le monsieur ne bougea pas. Gomme il ne pouvait aller ainsi jusqu'à 
Nice, Cabassol prit patience. A Fontainebleau, le monsieur se décida abaisser 
son masque, et Cabassol put saluer son ex-patron, M. Pculet-Golard. 

— Eh bonjour, cber maître! dit Cabassol, vous allez à Monaco? je parie 
que je sais ce qui vous y attire ! 

— Mon cher secrétaire, on vient de découvrir dans les terrains de 
Menton une femme pétrifiée.... 

— Ne se ait-ce pas Tulipia? 

— Non, il s'agit d'une femme de quatre mille ans. 

— Un bel âge! Son mari peut être tranquille... Plus jeune, la dona 
è trop mobile! 

Cabassol descendit à l'hôtel de Rouge et Noire, à Monte-Carlo, en face de 
la petite principauté, qu'il voyait tout entière par une seule de ses fenê- 
tres. Sur le livre de l'hôtel il écrivit simplement et illisiblement son nom, 
« Cabassol », au-dessous duquel le modeste Miradoux inscrivit les mots et sa 
suite, ce qui fit que les voyageurs furent aussitôt pris pour des notabilités 
diplomatiques. 

— Que dit-on ici? demanda Cabassol au majordome de l'hôtel, per- 
sonnage à tournure de chambellan ; de qui parle-t on? 

— Du prince de Bosnie. Son Altesse est ici, elle occupe l'appartement au- 
dessous de celui-ci, avec son précepteur le baron de Blikendorf. 

— Vraiment! fit Cabassol. Et en fait de dames? 

— Nous avons, à Monte-Carlo, la grande duebesse douairière de LipFeld, 
la grand'mère du roi de... 

— Je ne vous parle pas des grandes duchesses douairières, ditsévèn m ni 
Cabassol, je vous parle de grandes duchesses plus folâtres! Connaissez-vous 
Tulipia?... 

— Madame Tulipia de Balagny? Parfaitement, monsieur, elle occupe la 
villa Girouette, que vous pouvez voir de vos fcnêlres. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



327 



— La petite villa ici, dans le jardin aux quatre palmiers? 

— Oui, monsieur. 

— C'est bien, je vous remercie, 

Le chambellan s'inclina et disparut. 

Cabassol se mit à la fenêtre et put examiner à loisir la villa honorée de la 
présence de M mo de Balagny. — C'était une petite villa italienne toute en 




La villa Girouatt 



terrasses et en balcons garnis de plantes grimpantes, au centre d'un petit 
jardin plein de cactus et d'agaves poussant en liberté. En face de l'hôtel de 
Rouge et Noire, de l'autre côté de la villa, s'élevait un autre hôtel, l'hôtel de 
Gènes, plongeant aussi sur les jardins des Girouettes. Aux fenêtres de cet 
hôtel, Cabassol aperçut ses amis Bezucheux, Lacostade, Bisséco, Pontbuzaud, 
et Saint-Tropez, éparpillés à des étages différents, mais tous penchés sur la 
vilk et interrogeant chacun un garçon. 

— Bon! pensa Cabassol, ils savent déjà qu'elle est là. 

Le jour même, esclaves de leur devoir, Cabassol, Miradoux et les deux 
clercs se mirent à l'œuvre. A vrai dire, Miradoux et les deux clercs avaient 



328 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



une besogne facile : ils devaient se contenter d'admirer le ciel bleu et les pal- 
miers, en attendant les indications du cbef de l'expédition. Après une petite 
séance au tir aux pigeons et une heure donnée au concert, le moment vint 
d'aborder la véritable reine de la principauté, Son Altesse la roulette. 

Gabassol avait à plusieurs reprises aperçu Tulipia, soit assise sous les 
palmiers des jardins de M. Blanc, soit au tir aux pigeons; mais il l'avait vue 
trop entourée pour qu'il lui fût possible de l'aborder. Il ne lui avait jamais 
été présenté régulièrement, mais Tulipia devait le connaître de vue; il espéra 
que, devant la roulette, il lui serait facile de se présenter lui-même. 

Quand il entra dans le salon de jeu, la première personne qu'il aperçut 
fut Tulipia en train de mettre une poignée de louis sur un numéro. Cabassol 
s'assit immédiatement à côté d'elle, en attendant une occasion d'engager la 
conversation. 

Non loin de Tulipia, le sieur de Pontbuzaud pontait avec ardeur, les 
veux fixés, pour se porter chance, sur celle qui l'avait trompé; en face, M. de 
la Fricottière, le père, luttait contre la banque tout en disant des choses 
agréables à une jolie blonde assise à ses côtés. Derrière lui Bezucheux fils, 
s'appuyait sur sa chaise, souriant déjà de la tête que ferait M. son père quand 
il allait se retourner. Dans la foule Lacostade, Pontbuzaud et les autres pro- 
menaient leur mélancolie. 

L'occasion espérée par Gabassol tardant à se présenter, notre héros la fit 
naître brusquement; par une feinte maladresse, il laissa tomber son porte- 
feuille du côté de Tulipia et se mit à genoux pour le ramasser. 

— Mille pardons, madame! je suis confus... 

— Comment donc, monsieur! 

— Madame, je bénis la maladresse qui m'a permis de me mettre à vos 
pieds... je suis superstitieux, madame, je vois dans ce hasard une indication 
céleste... 

— Vraiment! 

— Oui, madame, et n'était l'endroit, je solliciterais l'autorisation de res- 
ter ainsi, avec une guitare, pour chanter votre beauté à son aise. 

Une heure après, Gabassol, qui avait insisté pour tenir le jeu de la char- 
mante belle, perdait une quinzaine de mille francs; mais son but était atteint, 
il avait entamé la conquête de ce cœur éminemment léger, que M. de la Fri- 
cottière le fils — et il avait ses raisons pour cela — comparait, pour la stabilité, 
à un petit ballon du Louvre. 

En quittant la roulette, Cabassol offrit son bras à Tulipia et s'en alla sous 
les palmiers admirer les vagues bleues de la Méditerranée. Bezucheux et les 
autres, qui le virent passer, cuirassèrent leurs cœurs et foudroyèrent le 
groupe du feu de leurs regards indignés. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 




Liv. 42. 



L'enlèvement de Tulipia. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



331 



Pour se remettre, Bezucheux s'en alla faire une scène à son père qui ne 
l'avait pas encore aperçu. 

— Bonjour, papa! dit-il en lui frappant sur l'épaule. 

— Tiens ! fit M. de la Fricottière en se retournant, c'est toil tu m'apportes 
les cinq cents louis, c'est d'un bon fils! 

— Je n'apporte rien du tout, papa, que des remontrances serrées!... 
Voyons, est-ce que vous croyez que ça peut durer comme ça? Je sais tout, je 
sais que, non content d'hypothéquer votre ferme de la Barbotte, la dernière, 




Tulipia à la roulette. 



vous cherchez à la vendre... et après? vous entamerez votre terre de la Fri- 
cottière, n'est-ce pas? Non! non! non! je ne peux pas vous laisser entamer la 
Fricottière, fief patrimonial, maison de mes ancêtres I C'est assez fricotter 
comme ça, je... 

— Du tout! je ne toucherai pas à la Fricottière, c'est sacré! j'ai autant 
que toi souci du berceau de la famille... mais si je suis embarrassé pour une 
échéance, je peux bien donner une petite hypothèque..* 

— Vous ne pensez donc pas qu'il serait temps d'offrir à la France le con- 
cours de votre expérience et de vos facultés?... au lieu de gaspiller votre vie 
à travers tous les boudoirs... 

— Oh ! tdus les boudoirs, tu exagères!... 



33? LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



— Pourquoi ne vous faites-vous pas nommer député? Je ne vous parle 
pas d'entrer dans la diplomatie, il est un peu tard, mais dans la politique 
active, à la chambre... au ministère, peut-être, vous trouveriez l'emploi de vos 
ardeurs!... Les élections se préparent, l'arrondissement de la Fricottière est 
excellent, adoptez un parti... ou plutôt adoptez-les tous, soyez candidat com- 
posite et vous battrez vos adversaires I... 

— Prête-moi cinquante louis, la banque est eu déveine, je vais me rat- 
traper. 

Bezucheux de la Fricottière Misse leva furieux el sortitpourse mettre à la 
recherche de ses amis. — Il les retrouva sur la terrasse dominant la mer, 
éparpillés et suivant l'un derrière l'autre la promenade de Tulipia au bras de 
l'heureux Gabassol. 

Ce fut seulement après trois jours de flirtage presque ininterrompu, que 
Gabassol put se croire assez près d'un résidât important. Une déveine cons- 
tante avec la rouge comme avec la noire, déveine supportée noblement, 
l'avait posé dans l'esprit de Tulipia, la charmante belle s'attendrissait et lui 
donnait moins de coups d'éventail sur les mains quand il serrait un peu trop 
fortement son bras sous le sien en contemplant la Méditerranée. 

La superbe assurance de Cabassol, jetant sans compter les billets à la rou- 
lette insatiable, lui avait déjà valu une certaine notoriété dans la colonie. — 

Quelques personnes se disant bien informées avaient fait courir le bruit 
que ce joueur aventureux n'était autre que le président de la république de 
Honduras en train de manger un emprunt. — Miradoux et les deux clercs de 
notaire, avec qui on le voyait en fréquentes conférences, passaient pour ses 
ministres et recevaient en cette qualité des propositions de martingales infail- 
libles pour faire sauter la banque dans les prix les plus doux. 

Miradoux et l'un des clercs de notaire, tentés par le démon du jeu, avaient 
eu des chances diverses, le jeune clerc était en gain d'une dizaine de mille 
francs, mais le pauvre Miradoux perdait vingt-quatre francs, ce qui bourre- 
lait ses nuits de remords cuisants. 

. — Misérable! se disait l'infortuné, tu te croyais au-dessus des passions 
humaines, tu te disais des douceurs, tu t'appelais vieux philosophe, homme 
sage, et voilà !... Désormais tu n'as plus le droit de te draper dans ta superbe... 
tu n'es qu'un joueur! Tu as pourtant vu Frederick dans Trente ans ou la Vie 
d'un joueur... 

Un jour, en revenant de faire avec Tulipia, une promenade sentimentale 
sur la cote, Gabassol apparut radieux à ses complices. 

— Mes enfants! dit-il, tout va bien, c'est pour ce soir! 

— Bien vrai? s'écria Miradoux. 

— Tulipia cède à ma flamme ! j'ai obtenu l'entrée de la villa Girouette, et 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



333 



comme première preuv 
les mains tant que je v 
son propriétaire!... O 
soir, messieurs, j'aurai 
reconquis l'album de 
la succession Badi- 
nard! 

— Alors, demain, 
nous partons! excla- 
ma Miradoux, demain 
nous dirons adieu aux 
rivages ^ fleuris, mais 
perfides de Monaco! Il 
était temps car je sen- 
tais ma force dame et 
ma philosophie som- 
brer dans le gouffre, 
car, je l'avoue la rou- 
geur au front, j'étu- 
diais une martingale! 

— J'ai quitté Tuli- 
pia pour vous préve- 
nir, il est entendu que 
je la retrouverai tantôt 
au Casino. 

Miradoux et les 
deux clercs se voyant 
à la veille 'de quitter 
Monaco, résolurent 
d'employer convena- 
blement leur dernier , 
jour; tous trois se pré- 
cipitèrent vers la rou- 
lette où Cabassol vint 
les retrouver en atten- 
dant Tulipia. 

La déveine s'a- 
charna sur Miradoux, 
qui perdit encore tren- 
te francs! Honteux et 



e d'affection, d'abord la permission de lui embrasser 
oudrais, et ensuite celle d'arranger ses affaires avec 




Une table de roulette à Monte-Carlo. 



furieux à la fois, il usa de son autorité pour arracher violemment de la table 
Fatale ses deux jeunes collègues, et pour les emmener devant (a tuer relrem- 
per leur âme dans un bain calmant d'azur et d'idéal. Gabassol resta seul à 
attendre Tulipia qui ne se pressait point d'arriver. Notre ami était assez in p 
quiet, mais la vue de Bezucheux et de ses amis rôdant comme des âmes en 
peine, le rassura; aucun d'eux n'avait détourné Tulipia. 

A la fin Cabassol se fatigua d'attendre et quitta le Casino pour aller déli- 
bérément sonner à la porte de la villa Girouette. Le chambellan de l'hôtel de 
Rouge et Noire l'arrêta au passage. 

— Madame de Balagny est sortie, dit-il, elle a pris une voiture à l'hôtel 
pour aller avec une amie faire une promenade à Roquebrune... 

— Bon ! donnez-moi aussi une voiture, je vais prendre un peu l'air de ce 
côté... 

11 faisait nuit noire lorsque Gabassol revint de sa petite excursion à 
Roquebrune, sans avoir rencontré Tulipia. L'hôtel était en remue ménage, le 
chambellan présidait au départ d'une quantité de grandes caisses que l'on 
chargeait sur et dans un omnibus; il trouva cependant le temps de dire à 
notre héros que M me de Balagny avait changé d'avis et avait dirigé sa pro- 
menade du côté d'Eza, au lieu d'aller à Roquebrune. 

— Excusez-moi, je vous prie, ajouta le chambellan, je m'occupe du départ 
des bagages de S. A. le prince de Bosnie... 

— Bien ! bien ! fit Cabassol. 

Tout s'expliquait. Il avait cherché d'un côté pendant que la capricieuse 
Tulipia se promenait de l'autre; en se retournant, il aperçut la villa Gi- 
rouette brillamment éclairée; Tulipia était-cliez elle, elle l'attendait, il allait 
pouvoir se présenter. 

Et bien vite , Gabassol expédia son dîner, dans la grande salle a manger 
de l'hôtel, sans prendre garde aux bavardages des dîneurs attardés qui ne 
causaient que du départ du prince de Bosnie. 

Miradoux et les deux clercs l'attendaient en fumant dans le jardin de 
l'hôtel. Dès qu'il parut, ils se levèrent et lui portèrent leurs félicitations 
anticipées. 

— Mon bon ami, dit Miradoux, vous êtes un heureux coquin, elle 
vous attend! Tout à l'heure nous l'avons vue s'accouder à la fenêtre du petit 
salon donnant sur le jardin et rester pensive, les yeux élevés vers l'astre 
des nuits!... Allons, vous allez réparer les imprudences de M e Taparel et re- 
trouver l'alhum sans lequel vous risquez de perdre l'héritage de feu Badi- 
nard. Quand vous aurez obtenu sa restitution, je l'enfermerai dans ma 
caisse... moi seul en aurai la garde, et la sévérité de mes principes vous 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



335 



est un sûr garant de mon incorruptibilité! En avant, nous allons vous 
conduire jusqu'à la porte... 

Cabassol, suivi de ses complices, sortit de l'hôtel en même temps que 




^mn 



Ravissante Tulipia, pourquoi parlez-vous anglais? 



l'omnibus chargé des bagages du prince de Bosnie. La villa Girouette s'était 
replongée dans l'obscurité, mais Miradoux, pressant le bras de Cabassol, lui 
fit remarquer une blanche figure de femme accoudée à une fenêtre 

— C'est elle! fit Cabassol, ah! si j'avais une guitare ou simplement un 
cornet à piston pour lui donner une sérénade ! 

— La porte du jardin est ouverte, dit tout bas Miradoux. 



330 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



— Tn-s bien, on m'attend! Donnez-moi les roses que vous avez à vos bou- 
tonnières pour que je signale ma venue... 

CaLM--"l lit rapidement un bouquet et le jeta à la dame de la fenêtre. 

— Elle l'a ramassé, fit Miradoux. 

— Elle disparait, dit un des clercs. 

— Oui, mais elle laisse la fenêtre ouverte ! Le balcon est à hauteur 
d'homme, je vais l'escalader et tomber à ses pieds... ce sera très galant !... 

Cabassol serra la main de Miradoux et se dirigea vers le balcon pendant 
que Miradoux et les deux clercs le suivaient en se dissimulant sous les 
rameaux des grenadiers et des orangers... Un des clercs arriva à point pour 
faire la courte échelle à Cabassol, qui d'un bon rapide et silencieux sauta sur 
le balcon. 

Due forme blanche se dressa dans l'ombre en poussant un de ces déli- 
cieux petit cris d'effroi féminins qui font battre le cœur d'un doux émoi. Le 
cœur de Cabassol battit naturellement et pour étouffer ce cri d'effroi char- 
mant, il enveloppa dans ses bras la forme blanche et couvrit de baisers un 
visage que l'on fit mine de défendre avec les ongles. 

Cabassol, à défaut de la figure, embrassa très amoureusement des tresses 
abondantes et parfumées dans lesquelles il enfouit ses moustaches, puis la 
forme blanche s'étant laissée tomber dans un fauteuil, il se mit à ses genoux 
el déposa de longs baisers sur des mains qui se défendaient encore. 

Cette petite scène dans L'obscurité, à peine combattue par les rayons de la 
lune, était charmante. M. Miradoux et les deux clercs qui s'étaient légère- 
ment hissés jusqu'à la hauteur du balcon, se le dirent à eux-mêmes. 

— Oh! dit enfin la forme blanche, oh! itû very inconvenant! indeedf... 

— Ravissante Tulipia!... quel rêve! me voici à vos pieds... mais vous 
parlez anglais? quelle fantai-ie ! 

— You are not gentleman... y ou... are ver y... 

— Si c'est une fantaisie, je la respecte... alors dans les moments... d'effu- 
sion, vous préférez L'anglais à votre langue maternelle... soit i tpeak aussi 
lùtle, very little, my lovely ange!, mais je vous aimerais en français, capri- 
cieuse Tulipia! 

— Palamède! Cléopatra! Laviniaf... s'écria la forme blanche en élevant 
la voix... 

— Ce n'est pas Tulipia! s'écria Cabassol pétrifié par l'étonnement, mais... 
Un bruit de voix et de pas retentit dans la maison et un filet de lumière 

glissa SOUS la porte. En même temps une voix d'homme cria en anglais dans 
le jardin : 

— E^t-ce vous, Lucrezia? vous appelez? 

— Yes, my dear Palamède ! Venez, je vous prie! 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



337 



Miradoux et les deux clercs entendant marcher derrière eux et voyant 
\B retraite coupée, sautèrent à leur tour sur le balcon et cherchèrent à se 
dissimuler dans l'obscurité d'un grand salon. 




'§K14 





^X*^ r — 



Un gentleman »ux pied* de Locrert»! 



— Palamède. Lavinia, Cleopatra ! reprit la forme blanche. 

La porte s'ouvrit et trois personnes parurent, chacune avec une lampe 

à la main. 

Cabassol était reste à genoux comme cloué au sol et regardait, frappé de 

Btupeur, celle qu'il avait pris, pour Tulipia. C'était une femme grande et 

mince, vêtue d'un très élégant peignoir, sur lequel flottaient d'épaisses 

tresses bloudes. Cleopatra et Lavinia semblaient deux autres exemplaires 

Liv. 43. 



333 GRANDE MASCARADE PARISIENN 



de la fausse Tulipia, c'étaient la même carnation blonde, la même sveltesse 
et tes mêmes opulentes crinières Mondes. Palamède était, lui, un gaillard 
à barbe américaine, grand, sec, vêtu d'un complel à carreaux immenses. 

— Oh ! Lucrezia, s'écria-t-il, un gentleman à vos pieds! 

— Cher Palamède, je le connais, c'est le monsieur qui était à côté de 
nous à la roulette ! 11 m'aime, sans doute, car il m'appelle son lovely angel!... 

— Ces Français sont Inflammables comme des allumettes! fit Palamède 
en s'avançant tranquillement et en poussant un siège vers Cabassol. Asseyez- 
vous. Vous ne pouviez donc pas venir demander la main de miss Lucrezia 
à une heure moins indue? 

— Mais, fit Cabassol... 

— Ah! fit tout à coup Lavinia, en poussant un paravent derrière lequel 
les deux clercs de notaire' se dissimulaient, il y en a encore d'autres... 

— Je les avais vus! dit tranquillement Palamède en allant, une lampe 
à la main, examiner la figure des deux jeunes gens... Lavinia, Cleopatra, 
les reconnaissez-vous? 

— Nous les reconnaissons! Ce sont ces messieurs du salon des jeux... 

— Je les reconnais aussi, fit Palamède. En vérité, je me croyais au 
courant des usages français, et je ne pensais pas qu'il fût admis de venir 
chercher des fiancées avec escalade!... Ces messieurs auraient pu se faire 
présenter par quelqu'un, un ami commun, un correspondant, cela eût été 
plus correct!... 

La fausse Tulipia prit la parole. 

— Ne les grondez pas trop, Palamède, les Français sont impatients, ils 
n'auront pas pu attendre ! Monsieur vient de m'envoyer un bouquet de roses 
pendant que j'étais à rêver à la fenêtre, et il a escaladé ensuite le balcon pour 
se jeter à mes pieds ! 

— Voyons! s'écria Cabassol, il y a malentendu, c'est bien ici la viila 
Girouette? 

— Oui, monsieur. 

— Mais vous ne l'habitiez pas hier? 

— Non, nous sommes arrivés ce matin seulement. Nous étions à l'hôtel, 
mais ayant appris que par suite du départ subit des anciens locataires, 
cette villa était libre, nous l'avons louée cet après-midi, et nous nous som- 
mes immédiatement installés. 

— Ceci doit vous expliquer mon erreur, madame, et... 

— Permettez! s'écria Palamède, ces dames voyagent sous mon égide, 
je dois intervenir, même dans les affaires de sentiment. Déjà au casino, elles 
ont remarqué vos assiduités... 

— Nos assiduités? 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



— Oui, vos regards perpétuellement dirigés de leur côté. Elles se sont 
très bien aperçues de votre trouble... puis, le soir venu, vous venez sous les 
fenêtres de leur habitation, vous leur envoyez des roses, vous escaladez les 
balcons et vous vous jetez à leurs genoux!... Et lorsque j'arrive, moi, leur 
parent, moi qui réponds d'elles à leurs familles, vous parlez d'erreur, de 
malentendu!... 

— Mais... s'écria Cabassol. 

— Halte-là! pas un mot de plus, ce ne serait pas gentleman! Asseyez- 
vous... 

Et Palamède tira de sa poche un revolver qu'il mit froidement sur la 




A première réquisition, je m'engage à épouser., 



table. A son exemple, Cleopatra, Lavinia et Lucrezia fouillèrent dans la 
poche de leur peignoir et tirèrent chacune un mignon bijou de revolver. 

— Diable! pensa Cabassol, voilà un petit rendez-vous qui tourne mal... 

— Le moment me semble mal choisi pour une discussion de choses 
matrimoniales, reprit Palamède. 

— A moi aussi, dit Cabassol. 

— Nous reprendrons cette conversation demain, quand vous me ferez 
l'honneur de venir demander officiellement les mains de misses Lucrezia, 
Lavinia et Cleopatra Bloomsbig, mes charmantes cousines... 

— Pardon, s'écria Cabassol, loin de moi la pensée de nier la puissance 
des charmes de misses Lucrezia, Lavinia et Cleopatra Bloomsbig ; au con- 
traire! je suis prêt à m'incliner et à leur baiser respectueusement la main 
avec l'assurance de mon admiration pour l'éclat de leurs yeux et pour le 
charme de leurs traits, mais je vous assure qu'il y a ici un simple quiproquo... 

— Seriez-vous de ces jeunes gens, comme il n'en est que trop, qui ne 
se plaisent qu'à compromettre les jeunes personnes... 

— Permettez !... nous ne... 



340 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



— Vous appelez miss Lucrezia votre ange aimé, vous la serrez dans 
vos bras et ensuite vous... Allons donc ! Cela ne se passe pas ainsi en Amé- 
rique I 

Et Palamède frappa du poing sur son revolver. Miss Lucrezia fondit en 
larmes à ce bruit. 

— Remettez-vous, pauvre enfant, de cette secousse 1 Monsieur réfléchira 
demain... en attendant régularisons la situation, voici des plumes et de 
Vencre, écrivez!... 

Les trois jeunes filles griffonnèrent rapidement quelques lignes et remirent 
les trois feuilles de papier à Palamède... 




Le prince de Bosnie et son précepteur. 

Cabassol profita de cet instant de silencepour s'abîmer en de profondes 
réflexions. Que signifiait ce départ subit de Tulipia? Où était-elle allée 
encore, avec les importantes pièces de la succession Badinard? 

— Savez-vous, dit-il enfin à Palamède, savez-vous ce qu'est devenue la 
précédente locataire de cette villa? 

— Je l'ignore, répondit Palamède en fronçant les sourcils et en frappant 
eur son revolver, tenez, miss Lucrezia vous prie de signer ceci : 

Montecarlo, 23 février. 

Je soussigné, je reconnais avoir sollicité le cœur et la main de miss Lucrezia 
Bloomsbig ; 

A première réquisitionne m engage à épouser miss Lucrezia Bloomsbig sous 
peine de tous dommages et intérêts. 

— C'est une promesse de mariage 1 s'écria Cabassol. 

— Sans doute ! fit Palamède, et je compte que vous viendrez demain 
faire votre demande officielle. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



341 



— Tulipia ! Tulipia ! 

— Eh bien ! Signez-vous? 

— Voyons, qu'est devenue la précédente locataire?... 

— Elle est partie avec le prince de Bosnie; tenez, écoutez ce bruit de 
voiture, c'est un deuxième omnibus chargé des bagages du prince... Voyons, 
signez ! 

— Tulipia! abominable traîtresse!... 




Le prince soupira pendant trois jours. 

— Baste ! fit tout bas un des clercs, signez, Montecarlo n'est pas sur le 
territoire français, la promesse n'aura nulle valeur en France ! 

Cabassol traça vivement son nom au bas de la promesse de mariage et 
sauta sur le balcon pendant que les deux clercs signaient des promesses sem- 
blables au nom de misses Cléopatra et Lavinia. 

Tous trois sautèrent dans le jardin sans que Palamède parût s'offusquer 
de ce départ contraire aux convenances. 

— A demain ! leur cria-t-il. 

Cabassol et ses deux compagnons étaient déjà à l'hôtel. 

— Ouf! nous voilà dans une jolie situation ! fit Cabassol en se laissant 
tomber sur les banquettes du vestibule, mais nous serons loin demain... occu- 



nons-nous d'abord de Tulipia!... Monsieur, dit-il au patron de l'hôtel, vous 
connaissiez M me de Balagny? Est-il vrai qu'elle ait quitté Montecarlo? 

— Oui. monsieur, elle est partie pour Nice à huit heures. 

— Kl. pardon si je suis indiscret, le prince de Bosnie, suivant les on dit, 
- il pour quelque chose dans ce départ subit? 

Hum, je ne sais si... on m'a recommandé le plus complet silence, M. de 

lJlikendorf, le précepteur du prince, me le répétait encore en partant : Pas un 
m t surtout ! pas un mot surtout ! ne scandalisons point l'Europe ! 

— Alors tout est... 

Tout est vrai 1 Son Altesse le prince Michel et son précepteur M. de 

Blikendo f, ont enlevé M me de Balagny ! 

Gabassol accablé par ce désastre, laissa choir sa tête dans ses mains; 
uis rapidement : 

Une voiture pour Nice, demain à quatre heures du matin! dit-il, et de 

.- chevaux! 

Le patron de l'hôtel s'inclina. 

— Rentrons et dormons ! dit Cabassol aux deux clercs, demain à quatre 
heures, nous nous précipitons à la poursuite de Tulipia ! 

Il était au lit et sommeillait depuis une heure, lorsqu'une pensée lui vint 
tout à coup, qui le fit se redresser : 

— Et Miradoux que nous avons oublié à la villa Girouette ! Sacrebleu ! ! 1 



II 

Commsnt le prince de Bosnie et son préceptour S2 dérangèrent de leurs devoirs et aban- 
donnèrent crueUement la pauvre grande duchesse de Klakfeld pour la séduisante 
Tulipia. 

Michel, prince héréditaire de Bosnie, faisait l'orgueil et la joie de son 
auguste père : il était grand, solide et rompu à l'obéissance passive qu'il pra- 
tiquait religieusement en attendant qu'il eût lui-même à la demander aux 
autres. 

Il avait trente-cinq ans sonnés. Les fonctions de prince héréditaire consis- 
taient surtout à dormir dans les fauteuils du Konak royal, à faire de temps en 
temps manœuvrer les régiments et à danser aux bals de la cour avec quelques 
princesses ou trop jeunes ou trop respectables. 

La dernière guerre russo- turque avait été pour lui une occasion de 
vacances inespérées; à l'armée du czar, il avait bu beaucoup de Champagne 
à travers la fumée des batailles. Mais ensuite il avait fallu rentrer au palais et 
reprendrela vie monotone de la capitale, perdue au milieu d'une contrée 'ncore 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



343 



assez peu ouverte aux bienfaits de la civilisation. Toujours le sempiternel 
conseil des ministres, les manœuvres fastidieuses et les mortels bals de la cour. 
Pas d'autre distraction. On parlait depuis dix ans de bâtir un théâtre et d'en- 
gager une troupe à Tienne ou à Paris; mais ce théâtre devait rester longtemps 
encore à l'état de très vague projet. 

^ Un jour une cocotte française était arrivée à Bosnagrad. Par suite de quelles 
aventures, Dieu seul le sait! Toute la jeunesse bosniaque s'était sentie élec- 




J'emploierai la violence au besoin' 



trisée les vieux sénateurs rétrogrades eux-mêmes avaient frémi et le prince 
avait espéré ; mais enchaîné au rivage par sa grandeur, il s'était laissé dis- 
tancer, et l'unique échantillon de cocotte que le pays eût jamais vu depuis le 
commencement du monde, l'être idéal dont toutes les imaginations s'occu- 
paient et qui apparaissait la nuit en des rêves d'or à toute la ville, avait dis- 
paru enlevé par un banquier juif. 

Un beau jour le prince, mandé par son auguste père, apprit, une étonnante 
nouvelle. On avait résolu de le marier; il allait faire ses malles au plus vite et 
partir pour la cour de Klakfeld, une petite principauté allemande dont il 
n'avait jamais entendu parler, pour se préparer à épouser, dans un délai 



assez rapproché, une jeune grande duchesse assez convenablement dotée. 

L'affaire entamée dans le plus grand secret, par le conseil des ministres, 
était presque faite. La jeune grande-duchesse attendait le fiancé annoncé avec 
une impatience fébrile. Une somme importante, économisée dans ce but spécial 
par son auguste père sur sa liste civile, allait être confiée au docteur Blikendorf, 
le précepteur du prince, qui devait l'accompagner à Klakfeld; cette somme 
• levait servir à éblouir la cour de Klakfeld par un train si galant et par tant de 
magnificences, qu'elle en serait forcée d'arriver à une augmentation de la dot, 
négociation délicate dont le docteur Blikendorf était aussi chargé. 

Le docteur Blikendorf était un vieux savant, un vertueux philosophe à 
lunettes, précepteur du prince depuis vingt-cinq ans. Arrivé maigre à Bos- 
nagrad, le culte de la philosophie et la vie grasse et tranquille avaient arrondi 
le ventre majestueux au-dessus duquel se balançait une grosse tête apoplec- 
tique à barbe blanche. 

Le prince et son précepteur eurent bientôt fait leurs malles. Le lendemain 
dès l'aube, une voiture les emportait, munis de la forte somme et des der- 
nières instructions de Son Altesse. Le prince fut silencieux pendant les pre- 
mières journées du voyage, le précepteur dormit sur la cassette. Quand on 
eut passé la frontière, le prince éveilla brusquement Blikendorf. 

— Blikendorf? 

— Mon prince ? 

— Quelle est la somme? 

— Deux cent mille florins! 

— Donnez-la moi, je vais vous faire un reçu régulier pour mettre votre 
responsabilité à couvert. 

— Mais... 

— Il n'y a pas de mais... je me charge de tout. 

— Pardon, mon prince, mais il est dit dans mes instructions que je ne dois 
vous donner la somme qu'à Klakfeld. 

— Nous n'allons plus à Klakfeld. 

— Nous n'allons plus à Klakfeld! ! !... mais votre auguste père... et là-bas, 
la grande-duchesse qui vous attend!... 

D — Elle est trop jeune. 

— Trop jeune, elle a vingt-cinq ans!... et encore je crois que S.A. Séré- 
nissime le grand-duc triche un peu... 

— J'irai plus tard ! Mon cher ami, aux princes il faut des épouses mûres, 
ïaissons-la mûrir! 

— Dieux immortels! quelle aventure! Et où allons-nous? 

— Partout, à Vienne, à Paris t nous allons nous amuser tant que les florins 
dureront 1 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 




Liv. 44. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



347 



— Je suis déshonoré ! gémit Blikendorf, que va t'on penser à la cour, d'un 
précepteur qui laisse son élève se livrer à de tels débordements 1 d'un vieux 
philosophe comme moi qui... Je vais me pendre 1 

— Blikendorf 1 vous rougissez à vue d'oeil, vous êtes rouge comme une 
énorme tomate, prenez garde à l'apoplexie!... Allons donc ! Blikendorf, pas 
de faiblesse ! d'abord vous n'avez rien à dire, vous aurez un reçu très régulier. 
Cour qui était la somme? pour moi. Je ne la détourne pas de sa destination, 
c'est moi seulement qui me détourne de la mienne, mais c'est mon affaire. Je 
ne vais pas directement à Klakfeld, mais j'ai l'intention d'y aller un jour. Vous 
êtes attaché à ma personne en qualité de précepteur, vous devez me suivre ! 




Quelques avaries à la voiture et aux voyageurs. 



Vous n'avez aucune objection à faire, aucune! Allons, vive le plaisir! nous 
allons nous en donner. Blikendorf, de la gaîté je te l'ordonne! Tiens, tu es 
mon ami, tu auras le droit de puiser dans les florins... 

— Soit, je me livrerai aux vains plaisirs, mais qu'il soit bien entendu que 
c'est contraint et forcé ! Outre le reçu, vous me donnerez une réquisition écrite 
pour prouver que je n'ai livré la somme que sur des ordres exprès... Je ferai 
appela toute ma philosophie... à propos, outre les deux cent mille florins en 
or, j'ai un supplément de cent mille florins en traites que nous ne devons 
entamer qu'en cas de nécessité absolue, si la première somme ne suffisait 
pas... 

— Elle ne suffira pas! Et maintenant Blikendorf, tu vas écrire à la cour de 
Klakfeld pour annoncer que des complications diplomatiques en Orient, exi- 
geant ma présence à Bosnagrad, mon départ a été retardé. Puis tu prépa. 
reras une série de lettres sur la cour de Klakfeld pour faire prendre patience 
à mon auguste père. 

Quelques heures après, le prince qui consultait une collection de cartes 



348 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



et de guides, changea d'avis, au lieu de prendre le train pour Vienne où sa 
présence aurait été signalée, il prit celui de Trieste avec Monaco, pour desti- 
nation définitive. 

Le prince était un cœur brûlant. En route il eut le temps de s'enflammer 
et de s'éteindre plusieurs fois; aucune de ces passions ne dura longtemps! 
le prince n'avait pas rencontré la femme de ses rêves. A Monaco, le prince 




Chez l'épicier. 



avec une sagesse digne de Blikendorf, n'aventura pas son argent à la roulette, 
il roucoula pendant quelques jours un peu à droite et un peu à gauche sans par- 
venir à se fixer. Il soupa régulièrement tous les soirs et but d'invraisemblables 
quantités de Champagne en aimable compagnie. Blikendorf en était, car le 
précepteur n'abandonnait pas son élève; quand il avait trop mal à la tète, il 
se rafraîchissait en causant philosophie avec un convive hors de combat. 

La rencontre de Tulipia Balagny, au casino de Montecarlo, fit sauter le 
cœur du prince. Ce fut un coup de foudre. 

— C'est-elle, dit-il à son précepteur. 

— Qui ça, la grande-duchesse? 

Le précepteur assura ses lunettes sur son nez et contempla longuement 
Tulipia. 

— Non, ce n'est pas elle, 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



349 



— Si, c'est elle que j'aime, décidément. Allez lui présenter mes hom- 
mages. 




— Non, ce ne serait pas convenable. Je vais me tenir à distance respec- 
tueuse et vous présenterez vos hommages vous-même. 

— Non, décidément je préfère lui écrire... venez, vous me ferez ma lettre 
ie veux une lettre poétique et fleurie. 



350 LA GRANDE MASCARADE TA Kl SI EN NE 



Tulipia reçut, le soir même, un énorme bouquet et une longue épltre de 
Blikendorf, mais elle resta sur une prudente réserve et se montra très 
froide avec le prince quand celui ci se décida à lui parîer à brùle-pourpoint 
de son amour, pendant un des concerts du Casino. 

Le prince dut ce soir-là se contenter au souper obligatoire, de la compa- 
gnie de Blikendorf; le précepteur brava le mal de tête pour offrir les conso- 
lations de la philosophie à son élève désolé. # Le prince soupira pendant trois 
jours dans les rochers et sur les grèves, mais après trois jours de soupers en 
tète à tête avec Blikendorf, il résolut de brusquer les choses. Il se présenta 
chez Tulipia avec son précepteur. 

— C'est moil dit-il, je vous aime, il faut que vous m'aimiez! Demandez à 
mon précepteur, le docteur Blikendorf, si je ne vous aime pas... voilà trois 
jours et trois nuits que nous ne parlons que de vous en noyant nos chagrins 
dans le Champagne! Est-ce vrai, Blikendorf? 

— C'est vrai, monseigneur! 

— J'allais en Allemagne sous la conduite de mon précepteur pour épou- 
ser la grande-duchesse de Klakfeld, j'ai enlevé mon précepteur et la forte 
somme destinée à pourvoir à mes magnificences, et me voilà! Je renonce à 
ma grande-duchesse et je me jette à vos pieds ! Blikendorf, fais comme moi 
et attendris la cruelle! 

Blikendorf et le prince s'agenouillèrent. 

— Voyons, Blikendorf, attendris-la ! sois éloquent, si tu n'est pas éloquent, 
à quoi sers-tu? • -^ 

— Je vais être éloquent, dit Blikendorf. 

— Dépêche-toi! 

— Vrai! s'écria Tulipia, vous plantez-là une grande-duchesse de Klakfeld 
pour moi? 

— Je la plante là ! 

— C'est beaul 

— Oui, je vous aime, je vous enlève ! je vous donne dix minutes pour pré- 
parer vos bagages — j'ai une voiture commandée.. . nous partons tout de suite ! 

Tulipia éclata de rire. 

— Et si je faisais des objections? 

— Je ne les écouterais pas! j'emploierai la violence au besoin ! Blikendorf 
est un hercule et moi aussi, à nous deux nous vous enlevons de vive force! 
Blikendorf, montrons que nous sommes forts? 

Devant cette belle résolution, Tulipia s'attendrit sans doute, car une heure 
après, elle roulait avec le prince de Blikendorf sur la route de Nice, sans plus 
penser à Cabassol qui se berçait pendant ce temps de la plus douce espérance. 

L'infortune Cabas§ol fut réveillé à quatre heures du matin, comme il en 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



351 



avait donné l'ordre à l'hôtel de la Rouge et la Noire. Le sentiment de ses 
malheurs lui revint aussitôt. — Tulipia enlevée parle prince de Bosnie, Mira- 
doux aux mains des Américains, et la promesse de mariage signée par lui, 
trois graves sujets d'inquiétude! 

Par bonheur l'un de ses points noirs s'évanouit bientôt, car le pauvre Mira- 
rloux parut tout à coup. 

— Eh bien! d'où diable sortez-vousj? s'écria Gabassol 

I" 




Débarquement à Gènes. , 

— Ouf! fit Miradoux en se laissant tomber dans un fauteuil, ouf! quelle 
nuit! quelle aventure! 

— Eh bien? 

—i Je sais tout, mon ami, j'ai assisté à tout! je sais que vous avez été 
contraint, par les habitantes de la villa Girouette, à signer des promesses de 
mariage... 

— Et vous? vous avez donc pu vous échapper? 

— Non, mon ami ! je n'ai pas pu m'échapper... mais je n'ai rien signé du 
tout, je suis tombé sur une femme de chambre mulâtresse... 

— Sans revolver? 

— Sans aucun revolver, heureusement ! Elle m'a sauvé des griffes de Pala- 
mède et me voilà! 

— J'ai peur que la dignité de vos fonctions n'ait été légèrement compro- 
mise dans votre sauvetage... enfin, je ne le dirai pas à M e Taparel qui vous 
croit au-dessus de toutes les faiblesses. 

— Mon ami, tenez compte de la malheureuse situation où je me suis 



352 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



trouvé... Enfin, moi je suis sauf, je n'ai pas signé de promesses de mariage, 
tandis que vous, vous voilà avec une mauvaise affaire sur les bras... Savez- 
vous ce que c'est que les locataires de la villa Girouette ? 

— Oui, j'ai questionné notre hôte; c'est lui qui les a envoyés à la villa 
laissée libre par le départ deTulipial Ce sont mesdemoiselles Gléopâtra, Lavi- 
nia et Lucrezia Bloomsbig, de Ghigago, voyageant sous la conduite de 
M. Palamède Hurstley, leur cousin. 

Ce n'est pas leur cousin, j'ai fait causer l'aimable mulâtresse. M. Pala- 
mède est tout simplement un employé de la grande agence américaine de 
mariages européens... 

— Qu'est-ce que cette agence? 

— Une agence qui se charge de piloter les demoiselles américaines qu'on 
veut bien lui confier et de leur trouver des maris sur le vieux continent. 
M. Palamède arrive tous les ans avec deux ou trois demoiselles, qui parvien- 
nent toujours à se caser par ses soins. C'est un commis-voyageur en Améri- 
caines ; l'année dernière, il en a placé quatre, une à Luchon, une à Paris 
une à Vienne et l'autre en bateau à vapeur; il est très fort. J'oubliais de vous 
dire qu'il est pasteur et, qu'en cette qualité, il peut enlever un mariage pressé. 

— Pasteur ! 

Oui, mon ami, et je dois même ajouter qu'après votre départ, M Ile Lu- 
crezia, celle que vous aviez prise pour Tulipia, a fait de vifs reproches à Pala- 
mède pour ne pas vous avoir unis tout de suite i Voilà qui est flatteur pour 
vous!... 

Elle est charma'nte. Mais ma mission... ma noble mission!... j'ai terri- 
blement de choses à faire. 

— Oui, et je vous conseille de partir au plus vite. Palamède a l'intention 
d'agir vigoureusement pour vous amener à tenir vos engagements. 

— Partons tout de suite. Nous passerons derrière l'hôtel pour n'être pas 
vus, et la voiture nous rattrapera sur la route. Quant à nos bagages, on nous 
les enverra plus tard. 

En se glissant derrière les jardins, les fugitifs purent apercevoir le sieur 
Palamède à une fenêtre, les yeux fixés sur l'hôtel de la Rouge et la Noire. 

— Déjà levé! murmura Gabassol. Ce pasteur est terrible!... il nous attend 
pour les demandes officielles!... 

La voiture les rattrapa une demi-heure après sur la Corniche. La splen- 
deur du paysage, baigné dansjles fraîcheurs du matin, leur fit oublier bientôt 
les périls auxquels ils venaient d'échapper. Ils arrivèrent à Nice plus tran- 
quilles. 

Le premier soin de Cabassol, après un déjeuner réconfortant, fut de s'in- 
former du prince de Bosnie. 



La GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



353 



Personne ne l'avait va en ville, il parcourut successivement toutes les 
promenades, s'informa dans tous les hôtels sans découvrir aucun indice. Le* 
bagages du prince étaient au chemin de fer, à la consigne, 




A Nnples. — Cuisines en plein vent. — Consommation de couleur locale et de macaroni. 

Liv. 45. 



354 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



— Il garde le plus strict incognito, sans doute ! dit amèrement Cabassol, 
mais je le trouverai et il faudra bien que je lui enlève Tulipia, ou au moins 
l'album de la succession. — Retournons vers Monaco et demandons des 
renseignements en route, il s'est peut-être arrêté à Villefranche ou ailleurs. 

Aucun hôtel, à Villefranche, n'avait eu l'honneur d'abriter Son Altesse, il 
fallut pousser plus loin. Cabassol désespérait et il en était arrivé à penser 
que ceux qu'il cherchait avaient dépassé Nice et se dirigeaient vers Cannes, 
lorsque, dans un petit village, à quelques kilomètres de Villefranche, il aper- 
çut un rassemblement devant la petite maison d'un modeste épicier. 

Deux ouvriers peintres, grimpés sur une échelle, étaient en train d'orner 
la façade de l'épicier d'une inscription en gros caractères; au-dessous de 
ÉPICERIE, denrées coloniales, vins et huiles, les artistes avaient tracé les 

mots : FOURNISSEUR DE S. A. LE PRINCE DE BOSNIE. 

— Arrêtez! cria Cabassol à son cocher, en sautant vivement sur la roule. 
L'épicier était sur le pas de sa porte, examinant l'œuvre des peintres. 

— Monsieur, lui dit Cabassol, je vois que le prince de Bosnie est un de vos 
clients, pourriez-vous me dire si Son Altesse a passé par ici hier soir? 

— Vous ne pouvez mieux vous adresser, Son Altesse sort d'ici... 

— Comment? 

— Oui, elle est partie il y a environ deux heures. Le prince a daigne 
accepter l'hospitalité chez moi cette nuit, et ce matin, il est parti avec la 
princesse et monsieur de Blikendorf, son précepteur. 

— Alors le prince... 

— Oui, monsieur, hier soir il passait en voiture au grand galop de quatre 
chevaux, lorsqu'au tournant de la route, une roue de devant s'est détachée, les 
chevaux ont roulé par terre, le timon de la voiture s'est brisé, sans parler 
d'autres avaries. Le charron qu'on était allé chercher demanda quatre heu- 
res pour remettre la voiture en état de rouler; c'était devant ma porte, 
j'offris mes services au prince... La princesse avait faim, le prince 
demanda tout à coup à me louer ma maison. Je m'inclinai, Leurs Altesses 
entrèrent et ma femme se mit en devoir de leur confectionner un bon petit 
dîner. 

Le prince commençait à rire de l'aventure, il dit à ma femme de mettre 
beaucoup d'oignon et d'huile dans la soupe, en appelant cette soupe un 
potage couleur locale. J'envoyai un exprès à Villefranche chercher quelques 
bouteilles de vin de Champagne... 

— Et? 

— Et la princesse m'a dit en excellent français que j'avais une bonne tête, — 
je leur avais cédé ma chambre, malheureusement encombrée par un arrivage 
de marchandises. Son Altesse se cognait la tête aux chandelles et aux jambons 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



335 



pendus au plafond, les jambes dans les boites à sardines, mais elle daigna 
rire de cet encombrement... M. de Blikendorf, qui avait un violent mal de 
été, occasionné sans doute par l'accident, s'étant endormi à table, nous 
l'avons porté chez un voisin qui nous prêta obligeamment un lit... Ce matin, 
la voiture étant raccommodée, Leurs Altesses sont reparties. Quand M. de Bli- 
kendorf a voulu me payer, j'ai énergiquement refusé. Alors il m'a dit : 
Qu est-ce que vous voulez? Une décoration, peut-être? Non, quoi donc alors? — 
Je désire, ai-je répondu, l'autorisation de faire peindre sur ma boutique les 




Manière de lester un corricolo. 



armes de Bosnie avec cette inscription : fournisseur de S. A. le prince, etc. 
M. de Blikendorf me dit qu'il allait en référer au prince. Le prince arriva 
lui-même bientôt et me dit en fouillant dans les tiroirs et en découvrant les 
tonneaux : — Qu'est-ce que vous vendez ? Des chandelles, du chocolat, du macar 
roni, des pruneaux... Bon, donnez-moi deux livres de pruneaux ! Se servis avec 
respect à Son Altesse deux livres de pruneaux bon poids. Le prince me donna 
douze sous, prit les pruneaux et me frappa sur l'épaule en me disant : Je 
vous sacre fournisseur, Blikendorf vous enverra le brevet, allez l 

— Et savez-vous où sont ailés le prince et la princesse? reprit Cabassol. 

— En Italie. J'ai entendu la princesse dire à Son Altesse : mon petit Mich... 



356 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



— Mich?... 

— C'est un petit nom d'amitié, le prince s'appelle Michel... mon petit 
Mieh... si nous allions faire un tour en Italie? Alors ils sont convenus de 
prendre à Nice le bateau pour Gênes. 

Cabassol remercia l'heureux épicier et fit tourner bride à la voiture. 

— Qu'allons-nous faire? demanda Miradoux. 

— C'est bien simple, nous allons à Gênes aussi, nous descendrons dans 
le même hôtel que le prince, j'attendrai une occasion et je tâcherai d'atten- 
drir Tulipia. 

En rentrant dans Nice, les renseignements abondèrent. Le prince était 
descendu à l'hôtel des Cinq Parties du Monde, dans le plus strict incognito. 




Le bon padro donnait uno incommensurable quantité de bénédictions. 



Des places étaient retenues pour Gênes et les bagages du prince étaient déjà à 
bord du bateau des messageries. 

Le premier soin de Cabassol fut de retenir aussi des places pour lui et ses 
amis, le bateau levait l'ancre à onze heures du soir et l'on devait arriver à 
Gênes le lendemain à huit heures du matin. 

Deux heures avant le départ, Cabassol et ses amis arrivaient à bord. Ils 
assistèrent à l'embarquement du prince et de Tulipia, mais se gardèrent bien 
de se montrer pour ne pas donner l'éveil. 

La nuit fut loin d'être tranquille, la mer était un peu houleuse, dès que 
le bateau eut levé l'ancre, Cabassol et ses amis commencèrent à sentir les 
premières atteintes du mal de mer. Miradoux fut le plus malade; il regretta 
beaucoup létude de de la rue du Bac et maudit les imprudences de 
M e Taparel. 

Ce qui consola un peu Cabassol, ce fut que le prince et Tulipia furent 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



357 



malades aussi ; ils essayèrent bien de combattre le mal par les moyens vio- 
lents, par une ingurgitation forcée de Champagne; mais ce remède ne leur 
réussit que médiocrement. Gabassol les aperçut plusieurs fois par la porte 
ouverte de leur cabine, en proie au plus profond marasme. 

Le matin, lorsque par un splendide soleil, les magnificences de la cité de 
marbre, étagée avec ses palais, ses jardins et ses forts sur les hautes collines, 




Le cabinet de toilette d'une Napolitaine. 



se déroulèrent à l'avant du navire, le mal cessa comme par enchantement. 
Les passagers réparèrent le désordre de leur toilette et se préparèrent à 
débarquer; les uns restaient à Gênes, les autres, après une promenade en 
ville, devaient rentrer à bord et continuer leur voyage; la plupart allaient à 
Naples où le Vésuve en éruption attirait des milliers de curieux. 

Tulipia et le prince se rendaient à Naples, eux aussi, Cabassol leur enten- 
dit donner des ordres pour que leurs bagages restassent à bord pour aller les 
attendre à Naples. Ils préféraient pour eux le chemin de fer. — Le navire 



358 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



passa devant la Lanterne, le superbe phare bâti sur le roc, et s'en fut s'em- 
bosser au mole. 

Le débarquement commença; le prince et Tulipia, suivis du fidèle Bli- 
kendorf, débarquèrent les premiers. Gabassol se préparait à les suivre, lorsque 
tout à coup il recula frappé d etonnement. Au premier rang, parmi les 
curieux, se distinguaient la haute taille et l'ulster à carreaux de Palamède, 
le limier américain lancé à la chasse aux maris. Derrière lui, trois sveltes 
jeunes personnes en ulsters, le sac en bandoulière et le parapluie à la main, 
regardaient avec attention les figures des passagers. Cabassol reconnut 
Lavinia, Cleopatra et enfin Lucrezia Bloomsbig, celle dont il avait embrassé 
si malencontreusement les boucles blondes. 

— Descendons dans le salon, ou nous sommes pinces! dit-il à Miradoux. 
Les quatre fugitifs rentrèrent sans être aperçus dans le salon des pre- 
mières. 

— Les Américains sont à Gênes ; ils auront pris le chemin de fer pour nous 
attendre. Ne bougeons pas d'ici et allons jusqu'à Livourne. Tulipia et le 
prince vont à Naples, nous les retrouverons. 

— Et le mal de mer! grommela Miradoux. 

— Que voulez-vous! Il le faut, — Par ce courageux sacrifice, nous dépis- 
tons Palamède. Nous serons tranquilles après. Couchons-nous dans nos cadres 
et dormons! 

— Thétis ! sois clémente pour un navigateur malgré lui! murmura 
Miradoux. 

Tristes mais résignés, Cabassol et ses amis restèrent à bord. Ils payèrent 
un supplément pour Livourne, et reprirent un supplément du mal de mer 
aussitôt que le bateau se mit en mouvement. Ils croyaient en avoir jusqu'à 
Livourne seulement; vain espoir, à Livourne, Cabassol reconnut de loin 
l'ulster de Palamède se promenant de long en large sur le quai. Il fallut 
encore rester à bord et reprendre le mal de mer jusqu'à Civita Vecchia. A 
Civita nouvel arrêt. Palamède est encore là, il attend sur le môle les petites 
barques qui portent les voyageurs à terre. 

— Nous en avons jusqu'à Naples ! Encore vingt heures de marasme, rési- 
gnons nous! 

— Et s'ils sont encore là? Nous n'allons pas faire le tour du monde pour 
les éviter, je suppose! 

— Je me plais à l'espérer! et puis le devoir nous appelle à Naples, s'ils 
sont encore là, nous nous déguisons en Lazzarones et advienne que pourra. 

bonheur! dans le tumulte et le mouvement de l'arrivée à Naples, au 
milieu des cris et des querelles des bateliers qui se disputaient, comme s'ils 
avaient l'intention d'en faire leur nourriture, les bagages et les voyageurs, 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



359 



Cabassol et ses amis parvinrent à descendre dans une barque et à se glisser 
inaperçus parmi les navires à l'ancre. 

Moyennant vingt francs, les bateliers au lieu de les débarquer au quai 
consentirent à les conduire vers Chiaja, derrière le château de l'Œuf où ils 




Leçon de tarentelle. 



purent enfin mettre le pied sur un plancher solide, sans apercevoir l'ulster de 
Palamède ni les blondes chevelures de Lucrezia, Lavinia et Gléopatra. 

Un hôtel quelconque les reçut. Tout entiers au bonheur de se remettre des 
épreuves douloureuses du mal de mer, ils remirent aux jours suivants le soin 
de chercher à quel hôtel le prince et Tulipia étaient descendus, pour aller s'y 
loger. 



300 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



III 

Consommation prodigieuse de couleur locale. — Trop do macaroni. — Manière de 
lester un corricolo. — Souscription forcée au profit des indigents calabrais. — 
Dons en argent et en nature. 

Naples ! revoir Naples et y vivre de mes rentes, avec du macaroni et 
des raisins à discrétion, avec un parasol blanc, une villa au Pausilippe ou bien 
un balcon, un simple balcon donnant sur la mer, pour y passer les journées 
et les soirées dans la contemplation du ciel bleu, de l'immense golflc bleu, de 
Capri le gros diamant bleu, dlschia teintée plus légèrement, du Vésuve, et 
de la longue côte qui va de Portici à Castellamare et aux falaises embaumées 
de Sorrente! 

Quel tapage et quel mouvement partout, sur la longue ligne des quais et 
dans les rues grouillantes qui descendent à Chiaia, à Santa Lucia et dans 
la rue de Tolède, des hauteurs du fort Saint-Elme. 

Le peintre Lenoir, dans une lettre intime, compare avec autant de vérité 
que de naturalisme, les quartiers maritimes de Naples à une boîte d'asticots 
en révolution. Lamartine n'aurait pas osé le dire, mais comme c'est exact! 

Quelles cohues criardes de pécheurs, de contadins et de contadines, de 
moines, de marchands, d'ânes, de filles échevelées, de gamins tout nus, d'ex- 
lazzaroni devenus citoyens et électeurs napolitains sans être pour cela 
beaucoup plus vêtus qu'autrefois. 

Tout ce monde, grisé à ce qu'il semble par le soleil et par l'air particuliè- 
rement capiteux de la blanche Parthenope, cette ville folle, — tout ce monde 
va, vient, se bouscule, s'époumone, roule dans les jambes des étrangers, quel- 
quefois jusque dans ses poches; les marchands d'eau, de fruits ou de poissons 
crient leur marchandise à tue-tête ; les gamins tout nus s'accrochent aux tou- 
ristes pour en tirer de quoi vivre; les ânes chargés de larges paniers de 
légumes trottent; marchands et promeneurs s'interpellent et gesticulent, les 
uns criant pour vendre, les autres pour crier; les voitures passent au grand 
galop avec un grand bruit de ferraille et le carillon de leurs sonnettes. 

Le prince et Tulipia vivaient dans ce tourbillon depuis huit jours. Dans 
lhôlel qui a l'honneur de les abriter, Cabassol et ses amis sont venus s'installer 
pour guetter un moment d'absence du prince qui permettrait à Cabassol de 
se présenter devant Tulipia. 

Mais le prince ne se pressait guère de fournir cette occasion, il ne quittait 
pas Tulipia une minute. Du matin au soir ils étaient dans la rue ou en excur- 
sion. — 11 faut bien le dire, Tulipia était une victime! Le prince avait dans le 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 




Lty. 4fi 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



303 



cœur le fanatisme de la couleur locale poussé au paroxysme ; il lui en fallait 
toute la journée, à toute heure et de la plus intense, même aux heures 
sacrées des repas et pendant la nuit. Au besoin il serait descendu au fond du 
Vésuve pour en chercher. Heureusement qu'à Naples on en trouve avec la 
plus grande facilité et souvent plus que les simples mortels qui ne sont ni 
artistes ni princes, peuvent en demander. 




En route pour le Vésuve. 



Tout d'abord au lieu de se promener dans une voiture, sinon excellente, 
du moins passable, le prince avait réclamé le corricolo classique ; il avait 
fallu coûte que coûte en découvrir un, oublié depuis 1830 dans une écurie du 
faubourg. Le prince avait été ravi ; c'était bien le corricolo des vieilles litho- 
graphies, une antique guimbarde haute sur roues et très mal commode que 
Ton attela de trois chevaux tintinnabulants, celuidumilieu portant et agitant 
très fièrement une réduction de clocher d'église, avec double girouette et 
garniture de sonnettes de tous les calibres. 

A la première promenade, Tulipia faillit s'évanouir; ce n'était pas une 



36 1 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



voiture, c'était une balançoire ou plutôt une immense et violente raquette 
dont elle était le volant ; on sautait, on dansait là-dedans comme goujons 
dans la poêle à frire et, comme on le pense bien, vu l'anti-confortabilité du 
véhicule, ce n'était pas sans dommages plus ou moins graves. 

Tulipia se plaignit amèrement. 

— Couleur locale! répondit le prince avec énergie, couleur locale!!! 

Mais soudain il se rappela que dans les dessins et dans les descriptions, le 
corricolo, voiture faite pour deux personnes en contenait toujours sept ou 




La montée du Vésuve. 



huit, parmi lesquelles au moins un moine. Ce ne devait pas être sans raison. 
Les peintres ne sont pas bêtes. Peut être qu'ainsi chargé, le corricolo secouait 
moins ses voyageurs. 

Il prit donc à chaque sortie un moine pour lest dans son corricolo. Il 
choisissait le plus gros padre qu'il pouvait rencontrer, bavardant avec les 
commères ou remontant à son couvent avec des provisions provenant de la 
piété des fidèles, il l'installait avec son panier à côté de Tulipia et le conser- 
vait pendant toute la promenade; au retour il le mettait à la porte du cou- 
vent avec deux pièces de cinq francs dans les mains. 

Le bon padre en échange donnait une incommensurable quantité de 
bénédictions pour le généreux signor et pour la bellissima signora. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



303 



Tulipia se plaignait toujours avec la même amertume, car la voiture ne 
sautait guère moins avec un seul moine, si gros qu'il fût. 
Le prince le comprit et résolut d'augmenter son lest. 

— Eh ! révérendissimo padre ! dit le prince au premier moine qu'il installa, 
faites donc monter tous les capucins que nous rencontrerons, nous nous 
serrerons un petit peu. 

— Nous ne serons plus aussi bien, répondit le moine. 

— Fi, bon padre, l'égoïsme est un vilain péché! il y a place encore pour 
deux ou trois personnes. 




Les employés de la souscription au pro 



de la Calabre. 



Avec deux moines, Tulipia put constater une certaine amélioration, les 
coups de raquette étaient moins durs. Quand on en eut trois, le corricolo 
parut tout à fait amélioré. — Un lazzarone s'assit sur le marchepied d'un 
côté, un pêcheur en caleçon se mit sur l'autre, une grappe de gamins qui ne 
possédaient en fait de vêtements qu'une chemise et trois casquettes pour six, 
s'accrocha par derrière au véhicule qui fut définitivement dompté. 

— La couleur locale! il n'y a que cela de vrai! s'écria le prince. On ne 
voyage pas en corricolo comme en Victoria. 

— Et les puces! gémit Tulipia. 

— Nous viendrions à Naples et nous n'aurions pas de puces? fit le prince, 
vous ne le voudriez pas, ô ma reine! ce serait une grave atteinte à la cou- 
leur locale. 

De temps en temps le prinee et Tulipia se livraient à des excursions à pied 



366 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



à travers les petites rues napolitaines où grouille la plus étonnante des popu- 
lations, vivant, dormant, cuisinant ou même travaillant pêle-mêle sur le pas 
des porte-, sur Lea balcons ou sur les terrasses. 

Dans ces promenades, le prince et Tulipia avaient toujours pour escorte 
d'honneur une légion de gamins de tous les âges, depuis deux ans jusqu'à 
douze, les uns, les mieux mis. absolument nus, les autres vêtus d'une affreuse 
casquette ou d'une chemise plus ou moins en lambeaux, tous courant derrière 
les promeneurs, se bousculant, cabriolant ou faisant la roue, et criant à qui 
mieux mieux, sur tous les tons pour obtenir des largesses. 

Le prince jouissait parmi eux d'une popularité sans égale; il emportait à 
chaque promenade une provision de sous pour les jeter par volées à son es- 
corte, qu'il entraînait hurlant d'enthousiasme jusque dans la belle rue de To- 
lède ou sur la promenade aristocratique de Villa Réale parmi les carrosses où 
les marchesaset les contessinas au nez patricien, au teint ambré, à l'épaisse 
chevelure brune, jouaient indolemment de l'éventail et voilaient sous leurs 
immenses cils des yeux profonds et noirs. 

Au retour, quand le prince rentrait à l'hôtel, il avait pour coutume de dis- 
tribuer à ses faméliques gardes du corps toutes ses cigarettes et tous ses ciga- 
res. Au bout de huit jours-, le prince aurait eu sous ses fenêtres et à ses trousses 
toute la jeunesse peu ou point vêtue des rues de Naples, si les premiers 
gardes du corps, considérant le généreux voyageur commeleurpropriété, ne 
l'avaient défendu à coups de pied et à coups de poing contre les survenants 
des autres quartiers. 

Le corricolo et l'escorte bruyante ne formaient pas encore au gré du prince 
une dose de couleur locale suffisante. En débarquant à Naples, il avait inscrit 
sur son carnet les mots : Naples, productions ou attraits : Lazzaroni, corri- 
colo, macaroni, tarentelle, grotte du chien, Vésuve et Pompéi. — Cela cons- 
tituait un programme qu'il entendait suivre jusqu'au bout. 

Tulipia aimait le macaroni et c'était heureux, car le prince avait entendu 
se nourrir presque exclusivement de macaroni pendant toute la durée de son 
séjour. Du macaroni, des pastèques et du raisin, tel était le menu invariable. 
Cependant le prince, au bout de huit jours, fut pris d'un scrupule; il lui 
semble que le macaroni des premiers restaurants, n'était pas suffisamment 
assaisonné de couleur locale. Le vrai macaroni c'était celui de la rue, celui 
qui se cuisinait en plein vent sur les quais ou dans la strada di Porto, pour 
la nombreuse partie de la population qui ne possédait pas de cuisine ou même 
quelquefois de domicile. 

Où la couleur locale culinaire pouvait-elle se trouver, sinon là? Aussi, le 
soir même du jour où cette idée triomphante lui vint, le prince, au lieu de 
diner à l'hôtel, emmena Tulipia au milieu de la cohue populaire, parmi les 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 3G7 



innombrables lazzaroni des deux sexes en train de manger, de chanter ou de 
danser autour des fourneaux établis en plein air au beau milieu de lu Strada. 

Le prince, avec Tulipiaà son bras, passa devant chaque cuisine humant les 
fortes senteurs de friture et de rissolage qui s'en échappaient, cherchant l'ins- 
tallation la plus pittoresque; quand il crut l'avoir trouvée, il prit gravement 
ileux assiettes et fit servir deux portions de macaroni au safran. Le cuisi- 
nier, un instant interloqué parla demande imprévue du seigneur étranger, prit 
la peine d'essuyer les assiettes avec sa manche avant de servir, ce qu'il ne fai- 
sait pas pour tout le monde, puis profita du fait pour vanter à tue-tête l'excel- 
lence de son macaroni et la supériorité de sa cuisine sur celle de ses voisins. 

— Voyez, voyez, le seigneur étranger, hurla-t-il, en servant à la douzaine 




— Vous ne devez pas tenir beaucoup au pantalon ! 

d'autres assiettes de macaroni, par saint Janvier, c'est à moi seul qu'il s'est 
adressé, la fraîcheur de mon macaroni l'a tenté, il n'a pu résistera l'envie d'y 
goûter! Voyez comme il mange, voyez !... Mes confrères sont des empoison- 
neurs, moi je suis un artiste I... 

Tulipia, surprise, avait été obligée de faire comme le prince; l'assiette 
à la main, au milieu d'un cercle de dîneurs, elle se hâtait d'expédier sa part 
de macaroni au safran, en se servant, à la mode napolitaine, de ses jolis 
doigts en guise de fourchette. 

— Une autre assiette, signor? demanda le cuisinier. 

— Non, merci, demain, répondit le prince. 

Et sans prendre souci des reproches de Tulipia, il l'emmena achever de 
dîner à l'hôtel où le bon Blikendorf les attendait devant une bouteille de 
lacryma-christi. L'estimable précepteur employait ses loisirs à Naples à 
préparer un rapport à la cour de Bosnie sur les faits et gestes du prince à 
la cour de Klakfeld, sur la réception du grand-duc père et de la grande- 



duchesse mère, sur le charmant caractère de la grande-duchesse fille, sur 
son candide émoi à la vue du prince, sur le tendre empressement des deux 
lianes l*un pour l'autre, etc., etc. rapport qu'il panachait de phrases 
profondément sentimentales, qui lui tiraient les larmes des yeux. 

Blikendorf ne consacrait pas tout son temps à son rapport à l'auguste 
père de son élève, il avait encore d'autres occupations. Homme jusqu'alors 
vertueux, précepteur sans tache et sans reproche, il était en train de ternir 
cinquante-cinq années de vie honorable et pure! L'exemple et les mauvais 
conseils de son élève l'entraînaient sur une pente fatale, et le moment était 
venu où, faisant un faisceau de tout ce qu'il avait de sacré, il allait fouler 
aux pieds tous ses devoirs, depuis sa responsabilité morale de précepteur 
jusqu'à ses devoirs envers M rae . Blikendorf, son honorable épouse, restée à 
la cour de Bosnie. 

Le cœur de Blikendorf, Vésuve latent sans doute, était passé à l'état de 
volcan en éruption pour les beaux yeux d'une voisine, une adorable napo- 
litaine, brune comme la nuit, mais moins farouche qu'elle, qu'il apercevait 
chaque jour, sur un balcon de la maison d'en face, en train de se coiffer, 
de se débarbouiller ou même de mettre ses bas sans façon. 

Outre le macaroni, nous avons dit que le prince avait inscrit sur son 
programme, tarentelle et grotte du chien. Un intelligent garçon d'hôtel 
avait pu fournir au prince deux jeunes sorrentines légèrement débraillées 
de toilette et d'allures, mais capables de danser pendant un quart d'heure 
sans arrêt, en s'accompagnant de cris et de tambours de basque, une danse 
très peu gracieuse et très vertigineuse que les connaisseurs affirmaient être 
une tarentelle des plus pures. 

Pour obéir à la fantaisie du prince, Tulipia prit chaque jour une leçon 
de .tarentelle, ce qui ne laissait pas d'être assez fatigant sans être extraordi- 
nairement récréatif pour elle. Et les premières chaleurs du printemps com- 
mençaient à se faire sentir ! 

Quand vint le moment d'aller faire une petite excursion à la solfatare 
de Pouzzoles et à la grotte asphyxiante du chien, le prince voulut absolu- 
ment emmener Blikendorf pour faire des expériences sur lui. Sur le refus 
de Blikendorf, que sa passion retenait à Naples, il dut se contenter d'expé- 
rimenter sur lui-même et sur sa compagne la puissance des vapeurs délétères 
dégagées par le sol de la célèbre grotte. Tulipia y gagna une migraine 
abominable que le prince soigna à sa façon en revenant à Naples à bride 
abattue dans le corricolo, dépourvu de son lest habituel de bons moines, 
manière énergique de faire descendre le sang. 

Le "lendemain, le prince décida que l'on irait au Vésuve. L'éruption était 
dans son plein ; un fleuve de laves descendait sur la ville de Torre del Greco, 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



369 



habituée à ces sortes d'inondations, et brûlait tout un morceau des faubourgs. 

Sur ks côtés opposés à l'éruption, on pouvait encore escalader la montagne 

et arriver très près du cratère. 

Cabassol, habitant avec Miradoux et les deux clercs le même hôtel que 
le prince et la volage Tulipia, suivait discrètement 
tous les faits et gestes de son rival, épiant, sans réus- 
sir à la trouver, une occasion de tête-à-tête avec Tu- 
lipia. Quand il apprit que le prince avait manifesté 
l'intention de monter au Vésuve, il espéra que les ha- 
sards d'une excursion accidentée lui fourniraient cette 
occasion tant cherchée. Il connut à l'avance tout le 
programme de l'excursion; il sut que le prince avait 
retenu deux guides qui étaient venus se proposer à 
l'hôtel, et que l'ascension devait être faite par Résina, 
l'antique Herculanum, en côtoyant à peu de distance 
le torrent de laves lancé sur Torre del Greco. 





'^A 



Livraison des dons en nature à la souscription au profit des malheureux Calabrais. 

Liv. 47. 



370 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



San? tarder, Cabassol prit ses dispositions. 11 partit par le chemin de fer 
avec ses compagnons une heure avant le prince, et s'arrêta à Résina pour 
l'attendre. 

Il n'est rien d'animé comme une arrivée dans une de ces petites villes 
des environs de Naples, points de départ de nombreuses excursions. C'est 
une véritable bataille à livrer avec une armée d'individus hospitaliers qui 
se disputent le voyageur à coups de pied et à coups de poing , pour le 
brosser, le cirer, le promener, le porter, le nourrir, lui donner des conseils 
et des puces, lui fournir des ânes, des chevaux ou des voitures, ou même 
ne lui rien fournir du tout, et, si faire se peut, le débarrasser de son 
bagage lourd et gênant, ainsi que de son portefeuille. 

Cabassol et ses amis se tirèrent à merveille de ce combat, en y laissant 
un parapluie et un petit sac que Miradoux portait en bandoulière et qui 
était destiné à contenir des échantillons de lave et des petits morceaux de 
Pompéï, promis par lettre à des amis. 

Nos amis échurent à quatre Iazzaroni résiniens et à quatre ânes de mine 
patibulaire, les uns comme les autres. Sous un prétexte quelconque, Cabassol 
fit attendre la caravane jusqu'à l'arrivée du prince et de Tulipia. 

Lorsque ceux-ci descendirent de chemin de fer, ils n'eurent pas à subir 
l'assaut des obligeants malandrins de la gare, leurs guides retenus les atten- 
daient avec des montures. -» 

Ce fut alors que Cabassol se présenta devant Tulipia en feignant la plus 
grande surprise. 

— Comment, chère madame, vous ici! Quel heureux hasard! Vous 
embellissez le ciel de Naples! 

— Monsieur! fit Tulipia en s'inclinant un peu gênée. 

— Vous allez admirer les sublimes horreurs de l'éruption? Nous allons 
être compagnons de route ; mes amis et moi, nous marchons droit au Vésuve 
aussi, reprit Cabassol, qui ajouta tout bas, de manière à être entendu seu- 
lene.nt de Tulipia : Perfide, j'ai voulu vous revoir! 

Tulipia fit faire un brusque écart à son mulet. 

— Quel est ce monsieur? demanda le prince. 

— C'est... c'est un créancier! répondit tout bas Tulipia. 

— Un créancier! A-t-il sa note?... je vais le solder! 

— Non, non, je me charge de ce soin. 

Le prince, après un salut très sec, mit son mulet au trot et partit en 
avant. Tulipia et les guides le suivirent, et après eux la caravane Cabassol 
s'ébranla en laissant une petite avance au prince. 

La montée du Vésuve jusqu'à l'ermitage San Salvador demande à peu 
près une heure et demie. A l'ermitage il faut déguster le lacryma-christi 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



371 



traditionnel; le prince n'y manqua pas. Quand la caravane CaLassol, qui 
s'était laissé distancer, atteignit l'ermitage, elle trouva le prince, Tulipia et 
leurs guides en train de boire le vin célèbre. 

Le prince posait a ses guides des questions suggérées par sa passion pour la 
couleur locale. 

— Avez- vous encore des brigands au Vésuve? Je voudrais en voir..., je 
paierai ce qu'il faudra. 

— Oh ! Excellenza, des brigands ! la vostra Excellenza veut rire, il n'y en 
a plus depuis longtemps ! 



( n** 




Je veux qu'on me dépouille! 



— Quoi, pas de brigands du tout? 

— Non, Excellenza ! 

— Même pas de tout petits voleurs ? 

— Du tout, Excellenza ! Tous braves et honnêtes gens dans ce pays ! de 
pauvres travailleurs, pas voleurs du tout 1 

— Tant pis ! 

— Oh ! la vostra Excellenza pourrait se promener avec tout son argent 
dans tous les sentiers du Vésuve, la plus entière sécourita r la voslra Excel- 
lenza a-t-elle tout son argent? ce serait plus prudent que de le laisser à Naples 
où il y a des pickpockets qui viennent d'Angleterre pour faire du tort aux 
pauvres napolitains ! C'est ce que l'on dit toujours aux seigneurs voyageurs... 
mais ils ne veulent pas le croire ; et quand il arrive des accidents de porte- 
feuille, ils mettent cela sur le dos des pauvres napolitains ! 

Le prince parut contrarié de ne pouvoir au moins espérer la rencontre d'un 
simple voleur ; il se leva et donna le signal du départ. 

— A la lave ! dit-il. 



372 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



Cabassol et ses amis firent les .liba- 
tions d'usage et laissèrent leurs ânes à 
l'ermitage pour se diriger à pied vers la 
coulée de laves. Le soleil avait disparu 
caché sous un épais nuage de cendres 
^J A XJ' i V qui tourbillonnaient mêlées à des étin- 

celles et à des scories lancées en l'air par 
le volcan. Vers le cratère, au centre delà 
nuée sombre, un énorme feu étincelait, 
etlalave, comme une fontaine, coulait les 
longs jets sur la pente. 

A quelque distance, le petit groupe 
formé par le prince et par les guides 
était arrêté ; le prince voulait aller plus 
avant, mais les guides refusaient et, 
proposaient de conduire par un détour à 
un escarpement qui permettrait de do- 
miner l'éruption. L'insistance des guides 
eut raison de l'entêtement du prince, 

.Michel et Tulipia s'engageaient sur les pas de leurs guides dans un ravin 

pierreux, lorsque la caravane Cabassol les rejoignit. 




Miradoux en pêcheur napolitain. 




m ; ' 



Tulipia rcvùluc du costume piirne. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



373 



— Mais nous descendons ! dit Cabassol. 

— C'est pour mieux remonter, signons, allez toujours. Tenez là-bas, ou 
vous voyez une casa, nous nous arrêterons ! 

Au bout d'un grand quart d'heure de marche, dans le ravin tourmenté et 
encombré de pierres, on arriva à la casa. C'était une masure à l'apparence 
abandonnée, sans toit et presque sans fenêtres. 

Le prince et Tulipia s'étaient arrêtés, la caravane Cabassol en fit autant* 

— Entrez donc, signori ! dirent les guides. 

— Qu'est-ce encore? demanda le prince, du lacryma-ehristi? 




Le signor Rodolfo Reccanera. 



— Oh ! fît tout à coup Cabassol qui venait de regarder par une des ou- 
vertures de la casa. 

— Allons! entrez doncl firent les guides en poussant assez peu respec- 
tueusement leurs voyageurs dans la maison. 

Cabassol obéit comme les autres, mais il eut le temps de laisser tomber 
derrière une pierre, un objet qu'il tira précipitamment de sa poche. 

Les voyageurs poussèrent des exclamations diverses. Dans l'unique pièce 
de la casa démantelée, six hommes armés jusqu'aux dents les attendaient. 

— Des brigands ! s'écria le prince, ah I je savais bien qu'il devait encore y 
en avoir. 

— Des brigands ! gémit Tulipia en se préparant à s'évanouir. 

La caravane Cabassol se serra autour de son chef. Les têtes bronzées des 
brigands, leurs barbes noires et les dents blanches qu'ils découvraient dans un 
féroce rictus, les ceintures rouges et leur garniture de gros pistolets et de 
poignards, uniforme complété pour chacun par une petite carabine à pierre, 



374 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



dont ils s'amusaient à faire jouer la batterie, tout cela fit cruellement tressaillir 
les fibres des voyageurs. 

— Superbes 1 s'écria le prince, en voilà de la couleur locale ! quelles têtes 
de chenapans, ces brigands ! 

Six crosses de carabines s'abattirent violemment sur le sol, les brigands 
roulèrent des yeux furieux et montrèrenCleurs dents blanches. 

— Plus bas ! plus bas ! Excellenza, s'écria l'un des guides, vous allez les 
mettre en colère. 

Un homme auquel les voyageurs n'avaient pas fait attention, parce qu'il 
n'avait pas de barbe noire, pas de ceinture rouge garnie et pas de carabine, 
s'avança vers eux. 

C'était un petit homme tout rond, tout guilleret et tout sautillant, habillé 
tout en coutil blanc, comme un petit bourgeois aisé. Il calma d'un geste les 
brigands à barbe noire et s'adressa le chapeau de paille à la main, aux 
voyageurs. 

— Ah! quelle errore est cela! dit-il en français panaché d'italien,. quelle 
errore ! Des brigands ! avez-vous dit, Excellenza? Mais il n'y en a plus depuis 
longtemps! Ils ont foui devant le progrès et la civilisazione... Ma, scuzate mi, 
je vous tiens debout, vous devez être fatigués... C'est un oubli, une simple 
négligence ! Je sais trop l'honneur que vous me faites en venant me rendre 
une petite visite... Jacopo! des sièges... 

Un des six gaillards barbus remit sa carabine à son voisin et se précipita 
perrière la cabane par une brèche ; il revint une minute après chargé de 
chaises de paille en bon état, qu'il poussa devant les voyageurs. 

— Jacopo ! dit sévèrement le gros homme, il y a oune signora I Corpodi 
bacchoîoù avez-vousl'esprit, mioraro,apportezle fauteuil pour la signora!... 

Jacopo murmura sourdement des excuses dans sa barbe et se précipita. Le 
gros homme saisit le fauteuil qu'il rapporta et l'offrit avec grâce à l'infortunée 
Tulipia. 

— Plus de brigands ! reprit le prince, et Jacopo ? N'a-t-il pas tout à fait la 
mine d'un parfait sacripant? je ne pourrais imaginer un type de brigand plus 
réussi... 

— Ah ! Excellenza ! que vous êtes dour pour ce povero Jacopo ! heureu- 
sement il ne comprend pas le français ! ça lui ferait trop de la peine ! Oun si 
brave homme! 

— Eh bien, alors, si Jacopo et ses camarades ne sont pas des brigands, 
pourquoi ont-ils des carabines, des pistolets et tant de poignards 

— Excellenza, je vais vous le dire ! Ce sont de pauvres gens, ils viennent de 
loin, des montagnes de la Calabre, et pour se nourrir en route, quand ils ren- 
contrent un lapin, ils tirent dessus. Ils sont très adroits 



~ I 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



375 



— Vraiment ! Et de temps en temps, n'est-ce pas, ils confondent les voya- 
geurs avec les lapins? 

— C'est arrivé bien rarement, bien rarement! Et ce n'était pas leur faute, 
ils sont un peu myopes... Mais je vois que vous les prenez encore pour des 
voleurs, ça me fait de la peine, je vais tout vous dire I Tel que vous me voyez 
je suis un bon bourgeois de Naples, un petit rentier, un tout petit rentier... Je 
m'occupe de bonnes œuvres, che voleté I j'aime l'humanité, je suis un philan- 
thrope ! Je me suis dit il y a beaucoup de pauvres gens dans la Galabre, je 




En témoignage de ses égards et de ses bontés, nous lui délivrons le présent certificat. 



vais ouvrir une souscripzione à leur profit... Il vient beaucoup d'étrangers à 
Naples, oun si beau pays, les seigneurs voyageurs sont riches, je vais les 
implorer pour ma souscripzione !... 

— Une souscription ! s'écria Miradoux, je mets trois francs!... je désirerais 
m'en aller, je vous demande pardon, mais je suis pressé 1... 

— Tout à l'heure, signor, et j'espère que vous serez plus généreux... 
tenez, c'est bien triste, il y a deux jours que Jacopo n'a pas mangé ! Montre tes 
dents, Jacopo ! 

Jacopo montra ses longues dents et frappa sur son ventre de façon à faire 
mtentir toute la ferraille de sa ceinture. 

— Je suis très content ! fit le prince, mais, mon Dieu, ne faites pas tant de 
façons, avouez donc tout bonnement ciue vous êtes des voleurs!... 

— La Vostra Excellenza est cruelle... elle se trompe sur les apparences... 



376 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



Jacopo et ses amis ont mauvaise mine, mais c'est parce qu'ils sont mal nourris ; 
ils ne volent pas, ils implorent les voyageurs et recueillent les souscriptziones. 
Je vous l'ai dit, j'ai ouvert une souscriptzione au profit des indigents de la 
Calabre... tenez, je vais vous faire voir les listes... Jacopo, le registre 1 

Jacopo sortit encore et revint avec un gros volume à reliure verte et à 



— Tenez I fit le gros homme. Voyez, SOUSCRIPTION AU PROFIT DES 
INDIGENTS CALABRAIS, jetez un coup d'oeil sur les listes... tous les sei- 
gneurs étrangers qui viennent au Vésuve tiennent à figurer sur nos registres... 
j'habite une petite villa sur le bord de la mer, une modeste villa avec des 
fleurs et la vue de la mer Tyrrhenienne aux flots bleus... mais j'ai des em- 
ployés à Naples qui vont chaque jour dans tous les hôtels, s'informer des 
seigneurs voyageurs ; quand il doit y avoir des excursions au Vésuve ou dans 
la montagne, je quitte ma maison de campagne, je viens présenter mes res- 
pects aux voyageurs et solliciter leur souscriptzione..., jamais personne ne 
me refuse, j'implore si bienl... ahl la philanthropie est une belle passion 
elle donne de l'éloquence. 

Cabassol et le prince s'approchèrent seuls et feuilletèrent le registre. 

— Voyez..., 1 er mars. M. le baron de Saint-Falot et M me la baronne, 
725 fr. 35, plus un billet de 40 lires douteux... un paletot, un pardessus, un 
gilet et un pantalon, une robe, un manteau et différents effets de lingerie, 
une montre et divers bijoux... 2 mars, lord Scarborough, lady Scarborough 

f t.leurs deux filles 2,345 fr. 70, une longue vue, 
deux lorgnettes, trois sacs, six bouteilles de 
lacryma-chrisli, deux boîtes de homard, deux 
poulets rôtis, une bouteille de café concentré, 
un complet pour homme, trois robes, trois 
plaids, quelques divers objets de toilette et 
trois chignons blonds... On a offert jusqu'aux 
chignons 1 3 mars, mauvaise journée. M. 
Achille Dublocq artiste peintre 18 fr. 25, 
pantalon, paletot et gilet de toile, un album 
neuf... Vous ai-je dit que nous recevions aussi 
les dons en nature? 

— Non, mais je le vois, fit le prince. 

— Dons en argent et en nature, tout cela 
ira à mes protégés, les indigents de la Calabre ! 
j'espère que vous serez aussi généreux que les 
autres voyageurs... c'est que nous avons des 

L'uister de Païamède. frais, voyez-vous ! à tous nos souscripteurs, 




LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



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Voyageurs descendant du Vésuve après avoir souscrit en faveur des indigents de la Calabro 

Liv. 48. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



379 



nous remettons en souvenir un costume de pêcheur napolitain... Voyons, 
messieurs, qui est-ce qui commence, la caisse est ouverte ! Tenez, Jacopo, à 
monsieur là-bas qui nous a déjà offert trois francs... 
Jacopo mit la main sur l'épaule de Miradoux. 

— Messieurs, résistons-nous? demanda tout bas Cabassol à ses amis. 

— Par exemple ! s'écria Tulipia. 

— Ce n'est pas mon avis non plus, souscrivons, alors ! 

— Moi, dit le prince, je veux qu'on me vole avec des violences légères. 
Je ne donnerai rien, il faudra qu'on me dépouille. 




Arrivée poétique à Venise. 



-—.A lout à l'heure, Excellenza, répondit le gros homme, on fera comme 
vous voudrez, nous avons souvent des voyageurs anglais qui tiennent aussi 
aux actes de violence. 

Miradoux, très ému, était disposé à s'exécuter de bonne grâce. Il tendit à 
Jacopo son porte-monnaie. 

— Cent trente-huit francs vingt-cinq, inscrivit le gros homme, voyons 
maintenant, dons en nature, vous avez de bien belles bottes... 

— Si elles vous font plaisir! balbutia Miradoux, elles sont toutes neuves.., 
elles me gênent, même.. 

— J'accepte, elles feront le bonheur d'un pauvre diable qui vous bénira 
Yous avez un paletot qui vous va très très bien... 



380 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



— Si vous y tenez I fit Miradoux gêné par l'œil terrible que Jacopo faisait 
peser sur lui. 

— Je suis confus, mais j'accepte encore... Ab, le beau gilet! permettez 
que j'admire... bonne étoffe, bonne coupe... 

— Je... j'allais vous l'offrir, dit encore Miradoux... 

— Je vous remercie, je connais au fond de la Calabre, un brave et digne 
garçon qui le portera toute sa vie en souvenir de vous... je l'inscris... laissez 
la montre, ça doublera son plaisir. Mais j'y pense, vous ne devez plus tenir 




Cher les capucins. 

beaucoup au pantalon, vous avez offert le reste, c'est un costume dépareillé... 
vous nous l'offrez n'est-ce pas ? 

— Oh ! fit Miradoux scandalisé. 

Tulipia, le prince, Cabassol et les autres ne purent s'empêcher de sourire 
malgré la gravité de la situation. 

— Bah! nous allons vous donner un charmant costume napolitain... Et 
songez que des familles entières vous béniront, là-bas dans la montagne ! ah, 
vous avez un bon tailleur... vous voulez passer dans une autre pièce? mais 
certainement ! Jacopo, emmenez monsieur de l'autre côté pour recevoir les 
dons en nature. 

Miradoux accablé, suivit le farouche Jacopo, pendant que le gros homme 
passait à un autre voyageur. 

Un éclat de rire général signala la rentrée de Miradoux après cinq minule3 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



381 



d'absence. Comme l'avait dit le gros homme, Jacopo, après l'avoir dépouillé 
de tous ses effets, lui avait fait cadeau du souvenir annoncé, un costume 




Le palais Trombolino et ses poétiques souvenirs. 



complet de pêcheur napolitain, c'est-à-dire une chemiso de grosse toile, un 
caleçon et des espadrilles. 

Tulipia et le prince se tordirent de joie sur leurs chaises. 

— Àh ! que je m'amuse ! s'écria le prince, la voilà, la vraie couleur locale ! 



382 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



je suis cachante, je promets une gratification aux guides qui nous ont ame- 
nés ici I 

— Laissez, excellenza, fit le chef des voleurs, ce soin nous regarde, nous 
récompenserons ces braves garçons.. 

Les deux clercs de notaire venaient de passer au bureau, ils ne souscri- 
virent à eux deux que pour trente-huit francs, ce qui fit faire la grimace au 
teneur de livres. 

— Donnez-leur le costume n° 2, dit-il à Jacopo. 
C'était le tour de Gabassol. 

— Voilà, fit notre ami en tirant de son gilet quelques pièces d'or mêlées à 
du billon, et à des petits billets de banque napolitains. 

— 225 fr. 35, inscrivit le gros homme, et pour les dons en nature, que 
dois-je inscrire? Gomme ces messieurs n'est-ce pas, vous offrez tout pour les 
pauvres indigents de la montagne? 

— J'offre tout ! répondit Gabassol, et en outre j'ai une petite proposition 
à vous faire... 

— A vos ordres, Excellenza, répondit le gros homme en suivant Cabassol 
dans un coin. 

— Écoutez, dit tout bas Gabassol, voulez-vous me laisser partir avec la 
dame que voilà en retenant tous les autres ici jusqu'à demain ? je vous offre 
dix mille francs!... 

— C'est une jolie somme, fit le gros homme, il y a de quoi soulager bien 
oes misères, mais une fois à Naples vous oublierez de nous les payer... 

— Et si je vous les payais comptant? 

— Ce serait une belle journée pour notre souscription... 

— Suivez-moi, je vais vous les remettre ! 

Cabassol entraîna le gros homme derrière la cabane et se baissant, ramassa 
derrière une pierre son portefeuille qu'il y avait jeté avant d'entrer dans 
l'antre. 

— Vous nous faisiez des cachotteries 1 fit le gros homme en palpant le por- 
tefeuille, quelle indélicatesse, fi! Les voyageurs sont quelquefois peu scru- 
puleux.,, je vais inscrire vos dix mille francs... 

— Et vous ferez ce que je vous ai demandé? 

— Monsieur, pour qui nous prenez-vous! Et la morale? Je suis pour la 
morale, moi, monsieur, et mes employés aussi, nous recevons les souscrip- 
tions, et c'est tout, nous remercions les voyageurs ensuite et nous les remet- 
tons sur la route de Naples. 

— Vieux filou ! grommela Cabassol. 

— La vostra Excellenza a souscrit pour une si jolie somm e qu'elle peut se 
permettre quelques invectives à l'égard de mon humble personnalité... Je 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



383 



souffrirai en silence!... Votre Excellence veut-elle suivre Jacopo, qui attend 
les dons en nature? 

— C'est mon tour? demanda le prince, je donne tout, mais je demande à 
être dépouillé, qu'ils se mettent à quatre... ai-je le droit de donner quelques 
coups de poing? 

— Si Votre Excellence y tient, je vais les prévenir... mais pas trop fort, ce 
sont des pères de famille ! 

Jacopo, et trois de ses camarades se jetèrent sur le prince qui en envoya 
deux à terre d'un coup de pied et d'un coup de poing bien dirigés; les deux 
autres se cramponnèrent à lui. 




— Encore, fit le prince, ce n'est pas assez! 

Mais les brigands s'étaient relevés, chacun d'eux saisit vigoureusement 
une jambe du prince, les deux autres lui empoignèrent les bras après avoir 
reçu et rendu encore quelques bourrades. 

— Passez le portefeuille, fit le gros brigand, passez la montre et les 
bagues... Excellenza, vous en avez une en cheveux, à notre grand regret nous 
ne pouvons pas la recevoir. 

Tulipia sourit. 

— C'est de mes cheveux, et j'en ai encore, dit-elle. 

— Je l'accepte alors, à titre de souvenir, fit galammentle gros homme, en 
posant la main sur son cœur. 



3S4 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



— Et maintenant, si son Excellenza veut passer aux dons en nature? 

— Je demande qu'on me porte I s'écria le prince, je veux qu'on me 
dépouille avec violence I 

— Nous n'avons rien à vous refuser, Excellenza... Jacopo! enlevez Son 
Excellence. 

Les quatre bandits soulevèrent le prince et le portèrent derrière la ma- 
sure. 

La livraison des dons en nature dura un bon quart d'heure, le prince était 
exigeant, il voulait une somme de violence suffisante pour lui donner l'illu- 
sion d'une vraie bataille 

— Dépêchons-nous! fit le chef, l'après-midi se passe... 

Le prince rentra enfin complètement dépouillé de ses habits et revêtu à la 
place d'un caleçon de pêcheur et d'un bonnet rouge. 

— Superbe! fit Tulipia, mon petit Mich, vous êtes splendide ! 

— Il ne reste plus que Madame, dit le gros homme, si Madame veut 
passer à la caisse... nous disons? 

— Je n'ai que cinq cents francs, dit Tulipia, en jetant son porte-monnaie. 

— Madame, il y a de quoi nourrir une famille tout un hiver! la Galabre 
vous remercie par ^a voix... Et les bijoux, bagues, médaillons, porte- 
bonheur?... 

— Voilà ! 

— Il y en a quelques-uns en toc... y jus les avez achetés à Naples? C'est 
honteux pour mes compatriotes... je suis confus... enfin, je les accepte tout 
de même, madame, soyez bénie!... Pour les effets de toilette, je suis sûr que 
je ne ferai pas en vain appel à votre bon cœur... 

— Sans doute! sans doute! fit Tulipia, mais dites-moi?... est-ce que vous 
allez me mettre dans le même état que ces messieurs... 

— Oh! signora ! pouvez-vous penser des choses pareilles... Hélas! nous 
n'avons que des costumes de pêcheur, les ressources de la souscription sont 
si bornées!... Mais, pour vous être agréable, je me permettrai de vous offrir 
en plus un superbe fichu jaune? 

— Est-ce que c'est Jacopo qui va recevoir les dons en nature? 

— Signora, c'est un garçon charmant et discret, il va vous conduire dans 
le magasin aux dons en nature, et pendant que vous vous débarrasserez des 
objets de toilette que vous voulez bien nous offrir, il regardera le sommet du 
Vésuve... 

— Allons! Jacopo, je te suis... Vous me jurez, n'est-ce pas, qu'il n'est pas 
méchant?... s'il ne mord pas, je le prierai de m'aider à retirer mes bottines, 
il regardera le paysage après! 

— Excellent 1 splendide! charmant! répétait le prince, je ne me suis 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



3S5 



jamais autant amusé! que je suis donc content, ces voleurs napolitains sont 
exquis! Et dire que je ne comptais plus en rencontrer!... 

Cabasso) ne disait mot, furieux d'avoir vu sa proposition repoussée par 




Tulipia, je t'aime avec toute l'ardeur d'un Trombolino du 
seizième siècle! 



le formaliste chef des voleurs, et d'avoir ainsi 
sacrifié dix mille francs en pure perle. — Miradoux et les autres clercs, 
transformés aussi en pêcheurs napolitains, avaient hâte, quoique revenus de 
leur frayeur, d'être rentrés à Naples. 
Liv. 49. 



On entendait Tulipia discuter derrière la cabane avec Jacopo sur les effets 
à livrer et sur le costume napolitain à recevoir en retour, elle était difficile et 
cherchait ce qui lui allait le mieux. Enfin elle reparut suivie de Jacopo. Cam- 
pée sur la porte, les mains dans les poches et le torse en arrière, elle rit aux 
éclats et fut quelques minutes avant de pouvoir reprendre son sérieux. 

C'était bien le plus joli et le plus coquet de tous les pêcheurs napolitains 
présents, passés et futurs, avec ses larges calezones, retroussés aux genoux, 
sa ceinture rouge et son bonnet... 

— Bravo! s'écria le prince. 

— Tous mes compliments, madame! fit tristement Cabassol, vous portez 
le travesti à merveille. 

— Masaniello jeune ! dit Miradoux en s'inclinant. 

Et maintenant que nous avons terminé, reprit l'obèse chef des voleurs, 

plairait-il à Leurs Excellences de me signer un petit certificat? 

— Un certificat? pourquoi faire? 

— Pour la régularité, Excellence, et pour ma satisfaction personnelle... 
Chacun ici-bas est exposé à la calomnie, le monde est si méchant, moi je 
liens à me mettre à couvert... supposez qu'un jour on cherche à me faire de 
la peine, mes certificats témoigneront de la pureté de mon cœur!... Tenez, 
Excellenza, voici le registre aux certificats, lisez... voici un des derniers : 

Nous soussignés, Jean Théodule du Tilleul et Louise Anna Bertfiier, rentiers 
à Paris, en ce moment en voyage de noce en Italie, certifions n'avoir eu qiïà 
nous louer et féliciter des rapports que nous avons eus, dans le cours de notre 
excursion au Vésuve, avec le signor Rodolfo Roccanera — notamment à l'occasion 
de notre participation à la souscription en faveur des indigents de la Calabre, 
ouverte par ce généreux signor. 

En témoignage de ses égards et de ses bontés, nous lui délivrons le présent cer- 
tificat. 

du Tilleul, Anna Berthier. 

kota. Les costumes de pécheur napolitain que le signor Roccanera nous a offerts en sou-- 
venir sont d'une fraîcheur délicieuse en cette saiso?i. 

DU T. A. B. 

— C'est très bien, dit le prince après avoir parcouru quelques certificats à 
peu près identiques dans la forme, nous allons vous délivrer une attestation 
collective. 

Miradoux prit la plume et formula le plus élogieux des certificats que 
toute la société parafa sans protestation. 

— Maintenant, messieurs, il ne nous reste plus qu'à vous remercier, dit 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



387 



le signor Rodolfo avec le plus gracieux des sourires, je baise la main de la 
très charmante signora et je dis : au bonheur de la revoir! Jacopo, recondui- 
sez les Excellences jusqu'au bon chemin. 

Jacopo prit sa carabine et fit signe qu'il était prêt. 

Tous les voyageurs, à l'exception du prince, poussèrent un soupir de satis- 
faction en sortant de la cabane où ils avaient été si poliment et si complète- 
ment dévalisés. Les voleurs, debout sur le seuil, agitèrent leurs chapeaux en 
signe d'adieu. 

Jacopo marchait en avant. 

— Attendez, fit le prince, quand il vit que les voleurs étaient rentrés dans 
la cabane. 



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, L'arrivée du diner. 

Et il revint un peu en arrière en paraissant chercher quelque chose dans 
les tas de pierres qui encombraient le ravin. 

— Voilà, fit-il en revenant avec un paquet, pendant que Jacopo avait le 
dos tourné, quand je livrais les dons en nature, j'ai aperçu ce vêtement dans 
un coin et je l'ai jeté au loin pour le retrouver en partant. C'est un ulster 
presque neuf, je vais l'offrir à ma charmante Tulipia, si son costume de 
pêcheur napolitain lui semble un peu léger. 

— Merci," mon petit Mich, dit Tulipia en endossant l'ulster 

Il parut à Gabassol, qui la contemplait avec la tristesse d'une âme navrée., 
que cet ulster ne lui était pas complètement inconnu. 

— Tiens, fit Tulipia, il y a des papiers dedans... une carte de visite : 

PALAMÈDE HURSTLEY 



— Allons bon! s'écria Gabassol, encore le^ Américains! Ils sont à Ne pies 



puisque voici l'ulster de Palamèdel II n'y a pas autre chose dans les poches? 

— Non, répondit Tulipia en dissimulant un petit papier qu'elle venait de 
lire et qui n'était rien moins que la promesse d'épouser miss Lucrezia Blooms- 
big, signée par Gabassol I 

Jacopo parut assez surpris, en se retournant, de voir Tulipia revêtue de 
l'ulster de Palamède; il balbutia quelques réclamations, en baragouinant 
dans un patois cosmopolite, que ce vêtement avait été offert, la veille, à la 
souscription par un généreux voyageur et que le signor yadrone ne serait pas 
content... 

Mais le prince tint bon et refusa de rendre l'objet volé aux voleurs; le bon 
Jacopo se résigna ; il indiqua aux voyageurs un sentier qui devait les conduire 
en une petite heure à Portici, et prit congé d'eux. 

Le prince ne se hâtait pas de prendre la route de Portici; retourné vers la 
montagne, il suivait Jacopo de l'œil d'un air d'hésitation. 

— Eh bien, qu'attendons-nous? demanda Tulipia, vous ne pouvez plus 
vous séparer de Jacopo, maintenant. 

— Non, répondit le prince, ce n'est pas cela, je regardais ce sacripant de 
Jacopo parce que... 

— Parce que? 

— Parce que j'avais envie de lui voler sa carabine... pour avoir un sou- 
venir de nos voleurs. 

Le soir venait et la fraîcheur en même temps, sous leurs légers vêtements 
les voyageurs commençaient à sentir le froid se glisser. Heureusement, les 
premières maisons de Portici apparurent bientôt. 

— Mais, fit tout à coup Gabassol, comment allons-nous regagner Naples? 
- Le chemin de fer, dit Miradoux. 

— Et de l'argent? nous n'avons plus un sou... 

Le prince éclata de rire, pris d'un accès de joie folle. 

— Une aventure complète ! s'écria-t-il, nous allons mendier sur la route. 

— Allons demander l'hospitalité à un couvent de capucins quelconque, 
proposa Tulipia, il y aura bien des puces, mais enfin... 

— Non ! reprit le prince, cherchons un corricolo, nous payerons à l'hôtel. 
Quelle chance que Blikendorf ne soit pas venu avec nous, lui qui tient la 

caisse ! 

Un corricolo, découvert à Portici, reconduisit tous les voyageurs à leur 
hôtel, le prince toujours plein de joie, Gabassol et ses compagnons très en- 
nuyés. Leur arrivée en costume de pêcheurs napolitains fit quelque bruit; 
l'aventure mit en gaieté tout le monde, hôtelier, garçons, voyageurs et gen- 
darmes. Le prince, Tulipia et Blikendorf dînèrent comme d'habitude dans 
leur appartement; Cabassol et ses amis, après un léger repas, allèrent se 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



389 



coucher en proie à une contrariété violente et à des rhumes de première 
force contractés sous le costume pittoresque, mais beaucoup trop léger, de 
pêcheurs napolitains. 

Quand il s'éveilla, le lendemain vers dix heures, Gabassol sonna pour de- 
mander de la tisane pour tout le monde. 




■ 11 



Le portrait de la douce et mélancolique Bianca 



— Eh bien, signor, dit le garçon qui apporta la tisane, vous savez, vos 
compagnons de malheur au Vésuve... 

— Eh bien? 

— Eh bien, ils viennent de partir. Son Exellence, dans son contentement, 
nous a donné une belle gratification, mais elle n'a pas voulu rester à Naples, 
parce que, après l'aventure d'hier, rien ne lui semblait plus intéressant... 

— Vite, fermons les malles et partons! s'écria Gabassol. 

— Impossible! dit Miradoux survenant, nous n'avons plus un sou, il faut 
que nousrestions en attendant lesfonds que je vais demander par télégramme 
à M e Taparel... Je vais emprunter trois francs au garçon pour aller au télé- 
graphe I 



390 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



IV 



Les agréments du palais Troniboiino-Trombolini. 

Trap de gondoles. — Touchante histoire de la tendre Bianca Trombolino. 

Rats, hiboux, spectres et courants d'air. 

Nous sommes à Venise, la fille étincelante de l'Adriatique, la ville des 
amours, des gondoles, des palais à arcades mauresques, la terre classique do 
la poésie et des patriciennes rousses et passionnées... 




Premier repas dans le palais Trombolino. 

Il pleut. A Paris nous dirions il pleut à verse, mais à Venise nous n'oserions 
employer cette expression qui manque de couleur poétique. Il pleut d'une 
façon désastreuse qui met la mort dans l'âme à tous les étrangers, il pleut sur 
les palais du grand canal comme si le Seigneur leur vidait le canal Orfano 
sur la tête; le pont triangulaire du Rialto voit couler sur chacun de ses ver- 
sants des torrents qui lui donnent un petit air alpestre ; Venise est lamentable, 
les flots de madame sa mère, l'Adriatique, battent mélancoliquement les dalles 
du quai des Esclavons ; sur sa colonne, le lion de Saint-Marc fait de l'hydro- 
thérapie et saint Théodore, son voisin de l'autre colonne, grelotte tristement 
avec son crocodile... 

Les coupoles de Saint-Marc brillent sous un ruissellement d'eau qui les 
iave à grandes cascades; plus de pigeons voltigeant en haut du campanile ou 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



391 



picotant le grain devant la loggietta; plus de jolies bouquetières fleurissant 
les seigneurs étrangers, plus de cicérones empressés, de gondoliers flânant à 
travers les arcades, et même plus d'étrangers prenant des glaces devant le 
café Florian... 

Il pleut! 

Un navire du Lloyd autrichien mouillé — oh! oui, mouillé! — entre la 
piazzetta et l'isola San-Giorgio disparaît dans la buée de l'averse, les bateaux 




Le» rats se familiarisaient. 



pêcheurs rangés au quai des Esclavons, avec leurs voiles — multicolores et 
flamboyantes les jours de soleil — ressemblent en ce jour humide à de vieux 
parapluies hors de service. 

Cependant, sur la surface troublée du grand canal, quelques noires embar- 
cations circulent sous la pluie, ce sont les gondoles qui reviennent de là sta- 
tion du chemin de fer où le train vient d'arriver. Ces gondoles sont chargées 
de malles, de caisses recouvertes de toiles, des têtes de voyageurs curieux et 
attristés se distinguent vaguement par les petites fenêtres ; à l'avant et à l'ar- 
rière, les gondoliers jouent de l'aviron. 

Ils sont lugubres, ces gondoliers, avec leurs cabans à capuchon et leurs cha- 
peaux de toile cirée; non! vraiment, il n'est pas possible que ces gens-là 
sachent pincer de la guitare et qu'ils soient quelquefois amoureux. 

Dans une de ces gondoles, trois personnes sont installées tant bien que 
mal, le prince de Bosnie et la charmante Tulipia Balagny dans le fond, M. de 



392 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



Blikendorf à l'entrée, se défendant contre la pluie qui fouette, avec un para- 
pluie tenu de côté. 

Personne ne dit mot. Le prince est furieux contre cette pluie qui lui gâte 
Venise, Blikendorf songe qu'il est en retard dans la correspondance qu'il en- 
traient avec la cour de Klakfeld et avec la cour de Bosnie pour faire prendre 
patience à toutes les deux ; Tulipia est mélancolique. 

Voilà trois semaines qu'ils ont quitté Naples après avoir été si délicieuse- 
ment dévalisés par la bande du signor Rodolfo Boccanera. — Dès le lende- 
main de cette aventure ils ont faussé compagnie àCabassol, avec lequel il ne 
pouvait convenir au prince ni à Tulipia, de continuer des relations commen- 
ces chez les brigands dans la montagne, par suite d'un grave manquement à 
l'étiquette. 

Pendant ces trois semaines, le prince a poursuivi la couleur locale partout 
où il a eu l'espoir de la rencontrer. Il est resté deux jours dans un couvent de 
capucins entre Rome et Naples, mais tout à fait incognito, avec le fidèle Bli- 
kendorf et Tulipia habillée en homme. Mais le troisième jour, le prince s'est 
fait mettre à la porte et il est allé à Rome, où il a fatigué Tulipia dans les 
musées. D'une nuit passée dans les ruines du Golysée, il est résulté pour Tu- 
lipia une attaque de grippe qui l'a tenue deux jours au lit. Après huit jours 
d'excursions à toutes les ruines du dedans et du dehors ou dans les catacom- 
bes, le prince a consenti au départ et toute la caravane est partie pour Venise 
à petites journées. 

— Blikendorf, mon ami, dit enfin le prince, je ne suis pas content! que 
signifie cette pluie? Est-ce convenable pour une entrée à Venise? 

— Monseigneur, ce n'est pas ma faute... 

— Vous pouviez organiser autrement notre arrivée... 

— Monseigneur, il faisait beau à Vérone à notre départ, et vraiment je ne 
pouvais me douter... 

— Allons, allons, il y a de la négligence! Vous auriez dû partir en avant 
vérifier l'état de l'atmotsphère, et nous organiser une arrivée plus couleur lo- 
cale. J'aurais voulu de la musique... Enfin, il faut tout faire par soi-même, 
Blikendorf, je vous retire ma confiance, je me charge d'organiser notre séjour 
moi-même... Voyons, où nous conduit cette gondole? 

— A l'hôtel, parbleu ! fit Tulipia. 

— A l'hôtel! mais vous n'avez donc nulle poésie dans l'âme? A l'hôtel à 
Venise, à Venezia! 

— Monseigneur, fit Blikendorf, nous allons à un très bon hôtel, lAlbergo 
du Conseil des dix, cuisine française, appartements confortables... 

— Je me moque du confortable, vous le savez bien ! Être prosaïque, vous 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 




Première nuit àana le palais Trombolino-Trombolini. 



LlV. 50. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 335 



êtes à Venise et vous voulez de banales chambres d'hôtel, de la cuisine fran- 
çaise, du confortable anglais... Allons donc! nous sommes à Venise, la ville 
des doges, la cite féerique, poétique et fantastique... Je veux que notre séjour 
soit un poème en action, je veux nager dans le romantisme le plus effréné 1 

— Mon petit Mich, veux-tu en guitare? interrompit Tulipia. 

— Non, idole de mon âme, mais j'en achèterai une pour Blikendorf — 
c'est dans mon programme, je tiens à ce qu'il enjoué la nuit sous mes fenê- 
tres. 

— Donc, reprit le prince, nous n'allons pas à l'hôtel. Blikendorf, appelez 
le gondolier! 

Blikendorf obéit. La gondole s'arrêta ; le gondolier vint à l'entrée de la 
cabine couverte, ou, suivant l'expression vénitienne, du carrosse de la gondole. 
Le prince considéra longuement le gondolier. 

— Retire ton capuchon, dit- il. 

— Mais, Excellence, il pleut, répondit le gondolier surpris. 

— Ça ne fait rien, il y aura un bon pourboire... Bien, tu as une bonne 
tête. Gomment t'appelles-tu? 

— Eduardo, répondit le gondolier. 

— Un gondolier qui s'appelle Edouard... profanation! s'écria le prince; 
voyons, je te prends à mon service, mais tu t'appelleras Ascanio... Et ton 
camarade, je parie qu'il s'appelle Baptiste? 

— Non, monseigneur, il s'appelle Théodore. 

— Horrible ! désormais il s'appellera Ruffio ! Nous n'allons pas à l'hôtel, 
Ascanio, connais-tu un palais à louer? 

— J'en connais plusieurs, Excellence, il y a d'abord le palais Barbarigo, 
restauré il y a deux ans par un riche Anglais 

— Un palais restauré, je n'en veux pas. Écoute-moi bien, Ascanio, je veux 
sur le grand canal un palais antique, pas trop grand, mais très poétique, avec 

arcades, balcons, créneaux arabes, etc qu'il soit légèrement ruiné, cela 

m'est égal... 




Une alerte. 



396 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



— Excellence, je ne vois que le palais Trombolino qui puisse vous 
convenir... 

— Il n'est pas restauré? 

— Oh non ! il y a cinquante ans qu'il est à louer... 

— Attendez, il me conviendrait encore mieux s'il y avait sur ce vieux 
palais quelque sombre légende, bien poétique, bien sanglante... 

— Ah ! Excellence, vous ne pouvez mieux tomber, il y a six Trombolino 
qui ont eu la tête tranchée, deux qui ont disparu, probablement sous le pont 
des Soupirs... Voyez dans le Guide, toutes ces histoires sont racontées, il y a 
surtout celle de la tendre Bianca Trombolino, qui a poignardé deux des plus 
belles femmes de ce temps-là, deux patriciennes, maîtresses de son mari... 
Son mari, pour se venger, a poignardé l'amant de sa femme, le jeune Paolo 
Contarini qu'il surprit sur un balcon ; quinze jours après sa femme, l'empoi- 
sonnait dans un grand dîner avec toute sa famille, et le Conseil des Dix in- 
tervenant, la faisait jeter dans un cachot, la mettait à la torture, et enfin 
l'envoyait noyer par une belle nuit dans le canal Orfano. 

— Bravo ! s'écria le prince, je loue le palais à n'importe quel prix ! Je 
savais bien que Venise était toujours poétique ! 

Ah I monseigneur, vous ne le payerez pas cher, personne n'en veut, 

parce que Bianca Trombolino revient à certaines nuits, aux anniversaires de 

ses malheurs et puis il y a encore d'autres souvenirs, je ne sais pius 

lesquels, une autre Trombolino qui a étranglé son mari ou un Trombolino 
qui a étranglé sa femme, puis une Trombolina assassinée un soir de tète, par 
une femme masquée... 

— Quelle chance ! s'écria le prince, je ne pouvais pas mieux tomber... 
conduisez-nous vite chez le propriétaire de ce ravissant palais... 

— Excellence, le dernier propriétaire a eu la tète tranchée il y a 150 ans, 
mais vous pourrez voir l'intendant de la famille, il habite à côté du palais. 

— Allons, presto ! fit le prince. 

En cinq minutes et vingt coups de rame, la gondole arriva au palais Trom- 
bolino. Il pleuvait toujours; le prince, oubliant la pluie, contempla dans le plus 
grand ravissement, son futur domicile. Le vieux palais noir et délabré, étalait 
sur le grand canal une façade très ornementée mais très abîmée, ouverte 
au rez-de-chaussée par une petite colonnade aux arcatures gothiques. Le 
premier étage possédait une grande loggia ogivale très finement découpée de 
rosaces et de trèfles écornés. Une plus petite loggia au second étage, 
des fenêtres en ogive, des balcons à minces colonnettes, des armoiries 
sculptées, et sur le tout une ligne de créneaux branlants complétaient un par- 
fait échantillon des vieux palais vénitiens d'avant la Renaissance. 

La gondole débarqua les voyageurs sous le péristyle, puis un des gon 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



397 



doliers alla frapper à la porte de l'intendant de la famille Trombolino, qui 

habitait une petite maison basse à côté 
du pahis, sur un des petits canaux 
transversaux. — L'intendant, tout ému 
de cette occasion, qui ne s'était pas 
présentée depuis cinquante ans, sauta 
vivement dans la gondole avec un 
trousseau de clefs. 

— Excellence! balbutia-t-il en 
saluant les étrangers, vous désirez 
louer le palais Trombolino, je vais 
vous le faire visiter. . . 

— C'est inutile, dit le prince, il me 
plaît, je le prends. Combien en voulez- 
vous? 




Tu monteras par la fragile échelle pour te jeter dans mes bra». 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



— Cent francs pour trois mois, serait-ce trop vous demander? dit l'in- 
tendant. 

— Je vous le loue cent francs par mois, dit le prince, donnez-moi les clefs. 

— Je vais vous montrer le chemin, reprit l'intendant en cherchant dans 
son trousseau la clef de la porte. Excusez-moi, je n'y suis entré qu'une seuie 
fois depuis 1833, quand mon père me remit les clefs et la charge d'intendant. 
Ah, voici la clef, elle est un peu rouillée, mais il faudra bien qu'elle ouvre ! 

Il fallut le secours des gondoliers pour faire rouler la porte sur ses gonds, 
enfin elle tourna et les voyageurs se trouvèrent dans le palais. 

— Il est un peu abandonné, dit l'intendant tremblant de voir reculer ses 
locataires, mais ce n'est rien, avec quelques soins, il retrouvera bien vite sa 
splendeur... montons aux appartements du premier étage, ce sont les mieux 
conservés... Prenez garde, il manque une marche ou deux... 

Tulipia fit un faux pas et faillit passer à travers l'escalier. Le prince 
la retint. 

— Ce n'est rien, dit-il, nous ferons mettre des planches pour remplacer 
les dalles qui manquent. 

Il fallut encore parlementer avec la porte des appartements du premier 
étage. 

— La clef manque, c'est étonnant, dit enfin l'intendant après avoir essayé 
tout son trousseau, mais attendez, il y a par ici une fenêtre cassée, nous pour- 
rons enjamber... 

— Allons ! fit le prince en passant par la fenêtre. 

— Il n'y a pas de danger? demanda Tulipia. 

— Non, rien de plus facile. 

Après quelques pas dans un couloir obscur, l'intendant poussa une porte 
non fermée et l'on se trouva dans une grande salle éolairée par la loggia. 

— Splendide I fit le prince, nous en ferons la salle à manger ! J'aurai la 
vue du grand canal pour me donner de l'appétit ! 

— Des murs crevassés, des fenêtres qui ne tiennent pas, des toiles d'arai- 
gnée, un pied de poussière, fit Tulipia avec une moue gracieuse. 

— Signora, dit l'intendant, ceci n'est rien, on n'a pas balaye depuis 1833. .^ 
avec un petil coup de balai, il n'y paraîtra plus ! 

— Il pleut par les carreaux cassés. 

— Ce n'est rien, il y a de très belles tapisseries dans une pièce à côté, il n'y 
aura qu'à les accrocher pour supprimer les courants d'air! 

Dans une pièce plus petite éclairée sur un étroit canal, étaient empilés de 
vieux meubles couverts d'une noble poussière, vieilles chaises au dossier de 
cuir de Cordoue à demi rongé, tables massives avec un ou deux pieds de 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



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sculptures plus ou moins 



moins, lit Renaissance à colonnes torses et 
ëcorchées. 

— Ceci est le lit de la signora Bianca Trombolino, célèbre par sa beauté 
et par ses malheurs, dit l'intendant d'une voix lugubre. 

— Vous êtes sûr? demanda le prince, et l'on dit qu'elle revient? 

— C'est une tradition populaire, mais dans notre siècle éclairé il ne se 
passe plus de ces choses... moi, je suis voltairien, je n'y crois pas... 

— Tant pis ! s'é- 
cria le prince, je S 
veux coucher dans 
cette chambre et 
dans ce lit, je serais 
charmé de voir 
l'ombre sanglante 
de la tendre Bianca! 

— Alors, si ça 
ne vous effraye pas, 
je puis vous dire 
que la tradition 
pourrait bien avoir 
raison. 

— Et ce por- 
trait? demanda le 
prince en décou- 
vrant le portrait 
d'une jeune dame à l'œil doux et langoureux, en costume du xvi 6 siècle. 

— C'est le portrait de la tendre et malheureuse signora Bianca Trombo- 
lino... Voyez la date, 1549, c'est l'année de ses malheurs : en mars 1549 elle 
poignarda les deux maîtresses de son mari. — Paolo Contarini, de la famille 
du doge, son amant, fut tué sur ce petit balcon que vous voyez à côté du lit 
en avril; en mai, Bianca empoisonna son mari et en juin le conseil des Dix le 
fit arrêter et noyer! Ce fut la plus triste année de sa vie... 

— Infortunée! s'écria le prince, je placerai ce portrait en face de mon lit, 
pour avoir son angélique sourire à mon réveil. 

— Il y a encore quelques meubles au deuxième étage dans la chambre 
correspondante. Car je dois vous dire que les Trombolini abandonnèrent la 
chambre de Bianca et habitèrent depuis les appartements du second étage. 

■% ' Bon ! dit Blikendorf, j'habiterai le second étage, je ne tiens pas à être 
troublé dans mes rêves par la tendre Bianca. 

Et sur les pas de l'intendant, les voyageurs montèrent au second éUge. 




sa tête lui rappelait le parent éloigné qu'il pleurait! 



400 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 






— C'est plus gai, dit Blikendorf, c'est délabré encore, mais c'est plus gai. 
J'en ferai mon appartement, la grande salle sera mon cabinet de travail, j'aurai 
la vue du grand canal, avec le dôme de Santa-Maria et vingt campaniles 
d'églises... Ma cbambre à coucher n'est pas mal, le lit est simple mais conve- 
nable... et pas de fantômes!... 

— Non, fit l'intendant, pas de fantômes! On a toujours été tranquille dans 
cette chambre, c'est même assez étonnant, car c'est dans ce lit que Lorenzo 

Trombolino étrangla 
sa femme Annunzia ta 
Palmafico, en 1599, 
et qu'en 1668, Marco 
Trombolino fut poi- 
gnardé par sa femme 
Taddéa Zampieri... 
En 1692... 

— Assez 1 assez! 
Êtes- vous sûr. qu'ils 
ne reviennent pas? 

— J'en serais fort 
surpris, réponditl'in- 
tendant. 

— Tout cela est 
parfait! ditle prince, 
maintenant instal- 
lons-nous ; monsieur 
l'intendant, voulez- 
vous vous charger 

de nous trouver quelques serviteurs, et les objets mobiliers nécessaires pour 
notre installation c'est-à-dire pour deux chambres à coucher, une -salle à 
manger et des chambres de domestiques. J'ai retenu les gondoliers, vous 
vous arrangerez avec eux. Je vous ouvre un crédit illimité. Allez, et que tout 
soit prêt pour ce soir! 

— Et dîner? demanda Tulipia. 

— Nous dînerons dans la grande salle, devant la Loggia. Il y a une table 
passable, Blikendorf va s'en aller commander le repas à l'hôtel le plus 
pioche. 

— Excellence, je demande deux heures pour tout préparer! dit l'intendant 
en se précipitant. 

L'intendant parti, Blikendorf prit la gondole pour aller organiser le ser- 
vice des vivres. Le prince et Tulipia restèrent seuls dans le palais. Le prince 




Soirée poétique sur le grand canal. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



101 



traîna deux sièges devant la loggia, fit asseoir Tulipia et s'assit à côté d'elle 
un bras passé autour de sa taille et soutenant de l'autre un parapluie ouvert, 
car il pleuvait toujours et l'averse passait à travers les rosaces des fenêtres- 




La petite Viennoise. 



— Tulipia 1 ravissante Tulipia 1 je suis satisfait, nous nageons en pleine 
poésie, au sein de la plus intense couleur locale ! Tulipia ! dans ce cadre si 
parfaitement vénitien, je t'aime avec toute l'ardeur d'un Trombolino du 
xvi e siècle ! 

— Et moi, mon petit Mich, avec la tendresse d'une véritable Bianca 1 

— Tulipia ! les rages de la jalousie me mordent au cœur, jure que tu n'as 
jamais aimé que moi ! 

Liv. 51. 



402 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



— Sur la tête de Bianca Trombolino, je te le jure, ô mon prince ! 

— Répète le-moi! j'ai besoin que tu me le dises le plus souvent possible î 
Si tu en aimes jamais un autre, serait-ce Blikendorf, mon respectable précep- 
teur lui-même, je tuerais cet autre ! 

— Mich! Si jamais tu penses encore à ta grande duchesse de Klakfeld qui 
t'attend là-bas, je te poignarde ! 

— C'est bien ! c'est ainsi que je veux être aimé, ô ma reine 1 

Ce poétique duo fut interrompu par l'arrivée de l'intendant qui ramenait 
les serviteurs réclamés par le prince. 

— Voici, Excellence, un brave et honnête garçon qui fera un excellent 
majordome; ces deux petites sont les épouses de vos gondoliers, j'ai pensé 
qu'elles pourraient servir de femmes de chambre à la signora... 

— Parfait, dit le prince, voilà notre maison montée. Et les meubles? 

— Dans une heure ils seront ici. 

— Et le dîner? demanda encore Tulipia. 

— Il me suit, dit Blikendorf paraissant à son tour. 

— Allons! dit l'intendant, Maria, Catarina, mettez la table, presto! 
Par le balcon de la loggia, le prinoe put voir deux hommes en costume 

blanc de marmitons apporter en gondole le repas commandé à l'hôtel. 

— Avez-vous pensé au vin de Chypre, Blikendorf? demanda le prince. 

— Monseigneur, il n'y en avait pas, j'ai rapporté à la place un panier de 
Champagne. 

— C'est une atteinte à la couleur locale, mais enfin, s'il est bon... 

Le repas fut très gai. Le prince trouva les mets un peu cosmopolites, mais 
excellents. A défaut de vin de Chypre, le Champagne fut largement fêté. — 
La nuit était venue ; malgré les lampes apportées par l'intendant, les grandes 
«ailes vides avaient encore des obscurités inquiétantes. Les meubles arrivaient 
un à un; pendant que Blikendorf s'occupait de leur installation, le prince 
commanda sa gondole pour une promenade avec Tulipia. 

Il pleuvait toujours, le ciel était sans lune et sans étoiles ; sur le grand 
canal sombre et morne, quelques lumières clignotaient çà et là, reflets des 
rares fenêtres éclairées et des chandelles allumées devant les images de 
madone posées sur des poteaux aux stations de gondoles. Les petits canaux 
semblaient des abîmes noirs bordés de spectres de maisons, de temps en 
t -mps quelque gondole en sortait, ou s'y engloutissait brusquement. 

Le prince choisissait les canaux les plus sombres pour s'y enfoncer à Ja 
recherche de sensations féroces et délicieuses; il se fit conduire au pont des 
Soupirs pour montrer à Tulipia l'endroit où les condamnés à mort s'embar- 
quaient sur la gondole fatale qui les portait, une pierre au cou, aux pois- 
sons du canal Orfano. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 403 



Tulipia s'endormit et le prince donna le signal du retour au palais Trom- 
bolino. — Un changement s'était opéré pendant leur absence, le palais était 
balayé, les meubles placés et les chambres faites. — Blikendorf assis dans 
un bon fauteuil fumait sa pipe en rêvant philosophie, devant une bouteille 
de Champagne, dans la grande salle du premier étage. 

— Enfin t dit le prince, nous voici chez nous! j'en avais assez des cara- 
vansérails à la mode, des vulgaires chambres d'hôtel... Ce palais m'en- 
chante!... ces nobles murailles, ces fenêtres gothiques, ces couloirs mysté- 
rieux... tout cela réjouit mon âme au plus haut point. Quelle poésie! quelle... 

— Je tombe de sommeil!... fit Tulipia, un peu moins de poésie, mon 
petit Mich! 

— J'ai oublié de faire acheter une mandoline ! 
s'écria le prince, ce sera pour demain, charmante 
Tulipia... Ce soir, nous allons dormir sans sérénade... 
Voyons la chambre. 

Le prince prit une bougie et se dirigea vers la 
chambre de Bianca Trombolino. Ses ordres avaient 
été exécutés, le lit de la malheureuse Bianca, débar- 
rassé de sa poussière et des toiles d'araignée, avait été 
garni de matelas modernes et d'oreillers. Des chaises 
et des fauteuils avaient été apportés, des rideaux et 
des tapisseries accrochés aux fenêtres; dans un coin les malles de Tulipia 
étaient déposées attendant leur maîtresse. 

— Parfait! dit le prince, ah! et le portrait de Bianca? Il y est, très 
bien, j'aurai donc perpétuellement sous les yeux cette douce et mélanco- 
lique figure! 

— Dans le jour, cela m'est égal, fit Tulipia, mais je n'aime pas à la voir la 
nuit, cette douce et mélancolique Bianca... pourvu qu'elle ne revienne pas! 

— Ah! Tulipia, ange de ma vie, il ne faut pas m'en vouloir, mais il me 
semble que je l'aurais aimée, elle aussi! 

Les gondoliers étaient allés se coucher dans les chambres donnant sur une 
petite cour intérieure, au bout de longs couloirs que les nouveaux locataires 
n'avaient pas encore explorés à fond. Blikendorf mit sa bouteille sous son 
bras, prit sa lampe et gagna sa chambre située juste au-dessus de celle du 
prince. Au bout d'un quart d'heure tous les bruits s'éteignirent, les habitants 
du palais Trombolino, fatigués par le voyage, avaient pour ainsi dire som- 
bré dans le sommeil. 

Minuit sonnait à une horloge inconnue, lorsque soudain Tulipia se ré- 
veilla. Des bruits étranges avaient troublé son sommeil dans le lit de Bianca ; 
elle avait entendu de longs gémissements ou plutôt des souffles rauques et 




404 LA GRANDIS MASCARADE PARISIENNE 



prolongés, ainsi que des craquements stridents dans différentes directions. 
Tout d'abord elle n'osa bouger et resta glacée d'effroi, les yeux seuls, et tout 
grands ouverts, hors des couvertures. Cela dura un quart d'heure. Tout à 
coup un souffle puissant éteignit la lampe qui brûlait encore dans un coin 
de la pièce et Tulipia poussa un cri de terreur. 

— Qu'est-ce ? s'écria le prince réveillé en sursaut. 

— Elle ! Bianca Trombolino 1 gémit Tulipia en montrant au prince des 
points ronds et fixes qui brillaient en face du lit dans les noirceurs de la 
vaste chambre, c'est elle, ce sont ses yeux ! 

— MaUnon, il y en a quatre... où bien il y aurait donc deux Bianca 1... 
je vais interroger les spectres... Bianca, femme sensible et infortunée, est-ce 
loi? 

Rien ne répondit, si ce n'est un concert de rauques gémissements dans la 
pièce voisine. 

— Pas de réponse et j'ai été poli, attends un peu! murmura le prince en 
se baissant pour prendre une de ses bottes sur le pavé, allons ! à vous, spec- 
tres des Trombolini! 

Le prince lança vivement sa botte dans la direction des points lumineux. 
Un bruissement d'ailes et un grand fracas suivirent cet acte audacieux. Tulipia 
poussa des cris affreux et fit son possible pour s'évanouir. 

Vivement le prince ralluma la bougie pour explorer la chambre hantée. 

— Ce n'est pas Bianca ! s'écria-t-il avec une nuance de désappointement, 
Tulipia, ange adoré, ne crains rien, ces faux spectres sont deux hiboux, trou- 
blés par nous dans la possession du palais Trombolino!... 

— Des hiboux ! fit Tulipia en relevant sa tête enfouie sous les oreillers. 

— Oui, tiens, notre bougie les effarouche... ah ! les voilà partis, nos deux 
fenêtres manquent de vitrage en haut... et ma botte est partie dans le grand 
canal, en pratiquant une autre ouverture... 

— C'est donc cela qu'il y a tant de courants d'air... je suis gelée... Mon 
petit Mich, je t'en supplie, regarde ce qu'il y a derrière cette tapisserie, 
j'entends des bruits et des gémissements lamentables !... 

— C'est le vent qui souffle à travers les trèfles de nos fenêtres à ogives... 
je m'explique parfaitement tous ces bruits, il n'y a pas de Trombolini dans 
les murailles... Regarde, fit le prince en soulevant les tapisseries. 

— Des rats ! gémit Tulipia, des rats qui mangent mes bottines! 

Il y eut une débandade. Les rats troublés dans leur repas, s'éparpillèrent 
dans toutes les directions avec des galops précipités. 

— Maintenant que tout est expliqué, nous allons dormir d'un sommeil plus 
tranquille, dit le prince en fermant aussitôt les yeux. 

Tulipia, gémissante et troublée, ne répondit pas. La tranquillité ne dura 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



405 



pas longtemps, au bout de dix minutes les bruits inquiétants reprirent; 
le vent souleva les tapisseries et gémit dans les arceaux gothiques de la 
loggia, des portes battirent au fond des appartements, puis les rats revin- 
rent à la charge et recommencèrent leurs courses à travers la chambre, fu- 




Lucrezia, Lavinia et Cléopalra Blomslig. 

retant çà et là, grignotant ce qui leur semblait susceptible de posséder quel- 
ques qualités nutritives, ou traînant et bousculant les bottines de Tulipia. 
Quelques-uns même s'aventurèrent sur le lit, mais des mouvements brus- 
ques de Tulipia les firent détaler à toute vitesse. 

— Quel sabbat 1 gémit Tulipia enviant la tranquillité du prince. 

Le fracas des portes et des vitrages redoublait, les tapisseries se soule- 
vaient de plus belle sous le souffle du vent, lorsque tout à coup Tulipia 






406 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



sentit de larges gouttes lui tomber sur la figure. Elle allongea timidement la 
main hors des couvertures et la retira toute mouillée. 

— Ah! çà, mais c'est de l'eau 1 s'écria-t-elle. 

Le prince venait aussi de se réveiller. Il passa sa main sur sa figure et 
regarda ensuite en l'air. 

— Tiens, il pleut ! dit-il gravement. 

— Mon petit Mich ! s'écria Tulipia. Voilà le résultat de votre fantaisie, elle 
est jolie, votre vieille cassine des Trombolini, avec sa garnison de rats et de 
hiboux, avec ses spectres et ses courants d'air! Et voilà la pluie, maintenant! 
je veux aller à l'hôtel ! 

— Abandonner la plus poétique demeure de Venise, pour si peu de chose? 
jamais ! Les rats et les hiboux ont peur de nous, n'y pensons pas, quant à la 
pluie, elle vient de ces jolis vitrages gothiques, des rosaces si pittoresques de 
nos fenêtres... mais ce n'est rien, je vais y mettre bon ordre! 

Le prince se releva encore et s'en alla dans la grande salle avec la lampe. 

— Mon petit Mich ! ne t'en vas pas si loin ! lui cria Tulipia, ne me laisse 
pas seule avec le portrait de Bianca I 

— Voilà ! dit le prince, revenant avec un parapluie tout grand ouvert à la 
main ; avec cela nous allons défier l'inondation. 

Et il se recoucha en plantant son parapluie entre les oreillers. . 

Cette fois Tulipia put dormir tranquille. 

La pluie continuait au dehors, et si les rafales de vent qui exécutaient une 
remarquable symphonie à travers le vieux palais, envoyaient par moments de 
petites réductions d'ondées dans les trèfles pittoresques des croisées, du moins 
tout cela tombait sur le parapluie et Tulipia n'en recevait qu'une goutte filtrée 
par-ci par-là. 

Les rats tentaient bien de temps à autre l'escalade du lit, mais le prince 
Veillait. Attentif à tout ce qui pouvait troubler le sommeil de Tulipia, il ne les 
laissait pas devenir gênants ; dès que les courses de ces petits Trombolini 
menaçaient d'ennuyer la charmante locataire du lit de Bianca, le prince allon- 
geait la main, il saisissait son revolver de la campagne de Turquie et faisait 
feu sur les perturbateurs. 

— Qu'est-ce? demandait Tulipia dans son sommeil. 

— Un rat ! répondait le prince, comme dans Hamlet. 

Au jour, de larges taches de sang rougissaient le parquet de la chambre 
de Bianca Trombolino, comme jadis au temps des tragiques aventures de la 
belle patricienne. Onze rats sacrifiés au sommeil de Tulipia, jonchaient le sol 
de leurs cadavres! 

Mais Tulipia avait dormi. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



407 



Dame de compagnie pour voyageurs poétiques. — Nuits romantiques, 
mandoline. — Annonces sentimentales viennoises. 



Trop de 



Il pleut, il pleut toujours ! Depuis quinze jours que le prince et Tulipia 
sont à Venise, la pluie n'a pour ainsi dire pas cessé de tomber ; de temps en 
temps dans une fugitive éclaircie, 
un rayon de soleil est venu dorer 
les galeries fantastiques du palais 
Ducal, mais bien vite une averse 
s'est empressée d'éteindre ce com- 
mencement de renaissance de la 
féerique cité. 

Le prince et Tulipia sont tou- 
jours au palais Trombolino. Mich 
a catégoriquement refusé d'aller 
habiter un hôtel plus moderne et 
plus confortable. Il continue à pleu- 
voir dans le palais, le vent souf- 
fle toujours à travers les arceaux 
gothiques de la loggia , soulevant 
les tapisseries, faisant battre les 
portes et claquer les vitrages; les 
nuits sont toujours aussi agitées, 
les lugubres gémissements de la 
brise dans les longs couloirs mys- 
térieux, les courses des rats, les 
battements d'ailes des hiboux qui 
s'obstinent à ne pas changer de 
domicile, tout cela continue à trou- 
bler le sommeil de la pauvre Tu- 
lipia. 

Pour comble de malheur, les ScU3 le pont dcs Soupirs - 

rats commencent à se familiariser avec les locataires des Trombolini, ils ne 
détalent plus maintenant à la première alerte ; bien au contraire, quelques-uns, 
les plus frileux sans doute, recherchent la douce moiteur des couvertures 
et viennent dormir presque dans les bras de Tulipia, sous le parapluie placé 




408 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



à demeure entre les oreillers, — car il pleut toujours dans la chambre à 
coucher de Bianca, malgré les rideaux et les tapisseries qui tamponnent les 
brèches des vitrages dans les rosaces 'des fenêtres. 

Cependant, à part la pluie, les courants d'air, les rats et les hiboux, le 
palais Trombolino est tranquille... la tendre et malheureuse Bianca ne revient 
pas pleurer ses malheurs, les Trombolini assassinés par leurs femmes, et les 
malheureuses Trombolinas étranglées par leurs maris, dans les diverses cham- 
bres du palais, les amants et les maîtresses poignardés par-ci par-là, ne vien- 
nent pas non plus traîner leurs suaires à minuit, ainsi que le prince pouvait 
ajuste titre l'espérer, d'après les légendes et les traditions populaires. 

Le prince en est désolé. — A qui se fier maintenant, si l'on ne peut plus 
croire aux traditions populaires? 

Chaque soir, à l'heure solennelle de minuit, le prince a beau évoquer le 
spectre de l'infortunée Bianca dans les termes les plus pressants, Bianca reste 
sourde à son appel. Une nuit cependant, il crut Blikendorf plus heureux que 
lui, il était une heure du matin et tout dormait dans le palais lorsque tout a 
coup un bruit infernal avait retenti à l'étage supérieur, dans la chambre du 
précepteur, et ce tapage, ce fracas de meubles renversés avait été suivi de 
gémissements très perceptibles. 

A la grande terreur de Tulipia, le prince s'était précipité à demi-habillé, 
un flambeau d'une main, son revolver de l'autre, dans l'escalier conduisant 
aux appartements de Blikendorf. Tulipia pour ne pas rester seule, avait saisi 
le parapluie et l'avait suivi. 

Les gémissements redoublaient, un coup de vent éteignit la lampe, mais 
il faisait clair de lune, le prince traversa rapidement la grande salle et plein 
d'espoir enfonça d'un coup de pied la porte de Blikendorf. 

Au premier abord il ne vit qu'un amas de meubles brisés et de literie sous 
lesquels le précepteur se débattait en poussant des cris de détresse de plus en 
plus accentués, mais quand Tulipia eut repris la force nécessaire pour frotter 
une allumette et rallumer la lampe, l'innocence des Trombolinos assassinés 
dans cette chambre éclata. 

Blikendorf n'était aucunement la victime de leurs fantômes, la malveillance 
des anciens propriétaires du palais n'était pour rien dans son accident. Le 
précepteur avait son lit, un grand lit d'apparat, majestueusement posé sur 
une estrade au milieu de la pièce; soit que Blikendorf fut trop lour: 

Gaieté, amour et mélancolie. 
Poste restante, Mariahilfstrasse. 

Jusqu'au 24 de ce mois. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



419 




Stadt - Park. — Cher M. P.. êtes-vous fâché contre Emma? 

C'est mal ! Je vous prie de me donner la possibilité de vous 

revoir. 

Ton Emma! 

La clame aimable habillée en gris et noir, qui passait mardi 
après-midi sur le Pont Ferdinand, est priée par le monsieur 
qui la suivait de vouloir bien faire connaître par un signe 
si un rapprochement est possible. Un jeune homme 

Réponse au Journal à Cœur enflammé. 
O ma Caroline! tu connais l'ardeur de mon amour, tu connais la pureté de 
mon cœur, et tu doutes de moi! ! ! 
Pourrai-je te voir bientôt? 
Écris-moi longuement au Journal. 

— Charmant 1 admirable ! fit Tulipia en rendant le journal viennois a 
sa compagne, ce Moniteur des cœurs sensibles est bien intéressant 

— Oui 1 sans X Extra Blatt, je ne connaîtrais pas Layos, et Layos ne 
connaîtrait pas Garolina ! Je le vois maintenant, mon cœur n'avait véritable- 
ment pas battu jusqu'à présent, c'étaient de simples palpitations 

A partir de la rencontre du prince avec Layos Zambor et sa dame de 
compagnie, le palais Trombolino fut comme transfiguré. Tout avait changé, 
il faisait un temps superbe et la monotonie née du tête-à-tête éternel de Mie h 
et de Tulipia avait disparu. D'abord le prince n'avait pas voulu permettre 
à ses nouveaux amis de retourner à leur hôtel, il avait envoyé chercher leurs 
bagages et les avait installés dans l'appartement de Blikendorf pour qui l'on 
avait découvert une autre chambre suffisamment meublée et dans laquelle, 
par extraordinaire, aucun Trombolino, n'avait occis aucune signoradu même 
nom. 

Les journées se passaient en interminables promenades en gondole et les 
soirées en petits soupers, à la fin desquels il était rare que l'un des convives 
soit Mich, soit Blikendorf, soit Layos Zambor, ne roulât sous la table, quand 
ils n'y roulaient pas tous les trois ensemble. Quand cet accident n'arrivait 
qu'à Blikendorf, Mich et Layos sautaient en gondole avec les dames et s'en 
allaient parfois jusqu'au Lido donner des sérénades aux étoiles. 

Blikendorf devenait de plus en plus mélancolique. Le 
sentiment de sa haute responsabilité vis-à-vis de la cour de 
Bosnie l'effrayait ; les correspondances devenaient bien dé- 
licates. Puis son cœur battait si fort en présence de Garo- 
lina, l'idéal de sa jeunesse ! il avait beau appeler à lui toute 
sa philosophie, il sentait aux bouillonnements de son âme 
qu'il lui faudrait bientôt choisir entre deux partis, ou dis- 
puter les armes à la main son idéal blond à Layos Zam~ "'> Emma. 




420 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 




Une jeune dame française. 




Ton Théodore. 




ma Caroline. 




Do ;r;une étranger. 



bor, ou envoyer à Vienne une petite annonce sem- 
blable à celle du Hongrois pour demander une 
deuxième Carolina. 

Pendant que Tulipia et le prince Michel de Bos- 
nie coulaient ainsi des journées délicieuses dans le 
romantique palais Trombolino, que devenaient Ca- 
bassol, Miradoux et les deux clercs que nous avons 
laissés à Naples , dévalisés et ruinés par le signer 
Rodolfo, le philanthrope de la Galabre? 

Nous avons dit que lorsque le départ de Tulipia 
lui fut connu, Gabassol n'avait pu s'élancer sur ses 
traces, retenu qu'il était par le manque absolu d'ar- 
gent. Un télégramme avait été envoyé à M e Taparel, 
mais les fonds n'étaient arrivés qu'au bout de quatre 
jours. Alors Tulipia était loin. Pendant six semaines 
Cabassol l'avait cherchée partout, à Rome, à Pise, à 
Gênes, à Milan, à Gôme, à Lugano sans découvrir la 
moindre trace. De toute l'Italie, Venise seule lui res- 
tait à explorer, et il y arriva enfin aux derniers jours 
d'avril, sans grand espoir et avec l'intention de n'y 
faire que quelques recherches rapides avant de re- 
tourner à Paris où. il pensait que peut-être ceux qu'il 
cherchait étaient arrivés déjà. 

Ce fut ainsi que par une belle après-midi, suivant 
le grand canal avec ses amis, dans une gondole char- 
gée de malles, Cabassol eut la joie d'apercevoir tout à 
coup dans une gondole découverte, la charmante Tuli- 
pia, une mandoline à la main, assise à côté du prince. 

Cabassol eut beau se dissimuler derrière son 
Joanne pour ne pas se laisser voir, il fut aperçu et 
reconnu. Tulipia pâlit et le prince eut un soubresaut 
d'inquiétude. Quand l'apparition se fut éloignée, Ca- 
bassol donna l'ordre à ses gondoliers de la suivre 
de loin. 

— Signor, dit un de ces hommes, nous pourrions 
la suivre bien longtemps, la signora va au Lido... 

— Vous la connaissez? 

— Je suis le cousin de sa femme de chambre. La 
signora habite le palazzo Trombolino que vous voyez 
d'ici 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



421 



— Bien ! gondolier, je vous garde pour tout le temps de notre séjour. 

Gabassol et ses amis descendirent dans un hôtel donnant sur le grand 
canal, juste en face du palais Trombolino. Ils dînèrent tranquillement et 
attendirent la tomlx-c de la nuit. (Juand la lune parut à l'horizon, Cabassol 



#LM*Ji|J§| 




Soixante jeunes dames s'étaient promenées au jour dit avec le journal à la main. 



reprit sa gondole et alla s'embusquer sous les murs du palais Trombolino 
dans le petit canal sombre. 

Vers minuit, il vit rentrer la gondole du prince. Après avoir erré pendant 
une heure ou deux sous les fenêtres du palais, en ruminant un plan pour 
obtenir une entrevue de Tulipia, Cabassol pensa que le mieux était de cor- 
rompre les gondoliers, d'acheter la femme de chambre, et, avec leur con- 
cours, d'enlever tout simplement Tulipia en gondole. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



VI 

Nouvelles souffrances occasionnées par la couleur locale. — Trop de mulet. — Tulipia 

apprend à jouer de la trompe des Alpes. — Un voyage de noces contrarié par 

l'Angleterre. 



Deux heures après avoir rencontré Cabassol, le prince et Tulipia rêvaient 
pur la plage du Lido, en compagnie de Layos Zambor et de Garolina, lorsque 
tout à coup d'une gondole arrivant à toute vitesse, un homme sauta effaré 
sur le sable. 

Cet homme était le précepteur du prince, le bon Blikendorf. 

Il tenait à la main une grande lettre carrée revêtue de cachets où le 
prince reconnut à première vue l'aigle de Bosnie. 

— Eh bien ! qu'est-ce ? demanda le prince. 

— Lisez, monseigneur, une lettre de votre auguste pèrel II sait tout! il 
sait que vous n'êtes pas allé à la cour de Klakfeld, il sait que vous n'épousez 
pas la grande duchesse, il sait que vous avez été à Monaco, enfin il sait que 
vous êtes à Venise!... 

— Diable! fît le prince. 

— Et il annonce l'intention de me faire pendre, moi, votre précepteur, 
si nous ne partons pas immédiatement pour Klakfeld... pour épouser la 
grande duchesse dans les quinze jours ! 

— Par exemple ! s'écria Tulipia. Je m'y oppose absolument ! 

— Ne crains rien, âme de ma vie! par le sabre du grand Scanderberg, 
c'est toi que j'épouserai ou je n'épouserai personne!... Nous allons quitter 

Venise Changer ma Tulipia pour une Klakfeld maigre! allons donc!... 

Les étrangers rencontrés tout à l'heure doivent être des agents de mon auguste 
père, pour les dépister, ne rentrons pas au palais, partons tout de suite !... 

— Et nos bagages? demanda Tulipia. 

— Blikendorf va rester, nous lui ferons dire où il doit nous les amener. 
Addio, Venezia la bella, addio, infelice Bianca! 

Cinq minutes suffirent au prince pour donner ses dernières instructions à 
son précepteur et pour recevoir les adieux respectueux de Layos Zambor et 
de Carolina; la gondole les conduisit au jardin public, où ils prirent une 
autre gondole pour le chemin de fer. 

Après avoir voyagé toute la nuit, les fugitifs arrivèrent au point du jour à 
Bergame; le prince, qui voulait évitée autant que possible les grandes villes 
où sa présence eût pu être signalée aux agents de son auguste père, prit à 
Bergame un voilurin pour Lecco sur les bords du lac de Côme. A Lecco ils 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 423 



louèrent une barque et passèrent à Menaggio sur l'autre rive. A Menaggio 
seulement, où ils arrivèrent à la nuit tombée, ils purent se reposer de leurs 
fatigues et de leurs alarmes, 

Charmante nuit! pas de parapluie, pas de rats, pas de spectres et pas 
de coups de revolver ! 

Aux premiers chants des coqs de Menaggio, le prince se réveilla très 
guilleret. 

— Hourrah ! hourrah ! cria-t-il, viva la liberta ! je n'épouserai pas la 
grande duchesse de Klakfeld, mon auguste père ne me tient pas encore 

— Où allons-nous? demanda Tulipia. 




Un mariage dans le cachot du pont des Soupirs. 

— Retremper notre âme et notre corps aux fortes effluves des sapinières 
alpestres, au souffle pur des glaciers ! boire l'eau claire des torrents, nous 
rouler dans les neiges éternelles des hautes cimes, élever notre cœur par la 
contemplation des sommets âpres et solennels où le ciel accroche ses nuages, 
étudier les mœurs des patriarcales populations de la libre Helvétie 1 

— Si je ne me trompe, ça veut dire que nous allons en Suisse? 

— Précisément, ô ma charmante I après l'Italie où toutes nos journées 
étaient vouées à l'art et à la poésie, il est sain de retourner aux fraîches im- 
pressions de la nature. En conséquence, nous allons déjeuner largement et 
louer deux mulets ensuite pour nous enfoncer dans la montagne. 

— Que ne suis-je peintre! s'écria le prince, lorsqu'après un excellent 
déjeuner Tulipia et lui se mirent en selle à la porte de l'auberge, sur le3 
mulets qu'on avait amenés, que ne suis-je seulement un grand peintre, A ma 



424 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



reine, pour dessiner ta taille svelte et ton air de fière amazone, sur ce vul- 
gaire mulet! Quel malheur que tu n'aies pu faire avec moi la campagne de 
la Turquie, tu aurais été charmante en officier de Cosaques ! 

Le fait est que Tulipia était charmante, dans son costume de voyage 
légèrement fripé et audacieusement relevé sur le côté. Elle était chanmante, 
alerte et gaie ; la fraîcheur du matin, l'atmosphère des montagnes, la détente 
des nerfs, heureux de se mettre en mouvement, d'agir enfin après tant de 
semaines de gondole, tout cela lui montait à la tête, et lui donnait de vio- 
lentes tentations de courir et de bondir comme les cabris des Alpes. 

— En avant! dit le prince en fouettant son mulet. 

Si Tulipia, fatiguée de repos, demandait à grands cris du mouvement, elle 
fut servie à souhait par le prince et par son mulet. Le prince dédaignant la 
route facile qui unit Menaggio à Porlezza sur le lac de Lugano, s'engagea 
par des chemins plus pittoresques et plus longs sur les flancs du mont Gal- 
bigga, et le mulet prit prétexte des inégalités du terrain pour secouer et faire 
sauter outrageusement son délicat chargement. 

Au premier abord cette gymnastique de balle élastique fît sourire Tulipia ; 
cela lui rappelait le corricolo de Naples. Mais à Naples on avait la ressource 
de lester ledit corricolo avec de bons et gros moines, tandis que dans la 
montagne, il n'y avait aucun moyen de diminuer l'intensité des secousses du 
mulet. Au bout de quelques heures Tulipia regretta le corricolo. 

Après une nuit passée à Lugano, il fallut remonter à mulet pour gagner 
Bellinzona et la route du Saint-Gothard. Il y avait bien une route de voitures, 
mais le prince ne voulut pas même en entendre parler. 

— Prendre une voiture 1 s'écria-t-il, pourquoi pas un tramway ou 
des vélocipèdes? Et la couleur locale? sachez que dans les montagnes la 
couleur locale interdit tout autre mode de transport que le mulet !... Pour ne 
pas apercevoir les odieuses diligences, nous allons laisser la grande route et 
prendre des sentiers de montagne ! nous ne serions pas des voyageurs intel- 
ligents si nous perdions un seul détail de cette contrée pittoresque ! 

La fantaisie du prince eut pour résultat de faire faire à Tulipia quatorze 
heures de mulet. Ils arrivèrent à Bellinzona à l'entrée du Saint-Gothard à 
une heure du matin, affamés et exténués, mais la couleur locale était sauve. 

Tulipia eut à peine la force de dîner tant bien que mal avant de se mettre 
au lit. Le prince mis en appétit soupa pour deux, but comme quatre et 
écrivit ensuite à Blikendorf pour lui indiquer son itinéraire et le prier de 
faire diligence pour les rattraper avec les bagages. Puis il alluma un cigare, 
rêva un peu à la fenêtre et daigna enfin songer au repos. 

— Encore le mulet! s'écria Tulipia en voyant le lendemain malin, deux 
mulets venir se ranger à la porte de l'hôtel. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 




Liv. 54. 



Dans la montagne. Les chagrins de Tulipia à mulet. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



427 



— Étoile de mes rêves! répondit le prince, j'ai demandé les plus doux,, 
et puis aujourd'hui nous ne ferons que sept petites heures de chemin ! voilà 
qui améliore la situation ? 

ïulipia poussa un soupir de résignation. 

Le mulet était plus doux, mais le chemin était plus escarpé; le prince 
dominé par son amour pour les sentiers extravagants avait donné ses ins- 
tructions au guide. La caravane fut servie à souhait, elle eut du pittoresque 
à donner le. vertige à des chèvres. 

— Sublime! ravissant! écrasant! s'écriait le prince en s' arrêtant pour 
admirer le paysage, après l'escalade de chaque bloc de rocher. 




Suite des études musicales. Solo de ccr des Alpes au réveil. 

— Éreintant! balbutiait Tulipia. 

La première étape après Bellinzona fut Biasca; le lendemain au lieu de 
sept heures de mulet, on en fît dix ; Tulipia souffrait cruellement. Trop de 
mulet, décidément. Le prince qui a servi dans la cavalerie, n'admet pas les 
plaintes, il faut souffrir et se taire ! 

A Andermatt, le prince résolut de séjourner pour faire de là quelques 
jolies petites excursions. La saison n'était pas avancée; malgré le soleil, les 
neiges de l'hiver couvraient encore la montagne et rendaient les excursions 
difficiles, mais le prince ne connaissant pas d'obstacles, il fallait bien que 
Tulipia ne les connût pas davantage. Pour la reposer des courses à mulet, il 
lui fit faire des ascensions à pied, et pour la reposer des excursions à pied, 
il entreprit d'autres courses à mulet. Quelquefois même, assis dans une au- 
berge ou dans un chalet devant un flacon précieux de reconfort, il lui fit 
escalader quelques cimes en se contentant de la suivre avec une lorgnette. 
C'était ce qu'il appelait faire des ascensions contemplatives, ou jouir de la 
poésie de la lutte de l'homme avec la nature 

Dar.s une de ces excursions, le prince fit l'emplotte d'un charmant souve- 



428 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 




nir de voyage, un cor des Alpes qu'un berger faisait retentir pour taquiner 
l'écho des montagnes et arracher un pourboire admiratif aux touristes. Le 
cor des Alpes est un instrument primitif en bois, long de un mètre et demi et 
affectant la forme d'un immense cornet acoustique ; dût Guillaume Tell 
nous en vouloir, nous déclarerons avec énergie que ce monumental instru- 
ment n'est pas beaucoup plus harmonieux qu'un trombone. 

Moyennant un supplément de gratification, le berger dut apprendre à 
Tulipia l'air national des boeufs de ces montagnes, le Ranz des Vaches, mélo- 
die mélancolique qui rappelle au bercail les troupeaux errant dans les pâtu- 
rages alpestres. Cette pe- 
tite leçon de musique du- 
ra deux heures et fatigua 
énormément les poumons 
de Tulipia. 

— Quelle poésie ! dit 
le prince à demi pâmé 
d'admiration, cela pro- 
duit sur l'âme je ne sais 
s^^-J*"- ^'^T' l ~ &V '*^K^^ quelles sensations de... 

(y^ y<» *ik^jgjwf \^' - De bœuf mis au 

^ - vert! C'est très joli, le 

Encore du mulet! R&nz ^ VacheS) ^ CQr 

des Alpes est un instrument élégant, mais tu ne penses pas, mon petit Mich, 
que ça remplacera jamais le piano? 

— Qui sait? si quelques femmes charmantes voulaient prendre l'initiative 
de l'introduire dans les salons... Dans tous les cas, ma blanche idole, comme 
le cor des Alpes est tout ce que l'on peut imaginer de plus couleur locale, 
je compte sur ta complaisance pour me jouer le Ranz des Vaches tous les 
matins à mon réveil... 

Et à partir de ce jour, Tulipia dut employer ses soirées d'hôtel à cultiver 
le cor des Alpes, ce qui gêna un peu les autres voyageurs; les fenêtres 
ouvertes, quand la lune commençait à se montrer au-dessus des glaciers 
resplendissants, gigantesques blocs d'argent, et des rocs bleuâtres aux fan- 
tastiques silhouettes, Tulipia joua d'innombrables Ranz des Vaches que 
les échos de la montagne répercutaient à l'infini, sans se douter que ces 
notes poétiques leur étaient envoyées par des lèvres beaucoup plus sédui- 
santes que celles des bergers des hauts chalets, leurs musiciens habituels. 

Le matin aux premières lueurs de l'aube, Mich exigeait encore un Ranz 
des Vaches qui réveillait tout l'hôtel et mettait pour toute une journée la 
mélancolie dans Târne des voyageurs. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



429 



L'hôtel des deux Chamois, à Amsteg où le prince fît un séjour, y perdit 
tous ses habitants de passage. Le prince, hâtons-nous de le dire, indemnisa 
largement l'hôtelier. Il ne resta dans l'hôtel qu'un couple français en voyages 
de noces. Leur entêtement à rester étonna fortement le prince, qui daigna 
leur en demander la cause, pendant que Tulipia commençait son concert. 

— Comment, monsieur, quitter l'hôtel à cause du cor des Alpes!... Oh 
non! nous avons trop besoin de nous refaire! n'est-ce pas, Emilie? 

— Oh! oui, Edouard! 




Lever de soleil au Righi-Kulm. 



— Je ne comprends pas... Je ne vois pas ce que le Ranz des Vaches peut 
avoir de réconfortant? 

— Ah ! monsieur, ce n'est pas la musique par elle-même, ce sont ses résul- 
tats... L'hôtel était plein, tout le monde est parti, il ne reste que nous, avec 
de la nourriture à discrétion ! c'est pour la nourriture que nous restons... 

— Pour la nourriture ! s'écria le prince étonné. 

— Oui monsieur! Mais ne nous attribuez pas pour cela, reprit Edouard, 
des sentiments par trop grossiers ; nous restons pour la nourriture, mais nous 
apprécions aussi la poésie du site, n'est-ce pas, Emilie ? La nourriture nous 
ferait braver tous les cors des Alpes de ces montagnes... nous en avions 
perdu l'habitude... 

— De la nourriture ? dit le prince. 



430 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



— Oui monsieur, n'est-ce pas, Emilie? Nous sommes arrivés ici affamés, 
littéralement affamés, figurez-vous... ça vous intéresse? 

— Ça m'intéresse. 

— C'est toute une histoire! un vrai drame! figurez-vous que, mariés il 
y a trois Bemaines, n'est-ce pas Emilie? nous sommes partis pour le petit 
voyage traditionnel en Suisse, joyeux, bien portants, et émus !... Oh! émus ! 

— Oh ! oui, Edouard ! 

— Tout alla bien jusqu'à Bàlo, jusqu'à Intcrlaken même, mais dès que 
nous nousîançâmes dans la montagne, les choses changèrent! En arrivant à 
LauterBrunnen, nous désirions déjeuner, c'était bien naturel... à l'auberge le 
patron prit un air agréable et nous dit : Désolés, mais les voyageurs de 
L'agence Grogg viennent de passer, ils étaient 342, ils ont tout mangé ! — Il 
n'y a pas d'autre auberge dans le pays? — Si, mais elle est également à sec, 
vous pensez, 342 Anglais!... Diable! nous avions très faim... Nous trou- 
vâmes après bien des recherches un morceau de fromage de gruyère et nous 
déjeunâmes avec ça! C'était noire premier repas au fromage de gruyère... 
Hélas! combien devions-nous en faire de pareils!... Nous voyageâmes toute 
l'après-midi dans la montagne; au premier hôtel, sur un plateau du passage 
de la Vengernalp, nous frappâmes pleins d'espoir et d'appétit. — Désolé, dit 
l'hôte, mais les voyageurs de l'agence Crogg viennent de passer, ils ont lun- 
ché ici, et il ne me reste rien... mais vous trouverez un autre hôtel à deux 
lieues d'ici, à la petite Scheidegg. — Allons, du courage ! nous faisons les deux 
lieues, nous arrivons à la nuit. On nous reçoit très bien, on nous conduit à 
une belle chambre avec vue sur le massif de la Yungfrau... Nous avions de 
l'espoir, mais lorsque nous parlâmes de dîner, on nous répondit qu'il n'y avait 
que du fromage de gruyère, parce que 342 voyageurs de l'agence Crogg 
venaient de passer et que toutes les provisions de l'hôtel avaient à peine 
suffi à leur fournir à goûter ! — Et demain ? dis-je à l'hôtelier. — Oh ! demain, 
répondit-il, on ira aux provisions. Nous nous endormîmes toujours avec notre 
appétit, mais avec l'espoir de manger le lendemain... Au déjeuner du matin 
voilà qu'on nous apporte encore du fromage de gruyère... — Eh bien ' et les 
provisions? m'écriai-je. — On est parti, monsieur, elles seront ici dans trois 
jours au plus tard! Emilie s'évanouit, la pauvre enfant! j'eus beaucoup de 
peine à la faire revenir à la vie, je soldai la note et nous partîmes. Nous 
arrivâmes mourants à Grindelwald. De loin sur les rochers, nous aperçûmes 
une longue file d'hommes et de femmes aux vêtements à carreaux écossais, 
je saisis la main d'Emilie et je dis : les voyageurs de l'agence Crogg, nous 
sommes perdus! Ils quittaient Grindelwald en voiture, à pietf ou à mulet. 
Nous nous traînâmes jusqu'à l'auberge. — Désolé ! nous dit un garçon en 
habit noir, mais les voyageurs de l'agence Crogg ont lunché et dîné ici, il ne 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



431 



nous reste pas même un os! — Garçon, monsieur, mon bienfaiteur, au nom 
du ciel, avez-vous un tout petit morceau de gruyère?... Dieu vous le rendra 
là-haut! Le garçon se laissa attendrir et nous apporta un croûton de pain dur; 
alors, entre Emilie et moi s'éleva un combat de générosité... — Pour toi, mon 
ami, dit-elle. — Non, cher ange, mange-le toi-même... Nous partageâmes... 
— C'est horrible! fit Tulipia. 




de la Lune de miel. 



— Et ce fut partout la même chose, sauf à Altorf... Là, quand après la 
réponse ordinaire, je me rejetai sur le gruyère, on me dit que les voyageurs 
de l'agence Crogg l'avaient emporté pour charmer les ennuis de la route ! 
C'est ainsi que nous arrivâm* ici. Les Anglais y étaient déjà, mais pendant 
qu'on leur préparait à dîner» ils étaient partis visiter une cascade à trois 
lieues d'ici. — Désolé, nous dit l'hôte, mais nous n'avons plus rien, tout est 
retenu par les Anglais! Nous implorâmes du gruyère et nous dévorâmes nos 
souffrances. Mon Dieu, qu'Emilie était maigre!... Tout à coup, un berger 
accourut dire que la Reuss venait d'emporter un pont à une lieue d'ici, et 
que les Anglais ne pouvant plus repasser, s'en allaient dîner à Andermatt. 
Cette nouvelle fit sur nous l'effet d'une pile électrique, nous retrouvâmes 
nos forces pour sauter de joie. C'était l'abondance succédant à la plus atroce 
famine. Comprenez-vous, 342 dîners pour nous tout seuls!... Monsieur, vous 
me croirez si vous voulez, mais Emilie et moi nous en fûmes malades!... 
Et depuis, plus de fromage de gruyère, plus d'agence Crogg, Emilie revient 
à la vie, nous engraissons. Et voilà pourquoi nous ne fuirons pas devant un 
simple cor des Alpes. Nous ne quitterons cet hôtel que lorsque nous serons 
refaits, lorsque je pourrai me présenter devant la mère d'Emilie, avec une 
Emilie engraissée !... 



432 La GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



VII 



A la recherche de Tulipla. — Route du Rlghl. — Un mariage dans l'Intérieur du pont dea 
Soupirs. — L'Infortuné Cabassol marie encore un clerc de notaire. 



Nous avons laissé notre ami Cabassol à Venise, très résolu à enlever Tulipia 
coûte que coûte, et, plein de confiance dans l'adresse de son gondolier. Le 
secret du départ du prince et de Tulipia fut bien gardé ; Blikendorf, Layos- 
Zambor et sa dame de compagnie continuèrent à occuper le palazzo Trom- 
bolino et soupèrent le soir comme si le prince était toujours là. De loin voyant 
la jeune Viennoise au balcon de la loggia, Cabassol la prit pour Tulipia et se 
hasarda à lui envoyer un baiser. Seul le gondolier de Cabassol fut informé du 
départ par sa cousine, la femme de chambre, mais le désir de gagner tout 
de même la récompense promise lui suggéra une idée machiavélique. 

Ce fut ainsi, qu'après bien des peines et des dépenses, un beau soir, dans 
une gondole mystérieuse, Cabassol croyant enlever Tulipia, opéra, sans vio- 
lences heureusement, le rapt de Carolina Laufner, la blonde dame de com- 
pagnie de Layos-Zambor ! Il fut atterré par la surprise, mais la jeune et tendre 
Viennoise fut encore plus surprise que lui, lorsque, son erreur reconnue à 
la faveur d'un rayon de la lune, elle se vit reconduire au palais Trombolino 
avec d'humbles excuses. Heureusement Layos-Zambor et Blikendorf attablés 
et occupés ne s'étaient aperçus de rien. 

Le prince et Tulipia avaient quitté le palais depuis 5 jours! Le lendemain 
Cabassol, suivi de Miradoux et des deux clercs, arpentait soucieusement les 
dalles de la place Saint-Marc, sans même songer à admirer les dômes de 
Saint-Marc ou les Vénitiennes à la peau ambrée, lorsque tout à coup Miradoux 
poussa un cri. 

Il venait d'apercevoir à la fenêtre d'une maison de la place, la femme de 
chambre mulâtresse de la villa Girouette qui lui faisait d'amoureux signaux. 
En même temps sous les arcades, Palamède et les trois demoiselles améri- 
caines apparurent manœuvrant pour cerner nos malheureux amis. 

— Fuyons ! dit Cabassol. 

Et tous trois s'engouffrèrent dans Saint-Marc, avec l'intention de traverser 
l'église et de pénétrer par une porte intérieure dans le palais ducal. Arrivés 
au balcon de la galerie dans le palais des doges, Cabassol jeta un coup d'œil 
avec précaution sur la place. Palamède avait deviné la manœuvre, Lucrezia 
Bloomsbig seule était entrée à Saint-Marc, Palamède avec le reste de ses 
troupes pénétrait dans le palais ducal. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



433 




Que faire? que deve- 
nir? Us approchaient. On 
entendait déjà le froufrou 
des robes des trois Bloom- 
sbig. 

De salle en salle, Ga- 
bassol battait en retraite, 
sur les pas d'un guide qui 
l'assommait avec ses ex- 
plications intempestives, 
ses nomenclatures de do- 
ges assassinés ou décapi- 
tés, ses récits de conspi- 
rations , ses descriptions 
de tableaux du Tintoret, 
de plafonds de Véronèse 
et son conseil des Dix. 

Les américaines ap- 
prochaient. Et pas d'issue. 
Comme le guide allumait 
un grand flambeau pour 
leur faire admirer les deux 




r.une de miel allemande, lune de miel anglaise et iune de miel parisienne. 

Liv. 55. 



434 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



cachots des condamnés à mort du pont des Soupirs, Gabassol vit poindre au 
bout du couloir le chapeau de Palamède. Une inspiration lui vint, il laissa le 
guide entrer dans le cachot, il laissa les américaines le suivre, et bondissant 
en arrière, il ferma la porte à clef. 

En se retournant, il vit qu'un de ses compagnons, le troisième clerc, était 
resté dans le cachot entre les mains de Palamède. 

— Epousez! lui cria-t-il, cela nous fera gagner du temps... 

Et il entraîna ses amis après avoir jeté les clefs du cachot dans le canal. 
Personne n'ayant inquiété leur fuite, ils purent regagner leur hôtel et faire 
leurs malles pour quitter Venise. 

Quant aux malheureux enfermés dans le cachot du pont des Soupirs, on 
ne les délivra que le lendemain. Des gondoliers éperdus de terreur, avaient 
entendu leurs cris, pendant la nuit, mais ils avaient pris ces appels pour des 
lamentations d'outre-tombe, des victimes du conseil des Dix, et s'étaient hâtés 
de faire filer leurs gondoles au plus vite, loin du lugubre canal 

En sortant du cachot des condamnés à mort, le troisième clerc était 
l'époux de Lavinia Bloomsbig; Palamède leur avait donné la bénédiction 
nuptiale dans l'obscurité et toute la noce avait tant bien que mal dormi sur la 
pierre qui remplaçait la traditionnelle paille humide dans le vieux cachot. 

Sortis de Venise, échappés aux griffes matrimoniales de Palamède, notre 
ami Gabassol se remit encore une fois à la recherche de Tulipia. Où le prince 
pouvait-il l'avoir entraînée? Sous quels cieux errait-elle, avec l'album de la 
succession Badinard dans ses malles? 

Pendant huit jours, Cabassol fouilla toutes* les stations de chemin de fer, 
Padoue, Vicence, Vérone, Brescia, etc., sans résultat aucun. Il était arrivé à 
Milan, et poursuivait son enquête auprès des employés des chemins de fer, 
lorsque le hasard le mit enfin sur la bonne piste. Il vit charger sur un fourgon 
une douzaine de caisses sur lesquelles il lut ces mots : 

VON BLIKENDORF 

Arona. 

Son cœur battit, c'étaient évidemment les bagages du prince que Bliken- 
dorf emmenait. Quelques malles de fabrication parisienne devaient appartenir 
à Tulipia, il put lire dessus des étiquettes de chemin de fer : Trouville, 
Monaco, Gênes, Naples, Venise, etc. joie ! il tenait enfin le fil conducteur, il 
n'y avait qu'à suivre Blikendorf pour arriver jusqu'à Tulipia. 

Et il prit immédiatement ses billets pour Arona. Avant de monter en 
wagon, il eut soin de bien constater lai présence de Blikendorf. Le précepteur 
du prince occupait un coupé de première classe ; à la vue de Gabassol il très- 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



435 



saillit et baissa les stores pour se dissimuler. Mais il était trop tard, Gabassol 
monta dans un compartiment voisin pour le surveiller de façon à ne pas le 
laisser échapper. 

Le bon Blikendorf fit un triste voyage. Il prenait Cabassoi et ses compa- 
gnons pour des agents de la cour de Bosnie, envoyés par l'auguste père de son 
élève pour ies forcer à rentrer dans le devoir. Il frémit et se vit déjà suspendu 
entre ciel et terre par une cravate de chanvre attachée à une belle potence 
neuve, sur la grande place de Bosnagrad. 

Des remords amers lui serrèrent la gorge, et pourtant après tout, ce n'était 
pas complètement sa faute, il n'avait été que faible, il s'était laissé entraîner 
par son élève et n'avait quitté le sentier de la vertu que contraint et forcé. Et 
même son élève lui avait donné 
un certificat pour bien consta- 
ter son innocence. 

Mais la cour de Bosnie au- 
rait-elle égard à ces circons- 
tances atténuantes, la brutalité 
du pouvoir absolu se laisserait- 
elle fléchir ? > 

A Arona la terreur de Bli- 
kendorf fut portée à son com- 
ble quand il vit ses trois per- 
sécuteurs s'embarquer avec lui pour Locarno sur le lac Majeur. 

Quatre passagers sur le bateau à vapeur dédaignèrent les beautés du pay- 
sage et ne donnèrent même pas un regard à l'Isola Bella et aux autres îles 
Borromées, pas plus qu'aux villages éparpillés dans la verdure des côtes, sur 
le flanc des montagnes ; ces passagers étaient, d'abord l'infortuné Blikendorf, 
toujours en proie à des visions où jouaient un grand rôle le chanvre bosnia- 
que et la menuiserie considérée dans ses rapports avec la construction des 
potences, puis Gabassol et ses amis, qui firent le voyage assis, pour plus de 
sûreté, sur les malles du précepteur. 

De cette façon, celui-ci ne put songer à s'échapper. Au bout du lac, les malles 
de Blikendorf furent déchargées et rechargées sur l'impériale de la diligence 
de Bellinzona ; Gabassol et ses amis étaient déjà dans l'intérieur. Blikendorf 
monta dans le coupé où il se trouva seul avec ses pensées. 

Pendant les trois jours qu'il resta à Bellinzona sans oser continuer sa 
route, Gabassol ne quitta pas l'hôtel où les malles et le précepteur étaient 
descendus. 

Cependant, lequatrième jour, le précepteur réussit à se dérober et à partir 
dans une voiture particulière pour-tme direction inconnue. Mais les malles 




Arrière, vil célibataire! 



436 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



étaient restées. Cabassol sut bientôt que l'on devait les diriger le lendemain 
parle Saint-Gothard à l'adresse de l'hôtel du Righi-Kulm. 

Cabassol et ses amis réglèrent leurs comptes et prirent la même diligence 
que les malles, ils traversèrent ensemble le Saint-Gothard et s'embarquèrent 
en même temps à Fluelen sur le bateau du lac des Quatre-Cantons. A Witz- 
nau les bagages furent transportés dans le petit train qui monte au Righi- 
Kulm par une si audacieuse route. 

— Le prince et Tulipiasont là-haut à l'hôtel du Righi-Kulm, assurément, 
dit Cabassol en montant dans le train, nous touchons au but! Il faut que 
demain, par un moyen quelconque, j'obtienne une entrevue de Tulipia!... 




Décoration des chambres à l'hôtel de la Lune de miel. 



Au Kulm, en interrogeant adroitement les garçons de l'hôtel, Cabassol 
acquit la certitude que deux voyageurs répondant au signalement des fugitifs, 
habitaient l'hôtel depuis trois jours. Moyennant un remarquable pourboire, 
un garçon fît avoir à Cabassol l'appartement voisin de celui du prince et 
réuni au premier par un même balcon. Cabassol aux aguets vit revenir ceux 
qu'il cherchait d'une petite excursion dans la montagne; le soir, il eut 
l'agrément d'un solo de cor des Alpes exécuté par sa voisine la charmante 
Tulipia. 

Le matin un autre solo de cor des Alpes annonça aux touristes de l'hôtel 
le lever du soleil. Cabassol bondit, le cor avait résonné tout près de son lit à 
travers une simple cloison de sapin. 

— Tulipia, ma reine! dit une voix que Cabassol reconnut pour être celle 
du prince, allons encore admirer le lever du soleil avant notre départ... 






LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



437 



— Allons, bon, déjà partir I se dit Cabassol, vite, habillons-nous pour être 
prêt à tout événement... 

— Monseigneur, c'est peut-être imprudent, dit une autre voix, songez que 
les agents de votre auguste père que j'ai à mes trousses, depuis Venise, ont 
arrivés ici hier soir. Mieux vaudrait tacher de fuir sans leur donner l'éveil. . 

— Faisons m/ îux, dit le prince, si je les achetais, si je les attachais à ma 
personne?... 




Duo de fauteuils à musique. 



— C'est un moyen, fit Blikendorf... 

— Les attacher à votre personne! s'écria Tulipia. Y pensez-vous, prince!... 
D'abord, je ne veux pas ! 

— Cependant... 

Cabassol n'en entendit pas davantage. Quelqu'un venait de frapper à la 
porte-fenêtre sur le balcon ; Cabassol courut ouvrir en se demandan si ce 
n'était pas déjà Blikendorf qui venait l'attacher à la personne du prince, mais 
ï: recula effaré à la vue de l'Américain Palamède en veston et en pantoufles. 



43S LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



— Comment vous portez-vous? demanda Palamède en lui tendant la main, 
je ne voua dérange pas, on peut entrer?... 

Et comme Gabassol ne répondait pas. 

— Nous sommes voisins, dit-il, j'ai l'appartement de gauche sur le même 
balcon... je viens donc vous voir en voisin... Lucrézia et Cléopatra sont là, je 
vais les appeler, elles seront enchantées de vous dire bonjour... A propos, 
vous savez, votre ami que vous avez laissé à Venise, il est maintenant le mari 
de Lavinia, charmant garçon... bonne famille... j'avais pris des renseigne- 
ments... Lavinia aime la vie tranquille, elle est enchantée d'être l'épouse d'un 
homme de loi... Ils seront heureux, monsieur! Je leur ai dit dans le cachot 
des condamnés à mort, en leur donnant la bénédiction nuptiale, car en ma 
qualité de ministre je leur donnai moi-même la bénédiction nuptiale... 

Sur ce mot Gabassol recula. 

— Je leur ai dit : mes enfants, en ce jour solennel... 

— Pardon, à quelle heure part le premier train qui descend au lac? 

— Gomment ! songeriez-vous encore à fuir le bonheur que je vous ap- 
porte... le premier train part à 10 heures, mais... 

— Bon, pensa Cabassol, le prince ne peut partir avant 10 heures, subis- 
sons Palamède jusque-là; à 10 heures, nous suivons le prince, quand môme 
il faudrait passer sur le corps de cet Américain crampon ! 

Miradoux et son clerc avaient, pendant ce dialogue, quitté la chambre à 
deux lits qu'ils occupaient et se tenaient dans l'antichambre, prêts à se 
sauver. 

— Inutile 1 dit tranquillement Palamède. la porte est fermée à clef, j'ai 
pris mes précautions pour causer tranquillement avec vous. . . Voulez-vous me 
permettre de faire venir Cléopatra et Lucrézia ? 

Cléopatra et Lucrézia, n'attendant même pas la permission, parurent 
à leur tour sur le balcon. 

— Eh bien, ingrats, dirent-elles en tendant la main à Cabassol et au jeune 
clerc, vous nous fuyez donc? 

— Non, répondit Gabassol, nous avons l'air de fuir, mais c'est une 
épreuve, c'est pour éprouver la force du tendre sentiment qui nous... 

— Unit! fit Cléopatra en mettant sa douce main dans celle de Cabassol. 

— Pardon, pardon, ma chère, dit vivement Lucrézia Bloomsbig à sa cou- 
sine, lu fais erreur. 

— Comment, je fais erreur? un tendre sentiment ne nous unit pas, mon- 
sieur et moi? mais tu calomnies nos cœurs, tu... 

— Non, ma chère, ce n'est pas cela, je dis que tu fais erreur, en ce sens 
que tu te trompes dé fiancé... 

— - Vraiment? Es-tu bien sûre? 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



430 



— Certainement, demande à Palamède, c'est moi que M. Cabassol aime, 
c'est à moi qu'il a dit : My lovely angel ! 

— C'est vrai, dit Palamède. 

— Il me semble aussi, dit Cabassol, cependant je ne voudrais pas contra~ 
rier mademoiselle... 

— Voyons, Cléopatra, regarde attentivement ta promesse de mariage, elle 
n'est pas signée de M. Cabassol. 

— C'est vrai, dit Cléopatra, la signature est assez peu lisible. Je n'ai pu 
encore déchiffrer le nom de mon fiancé, et je vous assure que cela m'a été 
bien pénible... oh! oui, bien pénible ! Jules Pa... Po... 

— Jules Poulinet, dit le clerc 
de notaire en s'avançant, de Mont- 
brison. mais je dois vous dire que 
je suis déjà fiancé à Montbrison et 
que... 

— N'est-ce que cela? dit Cléo- 
patra, mais dans mon pays on 
admet très bien la polygamie, vous 
vous ferez mormon... 

— Ça me ferait du tort dans le 
notariat. . . je compte acheter un jour 
ou l'autre une étude à Paris, et, je 
vous assure, le mormonisme me 
nuirait sérieusement auprès de mes 
clients futurs... 

— Soit, vous n'épouserez pas 
votre fiancée de Montbrison... 

— Pardon , fit Miradoux en s'avançant , moi qui n'ai signé aucune 
promesse de mariage, je vous demanderais de m'ouvrir la porte, j'ai besoin 
de prendre quelques renseignements au chemin de fer. 

— C'est trop juste, répondit Palamède, je vous demande pardon de vous 
avoir retenu... 

Miradoux descendit rapidement l'escalier de l'hôtel en même temps que 
les bagages du prince que l'on portait au chemin de fer; il s'assura de l'heure 
du train, et revint à l'appartement où la discussion commençait à s'envenimer. 

— Nous plaiderons ! disait Palamède. 

— Nous plaiderons ! répondit Cabassol. 

— C'est indigne ! gémissaient Cléopatra et Lucrézia. 

— Et je demanderai 500,000 francs de dommages et intérêts pour cha- 
cune de mes pupilles. 




■m 

Garçon de l'hôtel de la Lune de miel. 



440 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



— Le train est pour 9 heures 45, et les bagages du prince sont enregis- 
trés pour Lucerne, glissa Miradoux à l'oreille de son ami. 

— Parfait, dit Gabassol, allez donc prendre des billets. 

— J'y cours, répondit Miradoux. 

— C'est inutile, vous ne partirez pas, s'écria Palamède, c'est assez de 
retards, épousez ou plaidons. 

— C'est ce que nous verrons ! nous n'avons pas fixé de date dans les pro- 
messes de mariage, nous épouserons mais plus tard. 

— Pardon, il n'y a pas à chercher de chicane, vous avez écrit : à première 
réquisition, j'épouserai... vous êtes requis, épousez! 

Des pas précipités interrompirent les protestations de Gabassol. C'était 
Miradoux qui revenait une seconde fois. 

— Alerte! s'écria-t-il, le prince et Tulipia viennent de partir il y a une 
demi-heure... 

— Mais le train n'est que pour 10 heures... 

— Hélas ! je sais tout maintenant, le train n'emportera que les bagages, 
les voyageurs sont partis à mulet... 

— Sacrebleu! partons vite... 

— Un instant! s'écria Palamède. Allons, Cléopâtra, Lucrézia, jotez-vous 
aux pieds de ces fiancés perfides... 

— Voyons, le temps presse, je capitule! dit rapidement Cabassol. 

— Vous épousez? 

— Pas moi... je vous propose ce qu'on appelle une cote mal taillée, un 
fiancé sur deux... acceptez-vous? 

— 50 pour cent ! fit Palamède. 

— 50 pour cent ou rien, décidez-vous! je vous laisse le fiancé de miss 
Cléopâtra, M. Jules Poulinet. 

— Nous acceptons ! dit Palamède. 

— Mais, fit Jules Poulinet, et ma fiancée de Montbrison? 

— Nous verrons plus tard, je lui expliquerai... Allons, cher ami, rési- 
gnez-vous! je pars avec Miradoux... 

— A bientôt! fit Palamède, et j'espère que la prochaine fois, vous vous 
laisserez toucher par les larmes de miss Lucrézia. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 




Liv. 56. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



443 



VIII 



Un séjour à l'hôtel de la Lune de Miel, près Lucerne (Suisse). — Amour et poésie. 
Lunes de miel et divorces. — Appartement à musique. — L'avoué de l'hôtel. 



Blikcndorf n'avait pas appris pour rien la diplomatie à la cour de Bos- 
nie. Pour tromper les agents de l'auguste père de son élève, il avait ostensi- 
blement fait prendre des billets au chemin de fer, et pendant ce temps il 
préparait secrètement une fuite à travers les sentiers de la montagne. 

Sort cruel! Les épreuves équestres recommençaient pour Tulipia. Le 
mulet lui était décidément contraire, puisque depuis si longtemps qu'elle 




Les balcons de l'hôtel. 



errait dans la montagne sur le dos de ces respectables quadrupèdes, elle 
n'avait pas encore pu s'habituer à leur trot sec et à leur dur contact. 

— Où allons-nous ? demanda le prince quand les fugitifs furent à quel- 
que distance de l'hôtel de Righi-Kulm. 

— Monseigneur, les agents de votre auguste père seront à nos trousses 
dans quelques minutes, mais j'ai eu soin de leur préparer quelques fausses 
pistes, j'ai fait partir des mulets par tous les sentiers qui descendent du 
Kulm, cela nous donne un peu d'avance. Mon avis est que nous en profi- 
tions pour gagner Arth au pied du Righi, sur le lac de Zug. De là, nous 
allons à Zug et nous prenons le chemin de fer pour Lucerne. Il y a dans les 
environs de Lucerne de délicieuses pensions où nous nous tiendrons tran- 
quilles quelque temps, pendant que l'on nous cherchera plus loin. 

— Oh oui ! plus de mulet surtout, dit Tulipia, j'ai soif de tranquillité 
après tant de mulets. 

— C'est entendu ! dit le prince, moi j'ai soif d'une vie paisible et calme, 
dans un chalet sous les arbres, au bord d'un lac pur où je prendrai plaisir à 
voir refléter l'azur du ciel et celui des yeux de ma bergère... Je serai Nemo- 



444 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



rin, elle sera Estelle, nous pocherons à la ligne loin du bruit du monde, des 
intrigues des cours, bien loin surtout de ma grande duchesse de Klakfeld.., 

— Doit-elle être furieuse ! s'écria Tulipia. 

— Et mon auguste père, donc ! 

— Monseigneur! s'écria Blikendorf, ne parlez pas de votre auguste père, 
jamais plus je n'oserai reparaître devant ses yeux, moi précepteur indigne, 
qui n'ai pu vous maintenir dans le sentier de la vertu ! Heureusement que, 
avant que tout soit découvert, j'ai pu nous faire envoyer un supplément de 
deux cent mille florins en traites... 

— Un supplément de florins 1 Tout va bien alors ! Blikendorf, tu es uw 
homme précieux, tu seras mon premier ministre un jour ! Et maintenant, en 
avant, cherchons un chalet poétique pour y cacher à tous les yeux nos 
personnes proscrites et notre amour. Pendant ce temps-là, mon auguste 
père s'apaisera et peut-être la grande duchesse trouvera-t-elle à se caser... 

Le chalet poétique ne fut pas difficile à découvrir. En déjeunant à Arth 
comme de simples mortels dans une auberge écartée, le prince feuilletant 
son guide y trouva cette mention : 

A LA LUNE DE MIEL 
LINDENBERG près LUCERNE 

Hôtel et pension de i " classe. Cures de petit lait. Cet établissement ouvert 
depuis peu est un des plus remarquables et les plus poétiques de la Suisse. 
Situation ravissante sur le lac des quatre cantons, au pied de la colline de 
Lindenberg. Chalet pittoresque. Ombrage merveilleux, bateaux de plaisance 
sur le lac, confortable exquis. Cuisine délicate ou forte suivant les désirs des 
voyageurs. Cascade. Prix modérés. 

— Voilà notre affaire, dit le prince, ô ma Tulipia, pouvons-nous trouver 
mieux pour cacher notre bonheur? 

— Ah ! mon petit Mich, cela va être charmant I 

Les fugitifs après trois jours de détours dans la montagne pour achever 
de dépister leurs ennemis, arrivèrent sans mauvaise rencontre au Lindenberg 
par un superbe clair de lune. Le prince en découvrant l'hôtel fut dans le 
ravissement, l'annonce n'avait pas exagéré les charmes du paysage au milieu 
duquel un poétique aubergiste s'était fixé. Le lac, la colline, les ombrages 
tout y était, la lune se reflétait dans un lac encadré de hautes montagnes, des 
ruisseaux chantaient et cascadaient sous les arbres et sur tout le paysage 
planait une douce et succulente senteur de cuisine. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



440 



— Tulipia, ma reine, si tu consens à vivre ici avec moi, je fais mettre 
en adjudication mes droits au trône de Bosnie... 

— De la prudence, monseigneur, voici le maître de l'hôtel. 




Partie de pêche sur le lac. 

Un gros homme en habit noir et en cravate blanche, une rose à la bou- 
tonnière et le teint fleuri, accourait au-devant des voyageurs. 

— Monsieur et madame, agréez toutes mes civilités, prenez la peine d'en- 
trer, je vous prie... Vous êtes les bienvenus à l'hôtel de la Lune de miel..* 
Est-ce pour lune de miel ou pour divorce que je dois vous inscrire? 

— Comment? 

— Oui, je veux dire : voyageant pour lune de miel ou pour divorce? Vous 



446 i LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



savez, c'est la spécialité de mon hôtel, nous ne logeons pas les voyageurs 
ordinaires, nous ne recevons que les personnes qui viennent, chez nous, abriter 
les doux rayons d'une lune de miel à son aurore, ou les voyageurs venant en 
Suisse pour divorcer... En ce moment le divorce donne beaucoup... Mais je 
vois aux yeux de madame qu'il n'est pas encore question de divorce entre 
elle et monsieur, je vais donc faire préparer un appartement à l'aile gauche... 
L'aile gauche est pour les lunes de miel et l'aile droite pour les divorces. 

— Côté des lunes de miel! s'écria le prince, lune de miel dans son pre- 
mier quartier! Hôtelier? 

— Monsieur? 

— Inscrivez : Premier quartier, j'y tiens ! vous pouvez dire aussi que 
jamais depuis la fondation de l'hôtel, ces murailles n'ont abrité lune de miel 
plus poétique et plus pure! 

— J'en suis enchanté, monsieur. Nous avons à l'aile gauche des lunes de 
miel tout à fait remarquables, je vous recommande la lune de miel du n° 27, 
voilà trois mois et demi qu'elle dure... et jamais un nuage! Je vais vous 
donner l'appartement n° 28, vous serez voisin avec mon phénomène la lune 
de miel de trois mois et demi. Je ne vous parle pas du n° 29, une lune de 
miel de quinze jours qui en est à ses derniers rayons déjà !... Je regrette de 
l'avoir reçue, mais je vais la faire passer à l'aile droite, côté des divorces... 
Maintenant, si vous voulez me suivre, je vais vous installer... 

L'hôtelier prit un flambeau et se dirigea vers les couloirs de l'aile gauche. 
Le prince et Tulipia le suivirent, serrés l'un contre l'autre, la main dans la 
main et les yeux dans les yeux. Derrière eux venait Blikendorf portant la 
trompe des Alpes dont le prince n'avait pas voulu se séparer. 

En entendant le pas lourd de Blikendorf, l'hôtelier se retourna. 

— Mais, s'écria-t-il, monsieur nous suit, que désire monsieur? 

— Parbleu ! je désire une chambre pour abriter ma tête, répondit Bli- 
kendorf. 

— Y pensez- vous, monsieur! Gomment, vous vous introduisez dans l'aile 
gauche, côté des lunes de miel! vous, un célibataire!... 

— Je ne suis pas célibataire, je suis marié à trois cents lieues d'ici... et de 
plus je suis un vieux philosophe. 

— Pour moi, vous êtes un célibataire, une espèce absolument proscrite 
ici... j'ai une responsabilité, monsieur, j'ai le devoir de veiller sur la tran- 
quillité de mes lunes de miel qu'un célibataire pourrait troubler... Un céli- 
bataire ici, et voilà peut-être une lune de miel compromise... 

— Mais je vous assure que je n'ai aucunement l'intention... 

— N'importe, à mon grand regret je ne puis vous loger... cependant, 
attendez, je vais vous donner une chambre à l'aile droite, côté des divorces... 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



447 



— Vous avez raison, dit Tulipia, c'est moins dangereux. 

— Oui, je prends cela sur moi, du côté des divorces, les époux ont géné- 
ralement le cœur pris l'un adroite, l'autre à gauche... votre présence ne 
peut occasionner aucun trouble grave... Attendez-moi ici, je vous conduirai 
ensuite à l'aile des divorces. 

Blikendorf lendit sa trompe des Alpes à l'hôtelier et s'assit en attendant 
son retour, sur une des banquettes du couloir. 

En entrant dans la partie réservée aux lunes de miel, les arrivants remar- 
quèrent tout de suite 
un certain change- 
ment, les murailles 
des couloirs étaient 
peintes en rose ten- 
dre, avec des orne- 
ments bleus dans 
les plinthes. 

Des lampes dou- 
ces et voilées, pres- 
que des veilleuses 
brûlaient de dis- 
tance en distance, 
et des bruits de mu- 
sique vague s'é- 
•chappaient des 
chambres. 

—Voici le n° 28, 
dit l'hôtelier en ouvrant la porte. 

— Tiens, c'est gentil ici! s'écria Tulipia. 

— Nous avons cherché à créer de véritables nids pour nos voy^eurs, 
une lune de miel, c'est délicat... Voyez, une chambre, un cabinet de toi- 
lette, cela doit suffire!... Un appartement plus compliqué eût été nuisible... 

— C'est très gentil cette chambre tapissée de bleu céleste semé de lunes 
d'argent... et cette pendule en bois, avec un petit Amour... 

— L'Amour allumant le flambeau de l'hymen! dit l'hôtelier. Vous verrez, 
aux heures et aux demies, il remue la tête et sonne un air triomphal dans une 
petite trompette... 

— Et ces tableaux... 

— Très poétiques aussi, voyez, madame!... Je les ai commandés moi- 
même à l'artiste, n'ayant pu trouver de sujets suffisamment riants, calmes et 
poétiques parmi les cadres vulgaires des marchands de gravures. J'ai donné 




Lune de miel parisienne. Phase des gifles. 



448 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



pour thème à l'artiste l'histoire un peu arrangée de Roméoet Juliette.. 
Voyez : N° 1, Roméo et Juliette ressentant le premier choc de l'amour. N° 2, Pre- 
mier rendez-vous de Roméoet Juliette au clair de la lune. N° 3, Voyage de ?ioces 
de Roméo et Juliette, en Suisse naturellement dans le coupé d'une diligence 
du temps... J'avais d'abord eu l'intention de les faire promener en gondole à 
Venise, mois il est inutile, n'est-ce pas, de faire des réclames à la concur- 
rence. N° 4, Lune de miel de Roméo et Juliette, ils sont assis sur le bord d'un 
lac en train de lire à deux un volume de vers. N° 5, L'échelle de cordes : Pour 
bien indiquer la profondeur et la durée de leur amour, je suppose que 
Roméo, marié, continue à se servir de l'échelle de cordes pour escalader le 
balcon de sa femme. N° 6 et dernier, Soirée d'été. Roméo joue de la mandoline 
aux pieds de Juliette. 

— C'est charmant, charmant! fit Tulipia en se laissant tomber dans un 
fauteuil. 

Au même instant une harmonie suave et douce emplit la chambre. 

— Tiens, lair de Guillaume Tell : Mathilde, idole de mon âme!... . 
D'où cela vient-il? 

Tulipia se leva, la musique s'arrêta brusquement. 

— C'est dans le fauteuil, dit l'hôtelier en souriant. -Si madame veut se 
rasseoir... 

Tulipia obéit, la musique reprit : Mathilde idole de mon âme ! 

— - C'est une idée à moi, reprit l'hôtelier, tout est à musique, j'ai voulu 
mettre de la poésie partout. Et maintenant que monsieur et madame sont 
installés, je vais conduire leur ami dans l'aile des divorces. 

Dès que l'hôtelier fut parti, le prince et Tulipia se mirent à essayer les 
fauteuils et les chaises de la chambre qui retentit aussitôt des harmonies les 
plus variées. — bel ange, o ma Lucie f... jouait une chaise. — Non, ce 
n'est pas l 'alouette, o Roméo reste encore! modulait un fauteuil. — Par quel 
charme, dis-moi, m'as-tu donc enivré? reprenait le fauteuil. — Je voudrais 
bien savoir quel était ce jeune homme... répondait la chaise. — Connais-tu le 
pays oh fleurit l'oranger?... Jouait avec mélancolie une chaise longue placée 
devant la fenêtre. — L'amour est enfant de bohème!... Toréador, l'amour 
t'attend', etc., etc. 

— Et dîner ! s'écria tout à coup le prince en sautant sur une sonnette, 
qui, au lieu de sonner, exécuta l'air : 

J'entends le tambour qui bat et l'amour qui m'appelle I 

Une Suissesse rebondie, portant le corsage de velours noir et les chaînes 
d'argent de l'ancien costume lucernois, se présenta aussilût. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



449 




— Monsieur et madame dîneront-ils en tête- 
à-tête dans leur chambre ou à la table d'hôte? 

— En tête-à-tête ! dit le prince. 

La Suissesse posa la main sur son cœur et se mit en devoir de mettre la 
table. Quand tout fut prêt, les plats apportés et les dîneurs servis, elle se 
dirigea vers un petit poêle-calorifère placé au fond de la pièce. 

— Mais qu'est-ce que vous faites? dit le prince, il ne fait pas froid... 

— Je ne fais pas de feu, monsieur, je mets le calorifère en communica- 
tion avec les tuyaux distributeurs de musique... 

— Comment cela, les tuyaux distributeurs? ^ " , 

— Monsieur, nous avons un pianiste attaché à l'hôtel ; tous les soirs il joue 
dans un caveau du sous-sol, et les tuyaux du calorifère vont porter la musique 
dans toutes les pièces de l'hôtel... 

Liv. 57. 



450 LA GRANDE MASCARADE PARIflRNNR 



— Mademoiselle, vous ferez mes compliments au maître de l'hôtel, c'est 
un vrai poète ! 

Après dîner, la musique continuant à jouer, le prince et Tulipia s'en- 
dormirent, délicieusement bercés dans leurs fauteuils, en contemplant de la 
fenêtre la course capricieuse de petits nuages blancs, folâtrant autour du 
disque de la lune. 

La Suissesse les réveilla. Elle apportait un livre sur un plateau et une 
veilleuse. • 

— Qu'est-ce que cela? demanda le prince. 

— Monsieur, c'est un volume de vers; tous les soirs nous apportons un 
poète nouveau... c'est compris dans le service comme la bougie! 

— Quelle ravissante soirée, dit le prince en reprenant sa contemplation, 
et quel délicieux hôtel 1 on a tout prévu... 

Le calorifère continuait à jouer une musique de plus en plus douce, sem- 
blable au murmure mélodieux d'une harpe éolienne. Mich et Tulipia se 
balançant mollement dans leurs fauteuils exécutaient un duo plein de 
langueur. 

— Ange si pur, que dans un songe 

jouait le fauteuil du prince. 

patronLe des demoiselles, 
Notre-Dame de Bon Secours 
Daigne protéger nos amours! 

modulait le fauteuil de Tulipia. 

Il n'y eut qu'une ombre au tableau; la lune de miel du n° 29 subissait 
probablement une éclipse, car, de onze heures à minuit, le prince et Tulipia 
entendirent leurs voisins se disputer assez violemment. 

— Vous êtes insupportable ! disait une voix d'homme. 

— Vous m'ennuyez!... je vais l'écrire à ma mère! répondait une voix 
de femme. 

— Taisez- vous! 

— Non, je ne me tairai pas ! je ne me laisserai pas tyranniser sans pro- 
tester ! Vous m'avez appelé petite sotte, c'est odieux! 

— Je ne veux pas que vous dansiez avec cet escogriffe du n° 19 

— Et si cela* me plaît ! croyez-vous que je ne vous vois pas faire les yeux 
doux, à table d'hôte, à cette sainte nitouche du n° 31 ? 

— Par exemple! c'est vous qui devriez la regarder et vous modeler 

sur elle, son mari m'a dit qu'elle était la douceur même 

— Vous êtes un imbécile. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



451 



On entendit le bruit d'une gifle, la dame poussa un cri et tomba sur un 
siège qui joua aussitôt : 

Espoir charmant, Sylvain m'a dit : je t'aime! 
Et depuis lors tout me semble plus beau ! 

— Diable! fit le prince, voici une lune de miel à son cinquième quartier. 

Tout se tut bientôt dans l'hôtel, la lune de miel n° 29 ne souffla plus mot, 
— on ne vit plus que de loin en loin, sur quelque balcon, un groupe muet 
perdu dans une contemplation extatique du lac mystérieusement éclairé par 
la lune, puis ces groupes disparurent peu à peu et les derniers bruits de 
musique s'éteignirent dans un calme immense et profond. 

Les belles et pures 



journées ! Après tant de 
semaines accidentées, 
après tant d'allées et 
venues fatigantes de- 
puis son enlèvement, 
Tulipia savourait enfin 
à l'hôtel de la Lune de 
miel, un repos bien ga- 
gné. Elle cessait enfin 
d'être victime de la cou- 
leur locale, non pas que 
le prince eût rien perdu 
de son fanatisme pour cette denrée, mais parce que la couleur locale au 
Lindenberg consistait en douces promenades sur le lac, en rêveries dans 
les grandes herbes, en longues séances de farniente, bercées par une mu- 
sique que l'on n'avait pas besoin de faire soi-même. 

A tout autre moment cette existence lui eût semblé bien monotone et 
même un peu trop fadasse, mais les dernières courses à mulet lui avaient 
donné une véritable soif de repos. 

Le prince exultait; à chaque instant, il éprouvait le besoin de compli- 
menter l'hôtelier pour les attentions dont il accablait ses pensionnaires, ou 
pour ses ingénieuses inventions. 

Toute la journée il était sur le lac, dans une charmante barque meublée 
de moelleux coussins qui jouaient gaiement : 

Viens dans mon léger bateau 

ou qui berçaient les promeneurs par la musique mélancolique du Lac de 
Lamartine : 




Le piano des divorceurs. 



452 LA GRANDE MASCARADE l'AKlSlKNNE 



Un soir t'eu souvient-il, uous voguions en silence 

Le prince et Tulipia péchaient à la ligne, distraction éminemment cal- 
mante, dissolvant rapide de tons les chagrins, plaisir pur, dont la vertu 
rassérène en peu d'instants les âmes ravagées par la passion et par toutes les 
cruelles déceptions de la vie. 

On prenait les repas en tète-à-tète, ou bien à la table d'hùte de l'aile 
gauche; le prince avait fait la connaissance de la lune de miel du n° 27, si 
remarquable par sa longévité, celle que le patron citait avec un légitime 
orgueil aux lunes de miel survenantes. Rien ne faisait présager encore l'ap- 
proche du dernier quartier, au contraire à l'œil langoureux de la dame, 
l'hôtelier, passé astronome de première classe, lui donnait encore trois mois 
de durée au minimum. Chose intéressante à noter, la dame qui donnait ces 
proportions extraordinaires aux quartiers de la lune de miel, en était à ses 
troisièmes noces. L'hôtelier intrigué aurait voulu savoir pendant combien de 
temps les deux premières avaient occupé l'borizon ! 

La lune de miel du n° 29, au contraire, donnait chaque jour des signes de 
décroissance marquée. Un jour elle se montrait timidement dans l'azur du 
ciel, et le lendemain, de sombres nuages la voilaient à tous les yeux. Deux 
jours de suite Tulipia entendit un bruit de gifles et de vaisselle cassée. Le 
prince en fut indigné et porta le fait à la connaissance de l'hôtelier, qui pro- 
mit d'intervenir et de faire passer le couple dans l'aile des divorces. 

Ce scandale était, paraît-il, un fait unique dans son genre; l'hôtelier 
constatait bien souvent de la froideur entre les époux à la fin de leur séjour, 
mais jamais, au grand jamais, on ne s'était giflé à l'hôtel de la Lune de miel! 
c'était à faire écrouler d'horreur les murailles elles-mêmes. — Passe encore 
du côté des divorces qui en avait vu bien d'autres, mais du côté des lunes 
de miel! 

— Voyez-vous, monsieur, disait l'hôtelier au prince, la lune de miel 
du n° 29 est parisienne, tout est là ! Mes plus mauvaises lunes de miel viennent 
de Paris; elles ne dépassent jamais trois semaines; les premiers jours, elles 
sont dans les transports, elles nagent dans le bleu, puis tout à coup, dégrin- 
golade complète, monsieur et madame bâillent comme des carpes en face 
l'un de l'autre, ou se jettent des mots désagréables à la tète,... et l'on demande 
la note. Ne me parlefe pas de- lunes 'le miel parisiennes. Voyez au contraire 
cette lune de miel anglaise, là-bas, elle a deux mois et pas encore un nuage... 
la journée, ils font des grogs en se disant des douceurs!... Et plus loin 
lune de miel allemande .. cette dame qui bourre une pipe à ce gros 
i;i à barbe rousse... vous y êtes... eh bien, une lune de miel de deux 
mois! Pa3 un nuage non plus! De la poésie toute la journée, monsieur rêve 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



453 



et fume, les yeux dans les yeux de sa femme, qui confectionne des petites 
pâtisseries dont elle va surveiller elle-même la cuisson à la cuisine... jamais 
une lune de miel parisienne ne m'a donné ces satisfactions..,.. Je me rattrape 
avec elles sur les divorces. 

— Comment cela? fit le prince. 

— La moitié de mes divorceurs me viennent de Paris... j'ai même cette 
année des clients de l'année dernière, venus l'année dernière en qualité de 
lunes de miel, et revenus ce printemps comme divorceurs... Vous savez que le 
divorce n'existe pas en France? 

— Oui, je le sais, per- . „^ ? __ ^-ry 
pétuité! 

— Vous l'avez dit, con- 
damnés à perpétuité là- 
bas 1 J'ai basé ma spécula- 
tion là-dessus; comme 
c'est très long la perpé- 
tuité, j'offre aux époux 
qui gémissent dans les 
fers le moyen de les bri- 
ser... 

— Gela prouve en 
faveur de la bonté de votre 
âme, mais quel est ce moyen? 

— Ayez l'obligeance de venir jusqu'à mon bureau... Là! vous voyez par cette 
fenêtre le jardin de l'aile droite de l'hôtel, réservé uniquement aux divor- 
ceurs... Il est divisé en petites cases séparées chacune par une haie... 

— Parfaitement, je vois, mais je ne comprends pas. 

— Vous allez comprendre. Le divorce est permis en Suisse, mais pour 
l'obtenir il faut être citoyen suisse... Des gens accablés sous le poids des 
chaînes du mariage qui m'arrivent pour divorcer, je fais d'abord des citoyens 
suisses; je leur vends par acte notarié un morceau de jardin de 4 mètres 
carrés, et je m'occupe de faire régler leur affaire... Quand le divorce est 
prononcé, ils me revendent leur carré de jardin et ils partent en me bénissant. 

— C'est parfait, vous êtes tout simplement un bienfaiteur de l'humanité! 

— Quand mes lunes de miel s'en vont, j'ai coutume de leur adresser un 
petit discours et de leur remettre, avec mes souhaits sincères pour leur bon- 
heur, un prospectus dans lequel j'explique le mécanisme de mes divorces... 
Allez, Soyez heureux , aimez-vous, l'amour il n'y a que ça, et si ça ne vous réus- 
sit pas, si vous cessez de vous plaire, revenez me trouver, je me charge de 
vous débarrasser l'un de l'autre, au plus juste prixl 




Tulipia prenait un bain à la lame. 



— A propos! fit le prince, et mon ami que j'oubliais... vous savez, le céli- 
bataire que vous avez refusé de recevoir il y à quinze jours dans l'aile des 
lunes de miel? 

— 11 est là, répondit l'hôtelier, je l'ai mis aux divorces... 

— Je serais bien aise de le voir, je puis aller le trouver aux divorces? 

— Certainement, monsieur, je vais ouvrir, la porte de communication. H 
occupe la chambre n° 19 au deuxième étage. 

La différence était grande entre l'aile des lunes de miel et l'aile des 
divorces. C'était le même confortable, la même entente du bien-être, mais 
passé la porte de communication, la poésie avait les ailes coupées et tout, 
murailles et accessoires, présentait un caractère froid et désenchanteur. 

Le prince en fut surpris, quoiqu'il ne s'attendît pas à trouver de ce côté 
les riantes surprises de l'aile gauche. Les couloirs étaient mornes. Au premier 
étage, à la place de l'aimable salon de conversation des lunes de miel, le prince 
lut ces mots sur une porte : CABINET DE L'AVOUÉ. Sonnette de nuit. 

— Comment? Qu'est-ce que c'est que ça? demanda-t-il à un garçon. 
— ■ C'est l'avoué de l'hôtel, répondit le garçon. 

— Mais pourquoi sonnette de nuit, comme chez les pharmaciens? 

— Monsieur, répondit sentencieusement le garçon, un avoué, c'est un 
pharmacien moral! A l'hôtel il arrive souvent qu'il s'élève quelque difficulté, 
entre les divorceurs, une vieille querelle mal éteinte, il faut donc qu'à n'im- 
porte quelle heure on puisse consulter l'avoué de l'hôtel. Il est toujours très 
occupé, si monsieur veut entrer dans l'étude, il verra par lui-même. 

Le prince ouvrit la porte. Le cabinet de l'avoué était une vaste pièce divisée 
en deux parties; d'un côté l'avoué et de l'autre ses deux clercs, assis chacun 
devant un bureau encombré de paperasses. Des cartons garnissaient les murs 
comme dans toutes les études du monde. 

L'avoué était occupé, un monsieur et une dame le questionnaient, nerveux 
et agités. 

— Voyons, monsieur, disait la dame, mon mari et moi nous nous éton- 
nons fort de voir que notre divorce tarde autant à se prononcer... 

— Certes, fit le monsieur, on nous avait parlé de six semaines... le terme 
est dépassé de quinze jours... 

— Un peu de patience, cela ne peut plus tarder, répondait l'avoué. 

— C'est que l'on s'ennuie fort à Paris, reprit la dame, Edgard m'a encore 
écrit hier, il ne comprend pas que cela dure si longtemps... il est jaloux, 
enfin ! je lui ai écrit de me retenir un appartement pour mon retour... 

— Je vous en supplie, ajouta le monsieur, terminez promptement, ma- 
dame m'assomme avec son Edgard! 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



455 



— Et vous qui passez vos journées à me parler de cette chanteuse de café 
concert! 

Le prince sortait ayant suffisamment contemplé l'étude, lorsqu'un des 
clercs l'arrêta : 

— Monsieur vient pour une instance de divorce? 

— Non, répondit le prince, je suis ici en amateur. 

Et il se remit à la recherche de Blikendorf. Le précepteur n'était pas chez 

! 




Blikendorf consolateur. 



lui; le prince, après avoir frappé inutilement au 19, héla un garçon pour lui 
demander des renseignements. 

— Le monsieur du 19? fit le garçon, attendez, il est toujours fourré au 27, 
je crois qu'il fait la cour à la dame... je vais l'aller chercher... 

— Non, inutile, j'y vais moi-même. 

Ce fut la voix de Blikendorf qui répondit : Entrez ! quand le prince frappa 
à la porte du n° 27. Grand fut son étonnement en voyant le prince, il balbutia 
quelques excuses à une dame qui faisait de la tapisserie près de la fenêtre et 
accourut au devant de son élève. 

— Madame, excusez-moi, dit le prince, je me suis permis de venir jus- 
qu'ici relancer mon ami... 

— Monsieur, vous êtes le bienvenu! monsieur Blikendorf a la bonté de 
venir m'aidera porter le poids de mes chagrins... Il m'apporte les sublimes 



consolations de la philosophie... Ah f monsieur, quelle triste chose que la vie 1 
mariée à dix-huit ans à un être grossier... 

— Hein ? fit dans un coin un monsieur que le prince n'avait pas aperçu. 

— Sacrifiée par mes parents à un être grossier, reprit la dame, je passai 
mes plus belles années dans les larmes, sans que ce brutal... 

— Hein? refit le monsieur. 

— Oui, sans que ce brutal daignât forcer un peu sa nature pour essayer 
de comprendre les aspirations de mon âme vers l'idéal... Ah 1 monsieur, 
quelles souffrances ! 

— J'y compatis! fit le prince en s'asseyant — Tiens! reprit-il, pas de 
musique ! ce fauteuil ne fait pas de musique? 

— Je ne crois pas; du moins, je ne m'en suis pas encore aperçue! fit la 
dame en considérant le fauteuil avec étonnement. Monsieur aime la musique, 
cette consolatrice des cœurs éprouvés? Nous avons dans la grande salle à 
manger, un piano à manivelle, mais il ne joue que des airs en rapport avec 
la situation de nos âmes, le Miserere du Trouvère, — mon Fdgard, tous les 
biens de la terne! de Lucie, — ou bien : On dit que tu te maries, tu sais que je vais 
en mourir... d'Ay Chiquita! C'est navrant! 

— C'est navrant! répétèrent le prince et Blikendorf en prenant congé de 
la malheureuse dame. 

— Eh bien, Blikendorf? dit le prince, il me semble que vous flirtez! 

— Non, monseigneur, je console! 

— C'est une noble mission. Je venais prendre de vos nouvelles et savoir 
comment vous preniez votre séjour à l'aile des divorces. Je suis rassuré. 

— Et vous, monseigneur, à l'aile des lunes de miel? 

— Mon ami, c'est un rêve... une existence céleste! Nous menons une vie 
d'archanges! 

Pendant que Blikendorf faisait au prince les honneurs de l'aile des 
divorces et lui montrait les petits jardins, la salle à manger où tout le monde 
prend ses repas en commun, le salon de lecture où l'on trouve une belle 
collection de codes de tous les pays, de recueils des lois et arrêts et des 
manueJs de jurisprudence, un nuage sombre montait à l'horizon du prince, 
la sécurité de son existence céleste était menacée! 

L'ennemi était dans la place : Cabassol, que l'on croyait avoir tout à fait 
dépisté, causait avec Tulipia dans la chambre du prince. 

Comment avait-il retrouvé la trace des fugitifs et comment lui, sim- 
ple célibataire, avait-il pu tromper la viligance du maître de l'hôtel, cela 
serait trop long à raconter. Une Suissesse de l'hôtel de la Lune de miel, ache- 
tée presqu'au poids de l'or, lui avait livré les renseignements et l'avait fait 
passer en le donnant pour un avoué réclamé par une divorceuse. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 




..;:»))>*' 



Les costumes de Tulipia. 



Liv. 58. 



I,a GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



W.) 



— Encore vousl s'étail écriée Tulipia, encore vous! 

— Divine Tulipia, voua voyez combien je vous aime I 

1. i ce que vous croyez être le seul/... Tenez, il faut en finir, j'en al 
s iez de vos persécutions. •< Voulez vous savoir combien je suis aimée? 
ez von dans ce fauteuil, c'est le fauteuil du prince, il va vous Le dur... 
Cabassol obéit, Le fauteuil joua con fuoeo l'air ris la Favorite . 



Ali vleoi, vient I Je côdû iperdulm 
- Et non seulement, il m'aime, mais encore, il m'a juré <l<- m'épou er 

*s£ '■■■•'■' - : ■-'■/ ■ 




Tulipia lit |i plaoobi pont !<■-» érhor. 

_ — i ^ 1 1 i , le prince de Botnie, le fiancé de la grande duchesse de Klakfeld? 

— Il Lâche sa grande duchesse de Klakfeld... Dites floue, il me semble 
que je vaux bien une Klakfeld, un manche h balai allemand!,., 

— o Tulipia! cent mille Klakfeld ! 1 [je lâcherais cent mille Klakfeld! 

— Et il épouse morganatiquement sa Tulipia! Voila, mon cher, l'avenir 
qui m'attend : épouse morganatique du prince Michel de Bosnie ! 

Cabas ol »ai il la main de Tulipia etla pressa sur ses lèvres. 

M. ,n leur, '-'-lia Tulipia, lortezl Tromper Michel, jamais! D'abord 
non ne sommes pas encore mariés.,, et apprenez qu'alors, je ne pourrai le 
tromper an mé alliance qu'avec des archiducs ! 

Cabassol ne sortit pas. Il changeait ses batteries; puisque décidément il 
ne pouvait point enlever Tulipia, il voulait au moins obtenir d'elle la resti- 
tution <i<; l'album de la succession Badinard, après lequel il courait depuis 



460 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



près de cinq mois. Il cherchait donc un moyen d'ouvrir les négociations 
dans ce sens, Lorsque tout à coup des pas précipités retentirent dans le couloir. 
Le prince Michel accourait, prévenu par un garçon de l'aile des Lunes 
de Miel, de l'audacieuse intrusion de Gabassol. Le patron de l'hôtel le suivait 
pour le maintenir et modérer au besoin sa juste colère. 

— Encore lui ! s'écria le prince. 

— Arrêtez] fit l'aubergiste en se jetant entre eux, arrêtez! je comprends, 
monsieur, votre indignation , mais songez que nous avons le remède auprès 
du mal... Passez dans l'aile des divorceurs, notre avoué s'occupera de votre 
affaire avec la plus grande diligence et je vous promets de faire pronon- 
cer le divorce en six semaines !... 

— Il ne s'agit pas de cela! allez me chercher mon ami M. de Blikendorf, 
à l'aile des divorces, et amenez-le moi, je pense que maintenant cela ne 
présente plus un grand inconvénient. 

— J'y cours, monsieur, répondit l'hôtelier. 

— Je sais tout, monsieur! reprit le prince en s'adressant à Cabassol, vous 
êtes diplomate, mais il est aujourd'hui inutile de faire de la diplomatie, je 
sais tout, prenez un siège et causons ! Que diriez-vous si je vous faisais donner 
la croix de Bosnie de l re classe? 

— Une décoration ! pensa Cabassol, que veut-il dire? 

— Gela ne suffit pas? bien ! vous aurez le brevet de chevalier du Lion de 
Bosnie, cela ne se donne pas à tout le monde, il faut les plus grands mérites... 
Vous restez muet?... Eh bien, je vous promets la noblesse héréditaire! 

Gabassol etTulipia se regardaient sans rien comprendre à celte distribu- 
tion de récompenses. 

— Eh bien? reprit le prince, la croix, le Lion de Bosnie et la noblesse ! 
De plus, je vous attache à ma personne... mais vous abandonnez le service 
de mon auguste père, vous renoncez à essayer de me séparer de madame pour 
me forcer à aller à Klakfeld, car tel était votre plan, je suppose. Est-ce dit? je 
vous attache à ma personne, vous me suivrez partout! 

— C'est dit, monseigneur! fit Gabassol en s'inclinant. 

— Ah ! voici Blikendorf! 

— Monseigneur, dit Blikendorf effaré, c'est encore... 

— Monseigneur! répéta l'hôtelier ouvrant de grands yeux. 

— Mon bon Blikendorf! reprit le prince, nous avons fait la paix. Monsieur 
abandonne le service de la cour de Bosnie, je l'ai attaché à ma personne, il 
nous suit partout ! 

— Combien je suis enchanté, balbutia Blikendorf, monseigneur !... 

— Monseigneur ! s'écria l'aubergiste en s'inclinant devant tout le monde, 
monseigneur! si j'avais pu me douter de l'honneur que votre altesse faisait 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



461 



à l'hûlcl de la Lune de Miel!... si j'avais su... si... croyez, monseigneur, à 
tout mon respect, à tout mon dévouement!... 

— J'y crois, mon ami, mais nous allons partir, faites la note. 

— Plus de note, monseigneur! l'hôtel de la Lune de Miel sera trop payé 
si vous me permettez de faire placer dans cette chambre une plaque de mar- 




bre avec une inscription commémorative du séjour de Votre Altesse... une 
inscription à peu près conçue en ces termes : 



Ici, dans cette chambre de l'hôtel de la Lune de miel 

S. A. Monseigneur le prince de Bosnie 

A passé un mois de lune de miel avec 

— Ah! monseigneur! s'écria Blikendorf, que penserait l'Europe! ne 
scandalisons pas l'Europe, mettez au moins : 

Avec M. de Blikendorf, son très respectable précepteur 1 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



IX 



A. Dieppe. — Tullpia, reine de la plage. — Les sept costurae3 de bain de Tulipla. 
Tulipia austère. 



Son altesse monseigneur le prince de Bosnie était parti pour Paris avec 
toute sa suite et Gabassol, dont il avait fait son secrétaire intime. 

A Paris, Cabassol se crut enfin sur le point de réussir, mais le premier 
soin de Tulipia, dès l'arrivée, fut de se débarrasser de lui, en l'envoyant porter 
à l'auguste père du prince une de ses photographies et une lettre émue, dans 
laquelle Mich sollicitait son pardon d'une façon éloquente et sentimentale. 

Le moyen était excellent, Gabassol dut s'éloigner, mais il mit simplement 
la lettre à la poste et attendit une occasion de se représenter. 

Comme la moitié de Paris était partie et que l'autre moitié se préparait à 
partir pour les plages égrenées sur les sables des côtes normandes, le prince et 
Tulipia s'envolèrent un beau jour dans cette direction. 

Cabassol n'eut pas beaucoup de peine à savoir où la perfide était allée, 
L'article Déplacements et villégiatures des journaux de Ilighli/e le lui révéla 
bientôt. Elle était à Dieppe et déjà on la sacrait Reine de la plage! 

Une lettre de Bezucheux de la Pricottière lui donna des détails sur le sé- 
jour du prince et de la simili-princesse. 

Mon petit bon, 

Affreux Casior qui fuis depuis si longtemps ses Pollux, sache que nous sommes 
ici tous les cinq, Pont-Buzaud, Lacostade, Bisseco, Saint-Tropez et moi! Nous 
gémissons tous les cinq depuis l'aube jusqu'à la nuit, sur cette plage moins semée 
de cailloux que le jardin de notre existence lamentable et quelquefois, depuis la 
nuit jusqu'à 1 aube, nous continuons notre concert de gémissements sans trouver 
la moindre saveur au petit bac, que machinalement nous taillons par ci par là! 

Tu connais la cause du noir chagrin qui nous mine tous les cinq et qui 
nous conduira sous peu au tombeau; dès à présent nous te chargeons de faire 
graver sur chacune des cinq urnes où seront nos cendres, ces mots : Trop fidèle 
à l'amitié et à l'amour, il mourut! 

La cause c'est toi et elle! Toi, ami volage' et intermittent, et Elle, maîtresse 
perfide et encore plus volage ! 

Elle, c'est Tulipia, tu lésais, mon ami! Tu as connu nos chagrins et tu y as 
compati dans la mesure de tes moyens, ce qui ne t'a pas empoché de chercher à 
nous la souffler à Monaco, quand chacun séparément nous cherchâmes à renouer 
avec la trop séduisante scélérate ! Mais ne revenons plus sur ces jours pleins d'hor- 
reur où nous faillîmes nous rencontrer rivaux, le fer à la main ! 

Elle est à Dieppe! Près de nous, mais loin de nous! 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



463 



Tulipia n'est plus Tulipia, c'est presque la princesse Michel de Bosnie, la perle 
de la plage, la reine incontestée de Dieppe. Le précepteur du prince, le baron de 
Glikendorf, une grosse tomate à lunettes, venu d avance à Dieppe, a loué pour ses 
élèves, le prince et la princesse, une ravissante villa à un quart de lieue de la mer, 
un vrai bijou gothico-anglo-chino-helvético-maurcsquc, dont les mâchicoulis, les 
balcons de bois découpé, les arceaux alhambresques et les pignons à girouettes 
surgissent du sein d'une plantureuse verdure. 

Deux jours après, le prince et Tulipia sont arrivés toutes voiles dehors, j'étais là, 
j'ai compté soixante-dix-huit colis! Le prince amenait une suite, une maison 
montée, qui se compose de deux secrétaires, de quatre femmes de chambre, d'un 
lecteur, d'une lectrice, de deux dames de compagnie et de quatre cuisiniers. 




*^^rf<). 



Rencontre t 



En sortant de son premier bain, Tulipia dont nous avions suivi les prouesses 
aquatiques avec des yeux émus et un cœur palpitant, Tulipia nous trouva tous les 
cinq en costume, rangés en ligne auprès de la planche. mon ami ! Nous nous 
attendions au moins à un regard, mais elle eut la cruauté de nous le refuser, elle 
passa froide et digne au milieu de nous ; le prince qui la suivait en maillot rayé, 
prit pour lui notre politesse, et daigna nous faire un petit signe de la main comme 
un monarque qui salue son peuple. Oh ! ce prince ! quand je pense à lui, j'ai envie 
de partir pour la Bosnie, pour soulever son peuple et lui abîmer son trône! 

Damnation ! Était-elle jolie, la cruelle, dans son petit costume de flanelle rose... 
collant et indiscret... était-elle suave! J'éprouve quelque orgueil à dire que c'est 
nous qui l'avons mise en lumière, cette charmante Tulipia, ce diamant que la 
Bosnie nous a enlevé... je suis quelque peu son inventeur, avant d'orner la cou* 
ronne de Bosnie, Tulipia brilla tout un hiver au blason des la Fricottière et certes, 
la fière devise de notre maison : ie fricoterai, ie fricote, ie fricotais I ne fut jamais 
plus mise en pratique que de son temps. 

Ce qui me console, c'est qu'elle n'a pas daigné regarder plus que moi Lacostade, 
Pont-Buzaud, Saint-Tropez et Bisseco, ses sous-inventeurs. 

Depuis ce premier bain elle est la reine de la plage, on ne parle que d'elle, on 
ne pense qu'à elle et l'on ne rêve que d'elle! Le matin tous les baigneurs aussitôt 



464 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



en bas du lit se précipitent sur la grève pour voir si la voiture qui l'amène est 
arrivée; les plus nerveux s'en vont sur la route soupirer sous les balcons de la villa 
Tulipia, les plus calmes \ont prendre des madères. Quand les grelots de la voiture 
Be font entendre tout le monde se précipite. Le prince ne la quitte pas, le miséra- 
ble! Baigne-t-elle ! il baigne en même temps. Ne baigne- t-elle pas? il ne baigne 
pas! Parfois à marée basse, ils arrivent équipés pour une partie de pèche, avec un 
Met aux crevettes sur l'épaule, et un petit panier. 

Toute la population balnéaire les suit à vingt pas. Je suis au premier rang avec 
Laeostade, Pont-Buzaud, Saint-Tropez et Bisseco. Comme nos cinq cœurs battent, 
ô mon ami, quand nous la voyons s'asseoir sur une roche moins dure que son 
cœur, et retirer ses bas avant de s'engager dans les flaques d'eau. 

O douleur ! ô transports ! ô regrets ! 

Dernièrement elle perdit une jarretière dans une flaque, il y eut presque un 
combat naval entre baigneurs pour la conquérir. Je pris un fort bain de pieds, mais 
j'eus la jarretière ; j'eus la lâcheté de mettre sur mon cœur ce souvenir de la perfide 
et il y est encore ! 

Souvent ces promenades ont lieu en costume de bain, Tulipia et le prince 
jettent sur leurs épaules un léger peignoir et s'en vont ainsi dans les roches. A ce 
spectacle, si je ne craignais de mécontenter la Bosnie, qui ne m'a rien fait, je 
tuerais son prince ! 

En l'honneur de la divine princesse, les jours de la semaine ont été débaptisés. 
Tulipia possède sept costumes de bain, un costume bleu marine, orné d'ancre? 
au collet, à la ceinture et sur les côtés, un costume bleu clair, semé d'étoiles 
blanches, un costume rose, un costume jaune serin, un costume violet à barettes, 
un costume soleil couchant, un costume chamois. Elle les porte tous successive- 
ment et dans le même ordre, ce qui fait que l'on ne dit plus, c'est aujourd'hui 
lundi, on dit : c'est aujourdhui bleu marine et c'est demain bleu clair, etc., etc. 

Et voilà, mon ami! tu sais tout, tu es au courant de mes douleurs. Si lu as 
du cœur viens gémir avec moi ; Bisseco, Lacostade et les autres gémissent, mais 
c'est pour leur propre compte, les infâmes traîtres, précurseurs de la Bosnie ! mais 
toi, qui n'a pas réussi à m enlever Tulipia, tu pousseras des gémissements désin- 
téressés pour ton malheureux ami, 

Bezucheux de la Fricottière. 

Cabassol, à la lecture de cette lettre, s'en fut trouver M e Taparel à son 
étude. Le brave notaire avait quelques cheveux de moins, depuis le com- 
mencement decette campagne entreprise pour retrouver l'album de la suc- 
cession Badin4i*J, si inconsidérément confié par lui à Tulipia. M e Taparel, 
après cet instant d'oubli, était redevenu vertueux, il avait abandonné le club 
des Billes de billard et s'était imposé une réclusion forcée entre M me Taparel 
et ses cartons, tout pour ses devoirs conjugaux et professionnels! 

— Je viens vous chercher! dit Cabassol, nous allons à Dieppe I 

M e Taparel baissa la tète. Il était le coupable, l'auteur de tout le mal, il 
n'avait pas le droit d'élever des objections. 

Triste et résigné il termina quelques affaires, dîna en compagnie de Ca- 
bassol et prit avec lui le train de Dieppe. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



465 



Avant de descendre à la plage, le lendemain, Gabassol rogna un peu de 
sa barbe et, pour achever de se rendre méconnaissable, se mit sur le nez une 
paire de grosses lunettes bleues. 




Promenade sur la plage. 



Tulipia prit ce matin-là un bain à la lame ; Bezucheux de la Fricottière 
avait dit vrai ; elle avait un costume jaune serin qui la faisait ressembler au 
plus délicieux des canaris. — Le prince était avec elle. Les spectateurs le 
virent, non sans un transport jaloux, prendre un petit baquet sur les galets 
et verser des douches sur la tête de l'opulente baigneuse. 
Liv. 59. 



466 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



— Ah! mon ami! dit une voix derrière Gabassol, en même temps qu'une 
main se glissait sous son bras, ah ! mon ami! j'approuve ta précaution, tu as 
mis des lunettes bleues pour contempler ce spectacle! 

C'était Bezuchcux de la Fricottière suivi de toute la bande. 

— Bonjour, mes enfants ! leur dit Gabassol en leur distribuant des poignées 
de main, vous l'aimez donc toujours? 

— Plus que jamais, mon ami, au point qu'hier au soir nous avons pris 
ensemble la résolution d'en finir avec la vie... Nous allons nous marier! 

— Et nous le lui ferons savoir, dit Bisseco d'une voix sourde; puisse notre 
souvenir hanter son chevet! puisse le remords de nous avoir poussé à cette 
extrémité sur nous-mêmes, altérer son bonheur! 

— Ah! reprit Bezucheux, finir ainsi sans vengeance!... c'est bien dur... 
T^.oi j'en suis altéré, de vengeance... le prince nous l'enlève, eh bien! si nous 
allions épouser sa grande duchesse de Klakfeld!... 

— ous vous avouez vaincus! Il est donc impossible de... 

— Ah! mon ami, je te l'ai dit, Tulipia n'est plus Tulipia... elle mène 
maintenant une existence austère ! Elle ne voit que le prince et son précepteur 
« baron de Blikendorf, ses secrétaires, ses lectrices ; j'ai pris des renseignements, 
pour comble d'austérité, elle a augmenté sa maison d'une dame d'honneur que 
Blikendorf a fait venir d'une cour allemande... 

— Comment? pourquoi? 

— Mais pour lui donner des leçons d'étiquette et de maintien. Ne sais-tu 
pas que le prince va l'épouser morganatiquement? 

Cinq minutes après, sur un conseil de Cabassol, Bezucheux et compagnie, 
ainsi que M e Taparel, descendaient en costume de bain vers la mer. Tulipia 
et le prince y étaient encore. En voyant arriver toute la bande, Tulipia 
fronça les sourcils et se mit à faire la planche pour les éviter. 

— Bonjour, chère madame, dit galamment M e Taparel après quelques 
brasses, toujours jolie! toujours charmante! 

— Monsieur! fit sèchement Tulipia en se retournant de l'autre côté avec 
un petit bond de carpe. 

— Bonjour, chère belle! murmura Bezucheux de la Fricottière, je vous 
offre mes hommages et ceux de mes amis... si vous saviez comme je vous 
aime. 

— Hein ! fit le prince intervenant. 

Tulipia furieuse entraîna le prince vers les galets. 

— Quel est ce monsieur? demanda le prince. 

— Le gros? c'est mon notaire. 

— Non, l'autre, celui qui vous disait qu'il vou; .- 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



4G7 



— Mon petit Mich, c'est un monsieur qui... m'a demandé... ma main au- 
trefois et que j'ai envoyé promener... 

: Le prince fronça les sourcils et ne dit plus un mot. Tulipia, toute boudeuse, 




Leçon de natation. 

rentra dans sa cabine pour s'habiller. Un papier que l'on avait sans doute 
jeté par la petite fenêtre de la porte frappa ses regards. 
Elle le ramassa et lut en frémissant ces simples mots : 

La paix ou la guerre ! Accordez-moi une dernière entrevue pour affaire ou je dis 
tout au prince ! Ce soir neuf heures derrière le Casino. Cabassol. 



Horrible découverte! 



Dans le jardin de sa villa, pendant que le prince savourait une petite sieste 
après déjeuner, Tulipia prenait une leçon d'étiquette, avec la baronne Lipps- 
koffel, ancienne dame d'honneur de cette même grande duchesse de Klakfeld 
que le prince avait abandonnée pour elle. 

— Quelle attitude, demandait Tulipia, l'épouse morganatique d'un prince 
doit-elle tenir à la cour vis-à-vis de son mari?... 

— Distinguons! répondait la baronne, il y a d'abord l'altitude grande 
froideur et raideur suprême, pour les grandes réceptions, les soirées officielles 
et toutes les cérémonies d'apparat ; puis l'attitude froideur digne et simple rai- 
deur pour les réceptions d'été, les soirées semi- officielles; puis l'attitude 



468 LA GRANDE MASCARADH PARISIENNE 



simple froideur et demi-raideur pour les soirées ordinaires, les bals de minis- 
tères: puis pour les soirées intimes... 

— Pour les soirées intimes, ça me regarde, je n'ai pas besoin de rensei- 
gnements, je l'appelle mon petit Mich... 

— Ciel! y pensez-vous , devant l'auguste père... Non, madame, pour les 
soirées intimes, nous avons la froideur enjouée. 

— Ma chère baronne, auriez-vous l'obligeance de m'écriro tout cela : 
grande froideur, froideur digne, etc.. Puis, si vous voulez, nous répéterons 
les attitudes pour que je ne me trompe pas... 

La leçon fut alors interrompue par le prince. La sieste ne lui réussissait 
pas, car il arrivait avec le front sombre et la moustache hérissée. 

— Si je le tuais? dit-il brusquement à Tulipia. 

— Tuer? qui ça? demanda Tulipia stupéfaite. 

— Ce jeune homme qui a eu l'audace de vous demander en mariage! 

— Tuer Bezucheux de la Fricottière, par exemple! mais, mon petit Mich, 
c'est l'année dernière qu'il sollicitait ma main! 

— N'importe! il me gêne. Vous le préviendrez de ma part que si jamais 
il ose mettre les pieds en Bosnie, je le fais condamner aux travaux forcés à 
perpétuité!... Je vous ai dit que j'étais d'une jalousie féroce!... allonsl con- 
tinuez votre leçon d'étiquette avec madame la baronne! 

— Zut! répondit Tulipia. 

Et la pauvre enfant courut s'enfermer dans un délicieux boudoir oriental, 
pour y fulminer à son aise contre l'outrecuidance des princes et les mauvais 
procédés des Bezucheux et des Cabassol. — On ne fît pas ce jour-là de prome- 
nade dans les cailloux à marée basse. Toute la population flottante de la ville 
bâilla sur les routes ou sur la plage, en proie à une noire mélancolie. — 
Le diner fut lugubre. La maîtresse d'étiquette parla toute seule, sans que Tu- 
lipia parût écouter ses savantes leçons. 

Le prince ne quitta pas la table, il fit apporter six bouteilles de Champa- 
gne et demanda à Blikendorf de lui apporter un livre en rapport avec la 
situation de son âme. 

— Je ne vois guère que les grands philosophes qui puissent apporter 
quelques soulagements à l'âme... 

— A l'âme malade et meurtrie! acheva le prince. Mais ils endorment le 
malade en même temps que la douleur... Je ne veux pas dormir, je veux 
souffrir... Ah! voilà ce qu'il me faut : Othello, le farouche Othello! 

Tulipia s'était retirée dans sa chambre àlafois furieuse contre le prince et 
enchantée d'avoir un instant de liberté. Elle connaissait Mich, son accès de 
jalousie allait durer aussi longtemps que les bouteilles de Champagne, ensuite 
il dormirait et se réveillerait rasséréné. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



469 



Il fallait profiter de ce moment de tranquillité pour en finir avec Cabassol; 
l'heure approchait, cet obstiné persécuteur devait se trouver au rendez-vous 
derrière le Casino. Tulipia jeta sur ses épaules un manteau sombre, prit un 
de ces larges chapeaux à l'abri desquels on peut braver la pluie et le regard 
des gens de connaissance, et s'enveloppa encore la tête d'un voile épais et 
flottant — Cela fait, à peu près sûre de l'incognito, elle descendit sans bruit 
dans le jardin et marcha vers la plage. 







Promenades sur le sable à marée basse. 



A peine Tulipia eut-elle fait quelques pas, qu'un homme mystérieux la 
rejoignit. Cet homme était Cabassol. 

— Eh bien, monsieur, dit Tulipia, je suis venue, qu'avez-vous à me dire ? 

— Charmante et trop cruelle Tulipia, si de Monaco je vous ai suivie à 
Naples, à Venise, à Lucerne, c'est que... 

— Ne parlons pas de cela, je ne suis plus libre 1 Vous êtes au courani 
de la situation, vous savez que Mien m'adore, sachez de plus qu'il vient 
d'écrire à la grande duchesse de Klakfeld pour lui présenter ses respects et 
ses excuses... Donc, si c'est pour m'offrir votre cœur et me demander le mien, 
inutile de continuer! 

— Mille fois hélas! je vais donc être obligé de garder mon cœur! je suis 
à la fois navré etenchanté, l'amoureux est navré, mais l'ami, si vous voulez 



470 I.A GRANDE MASCARADE PARISIENNE 

me permettre de me dire votre ami, mais l'ami est enchante de voir la belle 
des belles sur le point d'escalader le vieux trône de Bosnie! 

— Alors c'est fini? 

— Non, ce n'est pas fini! Vous me refusez votre cœur, soit, je suis déses- 
péré, mon àme est dévorée par le chagrin, cependant je m'incline et je vous 
demande autre chose 1 

— Quoi donc? fit Tulipia étonnée. 

— Vous allez le savoir!... vous connaissez M Taparel? 

— M e Taparel! fit Tulipia, oui... c'est mon notaire... 

— C'est aussi le mien — Or il avait entre les mains certain album de pho- 
tographies, très précieux pour moi, très curieux peut-être... Il vous l'a mon- 
tré et sans doute parmégarde, vous l'avez emporté... Voilà tout simplement 
ce que je viens vous demander, non pas hélas, votre cœur, je le vois bien, la 
Bosnie le possède tout entier, mais notre album ! 

— Votre album, permettez !... J'ai emporté un album qui m'appartenait... 

— Pardon, qui m'appartenait à moi en qualité de légataire universel, vous 
voyez que je précise, de M. Timoléon Badinard, un cousin millionnaire qui 
m'a légué toute sa fortune sous certaines conditions, pour l'exécution des- 
quelles cet album m'était nécessaire... 

— Je ne sais ce que vous voulez me dire, cet album m'appartenait... 

— Comment, l'album vous appartenait ! l'album de M me Badinard, l'album 
qui renferme les portraits des soixante-dix-sept personnes qui ont causé les 
chagrins conjugaux de mon respectable cousin... 

Pour le coup, Tulipia rougit. 

— Qu'est-ce que vous me racontez-là... mon album... 

— Oui, madame! les soixante-dix-sept portraits que renferme cet album 
sont ceux de vils séducteurs qui, tous, ont plus ou moins fortement compro- 
mis M me Badinard, l'épouse volage de mon infortuné cousin... Oui, oui, oui, 
cela doit vous pénétrer d'horreur, vous si fidèle à la Bosnie, mais c'est la 
vérité... je puis bien vous le dire, puisque vous ne connaissez pas Badinard... 

— Mais si... je l'ai connu... Timoléon Badinard, un vieux rat... 

— Comment! vous avez connu Badinard?... 

— Pas si haut! si quelqu'un vous entendait... Tenez, j'aime mieux tout 
vous avouer, il y a erreur, M me Badinard n'a jamais trompé M. Badinard... 
parce que... l'album m'appartient!... 

— Comment! Comment! Comment! Voulez-vous dire que... 

— Oui, mon ami, dit Tulipia en baissant les yeux, ces soixante-dix-sept 
portraits... VOUA êtes sûrs qu'il y en a soixante-dix-sept? 

— Oui, soixante-dix-sept; allez toujours, je suis suspendu à vos lèvres! 

— Ces suixante-dix-sept portraits sont des souvenirs d'amis à moi. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



471 



— Que dites- vous là! et les dédicaces? 

— De petites galanteries mises par mes amis au bas de leur portrait... 

— Je tombe de mon haut! alors, ils n'ont jamais offensé M. Badinard... 

— Non... si... c'est-à-dire pas dans le sens que vous supposez, ils n'ont 
pas attenté à la tranquillité conjugale de M. Badinard, voilà tout. C'était mon 
album aux sou- ,^~- 4 ^ 

venirs, une fai- . * 

blesse... j'ai tou- 
jours été faible. 

— Quelle ré- 
vélation! s'écria 
Cabassol, quoi 
cetalbumdeM ma 
Badinard pour 
lequel j'avais 
soixante-dix- 
sept vengeances 
à exercer... 
mais, permettez, 
comment se 
trouvait-il en la 
possession de 
M me Badinard...? 

M. Badinard l'a trouvé dans le secrétaire de sa femme... à la vue de ces 
soixante-dix-sept portraits, si compromettants, j'ose le dire, il a cru... 

— Mon ami, ne me perdez pas ! ne m'accablez pas!... j'avoue tout... atten- 
dez, je crois comprendre comment cet album s'est trouvé en la possession de 
M me Badinard, j'ai eu des soupçons quand je me suis aperçue de la disparition 
de mon album, mais maintenant, j'ai une certitude ! M mo Badinard était jalouse, 
elle soupçonnait... ou plutôt elle savait... bref, elle corrompit ma femme de 
chambre et, pour avoir une arme contre moi, pour prouvera son mari que... 
j'avais des faiblesses... elle fit enlever mon album aux souvenirs! 

— Je commence à comprendre, murmura Cabassol. 

— Elle comptait donc se servir de mon album, si compromettant, vous 
venez de le dire, pour détacher de moi M. Badinard, mais les choses ont tourné 
contre elle, M. Badinard ayant découvert l'album dans la chambre de sa 
femme, en a conclu que les soixante-dix-sept personnages photographiés 
avaient attenté à son honneur conjugal!... 

— Je suis confondu ! Quelle catastrophe ! Vous ne pouvez pas vous douter 




W — v 

Séchage sur la plage. 



472 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



de la quantité d'événements et de malheurs qui ont découlé de cette erreur de 
M. Badinard! Non, vous ne pouvez vous en douter! Il faut absolument que 
vous fassiez ces aveux par-devant notaire... 

— Par-devant notaire ! s'écria Tulipia terrifiée. 

— Il le faut... c'est indispensable, allons bien vite trouver M* Taparel, le 
notaire de la succession Badinard. 

— Ah ! mon Dieu, il faudra répéter tout cela devant Taparel? 

— Il faudra dire tout! et même signer vos déclarations! 

— Hélas! fit Tulipia, je suis cruellement punie d'avoir poussé le culte des 
souvenirs, jusqu'à collectionner les photographies de mes erreurs!... 

— Croyez bien, madame, que je regrette amèrement de ne pas figurer 
dans la collection... je le regretterai toute ma vie... mais il nous faut l'album... 
ce malencontreux album... Ne craignez rien, il vous sera fidèlement restitué, 
dès que les affaires de la succession Badinard seront arrangées... Je vous 
demande, je vous supplie de nous le donner dès ce soir!... 

— Je vais aller le chercher, car j'ai hâte d'être tranquille... 

— Je vais vous accompagner jusqu'à votre villa, et quand vous aurez l'al- 
bum, nous irons tout dire à M e Taparel! 

Tulipia cacha soigneusement sa figure sous les plis d'une mantille épaisse 
et prit le bras que lui offrait Gabassol. Le trajet se fit en silence. Gabassol, 
encore sous le coup de la révélation inattendue qu'il venait d'arracher à Tu- 
lipia, trouva à peine quelques médiocres galanteries à dire à celle dont il tenait 
enfin le bras sous le sien. 

Tulipia le laissa sous un arbre et revint cinq minutes après, tenant enfin 
sous son manteau l'album, cause de tant d'événements. 

— Enfin, nous le tenons! fit notre ami avec un soupir de soulagement, 
courons vite trouver M e Taparel! 

A l'hôtel, M 6 Taparel était couché et dormait d'un sommeil hanté par le 
souvenir de Tulipia et bourrelé par le remords, Cabassol entra sans façon dans 
la chambre du notaire et lui frappa sur l'épaule. 

M 8 Taparel ouvrit brusquement les yeux. 

— Elle! balbutia le notaire en regardant Tulipia avec une stupéfaction 
voisine du complet ahurissement, elle!... 

— Inutile de vous frotter les yeux, dit Gabassol, vous ne rêvez pas... 
quand vous saurez ce qui me fait introduire, au mépris des vulgaires conve- 
nances, M me Tulipia dans votre chambre, vous bondirez d'étonnement... 

— Grand Dieu!... je ne me permettrai pas de bondir, les convenances 
me l'interdiraient... mais dites vite-!... 

Ceet de la bouche de M me Balagny, que vous allez entendre les éton- 
nantes rév •ations qui m'ont, tout à l'heure, sur la plage, pétrifié de surprise!... 



LA GftANDE MASCARADE PARISIENNE 




Liv. 60. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



475 



— Prenez un siège, et parlez! prononça M c Taparel avec solenni'é. 

— Je n'oserai jamais... dit Tulipia. 

— M Taparel, reprit Gabassol, faites appel d'avance à tout votre sang- 
froid, revètissez votre cœur d'un triple airain! M" Taparel, en ce moment, 
vous êtes plus qu'un notaire, vous êtes un confesseur! 

— C'est cela, dit Tulipia, vous êtes un confesseur!... 

— Vous m'épouvantez! fît M" Taparel. 

— M« Taparel, reprit Gabassol, êtes-vous prêt?., avez-vous dépouillé 
l'homme privé et vous sentez-vous bien maintenant notaire et rien que notaire? 

— Je m'accuse, dit Tulipia, d'avoir été faible... 

— Je le sais, dit le notaire. 

— Pardon, fit Cabassol, comme 
homme privé vous pouvez le sa- 
voir, mais comme notaire vous 
devriez l'ignorer... d'ailleurs, 
vous ne savez pas jusqu'à quel 
point madame a poussé la fai- 

-- . vous allez voir... 

— J'ai été faible, très faible, 
trop faible !...• je... 

— Je vois que je dois venir à 
votre secours, dit Cabassol — ma- 
dame a été faible, c'est entendu, 
entre autres faiblesse?, elle avait 
celle de la photographie, mon Dieu! je ne saurais l'en blâmer ; poussant 
au plus haut degré le culte de l'amitié, elle aimait à conserver pour les 
revoir de temps en temps, les petits cartons sur lesquels les collaborateurs 
du soleil avaient fixé, avec ou sans retouches, les traits aimables des person- 
nes chères à son cœur. Vous me comprenez? 

— Non. 

— Tous comprendrez tout à l'heure... Ce? photographies de se? ami? 
M mP Tulipia les avait réunies dans un album coquet de... 

— Je comprends de moin? en moins... laissons l'album aux souvenirs de 
M ne deBalagny et parlons de l'album de la succession Badinard 

— perspicacité notariale! tu n'es qu'un mot!... Vous ne devinez pas? 
N<>n?... Eh bien, sachez donc que l'album Badinard et celui de M mp de Ba- 
lagnyj ne sont qu'un seul et même album!... M mc Tulipia vient de m'en faire 
l'aveu, .ces portraits ne compromettent d'autre personne qu'elle et M. Ba- 
dinard n'avait aucune vengeance à tirer des originaux! 

M e Taparel p< >u-sa des exclamations entrecoupées et se livra pour exprimer 




M* Taparel ouvrit les yeux. 




sa stupéfaction, à une pantomime des plus animées — Cabassol continuant la 
confession de Tulipia, mit le digne notaire au courant des événements, pen- 
dant que Tulipia cherchait à prendre l'attitude éplorée et touchante d'une 
Madeleine en proie à un repentir qui n'exclut pas la coquetterie. 

— M me Tulipia touchée par la grâce, nous rapporte l'album, acheva Ga- 
bassol, et j'ai promis en votre nom une absolution complète. 

— Ouf! lit le notaire, l'émotion me suffoque!... une pareille erreur!... c'est 
un fait inouï dans les annales du notariat... Savez-vous, madame, savez-vous 
bien quelles conséquences terribles a fatalement amenées l'erreur de M. Badi- 
nard, erreur dont toute la faute retombe sur vous?... Savez-vous que nous 
avons poursuivi de notre vengeance de simples innocents, de braves gens qui 
jamais n'avaient causé la moindre petite brèche à l'honneur conjugal de feu 
Badinard?... Savez-vous... 

— N'en parlons plus, j'ai promis l'absolution, dit Cabassol, remercions 
madame au contraire, de nous avoir arrêtés dans l'œuvre de vengeance que 
nous poursuivions!... et félicitons aussi M e Taparel, notaire fragile, d'avoir été 
en quelque sorte l'instrument providentiel de la découverte ! sans vous, sans 
votre bonne pensée de... communiquer notre album à madame, je... faisais 
de nouveaux malheurs! 

— Madame, dit enfin M Taparel, soyez tranquille, cet album vous sera 
restitué I laissez-le entre nos mains, je vous prie, jusqu'à la fin de la liquida- 
tion de la succession Badinard... 

— Ma foi, gardez-le, je n'y tiens plus guère, répondit Tulipia... vous com- 
prenez, dans ma nouvelle situation, il pourrait devenir gênant!... j'aime autant 
qu'il soit en dépôt chez vous. 

— Ah! fit Cabassol, qui feuilletait l'album après lequel il avait tant couru 
depuis six mois, heureusement, grand Dieu, que nous savons à quoi nous en 
tenir... Voyez donc, cher monsieur Taparel! 

Et il indiqua du doigt au notaire une des dernières photographies de 
l'album. 

— Mon portrait! s'écria M e Taparel en prenant subitement la rougeur du 
homard après la cuisson. 

— Et maintenant, chère madame, reprit Cabassol, voulez-vous avoir l'obli- 
geance d'écrire les quelques lignes que je vais vous dicter... 

Je soussignée, 

Ayant appris qu'un album dans lequel f avais réuni les photographies de 

quelques amis, était tombé par suite d'une erreur déplorable, entre les mains de 

M. Timoléon Badinard et avait causé dans le mér,a/je dudit sieur, un trouble 

sérieux, revendique solennellement par ces présentes la propriété dudit album et 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



477 



proclame la parfaite innocence de M me Badinard mise, bien à tort, en doute, par 
feu Timoléon Badinard. 

Fait à Dieppe, le... en présence de M e Taparel, notaire à Paris, qui atteste 
l'authenticité de ma signature. 

Tulipia achevait de parapher lorsqu'un coup violent frappé à la porte la 
fit tressaillir. 

•— Aïe! c'est le prince! s'écria Tulipia... 




Séance de philosophie. 



— N'entrez pas ! cria M e Taparel. 

La porte venait de s'ouvrir et un homme était debout sur le seuil. 

— L'Américain ! s'écria Gabassol. 

— Je vous retrouve enfin, dit gravement Palamède en s'adressant à Ca- 
bassol. Eh bien, et Lucrezia, la pauvre Lucrezia qui gémit en attendant que 
vous fassiez honneur à votre signature?... 

— Hélas, répondit Gabassol, je crains d'être obligé de la laisser gémir 
encore longtemps... 

— Et votre promesse de mariage? vous rappelez-vous : à première réqui- 
sition, je m'engage à épouser M lle Lucrezia Bloomsbig... 



478 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



— Faites-la protester. 

— C'est votre dernier mot? 

— Oui, cher monsieur Palamède! 

— C'est bien, dit Palamède, dous avons des tribunaux, nous plaiderons, 
el nous obtiendrons des dommages et intérêts... songez-y! 

— Un instant, dit Tulipia à Cabassol, vous souvenez-vous de notre excur 
BioD au Vésuve et de la souscription au profit des indigents de la Calabre? 

— Si je m'en souviens! ô Tulipia! vous portiez en descendant un costume 
de pêcheur napolitain, qui m'a révélé des lignes et des contours qui sont 
restés gravés dans mon cœur... 

— Eh bien, vous vous souvenez que pour obvier à la légèreté, de ce cos- 
iime napolitain, mon prince avait volé à nos voleurs un ulster volé la veillo- 
à d'autres voyageurs? 

— Je m'en souviens! 

— Eh bien, cet ulster était probablement celui de ce monsieur, Car j'ai 
trouvé dans une poche un petit écrit ainsi conçu : je soussigné, etc., à pre- 
mière réquisition, je m'engage à épouser miss Lucrezia, etc. 

— Aïe! fit Palamède avec une forte grimace. 

— Et. ce billet, demanda Cabassol, qu'en avez-vous fait? 

— Le voici! dit Tulipia en tirant de sa poche un papier qu'elle alluma à 
la bougie. 

— Allons dit Palamède avec le plus grand flegme, négociations inutiles, 
je vois que miss Lucrezia va encore me rester cette fois-ci... By godl que va 
penser de moi la grande agence de mariages transatlantiques! depuis dix ans 
que je voyage pour elle, c'est la première fois que j'opère si difficilement le 
placement de nos clientes... Je suis déshonoré! 

— Je regrette infiniment, cher monsieur Palamède, de vous causer cette 
petite déconvenue, mais tranquillisez-vous, je ne doute pas que vous ne 
trouviez bientôt à placer M lle Lucrezia avantageusement! 

— Affaire manquée ! je suis deshonoré, vous dis-je! et ce ne serait rien 
si je ne perdais pas ma prime... du moment où je n'ai pas opéré le place- 
ment de miss Lucrezia dans le temps voulu, l'agence paye une indemnité et 
naturellement, je ne touche aucune prime... Une idée!... Si j'épousais moi 

même? je sauverais la prime C'est cela, j'épouse miss Lucrezia! ail 

fight\ 

— Allrightl fit Cabassol, el tous mes compliments I Hurrah! 

— Bonsoir et -ans rancune! dit Palamède, je vais avertir tout de suite 
mis= Luerezia, von- -ave/., -i vous changiez d'avis d'ici demain, nous habi- 
tons aussi cet hôtel, au même étage n° 31... 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



479 



— Présentez tous mes compliments à miss Lucrezia et agréez tous les 
souhaits que je forme pour votre bonheur à tous deux! 

Pâlamède salua et sortit. 

— Je me sauve aussi, dit Tulipia, enchantée de vous avoir rendu ce petit 
service... je compte sur votre discrétion! 

Le prince ne s'était pas même aperçu du départ de Tulipia. — Tout entier 
à sa lutte contre les soupçons jaloux, le jeune et séduisant Michel de Bosnie 
entamait sa troisième bouteille de Champagne, en tête à tête avec Blikèndorf. 




Et la pauvre Lucrezia qui gémit en attendant que vous fassiez honneur à votre signature ! 



Le bon précepteur aidait son élève dans sa lutte, il lui prodiguait les conso- 
lations de la pure philosophie et altéré par ses discours, terminait, lui, sa 
troisième bouteille. 

— Eh bien, mon petitMich, dit Tulipia, ètes-vous encore jaloux, méchant? 

— Non, ô Tulipia, j'avais tort, vous êtes délicieuse ! je ne suis plus jaloux 
de ce M. de la Fricottière qui a osé aspirer à votre main... 

— Soyez tranquille, je le rembarrerais solidement s'il se permettait de 
se représenter sous mes yeux... 

— C'est bien, je lui pardonne, oublions-le!... Voyons, Tulipia, laites 
venir votre maîtresse d'étiquette pour que je l'interroge sur vos progrès? 

L'ancienne dame d'honneur de la grande duchesse de Klakfeld exécuta en 



entrant dans Le grand salon la plus ooble révérence sans s'offusquer des bou- 
teilles de Champagne Rangées en bataille sur un guéridon. 

— Madame la baronne, dit Le prince, je vous ai priée de venir pour vous 
demander si vous êtes satisfaite des progrès de madame? 

— Très satisfaite! répondit la dame d'honneur, madame avait des dispo- 
sitions évidentes que mes leçons ont bien vite développées... madame était 
née pour faire l'ornement des cours... elle avait l'intuition! 

— Très bien !... Et les quatorze manières de faire les révérences de petite 
cérémonie? 

— Madame les a répétées ce matin encore, elle tient les révérences de petite 
cérémonie. 

— Et les dix-huit révérences de grande cérémonie? les révérences de gala? 

— Elles vont admirablement... Il n'y a qu'une seule chose que je me per- 
mettrai de reprocher à madame... une chose capitale! 

— Quoi donc? 

— Madame a conservé, dans la conversation, certains tours, certaines ex- 
pressions dont le purisme de la cour s'effaroucherait peut-être, madame dit 
souvent flûte ou même zut ! 

— En effet, dit le prince, mais c'est moins important que vous ne pensez, 
le parti rétrograde de la vieille cour s'en offusquerait peut-être, mais la jeune 
cour admettra parfaitement ces interjections... 

— Et puis, en Bosnie, fit Tulipia, ils ne comprendront pas exactement, 
vous pourrez dire que ça signifie : Juste ciel! 

— Très bien! s'écria le prince, madame la baronne, continuez vos leçons, 
dans huit jours nous partons pour la Bosnie, il est temps que j'essaye de 
fléchir mon auguste père... 

— Et en passant par Paris, dit Blikcndorf, nous traiterons d un léger em- 
prunt — grâce à mon habileté, j'ai obtenu de bonnes conditions... dix-huit 
pour cent et des renouvellements possibles!... 

— Ne nous laissons pas abattre par les coups de l'adversité! disait pendant 
ce temps Gabassol, allons à Paris, et liquidons!... j'ai hâte de réparer nos 
torts envers M m " Badinard si cruellement outragée! 



1 
] 




LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



UN PROCES 



HORRIBLEMENT SCANDALEUX 



665-82 — IMPRIMERIE D. EARD1N ET C e , A SAINT-GERMAIN. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



UN PEOOB8 
HORRIBLEMENT SCANDALEUX 



TEXTE ET DESSINS 



^. ROBIDA 




PARIS 

LIBRAIRIE ILLUSTRÉE ! LIBRAIRIE M. DREYFOUS 



7, RUE DU CROISSANT. 



FAUBOURG MONTMARTRE, 1 3. 



LA GRANDE MASCARADE F^RISIENNF 




Grand émoi au Palais de justice. 



QUATRIÈME PARTIE 



UN PROCÈS HORRIBLEMENT SCANDALEUX 



Affaire Badinard contre Cabassol. — Où l'on fait connaissance avec M" Mitaine, 
avoué de M mt Badinard. 



Le train du lundi soir ramenant de Dieppe à Paris deux ou trois cents 
maris enchantés de leur excursion dominicale à la plage embellie par mes- 
dames leurs épouses, contenait dans les flancs d'un de ses compartiments 
de première portant l'étiquette caisse louée, deux hommes littéralement 
accablés sous le poids des chagrins les plus amers. 
Liv. 61. 



«82 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



Enfoncés chacun dans un des coins du susdit compartiment — qu'ils 
avaient retenu pour cacher leur douleur à tous les yeux — ils regardaient 
d'un œil morne et fixe les valises et les parapluies déposés dans le filet, 
comme pour prendre ces objets insensibles à témoin de l'effroyable férocité 
du sort à l'égard de leurs propriétaires. 

Tandis que tous les maris, dans le train,' paraissaient se réjouir, les uns 
pour le jour passé près de leur femme, et les autres pour les six journées 
de la semaine à passer encore loin d'elle, les deux voyageurs du comparti- 
ment retenu songeaient, en proie aux plus noires préoccupations. 

Ces deux voyageurs, on les a reconnus sans doute, étaient notre héros 
Antony Cabassol et M e Taparel, à la fois son ami, son notaire et son complice. 

La découverte de la véritable propriétaire de l'album aux soixante-dix- 
sept photographies les avait atterrés! Sans une minute de retard ils avaient 
quitté la ville, où cette révélation les avait foudroyés, pour revenir en toute 
hâte aviser à Paris à la conduite à tenir. 

Ils arrivèrent à la gare Saint-Lazare sans avoir prononcé une parole. 
Les deux ou trois cents maris, leurs compagnons de route, se dispersèrent, 
les uns pour courir à leurs affaires, les autres pour aller déjeuner avec 
des dames répondant aux noms les moins sérieux du calendrier, et disposées 
à faire le possible pour adoucir l'amertume de3 séparations conjugales 
momentanées. 

Gabassol et M c Taparel prirent silencieusement un fiacre et descendirent 
silencieusement à la porte de l'étude. Tous deux gagnèrent le cabinet 
notarial et se laissèrent tomber chacun dans un fauteuil. 

— C'en est donc fait ! murmura Cabassol. 

— C'en est donc fait! répéta M e Taparel. 
— Qu'est-ce qui est fait? s'écria, terrifié, M. Miradoux quilesavait suivis. 

— C'est fini ! fit M Taparel. 

— C'est fini! répéta tragiquement Cabassol. 

— Qu'est-ce qui est fini? redemanda Miradoux. 

— L'affaire Badinard ! répondirent à la fois les deux hommes. 

— Comment cela? fit Miradoux; en si peu de temps, auriez-vous achevé 
de venger feu Badinard de ses soixante-dix-sept ennemis de l'album? 

— Non! répondirent Cabassol et Taparel, il n'est plus question d album 
ni de vengeances; les soixante-dix-sept individus do l'album peuvent dormir 
tranquilles, personne ne songera plus à troubler leur félicité conjugale ou 
extra-ce:) jugale! Qu'ils vivent en paix! 

— Alors vous renoncez à accomplir les volontés de M. Badinard? 

— Si j'y renonce! s'écria Cabassol. 

— S'il y renonce ! s'écria M c Taparel. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



483 



— Sachez donc, reprit Cubassol, que je n'ai plus de vengeances à exercer 
parce qu'une révélation extraordinaire nous a été faite, parce que nous avons 
acquis la preuve que la pauvre M mc Badinard avait été affreusement calomniée 
par son mari, parce que cette dame infortunée n'a jamais été coupable ; en 
un mot parce que l'album aux soixante-dix-sept photographies compromet- 
tantes ne lui a jamais appartenu 1 




Qu'elle reste seule avec son prince I 



— Est-il possible ! exclama Miradoux. 

_ Oui mon ami, oui! voilà quinze mois que nous errons! quinze mois 
que nous persécutons des innocents, que nous nous efforçons de faire de la 
peine à des gens qui n'ont jamais compromis M»« Badinard 1 Au lieu d'être 
les exécuteurs fidèles de légitimes vengeances, nous sommes presque des 

criminels! 

— Quel abîme! gémit l'honnête W Taparel. 



434 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



— Oui, M"* Badinard était innocente; oui, le cruel Badinard l'a calom- 
nie. L'album était tout amplement le musée des souvenirs d'une cocotte 
perfide, l'album et les soixante-dix-sept photographies appartenaient à 
TulipiaBalagny! 

Miradoux courut chercher un troisième fauteuil, l'amena devant la table 
et se laissa tomber, accablé lui aussi par cette révélation. 

Enfin, dit-il après avoir pendant quelques minutes serré sa tête entre 

ses mains; enfui, que reste-t-il à faire? 

— Liquidation ! gémit M c Taparel. 
Liquidation rapide et complète ! acheva Gabassol. Je suis un homme 

d'honneur, messieurs, et puisqu'il nous est maintenant prouvé que M me Badi- 
nard n'était pas coupable, je considère le testament par lequel M. Badinard 
me léguait ses millions et ses soixante-dix-sept vengeances, comme absolu- 
ment nul, et je suis prêt à renoncer à la succession ! 

Bravo, jeune homme, je n'en attendais pas moins de vous, fit M e Ta- 
parel eh secouant la main de Cabassol. 

— Donc, nous allons liquider, dit Miradoux, il nous faut d'abord avertir 
M me Badinard. 

Où est-elle, cette pauvre et innocente dame? demanda Gabassol. 

Après la mort de son mari, elle est allée habiter une jolie propriété 

qu'elle possède aux environs de Fontainebleau ; elle vit fort retirée, dit- 
on, et assez tristement malgré la fortune rondelette qu'elle possédait en 
propre... 

— Pauvre dame! l'avoir crue coupable... soixante-dix-sept photogra- 
phies!... Quelle horreur! Jamais je n'oserai me présenter devant elle!... 

— Elle a laissé à Paris un chargé de pouvoirs, M e Mitaine, avoué près 
le tribunal civil. 

— Écrivez à M e Mitaine, reprit Gabassol, dites-lui la vérité, toute la 
vérité. Chargez-le de présenter à M me Badinard l'expression de mes remords 
et informez-le que je renonce au bénéfice du testament de feu Badinard... 

— C'est entendu, fit M e Taparel, je vais demander une entrevue à 
M e Mitaine. 

Cabassol donna encore quelques instructions au digne notaire et quitta 
ensuite l'étude, soulagé d'un grand poids. En se promenant sur le boulevard 
pour achever de dissiper l'affreuse migraine que ses tracas d'héritier lu 
avaient suscitée, il eut la bonne fortune de se jeter à travers Bezucheux de 
la Fricottière fils, qui errait, le nez baissé, avec une mélancolie visible, en 
compagnie de ses quatre inséparables, Lacostade, Bisseco, Pontbuzaud et 
Saint-Tropez. 

— Comment, revenus aussi! s'écria Cabassol. 



A GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



485 



— Oui, mon ami, revenus aussi, répondit Bezucheux, le train des maris 
a ramené cinq célibataires bien éprouvés... Tulipia va partir pour la Bosnie ; 
Tu comprends que nous ne pouvions rester sans elle sur les galets de Dieppe, 
ces galets qui ont été foulés par elle moins cruellement que nos pauvres 
cœurs! 




Amende honorable à M mo Badinard. 

Nous sommes revenus pour nous étourdir, qu'elle reste seule avec son 

prince ! dirent en chœur Lacostade, Pontbuzaud, Saint-Tropez et Bisseco. 

— Étourdissons-nous! murmura mélancoliquement Gabassol. 

Pendant que Gabassol et ses amis ouvraient une discussion sur les moyens 
à employer pour dissiper les soucis moroses; M Tarparel prévenait le man- 
dataire de M rae Badinard du changement apporté dans l'affaire de la succes- 
sion, par la révélation de Tulipia. 



Mon cher maître Mitaine, 



Une grande nouvelle ! L'album aux soixante-dix-sept portraits compromettants 
n'appartenait pas à M me Badinard, mais bien à une hétaïre du demi-monde, dont 
je ne saurais stigmatiser trop cruellement la légèreté coupable. M™ Badinard n'a 



4S6 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



jamais été compromise, du haut du ciel sa demeure actuelle, teu Badinard doit 
regretter ses injurieux soupçons! 

.M. Cabassol, le légataire universel de feu Badinard, après avoir exécuté déjà 
quelques-unes des 77 vengeances imposées par le testament de mon client, s'est 
arrêté brusquement dans sa tâche. 11 n'hésite pas, il renonce au bénéfice de ce tes- 
tament basé sur une erreur du testateur. 

Informez-en, je vous prie, madame Badinard, et dites-lui combien nous sommes 
heureux de voir son innocence éclater au grand jour. 

Muni de tous les pouvoirs de M. Cabassol, je viens vous demander une entrevue, 
à l'heure que vous jugerez convenable, dans mon étude ou dans la vôtre, pour que 
nous arrêtions ensemble les bases d'une transaction amiable et discrète, qui per- 
mettrait à M. Cabassol de réparer dans une certaine mesure ses torts envers les 
personnes injustement soupçonnées par feu Badinard, et qui en môme temps 
remettrait tous ayant droits en possession du reste de l'héritage. 

Je ne doute pas, mon cher maître, qu'en présence du beau trait de désintéresse- 
ment de M. Cabassol, vous ne partagiez mon admiration pour ce jeune homme, 
et j'attends votre réponse. 

Agréez, je vous prie, l'assurance de ma haute considération, 

Tapahel. 

La réponse ne se fit pas attendre, le liquidateur de la succession Badinard 
reçut le lendemain, à la première poste, la lettre suivante: 

Mon cher maître, 

Personne, n'en doutez pas, ne professe plus d'admiration que moi pour l'héroïque 
désintéressement de M. Cabassol, votre client; personne n'est plus disposé que 
votre serviteur à s'incliner devant un trait digne de la morale en actions ! 

Hais les affaires sont les affaires! 

Vous vous souvenez que, par un premier testament, feu Badinard avaitlégué toute 
sa fortune à la dame Badinard son épouse; ce testament a été annulé par celui qui 
instituait M. Cabassol légataire universel de la fortune et des vengeances de M. Ba- 
dinard. Or, si comme vous le reconnaissez, ma cliente M mc Badinard a été victime 
d'une erreur, le second testament qui l'injurie si gravement doit être déclaré caduc 
et toute la succession doit revenir à ma cliente suivant les termes et dispositions 
du premier testament. 

Cela est parfaitement limpide. En conséquence, j'ai l'honneur de vous prévenir 
que je rejette au nom de ma cliente toute proposition de transaction et que 
j'intente dès ce jour, à M. Antony Cabassol, un procès en nullité de testament et en 
captation d'héritage, devant le tribunal civil de la Seine. 

Daignez agréer, mon cher maître, l'hommage de ma considération la plus 
distinguée. 

Mitaine. 

A la lecture de cette déclaration de guerre, M e Taparel tomba foudroyé 
dans son fauteuil. Il s'attendait à des démonstrations d'un étonnement admi- 
ratif, à des exclamations, à de chauds remerciements et voilà que le man- 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



487 



dataire de M me Badinard répondait à des propositions de restitution bé- 
névole parla menace d'un procès rigoureux! 

— C'est abominable ! s'écria-l-il enfin en retrouvant assez de forces pour 
donner un grand coup de poing sur son bureau, allons trouver cet implacable 
Mitaine ! 

Et saisissant son chapeau, il traversa son étude comme un ouragan pour 
se rendre rue Dauphine, à l'étude de l'avoué. 

L'élude de M e Mitaine répondait bien à l'idée que l'on peut se faire d'un 
antre de la chicane ; elle 
était située au deuxième 
étage, au fond de la deu- 
xième cour d'une vieille 
et sombre maison. Après 
un escalier sale et som- 
bre, on rencontrait une 
porte sombre et sale 
portant sur une plaque 
de cuivre les mots : 

JULES MITAINE 

AVOUÉ 
Près le tribunal civil de la Seine. 
Tournez le bouton S.V.P. 



M e Taparel tourna 
le boulon. Une demi- 
douzaine de clercs, cour- 
bés devant les fenêtres 
d'une grande pièce som- 
bre, paperassaient avec fureur; l'un d'eux leva la tête, mit sa plume entre 
ses dents et daigna recevoir le visiteur. 

— Maître Mitaine e3t chez lui? demanda M Taparel. 

— Il est au Palais 1 répondit le clerc. 

— Au Palais, déjà! s'écria le notaire. 

— Affaire urgente ! 

— Affaire urgente! j'ai besoin de le voir pour une affaire urgente aussi... 
je suis M e Taparel. 

— Ah! monsieur, justement M Mitaine est allé au Palais pour entamer 
Bans relard l'affaire Badinard contre Gabassol. 

— Déjà ! s'écria M e Taparel. 

— Oui, monsieur, et vous voyez, nous sommes tous occupés pour Badi- 




Les cœurs de Bezucheux, Laoostade et entres foulés par Tulipia. 



488 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



iiaitl contre Gahassol : mémoire aux juges pour M me Badinard, requêtes, si- 
gnifications, assignations et autres menues pièces de procédure. 

— M e Mitaine ne perd pas de temps! dit amèrement M° Taparcl, mais 
j'espère encore arrêter tout cela ; envoyez, s'il vous plait, quelqu'un au Palais 
pour avertir M° Mitaine de ma présence ici, et pour le prier de venir conférer 
un instant avec moi, avant de passer outre. 

Un clerc s'empressa de courir chercher M* Mitaine au greffe du tribunal . 
civil. Ce fut l'affaire d'une demi-heure, M Mitaine arriva bientôt sur les pas 
de sod clerc. 

C'était un homme d'une cinquantaine d'années, au profil anguleux et 
chafouin, aux yeux très mobiles clignotant derrière un lorgnon à verres 
bleus, à cheval sur un nez presque malicieux ; sa bouche pincée et ses pom- 
mettes saillantes étaient encadrées de longs favoris beurre frais reliés à une 
chevelure de la même couleur, disposée avec des prétentions à l'élégance. 

11 aborda M* Taparel avec de chaleureuses poignées de main et l'entraîna 
dans son cabinet. 

— Enchanté, cher maître, de l'honneur de votre visite ! dit-il, comme je 
vous l'avais annoncé, je m'occupais de notre affaire, j'étais allé au Palais 
pour... 

— C'est aller un peu vite en besogne, et vous auriez pu me voir avant de 
commencer le feu. Voyons! est-il possible que vous songiez sérieusement à 
nous attaquer devant le tribunal civil, quand mon client, de lui-même, vient 
renoncer à la succession de M. Badinard... 

— Comme homme, j'admire ce beau trait, mais comme avoué je ne dois 
pas me laisser arrêter par des raisons sentimentales ! Mandataire de M m9 Badi- 
nard, je ne vois qu'une chose : feu Badinard, obsédé par d'injurieux soup- 
çons contre la dame son épouse, lègue par un testament que je qualifierai 
seulement d'étrange et de bizarre, sa fortune à un parent éloigné, à la condi- 
tion expresse que ce jeune homme le vengera de 77 personnes qu'il accu c e 
d'avoir compromis la dame son épouse. Le legs était subordonné à l'exécu- 
tion de ces vengeances, puisque, dans un dernier paragraphe, feu Badinard 
dit qu'en cas de non-exécution dans un certain délai, toute sa fortune servira 
à l'édification « dans un endroit sain et désert, d'un Refuge pour les maris 
maltraités par le sort. » 

— C'est vrai, dit Je notaire. 

— Donc puisque, par suite de la découverte de l'innocence absolue de 
M mc Badinard, le légataire de feu Badinard reconnaît n'avoir aucune ven- 
geance à exercer, le legs fait par M. Badinard tombe de lui-même. — 11 en 
est de même de la disposition de feu Badinard pour le cas où les vengeances 
imposées ne pourraient être exercées, — feu Badinard n'ayant pas eu de 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 




Liv. 62. 



M" Jules Mitaine, avoué de M" Badinard. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 491 



déboires conjugaux, n'a pas à faire élever de « Refuge pour les maris 
maltraités par le sort. » C'est limpide 1 trouvez-vous mon raisonnement 
limpide ? 

— Parfaitement, mais... 

— Je n'ai pas fini. Ce testament étrange et injurieux annulé, le précédent 
testament, par lequel feu Badinard léguait tous ses biens à son épouse, 
reprend toute sa force... 

— Parfaitement, mais... 

— Attendez! or, pendant quinze mois M. Cabassol a été en possession de 
la succession, il a usé, dépensé... 

— Beaucoup ! fit le notaire, je pourrais dire énormément! mais ce sont 
des dépenses pieuses, faites uniquement dans le but d'exécuter promptement 
les volontés du testateur. En ma qualité d'exé- 
cuteur testamentaire, j'avais pour instruction 
de feu Badinard de fournir toutes les som- 
mes nécessaires à la prompte réalisation des 
soixante-dix-sept vengeances... 

— Comme mandataire de ma cliente je 
proteste contre ces dépenses. M m * Badinard 
reconnue innocente, doit être remise en pos- 
session de tous les capitaux provenant de la 
succession, c'est limpide ! 

— Non ! S'écria M e Taparel. Beiucheux accablé par le chagrin. 

— Pardon, la limpidité de mon raisonne- 
ment n'est pas discutable ! Je reprends... M me Badinard reconnue innocente, 
doit être remise en possession, etc., plus les intérêts depuis quinze mois... 

— Par exemple ! 

— Rien de plus juste ! je suis sûr que le tribunal abondera dans mon 
sens... plus... 

— Encore I 

— - Naturellement! plus les dommages et intérêts qu'il plaira au tribunal 
de nous accorder et que moi, avoué, mandataire de M me Badinard, j'évalue 
très modestement à la somme de trois cent cinquante mille francs, et ce, sous 
les plus expresses réserves de tous nos droits à indemnités non prévues encore. 

— Trois cent cinquante mille francs de dommages et intérêts ! s'écria 
M e Taparel, mais c'est odieux!... Mon client a montré la plus entière bonne 
foi; s'il a accepté le legs de feu Badinard, c'était avec l'intention de remplir 
convenablement les conditions à lui imposées. Il reconnaît l'erreur du testa- 
ment, mais il ne doit pas en être rendu responsable puisqu'elle est du fait 
du testateur, M. Badinard? Cela aussi est limpide? 




492 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



— Le tribunal appréciera. Mon cher maître, l'affaire est entamée, nous 
allons avoir un joli petit procès Badinard contre Gabassol. Gaptation d'héri- 
tage, nullité de testament, etc., etc.. 

— Voyons! ne pourrait-on pas transiger? il n'est pas possible que vous 
soyez assez... 

— Oh! aucune transaction n'est possible. Nos droits sont limpides, le 
tribunal ne peut manquer de faire droit à de si légitimes revendications! 

M* Taparel partit furieux. Cabassol prévenu déjà par ministère d'huis- 
sier, l'attendait chez lui, accablé parées nouveaux soucis. 

— Plaidons, puisqu'ils le veulent ! s'écria M e Taparel, vous allez constituer 
avoué et réclamer six cent mille francs de dommages et intérêts pour les 
dérangements et tracas occasionnés par les obligations à vous imposées inuti- 
lement par feu Badinard! 




Ouverture des hostilités. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



493 



II 



Comment Cabassol devint le lion du Jour et occupa violemment toutes les âmes tendres 
et sentimentales de l'Europe civilisée. — Inquiétudes masculines. — La vendetta 
modèle. 




Ames tendres inquiètes pour Cabassol. 



Dans son étude de la rue Dauphine, M e Jules Mitaine, avoué près le 
tribunal civil de la Seine, se frottait joyeusement les mains. Il arpentait son 
cabinet, regardait ses cartons avec amour, 
contemplait d'un air attendri sa bibliothèque 
bondée de ses chers auteurs, du poétique Re- 
cueil des lois et arrêts, et des suaves Annales 
des tribunaux civils; de temps à autre, sans 
interrompre sa promenade, il se serrait d'un 
geste sec dans sa redingote étroitement bou- 
tonnée, et passait sa main dans ses longs fa- 
voris jaunes. 

M e Mitaine, depuis la veille, se trouvait le plus heureux des avoués I Enfin, 
voilà qui allait le reposer des broutilles qu'il plaidait depuis vingt ans, pour 
sa très grande mortification, pour le très grand ennui des juges et pour le 
bien plus considérable ennui et la beaucoup plus colossale mortification des 
malheureux plaideurs; voilà qui allait le reposer délicieusement de la répu- 
gnante vulgarité des menues affaires contentieuses , son lot depuis tant 
d'années! 

En pensant à ces menues af- 
faires contentieuses, si platement 
vulgaires, M e Mitaine contractait 
ses lèvres et faisait une moue qui 
exprimait clairement un énorme et 
suprême dégoût. Songez donc, de 
malheureuses affaires où il s'agis- 
sait de cinq ou six mille francs en 
moyenne, qui rapportaient à peine 
cette petite somme à partager en- 
tre l'État , deux avoués et deux 
huissiers, et ce, après des mois de 
chicanes et de plaidoiries assommantes pour tout le monde! Pouah ! 

Parlez-lui, à ce bon M e Jules Mitaine, avoué près le tribunal civil de la 
Seine, parlez-lui de l'affaire Badinard contre Cabassol! A la bonne heure I 




Ame tendre inquiète pour Cabassol. 



494 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



Elle avait tout pour elle, cette affaire Badinard contre Cabassol, toutes les 
séductions, elle les avait! Celait à l'aire battre le cœur de tous les avoués 
de France, de Navarre et des pays circonvoisins! Quelle belle et opulente 
affaire 1 Un litige de quatre millions tout simplement, quatre millions de 
principal, plus les intérêts depuis quinze mois, plus les dommages et inté- 
rêts, etc., etc 

Elle était belle et opulente et elle était intéressante, car au lieu d'une 
simple question de mur mitoyen ou de créances impayées, il s'agissait de 
testaments annulés, de captation d*béritage, avec une brouille de ménage 
tri - compliquée pour point de départ. Et l'histoire de l'album, les soixante- 
dix-sept personnages compromettants, et le vengeur testamentaire, et la dé- 
couverte de l'innocence de sa cliente! Décidément, c'était plus qu'une affaire 
intéressante, c'était une affaire amusante et délectable, une vraie Cause célèbre 
en fin,, destinée à remuer Paris et à révolutionner le Palais! 

Enfin, cette grande cause qu'il attendait depuis si longtemps pour animer 
son existence monotone, pour faire éclater ses talents, elle était donc arrivée! 
Il la tenait; ces jolis feuillets de papier épars sur son bureau, étaient les 
premiers papiers timbrés lancés dans la première escarmouche contre 
Cabassol. Hurrah! En avant! Montjoie et Saint-Denis! Badinard contre 
Cabassol! 

M e Mitaine s'arrêta dans sa promenade, se serra encore dans sa redingote 
et s'assit devant son bureau. Il prit une grande feuille de papier jaune, la 
plia méthodiquement, et sur la surface immaculée il écrivit en grosse ronde: 

Badinard contre Cabassol. 

Cela fait, il réunit les feuilles de papier timbré, les glissa sous la couver- 
ture jaune, mit le tout dans sa serviette et repartit pour le Palais, afin de 
presser énergiquement la mise en train de l'affaire. 

Les hostilités étaient commencées. Grâce à la vigueur déployée dès le 
commencement par M e Mitaine, à ses incessantes courses au Palais, l'affaire 
Badinard contre Cabassol avait pris tout de suite une belle allure. — Déjà 
Paris s'en occupait ; les journaux judiciaires, bombardés de notes et de ren- 
scignements par l'actif M e Mitaine, avaient annoncé l'affaire, en termes des- 
tinés à piquer la curiosité. 

« Une affaire du plus haut intérêt à tous les points de vue vient d'être 
" inscrite au rôle de la 13 e chambre civile. Nous n'avons pas l'habitude de 
" nous répandre en indiscrétions prématurées sur les procès civils, mais 
<■ nous devons celte fois sortir de notre réserve pour signaler une cause dune 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



495 



« importance considérable, qui passionne à l'avance tout le Palais. Il s'agit 
« du grand procès Bad... contre Gab... Les moralistes trouveront dans les 
« débats matière à d'amples et philosophiques obsers r ations, et nous pouvons 
« dire dès à présent que ce curieux procès est destiné à produire une émo- 




Les reporters au greffe. 

tion profonde dans le monde, dans le demi-monde, dans les régions offi- 
cielles comme dans le monde de la bourgeoisie, dans le monde des clubs 
ainsi que dans le monde savant! 
a Attendons-nous donc à un scandale énorme. Ce procès en captation 
d'héritage et en nullité de testament recèle dans ses flancs la foudre et les 
éclairs. » 

(Gazette des Tribunaux.) 



Les chroniqueurs judiciaires des grands journaux ne se contentèrent pas de 
ces simples racontars ; ils assiégèrent les greffes pour obtenir de plus amples 
indiscrétions ; M e Mitaine, très madré, fit semblant de se laisser arracher 
les renseignements un à un, et bourra les journalistes de tous les détails sus- 
ceptibles de surexciter la curiosité. 

Gabassol. désespéré, put lire dans les journaux des notes qui lui donnèrent 
un avant-goût de ce que lui réservaient les audiences. 



49 6 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



« Le très curieux procès qui se déroulera prochainement devant la 

■ 13 e chambre va révéler au monde l'existence d'une profession inconnue et 
u tu ut«' nouvelle. Privât d'Anglemont dans ses Métiers inconnus, n'a pu la 
« signaler à côté du Fabricant d'escargots de Bourgogne en mou de veau ou 
« du Tourneur de bâtons de maréchal, car cette profession extraordinaire 
« n'existait pas de son temps. Nous voulons parler aujourd'hui du Vengeur 
a testamentaire, profession nouvelle non encore cataloguée au grand livre 
« des patentes. 

« Cette carrière exige de celui qui désire l'embrasser de hautes qualités 
« physiques et morales, de l'esprit, de l'ardeur, une figure agréable et quel- 
le ques autres avantages. Cette étonnante profession était exercée, dernière- 
; , ment encore, par M. Cab..., une personnalité parisienne assez répandue 
« dans tous les mondes. 

« Il y a quinze ou seize mois, M. Cab... eut la bonne fortune de recueillir 
:< un modeste héritage de quatre millions, que lui léguait un de ses parents 

■ éloignés, M. Bad... 

« M. Bad..., croyant avoir à se plaindre de cent soixante-dix-sept pér- 
it -sonnes, qu'il accusait d'avoir transpercé son contrat de mariage d'innom- 
k brables coups de canif, chargeait M. Cab... d'appliquer à ces cent soixante- 
a dix-sept personnes la peine du talion ou approchant! 

« Il paraîtrait que M. Cab... s'est mis consciencieusement à la besogne et 
« qu'il a, depuis seize mois, sinon complètement, du moins en grande partie 
« vengé M. Bad... 

« Or, voilà où l'affaire se complique : on vient de recueillir la preuve 
« que M. Bad... s'était plaint de torts absolument imaginaires; l'épouse 
« calomniée revendique ses droits, réclame l'annulation du testament de 

« M. Bad et poursuit M. Cabassol avec toute l'énergie d'une épouse 

a outragée et spoliée. 

« Le procès promet des révélations inattendues, des émotions nombreu- 
« ses, de véritables coups de théâtre. 

« Dès à présent, une grande inquiétude règne parmi les personnes qui, 
« de près ou de loin, ont plus ou moins connu M. Cab...; la révélation 
« de sa situation de Vengeur testamentaire a mis en émoi nombre de mé- 
« nages! Nous n'insistons pas, on comprend les angoisses des maris.... 
« Étaient-ils compris dans la liste du Vengeur? n'y étaient-ils pas? Le Ven- 
« gcur a- t-il exercé son mandat ou ne l'a-t-il pas exercé? That is the question. 

« Les prochaines audiences le leur diront sans doute » 

{Le Figaro.) 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



497 



La Vendetta parisienne. 

« Paris est profondément émotionné : ce n'est pas la question d'Orient, 
ce n'est pas la fièvre électorale, ce ne sont pas les brûlantes complications 




« de la politique intérieure 
« qui causent son émoi. La 
« chose est bien plus grave 
« que tout cela! Ce qui pas- 
« sionne Paris, c'est un 
« procès, un simple procès 
« civil devant la 13 e cham- 
« bre, l'affaire B... contre 
« Gab... Le procès en lui- 
« même, une demande en 
« nullité de testament, se- 
« rait simplement intéres- 
« sant, mais les étranges ré- 
« vélations qu'il promet sur 
» la société parisienne, en font déjà une cause célèbre. — Le défendeur, 
« M. Gab..., jeune homme bien connu, avait hérité d'un M. B... d'une cer- 
« taine quantité de millions, à la seule condition de le venger, dans un 
« délai déterminé, de trois cent soixante-dix-sept personnes dont il avait 
» trouvé les portraits extra-compromettants dans le guéridon de sa femme. 
Liv. 63. 



498 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



« Le féroce M. B... ordonnait à son vengeur d'appliquer sans pitié la 
« peine du talion. — M. Cab... se mit courageusement à l'œuvre; en quinze 
« mois il réussit à mener à bien les trois quarts des vendettes commandées. 
« On raconte môme tout bas que, manquant de renseignements sur certaines 
« personnalités, il sévit un peu au hasard, et que, pour arriver kun coupable, 
« il sacrifia parfois une douzaine d'innocents. 

« On cite, parmi les plus maltraités, un maestro célèbre, un diplomate 
« étranger, quelques députés, — siégeant heureusement loin de nos amis 
« politiques, — et même un membre de l'Institut. 

« Toutes les personnes qui ont été en rapport dans ces derniers temps 
r avec M. Cab... attendent avec anxiété les révélations de l'audience. 

« Le plus amusant de l'affaire, c'est que M me B... était innocente et par 
« conséquent les trois cent soixante-dix-sept ou quatre cent soixante-dix-sept 
« aussil Vengeance! vengeance! Plaignons M. Cab... Le tribunal va être 
« obligé de le condamner par faveur aux travaux forcés à perpétuité, pour 
« le sauver des quatre cent soixante-dix-sept ou cinq cent soixante-dix-sept 
z maris chagrinés par luil » 

(Le Gaulois.) 

Cabassol, le principal inculpé, M e Taparel et M. Miradoux, considérés près 
que comme ses complices, étaient dans la désolation. — Les indiscrétions des 
journaux ne se bornaient pas là ; les reporters, dans la crainte de se laisser- 
distancer dans la course aux renseignements, en racontaient bien d'autres 
et ne se gênaient nullement pour inventer une quantité de détails et pour 
enjoliver les faits connus des broderies les plus ingénieuses. 

Toutes les pièces du dossier Badinard, l'album aux soixante-dix-sept 
photographies, les comptes, les lettres et notes de Cabassol, tout avait été 
déposé au greffe du tribunal civil pour l'édification des juges et pour la délec- 
tation particulière de M. Arsène Gratteloup, greffier en chef de la 13 e cham- 
bre, qui ne s'était jamais vu à pareille fête. 

M. Arsène Gratteloup était un philosophe; il avait vu bien des choses» 
les unes extrêmement drôles, les autres extrêmement tristes, depuis quinze 
années qu'il servait de régisseur général à la 13 e chambre, presque exclusi- 
vement vouée aux affaires de séparation, mais jamais il n'avait rencontré 
une cause aussi amusante. Les greffiers de la Cour d'assises ont quelque- 
fois leurs bons moments, mais certes, de mémoire de greffier, aucun 
d'eux ne pouvait prétendre avoir jamais eu un procès aussi délicieux à étu- 
dier, dans ses détails et dans sa charpente. 

M c Mitaine passa plusieurs jours à examiner les pièces du procès on 
tête à tète avec le jovial greffier. Ce furent des journées pleines d'agrément; 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



499 



les lettres de Cabassol instruisant M e Taparel de la marche de ses diffé- 
rentes campagnes contre les ennemis de feu Badinard, les observations ins- 
crites en marge par la main de -M Taparel, faillirent donner une maladie à 
M. Arsène Gratteloup pour les efforts désespérés qu'il dut faire afin de refou* 
1er des éclats de rire attentatoires à la dignité professionnelle. M e Mitaine 
travaillait; il prenait des notes, tant sur les lettres de Cabassol que sur le 
registre de copies de lettres de l'étude Ta- 
parel, dans lequel il retrouva toute la cor- 
respondance de Miradoux avec M me Golbuche, 
ainsi que la trace des recherches longtemps 
infructueuses faites par M e Taparel, pour 
mettre la main sur l'insaisissable Jocko du 
club des Billes de billard. 

L'examen des soixante-dix-sept photogra- 
phies compromettantes et la lecture des dédi- 
caces si flatteuses qui les accompagnaient, 
leur procurèrent de doux instants. M e Mitaine 
ayant l'intention de citer comme témoins les 
soixante-dix-sept infortunés, n'eut qu'à copier 
la liste des noms et adresses, préparée par Mi- 
radoux après tant de peines et de démarches. 
A cette liste il ajouta quelques noms des mem- 
bres du club des Billes de billard, retrouves 
dans la correspondance Taparel, ce qui porta le chiffre des témoins à 
quatre-vingt-quinze. 

Ces quatre-vingt-quinze personnes reçurent dès le lendemain assignation 
de comparoir devant la treizième chambre civile, pour dire ce qu'ils savaient 
de l'affaire Badinard. Les journaux publièrent la liste complète des témoins 
avec leurs professions et adresses, et jetèrent ainsi les premiers germes de 
trouble dans bien des ménages, car si beaucoup de témoins avaient réussi à 
cacher l'assignation reçue à leurs épouses, l'indiscrétion coupable des jour- 
naux rendit cette précaution inutile. 

Le lendemain de la publication de la fameuse liste, les clercs de M e Mitaine 
furent révolutionnés par l'irruption tout à fait anormale d'une douzaine de 
dames élégantes dans leur antre moisi. Les clercs se hâtèrent de donner tous 
les sièges de l'étude à ces dames et leur demandèrent ce qu'elles désiraient. 

—Parlera M' Mitaine isoupiralapremièredesdamesensoulevantsa voilette. 

— Moi aussi, dit une autre d'une voix gémissante, pour l'affaire Ba- 
dinard. 

— Et moi aussi, s'écrièrent toutes les autres dames. 




M. le greffier Arsène Gratteloup. 



300 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



M Mitaine étonné du remue-ménage de l'étude, entre-bâilla la porte de 
son cabinet et passa la tête. 

— Pour l'affaire Badinard, dit-il, je suis à vous, mesdames, tout à vous... 
donnez-vous la peine d'entrer. 

Les douze dames se jetant mutuellement des regards furtifs et défiants, pri- 
rent place comme elles purent devant le bureau de M e Mitaine; après avoir se- 
coué leurs jupes et rebaissé leurs voilettes pour cacher leurs yeux légèrement 
rougis, elles se mirent toutes à regarder le plancher sans prendre la parole. 

— Eh bien, mesdames, demanda M e Mitaine, vous venez pour l'affaire 
Badinard? 

— Mon mari a reçu une assignation, gémit une petite dame blonde. 




inquiétude! fémininet. 

— Le mien aussi! répéta chacune des autres dames. 

— Et je voudrais avoir des éclaircissements... 

_ C'est cela, des éclaircissements, dirent toutes les dames. 
_ Des éclaircissements sur sa participation à l'affaire Badinard!... A 
quelle époque a-t-il causé des chagrins conjugaux à M. Badinard, était-ce 
avant notre mariage ou depuis? 

_ Oui, dirent les autres dames, à quelle époque, tout est là? 
-Mesdames, répondit M» Mitaine, je voudrais pouvoir vous donner les 
éclaircissements que vous demandez, et je souhaiterais n'avoir que des choses 
agréables à vous révéler, malheureusement, je ne puis rien dire, il y a dans 
cette lamentable et scandaleuse affaire des points encore bien vagues! Les 
débats feront la lumière sur tout cela, prenez patience jusque-ia... 

— C'est que, reprit une petite dame brune, mon mari depuis hier est 
d'une humeur exécrable et qu'il me parle constamment de M. Cabassol... 
et je n'ai jamais vu ce M. Cabassol, comment est-il? 

_ Mesdames, tout cela s'arrangera devant le tribunal. Patientez une 
quinine de jours et souvenez-vous que je me ferai un vrai plaisir de vous 
faire placer convenablement à l'audience l 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



501 



A peine les dames étaient-elles sorties qu'un monsieur se précipita dans 
le cabinet de M e Mitaine. 

— Monsieur, dit-il, j'ai reçu votre assignation, je suis témoin dans l'affaire 
Badinard; je me nomme Eugène de Monistrol. 




Criquetta était connue pour ses idées fantaisistes sur la fidélité et la constance. 



M c Mitaine salua. 

— En effet, monsieur. 

— J étais donc sur cette liste de M. Badinard. Ce qui est extraordinaire, 
c'est que je n'ai jamais connu de Badinard... enfin! j'étais sur la liste des per- 
sonnes vouées à la plus cruelle vendetta... Un seul mot, monsieur, le vengeur, 
M. Cabassol, a-t-il sévi contre moi... 

— Mais, monsieur... 

— Oui ou non, a-t-il sévi ? J'arrive de Dieppe, monsieur, avec M me de 
Monistrol. M. Cabassol y était aussi il y a quinze jours... j'ai vu son nom 



502 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



sur la liste des étrangers... fatalité ! nous habitions le même hôtel... je 
frémis, monsieur!... vous comprenez mes craintes... ma femme est jolie... 
;i l-il sévi? 

— Monsieur, je suis persuadé au contraire... 

— Comment, monsieur, au contraire, pensez-vous que M me de Monistrol 
soit un laideron? 

— Je ne dis pas cela, je dis que je suis persuadé que si M. Cabassol a eu 
l'audace, l'outrecuidance, la folio de... 

— Ce ne serait pas une folie... 

— Non... mais enfin, je suppose que... 

— Ah! vous supposez, maintenant... je sais ce que cela veut dire! D'ail- 
leurs, Agnès s'était fait faire un costume de bain par trop séducteur... il y 
avait du louche... mon sort n'est que trop certain. 

— Mais, monsieur, je vous jure que je ne sais rien. Les débats éclair- 
ciront votre situation dans un sens favorable, je n'en doute pas ! Attendez 
l'audience. 

— C'est bien, je traînerai M. Cabassol sur le terrain s'il a sévi... et si... si 
là-bas, à Dieppe, il a reculé, c'est une injure à mon Agnès, et je le traînerai 
aussi sur le terrain ! 

Après le départ de M. de Monistrol, M e Mitaine se frotta les mains. Sans 
nul doute, l'affaire qui mettait tant de monde en émoi dès les premiers 
jours, était destinée à fournir des audiences intéressantes. 

Sans doute, tous les témoins allaient se trouver très contrariés de ce dé- 
mêlé public avec Cabassol, le vengeur imaginaire de feu Badinard, et avec 
M e Mitaine, le vengeur très réel de la très calomniée M rac Cabassol, mais cela 
importait peu, l'essentiel était d'obtenir l'annulation du testament Badinard 
avec toutes ses conséquences. — Tant pis pour ceux que gêneraient les révé- 
lations de l'audience. 

Un nom manquait à M Mitaine, un nom d'une importance capitale 
M e Tuparel avait absolument refusé de livrer le nom de la véritable proprié- 
taire de l'album aux soixante-dix-sept photographies; il était le premier à 
reconnaître l'innocence de M me Badinard, il consentait au nom de son client 
à rendre à cette dame ce qui restait de la succession, mais il refusait, par dis- 
crétion, de dire à qui appartenaient réellement les photographies incriminées 
par la jalousie de feu Badinard. 

M e Mitaine s'était juré de trouver ce nom, de traîner à l'audience celle qui 
avait suscité tant d'ennuis à sa cliente, M mc Badinard. — M e Taparel aurait 
beau s'obstiner dans sa discrétion, il découvrirait la coupable. — A défaut de 
certitude, la correspondance de Cabassol lui avait fourni quelques indices; il 
y était souvent question de M lle Criquetta, une actrice éminemment légère, 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



503 



qui avait été en rapports, Cabassol l'écrivait lui-même, avec plusieurs dés 
témoins faisant partie du club des billes de billard. 

Griquetta était suffisamment connue pour ses idées fantaisistes sur la 
constance et sur la fidélité, pour qu'il y eût quelque vraisemblance à lui attri- 
buer la propriété de cette collection imposante de souvenirs photographi- 
ques; le fameux album devait être à elle. 

M Mitaine résolut d'ouvrir, sans tarder, une enquête personnelle. Il 
n'était pas difficile d'aller trouver Criquetta ; les chroniques théâtrales la 
représentaient comme 
une femme charmante 
aux allures de bon 
garçon; en lui racon- 
tant spirituellement les 
choses, en lui deman- 
dant franchement la 
vérité, elle répondrait 
sans doute. 

M e Mitaine s'arrêta 
donc à ce projet. La 
date de la première au- 
dience était fixée; il 
avait encore quinze 
jours devant lui pour 
trouver la propriétaire 
de l'album; sans nul 
doute, un homme de 
sa valeur n'avait pas 
besoin d'un aussi long 
délai et tout portait à croire qu'en vingt-quatre heures il aurait réussi. 

Le procès continuait à occuper violemment la presse et le public ; il n'était 
pas de jour que les gazettes ne revinssent sur ce sujet pour entretenir leurs 
lecteurs des bruits du palais ou pour donner quelques nouveaux détails sur 
les faits et gestes de M. Cabassol, le héros de l'affaire. Notre pauvre ami était 
devenu la proie de la curiosité publique, tous les jours, des reporters le tour- 
naient et le retournaient sur le gril de l'indiscrétion, sans nulle pitié; on 
avait fait sa biographie par bribes et morceaux; on avait démoli de fond en 
comble le mur de sa vie privée et raconté de suppositions en suppositions, son 
histoire depuis sa sortie des bras de sa nourrice jusqu'à ses dernières tentatives 
de vengeance contre les infortunés ennemis de feu Badinard. 

Il enétaitrésultédespolémiquesviolentes, chroniqueur contre chroniqueur, 




Inquiétudes masculines. Vengeance! Vengeance 



-\ 



504 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



et des avalanches de lettres avaient plu dans tous les bureaux de rédaction, 
lettres provenant pour la plupart des personnes inscrites sur la liste fatale. 

Cabassol avait, dès le commencement des indiscrétions, pris le sage parti 
de déménager; M e Taparel seul connaissait son adresse et lui faisait parvenir 
les nouvelles. De cette façon, notre ami put attendre patiemment le grand jour 
de l'audience sans avoir à répondre de quart d'heure en quart d'heure tant aux 
provocations qui pleuvaient à son ancien domicile, qu'aux billets plus doux 
et plus parfumés que des dames nombreuses et passionnées, françaises, an- 
glaises et américaines, adressaient au séduisant héros de cette aventure sen- 
timentale et extraordinaire. 

Un journal judiciaire, le Crime illustré, avait porté au comble la popularité 
de notre ami dans les cœurs féminins en publiant son portrait considérable- 
ment revu et embelli. Ce portrait, placé entre un getit 
assassinat où le sang coulait à flots sur la page et un 
guet-apens avec vitriol, eut un succès immense parmi 
les fleuristes et les brunisseuses, et causa, dit-on, plu- 
sieurs tentatives de suicide par le charbon chez les 
jeunes personnes inflammables. 

Un grand écrivain qui est aussi un moraliste, 
, M. Alexandre Dumas, quitta ses travaux d'auteur dra- 

VeDge-toi comme Badinard. * 

matique et d'académicien, pour écrire, à propos du 
procès Badinard, une de ces brochures passionnantes dans lesquelles il for- 
mule vaillamment et sans détour sa pensée sur les questions morales. 

Sous ce titre : Ceux qui se vengent bien et ceux qui se vengmt mal, 
M. Alexandre Dumas entreprit la réfutation de son fameux : Tue-la! Reve- 
nant sur ses anciennes opinions et faisant amende honorable, il combattit 
énergiquement les prétentions odieuses de ces époux ou amants trompés qui 
croient avoir le droit de se venger parle revolver et le vitriol, et il approuva 
hautement le choix fait par Badinard de la simple peine du talion pour ven- 
ger les sévices matrimoniaux. Sa conclusion énergique et claire fut : 

« Lecteur, mon ami, écoute mon conseil (cette fois c'est le bon!) : si ta 
fomme te trompe, ne la tue pas, ne la vitriolise pas, ne la revolv-rise pas, ne 
lui fais pas de mal avec les petits couteaux qui coupent l'amitié, taiiî-toi et 
pardonne! — Je te livre l'autre. Pas de pitié pour ce misérable, mais pas de 
petit couteau, pas de revolver et pas de vitriol non pius! la peine du talior 
ami lecteur : venge-toi comme Badinard! » 




LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 




Liv. 6i. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



507 



III 



La tête de Crlquetta. - Bezucheux couronne une rosière et prononce un éloquent 
discours sur les charmes de la vertu. - La rosière approximative 

M lle Griquetta, l'étoile des Folies-Musicales, donnait une fête champêtre 
dans sa petite villa de Beaumesnil, près Croissy, pour célébrer la Sainte-Su- 
zanne, sa patronne. Le programme des divertissements était très varié et très 
chargé. -Dès la première heure, c'est-à-dire au lever du soleil, vingt et une 




Candidates à la dignité de rosière approximative. 



bombes avaient été tirées sur la terrasse de la villa pour réveiller les habi- 
tants, puis une distribution de bons de flans, brioches et galettes avait été 
faite aux indigents de la commune. 

Les vraies réjouissances commencèrent à deux heures, après le déjeuner, 
par le couronnement solennel d'une rosière. 

Sur la pelouse, devant la villa, se dressait une vaste tente décorée des 
drapeaux de toutes les puissances amies ou ennemies — (la vertu n'a pas de 
nationalité! avait dit Griquetta aux autorités) — au milieu desquels flottait 
une grande oriflamme aux initiales de Criquetta. 

L'organisateur de cette partie de la cérémonie, était notre ami Bezucheux 
de la Fricottière fils . — Présenté j adis par Gabassol à Griquetta , il était resté l'am i 
de la charmante actrice et, pour le moment, il essayait d'étourdir près d'elle 
l'immense chagria laissé par les trahisons répétées de Tulipia. En sa qualité 
d'ancien sous-préfet, Bezucheux de la Fricottière s'entendait aux cérémonies 
officielles ; ce fut lui qui salua les autorités de Beaumesnil et qui les installa 
à la tribune d'honneur; sous sa haute direction, quatre commissaires, décorés 



503 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



d'un brassard blanc, avec les initiales S. G., reçurent les invités, le conseil mu- 
nicipal, la fanfare et l'orphéon, ainsi qu'une députation de jeunes filles en 
blanc, en tête de laquelle marchait, les rougeurs de l'innocence au front, la 
jeune Virginie Moussard, désignée par vingt-huit années de vertu sans inter- 
ruption aucune, pour la couronne de roses blanches et le titre de rosière 
municipale. 

Les deux sociétés rivales, la fanfare beauménisloise et l'orphéon, se dispu- 
taient l'honneur d'ouvrir la séance par un morceau de leur répertoire. 
Bezucheux les mit d'accord en proposant de s'en remettre pour cela à la 
décision du sort. L'épreuve du doigt mouillé réunit après une courte délibé- 
ration les suffrages de M. le maire et de ses adjoints; aussitôt Griquetta, 
présidente de la fête, fit venir les directeurs des deux sociétés musicales, et 
après s'être retournée une minute pour qu'il n'y eût pas de tricherie, leur ten- 
dit deux doigts, en les priant de choisir. 

Le directeur de la fanfare poussa un 
hurrah éclatant, il avait pris le doigt 
mouillé/ 

Pendant que le chef de l'orphéon des- 
cendait penaud de l'estrade, la fanfare, 
avec toute la vigueur de ses bras et de ses 
poumons, entama la Marseillaise. 

Quand les derniers accords des cui- 
/ vres se furent éteints au milieu des ap- 
plaudissements, l'orphéon tout entier se 
redressa, et entonna d'une voix furieuse : 




Allons, enfants de la patrie. 



M. le maire de Beaumesuil. 



Après le dernier couplet triomphale- 
ment enlevé par l'orphéon, Bezucheux se leva, déploya un papier, et aprè.3 
avoir, d'un geste, réclamé le silence de l'assemblée, commença la lecture 
d'un éloquent discours sur : 



LES CHARMES DE LA VERTU 



Mesdemoiselles, mesdames, messieurs I 



A toutes les époques, aussi bien dans l'antiquité, cette grand' mère des 
temps présents, qu'au moyen âge, dans les siècles d'hier et d'avant-hier, dans 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



509 



•i MU î f« 



CRIME lÏLU^TKg 










lu». «*»f*tf€ 






Popularité de Cabassol. 



es temps barbares, dans les temps héroïques, dans les temps chevaleresques, 
— à Rome, à Sparte, à Carthage, en Grèce, en Egypte, en Perse, — sur le 
Nil, sur l'Euphrate, sur le Tigre ou sur le Tibre, chez les hommes de 1 âge 
de pierre, chez les tribus de l'âge de fer, chez les peuplades de l'âge de 
bronze, — au sein des populations lacustres, parmi les sauvages peu vêtus 
des déserts préhistoriques, — sous la tente en poil de dromadaire des Arabes 
pasteurs, sous les portiques d'Athènes, dans les palais de marbre des augustes 
sénateurs de Rome, dans les gothiques manoirs de la féodalité, — en même 
temps que l'on récompensait le courage, la force, l'adresse, le talent, toujours 
on a honoré, glorifié, récompensé la vertu, cette simple et candide petite 
violette ! 



510 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



Dan? Les jeux olympiques où toute la jeunesse grecque était conviée, des 
exercices étaient réservés aux jeunes filles, on ne leur apprenait pas à lancer 
d'une main sûre le dard cruel ou le javelot meurtrier, on ne leur apprenait pas 
à manier le glaive, mais on les faisait lutter à la course, on 'organisait des 
concours de travaux de coulure et des prix étaient réservés aux plus habiles 
et aux plus sages. 

A Rome, au Colysée, dans ces arènes où le sang des gladiateurs coulait 
avec celui des bètes féroces ou simplement sauvages, certains jours étaient 
réservés pour des distributions de prix et d'accessits de vertu. C'est là, sans 
doute que les Romains venaient choisir celle qui devait être la gardienne du 
foyer domestique, car un poète de cette époque féconde en poètes, fait dire 
à une jeune Romaine dans une de ses fraîches églogues : 

C'est au Colysée que je fis sa conquête, 
Ce jour pour moi, etc.. 

A Rome encore, les amis de la vertu doivent l'institution du collège des 
Rosières, en latin du temps, Vestales! 

Au moyen âge nous trouvons les jeux Floraux, ces aimables tournois 
poétiques qui se sont perpétués d âge en âge jusqu'à notre époque, que des 
censeurs austères se plaisent pourtant à nous représenter comme entièrement 
dépourvue d'idéal. Des églantines, des roses et des soucis d'or étaient et sont 
encore distribués chaque année aux vainqueurs de ces joules pacifiques, aux 
poètes qui ont le mieux chanté la vertu. 

Les tournois eux-mêmes n'étaient pas exclusivement les fêtes de la vaillance 
et de la force, outre les prix pour les combats à la lance émoulue ou non 
émoulue, à l'épée, ou à la hache, dans la lice armoriée et pavoisée nos aïeux 
avaient coutume de distribuer aussi de blanches couronnes aux jeunes élèves 
des pensionnats de la noblesse, de la bourgeoisie et du peuple, qui s'étaient 
particulièrement distingués pendant le cours de l'année, dans la pratique de 
la vertu et des travaux à l'aiguille. 

Mais je m'arrête, il me serait facile de trouver dans nos annales, mille 
faits pour prouver que jamais l'aimable vertu n'a cessé d'être pratiquée par 
les jeunes personnes, chantée par les poètes, les sociétés musicales, vocales 
et instrumentales, hautement protégée et "glorifiée par les hommes les plus 
distingués de toutes les époques. 

Notre temps si calomnié a non seulement suivi la tradition, mais encore il 
l'a développée et il a tout fait pour répandre et propager le culte de la vertu, 
pour faire goûter ses charmes dans les cantons les plus éloignés : comices 
agricoles, concours régionaux, fêles, institutions particulières, etc., il a tout 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



511 



muitiplié! Gouvernement, académies, autorités municipales, sapeurs-pom- 
piers et simples particuliers, tout le monde dans notre patrie, dans les pays 
circonvoisins et même en Amérique, rivalise maintenant d'ardeur pour 
rechercher la vertu partout où elle se cache et pour l'encourager à la persévé- 
rance par des distinctions aussi flatteuses que méritées. 

C'est ainsi, mesdemoiselles, mesdames, messieurs et honorables sapeurs- 
pompiers, que madame Suzanne Criquetta, devenue l'enfant adoptive de la 
commune de Beaumesnil, a songé à instituer dans ce vertueux village, un 




Les invitées de Criquetta. 



couronnement annuel et solennel de rosière municipale ! Noble exemple que 
l'on s'empressera d'imiter, nous l'espérons, dans les communes environnantes. 

La modestie et les occupations de votre charmante concitoyenne l'ont 
empêchée de prendre part, au premier concours, mais je crois être l'inter- 
prète de toute l'assemblée, en rendant ici un public et solennel hommage à 
la limpidité cristalline de son âme, à la pureté de son cœur,à la fois asile et 
autel pour les plus austères vertus — et en demandant pour elle le beau 
titre de rosière honoraire. 

Chaque année la jeune personne dont les vertus auront réuni les suffrages 
éclairés du conseil municipal, recevra des mains de M me Suzanne Criquetta la 
couronne blanche de rosière et un livret de caisse d'épargne de cinq cents 
francs. 

Des applaudissements unanimes couvrirent la fin de cette phrase. Bezu- 
cheux s'inclina et retourna s'asseoir auprès de Criquetta. M. le maire se leva, 



512 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



salua l'assemblée, parut avoir l'envie de prononcer. un discours, mais ne pou- 
vant maîtriser l'émotion de l'orateur à son premier début, il se contenta de 
prononcer d'une voix étranglée : 

Commune de Beaumesnil... Conseil municipal... Délibération... 

Rosière: M 1 " VIRGINIE MOUSSARD 

Mentions honorables : M lles Clara Bombled, Ernestine Dupignon. 
Accessit de consolation : M lle Jeanne Buchot. 

Un commissaire s'était déjà précipité vers M lle Virginie Moussard et lui 
avait offert son bras pour gravir l'estrade. La rosière fortement émotionnée, 
salua M. le maire et s'inclina devant Criquetta, qui lui mit sur la tête une 
superbe couronne de roses blanches. Bezucheux se leva et tendit à la jeune 
fille son livret de caisse d'épargne. 

Quel âge avez-vous, mon enfant? demanda-t-il avec intérêt. 

— Vingt-huit ans à la Saint-Fiacre, répondit la rosière. 

Tiens, moi aussi, fit Bezucheux, c'est très bien, mon enfant, continuez 

et dans vingt-huit ans encore, vous aurez droit à un autre livret. 

Sur ce, il fit un signe et les deux sociétés musicales entamèrent ensemble 
la Marseillaise, le plus brillant morceau de leur répertoire. 

A ces accents entraînants, les autorités descendirent de l'estrade et quittè- 
rent la villa à la tète d'un brillant cortège, pour reconduire la rosière à son 
domicile. 

Il ne restait plus que les invités de Criquetta, la fête intime allait com- 
mencer. 

— Mes enfants, dit Criquetta, en recevant les félicitations de ses amis, 
pour la façon gracieuse et digne avec laquelle elle avait présidé cette tou- 
chante cérémonie, mes enfants, les jeux sont ouverts, voyez ce mât de coca- 
gne élevé de trois mètres. quatre-vingts au-dessus du niveau de la mer, des 
prix offerts par des dames généreuses sont à la disposition des plus hardis et 
des plus agiles ! Les concurrents devront se faire inscrire par M. Bezucheux 
de la Fricottière, ancien sous-préfet, ancien homme politique, qui nous a offert 
gracieusement le concours de sa vieille expérience. Allez ! 

Les dames s'étendirent sans façon sur la pelouse, au centre de laquelle se 
dressait le mât de cocagne. 

Bezucheux de la Fricottière tira son catepin et se déclara prêt à inscrire 
les jeunes athlètes. 

— Voyez! cria-t-il en désignant les objets qui se balançaient au sommet 
du mât de cocagne, voyez, hommes courageux, les splendides prix donnés 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



513 



par les dames et brodés de leurs blanches mains : une montre en argent 
remontée tout à l'heure par mes soins avant qu'elle le fût au sommet du 
mât; une paire de bretelles brodées et damasquinées, avec une place pour 
les initiales que la donatrice s'engage à remplir; 
un parapluie, une cravate, une paire de pantou- 
fles en tapisserie des Gobelins, et enfin un cha- 
pelet de cervelas authentiques de l'école de 
Bologne, rapportés de cette terre classique des 
beaux-arts et de la charcuterie fine, par un na- 
vigateur qui désire garder l'anonyme !... 

Une douzaine d'invités de Griquetta se firent 
inscrire et reçurent des numéros d'ordre. L'am- 
phytrionne donna elle-même le signal de lalutte 
en frappant dans ses mains. Les concurrents s'é- 
lancèrent et grimpèrent courageusement les uns 
par-dessus les autres. 
t^^X^Vw ^ *"■" Les divers l° ts furent enlevés en dix minutes ; 




Liv. 65. 



La fête de Criquetta. — Petits jeux et mât de cocagne. 



514 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



la paire de bretelles fut décrochée la première et le vainqueur, après être 
descendu but Les têtes des autres, eut la permission d'embrasser Criquetta. 

— Maintenant, messieurs et amis, reprit Bezucheux après avoir félicité 
les gagnants, nous allons faire succéder, aux luttes vulgaires du mât de 
cocagne, des exercices pour la partie intelligente de la société. — Nous avons 
des balançoires, des jeux de tonneau, un jeu de boules pour gagner des 
macarons! Après une heure donnée à ces joies pures, des plaisirs non moins 
purs, mais nautiques, vous seront offerts. Je veux parler des grandes régates 
à la voile et àU'aviron, des courses de skiffs et de périssoires sur la Seine. Les 
escadres de Bougival et de Groissy sont convoquées; la lutte promet d'être 
belle ! Deux bombes annonceront l'ouverture et deux autres bombes la 
clôture des régates. Ce n'est pas tout, gagné par le touchant exemple donné 
par notre gracieuse amphytrionne, je veux à mon tour faire quelque chose 
pour la moralisation des populations maritimes de la Grenouillère. M me Cri- 
quetta a fondé un prix de vertu, j'en fonde un autre et je déclare solennelle- 
ment instituer pour tous les ans, à pareille date, le couronnement d'une 
Rosière approximative, choisie parmi les canotières les plus vertueuses! Donc, 
après les régates, l'élection au scrutin public de la Rosière approximative et 
son couronnement! 

Quelques invitées, habitantes des villas de Beaumesnil, de Groissy ou de 
Bougival étaient, après le couronnement de la rosière, parties accompagnées 
de leurs cavaliers pour aller revêtir leur costume de canotage; une bombe 
annonça leur retour, et les invités ayant épuisé les félicités des jeux de boule 
et de tonneau, se groupèrent sur la terrasse pour saluer de bruyantes accla- 
mations l'arrivée de l'escadre. 

Trois canots, montés chacun par une dame et quatre rameurs, et cinq 
périssoires de différents modèles, formaient toute la flotte; les équipages 
étaient superbes de tenue, les dames des périssoires avaient endossé des cos- 
tumes de bains d'une coupe aussi gracieuse qu'indiscrète et de couleurs 
éclatantes. 

— Bravo! Coralie ! Bravo! Emma!... Louisa!... Amy !...hurrahl... Bravo! 
Bibi! crièrent les spectateurs de la terrasse à chaque périssoire. 

Coralie avait un costume maillot blanc, bordé et étoile de bleu foncé; 
Emma, une petite blonde, était en jaune des pieds à la tête et semblait, sous 
les rayons du. soleil, transparente comme un sucre de pomme de Rouen; 
Amy remplissait crânement un costume à carreaux écossais; Louisa portait 
un costume de bain ultra-fantaisiste, rouge â fleurs bleues; quant à la der- 
nière, celle que deux ou trois messieurs avaient saluée du doux nom de Bibi, 
que cette dame portait dans l'intimité, c'était une extrêmement plantureuse 
brune qui, par modestie sans doute, cherchait â diminuer l'opulence de ses 

i 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



515 



charmes dans un maillot extrêmement serré d'un bleu marine presque noir. 

Bezucheux, descendu sur la berge, reçut l'escadrille avec toute la solen- 
nité possible ; il remercia les équipages de leur précieux concours et annonça 
que l'aimable amphytrionne, M me Griquetta, désireuse d'encourager les pro- 
grès de la navigation, offrait gracieusement trois prix pour les régates. 

1 er Prix, destiné à l'embarcation qui arriverait avec le n° 1 dans la lutte 
de vitesse. — Deux lapins de chou parfaitement élevés. 

2 e Prix, pour l'embarcation n° 2. — Un lapin idem. 

3 e Prix, pour l'équipage possédant le mieux l'allure vieux loup de mer. — 
Une boîte de sardines et un lapin jouant du tambour. 




^ 3 



Les régales. 



Quand toutes les embarcations, canots, skiffs ou périssoires, se furent 
rangées sur une seule ligne perpendiculaire au rivage, Bezucheux annonça le 
départ par une bombe. 

Le canot la Torpille, mené par deux boursiers et par une barreuse et 
Jersey collant, remporta le premier prix avec une avance de quelques mètres 
seulement sur Louisa, qui obtint le second. Au bruit des hourras, les ga- 
gnants vinrent recevoir leurs prix des mains de Griquetta; par malheur les 
lapins offerts, effrayés par une bombe et n'étant attachés que par de faibles 
rubans roses, prirent la clef des champs et détalèrent sur la berge, à la 
grande joie des jeunes habitants de Beaumesnil, qui se donnèrent le plaisir 
d'une chasse à courre et coururent après les évadés jusque sur le territoire 
de Marly, de l'autre côté du pont de Bougival. 

Restait le troisième prix à décerner; d'une commune voix il fut'accordé à 
la plantureuse Bibi. 

— Et maintenant, s'écria Bezucheux, des rafraîchissements sont prépa- 
rés ; que tout le monde se rafraîchisse et se recueille, car nous allons avoir à 
procéder à l'élection et au couronnement d'une Rosière approximative (Ton- 



516 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



dation Bezuchôux do la Fricoltière fils, rival de feu Monthyon et de M mo Cri- 
quetta!). 

Tous les invités, spectateurs et canotiers, rentrèrent dans la villa. Sous la 
tente, précédemment occupée par les autorités municipales, des rafraîchisse- 
ments abondants les attendaient. 

Mesdames, messieurs! prononça Bezucheux sur l'estrade, pendant 

que madères, vermouths et absinthes gommées se préparaient avec une 
musique de petites cuillers tintant dans les verres; mesdames, messieurs! 

cette journée commencée par un éclatant 
hommage rendu aux charmes de la vertu, 
finira de la même façon; après avoir cou- 
ronné l'innocence villageoise dans la per- 
sonne de la Rosière deBeaumesnil, nous 
couronnerons la vertu parisienne, dans la 
personne d'une Rosière approximative, 
choisie parmi les jolies femmes qui nous 
entourent. Non, il ne faut pas laisser croire 
plus longtemps au monde, lorsque Nan- 
terre, Beaumesnil et bien d'autres sim- 
ples villages se signalent chaque année 
par une production régulière d'innocentes 
rosières, que le sol parisien reste impro- 
ductif! Non, la vertu parisienne ne res- 
tera pas plus longtemps sans récompense, 
nous saurons la découvrir où elle se cache 
et la montrer à l'univers ébloui ! Donnons 
l'exemple aujourd'hui, couronnons une 
Rosière relative, la Rosière de la Gre- 
nouillère, et demain, grâce à notre noble 
initiative, l'institution se propagera, de- 
main chaque quartier de Paris se mon- 
trera jaloux de prouver qu'il n'est pas inférieur à Nanterre, demain nous 
aurons la Rosière du boulevard Haussmann, la Rosière de l'Opéra, la Ro- 
sière de la rue de Suresnes, etc., etc. Vous comprenez, je l'espère, la haute 
importance du choix que nous allons faire. Je ne dirai plus qu'un mot, pour 
vous recommander, messieurs les électeurs, la plus grande impartialité l 
Ne vous laissez pas émouvoir par les souvenirs personnels ou par n'importe 
quelle considération; pas d'intrigue, pas de fraude. J'avertis charitable- 
ment ces dames que toutes les tentatives de corruption électorale, par cli- 
gnements d'yeux, promesses ou autrement, seront réprimées avec sévérité . 




Une barreuso. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



517 



J'ai l'œil sur elles et je mettrai hors de concours toutes celles qui cherche- 
raient à influencer la décision des électeurs. J'ai dit, que l'élection com- 
mence! 

— Je demande la parole, dit une voix; le mode d'élection n'a pas été, ce 
me semble, suffisamment étudié... le fondateur de ce prix de vertu croit 
sans doute qu'à son exemple, tous les hommes sont vertueux et forts. Il n'en 




: Ù1?)M 



iHm 



Les dames des périssoires. 



est rien, j'ai le regret de le dire! Il n'en est rien, je le répéterai jusqu'à 
demain, sans me laisser intimider par les protestations. L'honorable Bezu- 
cheux de la Fricottière ne connaît donc pas la fragilité masculine? Mais, au 
lieu de voter librement, nous allons tous voter ici pour la déesse de nos rê- 
ves... Plaît-il? Oui, nous allons tous... ainsi moi, si l'on vote comme cela au 
scrutin public et par acclamation, je vais voter pour Louisa... et pourtant, 
messieurs et amis, elle ne mérite aucunement cette distinction J 
— Insolent ! 



— Non, vous ne la méritez pas ! sans faire juge l'honorable société de nos 
querelles, je puis dire vous ne la méritez pas, surtout depuis deux jours! 

— Discutons un à un les mérites des candidates! dit une autre voix. 

— C'est cela, ouvrons une enquête sévère sur chacune d'elles! 

— Que chacun dise ce qu'il sait I 

— Oh! 

— Non ! non ! 

— Messieurs ! vous m'effrayez ! s'écria Bezucheux, cela nous mènerait trop 
loin ; nous serions encore là dans quinze jours! mon premier interrupteur a 
raison, le mode d'élection au scrutin public est impraticable, le scrutin secret 
prendrait aussi trop de temps, mais il est une autre manière de procéder 
plus prompte et qui garantira dans une certaine mesure la liberté de chacun. 

— Les qualités requises pour mériter la couronne et le titre de Rosière approxi- 
mative sont : l'amabilité, la sociabilité, la discrétion, la douceur, la candeur, la 
constance et la fidélité. Toutes ces qualités, qui ont l'air de n'en faire qu'une, 
sont cependant très distinctes l'une de l'autre; ainsi, on peut être candide sans 
être constant et constant sans être fidèle, je pourrais en citer maintes preuves. 

— Dites-moi maintenant, messieurs et électeurs, quelle est parmi les candi- 
dates, c'est-à-dire parmi les dames qui nous entourent — M mc Griquetta, notre 
amphytrionne, hors concours, bien entendu — quelle est, dis-je, celle qui 
réunit à plus haute dose, la candeur, la douceur, l'amabilité, la constance dans 
les affections et la plus forte quantité de fidélité? 

— C'est la charmante Bibi, dirent quelques voix... 

— Elle a déjà eu un prix aux Régates, objecta quelqu'un. 

— Ce n'est pas la même chose. 

— C'est Bibi! Bibi! Bibi! 

— Levez la main pour Bibi, cria Bezucheux. 

— Il y a unanimité ! je déclare donc M Uo Bibi, Rosière approximative de 
la Grenouillère, et je la prie de venir recevoir sa couronne. 

La plantureuse Bibi se leva enveloppée dans un blanc peignoir et monta 
en minaudant vers l'estrade, au bruit des applaudissements, — Bezucheux 
posa délicatement une couronne de roses sur sa tête et l'embrassa avec com- 
ponction. 

— Quel âge avez-vous, mon enfant? lui demanda-t-il ainsi qu'il avait fait 
pour la rosière de Beaumesnil. 

— Vingt-neuf ans, monstre ! répondit Bibi. 

— Aux prunes? fit Bezucheux, tiens, vous les aviez déjà il y a trois ans, 
lorsque... 

— C'est vrai, je me suis trompée c'est vingt-neuf ans et demi que je vou- 
lais dire. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



519 



— La séance est levée? prononça Bezucheux en descendant de l'estrade. 
Les invités après une dernière salve d'applaudissements prirent congé de 

M m0 Griquetta, et formés en escorte d'honneur reconduisirent la Rosière appro- 
ximative jusqu'à sa périssoire. Il ne resta plus à la villa que les intimes, une 
quinzaine de messieurs et quelques dames. 

— Ouf! fit Bezucheux de la Fricottière, mes enfants, ces glorifications suc- 
cessives de la vertu m'ont terriblement creusé I Va-t-on bientôt dîner? 

— Tout de suite, répondit Criquetta, mais nous sommes plus nombreux 




Non, vous ne méritez pas ce prix de vertu. ... 



que je ne l'espérais, et j'ai dû envoyer à Groissy chercher quelques vivres 
supplémentaires pour ne pas exposer mes convives à se dévorer les uns les 
autres. 

— J'ai toujours eu du goût pour le cannibalisme, dit Bezucheux en bai- 
sant longuement la main de Griquetta, un la Fricottière assiégé dans son 
castel au moyen âge, brava pendant trois ans sans trop s'embêter, les fureurs 
des assiégeants, grâce à la précaution qu'il avait sagement prise de faire 
entrer dans les murs toutes ses jolies vassales... 

— Gomment! et il les a mangées? 

— Non, mais avec cette suprême ressource sur la planche, les hommes 
d'armes patientèrent, et à la fin du siège les assiégés étaient plus nombreux 
qu'au commencement.., 

Un coup de sonnette à la grille de la villa interrompit Bezucheux dans le 
récit tiré des annales de sa famille. 



Un domestique alla ouvrir et revint avec une carte. 

— Ce n'est pas le supplément de vivres, ce n'est pas un supplément de 
convive? par hasard? demanda un affamé. 

— G"est un avoué! s'écria Bezucheux en tendant la carte àCriquelta, ah 
ça ! ma chère Griquelta, vous plaidez donc en séparation avec quelqu'un? 

Ciïquelta lut tout haut : 

JULES MITAINE 

Avoue près le tribunal de la Seine. 

« Désolé d'être indiscret, mais une affaire délicate extrêmement urgente, l'oblige 
à demander un entretien particulier à M mc Criquetta. » 

— Mais, reprit Bezucheux, c'est l'avoué de la fameuse affaire Badinard 
contre Gabassol 1 Vous savez bien notre pauvre ami Cabassol si cruellement 
poursuivi... j'ai reçu une assignation de cet avoué-là... 

— Moi aussi, fît Bissecco, qui était de la fête. 

— Et nous aussi, dirent à la fois Lacostade, Pont-Buzaud et Saint-Tropez 
ainsi qu'un gentilhomme portugais ou brésilien, répondant au nom très 
euphonique de don Ramon de las Caraisellas. 

— Ah ça, chère Criquetta, seriez-vous aussi impliquée dans l'affaire 
Badinard? 

— Je ne crois pas. D'ailleurs je vais le savoir, je vais recevoir cet avoué. 
M c Mitaine parut un peu effrayé à la vue de la nombreuse compagnie. 

— Madame, je vous ai dit que l'affaire qui m'amenait était extrêmement 
délicate... 

— Extrêmement délicate ! répéta l'assemblée en chœur. 

— M mc Criquetta n'a pas de secrets pour nous qui n'en avons pas pour 
elle, dit Bezucheux. 

— Extraordinairement... délicate! reprit l'avoué en appuyant sur le mot 
et en clignant de l'œil vers Criquetta. 

— Bah, dites tout de même, continua Bezucheux. 

— Le devoir professionnel me l'interdit, répondit M c Mitaine, très extra- 
ordinairement délicate! 

— Nous allons passer dans mon boudoir, dit Criquetta en montrant le 
chemin à l'avoué, et vous savez, mes enfants, défense d'écouter aux portes! 

— Madame, dit M Mitaine, vous comprendrez tout à l'heure que je qua- 
lifiais avec raison d'extrêmement délicate, l'affaire qui m'amène ici. Per- 
mettez-moi d'abord, chère madame, de me féliciter de l'occasion qui me 
permet d'offrir mes respectueux hommages comme homme, comme dilettante 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 




Liv. 06. 



Couronnement de la rosière approximative de la Grenonil 1ère. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



52.1 



et comme avoué, à la brillante étoile du théâtre des Folies musicales, à la 
femme charmante qui éblouit tous les yeux, et, dois-je le dire, qui ravit 
tous les cœurs! 

— Monsieur, fit Criquetta... 

— Qui ravit tous les cœurs! reprit M e Mitaine, c'est un de vos humbles 
admirateurs qui vous le dit... je vous ai admirée dans toutes vos créations, 
sans me douter qu'un jour j'aurais 
l'honneur... Ah! étiez-vousdélicieuse 
dans la petite Favorite, dans Cuné- 
gonde, dans la Caméléonne! ravis- 
sante, la musique de Colbuche! vous 
l'avouerai-je? eh bien! j'ai rêvé de 
vous, dans votre petit costume de 
pêcheuse de moules, si... révélateur 
de Cunégonde! 

— Mais dites donc, il me semble 
que pour un avoué... 

— Je n'en suis pas moins homme, 
et comme tel, je me range au premier 
rang des admirateurs de votre im- 
mense talent et de votre capiteuse 
beauté! comme avoué, c'est autre 
chose, et je viens, hélas, vous... tour- 
menter!... 

— Me tourmenter! et pour quelle 
raison? Je n'ai pas que je sache de 
procès avec mon directeur ou avec 
mes créanciers... 

— S'il ne s'agissait que de celai 
mais c'est bien autre chose... 

— Vous m'effrayez ! Voyons, de 
quoi s'agit-il? 

— Je vais sans doute réveiller des souvenirs cruels, il s'agit de, Badinardl 

— Quel Badinard? 

— Timoléon Badinard, vous savez bien! Tous les journaux sont pleins de 
Badinard, l'affaire Badinard contre Gabassol, M e Mitaine avoué poursuivant. 
Vous le savez par les journaux, feu Badinard a déshérité sa femme et légué 
ses millions à M. Cabassol, à la condition qu'il le vengerait de soixante-dix- 
sept personnes dont il avait trouvé le portrait dans le guéridon de sa femme. 
Là, franchement, vous n'avez pas de remords? 




J'ai rcve de vous dans votre costume de 
pêcheuse de moules... 



524 LÀ GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



— Des remords? pourquoi çà? 

— Eh, mon Dieu, je ne veux pas vous en faire un crime, mais vous avez 
fait de la peine à cette pauvre M mo Badinard. 

— Moi? 

— Là, franchement, en bon garçon, avouez-moi la vérité! vous savez, un 
avoué, c'est presque un confesseur, et l'on peut tout nous dire!... Vous ne vous 
en doutiez pas, mais je suis un trésor d'indulgences!... Voyons, un peu de 
confiance, nous en rirons ensemble après... c'était à vous, l'album? 

— Quel album? 

L'album de M me Badinard, l'album aux soixante-dix-sept photographies 

compromettantes qui ont si fort chagriné ce pauvre Timoléon Badinard! 
Criquetta éclata de rire. 

— Ah! c'est trop drôle! s'écria-t-elle en se renversant sur ses coussins, 
c'est trop drôle, l'album, les soixante-dix-sept photographies compromet- 
tantes, tant que cela... 

Voyons, fit l'avoué en tapotant dans une main de Criquetta, vous com- 
prenez maintenant que c'était extrêmement délicat ce que j'avais à vous de- 
mander... je ne pouvais pas parler devant ces messieurs! Je ne voulais pas 
pour d'anciennes affaires de cœur... de l'histoire ancienne, risquer d'en- 
dommager des sentiments plus actuels 

— Alors, c'est soixante-dix-sept photographies... 

— Soixante-dix-ercher des renseignements et 
recueillir des coups d'épée, ouvrir une enquête et se faire ouvrir l'abdomen! 
ah, ce duel!... M. de la Fricottière avait parlé du garde-champêtre, il n'é- 
tait pas possible que ce fonctionnaire du gouvernement consentît à donner par 
sa présence au combat un caractère de légalité auxquelles ces sortes d'affaires 
ne peuvent prétendre! non, il l'empêcherait certainement... 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



533 



Il en était là de ses réflexions et se raccrochait à cet espoir quand Bezu- 
cheux revint. 

— Monsieur, dit-il, j'ai réfléchi, vous prétendez être venu ici pour affaires 
et non pour... 




M» Mitaine se dérange 



— Oui, monsieur, je le prétends! je suis avoué près... 

— Prouvez-moi que vous êtes véritablement avoué ! Je l'ai dit à Griquetta 
qui se traîne à mes genoux, s'il me prouve sa qualité d'avoué, l'affaire perd 
de sa gravité ( . . . S'il n'est pas avoué, j'ai soif de son sang ; s'il l'est, je consens 
à ne pas le perforer. 

— Je suis avoué ! 

— Vous allez donc me donner une consultation de procédure... je verrai 



534 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



bien!... J*' suis M. de la Pricottière, connaissez-vous La devise de notre 
maison? 

— Non. 

— Je fricotterai, je frieotte, je fricottais ! Papa a fricoté, il a passé l'âge ; 
mais il prétend fricoter encore et fricoter toujours, en un mot, il dilapide! 
Je désirerais lui faire donner un conseil judiciaire. 

C'est facile, répondit l'avoué, ses facultés intellectuelles sont-elles affai- 
blies? 

Considérablement! commencement de ramollissement!... hélas, les 

la Pricottière n'ont jamais dépassé soixante ans sans être ramollis! 

— Très bien ! 

— Papa est arrivé à cette douloureuse période 1 Et il prétend dilapider 
encore... Il parle d'aliéner la terre patrimoniale de la Fricottière et le châ- 
teau historique, berceau de notre famille! Vous voyez qu'il est temps de faire 
prononcer son interdiction! 

— Très bien, monsieur votre père est ramolli et prodigue. C'est parfait, 
l'interdiction sera obtenue facilement... 

— D'autant plus que, là-bas, chacun sait que c'est l'habitude dans la 
famille, tous les la Fricottière ont eu leur petit conseil judiciaire pour leurs 
folies de jeunesse et il y en a peu qui l'aient attendu jusqu'à soixante ans. 

— Très bien, monsieur votre père interdit, il lui est défendu de plaider, 
transiger, emprunter, d'aliéner ou grever ses biens d'aucune hypothèque... 

— Parfait! il ne peut pas se marier non plus, n'est-ce pas? 

— Pardon, la loi le dit, l'interdit peut se marier sans l'assistance de son 
conseil. 

— Diable ! je connais papa, il a mauvaise tète, il est capable de convoler 
pour me faire une niche... Écoutez, nous devrions être ennemis, mais si vous 
voulez vous occuper d'obtenir cette interdiction, je renonce à me baigner dans 
votre sang et j'oublie tout! 

— Monsieur, je saisis avec empressement cette occasion de vous prouver 
que je sui- véritablement avoué, je me charge d'obtenir cette interdiction ! 

If' Mitaine, réconcilié avec Bezucheux, passa le reste de la nuit dans une 
chambre généreusement mise à sa disposition. Au matin, il partit, un peu en- 
nuyé de l'accueil qui l'attendait chez lui. 

Cependant*! M* Mitaine n'avait pas renoncé àl'enquète relative au procès 
Badinard ; cette soirée qui avait failli se terminerai cruellement pour lui fus 
le point de départ d'ion- série d'excursions dans un certain monde. Cri- 
quetta s'était amusée à lui donner de faux renseignements sur l'album aux 
photographies de M rne Badinard ; elle lui avait, on s'en souvient,<!donné à pen- 
ser que d'après certains indices, d'après certains noms figurant dans l'album, 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



535 



la véritable propriétaire devait être, soit M llc Blanche de Nevers, demi-mon- 
daine fort répandue dans le monde où l'on soupe, soit M lle Lucy Garramba, 
soit Anna Grog, non moins répandues que la première. 

M Mitaine se présenta chez ces dames; la discrétion nous fait un devoir 
de passer légèrement sur ces entrevues un peu scabreuses. Tout ce que nous 
pouvons dire, c'est que l'insidieux avoué déploya, en pure perte, des talents 
diplomatiques qu'il eut pu mieux employer au service de son pays' Tour à 




tour aimable, sec, galant et fallacieux, il tenta vainement d'amener chacune 
de ces dames à s'avouer propriétaire du fameux album. 

Lucy Garramba le flanqua sans façon à la porte, Anna Grog accepta un 
bracelet, et Blanche de Nevers consentit à souper avec lui, mais toutes trois 
persistèrent à nier leur culpabilité. 

M e Mitaine poursuivit donc son enquête. Ses recherches le conduisirent 
dans des boudoirs bleus et roses, dans les coulisses de quelques théâtres, car 
il se hasarda plusieurs fois à se présenter à la loge de Griquetta aux Folies 
musicales pour obtenir des suppléments de renseignements; et les petiU 
cabinets particuliers bleu de ciel ou satin feuille-morte des restaurants des 
boulevards le virent aussi plusieurs fois, amené par les exigences toujours 
croissantes du procès Badinard. 



53(3 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



Ainsi, donc, la fatale influence de l'affaire Badinard s'exerçait sur M c Mi- 
taine comme elle s'était exercée sur M° Taparel et sur les clercs de l'infortuné 
notaire; M° Mitaine se dérangeait! Chez lui il opprimait M me Mitaine sa ver-, 
tueuse épouse, et réduisait son train de maison particulier; au dehors il don- 
ii ail des consultations gratuites pour des affaires litigieuses avec des direc- 
teurs de théâtre ou des créanciers récalcitrants, il offrait des petits soupers et 
des porte-bonheur adroite et à gauche, elle tout, hélas! sans apprendre rien 
de nouveau sur l'album. 

Le jour du procès arrivait. M. Arsène Gratteloup, greffier de la treizième 
chambre civile, était assiégé de demandes de places à l'audience. Et comment 
résister aux grandes et petites dames toutes jeunes et jolies, qui dépensaient 
pour lui, greffier au cœur simple, toutes les grâces de leur coquetterie, tous 
les enivrements de leurs sourires ! Aussi, toutes les solliciteuses recevaient 
des places, depuis l'ambassadrice jusqu'à la plus petite figurante des Folies 
musicales; tant pis, la salle ne contenait pas le quart de la place néces- 
saire ; à l'audience, elles s'arrangeraient comme elles pourraient. 

Les hommes étaient impitoyablement repoussés, il fallait être au moins 
académicien pour obtenir un strapontin. On ne pouvait pourtant pas agran- 
dir le Palais de justice rien que pour l'affaire Badinard contre Cabassol. 




M' Mitaine poursuivant son enquête 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



~. ■ >gn*,ATonct»to»j»* DBSkvUus *i9 h&à C57S ^ 






K^trxEr 




M u ° Biily se transformant en avocat. 



LlV. 08 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



539 



Le grand jour du procès Badinard. - 
des témoins. 



Les émotions de l'audience. — Audition 
- Révélations I 




Le grand jour est arrivé. Une animation extraordinaire règne au Palais 
de justice, les postes de municipaux ont été doublés comme pour un grand 
procès politique ; dans la grande cour 
ouvrant sur le boulevard Saint-Michel, 
des avocats en robe pérorent avec ani- 
mation, des nuées de reporters circulent 
affairés, pendant que les nombreux té- 
moins cités dans l'affaire arrivent et se re- 
gardent les uns les autres avec défiance. 

Les curieux se pressent ; à chaque 
minute, une voiture amène dans la cour 
quelques dames en toilettes tapageuses 
de cause célèbre. Les artistes du théâtre 
des Folies musicales arrivent par bandes, 
les hommes le nez en l'air et le menton 
bleutoutguilleret,faisantpar avance des 
calembours sur le procès, les dames 
riant de tout le monde, de la pauvre 
M mc Badinard, de feu Badinard, de Ca- 

bassolet des soixante-dix-sept témoins importants! Chacun discute et éplu- 
che par avance les points délicats et mystérieux du procès, les dames cher- 
chent des yeux et réclament le héros de l'affaire, le pauvre Cabassol, disparu 
depuis l'ouverture des hostilités. Soixante-dix-sept vengeances! quel gaillard ! 
et les yeux se baissent un instant, les joues rougissent derrière les éventails 
agités avec frénésie. 

Où peut être Cabassol? Sa présence est indispensable! Il faut qu'il com- 
paraisse, qu'il fasse des révélations, qu'il se défende! 

Une voiture cellulaire s'arrêtant au pied du grand escalier, un mouvement 
de vive curiosité porte la foule de ce côté ; des municipaux se rangent, la 
la voiture s'ouvre, un homme à mine patibulaire, à la face hérissée, en descend 
les menottes aux mains et la chaîne aux pieds. 

— Mince de public! un succès hurf! dit-il dans son ignoble argot. 

Ce n'est pas Cabassol, c'estun vulgaire malfaiteur que l'on amène pour la 
cour d'assisesetqui n'a paspu passer par l'entrée ordinaire à cause de la foule. 



J'dcmande la remise... j'ai la migraine! 



540 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 




— O n'est pas pour vous, dit un municipal, c'est pour l'affaire Cabassol. 
L'homme, un horrible gredin traîné devant la justice pour avoir coupé une 

dame en morceaux, pâlit et demande à remonter en voiture. 

— J'demande la remise 
alors!... j'veux pas qu'on 
me vole mon public... d'a- 
bord, j'ai la migraine! 

Dans l'intérieur du Pa- 
lais de justice, la foule était 
encore plus pressée, lasalle 
des Pas-Perdus débordait 
de monde; les personnes 
Robes loucos. munies de cartes traver- 

, saient cette foule avec une 

peine inouïe, mais au moment où, arrivées à la porte de la treizième chambre, 
elles se croyaient au port, elles voyaient la salle absolument pleine et se 
trouvaient avoir seulement des cartes de premier rang à la porte. De là des 
gémissements et des réclamations sans nombre. C'était bien la peine d'a- 
cheter un nouveau chapeau rien que pour ce grand jour! 

M. Arsène Gratteloup était débordé de petits billets auxquels il ne pouvait 
même songer à répondre. Ce n'était pas sa faute, il fallait venir de bonne 
heure, tant pis pour les retardataires. Une petite figurante des Folies musi- 
cales, M 1,e Rilly, réussit à le pincer comme il faisait une apparition au greffe. 

— Ah ! monsieurGralteloup, c'est affreux, vous m'avezdonné uneplaceeton 
ne veut pas me laisser passer, je vous en supplie, soyez gentil, faites-moi entrer! 



UfflJ 




Une animation extraordinaire règne au Palais do justice. 



— Mais je ne peux pas!... impossible... 

— Voyons, monsieur Gratteloup, je vous aimerai bien, na! 

— Écoutez, vous êtes charmante, pour vous seule je vais me risquer. 
Vous n'en direz rien à personne surtout! 

— Je vous le jure. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



541 



— Vous allez mettre cette robe d'avocat et cacher vos cheveux... ils sont 
d'un joli blond, vos cheveux... et cacher vos cheveux sous cette toque... j'ai 
toujours eu des faiblesses pour les blondes!... 

— Allons vite, aidez-moi à endosser cette robel La manche, là, merci... 
l'autre maintenant, aïe! faites attention, je suis chatouilleuse! merci, vous 
n'avez pas un miroir? 




a l'audience. — Les aames se préparant à rougir. 



— Nous n'avons pas ça au greffe. Mettez votre toque. .. vous êtes superbe ! 
prenez ces papiers et baissez la tête dessus... Vous y êtes, maintenant je vais 
vous montrer l'entrée des avocats. 

M lle Billy, le nez baissé sur ses papiers, traversa rapidement les couloirs et 
gagna la porte des avocats. Elle passa sans encombre et se trouva bientôt 
dans la salle au milieu d'un groupe de petits gommeux, qui avaient usé de 
son subterfuge et s'étaient, comme elle, glissés dans des robes d'avocats louées 
au vestiaire. 

A son banc, dans la salle, M e Mitaine trônait devant un monceau de 



542 LA GRANDK MASCARADE PARISIENNE 



papier?, de notes et de documents; il était triomphant; son enquête pour 
retrouver la véritable propriétaire de l'album Badinard n'avait pas abouti, 
mais la cause n'en était pas moins bonne, et il comptait sur les incidents d'au- 
dience pour amener la révélation du nom de la dame tant cherchée. A côté 
de lui, se tenait le célèbre avocat qu'il avait chargé de prendre la parole pour 
M m * Badinard. 

En face de M° Mitaine était assis le défendeur, Cabassol lui-même, le 
pauvre Cabassol sorti de sa retraite et entré le matin, à la première heure, au 
Palais de justice. Il était assisté des deux exécuteurs testamentaires de feu 
Badinard, M p Taparel et M. Miradoux, d'un avoué et d'un avocat. Le pauvre 
Cabassol aurait pu se dispenser d'assister aux débats, et charger son avocat 
de toute l'affaire, mais pour bien prouver sa loyauté, il avait tenu à montrer 
qu'il ne reculait devant aucune explication publique. 

Déjà l'avocat de M e Mitaine avait fait un exposé rapide de l'affaire. Il 
avait commencé par une peinture attendrissante de M mo Badinard, jeune 
femme douce et tranquille, vouée, par suite de son mariage avec feu Badi- 
nard, à tous les coups du malheur ; feu Badinard était un époux incorrect, qui 
se livrait dans l'ombre à des débordements que l'on aurait pu croire incom- 
patibles avec son âge et sa goutte. Longtemps M rae Badinard avait eu des 
soupçons, ou plutôt des certitudes, sans pouvoir arriver à connaître la com- 
plice de ces débordements, lorsqu'un beau jour elle reçut, avec une lettre ano- 
nyme, un album contenant soixante-dix-sept photographies masculines. La 
lettre anonyme disait à peu près ceci : — Votre mari vous trompe, mais celle 
qu'il adore le trompe encore bien plus. Montrez-lui cet album, c'est l'album 
aux souvenirs amoureux de cette dame, il verra le cas qu'il doit faire de sa 
fidélité ! 

M me Badinard rangea précieusement cet album dans un meuble de sa 
chambre à coucher, mais par malheur il arriva que le jour même, feu 
Badinard cherchant une cravate, mit la main sur l'album. 

Il prit les soixante-dix-sept portraits pour des souvenirs personnels à 
M m " Badinard, et dans sa fureur il annula un testament par lequel il instituait 
M°" Badinard sa légataire universelle, et légua toute sa fortune à M. Antony 
Cabassol, à la charge pour ce dernier de le venger aussi cruellement que pos- 
sible, par la peine du talion, des soixante-dix-sept personnes qui avaient à 
se= yeux si fortement compromis l'infortunée M rne Badinard! 

Le récit de l'avocat fit éclater à plusieurs reprises dans l'auditoire un rire 
fou que le tribunal fut impuissant à réprimer; après une courte suspension 
d'audience, les dames des tribunes ayant consenti à se calmer, l'avocat de 
M e Mitaine posa des conclusions : 

— Quand le tribunal, reprit l'avocat, aura décidé après avoir entendu les 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



543 



importantes dépositions que nous allons produire aux débats, si dans les 
circonstances encore obscures qui ont amené feu Badinard à déshériter sa 
femme pour donner tous ses biens à M. Gabassol, il ne se rencontre pas ce 
qui caractérise la capitation, nous lui demanderons l'annulation de ce testa- 
ment extraordinaire et gravement injurieux. Si nous avions trompé féu Badi- 
nard, si les soixante-dix-sept portraits nous appartenaient à titre de souvenirs 
amoureux, nous baisserions la tête, mais tout au contraire, c'est nous que 
feu Badinard a trompée, c'est nous qui avons été lésée dans nos droits 
d'épouse et outragée 
dans nos sentiments, 
dans notre honneur 
et dans notre cœur 
innocent et pur! 

« Cet album aux 
soixante-dix-sept 
portraits, nous en 
répudions avec indi- 
gnation lapropriété! 
jamais nous n'avons 
trompé feu Badi- 
nard ! jamais nous 
ne lui avons donné 
la moindre raison 
de constituer par testament un vengeur d'outrages conjugaux. Donc notre 
innocence prouvée et archiprouvée comme elle va l'être tout à l'heure, — 
nos adversaires eux-mêmes ne nous la contestent plus — nous nous dressons 
devant la justice et nous lui demandons de nous donner la consécration de 
cette innocence, — avec ses conséquences, et toutes ses conséquences ! 

« Feu Badinard nous a soupçonnée à tort, et par son testament si grave- 
ment injurieux, il s'est constitué un vengeur dont il n'avait que faire ! Si feu 
Badinard n'avait pas besoin de vengeur, son testament et son legs universel 
à M. Cabassol n'avaient pas de raison d'être, nous en demandons l'annulation 
rigoureuse! Nous demandons au tribunal de la prononcer et de décider que 
le testament précédent, par lequel M mo Badinard était instituée légataire uni- 
verselle, reprenne toute sa valeur ! Qu'aurait fait le testateur s'il lui avait été 
donné de reconnaître son erreur? il eût tout simplement déchiré le testament 
Cabassol et c'est ce qu'à défaut de lui le tribunal fera ! 

« Nous demandons à rentrer en possession de toute la fortune de feu 
Badinard, et, en réparation de l'outrage à nous fait par M. Cabassol en enta- 
mant les vengeances imposées par notre mari, nous demandons qu'il plaise au 




Ces messieurs se regardaient avec défiance. 



5-14 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



tribunal do nous attribuer trois cent cinquante mille francs à titre de dom- 
mages et intérêts ! » 

L'avocat de Gabassol se leva à son tour et répondit en quelques mots : ' 

— S'il n'avait tenu qu'à mon client, ce triste procès n'aurait pas eu lieu. 
Mon client est la loyauté même, dès qu'il eut acquis la conviction de l'inno- 
cence de M mc Badinard, il avertit le mandataire de cette dame et se déclara 
prêt à restituer ce qui n'avait pas été dépensé pour accomplir les conditions 
imposées par feu Badinard. M Mitaine refusa toute transaction et nous atta- 
qua. Que les conséquences de ce procès et les complications qu'il peut amener 
retombent sur lui. Au nom de mon client, je demande six cent mille francs 
de dommages et intérêts à prendre sur la succession pour les peines et démar- 
ches inutilement imposées par le testament Badinard 1 

Après quelques observations de M Mitaine et une longue et inutile dis- 
cussion entre les avocats, le tribunal passa à l'audition des témoins. Nous ne 
pouvons songer à reproduire in extenso les dépositions de plus de quatre- 
vingt-dix témoins, elles tiennent tout au long vingt numéros de la Gazette 
des Tribunaux, les lecteurs désireux de les connaître toutes peuvent consulter 
la collection de cette feuille; nous nous contenterons ici de donner les plus 
importantes et de relater les nombreux incidents d'audience qui se produisi- 
rent au cours de ces débats tumultueux. 

Douze audiences successives furent employées à l'audition des témoins. 
— Ces messieurs, réunis dans une grande salle attenant à la salle d'audience, 
se regardaient avec défiance, en proie à toutes les inquiétudes et à tous les 
ahurissements. 

— i Comment, vous en étiez aussi ! 

— Mon cher, je suis absolument innocent, il y a erreur, jamais je n'ai vu 
M m ° Badinard ! • 

— Oui, faites le discret! moi, je n'avais jamais entendu prononcer ce 
nom... je n'avais aucun droit à figurer dans l'album! 

— Hélas! Et ce vengeur? Savez-vous quelque chose?... je suis épouvanté, 
a-t-il, sur moi, innocent, vengé M. Badinard? ' 

— Si vous saviez mon anxiété ! Je connaissais M. Cabassol, nous étions aux 
bains de mer ensemble... et dans le même hôtel... 

— Ah ! mon pauvre ami ! 

• Ceci est un échantillon des conversations de la salle des témoins. Dans 
certains groupes, on se regardait avec colère, sans se parler, mais avec dos 
froncements de sourcils et des airs farouches. On ne savait rien encore, mais 
on s'attendait à des révélations terribles ! 

Coupons maintenant dans la Gazette des Tribunaux les dépositions les plus 
importantes. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



545 



« M. Paul Matassin, vingt-neuf ans, étudiant en médecine. Je suis très 
surpris de figurer dans ce procès, je n'ai jamais vu M. Badinard... 

— M. Badinard, soit, mais M me Badinard? 

— ... Ni M me Badinard non plus ! Je connais très bien M. Cabassol ; ce que 
je sais, c'est qu'un jour, nous sommes allés à Bullier ensemble avec M e Ta- 
parel, que nous avons soupe ensemble et que le lendemain M Taparel m'a 




Evanouissement de M°"> Cabuzac à l'audience. 



dit avec sévérité : Souvenez-vous de Badinard ! je n'y ai rien compris et voilà 
tout ce que je sais ! 

— Vous, connaissez les conditions imposées parle testament de feu Badi- 
nard à M Cabassol. Votre portrait figure dans l'album avec cette dédica- 
ce : « A elle! l'amour a mordu mon cœur comme un bocal de sangsues! » Vous 
prétendez n'avoir jamais vu-M me Badinard, dites-nous alors à qui vous avez 
donné cette photographie ! 

— Je ne me souviens pas! j'ai beau chercher... vous savez, monsieur le 

Liv. 69. 



54Ô LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



président, celle photographie date d'au moinssixanset dame! en six années... 
mettez-vous à ma place ! 

— Épargnez-nous ces réflexions inutiles. Savez-vous si M. Cabassol a 
exécuté sur vous son mandat de vengeur? 

— Hélas! monsieur le président... Gornélie m'a tout avoué!... 

S. E. M. Zembo (ambassades du Zanguebar). — Je ne sais rien, monsieur 
le président, c'est mon prédécesseur qui figure dans l'album de M m0 Badinard. 
Il est retourné au Zanguebar et il a été dernièrement pris et dévoré par des 
ennemis de notre nation. Cependant, M. Cabassol est venu à l'ambassade 
pour me voir au sujet d'un emprunt que le Zanguebar désirait négocier sur 
la place de Paris. Ignorant ses intentions cruelles, je le décorai de l'ordre du 
crocodile d'argent... Permettez-moi, monsieur le président, de me féliciter 
d'avoir fait la connaissance d'un éminent magistrat, et de profiter de l'occa- 
sion pour attacher à votre poitrine les insignes du crocodile d'or de première 
classe... 

Vicomte Exutère de Cuampbadour, 36 ans, propriétaire. — J'ignore à quel 
titre je figure dans l'album de M mc Badinard. Jamais je n'ai entendu pronon- 
cer ce nom... Mais je sais que M. Cabassol a tenté d'exercer son mandat de 
vengeur à mes dépens, et qu'il en a été pour ses frais. 

— Ah ! vous le savez? Donnez les détails au tribunal? 

— M. Cabassol pour exercer une vengeance qu'il croyait légitime, je me 
plais à le reconnaître, a fait la cour à M me de Champbadour; il a été brûlant, 
poétique, je le sais, car j'ai été averti heure par heure de ses tentatives. Mais 
j'étais tranquille car j'étais couvert par une assurance de 800,000 francs à 
1QEIL, compagnie d'assurance contre les risques du mariage. Pour ne pas laisser 
M. Cabassol perdre son temps, je l'avertis de l'inutilité de ses tentatives, et 
depuis je ne l'ai plus revu. 

— Le tribunal ne peut que vous féliciter d'avoir, en cette circonstance, su 
garder une attitude aussi correcte. 

M. Bézucheux de la Fricottière fils, 28 ans, ancien sous-préfet. — Le té- 
moin s avance vers le banc du défendeur M. Cabassol, et lui serre énergiquement 
la main à la grande surprise de V auditoire. 

M. le président. — Dites ce que vou9 savez? 

M. de la Fricottière. — Je ne sais rien du tout. Je suis pur de tout repro- 
che: jamais, au grand jamais, je n'eus la joie d'entrevoir M mc Badinard, je 
ne sais même pas si elle est jolie. Est-elle jolie, monsieur le président? 

— Témoin, pas de questions intempestives. Voici, dans l'album de 
M m " Badinard votre portrait avec cette dédicace : Ange! à toi mon cœur!!! 

— Je ne nie pas ! mais j'ai beau chercher, je ne sais pas quel était cet ange 
à qui j'ai donné mon cœur!... ce n'est pas Jeanne... ce n'est pas Angèle... 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



547 



ce n'est pas... je les ai appelées ange aussi, parbleu, mais... quant à Cabassol, 
c'est mon ami, et je ne lui fais pas de reproches. Sans doute, il a essayé de 
m'enlever certaine dame inconstante et volage... mais tous les amis en font 
autant! amitié! tu n'es qu'un mot, quand il s'agit de ces anges à qui l'on 
donne son cœur et sa photographie... Néanmoins, je ne lui en veux pas, pas 
plus qu'aux autres amis qui se trouvent avec moi dans l'album de l'ange 
inconnu. 

Après sa déposition, le témoin va s'asseoir à côté de M. Cabassol. 




Le banc des accusés. 

M. Lacostadé, 35 ans, ancien officier de cuirassiers. — Le diable m'em- 
porte, monsieur le président, si j'ai jamais entendu parler de M me Badinard. 
Voilà tout ce que je sais. 

— Cependant, voici, dans l'album provenant de la succession Badinard, 
votre portrait avec cette dédicace : 



A ma petite fleurette chérie, 



Capitaine Lacostade! 



— Pas possible! j'aurais appelé ma petite fleurette une dame que je n'ai 
jamais vue ? il doit y avoir erreur ! Comment s'appelle-t-elle de son petit nom, 
M me Badinard? 

M e Mitaine consulta ses papiers et répondit : 

— Quoique ceci soit bien inutile, puisque l'innocence de ma cliente est 
reconnue, je répondrai au témoin... M rae Badinard s'appelle de son petit nom 
Léonie. 



548 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



— Léonie? je n'ai aucun souvenir, le diable m'emporte! et pourtant je 
me plais à déclarer que j'ai le culte des souvenirs ! 

— Que savez-vous sur M. Cabassol? 

— Brave garçon! un peu intermittent, pendant des mois on le voyait 
tous les jours, puis il disparaissait... je dois dire que j'ai compris quand j'ai 
su la mission qu'il avait acceptée; je sais aussi qu'il a cherché à sévir contre 
moi et à m'enlever le cœur de celle que j'aimais, M lle Tul..., mais le nom ne 
fait rien à l'affaire. Je lui pardonne, car elle était déjà volage avant qu'il la 
connût!... volage et perfide! 

Le témoin va serrer la main de M. Gabassol, et s'asseoit à côté de M. de 
la Fricottière. 

M. Jules de Saint-Tropez, 30 ans, rentier. — Je jure devant Dieu et 
devant les hommes que je n'ai jamais vu M me Badinard. Quant à Gabassol, il 
fut mon ami, j'ai appris sans en comprendre la raison que j'avais été une des 
victimes désignées à la vengeance de Cabassol par un mari féroce à qui je 
n'ai jamais fait de peine. Qu'il porte le poids des chagrins qu'il a causés ! 
Cabassol dut, je le crains, se montrer sans pitié pour moi, tous les amis sont 
comme ça. 

— Précisez ! 

— C'est difficile, je n'oserai jamais. Une dame du meilleur monde qui... 
que je... bref, qui m'avait donné maintes preuves d'une tendresse que je qua- 
lifierai de passionnée, me... fut... bref, il y eut un cataclysme auquel je n'ai 
jamais rien compris. Gomment concilier, je vous le demande, les preuves de 
tendresse passionnée dont je viens de parler avec la plus cruelle et la plus 
étrange des trahisons? Après cette affreuse découverte, Cabassol est demeuré 
mon ami et il l'est encore. 

Le témoin salue le tribunal et va s'asseoir à côté de M. Cabassol. 

MM. Pont-Buzaud et Bisseco font des dépositions presque identiques et se 
rangent ensuite derrière M. Cabassol. 

M. Félicien Cabuzac, 33 ans, négociant. — Je suis innocent, monsieur le 
président, je suis innocent!... Jamais je n'ai entrevu M mc Badinard! 

— Très bien! voici, dans l'album de la succession, votre portrait avec ces 
mots : à Elle! son Félicien Cabuzac. 

M. Félicien Cabuzac se trouble fortement et regarde dans la salle où une 
jeune dame vient de s'évanouir. Il dit quelques mots tout bas à M. le président 
qui donne l'ordre à un municipal de conduire la dame dans une autre salle. On 
se raconte dans l'assemblée que cette dame est la femme du témoin, M mc Cabuzac 
elle-même. 

— Voilà, dit sévèrement le président, le déplorable résultat des erreurs de 
jeunesse, que ceci vous serve de leçon! Dites ce que vous savez? 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



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— Ce que je sais, c'est que M. Gubassol que voilà, a voulu venger M. Ba- 
dinard, sur moi qui suis innocent? Le jour même de mon mariage {hilarité 
dans l'auditoire) à l'arrivée de la noce au restaurant à Vincennes, nous avons 
trouvé M. Cabassol, déjà installé à table avec monsieur que voilà à côté de 
lui, (le témoin désigne M 6 Taparel) et un Chinois (hilarité). Je n'essayerai pas 
de vous peindre le désarroi jeté dans la noce par ces messieurs... M. Taparel 
a cherché à insinuer que j'avais, avant mon mariage, mené une existence 




,~>^ 



Incidents d'audience. 



échevelée, il a dit que j'arrivais usé, que ma femme devait être inévitable- 
ment malheureuse, etc., etc. Pendant ce temps, M. Cabassol profitant du 
trouble causé par ces insinuations, prodiguait des consolations à ma femme, 
il lui offrait son cœur et lui embrassait la main... (hilarité). Puis M e Taparel 
parla de divorce et nous engagea réciproquement à plaider en séparation! 
Le résultat de tout cela fut que la première année de mon mariage se trouva 
tout à fait gâtée.. . Nous devions partir, ma femme et moi, pour notre voyage de 
noces en Italie... Ma femme n'en voulut pas entendre parler et prétendit rester 
chez sa mère... Nous fûmes sur le point de plaider!... Pas de lune de miel, 
(hilarité prolongée, des dames se tordent sur les bancs. M. le président parle de 



faire évacuer la salle). Non, pas de lune de miel!... Nous sommes à peine 
réconciliés depuis trois mois, et voilà que cette malheureuse photographie 
vient encore de troubler mou ménage I... je suis las d'être la victime de 
If. GabassoI,je vais lui intenter un procès! 

M.GOLBOCHE, compositeur de musique. (Mouvement de curiosité dans l'audi- 
toire.) — J'ai appris il y a trois semaines par les articles des journaux, 
l'odieuse mission acceptée par M. Cahassol ; j'ai su que l'on me rangeait au 
nombre des victimes du vengeur de M. Badinard! Pouvais-je m'attendre à 
une pareille révélation? Je n'ai jamais vu M me Badinard et mon portrait ne 
ûgure pas dans l'album de cette dame... Donc, quel motif peut avoir poussé 
M. Cabassol à sévir contre moi? Ses tentatives sont sans excuses... 

M Bien EL, avocat de M. Cabassol. — Pardon 1 il y avait contre le témoin 
des probabilités qui justifient les tentatives de M. Cabassol. Il y a dans l'album 
au n° 23. une photographie presque effacée qui ne laisse voir qu'un crâne 
ravagé par la calvitie. La dédicace accompagnant cette photographie est 
ainsi conçue : «A elle! le plus bouillant des Billes de billard, iockol (pour les 
dames). » Le témoin fait partie du club des Billes de billard, son crâne, on peut 
le constater, présente plus d'un rapport avec celui de la photographie. De là, 
l'erreur. Mon client croyait exercer une vengeance légitime... N'oubliez pas 
qu'il avait accepté un devoir sacré! 

M. CoLBuem-:, rouge de colh-e. — Et c'est sur d'aussi faibles indices que 
M. Cabassol s'est lancé sur moi!... Il s'est fait passer pour dentiste, il m'a 
abîmé la mâchoire... S'il n'avait abîmé que cela! mais enfin il y a toute une 
correspondance que j'ai saisie dans le secrétaire de M me Colbuche, une corres- 
pondance tour à tour brûlante et mélancolique... Hélas! Madame Colbuche 
répondait en cachette, et elle était brûlante aussi ! 

Et ii parait que l'on a retrouvé la copie de ces lettres sur les registres 
de l'étude de M e Taparel notaire à Paris, qui n'a pas craint de prêter son 
ministère à des actes aussi étrangers à sa mission sociale ! Les journaux en ont 
publié quelques extraits qui me couvrent de ridicule et je vais plaider en sé- 
paration, tout cela par la faute de M. Cabassol... et ma pièce, la Petite Fa- 
vorite, que le misérable a fait crouler, en me suggérant l'idée ridicule du 
ballet du mal de dents!... Et grâce à la dent, à la dent jadis excellente qu'il 
m'a déracinée, je souffre et j'ai d'horribles fluxions â tous les changements 
de temps! 

M. RoQUEBAL, auteur dramatique.. (Mouvement de curiosité et rires sur les 
bancs occupés par le personnel des Folies Musicales). — Feu Lcsurques n'était 
pas plus innocent du meurtre du courrier de Lyon que je ne le suis des cha- 
grins conjugaux de feu Badinard. Je ne peux pas prouver d'alibi, mais je 
jure que jamais je n'ni seulement entrevu le bout du nez que je suppose joli, 



LA GRAND]'. MASCARADE PARISIENNE 551 
_ I 

de M" Badinard! Quant à l'auteur de lous les maux de tant de braves gens, 
quant au féroce Cabassol, je l'ai vu un peu aux Folies Musicales, quand mon 
pauvre collaborateur et ami Colbuchc faisait répéter la Petite Favorite. ; cet ! 

exécuteur des hautes œuvres m'a toujours déplu. Je n'ai aucun grief particu- 
lier contre lui, car je suis heureusement célibataire et s'il est vrai qu'il a 
essayé de me nuire dans l'esprit d'une jeune et aimable personne, il est aussi 
prouvé qu'il n'a pas réussi à ébranler la fidélité alors solide, de cette jeune et 
aimable personne. C'est donc à tort que l'on m'a mis au nombre des victimes 
du féroce vengeur de feu Badinard. 

— M. Bizouard, 42 ans, artiste peintre. {Le chef de l'école naturaliste et 
impressionniste est très ému.) — Je jure par tout ce que j'ai de plus sacré, 
c'est-à-dire sur la tête d'Estelle, ma femme 
chérie, que je n'ai jamais vu M me Ba- 
dinard, que je n'ai jamais fait son por- 
trait, et que c'est absolument sans motif 
que M. Cabassol a voulu venger sur moi, 
l'infortuné Badinard. Je fais partie du club 
des Billes de billard, mais jamais personne 
ne m'a appelé Jocko, comme les journaux 
l'ont insinué. M. Taparel m'a présenté 
M. Cabassol comme un riche amateur na- 
turaliste... Grâce à M. Cabassol je plaide MBt ColbuCb6 , épondait ~cn cacheté. 
en séparation avec Estelle depuis l'année 

dernière; il y a eu des réconciliations, pour donner satisfaction à Estelle, 
j'avais renoncé aux modèles féminins, je ne peignais plus que des chaudrons, 
mais le procès Badinard a tout remis en question et nous replaidons! Voilà 
l'œuvre de M. Cabassol ! 

M. Malbousquet, 52 ans, docteur en médecine. — J'étais le médecin de 
M. Badinard (ah! ah! ah! dans Vauditoire, rires étouffés) et je suis encore celui 
de M me Badinard (oh! oh! oh! sur un grand nombre de bancs , les éventails s agi- 
tent avec fureur.) 

M. le Président. — Alors vous avouez que cette photographie signée 
Jocko... 

M. Malbousquet. — Je n'avoue rien du tout. Je dis que je suis le médecin 
de M mc Badinard, mais ce n'est pas moi qui figure dans l'album sous un pseu- 
donyme qui ne sied aucunement à mon caractère! M. Cabassol ne doit pas 
s'y tromper; il est venu me demander mes soins contre un certain nombre 
d'affections dont je ne lui ai pas dissimulé la gravité... Il était très bas; un 
beau jour il n'est pas revenu. Je suis à la fois surpris et charmé de le voir 
rétabli. j 

M. Teéodule Ploquin, colonel en retraite. — Le diable m'emporte, sacrr... 




pardon... si j'ai jamais entendu parler d'un Badinard quelconque! je ne 
connais pas davantage M. Cabassol et je ne sais pas du tout ce qu'est venu 
me chanter an papier timbré d'un huissier parlant à la personne de mon 
ordonnance ! 

M. le Président. — Monsieur le colonel se souvient-il d'une photogra- 
phie donnée à une dame avec une dédicace signée Jocko? 

Le colonel Ploquin. — Jocko!... Gomment, encore! j'ai à dire que j J ai 
reçu un jour une lettre signée « une personne anxieuse », dans laquelle au 
nom d'un intérêt sacré, on me demandait si jamais une dame ne m'avait appelé 
Jocko!... Alors c'est sérieux, je suis impliqué dans une affaire... J'aimerais 
mieux une rencontre au sabre qu'un procès, mais n'importe, je répondrai 
franchement, et le mari m'enverra ses témoins s'il le veut... Ah! ah! ah! je 
vais parler, mais faites sortir les dames ! 

Émotion profonde dans la salle. Tout le monde attend avec anxiété les 
révélations du colonel. 

Le colonel Ploquin. — Oui, je l'ai déjà dit et je le répète, il y avait 
Cachucha qui m'appelait Théodoule, puis Rosette qui me nomma toujours 
Bibi, parce qu'elle n'aimait pas Théodoule,... elle était de Marseille, Rosette, 
et sacrebleu, c'était une riche nature... 

M. Le Président. — Pardon, colonel, il ne s'agit pas de... 

Le colonel Ploquin, d'un air furieux. — C'était une riche nature ! Par- 
don, monsieur le président, je suis retraité, j'ai ma sacrée goutte, mais je suis 
encore en étai de répondre à un mari, et j'aimerais mieux, je vous l'ai dit, 
une conversation au sabre de cavalerie! sacrrebleu!... ce ne doit pas être le 
mari d'Amline, elle n'était pas mariée, qu'on me donne le nom du mari qui 
me traîne devant les tribunaux et j'en fais mon affaire!.... je ne dérangerai 
pas d'huissier pour lui, mais... 

M. le Président. — Il ne s'agit pas de cela, colonel, dites-nous seulement... 

Le colonel Ploquin. — Faites sortir les dames, je dirai tout!... ou bien 
qu'elles restent tout de même, moi je m'en moque... si ça ne les gêne pas! 
En 59, en revenant d'Italie, nous allâmes tenir garnison à Bordeaux. Enthou- 
siame indescriptible à l'arrivée! je reçus une lettre : Vaillant capitaine, je suis 
italienne! j'ai fait un vœu à la madone, au commencement de la campagne: 
Sainte Vierge, ai-je dit, si l'Italie est délivrée, je vous promets d'adorer pen- 
dant deux jours au moins un des guerriers de la Francia! je vous ai vu ce 
matin à cheval à la tête de vos hussards, vous êtes ce guerrier que j'ai pro- 
mis à la madone d'adorer pendant deux jours. 

Les deux jours sont commencés. ~ 

Lucrézia. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 




Liv. 70. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



555 



.m'appeler Jocko, Lucrézia, 



Un quart d'heure après j'étais aux pieds de Lucrzia... Faites sortir les 
dames .' quelle patriote que cette Lucrézia ! et comme elle aimait les Français. .. 
son mari était français, mais il était son mari, ce n'était plus la même chose! 
Sacrrrehleu... Enfin, si c'est lui, comme je commence à le soupçonner, qui me 
fait ce procès... Je reprends, Lucrézia pâlit à ma vue, tomba dans mes bras, 
m'inonda de sa brune chevelure,... 

— M. le Président. — Arrêtez-vous, témoin I il n'est pas question de 
Lucrézia, du moment où vous n'êtes pas le Jocko de la photographie, nous 
n'avons plus rien à vous demander. 

Le colonel Ploquin en se retirant. — Sacrrr. 
une femme qui avait fait à la madone le vœu 
de m'adorer deux jours... et qui a tenu son 
vœu pendant trois ansl 

M. Poulet Golard, 60 ans. Mouvement de 
curiosité. (L illustre savant est vêtu d'une grande 
lévite marron, il a sespoches bourrées de papiers 
et tient sous le bras un numéro de la Revue 
Préhistorique.) — Tous mes instants sont con- 
sacrés à l'étude des populations préhistori- 
ques, c'est vous dire, monsieur le président, 
que je n'ai nullement l'honneur de connaître 
M mt Badinard qui ne doit certainement pas 
dater de l'âge de fer, sans quoi elle aurait 
difficilement réuni la collection de souvenirs 
aimables dont parlent les feuilles légères que 

je ne lis jamais I je vous prie de le croire, monsieur le président — une idée 
m'est venue que je qualifierai de lumineuse : cette dame ne s'occuperait-elle 
pas d'études anthropologiques? dans ce cas cette réunion de portraits pourrait 
être une collection scientifique... 

M. le Président. — Voudriez-vous éclairer le tribunal sur un point délicat? 
soit en raison de vos travaux sur l'origine de la race humaine, soit pour 
tout autre cause, ne vous appelle-t-on pas quelquefois Jocko? 

M. Poulet Golard. — Je le reconnais. (Sensation profonde.) Le point de 
départ de la race humaine, le... 

M. le Président. — Alors cette photographie effacée est la vôtre et voilà 
bien votre écriture? 

M. Poulet Golard. (Rajustant ses lunettes.) — Oui... 

M. le Président (avec sévérité). — Je suis profondément surpris de voir un 
homme de votre mérite et de votre situation, perdre ainsi le sentiment de la 




— Faites sortir les dames. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



dignité, descendre jusqu'à mettre au bas d'une photographie cet autographe 

pou scientifique : 

A elle, le plus bouillant des Billes de billard. 

Et ajouter entre parenthèses ces mots : 

(Pour les dames! Jocko.) 

M. Poulet Golard. — 
J'ignore comment cet auto- 
graphe dont je déplore au- 
jourd'hui le manque de te- 
nue, a pu tomber entre les 
mains de M me Badinard. Ce 
n'est pas à elle que j'ai fait 
hommage de mon portrait. 
M. le Président. — 
Dites-nous alors à qui? 

M. poulet Golard. — Je 
suis confus, monsieur le 
président, mais je ne puis 
préciser, il faudrait me dire 
le nom et je fouillerais dans 
mes souvenirs... Je com- 
prends maintenant pour 
quelle raison, M. Cabassol 
s'est fait présenter à moi; 
sous prétexte de science et 
de littérature, il venait pour 
venger feu Badinard... Alors, 
c'est donc lui qui m'a enlevé 
Tul... je veux dire une de 
mes élèves... 
M. Eugène de Monistrol, 36 ans, propriétaire. — J'avoue tout, excepté 
M me Badinard que je n'ai pas la joie de connaître. J'ai donné jadis bien des 
photographies à des dames en échange de leurs précieux portraits, mais c'é- 
tait avant mon mariage, aux heures de ma fougueuse jeunesse. J'étais libre, 
depuis j'ai toutbrûlé! j'ai tout dit, maintenant je demande si.... monsieur le 
président est marié sans doute, il comprendra mon inquiétude,... je de- 
vrais dire ma cruelle anxiété! je connais la mission de M. Cabassol, eh bienl 
je demande s'il a vengé Badinard sur moi-même? 




Un monsieur lui avait appris à nnger. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



557 



M. le Président. — Témoin, ne questionnez pas le tribunal... 

M. de Monistrol. — Pardon, mais nous étions à Dieppe, ma femme et 
moi, dans le même hôtel que M. Cabassol... dans le même couloir... {hilarité) 
cette coïncidence m'a frappé... M. Cabassol n'est pas venu sans intention so 
loger dans le même couloir qu'une personne signalée à sa vengeance, voici la 
photographie de M mc de Monistrol, vous pouvez voir qu'Agnès est joiie... 
et... (hilarité). 




Lucrézia m'inonda de sa brime chevelure. 



M. le Président. — Témoin, il est inutile de... 

M. de Monistrol. —Pardon... mais je regrette de ne pas l'avoir fait pho- 
tographier dans son costume de bains de mer, comme pièce à conviction... je 
mesuis absenté pendant quinze jours (hilarité prolongée), etj'ai appris qu'Agnès 
avait beaucoup valsé au Casino pendant mon absence, qu'elle s'était com- 
mandé six toilettes et quatre costumes collants pour le bain.... et enfin qu'un 
monsieur lui avait appris à nager et à faire la planche.... Ce monsieur ne 
serait-il pas l'audacieux Cabassol ?... et s'est-il borné à la natation?..., 

Je veux savoir la vérité. Monsieur le président... je voudrais une certitu- 
de... vous ne voulez rien me dire, soit, j'irai consulter une somnambule ! 

M. Ramon de las Carabellas, 40 ans, rentier. — Je ne connais qu'une chose 
je ne suis pas coupable de la moindre peccadille vis-à-vis de M. Badinard, 



558 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



mais si M. Cabassol a tenté de me faire des chagrins conjugaux, nous nous 
mettrons dans une chambre, dans l'obscurité, avec un revolver et un couteau 
et nous tirerons l'un sur l'autre, sans aucune pitié!... mais il n'y aura que 
le mien de chargé ! 

M. Achille Val/berné, 37 ans, propriétaire. — Je n'ai rien à me reprocher, 
je n'ai jamais connu M. ou M mc Badinard. Maintenant, ai-je été victime 
de M. Cabassol, le vengeur de Badinard? je l'ignore, mais j'ai de fortes pré- 
somptions de le croire, depuis un an ma femme m'inquiète; elle qui, dès le 
commencement de notre mariage, un mariage d'inclination pourtant, se 
montrait acariâtre, jalouse et querelleuse, elle est maintenant la douceur 
même! ça n'est pas naturel, monsieur le président, j'en appelle à tous les ma- 
ris! Je vous conjure, monsieur le président, d'avoir pitié de mes angoisses et 
de me dire si je suis victime?... Mon cœur est brisé, se peut-il que l'ange 
de mon foyer, l'idole démon âme, celle que dans ma candeur, j'avais placée 
sur un piédestal... 

M. le Président. — Arrêtez-vous, témoin, comment accordez-vous ces 
beaux sentiments sur l'ange de votre foyer, avec ces mots de votre main sous 
votre photographie : « Le diable emporte ma femme, à toi mon cœur 1 

« Vauberné. » 

Explosion de rires. Le témoin rougit et balbutie, il parle $ erreurs de jeunesse 
et dit que s'il a papillonné jadis il est aujourd'hui dévoré par les remords. 

M. le président {avec sévérité). — Allez, et tachez, par votre conduite, de 
faire oublier ces erreurs à l'ange de votre foyer! 

Le témoin, confus, se dirige vers la sortie; en passant devant la barre dupu- 
blic, il reçoit brusquement une paire de gifles que lui administre une dame du 
premier rang. 

— Voilà ! dit la dame, voilà pour ton vœu : le diable emporte ma femme! 
et voilà pour tes soupçons ! 

Une scène de confusion indescriptible se produit dans l'auditoire, des 
applaudissements éclatent sur quelques bancs, on se pâme de rire sur les 
autres. Quelques dames voisines de M me Vauberné allongent des coups 
d'ombrelles au témoin en l'appelant vieux monstre ! Les municipaux tentent 
de se frayer un passage jusqu'à M' ne Vauberné pour l'expulser, mais dans 
la bagarre ils reçoivent aussi de nombreux horions. 

L'audience est suspendue pendant un quart d'heure. M. Vauberné en pro- 
fite pour prendre quelques témoins qui attesteront devant les tribunaux 
que M m - Vauberné s'est portée sur lui à des voies de fait. De son côté, 
M mc Vauberné choisit immédiatement un avocat et un avoué et les charge 
d'erilamer sur l'heure un procès en séparation. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



559 



VI 



Suite do l'audition dea témoins. — Révélations nouvelles. — L»s faiblesses 
de Miradoux. — Réparations proposées par Cabassol. — Coup de théâtre. 



Les audiences du grand procès Badinard contre Cabassol se succédaient 
plus mouvementées les unes que les autres. Le grand mouvement de curio- 
sité excité par la première audience, loin de s'être apaisé, n'avait fait 




M"" Vaubemé choisit immédiatement un avocat. 



que s'accentuer, chaque jour le Palais de justice était assiégé par la foule. 
Ceux qui n'entraient pas attendaient dans les couloirs ou dans la salle des 
Pas-Perdus les nouvelles de l'audience et les transmettaient aux curieux du 
dehors. Des notabilités de tous les mondes garnissaient la salle et ne man- 
quaient aucune audience : on voyait des hommes politiques soucieux de s'é- 
clairer sur les grandes questions mises en jeu par le procès, et notamment 
sur la question du divorce, à laquelle le procès apportait un grand nombre 
d'arguments pour ou contre, des auteurs dramatiques attirés par les curieu- 
ses révélations qui soulevaient par bien des coins, le voile delà vie privée du 
monde du xix e siècle — des grandes dames en quête de détails piquants, des" 
artistes dramatiques, des diplomates, des petites dames, etc., etc. 

Cabassol est vivement pris à partie par les témoins qui continuent à défi- 
ler devant le tribunal. La lumière ne se fait pas, M me Badinard, tout le 
monde s'accorde à le dire, est innocente, mais aucun des témoins, soit oubli, 
Soit mauvaise volonté, n'a révélé le nom delà véritable propriétaire de l'album 



58Q LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



au\ 71 photographies, de la collectionneuse de souvenirs amoureux, cause de 
tout le mal. 

Les chroniqueurs et les mauvaises langues se font un malin plaisir de 
donner des noms purement imaginaires, et de mettre cette collection malen- 
contreuse sur le dos de personnes bien innocentes. Dès la seconde audience on a 
parlé de Criquetta qui a répondu spirituellement par un certificat de Bézucheux 
de la Fricottière, l'un des 77, attestant sa parfaite innocence. Ensuite on a pro- 
noncé le nom de GoVa Pearl, mais, vu le nombre relativement peu important 
des portraits, les soupçons se sont portés bien vite sur d'autres jeunes per- 
sonnes. Une grande dame du noble faubourg fut un instant indiquée comme 




Le public à l'audience. 

la véritable collectionneuse, puis une écuyère endossa la responsabilité du 

^Snes témoins protestent à l'unanimité de l'innocence de M- Badiriard 
et déclarent que jamais ils n'ont offert le moindre portrait à cette dame, en 
revanche, ils ne se se gênent pas pour fulminer contre la férocité aveugle de 
feu Badinard et contre le pauvre Gabassol. M° Taparel et Miradoux sont 
aussi fortement maltraites par les témoins furieux du rôle joué par eux en 

cette affaire. > 

Cinq maris se sont réunis pour se porter partie civile et intenter a 1 in- 
fortuné Cabassol un second procès; le maestro Colbuche est à la tête de cette 
ligue, ils réclament 'à MM. Gabassol, Taparel et Miradoux cinq cent mille francs 
de dommages et intérêts pour le préjudice conjugal à eux causé. 

La treizième audience fut marquée par un incident qui donna un nou- 
veau tour au procès. Un témoin trop rageur ayant parlé de son désir d'obte- 
nir une réparation immédiate, Gabassol se leva et demanda la parole. 

M Gabassol. — Le témoin M. Koppmann parle de réparation en termes 
que je me réserve de relever plus tard, hors de cette enceinte. Je dois lui 
dire aujourd'hui qu'il ne peut être, question de réparation quand il n'y a pas 
eu de sévices! Monsieur portait dans la liste des vengeances à exercer, le 
n» 58; ie n'ai pas eu le temps d'aller jusque-là, je n'ai donc rien à réparer... 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



561 



M. Koppmann. — Allons donc!... 

M. Cabassol. — Il n'y a pas d'allons doncl j'ai de l'ordre et de la mé- 
moire, je n'ai pas eu le temps d'aller jusqu'à votre numéro, je vous l'affirme. 




; TTi^ttiué^^: 



Projet de fontaine expiatoire & élerer en l'honneur des victimes de l'affaire Badinard. 





M. Koppmann. — J'ai des preuves 1 




M. Cabassol. — Par exemple !... 




M. Koppmann. — J'ai des lettres !.. Hélas, M mc Koppmann fut... 




M. Cabassol. — Si vous avez des lettres, montrez-les!... D'avance je 




vous dis. elles ne sont pas de moi... N'allez pas me mettre sur le dos les 




Liv. 71. 



562 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



fantaisies que M mc Koppmann peut s'être permises sans que j'y sois pour 
rien... 

M. Koppmann. — Tenez, monsieurle président, voilà deux lettres que 
j'ai saisies dans un corset de M me Koppmann, lors des recherches que je fis 
quand les journaux m'apprirent que je me trouvais sur la liste des victimes 
de M. Cabassol! 

(Le témoin, visiblement ému, passe deux petites lettres à M. le président, qui 
en donne lecture.) 

Mardi. Vous voir, c'est vous aimer! vous aimer, c'est habiter le 7 e ciel ou plon- 
ger au plus profond de l'enfer, à votre choix, selon ce que vous déciderez pour le 
cœur profondément ému qui écrit ces lignes avec la tête perdue! 

Vous êtes belle, soyez bonne ! ne me précipitez pas dans les affres du désespoir 
je vous l'ai dit hier, je vous l'avais dit avant hier, je vous le crie aujourd'hui, je 
vous aime! enfer ou paradis, décidez! 

Gu bien, au moins ne me faites pas faire -rop de purgatoire. 

Jeudi matin. Ma petite bichette chérie. 

Si ma petite bichette chérie était bien gentille, mais là, bien gentille, je sais bien 
ce qu'elle ferait! elle viendrait avec moi écouter les Horaces à l'OdéonJ'ai une loge 
de faveur! comme ça la reposerait du naturalisme, et comme il serait doux de causer 
du grand Corneille à deux ! Ma petite bichette chérie m'expliquerait Gœthe, et elle 
prendrait l'engagement de ne pas être méchante comme hier et de ne plus me 
parler de son affreux mari qui est en voyage depuis 6. mois et qui ferait bien d'y 
rester ! 

M. Cabassol (accent indigné et sincère). — Jamais je n'ai écrit cela! je 
proteste! 

M. le Président. — En effet, cela ne ressemble pas aux différents spéci- 
mens d'écriture que le tribunal a devant les yeux... et c'est signé Mir.f 

M e Taparel, bondissant derrière Cabassol. — Et c'est signé Mir. ? 

[M. Miradoux, placé à côté de M 6 Taparel, parait visiblement gêné.) 

M e Taparel. — Mir., c'est Miradoux... Je prie M. le président de me 
laisser jeter un coup d'œil sur ces autographes... 

M. Koppmann. — Mais vous me les rendrez, ils me sont indispensables 
pour obtenir le divorce... 

M. Miradoux. --Je n'essaierai pas de feindre; ces deux lettres sont de 
moi. (Stupeur dans l 'auditoire.) Affaire personnelle dans laquelle M. Cabassol 
n'a rien à se reprocher!... Je sollicite toute l'indulgence du tribunal pour 
un instant d'erreur... Oui, un instant d'erreur non partagée ! M me Koppmann 
est pure, elle n'est pas venue à lOdéon, je le jure... (M. Koppmann ricane 
et se croise les bras.) Mon Dieu, messieurs, c'est l'affaire Badinard qui est 
cause de ma chute... permettez-moi de m'expliquer. Nommé exécuteur 



testamentaire par la confiance de M. Badinard, quel était mon devoir? 
Tous les juristes s'accorderont à le dire : Mon devoir, mon devoir strict 
était de veiller à l'exécution des volontés du testateur et d'aider de tout 
mon pouvoir à cette exécution. 

M e Biciiel, avocat de M. Cabassol. — En droit, M. Miradoux a raison. 
L'exécuteur testamentaire doit exécuter ou veiller à ce que le légataire 
exécute! Sirey, Dalloz, Dupin, 
Troplong sont d'accord là-dessus, 
et je pourrais citer maints juge- 
ments qui affirment ce devoir de 
l'exécuteur testamentaire. 

M e Mitaine. — Certainement, 
la question de droit ainsi posée 
doit être résolue dans ce sens, 
mais la question de fait! Je défie 
l'éminent avocat de la partie ad- 
verse de trouver dans Sirey, Dalloz 
ou Dupin, rien qui autorise M. Mi- 
radoux à appeler la femme du 
témoin ma petite bichette chérie ! I! 

M e Bjcuel. — Sans nul doute ! 
mais il n'en est pas moins vrai 
que M. Miradoux, exécuteur tes- 
tamentaire, devait tout faire pour 
aider à l'exécution du testament 
de feu Badinard? Je profite de 
l'occasion pour bien établir son 
rôle... Ce rôle fut à la fois modeste 
et actif; M. Miradoux se char- 
gea de recueillir sur les soixante-dix-sept personnes, vouées à la ven- 
geance de M. Cabassol, tous les renseignements nécessaires à l'exécution 
rapide et discrète des volontés du testateur. Je n'ai pas à discuter la légiti- 
mité des griefs de M. Badinard, il est maintenant prouvé que l'infortuné 
fut jeté dans l'erreur par un concours de circonstances encore inexpliqué. 
Je reviens à M. Miradoux. Pour être modeste, le rôle accepté par lui n'en 
était pas moins rempli de périls cachés, de fossés dissimulés sous les fleurs ! 
Pensez-y, messieurs, dans le cours de ses recherches, M. Miradoux dut être 
exposé bien des fois à des émotions aussi délicates que dangereuses, à des 
troubles particuliers... il est homme et par conséquent fragile... Vingt fois 
il triompha de son cœur, la vingt-unième fois ii succomba!... 11 a droit, en 




— M. Miradoux dût être exposé à d,es émotions délioatu 
et dangereuses. 



564 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



raison de sa situation particulière, à toutes nos indulgences ; il était exé- 
cuteur testamentaire, il a exécuté, un peu trop et voilà tout ! 

M. Miradoux {timidement). — Excès de zèle!... 

M. le Président. — Cette affaire, messieurs, est profondément triste, 
elle nous montre à quelles faiblesses des hommes, d'un caractère sérieux 
pourtant, peuvent se laisser entraîner par suite d'une mauvaise interpré- 
tation du devoir. 

M. Koppmann. — Il n'en est pas moins vrai que j'ai été victime. Je rede- 
manderai au tribunal les lettres de M. Miradoux pour les poursuites ulté- 
rieures. 

If. Gabassol. — Je déclare solennellement ici que dès l'instant où j'ai 
connu à quelles déplorables erreurs, l'erreur première de M. Badinard 
m'avait conduit, j'ai cessé toutes hostilités, et que j'ai immédiatement songé 
à offrir une réparation discrète aux personnes lésées... (Mouvement dans 
l'auditoire.) 

M. le Président. — Ce sentiment est louable; mais de quel genre de 
réparation voulez-vous parler? 

Une voix dans la salle. — Le revolver! (Émotion profonde.) 

Une autre voix. — Le sabre IMille cartouches!... 

Une autre voix. — Pas de réparations possibles ! 

Une autre voix. — C'est sa vie qu'il me faut d'abord l 

Une autre voix. — Cinq cent mille francs de dommages et intérêts 
ensuite ! 

M. le Président. — Si ces manifestations peu respectueuses pour la 
justice continuent, je ferai évacuer la salle. 

Une voix féminine au banc des avocats. — Je ne veux pas qu'on le tue, 
moi! 

(M. le président regarde du côté des avocats et dit quelques mots à un huissier. 
Un avocat est saisi par le garde municipal, il veut protester, mais sa toque 
tombe et de longues tresses blondes se montrent indiscrètement. Quelques per- 
sonnes croient reconnaître sous la robe de l'avocat une actrice des Folies-Musi- 
cales. Quelques jeunes avocats prennent son parti et sont expulsés avec elle.) 

Les vociférations continuent dans la salle. — Non, pas de réparation 
possible! — Le revolver! le sabre 1 etc., etc. 

M. le Président. — Qui a parlé? 

M. Ramon de las Carabellas dans la foule. — Moi! 

Le colonel Ploquin, idem. — Moi ! j'ai été traité de vieux singe, je veux 
laver cette injure dans le sang de M. Cabassol ! 

M. le Président. — M. Cabassol a dit que dès le premier jour il avait 
songe qu'il vous devait une réparation. Laissez-le s'expliquer. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



565 



M. Gabassol. — Feu Badinard avait dit : la peine du talion! Sa femme 
était très compromise, à ses yeux, par les soixante-dix-sept portraits de l'al- 
bum, je devais donc compromettre les épouses de ces soixante-dix-sept por- 
traits!... j J ai à me reprocher d'avoir compromis quelques personnes... bien 
à tort, je le reconnais, mais enfin... j'ai compromis ! Que devais-je faire pour 




Je ne veux pas qu'on le tue, moi! 



réparer autant qu'il était possible mes torts envers les personnes lésées? 
Après avoir bien réfléchi, après avoir bien pesé les avantages et les inconvé- 
nients, je me suis arrêté à un projet que je demande à dévoiler à monsieur le 
Président... 

M. le Président. — Dévoilez tout haut. 

M. Cabassol. — La ville de Paris manque de bornes-fontaines; grâce à la 
haute c générosité d'un homme qui allie la philanthropie au goût épuré des 
beaux-arts, elle a les fontaines Wallace, mais elles ne sont pas en nombre 
suffisant... j'ai donc pensé... 



566 LÀ GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



(Don Ramon Carabellas se démène furieusement dans l'auditoire et parle en- 
core de recoh'er.) 

M. Cabassol. — Je me suis donc arrêté au projet de doter la Ville de nou- 
velles bornes-fontaines artistiques, presque monumentales, dont le principal 
ornement serait, pour chacune, le buste d'une personne lésée... 

Dqn Ramon Carabellas, vociférant. — Je ne suis pas de Paris! je préfère 
le revolver ! 

M. Cabassol. — D'abord vous n'êtes pas lésé, vous, vous n'auriez pas droit 
à ma borne-fontaine ! 

Le colonel Ploquin. — Le sabre 1 pas de fontaine !... le qualificatif borne 
est encore une injure! 

M. le Président. — Ces interruptions sont déplacées. — Je ne vois rien 
que de fort louable dans l'idée de M. Cabassol. — M. Cabassol entraîné par 
les circonstances est tombé dans des erreurs regrettables, mais il me paraît 
entré dans la voie des remords sincères. Son projet à quelque point de vue 
qu'on l'envisage, me paraît digne d'être discuté. 

M c Mitaine. — Ce n'est qu'un projet en l'air! 

M. Cabassol (Sortant une liasse de papiers, de sa poche.) — Voici les devis 
de l'architecte que j'ai consulté, voici le devis du plombier et enfin voici le 
croquis du sculpteur! vous voyez que ce projet était sérieux. Sans le procès, 
les bustes seraient en cours d'exécution! On peut citer le plombier, l'archi- 
tecte et le sculpteur... 

M e Mitaine. — Si c'est sur l'actif de la succession Badinard que M. Ca- 
bassol prétendait élever des bustes aux personnes lésées, je proteste au nom 
de M m: Badinard... Le testament injurieux de feu Badinard portait que, 
dans le cas où M. Cabassol renoncerait aux vengeances ordonnées, ou bien 
ne réussirait pas dans ses tentatives, la fortune personnelle de M. Badinard 
servirait à élever une maison de retraite douce et confortable pour les maris 
maltraités par le sort. Il ne peut plus être question de cet asile maintenant 
que l'on sait que feu Badinard fut un maltraité imaginaire. Donc pas de ven- 
geance, pas d'asile, mais l'annulation du testament!... 

M. le Président. — Le tribunal, avant de rien décider sur cette question, 
doit faire la lumière sur toutes les autres. — Le point capital du procès 
c'est l'innocence ou la culpabilité de M me Badinard, le défenseur ne met pas 
en doute cette innocence, soit, mais alors, à qui appartenait l'album sur 
lequel le testament est basé? tout est là! Quelle est donc la personne qui pos- 
sède à un si haut degré le culte des souvenirs photographiés? Les témoins 
qui lui offraient tant et de si tendres hommages n'ont pas seulement pu se 
rappeler son nom... Inconstance désastreuse! légèreté inouïe! oubli lamen- 
table!... Il est temps cependant de faire sortir de son incognito cette aimable 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



567 



collectionneuse; j'adjure M. Gabassol de sortir de sa réserve et de nous dire 
ce nom qu'il cache sans doute par un excès de discrétion blâmable. Je l'ad- 
jure de nous le dire, au nom d'une femme outragée et calomniée, au nom 
même de son adversaire, au nom de M me Badinard! 

(Sensation profonde ; on attend avec anxiété la réponse de M. Cabassol.) 
M. Cabassol (d'une voix grave). — Monsieur le président ne fait pas en vain 
appel à ma délicatesse — Je reconnais n'avoir pas le droit de laisser peser 
plus longtemps sur une tête innocente l'erreur de feu Badinard... La per- 




Hier a été célébré le mariage morganatique de.. 



sonne qui avait collectionné les soixante-dix-sept photographies... c'est 
M m0 Tulipia Balagnyl 

Émotion indescriptible, l'auditoire pousse des exclamations où percent 
la surprise, la colère, la gaieté, l'ironie ou l'indignation; on rit beaucoup au 
banc occupé par les artistes des Folies-Musicaies — Des reporters s'échap- 
pent rapidement pour aller porter la nouvelle à leurs journaux. 

(Tous les témoins dispersés dans la salle font des efforts surhumains pour des- 
cendre à la barre à travers Vawlitoire tumultueux. Bezucheux de la Fricottière, 
Lacostade, Bisseco, Saint-Tropez et Pontbuzaud assis à côté de Cabassol, se 
lèvent et t interpellent...) 

— Mon petit bon, tu en es sûr? s'écrie Bezucheux, mais alors, messieurs, 
c'est une affreuse trahison, vous me trompâtes plus que je ne pensais... 



5CxS LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



— Ht vous! indigne ami, vous nous... 

— Je me disais... ils me trahissent un petit peu... légèrement... mais... 
Lis amis, moi je trouve ça dégoûtant, décidément!... c'était avant ma pre- 
mière brouille avec Tulipia, il y a deux ans et demi, trois ansl... 

— Il y a trois ans? alors, dit Lacostade, c'est moi le premier en date... 
d'ailleurs, j'avais le n° 37, dans l'album... vous pouvez vérifier... eh bien! je 
date d'il y a quatre ans, moi, messieurs, je sortais du régiment... je me 
suis brouillé cinq fois avec Tulipia, et cinq fois nous nous raimâmes!... donc 
c'était moi le plus trompé! 

— Moi s'écria Bisséco, je vis la perfide Tulipia il y a deux ans et demi 
pour la première fois;... mon portrait porte le n° 58 dans l'album au* sou- 
venirs... du diable si je me doutais... 

— C'est moi le dernier, mes enfants, j'ai le n° 62 ! déclara Saint-Tropez, 
Tulipia date de mon conseil judiciaire, il y a deux ans et deux mois ...j'ob- 
tins mon conseil judiciaire un vendredi, le samedi je soupais avec la perfide 
et elle me consolait... 

— Alors, misérable, c'est toi qui nous trompas tous!... 

— Allons, messieurs, dit Gabassol, un peu de philosophie! 

— Horreur, fit Bezucheux, nous apprenons ça aujourd'hui, quand ce matin 
les gazettes nous ont déjà porté un si rude coup au cœur... Tiens, lis cet en- 
trefilet du Figaro. 

TÉLÉGRAMMES ET CORRESPONDANCES 

« Vienne. — Hier a été célébré à l'église grecque le mariage morgana- 
« tique de Son Altesse le prince Michel de Bosnie, avec la baronne de Bala- 
« gny, une charmante Parisienne qui va éblouir de son sourire et de ses ver- 
« tus l'antique et solennelle cour de Bosnie. L'auguste père du prince Michel 
« avait négocié naguère une union avec la maison de Klakfeld, mais le cœur 
« ayant parlé, la raison politique a dû s'incliner. 

— Diable! fit Cabassol, pauvre Tulipia, ma révélation va peut-être la 
gêner!... je ne voulais rien dire, mais vous avez vu, vous êtes témoins, j'ai été 
forcé de parler... 

Un bruit de gifles données et rendues précipitamment l'interrompit. C'était 
le bouillant don Ramon Carabellas qui s'expliquait avec M. de Monistrol. 

— Monistrol, vous êtes un polisson! s'écriait don Ramon, c'est moi qui 
vous ai présente à Tulipia... 

— Vous m'en rendrez raison! répondait M. de Monistrol. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 




WSÈtê-MÊkk 



Liv. 72. 



M. Arsène Gratteloup, greffier, jadis vertueux, en partie fine. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



571 



— Allons donc! allons donc' messieurs, disait M. Poulet-Golard, il n'y 
a que la science qui ne trompe pas!... je suis trompé comme vous, moi, et 
je ne me fâche pas!... voyez-vous, on ne peut demander à une parisienne 
de notre époque, la fermeté de principes des femmes de l'âge de pierre... 

M. le président ne pouvant venir à bout du tumulte, leva l'audience et lit 
évacuer la salle par un peloton de municipaux. 

Il y eut quatre duels le lendemain matin, pïï à Sceaux, un à Vincennes, 
un à Boulogne, et un à Sèvres. Don Ramon de Garabellas reçut un coup d'épée 
de M. Monistrol et lui rendit une petite piqûre. 

M. Félicien Cabuzac, provoqué par un de ges compagnons de l'album, s'en 




Les suites de l'affaire Badinard. 



tira d'une façon très adroite, il profita de sa myopie bien caractérisée, pour 
pratiquer une large estafdade au nez d'un de ses témoins; cette blessure arrêta 
le combat, le duel étant au premier sang. — De cette façon, M. Gabuzac 
garantit sa tranquillité pour l'avenir, il avait fait ses preuves et dans tous les 
cas, il était maintenant certain de ne plus trouver de témoins. 

Précieuse recette que nous livrons aux personnes qui n'aiment pas plus 
que nous les promenades sentimentales à l'épée ou autres instruments 
piquants et contondants. 

Les autres duels se terminèrent sans autre malheur que l'effusion du 
sang des canards traditionnels. 

Trois nouvelles demandes en séparation de corps furent déposées dans la 
matinée au Palais de justice et deux dans l'après-midi, ce qui porta les procès 
en séparation suscités par l'affaire Badinard au chiffre de quatorze. 
- Effrayant résultat de l'erreur de feu Badinard! Le Palais était en révolu- 
tion, juges, avoués et avocats étaient littéralement sur les dents. M. Arsène 



573 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



Gratteloup, greffier, jadis simple et vertueux, affectait maintenant des allures 
gommcuses qu'on ne lui avait pas vues jusque-là; il avait de longues conversa- 
tions dans le greffe même avec sa protégée M ,le Billy et le bruit courait qu'un 
dimanche, on l'avait rencontré à Asnières, en train de faire une partie d'es- 
carpolette dans le jardin d'un restaurant de canotiers. 

Une foule encore plus compacte se pressa le lendemain de la révélation 
de Gabassol dans les couloirs et dans les salles du Palais de justice. On s'at- 
tendait à de nouveaux scandales, les journaux du matin ayant annoncé que 
le héros de l'affaire allait faire de nouveaux aveux et donner la liste, complète 
cette fois, des femmes du monde qu'il avait compromises— avec force détails 
à l'appui. 

Ce fut au milieu du plus religieux silence que le tribunal entra en séance. — 
Un coup de théâtre inattendu vint décevoir les espérances des curieux : le 
greffier, aussitôt l'audience ouverte, donna lecture d'une ordonnance par 
laquelle l'affaire Badinard était renvoyée après les vacances. 

f Le tribunal, 

« Vu la nouvelle phase dans laquelle est entré le procès, 

« Vu la nécessité d'une enquête sur les nouveaux faits introduits à la cause, 

« Attendu l'état de confusion dans lequel se trouvent les renseignements con- 
tradicloires, 

« Ordonne : 

« L'affaire Badinard contre Cabassolest remise à trois mois. 

Le sentiment unanime de la foule, surprise par cette remise d'une affaire 
à peu près élucidée, fut qu'une haute influence diplomatique avait dû agir sur 
le Palais de justice. Sans nul doute Tulipia, épouse morganatique du prince 
de Bosnie, troublée dans sa lune de miel par les révélations scandaleuses du 
procès Badinard, cherchait à étouffer l'affaire, ou tout au moins à la faire 
traîner en longueur pour avoir le temps de colorer d'une façon toute diffé- 
rente sa participation aux chagrins de feu Badinard. On raconta dans les cer- 
cles bien informés, qne le précepteur du prince de Bosnie, le baron de Bliken- 
dorf. s'occupait spécialement de l'affaire, et cherchait partout une jeune 
personne qui consentît moyennant une petite somme, à endosser la respon- 
sabilité de l'album au lieu et place de Tulipia, princesse de Bosnie. 




On demande une jeune personne. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



573 




Départ pour le château de la Fricottière. 



VII 



La gouvernante de M. de la Fricottière le père. — M. de la Fricottière candidat. — 
Profession de foi. — Réunion publique. 



La remise de l'affaire Badinard avait considérablement chagriné 
M a Mitaine, l'avoué poursuivant. Sa proie pouvait lui échapper, cette remise 
arrivait juste au moment où il se flattait d'obtenir haut la main la con- 
damnation de Gabassol ; qui sait ce qui pouvait se passer pendant ce délai I 
Gagner du temps pour un plaideur c'est presque gagner sa cause 

Pour se consoler, il s'était attelé le soir même aux petites affaires de 
séparation que le grand procès lui avait amenées, il les étudiait avec 
amour et se promettait d'en profiter pour entretenir la curiosité publique 
avec ces bribes de l'affaire Badinard, jusqu'à la reprise des hostilités. 

Bezucheux de la Fricottière Ris, se présentant dans son cabinet le lende- 



574 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



main de la remise, le trouva donc au travail; les dossiers de quatre maris 
tirés de l'album, et de cinq ou six femmes compromises parCabassol, étaient 
déjà préparés, M p Mitaine les houspillait et les mettait en pièces avec beau- 
coup de verve dans de? esquisses préparatoires de plaidoiries et il souriait à la 
pensée défaire retomber sur ses adversaires du grand procès le scandale de 
ce* affaires incidentes. 

— Bonjour, cher maître ! dit Bezucheux en prenant un siège, vous sou- 
vient-il de notre affaire de Beaumesnil?Vous rappelez-vous que nous devions 
nous couper la gorge? 

— Mille pardons! nous nous sommes expliqués... s'écria M Mitaine en 
reculant son fauteuil. 

— Sans doute! sans doute! sans cela ce serait déjà fait! je veux dire : 
vous rappelez-vous que nous faillîmes nous cntregorger ? je vous prenais pour 
mon rival et dame! en pareil cas... mais vous m'avez juré de ne plus pensera 
Criquetta, ma blanche colombe, et j'ai consenti à oublier votre présence à une 
heure indue, à une condition!... vous souvenez-vous de la condition? 

— Non ! 

— Comment non ! Vous avez oublié que vous m'aviez promis de vous 
occuper, en avoué et en ami, de l'interdiction de M. Bezucheux de la Fricot- 
tière, mon père? 

— Ah ! c'est vrai ! Eh bien ? 

— Eh bien ! il est temps d'agir. Papa dépasse toutes les bornes, il devient 
hvperboliquement torrentueux ! 

— Vous dites? demanda l'avoué en se préparant à prendre des notes. 

— Je dis qu'il cascade de façon à faire dresser les cheveux au blason de 
notre famille, s'il en avait. Notre blason n'est pas bégueule, vous savez : je 
fricotte, etc. Mais, il est des choses auxquelles il n'a pas été habitué !... Passe 
pour fricotter, mais... Quelle conduite, cher maître, pour un descendant des 
croisés ! 

— Diable ! que fait donc monsieur de la Fricottière? 

— Mon cher maître Mitaine, je n'oserai jamais vous l'avouer!... et cepen- 
dant il le faut... tous les la Fricottière, ces tiers barons couverts de fer dont 
les nobles figures ornent les panneaux de la grande salle de notre manoir; 
tous ces vieux et rudes chevaliers doivent en tressaillir de fureur dans leurs 
tombes... 

— Mais enfin, monsieur votre père... 

— Il veut... il prétend... 

— Quoi? 

— Enfin, mon bon, il veut épouser sa gouvernante 1 
Bigre!... 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



575 



— Quand je vous le disais... complètement ramolli, papa, complètement!., 
fricotté trop longtemps ! v'ian, un bon conseil judiciaire, il n'est que temps ! 

— Mais c'est qu'un conseil judiciaire ne peut l'empêcher d'épouser... 

— Turlututu! ça le maintiendra toujours, et ça fera reculer la gouver- 
nante... Vite, en route pour la Fricottièrel... 

— Comment, en route! engageons l'affaire de Paris... 

— Oubliez-vous ee que vous m'aviez promis! je vous enlève! vous êtes 
libre, la remise de l'affaire Badi- 
nard vous donne quelques loisirs, 
profitons-en. Vous savez que vous 
avez pris un engagement d'hon- 
neur, là-bas à Beaumesnil... 

— C'est que j'ai là quelques 
affaires en séparation de corps à... 

— Vos clercs sont là. 

— Mes clercs. . . mes clercs ! ... ils 
n'ont pas ma longue expérience... 
S'ils allaient laisser faire des récon- 
ciliations! 

— Bah!... pour quelques jours, 
vos clients porteront leurs chaînes 
quelques jours de plus 1 Vous savez, 
ça sera une petite partie... Vous 
serez en pays de connaissance, Bis- 
séco , Pontbuzaud , Lacostade et 
Saint-Tropez, les témoins de l'af- 
faire Badinard viennent avec moi voir interdire papal, 
que ce sera drôle ! 

L'avoué réfléchissait. 

— Allons donc! mon bon, fit Bezucheux en frappant sur le ventre de 
M e Mitaine, vous voulez donc faire de la peine à Criquetta ? Si vous ne venez 
pas, je croirai que vous ne voulez pas vous rencontrer avec elle... 

— Comment, M mc Criquetta est du voyage? 

— Parbleu ! 

— Mon cher client! je boucle ma malle et je vous accompagne... où 
allons-nous ? 

— Très bien! j'aime cette belle ardeur! nous allons à la Fricottière, 
arrondissement de Chinon, ligne du Midi! Départ demain matin à huit 
heures, arrivée à Chinon à midi, déjeuner, départ en voiture à deux heures 
pour la Fricottière. 




— Complètement ramolli, papa! 



entre nous, je crois 



576 LA ORANDK MASCARADE PARISIENNE 



— Entendu ! 

M" Mitaine se remit au travail. Ce fut une rude journée, il avait à organiser 
la b.esogne de ses clercs pour le temps de son absence, à terminer quelques 
affaires et enfin, besogne plus rude, à préparer la tendre M'" e Mitaine à une 
cruelle séparation de quelques jours. ; 

Le lendemain, à l'heure dite, M 8 Mitaine se trouvait à la gare muni d'une 
petite valise et d'une serviette bourrée de dossiers. Son client n'était pas 
encore là. Juste au moment où le train allait partir, Bezucheux arriva en tête 
d'une véritable caravane. On n'eut que le temps de prendre les billets et de 
courir au train, on s'empila dans deux compartiments, à la hâte, en jetant 
pêle-mêle les cartons, valises et sacs de nuit; la cloche sonna, le train siffla et 
l'on partit. 

M" Mitaine, un instant ahuri par la course au clocher qu'il avait fallu 
exécuter pour ne pas manquer le départ, se remit alors, il rajusta son lorgnon 
et s'aperçut qu'il avait comme vis-à-vis de compartiment l'homme qui depuis 
un mois lui servait de tête de turc, son adversaire du procès Badinard, 
M. Antony Cabassol lui-même ! 

M° Mitaine jeté par un coup de tampon dans les bras de Cabassol se recula 
vivement et resta pétrifié dans son coin. 

— Eh bien! mon cher avoué, dit Bezucheux, je n'ai pas besoin de vous 
présenter monsieur, vous vous connaissez... j'avais oublié de vous le dire, 
M. Cabassol nous accompagne... ce brave garçon, vous savez, on l'a un peu 
turlupiné dans ces derniers temps, il a besoin.de distractions, d'émotions 
douces, alors je lui ai dit : viens voir interdire papa ! 

— Allons, dit Cabassol, terrain neutre ici, mon cher persécuteur,.... nous 
avons trêve pour trois mois, nous reprendrons la lutte ensuite. 

— Sans rancune, dit M Mitaine, vous savez, comme avoué je cherche à 
vous faire de la peine, mais comme homme, je vous admire!... Quelle vail- 
lante entreprise! soixante-dix-sept vengeances!... 

Les compagnons de l'avoué étaient Bezucheux et Criquetta, "Lacostade et 
une jeune personne répondant au doux nom de Renée Trompette, Saint-Tro- 
pez et une étoile de café-concert. L'infortuné Cabassol était seul avec ses 
chagrins; Bisséco etPontbuzaud avaient pris place dans le compartiment voi- 
sin en compagnie de deux jeunes et élégantes dames dont on percevait les 
éclats de rire à travers la cloison. 

Laissons Bezucheux peindre à ses compagnons les splendeurs du manoir 
paternel et transportons-nous à la Fricottière. Le fief de la famille des Bezu- 
cheux est situé en pleine Touraine, dans un pays charmant aux douces ondu- 
lations couvertes de bois et de vignes, parsemées de villages et de châteaux. 
Le manoir, une haute construction de style Henri IV, est perché sur une émi- 



LA. GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



nence au-dessus du village de la Fricottière dont les maisons descendent dans 
un déboulis pittoresque jusqu'aux bords de la Loire. 

Une large avenue conduit entre les deux rangées d'ormes séculaires à la 
grille du parc des Bezucheux. Remarquons en passant, si nous ne les avons 




La dernière conquête du père La Fricottière. 



pas déjà vues dans le village, les affiches roses posées sur les deux piliers de 
la grille. La première porte ces simples mots en capitales de vingt centimè- 
tres de hauteur : 

CANTON DE LA FRICOTTIÈRE 

CANDIDAT AU CONSEIL GÉNÉRAL DE L'iNDRE-ET-LOIRE 

BEZUCHEUX DE LA FRICOTTIÈRE 
Liv. 73. 



La seconde est une profession de foi du candidat, ainsi conçue : 

ÉLECTEURS DU CANTON DE LA FRICOTTIÈRE 

Messieurs et citoyens, 

Revenu définitivement parmi vous après de longues années employées à l'élude 
approfondie des grandes questions politiques, agricoles, internationales et sociales, 
à l'élucidation réfléchie des problèmes qui s'imposent à l'attention de l'homme 
politique, je viens mettre au service de mon pays et de mes chers concitoyens, 
l'expérience et les connaissances acquises par de sérieux travaux! 

Sans passé politique et sans attaches d'aucune sorte, je suis réellement l'homme 
de la situation, le candidat mixte appelé à recueillir tous les suffrages des électeurs 
véritablement éclairés. A la fois progressif et conservateur, que veux-je? messieurs 
et citoyens, je veux avant tout le bien-être et la prospérité du canton de la Fricot- 
tière, je veux voir régner la satisfaction sur le visage de tous les habilants de ce 
beau canton, non pas une satisfaction apparente et de surface, mais une satisfaction 
complète et absolue, en un mot une satisfaction générale, locale et particulière 
pour toutes leurs préférences politiques, pour les chemins de fer, pour les chemins 
vicinaux, pour le rendement des céréales, pour la beauté de la vigne et pour la 
qualité des betteraves! Voilà mon programme! Pour le réaliser, je mets au service 
du canton les lumières de mon expérience et l'énergie de mon dévouement! aux 
urnes, messieurs et citoyens, et votez pour le candidat du progrès et de la liberté ! 

Je méprise trop les calomnies de mes adversaires pour daigner leur répondre. 
Mon concurrent représente un parti, un seul parti, moi qui n'ai pas ces étroitesses 
d'esprit d'un autre âge, je demande à les représenter tous! Électeurs intelligents et 
éclairés, vous voterez pour le candidat MIXTE. 

Bezuciieux de la Fricottière. 



L'auteur de celte belle proclamation prenait l'air dans son parc ; étendu 
dans un fauteuil roulant poussé par une dame en costume à la fois simple 
et coquet, il méditait sur les grands problèmes sociaux dont il avait promis 
l'élucidation réfléchie à ses électeurs. Bezucheux fils avait dit vrai, le 
président du club des Billes de billard était bien changé ; épaissis, alourdis 
par la graisse, ses nobles traits avaient subi une altération visible, et l'affais- 
sement de sa lèvre inférieure, l'alourdissement de ses paupières dénotaient 
l'arrivée prochaine de ce ramollissement, subi par tous les la Fricottière 
aux approches de la soixantaine. 

M. de la Fricottière était, de plus, tourmenté par les attaques d'une goutte 
violente et obstinée; il ne marchait plus, il passait, ses journées étendu sur 
une chaise longue ou traîné dans un fauteuil roulant par sa gouvernante. 
Hélas! M. de la Fricottière l'avouait maintenant, il avait trop fricotté; sa 
goutte et son avachissement prématuré, ses embarras gastriques et financiers, 
tout cela était le résultat de longues années de fricoltagcs trop accentuésj 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



579 



M. de la Fricottière avait résolu de changer d'existence. Une vie sage et 
paisible à la campagne, une conduite régulière, embellie par le dévouement 
aimable de sa gouvernante et par les pures distractions de la politique, 
devaient, il l'espérait du moins, réparer à la longue le délabrement de sa 
santé et celui de son budget. 




Promenade dans le parc de la Fricottière. 



La gouvernante de l'ex-bille de billard n'était pas une gouvernante ordi- 
naire, et M. de la Fricottière ne s'était pas adressé à un bureau de placement 
pour la trouver. Ce n'était rien moins qu'une chanteuse de café-concert, 
oubliée par son directeur, après faillite, dans un hôtel de Bordeaux; Bezu- 
cheux l'avait vue, l'avait dégagée en payant une formidable note, l'avait 
rhabillée, et à défaut d'engagement ailleurs, l'avait amenée à la Fricottière 
où elle était restée avec le titre de gouvernante. C'était la dernière conquête 
du vieux viveur, sa dernière folie ! ce dernier nom devait clore la longue 
liste des victoires et conquêtes de Bezucheux, don Juan définitivement mis" 
à la retraite. L'ex-chanteuse de café-concert l'avait transformé en un amou- 
reux, craintif et plein d'égards comme un jouvenceau, elle avait en peu de 
mois établi son empire sur des bases solides, et elle comptait avant peu 
amener le châtelain de la Fricottière à lui offrir sa main en plus des débris 
de son cœur et de sa fortune. 



580 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



Lucie! disait Bezucheux de la Fricottière en se retournant vers sa 

gouvernante, je vous L'ai déjà dit, mais je le répète, vous êtes un ange! 

Taisez vous, vilain! répondit la gouvernante en donnant une légère 

pichenette sur le nez de son maître, vous savez bien que vous avez un 
discours à prononcer devant vos électeurs... restez tranquille, pensez aux 
interpellations que vos adversaires vous susciteront dans la réunion 
d'aujourd'hui... 

— Lucie, vous êtes un ange! je vous le répète... je n'ai plus besoin de 
méditer, je n'ai jamais été aussi sûr de moi... c'est le jour de la bataille que 
je retrouve toute ma lucidité d'esprit... mes adversaires, je les pulvériserai, 
leurs objections, leurs observations, leurs interpellations, je les... D'ailleurs 
vous savez bien, petite scélérate, que nous avons cinq ou six hommes intel- 
ligents et sûrs qui sont chargés de crier à laporte, les provocateurs ! à toute 
interpellation de nos ennemis politiques... 

La gouvernante, après une seconde pichenette sur le nez de Bezucheux, 
tourna la petite voiture du côté du château; un domestique vint au-devant 
de son maître et l'aida à descendre de voiture et à gravir le perron. M. de 
la Fricottière se traîna péniblement jusque dans la salle à manger où sa 
chaise longue l'attendait; la gouvernante, après avoir amoncelé les oreillers 
sous sa tête, amena une petite table devant lui, et s'en fut chercher au buffet 
un plateau chargé d'un flacon de kummel et de deux petits verres. 

Aïe ! fi* M. de la Fricottière en allongeant sa jambe sur la chaise 

longue, aïe!... ah! Lucie, quelle cruelle expiation pour mes erreurs de 
jeunesse!... Allons, le bezigue consolateur! 

La gouvernante remplissait avec componction les deux petits verres. 

— Vous ne voulez pas relire votre discours pour la réunion de tout à 
l'heure? demanda-t-elle. 

— C'est inutile, il est parfait!... la réunion est pour trois heures; j'ai 
donné des ordres au jardinier. Quand les électeurs arriveront, ce maraud 
me préviendra... Donc, tranquillité absolue jusque-là. 

Lucie se mit en devoir de battre les cartes. 

Pendant quelques minutes la conversation se borna à des quarante de 
dames, cent d'as, etc. 

M. de la Fricottière, ayant savouré la moitié de son kummel, posa les 
cartes sur la table, puis regarda sa gouvernante d'un œil attendri et dit : 

— Lucie, mon enfant, j'ai pris un parti... je veux définitivement me 
ranger! C'en est fait, je commence à n'être plus jeune, peut-être vous en 
étes-vous déjà aperçue... 

— La jeunesse ne fait pas le bonheur, dit mélancoliquement la gouver- 
nante, moi-même je vais sur mes vingt-huit ansl 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



5SI 



— Oui, Lucie, oui, oui! je veux me ranger!... j'ai envoyé ma démission 
de président du club des Billes de billard, j'ai soif de repos, de tranquillité, 
de verdure, d'émotions douces; après avoir vécu de longues années en joyeux 
célibataire — j'ai été si peu marié! — je commence à reconnaître le vide 
de cette existence de cascades perpétuelles ; vanité des vanités, tout n'est 
que vanité! Éclairé par l'expérience, je reviens à des sentiments plus nobles, 
je veux être utile à mon pays, je veux consacrer mon âge mûr à... 




Le bezigue consolateur. 



— Quarante de dames! marqua la blonde gouvernante. 

— Non, Lucie, plus de dames I... Les orages de la passion ont ravagé 
ma jeunesse et dépouillé mon cuir chevelu des toisons de la jeunesse... plus 
de dames, mais une affection sérieuse... 

— Oh ! oui, fit Lucie. 

— Sérieuse et durable ! appuya M. de la Fricottière en reprenant ses 
cartes... quatre-vingts de rois!... Lucie, l'affection que vous me portez est- 
elle sérieuse et durable? Oui! Eh bien... je vous ai dit que j'avais pris la 
résolution de me ranger, non seulement je veux me ranger, mais encore je 
veux me marier! Cent d'as!... Je marque!... En un mot, Lucie, voulez- 
vous être M m9 de la Fricottière? 

— Fi, méchant qui me tourmentez! vous savez bien que j'ai accepté une 
position subalterne dans votre maison... 



582 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



— Pas subalterne dans mon cœur, charmante Lucie! 

— Une position subalterne par pur dévouement !.. . Je ne veux pas que 
l'on me prête un but intéressé... et peut-être vous-même... 

— Ifoi, Lucie, je tombe à vos pieds!... ou plutôt je n'y tourne pas à cause 
île ma goutte... Allons, acceptez ma main ! 

— Non, monsieur... nous verrons plus tard... et l'art? si je voulais goûter 
encore les vives émotions de l'art? 

— Méchante!... je vous suivrais malgré ma goutte!... Ecoutez, Lucie, 
acceptez ! Je vous ai dit que je me rangeais, que je voulais consacrer mon 
expérience à mon pays, je serai conseiller général, député aux élections 
prochaines, vous serez mon Égérie ! 

— Nous verrons... 

— Tenez, j'entends les voix de mes électeurs dans le parc... Commencez 
votre rôle aujourd'hui. Allez les recevoir et faites-les entrer dans la grande 
remise. Montez à la tribune, faites constituer le bureau et je vous suis avec 
ouin discours. 

En effet des groupes nombreux d'électeurs de la Fricottière se montraient 
sur la pelouse devant le château, causant avec animation et cherchant la 
salle de la réunion. La gouvernante descendit rapidement au-devant d'eux 
et les conduisit à la remise où une tribune improvisée attendait les ora- 
teurs. 

Quand la salle fut suffisamment bondée, M. de la Fricottière apparut, 
soutenu par deux domestiques. 

La gouvernante avait fait constituer le bureau; l'adjoint du village avait 
la présidence et la sonnette, insigne de ses fonctions. A l'arrivée de M. de 
la Fricottière il la secoua énergiquement, et le silence se fit comme par 
enchantement. 

M. de la Fricottière, assis sur l'estrade et la jambe allongée, prit la 
parole. 



— Messieurs et citoyens, dit-il, frappé par une longue et cruelle affection 

pardon, je voulais dire maladie, j'ai dû faire appel à toute mon énergie et 
surmonter les souffrances de la goutte, pour venir devant vous solliciter de votre 
patriotisme et de votre intelligence éclairée, l'honneur de représenter au conseil 
général, le canton de la Fricottière. Vous me connaissez tous, vous savez que si 
les circonstances et d'austères devoirs m'ont longtemps retenu loin de vous et de 
ce pays, berceau de ma famille, je n'en suis pas moins resté, de loin comme de 
près, l'enfant dévoué du canton de la Fricottière!... Heureux travailleurs des 
champs, vous ignorez les pénibles labeurs du travailleur des villes'. Vous ignorez 
les nuits et les journées àprement consacrées aux arides mais indispensables 
études qui font pâlir les usages, qui sillonnent les tempes de rides précoces et 



donnent aux fronts des penseurs cette sublime auréole de la calvitie! Travailleurs 
des. champs, c'est comme travailleur que je me présente devant vous, comme 
travailleur théorique! Pionnier acharné de toutes les sciences politiques et sociales, 
homme d'initiative, habitué aux grandes entreprises, économiste distingué, au 
mieux avec les sommités de tous les partis, je suis prêt avouer mes talents, mon 
énergie et mon temps à ce beau canton de la Fricottière, l'un des plus éclairés, 
j'ose le dire, de notre chère France! Il me reste à vous faire connaître mon pro- 




cédure du programme politique de monsieur de, la Fricottière. 



gramme, la ligne de conduite que je tiendrai si j'ai l'honneur d'obtenir vos suf- 
frages ; mon état de maladie ne me permet pas de vous le dire moi-même, mais 
madame qui possède une des plus belles voix de France, va vous en donner 
lecture 1 



La gouvernante tira un manuscrit de sa poche, but un verre d'eau sucrée 
préparée par le galant président du bureau et commença sa lecture après 
quelques tintements de sonnette préparatoires. 

Un seul des assistants se permit d'interrompre le programme de M. de 
la Fricottière. La lectrice en était à l'exposé des vues particulières du 
candidat sur le chapitre de l'impôt et de l'emploi des finances département 
taies, lorsqu'un électeur mal inspiré osa élever une objection : 

— On dit que le candidat va avoir un conseil judiciaire! Si l'on juge 
imprudent de le laisser gérer ses finances personnelles, à plus forte rai- 
son... 



584 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



— A la porte, l'agent provocateur! hurlèrent quelques voix dévouées à 
M. de la Fricottière. 

— A la porte ! à la porte ! 

— Permettez ! s'écria M. de la Fricottière, je comprends votre indignation, 
mais le propagateur de cette infâme calomnie n'est pas digne de votre colère!... 
Il n'est nullement question de conseil judiciaire... cependant je dois dire 
qu'un conseil judiciaire ne peut pas être une raison d'indignité. 

Un homme par pure philanthropie, peut se laisser aller à de généreux 
entraînements., qui éveillent certaines craintes chez ses héritiers... on peut 
traiter cela de prodigalité et parler de conseil judiciaire... (on fait courir 
ce bruit parce que j'ai offert une pompe à la commune...) Mais cet homme, 
messieurs, n'est point pour cela incapable de bien gérer les intérêts de son 
pays!.. 

— Bravo ! bravo ! A la porte l'agent provocateur. 
La gouvernante reprenait sa lecture lorsque M. de la Fricottière parut 

tout à coup inquiet et agité; il venait d'apercevoir au fond de la salle 
quelques nouveaux arrivants. C'était M. Bezucheux de la Fricottière fils 
qui envahissait le manoir paternel à la tête de ses amis Gabassol, Pontbuzaud, 
Bisscco et Saint-Tropez, flanqués de M Mitaine, avoué près le tribunal de 
la Seine. 

Ces messieurs avaient déjeuné à Chinon, en descendant de chemin de fer, 
puis ils avaient frété deux voitures et s'étaient dirigés avec les dames sur la 
Fricottière. Lacostade, natif de la Fricottière, camarade d'enfance de Bezu- 
cheux, possédait une petite villa gaiement perchée sur la colline, à deux 
cents mètres du village. Ce fut là que les voitures s'arrêtèrent. Les dames des- 
cendirent et procédèrent à l'installation d'un campement dans la villa ; Lacos- 
tade resta pour les aider pendant que Bezucheux s'en allait avec ses autres 
amis, prévenir monsieur son père que l'heure du conseil judiciaire était 
arrivée. 

Ils tombaient en pleine réunion électorale; ils durent entendre la fin du 
programme lu par la gouvernante, et avaler ensuite un speech du président 
de la réunion et quelques menus discours de conseillers municipaux de la 
commune. Puis, sur un vote d'acclamation enlevé par le président, l'assemblée 
se sépara. 

Bezucheux et ses amis se frayèrent un chemin jusqu'à la tribune et por- 
tèrent leurs félicitations au candidat. 

— Dis donc, papa, dit Bezucheux après les premières effusions, tu connais 
tous mes amis, Pontbuzaud, Bisscco, Saint-Tropez et le pauvre Cabassol dont 
tu dois savoir les malheurs, mais j'ai une autre personne à te présenter. 

Et démasquant M' Mitaine, il l'annonça cérémonieusement. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 




Liv. 74. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



587 



— M c Jules Mitaine, mon avoué ! 

— Ah ! ah ! fit M. de la Fricottière, en faisant la grimace, je comprends ! 
CY;it pour la demande en interdiction... 

— Qu'est-ce que tu veux, papa ! c'est la destinée de tous les la Fricottière ! . . . 
Le moment fatal est arrivé, il faut y passer... je t'ai prévenu il y a déjà long- 
temps, mais tu neveux pas enrayer, tu veux dilapider toujours! 




Le moment fatal est arrivé! 



— C'est bon, nous discuterons cela... ces messieurs me feront bien l'hon- 
neur de diner à la Fricottière ? 

— Certainement... tu sais, nous sommes descendus chez Lacostade... nous 
ne pouvions pas, vu l'état de guerre où nous allons entrer, descendre ici. 

La gouvernante avait disparu, abandonnant sur la tribune le programme 
du futur conseiller général. M. de la Fricottière le ramassa soigneusement ci 
rentra au château soutenu par son fils. 



VIII 



La galerie d'ancêtres de M. de La Frioottière. — Le procès en interdiction. — 
M* Mitaine ae dérange I 



— Alors, monsieur, dit solennellement M. de la Fricottière, quand il fut 
seul avec son fils, pendant que ses amis se promenaient dans le parc, vous 

venez annoncer à l'auteur de vos jours 
que vous croyez nécessaire de lui faire 
donner un conseil judiciaire? 

— Oui , papa ! C'est ce que je viens 
vous annoncer... M e Mitaine, mon avoué, 
est là pour ça! 

— J'ai horreur des grands mots et 
des scènes mélodramatiques... je suis 
calme... vous voyez, j'ai toujours été pour 
la tranquillité... dune je ne me laisserai 
pas aller à de violentes récriminations, 
mais si, dure extrémité, je me vois dans 
la nécessité de vous donner ma malé- 
diction paternelle, je prendrai la poste 
pour intermédiaire... tu la recevras par 
lettre chargée!... 

— Papa, inutile de te mettre en frais 
de malédiction paternelle! Voyons, franchement, tu dilapides encore comme 
un jeune homme... à ton âge I 

— Je te conseille de parler de dilapidation... qu'as-tu fait de ce oui t'es 
revenu de ta mère? 

— Je l'ai écorné tout d'abord ! fougue de jeune homme, je le reconnais, 
mais depuis, je me suis arrangé pour le faire durer le plus longtemps possible... 

— Tu fricottes aussi, te dis-je 1 

— Légèrement!... tandis que toi, papa, tu y vas carrément! ainsi les fer- 
mes, bois, vignes, prés, etc., etc., formant le domaine de la Fricottière, tu as 
tout aliéné ou hypothéqué... 

— Qu'est-ce que tu veux, avec ma goutte je ne pouvais plus surveiller le» 
fermiers. 

— Et le château de nos ancêtres? hypothéqué comme le reste 1 Ah! mais 




Le farouche Robin de la Fricottière. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



589 




je ne voudrais pas que 
vous fricottassiez le ber- 
ceau de notre maison ! 

— Que veux-tu, 
mes ancêtres m'ont lé- 
gué leurs faiblesses en 
même temps que leurs 
domaines!... il y a la 
satanée devise de la fa- 
mille, j'ai été obligé de 
m'y conformer !... 

— Soit!... mais il 
y a autre chose... Sa- 
vez-vous ce que la ru- 



Annales de la Frioottière. 



meur publique a porté 
dernièrement à mes 
oreilles frémissantes? 

— Non... quoi donc de 
si terrible ? 

— La rumeur publique, 
papa, a porté jusqu'à mes 
oreilles frémissantes un bruit 

On a dit... — hé- 
las, j'ai vu tout à 
l'heure par moi- 
même que ces ru- 
meurs n'étaient 
que trop fondées ! 
— on a dit que 
vous, un la Fri- 
cottière, descen- 
dant d'une noble 
et antique lignée 
de preux, vous... 

— Je? 

-r-Que vous... 
horreur ! que vous 
songiez à ternir 
notre vieuxblason 
par une mésal- 




500 



I.A GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



liancel... et quelle mésalliance!!!... On a dit, enfin, que vous songiez à 
épouser votre gouvernante ! je rougis de le répéter... a-t-on dit vrai? 

— Pourquoi pas?... elle est très gentille ! 

— Une gouvernante!... 

— Gouvernante par dévouement!... 

Bezucheux de la Fricottière roula le fauteuil de son père jusque devant les 
portraits de famille qui garnissaient du haut en bas les lambris du grand 
salon. 

— Papa, s'écria Bezucheux en étendant une main tremblante vers les 

portraits, voilà nos ancêtres! ils vont 
vous juger!... Voici le premier en date, 
Geoffroy Bezucheux, sire de la Fricot- 
tière, qui partit pour la 7 e croisade à la 
tête de cent chevaliers, et qui ne revint 
que 17 ans après, en ramenant quatorze 
esclaves Sarrazines, que sa femme, 
Yolande de Greluchoup, fit par jalousie 
coudre dans des sacs et jeterà la Loire! 
Que doit penser ce noble héros de votre 
projel de mésalliance? 

— Il doit dire que je suis bien mo- 
deste, à côté de lui qui s'est mésallié 
avec quatorze Sarrazines ! 

— Celui-ci est Bobin de la Fricot- 
tière, qui faillit prendre part au combat 
des Trente avec Beaumanoir-bois-ton- 
sang! Ce fut encore un rude chevalier 
qui, d'après les chroniques, occit un 
nombre incalculable d'Anglais, et mit à 

liai quantité de vilaines sur ses terres et sur celles de ses voisins! que dirait 
le farouche Bobin de votre mésalliance ? Celui-ci qui porte une si noble barbe 
étalée sur sa cuirasse, c'est Enguerrand de la Fricottière ! il se révolta contre 
son roi et mit à sac force villes, villages, bourgs, couvents et châtels ! faut-il 
vous raconter sa conduite, au sac du couvent des bernardines de Plougastcl, 
en Bretagne ? Il mit ses routiers en garnison dans le couvent, et soutint pen- 
dant onze mois les efforts de six mille hommes ! Ce vaillant chevalier armé de 
toutes pièces, c'est Hugues de la Fricottière qui se maria six fois et mourut au 
moment de convoler avec une septième femme ! Il ne les tuait pas, c'est un 
bruit qu'on a fait courir pour lui faire du tort dans- les familles! Il ne se 
mésallia jamais, ses six femmes sont Valentine du Bec, Enguerrande de 




Enguerrand de la Fricoltièrc. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



591 



Hennebon, Jeanne de la Huchardière, Iseult la Gaillarde de Biville, Yvonne 
de Karbadec et Olivière de Latour Bichard ! 11 eût rougi de penser à sagou- 
nante ! 

— Mon petit, trouve-moi une Olivière de Latour Bichard, si tu peux! 
Bezucheux roula son père sous un autre portrait. 

— Celui-ci fut Tristan de la Fricottière, noble seigneur qui guerroya trente- 
cinq ans, tantôt contre les huguenots, tantôt contre les catholiques, suivant 
ses convictions du moment. Il affectionnait, quand il était huguenot, de sur- 
prendre les couvents de nonnes, et quand il était catholique d'enlever les 
manoirs des calvinistes dont les femmes étaient jolies! 




Les sept femmes d'Hugues de la Fricottière. 



C'était un pur la Fricottière; quand il fut dégoûté du célibat, il épousa 
une Laguiche dont il demanda la main dans la bagarre au sac du château de 
Laguiche en Poitou. S'il était encore de ce monde, il ferait écarteler celui qui 
lui apprendrait votre projet de mésalliance ' 

— Je t'arrête ! assez de... 

— Non ! celui-ci, bon gentilhomme et vaillant soldat encore, fut Guy dé la 
Fricottière, lieutenant aux gardes de S. M. Henry quatrième, décapité sous 
Richelieu pour son quarante-huitième duel. Et celui-ci, Robert de la Fricottière, 
mousquetaire du roi Louis XIV... Ah! que diront entre eux ces vaillants et 
loyaux chevaliers, ces nobles ancêtres des la Fricottière, dont les ombres vé- 
nérables et vénérées, planent sur l'antique castel, à la vue de la lamentable 
mésalliance que médite un la Fricottière dégénéré ! 

— Ils ne diront rien du tout f dit froidement M. de la Fricottière. 

— Comment cela? 

— Ils ne diront rien du tout, je le répète, par la bonne raison qu'ils n'ont 
jamais existé? 

— Jamais existé! Geoffroy, Enguerrand, Robin, Hugues aux six 



BP2 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



femmes, Tristan, etc., ils n'ont jamais existé I 

— Jamais, te dis-je ! c'est moi qui les ai fait 
faire. 

— Cessez d'outrager leurs ombres ! 

— C'est moi qui les ai fait faire ! nous 
manquions d'ancêtres, cela me gênait, tous nos 
voisins en possédaient de superbes; alors, pro- 
fitant d'un moment de crise pour les beaux- 
arts, en 48, je m'en suis commandé une ga- 
lerie pour orner les lambris de cette salle où il 
n'y avait que des cornes de cerf et des tableaux 
de salle à manger, représentant des fruits, des 
potirons, du gibier et des poissons. Enguer- 
rand et les autres font bien mieux. J'ai occupé 
quatre peintres pendant six mois et j'ai eu ces 
magnifiques ancêtres ! Tu sais que je suis un 
homme de goût et d'imagination, c'est moi qui 
ai donné aux peintres toutes les indications 
pour les armoiries et les détails... 

— Quoi, vous osez dire que vous avez in- 
venté Geoffroy, Enguerrand et les autres ? 

— Oui, je te dis que ça nous manquait... les 
ancêtres étaient et sont encore à la mode... Je ne 
regrette pas les quelques milliers de francs que 
nos pères m'ont coûté! J'ai le sentiment de la 
famille, moi! Oui, mon fils... j'ai encore la 

facture et si tu 
en doutais, je... 

— Inutile, je 
le savais ! 

— Eh bien, 
alors, pourquoi 
me fais-tu poser 
avec Enguer- 
rand, Geoffroy 
et les autres? 

— Je m'en 
doutais , mais 
enfin, vous n'a- 
viez pas besoin 
de me le dire, je 

hauts fails de Tristan de la l'ricoltiere. 




LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



5f3 



les vénérais comme s'ils étaient vrais! Pour moi, comme 
ce n'est pas moi qui les ai fait faire, j'ai le droit de les con- 
sidérer comme authentiques! Nos ancêtres seront authen- 
tiques, je serai plus sage que vous, je les léguerai comme 
authentiques à mes fils!... Tout cela ne fait rien... je vous 
dis, en supposant qu'ils aient existé, — il y a de tels ha- 
sards, — que diraient Enguerrand et compagnie de votre 
mésalliance? 




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Plaisirs champêtres. 



— Je n'en sais rien et je m'en moque. Mon grand-père, Denis Bezucheux, 
gros épicier, rue Saint-Denis, à l'enseigne des Trois-Chandelles, me verrait 
épouser sans chagrin M lle Lucie Friol, née de parents pauvres mais honnêtes, 
et cantatrice distinguée. 
Liv. 75. 



594 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 

o 

— Soit! je vous ai présenté M. Mitaine, mon avoué, il va dès demain com- 
mencer la procédure pour votre interdiction! 

— Fils. dénaturé ! tu veux donc faire manquer mon élection? 

— Votre élection ne manquera pas pour cela, vous avez prévenu vos élec- 
teurs. 

— Oui, moi malin, j'ai donné une pompe à la commune et promis une 
cloche à l'église, des ophicléides à la fanfare... çn croira que c'est pour ça que 
tu me fais interdire. Écoute, fils ingrat, nous pouvons encore nous arranger, 
veux-tu que je te repasse mon élection en échange de l'interdiction? 

— J'y perdrais! 

— Tu as tort, mes électeurs voteraient pour toi avec ensemble, je te ferais 
cadeau de mon programme et de quelques projets de discours... 

— Je ne suis pas encore mûr pour la politique... Allons, la guerre est 
déclarée, demain Mitaine demande l'interdiction... Voyons, papa, m'invites- 
tu encore à dîner? 

— Oui, fils dénaturé, je t'invite encore, je t'ai dit que je n'aime pas les 
scènes mélodramatiques... 

Bezucheux fils et ses amis dînèrent au manoir. M. de la Fricottière, stoïque 
comme un Romain de l'antiquité, fit bonne figure à tout le monde et en parti- 
culier à M Mitaine, son futur bourreau ; il soupira bien en secret de l'absence 
àtable de M lle Lucie Friol, son aimablegouvernante, mais il refoula son chagrin 
dans son cœur. 

On parla beaucoup de son élection, M. de la Fricottière comptait sur une 
forte majorité ; en se posant comme candidat composite, il ralliait à lui les trois 
quarts du corps électoral ; en donnant une pompe à la commune il s'était acquis 
les suffrages des électeurs du juste milieu, des gens établis, des modérés ; par 
la promesse d'une cloche à l'église il tenait les conservateurs, enfin les ophi- 
cléides promises à la fanfare lui avaient livré les cœurs des radicaux de la Fri- 
cottière. 

Bezucheux fils et ses amis quittèrent le château à dix heures et retournè- 
rent à la villa de Lacostade, où Criquetla et les dames bâillaient avec fureur 
en déclarant le séjour de la Fricottière tout à fait crevant. 

— Nous retournons à Chinon demain, s'écria Bezucheux, demain com- 
mence le procès en interdiction de papa, ça sera plus drôle... 

— Mon petit Bezucheux, tu nous avais promis de nous faire voir papa la 
Fricottière, ce doit être un bon type... 

— Mes enfants, les convenances m'interdisent de vous emmener au ma- 
noir de mes nobles ancêtres, je le regrette, car, outre papa, vous auriez pu 
voir en peinture tous les la Fricottière qui ont fricotté depuis les croisades... 
je vous aurais recommandé Geoffroy, sire de la Fricottière, qui ramena de 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



595 



la 7° croisade quatorze Sarrazines! Un fier lapin que mon aïeul Geoffroy! 
vous verriez comme il ressemble à papa... le type s'est conservé d'une ma- 
nière surprenante! tous mes aïeux, Enguerrand I, Enguerrand II, Gontran, 
Guy, Olivier et les autres ont tous le même nez que papa! Race pure, pas dej 
croisements ! c'est phénoménal ! 

— Je voudrais bien les voir tout de même, tes phénomènes d'ancêtres I s'é- 
cria Criquelta; mon petit Bezucheux, ma curiosité est surexcitée... 

— Mais que je suis bête! reprit Bezucheux, je n'y pensais pas, mais il est 
tivs facile de vous les faire voir ; notre galerie d'ancêtres est la plus grande 




Le nez de» Ne? («heu* 



curiosité du pays, tous les étrangers lia vtoKent... il suffit de se présenter 
au château, papa se fait un plaisir de l«slfths«jr admirer... 

— Nous irons demain ! 

— Mesdames! s'écria M e Mitaine, Jn me mets à votre disposition pour 
vous conduire au château !... 

— G'estentendu, vous tâcherez d'entrevoir papapour comparer sa tête avec 
celles de nos ancêtres... Notez aussi que presque tous les portraits sont dus au 
pinceau des plus grands maîtres, papa a la facture... je veux dire qu'il a re- 
trouvé dans les archives de la famille les reçus des artistes... Rubens, Porbus, 
Mignard, etc. Je vous signale particulièrement Olivier, c'est un Van-Dick ! 

— Alors, à demain matin, dit M e Mitaine, et après déjeuner, départ pour 
Chinon. 

Réveillés par les coricocos de la volaille, par les hihans des ânes, par les 
bruits de charrette, enfin parle concert ordinaire des matinées campagnardes, 
les hôtes du chalet Lacostade se levèrent de bonne heure. Les dames voulu- 
rent se livrer à toutes sortes de travaux extraordinaires, Criquetta s'en alla 
embrasser les moutons d'une ferme voisine et demanda à traire elle-même 
les vaches, une des dames descendit ratisser les allées du jardin, les autres 
organisèrent une petite promenade à baudet. 



596 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE' 



A dix heures, M e Mitaine réunit les cinq compagnes de nos amis et s'en 
alla sonner à Ut grille du château. 11 fit passer sa carte à M. de la Fricottière 
pour demander la faveur de contempler la célèbre galerie d'ancêtres, recom- 
mandée par tous les itinéraires en Touraine, à l'admiration des voyageurs 
amis de l'art et des grands souvenirs. 

Le sire de la Fricottière, retenu dans sa chambre par la maladie, ne put 
recevoir lui-même ses visiteurs, ce fut-un valet de chambre qui pilota les 
étrangers et qui leur donna, sur la galerie des aïeux, les détails et les ex- 
plications qu'il savait depuis longtemps par cœur. Il attira aussi leur atten- 
tion sur la ressemblance de tous ces vieux chevaliers entre eux, ressemblance 
phénoménale dans les nez surtout, tous identiques de forme et de caractère. 
Ce nez légué d'âge en âge était le trait distinctif des la Fricottière, comme la 
lèvre pour la maison d'Autriche; et comme preuve à l'appui, il fit admirer 
le portrait du chef actuel de la maison, de Bezucheux père, où le nez du pre- 
mier Geoffroy se retrouvait avec sa fière courbure. 

— Eh bien? demanda Bezucheux quand les visiteuses revinrent, avez-vous 
vu mes aïeux? 

— Admirables, mon cher! 

— Hein! quelle pureté de race!... tous taillés sur le même modèle, mes 
nobles ancêtres! quand vous entendrez plaisanter la pureté de race, envoyez 
voir les la Fricottière!... Ainsi, voyez comme ça se perpétue, papa a leur nez 
à tous et moi j'ai le nez de papa ! , 

Après un joyeux déjeuner, toute la bande repartit pour Chinon dans les 
voitures qui l'avaient amenée. Sans désemparer, M e Mitaine s'en fut chez un 
de ses collègues de la ville pour commencer la procédure de la demande en 
interdiction — Bezucheux fils fit élection de domicile à l'hôtel du Lion-Rouge, 
pendant que Lacostade, enfant du pays, on se le rappelle, allait chez son no- 
taire, négocier un emprunt en troisième hypothèque sur sa villa. — Il est 
probable qu'il réussit dans sa négociation, car il reparut très gai pour le 
diuer. 

Ce dernier fut des plus joyeux; l'hôtel du Lion-Rouge déjà fortement ému 
par l'arrivée des Parisiens et surtout des Parisiennes, en fut presque mis en 
révulution. — Ce fut à qui dirait ou ferait le plus de folies; Lacostade terrorisa 
les garçons en commandant les plats avec sa voix du régiment, en mena- 
çant, le revolver à la main, de brûler la cervelle à tout le monde à chaque 
plat manqué. 

Les paisibles habitués de la table d'hôte, clercs de notaire, employés 
ou petits rentiers célibataires, en perdirent l'appétit et passèrent leur temps 
à regarder par les carreaux, dans la salle ordinairement vouée aux noces bour- 
geoise», les ébats tumultueux des Parisiens. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



M e Mitaine, seul, montrait quelque mélancolie.. Criquetta s'en aperçut. 

— Notre cher ami Mitaine, dit-elle, a des chagrins... 

Mitaine, mitaine, miton! 

Q chantonna M lle Renée Trompette, la consolatrice de Lacostade- 

— Non, Mitaine n'a pas de chagrins! s'écria Bezucheux, Mi- 
taine est un homme de bronze, insensible à la peine comme au 
plaisir. Notre ami Mitaine méprise nos faiblesses, alors que je 
pense à Criquetta, alors que Lacostade songe à Renée Trom- 
pette, alors que Bisseco rêve à sa charmante voisine, alors 
que... 

— Abrège! 

— Eh bien, notre ami Mitaine songe au code civil ! car notre 

amiMitaine est ver- 
tueux, car notre 
amiMitaine est 
pur, car il a donné 



n 



Lia Jf^k 

■* \ C 




Fabrication de la famille Bezucheux.. 



398 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



son ccbhi au code civil et ne songe nullement à le lui reprendre! 11 n'y a 
sur cette terre que Cabassol qui soit aussi vertueux que lui, mais Cabassol 
vient d'être cruellement éprouvé, Cabassol a connu les orages du cœur, les 
ouragans, les trombes, les cyclones de la passion, Cabassol vient d'avoir 
soixante-dix-sept blessures au cœur. 

— Vive le vertueux Mitaine! vive le code civil! 



Juste au moment où M 9 Mitaine se voyait ainsi l'objet d'une ovation si flat- 
teuse, un garçon vint lui parler tout bas et l'on vit l'avoué rougir considérable- 
ment. 

— Ebbien! eh bien! s écria Criquetta, vous avez donc des secrets pour 
nous... c'est mal! Parlez tout haut, garçon, je vous y autorise... 

— Madame, c'est une dame qui... 

— Une dame qui? quelle est cette dame? dit sévèrement Bezucheux. Expli- 
quez-vous sans détour! 

— N'essayez pas de feindre ou je me plains au patron de cet hôtel! cria 
Disseco du bout de la table. 

— La vérité, toute la vérité, rien que la vérité! clama Lacostade. 

— Une dame que... reprit le garçon ahuri, qui... demande à monsieur Mi- 
taine, sauf votre respect, s'il a bientôt fini de la faire poser! 

— Horreur ! 
-Fi! 

— Mitaine, je vous retire mon estime ! vous faites poser une dame. 

— Si ce n'est pas M me Mitaine elle-même, vous êtes impardonnable! Est- 
ce M me Mitaine? Garçon, comment est-elle, cette dame? 

— Et vous savez, garçon, pas de détours, dépeignez cette dame... 

— Non ! qu'il ne la dépeigne pas, ce ne serait pas convenable, cria Pont- 
Buzaud, mais qu'il nous fasse d'elle un portrait fidèle... Comment est-elle! 
grande ou petite? brune ou blonde? 

— Brune! répondit le garçon. 

— Plantureuse ou diaphane? 

— Plaît-il? 

— Je dis : douée d'une élégante sveltesse ou bien imposante de charmes 
opulents? 

— Entre les deux, répondit le garçon. 

— Pas de signes particuliers? reprit Bezucheux. 

— Je n'ai pas remarqué. 

— Et le petit nom? 

— Elle ne me l'a pas dit. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



— Maître Mitaine, ditsolennellementBezucheux, au nom de tous nos amis, 
je vous inflige un blâme sévère pour avoir fait poser une dame et je vous adjure 
de ne pas persévérer plus longtemps dans cette attitude! Garçon, allez dire à 
cette dame que nous l'attendons pour lui présenter nos respects . 

Le garçon partit aussitôt. 

— Et maintenant, ô Mitaine, nous attendons tes aveux. ! 

— Messieurs, je... écoutez! vous... tenez... si... balbutia M e Mitaine em- 
barrassé. 

— Entrez franchement dans la voie des aveux, c'est le seul moyen de re- 
conquérir notre estime ! quelle est cette dame que vous faites outrageusement 
poser? son nom? 




— Je vais tout vous dire..-. 

— Son nom? 
-Billy! 

— Sa situation dans le monde? 

— Artiste dramatique. 
Criquetta éclata de rire. 

— C'est la petite Billy des Folies-Musicales ! Elle est bien bonne... 

— Je la connais, s'écria Cabassol, elle a été mêlée à l'affaire Badi- 
nard... 

— C'est cela, dit l'avoué, c'est comme cela que je... que j'ai eu l'occasion 
de... 

— Et à quel titre vous permettez-vous de faire poser M Ue Billy, artiste dra- 
matique? reprit Bezucheux. 

— Messieurs... quand il a été question de Venir à Chinon pour l'affaire 
d'interdiction de M. la Fricottièrc, je... j'ai... pensé à faire de ce voyage... 



600 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



d'affaires, un voyage... d'agrément! L'occasion, l'herbe tendre; il y a bien des 
circonstances atténuantes 1;.. des petites vacances, enfin! 

— Maître Mitaine! s'écria Cabassol, prenez garde! vous êtes sur une pente 
fatale !... C'est l'influence de l'affaire Badinard qui commence à se faire sentir... 
prenez garde!... Ignorez-vous donc les désordres produits par cette affaire 
dans nombre d'existences autrefois calmes? je ne parle pas de moi, victime 
principale, mais les autres!... M e Taparel, dérangé! Miradoux, dérangé! Je 
second clerc, marié 1 le troisième clerc, marié! voilà pour l'étude Taparel: 
C'est maintenant le tour de la vôtre, et attendez-vous à tout, ce sera votre puni- 
tion pour m'avoir suscité ce procès horriblement scandaleux! 

M lle Billy fit son entrée dans la salle. Elle attendait depuis la veille 
M e Mitaine au Lion-Rouge et commençait à s'ennuyer. 

— Bonjour, monsieur Cabassol, dit-elle en tendant son front à notre héros, 
vous allez bien? Vous savez je vous ai vu au fameux procès... j'ai bien ri, 
c'est moi qui étais en avocat, le greffier m'avait prêté un costume... Dieu! ai-je 
ri !... je ne me doutais pas de ce que vous vouliez faire, quand, à cause de ce 
fameux Jocko, nous cherchions Lucie Friol...: 

— Lucie Friol! s'écria Bezucheux, mais je connais ce nom-là! 

— Il me semble... fît l'avoué en consultant ses notes, mais oui, c'est le nom 
<le la gouvernante de M. de la Fricottière ! je l'ai aperçue ce matin, c'est une 
brune, très gentille, très gentille! 

— Papa l'a rencontrée à Bordeaux... Elle sortait d'un café-concert... 

— C'est bien cela, dit Billy. 



IX 



Taparel gémit sous le poids de noirs chagrins. — Une ex-étoile de la Grande- 
Chaumière. — Victime de sa concierge 1 - La délivrance. 



L'affaire de l'interdiction Bezucheux était en bonne voie, tout portait à 
croire que M. de la Fricottière aurait son petit conseil judiciaire avant quinze 
jours. La procédure n'exigeant pas la présence de Bezucheux fils à Chinon, 
ttfute la bande avait résolu d'aller faire une excursion à Nantes et en Bre- 
tagne. 

Avant de partir, Bezucheux et M* Mitaine retournèrent au château de la 
Fricottière. Ils trouvèrent le sire de la Fricottière dans son parc, roulé dans 
son fauteuil par un domestique et chassant avec sa gouvernante, les lapins 
de sa garenne. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 




L'hôtel du Lion-Rouge ea révolution. 



Liv. 76. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



603 



— Tu vois, fils impie et dénaturé, dit M. de lu Fricottière, je fais mon 
possible pour distraire mon esprit des chagrins que tu me causes! 

— Tu vas voir, papa, comme je suis plein de prévenancesl... L'affaire est 
dans le sac. 

— Je le sais. 

— Tu vas avoir ton petit conseil, eh bien, je vais te demander si tu veux 
que ce soit avant ou après ton élection, nous pousserons ou nous ralentirons 
la chose, à ton gré. 

— Tu es bien aimable. Voyons... tout bien réfléchi, j'aime mieux avant 




La chasse du sire de la Fricottière. 



qu'après. Tu comprends, je suis sûr d'être nommé quand même, il vaufdonc 
mieux que l'on ne puisse pas dire que les électeurs ont été surpris. 

— Très bien, je préviendrai à Ghinon. 

La gouvernante s'était éloignée ; par discrétion M e Mitaine laissa les deux 
la Fricottière ensemble et offrit son bras à M Ue Lucie Friol pour faire un tour 
de parc. Elle était charmante, la gouvernante du vieux don Juan, elle por- 
tait un joli petit costume de chasse galamment relevé sur le côté, ce qui 
laissait voir un mollet de coupe élégante et des bas écossais très seyants. Un 
grand chapeau de paille foVmant abat-jour, encadrait sa figure de brune un 
peu grasse et épanouie. 



G04 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



Elle tira un dernier lapin et prit le bras de M e Mitaine. 

— Vous ne sauriez croire, madame, dit l'avoué, combien je déplore la 
sévérité des devoirs professionnels... 

— Pourquoi cela? dit la gouvernante. 

— Mais parce que... parce que ma qualité d'avoué me force à agir contre 
une dame aimable et charmante... Croyez que je n'ai jamais regretté autant 
qu'aujourd'hui les rigueurs de ma profession! 

— Mais ce n'est pas contre moi, c'est contre 
M. de la Fricottière que vous agissez... 

— C'est contre vous par ricochet. Je sais... 
vous allez dire que je suis indiscret, je sais 
quels sont les projets de M. de la Fricottière... 
les doux projets.... 

— Les doux projets? Bon, je sais ce que 
vous voulez dire, M. de la Fricottière me sup- 
pliait encore tout à l'heure de lui accorder ma 
main... 

— Eh! le gaillard! fit M e Mitaine, il n'est 
pas si bête, savez-vous! 

— 11 paraît, reprit la gouvernante, qu'un 
conseil judiciaire ne peut pas l'empêcher de... 

— Certainement, il a le droit de se marier, 
mais, dame, vous savez, avec son conseil judi- 
ciaire, le voilà réduit à la portion congrue! le 
voilà gêné, fort gêné!... Ce ne sera pas très 
agréable pour vous... si charmante et si digne 
d'une plus agréable situation que celle d'épouse 
d'un vieux barbon... Dieu, que ce papa de la 
Fricottière doit faire un mari désagréable!... 

Le lendemain de la démarche que, par une 
attention pleine de respect filial, Bezucheux avait faite au château de la 
Fricottière, toute la bande quitta le Lion-Rouge et partit pour la Bretagne. 
II e Mitaine, que rien ne retenait plus aurait pu retourner à Paris, où M me Mi- 
laine dépérissait en son absence, mais il ne put se résoudre à quitter ses 
nouveaux amis. Cabassol l'avait dit, cet avoué était sur une pente fatale! 
L'affaire Badinard l'avait perdu! 

Il se contenta denvoyer de nouvelles instructions à ses clercs et d'écrire 
à M™ Mitaine pour l'avertir que des complications imprévues de l'affaire Be- 
zuclieux le retenaient encore en province. — Et il partit, toujours accompagné 
de la petite Billy. 




LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



005 




Excursions en Bretagne. 



Notre héros Cabassol, toujours mélancolique et solitaire, prit part à toutes 
les joyeuses parties qui signalèrent cette excursion en Bretagne — 11 déjeuna 
sur l'herbe, en bateau ou dans les bons hôtels ; il soupa à côté de Criquetta, 
de Renée Trompette, de Billy et des autres aimables dames de compagnie des 
voyageurs; il visita dans les landes bretonnes les collections de menhirs et de 
dolmens; il pécha la sardine de Nantes; il assista au pardon de Saint-Plouga- 
dec, le tout sans parvenir à dissiper la mélancolie qui l'assombrissait. 

En revenant d'une partie de pêche aux crevettes dans les sables de Kar- 
badouc, où les dames, pieds nus et jupes relevées, avaient couru sur la grève 
et sauté dans la vague avec des cris de pensionnaires en vacances, Bezucheux 
et Cabassol trouvèrent des lettres à l'auberge. L'avoué de Ghinon apprenait à 



Bezucheux que l'interdiction de monsieur son père allait être prononcée le 
lendemain ou le surlendemain au plus tard et lui demandait ses dernières 
instructions, 

La lettre reçue par Cabassol venait de M. Miradoux. Elle était laconique 
et inquiétante. Qu'on en juge! 

Cher monsieur et ami, 
M c Taparel m'attriste et m'inquiète. — 11 a quelque chose ! Il maigrit, il blêmit, il 
gémit sans cause apparente, même aux yeux clairvoyants de l'amitié. J'attribuais 
d'abord ces phénomènes à la délétère influence de l'affaire Badinard, mais l'autre jour 
M° Taparel, interrogé par moi sur les causes de sa tristesse morbide, m'a répondu 
quand j'ai mis en avant le procès Badinard : Si ce n'était que cela! !! 
Qu'est-ce que cela peut-être, grand Dieu ! 

Je fais appel à votre amitié et je vous dis : Venez, peut-être à nous deux décou- 
vrirons-nous quelque chose! 

Recevez mes bien sincères amitiés, 

'Miradoux. 

— Fichtre! s'écria Cabassol à cette lecture, si ce n'était que cela! que 
diable le pauvre M e Taparel peut-il bien avoir? Est-ce une complication nou- 
véliè «le l'affaire Badinard qui nous menace et se tourmente-t-il pour moi?... 
ne serait-ce pas Tulipia?... je le saurai demain! 

— Mes entants ! dit-il à ses amis; je regrette fort d'être obligé de m'arra- 
clier de vos bras, mais un devoir impérieux m'appelle, je pars ce soir! 

— Moi aussi, un devoir impérieux! s'écria Bezucheux, on interdit papa 
demain, il faut que nous soyons tous là-bas... 

— Moi, je vais à Paris! 

— Comment, mon petit bon, tu nous lâches, tu vas manquer l'interdiction 
de papa! c'est bien mal... Voyons... veux-tu que je fasse traîner l'interdic- 
tion une huitaine pour que tu puisses voir ça? papa attendra bien jusque-là... 

— Merci, mon ami, je suis touché de ton offre, mais je ne veux pas en 
profiter... d'ailleurs, tu sais, ça gênerait peut-être l'élection de M. de la Fri- 
cottière... 

— Tu as raison, je n'ai pas le droit de faire poser papa... je t'écrirai, je 
le raconterai l'affaire. 

Toute la société Bezucheux de la Fricottière prit le train le soir même — 
B<zucheux et compagnie bifurquèrent sur Chinon, pendant que Cabassol con- 
tinuait sa route vers Paris. Le lendemain à onze heures, Cabassol se présentait 
a l'étude Taparel. 

— A la bonne heure! fit Miradoux en lui tendant la main, je vous atten- 
dais... 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



607 



— Eh bien? demanda Gabassol. 

— Eh bien, cette inexplicable mélancolie le lient toujours ! il paraît à peine 
à l'étude et reste enfermé chez lui... 

— Enfin, que soupçonnez-vous? 

— Rien!... tout va bien, le calme se fait sur l'affaire Badinard, cet horrible 
procès a cessé de passionner Paris, c'est à peine si de loin en loin quelque 
journal parle encore des soixante-dix-sept vengeances de feu Badinard, les 
« travaux de Cabassol », comme disent les chroniqueurs judiciaires. Entrez 
dans son cabinet et voyez vous-même. 




Pèche aux crevettes. 



Gabassol frappa discrètement à la porte de M e Taparel; ne recevant pas de 
réponse il attendit une minute, puis entra tout de même. — M e Taparel était 
là. Assis dans son grand fauteuil de cuir, le menton dans sa main, il regar- 
dait mélancoliquement le bois de son bureau ou le tapis de son cabinet. 
Miradoux n'avait pas exagéré, il avait pâli et maigri. 

— Eh bien? fit Cabassol en déposant brusquement son chapeau sur le 
bureau, quoi donc, mon cher M e Taparel? 

M e Taparel sursauta. 

— Tiens, c'est vous, dit-il, c'est vous, malheureuse victime du procès 
Badinard. 

— Et vous aussi, vous êtes une malheureuse victime du procès Badinard ! 
J'accours, Miradoux m'a tout dit... humeur noire, tristesse, mélancolie... 
Voyons, que se passe-t-il? sommes-nous menacés de nouveaux procès, est-ce 
une complication de l'affaire.,. 

— 11 s'agit bien de cela ! 



603 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



— Vous m'effrayez 1 

— Mon cKer ami, moi seul suis en cause, moi seul... tenez, je vous dirai 
tout... 

— Qui est-ce qui vous tourmente? 

— Vous voulez le savoir? Eli bien... eh bien, c'est ma nouvelle concierge! 

— Votre nouvelle concierge ! s'écria Cabassol en éclatant de rire, et voilà 
pourquoi... 

— Ne riez pas !... si vous saviez... je vais tout vous dire... ou plutôt non, 
je l'entends, la voilà... elle passe par mes appartements... elle abuse de la 
position, la misérable!... tenez, entrez dans ce petit cabinet, vous allez tout 
savoir... la voilà, sUencé! 

— Il devient fou, se dit Cabassol en entrant dans le petit cabinet, il 
devient fou, c'est clair... mais voyons toujours... 

La porte reliant le cabinet de M e Taparel à ses appartements venait de 
s'entrebâiller et une voix avait dit : 

— Voilà le courrier de monsieur, monsieur veut-il me permettre d'entrer? 

— Si vous voulez, articula faiblement M e Taparel. 

— Monsieur est seul? 

— Oui... 

— Bon, voilà le courrier... Bonjour, Alfred! 

— Bonjour... Flora!... 

— Alfred! pensa Cabassol, ô ciel! elle l'appelle Alfred... et il l'appelle 
Flora!... sa concierge!... Quel affreux mystère... 

— Comme vous dites cela, Alfred, reprit la concierge, ma petite visite vous 
contrarie donc? 

— Au contraire... je suis... charmé... mais c'est que... 

— Ab! je vois bien, ça vous contrarie!... je venais causer du bon vieux 
temps... hein! notre vieux Prado, c'est bien loin. ..Vous n'étiez pas comme 
ça, en 47, quand nous faisions tous les deux l'ornement du Prado, quel gail- 
lard vous étiez... voulez-vous mon opinion, Alfred? 

— Dites... 

— Eh bien, vous avez perdu!... je suis sincère... vous leviez la jambe 
comme pas un des étudiants de la Grande-Chaumière... Vous n'en feriez plus 
autant! Vous souvenez-vous du soir où le père La Hire vous a flanqué à la 
porte pour cause de cancan excessif... 

— Je commence à comprendre, se dit Cabassol, c'est un vieux souvenir 
de la vie d'étudiant de M e Taparel... c'est drôle, mais il me semble que je 
reconnais la voix de cette ex-cascadeuse!... 

— Et le Prado!... c'est en 46 ou en 47, je crois, que nous mazurkâmes avec 
tant de fureur, monstre! Vous en faisiez des serments dans ce temps-là.- • 






LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



609 




Souvenirs du Prado. 

et naturellement vous ne les avez pas tenus... Alfred! vous m'avez fait 
manquer ma vie, il y avait un négociant en gros qui m'a fait la cour lout 
un hiver, et inutilement, j'ose le dire... il m'aurait épousée! et moi, bête, je 
n'avais des yeux que pour mon petit Alfred... j'ai sacrifié le négociant en 
gros!... Monstre! 

— Voyons, voyons... fit M e Taparel. 

— Laissez-moi au moins mes souvenirs!... Hein, les montagnes russes, 
vous souvenez-vous? et les petits soupers chez Pinson, ou chez Dagneaux, au 
commencement des mois, quand mon Alfred recevait sa pension de son 
paternel!... Et cette petite promenade à Robinson, où ce monstre d'Alfred 
fut si... 

Liv. 77. 



610 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



— Chut! chut ! 

— Ah! que c'est vieux loul cela! mais je m'en .souviens... Qu'est-ce qu'il 
m'a juré, le monstre, en revenant de Robinson?... Je le connaissais depuis 
huit jours seulement, le scélérat, et il était tout feu tout flammes!... Et main- 
tenant, il ne se souvient guère de ce qu'il m'a juré en revenant de Robin- 
son... Je parie, Alfred, que vous ne vous souvenez pas?... 

— Je... ma foi... Il y a si longtemps... 

— C'est bien mal, Alfred!... Quel changement depuis ce temps-là! cet 
Alfred qui m'a tant fait rire, qui m'a tant fait sauter à la Grande- Chaumière, 
cet Alfred avec qui j'ai fait tant de bonnes parties à Meudon, à Sceaux et 
ailleurs, et pour qui j'ai sacrifié des négociants en gros, il est notaire mainte- 
nant, c'est un bourgeois posé, ventru, et moi. sa Flora, son ange, car il m'a 
appelée son ange, son lapin bleu, son gros loup, au moins quinze cents fois, 
et moi, je suis sa concierge!... Quelle amère dégringolade ! 

— La fatalité, balbutia M e Taparel. 

— Et quand, moi, son ancienne Flora, je viens de temps en temps, bien 
amicalement, causer avec monsieur du temps passé, de la Grande-Chaumière 
et des cabinets de chez Dagneaux, — t'en souviens-tu des cabinets particu- 
liers de chez Dagneaux?... — monsieur fait la mine, monsieur me fait com- 
prendre que je l'embête... Ah! c'est comme ça! eh bien, je m'en vais, 
je redescends à ma loge, mais je reviendrai! je reviendrai quinze fois par 
jour, je reviendrai chaque fois que j'aurai envie de causer de la Grande-Chau- 
mière!... Ça fait du bien à mon âme!... ingratitude humaine ! tenez, il n'y 
a que les lapins qui aient du cœur... Dans ma garenne là-haut, à Belleville, 
mes élèves me consolaient de mes malheurs!... tous les hommes sont des 
misérables... et vous m'arrachez mes dernières illusions... mais je reviendrai. 
Au revoir, Alfred, à tout à l'heure. 

— J'y suis ! pensa Gabassol aux derniers mots de la persécutrice de 
M« Taparel. Je savais bien que je connaissais cette voix... C'est la mère Friol, 
de Belleville, celle à qui j'avais trouvé une placé de tante d'actrice !... la mère 
de Lucie Friol, la gouvernante du bon M. de la Fricottière... Voilà une ren- 
contre! 

L'ex-Flora de la Grande- Chaumière était partie. Cabassol ouvrit la porte 
de sa cachette; M° Taparel, consterné, regardait son tapis avec plus de déses- 
poir encore qu'auparavant. 

— Vous l'avez entendue, elle reviendra! dit-il, vous savez tout maintenant, 
vous savez tout ! Je n'avais pas osé confier mes malheurs à Miradoux, mais 
vous, un jeune homme, vous aine/, [dus d'indulgence ! 

— Mon pauvre M Taparel, fil 'Cabassol en se laissant tomber dans un 
fauteuil et en éclatant de rire. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 611 



— Ne riez pas! je suis dans une jolie position!... et cela au moment où je 
me préparais à racheter par une conduite sévère les... irrégularités suscitées 
dans ma vie par la déplorable affaire Badinardl... 

— Bahl vous vous désolez pour bien peu de chose!... 

— Peu de chose ! Mais me voilà compromis affreusement!... Cette Flora 
me tient!... depuis quinze jours elle me persécute avec ses souvenirs du 
Prado, avec... Songez qu'elle m'appelle tout bas Alfred devant madame 
Taparel! Quelle situation, grands dieux, quel drame! 

— Mais enfin, que vous veut-elle?... 

— Je ne sais pas encore... Je lui ai déjà parlé d'un petit souvenir pécu- 




En revenant de Robinson. 

niaire qui lui donnerait la tranquillité... et à moi aussi, mais elle a joué 
l'indignation... 

— C'est que le souvenir n'était pas suffisant. Écoutez, M e Taparel, il me 
vient une idée... je vous sauverai, moi! 

— Vous? 

— Oui, moi! votre persécutrice s'appelle bien... 

— Flora! 

— Oui, Flora, pour vous, mais pour tout le monde, M me Friol ? 

— En effet ! 

— Eh bien, je connaissais M mo Friol... Oh, ça ne date pas de la Grande- 
Chaumière!... Je la connais depuis mes fameuses recherches pour retrouver 
Jocko, vous savez, la Bille de billard Poulet-Golard !... J'ai vu M me Friol au 
milieu de ses lapins à Belleville, et c'est même moi qui lui a trouvé une place 
de tante d'actrice chez Criquetta des Folies-Musicales. 

— Tout cela ne me dit pas comment vous allez me débarrasser de ma 
persécutrice? 

— Attendez ! je connais la fille de votre ex-Flora, M 110 Lucie Friol... 



612 



I.A GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



fc CowciiER^e ^ 



— AU! elle a une fille? 

— Vous allez voir! Vous savez que je reviens de faire un petit voyage 
avec mon ami Bezucheux de la Fricottière; l^ fils nous étions partis toute une 
bande pour voir interdire Le père de la Fricottière, votre ex-président des 
Billes de billard. 

Or, Bavez-vous pour quel motif mon ami Bezucheux tenait à gratifier 
le plus vite possible monsieur son père d'un petit conseil judiciaire? 

— Non... mais quel rapport tout cela peut-il avoir avec ma persécutrice? 

— Quel rapport?... Vous aller voir... mon ami Bezucheux faisait interdire 
monsieur son père parce que le sire de la Fri- 
cottière, fourbu, ramolli, se préparait à con- 
duire au pied des autels, sa gouvernante, ma- 
demoiselle... 

— Mademoiselle ? 

— M lle Lucie Friol, la propre fille de la dame 
oui cumule pour vous l'emploi de concierge et 
de persécutrice ! 

— Est-ce possible!... Êtes-vous certain... 

— Absolument certain... Et je vais vous 
sauver ! faites appeler madame votre concierge 
et laissez : moi faire... 

— De la prudence, mon ami, songez que 
cette femme pourrait m'appeler Alfred devant 

mes clercs et leur raconter ces sauteries à la Grande-Chaumière que je 
déplore si amèrement pour la dignité de mes fonctions actuelles!... 

— Je réponds de tout! faites appeler l'exquise Flora ! 

M e Taparel passa chez lui et fit avertir la concierge par une bonne. Cabas- 
sol s'était enfoncé dans son fauteuil et roulait une cigarette. 

— La voilà, dit tout bas le notaire, reconnaissant comme autrefois les pas 
de la charmante Flora. 

M me Friol entrouvrit la porte. 

— Eh bien, Alfred, vous avez eu un bon mouvement, vous avez regretté 
de m'avoir fait de la peine, dit-elle, est-ce que vous... Ah ! pardon, je n'avais 
pas vu monsieur!... 

— Bonjour, maman Friol, prononça Cabassol du fond ae son fauteuil. 

— Hein? fit la terrible concierge en reculant de deux pas. 

— Vous ne reconnaissez pas un ami?... 

— Ah! pardon, vous étiez à contre jour... bonjour, monsieur Cabassol, 
je vous salue ! . ' 

— Vous ne vous doutez guère de ce que je viens vous dire, ma chère 




— Je suis sa concierge, 
dégringolade ! 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



G13 



madame Friol... de la mission dont je suis... de la demande que j'ai... 
excusez mon costume peu cérémonieux, mais j'arrive de voyage... Madame 
Friol, je vais bien vous surprendre... préparez-vous I 

— Je suis préparée... 

— Vous avez une fille, M lle Lucie, artiste lyrique... 

— Oui. 

— Eh bien, M mo Friol, je viens tout simplement vous la demander !... 
Excusez-moi, si je ne suis pas en habit, j'arrive de voyage!... 

— Me demander ma fille ?... 




— Alfred, je reviendrai! 



— En mariage, M mc Friol ! en légitime mariage ! 

■ — En mariage, ma fille, vous, monsieur Cabassol... 

— En mariage, et tout ce qu'il y a de plus légitime mariage... Je parle 
devant un notaire, je ne me permettrais pas d'attenter à son caractère auguste 
par quelque chose qui ne serait pas légitime!... en légitime mariage donc... 
mais pas pour moi... 

— Pas pour vous? 

— Oui, madame Friol, je ne suis qu'un ambassadeur, ce n'est pas moi qui 
brigue l'honneur de devenir votre gendre... 

— Monsieur Cabassol, vous voulez plaisanter... 

— Jamais, madame!... j'accomplis ma mission et voilà tout. Madame 



614 LA ORANDE MASCARADE PARISIENNE 



Friol, j'ai l'iionneurde vous demander la main de M Lucie Friol, voire fdle, 
pour M. Bezucheux de la Fricottière qui l'aime à en perdre le peu de cervelle 
qui lui reste ! 

— Bezucheux. de la Fricottière, mais je le connais, je l'ai vu quand j'étais 
la tante de M me Griquetta. 

— Madame Friol, vous devez faire erreur, vous vous trompez de Bezu- 
cheux! vous connaissez Bezucheux fds, moi je vous parle de M. de la Fricot- 
tière le père... Soixante-cinq ans, un château en Touraine et légèrement 
ramolli... 

— Ah ! ah ! ah ! fit lentement madame Friol, légèrement ramolli, alors 
c'est sérieux. 

— Tout ce qu'il y a de plus sérieux. Voulez-vous devenir châtelaine en 
Touraine ? dites oui et vous alliez le sang des Friol au nohle sang des la 
Fricottière... Vous ne voulez pas risquer de faire le malheur de votre fille en 
refusant votre consentement... elle est majeure, nous vous ferions des som- 
mations respectueuses! 

— Laissez-moi me remettre... Voyons, vous ne plaisantez pas? 

— Madame Friol, vous me faites de la peine! 

— C'est bon, je vous crois. D'ailleurs, je m'attendais à quelque chose, il 
y a trois semaines, comme je croyais encore ma fille en Amérique avec son 
cabotin... 

— Oui, oui, je sais, vous m'avez raconté cela dans le temps. 

— 11 y a trois semaines donc, je reçus une lettre timbrée de Ghinon 
(Indre-et-Loire) dans laquelle ma fille m'avertissait qu'elle aurait sous peu à 
me demander un consentement, sans me donner le moindre petit détail et 
sans me dire qui elle épousait. Je trouvais cette cachotterie dégoûtante de 
la part d'une fille... mais je comprends tout... 

— En un mot, gouvernante depuis quelques six mois du sire de la Fri- 
cottière, elle va monter en grade et devenir madame Bezucheux de la Fricot- 
tière. Je vous l'ai «lit, soixante-cinq ans, château en Touraine, belle collection 
d'ancêtres, et légèrement ramolli... Voilà- le signalement de votre futur 
gendre. L'acceptez-vous? 

— Parbleu ! 

— Eh bien, la place de la belle-mère du sire de la Fricottière est au châ- 
teau dudit, à la Fricottière, arrondissement de Ghinon (Indre-et-Loire). Exigez 
un appartement avec vue sur le parc et si madame votre fille fait des façons 
pour vous l'offrir, faites valoir vos droits. 

— Et ma loge? 

— Allez-vous conserver une loge de concierge à Paris avec un château 
en Touraine?... Allons donc ! je vous engage même à ne pas parler de celte 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



6!5 



loge à votre gendre, ces vieilles familles ont des préjugés... Tenez, madame 
Friol, pendant que mon ami M a Taparel va s'en aller donner quelques instruc- 
tions à ses clercs, nous allons causer franchement, en vieux amis... 

— Causez tranquillement, dit M° Taparel en se dirigeant vers l'étude. 

— M m0 Friol, que viens-je d'apprendre? vous faites de la peine à M fi Ta- 
parel? je viens ici, je lui parle de vous et de M. de la Fricottière, et il me 
raconte ses tourments... 

— Qu'est-ce que vous voulez ! Vous savez que j'ai perdu ma position de 
tante d'actrice, M me Griquetta n'était pas raisonnable... sous prétexte dïndis- 




Criquetla me donna mes huit jours. 



crétions commises, elle m'a donné mon compte. Alors un monsieur de ses 
amis à qui j'avais rendu quelques petits services... 

— Ah ! bon, vous aviez été indiscrète... à son profit 1 

— Il était si aimable, toujours des cadeaux... et des attentions... et des 
parties de bézigue où il perdait toujours, ça me faisait de la peine de le trom- 
per! vrai, je me le reprochais comme si c'était moi!... alors un jour qu'il 
arrivait sans être attendu, je lui glissai dans l'oreille : — Voyez dans le pla- 
card du cabinet de toilette ! Voyez dans le placard ! 

— Et? demanda Gabassol. 

— Et il y avait justement quelqu'un dans le placard ! Mon protégé flan- 
qua une paire de gifles, et le lendemain reçut un coup d'épée dans l'épaule. 
Il se montra pour moi plein de reconnaissance; comme Griquetta m'avait 



616 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



donné mes huit jours, il me fit offrir la place de concierge dans une de ses 
maisons. C'était au-dessous de moi, mais j'étais sur le pavé, j'acceptai ! J'ar- 
rive, je m'installe et je fais ma petite visite de politesse à mes locataires... 
ils ne me l'ont pas tous rendu, les imbéciles ! J'arrive chez M Taparel, le nom 
m'avait rendu toute chose, mais je ne me doutais pas encore... dans L'étude 
j'entends lire un acte : Par devant M c Sébastien-Désiré-Alfred Taparel et son 
collègue, etc.. je faillis pousser un cri, je me souvenais de mon Alfred du 
Prado, de la Chaumière, de Robinson!... ce monstre d'Alfred!... mafoi, j'en- 
trai dans son cabinet... c'était bien lui, un peu changé, mais c'était lui! Le 
misérable ne me reconnut seulement pas! Je fus obligée de lui rappeler tout, 
de lui dire : Eh bien, oui, c'est moi, Flora, la reine de chez le père la Hire, la 
belle Flora de qui vous avez ravi le cœur, en 47, par la façon étourdissante 
avec laquelle vous pinciez un cavalier seul étincelant et pharamineux... 

— Bon, je sais tout cela... mais pourquoi tourmenter ce pauvre Taparel?... 

— Dame, écoutez donc... je voudrais faire arriver Alfred à améliorer 
sérieusement ma position!... Vous savez, maintenant, j'ai l'expérience de la 
vie... ah! si on pouvait recommencer son existence ! je n'aimerais que des 
avocats, ils deviennent députés et quand ils sont ministres... ils peuvent offrir 
un bureau de tabac à l'ange de leur jeunesse... 

— Bon ! vous allez être châtelaine, ça vaut mieux qu'un bureau de tabac, 
vous allez partir pour la Fricottière... 

— Mais ma loge!... mille francs et logée!... 

— Je vous croyais plus intelligente... La belle-mère de M. de la Fricottière 
doit faire oublier qu'elle a tiré le cordon ! je me charge d'obtenir de M e Ta- 
parel à titre d'indemnité une bonne somme pour vous permettre de figurer 
avec honneur dans le grand salon de la Fricottière... Est-ce entendu? 

— Allons c'est entendu! vous dites la Fricottière, par Ghinon? 

— Gare d'Orléans!... 

— Je me sauve, arrangez l'affaire avec M 8 Taparel. — Ma fille va donc 
enfin me récompenser de l'excellente éducation que je lui ai donnée. L'édu- 
cation! l'éducation! il n'y a que cela, monsieur Cabassol. Une jeune per- 
sonne qui a de l'éducation est à la hauteur de toutes les situations... Je file 
chez mon gendre 1 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 




Liv. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



619 



Vengeance féminine. — Comment le vitriol faillit détériorer le physique par trop sédui- 
sant de M Mitaine. — La fin du procès. — Opérations extrêmement délicates de la 
liquidation Badinard. 

Ouf ! M Taparel avait enfin retrouvé la tranquillité, sa persécutrice, 
M mo Friol, avait quitté sa loge, et brillamment requinquée, suivant son expres- 
sion, grâce à une indemnité pécuniaire offerte par son ex-Alfred, elle était 
partie pour la Fricottière ! 

Bon voyage ! la nouvelle concierge installée à sa place n'avait jamais 




Enlèvement de M 11 * Billy. 

fréquenté la Grande-Chaumière, du moins, M Taparel ne reconnut en elle 
aucune des brillantes étoiles du vieux quartier latin 1 

Le lendemain du départ de M me Friol, notre héros reçut une première 
lettre de Bezucheux. 

« Mon bien cher petit bon 1 écrivait le descendant de la Fricottière, j'ai 
l'honneur de te faire part de la sentence d'interdiction prononcée contre mon 
très honoré seigneur et père M. de la Fricottière, par le tribunal civil de 
Chinon, en sa séance de samedi dernier. 

« Le patient n'a pas trop souffert; il avait tenu à être là pour montrer aux 
juges que malgré cinquante années de fricottages à toute vapeur — cinquante 
sur soixante-cinq ! oh ! du granit ! cette vieille race de la Fricottière 1 —que mal- 
gré cinquante années de fricoltaçes, dis-je, il pouvait encore fricottailler. En 
fait, il avait ce jour-là, une mine moins ramollie, et je me faisais presque des 
reproches d'interrompre le cours des débordements fantaisistes de cet auguste 



620 LA GRANDE M.\^:ARADE PARISIENNE 



et fier Burgrave; mais l'honneur de notre vieille maison mis en péril par son 
projet de mésalliance, me commandait la rigueur. 

« — Si papa di lapide tout, que me restera-t-il à dilapider? me dis-je pour 
suprême raison. 

« Et je restai inflexible. 

« M Mitaine est un grand homme et un avoué dignejde passer à la posté- 
rité. A larges traits, avec une éloquence émue, il fît à l'audience un tableau 
de l'existence torrentueuse de papa; ah! tu as bien perdu à n'être pas là pour 
jouir de ce sublime morceau oratoire... tu aurais été remué par ces accents 
d'indignation pour les débordements de papa, et par le touchant et poétique 




Anges en retraite. 

hommage rendu aux vertus domestiques méconnues, aux chastes divinités 
du foyer foulées aux pieds par papa. 

« Papa protesta par la voix de «on avoué à lui, et fit dire à M e Mitaine 
qu'il n'avait pas besoin de raconter tout ça! 

t — Gomment pas besoin ! s'écria M e Mitaine en frappant sur la barre, 
mais je m'adresse à la sagessa du tribunal, je dis : écoutez ce que je vais vous 
raconter et jugez un peu avec vos lumières et votre expérience, si un homme, 
après tant de cascades, ne doit pas toucher au ramollissement ! (impression 
profonde). 

« Alors M e Mitaine a repris sa peinture de la vie de papa, d'après les in- 
discrétions de ses contemporains; ton procès àtoiaété horriblement scanda- 
leux par ses révélations, c'est le mot de tout le monde, mais le procès de 
papa l'a été presque autant. M Mitaine, guidé par son amour austère de la 
vertu, s'y entend très bien. Tout l'auditoire rougissait et témoignait son émo- 
tion par de longs murmures! j'ai oublié de te dire que nous avions une très 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



621 



belle salle, toutes les dames de Ghinon et des environs. Un vrai succès pour 
M e Mitaine. 

« 11 y avait dans l'auditoire quelques dames, maintenant sexagénaires, 
avec lesquelles papa jadis a fricotté... Comme le cœur de ces anges en re- 
traite a dû battre! 

« M e Mitaine a fait une profonde impression en détaillant ces vieilles 
chroniques; en arrivant aux fricottages d'à présent, il n'a parlé qu'en termes 
voilés et très mesurés du projet de mésalliance de papa, pour ménager la 
dame, m'a-t-il dit. 

« A cinq heures le tribunal a rendu son jugement. Jeté passe les attendus 




Petite scène entre M°" et M lle Friol. 



et les considérants. Papa a été jugé digne d'être pourvu d'un bon conseil 
judiciaire et son interdiction a été prononcée. 

« J'ai tenu à être le premier à lui en porter la nouvelle, pour adoucir au- 
tant que possible la violence du coup. J'ai dîné au château, papa est un 
vieux Romain, il a été stoïque ! 

« — Mon fils, m'a-t-il dit, je ne t'en veux pas, c'est dans l'ordre : mnjeurs 
à2i ans, interdits à 50, c'est l'habitude des laPricottière. J'ai tenu quinze ans 
de plus 1 Maintenant je vivrai avec mes souvenirs ! 

« Le lendemain, grand dîner offert à M e Mitaine au Lion-Rouge de Chi- 
non. Papa invité devait venir, mais il avait sa goutte. 

« M e Mitaine est l'homme du dévouement; il ne considère pas sa tâche 
comme terminée par l'interdiction, il prétend encore empêcher la mésal- 
liance qui menace toujours le pur blason des la Fricoltière, c'est par la per- 



6-22 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



suasion qu'il entend agir, non pas la persuasion près de papa, mais la per- 
suasion près de la jeune personne qui aspire à la main de papa. 

« Ce Mitaine a du génie, il est capable de réussir ! je te tiendrai au courant 
des événements. 

« Les élections ont eu lieu. Papa est nommé conseiller général d'Eure-et- 
Loire pour le canton de laFricottière. Le matin du scrutin il avait fait apposer 
de nouvelles affiches pour annoncer lui-même son interdiction aux électeurs. 
ÉLECTEURS DU CANTON DE LA FRICOTTIÈRE 
Le tribunal civil de Chinon m'a donné un conseil judiciaire! Je ne récriminerai 
pas contre cet arrêt, mais je tiens à être le premier à en donner avis à mes élec- 
teurs — c'est à leur sagesse et à leur haute raison que je m'adresse : 
Électeurs ! 
Débarrassé du souci de mes affaires personnelles, je suis maintenant plus apte 
que jamais à surveiller les intérêts départementaux, à guider notre beau canton 
dans la voie du progrès et de la prospérité matérielle, morale, industrielle et agri- 
culturale. 

Je suis tout entier maintenant à la patrie! A elle ma vie, mon temps, mes peines, 
mon expérience et mes capacités! 

Électeurs sages, prudents et éclairés, aux urnes et votez pour 
Bezucheux de la Fricotière père, 
candidat progressif et composite. 
c Le résultat du scrutin a été connu lundi matin. 

Électeurs inscrits, 5824; votants, 4652. 

Martin, candidat bonapartiste 1 8(i 
de Castel-Moussou, candidat royaliste 212 
Boulard, candicat radical 18 
Bezucheux de la Fricottière, candidat composite 4236 ÉLU 

« Un triomphe éclatant! Papa vient de m'écrire pour me taper de mille 
francs, afin de donner un grand dîner à la Fricottière — je me suis laissé 
attendrir. 

« A bientôt, mon petit bon, je compte revenir dans une huitaine. Cri- 
quetta et Renée Trompette et les autres représentants du sexe gracieux et 
lyrannique, te donnent leurs pattes à baiser. 

« Je te terre la tienne dans la mienne, 

« Gontran B. de la Fricottière. 

«P. S. La petite Billy, tu sais, la faiblesse de M e Mitaine, la petite Billy, 
nous a été enlevée avant-hier. Son ravisseur doit être un officier de Saumur. 

«' M* Mitaine a supporté ce coup mieux que je ne le supposais. » 

Cabassol attendait avec impatience une autre lettre pour connaître l'effet 
produit par l'aimable M mP - Friol mère, tombant comme un aérolithe chez son 
futur gendre à la Fricottière. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



623 



Les nouvelles vinrent enfin; quatre jours après la première missive de 
Bezucheux, la poste en apporta une seconde ainsi conçue : 

Excellentissimo amico, 

Ton cœur d'ami va bondir de joie. La mésalliance qui menaçait de ternir à ja- 
mais le blason des la Fricottière est écartée, papa ne se marie pas ! 

J'ai tant de choses étonnantes et nouvelles à te dire que je ne sais par laquelle 
commencer ; au hasard donc ! 

D'abord sache que lundi dernier une bombe est tombée sur papa sous forme 
d'une respectable dame répondant au doux nom de Friol — c'était la belle-mère à 
papa ! cette respectable dame apportait le consentement au mariage de M lle Lucie 
Friol, sa fille, avec papa. J'étais là, — c'était le jour du dîner triomphal de papa, — et 



^-fes 




Dévouement de M" Mitaine. 



je reconnus dans l'aspirante belle-mère du burgrave de la Fricottière l'ex-tante ou 
dame de compagnie de Criquetta ! Étrange ! étrange ! La bonne dame me reconnut 
aussi et elle me raconta je ne sais quelle histoire où tu es mêlé avec ton notaire. 
Il paraît que c'est toi, mon petit bon, qui as fait la demande officielle de la main 
de M lle Lucie Friol pour papa. Je n'y ai pas compris grand chose, mais dans tous 
les cas, je reconnais là ton noble cœur et je te remercie de nous avoir envoyé cette 
belle-mère dont l'arrivée a mis le feu aux poudres. 

C'est papa qui faisait un nez ! 

Néanmoins pour ne pas avoir d'ennuis devant ses convives, les autorités de la 
Fricottière, il a fait bonne mine à la dame et lui a donné l'appartement avec vue 
sur le parc qu'elle réclamait avec instance. 

La chronique rapporte qu'une petite scène eut lieu entre M me Friol mère et 
M'ie Friol, la future à papa. Celle-ci accusait sa maman de venir tout gâter par sa 
présence, et celle-là reprochait à sa fille de la renier dans sa prospérité. 

Le lendemain les événements se succèdent — M e Mitaine part pour la Fricot- 



024 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



tière sous prétexte d'une entrevue d'affaires avec M lle Friol et il ne revient pas ! 

M 110 Friol disparaît dans l'après midi. Papa est dans l'inquiétude, M m « Friol mère 
est en alarmes — M 11 * Friol ne revient pas! Papa et la mère Friol se chamaillent et 
so manquent de respect l'un à l'autre, aux dires de témoins oculaires! Néanmoins 
Mme Friol prétend garder l'appartement avec vue sur le parc. 

Un jour se passe. Je reçois une lettre confidentielle de M e Mitaine, mon 
ami! admire le dévouement de cet avoué antique : Pour empocher la mésalliance 
de papa, il a pris un parti héroïque, il a enlevé M lle Friol ! 

Le blason des la Fricottière est pur! Tout est sauvé, sauf Mitaine I 

M me Friol s'est barricadée dans son appartement et prétend n'en pas sortir, 
papa est furieux, elle continue à l'appeler son gendre ! 

Si tu rencontres M e Mitaine, dépose à ses pieds l'hommage de ma profonde 
reconnaissance. Il a promis à M lle Friol un petit appartement non loin du Palais, nous 
irons tous \ déjeuner avec lui un de ces jours. Je nous invite. 

A bientôt, mon bon, 
B. de la Fricottière 

Nous'n'essayerons pas de peindre la satisfaction manifestée par Cabassol 
à la lecture de cette lettre. Il se pâma de rire pendant 
un quart d'heure, à ce dénouement de l'idylle de la 
Fricottière, puis un autre sentiment et d'autres idées 
surgirent en lui. 

— fortune! s'écria- t-il, merci, tu me fournis enfin 
la plus belle des vengeances ! 

«Tu m'as traîné devant les tribunaux, ô Mitaine! 
avoué jadis pur et maintenant terni, tu m'as suscité le 
CesJiapa qui faisait P ms horriblement scandaleux des procès, mais je te 
un nez. tj ens maintenant ! Vengeance ! vengeance ! » 

Et saisissant une plume il écrivit bien vite ce court billet : 

Madame Friol, au château de la Fricottière (par Chinon) 

Chère Madame, 
J'apprends à l'instant l'enlèvement qui tranche toutes vos espérances dans leur 
fleur. Je sais tout. 

Le ravisseur de votre fille est l'avoué Mitaine, de Paris. Il lui a meublé un 
petit appartement dans les environs du palais de justice; j'ignore l'adresse exacte, 
mais il vous sera facile de la connaître en la demandant à M e Mitaine lui-môme, 
en son étude. 

Agréez, je vous prie, l'assurance de ma haute considération, 

Cabassol. 

— O vengeance! nectar céleste! ambroisie paradisiaque! se dit Cabassol 
en glissant lui-même la lettre dans la boîte de la poste, je te savoure avec 
volupté ! 




LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



625 




'****V-*i"3*»* 



Des fenêtres du palais, M« Mitaine pouvait apercevoir celles de sa Lucie. 

Une troisième lettre de Bezucheux lui apprit bientôt qu'il avait pleine- 
ment réussi. 



Noble ami! 

Merci 1 merci! merci! au nom de papa et au mien, merci! 

Le crampon de papa s'est dévissé, comme on dit dans le monde, la maman Friol 
à déguerpi. 

Eu partant de son appartement avec vue sur le parc, la brave dame m'a 
montré ta lettre; sur ton conseil elle s'en va turlupiner le pauvre Mitaine ! Elle te 
trouve le plus charmant jeune homme des temps modernes, tu aurais été digne, 
m'a-t-elle dit, de vivre du temps de la Grande Chaumière. 
Liv. 79. 



02(3 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



Nous revenons tous à Paris — Criquetta s'ennuie avec moi. Mauvais symptôme! 
Est-ce que déjà je ne serais plus tout pour elle! Renée Trompette a trahi ses ser- 
ments et elle est partie avec un gentilhomme breton. Lacostade a dévoré le petit 
emprunt en 3° hypothèque sur sa villa; Saint-Tropez a de sombres pressentiments 
amoureux; le cœur de Pontbuzaud plaide en séparation avec le cœur de la jeune 
personne qui faisait il y a quinze jours le charme de sa vie; Bisseco est à sec pour 
le moment et il voit la vie sous de si sombres couleurs qu'il parle de se faire trap- 
piste ou chartreux ; l'aimable andalouse qui le rattache encore au monde, refuse 
d'aller fonder avec lui une communauté dans le désert, sans quoi, il serait déjà parti. 
Nous revenons donc ! tu serreras dans tes bras demain ton 

Bezucheux de la Fricottière. 

ûls du conseiller générai d'Eure-e(-Loirc. 



M 9 Mitaine, revenu chez lui après la conclusion de l'affaire Bezucheux, 
avait été plus que froidement reçu par la sévère M me Mitaine. Vainement il 
exposa qu'une malencontreuse succession d'incidents judiciaires l'avait re- 
tenu à Chinon, M me Mitaine montra par une attitude pincée qu'elle n'était 
pas dupe de ces vains prétextes. 

L'avoué, s'abandonnant totalement à la fatale influence de l'affaire Badi- 
nard, se consola de ses ennuis matrimoniaux en meublant un petit apparte- 
ment coquet pour l'ex-gouvernante de M. de la Fricottière. Sur la rive droite 
en vue du palais de justice, une maison du quai abritait son petit bonheur de 
contrebande; des fenêtres du palais, M e Mitaine pouvait apercevoir celles de 
sa Lucie, et il n'avait qu'à passer l'eau pour se trouver à .ses pieds. 

Un jour qu'il s'en allait tranquillement, la serviette bourrée de papiers 
sous le bras, étudier auprès de sa Lucie quelques petites affaires embrouillées 
par ses clercs en son absence, il trouva M me Friol installée chez sa fille. Grave 
désarroi! La vengeance de Cabassol commençait. 

Ce n'était pas fini. En rentrant chez lui très ennuyé, il trouva M me Mitaine 
qui l'attendait dans l'étude même ! 

— Mon ami, dit M rue Mitaine, sans lui laisser le temps de manifester son 
étonnement, je voulais te consulter pour une de mes amies, très pressée de 
connaître ton opinion. Voici les faits, mon amie veut obtenir sa séparation : 
mari abominable, maîtresse en ville, dépenses formidables au dehors, réduc- 
tion du budget au dedans, etc.. Te chargerais-lu d'obtenir la séparation que 
désire ma pauvre amie? 

— Hum ! difficile, balbutia M c Mitaine, il faudrait des preuves... il ne suffit 
pas d'articuler... 

— Difficile d'avoir des preuves... il n'y a pas un autre moyen? Des voies 
de fait suffii aient-elles? 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



627 



— Ah! des voies de fait! dit M e Mitaine soulagé, certainement des voies 
de fait suffiraient, voies de fait devant témoins... 

— Devant témoins ! c'est parfait, s'écria M mo Mitaine, en voilà ! 

Et devant les clercs ahuris, M me Mitaine allongea une robuste paire de 
gifles à son mari qui en tomba sur le dos de son premier clerc. 

— Homme abominable ! reprit M me Mitaine, c'est moi qui suis l'épouse 
outragée dont je parlais ! Voies de fait devant témoins, j'aurai ma séparation... 
vous pourrez aller roucouler à votre aise chez vos maîtresses... Mais en atten- 
dant, tenez, voilà du vitriol pour votre figure de séducteur! 

Avant que personne eût pu l'en empêcher, M me Mitaine tira un flacon de 
sa poche et en jeta le contenu à la tête de son mari. Un grand cri retentit, les 




Bisseco voit la vie sous de si sombres couleurs, qu'il parle de se faire trappiste. 



clercs avaient reçu quelques éclaboussures à la ronde et M e Mitaine se tordait 
sur un bureau en s'épongeant la figure avec de l'encre à défaut d'eau. 

M me Mitaine s'était enfuie dans son appartement. 

— Du vitriol ! hurla M" Mitaine, vite un seau d'eau ! 

Le bruit de ce crime parcourut Paris avec la rapidité de l'éclair ; le soir 
même, les journaux publièrent la nouvelle sous ce titre à grand effet : 

LE DRAME DE LA RUE DAUPHINE 

« La jalousie vient encore de faire commettre un de ces crimes que le 
« code punit parfois, mais que les cœurs sensibles sont souvent aussi dis- 
« posés à amnistier. La victime est Mo Mitaine, l'avoué bien connu qui plai- 
e dait dernièrement dans la célèbre affaire Badinard contre Cabassol. 
« M e Mitaine, après une existence paisible et pure, avait déraillé, parait-il, 
« hors du sentier de la vertu; il entretenait... des relations à l'extérieur. 
« Influence du procès Badinard ! Sa femme résolut de se venger, aujourd'hui 



628 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



o vers 3 heures, dans l'étude même et devant les clercs, elle lança au visage 
« de son mari le contenu d'une énorme jatte de vitriol! 

n M" Mitaine est dans un état horrible. Trois clercs éclaboussés par le li- 
« quide corrosif ont été reconduits à leur domicile. M me Mitaine est arrêtée. 
« Demain nous exposerons dans notre salle des dépêches, le portrait de M» Mi- 
« taine avant et après le vitriol, le portrait de M rae Mitaine et enfin, document 
« plein d'attraction, la photographie de la dame cause première du crime, 
« M"« Lucie F... artiste lyrique. » 

— Diable! se dit Cabassol en lisant dans les jour- 
naux le récit de l'attentat, voilà le pauvre Me Mitaine 
bien sévèrement puni. C'est mon ennemi, mais je no de- 
mandais pas à le passer au vitriol ! 

Et il courut causer de la nouvelle avec Bezucheux de 
la Fricottière, revenu depuis peu. 

— Ce pauvre Mitaine ! fit Bezucheux en le voyant ve- 
nir, je suis consterné! C'est pour me rendre service 
qu'il a enle*'é Lucie Friol et qu'il s'est exposé au vitriOi 
de M me Mitaine, tout ça, c'est la faute à papa ! 

— Non , non, mon ami, c'est la faute à Badinard ! du 
haut du ciel, s'il contemple les désastres occasionnés par 
son testament, il doit rougir devant les séraphins! 

— Si nous allions prendre des nouvelles de cet infor- 
tuné Mitaine! demanda Bezucheux. 

— Je venais te chercher pour ça ! répondit Cabassol. 
Bezucheux et Cabassol montèrent en voiture et se 

dirigèrent vers la rue Dauphine. Une douzaine de fia- 
cres étaient échelonnés devant la porte de la victime de l'horrible attentat 
et l'on faisait queue dans l'allée. 

Reporters, amis du palais, collègues de Mitaine, se pressaient dans 
l'escalier; des centaines de cartes encombraient la table du concierge et l'on 
préparait un registre pour recueillir les noms des visiteurs. On parlait bas 
dans le couloir, les bruits les plus sinistres couraient de bouche en bouche et 
les reporters prenaient des notes au vol. 

— Ça va mal, pensa Cabassol. 

Pendant que la foule des visiteurs pénétrait dans l'étude, Cabassol et 
Bezucheux se glissèrent par un escalier de service et gagnèrent l'appartement 
de la victime. 

La première personne qu'ils rencontrèrent fut la criminelle, M rne Mitaine 
elle-même. Instinctivement ils reculèrent. 

— Elle n'est pas arrêtée ! dit tout bas Bezucheux. 




M< Mitaine 
avait été froidement reçu. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



G20 




Voilà du vitriol pour votre figure de séducteur ! 



— Vraiment, c'est inouï, murmura Cabassol, à moins que la justice ne soit 
là pour les confrontations... soyons froids avec elle... 

— Madame, dit Bezucheux, nous sommes des amis de l'infortuné 
Mitaine... 

— De la pauvre victime! appuya Cabassol. 

— Comment va le malheureux? reprit Bezucheux. 

— Dans quel état l'avez-vous... laissé? continua Cabassol. 

— C'est fini ! balbutia M me Mitaine en cherchant à s'esquiver. 

— C'est fini 1 répéta un reporter qui venait de se glisser dans l'antichambre, 
vite au journal, alors ! 

— Horrible ! fit Cabassol en se laissant tomber sur un siège. 

— Épouvantable ! gémit Bezucheux en se jetant dans ses bras. 
M me Mitaine s'enfuit. 



030 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



Tout à coup Bezuchcux bondit : 

_ J'entends la voix de M Mitaine, s'écrja-t-il, ce n'est pas fini tout à 

fait. 

— C'est vrai, fit Cabassol, que dit le malheureux, écoutons! 

— Je te jure, ma chère amie, disait M Mitaine, que je rentre dans le 
sentier du devoir, c'est fini, et je reconnais mes erreurs, j'en gémis et je jure 
de ne plus y retomber désormais... 

Le malheureux, dit tout bas Cabassol, il n'était pas beau, mais défiguré 

comme il est, il en aurait peu d'occasions! 

— Jamais! jamais! répétait M e Mitaine. 

— Jules, je te pardonne! gémit M m0 Mitaine. 

— Nous nous pardonnons!... 

— Entrons! dit Cabassol, c'est très pathétique. 

Les deux amis ouvrirent la porte et poussèrent un cri d'étonnement. 
Au lieu de la triste scène qu'ils s'attendaient à contempler, ils aperçurent 
M. et M mo Mitaine à table, en train de se jurer un pardon complet sur leur 
potage. 

— Comment! vous n'êtes pas plus malade que ça? s'écria Bezucheux. 

— J'ai une constitution robuste, balbutia M c Mitaine. 

— Et il n'est pas défiguré! s'écria Cabassol. 

— J*y suis! reprit Bezucheux, le vitriol sera tombé sur les clercs... les 
malheureux! quel drame! mon pauvre M e Mitaine, je suis heureux qu'un 
miracle vous ait sauvé... 

— Ne parlons plus de ça! fit Mitaine, ça trouble M mo Mitaine... 

— Je comprends cela, dit sèchement Bezucheux... je me permets d'usurper 
le rôle de la justice, mais je trouve ce drame horrible... la jalousie n'autorise 
personne à se porter à ces extrémités... s'il fallait vitrioler tous ceux qui... ou 
toutes celles que... l'industrie ne fournirait pas assez d'acide sulfurique!.., 

— N'accablez pas M me Mitaine! s'écria le généreux avoué. 

— J'y avais mis tant d'eau ! gémit M mo Mitaine. 

— Mais oui, fit M c Mitaine, M me Mitaine, à quelques grammes de vitriol, 
avait ajouté d'abord un peu d'eau pour que ça ne fasse pas trop de mal, puis 
un demi-verre, puis un grand verre, si bien que de verres en verres, il y avait 
un litre d'eau pour quelques gouttes de vitriol... 

— Tout s'explique! s'écria Cabassol. Alors M 8 Mitaine, permettez-moi de 
vous dire que vous n'êtes pas assez puni! C'est scandaleux... Vous ferez 
enrore des victimes! 

— J'ai juré, balbutia M e Mitaine, de ne jamais donner le moindre sujet 
de plainte a madame Mitaine... et je tiendrai mon serment! 

— Allons donc!... renoncez-vous alors à continuer le procès Badinard? 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



631 



— Non... l'affaire va revenir bientôt... mon devoir m'oblige à m'en 
occuper... 

— Alors, madame Mitaine n'est pas au bout de ses chagrins ! l'influence 
de l'affaire Badinard continuera à se faire sentir... vous ne lui échapperez pas! 
Adieu! avoué perfide!... nous nous reverrons au tribunal!... Infortunée 
madame Mitaine, vous avez lésiné sur le vitriol, je vous plains, vous serez 
obligée de recommencer dans un mois! 

Et Cabassol après cette flèche de Parthe sortit en entraînant Bezu- 
cheux ! 

En attendant la fin du délai fixé par le tribunal pour la reprise de l'affaire, 
Cabassol employa philosophiquement son temps à s'offrir à l'avance tous les 




— Jules, je te pardonne 



genres de consolation possibles, pour les ennuis considérables que le procès 
si extraordinairement scandaleux ne pouvait manquer de lui susciter encore. 

La bande Bezucheux de la Fricottière, mise en réquisition au nom sacré de 
l'amitié, s'occupa avec la plus vive ardeur, d'accumuler les distractions sous 
ses pas et de semer quelques feuilles de rose sur les durs cailloux du sentier 
de la vie. Quelques dames, émues par les malheurs de ce jeune homme acca- 
blé sous les coups d'un destin cruel, se firent les auxiliaires actives de Bezu- 
cheux; grâce à elles le vengeur de Badinard, bientôt réconcilié avec l'existence, 
oublia en quelques semaines agréables, et les tourments passés et ceux que le 
féroce Mitaine lui réservait. 

Le jour de la reprise vint enfin. Mitaine ayant retrouvé toute sa lucidité 
depuis son retour à la vertu, avait préparé tout un arsenal de jolis petits 
moyens de procédure destinés à enlacer le pauvre Cabassol et à l'étrangler 
proprement. 

Il jubilait d'avance en voyant arriver la conclusion de l'affaire et en son- 



032 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



géant avec une certaine ivresse à la part qui devait lui revenir sous forme 
d'honoraires, des dommages et intérêts auxquels le tribunal ne pouvait 
manquer de condamner le héros de l'affaire Badinard. Sans prétendre 
à lire clairement au fond du cœur des avoués, nous croyons pouvoir affirmer 
que clans le cœur de M p Mitaine, à la satisfaction d'avoir bientôt à addi- 
tionner une longue note d'honoraires, se joignait la pensée encore vague et 
confuse, d'employer une certaine partie de ces honoraires à s'offrir quelques 
agréments discrets, hors de portée du vitriol de M me Mitaine. 

Inutile de dire que les affaires de séparation issues du grand procès Badi- 
nard, avaient été menées à bien. — Aucune réconciliation ne s'était effectuée, 
tous les plaideurs avaient été renvoyés séparés de corps, séparés de biens» 
toutes chaînes brisées, après s'être entendu dire par les avocats une foule de 
choses des plus désagréables. 

Si la première phase du procès Bardinard avait occupé un nombre consi- 
dérable d'audiences, la deuxième phase ne suivit pas la même marche. En 
trois jours tout fut terminé. 

Les avoués et les avocats se plaignirent vivement de la hâte du tribunal, qui 
semblait vouloir étouffer tous les incidents et supprimer toutes les complica- 
tions que l'on était en droit d'espérer d'une cause aussi nourrie. 

A peine les avocats purent-ils, en trois journées de plaidoiries, réveiller tous 
les souvenirs des audiences passées, épousseter, pour leur redonner l'éclat 
primitif, tous les scandales du procès et assassiner leurs adversaires respectifs, 
les témoins et généralement toutes les personnes mêlées à la cause, sous 
une grêle de traits, d'épigrammes, de médisances et de calomnies. 

Quand ils eurent terminé, répliqué, conclu, le tribunal entra de suite en 
délibération et formula son arrêt. 

Comme on s'y attendait, le testament si injurieux de feu Badinard, basé 
sur une erreur absolue de testateur, fut annulé, et le testament précédent, par 
lequel feu Badinard instituait la dame Claire-Léonie Valfleury, son épouse, 
légataire universelle de tous ses biens meubles et immeubles, reprit toute sa 
valeur. 

Mais, attendu que le légataire du deuxième testament, le sieur Antony 
Cabassol, n'était pour rien dans l'erreur du testateur, et n'avait pas fait autre 
chose que de chercher à exécuter avec bonne foi, les volontés nettement expri- 
mées du testateur, la demande en dommages et intérêts formée par le man- 
dataire de M me Badinard était repoussée. 

Le tribunal n'accordait pas davantage les dommages et intérêts réclamés 
par Cabassol, mais il décidait que tous les frais et dépens que le légataire 
Cabassol avait faits, resteraient à la charge de la succession de même que les 
frais du procès. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 




g Botter •. 



Troubles apportés par les détails de la liquidation Badinârd, dans l'imagination des clercs de l'étude Taparcl. 
LlV. go. 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



635 



Cette dernière clause soulagea énormément l'esprit de Cabassol, qui crai- 
gnait d'être obligé de restituer la succession, sans qu'il lui fût tenu compte 
des sommes considérables dépensées dans l'exercice de son mandat de 
vengeur. 




fc*ï*.aài 



{ \H 






\ 










Une page du carnet de Cabassol. 

Immédiatement après le prononcé du jugement, Cabassol courut chez 
M Taparel et le pria de procéder avec la plus grande rapidité à la liquida- 
tion de la succession, de concert avec le chargé de pouvoirs de M me Ba- 
dinard. 

Les opérations de cette liquidation étaient des plus compliquées. D'innom- 
brables notes s'accumulaient dans le dossier de M e Taparel, des monceaux de 



factures gigantesques s'élevaient sur tous les bureaux de l'étude. Comme on 
se Le rappelle, Gabassol, n'ayant que trois années pour accomplir les ven- 
geances imposées par feu Badinard, n'avait reculé devant aucune dépense 
pour mener à bien ou abréger les opérations, exécuteur délicat et fidèle, il 
avait taillé sans compter dans la succession, avec l'approbation complète de 
M° Taparel et de M. Miradoux. 

— Dépense pieuse! avait dit M e Taparel à chaque occasion, nous exécu- 
tons les suprêmes volontés du défunt! 

Dépense pieuse! tout avait été dépensepieusedepuislecommencement des 
opérations. 

Loyers de Gabassol, dépenses pieuses; loyers payés à certaines personnes 
aimables mêlées à ces opérations, dépenses pieuses! voyages, dépenses 
pieuses! etc., etc. 

Pour se reconnaître dans le monceau de notes et de factures, on les avait 
rangées par catégories et chaque clerc avait eu à s'occuper spécialement 
d'une catégorie de dépenses pieuses. 

Quelle liquidation, grands Dieux! Jamais de mémoire de notaire ou de' 
principal clerc, on n'avait eu à faire entrer dans un compte de liquidation de 
pareilles dépenses! M e Taparel à mesure qu'il s'enfonçait dans les détails de 
l'affaire sentait ses cheveux se hérisser sur son crâne. 

Que diraient les notaires de l'avenir, les successeurs futurs de M e Tapa- 
rel, lorsque la minute de la liquidation et les dossiers y annexés leur tombe- 
raient sous les yeux! C'était inouï ! Dans quel abîme feu Badinard, avec sa 
fureur de vengeance, les avait-il jetés! 

Jamais une plume notariale avait-elle pu inscrire sur un honnête papier 
timbré, des relevés de notes pareils à ceux-ci : 

9 juin, Une loge, bouquet et souper avec M lle Flora de B. 375 »» 

10 juin, Un bracelet à M lle Berthe J 450 10 

id. Souper avec M 1)e Flora de B. 180 »» 

id. GratificationàlafemmedechambredeM" 6 Flora de B. 40 »» 

11 id. Deuxième gratification à ladite 100 »» 

Ces gratifications faisaient considérablement rougir les jeunes clercs, 
occupés à les transcrire. Un clerc s'occupa uniquement des notes de restaurant 
en nombre très considérable; ce jeune homme qui se dérangea plus tard et 
donna bien du désagrément à sa famille par ses débordements avec une figu- 
rante du théâtre de Montparnasse, prit certainement dans cette occupation les 
germes de sa mauvaise conduite future. 

Pouvait-on, sans être de fer, relever froidement une innombrable série de 
notes où les écrevisses, les homards, les perdreaux truffés, les soles nor- 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



637 




U muse d, ,„,»„-., épo „„ l& p „ to d . laj|j ^ |a ||oi i|djita ^.^ 

£&? " -!7 Y<,Uem ' ' eS Rœderer ' ' eS <*"»» La ™-- '«Tokay, évo- 
me„ o n, /?' • ^ "^ PartiCUlie " de """» '« ^uieurs, g 1 m - 
peus s a« :r e T me ;' CapUOn " éS ' «-'-'-ne rebelle de sou- 
pe es aux t, esses abondantes et parfnmées, à la taille sonple, an cœnr sen- 
b,e ... „, aperceva,, clairement, lejenne e.ere, défilant sur son pan "r 
tobre au fur et a mesure dn dépouillement des notes, il entendait le mu . 
mn des douces paroles, les éclats de rire, le, ehansons, té frotfrS 
.jupes et cela lu, donnait des distractions et de coupables projets pour ta 
jour des appointements à la fin du mois. J P 



633 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



Et les factures du tapissier avec le détail des fournitures, ameublemen 
de boudoir offert à M"° A., ameublement d'une chambre à coucher à M lle B., 
ameublement d'un petit appartement à M 1,c G., etc., etc., cela n'en finissait 
plus. Ces détails, par les images galantes qu'ils évoquaient, étaient terrible- 
ment scabreux et la liquidation Badinard devenait de plus en plus une de ces 
œuvres littéraires dont la mère doit soigneusement interdire la lecture à sa 
fille, le mari à sa femme, et la femme à son mari. 

M c Taparel rougissait d'avance à la pensée que toutes ces légèretés sur 
papier timbré devaient, de par la loi, passer sous les yeux des chastes 
employés de l'enregistrement. Mais on ne pouvait g'arrêter, il fallait, sans 
omettre un seul article, relever toutes les dépenses faites. 

La note seule de la poursuite infligée à Tulipia, enlevée par le prince de 
Bosnie, monta à un total fabuleux. Les premières journées à Monaco se chif- 
fraient par des sept ou huit mille francs chacune. 

Sur bien des points, les documents manquaient. Cabassol était un homme 
d'ordre, mais on comprendra sans peine que, nonobstant les recommanda- 
tions de M Taparel, formaliste comme on sait, il lui avait été impossible de 
tirer des factures régulières pour toutes ses dépenses.. Il lui eut fallu, pour 
expliquer ses demandes de factures, mettre tout le monde dans le secret de 
ses délicates fonctions de légataire exécuteur, et encore, il en était, de ces 
dépenses, et beaucoup, pour lesquelles une demande de note acquittée eut 
paru le comble de l'impertinence ! 

Pour un nombre considérable de dépenses, Cabassol s'était donc con- 
tenté d'inscrire sur son carnet une somme en bloc sans détailler, et ce carnet 
avait été remis par lui à l'étude. 

Oh, ce carnet de Cabassol, quel document extraordinairement peu nota- 
rial ! Comme il était bien fait pour porter le désordre dans le cœur des clercs 
chargés de tirer au clair les* renseignements qu'il pouvait contenir. Cabassol 
avait la mauvaise habitude d'expliquer certaines dépenses par des annota- 
tions ou de les accompagner de réflexions non destinées à la publicité, le tout 
aggravé encore par de petits bouts de croquis, des profils d'une indiscrétion 
désastreuse. Ce carnet, c'était toute l'histoire de Cabassol, depuis qu'il avait 
entrepris les fameuses soixante-dix-sept vengeances 1 ses parties de campagne, 
ses petits soupers en tète à tête, ses voyages d'explorations à travers les bou- 
doirs parisiens, sur la piste d'une vengeance, tout se trouvait là, rappelé par 
une note ou un simple croquis. 

Pouvait-on vraiment, lorsqu'on voyait cette note : 8 août, à Saint-Ger- 
main, — retour, — beau-temps, — 550 francs, accompagné d'un profil non 
barbu, penser que M. Cabassol s'était borné à aller solitairement et vertueu- 
sement respirer l'air frais des bords de la Seine? C'était impossible; pas plus 






LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



G39 



qu'on ne pouvait expliquer convenablement l'effroyable consommation de bou- 
quets, de bracelets et de bijoux quelconques. 

Après de longues semaines de travaux acharnés, d'additions colossales, de 
relevés fantastiques, M e Taparel eut enfin le chiffre des sommes dépensées par 
Cabassol; ce chiffre le fit bondir d'épouvante. C'était fabuleux, énorme, colos- 
sal!... Et M e Taparel aidé de Miradoux aussi épouvanté que lui, aidé de 
M e Mitaine, plein de fureur, recommença toutes ses opérations, collationna 
tous ses chiffres, refit toutes ses additions. Le chiffre était exact! 

En additionnant ce chiffre avec le total des frais de M° Mitaine et des frais 




La succession Badinard a été entièrement dévorée 



judiciaires de Cabassol pour le grand procès, M c Taparel s'aperçut avec hor- 
reur que le total général dépassait de quelques milliers de francs l'actif de 
la succession 1 

Miradoux, avec un dernier espoir, courut chez le banquier où les fonds 
étaient déposés. Les chiffres de M e Taparel étaient exacts, le compte se 
balançait avec celui du banquier! 

Cabassol, appelé à l'étude, avait eu beau vérifier lui-même toutes les opé- 
rations delà liquidation, il lui fallut se rendre comme les autres à l'évidence. 

— Vous le voyez, messieurs, prononça M° Taparel au milieu de la stupé- 
faction générale, la succession Badinard a été entièrement dévorée. 

— C'est inouï, s'écria M Mitaine, quatre millions en si peu de temps ! 
c'est inimaginable, stupéfiant... c'est honteux! 

— Et les deux cent mille francs de frais pour le procès que vous m'avez 
intenté? Défalquez au moins ces deux cent mille francs d'éloquence et de 
papier timbré! 

— Permettez -moi de vous dire que c'est honteux ! Ces deux cent mille 
francs de papier timbré sont des dépenses avouables et non susceptibles de 



scandaliser personne, mais le reste, monsieur, le reste 1 les trois millions 
huit cent mille francs? 

_ M" Mitaine, s'écria M Taparel, n'oubliez pas que nous avions soixante- 
dix-sept vengeances à exécuter... 

Sans vouloir revenir sur la chose jugée, et sans qualifier comme elles 

le méritent les volontés de feu Badinard, je me permettrai de vous deman- 
der si vous les avez exécutées, ces soixante-dix-sept vengeances 1 

— Pas toutes... fit Cabassol en baissant la tête. 
Et vous avez mangé toute la succession ! 

H faut tenir compte dés difficultés vraiment inouïes que nous avons 

traversées... fit.M 6 Taparel. 

— Il faut faire la part des tâtonnements, dit Miradoux. 

Et le paiement de mes frais et honoraires? reprit M Mitaine, il ne me 

paraît pas complètement assuré. Vous auriez dû exécuter une vengeance de 
moins, et réserver une somme pour les frais... 

— Je fais abandon des miens, dit noblement M e Taparel. 

Moi je réserve mon recours contre M. Cabassol, s'écria M e Mitaine, en 

prenant rageusement son chapeau; je vais remettre les huissiers en cam- 
pagne et poursuivre jusqu'à parfait paiement! 

Votre recours, pour le moment, ne peut vous servir à grand chose, dit 

Cabassol, je suis complètement ruiné; je vais avoir à me débattre contre les 
difficultés de l'existence. 

M 6 Mitaine enfonça son chapeau sur la tête et partit en faisant violem- 
ment claquer la porte de l'étude. 

Du courage, mcn ami, voulez-vous me permettre de vous offrir une 

place de troisième clerc? glissa M e Taparel à l'oreille de Cabassol. 

— Merci! je me relèverai! j'ai de l'expérience... M e Taparel, apprêtez- 
vous à me voir me lancer dans le tourbillon des affaires !... J'ai été million- 
naire, je veux le redevenir 1 




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LA GRANDE MASCARADE PA 



RI SI EN NT 




Liv. 81. 



naissez vemr à moi les petits célibataires I 



Antony Cabassol, l'heureux Gabassol d'autrefois et maintenant l'infortuné 
Cabassol, était navré ! Cette infernale succession Badinard, qui lyj avait valu 
tant d'envieux, qui l'avait détourné de ses études pour le précipiter dans un 
tourbillon d'affaires ténébreuses et de plaisirs dangereux, la succession 
Badinard avait tout à fait changé sa vie... Il s'était cru riche, et tout en s'oc- 
cupant avec honneur et conscience de sa délicate mission de vengeur testa- 
mentaire, il avait mené joyeusement l'existence du viveur, et maintenant tout 
était fini! tristesse ! le procès intenté par le mandataire de M me Badinard, 
le laissait tout à fait désenchanté au moral et complètement ruiné au 
physique. 

Sa déconfiture était connue ; son groom et son valet de chambre, crai- 
gnant pour les appointements de leurs sinécures, avait démissionné en 
masse. Son concierge lui-même, qui, dans ses beaux jours, l'appelait M. le 
vicomte de Gabassol, son concierge le méprisait et lui avait fait signifier un 
congé par huissier pour défaut de payement d'un misérable terme de 
deux mille francs. 

Que faire? que devenir? quel parti prendre? 

Cabassol, l'âme navrée, se posait ces questions, ainsi qu'il le faisait chaque 
matin depuis quinze jours que la liquidation Badinard était opérée, lorsqu'un 
coup de sonnette retentit à sa porte. Cabassol alla ouvrir et se trouva en pré- 
sence de son ami Bezucheux de la Fricottière. 

— Bonjour, Pyladel s'écria-t-il, ô mon ami! qu'es-tu devenu depuis deux 
semaines que je pleure ton absence? 

— J'ai eu des malheurs ! répondit Bezucheux en courbant la tête d'un air 
découragé. 

— O ciel! des malheurs, toi aussi!... 

— Oui, mon petit bon, destmalheurs fantastiques. Voyons, mon ami, 
regarde-moi bien... je n'ai rien de changé dans la physionomie? 

— En effet, tu n'as plus l'air fringant du Bezucheux d'autrefois... tu as l'œil 
abattu... tu... es malheureux... tu es marié?... 

— Non. 

— Quoi alors?... 

— Tu ne devines pas? dit Bezucheux d'un air sombre, eh bien, j'en ai un? 

— Un quoi? 

— J'en suis à la troisième partie de la devise de notre maison, car j'en ai 
un !... j'en ai un, te dis-je! 

— Explique-toi plus clairement! 

— Tu sais... je fricoterai, je fricote, je fricotais! j'en suis à je fri- 
cotais!... j'ai un conseil judiciaire! 

— Toi aussi!... Comme ton pèrel 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



643 



~ Comme papa ! 

— Mais comment ce malheur t'est-il arrivé? 

— C'est bien simple, c'est moi qui l'ai demandé... 

— Eh bien, alors? 

— Oui, mais je l'ai demandé parce que j'étais un peu gêné... j'avais des 
ennuis; des créanciers d'une outrecuidance inouïe me tourmentaient au sujet 
d'une série de renouvellements un peu embrouillés dans mon esprit... Il 
fallait en finir. Je pensais obtenir, grâce à un petit conseil judiciaire, quelques 
années de répit... et même faire des économies... Tu sais, papa fait mainte- 
nant des économies, grâce au conseil judiciaire dont ma prévoyance filiale 




Quelle race mal élevée que la race des créanciers. 



l'a pourvu au bon moment... Bref, je voulais me ranger, faire une fin... J'ob- 
tins un conseil judiciaire. 

— Et le résultat ? , 

— Horrible, mon ami! mon conseil judiciaire n'a pas compris sa 
mission, mon conseil judiciaire me ruine; il applique les quelques revenus qui 
me restent à l'amortissement de mes dettes I Je suis indigné, véritablement 
indigné!... 

— Mon pauvre ami ! 

— Tout pour mes créanciers! rienpourmoi! mon conseil me laisse 2,400 fr. 
de rente! 200 francs par mois pour faire figure dans le monde, protéger des 
danseuses et me faire apprécier par les belles petites de mes amies ! sort affreux ! 
destin cruel!... La bonne petite existence torrentueuse est finie! je suis 
flambé!!! 



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LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



— Nous sommes flambés! dit Cabassol. 

— Comment, toi aussi! J'ai appris vaguement certaines choses, mais je ne 
te croyais pas nettoyé. Aurais-tu aussi ton petit conseil? 

— Non, mon ami, je n'ai môme pas le moyen de me payer un conseil! ce 
serait encore du chic; je dois renoncer absolument au chic I 

— Alors, tu es rincé, tout à fait rincé? 

— Tout ce qu'il y a de plus rincé ! 

— douleur!... mais nous allons couler des jours pleins d'amertume, des 
nuits remplies d'une sombre tristesse, avec les réclamations de nos créanciers 
pour toute distraction! quelle race mal élevée que la race des créanciers!... 

— Hélas! 

— Sans compter nos peines de cœur qui vont prendre une vilaine tour- 

nure sous le vent de la débine!... Ah! mon ami, j'ai déjà 
ressenti cruellement les effets désenchanteurs de la dé- 
bine... Hélas! hélas! j'ai eu beau prêcher le mépris des 
richesses à une certaine dame qui m'honorait de son 
affection et de sa confiance pour le 
règlement de ses factures, je n'ai pas 
réussi à produire la moindre impres- 
sion sur son esprit... 

— Cette certaine dame, c'est Cri- 
quetta? demanda Cabassol. 

— Je ne voulais plus prononcer ce 
nom... c'est Criquclta, l'ingrate Cri- 
quetta! Je ne lui ai pas caché ma dé- 
sastreuse situation, je lui ai raconté 

l'horrible abus de confiance de mon conseil judiciaire, je lui ai tout dit : mes 
créanciers, mes deux mille quatre de rente, mon désespoir, etc.. etc.. 

— Et elle n'a rien fait pour te consoler? 

— Elle a pris un air d'indignation superbe et m'a dit : 

« — Comment! vous avez un conîoil judiciaire depuis huit jours et vous 
continuez à m'aimer... mais c'est de l'escroquerie, celai!!... Et plusieurs 
points d'exclamation à la clef. 

« — C'est bien, ai-je répondu tragiquement, je sais ce qu'il me reste à 
faire... 

« — Tu vas te tuer! exclama Criquetta, ça c'est gentil, te suicider pour 
moi; c'est une dernière galanterie qui ne m'étonne pas de mon petit la Fri- 
COtlière ! 

« — Je ne vais pas me tuer! ai-je repris, je vais me marier... je choisis un 
genre de suicide plus lent, mais plus sûr. . . je souffrirai plus longtemps. Chaque 




Son prnoni av£ 

démissionné. 




LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



64? 



fois que mon épouse me chagrinera, je penserai à. Griquetta et mon âme se 
fendra de désespoir ! 

— Et tu n'as pas attendri Griquetta? demanda Gabassol. 

— Je ne l'ai pas attendrie tout à fait, je l'ai émue seulement... 

« — Mon petit Bezucheux, m'a-t-elle dit, écoute, arrangeons-nous ; je ne 
veux pas te désespérer 
tout à fait, tu vas voir 
commeje suis bonne, je 
te permets de m'aimer 
encore huit jours! ça te 
va-t-il? 

— J'espère que tu 
t'es montré fier, dit Ca- 
bassol, et que tu as ré- 
pondu par le dédain à 
cette proposition?... 

— Parbleu! « Ça ne 
me va pas! ai-je nette- 
ment répliqué, ça ne me 
va pas du tout... Je vou- 
drais au moins quinze 
jours! » Mais Griquetta 
resta inflexible et ne 
voulut pa" m'accorder 
un seul jour de plus. J'ai 
donc fait mes huit 

jours Gomme une 

bonne ! 

— Oh ! les capitula- 
tions de l'amour! 

— C'est horrible !... 
j'ai mangé trois mois de 
mes rentes dans mes huit 

jours, et maintenant l'ingrate Griquetta me préfère un horrible banquier, 
un misérable criblé de millions et dénué de toute poésie !... 

— Et les autres? El nos amis Lacosdade, Pontbuzaud, Saint-Tropez et 
Bisseco, que deviennent-ils? T'ont-ils aussi abandonné dans le malheur? 

— Non, mon petit bon, ils ne m'ont pas abandonné, l'amitié n'a pas suivi 
l'amour et la fortune dans la grande déroute; nos amis me consolent ou 
plutôt nous nous consolons mutuellement. 




Vous avez un conseil judiciaire, et vous continuez 



CAO LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



— Comment, vous vous consolez? 

— Chacun de nous puise des consolations dans le cœur des autres, car 
chacun de nous en a besoin. 

— Tous? 

— Tous! 

— Chagrins d'amour! 

— Chagrins d'amour et tourments de créanciers! 

— Bigre! c'est grave! 

— Des peines d'huissiers, même, car les huissiers s'y sont mis! 

— Alors c'est une épidémie qui a sévi sur nous et qui a délabré nos 
finances! alors Lacostade?... 

— Lacostade est à sec comme moi. Pontbuzaud est ratissé comme moi. 
Bisseco est rincé comme moi ! Saint-Tropez a subi une lessive complète 
comme moi ! 

— désolation générale ! 

— Si tu veux en juger, de la désolation, et verser quelques larmes en 
chœur avec tes malheureux amis, viens avec moi jusqu'à mon cinquième 
étage et tu les trouveras tous réunis, en train de chercher un moyen quel- 
conque de sortir de la triste situation d'hommes dans la débine!... Ils sont 
là chez moi, abîmés du matin au soir dans les plus sombres réflexions 
et jouant de temps en temps pour oublier leurs chagrins, un baccarat d'enfer, 
alimenté avec des douzaines de boutons! Viens-tu partager leur douleur? 

— Certes! je te suis, mon pauvre ami, jeté suis! 

Cabassol prit son chapeau et, affrontant les regards dédaigneusement 
hostiles de monsieur son concierge, il partit avec Bezucheux de la Fricottière. 

Le triste Bezucheux avait quitté les quartiers aristocratiques pour porter 
ses pénates sur les hauteurs de Montmartre, dans une haute maison de cinq 
ou six étages, à la façade de plâtre noircie et écorchée par endroits. 

C'était tout en haut de cette haute maison qu'était situé l'appartement de 
Bezucheux, tout en haut sous le toit de zinc. On y arrivait par un escalier 
aux murs jadis peints à fresque, ornés à chaque palier d'un trompe-l'œil 
un peu dégradé, représentant tantôt la place Saint-Marc de Venise avec son 
campanile et ses gondoliers, tantôt le dôme de Saint-Pierre de Rome et tantôt 
un paysage groenlendais garni d'aiguilles de glaces et peuplé de phoques 
noir-. 

Sur le palier de Bezucheux, le Mont-Blanc dressait sa haute cime au 
milieu d'un encadrement de sapins, de touristes et d'ours. - Bezucheux le fit 
en passant admirer à Cabassol. © 

— Tu vois, mon ami, quel logis poétique j'habite maintenant. — Maltraité 
par ta fortune, j'ai dû abandonner les quartiers gommeux, mais j'ai eu la 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



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chance de découvrir un perchoir où le pittoresque, prodigué par un pro- 
priétaire en délire, masque un tant soit peu le défaut d'élégance. 

— En effet, ton perchoir est assez pittoresque. 

— Tu n'as pas tout vu, mon ami, je possède une terrasse embellie par un 
panorama delà baie de Naples qui fait presque illusion. — Gomme je suis un 
peu myope, j'ai le droit, quand je suis sur ma terrasse, de me croire dans une 
villa du Pausilippe... C'est charmant, tu vas voir. 

Avant d'entrer dans le logis de Bezucheux, il fallait passer parla terrasse. 
Bezucheux fit admirer à son ami la baie de Naples peinte sur ce mur avec un 
outremer farouche. 




Bezucheux cultive la vertu dans une mansarde. 

— Et tu vois, mon ami, je domine Paris, théâtre de mes exploits passés ; 
vois tout là-bas les collines du sud, les coteaux de Meudon, l'aqueduc 
de Marly... Et plus près sur la droite, les hautes cheminées d'usine de la 
plaine... ça fait très bien dans mon panorama, ça le complète... quand ça 
fume, j'ai le droit de me figurer que c'est le Vésuve. 

— C'est délicieux 1 

— ■ Et puis, c'est la campagne, vois de ce côté ces arbres et ces moulins... 
j'ai le droit de dire que je suis à la campagne aux personnes qui s'étonnent 
de ne plus me rencontrer au bois ou dans les salons... je sauve les appa- 
rences!... Entre maintenant dans l'appartement. 

Et Bezucheux tourna le bouton et s'effaça pour laisser entrer son ami. 

Dans une petite pièce encombrée par les débris de l'opulence passée de 
Bezucheux, quatre hommes dormaient, deux allongés sur un large divan et 






64S LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



deux enfoncés dans des fauteuils, la tête basse et les pieds sur la tablette do 
la cheminée. 

Au milieu de la pièce, sur une petite table couverte d'un tapis rouge, des 
cartes, des boutons de toutes les formes et des débris de cigarettes éparpillés 
autour d'un flacon de punch au rhum, témoignaient des efforts faits par les 
infortunés pour étourdir leurs chagrins d'amour et d'huissiers. 

— Les égoïstes, dit Bezucheux. ils m'ont vidé mon flacon de punch au 
rhum!... ils ne nousontrien laissé!... Tu vois, on a taillé le petit bac du déses- 
poir avec des boutons... n'est-ce pas que ça fend le cœur? 

— Gela me navre véritablement! Réveillons-les... 

— Nous ne dormons pas, dit un des dormeurs en ouvrant les yeux, nous 
méditons 1 

— Bonjour, mon pauvre Lacostade ; bonjour, Bisseco ; bonjour, mes petits 
bons! dit Cabassol en frappant sur l'épaule de ses amis, eh bienl est-ce 
ainsi que vous recevez un vieil ami? 

— Bonjour, vieux compagnon des jours de gloire, bonjour! répondit 
Lacostade, excuse notre apparente froideur, ce n'est pas l'indifférence qui 
nous donne à tous cette mine morose et cet abord farouche, c'est le cha- 
grin... Bezucheux t'a raconté nos chagrins? 

— Qui n'a pas les siens? répondit Cabassol, vous ne savez donc pas que je 
m'abreuve depuis quelque temps à une coupe d'amertumes; vous ne savez 
donc pas que, moi aussi, je succombe sous le poids de malheurs accumulés 
par une injuste providence !... 

— Alors, c'était vrai! ce que l'on disait... tu es... 

— Rincé ! comme vous, mes bons amis, rincé, lessivé, séché! ! ! 

— Alors, mon bon, s'écria Bisseco, tu as tous les titres nécessaires 
pour te faire recevoir, à l'unanimité des boules blanches, à notre cercle... 

— Quel cercle? 

— Le cercle dont Bezucheux est le président et dont tu vois ici le local, le 
cercle des Débinards! Allons, tu es accepté; tu peux le mettre sur tes cartes 
de visite... Tailles-tu un bac? si tu n'as pas de boutons, tu feras des billets... 
Jeté préviens que j'ai la veine, j'ai ratissé tous les boutons de mes amis... 
Saint-Tropez en est réduit à jouer sur parole ! 

— Je ne taille pas de bac, répondit Cabassol, causons plutôt et cherchons 
un moyen de sortir de l'amer décavage dont nous nous plaignons. Je sais que 
vous êtes ruinés, dites-moi comment cela vous est arrivé? 

— La vie! la grande vie! fit Lacostade, voilà tout ce que je peux te dire, 
moi je n'y comprends rien... Certes, il ne m'avait pas échappé que depuis un 
certain temps mes finances souffraient... mais je faisais des billets, je renou- 
velais... je ne demandais qu'à renouveler... ça ne me gênait pas!... tout à 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 




coup, pour ae malheureux billets oubliés, — on ne peut pas penser à, 
tout, — on est venu saisir un beau matin que j'étais tranquillement chez 
moi... 

— C'est honteux! 

— C'est honteux ! on est venu saisir, et devant une dame que la discré- 
tion me défend de nommer, car il y avait une dame!... Comprends-tu cela? 
on a osé saisir devant une dame !... ça m'a fait beaucoup de tort dans l'esprit 
de cette dame, que j'aimais beaucoup,' et par la faute d'un huissier mal élevé 
j'ai connu les chagrins d'amour... hélas! elle m'accable maintenant de ses 
dédains... J'ai eu beau lui dire qu'une saisie ne signifiait rien, que tout 
le monde avait été plus 

ou moins saisi, cet huis- 
sier, instrumentant sans 
gêne, m'a fait un tort 
immense dans l'esprit de 
cette dame. 

— Je comprends 
cela! 

— J'ai eu beau pro- 
tester et faire remarquer 
àl'huissierceque sacon- 
duite avait de peu che- 
valeresque, il a continué 
à saisir... et la dame que 
la discrétion me défend 
de nommer, se forgeant 
de vaines alarmes, crai- 
gnait d'être comprise 

dans la saisie. . . tu vois d'ici la situation. . . Enfin l'huissier jura ses grands dieux 
que la dame ne serait même pas mentionnée dans son procès- verbal, et elle 
laissa continuer la saisie... Depuis je n'ai plus revu la dame que la discrétion 
me défend de nommer. Voilà tous mes malheurs ! 

— Tout cela n'est rien à côté de ce qui m'arrive ! s'écria Pontbuzaud. 
Figure-toi, mon cher ami, que l'autre jour, comme j'allais plein de tranquil- 
lité, retirer quelques fonds à la Banque, j'ai appris que je m'étais trompé dans 
mes calculs... 

— Comment cela? 

— C'est bien simple! tu vas voir... tu sais que j'ai toujours brillé par 
l'ordre et la régularité... je tenais mes livres comme un caissier de maison de 
commerce!... par malheur, je me suis trompé de quelques zéros dans mes 




On a osé saisir devant une damel 



LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



additions..: — tout le monde peut se tromper, il n'y a pas de caissiers infail- 
libles... — une erreur de quelques zéros à peine... 

— Diable! 

— Oui, mon pauTfe ami, j'allais donc à la Banque pour retirer une partie 
des 80,000 francs que je croyais y avoir, lorsque les caissiers de là-bas, 
qui avaient bien fait leurs additions, m'ont appris qu'il me restait juste 
800 francs !... Tu conçois mon étonnement? 

— Fiehlre! 

— Huit cents francs pour tout pécule, à moi, Pontbuzaud, gentleman 
habitué à toutes les élégances, homme à bonnes fortunes... et tu sais si ça 
coûte cher, par le temps qui court, les bonnes fortunes!... 

— A qui le dis-tu? firent en chœur les amis de Bezucheux? 

— Eh bien, six semaines se sont écou- 
lées depuis la révélation foudroyante du 
caissier de la Banque; et je vis depuis ce 
temps-là sur mes huit cents francs; je cul- 
tive la vertu ; c'est un exercice très peu 
récréatif de cultiver la vertu, mais c'est 
très sain pour les finances... 

— Mon ami, nous la cultivons tous la 
vertu, s'écria Saint-Tropez, et nous som- 
mes édifiés sur son caractère éminemment 
fastidieux ! Ainsi, moi, mes petit bons, je 
la cultive depuis plus longtemps qu'aucun 

_ u me testait 800 francs I d e vous! Quand vous fricotiez encore, 

j'avais déjà un conseil judiciaire, un abo- 
minable conseil judiciaire, un gredin de conseil judiciaire qui me faisait tirer 
la langue d'une longueur... Quand vous rouliez sur l'or et que vous paviez de 
billets de banque les boudoirs des belles-petites, j'étais déjà digne de faire 
partie du cercle des Débinardsl... c'est moi le fondateur du Debinard's club'! 

— Eh bien, ton conseil judiciaire se montre donc aujourd'hui plus récal- 
citrant qu'autrefois? 

— Mon gredin de conseil judiciaire?... On me l'a retiré, mon ami, on 
m'en a privé, quand j'en avais le plus besoin... dans un moment où la fougue 
de mes passions tropicales m'avait jeté sans défense dans un océan de dan- 
gers!... mon gredin de conseil judiciaire m'a lâché... vlan! 

— Redemande-le, si tu le regrettes! 

— Trop tard, mon ami, trop tard!... Plus la peine, il n'aurait plus rien à 
me conserver... tout a sombré dans cet océan dont je te parlais... 

— Tu ne nous as pas dit son petit nom... tous les océans ont un nom... 




LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



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— J'ai dit un océan, mais il y en avait plusieurs !... Et voilà pourquoi je 
me remets à cultiver la vertu de plus belle; du temps de mon gredin de 
conseil, je ne la cultivais qu'à moitié, une demi-vertu, tandis que mainte- 
nant, c'est la vraie vertu, la grande vertu, la vertu sans éclipses et sans inter- 
mittences!... C'est horrible, mon ami! 

— Je te plains! mais c'est aussi celle-là que nous cultivons tous! Et toi, 
mon pauvre Bisseco, es-tu vertueux comme nous? 




Le club des Débinards. 

— Si je suis vertueux, mon bon, si je suis vertueux! exclama Bisseco, 
c'est-à-dire que si la vertu était à jamais bannie du reste de la terre, c'est 
dans le cœur de Marius Bisseco, enfant de Marseille, qu'on la retrouverait! 

— Et dans le nôtre aussi! s'écria Bezucheux, ton cœur n'en a pas le 
monopole!... Comme je voudrais être poète pour célébrer nos vertus en 
strophes académiques!... 



Où sont-ils les gens vertueux? 
Dans la mansarde à Bezucheux 1 
Dans la mansarde à Bezucheux I 



654 LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE 



misère ! et môme pas de piano pour mettre mes vers en musique! sentir 
bouillonner l'inspiration dans ma tête et pas de piano ! 

— Hélas! on pourrait le vendre trois ou quatre cents francs! gémit Saint- 
Tropez, ce serait toujours ça! 

— Alors, ô Bisseco, tu es vertueux, reprit Gabassol, mais par quel hasard? 
Cet oncle millionnaire et célibataire, dont tu nous parlais si souvent et dont 
tu faisais luire l'héritage avec adresse quand il s'agissait d'amadouer un 
eréancier, cet oncle vénérable t'a donc déshérité? 

— Du tout! D'ailleurs il le voudrait qu'il ne pourrait pas... Je réponds 
de lui... 

— Il s'est donc marié, ton oncle célibataire et millionnaire? 

— Non, il le voudrait qu'il ne le pourrait pas non plus! 

— Mais alors... 

— Mon oncle ne pourrait pas me déshériter... Je ne comprends pas les 
criailleries'de mes créanciers, quand un homme possède un oncle millionnaire 
qui ne peut pas le déshériter, lors même qu'il le voudrait, les créanciers de 
cet homme devraient être bien plus coulants... Cet homme devrait posséder 
un crédit immense comme la fortune de son oncle... Mais voilà qu'au con- 
traire, mes créanciers à moi, neveu d'un oncle millionnaire, me traitent avec 
la dernière rigueur sous le plus futile des prétextes... 

— Quel prétexte? 

— Sous le futile prétexte que mon oncle n'a que six ans en ce moment et 
qu'il pourra se marier dans une vingtaine d'années et qu'alors... 

— Ton oncle, l'oncle vénérable dont tu nous parlais toujours, n'a que 
six an?! 

— Est-ce ma faute, à moi, s'il n'est pas plus vieux; est-ce ma faute si mon 
grand père m'a donné un oncle à un âge ridicule? Je le vénérais, moi, malgré 
ses six ans! Ce n'en est pas moins un oncle millionnaire et célibataire! Et 
moi, le neveu, j'en suis réduit à cultiver la vertu avec acharnement à côté de 
Bezucheux! Quelle situation mélancolique! 

— Pauvre Bisseco! infortuné Bisseco! 

— Voyons, messieurs, s'écria Bezucheux, assez de gémissements! Nous 
sommes tous décavés, nous sommes tous des mortels infortunés, mais ne 
passons pas notre vie à pleurer sur nos malheurs! De l'énergie, messieurs, de 
l'énergie!... D'abord, moi, comme je vous le disais, j'en ai assez, de la 
vertu, ça me semble fade! j'ai hâte de] changer un peu... Il nous faut sortir 
au plus vite de notre lamentable situation! Tenons conseil et cherchons 
ensemble un moyen de reconquérir notre place dans la société ! 

— Nous ne faisons que cela depuis je ne sais combien de semaines! ré- 
pondit Lacostade, et nous ne trouvons rien .. 



LA GRANDE .MASCARADE PARISIENNE 



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— El nous attrapons mal à la tète ! 

— Cherchons encore! Je vous amène notre ami Gabassol, dont vous con- 
naissez tous les brillantes facultés! Faisons appel à ses lumières!... Dans son 
affaire de la succession Badinard, il s'est trouvé aux prises avec bien d'autres 
difficultés! Allons, Gabassol, tire-nous de 'peine! 

— Mes enfants, je cherche de mon côté depuis quinze jours, et tout à fait 
inutilement! 

— Cherche encore ! 

— Mes enfants, j'ai longuement médité depuis quinze jours et quinze 
nuits, et voici le fruit de mes méditations : Pour reconquérir la fortune... 
c'est bien ce que vous voulez, n'est-ce pas? 

—