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Full text of "La guerre, 1870-71"

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Arthur CHUQUET 



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LA GLiERilE 



1870-71 



L'auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs 
droits de reproduction et de traduction en France et 
dans tous les pays étrangers, y compris la Suède et la 



Norvège. 



DU MÊME AUTEUR, A LA MÊME LIBRAIRIE 



La Guerre 1870-71. 1 vol. in-18 jésus, avec 28 illus- 
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LES GUERRES DE LA RÉVOLUTION 

(Couronnées par TAcadéinie française et par l'Académie des sciences 
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1. — La Première Invasion prussienne. 
II. - Valmy. 

III. — La Retraite de Bruns^vick. 

IV. — Jemappes et la Gonquête de la Belgique. 
V. — La Trahison de Dumouriez. 

VI. — L'Expédition de Gustine. 
VU. — Mayence. 
vni — Wissembourg. 

IX. — Hoche. 

X. — Valenciennes. 

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Chaque volume formant un lout complel 3 fr. 50 



PARI.S. TYrOGHAPHIE PLOX-.NOUUHIT ET C'«, 8, RUE GAnA.XCIÈRE. — 24oK 



ARTHUR ÇHUQUET 



LA GUERRE 



1870-71 



PARIS 

LIBRAIRIE PLON 

PLON-NOURRIT kt C, IMPRIMEURS-ÉDITEURS 

BUE CARANGIÉRE, 8 



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' .. . ■■•1.1.4. 



-I 



PRÉFACE 



Nous savons mieux que personne ce qu'il y a de 
dérectueux et d'incomplet dans cet essai. Il est im- 
possible de retracer en trois cents pages l'histoire 
de la guerre de 1870-4871. Ceux qui voudront la 
connattire à fond, devront consulter les sources 
auxquelles nous avons puisé, la relation du grand 
État-major prussien, les rapports et récits de nos 
généraux, TEnquète parlementaire, la correspon- 
dance de Gambetta, la publication encore inachevée 
du savant et sévère Duquet, le beau travail 
d'Albert Sorel sur les événements diplomatiques 
et une foule d'autres ouvrages spéciaux. Pourtant, 
nous croyons que ce volume ne sera pas inutile et 
nous ne regrettons pas la peine qu'il nous a coûtée. 



1 îî^9|: 



m 






LA GUERRE 



(1870-1871) 







CHAPITRE PREMIE 



"Wisseinbourg. 



U France en 1866. — Ministère de Niel. — Loi du I" février 1868. — 
La garde mobile. — Le Bœuf. — Llncident HohenzoUern. — 
La dépêche d'Ëms. — Séance du 15 juillet. — Déclaration de 
guerre. — Illusions de la France. — Pas d'alliances. — L*armée 
française. — Désordre et confusion. — Insufûsance des prépa- 
ratifs. — Pénurie des choses les plus nécessaires. — État-major 
et officiers. — Infanterie, cavalerie, artillerie. — Infériorité du 
nombre. — Indécision et manque d'initiative des généraux. — 
Napoléon à Metz. — Proclamation du 28 juillet. — Puissance 
de la Prusse. — Le patriotisme germanique. — Marche des 
armées allemandes. — Affaire de Sarrebrlick (2 août). — Sur- 
prise de Wissembourg (4 août). — Le Geisberg. 

La guerre entre Allemands et Français était inévitable, 
et dès 1866 les esprits perspicaces pressentaient qu*elle 
éclaterait au moindre incident. La Prusse écrasait TAu- 
Iriche, annexait le Nassau, la Hesse électorale, le Hano- 
vre, Francfort et les duchés de l'Elbe, organisait la 

1 



LA GUERRE (1870- 187i)*. 



Confédération de rAllemagne du nord, imposait des trai- 
tés d*alliance offensive et défensive aux États de TAlle- 
magne du sud, et disait fièrement qu'elle avait pour 
mission de fonder Tunité germanique. Napoléon III était 
humilié, dupé. Il n'obtenait pas la rectification de fron- 
tières qu'il rêvait et les compensations territoriales que 
Bismarck lui faisait entrevoir, soitMayence, le Palatinat 
bavarois, la Hesse rhénane, les possessions prussiennes 
de la Sarre, soit la Belgique et Genève, soit Luxembourg. 
11 n'osait parler haut et ferme parce qu'il n'avait qu'une 
faible armée et un matériel insuffisant. Ses ressources 
étaient en 1866 épuisées par la guerre du Mexique. L'in- 
fanterie employait encore un fusil qui se chargeait par 
la bouche ; dans nombre de régiments, les compagnies 
comptaient à peine 40 hommes ; les places fortes man- 
quaient de canons rayés. Ducrot fermait les portes 
de la citadelle de Strasbourg sous prétexte de réparer 
les ponts-levis et en réalité pour se garder contre un 
coup de main; les services de l'artillerie n'auraient pu 
fournir sur-l^champ à un simple corps d'armée ses bat* 
teries montées sur roues et prêtes à partir. 

Le maréchal Niel, actif, énergique, tenace, résistant 
au besoin à l'empereur, prit le ministère de la guerre 
au mois de janvier 1867. Il disait volontiers qu'on n'était 
plus en paix et qu'entre la Prusse et la France n'existait 
qu'une espèce d'armistice. Des officiers allèrent sur son 
ordre étudier les routes qui mènent *à Berlin; et l'un 
d'eux, le capitaine Samuel, suivit en avril 1868 sous un 
déguisement le général de Moltke qui parcourait la fron- 
tière des provinces rhénanes pour reconnaître les positions. 

Il s'efforça d'organiser l'armée: Il donna à l'infanterie 



'WISSEMBOURO. 



' aulant de chassepots qu^on en put fabriquer. Il pourvut 
de canons rayés les places principale» de TEst et fit mettre 
sur roues; avec chargement de guerre, le matériel de» 
baileries de campagne. Il porta le nombre des batteries 
de cent trente à cent soixante-quatre. Il détermina dans 
tous ses détails la composition de trois armées, l'armée 
d* Alsace, l'armée de Lorraine et l'armée de réserve qui 
seraient confiées à Hac-Mahon, àBazaine et à Ganrobert. 
Il élabora la loi du 1*' février 1868, qui supprimait l'exo- 
nération, rétablissait le remplacement direct et fixait la 
durée du service à cinq ans dans l'armée permanente et à 
quatre ans dans la réserve. L'armée active, formée d'en- 
gagés, de réengagés et de ceux que désignait le tirage 
au sort, comprendrait 400000 et, avec la réserve, 
800000 soldats. Elle aurait comme auxiliaire la garde 
nationale mobile, composée de tous les hommes rempla- 
cés ou exemptés, c'est-à-dire de 400000 hommes. 

Le temps devait manquer à oe grand essai de réforme 
militaire. La réserve ne pouvait avoir de consistance 
avant cinq ou six ans. La garde mobile n'existait que 
sur le papier et n'atteindrait son entier développement 
qu'en neuf années. Elle ne se réunissait pour s'exercer 
que quinze fois par an, et chaque fois^ un jour au plus, 
comme s'il était possible en une seule journée de se ren- 
dre au lieu de réunion, aux rappels, aux rassemblements, 
aux distributions, et de regagner le logis I Elle n'excitait 
que méfiance; les uns prétendaient qu'elle se soulèverait 
contre le gouvernement et la société ; les autres, après 
l'avoir vue manœuvrer gauchement au Champ de Mars, 
déclaraient qu'elle ne vaudrait jamais rien. 

Niel ne demandait que quinze millions pour organiser 



« 

é 



4 LA GUERRE (1870-1*871). 

la garde mobile. C'est qu'il n'avait foi que dans Tarmée* 
active. Il croyait sincèrement qu'à elle seule et malgré 
♦l'infériorité du nombre, elle soutiendrait Peffort des 
Allemands; il répétait qu'elle était encore dans ses quar- 
tiers lorsque les Autrichiens dépassaient Novare et me- 
naçaient Turin, qu'elle les avait néanmoins refoulés et 
qu'elle ferait de même reculer les Prussiens. Au Corps 
législatif et au Sénat il n'hésitait pas à dire qu'elle était 
parfaitement constituée et pourvue de tout. 

Son successeur, Le Bœuf, brave, intelligent, portant 
beau, avait sous des airs de franchise et de rondeur mi^ 
litaires une grande légèreté d'esprit, un ridicule amour 
de la popularité et l'humeur d'un courtisan. Pour plaire 

» 

à une Chambre avide d'économies, il consentit à dimir 
nuer le budget de la guerre et à réduire de 10 000 hom- 
mes le contingent annuel. Il multiplia les congés. Déjà, 
comme présideift du comité de l'artillerie, il avait refusé 
de créer vingt-huit battefies nouvelles, dont huit à che- 
val, en disant qu'on avait toujours trop de canons. Mi- 
nistre, il refusa de transformer vingt à trente batteries à 
pied en batteries montées. Niel avait demandé pour sub- 
venir aux dépenses de la garde mobile en 1870, un cré- 
dit de cinq millions et demi; Le Bœuf se contenta de 
deux millions. Une commission nommée par Niel avait 
proposé d'excellentes mesures qui devaient assurer 
l'exactitude et la rapidité du service des chemins de fer; 
Le Bœuf ne la réunit pas. 11 croyait que la diplomatie 
saurait conjurer la guerre, et à la veille des hostilités il 
faisait emmagasiner, pour les préserver des intempéries, 
Jes affûts des pièces de sûreté qui garnissaient les rem- 
parts des places du nord-est. 



WISSEMÇOURa. 



* Soudain, au mois de juillet 1870, se produisait Tinci- 
dent qui causait l'explosion. Un prince prussien, Léo- 
pold de Hohenzollern, acceptait, avec Tagrément du roi 
Guillaume, chef de sa famille, la couronne d'Espagne. 
Le ministère OUivier, menacé d'un échec diplomatique 
et redoutant les clameurs de l'opposition, fit à Berlin des 
représentations énergiques. Mais déjà le député Cochery 
avait déposé une demande d'interpellation, et la presse, 
grossissant les choses, criait que la mesure était comble 
et que la Prusse envoyait un proconsul à la frontière 
des Pyrénées. Le 6 juillet, le duc de Gramont, ministre 
des affaires étrangères, portait au Corps législatif une 
imprudente et provocante déclaration : le gouvernement* 
ne souffrirait pas qu'une puissance, plaçant un de ses 
princes sur le trône de Charles-Quint, rompît l'équilibre 
européen et mît en péril les intérêts et l'honneur de la 
France; « si cette éventualité se réalisait, ajoutait le mi- 
nistre, nous saurions remplir notre devoir sans hésitation 
et sans faiblesse ». Le prince de Hohenzollern abandonna 
sa candidature et le roi de Prusse approuva ce désiste- 
ment. Napoléon III ne cachait pas sa satisfaction : «L'île, 
disait-il, qui a subitement apparu dans la mer, est de 
nouveau recouverte par les eaux; il n'y a plus de motif 
pour faire la guerre. » Mais, cédant aux suggestions de 
ses entours, l'empereur exigea que le roi Guillaume 
promît de ne jamais consentir à la candidature des 
Hohenzollern, s'ils la posaient encore. Guillaume était 
alors à Ems. Il répondit le 13 juillet à l'ambassadeur 
français Benedetti qu'il refusait de s'engager sans terme, 
et pour tous les cas. Benedetti insista. Un aide de camp 
Tint lui dire que le roi ne pouvait faire davantage. 



« •■ 



LA GUERRE (1870-1871) 



Bismarck saisit la balle au bond. Il avait craint un ins- 
tant de compromettre son œuvre et il s'écriait naguère 
qu'il ne combattrait les Français que s'ils lui tiraient k 
bout portant des coups de fusil. Mais il savait que la 
Prusse était prête et certaine du succès. La cour de Ber- 
lin, l'état-major, les officiers se moquaient du gouverne- 
ment impérial, dépréciaient son armée, affirmaient à 
l'envi que la France serait avant peu une seconde Espa- 
gne. Dès 1869, le ministre Schleinitz avait dit que l'Al- 
sace serait allemande dans dix-huit mois. Moltke, cau- 
sant avec un notable badols, assurait que les départements 
du Rhin seraient bientôt réunis au pays de Bade et que 
^l'Allemagne aurait ainsi entre Vosges et Forét-Noire une 
province superbe traversée par un grand fleuve dans 
toute sa longueur. << Rien, disait la comtesse de Pourta- 
lès à Ducrot, rien ne peut détourner la guerre ; si vous 
saviez quels énormes préparatifs se font de tous côtés» 
avec quelle ardeur les Prussiens travaillent pour trans* 
former et fusionner les troupes des États récemment an- 
nexés, quelle confiance règne dans tous les rangs de la 
société et de l'armée ! » 

Lorsqu'il apprit le résultat de l'entrevue du 13 juillet, 
Bismarck dînait à Berlin avec Moltke et Roon. « Serons- 
nous vainqueurs? », demandait-il à Moltke, et sur la ré- 
ponse affirmative du général, il prenait le crayon et 
usant de son pouvoir de ministre des relations extérieures, 
rédigeait la fameuse dépèche dite dépêche d'Ems.Il lalisait 
à Roon et à Moltke qui l'approuvaient et jugeaient qu'elle 
ferait son effet; puis il l'envoyait aux représentants de 
l'Allemagne du nord à l'étranger. Elle était ainsi conçue : 
« L'ambassadeur français a demandé à Sa Majesté le roi 






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WISSEMBOURG. 

9 



h Ems de l'autoriser à télégraphier à Paris que Sa Ma- 
jesté s'engageait pour tout l'avenir à ne jamais donner 
^on consentement dans le cas où les Hohenzollern re- 
viendraient sur leur candidature. Sa Majesté a refusé 
alors de recevoir de nouveau l'ambassadeur français et 
lui. a fait dire qu'elle n'avait plus rien à lui communi- 
quer. » 

En réalité, le roi Guillaume n'avait refusé de recevoir 
Benedetti que pour ne pas continuer l'entretien sur un 
sujet épuisé. Quelques instants plus tard, avant de quit- 
ter Ems, il accueillait l'ambassadeur dans. le salon de la 
gare et lui disait que son gouvernement poursuivrait les 
négociations. Benedetti ne se plaignait nullement, ne 
parlait nullement d une insulte. Mais le cabinet français 
tomba dans le piège que Bismarck lui tendait. Dès qu'il 
connut la dépêche prussienne, il l'interpréta comme un 
outrage et Gramont s'écriait que la Prusse avait souffleté 
Is^ France. Le 15 juillet, Ollivier demandait au Corps lé- 
gislatif un crédit de cinquante millions et annonçait que 
le ministè^e avait rappelé les réserves pour « soutenir la 
guerre qu'on lui offrait ». Vainement Thiers objecta que 
le fond était accordé, que la Prusse avait fait droit à la 
principale réclamation du gouvernement, que la France 
obtenait le désistemçrit du Hohenzollern et l'acquiesce- 
ment du roi Guillaume à cette renonciation, que le mi- 
nistère se jetait dans des querelles de mots et rompait 
sur ime question de forme, qu'il ne fallait pas, pour des 
•motifs de pure susceptibilité, verser des torrents de sang 
et causer la mort de milliers d'hommes. On lui répliqua i 
ft Mlez à Coblenz », et on le qualifia de trompette des dé- 
sastres. Vainement Jules Favre, Gambetta, Buffet de- 



10 LA GUERRE (4870-i8XlJ. 



mandèrent avec Thiers que la Chambre prit connais- 
sance de la dépêche pru^sFenne, non pas de la dépêche 
reproduite dans les télégrammes des agents français," 
mais de la dépêche officielle qui notifiait la résolution 
dû roi Guillaume. La majorité de la Chambre se prononça 
contre cette communication ; le rapporteur de la com- 
mission chargée d'examiner les projets du gouvernement 
déclara que la France ne pouvait tolérer roCTense; Olli- 
vier assura qu'il acceptait sans remords, d'un cœur léger 
et confiant, la grande responsabilité qui de ce jour com- 
mençait pour lui ; que les dépêches et protocoles de chan- 
cellerie importaient peu; que, d'après les récits de la 
Prusse, le roi avait refusé d'entendre une dernière fois 
Benedetti, et que la France essuyait un affront. Les sub- 
sides furent votés, et le 19 juillet l'état de guerre exis- 
tait entre la France et la Prusse. 

Mais cette guerre fatale, cette guerre qui, selon le 
mot de Gambetta, devait vider la question de prépon- 
dérance entre la France et l'Allemagne, tout le monde 
la voulait. Depuis trois ans l'impératrice pressait le 
ministre, soit Niel, soit Le Bœuf, de mettre l'armée en 
mesure, et plus d'une fois elle avait dit que son fils 
ne régnerait pas si le malheur de Sadowa n'était effacé. 
La camarilla croyait rétablir par une guerre glorieuse 
le pouvoir personnel de l'empereur, affermir la dynastie, 
confisquer de nouveau la liberté. La France se jugeait 
amoindrie par les agrandissements démesurés de la 
Prusse et brûlait de prendre une revanche d'amour- 
propre, de donner une leçon à Tambitieuse nation qui 
l'offusquait, d'humilier cette parvenue. Thiers lui-même, 
tout en trouvant l'occasion détestablement choisie, 



WISSBMB0UR6. il 



avouait qu*il désirait plus que personne la réparation 
dep événements de 1866. La plupart des journaux a fur-, 
tuaient sur le ton le plus jactancieux que Tarmée impé- 
riale mènerait l'ennemi tambour battant et ne ferait des 
Prussiens qu'une bouchée. Le public partageait rillusion 
de ces gazetiers ignorants et fanfarons. La guerre débu- 
tait comme une émeute. Des bandes parcouraient les 
boulevards de Paris en criant : à Berlin! Le départ des 
troupes eut lieu sans calme ni dignité. On laissa la popu- 
lation fraterniser avec elles et leur verser à boire dans les 
gares. Les soldats s'enivraient, vociféraient, chantaient à 
tue-tête, n'écoutaient plus la voix de leurs officiers. Par- 
tout retentissaient les airs belliqueux du Ça ira et de la 
Marseillaise que le gouvernement proscrivait naguère et 
qu'il autorisait à celte heure pour échauffer le patrio- 
tisme. Mais quelques sages qui gémissaient à l'écart se 
rappelaient que Napoléon !•' faisait défiler son armée au 
son de ces hymnes révolutionnaires lorsqu'il commençait 
la courte campagne qui finit à Waterloo. 

L'Empire qui déclarait si précipitamment la guerre, 
avait-il donc des appuis en Europe? Comptait-il sur des 
alliances? 

L'Angleterre disait que la France avait rompu la 
paix sans cause sérieuse, par jalousie et par orgueil. 
Lord Granville estimait que le roi Guillaume avait raison 
de tirer l'épée plutôt que de se soumettre h V « injusti- 
fiable » demande de l'empereur. Toute la presse bri- 
tannique s'indignait lorsque d'irréfutables documents 
communiqués au Times par Bismarck révélaient que 
Napoléon III convoitait la Belgique. 



Î2 LA GUERRE (1870-187J ).. 
» 

La Russie était liée à la f^russe par des engagements 
^ secrets. Vainement, à la fin de 1869, le général Fleury 
venait comme ambassadeur à Pétersbourg. Il plaisait au 
(sar qui l'emmenait en traîneau dans ses chasses à 
l'ours; mais il ne lui offrait pas la revision du traité de 
Paris, et il reconnaissait bientôt que le souverain était 
« dominé par les influences prussiennes ». Bismarck 
approuvait à l'avance la politique moscovite en Orient 
et ne cessait d'exciter le chancelier Gortschakov contre 
l'Autriche qui prétendait faire de la Gallicie un Piémont 
polonais. L'empereur Alexandre avait donc promis à 
son oncle le roi Guillaume de rester neutre, en ajoutant 
qu'il s'unirait à la Prusse, si le cabinet de Vienne se pro- 
nonçait pour la France. 

Cette attitude de laRussie décidait du rôle de l'Autriche, 
de l'Italie et du Danemark. Napoléon se flattait d'avoir 
le concours du Danemark, et le général Trochu re- 
cevait le commandement d'un corps expéditionnaire qui 
devait débarquer sur les côtes de la Baltique. Mais le 
23 juillet le duc de Gadore, chargé de se rendre à 
Copenhague pour conclure l'alliance, était encore à 
Paris. Six jours auparavant, sur les conseils du tsar et 
lorsque le président des duchés de l'Elbe la menaçait 
d'une invasion du Jutland, la cour danoise déclarait 
qu'elle ne prendrait aucune part à la guerre. 

L'Autriche hésitait. A l'entrevue de Salzbourg, Napo- 
léon et François-Joseph se juraient de s'entr'aider, s'ils 
étaient attaqués par la Prusse, et au mois de février 1870, 
l'archiduc Albert, le vainqueur de Gustozza, présentait 
aux Tuileries un plan d'opérations communes. Ce plan 
fut exposé par l'empereur le 19 mai dans une conférence 



WISSEMBOURG. li] 



à laquelle assistaient Le Bœuf, Frossard, Lebrun et 
Jarras. La France aurait deux armées: Tune pous- 
serait sur Coblentz et Mayence ; l'autre déboucherait 
par Kehl sur Stuttgart, pour séparer les États du Sud de 
ceux du Nord et tendre la main à. Tarmée autrichienne 
pendant que Tarmée italienne entrerait àans le Tyrol. 
Mais les Prussiens qui se concentraient en vingt jours, 
n'auraient-ils pas le temps de se jeter dans le Wurlem- 
berg et d'écraser l'envahisseur ^sous leur nombre? Les 
membres du conseil ne manquèrent pas de i^marquer 
que la France agirait seule durant six semaines et qu'en 
cas de défaite elle serait évidemment abandonnée par 
ses alliés, qu'il ne fallait pas croire aveuglément à de 
simples promesses. L'empereur ne partageait pas la 
méfiance de ses généraux, et la conférence prit fin sans 
qu'on eût rien décidé, sinon que la France ne pouvait 
combattre la Prusse qu'en s'unissant à l'Autriche et 
à l'Italie. Quelques jours plus tard, le général Lebrun 
arrivait à Vienne: François-Joseph lui dit franchement 
qu'il adhérait au projet de l'archiduc Albert, mais qu'il 
était dans une situation difficile, qu'il avait à ménager 
des peuples de races diverses, qu'il ne saurait s'engager 
à déclarer la guerre en même temps que la France. 11 
tint un semblable langage après le 15 juillet. Son mi- 
nistre Beust écrivait que l'Autriche contribuerait dans 
les limites du possible au succès des armes de Napoléon. 
Mais Beust ajoutait que le tsar la surveillait et pesait 
sur elle; que les Allemands de l'empire s'agitaient et 
voyaient dans le duel de la France et de la Prusse le 
commencement d'une lutte nationale ; que les Hongrois 
manifestaient du mauvais vouloir. Il insinuait que la 



i4 LA GUERRE (1870-1871). 

» 

guerre si lestement provoquée n'était pais nécessaire, 
que Napoléon n*avait pas consulté François-Joseph, que 
TAutriche ne se croyait nullement obligée d*emboîter le 
pas derrière la France, et finalement il lâchait, non sans 
regret, le moi neutralité, 

L'Italie suivit l'exemple de l'Autriche. Elle consentit 
pourtant à s'unir avec elle contre le cabinet de Berlin: Na- 
poléon avait rappelé de Rome la brigade d*occupation. 
Mais, si Victor-Emmanuel promettait de fondre avec 
40000 hommes sur la Bavière, c'était au 15 septembre seu- 
lement et à condition que l'armée française eût pénétré dans 
l'Allemagne du sud. L'Italie attendait donc le résultat 
des premières batailles, et elle allait proQter des défaites 
delà France pour envahir les Etats pontificaux. Lors- 
qu'aux derniers jours d'août, le prince Napoléon vint 
prier le roi, son beau-père, de diriger un corps d'armée 
sur Belfort par le mont Genis ou sur Munich par les 
Alpes, il n'obtint qu'un refus : Victor-Emmanuel et ses 
ministres n'avaient plus d'autre idée que de résoudre 
sans délai la question romaine. 

Le duc de Gramont assurait d'un ton superbe^ qu'on 
aurait après une victoire plus d'alliés qu'on voudrait. 
Mais aurait-on la victoire ? a Nous sommes prêts, archi- 
préts, disait Le Bœuf; si la guerre durait un an, nous 
n'aurions pas un bouton de guêtre à acheter », et il 
affirmait que son administration ferait face avec la plus 
grande promptitude aux nécessités de la situation, qu'on 
n'avait rien à craindre, que l'armée aurait huit jours 
d'avarice sur les ennemis et leur porterait un coup fou- 
droyant. Il donnait ordre sur ordre : ordre de rappeler 



WISSBMB0UR6. i5<» 



les militaires de la réserve et de la deuxième portion 'du 
contingent des classes de 1865, 1866, 1867 et 1868; ordre* 
aux régiments d'infanterie de former trois bataillons 
actifs k six compagnies, un quatrième bataillon èi quatre 
compagnies et un dépôt de deux compagnies ; ordre aux 
régiments de cavalerie de former quatre escadrons de 
guerre; ordre d'habiller, d'armer, d'équiper la garde 
mobile de la Seine et de la région du Nord-Est. Il auto- 
risait l'organisation de compagnies de francs-tireurs. 

Mais Le Bœuf reconnaissait que la garde mobile n'était 
encore qu'en voie de formation et qu'elle qe pouvait 
même surveiller le chemin de fer de Lyon à Strasbourg. 
Gomme Niel, il ne comptait que sur l'armée régulière. 
Par malheur, un de ses premiers actes fut de briser le 
plan de mobilisation. Niel avait fait grouper sur le 
papier les brigades, divisions et corps des trois armées 
d'Alsace, de la Lorraine et de la réserve, et rédiger h 
l'avance les ordres et les lettres de service ; il suffisait 
d'écrire à l'encre les noms et les numéros tracés au 
crayon; en vingt^quatre heures tout était expédié. Mais 
l'empereur et Le Bœuf voulurent être, l'un, généra- 
lissime, et l'autre, major général. On refit donc le 
travail de répartition du personnel et du matériel; on 
créa une armée unique, l'armée du Rhin, composée de 
la garde, des réserves de cavalerie et d'artillerie, et de 
sept corps d'arnoée formés chacun de trois divisions 
d'infanterie et d'une division de cavalerie. Puis, comme 
Canrobert, Mac-Mahon et Bazaine n'étaient plus com- 
mandants en chef, on remania de nouveau le plan d'or- 
ganisation pour donner à chacun de ces trois maréchaux 
un corps d'armée de quatre divisions d'infanterie 6% 



4i6 LA GUERRE ( ISTfO-l 87l). 

une division de *cavalerie de trois brigades. Enfin, or 
passa quarante-huit heures à correspondre avec l'em- 
pereur et avec le général Frossard qui devait d'abordi 
diriger le génie de Tarmée et gui désira rester à. la 
tète des troupes qu'il exerçait au camp de Ghâlons. 

11 n'y avait donc qu'une seule armée, Tarméedu Rhin. 
Le i" corps était confié àMac-Mahon, duc de Magenta ; 
le 2®, à Frossard ; le 3*, à Bazaine ; le 4*, à LadmiratQt ; 
le 5% à Failly ; le 6% à Canrobert ; le 7% à Félix Douay , 
la garde, à Bourbaki. Le l®"^ corps se réunissait à Stras- 
bourg; le 2% à Saint-Avold; le 3% à Metz; le 4«, à 
Thionville; le 5«-, à Bilche; le 6% à Ghâlons; le 7«, à 
Mulhouse ; la garde, à Nancy. Toute l'armée se dissémi- 
nait ainsi sur une ligne de soixante-dix lieues en face 
d'un adversaire qui naguère étonnait l'Europe par la con- 
centration rapide de ses forces et l'audace de ses mou- 
vements. Napoléon et Le Bœuf commettaient la même 
erreur que François-Joseph quatre années auparavant : 
en 1866, l'Autriche avait une armée unique répandue 
sur les confins de la Moravie et de la Bohême. 

L'empereur et le ministre croyaient prendre l'avance 
en jetant aussitôt les régiments tels quels à la frontière. 
Mais la mobilisation des réserves qu'ils ordonnaient dès 
le soir du 14 juillet, se fit avec une extrême lenteur. Les 
dépôts étaient souvent très loin des régiments, parfois 
à l'autre bout de la France, et il arriva qu'un homme du 
département des Pyrénées-Orientales dut, avant de 
gagner Metz ou Strasbourg, se rendre en Bretagne pour 
s'habiller et s'équiper, ou qu'un Alsacien dont le régiment 
se trouvait en Alsace, alla à Bayonne recevoir son four- 
niment. Par suite de ces chassés-croisési un grand nombre 




WISSEMBOURG. 17 



de ces réservistes ne rattrapèrent leur bataillon q^ue 

tai^ivement, quelquefois lorsqu'il était au feu ou en 

, I pleine retraite. Beaucoup s'égarèrent et s'égrenèrent 

,; sur le chemin. Ceux-ci "se faisaient héberger dans les 

, gares. Cetix-là ne pouvaient partir à cause de l'encom- 

' brement des voies, et durant plusieurs jours les réser- 

I vistes du Bas-Rhin, retenus et bloqués à Strasbourg, 

, ' errèrent par bandes dans les rues en demandant l'an- 

j.mône. Certains n'atteignirent jamais leur destination et 

1 furent recueillis par d'autres régiments. Le 29 juillet, 

des majors annonçaient à leurs corps qu'ils avaient des 

détachements de réservistes tout prêts, mais que Tordre 

I de les diriger sur les bataillons de guerre n'était pas 

encore donné I 

La concentration s'opéra de même, parce qu'elle se 
confondit avec la mobilisation. Les corps d'armée 
n'étaient pas, comme aujourd'hui, tout formés, et à l'ex- 
ception des divisions de Paris, de Lyon et de Châlons,les 
troupes s'éparpillaient sur là surface de la France. États- 
majors et services admiÂistratifs, artillerie et génie, 
infanterie et cavalerie, forces actives et réserve s'entas- 
sèrent dans les trains. Hommes, chevaux, matériel, 
'approvisionnements, tout débarquait pêle-mêle et dans 
la plus grande confusion aux principaux points de ras- 
semblement. Pendant quelques jours la gare de Metz 
fut un chaos qu'il paraissait impossible de débrouiller : on 
n'osait vider les ivagons : on déchargeait les denrées pour 
les recharger et les expédier ailleurs ; tandis qu'on envoyait 
du foin aux magasins de la ville, ces mêmes magasins en- 
voyaient du foin à la gare.' Le général Michel écri- 
vait de Belfort quil ne savait que faire, qu'il ne trouvait 



18 LA GUERRE (1870-1871). 



ni sa brigade ni son général de division. Un autre chei*- 
chait Tétal-major de son artillerie. Un intendant couEait 
après un corps de cavalerie qui n'existait pas. 

Pourtant, grâce à Tactivité de la compagnie des che-. 
mins de fer de TE^t, la concentration fut à peu près et 
tant bien que mal achevée en dix jours, et deux semaines 
suivirent pour répartir entre les corps d'armée toute Tar- 
tillerie, personnel, batteries, parcs. On crut un instant 
que Tarmée prendrait aussitôt Toffensive. Le dépôt de la 
guerre envoyait des cartes de la région rhénane par 
énormes paquets. Les pièces et afi'ûts de l'équipage des- 
tiné au siège de Goblenz arrivaient à Metz. 

Mais tout manquait. Pas d'argent pour faire vivre les 
troupes: Pailly assurait qu'il n'y avait rien dans les 
caisses publiques, rien dans les caisses des corps. Pas de 
munitions débouche : les intendants ne trouvaient d'ap- 
provisionnements nulle part; Le Bœuf ne passait que 
le 20 juillet un marché pour la fourniture de la viande, 
et huit jours plus tard il écrivait h Paris qu'on n'avait 
pas de biscuit pour se porter en avant. Pas de fours de 
campagne; pas d'ustensiles et d'effets de campement; 
pas de marmites, de bidqns, de gamelles ; pas de tentes et 
de couvertures ; pas d'attelages : Ladmirault, se rendant 
à Boulay, laissait à Thionville son trésor et son ambu- 
lance parce qu'il n'avait pas de chevaux et de voitures ; 
Frossard, marchant sur Sarrebriick, recevait l'ordre de 
prendre, pour traîner son équipage de pont, ce qu'il au- 
rait sous la main. Pas d'infirmiers et d'ouvriers d'admi- 
nistration ; ceux qu'on voulait tirer de la réserve avaient 
été envoyés dans leurs dépôts en Algérie et lorsqu'ils 
revenaient, ils tombaient au milieu de la déroute. Pas 



WISSBMBOUAG. 19 



de caissons de médicaments, pas de brancards, pas de 
cacolets. La défense aussi peu préparée que Tattaque. 
Les places insuffisamment armées ou dépourvues de leur 
matériel de guerre et de leurs provisions de siège; 
Thionvilie, Neuf-Brisach, Scblestadt sans garnison; 
Sedan et Mézières sans biscuits ni salaisons; les forts de 
Metz ouverts à la gorge et nullement revêtus; pas d'ou- 
vrages sur les hauteurs de Hausbergen qui dominent 
birasbourg et que l'empereur avait inutilement visitées 
en 1867; pas de forts autour de Toul sur le mont Saint- 
Michel et les côtes environnantes; pas de forts autour 
de Yerdun, sur les côtes Saint-Barthélémy et Saint- 
Michel ; les travaux des Perches et de Bellevue à Test et 
au sud de Belfortèi peine ébauchés; le génie surpris par- 
tout, comme disait Frossard, en flagrant délit de forti- 
fication ; mais lorsque le comité proposait de consacrer 
cent dix millions à la construction des camps retranchés, 
le gouvernement n'osait en demander que cinquante, et 
la Chambre n'en accordait que trente-deux I 

Il y avait sans doute des voitures de transport à Ver- 
non et à GhÀteauroux ; mais il fallait trois mois pour les 
faire sortir. 11 y avait à Paris et à Versailles de beaux 
doc]^s de campement; mais les eflfets qu'ils renfermaient 
ne pouvaient arriver en temps utile à cause de l'obstruc- 
tion des voies ferrées. On n'avait même pas pratiqué de 
Metzà Paris une communication directe, etla ligne du che- 
min de fer s'interrompait à Verdun I Malgré les demandes 
réitérées des intendants, on n'avait formé ni à Thion- 
vilie, ni à Metz, ni à Strasbourg, ni à Belfort, aux grands 
points de concentration, des magasins de vivres et de 
munitions, d'habillement et d'armement. On ne trouvait 



20 LA GUERRE (1870-1871). 

• 

dans Tarsenal de Strasbourg ni aiguilles, ni rondelles, ni 
têtes mobiles de rechange pour les fusils. A Frœschwil- 
1er, des batteries durent quitter le champ de bataille pour 
chercher des munitions au parc de réserve et, faute de 
poudre, les sapeurs ne purent faire sauter le pont de 
Bruchmûhl. « Débrouillez- vous », disait-on h ceux qui 
se plaignaient, et cette formule, venue d'Afrique, des- 
cendait du général aux colonels, aux officiers et aux 
soldats. 

Bref, en 1870, comme en 1854 et en 1859, Tarmée 
était dénuée des choses les plus nécessaires. Déjà, à Gai- 
lipoli,Saint-Arnaud se lamentait parce qu^il n'avait ni am- 
bulances, ni train, ni transports, ni approvisionnements, 
ni effets de campement, et il accusait le ministère d'incu- 
rie. Déjà, en Italie, les troupes vivaient au jour le jour, 
et Tempereur s'écriait que les bureaux étaient bien cou- 
pables, que les Français n'étaient jamais prêts à cause 
des vices du système général d'administration et qu'ils 
avaient l'air d'enfants qui n'ont pas fait la guerre. « Vous 
autres Français, disait un officier prussien, vous voyez 
dans un combat une partie de plaisir et vous entrez en 
campagne comme si vous alliez à la chasse aux mé- 
sanges. » C'a toujours été le défaut de la nation, de ne pas 
se soucier des moyens, de ne rien tenir pour impossible 
et de croire obstinément au succès, même quand elle 
n'avait que les plus faibles ressources. 

Tout fut donc improvisé, livré au hasard et au désor- 
dre. De son chef, sans informer la direction de l'artille- 
rie. Le Bœuf prescrivait de distribuer aux soldats quatre- 
vingt-dix cartouches. Il oubliait qu'ils avaient déjà 
leurs cartouches de sûreté, et les hommes, surchargés, 



WISSEMB0UR6. 2i 



portant cent à cent trente cartouches, jetèrent ou don- 
nèrent celles qui les gênaient; à la fin, ils n'en avaient 
plus; on dut faire une nouvelle distribution et plusieurs 
millions de cartouches furent gaspillés. 

Pas d'idées arrêtées, mais une indécision inouïe. On 
voulait et on ne voulait pas. On ne savait discerner le 
bon du mauvais. On adoptait successivement toutes les 
opinions, et la dernière l'emportait parce qu'elle était la 
dernière. Pour alléger les soldats qui souffraient de la 
chaleur, on les débarrassa de leurs couvertures qu'ils 
regrettèrent ensuite. On leur ôta les shakos pour leur 
donner les képis, et la garde fit la campagne en bonnet 
de police; mais on hésita tellement h prendre celte 
mesure qu'en l'espace de quelques heures elle fut ordon- 
née, contremandée, puis derechef ordonnée, et elle eût 
été contremandée pour la seconde fois, si l'on n'avait 
su qu'elle recevait un commencement d'exécution. 
Le 4 août, h la nouvelle que des troupes prussiennes pas- 
saient à Trêves, on envoyait coup sur coup quatre ordres 
contradictoires h la garde impériale : d'abord de quitter 
Metz, puis de rester à Metz, puis de marcher sur Vol- 
merange, enfin de se rendre non à Volmerange, mais 
à Courcelles-Chaussy. 

Nul secret, nulle discrétion. A Metz, durant toute la 
guerre, les ordres à peine donnés furent connus dans la 
ville et le camp. Au début des hostilités, le quartier 
général siégeait à V Hôtel de VEurope, en un caravan- 
sérail ouvert à tous venants, et Tétat-major travaillait 
dans une petite salle où les étrangers pénétraient aussi 
bien que les chefs« L'hôtel regorgeait de monde; des 
journalistes y logeaient ; des officiers y amenaient leurs 



22 LA GUERRE (1870-1871). 

femmes; un général y installait sa famille. Une foule de 
gens curieux et bavards remplissaient la cour, les esca- 
liers, les couloirs, et le correspondant d'une gazette 
anglaise, le Standard^ publiait la composition exacte et 
remplacement des corps. 

Les troupes allaient comme à la débandade et leurs 
marches se faisaient dans une indicible confusion. 
A chaque instant se produisaient des à-coups. Il eût fallu 
supprimer les deux tiers des bagages et obliger les offi- 
ciers à porter le nécessaire dans un petit sac. Mais d*in- 
terminables lignes de voitures ralentissaient, alourdis- 
saient les mouvements de cette armée qui ressemblait, 
disait-on, à celle de Darius. Les convois n'arrivaient pas 
et les distributions n'étaient pas régulières. On couchait 
à la belle étoile, sous Taverse, et le 6 août, des témoins 
dignes de foi déclarent que le pain manque encore et 
que le soldat n'a jamais été nourri. 

Les officiers de Tétat-major auraient dû veiller au bon 
ordre et s'assurer que les instructions du généralissime 
s'exécutaient. Mais ils n'étaient pas, comme en Alle- 
magne, l'élite de l'armée, el ils ne monlrèrent ni le 
zèle assidu, ni l'intelligence de la guerre, ni la science 
que prouvèrent en 1870, sans nulle exceplion, tous les 
membres de l'état-major prussien. Choisis dans les 
premiers de Saint-Cyr, parce qu'ils avaient passé à vingt 
ans un heureux examen, beaucoupH'entre eux, médiocres, 
paresseux, conGnés dans le stérile labeur des bureaux, 
ou bornés aux fonctions d'aide de camp, ne savaient ni 
lire sur une carte, ni établir un campement, ni diriger 
les manœ ivres des différentes armes, ni faire plusieurs 
lieues au galop, ni parler la langue allemande. 



WISSEHBOURG. 23 



Il en était de même du reste des officiels. Ils avaient 
le sentiment de rhonTieur;ils s'acquittaient diligemment 
du service quotidien ; ils connaissaient théorie et règle- 
ments. Mais ils vivaient sur le fonds d'instruction qu'ils 
avaient acquis autrefois, sans le développer ni l'étendre. 
Quelques-uns, confondant la Meuse et la Moselle, pla- 
çaient Sedan et Metz sur la même rivière. D'autres 
croyaient que Wissembourg était en Bavière et que le , 
Rhin coulait à Mulhouse. Un colonel annonçait grave- 
ment que les Allemands avajent franchi le fleuve à For- 
bach. Des généraux ignoraient que Sedan fût fortiûé et 
ne savaient comment écrire le nom de Mouzon. A quoi 
bon étudier? Le mérite ne donnait pas l'avancement. 
Si l'on conseillait à des officiers de se livrer au travail 
personnel, ils citaient les camarades puissamment 
recommandés qui leur passaient sur le corps. « En 
Prusse, durant deux mois, disait un attaché militaire, 
j'ai rencontré plus de lecteurs des Mémoires de Napo- 
léon qu'en France durant vingt-cinq ans. » 

L'infanterie était solide et brave. Elle avait une arme 
excellente, le chassepot. Mais les soldats portaient une 
trop lourde charge, et leur sac les écrasait. Ils n'avaient 
pas l'habitude de la marche à travers champs ; en 1859, 
entre la bataille de Magenta et celle de Solférîno, ils ne 
firent pas plus de deux Jieues par jour.. La guerre 
d'Afrique les avait accoutumés à l'insouciance ; convain- 
cus qu'ils se tir«raient toujours d'affaire h force de vail- 
lance, ils ne se gardaient pas à grande distance et ne 
prenaient aucune des précautions indispensables pour 
s'éclairer. Enfin, ils ne formaient pas, comme en Prusse, 
la nation armée et ne présentaient pas l'image réduite 



24 LA GUERRE (1870-1.871). 

— 1 . ' 

de la France entière. C'étaient les plus ignorants et les 
plus besoigneuXy les déshérités de la fortune, qui se bat- 
taient, tandis que les plus riches et les plus instruits, 
moyennant une somme d'argent, échappaient au service 
militaire. « Pauvres gens, écrit un capitaine au lende- 
main de Frœschwiller, s*ils avaient de quoi mainger, ils 
chanteraient volontiers malgré notre défaite; ils ne sen- 
* tent pas comme nous tout ce qu'elle peut avoir de désas- 
treux pour la France, et le mot patrie ne fait vibrer au- 
cune corde en eux I » Aussi/ dès les premiers jours, la 
discipline s'affaiblit rapidement. Même dans la belle et 
glorieuse armée de Metz, il y eut beaucoup de pillards 
et de traînards. Durant l'action, dix-huit & vingt hommes 
par compagnie restaient au camp pour faire la soupe. Si- 
tôt les fusils mis en faisceaux , chacun s'éloignait pour ma- 
rauder ou courir le pays. Le soir de Rezonville, une 
multitude de soldats quittèrent leur régiment pour aller 
dormir sans péril dans les rues et les champs de Gra- 
velotte; ils rejoignirent leurs corps au matin, mais, 
s'écriait un général, avait-on jamais rien vu de pareil 
dans une armée ? 

La cavalerie, élégante^ superbe, intrépide aux jours de 
bataille, ne se signala que par des charges .aussi funestes 
qu'admirables. Elle frappait de la pointe mieux que laca- 
Talerie prussienne, mais elle maniait le cheval avec moins 
d'adresse. Elle ignorait absolument le service d'explora- 
tion et les moyens de couvrir la marche de l'armée ; elle 
ne 6|it faire ni patrouilles, ni reconnaissances; lorsque des 
paysans lui annonçaient la présence de l'ennemi, elle leur 
répondait qu'ils avaient la berlue, qu'ils avaient « du 
^russien dans l'œil ». 



WISSEMB0UD6. ^ 



L'artillerie était suffisamment exercée, et les Alle- 
mands louèrent son habileté, son énergie, son extraor- 
dinaire courage. Elle fut héroïque dans toutes les occa- 
sions, notamment à Frœschwiller et à Sedan où elle 
soutint longtemps avec le dévouement le plus méritoire 
une lutte inégale. Mais elle ne disposait que de 154 bat- 
teries : les Français avaient deux canons par mille hom- 
mes et leurs adversaires trois à quatre. Les pièces, pres- 
que toutes du calibre de 4, se chargeaient parla bouche, 
et leur portée était moindre que celle des pièces alle- 
mandes, qui se chargeaient par la culasse. Les projectiles 
n'avaient pas de fusées percutantes et le !•' septembre, 
sur le plateau dllly, la plupart s'arrêtèrent ou éclatèrent 
avant d'atteindre le but. Quant aux mitrailleuses, elles 
ne firent pas les merveilles qu'en attendait Napoléon III ; 
cet engin mystérieux et formidable, capable, au dire 
d'un journal, de tuer la guerre à la première bataille, ne 
tirait efficacement qu'à 1800 mètres. Le système fran- 
çais était donc incontestablement inférieur au système 
prussien, et le général Liégeard assurait après Sedan 
qu'on devait le refaire entièrement. C'est que l'artillerie, 
étant l'arme qui coûte le plus, avait été l'objet principal 
des réductions et des économies; c'est que l'empereur 
avait confiance dans le matériel de Solférino et surtout 
dans les mitrailleuses qui se fabriquaient secrètement 
aux ateliers de Meudon. 

Enfin, l'armée du Rhin comprenait à peine 268 000 hom- 
mes dans les premiers jours du mois d'août. On proposa 
d'incorporer la garde mobile dans l'infanterie régulière, 
et l'empereur demandait si l'on ne pourrait augmenter 
de cent moblots chaque bataillon de ligne. Nul doute 



26 LA GUERRE (l870-f87l). 

que ces jeunes gens, encadrés ainsi, façonnés à la disci- 
pline, entraînés par Texemple, n'eussent bientôt égalé 
les vieux soldats. Il était trop tard, et on objecta la 
loi. 

Et pourtant, malgré Tinfériorité du nombre, l'armée 
impériale eût peut-être défendu la frontière avec succès, 
et après tout, la supériorité de son chassepot sur le fusil 
Dreyss compensait la faiblesse de son artillerie. Mais elle 
n'eutàsatète que des chefs inhabiles, indécis, dépourvus 
de l'esprit d'initiatîve. Aucun d'eux n'avait médité les 
écrits des grands capitaines; ils ne connaissaient de leur 
métier que la partie que Napoléon I*' appelle la partie 
terrestre, et on les vit subordonner passivement leurs 
opérations à celles de l'ennemi, subir des batailles et n'y 
rien comprendre, se blottir sous des forteresses au lieu 
de tenir la campagne, reculer devant de simples démons- 
trations, négliger des positions avantageuses, manquer 
de belles occasions, et par incurie et inertie donner dans 
les plus graves périls. 

Le 28juillet, après avoir confié la régence k l'impéra- 
trice. Napoléon 111 arrivait à Metz. Son plan était de 
passer le Rhin entre Maxau et Germersheim, de débou- 
cher dans le pays de Bade .et, conformément au projet 
de l'archiduc Albert, de séparer l'Allemagne du nord de 
celle du sud, d'imposer à la Bavière et au Wurtemberg 
la neutralité, de rétablir ainsi par un coup d'audace 
Téqui libre des forces, d'entraîner après une éclatante 
victoire l'Autriche et l'Italie. Mais il comprit aussitôt que 
l'armée, manquant des choses les plusindispensables, ne 
pouvait, suivant le mot de Bazaine, avoir encore toute 



p-' 




WISSEMBOURG. 29 



sa mobilité. Dès le 29 juillet, il mandait à Hac-Mahon 
de ne faire aucun mouvement avant huit jours. 

Il n'avait déclaré la guerre que sous la pression de la 
cour. Au milieu de l'enthousiasme des populations, lui 
seul restait grave, triste, presque abattu. Incapable de se 
tenir à cheval, rongé par une cruelle maladie, il sem- 
blait avoir perdu toute volonté ferme. Il ne croyait plus 
à son étoile et se^laissait aller au fond de Tablme, comme 
vingt années auparavant il se laissait porter aux cimes 
de la grandeur humaine, avec le même air froid et som- 
nolent, le môme fatalisme rêveur. La proclamation qu'il 
fit paraître le 28 juillet trahissait son angoisse. Il annon- 
çait que la guerre serait longue et pénible, qu'il faudrait 
combattre une des meilleures armées de l'Europe dans 
une région hérissée d'obstacles et de forteresses. Tandis 
que ses entours ne parlaient que d'Iéna, il songeait à 
Sadowa. 

L'empeçeur n'ignorait pas la puissance de son adver- 
saire, et il savait fort bien que la Prusse avait, à elle 
seule, en 1866, mis 350000 hommes sur pied. Le colonel 
Stoffel, attaché à l'ambassade de Berlin, les officiers que 
Niel envoyait en mission secrète ou qui suivaient les 
manœuvres prussiennes chaque année au mois de sep- 
tembre, les agents diplomatiques, Benedetti, Rothan, 
avaient écrit à Paris que l'Allemagne entière marcherait 
contre la France; que l'armée du roi Guillaume, formée 
de toutes les classes de la nation, animée d'un ardent 
patriotisme et d'un profond sentiment du devoir, instruite, 
exercée, excitant par la précision et l'ensemble de ses 
évolutions l'admiration des gens du métier, rompue aux 
habitudes de la grande guerre, menée par des hommes qui 



30 LA GUERRE (1870-1871). 

avaient fait les campagnes du Danemark et de Bohème, 
commandée par un état-major qui se recrutait parmi les 
plus capables et les plus studieux, deux fois plus nom- 
breuse que Tarmée française, munie d'un excellent maté- 
riel et d'une artillerie supérieure à la nôtre par la portée 
et la justesse du tir, pouvait en vingt jours se concen- 
trer sur la frontière; que toutes les mesures de la mo- 
bilisation étaient prévues jusque dans leurs derniers 
détails et qu'elle s'exécutait avec une absolue régula- 
rité; que, dès la déclaratioQ des hostilités, l'autorité 
militaire prenait possession de toutes les voies de fer, de 
toutes les gares et de tous les quais d'embarquement et 
de débarquement aménagés exprès pour le transport des 
Jtroupes; que le gouvernement défendait aux journaux 
de divulguer la moindre nouvelle, même la plus insigni- 
fiante, sur les mouvements. 

Tout se vérifia comme l'avaient annoncé les correspon- 
dants de nos ministères. « Les moins passionnés des 
Allemands, écrivait Stoffel, éprouvent à notre endroit 
les sentiments qui animent un homme contre un autre 
homme qui l'incommode incessamment », et Benedetti 
avait prédit que les plus obstinés des partîcularistes 
s'effaceraient et se tairaient au début d'une guerre contre 
la France, que le peuple allemand tout entier seconde- 
rait laPrusseavec une sorte d'exaltation, que les masses 
regarderaient la lutte comme nationale. Vainement 
l'Empire n'en voulait qu'à la Prusse et, pour ménager le 
patriotisme germanique, profitait d'une affaire qui n'avait 
rien d'allemand, la candidature d'un HohenzoUern au 
trône d'Espagne. Les journaux d'outre-Rhin répétaient 
que l'ambassadeur de Napoléon III avait insulté le roi 



^ 



WISSEMBOURG. 31 



Guillaume et que la France avait, dès les préliminaires de 
Tincident, rirrévocable intention de prendre les armes. 
Malgré leurs rancunes et la haine que leur inspirait 
l'arrogance prussienne, la Bavière et le Wurtemberg, 
dont Gramont espérait la neutralité, exécutèrent fidè- 
lement les traités d'alliance. A Munich, en dépit d'une 
forte minorité, le ministre de la guerre obtint de la 
Chambre un crédit extraordinaire en disant qu'il 
B'agiss€tit, non de la question espagnole, mais de la 
question allemande, et le roi Louis ajoutait qu'il mar- 
cherait avec son puissant allié pour l'honneur de l'Alle- 
magne et par suite pour l'honneur de la Bavière. Le roi 
Charles de Wurtemberg lançait, le 17 juillet, l'ordre de 
mobilisation, et son ministre affirmait que l'intégrité de 
la patrie commune était menacée, qu'il fallait se joindre 
à la Prusse. L'Allemagne, réconciliée et unie, selon 
l'expression du roi Guillaume, comme jamais elle ne 
l'avait été, se leva contre son vieil et traditionnel ad- 
versaire. Elle avait depuis le xvi^ siècle deux ennemis 
héréditaires, le Turc ou le loup, le Français ou le renard. 
Elle courut sus au renard. «Hourrahl Germania, s'écriait 
Freiligrath, tu rentrais la moisson en dansant, mais une 
autre danse commence, et hardie, penchée vers le Rhin 
dans l'ardeur de juillet, tu tires ton épée et t'avances 
pour protéger ton foyer 1 Le peuple allemand est un ; 
Souabe et Prusse marchent la main dans la main ; nord et 
sud ne font qu'une armée. Un esprit , un bras, un seul corps, 
une seule volonté, voilà ce que nous sommes aujourd'hui. 
Malheur à toi, Gatlial » et le poète montrait le Hafifet 
le Belt, l'Oder et l'Elbe, le Necker et le Weser, même le 
Main bruissant de tous leurs flots et s'épandant vers 



32 LÀ GUERRE (1870-1871). ^ 

la frontière. Un chant peu populaire jusqu'alors, la 
Wacht am Rhein, qui célèbre le Rhin et appelle la jeu- 
nesse allemande à la garde du fleuve, vola sur toutes 
les bouches. Le roi de Prusse accorda une.amnistie pour 
les crimes et délits politiques, et il rétablit Tordre de la 
croix de fer fondé par son père en 1813 dans la guerre 
dite de la délivrance. 

Trois armées se constituèrent sans hâte ni trouble, 
mais sans retard, avec calme, de la façon la plus pré- 
voyante et la plus sûre^ la plus méthodique et la plus 
réglée, d'après les tableaux de marche et de transport 
qui furent suivis à la lettre : la première armée, com- 
mandée par Steinmetz; la deuxième armée guidée par le 
prince Frédéric-Charles, le fameux prince rouge, le vain- 
queur de Dûppel et le vigoureux combattant de Sadowa; 
la troisième armée conduite par le prince royal de Prusse 
et formée de tous les contingents du sud. Steinmetz 
et Frédéric-Charles s'acheminèrent vers la Sarre, l'un 
par Trêves et Sarrelouis avec 50 000 hommes, Fautre 
par Mayence, Mannheim, Kaisersiautern et Neunkirchen 
avec 180000 hommes. Le prince royal de Prusse, dont 
Tarmée, composée de 160 000 hommes, se concentrait à 
Landau, devait se jeter en Alsace et empêcher une 
irruption française dans l'Allemagne méridionale. Le 
roi Guillaume avait le commandement suprême : il 
n'était pas grand général; mais, passionné pour les 
choses militaires, il avait assidûment inspecté les troupes 
et par sa sollicitude, son activité, son entrain, stimulé 
l'officier et le soldat. Les trois hommes qui, selon le 
mot de Guillaume, aiguisaient et dirigeaient l'épée, 
Bismarck, Rooa, Moltke, accompagnaient le monarque. 



HOI GUILLAUME 




^ 



% 



WISSEMBOURG. . 35 



Bismarck, portant runiforme de colonel de cuirassiers, 
coiffé d*une casquette blanche à turban jaune, sanglé 
dans une tunique blanche, organisa le service de la 
presse et mena les négociations. Roon, ministre de la 
guerre, approvisionna les armées. Moltke dicta les opé- 
rations et les mouvements, Moltke à la figure maladive 
et ridée, au regard fixe et perçant, aux lèvres minces, 
Moltke, Thabile et savant stratégiste, consciencieux, 
réfléchi, plein de bon sens, préparé depuis longtemps é 
sa tâche par les études les plus profondes, pénétré de 
cette grande idée que les armées devaient marcher 
séparées et combattre réunies, fésolu de saisir l'offen- 
sive et d'attaquer les ennemis dès qu'il les aurait ren- 
contrés, convaincu que la puissante organisation des 
Allemands et leur supériorité numérique décideraient la 
victoire. 

Un instant Moltke avait cru que l'adversaire, qui cou- 
rait à la frontière sans attendre ses réserves ni compléter 
ses régiments dans les garnisons, renonçait aux avan- 
tages d'une mobilisation régulière pour couper les voies 
ferrées et surprendre les armées allemandes au milieu 
de leur concentration. Mais les Français ne bougeaient 
pas; au lieu de se développer dans les plaines du Pala- 
tinat, comme avait dit Gramont, ils restaient sur leurs 
propres limites, résignés à la défensive et se comparant 
eux-mêmes à une ligne de douaniers. 

Cependant, l'empereur, s'arrachant à ses hésitations, 
se déterminait à passer la frontière et à s'emparer de 
Sarrebrûck. Le 30 juillet, le 2', le 3' et le 4' corps se ren- 
daient à Bening, à Saint-Avold et à Boulay. L'entreprise 
devait être dirigée par Bazaine qui la confia à Prossard. 



36 La guerre (l870-r87l). 

Elle eut lieu le 2 août et réussit aisément. Il n'y avait à 
Sarrebrûck qu'un bataillon et trois escadrons qui se 
replièrent après quelques salves. Napoléon manda ridi- 
culement à Paris que le prince impérial avait ramassé 
une balle tombée tout près de lui et que des soldats pleu- 
raient en le voyant si calme. 

Hais le 3 août Mollke déclarait qu'il était temps de 
prendre partout Toffensive, et le 4, le prince royal de 
Prusse battait une division française à Wissembourg. 

Le marécbal de Mac-Mabon, qui commandait à Stras- 
bourg le 1^' corps d'armée, disposait des quatre divisions 
d'infanterie Ducrot, Abel Douay, Raoult, Lartigue et de 
la division de cavalerie Duhesme. Le 3 août, Abel Douay 
se postait à Wissembourg; Ducrot, à Lembacb ; Raoult, à 
ReichsbofTen; Lartigue, à Haguenau. Hais la division 
Douay était jetée en flèche et ne pouvait recevoir de 
secours si les ennemis l'attaquaient brusquement. Elle 
avait mis un régiment au Pigeonnier, un autre régiment 
à Soultz, un bataillon à Seltz, et ne comptait que 
5000 hommes. Les forces qui gardaient la Basse-Alsace 
semblaient si peu nombreuses aux Allemands qu'ils 
croyaient que Mac-Mahon irait bientôt rejoindre à Metz 
le gros de l'armée française. Aussi le prince royal de 
Prusse avait-il ordre de passer la Lauter le 4 août et de 
refouler sur Haguenau la poignée d'hommes qu'il trou- 
verait devant lui : il saurait si Mac-Mahon avait reculé sur 
les Vosges, et, dans ce cas, après avoir laissé quelques 
troupes sous les murs de Strasbourg, Use dirigerait vers 
Sarreguemines. 

Le 4 août^ au matin, Abel Douay étai/ surpris par les 



WISSBMfiOURG. 39 



Allemande. II avait, à Taube, envoyé deux escadrons de 
chasseurs en reconnaissance au delà de la Lauter, et 
les chasseurs n'avaient pas vu les masses qui s'assem- 
blaient derrière le Bienwald. Ahuit heures et demie, des 
hauteurs de Schweigen, une batterie bavaroise, dont les 
épaulements étaient construits depuis huitjours, ouvrait 
le feu et la division Bothmer attaquait Wissembourg. 

Le combat se livra sur trois points : à ta gare, où le 
général Pelle s'était porté sur-le-champ avec une batterie 
et le 1^' régiment de turcos qui poussait des cris de guerre 
et agitait en l'air ses chéchias; à Wissembourg, où se 
trouvait un bataillon du 74* de ligne; sur le Geisberg, où 
s'établissait la brigade Montmarie, appuyée par une 
batterie de 4 et une batterie de mitrailleuses. 

Jusqu'à midi, les turcos du général Pelle, s'abritant 
derrière les arbres de la route, les tas de pierres, et les 
plis du terrain, supportèrent l'effort de l'assaillant. Mais 
l'avant-garde du Y* corps prussien et deux divisions du 
XI* corps vinrent au secours des Bavarois. Pelle, crai- 
gnant d'être enveloppé, abandonna la gare et gagna 
le Geisberg. 

Wissembourg, déclassé trois années auparavant, avait 
encore sa muraille et son fossé. Aussi, jusqu'à midi et 
demi, le bataillon du 74* défie toutes les attaques. Mais un 

feu terrible d'artillerie l'oblige àquitter laporte de Landau. 
Les Bavarois baissent le pont-levis et se jettent dans la 
ville: Acculé à la porte de Bitche, entouré par une masse 
d'ennemis, le bataillon du 74* met bas les armes, et ces 
valeureux soldais, au nombre de cinq cents, harassés et 
mornes, ne sont plus qu'un troupeau de prisonniers que 
le vainqueur enferme dans réglise. 



40 LA GUERRE (l870-187iy. 

Restait le Geisberg. La batterie de mitrailleuses postée 
sur la colline des Trois Peupliers, causait un grand mal 
aux Allemands. Mais une bombe fit sauter son caisson de 
munitions et Abel Douay fut mortellement blessé par un 
éclat d'obus. Pelle ptitle commandement. Il tint quelque 
temps sur la crête du Geisberg ; puis, grâce à la résis- 
tance du château, se replia sur Lembach. 200 soldats 
occupaient ce château formé de bâtiments aux murs 
épais, élevés, infranchissables. Ils repoussèrent tous les 
assauts. Sous les décharges qui partaient des fenêtres et 
des ouvertures de Tédifice, le régiment des grenadiers du 
roi perdit la plupart de ses officiers et son drapeau passa 
de main en main. Vainement des Prussiens pénètrent 
dans la cour intérieure et tentent d*incendier la maison 
en allumant des bottes de paille au pied des murs. Il faut 
attendre Tartillerie qui gravit péniblement la colline. En- 
fin, cernés de toutes parts, accablés par une pluie de pro- 
jectiles, les défenseurs du château consentent à capi- 
tuler. 

Les Allemands avaient 1500 hommes, dont 91 officiers, 
hors de combat, et ils croyaient s'être battus contre plus 
de deux divisions. Mais cette journée du 4 août commen- 
çait la série des surprises et des revers. Wissembourg 
annonçait Frœschwiller et Sedan. L'armée impériale, trop 
peu nombreuse, fractionnée, mal éclairée, mollement 
conduite, irrémissiblement vouée â la défaite, allait êt|*e 
écrasée par Tarmée allemande dont les longues colonnes^ 
noires s'étendaient déjà sur les roules de la Basse-Alsace 
à perte de vue. Le surlendemain, à travers les rues de 
Wœrlh, passait durant des heures entières une file inin- 
terrompue et indéfiniment déroulée de bataillons et de 



f 

WISSBMBObRG. 




régiments criant « hourrah o, les Bavarois au casque à 
chenille, les Prussiens au casque pointu, des cuirassiers, 
des hussards noirs et rouges, et il semblait aux habitants 
épouvantés que toutes les armées du monde s'étaient 
rencpntrés chez eux. « Pauvre France, s'écriaient-ils, 
tu es perdue sans ressource l » 



CUAriTlΠ11 



Frœsch^viller et Fox'bach. 



Positions de Mac-Mahon. — Bataille de Frœschwiller (6 août). — 
AvaDtage des Français dans la matinée. — Échec de la division 
Lartigue. — Charge des cuirassiers sur Morsbronn. — Efforts 
obstinés de Mac-Mahon. — Prise d'Elsasshausen. — Dévouement 
de Tartillerie de réserve. — Charge des cuirassiers de Bonne- 
mains. — Attaque des turcos. — Retraite de Mac-Mahon sur 
Reichshoffen et les Vosges. — Bataille de Forbach (6 août). — 
Coup de tète de Kameke. — Reculade de Frossard. — Inaction 
de Bazaine et marches inutiles de ses lieutenants. — Hardiesse 
des Allemands* 

Mac-Mahon voulut réparer aussitôt l'échec de Wis- 
sembourg. Il aurait dû gagner les défilés des Vosges, et 
avec le 5' corps de Failly et le ?• de Félix Douay que 
l'empereur avait mis sous son commandement, arrêter 
l'adversaire dans des positions presque inexpugnables. 
C'était abandonner Strasbourg et la vallée du Rhin. Il 
aima mieux arracher sur-le-champ la Basse-Alsace aux 
envahisseurs. 

Mais il fixait au 7 août la bataille qui serait la revan- 
che de Wissembourg. Elle se livra le 6 août à l'impro- 
viste, et il fut écrasé. Il n'avait avec lui que le !•' corps 
et une seule division du !• corps, la division Gonseil- 
Dumesnil, venue en toute hâte de Mulhouse. Il pouvait 



•i 



FRŒSGHWILLER BT FORBAGH. 43 



appeler de Bitche Failly et le 5* corps. Failly eut ordre 
de ne faire sa jonction que le 7 août; il ne reçut pen- 
dant Taction aucun message du maréchal, et sa troi- 
sième division, la division Guyot de Lespart, qui prenait 
les devants, qui entendait le canon, qui n'avait que cinq 
lieues à parcourir, ne s'avança qu'avec une extrême len- 
teur, en s'attardant à tous les carrefours pour envoyer 
et attendre ses reconnaissances; aussi ne devait-elle 
arriver qu'après la déroute. 

Le duc de Magenta avait établi son armée sur les 
hauteurs de Frœschwiller et d'EIsasshausen. Il fallait, 
pour aborder la ligne française, passer la Sauer grossie 
par les pluies et traverser des prairies sur un espace de 
mille pas. Les pentes qui dominent de soixante mètres 
la rivière sont roides, rapides, couvertes de vignes, de 
jardins et de houblonnières. Le plateau où se trouvent le 
village de Frœschwiller et, en contre-bas, le hameau 
d'Ëlsassbausen, est également coupé de vergers, de 
haies et de chemins creux, très favorable par conséquent 
à l'emploi des grandes bandes de tirailleurs et fait ex- 
près pour dissimuler la cavalerie et les réserves. Mais 
la droite de Mac-Mahon était en l'air ; il avait trop peu 
de monde pour l'appuyer à la forêt de Haguenau, comme 
il appuyait sa gauche aux bois de Neehwiller, et il ne 
put garnir Morsbronn, au sud-est de la position. Chose 
plus grave, en face de lui, sur l'autre bord de la Sauer, 
s'étendait le plateau de DiefTenbach et de Gunstett, pla- 
teau vaste et nu où les ennemis se déployèrent hors de 
portée des pièces françaises et mirent en batterie plus 
de 250 canons. C'est pourquoi il n'avait pas occupé sur la 
nve droite de la Sauer» au pied de Frœschwiller» le gros 



44 LA GUERRE (1870-1871). 

bourg de Wœrth que commandent les feux de la rive 
gauche, et Wœrth devait fournir aux Allemands une 
tête de pont, un point de refuge et d'appui qui couvrit à 
la fois leurs retraites et leurs attaques. 

Le Q août, au matin, les divisions françaises avaient 
pris leur ordi*e de bataille. A gauche, Ducrot, en avant 
de Frœschwiller, entre Neehwiller et le Grosswald. Au 
centre, Raoult qui défend avec Conseil-Dumesnil et Pellé 
la route dé Reichshoffen à Wœrth ainsi que les croupes 
de Frœschwiller et d'Elsasshausen. A droite, Lartigue 
qui tient Tépais et grand bois de Niederwald et qui fait 
front vers Gunstett comme Raoult vers Dieffenbach et 
Ducrot vers Gœrsdorf. Derrière Lartigue, la brigade de 
cavalerie Michel. Plus au nord, en arrière d'Elsasshausen, 
la division de cavalerie Bonnemains. 

Certain que Mac-Mahon ne marchait pas vers les Vos- 
ges, le prince royal de Prusse avait résolu de pousser 
vers Touest et d'infliger aux Français derrière la Sauer 
une seconde et plus rude défaite. Toutefois, de même que 
Te duc Âe Magenta, il ne voulait livrer bataille que le 
7 août. Aussi la journée du 6 ne commença que par une 
reconnaissance offensive que le général prussien Wal- 
ther dirigeait sur Wœrth. Mais peu à peu la lutte s'en- 
flamme, l'escarmouche se transforme en combat, et l'on 
se fusille et se canonne, non plus pour tâter le terrain, 
mais pour le conquérir violemment. 

Jusqu'à onze heures et demie les Français eurent 
l'avantage : si les Allemands avaient dès le début ré- 
duit notre artillerie au silence , s'ils attaquaient par 
unités de compagnies et en ordre dispersé, leur infan- 
terie ne faisait que des efforts partiels, successifs, et 



FRŒSGHWILLËR ET FORBAGH. 45 

ne savait sur aucun point se donner la supériorité du 
nombre. 

A gauche, sous la protection des bois de Neeliwiûer, 
les postes avancés de Ducrot refoulèrent les Bavarois 
de Hartmann, ^«tantôt par des charges à la baïonnette, 
tantôt par le feu de leurs chassepots et de ces mitrail- 
leuses que le général de Tann nommait les maudits 
moulins à café. 

Au centre, le commandant du V* corps prussien, 
Kirchbach, descendait vers la rivière et occupait Wœrth. 
Ses bataillons franchissaient la Sauer en divers endroits, 
k gué ou sur des ponts de madriers et de perches à 
houblons. Mais, lorsqu'ils voulurent gravir les pentes de 
Frœschwiller et d'Elsasshausen, ils furent promptement 
ramenés. Durant toute la matinée, ils ne purent dépasser 
Wœrth et prendre pied sur la côte ; chaque fois ils recu- 
lèrent, et à plusieurs reprises les zouaves les poursuivi- 
rent dans les rues du village. 

Même succès à la droite des Français. Lorsque Tinfan- 
terie du XI* corps prussien eut traversé la Sauer et pé- 
nétré dans le Nîederwald, elle aussi fut impétueusement 
assaillie par les tirailleurs de Larligue et rejetée au delà 
de la rivière. Ses compagnies avaient presque toutes 
perdu leur capitaine, et le combat, avoue la relation 
allemande, était sans direction. 

A midi, Mac-Mahon demeurait donc maître de ses 
positions, et il pouvait faire en bon ordre sa retraite. Il 
combattit encore. Le maréchal voyait pourtant que son 
artillerie, incapable de riposter, gagnait les sommets 
du plateau pour ne plus se montrer qu*à de rares inter- 
valles. Du pied d*un noyer qu'on a depuis nommé Tarbre 



46 LA GUERRE (1870-I87i). 

de Mac-Mahon, il voyait les batteries prussiennes qui, 
des hauteurls de DiefTenbach et de Gunstett, fouillaient 
de leurs obus tout le terrain d'Elsasshausen et du Nie' 
derwald. Mais*il se croyait victorieux et il comptait se 
maintenir. 

Kirchbach avait, sur ces entrefaites, f eçu du prince 
royal Tordre de suspendre Faction. Il jugea qtt*il donne- 
rait aux Françds le temps de se renforcer et le droit de 
se dire vainqueurs. Malgré ses instructions, il revint à 
la charge avec son Y* corps en priant Hartmann à sa 
droite et Bose à sa gauche de le seconder, Fun avec le 
II* corps bavarois, Tautre avec le XI* corps. Lorsqu'à une 
heure de l'après-midi, le prince royal arriva sur le champ 
de bataille, il ne put qu'approuver son lieutenant. Cette fois, 
c'étaient non plus les avant-gardes, mais les corps d'ar- 
mée qui s'engageaient, et ils s'engageaient à fond : Hart- 
mann contre Ducrot, Kirchbach contre Raoult, Bose contre 
Lartigue, 100 000 Allemands contre 45000 Français. 

A notre gauche, l'attaque des Bavarois qui ne perdi- 
rent que 700 hommes dans cette journée, fut très molle, 
si molle que Ducrot envoya des renforts à ses voisins et 
dégarnit sa seconde ligne. 

Au centre, Kirchbach ne réussit qu'à prendre le ma- 
melon du Calvaire, et sur le reste du plateau ses assauts 
échouèrent contre la fusillade des Français et leurs 
retours brusques et furieux. 

A droite, la division Lartigue fléchit et céda. De midi 
à une heure, sur la lisière du Niederwald, dans les 
fourrés du bois, autour de la ferme d'Albrechtshausen, 
elle fait face et résiste aux 12000 Prussiens que Bose 
a poussés contre elle en deux colonnes. Mais, à la faveur 



J 



FRŒSGHWILLER ET FORBACH. 47 

de 72 pièces d'artillerie établies à Gunstett, les Allemands 
finissent par s'emparer de rAlbrechtsh&userhof et par 
entrer sous le Niederwald. Une troisième colonne de 
5000 hommes se saisit de Morsbronn et débouchant de 
ce village pour remonter le plateau, menace de fondre 
sur les derrières de la division française. 

Larligue, sur le point d*étre enveloppé, appelle à son 
aide la brigade Michel, composée du 6* lanciers et des 
8* et 9* 'cuirassiers. En vain, le général Duhesme, les 
larmes aux yeux, assure que « ses pauvres cuirassiers » 
se feront inutilement hacher. Lartigue n*a plus d'autre 
ressource. « Allez, dit-il à l'un des colonels, allez et 
faites comme à Waterloo. » La brigade se range en ba- 
taille, se précipite à bride abattue sur les pentes au crj 
de « Vive la France » et roule vers Morsbronn. Mais des 
fossés, des arbres, des souches et les talus élevés des 
chemins l'arrêtent à tout moment. Bientôt, de ces beaux 
cavaliers bardés de fer, les uns sont jetés à terre par 
leurs chevaux qui trébuchent, les autres tombent sous 
les balles des compagnies prussiennes qui les attendent 
de pied ferme; le reste s'engoufTre dans Morsbronn, où 
les Allemands tirent sur «ux parles fenêtres des maisons 
à bout portant et de si près que la flamme des coups de 
fusil leur brûle la tunique. Us sortent du village, ils se 
rallient, et pêle-mêle cherchent à rejoindre Tarmée par 
un détour. Soudain, non loin d'Hegeney, un régiment 
de hussards prussiens, dispos et intact, les charge de 
toutes parts; ils essaient de se faire jour; brisés de fati- 
gue, accablés sous le nombre, ils succombent ; la brigade 
Michel n'existe plus. 

Pendant qu'avait lieu cette sanglante diversion, Lar- 



48 LA GUERRE (1870-I87i). 

tigue réunissait ce qui lui restait du 3* turcos et du 
V chasseurs contre les brigades confuses de Bose. Le 
choc de ces chasseurs et de ces tirailleurs algériens fut 
si vigoureux qu'ils reprirent la ferme d*Albrechtshausen. 
Mais de nouveau tonna rarliilerie de Gunstett qui s'était 
lue quelque temps, masquée par ses propres troupes. 
Les Français ne purent aller plus avant. Quatre batail- 
lons tout frais ressaisirent rAlbrechtsbftuserhof. Malgré 
l'héroïsme du 3* régiment de zouaves qui défendit le 
bois une heure durant, lé XP corps prussien occupa les 
futaies du Niederwald et aborda Elsasshausen. 

La droite des Français rompue fuyait par Eberbach 
vers Schirlenhof, et Mac-Mahon aurait pu, aurait dû 
faire sa retraite, sauver ainsi l'artillerie et la cavalerie 
de réserve. Pourtant, avec une superbe obstination et 
dans Tespoir que la division Guyot de Lespart arriverait 
enfin au bruit du canon, il ne croyait pas la bataille 
perdue. Il résolut, avant de dégager sa droite, et tandis 
que le 3* zouaves tenait encore dans le Niederwald, de 
refouler décidément sur Wœrth les allaques que Kircb* 
bach dirigeait contre son centre. La brigade Maire 
s*éiance, enlève le Calvaire et descend les pentes jus- 
qu'aux abords de Wœrth ; sous les feux redoublés de 
rinfanterie et de Tartillerie allemandes, elle regagne en 
désordre ses positions; mais les colonnes de Kirchbach 
qui la poursuivent, ne parviennent qu*à reprendre le 
mamelon du Calvaire et à s'élablir sur la crôte du 
plateau; elles ne peuvent déboucher; elles masquent 
le canon qui les avait soutenues ; elles s'arrêtent de- 
vant la division Raoult appuyée par trois bataillons de 
DucroL 




^^iVEkSny 




i 



FRŒSCHWILLER ET FORBACH. 5i 

A. cet instant, à deux heures et demie, Bose sort dî 
Niederwald. Mac-Mahon fait face des deux côtés. Pen 
dant que la brigade Lhériller se porle sur Wœrth pour 
attaquerKirchbachjle 96* régiment,pui8 la brigade Wolff, 
puis la brigade Montmarie entrent en ligne contre Bose. 
et l'artillerie française reparaît. Mais à quoi servent ce? 
efforts acharnés? La foule des ennemis ne cessait de gros 
sir; ils se pressaient, se serraient sur le front et la droite des 
Français, et leur feu était effrayant. Déjà Bose se joignait 
à Kirchbach; le premier amenait dix batteries à travers 
le Niederwald, et il fallut lui abandonner Elsasshau- 
sen incendié ;le second appelait la moitié de son artille- 
rie qui venait par Wœrth se mettre en position à Test el 
àTouest d'Ëlsasshausen. 102 pièces entourèrent Frœsch- 
willer. 

Recogné sur Frœsch willer et forcé désormais de prépa- 
rer sa retraite, Mac-Mahon tente de gagner quelques 
minutes. Il jette en avant sa réserve d'artillerie. Il jette 
en avant sa réserve de cavalerie. Il jette en avant le 
seul régiment d'infanterie qui n'ait pas encore donné, 
le !•' des tirailleurs algériens. 

Les huit batteries de réserve qui s'abritaient derrière 
Frœschwiller, se déploient à portée de pistolet des as- 
*saiilants ; mais elles ont à peine lâché deux ou trois coups 
que les canonniers et les chevaux tombent percés de 
balles; les tirailleurs allemands qui débouchent d'El- 
sasshausen, s'emparent de plusieurs pièces, et ce qui 
reste de l'artillerie française se replie sur Reichshoffen 
en lançant ses derniers projectiles. 

La cavalerie s'engage à son tour. La division Bonne- 
mains, composée des !•, 2®, 3* et 4* cuirassiers, sort du 



52 LA GUERRE (l870-187l). 

pli de terrain qui la cachait, et fond sur les bataillons 
prussiens. Elle a le môme destin que la brigade Michel. 
Elle galope sur un sol accidenté et rempli d'obstacles ; 
l'infanterie allemande qui se dérobe dans les houblon- 
iiiéres et les clôtures des vignes, Taccueille par le feu le 
plus meurtrier ; l'artillerie la décime par les obus et la 
mitraille. 

Alors paraissent les turcosquiTavant-veille, àWissem- 
bourg, perdaient le tiers de leur monde. Ils bondissent 
comme des chats, agitent leurs fusils au-dessus de leurs 
tètes et poussent de grands cris. Rien ne semble arrêter 
leur impétuosité sauvage. Ils refoulent les masses alle- 
mandes qui s'enfuient à travers Elsasshausen jusque 
dans le Niederwald, à prés de i.SOO mètres; ils repren- 
nent six canons; ils se ruent follement sur l'artillerie 
du XP corps. Mais à cent cinquante pas des pièces 
prussiennes ils reculent en désordre sous un feu épou- 
vantable et se dispersent vers Reichshoffen. 

A quatre heures de l'après-midi, quatre corps alle- 
mands assaillent Frœschwiller et l'enveloppent par le 
sud, par Test, par le nord : deux d'entre eux, le XI* 
corps de Bose et le V* corps de Kirchbach, épuisés, 
tout à fait mélangés et incapables d'avancer, mais 
les deux autres, alertes et presque intacts, la deuxième 
brigade wurtembergeoise qui vient par Elsasshausen et 
la !•*• division bavaroise qui part de Gœrsdorf et arrive 
par la Scierie et le Vieux Moulin, après avoir rejeté 
dans les bois les turcos du colonel Suzzoni. Mac- 
Mahon n'avait plus d'autre issue que celle de l'ouest par 
ReichshofTen. Il fît enfin sonner la retraite. Son chef 
d'état-major Colspn était tué et Raoult mortellement 



U I 



i 



n 



4 • • 




FRŒSCllWILLER ET FORBACn. 55 

blessé. Ducrot protégea la déroute avec le 3* zouaves, 
le 45* régiment et les batteries de sa division. Mais 
beaucoup de braves, notamment les chasseurs à pied du 
8* et du i3* bataillon, tinrent jusqu'au dernier instant 
dans le bois et les vergers de Prœschwiller. Une compa- 
gnie du génie défendit longtemps une barricade qu'elle 
avait élevée sur la route de Wœrth et sut encore, aprà? 
la prise du village, se frayer un chemin, baïonnelie 
baissée. Des turcos se firent massacrer devant le château 
des Dûrckheim sur un tertre qui, tout couvert de leurs 
uniformes bleus, avait à distance Taspect d'un champ de 
lin. On vit un petit pioupiou, calme et froid, s'arrêter 
un moment, griffonner quelques mots sur une page de 
son calepin, jeter ce billet dans la boite aux lettres en 
face de la mairie et, le chassepot au poing, marcher 
seul à l'ennemi. Vers cinq heures, au son du clairon et 
parmi leshourrahs,des milliers d'Allemands noirs de pou- 
dre envahissaient Prœschwiller en demandant à boire el 
en criant: « DieDeutschensind da, les Allemands sont làl » 
Les vainqueurs avaient plus de 10000 hommes hors 
de combat, et leur fatigue était si grande qu'ils poursui- 
virent h peine les vaincus.. Leur cavalerie fut d'ailleurs 
arrêtée à Niederbronn par la division Guyot de Lespart. 
Mais l'armée de Mac-Mahon fuyait éparpillée. Le maré- 
chal avait indiqué Savernè comme point de ralliement. 
On s'y rendit par la route, par les chemins de traverse 
et par les terres labourées. Le 7, au malin, une cohue 
de soldats, fantassins à cheval, cavaliers à pied, cuiras- 
siers sans cuirasse, entrait h. Saverne pour remonter 
aussitôt à Phalsbourg et descendre de là vers Sarrebourg 
etLunéville. iOOOO Prançais gisaient sur le champ de 



50 LA GUERRE (l870-187l). 

lalaille; GOOO furent faits prisonniers; 4000 gagnèrent 
Slrasbourg; le repte de cette vieille et vaillante armée 

l'Afrique qui n'avait reculé que lorsque ses forces étaient 
à bouU devait s'engloutir à Sedan. 

Le même jour où la bataille de Frœschwiller ouvrait 
l'Alsace aux Allemands, la bataille de Forbach ou de 
Spickeren leur ouvrait la Lorraine. A la nouvelle de 
l'échec de Wissembourg, l'empereur avait remis le com- 
mandement des 2% 3* et 4® corps et de la garde à Bazaine, 
lout en se réservant la direction générale des opérations. 
Sur ses ordres, la garde s'établit à Courcelles et le 2« corps 
de Frossard à Forbach, pendant que le 3® corps de Ba- 
zaine et le 4® corps de Ladmirault demeuraient h Sainte 
Avold et à Boulay. C'était Frossard qui, ne se jugeant 
pas en sûreté à Sarrebriick, avait proposé de se replier 
sur Forbach et le plateau de Spickeren. Il plaça la di- 
vision Laveaucoupet au Rothberg et sur les hauteurs da 
Spickeren, la division Vergé à Stiring et la division Ba- 
taille en réserve à Oettingen. Le 6 août il était subite- 
ment assailli par l'avant-garde de Steinmetz. Le général 
Kameke arrivait à Sarrebriick ; il n'avait avec lui que sa 
division ; mais il croyait que les Français battaient en 
retraite et il voulait, sans perdre un instant, attaquer 
leur arrière-garde. Il n'attendit même pas la brigade 
Wojrna, qui ne devait paraître qu'à trois heures, et en- 
gagea, sur-le-champ, à midi, la brigade François. Sa té- "^ioe 
mérité faillit lui être funeste. Ses bataillons reculèrent '^ 
au Rothberg et aux abords de Stiring sous un feu meur- ^'^' 
trier. François fut tué. La situation des Allemands '^r^l 



devenait critique, et si Frossard eût pris Toffensive, il 



H 



FRŒSCnWILLBR ET FORBACD. 57 

aurait aisément culbuté Kameke dans la Sarre. Hais de 
toutes parts les ennemis, proHlant de l'excessive circons- 
pection du général français, accouraient les uns à mar- 
ches forcées, les autres par chemin de fer. Le comman- 
dement passait de main en main ; Kameke le cédait à 
Stûlpnagel, qui le cédait à Gœben, qui le cédait à Zas- 
trow, qui le cédait à Steinmetz. Malgré l'opiniâtre résis- 
tance des divisions Laveaucoupet et Vergé que secondait 
la division Bataille, les Allemands gagnaient peu à peu 
du terrain ; ils emportaient le Pfaffenwald^ le Rothberg, 
Baraque-Mouton, la Bréme-d'Or, la Douane, la ferme de 
Stiring ; ils essayaient de tourner les hauteurs de Spic- 
keren, et s'ils faisaient sottement donner un régiment 
de cavalerie qui ne pouvait plus avancer au milieu des 
éboulis, leur artillerie gravissait audacieusement des 
pentes abruptes, et deux batteries s'établissaient sur le 
Rothberg. A sept heures du soir, Laveaucoupet évacuait 
le Forbacherberg et reculait lentement sur le plateau du 
PfafTenberg. Enfin, une colonne de la division Glûmer 
marchait par les deux rives de la Rossel sur Forbach où 
il n'y avait que deux escadrons de dragons, une centaine 
de soldats du génie et 200 réservistes d'un régiment 
de ligne descendus de wagon pendant le combat. Fros- 
sard, débordé sur sa gauche, ordonna la retraite après 
avoir perdu 4000 hommes. 

Bazaine n'avait pas secouru son lieutenant qui l'appe- 
lait à son aide. Laissant, comme il disait, Frossard 
livrer sa bataille et gagner à lui seul son bâton de maré- 
chal^ craignant d'être attaqué le lendemain et ne son- 
geant qu'à couvrir son camp de Saînt-Avold et à garder 
•es bataillons intacts, il ne se rendit même pas sur le 



^ 



58 LA GUERRE (1870-1871), 

lieu de Taction où le chemin de fer Taurait conduit en 
vingt minutes. Ses divisionnaires, Metman, Gastagny, 
Monlaudon, qui pouvaient dégager Frossard et arrêter 
le mouvement tournant des ennemis, ne firent que des 
reconnaissances et d*inutiles manœuvres. Metman vint 
se poster à Bening, puis, sur un pressant message de 
Frossard, se dirigea versForbach et n'arriva qu'à la nuit 
close, après la retraite du 2* corps. Castagny eut un mo- 
ment ridée d'aller droit à Porbach; mais il rebroussa 
parce qu'il n'entendit plus la canonnade, et lorsqu*il 
l'entendit de nouveau et se remit en marche, la journée 
était décidée. Montaudon, le plus rapproché de Frossard, 
ne fut averti qu'à trois heures par le maréchal et ne 
reçut d*autre instruction que d'occuper la position de 
Grossbliedersdorf. Aussi, malgré leurs efforts incohérents 
et bien que l'affaire eût été aventureusement engagée eS 
menée au hasard et sans aucun plan, bien qu'ils n'eus- 
sent donné que par fractions et comme goutte à goutte, 
bien qu'ils fussent épuisés de fatigue et incapables de 
poursuivre le vaincu, les Allemands avaient eu l'avan- 
tage, et ils le devaient à leur hardiesse, à leur confiance 
guerrière, à leur esprit de généreuse camaraderie ; tous 
marchaient résolument au canon. 



CHAPITRE m 



Gravelotte. 



L'année du Rhin sur la Nied. — Chute du ministère OIlÎTier. — 
Bazaine général en chef. — Ordre de reculer sur Verdun et 
Qiéttons. — Passage de la Moselle. — Bataille de Borny(14 août). 
— Témérité de GoUz. — La retraite des Français retardée. — 
Marche du 15 août. — Encombrements. — Bataille de Rezon ville 
(16 août). — Surprise de Forton. — Attaque d'Alvensleben. — 
Prise de Vionville et de Flavigny. — Charges successives de 1a 
cavalerie prussienne. — Charge des hussards de Brunswick. — 
Charge des brigades Grûter et Rauch. — Charge de la brigade 
Bredow. — Charge de la brigade Barby. — Alvensleben en 
danger. — Arrivée de Voigts-Rhetz et du prince rouge. — 
Brillant succès de la division Cissey. — La grande charge de 
Rezonville. — Derniers efforts des Allemands . — Ils coupent la 
route de Verdun par Mars-la-Tour. — Reculade de Bazaiue sur 
Rozérieulles et Amanvillers (17 août). — Batailles d'Amanvillers 
ou de Saint-Privat (18 août). — Les Allemands repoussés devant 
Amanvillers. — Leur échec au Point du Jour et à Moscou. — 
La garde royale écrasée à Saint-Privat. — Canrobert tourné. — 
Prise de Saint-Privat. — Retraite des Français à la droite et au 
centre. — Inertie de Bazaine. — Dispositions des Allemands. — 
Frédéric-Charles devant Metz. — L'armée de la Meuse ou du 
prince de Saxe. 

Forbach avait, comme Frœschwillerj témoigné de la 
valeur et de la solidité de Tarmée impériale. Mais cette 
bataille fortuite semblait le fruit de profondes combi- 



60 LA GUERRE (4870-4871). 



naisons, et elle entraînait de graves conséquences. Toutes 
les troupes françaises se replièrent sur Melz. Le quartier 
général était consterné. NapoléonetLe Bœuf ne savaient 
que faire. Les ordres et les contre-ordres se succédaient. 
Enfin, l'empereur proposa de reouler sur Verdun et 
Ghâlons pour barrer aux Allemands la roule de Paris. 
Il envoyait à Ghâlons ses gros bagages; Ghàlons lui 
paraissait être Tunique point de ralliement. Mais battre 
en retraite, c'était ébranler le moral du soldat, puisque 
la garde ainsi que les deux corps de Bazaine et de 
LadmirauU n'avaient pas encore brûlé de cartouche; 
c'était abandonner Metz qui, selon quelques officiers, ne 
tiendrait pas quinze jours ; ne valait-il pas mieux 
demeurer dans le camp retranché, menacer le flanc des 
envahisseurs, laisser h la France le temps d'organiser 
de nouvelles forces ?011ivierne disait-il pas que l'abandon 
de Metz et de la Lorraine produirait une impression 
défavorable sur l'esprit public? 

L'empereur résolut donc d'occuper la rive gauche de 
la Nied, de Pange à Glaltigny. Il fit construire des 
ouvrages de campagne. Il appela de Ghâlons le 6* corps 
de Ganrobert, de Pont-à-Moussonla division de cavalerie 
Forton, de Nancy la réserve générale d'artillerie. 

Mais les soudaines défaites avaient transporté Paris de 
douleur et de colèrei Le ministère Ollivier tomba. Il eut 
beau lancer des proclamations, convoquer sénateurs et 
députés, affirmer que la France avait encore d'immenses 
ressources, proposer la levée en masse, prétendre que 
l'approvisionnement de la capitale était assuré. L'oppo- 
sition lui répliqua qu'il avait trompé et trahi la patrie. 
Il disait que l'armée n'était nullement compromise; Jules 



GRAVELOTTE. 61 



Favre lui répondit qu elle élait compromise par Tim- 
périlie de son chef et que le pays était indignement gou- 
verné, qu'il fallait sauver la France en confiant 1« pou- 
voir à la Chambre. Le général Gousin-Montauban, comte 
de Palikao, qui s'était fait connaître en 1860 dans Tex- 
pédilion de Chine comme un excellent organisateur, 
présida le nouveau cabinet. Le Bœuf discrédité dut 
donner sa démission de major-général. Bazaine fut 
nommé commandant en chef. Vainement, dans ses lettres 
à la régente, l'empereur accusait la Chambre, qui se dé- 
clarait en permanence, de violer la Constitution et de 
revenir aux temps où les représentants du peuple con- 
duisaient les armées. L'impératrice lui objectait qu'elle 
avait le couteau sur la gorge et que l'émeute était dans 
la rue. Elle supplia Le Bœuf de se démettre ; « nous 
sommes tous, écrivait-elle, obligés aux sacrifices ». 
Le Bœuf fut atterré lorsqu'il reçut la dépêche, et se 
plaignit de Tinjustice des hommes. L'empereur parut 
impassible. Changarnier, devenu l'hôle et l'ami de Na- 
poléon, s'emporta contre les révolutionnaires. Mais 
l'honnête Canrobert, préchant d'exemple, se plaçait 
de lui-même sous les ordres de Bazaine, naguère son 
subordonné, en disant que tous devaient obéir à un 
chef unique. Bazaine inspirait la confiance ; on le tenait 
pour un grand homme de guerre et pour le seul qui fût 
capable de ramener la fortune ; l'opinion s'était engouée 
de lui, comme duplusjeune des maréchaux ; les membres 
de l'opposition l'appuyaient et demandaient par la voix 
de Jules Favre que les forces militaires fussent réunies 
dans sa main; lui-même intriguait à Paris, et sa femme 
insinuait à Kéralry qu'il allait se retirer parce qu'il ne 



LA GUERRE (1870-1B71). 



pouvait accepter la responsabilité des opérations tant que 
l'empereur serait h l'armée. 

Cependant l'ennemi s'avançait à grands pas sur le 
territoire français, après avoir réparé le désordre de 
ses premières victoires et, comme disait un de nos géné- 
raux, imprimé l'équilibre à ses tôles de colonnes et fait 
sa concentration définitive. Sa cavalerie sillonnait le 
pays. D'abord timide et hésitante, elle s'enhardissait et 
commençait à prendre l'essor, poussant dévastes recon- 
naissances, précédant de très loin les armées, et voilant 
d'un épais rideau tous leurs mouvements, fournissant 
aux étals-majors de rapides et sûrs renseignements, 
saisissant des convois, détruisant les voies ferrées, 
raflant des vivres et des contributions, harcelant parfois 
Tadversaire qu'elle épiait et ralentissant sa marche, 
enlevant des courriers, ramassant des traînards, revenant 
h temps pour la bataille. 

Moltke savait donc par ses patrouilles de uhlans que 
les Français étaient sur la Nied, qu'ils avaient perdu leur 
fière contenance, que leur confiance semblait ébranlée et 
leur discipline relâchée. Il décida de les aborder de front 
et de tourner leur droite : les masses allemandes se 
porteraient de la basse Sarre vers la Moselle ; Steinmetz, 
restant un peu en arrière et servant de pivot, s'ache- 
minerait sur Boulay pendant que Frédéric-Charles se 
dirigerait sur Saint-Avold. Mais le 12 août Moltke appre- 
nait que les Français abattaient leurs tentes et quittant 
les positions de la Nied, rétrogradaient sur Metz. Après 
avoir résolu de demeurer sous les murs de la place, 
l'empereur, changeant d'idée, s'était déterminé derechef 
à passer sur la rive gauche de la Moselle et à faire sa 



GRAVELOTTÉ. 63 



retraite sur Verdun et Ghâlons. Bazaine jugeait préfé- 
rable d'attendre Tennemi dans les lignes de Metz ou 
d'opérer contre eux un mouvement général d'offensive. 
L'empereur insista, déclara qu'une attaque retarderait 
le passage de la Moselle et qu'il fallait sans perdre un 
moment prendre la route de Verdun tandis qu'elle était 
encore libre. Le maréchal céda et ordonna que l'armée 
franchirait la rivière; seule la division Laveaucoupet 
resterait à Metz pour renforcer la garnison. 

Le 14 août Napoléon partit de Metz précipitamment, 
comme s'il fuyait, au milieu du silence des habitants qui 
l'acclamaient naguère. L'armée le suivit et traversa la 
Moselle sur plusieurs ponts. A deux heures de l'après- 
midi le 2* corps de Frossard était en avant de Moulins, 
et deux divisions du 4* corps de Ladmirault avaient passé 
sur l'autre bord. Il ne restait sur la rive droite que le 
3« corps de Decaen — qui succédait à Bazaine, — la 
garde impériale, et une division du 4« corps, la division 
Grenier. 

Mais Bazaine, investi du commandement en chef le 
12 août, n'avait pu donner ses ordres que le 13. Mollke 
sut mettre le temps à profit. Le 12, dès qu'il devinait 
que l'armée française se retirait par Metz au delà de la 
Moselle, il prescrivait une conversion générale à droite : 
toute la cavalerie passerait la rivière ; Steinmetz se por- 
lerait sur Pange et Courcelles ; Frédéric-Charles se 
saisirait des ponts de la Moselle h Pont-à-Mousson, à 
Dieulouard,.à Marbache ; le prince royal de Prusse, mar- 
chant de Lunéville sur Nancy, viendrait se lier au prince 
rouge. Le lendemain, Moltke apprenait avec joie que le 
vaste panorama des campements français se déroulait 



64 LA GUERRE (1870-1871). 

encore sur la rive droite et que Bazaine, comme il dit, 
abondait dans ses propres vues. 11 ne s'expliquait pas 
cette altitude du maréchal; mais ou Bazaine allait 
aUaquer Steinmelz qui lui semblait isolé, ou bien il 
s'attardait et finirait par passer la Moselle pour se diriger 
vers Touest. Bloltke prévit ces deux cas. Il ordonna que 
Steinmetz resterait sur la Nied en observation et que 
Frédéric-Charles laisserait deux de ses corps pour sou- 
tenir Steinmetz; mais le prince rouge enverrait ses autres 
corps vers la Moselle, entre Ponl-à-Mousson et Marbache, 
et sa cavalerie s'avancerait aussi loin que possible pour 
inquiéter la retraite des ennemis sur la route de Verdun. 

Tout à coup, dans l'après-midi du 14 août, éclatait 
la canonnade et, comme h Frœschwiiler et à Forbach, 
une bataille s'engageait à i'improviste, la bataille de 
Borny ou de Golombey-Nouiliy. Le général de Goltz qui 
commandait une des avant-gardes de Steinmetz, avait 
remarqué la manœuvre rétrograde des Français, et 
aussitôt, sans ordre et de son chef, dans le dessein de 
retarder leur marche et après avoir prié ses voisins de 
l'appuyer, il assaillait avec sa brigade les troupes qu'il 
avait devant lui. Il réussit. Les Français interrompirent 
sur-le-champ leur mouvement. Le 3* corps de Decaen 
fit volte-face et la garde lui servit de réserve. A son 
tour, la division Grenier s'ébranla, et pour lui porter 
secours, Ladmirault repassa la Moselle avec les deux 
autres divisions de son 4* corps, les divisions Gissey 
et Lorencez. Bazaine dirigeait le combat et reçut une forie 
contusion. 

Le téméraire Goltz faillit succomber. Bien qu'il eût 



GRAVELOTTB. 65 



pris d'un premier élan le château d'Aubigny, le village 
de Golombey et la ferme de la Planchette, il était accablé 
par le feu des Français. Mais Bazaine se contente de 
garder ses positions, et Manteuffel, puis Zastrow viennent 
à l'aide de Gollz, l'un avec le !•' corps prussien, l'autre 
avec le VII*. Manteuffel emporte Nouilly et Mey. Il ne peut 
à la vérité franchir le ravin de Lauvaliier où ses fan- 
tassins se débandent à la tombée de la nuit. Une de ses 
batteries, criblée de projectiles, s'abrite derrière 
Golombey après avoir perdu ses officiers. Son aile droite, 
craignant d'être débordée par les divisions Cissey et 
Lorencez, recule de Mey sur Nouilly. Mais il établit 
quatre-vingt-dix bouches à feu à Noisseville, à Servigny, 
à Poixe, tant pour arrêter le mouvement tournant de 
Ladmirault que pour mettre en échec l'artillerie postée 
à Yillers-l'Orme, et le soir, au milieu de l'obscurité, 
l'infanterie prussienne, ressaisissant l'offensive, s'empare 
de Mey après une lutte acharnée, pousse jusqu'à Yan- 
toux et Valiières, s'aventure sous les murs du fort Saint- 
Julien. Zastrow, qui débouche sur la gauche, seconde 
ManteufTel. Une de ses brigades, la brigjside Osten- 
Sacken, enlève au prix de sanglants efforts une avenue 
de peupliers et une sapinière entre Golombey et Belle- 
croix. Elle est soutenue par la brigade Woyna, puis par 
une partie de la division Wrangel de l'armée du prince 
rouge, puis par la i'* division de cavalerie. Toutes ces 
troupes se mêlent assez tard à Faction, mais elles enga- 
gent contre Grigy et le petit bois de Borny un feu violent 
de mousQueterieet d'artillerie. A neuf heures cessait cette 
bataille incertaine. 
Les Allemands avaient 5000 hommes tués ou blessés» 

5 



66 LA GUERRE (1870-1^71). 



et malgré leur caaon doat l'adversaire confessait la 
supériorité, leurs attaques s'étaient brisées contre les 
hauteurs de Bellecroix. La gaieté régnait dans Tarmée 
française. Lorsque Bazainealla rendre compte de l'affaire 
au quartier impérial de Longeville, il fut accueilli par de 
vives démonstrations de joie, et Napoléon le félicita d'avoir 
rompu le charme. Mais il avait eu tort de revenir sur 
ses pas et de se jeter dahs la bagarre. Par cette bataille 
improvisée qui manifestait une fois de plus leur esprit 
d'offensive, leur promptitude de décision et leurs senti- 
ments de solidarité, les Allemands retardaient sa retraite. 
Grâce aux cinq heures de combat que Tarmée de Stein- 
metz avait imposées aux Français, l'armée de Frédéric- 
Charles aurait un jour encore pour traverser la Moselle 
et devancer Bazaine sur la route de Verdun. , 

Le 15 août les Français s'ébranlaient de nouveau. 
Mais, malgré l'ordre de Bazaine, le 3* et le 4« corps 
n'avaient pas repris aussitôt leur mouvement de retraite, 
et bien qu'il eût quatre chemins à sa disposition, le ma- 
réchal, craignant d'être attaqué sur la route de Briey et 
désirant gagner Verdun sans combat, avait prescrit que 
les troupes déboucheraient de Metz sur le plateau de 
Gravelotte, par une seule voie, celle qui traverse Lon- 
geville et Moulins; ce n'était qu'au sortir de Gravelotte 
qu'elles formeraient deux colonnes qui se dirigeraient 
sur Verdun, l'une par Étain, l'autre par Mars-la-Tour. 
Un encombrement effroyable se produisit. Des véhicules 
de toute espèce, et notamment les arabas ou voitures de 
réquisition, vides pour la plupart, retardèrent la marche; 
impatients de quitter Metz, les conducteurs profitaient 



GRAVELOTTE. 67 



du moindre intervalle pour tromper la vigilance des va- 
guemestres. Le défilé aurait duré deux jours, si Bazaine 
Q*avait ordonné de renvoyer impitoyablement les voi- 
tures de convois auxiliaires. 

Ge retard fut désastreux. Les instructions du maréclial 
ne s'exécutèrent pas. Du Barail occupait Jarny, mais 
Porton demeurait à Vionville au lieu d'avancer sur Tron- 
ville; Frossard, qui pouvait atteindre Mars la-Tour, bi- 
vaquait, ainsi que Ganrobert, à Rezonville; la garde 
s'établissait à Gravelotte; Le Bœuf qui remplaçait Decaen 
blessé mortellement à Borny, n'arrivait à Vernéville 
qu'avec trois divisions ; Ladmirault qui devait camper à 
Doncourt, trouvant la route de Gravelotte complètement 
obstruée, se rejetait en arrière sur Woippy et le Sanson- 
net. Aussi deux divisions, la division Metman du corps 
de Le Bœuf et la division Lorencez du corps de Ladmi- 
rault, ne purent-elles prendre part à la bataille du 
16 août, et elles auraient changé le sort de la journée. 

Le matin du 16 août, après avoir passé la nuit dans 
une maison de Gravelotte, Napoléon, plus affaissé que 
jamais, gagnait Verdun par la route de Gonflans et d'Étain 
en recommandant à Bazaine de le suivre sans délai. 
Mais le maréchal n'avait pas Fintention de se rendre à 
Verdun, Une fois débarrassé de l'empereur, il poussait 
un soupir de soulagement, et sur-le-champ suspendait 
la retraite en annonçant qu'il la recommencerait pro- 
bablement dans l'après-midi. Ne disait-il pas la veillo 
qu'il n'avait pas encore fixé l'itinéraire de l'arméo et 
que, s'il pouvait, il tomberait sur les ennemis et les re- 
foulerait vers Pont-à-Mousson? La bataille qui se livrait 
aussitôt, lui fournit un prétexte pour se rejeter sous Melz» 



m LÀ GUËRtlE (I870<^i87l). 

Au lendemain de Borny, Moltke avait télégraphié à 
Frédéric-Charles qu'il était essentiel de se porter sur la 
route de Verdun et de prendre contre Bazaine, qui battait 
en retraite, une vigoureuse offensive. Le prince rouge 
était à Pont-à<Mousson. 11 hâta la marche de ses corps. 
L'état-major français avait oublié de détruire les ponts 
de Pont-à-Mousson et de Novéant. Dés le 14, des partis 
venaient par delà la Moselle jusqu'à Buxiéres, aux abords 
du grand chemin de Metz à Verdun. Le 15, une division 
d'infanterie du X* corps de Voigts-Rhetz était déjà sur la 
rive gauche, à Thiaucourt; les brigades de cavalerie 
Redern, Bredow et Barby arrêtaient aux environs de 
Mars-la-Tour et de Tronville les dragons et cuirassiers 
de Fortoii, et un escadron de uhlans se heurtait près 
de Jarny aux chasseurs d'Afrique de Du Barail. Toute- 
fois Frédéric-Charles croyait la retraite des Français 
plus avancée qu'elle n'était, et il n'imaginait pas qu'une 
rencontre aurait lieu le 16 août et si près de Metz. Il 
voulait établir son quartier-général à Thiaucourt, 
puis à Saint-Mihîel, et il ordonnait à toutes ses 
troupes de se diriger vers la Meuse; la cavalerie pas- 
serait cette rivière; le IIP corps irait à Étain par 
Mars-la-Tour et le X* corps à Clermont-en-Argonne par 
Fresnes-en-Wœvre. 

Mais Constantin d'Alvensleben, qui commandait le 
111" corps, allait comme Walther et KirchbachàFrœsch- 
willer, comme Kameke àForbach, commeGoltzàBorny» 
engager la bataille de son propre mouvement. 

Cette bataille, appelée par les Français bataille de 
Rezonville et par les Allemands bataille de Gravelotte, 
de Vionville ou de Mars-la-Tour, doit ses différents noms 



LE COLONEL DU 3° GllENADIERS DE LA GARDE i REZONVILLF. 



GRAVELOTTE. 71 



aux villages que traverse la route de Verdun. Le chemin 
va de Gravelotte à Mars-la-Tour par Rezonville et Vion- 
ville. Dans la journée du 16 août l'armée française te 
naît Gravelotte et Rezonville, mais elle céda Vionville et 
ne put atteindre Mars-la-Tour. Les Allemands, remon- 
tant vers le nord, franchissant la Moselle sur le pont 
suspendu de Novéant et débouchant du vallon où le 
ruisseau de Gorze coule entre des coteaux boisés, vinrent 
lui barrer le passage. 

A neuf heures du matin, par un chaud et radieux so- 
leil, les divisions de cavalerie Forton et Yalabrègue, qui 
n'avaient su au point du jour, h une lieue de là, découvrir 
Tennemi, étaient surprises en avant de Vionville, pendant 
qu'elles faisaient la soupe ou menaient les chevaux à 
labreuvoir. L'artillerie des brigades Redern, Bredow et 
Barby les canonnait inopinément, et aux premiers obus 
qui tombaient sur les tentes, les conducteurs des bagages 
fuyaient, entraînant avec eux cuirassiers et dragons jus- 
qu'à la maison de poste de Gravelotte. Mais, après un 
instant de désordre et d'émoi, le 2* corps de Frossard, 
composé des divisions Bataille et Vergé, se portait en 
avant, et le feu de ses tirailleurs qui s'approchaient à 
douze cents pas soud la grêle des boulets, obligeait les 
batteries de la cavalerie allemande à reculer en toute 
hâte. Frossard occupait Vionville, le hameau de Fla- 
vigny, au sud-ouest de Vionville, et les mamelons qui 
commandent Flavigny . A la droite de Frossard et k droite 
de Rezonville, entre la chaussée et une ancienne voie 
romaine, s'établissait Canrobert avec les deux divisions 
Lafont et Tixier. La brigade Lapasset, appuyée par la 
division Levassor, faisait face h gauche, parallèlement h 



'iS. LA GUERRE (1870-1871). 



la grande route, devant les bols de Saint-Arnould et des 
Ognons. 

A dix heures apparaissait Constantin d*AIvensleben 
avec les deux divisions Stùlpnagel et Buddenbrock, de 
son IIP corps. Il crut voir une arrière-garde française, 
Tassaillit, et lorsqu'il reconnut que l'armée entière lui 
tenait tète, il persista dans son attaque. Son audace lui 
aurait coûté cher si Bazaine avait eu ce coup d'oeil qui 
domine l'ensemble d'une mêlée ; mais le maréchal, qui 
pouvait déborder Alvensleben sur la droite, à Yionville 
età Tronville, et le réduire à rien, craignait d'être tourné 
sur sa gauche et coupé de Metz; il amassa très inutile- 
ment des troupes considérables au sud de Rezonville et 
de Gravelotte, au bois des Ognons, au bois Saint>Amould, 
aux débouchés des ravins qui aboutissent à Novéant et 
à Ars. 

Alvensleben a pris aussitôt Tolfensive avec la furie 
teutonne qui, dans cette guerre, triompha si souvent de 
la lenteur française. Déjà, malgré des pertes sensibles, 
l'artillerie allemande, moins nombreuse, mais plus habi- 
lement groupée, l'emporte sur notre artillerie. Déjà la 
division Stiilpnagel s'empare du bois de Vionville après 
une lutte aussi longue que sanglante contre la division 
Vergé et la brigade Lapasset. Déjà la division Budden- 
brock se loge dans Vionville et, gagnant du terrain 
pouce par pouce, livrant une série d'engagements opi- 
niâtres, finit, grâce au puissant concours de vingt batte- 
ries qu* Alvensleben amène en première ligne, par enlever 
le hameau de Flavigny. 

Maître de Flavigny et de Vionville, Alvensleben a dé- 
sormais un solide appui. Il pousse même au delà de la 



GRAVELOTTE. 73 



grande route et, profitant de Tindécision de Ganrobert, 
occupe le bois de Tronville, petit bois coupé de clairières, 
qui s*étend au nord de la chaussée, entre Vionviiie et la 
voie romaine. Toutefois ses secours étaient encore h 
grande distance : il n'avait reçu d'autres renforts que 
la brigade Lehmann du X* corps, et son IIP corps 
eût été culbuté sur Gorze et de là dans la Moselle, si 
Bazaine avait profilé de sa supériorité numérique et en- 
voyé des troupes fraîches h la rescousse. Mais Bazaine 
ne dirige pas la bataille; il ne forme aucun plan d'offen- 
sive ; il n'imagine pas qu'il peut accabler Alvcnsleben 
en faisant donner la garde qui est tout près de là, à 
Gravelotte ; il dissémioe son artillerie au lieu de la 
réunir par masses; il rectifie des emplacements de bat- 
teries et, s'il montre bravoure et sang-froid, ses lieute- 
nants ne savent où il est : nul ne sent planer sur l'armée 
la pensée clairvoyante et active, Tàmo partout présente 
d'un général en chef. 

A midi et demi, les régiments de Frossard plient 
sous une nouvelle attaque où deux de leurs généraux, 
Bataille et Valazé, sont blessés, et longeant la route, 
refluent vers Rezonville. Bazaine dépêche au devant de 
l'infanterie qui les poursuit le 3* lanciers et les cuirassiers 
de la garde. Les deux escadrons, de lanciers sont bientôt 
ramenés. Les cuirassiers pénètrent jusqu'aux batteries 
ennemies, sabrent des canonniers, puis, de même que 
les lanciers, sous le feu de l'infanterie prussienne, ils 
font demi-tour. Le lieutenant-colonel Gaprivi ordonne 
d'achever leur déroute et jette à leurs trousses les hus- 
sards de Brunswick et de Westphalie. Bazaine installait 
à ce moment une batterie de la garde. Les hussards de 



J'if 



LÀ «UERRE (4870-1871). 



Brunswick fondirent sur les pièces, mirent les servants* 
en fuite et dispersèrent la suite du maréchal. Bazaîne 
lira Fépée et galopa durant quelques instants côte à côte 
avec un officier prussien. L'escorte, soutenue par un ba- 
taillon de chasseurs, accourut, arrêta les hussards et' re- 
conquit les pièces. Pendant une heure le généralissime 
fut séparé de son état-major qui le croyait tué ou pri- 
sonnier. 

Presque en même temps s'était déployée la 6* division 
de cavalerie composée des brigades GrQter et Rauch : 
cuirassiers, uhlans et hussards de Brandebourg, uhlans 
et hussards de Schleswig-Holstein. Elle aussi devait, sur 
Tordre d'Alvensleben, pourchasser le 2* corps de Fros- 
sard qui lâchait pied. Mais Bourbaki avait marché rapi- 
dement au secours de Frossard avec les grenadiers de 
la garde. Intrépides et intacts, secondés par rartillerie 
de Rezonville, les grenadiers repoussèrent aisément In 
cavalerie prussienne j^ï se présentait sur un terrain 
étroit en colonnes d'escadron accolées botte à botte. 

Les forces des Allemands s'épuisaient et leur feu deve- 
nait moins intense; ils n'avaient plus une seule réserve 
ni en infanterie ni en cavalerie, et le X* corps de Voigls- 
Rhetz était loin. A deux heures, Ganrobert, enhardi par 
Theureuse résistance de. ses bataillons, s'avance pour 
reprendre Vionville. 

Alvensleben n'a plus sous la main que de la cavalerie. 
Les deux régiments de la brigade Bredow, cuirassiers 
de Magdebourg et uhlans de la Marche, se jettent tète 
baissée, dans la direction de l'est, entre la grande route 
cl la voie romaine, à la rencontre des troupes de GanrcK 
bcrt. Ils s'abattent sur elles comme un ouragan, renver- 



GÎiAVELOTTB. 75 



sentla première ligne, s'emparent des canons, traversent 
la. seconde ligne. Mais ils sont criblés de projectiles et 
ass-ùaillis soudainement par la cavalerie de Forton et de 
Vulabrègue qui désire venger sa défaite du matin. La 
bvigade des dragons de Murât sépare leur colonne en deux 
tronçons. Les uns vont se heurter aux chasseurs et dra-' 
gons de Valabrègue ; les autres sont pris en flanc par le 
1 • et le 10* cuirassiers, et à leurs coups de taille ou de 
pir.tolet répondent des coups de pointe qui les frappent 
aux couvre-nuques des casques et aux entournures des 
cuîA'asses. Bredow plie sous ce choc décisif; il tourne 
bride; il enfonce de nouveau la ligne française; il re- 
gagne fièrement Flavigny sans être Tobjet d'une sérieuse 
poursuite. Si ses hommes jonchent le sol, si ceux qui 
.survivent — 400 sur 800 — ne doivent leur salut qu'à 
la bonté de leurs montures, cette héroïque chevauchée 
a sauvé Alvensleben et le III* corps. Canrobert ne bouge 
plus de la journée : il pourrait aborder Vionville, percer 
la position prussienne ; après l'attaque furieuse et folle 
des six e3cadrons de Bredow, il craint d'aller plus 
avant, de tomber dans un piège. 

Mais entre deux et trois heures Le Bœuf et Ladmîrault 
débouchent successivement sur le champ de bataille à 
Bruville et à Saint-Marcel, l'un avec les divisions Nayral 
et Aymard, l'autre avec les divisions Grenier et Cissey 
qui modifient leur itinéraire et prennent, pour venir plus 
vite, la route de Briey. Qu'ils poussent la gauche de 
l'adwrsaire, qu'ils la pressent avec vivacité, et ils re- 
jettent dans la Moselle les Prussiens fatigués et rendus. 
Vainement Alvensleben fait charger la brigade de cava- 
lerie Barby. Quatre divisions françaises, Nayral et Ay- 



76 LA GUERRE (1870-1871). 

mard du 3* corps, Grenier du V corps, Tixier du 6* corpi^, 
menacent d'envelopper son aile gauche ; elles la rec(o- 
gnent sur le bois et le village de Tronville; elles t, la 
chassent presque entièrement du bois ; elles forcent ur>e 
partie de son artillerie à se retirer ; elles refoulât 7(f 
brigade Barby écrasée à la fois par les feux dp salve el 
par les mitrailleuses; elles vont dépasser la grande route^ 
dépasser Mars-la-Tour, prendre en flanc et de revers Iti 
ligne ennemie. 

La situation d*AlvensIeben était plus que jamais pé^ril- 
leuse.Mais le commandant du X* corps, Yoigts-Rhetz, en- 
(endaitle canon. Il envoyait d'abord son chef d'état-major' 
Gaprivi sur le Heu de l'action ; puis il se portait de sa per- 
sonne à Tronville et dés qull avait vu de ses propres yeux 
le danger d'Alvensleben, il interrompait son mouvement 
vers l'ouest et secourait son camarade. Toutes ses troupes 
rebroussaient de Thiaucourt sur Mars-la-Tour. A quatre 
heuies, après une marche de quarante-cinq kilomètres, 
la division Kraatz arrivait avec quatre batteries. El 
incontinent Le Bœuf abandonne le bois de Tronville el se 
replie sur ses premières positions I Reculait-il devant cet 
adversaire bien inférieur en nombre? Non; mais Bazaine 
ne pense qu'à sa gauche; après avoir établi les volti- 
geurs et les chasseurs de la garde au bois des Ognons 
et placé Frossard au sud de Gravelotte, il Ole à Le Bœuf 
la division Montaudon pour la poster au même endroit 
et lui enjoint de laisser à Saint-Marcel la division Nayral 
qui doit appuyer Canrobert. 

Les Allemands recommencent donc leur attaque. Ils 
ont à leur tète le prince Frédéric-Charles, accouru de 
Pont-à-Mousson à franc étrier. Le prince rouge n'avait 



GRAVELOTTE. 7*7 



8a que dans raprôs-midi la détresse d^Alvensleben, mais 
il 8*était mis aussitôt en selle et après deux heures d'un 
galop effréné, il atteignait le bois de Vionville. Il examine 
le champ de bataille et ordonne Toffensive à son aile 
gauche où le X* corps entre en ligne et la défensive à 
son aile droite : Yoigts-Rhetz se jettera sur Ladmirault, 
Le Bœuf et Ganrobert, tandis qu*Alvensleben contiendra 
Frossard et la garde. 

La gauche prussienne s*ébranle.La brigade Wedell du 
K* corps se dirige au sud de la ferme de Grisières, contre 
la division Grenier. Mais la division Cissey vient à 
grandes enjambées en prenant les devants sur un loiig 
convoi qui la précède; elle marche droit à la brigade 
Wedell, la foudroie, lui tue ou blesse en une heure la 
moitié de ses hommes, lui fait plus de 300 prisonniers, lui 
enlève le drapeau du 16* régiment d'infanterie. Pour 
arrêter Cissey, Yoigts-Rhetz recourt à deux régiments 
de cavalerie, dragons et cuirassiers : les cuirassiers cèdent 
au feu des mitrailleuses el des chassepots; les dragons 
rompent sur plusieurs points et foulent sous les pieds de 
leurs chevaux le 13* de ligne qui se groupe autour de 
son aigle, mais dissipés par la fusillade du 73*, ils perdent 
les deux tiers de leur monde et presque tous leurs chefs. 
Que Ladmirault, sans hésitation ni retard, déborde la 
gauche prussienne, qu'il s'avance au delà du grand 
chemin, et, s'il est soutenu par Le Bœuf et Canrobert, il 
met en déroute les deux corps d'Alvenslebenet de Voigts- 
Rhetz harassés et bientôt dépourvus de munitions. 

Dans cet instant critique, Frédéric-Charles déchaîne la 
plupart de ses escadrons, et alors se produit au nord de 
Mars-la-Tour et à l'ouest de Bruville, sur le plateau de 



78 LA GUERRE (l870-187l). 

Ville-sur -Yron, la charge célèbre dite de, Rezon ville, la 
plus importante rencontre de cavalerie que présente la 
campagne, et parmi les tempêtes équestres que cite 
Thistoire de la guerre, une des plus impétueuses et 
des plus grandioses. On se Joint, on se choqua de 
tous côtés, on se mêle, on se traverse, et au milieu 
du cliquetis des sabres, des coups de pistolet, des cla- 
meurs dans les deux langues : en avant ^ chargez y al- 
lumey et des gémissements des blessés, un nuage de 
poussière épaisse et aveuglante s'élève au-dessus des 
régiments qui tourbillonnent ^et 8*entre-tuent. Mais les 
Français ne s'engagent que peu à peu, par portions et 
non en masse. Le 2* chasseurs d'Afrique qui veut s'em- 
parer d'une batterie, est repoussé par des dragons et de 
l'infanterie. Le 2® et le 7* hussards sont renversés pour 
s'être élancés trop tard, et le général Montaigu qui les 
commande, gravement atteint, démonté, reste aux mains 
de l'ennemi. Le 3® dragons, que le général Legrand 
mène à leur secours, plie également, et Legrand tombo 
frappé à mort. Les lanciers du général de France cul- 
butent les dragons d'Oldenbourg, et sont culbutés à la 
fois par les uhians et par les dragons de Legrand qui 
les prennent pour des Prussiens à cause de leur habit 
bleu. Les dragons de l'Impératrice se précipitent avec 
les chasseurs d'Afrique ; ils tournent bride au bout de 
quelques minutes et entraînent dans le torrent de leur 
déroute la brigade de chasseurs Bruchard qui vient à 
leur aide. Le signal de ralliement que fait sonner le 
général de France, redouble la confusion. Heureuse- 
ment le 2° et le 4* dragons, conduits par le général de 
Maubranches, se déploient en bon ordre, et la cavalerie 



GHAVEi^OTTS. 



prjssienne ne tarde pas ài se retirer, accablée par un 
triple feu, par une batterie de 12, par Tinfanterie de 
Cissey qui s'est logée dans la ferme de Grisiéres, par le 
2' chasseurs d'Afrique qui s*abrite en un bois voisin. 
Mais elle a sauvé la gauche de Tarmée allemande. Lad- 
mirault s'abstient de toute tentative surTronville et Mars- 
la-Tour. A sept heures du soir, la division Kraalz occupe 
sans obstacle les taillis de Tronville et leurs alentours. 
A Faite droite des Allemands, au sud de Rezon ville, la 
bataille tonnait encore. Là aussi Alvensleben avait reçu 
des troupes fraîches ; mais il se consumait en impuis- 
sants efforts. Quelques bataillons attaquaient le i'*^ et 
le 2* grenadiers de la garde impériale devant le bois 
Saint-Arnould ; une violente fusillade les obligeait à rétro- 
grader. Une brigade du YIII* corps prussien, la brigade 
Rex, abordait le 3' des grenadiers de la garde à la Mai- 
son-Blanche ; ses deux régiments étaient repoussés Tud 
iprès l'autre et perdaient chacun leur colonel. Un régi- 
ment du IX* corps venait lui prêter assistance ; lui aussi 
perdait son colonel et fléchissait. L'artillerie prussienne 
fait alors un feu désespéré ; ses hommes sont las, et plu- 
sieurs, après neuf à dix heures d'une lutte incessante, 
sourds et aveugles. Elle tire néanmoins; elle envoie ses 
derniers obus — elle en consomma 20000 dans cette 
journée. L'infanterie, si exténuée qu'elle soit, se ranime 
et rassemble ses forces. La cavalerie, dont les chevaux sel- 
lés avant l'aube n'ont pas encore bu ni mangé , ramasse ce 
qui lui reste de vigueur pour un suprême élan. Frédéric- 
Charles harcèle ainsi les Frdnçais, les inquiète, leur ôte 
toute idée d'offensive et comme la conscience de leur ascen- 
dant. A sept heures, ]a brigade Grûler, appelée de Fia* 



80 LA GtJERRE (1870-1 87 l ). ♦ 

Vigny, assaille le 93* de ligne, Tenfonce, lui prend un 
aigle et un canon. Mais la division de cavalerie Yala- 
brègue fond sur la brigade Grûter, lui blesse son géné- 
ral, lui reprend le canon el Taigle. La division d^infanle- 
rie Levassor, appuyée par les grenadiers et les volti- 
geurs, s'avance sur Vionville. Bourbaki réunit 54 pièces 
de la garde, et une canonnade meurtrière contraint les 
batteries allemandes à la retraite. Déjà le crépuscule 
s'étend sur la plaine, et les combattants ne se guident 
plus que d'après les éclairs de Tartillerie et de la mous- 
queterie. En vain, au milieu de l'obscurité, des bataillons 
prussiens, sortant du bois Saint-Arnould, essaient une.nou- 
velle attaque. En vain la brigade hessoise Willich du 
IX* corps se glisse à travers les fourrés, vers la lisière du 
bois desOgnons, et refoule les chasseurs delà garde. En 
vain, entre huit et neuf heures, une brigade de hussards 
et de dragons, menée par le colonel de Schmidt, franchit 
la grande route et se jette, devant Rezonville, tsur des 
masses sombres qu'elle distingue àpeine dans les ténèbres. 
Les bataillons prussiens reculent sous le feu des Français, 
la brigade Wiltich s'arrête dans une clairière, el la 
cavalerie de Schmidt, accueillie par une fusillade très 
nourrie, se replie en arrière de la chaussée. La nuit est 
tombée sur les sillons jonchés de cadavres et le silence 
se fait sur ce plateau rempli durant tout un jour des 
bruits épouvantables de la guerre. On n'entend plus que 
quelques sonneries. « Sonne, s'écrie Freiligralh, célé- 
brant la charge de Bredow, sonne, trompette I Mais la 
trompette refusa sa voix ; de sa bouche de métal ne 
s'échappait qu'un sourd gémissement, un cri plein de 
douleur; une balle avait transpercé son cuivre, et labiés- 



GRAYELOTTE. 81 



sée plaignait les morts, plaignait ê6 ses sons balbu- 
tiants et brisés qui nous pénétraient dans la moelle des 
os, les braves et les fidèles tombés eh cette bataille. Les 
feux de bivouac s'allumèrent, et nous pensions aux 
morts, aux morts I » 

Les deux armées avaient chacune 16000 hommes 
hors de combat, et la victoire demeurait indécise. Mais 
les Allemands obtenaient la gloire et lo profit de la jour- 
née. Ils avaient été 65000 contre iîfOOOO ou un contre 
deux ; ils possédaient Tronvittc^ et Yionville ; ils mena- 
çaient le flanc gauche de Bazaine ; ils lui coupaient la 
routé qui mène à Verdun par Mars-la- Tour ou, comme 
ils disaient plaisamment, par Marsch retour (marche en 
arrière), et le surlendemain ils allaient lui couper la 
route qui lui restait, celle de Verdun par Briey. 

Lé soir même de Rezon ville, Bazaine ordonnait à Tar^ 
mée de gagner en arrière le plateau de Rozérieulles et 
d'Amanvillers. La pénurie de vivres et de munitions, 
écrivait-il, l'obligeait à se ravitailler et à se rapprocher 
de Metz; sous deux jours, il se remettrait en marche 
par la route de Briey, à moins que de nouveaux combats 
ne vinssent déjouer ses combinaisons. A vrai dire, ni les 
munitions, ni les vivres ne manquaient, et si Bazaine 
avait gardé ses positions, s'il avait le lendemain, à là 
pointe du jour, attaqué les Allemands avec toutes ses 
forces, s'il avait fait achever par les divisions intactes 
deLorencez et de Metman le mouvement que Gissey com- 
mençait la veille, il eût gagné celte seconde bataille* 
Son armée était gaie et confiante. Les Allemands recrus 

de fatigue et' inférieurs en nombre ne devaient recevoir 

6 



82 LA GUERRE ^1870-1871). 



de renforts que dans Taprès-midi. Eux-mêmes s'éton- 
naient que Bazaine ne les assaillit paS; et ils se gar- 
dèrent bien de Tinquiéter. Durant la journée du 17, ils 
manœuvrèrent et jetèrent des ponts sur la Moselle. Le 18, 
la garde royale, sept corps, trois divisions de cavalerie 
devaient occuper le plateau de Gravelotte. Après n'avoir 
combattu que Taile droite des Allemands, Bazaine avait 
en face de lui presque toute leur armée, et ses 120 000 hom- 
mes allaient lutter contre 180 000. 

La garde et la réserve d'artillerie sur les pentes du 
fort Saint-Quentin, Lapasset à Sainte-Ruffine, Frossard à 
Kozérieulles, Le Bœuf au bois des Génivaux, aux fermes 
de Moscou, de Leipzick et de la Folie, Ladmirault à 
Amanvillers, Ganrobert à Saint-Privat, telles étaient, 
le 18 août, du sud au nord, les positions françaises. 
Mais si la gauche avait pour appui la Moselle, le fort 
Saint-Quentin et le ravin de la Mance, la droite était en 
Tair, et Ganrobert, tardivement arrivé de Châlons, dé- 
pourvu de ses réserves de Tartillerie et du génie que 
l'ennemi avait coupées de Metz, insuffisamment secouru 
par le quartier général, ne put se fortifier, comme Fros-' 
sard et Le Bœuf, par des tranchées-abris, ni mettre en 
ligne assez de canons pour résister. 

Le 18 au matin, Moltke et Frédéric-Charles, après 
avoir cru que le maréchal se retirait sur Briey, ne dou- 
taient plus qu'il tînt les hauteurs d'Amanvillers. Ordre 
était aussitôt donné del'aborder. La bataille commence au 
centre. Vers midi, le commandant du IX* corps prussien, 
Manstein, remarquant la quiétude du corpsde Ladmirault 
qu'il avait devant lui, et voulant le surprendre, établit té- 
mérairement huit batteries à l'est de Yernéville. Mais les 



GRAVELOTTE. 83 



pièces de Ladmhault suppléent à l'exactitude du tir par 
la quantité des projectiles. Ses mitrailleuses postées en 
avant d'Amanvillers ouvrent un feu si terrible qu'une 
des batteries allemandes est entièrement démontée et 
que les autres n'agissent plus qu'avec peine et à de 
rares intervalles. La division hessoise essaie de soulager 
l'artillerie de Manstein en se portant à sa gauche au bois 
delaCusse; elle oppose cinq batteries àla division Gissey; 
elle incendie la ferme Champenois; mais elle aussi est 
vigoureusement canonnée. A sa droite, la brigade Blu- 
menthal s'empare des fermes de l'Envie et de Gbantrenne ; 
mais par deux fois elle échoue contre la ferme de la 
Folie. Déjà Manstein, craignant un assaut, faisait créne- 
ler le cimetière et les maisons de Vernéville. Mais les 
Français n'assaillent l'ennemi que par saccades. Leurs 
généraux n'osent aller de l'avant, et ne savent masser 
leurs troupes qui ne combattent que par groupes isolés, 
au hasard et sans but. Et cependant Frédéric-Charles ne 
gagne pas le dessus. Il appelle l'artillerie d'Alvensleben 
à l'aide de Manstein ; il engage de l'infanterie, et vers 
dnq Heures une brigade de la garde royale, menée par 
le colonel Knappe et composée de deux régiments de 
grenadiers et d'un bataillon de tirailleurs, marche sur 
Amanvillers. Un feu roulant la décime; Knappe est 
blessé ; le bataillon de tirailleurs perd tous ses officiers, 
et son commandement passe aux mains d'un enseigne. 
Les Hessois s'efforcent de secourir la brigade Knappe et 
enlèvent une maison de garde-barrière sur la voie fer- 
rée ; écrasés de même par le feu des Français, ils re- 
culent vers le bois de laCusse. Une troisième fois, à sept 
heures, le prince rouge ordonne d'attaquer Amanvil- 



84 LA GUERRE (i^'^O-ISTi). 

lers; rinfanterie d'AlvensIeben, si rudement éprouvée 
rayant-veille, doit seconder celle de Manslein ; elle ne 
bouge pa^, de peur d*étre prise en flanc vers le bois des 
(jénivaux parles tirailleurs de Le Bœuf. 

A gauche de la position française, Sleinmetz, avec la 
pretnière armée formée des deux corps de Gœbcn et de 
Zastrow, assaillait Le Bœuf etFrossard. L'infanlerie de 
Zastrow sort du bois de Vaux, menace Rozérieulles et 
Sainte-Ruffine, mais ramenée vers la lisière du bois par le 
feu des chassepots et des mitrailleuses, elle reste jusqu'au 
soir sur la défensive. Gœben était plus hardi ; sous la 
protection d'une formidable artillerie qui canonnait la 
ferme de Moscou, la brigade Strubberg se logeait dans 
le bois des Génivaux, et plusieurs compagnies de la bri- 
gade Wedell se dissimulaient dans les carrières aux abords 
des fermes de Saint-Hubert et du Point-du-Jour. A trois 
heures, après un combat acharné, Saint-Hubert était 
emporté, et si les deux brigades, refoulées devant Moscou 
et le Point-du-Jour, perdaientla moitié de leurs ofBciers, 
elles en imposaient par leur bravoure aux généraux fran- 
çais, à Le Bœuf et à Frossard, qui ne pensaient pas à 
profiter de la supériorité momentanée du nombre : une 
seule division tenait en échec deux corps d'armée ! Aussi, . 
à quatre heures, c*est Steinmetz qui prend l'olTensive. IJ 
expie son audace. Deux de ses batteries font merveille; 
mais deux autres, bientôt dépourvues de leurs servants, 
désemparées, se laissent couler dans un ravin. Un régi- 
ment de uhlans, criblé de projectiles, tourne bride. 
L'infanterie branle et mollit. Cinq fois sa ligne de tirail. 
leurs, qui s'étend sur un kilomètre de front, s'élance yers 
le Point-du-Jour ; cinq fois elle recule précipitamment. 



6RAVEL0TTB. 85 



Des détachements occupent encore Saint-Hubert et les 
carrières; d'autres, craignant d'être coupés, s'empres- 
sent de regagner les bois. Les balles pieu vent autour de 
Steinmetz ; les officiers de son état-major sont frappés à 
ses côtés; le prince Adalbert de Prusse a son cheval 
tué sous lui. A cet instant, vers quatre heures et demie, 
le roi et Mollke, après avoir observé l'action de la hau- 
teur de Flavigny, se rendaient à Gravelotte. Derrière 
eux ne tardait pas à paraître le II* corps prussien, com- 
mandé par Fransecky et accouru de Pont-à-Mousson. 
Moltke et le roi résolurent de tenter un dernier effort 
contre Moscou et le Point-du-Jour. A sept heures, com- 
mençait une nouvelle attaque. Mais les Français qu'on 
croydit fatigués de la lutte et découragés, avaient usé 
du relâche que leur donnaient les Allemands pour orga- 
niser solidement la défense. L'assaillant est reçu au 
Point-du-Jour par des salves de mousquelerie et d'artil- 
lerie. Les essaims de nos tirailleurs se jettent vers Saint- 
Hubert et le bois de Vaux, chassant devant eux et cul- 
butant dans le ravin de la Mance tout ce qu'ils rencon- 
trent. La panique saisit les Prussiens. Les fuyards 
entraînent avec eux des pièces de la batterie qui tient 
encore derrière les jardins de Saint-Hubert. Vainement, 
pour rétablir l'affaire, Barnekov^ enlève au pasde charge 
la brigade Rex. Vainement Osten-Sacken stimule el 
pousse sa brigade. Vainement Fransecky déploie ses 
bataillons qui s'avancent pleins d'ardeur, tambour battant, 
fanfares en tète, sous les yeux de Mollke et du grand 
quartier-général. Les balles tombent dru et menu comme 
grêle jusqu'auprès de Gravelolle, et au milieu de 
l'obscurité qui s'épaissit de plus en plus, les troupes 



86 LA GUERRE (l870-i87i). 

prussiennes ne débouchent qu'avec une extrême diffi- 
culté sur le plateau de Saint-Hubert, rompues sans cesse 
par le flot des fugitifs, n'osant tirer de peur de s*entr'- 
égorger, ne cherchant plus qu'à se grouper, et néanmoins 
se mêlant, se confondant, renonçant enfin à toute agres- 
sion. Même insuccès devant Moscou. Malgré la nuit, un 
régiment poméranien se dirige vers les tranchées-abris 
dont il distingue les contours illuminés par les éclairs de 
la fusillade ; son colonel et plusieurs de ses officiers sont 
blessés ; il plie et se disperse. 

A la gauche et au centre, Tarmée française restait donc 
maîtresse de ses principales positions, et h sept heures 
du soir Bazaine et ses ofûciers se félicitaient de la 
journée. Mais, h neuf heures, on apprenait qu'un convoi 
de vivres, envoyé à Ganrobert, était mis en désordre pai 
des cavaliers qui fuyaient en criant sauve-qui-peut, e 
bientôt arrivaient les aides de camp de Ganrobert et de 
Ladmirault, consternés : la droite tournée et battue 
rétrogradait vers Metz, et le centre avec elle 1 

Ganrobert occupait Saint-Privat et avait placé des 
détachements à Sainte-Marie-aux-Ghênes sur son front, 
h Jérusalem sur sa gauche et à Roncourt sur sa droite. 
A trois heures, deux divisions, Tune de Saxons, l'autre 
de la garde royale, marchaient contre Sainte-Marie. 
Appuyéespar86 pièces, elles chassèrent aisémentle94®de 
ligne qui n'avait faitniépaulementsni barricades, et s'em- 
parèrent du village. Puis, à cinq heures trois quarts, la 
Indivision de la garde royale, conduite par le général de 
Pape, poussait sur Saint-Privat, pendant qu'une brigade 
de la 2* division, la brigade Berger, se dirigeait vers le 
hameau dé Jérusalem situé au bord de Id grande routô. 



•ïNMa« 



6RAVEL0TTE. 87 



Mais la brigade Berger qui traverse un yallon dénudé, 
sans autre abri que des rigoles d'irrigation, estaccablée 
de projectiles, et sur le sol durci parla chaleur^Ies balles 
françaises qui touchent terre, ricochent et portent coup. 
Le régiment de Tempereur François ne gagne que par 
bonds successifs les fossés et les tas de pierres dn che- 
min ; ses officiers tombent pour la plupart, et ses com- 
pagnies s'émiettent. Le régiment de la Reine subît les 
mêmes pertes ; son colonel est blessé et le major prince 
de Salm, Tancien aide de camp de Maximilien, mortel- 
lement atteint. 

Quant à la division Pape, elle essuie un échec terrible. 
Elle doit gravir une pente découverte, forcer des jardina 
entourés de murs, rompre des échelons de tirailleurs, 
et parvenue au sommet de ce glacis, enlever de solides 
maisons de pierre où des soldats se postent à toutes le 
fenêtres et sur les toits. Malgré Pape qui voudrait pré- 
parer l'attaque par un combat d'artillerie, le prince 
Auguste de Wurtemberg, commandant de la garde 
royale, donne, avec l'assentiment de Frédéric-Charles, 
l'ordre d'assaillir Saint-Privat. Bravement, superbement, 
la garde royale s'avance d'abord h 800, puis à 600, enfin 
à 300 pas du village. Ses régiments se font écraser l'un 
après l'autre. Leurs chefs sont presque tous frappés : les 
lieutenants-colonels de HoUeben, de Finckenslein, de 
StUlpnagel, de Puttkamer, les colonels de Linsingen, de 
Kanitz, de Neumann, le général-major de Medem. Des 
drapeaux changent de mains jusqu'à cinq fois. Le feu 
des Français couche par terre 160 officiers et 4000 sol- 
dats. Il faut reculer et recourir au canon. A sept heures» 
10 batteries bombardent Saint-Privat. ^ • h 



88 LA GUERRE (1870-1871). 



Ganrobert avait 78 pièces et pas une mitrailleuse ; il 
ménageait ses munilions qui se faisaient rares ; il ne 
luttait plus qu'à coups de chassepot. Les Saxons, tour- 
nant son aile droite, refoulant ses tirailleurs, yénaient, 
par un long circuit, d'Auboué à Montois, et de Mônlois â 
Eloncourt, s'unira la garde royale. 14 batteries saxonnes 
s'ajoutèrent aux 10 batteries prussiennes pour foudroyer 
Saint-Privat, et aux derniers rayons du soleil, lorsque 
les murs s'écroulèrent sous les obus, lorsque s'élevèrent 
mêlées à la flamme des colonnes de fumée noire, Saxons 
et garde royale, tambours battant, clairons sonnant, 
enseignes flottantes, s'élancèrent au pas de course sur 
cette forteresse que Ganrobert avait improvisée et si 
obstinément défendue. On combattit dans les rues, dans 
les maisons, au cimetière ; on se prenait corps à corps; 
on se fusillait à bout portant; on se servait de la 
baïonnette et de la crosse. Enfin, Saint-Privat fut 
conquis. Jérusalem embrasé tombait en même temps. 
Les troupes de Ganrobert se retirèrent sur Saulny, pèle- 
mèle, à la débandade, et toutefois sans perdre un canon 
ni un drapeau, sous la protection des batteries du colonel 
de Montluisant, de la cavalerie de Du Barail et de la bri- 
gade Pécbot qui depuis le commencement de l'action 
contenait une partie des Saxons à l'entrée de la forêt de 
Jaumont. Mais Ladmirault ne pouvait plus conserver 
Amanvillers et se voyait enveloppé dans la retraite de 
Ganrobert ; lui aussi se replia vers Metz, et ce mouve- 
ment exécuté en pleine nuit, à travers bois, sur des 
rouler encombrées de voitures, ne se fit pas sans con- 
fusion. Bourbaki le couvrit à temps avec les grenadiers 
et la réserve d'artillerie de la garde* 



■WiWl ■■ 



.^ \ B R A ,^7 

O- TH£ A 



UNÎVEKOHY l 




GRAVELOTTE. 9\ 



Bazaine n'avait pas paru. Malgré le bruit croissant de 
la canonnade et l'impatience de son entoi^rage, il ne 
quittait pas son cabinet de Plappeville. Il semblait con- 
vaincu que l'attaque n'était pas sérieuse. Lorsqu'au 
matin Le Bœuf l'informa des manœuvres de l'ennemi, il 
répondit que Le Bœuf occupait une position très forte et 
résisterait facilement. Le chef de l'état-major général 
Jarras fit seller les chevaux ; Bazaine le pria de terminer 
le travail d'avancement. Enfin, à trois heures et demie, 
il se rendit sur le plateau du Saint-Quentin. Il reçut 
plusieurs messages : Ladmirault demandait de l'infan- 
terie ; Ganrobert, de l'infanterie, du canon, des munitions ; 
Bourbaki, des instructions. Bazaine n'envoya rien ou pres- 
que rien. Il rentra vers sept heures en assurant que les 
Prussiens tàtaient l'armée et qu'ils échoueraient contre 
des lignes inexpugnables. Il n'engageait ni la garde, 
ni la cavalerie deForton, ni la réserve générale d'artille- 
rie I Aux 684 canons des Allemands il n'opposait que 
382 canons sur 520 qu^il avait I Les batteries de la 
garde entraient en ligne, mais seulement à la nuit close, 
sur l'ordre de Bourbaki, pour protéger la reculade du 
6* et du 4* corps que poursuivait le feu formidable des 
pièces allemandes. Ganrobert succombait parce qu'il 
n'était pas secouru, et n'obtenait à force d'instances que 
deux batteries de la réserve qui n'arrivaient qu'après 
l'abandon de Saint-Privat. « Canaille I grommelait-il 
pendant la retraite, ne m'envoyer ni munitions ni la 
garde I Canaille I Canaille I » 

Le général «n chef de l'armée française avait résolu 
de rester sous MetZk II lié voulait nullement se compnn 
m«itrë| nullement se lancer entre Meuse «t MoÉellAj 



92 LA GUERRE (1870-1871). 

Dans la matinée même, il faisait déterminer par le co- 
lonel Lewal les nouvelles positions de Tarmée autour 
des forts de la ville, et il consolait les aides de camp 
de Ladmirault et de Ganrobert en leur disant qu*ils opé- 
raient quelques heures plus tôt le mouvement qu'ils 
auraient opéré le jour suivant : « Nous devions partir 
demain ; nous partirons ce soir ; voilà tout. » 

Telle fut la journée d'Amanvillers ou de Saint-Privat. 
Les Français y perdirent plus de 12 000 hommes, et 
leurs adversaires plus de 20 000. La garde royale prus- 
sieftine avait à elle seule 300 officiers et près de 8000 sol- 
dats tués ou blessés. C'était la seule bataille que les Alle- 
mands eussent encore livrée non pas à l'aventure, mais 
selon les plans de Moltke, et ils avouent qu'ils faillirenl 
la perdre. Contenus au centre et repoussés à la droite, 
ils auraient été culbutés sur leur gauche siBazaine avait 
placé la garde et la réserve générale d'artillerie derrière 
Canrobert et non à deux lieues du 6* corps, au pied 
du Saint-Quentin. Mais, comme écrivait le roiOuillaumo, 
le maréchal était coupé de ses communications et rejeté 
sous Metz. Moltke prenait aussitôt ses mesures pour blo- 
quer étroitement la ville et l'armée. Sleinmetz, trop fou- 
gueux et entêté, fut envoyé à Posen. Ses trois corps 
(ManteuffeljGœben et Zastrow), quatre corps de Frédéric- 
Charles (Fransecky,Alvensleben,Manstein,Voigts-Rhetz), 
,deux divisionset demie de cavalerie, cent quatre batteries 
d'artillerierestèrentdevantMetz, sous les ordrçs du prince 
rOuge qui commandait ainsi à plus de 160000 hommes. 
Une nouvelle armée dite de la Meuse, confiée au prince 
royal Albert de Saxe et formée de la K&rde prussienne. 



GRàYBLOTTB. . 95 



du ly* corps prussien, du XIP corps ou corps saxon et 
de deux divisions de cavalerie, c'est-à-dire de 
86 000 hommes, eut ordre de marcher vers Paris par 
Sainte-Menehould et Ghàlons, parallèlement au prince 
royal de Prusse qui se dirigeait sur la capitale par Nancy 
et Bar-le-Duc avec une armée de 137 000 hommes, com- 
posée des V% VI*, et XI* corps prussiens, des deux corps 
bavarois, de la division wuriembergeoise et de deux 
divisions de cavalerie. 



I 



CHAPITRE IV 



Sedan. 



Retraite de Mac-Mahon, de Failly et de Douay. — L'armée de 
Chàlons. — Plan de Palikao. — Irrésolutions de Mac-Mahon. — 
Lenteurs et oscillations de ses mouyements. — Marche des 
Allemands sur Paris. — Leur conversion vers le Nord. — Enga- 
gement de Senuc (26 août). — Affaire de Buzancy (27 août). — 
Retraite de Mac-Mahon sur Siézières. — Ordre de Palikao. — 
Mac-Mahon se rabat vers Carignan (28 août). — Retards de 
Douay et de Failly (29 août). — Surprise de Failly à Beaumout 
(30 août). — Mac-Mahon se porte sur Sedan. — Les Français 
acculés entre la Meuse et la frontière belge. — Bataille du 
!•' septembre. — Blessure de Mac-Mahon. — Ducrot et Wimpfifeu. 
— Prise de Bazeilles, de Daigny, de Givonne. — Le Xl« et le 
V« corps prussiens à Fleigneux et à Floing. — Prise du calvaire 
d'IUy. — Douay écrasé par Tartillerie allemande. — Charge 
inutile de Galliffet. — Douay et Dacrot rejetés sur Sedan. — 
Le drapeau blanc. — Désespoir de Wimpffen, — Dernier effort 
sur Balan. — Capitulation. 

Mac-Mahon, échappé de Frœschwiller, n'avait pu faire 
sauter le tunnel de Saverne, ni défendre les défilés des 
Vosges, ni rallier les débris de son armée à Phalsbourg, 
à Sarrebourg, à Lunéville. La retraite était une vraie 
déroule. Déjà rindiscipline gagnait ces soldats qui fuyaient 
comme des lièvres après s'être battus comme des lions : 
ilsmanquaientde tout et ne subsistaient que d'aumônes ; 



SEDAN. 97 

ils se grisaient, maraudaient et pillaient ; deux zouaves 
demandaient à un officier la bourse ou la vie. Le 11 août, 
à la nouvelle que les éclaireurs prussiens approchaient 
de Nanc3% Mac-Mahon se dirigeait sur Bayon. Le 15, il 
atteignait Neufchàteau. Le 17, les restes du 1" corps 
arrivaient à Ghàlons par le chemin de fer; il fallut un 
jour et deux nuits pour faire quarante lieues en wagon ; 
on avait cru sur un faux avis que la voie était coupée à 
Saint-Dizier. 

Le 5* corps de Failly gagna pareillement Ghàlons le 
20 août, non sans détours tii délais, à cause des ordres 
contradictoires qu'il reçut de l'empereur; il passa par 
Lunéville, Charmes, Mirecourt et Ghaumont. 

Le ?• corps, commandé par Félix Douay , avait le 7 août, 
au lendemain de Frœschwiller, quitté Mulhouse et reculé 
âur Belfort au milieu de la tristesse des habitants qui 
voyaient les soldats semer leurs cartouches et jeter leurs 
fusils sjur la route. Le 16 août Palikao ordonnait à Douay 
de se rendre à Ghàlons: les troupes s'embarquèrent sur 
la ligne de Lyon et sur celle de l'Est ; les unes traver- 
sèrent Paris par le chemin de fer de ceinture entre 
Bercy et la Villette, les autres passèrent à Noisy-le-Sec 
de la ligne de Mulhouse sur celle de Strasbourg; le 
20, elles étaient en Champagne. 

Ces trois corps, le 1*', le 5% le 7*, ainsi que le 12* que 
Trochu organisait à Ghàlons, composaient une armée 
de 120000 hommes. Le 17 août, dans un conseil de 
guerre auquel assistaient l'empereur, arrivé la veille de 
Gravelotte, le prince Napoléon , le maréchal de Mac-Mahon 
et les généraux Trochu, Schmitz et Berlhaut, le com- 
mandement de cette armée dite de Ghàlons fut déféré au 



98 LA GUERRE (1870-1871). 

duc de Magenta. On décida que Mac-Mahonse porterait 
aussitôt sous les murs de la capitale que les Allemands 
allaient sûrement assiéger. L'empereur irait également 
à Paris : mieux valait qu'il fût aux Tuileries que de 
se traîner à travers les camps sans autorité, sans pou- 

m 

voir, et comme s'il eût abdiqué. Trochu serait gouver- 
neur de Paris. Napoléon hésitait à lui confier ce poste ; 
le prince et Mac-Mahon triomphèrent de ses scrupules 
en assurant que Trochu était un homme de cœur et 
d'honneur qui inspirait là confiance, suivait le courant 
de l'opinion et saurait seul arrêter le mouvement révo- 
lutionnaire. 

Mais l'impératrice ne voulait pas que l'empereur revînt 
à Paris sous le coup des deux revers de Frœschwiller 
et deForbach. Elle déclara qu'il ne rentrerait pas vivant 
aux Tuileries et qu'il devait rester à Châlons ; Trochu 
défendrait Paris sans l'empereur et ne nommerait même 
pas l'empereur dans sa proclamation. Palikao conseillait 
et encourageait la régente. Vif et ardent, bien que sep- 
tuagénaire, fécond en projets, méditant de détacher un 
corps de 30 000 hommes qui jetterait l'épouvante dans 
le pays de Bade, prêchant l'off^ensive, activant les ser- 
vices delà guerre qu'il avait trouvés en désarroi, appe- ' 
lant souâ les drapeaux tous les gardes mobiles ainsi 
que tous les anciens militaires au-dessous de trente- 
cinq ans, stimulant le zèle des généraux, leur donnant 
parfois d'excellents avis et leur faisant la leçon, mais 
téméraire et hâbleur, osant dire à la Chambre que 
Bazaine avait culbuté les Prussiens dans les carrières 
de Jaumont, ne tenant aucun compte des obstacles, 
ouvrant aisément son esprit aux illusions et aux 



SEDA-N. n 

chimères, croyant qu'il pourrait sauver la France et 
TEmpire tout ensemble, Palikao s'opposait avec force 
k la retraite de Mac-Mahon sur Paris, et il suppliait 
Napoléon de secourir Bazaine, d'envoyer l'armée de 
Ghâlons à l'aide de l'armée de Metz, d'opérer ainsi contre 
les Prussiens dont il affirmait l'épuisement, une grande 
et efficace diversion. 

Son plan — le plan de Dumouriez en sens inverse — 
était génial. Mac-Mahon, se rendant à Metz par Verdun, 
traverserait rapidement l'Argonne, et écraserait le prince 
royal de Saxe que le prince royal de Prusse ne pouvait 
joindre qu'après trois jours de marches forcées ; sans 
cloute Frédéric-Charles lèverait le siège de Metz pour 
dégager Albert de Saxe ; mais Bazaine suivrait bon gré 
mal gré Frédéric-Charles ; les deux armées françaises 
se réuniraient, et puisque celle de Metz aurait désormais 
le nombre et celle de Châlons, l'énergie, elles battraient 
le prince rouge et obligeraient le prince royal de Prusse 
k se retirer. 

L'empereur approuva le plan du ministre et se sou- 
mit à l'opinion de la régente. Il ne quitta pas l'armée 
de Châlons. « Où diable, s'écriait un officier, voulez-vous 
qu'on le mette? » Mais, bien qu'il fît pitié à voir, les 
soldats ne le saluaient plus, et sa suite, la boutique 
impériale ou le boulet d'or, comme on la qualifiait, 
excitait les murmures. 

Quant à Mac-Mahon,il était dans de cruellos perplexités. 
Naturellement faible et irrésolu, il n'avait de décision 
que sur le champ de bataille. A Frœschwiller, au milieu 
des balles et des obus, cet homme h. la moustache 
blanche et aux cheveux coupés court, à l'œil bleu et 



100 LA GUERRE (1870-1871). 

■ .111 I ■ 

calme, au visage froid, avait été un héros. Après Proesch- 
willer, ses lettres marquaient un trouble extrême, et 
depuis qu'il commandait l'armée de Ghàlons, il hésitait 
et tâtonnait. La raison l'appelait à Paris où son armée 
.levait se compléter et s'affermir ; l'ordre du ministre et 
le désir de secourir son camarade le poussaient k Metz. 
11 promettait de rejoindre Bazaine ; mais, disait-il, 
Bazaine était bien loin, et la marche qu'il allait faire ne 
découvrait-elle pas la capitale? 

Mac-Mahon n'osait donc prendre un parti. 11 finissait 
par adopter un moyen terme. Lorsqu'il sut par un faux 
rapport que la cavalerie allemande se montrait près de 
Vitry, il abandonna Châlons et cette plaine que Trochu 
comparait au tapis d'un billard. Le 21 août il s'établit à 
Reims : il pouvait de là reculer sur Paris parla vallée de 
rOise ou marcher par le nord à la rencontre de Bazaine. 

En réalité, il rétrogradait et ne pensait qu'à se replicpr 
sur la capitale. Le^soir du 2i août, lorsque le président 
du Sénat, Rouher, parut au quartier général de Courcelles 
et demanda, au nom de l'impératrice et de Palikao, que 
l'armée de Ghàlons Ht sa jonction avec celle de Metz, 
Mac-Mahon répondit qu'il n'irait pas s'aventurer au 
milieu des masses allemandes, qu'il éprouverait un 
revers, et qu'il aimait mieux se diriger sur Paris, con- 
server à la France une armée qui avait encore assez de 
cadres pour servir à l'organisation d'une force de deux 
cent cinquante à trois cent mille combattants. Rouher 
s'inclina et, sur sa proposition, l'empereur nomma le duc 
de Magenta généralissime : le maréchal commanderait, 
outre l'armée de Ghàlons, toutes les troupes qui se 
réunissaient à Paris et sous les murs de Paris. 



SEDAN. 103 



A cette nouvelle, Palikao se récria, et le 22 août, dans 
l'après-midi, il écrivait à Napoléon que l'abandon de 
Bazaine aurait les plus déplorables conséquences et pas- 
serait pour un désastre, que Paris découragé ne se 
défendrait pas. Mais déjà Mac-Mahon avait changé de 
plan. Dans la matinée du 22, l'empereur recevait une 
dépêche de Bazaine, datée du 19 août. Sazaine comptait 
prendre la direction du nord et gagner Ghâlons, soit 
par Montmédy et Sainte-Menehould, soit par Sedan et 
Mézières. Aussitôt le duc de Magenta avait résolu de 
marcher sur Metz par Montmédy. 

S'il avait eu connaissance d'une autre dépêche que 
Bazaine lui envoyait le 20 août et qui parvint également 
dans l'après-midi du 22 au quartier général de Courcelles, 
Mac-Mahon n'aurait peut-être pas tenté de débloquer Metz. 
Mais le colonel Stoffel, affîdé de l'impératrice, reçut ce 
télégramme et le garda sans le communiquer au maré- 
chal. Il était ainsi conçu, en termes ambigus et sous 
la forme équivoque qu'afTectionnait Bazaine : « L'ennemi 
grossit toujours autour de moi; je suivrai très proba- 
blement pour vous rejoindre la ligne des places du nord 
et vous préviendrai de ma marche, si toutefois je puis 
l'entreprendre sans compromettre l'armée. » 

Quoiqu'il en soit, le 22, au soir, Mac-Mahon répondait 
à Bazaine qu'il partait pour Montmédy et serait sur l'Aisne 
le surlendemain pour agir suivant les circonstances. 

Mieux valait dès la veille ou l'avant-veille se porter 
directement,, comme voulait Palikao, de Ghâlons sur 
Verdun. Mais, avec un peu de diligence, Mac-Mahon 
avait le temps de pousser droit au prince de Saxe et de 
Taccabler. Qu'il brûle les étapes ; que, sans perdre une 



\ 



i04 LÀ GUBRRE (l870-i87i). 

minute ni regarder en arrière, il fasse six lieues par 
jour, et le 27 il est au delà de la Meuse ; il a deux jours 
d'avance sur le prince royal de Prusse ; il bat Albert de 
Saxe et se joint à Bazaine. 

Ce hardi dessein ne fut exécuté qu'avec mollesse, 
comme à contre-cœur, et peut-être l'armée de Ghàlons 
manquait-elle de la vigueur et du nerf qu'exigeait une 
pareille opération. Elle marcha d'abord avec joie au 
secours de Bazaine. L*idée seule qu'elle cessait de re- 
culer et allait de l'avant, la consolait de ses misères 
passées. On se répétait les uns aux autres qu'on était 
i^OOO, qu'on serait en mesure, que les Prussiens pris 
eiï queue par Bazaine trouveraient leur tombeau dans les 
plaines de Champagne. Mais les quatre corps qui compo- 
saient l'armée n'étaient pas entièrement réorganisés. Le 
i"corp8, que commandait Ducrot, avait comblé les vides 
de Wissembourg et de Frœschwiller par les réserves 
des quatrièmes bataillons. Le 5* corps de Failly était 
sous l'impression de sa pénible retraite. Le 7* corps 
de Douay avait une division, celle de Conseil-Dumesnil, 
qui ne pouvait se remettre encore de Tafifaire du 6 août. 
Le 12* corps, confié au général Lebrun, comprenait trois 
divisions ; deux, la division Grandchamp et surtout la 
division Yassoigne formée de douze bataillons d'infanterie 
de marine, étaient excellentes ; la troisième, la division 
Lacretelle, ne comptait guère que des conscrits de la 
classe de 1869. Bientôt des traînées d'hommes au visage 
empreint de souffrance s'allongèrent sur les routes. 
Beaucoup disaient qu'on les menait à la boucherie et 
quittaient les colonnes sans permission pour chercher 
des provisions ou du tabac, pour s'enivrer dans les 



SEDAN. 103 

auberges, pour chasser le lièvre à travers champs^ 
pour se reposer ou dormir sur le talus des chemins. 
Les officiers, craignant de ne pas avoir leur monde 
dans la main au jour de Taclion, n'osaient blâmer ni 
punir. Avait-on fusillé un seul des sacripants qui pillaienl 
au soir du 23 août dans la gare de Reims les trains de 
vivres et de bagages? Jamais les corps ne furent au 
complet. Lorsqu'un combat s'engageait en forêt, les 
soldats, au lieu de rester sur la lisière, se dispersaient el 
reculaient pour chercher Tombre ou tirailler à leur aise, 
et insensiblement ils se trouvaient de l'autre côté du 
bois, sans avoir profité de l'abri des arbres. 

Les crochets que fit Mac-Mahon, les lenteurs et les 
perpétuelles oscillations de ses mouvements donnèrent 
d'ailleurs aux Allemands toujours prompts, ingambes 
et accoutumés aux longues marches le temps de le rat- 
traper. On s'est plaint de l'inertie de ses escadrons ; elle 
lui fut utile ; en se bornant à couvrir l'infanterie, sans 
exécuter de reconnaissances et de pointes, ils ne purent 
rencontrer l'adversaire qui ne savait plus où étaient les 
Fratiçais. Mais que de relards I Le 23, l'armée de Châlons 
s'ébranle et au soir elle atteint la Suippe, Bétheniville, 
Pont-Faverger. Le 24, elle se détourne sur Rethel 
pour s'approvisionner et s'appuyer à la voie ferrée. 
Le 25, Failly et Lebrun demeurent à Rethel, pendant 
que Ducrot et Douay, faisant trois lieues à peine, 
gagnent Attigny et Youziers. Aussi le 26, la cavalerie 
allemande reprenait-elle le contact qu'elle n'avait plus 
depuis vingt jours. 

Les deux armées ennemies qui s'avançaient vers 



106 LA. GUERRE (1870-1871). 



Chàlons, Tune par Verdun et Tautre par Vitry, s'étaient 
mises en marche le 23 août, mais elles avaient perdu la 
trace de Mac-Mahon. Le prince royal de Saxe tentait un 
coup de main sur Verdun, et sa cavalerie, traversant le 
défilé des Islettes, entrait à Sainte-Menehould. Le prince 
royal de Prusse arrivait à Bar-le-Duc, à Sermaize, à 
Vassy, et sa cavalerie fouillait les deux rives de la 
Marne, obtenait la reddition de Vitry, envoyait des 
flanqueurs à Mourmelon et à une lieue de Reims, à 
Saint-Léonard. On savait donc au quartier-général alle- 
mand que l'armée française, formée à Châlons, avait 
pris le chemin de Reims. Mais on croyait qu'elle n'avait 
d'autre but que de couvrir Paris. Le 25 août, Moltke qui 
se dirigeait vers l'ouest, ignorait encore les desseins et les 
évolutions de 120000 Français qui se portaient vers l'est 
à deux marches de son aile droite. Les gazettes de Paris 
lui révélèrent la vérité. Toutes déclaraient qu'il serait 
honteux d'abandonner l'armée de Metz, et un télégramme 
venu de Londres annonçait à l'état-major allemand, 
d'après le Temps du 22 août, que Mac-Mahon courait à 
l'aide de son collègue. « Notre seconde armée, lisait-on 
dans ce journal, est prête à Ghâlons, commandée par 
un homme qui brûle de reprendre sa revanche; nous 
allons sans doute apprendre avant peu que cette armée 
est entrée en ligne, et puisse-t-on avoir à nous dire 
bientôt qu'elle a réussi, en dépit de tous les efforts de 
l'ennemi, à donner la main à celle du maréchal Bazaine! » 
Sans perdre un moment, Moltke arrêta l'élan des 
armées allemandes sur Paris. Un grand mouvement de 
conversion tourna vers le nord toutes les lignes de 
marche et tous les fronts. La cavalerie du prince royal 



SEDAN. 107 



de Saxe remonta dans TArgonne. Dès le 26 août avait 
lieu entre Allemands et Français une escarmouche qui 
retardait Mac-Mahon. Un escadron saxon rencontra à 
Senuc, sur la rive gauche de l'Aire, le 4* hussards. La 
brigade Bordas, s'imaginant qu'elle avait devant elle des 
forces supérieures, recula de Grandpré sur Buzancy et 
abandonna la route de Vouziers qu'elle croyait coupée. 
Une autre brigade, conduite par le général Dumont, alla 
rejoindre et ramener la brigade Bordas. Douay, redou- 
tant une attaque, prévint Mac-Mahon. Le maréchal, qui 
s'était porté de Rethel sur Tourteron, se dirigea le len- 
demain, pour soutenir son lieutenant, sur Vouziers et 
Buzancy ; puis, lorsqu'il sut que Douay n'était pas 
entamé, sur Voncq et Le Chesne. « 11 n'avait plus qu'un 
jour d'avance, s'écria Palikao, il Ta perdu ! » 

Le 27, tandis que l'infanterie d'Albert de Saxe occupait 
Dun et Stenay, sa cavalerie assaillait les escadrons de 
Failly dans les rues de Buzancy. Il était dès lors évident 
que l'armée française marchait vers la Meuse. Mais 
elle n'avait pas encore atteint la rivière. Moltke décida 
de l'attaquer incontinent sur la rive gauche : tous les 
corps se porteraient dans la direction de Vouziers, de 
Buzancy et de Beaumont, les uns obligeant l'adversaire 
à faire tète, les autres, qui ne combattaient que des 
jambes, le gagnant de vitesse. 

A ce même instant, le 27 août, dans la soirée, Maa- 
Mahon qui démêlait justement la situation, renonçait à 
toute jonction avec Bazaine et rétrogradait sur Méziéres. 
11 mandait au ministre que l'armée d'Albert de Saxe 
établie sur la rive droite.de la Meuse gênait ses mou- 
vemente, que l'armée du prince royal de Prusse arrivait 



i08 LA GUERRE (1870-1871). 

à Ch&Ions et menaçait de lui couper sa ligne de retraile, 
qu'il n*avait aucune nouvelle de Bazaine et que s'il se 
dirigeait sur Metz, il serait attaqué de front par une par- 
tie des troupes de Frédéric-Charles; il cesserait donc de 
marcher vers l'Est et dès le lendemain se rapprocherait 
de Mé^ières. 

Cette fois encore, comme au 22 août, Palikao désap- 
prouva le duc de Magenta. Il répondit aussitôt que l'ar- 
mée de Châlons ne pouvait reculer sur Paris, que le 
retour de l'empereur déchaînerait la révolution dans la 
capitale, qu'il fallait à tout prix délivrer Metz, que si le 
prince royal de Prusse changeait de direction, Map- 
Mahon avait dans sa marche tournante quarante-huit 
heures ou du moins trente-six ou trente heures d'avance. 
11 sommait le maréchal, au nom du conseil des ministres 
et du conseil privé, de secourir Bazaine et promettait de 
lui envoyer un nouveau corps commandé par Vinoy. 

Et cette fois encore Mac-Mahon obéit, consentit, à son 
corps défendant, à se rabattre sur Carignan et Mont- 
médyl Ses troupes cheminaient déjà vers Mézières et, 
animées par l'espoir de se battre sous les murs de Paris, 
semblaient aller d'un pas plus assuré. Elles rebrous- 
sèrent, attristées de cette volte-face, pressentant un mal- 
heur, fatiguées par des routes défoncées et par une pluie 
glacée, continuelle, qui les perçait jusqu'aux os. A peine 
firent^elles, celles-ci huit, celles-là quinze kilomètres. 
Le soir du 28 août, Lebrun était à Stonne ; Ducrot à la 
Besace ; Failly qui formait la droite de l'armée, à Bois- 
dcs-Dames; Douay qui devait suivre et appuyer Failly, 
à Boult-aux-Bois. L'ennemi ne se montrait guère. Moltke 
ne voulait pas provoquer l'ofTensive des Français avant 



SBOAN. i09 

d'avoir concentré toutes ses forces. Hais Tarmée d'Al- 
bert de Saxe envoyait des avant-gardes à Yoncq, à Àtti- 
gny, h Nouart, et Tarmée du prince royal de Prusse 
poussait son YIP corps à Sainte-Menehould et une divi- 
sion de cavalerie à Youziers. 

Mac-Mahon avait résolu de traverser la Meuse le 
30 août au plus tard à Mouzon et à Remiliy. Le 29, 
Lebrun passait la rivière à Mouzon, et Ducrot, qui se 
dirigeait sur Raucourt, était certain de la passer sans 
encombre. Mais Failly et Douay ne fournissaient pas les 
traites sur lesquelles comptait le maréchal. Douay voit 
de loin les vedettes allemandes sur les hauteurs ; il com- 
prend que les ennemis ne l'attaquent pas encore parce 
qu'ils n'ont que delà cavalerie, et toutefois ces escadrons 
l'environnent, l'agacent, le harcèlent, entravent sa mar- 
che par des démonstrations et de fausses alertes. Au 
lieu de camper à la Besace, il s'arrête à l'entrée du dé- 
filé qui mène d'Oches à Stonne. Quant à Failly, il atteint 
Beaumont, mais malaisément et après de longs et fu- 
nestes détours. Le capitaine de Grouchy, qui vient lui 
donner l'ordre de remonter vers Beaumont et de là vers 
Mouzon, est capturé par des uhlans. Failly marche donc 
sur Stenay conformément à ses précédentes instructions; 
l'avant-garde saxonne l'assaille au plateau de Bois-des- 
Dames, et lorsqu'elle cesse le combat pour regagner les 
coteaux de Nouart, il est quatre heures du soir. A cet 
instant Failly apprend par un autre officier les intentions 
du maréchal ; il se rejette sur Beaumont où ses têtes de 
colonne arrivent dans la nuit, et son arrière-garde, le 
lendemain à cinq heures du matin. Ses troupes sont 
harassées ; des soldats tombent comme des masses dans 



I 



I 



HO LA GUERRE (1870-1871). 

-■ 

la boue du chemin et se laisseraient écraser par les roues 
des canons si leurs camarades ne les portaient sur les 
côtés de la route. 

Mais les dépêches enlevées au capitaine de Grouchy 
indiquaient à Moltke les mouvements de Mac-Mahon. Il 
prescrivit à Tarmée d'Albert de Saxe d'attaquer Beau- 
mont dans la matinée du 30 août ; elle serait soutenue 
par Taile droite de l'armée du prince royal de Prusse. 

Beaumont est dans un fond que des bois épais domi- 
nent de trois côtés. Au lieu de garder les hauteurs et 
notamment les collines des Gloriettes, Failly avait ré- 
pandu ses troupes autour de la ville. Il ne devait mar- 
cher sur Mouzon que dans l'après-midi et il montrait 
une incroyable sécurité. Les officiers prenaient leurs 
aises. Les soldats, en manches de chemise, flânaient, 
cherchaient des vivres, allumaient des feux de cuisine, 
fourbissaient les armes, menaient les chevaux à l'abreu- 
voir. Pas de poste, pas de sentinelle, pas la moindre 
précaution d'usage, et de loin l'ennemi prit d'abord ces 
hommes insouciants pour des bohémiens au gîte ou 
pour des bourgeois de Beaumont qui visitaient par di- 
vertissement un campement évacué. 

Les Allemands firent donc à loisir leurs préparatifs 
d'attaque. Silencieusement, sans être vus, ils s'appro- • 
chèrent de Beaumont. Le 30 août, h midi, après une mar- 
clie difficile à travers les taillis et par des sentiers 
détrempés, le IV' corps de Gustave d'Alvensleben 
occupait les plateaux au sud de la ville. A midi et demi 
les obus pleuvaient dans le camp français. Il y eut 
d'abord parmi les troupes une indicible confusion. Bien- . 



» 



SEDAN., lit 

tôt pourtant une défense vigoureuse s'organisa. De cou- 
rageux régiments se portèrent en avant et criblèrent de 
balles les batteries d'Alvensleben et les .bataillons qu'il 
engageait en première ligne. Mais il fallut plier sous le 
feu du canon prussien, il fallut céder aux charges réité- 
rées de l'infanterie d'Alvensleben, il fallut abandonner 
Beaumont, les tentes, les bagages et sept pièces. L'ar- 
tillerie avait eu le temps de s'établir sur la route de 
Mouzon; elle riposta longtemps à l'adversaire, et les ba- 
taillons, après lui avoir permis d'atteler ses chevaux en 
hâte et de se poster au delà de Beaumont, se réfugièrent 
derrière elle. Mais elle dut reculer sur la ferme de la 
Harnoterie et sur le plateau de Yonck, puis sur le bois 
de Givodeau. Alvensleben contournait Beaumont. Le 
XII* corps saxon se déployait à l'est de la ville sur 
les hauteurs de Létanne. A l'ouest arrivait l'aile droite 
du prince royal de Prusse^ et une partie du I*' corps 
bavarois, longeant la lisière des bois, tombait sur le 
flanc des Français. Cent cinquante pièces tonnèrent 
contre l'artillerie de Failly. Les Bavarois s'emparèrent 
de la ferme de laThibaudine, et, avec les Prussiens, de 
la ferme de la Harnoterie. Alvensleben enleva les coteaux 
de Yonck et la fonderie Grésil. Les Saxons entrèrent 
dans le bois de Givodeau. Refoulés sur le mont de Brune 
et autour de Villemontry, les Français luttèrent avec 
acharnement et repoussèrent Tassai liant dans les fourrés 
de Givodeau par une fusillade très nourrie et par un 
feu intense de mitraille et d'obus. Mais, malgré la vio- 
leAce de la canonnade et l'énergique résistance de l'in- 
fanterie, une des brigades d' Alvensleben, la brigade 
Zychlinski, emporta le mont de Brune et se saisit de dix 



4t2 LA GUERRE (1870-1871). 

pièces. Villemontry fut conquis ainsi que la ferme Givo- 
deau. Les troupes de Faiily durent enfin se retirer sur 
le faubourg de Mouzon, non sans combattre encore dans 
les jardins et les maisons, au cimetière, aux abords du 
pont. Yainement Lebrun prétait la main à FailJy. Vai- 
nement, sur la rive droite de la Meuse, la division 
Lacretelle et la réserve d'artillerie, garnissant la pente 
des bois, prenaient le corps saxon en écharpe et Tem- 
péchaient. Tune par ses chassepots, Tautre par ses 
mitrailleuses, de s'étendre le long de la Meuse et de 
tourner Villemontry. Vainement la brigade Villeneuve, 
puis deux autres brigades débouchaient du faubourg de 
Mouzon. Ces secours couvraient avec peine la retraite 
de Faiily et fléchissaient sous les efforts de Taile gauche 
d'Alvensleben appuyée par une nombreuse artillerie. Le 
5* cuirassiers s'élançait contre une compagnie d'in- 
fanterie prussienne qui Taccueillait par une mous- 
queterie terrible à bout portant; le colonel Gontenson 
recevait le coup mortel; 10 officiers étaient tués ou 
blessés; un sous-officier qui se jetait sur le capitaine 
prussien et l'obligeait à une sorte de duel, succombait 
sous les balles et les baïonnettes ; les cuirassiers s'en- 
fuyaient vers la Meuse et trouvant les ponts incendiés, 
gagnaient la rive droite à la nage. A huit heures l'action 
finissait. Faiily, sauvé par Lebrun, passait la Meuse après 
avoir mis 3500 Prussiens et Saxons hors de combat. 
Mais il perdait 1 800 hommes atteints par le feu, 3 000 pri- 
sonniers et une grande partie de son canon. Le 5* 
corps offrait le plus navrant spectacle. Le général de 
Wimpffen, vigoureux, décidé, plein de confiance en lui- 
même, venait à cet instant, sur l'ordre de Palikao, rem- 



SEDAN. 113 

placer FaUly. Il ne put que très laborieusement rallier 
des régiments épars. Infanterie, cavalerie, artillerie, 
bagages se mêlaient et se confondaient» Les soldats s'ar- 
rêtaient à tous les cabarets. 

Le V corps de Douay était de même éprouvé, quoi- 
que moins rudement. Au matin du 30 août, Mac- 
Mahon en personne prescrivait au général de passer la 
Meuse coûte que coûte dans la soirée sous peine d'avoir 
60000 Prussiens sur les bras* Douay se dirigea sur Rau- 
court par le défilé de Stonne, entendant au loin la ca- 
nonnade de Beaumont, devinant un désastre qu'il refu* 
sait de partager, talonné par les ennemis et ne répondant 
pas à leur feu, se hâtant vers la Meuse non sans émo- 
tions ni mésaventures. Une brigade de la division Gon- 
seil-Dumesnil se trompait de chemin, et les Bavarois du 
général de Tann qui la surprenaient à Warniforét, la 
poursuivaient dans sa fuite, et attaquaient Tarrière-garde 
de Douay entre Raucourt et Haraucourt. De plus en 
plus alarmé, Douay accélérait sa marche vers le pont de 
Remilly ; il arrivait près de Remilly à Angecourt ; mais 
la cavalerie de Bonnemains encombrait la route, et les 
dernières colonnes de Ducrot franchissaient la Meuse « 
La nuit tombait. Il fallait s'^arréter et malgré leur inquié' 
tode, les soldats s*endormaient; durant deux heures, à 
une demi-lieue des avant-postes bavarois, Tartillerie res^ 
tait sans soutien 1 Enfin, la cavalerie de Bonnemains 
s'engageait sur le pont affaissé, ployant déjà sous le 
poids des charges qu'il avait portées. A la lueur des 
feux allumés sur les deux bords, les cuirassiers aux 
grands oianteaux blancs passaient la rivière. Après eux^ 
venaient trois batteries et deux régiments. Maie le jouf 



114 LA GUERRE (1870-1871). 



allait poindre; Douay, informé que Sedan était le centre 
de ralliement, filait par la rive gauche avec la division 
Liébert et Tartillerie de réserve. Le reste des troupes se 
servait du pont et rejoignait sur la rive droite la divi- 
sion Conseil-Dumesnil qui la veille avait traversé la 
Meuse à Yillers. Le matin du. 31 août, Douay entrait à 
Sedan avec son 7« corps; les hommes étaient exté- 
nués et sommeillaient h peine assis. 

Douay désorganisé, Failly complètement défait, 
Lebrun englobé dans la déroute de Fâilly, tels étaient les 
résultats de cette journée de Beaumont qui préparait et 
annonçait Sedan. Seul Ducrot demeurait intact. Il par- 
tait de Raucourt, passait la Meuse à Remilly et arrivait 
à Garignan. Mais h quoi servait-il de tenir Garignan et 
la route de Montmédy ? Pouvait-on marcher au secours 
de Bazaine avec une armée battue ? Le 31 août, à une 
heure du matin, Mac-Mahon envoyait à Palikao cette 
laconique dépêche : « Mac-Mahon fait savoir au ministre 
de la guerre qu'il est forcé de se porter sur Sedan. » 

Sedan, dit un officier, est un vrai pot de chambre do* 
miné de toutes parts, et Gustine écrivait en 1793 que la 
place était mauvaise, qu'elle avait des maisons élevées, 
des rues étroites, une population immense en un lieu 
resserré et qu'en peu d'instants le feu de l'ennemi la 
rendrait inhabitable. Mac-Mahon occupa donc les hauteurs 
environnantes qui forment un grand cercle de Bazeilles 
à Saint-Menges sur la rive droite de la Meuse et qui par 
leurs ravins et leurs couverts offraient de précieux avan- 
tages à la défense. A l'aile droite le 12* corps de Lebrun 
prit position à Bazeilles et à la Moncelle. Au centre, 






SEDAN. 11 



t. 



le !•' corps de Ducrot s'établit à Daigny et à Givonne 
A Faile gauche, le 7* corps de Douay tenait le pla- 
teau qui s'étend au nord du vaste bois de la Garenne, 
du calvaire d'Illy au village de Floing. Les malheureuses 
Iroupes du 5* corps que Wimpffen essayait de re- 
constituer, servaient de réserve et bivaquaient au 
Vieux-Camp qui touche à Tenceinte de Sedan. La cava- 
lerie était derrière Ducrot et Douay. 

Ce cirque de hauteurs, compris entre la Meuse et les 
ruisseaux de Floing et de Givonne, était plutôt un cam- 
pement qu'un champ de bataille. Il est presque partout 
commandé par un second étage de collines dont les 
Allemands devaient se saisir. Mac-Mahon aurait dû, sui- 
vant le conseil de Ducrot, quitter ses emplacements, 
s'adosser aux bois de la frontière et non au bois de la 
Garenne, se poster à Saint-Menges et à Fleigneux en 
gardant Floing et llly. Sa droite eût été à Saint-Menges 
et à Floing ; sa gauche, à Fleigneux et à llly; son centre, 
à Sedan dont le canon balayait le plateau de la Garenne. 
11 dominait ainsi le chemin de Mézières et la vallée de 
la haute Givonne tout ensemble, et s'installait, comme 
disait Ducrot, sur la circonférence même et non au centre 
de la circonférence décrite par Tennemi. Aussi Ducrot 
voulait-il avec son !•' corps occuper llly ; aussi Douay 
occupait-il de son chef dans la matinée du 31 août 
le mamelon de Saint-Menges qu'il devait délaisser en- 
suite à cause de la faiblesse de l'efiFectif du 1^ corps. 
Mais le maréchal de Mac-Mahon s'imaginait n'avoir 
devant lui que 70000 Allemands et ne pensait pas 
qu'il serait attaqué. Au lieu de se hâter et de ga- 
gner au plus tôt l^s routes du nord, il s'attardait à 



lie LA GUERRE (1870-1871). 

Sedan pour ravitailler son armée et lui donner du repos» 
Il assurait qu'il aurait le temps de manœuvrer, d*opérer 
sa retraite et de se rendre à Mézières par la rive droite 
de la Meuse sans être inquiété, en usant du chemin tout 
récent de Saint-Menges et de Yrîgnes- aux -Bois : il 
croyait, ainsi que Napoléon, que les ennemis Ignoraient 
l'existence de cette route qui n'était pas marquée sur 
les cartes françaises et qui figurait sur les cartes alle- 
mandes. 

Mais les Allemands faisaient diligence et profitaient de 
Tinaction du maréchal pour Tenserrer de toutes parts. 
Le 30 août, entre onze heures du soir et minuit, Moltke 
avait ordonné de marcher en avant dès Ja pointe du 
jour et d'acculer Tadversaire dans un espace aussi res- 
treint que possible entre la Meuse et la frontière belge : 
l'armée du prince royal de Saxe devait barrer à l'aile 
gauche des Français la route de Montrpédy; l'armée du 
prince royal de Prusse agirait contre leur front et leur 
aile droite; s*ils se réfugiaient en Belgique sans être 
aussitôt désarmés, ils y seraient poursuivis. 

Le 31 août, tandis que l'armée de Mac-Mahon se con- 
centrait à Sedan, les Allemands l'environnaient déjà. 
Sur la rive gauche de la Meuse, la cavalerie du prince 
royal de Prusse, hussards et uhlans, entrait à Wadelin- 
court, à Frénois, à Villers-sur-Bar. Le XP corps, mar- 
chant par Stonne et Gheveuges, arrivait à Donchery et 
trouvait intact le pont de la Meuse : un officier du génie 
était venu de Sedan pour le détruire, mais pendant qu'il 
rangeait ses hommes, le train qui l'avait amené repartait 
avec la poudre et les outils. Les Prussiens s'emparaient du 
pont de Donchery, jetaient un second pont à côté du 



SBDAN. 117 

premier et faisaient sauter le pont du chemin de fer. Le 
V* corps cheminait derrière le XI* et poussait son avant- 
garde à Chéhéry, à dix kilomètres de Sedan. Le I" corps 
bavarois, commandé par le général de Tann, se por- 
tait à RemilJy et à Pont-Maugis. Ses batteries canon- 
naient Tartilleriede Lebrun établie sur les pentes de la 
Moncelle. Ses pontonniers jetaient deux ponts à Ailli- 
court. Ses chasseurs se saisissaient du pont de Bazeilles 
que les Français se préparaient à rompre. Déjà les appa- 
reils étaient disposés sous les arches. Mais les chasseurs 
bavarois s'élançaient, gravissaient le remblai, enlevaient 
le pont au pas de charge, précipitaient les barils de 
poudre dans la Meuse, s'abritaient derrière les haies de 
la rive droite et, s'enhardissant, pénétraient dans 
Bazeilles; assaillis par une nombreuse infanterie, ils 
battaient en retraite, repassaient le fleuve, gardaient et 
barricadaient le pont. Au soir du 31 août, Tarmée du 
prince royal de Prusse, forte de 4 corps et de 2 divisions 
de cavalerie, appuyée au besoin parla division Wurtem- 
bergeoise et par une troisième division de cavalerie, était 
donc prête à traverser la Meuse et à tomber sur le flanc 
des Français s'ils tentaient de s'échapper vers l'ouest. 

Sur la rive droite, pendant qu'Alvensleben demeurait 
en réserve à Mouzon, la garde prussienne et le corps 
saxon entraient à Sachy et à Douzy, après avoir râflé 
des approvisionnements considérables et capturé tous 
les isolés et les traînards. Les pointes d'avant-garde 
étaient à Prancheval et à Pourru-Saint-Remy. L'armée 
du prince royal de Saxe s'étendait ainsi de la Meuse h la 
frontière belge et fermait aux Français les débouchés de 
l'Est 



H8 LA GUERRE (1870-1871). 

Que pouvait contre ce déploiement de forces Tarmée 
de Mac-Mahon pelotonnée autour de Sedan? Les of0- 
ciers prévoyaient une catastrophe. Flambés I Pris dans 
une souricière I Bloqués comme Bazaine I Voilà les mots 
qu'ils échangeaient. « Nous sommes perdus », disait 
le général Doutrelaine à Douay. — « C'est aussi mon 
opinion, répondait Douay, il ne reste qu'à faire de notre 
mieux avant de succomber. »Ducrotmontrait àson en- 
tourage le fer à cheval que dessinaient les Allemands, 
ou, comme il s'exprimait encore, leur éternel mouve- 
ment de capricorne, et il allait reposer au bivouac 
du !•' zouaves pour avoir un bon régiment sous la main 
si les troupes se débandaient pendant la nuit. WimpfTen, 
couché sur le sol, sans tente ni couverture, ne pouvait 
dormir et ne cessait de penser à la situation critique de 
l'armée. Il voudra le lendemain percer sur Garignan, 
comme Ducrot, sur Mézières. Mais les issues seront bou- 
chées. De quelque côté que se replient les Français, ils 
se heurteront aux Allemands et lors même qu'ils réus- 
siraient par un effort suprême à briser le cercle qui les 
entoure, non sans subir d'horribles pertes, ils seraient 
dispersés et rejetés en Belgique. 

Le !•' septembre s'engageait la bataille décisive. 
140000 Allemands s'ébranlaient contre 90000 Français. 
Trois de leur corps d'armée se dirigeaient vers la Gi- 
vonne. Trois autres gagnaient la route de Sedan à 
Mézières. Un septième faisait face à Sedan et son 
rôle ne fut pas le moins important. G'est le II* corps 
bavarois ; il garnit les hauteurs de Wadelincourt et de 
Frénois, et pendant que ses chasseurs traversent le fau- 



SEDAN. HO 

bourg de Torcy et s'approchent des ouvrages de Sedan 
pour abattre les servants sur leurs pièces, soa artillerie 
tonne soit contre les remparts de la place, soit par-des- 
sus la ville sur les positions françaises qu'elle prend à 
revers. 

Dès quatre heures du matin, dans le crépuscule et le 
brouillard, les Bavarois du général de Tann passent la 
Meuse et se glissent vers Bazeilles dont ils comptent 
s'emparer par surprise. Les officiers donnent leurs 
ordres à voix basse; les soldats marchent doucement, 
sans pousser un cri, sans tirer un coup de fusil. Leurs 
bourrahs n'éclatent que lorsqu'ils sont dans Bazeilles. 
Mais l'infanterie de marine veillait; elle occupe les mai- 
sons les plus solides et les endroits les plus propres k la 
défense, le château Dorival, la villa Beurmann, le parc 
de Monvillers ; elle arrête les assaillants par un feu 
meurtrier. La lutte s'opiniàtre et s'acharne; les deux 
partis se renforcent, jettent à tout instant des troupes 
fraîches dans la mêlée ; des habitants de Bazeilles com- 
battent à côté des braves marsouins ; sut* plusieurs 
points le village est en flammes. Les Saxons secondent les 
Bavarois. Us se saisissent de la Moncelle ; ils se logent 
dans le bois Chevalier ; ils repoussent la division Lar* 
tigue qui tente dç les débusquer. 

C'est alors, à six heures et demie, que Mac-Mahon 
reçoit un éclat d'obus qui lui déchire la fesse gauche. Il 
quitte le champ de bataille en désignant pour son suc- 
cesseur le général Ducrot, quoique moins ancien que 
Wimpffen et que Douay. Ducrot apprend la nouvelle A huit 
heures, et sa figure d'ordinaire calme et froide exprime 
le découragement et la douleur. Il lève les bras au ciel et 



120 LA GUERRE («870-1874). 



s'écrie : « Grand Dieu« que voulait donc faire ici le mare* 
chall » Mais^on émotion ne dure qu'un instant, et après 
avoir déclaré qu'il accepte la lourde responsabilité du 
commandement, il dicte d'une voix ferme des ordres de 
retraite. On s'étonne autour de lui, on le regarde avec 
consternation, on ose lui dire que la retraite entraînera 
la déroute. Ducrot répond que la retraite est la seule 
chance de salut, que pour ne pas être cernée, Tarmée 
doit se dégager, se concentrer sur le plateau d'Illy, se 
replier vers Méziéres. Il se rend auprès de Lebrun, et 
inutilement Lebrun objecte que ses troupes ont l'avan- 
tage, qu'elles perdront en reculant l'énergie et la con- 
fiance, qu'elles ne traverseront qu'avec de grandes diffi- 
cultés le bois de la Garenne. Ducrot lui réplique que 
les Allemands manœuvrent pour prendre l'armée sur 
ses derrières et l'envelopper complètement; il prescrit à 
l'infanterie de marine de protéger la retraite, et déjà, 
pendant que la division ^çtrtigue contient les Saxons sur 
la Givonne, la brigade Gandil et la brigade Lefebvrequi 
n'ont pas encore donné, remontent vers le bois de la 
Garenne. 

Mais une seconde fois Tarmée allait changer de géné- 
ral. A neuf heures, WimpfFen faisait savoir à Ducrot 
qu une lettre de Palikao lui conférait le commandement 
au cas où malheur adviendrait à Mac-Mahon. Il avait 
attendu quelques instants avant de revendiquer le droit 
que lui donnaient son ancienneté et l'ordre du ministre. 
Mais la retraite prescrite par Ducrot lui paraissait im- 
praticable. Comment plusieurs corps déjà fatigués 
feraient-ils sans trouble, au milieu du champ âe bataille, 
par un chemin difficile, six kilomètres de marche pour 



DE BAZEILLF.Ï 



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SEDAN. i23 

le moins? Ne seraient-ils pas resserrés par Tassaillanl 
et vivement refoulés sur les troupes nombreuses qui 
s'emparaient de la route de Mézières? Pourquoi ne pas 
lutter encore? Lebrun ne tenait-il pas ferme àBazeilles? 
Ne saurait-on, comme lui, tenir partout jusqu'à la nuit 
et se battre sur place de même qu'à Valmy? Wimpffen 
enjoignit donc à Lebrun de rester à Bazeilles — : « Tu 
auras, lui disait-il, les honneurs de la journée »• — , et à 
Ducrot, de garder ses positions: « Il nous faut, s'écriait-il 
avec exaltation, il nous faut une victoire! » — « Nous 
serons trop heureux, lui répondit Ducrot, si nous avons 
une retraite. » 

La bataille continue donc plus ardente. Pour facili- 
ter le mouvement qu'il projetait, Ducrot avait envoyé 
vers la Moncelle et le parc de Monvillers la division La- 
cretelle. Elle faisait des progrès dans la vallée de la 
Givonne. Ses tirailleurs qui ne portaient l'uniforme que 
depuis quelques jours, obligeaient par une vive fusillade 
les batteries saxonnes à rétrograder. Pareillement, à 
Bazeilles, la division Vassoigne et la brigade Carteret 
gagnaient du terrain, repoussaient les Bavarois sur la 
place du marché. Mais à onze heures les Bavarois 
et les Saxons, renforcés en infanterie et surtout en ar- 
tillerie, appuyés par le tir efficace de leur canon, avaient 
refoulé l'assaillant soit sur Pond-de-Givonne, soit sur 
Balan et les hauteurs adjacentes. Bazeilles brûlait. 
Épuisés par une lutte de plusieurs heures, noircis par 
la poudre et la fumée, les Bavarois du général de Tann 
abandonnaient le village incendié pour se poster à la gare 
et dans les jardins du nord-ouest. Mais une brigade du 
II* corps bavarois, détachée de Frénois, secourait le 



124 LA GUERRE (1870-1871). 

générât de Tann; elle traversait les prairies à gauche de 
Bazcilles, entrait dans Balan, et après une violente mous- 
quelerie, enlevait le parc du chàteau« A une heure, Le- 
brun élail rejeté dans le Vieux Camp. 

Gomme Bazcilles et Balan, Daigny tombait aux mains 
des Allemands. La première brigade de la division Lar- 
ligue, la brigade Fraboulet de Kerléadec, défendait 
d'abord la rive de la Givonne avec vigueur; elle faisait 
plier rinfanterie saxonne et, sous la protection des mi« 
Irailleuses, marchait contre le bois Chevalier. Mais son 
artillerie fut rapidement démontée. Lartigue, Fraboulet, 
le chef d*état-major d*Andigné étaient blessés. Les 
zouaves et les chasseurs à pied, lassés et manquant de 
conQance, n avaient plus la même ardeur qu'à Frœsch- 
willcr. Tournée sur ses deux ailes, chassée peu à peu 
des broussailles et des carrières, puis de Daigny et du 
parc de la Hapaille, la brigade se retirait à dix heures 
derrière la Givonne. 

La garde prussienne, venue de Carignan parPourru- 
ciux-Bois et Francheval, se liait à la droite des Saxons. 
Klle prenait Villers-Cernay, Haybes, Givonne; elle pre- 
nait La Chapelle où résistait bravement le i**^ bataillon 
des francs-tireurs de Paris, dit Lafon-Mocquart. Quatorze 
batteries,établi66 sur la rive gauche de la Givonne, enta- 
maient une terrible canonnade contre la division Wolff qui 
tenait les positions de la rive droite. Vers midi des 
nuées de tirailleurs français fondaient sur Givonne; mais 
elles se dissipaient bientôt et disparaissaient sous un 
feu écrasant. Dix de nos pièces entraient hardiment 
dans le village pour riposter de plus près ; avant môme 
qu^elles fussent décrochées, une compagnie de fusiliers 



SEDAN. 125 

prussiens les capturait avec toute leur escorte. Isolée et 
Ijientôt débordée sur sa gauche, la division Wolff recula 
vers Sedan. 

Tandis que les Bavarois^ les Saxons, la garde prus- 
sienne arrivaient par Test et se rendaient maîtres de 
tous les passages de la Givonne, Tarmée du prince 
royal de Prusse, division wurtembergeoise, Xl^ et 
ye corps prussiens, avançait par Touest* 

La division wurtembergoise qui servait de réserve, 
traversait la Meuse à Dom-le-Mesnil et barrait la route 
de Mézières. 

Le XI* et le V* corps prussiens, commandés, l'un par 
Gersdorff, et Vautre, par Kîrchbach, passaient la rivière 
à Donchery, puis tournaient à droite par le défilé de la 
Falizette entre la presqu'île d'Iges et le bois du Grand 
Canton. Gersdorff occupait les villages de Saint-Menges, 
de Pleigneux, de Floing. L'infanterie de Douay — divi- 
sion Liébert — tenta de reprendre Floing ; mais après 
un combat furieux où Gersdorff fut frappé à mort, elle 
lâcha pied. 14 batteries du XI® corps garnirent au sud- 
est de Saint-Menges, entre Floing et Pleigneux, les 
crêtes des hauteurs. Un des plus jeunes et des plus 
brillants généraux de Tarmée française, promu de 
i'avant-veille, le marquis de Galliffet, essaya d'enlever 
cette artillerie qui lui semblait en l'air; ses trois régi- 
ments de chasseurs d'Afrique, accueillis par une pluie 
d^obus et par le feu nourri de l'infanterie, tournèrent 
bride. 

Le commandant du ¥• corps prussien, Kîrchbach, 
venfidt dans le même temps se poster en avant de Plei- 
gneux et faire sa jonction avec la garde royale. Il 



1 



126 LA GUERRE (1870-1871). ' 

réunissait ses 12 batteries aux 14 batteries du IX® corps. 
A midi, 144 pièces, croisant leurs feux avec celles de la 
garde, se déployaient contre Illy et le bois delà Garenne, 
rectifiant leur tir au troisième coup, envoyant leurs 
obus comme au polygone avec la plus remarquable pré- 
cision. Les troupes de Douay ne purent résister à cette 
canonnade formidable. Trois batteries françaises furent 
désorganisées en dix minutes. Infanterie, cavalerie, 
artillerie s'abritèrent dans le bois. A une heure, huit 
compagnies prussiennes du XP corps s'emparèrent du 
calvaire dllly. 

Ducrot, alarmé par le fracas de la bataille, avait 
couru de toute la vitesse de sa monture vers Illy en se 
frayant un chemin à travers le torrent des hommes et 
des chevaux. 11 rencontre Wimpffenausud du bois. « Le 
Cercle, lui dit-il, se resserre de plus en plus ; Tennemi 
attaque le calvaire dllly ; hâtez-vous d'envoyer des ren- 
forts, si vous voulez conserver cette position, a 
^— « Eh bien, répond Wimpffen, chargez-vous de cette 
tâche ; rassemblez ce que vous trouverez de troupes 
de toutes armes et tenez ferme par là, tandis que je vais 
voir ce que devient Lebrun. » Au nom du général en chef, 
Ducrot ordonne aux brigades Gandil et Lefebvre de se 
rendre à l'ouest du bois de la Garenne, au général 
Forgeot d'amener en face de Pleigneux et de Floing 
rartillerie de réserve, à la division de cavalerie Margue- 
ritte qu'il conduit lui-même, de marcher vers Floing, en 
longeant la crête du plateau. 

Mais à la Moncelle et à Balan Wimpffen jugea la situa- 
tion si grave qu'à son tour il demanda des renforts. La 
gauche du là*' corps, écrivait-il, était fort engagée, et 



SÏDAN. i27 

Douay devait fournir à Lebrun tous les secours dont 11 
pouvait disposer. Douay envoya la brigade Maussion 
et la division Dumont qu'il remplaça par la division 
Conseil- Dumesnil tenue jusqu'alors en seconde ligne. 
Mais les bataillons de Dumont et de Maussion se croi-^ 
sèrent au sud du bois de la Garenne avec la brigade 
Lefebvre, et les batteries de la garde prussienne crachè- 
rent la mitraille au milieu de ces masses confuses. La 
brigade Lefebvre s'enfonça sous le couvert du bois et 
se dispersa. La brigade Maussion et la division Dumont 
refluèrent sur le plateau. 

Sans se déconcerter, Douay réunit tous les fantassins 
de la division Dumont, qu'il forme en une grosse colonne, 
et s'élance vers le calvaire d'Illy pour le reconquérir. 
Mais battue de front et de flanc par une grêle de pro- 
jectiles, prise de panique, cette infanterie se sauve dans 
une effroyable confusion. Aidé de Doutrelaine, de Renson, 
de Dumont et de Liégeard, Douay rallie les fuyards, les 
reforme en bataillons, leur donne comme soutien la 
brigade Maussion, les cache aux regards de l'ennemi par 
une haie très épaisse et les ramène sur le plateau où 
Doutrelaine, qui de sa haute taille dépasse la plupart des 
soldats, leur sert de jalonneur sous les obus. Deux 
batteries de la réserve arrivent au galop pour couvrir 
Tatiaque. Mais que peuvent-elles, malgré leur abnégation 
et leur mépris du danger^ contre le feu convergent des 
pièces allemandes? A peine ont^elles tiré trois fois 
qu'elles sont désemparées, pulvéHsées. D'autres batteries 
les remplacent aussitôt. Elles prennent de meilleure» 
dispositions; elles répondent plus éûergiquement à 
l'ennemi; elles détournent sur elles tout l'effort du 



128 LA GUERRE (i870-J87l). 



canon prussien. Au bout d'une demi-heure leurs affûts 
sont brisés, leurs servants et leurs attelages, couchés par 
terre ; leurs caissons, broyés ; — quarante coffres sautèrent 
en cette journée dans le seul corps de Douay. Elles se 
dérobent en abandonnant leur matériel. Et Tinfanterie 
suit Tartillerie I A deux heures, éperdue, affolée, elle 
descend et roule vers Sedan I 

La division Liébert tenait encore les <^roupes de Floing 
et de Gazai. Mais, comme disait Douay, elle ne se battait 
plus que pour l'honneur. Déjà réduite, accablée d'obus, 
iUe se voyait pressée et débordée par des bataillons 
frais qui débouchaient du village de Floing. Ducrot fait 
appel à la cavalerie : qu'elle charge par échelons sur la 
gauche, balaye ce qu'elle a devant elle, se rabatte à 
droite et prenne en flanc toute la ligne ennemie. Chas- 
seurs d'Afrique, chasseurs à cheval, hussards, lanciers, 
cuirassiers se précipitent vers l'ouest. Margueritte les 
conduit; il tombe blessé par une balle qui lui traverse les 
joues et lui coupe la langue ; mais il jette des cris rauques 
« enavanti» et delà main ordonne d'attaquer. « Vive Mar- 
gueritte, répondent les chasseurs d'Afrique, vengeons- 
le ! » Galliffet prend le commandement. « Nous sommes 
désignés, dit-il à ses officiers, pour protéger l'armée, et 
il est probable que nous ne nous reverrons pas; je vous 
fais mes adieux. » Il fond sur l'infanterie qui gravit les 
escarpements et atteint la crête du plateau. Plusieurs 
charges s'exécutent coup sur coup, et durant une demi- 
heure, au son des trompettes et au milieu du crépitement 
des balles qui frappent les sabres et les fusils ou qui pé- 
nètrent dans la chair des chevaux avec le bruit d'un fer 
rouge plongé dans l'eau, la cavalerie franç.iUe s'élajice, 



SEDAN. 131 



se replie, se rallie, repart avec le même enthousiasme 
et la même rage, et ne cesse de tourbillonner sur les 
pentes de Floing. Elle assaille des artilleurs qui se dé- 
fendent avec le sabre ou Técouvilion ; elle enfonce les 
lignes des tirailleurs ; elle renverse et culbute des pelo- 
tons, des compagnies. « les braves gens I » s'écriait le roi 
Guillaume qui de Frénois assistait h Taction^ et un autre 
témoin, un officier français, assure que le spectacle était 
émouvant, sublime, inoubliable. Mais partout Tinfanterie 
prussienne profite des fossés, des haies et des moindres 
accidents du sol pour s'embusquer. Une fusillade con- 
tinuelle refoule peu à peu tous les chocs de ces beaux 
régiments qui se sacrifient héroïquement à l'armée et 
laissent sur le terrain plus de la moitié de leur monde. 
L'infanterie prussienne s'avance en poussant ses hourrahs. 
La division Liébert reculait pas à pas. Des bandes de che- 
vaux qui galopent sans cavaliers désorganisent ses 
rangs. Les vainqueurs lui arrachent les hauteurs de 
Floing et le hameau de Gazai, menacent de lui couper 
toute retraite, et déjà touchent au nord de Sedan. Après 
avoir vainement cherché quelques positions où puisse se 
prolonger la résistance, Douay ramène la division 
Liébert en assez bon ordre sur le glacis de la place. 

Durant les charges de GallifFet, Ducrot essayait d'en- 
traîner la brigade Gandil. Par trois fois il tente un 
retour offensif, et Tépée au poing, se met avec les 
officiers de son état-major, à la tète des bataillons ou 
fractions de bataillons qui restent autour de lui. Quelques 
hommes le suivent; les autres démoralisés s'enfuient 
vers Sedan. 

C'en était fait. Entre trois et cinq heures, par le nord. 



432 LA GUERRE (1870-I87i). 

parTouest, par Test, les Allemands, garde prussienne» 
Saxons, XI* corps, abordent le bois de la Garenne. On 
tiraille et se bat à la lisière, dans les massifs et sur une 
grande clairière près de la ferme de Quérimont. A cinq 
heures, tous les défenseurs du bois ont posé les armes 
ou gagné Sedan, Sedan dont les faibles remparts sem- 
blent offrir un sûr refuge au soldat, Sedan qui depuis 
le premier coup de canon exerce, de même qu'un aimant, 
une irrésistible attraction sur des troupes lasses et décou- 
ragées, Sedan où les fuyards, loin d'être à l'abri du, feu, 
reçoivent comme s'ils étaient sur le champ de bataille 
des obus de tous les points de l'horizon I 

Au milieu de ce désarroi Wimpffen ne désespérait pas, 
ettandisque Douay et Ducrot luttaient infructueusement 
sur les plateaux d'IUy et de Floing, il avait pris une 
résolution suprême. Plutôt que de capituler dans Sedan, 
ne valait-il pas mieux se frayer une issue vers Garignan 
etMontmédy? A une heure, il envoyait ses instructions ; 
Lebrun se porterait derechef sur Bazeilles; Ducrot 
appuierait le mouvement de Lebrun et dirigerait ses 
efforts sur la Moncelle ; Douay ferait Tarrière-garde ; 
l'empereur accompagnerait l'armée. Après avoir erré 
tristement dans la matinée sur les hauteurs de la Mon- 
celle, parmi les projectiles, sans trouver la mort qui eût 
expié ses fautes et ennobli son désastre, Napoléon avait 
regagné l'hôtel de la sous-préfecture. Wimpffen le pria 
de venir : « Que Votre Majesté vienaese mettre au milieu 
de ses troupes qui tiendront à honneur de lui ouvrir un pas- 
sage. » Maisl'ordrequeWimpffendonnaitàses généraux, 
pouvait-il être exécuté ? Douay qui le reçut à deux heures 
objecta qu'il n'avait plus que trois brigades dépourvues 



SEDAN. 133 



d'artillerie et de munitions. Ducrot qui le requt h trois 
heures, lorsqu'il descendait k Sedan, déclara que tout 
était perdu. Quant à l'empereur, il répondit que Wimpfien, 
au lieu de sacrifier plusieurs milliers d'hommes sans 
aucune chance de succès, devait entrer en pourparlers 
avec Tennemi. Il comprenait mieux que personne que 
Tarmée ne saurait prolonger le combat. A deux heures et 
demie, après avoir consulté son entourage, il fit hisser le 
drapeau blanc sur le donjon. Mais ce drapeau n'arrête 
pas les hostilités. Ducrot arrive. Napoléon lui déclare 
qu'il veut éviter désormais toute effusion de sang et lui 
dicte l'ordre de cesser le feu sur la ligne entière ; 
Ducrot refuse de signçr l'ordre en alléguant qu'il ne 
commande que le !•' corps. Le chef de l'état-major 
général, Paure, se récuse également. Lebrun se présente: 
« Selon les lois de la guerre, dit-il, il faut, pour de- 
mander un armistice, non pas arborer un drapeau 
blanc, mais envoyer une lettre signée par le général en 
chef. » Il écrit la lettre et se charge de la porter à 
Wimpffen. 

Pendant ce temps Wimpffen, après avoir inutilement 
attendu la réponse de ses lieutenants et de son souverain, 
essayait de faire sa trouée. Il échoua. A deux heures, la 
division Goze, la division Grandchamp, la division 
Vassoigne, la brigade Âbbatucci, des bataillons de 
zouaves, le 47* de ligne abordaient les hauteurs qui 
dominent Haybes, Daigny, la Moncelle, Balan, et 
avançaient à travers les bois et les jardins. Mais le feu 
des pièces allemandes réunies en 21 batteries labourait 
le terrain en tous sens et conlre-battait l'artillerie fran- 
çaise qui tirait en avant du camp retranché par-dessus 



134 LA GUERRE (1870-1871). 

son infanterie. Écrasées par les projectiles qui les pre- 
naient de front, d*écbarpe et de revers, menacées d'être 
tournées sur leur gauche, paralysées par la retraite du 
!•' et du 7* corps qui se précipitaient comme une ava- 
lanche du bois de la Garenne, arrêtées d'ailleurs à 
chaque instant par les clôtures et les parcs, les troupes 
se rejetèrent, les unes dans le fond de Givonne, les 
autres autour de Balan. 

A quatre heures, près de la porte de Balan, Wimpffen 
reçoit la lettre de Napoléon qui l*invite à négocier. 
« Répondez à l'empereur, dit-il avec indignation, que je 
refuse.de parlementer et que je continue à combattre. » 
11 tient le même langage à Lebrun. Ce général est suivi 
d'un sous-officier qui porte, en guise de drapeau blanc, 
une serviette au bout d'une lance. «Pas de capitulation, 
s'écrie Wimpffen, qu'on fasse disparaître ce drapeau! », 
et aux applaudissements des soldats, son aide-de-camp 
arrache le fanion. Lebrun explique qu'il s'agit d'armis- 
tice, et non de capitulation. Mais Wimpffen ne veut 
ni signer ni même lire la lettre que Lebrun lui remet au 
nom de l'empereur ; il n'a plus d'autre désir, d'autre 
pensée que de percer sur Carignan. « Eh bien, dit 
Lebrun, nous sacrifierons deux ou trois mille hommes 
sans résultat; mais, puisque vous le voulez, marchons!» 

Wimpffen entre à Sedan et l'épée à la main, pousse 
jusqu'à la place Turenne, appelle à lui les troupes qui 
s'entassent dans la ville, les anime, les ébranle : « En 
avant, mes amis, en avant, à la baïonnette 1 » Son aide 
de camp d'Ollone crie que Bazaine arrive. Le général 
Faure fait abattre le drapeau blanc. Les clairons donnent 
le signal d'un mouvement offensif. 2000 soldats de tous 



SEDAN. 135 



corps et de toutes armes, quelques gardes mobiles, de 
courageux Sedanais accompagnent Wîmpffen. On sort de 
Sedan, on pénètre dans Balan, on s'empare du yillage, on 
refoule les Bavarois sur Bazeilles Quatre généraux, 
Wimpffen, Lebrun, Gresley, Abbatucci entraînent Thé- 
roïque colonne. Wimpffen, hors de lui, ne cesse de 
répéter « en avant 1 » Mais bientôt, sous le feu de 78 pièces 
établies sur les hauteurs au nord-ouest de Bazeilles, 
cette poignée de combattants recule et se disperse. A 
l'extrémité de Balan, Wimpffen jette un regard en arrière ; 
personne ne le suit; il se résigne à rebrousser chemin. 
A cinq heures et demie Wimpffen rentrait à Sedan où 
se pressaient, s'accumulaient les fuyards, criant qu'ils 
étaient trahis, se bousculant et s'injuriant, piétinant sur 
les morts et les blessés- Fantassins, cavaliers, voitures, 
caissons, canons, encombraient la ville et rendaient la 
circulation impossible. Pour aller d'une rue dans une 
autre, le payeur de l'armée dut se mettre à quatre pattes 
et passer sous le ventre des chevaux. De toutes parts 
retentissait la sonnerie de cessez le feu. Le drapeau blanc 
Qottait de nouveau sur la citadelle. Du rempart, des: 
soldats agitaient leur mouchoir. Les braves qui venaientde 
brûler leur dernière cartoucheaux abords delaplace dans 
les bouquets de bois et à, l'abri des enclos, regagnaient 
Sedan et occupaient les chemins couverts. Devant les 
palissades, Prussiens, Bavarois, Saxons, sans distinction 
de rang et de grade, se serraient les mains avec émotion 
et chantaient le lied « Chère patrie, tu peux être tran- 
quille. » Un parlementaire, le colonel Bronsart de Schel- 
lendorf, sommait l'armée française de capituler, et 
repartait accompagné du général Reille qui portait au 



136 LA GUERRE (l870-i87i). 



roi Guillaume la lettre célèbre de Napoléon : « N'ayanl 
pas pu mourir au milieu de mes troupes, il ne me reste 
qu'à rendre monépée entre les mains de Votre Majesté. » 
Le roi répondait qu'il acceptait Tépée de Napoléon et 
demandait qu'un officier général muni de pleins pouvoirs 
vînt traiter avec Moltke. 

Wimpffen avait donné sa démission. MaisDucrot,Douay, 
Lebrun déclarèrent qu'il exercerait jusqu'au bout le com- 
mandement qu'il avait revendiqué le matin, et l'empereur 
le pria de faire son devoir. Ulcéré, sentant, comme il di- 
sait, qu'il allait pour toujours briser son épée, Wimpffen 
se rendit à, la sous-préfecture. Une scène violente eut 
lieu devant Napoléon et les chefs de corps. Wimpffen, 
outré de colère, assura que les généraux avaient refusé 
de lui obéir. Ducrot, furieux, accusa Wimpffen d'avoir 
causé la catastrophe par une folle présomption. 

A dix heures du soir, dans une maison de Donchery, 
Wimpffen conférait avec Moltke. En paroles brèves, pré- 
cises, cassantes, le chef de l'état-major prussien exigea 
que l'armée française fût prisonnière de guerre. L'infor- 
tuné Wimpffen, arrivé de l'avant-veille et forcé presque 
aussitôt d'apposer son nom au bas d'une capitulation 
dont il n'était pas responsable, se récria contre de pa- 
reilles conditions. « Vous n'avez plus de munitions et 
de vivres, lui répliqua Moltke, et je puis brûler Sedan en 
quelques heures. » Six cent quatre-vingt-dix canons en- 
touraient la ville ! 

Le lendemain, après une délibération du conseil de 
guerre qui reconnut la lutte impossible, Wimpffen signait 
la capitulation. Les Allemands n'avaient que 6000 hommes 
hors de combat. Les Français livraient, avec Sedan, 



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SEDAN. 437 

quatre cent dix-neuf pièces de campagne et cent trente- 
neuf pièces de rempart; 3000 d'entre eux étaient tués et 
14000 blessés; 3000 franchirent la frontière belge, 
83000 restèrent parqués durant dix jours au milieu des 
plus grandes souffrances physiques et morales dans la 
presqu'île d'Iges et ne quittèrent ce « camp de la misère » 
que pour être menés en captivité. Napoléon avait de- 
mandé vainement que Tarmée f&t autorisée à passer sur 
territoire neutre. Il n'était plus qu'un prisonnier de 
guerre; il rendait, non Fépée de la France, mais sa 
propre épée, et Lorsque Bismarck lui proposait de négo- 
cier, il répondait que le gouvernement de l'impératrice 
régente pouvait seul faire la paix. 



CHAPITRE V 



Mets et Strasbourg. 



Bazaine. — Son caractère et ses plans. — Sortie du 26 août. — 
Conférence de Grimont. — Résolution de rester provisoirement 
sous Metz. — Sortie du 31 août. — Combat de Noisseville et de 
Seryjgny. — Manque de subsistances. — Événements du dehors. 
Bazains fidèle à l'Empire. — Ses rapports avec Frédéric-Charles. 

— Le communiqué de VIndépendant rémois, — Régnier. — 
Mission de Bourbaki, — Impatience de Metz et de l'armée. — 
Combat de Ladonchamp ou de Bellevue (7 octobre). — Les 
lieutenants de Bazaine donnent leur opinion par écrit. — Con- 
seil de guerre du 10 octobre. — Départ de Boyer pour Versailles 
(12 octobre). — Retour de Boyer et nouvelles qu'il apporte. — 
Conseil de guerre du 19 octobre et mission de Boyer auprès 
de l'impératrice. — Échec de cette suprême négociation. — 
Indignation croissante des Messins. — Fermentation dans 
Tarmée. — La famine. — Conseil de guerre du 24 octobre. — 
Changarnier à Corny et Cissey à Frescaty (25 octobre). — Conseil, 
de guerre du 26 octobre. -— Jarras et Stiehle. — Les drapeaux. 

— Capitulation de Metz (27 octobre). — Douleur des habitants 
et des troupes. — Bombardement de Strasbourg. — La mission 
suisse. — Héroïsme de Valentin. — Reddition du 28 septembre. 

— Sièges et capitulations. — Schlestadt et Neuf-Brisach. — Toul. 

— Laon et Soissons. — Yerduo. — Administration des pays 
conquis. —Impitoyables représailles. — Événements maritimes. 

Bazaine avait la bravoure, le sang-froid, l'indifférence 
au péril; mais il n'avait ni l'activité, ni l'énergie, ûi 
aucune des qualités du général en chef, et dans le secret 



METZ ET STRASBOURG. 139 

de son cœur il comprenait que le fardeau dépassait ses 
forces. Il fallait à la tête de Tarmée de Metz un homme 
déterminé, vigoureux, résolu à battre Tennemi coûte que 
coûte, persistant dans cette simple et virile pensée, ne 
disant aux soldats qu*un seul mot : « En avant. » Mais 
les gens de cette trempe n'abondent pas, et la volonté, 
la volonté inflexible, comparable au fer et qui finit par 
tout briser, est plus rare encore que le talent. Profondé- 
ment égoïste et songeant à lui-même plus qu'à la patrie, 
cauteleux, ne faisant que de petits calculs et n'employant 
que de petits moyens, n'allant jamais droit au but et ne 
se fixant jamais un but précis, dictant à dessein des 
instructions qui manquaient de netteté, ne s'exprimant 
que d'une façon ambiguë, avec réticences et restrictions, 
prodiguant les si et les mais^ jaloux du commandement 
et dépourvu d'autorité, incapable de parler ferme et 
d'imposer l'obéissance, invitant au lieu d'ordonner, se 
plaignant de ses généraux en leur absence, n'osant les 
réprimander ou les punir, cherchant néanmoins à reje- 
ter sur eux une part de la responsabilité qui l'écrasait, 
et les associant avec adresse à ses actes, tâtonnant tou- 
jours, attendant les événements, comptant sur le hasard 
s'abandouHant à la fortune qui l'avait jusqu'alors favorisé, 
tel était Bazaine. 

11 croyait commander une armée lorsqu'éclata la 
guerre. Simple chef de corps, il fut mécontent et montra 
son humeur. Dès la première conférence avec Napoléon, 
il se tint sur la réserve et répondit froidement sans rien 
proposer. A Sarrebrûck, il ne prit même pas la direction 
de l'affaire. A Forbach, il ne vint pas au secours de 
Frossard. Il reçut le commandement qu'il souhaitait. 



140 LA GUBRRB (i870-487i). 

mais l'empereur le gênait. S'il accepta Jarras que Napo- 
léon lui donnait comme chef d'état-major général, il le 
réduisit au rôle passif d'un secrétaire. L'empereur 
s'éloigne ; Bazaine ne le rejoint pas, et, maître de l'armée, 
la considère dorénavant comme la sienne propre. G*est 
pourquoi il se laisse fermer la route deVerdun; pourquoi, 
à Rezonville, il craint tellement que les ennemis ne le 
coupent de Metz ; pourquoi, à Saint-Privat, il n'appuie 
pas son aile droite ; pourquoi, au 48 août, il installe 
derrière son aile gauche déjà protégée par les forts de 
Plappeville et de Queuleu, la garde impériale, la garde 
qu'il désire conserver intacte, la garde, masse imposante 
|ui sera toujours à sa dévotion et entraînera le reste 
de l'armée où il voudra la conduire. Dès le 20 août, il 
imprime dans un journal de Metz qu'il tient autour de 
la ville afin de faire face à des nécessités autant poli- 
tiques que stratégiques. Il ne bouge plus ; il ne tente pas 
sérieusement de rompre les lignes qui l'investissent ; il 
n'opère que des simulacres desortie, pour sauver les appa- 
rences et sans l'intention de réussir. Il ne se soucie pas 
du danger de Mac-Mahon qui se débat sur la Meuse en 
venante son aide; il assiste paisiblement, commodément 
sous les murs de Metz au cours de la guerre et n'engage 
ni ne compromet son armée. Que Mac-Mahon soit vain- 
queur : Bazaine triomphe des Allemands qu'il attaque 
sur leurs derrières, et il passe aisément pour un héros. 
Que Mac-Mahon — chose bien plus probable — soit 
vaincu et que par suite Paris capitule; Bazaine, couvert 
de gloire, chef suprême de la seule force régulière qui 
reste encore debout, n'a-t-il pas qualité pour négocier 
la paix? N'est-il pas le seul capable de rétablir l'ordre 



lilETZ ET STRASBOURG. 141 

et de garantir Texécution du traité ? Quoi qu'il advienne, 
il est l'arbitre de la situation, il joue le premier rôle, il • 
est dictateur, protecteur, régent. N'avait-il pas rêvé la 
couronne du Mexique ? Il ne prévoit pas la résistance de 
Paris et de la France. Aveuglé par l'intérêt personnel, 
il ne se doute pas qu'avant que Paris. ouvre ses portes et 
que la France pose les armes, il aura succombé lui- 
même avec Metz et avec ces belles et admirables troupes 
qui n'auront été que l'instrument de ses ambitieux 
calculs. 

9 

Lelendemain de Saint-Privat, l'armée française, repliée 
sur Metz, s'établissait au pied du Saint-Quentin, Frossard 
à Longeville, Le Bœuf à Lessy, Ladmirault à Lorry, Gan- 
robertau Sansonnet, Bourbaki au Ban-Saint-Martin. Mais 
le souvenir de la bataille du 18 août où la droite seule 
avait dû reculer, ne lui inspirait ni découragement ni 
méfiance, et au bout de trois ou quatre jours, elle 
était raffermie, retrempée, pleine d'ardeur, et avait cons- 
cience de sa force. 11 fallait céder à son impatience et la 
conduire de nouveau à l'ennemi. 

Le 23 août, une dépêche de Mac-Mahon, roulée en 
forme de cigarette, apprenait à Bazaine que l'armée de 
Châlons se dirigeait sur Montmédy. Le maréchal rétablit 
les ponts de la Moselle et ordonna que les troupes, pour- 
vues de vivres et de munitions, passeraient dans la mati- 
née du 26 sur la rive droite pour marcher vers Sainte- 
Barbe et Thionville. Mais, tout en écrivant h Mac-Mahon 
qu'il percerait, quand il voudrait, il mandait au ministre 
qu'il ne pouvait forcer les lignes ennemies. La sortie ne 
fut donc qu'un leurre. Bazaine partait sans laisser d'ins- 



142 LA GUERRE (1870-1871). 

tructions à Coffinières, gouverneur de Metz, et sans em- 
mener ni l'équipage de ponts ni ses propres bagages. 
Les officiers de son état-major, certains de rentrer au 
quartier-général, ne cachaient pas leur chagrin. « Re- 
marquez-vous, disait Bourbaki, comme tout le monde 
parait triste? » 

Le 26, l'armée traversait la Moselle non sans retards 
et encombrements : tous les corps. ne furent en position 
qu'à midi, la garde n'arriva qu'à deux heures, et les 
carabiniers, debout avant l'aube, n'avaient pas encore 
franchi la rivière à six heures du soir. Bazaine se rendit 
au château de Grimont où il avait convoqué ses lieute- 
nants, à l'exception de Bourbaki. Là, tandis que tombait 
une averse torrentielle accompagnée de rafales et 
d'éclairs, tandis que les soldats attendaient l'arme au 
pied le bon vouloir du généralissime, eut lieu un Conseil 
de guerre qui fut décisif. Bazaine annonça son intention 
de gagner Thionville et Montmédy; mais il ajouta que le 
temps était affreux et qu'il fallait s'arrêter. Son opinion 
fut partagée par Soleille et Çoffînières qui comman- 
daient, l'un, l'artillerie et l'autre, le génie. Soleille dé- 
clara que l'armée de Metz était l'unique ressource de la 
France, qu'en sortant de la place elle s'exposait à plu- 
sieurs combats et finirait par manquer de munitions, 
qu'elle ferait mieux de retenir Frédéric-Charles devant el le 
jusqu'au jour prochain où le prince royal de Prusse, acca- 
blé par des forces supérieures, battrait en retraite, qu'elle 
se jetterait alors sur des troupes démoralisées et les dis- 
perserait facilement avec l'aide des populations, qu'elle 
exécuterait ainsi le plan de Napoléon I" en 1814. Cof- 
finières fut d'avis que l'armée devait rester sous les murs 



METZ ET STRASBOURG. 143 

de Metz : suivant lui, les forts ne pourraient résister 
plus de quinze jours à une attaque régulière ; le fort de 
Queuleu, encore ouvert à la gorge, serait aisément pris 
par un assaillant qui viendrait de Montigny ou des Sa- 
blons; les forts enlevés, la ville se verrait bombardée et 
obligée de capituler. Ganrobert, Le Bœuf, LadmirauU, 
Pressard approuvèrent Soleille et Coffinières. La séance 
allait finir lorsqu'entra Bourbaki. Il s'écria d'abord qu'il 
voulait faire un trou, se donner de Tair, puis se joignit 
à ses collègues. 

Les objections de Soleille et de Coffinières avaient- 
elles quelque fondement? Était-il vrai qu'on n'avait de 
munitions que pour plusieurs combats? Non, puisqu'on 
avait trouvé le 24 août dans la gare de Metz quatre mil- 
lions de cartouches, puisque Soleille affirmait quatre 
jours auparavant que l'armée était complètement réap- 
provisionnée et prête à marcher, puisqu'on reconnut de- 
puis qu'il y avait assez de munitions pour trois ou quatre 
batailles. Était-il vrai qu'après le départ des troupes, la 
place ne pouvait tenir plus de quinze jours? Non, puisque 
Coffinières a, plus tard, rétracté son dire et avoué que 
les forts étaient parfaitement défendables, puisque les 
commandants des forts ont unanimement assuré que 
Saint-Quentin, Plappe ville. Saint- Julien, Queuleu, au- 
raient sans peine repoussé l'assaut et résisté longtemps 
à toute attaque régulière. 

Mais les chefs de corps crurent Bazaine et ses deux 
adhérents Soleille et Coffinières. Le maréchal ne leur 
souffla mot de la dépèche qu'il avait reçue le 23 août. 
Ils ignorèrent que Mac-Mahon marchait à leur secours, 
et s'ils avaient su que l'armée de Châlons venait leur 



I 



144 LA GUERRE (1870-1871). 

tendre la main, ils auraient évidemment quitté Metz sans 
hésiter un instant, sans calculer le chiffre des cartouches 
et des gargousses. Enfin, une idée hantait leur esprit : 
elle ne fut pas exprimée dans la conférence de Grimont, 
mais elle était agitée dans les conversations particu- 
lières, et elle inQua puissamment sur ce Conseil de guerre 
du 26 août. De même que Bazaine, les généraux ne 
croyaient pas que l'opération projetée eût des chances 
de réussite. Quand l'armée aiirall pu gagner Thionville, 
ne devait-elle pas repasser sur Ja rive gauche de la Mo- 
selle? Frédéric-Charles n'aurait-il pas le temps d'aller 
& sa rencontre par une marche parallèle et de l'altFendre 
au débouché de Thionville? Et si le prince rouge était 
battu, le prince royal de Prusse ne pouvait-il se porter 
rapidement sur la Meuse? Il est vrai que l'armée de 
Mac-Mahon le tenait en échec. Mais ne savait- on pas 
qu'elle était encore dans une situation déplorable? L'ar- 
'mée de Metz, se dirigeant sur Thionville et de là sur 
Montmédy, ne serait-elle pas conséquemment engagée 
dans des luttes incessantes et vaincue par le nombre, ou 
refoulée en territoire neutre? 

Quoi qu'il en soit^ le désir du maréchal était exaucé. 
« Que vont-ils me dire? » murmurait-il en se rendant à 
Grimont. Les généraux lui avaient dit de rester provi- 
soirement sous Metz — à condition, ajoutait Bourbaki, 
que l'armée ne fût pas « coUée » à la place, et Ganrobert 
proposait de donner partout et continuellement des 
« coups de griffe ». Bazaine promit d'opérer de fréquen- 
tes sorties et autorisa ses lieutenants à faire avec 
leurs propres forces les entreprises qu'ils jugeraient 
utiles. Mais il demeurait sous Metz, et les chefs de 



METZ ET STRASBOURG. 145 


corps assumaient la responsabilité de cette décision. 

La trouée du 26 août n'eut donc pas lieu. Les troupes, 
harassées et transpercées par la pluie, étonnées et affli- 
gées, revinrent en arrière. De nouvelles positions leur 
furent assignées. La garde était au Ban-Saint-Martin et 
la réserve d'artillerie h Chambîère ; Frossard et le Bœuf 
s'établirent sur la rive droite, le premier derrière la 
levée du chemin de fer entre la Moselle et les Sablons, 
le second, de la Seille à Saint- Julien. Canrobert et Lad- 
mirault s'installèrent sur la rive gauche en se liant à 
Lorry. 

Mais le 30 août un agent du dehors annonçait que 
l'armée de Mac-Mahon remontait vers Stenay, et Bazaine 
recevait une dépêche de son collègue, datée du 22 : le 
duc de Magenta était à Reims, il se portait sur Mont- 
médy et serait le 24 sur l'Aisne pour lui venir en aide. 
Il fallait faire quelque chose. Bazaine ordonna de gagner 
Thionville par Sainte-Barbe et d'exécuter le 31 août le 
mouvement qu'il avait prescrit cinq jours auparavant. 
Bourbaki, Le Bœuf, Jarras conseillaient — et ce fut 
jusqu'au dernier jour Tavis des plus sages — de prendre 
au sud de Metz la route de Château-Salins, de Luné ville, 
d'Épinal et de se jeter dans les Vosges : la marche, di- 
saient-ils, ne serait pas interrompue; on ne traverserait 
pas de rivière ; on ne rencontrerait que des détachements ; 
on n'aurait à craindre qu'une poursuite dirigée sur les 
flancs et les derrières par Frédéric-Charles, et à force 
de vitesse, en supprimant convois et bagages, on pou- 
vait échapper. Mais Bazaine, lié par ses dépèches à Mac- 
Mahon, devait aller vers Thionville et Montmédy. Il ne 

voulait d'ailleurs que contenter l'opinion par un déploie- 

40 






i46 LA GUERRE {i870-187l). 

ment de troupes. Le 31, comme le 26, il n'emmena pas 
l'équipage de ponts. Le 31, comme le 26, il perdit à 
plaisir un temps précieux. Frossard et Le Bœuf, déjà 
postés sur la rive droite, auraient dés le matin surpris 
l'adversaire et enlevé sans obstacle les premiers villages 
qui n'étaient que faiblement garnis. Même à dix heures 
du matin, môme à midi, si Tattaque eût été franche et ré- 
solue, les Allemands éparpillés auraient été prompte- 
ment culbutés. Mais Bazaine ne partait du Ban-Sainl- 
Martin quà onze heures et demie. Il convoquait à 
deux heures les chefs de corps pour s'entretenir inutile- 
ment avec eux. Il attendait que le reste de Tarmée eût 
passé la Moselle et ne donnait le signal du combat qu-à 
quatre heures du soirl Manteuffel qui commandait sur 
la rive droite, put donc se renforcer et préparer sa dé- 
fense; encore n'avait-il le 1" septembre à la fin de l'ac- 
tion que 73 000 hommes contre 120000. 

Bazaine ne se bornait pas à gaspiller les heures. Au 
lieu de tourner la position de Sainte-Barbe par la route 
de Sarrelouis, il la faisait attaquer de front et sur les 
flancs. Au lieu de donner immédiatement l'assaut, il 
entamait une longue canonnade dont l'échec était sûr. Il 
n'envoyait sur le champ de bataille ni la réserve d'artil- 
lerie qui eût écrasé Sainte-Barbe, ni la garde. Il entassait 
la cavalerie, oisive et impuissante, sur le plateau de 
Saint-Julien. 

Et cependant il obtint d'abord l'avantage. Les Alle- 
mands avaient eu le loisir de pointer leurs pièces, et en 
quelques moments l'artillerie qui leur était opposée, fut 
rlémoutée ou réduite à se Uire. Mais l'infanterie de Le 
Bœuf, ardente et comme désireuse de regagner tant de 



METZ ET STRASBOURG. 147 

minutes perdues, s'élance en avant; elle fait reculer 
les batteries allemandes sous le feu de ses chassepots, 
et, tandis qu*à sa droite Lapasset s^empare du château 
d'Aubigny et du village de Goincy, elle emporte Montoy, 
Nouilly, Noisseville, Flanville. Le vieux Changarnier qui 
la suit en volontaire, ordonne de battre la charge; 
a montrons, dit-il, que nous avons du nerf », et les 
troupes, enQammées par Tespoir du succès et plus ani- 
mées, plus vigoureuses, plus pleines de ressort que ja- 
mais, se précipitent sur Servigny au son des tambours 
et des clairons. Mais les ennemis ont barricadé les rues 
et crénelé les maisons ; une lutte opiniâtre s'engage, et 
la nuit tombe. Lé 3* corps n*est pas soutenu. Après 
avoir pris GhieuUes et Vany, Canrobert s'arrête devant 
Failly oh les débris de trois compagnies prussiennes 
bravent durant une demi-heure toute la division Tixier. 
Bazaine rentre â neuf heures souper et coucher dans 
une villa de Saint-Julien et prescrit verbalement, non de 
passer outre, non de forcer le passage à la faveur des 
ténèbres, mais de garderies positions. Pourtant, vers dix 
heures, en pleine obscurité, sans tirer un coup de fusil, 
îa division Aymard enlève Servigny à la baïonnette. Deux 
heures plus tard, elle est à son tour inopinément assail- 
lie et recule au delà du cimetière. 

Le lendemain matin, i^' septembre, Bazaine enjoint à 
ses lieutenants de continuer l'opération de la veille, se- 
lon les dipositions qu'aura faites l'adversaire, sinon de 
fortifier les endroits occupés et de revenir le soir sous 
Saint-Julien et Queuleu. C'était, sous sa forme équivoque 
et décourageante, un ordre de retraite. Les chefs de 
corps comprennent qu'ils n'iront pas loin, et chacun 



148 LA GUERRE (1870-1871). 

lutte pour son compte, sans appuyer le yoisin. L'enthou- 
siasme a disparu. La ligne de bataille vacille incertaine. 
Les Prussiens ont le dessus. Ils sont maîtres de Flan- 
ville à neuf heures et de Coincy à dix heures. Noisseville 
leur coûte de sanglants efforts; mais le village, pris 
d'abord après un combat où chaque maison subit un 
assaut; puis repris par une brusque attaque de Clinchant, 
est définitivement conquis à onze heures. 

Les Allemands avaient su mêler les retours offensifs à 
la défensive, et leur V corps, formé des contingents de 
la Prusse orientale, avait fait une très habile et vaillante 
résistance. Mais Tarmée française ne cachait pas sa mau- 
vaise humeur. Les généraux disaient que cette retraite 
n avait pas le sens commun. Les officiers étaient rentrés 
au bivouac, désespérés, s*étonnant de ne pas suivre leur 
pointe, se répétant que la fatalité pesait sur leurs actions. 
« Eh bien, s*écria Bazaine, nous nous battrons tous les 
jours I » Il garda néanmoins son attitude eipectante, et 
loin de sortir et de harceler l'adversaire sans relâche, 
il éleva des ouvrages, dressa des batteries, creusa des 
tranchées-abris, termina Tarmement des forts exté- 
rieurs, consolida son camp que Tennemi n'avait pas l'idée 
d'attaquer. Il eût mieux fait de pousser ses troupes plus 
avant, à quelque distance des forts dont la protection 
leur était inutile et d'augmenter ^es ressources en occu- 
pant une plus grande étendue de terrain. Il eût mieux 
fait de vider les fermes et les villages d'alentour qui 
regorgeaient de denrées de toute espèce, de saisir les 
provisions de la ville et des environs, pour les verser 
dans les magasins, de rationner aussitôt le soldat .et 
l'habitant. Dès les premiers jours de septembre, les subsi- 



•*. . '-"S 



METZ ET STRASBOURG. 149 



ptances commencèrent à manquer. Le sel devenait rare. 
Chaque régiment abattait quotidiennement 40 chevaux 
et donnait à' ceux qui restaient des tourteaux de colza 
au lieu de grain. Des officiers prévoyaient déjà la mort 
de la cavalerie et de l'artillerie. On fit de petits coups 
de main, le 22 septembre sur Lauvallier, la Grange-aux- 
Bois et Nouilly ; le 23, sur Chieulles et Vany ; le 27, sur 
Peltre et Mercy-le-Haut,.' sur les Maxes etBellevue; on 
ne ramassa que très peu de vivres et de fourrages. « Il 
faudra bientôt, disait Bourbaki, percer les lignes prus- 
siennes, nous ouvrir un passage et au besoin nous 
réfugier en Belgique. » 

Les événements politiques du dehors absorbaient 
Tattenlion de Bazaine. Il savait la capitulation de Sedan, 
la chute de l'Empire, la fuite delà régente en Angleterre, 
la formation d'un gouvernement dit de la Défense na- 
tionale, proclamé le 4 septembre, présidé par le général 
Trochu et composé des députés de Paris, Jules Favre, 
Gambetta, Simon, Picard, Rochefort. Tout d'abord, 
il louvoya. Les soldats ne pensaient qu'à, combattre 
les ennemis et à venger Sedan. Bazaine déclara qu'il 
attendait les oMres du gouvernement, que les obli- 
gations de l'armée envers la patrie étaient les mêmes, 
qu'elle devait multiplier les actions partielles et con- 
traindre les Allemands à maintenir devant Metz des forces 
considérables pour donner le temps aux armées de l'in- 
térieur de s'organiser et de se porter en avant. Il 
demanda des instructions au ministre de la guerre, le 
général Le Plô, -^ et c'est ainsi que Mac-Mahon écrivait 
presque au même instant à Le Flô qu'il se mettait à sa 
disposition s'il n'était pas prisonnier. Bazaine laissa même 



i50 LA GUERRE (1870-1871). 

supprimer sur les lettres de nomination les fleurons des 
armes impériales et les mots qui rappelaient TEmpire. 
Mais bientôt il rétablit les formules, et fit reconnaître 
au nom de Tempereur les officiers récemment promus. 
Au fond, il refusait de s'associer à la résistance com- 
mune. Dans les conversations privées, il se prononçait 
contre le gouvernement nouveau qu'il qualifiait de révo- 
lutionnaire et d'insurrectionnel, et il assurait que la pro- 
vince n'obéissait qu'avec répugnance aux hommes du 
4 septembre. N'avait-il pas écrit dans saproclamation aux 
troupes qu'il continuerait à défendre l'ordre social contre 
les mauvaises passions? On l'entendait dire que l'em- 
pereur étant prisonnier et l'impératrice-régenle fugitive, 
le Conseil de régence devait administrer la France et 
s'appuyer sur le Sénat, le Corps législatif et le Conseil 
d'État; lui, Bazaine, ne reconnaissait que le régime ap- 
prouvé par le plébiscite du mois de mai 1870, et il n'en 
reconnaîtrait pas d'autre tant que l'armée ne serait pas 
déliée de son serment. Les chefs de corps partageaient son 
opinion. Tous restaient fidèles à l'Empire. Canrobert 
disait à ses officiers que l'armée dirigée par Bazaine 
rendrait à la France de grands services, rétablira,it le 
gouvernement de la régence, réprimerait les passions 
subversives. La plupart des généraux espéraient une 
restauration impériale et pensaient moins à l'invasion 
de la patrie qu'aux honneurs et aux appointements 
qu'ils désiraient garder. L'entourage de Bazaine se mo- 
quait de « maître Trochu » ou du « petit mosieu Trochu ». 
Son premier aide de camp, Boyer, ne parlait qu'avec 
mépris de « l'armée des exaltés » et nommait Trochu« 
Favre et Gambetta « ces gens-là». 



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^ 



METZ ET STRASBOURG. 153 

Déjà Bazaine cherchait à s'entendre avec Bismarck. 
Fort de son armée h la fois intacte et glorieuse, croyant 
en disposer à son gré, persuadé que Trochu capitulerait 
dans Paris avant que les vivres de Metz fussent con- 
sommés, il comptait prochainement signer la paix inévi- 
table. Le 16 septembre il demandait à Frédéric-Charles 
des renseignements sur la situation. Le prince lui répondit 
aussitôt que la République proclamée à Thôtel de ville, 
et non au Corps législatif, n'était reconnue ni par la 
France entière ni par les monarchies de TEurope. 
« Voire Excellence, ajoutait Frédéric-Charles, me trou- 
vera prêt et autorisé à lui faire toutes les communications 
qu'elle désirera. » Et il envoyait au quartier-général de 
Metz un numéro de Y Indépendant rémois qui renfer- 
mait un « communiqué » de Bismarck. On lisait dans cet 
article que l'Allemagne pouvait traiter soit avec Napoléon, 
soit avec la régence, soit avec Bazaine qui tenait son 
commandement de l'empereur. 

Le maréchal attendait donc avec impatience des ouver- 
tures, et Bismarck était trop habilepour ne pas profiter de 
ses dispositions. Si Paris capitulait ou si le gouvernement 
de la Défense nationale était emporté par une émeute 
populaire, Bazaine seul pouvait traiter de la paix. Si 
Paris résistait, l'armée de Metz, endormie et paralysée 
par les négociations, se serait affaiblie et ruinée. 

A ce moment même, Bismarck saisissait adroitement 
un moyen singulier et imprévu de nouer avec Bazaine 
ces relations qui tourneraient, quoi qu'il advînt, à 
l'avantage des Allemands. Un Français, du nom de 
Régnier, s'offrait à, lui comme intermédiaire. Ce Régnier, 
alorsàgé de 48 ans. était un homme bizarre, excentrique, 



i54 LA GUERRE (f870-187i). 

• 

et malgré Fincohérence de ses discours et de son style, 
convaincu de ses talents, se jetant volontiers dans les 
aventures et passionnément désireux déjouer un rôle poli- 
tique. Après avoir fait d'incomplètes études de droit et 
de médecine, pratiqué le magnétisme, exercé les 
fonctions de chirurgien auxiliaire en Algérie, exploité 
une carrière de pavés, il s^était marié à une riche 
Anglaise. Déjà, en 1848, il se mêlait très étrangement et 
avec son aplomb ordinaire aux événements. Dans les 
premiers jours de septembre 1870, il entrait en rapports 
avec Bismarck et le comte de BernstorfT, ambassadeur 
h Londres : il espérait, assurait-il, négocier la paix entre 
l'Allemagne et le gouvernement impérial, le seul gouver- 
nement qui pût sauver la France. Bismarck se servit de 
cet intrigant pour entraîner Bazaine. Mais vainement 
Régnier écrivit plusieurs fois h Timpératrice qui résidait 
alors à Hastings. Elle refusa de le recevoir et lui fit dire 
qu'elle ne voulait rien entreprendre, que Imtérêt de la 
France primait l'intérêt de la dynastie. Régnier ne se 
rebuta pas; il obtint par Tentremise du précepteur Filon 
des photographies de Hastings revêtues de la signature du 
prince impérial. Le 18 septembre, muni d'un passeport 
de l'ambassade allemande, il quittait Londres. Deux 
jours plus lard il était à Ferrières et conférait avec 
Bismarck. Dans la soirée 'du 23 septembre il franchissait, 
à lasuite d'un parlementaire prussien, les lignes françaises 
et se présentait h Bazaine en 8*annonçant comme 
l'envoyé de Hastings. Il montra ses photographies et 
un laissez-passer de Bismarck ; il exposa son plan : 
puisque l'empereur était un simple prisonnier, l'impéra- 
trice-fégente, seule compétente pour traiter, devait 



METZ ET STRASBOURG. i55 



rentreren France et conclure la paix nécessaire; Bismarck 
lui ferait sûrement de meilleures conditions qu'au gouver- 
nement républicain ; dans ce cas, Tarmée de Metz, l'unique 
armée qui restait au pays, abandonnerait son camp retran- 
ché et s'établirait dans une ville ouverte où se réuniraient 
avec la régente, le Sénat et le Corps législatif. Bazaine 
accueillit ces propositions avec empressement. Il répondit 
h Régnier que chaque jour qui s'écoulait diminuait la 
force matérielle et morale de ses troupes, qu'il était donc 
dans une impasse et qu'il en sortirait de bon cœur, s'il 
avait les honneurs de la guerre ; il traiterait, non pour Metz 
qui ne serait pas compris dans la convention, mais pour son 
armée ; qu'elle partit entièrement constituée avec armes et 
bagages, qu'elle fût neutralisée, qu'elle n'eût jusqu'à 
la paix d'autre mission que de maintenir Tordre dans 
l'intérieur ; telles étaient les conditions dé Bazaine, les 
seules, disait-il, que l'honneur militaire lui permit d'ac- 
cepter. Régnier regagna le quartier-général de Frédéric- 
Charles après que le maréchal eut apposé sa signature à 
côté de celle du prince impérial sur la photographie 
deHastings. Maisil revint le lendemain. Il informa Bazaine 
que Bismarck et Frédéric-Charles autorisaient un général 
à quitter Metz avec les chirurgiens de l'Internationale 
luxembourgeoise et à se mettre aux ordres de l'impéra- 
trice. Bazaine désigna Canrôbert ou Bourbaki. Mais 
Canrobert était malade. Sur le désii* de Bazaine, Bour- 
baki partit, vêtu des habits civils du maréchal, coiffé 
d'une casquette et portant un brassard. Il croyait àt 
Régnier, s'imaginait que l'intervention de l'impératrice 
amènerait la paix, et pensait sincèrement qu^il fallait 
traiter sur-le-champ pendant que Tarmée de Metz était 



4S6 LA GUERRE (l870-i87i). 

encore respectable et respectée. Dès ses premiers pas, il 
pressentit qu'on l'avait dupé: Régnier lui proposait de 
faire visite à Frédéric-Charles et de serrer la main à un 
camarade, au chef de Tétat-majorStiehlel Le général se 
rendit et Chislehurst où l'impératrice avait fixé sa de- 
meure. A peine arrivait-il qu'un officier se précipitait 
vers lui en donnant les marques de la plus vive surprise : 
« Metz a donc capitulé I » — Non, répondit Bourbaki, 
mais je vois que vous nem'attendiez pas ; j'ai été trompé I » 
Il dit à l'impératrice que l'armée de Metz était perdue, 
qu'elle serait détruite ou forcée de se soumettre» qu'elle 
n'avait plus d'attelages pour porter les pièces à une demi- 
étape. L'impératrice fut pénétrée de douleur ; mais elle 
refusa de traiter avec Bismarck ; toute négociation, 
pensait-elle, entraverait l'œuvre du gouvernement de 
la Défense nationale qui pouvait encore, après tout, accom- 
plir un miracle. Cette noble conduite réparait ses fautes. 
Elle écrivait au tsar, elle écrivait à l'empereur d'Autriche, 
suppliaitles deux souverains d'user de leur influence pour 
que la France, préservée d'humiliantes exigences, obtint 
une paix durable qui laisserait son territoire intact. 

Quant à Régnier, lorsqu'il revint le 28 septembre à 
Ferrières et montra sur une de ses photographies la si- 
gnature de Bazaine, Bismarck lui demanda des pouvoirs 
plus étendus. Une dépêche fut adressée au maréchal: 
accepterait-il les conditions que stipulerait Régnier ? 
Bazaine savait le résultat des démarches de Bourbaki ; 
il répondit le 29 septembre qu'il ne connaissait pas 
Régnier et qu'il ne capitulerait que si la convention ex- 
ceptait la place de Metz et accordait aux troupes les 
honneurs de la guerre. Bismarck garda le silence et 



METZ ET STRASBOURG. i5T 

congédia Régnier qu'il traita de farceur. MaisFaventurier 
avait révélé que l'armée française n'avait de vivres que 
jusqu'au 18 octobre, et Frédéric-Charles attendit patiem- 
ment qu'elle fût vaincue par la faim. 

Les chefs de corps qui refusaient de reconnaître le 
gouvernement de la Défense nationale, apprirent avec 
tristesse que la mission de Bourbaki avait avorté. Goffi- 
nières abandonna la cause de l'Empire et envoya par 
un ballon à la délégation de Tours une longue missive 
où il se plaignait de Bazaine. Des généraux exprimèrent 
l'opinion qu'il fallait se rallier au nouveau pouvoir qui 
résistait avec énergie et mettait h la tête de ses levées 
des chefs honorables. L'armée s'agitait et commençait à 
dire que Bazaine n'était pas franc du collier. Elle ne 
s'expliquait pas la disparition de Bourbaki que Desvaux 
avait remplacé dans le commandement de la garde ; les 
uns prétendaient qu'il était en prison à l'arsenal; d'autres 
qu'il avait été fusillé et enterré dans un jardin. Metz 
s'indignait. Le Conseil municipal déclarait que la ville 
seconderait Teffort des hommes qui prenaient en main à 
Paris et en province les intérêts de la nation. Les habi- 
tants reprochaient aux officiers Tinaction de l'armée. 
Des lettres anonymes sommaient Bazaine de faire les 
grandes choses dont ses troupes étaient capables. Une 
adresse couverte de huit cents signatures priait le maire 
de se rendre auprès du maréchal et de Jui représenter 
qu'il était temps d'agir et de renoncer à d'irréparables 
lenteurs, que l'insuccès même valait mieux que l'inertie, 
que le sort de Metz se décidait à Metz et non à Paris, 
que la cité se résignerait à tous les sacrifices pour ne 
pas être la rançon de la paix, qu'il n'appartenait à per- 



158 LA GUERRE (1870-1871). 

— ^ — — I .j_ .. .. - — _-_■-- 

Bonne ni à un parti ni à un homme de régler les destinées 
de la France et de mêler la question politique à là 
question militaire, que le commandement devait con- 
sidérer la gravité de la situation et avoir cette autorité, 
cette décision qui s'impose et qui produit la victoire. Le 
maire porta le 30 septembre cette adresse à Bazaine. Le 
maréchal lui répondit qullne savait trop quelle direction 
prendre pour aider efficacement à la défense du pays, 
qu'il manquerait de chevaux pour traîner les vivres et 
le matériel, qu'il ne pourrait percer sans sacrifier beau- 
coup de monde et que les hôpitaux de Metz seraient 
encombrés de blessés. 

Néanmoins, pour calmer les esprits, il proposa le 
4 octobre à ses lieutenants de partir par la route de 
Thionville : Canrobert et Desvaux suivraient la rive 
gauche de la Moselle et sur ce même bord Ladmirault 
tiendrait les hauteurs ; Le Bœuf marcherait par la rive 
droite ; Prossard formerait rarrière-garde ; ' sur les 
objections de Le Bœuf, Bazaine abandonna son projet. 
Il se contenta d'exécuter le 7 octobre un grand fourrage 
au milieu d'une plaine que les canons allemands do- 
minaient de tous côtés. L'élan des Français fut merveil- 
leux. La division Deligny s'empara des deux fermes des 
Grandes et des Petites Tapes. Les chasseurs de la garde 
emportèrent Bellevue et firent main basse sur six pièces 
d'artillerie qu'ils n'emmenèrent pas faute d'attelages. 
Mais Bazaine défendait d'aller plus loin, et pour mieux 
montrer aux troupes qu'elles ne devaient pas pousser 
sur Thionville, il leur avait enjoint de laisser leurs sac8 
au bivouac. On ne put, à cause des obus qui sillonnaient 
le terrain dans tous les sens, enlever le fourrage, et à 



METZ ET STRASBOURG. 159 

cinq heures et demie on se retirait en très bon ordre. 
A la nuit, les AllematUds tentaient de surprendre le 
château de Ladonchamps; ils étaient refoulés. 

Le combat de Bellevue ou de Ladonchamps fut le 
dernier acte de larmée et son dernier rayon de soleil. 
Du 8 au 31 octobre la pluie ne cessa de tomber à tor- 
rents. Les soldats qu'on aurait pu loger dans les fermes 
et les villes de la banlieue ou établir dans des baraque- 
ments, vivaient accroupis dans d'épaisses flaques de 
boue. Les rafales du vent renversaient leurs petites 
lentes de toile. En quelques jours le typhus fit plus de 
victimes qu'une bataille. Les approvisionnements s'épui- 
saient. Les chevaux dépérissaient ou disparaissaient. Les 
lignes des assiégeants devenaient presque inexpugnables. 
Les villages où les trois quarts d'entre eux cantonnaient 
à l'abri de l'averse, étaient fortifiés et reliés par des 
tranchées. Leurs batteries, établies sur les points cul- 
minants tout à Tentour delà place, balayaient les routes 
et les vallées. Ils plongeaient pour ainsi dire dans le 
camp français, et leurs avant-postes étaient si près de 
l'armée qu'ils entendaient, suivant l'expression d'un jour- 
naliste, les palpitations de son cœur. 

Le 5 octobre, Bazaine avait emprunté à la bibliothèque 
de l'École d'application des ouvrages sur les capitulations 
de Gênes, de Baylen et de Danzig: il comprenait trop 
tard que son dernier pain serait mangé avant que Paris 
fût rendu et la guerre terminée. Le 7, le jour du combat 
de Bellevue, il informait ses lieutenants qu'il était néces- 
saire cle traiter à d'honorables conditions. Les chefs de 
corps durent donAer par écrit leur opinion personnelle. 
Le Bœuf répondit qu'il fallait tenter encore la fortune. 



160 EA GUERKE (l870-187i). 

engager une lutte décisive en se proposant un objectif 
défini et rompre en un même point les lignes allemandes; 
Ladmirault, que son 4* corps exécuterait avec le plus éner- 
gique dévouement les résolutions suprêmes du généra- 
lissime ; Coffiniéres, que le départ de larmée serait 
funeste, mais qu'il semblait impossible à quelques hom- 
mes de cœur de ne pas faire un dernier effort avant de 
conclure un arrangement; Canrobert, qu'il aimait mieux 
vendre chèrement sa vie que de souscrire à une honteuse 
reddition, mais qu'il demanderait auparavant l'autori- 
sation de sortir avec armes et bagages à charge de ne 
pas servir contre l'ennemi durant un an ; Desvaux, qu'on 
devait traiter, si les Allemands accordaient des conditions 
honorables, sinon mourir l'épée à la main; Frossard, 
qu'il valait inieux parlementer sans retard pour con- 
server une armée qui protégerait l'ordre social. 

Au lieu de prendre à lui seul une décision, Bazaine 
réunit le 10 octobre son Conseil de guerre. Mais il ne lui 
parla ni des ouvertures de Régnier ni de la mission de 
Bourbaki, et s'il eût dit que ses essais de négociations 
personnelles avaient échoué, ses généraux se seraient 
déterminés à combattre sur-le-champ. Il garda pareil* 
lement le silence sur les approvisionnements considé- 
rables que le gouvernement delà Défense nationale avait 
amassés à Thionville, et s'il eût dit que des émissaires 
lui avaient appris depuis quelques jours l'existence de 
ce grand dépôt de vivres, le Conseil eût sûrement arrêté 
de faire aussitôt une tentative sur celte place. Après une 
longue discussion, le Conseil résolut à l'unanimité de 
tenir sous les murs de Metz jusqu'à l'entier épuisement 
des ressources alimentaires, de ne plus opérer de four- 



METZ ET STRASBOURG. J6) 

rages autour de la ville puisque ces expéditions ne pro- 
duisaient rien et que leur insuccès décourageait les 
troupes,- d'entrer en pourparlers avec l'adversaire dans 
les quarante-huit heures, de se frayer un chemin par 
la force si les clauses de la convention portaient atteinte 
à l'honneur des armes et du drapeau. 

Le général Boyer fut envoyé à Versailles, au quartier- 
général allemand. Mais Bazaine lui donna ses instructions. 
Boyer devait demander la neutralisation de l'armée de 
Metz. La question militaire, disait Bazaine, était jugée, 
et les combattants de Rezonville et de Saint-Privat 
n'avaient plus d'autre rôle que de rétabl'u: l'ordre et de 
maîtriser l'anarchie, de sauver la France de ses propres 
excès et la société des violences d'un parti, de soutenir la 
régence, le seul pouvoir qu'ils reconnussent, et de ga- 
rantira l'Allemagne les gages qu'elle pourrait réclamer. 

Boyer partit le 12 octobre et revint cinq jours plus 
tard, après avoir été gardé à vue, comme un parlemen- 
taire, durant tout son voyage. Il annonça le 18, dans le 
Conseil, que la France était dans un état lamentable, que 
les départements refusaient l'obéissance au nouveau 
gouvernement, que l'armée de la Loire avait essuyé une 
défaite à Artenay, que Paris tenait sans être encore 
attaqué, que le canon du Mont-Valérien brûlait le château 
de Saint-Gloud, que l'anarchie s'étendait partout, que le 
drapeau rouge flottait à Lyon et à Marseille, que les 
honnêtes gens demandaient des garnisons prussiennes 
qui protégeraient les personnes et les propriétés, que la 
garde nationale de Versailles faisait le service conjoin- 
tement avec les troupes étrangères. Il ajouta que 

Bismarck traiterait volontiers avec le gouvernement 

44 



162 LA GOERHE (1870-1871). 

impérial, mais qu*il exigeait des garanties. L'armée de 
Metz dirait qu'elle était toujours l'armée de l'Empire. 
L'impératrice adresserait un manifeste h la nation. Un 
délégué de la régence signerait les préliminaires de 
paix « si exorbitants qu'ils pussent paraître », — et ce 
délégué serait évidemment Bazaine ; malgré ses protes- 
tations en plein Conseil, il répandait parmi les officiers 
une note qui lui donnait à l'avance le titre de régent. Les 
préliminaires adoptés, l'armée quitterait Metz pour se 
rendre sur un territoire neutralisé où les pouvoirs publics, 
tels qu'ils étaient constitués avant Sedan, détermineraient 
la forme du gouvernement. 

Les chefs de Qorps, désirant avant tout sauver l'armée 
et lui épargner l'ignominie d'une capitulation, incli- 
naient à faire une démarche auprès de l'impératrice. 
Ils ne se dissimulaient pas que des vaincus n'imposent 
jamais une dynastie à leur pays, que. les anciennes 
Chambres de nouveau convoquées n'auraient aucune 
influence, qu'une grande partie des troupes se rallierait au 
gouvernement de la Défense nationale, qu'une guerre 
civile éclaterait entre impérialistes et républicains, que 
l'Empire ne tiendrait pas ses engagements envers le 
vainqueur. Mais ils n'avaient plus d'autre idée que de 
préserver l'armée de la captivité, et rimpérjatrice était 
leur seule ressource, l'unique médecin, comme disait 
Canrobcrt, qui pût guérir le mal. Ils convinrent de con- 
sulter le soir même leurs généraux sur les dispositions 
du soldat, et de prendre le lendemain une résolution. 

Une séance du Conseil eut donc lieu le 19 octobre. 
Trois chefs de corps avaient foi dans le dévouement de 
leurs brigades. Les deux autres n'osaient en répondre. 



METZ ET STRASBOURG. i63 

cl les divisionnaires de Ladmirault avaient déclaré 
qu'ils ne seraient pas des prétoriens. Mais Bazaine 
remarqua que le gouvernement de la Défense nationale 
ne lui avait pas notifié son installation ni envoyé 
aucune nouvelle, que FEmpîre était le seul régime légal, 
et que l'armée ne ferait que son devoir en assurant le 
fonctionnement des pouvoirs réguliers. Ghangarnier, 
présent à la conférence, s'éleva contre les hommes du 
4 septembre et affirma qu'il fallait, pour sauver l'armée, 
la France et la société, accepter les propositions de 
Bismarck, que l'impératrice les agréerait afin de laisser 
le trône à son fils, que les soldats touchés de la confiance 
que mettrait en eux une femme aussi énergique que 
belle, n'hésiteraient pas à la suivre où elle les mènerait. 
Lui-même, s'écriait-il, irait chercher la régente si Boyer 
n'avait mëritécet honneur. L'intervention deChangarnier 
emporta le vote. Par six voix sur huit, les membres du 
Conseil, à l'exception de Coffinières et de Le Bœuf, 
décidèrent que Boyer se rendrait à Chislehurst pour 
exposer à l'impératrice la situation de l'armée et les 
conditions de l'Allemagne. 

Le 22 octobre Boyer se présentait à l'impératrice* 
Elle signa d'abord tout ce que désirait le général et donna 
pleins pouvoirs à Bazaine qui serait le délégué de la 
régence ; mais peu d'instants après, prise de scrupules 
et de remords, elle rappela Boyer, lui demanda sa lettre 
comme pour la relire, et la déchira en disant qu'elle ne 
voulait pas diviser la France en face de l'ennemi. Pou- 
vait-elle, en effet, ainsi que l'avaient prévu Coffinières 
et Le Bœuf, consentir h restaurer l'Empire avec l'appui 
de l'étranger et au prix d'une cession de territoire? 



i64 LA GUERRE (1870-1871). 

Avant d'engager une négociation, elle exigea que l'armée 
de Metz obtînt un armistice de quinze jours avec le droit 
de ravitaillement. Bismarck répondit aussitôt que le 
ravitaillement était militairement impossible. L'impéra- 
trice recourut à Guillaume, invoqua son « cœur de 
roi », et sa << générosité de soldat »» sollicita par l'entre- 
mise de Bernstorff, une paix honorable. Guillaume 
objecta qu'il ignorait les dispositions politiques de 
l'armée de Metz et de la nation et qu'il ne pouvait traiter 
tant qu'il ne serait pas sûr de l'acquiescement des Fran- 
çais. Bismarck ajouta que l'armée de Bazaine n'avait 
pas fait son acte d'adhésion, qu'il faudrait peut-être 
poursuivre contre elle Texécution des arrangements, 
et que les conditions communiquées au général Boyer 
n'étaient pas remplies. Tout fut donc rompu. Le 
24 octobre, Bismarck écrivait à, Bazaine qu'il n'avait 
aucune des garanties qu'il regardait comme indispen- 
sables, que l'attitude de la population et de Tarmée 
n'assurait nullement l'avenir de la cause impériale, 
que les propositions de la régente étaient d'ailleurs 
inacceptables, et que des négociations n'auraient plus 
de résultat. 

Bazaine était joué, et, comme on dit alors, restait 
entre deux chaises. Il avait oublié son métier de sol- 
dat: s'éterniser à Metz, non pour guerroyer, mais pour 
politiquer, c'était perdre l'armée; grâce à ces parle- 
mentages, les Allemands allaient la réduire à merci, la 
faire passer sous les fourches caudines. 

Cependant les Messins s'alarmaient de plus en plus. 
Le 12 octobre Goffinières enjoignait de porter aux ma- 
gasins militaires les grains et les farines, et le lendemain 



METZ ET STRASB0UK6. 16o 

il ordonnait que toutes les ressources seraient mises 
désormais en commun et que Metz fournirait chaque 
jour quatre cent quatre-vingts quintaux de blé à Tadmi- 
nistration des subsistances. La population se plaignait 
donc de pourvoir à la nourriture d'une armée inutile et 
demandait que Bazaine sortit de la place qui saurait se 
défendre à elle seule. Elle accusait le maréchal de tra- 
hison. Pourquoi n'avait-il pas proclamé la République? 
Pourquoi refusait-il son concours au nouveau pouvoir ? 
Pourquoi préparait-il la restauration de l'Empire? Pour- 
quoi était-il en relations avec Frédéric-Charles ? Peu à 
peu le» esprits se montèrent. Le il octobre, à l'hôtel de 
vtUe, au milieu des acclamations, les officiers de la 
garde nationale jetaient par la fenêtre le buste de Napo- 
léon III et l'aigle du drapeau de la façade. Goflinières, 
entraîné, déclarait hautement qu'il reconnaissait le 
gouvernement de Paris et qu'il attendait les décisions 
d'une assemblée constituante élue par le pays. Vaine- 
ment Bazaine priait les Messins de se fier à sa loyauté et 
jurait qu'il n'avait d'autre pensée que celle de la France. 
Vainement il assurait aux chefs de la garde nationale 
qu'il ne songeait pas à servir l'Empire, qu'il ne traitait 
avec Frédéric-Charles que de l'échange des prisonniers, 
que le Conseil de guerre n'avait jamais eu l'idée d'un 
accommodement. Le journal V Indépendant bravait la cen- 
sure» et tantôt racontait le suicide de Beaurepaire^ 
— qui s'était brûlé la cervelle plutôt que de rendre 
Verdun, tantôt reproduisait les règlements qui déter- 
minent la responsabilité des commandants de place. On 
suggérait au maire de prononcer la destitution de Ba- 
uine et de soulever l'armée contre le maréchal. On 



166 LA GUERRE (l870-i87l). 



ornait de couronnes la statue de Fabert, de ce Fabert 
qui, suivantrinscription'du piédestal, aurait, pour sàUver 
une ville assiégée, mis à la brèche et sa personne et sa 
famille et son bien tout entier. 

Le camp frémissait. Des généraux, des colonels s*indi- 
gnaient que la lutte fût suspendue, et une reddition 
sans nouveau combat leur semblait la pire des hontes. 
Montluisant proposait de tout détruire et de sombrer 
comme le Vengeur, D'Andlau regrettait le temps où les 
représentants du peuple sommaient les chefs des armées 
de vaincre ou de mourir. D'autres soutenaient qu'il fallait 
percer quand même et sauver du moins par une auda- 
cieuse trouée une partie des troupes. Lapasset promettait 
de se frayer un chemin avec sa brigade : « Si nous de- 
vons tomber, que ]a postérité se découvre devant nous » 1 
Fay affirmait qu'une masse dé cent mille hommes déter- 
minés pouvait se faire jour : moriamur et in média arma 
ruamust Bisson offrait de mener l'avant-garde de cette 
armée du désespoir. La réserve d^artillerie était prête 
à se dévouer : elle sérail accablée ; ses chevaux tombe- 
raient d'épuisement au bout de trois lieues ; mais elle 
jurait de ne succomber qu'après avoir couvert le passage 
et tiré son dernier coup de canon. Des officiers projetaient 
d'écarter Bazaine. C'étaient les généraux Aymard, Gourcy, 
Péchot, Glinchant, les colonels Lewal,d'Andlau,Davout» 
Boissonnet, le commandant Leperche, le capitaine d'état- 
major Gremer, aide de camp de Glinchant, et deux capi> 
taines du génie que Bazaine traitait de tètes chaudes, 
Boyenval et Rossel. Mais on perdit du temps. Les géné- 
raux allèrent voir Bazaine qui les apaisa par de belles 
paroles et leur annonça qu'il ferait une sortie vers 



"^ 



METZ ET STRASBOURG. 167 

__^ • * 

Château-Salins : « Le salut, répétait-il, sera dans nos 
jambes », et il consentait à céder le commandement à 
un autre. On voulut le prendre au mot et nommer à sa 
place un homme d'un tempérament vigoureux et d'uAe 
réputation éclatante. Ceux qui furent sondés, refusèrent 
de diriger un mouvement qu'ils qualifiaient de sédition 
militaire. Ladmirault déclara devant Bazaine qu'il avait 
le respect de la discipline et n'écouterait jamais que son 
devoir. Changarnier assura qu'il ne suspectait pas la 
droiture du maréchal et dénonça Boyenval et Rossel. 
Boyenval futenfermé au fort Saint-Quentin. Rossel essaya 
d'entraîner Clinchant ; il ne put le voir, et Cremer 
lui certifia que tout le monde renonçait à rien tenter. Des 
grades et des croix, distribués à profusion, achevèrent 
la soumission des esprits. 

Le terme fatal approchait. On lisait aux ofliciers les 
nouvelles sinistres qu'apportait Boyer : la confusioi) ré- 
gnant en France, Gambetta fuyant de Paris, les grandes 
villes sacrifiant la patrie à leurs intérêts commerciaux, 
les catholiques armés contre les protestants. On leur 
faisait le plus effrayant tableau des obstacles accumulés 
par l'assiégeant. On répandait le bruit que les ofRciers 
seuls seraient captifs et que les soldats rentreraient dans 
leurs foyers. 

La famine menaçante brusqua le dénouement. Les 
chevaux qui restaient, nourris d'une herbe chétive et 
rare ou de quelques feuilles d'arbre, n'avaient plus que 
la peau et les os. Les soldats ne recevaient plus d'autre 
aliment que de la viande sans sel et le tiers de la ration 
de pain. Quelques-uns désertaient. Plusieurs franchis- 
saient les lignes pour arracher des ponimes de terre 



168 LA GUERRE (l870-187i). 



dans les champs et acceptaient la soupe que leur offraient 
les Prussiens apitoyés. Lorsque l'armée se constitua pri- 
sonnière, des hommes moururent de faim; la plupart 
dévoraient le pain qu'on leur donnait et en redeman- 
daient avidement; beaucoup vendirent leurs croix et 
leurs médailles pour avoir à manger. Dès qu'un cheval 
tombait, ils regorgeaient, le dépeçaient, et le lendemain, 
on voyait attelé encore, entre les brancards de la 
voiture, le squelette sanglant de Tanimal. 

Le 24 octobre, lorsqu'il apprit que la mission de Boyer 
n^avait pas abouti, Bazaine assembla les chefs de corps. 
Que faire? Combattre ou négocier ? Desvaux déclara que 
la garde saurait se sacrifier; Le Bœuf, qu'il fallait 
malgré tout tenter une glorieuse folie ; Goffîniéres, que 
l'armée devait partir sans lier ses destinées à celles de 
Metz et que la place se défendrait longtemps. MaisLadmi- 
rault, Frossard, Ganrobert, SoleiUe pensaient que les 
troupes n'étaient pas en état de forcer le cordon d'in- 
vestissement. La cavalerie n'existait plus. Les chevaux 
manquaient pour traîner l'artillerie. Les canons ne pour- 
raient manœuvrer sur le sol détrempé. L'infanterie seule 
était capable d'agir; mais quelle que fût sa route, arri- 
verait-elle jusqu^aux batteries allemandes? Refoulerait- 
elle la deuxième, la troisième ligne des assiégeants ? Et, 
après un premier succès, gagnerait-elle la seconde et 
inévitable bataille ? Ceux qui échapperaient au désastre, 
n'iraient-ils pas donner à la France le triste spectacle 
du désordre et des plus graves excès ? 

Le 25 octobre au matin, Ghangarnier allait au châ- 
teau de Gorny où résidait Frédéric-Charles. Il demanda 
que Metz ne fût pas compris dans la convention et que 



METZ ET STRASBOURG. 169 

Tarmée se rendit avec armes et bagages sur un point du 
territoire pour y « remplir une mission d'ordre » ou en 
Algérie, à charge de ne plus servir pendant la durée de 
la guerre. Le prince rouge le reçut très courtoisement, 
mais n'accepta pas ses propositions. Au soir, Gissey 
conférait à, Prescaty avec Stiehle, chef d'état-major de 
Frédéric-Charles. Stiehle déclara que le sort des troupes 
et celui de la place étaient inséparables, que la ville 
ouvrirait ses portes, que Farmée de Metz subirait les 
mêmes conditions que celle de Sedan et livrerait tout son 
matériel. 

Le 26 octobre, les chefs de corps se réunissaient de 
nouveau; mais, comme la veille, ils reconnurent que 
l'armée ne pouvait plus rien et qu'aller à la bataille 
serait aller au suicide. Desvaux disait même qu'une sortie 
serait un crime et Canrobert, que jeter les soldats sous 
le canon allemand, c'était conduire des moutons au 
boucher. Un membre proposa de noyer les poudres et 
de mettre hors de service les fusils et les pièces d'ar- 
tillerie ; Soleille répondit avec l'approbation de ses col- 
lègues que cet acte de destruction donnerait le signal de 
l'indiscipline et que l'armée loyale jusqu'au bout devait 
accepter toute l'étendue de son malheur. 

Jarras, nommé pour signer la capitulation, obtint que 
les officiers conserveraient leur épée et que l'armée au- 
rait les honneurs de la guerre, défilerait en armes devant 
le vainqueur. Mais Bazaine, craignant l'indignation de 
ses troupes et leurs insultes, refusa le défilé. 

Vint la question des drapeaux. Pour les sauver, Bazaine 
s'avisa de dire qu'on les avait détruits, selon l'usage de 
France après chaque révolution. C'était appeler l'atten- 



170 LA GUERRE (l870-187l). 

tion sur cet objet. Stiehle fut étonné; mais il demanda 
combien il y avait encore de drapeaux et en quel endroit 
ils se trouvaient. Le maréchal, au lieu de laisser aux régi- 
ments le soin d'anéantir ces emblèmes, avait prescrit de 
les porter à Tarsenal et de les y brûler. L'ordre ne fut 
pas exécuté sur-le-champ parle général Soleille. La plu- 
part des drapeaux étaient à Tarsenal après la signature 
de la convention, et Bazaine livra 56 aigles, parce qu'il 
se piquait de tenir ses engagements. Mais des généraux, 
des colonels, le major Bézard du 17* d'artillerie, le co- 
lonel Péan du i*' des grenadiers de la garde, avaient de 
leur propre mouvement soustrait leurs drapeaux à la 
honte. Laveaucoupet enjoignit de réduire en cendres les 
drapeaux de sa division ; ces glorieux trophées, disait-il, 
ne devaient pas être envoyés à Tarsenal comme de vieux 
chevaux à la voirie. Picard et Jeanningros autorisèrent 
les zouaves de la garde et le 2* et le 3* grenadiers à la- 
cérer leurs enseignes. Le colonel de Girels, directeur de 
l'arsenal, eut le temps d'incinérer huit étendards de cava- 
lerie. Avec l'assentiment des généraux Desvaux et Pé de 
Arros, le colonel Melchior Qt, à l'aube du 28 octobre, 
dans l'atelier des forges de l'arsenal, jeter au feu les dra- 
peaux des chasseurs et des voltigeurs de la garde. Le 
général Lapasset, désobéissant h son supérieur pour.la 
première fois de sa yie, ordonna de rendre les derniers 
honneurs aux drapeaux de sa brigade et de les brûler en 
présence de tous les officiers. 

Le 27, au soir, la capitulation fut signée par Jarras et 
Stiehle. L'armée Tapprit le lendemain avec un sentiment 
de douleur et de rage. Plusieurs régiments, entre autres 
le 41*, dont Saussier était colonel, protestèrent solen- 



METZ ET STRAS'BOURG. * ^3 

nellement. De nombreux officiers se rassemblèrent sur 
TEsplanade, et quelques-uns, haranguant leurs cama- 
rades, proposèrent de ne pas se rendre. Trois cents, et 
parmi eux Boissonnet, d'Andlau, Leperche, Rossel, se 
réunirent à l'École du génie dans le dessein d'opérer une 
sortie, et 4000 hommes s'inscrivaient déjà pour partir. 
Mais on ne s'entendit pas ; les uns voulaient occuper 
l'arsenal et brûler les drapeaux ; les autres, fusiller 
Bazaine. Glinchant, dont le concours paraissait assuré, 
promettait à Le Bœuf de ne rien faire contre la discipline 
Gissey dénonçait les officiers qui tentaient de se dérober 
à. la destinée commune. Bazaine commandait d'arrêter 
tous ceux qui chercheraient à s'évader. 

La population de Metz s'abandonnait au désespoir. 
Les boutiques se fermaient. Des gardes nationaux par- 
couraient les rues, criant « Mort aux traîtres I », mau- 
dissant Bazaine, tirant des coups de feu. Us prenaient à 
la garnison les armes qu'elle portait aux magasins. Fu- 
rieux, menaçants, ils entouraient l'hôtel du gouverneur, 
et Coffinières devait appeler un piquet d'infanterie. 
Plusieurs, conduits par un capitaine de carabiniers, se 
barricadaient dans le clocher de la cathédrale et met 
talent en branle le tocsin d'incendie et la vieille cloche 
municipale de la Mutte qui sonnait le glas funèbre et 
annonçait l'agonie de la ville, après avoir si souvent 
célébré ses joies. Une insurrection semblait imminente. 
Bazaine, averti, dépécha les voltigeurs de la garde, 
et les Messins, voyant cette troupe aussi attristée 
et consternée qu'eux-mêmes, se résignèrent comme 
elle, fraternisèrent avec elle, lui firent de déchirants 
adieux. 



'/ 



174 » LA GUERRE (4870-i87l). 

Dans la matinée du 29 octobre, par une pluie battante, 
sur un terrain boueux et tout couvert de cartouches, de 
cantines et de fusils brisés, pendant qu'au loin les 
colonnes prussiennes longeaient les coteaux et allaient 
planter le drapeau blanc et noir sur les forts de Metz la 
Pucelle, les soldats de l'armée du Rhin, calmes et dignes 
malgré leur faiblesse physique, se séparaient en pleu- 
rant de leurs officiers, compagnons de leurs dangers et 
de leurs misères. 

Bazaine livrait avec Metz, 173 000 hommes — dont 
20000 niialades ou convalescents — 1570 canons, 
137 000 chassepots, 123 000 armes diverses. « Au revoir, 
dans un mois, à Paris! » disait-il à ses familiers. Il 
revint à Paris plus tard qu'il le croyait, et pour subir le 
châtiment. Le 10 décembre 1873 un Conseil de guerre le 
condamnait à mort pour avoir capitulé en rase campagne 
sans avoir épuisé ses moyens de défense, ni fait tout ce 
que lui prescrivaient le devoir et l'honneur. Sa peine 
fut commuée en une détention perpétuelle à l'île Sainte- 
Marguerite; il s'évada et alla végéter à Madrid. Si, au 
lieu d'intriguer, il avait simplement tenu bon en ramas- 
sant dès le 17 août les vivres du voisinage et en ne ces- 
sant d'inquiéter l'ennemi, il n'aurait rendu Metz qu'au 
mois de décembre, et la province eût peut-être dégagé 
Paris. Jusqu'à la capitulation du 27 octobre, l'Allemagne 
n'avait que deux armées, la première devant Paris, la 
seconde devant Metz, et il lui manquait une troisième 
armée pour accabler les forces qui s'organisaient dans 
les départements et se préparaient h secourir la capitale. 
Metz conquis, elle put envoyer à temps Manteuffel sur 
la Somme et Frédéric-Charles sur la Loire^ Les 



METZ ET STRASBOURG. 175 

160000 hoInme^ du prince rouge sont les mêmes qui 
briseront les attaques de Faidherbe et de Ghanzy. 



Un mois avant Metz avait succombé Strasbourg, ce 
grand boulevard de la France sur le Rhin, la ville « mer- 
veilleusement belle » que FAllemagne revendiquait 
depuis deux cents ans, qu'elle n'avait cessé de revendi- 
quer dans les chants de ses poètes et qu'elle ressaisis- 
sait en annonçant qu'elle reprenait son bien pour le gar- 
der à jamais. 

Ce fut le 7 août, au lendemain de Frœschwiller, que 
la capitale de l'Alsace eut le pressentiment de sa des- 
tinée. Ce jour-là se pressait devant elle un flot de vain- 
cus, les uns isolés, les autres en bandes^ quelques-uns 
blessés, tous exténués de fatigue, souillés de boue, sans 
armes et sans sacs, la figure sombre, les yeux baissés, 
et au milieu d'eux, comme k chaque invasion, comme 
en 1793 et en 1815, les pauvres fugitifs du plat pays pous- 
sant leurs troupeaux et traînant les longues voitures où 
étaient entassés leurs meubles et leurs fourrages. La 
ville fut aussitôt mise en état de siège. Mais que pou- 
vait-elle contre les envahisseurs? Ducrot n'avait-il pas 
dit qu'il s'en rendrait medtre en huit jours ? Pas de forts 
détachés ; les successeurs de Yauban s'étaient contentés 
d'accumuler les ouvrages extérieurs. Pas de casemates ; 
il fallut couper les arbres des remparts, les appuyer 
contre le terre-plein et faire ainsi de mauvais blindages. 
Un matériel d'artillerie considérable, mais très mé- 
diocre. Le génie ne comptait que huit soldats, huit sous- 
ofQciers et cinq officiers, dont le directeur des fortifica- 



ne LA GUERRE (1870-1871). 

lions. La garnison, véritable habit d'Arlequin, comprenait 
le 87*, un bataillon du 21*, deux détachements du 74* 
et du 78*, quatre dépôts, des hommes de toutes armes 
échappés de Frœschwiller et formant deux régiments de 
marche, quatre bataillons de mobiles, deux escadrons 
de lanciers, cinq cents pontonniers, cent vingt marins 
commandés par l'amiral Excelmans et le capitaine Du- 
petit-Thouars, environ 15000 hommes dont 10000 com- 
battants réels. Le gouverneur était le général Uhrich, 
rappelé du cadre de réserve, âgé de soixante-huit ans, 
ne connaissant ni la place, ni la population, ni ses lieu- 
tenants. Mais le général de Barrai, déguisé en paysan, 
traversa les lignes allemandes et vint prêter à Uhrich 
une aide efficace. 

Uhrich eut à peine le temps de palissader les glacis, 
d*abattre les arbres des routes, de détruire le couvent 
du Bon-Pasteur en face de la Robertsau, les brasseries et 
malteries de Schiltigheim, les sapins et les saules du 
cimetière Sainte-Hélène, toutes les riantes maisons dont 
la place était depuis longtemps entourée. Le 11 août 
paraissait la division badoise, bientôt renforcée par la 
garnison de Rastatt, par la division de landwehr de la 
garde et par la 1'* division de réserve. Le 16, les Fran- 
çais tentaient une sortie : une grande reconnaissance, 
conduite par le colonel Fiévet, se dirigea sur Illkirch ; 
les troupes, prises de panique^ s'enfuirent en abandon- 
nant trois pièces ; Fiévet fut mortellement blessé. 

Le général de Werder commandait le corps de siège. 
Sur Tordre de Moltke qui désirait s'emparer de Stras- 
bourg au plus vite, il bombarda la ville pour brusquer 
la capitulation par la terreur. Le 23 août, de neuf heures 



METZ ET STRASBOURG. 177 

dufioir au lendemain à huit heures du matin le canon 
allemand ne cessa de tonner et de jeter des projectiles 
sur presque tous les points. Mais la nuit du 24 fut la 
nuit terrible, la nuit vraiment destructrice dont les 
Slrasbourgeois ne se souviennent qu'avec frémissement. 
Sans répit ni trêve, durant plusieurs heures» une pluie 
de fer s'abattit sur les maisons et sur les édifices publics. 
Toute la nuit retentit le cri lugubre des guetteurs postés 
sur la plate-forme de la cathédrale : «Au feul » Au feu, 
Temple neufl Au feu, rue du Dômel Au feu, Brogliel 
Au feu, rue de la Mésange I Au feu, place Kléber I Au 
feu, quai FinckmattI Au feu, rue du Bouclier I Toute la, 
nuil s'élevèrent des colonnes de flammes qui répandaient 
leur lueur sur Strasbourg et les environs. Toute la nuit 
on entendit le sifflement des obus, le pétillement de Tin- 
cendie, le fracas des tuiles et des cheminées qui tombaient, 
les gémissements des mourants et les clameurs des gens 
qui s'agitaieiit éperdus et appelant au secours. Le mu- 
sée de peinture et la Bibliothèque avec ses livres rares 
et ses manuscrits précieux n'existaient plus. Le lende- 
main, l'évéque Raess se rendit au quartier-général alle- 
mand pour demander la fin du bombardement; il ne put 
franchir les avant-postes, et la nuit du 25 août égala 
celle du 24 en désolation et en effroi. De même que la 
veille, les flammes brillaient et bruissaient partout, à la 
gare, au faubourg national, à Thôpital civil. La rue du 
Fort fut consumée tout entière. La cathédrale reçut une 
grêle de projectiles ; ses dentelles de pierres volèrent 
en éclats; la toiture de sa nef s'embrasa ; son énorme 
masse, environnée et illuminée parle feu, offrit un spec- 
tacle à la fois grandiose et horrible. Mêmes ravages et 



178 LA GUERRE (1870-1871). 

mêmes ruines dans la nuit du 26 août, au faubourg de 
Pierres, au faubourg National, au marais Kageneck, à 
la cour Marbach. Le 27, le palais de justice avec ses 
archives et ses dossiers flambait à son tour. La cha* 
leur des incendies était si intense qu'elle fit fondre dans 
Tarsenal les ailettes des boulets. Pourtant, l'assiégeant 
se relâcha. Mais que de désastres encore! Et que de bâti- 
ments s'effondrèrent sous les bombes I La caserne de la 
Finckmatt brûla le 6 septembre ; le théâtre, le 10; la 
préfecture, le 20, et dans les faubourgs le feu ne s'étei-* 
gnait plus. Les victimes furent nombreuses, et bien sou-^ 
vent passèrent par les rues les brancards qui transport 
talent les blessés aux ambulances et la petite voiture 
qui recueillait les morts pour les déposer dans l'intérieur 
de la ville au Jardin Botanique transformé en cimetière. 
Le 11 septembre, trois délégués de la Suisse vinrent 
donner des sauf-conduits aux femmes et aux enfants de 
Strasbourg. Us virent les magasins fermés, les fenêtres 
barricadées, les soupiraux des caves où vivaient les as- 
siégés, bouchés avec des pierres et du fumier. Ils racon- 
tèrent la catastrophe de Sedan et Tins tallalion d'un nou- 
veau gouvernement. Une commission extraordinaire avait 
déjà remplacé le Conseil municipal. Le maire Humann 
se démit et son successeur fut le simple, probe et savant 
docteur Kùss qui devait mourir quelques mois plus tard, 
mourir de douleur à Bordeaux, loin des siens et de 
l'Alsace. Le préfet impérial, le baron Pron, se relirait 
en même temps. Le préfet de la défense nationale parut 
presque aussitôt. C'était Edmond Yalentin, ancien repré* 
sentant à la Législative. Il osa pénétrer dansStiasbourg 
À travers les lignes allemandes. Arrêté deux fois 4t 






■> . 



METZ ET STRA.SBOUrt(!. 179 

deux fois relâché par les ennemis grâce à, son passeport 
américain et k sa parfaite connaissance de la langue 
anglaise, il parvint jusqu'au quartier-général allemand, à 
Mundolsheim, et resta deux jours entiers dans la maison 
même où Werder faisait ses repas. Des paysans le recon- 
nurent, mais ils ne le trahirent pas ; ils passaient à côté 
de lui en murmurant : « Bonsoir, monsieur le préfet. » 
Le 19 septembre, au soir, Valentin se glisse vers Schil- 
tigheim et, remarquant à la lueur des cigares et des 
pipes que les soldats se rapprochent des batteries pour 
recevoir leur ration de café, il franchit d'un bond la 
tranchée dégarnie, se laisse choir dans un champ de 
pommes de terre et de maïs, demeure à plat ventre 
quelques minutes, puis se dirige à quatre pattes vers l6 
glacis. Les ^iges qu'il remue, révèlent sa présence, et 
les balles, les boulets le poursuivent; il marche néan- 
moins, et au bout de trois quarts d'heure, arrive tout 
près de TAar en avant de la lunetj-e 56. Il se jette à la 
nage, mais s'embarrasse dans des herbes et des roseaux. 
Sans hésiter, il retourne au point de départ, remonte 
un peu plus haut, aborde en un endroit dégagé, gagne 
la place d'armes du chemin couvert, tombe à plu- 
sieurs reprises dans des trous de bombes et touche enfin 
au fossé inondé qui couvre la lunette 56. Il hèle la sen- 
tinelle. Personne ne se montre. Épuisé, grelottant de 
froid, il se jette derechef à la nage, traverse le fossé, 
8*élève péniblement jusqu'à la base du parapet, puis jus- 
qu'au sommet, et se redresse en criant France, France ! 
On lui tire des coups de fusil ; aucun ne l'atteint. Ln 
vieux zouave le couche en joue ; un caporal du 78* abat 
Tarme du zouave. Yalentin prisonnier est enfermé dans 



180 LA GUERRE (1870-1871). 

un pavillon du jardin Lips où il se réchauffe et dort en 
MU bon lit de plumes au milieu des obus qui pleuvent 
Autour de lui et ébranchent les arbres du Contades. Le 
lendemain, à six heures du matin, on le conduit à Uhrich. 
Il ôte de sa manche où il Tavait cousu, plié dans une 
toile cirée, le décret qui le nommait préfet du Bas-Rhin. 
Le soir, son hôtel élait incendié. « Vous avez dans Isl 
même journée, lui disait Uhrich, subi les deux épreuves 
de Teau et du feu. » 

L'héroïque Valentin n'était entré dans Strasbourg que 
pour assister à la capitulation. Le 29 août, Werder, 
convaincu que la ville ne céderait pas aux obus, avait 
commencé Tattaque régulière contre le saillant nord- 
ouest de la fortification, entre les lunettes 52 et 53, du 
côté de la porte de Pierres. Mais, de Kehl, il ne cessait 
de bombarder la citadelle pour priver la garnison de son 
dernier refuge. La première parallèle, appuyée d'une 
part à Schiltigheim et d'autre part à la voie ferrée, fut 
tracée dans la nuit du 29 au 30 août. La deuxième était 
terminée le 9 septembre, et cinq jours plus tard, les 
Allemands disposaient sur leur front de 172 bouches à 
feu et de 120 fusils de rempart. 

La défense était impuissante. Une sortie du 87* qui 
devait troubler les travaux des assiégeants, eut lieu le 
2 septembre sur Kronenbourg; elle fut repoussée. Il ne 
restait qu'à combattre à coups de canon. Mais les Alle- 
mands visaient si juste qu'ils mettaient toutes les pièces 
de la place hors de service; sitôt qu'elles apparaissaient 
dans une embrasure, elles étaient retournées, renversées, 
démolies. L'artillerie française, réduite à des silences 
fréquents et prolongés, ne démontai durant tout le siège 



METZ ET STR/ISBOURG. 483 



que trois pièces de Tadversaire. Il fallut donc, sans 
attendre une attaque de vive force, abandonnerle 19 sep- 
tembre la lunette 44, abandonner le 20 septembre la 
lunette 53, abandonner le 22 septembre la lunette 52. Le 
système des ouvrages extérieurs, comme disait Uhrich, 
s'égrenait de même que les perles d*un collier dont le 
ûl est rompu. L'ennemi occupa la lunette 52 en passant 
le fossé sur un pont de tonneaux, chemina le long de la 
caponnière, couronna le glacis jusquen face de la 
lunette 54 et battit en brèche les bastions il et 12 dont 
le terre-plein fut bientôt intenable. 

Le 18 septembre, la commission municipale, perdant 
toute espérance de secours, avait prié Uhrich de capituler, 
et Uhrich lui avait demandé un peu de patience : Stras- 
bourg, disait-ily était TAlsace même; tant que le dra- 
peau de la France flotterait sur les murs de Strasbourg, 
TAlsace serait française; Strasbourg tombé, VAlsace 
serait allemande. Mais le 27 septembre les chefs du 
génie annonçaient au gouverneur que la brèche du corps 
de place était praticable et que l'assiégeant pouvait 
donner Tassaut le lendemain matin, le soir môme ou, 
s'il le voulait, dans deux heures. Le Conseil de défense 
se réunit et reconnut que les ennemis, dirigeant sur la 
brèche le feu de leurs batteries, auraient dissipé, écrasé 
la garnison avant d'ébranler leurs colonnes et qu'ils ar- 
riveraient aux remparts sans trouver d'obstacle. Ne fal- 
lait-il pas épargner à Strasbourg les horreurs d'un sac? 

Le même jour, à cinq heures du soir, le canon se tait 
soudainement, et sur la cathédrale ainsi qu'au sommet 
des bastions apparaît le drapeau blanc. Aussitôt les sol- 
dats allemands escaladent leurs parapets, poussant des 



184 LA GUERRE (4870-1871). 

hourrahs sans fin, entonnant des chants de triomphe, 
allumant des feux de joie. Mais quelle scène différente 
dans la ville! On s'assemble, on se porte à Thôtel du 
Commerce où siège la commission municipale, à la pré- 
fecture, au quartier-général. On proteste avec colère 
contre la capitulation. Quoi I Strasbourg ne serait plus 
français! On parcourt les rues en chantant la Marseil- 
laise, en criant : « Aux armes, à bas les traîtres I » On 
propose de remplacer Uhrich par Excelmans. On veut 
enlever le drapeau blanc qui flotte sur la cathédrale. On 
tire des coups de fusils contre la flèche. Mais Uhrich se 
présente sur le seuil du quartier-général, ouvre sa porte 
à deux battants, prie la foule de nommer des délégués ; 
il s'entretient avec ces députés du peuple et leur jure 
qu'il n'a plus la moindre chance et le moindre espoir. 

Déjà deux négociateurs se rendaient au camp alle- 
mand. Le 28 septembre, à deux heures du matin , la capi- 
tulation était signée. A onze heures, les troupes, prison- 
nières de guerre, quittaient la ville. Les Strasbourgeois, 
émus et pleurant, entouraient leurs défenseurs, les re- 
gardaient une dernière fois, leur serraient les mains : 
« Au revoir, leur disaient-ils, vous nous reviendrez I » 
Uhrich, Barrai, Excelmans et l'état-major précédaient 
à pied la colonne française. Dès que Werder aperçut 
Uhrich, il descendit de cheval et embrassa le général 
en le félicitant de sa belle résistance. Derrière Uhrich ve- 
naient les douaniers, les marins, les artilleurs, graves, 
résignés; puis, péie-môle, sans ordre ni discipline, le 
reste de la garnison, ivre de vin et de rage, brisant ses 
armes ou les jetant dans les fossés. 

Ainsi tomba Strasbourg, après avoir supporté le 



METZ ET STRASBOURG. 



bombardement durant trente et un jours sans laisser un 
seul instant ^battre son courage et sans proférer une 
plainte. Ses trois compagnies rrahches, ses batteries 
d'artilleurs volontaires, ses sapeurs-pompiers payèrent 
courageusement le tribut du sang à la patrie. « Passant. 
tisait-bn sur un pan de mur, 

Passant» va dire au mande avec quelle constance 
Strasbourg a su souffrir pour rester à la i'Yauce. • 

Schlestadtet Neuf-Brîsach né tardèrent pas à subir le 
sort de Strasbourg. Les déuxplaces furent investies par 
la 4* division de réserve que le général de Schmeling 
avait rassemblée dans le Brisgau. Schlestadt aux 
vieilles murailles sans abris ni casiemates, capitula le 
24 octobre après une courte etviolenle canonnade qui 
démonta les pièces des remparts et rendit les casernes 
inhabitables. Neuf-Brisach se défendit plusénergiqnement 
et ne sonna la chamade que lorsque Tartillerie allemande 
eut converti certains de ses quartiers en véritables car- 
rières; le 10 novembre la garnison sortait de la ville, et 
les habitants massés à la porte lui faisaient leurs adieux 
au cri de : Vive la France ! 

La plupart des forteresses de l'Est avaient déjà suc- 
combé. Toulqui commandait la grande route et la ligne 
du chemin de fer, repoussa deux attaques, et pendant 
quelque temps les Allemands durent faire de pénibles 
détours pour éviter son canon; mais le 23 septembre, 
80US le feu des batteries établies au mont Saint-Michel, 
Tout ouvrait ses portes. Deux places de l'Aisne, Laon et 
Soissons, se rendirent l'une, le 9 septembre, l'autre le 
15 octobre : à Laon, le garde Hanriot, fou de douleur, fit 



i86 LA GUERRE (1870-1871). 

Bauter la poudrière, et cette explosion coûta la vie à 
trois cents Français ; h Soissons, la défense active, vi- 
goureuse, ne put vaincre l'ascendant d'une artillerie 
postée sur la montagne Sainte-Geneviève et sur le mont 
Marion. De même que Toul, Verdun avait refoulé 
d'abord une première tentative dirigée le ^ août par le 
prince royal de Saxe; la garnison, renforcée par des 
prisonniers évadés de Sedan, exécuta de nombreuses 
sorties; ses pièces ripostèrent souvent avec bonheur à 
celles de l'assiégeant; mais, le 3 novembre, lorsqu'il vit 
plus de cent bouches à feu largement approvisionnées 
se déployer devant la ville, le gouverneur, Guérin de 
Waldersbach, consentit à traiter; grâce à sa résistance 
énergique et audacieuse, il obtint que le matériel de 
guerre serait après la paix restitué à la France. Puis ce 
fut le tour de Thionville (24 novembre), de Montmédy 
(14 décembre), de Phalsbourgquine tomba que faute de 
vivres (12 décembre), de Mézières (!•' janvier). Rocroy 
avait été bombardé le 5 janvier durant quatre heures par 
des pièces de campagne, et les Allemands se retiraient 
lorsque le commandant accepta la dernière sommation. 
Longwy, accablé par des batteries qui s'étaient installées 
sur les hauteurs voisines, àMexy, à Romain et au mont 
du Chat, céda le 25 janvier. Seules des places de l'Est, 
Langres et Bitche n'arborèrent pas le drapeau blanc. 
Langres dontla garnison inquiéta fréquemment les déta- 
chements et les convois de l'ennemi, allait être assiégé 
quand l'armistice fut conclu. Le fort de Bitche est impre- 
nable ; deux batteries se bornèrent à l'observer jusquà 
la fin des hostilités. 






METZ ET STRASBOURG. i87 

Au milieu de ces sièges et des opérations des armées, 
Tenvahisseur administrait le pays occupé. Des gouver- 
neurs généraux, secondés par des commissaires civils et 
par des préfets et sous-préfets allemands, appuyés par 
des bataillons de campagne et de landwehr qui formaient 
les trpupes d'étapes, assuraient les communications, 
protégeaient le transport des subsistances et du matériel, 
mettaient le territoire à contribution, s'opposaient aux 
levées nationales en surveillant les hommes valides, no- 
tamment dans l'Alsace et la Lorraine. D'impitoyables 
représailles étaient méth9diquement exercées, comme à 
Bazincourt, contre les paysans qui défendaient leur 
village. On rendait responsables les localités où des 
francs-tireurs tuaient ou blessaient un Allemand. 
Abli§ lut brûlé parce qu'un corps franc y avait surpris 
un escadron de hussards. Etrépàgny, Cherizy et, 
aux environs de Mantes, les communes de Mézières, 
de Parmain, de Dannemois, de Moigny eurent un 
sort pareil. Lorsque les partisans des Vosges détrui- 
sirent dans la nuit du 22 janvier le pont de Fontenoy 
entre Frouard et Toul, le village fut incendié et la 
Lorraine, frappée d'une contribution extraordinaire de 
Hix millions. Un sous-officier reçut un coup mortel près 
d î Vaux dans les Ardennes ; on rassembla les habitants 
de l'endroit, au nombre de quarante, et on les enferma 
dans l'église en les sommant de désigner trois d'entre 
eux qui furent fusillés. On prenait des otages pour 
les envoyer en Allemagne. On faisait monter les no- 
tables du pays sur les locomotives des trains. 

Il n'y eut sur mer que des événements sans impor- 



188 Là' guerre (1670-4871). 

tance. L'escadre de l'amiral Bouët-Willaumez, partie de 
Cherbourg le 24 juillet, sous les yeux de l'impératrice 
et aux acclamations de la foule, croisa durant les pre- 
mières semaines d'août en vue du littoral de la Baltique. 
Dans le même temps, une autre escadre, commandée par 
Fourichon, jetait Tancre à Helîgoland. Mais la mer était 
très grosse. Au mois de septembre, la flotte française 
revenait à Cherbourg, sans avoir rien fait. Elle reparut en 
décembre dans la Baltique ainsi qu'aux bouches de l'Elbe 
et enleva de nombreux bâtiments de commerce. En 
revanche, au mois de janvier 1871, la corvette prussienne 
Augusta capturait à l'embouchure de la Gironde deux 
vaisseaux marchands et un vapeur chargé de vivres. Le 
seul combat naval qui mérite une mention, se livra le 9 no- 
vembre 1870 dans les parages de la Havane entre l'aviso 
français le Bouvet et la canonnière prussienne le Météore. 
Le Bouvet essaya de couler Tadversaire et lui démonta 
son grand mÀt et son mât de misaine ; mais une de ses 
chaudières fut perforée par un boulet, et il dut, avec le 
Météore^ gagner le port neutre de la Havane. 



CHAPITRE Vf 



Le Mans* 



Le 4 septembre. — Le gouvernement de la Défense nationale* — 
Entrevue de Ferrières. — La délégation de province. — Gré- 
mieux, Glais-Bizoin, Fourichon. — Formation du 15» corps. — 
Combat d'Artenay et première prise d'Orléans (10 et 11 octobre). 
Défense de Ghàteaudun (18 octobre). — Arrivée de Gambetta. 

— Freycinet, délégué à la guerre. — 1792 et 1870. — Fautes de 
Gambetta. — Son patriotisme. — Activité de la délégation. — 

' Artillerie, génie, intendance, armement de l'infanterie. — Diffi- 
cultés et retards. — Les armées de la province, régiments de 
marche, mobiles, mobilisés, francs-tireurs. — La première 
armée de la Loire. — D'Aurelle de Paladines. — Goulmiers 
(9 novembre). — Démêlés de d'Aureile et de la délégation. — 
Beauoe-la-Rolande (28 noTembre). — Marche de l'armée vers 
Pithiviers. — Succès de Villepion (1»' décembre). — Défaite de 
Loigny-Poupry (2 décembre). — Seconde prise d'Orléans 
(5 décembre). — La deuxième armée de la Loire. — Ghanzy. -^ 
Bataille de Beaugency. — Quatre jours de lutte. — Retraite suC 
le Loir. *^ Vendôme (14-15 décembre). — Retraite sur le Mans. 

— Plan de Ghanzy. — Les colonnes mobiles. — Marche lente des 
Allemands. ^ Bataille du Mans (11 janvier). — La Tuilerie. -^ 
Débandade. -^ L'armée de la Loire à Laval. 

Une dépêche de l'empereur avait annoncé le 3 sep- 
tembre le désastre de Sedan ; « Tarmée, disait Napoléon, 
est défaite et captive ; moi-même je suis prisonnier. » Le 
ministère convoqua le Corps législatif à minuit ; mais, 
imprudemment, il fit ajourner la discussion au lende- 



190 LA GUERRE (1870-1871). 

main. Le 4 septembre, aune heure de raprès-midi, trois 
projets étaient soumis à la Chambre par le gouvernement, 
par Thiers et par Jules Favre; tous trois proposaient la 
nomination d'une commission ou d'un Conseil de défense 
nationale. Mais le gouvernement voulait que Palikao fût 
lieutenant général de ce Conseil qui comprendrait cinq 
membres élus par le Corps législatif ; Thiers désirait la 
convocation d'une Constituante; Favre exigeait avant 
tout la déchéance de la dynastie. La Chambre avait 
accepté la proposition de Thiers qui n'était qu'une dé- 
chéance déguisée, lorsque la salle fut envahie par la foule. 
La garde nationale qui veillait aux abords du palais, 
avait livré le passage. Vainement, au milieu du tumulte, 
Gambetta déclara que la France, et non Paris, devait 
décider de la forme du gouvernement. Le président 
Schneider leva la séance. Déjà deux émeutiers s'instal- 
laient au fauteuil. Gambetta prit les devants, et d'une 
voix puissante s'écria que Napoléon et sa dynastie avaient 
à jamais cessé de régner sur la France. II se rendit avec 
Favre et Ferry à l'hôtel de ville et, pour écarter Blanqui, 
Pyat, Minière, Delescluze, proclama la République. Un 
gouvernement de Défense nationale se constitua sur-le- 
champ. Il comprit tous les députés de Paris, à l'excep- 
tion de Thiers. C'étaient Emmanuel Arago, Crémieux, 
Favre, Ferry, Gambetta, Garnier-Pagès, Glais-Bizoin, 
Pelletan, Picard, Rochefort qu'on aimait mieux « avoir 
dedans que dehors ») Jules Simon ainsi que le gouver- 
neur de lacapitalcj le général Trochu, qui, pour amener 
et rallier l'armée, demanda la présidence et l'obtint sans 
discussion. Gambetta fut ministre de l'intérieur; Picard, 
des finances; Crémieux, de la justice; Simon, de Tins- 



LE MANS. 



19 j 



truction ; Dorian, des travaux publics; Magnin, du com- 
merce; Favre, des affaires étrangères. Le général Le F16 
et l'amiral Fourichon eurent l'un, le portefeuille de la 
guerre, l'autre, le portefeuille de la marine» Etienne 
Arago était maire de Paris et avait pour adjoints Brisson 
et Floquet. Ferry exerçait, sous le titre de délégué, les 
fonctions de préfet de la Seine. L'impératrice-régente 
avait fui. En quelques heures, sans effusion de sang, 
s'était accomplie une révolution inévitable. Les députés 
de Paris s'emparaient du pouvoir, mais ils empêchaient 
les chefs de la future Commune de le ramasser, lis 
l'usurpaient, mais ils l'arrachaient à l'anarchie. « Il ne 
faut pas, disait l'un d'eux, qu'il tombe entre les mains 
de ceux qui sont là, dans la chambre à côté. » Et, chose 
curieuse, ces hommes qui sur les bancs de l'opposition, 
lorsque le Corps législatif discutait le budget militaire, 
déclaraient que l'organisation de la guerre était une cou- 
pable folie, que l'influence d'un peuple dépendait des 
principes et non du nombre des soldats, que la force 
morale l'emportait sur la force matérielle, que le patrio- 
tisme formait la vraie frontière, que la France, au lieu 
de s'embastionner et de remplir de poudre et de mi- 
traille ses magasins, devait s'acheminer vers le désar- 
mement et pratiquer, non une politique de haine, mais 
une politique d'expansion et d'abandon, ces mêmes 
hommes avaient pour mission d'enrégimenter la nation 
entière et d'engager une lutte à outrance ! 

Ils sentaient néanmoins qu'ils n'avaient pas fait, selon 
le mot de Gambetta, des choses régulières, et un de 
leurs premiers actes fut de convoquer une Constituante. 
Mais les élections seraient-elles républicaines? Pouvait-on 



192 LA GUERRE (1870-1871). 

y procéder dans les départements envahis? N'allaient- 
elles pas accroître la confusion, affaiblir la rénstance? 
Ne fallait-il pas courir aux armes avant de courir au 
scrutin? Ladéfense nationale n'était^elle pas pour Tins- 
tant le plus sacré des devoirs civiques ? On décida que 
les élections ne se feraient que le 16 octobre; puis on les 
ajourna indéfiniment. 

Trois membres du gouvernement, Crémieux, Glais- 
Bizoin et Fourichon, Turent envoyés à Tours, avec une 
délégation de chaque ministère, pour administrer la pro* 
vince. Le ministre des finances chargé de trouver Tar^ 
gen^ nécessaire à la lutte, le ministre de la guerre qui 
n'avait aucun rôle dans une place investie et le ministre 
de& affaires étrangères qui devait communiquer avec 
TEurope^ demeuraient & Paris. Gambetta protestait 
contre cette mesure qui brisait l'unité de direction et 
qui divisait, isolait Tauforité. Mais Paris, c'était la 
France; c'était le boulevard et Fespoir de la défense, 
le point essentiel où s'accumulaient les ressources et 
s'entassaient les soldats. On n'osait déserter le poste du 
plus grand péril. On s'imaginait qu'on abrégerait la 
durée du siège en ne laissant à Paris qu'un gouverneur. 
Où serait le combat, disait-on, serait également le pou- 
voir. Enfin, on comptait que la paix serait prochaine- 
ment conclue. 

Jules Favre et bien d'autres croyaient en effet que 
l'Allemagne se contenterait de sa gloire. L'empereur 
avait déclaré la guerre, et il était tombé. Les vainqueurs 
iraient-ils combattre encore et humilier la nation? Le 
roi de Prusse n'avait-il pas écrit dans une proclamation 
iqu'il désirait vivre en paix avec le peuple français? Le 



LE MANS. 193 



18 septembre, à Finsu de ses collègues, sauf de Trochu 
et de Le Flô, Favre quittait Paris, et le 19 et le 20, 
d*abord à la Haute-Maison, puis h Ferrières, il conférait 
avec Bismarck. Il avait dit dans une circulaire aux ca- 
binets étrangers que la France ne céderait ni un pouce 
de son territoire ni une pierre de ses forteresses: il 
assura pareillement à Bismarck qu'elle sacriûerait Tar- 
gent, mais non le sol, qu'elle paierait une indemnité 
pécuniaire, mais qu'elle refusait tout démembrement 
d'elle-même. Bismarck répondit que l'Allemagne voulait ^ 
garantir sa sécurité et avoir Strasbourg qu'elle regar- 
dait comme la clef de sa maison. Fàvre demandait un 
armistice qui permettrait la convocation d'une assem- 
blée. Bismarck exigea la reddition de Toul, de Bitche, de 
Strasbourg qui résistaient encore et du Mont-Valérien ; 
la* trêve, ajoutait-il, ne s'étendrait pas à Metz; l'Alsace 
et la Lorraine allemande n'enverraient pas de députés à 
l'assemblée puisque leur vote était connu d'avance. 
Favre et ses collègues repoussèrent ces conditions. Les 
accepter sans avoir épuisé toutes les ressources et couru 
toutes les chances qui restaient, c'était se déshonorer. 
Le ministre français n'avait pas été habile ; il manqua de 
fermeté ; il eut un instant de faiblesse et pleura devant 
l'inexorable adversaire qui se moqua de sa sensibilité. 
Pourtant l'entrevue de Ferrières dissipait les doutes. Le 
pays savait dorénavant quelles étaient les conséquences 
de la guerre et, comme en 1709, au fort des désastres, 
quiconque avait une goutte de sang français, se rallia 
sans réserve au gouvernement qui continuait la lutte 
pour sauver l'honneur et maintenir l'intégrité de la 
patrie. « Si ia France est vaincue, disait un de nos gêné* 

13 



104 LA GUERRE (1870-1874). 



'•^^ 



raux prisonniers, elle le âera du moins avec ^gloire et 
après un effort suprême qu'elle se devait à elle-même. » 

Pavre avait dû, pour se rendre h Ferrières, franchir 
les lignes allemandes. Le 19 septembre, Paris était bloqué, 
et la France semblait abandonnée à ses propres forces. 
Elle ne possédait à cet instant d'autres troupes qu'une 
division incomplète qui venait d'Algérie et que La Motte- 
rouge reformait à Bourges, quelques bataillons que 
Gambriels réunissait dans TEst et des mobiles bretons 
que Fiéreck assemblait dans TOuest. La délégation de- 
meurait impuissante. Crémieux était fort disert, mais 
déjà cassé. Glais-Bizoin, excellent homme, désintéressé^ 
patriote, msfis un peu ridicule » bizarre, affairé, curieux, 
indiscret, se qualifiant de « père des francs-tireurs »< 
manquait à la fois de prestige et de bon sens. L'amiral 
Fourichon, chargé spécialement delà guerre, plus actif, 
plus énergique que ses collègues, ne connaissait bien que 
les choses de la marine, et il gémissait inutilement sur 
le désordre qui régnait autour de lui. On ne voyait à 
Tours, comme plus tard à Bordeaux, que des employés 
galonnés et empanachés, des aventuriers aux uniformes 
étincelants de dorures, des brasseurs d'affaires, des 
solliciteurs de haut et de bas étage qui demandaient des 
grades et des missions pour eux et leurs amis, des fai- 
seurs de projets qui croyaient battre les Prussiens par 
des plans de campagne et des inventions saugrenues de 
toute espèce. Fourichon grondait et s'irritait. Enfin, il 
sortit des gonds. Grémieux et Glais-Bizoin avaient 
nommé des commissaires munis de pleins pouvoirs et 
chargés d'organiser la défense dans plusieurs départe- 



LE MANS. i'.>- 



ments; ils mirent les généraux qui commandaient les 
divisions territoriales, sous la dépendance de ces fonc- 
tionnaires civils. Le 27 septembre, Fourichon rendit le 
portefeuille de la guerre et fut durant huit jours rem- 
placé par Grémieux I 

Mais un homme aussi laborieux que modeste, le 
général Lefort, chef de la délégation du ministère de la 
guerre, avait constitué dans les derniers jours de sep-^ 
tembre et les premiers jours d'octobre avec une promp- 
titude que les Allemands jugèrentétonnante,lel5^corps 
d'armée. Ce 15^ corps comprenait, sous les ordres de 
La Motterouge, trois divisions d'infanterie, une division 
de cavalerie et i28bouc&es à feu dont 14 mitrailleuses. 
On l'envoya sur la rive droite de la Loire, et jusqu'à 
Toury, pour protéger Orléans. Il s'était déployé trop tôt/ 
et ses 60000 hommes, mal armés, mal équipés, portant 
pour la plupart leurs cartouches dans leurs poches, ne 
pouvaient tenir contre les troupes que Tann et Wittich 
menaient à leur rencontre, et qui se composaient des ré- 
serves de l'armée de Paris, 1" corps bavarois, 22* divi- 
sion prussienne, 2^ et 4« divisions de cavalerie. Le 
10 octobre, au nord d'Artenay, l'avant-garde de La 
Motterouge essaya d'arrêter le général de Tann. Son 
artillerie répondit vigoureusement à celle des ennemis. 
Mais sa cavalerie, conduite pal* Reyau, ne fit que se mon- 
trer de loin et disparut aussitôt du champ de bataille. 
Les escadrons prussiens et bavarois attaquèrent l'infan- 
terie française sur ses deux flancset la mirent en déroute. 
Les prisonniers, au nombre de mille environ, saluèrent 
Tann avec joie ; « ces couards, disait le général, sont 
heureux de n'être plus dans le pétrin. » Le lendemain, 



i96 LA GUERRE (1870-1871). 



il octobre, les Allemands entraient à Orléans. La bri- 
gade d'Ariès,, qui comptait quinze mille hommes, lutta 
vaillamment aux Ormes, dans les vignes et les bouquets 
de bois qui couvrent le terrain, dans les maisons qui bor- 
dent le grand chemin, à la gare des Aubrais et à Tusine 
à ^az, sur le remblai du chemin de fer, au faubourg Saint- 
Jean, à la barrière d'octroi, et Orléans ne fut évacué 
qu'à sept ' heures du soir. La Motterouge repassa la 
Loire. Le gouvernement dont il avait strictement exécuté 
les instructions, le destitua. 

Pendant que Tann et ses Bavarois restaient à Orléans, 
Wittich poussait sur Chartres. La petite cité de Ghâ- 
teaudun lui tint tète le 18 octobre durant plusieurs 
heures. Wittich prit sanstropde peine la gare, la tuilerie 
de Nermont, la ferme retranchée de Mont-Doucet ; mais 
il dut enlever des barricades fortement établies et des 
maisons dont les murs étaient crénelés ; il dut, après 
avoirjeté plus de 2000 obus, ordonner Tassant ; il dut 
combattre dans lec rues jusqu'au milieu de la nuit les 
gardes nationaux et les francs- tireurs deLipowski. Pour 
se venger de cette résistance imprévue, il brûla la ville. 

Il était temps qu'un homme vint animer la défense de 
la province et lui imprimer l'énergie. D'éjà un Comité de 
la guerre qui se formait à Tours, complotait d'em- 
prisonner Fourichon et Lefort, et de confier la direction 
des affaires militaires à de fougueux républicains, à des 
révolutionnaires, voire k Garibaldi. Mais le 8 octobre 
Gambetta quittait Paris en ballon et descendait à Epi- 
neuse, près de Montdidier. Le 9, il arrivait à Tours. On 
Tavait prié de venir et de réparer par sa jeunesse et son 



LE MANS. iOO 



ardeur le mal qu^avait fait la mollesse sénile de la délé- 
gation. Le gouvernement lui donna voix prépondérante 
et Gambetta partit en promettant h ses collègues 
d'apaiser tous les dissentiments et de revenir avec une 
armée pour délivrer Paris. 

Il prit aussitôt le ministère de Fintérieur et celui de 
la guerre. Un adjoint lui était nécessaire : Lefort, 
malade et mécontent, offrait sa démission. Le colonel 
Thoumas, directeur de Tartillerie, le journaliste Détroyat, 
autrefois officier de marine, bientôt général de division 
et commandant du camp de la Rochelle, Tingénieur des 
mines Freycinet, ancien chef de l'exploitation des chemins 
de fer du Midi, furent proposés. Freycinet l'emporta. Il 
connaissait Gambetta qui Favait nommé au 4 septembre 
préfet du Tarn-et-Garonne; il se piquait d'entendre la 
guerre, et ses camarades de F École polytechnique le 
regardaient comme un grand stratégiste parce qu'il leur 
avait expliqué sur la carte les batailles entre fédéraux 
et confédérés ; il était très intelligent et très délié, restait 
calme et flegmatique dans les circonstances les plus 
graves, rédigeait de la façon la plus claire et la plus nette 
les dépêches même les plus attristantes, savait en un 
style précis, perçant et académique distribuer les cri- 
tiques et les compliments ; il suivit les mouvements des 
armées avec une sollicitude minutieuse, incessante, et ne 
ménagea ni les renseignements ni les avis : très propre 
d'ailleurs à ses fonctions en un pareil moment parce qu'il 
unissait à son sang-froid, à son zèle infatigable, à son 
ton d'autorité un audacieux esprit d'initiative et le mépris 
de toutes les règles d'administraticyi, de tous les prin- 
cipes de la hiérarchie, de tous les prestiges de la spé - 



20 LA GUERRE (1870-1871). 

_ I ■ --T — in - - ■■ - — —^ -^ — . 

cialité. Mais il avait aussi et naturellement trop de con- 
fiance en lui-même ; il ne tenait aucun compte des 
difficultés ; il croyait bons tous les moyens qu'il em- 
ployait; il voulut de son cabinet diriger les opérations ; 
il traita cavalièrement des généraux pleins d'expérience 
et de patriotisme» les régenta, les chapitra, prétendit leur 
remettre le moral; il exigea des troupes la mobilité 
qu'avaient les Allemands et ne comprit pas qu'une jeune 
armée inexercée ne peut ni manœuvrer rapidement ni 
braver les intempéries ni vaincre de vieux bataillons 
disciplinés et instruits. 

Gambetta partageait les illusions de son délégué. « Je 
fais, disait-il une fois, marcher les généraux comme des 
pions sur un damier. » Il s'imagina que l'élément civil 
devait conduire la guerre; il s'entoura d'ingénieurs, de 
savants, de journalistes; avec toute la France, depuis 
Frœschwiller et Sedan, il considérait les militaires 
comme des gens bornés, incapables, uniquement propres 
à exécuter les conceptions des hommes d'étude, de 
science et d'industrie; de même que les Parisiens 
tenaient Dorian pour un génie de premier ordre, il tint , 
Freycinet pour un second Carnot. Il crut renouveler les 
légendaires prodiges de 1792 et de 1793 en rompant avec 
la tradition. Selon lui, la France, régénérée par la Répu- 
blique,repousserait renvahisseur,ainsiqu'àlaân du siècle 
dernier, par un élan sublime, et il jurait que le peuple 
ferait reculer le despote. Gambetta oubliait que les volon- 
taires avaient causé les revers de la Révolution par leur 
indiscipline et leur lâcheté, que la République avait été 
sauvée, non par le courage de ses levées, mais par les 
discordes de la coalition, que les Allemands de 1793, in- 



LE MâNS. 201 



décis et peu nonfibreux, piétinaient sur place à quelques 
lieues de la frontière et que ceux de 1870, unis, victorieux, 
innombrables, étaient, non pas sur la Sauer et sur 
TEscaut, mais sur la Seine, sur la Loire, au sein du ter- 
ritoire. 

Mais il personnifia la défense de la province. Il ne se 
dégageait pas suffisamment de Tesprit de parti et il fut 
parfois plus préocupé de la République que de la patrie ; 
il s'agita plus qu'il n'agit ; il ne put empêcher l'incohé- 
rence et la confusion; s'il eut énergie et résolution, il 
n'eut pas, comme il l'avait promis dans sa proclamation 
du 9 octobre, la suite dans l'exécution des projets. Néan- 
moins il gouverna ; il empêcha l'anarchie de dévorer le Midi 
et par sa franchise, par sa fermeté, réussit à dissoudre 
les ligues des départements et à réprimer les tentatives de 
séparatisme ; il trouva des chefs jeunes, actifs, vigoureux, 
Faidherbe, Ghanzy : il utilisa les ressources de la nation 
et fit tout pour la sauver. Grâce à lui, la France vaincue 
et défaillante gardait la tète haute et tenait d'une main 
encore ferme son épée brisée. « Jamais, écrivait-il le 5 dé- 
cembre, le désespoir ne s'est approché de mon âme. » 
Il se prodigua; il courut le pays et le réchauffa, Télec- 
trisa; ce fut lui qui donna l'impulsion et sonna le tocsin; 
il dit aux Français en un langage plein de passion et de 
feu qu'ils devaient lutter jusqu'aux limites du possible, 
et sa voix éloquente exprimait en superbes accents ce 
généreux désir de résistance et de sacrifice qui s'exhalait 
alors de bien des cœurs. 

Cet avocat ignorant du métier de la guerre avait d'ail- 
leurs l'intelligence prompte et sûre; il voyait clair et se 
décidait vite ; il semblait n'apercevoir les cho8es que de 



202 LA GUERRE (1870-1871). 

très loin ; mais, comme en se jouant, il devinait ou dis- 
cernait presque tout, et à la surprise des militaires de 
profession, il entrait dans les détails. On se plaignit 
quelquefois de ses emportements, et il fut injuste en 
accusant d*Aurelle de faiblesse; maïs, après ses éclats 
de colère, il se rapaisait et reconnaissait son tort. Il or- 
donnait de mauvaises mesures pour satisfaire Topinion, 
et se dispensait de les exécuter; s'il permettait, en créant 
une artillerie départementale, de puiser dans les arse- 
naux, cette disposition du décret restait lettre morte ; 
s'il renvoyait de l'armée les princes d'Orléans, il confiait 
aux grands noms de la Bretagne, à Charette et à Gathe- 
lineau, d'importants commandements. Il suspendit les 
lois qui réglaient l'avancement, conféra des grades à des 
civils, fit des nominations extraordinaires ; mais les cir- 
constances étaient exceptionnelles ; la plupart des com- 
missions ne furent établies qu'à titre provisoire ; les bre- 
vets accordés à l'armée auxiliaire, mobiles, mobilisés, 
corps irréguliers, n'eurent d'autre durée que celle de la 
guerre; quoi qu'on ait dit, Gambetta n'abusa pas des 
promotions trop rapides, et il laissa ses coudées franches 
au directeur de l'artillerie. Bref, aux yeux de la France 
et de là postérité, son ardent patriotisme efface ses 
erreurs. 

Secondé par Freycinet qui fut son alter ego, secondé 
par le directeur de l'infanterie et de la cavalerie — 
d'abord le général de Loverdo, puis le général Haca — 
secondé par le directeur du génie Véronique et par le 
directeur de l'artillerie Thoumas, Gambetta renforça les 
effectifs, et malgré la saison, l'état des magasins et l'en- 
combrement des voies ferrées, pourvut à tous les be- 



LE MANS. 205 



soins des troupes. Le service télégraphique fut très bien 
organisé. Les généraux et les états-majors reçurent d'ex- 
cellentes cartes du pays. Le ravitaillement des provisions 
de guerre s'opéra constamment avec ordre et régularité : 
Ghanzy reconnut qu'il n'avait jamais manqué de muni- 
tions et que son armée en faisait, non pas une consom- 
mation, mais une orgie. 

Onze corps surgirent, pour ainsi dire, du sol : les 16% 17*, 
18% 19% 20% 21% 22% 23% 24% 25% 26«. Le 22« et le 23* 
qui constituaient l'armée du Nord, ne furent pas l'œuvre 
de la délégation; mais le 19^, le 25^, le 26%. qui s'ébran- 
laient lorsque finirent les hostilités, et les six autres, 16^, 
17% 18% 20% 21% 24% qui combattirent sur la Loire et 
la Saône, se levèrent et s'armèrent à l'appel et sous les 
auspices de Gambetta. En moins de quatre mois le jeune 
ministre et ses collaborateurs mirent sur pied près de 
600000 hommes, 5000 par jour I Gambetta et ses armées : 
les Allemands résument par ces seuls mots la résistance 
que leur opposa la province. 

Résistance hardie, violente, désespérée et pourtant 
impuissante I L'artillerie maintint ses vieilles traditions . 
de vaillance, de dévouement, d'amour du devoir. Il n'y 
avait plus, dans les départements, après le 4 septembre, 
que 6 batteries. Par des prodiges de persévérance et 
d'activité, une artillerie fut improvisée. En quatre mois 
deux centtrente-huit batteries ou mille quatre cent quatre 
bouches à feu de tout calibre entrèrent eh ligne, et à la 
conclusion de l'armistice, la France avait encore deux 
cent trente et une batteries ou mille trois cent quarante- . 
huit pièces. La direction confiée au colonel Thoumas 
avait donc livré par jour deux batteries tout équipées 



206 LA GUERRE (1870-1874). 

— ^i^^^fci— ^i—— M^— ^— ■*— M^—iM M ■■■■■ ■■ — ■■■ ■ ■ iM W» . I I ■■■■^■■■■«■■^ ■ MiaM I— iiM^^^^^^^— iMia^^ ^^^^ 

et pourvues de leur personnel. Cette quantité de canons 
étonna l'adversaire. Leur tir juste et meurtrier ne. le 
surprit pas moins; c'est qu'on avait, dans le chargement 
des projectiles creux, remplacé les fusées fusantes qui 
faisaient éclater Tobus trop tôt ou trop tard et dans une 
zone très restreinte par les fusées percutantes qui déto- 
naient à toutes les distances. Mais Tartillerie des Alle- 
mands gardait l'avantage du nombre; la portée moyenne 
de ses pièces était toujours plus considérable que celle 
des pièces françaises; son personnel était plus instruit, 
mieux exercé que le nôtre. 

Le génie reçut pour la durée de la guerre un précieux 
auxiliaire, le corps du génie civil des armées, composé 
de tous les ingénieurs, architectes, agents*voyers et en- 
trepreneurs de travaux publics qui s'offrirent au gou- 
vernement. Ce corps finit par compter 52 ingénieurs de 
tous grades et 200 chefs de section. Un ingénieur en 
chef, 3 ingénieurs ordinaires, 9 chefs de section, 9 pi- 
queurs, 18 chefs de chantier, et 60 à 300 ouvriers, mu- 
nis de tous les outils, voire de fusils, de lunettes d'ap- 
proche et de piles électriques, étaient adjoints à chaque 
corps d'armée. Mais ce personnel qui rendit de grands 
services, n'influait pas sur l'issue de la lutte. 

L'état- major manquait. Le gouvernement appela tous 
les membres de ce corps qui n'avaient pas suivi l'armée 
impériale. C'étaient naturellement, puisqu'on les avait 
laissés à l'écart, les moins compétents et les moins ha- 
biles. Encore fallut-il, à cause de leur petit nombre, leur 
adjoindre des officiers de troupe ou des civils, et Clin- 
chant se plaignait que l'élément militaire fût trop rare 
dans les états-majors de l'armée de l'Est. De là résulté- 



LE MANS. 207 



rent bien des erreurs dans les ordres des mouvements, 
dans les calculs des parcours, dans tout le détail des opé- 
rations. 

L'intendance réunit autant dé munitions de bouche 
qu'il en fallait pour subvenir aux besoins de Tarmée» et 
à Orléans, au Mans, à force de célérité, elle réussit à 
soustraire aux ennemis d'immenses approvisionnements. 
Mais, si elle était dirigée par les Bouché, les Priant, les 
Richard, elle n'avait pour agents subalternes que des 
gens sans expérience. Elle eut à pourvoir des armées 
battues et fugitives dont elle ne savait plus la direction. 
Elle trouva souvent des chemins impraticables. Lorsque 
les troupes encombrèrent les lignes, elle ne put envoyer 
à temps ses convois. Enûn, si les distributions avaient 
lieu à propos, les officiera, ignorants ou insouciants, 
gaspillaient les denrées ou les faisaient trop tardivement 
quérir; ils laissaient les hommes manger plus de la 
ration dW jour, jeter le reste et abandonner au bivouac 
des monceaux de viande et de biscuit ; ils les laissaient 
se chausser à leur fantaisie, si bien que les premiers 
arrivés prenaient les pointures les plus fortes et que les 
derniers devaient se contenter des souliers les plus 
courts; dans la campagne de TEst, par un froid qui ge- 
lait les doigts des pieds, des soldats coupaient l'extré- 
mité de leurs chaussures, parce qu'elles étaient trop 
étroites. 

La délégation poussa l'armement de l'infanterie avec 
la plus grande activité* 11 n'y avait en province après 
Sedan que deux millions de cartouches. On tira d'Angle- 
terre, avant le 15 février 1871, six millions de.cartouches 
et cinq millions de capsules, les unes chargées, les au- 



208 LA GUERRE (1870-1871}. 

très vides* On créa de nombreux ateliers qui finirent par 
donner journellement au ministère quinze cent mille 
cartouches. La papeterie Laroche- Joubert,d'Angoulème, . 
fournit tous les papiers découpés. Les établissements 
de Bourges, de Bordeaux, d'Angers, de Toulon, et sur- 
tout celui de Bayonne, dirigé par Marqfoy et Mascart, 
fabriquèrent des capsules. Bayonne parvint à produire 
douze cent mille capsules par jour. 

Les départements ne renfermaient, après le 4 septem- 
bre, que 350000 chassepots. De nouveaux ateliers furent 
installés. Les manufactures de Tulle, de Saint-Étienne, 
de. Ghàtellerault arrivèrent à fabriquer, à elles trois, 
mille fusils chaque jour. Une commission d'armement, 
présidée par le Ha vrais Lecesne, acheta plusieurs mil- 
liers de remingtons. Les départements, les villes, les 
corps francs se procurèrent des fusils de toute sorte, 
transformés ou non transformés, se chargeant par la 
bouche ou par la culasse. La délégation conclut des 
marchés avec des fournisseurs étrangers et obtint ainsi 
48000 sniders. Elle accueillait toutes les offres, même 
de gens mal famés et tarés ; « quand je m'habille, disait 
Palikao, je prends pour tailleur un honnête homme ; si 
mon pantalon se déchire, je m'adresse au premier venu 
qui peut le raccommoder ». Mais plus la lutte durait, plus 
augmentait la diversité des armes. Les troupes de 
Ghanzy avaient des fusils de quinze types dififèrents. Et 
que de mauvais résultats produisit cette confusion! Que 
d'embarras, que de précautions infinies, lorsqu'il s'agis- 
sait de ravitailler les armées ou fractions d'armées, et 
d'expédier djss munitions pour chaque modèle I 

EL tout instant croissaient les difficultést naissaient 



LE MANS. 209 



d*inévitables relards. Il fallut, à mesure que renvahis* 
seur avançait et menaçait d'intercepter les communica- 
tions, transférer à Toulouse la capsulerie de Bourges, & 
Bordeaux la manufacture de Châtellerault, à Tarbes les 
ateliers de Nantes où le colonel de Refiye fabriquait des 
mitrailleuses. On avait distribué des remingtons aux 
mobiles impatients du Loir-et-Cher; mais les baïonnettes 
qui venaient d'Allemagne, n'étaient pas encore prêtes; 
les mobiles opérèrent à Coulmiers ce qu'on nomme une 
charge à la baïonnette... sans baïonnettes. La plupart 
des grandes industries nécessaires à la guerre étaient 
du reste bloquées dans Paris. Un jour, les aiguilles de 
rechange des chassepots manquèrent ; il fut impossible 
d'en avoir à Beaucourt, à Bordeaux, ailleurs encore, et 
avant de trouver au Tréport une fabrique d'éléments 
d'horlogerie qui pût les faire, le gouvernement se vit 
obligé de dégarnir 20 000 fusils de l'arsenal de Toulouse 
et d'ordonner que chaque homme aurait provisoirement 
une seule aiguille de rechange au lieu de trois. Le har- 
nachement des chevaux d'artillerie éprouva des obsta- 
cles inattendus. On fut forcé d'exécuter la bouderie 
dans les ateliers de la marine, de réquisitionner les se- 
condes selles des gendarmes, et de suspendre la confec- 
tion des harnais jusqu'à ce que des industriels eussent 
établi des fabriques de colle-forte : Givet était coupé, et 
cette ville fournissait presque seule la colle-forte avant 
la guerre I 

Mais quand les armées de la province eussent été mer- 
veilleusement outillées et pourvues de tout, elles devaient 
succomber parce qu'elles comptaient beaucoup d'hommes 
et peu de soldats. Gambetta se vantait d'avoir créé un 

U 



511 LA GUERRE (1870-1871). 



appareil formidable. Il jugeait toutefois que ses troupes 
manquaient de solidité et d*haleine, qu'elles n'étaient 
guère résistantes, qu'elles ressentaient toujours au bout 
d'une certaine période de combats le besoin de se refaire 
et de se reconstituer, et il les comparait à un mécanisme 
hâtivement dressé qui ne fonctionne que quelque temps 
et qu'il faut reviser et remonter d'une façon chronique. 
Elles se composaient de vieux régiments, de régiments 
de marche, de gardes mobiles et de gardes nationales 
mobilisées. 

f Les vieux régiments n'étaient qu'en très petit nombre : 
16% 38% 39% 92% deux bataillons de marche tirés du ré- 
giment étranger,^ des bataillons d'infanterie de marine. 
j Les régimients de marche, formés d'abord au moyen 
des quatrièmes bataillons, puis de compagnies et de 
détachements des cent régiments d'infanterie, compre- 
naient la classe de 1870, les réservistes et les anciens 
militaires rappelés par Palikao. La cohésion leur faisait 
défaut; les officiers étaient trop jeunes ou trop âgés; les 
soldats n'avaient pas d'instruction ou ne revenaient sous 
le drapeau qu'avec répugnance. Dans plusieurs de ces 
régiments de marche, assure un témoin, le désordre 
dépassa toute limite. 

La garde mobile, organisée en régiments de trois ba- 
taillons, montrait de la bonne volonté, et avait une tenue 
calme et digne. C'était l'élite de la nation. On voyait 
dans ses rangs tous les jeunes gens soustraits au service 
en temps de paix. Issus du même pays, liés par la com- 
munauté d'origine, les hommes marchaient volontiers 
ensemble. Mais la plupart des officiers n'avaient pas 
encore servi. Ces troupes si tendres, comme disait Gam* 



LE MANS. 211 



bettai ne purent acquérir le tempérament militaire ; 
elles n'étaient pas rompues à la fatigue ; elles furent in* 
capables de supporter les privations et les souffrances; 
leur àme, un instant enthousiasmée, se lassa bientôt et 
s'alanguit avec leur corps. Si les mobiles se battirent 
souvent avec courage, s'ils affrontèrent avec sang-froid 
des canonnades, ils eurent rarement assez de vigueur 
pour enlever des positions et donner le dernier coup de 
collier. 

Les mobilisés se composaient de tous les hommes de 
la garde nationale, célibataires ou veufs sans enfants, au* 
dessous de quarante ans. Aussi les nommait-on les vieux 
garçons. Mais beaucoup, qui furent qualifiés de « francs 
fileurs », ne répondirent) pas à l'appel. Ceux qu'on réu- 
nit dans les camps, firent d'abord l'exercice avec des 
bâtons et ne reçurent que très tard des fusils étrangers 
d'ancien modèle. Si la division de Bretagne, conduite 
par le capitaine de vaisseau Gougeard, se signala le 
il janvier au plateau d'Auvours, la division du général 
La Lande lâcha dans cette même journée le poste impor- 
tant de la Tuilerie. Les mobilisés du camp de Gonlie 
s'enfuirent le 13 janvier sans voir l'ennemi, après avoir 
pillé les vivres et détruit les munitions. Ceux qui défen- 
daient Besançon, n'avaient, au dire du commandant, ni 
un officier, ni un sous-officier, ni un caporal qui sût 
faire respecter la consigne. Ceux de la Haute-Savoie 
refusaient de marcher de Beaune sur Dijon et sous pré- 
texte que leurs armes étaient mauvaises, rétrogradaient 
sur Chagny. Ceux des Hautes-Alpes et de FArdèche se 
révoltaient au camp de Sathonay et déclaraient qu'ils 
n'iraient pas au feu. Ceux du Nord, sous les ordres de 



212 LA GUERRE (1870-1871). 

Faidherbe, ne jouèrent qu'un rôle de comparses, et leur 
général Robin, toujours invisible et introuvable, devint 
légendaire dans la Flandre. 

Les francs-tireurs inspirèrent à Tenvahisseur de sé- 
rieuses inquiétudes, et le déroutèrent par leurs appari- 
tions soudaines, leurs brusques attaques, leur guerre de 
partisans. Mais, sauf dans TEst et surtout à l'armée de la 
Loire oii ils restaient soumis à l'action du général en chef 
et appartenaient aux troupes régulières, ils ne rendirent 
aucun servi ce.La plupart voulaient agir pour leur compte 
et n'agissaient que dans les endroits où l'adversaire 
n'était pas. Cathelineau reconnaît qu'il y avait de très 
bonnes compagnies, mais que d'autres ne valaient pas 
la dépense qu'elles causaient à l'État, et n'étaient qu'un 
ramassis de pillards et de bandits. 

Le nouveau ministre de la guerre débuta par un suc- 
cès. Le général d^Aurelle de Paladines, vigilant, sévère, 
rude, doué de grandes capacités et d'une énergique 
volonté, excellent éducateur de troupes, avait remplacé 
La Motterouge. Il reconstitua le 15* corps derrière la 
Sauldre dans le camp retranché de Salbris ; il fit fusiller 
une vingtaine d'hommes par les cours martiales; en 
quelques jours il réussit à discipliner ces bandes qui 
s'enivraient, méconnaissaient l'autorité de leurs ofQciers 
et chantaient des chansons obscènes. Bientôt, outre le 
15* corps, il commanda le 16' corps qui se formait k 
Blois et qui passait des mains faibles et timides de Pour- 
cet aux mains vigoureuses et fermes de Ghanzy. La 
délégation résolut d'employer le 15' et le 16* corps à la 
reprise d'Orléans, cette première étape de Paris. D'Au- 



LE MANS. 213 



relie, nommé général en chef de Tarmée dite armée de 
la Loire, dirigerait l'opération. Pendant que la 1" divir 
sion du i5' corps, menée par Martin des Pallières, par- 
tirait de Gien et couperait à Fleury la retraite aux Bava- 
rois de Tann, les deux autres divisions ainsi que le corps 
de Chanzy marcheraient de Blois sur Orléans. Le che- 
min de fer transporta le 15* corps de Salbris à Blois. 
Mais le mouvement fut retardé par la mauvaise saison, 
par la nouvelle de la capitulation de Metz et par les 
bruits d'armistice. Tann, averti, craignit d'être accablé, 
et il eût volontiers évacué Orléans pour ^e retirer à 
Patay et lutter sur un terrain plus favorable si Moltke 
n'avait prescrit de ne pas lâcher la ville sans en décou- 
dre. Il concentra ses Bavarois à Goulmiers. 

Le 9 novembre, par un temps couvert mais doux, 
dans cette plaine de Goulmiers où parmi des bouquets 
d'arbres se dissimulent de grosses fermes et de vieux 
manoirs, l'armée de la Loire s'ébranlait en un ordre ir- 
réprochable, de même qu'à la manœuvre, sans laisser 
un traînard derrière ses lignes et sans montrer la moin- 
dre hésitation. Tann qui n'avait que 15000 hommes 
contre 60000, comprit aussitôt qu'il aurait le dessous. 
Les assaillants le débordaient par ses deux ailes, et leur 
artillerie qui donnait tout entière, tirait avec une éton- 
nante précision. Il lutta néanmoins. Mais, comme faisaient 
leurs devanciers dans les premières guerres de la Révo- 
lution, les généraux français se mirent à la tête des 
troupes et lés entraînèrent. Peytavin enleva le village de 
Baccon et* le château de la Renardière. Barry qui mar- 
chait à pied en avant de sa principale colonne et au cri 
de vive la France^ emporta Goulmiers. Le vice-amiral 



214 LA GUERRE (1870-1871). 

Jauréguiberry s*empara de Champ et d'Ôrmeteau. 
A quatre heures, Tann reculait sur Artenay ; il abandon- 
nait Orléans avec un millier de malades. 

L'armée française avait vigoureusement combattu, et 
les mobiles, surtout ceux de la Dordogne et de la Sarthe, 
s'étaient signalés par leur entrain. Malheureusement le 
général Reyau qui devait tourner la droite des ennemis 
avec sa cavalerie, engagea d'inutiles canonnades et se 
replia lorsqu'il vit au loin les francs-tireurs de Lipowski 
qu'il prenait pour des Allemands. Martin des Pallières qui 
s'avançait par la rive droite de la Loire, arriva trop 
tard pour barrer le chemin aux Bavarois. Il avait ordre 
de ne déboucher que le 11 novembre parce qu'on croyait 
que l'adversaire résisterait plus longtemps; il balança 
donc lorsqu'il entendît le canon, et son instinct de sol- 
dat le poussait vers Artenay ; il n'osa tenter l'aventure 
et, fidèle à ses instructions, courut sur Fleury, puis, lors- 
qu'il sut la vérité, sur Ghevilly; mais vainement il fit 
des prodiges de célérité ; il s'arrêta tout haletant, sans 
avoir atteint ni les vaincus de Coulmiers ni même les 
convois sortis d'Orléans. 

Le gouvernement de Tours comptait sur un coup de 
foudre. Il fut désappointé, et, non sans raison, destitua 
Reyau. Mais Coulmiers était un grand succès qui, suivant 
le mot de d'Aurelle, décuplait le moral des troupes. Cette 
victoire, la seule véritablement franche et complète 
qu'ait eue la France durant la guerre, parut ramener la 
fortune. L'armée de la Loire avait pris figure, elle avait 
reçu glorieusement le baptême du feu, et on crut de 
toutes parts qu'elle allait être le principal instrument de 
la revanche nationale. 



LE MANS. 215 



Pouvait-on néanmoins, comme on Ta prétendu, se di- 
riger incontinent sur Paris et rompre le cordon de l'as- 
siégeant? Non sûrement, puisque Mollke envoyait sur- 
le-champ des secours au général de Tann, et que trois 
jours après Goulmiers, le grand-duc , de Mecklenbourg 
était à Toury avec les Bavarois, deux divisions d'infan- 
terie et trois divisions de cavalerie. Non sûrement, puis- 
que Frédéric-Charles arrivait de Lorraine à marches 
pressées avec les trois corps de Constantin d*Alvensleben, 
de Manstein et de Yoigts-Rhetz. « L'avalanche descend 
de Metz », s'écriait Gambetta. 

D' Aurelle installa donc son armée dans les boqueteaux 
de la forêt d'Orléans et sur une ligne de retranchements 
et de batteries qui s'étendait de la Chapelle à la Loire 
par les Ormes, Gidy , Boulay et Chevilly. Il tâcha de l'or- 
ganiser complètement, il la renforça. La délégation, met- 
tait à sa disposition de nouvelles ressources, le 17*, le 
18* elle 20* corps. Le 20* corps, commandé par le brave et 
habile Crouzat, n'était autre que la petite armée de l'Est 
rappelée des bords de la Saône ; il avait de la consistance 
et quelque vigueur morale. Mais le 17* et le 18*, conduits 
l'un par Sonis, et l'autre par Billot, s'étaient formés à la 
hâte et comme en marchant; la plupart de leurs chefs 
étaient improvisés, les mobiles qui les composaient en 
grande partie, n'avaient que d'anciens fusils, et Sonis 
avouait qu'il se méfiait de l'outil qu'on lui donnait à 
manier, que ses généraux connaissaient bien peu leur 
affairé, que ses officiers et ses soldats ignoraient les 
manœuvres. D'Aurelle voulait concentrer tout ce monde 
devant Orléans pour le façonner et l'instruire. Il espérait 
soutenir le choc des Allemands dans les positions qu'il 



216 LA GUERRE (1870-1871). 

avait laborieusement préparées et munies de quatre- 
vingt-seize canons de marine à longue portée, et, après 
avoir repoussé l'ennemi, marcher sur Paris. 

Impatiente, désireuse, comme elle disait, de faire 
quelque chose, apprenant par Favre que le 15 décembre 
était le terme extrême des approvisionnements de Paris, 
croyant que la place n'avait plus de vivres que pour trois 
semaines, la délégation rompit les desseins du général. 
Elle ne cessait de le gourmander, lui reprochait de se 
blottir à Orléans pour y passer l'hiver, le sommait de 
sortir de l'immobilité, de troubler par des pointes hardies 
la marche de Frédéric-Charles et de secourir Paris qui 
avait faim. Elle finit par dicter les opérations. Le24no-^ 
vembre, elle lançait la division de Martin des Pallières 
et les corps de Crouzat et de Billot sur Pitbiviers, Martin 
des Pallières par Chilleurs-aux-Bôis, Crouzat par Beaune- 
la -Rolande, Billot par Montargis. Le général Martin des 
Pallières se porta sur Chilleurs-aux-Bois et refoula près 
de Neuville une reconnaissance prussienne. Hais Crou- 
zat rencontra deux brigades de Voigts-Rhetz qui lui 
barrèrent la route de Ladon et de Maizières. Le mouve- 
ment fut arrêté. 

Le 28, il était exécuté de nouveau par Crouzat qui 
commandait en chef les 20^ et 18" corj^s. A midi, Crouzat 
attaquait Yoigts-Rhetz à Beaune-la-Rolande. Mais Billot 
qui devait l'appuyer, fut retardé par les avant-postes et 
par l'aile gauche de Voigts-Rhetz, et s'il enleva Mai- 
zières, Juranville, Lorcy, les Côtelles, il ne put arriver 
devant Beaune-la-Rolande qu'à l'entrée de la nuit Crou- 
zat avait le dessus; il prenait Saint-Loup, Nancray, 
Batilly; il rejetait une division de cavalerie; il enve- 



LE MANS. 217 



loppait Beaune-la-Rolande et cernait presque complèti'^ 
ment les défenseurs de la ville, k deux heures, Yoigts- 
Rhetz n*ayait plus de réserve sous la main, et toutes ses 
troupes donnaient, jusqu'au dernier homme, sur une 
seule et frêle ligne de bataille. Il restait pourtant iné- 
branlable et attendait ses renforts avec confiance. Ils 
vinrent dans la soirée; c'étaient deux divisions de cava- 
lerie d'Alvensleben qui menacèrent à leur tour d'enve- 
lopper Grouzat sur ses flancs et ses derrières. A cet 
instant même Grouzat échouait dans un suprême assaut 
qu*il tentait à la tète de quelques compagnies contre les 
barricades de Beaune-la-Rolande. Il se retira. Les Fran- 
çais laissaient aux Allemands 2 000 prisonniers et avaient 
plus de 3000 hommes tués ou blessés. 

Grouzat demandait plusieurs jours de repos pour 
refaire ses bataillons qui se trouvaient dans la situation 
la plus déplorable; il représentait que le régiment de 
la Haute-Loire n'avait d'autres vêtements que des blou- 
ses et des pantalons de toile. Freycinet lui répondit qu'il 
ne s'agissait pas de repos, qu'il fallait marcher^ et mar- 
cher vite, relever le moral d'un corps à l'attitude incer- 
taine. Mais l'armée de la Loire était désormais compro- 
mise; au lieu d'attaquer en masse, elle n'avait engagé 
que sa droite que les Allemands ruinaient du premier 
coup, el quatre jours plus tard, sa gauche était battue 
pour les mêmes raisons. 

Le gouvernement avait appris que Ducrot dirigeait de 
Paris une grande sortie sur Fontainebleau. Freycinet 
déclara dans un Gonseil de guerre qu'on devait aller 
immédiatement à la rencontre de Ducrot qui s'avançaM 
« à travers un océon d'ennemis », et porter toutes 1«^ 



218 ^A GUERRE (1870-1871). 

forces françaises sur Pithiviers, nœud des routes du 
pays. Les généraux d'Aurelle, Borel, Chanzy proposè- 
rent de ne commencer Topération qu'après avoir con- 
centré l'armée en arrière de la forêt d'Orléans: C'était 
perdre deux jours. Freycinet répliqua que le ministre 
ordonnait de pousser aussitôt sur Pilhiviers pour soula- 
ger Ducrot qui serait entre deux feux, et une proclama- 
tion du 1*^' décembre annonça que les Parisiena s'appro- 
chaient de Longjumeau et occupaient Ëpinay: on con- 
fondait Epinay-sur-Seine avec Epinay-sur-Orge ! 

L'entreprise ne pouvait réussir. L'armée se disséminait 
sur une étendue de vingt lieues. Tous les corps étaient 
isolés, incapables de se prêter un mutuel appui : Chanzy, 
à Saint-Péravy ; Sonis — que le gouvernement avait 
inulilement envoyé sur Ghàteaudun — dans la forêt dé 
Marchenoir ; d'Aurelle et des Pallières, en avant d'Or- 
léans; Crouzat et Billot, à Bellegarde du côté deGien. 

Il était convenu que Chanzy, comme le plus éloigné, 
se dirigerait le 1" décembre sur Toury avec son 16* corps 
et que Sonis lui servirait de réserve avec le 17*; Martin 
des Pallières qui commandait le. 15* corps, Billot, Crou- 
zat se jetteraient le lendemain sur Pithiviers. Dans la 
matinée du 1*' décembre, Chanzy s'ébranlait. Il assaillit 
les Bavarois et après une lutte qui dura jusqu'à com- 
plète obscurité, leur enleva plusieurs villages, notam- 
ment Villepion. Ce succès, presque comparable à celui 
de Coulmiers, excita la confiance et l'enthousiasme ; on 
crut un instant à la délivrance prochaine ; tout le pays 
était dans la joie. Mais le â décembre le grand-duc de 
Mecklènbourg se présentait avec toutes ses forces, les 
Bavarois, deux divisions d'infanterie et deux divisions 



LE MANS. 2i9 



de cavalerie. Le 16* corps et une partie du 15* recu- 
lèrent. Deux divisions du 15*, celle de Martineau et celle 
de Peytavin, qui longeaient la r<5ute de Paris, furent 
repoussées devant Poùpry et au moulin de Morale^ Les 
lieutenants de Chanzy, Morandy, Barry, Jauréguiberry, 
échouèrent dans leurs attaques contre Lumeau, le châ- 
teau de Goury et la ferme de Beauvilliers. La brigade 
Bourdillon céda Loigny et les gravières qui l'entourent. 
Chanzy, dont toutes les troupes étaient en ligne, appela 
Sonis h son aide, bien que Sonis eût dit le matin que ses 
bataillons seraient trop fatigués pour combattre. Sonis 
vint aveë sa réserve d*artil1erie, une brigade, les mobiles 
des Côtes-du-Nord et les zouaves pontificaux. Il plaça ses 
batteries à Yillepion et envoya le. 51* régiment de mar- 
che sur Loigny. Ce régiment s*enfuit. Sonis, hors de 
lui, oubliant son devoir de général, ne songeant pas 
que son 17* corps attendait ses ordres, ne pensant plus 
qu*à mourir en chrétien sous le drapeau des soldats du 
pape, courut au colonel Charette : « Il y a des lâches là- 
bas, suivez-moi. » Les zouaves pontificaux reçurent h 
genoux la bénédiction de leur aumônier et suivirent 
Sonis en criant : « Vive la France ! Vive Pie IX I » Ils 
enlevèrent la ferme de Villours ; mais ils ne purent sous 
une grêle effroyable d*obus atteindre Loigny; Sonis eut 
la cuisse brisée par une balle qu'un Prussien lui tira 
presque à bout portant; Bouille, son chef d'état-major, 
et Charette furent frappés ; sur 300 zouaves, 60 échap- 
pèrent. Seul, le 37* de marche, abandonné, tenait encore 
dans le cimetière de Loigny et, abrité par les tombes, 
résistait aux ennemis qui l'enveloppaient de toutes parts; 
il ne se rendit qu'après avoir brûlé ses derniôris car- 



220 LA GUERRE (1870-1871). 

touches. La nuit s'épaississait. Le champ de bataille 
était éclairé par les flammes qui dévoraient Loigny. On 
n'entendait plus que* le roulement des pièces de canon 
sur le sol durci par la gelée et les cris navrants des 
blessés déposés au travers des caissons. 

Après cette défaite de Loigny-Poupry, la retraite de 
l'armée de la Loire était inévitable. A son aile droite, 
Billot et Crouzat, d'ailleurs rudement éprouvés, mis en 
échec par quatre bataillons et une division de cavalerie, 
n'osaient pousser sur Pithiviers. A son aile gauche, 
Ghanzy et les lieutenants de Sonis pliaient devant le 
grand-duc de Mecklenbourg; deux divisions de Ghanzy 
s'étaient débandées, et celle de Morandy ne s'arrêtait 
qu'à Huétre, derrière les ouvrages de la forêt d'Orléans ; 
le général, craignant d'être écrasé, demandait instam- 
ment des renforts; les chefs du 17' corps assuraient que 
leurs troupes harassées ne pouvaient faire un mouve- 
ment. Restait le centre avec les trois divisions de Martin 
des Pallières, de Martineau et de Peytavin. Le prince 
rouge et ses trois corps, Alvensleben, Manstein, Yoigts- 
Rhetz, se jetèrent sur lui et l'accablèrent. Le 3 décembre,' 
sur un terrain couvert de neige, les Allemands chassaient 
Martin des Pallières de Ghilleurs-aux-Bois et Martineau 
de Gheviliy. La retraite se fit dans le plus grand désor- 
dre. Durant la nuit, des Français affamés et grelottants 
venaient aux avant-postes prussiens annoncer que leur 
armée refusait de se battre. Ghaque régiment agissait 
pour son compte. Des compagnies entières quittaient leur 
bataillon et gagnaient Orléans en toute bête. D'Aurelle 
ne voyait sur la route que des fuyards pris de panique et 
sourds à la voix de leurs officiers. 



LE MANS. 221 



Le 4, après des combats acharnés de son arrière- 
garde à Saint-Loup, à Gercottes, à Gidy, à la gare, le 
15* corps évacuait Orléans. La résistance était impos- 
sible. Les soldats se répandaient partout dans les mai- 
sons et les cabarets ou se couchaient ivres sur les places 
et le long des rues. Les officiers remplissaient les cafés 
et les hôtels. 

Le 5, à une heure du malin, h la suite d'une suspen- 
sion d'armes que Martin des Pallières avait conclue 
pour éviter à la ville les horreurs d'un assaut et donner 
aux hommes et au matériel le temps de s'écouler, le gé- 
néral de Tann rentrait à Orléans et descendait dans la 
maison qu'il avait' quittée la veille de Coulmiers, quatre 
semaines auparavant, en disant au revoir à ses hôtes. 
La délégation rejeta sur d'Aurelle la responsabilité dû 
désfitôtre. Le 2 décembre, au soir, elle lui rendait le com- 
mandement. « J'avais dirigé, écrivait Freycinet, jusqu à 
hier les 18* et 20* corps, et par moments le 17% je vous 
laisse ce soin désormais. » Et le lendemain, le surlen- 
demain, lorsque les troupes fondaient sous la main de 
leurs chefs, lorsque les officiers assuraient que leurs 
soldats n'en pouvaient et n'en voulaient plus, lorsque 
les Prussiens, pénétrant h Orléans, voyaient des Français 
qui se chauffaient à des feux de bivouac, s'offrir d'eux- 
mêmes comme prisonniers et livrer de bon gré leurs 
armes et leurs munitions, les gouvernants de Tours 
ordonnaient à d'Aurelle de faire un grand mouvement 
concentrique et de « généraliser » la lutte ; ils lui re- 
prochaient de s'être laissé vaincre en détail ; ils s'éton- 
naient de sa retraite et prétendaient qu'il avait encore 
300000 hommes en état de combattre ; ils annonçaient 



222 LA GUERRE (1870-1871). 



à la France qu'ils n'avaient pas reçu de nouvelles de 
d'Aurelle I 

L'armée ou, comme on' l'appela depuis, la première 
armée de la Loire n'existait plus. Le 15' corps passait 
dans le plus affreux désarroi sur l'autre bord du fleuve, 
sans faire sauter le pont de pierre parce qu'il manquait 
de poudre, et 6000 fuyards se sauvaient jusqu'à Vier- 
zon. Le 20* corps de Grouzat refoulé à Ghécy, après un 
court combat, et le 18* corps de Billot gagnaient pareil- 
lement la rive gauche, celui-là par le pont de Jargeau 
et celui-ci par le pont suspendu de Sully. Seul, Chanzy 
demeurait sur la rive droite avec le 16* et le 17* corps. 

La délégation menacée quitta Tours le 8 décembre 
pour se retirer à Bordeaux. Mais elle ne désespérait 
pas. fille forma deux armées avec les forces éparses qui 
lui restaient sur les deux bords de la Loire, et donna 
l'une à Bourbaki et l'autre à Chanzy. Une campagne 
nouvelle s'engagea. Pendant que Bourbaki tâchait de 
réorganiser l'armée qui devint l'armée de l'Est, Chanzy 
opposait aux Allemands cette rénistance imprévue qui 
Ta immortalisé, reculant sur Josnes, sur Vendôme, sur 
le Mans, et opérant celte série de belles retraites et de 
marches savantes où les corps de son armée — la se- 
conde armée de la Loire, — refusant tout combat par- 
tiel, étaient constamment prêts à lutter et assez rappro- 
chés les uns des autres pour s'entre-secourir. 

Jeune encore, quoique chauve, Chanzy avait la taille 
élancée, le front large, le regard vif, le nez aquilin, la 
moustache effilée, la bouche fine et volontiers souriante, 
la physionomie à la fois aimable, calme et énergique. 
Mousse, puis élève de l'École de Saint-Cyr, chef de bu-> 




or THE 

UfifVERSITY 



OF 




LE MANS. 225 



reau arabe, chef de bataillon pendant la guerre d'Italie, 
chargé dans la campagne de Syrie de diriger les affaires 
diplomatiques, général de brigade depuis la fin de 1868, 
il avait pris part, au mois d'avril 1870, sous les ordres 
de Wimpffen, à la brillante expédition de TOued-Guir. 
Mac-Mahon qui lui reconnaissait une remarquable intel- 
ligence et une extraordinaire rectitude de jugement, le 
recommandait à Gambetta comme un des officiers les 
plus capables de l'armée. D'Aurelle louait, après Coul- 
miers, son coup d'œil et sa résolution. La délégation le 
nommait général de division et grand- officier de la Lé- 
'gion d'honneur, et bieil qu'il ne voulût pas admettre 
dans son état-major Lissagaray qui cachait sous l'habit 
de chef d'escadron les pouvoirs d'un commissaire civil,' 
Freycinet et Gambetta lui témoignaient la plUB entière 
conûance, le félicitaient à l'envi de son attitude énergique 
et ferme. Ce qui fait en effet la grandeur de Ghanzy,' 
c'est le caractère. 11 eut jusqu'au bout l'espoir de vaincre; 
il semblait ignorer le revers de la veille et ne croyait 
pas au désastre du lendemain : il maniait son armée de 
conscrits comme si elle n'eût été composée que de vété- 
rans, la menait sans cesse au combat et tenait bon dans 
son idée de la conduire h Paris : débloquer Paris, telle 
était son unique pensée, la pensée à laquelle, suivant 
son expression, il s'attachait et se cramponnait. Sauver 
Paris, disait-il un jour, est le suprême bonheur. 

Il n'avait pu, après Loigny, gagner Orléans : il se di 
rigea sur Meung en se battant à Patay, à Bricy, àBoulay. 
Deux de ses divisions, Barry et Morandy, étaient refou- 
lées sur Mer et sur Blois. Mais il ne perdit pas courage. 

Jopies fut son quartier-général, et ce qu'il avait de 

45 



:226 LA GUERRE (1870-4871). 

troupes s'étendit entre Lorges et Beaugency, la gauche 
à la forêt de Marchenoir et la droite à la Loire. Son 
armée, forte de 60000 hommes, comprenait, outre la 
division Camô, trois corps, le 16*, le 17* et le 2i«. Le IG" 
était conduit par Jauréguiberry qui montait un petit 
cheval et qui, dans la bataille, naviguait sur sa bote, 
scion le mot des soldats, comme devant la tempête ; 
le général de Colomb allait commander le 17* corps; 
le 21*" venait d'être organisé au Mans et avait h sa tète 
le capitaine de vaisseau Jaurès. 

Dès Le 7 décembre, le grand-duc de Mecklenbourg qui 
marchait sur Blois et sur Tours, attaquait Chanzy avec 
27000 hommes. Mais le pays couvert de vignes favorisait 
la défense ; la lutte fut indécise, et Tarmée de Chanzy 
conserva ses positions; on ne pourra jamais parler d'elle, 
disaient les officiers' allemands, qu'avec respect* 
, Le 8, Tahn et le grand-duc, jugeant qu'il fallait prendre 
une offensive vigoureuse, livraient la bataille de Beau- 
gency. Un uhlan, témoin de Faction, rapporte qu'elle 
fut la plus terrible delà campagne, et que la canonnade, 
plus formidable qu'à Sedan, serrait le cœur et faisait 
dresser les cheveux. Les Bavarois se trouvaient au 
centre, à.Orand Châtre et à Beaumont; ils souffrirent 
infiniment du feu d'enfer des batteries françaises et des 
chassepots; par deux fois ils lâchèrent pied. Tann 
n'avait plus d'autre réserve que deux compagnies. Son 
artillerie manquait de munitions, et les Français péné- 
traient dans'Le Mée, coupaient les Bavarois du reste de 
l'armée. Mais la nuit vint, et à l'extrême droite, Beaugency 
et le village de Messas tombaientaux mains des Prussiens, 
malgré la vive résistance de la colonne Cam6. 



LE MANS. 227 



L'intrépide et tenace Ghanzy ne fit pourtant pas sa 
retraite. Il établit sa droite sur les hauteurs de Tavers, 
et le 9 décembre il recommençait le combat et s'efforçait 
de culbuter son adversaire dans la Loire. Il fut repoussé) 
céda quelques villages, Villorceau, Villejouan, Origny ; 
mais il rejeta les masses allemandes qui franchissaient le 
ravin de Tavérs. 

Le 10 décembre, retentissaient de nouveau, à Téton* 
nement des Bavarois qui comptaient sur un jour de repos , 
la canonnade et la mousqueterie. Les Français s'empa- 
raient d'Origny et de Villejouan ; ils tentaient d'envelopper 
l'aile droite des ennemis et d'emporter Villermain ; s'ils 
abandonnaient le bourg de Villejouan, ils le disputaient 
obstinément maison par maison et ferme par ferme. 

Mais ces quatre jours, les plus glorieux peut-être de 
la défense nationale, avaient épuiséles troupes, et Clianzy 
craignait d'être débordé. Manstein passait la Loire à 
Blois et se préparait à prendre l'armée française à revers ; 
une seule compagnie hessoise qui couvrait la gauche du 
IX* corps, chassait du parc et du château de Ghambord 
une des brigades de Morandy et lui capturait cinq ca- 
nons et plus de deux cents hommes. 

Ghanzy recula le 11 décembre sur Vendôme et le 13, 
par la pluie et le dégel, il atteignait la ligne du Loir. Ses 
soldats n'avaient plus que des haillons et ne vivaient que 
de biscuit. Beaucoup avaient perdu leurs souliers dans 
la boue. Et que de mobiles s'étaient échappés pour 
courir le pays et exploiter la pitié des habitants par le 
récit de leurs aventures! Combien, pour se dire désar- 
més et ne plus se battre, jetaient leur fusil au fond des 
étangs ou en brisaient l'aiguille qu'ils refoulaient violem- 



228 LA GUERRE (4870-1871). 

ment avec la baguette I Que de traînards s'attardaient 
dans les métairies et sur les routes afin d'être saisis par 
les uhlansl Le 12 décembre, la division Wittich faisait 
à elle seule 2 200 prisonniers ; presque tous s'estimaient 
heureux de ne pas continuer la campagne et s'étaient 
livrés par bandes au premier ennemi qu'ils avaient ren- 
contré. Une fois, à midi, des Allemands entrèrent dans 
une maison ; des Français attablés les accueillirent en 
camarades et les invitèrent à s'asseoir et à manger avec 
eux ; « nous ne voulons pas nous sauver, ajoutaient-ils, 
nous vous attendions pour nous rendre. » 

Frédéric-Charles suivit Ghanzy sur Vendôme. L'armée 
française avait une assez bonne position; à gauche, 
Jaurès échelonnait ses bataillons de Pezou à Saint- 
Hilaire par Frète val ; au centre, Jauréguiberry occupait 
les hauteurs deBel-Essort et de Sainte-Anne qui forment 
un demi-cercle en avant de Vendôme ; à droite, les dé- 
bris des divisions Barry et Morandy, revenus de Blois, 
s'étaient établis à Saint-Amand et à Montoire. Mais les 
troupes qui campaient dans la neige, étaient harassées 
et incapables d'une longue résistance. Le 14 décembre, 
une division allemande se logeait à Fréteval et à Morée. 
Le lendemain, bien que Jaurès eût détruit le pont de 
Fréteval et que Jauréguiberry se fût maintenu sur le 
plateau de Sainte-Anne, l'avant-garde d'Alvensleben 
s'emparait de Bel-Essort ; elle dominait Vendôme, con- 
trebattait les pièces de la rive droite du Loir et prenait en 
écharpe les batteries élevées sur la rive gauche au 
faubourg du Temple. 

Ghanzy passa le Loir après avoir détruit les ponts 
et se dirigea vers le Mans. Son armée n'était plus qu'un 



LB MANS. 229 



grand troupeau. Une foule d'hommes quittaient les rangs 
et enfilaient les sentiers qui sillonnent la région pour 
doubler l'étape et arriver au Mans où ils croyaient trouver 
le repos et la fin de leurs souffrances. L'escorte d'un 
convoi mettait ses fusils dans les fourgons. Des officiers, 
se disant malades, abandonnaient leur compagnie et 
se faisaient mener en voiture. Des bataillons entiers 
poussaient de leur plein gré sur le Mans, sans se soucier 
des ordres du général. Lorsque Gougeard installait à 
Montaillé sa division de Bretagne, les marins demeu- 
raient seuls à leur poste; le reste allait coucher à 
Saint-Galais, et le lendemain matin, au départ de la di- 
vision, des soldats, des officiers avaient déserté. 

Mais les Allemands n'étaient pas moins las de cette 
guerre nouvelle, de ces canonnades et de ces fusillades 
à longue distance, de ces marches et de ces poursuites 
continuelles, de ces chemins fangeux qu'ils jonchaient 
de branchages pour que la roue des pièces n'y enfonçât 
pas au-dessus du moyeu. Ils étaient sur les dents, et 
avouaient que leurs épreuves devenaient presque into- 
lérables, qu'ils devaient tripler les avant-postes et cou- 
vrir une étendue considérable de terrain, qu'ils n'avaient 
plus assez de munitions pour une grande entreprise. 

Chanzy fut donc à peine inquiété. D'ailleurs Frédéric- 
Charles craignait une diversion de Bourbaki. Découragée, 
délabrée, dénuée de tout, l'armée de Bourbaki dont 
Chanzy sollicitait le secours, n'avait pu s'ébranler que 
tardivement. Son général assurait qu'elle était éreintée 
et dans un incroyable état de misère et de marasme ; il 
avait dû la mener de Gien à Bourges par le froid, la 
neige et le verglas; il avait vu les cavaliers soutenir 



230 LA GUERRF (i870-i87i). 

'l L ■' fc^-— ^.^» III I I II II,, 

leurs montures, les canonniers pousser les pièces et les 
caissons, les hommes tomber et périr de fatigue. Aussi, 
lorsque le gouvernement lui enjoignit de marcher sur 
Blois à Taide de Ghanzy, il répondit qu*il perdrait ses 
troupes, et Gambetla qui venaîl se rendre compte de la 
situation, déclara qu'elles étaient en véritable dissolution, 
qu'il n'avait rien vu de plus triste. Pourtant, Bourbaki 
fit une démonstration en avant ; il chassa de Vierzon une 
brigade de cavalerie et de Gien un détachement bavarois. 
Frédéric-Charles s'imagina que Bourbaki voulait se 
porter sur Montargis, — et tel était en effet l'ordre de la 
délégation ; il se hâta vers Orléans avec le IX* corps de 
Manstein qui parcourut vingt lieues en vingt-quatre 
heures par un temps affreux, tandis que le 111* corps 
d'Alvensleben s'étendait du côté de Beaugency. 

Le 19 décembre, Ghanzy arrivait au Mans sans 
encombre. Il ne renonçait pas au dessein de délivrer 
Paris et il projetait déjà de diriger sur Chartres un si- 
mulacre d'attaque, puis de se rabattre vers Mantes et de 
menacer Versailles. Le 22, le capitaine d'état-major de 
Boisdeffre, sorti de Paris en ballon, lui apportait des 
nouvelles de Trochu : Paris ne tiendrait que jusqu'au 
20 janvier et ne pouvait être débloqué que par la pro- 
vince. Ghanzy soumit aussitôt à la délégation un plan 
de campagne : plus d'opérations décousues, mais des 
mouvements combinés, une action commune des trois 
armées ; que l'armée de la Loire s'avance entre Évreux 
et Chartres ; celle de l'Est entre Nogent-sur-Seine et 
Château-Thierry; celle du Nord, entre Gompiègne et 
Beauvaîs; qu'une seule de ces tentatives réussisse ; que 
lu li^Mie d'investissement soit rompue sur un seul point. 



LE MANS. 231 



et Paris est sauvé. Mais Gambetta répondit que Bourbaki 
avait d*abord à secourir Bel fort. Le général objecta que 
l'expédition de Bourbaki coûterait du temps, que Paris 
était Tunique objectif, et qu'il fallait faire avant tout et 
trèspromptement TefTort suprême que demandait Trochu. 
On lui répliqua qu'il était trop tard, que les succès de 
Bourbaki démoraliseraient Tarmée allemande et que 
l'échéance fixée par Trochu ne devait pas être prise à 
la lettre. 

L'armée de la Loire n'avait plus d'autre tâche que de 
recevoir le choc des ennemis sur ses positions du Mans. 
Mais Ghanzy n'était pas homme à s'enfermer dans son 
camp ; pour exercer ses troupes autant que pour nettoyer 
le pays et tàter l'adversaire dans toutes les directions 
sur l'Huisne et sur le Loir, il forma deux colonnes mo- 
biles : l'une, menée par Rousseau, se porta sur Nogent- 
le-Rotrou; l'autre, commandée par Jouffroy, sur Ven- 
dôme. La lutte fut opiniâtre. A travers le brouillard, au 
milieu de la neige qui couvrait le sol ou tombait à gros 
flocons, parmi les vignes et les vergers, les taillis et les 
haies, les jardins enclos de murailles et les chemins 
creux, en une contrée qui leur rappelait le Schleswig, 
les Allemands n'avançaient que lentement et avec diffi- 
culté, sans même voir les Français qui refusaient tout 
engagement à l'arme blanche et faisaient une véritable 
guerre de partisans, s'embusquant dans les buissons et 
les fourrés, se cachant derrière le moindre obstacle, ne 
reculant que pour se mettre à l'abri et tirer encore, ne 
trahissant leur présence que par la fumée de leur fusil. 
Hais RoussQau qui s'était risqué jusqu'à la Loupe, dut, 
après une vive résistance, abandonner la Fourche 



232 LA GUERRE (1870-1871). 

Nogent-le-Rotrou, la Ferté-Bernard. Le général de 
Jouffroy qui conduisait les opérations contre Vendôme> 
ne sut pas combiner ses mouvements avec ceux de ses 
lieutenants, et vainement Jauréguiberry accourut pour 
rétablir Tunité d'action. Il fallut, après les combats 
d'Azay, de Saint-Amand, d'Épuisay, de Vancé, se replier 
vers le Mans, par un fort vent d'ouest, laisser des voi- 
tures dans les fossés, pousser les chevaux à force de 
coups sur un miroir de glace, et la colonne du général 
de Curten, coupée, se rejeta sur la Flèche. 

C'étaient Frédéric-Charles et le grand-duc de Mecklen- 
bourg qui marchaient de nouveau contre Chanzy pour 
en finir avec lui, l'un par les routes de Saint-Calais, de 
Vendôme et de Tours, l'autre par Nogent-le-Rotrou et 
la vallée de THuisne ; ils avaient 58000 fantassins, 
15000 cavaliers et plus de trois cents canons. Au bout 
de quatre jours d'efforts, refoulant les colonnes françaises 
et ne discontinuant pas d'approcher et de rétrécir un 
demi-cercle autour de Chanzy, ils arrivaient près du 
Mans. Le 9 janvier, à la droite des Allemands, le grand- 
duc de Mecklenbourg délogeait le général Rousseau des 
villages de Connerré et de Thorigné ; au centre, Alvens-^ 
leben s'emparait d'Ardenay, et derrière lui s'avançait 
Manstein ; à la gauche, Voigts-Rhetz, retardé par les 
chemins, obligé de faire descendre de cheval la cava- 
lerie et l'artillerie, contraint lui-môme de se mettre sur 
un avant-train pendant qu'autour de lui son état-major 
allait à pied, Voigts-Rhetz livrait les deux combats de 
Chahaignes et de Brives et demeurait assez loin en 
arrière, mais pour décider de la victoire le surlende- 
main. 

0'Joi«iiic malade de la ficvrc, Chanzy résolut de 



^ 



LE MANS. 233 



ramener ses divisions par un élan hardi sur les positions 
qu elles avaient cédées. On ne devait pas, disait-il, songer 
à la retraite, ni alléguer le mauvais temps qui était le 
môme pour les Prussiens que pour les Français; Tof- 
fensive devenait le seul moyen d'arrêter Fennemi : et il 
ordonnait à ses généraux de se battre avant de reculer, 
d^attaquer vigoureusement avec l'espoir de réussir, de 
ne voir dans les lignes du Mans qu'un dernier refuge. 

L'armée de la Loire, si fatiguée qu'elle fût, dut donc 
ramasser ce qui lui restait d'énergie pour lutter encore 
le 10 janvier, du matin jusqu'à la nuit, dans les villages 
de Parigné-l'Evéque, de Changé et de Champagne. Elle 
tint sur plunieurs points avec acharnement. La brigade 
Ribell dispula Changé de rue en rue. Au 6ué-la-Hart où 
les Prussiens enlevèrent les maisons Tune après l'autre, 
un officier fi sinçais, enflammé de rage, perça de son 
épée un de sed hommes qui demandait quartier et voulait 
(sauter par la fenêtre. Mais au soir, après s'être bien 
comportées pendant la journée, les troupes étaient en 
déroute. Des mobiles refusaient de marcher. Les Aile* 
mands faisaient plus de 5000 prisonniers. 

Il fallait cette fois accepter la bataille dans les lignes 
du Mans. Chanzy ordonna de résister à outrance et 
déclara qu'il réprimerait les défaillances avec la dernière 
rigueur, qu'il casserait tout officier dont il serait 
mécontent, qu'il maintiendrait les fuyards sur la pre- 
mière ligne des tirailleurs, et les passerait par les armes 
s*A% s'échappaient de nouveau ; il annonça qu'en cas de 
«dé'bandade il couperait les ponts pour forcer le soldat à se 
défendre. Le il janvier, au matin, suivi de son état-major 
et de soja es.cprta de spahis aux longs burnous rouges, 



234 LA GUERRE (1870-1871). 

il parcourait les emplacements de. ses troupes. Les 
avant-postes se jetaient gaiement des boules de neige. 
Mais bientôt la fusillade éclatait, vive et meurtrièi e. 

A gauche, entre la Sarthe et THuisne, Jaurès qui s'op- 
posait au grand-duc de Mecklenbourg, occupait le vaslc 
plateau de Sargé qui domine au nord la ville du Mans 
Au centre, entre THuisne et la route de Saint-Calais, 
Colomb et Gougeard tenaient le village de Champagne 
repris durant la nuit, le massif d'Auvours couvert de 
bois et de retranchements, les hauteurs d'Yvré-rÉvêque. 
A droite, en avant du faubourg de Pontlieue, au Vert- 
Galant, aux Mortes-Aures, au Chemin-aux-Bœufs, à la 
Tuilerie, était Jauréguiberry, revenu dans la soirée avec 
la colonne mobile de Jouffroy. 

Jaurès se battit vaillamment toute la journée. Il garda 
Pont-de-Gesnes, et s*il abandonna sa première ligne 
trop étendue pour se replier sur la seconde, s'il perdit 
plus de 3000 hommes atteints par le feu ou débandés, 
le grand-duc de. Mecklenbourg ne poussa que jusqu'aux 
abords de Lombron et ne put faire sa jonction avec 
Frédéric-Charles. 

Au centre, tout le corps d'Alvensleben s'engageait et, 
malgré de violents efforts, gagnait peu de terrain. S'il 
s'emparait de Champagne après une lutte obstinée, s'il 
enlevait le château des Arches, le château des Noyers, 
le bois touffu qui s'étend devant Changé, la Landrière» 
le Tertre, il n'avançait que péniblement, et Gougeard 
défendait avec vigueur les ponts et les hauteurs d'Yvré- 
l'Ëvéque. Sans doute» Manstein emportait dans l'après- 
midi le plateau d'Auvours, Villiers, le Haut-TailJis, la 
Lune d'Auvours, la. Gachetière, le Chêne, les Filles- 



LE MANS. 235 



Dieu, le bois de Polucan, et culbutait la division Paris 
saisie de panique. Mais Chanzy ordonnait de reprendre 
à tout prix le plateau: maîtres de cette position, les 
Allemands coupaient Farmée française en deux tronçons 
et descendaient sans obstacle sur le Mans. Gougeard 
devait conduire Topéralion. Il braque deux canons sur 
les fuyards et menace de tirer à mitraille ; il arrête la 
débandade, rallie quelques troupes, assemble un batail- 
lon d'infanterie, les mobilisés de Rennes et de Nantes, 
les zouaves pontificaux, et lance 2000 hommes contre 
le plateau. Lui-même se met à la tète de cette colonne 
d'attaque, fait sonner la charge, et se tournant vers les 
zouaves qui.se souviennent de Loigny, leur crie ces 
mots de leur devise : « en avant, pour Dieu et la patrie ! » 
Le feu des Allemands était terrible, Gougeard eut son 
cheval tué sous lui, et un combat corps à corps suivit 
la fusillade. Mais la partie la plus élevée du plateau fut 
reconquise par le seul emploi de la baïonnette. Si les 
Allemands gardaient pied sur les hauteurs en avant de 
yilliers, les Français occupaient derechef les fermes de 
la crête. 

Malheureusement, à Taile gauche, une extraordinaire 
aventure compromettait le demi-succès de la journée. 
Jauréguiberry avait tenu jusqu'à six heures du soir aux 
environs de Pontlieue. Mais à Tinstant où tombe la nuit, 
Tavant-garde de Yoigts-Rhetz débouche, après une 
marche longue et malaisée, par la route de Tours, et 
sous le feu roulant des Français, enlève résolument le 
Point-du-Jour et les Mortes-Aures. Au milieu de l'obscu- 
rité, une compagnie prussienne, commandée par le 
lieutenant de Casimir, s'avance à gauche au pied de la 



236 LA GUERRE (1870-1871). 

Tuilerie et peu à peu arrive près des mobilisés d*llle-et- 
Vilaine qui croyaient la bataille terminée etpréparaient la 
soupe. « Bas les armes », crie le lieutenant. Frappés 
d'une folle terreur à la vue de Tennemi qui surgit devant 
eux à rimproviste, les mobilisés se sauvent vers le Mans. 
Ces malheureux sortaient à peine du cloaque de Gonlie, 
et n'avaient dans les mains que de mauvais fusils à percus- 
sion. Ghanzy les avait mis à la Tuilerie parce qu'ils 
n'avaient en cet endroit qu'à demeurer coiset tranquilles. 
Trois bataillons prussiens occupèrent aussitôt la 
Tuilerie. Ghanzy enjoignit de la reprendre. Mais la 
fuite des mobilisés avait donné le signal de cette 
débandade qu'il redoutait. Les hommes que. ramenaient 
les généraux Le Bouëdec et Roquebrune, accablés de 
fatigue, épouvantés par l'idée d'une attaque en pleines 
ténèbres, refusaient de marcher et se couchaient sur la 
neige. On attendit le jour; mais au jour la plupart des 
bataillons avaient décampé, et ceux qui restaient, n'au- 
raient pas tenu au premier coup de f6u. Le centre cédait 
comme la droite. Dans la matinée, à l'aspect des batail- 
lons prussiens et de leurs batteries qui s'ébranlaient de 
nouveau, la division Paris, dépourvue de chefs et déjà 
presque dissoute, évacuait les pentes du plateau 
d'Auvours. C'était la débâcle fatale, inévitable. L'heure 
devait venir où l'armée de Ghanzy succomberait. Ge ne 
fut pas, à vrai dire, l'incident de la Tuilerie qui causa 
sa défaite ; si elle n'eût pas plié sur ce point de la bataille, 
elle eût plié sur un autre. Pas un de ses généraux qui 
ne reconnût la veille qu'elle était désorganisée, extrême- 
ment affaiblie, incapable de fournir une durable résis- 
tance. Quelques-uns avaient supplié Ghanzy de no plus 



N 



LE MANS. 237 



lutter. Un capitaine d'artillerie, envoyé au Mans, n'écri- 
vait-il pas au ministère qu'il était inutile d'expédier des 
cartouches, que la troupe les jetait une fois reçues dans 
l'escalier de la caserne, qu'il suffisait de les ramasser et 
de les distribuer successivement à tous les soldats ? 

Chanzy commanda la retraite. On se battit encore le 
12 janvier contre Alvensleben notamment aux passages 
de THuisne, dans les haies et les vignes qui s'étagent 
sur la rive droite, et contre Voîgts-Rhetz au Grand 
Auneau, aux Fermes, aux Epinéttes, puis dans les rues 
du Mans, sur la place des Jacobins, sur la place des 
Halles où les Allemands durent appeler une pièce d'ar- 
tillerie légère pour réduire une poignée d'hommes qui 
défendait un café. A deux heures et demie, Chanzy 
quittait la ville, et le cœur serré de tristesse, des larmes 
de rage dans les yeux, surveillait, du mamelon de la 
Chapelle Saint-Aubin, le défilé lent et confus de ses 
colonnes. Jaurès se chargeait de disputer âprement le 
terrain à la Croix et à Saint-Corneille, et de couvrir les 
mouvements de Colomb et de Jauréguiberry qui se 
retiraient dans un horrible désordre. Lorsque le dernier 
train partit de la gare du Mans, les fuyards s'emparèrent 
des wagons où gisaient les blessés et jetèrent ces mal- 
heureux sur le pavé 1 

Cinq jours plus tard, l'armée de la Loire était à Laval. 
L'indomptable Chanzy voulait d'abord se diriger sur 
Alençon pour gagner de là Carentan et rester à portée 
de Paris. Mais, avec raison, Gambetta lui prescrivit de 
s'établir derrière la Mayenne. 

Tel fut le sort de l'armée de la Loire. Elle avait épuisé 
ses adversaires. Des régiments prussiens ne possédaient 



238 LA GUERRE (iSIO-iBli). 

plus que 15 ou 20 officiers sur 63; des compagnies 
étaient commandées par un sergent- major, et des volon- 
taires d'un an faisaient le service d'officier. L'uniforme 
des soldats tombait en loques. Beaucoup avaient mis 
les pantalons bleus des moblots dont ils arrachaient la 
bande rouge, ou des pantalons de toile qu'ils prenaient 
aux paysans. D'autres marchaient en sabots ou n'avaient 
pour chaussure que des jambières de linge. 

Mais, malgré sa longue et glorieuse résistance, l'armée 
de Chanzy, diminuée de moitié et profondément décou- 
ragée, ne pouvait. plus rien. Si elle retrouvait assez de 
vigueur pour refouler à Sillé-le-Guiilaume une colonne 
d'Allemands qui la poursuivait, le général de Schmidt 
lui enlevait le 14 et le 15 janvier à Ghassillé et à Saint- 
Jean-sur-Erve des bagages considérables et un millier 
de prisonniers. Des hommes se couchaient au bord du 
chemin, la tète sur leurs sacs, et n'allaient pas plus loin. 
Quelques-uns s'échappaient sous une blouse de fermier. 
Jauréguiberry avouait que la cohue des fugitifs était 
inimaginable, et Chanzy convenait que ses troupes 
étaient à bout de forces. Avec l'armée de la Loire s'éva- 
nouissait la grande et suprême ressource de la défense 
nationale. Si elle est défaite, disait justement le cor- 
respondant d'un journal anglais, tout espoir sera perdu 
pour la France* 






CHAPITRE VII 



Belfort. 



La défense des Vosges. — Affaire de la Bourgonce (6 octobre). — 
Cambriels à Besançoo. — Werder refoulé à Ghàtillon-Ie-Duc et 
à Auxon-Dessous. — L'armée de la Gôte-d'Or; Sencier, Lavalle, 
Fauconnet. — Les Badois à Dijon (31 octobre). — Michel et 
Crouzat. — Challemel-Lacour et BressoUes. — Garibaldi, 
Bordone et Tannée des Vosges. — Combat d'Autun. — Premier 
combat de Nuits (30 novembre) et échauffourée de Chàteau- 
neuf (3 décembre). — Second combat de Nuits (18 décembre). 

— L'expédition de l'Est. — Bourbaki. — Lenteurs et retards. 

— De Serres. — Combat de Villersexel (9 janvier). — Werder 
sur la Lisaine. — Bataille d'Héricourt (15-17 janvier). — Retraite 
de l'armée de l'Est. — Arrivée de Manteuffel. — Kettler devant 
Dijon. — Marche de Bourbaki sur Pontarlier. — Clinchant. — 
Convention de Verrières. — L'armée française internée en 
Suisse. — Siège de Belfort. — Le colonel Denfert. — Sortie de 
la garnison (18 février). 

Dès la seconde quinzaine de septembre, sous Tiiû' 

pulsion du nouveau gouvernement, des balaillons de 

mobiles et des corps de partisans s'étaient rassemblés 

dans les départements de TEst, sur les confins de 

TAlsace et dans les Vosges. Le député alsacien Keller 

levait la compagnie des francs-tireurs du Haut-Rhin. 

Des ofOciers réunissaient la jeunesse des territoires 

envahis : c'étaient le capitaine du génie Varaigne, le 

46 



242 LA GUERRE (l870-187l). 

capitaine du génie Bourras qui formait avec des Alsa- 
ciens et des Lorrains le bataillon franc des Vosges, le 
capitaine d artillerie Perrin énergique et rude que ses 
soldats appelaient le père la Trique, le lieutenant Pistor. 
Un blessé de Sedan, le général Cambriels, nommé com- 
mandant supérieur de la région de TEst, tâchait d'or- 
ganiser la résistance ; il confiait à Perrin la défense 
des Vosges; il obtenait de la délégation une brigade de 
8000 hommes, conduite par le général Dupré. Mais que 
pouvaient, même dans un pays de chicane, ces bandes 
inexpérimentées ? Perrin, marchant sur Baccarat, se 
voyait soudain délaissé par sa colonne et ne gardait 
avec lui qu'une seule compagnie. 

Werder qui menait dans les Vosges la division badoise 
et deux brigades prussiennes, Tune d'infanterie, l'autre 
de cavalerie, eut donc la besogne aisée. Le 6 octobre, 
son lieutenant Degenfeld, débouchant par Raon-l'Etape 
et Etival, attaquait le général Dupré à la Bourgoncé. 
Malgré la bravoure des officiers, de Pistor, de Varaigne, 
de Dupré qui tous trois furent blessés en s'eff'orçant 
d'enlrauier leur monde, les mobiles prirent la fuite 
dans le plus grand désordre. Il avait fallu pour les 
maintenir sous le feu que Dupré courût, le pistolet au 
poing, de la droite à la gauche et de la gauche à la 
droite durant quatre heures. 60 Prussiens arrêtèrent 
plus de 500 tirailleur des Vosges. Vainement le colonel 
Dyonnet criait à ses hommes de se lever et de charger 
à la baïonnette ; ils restaient couchés à cent cinquante 
pas deTennemi. Cambriels rallia les fuyards derrière la 
Vologne ; mais ils étaient épuisés par la fatigue et par 
les pluies: ils se plaignaient d'avoir des cartouches 



BELFORT. 243 



mouillées ; ils manquaient de tout. Craignant d'être 
tourné ou cerné dans la montagne, Cambrieis abandonna 
les Vosges et, pour conserver ses coudées franches, 
recula sur Besancon. 

Sa retraite parut inexplicable et fut qualifiée de 
trahison: on le déclarait fou ; onproposait de le renvoyer, 
dele juger. Gambetta arriva. Il rendit justice à Cambrieis 
et prescrivit Toffensive : Perrin devait opérer avec une 
colonne mobile de 5000 hommes dans les Vosges autour 
du massif du Thillot; pendant ce temps, Cambrieis 
constitueraii à Besançon une armée véritable et solide. 
Mais déjà Werder avait pris Épinal, Lure, Luxeuil, et 
s'avançait vers TOgnon. Cambrieis et Perrin le refou- 
lèrent à Chàtillon-le-Duc et à Auxon-Dessous. Le général 
prussien qui pensait se saisir de Besançon par un coup 
de main, se contenta de masquer la place et, suivant 
Tordre de Moltke, marcha sur Dijon. 

Deux nouvelles armées se formaient alors dans la 
contrée : Tune, celles des Vosges, à Dôle ; Tau Ire, celle 
de la Côte-d'Or, h Dijon. L*armée des Vosges, commandée 
par Garibaldi, ne comptait encore que 7 000 homrhes 
répartis en .deux brigades. L'armée de la Côte-d'Or 
comprenait 20000 hommes et avait successivement trois 
chefs : d*abord, le général Sencier qui tombait malade ; 
puis le médecin Lavalle qui présidait le Comité défensif 
de la région et qui montrait une telle inexpérience quô 
ses mobiles exaspérés le mettaient en prison ; enfin lé 
brave et ardent colonel Fauconnet. Ces deux armées, 
celle des Vosges et celle de la Côte-d*Or, jointes à celle 
de l'Est, ne pouvaient-elles couvrir et protéger Dijon ? 
Mais ni Garibaldi ni Cambrieis ne se croyaient préparés 



244 LÀ GUERRE (1870-1871). 

à celle l&che. En vain, le 21 oclobre, radministralion de 
la guerre sommait Cambriels de communiquer son plan 
slralégique d*ensemble, et menaçait de le deslituer, si 
elle ne recevait pas le lendemain une réponse salisfaisanle. 
Cambriels répondil qu'on lui brisait le cœur, mais qu'il 
n'avait trouvé que le chaos et qu'il s'exposerail à un 
désastre s'il menait au combat des bataillons de mobiles 
qui nétaient ni habillés, ni chaussés, ni instruits, ni 
disciplinés ; il demeura sous les murs de Besançon. 
Quant à Garibaldi, il recula sur Dôle lorsque la cavalerie 
badoise eût délogé de Pesmes une bande de ses francs- 
tireurs. Restait, pour défendre Dijon, l'armée de la 
Côte-d'Or. Mais Fauconnet qui venait la commander au 
matin du 27 octobre, tombait au milieu de troupes 
désorganisées : le médecin-colonel Lavalle n'avait gardé 
ni la ligne de la Yingeanne ni le poste important de 
Pontailler, et il prétendait conserver la direction des 
opérations « au point de vue moral » I Un Conseil de 
guerre décida l'évacuation de Dijon. Mais l'ost, comme 
on disait autrefois, sait rarement ce que fait l'ost. A cet 
instantWerder avait ordre d'investir les places d'Alsace 
et de marcher sur Yesoul. Lorsqu'il sut que Dijon était 
évacué, il résolut d'occuper la ville et de donner ainsi, 
sans coup férir, un centre de ravitaillement aux armées 
allemandes. Il rencontra pourtant une résistance inat- 
tendue. Les Dijonnais voulaient combattre ; ils prirent 
les armes et repoussèrent les premiers éclaireurs. A 
cette nouvelle, Fauconnet revint sur ses pas et fit tète à 
deux brigades badoises au village de Saint- Apollinaire, 
puis dans les faubourgs. Mais il n'avait pas d'artillerie et 
il fut mortellement atteint. « La lutte, dit-il avant de 



BELFORT. 245 



mourir, est inutile et on ne pourra empêcher Vennemi 
d'entrer. » La municipalité interrompit le feu. Le 31 
octobre, les Badois s'établissaient à Dijon. 

La guerre était suspendue dans l'Est pour plusieurs 
semaines. Gambriels donnait sa démission en prétextant 
sa blessure de Sedan. Son successeur, le général Michel, 
troublé, anxieux, écrivait qu'on n'avait plus qu*àharceler 
les Allemands et h leur tuer quelques hommes, que 
l'armée de l'Est devait se retirer sur Lyon dans le plus 
bref délai. Gambettà le remplaça par le général Crouzat, 
qui, plus hardi que Michel, projetait de manœuvrer 
autour de Besançon et de se jeter sur Belfort et sur les 
communications allemandes. 

Mais la délégation croyait que Tennemi menaçait 
Nevers. Elle enjoignit à Crouzat de quitter Besançon et 
de se poster k Chagny pour protéger le Morvan sans 
toutefois découvrir Lyon. Le général Crouzat se mit en 
route et gagna Chagny. Son armée comptait 55 000 
hommesetcette marche l'avaityComme il disait,débourrée. 
II proposait de rétablir un peu en arrière, dans une 
position plus solide, à Ch&lon-sur-Saône, d'où elle 
pouvaitse porter rapidement età volonté, soitsurChagny, 
soit sur Lons-Ie-Saulnier et Bourg. Mais le 15 novembre, 
le gouvernement ordonnait à Crouzat de renforcer la 
première armée de la Loire. 15000 hommes allèrent 
tenir garnison à Lyon; les 40C00 autres s'embarquèrent 
en chemin de fer et quatre jours après, à raison de 
22 trains par jour, arrivaient à Gien par la voie d'Autun 
et de Digoin : Tarmée de l'Est devenait ce 20* corps qui se 
fit battre à Beaune-la- Rolande. 

Il ne restait dans la région de la Saône et du Rhône 



?46 . LA GUERRE (48:0-i87l). 



que deux armées ou semblants d'armée: Tarmée des 
Vosges que Garibaldi avait amenée de Dôle à Autun, et 
Varmée de Lyon. Mais le désordre régnait à Lyon. Le 
préfet du Rhône et commissaire extraordinaire de la 
République, Challemel-Lacour, accusait le général 
Maziire de tout entraver, de ne rien comprendre à la situa- 
tion, de s'isoler dans sa caserne, de n*être ni ingambe 
ni populaire. Il obtint de pleins pouvoirs et demanda sa 
démission au commandant militaire. Mazure que le 
ministre de la guerre n'avait pas officiellement averti, 
refusa de céder. Une émeute éclata et Challemel dul, 
pour sauver le général, ordonner son arrestation. 
BressoUes que Gambetta jugeait disposé à marcher, 
bien qu'un peu épais, remplaça Mazure. Mais, au milieu 
de l'effervescence populaire et de cette sorte d'anarchie, 
les bataillons de' mobiles, les légions de mobilisés ou 
légions du Rhône, les légions alsaciennes ne s'orga- 
nisaient qu'avec beaucoup de lenteur et de difficulté. 
La population se disait trahie. L'intervention du maire 
et des comités de toute espèce faisait obstacle aux efforts 
de Challemel et de BressoUes. Challemel se plaignait de 
la garde nationale qui se moquait de son autorité 
et s'adressait directement au ministre de la guerre. 
BressoUes demandait inutUement que les pouvoirs 
miUtaires lui fussent confiés. Pourtant, le 24 novembre, 
U assurait à Tours que les forces de Lyon pourraient 
former bientôt un petit corps d'armée assez sérieux. 

L'armée des Vosges, concentrée à Autan et dans les en- 
virons, semblait plus solidement constituée que l'armée 
de Lyon. Elle comprenait, avec quelques bataillons de 
Pf^obiles, toutes les compagnies franches de la s&one de? 



BELFORT. 247 



Vosges, et Garibaldi avait fini par réunir 16000 hommes. 
Mais il aurait mieux valu pour la France que le héros 
italien fût resté sur son rocher de Gaprera. Il n'était plus 
que l'ombre de lui-même ; malade, incapable de monter 
à cheval, absolument usé, il se laissait gouverner par 
Bordone, son chef d'état-major. Ce Bordone, ancien 
pharmacien, avait d'abord été récusé par Gambetta qui 
lui reprochait ses antécédents judiciaires et sa conduite 
scandaleuse. Mais Garibaldi ne voyait que par les yeux de 
Bordone et il menaçait de partir s'il ne gardait pas Bor- 
done à ses côtés. La délégation accepta Bordone; elle 
témoigna sa confiance à cet homme hautain, impérieux, 
insupportable; elle le nomma général de brigade; elle 
espérait qu'il entraînerait Garibaldi. Vainement Ghal- 
lemel-Lacour écrivait que la présence de Bordone était 
un objet de découragement et un grave péril; Gambetta 
répondait qu'il ne pouvaH enlever Bordone h Garibaldi. 
Par sa ferveur républicaine, par son passé légendaire, et, 
comme on disait, par son individualité si tranchée, le 
fameux condottiere échappait en effet à la hiérarchie. 
La délégation n'osait )e mettre sous la dépendance d*un 
général français. Elle lui donnait carte blanche, pres- 
crivait de le ménager^ de ne jamais le contrarier, de ne 
jamais gêner ses aventureuses entreprises; et Garibaldi 
faisait librement et à lui seul sa petite guerre, s'imaginait 
qu'il couronnait par d'éclatants exploits la fin de sa 
carrière, lançait des proclamations emphatiques qui glo- 
rifiaient son armée cosmopolite, choisie dans l'élite des 
nations et luttant, non pour la France, mais pour l'avenir 
humanitaire ! Rien de plus bariolé, de plus bigarré que 
cette armée, composée d'une foule de corps divers qui 



248 LA GUERRE (1870-1871). 



/s'affublaient de noms prétentieux et ridicules. Mais les 
vrais garibaldiens, venus d'Italie avec leur chef, l'empor- 
taient sur tout le reste par la pittoresque magnificence 
de leur uniforme, et aussi par Tindiscipline et la licence 
des mœurs. Ils avaient Tair de saltimbanques et pro- 
diguaient sur leur costume les galons, les torsades. Quel- 
ques-uns étaient des drôles et des coupeurs de bourses. 
La plupart menaient avec eux des femmes, cantinières, 
ambulancières, ofllcières, pimpantes et chamarrées. De 
même que leur général, ils ne parlaient que de la 
République universelle, et ils accusaient de tiédeur qui- 
conque n'était pas vêtu de la chemise rouge. Pendant 
que l'ennemi rançonnait les villages de la Bourgogne, 
ils teri*orisaient Ai^tun et se livraient à l'orgie. Si du 
moins Fétat-major avait été actif et instruit I Mais Bor- 
dône s'acquittait seul de la besogne, rédigeait les instruc- 
tions, recevait les dépêches, hiterrogeait les espions, 
et ses officiers, dépourvus d'expérience et ne songeant 
qu'à leurs plaisirs, ne surveillaient même pas l'exécution 
des ordres. 

Pourtant, la 4* brigade de cette armée des Vosges, 
conduite par Ricciotti Garibaldi, surprit le 19 novembre 
à Ghàtillon- sur-Seine un détachement prussien. Des 
tirailleurs francs-comtois firent un petit coup de main sur 
Auxon. Enhardi par ces succès, Garibaldi marcha sur 
Dijon. Il s'empara le 26 novembre de Pasques et de 
Prénois; mais à Hauteville ses troupes furent saisies 
de panique et se débandèrent. Le lendemain, après un 
combat de trois heures, l'armée des Vosges fuyait vers 
Autun. Le général Keller la poursuivait. Un lieutenant- 
colonel» nommé Chenet, chargé de défendre le poste de 



BELFORT. 249 



Saint-Martin avec la guérilla d*Orient et la guérilla mar- 
seillaise, craignit d'être laissé en arrière et sâcrîQé. 11 
abandonna sa position sans que Garibaldi en sût rien. 
Lç f ' décembre, dans l'après-midi, Relier traversait 
Saint-Martin et débouchait sur Autun. Mais il ne sut 
profiter de Témoi que causait son attaque imprévue. Les 
mobiles soutinrent le choc, et un intrépide Polonais, 
Bossak-Hauké, prit les assaillants à revers. Relier 
recula. 

Relier reculait surtout parce qu'un ordre de Werder 
le rappelait à Dijon. Un jeune officier réparait à cet 
instant l'échec de Garibaldi. C'était le capitaine d'état- 
major Cremer, évadé de Metz, déterminé, audacieux, 
mais infatué de lui-môme, gonQé d'orgueil, tranchant, 
manquant de tenue, mettant partout où il passait son 
quartier-général au café de l'endroit. Bressolles l'avait 
envoyé en Bourgogne avec une batterie Armstrong, deux 
légions du Rhône, un bataillon des mobiles de la Gironde 
parfaitement mené par le vaillant Garayon-Latour et un 
bataillon de mobilisés de Saône-el-Loire chaussé de 
sabots, armé de fusils h piston et surnommé le bataillon 
de la misère. Ce petit corps était d'abord commandé par 
Crîvisier, capitaine d'artillerie démissionnaire et grand 
verrier dans la Moselle, promu d'emblée général de 
division. Mais Crivisier refusa d'obéir h Bressolles; au 
lieu de se rendre à Chagny, il se prélassait à MÂcon ; au 
lieu de concentrer ses forces, il les dispersait malgré leur 
indignation bruyante. les*^répartissait sur un front de 
vingt àvingt-cinq kilomètres ; il ordonnait d'évacuer Nuits 
et de faire retraite sur Beaune. Il fut, sur les plaintes de 
Bressolles, remplacé par Cremer. 



250 LA GUERRE (l870-187lj. 



Creraer avait 6000 hommes. Il battit le 30 novembre à 
Nuits une reconnaissance dirigée par Tétat-major de 
Werder en l'accablant sous un feu meurtrier qui partait 
des hauteurs de Chaux et balayait les rues de la ville. 
Puis, averti de. la pointe malheureuse que Keller avait 
poussée sur Autun, il se porCa jusqu'à Ghâteauneuf.Keller 
résista, regagna Dijon; mais il perdit dans Téchauf- 
fourée du 3 décembre plus de deux cents hommes, et 
les troupes de Cremer, persuadées qu'elles avaient pris 
Toffensive, se crurent désormais capables de braver les 
Allemands. 

Les généraux français BressoUes, Cremer, Garibaldi, 
Pellissier, commandant supérieur des légions mobilisées 
de la Haute-Saône, résolurent alors de réoccuper 
Dijon. « Mettez-vous en route pour le nord, écrivait-on 
de Bordeaux à BressoUes, nous vous attendons comme 
le Messie. » Mais l'échec d'Autun avait entièrement désor- 
ganisé l'armée de Garibaldi. Cremer dut patienter quel- 
ques jours. Soudain, le 18 décembre, il était assailli par 
la division badoise de Gliimer : Moltke avait prescrit à 
Werder de dissiper les rassemblements français pour 
isoler Besançon et couvrir le siège de Belfort. 

Trois colonnes s'avançaient contre Cremer qui tenait 
nuits et le plateau de Chaux. Le 32* de marche, la 1'* 
légion du Rhône, les mobiles de la Gironde défendirent 
longtemps avec un acharnement extrême la ligne du 
chemin de fer. Mais la 2* légion du Rhône refusa de 
sortir de Nuits, et malgré ses commandants qui pieu* 
raient de rage, malgré Cremer qui mit à un officier le 
revolver sous le menton, presque tous les mobilisés se 
cachèrent dans les caves et se laissèrent capturer. Les 



Bl£LVORT. 25i 



troupes se retirèrent sur le plateau de Chaux et leur 
arlillerie bombarda la ville. Les Allemands payèrent 
chèrement leur succès; ils perdaient 900 hommes dont 
55 officiers; Gliimer et le prince Guillaume de Bade, 
frère du grand-duc, étaient blessés; le colonel de Renz 
et le major.de Gemmingen tombaient mortellement 
atteints. Toutefois Gremer avait plus de 2000 des siens 
hors de combat, et les munitions de réserve lui man- 
quaient pour la lutte du lendemain. Pendant que Werder 
rentrait à Dijon, Gremer se replia sur Chagny où Gam-. 
betla lui ordonna de rester jusqu'à la dernière extrémité. 
Ci jusqu'à la mort », à cause des mouvements ultérieurs. 

, Le gouvernement avait décidé de frapper un grand 
coup. Déjà, vers la fin d'octobre, Cambriels assurait 
qu'une victoire remportée dans l'Est sur le flanc des 
ennemis compromettrait leur retraite. Déjà, le 26 no- 
vembre, Gambetta projetait de constituer une armée qui 
se jetterait sur les derrières de l'envahisseur pour 
prendre les Vosges à revers, débloquer Belfort et « ra- 
masser tout sur son passage ». Ce plan fut définitive- 
ment adopté le 19 décembre. La délégation renonçait à 
secourir directement Paris; une armée de 100 000 hom- 
mes allait non seulement délivrer Belfort, mais pousser 
sur Épinal, sur Langres, sur Ghaumont^ couper les com- 
munications des Allemands, rompre la base de leurs 
ravitaillements. 

Le général de cette armée était Bourbaki. Après sa 
mission d'Angleterre, il avait off'ert son épée au gou- 
vernement t3 la Défense nationale et reçu le comman- 
dement des 15% 18* et 20® corps qui formaient la pre- 



252 LA GUERRE (1870-1871). 

mière armée de la Loire chassée d'Orléans et refoulée 
sur Bourges. On lui donna, pour cette expédition de 
TEst, les 45*, 18* et 20* corps, commandés par Marti- 
neau, Billot et Glinchant, le 24* corps que BressoUes 
avait formé à Lyon, la division Gremer et une réserve 
d'élite placée sous les ordres du capitaine de frégate 
Fallu de la Barrière. Il hésitait. Ses amis, attachés à 
TEmpire, lui reprochaient de servir un gouvernement 
rebelle. Lui-même devinait sa destinée, rappelait qu*il 
avait été l'aide de camp de Napoléon, disait qu'on 
raccuserait'de trahison dès que tomberait la pluie ou 
la neige. Son patriotisme eut enfin le dessus. Mais lé 

■ 

brillant officier avait perdu son ardeur. Il ne croyait 
pas au succès; il regardait la résistance comme plus 
nuisible qu'utile et assurait qu'il voterait pour la paix 
s'il était un agent de pensée et non un agent de combat; 
il répétait tristement qu'on ne fait pas la guerre avec 
des troupes neuves, nullement encadrées, qui n'ont pas 
la notion de leurs devoirs, qui ne respectent ni ne crai- 
gnent leurs chefs, et qui marchent à l'ennemi sans être 
organisées, comme si la toile qu'on emploie à peine tissée, 
ne s'en va pas en charpie 1 

La campagne fut malheureusement compromise dès 
le début par des lenteurs inouies. La délégation ne sut 
pas imprimer aux mouvements la rapidité nécessaire. 
Elle ménagea les puissantes compagnies des chemins de 
fer, et si Preycinet, exaspéré, proposait de traduire les 
directeurs devant la cour martiale, il n'osait, malgré 
les conseils de Thoumas, centraliser le service dès trans- 
ports entre les mains d'un commissaire muni de pleins 
pouvoirs. Le personnel des gares, déconcerté, dérouté, 



BELFORT. 253 



recevant de plusieurs côtés des ordres contradictoires, 
ne sachant à qui entendre, obéissait au képi le plus 
galonné, faisait partir d'inutiles régiments de cavalerie 
avant les batteries d'artillerie. Des tiraillements de toute 
sorte se produisirent.il fallut douze jours pour envoyer 
de Bourges et de Neversà Ghagny et à Gb&lon-sur-Saône 
le 18* et le 20* corps ainsi que la réserve. On n'avait que 
deux lignes à une seule voie ; elles s'encombrèrent bien- 
tôt ; les trains s'arrêtèrent ; les soldats furent bloqués par 
la neige dans les wagons un jour, deux jours, trois jours 
entiers ; des chevaux moururent de froid et de faim. 
Le 15^ corps qui s'ébranla le dernier, éprouvales mêmes 
retards : les trains qui portaient ses premiers détache- 
ments, restèrent immobiles cinq jours durant sans pou- 
voir aborder Besançon. Si les troupes avaient fait la 
route par étapes, elles auraient moins souffert et seraient 
peut-être arrivées plus tôt. 

Le chaos se débrouilla. Bourbaki se montrait plein de 
confiance, de résolution, de bonne volonté. Il pressen- 
tait cependant que Freycinet le surveillait et se défiait 
de lui. Bourbaki, avait dit le délégué, « n'est pas 
l'homme qu'il nous faut », et de Bordeaux, il stimulait 
le général, Taiguillonnait, le morigénait, lui reprochait 
de perdre du temps, le sommait de communiquer chaque 
soir les positions de l'armée et les plans du lendemain 
pour que le ministre pût envoyer ses instructions avant 
la nuit. 11 lui avait donné un commissaire extraordinaire, 
inspecteur des chemins de fer autrichiens, de Serres, 
«t sans doute ce grand jeune homme, intelligent, réflé- 
chi, modeste, doué d'une prodigieuse puissance de tra- 
vail, plein de ressources et de vues justes, n'avait guère 



2^54 LA GUERRE (l870-187l), 

d'autre défaut que d'exiger de ses entours sa propre 
énergie et son ardente activité. Mais de Serres avait en 
poche la révocation du général, et il était prêt à la 
signifier au moment opportun. 

Bourbaki avançait néanmoins, par un froid persistant et 
sur des chemi ns qu'une couche de verglas rendait difficile- 
ment praticables. Il avançait, exécutant, comme il disait, 
son programme, obligeant Werder dont il menaçait la 
retraite, à quitter Dijon et Gray sans résistance, remon- 
tant entre Saône et Doubs la vallée de TOgnon et mar- 
chant sur Vesoul. Le 6 janvier, il prévoyait que la pre- 
mière rencontre sérieuse aurait lieu au village de Vil- 
lersexel qui commande les deux routes de Besançon et 
de Lure à Belfort, et il ne se trompait pas. 

Après avoir concentré ses troupes autour de Vesoul, 
Werder avait résolu de prendre Toffensive et d'aller au 
devant de Bourbaki pour le battre ou le retarder. Le 9, par 
un temps froid, mais beau, sous un ciel clair, les deux 
armées dont les mouvements se dessinaient nettement 
dans les moindres détails sur un sol couvert de neige, 
en venaient aux mains. Les Allemands se saisirent d'abord 
de Viilersexel et du pont de l'Ognon. A une heure de 
l'après-midi, ils avaient déjà fait 500 prisonniers. Ils 
enlevaient à cinq heures le hameau de Marat et demeu- 
raient maîtres du village de Moimay, grâce au tir 
précis de leur artillerie et aux feux rapides de leurs 
fantassins. Mais, au soir, Bourbaki s^empara de Vii- 
lersexel. « A moi l'infanterie, s'écriait-il au forl de la 
mêlée, est-ce que l'infanterie française ne sait plus 
charger? » Il entraîna les régiments du 20* corps qui 
faiblissaient, les électrisa, leur infusa son propre entrain. 



BELFORT. 255 



Son visage, ordinairement calme et tranquille, s'était 
soudainement illuminé. Les vastes bâtiments du château 
de Grammont furent le théâtre d'une lutte obstinée. On 
combattit dans les chambres, les escaliers, les corridors. 
Les Allemands occupaient le rez-de chaussée; les Fran- 
çais, Tétage supérieur et les caves. Enfin, les premiers 
s'enfuirent après avoir mis le feu au château. Les deux 
partis se disputèrent les rues du bourg avec la même 
fureur. Il fallut emporter les maisons Tune après l'autre 
ou les brûler en allumant à leur pied des fagots. Le fra- 
cas de Tincendie, le craquement des murs, récroulement 
des charpentes, le crépitement de la fusillade qui dura 
jusqu'à dix heures du soir àla lueur des flammes, domi- 
naient le bruit du canon. 

On a blâmé le vainqueur soit de n'avoir pas poussé 
SVerder Tépée dans les reins, soit plutôt de n'avoir pas 
gagné, en s'élevant vers le nord, la route de Lure à 
Frahier, pour tourner la droite des Allemands. Mais 
Bourbaki devait avant tout pourvoir aux besoins de ses 
troupes. « Les convois des Français, écrivait Moltke à 
Werder, sont organisés de la manière la plus défectueuse 
et leurs opérations seront constamment liées à la voie 
ferrée. » Moltke disait juste. La ligne de Gray à Vesoul, 
détruite à divers intervalles, n'était pas rélablic, et 
Bourbaki dépendait du chemin de fer qui parlait de 
Besançon et aboutissait à Glerval. C'était à Clerval que 
s'inslallait sa réserve d'artillerie, à Clerval que s'accu- 
mulaient tous ses approvisionnements. Pour renouveler 
ses munitions et assurer à peu près la nourriture de son 
armée, Bourbaki restait à portée dç Clerval. 

« 

Werder put don^ sans obstacle exécuter sur le front 



256 LA GUERRE (1870-1871). 

■ ■ "1 ' ■ ' ■ ■ 

de Tadv^rsaire une marche de ûanc et occuper en avant 
de Belfort sur une surface de cinq lieues la ligne de la 
Lisaine dont les points principaux étaient du nord au sud 
Frahier, Chenebier, Chagey, Héricourt, Bethoncourt et 
Montbéliard. Il tenait ainsi toutes les roules : àFrahicr 
cl à Ghenebier, la chaussée de Lure; h Héricourt et à 
Montbéliard, les deux chemins qui traversent la Lisaine 
pour mener, Tun à Belfort, Tautre à Délie. Il n'épargna 
rien pour augmenter la puissance défensive de sa 
position ; il établit des tranchées-abris renforcées par 
un réseau de fils de fer; il rompit les ponts de la Lisaine, 
recouvrit de sable, de cendres et de fumier le sol glissant; 
il dégarnit sans hésitation le corps d'investissement, 
appelant de Belfort des détachements et presque tous les 
pionniers, plaçantdes pièces de siège sur le futur champ 
d'action, sept au Mont-Yaudois, cinq h la Grange-Dame, 
six au château de Montbéliard que TEmpice avait 
déclassé sans raser les remparts, seize autres sur divers 
points, et l'adversaire devait juger son artillerie formi- 
dable. 

Ce ne fut que le 13 janvier que Bourbaki se remit en 
branle pour repousser d'Arcey et de Sainte-Marie les 
avant-postes de Werder. Le 15, entre 45000 Allemands 
et 130000 Français, commençait la lutte où se jouait 
le destin de Belfort, et le commandant de la forteresse, 
entendant le canon et voyant de loin la fumée, faisait 
tirer par toutes ses pièces cinq coups à blanc pour 
donner signe de vie à l'armée de secours et lui dire qu'elle 
était attendue. On combattit durant la journée entière 
sans résultat. Au soir, l'ennemi conservait encore le 
château de Montbéliard, Bethoncourt, le moulin de 



■ 



BELFORT. • 2o7 



Bussurel, la colline du Mougnot qui forme une solide télé 
de pont en avant d'Héricourt. -Toutefois Bourbaki ne 
voulait s'emparer d'Héricourt qu'après avoir débordé la 
droite de Werder. Cremer et Billot étaient chargés de ce 
mouvement tournant ; le premier, venant de Lure, 
devait passer la Lisaine à une demi-lieue en amont de 
Ghagey, et le second, se saisir de Ghagey. Mais Billot 
qui marchait à travers les bois dans des sentiers 
encombrés de neige, ne déboucha qu'à deux heures 
devant Ghagey, et s'il engagea contre les Allemands une 
vive canonnade, s'il tenta à trois reprises d'emporter 
Ghagey et si ses zouaves y pénétrèrent un instant, il 
n'avait pas à la fîn du jour un avantage sérieux. Quant 
à Gremer, il fit diligence; mais lui aussi perdit du temps 
parce qu'il trouva de très mauvais chemins et surtout 
pafce qu'il se croisa dans deux villages avec les troupes 
de Billot; il échoua contre Ghenebier et arriva trop 
tard pour franchir la Lisaine en avant de Ghagey. 

La bataille se renouvela le 16 janvier. Partout, en 
face du château de Montbéliard, à Bethoncourt, à 
Bussurel, au Mougnot, à Ghagey, les Français fléchirent 
sous le feu des batteries allemandes. Ghaque fois que 
rartillerie de Billot essayait de se déployer sur la lisière 
des bois, elle était réduite au silence par le canon 
du Mont-Vaudois qui lui culbutait hommes etchevauM. 

• 

Mais Gremer et l'amiral Penhoat qui commandait une 

division de Billot, se rendirent maîtres de Ghenebier après 

un combat où se signalèrent les braves Girondins. Le 

général Degenfeld qui défendait ce poste avec deux 

bataillons, abandonna Frahier et recula sur Echevanne. 

L'armée de l'Est n'était plus qu'à deux lieues de Belfort 

47 



258 . LA GUERRE (1870-1871). 



Aussi» le 17 janvier, Werder enjoignait-il de rentrera 
Ghenebier coûte que coûte. A quatre heures et demie du 
matin, au milieu des ténèbres, dans le bois en avant de 
Ghenebier, les grand'gardes frapçaises étaient surprises 
parTinfanterie du général Relier. Mais Penhoat résistait 
opiniâtrement dans le village qu*il avait fait barriccader 
et garnir d'abatis. Une violente fusillade refoula toutes 
les attaques des Badois, et ils durent, comme la veille, 
rétrograder sur Frahier. L'armée de TEst était donc 
victorieuse à Taile gauche. Oui, mais elle n'avait pas 
bougé ; elle piétinait sur place et n'avançait pas. Qu'im- 
portait que Gremer et Penhoat eussent conquis Ghenebier 
s'ils n'osaient marcher vers Belfort ? Sur le reste du 
champ de bataille, Bourbaki n'avait pu dans la matinée 
du 17 qu'entretenir un feu de mousqueterie et d'artillerie. 
Il comprenait qu'il ne forcerait pas les lignes de la 
Lisaine. Son armée en avait assez. La nuit, les Allemands 
ne laissaient dans la plaine que leurs avant-postes, et 
presque tous, par un froid de 18 degrés, s'abritaient 
dans les granges et les maisons. Les Français bivoua- 
quaient, exténués de fatigue et rebutés de leurs inu- 
tiles efforts, accroupis auprès de misérables feux de bois 
vert qui ne flambaient pas, fouettés par un vent aigu^ 
transis, aveuglés par la neige qui tourbillonnait autour 
d'eux et leur montait jusqu'aux genoux. Les chevaux 
n'avaient d'autre nourriture que le genêt, et on les vit se 
manger mutuellement les crins. Les hommes mêmes 
étaient tourmentés de la faim. Les vivres n'arrivaient pas 
ou ne venaient que très lentement. Il n'y avait à Glervalni 
quais de débarquement ni voies de garage, et les trains 
chargés d'approvisionnements s'échelonnaient sur toute 



BBLFORT. 239 



la ligne de Nevers à Glerval, fort loin des troupes. Les 
convois qui s'acheminaient de Glerval vers Héricourt et 
Montbéliard faisaient à peine un kilomètre par heure sur 
le verglas des routes. Les bé tes d*attelage passaient la 
journée entière à tomber, à se relever, puis à retomber 
encore. Bourbaki avait demandé pour elles des fers à 
crampon et des clous h glace ; elles n'avaient que des 
clous ordinaires. 

Déjà la débâcle commençait. Le 16 janvier, pendant 
que leurs camarades se battaient, cinquante hommes 
descendaient de grand' garde pour se reposer au village 
de Béverne en disant qu'ils étaient tous malades. Dans 
la plupart des compagnies, sur 180 soldats, 40 ou 50 
seulement allaient au feu. Quelques-uns sq mutilaient 
pour entrer à l'ambulance ; d'autres demeuraient en 
arrière et se cachaient dans les fermes, les étables et 
les bois, s'enfuyaient à la première alerle, répandaient 
partout la panique, se représentaient comme les uniques 
survivants d'une action qu'ils n'avaient pas même vue, 
assuraient qu'ils manquaient de munitions bien qu*ils 
n'eussent pas déchargé leur fusil, juraient qu'ils n'a valent 
pas eu de pain depuis trois jours bien qu'ils fussent 
repus, et déblatéraient contre Tintendance bien que 
l'intendance^ agissant dans un pays mangé par les enva* 
hisseurs, sur ded chemins impraticables et par le moyen 
de charretiers qui ne cessaient de déserter, eût presque 
accompli des prodiges. 

Bourbaki se retira donc. Le 22 janvier il arrivait à 
Èesançon. Mais^ quand il eût débloqué Belfortet accablé 
"Werder, les Allemands étaient en nombre assez consi- 
dérable pour détacher contre lui des forces imposantes; 



260 LA GUERRE (1870-1871). 

Sitôt que Moltke avait su que des prisonniers faits le 
S janvier appartenaient à la première armée de la Loire 
et que celte armée s*était transportée de Bourges à Châlon 
par les voies ferrées, il avait envoyé au secoursde Werder 
les deux corps, le II* de Fransecky et le VU" de Zastrow, 
qui couvraientleblocus de Paris aux environsdeMontargis 
et d'Auxerre. Manteuffel commandait cette armée dite 
armée du Sud. Il se porta délibérément vers Yesoul, h 
travers les montagnes et les forêts du plateau de Langres 
par dés chemins raides et malaisés, tantôt remplis d*eau, 
tantôt lisses comme une glace. Il partait le 14 janvier de 
Ghàtillon-sur-Seineet le i9ses premières troupes étaientà 
Gray.Dés qu'il apprit la retraite des Français, il changea 
de plan. Jusqu'alors il voulait se jeter sur leur arrière- 
garde ; mais c'était les affaiblir, et non les anéantir. 
Manteuffel devina qu'ils reculeraient sur Lyon. Il résolut 
de leur barrer la vallée de la Saône en aval de Besançon 
et de ne leur laisser d'autre issue que les routes 
difficiles du Jura. Son armée fit une conversion h droite 
et marcha vers le Doubs. 

Il est vrai que Garibaldi était à Dijon. Mais Manteuffel 
se doutait que les bandes de l'aventurier italien se 
garderaient de lui faire échec. Une simple brigade 
commandée par le général Kettler fut chargée de les 
amuser et, s'il était possible, de leur enlever Dijon. 
Vainement le condottiere recevait de toutes parts des 
renseignements sur les troupes prussiennes qui déûlaient 
tranquillement au-dessus de sa tète et presque sous ses 
yeux. Vainement Freycinet, perdant patience, reprochait 
h Bordone d'abandonner Bourbaki, de susciter sans cesse 
des difficultés et des conQits pour justifier l'inaction de 



BELFORT. 261 



Garibaldi. Les champions de Tunivers opprimé se prome- 
nèrent aux alentours de Dijon et jusqu'à septkilomètres, 
sans rien rencontrer ni rien voir, et iis regagnèrent 
triomphalement la ^ille aux sons de la Marseillaise. 
Soudain, le 20 janvier, parut la brigade Kettler. Elle 
n'avait que 7 000 hommes. Garibaldi crut apercevoir 
50000 Allemands pour le moins. 11 résista pourtant, 
et durant trois jours il eut h, peu près l'avantage. Le 
21, la brigade Kettler prenait d'assaut les villages de 
Plombières, de Hauteville, de Messigny et les maisons 
situées au pied du monticule de Talant ; mais elle perdait 
plus de 300 hommes et n*aVàit plus de munitions. Le 22, 
elle se reposait et s'approvisionnait. Le 23, elle s'em- 
parait de Pouilly après un très vif combat et poussait j us- 
qu'au faubourg Saint- Martin. Ce fut là que la brigade de 
Ricciotti Garibaldi trouva Sous un monceau de cadavres le 
drapeau du 61* régiment d'infanterie, couvert de sang et 
déchiré par les balles, le seul drapeau, avec celui du i6* 
conquis par Gissey à Rezonville, que l'armée allemande 
eût laissé dans cette guerreaux mains des Français. Épuisé 
par la lutte, perdant de nouveau près de 400 des siens, 
l'audacieux Kettler en resta là ; mais il tenait Garibaldi 
en respect, le clouait à Dijon, et assurait à Manteuffel la 
liberté des mouvements. 

Manteuffel marchait en effet sans répit ni relâche. Il 
entrait à Dôle après un petit engagement qui lui valait, 
outre la ville, plus de deux cents wagons de vivres. Il se 
saisissait aux environs de Dampierre de quatre ponts 
sur le Doubs; il refoulait Gremer qui tentait de l'arrêter 
à Dannemarie ; il s'emparait de Quingey , où il faisait huit 
cents prisonniers, de Mouchard, d'Arbois. Son lieu- 



262 LÀ GUERRE (4870-1871). 

tenant Werdcr occupait Glerval et Baume-les-Dames. 

Quel parti prendrait Bourbaki ? II avait tâché de garder 
Quingey; mais les troupes qui défendaient ce poste, 
fuyaient sans coup férir et entraînaient dans leur 
déroute les renforts que le général leur envoyait à 
Busy. 11 avait chargé BressoUes de tenir le plateau de 
Blamônt et les défilés de la chaîne escarpée du Lomont; 
mais les mobilisés de BressoUes abandonnaient ces 
importantes positions. Allait-il demeurer paralysé autour 
de Besançon? C'était capituler h brève échéance, puisque 
la place n'avait de munitions de bouche que pour quinze 
jours. Se frayer un cheminr vers Touest ou le sud? Cette 
trouée désespérée était impossible dans Tétat moral et 
physique de Farmée, après les souffrances qu'elle avait 
endurées. II ne reste d'autre voie que celle de Pontarlier. 

Bourbaki convoque un Conseil de guerre. Tous ses 
lieutenants proposent de reculer sur Pontarlier. Seul, 
Billot assure que l'armée peut se faire jour vers Auxonne. 
Mais Bourbaki lui offre le commandement, et Billot 
se récuse en disant qu'un général en chef qui voudrait 
risquer une semblable tentative, doit avoir le prestige de 
Bourbaki. On prend donc la route de Pontarlier pour 
se glisser le long de la frontière suisse et gagner la val- 
lée du Rhône : Cremer tiendra le ravin de la Loue, et 
BressoUes reviendra coûte que coûte sur le Lomont. 

Mais déjà Manteuffel est à Salins, malgré la vigoureuse 
canonnade des forts qui suspendent, à la prière du maire, 
leur feu sur la ville. Cremer recule de Salins sur Levier. 
BressoUes voit son corps d'armée se sauver sans com- 
battre. « Je n'ai jamais compté, s'écrie Bourbaki, sur le 
service des troupes de BressoUes; elles ne peuvent 



BELFORT. 263 



entendre un coup de fusil sans fuir I » Lui-même veut 
partir avec le i8® corps pour reconquérir les positions 
perdues : le 18® corps emploie toute une nuit et une 
journée entière pour traverser Besançon et passer de 
la rive droite sur la rive gauche du Doubs. Affolé, i^dou- 
tanl les soupçons, accusé de recommencer Metz ou Sedan, 
Bourbaki braque un revolver sur son front et lâche la 
détente. « En cas de sacrifice de Tarmée, avait dit Régnier 
à Bismarck, il se brûlera la cervelle. » La prophétie s'ac* 
complissait. Mais le général survécut à sa blessure ; la 
balle s'était aplatie sur son crâne comme sur une plaque 
de fonte. 

A l'instant où Bourbaki essayait de mourir, il était 
relevé de son commandement. Depuis quelques jours 
Preycinet se plaignait de ses dépêches « insipides et 
émoUientes », de ses hésitations et de son découragement» 
de ses mouvements « à peine sensibles sur la carte ». 11 
le blâmait de ne pas hâter sa retraite sur le Doubs, de 
ne pas préserver la voie de Besançon à Lyon ; « autant 
j'admire votre attitude sur le champ de bataille, lui 
écrivait- il, autant je déplore la lenteur avec laquelle 
votre armée a, manœuvré avant et après les combats ». 
Le général ne pouvait-il se dégager, ressaisir ses lignes 
de communications, reprendre Dôle, gagner Auxonne, 
secourir Dijon et l'héroïque Garibaldi, puis se diriger 
vers Ghagny? 11 se relirait sur Pontarlier! Etait-ce 
Pontarlier qu'il voulait dire? Pontarlier près de la 
Suisse? Mais cette marche lui préparait un désastre iné- 
vitable; Userait obligé de capituler ou de se rejeter sur 

le territoire helvétique; il trouverait partout les Alle- 
mands, devant lui et avant lui! A ces objurgations 



26t L\ GUERRE (1870-1871). 



Dourbaki répondoit tristement qu'il ne méritait pas le 
reproche de lenteur, qu'il n'avaitjamais perdu une heure 
nj pour aller ni pour revenir, que la tâche dépassait ses 
forces, que le commandement était un martyre, qu'il ne 
saurait supporter plus longtemps le labeur que le gou- 
vernement lui infligeait. Faire l'opération prescrite par 
Freycinet, c'était ordonner à Ghanzy de s'emparer de 
Chartres. Il ne disposait, ajoutait-il, que de 30000 com- 
battants, et ses seules troupes passables étaient les trois- 
quarts du i8* corps de Billot j la réserve de Fallu de la 
Barrière et une partie de la division Cremer. Pourrait-il 
refouler un adversaire supérieur en nombre? Pourrait-il 
enlever Dôle, passer entre deux rivières que tenait l'en- 
nemi, exécuter une double marche de flanc? Et il con- 
cluait : « Je tiendrai le plus longtemps possible de Salins 
à Pontarlier et au Lomont; c'ea^ tout ce que je puis faire ; 
mais je me considère comme perdu. » Ce fut sa dernière 
dépêche. 

Gambetta hésitait, pour le remplacer, entre Clinchant 
et Billot, deux généraux qu'il estimait et qu'il avait spé- 
cialement chargés d'animer de leur ardeur le tiède 
Bourbaki. IljugeaitBillotplus capable et pi us intelligent ; 
il choisit Clinchant, plus régulier et plus ancien. 

Le successeur de Bourbaki ne put que continuer le 
mouvement de retraite. Retraite qui rappelait Moscou & 
quiconque voyait du haut de la route de Pontarlier & 
travers les sapins se dérouler au loin cette longue et 
lamentable file d'hommes et de fourgons! Les chevaux 
soufl^raient de la fatigue et de la faim : ceux-là s'abat- 
taient à tout moment et unissaient par ne plus se relever ; 
ceux-ci dévoraient l'écorce des arbres et rongeaient les 



BELFORT. ^^<-.^±ÏLj£à^ 265 



arrière-trains des charrettes ou les roues des caissons. 
Les soldats se tratnaient péniblement, tantôt enfonçant 
jusqu'à mi-jambes dans la neige, tantôt trébuchant et 
glissant, mornes, baissant la tête, ne parlant que pour 
geindre ou jurer, abandonnant sur le bord du chemin 
les camarades qui tombaient épuisés ou malades. A 
retape, ils s*entassaient dans les maisons et se laissaient 
choir sur le plancher, ou, de crainte d'être piétines par 
les survenants, se tenaient debout, serrés les uns contre 
les autres, ne songeant qu'à se réchauffer, et le matin il 
fallait réveiller à grands cris et à coups de bottes ces êtres 
inertes et abrutis par un lourd sommeil. 

Le 28 janvier, Glinchant atteignait Pontarlier et tâchait 
de gagner le département de l'Ain par Moiithe et Chaux- 
Neuve, en longeant les limites de la Suisse sur deux routes 
qui passent au fond des vallées et mènent à Morez et à 
Gex, soit par Foncine et Saint-Laurent, soit par la 
Ghapelle-des-Bois. Mais il était déjà pris entre deux feux, 
à Morteau par Werder et à Ghampagnole par Mahteuffel. 
Les avant-gardes allemandes poussaient sur Sombacourt, 
Ghaffois et Frasne. Un bataillon capturait à Sombacourt 
deux généraux, 48 officiers et 2700 hommes. Glinchant 
se crut sauvé par l'armistice que Jules Favre signait 
alors à Versailles. Mais Favre avait consenti que la ligne 
de démarcation ne fût tracée dans l'Est que lorsque la 
situation militaire serait exactement connue, et Moltke 
télégraphiait à Manteuffel que la trêve ne s'étendait 
pas encore aux départements de la Gôte-d'Or, du Doubs 
et du Jura. A cette nouvelle, Gambetta fut exaspéré. Il 
se précipita dans le cabinet de Freycînet, la dépêche à la 
main, et saisit Thoumaspar la cravate : « Je comprends, 



266 LA GUÉ'RRE (1870-1871). 

B*écriait-il, qu'un avocat tremblant de peur ait commis 
cette balourdise, cette infamie; mais Favre était assisté 
d*un général; que le sang de Tarmée de TËst et la honte 
de la défaite retombent sur lui ! » 

Glinchant qui s'était arrêté, se voyait poursuivi, pressé 
de plus en plus. Ses soldats se plaignaient d'être les 
seuls à se battre pendant que le reste de la France avait 
la paix. Un bataillon des Pyrénées^-Orientales se rendait à 
quelques uiilans, et lorsqu'il était dégagé par des com- 
pagnies du 83*, il refusait de reprendre les armes en 
disant qu'il aimait mieux être captif que de pâtir davan- 
tage. Les routes se fermaient. Le passage de Foncine 
tombait aux mains de l'ennemi. Glinchant espérait encore 
percer parla Chapelle-des-Bois, bien que le chemin ne soit 
en plusieurs endroits qu'un simple seMier. Mais cette 
issue lui fut également barrée lorsque les Allemands se 
répandirent sur les bords du^ lac de Saint-Point, s'em- 
parèrent des Granges Samt-Marie et coupèrent ainsi la 
route de Mouthe. Il résolut de se jeter en Suisse et con- 
clut avec Hans Hei^zog, général des troupes de la Gon- 
fédération, la convention des Verrières. Le !•' février, 
son arrière- garde, composée du 18« corps et de la réser- 
ve, évacuait Pontarlier et livrait sous la protection des 
forts de Joux et de Larmont un dernier et violent com- 
bat dans le défilé de la Gluse. Le lendemain, après 
avoir perdu depuis quatre jours 15000 prisonniers 
et un considérable matériel de guerre, Glinchant 
franchissait la frontière. 80 000 hommes de l'armée de 
l'Est, pour la plupart hâves, déguenillés, sordides, 
hébétés, insensibles à la catastrophe qui les frappait, 
n'ayant plus d'autre souci que de manger et de dormir 



i 



BELPORT. 267 



-p»* 



près d*un bon feu, furent internés sur le territoire 
helvétique. Les escadrons de Gremer et sa batterie 
Armstrong montée sur traîneaux, les cinq bataillons de 
la division d'Ariès^la cavalerie du général de Longuerue, 
une partie de la cavalerie du 20' corps avaient pu 
échapper à temps. BusseroUes et Fallu de la Barrière, 
l'un avec trente, Tautre avec cinquante hommes, 
gagnèrent Gex par les montagnes. 

Garibaldi abandonna Dijon. Freycinet l'avait d'abord 
félicité de sa résistance et le proclamait le premier gé- 
néral de la République. Mais lorsque la délégation fit 
appel au « grand cœur » et au « génie » du condottiere 
et le pria de tenter une diversion en faveur de Glinchant, 
il se contenta d'envoyer des bandes de francs-tireurs 
aux environs de D61e, et sitôt qu'il apprit que la Gôte- 
d'Or n'était pas comprise dans Farmislice et que le gé- 
néral Hann de Weyhern rejoignait Kettler avec deux 
brigades badoises, il recula sur Lyon. 



Belfort succombait en même temps que l'armée de TEst. 
Treskow qui commandait le corps d'investissement, com- 
posé des 1'* et 4' divisions prussiennes do réserve, n'avait 
cerné la ville que le 3 novembre. Le gouverneur, l'habile 
et tenace Denfert-Rochereau, eut le loisir de se préparer 
au siège. Il termina les travaux commencés par ses 
devanciers ; il acheva les forts des Hautes et des Basses 
Perches; il éleva le fort de Bellevue, simple ouvrage en 
terre, mais bien situé qui couvrait la gare et qui fut 
relié par une tranchée au fort des Barres ; il mit en état 
de défense les villages de Danjoutin et de Pérouse. A 



268 LA GUERRE (l870-i87l). 

Tabri de ses canons, il disputa toutes les positions exté- 
rieures; il était décidé, disait-il, à ne pas se laisser en- 
fermer dans la fortification, et la place était à ses yeux, 
non pas une ligne où il fallait se confiner, mais un point 
d'appui et une sorte d'immense batterie de protection. 
Grâce à ce système hardi de reconnaissances, de sur- 
prises et de petits combats, Denfert retarda longtemps 
es progrès de l'assiégeant. Malheureusement, il ne dis- 
posait, pour entreprendre des sorties, que de quatre 
pièces de campagne, et sa garnison, presque entière- 
ment formée de gardes mobiles, était inexpérimentée. 
Sur 16000 hommes, 3 000 seulement, un bataillon du 
84* commandé par le brave Chapelot et deux bataillons 
du Rhône, avaient une valeur sérieuse. Le 5 décembre, 
lorsqu'un incendie éclatait au fort de Bellevue, le 2* ba- 
taillon de la Haute-Saône, terrifié par les obus, refusait 
d'éteindre le feu et, malgré les menaces et les coups de 
bâton, se couchait dans la neige ; il fallut le dissoudre. 
Quatre jours après, une compagnie d'éclaireurs n'osait 
sortir de ce même fort pour se jeter sur les travailleurs 
ennemis. Les lettres des mobiles contenaient des aveux 
si décourageants et de si navrants détails qu'on dut les 
supprimer, et les ballons n'emportèrent plus que des 
missives lues par l'état-major. 

Treskow qui n'avait au début que 10 000, et ensuite 
16 000 hommes, put donc passer peu h peu de la défen- 
sive à TofTensive. Lentement, sûrement il gagna du ter- 
rain. Il s'empara dii Mont qui n'est qu'à deux kilomètres 
de Belfort, des villages d'Essert, de Gravanche, de Ba- 
villiers ; il prit au pied du fort de Bellevue la ferme de 
la Tuilerie ; il ouvrit la première, puis la deuxième pa- 



:-llOCHEllEAU 



BBLFORT. 271 



rallèle contre Bellevue. La bruine et les tourbillons de 
neige cachaient souvent les points de tir ; les munitions 
manquèrent parfois; les pionniers ne creusaient que 
difficilement les tranchées clans un sol tantôt durci par 
la gelée, tantôt détrempé par la pluie et la vase. Mais 
Bellevue fut criblé de projectiles, et le 3 décembre com- 
mençait le bombardement qui devait durer 73 jours. 

Quatre-vingt-dix-huit mille obus tombèrent sur la 
ville pendant tout le siège. La population murmura 
d'abord et se plaignit des périls qu'elle courait ; elle 
accusa le gouverneur de se terrer dans un trou du châ- 
teau. La gazette locale insinua que la résistance était 
inutile. Mais Treskow se convainquit bientôt qu'il ne 
pourrait brusquer la capitulation à force de bombes. 
Les habitants vécurent dans les caves. Le maire Mény et 
le préfet ' Grosjean les animèrent par leur exemple. 
Stehelin, Laurent, Belin dirigèrent le service des guet- 
teurs dincendie. Les canons du Château, de la Justice 
et de la Hiotte concentrèrent presque tous leurs feux 
sur le front d'attaque. Le capitaine de La Laurentie qui 
commandait les batteries du Château, employa le tir 
indirect et obtint de son artillerie le maximum de portée, 
soit en masquant les pièces et en réglant le pointage 
d'après des repères très précis, soit en les inclinant et 
Les plaçant sur des affûts de siège dont les crosses s*en- 
lerraient dans des fosses soutenues par des morceaux 
de rails ; la chute d'une poutre lui meurtrit les cuisses, 
mais il se fit étendre dans une caisse et continua de di- 
riger ses hommes. Le capitaine Thiers défendit Bellevue 
avec une indomptable énergie. De sa casemate de la Tout* 
des Bourgeois, reliée aux forts et aux villages par un 



272 LA GUERRE (1870-1871). 

Ml II - - 

réseau de ûis télégraphiques, Denfert imposait à tous 
son inQexible volonté, interdisant au Conseil municipal 
de se réunir, ne convoquant jamais le Conseil de guerre, 
prenant l'avis des officiers qui désiraient conférer avec 
lui et appréciant leur valeur, assignant aux plus ca- 
pables les postes les plus importants, communiquant 
avec eux sans aucun intermédiaire, leur indiquant avec 
netteté leur tâche et leurs ressources, mais sans les 
mener à la lisière, leur abandonnant les détails d'exécu- 
tion, exigeant d'eux des rapports circonstanciés, dictant 
plus de trois mille ordres, finissaiit par vanter le dévoue- 
ment des Belfortains et écrivant à Gambetta que la ruine 
des propriétés privées ne causait pas une seule défail- 
lance. 

Rebuté, Treskow résolut d'attaquer Belfort non par 
Touest, mais par le sud. Il avait pris Andelnatis et le 
bois de Bosmont. Dans les derniers jours de décembre, 
après avoir reçu 10000 hommes de renfort, il installait, 
en dépit des obstacles du terrain, de nouvelles batteries 
à Bavilliers, au bois de la Brosse, sur le Bosmont. Il se 
saisissait le 8 janvier de Danjoutin. L'expédition de 
Bourbaki l'obligea de ralentir les travaux et de distraire 
plus de la moitié de son armée pour couvrir le siège. 
Mais dans la nuit du 20 au 21 janvier, à la suite d'un 
combat qui lui coûtait près de 200 hommes, il s'emparait 
de Pérouse, et il ouvrait aussitôt la première par^illèlc, 
sur une longueur de dix-huit cents mètres environ, contre 
les forts des Hautes et des Basses Perches. Le 26, au 
soir, il ordonnait d'assaillir ces deux forts qu'il croyait 
presque ruinés par ses batteries et occupés par de mau- 
vaises troupes. Le feu violent de la garnison refoula les 



BE^FORT. 273 



agresseurs ; 10 officiers et 427 soldats furent tués, 
blessés ou capturés ; « Belfort nous coûte cher », 8*écriait 
Moltke. 

Treskow revint au siège régulier et aux travaux 
d'approche à sape volante. Les Allemands éprouvèrent 
d'extrêmes souffrances. Les tranchées qiTils construi- 
saient dans un sol rocailleux, au milieu de pluies tor« 
rentielles, étaient sans cesse hattues par le canon de la 
place. Hais la retraite de Bourbaki avait consterné les 
Français, et, comme disait Denfert à Gambetta, les forts 
devaient tenir moins longtemps que les dehors ; les mu- 
nitions d'artillerie s'épuisaient, et il était impossible 
d* « opposer des difficultés notables à la marche de l'en- 
nemi. » Le 28 janvier, les assiégeants ouvraient la 
deuxième parallèle contre les Basses et Hautes Perches. 
Les deux mamelons n'étaient plus qu'un informe amas 
de terre et n'avaient que des pièces hors de service. 
Denfert les abandonna le 8 février. Mais, des Perches, 
TreskoviT dominait le Château qui n'est qu'à mille mètres 
de distance. Le 13 février, malgré les chemins défoncés, 
il avait établi 97 bouches à feu, prêtes à faire chacune 
80 décharges et à détruire ce point central de la défense. 
Par bonheur, l'armistice fut étendu deux jours plus tard 
et la région de l'Est. Le colonel Denfert, autorisé par le 
gouvernement à capituler, sortit de la ville le 18 février 
avec armes et bagages. Il eut la gloire de tirer le der- 
nier coup de canon, et sa résistance à la fois longue 
et vigoureuse conserva Belfort à la France. 



48 



CHAPITRE VIII 



Saint-QuentiA. 



La lutte en Normandie. — Estancelin, Gudin, Briand. -« Organi- 
sation de la défense dans te Nord. — Testelin, Farre, Villenoisy. 
— Deux pointes des Allemands sur Saint-Quentin. — Combat 
de Viilers-Bretonneux (27 novembre). — Entrée des Alle- 
mands à Amiens (28 novembre). — Capitulation de la citadelle 
d'Amiens (30 novembre). — Prise de la Fère. — Combat de 
Bucfay et reddition de Rouen (5 décembre). — Faidherbe. — 
Bataille do THallue ou de Pont-Noyelles (23 décembre). — 
Bataille de Bapaume (3 janvier). — Capitulation de Péronne 
(9 janvier}. — Bataille de Saint-Quentin (19 janvier). 

La lutte s*était organisée en Normandie et dans le 
Nord comme sur les rives de la Loire et de la Saône. 

En Normandie, le député Estancelin qui recevait le 
titre et les pouvoirs de commandant général des gardes 
nationales de la Seine-Inférieure, du Calvados et de la 
Manche, préparait, de concert avec le général Gudin, la 
défense de Rouen. Tandis qu'Estancelin poussait dans 
les derniers jours de septembre une reconnaissance jus- 
qu'à Manies et Meulan, Gudin rassemblait quelques ba* 
taillons derrière TEpte, puis derrière TAndelle. Au mois 
d'octobre, le général Briand prit la direction de l'armée 
dite de Normandie. Il avait deux régiments de cavalerie 
donnés par la délégation, plusieurs régiments de marche, 



SAINT-QUENTIN. 275 



des mobiles, des mobilisés, des francs-tireurs quibattaieni 
Testrade et engageaient sur divers points, à Formerie, 
à Ecoiiis, au Thil, à Vernon, de légères escarmouches. 
Les préfets et la délégation faisûent sonner très haut 
ces petites affaires d*ayant-poste. Hais les Allemands se 
contentaient pour l'instant d'occuper Gisors, d'étendre 
leur zone d'approvisionnements et de couvrir le siège de 
Paris. 

Dans le nord, le médecin Testelin était commissaire 
délégué du gouvernement pour les départements du Nord, 
du P6is-de*Galais, delà Somme et de l'Aisne. Il éprouvait 
de grandes difficultés : les généraux se bornaient à 
garder les places et à équiper les mobiles. Mais Testelin 
se fit adjoindre le colonel Farre, directeur des fortifica- 
tions de Lille, qui reçut le grade de général. Aidé de 
Farre, du lieutenant-colonel du génie YiUenoisy, des 
intendants Richard et Montaudon, il forma des régiments 
de marche, des bataillons de mobiles, deux escadrons 
de gendarmes et deux escadrons de dragons. 279 offi- 
ciers et sous-officiers, évadés de Sedan et de Hetz^ 
fournirent d^s cadres à ce nouveau corps, le 22*, que le 
gouvernement et la population baptisaient du nom 
d'armée du Nord. Un colonel de la garde, Lecointe, 
promu général, conduisait la première brigade. La 
deuxième brigade avait à sa tète le colonel Derroja ; la 
troisième, le colonel du Bessol ; la quatrième, le colonel 
Rittier. Le chef d'escadron Charon commandait l'artil- 
lerie qui comptait sept batteries, quatre de 3 et trois 
de 12. Déjà Bourbaki, général en chef de l'armée, pro- 
jetait de se porter sur Beauvais et Greil. 

Hais les Allemands s'ébranlaient enfin. Ils nWaient 



276 LA 6UBRRB (1870-1871). 

fait d'abord que deux pointes sur Saint-Quentin. Une 
première fois, le 8 octobre, ils n'étaient qu'en petit 
nombre, et leur détachement, composé de trois escadrons 
de dragons et d'une compagnie et demie de landwehr, 
recula devant une barricade dressée dans le faubourg et 
sous la fusillade des gardes nationaux, des pompiers et 
des francs-tireurs que le préfet de l'Aisne, le vaillant 
Anatole de la Forge, animait par son exemple. La se- 
conde fois, le 21 octobre, ils parurent en forces : les 
mêmes dragons avaient pour soutien trois bataillons de 
landwehr et une batterie; Saint-Quentin dut payer une 
contribution. 

Après la prise de Metz, une armée allemande, formée 
de deux corps, le P' et le VIII*, marcha contre les ras- 
semblements du Nord. Hanteuffel la commandait. Il se 
dirigea sur Amiens qui lui donnait tout ensemble le pas- 
sage de la Somme et le chemin de Rouen. Bourbaki, 
dénoncé comme impérialiste, avait été rappelé. Farre 
qui menait provisoirement l'armée française, vint se 
poster entre la Somme et l'Avre avec 25 000 hommes 
dont beaucoup savaient à peine tenir un fusil. La brigade 
Paulze d'Ivoy qui constituait la garnison d'Amiens, cou- 
vrit la ville en se fortifiant au nord de Dury. La brigade 
Derroja occupa Longueau. La brigade du Bessol s'établit 
à Gentelles, à Gachy, à Yillers-Bretonneux. La brigade 
Lecointe était en réserve, mais devait intervenir tout 
entière dans l'action. 

Le combat qui décida du sort d*Amiens et qui porte le 
nom de Villers-Bretonneux, s'engagea le 27 novembre. 
L'armée du Nord reprit Gentelles qu'elle avait perdu, 
et, sur le soir, refoula les assaillants vers Domart ; elle 



SAINT-QUENTIN. 277 



défendit Cachy et envoya de là des essaims nombreux 
de tirailleurs contre la ligne ennemie ; elle résista long- 
temps derrière les retranchements qu'elle avait élevés 
sur le chemin de Cachy et sur le remblai de la voie 
ferrée. Mais son artillerie finit par manquer de munitions, 
et Finfanterie allemande, au bruit des tambours et des 
hourrahs, s'élança sur Villers-Bretonneux. La tenue des 
mobiles, avoue Testelin, fut déplorable ; ils s'enfuirent 
en jetant à terre leurs musettes, leurs paquets de car- 
louches, leurs objets d'équipement, et entraînèrent les 
troupes de ligne qui furent repoussées jusqu^au pont de 
Corbie. Amiens était découvert, et d'ailleurs Gœben qui 
marchait droit sur la ville, avait emporté toutes les po- 
sitions, Saint-Nicolas, les ruines du vieux château de 
Boves, Saint-Fuscien, Saint-Sauflieu, Hébécourt, le cime- 
tière et les ouvrages de Dury. 

Le 28 novembre, pendant que Parre et Paulze d'Ivoy 
battaient en retraite sur Arras, les Allemands entraient 
à Amiens. Ils sommèrent le commandant Vogel de leur 
ouvrir la citadelle. Vogel leur répondit par un refus, 
mais cinq compagnies prussiennes entamèrent un feu 
violent de mousqueterie contre la garnison, Vogel fut 
tué, et le 30 novembre le fort capitulait. Trois jours au- 
paravant, la petite place de la Fère, bombardée durant 
quarante-huit heures, avait succombé ; elle assurait aux 
Allemands la voie ferrée de Reims à Amiens et à Greil ; 
elle leur livrait un considérable matériel d'artillerie qui 
servit à l'armement de la citadelle d'Amiens. 

Rouen ne tarda pas à subir le destin d'Amiens, et 
l'armée de Normandie, le destin de l'armée du Nord. Le 
29 novembre, le comte de Lippe qui commandait à Gisors» 



278 LA GUERRE (1870-1871). 

envoyait des reconnalssanees sur Etrépagny et les Thîl- 
liers. Dans la nnit, le détachement qui gardait Etrépagny, 
était surpris et mis en faite par une colonne que dirigeait le 
général Briand. Aussitôt Manteuffel partait d*A miens et 
s'avançait sur Rouen par Neufchàtel et Forges-les-Eaux. 
Briand fut déconcerté; il avait, presque au même instant, 
sur Tordre de la délégation, et non sans répugnance, 
fait ses dispositions pour marcher vers Paris, puis, 
après un contre-ordre, interrompu son mouvement; et 
soudain, au milieu de ce va-et-vient, Tenvahisseur débou- 
chait sur un point où nul ne l'attendait ! Le 4 décembre 
l'aile gauche de l'armée de Normandie était culbutée à 
Buchy et son arrière-garde sabrée par des hussards. Le 
lendemain, Briand, craignant, selon ses propres termes, 
d'être attrapé dans une souricière, abandonnait Rouen. 
La municipalité voulait résister à outrance, sonner le 
tocsin. Mais la foule, se croyant trahie, assiégeait la 
maison commune et tirait des coups de fusil sur les 
fenêtres. « C'est trop, disait le parlementaire, prussien 
au Conseil, c'est trop d'avoir à la fois l'invasion étran- 
gère et la révolution. » Le 5 décembre, deux brigades 
allemandes prenaient possession de Rouen, et dans les 
jours suivants de grosses colonnes parcouraient le pays. 
Elles s'emparaient de Yernon et d'Évreux. A Dieppe où 
elles saluaient la mer par des chants et des cris d'allé- 
gresse, elles enclouaient les batteries de côte et détrui- 
saient les sémaphores. Le 31 décembre, le général 
de Bentheim attaquait Grand-Couronne et emportait 
Château- Robert. L'armée de Manteuffel constitua désor- 
mais deux groupes, reliés d'ailleurs par le chemin de fer : 
l'un, conduit par Bentheim et composé du 1*' corps et 



SAINT-QUENTIN. 2l79 



de ta brigade' des dragons de la garde, occupait Rouen 
et surveiliaii le corps que le général Loysel organisait 
8LU Havre; Tautre, mené par Gœben et formé du VIII* 
corps, du détachement de Senden, de deux divisions de 
davalèrie et de la brigade provisoire de la garde, tenait 
les bords de la Somme. 

Manteuffel, maître de Rouen, aurait peut-être marché 
sur le Havre. Mais Tarmée du Nord rappelait de nouveau. 
Elle avait un général en chef capable de faire tète aux 
meilleurs capitaines de TAIlemagne. Ce général était 
Faidherbe. Ancien colonel du génie et gouverneur du 
Sénégal où il avait montré les aptitudes de Thomme de 
guerre et un remarquable talent d*administrateur, il 
commandait la division de Constantine au début des 
hostilités. Les républicains de Lille, ses compatriotes, le 
signalèrent à la délégation, en assurant qu'il était « très 
bon au point de vue politique ». Faidherbe vint en Flandre. 
Prudent et avisé, moins hardi et moins brillant que 
Chanzy , il sut ménager ses bataillons novices, et sans les 
engager à Taventure, même lorsqu'ils avaient un succès, 
leur choisir avec soin d'avantageuses positions de combat, 
les ramener sous les forteresses du Nord où ils trouvaient 
un abri sûr et puissant, les manier avec assez d'habileté 
pour troubler l'adversaire et le tenir incessamment en 
haleine. « C'est un homme, disait Gambetta, qui pense 
et qui prévoit, rare trouvaille dans le temps où nous 
vivons. » 

L'armée du Nord comptait à ce moment quatre divi- 
sions, les divisions Derroja et du Bessol, la division de 
Tamiral Moulac qui renfermait les fusiliers marins, et la 
division du géi^ral Robin qui ne se composait que de 



280 LA GUERRE (J870-i87l). 

gardes nationales mobilisées. Les divisions Derroja et 
du Bessol formaient le 22** corps, commandé par Lecointe; 
les divisions Moulac et Robin, le , 23* corps, placé sous 
les ordres de Paulze d'Ivoy. Le 9 décembre, Paîdherbe 
se mettait en marche, .répondant par le bruit de son 
approche Tespoir et la confiance parmi les populations 
de la Somme et de la Seine.- Inférieure, enlevant la petite 
ville de Ham et y faisant 210 prisonniers, rejetant deux 
colonnes allemandes Tune vers la Fère et l'autre vers 
Amiens, s'établissant sur les hauteurs qui dominent la 
rive gauche de THallue, et dans tous les villages des 
deux bords, Yecquemont au confluent de THallue et de 
la Somme, et en amont, Daours, Bussy-les-Daours» 
Querrieu, Pont-Noyelles, Fréçhencourt, Behencourt, 
Montigny, Bavelincourt, Beaucourt et Contay. 

Moltke avait prescrit de fondre s}ir toute armée qui se 
déploierait en rase campagne. Fidèle à ce programme, 
ManteufTel courut au-devant de Faidherbe avec 25000 
soldats et 108 bouches à feu. Faidherbe avait 78 pièces, 
dont 12 de montagne, et 35000 hommes. 

La bataille de THallue ou de Pont-Noyelles se livra le 
23 décembre à onze heures du matin. Vers quatre heures 
du soir, après une série, d'engagements très vifs, la divi* 
sion Kummer avait emporté sur les rives de THallua 
Yecquemont, Daours, Bussy-les-Daours, Querrieu, Pont- 
Noyelles et Fréçhencourt; mais, à Yecquemont, elle 
n'osait pousser au delà de la rivière, et à Pont-Noyelles. 
ainsi qu'à Fréçhencourt, elle n'avait pas délogé les 
Français de leurs hauteurs. La division Barnekowr s'em-. 
parait des autres villages situés en amont de l'Eallue, 
Montigny, Behencourt, Bavelincourt et B^f^^icourt; maia 



FAIDIIERBE 



V ,.•'•''-% -' * •'; 



*v 




SAINT-QUENTIN. 283 



elle n'avait pu déborder la droite des positions ni assaillir 
les coteaux où Faidherbe avait installé son artillerie. 
A quatre heures et quart, lorsque tombait Tobscurité, 
les Français prenaient l'offensive sur presque tous les 
points et pénétraient dans le bois de Beaucourt et dans 
les villages de Bavelincourt, dePont-Noyelles, de Bussy- 
les-Daours, de Daours, de Vecquemont. Ils étaient 
refoulés, notamment à Pont-Noyelles et à Daours où les 
Allemands les chargeaient à l'arme blanche ; toutefois 
ils gardaient Bavelincourt et y défiaient un retour agressif 
de l'ennemi. 

L'armée du Nord avait donc montré ténacité dans la 
défense et vigueur dans l'attaque. Hais les Allemands 
qui ne perdaient que 900 des leurs, lui faisaient un millier 
de prisonniers et lui mettaient plus de mille hommes 
hors de combat. Quelques centaines de mobiles et de 
mobilisés s'étaient enfuis pendant l'action. Faidherbe 
jugea que ses troupes ne pourraient le jour suivant 
recommencer la lutte avec le même avantage. Elles 
avaient supporté d'excessives fatigues et bivouaqué la 
nuit sur le champ de bataille par un froid de sept à huit 
degrés au-dessous de zéro, sans bois pour allumer du 
feu et sans autre aliment que du pain gelé. Le 24, à 
deu;c heures de l'après-midi, après avoir envoyé dans la 
matinée plusieurs volées de canon et jeté des tirailleurs 
sur la rive droite de l'Hallue, le général opérait sa re- 
traite en un ordre parfait et assez prestement pour être 
hors de vue à l'aube du lendemain. L'armée marchait 
sur Arras ; la bise cinglait les visages; des glaçons pen- 
daient à toutes les barbes. 

Faidherbe reparut bientôt* Les Allemands avaient 



S84 LA GUERRE (l870-187d. 

investi Péronne dont la possession devait leur garantir 
la ligne de la Somme, et Kummer, établi à Bapaume, 
couvrait le siège dé la place. Le 2 janvier, Tarméè du 
Nord s'avançait pour dégager Péronne, et bien que 
repoussée devant Sapigniès, elle s'emparait d'Achiet-le 
Grand et de Bucquoy. Le 3, au matin, par un temps 
brumeux et presque glacial, elle assaillait Kummer à 
Bàpaume et, grâce à sa supériorité numérique, elle 
était victorieuse. Elle emporta tous lés dehors de la po- 
sition prussienne : Pavreuil, Biéfvillérs, Grévillers, Saint- 
Aubin, Avesnes-les-Bapaume et le faubourg de Bapaume ; 
lelle pirit, plus au siid, Tilloy et attaqua Ligny ; elle dé- 
borda Taile gauche des ennemis. Kummer, exposé aux 
feux croisés d'une nombreuse artillerie, recula sur 
Bapaume pour défendre la vieille enceinte avec le cou- 
rage du désespoir. Mais il reçut des renforts. Saint-^ 
Aubin fut recopquis et le flanc droit de Kummer assuré. 
Tilloy également réoccupé protégea son flanc gauche. 
Il conserva Bapaume. Néanmoins ses munitions étaient 
consommées et ses troupes avaient grand besoin de 
repbs : il évacua la ville le lendemain et se replia der- 
rière la Somme. Le lendemain, Faidherbe, lui aussi^ 
abandonnait les villages qu'il avait enlevés, et rétrogra- 
dait. Peut-être eût-il mieux fait de suivre sa pointe, ne 
fût-ce que pour rendre son succès plus ample et plus 
retentissant. Mais le circonspect général avait vu, à son 
extrême gauche, la division Robin se retirer précipi- 
tamment sous lé feu de deux batteries et ne participer 
aucunement à l'action; il apprenait qu'une foule de 
mobiles se réfugiaient dans les ambulances sous prétexte 
de maladie ou de blessure ; il savait que son armée était 



SAINT^QUEMTIlï. 287 

lasse et, cette fois encore^ très rudement éprouvée par 
le froid de la nuit ; il craignait enfin, s'il se risquait plus 
loin, d'être enveloppé par des forces considérables qui 
seraient venues d'Amiens et même des environs de 
Paris. 

Le 9 janvier, six . jour^ après le combat de Bapaume, 
Péronne capitulait. Faidherbe fut stupéfait et outré : 
il croyait que la place résisterait plus longtemps puis- 
qu'elle avait ses défenses intactes et qu'une armée de 
secours manœuvrait à six lieues d'elle. Mais les enva- 
hisseurs tenaient désormais la clef de la Somme, et 
lorsque les Français se portèrent derechef en avant sur 
des routes glissantes, pour reconnaître les passages de 
la rivière, ils trouvèrent tous les ponts coupés et tous 
les villages de la rive gauche barricadés. et retranchés. 
Faidherbe se tourna vers Saint-Quentin et menaça la 
ligne de la Fère et de Ciompiègne. A peine avait-il com- 
mencé son mouvement que son arrière-garde était atta- 
quée à Tertry, à Gaulaincourt, à Pœuilly. La lutte fut 
Apre et défavorable aux Français qui laissèrent entre les 
mains des Allemands 500 prisonniers. Imperturbable, 
Faidherbe concentra ses 40 000 hommes à Saint-Quentin 
et attendit le choc. C'était le 19 janvier. Il devinait que 
Paris se préparait; à un suprême effort et voulait, lui 
aussi, se dévouer» 

Sa position for^iait un demi-cercle autour de Saint- 
Quentin, à rpuest, et, au sud de cette ville : Paulze d'Ivoy 
à l'ouest, entre Fay et et le moulin de Rocourt, du canal 
de la Somme à la roqte de Cambrai;. Lecointe, au sud, 
entre Grugies et Gauchy, de l'autre c6té du canal jus- 
qu'à la route 4o Paris; la brigi^de Pauly, composée des 



288 LA GUERRE (1870-1871). 

mobilisëâ du Pas-de-Calais, à Beliicourt, pour protéger 
les lignes de retraite. 

32.000 Allemands s'aVançaîent sous les ordres de 
ce Gœben dont la statue s'élève aujourd'hui sur une des 
places de Goblentz. Les deux lieutenants de Gœben, 
Kummer et Barnekow, le premier, à gauche, et le second, 
à droite, n*avaientd'autre4nstructionque d'aborder l'en- 
nemi. Il ne s'agissait, disait Gœben, que de marcher avec 
énergie et de culbuter ce qu'on aurait devant soi. L'armée 
française était en effet, suivant le mot du général prussien, 
faiblement organisée. Sa situation restait la même; et 
comme toutes les armées de la province, au rebours de 
ce qui se produit d'ordinaire, elle ne s'aguerrissait pas 
en guerroyant. Les marins ne cessaient de se distinguer 
par leur valeur, mais la plupart des mobiles et les mo- 
bilisés demeuraient hésitants et timides. La moitié des 
troupes, avoue Faidherbe, combattait sérieusement et 
diminuait à chaque affaire ; Tautre moitié ne faisait que 
figurer sur le champ de bataille. A Saint-Quentin, sans 
les bourrades des médecins indignés, 200 mobiles, se pré- 
tendant malades, auraient pris dans la fabrique Lebé les 
lits destinés à de pauvres blessés qui gisaient au dehors, 
sur le sol de la cour. 

Barnekow lutta sept heures devant la ligne qui s'op- 
posait à lui. Partout, à la sucrerie de Grugies, au mou- 
lin de Giffécourt, à Contescourt et à Neuville Saint- 
Amand, il trouva la résistance la plus énergique, et 
par intervalles les Français, saisissant à leur tour l'offen- 
sive et s'avançant sur le remblai de la voie ferrée, re- 
foulèrent l'assaillant vers Essigny-le-Grand. Mais & trois 
heures de l'après-midi, Barnekow, protégé par trente 



SAINT-QUENTIN; ' 231 



pièces d*artillerte, B*emparait de Castresj <}e Cohtescourt, 
de GifTécourty de la sucrerie de Grugies> de la hauteur 
d' A-tout-vent, de Neuville Saint-Amand. Malgré le feu 
nourri de ses canons et la vigoureuse fusillade dç son 
infanterie, malgré la bravoure du colonel Aynés qui fut 
mortellement atteint et du commandant < îramond, 
malgré la ténacité de la brigade Pittié, une des meil- 
leures de l'armée, Lecointe dut céder enfin aux charges 
impétueuses des compagnies prussiennes et reculer sur 
le faubourg d'Isle et la gare. 

A l'ouest de la ville, la bataille offrait les mêmes pé- 
ripéties et le même dénouement. Là aussi, elle flottait 
indécise jusqu'au milieu de Taprès-midi. Si les Français 
abandonnaient à Savy quelques bouquets d'arbres^ ils 
conservaient le reste du bois ; s'ils perdaient le village 
de Fayet, ils finissaient par le réoccuper ; ils gardaient 
Francilly ; ils obligeaient Kummer à demeurer stricte- 
ment sur la défensive. Mais, à trois heures, Kummer, 
renforcé d'une réserve, poussait sur Saint^Quentin 
par la chaussée de Ham. Il enlevait l'Épine de Dallon, 
Francilly, Oestres. Seul Fayet résistait, et la brigade 
Michelet, secondée par la brigade Pauly, contint jus- 
qu'à six heures un gros détachement, conduit par 
le comte de Grœben. Néanmoins, Kummer poursui- 
vait sa marche, et, maître du bois de Savy, puis du 
moulin de Rocourt, grâce au feu intense de ses huit 
batteries qui réduisait au silence le canon de Tadversaire, 
il rejetait les Français sur le faubourg Saint-Martin. 
Craignant d'être cerné, Faidherbe commanda la retraite. 
Lecointe s'engagea sur la route du Gâteau, et Paulze 
d'Ivoy, sur celle de Cambrai. Paulze d'Ivoy reçut Tordre 



292 LA GUERRE (1870-1871). 



trop tard. Les brigades Michelet .et Pauly qui formaient 
sa droite, avaient eu le temps d'évacuer Fayet. Mais 
son aile gauche tiraillait encore avec obstination dans 
les jardins et aux barricades du faubourg Saint-Martin. 
Elle fut attaquée sur ses derrières, et le chef d'es- 
cudron Richard, premier . aide dç camp du général en 
chef, n'échappa qu'avec peine, à coups de revolver, et 
apré^ avoir été pris plusieurs fois. A six heures et demie, 
Taffaire se terminait. Les Allemands avaient 2400 
hommes hors de combat ; i 000 Français étaient tuer, ou 
blessés, et 9000 capturés. 

Faidherbe se dérobait de nouveau et ne laissait que 
six canons à son vainqueur. Mais Tarmée du Nord ne 
pouvait plus tenir la campagne. S^int-Quentin l'avait 
brisée. Des milliers de jeunes soldats, démoralisés, haras- 
sés, se traînaient sur les chemins, sans dire un mot, sanà 
lever la tète que pour jeter un regard désespéré sur 
les gens qu'ils rencontraient. Quelques-uns, incapables 
de marcher, s'affaissaient dans la boue. La plupart se 
plaignaient de leurs souliers dont les semelles, com- 
posées d*une feuille de carton entre deux tranches de cuir, 
ne duraient que cinq jours. La cavalerie de Gœben 
ramassait des centaines d'éclopés. Une soixantaine de 
Français se rendait à quatre hussards qui l'enfermaient 
dans une église jusqu'à l'arrivée de leurs renforts. Des 
partis allaient insulter le glacis de Landrecies et sommer 
Cambrai de capituler. N'était-il pas évident que les Alle- 
mands feraient en cinq ou six semaines la conquête de 
l'Artois et de la Flandre, dès que Paris serait rendu? 



CHAPITRE IX 



l^ig^is. 



Vinoy et Dacrot. ^ Combat de Chàtillon (19 septembre). » Inyes- 
tissement de Paris.'^— La défense, ligne, mobile, garde natio- 
nale. — Trocbu. — Reprise du Moulin-Saqnet et des Hautes 
Bruyères (22-23 septembre). — Combat de Ghevilly (30 sep- 
tembre). — Combat de Bagneux et de Chàtillon (13 octobre). — 
Combat de la Malmaison (21 octobre). — Combat du Bourget 
(30 octobre). — Journée du 31 octobre. — La mission de Thiers. 

— Entrevues de Versailles et de Sèvres. — Le plan de Trochu. 

— Bataille de Villiers-Cœuilly (30 novembre). — Bataille de 

#Champigny (2 décembre). — Lettre de Moltke. — Conférence 
de Londres. — Second combat du Bourget (21 décembre). -— 
Bombardement de Paris. » Bataille de Montretout ou de 
Y Buzenval (19 janvier). — Destitution de Trochu. — Vinoy général 
en chef. — Capitulation de Paris et armistice (38 janvier). — > 
Opposition de Gambetta. — Jules Simon i Bordeaux. — La 
paix. -^ Fondation de Tunité germanique. 

Paris était prêt à soutenir un siège lorsqae se montrè- 
rent les vainqueurs de Sedan. Palikao avait amassé des 
approvisionnements considérables et rassemblé un parc 
de bestiaux; il avait ébauché quelques redoutes, et pour 
armet et garnir les forts de Tenceinte, le ministre de la 
marine Rigault de Genouilly avait fait venir des ports 
plus de 200 pi^s de gros calibre et 14.000 marins, 
i0.600 matelots et 3.300 soldats d'infanterie, hommes 
robustes^ disciplinés, dévoués à leurs chefs, étrangers aux 



«»U' 



294 LA GUERRE (1870-1871). 

éoarts de la révolution, ne connaissant que le devoii 
rigoureux et le remplissant avec abnégation, servant dans 
les forts et les camps comme à bord de leurs vaisseaux. 
Deux corps, le 13* et le 14*, composaient Tarmée active. 
Le 14* qui se formait à peine, avait à sa tète le généra^ 
Renault. Le 13* était commandé par le général Yinoy 
sage, expérimenté, unissant au talent le patriotisme. 
Envoyé au secours de Mac-Mahon, Yinoy avait, à lar 
nouvelle du désastre de Sedan, opéré la plus habile 
retraite. Une de ses divisions, la division Blanchard, 
fatiguée, manquant de cartouches, ignorant où était 
l'adversaire, fut un instant compromise. Les mouve- 
mei\ts décousus des Allemands qui la poursuivaient, et 
surtout un retard fortuit la sauvèrent. Elle partit de 
Mézières après l'heure fixée; mais au moment où 
elle passait à Saulces-aux-Bois, des habitants de Rethel 
purent l'avertir que les ennemis occupaient leur ville. 
Yinoy changea son plan, quitta le chemin de Rethel, 
gagna lestement Novion-Porcien, puis Ghanmont-Por- 
cien et de là, Montcornet et Laon par un crochet sur 
Seraincourt. 

Bientôt paraissaient les Allemands. Dès le 4 septembre, 
les deux armées du prince royal de Saxe et du prince 
royal de Prusse s'ébranlaient, la première par Laon, 
Soissons, Compiègne et Pontoise, la seconde par Reims, 
Kpernay et Cbiiteau-Thierry. Celle-là s'établissait au 
nord de Paris ; celle-ci traversait la Seine à Yilleneuve 
Saint- Georges et à Juvisy. L'une et l'autre remarquaient 
sur leur passage une recrudescence de haine ; les villages 
vides, les meules de foin brûlées, les ponts détruits, les 
routes dépavées, couvertes d'éclats de verre ou barrées 



PARIS. 295 

par dés abatis, des obstacles dressés précipitamment et 
sans système, tout démontrait que la guerre prenait un 
nouveau caractère. 

Le 19 septembre, avait lieu le premier combat digne 
de ce nom, le combat de Ghàtillon. Un véritable homme 
de guerre, Ducrot, avait reçu le commandement supé- 
rieur du 13* et du 14* corps, Ducrot, qui après la capi- 
tulation de Sedan s'était évadé dans la gare de Pont-à- 
Mousson où personne ne se souciait de lui, Ducrot à la 
haute taille, à la forte carrure, au regard perçant, à la 
parole brève, Ducrot, emporté, fougueux, extrême dans 
ses affections et ses inimitiés, manquant parfois de pru- 
dence et de tact, mais vaillant, déterminé, plein d'un 
mépris superbe pour la populace de Paris, bravant non 
sans fierté les clameurs des clubs et les calomnies des 
journaux, faisant passionnément son métier de soldat, 
exhalant depuis Sadowa les patriotiques angoisses qui 
l'obsédaient, prévoyant la catastrophe et se raidissant 
contre elle de toutes ses forces pour la retarder, com- 
battant l'Allemagne avec haine et avec rage ou, comme 
il disait, avec l'ardeur du vieux sang gaulois qui bouil- 
lait dans ses veines, Ducrot qui fut peut-être la plus 
saisissante figure du siège de Paris. 

Il avait résolu de tomber sur le flanc droit des ÂllC' 
mands et d'assaillir les Prussiens de Kirchbach et les 
Bavarois de Hartmann pendant qu'ils traversaient 
la valiée de la Bièvre et défilaient processionnellement 
sur Versailles par Bicètre et Villacoublay. Il s'établit au 
plateau de Ghàtillon quMl voulait, malgré Trochu, con- 
server à tout prix. Mais iL n'avait avec lui que le 14* corps. 



296 LA GUERRE (1870-1871). 

On ne lui confia pas le 13* : Yinoy, plus ancien de grade 
et mis en évidence par la retraite de Mézières, s'irritait 
d*être sous la dépendance de Ducrot, et Trochu n'osa 
réunir les deux corps d*armée. 

De honteuses défaillances se produisirent. L'artillerie 
lutta vigoureusement tout le jour. Le 15* régiment de 
marche, jeté en avant au Plessis-Piquet, ne se replia 
qu*après une très ferme résistance. Mais aux premiers 
obus, les zouaves récemment formés et qui n'avaient 
encore des zouaves que Thabit, s'enfuirent en poussant 
des cris affreux et portèrent la terreur jusque dans la ville. 
La division Gaussade et la division d'Hugues se déban- 
dèrent. Caussade qui devait rester à Glamart, rentra de 
son chef àParis.LadivisionMaussionabandonnaBagneux. 
Désespéré, ne recevant ni munilionsni renforts, manquant 
d'eau, craignant d'être complètement enveloppé, Bucrot 
quitta le plateau de Ghâtillon. Aussitôt trochu faisait 
évacuer toutes les redoutes extérieures et sauter tous les 
ponts. Il ne gardait que le Mont-Valérien, le pont de 
Neuilly et le pont du chemin de fer d'Asnières. 

La journée était irréparable. La confiance s'ébranla. 
Le peuple répéta que les troupes ne valaient rien, 
puisqueleszouavesavaientfuilespremiers. Les Allemands 
occupèrent les hauteurs de Ghâtillon, de Glamart, de 
Meudon qui dominent les forts du Sud. Le soir du 
19 septembre, leurs armées faisaient leur jonction. 
L'armée du prince royal de Saxe s'installa de la Marne 
jusqu'à Saint-Germain et se lia par la division wurtem- 
bergeoise établie entre Seine et Marne à l'armée du prince 
royalqui tenait toutela région de Bougival à Ghoisy-Ie-Roi. 
î :S'VO^O linmmes, s'étendant suf un espace de vingt lieues, 



PARIS. 297 

osaient bloquer le gigantesque Paris. Mais les assié* 
géants se renforcèrent bientôt; ils étaient 250.000 au 
milieu d'octobre et, mettant à profit l'inaction des assiégés, 
ils se h&taient de garnir les positions essentielles, d'étager 
sur les coteaux des batteries qui commandaient les 
routes, de créneler et de barricader les villages, de les 
unir solidement les uns aux autres par des ouvrages de 
campagne, de commencer ces travaux d'investissement 
qu'ils devaient avec le temps améliorer et parfaire. Ils 
assuraient leurs subsistances par des ravitaillements régu- 
liers, par l'emploi des vivres de conserve et notamment 
de la saucisse aux pois, par des réquisitions que leur 
nombreuse cavalerie opérait à longue distance, par 
des achats de la main à la main. Resserrer étroitement, 
hermétiquement la place, intercepter toutes ses commu- 
nications, laréduire^ comme Metz, parla famine; tel était 
leur plan. « Eh bien, disaient les officiers prussiens dès 
le 24 octobre à un de nos intendants, vous ne mourez pas 
encore de faim à Paris? » 

Les forces dont disposa Trochu, comprirent peu à peu 
500.000 hommes. Mais, outre les marins des forts, le 35* 
et le 42% ramenés par Yinoy, étaient les seules troupes 
de ligne qui fussent inébranlables au feu. Aussi for- 
mèrent-ils comme le fonds de toutes les sorties, et ils 
donnèrent si souvent que leur effectif était à la fin du 
siège presque entièrement renouvelé. Le reste de l'armée 
de Paris n'était qu'un rassemblement confus qui n'avait 
que des apparences de cadres. 

Les régiments de marche qui furent constitués en véri- 
tables régiments de ligne, manquaient d'esprit de corps 
et de solidité ; le quart, le tiers au plus étaient de bons 



298 LA GUERRE (1870-I87i). 

soldats ; les autres n'avaient nulle habitude du service, 
nulle instruction militaire. 

La garde mobile, forte de 90 bataillons ou de 
115.000 hommes, était supérieure en nombre à la troupe 
de ligne qui compta, dans le cours du siège, de 75 à 
80.000 hommes; mais elle lui était bien inférieure en 
qualité. Les mobiles de la Seine, insubordonnés, turbu* 
lents, pillards, se livraient aux plus grands excès. Déjà, 
au camp de Chàlons, ils avaient impunément prodigué de 
grossières insultes à Ganrobert et à Tempereur. Ils refu- 
saient de défendre les postes qui leur semblaient trop 
exposés et s'avisèrent, le 20 septembre, d'évacuer de leur 
plein gré le Mont-Valérien. Ceux des forts de la Briche 
et de la Double-Couronne louaient des vêtements bour- 
geois à Saint-Denis et venaient passer la nuit à Paris. 
Une fois, en janvier, 500 désertèrent la grand'garde de 
la Gourneuve. Une vingtaine s'échappèrent du fort 
d'issy pour coopérer à l'émeute du 22 janvier. Les 
mobiles de la province étaient plus sérieux. Mais ils se 
laissèrent envahir par la nostalgie et gâter par le contact 
des Parisiens. Ils étaient logés chez l'habitant et aban- 
donnés aux excitations populaires. Beaucoup traînaient 
sur le pavé des rues ou dans les cabarets. Près de 
8.000 furent atteints de honteuses maladies. Ajoutez qu'un 
décret du 14 septembre, rendu par le çouvernement, 
malgré l'opposition de Le Flô et de Trochu, avait soumis 
les grades de la mobile à l'élection. Les bataillons des 
départements conservèrent leurs chefs. Ceux de Paris 
n'élurent que des hommes incapables ou intrigants qui 
les flattaient ou leur faisaient de belles promesses. Les 
choix devinrent si mauvais qu'un décret du 19 décembre, 



PARIS. 209 

arraché par Ducroià Trochu, restitua, mais trop lard, 
la nomination des officiers au pouvoir exécutif. ^ 

La garde nationale ne formait que Ja toile de fond. 
Elle comprenait d*dbord 60 bataillons animés du meil- 
leur esprit; elle finit par compter 283 bataillons ou 
344.000 hommes et ne fut plus qu'une cohue où se trou- 
vaient des enfants et des vieillards, des vagabonds, des 
repris de justice. Un grand nombre de commandants, 
attaches au parti qui méditait d'établir la dictature de la 
Commune, prétendaient se soustraire à l'autorité du gou- 
vernement. Gustave Flourens, le dieu des Bellevillois, 
élu par cinq bataillons qu'il voulait conduire tous à la 
fois, avait obtenu de Trochu le titre de major de rempart 
et, de son propre mouvement, faisait battre le rappel et 
convoquait sa milice. Le 5 octobre, à la tète de dix batail- 
lons, il sommait Trochu et ses collègues de changer le 
personnel des administrations et de procéder aux élections 
municipales. Le 8 octobre, 4.000 gardes nationaux armés 
descendaient de Belleville, de Ménilmontant et de 
Gharonne en proclamant la Commune et bloquaient 
un instant les membres du gouvernement dans l'hôtel 
de ville. Un décret ordonna que la garde nationale s'or- 
ganiserait en compagnies de mobilisés volontaires ; 6.500 
se présentèrent et on n'osa publier ce chiffre dérisoire. 
On prit dans chaque bataillon 4 compagnies, composées 
des hommes de 20 à 45 ans, et on en forma des régiments 
deguerrequi furentenvoyésàl'extérieur etemployés dans 
les tranchées. Ces régiments, à quatre bataillons, chacun 
de cinq cents hommes, étaient <:onstituéti dès le 20 no- 
vembre. Les uns eurent bonne contenance et remplirent 
simplement', dignament leur devoir, parce qu'ils se com« 



r 



300 LA GUERRE (I8T0-1871). 

posaient de lettrés, d'artistes, de commerçants, de gens 
modérés qui s'appliquaient à contenter leurs chefs et se 
battaient volontiers pour la patrie. Les autres, où domi- 
nait Télément ignorant et exalté, s'enivrèrent, quitlôreiil 
leurs postes, donnèrent aux troupes l'exemple de Tin- 
discipline et les fatiguèrent par des alertes conlinuelles 
en tiraillant la nuit sans motif. Ces « outrance » ou 
ce sang-impur » qui hurlaient la Marseillaise et criaient ài 
pleinegorge qu'il fallaitfaire des sorties, refusaient d'aller 
au feu et ne désiraient voir de l'ennemi que ses casques 
et ses fusils qu'ils achetaient aux lignards ou aux mobiles 
pour les exhiber triomphalement à Paris. 

Quant aux corps francs, ils n'agirent qu'à leur guise 
et firent plus de mal que de bien. Les éclaireurs à cheval 
deFranchetti,lecorps des mitrailleurs du colonel Pothier, 
le corps auxiliaire du génie commandé par Alphand et 
Viollet-le-Duc, la troupe des ouvriers auxiliaires du génie 
dirigée par l'ingénieur Ducros, rendirent de précieux 
services. Le reste pérorait ou maraudait. 

Le chef de cette armée immense, incohérente et désor- 
donnée était un homme petit, maigre, chauve, à la 
figure calme, rêveuse et nullement militaire, malgré de 
noires moustaches. Toutefois, s'il n'avait pas la prestance 
et l'énergique physionomie de Ducrot, Trocbu, très brave, 
plein de sang-froid, prodigieusement actif, le plus briU 
lant officier de l'armée d'Afrique, excellent chef d'élat- 
major, organisateur méthodique, auteur d'un livre 
remarquable qui dévoilait les vices de l'armée française, 
passait en 1870 pour un des meilleurs généraux du 
second Empire. Mais il n'usa pas de son pouvoir discré- 
tionnaire pour ferrr.cr les clubs et supprimer les jour 



•{ 



PARIS. 301 

naux qui démoralisaient l'armée et surexcitaienlle peuple, 
soit par de furieuses atlçiques contre le gouvernement, 
soit par desinistres nouvelles, soit par de folles promesses 
de victoire. Dans la crainte de provoquer une guerre 
civile, il ménagea les meneurs de Belleville qu'il pouvait 
mater et maîtriser. Il voulut, avec ses imprudents col- 
lègues, administrer Paris comme en temps de paix et 
olTrir au monde le spectacle unique d'une multitude 
enfiévrée et jouissant en pleine guerre de tous les bien- 
faits de la liberté. 11 s'imagina qu'il était un Lamartine en 

« 

uniforme, et prétendit maintenir l'ordre et comprimer 
l'effervescence populaire, non par la force du sabre, 
mais par la force morale, par le seul ascendant de sa 
plume et de sa parole, par de longues et fréquentes 
proclamations qui manquèrent leur effet et lui valurent 
le surnom de colleur d'afQches ou de général Trop lu 
Doué d'une grande facilité d'élocution, il discourait, dis- 
courait sur toutes choses et se piquait d'être plus avocat que 
les avocats ses collègues. Désireux d'éblouir ses entours 
par ses connaissances étendues et ses aptitudes univer- 
selles, il descendait dans les plus petits détails. Enfin, 
il luttait sans conviction et sans espoir. Bien qu'il dit 
publiquement qu'il était pénétré de la plus entière con- 
fiance dans un retour de fortune, il regardait le siège 
comme uàe héroïque folie et répétait volontiers à ses 
intimes qu'on serait trop heureux de chicaner l'adver- 
saire. Avec cela, dévot, mystique, comptant par instants 
sur un miracle, espérant une intervention divine, priant 
sainte Geneviève au dernier mois de l'investissement de 
sauver Paris en 1871 comme en 451 lorsqu'elle repous- 
sait l'invasion des barbares. « Je suis croyant, écrivait-il 



302 LA GUERRE lt870-187l). 



dans un projet de proclamation, et j*ai demandé k 
sainte Geneviève de couvrir encore une fois Paris de sa 
protection; elle a voulu qu*à Fheure même ce vœu fût 
exaucé; elle a providentiellement inspiré aux ennemis 
la pensée du bombardement qui les déshonore. » 11 aurait 
publié ces naïves effusions d*un cœur sincèrement catho- 
lique, si ses collègues du gouvernement ne Ten avaient 
empêché. Était-il besoin, lui répondait-on, de recourir 
au bon Dieu pour vaincre les Prussiens, et le roi 
Guillaume n'avait-il pas, ainsi que Trochu, ses saints qui 
combattaient pour lui? 

EnQn, Trochu défendit Paris comme on défend une bi- 
coque ou un pigeonnier, tristement, passivepient, sans 
énergie ni vivacité. Il aurait dû prodiguer les sorties, 
porter aux Allemands de rudes et incessants coups de 
boutoir, les inquiéter et les troubler continuellement, 
les user en détail, leur donner, de même qu'aux Parisiens, 
la fièvre obsidionale, profiter de sa supériorité numé- 
rique et de la rapidité de mouvement que lui offra.it 
sa situation centrale, laisser à ses meilleurs lieutenants 
plus d'initiative et leur permettre d'agir de leur chef, 
tout en les suivant de près pour les aider au besoin. 
Il aurait dû se faire assaillant, construire en divers 
endroits ces contre-approches que demandait le général 
Tripier, rendre aux ennemis siège pour siège, marcher sous 

* 

la protection de Tartillerie contre une ou plusieurs de leurs 
positions par des parallèles et des tranchées successives, 
tenter d'arriver par un travail souterrain sous leur 
propres ouvrages. 11 aurait dû, au lieu de conserver 
intacts les sapeurs-pompiers, les gendarmes, la garde 
municipale, les douaniers, les sergents de ville, les 



PARIS. 303 

répandre comme sous-officiers dans tous les corps de 
la garnison. Il aurait dû surtout tirer un plus grand parti 
du bon vouloir de la garde nationale et du désir d*acti- 
vité qui la tourmentait, débrouiller aussitôt cette masse 
énorme qui fut trop longtemps un inextricable chaos, 
trier sur-le-champ les éléments les plus vigoureux, les 
assujettir à 1^ discipline et à la rigueur de la loi mili- 
taire, les poster au dehors et les éduquer im^nsiblement, 
lés accoutumer peu à peu à la vue de leur adversaire, 
les aguerrir par une série de petits engagements. Nul 
doute que la garde nationale, intelligemment employée 
dès le mois d'octobre, n'eût fini par être excellente. Ne 
se battit-elle pas avec bravoure pendant la Commune? 

Mais Trochu croyait que la garde nationale serait 
toujours, quoi qu'il fit, de la plus médiocre qualité. 
Après la perte du plateau de Châtillon, il ne pensa qu'à 
façonner et à former l'armée active, la ligne et la garde 
mobile. Et il est vrai que des éclats d'offensive se mê- 
lèrent aux travaux de fortification. De fréquentes 
alertes raffermirent les soldafs et leur rendirent du 
cœur. Vinoy occupait Vincennes et le front sud. Carrey 
de Bellemare tenait Saint-Denis. Ducrot s'établissait 
entre Billancourt et Saint-Ouen, plaçant ses avant-postes 
à GourbevoiC; à Puleaux, à Asnières, è Suresnes, les 
poussant vers Saint-Gioud, la Pouilleuse et Rueil, leur 
faisant border la rive gauche de la Seine de Nanterre à 
Argenteuil, dressant des batteries qui balayaient la plaine 
de Gennevilliers, bâtissant des ouvrages au moulin des 
Gibets, à la Folie, à Gharlebourg, à Golombes. De vastes 
reconnaissances élargirent le cercle des opérations de la 
défense, et plusieurs furent de véritables combats où les 



304 LA GUERRE (ia70-i87l). 

mobiles, mis à Tépreuve, rivalisèrent parfois de vaillance 
avec les lignards. Mais ces combats n'étaient pas menés 
avec vigueur. Ils n'avaient guère d'autre but que de 
détendre les nerfs de Paris. Les troupes ne furent 
jamais assez nombreuses et ne traînèrent avec elle qu'une 
at'lillcric insufllsante. Le canon des forts servit moins 
à les protéger qu'à prévenir l'assiégeant. 

Le 22 septembre, après s'être convaincu que l'émotion 
de ChàUUon s'était calmée et que les Allemands me 
tenteraient pas l'assaut, Trochu décidait de reprendre 
quelques-uns des dehors qu'il avait lâchés, et de 
ressaisir Villejuif eties deux redoutes des Hautes-Bruyères 
et de Moulin-Saquet : il dominait ainsi la vallée de la 
Bièvre et la route de Versailles à Choisy-le-Roi; il 
protégeait le flanc de Montrouge et de Yanves; il 
couvrait contre un. bombardement Bicêtre, Ivry, Bercy, 
le faubourg Saint-Antoine et le quartier de l'Hôtel-de- 
Yille. L'expédition réussit. Les Allemands n'avaient que 
faiblement garni les positions. On y entra dans la nuit 
du 22 septembre. Laredouiedes Hautes-Bruyères résista; 
mais le 23, au matin, elle fut enlevée, et le même jour 
les escarmouches de PierreQtte et de Stains coûtaient 
aux ennemis une centaine d'hommes. 

Une sortie plus considérable s'exécula le 30 septembre 
dans la direction de Ghoisy-ljS-Hoi. Mais la canonnade 
qui la précéda donna l'éveil aux Allemands, et au lieu 
de prolonger ce feu d'artillerie pour ébranler les adver- 
saires, Trochu le ûi cesser au bout d'une demi-heure. 
Les colonnes d'attaque s^élancèrent sur Chevilly, THay 
et Thiais. La brigade Guilhem, composée des deux 
vieux régiments, le 35* et le 42% emporta les premières 



PARIS. 305 

malsons de Chevilly; mais son général fut frappé de 
dix balles dans la poitrine; les réserves que Trochu 
défendit d'engager, ne vinrent pas, et les deux régiments 
de ligne, pris en flanc, reculèrent. A THay, la brigade 
Dumoulin plia sous la fusillade qui partait du cimetière 
et du parc; lesofflciers essayèrent en vain d'entraîner 
les soldats qui se pelotonnaient et refusaient d'aller plus 
avant. A Thiais, deux régiments de marche prirent 
d*abord deux canons ; mais comme si cet effort les eût 
épuisés, ils ne tardèrent pas à fléchir. 

Le 13 octobre, Vinoy menait 25 000 hommes à Tassant 
de Bagneux et de Ghâtillon. Les mobiles delaCôte-d'Or 
et de TAube, soutenus par le 35* de ligne, s'emparèrent 
de Bagneux. Le capitaine Jean Casimir- Perier se signala 
par sa valeur et son sang-froid. Le comte de Dampierre, 
chef du bataillon de TAube, mortellement atteint sur la 
dernière barricade, criait encore « en avant ». Quelques 
mobiles de la Côte-d'Or fuyaient; leur lieutenant-colonel, 
Grancey, les menaça de son pistolet : « Misérables, si 
vous n'avancez pas, je tire dans le tas I » Mais les 
vainqueurs ne purent déboucher du village. Pareillement, 
la brigade Susbielle, cheminant à la sape de maison en 
maison, conquit, non sans difliculté, le bas Ghâtillon, 
mais dut s'arrêter devant l'église, sous le feu des Bavarois, 
et ne parvint pas à gagner le haut Ghâtillon. Vinoy 
comptait néanmoins rester maître de Bagneux et 
garder la position qui fournirait un point d'appui à de 
nouvelles attaques. Sur l'ordre de Trochu, il opéra sa 
retraite qui fut couverte par les marins du fort de 
Monlrouge. 

Le 21 octobre avait lieu le combat de la Malmaison oti 

20 



Oi LA GUERRE (1870-4871). 



les zouaves furent des héros et lavèrent la tache du 19 
septembre. A deux heures et demie, une porte duparcest 
brisée parles sapeurs. Aussitôt une compagniede zouaves, 
entraînée par le commandant Jacquot, se jette dans 
le parcavecfurie, le traverse en culbutant tout ce qu'elle 
rencontre, sort par une brèche, se lance au milieu des 
vignes et des haies à Tassant de la Jonchère, se loge en 
un pavillon de bois, tiraille sur les Prussiens, recule un 
instant, revient à la charge, lorsqu'elle est rejointe par 
d'autres zouaves et par plusieurs soldats du36® de marche, 
et derechef escalade les pentes de la Jonchère. Mais la 
moitié de ces braves gens tombe sous les balles ennemies ; 
le commandant Jacquot est blessé deux fois ; les 
zouaves rétrogradent vers le sud du parc. Là, aidés par 
les francs-th'eurs du Mout-Yalérien, ils luttent quelque 
temps encore, puis rentrent dans le parc par la brèche 
qu'ils ont franchie tout à l'heure. On neles apas secourus. 
Effrayés par les projectiles qui pleuventde la Jonchère, 
le 36* de marche et les mobiles du Morbihan se cachent 
au château delà Malmaison et dans les taillis. Le 1*' ba- 
taillon des mobiles de Seine-et-Marne fait une utile 
diversion au bois Béranger, mais lâche pied à la vue des 
Prussiens qui s'ébranlent. Sur tous les points, les Français 
ont fléchi. Des francs-tireurs, conduits par le capitaine 
Paure-Biguet, des chasseurs, des mobiles de la Loire- 
Inférieure se battent vaillamment- dans les bois de 
Longboyau et sur les bords de l'étang de Saint-Cucufa, 
mais plient sous une violente fusillade. Miribel, Nismes, 
Grandchamp installent sur les pentes du parc de 
Buzenval, près de la porte de Longboyau, trois canons 
et deux mitrailleuses qui tirent sur le plateau de la 




i 



PARIS 309 

Joncbère et sur les endroits d^où débouche Tadvcrsaire; 
mais les Prassiens enfoncent la porte de Longboyau et 
s'emparent de deax pièces. 

On a souvent dit que Taffaire de la Malmaison avait 
causé dans Versailles, au quartier général du roi de 
Prusse, une sorte de panique. Il suffit de remarquer, pour 
réfuter cette légende, que les Allemands n'avaient 
en ligne qu'une brigade et quatre compagnies. Le combat 
du Bourget eut une bien plus grande importance. Le 
â8 octobre, au matin, les francs-tireurs de la Presse 
surprenaient une compagnie de la garde royale prus- 
sienne et enlevaient le Bourget. Le général Garrey de 
Beliemare avait ordonné ce coup de main. H dépécha 
des renforts aux francs-tireurs et se rendit à Paris pour 
demander du canon. Mais Trochu ne voulait pas garder 
le Bourget qui lui semblait en pointe ; il répondit évasi- 
vement, puis envoya une batterie de là qui n'arriva 
qu'après l'action. On savait pourtant que le Bourget 
gérait attaqué. Dès le 28 au soir, un bataillon prussien 
avait essayé de s'en saisir par un brusque assaut, 
et le 29, durant toute la journée, trente bouches à feu 
le bombardaient. Le 30, à huit heures du matin, sous 
la protection de leur artillerie, deux régiments de la 
garde s'avançaient, dans un ordre tout nouveau, dans . 
Tordre déployé soutenu par des tirailleurs, tantôt 
allant au pas de course, tantôt se jetant à terre et pro« 
fitant du moindre abri, d'un sillon, d'un tas de fumier, 
et finissant par déborder le Bourget et par y pénétrer. 
Deux pièces étaient dans Le village; elles s'éloignèrent, 
1500 mobiles, suivant l'exemple de l'artillerie, rega- 
gnèrent Paris. Les officiers supérieurs étaient abttentsi 



340 LA GUERRE (l870-lt874). 

Du basBourget, de la ligne du chemin de fer, de la 
Courneuve, de Drancy personne ne vint, ne fît feu. 
1 900 hommes restaient au Bourget, cernés, livrés à 
eux-mêmes, et comptant sur des secours. C'étaient, 
outre des francs-tireurs de la Presse, le 12® et le 14* 
bataillon des mobiles de la Seine et le 28* de marche, 
en partie composé de grenadiers et de voltigeurs de la 
garde impériale. Leur résistance fut acharnée, héroïque. 
Ils défendirent les maisons une à une, tirant par les 
fenêtres et par les soupiraux des caves, luttant ensuite 
à coup de cr^osse et de baïonnette, tuant ou blessant à 
l'ennemi près de cinq cents des siens, Tobligeant de 
percer les murs et d'assiéger chaque habitation, forçant 
le général de Budritzki à descendre de chevalet à prendre 
en. main le drapeau du régiment Reine-Elisabeth pour 
emporter la principale barricade de la grande rue. Les 
uns tinrent jusqu'à onze heures, d'autres jusqu'à une 
heure. Tous tombèrent ou furent faits prisonniers. Le 
commandant Brasseur ne sortit de l'église qu'après 
avoir consommé toutes ses munitions. Le commandant 
Barofihe, une des plus nobles victimes de cette guerre, 
aima mieux mourir que de se rendre et succomba, frappé 
d'une balle au cœur. Le village ressemblait à un charnier ; 
le sang y coulait par ruisseaux ; les murs étaient 
couverts de cervelles humaines. 

Le 31 octobre, au matin, la population apprît à la fois 
l'arrivée de Thiers qui venait proposer un armiislice,la capi- 
tulation de Metz et la perle du Bourget. Cotte triple nou- 
velle exaspéra Paris. Les bataillons de la garde nationale 
mirent la crosse en l'air pour annoncer qu'ils assisteraient 
sans bouger au renversement des hommes du 4 septembre 



„ r I a ■ r t»ia<iMi^Mi»^^Mfc*— ^W^fJ-ir-w f 



PARIS. 311 

et k ravônemeni d*un pouvoir plus énergique et plus 
résolu. La foule se porta vers Thôtel de ville où les 
maires provisoires des arrondissements et les membres 
du gouvernements'étaient réunis. Des députations reprtv, 
obèrent à Trocbu l'abandon du Bourgel et les projets 
d*armislice. Les maires demandèrent Téleclion immédiate 
d*un Conseil municipal, d*itne Commune, et les membre? 
du gouvernement acceptèrent en principe cette propo- 
sition. Soudain, dans l'après-midi, après avoir culbuté 
les mobiles de Flndre dans Tescalier, les tirailleurs da 
Oelleville, le seul bataillon qui fût alors sous le comman- 
dement direct de Plourens, forcent les portes de la salle 
des séances. Rochefort et Picard s'échappent. Trochu, 
Favre, Simon, Garnier-Pagès, Ferry sont entourés, 
pressés dansTembrasured^une fenêtre, insultés, couchés, 
en joue, et refusent avec un calme inébranlable de 
donner leur démission. On proclame au milieu d'un 
affreux tumulte la déchéance de Ti'ochu et de ses 
collègues. A la lueur des lampes, qÂie les garçons ont 
apportées selon la coutume et comme s'il n'y avait rien 
d'extraordinaire, Flourens, monté sur la table, dicte les 
noms des membres d'un Comité du salut public. Dorian, 
inscrit en tète de cette liste, proteste d'abord qu'il n'est 
que fabricant; puis, acclamé, par la multitude, il se rend 
dans le cabinet du maire etsigneavec Magnin, Schœlcher, 
Arago, Floquet et Brisson un&afflche qui annonce les 
élections municipales pour le lendemain. Mais Blanqui 
survient et rédige des décrets. La partie saine de la garde 
nationale, apprenant que les agitateurs s'emparent du 
pouvoir, se ravise. A huit heures, le 106* bataillon ?:« 
fraye un passage à travers l'émeute et délivre Trochu 



3i2 LA GUERRE (I870-I87i). 

et Ferry. Déjà Flourens, Blanqui, Millière ont peur pour 
eux-mêmes; aidés de Dorian qui conseille d'éviter TeiTusion 
du sang, ils proposent un arrangement èi leurs otages, 
et Favre, Simon, Garnier-Pagès promettent de ne pour- 
suivre personne, pourvu qu'ils soient saufs. De leur 
côté agissent les membres du gouvernement devenus 
libres, Trochu, Picard, Ferry. Le général, trop scrupu- 
leux^ ne voulait d'autre troupe que la garde nationale pour 
réprimer le mouvement. Picard prescrit de battre le 
rappel dans tout Paris. Ferry court à la place Vendôme, 
entraîne quelques bataillons vers Fhôtel de ville, 
commande d'enfoncer la porte de la place Lobau. 
Delescluze se présente en parlementaire et obtient de 
Ferry que les insurgés quitteront l'édifice, sans être 
inquiétés, s'ils respectent les captifs. Deux heures s'é- 
coulent. Le comte de Legge, perdant patience et violant 
les instructions qu'il a reçues, pénètre à la tête de ses 
mobiles du Finistère dans un souterrain qui relie la 
caserne Napoléon à l'hôtel de ville ; il se saisit du rez-de- 
chaussée et en ferme dans les caves tous les séditieux qu'il 
rencontre ; mais LeFiô qui s'esquive pendant cette attaque, 
lui enjoint de s'arrêter, de crainte de provoquer le mas- 
sacrede Favre et de Simon. Enfin, à trois heures et demie 

m 

du matin, sur Tordre de Le Flô, le comte de Legge ouvre 
à Ferry la porte de la place Lobau. Suivi des gardes 
nationales. Ferry entre dans la salle du Conseil, monte 
sur la table et déclare aux « sang-impur » qu'ils sont 
ses prisonniers et qu'il leur fait grâce. Les hommes du 
4 septembre et ceux du 31 octobre sortent pêle-mêle de 
l'hôtel de ville comme s'ils se protégeaient mutuellement. 
Pas un coup de fusil n'avait été tiré. 



PARIS. 3^3 

Le gouvernement sauvé invita les Parisiens à voter le 
3 novembre par oui ou par non 6*ils entendaient ]e 
conserver à son poste, et il eut 559000 oui contre 
62000 non. Encouragé parce plébiscite > ilordonnaFarres- 
tation des principaux meneurs, malgré la transaction 
que plusieurs de ses membres avaient acceptée. Il con- 
sentit à l'élection des maires, en affirmant toutefois que 
cette élection était la négation de la Commune et que 
les maires ne seraient que les agents du pouvoir exécutif. 
Rochefort se retira : il avait inutilement demandé qu'on 
punit les émeutiers avec la dernière sévérité, que le gou- 
vernement fût transféré dans une ville plus sûre, que 
l'autorité militaire devint omnipotente à Paris et y établit 
Tétat de siège dans toute sa rigueur I 

Thiers avait quitté Paris pendant cette fameuse journée 
du 31 octobre. Depuis quelques semaines, à la prière de 
Favre, il parcourait l'Europe pour l'intéresser à la cause 
de la France et obtenir des puissances soit une médiation 
armée soit plutôt une intervention collective ou isolée. 
Il s'était rendu à Londres, à Vienne, à Pétersbourg, à 
Florence. Mais il eut beau se plaindre de la politique 
des grands États qui se conduisaient en 1870 comme la 
France en 1866. Il trouva partout, avec les égards les 
plus courtois, une abstention obstinée. Lui-même recon- 
naissait tristement que la sympathie de Gladstone et de 
Granville pour sa patrie se réduisait à rien et que l'Angle- 
terre, se renfermant dans sa position insulaire, craignait 
de s'approcher de l'incendie qui dévorait le centre du 
continent. L'Autriche, menacée par la Russie, se con- 
tentait de regretter la torpeur de l'Europe et de souhai- 
ter une entente commune entre les neutres. La Russie 



314 LA GUERRE (1870-1871). 



récriminait contre le second Empire; Gortschakow ne 
pensait qu*à déchirer le traité de Paris qu'il nommait sa 
robe de Nessus, et si le tsar Alexandre écrivait à Guil- 
laume et le priait de ne pas démembrer le territoire 
français, le roi de Prusse répondait qu'il ne pouvait s'op- 
poser à l'opinion unanime de TAlIémagne qui réclamait 
une frontière mieux garantie. L'Italie n'était préoccupée 
que de Rome où elle installait sa capitale, et pourquoi 
eût-elle fait en faveur de la France une démonstration 
militaire? Victor-Emmanuel promit d'abord de mobiliser 
un corps d*armée; mais le lendemain il demanda si ce 
mince contingent sauverait la France, etTbiers garda le 
silence. « Si mon ami, remarquait le minisire Yisconti- 
Venosla, se jetle par la fenêtre sans m'en avertir et se 
casse le cou, dois-je sauter après lui pour me briser les 
membres? » Thiers avait touché barre à Berlin. Il s'était 
entretenu longuement avec le célèbre historien Ranke et 
lui avait déclaré que la France n'accepterait jamais laces- 
sion de l'Alsace. « Vous nous avez arraché, lui dit Ranke, 
deux de nos provinces de l'Ouest, et nous les revendi- 
quons. L'Allemagne a versé son sang; elle sait que la 
France ne lui pardonnera pas Sedan; elle exige une 
sûreté pour l'avenir. Notre peuple ne supportera pas que 
ses anciennes possessions restent dans des mains fran- 
çaises ; quand le roi y souscrirait, il ne peut vous rendre 
votre territoire intact ; nous voulonsStrasbourg et Metz. La 
guerre n'est plus dirigée ni contre l'empereur ni contre 
là nation; nous désirons même que la France ait encore 
une certaine grandeur ; mais nous combattons la poli« 
tique de Louis XIV qui mit autrefois notre impuissance à 
profit pour nous enlever Strasbourg, sans aucun pré- 



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PARIS. 317 

texte. Nous n'avons pas oublié celte iniquité, et c'est elle 
qui nous enflamme aujourd'hui; réparons cette vieille in- 
justice et ensuite soyons amisl » Thiers objecta que la 
conquête de l'Alsace serait pour l'Allemagne une cause 
d'affaiblissement, et non de force. «Laissez faire, répliqua 
Ranke, avec quelle rapidité Landau a été regermanisé 
sous l'influence bavaroise! » La mission de Thiers n'avait 
produit qu'un seul résultat. Le cabinet britannique pria 
la Prusse de conclure un armistice qui permettrait à la 
France d'élire une assemblée, et l'Autriche, l'Italie, la 
Russie appuyèrent cette proposition de l'Angleterre. 
Thiers, chargé de négocier la suspension d'armes, obtint 
des sauf-conduits, et après avoir complété à Paris les 
pouvoirs qu'il avait reçus de la délégation de Tours, il 
conférait le 1" novembre à Versailles avec Bismarck. 

Bismarck adopta le principe d'un armistice qui four- 
nirait à la France le moyen de constituer un pouvoir 
souverain, et il consentit à interrompre les hostilités 
tandis que se formerait une assemblée nationale. Il ne 
voulait pas toutefois que l'Alsace et la Lorraine pris- 
sent part à l'agitation électorale. Au plus, accordait-il 
que le gouvernement français fit choix de plusieurs 
notables qui seraient regardés comme députés de ces 
deux provinces. Mais la question la plus grave était celle 
du ravitaillement de Paris durant la suspension d'armes. 
Le 3 novembre, sous le coup des nouvelles de Paris, 
et après avoir annoncé à Thiers que le désordre avait un 
instant triomphé dans la capitale, Bismarck déclara que 
l'armistice nuisait aux intérêts de l'Allemagne, que les 
armées de la délégation auraient le temps de s'organiser 
pendant la trcvc, que Paris ravitaillé prolongerait indé* 



3IS LA GUERRE (4870-!87l). 

uniment sa défense, que le roi Guillaume ne concéderait 
pas à SCS adversaires de pareils avantages s*il n'avait 
pour lui-même des « équivalents militaires» et n'occupait 
une position autour de Paris, un fort, et peut-être plus 
d'un. Tliiers répondit qu'autant valait demander Paris. 
Mais, au fond du cœur, il croyait que la France n'avait 
plus une seule chance à tenter, et en un rendez-vous 
qu'il eut le 5 novembre, près du pont de Sèvres, dans 
une maison abandonnée, avec Favre et Ducrot, il n'hé- 
sita pas à dire que la paix immédiate était hécessaire« 
que les ennemis exigeaient à l'heure présente l'Alsace el 
deux milliards, qu'ils exigeraient plus tard la Lorraine 
avec l'Alsace ctcinq milliards. Use trompait, et s'il s'était 
souvenu de son entretien avec Ranke et s'il avait exac- 
tement connu Tétat des esprits en Allemagne, il aurait 
compris que la conquête de Strasbourg et de Metz, de 
l'Alsace et de la Lorraine était et avait toujours été le 
but de Guillaume, de Bismarck et de tout le peuple 
germanique. Favre réphqua que Thiers avait raison, mais 
que la population parisienne n'acquiescerait jamais à de 
semblables conditions. Ducrot ajouta que la France ne 
pouvait capituler encore. « Nous avons des vivres, s'écriai] 
le général, nous avons des armes, des munitions, des 
troupes qui s'aguerrissent chaque jour; nous devons 
défendre Paris aussi longuement que possible pour donner 
au pays le temps de former de nouvelles armées; la 
résistance de Paris rachètera la honte de Metz et de 
Sedan; si les ruines matérielles s'augmentent, les ruines 
morales diminueront. » — « Vous parlez en soldat^ dit 
Thiers, et non en politique ». — « Je parle en politique, 
repartit Ducrot, une grande nation comme la France 



PARIS. 31^ 

se relève toujours de ses ruines matérielles ; jamais 
elle ne se relèvera de ses ruines morales ; notre géné- 
ration souffrira, mais la suivante bénéficiera de Thonneur 
que nous aurons sauvé 1 » 

La guerre reprit donc. Le gouvernement de la Défense 
nationale décida qu'il tenait la négociation pour rompue, 
qu'il no pouvait accepter un armistice sans ravitaillement, 
qu'il lutterait avec plus d'énergie que jamais. On avait 
amélioré les ouvrages de Tenceinte et des forts, établi le 
long du chemin de fer de ceinture une seconde ligne 
d'ouvrages, fabriqué des cartouches et des gargousses 
en grand nombre, coulé plus de deux cent mille pro- 
jectiles, complété le matériel d'artillerie et mis deux 
mille pièces en batterie. Il était temps de passer à l'of- 
fensive, et puisque l'assiégeant renonçait à l'attaque et 
ne bougeait pas, de l'assaillir dans ses retranchements. 
Trochu créa trois armées. La première armée, composée 
de 266 bataillons de la garde nationale, reçut pour chef 
Clément Thomas. La deuxième armée, conduite par 
Ducrot, comprenait 100000 hommes, divisés en trois 
corps : Blanchard, Renault, d'Ëxéa, et l'on y trouvait les 
meilleures troupes de Paris, le 35«, le 42« et les zouaves. 
La troisième armée, sous les ordres de Yinoy, comptait 
70 000 hommes et parmi eux la garde républicaine, les 
gendarmes, les douaniers, les forestiers et les marins. 
Une division de 30 000 hommes répartis en trois bri- 
gades était à Saint-Denis, sous le commandement du 
vice- amiral La Roncière le Noury. 

Toutes ces forces allaient concourir à l'exécution du 
plan conçu par Ducrot et approuvé par Trochu, à la 
Bortie de 50000 soldats qui perceraient par la basse 



320 LA GUERRE (1870-4871). 

Seine et brisant la ligne d'investissement de la presqu'île 
d'Argenteuil, — en un endroit où Tennemi n'attendait 
pas d'agression et se défendait moins solidement qu*ail- 
leurs, — passant la rivière à Bezons, marchant vers les 
hauteurs de Cormeil et de Sannois, gagneraient, par la 
Patte-d'Oie d'Herblay et Pontoise, Rouen et le Havre. 
Depuis cinq semaines les efforts de Trochu et de Ducrot 
tournaient et pivotaient, pour ainsi dire, autour de cette 
combinaison, et voilà pourquoi Ducrot construisait des 
redoutes et dressait dés batteries de Gennevilliers à Rueil, 
pourquoi il livrait le combat de la Malmaison qui devait 
éloigner les Allemands de la presqu'île d'Argenteuil et 
qui était comme le prologue de l'expédition de Nor- 
mandie, pourquoi Trochu priait Gambetta d'envoyer vers 
la basse Seine une armée qui s'appuierait sur Rouen et 
cheminerait avec précaution par la rive droite. On comp- 
tait faire de l'élite qui sortirait de Paris et se réunirait 
entré Dieppe, Rouen et Gaen, le noyau de toutes les armées 
du pays, rassembler autour d'elle le gros de l'armée de 
la Loire qui viendrait par les voies ferrées du Mans, les 
troupes du Galvados et celles de Gherbourg, d^ déta- 
chements des places du Nord. On aurait ainsi piès de 
250000 hommes qui s'adosseraient à la mer, se ravi- 
tailleraient aisément et pourraient gagner une bataille, 
débloquer la capitale. 

Ce plan superbe, mais très hasardeux, ne fut pas 
exécuté. Le 14 novembre Paris apprenait la victoire de 
Goulmiers, et bientôt Gambetta annonçait que l'armée de 
la Loire bivouaquerait aux premiers jours de décembre 
dans la forêt de Fontainebleau. Le dessein de Trochu et 
de Ducrot était renversé, et l'opération qu'ils avaient 



PARIS. 321 

soigneusement prép.arée, pour toujours abandonnée. Il 
fallut, sous la pression de l'opinion publique, aller au- 
devant de l'armée de la Loire, tenter au sud-est, et 
non plus à l'ouest, l'effort décisif, pousser vers Orléans 
et non plus vers Rouen, accumuler sur les rives de la 
Marne, entre Charenton et le mont Avron, tout le 
matériel amassé à Gennevilliers. D'après les conseils du 
colonel de Miribel, Ducrot résolut de surprendre le pas- 
sage de la rivière à Joinville et à Bry, d'enlever Noisy- ^ 
le-Grand, Villiers, Cœuilly, Ghennevières, et démarcher^ 
vers Emérainville. ' 

Ge fut la grande trouée du siège. Mais avait-elle chance 
de réussir? Les Parisiens étaient incapables de la faire 
lorsqu'elle fut possible, et elle était impossible lors- 
qu'ils furent capables de la faire. Pendant les semaines 
où Trochu formait son armée et accroissait ses ressources, 
l'ennemi, opposant défensive à défensive, avait eu le 
temps de rendre imprenables les postes qu'il occupait. 
Ghacun des deux partis était devenu inabordable, invul- 
nérable : les Allemands ne pouvaient entrer à Paris, ni 
les Français en sortir: seule la famine devait mettre un 
terme au duel, et la question était une question non de 
canon, mais de pain. 

Après avoir fait tous ses préparatifs et réglé les mou- 
vements de la deuxième armée, Ducrot lançait le 28 no- 
vembre sa fameuse proclamation, tant raillée depuis, mais 
qui transporta les citoyens et les soldats, les émut profon- 
dément et, pour un instant, un seul instant, fit courir à 
travers leurs veinés et jusque dans la moelle de leurs os 
la flèvre et le frisson de l'enthousiasme patriotique : « Je 

ne rentrerai que mort ou victorieux ; vous pourrez me 

21 



322 LA GUERRE {1870-1871J. 

voir tomber; vous ne me verrez pas.reculér; alors ne vous 
arrêtez pas, mais vengez moi I » 

Par malheur, il dut ajourner le passage de la Marne, 
non, comme on Ta prétendu, parce que les ponts étaient 
trop courts, non, comme on^ Ta dit, parce qu'eut 
lieu une crue de la rivière — tous les soldats remar- 
quèrent que Teau était verte — mais à cause d'une cir- 
conslance absolument imprévue. L'ingénieur Krantz 
avait mission d'établir les ponts le 29 novembre, à deux 
heures du matin, et d'amener leurs équipages la veille, 
à huit heures du soir, de Gharenton ou du canal Saint- 
Maurice dans la Marne. Mais le pont de Joinville sous 
lequel il fallait passer, était détruit; une seule arche, la 
troisième, restait libre, et par suite de l'amoncellement 
des pierres et des débris de toute sorte, le courant avait 
en cet endroit une telle violence, une telle rapidité que 
le premier des remorqueurs, la Persévérance, commandée 
par le capitaine Rieunier, ne put le remonter, après avoir 
forcé la vapeur et chargé les soupapes, qu'à onze heures 
du soir. Il était trop tard pour établir les ponts. Que 
faire ? Transformer l'opération ? Se jeter dans la vallée 
de Ghelles et prendre le Raincy? Traverser la Marne en 
aval de Joinville? Tous ces projets semblaient aventu- 
reux. Finalement, on se résignait à perdre un jour, et, 
pour tromper l'adversaire, on exécutait les diversions 
convenues. Les plus considérables étaient celles de 
l'amiral Saisset et de Vinoy. Saisset s'empara d'Avron et 
fit installer par le colonel StofTel une nombreuse artil- 
lerie sur ce plateau que l'état-major allemand comparait 
à un coin enfoncé dans les lignes d'investissement. 
Vinoy emporta la Gare-aux-Bœufs en avant de Choisy- 



PARIS. 323 

le-Roi et dirigea contre THay une attaque qui fut vive et 
sanglante ; aussi, lorsqu'il sut Fincident de la Marne» il 
se hâta de rompre un combat qu'il jugeait inutile. 

Ge fut donc le 30 novembre que s'effectua le passage 
de la Marne. Mais les Allemands avaient eu le temps de 
se mettre en mesure. Avron occupé, les bruits et les mou- 
vements de la deuxième armée, les feux de bivouac 
allumés au bois de Vincennes et dans la plaine, l'affaire 
de Beaune-la-Rolande, tout leur annonçait une sortie 
des Parisiens vers le sud-est. Ils renforcèrent par une 
division saxonne la division wurtembergeoise qui gardait 
l'espace entre la Marne et la Seine. 

Pendant qu'avaient lieu de nouvelles diversions, que 
la brigade Hanrion, venant de Saint-Denis, pénétrait à 
Epinay et que la division Susbielle enlevait Montmesly, 
la deuxième armée passait la Marne sous la protection 
du canon d'Avron, de Rosny, de Nogent, de Gravelle et 
de Saint-Maur. Son effort devait se tourner contre les 
positions de Villiers et de Cœuilly ; le !•' et le 2* corps 
les abordaient de front ; le 3* corps les prendrait à revers 
par Neuilly-sur-Marne et Noisy-le-Grand. 

Le 1" corps de Blanchard, formé des divisions Faron 
et Malroy, entra facilement dans Champigny, qui n'était 
que faiblement défendu. Puis, tandis que la division 
Malroy se postait au four à chaux et engageait de loin 
une canonnade pour soutenir les attaques, la division 
Faron marchait vers le parc de Cœuilly. Mais derrière 
les murs crénelés de ce parc s'abritaient les Wurtember- 
geois. Trois fois nos pièces essaient de s'établir en batterie 
sur le plateau; trois fois elles se replient sous un feu intense 
en perdant la plupart de leurs hommes et de leurs che- 



324 LA GUEhRE (i870-l87i). 

■ I — — — Il II I ■ I I 

vaux. Trois fois notre infanterie se précipite vers les retran- 
chements; trois fois elle est repoussée. Au deuxième 
assaut, six compagnies wurtembergeoises sortent du 
parc et serrent de prés les Français ; ceux-ci font brusque- 
ment volte-face, tombent à leur tour sur l'ennemi, lui 
blessent un colonel et un major, lui désarçonnent tous 
ses officiers, et le rejettent sur Cœuilly. A la troisième 
attaque, bien qu'entassés en un espace étroit et décimés 
par rartillerie, ils ne sont plus qu'à deux cents mètres 
du parc. Mais à leur droite, sur les pentes de la Marne, 
un bataillon de la Vendée, soudainement assailli par sept 
compagnies qui débouchent de Ghennevières, se sauve 
vers Ghampigny. Il fallut, à trois heures de l'après-midi, 
abandonner le plateau de Cœuilly. L'ordre vint même 
de quitter le coteau de Ghampigny. Ducrot était alors au 
four à chaux ; il accourut, outré d'indignation, s'écriant 
qu'il punirait de mort quiconque céderait une parcelle 
du terrain conquis. 

Le 2* corps de Renault, composé des divisions Maus- 
sion et Berthaut, était chargé d'emporter Villiers, la clef 
du champ de bataille. Il eut le même destin que le 
i'' corps de Blanchard. La division Maussion avait pris 
le bois du Plant lorsqu'elle arriva, à hauteur du remblai 
de la voie ferrée, devant une barricade dressée sous la 
voûte. Les tirailleurs de la division hésitèrent. Ducrot se 
rendit près d'eux, au milieu des balles, et de la main 
toucha les gabions ; les tirailleurs enlevèrent la barri« 
cade et par delà le chemin de fer gravirent la rampe de 
Villiers. Mais, comme le parc de Gœuilly, le parc de Vil- 
jiers avait été mis en état de défense et offrait l'aspect d'une 
forteresse. A peine les tirailleurs ont-ils atteint la crête 



PARIS. 325 

du plateau qu'ils essuient un feu terrible. Ducrot fait 
venir trois batteries; elles ne peuvent trouer le mur du 
parc qui est en contre-bas et, dès qu'elles avancent, leurs 
servants sont blessés ou tués. Il lance la division en 
colonnes d'attaque; elle fléchit sous la violente fusillade 
des Wurlembergeois, Il la ramène ; elle plie de nou- 
veau. Il la rallie encore et appelle à la rescousse cinq 
autres batteries. A cet instant, six compagnies saxonnes, 
sortant du cimetière, cherchent à le tourner par la gauche. 
Ducrot ordonne aux soldats de se coucher et d'attendre 
que Teunemi soit à bonne portée. Ils obéissent, et dès 
que l'adversaire est h cent mètres^ ils se lèvent et tirent. 
Les Saxons l&chent pied. Ducrot dégaine et brise son 
épée dans le corps du premier qu'il rencontre ; il entraîne 
derrière lui son état- major, son escorte, quelques éclai- 
reurs de Franchetti et les tirailleurs qui marchent baïon- 
nette baissée. Mais le feu des Wurlembergeois l'arrête 
derechef, et inutilement il recourt à quatre batteries de 
la réserve générale. Les Saxons tentent pour la seconde 
fois de déborder sa gauche ; ils refoulent la ligne des 
tirailleurs; ils fondent sur une batterie qui s'enfuit en 
laissant sur la plaôe deux de ses pièces et un caisson; ils 
poussent sur Bry; ils y pénètrent. Heureusement, ils sont 
pris en flanc par une batterie de mitrailleuses du 3* corps 
qui se poste au Ferreux sur la rive droite, et ils rega- 
gnent le cimetière. Néanmoins la division Maussion ne 
tient que l'extrémité du plateau de Viliiers, et bien que 
Ducrot ait fini par engager toute sa réserve d'artillerie 
et réuni plus de soixante canons, elle éprouve des pertes 
très graves. Certaines de ses batteries, réduites au silence, 
se reportent en arrière. Un grand nombre d'officiers 



326 LA GUERRE (IS'TO-IS?!). 

sont hors de combat, et le général Renault, Renault de 
l'arriére-garde, comme les soldats le nommaient autre- 
fois, Renault que son instinct de la guerre et son in- 
fatigable bravoure avaient rendu légendaire dans 
l'armée d'Afrique, est frappé à mort par un éclat d'obus. 
La division Berthaut appuie la droite de la division 
Maussion en longeant la voie ferrée et attaque le parc 
de Villiers par le sud. Mais elle aussi recule, et les 
mobiles de la Seine-Inférieure et du Loiret, accablés par 
les balles et les boulets, cèdent au choc d'un bataillon 
saxon. 

Durant ces assauts réitérés et infructueux Ducrot avait 
attendu, non sans une fiévreuse impatience, le 3' corps de 
d'Ëxéa qui devait tourner par Noisy-le-Grand ce fatal 
Villiers. D'Exéa, homme lent et circonspect, arriva trop 
tard et lorsqu'il arriva, il fit une fausse manœuvre. Il 
occupa Neuilly-sur-Marne ; il passa la rivière vers midi 
à Neuilly, et non pas h Bry ; puis, lorsqu'il vit l'insuccès 
de la division Maussion, au lieu de voler à son aide, il 
revint sur la rive droite. 11 ne traversa donc la Marne 
qu'à trois heures et alors, la division Bellemare, prenant 
les devants, sans même avertir Ducrot, se dirigea, non 
sur Noisy-le-Grand, mais sur Bry, et assaillit le parc de 
Villiers. L'échec était inévitable. Vainement la brigade 
Fournès déploya la plus brillante valeur. Vainement les 
zouaves se ruèrent sur le parc avec une fougue héroïque 
et reprirent les deux pièces abandonnées par Maussion. 
Vainement les officiers ne cessaient de crier « en avant » 
et de leur canne, la seule arme qu'ils avaient à la main, 
tapaient sur le sac des soldats pour les encourager et 
les pousser à l'ennemi. Vainement Ducrot, accourant 



PARIS". 327 

_ --I I, , y , 

au bruit de la mousqueterie, lançait de nouveau les ba- 
taillons épuisés de Maussion et de Berthaut. On dut 
chaque fois, à cent mètres du parc, rétrograder et se 
mettre à Tabri derrière les crêtes. A cinq heures et demie, 
la nuit terminait la lutte. 

Paris se croyait victorieux et Trochu assurait qu'une 
seconde journée comme celle-là sauverait la France. 
Mais, si Tarmée couchait sur ses positions, elle était 
harassée, et les sages disaient : « Elle ne passera pas, 
l'expérience est faite. » Plus dé munitions ; une quantité 
de pièces sans attelages ; 4000 hommes atteints et gisant 
sur le sol. La nuit fut glaciale. Les officiers étaient sans 
bagages ; les soldats, sans tentes, sans couvertures, sans 
peaux de mouton. On n'osait allumer des feux à quelques 
pas des avant-postes wurtembergeois et saxons. Dès le 
matin du lendemain, d'Ëxéa et Bellemare repassaient 
sur l'autre bord, en disant que leurs troupes n'étaient 
plus en mesure d'avancer ni de résister et que si les 
obus allemands détruisaient les ponts, elles seraient 
jetées à la Marne. Trochu leur ordonna sur-le-champ de 
regagner la rive gauche et informa Ducrot qu'il fallait, 
dans tous les cas, continuer énergiquement la défense 
des positions. Mais Ducrot lui-même aurait quitté la 
partie s'il n'eût craint de provoquer un 31 octobre. 

Aussi le jour suivant, 1" décembre, y eut-il une trêve 
pour enterrer les morts et enlever les blessés. Pendant 
cet armistice. Allemands et Français se préparaient à la 
nouvelle bataille : les uns se renforçaient de trois bri- 
gades prussiennes qui venaient appuyer solidement les. 
derrières de leur gauche ; les autres reformaient régi- 
ments et batteries, reconstituaient les attelages, s'appro- 



328 LA GUERRE (18*70*1871). 

■ I ^i— ^ill — ^-^— !■ I I II fc 

visionnaient de munitions, creusaient des Irancliccs, 
dressaient des barricades. Mais la nuit fut encore plus 
froide que la précédente. Le thermomètre descendit 
jusqu*à dix degrés. La plupart des Français ne mangé* 
rcnt que du pain ou du biscuit. Très peu avaient pu 
prendre le café ou se nourrir de lachair des chevaux tués. 

La bataille du 2 décembre fut aussi stérile que celle 
du 30 novembre. Les Français, d*abord surpris, se re- 
mirent bientôt de leur émoi, recouvrèrent leur présence 
d'esprit et leur entrain, reconquirent la ligne quUls 
avaient perdue ; mais ils n'avancèrent pas^ ne progres- 
sèrent pas. 

Le 2 décembre, au matin, à la faveur du brouillard, 
les Saxons fondent à Timproviste sur les avant-posles 
de Bry et les refoulent. Un bataillon déborde le village, 
s'empare de la première barricade construite dans la 
grande rue et de plusieurs maisons adjacentes. Mais la 
brigade Daudel, soutenue par Tartillerie d'Avron, de 
Nogent etdeRosny, arrête les Saxons, les chasse peu h 
peu des maisons, des enclos, des jardins, du parc Devinck, 
et, après de violents efforts, à une heure de l'après-midi, 
les repousse de Bry sur Noisy. Trochu arrive en ce mo- 
ment ; il félicite le commandant du 107% du Hanlay, et 
lui dit avec émotion : « Brave du Hanlay, je vous fais 
colonel. » 

La brigade Courty qui défend les crêtes du plateau 
de Bry, seconde vaillamment la brigade Daudel. Elle 
essuie des pertes nombreuses; elle est un instant rejetée 
derrière les vignes; mais après un furieux engagement 
où les deux partis se fusillaient presque à bout portant, 
çUe rejette \ps S^^oub sur Villiers» 



PARIS. 331 

Chose curieuse, sur ce point du champ de bataille, 
les régiments qui se faisaient face, portaient le même 
numéro : le 107'etle 108* français combattaient lei07' et 
le 108* saxons. C'est ainsi qu'à Rezonville le 7* régiment 
de cuirassiers français avait combattu le 7" régiment de 
cuirassieris prussiens. 

Même acharn entrent à Ghampigny. Là aussi, on s'est 
laissé surprendre. Tout d'abord, les Wurtembergeois 
enfoncent aisément des postes engourdis par le froid 
et accablés de fatigue; ils s'emparent du plateau du 
Signal, s'emparent des parcs et d'une partie de Gham- 
pigny, pénètrent dans le bois de la Lande et aux envi- 
rons du grand four à chaux. Mais, après un inévitable 
mouvement de trouble et d'effroi, les Français ressai- 
sissent une partie de leur terrain. 

Dès le premier choc, au plateau du Signal, les mo- 
biles qui forment la brigade Martenot, Côte d'Or et lUe- 
et-VilainC; saisis de panique, détalent vers la Marne et 
entraînent avec eux les troupes de seconde ligne. Mais le 
commandant Lambert, grand prévôt de l'armée, barre 
les ponts à la foule des fuyards. Ducrot et ses officiers, 
sabre et pistolet au poing, l'arrêtent, la disloquent, la 
rompent. Les hommes, séparés, isolés, se rassurent, 
reprennent cœur, et, après s'être reconstitués sur les deux 
bords de la route, reviennent au combat. Bourguignons 
etBretons regagnent le plateau et luttent désormais sans 
reculer d'une semelle ; tous ceux qui tombèrent, gisaient 
alignés à leur place de bataille. 

A Ghampigny, les brigades Comte et La Mariouse 
disputaient avec obstination chaque pouce du sol. 
L'aff'aire avait mal débuté. Les compagnies du 35", sou- 



332 LA GUERRE (1870-4871). 



dainemcnt assaillies dans les parcs et presque cernées, 
avaienl dû se retirer sur le village en laissant nombre 
de morts, de blessés et surtout de prisonniers. Le 42", 
surpris de môme, avait abandonné le moulin de Gham- 
pigny et les barricades de la route de Sucy. Le 113^ avait 
également fléchi. Nos bataillons tenaient pourtant dans 
rinlcrieur de Ghampîgny, et suivant le mot de Trochu, 
ils tenaient comme des teignes ; ils se reliaient et s^cinis- 
saienl ; ils faisaient feu de tous côtés, par les fenêtres et 
les lucarnes des toits ; avec 1 aide des sapeurs qui s'avan- 
çaient par cheminement, ils enlevaient un Ilot de mai- 
sons. Mais les Wurtembergeois, épaulés par un bataillon 
prussien, finissaient par rester maîtres de plusieurs rues, 
et occupaient le village jusqu'à Téglise. 

Entre Bry et Ghampigny, au bois de la Lande et au 
grand four di chaux, la brigade Palurel avait eu Toeil au 
guet, et grâce à Tattentive vigilance de ses sentinelles, 
grâce au canon qui la protégeait, grâce à sa propre 
bravoure, elle gardait ses positions. Elle subissait des 
perles très sérieuses. Palurel qui marchait â la tète des 
compagnies comme un simple soldat, tombait frappé à 
mort. Les deux colonels étaient tués, et trois chefs de 
bataillon, blessés. Néanmoins, appuyée par larlillerie 
qui Gt noblement son devoir dans celte journée et qui 
témoigna le plus beau sang-froid, appuyée par le 115* 
régiment, la brigade repoussait â mille mètres de ses 
emplacements les Wurtembergeois et les deux batail- 
lons prussiens qui venaient à leur secours. 

Gependant Ducrot appelait des renforts. 30 bataillons 
de garde nationale qui devaient imposer de loin par 
leur masse, sans participer à Taction, se montraient 



PARIS* 333 

sur les hauteurs de Nogent. Puis arrivaient les divisions 
Susbielle et Bellemare ; Tune assistait la brigade Paturel ; 
l'autre relevait la brigade Courty. Tout était donc réparé, 
ou à peu près« Ducrot tenta même, comme Tavant- veille, 
d'emporter Villiers ; comme Tavant-veille, il échoua, et 
l'après-midi entière ne fut qu'une vive et inutile canon- 
nade. — — - 

Les Français ne gagnaient pas un mètre de terrain ; 
ils lâchaient l'est de Ghampigny ; ils avaient 6 000 hommes 
hors de Combat. Une foule d'ofQciers de marque et de 
mérite étaient morts, et parmi eux l'intrépide Néverlée, 
le chevaleresque Franchetti, le colonel de Grancey, le 
général La Charrière. Ducrot et Trochu se plaignaient 
d'avoir perdu dans ces deux journées de Villiers et de 
Ghampigny leurs collaborateurs les plus vigoureux et 
une partie des cadres de l'armée. Les troupes se décou- 
rageaient. La nuit du 2 au 3 décembre acheva de les 
abattre, et le lendemain, à la vue des soldats pâles, 
transis, blottis dans la tranchée et collés les uns aux 
autres, Ducrot, méprisant la colère de Paris, repassa la 
Marne. Les bataillons, disait-il en confidence à Jules 
Favre, étaient brisés de fatigue, moralement et physi- 
quement épuisés, incapables désormais de soutenir la 
lutte, et il conseillait d'en finir. 

Une occasion ^s'ofTrit alors de négocier la paix. Le 5 
décembre, Mollke écrivait à Trochu que les Allemands 
avaient repris Orléans et vaincu l'armée de la Loire, et 
il proposait au général qu'un officier français vint 
s'assurer du désastre. Ducrot déclara qu'il fallait entrer 
en pourparlers et envoyer à Moltke un offîsier d'état- 
major ; la capitale, disait-il, avait rempli son devoir et 



334 LA GUERRE (1870-1871). 

satisfait à Thonneur ; il ne lui restait qu'à traiter sans 
attendre le moment où elle se rendrait à merci et la 
corde au cou. Mais Trochu craignait de tomber dans un 
piège, craignait d'irriter Paris et d'exciter un soulève- 
ment. Malgré Picard qui jugeait la capitulation inévi- 
table, malgré Pavre qui ne se payait plus d'illusions et 
qui prévoyait déjà la famine, le Conseil arrêta de publier 
la lettre de Moltke accompagnée d'un énergique mani- 
feste. La lettre de Moltke fut donc affichée. On lisait au- 
dessous la réponse de Trochu qui refusait de vérifier 
l'exactitude du message, et ces paroles du gouverne- 
ment : « Cette nouvelle ne changQ rien à nos résolutions 
et à nos devoirs ; un seul mot les résume : combattre I » 
Pareillement, lorsque la Russie, prenant sa revanche 
de Sébastopol, annonça qu'elle ne se croyait plus liée 
par les stipulations du traité de 1856, le gouvernement 
décida que Jules Favre ne se rendrait pas à la Confé- 
rence de Londres pour représenter la France. Gam- 
betta aurait désiré que Favre sortît de la capitale 
pour obliger les puissances à reconnaître l'existence de 
la République et leur parler de la guerre, pour voir par 
lui-même les efforts et les espoirs de la province, pour 
aider ses collègues de Bordeaux à continuer la résistance, 
et, de son côté, Chaudordy, l'habile et infatigable délégué 
aux aff'aires étrangères, priait le n^nistre de quitter 
Paris pour transformer la Conférence en Congrès, pré- 
parer la paix, obtenir de l'Allemagne des conditions 
meilleures. Mais les journaux du parti avancé s'écrièrent 
que la France républicaine devait répudier l'intervention 
des monarchies, ne s'asseoir que victorieuse à la table 
du Congrès, et, puisqu'elle était vaincue, ignorer la vieille 



PARIS* 335 

Europe. Le gouvernement fut d'avis que Jiiles Pavre ne 
pouvait abandonner Paris assiégé et abaisser sa dignité 
en demandant un sauf-conduit à Bismarck; cette de- 
mande aurait semblé une faiblesse à la population de 
Paris et amené une sédition. 

Trochu avait reformé et réorganisé l'armée. Le 21 dé- 
cembre, dans la vaste plaine de Saint-Denis où il comp- 
tait mettre aux prises les deux infanteries et profiter 
de l'élan de ses jeunes troupes, il livrait le second 
combat du Bourget. Ducrot, établi entre Bondy et Saint- 
Denis, devait percer par le nord ; il était appuyé à gauche 
par La Rqncière qui prendrait le Bourget et à droite par 
Vinoy qui longerait la Marne. C'était La Roncière qui 
commencerait l'action. Il fit donner deux brigades, la 
brigade Lavoignet et la brigade Lamothe-Tenet. La bri- 
gade Lavoignet attaqua le sud du Bourget, mais ne put 
dépasser les premières maisons à cause des barricades 
et des murs crénelés qu'elle rencontra. La brigade 
Lamothe-Tenet enleva le nord-ouest du village, Téglise, 
le cimetière ; mais les défenseurs — six compagnies de 
la garde — reçurent des renforts dePont-Iblon, et après 
une longue lutte oorps à corps, quinze compagnies 
prussiennes rejetaient la brigade française. Ducrot voulut, 
sans attendre le signal de Trochu, dégager les assaillants 
du Bourget ; il s'élança, emporta la ferme de Groslay 
et la ligne du chemin de fer ; Trochu l'arrêta parce que 
l'attaque du Bourget n'avait pas réussi, et le reste de la 
bataille ne fut de part et d'autre qu'une canonnade for- 
midable. Vinoy avait eu plus de succès; il prit Ville- 
Évrard et la Maison-Blanche ; mais le soir deux ba- 
taillons saxons ressaisirent ces deux points : les ténètres 



336 LA GUERRE (1870-1871). 

favorisèrent de tristes défaillances ; un officier français 
déserta, et 600 prisonniers demeurèrent aux mains de 
Tagresseur. 

Par peur de l'opinion, Trochu n*osa replier Tarmée. 
Il déclara que les bataillons de marche de la garde na- 
tionale qui contemplaient k cinq kilomètres de distance 
Tafiaire du Bourget, avaient eu une excellente tenue. 
Mais la ligne et la mobile restèrent en face du village 
pour l'assiéger, pour creuser des tranchées et construire 
des épaulements. Leur premiôrn nuit dans ce camp qui 
fut nommé le camp du froid, iciir infligea d'inexpri- 
mables souffrances. Le thermomèlre était .descendu à 
14 degrés au-dessous de zéro. Neuf cents cas de congé- 
lation se produisirent. Il fallait fendre le* pain à coups 
de hache. L'eau qu'on puisait au canal de TOurcq, en 
brisant la glace, gelait pendant qu'on la transportait au 
bivouac. La terre était si dure qu'on ne pouvait y en- 
foncer des piquets de tente. L*idée d'une reddition pro- 
chaine hanta dès lors les esprits. On se demandait s'il 
n'était pas temps de se soumettre à la loi du destin. Des 
soldats souhaitaient la capitulation et criaient derrière 
l'état-major : « La paix, la paix h» Trochu décida le 
26 décembre que les troupes regagneraient leurs can- 
tonnements. Elles comparaient la plaine d'Aubervilliers 
et de Drancy à un coin de la Sibérie, et les plus poltrons 
auraient mieux aimé subir douze heures de bataille que 
de repasser par ces trois jours de bise intense et cfuelle. 

Le lendemain commençait le bombardement. Les 
Allemands pensaient que le moment psychologique était 
venu, et ils avaient reçu leur parc de siège. Le 27 et le 
28 décembre, soixante-seize pièces de gros calibre cou- 



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PARIS. ^39 

• 

vraient le mont Avron d'une grêle épouvantable de pro- 
jectiles. Trochu abandonna la position qui n'était plus 
utile et que Tennemi ne tenta pas d'occuper parce qu'elle 
se trouvait sous le feu croisé des forts. Mais bientôt, du 
5 janvier jusqu'au 26, à minuit, l'artillerie allemande 
tonnait contre le front sud, contre Issy, Vanves, Montf- 
rouge. De leurs forts, des batteries intermédiaires, des 
canonnières de la Seine, de l'enceinte principale, les 
assiégés ripostèrent avec vigueur. Us possédaient plus 
de bouches à feu que l'adversaire, et c'était sur le front 
sud qu'ils déployaient leurs plus grands moyens de 
résistance ; les Allemands jugeaient même que la défense 
des autres fronts était moins puissante et moins opi- 
niâtre. Mais, si les assiégeants ne mettaient en ligne que 
cent dix pièces, ils avaient l'avantage de la position et 
d'un matériel bien supérieur à celui de la place par la 
portée et la précision du tir. Dans la nuit du 9, ils s'avan- 
çaient à sept cent cinquante mètres d'Issy et à quatre 
cent cinquante de Yanves. Ils cherchaient moins à faire 
une brèche qu'à, ruiner les casemates et le blindage inté- 
rieur que formaient les sacs h terre. En quelques jours, 
les marins d'Issy et de Vanves virent leurs remparts 
bouleversés, leurs casernes brûlées, et lorsque Paris ca- 
pitula, les deux forts n'auraient pu s'opposer que faible- 
ment à l'attaque régulière. Montrouge tenait mieux ; mais 
peu à peu sa situation empirait : il n'y avait plus un 
seul emplacement qui fût à l'abri des bombes ; les voûtes 
des magasins fléchissaient ; les parapets chaque nuit 
réparés étaient chaque jour détruits. 

Cent trente pièces s'établissaient dans le même temps 
sur le front est. Elles accablèrent les forts de l'Est^ de la 



340 LA GUERRE (i870-i87i). 

Double Couronne et de laBriche. Le 26 janvier, la Briche 
n'avait plus que dix bouches à feu en état de combattre; 
les poudrières de la Double Couronne étaient menacées, 
et le commandant assurait qu'il ne pourrait, en cas 
d'attaque, entraînera la défense ses hommes affolés; 
déjà quatre-vingts canons étaient mis en batterie contre 
Saint-Denis. 

Paris ne fut pas épargné. Quotidiennement trois cents 
à. quatre cents obus tombaient sur la rive droite, à Auteuil 
et à Passy, sur la rive gauche dans tous les quartiers. 
La population civile eut 97 morts et 278 blessés. 

La ville était plus émue, plus agitée que jamais. La 
bataille manquée du Bourget, l'évacuation du plateau 
d'Avron, le froid intolérable, les privationsi le bombar- 
dement; tout surexcitait le peuple. Les projectiles alle- 
mands ne l'intimidaient pas, mais le rendaient plus ner- 
veux, plus impatient. Il exigeait une sortie torrentielle 
et voulait que la garde nationale se battit coûte que 
coûte. Trochu, accusé de faillir h son' mandat, avait 
perdu toute confiance, et il avait beau déclarer que le 
gouverneur de Paris ne capitulerait pas. Ses collègues 
lui faisaient grise mine. Dès les premiers jours, Picard 
disait qu'il avait l'air de mener le deuil du siège. Favre 
méditait de le remplacer par Ducrot, Vinoy ou Belle- 
mare. Enfin, une grande sortie de l'armée et de la garde 
nationale fut décidée. Elle était depuis longtemps dis- 
cutée dans les conseils de la défense : Trochu la nommait 
l'acte du désespoir, la suprême entreprise qui couronne- 
rait le blocus de Paris, et le 31 décembre, Clément Tho- 
mas avait demandé que la garde nationale fit son devoir 
et subit à son tour l'épreuve du feu. Le 7 janvier, Trochu 



PARIS 344 

proposa d'emporter le plateau de Ghâlillon : on éloi- 
gnerait ainsi le bombardement, on tournerait les lignes 
allemandes, on aborderait Versailles par le sud. Vingt- 
sept généraux, sur vingt-huit, rejetèrent ce plan qui leur 
parut inexécutable : pouvait-on franchir l'espace entre 
Paris et Ghâtillon sans être foudroyé? Mais ils adop- 
tèrent unanimement le projet de Berthaut et de Schmitz : 
tenter la même opération en attaquant le plateau de 
Garches, sous la protection du Mont-Valérien. 90000 
hommeô devaient donner; 42 000 gardes nationaux se- 
raient embrigadés avec rinfanterie régulière ; chaque 
brigade contiendrait un régiment de la garde nationale. 
« Quand il'y aura par terre 10000 gardes nationaux, 
disait un membre du gouvernement, Topinion s*apaisera. » 
La bataille que les Allemands nomment la bataille du 
Mont-Valérien et que les Français ont appelée la bataille 
de Montretout ou de Buzenval, fut définitivement résolue 
dans une réunion du 16 janvier et livrée le 19. Elle était 
perdue d'avance. On avait chance d'enlever Montretout, 
Garches, Buzenval; mais pourrait-on s'emparer au-dessus 
de Garches, du plateau de la Bergerie, et, après ce plateau, 
du haras Lupin? N'arriverait-on pas touj ours, comme disait 
Ducrot, à un goulot de bouteille, à un défilé qui ne serait 
franchissable que pour de vieilles bandes solides et aguer^ 
ries? La concentration de l'armée fut d'ailleurs très diffi- 
cile et laborieuse. Trochu, pressé par Jules Favre, n'eut 
pas le temps de préparer l'opération ; il laissa l'initiatiVe 
des mouvements à ses généraux et fit, pour contenter 
l'opinion, transporter une partie de ses bataillons par le 
chemin de fer. Lenteurs, retards, complications s'accu- 
mulèrent* Les troupes s'enchevêtrèrent affreusement au 



342 LA GUERRE (1870-1871). 

pont d'Asnières, aupontdeNeuilly, àCourbevoie. On pu! 
prévoir, dès leur départ, que Tordre et Tensemble man- 
queraient à leur attaque. L'armée formait trois colonnes : 
à gauche, Vinoy ; au centre, Bellemare; à droite, Ducrot. 
qui tous trois devaient atteindre leur position à six 
heures du matin. Vinoy arriva sur le terrain à sept heures 
et demie et son artillerie entre dix et onze heures; Belle- 
mare, entre sept heures et demie et neuf heures ; Ducrot^ 
entre neuf et onze heures I 

Yinoy s'engagea d'abord. Il s'empara des maisons 
Béarn et Armengaud, de la redoute de Montretout, des 
villas Pozzo di Borgo et Zimmermann. 

Bellemare débuta de même. La brigade Fournôs, 
composée du 4" zouaves et du 11^ régiment de garde na-* 
tionale, enleva les premières maisons de Garches et la 
maison du Curé. La brigade Golonieu, formée du 136' de 
ligne et du 9* régiment de garde nationale, envahit le 
parc de Buzenval par des brèches que le génie pratiqua 
dans la muraille, et déboucha sur le plateau de la Ber- 
gerie. La brigade Yalentin occupa le château de Buzenval. 

Mais les Français n'avaient encore devant eux que des 
grand'gardes et des avant-postes. Les choses tournèrent 
lorsqu'ils arrivèrent en face de la ferme de la Bergerie 
et de la maison Graon. S'ils étaient 20000 contre 6000, 
et si le général Bothmer ne leur opposait que les deux 
régiments de sa brigade et un bataillon de chasseurs de 
Silésie, les 6 000 Prussiens s'abritaient derrière des abatis, 
des tranchées, de longs murs crénelés, et ils tiraient, 
invisibles, sur un assaillant qui s'avançait à découvert. 
On voulut faire sauter les murs de la Bergerie au moyen 
de la dynamite: elle était gelée. On voulut renverser par 



PARIS. ' 343 

^ i L ' _ I , , , I I ■ . I I m 

le canon le mur de la ferme Craon ; rartillerie, d*ailleur«f 
partie trop tard et arrêtée dans sa marche, s'embourtMi 
dans le sol détrempé, ne put gravir la côte. 

Ducrot qui paraissait enfin, essayait cependant, à force 
de diligence et de bravoure, de réparer le temps perdu* 
Bien que battues de plein fouet par les batteries de 
Saint-Miche] et prises à rêvera par l'artillerie de la 
presqu'île d'Argenteuil, ses troupes assaillirent vîgou-n 
reusement les positions prussiennes et surmontèrent les 
premiers obstacles.. Mais bientôt elles aussi rencon^ 
trèrent une résistance aussi vive qu'imprévue. La brigade 
Bocher, tournant le parc de Buzenval et s*unissant h la 
brigade Valentin, ne put s'emparer du mur de Long-^ 
boyau, malgré des tentatives répétées, sous les feux 
croisés que les Prussiens dirigeaient sur elle, et les dix 
sapeurs, le sergent et le lieutenant, chargés par le gé- 
néral Tripier de faire sauter le mur à l'aide de la dyna- 
mite, furent frappés à mort au moment où ils allaient 
placer leurs pétards. La brigade Mirîbel, qu'appuyaient 
plusieurs pièces de 12, s'élança deux fois contre le pa« 
villon de chasse et la porte de Longboyau; mais à l'abrî 
de leurs travaux de fortification, les Prussiens rejetèrent 
toutes ses attaques par une mousqueterie régulière et 
terrible. Montbrison, commandant du Loiret, Roche- 
brune, l'ancien chef des insurgés polonais, le peintre 
Henri Regnault, l'explorateur Gustave Lambert périrent 
dans ces funestes assauts. 

Les Français se brisaient donc contre une muraille' 
inexpugnable. Ils s'arrêtaient, demeuraient immobiles. 
Vinoy gardait Montretout, Bellemare restait sur le pla* 
teau de la Bergerie, et Ducrot devant Longboyau, sans^^ 



344 LA GUERRE (1870-1871). 

Igagner un pouce de terrain. Un instant, sur toute Ja 
ligne qui semblait comme paralysée et figée, personne 
ne tirait plus. 

Aussi,*à trois heures et demie, les Allemands prenaient 
l'offensive à leur tour. A leur tour, ils échouèrent. A 
Garches, à Buzenval, à la redoute de Montrctout, à Saint- 
Cloud, partout ils furent repoussés. Mais la nuit tombait. 
Les Français, fatigués et émus de cette longue lutte 
qu'ils sentaient inutile, mécontents, attristés, découragés, 
commençaient k branler et à fléchir. Déjà, dans le parc 
de Buzenval, il fallait relever plusieurs bataillons et les 
remplacer par d'autres. Déjà, devant Longboyau, le !?• 
régiment de garde nationale avait été saisi de panique à 
divers intervalles. Déjà, au Boispréau, le 90^ bataillon, 
soudainement accablé par la fusillade prussienne, fuyait 
en criant à la trahison et entraînait avec lui le 160*. Déjà, 
devant la maison du Curé, le 11* régiment de garde 
nationale qui venait soutenir la brigade Fournès, lirait, 
dans un accès de folle terreur, sur les zouaves et les 
mobiles qu'il avait devant lui, et, lorsque Trochu accou- 
rait avec son état-major pour mettre fin au désordre, 
un homme effaré perçait d'outre en outre, presque à bout 
portant, le lieutenant de Langle. Trochu comprit la si* 
tuation. Il savait par le général Noël que Montretout 
n'était plus tenable. Il voyait les troupes harassées, con- 
fondues dans un indicible péle-mèle, entassées sur un 
petit espace, séparées de» Prussiens par une distance de 
quelques pas, craignant de combattre au milieu des té- 
nèbres, et ne croyant ]>lus au succès. Il commanda la 
retraite, et à peine le mpt étèSiçil lâché que commençait 
sur les derrières de la gauche et d'une partie du centre 



PARIS. 347 

une déroule complète, heureusement voilée aux regards 
de l'adversaire par Tobscurilé. Seules, les troupes de 
Ducrot s'écoulèrent silencieusement et sans confusion. 
Mais Lareinty et ses mobiles de la Loîre-Inférieure 
furent oubliés dans la maison Zimmermann, cernés, et 
malgré leur belle résistance, obligés de se rendre le 
lendemain. 

Ainsi se terminait cette bataille où la garde nationale 
n'avait été, comme disait Trochu, qu'un danger. Sans 
doute, elle avait mieux combattu qu'on ne le pensait. 
Mais, si quelques régiments, le 9* de Crisenoy, le 19» de 
Rochebrune, le 25*, s'étaient bien comportés, d'autres 
avaient faibli ; si les plus calmes et les plus modérés 
avaient tenu solidement, les plus bruyants et les plus 
tapageurs avaient été les premiers à déguerpir. Pleins 
d'audace et d'impatience au début de l'action, ils avaient 
fini par trouver que l'affaire s'éternisait, et la ligne, la 
mobile dont ils se moquaient d'abord, les voyant se sau- 
ver è. toutes jambes, leur décochaient des quolibets : « En 
avant la trouée! En avant, messieurs de la guerre à 
outrance I » Beaucoup étaient venus, surchargés de 
vivres et d'attirails de campement; beaucoup avaient 
opéré pour leur compte, sans appui, sans direction, e( 
dans l'étourdissement et Ténervement de leur première 
rencontre, ils avaient tiré si maladroitement que le 
huitième des Français atteints par le feu tombait soos 
les balles de la garde nationale ; beaucoup s'étaient 
esquivés en se disant blessés ou en accompagnant 
de véritables blessés; quelques-uns avaient même re- 
gagné Paris dans les voitures d'ambulance, bien qu'ils 
n'eussent pas la moindre égratignure. Enfin, lors- 



348 LA GUERRE (l870-187l). 

- *. ' ■ ' ' ■■"" ■«— ■— ■ . 

qu'avait sonné la retraite, c'étaient les gardes nationaux 
qui avaient augmenté le désordre en cherchant à 
s'éloigner au plus vite et en coupant de tous côtés à 
travers champs. 

La dépêche de Trochu, annonçant à Paris la défaite 
et parlant de l'enlèvement des blessés, de l'enterrement 
des morts et du grand nombre des brancardiers, avait 
répandu là colère et l'exaspération dans la ville. Mais à 
quoi servait-il de proposer une nouvelle sortie de la 
garde nationale, de crier revanche ou de dire, comme 
les maires, qu'il fallait s'ensevelir sous les ruines de la 
cité? « C'est fini », avouaient les officiers. Les vivres 
sMpuisaient. Depuis le 22 novembre le parc de bestiaux 
n'existait plus. On n'avait d'autre viande que de la 
vian(le de cheval et d'autre pain que du pain de blé non 
bluté et mêlé à du seigle, à de l'orge ou à du riz. Encore 
ce pain était-il rationné à 300 grammes, et la viande de 
cheval à 30 grammes. Une dinde se vendait 120 francs; 
une livre de beurre, 50 francs ; un boisseau de pommes 
de terre, 32 francs. Tout crédit supprimé. Plus d'autre 
salaire que la paye de trente sous allouée aux gardes 
nationaux et une indemnité de quinze sous accordée à 
leur femme. Et ceux-là, ouvriers et artisans, n'étaient 
guère à plaindre, non plus que les pauvres et les indi- 
gents inscrits à l'assistance publique et nourris gratuite- 
ment ou à très bas prix par les cantines et les fourneaux 
économiques. Mais dans la classe moyenne, parmi les 
employés, les boutiquiers, les petits commerçants,régnait 
une effroyable misère. De longues files de femmes et 
d'enfants s'alignaient avant l'aube, par la bise, la pluie 
ou la neige, à la porte des boulangers et des bouchers. 



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Pi]isdeiHÛs:pliEd£clKiîiiiDet de imnilie : )i1ik dcpo. 
BaiE IfiE scûrBes et Jbb miîfe de jumer, I^ris, lool noir 
et alencieiiXM. paralsùt muvI. 

TrodiQ, sommé par 1i9b mûres de céder Ip comman- 
dement, refosa de donaer sa àÉnkasàsm et se laksa di^d- 
tîtoer^ tont en lebUiil prêndeni du «ronvemement. Tin oy, 
nommé d'nrgenoe ei sœ s¥Dir été consulté, cènéràl 
en diefderarmée de Puis, afa«|it« cette lourde (dtarge 
dans le moment le plis cfîtiqne, tandis qn^an dehors 
grondait le canon allemand et qn^an dedans remuait de 
Donrean le parti dn désordre. Mais de ^igoorenses me* 
sores enrent raison de Témmie. Lk Sellerinoîs araient 
tiré de llazas Flourens^ KiUiére, Léo MeîUet tA autres 
menears; mw compagnie de douaniers Tint déloger 
Flourens de la mairie de Belleville où il s^était installé* 
Des gardes nationaux du iOl* menaçaient le ^ janvier 
rii^Mel de ville et fusaient fen sor les officiers de sei^ 
lice; les mobiles du Finistère les dispersèrent à coups 
de lusiL Le gouTemement ferma les clubs, supprima 
deux journaux, le Réveil tl le Combat^ ordonna l'arres- 
tation de lenrs rédacteurs Delescluze et Pyat, puis capi* 
tula. Le 23 janvier, Jules Favre, consentant à remplir le 
r61e d'Eustache de Saint-Pierre, se rendait à Versailles. 
Le 28, il signait un armistice de vingt et un jours pour 
la province comme pour Paris : une assemblée où 
siégeraient les députés de TAlsace et de la Lorraine, 
serait élue le 8 février et réunie le 12; les Allemaïuis 
prenaient possession des forts de la capitale et du maté- 
riel de guerre; la garnison demeurait prisonnière dam 
Paris ^ Texceplion d*une division do douze mille soldais 
chargf^e d'assurer le service inléricur; les ofQciers gar* 



352 LA GUERRE (l870H87l). 

Théâtre de Bordeaux, réclamait la révocation de Tamiral 
Fourichon, la suppression de tous les journaux qui 
combattaient la République, le rappel de tous les ambas- 
sadeurs et envoyés, Tinstitution d'un Comité de 
salut public : « Vous devriez, disait le général Haca à 
Gambetta, jeterà Teau ces braillards. » — « Ils sont mon 
lest, répondait-il, et si je les jette à Teau, je serai 
submergé. » 

. II fit exécuter Tarmistice que Favre lui annonçait en 
quelques mots. Mais, lorsqu'il connut, après une 
fiévreuse attente de quarante-huit heures, le texte 
exact et complet * de la convention, lorsqu'il sut que 
les Allemands avaient obtenu sur toute la ligne de 
leurs avant-postes une délimitation avantageuse et que 
la trêve leur livrait Abbeville et la Somme, deux 
arrondissements du Calvados, la moitié de l'Yonne et 
d'Indre-et-Loire, et une partie du Morvan, lorsqu'il 
apprit enfin que l'armée de l'Est était exceptée de la 
suspension d'armes, il s'irrita, s'emporta. Il résolut de 
continuer la guerre. Depuis plusieurs semaines il 
s'indignait de l'inaction de Paris, gourmandait Trochu, 
le sommait impétueusement de faire une sortie. Il 
prévoyait la reddition de la ville; mais, disait-il, la 
chute d^une capitale n'entraîne pas la chute d'une 
patrie, et il saurait empêcher le pays d'accepter le 
triomphe de la force ; non, même après la capitulation 
de Paris, il ne céderait pas, et la nation, aussi ferme, 
aussi déterminée que lui, ne se résignerait pas à une 
pai)c dégradante, ne déposerait pas les armes « tant 
qu'un Prussien souillerait le sol! » Il déclara donc que 
les gens de Paris n'avaient pas le droit de traiter 



PARIS. 3o3 

pour la France et de signer un armistice aveô une 
« coupable légèreté », à Tinsu de la délégation et 
sans la consulter, qu'il fallait à la France, non pas 
une Chambre réactionnaire et lâche, mais une Assemblée 
républicaine et courageuse qui voterait la guerre et 
proclamerait la résistance jusqu'à complet épuisement, 
jusqu'à Texterminalion, jusqu'à la victoire, et à l'avance, 
par décret^ il exclut de cette Assemblée les hauts fonc- 
tionnaires de l'Empire, ministres, sénateurs, conseillers 
d'État, préfets et tous ceux qui avaient été candidats 
officiels. Les complices et complaisants de la dynastie 
n'étaient-ils pas, comme elle, frappés de déchéance, 
et s'ils entraient à l'Assemblée, ne travailleraient-ils 
pas à la ruine de la République? Des protestations s'éle- 
vèrent contre ce décret électoral deBordeaux. Bismarck té- 
légraphia sur-le-champ à Gambe tta que l'Assemblée devait 
être élue librement etnon pas sous un régime dépression. 
Fort de cette ingérence de l'ennemi dans les affaires inté* 
ricures, Gambettas'opîniàtra et, comme il disait, appela, 
invoqua le souffle de la Révolution française. Son collègue 
Giais-Bizoin lui représentait qu'on allait « recevoir 
une leçon. » Mais Gambetta avait pour lui presque tout 
le Midi. De Toulouse, de Marseille, de Saînt-Étienne, de 
Lyon, on l'encourageait à ne pas remettre l'épée dans 

* 

le fourreau. Les rues et les places de Bordeaux reten- 
tissaient des cris : « Yive la guerre », « A bas la paix », 
« Pas d'armistice », « Pas d'élections I » La foule se por- 
tait chaque soir à l'hôtel de la préfecture, et Gambetta, 
paraissant au balcon, la haranguait, jurait qu'il tiendrait 
jusqu'au bout. 

Le gouvernement, devinant que Gambetta s'insurgerait, 

n 



354 LA GUERhE.(l870-187l). 

avait fait partir un des siens. Le 1^ février, Jules Simon, 
celui que Gambetta nommait le « personnage annoncé 
de Paris », arrivait à Bordeaux pour se joindre à la délé- 
gation qui se composerait désormais de cinq membres 
et prendrait ses délibérations à la majorité des voles 
sans que Gambetta eût voix prépondérante. U étai* 
muni de deux décrets : Tun annonçait les élections sans 
exclusion de certaines catégories de citoyens ; Tautre lui 
donnait les pouvoirs les plus^ absolus dans le cas où la 
délégation résisterait aux décisions du gouvernement de 
Paris. Simon fut malmené, couvert d'invectives : f^ Yous 
deviez, s'écriait Gambetta avec fureur, vous concerter 
avec nous. Retournez à Paris. Laissez-nous à Bordeaux. 
C'est à vous de baisser la tète et à nous de la lever. 
Nous n'avons pas capitulé, nous I », et il qualifia Simon 

• 

de factieux. Le maire et les adjoints de Bordeaux 
appuyèrent la délégation en assurant qu'ils ne répon- 
daient pas du maintien de l'ordre. Simon temporisa. Au 
lieu d*user aussitôt de ses pouvoirs, il demanda que le 
décret d'incompatibilité fût rapporté. Gambetta refusa 
nettement d'obéir, Simon voulut télégraphier au gouver- 
nement de Paris pour lui exposer le conflit ; la direction 
dés télégraphes n'envoya pas le télégramme, et il dut 
dépécher à ses collègues son compagnon Liouville. 
Il voulut expédier par la poste le décret électoral de 
Paris ; aucun de ses paquets n'arriva, et pour correspon* 
dre avec les principaux hommes politiques des dépar- 
tements, il dut adresser ses lettres à des négociants, à des 
professeurs, et faire écrire les suscriptions par des 
mains tierces. Il voulut afficher sur les murs de Bordeaux 
le décret électoral de Paris et celui qui lui conférait des 



PAHis. ■ i 3;:i 

« . i II I I I I 

pouvoirs illimités; la déléfealioii menaça d'incarçcrc'j? 
les afficheurs. Il publia les deux décrets dans le& jour* 
naux ; Gambetta fit saisir les journaux, «ous prétëxtç 
qu'ils contenaient un « prétendu » décret' Relatif .auf 
élections. On disait déjà, que Simon, Thîers et les m^jmj^rcè 
modérés de la délégation allaient être arrêtes cl cnipri- 
sonnés à Blaye. Prudemment, Simon changcade domicile. 
Mais les clubistes du Grand Théâtre organisèrent une 
inanifeslàtion déplorable. Le 4 février, au soir, ils nom- 
tmaient un Comité de salut public, et ils aj^pelaicnt 
Gambetla pour lui mettre sur la tète une couronne civi^ 
que et lui décerner la présidence de ce Comité. Gambetla 
<eut le bon sens de ne pas se rendre à cette soni* 
mation. Toutefois Simon gagnait des partisans. Il voyait 
se rallier autour de lui la plupart des fonctionnaires de 
la délégation. Les rédacteurs des journaux saisis le 
priaient de faire respecter, en vertu de ses pleins pouvoirs, 
la liberté de la presse. Des bataillons de la garde natio* 
n aie bordelaise l'assuraient de leur concours. Le général 
Foltz, commandant de la division militaire, lui promettait 
son assistance, et ce brave homme, grand géographe et 
médiocre soldat, désigné secrètement pour exercer les 
fonctions de ministre de la guerre, se moquait de la 
délégation, surnommait Thoumas le «Sully de la bande » 
et ordonnait à deux batteries d'artillerie qui se rendaient 
de Toulouse è. Bourges de passer par Bordeaux. En vain 
Gambetta répétait que le gouvernement de Bordeaux per- 
sisterait dans le décret d'incompatibilité, puisque le gou- 
vernement de Paris se trouvait coupé de toute con^muni- 
cation avec l'esprit public et prisonnier de guerre. Simon 
lui répondait dans la Gironde^ taxait d'illégale las^i^io 



3S0 LA GUERRE (1870-1871). 

des jaurnaux, déclarait que tous les citoyens étaient éli- 
gibles, que le suffrage universel ne devait être entravé 
par aucune exception, que lui, Simon, avait notifié ses 
pouvoirs à la délégation, qu*il maintenait de la façon 
la plus formelle le texte du décret électoral de Paris, 
qu*il agissait au nom du peuple souverain et venait 
fournir les urnes, garantir le bon ordre pendant que la 
France choisirait ses représentants. Enfin, le 6 février, 
arrivèrent au secours de Simon trois membres du gouver- 
nement : PelLelan, Emmanuel Arago, Garnier-Pagès ; 
ils apportaient l'annulation du décret de Bordeaux. 
Aussitôt les délégués Grémieux,Glaîs-Bizoin, Fouricbon 
abandonnèrent leur jeune collègue. Le même jour, 
Gambelta se soumit et se démit. La veille, dans la soirée, 
au milieu des hurlements de la foule qui s'amassait 
devant la préfecture, il avait tenu conseil avec Freycinet 
et les généraux Haca, Véronique et Thoumas. Devait-il 
repousser Farmistice, supprimer les élections, s'attribuer 
la diclalilre, lutter encore dans le massrf du plateau 
central, dans la Bretagne et le Gotentin ? La conférence 
fui constamment interrompue par des amis de Gambetta 
qui le priaient de parler au peuple. Il leur ferma plusieurs 
fois la porte : « Croyez-vous, s'écriait-il, que c'est une 
vie 7 » Au bout de deux heures, lorsque les généraux 
lui eurent démontré que la résistance n'était plus pos- 
sible, il se leva, remercia ses coopératçurs avec effusion 
et leur serra la main. Son visage était calme; mais les 
sanglots qu'il s'efi'orçait de comprimer, altéraient sa voix. 

« Mon rôle, dit-il, est terminé, et je n'ai plus qu'à me 
retirer. » 

. L'Assemblée, élue le 8 février au scrutin de liste, se 



PARIS. ' ^o7 

réunit le 12 à Bordeaux. Thiers^ nommé par yingt^six 
départements, et proclamé chef du pouvoir exécutif, re- 
nouvela l'armistice pour laisser à T Assemblée le temps de 
signer la paix. Quelques députés proposaientdc reprendre 
les hostilités et Chanzy assurait que la revanche était 
certaine. Mais la France pouvait-elle tenter désormais 
la fortune? Son armée n'était qu'un immense et confus 
ramassis d'hommes. Il ne lui restait des quatre cents 
bataillons d'infanterie de l'Empire qu'tin «eu/ bataillon^ 
le troisième bataillon du 56\ Que faire avec des troupes 
novices qui n'auraient d'abord, selon le plan de Chanzy, 
que reculé de position en position, jusqu'en Auvergne ? 
On rappelait l'exemple de l'Espagne, on prônait 
Cbàteaudun, on demandait que tous les gens de ctBur, 
le fusil en main, fissent le vide devant l'étranger él 
défendissent le sol pied à pied.Mais à peiiie Chanzy arri- 
vait-il à Laval que les notables le conjuraient de quitter 
leur ville. Faidherbe afûrmuit que, si les Allemands 
envahissaientia Flandre et l'Artois, tout gouverneur de 
forteresse qui voudrait résister jusqu'à la dernière 
extrémité, aurait contre lui la bourgeoisie, la garde 
nationale et, les mobilisés. Le pays était atterré par tant 
de catastrophes; un tiers appartenait aux Allemands; 
les deux autres tiers ne pensaient qu'à se soustraire 
aux malheurs de la guerre par une paix quelle qu'elle 
fût. Gambetta avait cru qu'après la reddition déft^Ks, 
un cri de vengeance sortirait de toiltes les poitrifies ; it 
n'entendait qu*un cri de lassitude. 

Les préliminaires de paix, arrêtés le 26 février entre 
Thierset Bismarck* furent adoptés le 1"" mars dans cette 
séance dramatigue ofi l'Assemblée confirma la déchéance 



3i8 LA GUERRE (1870-1871). 



de Napoléon III et le rendit responsable de Tinvasion et 
du; démembrement de la France. Le 10 mai, ia paix 
étiait définitivement conclue à Francfort. L'Allemagne 
obtenait, outre une indemnité de cinq milliards, rAlsace, 
à l'exception de Belfort, le cinquième de la Lorraine, 
Thionville ei Metz. 

L'Alsace était ainsi la victime expiatoire de la guerre. 
Ses députés protestèrent solennellement à Bordeaux 
contre le pacte qui disposait d'elle sans son consen- 
tement et l'arrachait violemment à la patrie française. 
Dans les premières années de l'annexion, lés Allemands 
èe plaignirent que leur frère d'au delà du Rhin fût 
devenu welche et ne voulût porter que le pantalon 
rouge. Mais les vainqueurs comptaient sur le temps qui 
guérit les blessures et endort les souvenirs ; ils 
espéraient, suiviamt le mot de Rànke, regermaniser, 
leurs anciennes provinces, ^t pour les préserver d'un 
retour offensif de la France, ils avaient résolu de faire; 
teë plus grands sacrifices ; ce qu'ils avaient conquis en 
six mois, comme disait Moltke, ils étaient décidés à le 
garder l'arme au bras pendant un dcmi-siècIe. Aussi 
TAlsace n'appartehait-elle ni à. la Prusse, ni à Bade, ni 
à la Bavière, ni au Wurtemberg; elle était placée sous 
le commandement de l'empereur, et l'Allemagne , 
entière s'associait pour la conservation et la défense de 
ce Rekkdand ou pays d'empire. 

La guerre, en effet, — et c'était son principal et 
essentiel résultat — avait fondé l'unité germanique : . 
le sang, écrivait Auerbach, est un fort ciment, eîn 
geivaltiffer Kiit. Le iS janvier 1871, jen face de Paris 
assiégé, dans la galerie des glacs du palais de 



PARIS. 359 

Versailles, le vieux Guillaume avait accepté, pour lui et 
ses successeurs, les rois de Prusse, le titre impérial, 
« symbole deTantique splendeur delà patrie ». Barbe- 
rousse pouvait reposer enfin sa tète fatiguée. L^Empire 
allemand n'était plus une légende ni un rêve. 



La grande lutte de 1870-1871 se divise en deux 
périodes: la période impériale et la période républicaine. 
Dans la première période, les Allemands l'emportent 
par Tartillerie, et leur canon finit le plus souvent 
par écraser et éteindre le canon français. Ils Tem* 
portent aussi parce quMls ont le nombre et parce 
qu'ils attaquent résolument l'adversaire. Les Français 
ne savent jamais se déterminer à l'offensive ; braves, 
ardents, pleins de fougue et d'élan, armés d'un fusil 
qui fait presque autant de ravages que les pièces alle- 
mandes, ils arracheraient peut-être la victoire endépit des 
défauts de leur organisation et de leur discipline un 
peu lâche, si leurs généraux, plus audacieux, saisissaient 
l'occasion et tombaient sur l'ennemi lorsqu'il leur 
est égal ou inférieur en forces. Les Allemands, au 
contraire, jouent toujours le rôle d'assaillants. Ils livrent 
même la plupart de leurs batailles au hasard, 
témérairement, grossièrement, et il advient que leur 
armée ne s'engage que pour soutenir son avant-garde. 
Mais leur succès est infaillible : leurs généraux sont hardis, 
prompts, unis par un noble sentiment de solidarité, et 

tous les corps arrivent successivement sur le lieu de 
l'action. 



360 LA GUERRE (1870-1871). 

Dans la seconde période, ce qui manque surtout 
aux Français, c*est la concentration. Le gouvernement 
de la Défense nationale reste dans Paris. 11 n*y a pas 
à Tours et à Bordeaux un homme du métier, un 
Ducrot, un ofïicier-général actif, instruit, unanimement 
obéi et respecté, qui prenne d'une main ferme le minis- 
tère de la guerre. Gambetta et Freycinet conduisent 
donc les opérations. Mais tous deux sont inexpérimentés, 
incapables d'imposer un plan d'ensemble et de mettre 
Tunilé dans la direction des choses militaires. Us recom- 
mandent à Bourbaki d'avoir de la suite, de coordonner 
ses mouvements, de ne pas marcher à l'aventure. Ont- 
ils eux-mêmes donné l'exemple? Surent-ils établir entre 
les généraux qui combattaient dans l'Est l'entente et le 
concert? Les forces de la province furent donc éparpillées 
et ne concoururent jamais à un seul but. Les arméos 
manœuvrèrent isolément et ne s'entr'aidèrent pas. Les 
efforts étaient immenses, et la France en fit peut-être 
plus qu'il ne fallait pour vaincre ; mais ils étaient 
décousus et désunis, nullement simultanés, nullement liés 
et rassemblés en un effort décisif. La défense^ belle et 
admirable, rehaussa le nom français qu'avaient diminué 
nos premiers désastres ; mais elle fut menée sans 
méthode. 

A vrai dire, la défaite était inévitable. Les soldats ne s'im- 
provisent pas, et des foules inexercées ne pouvaient battre 
des troupes fortement instruites, éprouvées en mainte 
rencontre et fîères de leurs triomphes. « S'il suffisait, disait 
Bismarck à Favre, d'armer un citoyen pour le transformer 
en soldat, ce serait une duperie que de consacrer le plus 
c I < ) i r 1 1 cla rich esse publique à l'entretien des armées perma-» 



PARIS* 3(1 

nentes; là est la véritable supériorité; el vous éles vaincus 
parce que vousTavez méconnue.» Vainement Tavantage 
du nombre passait du côté des Français. S'ilsTemportaicnt 
par la quantité, ils restaient inférieurs par la qualité. Jetés 
sans préparation au milieu des fatigues de la guerre, lan- 
cés à corps perdu dans les labeurs et les périls d*un métier 
dont ils n'avaient pas fait Tapprenlissage, ils n*eurent 
jamais cette endurance et cette trempe que le temps seul 
peut donner ; ils n'eurent pas la constanee et la persistance ; 
ils n'eurent pas l'esprit militaire, c'est-à-dire l'esprit 
d'obéissance et de discipline. Que de fois on les entendit 
dénigrer le gouvernement I Que do fois ils traitèrent im- 
punément leurs chefs de capitulards! Que de fois leurs 
chefs les découragèrent en prédisant un échec! Sans 
doute, les ofBciers furent souvent braves, héroïques. 
Mais Gambetta se plaignait de leur insuffisance, do leur 
médiocrité, de leur mollesse ; ils ne vivaient pas de la vie 
du soldat; ils ne partageaient pas ses souffrances; ils 
le laissaient p&tir et coucher sous la tente, tandis qu'eux- 
mêmes prenaient leurs aises et logeaient en ville ; ils 
n'avaient donc pas leurs hommes sous la main, no leur 
inspiraient que méfiance, et au jour du danger, ne 
savaient les entraîner. Un décret du 26 janvier 
reprochait à l'officier de n'être pas l'ami et le tuteur de 
ses soldats et de n'avoir avec eux que peu de contact* 
Le décret venait trop tard. Mais, quand il serait venu 
plus lot, les officiers, improvisés, démoralisés par les 
levers, dégoûtés de leur tâche, auraient toujours manqué 
4*ascendant snr les troupes. Presque tous les cadres 
étaient prisonniers. U n'y avait donc pas de cohésion : 
oo ne se sentait pas les coudes, on ne s'appuyait pas les 



362 LA GUERRE (1870-1871). 

uns sur les autres, on ne s*excitait pas mutuellement à 
la résistance, on ne luttait qu'avec résignation, avec 
doléances, en maudissant la fatalité et en criant ht la 
trahison. Si les armées de la Défense nationale avaient 
eu un corps d'officiers et de sous-ofllciers qui les eût 
soutenues et réconfortées par la parole et l'exemple, 
elles auraient eu cette confiance sans laquelle il n'est pas 
de victoire. Aussi, dans toutes les batailles, elles faiblis- 
sent brusquement; un mouvement s'interrompt soudain; 
une position est tout à coup lâchée; la gauche qui plie, 
arrête les progrès de la droite, et réciproquement; la 
débandade des uns compromet le succès dés autres; 
jamais la ligne française n'est solide sur tous les points; 
chaque fois les ennemis y trouvent un endroit vulné- 
rable sur lequel ils appuient, et la ligne entière fléchit 
et recule. 

Dans la première période de la guerre, la France 
n'avait ni le nombre ni l'organisation, et l'Empire aurait 
dû, aurait pu lui donner l'un et l'autre ; dans la seconde 
période, elle eut le nombre, mais n'eut pas et ne pouvait 
avoir l'organisation. 



TABLE DES MATIÈRES 



CHAPlTRli PREMIEP 

'Wisaembowpgm 

La France en 18G6. — Minislère de Niel. ~ Loi du !•' fé- 
vrier ISiiS. — La garde mobile. — Le Bœat — Llncident 
HoheozoUem. — La dépèche d'Ems. — Séance da 15 juillet 

— Dédaiatioii de guerre. — Illusions de la France. — Pas 
d'alliances. — L'année firançaise. — Désordre et confusion. 

— Insnfisance des préparatifs. — Pénurie des choses les 
plus nécessaires. — Etat-major et officiers. — Infanterie, 
cavalerie, artillerie. — Infériorité du nombre. — Indécision 
et manque d'initiative des généraux. — Napoléon à Meti. — • 
Proclamation du 28 juillet. — Puissance de la Prusse. — Le 
patriotisme germanique. — Marche des armées allemandes. 

— Affaire de SarrebrQck (2 aoûl). — Surprise de Wissem- 
bourg (4 août). — Le Geisberg 1 

CHAPITRE n 

Frœsch-willer et Forbach. 

Positions de Mac-Mahon. — Bataille de Frœschwiller 
(6 août). — Avanta«^c des Français dans la matinée. -- 
Échec de la division Lartigne. — Charge des cuirassiers sur 
Morsbronn. — Efforts obstinés de Mac-Mahon. — - Prise d'El- 
sasshausen. — Dévouement de l'artillerie de réserve. — 
Charge des cuirassiers de Bonnemains. — Attaque des tur- 
COS. — Retraite do Mac-Mahon sur Reichshoffen et les Vos- 
ges. — Bataille dé Forbach (6 août). ^ Coup de tête de 
Kameke. — Reculade de Frossard. — Inaction de Bazaine 
et marches inutiles de ses lieutenants. — Hardiesse des Alle- 
mands 43 

CHAPITRE III 

Oravelotte. 

L*armée du Rhin sur la Nicd. — Chute du ministère 01K 
vier. — Bazaine général en chef. — Ordre de reculer sur 
Verdun et Ch&lons. — Passage de la Moselle. ~ Bataille de 
Boroy (14 août). — Témérité de Goitz. » La retraite des 
Français retardée. — Marche du 15 août. — Encombrements. 

— Bataille de Rczonville (Ï6 août). — Surj^rise de Forton. — 
Attaque d'Alvcnsleben. — Prise de Vionville et de Flavigny. 

— Charges successives de la cavalerie prussienne. — Charge 
des hussards de Brunswick. — Charge des brigades Grttter 
et Rauch. » Charge de la brigade Brcdow. — Charge de la 



4 TABLE DES HATIÉl^fiS. 



J)r!;?ade Oarby. — » Alvenslebcn en çlangpr. ,— , Arrivée de 
Voigts-Rhetz et du prince rouge. ^ Brillant succès dé la di- 
vision Cissev. — La grande charge de ttezoavîîle. — Derniers 
clîorts des Allemands. — Ils coupent la routo de Verdun par 
Mars-la-Tour. — Reculade de âazaine sur Ro2éricu!lo.« et 
Ainanvillers (17 août). — Batailles d'Ao^ûtilIers ou de 
^aiut-Prlyat (18 août). — Les Allcmaiids 'repoussés devant 
Auianvillers. » Leur échec au Point -dn Jour et à Aloscou. 
La garde royale écrasée à Saint-Privat. — Canrobert tourné. 

— Prise de Saint-Privat. — Retraite des Français à, la droite ' 
et au centre. — Inerlie de Bazaine. — Dispositions des Alle- 
mands. — Frédéric -Charles devant Metz. — L'armée de la 
Meuse ou du prince de Saxe V. .......... il 

- - ~* . * 

CHAPITRE IV 

Sedan. 

Retraite de Mac-Malion, de Failly et de Douay. — L'armée de 
Chàlons. — Plan de Palikao. — Irrésolutions de Mac-Mahon. 

— Lenteurs et oscillations de ses mouvements. — Marche des . 
Allemands sur Paris. — Leur conversion vers le Nord. — 
Engagement de Senuc (36 août). — Affaire de Buzancy 
(37 août). — Retraite de Mac-Mahon sur Mézières. — Ordre 
de Palikao. -- Mac-Mahon se rabat vers Garignan (28 août). 
^ Retards de Douay et de Failly (29 août). — Surprise de 
Failly à Beaumont (30 août). — Mac-Mahon se porte sur Se- 
dan. — Les Français acculés entre la Meuse et la frontière 
belge. — Bataille du l^^' septembre. — Blessure de Mac- 
Mahon. ^ Ducrot et Wimpffen. — Prise de Bazeilles, de Dai- 
gny, de Givonne. — Le XI« et le V« corps prussiens à Flei- 

fneux et à Floing. — Prise du Calvaire d'illy. — Douay 
crasé par l'artillerie allemande. — Charge inutile de Galliffet. 

— Douay et Ducrot rejetés sur Sedan. — Le drapeau blanc. 

— Désespoir de V^impffen. — Dernier effort sur Balan. ^ . 
Capitulation 19 

CHAPITRE V 

Metz et Strasbourg. 

Bazaine. — Son caractère et ses plans. — Sortie du 26 août. 
•^ Conférence de Griment. — Résolution de rester provisoi- 
rement sous Metz. — Sortie du «31 août. — Combat de Nois- 
Fc\ille et de Servigny. — Manque de subsistances. — Événe- 
ments du dehors.— Bazaine fidèle à l'Empire.— Ses rapports 
avec Frédéric-Charles. — Le communiqué de ï Indépendant 
rémois, — Régnier. — Mission de Bouroaki. — Impatience 
de Metz et de l'armée. — Combat de Ladbnchamp ou de Belle- 
vue (7 octobre^. — Les lieutenants de Bazaine donnent leur 
opinion par écrit. — Conseil de guerre du 10 octobre. — 
Départ de Boyer pour Versailles (12 octobre). — Retour de 
Buyer et nouvelles quMl apporte. — Conseil de guerre du 



TABLE DES MATIÈRES. 36? 



19 octi>bre et mission de Boyer auprès de Timpératrice. — 
Échec de cette suprême négociation. — Indignation crois- 
sante des Messins. ^ Fermentation dans l'armée. — La fa- 
mine. — Conseil de guerre du 24 octobre. ^ Changarnier à 
Corny et Cissey à Frescaty (25 octobre.) — Conseil de guerre 
du 26 octobre. — Jarras et Stiehie. — Les drapeaux. — Capi- 
tulation de Metz (27 octobre). — Douleur des habitants et des 
troupes. — Bombardement de Strasbourg. — La mission 
suisse. — Héroïsme de Valentin. — Reddition du 28 septem- 
bre. — Sièges et capitulations. — SchlestadtetNeuf-Bnsach. 

— Toul. — Laon et Soissons. — Verdun. — Administration 
des pays conquis. — Impitoyables représailles. — Evénements 
maritimes.. , , -H \ 

CHAPITRE VI 

IjO Mans. 

Le 4 septembre. — Le gouvemement de la Défense na- 
tionale. — Entrevue de Ferrières. — La délégation de pro- 
vince. — Crémieux, Glais-Bizoin, Fourichon. — Formation 
du 15^ corps. — Combat d'Artenay et première prise d'Orléans 
(10 et 11 octobre). —Défense deChâteaudun (18 octobre). — 
Arrivée de Gambetta. — Freycinet délégué à la guerre.— 
1792 et 1870. —Fautes de Gambetta.— Son patriotisme. — 
Activité de la délégation. — Artillerie, génie, intendance, 
armement de Tinfanterie. — Difficultés et retards. — Les 
armées de la province, régiments de marche, mobiles, mobi- 
lisés, francs-tireurs. — La première armée de la Loire. — 
D'Aurello de Paladines. — Coulmicrs (9 novembre). — Dé- 
mêlés de d'Aurelle et de la délégation. — Beaune-la Rolande 
(28 novembre). — Marche de l'armée vers Pithiviers. — Suc- 
cès de Villepion (i«' décembre) . — Défaite de Loigny-Poupry 
i 2 décembre). — Seconde prise d'Orléans (5 décembre). — 
ia deuxième armée de la Loire. — Chanzy. — Bataille de 
Beaugency. — Quatre Jours de lutte. — Retraite sur le 
Loir. — Vendôme (14-15 décembre). — - Retraite sur le 
Mans. — Plan de Chanzy. — Les colonnes mobiles. — Mar- 
che lente des Allemands. — Bataille du Mans (Il janvier).— 
La Tuilerie. — Débandade^ — L'armée de la Loire & Laval. I '4l 

CHAPITRE Vn 

Belfort. 

La défense des Vosges. — Affaire de Bourgouce (6 octobre). 

— Cambrieis à Besançon. — Werder refoulé à Chàtillon-le- 
Duc et à Auxon-Dessous. — L^armée de la Côte-d'Or ; Sen- 
cier, Lavalle, Fauconnet. — Les Badois à Dijon (31 octobre). 

— Michel et Crouzàt. — Challemel-Lacour et Bressolles. — 
Ganbaldi, Bordone et l'armée des Vosges. — Combat d'Au- 
tun. — Premier combat de Nuils (30 novembre) et échauf- 
fourée de Châteauneuf (3 décembre). — Second combat de 
Nuits (18 décemore). — L'expédition de l'Est. — Bourbaki. 



B66 TABLE DES MATIÈRES. 



Lenteurs et retards. — De Serres. -^ Combat de Yiller- 
sexel (9 janvier). — Werder sur la Lisaine. — Bataille d'flé- 
riconrt (15-17 janvier). — Retraite de l'armée de l'Est. — 
Arrivée de Manteufifel. — Kettler devant Dijon. — Marche de 
Bourbaki sur Pontarlier. — Clinchant. — Convention de 
Verrières. — L'armée française internée en Suisse. — Siège 
de Bel for t. — Le colonel Dcnfcrt. — Sortie delà garnison 
(18 février) -268 - - . 

CHAPITRE VIII 

Saint-Quentin. 

La lutte en Normandie. — Estancelin, Gudin, Briand. — 
Organisation de la défense dans le Nord. ^ Testelin, Farre, 
Viilenoisy. — Deux pointes des Allemands sur Saint-Quentin. 

— Combat de Villers-Bretonneux (27 novembre). — En- 
trée des Allemands à Amiens (28 novembre). ~ Capitulation 
de la citadelle d'Amiens (30 novembre). — Prise de la Fëre. 

— Combat de Buchy et reddition de Rouen (5 décembre). » 
Faidherbe. — Bataille de THallue ou de Pont-Noy elles 
(23 décembre). —Bataille de Bapaume (3 janvier). — Capitu- 
lation de Péronne (9 janvier). — Bataille de Saint-Quentin 

(19 janvier) 1tH\ 

CHAPITRE IX 

Paris. 

Vinoy et Ducrot. » Combat de Chàtfllon (19 septembre). 

— Investissement de Paris. — La défense, ligne, mobile, 

farde nationale. — Trochu. — Reprise du Moulin-Saquet et 
es Hautes-Bruyères (22-23 septembre). — Combat de Che- 
villy (30 septembre). — Combat de Ba^neux et de Chàtillon 
("13 octobre). — Combat de la Malmaison (21 octobre). — 
Combat du Bourget (30 octobre). ~ Journée du 31 octobre. 

— La mission de Thlers. — Entrevues de Versailles et de 
Sèvres. — Le plan de Trochu. — Bataille de Villiers-Cœuilly i\ 
(30 novembre). — Bataille de Champigny (2 décembre). •— \ 
Lettre de Moltke. — " Conférence de Londres. — Second 
combat du Bourget (21 décembre). — Bombardement de 
Paris. — Bataille de Montretout ou de Buzenval (19 janvier). 

— Destitution de Trochu. — Vinoy général en chef. — Capi- 
tulation de Paris et armistice (28 janvier). — Opposition de 
Gambetta. — Jules Simon à Bordeaux. — La paix. — Fon- 

dalion de l'unité germanique. 24.7 l '^ 

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