(navigation image)
Home American Libraries | Canadian Libraries | Universal Library | Community Texts | Project Gutenberg | Children's Library | Biodiversity Heritage Library | Additional Collections
Search: Advanced Search
Anonymous User (login or join us)
Upload
See other formats

Full text of "La Jacquerie, ou insurrections des paysans"

Google 



This is a digital copy of a book that was preserved for generations on Hbrary shelves before it was carefully scanned by Google as part of a project 

to make the world's books discoverable online. 

It has survived long enough for the copyright to expire and the book to enter the public domain. A public domain book is one that was never subject 

to copyright or whose legal copyright term has expired. Whether a book is in the public domain may vary country to country. Public domain books 

are our gateways to the past, representing a wealth of history, culture and knowledge that's often difficult to discover. 

Marks, notations and other maiginalia present in the original volume will appear in this file - a reminder of this book's long journey from the 

publisher to a library and finally to you. 

Usage guidelines 

Google is proud to partner with libraries to digitize public domain materials and make them widely accessible. Public domain books belong to the 
public and we are merely their custodians. Nevertheless, this work is expensive, so in order to keep providing this resource, we liave taken steps to 
prevent abuse by commercial parties, including placing technical restrictions on automated querying. 
We also ask that you: 

+ Make non-commercial use of the files We designed Google Book Search for use by individuals, and we request that you use these files for 
personal, non-commercial purposes. 

+ Refrain fivm automated querying Do not send automated queries of any sort to Google's system: If you are conducting research on machine 
translation, optical character recognition or other areas where access to a large amount of text is helpful, please contact us. We encourage the 
use of public domain materials for these purposes and may be able to help. 

+ Maintain attributionTht GoogXt "watermark" you see on each file is essential for informing people about this project and helping them find 
additional materials through Google Book Search. Please do not remove it. 

+ Keep it legal Whatever your use, remember that you are responsible for ensuring that what you are doing is legal. Do not assume that just 
because we believe a book is in the public domain for users in the United States, that the work is also in the public domain for users in other 
countries. Whether a book is still in copyright varies from country to country, and we can't offer guidance on whether any specific use of 
any specific book is allowed. Please do not assume that a book's appearance in Google Book Search means it can be used in any manner 
anywhere in the world. Copyright infringement liabili^ can be quite severe. 

About Google Book Search 

Google's mission is to organize the world's information and to make it universally accessible and useful. Google Book Search helps readers 
discover the world's books while helping authors and publishers reach new audiences. You can search through the full text of this book on the web 

at |http : //books . google . com/| 



Google 



A propos de ce livre 

Ccci est unc copic numdrique d'un ouvrage conserve depuis des generations dans les rayonnages d'unc bibliothi^uc avant d'fitrc numdrisd avcc 

pr&aution par Google dans le cadre d'un projet visant ii permettre aux intemautes de d&ouvrir I'ensemble du patrimoine littdraire mondial en 

ligne. 

Ce livre dtant relativement ancien, il n'est plus protdgd par la loi sur les droits d'auteur et appartient ii present au domaine public. L' expression 

"appartenir au domaine public" signifle que le livre en question n'a jamais €l€ soumis aux droits d'auteur ou que ses droits Idgaux sont arrivds & 

expiration. Les conditions requises pour qu'un livre tombc dans le domaine public peuvent varier d'un pays ii I'autre. Les livres libres de droit sont 

autant de liens avec le pass6. lis sont les t^moins de la richcssc dc notrc histoire, de notre patrimoine culturel et de la connaissance humaine ct sont 

trop souvent difRcilement accessibles au public. 

Les notes de bas de page et autres annotations en maige du texte prdsentes dans le volume original sont reprises dans ce flchier, comme un souvenir 

du long chcmin parcouru par I'ouvrage depuis la maison d'Mition en passant par la bibliothi^uc pour finalcmcnt se retrouver entre vos mains. 

Consignes d 'utilisation 

Google est fler de travaillcr en partcnariat avcc dcs bibliotht^ucs ii la numdrisaiion dcs ouvragcs apparicnani au domaine public ci dc les rcndrc 
ainsi accessibles h tous. Ces livres sont en effet la ptopri€t€ de tons et de toutes et nous sommes tout simplement les gardiens de ce patrimoine. 
D s'agit toutefois d'un projet coflteux. Par cons6^uent et en vue de poursuivre la diffusion de ces ressources in^puisables, nous avons pris les 
dispositions n&essaires afin de prdvenir les dventuels abus auxqucls pourraient se livrer des sites marchands tiers, notamment en instaurant des 
contraintes tecliniques relatives aux rcqufitcs automatisdcs. 
Nous vous demandons dgalement de: 

+ Ne pas utiliser lesfichiers & des fins commerciales Nous avons congu le programme Google Reclierclie de Livres ^ I'usage des particulicrs. 
Nous vous demandons done d'utiliser uniquement ces flcliiers ^ des fins personnelles. lis ne sauraient en effet Stre employes dans un 
quelconque but commercial. 

+ Ne pas proc^der & des requites automatisees N'cnvoycz aucune requite automatisfe quelle qu'elle soit au syst^me Google. Si vous cffcctuez 
des reclierclies concemant les logiciels de traduction, la reconnaissance optique de caractferes ou tout autre domaine ndcessitant dc disposer 
d'importantes quantitds de texte, n'lidsitez pas ^ nous contacter Nous encourageons pour la realisation dc cc type dc travaux I'utilisation des 
ouvrages et documents appartenant au domaine public et serious lieureux de vous Stre utile. 

+ Ne pas supprimerV attribution Le flligrane Google contenu dans cliaque flcliier est indispensable pour informer les intemautes de notrc projet 
et leur permettre d'accMer h davantage de documents par Tinterm^diaire du Programme Google Rccherclie de Livres. Ne le supprimcz en 
aucun cas. 

+ Rester dans la Ugaliti Quelle que soit I'utilisation que vous comptez faire des flcliiers, n'oubliez pas qu'il est de votre responsabilitd dc 
veiller h respecter la loi. Si un ouvrage appartient au domaine public amdricain, n'en dMuisez pas pour autant qu'il en va de m£me dans 
les autres pays. La dur& legale des droits d'auteur d'un livre varie d'un pays ^ I'autre. Nous ne sommes done pas en mesure de rdpertorier 
les ouvrages dont I'utilisation est autorisfe et ceux dont elle ne Test pas. Ne croyez pas que le simple fait d'afflcher un livre sur Google 
Recherche de Livres signifle que celui-ci pent Stre utilise de quelque fa§on que ce soit dans le monde entier. La condamnation h laquelle vous 
vous cxposcricz en cas dc violation dcs droits d'auteur peut £tre s6vtre. 

A propos du service Google Recherche de Livres 

En favorisant la recherche et Facets ^ un nombre croissant de livres disponibles dans de nombreuses langues, dont le fran9ais, Google souhaite 
contribuer h promouvoir la diversity culturelle gr§ce ^ Google Recherche de Livres. En effet, le Programme Google Recherche de Livres pcrmet 
aux intemautes de d&ouvrir le patrimoine littdraire mondial, tout en aidant les auteurs et les dditeurs ^ dlargir Icur public. Vous pouvez effectuer 
dcs rccherches en ligne dans le texte integral de cet ouvrage ^ radresse fhttp: //books .google. com| 



BIBLIOTHEQUE DES CM 




LA. 



JACQU 




v»tci 




DES 

^•►KS IkACDES HT » E S PA. 



01IBB4CX 



D'AP 



Etc 



(270- 



^> 






.UilE.'^'^^ ^'^ C; 



>a 



V%. X. « ^ » 



^'^ \'^ 




JSI^ 



PKA := 



BIBLIOTHEQUE 



DES CHEMINS DE FEB 



DEUXIEME SKRIK 
HISTOIRE ET VOYAGES 



liiiprinierie dc Cli. Laliure (ancicnnc maison CrapelciJ 
rue de Vaugirard, 9, pr6s dc rodoon 



JACQUERIE 



INSURRECTIONS DES PAYSANS 



ATHIEU PARIS, LE CONTINDATEDK DE GtllLLAUHE DE NANGIS 
FROISSART, ETC. 



PARIS 

LIBnAIRIE DE L. HACHE 

RUE PlERIIE-SAnHAElN, IC It 






J5 



K 



ylC**" 



M 






INTRODUCTION. 



Le mot de jacquerie est devenu le nom generique 
de ces insurrections de paysans qui, toujours em- 
preintes d*une sinistre barbaric , semblent mettre en 
peril la. civilisation entifere. 

Dans le langage exact et severe de I'histoire , c'est 
seulement le nom propre d'une de ces insurrections , 
de celle qui en offre le type le mieux caracterise, de 
I'insurrection de 1358. 

Mais nous avons r6uni sous le mdme titre toutes 
les prises d'armes inspirees aux paysans depuis la 
chute de Tempire romain jusqu'a la fin du moyen 
hge par le desir de secouer le joug des classes eclai- 
rees, et de se mettre immediatement en possession 
du pouvoir et de la richesse. 

Nous comptons sans hesiter les bagaudes des in%^ 
iv% et v« sifecles et les pastoureaux du xni* parmi les 
anc^tres de Jacques Bonhomme , parce que c'est tou- 
jours la m6me force brutale, la mfime impetuosite 

17 A 



n INTRODUCTION. 

aveugle, les rnfimes excfes, le mfime besoin de ven- 
geance et de jouissances. 

Nous nMgnorons pas qu*on pourrait a la rigueur 
representer les bagaudes comme des defenseurs de la 
nationalite gauloise centre I'oppression des conque- 
rants remains, et les pastoureaux comme des sectaires 
religieux. 

Mais quand on dtudie attentivement, de bonne foi, 
ces insurrections memorables, on reconnait qu'eUes 
n'ont eu pour causes que I'exces des souffrances et 
Texces des convoitises; qu'aucune idee nationale, 
politique ou religieuse ne conduit les chefs de ces 
hordes sauvages; qu'ils n'ont ni plan de guerre, ni 
plan d organisation , ni doctrines, ni principes, ni 
m^me, le plus souvent, d'arri^re-pensee; qullsne 
songentpas au lendemain de la bataille, et que 
quand ils ont tue , briUe et pille, leur but est rempli. 

Nous savons admirer le patriotisme d'Arioviste, 
nous reconnaissons dans Etienne Marcel une grande 
pensee politique ; nous ne voulons ni ne pouvons 
confondre de tels hommes avec les Jacques, 

Arioviste veut sauver son pays; Marcel veut I'af- 
franchir. Les vaudois, les albigeois, malgre leurs 
fautes, combattent pour ce qu*ils croient la verite; ils 
meurent pour la liberte de conscience. Les Jacques 
ne sont qu*une force aveugle au service d'une convoi- 
tise aveugle. Une peste , une jacquerie , ' sont deux 
fleaux de causes dififerentes et d'effets identiques. 
Quand le respect disparait dans un peuple esclave, 
et quand Tamour immodere des voluptes s'empare 



INTRODUCTION. m 

de lui , la jacquerie est proche. Avec des croyances 
morales, des lumieres et de la liberie, toute jacquerie 
est impossible. 

Que pouvait-on attendre du paysan du moyen 
age, attache h la glebe, travaillant tout le jour, li- 
vrant au seigneur le fruit de son travail, train6 en 
esclave a des guerres dont il ne connait pas m6me le 
but, sans recours contre Finjustice, sans education, 
sans lumieres, sans esperance , et Ton pent dire aussi 
sans famille , car le pere d enfants esclaves n'a pas de 
famille? Un tel homme ne pent que travailler, souf- 
frir et mourir, ^omme la brute; ou s'il se revolte, il 
ne pent aussi , comme la brute , qu'ecraser et egor- 
ger. Ou prendrait-il des sentiments eleves, de la pitie 
meme, de Thumanite? Ses maitres le trouvent tel 
qu'ils Font fait ; ils Font degrade au-dessous de 
Fhomme pour mieux Fasservir; et le jour de sa re- 
volte, il n y a plus rien de Fhomme en lui. II est de 
Fhomme d'obeir avec fierte ou de commander avec 
douceur : la b6te ne pent que Tamper ou tuer. 



LA 



JACQUERIE. 



PREMItlRB PARTIB. 



LES BAGAUDES ET LES PASTOUREAUX. 



I. 



Les Bagaudes (jacqueries des m% iv et v* slides ). 

Rome eut ses guerres serviles; mais c'est lors de 
la decadence de rempire romain, h Tagonie du 
monde antique, k la naissance de la soci6t6 chr6- 
lienne qu'on voit surgir les premieres insurrections 
rurales analogues k la jacquerie. A celte 6poque, 
il y avail les esclaves domestiques, mancipia, et les 
esclaves de la terre, les colons attach6s k la gl^be. 
Eclair6s par les progr^s du christianisme, ni les 
uns ni les autres nc croyaient plus k la n6cessit6 
fatale, encore moins a la l^gitimit^ de leur servi- 

17 a 



2 LA JACliUEHIE. 

tude. Les id6es de rcvolte fernientaient daiistu 
les esprits; la corruption, la depravation dci 
maltres 6trangers semblaient rendrc rinsurrecti 
k la fois legitime et ncccssairc. EUe 6clata en Gai 
vers Tan 270, au milieu des desastres de Tempii 
des exactions du despotisme , de Fanarcliie mi 
taire, des guerres civiles et des invasions des ba 
bares. 

« Les souffrances des peuples , dit un savant hi 
torien, M. Henri Martin, 6taient inexpriniables. 
classe inKrieure et surtout les malheurcux hal 
tants des canipagnes prirent en liorreur Ic r(^glii 
romain, Tordre romain et la civilisation mem 
dans le sens lilt6ral du mot, c'est-a-dire la sock 
organis6e par cil6s. lis se souleverent centre 1 
officicrs civils et militaires, contre les percepteui 
contre les curies. D'i'gnorants agriculteurs prin 
les habitudes des guerricrs ; le paysan imita l\ 
nemi barbare en ravageant son propre pays, 
une multitude de ces bagaudes, nom gallique qu 
se donn^rent probablement a eux-m^mes , et ( 
signifie les insurges, les attroup^s (de hagad, attn 
pement), mirent le si6ge devant Autun, qu'ils { 
Cerent et saccag6rent apr(!is un si6ge de sept nic 
Autun fut frappe d'une grandeplaie, et ne se reli 
jamais compl6tement de ce coup terrible. Scs ^ 
fices avaient 6t6 ruin6s , ses florissantes dcoles f 
m6es, son enceinte d6peupl6e, ses murs abattus 



LA JACQUERIE. 3 

Quinze ans apres, les exactions d'un de ces c6- 
sars 6ph6mdres que cette ^poque vit surgir, d6ter- 
minerent en Gaule une nouvelle explosion popu- 
laire, une seeonde bagauderie plus terrible que la 
premiere. « Les bagaudes pillaient et briMaient Ics 
villas des s^nateurs et des curiales, attaquaient et 
forgaient les cites, et poursuivaient avec fureur les 
ofGciers imp6riaux : ce ramas d'esclaves, de co- 
lons, de petits propri6taires ruin6s, de chr6tiens 
persecutes, de vieux Gaulois h^ritiers des haines 
druidiques contre Rome, ce peuple de barbares, 
que le d^sespoir avait enfantfe dans les entrailles 
d'une civilisation incomplete et oppressive, s*en* 
tendit d'un bout k I'autre de la Gaule, essaya de 
s'organiser, et se choisit deux empereiu-s, ^Jllianus 
et Amandus, dont les m6dailles ont 6t6 conserv6es 

« 

jusqu*^ nous. Suivant une l6gende du vii« siecle, 
ces empereurs etaient chr6tiens< 

t La bagauderie menacait de gagner les autres 
grandes regions de Tempire ofi existaient les m6* 
mes souffrances et les m^mes ressentijnents. Le 
danger parut tr6s-grave k Diocietieh. Retenu eri 
Orient par la necessity de contetiir.les Perses et les 
Barbares du bas Danube, il se r6signa au partage 
de la dignite imp6riale avec son pnncipal lieute^ 
nant Maximien, pouf s'assurer de sa fidelity, et 
aprfes Tavoir associ6 k sa pourpre,' 11 se hAta de 
Tenvoyer contre les Gaulois. 



4 LA JACQUERIE. 

« La marche de Maximien et de son armee 
dil-on, signal6e par iin 6v6neinent fameux dansl 
annales du christianisme, mais que Fabsence 
t6moignages contemporains a fail rel6guer au 
des fables par plusieurs historicns modernes : c'c 
le massacre de la legion th6baine. >» 

Nous empruntons k Thistoire du christianisi 
de Fleury le r6cit du martyre de la 16gion th6bai 
et de ses g6n6raux Maurice, Exup^re et Candii 
Si une legion chr6tienne crut devoir refuser k si 
empereur de marcher contre les bagaudes, c'e 
6videmment qu'elle fut arr^t6e par la conforini 
de religion. Les bagaudes 6taient done chrfetiei 
ou en totality , ou du moins en tr^s-grande ma 
rit6 ; et ils repr6sentaient jusqu'^ un certain poi 
la cause du christianisme. 

« L'empereur Maximien, dit Fleury, passa 
Gaule d^s le commencement de son r^gne , cop 
Armand difilien et la faction des "bagaudes, qii 
d6fit. n fit venir d'Orient une 16gion nomm6e 
Th6baine, toute compos^e de Chretiens* ComDi 
11 voulut s'en servir k pers6cuter les chr6tiens, ain 
que des autres soldats, ils refus^rent d*obeir. 

u L'empereur, pour se reposer de la fatigue 
vovage, s'6tait arr^te dans les Alpes, en un lii 
appele Octodure, aujourd'hui Martinach, en Valai 
la iefjion th6baine 6tait proche d'Agaune , « 
plea ae Ja montagne qu*on nomme a pr6sentl 



LA JACQUERIE. 5 

grand Saint - Bernard. Maximien, irrit6 de cette 
d^sob^issance , ordonna que la legion fdX d^cim^e, 
et r6it6ra ses ordres pour eonlraindre le reste k 
persteuler les chr6liens. La decimation 6tait une 
peine militaire 6tablie centre les corps coupables. 
Les soldats th6bains, ayant appris ce second or- 
dre, commenc6rent h crier par tout le camp qu'ils 
souffriraient plut6t toutes sortes d'extr6mit6s que 
de rien faire contre la religion chr6tienne. Maxi- 
mien commanda qu'on les d6cimM une seconde 
fois , et que Ton fit ob6ir les autres. On fit done 
encore mourir le dixifeme suivant le sort, etles 
autres s'exhortaient k pers6Y6rer. 

« ns etaieut principalement encoiu*ag6s par trois 
de leurs officiers generaux, Maurice, Exupfere et 
Candide, qui leur proposaient Texemple de leurs 
camarades , que le martyre avaient d^]k conduits 
au ciel. Par leur conseil, ils envoy^rent une re- 
montrance k Tempereur, qui 6tait telle en sub- 
stance : 

« — Nous sommes vos soldats, seigneur, mais 
serviteurs de Dieu, nous le confessons librement. 
Nous vous devons le service de guerre, k lui Tin- 
nocence; nous recevons de vous la paye, il nous 
a donn6 la vie; nous ne pouvons vous ob6ir en 
renon^ant k Dieu, notre cr6ateur et notre maltre, 
et le v6tre , quand vous ne le voudriez pas. Si on 
ne nous demande rien qui Toffense, nous vous 



^ LA JACQUERIE. 

ob6irons, comme nous avons fait jusqu'i present; 
autrement , nous lui ob6irons plut6t qu*^ vous. 
Nous offrons nos mains contre quelque ennenii 
que ce soit; mais nous ne nous croyons pas per- 
mis de les tremper dans le sang des innocents. 
Nous avons fait serment k Dieu avant que de 
vous le faire : vous ne devez pas vous fier au se- 
cond , si nous violons le premier. Vous nous com- 
mandez de chercher des Chretiens pour les punir, 
vous n'avez que faire d'en chercher d'autres : noiis 
void. Nous confessons Dieu le pfere , auteur de 
tout, et son fils J6sus-Christ. Nous avons vu 6gor- 
ger nos compagnons sans les plaindre; nous rious 
sommes r^jouis de I'honneur qu'ils ont eu de 
souffrir pour leur Dieu. Ni cette extr6mit6 , ni le 
d6sespoir ne nous ont point port6s k la r^volte; 
nous avons les annes k la main, et nous ne resis- 
tons pas, parce que nous aimons mieux mourir 
innocents que de vivre coupables. » 

« Maximien, desesp^rant de pouvoir vaincre une 
telle Constance, ordonna de les faire tons mourir, 
et fit marcher des troupes pour les environner et 
les tailler en pieces. lis ne firent aucune resistance; 
mais ils mettaient les armes has et presentaient 
leurs cous aux persecuteurs. La terre fut couvertc 
de leurs corps; on voyait couler des ruisseaux de 
sang.. On croit qu'ils 6taienl environ six mille, car 
c'6lait le nombre ordinaire des legions. 



LA jacquerie; 7 

« Un soldat v6t6ran, noram6 Victor, qui n'fetait 
point de cette legion et ne servait plus, se ren- 
contra, en passant son chemin, au milieu de ceux 
qui avaient fait mourir les martyrs, et qui se r6* 
jouissaient en faisant bonne chere de leurs d6- 
pouilles. lis I'invit^rent k manger avec eux, et lui 
cont^rent avec plaisir tout ce qui s'6lait pass6, 
Comme il se retirait, d^testant le festin ot ceux qui 
le faisaient, ils lui demanderent s'il n'etait point 
aussi Chretien. II r6pondit qu'il I'^tait et qu'il le 
serait toujours ; aussitdt ils se jet^rent sur lui et le 
tuerent. On dit que de la m^me legion 6taient 
Ursus et Victor, dont les reliques demeur^rent en 
Solodore, c'est-Jt-dire Soleiu-e en Suisse. On en 
compte aussi cinquante que Ton dit avoir souffert 
le martyre a Cologne, soit devant, soit apr6s les 
autres. » 

M. Henri Martin rappelle qu*une 16gende du 
vn* si^cle rattache cette catastrophe, d'une mani^re 
tr^s-sp6cieuse, h la guerre des bagaudes. « On salt, 
dit-il, que, suivant la tradition, Maximien, en tra- 

versantle Valais, pr^s i'Agaune (Saint-Maurice),. fit 
decimer, k plusieurs reprises, et enfin passer tout 
enti^re au fil de Tepee une 16gion de chr6tiens 
d*Egypte, la Thebaine^ qui refusait de Y aider d 
persecuter les chfdtiens des Gaules, Si cette histoire 
n'est pas apocryphe, ce ne fut point, sans doute, 
pour avoir refiis6 de prater main-forte aux magis- 



8 LA JACQUERIE. 

trats et aux bourreaux centre des Chretiens isole 
qu'un corps de six mille soldats fut aiiisi charge 
taill6 en pifeces par lout le reslc de Tarmee, st 
Tordre de rempereur : ces Chretiens, que la legic 
thebaine refusait de persecuter^ c'etaient les ba 
gaudes, qui comptaient beaucoup de chr6li 
dans leurs rangs, et qui avaient mis deux chreti 
k leur t^te. Les Gaulois avaient Fhumeur 
6nergique et Irop active pour accepter, avec 1 
dogmes du christiauisme, la tendance a la r^si 
tion passive. Les Th^bains, plus fideles k cat espi 
de souraission et d'indifference poui* la vie, 
voulurent point combattre leurs freres, niais n'o| 
pos6rent qu'une force d'inertie aux injonctions et 
la colore de Maxiniien. Arrives au d6file d'Aga 
on ne put les faire avancer davantage, et ils se lafe 
s^rent massacrer sans resistance plulOt que d'ei 
Irer en Gaule. 

u Maxiniien poursuivit sa route , assailUt les b 
gaudes et les d^flt, a ce qu'on croit, sur le terri 
toire des Edues (pres de Cussi en Bourgognc).! 
Apr^s divers 6checs, la plus grande partie de cettel 
multitude indisciphnee se dispersa et mit bas tel 
armes; les plus braves, avec leurs chefs ^lia- 
nus et Amandus se retir^jrent dans la presqu'ilc 
que forme la Marne un pen au-dessus de son con- 
fluent avec la Seine, et qui 6tait alors compl^te- 
ment isol6e de la terre ferme par un mur vi iin 



LA JACQUERIE. 9 

foss6 attribu6s k Jules C6sar; ils se d6fendirent 
jusqu'^ la derni^re extr6inlt6 dans ce camp re- 
"tranche, que les legions flnirent par emporteF 
d'assaut apres un long si6ge ; ^lianus et Araan- 
dus moururent les armes a la main. Ce lieu con- 
serva pendant plusieurs siecles le nom de Camp 
d^es Bagaudes ou Fosse des Bagaudes; c'est aujour- 
d'hui Saint-Maur-des-Foss6s pres Paris. 

« Les bagaudes ne tent^rent plus d'insurrection 
g6n6rale; mais la bagauderie ne fut point anean- 
tie, car les causes qui Tavaient engendr6e subsis- 
talent et croissaient encore d'intensite : elle d6- 
g6n6ra en brigandage, et, jusqu'^ la chute de 
I'empire, il y eut toujours, dans les for^ts et les 
montagnes de la Gaule, une population errante et 
poursuivie, vivant en 6tat de guerre contre toutes 
les lois et tons les pouvoirs sociaux. » 

On les retrouve, en effet, en 408, au mo- 
ment de rinvasion dfefmitive des barbares, ran- 
gonnant au passage des Alpes un corps d'arm^e 
imperial. 

Mais a cette epoquc, la bagauderie n'a plus rien 
de commun avec la grande insurrection a demi 
6toufr6e par Maximien. On pent se demander si les 
hommes contre lesquels la legion th^baine refusa 
de marcher 6taient des paysans r^voltes ou des 
Chretiens combattant pour leur foi et pour Tind^- 
pendance nationalc. Au v* siecle, il n'y a plus i 



10 LA JACQUERIE. 

n6siter : la bagauderie est bien d6cid6ment deve- 
niie une jacquerie. Les Romains dominent encore 
dans les villes ct dans la partie du territoire oil ik 
ont 6labli des camps, des routes, des forteresses; 
mais derri^re les colonies et les villes romaines 
s*6tendent des plaines incultes, k peine habitfe 
seniles de mar^cages et de for^ts, ou la popiUatioD 
barbare s'est retiree. De temps en temps, un ma- 
gistrat, un coUecteur d*imp6ls, siiivis d'unc co- 
horte, traversent ces regions k demi r6volt6es, i 
demi soumises. Mais quelquefois aussi de grandes 
troupes sortent de ces bois, de ces deserts, el 
viennent fondre indiffererament sur le castellm 
du propreteur et sur la demeure du Gaulois ri- 
che, civilis6 et somnis. Si la garnison romaine 
est ^loigTi^e, et que les insurges ne trouvent de- 
vant eux qu*une population inoffensive, incapa- 
ble de resistance, ils 6gorgent les femmes, les en- 
fants, les vieillards, mettent le feu aux bdtimenls 
et aux moissons, d6truisent les digues, mettent i 
sac les greniers de pr6voyance, et font main basse 
sur les armes. Tor, les 6toffes. Puis, repus de 
viandes, de vin, de sang et de rapines, ils dispa- 
raissent tout h coup, pour regagner leurs for6ts 
inaccessibles, ne laissant derri^re eux que la deso- 
lation et la mort. 

II y cut pourtant, vers la fin de ce siecle, une 
tentative d'insurrection qui rappela les premiers 



LA JACQUERIE. ii 

efforts de la bagauderie , et pr6senta pendant quel- 
ques instants I'aspect d'une grande guerre natio- 
nale. « La Bretagne (Angleterre) avait ressaisi son 
independance sous des chefs de race kimrique * ; la 
Gaiile occidentale suivit Texemple de la Bretagne, 
Les provinces de Touest, moins epuis6es', moins 
compl6tement d6sol6es que les autres par les bar- 
bares, chasserent les gouverneurs romains, qui ne 
savaient que les piller et non les d^fendrc, se d6- 
tach^rent d*un empire crbulant de toutes parts, et 
se donn^rent, dit Zosime, un gouvernement a leur 
eonvenance. » 

C'est ce qu'on appelle dans Thistoire la confede- 
ration armoricaine, mais ce que les monuments 
Gontemporains nomment ordinairement la bagau- 
derie. On y compta bient6t jusqu*a quarante-neuf 
cites. Tout Fouest de la Gaule , depuis Bordeaux 
jusque vers Tembouchure de la Somme, parait en 
avoir fait partie. Cette tentative d'organisation na- - 
tionale ne pouvait qu'avorter dans ces temps d'6- 
croulement universel. L'anarchie succ^da, dans les 
cites insurgees, k la tyrannic des presidents et des 
comtes imperiaux; les artisans, les esclaves, les 
colons, secouerent la domination 6crasante des 
maltres et des riches, et dominerent tumultueuse- 
ment a leur tour, mais sans pouvoir fonder un 

1. M. Henri Martin, Histoire de France, 



i2 LA JACQUERIE. 

ordre de choses durable. La presqu'fle bretomie 
trouva seule dans ce grand mouvement Toccasion 
de reconqu6rir pour plusieurs si^cles une indivi- 
duality nationale fondee sur Toriginalit^ de ses 
moeurs qui avait r6sist6 k Tinfluence roraaiue et 
qui se conserva longtemps encore sous Tinfluence 
des croyances chr6tiennes. 

II. 

Conspiration des paysans normands au x*si5cle. 

Nous franchissons maintenant un intervalle de 
plusieurs sifecles. 

Apr6s les bagaudes, il n'y eut plus de grandes 
insurrections centre la soci6t6 parties des rangs in- 
ferieurs. Le sol est trop divis6 , trop morcel6 pour 
que les paysans puissent se r6unir en foule et s'in- 
surger centre les seigneurs, n n'y a pas de village 
qui n'ait son chateau. Si, par intervalle, une troupe 
de manants r6volt6s essaye de rauQonner les riches, 
il suffit de quelques armures de fer pour les faire 
rentrer dans le devoir. Les guerres ne manquent 
pas, mais entre les chefs. Les troupeaux de serfs 
se laissent docilement conduire k la bataille. lis 
aflfrontent la mort, sans honneur, sans profit. Que 
gagneraient-ils k fuir? lis retrouveraient chez eux 
leurs seigneurs, et les satellites de leurs seigneure. 



LA JACQUERIE. 13 

Et quand m6me , apr^s avoir fui , ils obtiendraient 
rimpunit^, que gagneraient-ils k vivre? 

La classe des esclaves proprement dits, des man- 
eipia romains, des hommes-choses, a eompl6te- 
ment disparu; ce sont ceux dont Caton disait : 

« Vends tes boeufs hors d'usage..., tes vieilles 
ferrures, ton vieil esclave, ou ton eselave malade, 
et tout ce qui ne pent plus te servir. » 

Mais Tesclavage nouveau, pour 6tre different, 
n'est pas moins dur. 

n y a d'abord les esclaves domestiques. Ceux-lit 
sont k la merci du maltre ; il pent les vendre , les 
ch^tier, les tuer. Tuer I'esclave d*autrui, ou le vo- 
ler, sont deux crimes que la loi punit de la ifi6me 
peine : d'une amende proportionnelle au prix de 
Fesclave. L'influence du christianisme adoucit peu 
k peu ces droits barbares. Un capitulaire va jusqu'a 
punir le maitre qui tue son propre esclave , mais 
seulement s'il le tue sous le coup. Si Fesclave sur- 
vit, ne fiit-ce qu'un jour, le maltre est absous. La 
loi n'a voulu que mettre un frein k la colore , et 
peut-^tre prot6ger centre les emportements du 
maltre , non la vie de Fesclave , mais la propri6t6 
du seigneiu*. 

Une autre sorte d'esclaves, c'est Fesclave de la 
lerre, qu'on ne pent vendre qu'avec la terre. Ici 
commence une esp^ce de droit. Le serf de la gl6be 
ne peut fetre puni que selon la coutume, et apres 



14 LA JACQUERIE, 

uiic sentence de la justice seigneiirialc. II a sa case 
son lot de terre et son p6cule. Mais le cens, la cor] 
v6e et la capitiition reduisent a rien le fruit de 
labeur. II doit d'abord le cherage, signe de sa coi 
dition sei'vile, puis Tost ou herban, pour se 
penser d'aller k Tarmee, puis le ferinage de sa 
nure. S*il envoie son betail aux vaines pdtures, si 
prend du bois dans la for^t, il paye une redevanc 
Quand il est temps jje faucher le foin du seigneurj 
ou de remuer sa terre, ou de rensemencer, le 
doit son travail, sa corv6e {curvada), II ne peut 
marier sans la permission du seigneur, et la 
mission obtenue, ce n'est encore que par gra( 
qu'il possede son epouse. Si son seigneur se mj 
il paye la dot; si le seigneur a un fils, 11 paye 
bapttoe; s'il va k Tarm^e, il paye Fequipage; si 
est pris, il paye la rangon, 

Les premiers qui essayerent de s*organiser p( 
la resistance furent les paysans normands 
X' si^cle. Dans cette partie de la Gaule r^cemrai 
conquise par les Danois, la distinction des vail 
queurs et des vaincus 6tait plus tranch^e, et 
consequent la domination des premiers eni 
plus rude et plus insupportable que dans les aut 
provinces. La conspiration prenait sur une v£ 
6chelle; mais elle fUt 6touff6e dans le sang k 
nalssance. 

Le Roman de Rem , chronique po6tique de \i 



LA JACQUERIE. i5 

heroique des Nonnands, raconte ainsi cette tenta- 
tive avort6e : 

« Le due Richard II avail k peine commenc6 de 
r6gner, lorsque les paysans et les vilains , ceux des 
bocages et ceux des plaines, se rassemblant par 
vingt, par trente, par cent, tinrent maints ^arte- 
ments entre eux. 

« Les seigneurs, disaient-ils, ne sont bons qu*i 
nous nuire et i nous enlever le fruit de nos la- 
beurs. L'an pass6 6tait mauvais; celui-ci est pire. 
Chaque jour , nouvelles corv6es pour lesquelles on 
nous prend nos b^tes; chaque jour, nouvelles r6- 
quisitions, nouveaux ou vieux droits, pour Thom- 
mage, pour la for6t, pour le canal, pour la mou- 
ture, pour les routes, pour les marches. Jamais 
nous ne sornmes en paix. II y a tant de pr6v6ts, 
tant de sergents qui veulent gagner k nos d^pens 
leursalaire! lis nous poursuivent, nous d6pouil- 
lent, prennent nos bestiaux et nous forcent a 
quitter notre tcrre; ils nous adressent les plus 
grossi^res injures, nous n*avons aucune garantie 
contre eux. Pourquoi nous laisser ainsi maltraiter? 
ne sommes-nous pas hommes comme eu\? n'a- 
vons-nous pas, nous aiissi, des bras vigoureux, 
des corps fobustes, et ne saurions-nous pas souf- 
frir? C*est du coeur seulement qui nous manque* 

« Eh bien! lions-nous ensemble par serment et 
soutenons-nous les uns les autres. Nous avons 



16 LA JACQUERIE. 

contre un seul noble trente ou quarante paysans 
jeunes et propres k combattre; ils seronl bien mal- 
heureux s'ils n'en viennent pas a bout en Talta- 
quant h, la fois. Qu'ils s'arment de massues, de 
pieux, de baches, de filches; que ceux qui n'au- 
ront point d'armes lancent des pierres. Sachons 
vaincre et nous serons maltres de faire notre vo- 
lont6, de couper des arbres de choix, de chasser 
dans les bois et de p^cher dans les viviers comrac 
nos maltres le font aujourd'hui. » 

Ainsi disant, chaque conventicule nomma deux 
d61egu6s pour composer un conseil central, et Ton 
envoya des hommes habiles dans Fart de la parole 
pour engager de nouveaux conjures et leiu' faire 
prfeter le serment redoutable. 

« Mais, dit le Roman de Bou, un secret si re- 
pandu ne pouvait gu^re 6tre garde. Le bruit par- 
vint au jeune *duc Richard que les vilains fai- 
saient commune. U appela son oncle Raoul, comte 
d'Evreux, homme tr6s-habile, tr^s-vaillant et qui 
savait beaucoup de choses. — Messire, dit celui-ci, 
ne vous inqui^tez pas de tout cela; vous u'avez 
pas besoin seulement de bouger im pied. En- 
voyez-moi vos gens d'armes et flez-vous k moi. ^ 
Volontiers, r^pondit le due. » 

Le comte alors mit ses espions en campagne, et 
ayant su ou se tenait Tassembl^e des d61egues, il 
tomba sur eux & grands coups de lance et se saisit 



LA JACQUERIE. 17 

de tous les chefs. Les uns furent empal6s , d'autres 
cuits dans du plorab fondu ou brtdfes a petit feu ; h 
d'autres on arracha les dents, on coupa les poings, 
on creva les yeux. Cetix qui n'expirtrent pas dans 
les tortures, devenus des objets d'horreur, furent 
renvoy6s chez eux pour servir d'exemple. Glac6s 
d'effroi, paysans et vilains courb^rent sans retour 
la tfite sous ce joug de fer. 



III. 

Les Pastoureaux (jacquerie du xiii' si^cle). 

Apr^s Tavortement de ce vaste complot, il faut 
frauchir deux si^cles et demi pour retrouver un 
grand mouvement populaire. 

Dans cet intervalle, que de prodigieux 6v6ne- 
ments s'^taient accomplis! Pendant cent cinquante 
ans la sublime folie des croisades avait pr6cipit6 
par millions les guerriers de TEurope sur FOrient. 
A rint^rieur, une lutte non moins gigantesque, la 
lutte du sacerdoee et de I'empire avait eu lieu, Le 
sacerdoce Tavait emport6 ; la th6ocratie s'6tait su- 
perpos6e k Taristocratie et k la monarchie.; le pape 
etait le grand juge de la r6publique des princes et 
des seigneurs europeens. En m^me temps la f6oda- 
lit6 s'etait r6gularis6e. Apr^s avoir 6t6 une sorte de 
confM^ration de petits];souverains ^ elle 6tait deve- 

17 ^ 



iS LA JACQUERIE. 

nue une hierarchic k plusieurs stages, pour 
dire, hierarchic qui s'^Uiit coinpiet6e A constil 
definilivemenl en reccvant pour tete et pour del 
voiite la royaule, devenue elle-m^me une 
souveraiiiete leodale. Ce vasle ^ravail s'6tait 
compli sous I'influencc des deux grands mo 
qui dominent toute cette ^poque et en com 
la vie morale : la foi religieuse et T esprit che 
resque. Un prince paratt enfin qui personnifie 
lui au plus haut degr6 ce double principc, c' 
saint Louis. Sous son regne, le monde Kodal 
catholique parvient a sa forme normale. 

Mais si la soci6t6 arrivait ainsi k une org; 
tion definic et r^guUere, ellc n'en eiait pas moi 
troubiee, agit6e par des injustices et des mise 
sans nombre. La hierarchic feodale etait r^glef 
mais les lois etaient dans le chaos. Les ^tabim 
ments de saint Louis furent un immense progrte 
et pourtant Montesquieu a raison de les appeh 
M un code obscur, confus, ambigu, ou Ton mS 
sans cesse la jurisprudence frangaise avec la loi ro 
maine, ou Ton parle comme im legislateur etfl 
Ton ne voit qu'un jurisconsultc. » Nous en citeroii 
cette loi : « Cehii qui derobera le soc d'une chaf 
rue ou quelque instrument semblable , ou qui to 
lera soit habit, soit argent, ou autre chose de peui 
consequence y doit perdre Foreille la premiere fok 
le pied la seconde, et a la troisidmc, il sera pett 



LA JACQUERIE. 19 

du.... » Celle-ci, en un autre genre, est plus 
signifieatiye encore : « S'il arrive k ime femme 
detuerou d'fetouffer son enfant, par cos fortuity 
soitde nuit, soit de jour, elle ne sera pas con- 
damn6e la preraifere fois k la peine du feu , mais 
renvoy6e par-devant la sainte Eglise ; k la seconde, 
elle sera condamn6e au feu, parce qu'en elle ce 
serait une habitude criminelle. » Plusieurs cha- 
pltres des £tablissements sont consacr^s k pro* 
scrire, sous des peines s6v^res, les guerres entre 
particulierSf ce qui atteste en m6me temps la 
sagesse du l^gislateur, et la profonde mis^re du 
peuple. 

Un seul passage des Mimoires de Joinville nous 
suffira pour montrer comment se faisait alors la 
police, et comment s'administrait la justice. 

.« Tandis que je m*en revenais apr6s avoir salufe 
le roi, dit le bon s6n6chal de Champagne, je trou- 
vai trois hommes morts sur une charrette , qu'un 
clerc avait tu6s. On me dit qu'on les menait au roi, 
Quand j'ouls cela, j'envoyai aprfes un mien 6cuyer 
pour savoir comment cela avait 6t6 fail; et mon 
6cuyer que j'envoyai, conta que le roi, quand il 
sortit de sa chapelle , alia au perron pour voir les 
morts et demanda au pr6v6t de Paris comment 
cela avait 6t6 fait. Et le pr6v6t lui conta que les 
morts ^talent trois de sei sergents du Chdtelet^ et 
qu'ils allaient par les rues 6cart6es pour dirober les 



20 LA JACQUERIE. 

gens; et il dit au roi : — qu'ils trouvferent ce clerc 
que void , et lui eiilev^rent tous ses v^lements. 
Le clerc s'en alia k son h6tel avec sa cheniise 
seule, et prit son arbal^te, et fit porter k un en- 
fant son fauchon (couteau de chasse). Quand il 
les vit, il les 6cria et leur dit que ils y mour- 
raient. Et le clerc tendit son arbal6te, la tira et 
en frappa un parmi le coeur, les deux autres se 
mirent k fuir ; et le clerc prit le fauchon que Ten- 
fant tenait, et les poursuivit au clair de la lune 
qui etait belle et cl^re. L'un d'eux voulut passer 
k travers une haie dans un jardin, et le derc le 
frappa de son fauchon, et lui trancha lajambe 
de telle mani^re qu'elle ne tenait qu'a la peau, 
commje vous voyez, ajouta le pr6v6t. Le clerc se 
mit k poursuivre Fautre, lequel s'imagina de 
descendre dans une maison, Ici ofi les gens veil- 
laient encore ; et le clerc le frappa de son fauchon 
k la t6te, si bien qu'il la fendit jusqu'aux dents, 
comme vous pouvez voir. Sire, dit le pr6vdt, le 
derc a montr^ son fait aux gens de la rue, et 
puis s'est venu mettre en prison; je vous Fa- 
mine, et vous en ferez, sire, a votre volont6; et 
le . void. — Sire clerc , dit le roi , vous avez 
perdu pour votre prouesse a 6lre pr^tre , et pour 
votre prouesse, je vous retiens a mes gages, et 
vous viendrez avec moi outre-rner. Et je vous fais 
a savoir que je veux que mes gens voient que je 



LA JACQUERIE. 21 

ne les soutiendrai dans aucune de leurs inechan-' 
cel6s. — Quaiid le peuple qui 6tait Ik assemble 
ouKt cela, tous s'6cri6rent k Dieu, et le pri^rent 
qu'il donnftt au roi vie bonne et longue, et le 
ramenat en joie et en sant6. » 

Quand Louis IX se croisa, enmenant avec lui 
toute la fleur de sa chevalerie, cette nation, qui 
n'avail d'autre sauvegarde que la sagesse, Tacti- 
vit6 et la justice de son roi , se trouva tout k coup 
plongte dans Tanarohie. Le joug f6odal se xelAcha 
n6cessairement, mais sans profit pour la libertfe; 
le pouvoir royal , entre les mains de la reine Blan- 
che, se trouva sans force pour remplacer par la 
justice du monarque , les justices seigneuriales qui 
d6faillaient. Les crois6s, pour suivre saint Louis, 
avaient engage leurs terres aux juifs; des demandes 
incessantes d'argent et de secours venus de TOrient, 
achevaient d*ob6rer les families. Les grandes ar- 
mies de' crois6s qui avaient traverse le pays pour 
aller s'embarquer en Provence, avaient violera- 
ment d6truit Talliance f6odale du serf et de la 
gl^be : on commengait k r^ver, dans les chaumi^- 
res, sans savoir encore penser. On avait pris le goAt 
des attroupements , des chevauch^es, des longs 
voyages. Le pays des Sarrasins semblait la terre 
promise; ceux qui en revenaient avec la volont^ 
de s6duire les imaginations 6taient regus comme 
des prophfetes ou comme des magiciens. Tout a 



22 LA JACQUERIE. 

coup le bruit se repandit de la dfefaite et de la cap- 
tivit6 du saint roi. 

« La reine Blanche et les grands du royaume, 
dit Matthieu P^ris * , ne pouvant et ne voulant pas 
croire les rapports de ceux qui arrivaient d'Orient, 
les firent pendre.... 

« .... Enfin lorsque le norabre de ceux qui rap- 
portaient ces nouvelles fut si grand et que les leltres 
furent si authentiques qu'il ne fut plus possible de 
douter, toute la France fut plong^e dans la douleur 
et la confusion. Les eccl6siastiques et les guerriers 
montr^rent une 6gale tristesse et ne voulaient re- 
cevoir aucune consolation. Partout des p^res et des 
m^res d^ploraient la perte de leurs enfants; des 
pupilles et des orphelins, celle de leurs parents ; des 
frferes, celle de leurs freres; des amis, celle de leurs 
amis. Les feniraes n6glig^rent leurs parures ; elles 
rejeterent les guirlandes de fleurs : on renouQa 
aux chansons; les instruments de musique rest6- 
rent suspendus. Toute^ esp6ce de joie fut convertie 
en deuil et en lamentation. Ce qu'il y eut de pis, 
c'est qu'on accusa le Seigneur d*injustice, et que 
Texces de la douleur se manifesta par des blas- 
phemes. La foi de plusieurs chancela, Venise et 
plusieurs villes de Tltalie oil habitent des demi- 
chr6tiens, seraient tomb^es dans Tapostasie si elles 

I. Edition de MM. Michaud et Poujoulat. 



LA JACQUERIE. 23 

n'avaient 6t6 fortifi^es par les exhortations des ev^ 
ques et des hommes religieux. Ceux-ci affirmaient 
que les crois6s tu6s en Orient r^gnaient dans le 
del comme des martyrs, et qu'ils ne voudraieni 
pas, pour Tor de tout le monde, ^tre encore dans 
cette valine de larmes. Ces discours consolerent 
quelques esprits, mais non pas tons. >» 

C'est au milieu de cette disposition des esprits, 
alors que le saint roi, pour avoir trop 6cout6 les 
exhortations des pr^tres, 6tait captif dans les mains 
des infideles avec la meilleure partie de la noblesse 
francaise, c'est en I'ann^e 1251 qu'eut lieu le sin- 
gulier phenom^ne historique dont nous allons em- 
prunter le r6cit aux chroniqueurs ; car rien ne 
peul remplacer leur naive 16gende oil se reflate si 
bien Fimpression produite sur les contemporains 
par les 6v6nements qu'ils racontent. Commengons 
par un long mais curieux passage de la chronique 
de Matthieu PAris *. 

« En ce temps-li, Tennemi du genre humain 

1. Matthieu Pdris , c^l^bre chroniqueur anglais, n^ au commen- 
cement dii xiii*sitele, mort en 1259. Sa ctironiqiie ^crite en latin, 
est intitul^e Historia major Angliw. II en a fait un abr^g^, sous 
le litre de Historia minor, Elle va de la descente de Guillaume 
ie Conqu^raiU (1066) ^ la quarante-troisi^me ann^e du r^gne de 
Henri III d'Angleterre (1259). Jusqu'k Tann^e 1235, sa ctironique 
n'est giifcre qu'une cople de celle de Roger de Wendover. Guil- 
laume de Rishunger a continue la chronique de Matttiieu PAris 
jusqu'k 1273. 

Mattliieu Pdris ^tait moine de l*abbaye de Salnt-AIban. 



24 LA JACQUERIE. 

esp6rant avec conflance que le Jourdain coulc 
dans sa bouche, parce qu'il en avait d6jk fait 
au soudan de Babylone, et voyant que la foi 
tienne chancelait et s'6croulait, ra6me dans le di 
pays de France, s'efforga d'^garer les hommes 
une ruse d'une nouvelle esp^ce. 

« Un certain Hongrois de nation, qui avait 
nonc6 m6chamment k son titre de chr^tien, 
avait apostasi6 d^s sa premiere jeunesse, a^iii 
avoir puis6 abondamment au puits de soufre 
Tol^de la science artificieuse des prestiges, ^tre 
venu Tesclave et le disciple de Mahomet, et fitre 
riv6 ainsi k sa soixanti6mc ann6e, avait proi 
pour si!lr au soudan de Babylone *, dent il 6tail 
serviteiu*, qu*il lui amencrait une multitude i 
de chr6tiens k faire prisonnicrs, afin que les 
rasins trouvassent plus facilement accfes dans 
climats des Chretiens, la France 6tant d6po 
d'hommes et veuve de son roi. C'est pourquoi K 
posteur susdit, qui savait le frangais, rallemand 
le latin, se mit k vagabonder Qk et 1^ et k p'r^i 
sans avoir Tautorisation du pape ou le patro 
d'aucun pr^lat, assurant faussement qu'il a 
regu, de la bienheureuse Marie, mere du Seigneur] 
la mission de rassembler les pasteurs de brebis 
d'autres animaux, et ajoutant qu'il 6tait acco 

1. LeCaire. 



LA JACQUERIE. 25 

d'en haut a ces bergers d'arracher la terre sainte 
et tous les esclaves des mains des infidyes, dans 
l'humilit6 et dans la simplicit6 de leurs coeurs ; car 
I'orgueil des chevaliers frangais avait d^plu h Dieu. 
« Ce qui faisait ajouter foi k ses paroles, c'est 
cju'il avait une 61oquence persuasive, et tenait sa 
innain constamment ferm6e , pr^tendant faussement 
cjue la charte qui contenait les ordres de la bien- 
lieureuse Vierge y 6tait renferm6e. Partout oil il 
appelait k lui les pasteurs , ceux-ci abandonnaient 
leurs troupeaux dfe brebis, de boeufs et de chevaux, 
^t le suivaient pas k pas, sans consulter leurs sei- 
gneurs et leiu's parents, et sans s'inqui^ter des 
moyens de subsistance. Or il usait du m^me genre 
de mal6fice dont il s'6tait servi jadis en France, 
alors qu'il 6tait encore imberbe et dans Tadoles- 
cence, et qu'il avait infatu^, environ quarante ans 
auparavant, tout le populaire de France, entrai- 
nant avec lui une immense multitude d'enfants, 
qui le suivaient aussi pas h pas en chantant : et ces 
enfants, ce qu'il y avait d'etonnant, ne pouvaient 
-Hre arr^t^s ni par les serrures ou les barrieres, ni 
par les defenses de leurs p^res et m^res, ni par les 
caresses ou les presents. 

« Or le susdit vaurien, et tous ceux qui le sui- 
vaient, avaient pris la croix. Et il y avait beaucoup 
d'hommes qui leur pr6taient faveur et secours, en 
disant que Dieu faisait souvent choix des faibles de 



26 LA JACQUERIE. 

ce mondc pour confoiidre les forts; que Ic 
plaisir dii Tout-Puissant ne s'appuyait pas sur 
jambes de rhomme vigourcux, et qu'il n'avait 
pour agreables ceux qui presumaient trop de 
chevalerie ct vaillance. Aussi la reine Blanche, 
gouveniait la France, esp^rant que ces pastoun 
reprendraient la terrc sainte et vengeraients 
fils, leur t6moignait faveur et protection. Biei 
leur nombre s'accrut consid6rablement, aupoi 
qu'on en compta cent mille et plus. lis prirent 
etendards militaires, et sur le drapeau de leur 
6tait figure un agneau portant banniere : Tagni 
en signc d*humilit6 et d'innocence, la bannie 
avec la croix en signe de victoire. 

« Dc toutes parts accouraient, pour se joindrei 
eux, des voleurs, des exiles, des fugitifs, desQ- 
communi^s, tons gens que les Frangais ont cofr 
tuine d'appeler vulgairement ribands; en sort 
qu'ils formerent une arm6e tr^s-nombreuse, qii 
avait dejk cinq cents 6tendards pareils k la bannien 
de leur maitre et de leur chef. lis portaient des 
glaives, des baches k deux tranchants, des jave 
lots, des poignards et des couteaux, et paraissaieri 
d^]k plus adonn^s au culte de Mars qu'^ celui 4 
Christ. » 

Un autre chroniqueur dit que quand ils traver 
saient les villes, ils d^fllaient comme une armt 
sous des chefs et des capitaines, 61evant en I'air de 



LA JACQUERIE. 47 

massues, des haches et d'aulres ustensiles de 
guerre, se rendant si terribles k tous, « qu'il n'6tait 
ni pr6v6t, ni bailli pour oser la contredire. » 

« La folie les gagna : ils se mirent k c616brer des 
manages illiciles : leurs chefs et leurs maltres qui, 
bien que lalques, s'arrogeaient le droit de pr^cher, 
s'6cartferent enorm6ment, dans leurs predications, 
des articles de la foi chr6tienne et des rfegles de la 
v6rit6 manifeste. Si quelqu'un leur opposait con- 
tradiction, ils ne cherchaient k le convaincre ni par 
des raisons, ni par des autorit6s, mais I'attaquaient 
violemment k main arm6e. Leur chef souverain 
pr^chait entourfe d*une troupe d'hommes arm6s, et 
condamnait et rfeprimandait tous les ordres reli- 
gieux, excepts les conventicules desdits pastoureaux. 
Cetaient surtout les Pr^cheurs et les Mineurs qu'il 
appelait des vagabonds et des hypocriles. II assurait 
que les moines de I'ordre de Citeaux ^talent des 
amateurs tr6s-avares de troupeaux et de terres : il 
trailait les moines noirs de gloutons et de super- 
bes, les chauoines de demi-s6culiers et de man- 
geurs de chair, n disait que les 6v6ques et leurs 
officiaux ne savaient chasser que Targent et af- 
fluaient en d61ices de toute esp^ce. Quant k la cour 
romaine, il Taccablait d'outrages qu'on ne pent r6- 
p6ter, en sorte que ces pastoureaux paraissaient 
6videmment schismatiques et h6r6tiques. Mais le 
peuple, en haine et par m6pris du clerg6, prfetait 



28 LA JAGQU£HI£. 

Foreille a toutes ces invectives, et y applaudissait 
favorabtement : ce qui 6tait fort dangereux. 

« Or, le jour de Saint-Barnab6 , ils parurent en 
grande pompe et en grand nombre devant Orleans, 
et entrferent, malgr6 T^v^que et le clerge, dans la 
ville, oil ils furent bienvenus des habitants. Leur 
chef, qui faisait le prophfete puissant en miracles , 
ayant annonc6, par la voix du h6raut, qu'il allait 
pr^cher, ou plut6t ayant ordonn6 comme un tyran 
de se rendre k cette predication, le peuple accou- 
rut en foule pour I'entendre. Cependaht Ffev^que 
de la ville , redoutant gfandement ce fl6au fimeste , 
d6fendit, sous peine d'anath^me, qu'aucun clerc 
alldt entendre leurs pr6dications ou suivlt leurs tra- 
ces, assurant que tout cela 6tait pi6ge du diable. 
Quant aux laiques, ils m^prisaient dfes lors ses me- 
naces et ses ordres. 

« Cependant quelques-uns des 6coliers clercs, 
transgressant t6m6rairement la prohibition 6pisco- 
pale, ne purent s'abstenir de prefer k cette nouveaut6 
inoule leurs oreilles qui leur dfemangeaient, non pas 
toutefois pour embrasser les erreurs de ces gens-la, 
mais seulement pour Mre t^moins d'lme si rare in- 
solence; car n'6tait-il pas nouveau et absurde qu'un 
laique, voire m6me un pl6b6ien, au m6pris de 
rautorit6 pontificale , se mlt a pr^cher si audacieu- 
sement en public , et dans une ville m6me oil flo- 
rissait ime imiversit6 d'ecoUers, et cherchAt k in- 



LA JACQUERIE. 29 

fecter de ses impostures les coeurs et les oreilles do 
tant de peuple? Or, ces pasloureaux d6ployaient 
cinq cents banni^res : aussi les clercs les plus pru- 
dents se tinrent caches, non sans trouble et non 
sans frayeur, dans leurs h6tels, apr6s avoir ferm6 
solidement les portes et abaiss6 les barri^res. 

« he maltre susdit, etant done mont6 en chaire 
pour pr6cher en public, commeuQa, sans prendre 
aucun texte pour son sermon , k vomir, k grands 
6clats de voix, des indignit6s qu'on ne pent r6p6- 
ter. Alors un des 6coliers, qui se tenait k distance, 
s'avanga audacieusement plus pr6s et ne put s'em- 
p^cher de s'6crier : — h^retique tr6s-pervers et 
ennemi de la v6rit6, tu en as raenti sur ta t6te; 
tu trompes ces innocents par tes dires faux et 
fallacieux. ■— A peine avait-il acheve, qu'un de ces 
vagabonds, se jetant sur lui et brandissant ime 
hache recourb6e, lui parlagea la t^te en deux, et 
le blessa de manifere qu'il n'ajouta pas un seul mot 
de plus. 

« Un grand tumulte s'61eva, et ceux que nous 
avons nomm^s jusqu'ici pastoureaux, mais qui 
m6ritent plut6t d'etre appel6s imposteurs et pre- 
ciu'seurs de Fantechrist, se r6pandirent de toutes 
parts, se jet^rent en g6n6ral sur le clerg6 d'Or- 
16ans, attaqu6rent k main arm6e des hommes sans 
defense, pill6rent des livres de grand prix et les 
jetferent au feu, apr^s avoir bris6 les portes et les 



30 LA JACQUERIE. 

fenfires; ils massacr^rcnt beaucoup de cli 
noy^rent ceux-ci dans la Loire , bless^rent ceui 
et en d^pouill^rent un grand nombre, pendant 
le peuple de la ville voyait toutes ces horreurs a 
des yeux de connivence, ou, k mieux dire, y ap 
dissait : ce qui lui valut d'etre appel6 race de chii 
Voyaut cela, ceux qui s'^fetaient enferm^s et 
ch6s dans leurs maisons, se sauv^rent en foule 
cr^tement et pendant la nuit. Toute Funiversit^ 
done Iroubl^e, et il fut av6r6 que vingt-cinq d 
environ avaient succorab6 mis6rablement , 
compter les blesses et ceux qui avaient so 
dofnmage d'une fa^on ou d'une autre. L'^v^que 
les siens, qui s'6taient caches pour n'^lre pas 
velopp6s dans de semblables calamites, subi 
plusieurs opprobres et dommages. Les pastoureai 
craignant qu'une sedition ne s'61evM dans la 
et qu'il ne leur survlnt des ennemis qui en vi 
draient aux mains avec eux, se retir^rent. 

« Cependant I'^v^que, ne voulant pas 6tre asa- 
mil6 k im chien qui ne pent aboyer, mit la vilk 
en interdit, parce que les habitants s'6taient reft 
dus coupables de permission , consentement et co- 
operation : ce qui les marquait d'infamie. Les dfr 
meurs et les plaintes parvinrent aux oreilles de k 
reine Blanche et des seigneurs, mais surtout da 
pr^lats. Or, la reine r6pondit modestement : — Diei 
m'en est t^moin, je croyais qu'ils allaient con* 



LA JACQUERIE. 3i 

qu6rir toute la terre sainte dans la simpKcilfe et 
la saintet6; mais d^s que je les reconnais pour 
imposteurs, qu'ils soient excommimi6s , pris et 
an^antis. — Ces charlatans, tons tant qu'ils 6taient, 
furcnt done excommuni^s et d6nonc^s tels. Mais, 
avant que cette sentence eilt 6t6 publi6e, ils se 
pr6senterent artificieuseihent devant Bourges, dont 
les portes leur furent ouvertes, du consentement 
des habitants, qui viol^rent en cette occasion la 
defense de Farchev^que. La majeure partie d'iceux 
entra dans la ville; ie reste s'arr^la dans les 
champs de vignes hors de la ville ; car ils 6taient 
si nombreux qu'aucune cit6 n'aurait pu les recevoir 
commod6ment. U y avait aussi beaucoup de leurs 
troupes qui parcouraient diverses provinces ; Paris 
m6me s'6tait senti de leur passage. 

*« Or, le chef de ces imposteurs ayant promis 
de prononcer un sermon en public et de faire des 
miracles surprenants, une multitude nombreuse 
de peuple accourut de toutes parts pour en- 
tendre et pom* voir alors ce que les sifecles pas- 
ses n'avaient ni vu ni entendu. Mais, comme 
ce traltre avangait des absurdity, et conune 
on d6couvrit I'artifice des miracles qu'il avait pro- 
mis d'op^rer, un boucher, qui se trouvait parmi 
le peuple , le frappa a la t^te de sa hache k deux 
tranchants, lui fit jaillir la cervelle, et Tenvoya 
dans le Tartare. U fut jet6 sans sepulture dans un 



32 LA JACQUERIE. 

carrefour, et laiss6 en p4ture aux bfetes. Bient6t 1^ 
bruit s'6tant repandu que tous les pastoureauxi 
ainsi que leurs fauteurs et auditeurs , ^taient ex- 
communi^s, ils furent disperses, et on les 6gorgea 
de tous c6tes comme des chiens enrages. 

« Semblablement, quelques-uns de leurs con^ 
venticules etant arrives a Bordeaux , on ferma les 
portes par Tordre de Simon, comte de Leicester, 
et on leur refusa Fentr^e : comme ils demandaient 
k ^tre admis, le comte leur r^pondit : — En vertu 
de quelle autorite faites-vous cela? — Ceux-ci lui 
r6pondirent en disant : — Ce n'est pas Tautorit^ du 
pape ou de quelque 6v6que, que nous mettons 

I 

en avant, mais celle du Dieu tout-puissant et de 
la bienheureuse Marie, sa mere., qui est une au- 
torit6 bien autrement respectable. — Mais le 
comte, entendant cela, traita justement ces raisons 
de pr^textes frivoles et leur fit dire une seconde 
fois : — Retirez-vous au plus t6t tous'tant que vous 
6tes, ou je convoquerai toute ma chevalerie, 
avec la commune de cette ville et les gens du 
pays; puis vous attaquerai k main arm6e et vous 
couperai la t^te. — 

u En entendant cette r6ponse, ces malheureux, 
saisis de stupeur, devinrent comme du sable sans 
mortier. Chacmi d'eux pourvut k son salut en pre- 
nant la fuite de c6te et d'autre ; et dans leur dis- 
persion, ils furent exposes k des perils de tout 



LA JACQUERIE. 33 

jgenre. Un de leurs chefs et de leurs maitres, 
ip'^tant echapp6 secr^tement, et ayant lou6 un vais- 
tiBeau, chercha ci retourner en toute hlte dans les 
jpays infidMes, d'oii il venait; mais les matelots, 
s'apercevant que c'6tait un traltre et le compa- 
.gnon de ce Hongrois dont on a parl6 plus haut, 
.que les habitants de Bourges avaient massacre, 
ltd lierent les pieds et les mains et jetferent ce mi- 
serable vagabond dans la Gironde : c'est ainsi 
qu'en 6chappant k Scylla, il tomba dans Cha- 
. rybde. Or, on trouva dans ses cofifres, avec une 
forte somme d'argent, plusieurs chartes 6crites en 
lettres arabes et chald6ennes, et charg6es de ca- 
ract^res strangers, ainsi que des poudres empoi- 
sonnies pour fabriquer des potions mortelles. La 
teneur de quelques-unes de ces chartes, comme 
on le d6couvrit plus tard, portait que le soudan 
I'exhortait instarament k pers6v6rer dans I'entre- 
prise commenc6e, lui faisant esp6rer une grande 
recompense. , 

a On pourrait r6sumer aussi quelques-unes de 
ces lettres en disant qu*il devait conduire au mfime 
soudan un peuple innombrable. Ainsi perirent ces 
deux magiciens, enveloppes dans les filets de Satan. 
« Un troisi^me avait eu I'audace de venir en 
Angleterre, et ayant abord6 k Lhoreham, avait 
rassembl6 en peu de temps sous ses ordres plus 
de cinq cents pasteurs, laboureurs, porchers, bou- 

17 c 



34 LA JACQUERIE. 

vlers ct populaire dc ccttc cspecc. Mais, comniej 
furent diss6niines par rexcommunication qui 
frappa, par la mort du Hongrois, leur prmci|| 
maltre, et de son compagnon , et par la disperaj 
dcs complices de ces imposleurs, ils furent redi 
a une condition trts-fdcheuse. Or, leur chef, et 
vcnu a Montreuil, se proposa dc pr^cher em 
lieu; mais, comme il se mit, dans son discours,! 
prononcer des erreiu*s, ou plut6t des folies, 
qui Tecoutaient se soulevfjrent contra lui. Alo 
pendant qu'ils couraient aux armes, ee mis^i 
se sauva dans une for^t ; mais il y fut bient6t 
et hache, non-seulement en pieces, mais en men 
morceaux. Aussi les corbeaux eurent bient6tli 
d'engloulir son cadavre. 

« Cependant im grand nombre de ceux 
avaient suivi ces imposteurs , sachant qu'ils avaie 
6t6 s6duits, et reconnaissant leur propre misert 
d6poserent, d'apr^s la penitence qui leur avait el 
inflig6e, les croix qu'ils avaient recucs dcs mail 
de ces trailres, les reprirent de nouveau des mai 
d'hommes recommandables, et accomplirent ( 
bon ordre leur pelerinage. Ils pass^rent en la ter 
sainte et se joignirent k la compagnie du roi 
France, apres la d61ivance de ce dernier. Or, 
assuraient que leurs maitres leur avaient pron 
qu'ils ddivreraient le roi de France, et que c'el 
pour cela qu'ils s'6taient tons crois6s k Tenvi. 



LA JACQUERIE. 35 

« Un moine de Sherburn , le seigneur Thomas , 
Normand de nation, homme discret et eloquent, 
qui avait 6t6 envoy6 ti cette 6poque dans les pays 
d'outre-mer pour travailler aux affaires difficiles 
du roi, fut pris par les pastoureaux dont nous 
avons parl6 pr6c6demment , et retenu pendant 
huit jours. Comme il ne voulut pas c6der a leurs 
declamations mensongeres, il fut tr^s-gri^vement 
bMonn6 ; mais s'6tant 6chapp6 k grand'peine pen- 
dant la nuit, il vint trouver le roi a Winchester, et 
raconta fort au long audit roi tout ce qu'on vient 
de voir et d'autres details encore sur lem's arti- 
fices, en presence de celui qui ^crit cette histoire. 
Or, recrivaui nota aussit6t fidelement et pleine- 
ment les faits qu'il tenait de la bouche du narra- 
teur, parce que c'^tait un homme digne de foi. 

« Or les hommes graves et discrets, ainsi que 
les prelats recommandables par leur sagesse, di- 
saient que, depuis le temps de Mahomet, jamais 
aucun fl^au plus redoutable n'avait menace TE- 
glise du Christ, surtout quand la foi commengait 
a vaciller dans le royaume de France, k cause de 
Finfortmie qui 6tait arriv6e au roi de France. » 

Nous compl6terons ce r6cit par un passage cu- 
rieux de la Chronique de Saint- Denis K Matthieu 

J. La Grande chronique dc Saint-Denis est une compilation. 
On lit dans ie prologue : 
« Si sera cette liistoire d^critc selon la Icttre ct Tordonnance des 



36 LA JACQUERIE. 

PAris laisse de c6t6 deux Episodes trfes-int6ressanls 
de rhistoire des pastoureaux, savoir : leur passage 
k Paris et k Amiens. 

« Un maitre qui savait Tart magique promit au 
soudan de Babylone * de lui ainener tous les jou- 
venceaux de vingt-cinq ans, de trente, et m6me 
de seize ans, k condition qu'il aurait de chaque 
t^te quatre besans d'or. C'^tait au temps que le roi 
6tait k Tile de Chypre. Get homme fit entendre au 
soudan qu'il avait trouv6 un sortilege au moyen 
duquel le roi de France serait d6confit (d6fait), et 
mis aux mains des Sarrasins. Le soudan, tout * 
joyeux, car il redoutait terriblement la venue du 
roi, le pressa fort d'accomplir sa promesse, lui 
donna de Tor et de Fargent k foison, et le baisa 
en la bouche en signe de grand amour. 

« Ce maitre partit de la terre d*outre-mer, et s'eii 
vint en France, Quand il y fut arriv6, apres avoir 



chroniques de monseigneur Saint-Denis en France , oCi les his- 
toires et les fails de tous les rois sont Merits; et si l*auteur peut 
trouver en la ciironique d'autrcs ^glises Glioses qui ^ la besogne 
bailie , il le pourra bien ajouter selon la pure v^rit6 de la leltre (en 
copiant textuellement). » 

Les ctiapitres de la Grande chrontgue, relatifs k Louis IX, com- 
nicncent par ccs mots : « Cy commencent les rubrlches et chapitres 
de la table du livre des clironiques du roy sainct Loys.i 

Ces cliapitres ne sont autre ciiose que la ciironique de Guiilaume 
de Nangis, b^n^dictin de Saint-Denis, niort en 1300, auquel nous 
devons en outre une Chronique des rois de France. 

1. Le soudan du Gai re. 



LA JACQUERIE. 37 

d61ib6r6 en lui-m^me sur quelle partie du pays il 
jetterait son sort, il alia en Picardie, prit une pou- 
dre qu'il portait, et la jeta au milieu des champs, 
probablement comme un sacrifice qu'il faisait au 
diable. Cela fait, il s'cn vint aux pasteurs et aux 
enfants qui gardaient leurs b^tes, et leur dit qu'il 
etait homme de Dieu : — Par vous, mes doux en- 
fants, ajouta-t-il, sera la terre d'outre-mer d61i- 
vr6e des ennemis de la foi chr^tienne. — SitOt 
qu'ils entendirent sa voix, ils laisserent leurs b^tes 
et allferent apr^s lui , et commencerent k le suivre 
partout ou il voulait aller, et tous ceux qu'il trou- 
vait se mettaient avec lui apres les autres; si bien 
que sa compagnie fut bientot de plus de trente 
mille personnes. 

« lis vinrent alors en la cite d' Amiens, et toute 
la ville fut pleine de pastoureaux. Les habitants leur 
abandonn^rent vins et viandes, et tout ce qu'ils 
avaient; car ils 6taient tellement abuses, qu'il leur 
semblait que nulle plus sainte personne ne pouvait 
6tre. On leur demanda qui 6lait leur maltre, et ils 
le montrerent, et il se pr6senta avec une grande 
barbe comme s'il etait un homme de penitence. 
Son visage 6tait maigre et pAle. Quand les habi- 
tants le virent avec ce venerable aspect, ils le prie- 
rent de disposer de leurs maisons et de leurs biens 
k sa volont6 , et quelques-uns s'agenouillerent de- 
vant lui comme si ce fiit un corps saint , et lui don- 



38 LA JACQUERIE. 

iierent tout ce qu'il voulut demander. Puis il re- 
conunenca a parcourir le pays et a prendre tous 
les enfants de la conlree, tant qu'il reunit plus de 
soixante mille personnes k sa suite. 

M Quand il se vit en si gi*and etat, il conunenga 
ci pr^eher et a roinpre les manages et a tout faii'e 
a sa fantaisie, disant qu'il avait le pouvoir d'absou- 
dre de toute esp^jce de p6ch6s. Quand les pr^tres 
et les clercs connurent cette affaire, ils s'y oppo- 
S(!?rent. Pour cette raison, le maltre les prit en si 
grande haine, qu'il commanda aux pastoureaux de 
tuer tous les prt^tres et les clercs qu'ils pourraient 
trouver. 

« II s'en alia ainsi par le pays, tant qu'il vint a 
Paris. La reine Blanche, inform6e de I'arriv^e des 
pastoureaux, commanda que nul ne filt assez hardi 
pour les contredire en rien ; car elle pensait, comma 
les autres, que c'etaient de bonnes gens envoyes du 
Seigneur. Elle fit venir devant elle le griand maitre, 
et lui demanda quel nom il avait. II repondit qu'on 
I'appelait le Maitre de Hongrie, La reine le fit moult 
honorer, et lui donna de grands dons. En quittant 
la reine, il s'en vint trouver ses compagnons qui 
savaient bien sa mauvaisetie, et lem* recommanda 
d'occire pr^tres et clercs tant qu'ils en pomi-aient 
trouver, parce qu'il avait ensorcele la reine et tous 
ses gens, et qu'elle trouverait bien fait tout ce qu'ils 
feraient. Tant monta le maitre en grand orgueil. 



LA JACQUERIE. 39 

qu'il s'habilla en pr^tre dans Teglise Saint-Eustache 
de Paris, et prficha la mitre en t^te comme un 6v6- 
que, et se fit grandement honorer et servir. 

« Les autres pastoureaux s'en all6rent k travers 
la ville, et tu^rent tons les clercs qu'ils rencontre- 
rent. II fallut fermer les portes du petit pont , de 
peur qu'ils n'allassent tuer les 6coliers qui 6taient 
venus de plusieurs contr^es pour 6tudier. Quand 
ce maitre eut ainsi plume Paris de tout ce qu'il put, 
il partit, et divisa les pastoureaux en trois corps ; car 
ils 6taient si nombreux, qu'il n'y avait pas de ville 
qui ptlt les h^berger ni les nourrir. n envoya un 
de ces corps k Bourges, en ordonnant k ceux qui 
devaient le conduire de prendre et enlever tout ce 
qu'ils pourraient dans ce pays, et de venir ensuite 
le rejoindre au port de Marseille. » 

Le continuateur de la chronique de Guillaume 
de Nangis dit qu'apr^s avoir ainsi travers6 Paris, 
ils se crurent hors de tout danger, et se vanterent 
d'etre irr6prochables , puisque dans cette ville oil 
est la source de toute science, ils n'avaient pas 
trouvd de contradicteurs. 

« Les clercs de Bourges, en apprenant leur ap- 
proche, s'inqui6tferent fort, car on leur avait ra- 
conte tout le mal que ces gens faisaient. As all6rent 
done parler k la justice et k ceux qui avaient la 
garde de la ville, et leur dirent que cette emeute 
d'enfants et de pastoureaux 6tait form^e par uiic 



40 LA JACQUERIE. 

graiide malice, par iin art diabolique, par sorce 
lerie, et que s'ils voulaient s*en donner la peini 
ils prendraienl les maltres des pastoureaux en de 
de m6chaiicet6 et de larcin. Le pr6v6t et le bi 
tomb^rent d'accord avec eux, et furent d'avis desi| 
tenir sur leui's gardes. Les pastoureaux entren 
k Bourges, et se r^pandirent par toute la ville 
mais sans trouver nuUe part ni clerc, ni pr^tra 
Alors ils commenc^rent h faire les maitres comnK 
ils avaient fait k Paris et dans les autres bonne 
villes ou tout leur 6tait livr6 k leur fantaisie. 

« Quand les maitres des pastoureaux vlrent que 
les gens n'ob^issaient pas k leur volonte , ils com- 
menc^rent ^ briser les coffres et les huches, eti 
prendre Tor et I'argent, et avec ce ils prirent te 
jeunes femmes et les pucelles, et voulurent en ahu- 
ser. Tant firent, que la justice qui se lenait am 
aguets pour connaitre leur conduite, reconnutleor 
m6chancet6, et comment ils avaient ensorcel6 toiil 
le pays. Si furent tons les grands maitres jug&i 
^tre pendus, et les enfants retourn^rent tout 6baliis 
chacun en sa contree. Le bailli de Bourges envon 
trois messagers avec ordre d'aller de jour etde 
nuit jusqu*^ Marseille pour remettre aux officien 
de justice des lettres ou la mechancet6 du Maltre de 
Hongrie 6tait devoil6e. Celui-ci fut aussit6t pris et 
pendu a un haut gibet ; et les pastoureaux qui k 
suivaient s'en retournerent pauvres et mendiants. 



LA JACftUERIE. 41 

Le conlinuateur de Guillaume de Naiigis dit dans 
la chronique , qu'apres avoir d6truit les livi'es et 
- pill6 les biens des juifs dans la ville de Bourges, Ic 
Maitre de Hongrie ful tu6 avec un certain norabrc 
de ses partisans h Villeneuve-sur-Cher ; apr^s quoi 
tout le reste se dissipa comme de la fuin^e. II est 
Evident que partout ou Ton d6truisit quclqu'une dc 
ces bandes on crut avoir eu affaire au principal 
rassemblcment et au chef supreme. 

Quel 6tait cet homme myst6rieux, cet enthou- 
siaste habile et puissant? Sans doute quelque adepte 
des heresies r6cemment proscrites et extermin^es 
par FEgUse romaine , un Vaudois, un Albigeois, ou 
peut-^tre, conune semblc Tindiquer le nom qu'il 
se donnait, un de ces sectaires du has Danube, d6- 
sign^s dans TOccident par le nom de Boulgrc ou 
Bulgare. 

Chaque fois qu'une de ces tentatives d6sesp6r6cs 
avorte, le sentiment de son impuissance h refor- 
mer ainsi le monde , saisit la masse du peuple et 
la ram^ne pour longtemps au calme, k la resigna- 
tion, m^me h. Tapathie. Cest ce qui arriva apr^s le 
soul^vement des pastoureaux. En vain des troubles 
partiels 6claterent-ils dans les villes au sujet des 
impots; en vain la noblesse et les communes fu- 
rent-elles agitees, h plusieurs reprises, de mouve- 
ments qui presageaient de grands changements 
dans la soci6t6 ; en vain des appels k I'^galite civile 



J. ._ ' .'- 



• ■ * • 



■^ -* I-" 



.■- I- -^ 



.. A- 



^ J 



— *«. .^ 



i i--' 



LA JACQUERIE. 43 

volonte et a leur puissance; de sorte que si uu ma- 
gislrat voulait en punir quelques-uns , comme Ic 
meritait leur malice , ils opposaient une forte re- 
sistance. Y en avait-il d'emprisonn^s , les autres 
forgaient la prison pour les en tirer. Ayant penetre 
ainsi dans le Chatelet de Paris, ils pr6cipit^rent du 
haut de I'escalier le pr6vdt qui leur r6sistait, et 
mirent en liberty ceux des leurs qui avaient etc 
incarc6r6s. Puis ils all6rent se ranger en bataille 
dans le pr6 de Saint-Germain, appel6 le Pr6-aux- 
Clercs. Loin d*oser les attaquer, on les laissa libre- 
ment partir. 

« Des lors, ne pensant plus trouver de r6sis- 
tance nulle part, ils se dirig^rent, plus ardents 
que jamais, sur TAquitaine, tuant de tons c6t6s 
tons les juifs qu'ils trouvaient et pillant leurs biens. 
Une forteresse du roi de France, dans laquelle des 
juifs 6pouvant6s s*6taient de toutes parts refugies, 
fut assieg^e par eux. Ces juifs, de leur c6t6, se d6- 
fendirent avec courage et m^me avec ferocity, lan- 
gant sur leurs ennemis des traits et des pierres en 
quantite innombrable et leurs propres enfants lors- 
que les traits leur manquaient. Neanmoins, le si^ge 
ne cessa pas, etles pastoureaux, mettant le feu k 
la porte du chclteau, rdduisirent les juifs k p6rir 
dans la fum6e et dans les flammes. Ceux-ci, voyant 
qu'ils ne pouvaient echapper, et pr6f6rant se tuer 
eux-m^raes que de mourir de la main des incir- 



44 LA JACQUERIE. 

concis, chargerent iin d'entre eux, celui qui leui* 
parut le plus courageux et le plus fort, de les 
6gorger tous. II les tua, en effet, au nombre d'en- 
viron cinq cents; puis, descendant de la tour avec 
le peu d'enfants juifs dont on avait r6serv6 la vie, 
il entra en pourparlers avec les pastoureaux, leur 
annongant ce qu'il avait fait et demandant le bap- 
t^me pourlui et pour ces enfants. — Comment! lui 
r6pondirent les pastoureaux, tu as commis un tcl 
forfait contre ta race et tu pretends te soustraire 
au chMiment de la mort? — Et aussitdt ils I'^car- 
tel^rent, faisant grAce aux enfants et les faisant 
baptiser dans la foi catholique. 

« lis march^rent ensuite sur Carcassonne. Enfln, 
une nombreuse force armee s'6tant r6unie con- 
tre eux, plusieurs furent tu6s, d'autres faits pri- 
sonniers, d'autres chercherent leur salut dans la 
fuite ; de sorte qu'en peu de temps ils furent re- 
duits presque a rien. Le gouverneur se dirigeant 
alors vers Toulouse et les lieux circonvoisins oil ils 
avaient commis beaucoup de crimes, il les fit 
pendre k des gibets par vingt et par trente, pom* 
d6toumer par cet exemple ceux qui seraient tenths 
d'imiter de.tels forfaits. Et ce mouvement insens6 
s'6vanouit soudain comme une fum6e. Ce qui est 
mauvais dans le principe devient rarement meilleur 
avec le temps. » 

C'est aupres d' Aigues-Mortes , oil ils complaient 



LA JACQUERIE. 45 

s*embarquer, qu'eut lieu cette grande d^conflture 
des seconds pastoureaux. lis avaient 6t6 plus de 
quarante mille. Celui qui les detruisit 6tait le s6n6- 
chal de Carcassonne. Le pape, rel^gue alors a Avi- 
gnon, les avait anathematises. 

Ces souievements bizarres des couches les plus 
inflmes de la population n'6taient que des signes 
precurseurs de la terrible et sauvage explosion qui 
devait, au milieu du xiv si^cle, ^pouvanter la 
France et laisser dans Thistoire une ineffacable im- 
pression d'horreur. 



DEUXIEMB PARTIE. 



LA JACQUERIE DE 1358. 



I. 



Situation de la France au xiv" s\hc\e. 

he xiv« si^cle est, dans la vie du peuple fran- 
cais, une 6poque capitale. C'est la transition de la 
f^odalite k la forme gouvernementale. La feodalit6 
tombant en dissolution, le corps de la nation se 
constituant sous la forme de Tunit^ monarchique, 
voilct tout le xiv* si^cle. Cette grande transforma- 
tion ne put s'accomplir sans une rude maladie so- 
ciale, qui fut r6poque de troubles comprise entre 
1356 et 1360, et sans une crise ^pouvantable au 
milieu de cette maladie, crise qui fut la jacquerie. 

Le caractere distinctif de la soci6t6 feodale est 
qu'elle n'admettait pas Texistence d'un corps de 
nation ayant des int6r^ts communs et formant une 
personne morale. C^tait une sorte de confedera- 
tion de tons les hommes de guerre, poss6dant, k 
titre de fiefs , le tcrritoire tout entier ; maitres ab- 
solus, chacun dans son domaine, de la terre et des 
habitants qui y 6taient places a perpetuelle de- 



48 LA JACQUERIE. 

meure, comme un troupeau de b^tail dans une 
ferme; li6s entre eux par des devoirs r6ciproques 
et formant ensemble une hi^rarchie de seigneurs 
et de vassaux, oil chaque seigneur 6tait lui-m^me 
vassal d'un seigneur sup6rieur, jusqu'au suzerain 
des suzerains, le roi. 

Si quelques autres 6I6ments sociaux s'^taient 
constilu^s k e6t6 de cette hi6rarchie, ils avaient 
fini par venir s'y encadrer. C'est ainsi que les di- 
gnitaires ecelesiastiques, les abbayes, les commu- 
nes qui avaient obtenu des chartes, flguraient dans 
la f6odalit6, tant6t comme seigneurs, tant6t comme 
vassaux ou vassales. Tout ce qui etait cpmpt6 pour 
quelque chose dans la nation faisait partie de ee 
singulier corps politique, dont le seul lien 6tait la 
collection des liens individuels 6tablis entre ses di- 
vers membres. En dehors et au-dessous 6tait la 
masse enti^re du peuple, serfs de la gl^be ou vi- 
lains, tributaires dont les redevances et les corvees 
variaient dans chaque seigneurie, au gr6 du petit 
souverain qui y r^gnait en despote. 

A cette 6poque, le territoire de la France 6tait 
tout h6riss6 de chMeaux forts, detours, de ma- 
noirs fortifies , demeures s^v^res et imposantes, 
dont les plus grandes, celles des seigneurs suze- 
rains, r6unissaient ime cour de chevaliers, de 
jeunes nobles, de pages, de dames et de damoi- 
selles, des cleccs ou eccl6siastiques, et souvent des 



LA JACQUERIE. 49 

Irouveres ou dcs troubadoui's. Autour de ces don- 
jons se groupaient timidement les cabanes des 
paysans, comme Tetable et la basse -cour k c6te 
de la maison du propria taire. 

Sous celte organisation, la seule probablenient 
qui Mt possible alors, la societe prit une assielte 
qu'elle n'avait pas encore eue depuis Finvasion dcs 
barbares; une civilisation complete, oil la po6sic 
cut une part brillante, se developpa; Fesprit che- 
valeresque enfanta, dans la caste dominante, dcs 
moBurs ou, du moins, des doctrines morales d'une 
grande elevation , quoique vici6es , au fond , par le 
mepris impie des droits de rhumanit6 i Tcgard 
dcs classes inf^rieures* 

Cependant la f6odalit6 a laiss6 un nom maudit 

dans la in6moire du peuple ; c'est qu'elle avait des 

vices fondamentaux. Par ce seid fait, que la nation 

ne formait point un corps, il n'y avait point de 

gaf antic sociale s6rieuse, point de force publique 

pour prot^ger les faibles centre les forts, point de 

gbuvernement ni d'administration pour gerer les 

inter^ts g6n6raux de TEtat. S'agissait-il de lever un 

iinpot, en dehors des redevances feodales ordi- 

naires, pour quelque grand besoin public, le roi 

etait oblig6 de traiter, en quelque sorte , avcc cha* 

que seigneur et avec chaque communaut6 pour en 

obtenir cette aide. 

II est vrai que si son droit gouvernemental lui 

17 d 



50 LA JACQUERIE. 

fournissait pcu de ressouixcs, il y suppleait, e 
vcrtu do son droit feodal^ par des moycns qui ton 
chaient de bicn pres au brigandage. Ainsi, lacoa 
voyageait-elle, Ics ofliciers et leui* suite s'attii 
buaient Ic droit de prendre sans indemnite, s 
pr6texte de Feniployer au service du roi, les d 
vaux, les chariots, les vivres, les lits, et g^nerali 
ment tout ce qu'ils trouvaient bon de s'approprii 
dans les pays qu*on traversait. C'est ce qu'on ap| 
lait le droit de prise ou de chevauchee. II y avail 
auti'e proc6d6, non moins simple qu'ing^nieux, 
qui a, du reste, 6t6 employe jusque sous Louis XIV:| 
c'(}tait d*alterer la monnaie. Le roi avait-il des i 
p6ts h percevoir, il elevait le titre de la raonnaie, 
de sorte que la quantite de in^tal qu'on 6tait oblige 
de lui remettre pom* une somme donn^e devenail 
tr^s-considerable. Avait-il a payer, au contmii'c, i 
dimiimait le titre, de sorte qu'avec la ni^me quan 
tite de metal il se faisait trois ou quatre fois plus 
de numeraire. Ce traiic avait lieu plusieurs fois 
dans la mi^me annee. Le savant Secousse, dontle 
temoignage est irr6cusable, s'exprime ainsi sur cc 
point : « On affaiblissait les monnaies par degr^ 
jusqu'a un certain point, aprijs leqiu?l on les re- 
portait tout a coup h leur valeur intrins^que, pour 
avoir occasion de les affaiblir de nouveau, etlc 
prix du marc d'or et d'argent changcait presque 
toutes les semaines , et m6me quelquefois plus sou- 



LA JACQUERIE. 5i 

vent. » (Ordonnances , t. II, preface.) Ces -mesures 
6taient accompagn^es de dures penalit6s contre 
ceux qui d6couvriraieiit la fraude ou qui clierche- 
raient a s*y soustraire. Nous laissons k penser com- 
ment s'en trouvaient le commerce et la fortmie des 
particuliers. 

Sous un tel regime , quelle situation ' 6lait r6ser- 
v6e au peuple des campagnes et des villes non af- 
franchies? II etait en dehors du droit social. Pour 
lui, nuUe garantie s6rieuse contre la tyrannic des 
seigneurs. Dans ses rangs, il y avail bien un cer- 
tain nombre d*hommes qu'on appelait libres ou 
derai-libres : les h6tes, les hommes de chef, les 
hommes de corps, les hommes de poeste. En droit, 
les vilains de toutes ces categories ne devaient que 
des tributs et des services; mais, en fait, ils etaient 
assujettis k tant de redevances et de corvees, qu'on 
n'en saurait faire r^num^ration. Si le seigneur ma- 
riait sa fille ou armait son j51s chevaUer, le vi- 
lain payait une aide ; si le seigneur etait prls k Ih. 
guerre, le vilain payait la rangon. Des phages, des 
taxes, des servitudes de toutes sortes lui enlevaient 
la moiti6 des fruits de son travail. Le droit de prise 
ou de chevauch6e, les corv6es extraordinaires, les 
requisitions, les exactions, les emprimts forces, 
les pillages achevaient sa ruine. De recours, il n'en 
avait pas d'efficace, car la haute et basse justice 
appartenaient au seigneur, et les cachots, les po- 



52 LA JACftlERIE. 

leiiccs , les instruments de torture et les oubliei 
etaicnt la pour en rcndrc temoignagc. 

Quant au serf proprcnient dit, au mainmori 
ble, taillablc et corveablc a mcrci, sa inis^re n'l 
vait pas dc borncs, non plus que sa d^pendani 
En theoric , resclavagc domestique n'existait pld 
Ic serf n'etait plus une simple chose, uii objetmO' 
bilier; il etait devenu esclave de la terre, enchaiul 
a la gl^be, immeuhle par destination; mais, en fail 
on faisait dc lui tout ce qu'on voulait. Jouet des tj 
ranniques fantaisics de ses maitres, 11 ne pouvait, 
sans Icur consentement, ni se marier, iii faire df 
testament, ni accomplir presque aucim actedeb 
vie civile. Que dis-je? pour faire aigiiiser le fefde 
sa charrue, il lui fallait obtenir une permission <t 
payer un droit. Echappait-il par la mort k l*exploi- 
tation dorit il 6tait victime, sa main droite coupee 
Ctait port6e au seigneur, dernier et hideux gftge dfi 
sa servitude. Le droit de guerre priv6e, ti*alt ca» 
racteristique du regime feodal, mettait le comblc 
au malheur du peuple, victime des luttes sanglaiH 
tes ou les seignem^s le precipitaient et des ravages 
atroces qu'ils exergaient reciproquement sur te 
terres de leurs rivaux; car piller et d^truire tout 
be qui d6pendait du seigneur ennemi, telle etait, 
en general , leur manierc de guerroyer eiitrc em. 

r 

Enfin, on salt comment le droit du seigneur, 
pousse a ses derniercs consequences, avail con- 



LA JACQUERIE. S3 

somm6, dans la personne cles femmes souniises au 
servage, la degradation de rhumanite. 

Un ordre social si insuffisant et qui enfantait de 
tels abus ne pouvait r6sister aiix progress de la ci- 
vilisation. D6s*la fin du xiii' siecle, la France sen- 
tait le besoin d'en sortir. D*ailleurs, la f6odalit6 
etait d^s lors en pleine decadence. Le double mo- 
bile qui Tavait aniin6e pendant sa p^riode de gran- 
deur, Tenthousiasme religieux et Thonneur cheva- 
leresque, Tavaient presque abandonnee. Oubliant 
sa mission sociale, la noblesse ne voyait, dans ses 
sujets, qu'une matiere exploitable, et ne s'inqui6- 
tait iiullement de les prot6ger. Elle n'6tait m^me 
plus capable de le faire. Ses lourdes panoplies, 
qui faisaient du guerrier une statue de fcr sur un 
cheval cuirass6, devenaient de plus en plus im- 
puissantes, par les perfectionneraents de Tart de 
combattre. D'une merveilleuse habilete dans cette 
gymnastique guemere qui la faisait briller aux 
tournois, mais sans aucune science militaire et 
sans discipline, la chevalerie, d6ji vaincue en 
Orient, trouvait aussi des vainqueurs sur son pro- 
pre territoire. Les bandes de soldats mercenaires, 
dont les n6ccssites de la guerre avaient amen6 la 
formation et qui, pendant la paix, s*entrelenaient 
dans leur m6tier par le brigandage, avaient pris 
Tavantage sur elle. Bient6t elle allait succomber, 
dans niainte occasion, sous les hallebardes des 



S4 LA JACQUERIE. 

montagriards suisses, sous les piques ct les maillets 
dcs communiers flamands, sous les Heches et les 
baches des archers anglais. Or, si le peuple pou- 
Vait consenlir a rester a Tetat de troupeau, c'6tait, 
du moins, k la condition que ceux qui se faisaient 
ses bergers sauraient le d6fendre des loups. R6duit 
h se d6fendre lui-m6me, quelle raison avail -il de 
ne pas s'affranchir ? 

C*est sous rinfluence de ces faits g6n6raux que 
la classe moyenne commenca a se pr6occuper de 
I'unitd nationale et des droits de la bourgeoisie, 
qui, dans sa pens6e, ne pouvaient t^tre consolides 
que par Textension du pouvoir royal. Nul ne son- 
geait alors k se passer d'un chef; mais on voulait 
Tavoir puissant pour Tavoir unique. 

Sous le regne de Philippe le Bel, les juristes, 
devenus les seuls inembres du parlement perma- 
nent, fl6trissent officiellement le droit f^odal du 
nora de droit haineux. lis lui opposent le droit im- 
perial , c'est-ci-dire , Tautorite du monarque conune 
repr6sentant de la soci6t6 entiere. C'est a ce der- 
nier titre que la royaut6 6tend la juridiction de ses 
tribunaux aux d6pens des juridictions seigneuriales 
et du droit de guerre priv6e, et qu'elle exerce un 
pouvoir de plus en plus large en mati^re d'admi- 
nistration et de finances. Guid^e surtout par un 
int6r6t de fiscalit6 , ellc accorde la liberty a beau- 
coup de serfs et la noblesse k beaucoup de bom*- 



LA JACQUERIE. h5 

geois. On reconnalt k ceux-ci la faculty d'acqu6iir 
des fiefs.. Les bourgeois de Paris obtiennent en 
masse divers privileges nobiliaires, tels que le droit 
de porter le haubert. Les docteurs en droit civil et 
les avocats regoivent le tilre de chevaliers es lois, 

Enfin , le xiv* si6cle s'ouvre par deux 6v6nements 
qui pr6sagent son r61e dans Fhistoire. C'est la d6- 
faite de la chevalerie a la bataille de Courtrai et la 
prernifere apparition des 6tats gen6raux. Dans le 
premier de ces 6v6nements , nous voyons ces no- 
bles hommes dont se composail la gendarmerie 
franQaise se pr6cipiter, avec une fureur aveugle, 
sur les bataillons serres et heriss6s de piques de 
I'infanterie flamande et p6rir en foule dans un 
foss6, oil ils tombent les uns sur les autres et oil 
leurs ennemis les 6crasent. Six mille d'entre eux 
succombereut, dit-on. Un bien plus grand nombre 
se d6shonora en abandonnant ses Mres d'armes. 
Quatre mille 6perons dores furent appendus aux 
murs de la cathedrale de Courtrai. La noblesse 
prit sa revanche quelques annees apr^s, k la ba- 
taille de Cassel ; mais ce fut par le secours des ar- 
baietriers des communes frauQaises. 

Tandis que la f6odalit6 recevait ce premier 6chec, 
la nationality frangaise, sortant pour la premiere 
fois de ses limbes, se montrait en personne sur la 
scene du monde. On sait a quelle occasion les 6tats 



56 LA JACQUERIE. 

g6n6raux, c'esl-i-dirc , la representation des 
ordres dc TEtat, furent convoqu^s en 1302. II s'a- 
gissait, pour la royaut6, dc rcsister a la suprenia- 
tie papale, que Boniface VIII voulait retablir 
toute sa force. La bourgeoisie, se voyant appelee 
d61ib6rer sur les affaires dc TEtat, adopta d'instiiirt 
ce programme : fortifier le roi, qui reprcsentea 
la fois les droits dc la France contra 1' stranger el 
les droits de la liberty contre les seigneurs. Cm 
alliance secrete s'6tablit entre Philippe le Bel.le 
plus despote des princes, et les chefs de la bour- 
geoisie, qui ne r^vaient qu'affranchissement. Le 
. pouvoir f6odal etait I'ennemi commun. 
, Mais il faut bien le remarquer du premier coup, 
car 1^ est la clef de tout le mouvement de la jac- 
querie. Entre la bourgeoisie, qui siege aux 6tatset 
qui seule peut-6tre commence d6s lors a avoir 
rinstinct des affaires politiques, et la masse do 
peuple , du sein de laquelle les Jacques vont sortir, 
il n'y a rien de commun, ni moeurs, ni habitude, 
ni Education, ni position de fortune, ni condition 
sociale. La bourgeoisie est en grande partie 6man- 
cip6e. Elle est taillable, mais elle n'est pas sene. 
'Elle a des droits communaux, elle s'administre 
elle-mc^me ; elle depend de tribunaux institues par 
les rois; elle a des rentes et des fonds de terre; 
elle commence m^me a avoir le monopole des 
charges de judicature et de finances. Elle fr^quente 



LA JACQUERIE. 87 

les 6colcs , se pousse dans TEglisQ , et paralt niSine 
quelquefois a la cour. 

Si elle a des relations avcc le peuple proprement 
dit, c'est avec rouvrier des vllles; encore, est-cc a 
peine si les maltres fabricants et marchands se 
considerent comme solidaires des ouvriers qii'ils 
emploient, Mais le peuple des campagnes, le serf 
proprement dit, qui appartient a son seigneur, la 
bourgeoisie ne le connalt pas et s'en soucie a 
peine. C'est k elle-m^me qu'elle songe, k ses fran- 
chises, a ses privileges. A ses yeux, la libert6 n'est 
que la liberty de la bourgeoisie. Pourvu que le sei- 
gneur ne barre pas aux fils du bourgeois toutes les 
carri^res, pourvu qu'il ne niette pas le siege de- 
vant les bonnes villes, et qu'il ne d^fende pas les 
privileges de sa juridiction locale contre Tautorit^ 
du roi, le bourgeois lui permet de r^gner dans 
son manoir, d'y lever la dime et d'y maltraiter les 
paysans. 

U en est de mt^me du roi. II pent parler de li- 
berte et d'affranchissement, mais, au fond, ce qu'il 
veut affranchir avant tout, c'est le pouvoir royal. II 
ne donne pas la libert6 aux communes, il la vend. 
II tient k 6tendre sa justice, mais il tient plus en- 
core k lirer seul des finances de la bourse du tiers 
6tat. n consent k avoir des sujets libres, et il de- 
sire m^me qu'ils s'enrichissent, afin de partagcr 
leur fortune avec eux. S'il s'empresse de les de- 



58 LA JACQUERIE. 

fcndrc contre les exactions dcs seigneurs, c'esll 
que dans cettc bourse oii tant de mains auraieitl 
puis6, il ne reslcrait plus rien k prendre aw 
agents du tr6sor royal. 

En 1311, dans une ordonnance par laquelleJ 
confirmait raffranchissenient des serfs du Valais, 
Philippe le Bel s'exprimait ainsi : « Toute creature 
humaine, qui est form6e k Timage de Notre-Sei- 
gneur, doit g6n6ralemcnt 6tre Tranche par droi 
naturel; et cependant, dans quelques pays, cetk 
libert6 natui'elle est si alter6e pfiir le joug de la ser- 
vitude, que les homines et les femmes qui habiteal 
ces lieux en leur vivant sont r6put6s comme morts, 
et a la fin de leur douloureuse et chetive vie, ne 
peuvent disposer par derni6re volonte des biens 
que Dieu leur a pr^t6s en cc monde. » Deux am 
apr^s, Louis le Hutin, pouss6 par le besoih d'ar- 
gent, vend en ces lermes la libert6 aux serfs de ses 
domaines : « Conime, selon le droit de nature, 
chacun doit 6tre franc ; et que , par aucuns usages 
et coutumes, qui de grande anciennet6 ont 6t6 in- 
troduites et gardees jusqu'ici ^en notre royaume, 
beaucoup de personnes de notre commun peuple 
sont toinb^es en servitude, ce qui nous d^plall 
fort; consid^rant que notre royaume est dit et 
nomm6 le royamne des Francs; voulant que k 
chose s'accorde avec le nom, et que la cojidition 
des gens soit am61ior6e par notre nouveau gou- 



LA JACQUERIE, S9 

vernement, ordonnons que g6n6ralement, par tout 
notre royaume, ces servitudes soient abolies et la 
liberte rendue, a bonnes et convenables condi- 
tions, h tons ceux qui, par origine, anciennete, 
mariage ou residence, sont tombes ou tomberaient 
dans les liens du servage. » 

Les conditions etaient trop on6reuses. Ou bien 
les serfs ne croyaient pas a la liberty ainsi offerte, 
ou bien ils 6taient trop abrutis par la degradation 
et la misere. Peu d'entre eux achet^rent leur af- 
franchissement, et le roi s'en vengea en les faisant 
taxer aussi haut qu'ils paraissaient le pouvoir sup- 
porter el que Texigeait la n6cessit6 dc la guerre. 

Pendant que la bourgeoisie d'un c6t6, et le roi 
de I'autre, songent, dans des inter^ts divers, et 
avec un 6goisinc 6gal, a s'enrichir des depouilles 
de la noblesse, les nobles.se croient trop solide- 
ment 6tablis dans leurs privileges pour avoir 
rien k redouter. A leurs yeux, le droit de la nais- 
sance, le droit f6odal est un droit sacr6 et le seul 
droit. Le roi n'est roi que parce qu'il est le pre- 
mier des gentilshommes. II a m^me titre qu'eux, 
in6me origine, m^me destin^e. II ne pent les atta- 
quer sans ebranler son propre tr6ne. La bourgeoi- 
sie, au contraire, ne diff^re du peuple que parce 
qu'elle a de Fargent. Ces l^gistes qui disputent dans 
les etats, qui chicanent dans les bailliages, ne sont 
apres tout que des paysans d*hier. lis ont un p^re 



60 LA JACQUERIE. 

ou un frerc Ji la queue de la cliarrue. Eux-m^nMsl 
servcnt les seigneurs, comme jusliciers ou commf' 
jntendants. Ainsi la noblesse s'endort dans u« 
fausse securite; et personne, ni la noblesse, nile 
roi, ni la bourgeoisie, ne songe aux paysans. 

Pourquoi y songerait-on? lis sont nombrem, 
niais divises, inconnus les uns aux autres, 6rein- 
t6s par la mauvaise nourriture et par un trayai 
cxcessif, incapables de ranger en bataille line 
troupe de dix hommes. Un chevalier, avec son ar- 
mure de fer, se croit toujours siir de venir k boat 
d*une troupe de paysans. lis ne songent pas (autre 
folie) que le prestige de la chevalerie est d^truil 
depuis Courtrai, et qu'il n'en restera plus mime 
une ombre apr^s Poitiers. 

Cette bataille de Poitiers , qui renversait h 
France, renversait encore bien plus la noblesse. 
On avait vu tons ces seigneurs, ce rempart de fer, 
que Tennemi ne devait point franchir, disperses, 
6cras6s, taill6s en pieces. La plaine avait 6te cou- 
verte de plus de fiiyards que de morts. Les Anglais 
ne savaient plus oil mettre leurs prisonniers. Cn 
seul chevalier anglais en avait eu trente-cinq sous 
sa lance. Les bourgeois de Poitiers, qui avaient 
ferm6 leur ville, assistaient du haut de leurs rem- 
parts a cette d^confiture. Du plus loin qu'un che- 
valier du parti vaincu apercevait un Anglais, 11 lui 
tondait ses bras et son ep6e en signe de soumis- 



hX JACQUERIE. 61 

sion et d'obeissaiice. Cette desaslreusc iioiivellc 
courut en iin instant dans le pays. Pas un chdteau 
qui n'eiit un deuil, pas un village qui ne fi\t con- 
sterne. Le seigneur 6tait pris, le vassal devait une 
ran^on. 

Une rancon? Et pourquoi la payer? On payait 
pour le brave trahi par le sort; niais pour le 
fiiyard, pour le chevalier sans courage, quel droit 
a-t-il k une rangon? Qu*il donne son chateau, 
qu'il engage sa terre; que sa femme vende ses 
perles, ou qu*il emprunte aux juifs ou aUx lom- 
bards. Le serf n*a plus rien, il ne pent rien don* 
iier. On lui a pris sa recolte, on a mang6 son 
troupeau, son foin, forge sa charrue en fer de 
lance. II ne lui reste que les qualre murs de sa 
chaumifere , une feinme qui n*a plus de lait et des 
etlfants qui meurent de faiin. On pent le mener 
dii prison, I'attacher au carcan, le battre, le mar- 
quer, lui couper itne oi'eille. II se laissera faire 
aVcc Tapathie du d6sesp6ir. Pas un sanglot rid 
iioftira de cettfe dhaiimifere, oil l*on ne salt plus 
pleut^el*. 

tt Lefe voil^, disaient-^ils entf e eux, cefe beaux fils, 
qiii mieux aiment porter perles et pieri^et^ies sur 
leurs chaperons, riches orf6vreries a leurs cein* 
tures et plumes d'autruche au chapeau, que glai- 
ves et lances au poing. lis ont bien Su d6pendre en 
tels bobans et vanit6s notrc argent lev6 sous cou- 



62 LA JACQUERIE. 

leur de guerre ; niais pour ferir sur les Anglesches 
ils ne le savent mie. >» 

La bourgeoisie , pendant ce temps-lJi tire de son 
c6t6, et songe k faire tourner k son profit le mal- 
heur national. EUe est habile; elle a de I'argent; 
elle salt combattre. Les chevaliers savent desor- 
mais qu*une compagnie d'archers bien disciplinee 
et bien conduite n'est pas k dedaigner dans une 
bataille. Ces filches ont trouv6 le d6faut de la cui- 
rasse; ces abeilles piquent le Uon de leur aiguil- 
lon, s'acharnent sur lui et le tuent. Les boui'- 
geois d'ailleurs ont un but, un avenir : grande 
force, la plus grande avec le temps. lis ont des 
chefs : Robert le Coq, T^v^que, est un profond 
politique; Marcel, le pr6v6t des marchands, celui 
que tua Jean Maillart au moment oil il allait tra- 
hir, de quelque c6t6 qu'on le consid^re , ambitieux 
ou grand citoyen, sujet r6volt6 ou martyr du 
patriotisme, Marcel, malgr6 ses crimes, a le carac- 
t^re d'un h6ros. C'est trop forcer le rapproche- 
ment, c*est confondre les temps et ignorer les pen- 
s6es, les sentiments et les besoins du moyen ^ge, 
que de voir dans ce grand representant de la bour- 
geoisie I'analogue des r^volutionnaires de 89 ; mais, 
au fond, c'est bien la m6me tendance a Taffranchis- 
sement du tiers; ce sont presque les m^mes armes, 
et ce serait honorer la plupart des membres c61e- 
bres de notre premiere assembl6e nationale que 



LA JACQUERIE. 63 

de dire, que c'est le m^me talent et le m6me cou- 
rage. 

Entre le peuple qui commence k rugir sourde- 
ment, et la bourgeoisie qui marche, banni^re le- 
vee, k la conqu^te du droit civil, la noblesse, toute 
frapp6e et d6cimee qu'elle est, ne songe qu'au 
luxe. « Le faste et la dissolution s'6taient r6pandus 
parrai les hommes de guerre, dit un chroniqueur. 
lis avaient A^jk pris Tusage de v6tements si courts 
que la decence en 6tait choqu6e ; et Ton vit a Poi- 
tiers qu'ils n'en 6taient que plus prompts a fuir 
devant I'ennemi. fls se mirent k se surcharger de 
perles, de bijoux, de pierres precieuses, sur leurs 
chaperons et leurs ceintures dor6es et argentees. 
Depuis le plus grand jusqu'au plus petit, tons se 
livraient a ces d^^sordres avec tant d'ardeur que le 
prix des perles et des bijoux s'^tait consid^rable- 
nient 61eve et qvCk peine pouvait-on en trouver a 

Paris. Je me souviens d'avoir vu vendre pour dix 
livres (deux cents francs) deux perles qui n'avaient 
coiit6 pr6c6demment que huit deniers. Les nobles 
portaient aussi des plumes d'oiseauxileur coiffure, 
se livraient a la debauche, et passaient la nuit a 
jouer aux jeux de hasard. Le peuple gemissait de 
voir dissiper k ces vains usages les tr<^sors si p6ni- 
blement fournis par lui pour soutenir la guerre. A 
cette 6poque, la noblesse, pour tourner en derision 
la simplicite des paysans et des pauvres gens, 



64 LA JACQUERIE. 

leui' donnerent le nom de Jacques Bonhomme. Cc 
terine de mepris, employ^ d'abord pour designer 
les soldats inhabilcs au maniement des armes, fut 
cnsuite appliqii6 , tant par les FranQais que par les 
Anglais, k toiite la classe des paysans. H61as ! com- 
bien de ceux qui plaisantaient ainsi eurent bientot 
aprfcs k s'en repentir! Corabien p6rirenl mis6rable- 
ment de la main de ces mfimes paysans! et com- 
bien de ceux-ci, k leur tour, furent massacres 
par les nobles au milieu de Icurs maisons eu 
flammesi >» 

Cette chevalerie qui defendait si mal le pays nc 
sei^vait cependant plus k ses frais. EUe exigeait unc 
paye qui fut de dix sous par jour sous Philippe de 
Valois, et que le roi Jean porta k vingt sous pom- les 
simples chevaliers, k quarante sous pour les banne-^ 
rets; c'6tait une d6pense 6norme dans ce temps-la. 

Etleroi? 

Le roi Jean avait 616 pris a Poitiers. 11 avait rendu 
son 6pee au prince de Galles, qui Tavait conduit 
cll Angleterre. Mais il avait 6t6 trait6 en roi sur la 
route. Le soir mcime de la bataille, il avait soupe 
sous la tente du vainqueur, qui Tavait servi de ses 
mains, debout et t^te nue : la dignity royale 6tait 
sauvci 

« Lk cut adonc trop grand prcsse * et trop grand 

1 Chrofiiqucs de Froissart. 



LA JACQUERIE. 65 

boutis sur le roi Jean, pour la convoitise de le 
prendre ; et lui criaient ceux qui le connaissaient, 
et qui pluspres de lui 6taient : — Rendez-vous, ren- 
dez-vous, autrement vous 6les mort. — Lci 6tait lin 
chevalier de la nation de Saint-Omer, qu'on appe- 
lait monseigneur Denis de Mortbccque, et qui avait 
depuis cinq ans servi les Anglais, ayant 6t6 chass6 
du royaume de France dans sa jeunesse pour un 
homicide qu'il avait fait k Saint-Omer. Si 6chut 
done si'bien audit chevalier qu'il 6tait pr6s du roi 
de France, et le plus prochain qui y fClt, quand on 
tirait ainsi k le prendre. Si se avance en la presse, 
a la force du bras et du corps, car il 6tait grand et 
fort , et dit au roi en bon frangais , ce qui le fit re- 
marquer : — Sire, sire, rendez-vous. — Le roi, qui 
se vit en dur parti et trop efforc6 de ses ennemis, 
et aussi que la defense ne lui valait rien, demanda 
en regardant le chevalier : — A qui me rendrai-je? 
Ou est mon cousin le prince de Galles? Si je le 
voyais, je parlerais. — Sire, r6pondit messire De- 
nis, il n'est pas ici; mais rendez-vous ^ moi, je 
vous mineral devers lui. — Qui 6tes-vous? dit le 
roi. — Sire, je suis Denis de Mortbecque, un che- 
valier d'Artois, mais je sers le roi d'Angleterre, 
pource que je ne puis au royaume de France de- 
meurer, etque je y ai tout forfait le mien. — Adonc 
repondit Ic roi, si comme je fus depuis informe, 
ou dut r^pondre : — Et je me rends k vous. — Et 
17 e 



66 LA JACQUERIE. 

lui bailla son destre gant. Le chevalier le prit , qui 
en eut grand joie. Lk eut grand presse et grand tins 
autour le roi, car chacun s'efforcait de dire : — Je Tai 
pris, je Tai pris. — Et ne pouvait leroi aller avant.... 
« Quand ce vint au soir, le prince de Galles donna 
k souper au roi de France, et a monseigneur Phi- 
lippe son tils, et k monseigneur Jacques de Bourbon, 
et k la plus grande partie des comtes et des barons 
de France, qui prisonniers etaient. Et assit le prince 
le roi de France et son fils a une table moult haute 
et bien couverte ; et tons les autres barons et che- 
valiers aux autres tables. Et servait toujours le 
prince au-devant de la table du roi et par toutes 
les autres tables , si humblement que il pouvait. Ni 
oncques ne se voulut seoir a la table du roi , pour 
pri^res que le roi lui silt faire ; et s'agenouillait 
devant lui et lui disait : — Cher sire, ne veuillez mie 
faire simple ch^re, pour ce que Dieu n'a voulu 
consentir a votre souhait ce jourd'huy. Et m'est 
avis que vous avez grand raison de vous esUecer, 
combien que la besogne n'ait tourne a votre gre ; 
car vous avez aujourd'hui conquis le haut nom de 
prouesse, et avez passe tons les mieux faisants de 
votre c6te. Et je ne le dis mie, chersire, pour 
vous lober ; car tons ceux de notre partie et qui 
ont vu les uns et les autres, se sont par pleine 
science k ce accord6s, et vous en donnent le prix 
et le chapelet, si vous le voulez porter. » 



LA JACQUERIE. 67 

Pendant la prison du roi Jean , la France , gou- 
vem6e par le due de Normandie, son flls ain6, qui 
ne faisait pas pr6sager alors qu'il serait un jour 
Charles le Sage, fut en butte aux troubles civils 
par la r6volte des bourgeois de Paris sous Tautoritfe 
de Marcel , et la guerre soutenue contre le r6gent 
par son cousin et son gendre, Tallin d'Etienne 
Marcel , Charles le Mauvais, roi de Navarre. 



II. 

Les brigands. 

Parmi tons les maux dont la France 6tait alors 
afflig6e, il ne faut pas oublier les brigands. 

On appelait ainsi originairement les soldats de 
profession, k cause de la brigantine, 16g^re cotte 
clc mailles dont ils 6taient arm6s. Pendant les tro- 
ves ou dans I'intervalle des exp6ditions , ils conti- 
nuaient, pour leur compte , une guerre de pillage 
et d'assassinat qui leur rapportait plus que leur 
solde. Tons les aventuriers sans conscience et sans 
humanity se joignaient k eux ; et dans le nombre, 
force gentilshommes de nonis et d'armes. 

Nous eniprunterons ici, pour faire connaltre 
celte jacquerie de soldats, avant de parler de la 
jacquerie des paysans, qnelques pages des chroni* 
ques de Froissart, 



68 LA JACQUERIE. 

« El loujours p^agnaicnt povres brigands k de 
l)er el piller villes el chateaux, dit Froissarl, d; 
conqueraieiit si f?rand avoir que c'^tait merveDk: 
cl devenaienl les uns si riches, par especial 
qui se faisaient niailres et capilaincs dcs autres 
gands, que il y en avail de leis qui avaient 
la finance de soixanle mille 6cus. Au voir, direel 
I'aconter, c'eUiil grand merveille de ce qu'ilsfr 
saient : ils epiaient, lelle fois elait, ct bien souvert, 
une bonne ville ou un bon chAtcl, une joumfe 
ou deux, et puis s'assemblaicnt vingt ou trerite bri- 
gands, el s'en allaienl tant de jour que de nuit par 
voies couvertes, el enlraienl en celle ville ou« 
eel chdleau droil sur le poinl du jour, et boutaienl 
le feu en une maison ou en deux. Et ceux de b 
ville croyanl que c'i^lail mille armures de feu qni 
voulaienl brCller leur ville, s'enfuyaient it qui mieui 
mieux, el ces brigands brisaient maisons, coffres 
el 6erins, et prenaient quant qu'ils trouvaient, puis 
s'en allaienl leur cheniin charges do pillage. 

« Ainsi firenl-ils k Dousenac et en plusieurs au- 
tres villes ; el gagnerent ainsi plusieurs chateaux, 
et puis les revendaient. 

En Ire les autres, il y eut un brigand dans le 
Languedoc qui avisa et 6pia ainsi qu'il suit le fort 
chdtel de Cambourne en Limosin : il chevaucha de 
nuit avec trente de ses compagnons, et vinrent i 
ce fort chatel, et r^chelfxrent et gagnerent, et pri- 



LA JACQUERIE. 69 

rent le seigneur que on appelait le vicomte de 
Carabourne, et occirent toute la maisonn6e, et mi- 
rent le seigneur en prison en son chAtel m^me, et 
le tinrent si longuement qii'il se rangonna pour 
vingt-quatre mille 6cus. Et encore d^^tint ledit bri- 
gand ledit chdtel et le garnit bien , et en guerroya 
le pays. Et depuis, pour ses prouesses, le roi de 
France le voulut avoir pres de lui, et acheta son 
ch^tel vingt mille ecus ; et fut huissier d'armes du 
roi de France, et en grand honneur pres de lui. Et 
etait appele ce brigand Bacon. Et 6tait toujours 
bien monte de bons coursiers, de doubles romins 
et de gras palefrois, et aussi bien arm6 comme un 
comte et v^tu tres-richement, et demeura en ce 
bon 6tat tant qu*il vesqut. » 

« Comment un brigand appele Croquard devint grand 
et puissant dans les guerres de Bretagne, et com- 
ment il finit mauvaisement, 

» 

<ull en 6lait de m^me dans le duch6 de Breta- 
gne, maints brigands conqu6raient villes fortes et 
bons chateaux, et les robaient et gardaient, et puis 
les revendaient a ceux du pays, bien et cherement, 
et. ceux qui se faisaient maltres par-dessus les au- 
Ires, devenaient si riches que c'6tait merveille. II y 
en eut un, entre autres, qu'on appelait Croquard, 
qui avait 6te en son commencement un pauvre gar- 
Qon, ct longtemps page du seigneur dlrcle, en 



70 LA JACQUERIE. 

Hollande. Quaiid ce Croquard conimenga a deve- 
nir grand , il eut cong6 et s'eii alia guerroyer en 
Bretagne, et se niit a servir un hoinme d'armes. Si 
se porta si bien qu'a une rencontre oil son maitre 
flit tu6, les compagnons T^lurent h 6tre capitaine 
au lien de son maitre, et y demeura depuis; et 
en bien pen de temps, il gagna tant et acquit 
et proflta par rancons, par prises de villes et de 
chateaux, qu'il devint si riche qu'on disait qu'il 
avait bien la finance de soixante mille 6cus, sans 
les chevaux , dont il avait bien en son stable vingt 
ou trente, bons coursiers, et doubles romins. Et 
avec ce il avait le nom d'etre le plus appert homme 
d'armes qui fAt au pays. Et fut 61u pour ^tre a la 
bataille des Trente ; et fut tout le meilleur conibat- 
tant de son c6t6, dans le parti des Anglais, oii il 
acquit grand gr^ce. Et lui fut promis par le roi do 
France que, s'il voulait redevenir Francais, le roi 
le ferait chevalier et le marierait bien et richement, 
et lui donnerait deux mille livres de revenu par 
an : mais il n'en voulut rien faire ; et depuis il lui 
arriva malheur, ainsi que je vous le dirai. Ce Cro- 
quard chevauchait une fois un jeune coursier fort 
embrid6, qu'il avait achete trois cents ecus, et 
r6prouvait au courir. Si I'^chauffa tellement que le 
coursier, contre sa volont6, I'emporta; si que a 
saillir un foss6, le coursier trebucha et rompita 
son raaltre le col. Je ne sais que son avoir devint, 



LA JACQUERIE. 71 

ni qui eut Tame; mais je sais que Groquard fina 
ainsi. »» 

'« Comment messire Eustache d'Aubreciaaurt pillait et 
ranconnait tout le pays de Brie et de Cham" 
pagne, 

« Ainsi 6tait le royaume de France de tons c6t6s 
pill6 et d^robe, ni on ne savait de quel part che- 
vaucher que on ne fut ru6 pis. Messire Eustache 
d'Aubr6cicourt se tenait en Champagne, dont il 6tait 
comme le maitre ; et avait du jour k lendeniain , 
quand il voulait, sept cents ou mille combattants; 
et courait, lui ou ses gens presque tons les jours, 
une fois devant Troyes^ Fautre devant Provins, et 
jusques au Ch^tel-Thierry et jusques a Chalons. Et 
6tait tout le plat pays en leur merci d'une part et 
d'autre Seine, d'une part et d'autre Marne. Et fit 
la en ce temps ledit messire Eustache d'Aubr6ci- 
court, au pays de Brie et de Champagne, plusieurs 
belles bacheleries et grands appertises d'armes, et 
rua par plusieurs fois bon nombre de gentilshom- 
mes. Ni nul ne durait devant lui, car il 6tait jeune 
et amoureux durement et entreprenant, et y con- 
quit tres-grand avoir en rancons, en vendages de 
villes et ch^eaux, et aussi en rachats de pays et 
de maisons, et en sauf-conduits qu'il donnait; car 
mil ne pouvait aller ni venir, marchands ni autres, 
ni sortir des cit^s et des bonnes villes que ce ne Mt 



72 LA JACaUERIE. 

par son dangler (autoril6), et teiiait k ses gages 
bien mille combattants et dix ou douze forleresses. 

« Ledit messire Eustache aimait k ce temps trcs- 
loyaument par amour une dame de moult grand 
lignage, et la dame aussi lui. On la pent bien nom- 
mer, car 11 Teut depuis k femme et k 6pouse. On Tap- 
pelait madame Isabel de Juliers , fiUe jadis du comte 
de Juliers, de I'mie des filles du comte de Hainaut, 
et 6tait la reine d'Angleterre sa tante ; et eAt eh sa 
jeunesse 6pous6 en Angleterre le comte de Kent, 
mais il mounit jeune. Si 6tait cette dame jeune, et 
6tait inamour6e de monseigneur Eustache pour les 
grands bacheleries et appertises d'armes qu'il fai- 
sait, et dont elle en oyait tons les jours recordcs. 
Et en ce temps que messire Eustache se Jenait en 
Champagne, ladite dame lui envoya haquenees et 
coursiers plusieurs, et lettres amoureuses, et grands 
signifiances d' amours, par quoi ledit chevalier en 
6tait plus hardi et plus courageux, et faisait de 
grands appertises que chacun parlait de lui. » 

Voila ce qu'6tait devenue la chevalerie qui avail 
inspire les troubadours et^les romanciers. Les 
chevaliers errants n'^taient plus que des d6- 
trousseurs de gi'ands chemins. 

Dans un autre chapitre Froissart , tout favorable 
qu'il est aux nobles, dit nalvement que les brigands 
avaient de leur accord aucuns chevaliers et ^cuyers du 
pays qui les menaient et conduisaient. « Et ils gdtaient 



LA JACQUERIE. 73 

tout le pays ou ils conversaient, sans cause, et ro- 
baienl sans deport quant qu'ils pouvaient trouver, ct 
violaient femmes, vieilles et jeunes, sans piti6, et 
tuaient homraes, femmes et enfants sans merci, 
qui rien ne leur avaient m^fait; et qui plus de vi- 
lains faits faisait , c'etait le plus preux et le mieux 
prise. » 

« Comment I'archipretre s'en alia robant et exillant le 
pays jusques en Avignon , et comment le pape le 
recut honnStement. 

« En ce temps mfeme suit un chevalier que on 
clamait monseigneur Regnault de Cervole, et com- 
mun^ment Tarchipr^tre, et une grande compagnie 
de gens d'armes assembles de tons pays, qui crient 
que leurs sould^es etaient faillis , puisque le roi de 
France 6tait pris. Si ne savaient ou gagner en 
France , si s'en allerent premierement vers Pro- 
vence, et y prirent et 6chelerent plusieurs fortes 
villes et forts chateaux, et d^roberent tout le pays 
jusques en Avignon et environ Avignon, et n'a- 
vaient autre chef ni capitaine que le chevalier- 
dessus nomme. Dont le pape Innocent VI% qui pour 
lors demeurait en Avignon, et tons ses cardinaux, 
avaient tel doute d'eux et de leurs corps , qu'ils ne 
s'en savaient comment d^duire , et faisaient armer 
jour et nuit leurs famiUers. Et quand cil archipr^- 
tre et ses gens eurent pille et robe tout le pays , le 



74 LA JACQUERIE. 

pape et le college qui pas n'^taient assur, lireiit 
trailer devers Farchiprfetre , et vint sur bonne com- 
position en Avignon, et la plus grande partie do 
ses gens, et fut aussi r6v6reinment regu comma 
s'il ei\t etc fils au roi de France, et dina par plu- 
sieurs fois au palais avec le pape et les cardinaux ; 
et lui furent pardonn^s tons ses p6cli6s; et au par- 
tir lui fit daivrer quarante niille 6cus pour d^partir 
k ses compagnons. Si s'espartirent ces gens-la : 
mais toujours tenaient-ils la route avec ledit archi- 
pr^tre. >» 

« Encore en ce temps-1^ (continue Froissart), 
s'^leva une autre compagnie de gens d'armes et 
de brigands assembles de tous pays, et conqu6- 
raient et robaient de jour en jour tout le pays en- 
tre la riviere de la Seine et la riviere de Loire; par 
quoi mil n'osait aller entre Paris etVendome, ni 
entre Paris et Orleans, ni entre Paris et Montargis, 
ni nul n'y osait demeurer; ains 6taient tous les 
gens de plat pays enfuis h Paris ou a Orl6ans. Et 
avaient fait ces dits compagnons un capitaine d'un 
Gallois que on appelait Ruffin, et le fit faire che- 
valier ; et devint si riche et si puissant d'avoir, que 
on n'en pouvait trouver le nombre. Et chevau- 
chaient souvent ces dites compagnies pres de Paris, 
un autre jour vers Orleans, une autre fois vers 
Chartres ; et ne demeura place , villc , ni forteresse 
f^Ue ne fAt trop bien gardee, qui ne fiit adonc 



LA JACQUERIE. 75 

toute rob6e et courue; c'est a savoir : Saint- Arnoul , 
Galardon, Bonneval, Blois, Estaiiipes, Chastrcs, 
Monlleh6ry, Peviers en Gastinois, Larchant, Milly, 
Ch Ateau-Landon , Montargis, Y^vre, et tant d'au- 
tres grosses villes, que merveille serait*^ recorder. 
Et chevauchaient k travers le pays par troupeaux 
ci vingt, ci trente, ci quarante, et ue trouvaient 
aucuns qui leur detouniAl, ni encontrAt pour eux 
porter dommage. D'autre part, au pays de Nor- 
raande sur la Marne, avait une plus grande com- 
pagnie de pilleurs et de voleurs anglais et navar- 
rais, desquels inessire Robert Canolle 6tait mallre 
et chef, qui en telle mani^re conqu6rait villes et 
chateaux, et nul ne s'opposait h eux. Et avait ledit 
messire Robert Canolle ja de longtemps tenu cette 
ruse; et avait d^s lors la finance bien de cent mille 
6cus , et tenait grand foison de soudoyers a ses 
gages, et les payait si bien, que chacun le suivait 
volonliers. >» 

Un grand nombre de ces bandits 6taient h la 
solde du roi de Navarre. Un millier d'eux, sous les 
ordres du propre frere do ce prince, firent une in- 
cursion jusqu'aupr^s de Paris, mettant tout k feu 
et k sang. Tons, d'ailleurs, arboraient son drapeau 
ou celui du roi d*Angleterre pour couvrir leurs de- 
predations. II y avait parmi eux, comme il y eut 
au xvii* si6cle parmi les flibustiers, des hommes de 
toute nation, mais les Anglais y dominaient, k ce 



76 LA JACQUERIE. 

qu'il semble; aussi est-ce sous ce nom que les de- 
sigriait le peuple de France. De la Loire jusqu'k la 
Manche, de Tours jusqu'a Amiens, Compiegne et 
Troye, ils pillaient et saccageaient tout, prenant 
d'assaut ou par surprise, villes et chateaux, bat- 
tant les corps de troupes envoy 6s contre eux, et se 
livrant k toi^ les exces. Nul ne pouvait aller d'une 
cit6 h une autre sans acheter de quelque chef de 
bande un sauf-conduit qui ne Texcmptait pas bieu 
souvent d'etre pill6 ou massacr6 par un autre. Cette 
branche de commerce leur 6tait tr^s-lucrative, et 
Ton cite un de ces chefs qui, dans un court s6jour a 
Creil, se fit ainsi cent mille francs, somme 6norme 
pour ce temps-1^. Leur cruaute 6galait leur avidite 
rapace. Le meiu'tre 6tait un jeu pour eux lorsqu'il 
n'6tait pas un moyen d'inspirer la terreur. Les mo- 
nast^res n'6taient pas plus 6pargnes que les cha- 
teaux ou les chaumieres. Au commencement de 
1357, on vit venir chercher un asile dans les murs 
de Paris, non-seulement les villageois avec leurs 
families, et tout ce qu'ils pouvaient emporter de 
leurs biens, mais les soDurs de Poissy, celles de 
Longchamps, les b6n6dictincs de Saint -Antoine, 
les minorites de Saint-Marcel, bient6t apres les re- 
ligieuses de Montmartre, enfln tons les reUgieux 
ou religieuses des environs qui n'habitaieut pas des 
villes fortifi^es. On pent voir dans la chronique du 
"ontinuateur de GuiUaume de Nangis, Tintermi- 



LA JACQUERIE. 77 

nable s6rie des pays pill6s et d6vast6s par ces de- 
mons. C'est 1^ aussi que Ton trouve le tableau le 
plus complet et le plus vif de ces d6sastres, trac6 
par un t^moin oculaire : 

« Dans cette annte 1358, dit-il, beaucoup de vil- 
lages non fortifies se firent des citadelles de leurs 
eglises en les entourant de fosses et en garnissant 
les tours et les clochers de machines de guerre, de 
pierres et de balistes pour les lancer. Des senti- 
nelles veillaient toute la nuit sur ces tours , des en- 
fants y 6taient places pour observer tons les points 
de rhorizon. Du plus loin qu'ils voyaient venir Tcn- 
nemi, ils sonnaicnt de la trompe et feisaient re- 
ten tir les cloches. A ce signal, les pay sans, quit- 
tant leurs maisons et leurs champs, se refugiaient 
au plus vite dans T^glise. D'autres, sur les bords 
de la Loire, allaient passer la nuit avec leurs fa- 
milies et leurs troupeaux dans les iles du fleuve ou 
dans les bateaux amarr^s au milieu de son cours. » 
II y avait aussi des pays oti les populations se refu- 
giaient dans des cavernes profondes ; mai^ malheur 
lorsqu'ils 6taient d6couverts ou forc6s, k ceux qui 
avaient ainsi voulu se soustraire k leur sort. 

Consolons-nous, au milieu de tant de d^sas- 
tres, en racontant un trait d'h6roisme. Nous mon- 
trons k present le peuple de France si malheureux , 
nous le montrerons bient6t si coupable, qu'il est 
bon de se reposer et de respirer un pen. Ces tristes 



78 LA JACQUERIE. 

gueiTes civiles ne donnent pas souvent i admi- 
rer! 

Histoire du Grand Ferri^ par Guillaume de Nangis. 

« D y a dans le village de LongueU , du c6t6 de 
Compi^gne, assez pr^s de Verberie-sur-Oise, un 
petit fort assez bon, qui depend du monastere de 
Saint- Corneille de Compi^gne. Les habitants du 
village voyant qu'il y aurait du danger pour eux a 
laisser les ennemis s'emparer de cette place, de- 
mand^rent au seigneur regent, et m6me a Tabbe 
du monastere, la permission de Toccuper, et s*y 
install^rent munis d'armes et de vivres. fls se choi- 
sirent entre eux un capitaine, toujours avee la 
permission du due de Normandie, auquel ils pro- 
mirent de d^fendre cette place jusqu'^ la mort. 
Profitant de cette permission, beaucoup de paysans 
des villages voisins vinrent aussi chercher leur stl- 
rete dans ce fort, et tons ensemble 61urent pom* 
capitaine unique un grand et bel homme, nomme 
Guillaume* aux Alouettes. Celui-ci avait a son ser- 
vice, et. pour ainsi dire, sous son frein, un autre 
campagnard, d'une taille et d'une force de corps 
extraordinaires, et non moins 6tonnant par son au- 
dace et son Anergic; avec tout cela, humble et 
n'ayant qu'une petite opinion de sa valeur person- 
nelle; on Tappelait le Grand Ferr6. lis ^talent done 
la deux cents environ, tons laboureurs qui bivalent 



LA JACQUERIE, 79 

liumblement du travail de leurs mains. Or, les An- 
glais qui 6taierit h la forteresse de Creil ayant su 
les preparalifs de defense de ces pauvres gens, 
se dirent entre eux : — Allons chasser les paysans 
et mettons-nous en possession de ce fort qui est 
bon et bien approvisionn^. — En effet, au nom- 
bre de deux cents ils surprirent le fort dont les 
portes 6taient ouvertes et p6n6trerent hardiment 
dans la cour int^rieure, tandis que les campa- 
gnards, places a T^tage sup^rieur et voyant par 
les fen^tres ces gens bien arm6s, restaient frapp6s 
de stupeur. Cependant le capitaine, descendant 
avec quelques-uns des siens, comment k frapper 
d'estoc et de taille ; mais eritour6 et assailli par les 
Anglais, il tomba mortellement bless6. A cette 
vue, ceux de ses compagpons qui etaient restes 
dans les saUes, et le Grand Ferre avec eux, di- 
rent : — Descendons et vendons notre vie ; autre- 
nient, ils nous tueront sans merci. — Puis, se 
reunissant en troupe, ils sortirent par plusieurs is- 
sues , frappant sur les Anglais de toutc la force de 
leurs bras, corame ils avaient coutume de battre 
leur hU dans Taire. Les bras se levaient et retom- 
baient §ur les Anglais avec tant d'^nergie que 
chaque coup 6tait mortel. Le Grand Ferre, voyant 
alors son maltre, le capitaine, qui gisait d6j^ mou- 
rant, poussa un profond g^missement. Puis il se 
jota ail milieu des combattants, qu'il d^passait de 



80 LA JACQUERIE. 

toute la t^te , et levant sa lourde hache , il se mit a 
frapper k coups redoubles, d'une mani^re si terri- 
ble qu'il fit place nette devant lui. II n'en attei- 
gnait pas un, quand c'^tait du tranchant de sa ha- 
che, qu'il ne lui bris^t le casque et ne fit jaillir la 
cervelle, qu'il ne lui abattit les bras ou ne le jetat 
mourant sur le sol. En peu de temps, dans ce 
premier choc, il en tua dix-huit de sa main, sans 
parler des bless6s; ses compagnons, animes par 
son exemple, frappaient courageusement sur les 
Anglais. Enfln, ceux-ci perdirent tant des leurs, 
qu'ils furent obliges de prendre la fuite. Les uns 
sautent dans les fosses et s'y noient; les autres, 
voulant s'^chapper par la porte, tombent sous les 
coups des paysans. Le Grand Ferr6, s'61angant au 
milieu de la cour, ou les Anglais avaient plants 
leur etendard, Tarrache, apr^s avoir tu6 le porte- 
enseigne, et dit a un des siens de Taller Jeter dans 
le foss6 par un endroit oii le mur inachev6 laissait 
une ouverture. Celui-ci refuse, parce qu'il y avait 
un trop grand nombre d' Anglais entre eux et le 
fosse. — Eh bien! dit le Grand-Ferr6, suis-moiavec 
r^tendard; — et marchant devant, levant a deux 
mains sa redoutable hache, il se mit a frapper de 
droile et de gauche et jeta par terre tant d'enne- 
mis qu'il s'ouvrit un chemin jusqu'au foss6 ou 
I'autre jeta la banniere. Revenant ensuite au com- 
bat, apr^s s'^tre un peu repos6, il acheva de met- 



LA JACQUERIE. 81 

re cii fuite tout ce qui restait d' Anglais. Presque 
ous les assaillanls furent tu6s, iiojes ou mis hors 
Ic combat, avec Taide de Dieu ct du Grand Ferr6, 
jui a lui seul, dit-on, en extermina quarante. A la 
[in du combat, le capitaine Guillaume aux Alouet- 
tes, qui n'avait pas encore rendu le dernier sou- 
pir, appela tons les siens. autour de son lit de 
niort et leur fit nommer un autre capitaine a sa 
place, apr6s quoi il expira de ses blessures. lis 
rensevelirent avec beaucoup de larmes, car il ^tait 
sage et bon. 

« Honteux et affliges d'un echec qui leur cotitait 

laiit et de si bons guerriers, les Anglais se r^uni- 

rent d6s le lendemain de plusieurs forts voisins, et 

vinrent a Longueil attaquer vigoureusement les 

cauipagnards. Ceux-ci, qui ne craignaient plus les 

Anglais, sortirent bravement k leur rencontre. Au 

premier rang etait Fintr^pide Ferr6, dont lesen- 

neniis savaient d6ja ce que pesaient les coups. 

Quattd ils le virent et quMls commenc^rent h 6prou- 

vcr la vigueur de son bras , ils auraient bien voulu 

lie s*^tre pas pr6sent6s a ce combat. Pour tout 

dire, en un mot, tous ceux qui ne chercberent 

pas leur saltit daris la fiiite furent tu6s ou blesses k 

mort, sauf quelques prisonniers de bonne noblesse 

dont on aiirait pu tirer de bonnes rangons; mais 

I les vainqueurs dirent qu*il valait mieux les mettre 

hors d*6tat de faire aucun mal desormais. 

IT f 



83 La jacquerie. 

« Lc combat fiiii, le Grand Ferre, epuise de fa- 
tigue et inonde de sueur, avala une si grande 
quantity d'eau froide que la flfevre le saisK aussit6t. 
Quittant aloi*s ses compagnons, il retouma k sa 
maisoo, au village de Rupecour, et se mit au lit, 
malade, sans cependant se separer de sa hache de 
fer, qui 6tait si pesante qu'un homme ordinaire 
aurait k peine pu la lever de terre k deux mains. 
Les Anglais, ayant appris sa maladie, se r^jouirenl 
fort, et de crainte qu'il ne vint a guerir, ils en- 
voyerent secretement douze des leurs pour Fegor- 
ger dans son asile. Sa femme, les voyant venir, 
court au lit oil il gisait, criant : — Grand Dieu! 
mon pauvre Ferr6, void des Anglais qui te cher- 
chent, sans doute. Que faire? — Mais lui, ou- 
bliant son mal, prend sa lourde hache, sort de sa 
maison et rencontrant les enneinis dans sa cour ; 
— Ah, voleurs! dit-il, vous venez me prendre sur 
mon grabat. Vous ne me tenez pas encore. — A 
ces mots, se plagant le long d'un mur pour n'elre 
pas entour^, il fond sur ces brigands avec tant de 
colore et d'imp6tuosit6, qu'^ la \ne des coups qu'il 
leur portait, ils eurent a peine le courage de se 
d^fendre et qu'en un instant cinq d'entre eux tom- 
b^rent mortellement blesses. Les sept aulres pri- 
rent la fuite. Rentre dans son lit et tout echauffe 
par la lutte , le Grand Ferre but encore aboiidaui- 
ment de Teau froide; sa fievre redoubla, et peu de 



J 



LA JACQUERIE. 83 

joiirs apres, apres avoir regu les sacreinenls, il 
quilta ce monde, pleure de tous ses compatriotes, 
et avec raison; tant qu'il exit v6cu, les Anglais 
n'auraient pas ose approcher de ce lieu. » 

Helas! quand de pareils traits d'h^rolsme n'au- 
raient pas ete Isolds, rien ne pouvait sauver ce 
pauvre peuple, opprime k la fois par les Anglais, 
par les brigands et par ses seigneurs. II ne lui res- 
tait plus ni^me ni assez de bras, ni assez de forces 
pour remuer la terre. 

u Les vignes, dit le m^me chroniqueur, les vi- 
gnes, source de cette liqueur bienfaisante qui re- 
jouit le coeur de rhomme, ne furent pas cultivees 
cette ann6e; les champs ne furent ni semes, ni la- 
boures; les boeufs ni les brebis n'allaient plus au 
paturage. Les eglises et les maisons ne pr^sen* 
talent que les traces des flammes, ou des ruine::> 
tristes et fumantes. L'oeil n'^tait plus rdsjoui par la 
Yue des vertes prairies ni des moissons dorees, 
mais plut6t afflig6 par Taspect des ronces et des 
chardons qui envahissaient tout. Les cloches ne 
sonnaient plus joyeusement pour appeler k Fofflce 
divin, mais seulement pour donner Talarme a 
Tapproche des ennemis. Que dirai-je encore? La 
misere la plus complete regnait partout, principa- 
lement chez le peuple des campagnes ; car les sei- 
gnem's le surchargeaient de souffrances, lui extor- 
quant sa substance et sa pauvi^c vie. Quoiqu'il 



84 LA JACQUERIE. 

rcsldt bicn peu tie b^tail, grand ou petit, les sei- 
gneurs exigeaient encore line redevance pour cha- 
que t6te, dix sous par boeuf, quatre ou cinq par 
brebis. Apr^s avoir pay6 tribut aux Anglais, pour 
avoir la faculty de cultiver son champ, il fallait 
payer aulant au seigneur sous peine d'etre de- 
pouill6 et ruine par lui, et malgre cela il ne sc 
mettait nullement en peine de vous prot^ger con- 
tre Tennemi. » 

Un historien* auquel nous avons A^]h fait quel- 
ques emprunts, resume energiquement cette situa- 
tion : « Ce que les paysans avaient endur6 depuis 
deux ans d^passait la mesure des mis^res humai- 
nes : les nobles avaient rejet6 sur leurs sujets tout 
le poids du desastre de Poitiers, et n'en avaient 
gard6 pour eux que la honte. Qu*on se figure ce 
qiie dut 6tre la lev6e en bloc de plusieurs inilliers 
de rangons sur les tcrres seigneuriales; les nobles 
ne pouvaient ni ne voulaient emprunter leiu's ran- 
gdns aux lombards, aux juifs, alors proscrits et 
disperses; quiconque avait de Targent Tenfouissait 
plut6t que de le leur prater; vendre leurs terres^ 
en tout ou en partie, n'^tait pas plus praticablej 
cette masse de fiefs , menie a vil prix , n'eut point 
trouv6 d*acquereurs ; le paysan paya tout. Chaque 
seigneur tira de ses vilains libres la plus grosse aide 

1. M Henri Martin; 



LA JACQUERIE. 85 

qu'il put; quant aux serfs, aux taillables h merci, 
les fouets, les cachots, les tortures, lout fut bon 
poiu* leur extorquer du fond des entrailles leur der- 
nier denier; on r^pondait a leurs plaintes par des 
coups et des gausseries; Jacques Bonhomme, ainsi 
que les gens d*armes appelaient les paysans, Jac- 
ques Bonhomme a bon dos, il souffre tout. 11 etUt 
tout souffert peut-^tre encore , il en avail si bien 
rhabitude, si on lui eiii permis de reprendre ha- 
leine et de se remettre au labeur; mais apr^s les 
seigneurs viennent les brigands : a peine Jacques 
Bonhomme a-t-il livr6 a son sire Thumble p6cule 
amasse par deux ou trois g6nerations, que les com- 
pagnies arrivent, vident son liable, enlevent de sa 
grange le peu qu'y a laiss6 le seigneur, et lui lais- 
sent pour adieux le viol, le meurtre et Tincendie, 
pendant que le seigneur, du haul de son manoir 
bien fortifie, bien appro visionn6, regarde Iranquil- 
lement brftler la cabane du paysan, sans daigner 
envoyer un carreau d'arbalete aux brigands, bons 
genlilhommes pour la plupart, et ses cousins peut- 
^tre. Jacques Bonhomme, apres avoir vu sa fille 
outrag^e, son fils massacre, sort aflame et san- 
glant des mines de sa chaumi^re.... » 



86 LA JACQUERIE. 

in. 

Insurrection des paysans. 

C'est le 21 mai 1358 que ce soulevement com- 
men^a. « Plusieurs menues gens de Saint-Leu-de- 
C6rent, de Noyetel, de Cramoisi, dans les environs 
de Reauvais et de Clermont, voyant les maux et les 
oppressions qui fondaient sur eux de toutes parts, 
et que les nobles, qui devaient les d^fendre, se 
montraient plut6t leurs ennemis, se mirent a leur 
courir sus, en tu^rent neuf dans la ville de Cerens : 
quatre chevaliers et cinq ecuyers. Puis , se repan- 
dant dans le pays et augmentant rapidement en 
nonibre, ils prirent le cliMeau fort d*Ermenonville , y 
massacrerent beaucoup d'hommes et de femmes 
de la noblesse qui s'y etaient r^fugies, et envahi- 
rent tons les alenlours de Paris, rasant les cha- 
teaux, egorgeant avec d'alroces raffinements de 
cruaute les gentilshommes qu'ils rencontraient , 
f ussent-ils leurs propres seigneurs ; tuant les dames 
nobles, apr^s leur avoir fait subir les derniers outra- 
ges, et jusqu'aux pctits enfants innocents de tout 
mal; pillant les biens de leurs victimes, et se 
parant, eux et leurs femmes, des d^pouilles san- 
glantes qu'ils avaient ainsi enlevees; voulant enfin 
extirper et deraciner toute la race des maitres du 
pays. »» 



LA JACQUERIE. 87 

Nous laisserons Froissart raconter les scenes 
sauvages de rinsurrection. 

« II advint, dit-il, une grand'merveilleuse tri- 
bulation en plusieurs parties du royauine de 
France , si comme en Beauvoisin , en Brie , et 
sur la riviere de Mame en Valais, en Laonnais, en 
la terre de Coucy et entour Soissons. Car aucu- 
nes gens des villes champ^tres, sans chefs, s'as- 
scmbl^rent a Beauvoisin; et ne furent mie cent 
hommes les premiers, et dirent que tons les nobles 
du royaume de France, chevaliers et ecuyers, hon- 
nissaient et trahissaient le royaume, et que ce se- 
rait grand bien qui tons les d^truirait. JEt chacun 
dit: — n dit vrai! il dit vrai! Honni soit celui par 
qui il demeurera que tons les gentilshommes ne 
soient d^lruils! — Lors se assembl^rent et s'en 
allerent, sans autre conseil, et sans nulles armures, 
fors que de bdtpns ferr^s et de couteaux, en la 
maison d'un chevalier qui pr6s de 1^ demeurait. Si 
briserent la maison et tuerent le chevalier, la 
dame et les enfants , pelits et grands , et ardirent 
la maison. Secondement, ils s'en allerent en un 
autre fort chMel et firent pis assez ; car ils prirent 
le chevalier et le U^rent k une estiiche bien et fort, 
et violerent sa femme et sa fiUe les plusieurs, 
voyant le chevalier : puis tuerent la femme, qui 
6tait enceinte et grosse d'enfant, et sa fllle, et tons 
les enfants, et puis ledit chevaher h grand martyr. 



88 LA JACQUERIE. 

et ardircnt et abl)atirent Ic ch^tel. Ainsi furent-fli 
en plusieui's chclteaux et bonnes maisons. Et mul- 
tiplidrent tant qu'ils furent bient6t six mille; el 
partout la oil ils venaient leur nombre croissait; 
car chacun de leur semblance les suivait. Si que 
chacun chevalier, dames et ecuycrs, leurs femmes 
et leurs enfants les fuyaient; et emportaient les 
dames et les demoiselles, leurs enfants, dix ou 
vingt lieues de loin, ou ils se pouvaient garantir; 
et laissaient leurs maisons toutes vagues et leur 
avoir dedans; et ces m6chants gens, assembles sans 
chef et sans armm^es , robaient et ardaient tout, 
et tuaient, et efforgaient, et violaient toutes dames 
et pucelles sans pitie et sans merci, ainsi comme 
chiens enrages. Gertes, oncques n'avint entre Chre- 
tiens et Sarrasins telles forceneries que ces gens 
faisaient, ni qui plus Assent de maux et .de plus 
vilains faits, et lels que creatui'e ne devrait oser 
penser, aviser ni regarder; et celui qui plus en 
faisait 6tait le plus pris6 et le plus grand niaitre 
entre eux. Je n'oserais ecrire ni raconter les hor- 
ribles faits et inconvenablcs que ils faisaient aus 
dames. Mais entre les autres desordonnances et 
vilains faits, ils tu6rcnt un chevalier et bout^rent 
en une broche, et le toiu^nei^nt au feu, et le r6ti- 
rent devant la dame et scs enfants. Apr6s ct 
que dix ou douze eurent la dame eflforc6e ct 
violec, ils les en voulurent faire manger par force; 



LA JACQUERIE. 89 

ot puis les tuei'cnt ct tirent mouinr de male-mort. 
Et avaienl fait un roi entre eux, qui 6tait, si 
commc on disait adonc, de Clermont en Beauvoi- 
sin, et r^lurent le pere des mauvais; et ee roi 
on appelait Jacques Bonhomme. » Nous avons dit 
que le nom de Jaque ou de Jacques Bonhomme 
avait 6te donn6 aux paysans, moiti6 par d6rision, 
moitife a cause de la jaquette qu'ils portaient quand 
on les faisait marcher a la ^erre. On Tappliqua 
naturellement h, ces insurg^s, et de 1^ ce mot de 
jacquerie employ6 pour designer leur soul^vement. 
« Ces m^chants gens ardirent au pays de Beauvoisin 
ct environ Corbie et Amiens et Montdidier plus de 
soixanle bonnes maisons et de forts chateaux; et si 
Dieu n'y eilt mis remade par sa gr^ce, le meschef 
flit si multipli6 que toutes communautes eussent 6te 
d^truites, sainte EgUse , apres et toutes riches gens, 
par tons pays ; car tons en telle manifere si faites 
gens faisaient au pays de Brie et de Pertois. Et 
convint toutes les dames et les damoiselles du 
pays, et les chevaliers et les ecuyers, qui 6chapper 
leur pouvait, affair a Meaux en Brie Tun apr^s 
Tautre, en pures leurs c6tes, ainsi comme elles 
pouvaient; aussi bien la duchesse de Normandie 
et la duchesse d*0rl6ans, ct foison de hautes 
dames, comme aulres, si elles se voulaient garder 
d*6tre violees et eflforc6es, et puis apr6s tu6es et 
meurtries. 



90 LA JACQUERIE. 

« Tout en semblable mani^re si faites gens se 
maintenaient entre Paris et Noyon, et entre Paris 
et Soissons et Slane en Vermandais, et par toute 
la terre de Coucy. LA 6taient les grands violeurs 
et malfaiteurs; et exilli^rent, que entre la terre 
de Coucy, que entre le comt6 de Valois, que en 
rev6ch6 de Laon , de Soissons et de Noyon , plus 
de cent chateaux et bonnes maisons de chevaliers 
et ecuyers; et tuaient et robaient quant que ils 
trouvaient. Ils 6taient ja tanl multiplies que , si ils 
fussent tons ensemble, ils eussent bien He cent 
mille hommes. Et quand on leur demandait pour- 
quoi ils faisaient ce, ils r6pondaient qu'ils ne sa- 
vaient, mais ils le voyaient aux autres faire, si le 
faisaient aussi, et pensaient qu'ils dussent en telle 
mani^re d6truire tons les nobles et gentilshommes 
du monde, parquoi nul n'en pAt Mre. » 

Un seul jour avait suffl pour mettre tout en com- 
bustion. Tons les villages vomissaient des troupes 
dMnsurges. Amaigris par la maladie et par la faim, 
d6bilit6s par la mis^re, mais pleins en ce moment 
de la sauvage energie que donne la vengeance, 
nu-pieds, k peine converts de mechants haillons, 
les mains et le visage sanglants, brandissant pour 
armes des fourches, des socs de charrue, ou des 
torches encore plus terribles, tant6t hurlant et bon- 
dissant par les chemins, tant6t se couchant repus 
ot accabl^s parmi les cadavres et les mines, ils 



LA JACQUERIE. 91 

ressemblaient moins k des -soldats qu'Ji des de- 
mons; il ne restait derri^re eux ni terres cultiv^es, 
Tii chdteaux , • ni approvisionnements , ni maisons. 
Tout p^rissait, tout etait d^truit, et pour des an- 
nees. lis coupaient les jarrets des chevaux, et les 
laissaient mourir, sans autre but que de mal faire. 
lis 6gorgeaient les boeufs, en faisaient r6tir une 
partie, laissaient le reste tout sanglant, pour servir 
de pdlure aux loups et aux corbeaux. Ce qu'ils ne 
pouvaient eonsommer ou bn\ler, ils le jetaient aux 
fleuves. Les loups les suivaient; la pesle allait ve- 
riir. L'incendie courait de maison en maison, de 
clocher en cloeher ; ils incendiaient jusqu'aux 
for^ts, aux bruyeres, aux moissons. Le feu les ser- 
vait mieux et plus vite que le fer. Ils n'6pargnaient 
pas les 6glises, ni les couvents, ni les abbayes; les 
h6pitaux ni^me devenaient leur proie ; ils les brft- 
laient avec leurs malades. 

S'ils trouvaient unefemmc, ils la violaient, jus- 
qu'a la tuer ; et puis ils la mutilaient , et se faisaient 
un jouet de ce pauvre cadavre. C'etait le r61e des 
enfants qu'ils menaient avec eux, de pendre les 
cadavres par les pieds et de les trainer dans les 
chemins. lis avaient Tivresse et les fantaisies du 
carnage : h I'un, ils ouvraient le ventre , le laissant 
vivant, jusqu'^ ce que sa vie dispariil avec son sang 
et ses entrailles; ^Tautre, ils coupaient les pieds et 
les mains, ou le nez et les oreilles; a ceux-ci, ils 



02 LA JACQUERIE. 

fcndaient la bouche , ils crevaient les yeux ; ils at- 
tachaient toute une famille avec des cordes, comme 
une gerbe vivante, et la jetaient sur Hn bAcher. lis 
accrochaient des vieillards et des enfants, par les 
raains, aux grilles des fen^tres 61ev6es, et les lais- 
saient se d^battre dans ragonie, pendant que, 
sous leurs yeux, et dans les dcrnieres luttes do 
leurs forces d^faillantes , ils abusaient des ferames 
et se plongeaient dans I'orgie. Les chemins en 
6taient converts, les villes pleines; les chMeaux en 
regorgeaient. Les populations fuyaient devant eux, 
comme des troupeaux de b^tes fauves poursuivis 
par une meute. Assaillants et fuyards, persoime 
n'avaii de route certaine. On courait au hasard, 
les uns pour tuer, les autres pour 6chapper. 
Beaucoup de victimes n'avaient plus m6me la force 
de fuir. EUes s*asseyaient aux carrefoiu^ des che- 
mins, entour^cs de leurs enfants. Des hiulements 
s'entendaient au loin ; ime fum^e epaisse s'elevait ; 
les Jacques venaient, escort6s des oiseaux de proie 
et des b^tes f^roces; ils levaient languissamment 
leurs bras fatigues par le meurtre, et toute la 
troupe marchait sur les cadavres. 

Les paysans s'6taient lev6s partout en un m^me 
jour. Le Beauvoisis, TAmitoois, le Ponthieu, le 
Vermandois, le Noyonnais, la seigneurie de Coucy, 
le Laonnais, le Soissonnais, le Valois, la Brie, le 
GtUinais, le Huropoix, toute rile-de-France, tout 



LA JACQUERIE. 93 

le pays entre renibouchure de la Somiiic ct les 

''rives de FYonne furent en proie h ces horreurs. 

■ n n'y avait pas eu de concert, pas de conspiration, 

''pas de signal donn6. C'^tait la faim qui avait tout 

fait. Tons s'^taient leves ensemble, le jour ou il ne 

leur restait plus d* autre alternative que de tuer ou 

de mourir. Ou allaient-ils? h la vengeance, k Tapai- 

' sement de la faim, h, la volupt6 , ne dtlt-elle durer 

qu'un jour. 

Les remparts, les fosses, les herses, les donjons, 
les hautes murailles ne les arr^taient pas. Qui 
aurait vu se dresser sur les montages inaccessibles, 
sur les rocs h pic, ces foi*teresses dont Toeil pouvait 
It peine mesurer la hauteur; qui aurait suivi ces 
sentiers tournant virlgt fois autour des chateaux et 
sous les meurtrieres, eri plein soleil, sans abri , oii 
il fallait marcher p^hiblement un ^ un, en face 
d'ennemis invisibles; qui aurait mcsur6 de Tceil 
la profondeur de ces foss6s, au fond desquels 
bouillonnaient des torrents; ou parcouru ces che- 
mins couverts, sem^s de trappes et de pieges, bar- 
rels de grilles et de chaines, tournant et retoumant 
sur cilx-m6mes comme des labyrinthes, et aboutis- 
sant tout k coup ci des precipices; qui se serait 
rappel6 que pour prendre uh seul de (^es chdteaux, 
il fallait cinq cents ou mille armures de fer, des 
fcompagnies d'arbal6triers , des mineurs, des cata- 
Jjultes, des si%es durant quelquefois des amines 



94 LA JACQUERIE. 

eiitieres, aurait a peine compris la marche des 
Jacques qui fauchaient tout cela , comme la faux 
du moissonneur fauche un champ de ble. Rien nc 
les arre^tait, ni les rivieres, ni les precipices, ni 
les chateaux. lis trouvaient presque partout les 
portes ouvertes; les garnisons qui 6taient restees 
n'osaient pas tenir. EUes avaient leve les ponts- 
levis, baiss6 les herses, ramass6 des approvision- 
nenients, prepare des engins de defense; inais a 
Tapproche des Jacques, tout etait oubli6, abaii- 
donn6 ; le d6sespoir s'emparait des plus intr6pides ; 
on n'avait plus de forces que pour fuir ou se 
cacher. La peiu- faisait plus de ravages que la 
cause m^me de la peur. 

Qa et 1^, mais rarement et faiblement, quelques 
resistances furent essay6es. Rien ne put tenir. Les 
soldats abandonnaient leurs chefs, et les chefs eux- 
m6mes, accoutum^s aux batailles, ne se recon- 
naissaient plus. D'autres voulurent parlementer. 
Mais les Jacques n'avaient pas de chefs. Que pou- 
vait un homme? Que pouvait la parole? S'il avait 
attendri ceux qui marchaient les premiers, la foule 
venant par derriere et poussant sans cesse , lui au- 
rait marche sur le corps. Un sire de Pinquigny ac- 
cepta d'allcr haranguer uone de leurs colonnes; il 
partit sans armes, et se tint avec un grand coeur 
au milieu du chemin. Quand ils furent proches, il 
commenga a les haranguer, et a les prier, au nom 



LA JACQUERIE. 95 

de Dieu, de se detoumer de sa tcrre; mais ils iic 
savaient plus penser, et ne pouvaient plus s'arr^ter. 
Ils etaient emportes dans un mouvement plus fort 
que toute puissance humaine. lis fendirent le crAne 
du messager d'un coup de bisalgue. Cos serfs 
tremblants sous le bAton huit jours auparavant, 
trouverent ce chevalier bien hardi d'oser s'arreiter 
devant leur marche. 

Dans les villes , la bourgeoisie se divisa. Beau- 
coup d'hommes 6tablis , ayant maison aux champs 
et fabrique a la ville , furent tenths de faire cause 
commune avec la noblesse. D*autres ne craignirent 
ni les meurtres, ni les violences, ni les incendies, 
ni le pillage ; ils entrevirent comme dans une lueur 
I'cgalit^, et appcl^rent k eux les paysans. Bien peu 
de villes restercnt indifKrentes. Celles qui ne vou- 
laient pas des Jacques, se tournaient au moins du 
cdt6 de Paris, et tenaient pour les propositions du 
tiers 6tat. « II y avait, dit la chronique de Saint- 
Denis, bien peu de villes, 6piscopales ou autres, 
qui ne fussent mues contre les gentilshommes , tant 
en faveur de ceux de Paris que pour les Jacques. » 
Ceux-ci, maitres de tout le plat pays depuis Paris 
jusqu'a Noyon, Soissons et Laon, furent regus a 
bras ouverts dans ScnUs, probablement dans Cler- 
mont, et enfm, k Meaux, ou les bourgeois les ap- 
pelerent. 

Un paysan de Beauvoisis, nomme Guillamne 



96 LA JACQUERIE. 

^ Callel, est le soul qui pamisse avoir exerce quelque 
influence sur les bandes. 11 etait tres-ruse, (lit un 
chroniqueur. On Tappelle quelquefois le roi des 
Jacques. Cette rojaut6 n'a pas laisse d'autres traces. 
II est egalement certain que quelques bourgeois dc 
Paris, et m^me quelques nobles (dc riches hom- 
ines , dit Froissart ) se jeterent dans leurs rangs. 
Etaient-ils emportes pai" le m^me vertige que les 
paysans? ou s'ils confondirent la cause du tiers 
etat avec cette fievre de carnage et de vengeance? 
Peut-^tre con^urent-ils la pensee d*obtenir quelque 
ascendant sur leurs compagnons, et de parvenir k 
les diriger. Peut-(^tre aussi ne fut-ce que cet exces 
de la peur qui pousse le voyageur h, se precipitcr 
Volontairement dans Tabime, au lieu d*attendre 
que sa raison et sa force Tabandonnent ^ la fois* 
Leur presence fiit signalee, dans l*Ile-de-France, 
par quelques traces d'organisation et de concert. 
Tons les chateaux appartenant aux Montmorency 
lilrent rasd^s* Apr^s la prise d'Ermenonville, les 
d^fenseurs de la place eurent la vie sauve, ci la 
fcondition de renter gentillesse et noblesse. Robert de 
Loris, chambellan du roi Jean, passa sous ces 
foiirches caudines. Ces fails restferent isol6s et 
n*emp6cli6rent pas la jacquerie de rcssembler a 
ime inondation. Cette arm^e, ou ces bandes, car 
on ne salt comment la nommer, n'avait aucun ca- 
ractere humain. 



LA JACQUERIE, 07 

IV. 

Destruction des Jacques. 

C'est a Meaux, od les Jacques 6taient entries 
triomphants, que le torrent vint s'arr^ter. 

11 y avail i Meaux, dans une lie de la Mame, 
una enceinte fortifi6e, d'environ deux rnille ciuq 
cents metres de circonf6rence, garnie de remparts, 
de bastions, de tours et de foss6s, et contenant 
des constructions au milieu desquelles 6tait une 
grande place oil se tenaient les marches. Cette ci- 
ladelle s'appelait le Marchfe de Meaux. Elle com- 
muniquait par un pont avec le reste de la ville 
situ6 au nord sur la rive droite de la riviere. Un 
dctachement de gendarmerie, envoy6 par le re- 
gent, s'6tait saisi de cette place, au grand d6plaisir 
des habitants qui auraient term6 leurs portes aux 
soldats royaux s'ils n'avaient 6t6 surpris. C*est ISi, 
ct sous la protection de cette faible troupe, que 
plus de trois cents dames et damoisclles s'6taient 
refugiees. La presence parmi elles de la duchcssc 
de Normandie, femmc du regent, donnait plus de 
majesty h ce rassemblement, puisquc rautorit6 
royale y etait ainsi repr6sent6e au milieu de la no- 
blesse. 

La viUe de Meaux fetait du parti d*fitienne Mar- 
cel, pr6v6t des marchands de Paris, et inclinait 

17 fl 



98 LA JACttLEUlE. 

iiiciiie du cole des Jacques. 11 y cut des querelles 
et bientot des rixes enlre Ics bourgeois ct les 
gendarmes enfermes dans le march^. Cettc no- 
blesse, acculie en ce lieu pour vaincre ou mouiii*, 
et plac6e sous les yeux de tant de dames illustres , 
ne voyant d'ailleurs devant elle, que des bourgeois 
et pas de paysans , retrouvait tout son orgueil , ct 
frappait du bois de sa lance les dignitaires de la 
cit6. Un nonmi6 Jean Vaillant, prev6t de la Mon- 
naie, alia chercher une bande de Jacques , qui se 
grossit bientdt d'une foide de paysans de la Brie et 
qui se reunit sous les murs de Meaux k trois cents 
miliciens ou hommes d'armes parisiens conduits 
par r^picier Pierre Gilles. lis 6taient en tout neuf 
ou dix miUe. Les gens de Meaux les regurent dans 
leur ville, dresserent pour eux des tables dans les 
rues et aprfes avoir repu cette multitude, allerent, 
" avec elle, assaillir le march6 qu'ils croyaient pcu 
en 6tat de r6sister. Une catastrophe plus 6pouvan- 
tablc que toutes les precedentes semblait se pi-e- 
parer. Les consequences en auraient 6t6 incalcula- 
bles. Un incident impr6vu, un vrai secoiu^ du 
ciel vint changer la face des choses. 

Un des plus renomm6s chevaliers do la chrc- 
ticnt6 a cette epoque, Gaston, comtc de Foix, 
sumomm6 Phoebus h cause de sa beaut6 jierson- 
nelle, de son esprit, do ses talents ct dc r^legarice 
de sa cour, revenait, avec le caplal de Buch, sci- 



LA JACuuEuiE, ^ yy 

gneur gascon, d'une croisade coutre les paiens dc 
la Prusse. Arrives k ChcQons en Champagne, « ils 
apprirent, dit Froissart, Ibl pestilence et Vhorriblete 
i|ui courait sur les gentilshommes, ainsi que le 
danger de la duchesse de Normandie , de la du- 
eliesse d'0rl6ans et de trois cents dames r6fu- 
gi6es a Meaux. Si en eurent ces deux seignem*s 
grand'piti6. II Icur fut dit, en ladite cit6, que la 
duchesse de Normandie et la duchesse d'Orl^ans , 
et bien trois cents dames et damoiselles , et le due 
d'0rl6ans aussi, 6taient k Meaux ep Brie, en grand 
m6chef de coeur pour cette jacquerie. Ces deux 
bons chevaliers s'accord^rent que ils iraient voir 
les dames et les r'econforteraient k leur pouvoir, 
combien que le captal fdt anglais*. Mais il y avait 
en ce temps tr^ve entre le royaume de France et 
Ic royaume d'Angleterre ; si pouvait bien ledit 
captal chevaucher partout; et aussi \k il voulait 
remontrer sa gentillesse, en la compagnie du comte 
de Foix. Si pouvaient 6tre de leur route environ , 
quarante lances, et non plus; car ils venaient d'un 
pelcrinage. 

u Tant chevaucherent que ils vinrent a Meaux 
en Brie. Si allerent tant6t devers la duchesse de 
Normandie et les autres dames, qui furent moult 
lie§ (joyeuses) de leur venue; car tons les jours 

1. Non pas Anglais prccisdniciu , mais tin parli ties Anglais, 



iOO LA JACQUERIE. 

elles 6laient menac6es des Jacques et'dcs vilains dc 
Brie, et m6mement de ceux de la ville, ainsi qu'il 
fut apparent. Car encore pour ce que ces mediants 
gens entendirent que il j avait 1^ foison de dames 
et de damoiselles et de jeunes gentils enfants, Os 
s'assemblferent ensemble, et de ceux de la comte 
de Valois aussi, et s'en vinrent devers Meaux. 
D'autre part, ceux de Paris, qui bien savaient cette 
assembl6e, se partirent un jour de Paris T)ar flottes 
el par troupeaux, et s*en vinrent avec les autres. Et 
furent bien neuf mille tous ensemble, en trfes- 
grand volont6 de mal faire. Et toujours leur crois- 
aaient gens de divers lieux et de plusieurs chemins 
qui se raccordaient i Meaux. Et s'en vinrent jus- 
ques aux portes de ladite ville. Et ces michantes 
gens de la ville ne voulurent conlredire Fentrfie a 
ceux de Paris, mais ouvrirent leurs portes. Si en- 
trferent au bourg en si grand'plent6 , que les rues 
en 6taient couvertes jusques au March6. Or^ regar- 
dez la grande gr&ce que Dieu fit aux dames et aux 
damoiselles ; car, pour voir, elles eussent 6t6 vio- 
I6es , cfforc6es et perdues , conunc grandes qu'elles 
fussent, si ce n'ciit 6t6 les gentilshommes qui la 
6toient, et par especial le comte dd Foix et le cap- 
tal de Buch; car ces d^ux cheivaliers donnerent 
Tavis pour ces vilains d6conflre et d6tiniire. » 

L'aspect personnel des assaillants ri'6lait pas fort 
redoutable; car les populatioils roturieres de cc 



LA JACQUERIE. « iOl 

siecle, 6tiol6esj dans les villes, par une atmosphfere 
et une nourriture malsaines , ext^nu^es , dans les 
campagnes, par I'exces de la mis^re et de la de- 
gradation, ^talent dans un £tat de d^g^n^ration 
physique et d'aifaiblissement moral qui, joint k 
leur inexperience des armesj les rendaient peii 
propres aux combats. Cependant leur multitude, 
qui remplissait toutes les rues de Meaux, pouvait 
paraltre formidable. « Quand ces nobles dames, 
continue Froissart , qui 6taient h6berg6es au Mar- 
ch6 de Meaux, virent si grande quantit6 de gens 
accourir et venir sur elles , si furent moult 6bahies 
et effray6es ; mais le comte^ de Foix et le captal de 
Buch et leurs routes, qui jk 6taient tons arm6s, se 
rangferent sur le march6 et vinrent h la porte et 
firent ouvrir tout arriftre; et puis se mirent aii- 
devant de ces vilains, noirs et petits et trfes-mal 
arm6s, et la banniere du comte de Foix et celle du 
due d'0rl6ans et le pennon du captal , et les lances 
et les 6p6es en leurs mains, et bien appareill6s, 
d'eux d6fendre et de garder le March6. » 

C'6tait la premiere Ms, depuis le soulfevement 
des paysans, qu'on leur r6sistaft. Cette petite 
troupe , en bon ordre , ne donnant aucun signe de 
frayeur, et tenant ses lances en arr6t , les ramena 
sur-le-champ h r6tat d'od'ils 6taient sortis na- 
gu6re. lis reconnurent leurs maltres, et se senti- 
rent redevenus esclaves. 



iOl • LA JACQUERIE. 

« Quand ces m6chanles gens les virent ainsi or- 
donn6s, bien qu'ils ne fussent mie grand'foison 
cncontre eux, si ne furent mie si forcen^s que 
devant; mais les premiers commenc^rent h rccii- 
Icr ct les gentilshoraraes a les poursuivre , a lancer 
sur eux de leurs lances et de leurs ep6es et a les 
abattre. Adonc ceux qui 6laient devant et qui sen- 
taient les horions, ou qui les redoutaient h, avoir, 
reculaient de hideur tant a une fois qu'ils ch6aient 
Tun sm* Fautre. » — Quoi qu'en dise Froissart, il 
parait que le premier choc fut nide , car les as- 
saillants vinrent jusqu'a la barrifere ct au del^, el 
plusieurs nobles fiirent tu6s, cntre autres mes- 
sire Louis de Chambly, qui perit d'un coup de 
flfeche dans Foeil. II est probable que les iniliciens 
de Paris, des archers sans doute, se sacrififerent 
pour tenter d'ouvrir le passage a la foule. Mais que 
pouvaient-ils conti'e ces athletes arm6s de glaives 
6normes et converts d'armures tellement imp6ne- 
trables, que quand ils 6taient abattus les plus 
grands efforts ne pouvaient souvent faire pen6trer 
jusqu'a leur peau la pointe du poignard de niis6ri- 
corde?Une fois les braves taill6s en pieces, le reste 
tut culbut6 en desordre. « Adonc, continue Frois- 
sart, issirent toutes manicres de gens d'armes hors 
des barrieres et gagn^rent lant6t la place, et sc 
bouterent ehtre ces mechants gens. Si les abal- 
taicnt a grands monceaux ct tuaient ainsi que 



LA JACat'ERIE. 103 

[ vb(Hcs; et les rebouterent lous hors dc la ville, que 

^ jOncques en nul d'eux n'y eut ordonnance ni conroy, 

et en tu^rent tant qu'ils en etaient tons lasses et 

^,,tann6s; et les faisaient sailiir (sauter) en la riviere 

pde Marne. Finallement, ils en tiierent ce jour et 

■ mirent a fln plus de sept mille ; ni ji n'en fiit nul 

6chappes, si ils les eussent voulu chasser plus 

avant. Et quand les gentilshommes retourn^rent , 

ils bouterent le feu en la d^sordonnee ville de 

Meaux et I'ardirent toute et tons les vilains du 

» 

hourg qu'ils purent dedans enclore. » 

L'incendie dui^a quinze jours. La ville fut presque 
detruite. Les maisons et les eglises in^me avaient 
6t6 depouill6es , beaucoup d'habitants tues ou em- 
men^s prisonniers dans la citadelle. Le maire, 
Soulas , pris pendant le combat , fut pendu. D*au- 
tres executions suivirent celle-la. Quelques mois 
apres, la ville obtjnt des Icttres dc remission et de 
gTclce, mais en perdant ses droits de commune. 

Exalt6s par leur succes , et renforc^s d'un grand 
nombre de gentilshommes, les vainqueurs de 
Meaux se ruerent sur les campagnes environnan- 
ies , pourchassant les vilains , egorgeant tons ceux 
qu'ils pouvaient atteindre, qu'ils eussent ou non 
pris part h I'insurrection , les pendant aux arbres 
sans proces ni merci , bridant partout leurs mis6- 
rables demeures, faisant, en im mot, tant de mal, 
que, selon les cbroniqueurs , ^jamaLs les Anglais 



i04 LA JACQUERIE. 

n'en auraient fait autant pour la destruction de la 
France* Non contents de cette vengeance , ils vou- 
lurent punir Senlis de Taccueil que les jacques y 
avaient regu. lis se pr6sent6rent done k la porle 
du c6t6 de Paris et demand^rent Tentr^e, se pr6- 
tendant faussement envoy^s par le regent pour 
prendre possession de la ville. Quand ils y eurent 
p6n6tr6, mettant tout h coup r6p6e a la main, 
ils poussferent le cri de victoire qui donnait le 
signal du. pillage; mais les bourgeois, avertis, 
6taient sur leurs gardes. Des chariots, places 
dans la partie sup6rieure des rues montueuses de 
cette cite, roulerent tout h coup sur les envahis- 
seurs et les culbuterent avec leurs chevaux; les 
hommes sortant de leurs maisons les armes k la 
main, massacrferent les cavaliers abattus ; les fenmies 
lanc^rent des fen^tres des torrents d'eau bouil- 
lante. Les assaillants s'enfuirent jusqu'a Meaux , oii 
leur d^conflture fut un sujet de d6rision, laissant 
d'ailleurs sur la place un certain nombre des leurs 
qui du moins, dit le chroniqueur, ne purent plus 
nuire aux habitants de Senlis. 

Cette aventure n'emp^cha pas le massacre de 
Meaux de porter ses fruits. Le d6couragement et 
Tepouvante avaient pass6 dans les rangs des Jac- 
ques. Les troupes du regent agissaient contre eux 
avec vigueur . Guillaume Callet , le chef de la jac- 
querie de Beauvoisin celui qu'on appelait le roi des 



LA JACQUERIE. d05 

Jacques, voulant' n^gocier avec le roi de Navarre, 
fut attir6 avec plusieurs des siens dans un pl6ge et 
livr6 h ce prince par les habitants de Clermont. 
Ceux-ci pensaient, en agissant ainsi, se mettre k 
convert du ressentiment des nobles; mais leur 
ville n'en fut pas moins pi]16e, brftl6e et d6truite 
bient6t aprfes. Quant au roi de Navarre, trouvant 
Talliance des Jacques trop compromettante et 
voulant conqu6rir Taffection de la noblesse , il fit 
couper la t^te k Guillaume Callet apres Favoir, 
dit-on, couronn6 d'un tripled de fer rouge. Puis, il 
alia, avec une troupe de gentilshommes , et en 
compagnie du comte de Saint-Paul, attaquer les 
paysans k Montdidier. Plus de trois mille furent 
mis k mort dans cette occasion. 

Le jeune Enguerrand, sire de Coucy, k la t6te 
d'une troupe, nombreuse, leur donnait egalemcnt 
la chasse. Enfin les nobles de tout le pays iusurgfi 
renforc6s de ceux des autres provinces frangaises, 
de la Flandre , du flainaut et -du Brabant se ras- 
sembl6rent sur plusieurs points et firent aux pay- 
sans une guerre d'extermination, les tuant, de- 
coupant et pendant , sans distinction d'innocents ou 
de coupables, partout ou ils les rencontraient, in- 
cendiant leurs villages. Plus de vingt mille de cds 
malheureux avaient p6ri avant la Saint-Jean d'^tc , 
c*est-a-dirc un mois aprfes le commencement de 
insurrection, et ce n'6tait que le d6but du mas- 



100 LA JACUUEIUE. 

sacre. Lii llireur clcs nobles fiit poussec si loin que 
le regent dut prendre des mesui'es pour s'y oppo- 
ser. Dgins une ordonnance d'amnistie donnee au 
niois d'aoAt, ce prince leur reproche leur conduite 
inipitoyable. lis semblaient, en effet, vouloir chan- 
ger le pays en un desert. Des cantons entiers 
furent d6peupl6s, et bien des ann^es apres on 
pleurait encore sur les mines accumul6es b, celtc 
epoque. La jacquerie fut ainsi noyee dans le sang ; 
mais son nom resla k jamais grav6 dans la me- 
moire des hommes pour F^pouvante et pour Ten- 
seignement des grands et des petits, du peuple et 
de Taristocratie , des nations et des gouvernements. 
Quant k la classe des paysans , apres cette con- 
vulsion furieuse , elle retomba plus profond6ment 
que jamais dans son abime de misere et de degra- 
dation. Son joiig parut encore aggrave, car les an- 
necs qui suivircnt furent de plus en plus malheu- 
reuses pour cllc. 



FIN. 



TABLE. 



Introduction Page. i 

PREMIERE PARTIE. 

LES BAGAUDES ET LES PASTOUREAUX. 

I. Les Bagaudes (jacqueries des m% iv« et y* siecles) 1 

If. Conspiration des paysans normands au x" si^cle 12 

III . Les Pastoureaux (jacquerie du xiii" siecle ] 17 

DEUXifiME PARTIE. 

LA JACQUERIE DE 1358. 

I. Situation de la France au xiv« siecle 47 

II. Les brigands G7 

HI. Imurrection des paysans 8G 

IV. Destruction des Jacques 97 



FIN DE LA TABLE. 



Iniprimcrie dc Cli. Lalmrc (anciennc inaison Crapelcl), 
rue de Vaugirard, 9, pr^s do I'Odcun. 



1J 

J 



1 ■ t 

I 

1 






1.1' 



» ■ 1 



-■•■ ^1 



•