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Full text of "La jeunesse de Napoléon"

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LA JEUNESSE 

DE NAPOLÉON 



OUVRAGES Dr M KM H AUTEUR 



LA GLF.RRF-, ISIO-IS"!. 

LK GÉ.NKKAL CHANZY. 

(Couronné par l'Académie française] 

l'AIUS EN 1790, VOYAGE DE HALEM. 

JEAN-JACOUES ROUSSEAU. 

LES GUERRES DE LA RÉVOLUTION 
1 1 volumes in 8. 

TOME I. LA PREMIÈRE INVASION PRUSSIENNE. 

— II. VAI.MV. 

— m. LA lîETRAITE DE BRUNSWICK. 

(Couronnes par l'Académie française, prix GobcrI, cl par l'Académie des seicnccs 
morales et po!ilic|ucs, grand prix Audilfrcd.) 

— IV. JEMAPPES ET LA CONQUÊTE DE LA DELGIÇUE. 

— V. LA TRAHISON DE DUMOURIEZ. 

^Couronnés par l'Académie française, grand prix Goberl.) 

— VI. l'expédition DE CUSTINE. 

— VII. MAYENCE. 

— VIII. WISSEMDOURG. 

— IX. HOCHE ET LA LUTTE POUR L'aLSAC.E. 

— X. VALENCIENNES. 

— XI. IIONDSCHOOTE. 



Droits 'le Iraductioa et de reproducUoo réservés poar tons les pav 
; compris la Uullande, la Suède et la Norvège. 



C-% I Ko 



ARTHUR CHUQUET 



LA JEUNESSE 



DE NAPOLÉON 



Brienne 



DEUXIEME EDITION, li E A' U E ET AUGMENTEE 




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Paris, 5, rue de Mézières 
ARMAND COLIN ET C'% ÉDITEURS 

Libraires de la Société des Gens de Lettres 
1898 

Tous di-oits réservés. 




NAPOLÉON 

Lieutenant en second au Régiment de La Fère (1785) 

(Musée de Versailles) 



PRÉFACE 



Parmi les publications innombrables dont la jeunesse 
de Napoléon a été l'objet, trois ou quatre seulement 
méritent d'être consultées et citées. 

lung [Bonaparte et son temps) a pris beaucoup à Coston, 
et son ouvrage, hâtif et partial, fourmille de légèretés et 
d'inexactitudes; mais il reproduit quelques documents 
tirés des archives de la guerre et négligés par la commis- 
sion qui fut chargée de publier la correspondance de 
Napoléon. 

Du Teil [Une famille militaire au XVIIP siècle) fournit 
d'instructifs détails sur les écoles d'artillerie et sur les 
relations des généraux Du Teil avec Bonaparte. 

Coston [Histoire de Napoléon Bonaparte), qui représente 
la tradition orale, est bien informé, quoiqu'il accueille 
sans critique certaines anecdotes. 

Frédéric Masson [Napoléon inconnu) a réuni tous les 
écrits authentiques de Napoléon, et ses deux tomes, qui 
contiennent en outre d'ingénieux aperçus et d'utiles 
rectifications, sont la source principale, essentielle. 

Mais il ne suffisait pas de mettre en œuvre les docu- 



ments de nos devanciers. Dînant plusieurs années, nous 
avons glané dans les archives publiques de Paris et des 
départements ainsi que dans nombre de collections pri- 
vées. Nous avons, notamment aux archives de la guerre et 
aux archives nationales, dépouillé tout ce qui avait trait à 
la Corse, aux écoles militaires, à Tartillerie, et il nous faut 
ici, pour ce volume comme pour les suivants, témoigner 
notre plus vive gratitude à MM. Félix Brun et A. Marti- 
nicn, à MM. Alexandre Tueley, Lecestre, A'iart, Mari- 
clial, et surtout à notre savant ami Léon Ilcnnct, ce pro- 
fond connaisseur de Thistoire militaire de la Révolution et 
de TEmpire, Tauteur du Régiment de la calotte et de Tétude 
si exacte et si consciencieuse sur les Compagnies decaclets- 
geniilshonunes^ le critique qui, de façon si juste, apprécia 
le travail de lung {Journal des sciences militaires^ 9* série, 
t. IV, p. 457-476). 

D'autres personnes nous ont aidé à ce premier volume 
on nous donnant d'excellents conseils et en nous commu- 
niquant quelques papiers importants. ?Sous ne pouvons 
les nommer toutes, mais nous citerons particulièrement 
]M. le duc de Choiseul-Praslin; ^I. le prince de BaufTre- 
mont, duc d'Atrisco, qui nous a fait connaître Tatlas des 
archives nationales où se trouve la caricature de Napoléon 
(p. 262);M.leD'-comteCostadeBastelica;M. E.-H. Bloch; 
M. Etienne Charavay; M. S. Det, bibliothécaire de la ville 
de Troyes; M. le lieutenant Fabry; M. Giubega, con- 
seiller à la cour d'Aix; M. Léonce Grasilier; M. Jadart, 
conservateur de la bibliothèque de Reims; ^1. Labande, 
à qui nous devons le fac-similé de la lettre de Napoléon 
à Fesch (p. 354); M. Laurent, archiviste des Ardennes; 
M. Stanislas Légis; M. Letteron, Thomme qui sait le 
mieux Thistoire de la Corse; M. Moris, archiviste des 



PnCFACE VII 

Alpes-Maritimes; M. de Nolhac, qui nous a donné le por- 
trait du jeune Bonaparte, dessiné à Tournon par Pontor- 
nini (p. 290); M. le capitaine Pineau; M'"'^ C. de Susini; 
M. Ernest Tavernier; M. Toussaint Vachard; M. Veilhan, 
qui nous a gracieusement prêté le manuscrit des Mé- 
moires de Montfort. 

L'appendice de ce volume, comme des suivants, ne ren- 
ferme que des pièces inédites ou des renseignements 
tirés des documents orioinaux. 



LA 

JEUNESSE DE NAPOLÉON 



CHAPITRE PREMIER 
La Corse. 

Conquête de la Corse. — Caractère et mœurs des habitants. — Le 
Corse dans Napoléon. — Situation de l'île. — Organisation. — Les Etats, 
les Douze, les députes des Elats. — La noblesse. — Griefs de la popula- 
tion. — Ordonnances. — Sionville, Narbonne, Marbeuf. — Condamnation 
de Jacques-Pierre Abbatucci. — La finance. — Les employés français. 
— La justice. — Erreurs et fautes de l'administration. — Petriconi, 
M. de Guernes et Belgodere. — Les Corses se regardent comme 
opprimes. 

En 1764, Gènes désespérant de conserver le peu de places 
qui lui restaient en Corse et de sauver ses garnisons pressées 
par Paoli et comme prisonnières dans leurs citadelles, implora 
le secours de Louis XV. La France devait aux Génois quelques 
millions. Il lut convenu que ses troupes garderaient les forte- 
resses pendant quatre années et qu'au bout de ce temps sa 
dette serait payée. Mais en 1768, lorsqu'cxpira cet engage- 
ment, Gènes consentit à céder au roi ses droits sur la Corse. 
Une armée française débarqua dans l'ile. Paoli protesta. La 
République Sérénissime avait-elle la souveraineté de la Corse, 
et, quand elle l'aurait, pouvait-elle disposer des peuples sans 
leur agrément? Etait-il juste de traiter une nation comme un 
troupeau de bètcs vendues au marché? Un de nos officiers 

JEUNESSE DE NAPOLEON. f ■ I. 1 



LA JEUNESSE DE NAPOLEON 



répondit h Paoll que si le droit de Gènes était précaire, un 
autre droit suffisait à la France, le droit qui découle de la loi 
du plus fort. 

La Corse devint française en 1769. Paoli, ce Paoli qui, 
selon l'expression de Chauvelin, savait séduire et enivrer la 
multitude, qui joignait à des lumières supérieures une activité 
sans égale, qui faisait, à la tête de paysans rassemblés de tant 
d'endroits divers, des mouvements si rapides et des opérations 
si nerveuses, Paoli, vaincu le 9 mai dans le suprême combat de 
Ponle-Xovo par le maréchal de Vaux, s'embarquait le 12 juin 
à Porto-Vecchio et gagnait la Toscane. 

On avait à Paris désapprouvé l'expédition. Ceux-ci dépei- 
gnaient la Corse comme un amas d'inutiles rochers. Ceux-là 
déclaraient qu'une pareille possession serait toujours onéreuse 
et ils répétaient le mot du Génois Lomcllino qu'on serait trop 
heureux de pouvoir creuser un grand trou au milieu de l'île 
pour la submerger. Plusieurs et notamment Dumouriez soute- 
naient que puisqu'il était impossible d'effacer la Corse de la 
carte du globe, on devait, au lieu de lui imposer une domina- 
tion étrangère, la protéger contre les Génois, l'aider ;i fonder 
une constitution durable et conforme à son libre génie, la 
traiter en alliée et jouir ainsi de ses ports excellents sans faire 
de frais ni d'efforts, et surtout sans fournir un prétexte d'hos- 
tilités aux puissances qui convoitaient ce point central de la 
Méditerranée. 

Mais Choiseul et la plupart de nos officiers, et, dans le 
nombre, des hommes d'expérience et de talent, comme Vaux, 
Marbeuf et Guibert, avaient demandé la conquête de l'île. Fal- 
lait-il laisser à Paoli le loisir de consolider son autorité dans 
un pays qui serait en temps de guerre l'asile des corsaires? 
Fallait-il abandonner à d'autres des havres si commodes et si 
avantageusement situés? Un ennemi qui posséderait la Corse, 
ne pourrait-il intercepter notre communication avec l'Espagne, 
l'Italie et le Levant? Toute la côte de la Provence et du Lan- 
guedoc ne serait-elle pas dès lors à découvert? Ne valait-il pas 
mieux s'établir en Corse et y former une colonie florissante, 



LA CORSE '3 

en faire la grand'garde maritime du royaume? Maîtresse de 
Bastia, d'Ajaccio, de Bonilaeio et de sûres retraites d'où ses 
vaisseaux s'élanceraient pour courir impunément la mer, la 
France régnerait dans la Méditerranée et serait la première, 
la seule puissance du midi de l'Europe; elle tiendrait le roi 
de Sardaigne en respect; elle commanderait l'Italie, aurait le 
pied sur ses plages. Guibert taxait d'ignorance et de prévention 
les gens qui s'opposaient à la conquête : ils ne portaient pas, 
disait-il, leurs regards au delà de leur siècle et de la surface des 
choses. La Corse, a écrit Napoléon, « semble une dépendance 
naturelle de la Provence » et elle est « propre à favoriser des 
opérations en Italie et à protéger le commerce du Levant. » 

Les jugements, imprimés et manuscrits, des voyageurs qui 
visitèrent l'île et des officiers qui la conquirent ou y tinrent 
garnison, mériteraient tous d'être recueillis et réunis. Les 
résumer, c'est présenter le tableau le plus exact de l'état du 
pays et du caractère des habitants. 

Les Corses étaient petits pour la plupart ; ils avaient de 
beaux yeux, de belles dents, et il semblait que cette beauté 
des dents et du regard fût une production du climat comme les 
citrons et les oran^res. 

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Ils étaient simples, sobres, tempérants. Jamais on ne les 
voyait ivres. Contents de leurs chèvres, de leurs châtaio-nes, 
de leurs olives et de l'eau de leurs ruisseaux, ils n'avaient 
d'autre richesse qu'une, monnaie grossière qui cessa d'avoir 
cours en 1770, après avoir été changée h raison de vinrrt soldi 
pour cinq sols. Ils portaient des habits d'une étoffe brune 
qu'ils tissaient eux-mêmes avec le poil ou la laine de leurs 
troupeaux et qui paraissait aux Français infiniment plus rude 
que la bure des capucins. Leurs femmes, du moins celles des 
campagnes, tête nue, les cheveux retroussés et mal arrano-és 
un fichu noué sous le menton, avaient un long vêtement de 
bure qui faisait le corset et le jupon tout ensemble, et une 
chemise assez joliment plissée, quelquefois brodée, qui mon- 
tait jusqu'au col et leur cachait le sein. 



4 LA JEUNESSE DE NAPOLEON 

Ils avalent l'esprit de famille le plus vivace et le plus pro- 
fond. Le Corse ne laissait rien percer de sa tendresse; pas 
d'attentions ni de caresses; mais il aimait les siens et leur était 
extrêmement attaché. Si le père mourait, le fils aîné devenait 
le tuteur et le chef des enfants. Nulle part le droit d'aînesse 
n'était autant respecté qu'en Corse. 

Ils étaient hospitaliers, recevaient de bon cœur l'etraiii^er, 
se sacrifiaient pour l'homme qu'ils accueillaient sous leur toit 
et qui se livrait à eux. Si l'ennemi dont ils avaient juré la 
mort, entrait dans leur lofais, ils le considéraient comme un 
objet sacré, comme un dépôt auquel ils ne pouvaient attenter. 

Ils avaient horreur de l'injustice. « Ils sont revêches » a dit 
Napoléon, « mais au fond justes, » et Marbeuf remarquait fine- 
ment ([u'ils ne se plaignaient jamais d'un châtiment mérité, 
(ju'on ne risque rien à les punir sévèrement lorsqu'ils ont 
tort. 

Ils n'étaient pas ingrats. Un service rendu ne s'effaçait 
jamais de leur souvenir. Ils ne parlaient qu'avec attendrisse- 
ment de M. de Cursay, qui les avait gouvernés pendant quel- 
ques années selon la justice et l'équité. Ce qui dure le plus en 
Corse, a dit Paoli, c'est la mémoire des bienfaits. 

Le vol leur était inconnu. Quelle que fût la récompense pro- 
mise, ils refusaient de dénoncer le déserteur. Un jeune Corse 
découvrit à la maréchaussée la retraite d'un soldat fugitif et 
reçut quatre louis; le père, accompagné de sa famille, l'amena 
devant la porte d'Ajaccio, l'abattit d'un coup de fusil et jeta 
sur le cadavre le prix de la trahison. 

La bravoure des Corses était proverbiale. Ils avaient fait tête 
h la .France durant deux campagnes, sans place forte, sans 
artillerie, sans magasins, sans argent, et les conquérants ne 
parlaient qu'avec estime de ces petits hommes Aêtus de brun 
qui se rassemblaient au signal des cornets ou des sifflets, 
s'avançaient h la débandade par les campagnes sans suivre un 
chemin et, se courbant contre terre, s'abritant derrière les 
murs, les rochers et les broussailles, assaillaient soudainement 
les Français de toutes parts, puis se rejetaient en arrière et, 



LA CORSE 5 

revenaient à la charge avec une incroyable vitesse, alla({uaut 
de nouveau l'adversaire, qui n'avait pas le temps d'ajuster ses 
coups pour répondre à leurs feux, ne manquant jamais, à 
moins d'insurmontables difficultés, au devoir sacré d'enlever 
leurs blessés et leurs morts. Quelques-uns furent cruels et 
commirent des actes d'une férocité barbare. Mais quelques-uns 
furent magnanimes. Des Français disaient à un prisonnier : 
« Comment osez-vous guerroyer sans hôpitaux ni chirurgiens, 
et que faites-vous, quand vous êtes blessés? — Nous mou- 
rons. )) Un Corse, mortellement frappé, écrivait à Paoli ce 
billet héroïque : « Je vous salue; prenez soin de mon père; 
dans douze heures je serai avec les autres braves qui sont 
morts en défendant la patrie. » 

Ils étaient durs à la fatigue et capables des plus grands 
edorts. L'adversité les trouvait fermes et impassibles. Leur 
constance semblait inouïe. Dans les plus vives souffrances et 
jusqu'au milieu des tortures, ils montraient un indomptable 
coui-aoe, et lorsqu'ils avaient prononcé ce seul mot pazienia, 
le plus affreux supplice ne leur arrachait pas un cri, pas une 
plainte, pas un soupir. Ils méritent la fourche, disait un pro- 
verbe génois, et ils savent la souffrir. 

Ils avaient d'autant mieux cette fière résignation qu'ils 
n'étaient pas naturellement gais. Ils n'aimaient pas les joyeuses 
fanfares, et Napoléon parle quelque part du son rauque et lugubre 
de leur cornet, signal d'insurrection. Graves et froids, ils ne 
riaient presque jamais. Pas de divertissements ; pas de danses 
ni de fêtes champêtres. Ils jouaient fréquemment aux cartes, 
mais silencieusement et comme avec tristesse. Leur plus grand 
plaisir, lorsque les Français leur interdirent les armes à feu, 
ce furent les confréries : chaque village avait un oratoire que 
la confrérie décorait avec plus de recherche que l'église de la 
paroisse. 

Et pourtant, ils avaient l'imagination r.rdente, emportée, et 
Paoli disait qu'il suffit de donner aux Corses quelques pièces 
d'or pour qu'ils se croient en possession des millions qu'ils espè- 
rent. Ils avaient l'esprit fin, perspicace, pénétrant, au point 



o I,.\ JEUNESSE DE XAPOLICOX 

qu'ils seniljhiient lire dans les regards ce qui se passait de plus 
secret au fond des cœurs. Ils avaient beaucoup d'aptitude aux 
sciences, i» la littérature, aux beaux-arts; ceux qui faisaient 
leurs études en Italie, y obtenaient d'éclatants succès, et d'au- 
cuns enseignèrent très brillamment aux universités de Pise et 
de Padoue. Plusieurs avaient une prodigieuse mémoire. Leur 
parole était vive, aisée, persuasive, et ils n'ignoraient pas cette 
lacilité d'élocution qui dégénérait en verbosité ; ils voulaient 
être écoutés, et, si l'on refusait de les entendre jusqu'au bout, 
se croyaient insultés. Le moindre d'entre eux étonnait les offi- 
ciers français par l'intelligence avec laquelle il parlait guerre 
ou politique, et le dernier paysan plaidait sa cause avec autant 
de force et d'astuce que le plus liabile avocat, discutait ses 
affaires avec une singulière abondance d'expressions et de 
tours, usait avec une adresse infinie des movens de chicane 
que lui fournissaient les nouvelles formes judiciaires. Les rai- 
sonneurs de garnison durent plus d'une fois s'avouer l)attus 
par ces Corses loquaces et subtils. Napoléon cite ii ce propos 
la spirituelle repartie d'un de ses compatriotes : « Regarde, 
disaient des officiers à un pauvre habitant du Xiolo, comme 
nous sommes habillés )), et le Corse les examinait avec atten- 
tion, leur demandait leur nom, apprenait que l'un était mar- 
quis, l'autre baron, le troisième, chevalier : « J'aimerais, 
réjiondait-il, à être habillé comme vous; mais, en France, tout 
le monde est-il nKu<|uis, baron ou chevalier?» 

De grands défauts ternissaient les qualités du Corse. Il était 
superstitieux. 11 était méfiant, soupçonneux, très caché, et 
néanmoins, à certains instants, si profonde que fût sa dissimu- 
lation, il ne pouvait se maîtriser : il s'emportait, se livrait à 
des mouvements de violente colère, et une fois qu'il avait 
exhalé sa fureur, reprenait sa gravité coutumière. S il tenait 
scrupuleusement sa parole, il avait du penchant à la fourberie, 
et il abusait de sa facilité à s'exprimer, faisait de longs 
discours pour surprendre et tromper les gens auxquels il 
parlait. 

11 avait un indicible orgueil. Paoli ne dit-il pas que le trait 



LA CORSK / 

le plus saillant des Corses est la haute opinion qu'ils ont 
d'eux-mêmes, qu'ils abordent sans émotion les personnages 
les plus considérables, et ne seraient pas plus embarrassés 
dans le palais de Versailles que dans leur propre logis? Lorsque 
Maillebois levait le régiment de Royal-Corse, tous les insu- 
laires voulaient être officiers. Pas un soldat corse sous l'an- 
cienne monarchie ne consentit à battre la caisse. Parmi les 
volontaires du bataillon dont Napoléon fut lieutenant-colonel, ' 
un seul condescendit à être tambour. « Pourquoi, demandait- 
on à un Corse, ne mettez-vous pas votre fils dans un régi- 
ment? — Mon fds, répliquait-il, n'est pas fait pour débuter au 
réo-iment par le grade de sous-lieutenant. » Tous les Corses 
se regardaient comme égaux, se croyaient pétris de la même 
pâte que leurs plus grands hommes : il ne leur avait manqué 
que les occasions, et s'ils avaient quitté leur foyer pour courir 
le monde, ils seraient, tout comme d'autres, arrivés aux postes 
les plus élevés. :Marbeuf assure que la vanité est le principal 
ressort qui les met en mouvement. « Ce qui les caractérise 
plus que tout, écrit un de nos officiers, c'est qu'ils sont inca- 
pables de soutenir le mépris, pas même de supporter l'indifTé- 
rence. » Leur refuser le salut ou laisser leurs lettres sans 
réponse, était l'insulte la plus grave qu'on pût leur faire : 
Paoli répondait :i tous ceux qui lui écrivaient, fussent-ce les 
gens les plus obscurs, et il ne manquait jamais de rendre le 
salut. Ils recherchaient avec empressement les distinctions et 
les marques d'honneur. Le roi Théodore n'avait-il pas créé des 
princes, des marquis, des comtes, des barons et institué un 
ordre de chevalerie? Paoli ne fondait-il pas, dans les com- 
mencements de son généralat, un ordre de Santa Devota 
pour les volontaires qui combattaient avec lui Colonna de 
Bozzi? Avec quel sentiment de respect et d'envie les Ajacciens 
et les Bastiais considéraient un de leurs concitoyens, revêtu 
des insignes de l'ordre toscan de Saint-Étienne ! Les Bonaparte 
ont d'eux-mêmes une si avantageuse idée qu'ils deviennent 
souverains aisément, naturellement, comme s'ils l'avaient tou- 
jours etc. On croirait, lorsqu'ils entrent en possession d'un 



LA JEUNESSE DE NAPOLEON 



royaume, qu'ils recueillent une succession qui leur est légiti- 
mement échue. Ils se plaignent de leur part, qui ne leur 
semble jamais assez grosse; ils forment aussitôt une cour, 
règlent un cérémonial, imposent une étiquette, prennent 
tlcmbléc et sans peine les façons compassées, le ton p^uindé, 
les manières raides et solennelles de l'emploi. « A voir vos 
prétentions, disait Napoléon à ses sœurs, il semble que nous 
tenions la couronne des mains du feu roi notre père. » 

De cet orgueil était née la passion de la vendetta. Le 
maréchal de Vaux et Chauvelin remarquent, le premier, cpi'il 
n'y a pas de pays où les animositcs particulières régnent davan- 
tage, le second, qu'il n'existe pas de peuple plus divisé, 
qu'une famille, pour peu qu'elle soit ancienne, compte les 
haines qu'elle a vouées à d'autres familles, et que ces vieilles 
inimitiés sont presque les seuls titres qui constatent son 
anti([uité. C'est que le Corse regardait comme une honte le 
pardon des ofTenses. Il s'imaginait encourir riiilamic s'il ne 
lavait dans le sang l'injure qu'il avait reçue. Le point d'hon- 
neur, témoigne un indigène, est si fort en Corse : // piinto 
d'onore è t.anto forte in Corsica ! 

De cet orgueil, autant que de l'habitude d'une vie guerrière 
et vagabonde, dérivait aussi leur paresse ou, comme disaient 
les Français, leur inertie, leur fainéantise. Vainement un poète 
les exhortait à l'amour du travail agricole et industriel 

C'est assez combattu, généreux insulaires ! 

Vainement le maréchal de camp Sionville criait avec colère 
aux habitants de Bocognano : « Vous n'avez rien à faire; 
détruisez donc vos murs et rebâtissez-les! » Les Corses 
disaient, comme Napoléon, qu'ils n'étaient pas faits pour manier 
la pioche. Le Napolitain les fournissait de poisson, et l'Italien, 
le Lucquois, cultivait leur sol. Chaque année près de dix mille 
Lucquois venaient, durant six mois de suite, remuer la terre 
à raison de vingt-cinq sols par jour : quatre livres de farine 
de châtaigne suffisaient à leur nourriture, et, la livre coûtant 
un sol six deniers et leur dépense s'élevant pour le semestre 



LA CORSE 9 

à dix-huit mille livres, on calculait qu'ils emportaient de l'île 
annuellement deux millions deux cent trente mille livres. 

Il n'y avait donc pas d'ajrriculture en Corse. Nulle entente 
du labouraoe. Nulle connaissance des instruments aratoires. 
Çà et là quelques champs légèrement écorchés par une charrue 
informe. Pas de prairies. Pas d'engrais. Les moissons dévorées 
par les mauvaises herbes. De longues étendues de pays et 
d'immenses déserts sans le moindre vestige de l'industrie 
humaine. Nulle route. Des sentiers étroits, tracés au hasard, 
suivant la pente naturelle du terrain, creusés presque partout 
par les eaux et très éloignés des villages parce que les habi- 
tants s'étaient logés dans des endroits escarpés pour échapper 
sûrement à l'ennemi. Ils avaient, a dit Napoléon, « abandonné 
les plaines trop difficiles à défendre pour errer dans les forêts 
les moins pénétrables, sur les sommets les moins accessibles. » 
Les bestiaux, sans abri contre les injures de l'air, gisaient la 
nuit, dispersés dans les rues. Pas d'auberge, sinon dans les 
villes de garnison. Pas de paille. Les paysans couchaient 
autour du feu, au milieu de la salle ou de l'unique pièce qui 
leur servait de demeure, sur quelques peaux de chèvres. 

Les femmes étaient chargées de tous les travaux pénibles 
et faisaient l'office de manœuvres. Elles portaient le baoao-e 
des étrangers qui se rendaient d'un village dans un autre; 
« le donne, le donnel les femmes, les femmes! w, criaient les 
hommes lorsque le voyageur se préparait à partir. Elles récol- 
taient les fruits. Elles allaient, même les plus aisées, puiser 
l'eau nécessaire à la maison. Le Corse les méprisait souveraine- 
ment. Il ne daignait pas les admettre à sa table, tant il était, 
comme a dit Napoléon, plein du sentiment de son importance ^ 
particulière. Plus il avait de garçons, plus il se croyait riche, 
et il ne manifestait sa tendresse qu'à ses enfiints du sexe mâle. 
Pendant que les femmes vaquaient aux plus grossières beso- 
gnes, les hommes se promenaient une pipe à la bouche ou 
bien, étendus sous les arbres à l'entrée du village, discou- 
raient sur les nouvelles et jouaient aux cartes. 

Mais l'esprit travaillait en eux, à défaut du corps, et ils 



10 I.V JEUNESSE DE NAPOLEON 

étaient d'autant plus inquiets qu'ils étaient inactifs. Divisés par 
des rivalités de famille ou des inimitiés de communauté, ils se 
plaisaient à l'intrigue, et Marbeuf rangeait parmi les plus 
orands maux dont souflVait le pays, le goût des habitants pour 
la cabale. Que de menées, que de manœuvres, même aux assem- 
blées des pièvcs qui n'avaient d'aut)e but (pie d'élire des 
députés à l'assemblée de la province! « Que de jalousies et de 
mensonges, s'écriait le vicomte de Barrin, et que de mauvais 
tours ces gens-ci cherchent à se jouer réciproquement! » Pas 
d'assemblée en France, témoigne l'intendant La Guillaumye, 
que « l'esprit individuel de prépondérance et de changement 
puisse rendre aussi tumultueuse et aussi dangereuse que la 
plus petite assemblée en Corse ». Mais le Corse aimait la poli- 
tique : il vivait plus volontiers sur la place publique que dans 
son ménage; il s'intéressait passionnément aux alTaires du 
gouvernement et de l'administration; il voulait y contribuer, y 
mettre la main, y prendre sa part, si mince, si infime qu'elle 
fût; il ne se croyait jamais inutile; il est, disait Paoli, « accou- 
tumé à identifier la fortune de l'Hltat avec la sienne propre. » 
Sans doute, il fallait distinguer en Corse la population des 
villes de celle des campagnes. Les Corses du dedans, les mon- 
tagnards étaient, aux yeux de nos officiers, des hommes de la 
nature, des sauvages du Canada, des barbares. Les habitants 
des principaux ports avaient acquis, par leurs fréquentes 
communications avec l'étranger, une certaine politesse, et ils 
s'étaient toujours soumis à l'envahisseur qui tenait leur cita- 
delle, d'abord aux Génois, puis aux Français. « L'état d'une 
/ partie de l'île, a dit Joseph Bonaparte, n'était pas l'état de 
l'autre; vaincu dans l'intérieur, le despotisme trouvait un asile 
dans les places maritimes. » Mais tous les Corses, qu'ils fus- 
sent nés sur le rivage de la mer ou dans le cœur du pays, 
offraient à pou près les mêmes traits caractéristiques. 

Napoléon ressemble à ces Corses du xviii'' siècle. 
^ Il est de petite taille et il a de beaux yeux et de belles 
dents. 



LA CORSE 11 

Il ne fait d'excès d'aucun genre; il se rend à table comme 
avec reorct, pour un quart d'heure, une demi-heure au plus; il 
ne boit guère, bien qu'il ait la tète forte et se vante un jour 
de vider quatre bouteilles sans s'échauffer. Ne disait-il pas 
qu'il tenait de sa mère la vilaine habitude de manger trop 
vite, et sa mère n'a-t-elle pas raconté qu'elle avait pour 
maxime de ne jamais satisfaire son appétit.' 

Très simple dans sa mise, il veut être habillé comme un 
officier de sa garde. 

L'esprit de famille est aussi vivace et aussi puissant chez 
lui que chez tous les Corses. S'il régente les siens et leur 
impose son inflexible vouloir, il les comble, les accable de 
bienfaits. Il écrivait en 1795 qu'il ne vivait que par le plaisir 
qu'il leur causait, et des contemporains regrettent qu'il ait eu 
des frères qui lui firent parfois une opposition violente : seul, 
il eût été plus tranquille, et peut-être n'aurait-il pas eu tous 
ces vastes desseins qui n'aboutirent pour la plupart qu'il 
mettre une couronne sur la tête d'un membre de sa famille. 

Il était reconnaissant. Ceux qui, dans ses premières années, 
lui rendirent des services ou lui donnèrent des témoignages 
d'affection, ne se repentirent jamais de recourir à lui. Le 
temps, l'expérience des hommes, l'ambition de plus en plus 
o-randissante émoussèrent sa sensibilité. INIais il avait reçu 
de la nature un cœur bienveillant, très accessible à l'émotion, 
très facilement touché par le ton poignant d'un sentiment 
vrai. Il pleura lorsque Dandolo plaida devant lui la cause de 
la patrie vénitienne, et il éleva Dandolo, le poussa, et n'eut 
pour lui que de bons procédés. Il était plus juste, plus équi- 
table qu'on ne croit. En tête à tête, et sans témoins, il souf- 
frait les protestations des officiers qui se plaignaient d'un 
passe-droit, fût-ce avec fougue et en termes passionnés. Si l'on 
savait choisir le moment et le lieu, on pouvait tout lui dire. 

Il avait la bravoure et la fermeté des Corses. Il regardait, 
comme eux, le péril sans appréhension, et il est, comme eux, 
infatigable, toujours prêt à se battre. On a prétendu qu'il 
avait peur. Qui s'exposa plus ([ue lui devant Toulon et sur 



12 LA jnUNnsSE DE NAPOLKOX 

le pont d'Arcole? Dans le fort d'une action, au milieu de la 
mitraille, un aide de camp s'obstinait à le couvrir de son 
corps; Bonaparte écarta trois fois l'officier, et à la troisième : 
« Finissons cet enfantillafre, dit-il avec humeur, il faut que j'v 
voie clair. » 

Il a la gravité corse, et le fond de sa nature est sérieux, 
sévère, méditatif. De même que Paoli, il souiit fréquemment 
et n'éclate presque jamais. 

11 a la perspicacité des Corses : il sait lire dans leurs veux 
le caractère des hommes, et il est, comme le Paoli que dépeint 
Boswell, un grand physionomiste; un de ses camarades 
d'Auxonne assure qu'il projetait un ouvrage dans le genre 
des Fi'di'ments de Lavater. 

Il a au j)lus haut point cette mémoire qu'on attribuait aux 
Corses, et c'est ainsi que Paoli savait par cœur nombre de 
passages des auteurs classiques et connaissait par leur nom la 
plupart des notables de 1 île. 

lia cette promptitude de pensée naturelle aux Corses. Aussi 
écrivait-il rapidement, précipitamment, sans ratures, et il 
finit par dicter. Paoli racontait qu'il ne pouvait coucher ses 
idées sur le papier, qu'elles semblaient échapper à sa plume, 
et qu'il de\ait appeler le Père Guelfucci pour les attraper : 
presto, pigliale li pensiei-i! ^e croit-on pas entendre Napoléon 
qui presse ses secrétaires? 

Comme ses compatriotes, il fait volontiers l'orateur, 
l'avocat, et il aime à parler tout seul, des heures entières, 
sans être interrompu. Avec quel feu, quelle facilité s'énonçait 
Paoli! Pareillement, Napoléon a ce talent de la parole qui, 
selon les Français du xviii^ siècle, était comme l'apanage de la 
nation corse. Il est Corse dans ses proclamations et ses écrits. 
Il exprime des idées fortes dans le style mâle et animé que 
les Orticoni, les Gafforio, les Hyacinthe et les Pascal Paoli 
emploient dans leurs harangues. Les Français admirèrent ce 
que les mémoires et les manifestes de ces chefs de l'île avaient 
de vigoureux et de convaincant, ce que leurs discours avaient 
de véhément et de chaleureux. Bonaparte aura, non en italien. 



LA CORSE 13 

mais en français cette éloquence entraînante dOrticoni, de 
Gafforio, des deux Paoli dont il a loué la logique et l'énergie. 
Mais il est soldat et il sera plus concis, plus impétueux; il a le 
langage d'un victorieux. De même que ses devanciers à qui les 
Français reprochaient de faire parade de leur savoir, il abuse 
parfois des citations : il écrit au Directoire qu'il veut reprendre 
le soc de Cincinnatus; il rappelle à ses soldats qu'ils foulent 
la cendre des vainqueurs de Tarquin; « en Italie et en 
Egypte, dit un de ses officiers, il nous parlait toujours des 
Romains ». Mais Bonaparte ne cite pas de latin ; il évoque les 
choses du passé parce qu'elles sont gravées dans son esprit, 
et il les évoque constamment à propos. 

Il est superstitieux comme ses compatriotes. Après avoir 
cassé par hasard la glace du portrait de Joséphine, il pTdit, 
s'écrie que sa femme est malade ou infidèle. Il croit aux appa- 
ritions nocturnes, et, le soir, dans le salon de la Malmaison, 
fait couvrir les bougies d'une gaze blanche pour narrer ensuite, 
au milieu d'un profond silence, des histoires de revenants, 
tout comme en hiver, autour de l'àtre, pendant que la fumée 
s'élève et sèche les châtaignes dans les travées d'osier, le plus 
lettré du village corse racontait à ses voisins de merveilleuses 
aventures. 

Il est dissimulé. Ne dit-il pas qu'un de ses oncles lui pro- 
phétisait un grand avenir parce qu'il avait coutume de mentir? 
Que de fois, pour atteindre son but, il manifeste un mécon- 
tentement qu'il n'éprouve pas! 

^lais souvent aussi son irritation est réelle, et il ne peut 
s'en rendre maître. Comme la plupart des insulaires, comme 
son frère Joseph qui, malgré son aménité, était en certains 
moments incapable de se modérer et se fâchait, sinon long- 
temps^ du moins avec éclat, il a, lorsque ses yeux lancent des 
éclairs, lorsque ses narines se dilatent et que leurs coins 
s'écartent et se relèvent , de véritables colères mêlées de 
jurements et d'imprécations. L'éducation française n'a jamais 
adouci la rudesse corse, et, suivant Pozzo di Borgo, de tous les 
Bonaparte, Napoléon avait le plus de fougue et d'emportement. 



li LA JEUNESSE DE XAPOLKOX 

Il pardonne les injures, tantôt par indulgence et bonté 
d'âme, tantôt parce qu'il a besoin des hommes et les prend 
tels qu'ils sont, parce qu'il ne voit en eux que des instruments. 
Mais il est, comme tout Corse, vindicatif. Dans un passage de 
son histoire de l'ile, il loue la vendetta et ses « fureurs 
sublimes ». Nos pères, fait-il dire à Giocante, « avaient une 

maxime frravée dans leurs cœurs en traits inefTacables : la 

o 

vengeance était, selon eux, un devoir imposé par le ciel et par 
la nature ». 11 n'a pas oublié les offenses de Paoli, de Pozzo 
di Borgo, de Peraldi, et un de ses aides de camp se demande, 
lorsqu'eut lieu l'exécution du duc d'Enghien, si le premier 
consul ne revenait pas aux mœurs de son pays natal, ne croyait 
pas avoir le droit de se venger d'un crime par un autre 
crime. 

Comme les Corses, il est inquiet. Il aime à détruire, à éven- 
trer les fauteuils, ;i taillader les tables, à briser les plantes. 
Sa famille le nommait, non pas Xabulione, mais Rabulione, 
celui qui touche ii tout, qui se mêle de tout, et son esprit 
mobile, remuant, fertile en projets, faisait dire h Joséphine 
que, s'il cessait de vaquer aux grandes affaires, il bouleverse- 
rait chaque jour sa maison. 

Mais parce qu'il est Corse et qu'en vrai Corse il se croit 
l'égal de ceux qui tiennent les premiers rangs, il a de très 
bonne heure le désir de se produire, déjouer un rôle. La poli- 
tique l'attire, comme elle attire ses compatriotes, et il déclare 
qu'eile l'absorbe entièrement, que l'amour n'est pas fait pour 
lui, qu'il ne peut s'abandonner à une passion qui laisse d'un 
côté tout l'univers pour ne voir de l'autre qu'un seul objet. 
« Je .n'aime pas beaucoup les femmes, ni le jeu, enfin rien, 
avouait-il un jour, mais je suis tout h fait un homme politi- 
que. » 

A la corse, il resrarde les femmes comme des êtres d'une 
espèce inférieure. Pourquoi s'occupent-elles de politique? 
Pourquoi ne sont-elles pas des bourgeoises de la rue Saint- 
Denis ou des Corses silencieuses? Il leur en veut du pouvoir 
qu'elles exercent sur le continent, et il souhaite qu'elles tra- 



LA CORSE 15 

Vil illent de raiguille et non de la langue, propose de les reléguer 
dans leur ménage et de leur fermer les salons du ofouverne- 
nient, demande qu'elles ne se montrent en public qu'avec un 
voile et le mezzaro, assure que les États sont perdus lors- 
qu'elles gouvernent les affaires, cite Marie-Antoinette, la reine 
d'Espagne, l'impératrice d'Allemagne : « Le sort de l'Autiichc 
dépend de l'impératrice; la paix et la guerre sont sous ses 
jupons; les soldats disent qu'elle leur a pissé dans le bas- 
sinet! » Il ne comprenait pas la galanterie française, et bien 
qu'il ait trouvé des mots charmants et qu'il ait su, comme un 
autre, tourner un compliment, il ne fut jamais ce qu'on 
nommait un agréable. Aussi les femmes de l'Empire lui ont- 
elles reproché de les traiter brusquement, brutalement, sans 
politesse ni courtoisie. Elles oubliaient qu'il était Corse. 

Napoléon est donc l'insulaire du xviii'' siècle, tel que l'ont 
jugé les Français. Evidemment, il a son originalité propre et 
une organisation du corps et de l'esprit qui n'est qu'à lui, une 
puissance de travail et une assiduité qui paraissent au-dessus 
des forces humaines, une intelligence lumineuse qui saisit 
tout et qui peut à la fois embrasser l'ensemble et descendre 
au détail, la promptitude et la netteté de la décision, la saga- 
cité du politique qui lui fait 'trouver les hommes capables de 
le servir, le coup d'œil du capitaine, l'art de diriger d'im- 
menses masses de troupes, une étonnante faculté de deviner 
les mouvements de l'adversaire, ^lais beaucoup de ces apti- 
tudes sont des aptitudes corses poussées à leur extrême limite. 
Aussi bien que Paoli, Napoléon personnifie son île et réunit 
en lui la plupart des qualités et des défauts de sa nation. 

Ses qualités, développées jDar l'étude et portées à leur 
comble par un travail incessant, lui valurent, en une époque 
de crise, le commandement des armées et le pouvoir suprême. 
Ses défauts, accrus, amplifiés par les circonstances et par l'ex- 
traordinaire situation d'un homme qui voit tout plier devant lui 
et se met inévitablement au-dessus de l'humanité, déterminèrent 
sa chute. Il avait au plus baut degré l'imagination et l'orgueil 
des Corses. Ne faisait-il pas un retour sur lui-même lorsqu'il 



16 LA JEUNESSE DE NAPOLEON 

écrivait que le Corse a l'imagination très vive et les passions 
extrêmement actives? 

Par les manœuvres soudaines et originales, par les combi- 
naisons à la fois simples et géniales qu'elle lui suggérait, 
l'imagination lui avait gagne ses batailles. Mais un jour vint 
où il ne sut la maîtriser et la mater : il perdit peu à peu le 
sens de la réalité, et ce ne furent plus que plans téméraires, 
projets démesurés et desseins gigantesques. 

A cette terrible imagination se joignait l'orgueil corse. A la 
vérité, l'orgueil de Napoléon avait quelque chose de plus géné- 
reux et de plus haut que la vanité des insulaires. C'était dans 
sa jeunesse un désir intense de gloire. Mais ce désir avait 
germé dans son âme parce qu'il est au fond des âmes corses. 
Paoli confessait noblement qu'il avait un incroyable orgueil, 
une incredibile superbia, qu'il voulait acquérir de la réputa- 
tion, de la célébrité, et lors(ju'on lui demandait pourquoi il 
se renfermait dans une île inculte, au lieu de voyager et de 
jouir du commerce des savants, il répondait : 

Vieil anior palriao lauilunique iinmeusa cupido. 

De même. Napoléon. Il souhaite d'obtenir l'admiration des 
hommes et de demeurer à jamais dans leur mémoire. Selon 
lui, ce n'est pas vivre que de vivre obscur, sans laisser trace de 
son existence. Son cœur palpitait à l'idée que son nom serait 
immortel et que les siècles futurs loueraient ses grandes 
actions. « Je voudrais être ma postérité, disait-il à Joseph, et 
entendre les paroles qu'un poète comme Corneille me met- 
trait dans la bouche. » Mais cet orgueil dégénéra trop tôt en 
une folie et frénésie d'ambition. Aveuglé par l'amour-propre, 
ne sôufTrant plus autour de lui que des courtisans, n'écou- 
tant plus d'autre conseiller que sa passion, convaincu qu'il 
réussirait en toutes choses, méprisant les hommes et ne 
comptant pour les gouverner que sur l'espérance ou la peur 
qu'il leur inspirait. Napoléon finit par ne plus croire à l'im- 
possible. 



LA CORSE 17 

Mais il ne suffit pas de marquer dans Bonaj^arte les traits 
du caractère corse. Il importe de connaître la situation de sa 
patrie après la conquête française; autrement sa jeunesse res- / 
tcrait une énigme. 

Le gouvernement avait été confié h deux commissaires du 
roi : le commandant en chef des troupes, ou commandant 
général, ou, comme on le nommait encore, gouverneur, et 
l'intendant, auquel incombaient, dit Marbeuf, toutes les affaires 
contentieuses et ce qui s'appelle impositions, fermes et 
domaines. 

Les commandants en chef furent le comte de INLarbeuf, de 
1772 à 1786 et, — après l'intérim du comte de Jaucourt — le 
vicomte de Barrin, de 1786 à 1790. Les intendants ont été au 
nombre de quatre : Chardon, Pradine, Boucheporn et La 
Guillaumye. Mais en réalité l'administration de l'ancien régime 
en Corse se résume dans deux noms : dans le nom de Marbeuf 
et dans celui de Boucheporn, qui fut intendant durant dix 
années, de 1775 à 1785, et que les Corses qualifiaient de 
grand vizir de Marbeuf. 

L'administration judiciaire, entièrement réorganisée, com- 
prit un Conseil supérieur, revêtu des attributions d'un parle- 
ment, et onze juridictions royales. Le Conseil supérieur, créé 
dès le mois de juin 1768, tenait ses séances h Bastia et se 
composait d'un premier et d'un second président, de dix 
conseillers, dont six Français et quatre Corses, d'un procureur 
général français et de son substitut, d'un greffier et de deux 
secrétaires interprètes ; le commandant en chef pouvait y 
siéger et avait voix délibérative. Chaque juridiction comptait 
un juge royal, un assesseur, un procureur du roi et un gref- 
fier. Les trois premiers officiers de justice furent toujours 
deux Corses et un Français. Ils recevaient des appointements 
fixes; mais les Corses ne touchaient pas de gros gages, et le 
maréchal de Vaux avait dit qu'un traitement annuel de quatre 
cents livres serait plus que suffisant pour chacun parce 
qu'ils étaient depuis longtemps accoutumés à une médiocre 
fortuné. 

JELNE5SE DE NAl'OLlloX. T. I. 2 



18 LA JEUNESSE DE NAPOLEON 

L'organisation civile, réglée par un édit du mois de 
mai 1771, était mieux constituée que sur le continent. Elle 
comprenait : \e paese ou village, où le Podestat et deux Pères 
du commun, annuellement élus par les chefs de famille qui 
dépassaient vingt-cinq ans, remplissaient toutes les fonctions 
d'administration et de police; la piève ou canton, que surveil- 
lait le Podestat major, choisi chaque année parmi les gens 
les plus distingués et les plus considérables de la piève; la 
province, dont toutes les pièves étaient surveillées par un ins- 
pecteur que le roi désignait dans l'ordre de la noblesse. 

Sur le conseil du maréchal de Vaux, du comte de Marbeuf 
et de Buttafoco, la France avait établi les trois ordres du 
clergé, de la noblesse, du tiers, et fait de la Corse un pays 
d'États. On croyait llattcr la nation « entêtée de sa liberté 
imaginaire », en lui persuadant qu'elle était associée au gou- 
vernement. Les Etats se tenaient à Bastia, à des époques indé- 
terminées. Chaque ordre avait vingt-trois députés. Les députés 
du clergé étaient les cinq évêques de l'île, qui pouvaient être 
représentés par leurs grands vicaires, et dix-huit piévans ou 
doyens. Les piévans, de même que les députés de la noblesse 
et du tiers, étaient élus par les assemblées des dix provinces. 
Les moines assistaient jadis aux consultes; ils furent exclus 
des États; le maréchal de Vaux les appelait les sangsues de la 
société, et puisqu'ils renonçaient au monde, dit un de nos 
officiers, devaient-ils s'occuper des alfaires du monde? 

Xes Etats nommaient à la fin de chaque session une com- 
mission permanente ou commission intermédiaire de douze 
nobles dits Nohili Dodeci. « La nation, avait écrit Marbeuf, a 
du goût pour cette espèce de représentants auprès des per- 
sonnes en place. » La commission des Douze était censée faire 
son service auprès des commissaires du roi; elle devait solli- 
citer du fTfouvernement le règlement de toutes les affaires rai- 
sonnables, hâter l'exécution des mesures ordonnées, presser 
la rédaction et l'envoi des mémoires que les Etats avaient 
résolu de remettre sur divers objets, surveiller la besogne du 
bureau dirigé par le greffier en chef, préparer les matières 



LA COUSE 19 

qui seraient débattues dans la consulte suivante. Deux mem- 
bres des Douze, qui jouaient le rôle des procureurs-génëraux- 
svndics dans les pavs d'Etats, résidaient alternativement auprès 
des commissaires du roi et touchaient chacun, pour leurs deux 
mois de résidence, trois cents livres. 

A chaque tenue, les Etats nommaient en outre trois députés 
qui représentaient les trois ordres et portaient à la cour un 
cahier de demandes. Le député du clergé était toujours un 
évèque, et les cinq prélats de l'île remplissaient cette fonction 
tour à tour. 

La noblesse n'était pas reconnue en Corse avant la conquête. 
Les Génois avaient fait leur possible pour l'abaisser et l'avilir; 
ils l'avaient privée de tous ses droits et de tous les moyens 
d'éducation; ils lui avaient refusé les dignités ecclésiastiques 
et militaires; ils lui avaient interdit le commerce pour qu'elle 
ne pût s'enrichir. Aussi n'existait-il entre gentilshommes et 
paysans nulle difl'érence dans le genre de vie, même dans 
l'habillement, et Chauvelin assurait qu'aucun peuple ne con- 
naissait moins l'inégalité des conditions et que, si quelques 
particuliers semblaient au-dessus des autres, ils ne devaient 
leur considération qu'aux bienfaits du roi de France, c[ui leur 
valaient un peu d'aisance, ou aux troubles de l'ilc, qui leur 
avaient fourni l'occasion de marquer plus de bravoure ou de 
talent que le reste de leurs compatriotes. 

Mais la monarchie française avait compris qu'il fallait, pour 
balancer le tiers état et le clergé, créer et protéger une classe 
d'hommes qui seraient attachés au gouvernement par l'intérêt. 
Les habitants pourvus de quelques avantages considérables 
ne s'opposcraient-ils pas h toute révolution qui les dépouille- 
rait de leurs privilèges? Déjà, lorsque Maillebois levait le régi- 
ment de Royal-Corse, il donnait des brevets d'officiers aux 
gentilshommes, c'est-à-dire à ceux qui se distinguaient des 
autres Corses par leur nom et une liste incertaine d'aïeux. On 
fit donc une noblesse. La plupart des maisons qui prétendaient 
à cette prérogative, avaient perdu leurs titres authentiques. 
On se contenta de la tradition ou, comme on s'exprima dans 



20 LA JEUNESSE DE NAPOLEON 

la circonstance, d'une ancienne prévention en leur faveur. Il y 
eut quatre noblesses en Corse : la noblesse prouvée ou avant 
fait preuve d'une filiation suivie et non interrompue de deux 
cents ans au moins; la noblesse avouée, qui produisait un certi- 
ficat de douze nobles choisis dans les familles qui avaient fait 
leurs preuves; la noblesse créée, formée de ceux qui reçurent 
du roi des lettres d'anoblissement; la nohXesse étrangère, qui 
devait son titre à d'autres souverains ou puissances que le roi. 

Les membres de cette noblesse corse qui s'étaient signalés 
par leur attachement ii la France, obtinrent des grades et des 
titres, des domaines et des pensions. 

Buttafoco devint comte, maréchal de camp, inspecteur du 
régiment provincial de l'île de Corse, et reçut, outre la conces- 
sion de la pèche dans l'étang de Biguglia, le droit exclusif de 
chasse dans sa propre piève. 

Ottavio Colonna d'Istria fut créé comte honoraire et hérédi- 
taire de la Cinarca, bien qu'il fût, selon le mot de Xarbonne- 
Fritzlar, un sujet médiocre et qu'il n'eût pas une trop bonne 
réputation parmi ses compatriotes. 

Petriconi fut nommé lieutenant-colonel de la légion corse, 
et lorsqu'il dut, pour d'imprudents propos, quitter la légion, 
on le fit colonel d'infanterie : il pouvait être dangereux, disait- 
on, s'il se retirait mécontent. 

Raphaël Casabianca, qui devait être général de division, fut 
mis en 1779, comme lieutenant-colonel, à la tète du régiment 
prQvincial corse. 

Un autre Casabianca, Jcrm-Quilico, qui s'était rendu fort 
utile, fut papeillement lieutenant-colonel du régiment provin- 
cial corse et, s'il se plaignit d'être réformé à la suite du régi- 
ment en 1777, il eut un traitement de 2 400 livres et dans 
l'année 1791 obtint pour retraite le grade de maréchal de camp. 

On tira exclusivement de cette noblesse les douze membres 
de la commission intermédiaire et les dix inspecteurs des pro- 
vinces. On donna des bourses à ses enfants. En 1776, la 
noblesse des Etats avait demandé que des Corses fussent admis 
gratuitement à l'Ecole militaire et dans les collèges du con- 



LA CORSE 



21 



tinent. « Quoique la profession des armes, disait-elle sans 
nulle modestie, soit la passion dominante de la nation, cepen- 
dant le o-énie, Tesprit vif et pénétrant qui lui sont naturels, 
ne la rendent pas moins capable de parvenir à la connaissance 
des sciences les plus sublimes et d'y exceller; né guerrier, 
orateur, poète, le Corse porte le germe de ces talents qui n'ont 
besoin que d'être cultivés pour atteindre à la perfection. » 
Marbcuf appuya la pétition. Il jugeait bon de dépayser les 
jeunes nobles pour mieux « changer leur façon de penser » et 
les élever dans les principes du gouvernement. Paoli, suivant 
la remarque de Chauvelin, n'avait-il pas tenu dans son univer- 
sité ou académie de Corte les enfants des Corses les plus 
riches et les pins considérables, otages précieux qui lui garan- 
tissaient la fidélité de toutes les familles puissantes? C'est 
ainsi que Napoléon proposait au Directoire, en 1797, de répartir 
dans les institutions et pensions de Paris cinquante enfants 
corses qui, par ce moyen essentiel et peu coûteux, recevraient 
une meilleure éducation que dans leur île et s'attacheraient 
sûrement à la République. 

Les enfants des familles nobles furent donc admis au collège 
Mazarin, au séminaire d'Aix, aux écoles royales militaires, à la 
maison de Saint-Cyr. On vit à Brienne Napoléon de Bonaparte / 
et Balathier de Bragelonne; à Vendôme, Jean-Baptiste Butta- 
foco, que l'inspecteur Reynaud de Monts jugeait très insubor- 
donné et qui, avec peu de moyens, joignait à l'entêtement de 
son pays le dégoût du travail; h Effiat, Luce-Qnilico Casa- 
blanca, le futur conventionnel, que l'inspecteur Keralio trou- 
vait un peu sombre, mais bon, capable d'application et d'un 
labeur soutenu; à Auxerre, Jean-Baptiste Casalta; à Rebais, 
Luc-Antoine d'Ornano et Arrighi de Casanova; à Tiron, César- 
Joseph-Balthazar de Petriconi, son frère Jean-Laurent, Paul- 
François Galloni d'Istria, qui devint, au sortir de l'émigration, 
adjudant-général au service de Naples, et lieutenant-colonel 
d'état-major au service de France; Marius Matra, qui fut aide 
de camp du général Franceschi et capitaine adjoint à l'état- 
major de l'armée d'Italie. 



22 LV JEUNESSK DE NAPOLEON 

Des demoiselles coi'scs furent élevées à Saint-Cyr, chez les 
clames de Saint-Louis : Mlles Balathier de Bragelonne, Butta- 
foco, Cattaneo, Colonna, Morlas, Yarese, deux demoiselles 
Casahianca et Marianna Bonaparte. 

Marljcuf essayait en même temps de gagner les cœurs par 
de bons procédés et, comme on disait, d'apprivoiser ces Corses 
endurcis dans leurs idées de liberté. Il faisait venir Domenici 
de Luri, lui reprochait d'avoir caché dans sa maison du cap 
Corse le rebelle Pasqualini, et le congédiait en lui serrant la 
main lorsque Domenici répondait qu'il n'avait pu fermer sa 
porte au malheureux qui lui dcmaiidait asile. Sa jeune femme, 
Catherine-Antoinette Gayardon de Fenoyl, qu'il avait épousée 
en 1784, ;i l'âge de soixante-douze ans, seconda ses efforts. Elle 
avait la figure agréable, de l'esprit et des façons pleines 
d'aménité. Comme son mari, elle rechercha la société des 
Corses. A certains jours, dans son hôtel de Baslia, elle réunis- 
sait les femmes et les fdlcs de la noblesse. Elle mit quelquefois 
la coiffure nationale, une crespine rose ou bleue, fdet de soie 
qui contenait les cheveux et qui, retombant par derrière, lais- 
sait le front entièrement h découvert. L'intendant et le premier 
président du Conseil supérieur suivaient l'exemple du comman- 
dant des tronpes et donnaient des soirées, où se rencontraient 
fonctionnaires, officiers et notables. Les dames corses ne por- 
taient pas dans ces assemblées comme à l'église ou dans la rue 
leur crespine ou le chàle d'indienne à la génoise. Vêtues à la 
française et coiffées en cheveux, elles avaient l'air tellement 
emprunté que les Français ne pouvaient s'empêcher de rire. 
L'hilarité redoublait lorsque à table, serrées les unes contre 
les autres, elles se gorgeaient de pâtisseries, ajoutant les 
assiettes aux assiettes, prenant en hâte de chaque friandise 
qui passait, craignant que le plat ne revînt plus. Mais les 
officiers reconnaissaient qu'elles avaient plus d'esprit et de 
mérite que certaines Françaises, et plus d'un profita de leur 
société. 

La noblesse corse apprit ainsi l'urbanité, la politesse. Les 
petits garçons des meilleures familles marchaient jusqu'alors 



LA CORSE 23 

pieds nus, et les petites filles allaient chercher l'eau à la fon- 
taine clans des vases qu'elles portaient sur la tète. Ce furent 
désormais des messieurs et des demoiselles. Les femmes 
mirent du rouge, se fardèrent, et les Français, les voyant s'ac- 
commoder si promptement aux manières et aux usages du 
continent, assuraient qu'il n'y a pas de nation plus souple cpie 
la nation corse. 

Ce n'était pas assez de s'attacher la noblesse. Il fallait 
attirer les Corses dans les troupes du roi. Ils furent admis 
dans tous les régiments de l'armée; ils eurent leur réoiment 
particulier, le Royal-Corse, et, après la dissolution du Royal- 
Corse en 1788, deux bataillons de chasseurs, les chasseurs 
royanv corses et les chasseurs corses, ne se composèrent que 
d'insulaires : chaque compagnie reçut quatre soldats corses, 
destinés à s'initier aux arts et aux métiers, « afin de se rendre 
utiles dans l'île et de contribuer à sa prospérité ». Lever cette 
troupe, avait dit Guibert, et la transplanter dans le royaume, 
n'était-ce pas lier à la France les principales familles, éloigner 
les hommes les plus turbulents, acquérir des relations dans 
les p lèves? 

H y eut un régiment provincial à deux bataillons, chaque 
bataillon étant divisé en huit compagnies, dont une de grena- 
diers royaux, une de grenadiers provinciaux, et six de fusi- 
liers. Les hommes pouvaient se marier; ils étaient tenus de 
servir huit années; ils avaient pour armes un fusil de chasse 
sans baïonnette, un pistolet et un sabre; ils portaient une 
veste de drap brun garnie d'un capuchon, un gilet de tricot 
blanc, une ceinture à la corse ou carchera, une culotte 
d'étoffe verte, des guêtres de peau jaune, et la beretta pinzuta, 
le bonnet pointu relevé sur les côtés. 

Enfin, les Corses ne payèrent que très peu d'impôts. Il y 
avait l'impôt territorial, perçu en'productions soit animales soit 
végétales, à raison du vingtième des récoltes, et Napoléon a 
justement remarqué que les économistes firent dans son île 
l'essai de l'imposition en nature. Il y avait un impôt de deux 
vingtièmes sur les loyers, mais il ne frappait que les proprié- 



24 LA JEUNESSE DE NAPOLEON 

taires des villes. Il y avait des droits de contrôle, de timbre et 
de douane. Mais, si les taxes d'entrée et de sortie paraissaient 
excessives, elles étaient surtout à la charge des étrangers et 
des Français. Bref, l'île — et ce mot revient dans tous les 
mémoires du temps, — l'île était onéreuse au roi, et le parrain 
V de Napoléon, Laurent Giubega, assure que la dépense excédait 
de six cent mille livres le total des recettes. 

Mais, quels que fussent les edorts du nouveau gouverne- 
ment, les Corses gardaient dans leurs actes et leur conversa- 
tion un air de tristesse. « Quoi qu'on fasse, écrivait un Fran- 
çais, ils ne seront pas de sitôt contents. » Ils boudaient; ils ne 
cachaient pas leur chagrin d'avoir été soumis; ils ne pou- 
vaient s'accoutumer à l'idée de l'indépendance perdue. Un 
^ général, raconte Napoléon, énumérait h un berger les bien- 
faits de la conquête : « Du temps de votre Paoli, vous payiez 
le double. — Cela est vrai, répondait le berger, mais alors 
nous donnions, vous prenez aujourd hui. » Lorsque les offi- 
ciers célébraient la fête de saint Louis, Ajacciens et Bastiais 
leur disaient avec intention : « C'est donc la lète de votre roi. » 
Les capitaines et patrons des bâtiments de commerce avaient 
encore leur ancien pavillon, qui porte sur fond blanc une tête 
de Maure aux yeux surmontés d'un bandeau ; ils le conser- 
vaient à leur bord comme une relique, l'arboraient dans les 
fêtes à côté du drapeau de la France, et souvent, en dépit de 
l'ordonnance qui défendait de naviguer sous une autre ùan- 
dierà que la handiera francese, au risque d'être pris par un 
corsaire, le hissaient lorsqu'ils étaient en mer, loin du port. 

La paix régnait, mais elle était due à un système de terreur. 
Il y eut une année du gouvernement de Marbeuf où un seul 
meurtre fut commis dans l'île. Mais que dédits rigoureux et 
que d'exemples effravants ! Le 23 mai 1769 et le 24 mai 1770, 
ordre à tous les Corses de livrer leurs armes à feu, sous peine 
de mort, et quiconque ne sera pas muni d'une permission 
expresse du commandant en chef sera jugé prévôtalement et 
sans appel. Le 24 septembre 1770, ordre aux familles des 



LA consK 25 

Corses qui suivirent Paoli à Livourne, de s'emliarquer incon- 
tinent, sous peine de prison ou d'expulsion ignominieuse. Au 
mois d'août 1771, déclaration royale qui punit pour la pre- 
mière fois d'une amende de cinquante à cent livres et en cas 
de récidive, du carcan et des ealères, quiconque possédera, 
fabriquera, vendra un stylet ou couteau pointu. Le gouverne- 
ment ne désignait plus que sous la flétrissante dénomination de 
bandits les fidèles partisans de Paoli que l'Europe admirait — 
et il est vrai, avoue Napoléon, que s'ils méritaient le nom de ^^ 
patriotes en faisant la petite guerre et en coupant les chemins 
aux convois, ils méritaient aussi le nom de bandits par les 
cruautjés qu'ils exerçaient contre les soldats isolés. — Il les 
accusait de voler et d'assassiner; il prescrivait, le 24 juin 
1770, de les pendre, une fois capturés, au premier arbre, 
sans aucune forme de procès, et, pour mieux ôter à cette « race 
exécrable » la facilité d'échapper, il enjoignit, le 1" août sui- 
vant, de brûler les maquis. Le 20 avril 1771, il menaçait de 
châtier toute personne qui donnerait secours aux bandits, 
tiendrait des propos séditieux ou correspondrait avec les 
exilés, et il annonçait qu'il réputait coupables tous les réfugiés 
des macchie et confisquait leurs biens. Le 12 mai 1771, nou- 
velles instructions aux pièves : les podestats doivent avertir de 
la conduite des bandits et des habitants les commandants des 
postes voisins, envoyer la liste et le signalement des pastori 
ou bergers, désigner ceux dont ils se méfient, spécifier l'en- 
droit où paissent les troupeaux et le nom de leurs proprié- 
taires; les bergers ont défense, sous les peines les plus fortes, 
d'allumer des feux sur les hauteurs et de faire aucun signal, 
aucun bruit, lorsqu'ils découvrent des gens armés; les pièves 
qui se comportent mal, paieront des amendes. Vint enfin le 
grand édit d'août 1772 : une maréchaussée composée d'un 
prévôt général, de deux officiers et de dix-sept sous-officiers et 
cavaliers, fut établie à Bastia, et quatre juntes, formées cha- 
cune de six commissaires corses et appuyées par les compa- 
gnies ou détachements du régiment provincial, siégèrent à 
Orézza, à Caccia, à Tallano, à La Mezzana, pour exercer une 



26 LA JEUNESSE DE NAPOLEON 

juridiction de discipline et de correction contre ceux qui, 
suivant les termes de l'édit, renonçaient à être sujets et citoyens 
pour devenir ii la fois vagabonds, déserteurs et rebelles. Tous 
les Corses autres que les ecclésiastiques, les nobles de 
noblesse reconnue au Conseil supérieur, et les fonctionnaires 
rovaux, ne purent s'absenter sans un conj^é de leur podestat. 
Ceux qui s'absentaient sans congé et ne reparaissaient pas à 
leur domicile au bout d'un mois, furent déclarés fugitifs et, 
après six mois, poursuivis comme félons. Les fruits de leurs 
biens, les amendes édictées contre eux, leurs bestiaux que con- 
fisquaient les juntes, appartinrent aux bôpitaux et établisse- 
ments de charité. Les bergers durent, sous peine de trois ans 
de prison, avoir une résidence dans une paroisse et commu- 
nauté de l'île. Tout assassinat prémédité, tout guet-apens fut 
puni du supplice de la roue. En cas de vendetta, la maison du 
coupable était rasée, et sa postérité déchue des fonctions 
publiques. 

Ces ordonnances établirent la tranquillité. Mais le Corse fré- 
missant détestait leurs auteurs et exécuteurs : Marbeuf, Nar- 
bonne-Fritzlar et Sionville. Le maréchal de camp Sionville 
était peut-être le plus exécré. Les nobles corses ne lui repro- 
chaient que des peccadilles : il menaçait publiquement un des 
leurs de le faire pourrir dans les cachots; il envoyait un autre 
à la prison, en plein jour, les culottes bas, et, pour séduire une 
femme, il incni - ''."lit le mari, qu'il accusait de rébellion. Mais 
le peuple ne parlait qu'avec indignation de l'impitoyable sévé- 
j rite que Sionville avait déployée dans la répression du soulè- 
vement de 1774. Xapoléon rapporte que Sionville brûlait les 
maisons, coupait les oliviers et les châtaigniers, arrachait les 
vignes non seulement des bandits, mais de leurs parents jus- 
qu'au troisième degré. Sionville faisait pis encore. « Il faut, 
avait-il dit, saisir ceux pour lesquels les bandits ont de 
l'amitié. » Et il saisissait les parents et les amis des rebelles. 
Les Corses qui tenaient les maquis, privés ainsi de tout sou- 
tien et craignant de ruiner leur famille, se soumirent. Sion- 
ville leur avait donné l'assurance de les débarquer en Sar- 



LA CORSE 



27 



daigne ou en Italie. Il les garrotta, les expédia soit aux îles 
d'Amérique, soit à la Grosse Tour de Toulon. Le jeune Napo- ,, 
léon put entendre dans les rues d'Ajaccio les malédictions que 
SCS compatriotes proféraient contre Sionville. Une centaine 
d'habitants d'Ajaccio furent emprisonnés sous prétexte qu'ils 
connaissaient la retraite des bandits, leurs parents, et refu- 
saient de la révéler. Le commandant de la ville, Freslon, major 
au régiment de Hainaut, les interrogea, trouva qu'aucun d'eux 
n'ctaft coupable d'un délit personnel, et obtint leur élargisse- 
ment de Narbonne-Fritzlar. Mais Sionville intervint; il fit à 
Narbonne les représentations les plus vives et, de nouveau, 
remplit les prisons d'Ajaccio. Le major Freslon reçut ordre de 
ne relâcher personne. Pourtant le généreux soldat prit sur 
lui d'autoriser les prisonniers à se promener sous caution dans 
la ville et les environs, et, h l'honneur du nom corse, aucun 
ne faillit h sa parole. Mais, disait un Ajaccien à la veille de la 
Révolution, « ces traitements injustes et rigoureux n'ont-ils 
pas laissé dans nos cœurs un germe de fermentation qui les 
agite encore? » 

Narbonne-Fritzlar était presque autant abhorré que Sion- 
ville. Il gouverna l'île du 1" août 1774 au 23 mai 1775, durant 
une absence de Marbeuf, et ce fut pendant ce temps qu'il 
réprima les bandits. Il sut plaire à la noblesse : il eut des 
partisans, les narhonnisti ou narbonnistes, qui voulurent le 
mettre à la place de Marbeuf; les États le prièrent d'accepter 
pour lui et ses descendants le titre de premier baron de la 
nation corse. Mais les patriotes l'avaient en aversion. Napoléon 
disait à Sainte-Hélène que Narbonne avait par ses cruautés 
déshonoré son caractère, et, en 1790, flétrissait ainsi le bour- 
reau de ses compatriotes : « Un grand nombre de Corses, 
entassés par Narbonne-Fritzlar dans la tour de Toulon, 
empoisonnés par les aliments, tourmentés par leurs chaînes, 
accablés par les plus indignes traitements, ne vécurent que 
pour voir la mort s'avancer à pas lents ! » 

Quant à Marbeuf, il avait, au début de son commandement, 
séd^iit les habitants par d'aimables qualités et des façons 



V 



28 LA JEUNESSE DE NAPOLEON 

agréables. Mais bientôt on l'accusa de despotisme. Il approu- 
vait, dictait toutes les mesures de ligueur, et il éciivait ii 
George Stephanopoli que les Corses avaient afTairc, non ii la 
république génoise, mais à un monarque capable de les cor- 
riger. Il fit ériger en marquisat la colonie de Carghese et 
déposséda violemment les propriétaires qui refusaient de lui 
céder les terres défrichées et fertilisées par leur labeur. Sa 
maîtresse, Mme de Varese, profitait du crédit qu'elle avait sur 
lui pour satisfaire de petites rancunes et pousser des parents : 
« De quelle honte, disait un Corse, une de nos compatriotes 
nous a longtemps couverts en abusant de la faiblesse de Mar- 
beuf pour verser sur nous arbitrairement, vénalement et sans 
choix quelques grâces et encore plus de proscriptions! » Par 
nn sentiment de mesquine jalousie, il abolissait le service 
annuel et perpétuel que les Corses avaient fondé pour le repos 
de l'àme de M. de Cursav, en reconnaissance des bons traite- 
ments qu'ils avaient reçus de cet officier. Il donnait à la ville de 
Bonifacio son portrait avec cette inscription en vers italiens : 
« La nature fit Marbeuf et rompit le moule. » 

Lo fece la natura 
Poi ruppe la stampa. 

et le tableau était porté processionnellcment à l'église par le 
clergé, dressé vis-à-vis de la chaire, harangué et, comme on 
dit alors, paranymphé par un ecclésiastique durant une demi- 
heure., puis, sous l'escorte de la garnison, et en grande 
pompe, déposé dans la maison commune. Ne voulut-il pas 
avoir de son vivant sa statue sur la place de Bastia? Les Etats 
l'auraient Aotée sans une femme, Mme Savournin, qui, d'un 
mot, renversa ce beau dessein. Elle assembla chez elle les prin- 
cipaux députés et leur dit qu'un pareil monument serait 
flétrissant pour la nation corse, qui devait d'abord cet hom- 
mage au roi de France, son vainqueur et son père : « Mar- 
beuf, s'écrie un naturel, une femme a fait rejeter ce que des 
hommes corrompus par vous allaient accorder! Elle nous a 
vengés du despotisme de la dame Varese! Elle a rétabli 



LA consE 29 

riionnciii' de son sexe trop souvent et trop longtemps com- 
promis par vos attaques et par les disgrâces qui suivaient les 
refus! » La condamnation du lieutenant-colonel Jacques-Pierre 
Abbatucci, une des plus odieuses iniquités de l'administra- 
tion de Marbeuf, acheva d'irriter les esprits contre le comman- 
dant en chef. Le malheureux Abbatucci — le même que Bona- 
parte employa plus tard dans la campagne d'Italie — avait 
désapprouvé quelques emprisonnements qu'il jugeait arbi- 
traires, et il passait pour l'auteur d'un pamphlet anonyme 
contre les commissaires du roi. Accusé d'avoir suborné deux 
témoins, il fut traduit devant le Conseil supérieui", condamné 
à neuf ans de galères par quatre voix contre trois, et, malgré 
les prières des États, marqué à l'épaule par le bourreau. Mais 
les deux faux témoins se rétractèrent à leur lit de mort ; le par- 
lement d'Aix cassa l'arrêt du Conseil supérieur et proclama 
l'innocence d' Abbatucci. 

L'intendant et son cortège de commis inspiraient la même 
haine que jNlarbeuf, et les insulaires, dit un contemporain, ne 
citaient qu'avec horreur le nom de Boucheporn. 

La Corse avait été d'abord attachée au ministère de la guerre, 
h qui elle revenait de droit comme province frontière et pays 
conquis. Mais en 1773, l'abbé Terray demanda et reçut la 
finance de l'île. Le contrôleur général fournit dès lors aux 
dépenses extraordinaires de la caisse militaire par un fonds 
annuel de quinze cent mille livres ; par contre, il fut maître de 
l'administration civile, couvrit la Corse d'employés, intervint 
dans toutes les affaires, repoussa tous les projets utiles qui 
coûtaient quelque argent. Et vainement on représentait que le 
ministre de la guerre ne pouvait agir de concert avec le contrô- 
leur général; vainement on proposait de lui restituer la pléni- 
tude de l'administration ; vainement, et plus d'une fois, Nccker 
offrit la Corse à Saint-Germain; vainement, en désespoir de 
cause, quel([ues-uns voulurent la donner soit au ministre des 
affaires étrangères, soit au ministre de la maison du roi et, 
comme on dit alors, la jeter à la tête de Vergennes ou 
d'Àmelot. Ce fut seulement à la veille de la Révolution que les 



30 LA JEUNESSE DE NAPOLEON 

membres de la dernière députation des Etats, l'évèque du 
Nebbio, le comte Mattei et Ponte, obtinrent à force de sol- 
licitations que leur pays ne serait plus assujetti qu'au dépar- 
tement de la guerre. 

La Corse était donc en proie à la finance. Les deux Lorrains, 
Goster l'aîné, puis Coster cadet, qui, de Versailles, dirigèrent 
successivement l'administration confiée au contrôleur général, 
envoyèrent dans l'île une colonie de parents et de clients. A 
l'époque où Coster l'aîné était premier commis, trois de ses 
frères avaient dans le pays des charges lucratives : l'un, procu- 
reur général des commissions extraordinaires du Conseil supé- 
rieur, avec trois mille livres de traitement; l'autre, inspecteur 
«■énéral des domaines et des forêts: le troisième, secrétaire de 
l'intendant. Un ami des Coster, Le Changeur, déjà subdélégué 
général de l'intendant, obtenait, avec un salaire aunuel de deux 
mille livres, le greffe du tribunal des commissions extraordi- 
naires du Conseil. Une créature des Coster, Souiris, déjà rece-_ 
veur de la douane d'Ajaccio, devenait directeur général du 
domaine, avec dix-huit cents livres d'augmentation. Des alliés 
des Coster furent, celui-ci chef de la maréchaussée, celui-lîi 
conservateur des forêts; plusieurs siégèrent au Conseil supé- 
rieur ou eurent des emplois de moindre importance. Les mal- 
heureux Corses, disait-on, n'avaient plus de débouchés et se 
demandaient avec désespoir s'il fallait, pour occuper une 
fonction, être originaire de Lorraine ou s'affilier à la famille 
régnante des Coster. 

Ce fut le grand grief des Corses. Pourquoi n'ctaient-ils pas 
investis de ces emplois que la France avait multipliés et qu'elle 
payait si cher ? L'administration n'y eût-elle pas gagné 
puisqu'ils se seraient contentes de gages bien plus modestes? 
« Voilà, écrivait Paoli, ce qui a brisé leur courage; ils sont 
tombés dans un vide afi'rcux, lorsqu'ils ont été privés du plaisir 
de veiller, de contribuer au bien commun, lorsqu'ils n'ont plus 
aperçu aucune liaison entre eux et l'intérêt général, lorsqu'ils 
ont vu ces soins pénibles, patriotiques et honorables accordes 
à des Français dont tout le talent consiste à unir des chiffres 



LA CORSE 31 

et à tracei' des lettres. » Les emplois aux Corses! ce cri rallia 
les insulaires en 1789. Inutilement on leur objectait qu'ils 
seraient incapables de remplir des places de finance. Ceux 
qui les occupaient, répondaient-ils, sont-ils des Colbert et quel 
mérite ont-ils, sinon un peu d'expérience? 

Le train que menaient ces commis du continent, redoublait 
l'exaspération des Corses. Qu'étaient-ce que ces hommes revêtus 
des marques de l'autorité, sinon le rebut de la nation française, 
des aventuriers qui vivaient dans la débauche et osaient mon- 
trer leurs maîtresses, les conduire à la promenade? Quelques- 
uns, véritables fripons, ne jouissaient-ils pas d'une impunité 
scandaleuse? Vanvorn, convaincu d'avoir volé le bois de la cou- 
ronne et avouant qu'il devait au trésor trois ou quatre mille 
livres, Vanvorn était absous ; on lui faisait cadeau de la somme 
qu'il aurait dû restituer au roi; on le mettait à la tête de la 
douane de Calvi, et l'inspecteur des forêts qui l'avait poursuivi 
perdait son emploi, qu'il exerçait à la satisfaction des Corses ! 

Si du moins les écus que ces commis jetaient à pleines 
poignées profitaient au pays! Mais l'argent expédié de Paris 
retournait aussitôt à Paris; il passait et repassait la mer sans 
demeurer en Corse; c'était la balle que les joueurs de paume 
se renvoient avec adresse. Ces messieurs ne trouvaient dans 
l'île rien qui leur plût; ils faisaient venir de France toutes les 
denrées, même les vins; ils dépensaient à des colifichets, à 
des ajustements, à des articles de mode l'or du roi, et le 
numéraire, ce numéraire que les Français prétendaient 
apporter, ne se montrait que pour disparaître! 

Les entrepreneurs étalaient aux yeux des insulaires le même 
luxe insolent. Houvct, ci-devant commis aux bêtes à cornes, 
Moreau, déserteur du régiment de Bretagne, Collier, naguère 
simple employé à Bonifacio, Sapey, ancien garçon perruquier, 
et autres fournisseurs, trop heureux à leur arrivée d'avoir du 
pain, avaient acquis une fortune et possédaient plus de cent 
mille écus. Que d'étrangers, à peine débarqués, disaient hau- 
tement qu'ils venaient, non pas changer d'air, mais rétablir 
leurs affaires déranaées! 



LA JEUNESSE DC NAPOLEON 



Pas une niesiuc de l'administration française qui ne fût cri- 
tiquée, souvent avec raison, par les indigènes. Le maréchal de 
Vaux rappelait en 1769 que les Corses n'avaient jamais, sous 
le commandement de M. de Cursay, protesté contre les déci- 
sions des officiers qui jugeaient les litiges avec l'assistance des 
légistes; mais il reconnaissait que les formalités et les dépenses 
qu'entraînait un procès elFrayaient la population. Tous les habi- 
tants déclaraient que la justice était lente et coûteuse, que 
l'institution des juntes était aussi tyrannique qu'onéreuse, 
que la maréchaussée était absolument inutile dans un pays de 
montagnes où la cavalerie ne pouvait pénétrer et que le Corse 
parcourait avec la rapidité du cerf. Sans doute, la monarchie 
française leur avait octroyé le Conseil supérieur. Mais ce tri- 
bunal avait trop peu de monde pour suffire à l'expédition des 
afïaires, et ses membres étaient des gens incapables : répéti- 
teurs de pension, dessinateurs de manufactures, huissiers, 
fils d'artisans, et Ion disait que les biens, la vie, l'honneur des 
Corses dépendaient d'un corps de magistrats qui n'inspirait ni 
confiance ni respect. Guibert confirme ce témoignage : la cour 
souveraine, avouait-il, se composait de Français qui n'étaient 
pas faits pour lui donner du prestige, et d'habitants des villes, 
de métis odieux ii leurs compatriotes parce qu'ils unissaient 
aux vices du Corse la duplicité du Génois. Aussi le tiers état 
demandait-il dans les cahiers de 1789 que les charges du Con- 
seil supérieur fussent conférées à des hommes d'expérience, 
h des officiers des justices royales et à des avocats émérites. 

Il est vrai que l'administration avait entrepris des travaux 
considérables. Deux grands chemins étaient ouverts depuis la 
conquête : l'un, de Bastia à Saint-Florent, et l'autre, de Bastia 
h Corte. iMais si le premier, qui comptait quatre lieues de lon- 
gueur, était très bien exécuté, le second ne passait ii portée 
d'aucun village, et des hauteurs où vingt chasseurs auraient 
arrêté facilement une colonne, le dominaient sur toute son 
étendue. On n'avait ébauché que quelques lieues de la route 
d'Ajaccio à Corte, et il n'existait dans l'île, hors de ces trois 
chaussées, aucune voie où pût s'engager une charrette. Les 



LA CORSE 33 

sentiers étaient si mauvais, si escarpés qu'il fallait pour y 
chevaucher les avoir longtemps pratiqués. Pas de ponts : on 
traversait à gué la plupart des rivières ou des torrents, et, 
lorsqu'il pleuvait dans la montagne, on renonçait à les fran- 
chir. Un régiment ne pouvait avec ses équipages se rendre du 
pays d'en deçà des monts dans le pavs d'au delà. 

On avait bâti des casernes et rétabli des fortifications; mais 
elles menaçaient ruine; on avait dû les restaurer en partie, et 
il fallut consolider par des contreforts les casernes de Boni- 
facio. On avait entouré Corte d'une large enceinte; mais Corte 
restait désert parce que Bastia absorbait tout. On avait fait à 
Ajaccio une nouvelle fontaine; mais on avait dépensé vino-t- 
qiiatre mille livres, et l'ancienne, mieux construite, n'avait 
coûté que onze mille livres. On avait, moyennant dix-huit mille 
livres, réparé l'hôtel de ville d'Ajaccio pour y loger le lieute- 
nant criminel, et le moindre maçon n'eût demandé que six 
mille livres pour ce travail. On avait créé des pépinières; mais 
on n'avait pas aménagé l'emplacement des plants, et le minis- 
tère s'était lassé de payer si chèrement quelques pieds de 
mûrier. 

Par trois fois, l'administration avait tenté de fonder des 
colonies, et, chaque fois, elle avait misérablement échoué 
parce qu'elle choisissait des cantons où le sol, l'air et l'eau 
étaient contraires à tout établissement. La colonie de Poretto, 
composée de paysans de la Lorraine allemande, avorta dès la 
première année : les pauvres gens ignoraient la langue et les 
usages de la région ; ils apportaient avec eux les préjugés de 
leur patrie; ils croyaient avoir de belles moissons en Corse 
par la même méthode qu'en Lorraine; transférés sous un 
climat trop chaud, affaiblis par une nourriture à laquelle ils 
n'étaient pas faits, ne prenant aucune des précautions requises, 
ils moururent presque tous; il n'en réchappa que seize sur 
quatre-vingts, et leurs maisons, maladroitement bâties et incli- 
nées de plus de quatre pieds après leur construction, attes- 
taient l'insouciance et l'impéritie des directeurs de l'entreprise. 
La deuxième colonie, formée de Génois, s'installa près du 

JEC.NESSE DE NAPOl.ÉO.V. — T. I. 3 



J 



Z\ l.A JKLXESSli; DE NAPOI.KON 

golfe d'Ajaccio, au domaine de Chiavari, dans uiu- saison insa- 
lubre, à l'époque où les habitants s'éloignaient pour (juelqucs 
mois dans les montagnes voisines : au l^out d'un semestre, 
cinquante-cinq trépassèrent avec le médecin d'Ajaccio qui les 
avait soignés. Une troisième opération eut un sendjlable 
insuccès : on avait envoyé des pionniers au domaine de Galeria 
pour défricher le terrain; plusieurs succombèrent; sur cent 
dix, soixante-quinze à quatre-vingts furent dans le même temps 
atteints de maladie et incapables de travail. 

A la vérité, l'administration avait desséché les plaines de 
Biouolia et de Mariana : deux canaux, le 'lommolo Bianco et 
le canal du Golo, faisaient communiquer Tétang de Biguglia 
avec la mer, l'un ;i travers une barre de sable, l'autre par 
l'embouchure de la rivière du Golo. Mais combien de marais 
infects existaient encore! La plaine de Casinca, la moins mal 
cultivée, n'était-elle pas coupée de mille et mille fossés oii 1 eau 
séjournait à six pieds au-dessus du niveau de la mer? Pourquoi 
n'ouvrait-on pas d'issues à ces nappes malsaines et stagnantes? 
Pour mener la vie agricole, ne faut-il pas habiter sans danger 
les plaines et les vallées? Ne comptait-on pas dans un seul 
village de la piève de Serra quatre-vingt-dix veuves dont les 
maris avaient été victimes du mauvais aird'Aleria? 

La confection d'un terrier général avait été prescrite au mois 
d'avril 1770 et confiée à deux directeurs, Testevuide et Bedigis. 
Mais il aurait dû être simplifié. Il s'exécutait sans célérité ni 
intelHiicnce; il absorbait de très ffrosses sommes. Il ne ser- 
vait, disait-on, qu'il entretenir des commis venus de France, 
et quelques-uns de ces employés étaient des espions qui 
notaient et dénonçaient les sentiments de leurs hôtes. « Ce 
cadastre, a dit Napoléon, coûtait plusieurs millions et il est 
mal fait. » 

L'administration gérait désormais les biens des jésuites con- 
fisqués au profit du roi. Mais, après avoir vécu du seul produit 
de leur domaine, les deux maisons que l'ordre possédait h 
Bastia et à Ajaccio ne rapportaient plus rien depuis qu'elles 
appartenaient à la couronne. Au ieu d'affermer les terres à 



LA CORSE 35 

autrui, les économes les régissaient pour leur compte, et ils 
gardaient le secret le plus profond sur les revenus, recomman- 
daient avec soin aux serviteurs de ne révéler aucun chiffre. 
On savait toutefois qu'ils estimaient le vin, les amandes, les 
fruits un tiers au-dessous du prix courant, et qu'ils se réser- 
vaient la plus grande partie des provisions, notamment les rai- 
sins dont ils faisaient leur vin de dessert. 

L'impôt n'était pas lourd. Mais ne fallait-il pas supprimer 
ou diminuer les droits de douane ? N'étaient-ils pas plus 
élevés qu'en Italie? Et, de la sorte, l'administration n'empè- 
chait-elle pas la population de s'accroître et la culture de 
s'étendre? Sans ces contributions, les Lucquois, les habitants 
de Capraja , les Génois , les Toscans , les Romagnols , les 
Sardes, les Napolitains qui vivaient de la pêche et du com- 
merce de commission, n'auraient-ils pas immigré dans l'île? 
Protégés par le pavillon français contre les pirates barba- 
resques, parlant la langue italienne, accoutumés au climat, ne 
seraient-ils pas volontiers devenus Corses et n'auraient-ils pas 
attiré leurs compatriotes ? Si les Anglais avaient frappé Minorque 
de pareils impôts, la population aurait-elle augmenté du c£ua- 
druple ? Aurait-elle armé, dans la guerre de l'indépendance 
américaine, ces redoutables corsaires que maudissait Mar- 
seille? 

Enfin, pourquoi l'administration avait-elle établi le système 
des privilèges? La viande de boucherie, qu'elle affermait à un 
fournisseur exclusif, coûtait à Bastia huit sols la livre! Lors- 
qu'un paysan se plaignait de vendre ses bœufs à trop bas 
prix, le fermier répondait insolemment qu'il n'aurait pas fait 
son traité s'il n'avait su gagner cinquante mille livres par an. 
A Ajaccio les domestiques du lieutenant du roi Petiti accapa- 
raient le blé, les châtaignes et les autres denrées pour les 
débiter lorsqu'il y aurait disette et rançonner la population. 
Une année, la récolte manqua. On acheta sur le port de 
Livourne plusieurs tartanes chargées d'orge. Mais elles n'appor- 
tèrent que des balayures de grenier. Quelques particuliers 
refusèrent ce grain. On les força de le prendre et le leur livra 



36 LA JEUNESSE DE NAPOLEON 

à la mesure ordinaire sous condition de le rendre au mois de 
juillet suivant. Pas une semence ne leva. Les Corses durent 
restituer la quantité fournie, et la inesuie (ju On exigea d'eux 
était supérieure d'un quart à la mesure de la livraison. 

Ainsi, disaient les Corses, l'administration française, impré- 
voyante, insouciante, méconnaissait son devoir. Leur avait-elle 
appris à ces pauvres insulaires ignorants, ii tailler et ;i greffer 
leurs arbres, à traiter leurs vignes, à fabriquer avec leur 
excellent raisin un vin qui fût potable et pût se garder plus 
d'un an, à cultiver le lin et le chanvre, ii former de belles 
prairies artificielles, à user de leurs ruisseaux et ;i pratiquer 
de féconds arrosements, h exploiter leurs bestiaux? Avait-elle 
introduit des brebis de meilleure laine? Avait-elle encouragé 
la seule industrie du pays, celle du gros drap que donnait la 
laine brute des moutons, de ce mauvais drap qui n'était même 
pas foulé? Ne faisait-elle pas venir de France et d'Italie les 
toiles, les cuirs, les faïences, les poteries, les ustensiles de 
cuisine, les briques, les ardoises? Après comme avant la con- 
quête, il n'v avait dans l'île ni charrue, ni écurie, ni établc.Pas 
d'enofrais. Pas de laitage. Pas d'autre fromarre oue le fromag-e 
de chèvre ou de brebis. Les vaches restaient rhiv<'r comme 
l'été dans les maquis, et leur chair était à peine mangeable. Et 
il y avait un inspecteur de l'agriculture! Mais, bien que la 
Corse ne produisit pas un minot de sel, n'avait-ellc pas un 
inspecteur des salines ? 

L^administration objectait que le Corse était paresseux. Mais 
ne devait-elle pas le corriger, le convaincre de son vice, le 
détourner de l'existence oisive h laquelle il était enclin, lui 
montrer les profits immenses qu'il tirerait de son travail? 
N'était-il pas le soldat le plus infatigable, le marcheur le plus 
leste, le matelot le plus laborieux? Au temps de Paoli, 130 à 
140 gondoles, montées chacune par huit hommes, ne sor- 
taient-elles pas d'Ajaccio pour pêcherie corail? Mais tracassés, 
rebutés par la compagnie royale d'Afrique, ces 1 100 marins 
avaient dû renoncer au métier; les uns étaient rentrés à Gênes, 
leur ville natale; les autres avaient changé de profession. 



LA CORSE 37 

Parmi les doléances des Corses, quelques-unes étaient pué- 
riles et ridicules. Lorsqu'on leur reprochait de laisser aux 
Napolitains le soin d'approvisionner leur île de poisson, ils 
répondaient que l'administration devait leur donner des fdets 
et des engins de pèche. Napoléon entendit ses compatriotes / 
se plaindre de l'état-major d'Ajaccio, qui leur enlevait la marée 
sitôt arrivée et l'envoyait, sous l'escorte d'une sentinelle, de 
maison en maison pour la distribuer aux officiers, selon leurs 
difFérents grades, avant que les habitants en eussent leur part. 
Il les entendit jeter les hauts cris parce qu'à la poissonnerie des 
factionnaires avaient ordre d'éloigner le bourgeois tant que les 
domestiques des officiers ne seraient pas servis. Fallait-il donc, 
disaient les Ajacciens, se passer de poisson? 

Mais le mécontentement des Corses était réel et légitime. 
En 1775, il y eut une sorte d'insurrection, de ralliement 
général contre le triumvirat-, c'est-à-dire contre Marbeuf, Bou- 
cheporn et Costcr. L'évèque d'Aleria, M. de Guernes, député 
du clergé corse, eut le courage, dans un discours au roi et au 
ministre de la guerre, Saint-Germain, de révéler la vérité. Sa 
harangue fit impression, et on lui permit de la publier. Mais 
Saint-Germain tomba. Marbeuf intervint à temps; au lieu de 
discuter et de réfuter les reproches de l'évèque, il envoya des 
liasses de témoianaa'es favorables à son administration, ou, 
pour employer le mot de Napoléon, qui fait sans doute alla- ./ 
sion à cet incident, il prit des certificats que tout allait bien. 
L'évèque d'Aleria reçut défense d'imprimer son discours et 
fut confiné dans son diocèse, avec ordre de n'en plus sortir. 

Le député de la noblesse avait porté les mêmes plaintes. Il 
subit le même sort. C'était Petriconi, cet officier qui, plusieurs 
années auparavant, avait dû, pour des propos malséants, aban- 
donner sa lieutenance-colonelle de la léf^iou corse. Il était venu 

o 

avec M. de Guernes à Paris vers la fin de 1775 et il obtint, 
selon l'usage, une gratification de deux mille francs qui 
l'indemnisa des frais de son séjour. Mais il déchira que rien 
n'allait bien en Corse et, s'il n'osa s'élever contre le despo- 
tisme du gouverneur et de l'intendant, il dénonça Coster, ce 



38 LA JEUNESSE DE NAPOLEON 



/ 



siibakci'iie qui causait tout le Jiial. La France, disail-il, avait 
dépensé plus de quatre millions dans l'île sans nul piofit; le 
commerce et l'agriculture étaient dans le même état qu'en 
1769; on avait eu l'air de « se livrer à des systèmes » et de 
« faire des combinaisons », et en réalité l'on n'avait cherché 
que le bien-être et la fortune de quelques protégés; on traitait 
la Corso comme un pays riche, et non comme une province où 
tout était à créer. Il conseillait de supprimer « l'appareil de 
finance » et d'abolir les emplois inutiles : une contrée 
appauvrie par une guerre de quarante années pouvait-elle 
« substancier des êtres dévorants »? Le 23 juin 1777, une 
lettre de cachet exilait Petriconi de la Corse, et il dut vivre 
loin de son île, tantôt à Toulon, tantôt ;i Paris. 11 eut beau 
protester qu'il avait les meilleures intentions du monde et qu'il 
était zélé citoven. « L'Arabie et la Turquie, s'écriait-il, sont 
de bons pays où je voudrais être, pour voir si je trouve plus 
d'humanité et de justice! » On lui répondit ([uc la h-ttre de 
cachet le tenait sous la main du roi, et il ne put revoir la 
Corse qu'en 1789. 

A l'instant même où Marbeuf faisait châtier Peti'iconi, :i la 
clôture de l'assemblée des Etats, le 13 juin 1777, dans un dis- 
i;' cours dont un exemplaire a été trouvé dans les papiers du 
jeune Napoléon, Belgodere de Bagnaja, membre du Conseil 
supérieur et député des Douze, critiquait à mots couverts 
l'administration française. 11 disait que les Corses languissaient 
dans l'indigence et la misère, qu'une grande partie d'entre eux 
manquaient de la subsistance nécessaire, qu'ils attendaient la 
diminution des impôts qu'ils ne pouvaient que difficilement sup- 
porter. Belgodere fut désapprouvé par ses collègues de la 
commission des Douze, destitué par Marbeuf, menacé de l'exil, 
et, sans le ministre Montbarey et surtout sans la protection de 
M. de Miromesnil, qui lui fit rendre sa charge, il était perdu. 

Marbeuf triomphait, et, selon l'expression des mécontents, 
l'île, au lieu d'être Acngée, reprenait le joug. On n'osa plus 
attaquer le commandant en chef. Mais tout bas de son vivant et 
tout haut après sa mort on le qualifia de tyran. 11 décidait du 



LA CORSE 39 



choix des députés, dirigeait les suffrages des pièves, des pro- 
vinces et des Etats, faisait insérer dans les discours d'usage les 
plus pompeux éloges de sa personne. Lorsqu'un membre des 
Etats élevait la voix ou, de son mouvement, proposait une mesure 
utile au bien public, Marbeul lui ordonnait de se taire. Un autre 
membre se risquait-il à justifier son collègue : Marbeuf l'exilait, 
et à la première tenue des Etats il avait chassé de Corse un 
noble de Bonifacio et un ecclésiastique d'Ajaccio. Il désignait 
les trois députés que les Etats envoyaient à la cour, et, depuis 
le châtiment de Petriconi et de M. de Guernes, ces représen- 
tants de la nation corse firent toujours le panégyrique de Mar- 
beuf : l'un, évèque aux modiques revenus, désirait une pension 
ou un bénéfice; l'autre, noble, courait après un grade mili- 
taire ou sollicitait des bourses pour ses enfants; le troisième, 
homme de loi, ambitionnait une place dans la magistrature; 
tous trois n'allaient en France que par intérêt, par besoin, et 
tous trois célébraient ^larbeuf pour avoir son appui. 

Telle était la situation des Corses et tels étaient leurs sen- 
timents après la conquête française. Ils se regardaient comme 
opprimés, et lun d'eux assurait en 1779 que, si les Anglais 
avaient des succès dans la Méditerranée, le peuple aurait la 
tète tournée et se jetterait dans une révolte ouverte sitôt qu'il 
recevrait des munitions et des armes. « Pendant près de 
vingt années, écrivait Constantini à l'Assemblée constituante, 
le Corse a vu s'accroître le terrible colosse du despotisme 
militaire, a vu s'accumuler les abus d'autorité, les vexations 
ministérielles, les rapines judiciaires. » Un commissaire civil 
de cette même assemblée ne reconnaît-il pas que les Corses 
étaient avant 1789 des « sujets asservis et trop négligés, toujours 
prêts à secouer le joug »? Napoléon ne dit-il pas que les bien- 
faits du roi n'avaient pas touché le cœur des habitants et que 
la Corse était sous le règne de Louis XVI un pavs malinten- 
tionné qui frémissait sous la main de ses vainqueurs? 



CHAPITRE II 



La fainillo 



Origines. — La noblesse des Bonaparte. — Leurs biens et leur influence. 

— Le père et la mère de Napoléon. — Caractère de Charles. — 
Beauté de Letlzia. — Son ignorance. — Sa fermeté virile. — Son ava- 
rice. — Tendresse pour ses enfants. — Sévérité. — Les éludes de 
Charles Bonaparte. — Ses relations avec Paoli. — Séjour à Cortc. — 
Proclamation à la jeunesse corse. — Il se rallie à la France. — Régnier 
du Tillet, Jadart, Pichon, du Rosel de Beaumanoir. — Liaison avec 
Boucheporn et Marbeuf. — Député de la noblesse. — Services rendus 
par Marbeuf. — Reconnaissance de Napoléon. — Les colonels Marbeuf 
et d Ambrugeac. — Naissance de Napoléon (15 août 1769). — Son prénom. 

— Réfutation des arguments qui lui attribuent l'acte de baptême de 
Joseph. — Minanna Saveria. — Gcrtrudo et Nicolas Paraviciui. — Les 
Arrighi. — André Ramolino. — Les Ornano. — Les Giuljcga. — Le par- 
rain de Napoléon. — Mammuccia Caterina, la dame Saveria, Camilla Ilari 
la nourrice, Ignazio et Jeanne Ilari, Faustine Tavera, le commandant Poli. 



Napoléon a dit que la maison de Bonaparte datait du 
18 brumaire et qu'il devait toute sa fortune à son épée et h son 
amou^r du peuple, qu'il était de ces hommes 

Qui sont tout par eux-mème et rien par leurs aïeux. 

Mais sa famille était une des plus anciennes de lîle de Corse. 
Elle venait d'Italie. Napoléon racontait volontiers que les 
Italiens le tenaient pour compatriote et qu'au mariage de sa 
sœur Pauline avec le prince Borghese ils se répétaient : 
« C'est entre nous, c'est une de nos familles. » Il ajoutait que 
lorsque le pape consentit à le couronner, certains cardinaux 
déclarèrent, pour triompher des scrupules du parti autrichien, 



LA FAMILLE 41 

que le pontife se vengeait ainsi des Gaulois et imposait aux 
barbares un chef italien. 

Y a-t-il une communauté d'origine entre les Bonaparte de 
Trévise et les Bonaparte corses? Lorsque Napoléon entra 
vainqueur dans Trévise, les magistrats lui présentèrent des 
actes qui prouvaient que des Bonaparte avaient joué un petit 
rôle dans leur cité. Joseph parlait avec complaisance des Bona- 
parte trévisois, et Joséphine, bien qu'elle n'eût pas compris la 
liliation développée par son beau-frère, s'écriait très ridicu- 
lement, dans un accès de colère contre l'empereur de Russie, 
que Napoléon était déjà grand seigneur et depuis plus de cinq 
cents ans prince de Trévise lorsque les ancêtres du tsar 
étaient p-ens de rien. 

Il est plus probable que les Bonaparte descendaient d'une 
x^ famille patricienne de Florence. Lucien disait qu'ils étaient de 
souche toscane, et Joseph, que Napoléon surnommait par plai- 
santerie le généalogiste de la maison, assure sérieusement 
en 1790 qu'un de ses aïeux fut au xl*^ siècle exilé de la Répu- 
blique florentine parce qu'il donnait de l'ombrage. 

Une branche de la famille florentine s'établit à San Miniato 
et une autre à Sarzane. Un des membres de la branche de San 
Miniato est le Jacopo Buonaparte qui raconta le sac de Rome 
auquel il avait assisté. Le dernier rejeton fut le chanoine Phi- 
lippe. Il eut des relations avec les Bonaparte de Corse. L'ar- 
chidiacre Lucien fut son hôte. Charles lui rendit visite lors- 
qu'il vint passer son examende docteur en droit à l'Université 
de Pise. Au milieu de la campagne d'Italie, le 29 juin 1796, 
Napoléon coucha chez lui et il poussa de grands éclats de rire 
lorsque Philippe le pria d'user de son influence pour faire 
canoniser un Bonaparte déjà béatifié par le Saint-Siège. 
Cinq ans plus tard, le premier consul demandait à Murât si 
l'abbé de San Miniato vivait encore. Mais l'abbé était mort le 
10 décembre 1799 en léguant ses biens, que les Bonaparte 
avaient autrefois convoités, à un parent du nom de Buonacorsi. 
En 1802, ce Buonacorsi demandait la protection du premier 
consul sans s'expliquer davantage; Napoléon renvoya la 



42 LA JliUNIiSSE DE NAI'OI.KON 

requête à Marescalchi pour savoir « ce que demandait cet indi- 
vidu ». 

La branche de Sarzane compte parmi ses membres des 
notaires, des syndics, des prieurs des Anciens. Charles Bona- 
parte avait, disait Letizia, trouvé chez un habitant de Sarzane, 
Londinelli, des papiers de famille en grand nombre. 

C'est de Sarzane que les Bonaparte seraient venus en Corse. 
Un François Bonaparte s'établit dans Tile au commencement 
du xvi'^ siècle. Puis se succèdent de père en fds : Gabriel, qui 
relève les tours d'Ajaccio en 1567, Jérôme dit le Magnifique, 
François II, Sébastien, Charles-Marie, Joseph l", Sébastien- 
Nicolas, Joseph II, et Charles-Marie qui eut de Letizia Ramo- 
lino cinq fds, Joseph, Napoléon, Lucien, Louis, Jérôme, et 
trois filles, Marianna, Caroline et Pauline. 

Alliée aux Ornano, aux Colonna, aux Costa, aux Bozzi, la 
famille était une des plus notables d'Ajaccio. Jérôme le Magni- 
fique, le premier Bonaparte (pii soit né en Corse, chef élu du 
Conseil des anciens, député auprès du Sénat de Gènes, porte 
dans les protocoles le titre de patrice florentin et a été qua- 
lifié « egregius Ilieronynuis de Buonaparte, procurafor nobi- 
lium )). François II commande la cité en 162(3. Sébastien 
est traité de « magnificus et nobilis vir ». Charles-Marie, 
Joseph, Sébastien-Nicolas, Joseph II sont membres du Conseil 
des anciens. Joseph II obtient du grand-duc de Toscane la 
reconnaissance de ses privilèges : un acte du 18 mai 1757 con- 
firme ses lettres de noblesse, et un autre, du 28 juin 1759, 
ses ctroits au patriciat. Charles-Marie obtient pareillement des 
lettres patentes de l'archevêque de Pise, du 30 novembre 1769, 
qui le qualifient noble et patricien, ainsi qu'un arrêt du Con- 
seil supérieur de Corse, du 13 septembre 1771, qui déclare sa 
noblesse prouvée au delà de deux cents ans, et les actes de 
baptême de ses enfants le nomment « illuslrissimo signor » et 
« nobile del regno ». La famille avait ses armes reproduites sur 
la porte de sa maison et sur la sépulture qu'elle possédait dans 
la paroisse : couronne de comte, écussoa fendu par deux barres 
et deux étoiles avec les lettres B. P. qui signifient Buona 



LA FAMILLE 43 

Parte, le fond du blason roiioeâtre, les barres et les étoiles 
bleues, les ombrements et la couronne jaunes. 

Le premier général de la Révolution appartient donc à la 
caste des « aristocrates », et lorsque Boulay de la Meurthe 
proposa sous le Directoire le bannissement de tous les nobles, 
Tallien combattit cette motion en demandant si le conquérant 
de l'Italie pourrait n'être citoyen que par exception. Mais 
Bonaparte, par bonheur pour lui, était de noblesse trop petite 
et trop obscure pour éveiller le soupçon. On ne songeait 
guère qu'il était un ci-devant, et bien que V Etat militaire de 
la France l'eût cité sous le nom de Buonaparte, personne ne se 
récriait lorsqu'en 1794 l'élève du roi et boursier de Louis XVI 
se disait « non noble ». Sous le Consulat, des gens qui, par 
manière de jeu, énuméraient les généraux de l'ancienne 
noblesse qui servaient dans l'armée de la République, citaient 
les Pully, les Grouchy, les Rochambeau, les Baraguey d'Hil- 
liers, et oubliaient le plus glorieux de tous, le Corse Bonaparte. 
Lui-même ne remarquait-il pas que, s'il eut été de plus haut 
parage, il aurait été frappé de proscription ou de nullité, ou 
du moins, qu'il n'aurait pas obtenu la confiance, n'aurait pas 
commandé les armées, et, s'il les eût commandées, n'aurait pas 
osé faire tout ce qu'il a fait? 

A la noblesse des Bonaparte s'ajoutait un peu d'aisance et 
d'influence locale. « Il n'y a pas de richesse en Corse, disait 
Joseph, et les plus riches particuliers arrivent à peine à vingt 
mille livres de rentes : mais, comme tout est relatif, notre 
fortune est une des plus considérables d'Ajaccio. » Les Bona- 
parte possédaient en effet, à la veille de la Révolution, du 
chef des Ramolino, une maison sise dans le faubourg, à l'en- 
droit dit Sainte-Catherine, le clos de la Torre-Vecchia au Campo 
dcir Oro, quelques vignes au vignoble du Vitullo, et, du chef 
des Bonaparte, la maison paternelle de la rue Saint-Charles 
et la maison Boidrini, la propriété de INIilelli, les vignes de la 
Sposata et de la Casetta au territoire de Bacciochi, la vigne de 
Candia, la terre des Salines et celle de la Pépinière, le moulin de 
Bruno, des biens fonds à Ucciani, à Bocognano et à Bastelica. 



44 I.A JEUNESSE UE NAPOLEON 

Ils avaient donc de l'influence non seulement dans la ville, 
mais au dehors, en des lieux où la population était vij^oureuse 
et résolue. Appuyée par les gens de Bocognano et de Baste- 
lica, la famille pouvait jouer un rôle. La plupart lui furent 
toujours dévoués. Ils entouraient Napoléon dans l'expédition 
de la Madeleine et ils le sauvèrent à Bonifacio. Ils se souve- 
naient qu'une de ses aïeules, une nanna de l'officier, était 
native de Bocognano. En 1793 un grand nombre d'entre eux 
se rallièrent aux Bonaparte et firent cause commune avec eux 
contre Paoli. Le représentant Lacombc-Saint-Michel écrivait 
que ces deux communes s'étaient coalisées pour repousser les 
paolistes et avaient juré de vivre et de mourir françaises. Ce 
sont, disait Napoléon au Directoire, les cantons qui ont 
montré le plus d'énergie. 

Le père de Napoléon, Charles-Marie Bonaparte, passait en 
Corse pour un cavalier accompli. 11 avait l'extérieur le plus 
avantageux, les traits du visage fins et réguliers, la physio- 
nomie agréable et pleine d'expression, la taille haute, la tour- 
nure élégante, une tenue toujours correcte et soignée. Labbé 
Chardon, le premier maître français de Joseph et de Napo- 
léon, le jugeait superbe. Sa femme disait qu'il était bel 
homme et grand comme Murât. Intelligent, spirituel, instruit, 
il s'exprimait avec beaucoup d'aisance, et ses compatriotes le 
qualifiaient d'éloquent. Pour un Corse de ce temps-là, il savait 
très bien le français. Il maniait facilement, non sans négli- 
gences, le vers italien : il fit contre la religion de petites 
pièces dans le goût de Voltaire; en un sonnet à son beau- 
frère Paravicini, il chante l'amour « le grand monarque » à 
qui les cœurs, même les plus fiers, ne refusent pas hommage, 
et aux noces de Marbeuf, en un autre sonnet, il prédit au 
vieux général un fils qui serait le vrai portrait de son père et 
suivrait avec éclat la carrière des siens. 

Les Bonaparte ont traité Charles de prodigue. A les 
entendre, il aimait trop le plaisir, le luxe, la représentation, 
pour administrer sa fortune et veiller à l'éducation de ses 



I,A FAMILLE 45 

enfants. Selon une légende de la famille, il aurait donné, 
pour célébrer son doctorat, une fête qui lui coûta six mille 
livres, presque deux ans de son revenu. Si on l'avait laissé 
faire, il eût, ù sacrilège! vendu sans nulle cérémonie la belle 
vio-ne de la Sposata, cette vigne qui produisait, au dire de 
Napoléon, un vin dont le bouquet rafraîchissait la bouche. Il 
excusait volontiers ses enfants, palliait leurs torts, et leur 
témoionait une telle indulgence qu'au moindre cri, et sitôt 
qu'ils recevaient de leur mère la plus légère réprimande, il 
accourait à leur aide et leur faisait mille caresses. 

Mais ce personnage que les Bonaparte dépeignent comme 
faible, frivole et fastueux, sut faire son chemin sous le régime 
français. Besogneux, endetté, il déploya tout ce qu'il avait de 
souplesse et de persévérance pour obtenir les grâces du gou- 
vernement, privilèges, concessions, bourses. Ce fut un grand 
solliciteur, et il pratiqua ce métier avec une intrépidité toute 
corse, multipliant les démarches, obsédant les bureaux, ne 
redoutant ni fatigue ni humiliation. Il avait, comme ses com- 
patriotes, l'humeur inquiète, l'esprit subtil, l'imagination 
ardente : il forgeait des projets, revendiquait des successions, 
engageait des procès, défendait, maintenait ses prétentions 
avec autant d'audace que d'argutie, assurait imperturbable- 
ment qu'il avait le droit de son côté. 

Napoléon a de lui la couleur de ses yeux, qui étaient gris, 
et la coupe de la figure. Il a de lui ce squirre de l'estomac 
dont il mourut. Il a de lui le goût des belles-lettres, et lors- 
qu'en sa jeunesse, avant l'époque des commandements, il 
intrigue dans les comités, il est vraiment le fils de Charles 
Bonaparte. 

Charles avait épousé, le 2 juin 1764, à l'âge de dix-huit ans, 
Leti/ia Ramolino. Sa femme avait probablement quatre années 
de moins que lui; mais on sait que les Corses se débarras- 
saient de leurs filles dès qu'elles étaient nubiles. Le père 
de Letizia, Jean-Jérôme Ramolino, avait été inspecteur général 
des ponts et chaussées de la Corse au service des Génois. Sa 



46 LA JEUNESSE DE NAPOI.KOX 

mère, Angcla-Maria Pietra Santa, devenue veuve en 1755, 
avait en 1757 convolé en secondes noces avec un capitaine de 
la marine génoise, François Fesch, originaire de Bâle, où sa 
famille exerçait le commerce de la banque. De ce mariage 
était né, le 3 janvier 1763, Joseph Fesch, le futur cardinal, 
frère utérin de Letizia et oncle de Napoléon. 

Celle qu'on a nommée Madame Mère et que Fabre de l'Aude 
devait ridiculement comparer à la mère du Christ, passait 
pour une merveille de beauté. A trente ans, dit Napoléon, elle 
était encore « belle comme les amours ». Elle avait le front 
pur, les cheveux châtains, les yeux noirs, entourés de grands 
cils et surmontés de sourcils arqués, le regard sérieux et 
réfléchi, le nez droit et un peu allongé; la bouclie fine sou- 
riait avec charme et découvrait les dents les plus jolies du 
monde; une légère saillie du menton indiquait la fermeté du 
caractère; les oreilles étaient petites et bien faites. Paoli, 
recevant une ambassade de Barbaresques et voulant donner 
à ses hôtes une idée de la beauté des dames corses, leur mon- 
trait Letizia. Même en 180G, Madame Mère paraissait jeune, 
assez bien conservée, et aux concerts de la salle des iNIaré- 
chaux, lorsqu'elle se plaçait à droite de son fils, elle avait 
l'air fort noble. En 1809, aux eaux d'Aix-la-Chapelle, Beugnot 
la comparait à la sainte Anne de Raphaël. 

Elle était ignorante, comme toutes les femmes corses de 
son temps, ne connaissait rien de la littérature française ni de 
la littérature italienne, n'avait aucune habitude du monde, ne 
se souciait nullement des bienséances. Les officiers de l'armée 
royale ne la trouvèrent qu'un peu jolie et ne remarquèrent en 
elle que cette gentillesse d'esprit qu'ont presque toutes les 
femmes du Midi. Le lieutenant d'artillerie Romain, qui lui 
rendit visite dans sa maison d'Ajaccio, parle d'elle sans le 
moindre enthousiasme, et ajoute ironiquement : « Si j'eusse 
été mieux avisé de l'avenir, j'aurais dit à cette mère de rois, 
avant de la quitter : A reçoir au palais des Tui/eries ! Cela 
m'aurait peut-être valu d'être son chambellan. » Une dame de 
la cour impériale assure qu'elle avait l'intelligence fort 



LA FAMILLlv 47 

médiocre et qu'elle n'a pu, malgré le rang- où les événements 
l'ont portée, prêter à aucun éloge. Elle garda l'accent de son 
île, et, comme dit Napoléon, son baragouin corse, usa tou- 
jours de locutions vulgaires qu'elle ne prenait pas la peine de 
traduire. « Me croyez-vous //o/<7-e//se? s'écriait-elle en 1809. Je 
ne le soiiis pas, quoique mère don quatre rois. De tant d'en- 
fants je n'en ai pas oune seul auprès de moi. Ce povero Liiigi 
est un honnête homme, ma il a bien des chagrins, il en a par- 
dessus la testa. JousepJi ne m'écrit moi : il ne pou avoir pour 
moi que des attentions, car il m'offrirait des présents que je 
n'en voudrais pas. Je suis pi h riche que mes enfants. J'ai oune 
millione l'année; je mets plus de la meta à l'épargne, h'empe- 
roi/r me dit que je soi/is une vilaine, que je ne donne jamais 
à /nangiare ; je le laisse dire. Il se plaint de ses frères ; je loiii 
dis : « Vous avez tort et raison; vous avez raison si vous les 
« pavagoiie à vous, vous êtes oune merveille, oini phénomène, 
« qualche chose d'extraordinaire ; ma vous avez tort si vous 
« les paragone aux autres rois, perche ils sont sonpéiieurs à 
« tutti. )> 

Mais elle appartenait par les Pietra Santa au district de 
Sartène, pays classique des vendettas, pays rude et sauvage, 
longtemps étranger aux progrès de la civilisation, où les gens 
vivaient dans des maisons crénelées, sortaient par bandes et 
en armes pour aller aux provisions, formaient des partis animés 
les uns contre les autres d'une haine implacable. En plus 
d'une circonstance elle fit preuve d'un caractère résolu. Une 
fois à Bastia, pendant la semaine sainte, sur le conseil de 
l'évêque, qui l'avait engagée à donner l'exemple d'une confes- 
sion générale, elle se présente au tribunal de la pénitence. 
Le prêtre, qu'elle ne connaît pas, lui pose des questions tout à 
fait étranges. Elle se révolte. Il insiste. Elle se lève avec indi- 
gnation, et à haute voix: « Monsieur, dit-elle, aous sortez des 
convenances. » Le prêtre menace de lui refuser l'absolution. 
« Libre à vous, répond Letizia, mais je vous flétrirai devant 
l'assistance. » L'église était remplie de fidèles, et le prêtre se 
hâta de donner l'absolution. 



48 I.A liaXESSli DE NAPOLÉON 

Un cœur d lioimne logeait dans le corps de cette femme 
fière, intrépide, inaccessible ii l'abattement. Elle accompagna 
son mari dans les bois et les montagnes aux derniers jours de 
l'indépendance. Souvent, pour avoir des nouvelles de l'armée, 
elle quittait les roches escarpées où les femmes avaient une 
sûre retraite; elle s'avançait jusqu'aux endroits où les hommes 
étaient aux prises; elle entendait les balles siffler; mais elle 
n'avait d'autre pensée que le péril de son mari et le salut de 
la Corse. Elle était alors enceinte de Napoléon et portait son 
enfant, dit-elle, avec le même bonheur, la même sérénité, 
qu'elle le tenait plus tard dans ses bras : elle l'avait voué h la 
Sainte-Vierge, que ses compatriotes avaient autrefois pro- 
clamée leur reine, et, comptant sur la protection de Marie, 
elle ne redoutait aucun danger. 

Elle n'abandonna toute idée de résistance qu'au départ de 
Paoli, et lorsqu'après la défaite suprême son grand-père 
Pietra Santa la pria de venir ii Bastia et lui envova un sauf- 
conduit : « Je n irai pas, répondit-elle au messager, dans un 
pays ennemi de la patrie; notre général vit encore et tout 
espoir n'est pas mort. » 

En 1793, elle refusa de s'humilier devant Paoli, qui tentait 
de la gagner par des promesses, et le général, qui connaissait 
ses classiques, la comparait à la mère des Gracques. « Je me 
rappelle, disait Joseph à sa mère, qu'un grand homme vous a 
saluée du nom de Cornélie. )> 

Durant la campagne d'Italie, elle alla voir son fils, et en 
abordant à Gênes avec deux de ses filles, trouva la ville agitée, 
frémissante, prête à l'émeute; elle continua tranquillement sa 
route en déclarant qu'elle n'avait rien à craindre puisque les 
principaux personnages de la république génoise étaient 
comme otages au pouvoir de Napoléon. 

« Il n'est plus temps de tenir aux étiquettes, écrivait-elle 
au cardinal Fesch en 1813, les Bourbons se sont perdus pour 
ne pas avoir su mourir les armes à la main. » 

Elle vint voir Napoléon à l'île d'Elbe, et a la veille de l'aven- 
ture qui devait mener l'aigle impériale de tour en tour jus- 



LA FAMILLE 40 

qu'aux clochers de Notre-Dame, le soir, au clair de lune, 
voyant l'empereur se promener seul à pas précipités dans le 
jardin, puis s'arrêter et appuyer sa tète contre un figuier, elle 
s'approchait, l'interrogeait, et lorsqu'il lui annonçait son des- 
sein : « Laissez-moi, lui disait-elle, oublier pour un instant que 
je suis votre mère » et après un moment de réflexion, « le ciel, 
reprit-elle, ne permettra pas que vous mouriez par le poison 
ni dans un repos indigne de vous ; partez et suivez votre des- 
tinée. » 

Le grand défaut de Letizia, c'était son avarice. Au retour 
de l'Egypte, et lorsqu'il fit relâche dans le port d'Ajaccio, 
Napoléon, à court d'argent, lui demanda quelques milliers de 
francs : elle ne voulut pas se dessaisir de ses épargnes et n'ou- 
vrit son escarcelle que loi-sque Jean-Jérôme Levie intervint et 
lui déclara que les circonstances étaient pressantes, qu'elle 
devait se résigner à ce sacrifice, que son fils la rembourserait 
amplement. On débitait, sous l'Empire, mille contes de cette 
lésinerie de Letizia. « Tl faut bien que je mette de côté, aurait- 
elle dit, n'aurai-jc pas tôt ou tard sept à huit souverains qui 
me tondjeront sur les bras? » Elle aurait assisté dans la cour 
de son palais au cordage du bois et crié qu'on lui faisait mau- 
vaise mesure. Elle aurait engagé la fille de Lucien qu'elle 
avait prise avec elle, à se coucher de bonne heure pour éco- 
nomiser le feu et les bougies. Obligée d'avoir un confessionnal 
à demeure, elle proposait d'employer à cet usage la guérite 
d'un factionnaire. 

Il est certain que sa parcimonie allait jusqu'à la ladrerie. 
Napoléon lui donnait chaque mois de grosses sommes à con- 
dition de les dépenser ou de les distribuer. Elle les acceptait... 
et les gardait. Mais c'était chez c'ie, a dit son fils, excès de 
prévoyance. Cette grandeur à laquelle s'étaient élevés les 
Bonaparte, lui paraissait éphémère. « Elle ne croit pas, écri- 
vait-on en 1800, à la stabilité de ce qui est. » Lorsque Napoléon 
préparait l'Empire, elle faisait de mauvais rêves, craignait le 
couteau de quelque fanatique, assurait que la République 
avait encore beaucoup d'amis et que le premier consul aurait 

JEUNESSE UE NAl'OLlioX. — T. L 4 



50 LA JF-UXESSE Dl- NAPOLÉON 

tort de mettre sur son front la couronne de Louis XVI. Pen- 
dant tout le règne de son fils, elle répéta : « Pourvu que cela 
(loitrel » Elle avait éprouvé la misère, et les heures où le pain 
faillit lui manquer ne s'efTacèrent pas de sa mémoire, « Je 
n'oublie pas, disait-elle, que j'ai nourri mes enfants avec des 
rations. » C'est pourquoi elle ne cessa de coumoii/er, et le 
moment vint où elle se félicita d'avoir amassé des richesses. 
Cette femme, qui se laissait dillicilement arracher un écu, 
aurait donné jusqu'à son dernier sol pour ménager la fuite de 
Napoléon, lorsqu'il était à l'île d'Elbe. Elle lui offrit ii Sainte- 
Hélène sa fortune entière, et, pour lui être utile, elle consen- 
tait à se faire sa servante. 

Elle aimait passionnément ses enfants, et tous lui ont 
témoigné la plus vive tendresse, n'ont parlé d'elle qu'avec 
respect et une extrême déférence. « Vous m'êtes bien attaché, 
disait Napoléon à Antomarchi, rien ne vous coûte dès qu'il 
s'agit de me soulager, mais tout cela n'est pas la sollicitude 
maternelle; ah! maman Letizia ! « Et Joseph s'écrie de son 
côté : « Femme forte et bonne, modèle des mères, combien 
nous te sommes encore redevables des exemples que tu nous as 
donnés ! » 

Letizia n'était pourtant pas indulgente. Elle éleva ses 
enfants durement, à la corse, sans i-ien leur passer. Quand 
Napoléon refusait d'aller le dimanche à la grand'messe, elle 
lui donnait des soufflets. 

^ Un jour qu'elle sortait avec une amie et qu'elle était déjà 
loin delà maison, sur le sentier très raide alors qu'on a nommé 
depuis la descente Cuneo Ascagna, elle s'aperçut, en se retour- 
nant, que Napoléon la suivait. Irritée que l'enfant fût sorti 
sans sa permission, elle courut à lui et le gifla si vigoureuse- 
ment qu'il tomba par terre, roula sur la pente et se releva 
tout pleurant, se frottant les yeux avec les deux poings; Letizia, 
sans plus se soucier de lui, continua son chemin. 

Elle avait interdit aux enfants d'approcher d'un beau figuier 
qu'elle avait dans une de ses vignes. Malgré la défense. Napo- 
léon monte à l'arbre et cueille tous les fruits, mange les uns, 



LA FAMILLE 51 

met les autres dans ses poches. Soudain parait un garde. 
Napoléon, confus, reste collé sur la branche, puis descend et 
supplie l'homme de ne pas le trahir. Mais le lendemain la 
signora Letizia se rendit à sa vigne pour faire sa récolte de 
figues ; elle confessa le garde, et Napoléon reçut un châtiment 
sévère. 

Une autre lois. Napoléon se moqua de sa grand'mère, qui 
marchait en s'appuyant sur une canne, et qu'il comparait à 
une vieille fée. Letizia, avertie, fit les gros yeux. Mais Napo- 
léon se tint sur ses gardes; le soir, quand elle approcha pour 
le corriger, il sut se dérober. Le lendemain matin, il vint l'em- 
brasser; elle le repoussa. Subitement, dans la journée, elle lui 
dit qu'il est invité à dîner en ville; il monte dans sa chambre 
pour s'habiller; mais Letizia était comme le chat qui guette la 
souris : elle entre, ferme la porte, et son fils dut subir la 
fessée. 

Les hommes supérieurs tiennent surtout de leur mère. Napo- 
léon avait non seulement les traits de Letizia et son teint 
presque olivâtre. Il a son âpre énergie. Il lui doit peut-être 
l'amour des combats et cette ardeur belliqueuse qu'il avait 
dans les veines : après Ponte-Novo, Letizia le sentait tres- 
saillir et s'agiter en elle, comme s'il était, dit-elle, impatient 
d'être ballotté par sa mère et comme s'il aspirait, avant de 
naître, aux luttes de la guerre. Il lui doit sûrement cet esprit 
d'ordre, d'économie, de scrupuleuse attention qu'il a porté 
dans ses dépenses, arrêtant des comptes, ouvrant des crédits, 
connaissant le prix de chaque chose, se faisant servir à meil- 
leur marché que ses courtisans, établissant lui-même son 
budget, réglant si bien son train de maison qu'aucun de ses 
officiers ne pouvait rien détourner, calculant avec une exacti- 
tude minutieuse tous les frais de ses entreprises. 

Charles Bonaparte était né le 27 mars 1746, à Ajaccio. Lors- 
qu'il eut, en 1760, à l'âge de quatorze ans, perdu son père, il 
fut mis sous la tutelle de son oncle paternel Lucien, archi- 
diacre de la cathédrale. L'oncle l'envova suivre les cours de 



52 LA JEUNESSE UE NAPOLKOX 

droit à l'Ecole supt-rieure de Gorte que Pascal Paoli avait 
baptisée du nom pompeux d'Université. L'établissement n'avait 
(|ue cinq professeurs, tous moines : un professeur de théologie 
dogmatique et d'histoire ecclésiastique, le religieux servite 
Guelfucei de Bclgodere, confident de Paoli; un professeur de 
théologie morale, Angiolo Stcfani de Venaco, ex-provinci;il 
des mineurs capucins ; un professeur do droit civil et canonique, 
Mariani de Corbara ; un professeur de philosophie, qui déve- 
loppait à la fois les principes des mathématiques et les systèmes 
les plus plausibles des philosophes modernes, l'ex-provincial 
des mineurs observantins, Grimaldi de Canqioloro ; un pro- 
fesseur de rhétorique, le capucin Ferdinandi de Brando. Mais 
Paoli avait annoncé qu'il refuserait des passeports à ceux de 
1 intérieur de l'île ([ui voudraient faire leurs études en terre 
ferme, et il promettait des emplois aux élèves de l'Université. 

Il accueillit avec bienveillance Charles Bonaparte : il ne 
négligeait aucun moyen pour gagner les habitants des villes 
maritimes à la cause nationale et faire de la propagande dans 
les présides. Charles composa en l'honneur du grand Pasquale 
([uelques vers latins qui respiraient les plus purs sentiments 
de patriotisme corse, et Paoli l'admit au nombre de ses secré- 
taires intimes. Docte, instruit, citant volontiers les anciens, le 
« général » aimait à s'entretenir avec le jeune Ajaccien, et il 
jugeait son style facile, élégant, orné. Les Bonaparte ont 
même prétendu que Paoli voyait en Charles son héritier. « Je 
connais les hommes, aurait-il dit, et Charles ne connaît que 
les livres; mais si je devais désigner par testament mon suc- 
cesseur, je conseillerais à la nation d'acclamer Bonaparte. » 

Le mariage de Charles et de Lelizia ne déplut pas à Paoli et 
la tradition veut qu'il ait été conclu sous ses auspices. La 
famille de Letizia, les Pietra Santa, les Ramolino, les Fesch, 
dévoués au parti génois, répugnaient à s'allier avec un pao- 
liste, et refusaient, paraît-il, leur consentement. Paoli, à qui les 
deux amants eurent recours, intervint personnellement, et les 
parents de Letizia cédèrent. 

Quoi qu'il en soit, Charles s'établit à Corte avec Letizia et 



LA FAMILLE 53 

s'attacha plus que jamais à Paoli. La signora jouait parfois au 
reversis à la table du général, elle eut l'honneur de le battre, 
et le battu disait pour se consoler que M^" Letizia avait ce jeu 
dans le sang. Napoléon n'écrit-il pas en 1789 à Paoli que sa 
mère lui renouvelle le souvenir des années écoulées à Corte? 

La guerre éclata. Les Bonaparte se déclarèrent hautement 
contre la France. Dès 17(37, la sœur de Charles, Gertrude 
Paravicini, et son oncle paternel, Napoléon, se fixaient à 
Corte, tandis que l'archidiacre Lucien, plus froid, plus rassis, 
charo-é d'ailleurs de veiller ;i l'administration des biens de la 
famille, restait à Ajaccio. Ardent, disert, nourri des rémi- 
niscences de l'antiquité, Charles eut un rôle dans les événe- 
ments qui précédèrent la levée en masse de la population 
corse. On assure qu'il rédigea la formule du serment par 
lequel les Corses jurèrent, en mai 1768, de mourir et, comme 
les Sagontins, de se jeter dans les flammes plutôt que de se 
soumettre au joug insupportable des Génois. ^lais il semble 
que cette formule soit plutôt l'œuvre de Paoli, qui étail alors 
hanté par le souvenir de Sagonte et qui disait en se plaignant 
des lenteurs de l'Angleterre : Diim Romae consulitar, Sagii/i- 
ttnu expit^nalitr. 

En tout cas, ce fut Charles Bonaparte qui composa la pro- 
clamation à la jeunesse corse. Ses enfants rappelaient cette 
harangue avec complaisance. Joseph prétendait, inexactement 
du reste, que Paoli se remémorait particulièrement une belle 
image employée par Charles : que les ombres honorées des 
aïeux viendraient renforcer les lignes éclaircies par le feu 
de l'ennemi. Napoléon affirmait que ce discours plein de 
chaleur et d'énergie avait enflammé les esprits, et il citait à 
Sainte-Hélène — et très fidèlement — une phrase qui l'avait 
frappé : « Si la liberté s'obtenait par le désir, avait dit 
Charles, tout le monde serait libre, mais une constance iné- 
branlable, supérieure à toutes les difficultés, et qui se nourrit 
de réalité et non d'apparence, se trouve rarement chez les 
hommes, et \o\\{\ pourquoi ceux qui la possèdent sont 
regardés comme autant de divinités. » Cette proclamation a 



54 LA JEUNESSE DE NAPOLEON 

été conservée. Sur un ton à la lois «rave et véhément, Charles 
excite les jeunes Corses ii périr avec gloire plutôt que de sur- 
vivre à la ruine de l'indépendance. L'œuvre pour laquelle 
leurs ancêtres ont répandu tant de sueur et de sang serait 
donc inutile! Qu'importent les troupes du roi de France? Si le 
plus grand monarque de la terre, naguère médiateur et 
aujourd'hui ennemi, combat le plus petit peuple du monde, 
n'est-ce pas pour les insulaires un légitime motif de s'enor- 
gueillir? Quoi! des étrangers viennent exposer leur vie pour 
une cause injuste, et les jeunes Corses n'oseraient affronter la 
mort pour la j)his juste des causes! Qu'ils s'arment donc, 
fidèles à leur patrie et à eux-mêmes! 

L'orateur était peut-être de ceux qui, selon le mot de Paoli, 
avaient, malgré leur exaltation, les cheveux frisés et sentaient 
les parfums du continent. Mais il se fit soldat et paya de sa 
personne. Après le désastre de Ponte-Novo, il proposait, dit-on, 
de tenter encore la fortune, de rallier à Corte les débris de 
l'armée, d arrêter par une résistance opiniâtre les progrès du 
vainqueur. Mais Paoli s'embarqua. 

On croit d'ordinaire que Charles s'était réfugié sur le 
^lonte-Rotondo et qu'il appartint à la dépulation que les 
patriotes corses envoyèrent au comte de Vaux et qui comptait, 
entre autres personnages, Nicolas Paravicini, d'Ajaccio, Lau- 
rent et Damicn Giubega,de Calvi, Dominique Arrighi, de Spe- 
loncato, Jean-Thomas Arrighi et Jean-Thomas Boerio, de 
Corte, Thomas Cervoni, de Soveria. Le comte de Vaux accueillit 
ces délégués avec amitié, les munit de passeports et leur 
remontra que la guerre n'avait plus dobjet, que leur intérêt 
était de se soumettre au roi, qui les rendrait heureux. 

Il est plus probable que Charles Bonaparte suivit le frère 
de Pascal, Clément Paoli, dans le Niolo, et que, lorsque le 
-Niolo refusa de prolonger la lutte, il gagna Vico et de lii 
Ajaccio, grâce au sauf-conduit qui lui lut envoyé par Pietra 
Santa, son grand-père. Letizia l'accompagnait et, malgré 
sa grossesse assez avancée, montra le plus grand courage. 
Il fallait s'engager dans les sentiers étroits du maquis et 



LA FAMILLE 55 

traverser à gué des rivières sans ponts. Durant toute une Jemi- 
journée, elle marcha, tenant dans ses bras son fds Joseph. Au 
passage du Liainone, elle monte à cheval. Mais la bête perd 
pied et le courant l'entraîne. On crie à Letizia de se laisser 
tomber dans la rivière, et déjà, pour la sauver, son mari et 
les pâtres qui servent de guides se jettent à la nage. Elle 
s'alTcrmit sur sa selle, et dirige si bien sa monture qu'elle 
atteint l'autre rive. 

Est-il vrai que Charles aurait alors, sans les conseils de l'ar- 
chidiacre Lucien et les supplications de Letizia, rejoint Paoli 
sur la terre d'exil ? On a dit qu'il rongeait son frein, qu'il ne 
se rallia qu'à contre-cœur aux Français, qu'il déplorait la 
mollesse de ses compatriotes et les accusait de s'accommoder 
trop aisément à la domination étrangère, qu'il aurait écrit une 
chanson satirique, Pastorella infida sei, où Paoli, représenté 
par un berger, se plaint de la Corse, sa maîtresse infidèle. 

Mais il avait compris, comme dit son fils aîné, que l'île 
retirerait de son union avec la France d'immenses avantages, 
ou, comme dit son fils cadet, que la lutte de la Corse contre 
la monarchie de Louis XV était la lutte du pot de terre contre 
le pot de fer. « J'ai été, répétait-il, bon patriote et j^aoliste 
dans l'âme tant qu'a duré le gouvernement national ; mais ce 
gouvernement n'est plus, nous sommes devenus Français, 
ci'çà'a il Re e siio <>overno ! •>■> 

o 

Les exemples que lui offrait sa famille le déterminèrent à 
se jeter sans retard dans les bras des conquérants. Ramolino 
et Fesch, les deux maris de sa belle-mère, n'avaient-ils pas 
servi les Génois? Pietra Santa, le grand-père de sa femme, 
n'avait-il pas, à la création du Conseil supérieur, occupé l'une 
«les quatre places que le roi de France destinait aux naturels 
du pays? Et l'intendant Chardon ne disait-il pas que Pietra 
Santa était très attaché à la France et qu'on ne saurait avoir 
plus de décence et d'application que les quatre Corses qui sié- 
geaient au Conseil ? 

Charles pensa qu'il pourrait sous le nouveau régime, grâce 
à ses connaissances juridiques, obtenir un emploi. Les Corses, 



56 I.A JEUNESSE DE NAPOLEON 

chargés de rendre la justice au nom du roi, devaient être gra- 
dués, et à la formation du Conseil supérieur, trois des mem- 
bres corses, Pietra Santa, Stolanini et Mozzclli, qui n'avaient, 
selon l'expression de Tintendant, aucune espèce de grade ni 
même aucune espèce de droit, étaient allés prendre leurs 
degrés dans les universités italiennes. Après la naissance de 
Napoléon, Charles Bonaparte se rendit à l'Université de Pise. 
Il eut facilement du chancelier la permission de soutenir une 
thèse, et le 30 novembre 1769 fut proclamé docteur. Le registre 
académique qui le nomme « nobile patrizio Fiorentiiio, Sain- 
miniatense c di Ajaccio » constatait son origine italienne et sa 
noblesse. 

Au mois de février 1771, le roi de France institua dans 
cliaciine des dix juridictions de Corse un assesseur civil et 
criminel, chargé tant de seconder le juge et tle le renqilacer 
lorsqu'il serait malade ou absent ou obligé de se récuseï-, que 
de se rendre au siège des juridictions voisiues pour procéder 
aux jugements définitifs en matière de grand criminel. Charles 
fut nommé assesseur de la juridiction royale d'Ajaccio, et ce 
fut avec empressement qu'il acc(q)ta cette place, l'une de celles 
que le ministère français regardait comme « le séminaire et le 
premier port qui devait conduire à la place de membre du 
Conseil supérieur ». Chardon l'avait recommandé vivement : 
« c'est un des sujets, écrivait-il, sur le compte et la capacité 
desquels il n'y a rien à redire; il est petit-fils de M. Pietra 
Santa; c'est un homme qui a du talent et qui est en état de 
bien faire ». 

Bientôt Charles passa pour un des Corses qui, selon l'ex- 
pression des fonctionnaires français, étaient tout à fait dans la 
main du roi, et avaient au plus haut degré l'honnêteté, l'es- 
prit de conciliation. Dans ses voyages h Bastia, il se lia per- 
sonnellement avec l'ordonnateur de la marine Reo-nier du 

o 

Tillet. La société française d'Ajaccio, plus unie, plus franche, 
plus simple que celle de Bastia, l'accueillit comme un des 
siens, et il eut d'excellentes relations avec les officiers de la 
garnison, avec les commissaires des guerres Jadart et Pichon, 



LA FAMILLE 57 

avec le o-ouverneur de la ville et commandant de Tau delii des 
monts, le comte du Rosel de Beaiimanoir. 

Le petit-fils de Tordonnatcnr du Tille'., Paul du Tillet, 
conçut un tel enthousiasme pour Napoléon qu'il le suivit en 
exil. 11 préféra, disait-il, à l'épaulette des gardes du corps un 
mousquet de llanqueur sur les rochers de l'ile d'Elbe. Nomme 
aux Cent Jours sous-lieutenant au i" régiment des volti- 
geurs de la jeune garde, il reçut une blessure à Waterloo. Il 
alla chercher fortune dans l'archipel des Indes et, au retour, 
visita Sainte-Hélène : « Il y avait là, écrit-il, une tombe où j'au- 
rais voulu pouvoir mourir. » 

La nièce de Jadart rappelait plus tard que son oncle avait eu 
l'avantage d'être connu de la famille impériale et particulière- 
ment de Joseph, dont il était l'ami. 

Pichon mandait h Napoléon, en 1807 et en 1808, qu'il avait 
eu l'honneur d'être favorablement accueilli par les Bonaparte 
d'Ajaccio; il était, ajoutait-il, intimement lié avec Charles, et 
Madame Mère, qui se souvenait de lui, avait daigné le recevoir 
à Paris lorsqu'il s'était présenté pour lui faire sa cour : « Je 
vous ai tenu plus d'une fois sur mes genoux, disait-il à l'em- 
pereur, et j'ai amusé votre enfance. » 

Du Rosel de Beaumanoir prêtait en 1784 vingt-cinq louis à 
Charles Bonaparte, qui entreprenait son avant-dernier Aoyagc 
sur le continent. Quatre ans après, lorsqu'il rentra dans son 
pays natal, en Normandie, M""^' Letizia voulut se défaire de 
son argenterie pour acquitter la dette de son mari. Beauma- 
noir lui répondit obligeamment qu'elle le paierait plus tard, 
(juand elle voudrait, et il laissa le billet que Charles avait sous- 
crit, dans les mains du subdélégué Souiris. Au début de la 
Révolution, Beaumanoir vivait à Caen ; menacé dans sa maison, 
voyant sa porte enfoncée, il s'enfuit par une issue de derrière. 
Il fut choisi pour chef par la coalition de Caen et commanda les 
loyalistes français qui défendaient Maestricht en 1793. Sous le 
Consulat, il écrivit, de Jersey, à Bonaparte, assura qu'il n'avait 
émigré que malgré lui, rappela sa créance : « Ma position est 
si dure que ce petit objet serait quelque chose pour moi. » 



58 I-A JKUNESSi: DE NAPOLKON 

Bonaparte le iit rayer sur-le-champ de la liste des émigrés et 
lui envova deux cent cin([uaiite louis. Beaumanoir revint ii 
Caen et, de là, sollicita sa pension de retraite. Napoléon lui 
assigna un traitement de douze mille francs. Les proches de 
Beaumanoir, ignorant les services qu il avait rendus aux Bona- 
parte, disaient qu'il avait été gouverneur de l'Ecole mili- 
taire de Brienne, et la légende rapporte qu'il eut en mars 
1806, lorsqu'il mourut, un enterrement maoni(ic|uo aux frais 
de l'État. 

Charles servit donc les Français de tout son pouvoir et s'ef- 
força de tirer d'eux argent, grâces et emplois. Comme asses- 
seur de la juridiction d'Ajaccio, il touchait neuf cents livres 
par an. 11 se fit déclarer noble par le Conseil supérieur, élire 
député aux Etats, élire membre de la commission des Douze, 
aux appointements annuels de trois cents livres. 

Il llatta, caressa les commissaires du roi, Marbeuf et Bou- 
cheporn. Lorsque Louis Bonaparte naquit, le 2 septembre 1778, 
M""' de Boucheporn, femme de l'intendant, consentit à être 
marraine de l'enfant. Sous l'Empire, il est vrai, les Bona- 
parte payèrent leur dette de reconnaissance. Trois fils de 
Boucheporn avaient émigré : ils eurent des places lucratives. 
L'aîné, Louis, lieutenant à la solde de la Hollande et de l'An- 
gleterre, obligé, dit-on, pour vivre, de vendre dans les cafés de 
Hambourg des bretelles et des cure-dents, fut grand-maréchal de 
la cour du roi Jérôme, et sa femme, dame du palais de la reine 
Cajherine. Un autre, Honoré, sous-lieutenant au régiment de 
Bassigny en 1791 , avait fait six campagnes à l'armée de Condé : il 
fut préfet du palais de Cassel. Un troisième, René, fut égale- 
ment préfet du palais du roi Louis, administrateur de son 
garde-meuble, et sa femme, sous-gouvernante des princes de 
Hollande. 

Mais il importait surtout à Charles Bonaparte de plaire à 
Marbeuf. Au mois de mai 1776, il n'était pas encore sûr de la 
faveur du commandant en chef, et dans une lettre intime où il 
exprime à Giubcga son vif attachement pour Marbeuf, « le 
dial^le, dit-il, m'entraîne de ce côté », et il voudrait voir Mar- 



LA 1-AMlLl.B "'' 



beuf qui part pour le eoutinent, ku souhaiter bon voyage; 
nuùs il u'ose; il a peur que sa venue ne soit pas agréable, que 
le gouverneur ne réponde pas a ses avances et ne l aecue.lle 
san" remerciement ni reconnaissance, senza grato ne grazu. 
Ses craintes ne se justifièrent pas. Marbeuf avait besoin de Vn. 
Le 8 juin 1777, grâce à l'influence du commandant en 
chef Charles Bonaparte était élu député de la noblesse, et il 
fut 'avec Santini, évèque du Nebbio, et Paul Casablanca qui 
représentaient le clergé et le tiers, un des délégués que les 
États de Corse envoyaient a Versailles. Ces trois personnages 
ne furent appelés en France qu'à la fin de i;/8. Mais ils tou- 
chèrent, suivant l'usage, pour leurs frais de route et de -jour, 
l'évêque 4 000, le noble 3 000, le député du tiers 2 00J livres, 
et, avant de regagner la Corse au printemps de 1779, ds eurent 
soin dans une pétition que Bonaparte rédigea, de demander 
une oratification en alléguant qu'ils étaient « dans la détresse ». 
Chailes reçut une somme de 2 000 livres, récompense de sa 

« bonne conduite ». • • • i 

Napoléon a dit que son père avait alors conquis a jamais la 
bienveillance du comte de Marbeuf. Les Corses, divisés en 
deux partis, tenaient soit pour Marbeuf, soit pour Narbonne, 
et la cour voulait rappeler celui qui plaisait le moins aux insu- 
hires Charles se serait prononcé nettement en faveur de 
Marbeuf, dont les façons affables, insinuantes, populaires, 
agréaient mieux aux habitants que les manières tranches, mais 
hautaines et rudes, de Narbonne. L'intervention du gentilhomme 
ajaccien aurait sauvé Marbeuf, et, sans son protégé, le protec- 
teur eût été sacrifié. ^^^ 

Il faut en rabattre. Mais si Petriconi disait en 1 ' ' ' q^^^ 
tout allait mal sous l'administration de Marbeuf, en l/y9 
Charles Bonaparte déclara que tout allait bien, et le témoi- 
«nage du député de la noblesse eut évidemment quelque poids. 
Charles était devenu l'homme-lige de Marbeuf. Il fut sans doute 
un de ceux qui proposèrent de lui élever une statue sur la 
place de Baslia, et il avait été de ceux qui votèrent l'inscription 
latine appliquée en 1777 sur une tablette de nuubrc U la façade 



60 LA JEUXESSK DK NAPOLKON 

du palais des Ktats de Corse : « A Louis-Cliarles-Roné, conUo 
de Maibeuf, commandeur de l'ordre de Saint-Louis, lieutenant 
général des troupes françaises, gouverneur de la Corse, prési- 
dent des Etats, très considéré par la prudence, la justice, l'in- 
telligence, à cause de ses libéralités envers l'île entière et pour 
que le souvenir de ses bienfaits fût plus attesté, tous les ordres 
de l'île, se félicitant du retour de cet homme émiiient ([ui a 
si bien mérité de leur pays, ont fait graver sur le marbre les 
sentiments d amour depuis longtemps gravés dans leur cœur. » 
Par contre, il eut de Marbeuf tout ce qu'il désirait. Marbeuf 
daigna tenir Louis Bonaparte sur les fonts baptismaux. Il fit 
j)laccr Napoléon îi l'Ecole militaire de Brienne, Marianna à la 
maison royale de Saint-Cyr, et Fesch au séminaire d'Aix. Il fit 
nommer Aurèle Varese, cousin deLetizia, sous-diacre à Autun. 
11 fit concéder à Charles une des trois pépinières de mûriers 
que le roi établissait en Corse. 

Un Jérôme Bonaparte desséchait, au xvi" siècle, une partie 
du marais dit des Salines, à un quart de lieue d'Ajaccio, et 
Charles avait dépensé plus de 2 000 livres pour continuer 
l'entreprise. INIarbeuf lui donna 6 000 livres, lui conseilla 
d'aller de l'avant, et lorsfjue les deux tiers du marais furent 
convertis en une prairie où Charles sema de l'orge en grande 
solennité, le commandant en chef vint assister et comme pré- 
sider aux semailles. 

Paul-lMiiile Odone, frère de Virginie Odone, trisaïeule de 
Charjes, était mort sans postérité, après avoir légué son avoir 
aux jésuites, malgré une substitution lldéicommissairc qui 
transmettait ses biens à Virginie et aux enfants et héritiers de 
Virginie, et, depuis l'abolition de l'ordre, l'instruction publique 
jouissait de toute la succession. Marbeuf promit réparation à 
Charles, qui se disait frustré. « Les ordres religieux de Corse, 
écrivait le gouverneur dès 1768, ont par le moyen des testa- 
ments trouvé le secret de s'emparer de la plus grande partie 
des propriétés particulières, et, depuis que je suis ici, je les ai 
vus dépouiller plusieurs familles. » 11 soutint donc les reven- 
dications de Charles. La lutte fut rude. Le sidjdélégué Souiris, 



LA FAMILLE 61 

économe des biens de l'instruction publique, combattit avec 
vigueur les prétentions des Bonaparte. Pour éviter les frais 
d'un procès, Charles sollicita simplement une indemnité. Sa 
requête fut envoyée aux commissaires du roi. Mais Souiris fit 
traîner le débat pendant trois années. Impatienté, Charles 
consentit à se désister de ses prétentions, s'il obtenait par pré- 
férence, moyennant une redevance légère, le bail emphythéo- 
tique de la campagne de Milelli et delà maison Boldrini. Cetle 
fois, il eut gain de cause. Mais il fallait fixer le chiffre de la 
redevance, estimer les biens fonds, constater, outre les frais de 
culture et d'entretien, le délabrement des bâtiments, qui 
n'avaient plus ni portes, ni fenêtres, ni planches, et l'état de la 
campagne de Milelli, privée de son moulin ;i huile, remplie de 
maquis, exposée aux incursions des bestiaux. Souiris suscita 
de nouvelles difficultés et contesta le choix des experts. Déses- 
péré, craignant que la redevance ne fût, par les intrigues de 
Souiris, réglée au delà du revenu, Charles alla demander jus- 
tice à Paris. Il mourut en chemin. Pourtant, oràce à Marbeuf, 
les Bonaparte furent, par bail du 5 novembre 1785, mis en 
possession de la maison Boldrini et de la campagne de Milelli. 

Napoléon ne fut pas ingrat envers la famille du commandant 
en chef. M""" de Marbeuf eut le titre de baronne de l'Empire 
et une dotation de 15 000 francs de rente sur le Grand Livre 
« en reconnaissance des services rendus par son mari et en 
récompense de ceux de son fils. » 

Son fils entra à l'Ecole militaire de Fontainebleau et, lorsqu'il 
fut sous-lieutenant, reçut une pension viagère de 6 000 francs 
sur le trésor de la couronne et une somme de 12 000 francs, 
destinée à son équipement, sur les dépenses courantes de la 
cassette impériale. Napoléon le prit pour officier d'ordon- 
nance, lui fît épouser une riche héritière de Lvon, M''^ Marie 
d'Eglat de la Tour-Dubost, lui donna à l'occasion de son 
mariage un des plus beaux hôtels de la rue du Mont-Blanc, 
l'hôtel Montesson, qu'il avait acquis du receveur général 
Pierlot, le nomma colonel du G** régiment de chevau-légers 
et baron de l'Empire. « Mon intention, lui avait-il écrit, 



62 LA JEUNESSE DE NAPOI.ÉOX 

est dans toutes les circonstances de vous donner des preuves 
de l'intérêt que je vous porte pour le bon souvenir que je 
conserve des services que j'ai reçus de M. votre père dont la 
mémoire m'est chère; je me confia dans l'espérance que vous 
marcherez sur ses traces. » Si le colonel Marbeuf avait vécu, 
l'empereur l'eût fait son aide de camp. 

Le comte d'Ambrugeac, que Mlle de Marbeuf avait épousé, 
fut, bien qu'il eût émigré et servi aux uhlans britanniques, 
réintégré dans l'armée. 11 était adjudant-major en 1791. Par 
un décret pris de son propre mouvement Napoléon le fit en 
1810 chef de bataillon. Un an plus tard, d'Ambrugeac était 
major. En 1813, il devint colonel. Aux Cent Jours, il se tourna 
contre l'empereur. Le 7 mars 1815, il demandait en grâce 
d'être employé ii l'armée de Monsieur. « Je vous en conjure, 
écrivait-il, faites-moi donner des ordres; il n'importe guère 
d'être maréchal de camp ou colonel en ce moment; je vous 
prie, faites-moi donner des ordres. » A la tête du 10'' régiment 
d'infanterie, il enleva le pont de I.oriol et, trois jours après, 
il était nommé maréchal de camp par le duc d'Aniioulême. 
Outré, Napoléon destitua d'Ambrugeac et ordonna de l'ar- 
rêter. 

Napoléon naquit à Ajaccio le 15 août 17G9, jour de l'As- 
somption, vers midi. Sa mère avait voulu se rendre à la messe: 
elle dut regagner en toute hâte le logis et ne put atteindre ;i 
temjDs sa chambre à coucher. Des biographes ont assuré qu'elle 
déposa son enfant sur un vieux tapis où étaient représentés 
des héros de la fable et de V Iliade. Letizia se moquait de 
l'anecdote et disait eu riant : « Nous n'avons pas de tapis dans 
nos maisons de Corse, encore moins en été qu'en hiver. » Elle 
n'eut d'ailleurs aucune souffrance. Quant à l'enfant, il entra 
dans le monde comme s'il désirait en prendre possession, avec 
grand bruit; il jetait des cris perçants et ne s'apaisa que 
lorsqu'il fut emmailloté. 

Le prénom qu'il reçut parut bizarre aux Français, et lorsque 
l'archevêque de Paris confirma le jeune Bonaparte à l'Ecole 



LA FAMILLE C3 

militaire de Paris, il remarqua qu'un saint Napoléon n'exis- 
tait pas dans le calendrier; sur quoi l'élève répondit f[u'il v 
avait une quantité de saints et que l'année ne compte que 
365 jours. En Corse, le prénom n'était pas commun. 11 fut, 
lorsque Napoléon Bonaparte, l'oncle de l'empereur, mourut, 
en 17G7, à Corte, orthographié « Lapulion » sur l'acte de 
décès. Toutefois, s'il était rare, il ne semblait pas extraordi- 
naire. Napoléon P"" disait qu'il venait d'un Napoléon des Ursins, 
connu dans les fastes militaires de l'Italie, et il ajoutait que 
« ce monsieur son homonyme avait très mal fini ». INIais les 
chroniques corses mentionnent au xvi*^ siècle un Napoléon de 
Nonza, partisan des Clénois, qui se défend contre Sampiero 
dans la tour de ^ enzolasca, un Napoléon de Santa Lucia, 
intime ami de Sampiero, qui succombe à l'affaire des Caselle, 
un Napoléon de Levie qui se joint aux Français lorsque le 
maréchal de Thermes débarque dans l'île, le même sans doute 
qui se distingue à Renty et à qui notre Henri II donne l'acco- 
lade sur le champ de bataille. 

Le bisaïeul de l'empereur se souvenait peut-être de ces 
hommes de guerre lorsqu'en 1715 il nommait l'un de ses fils 
Napoléon. Il avait trois enfants mâles : le premier s'appela 
Joseph; le deuxième. Napoléon; le troisième, Lucien. 

Charles Bonaparte suivit cet exemple. Il décida que ses fils 
auraient les mêmes prénoms et dans le même ordre : l'aîné 
s'appellerait Joseph, comme son grand-père; le deuxième et le 
troisième s'appelleraient Napoléon et Lucien, comme leurs 
grands-oncles. 

Le général Bonaparte, élevé au consulat, eut un instant de 
la répugnance pour son prénom. Joseph et Lucien lui remon- 
trèrent qu'il avait quelque chose d'imposant et de majestueux 
qui faisait souvenir des Paléologue et autres dynastes étran- 
gers, qu'il sonnait bien n l'oreille, que le consul était seul en 
France à le porter, qu'un grand nom seyait à un grand 
homme. Ces arguments convainquirent Bonaparte, et il disait 
plus tard à Las Cases cjue ce nom peu connu, poétique, reten- 
tissant, lui avait été précieux. 



6i LA JEUNESSE DE NAPOI.ÛON 

Est-il né vraiment le 15 août 1769 à Ajaccio? On a prétendu 
qu'il avait vu le jour à Corte le 7 janvier 17(38 et que son père 
lui avait attribué l'extrait baptislairo de Joseph pour le rajeunir 
et lui donner l'âge exigé par le règlement des écoles militaires. 
Ces fraudes, parfois heureuses, souvent éventées, nullement 
punies, étaient passées dans l'usage. Un Foulongne de Pré- 
corbin entrait à l'Ecole militaire de Rebais à la faveur de 
l'acte baptistairc de son cadet défunt, et lorsque le ministre 
découvrait qu'un M. de Laboulave avait tronqué la date de 
l'extrait baptistaire de son (ils, il se bornait ii lui faire reprocher 
cette (( infidélité » par l'intendant de la province. En 1780, le 
sous-inspecteur général Keralio rapportait que les mestres de 
camp des troupes du roi se plaignaient de la faiblesse phy- 
sique de leurs soiis-lieulenants et assuraient (juc les parents 
obtenaient l'admission de leurs enfants dans les écoles mili- 
taires grâce à de faux actes de baptême. Un colonel ne deman- 
dait-il pas des lieutenances pour ses deux fils, l'un de ciuq ans- 
l'autrc de trois ans et demi, en produisant des pièces qui 
donnaient dix-sept ans au premier et quinze ans et demi au 
second? Le fondateur de l'I-lcole des orphelins militaires, 
Paulet, fils d un marchand de blé, «grattant et surcharoeant 
son acte de baptême, changeant Vu en n', remplaçant « mar- 
chand de blé » par marquis de Black, ne se disait-il pas 
gentilhomme irlandais? 

Pour prouver que Napoléon est né en 1768, on allègue 
d'abord ce mot d'une de ses lettres h Paoli, qui ne quitta l'île 
qu'au mois de juin 1769 : « Daignez encourager les efforts 
d'un jeune homme que vous vîtes naître. » Mais à cette cita- 
tion s'oppose une autre citation qui la réfute. « Je naquis, dit 
Bonaparte dans cette même lettre, quand la patrie périssait : 
trente mille Français vomis sur nos côtes, tel fut le spectacle 
qui vint frapper mes regards; les cris des mourants, les 
gémissements de l'opprimé environnèrent mon berceau. » Or, 
la patrie corse périssait en 1769, non seulement au mois de 
mai, lorsque Paoli fut défait au passage du Golo, mais aux mois 
d'août, de septembre, d'octobre, de novembre, lorsque les 



LA FAMILLE 65 

Fronçais se répandaient de toutes parts, et les cris, les gémis- 
sements que l'enfant entendit dès sa naissance, sont les cris, 
les gémissements des Corses qui devaient se soumettre au roi. 
Si Napoléon était né le 7 janvier 1768, n'eût-il pas dit au 
contraire que le spectacle de la Corse victorieuse fut le pre- 
mier qui frappa sa vue, et, selon ses propres expressions, 
n'est-ce pas en 1768 que les troupes de Chauvelin, battues à 
Borgo, repoussées dans leurs attaques, durent se renfermer 
dans les places fortes, sans plus communiquer entre elles que 
par des frégates de croisière? 

On remarque encore qu'en 1794, le 13 mai et le 27 juillet, 
dans deux pièces, des Corses affirment que Joseph est né à 
Ajaccio. Mais ces pièces sont de simples certificats d'identité, 
nullement destinés à fournir des renseignements précis et 
minutieusement exacts. Il s'agit simplement de constater que 
Joseph est Corse réfugié, célibataire, âgé de vingt-cinq ans 
environ, et peut-être semblait-il dangereux de dire qu'il était 
né à Corte, au centre de l'insurrection paoliste. 

On cite aussi l'acte que Napoléon produisit à son mariage et 
qui le fait naître le 5 janvier 1768 à x\jaccio. Mais on n'y 
regardait pas de si près sous le Directoire. Ou bien Napoléon 
voulut se vieillir pour avoir le même âge que Joséphine — qui, 
de son côté, assure qu'elle naquit en 1767, bien qu'elle soit 
née en 1763 — et il se servit sciemment de l'acte baptistaire 
de son aîné. Ou bien les bureaux de la guerre ont délivré par 
inadvertance une copie de l'acte baptistaire de Joseph. En tout 
cas, l'officier de l'état civil, ignorant ou pressé, a mal déchiffré 
la pièce latine qui lui fut présentée : il a lu le 5 janvier pour 
le 7 et il a fait naître le marié à Ajaccio et non à Corte, parce 
qu'il n'a pas compris le mot Curtis et n'a vu que le mot Adjacii 
qui se rapporte à la patrie des père et mère. 

L'objection la plus grave est tirée des actes baptistaires 
de Joseph. Ils sont au nombre de deux: l'acte de Corte et l'acte 
d'Ajaccio. Le premier, certifié par le juge royal de Corte, 
porte que Nahulion, né le 7 janvier 1768 à Corte, a été 
baptisé le lendemain par le curé de la ville. L'autre, certifié 

JEUNESSE DE .XAPOLÉON. T. I. K 



66 LA JEUNESSE UE NAPOLEON 

par rarchipièlrc d'Ajaccio J.-B. Lcvic, est une copie du pre- 
mier, mais on y lit deux prénoms au lieu d'un seul, Joseph 
Nahulione, et évidemment le prénom français Joseph a été 
ajouté après coup. Le problème n'admet qu'une solution. 
Letizia eut un fils en 1765. Cet enfant mourut peu après, mais 
vivait encore lorsque naquit Joseph, et, selon la volonté de 
Charles Bonaparte, il portait le prénom de Joseph, comme 
aîné de la famille. Le futur roi d'Espagne, étant le cadet 
lorsqu'il vint au monde, fut donc appelé Napoléon. Plus tard, 
devenu l'aîné, il reçut le prénom de Joseph, qui fut inséré dans 
l'acte d'Ajaccio avant le prénom de Nabulion. 

Enfin, si Napoléon était réellement l'aîné, la chose se serait 
ébruitée. Joseph disait plaisamment que Napoléon lui avait 
escamoté le droit d'aînesse. Mais ses frères et ses sœurs l'ont 
toujours regardé comme l'aîné. Letizia a vu dans Joseph le 
chef de la famille jusqu'à l'époque où Napoléon se fut mis hors 
de pair. Lucien n'a pas cessé de lui vouer une afTection où il 
y avait presque autant d'amour filial que d'amitié fraternelle. 
Louis préférait Napoléon, dont il fut le compagnon et l'élève à 
Auxonne et à Valence; mais il reconnaissait Joseph comme 
l'aîné. Napoléon eut souvent des altercations avec Joseph, et, 
d'ordinaire, il revenait le premier parce qu'il avait pour lui le 
respect que les Corses portent h l'aîné. Joseph n'a jamais douté 
de sa naissance h Corte et de son droit de primogéniture. Il 
aime Corte comme on aime sa ville natale. « J'ai oublié bien 
des choses, écrivait-il au duc de Padoue, mais non les pre- 
mières impressions de mon enfance, cette Restonica dont les 
eaux si pures se mêlent aux flots si bruyants du Tavignano. » 
En 1796, lorsqu'il passe à Corte, il loge volontiers dans la 
maison Arrighi où il est né. Fréquemment, dans ses entretiens 
avec son cadet, son fr a tell o minore, il a le ton un peu haut et 
légèrement hostile, comme s'il voulait maintenir, suivant le 
mot de Lucien, sa prérogative expirante; il prétend rester 
l'aîné; il n'abdique pas la première place dans le cercle domes- 
tique, ne se laisse pas brusquer et humilier en face sans prendre 
sa revanche. C'est à lui, comme à l'aîné, que son père mou- 



LA FAMILLK 67 

rant recoin manclait la famille en 1785, et en 1835, clans une 
lettre à sa mère, Joseph se rendait ce témoignage, qu'il avait, 
selon son rôle et devoir, fait ce qu'il avait pu pour les siens 
sans faillir à ses engagements durant un demi-siècle. « Joseph, 
dit le prince de Canino, avait reçu le dernier soupir de notre 
père ; il promit de le remplacer auprès de nous, et il tint 
parole. » 

Mais pourquoi tant insister? L'acte de naissance de Napoléon 
existe, et, d'après l'usage universel avant la Révolution, c'est 
son acte de baptême : il a été signé par le parrain, la marraine 
et le père de l'enfant, ainsi que par l'économe de la paroisse 
d'Ajaccio, Jean-Baptiste Diamante : il porte qu'en l'an 1771, 
le 21 juillet, dans la maison paternelle, par permission du 
révérend Lucien Bonaparte, les saintes cérémonies et prières 
ont été administrées h Napoléon, né le 15 août 1760- Ce seul 
document suffit. 

Les entours de Napoléon enfant sont peu connus. On a 
toutefois quelques renseignements sur sa grand'mère, sur son 
oncle et sa tante Paravicini, sur ses cousins Arrighi, Ramolino 
et Ornano, sur son parrain Giubega, sur sa nourrice Camilla. 

La grand'mère paternelle de Napoléon, Maria - Saveria 
Bonaparte ou, comme on l'appelait ordinairement, minanna 
Saveria, celle que Napoléon nomme la première dans sa corres- 
pondance de Brienne, habita la maison de la rue Saint-Charles 
jusqu'à sa mort. Sa belle-fille Letizia, qui vivait avec elle en 
très bonne intelligence, ne lui reprochait que d'être trop 
indulgente envers ses enfants. Maria-Saveria était si dévote 
qu'elle se faisait une obligation d'entendre une messe de plus 
toutes les fois que Letizia relevait de couches : elle finit par 
entendre neuf messes chaque jour! 

La tante maternelle de Napoléon, Gertrude Paravicini, celle 
qu'il lioinme dans ses lettres zia Gertrude, était sa marraine. 
Elle mourut en 1788 sans laisser d'enfant. Active, diligente, 



68 LA JEUNESSE DE NAPOLEON 

et, comme Letizia, virile, elle montait souvent à cheval pour 
aller visiter les jardins et les terres de la famille, et Joseph 
raconte qu'elle lut une seconde mère pour ses neveux, que, 
lorsqu'il revint du continent, elle lui rendit le séjour d'Ajaccio 
agréable. Une tradition, narrée, il est vrai, par l'imaginatif 
Lucien dont les Mémoires contiennent tant de tableaux roma- 
nesques et de portraits de fantaisie, rapporte qu'elle avait été 
durant la guerre de l'indépendance une héroïne et bien autre 
chose que Letizia, qu'elle se battait tout de bon, que Charles 
Bonaparte s'enorgueillissait d'une sœur aussi intrépide, que 
Paoli l'admirait, que les montagnards, chantant des vers du 
Tasse, ne manquaient jamais de substituer le nom de Gertrude 
à celui de Clorinde. 

Elle avait épousé Nicolas Paravicini, son cousin. Ce Paravicini 
avait servi. Le 23 septembre 1785, de l'Ecole militaire de 
Paris, Napoléon envoyait une lettre de l'oncle Paravicini et un 
certificat de vie à un drapier de la rue Saint-Honoré, M. Labitte, 
qui devait retirer en total ou en partie la pension de l'ancii ii 
soldat. Nicolas était préposé à l'inscription maritime d'Ajaccio 
lorsque le conseil général du département de Liamone le 
nomma, le 24 mai 1804, ainsi que trois autres, Antoine-Louis 
Arrighi, Ramolino et le conseiller de préfecture Ornano, pour 
se rendre à Paris et féliciter le premier consul de « son éléva- 
tion h l'auguste dignité d'empereur des Français ». Napoléon 
lui donna quelques biens-fonds qu'il avait achetés au cardinal 
Fesch : des terres situées au delà du Campo dellOro dans le 
domaine de la Confina, et, non loin de là, une partie de l'en- 
clos de la Torre-Yecchia, à charge de faire bâtir un pavillon 
de la valeur de 20 000 francs sur un monticule formé par de 
grosses pierres dans le jardin'de dame Gertrude sis au delà du 
couvent de Saint-François. L'oncle Pax'avicini s'était remarié 
avec Marie-Rose Pô, et lorsqu'il mourut, le 3 mai 1813, il lais- 
sait une fille, Maria-Antonia. Dans son testament. Napoléon 
se souvint de cette petite-cousine; il désirait qu'elle fût la 
femme de Drouot; mais elle avait depuis le 9 octobre 1817 
épousé Tiburce Sebastiani. 



LA FA.MILLE 69 

Une tante maternelle de Letizia, Marianna Pietra Santa, 
mariée à Benielii, d'Ajaccio, avait une fille, Antoinette, qui, 
en 1774, épousa un docteur es lois, avocat au Conseil supé- 
rieur, Hyacinthe Arrighi de Casanova. Letizia était donc cou- 
sine germaine d'Antoinette Arrighi. Elle logea chez les Arrighi 
lorsqu'elle hahita Corte. L'avocat Hyacinthe fut député du 
tiers état près la cour, et, en 1784, il fit des démarches à Paris 
pour tirer Napoléon de l'école de Brienne. Aussi son jeune 
cousin, devenu cadet-gentilhomme, désirait-il avoir l'honneur 
et le plaisir de l'entretenir : « Si M. de Casanova, lui écrivait- 
il, est curieux de voir un de ses compatriotes, un de ses 
parents, en un mot une personne qui lui est attachée, il n'a 
qu'à se donner la peine de venir jusqu'à l'Ecole militaire; 
c'est là qu'il trouvera son très humble et très affectionné ser- 
viteur Buonaparte cpii lui témoignera de vive voix sa reconnais- 
sance des démarches qu'il a faites pour le placer, et encore de 
bien d'autre chose. » Hyacinthe fut sous le Consulat préfet du 
Liamone, sous l'Empire préfet de la Corse et au commence- 
ment des Cent-Jours, membre de la junte de gouvernement. 

Son fils aîné, Jean-Thomas, cousin issu de germain des 
fils de Letizia, eut une brillante fortune. I'>lève, comme Napo- 
léon, des écoles royales militaires, étudiant à l'Université de 
Pise, il fut emmené par Joseph Bonaparte au quartier général 
de l'armée d'Italie, à Lcoben, et employé à l'état-major. 
Napoléon devait le faire divisionnaire et duc de Padoue. 

Deux autres fils d'Hyacinthe appartinrent également à 
l'armée : Antoine, aide de camp de Leclerc, mourut à Saint- 
Domingue en 1802; Ambroise, élève à l'Ecole de Fontaine- 
bleau, sous-lieutenant au i*"" régiment de dragons, fut tué à 
Vimeiro. 

Hyacinthe avait plusieurs frères, dont deux étaient ecclésias- 
tiques : l'un, Antoine-Louis, fut évêque d'Acqui, dans le 
Piémont; l'autre, Joseph-Philippe, devint vicaire général de 
l'île d'Elbe, et Napoléon priait Joseph en 1806 de lui donner 
un évèché dans le royaume de Naples. 



70 LA JEUNESSE DE XAPOLÉON 

André Ramolino, cousin o-ei niiiin de Lctizia, fut successivc- 
ment comniissaire du gouvernement près l'iidniinislrallon cen- 
trale du Liamone, commissaire au tribunal d'appel d'Ajaccio, 
directeur des contributions et des domaines de la Corse, 
et, bien qu'il eût rejoint Napoléon à l'île d'Elbe, député du 
département. 

Isabelle, fille du Napoléon Bonaparte qui mourut ii Corte 
en 1767, cousine germaine de Cbarles, avait épousé Louis 
d'Ornano. Ces Ornano furent très liés avec les Bonaparte, et 
ce fut chez eux que Joseph descendit en 179G pendant que 
les ouvriers remettaient en état la maison paternelle. Isabelle 
d'Ornano eut, entre autres enfants, Michel-Ange, député du 
(iolo et consul au Maroc; Bramante, conseiller de préfecture 
de la Corse; Philippe, qui devint maréchal de France. 

Un autre Ornano, frère utérin d'André Ramolino et dit le 
major Ornano, eut de son temps un certain renom. Il suivit 
Napoléon à l'île d'Elbe et, avant les Cent-Jours, c'était lui qui 
transmeltait aux affiliés de Corse les instructions de l'empe- 
rcur. 

Un homme remarquable, qui touche de près à la famille 
Bonaparte, est Laurent Giubega. Lorsque Napoléon fut, ainsi 
que sa sœur Marianna, baptisé le 21 juillet 1771, les deux 
enlants eurent le même parrain, Giubega, que Charles Bona- 
paute appelait « amatissimo signor compadre ». Comme 
Charles, Giubega s'était rallié sincèrement au gouvernement 
nouveau, et lorsqu'à la tète de la députation des réfugiés du 
Monte Rotondo, il harangua le maréchal de Vaux ; « Puisque 
l'indépendance nationale est perdue, aurait-il dit, nous nous 
honorerons d'appartenir au peuple le plus puissant du 
monde, et de même que nous avons été bons et fidèles Corses, 
nous serons bons et fidèles Français. » Il fut, au mois de 
février 1771, nommé greffier en chef des Etats, et Joseph 
Bonaparte assure que le rôle qu'il avait joué dans la guerre, 
son savoir juridique, sa facilité de parole lui valaient l'affection 



LA FAMILLE 71 

elle respect d'un grand nombre de ses compatriotes. Certains 
toutefois l'accusaient de déférer servilement à la volonté des 
commissaires du roi, de rédiger les mémoires et discours de 
Marbeuf, et d'être l'instrument de l'oppression des Corses. Il 
représenta le tiers à la première députation que les Etats 
envoyèrent à Versailles. En 1789 il fut élu aux Etats généraux 
par la noblesse dissidente de Calvi, et s'il n'obtint pas le droit 
de siéger dans l'assemblée, s'il ne fut même pas considéré 
comme suppléant, il eut permission d'assister, dans la tribune 
des suppléants, aux séances de la Constituante. C'était, disait le 
gouverneur Barrin, « un citoyen très instruit des affaires de 
son pavs, attaché au service du roi et fort utile par ses con- 
naissances aux principaux administrateurs de l'île ». En mars 
1793 il était à Paris et il prédit que Paoli refuserait de se sou- 
mettre et de se démettre. Il regagna Calvi, où il était colonel de 
la garde nationale, et y mourut au mois de septembre suivant : 
les tragiques événements de la Révolution et surtout l'exécu- 
tion de Louis XVI l'avaient tellement frappé qu'il aurait perdu 
la raison. 

Son neveu Xavier fut sous-préfet de Calvi et, dans les der- 
niers temps de l'Empire ainsi que sous la première Restaura- 
tion, préfet de la Corse. Lorsque Napoléon quitta l'île d'Elbe, 
il nomma Xavier Giubega l'un des douze membres de la junte 
de gouvernement, puis lui confia de nouveau la préfecture du 
département. Aussi Giubega fut-il, après les Cent-Jours, 
comme « homme dangereux et intelligent », envoyé en sur- 
veillance à Toulouse pendant deux ans. 

Le fds de Xavier, Hyacinthe, obtint une bourse de Napoléon 
et fît ses études à Paris, au Lycée Impérial. Comme son père, 
il entra dans l'administration et, lorsqu'il eut sa retraite, il 
était sous-préfet à Bastia. Il aimait à rappeler qu'un lien de 
parenté religieuse unissait les Giubega aux Bonaj)arte. 

11 n'y a\ait dans la maison des Bonaparte qu'une seule 
domestique ou gouvernante. Ce fut d'abord mammuccia Cate- 
rina, qui reçut Napoléon lorsqu'il vint au monde : femme 



72 LA JEUNESSE DE NAPOLEON 

criarde, lètue, pointilleuse, qui se querellait toujours avec la 
grand'mère Bonaparte, tout en l'affectionnant beaucoup, et 
qui promenait les enfants, les soignait, les faisait rire. 

Puis ce fut la zélée, la dévouée Savcria, que Joseph ramena 
sans doute de Toscane. Elle suivit partout M™" Lctizia ; elle 
vieillit avec elle; elle mourut auprès d'elle à la fin de 1825. 
Lucien la nomme une espèce de perle, et Napoléon, par un 
décret du 4 décembre 1813, accordait une pension de 1 200 francs 
à « la dame Saveria, femme du service de Madame, dont elle 
avait élevé en Corse tous les enfants. » 

Mais un personnage plus important peut-être que Saveria, 
c'est la nourrice de l'empereur, Caniilla Ilari. M""* Letizia 
n'avait pu allaiter Napoléon. Elle dut lui donner une nour- 
rice, Camilla Carbone, femme d'un marinier ajaccien, Augustin 
Ilari. Cette Camilla portait à Napoléon une sorte de culte et 
le préférait même ii son propre fils. Lorsque le général, revenant 
d'Egypte, arriva dans la baie d'Ajaccio et vit les nacelles de ses 
compatriotes se presser joyeusement autour de son vaisseau, 
il aperçut au milieu de Id foule une femme vêtue de noir qui 
levait les yeux vers lui et criait : Ca/o fiij;lio\ il lui répondit : 
Madré, et au débar(|uement, Camilhi lui lendit une bouteille 
de lait en lui disant : « Mon fils, je vous ai donné le lait de mon 
cœur, je n'ai plus à vous offrir que celui de ma chèvre. » 

Il se souvint constamment des soins qu'elle lui avait pro- 
digués. Elle assistait à son couronnement, et, durant le séjour 
qu'elle fit à Paris, elle l'amusa beaucoup par les histoires 
qu'elle contait en son patois corse d'une façon vive, animée, 
gesticulante. Camilla fut présentée au pape, h Joséphine, à 
toute la famille impériale. Joséphine lui donna des diamants, 
et le pape, sa bénédiction. Mais Pie A' II ne cachait pas la sur- 
prise qu'elle lui avait causée par ses saillies pleines de bon 
sens. L'audience dura plus d'une heure et demie. « Pauvre 
pape, disait Napoléon, il fallait qu'il eût bien du temps de 
reste ! » 

Lui-même dut pourtant consacrer à la nourrice quelques-uns 
de ses précieux instants. Il lui avait fait cadeau de deux vignes 



LA FAMILLE 73 

et d'une maison d'Ajaccio acquises par échange de son cousin 
André Ramolino. Mais Raniolino s'était défait d'une des deux 
viones et tenait de sa lémmc une moitié de la maison. Homme 
puissant dans la ville et l'un des principaux personnages du 
département, il engagea des procès contre Camilla, qui fut 
condamnée h restituer la moitié de la maison et à recevoir 
2 500 francs pour une vigne qui valait plus du quadruple. 

Camilla, ignorant la loi, ne pouvait se défendre. Elle avait 
un fds, Ignazio, et une fille, Giovanna. Le fils avait été le com- 
pagnon de jeux de Napoléon, et l'écolier de Brienne le men- 
tionne, ainsi que Giovanna, dans une de ses lettres; mais 
Ignazio prit parti pour les Anglais, finit à force de bravoure et 
d'adresse, et bien qu'il n'eût aucune instruction, par commander 
une flûte, et ne demanda jamais rien à l'empereur. Giovanna 
ou Jeanne avait été la sœur de lait de Napoléon : il l'aimait 
comme sa propre sœur et il tint sur les fonts de baptême la 
fille qu'elle eut en 1787 de son mariage avec Dominique Tavera. 

Cette fille, Faustine. avait épousé le capitaine de chasseurs 
corses Poli. Elle se rendit à Paris pour dénoncer Ramolino, 
eut, non sans peine, une audience de son parrain et, une fois 
admise en présence de l'empereur, tira de lui tout ce qu'elle 
voulut. Aux Tuileries, en pleine cour, devant l'impératrice, 
Napoléon, prenant M"'* Poli par la main, s'écriait : « Voici 
ma filleule, Mesdames, dites maintenant qu'il n'y a pas de 
belles femmes en Corse ! » 

La conduite de Ramolino avait vivement irrité l'empereur. 
Quoi! on ne l'avait même pas informé du litige! On ne lui 
avait pas même demandé à quel titre il faisait cette dona- 
tion à Camilla! Il consulta sur-le-champ son comité du con- 
tentieux; un rapport fut rédigé et Ramolino dut s'exécuter. 

Poli ne fut pas oublié. Il était chef provisoire de bataillon 
et le ministre l'avait nommé capitaine au régiment d'Isembourg 
ou 2*^ régiment étranger. Mais Napoléon fit dire par Duroc h 
Clarke que Poli ne serait pas convenablement placé dans ce 
régiment, qu'il fallait lui donner en Corse un petit commande- 
ment comme celui de Bonifacio. M""^ Camilla Ilari, plus ambl- 



74 LA JEUNESSE DE XAPOLKON 

tleuse et désormais persuadée que la nourrice de l'empereur 
pouvait tout exiger et toift obtenir, voulait pour le mari de sa 
petite -fille le commandement d'Ajaccio. Le ministre lui 
répondit que la fonction n'était pas vacante et qu'elle revenait, 
selon les règlements, à un colonel. Napoléon comprit qu'il 
ferait bien de mettre Poli ailleurs que dans sa patrie. Par un 
décret du 29 juin 1810 il le confirma dans le grade de chef de 
bataillon et décida de l'envoyer, en qualité de commandant 
d'armes de quatrième classe, dans une place de l'île d'Elbe, de 
Toscane ou de (lènes. Les emplois manquaient. Napoléon 
ordonna le 8 juillet que Poli partirait aussitôt pour Gênes et 
y attendrait sa destination. Le 23 décembre Poli était com- 
mandant d'armes de Gavi. 

Il fut un des plus fidèles serviteurs de Napoléon. En 1814, 
il le rejoignit à Tile d'Elbe. Au début des Cent- Jours, il tenta 
de soulever la Corse , parut avec une poignée d'hommes 
devant Ajaccio et Corte, somma les deux places d arborer 
le drapeau tricolore. Membre, avec Pieraggi, Biguglia, 
Antoine Arrighi, Colonna d'istria et Ortoli, du comité d'exé- 
cution désigné par l'empereur, officier d état-major du duc de 
Padoue, qui vint alors en Corse avec le titre et les pouvoirs de 
commissaire extraordinaire. Poli refusa de poser les armes 
après Waterloo. Il prêta 90 000 livres à Murât, qui lui 
donna ses diamants en dépôt, et, avec l'aide de Cauro, 
de Tavera, do l'abbé Renucci, organisa la résistance dans le 
Filimorbo. Vainement le marquis de Rivière essaya de le 
débusquer de ses positions. Ce ne fut que le 26 mai 1810 que 
cet audacieux Poli, que les royalistes de Corse nommaient le 
chef des napoléonistes et l'agent incorrigible des Bonaparte, fit 
sa soumission au lieutenant-général Willot. INIais il avait con- 
solé le prisonnier de Sainte-Hélène. « Vous seul, disaient Ber- 
trand et Montholon à Poli, avez donné quelques minutes de 
joie à l'empereur; il ne se hissait pas de relire dans les jour- 
naux anglais les bulletins de votre guerre. » Il vécut depuis à 
Sari, fabriquant de la potasse, exploitant le liège de la forêt voi- 
sine, hiisant le négoce avec Livourne et Marseille. 



CHAPITRE III 



Brîenne. 



Enfiincc âc Napoléon. — Légendes. — Giacomînetla. — Le fermier 
des Bonaparte. — Joseph. — La cLnsse de l'abbé Recco. — Départ pour 
le continent (15 décembre 1778) . — Napoléon et Joseph au collège 
d'Autun. — ■ Admission à l'École royale militaire. — Recommandation 
de Marbeuf. — Preuves de noblesse. — Séjour de Napoléon à Thoisy- 
le-Désert, chez les Champeaux. — L'abbé Hemey d'Auberive. — Départ 
pour Brienne (12 mai 1779). — Les licoles militaires. — Règlements. 

— Instructions de Saint-Germain. — Concours. — Le sous-inspecteur 
général. — Keralio. — Reynaud de Monts. — Ses rapports. — Pont- 
à-Mousson, Sorèze, Pontlevoy, Rebais, Tiron, Auxerre, Beaumont, 
Tournon, Effiat. Vendôme, La Flèche. — L'élablissoment des Minimes 
de Brienne. — L'enseignement. — Les Bcrton . — Patrauld . — 
Pichegru. — Daboval. — Bar et Javilliers. — Courtalon et Léon. — 
La religion. — Bonaparte à Brienne. — Accès de nostalgie. — Morti- 
llcalion d'amour-propre. — Patriotisme corse. — Paolisme. — Soli- 
tude. — Châtiments et dégradation. — Jeux. — Forteresse de neige. 

— Les pétards de la Saint-Louis. — Caractère de Napoléon. — Ses 
études. — Les exercices publics. — Les Barrai. — l\I"io de Montesson. 

— Les Rouillé d'Orfeuil. — Dégoût du latin. — Mathématiques, géo- 
graphie , histoire . — Plutarque . — Visite de Charles Bonaparte 
(21 juin 1784) et arrivée de Lucien. — Résolution de Joseph. — Lettre 
curieuse de Napoléon à Fesch (25 juin 1784) . — Son goût pour la 
marine. — Reynaud de Monts à Brienne en 1783. — Démarches d'Ar- 
righi. — Napoléon se voue à l'artillerie. — Ses plans. — Reynaud le 
désigne pour l'École militaire de Paris. — Prétendue note de Rey- 
naud . — Montarby de Dampierre , Castres de Vaux, Laugier de 
Bellecour , Cominges nommés avec Bonaparte (22 octobre 1784). — 
Départ do Brienne (30 octobre 1784) . — Banquet des anciens élèves 
(21 août 1800). — Napoléon revoit Brienne (3-4 avril 1805, 29 janvier- 
jcr février 1814). — Poncet. — Haute. — Dupré, Istasse, Le Clerc. — 
Dupuy, Charles, GeolFroy, Ilanrion. — Ce que devinrent Patrauld, 
Bouquet et les deux Berton. — Les camarades. — Les Mailly, Calvet, 
Jessaint, Bruneteau de Sainte-Suzanne. — Bourrienne. — Nansouty, 
Gudin, Laplanche-Morlières, Balathicr de Bragelonne. — Bonnay de 



76 LA jraxESSE oiî napoléon 

Breuille, d'IIautpoul, Picot de Moras. — Caulel de Vauquelin, les Courlet 
de Vrcgille, d'Aboville, Lombard de Combles, Jean de Saint-Marcel. — 
Les Lepèrc. — La Personne, Deu de Montigny et Villelongue de 
Novion. — Vaubercey et Boisjoly. — Les émigrés de l'armée de Condé. 

— Marguenat. — Signier. — Labretesche. — Tressemanes de Brunet. 

— Montrond. — D'Orcomte. — Protégés de Napoléon : Rey, Longeaux, 
Chanipmilon, Béraud de Courville, les Le Lieur de Ville-sur-Arce, La 
Colombière, Balay de la Chasnée, Bosquillon de Bouchoir, Bétous. — 
Deux figures curieuses : d'Argeavel et Jean-Charles Bouquet. — La 
veuve de Keralio. — Le maréchal de Séofur, 



L'enfance de Napoléon rourmille* d'anecdotes mensongères. 
Se peut-il qu'à son baptême, moins de deux ans après sa nais- 
sance, le 21 juillet 1771, il ait voulu s'agenouiller pendant 
que le prêtre prononçait sur lui les prières d'usage, et qu'il se 
se soit écrié en voyant l'eau bénite que sa tête allait recevoir : 
« Ne me mouillez pas » ? Les historiettes abondent sur ses 
goûts militaires. 11 désirait avoir tout ce qu'avaient les sol- 
dats, plumet au chapeau, éperons, épaidettes, sabre, tam- 
bour, lusil. Un jour il revint joyeux à la maison avec une 
moustache superbe qu'un sergent lui avait collée au-dessus des 
lèvres; il fit donner un écu à ce militaire : « Acceptez, cama- 
rade, disait-il, vous boirez ii ma santé. » Lorsque passaient les 
soldats, il courait se placer dans leurs rangs avec une épée et 
un petit fusil. Il les suivait au champ de manœuvre. Une fois, 
an grand amusement des officiers, il tint tête à un grenadier 
qui faisait semblant de se fâcher, lui demanda raison, ôta son 
habit, se mit en garde ; l'autre reculait, comme s'il avait 
peur, et l'enfant fondait sur lui en criant qu'il avait un sabre 
pour punir les offenses. II possédait, ajoute un de ses biogra- 
phes, un grand et un petit uniforme d'officier. On lui donna 
même un canon en fonte avec un affût, et Napoléon, escorté 
de ses camarades qui le reconnaissaient pour chef, promenait 
sa pièce à travers la ville. Il commandait les enfants d'Ajaccio 
et les conduisait souvent contre les borghigiani ou enfants du 
laubourg. Ce ne furent pendant plusieurs mois que défis, que 
combats, qu'embuscades, que brusques attaques sur les flancs et 
par derrière. Napoléon ne cessait d'inventer des stratagèmes 



BRIENNE 77 

et il avait projeté d'attirer ses adversaires du côté des salines, 
sur le sable, où, en certains endroits, il aurait caché des pierres. 
Faut-il croire à ces légendes que le bon Nasica raconte 
sérieusement PM™*^ Letizia donner un ccu de pourboire, acheter 
de ses deniers un grand et un petit uniforme, un canon, 
une épée et des jouets coûteux! Il vaut mieux la laisser parler 
elle-même sur ces premières années de Napoléon. Elle avait, 
dit-elle, démeublé une vaste chambre où ses enfants s'amu- 
saient à leur gré dans les heures de récréation ou de mauvais 
temps. Les autres sautaient, dansaient et barbouillaient des 
pantins sur le mur; Napoléon battait du tambour, maniait un 
sabre de bois , dessinait des soldats rangés en ordre de 
bataille. Il aimait le travail par-dessus tout et avait déjà le 
goût des chilTres. Les sœurs ou béguines qui lui apprirent à 
lire et à compter, le nommaient le mathématicien. Elles affec- 
tionnaient le bambin et le régalaient de confitures. Un jour 
qu'il les rencontra sur la place Saint-François, il courut vers 
elles, en criant : « Qui veut savoir où est mon cœur, le trou- 
vera dans le sein des sœurs », et la grosse sœur Orto dut, 
pour le faire taire, lui donner des douceurs. Il fut mis ensuite 
h l'école dite des jésuites. Tous les matins, il emportait un 
morceau de pain blanc pour son déjeuner; mais il fit connais- 
sance d'un soldat et chaque jour échangea son pain blanc 
contre du pain de munition. Sa mère le réprimanda : « J'aime 
mieux le pain de munition, répondit-il, et je dois en prendre 
riiabitude puisque je serai soldat. » A l'âge de huit ans, 
ajoute Letizia, il avait une telle passion pour l'arithmétique 
qu'on lui bâtit sur le derrière de la maison une espèce de 
chambrette en planches où il se retirait tout le jour pour n'être 
pas troublé dans ses calculs. Sur le soir, il sortait et marchait 
par les rues, distrait, négligé dans sa toilette, oubliant de 
remonter ses bas qui lui tombaient sur les talons, et, comme 
il avait une petite amie nommée Giacominetta, ses camarades 
l'accompagnaient en fredonnant : 

Napoleone di mezza calzetta 
Fa l'amoie a GiacoinineLla. 



78 LA JEUNESSE DE NAPOLEON 

« Napoléon à mi-chaussette fait l'amour à Jacqiielinctte ». Il 
se fâchait parfois et se jetait sur les railleurs, leur lançant des 
cailloux ou les menaçant d'un bâton et ne comptant jamais ses 
adversaires; heureusement il se trouvait toujours quelqu'un 
pour mettre le holà. En 1777, à la fête du 5 mai, le fermier 
des Bonaparte vint à la ville avec deux jeunes et vigoureux che- 
vaux. Lorsqu'il partit, Napoléon enfourcha l'une des bêtes et, 
prenant le galop, devança le paysan, qui lui criait vainement 
de s'arrêter. 11 arriva de la sorte chez le fermier et descendit 
de sa monture en riant de la fraveur qu'il avait causée. Avant 
de rebrousser chemin, il examina très attentivement le méca- 
nisme d'un moulin, questionna le bonhomme, lui demanda 
quelle était la quantité de blé moulu pendant une heure, et, 
après un instant de réflexion, lui dit que le moulin devait 
moudre tant en un jour et tant en une semaine. Le calcul 
était exact, et, lorsque le fei-mier ramena Napoléon à sa mère, 
il déclara que le monsieur deviendrait le premier homme du 
monde si Dieu lui faisait longue vie. 

Au témoinrnaoe de Letizia se ioijrnent les témoisnaires de 
ses fils. 

Napoléon avoue que son caractère impérieux perçait déjii 
et qu'il avait l'humeur turbulente, querelleuse, agressive. Il 
ne craignait personne, frappant l'un, égratignant l'autre, 
insupportable h tous par ses algarades. Joseph était son 
souffre-douleur. Napoléon s'amusait à le mordre, à le battre, 
et l'aîné avait h peine eu le temps de se remettre et de se 
reconnaître que le cadet, vif, alerte, extrêmement preste, se 
plaignait à sa mère, accusait son frère d'avoir commencé. 

Joseph, de son côté, raconte que les deux enfants allèrent, 
avant de partir pour le continent, dans une classe tenue par 
un abbé Recco, à qui Napoléon devait léguer une somme de 
20000 francs. Les élèves, divisés en Romains et en Carthagi- 
nois, étaient assis vis-à-vis les uns des autres sous un immense 
drapeau, ici, le drapeau de Carthage, là, le drapeau de Rome, 
qui portait les initiales S. P. Q. R. Joseph, comme l'aîné, était 
à côté du professeur, sous le drapeau romain. Napoléon, dépité 



BRIENNE 79 

de se trouver sous le drapeau de Carthage, qui n'était pas celui 
du vainqueur, obtint à force d'instances de passer dans le parti 
contraire, et Joseph se prêta de bon cœur au changement. 

Charles Bonaparte avait, non sans raison, décidé que Joseph 
serait prêtre et Napoléon soldat. Marbeuf lui promettait pour 
le cadet une bourse dans une Ecole royale militaire et pour 
l'aîné un des bénéfices ecclésiastiques dont disposait son neveu 
Yves-Alexandre de Marbeuf, évêque d'Autun et depuis 1777 
ministre de la feuille. Sur le conseil de son protecteur, 
Charles résolut de placer les deux enfants au collège d'Autun : 
Joseph y ferait ses études classiques ; Napoléon y resterait 
quelques mois pour apprendre un peu de français. 

Le 15 décembre 1778, l'élégant gentilhomme, qui se rendait 
en cour, comme on disait, et portait à Versailles les vœux de 
la noblesse corse, s'embarquait pour Marseille. Il emmenait, 
outre Joseph et Napoléon, son beau-frère Fesch, qui venait 
compléter ses études de théologie au séminaire d'Aix, et le 
cousin Aurèle Varese, nommé sous-diacre de l'évêque Marbeuf. 
Quinze jours plus tard, le 1'"' janvier 1779, les deux Bonaparte 
entraient au collège d'Autun. 

Cette école était, depuis l'abolition de l'ordre des Jésuites, 
dirigée par des prêtres séculiers. Les deux frères furent confiés 
à l'abbé Chardon, qui se chargea de leur donner des leçons de 
français et qui devait recevoir de Joseph, avec le titre de cha- 
noine du roi d'Espagne, une pension annuelle de 4 000 francs. 
L'aîné fit sur les professeurs de l'établissement une favo- 
rable impression ; doux et un peu timide, reconnaissant 
envers ses maîtres, prévenant, dépourvu d'ambition, gai, 
mais d'une gaieté tranquille et nullement tapageuse. Napoléon 
au contraire était pensif et sombre; il avait l'air d'un mécon- 
tent; il ne se mêlait guère aux divertissements, et presque 
toujours il se promenait seul. On le taquina; on lui assura que 
les Corses étaient lâches puisqu'ils se laissaient asservir; il 
essuya le propos avec flegme, puis tout à coup, allongeant le 
bras et gesticulant : « Si les Français avaient été quatre contre 



80 LA JEUNESSE DE NAPOLEON 

un, répondit-il, ils n'auraient jamais eu la Corse; mais ils 
étaient dix contre un. » Il avait de meilleures dispositions que 
Joseph. On trouva qu'il apprenait et comprenait avec facilité. 
En trois mois il sut assez de français pour converser avec 
aisance et traduire sans trop de fautes de petits exercices. 
Lorsque l'abbé Chardon lui donnait une explication, il le 
regardait les yeux grands ouverts et la bouche béante; mais si 
l'ecclésiastique revenait sur la leçon pour la résumer et la réca- 
pituler. Napoléon ne l'écoutait plus, et aux reproches que lui 
valait son inattention, il répliquait froidement : « Monsieur, 
je sais déjà cela. » Le ton impérieux qu'il avait parfois, faisait 
dire qu'il était et serait ambitieux. 

Pendant que Napoléon s'exerçait au collège d'Autun ii lire 
et à écrire en français, son père obtenait son admission à 
l'Ecole royale militaire de Brienne. D'après la déclaration du 
24 août 17G0 et le règlement du 28 mars 177G, les parents 
qui proposaient leurs enfants aux écoles militaires, devaient 
prouver qu'ils ne pouvaient se passer des secours du roi, et 
envoyer un certificat de pauvreté, signé par l'intendant de la 
généralité ou par le premier juge royal, par deux gentilshommes 
voisins de leur domicile, par le gouverneur ou le commandant 
de la province et par l'évêque diocésain. Dès 1776, Charles 
Bonaparte avait fourni cette attestation, signée par deux nobles 
ajaceiens, Annibal Folacci et Pierre Colonna d'Ornano, par 
l'avocat Demetrio Stephanopoli, faisant fonction de juge, et 
par le subdélégué Ponte. Ces quatre personnages certifiaient 
que Charles, quoique gentilhomme, était pauvre, qu'il navait 
guère d'autre fortune que ses appointements d'assesseur et ne 
pouvait donner à ses enfants l'éducation proportionnée à sa 
naissance. 

Mais à ce certificat devait s'ajouter une recommandation 
puissante. Sur les listes qu'ils soumettaient à la signature du 
ministre, les bureaux notaient toujours avec soin le nom du 
personnage influent qui appuyait la requête, et le ministre ne 
manquait jamais de faire écrire à ce personnage une lettre 



BniENXE 81 

ainsi conçue : « Le roi a bien voulu comprendre M. *"* que 
vous m'aviez recommandé, dans le nombre des jeunes gentils- 
bommes qui doivent être admis cette année dans les Ecoles 
royales militaires et je vous prie de croire que c'est avec bien 
du plaisir que j'ai concouru au succès d'une demande à 
laquelle vous preniez intérêt. » C'est ainsi que devinrent 
élèves du roi ou boursiers Souchet d'Alvimart, Gassot de 
Rochefort, Charrier de Fléchac, Foucault de Malambert, 
Duroc, recommandés l'un par Monsieur, l'autre par la com- 
tesse de Flamarens, le troisième par la comtesse d'Adhémar, 
le quatrième par le comte de Jumilhac, le cinquième par le 
comte de Schomberg. Des camarades de Napoléon à Brienne et 
à Paris avaient pareillement un patron : le comte de Stainville 
sollicitait pour Laugier de Bellecour ; la maréchale de Riche- 
lieu, pour Montarby de Dampierre ; le ministre Vergennes, 
pour Belchamp et Vaugrigneuse ; le marquis de Courten- 
veaux, pour Pierre-Joseph de Villelongue ; le comte de 
Vintimille ainsi que le marquis de Vogué, pour Gautier de 
Saint-Paulet; le comte d'Haussonville, pour Legras de Vau- 
bercey; le maréchal de Broglie, pour Gréaume. Les enfants de 
l'ile de Corse qui furent portés, comme on disait, sur la 
feuille du roi et reçus après Bonaparte dans un des collèges 
militaires, eurent besoin des mêmes protections, et les « états 
des élèves admis au prochain travail des écoles » marquent que 
Buttafoco était particulièrement recommandé par M. de Nar- 
bonne-Fritzlar ; Matra, par le comte de Marbeuf, le marquis 
d'Arcambal et l'évêque d'Autun; Balathier de Bragelonne, par 
Marbeuf et Boucheporn ; Ornano, par le comte d'Angiviller et 
le maréchal de camp d'Ornano; Arrighi, par le ministre de la 
guerre et M"^ la maréchale de Castries. 

Ce fut le comte de Marbeuf qui recommanda Napoléon au 
ministre de la guerre. Par deux fois, en 1778, il écrit en faveur 
de l'enfant. Une première fois, — dans une lettre qui prouve 
manifestement que Charles Bonaparte n'a pas commis de 
faux et n'avait aucun intérêt à intervertir les dates de nais- 
sance de ses enfants — il prie le ministre de bien remarquer 

JEUNESSE DE NAI'OLEON. T. I. 6 



82 LA JFAîNESSE DE NAPOLÉON 

que l'aîné des Bonaparte paniît se destiner à l'état ecelésias- 
tique, que c'est le cadet, Napoléon, qui doit être agréé de 
préférence pour les Ecoles niililaircs, et on lui répond le 
19 juillet qu'on a « tenu note » de son observation. Une 
seconde fois, il demande si le jeune Napoléon est nommé, et 
on lui répond le 29 octobre qu' « il n'y a pas eu de nomination 
pour les Écoles militaires depuis qu'on lui a éciit au sujet du 
fds de M. Bonaparte ». 

Mais la recommandation de Marbeuf était d'un grand poids. 
Le 31 décembre 1778, la veille du jour où il entrait à Autun, 
Napoléon de Bonaparte fut inscrit sur l'état des élèves que le 
ministre proposait d'admettre dans les l'^coles royales mili- 
taires. A côté de son nom, (piatre mots : trois enfants, sans 
fortune, résumaient les titres de son père à la faveur du roi. 
Sur la même liste se trouvaient trois enfants, Le Picard de 
Phélipcaux, Alexandre Desmazis, Le Lieur de Ville-sur-Arce, 
(Mii furent depuis les condisciples de Napoléon. Ils étaient 
notés ainsi : Pliélipeaux, un enfant, cinq cents francs de rente; 
Desmazis, deux enfants, sans retenu; Le Lieur, cinq enfants, 
sans i-evenu. 

Nommé par Sa Majesté pour être reçu aux Écoles milit;iires. 
Napoléon devait encore faire ses preuves de noblesse par devant 
d'Hozier de Sérigny, généalogiste et historiographe des ordres 
du roi. Présenter, comme on disait, quatre degrés du côté du 
père, telle était la règle stricte, absolue, inviolable, et Senar- 
raont, le grand artilleur, le héros de Friedland, dut payer 
pension à l'Ecole militaire de Vendôme, et malgré la recom- 
mandation du prince de Condé, n'obtint pas la bourse, parce 
qu'il ne put prouver les quatre degrés. Charles Bonaparte 
produisit un certificat des principaux nobles d'Ajaccio qui 
témoignait que la famille Bonaparte avait toujours été au 
nombre des plus nobles, un arrêt du Conseil supérieur de 
Corse qui la déclarait noble de noblesse prouvée au delà de 
deux cents ans, des lettres patentes de l'archevêque de Pise 
qui reconnaissaient à Charles Bonaparte le titre de noble et de 
patrice. Le 8 mars 1779, une correspondance s'engageait entre 



BUIENNE 83 

d'Hozier et le gentilhomme corse. Le nom de Ramolino, deman- 
dait le juge d'armes de France, était-il nom de famille ou de 
baptême? Charles Bonaparte portait-il aussi le prénom de 
Marie? Pourquoi employait-il dans sa signature la particule de 
cpii ne se trouvait pas dans les actes? Pourquoi signait-il 
Buonaparte et non, comme dans l'arrêté du Conseil supérieur 
de Corse, Bonaparte? Enfin, comment pouvait-on traduire 
Napoleone en français? Charles répondit aussitôt à ces ques- 
tions : Ramolino était le nom de famille de sa femme; lui- 
même avait pour prénoms Charles-Marie; il employait la par- 
ticule, mais ce n'était pas l'usage en Italie; il écrivait son nom 
Buojiaparte ; enfin il ne pouvait traduire en français le prénom 
Napoleone, qui était italien. 

Sur ces entrefaites, le 23 janvier 1779, Napoléon avait été 
désigné par les bureaux de la guerre pour l'Ecole royale mili- 
taire de Tiron, où deux années auparavant étaient entrés deux 
autres enfants corses, Galloni d'Istria et César-Joseph-Bal- 
thazar de Petriconi. Mais bientôt, soit sur les instances de 
Charles Bonaparte, soit parce que de nouvelles vacances 
s'étaient produites, cette désignation fut changée et Napoléon 
admis à Brienne. 

Il partit d'Autun le 21 avril, après y avoir passé trois mois et 
vingt jours. Sa pension coûta 111 livres 12 sols 8 deniers. 
II devait se séparer de son aîné, qui demeura cinq ans encore 
au collège d'Autun pour achever ses humanités. Joseph était 
tout en pleurs. Napoléon ne versa qu'une larme, qu'il tâcha 
vainement de dissimuler; mais, comme disait le préfet des 
études, l'abbé Simon — que Joseph fit nommer plus tard 
évêque de Grenoble — cette larme de Napoléon prouvait sa 
douleur autant que toutes les larmes de Joseph. 

L'enfant fut confie à M. de Champeaux, ancien capitaine au 
régiment de Nice et seigneur de Thoisy-le-Désert. Ce M. de 
Champeaux avait obtenu, grâce à l'évêque ]Marbeuf, une bourse 
à l'Ecole royale militaire de Brienne pour son troisième fils, 
Jean-Baptiste-Lazare, qui faisait, comme Napoléon, ses pre- 
mières classes à Autun. Il emmena Bonaparte avec son fils. 



84 LA JEUNESSE DE NAPOLÉON 

Qu'atlvint-il ensuite? Les uns disent que M. de Champeaux 
conduisit les deux élèves à Brienne, qu'il y trouva Charles 
Bonaparte qui depuis cinq ou six jours attendait Napoléon, 
que l'entrée du jeune Corse à l'Ecole royale militaire date du 
25 avril 1779. Les autres assurent que Napoléon resta trois 
semaines chez M. de Champeaux, au château de Thoisy-le- 
Désert. D'autres ajoutent que ce fut le grand vicaire de l'évêque 
Marbeuf, l'abbé Hemey d'Auberive, (jui mena Bonaparte à 
Brienne. 

Le mieux est de croire sur ce point Napoléon, qui, dans une 
note intime de son adolescence, écrit qu'il est parti pour 
Brienne le 12 mai. Il a donc été reçu le 14 ou le 15 mai à 
l'École royale militaire, et cette date paraît d'autant plus cer- 
taine que deux de ses condisciples, deux boursiers, La Colom- 
bière et Frasans, entrent le 10 mai à Brienne. Du 21 avril au 
12 mai Napoléon a passé son temps à Thoisy-le-Désert. Son 
compagnon, Jean-Baptiste-Lazare de Champeaux, qui ne laisse 
plus aucune trace, est sans doute tombé malade. 11 a fallu, 
pour mener Napoléon à Brienne, que l'abbé Hemey d'Auberive 
vînt exprès d'Autun à Thoisy-le-Désert. 

Bonaparte se rappelait l'abbé Hemey. Lorsqu'il fit le Con- 
cordat, il offrit à Hemey l'évêché de Digne, puis l'évêché 
d'Agen. L'abbé refusa pour se consacrer entièrement à l'étude : 
la magie, la verrerie, l'histoire ecclésiastique, la grande édition 
de Bossuet qu'il préparait avec l'abbé Caron, tout cela l'inté- 
ressait plus que l'administration d'un diocèse. 

Quant aux Champeaux, royalistes fervents, ils ne voulurent 
rien devoir à Napoléon. On connaît deux frères aînés de Jean- 
Baptiste -Lazare de Champeaux. L'un, Louis-Philibert, qui 
sortit de l'école de Brienne en 1779, fut lieutenant au régi- 
ment de Rouergue, servit durant l'émigration aux mousque- 
taires delà garde du roi, dans la cavalerie noble, dans le régi- 
ment des grenadiers de Bourbon, et obtint de la Restauration 
la retraite de chef de bataillon. L'autre, Etienne, capitaine au 
réo'iment de Rouergue, s'enrôla, comme son cadet Louis-Phi- 
libert, à l'armée de Condé, et reçut le 18 mars 1797 la croix de 



BHIENNE ?5 



Saint-Louis. Il se signala pendant les Cent-Jours. Dès qu'il sut 
le débarquement de Napoléon, il quitta ses foyers, arrêta de 
sa main à Auxerre le général Ameil, gagna Paris, où il se fit 
inscrire à la compagnie écossaise des gardes du corps, escorta 
Louis XVIII jusqu'à Gand, revint en Bourgogne, et, au bout 
de quinze jours, émigra, dit-il, « pour la seconde fois, au 
milieu des baïonnettes de l'usurpateur ». En 1816, il était 
lieutenant de roi à Nancy. 



Louis XVI avait, sur le conseil du ministre de la guerre 
Saint-Germain, chargé spécialement douze collèges ou pen- 
sions, Sorèze, Pontlevoy, Rebais, Tiron, Auxerre, Beaumont, 
Tournon, Effiat, Vendôme, La Flèche, Pont-à-Mousson et 
Brienne, d'élever une portion de ses sujets. Les Bénédictins 
dirigeaient les écoles de Sorèze, de Pontlevoy, de Rebais, de 
Tiron, d'Auxerre et de Beaumont-sur-Auge ; les Oratoriens, 
les écoles de Tournon, d'Effîat, de Vendôme et de La Flèche; 
les chanoines réguliers du Sauveur, l'école de Pont-h-Mousson; 
les Minimes, l'école de Brienne. Le règlement du 28 mars 1776 
déterminait la disposition et la formation de ces collèges. 
Ils dépendaient du ministre de la guerre, qui en exerçait 
la surintendance. 600 enfants de la pauvre noblesse y rece- 
vaient leur instruction aux frais du roi. Il y en avait 50 au 
moins et 60 au plus dans chaque établissement. Le monarque 
payait pour chacun une pension annuelle de 700 livres, versée 
d'avance par trimestre. Moyennant ces 700 livres, les ordres 
et congrégations s'engageaient h loger les élèves chacun dans 
une chambre ou cellule séparée, à leur affecter pour les sur- 
veiller plus facilement un bâtiment ou une partie de bâtiment 
qu'ils occuperaient seuls, à les nourrir, à les habiller, à leur 
enseigner l'écriture, les langues française, latine et allemande, 
l'histoire et la géographie, les mathématiques, le dessin, la 
musique, la danse, l'escrime. N'étaient exceptés de la dépense 
des collèges que la première fourniture des effets, les frais 
d'arrivée et le port des lettres adressées aux élèves. Le reste 



86 LA JEUNnSSI-: DE NAPOLEON 

était i» la charge de l'école : livres, papier et plumes, encre 
et poudre, instruments de mathématiques et de musique, 
fleurets, prix, récompenses, et même les menus plaisirs, fixés 
à vingt ou quarante sous par mois selon que l'élève avait moins 
ou plus de douze ans; — il est vrai qu'une décision du 
27 juin 1783 supprima ce dernier article comme inutile et 
interdit tout argent de poche ou de petite dépense. 

Le règlement portait' que le roi voulait donner aux enfants 
de la nohlesse le plus précieux avantage de l'éducation 
publique, les mêler avec les enfants des autres classes, ployer 
leur caractère, étouffer l'orgueil qu'ils confondaient trop aisé- 
ment avec l'élévation, leur apprendre à considérer sous un 
point de vue plus juste tous les ordres de la société. Aussi les 
supérieurs de ces douze collèges devaient-ils recevoir au moins 
autant de pensionnaires que de boursiers, et envoyer chaque 
trimestre au ministre de la guerre, en même temps que l'état 
de situation des élèves du roi, un état du nombre des pension- 
naires. Boursiers et pensionnaires vivaient ensemble, sans 
qu'il V eût entre eux aucune différence; ils avaient le même 
uniforme; ils étaient soumis à la même discipline, aux mêmes 
règles, aux mêmes méthodes d'instruction. 

Les élèves du roi entraient dans les collèges à l'âge de huit 
ou neuf ans. Ils n'étaient reçus que s'ils savaient lire et écrire, 
et, le jour même de leur arrivée, ils subissaient un examen 
sur ces deux points. Ils devaient rester au moins six années à 
l'Ecole militaire, et durant ce temps ils ne pouvaient, sous 
quelque prétexte que ce fût, aller chez leurs parents, même 
dans le voisinage. Pareille loi était imposée aux pensionnaires. 
Une fois inscrits sur les registres, ils ne sortaient plus du col- 
lège, à moins que leur instruction ne fût terminée ou que leur 
famille ne voulût les reprendre tout à fait. 

Mais les règlements ne sont pas inflexibles. Dans des cas 
d'extrême nécessité, ou sur les pressantes recommandations de 
personnages influents, le ministre accordait un congé. Au 
mois de juin 1783, il autorisait un élève du roi, camarade de 
Bonaparte, Rigollot, dont le père, maréchal de camp, était 



BniENNE 87 

sur le point de mourir^ à quitter l'établissement : « La défense, 
disait-il, ne peut subsister en pareille circonstance. » La 
môme année, à la fin du cours d'études, il donnait des cono-és 
à d'Hennezel, de Pont-à-Mousson, à Pasquier, de La Flèche, 
à Vesc, de Tournon, et à des pensionnaires de Sorèze, Car- 
rière, d'Espagne, La Sabathie, Du Laurens, Marin, qui 
devaient, par ordonnance des médecins, vivre quelque temps 
en pleine campagne ou prendre les eaux de Cauterets ou de 
Barèges. Il permettait au neveu du comte de Puységur d'aller 
chez son père, au fils du comte de La Salle chez sa mère, au 
fils de M'"" de Grivel, chez son parent, l'évèque du Mans, 
durant une partie des vacances. Un pensionnaire de Vendôme, 
QuineniQnt, passait huit jours chez sa tante, M"" du Vernage, 
« pour y faire les remèdes dont il avait besoin ». Un autre 
pensionnaire de Vendôme, Sourdon, sortait toutes les fois 
qu'il était demandé par sa tante, M^" de Monestié, amie de 
la comtesse de Rochambeau. Mais le ministre était avare de 
semblables faveurs. Dès qu'il sut que le jeune Vesc n'était pas 
malade, il déclara sa permission non avenue, et lorsque Casa- 
bianca exprima le désir que son fils Luce pût quitter Efïiat 
pour respirer l'air natal, on lui répondit que l'enfant se por- 
tait très bien et resterait à l'Ecole. 

En somme, les élèves des Ecoles militaires ne jouissaient 
d'aucun congé. Mais pendant les vacances, du 15 septembre 
au jour de la Toussaint, ils n'avaient chaque jour qu'une seule 
classe, qu'ils employaient à revoir les matières de l'année; 
leurs récréations étaient longues, et leurs études courtes ; ils 
faisaient des excursions qu'on nommait les grandes prome- 
nades et qui duraient du matin jusqu'au soir. 

Les instructions confidentielles données par Saint-Germain 
aux supérieurs des Ecoles royales militaires étaient très sages, 
et on les lit volontiers, avec une curiosité sympathique, à notre 
époque où s'ébauchent tant de programmes d'éducation et où 
sévit, comme au dernier siècle, la manie enseignante. Que 
l'élève, dit le ministre, s'accoutume h s'habiller lui-même, à 
tenir ses effets en ordre et à se passer de toute espèce de ser- 



8S LA JEUNESSE DE NAPOLÉON 

vice cloniesti(juc; qu'il ait jusqu'il douze ans les cheveux coupés 
ras, qu'il les laisse croître ensuite et les arrange en queue, non 
en bourse, qu'il les fasse poudrer seulement les dimanches et 
fêtes. Qu'il ait une simple couchette avec une paillasse et un 
matelas, et même dans la saison la plus rigoureuse, à moins 
qu'il ne soit d'une constitution très délicate, une seule couver- 
turc. Puisque la plupart des élèves du roi se préparent au 
métier des armes et passeront par les grades subalternes, 
puisqu'ils vivront nécessairement dans une médiocre aisance, 
ne Anit-il pas leur donner une éducation vigoureuse et rude 
qui leur fera paraître le reste de leur carrière doux et facile? 
Qu'on façonne donc des corps roljustes. Que les élèves culti- 
vent les jeux et surtout ceux qui sont propres à augmenter la 
force et l'agilité. Qu'ils aient dans leurs mouvements la plus 
grande liberté. N'ont-ils pas, ;i leur âge, besoin d'exercice, et 
resteront-ils, les pauvres petits, assis plusieurs heures de 
suite? La France, qui veut former des hommes d'action, doit- 
elle contraindre leur enfance? Pourtant, Saint-Germain ne 
juge pas la danse, l'escrime et la musujue très utiles. 11 les 
regarde comme des objets de dissipation et souhaite qu'on 
les enseigne pendant les récréations : doit-on faire une occu- 
pation sérieuse de choses qui ne seront dans la vie de l'homme 
qu'un délassement, et ne convient-il pas de montrer d'abord 
aux enfants la différence entre les études de devoir et les 
études d'agrément? Ayons avant tout des esprits éclairés et 
deSvCœurs honnêtes. Saint-Germain désire donc que tous les 
collèges adoptent le catéchisme de l'abbé Fleury. Il désire que 
l'enseignement de la langue allemande soit plus usuel que 
logique, que les élèves aient des domestiques d'outre-Rhin, 
qu'ils parlent entre eux l'idiome germanique. 11 désire qu'ils 
apprennent le latin, mais qu'ils se bornent à comprendre les 
auteurs classiques et n'aillent pas plus loin, qu'ils ne perdent 
pas leur temps aux vers et aux amplifications de rhétorique. 
Il désire que les enfants « lient ensemble et mènent de front » 
I étude de l'histoire et celle de la géographie, qu'ils se servent 
de globes et de cartes pour savoir la géographie, qu'ils aient 



89 



chacun le petit atlas portatif de Piobert de Yaugondy, qu'ils 
lisent fréquemment les biographies des grands hommes et 
notamment les Vies de Plutarque, qu'ils nourrissent leur 
mémoire des « belles scènes historiques » du théâtre français. 
Il désire que les disciples des Oratoriens, des Bénédictins et 
des Minimes connaissent les mathématiques, mais qu'ils ne 
sachent que l'essentiel, ce qui est nécessaire à l'intelligence 
de l'art militaire. Qu'on les mette au dessin; mais, dès qu'ils 
auront acquis l'habitude de manier le crayon et fait quelques 
progrès en géométrie, qu'on les dirige aussitôt vers le pay- 
sage, la fortification, la castramétation et la topographie mili- 
taire. Qu'on leur enseigne la morale et la logique, mais en 
débarrassant l'une et l'autre des superfluités métaphysiques. 
Qu'on les punisse parfois, mais qu'on ne les frappe pas : les 
coups dérangent la santé, flétrissent l'àme et dépravent le 
caractère. Qu'on les prive de leurs plaisirs, qu'on les empêche 
de jouer, d'aller en promenade, de manger avec leurs cama- 
rades; qu'on leur inflige quelque marque humiliante sans 
abuser pourtant de ces moyens de mortification pour ne pas 
les familiariser avec la honte. 

Lorsqu'ils avaient passé six ans au collège et terminé leur 
éducation, les élèves du roi étaient placés en qualité de 
cadets-gentilshommes dans les troupes de Sa Majesté, et des- 
tinés à remplir les emplois de sous-lieutenant qui viendraient 
à vaquer. Saint-Germain avait résolu de ne les nommer 
qu'après un concours annuel. Ce concours se ferait dans les 
prenùers jours de septembre, au collège de Brienne, le plus 
central du royaume, en présence d'un inspecteur ou d'un sous- 
inspecteur des Ecoles militaires, aidé de deux examinateurs. 
Les boursiers qui ne mériteraient pas d'être admis cadets- 
gentilshommes, resteraient à Brienne pour y subir l'année 
suivante une seconde épreuve. Les quatre premiers auraient 
une pension de 150 ou de 100 livres jusqu'à ce qu'ils fus- 
sent capitaines. Des médailles seraient distribuées aux maî- 
tres selon le succès de leurs disciples. Mais ce concours 



90 LA JEUNESSE DE NAPOLÉON 

n'eut jamais lieu, et l'instruction annoncée par le roi sur 
la méthode des examens ne parut pas. Il sembla sans doute 
difficile, sinon impraticalde, de conduire à Brienne les élèves 
des autres coUèoes, de les y loger pendant les concours et de 
les répartir ensuite dans l'armée. Les boursiers sortirent 
donc des Ecoles militaires sans examen. Mais on remarqua 
bientôt qu'à l'exception de ceux qui se vouaient à la marine, 
au génie et à l'artillerie, ils étaient tous des sujets médiocres 
ou passables. Pourquoi auraient-ils étudié, puisqu'ils étaient 
certains d'être placés à leur quinzième année? Un règlement 
du 4 novembre 1780 décida qu'ils seraient très sévèrement 
examinés sur tous les objets d'enseignement et qu'ils ne rece- 
vraient leurs lettres de cadet-gentilhomme que sur le rapport 
d'un inspecteur; s'ils n'étaient pas dignes de cette grâce, ils 
resteraient au collège un an de plus pour continuer leurs études 
et se préparer à un second examen; s'ils étaient jugés inca- 
pables, ils seraient rendus à leur famille, qui viendrait les 
chercher à ses propres frais. 

Les Ecoles militaires devaient être, suivant une ordonnance 
du 25 mars 1776, visitées au moins une fois chaque année par 
des officiers que distinguaient leur rang et leur mérite. Le roi 
avait donc créé un inspecteur général et un sous-inspecteur 
général des Ecoles. La première place ne pouvait être donnée 
qu'à un officier général, et la seconde qu'à un colonel ou lieu- 
tenant-colonel. L'inspecteur fut, jusqu'à la Révolution, le 
mar(|uis de Timbrune-Valence ; mais sa grandeur l'attachait à 
Paris. Le sous-inspecteur faisait la tournée, qui durait du mois 
de mai au mois de septembre. Il suivait chaque année le même 
itinéraire : de Paris à Beaumont, de Beaumont à La Flèche, 
de La Flèche à Tiron, de Tiron à Vendôme, de Vendôme à 
Pontlevoy, de Pontlevoy à Sorèze, de Sorèze à Tournon, de 
Tournon à Effiat, d'Effiat à Auxerre, d'Auxerre à Rebais, de 
Rebais à Brienne, de Brienne à Pont-à-Mousson, de Pont-à- 
Mousson à Paris. Dix jours étaient consacrés à la visite de 
chaque établissement. 



BRIENNE 



Deux hommes, le chevalier de Keralio, pais le chevalier 
Reynaud de MoiUs, remplirent les fonctions de sous-inspec- 
teur Tous deux, lorsqu'ils reçurent leur nomination, avaient 
,anc. de colonel; tous deux devinrent ensuite brigadiers et 
maréchaux de camp, et purent être regardés comme des oih- 
ciers oénéraux de fortune; mais, remarquait Reynaud, eut-on 
trouvé des colonels de grand nom ou de riche patrimoine qui 
se seraient dévoués a ce travail pénible et assujettissant de 

l'inspection? , . . ,, 

Ao-athon de Guvnement, chevalier de Keralio, s était signale 
par sa bravoure au siège de Prague et à la bataille de Coin 
ainsi que par le zèle qu'il déploya dans la levée et l instruction 
d'un bataillon d'Anjou. Il avait trois frères : 1 aîné, Auguste- 
Guy, colonel et gouverneur de Tintant de Parme Ferdinand 
dont CondiUac fut le malheureux précepteur, et deux cadets, 
l'un Alexis-Célestin, lieutenant-colonel du régiment d Au- 
vergne, et l'autre, Louis-Félix, major, traducteur des règle- 
ments de l'infanterie prussienne, auteur de Principes de tac- 
tiane, membre cle l'Académie des inscriptions. Lorsqu en 
1761 le duc de Deux-Ponts pria Choiseul de lui donner un 
Français pour éduquer son neveu, le choix du ministre tomba 
sur Agathon de Keralio. A son retour, en 1773, Keralio reçut 
la place de sous-inspecteur des Écoles royales militaires. Il lut 
nuelquefois sévère envers des élèves du roi qu'il trouvait moins 
avancés que les plus jeunes de leurs camarades Apres son 
inspection de 1782, il renvoyait de La Flèche La Lobbe e 
Bedée, et remplaçait Bellot à Pontlevoy par un autre Bellot 
plus studieux que son frère. Mais c'était un très brave homme, 
qu'on avait surnommé le bon chevalier. Il ne cachait pas son 
émotion lorsqu'il assistait a une distribution de prix, et Napo- 
léon conte qu'il aimait les enfants, jouait avec eux après les 
avoir interrogés et retenait à sa table ceux qui lui avaient 

plu davantage. . ,. . , 

Reynaud de Monts était plus rude. Après avoir dirige 

l'École de cavalerie de Metz, il commandait les dragons de 

Penthièvre comme mestre de camp en second, et il se piquait 



92 LA JEUM-SSE DE NAPOLÉON 

de n'avoir jamais fait que son métier, d'exercer lui-même son 
régiment, de ne profiter d'aucun semestre, et d'être un des 
rares officiers qui fussent toujours présents à leur corps, d'un 
bout de l'année h l'autre. Le l*^^"" juin 1783, il remplaçait 
Keralio et devenait sous-inspecteur des Écoles militaires dont 
il ignorait jusqu'alors l'existence. Mais il passait pour « ver- 
tueux )) et « instruit ». On disait qu'il avait « beaucoup tra- 
vaillé et cherché à être utile ». Le ministre Ségur le déclarait 
« digne de cette place de confiance, par son mérite et ses 
talents », et un élève des Ecoles militaires rapporte que Rey- 
naud était un officier loyal qui devait son avancement h ses 
propres qualités et à la réputation universelle d'une conduite 
irréprochable. 

Le sous-inspecteur général s'assurait de la vocation des 
élèves du roi. 11 envoyait au collège de La Flèche ceux qui, 
vers l'âge de quatorze ou de quinze ans, désiraient devenir 
prêtres ou magistrats, et c'est ainsi que des boursiers de 
Brienne, camarades de Bonaparte, Courlet de Vrégille cadet, 
Aymar de Franchelins de Montval, Thumery, Charles-Fran- 
çois d'Hennezel de Gémenaincourt furent transférés à La 
Flèche parce qu'ils annonçaient des dispositions pour l'ctat 
ecclésiastique; c'est ainsi que le père d'un grand poète, Musset 
de Patay, fils d'un ancien major du régiment de Chartres-infan- 
terie et élève du roi à Vendôme, lut admis à La Flèche parce 
qu'il montrait un goût décidé pour le métier de prêtre. Il 
signalait au ministre ceux qui avaient la vue trop basse pour 
être officiers. Il désignait ceux qui lui semblaient capables, au 
bout de six ans d'études, d'être placés dans les régiments. Il 
faisait passer plusieurs élèves des Ecoles militaires de province 
ou des petites écoles à la grande Ecole de Paris, où ils entraient 
comme cadets-orentilshommes, recevaient leur brevet de sous- 
lieutenant et complétaient leur éducation. 

C'était donc lui qui donnait aux boursiers les notes de 
sortie. Keralio les faisait brèves et un peu sommaires. Rey- 
naud les rédigeait longuement et avec détail. Quelle est la 
taille de l'écolier? Est-il d'un physique gracieux? Sa figure 



lîRIENNE 93 

a-t-cUc été maltraitée par la petite vérole? Sa tournure n'est- 
elle pas trop commune ? A- t-il une santé constante, un corps 
robuste et qui n'est pas trop fluet? Son caractère esl-il bon, 
docile ou léger? Sa conduite est-elle réglée? Ses mœurs sont- 
elles excellentes ou laissent-elles à désirer? Est-il né avec 
un génie très ordinaire, extrêmement borné, ou ses aptitudes 
naturelles ont-elles secondé son travail? S'est-il toujours 
acquitté de ses devoirs de religion? A-t-il suivi son cours de 
mathématiques avec succès? Est-il en état de répondre sur 
l'arithmétique, la géographie, l'algèbre? Que connaît-il de 
son Bezout? Fait-il de grands progrès dans les belles-lettres, 
ou remplit-il faiblement les objets classiques? A-t-il des 
notions d'histoire et de géographie? Est-il avancé pour l'al- 
lemand? Ecrit-il correctement? Sait-il dessiner? A-t-il de la 
facilité ou de la difficulté à s'énoncer ? A- t-il bien profité des 
exercices d'agrément? 

Reynaud ne se contentait pas de dresser ces certificats de 
sortie. Il examinait tous les boursiers ou les faisait examiner 
en sa présence sur les diverses parties de l'enseignement — à 
moins qu'ils ne fussent malades — et quelques-uns, craignant 
de comparaître devant lui, passaient prudemment à l'infir- 
merie le temps de l'inspection. Il jugeait s'ils avaient progressé 
depuis sa précédente visite. Il demandait au supérieur un 
compte exact de la conduite qu'ils avaient tenue pendant 
l'année. A plusieurs l'eprises, il constate dans ses rapports 
qu'il a trouvé tel ou tel « au même point », que tel autre 
promet de s'amender et n'est pas absolument « hors d'espé- 
rance », que tel autre a « changé à son avantage ». Il prêchait 
aux élèves du roi l'amour du travail, leur répétait avec insis- 
tance qu'il venait les choisir par ordre de mérite, qu'il avait 
mission de récompenser les bons et de punir les mauvais qui 
ne pourraient, quel que fût leur âge, participer aux grâces de 
Sa Majesté. 

Toutefois il ne laissait pas de s'attrister. 11 n'avait pas le 
pouvoir de réformer les abus, et, comme il disait, le seul 
remède qu'il eut, c'était une exhortation passagère. Il avait 



O't LA JEUNESSE DE NAPOI.EOX 

beau l'cnvovcr des enfants incorrigibles comme liulathicr do 
Braoelonne,. ou tancer, menacer d'autres élèves de Briennc, 
Antoine-Camille de II(klouvillo, Bosquillon de Bouchoir, Dcii 
de Montigiiy. \U\ grand nomljro de jeunes gens, insouciants, 
inappliqués, apathiques, végétaient, écrit-il, sans faire ni bien 
ni mal, et vainement il souhaitait (jue le ministre établît le 
concours général proposé par Saint-Germain pour « balayer 
celte vieille jeunesse ignorante ». Etait-il possible d'user de 
rigueur et de retenir la plupart des sujets dans les Ecoles 
militaires un ou deux ans de plus? Les parents ne jetteraient-ils 
pas les hauts cris? Ne serait-ce pas un to//e universel? Les 
familles n'étaient-elles pas persuadées que leur enfant devait 
être officier puisqu'il savait lire? Ne les voyait-on pas intriguer 
et « presser de toutes parts » pour le mettre dans un régi- 
ment? Le ministre pouvait-il le refuser au colonel qui le 
demandait? Médiocres ou brillants, les élèves du roi étaient 
donc placés à tour d'ancienneté, et parfois, au grand regret de 
Reynaud et malgré ses notes, les plus instruits n'avaient pas 
la préférence. 

La fonction de Reynaud était ainsi, pour j)ailer comme lui, 
d'un détail imnionse. Durant 1 hiver, il surveillait la maison de 
Paris, correspondait avec les maisons de province, écrivait aux 
parents des élèves, mettait au net le compte qu'il devait rendre 
au ministre. Pendant l'été, il faisait huit à neuf cents lieues 
pour visiter les Ecoles. Aussi déclarait-il, au bout de cinq 
ans de ce métier, qu'il succombait à la tâche, et il demandait 
un collègue, un auxiliaire indispensable, un homme compétent 
qui fût chargé d'examiner les élèves et lui laisserait le soin 
d'inspecter l'organisation intérieure des établissements. Il eut 
satisfaction et, dans ses dernières tournées, il était accom- 
pagné de l'abbé Charbonnet et de Legendre,qui devaient inter- 
roger les boursiers, l'un sur le cours d'études classiques, l'autre 
sur les mathématiques. Mais, même avec ces deux aides, il assu- 
rait qu'il voulait dételer, se tirer d'une galère où il ne pouvait 
plus ramer, et en 1789 il obtint que l'inspection serait confiée 
à Charbonnet et à Legeiulre, qui verraient chacun six Ecoles. 



BniEXNE 95 

En réalité, ces écoles ne méritaient nullement le nom 
(V École militaire qui brillait sur leur grande porte. C'étaient 
des pensionnats, de simples collèges^ tout comme ceux du 
Plessis et d'Harcourt, etRcynaud de Monts désirait avec raison 
la suppression du mot militaire : il n'y avait, disait-il, et il ne 
saurait y avoir qu'une Ecole militaire, celle de Paris; les autres 
établissements ne devaient porter que le titre d'Ecole royale 
et n'étaient guère utiles que pour une première éducation : 
les jeunes gens qui, au sortir de ces institutions de religieux 
et de congréganistes, passaient de plein saut dans un régi- 
ment, étaient absolument déroutés, et il fallait, pour qu'ils 
acquissent les connaissances et les usages qui leur man- 
quaient, les soumettre aussitôt à une règle, les confier à un 
officier expérimenté, les assujettir à un noviciat militaire qui 
les « débourrait ». 

Si du moins l'enseignement de ces écoles royales avait été 
uniforme! Mais le roi abandonnait aux ordres et congrégations 
dont dépendaient les collèges, le choix des principaux et des 
maîtres, tous les détails intérieurs de la discipline, la division 
de l'emploi des journées et les méthodes d'instruction. 

Pourtant, Saint-Germain, désireux de mettre les élèves des 
différentes écoles en état de concourir ensemble aux mêmes 
épreuves, avait chargé l'abbé Batteux de publier, sous le titre 
de Cours cVéludes, une série de volumes destinés à simplifier 
l'enseignement et à faciliter les examens . Aidé de Mon- 
chablon, de Vauvilliers, de l'abbé Millot, de Bouchaud, de 
Goulin et d'autres, Batteux fit paraître ce Cours d'études chez 
l'éditeur parisien Nyon. Ce compendium renfermait tout ce 
qu'il était possible de savoir, et même davantage, des gram- 
maires, des principes de littérature, des extraits d'auteurs latins 
et grecs en six parties, une logique et grammaire générale, un 
Spécimen methodi scholasticae philosophicae, une arithmétique 
et algèbre, une géométrie et sphère, une histoire naturelle, le 
catéchisme de Fleury. Il comptait quarante-neuf volumes! Un 
seul exemplaire coûtait 131 livres 10 sous! 

Saint-Germain prescrivit aux supérieurs des collèges de se 



96 LA JEUNESSE DE NAPOLl.ON 

pourvoir de ces « livres élémentaires de toutes les sciences » 
et de les employer à l'exclusion de tous les autres ouvrages. 
Mais le Cours d'études était si mauvais, si dénué de mérite, 
qu'il souleva l'indignation. On cria de toutes parts rpie Batteux 
et ses coopérateurs n'avaient pas mis à cette publication l'atten- 
tion et la sagacité qu'elle exigeait. D'un commun accord les 
supérieurs des collèges déclarèrent le Cours « absolument 
insuffisant et même vicieux ». Le Conseil de l'Ecole militaire 
de Paris protesta que les vues du ministre n'avaient été rem- 
plies à aucun égard et que la pension obtenue par Batteux sur 
les fonds de l'Ecole, l'argent distribué à ses collaborateurs, les 
sommes considérables reçues par l'éditeur Xyon étaient « en 
pure perte ». Le Cours d études fut proscrit par le public, les 
établissements refusèrent de se servir de cette compilation 
indigeste, et en 1782, Ségur, appuyé par le garde des sceaux, 
décida que Nyon supprimerait sur le frontispice les mots : à 
ïusage des élèves de l'Ecole royale militaire. Ce spéculateur 
devait-il laisser sur la couverture des volumes ces mots si 
contraires à la vérité? Un libraire sans scrupules pouvait-il en 
imposer de la sorte aux lecteurs, tromper par cette étiquette la 
nation et l'étranger tout ensemble, donner une idée avanta- 
geuse de l'ouvrage h ceux qui ne le connaissaient pas, laisser 
croire à ceux qui savaient l'apprécier qu'il était toujours en 
usage dans les Ecoles militaires, et que plus de 2 400 jeunes 
gens y puisaient leurs leçons? Mais Xyon, quoique averti par 
le ministre de la guerre et réprimandé par le chancelier, 
refusa de raver les mots; il objecta qu'il éprouverait un 
immense préjudice, et — ce qui était vrai — que la publica- 
tion avait été rédigée et imprimée par ordre du roi; il exigea 
du gouvernement une indemnité de 18000 livres, ou seule- 
ment de 9 000, avec la promesse écrite d'être chargé, préfé- 
rablement aux autres éditeurs, du nouveau Cours d'études 
que le ministre ferait composer pour les élèves des Ecoles mili- 
taires. Personne n'insista plus. Après tout, qu'importait le 
titre d'un ouvrage que les collèges ne voulaient pas employer? 
Les Ecoles royales militaires étaient donc maîtresses d'elles- 



BUIENNE 



97 



mêmes et agissaient librement et à leur guise, Aussi se lais- 
saient-elles gagner par cet esprit d'indépend^ïice qui se répan- 
dait alors dans tous les états et qui, selon Reynaud de Monts, 
semblait avoir fait plus de progrès encore parmi les ordres 
religieux. Que de fois l'inspecteur déplore l'anarchie qui règne 
dans les Écoles! Il juge que les supérieurs ont une fonction 
bien difficile, et se plaint qu'ils consacrent leur temps moins à 
la jeunesse qu'à leurs propres collaborateurs qui n'en font qu'à 
leur tète, sans souci du règlement et de la discipline. Après 
sa tournée de 1785, il assure que les ordres religieux auxquels 
sont confiées les Écoles royales militaires, déplacent à leur 
gré les supérieurs et les professeurs, que les maîtres sont en 
-uerre ouverte avec le principal, que de cette insubordination 
et de ce manque d'harmonie résultent « l'engourdissement » 
des instituts et une insouciance qui rejette sur les élèves les 
fautes du personnel enseignant. Il conclut que la plupart des 
Écoles militaires ont donné trop d'importance aux arts d'agré- 
ment, qu'elles négligent les études classiques, que la tenue 
extérieure des élèves est assez bonne, mais qu'on ne veille pas 
suffisamment à leur propreté intérieure, qu'ils ne changent 
pas assez souvent de bas et de chemise, qu'ils sont dévorés en 
été par les puces et les punaises, que leurs aliments, si sains 
qu'ils soient, ne sont pas préparés avec assez d'attention, que 
les pensionnaires dont les parents habitent le voisinage sont 
mieux soignés que les pauvres boursiers dont la famille est 
loin. 

De toutes les Écoles militaires la meilleure était incontes- 
tablement celle de Pont-h-Mousson. Elle méritait des éloges 
sans réserve. Son supérieur, Riiell, homme de savoir et de 
tact, n'avait pas cessé de la diriger; il animait, stimulait son 
monde, faisait de temps à autre sur quelque point de morale 
des conférences instructives semées d'anecdotes, et Reynaud 
de Monts le proclamait « bien précieux h la patrie ». Les salles 
de classe, les réfectoires, où les chanoines mangeaient à la 
inême table que les enfants, les cours de récréation, les dor- 

JEUNESSE DE KAPOLÉON. T. I. ' 



98 LA JEUNKSSK DE NAI'OLF.OX 

toirs excitaient l'admiration de l'inspecteur. Les élèves avaient 
une excellente tenue et une politesse parfaite. Ils s'appli- 
quaient à leurs études avec tout le soin et l'intelligence ([u'on 
pouvait désirer. Les professeurs de mathématiques recevaient 
les louanges de l'examinateur Laplace. Au concours de 1784, 
trois sujets de Pont-à-Mousson, Gomer, Bigault de Grandrupt 
et Léonard de Saint-Cyr, étaient nommés élèves d'artillerie. 
Aussi, lorsque le roi supprima l'École militaire de Paris en 
1787, les cadets-gentilshommes qui se destinaient à l'artillerie 
furent-ils envoyés i\ Pont-ii-Mousson. « L'inspection, disait 
Revnaud de Monts, serait inutile si toutes les écoles étaient 
gouvernées comme celle-là; c'est une jouissance réelle que de 
passer une dizaine de jours en si bonne et si instruite com- 
pagnie. » 

Après l'École de Pont-à-Mousson, venait celle de Sorèze, dont 
la réputation était si grande. Elle ne devait toutefois sa célé- 
brité, suivant Revnaud, qu'à son éloignement et à Thabilelé du 
supérieur, dom Despaulx, qui possédait « l'art magique d'en- 
doctriner les étrangers et de ne leur faire voir que ce qu'il 
voulait ». Elle avait pour professeur de mathématiques et de 
fortification un savant homme, Paulin, le père du lutur général, 
et pour professeur d'art militaire le beau-frère de ce Paulin, 
Nicolas Sanson, qui rendit en Italie et en Egypte, comme chef 
de bataillon, puis comme chef de brigade du génie, d'essentiels 
services et (|ui devint comte de l'Empire, général de division 
et directeur du dépôt de la guerre. Elle avait un cours d'équi- 
tation, et un ancien maréchal des logis de dragons, Jean Lau- 
gier, auquel succéda un M. de Goursac, y dirigeait le manège. 
INIais elle reîroroeait de pensionnaires et attachait aux exercices, 
d'agrément trop d'importance. Revnaud de Monts jugeait que 
l'enseignement n'était que passable et que les élèves du roi ne 
recevaient pas à Sorèze aussi largement qu'ailleurs les soins 
physiques et moraux, ne se trouvaient pas à Sorèze comme les 
fils aînés. Dom Despaulx possédait, et au delà, les qualités 
nécessaires; néanmoins il avait tort de tenir toutes les clefs 
dans ses seules mains j il ne pouvait prévenir les abus et. 



90 



imposer l'obéissance h ses trop nombreux collaborateurs; 

Pontlevoy avait un très bon supérieur, dom Marquet, un de 
ces hommes rares, disait-on, dont les plans solides et suivis 
auraient pu servir de modèle aux autres maisons. INIalheureusc- 
ment, il y avait trop d'élèves, les études restaient faibles, les 
exercices d'agrément prédominaient, et les religieux étaient si 
insouciants, si insoumis que dom Marquet déclarait, après 
avoir quitté l'école, que rien au monde ne lui ferait plus 
reprendre une supériorité. 

Rebais, dans la Brie, à trois lieues de Coulommiers, était 
moins un collège qu'une mauvaise académie de musique, de 
dessin et d'escrime, un i< oratorio d'Italie ». Le supérieur, 
dom Grandidier, n'avait ni la fermeté ni les talents qu'exige 
le maniement d'un établissement d'éducation. Reynaud de 
Monts le traitait de bonhomme et lui souhaitait un successeur 
énergique et instruit. Les religieux étaient plus distraits, plus 
dissipés cpie les gens du monde, parce que la maison, trop 
voisine de Paris, ne désemplissait pas de parents des deux 
sexes qui venaient voir leurs enfants. Enfin les élèves avaient 
peu de subordination. 

Tiron, situé dans le Perche, au milieu des bois, semblait ne 
pas communiquer avec les vivants, et les jeunes gens qui en 
sortaient, passaient pour grossiers et sauvages. Le supérieur, 
dom Huét, était doué de qualités vraiment paternelles, et, 
quoiqu'il n'eût pas de talents extraordinaires, il parvint par 
son exemple, par son exactitude et sa surveillance, à faire de 
Tiron une maison bien ordonnée et sagement administrée, où 
régnaient le calme et la concorde. Mais les professeurs ne le 
secondaient qu'avec mollesse, et beaucoup d'entre eux n'étaient 
pas grands clercs. Le seul avantage qu'eussent à Tiron les 
élèves du roi, c'était d'égaler en nomijre les pensionnaires et 
de participer avec eux à tous les exercices. 

L'Ecole d'Auxerre compta parmi ses boursiers le maréchal 
Davout. Elle fut d'abord la meilleure de toutes et devint ensuite 
la plus mauvaise parce qu'elle souffrit des troubles et des divi- 
sions de la congrégation de Saint-Maur. Dom Rosman, qui la 



100 LA JEUNESSK DE NAPOr.KON 

dirigeait avec fermeté, fut destitué en 1783, puis réintégré eu 
1788. Ces cinq années suffirent. Le collège tombait et serait 
entièrement tombé sans le sous-directeur, l'actif et dévoué dom 
La Porte. II y avait eu tant de changements dans le personnel 
des religieux que les élèves ne savaient pas s'ils auraient le 
soir le même professeur que le matin. 

L'Ecole de Beaumont-sur-Auge où étudièrent Caulaincourt, 
le général Evain et le géomètre Laplace, était mal située, sur 
une éminence, en un endroit privé d'eau et si resserré que les 
enfants n'étaient pas, dans les récréations, séparés des grands 
garçons. Le désordre y régnait, et Reynaud de Monts ne pou- 
vait s'y rendre sans un déchirement de cœur. Le supérieur, le 
Père Cardon, avait la réputation d'un honnête homme et ne 
manquait ni de connaissances ni de résolution. Mais il n'avait 
pas assez de souplesse. Les régents lui désobéissaient ouverte- 
ment, au vu et su des élèves, qu'ils excitaient contre lui. A la 
fin de mai 1787 il dut appeler la maréchaussée à son secours. 
Il partit, et l'Ecole alla de mal en pis. L'année suivante, Rey- 
naud observait que « tout avait bon air, mais que tout venait 
d'être réparé pour le moment de rinspection ». En 1789, les 
jeunes gens, de nouveau mutinés, se donnèrent congé et passè- 
rent un jour entier dans les bois du voisinage. Outré de cet acte 
scandaleux d'indiscipline et de mauvaise administration, le 
ministre de la guerre fit transférer les boursiers à La Flèche. 
Mais n'était-ce pas à Beaumont que Reynaud avait découvert, 
non fîans surprise, un élève du roi, La Frapinière, qui ne savait 
pas écrire... et qui avait dix-huit ans? En pleine assemblée, 
Reynaud lui dicta trois lignes : « C'est avec bien de la honte. 
Monsieur, que je suis forcé d'avouer que, de tous les élèves 
du roi depuis la création de cet établissement, je suis le pre- 
mier qui, en sept années, n'ait pu parvenir à lire et à écrire 
couramment. » L'infortuné mit une demi-heure à tracer cette 
phrase : elle fourmillait de fautes incroyables. 

L Ecole de Tournon, dans un emplacement « de toute beauté », 
était la meilleure des Oratoriens. Les études classiques y furent 
toujours suivies avec zèle. Le goût du travail y régnait ainsi 



BHIENNE 101 

que la discipline. Le grand-préfet, le P. Verdet, traitait avec 
affection tous les élèves d'un bon caractère et d'heureuses dis- 
positions. Le professeur de rhétorique, doux, calme, métho- 
dique, était le P. Massias, qui fut tour à tour militaire, diplo- 
mate et littérateur, d'abord officier d'artillerie, colonel, aide 
de camp de Lannes, puis chargé d'affaires près du margrave 
de Bade à l'époque de l'arrestation du duc d'Enghien, et 
consul général à Danzig, enfin auteur d'ouvrages de philoso- 
phie et de politique. Mais la partie des mathématiques était 
en souffrance, et le supérieur, le P. d'Anglade, intelligent, 
galant homme, et toutefois affaibli par les ans, aurait dû vivre 
dans la maison comme émérite et laisser la direction à un 
Oratorien qui fût dans la vigueur de l'âge. 

Lffiat, où Desaix fit, sous le nom de Veygoux, ses humanités, 
avait été pendant quelques années très bien tenu. Mais l'ensei- 
gnement ne tarda pas à fléchir et à s'abaisser. Les mathéma- 
tiques, d'abord cultivées avec succès, y furent à peu près 
nulles. Les études d'agrément y prirent le dessus sur les études 
sérieuses. Le supérieur, le P. de Lombois, avait d'excellentes 
qualités, et Reynaud de Monts louait un jour son attention et 
son ardeur patriotique. Toutefois il était trop indulgent pour 
les professeurs qui ne l'aidaient pas dans sa tâche. 

Vendôme avait trop d'élèves et voulait trop en avoir par « appât 
du gain » et « cupidité du numéraire ». En 1783 cette Ecole 
avait 130 enfants; cinq ans plus tard, elle en avait 233, outre 
une soixantaine d'externes. L'enseignement des mathématiques 
y était d'une faiblesse extrême. Dans la plupart des matières, 
les maîtres se montraient insuffisants. Le supérieur, le P. Oli- 
vier, n'était pas et ne serait jamais « Thomme propre à la chose ». 

Comme Vendôme, l'École de La Flèche, qui n'était pas, à 
vrai dire, une école militaire — bien qu'elle ait eu pour élèves 
Clarke, Champagny, Bourmont et les frères Chappe — et que 
Reynaud de Monts proposait d'appeler la maison royale et 
ecclésiastique de La Flèche, semblait ne se préoccuper que du 
chiffre de ses élèves et ne tenir qu'au nombre. Cependant, 
aussi longtemps qu'elle eut à sa tète le P, Corbin, les enfants 



102 LA JEUNESSE DE NAPOLÉON 

furent bien instruits, bien gouvernés, et Reynaud voyait dans 
toutes les classes une « belle vigueur d'émulation et de travail ». 
Mais Corbin fut nommé précepteur du dauphin. Son succes- 
seur, le P. de Yillars, homme distingué, n'aviiit pas assez de 
nerf pour mener à la fois une aussi grande maison et un corps 
aussi considérable de professeurs, pour brider et maîtriser plus 
de quatre cents écoliers et plus de cinquante doctrinaires dont 
une partie était encore jeune. 

La maison des Minimes de Brienne, un des treize couvents 
que l'ordre possédait en Champagne dans la première moitié 
du xviu" siècle, avait été bâtie à l'entrée de la ville, au pied 
de la colline sur laquelle se dresse le château — ce château 
qui domine tout, a écrit Napoléon, — et elle était tenue par 
la fondation de desservir la chapelle des seigneurs du lieu 
lorsqu'ils étaient présents et de diie la messe à la paroisse de 
l'endroit tous les dimanches et mercredis. Elle devint collège 
en 1730. Mais elle n'avait que des classes élémentaires et ne 
comptait, comme le couvent, que six religieux profès et un 
frère convers. Le règlement du 28 mars 1776 en fit une Ecole 
royale militaire. C'était le seul établissement de ce genre qui 
fût confié aux Minimes, et il n'avait que 2 149 livres de 
revenus. Il fallait faire des dépenses pour recevoir les élèves 
du roi. Mais, sur un arrêt du 19 août 1768 qui sommait les 
Minimes de supprimer plusieurs de leurs maisons, une 
assemblée composée des provinciaux de chaque province et de 
députés des chapitres avait, au mois de mai 1769, résolu 
d'évacuer quatre couvents, Méchineix, Doulevant-le-Château, 
Villiers et Notre-Dame de l'Epine. Le 14 septembre 1778, le 
chapitre de la province de Champagne décidait que les biens 
et revenus de Doulevant-le-Châtcau seraient aiTectés au cou- 
vent de Brienne. Des lors les frais d'établissement de lEcole 
étaient en partie couverts. De nouveaux bâtiments s'élevèrent 
à côté du couvent, et les INlinimes se vantaient d'avoir donné 
des preuves signalées de leur zèle en construisant des locaux 
qui leur coûtaient plus de 158000 livres. 



di;ii:n.\e 103 

Les élèves étaient au nomljre de 100 h 150. Ils couchaient 
clans deux corridors qui contenaient chacun 70 chambres 
ou cellules. Chaque chambie, de six pieds en carre, n'avait 
guère d'autre ameublement qu'un lit de sangle, un pot 
îj eau et une cuvette. Le soir, elle était fermée au verrou. 
L'écolier n'cntiait dans sa cellule que pour y dormir et il en 
sortait dès qu'il était levé. En cas de besoin, une sonnette 
placée il côté de son lit avertissait un domestique qui veillait 
la nuit dans les corridors. Tout se passait ou devait se passer 
sous les yeux des Minimes, qui ne le perdaient pas de vue. 

Les salles où les enfants travaillaient servaient à la fois 
aux études et aux classes. 

Ils prenaient leurs repas dans un réfectoire commun qui 
pouvait contenir cent quatre-vingts personnes. Le menu était 
suffisant : à déjeuner et à goûter, du pain et, selon la saison, 
des fruits avec de l'eau; h dîner, la soupe, le bouilli, une 
entrée et un dessert; à souper, le rôti, et, outre le dessert, 
une entrée ou une salade; pour boisson, du vin mélangé d'un 
tiers d'eau, ou, comme on disait déjà, de l'abondance. 

Les écoliers changeaient de linge deux fois par semaine. 
Ils portaient un habit de drap bleu aux parements, revers et 
collet rouges, avec boutons blancs aux armes de l'Ecole mili- 
taire, une veste bleue à doublure blanche, et, suivant les 
circonstances, une culotte bleue ou noire, en serge ou en 
cadis. En hiver, ils avaient un surtout de même étoffe que 
l'habit, aux mêmes parements et au même collet, mais à 
doublure bleue. 

Le cours littéraire comprenait la septième ou classe de 
grammaire, la sixième, la cinquième, la quatrième, la troi- 
sième et la seconde. Pas de grec. Le latin était l'étude essen- 
tielle, et, entre autres morceaux de poésie française, les 
élèves récitaient les fables de La Fontaine analorrncs à celles 
de Phèdre, et l'épisode d'Aristée traduit par Delille. 

Ils expliquaient dans les classes inférieures VAppendix de 
dus, le Selectx, les Colloques choisis d'Érasme, Vllistoirc 
romaine d'Eutropc, les fables de Phèdre, les Vies de Cor- 



104 LA JEUNESSE DE NAPOLEON 

nelius Nepos, les églogues de Viroile, à l'exception de la 
huitième, et dans les classes supérieures, les Commentaires 
de César, le Jugartha et le CaliUna de Salluste, le premier 
et le vingt et unième livres de Tite-Live, les Catilinaires de 
Cicéron et ses plaidoyers en faveur de Milon et de Marcellus, 
les odes et les satires d'Horace, le premier, le deuxième et 
le sixième livres de VEnéide,\e quatrième livre des Géorgir/iies. 
Il y avait toutefois dans chaque classe un cours de langue 
française et dans les classes supérieures un cours de litté- 
rature. On enseignait aux élèves avancés les éléments ou les 
principales parties de la rhétorique, invention, disposition, 
élocution. On leur énumérait les figures de mots et de 
pensées. On leur apprenait qu'il y a trois genres d'éloquence, 
le genre judiciaire, le genre démonstratif, le genre délibé- 
ratif, et trois espèces de style, le style simple, plus difficile à 
attraper qu'on ne se l'imagine et dont La Bruyère offre un 
exemple dans son portrait du petit-maître; le style sublime, dont 
l'écueil est l'enflure « fatras pompeux de paroles stériles », 
le style tempéré, dont le modèle était, selon les Minimes, une 
scène du Téfcmaf/iœ, les adieux de Philoclès à la grotte de 
Samos. On leur donnissait, leur caractérisait les différentes 
sortes de poèmes, l'épopée et ses principaux représentants, 
Homère, Virgile, Lucain, le Trissln, Camoëns, le Tasse, Ercilla, 
Miltou et Voltaire ; l'apologue et les plus remarquables fabu- 
listes, Esope, Phèdre, La Fontaine, La Mothe... et Tabbé 
Le Pionnier; la poésie pastorale et les plus admirables poètes 
bucoliques, Théocrite, Virgile, Racan, Segrais, INI""^ des 
Houlières et... Fontcnclle; l'ode avec ses écarts, ses digres- 
sions et son beau désordre qui n'interdit pas l'unité dans 
le sentiment; le satire et l'épître, l'épigramme et le madrigal, 
le sonnet et le rondeau, — et les ^Minimes ne manf{uaient pas 
de citer la pièce de Voiture qui contient en forme de rondeau 
les règles mêmes du rondeau. Les moines ne dédaignaient pas 
les auteurs contemporains. Ils lisaient à leurs élèves V Essai 
de Voltaire sur la poésie épique, des passages de la Mort de 
César et les meilleurs morceaux de la Henriade, l'assassinat 



B!îIEXNE 105 

de Coligny et le discours de Mornay à Henri IV. Mais leurs 
préférences étaient pour le xvii" siècle, pour Corneille et 
Racine, pour Fénelon et Bossuet, Fléchier, Massillon, Boi- 
leau. Ils recommandaient le Tèlèmaque et, dans ce livre, la 
description de la grotte de Calypso, l'oraison funèbre du prince 
de Condé, celle de Turenne et celle de Montaiisier ; ils louaient 
l'hyperbole dont se sert Fléchier, lorsqu'il décrit le deuil des 
Juifs à la mort de Judas Macchabée, les imprécations de 
Camille dans Horace, les reproches de Clytemnestre à Aga- 
memnon dans Iphigênie , le récit des meurtres d'Athalie et 
l'enthousiasme prophétique de Joad. Leur oracle était Boi- 
leau : ils lui empruntaient ses préceptes sur la pureté du 
langage et sur la façon de mettre de l'ordre dans le discours, 
son appréciation d'Homère, d'Horace et de Malherbe; ils 
vantaient son bon sens, sa fine raillerie des mauvais écrivains, 
l'éloge délicat de Louis XIV qu'il prête h la Mollesse dans le 
deuxième chant du Lutrin; ils assuraient qu'on ne pouvait que 
gagner à suivre un aussi grand maître. 

Ils regardaient VHistoire des chevaliers de Malle comme un 
livre classique, et leurs disciples devaient apprendre par cœur 
ou résumer le texte de l'abbé de Vertot. [Niais ils exposaient, 
outre l'histoire de Rome et d'Athènes, celle de la France 
depuis l'origine de la monarchie, et ils racontaient, dans les 
classes supérieures, le règne des derniers rois, d'Henri IV, 
de Louis XIII, de Louis XIV, de Louis XV, la guerre de 
Sept Ans et ses « désastres », les « alliances singulières » de 
la France, les « conquêtes prodigieuses » des Anglais dans 
les Indes, et les commencements de Louis XVI, qui « montait 
sur le trône pour faire le bonheur de la nation ». 

Ils ne négligeaient pas la géographie. Les différents sys- 
tèmes, la sphère, l'usage du globe, l'Asie, l'Afrique, l'Amé- 
rique, l'Europe, et, dans l'Europe, les Iles Britanniques, la 
Russie ou Grande Russie, ce « vaste état » tiré naouère d'une 
espèce de néant et devenu florissant et policé, l'Allemagne, 
qui « faisait autrefois partie de l'empire français », la France, 
ses quatre fleuves, ses rivières, ses ports et ses eaux miné- 



106 LA JEUNIiSSU DE NAPOLÉON 

raies, ses i^-oiivcrneincnts civils et militaires, ses divisions et 
sous-divisions particulières, les archevêchés et cvêchés, les 
universités et académies, les généralités, pays d'I'^tats. parle- 
ments, conseils souverains, duchés-pairies, tels étaient les 
sujets traités par les Minimes. Mais ils se bornaient trop sou- 
vent h la nomenclature, et les élèves, doués d'une heureuse 
mémoire, leur récitaient les cinquante-deux comtés de l'An- 
gletcrre et du pays de Galles, les trente-cinq provinces de 
l'Ecosse, les trente-deux comtés de l'Irlande, les principales 
villes des provinces de la Suède et des gouvernements de la 
Russie, les capitales des cercles de la Prusse ! 

A Brienne, comme dans les autres Ecoles, les cours de phy- 
sique et d'histoire naturelle n'existaient pas. On dictait 
parfois des explications, des théories, et un démonstrateur 
ambulant venait faire quelques expériences dans le vide, 
montrer des phénomènes électriques ou magnétiques, un 
microscope qui grossissait les objets, le sang (pii circulait 
dans le mésentère d'une grenouille. 

Les élèves étudiaient en commun les mathémati([ues et la 
langue allemande. Ils apprenaient de même le dessin de figure 
et surtout le dessin de paysage : un militaire ne doit-il pas 
crayonner pendant la guerre les endroits qu'il veut se rappeler 
et se mettre dans la tête? De même, la danse : ne fallait-il pas 
qu'un officier du roi pût briller aux redoutes et dans les 
assemblées? De même, l'escrime : de futurs militaires ne 
devaient-ils pas s'exercer de bonne heure à manier l'épée? 

Ils avaient même, sous la direction de deux maîtres, Fré- 
déric et Morizot, des leçons de musique vocale et instrumen- 
tale. Un talent musical ne flattait-il pas Tamour-propre et 
n'ouvrait-il pas les meilleures maisons? Aux exercices publics 
de 1782, quinze écoliers de Brienne exécutaient une entrée à 
grand orchestre : deux chantaient un duo, et un troisième, 
une ariette; quatre jouaient un quatuor, et deux autres, le 
menuet de Mannheim. Mais le 27 juin 1783 le ministre Séo-ur 
déclara qu'il serait utile de remplacer le maître de musique 
par un second maître de langues. Les Minimes établirent 



101 



aussitôt un maître d'anglais, le sieur Galonné, et les élèves 
apprirent désormais deux langues vivantes. 

L'École rovale militaire de Brienne, ainsi outillée et pourvue 
de professeurs de toute sorte, souffrait malheureusement des 
mêmes vices que les autres établissements. Les maîtres, à 
peine installés, étaient envoyés ailleurs. « Voilà bien des 
fois, écrit Reynaud de Monts en 1787, que le corps ensei- 
jrnant change. » Ils manquaient d'expérience, et l'inspecteur 
se plaignait que des religieux qui n'avaient pas la vocation 
pédagogique, fissent leur apprentissage aux dépens de la 
jeunesse de Brienne. Enfin, la plupart étaient, sinon bornés, au 
moins trop portés à l'indulgence et au laisser-aller. Les élèves 
travaillaient à leur guise et ne faisaient que les devoirs qui 
leur plaisaient, ne pratiquaient que les exercices dont ils 
avaient le goût. Le système a du bon; mais de pareils maîtres 
étaient vraiment trop souples et accommodants; s'ils s'étaient 
montrés plus raides. Napoléon aurait fait moins de fautes 
d'orthographe. « (]ette partie de l'éducation de mon grand 
fière, a dit Lucien, avait été fort négligée; il semble qu'à 
l'Ecole militaire on n'y attachait pas grande importance, et 
j'ai connu plusieurs condisciples de Napoléon qui n'y étaient 
pas plus forts que lui. » Aussi prétend-on que Napoléon finit 
par adopter une écriture illisible pour voiler son ignorance de 
la langue. On ne songe pas qu'il écrivait presque aussi vite 
qu'il pensait; que, lorsqu'il devint homme d'action, il ne pre- 
nait la plume qu'à contre-cœur; que quiconque arrive aux 
grandes affaires, change naturellement d'écriture à cause de la 
quantité de pièces qu'il faut lire, annoter et signer. 

Les Minimes sentaient leur faiblesse. S'ils avaient un ins- 
tant réussi, s'ils avaient, comme on disait, à peu près coulé à 
fond tous les religieux de la province de Champagne, ils 
avouèrent bientôt qu'ils ne pourraient longtemps « non seule- 
ment pour le temporel, mais plus encore pour l'enseignement », 
tenir et soutenir l'Ecole. En 1785, après le départ de Bona- 
parte, et sans nul doute auparavant, Reynaud de Monts y 
signalait une sorte d'insouciance et le dégoût du travail : les 



108 LA JEUNESSE DE NAPOLEON 

professeurs n'aimaient pas leur besogne; les enfants ne fai- 
saient pas de progrès décidés. Il s • fâcha, et en 178 i il vit 
avec surprise que tout avait changé : il trouvait, disait-il, « infi- 
niment d'oijjets mieux soignés qu'aux années précédentes », 
il remarquait une « active émulation », et il assurait avec 
satisfaction que Briennc « cheminait vers le vrai but que tout 
établissement de ce genre doit se proposer ». Son illusion 
dura peu. Kn 1787, en 1788, l'Ecole était en décadence et en 
désarroi; le gouvernement l'offrit aux Prémontrés, qui la 
refusèrent. 

La faute incombait surtout aux administrateurs. Lorsque 
Bonaparte entra dans la maison, le supérieur ou le principal 
était le Père Lélue. Mais ce Minime n'avait aucune des qua- 
lités de l'emploi. Dès le mois de juillet 1777, le ministre de la 
f^uerre lui reprochait sa mauvaise gestion et lui prescrivait 
d'établii- une meilleure discipline. Lélue promit de s'amender, 
et, en dépit de la semonce des bureaux, retomba dans ses négli- 
gences et ses erreurs. Il fallut le remplacer. On lui donna pour 
successeur un Rémois d'origine, le Père Louis Berton. Ce 
Berton accepta volontiers la mission de remettre l'ordre dans 
l'Ecole que le père Lélue avait complètement désorganisée : sa 
haute taille et sa figure rébarbative imposaient à la jeunesse. 
Valait-il mieux que son devancier? Au sortir d'un premier 
entretien, un intelligent élève de Tournon s'étonnait de la 
dififérence de ton et de manières entre le principal des Minimes 
et le supérieur des Oratoriens. « Berton, dit-il, a de la morgue, 
de l'emphase, au lieu de la noble simplicité du Père d'Anglade. » 
Un homme fait, l'inspecteur Reynaud de Monts, confirme le 
témoignage de l'écolier. Il souhaite que l'établissement soit 
en de meilleures mains, et constate que la direction manque, 
que Berton, avec de la volonté, n'est j^as préparé par sa car- 
rière antérieure à sa tâche malaisée, et ne connaît pas les res- 
sorts de la machine : « Tout tient au chef. Berton fait ce qu'il 
peut. Mais est-il toujours secondé? A-t-il le liant, le ton et 
les manières qui attachent? C'est ce qu'on croit avoir aperçu 
lui manquer. » // est trop dur, disait plus tard Napoléon, et 



BRIENNE 109 

Berton était, en effet, dur de façons, dur de caractère, et, 
malgré sa rudesse et ses airs de fermeté, ne savait pas se faire 
obéir. 

Le sous-principal, Jean-Baptiste Berton, était le frère du prin- 
cipal. On le surnommait le moine en iqiie parce qu'il avait, dans 
une certaine circonstance, employé ridiculement une quantité 
de mots terminés en iqiie. Il avait été, disait-on, grenadier au 
régiment d'Auvergne, et il gardait le ton de son ancien 
métier. A Reims, dans les dernières années de sa vie, il était 
le boute-en-train de la société, faisait des plaisanteries, com- 
posait des chansons, débitait des couplets aux repas de noces, 
et par sa verve, par sa grosse gaîté, attirait nombre de jeunes 
gens à la loge des francs-maçons, où il était connu sous le 
nom de frère Jean. Lorsqu'en 1788 le sous-aide-mnjor M. de 
Pernon vint commander à Brienne la première division des 
cadets-gentilshommes, on prétendit que pendant les récréa- 
tions et tandis qu'il surveillait les élèves, M™® de Pernon 
se laissait distraire et consoler par le Père sous-principal. 
« Ce bruit, dit un ancien élève de Brienne en une page spiri- 
tuelle, bien qu'un peu longuette, de ses Méinoires, ce bruit 
était-il ou n'était-il pas fondé? Ce qui se passait entre le 
moine en ique et M™" de Pernon était-il innocent? Ou bien 
méritait-il l'appellation employée, je crois, officiellement et 
juridiquement en Angleterre, de conversation criminelle^ Je 
l'ignore. S'il y avait péché entre eux, il était bien gros; ce 
n'était pas de la fornication simple; il y avait adultère et sacri- 
lège. Bien des années après, M. de Pernon étant mort depuis 
très longtemps, je rencontrai à Bruxelles M. Berton, habitant, 
demeurant avec M"" de Pernon. M. Berton, qui n'était plus le 
moine en ique^ n'avait pas renoncé à la prêtrise, mais il ne 
l'exerçait plus. S'il avait autrefois exercé certaines fonctions 
auprès de M"*® de Pernon, il est bien probable qu'il ne les 
exerçait plus aussi, car ils étaient bien vieux l'un et l'autre. Au 
reste, pourquoi croire qu'il s'était jamais passé rien de mal entre 
eux? M. Berton ne pouvait-il pas, à Brienne, aller chercher 
auprès de M™° de Pernon les seuls agréments de la conversa- 



110 LA JEUNESSE DE NAPOf-HOX 

tion?Et plus tard, bouleversés tous deux par la tempête révolu- 
tionnaire, et M'"'' de Pcrnon séparée de son mari par la mort, ne 
pcuveal-ils pas s'être réunis pour vivre chastement ensemble, 
à l'abri du caractère sacré dont M. Berton était revêtu? Dans 
le doute, il faut toujours supposer le bien plutôt que le mal. » 
Et, après tout, c'est le bien qu'il faut supposer. Lorsque 
Pernon mourut, le 27 janvier 1794, il laissait une veuve et 
(piatrc cnlants. Berton pourvut à leurs besoins; il entra dans 
les services civils de l'armée et devint inspecteur des hôpitaux 
militaires. L'aîné des Pernon, volontaire au 1" bataillon des 
chasseurs de Reims, et plus tard maréchal des logis au 
12'^ réiriment de chasseurs à cheval, sollicitait en 1807 une 
lieutenance pour ne pas être à char^^e, disait-il, au généreux 
et bienfaisant Berton, qui l'avait recueilli u lui, sa malheureuse 
mère, ses frères et sœur. » Berton, demandant en 1825 à 
Charles X et en 1826 au dauphin, la croix de la Légion d'hon- 
neur, rappelait qu' « au mois d'octobre 1793, dépouillé de son 
état, il s'était jeté dans les hôpitaux militaires, dans l'espoir 
bien fondé de venir au secours d'une famille malheureuse qu'il 
avait adoptée. » 

Les maîtres de mathématiques, le Père Patrauld, le Père Kehl, 
Alsacien de naissance, qui donnait en même temps les leçons 
de langue allemande, peut-être le Père Lémery, qui devait émi- 
grer en Russie, où il fut employé à l'Institut de l'aljbé Nicolle, 
étaient les meilleurs qui fussent ii TLcole. On a prétendu (pi'ils 
s'ncquittaient assez mal de leur fonction, que c'étaient des igno- 
rants en froc, qu'il fallut, lorsque Patrauld devint procureur 
de la maison, appeler de Paris un professeur laïque, que, si les 
moines avaient mieux possédé les sciences, Bonaparte aurait 
certainement tourné sur ce point toute son invention et tout 
son génie. Mais Napoléon regardait le Père Patrauld comme un 
excellent maître, et Reynaud de INIonts disait que les mathé- 
matiques professées par les religieux allaient bien. Le 
Père Louis Berton attachait une grande importance à cette 
partie de l'enseignement. Au mois de mars 1783, il annonçait 
l'intention d'ouvrir un cours particulier pour les jeunes gens 



BniENNE 111 

qui se destinaient au génie, et ce cours valut au principal les 
félicitations du ministre, et à l'Ecole de Brienne la faveur de 
recevoir en 1788 les aspirants ingénieurs. 

Des répétiteurs secondaient ou suppléaient les professeurs 
de mathématiques. L'un d'eux, Pichegru , fut sans doute 
chargé de la classe élémentaire et donna des leçons à Bona- 
parte dans le dernier semestre de 1779 ou dans les premiers 
mois de 1780. Elevé, grâce à des personnes charitables, au 
collège d'Arbois, poussé par les ^Minimes, qui remarquèrent 
son goût pour les sciences exactes, amené à Brienne par sa 
tante, sœur de charité, qui vint tenir l'infirmerie de l'Ecole, 
Pichegru acheva d'apprendre les mathématiques en les ensei- 
gnant. Il avait alors le petit collet et la soutane du surveillant; 
il voulut porter la robe du Minime et entrer dans Tordre. Mais 
Patrauld lui remontra que cette profession n'était pas du siècle : 
« Vous êtes, lui disait-il, fait pour quelque chose de mieux. » 
Le 30 juin 1780, PichesTU s'ensao-eait dans le 2* réo-imcnt 
d'artillerie. La Révolution le promut officier. Le club de 
Besançon le choisit pour président. Les volontaires du Gard, 
séduits par son civisme, l'élurent lieutenant-colonel. En 
août 1793, Pichegru se rend à Paris. Il rencontre au minis- 
tère de la guerre, dans les bureaux de l'artillerie, le chef de 
bataillon GofTard, son ancien lieutenant en troisième. Goffard 
le recommande à Bouchotte, qui le nomme le 22 août général 
de brigade et le lendemain général de division. En deux jours 
Pichegru enlève dans le cabinet du ministre ces deux brevets 
que d'autres avaient tant de peine à conquérir sur les champs 
de bataille! Un mois plus tard, il esta la tête de l'armée du 
Rhin! Napoléon se le rappelait confusément comme un homme 
grand et haut en couleurs. Mais est-il vrai que le répétiteur se 
soit mieux souvenu de son élève et qu'il ait dit aux royalistes que 
Napoléon avait le caractère in flexible et ne changerait pas de parti? 

On ne sait rien ou presque rien des autres professeurs de 
Bonaparte. 

Le Père Bouquet fut sûrement un de ses maîtres, ainsi que 
le Père Ilanrion. 



112 I.,V JEUXI-SSE DE NAPOLÉON 

LePî'i'cDupuy lui cnseis^na la p^rammaire française, el Napo- 
léon conservait un bon souvenir de son jugement et de sa cri- 
tique puisqu'il lui soumit ses Lctlres sur la Corse. 

Le maître d'eserime Daboval était un Picard, ancien soldat 
aux gardes françaises. Après avoir servi huit années dans la 
compagnie de Bombclles, il fut envovc' ii Brienne en 1776, par 
le ministre de la guerre, pour apprendre aux élèves du roi à 
tirerdesarmes.il quitta l'Ecole lorsqu'elle finit, en 1793, entra 
dans la gendarmerie du département de l'Aube, devint briga- 
dier, obtint sa retraite en 1810 et mourut au mois de 
février 1834, à l'âge de quatre-vingt-deux ans. 

Le maître de danse avait été d'abord le Parisien Jean- 
Baptiste Bar, qui devait sa place à M'''"' de Brienne, l'arche- 
vêque de Toulouse; mais, lors(]u'entra le jeune Corse, Bar 
quittait l'I'lcole pour professer son art à l'Académie rovale 
d'équitation d'Angers. Son successeur fut ^L Javilliers, qui 
s'intitulait académiste, c'est-à-dire directeur d'une académie. 
Napoléon profita des cours de Javilliers. Aux exercices publics 
(le 1781, il était des trente-sept élèves qui prirent la leçon de 
marche et de révérences, puis des dix-sept qui exécutèrent 
ensemble des pas de contre-danse et formèrent par leur réu- 
nion une jolie figure pour le plaisir des yeux de l'assistance. 
Il dansait donc, et il dansa plus tard passablement, bien 
qu'avec un peu de gaucherie. « Comment trouvez-vous que je 
danse?» disait-il en 1807 ii la comtesse Potocka. « Sire, lui 
répondait-elle, pour un grand homme, vous dansez parfaite- 
ment. » Sous le Consulat, dans les petits bals qui suivaient les 
représentations ou les concerts de la Malmaison, il dansait 
quelques minutes, très gaiement, non sans demander les airs 
déjà vieillis qui lui rappelaient sa première jeunesse. « Nous 
aimons tous beaucoup la danse, écrit Lucien, et Napoléon 
aime la danse, et sait aussi bien danser, et, s'il le faut, sauter 
lui-même qu'il aime à faire danser, ou, s'il le veut, sauter à 
son bénéfice personnel et, qui mieux est, h celui de ses frères 
naturels, nos seigneurs les rois, ses nouveaux frères en souve- 



raineté. » 



RRIEXNE 113 

Le maître de dessin était M. Courtalon, Mais peut-être 
Napoléon connut-il le successeur de M. Courtalon, M. Léon, 
jeune homme élégant et très recherché dans sa mise. Quelque 
temps qu'il fît, et bien que les rues de Brienne n'eussent pas 
de pavé, M. Léon venait à l'Ecole en bas de soie blancs et en 
escarpins minces aux boucles d'argent. 11 avait une culotte de 
satin bleu de ciel, une veste de satin queue de seiin, un habit 
de drap écarlate, une coiffure à grandes ailes de pigeon poudrée 
à frimas, et un chapeau à trois cornes qu'il tenait constam- 
ment sous le bras pour ne pas endommager sa coiffure. 

Telle est l'École de Brienne, à l'époque où Bonaparte y 
fait ses études, et pour la bien apprécier, il faut revenir au 
jugement de l'inspecteur Reynaud de Monts. Les élèves ont 
une tenue passable; leur nourriture est bonne; les salles de 
classe et les cours de récréations ne sont pas mal; mais, en 
tout, excepté peut-être en mathématiques, l'enseignement est 
faible, et les exercices d'agrément, quoique cultivés aux dépens 
du reste, sont très médiocres. Reynaud se tait sur l'article 
des mœurs. 11 y avait néanmoins à Brienne certains écarts qui 
n'échappaient pas à l'œil perçant de Bonaparte. Malgré la sur- 
veillance, les élèves avaient des habitudes de honteuse dépra- 
vation, et les « nymphes » de Brienne étaient aussi réputées 
dans le monde des écoles royales militaires pour leurs immo- 
desties que les « indécents » de Tournon. Quant aux maîtres, 
quelques-uns avaient évidemment une conduite déshonnête. 
Napoléon ne dit-il pas qu'élevé parmi les moines, il avait eu 
l'occasion de connaître les vices et les désordres des couvents? 
Un autre n'écrit-il pas qu'il était difficile de scandaliser les 
Minimes? Les enfants suivaient assidûment les exercices reli- 
gieux. Ils assistaient matin et soir h la prière et allaient à la 
messe tous les jours, après la première étude. Les dimanches 
et fêtes, à la grand'messe, après l'Evangile, ils écoutaient une 
instruction, et après vêpres, une conférence sur la partie du 
catéchisme qu'ils avaient apprise dans la semaine. Ils se con- 
fessaient une fois par mois. Ceux mêmes qui touchaient a.i 
terme de leur éducation, avaient un catéchisme particulier, 

JEUXESSE UE NAl-OLÉOX. T. I. 8 



114 LA JEUNESSE DE NAPOLEON 

conforme h leur âge et h leurs dispositions. Les autres, divises 
en deux classes, avaient soit le grand catéchisme du diocèsr-, 
soit un abrégé qui traitait des premiers principes de la reli- 
gion. Mais, si Napoléon était pieux lorsqu'il entra chez les 
Minimes, il ne l'était plus lorsqu'il les quitta, et il avait été 
touché par le souffle d'incrédulité qui circulait dans lEcole. 
Les élèves des classes supérieures se piquaient de mépriser 
les pratiques du culte. Ils remarquaient avec malignité le 
temps que les divers prêtres consacraient à l'office quotidien, 
et assuraient en riant que le hasard avait réuni dans l'établis- 
sement de Brienne les diseurs de messes les plus expéditifs. 
Quatre minutes et demie sufilsaient au Père Château, qui ne 
disait que des messes de mort où il n'y a ni Gloria, ni Credo, 
ni autres longueurs. 11 fallait neuf à dix minutes au Père Berton, 
sous-principal, et tieize minutes au Père Géuin, si vieux qu'il 
fût. Aussi le Père Avia, qui mettait dix-huit ou vingt minutes à 
sa besogne, semblait-il ennuyeux et insupportable. 

On a dit que les camarades de Napoléon, riches pour la plu- 
part, humilièrent sa fierté; qu'en se payant des douceurs, ils 
le reofardaient avec arroofance et le mettaient au défi d'en faire 
autant; qu'il rougissait d'être pauvre et que, dans un transport 
de douleur, il pria son père de le rappeler sur-le-champ en 
Corse, de lui donner au besoin un état mécanique. Cette lettre, 
où Napoléon se déclare ce las d'afficher l'indigence w et d'être 
((4e plastron de quelques paltoquets », serait du 5 avril 178L 
Elle n'est pas authentique. Non seulement un enfant de 
douze ans ne parle pas ainsi; mais le faussaire se trahit par un 
simple détail : les élèves du roi, ne recevant pas du dehors de 
l'argent pour leurs menus plaisirs, n'avaient pas des a amu- 
sements dispendieux ». Yaublanc raconte qu'il n'a jamais pos- 
sédé, durant neuf années d'Ecole militaire, qu'un écu de trois 
livres — que son oncle lui glissa dans la main — , qu'il en 
était fort embarrassé et finit par en gratifier un domestique. 

On a dit encore que les camarades de Napoléon lant^aient 
des quolibets soit contre sa mère Letizia, qu'ils nommaient 



BRIENNE 115 

Madame La Joie, soit contre son père, qu'ils qualifiaient d'huis- 
sier ou de sergent. A la suite d'une querelle avec un condisciple, 
Poiigin des Ilets, et d'une provocation en duel, Napoléon aurait 
été mis à la chambre de discipline; mais il aurait écrit à M. de 
Marbeuf, qui se trouvait près de là, en congé, avouant qu'il 
avait été vif et violent, mais ajoutant qu'il était déterminé par 
un motif sacré, qu'il ne pouvait laisser traîner dans la boue 
son respectable père, qu'il aimaic mieux quitter Brienne que 
de souffrir de tels outrages sans les punir. Cette lettre, datée 
du 8 octobre 1783, est aussi Causse que la précédente. De 
même que la précédente, elle a été fabriquée par un libelliste 
obscur qui s'intitule tantôt le comte Charles d'Og., tantôt le 
baron de B., et qui n'a fait dans ses élucubrations, comme les 
Mémoires sur la vie de Bonaparte et VEcolier de Brienne, 
qu'entasser à plaisir les erreurs et les mensonges. 

La vérité, c'est que Napoléon eut, surtout au commence- 
ment de son séjour à Brienne, des accès de nostalgie. Ne 
reconnaissait-il pas dans les années suivantes, lorsqu'il s'ou- 
vrait sur son caractère, qu'il avait toujours été mélancolique? 
11 regrettait la Corse, la beauté de son ciel, la douce chaleur 
de son climat. Dépaysé, déporté dans la triste et rude Cham- 
pagne, il songeait avec douleur qu'il avait quitté pour six années 
au moins cette chère Corse qui restait gravée dans son cœur. 
Il se disait désespérément qu'il n'avait plus de patrie : « Etre 
privé de sa chambre natale et du jardin qu'on a parcouru dans 
son en(ance, n'avoir pas l'habitation paternelle, c'est n'avoir 
point de patrie! » Il comprenait que des Groënlandais, trans- 
plantés en Danemark, se fussent consumés de langueur : a On 
leur prodigue en vain tout ce que la cour de Copenhague peut 
onVir; l'anxiété de la patrie, de la famille les conduit à la 
mélancolie et de là à la mort. » Il lut avec attendrissement 
dans les Jardins de Delille le célèbre passage où le poète 
représente un Taïtien qui reconnaît un arbre de son île et 
croit pour un instant retrouver Taïti : « Potaveri, écrit-il dans 
le Discours de Lyon, est arraché à Taïti ; conduit en Europe, 
il est accablé de soins; l'on n'oublie rien pour le distraire; un 



116 LA JEL'NILSSE DE NAPOLEON 

seul objet le frappe, lui arrache les larmes de la douleur, c'est 
le mûrier à papier; il l'embrasse avec transport en s'écriant : 
« Arbre de mon pays, arbre de mon pays! » 

Il eut aussi des mortifications d'amour-propre. Joseph de 
Moiitlort raconte qu'à son entrée à l'I'^cole royale militaire de 
Touinon, quelques-uns de ses camarades se plurent à le railler 
et à h' tourmenter. Comme Montfort, comme tous les nou- 
veaux, Napoléon fut d'abord en butte à des sarcasmes. Il pro- 
nonçait son prénom Napollione; ses condisciples l'appelèrent 
la paille au nez, et, au lieu de rire de ce sobriquet et de 
dédaigner les taquineries, Napoléon bouda, se fâcha, se prit à 
délester ses compagnons d'études. 

Mais élèves et professeurs le qualifiaient-ils de Français? Ses 
maîtres de géographie faisaient de son île une dépendance de 
l'Italie, et ne parlaient d'elle c[u'après avoir décrit la pénin- 
sule, après avoir énuméré successivement les Etats de la 
maison de Savoie et de la maison d'Autriche, les sei"-ncurics 
de Gènes et de Venise, les duchés de Parme et de Modèiic, le 
grand-duché de Toscane, l'Etat de l'Eglise, le royaume de 
Naples, la Sicile, la Sardaigne : les Minimes enseignaient, 
après la conquête de 17G9, que la Corse était, non pas tei're 
française, mais pays étranger! 

Si parfois des camarades traitaient Napoléon de compatriote, 
c'était pour le plaisanter, et ils disaient en le narguant qu'il 
était sujet, non pas de la République de Gènes, mais du roi de 
Frjincc. Lorsqu'au mois de juin 1782, Balathier de Brage- 
lonne, fils du commandant de Bastia, fut admis Ji l'Ecole des 
Minimes, des malins imaginèrent, pour faire pièce à Napoléon, 
de lui présenter le nouveau venu comme un Génois. On endoc- 
trine Balathier. On le mène à Bonaparte. Au seul mot de 
Génois, Napoléon, furieux, s'écrie en italien : « Serais-tu de 
cette nation maudite? » et Balathier avait à peine eu le temps- 
de répondre Si, signor, que l'Ajaccien le saisissait par les che- 
veux : on parvint à lui arracher sa victime, mais il fallut plus 
de quinze jours pour lui persuader que Balathier de Brage- 
lonne était Bastiais. 



BRIEXXE 117 

Ces niches et moqueries de son entourage ne faisaient 
qu'affermir et enfoncer dans son cœur ses sentiments de 
patriotisme corse . Il prit l'attitude d'un vaincu qui ne 
désarme pas et ne cesse de penser à la revanche. A-t-il pro- 
féré la menace que lui prêtent les 3.'cmoires de Bourrieune : 
« Je ferai h tes Français tout le mal que je pourrai )> ? Le 
mot, venant d'une semblable compilation, ne peut être 
regardé comme authentique. Mais il louait l'intrépidité des 
Corses, assurait qu'ils n'avaient été soumis que par des « forces 
majeures », et lorsqu'on lui disait que sa patrie était esclave, 
« j'espère, répliquait-il sur le ton de l'indignation, j'espère la 
rendre un jour à la liberté! Que sait-on? Le destin d'un empire 
tient souvent à un homme! » 

Si l'on parlait de Paoli, il s'échauffait, s'enflammait. Que de 
fois ce nom avait frappé ses oreilles dans ses premières 
années! Que de fois, et avec quel frémissement, il avait écouté 
des vétérans de la guerre de l'indépendance regrettant de ne 
plus porter le fusil, contant avec fierté leurs aventures, leurs 
marches sourdes à travers la montagne, leurs soudaines atta- 
ques, leurs fuites prudentes, leurs retours, leurs volte-faces, et 
mêlant à ces dramatiques récits l'éloge de leur chef et de son 
inébranlable énergie! Que de fois il avait entendu dans la 
maison d'Ajaccio Charles et Letizia rappeler avec émotion 
leur liaison avec le grand Pasquale! Ces discours avaient 
exalté l'imagination de l'enfant 11 aspirait à la gloire de Paoli. 
Il ne souffrait pas qu'un maître, un camarade fit la moindre 
critique, le moindre reproche à son idole. « Pourquoi, lui 
disait à Autun l'abbé Chardon, avez-vous été battus? Vous 
aviez Paoli, et Paoli passait pour un bon général. ■ — Oui, 
monsieur, répondait Xapoléon, et je voudrais lui ressembler! » 
Il s'exprimait à Brienne avec la même chaleur sur le compte 
du vaincu de Pontc-Novo. « Paoli reviendra, s'écriait-il un 
jour, et s'il ne peut rompre nos chaînes, j'irai l'aider sitôt que 
j'aurai assez de force, et peut-être à nous deux saurons-nous 
délivrer la Corse du joug odieux qu'elle supporte! » Paoli, dit 
im élève, était son dieu. Un autre écrit en 1797 que Paoli est 



118 LA JEUNESSE DE NAPOLEON 

parrain de Bonaparte, lui a donné sur les fonts baptismaux le 
nom de Napoléon — et, ce qui paraîtra singulier, Lucien 
reproduit cette erreur dans ses Mémoires et assure sérieuse- 
ment que son frère est filleul de Paoli! 

Il resta donc à l'écart, et ceux qui le connurent alors, le repré- 
sentent sombre, farouche, renfermé en lui-même, semblable 
à l'homme (|ui sort d'une forêt et qui, jusquc-lii, soustrait aux 
regards d'autrui, ressent pour la première fois les impressions 
de la surprise et de la méfiance. Le principal avait distribué 
entre les élèves une grande étendue de terrain qu'ils pouvaient 
remuer et cultiver à leur guise. Bonaparte décida, força deux 
de ses camarades à lui céder leur part, et, du sol dont il était 
maître, il fit un jardin. H employa l'argent qu'il recevait pour 
ses menues dépenses à l'achat de piquets, et une forte palis- 
sade défendit l'accès de son petit domaine. Il planta des 
arbrisseaux, les entoura de soins extrêmes et ils donnèrent 
au ])<)ut de deux ans à son enclos l'aspect d'un cabinet de ver- 
dure, d'une tonnelle ou, comme on disait, d'un ermitage. Là 
Bonaparte passait le temps de ses récréations à lire ou à 
rèvei-, et malheur, raconte un élève, malheur à ceux qui, par 
curiosité ou par malveillance, ou par badinage, osaient le trou- 
bler dans son repos! Il s'élançait furieux de sa retraite pour 
les repousser, sans s'eflrayer de leur nombre. Il ne prenait 
aucune part aux amusements. On ne le voyait ni rire ni 
manifester cette joie bruyante que font éclater les écoliers 
lâchés dans une cour. S'il s'entretenait avec ses condisciples, 
c'était pour les gronder ou les désapprouver par des paroles 
aigres et piquantes. Ceux qu'il tançait ainsi, se fâchaient, se 
jetaient sur lui à coups de poing; il les attendait de pied 
ferme et ripostait à tous avec le plus grand sang-froid. 

Aussi était-il détesté. (( Mes camarades ne m'aimaient 
guère », avouait-il plus tard. Deux élèves, élus par leurs pairs, 
étaient chargés de l'administration de la bibliothèque et du 
prêt des ouvrages. L'un d'eux ne pouvait souffrir Bonaparte. 
Il l'accueillait avec rudesse, et à diverses reprises remarqua 
sur un ton de mauvaise humeur que Napoléon n'avait d'autre 



rjRICNXE 119 

but, en lui demandant des livres, que de l'ennuyer et de l'im- 
poiUiner. Mais, dit-il, « Bonaparte n'était ni plus patient ni 
moins entêté que depuis, et il me fit fréquemment sentir que 
c'était toujours dangereux de le provoquer ». 

Dans ces querelles avec ses compagnons Napoléon eut quel- 
quefois le dessous. Il ne se plaignait jamais aux Minimes. A 
ses yeux, le maître, c'était l'ennemi. Il haïssait, assure un 
élève, le despotisme des moines. Quand Berton fut envoyé à 
Brienne pour remplacer Lélue, Napoléon fut un de ceux qui, 
le soir, allèrent chanter des chansons sous la fenêtre du nou- 
veau principal; Berton les surprit, saisit le « petit Corse » 
au collet et le mit aux arrêts pour trois jours. Mais le « petit 
Corse n ne s'ajnenda pas. Lorsqu'éclataient des révoltes contre 
les régents, il était à la tête des mécontents et les haranguait. 
La crainte de la férule ramenait bientôt les mutins au devoir, et 
Napoléon était le premier châtié. Mais il supportait la correc- 
tion sans se plaindre et traitait de lâches les camarades aux- 
quels la douleur arrachait des cris ou des larmes. Une seule 
fois, il fit preuve dune très vive sensibilité. Puni pour une 
faute légère par le maître de quartier, il dut dîner à genoux 
devant la porte du réfectoire, endosser l'habit de bure, mettre 
un pantalon de l'étoffe la plus grossière, chausser de rudes et 
inlormes souliers. Il eut une violente attaque de nerfs et 
rendit tout ce qu'il avait pris. Le supérieur, averti, leva la 
punition. 

Maîtres et élèves finirent par avoir la même antipathie pour 
cet enfant bizarre qui vivait dans une sorte d'isolement sau- 
vage et répondait aux remontrances et aux railleries par un ^ 
silence méprisant ou par des bourrades. On résolut de l'hu- 
milier, de le blesser au vif dans son orgueil. Le principal 
avait imaginé d'organiser militairement l'Ecole et de former 
de tout son monde un bataillon à plusieurs compagnies. 
Cette imitation de la vie de régiment amusait les élèves, les 
habituait à l'obéissance et à la subordination, les accoutumait 
h prendre leurs rangs et à s'aligner en un clin d'oeil, à se 
rendre aux différents exercices sans tumulte ni confusion. Il y 



120 LA JEUNESSE DE NAPOLEON 

av;iit, comme à l'Ecole militaire de Paris et comme clans les 
troupes du roi, des grades et des marcjues de distinction. 
Napoléon était capitaine d'une des compa<T;nies. Un conseil de 
guerre, tenu selon toutes les régies par Tétat-major des élèves, 
déclara que Bonaparte était indigne de commander ses cama- 
rades, dont il dédaignait l'arTcction. On lui lut la sentence qui 
le dégradait, on le dépouilla de ses insignes, et il fut ren- 
voyé au dernier rang du bataillon. Mais il parut insensible' à 
l'affront, et la fermeté (pi'il montra lui eoiicjuit l'amitié de 
l'Ecole. Comme dans un mouvement de repentir et par un 
revirement naturel à cet âge qui n'est pas sans pitié, bour- 
siers et pensionnaires lui prodiguèrent les témoignages de 
bienveillance qu'ils lui refusaient naguère. Bien qu'il ne crût 
pas avoir besoin de consolation, Bonaparte fut touché de leur 
généreux retour. 11 devint plus sociable, il se mêla parfois à 
leurs parties, il dirigea leurs jeux. 

Les divertissements qu'il mit en train répondaient à son 
caractère, et, selon le mot d'un de ses condisciples, joignaient 
l'utilité au plaisir. 11 proposa d'imiter les courses d'Olvmpie 
ou les luttes du cirque romain. 11 fil livrer des batailles 
où les uns représentaient les Grecs ou les Romains, les 
autres, les Perses ou les Carthao-inois. Mais les combattants 
se jetaient des pierres; quelques-uns furent blessés; le supé- 
rieur défendit ces périlleuses distractions et réprimanda 
sévèrement Bonaparte. L'enfant rentra dans son jardin et reprit 
pendant les récréations le genre de vie qu'il avait auparavant. 

Vint l'hiver mémorable de 1783, où la neige s'amoncela dans 
la cour de l'Ecole. Les élèves recevaient alors des leçons som- 
maires de fortification, et un professeur leur enseignait com- 
ment on trace une enceinte, ce que c'est que le rempart, le 
parapet, le fossé, le chemin couvert, la place d'armes, le 
glacis, et ce qu'on nomme une demi-lune, une lunette, une 
contre-garde, un ouvrage à corne ou à couronne. Napoléon 
ouvrit, dit un de ses compagnons, une seconde campagne, 
engagea des hostilités d'autre sorte, fit succéder la guerre mo- 
derne à la guerre antique. 11 proposa d'élever un petit fort en 



BRIENNE 121 

neige suivant les principes de l'art. 11 traça d'abord l'enceinte. 
Le lendemain, il dut la recommencer parce que la neige 
tombée pendant la nuit l'avait effacée. Mais, pour reconnaître 
SCS lio-ncs, il planta des jalons. Ses camarades le secondèrent 
activement. Ils se servirent des brouettes, des bêches, des 
pioches qu'ils employaient pour cultiver leurs jardinets. Bona- 
parte conduisait les travaux et réussit h former un carré par- 
fait, flanqué de quatre bastions et pourvu d'un rempart de 
trois pieds et demi de longueur. Ce carré fut attaqué et 
défendu à coups de boules de neige. Napoléon dictait les mou- 
vements. Il menait tantôt l'un, tantôt l'autre des deux partis. 
Les Minimes encourageaient ces simulacres de combats et 
applaudissaient les élèves qui se distinguaient par leur 
ardeur, leur adresse ou l'invention de quelque stratagème. 
Bonaparte était le plus fécond en expédients et trouvait con- 
stamment le moyen d'éveiller l'intérêt des spectateurs en ima- 
ginant chaque jour une manœuvre nouvelle. D'avance, disait phis 
tard un de ceux qui jouaient en 1783 dans la cour de Bricnne, 

D'avance nous savions très bien 

Qu'il serait quelque jour l'émule d'Alexandre. 

Dans les combats les plus fameux 

S'il fixa toujours la victoire, 

Tel il s'offrit dans tous nos jeux; 

Il sut nous présager sa gloire. 

Sans peine il nous fit deviner 

Par les plaisirs de son cufanec 

Qu'il était né pour étonner 

Va captiver le monde au gré de sa puissance. 

Le soleil de mars mit fin à ces amusements, et l'administra- 
tion n'en fut pas fâchée à cause des rhumes que les élèves 
attrapaient en piétinant dans la neige. Mais le renom de la 
forteresse construite par Bonaparte avait franchi les murs de 
l'Ecole, et les habitants de Brienne qui venaient la voir par 
curiosité, admiraient l'intelligence de l'ingénieur. 

Un dernier épisode de la période briennoise de Napoléon se 
place au 25 août 1784. C'était le jour de la Saint-Louis, jour 
marqué d'une pierre blanche par tous les élèves de France, et 



122 LA JEUNESSE DE NAPOLEON 

regardé comme le plus heureux i\c. la vie scolastique, célébré 
dans les Ecoles militaires de province par des réjouissances 
et à l'Ecole militaire de Paris par un feu d'artifice qui 
coûtait 400 livres. A Brienne, la jeunesse s'abandonnait 
impunément aux démonstrations de joie les plus bruyan- 
tes. Quiconque avait quatorze ans, pouvait acheter de la 
poudre, et les Minimes autorisaient l'usage de petites pièces 
de canon, de fusils, de pistolets. Durant les quinze jours qui 
précédaient le 25 août, on ne parhiit d'autre chose que de la 
fête, on nettoyait les armes, on fabrifjuait des pétards en met- 
tant de la poudre dans une carte qu'on nouait ensuite avec 
une ficelle fortement enduite de gomme, et le 25, tandis 
qu'au-dessus de la grande porte du collège, sur la façade qui 
regardait la ville, un transparent façonné par un élève et 
revèlu de l'inscription .4 Louis X\f, noire père, représentait 
le roi appuyé sur la Justice et la Vérité, ce n'était au dedans 
de l'Ecole, dans les corridors et les cours, que cris, que chants 
et que détonations. Bonaparte ne prit aucune part h la Saint- 
Louis de 1784. Assis dans son jardin, il semblait indifférent h 
l'allégresse commune et insensible à tout ce beau bruit d'ar- 
tillerie. Mais, au soir, à neuf heures, le propriétaire d'un 
jardin adjacent réunit une vingtaine de ses amis pour tirer un 
feu d'artifice. Des étincelles tombèrent sur une boîte qui con- 
tenait quelques livres de poudre. 11 y eut une explosion. 
Les élèves, épouvantés, s'enfuirent dans le jardin de Bona- 
parte, renversèrent les palissades, foulèrent aux pieds les 
arbustes. Napoléon voyait détruit son berceau de verdure. 
Outré, pensant au dégât que faisaient ses camarades, et non 
au danger qu'ils couraient, il se jette au-devant d'eux et les 
repousse à coups de pioche : il était enra^ed, dit l'un de ses 
condisciples, émigré plus tard en Angleterre. On le traita 
il'égoïste et de brutal; on lui reprocha sa dureté de cœur. 
Mais peut-être était- il encore exaspéré par les éclats d'une 
joie qu'il ne partageait pas. « Nos réjouissances en l'honneur 
du roi, ajoute l'émigré, avaient sans doute excité la mauvaise 
humeur du républicain. » 



123 



C'est ainsi que Napoléon se formait à l'ccolc des Minimes. 
Il restait court de taille. Son inaction physique dans les pre- 
mières années de son séjour à Brienne et l'application sou- / 
tenue de son esprit avaient retardé le développement de ses 
ori^anes. Bien qu'il fût naturellement vigoureux et dur à la 
fatigue, et qu'il eût les épaules larges, il semblait de santé 
faible et délicate, à cause de sa mince stature et de son teint 
olivâtre que le climat de la France n'avait pas encore altéré. 
Mais pour qui l'observait de près, il était quelqu'un. Son 
regard vif, perçant et investigateur, son front large et proé- 
minent, ses lèvres fines et nerveusement contractées, sa phy- 
sionomie entière, tout en lui trahissait l'ardeur et l'énergie. 
Son éducation n'avait presque rien adouci de sa rudesse 
native; le sauvage corse ne s'était pas apprivoisé; il demeurait 
fougueux, passionné, et il eut à Brienne des accès de colère, 
des transports de fureur. Ses camarades le trouvaient si diffé- 
rent d'eux-mêmes cj[u'ils ressentaient en sa présence une sorte 
de crainte. Son frère Lucien, qui passa quatre mois avec lui 
dans l'établissement des Minimes, allirme qu'il était très 
sérieux de son naturel et n'avait rien d'aimable dans les 
manières; il m'accueillit, écrit Lucien, « sans la moindre 
démonstration de tendresse, et je dois à ces premières impres- 
sions la répugnance que j'ai toujours éprouvée h fléchir devant 
lui. » Mais, comme Rousseau disait à Boswell en parlant des 
Corses, ce sont là des caractères où il y a de l'étoffe. La cul- 
ture française que Napoléon reçut à Brienne n'a pas fait de lui 
un être passif; en réagissant contre elle, il a gardé sa trempe, 
et il est de ces rares élèves des Ecoles militaires qui, selon le 
mot de Vaublanc, se formèrent eux-mêmes, puisèrent leurs pen- 
sées en eux-mêmes sans être esclaves des pensées d'autrui, et 
déployèrent dans la Révolution décision et fermeté. Une fois 
que Napoléon regimbait sous le coup d'une injuste répri- 
mande, le professeur lui dit d'un ton piqué : « Qui êtes-vous 
donc, monsieur, pour me répondre ainsi? » — « Un homme », 
répliqua Bonaparte. 

Il était déjà homme. Il avait conscience de ses aptitudes 



124 I.A JEUNESSE DE NAPOLÉON 

guerrières, dcclarait sa vocation irrésistible, assurait fjue 
« l'état militaire est le plus beau de tous les corps », et reuier- 
ciait Dieu « le grand moteur des choses humaines » de lui 
avoir donné une inclination manifeste pour le métier des 
armes. Des grades élevés, de grands commandements, le 
gouvernement de la Corse, voilà ce qu'il entrevoyait dans 
l'avenir. Il se sentait fait pour entraîner et mener ses sembla- 
bles. Lorsqu'il rappelait plus tard comment il gardait et défen- 
dait son coin de terre, « j'avais l'instinct, disait-il, ([uc ma 
volonté devait Temporter sur celle des autres et que ce qui 
me plaisait devait m'appartenir. » 

Nous connaissons moins les études de Bonaparte et ses pro- 
[/ grès scolaires que le développement de son caractère. Il vit, 

de 1779 à 178*, six de ces distributions de prix éclatantes et 
pompeuses que la bourgeoisie de Brienne et la noblesse des 
environs honoraient de leur présence, six de ces cérémonies 
qui, selon le mot du bon Keralio, excitaient les vainqueurs à 
poursuivre leurs succès et les vaincus à prendre leur revanche. 
H entendit ces messes solennelles qu'on chantait le lendemain de 
la distribution et ce Te Deum après lequel les triomphateurs 
déposaient leurs couronnes, comme un hommage de gratitude, 
entre les mains du célébrant. Il prit part h ces Exercices publics 
oii, durant plusieurs jours, pour l'édification des familles, 
les assistants, munis de programmes imprimés, interrogeaient 
les élèves sur les matières enseigriées dans l'année. Ces exer- 
cices furent présidés en 1780 par l'évèque de Troyes et abbé- 
comte d'Aurillac, Barrai, en 1781 par le duc d'Orléans, qui 
venait souvent passer quelques jours chez le comte de Brienne, 
en 1782 par le duc du Chàtelet, en 1783 par l'intendant de 
Champagne, Rouillé d'Orfeuil. 

Le nom de Barrai dut en 1781 frapper le jeune insulaire. Il 
y avait en Corse un Barrai, inspecteur des ponts et chaussées, 
qui, selon Marbeuf, joignait à l'entente de son métier beau- 
coup de connaissances particulières sur différents objets, et ce 
Barrai est le même que Bonaparte chargeait en 1796 de con- 



r.IULNNE 125 

striiiie (les ponts sur le l*ù et l'Adige, le même qu'il nommait 
à la lin de 1797 chef de brig-ade du génie et commandant du 
corps des ingénieurs des ponts et chaussées à l'armée d'Italie, 
le Barrai qui lui communiquait en 1801 d'importantes obser- 
vations sur l'avantage que la France pouvait tirer des bois de 
la Corse et des mines de fer de l'ile d'Elbe, le Barrai à qui le 
premier consul offrait la préfecture du Liamone. Cet homme 
de savoir et de talent appartient d'ailleurs à la famille de 
l'évèque de Troyes qui présidait en 1780 les Exercices publics 
de Briennc, et trois neveux du prélat furent plus tard au ser- 
vice de Napoléon : l'ainé, président de la cour impériale de 
Grenoble; le cadet, préfet du Cher; le plus jeune, sénateur, 
comte de l'Empire, premier aumônier de l'impératrice et 
archevêque de Tours. Mais ces trois Barrai ne durent pas leur 
fortune au souvenir de leur oncle. Le mariage du cadet, Horace 
de Barrai, avec une fille de Fanny de Beauharnais, leur 
vahiit la protection de Joséphine. Avant d'administrer un 
dtjjartemeut, Horace de Barrai avait aisément obtenu sa radia- 
tion de la liste d( s émigrés ainsi que le traitement de réforme 
alfccté à son grade de général, et dans une lettre au premier 
consid, il rappelait à la fois ses campagnes et « la détresse à 
laquelle étaient réduits ses enfants, neveux de ^I™^ Bonaparte ». 

Ea légende s'est attachée aux distributions de prix des 
années 1781 et 1783. M°"= de Montesson aurait c- 1781 
couronné Napoléon en lui disant : « Puisse cette couronne 
vous porter bonheur! » De lii viendraient les grâces qu'il fit 
pleuvoir sur elle et les siens. On oublie que M™" de Montesson 
tenait à Paris un salon dont Bonaparte appréciait l'influence, 
(lu'elle connaissait les usages et l'étiquette de l'ancienne cour, 
et qu'elle fut ainsi, suivant l'expression de Lucien, un oracle 
du génie. « Songez, avait-elle dit à Joséphine, qui répéta cette 
flatterie délicate h son mari, songez que vous êtes la femme 
d'un grand homme. » 

On prétend encore qu'en 1783, Napoléon, chargé de faire 
un compliment à Rouillé d'Orfeuil, l'aurait harangué avec vio- 
lence; ([ue Rouillé, furieux, aurait essayé d'empêcher l'admis- 



z 



1^6 LA JEUNESSE DE NAPOLÉON 

sîon du hardi discoureur h l'Ecole militaire de Paris; que le 
Père Bcrton aurait dû courir à Versailles et présenter Bona- 
parte au roi. Comme si Bonaparte avait été reçu en 1783 à 
TEcole militaire de Paris! Comme s'il avait pu jouer ce per- 
sonnage d'orateur qui revenait évidemment au premier du 
collège et que Berton n'aurait eu garde de confier h un Corse, 
a un étranger! Comme si le pauvre Minime eût obtenu si faci- 
lement une audience du monarque! Du reste, Napoléon a été 
bienveillant pour Rouillé d'Orfcuil; il le fit baron de l'Em- 
pire en 1810; il maria Tune de ses filles à un Tascher; il 
nomma son fils aîné préfet d'Eure et-Loir et de l'Eure, un 
autre fils, chef d'escadron, deux autres, capitaines d'infan- 
terie. 

Eut-il des accessits et des prix? Eut-il un prix de mathéma- 
tiques que partagea Bourrienne? Reçut-il un de ces volumes 
uniformément reliés en veau fauve dont la couverture portait 
l'écusson roval entouré des insignes de l'ordre du Saint-Esprit 
et surmonté de la couronne de France avec la légende circu- 
laire : /*/«(?/«////« et inc'Uamentiim /«/>»o/7's?Non, sans doute, car 
lui-même dans ses conversations et ses camarades dans le 
banquet qu'ils donnèrent en son honneur, n'auraient pas 
manqué de faire allusion à ses succès scolaires. On a dit que le 
futur roi de Bavière, alors duc de Deux-Ponts, avait, dans une 
visite à l'école de Brienne, demandé quels étaient les meilleurs 
élèves ; que Berton lui présenta le jeune Bonaparte comme le 
plus distingué de tous, et que le prince donna sa montre à 
Napoléon, qui la conserva longtemps et qui fit plus tard de la 
Bavière un royaume : l'anecdote ne mérite pas créance. 

Soit par insouciance, soit par dégoût, Bonaparte, dit un de 
ses camarades, ne s'appliqua pas h l'étude du latin. Les Exer- 
('ices publics, où il eut son bout de rôle, prouvent en effet que 
le latin était sa partie faible. En 1780, il doit réciter des fables 
du premier livre de Phèdre. Mais dans les années suivantes il 
n'est plus examiné sur le latin. En 1782, des élèves entrés à 
Brienne soit un an après lui, comme Cominges, soit en même 
femps que lui, -comme La Colombière et Frasans, répondent, 



BIUENNE 127 

ainsi que lui, sur l'histoire ancienne ; mais Bonaparte n'explique 
pas, comme Cominges, La Colombière et Frasans, les deux 
premiers livres de Phèdre, l'histoire de David dans la seconde 
partie du Selectae et les Colloques choisis d'Érasme. 

C'est que Bonaparte, étranger et traité d'abord en étranger, 
moins strictement assujetti que les autres aux devoirs de la 
classe, préfère apprendre le français, et ses progrès dans cette 
langue sont assez marqués pour qu'il soit, aux Exercices publics 
de 1780, interrogé sur la syntaxe de la petite grammaire de 
Wailly. Ses condisciples n'assurent-ils pas qu'il avait un peu 
de difficulté à s'exprimer, mais qu'il parlait avec feu, que tout 
ce qu'il disait était concis et vigoureux, que son nouvel idiome 
n'avait pas assez d'énergie pour rendre ce que son esprit sen- 
tait vivement? 

C'est que Bonaparte a été à Brienne, comme Vaublanc à 
La Flèche, rebuté par les règles de la grammaire et par ces 
classifications de verbes qu'il fallait apprendre par cœur et 
réciter niaisement. « Que m'importait, raconte Vaublanc, que 
amare fut de la première ou de la seconde conjugaison? Mon 
bon sens me disait que tout cela avait été imaginé par des 
pédagogues qui ne voyaient que les mots, et non la beauté des 
pensées. » Napoléon refuse de se plier à des exercices qui lui 
paraissent stériles, et il regimbe lorsque les Minimes lui com- 
mandent de « rendre la raison grammaticale des mots ». Il ne 
conq:)rend pas qu'on écrive dans une langue morte et qu'on 
abaisse les classiques de l'ancienne Rome à n'être plus, comme 
disent les moines de Brienne, que des « sources d'élégance 
pour la diction latine ». S'il lit les Latins, il se contente de 
traductions. Pourquoi expliquer, déchiffrer longuement un 
auteur dans l'original? Ne vaut-il pas mieux le lire rapidement 
dans la version française? Le latin sert-il à un homme d'épée? 
N'est-il pas exclu des cours de l'Ecole militaire de Paris? Oucl- 
cjues pensionnaires des écoles provinciales n'en sont- ils pas 
dispensés, sur le désir des parents, malgré les supérieurs qui 
prient Reynaud de Monts d'obtenir un ordre du ministre et 
d'obliger tous les élèves à l'étude du latin jusqu'à la fin de la 



123 LA JKL'NESSE DE NAPOLEON 

seconde? Dans le règlement de son Prytance, Napoléon dis- 
tingue avec soin entre ceux qui seront soldats et ceux qui se 
destinent ;i la carrière civile; ces derniers seuls i< apprendront 
particulièrement le latin ». 

Et de la sorte, quoique élevé dans un collège, Napoléon n'a 
pas reçu l'éducation du collège. 11 n'a pas fait, à proprement 
parler, ses études classiques, et il s'est trouvé libre de toute 
tradition, garanti contre toute imitation. Il écrira comme de 
source, et n'aura pas à s'inspirer des auteurs, sinon, dans ses 
années de garnison, de Rousseau et de Raynal. La netteté, la 
résolution de son esprit et sa précision tranchante se marque- 
ront dans son style, car, bien qu'il ne sente pas, de son aveu, 
ce qu'on nomme le style, il aura un style, sans y songer, un 
style qui est ;i lui, un style au tour bref, vif, impérieux; il ne 
sentait, dit-il encore, que la force de la pensée, et la force de 
sa pensée s'empreint dans sa parole. 

Son génie, rapporte un disciple des Minimes, s'était tourné 
vers les branches des connaissances humaines qui devaient être 
les instruments de sa gloire. Il saisissait avidement les vérités 
des sciences exactes. Les élèves de Brienne ne commençaient 
l'étude des mathématiques que lorsqu'ils approchaient de leur 
douzième année. Mais ceux qui, comme Bonaparte, annon- 
çaient des dispositions prématurées, avaient la permission de 
suivre le cours, malgré leur âge. Il se fit aussitôt remarquer 
dans cette matière par son intelligence et son assiduité. Tout 
le aïonde disait de lui : « C'est un enfant qui ne sera propre 
qu'à la géométrie. » Le Père Patrauld laisait son éloge. D'année 
en année, il avance et progresse en mathématiques : il répond 
aux Exercices publics d'abord sur l'arithmétique, puis sur la 
géométrie et l'algèbre, puis sur l'application de l'algèbre à 
l'arithmétique et à la géométrie, sur la trigonométrie, sur les 
sections coniques. 

La géographie attirait également Napoléon. Il a la mémoire 
topographique, la mémoire des localités comme celle des faits. 
Avec quel dédain superbe, en 1809, il parle de ces messieurs 
de la cour d'Autriche qui n'ont aucune notion de géographie! 



BniENNE 129 

Aux Exercices publics, il est interrogé, en 1780, sur la mappe- 
monde et les divisions des quatre parties du monde, en 1782 
sur la géographie ancienne et sur la nomenclature de la 
France, des Pays-Bas, de l'Allemagne, de l'Espagne, du Por- 
tugal et de l'Italie. 

Mais son étude favorite, c'est l'histoire. Il passait pour le 
plus infatigable liseur de l'École, empruntait livres sur livres, 
et l'on disait qu'il eût été plus apte qu'aucun autre à l'emploi 
de bibliothécaire, mais qu'il était trop avare de son temps et 
qu'il aurait cru ravir à sa propre instruction les instants qui 
seraient consacrés aux minutieux détails de cette fonction. Or, 
les ouvrages qu'il lit sans relâche sont des livres d'histoire, 
surtout des biographies d'hommes illustres, et ces Vies que le 
ministre Saint-Germain avait chaleureusement recommandées 
aux supérieurs des Écoles militaires, ces Vies de Plutarque 
qui firent une si profonde impression au xviii" siècle, qui 
tournaient la tète au marquis d'Argenson, tiraient à Vauvenar- 
gues des larmes de joie, guérissaient Rousseau des romans. 
Bonaparte dévora Plutarque avec enthousiasme. Il y prit ou 
mieux y fortifia cet esprit républicain, ce caractère indépen- 
dant qu'il déployait au début de sa carrière. Ce fut en lisant 
Plutarque qu'il sentit croître et se développer l'ambition qu'il 
avait reçue de la nature, le désir de faire grand, l'envie d'avoir 
un nom et de fixer sur lui les regards de ses contemporains. 
Le bibliothécaire de l'École des Minimes ne dit-il pas que 
Napoléon se proposait déjà pour modèles les généraux célèbres 
de l'antiquité? Le jeune Corse s'engoua donc à Brienne des 
Léonidas et des Dion, des Curtius et des Decius, des Caton et 
des Brutus, qui ont « émerveillé le monde ». Né dans un pavs 
qui venait d'être une république, aimant son île natale avec 
passion, brûlant de se dévouer pour elle, il comprend et admire 
les généreuses actions que l'amour de la patrie inspirait aux 
citoyens des vieilles républiques. Oui, c'est alors que « les sen- 
timents se sont agrandis », alors que « l'âme, dégagée des 
entraves de l'égoïsme, a pris son essor », Le courage, la 
vigueur, l'héroïsme des anciens le frappent et l'attachent. Ses 

JEUNESSE DE XAPOLIÎO.N. T. I. Q 



130 l.A JEUNESSE DE NAPOLEON 

camarades le surnoniniaicnt le Spartiate. Il méritait l'épithète 
non seulement parce qu'il était taciturne et monosyllabique, 
mais parce qu'il adorait Lacédémone, Les palpitations d'un 
Spartiate, disait-il peu de temps après, étaient celles de 
l'homme fort, et il rappelait que les femmes de Sparte se 
montraient triomphantes et couronnées de myrte dans les tem- 
ples et sur les places lorsque leurs proches étaient tombés 
pour la patrie, que les trois cents Spartiates des Thermopyles 
« premier soutien de la liberté, avaient affronté les forces 
réunies de l'Orient et couru à la mort » ; il rappelait Argileonis, 
la mère de Brasidas, s'écriant, lorsqu'elle sait le trépas de son 
fils, que Sparte compte encore soixante-dix citoyens plus 
dignes d'elle; il rappelait Ptnedaretos exclu du Conseil des 
Trois Cents et félicitant Sparte d'avoir trois cents citoyens 
meilleurs que lui; il assurait que chaque trait, chaque mot des 
Spartiates peint le sublime patriotisme qui les embrasait. 
Lorsqu'il écrivait ces lignes, il était encore sous l'influence des 
lectures de Brienne, et le levain de fière énergie et d'ardeur 
martiale que la Révolution fit fermenter dans son cœur, y avait 
été déposé par le Plutarque qu'il feuilletait avec émotion à 
l'école champenoise. 



Cinq ans s'étaient écoulés depuis l'entrée de Napoléon à 
Brienne lorsque, le 21 juin 1784, son père, arrivant de Corse, 
le -fit mander au parloir. Charles Bonaparte venait présenter 
des mémoires au contrôleur général et notamment solliciter 
des secours pour dessécher le dernier tiers du marais des 
Salines. Il venait consulter des médecins de Paris sur sa santé, 
qui commençait à languir : depuis quelque temps il se plai- 
gnait de violentes douleurs d'estomac, surtout après qu'il avait 
dîné. Il venait conduire à Saint-Cyr sa fille Marianna et 
deux autres demoiselles, cousines des Bonaparte, M"" Casa- 
bianca et Colonna. Il venait chercher son troisième fils, Lucien, 
au collèg-e d'Autun et le mener à l'Ecole des Minimes. 

Cette visite de Charles Bonaparte est la seule visite que 



BRIENNE 131 

Napoléon ait reçue de sa famille, et ce fut la seule grande joie 
et comme la seule bouffée d'air corse qui traversa son enfance. 
Il n'eut même pas la satisfaction de revoir son père et de 
l'embrasser une fois encore. Après être resté plus de deux mois 
à Paris, Charles, pressé de regagner son île, de régler ses 
affaires domestiques et surtout de prendre les eaux d'Orezza, 
ne put repasser par Brienne. Il informa Napoléon de cette 
résolution qui coûtait à son cœur, et le (ils, triste, mais résigné, 
écrivit à son père : « Votre lettre, comme vous pensez bien, ne 
m'a pas fait beaucoup de plaisir; mais la raison et les intérêts 
de votre santé et de la famille qui me sont fort chers, m'ont 
fait louer votre prompt retour en Corse et m'ont consolé tout à 
fait. )) 

Il se consola d'autant mieux que son frère Lucien était avec 
lui. Conduit l'année précédente au collège d'Autini par l'oncle 
Fesch, Lucien y avait appris le français, et venait maintenant 
à l'École de Brienne pour achever ses études. Son père avait 
essayé d'obtenir une bourse pour lui, comme pour Napoléon, 
et demandé au ministre Ségur que Lucien fût nommé élève du 
roi dans une des maisons où Sa Majesté faisait élever les 
enfants de la pauvre noblesse. Mais, dès la fin de 1782, le 
ministre avait déclaré que le roi, désireux de répartir ses 
grâces sur les familles avec égalité, refusait d'admettre en 
même temps deux frères dans ses écoles militaires, et le 
règlement du 26 juillet 1783 portait que les parents ne 
devaient jamais proposer qu'un seul enfant, et que, cet enfant 
agréé, ils ne pourraient solliciter semblable faveur pour un 
second que lorsque l'éducation du premier serait terminée. Le 
cardinal de Bernis demandait au même instant une bourse pour 
le fds cadet du marquis d'Agrain ; le ministre lui exprima son 
grand regret de ne pouvoir le satisfaire, parce que l'aîné des 
d'Agrain était encore à La Flèche. Il répondit pareillement à 
Charles Bonaparte : Lucien n'aurait sa bourse que lorsque 
Napoléon aurait quitté Brienne. 

Lucien, ou le chevalier de Bonaparte, ainsi qu'il se nom- 
mait selon l'usage des écoles et des régiments où étaient deux 



132 LA JEUNESSE DE NAPOLEON 

frères de famille noble, entra donc ;i lîrienne comme pension- 
naire, et sa pétulance, la vivacité de son esprit, son amour de 
la poésie firent impression dans l'établissement des Minimes. 
Un de ses condisciples, Duval, disait en 1800, après avoir 
célébré Napoléon : 

Non moins prompt à se déceler, 

Le frère dans le plus jeune âge 

S'empressa de nous révéler 

La profonde raison d'un sage. 

Amant studieux des neuf sœnrs. 

Il obtint l'honneur de leur plaire, 

Et, pour prix de tant de faveurs, 

Il leur montrait déjà la tendresse d'un père. 

Duval se souvenait que Lucien était frère du premier consul 
et ministre de l'intérieur; mais il n'eût pas tenu ce langage 
si Lucien avait été mauvais élève, et ses louanges exagérées 
renfermaient un peu de vérité. Le témoignage de Napoléon est 
toutefois plus probant. « Le chevalier, écrivait-il :i son père 
et à l'oncle Fesch, est âgé de neuf ans, et grand de trois 
pieds onze pouces six lignes. Il est en sixième pour le latin, 
va apprendre toutes les différentes parties de l'enseignement. 
Il marque beaucoup de dispositions et de bonne volonté. II 
faut espérer que ce sera un ])on sujet. Il se porte bien, est 
gros, vif et étourdi, et pour ie commencement, on est content 
de lui. Il sait très bien le français et a oublié l'italien tout à fait. » 

Napoléon n'était pas aussi content de son frère aine. Au 
parl&ir de Brienne, Charles Bonaparte n'avait pu dissimuler à 
son fils cadet que Joseph lui causait un très vif déplaisir. Non 
que Joseph fût médiocre écolier. Il avait eu des succès dans 
ses classes, depuis la sixième Jusqu'à la rhétorique. C'était un 
optimiis adolescens, a qui ses professeurs donnaient fréquem- 
ment comme témoignages de satisfaction de belles images de 
saints. Il remportait des prix, et parmi les livres qu'il recevait 
en récompense étaient le Télémaque de Fénelon et les Saisons 
de Saint-Lambert, qu'il ne cessait de feuilleter. Grâce aux lec- 
tures qu'il faisait à l'insu des maîtres pendant les récréations, 
il obtenait la première place en composition française. Le prin- 



BRIEXNE 133 

cipal d'AuUin lui attribuait le rôle le plus remarquable, celui de 
Dorante, dans une pièce scolaire des Fâcheux, le chargeait de 
réciter un compliment en vers au prince de Condé, et assurait 
qu'il n'y avait dans le collège « ni physicien, ni rhétoricien, ni 
philosophe qui eût tant de talents que Joseph et qui fit si 
bien une version ». Charles Bonaparte avait raconté ces détails 
à Napoléon, tout en se plaignant un peu de la paresse de 
Joseph. Quel dommage que Joseph ne fut pas plus appliqué! 
Ne serait-il pas hors de pair s'il travaillait? Par malheur, il 
était insouciant; à peine s'il envoyait de ses nouvelles à sa 
famille d'Ajaccio, et ses lettres n'avaient que deux lignes. « Je 
suis persuadé, répondait Napoléon, qu'il n'écrit pas davantage 
à l'oncle Fesch; pourtant il m'écrit très souvent. » Mais quelle 
fut la surprise de Napoléon lorsque son père lui confia que 
Joseph voulait être soldat et, malgré toutes les remontrances, 
quitter la soutane pour l'épée! Pourrait-il, s'écriait Charles 
Bonaparte, se tirer d'un combat et avait-il assez de hardiesse 
pour affronter les périls d'une action? 

Comme son père, Napoléon désapprouva Joseph, et, le 
25 juin 1784, dans une lettre à Fesch, il blâmait vertement son 
frère qui n'avait plus aucun penchant pour le séminaire et 
l'Eglise. Quoi! Joseph avait déjà commencé ses études de théo- 
logie, et il allait se démentir! Monseigneur d'Autun l'exhortait 
à persister, lui promettait un gros bénéfice, et Joseph, sûr de 
devenir évèque, sûr d'être un jour le soutien de sa lamille et de 
procurer aux siens mille avantages, renonçait soudainement à 
« prendre le bon parti » ! Il désirait être militaire ! Mais avait- 
il le courage? Saurait-il endurer les fatigues d'une campagne? 
Sans doute, il serait un bon officier de garnison; il était fort 
bien fait; il avait des talents de société et l'esprit propre aux 
futiles compliments. Mais, ajoutait Napoléon, 



Qu'importe à des guerriers ce frivole avantage? 
Que sont tous ces trésors sans celui du courage? 
A ce prix, fussiez-vous aussi beau qu'Adonis, 
Du dieu même du Pinde eussiez-vous l'éloquence, 
Que sont tous ces dons sans celui de la vaillance? 



134 LA JliUNESSE DE NAPOLEON 

Dans quel corps entrerait Joseph? Dans hi marine? Il lui 
faudrait deux ans pour apprendre les mathémali(|ucs, et il ne 
pouvait supporter la mer. Dans le génie? Il n'aurait les con- 
naissances nécessaires que dans quatre ou cinq ans, et ne serait 
alors qu'élève à l'école de Mézières. Dans l'artillerie? Il tra- 
vaillerait dix-huit mois pour être élève et autant pour être offi- 
cier, et l'étude n'était pas conipatihle avec la légèreté de son 
caractère. Dans l'infanterie? Ah! vraiment, c'était l'arme (pii 
convenait à Joseph et qui flattait ses goîits : ne rien faire, battre 
le pavé toute la journée, être un mauvais sujet, comme le sont 
les trois quarts de ces « minces» olficiors d'infanterie! Non, 
Joseph avait déjà quelques tours sur la conscience; il était 
frivole et prodigue; on devait tenter un dernier effort pour 
l'engager à l'état ecclésiastique, et, s'il tenait bon, le rappeler 
en Corse, le mettre sous les yeux de son père, et le faire entrer 
au barreau. 

Voilà sur quel ton s'exprimait alors Napoléon Bonaparte. 
Cette lettre est-elle d'un enfant ou plutôt d'un homme et d'un 
maître? Quel verbe d'autorité! Quel accent impérieux! Quelle 
expérience précoce ! Napoléon connaît à fond le caractère indo- 
lent et léger de son aine, qui, de la vie militaire, ne goûte et 
ne goûtera que le laisser-aller, l'oisiveté, les mœurs faciles de 
garnison. D'une façon vive, serrée, très nette et très précise, 
un peu sèche néanmoins, il expose, énumère les divers partis 
que peut prendre Joseph. 11 combat résolument son change- 
ment de carrière. Pratique, positif, et comme s'il avait dans 
ses heures de solitude médité lonofuement sur la situation et 
l'avenir des siens, comme s'il devinait la plaie d'argent dont 
soufïVent les Bonaparte, il conclut que Joseph doit être prêtre, 
doit être évêque : quels aimanta ges pour la famille l 

Mais Joseph s'entêta. Ni son frère Napoléon ni son oncle 
Fesch ne purent le dissuader. Il déclara qu'il porterait l'uni- 
forme, et pour mieux montrer qu'il voulait se donner de la 
peine et faire preuve de mérite dans sa profession, il jura de se 
vouer à l'artillerie ou au génie, les deux corps que les familles 
préféraient à tout autre parce qu'ils obligeaient l'officier à tra- 



RRIENXE 1-^5 

vailler sa vie entière. Son père céda. Durant son séjour à Paris, 
dans une lettre datée du 18 juillet 1784, il sollicita le ministie 
Ségur de placer Joseph dans le génie ou l'artillerie. Joseph, 
écrivait-il, avait, selon le certificat du principal, fini ses classes 
avec distinction au collège d'Autan, et ne pouvait retourner en 
Corse pour perdre le fruit de son éducation. Il se disait destitué 
de toute protection, se jetait avec confiance aux pieds de Ségur, 
invoquait le cœur paternel de Ségur en faveur d'une famille 
nombreuse et dévouée au monarque, priait Dieu d'accorder à 
Ségur une parfaite santé, de le conserver longtemps aux siens 
et à la France. 

Le ministre répondit à Charles Bonaparte qu'il fallait, pour 
être admis dans l'artillerie ou le génie, se présenter à un con- 
cours et que le candidat ne pouvait comparaître devant son 
juge, soit Laplace, soit Bossut, sans être agréé ou avoir une 
lettre d'examen. Or, Joseph, qui venait d'opter décidément 
pour l'artillerie, était certain d'être agréé : il n'avait qu'à faire 
preuve de quatre degrés de noblesse, comme Napoléon avant 
sa réception à Brienne. Mais encore devait-il se munir d'un 
certificat de bonne conduite et d'instruction qu'il présenterait 
au commandant de l'école d'artillerie à Metz, où avait lieu le 
concours. Encore devait-il subir une interrogation qui ne rou- 
lerait que sur les mathématiques. Après mûre réflexion, 
Charles Bonaparte tira Joseph du collège d'Autun et l'emmena 
en Corse : le jeune homme n'avait pas vu sa mère depuis cinq 
ans; il passerait quelques semaines à Ajaccio; après ce temps 
de vacances il reviendrait sur le continent pour se préparer, 
comme Napoléon, h l'examen de l'artillerie. 

Napoléon n'avait pas d'abord choisi l'arme de l'artillerie. 
Sur le conseil du comte de Marbeuf, il avait résolu d'être 
marin. C'était alors une mode d'entrer au service de mer. La 
réputation d'un corps qui se prétendait, depuis le règne de 
Louis XIV, le premier corps militaire du royaume, les progrès 
de l'art de la navigation, le voyage de Bougainville, les cam- 
pagnes de Verdun de la Crenne, de Fleurieu et de Borda, le 
rôle glorieux des flottes françaises dans la guerre de l'indé- 



]^ 



13(1 LA .ir.uM-ssi': DI-: napoléon 

pondancc américaine ([ul venait de finir, rattente d'une lutte 
nouvelle que l'Angleterre ne manquerait pas de rallumer pour 
reprendre sa revanche, tout excitait les jeunes gentilshommes 
à briguer un grade sur les bâtiments de Sa Majesté. Un Corse, 
le futur conventionnel Luce Casabianca, qui commanda V Orient 
dans l'expédition d'Egypte et périt à la bataille d'Aboukir, 
n'avait-il pas été, en 1778, à sa sortie de l'Ecole royale militaire 
de Ilobais, nommé par M. de Sartines aspirant garde de la 
marine au département de Toulon? Un autre Corse, César- 
Joseph-Balthazar de Petriconi, n'était-il pas, en 1782, envoyé, 
lui aussi, à Toulon comme aspirant? Napoléon voulait courir la 
même carrière que ses compatriotes Casabianca et Petriconi. 
11 comptait être employé, lui aussi, sur les côtes de Provence, 
trouver des occasions fréquentes de revoir la Corse, son île 
native, comme dit Lucien, à laquelle il donnait la préférence 
sur toute autre localité; il supportait la mer; il était leste, 
agile, et sa vivacité, sa prestesse, sa petite taille le prédispo- 
saient à la vie maritime. Le Corse, lisons-nous dans un mémoire 
du temps, « est fait pour être bon matelot; pendant la guerre 
de l'indépendance américaine, des bergers, des montagnards 
ont servi sur les vaisseaux du roi; ils sont aussi braves que les 
marins des autres nations tant pour le feu que pour les manœu- 
vres. » Napoléon s'intéressa toujours aux choses de la marine. 
Sa correspondance avec l'amiral Bruix et le ministre Decrès 
témoigne de connaissances techniques, et, en se rendant à 
l'île d'Elbe sur une frégate anglaise, il étonna, confondit le 
capitaine, les officiers et l'équipage par sa profonde entente 
des moindres détails du métier. 

Le sous-inspecteur général des écoles militaires, Keralio, 
destinait Napoléon à la marine. Il l'avait remarqué en 178L et 
en 1782 dans ses visites à Brienne, et se plaisait à l'exciter de 
toutes manières ; il croyait voir en lui les étincelles d'un véri- 
table mérite et il désirait l'envoyer aussi tôt que possible à 
l'École militaire de Paris, dans la compagnie des cadets-gen- 
tilshommes où entraient les meilleurs boursiers des collèges de 
province. Mais Keralio fut remplacé le 1®' juin 1783 par 



BRIENNE 137 

Reynaucl de Monts, et, bien qu'il eût ordre d'nccompngner 
son successeur dans une partie de la première tournée, pour 
lui donner les renseignements nécessaires et lui faire con- 
naître la manière de procéder, il ne vint pas chez les Minimes. 
Ce futReynaud de Monts qui, en 1783, inspecta 13rienne. Il ne 
désigna pour l'Ecole militaire de Paris que deux élèves. Le 
Lieur de Villesur-Arce et Picot de Moras, qui, nés tous deux 
au mois de janvier 1768, avaient un an de plus que Bonaparte, 
et il ne jugea pas que Napoléon pût être placé dans la marine : 
le jeune Corse n'avait encore passé que quatre ans et quatre 
mois à Brienne, et son éducation devait, selon le règlement, 
durer au moins six années complètes. 

Cette nouvelle consterna Charles Bonaparte, qui comptait 
que Napoléon quitterait Brienne en 1783. Aussi en 1784, pen- 
dant son séjour à Paris, rédigeait-il un nouveau mémoire au 
ministre. Napoléon n'avait-il pas tourné ses études vers la 
marine, à Tinstigation de M. de Marbeuf? Ne s'était-il pas 
comporté d'une manière distinguée ? N'avait-il pas si bien 
réussi dans ses examens que M. de Keralio voulait l'envoyer 
d'abord à l'École de Paris, puis au département de Toulon? 
Le père attribuait l'ajournement de Napoléon à la retraite de 
Keralio. « Elle a, disait-il, changé la destinée de mon fils, qui 
n'a plus de classe au collège à la réserve des mathématiques et 
qui se trouve à la tète d'un peloton, avec le suffrage de tous 
ses supérieors. » Et il assurait à Ségur qu'on ne pouvait faire 
une plus grande charité que de soulager une famille aban- 
donnée, une famille nombreuse qui servirait le roi comme elle 
l'avait servi jusqu'alors et qui redoublerait de zèle pour le bien 
public. 11 le priait de placer Napoléon, c'est-à-dire de le 
recommander au ministre de la marine et de donner sa bourse 
à Lucien : c'était à ses propres frais, ajoutait-il, qu'il avait 
mis son troisième fils à Brienne, et les moyens de payer la 
pension lui faisaient défaut. On lui répondit, comme naguère, 
que Lucien n'aurait de bourse qu'après le départ de Napo- 
léon. Il n'insista pas. Mais il chargea son cousin Hyacinthe 
Arrighi de Casanova, alors député des Etats de Corse à la 



138 LA JEUNESSE DE NAI'OI.:;ON 

cour, d'agir en sa faveur, et Napoléon exprimait bientôt « sa 
reconnaissance des di-niarches qu'Arriohi avait faites pour le 
placer >>. Arrighi, alléguant (pi il avait deux enfants et ne pos- 
sédait que trois cents livres de rente, obtint alors que son fils 
Jean-Thomas serait inscrit sur la feuille du roi et admis dans 
une des écoles militaires de province. Mais peut-être avait-il 
parlé du jeune Bonaparte au ministre, h Monseigneur, comme 
on disait, ou à l'inspecteur général Timbrune ou au sous-ins- 
pecteur général Rcynaud de Monts. En 1779, l'abbé de Luker 
priait le ministre d'admettre un élève de Pontlevoy, son 
parent, M. d'Apchon, dans la compagnie des cadets-gentils- 
hommes; le ministre lui répondit que d'Apchon paraissait 
digne de cette grâce et qu' « on s'en occuperait volontiers 
dans le temps ». Bonaparte fut sans doute recommandé par 
Arrighi comme d'Apchon par l'abbé de Luker. 

Mais sur ces entrefaites Napoléon avait abandonné la marine 
pour l'artillerie. Lelizia s'eflrayait des dangers qu'il courrait 
sur mer, et lui faisait dire (ju'il aurait ;i combattre le feu et 
l'eau tout ensemble; Joseph, qui ne rêvait plus que de canons, 
représentait à son frère que le corps royal de l'artillerie 
l'emportait sur les autres corps de l'armée par la distinction 
et le savoir. 

Napoléon n'eut pas de peine à prendre ce parti. L'artillerie 
avait, selon l'expression du temps, le plus d'analogie avec la 
marine. De même que la marine, elle était ii la mode, et les 
bureaux se plaignaient déjà de la « surabondance » des can- 
didats. Elle passait pour la première de l'Europe. On la nom- 
mait un « corps à talents » et 1 on disait, comme le prince de 
Ligne, que cette partie était en France portée au suprême. 
Elle occupait dans l'infanterie le rang du 64** régiment; mais 
elle déclarait fièrement qu'elle n'était ni infanterie ni cavalerie ; 
qu'elle ne devait pas figurer dans l'infanterie; que, si la valeur 
des services et leur multiplicité décidaient du pas, la pre- 
mière place lui appartenait sans conteste; que l'ancienneté 
seule lui donnait la préséance; qu'elle avait pris le rang de 
ses soldats créés en 1671 au lieu de prendre le rang de ses 



BRIENNE 139 

officiers, dont l'origine remontait, par une succession ininter- 
rompue, jusqu'au xii" siècle, où il y avait déjà des maîtres de 
l'artillerie. 

A la vérité, il était assez malaisé d'y entrer; il fallait 
s'appliquer aux mathématiques, rester sur les bancs de l'école 
deux ou trois années de plus que les autres, courir le risque 
d'un échec, et combien de sujets, comme le chevalier de ^lau- 
tort, renonçaient à l'artillerie contre le vœu de leurs parents 
en alléguant leur répugnance pour les sciences abstraites, la 
chance des examens, la honte qu'ils auraient s'ils étaient 
refusés une ou deux fois, la difficulté de trouver ailleurs une 
sous-lieutenance s'ils arrivaient à l'âge de dix-neuf ou vingt 
ans sans avoir été reçus au corps royal dont M. de Gribeauval 
était le premier inspecteur! 

Mais les officiers de l'artillerie avançaient sûrement , 
quoique avec lenteur. Lieutenant en second, lieutenant en 
premier, lieutenant en premier avec commission du capitaine, 
capitaine en second, capitaine en premier, capitaine en pre- 
mier avec rang de major, major ou chef de brigade, lieute- 
nant-colonel, colonel, commandant d'école, inspecteur gûnéral, 
telle était la série ascendante des grades. On sauvegardait les 
droits de l'ancienneté, et, par exemple, le plus ancien capi- 
taine en second devenait capitaine de sapeurs; le plus ancien 
capitaine de sapeurs, capitaine de bombardiers; le plus ancien 
capitaine de boml^ardiers, capitaine de canonniers. Toutefois 
un ofllcier pouvait être, pour inconduite ou incapacité, borné 
ou retardé dans son avancement, et en 1789, trois capitaines 
« bornés à leur état » se plaignent inutilement que dix de 
leurs cadets aient été nommés chefs de brigade. Trois emplois 
de chef de brigade, sur cinq, et un emploi de capitaine en 
second et de lieutenant en premier, sur trois, étaient donnés 
au choix. Chaque année, dans chaque garnison de l'artillerie, 
le commandant de l'école, le colonel, le lieutenant-colonel, 
les chefs de brigade et le major désignaient à la pluralité des 
voix, parmi les capitaines en premier et les lieutenants, les 
trois sujets les plus dignes d'avancer, et leurs votes, écrits et 



l'iO LA JEUNESSE DE NAPOLÉON 

sioiics, étnient transmis à Gribcauval. Chaque année, le comité 
ou, comme on disait, l'assemblée des inspecteurs généraux de 
1 arme décidait si les capitaines en premier étaient propres à 
la majorité ou à la brigade, si les majors, chefs de brigade et 
lieutenants-colonels étaient bons pour un régiment, si les 
colonels étaient bons pour les directions d'artillerie ou les 
commandements d'école, si les commandants d'école étaient 
bons à l'inspection. 

Les jeunes gens de petite noblesse et de petite fortune se 
vouaient donc à 1 artillerie ou au génie, lorsqu'ils avaient le 
goût de l'étude et du travail. Ces deux armes étaient les seules 
où la faveur et la richesse ne pouvaient prendre la place due 
au mérite, les seules où les plus instruits avaient la préférence 
et montraient leur valeur l'éelle sans craindre de passe-droit, 
les seules où un gentilhomme pauvre et laborieux eût des 
chances certaines d'arriver aux grades supérieurs, s'il acquérait 
les lumières indispensables à son métier et remplissait avec 
intelligence les commissions dont il était chargé. lit lois 
même que les officiers quittaient le corps roval pour le service 
de l'état-major ou pour toute autre fonction, ne possédaient-ils 
pas des connaissances dont ils tiraient grand profit dans 
qucl(|ue emploi que ce fût? 

Napoléon savait qu'il pouvait encore être admis à l'Kcole 
militaire de Paris, où plusieurs jeunes gens se préparaient à 
l'examen d'artillerie. Mais, se souvenant que Reynaud de 
Monts n'avait, l'année précédente, envoyé au corps des cadets- 
gentilshommes que deux élèves des Minimes, croyant que, 
malgré sa force en mathématiques, sa faiblesse dans les 
objets classiques ferait obstacle ;i son admission, il avait aban- 
donné, ce semble, l'idée détre, comme on disait, tiré pr>r dis- 
tinction de son école provinciale pour être amené à Paris. 

Il pensait se présenter en 1785 à l'examen d'élève d'artillerie 
et, après s'être préparé dans une des écoles de l'arme, subir 
en 1786 l'examen d'officier. Un pensionnaire de Brienne, 
David -François Gondallier de Tugny, ne fut-il pas admis en 
1785 au concours des élèves d'artillerie, le douzième sur qua- 



BRIENNE l'il 

rante-neuf ? Au mois de septembre 1784, quelques jours avant 
l'arrivée du sous-inspecteur général, Napoléon écrivait donc à 
son père qu'il resterait encore un an à Brienne, que Joseph 
devait le rejoindre, que non seulement les trois frères Bona- 
parte, Joseph, Napoléon, Lucien, auraient ainsi la consolation 
d'être ensemble, mais que Joseph pourrait aller avec lui à 
l'examen de l'artillerie. Comme élève du roi, Napoléon n'avait 
aucune démarche à faire pour concourir; comme pensionnaire, 
Joseph aurait à solliciter la faveur d'être compris dans létat 
des sujets agréés; mais, ajoutait Napoléon, « puisque vous 
avez pour lui une lettre (c'est-à-dire une lettre d'examen), tout 
est dit ». Il est vrai que Joseph ne savait encore rien en 
mathématiques. Mais, au lieu de l'envoyer, comme voulait 
Charles Bonaparte, à Metz, à l'un des collèges des Bénédictins, 
où il serait dans une classe d'enfants, ne valait-il pas mieux 
le mettre à Brienne, où son cadet le guiderait et le conseillerait, 
où le Père Patrauld s'engageait à lui donner ses soins, où le 
supérieur Berton l'assurait d'un très bon accueil et l'invitait à 
venir en toute confiance? Napoléon comptait avoir l'assenti- 
ment de son père, et il espérait que Joseph, partant de Corse 
vers le 26 ou le 27 octobre, serait à Brienne le 12 ou le 
13 novembre. Il ne croyait donc pas quitter le collège des 
Minimes, ne soupçonnait nullement les intentions du sous- 
inspecteur Reynaud de Monts. 

Il dut éprouver une joyeuse surprise. Reynaud de Monts le 
jugea digne d'entrer au corps des cadets-gentilshommes. Dès 
l'année précédente, à la fin de sa première tournée, le sous- 
inspecteur avait proposé d'envoyer à Paris les élèves du roi 
qui se vouaient à l'artillerie, au génie, h la marine, et qui ne 
pouvaient prendre le dernier degré d'instruction que dans un 
établissement de la capitale où les professeurs étaient fort 
au-dessus des professeurs de province, et il avait obtenu du 
ministre l'autorisation d'appeler à la grande Ecole les boursiers 
des petites écoles qui se recommanderaient non seulement par 
leurs talents, leurs connaissances et leur conduite, mais par 
leur aptitude aux mathématiques. Muni de ce pouvoir, 



I'i2 I.A .IKUNESSE DE NAPOLEON 

Reynaiid, qui n'avail tiré de Brienne en 1783 que deux cadets- 
gentilshommes, choisit en 1784 cinq disciples des Minimes 
pour les placer dans la compagnie : un futur officier de cava- 
lerie, Montarby de Dampierre ; un candidat au génie, Castres 
de Vaux ; trois candidats à l'artillerie, Laugier de Bellecour, 
Comingcs et Bonaparte. 

L' « Etat des élèves destinés à passer à l'Ecole de Paris » a 
disparu. La note que le sous-inspecteur Reynaud aurait donnée 
à Bonaparte et que citent tous ses biographes, n'est pas 
authentique. Elle a sans doute le ton et le tour des bulletins 
de Reynaud, et l'auteur dit bien que M. de Buonaparte s'est 
toujours distingué par son application aux mathématiques. 
Mais le reste du certificat dénonce le faussaire. Caractère 
soumis, doux, honnête et reconnaissant : Reynaud n'avait pas 
l'habitude d'accumuler ainsi les épithètes. // sait très passa- 
blement son histoire et sa géographie : l'éloge n'est pas assez 
fort. Il est très faible dans les exercices d'agrément : Napoléon 
n'était pas « très faible » dans les exercices de la danse et des 
armes. Ce sera un excellent marin: Reynaud ne se prononçait 
pas si formellement sur la carrière des élèves du roi et il savait 
que Napoléon se destinait, non plus à la marine, mais h l'artil- 
lerie. Digne d'entrer à l'Ecole de Paris : Reynaud aurait dit 
plutôt : Mérite dépasser à V Ecole de Paris, et ces mots, du moins 
à cette époque, précèdent toujours la note au lieu de la ter- 
miner. Enfin, pourquoi le sous-inspecteur omet-il les « objets 
classiques », le latin, le français, le dessin, l'allemand, l'écri- 
ture? 

Une décision récente — elle datait du 23 juillet 1784 — 
prescrivait de n'admettre les cadets-gentilshommes à l'Ecole 
militaire de Paris que dans le courant d'octobre. Les quatre 
élèves des Minimes, Montarby de Dampierre, Castres de Vaux, 
Laugier de Bellecour et Cominges, furent donc, ainsi que 
Bonaparte, nommés un mois après l'inspection, et c'est par 
une lettre du 22 octobre que Louis XVI leur donne « une place 
de cadet-gentilhomme dans la compagnie des cadets-gentils- 
hommes établie en son École militaire » et prie l'inspecteur 



BniENNE l'i3 

général, M. de Timbrunc-Valence, de les « recevoir et faire 
reconnaître en ladite place » . 

Ils eurent des fortunes diverses. 

Montarby de Dampierre fut un des sujets les plus distin- 
gués de la compagnie des cadets-gentilshommes. L'administra- 
tion le nomma commandant de la première division, et, 
lorsqu'il dut quitter l'Ecole militaire, le 13 août 1787, elle 
lui donna comme témoignage de satisfaction, une épaulette, 
une contre-épaulette et une dragonne de sous-lieutenant, une 
paire de bottes molles, une paire d'éperons, deux paires de 
souliers. A la suppression de l'établissement, il eut, ainsi que 
trois autres, Davout, des Montis de la Chevallerie et Souchet 
d'Alvimart, un cheval du manège. Après avoir appartenu 
successivement au régiment de Royal-dragons et à la garde 
constitutionnelle du roi, Montarby émigra. Il fit les campa- 
gnes de l'armée de Condé, et, en 1800, regagna la France. 
Treize ans plus tard, il consentait à prendre du service sous 
son ancien camarade de Brienne, et, devenu capitaine au 
4® régiment des gardes d'honneur, il combattait bravement 
à Leipzig et avec cinquante hommes se jetait, à Hanau, au 
milieu des escadrons ennemis. La Restauration le promut 
colonel d'infanterie et l'envoya à l'île Bourbon, où il lutta 
contre les Anglais, puis à la Martinique, où il mourut de la 
fièvre jaune. 

Castres de Vaux émigra pareillement et servit au corps du 
duc de Bourbon, ensuite aux chasseurs de Le Loup et au régi- 
ment autrichien de iNIurray, enfin à l'armée de Condé, où il 
fut, comme lieutenant du génie, blessé d'une balle à la joue, 
le i^^ décembre 1800, à la défense du pont de Rosenhelm. De 
retour en France, il entra dans le corps des ingénieurs géogra- 
phes et devint chef de bataillon. Davout, qui se rappelait son 
compagnon d'études de l'École militaire, le revit en 1809 et 
loua la façon dont Castres avait, après la campagne, aidé Per- 
nety à tracer la nouvelle frontière de la Haute Autriche. Il le 
prit comme aide de camp et lui trouva d'excellentes qualités. 
Castres était aux côtés du maréchal durant le sièffe de Ilam- 



144 LA JEUNESSE DE NAPOLEON 

bourg et se signala plus d'une fois, notamment au 31 mars 
1814, où il retrancha la digue de Merkenfeld. Il avait le carac- 
tère droit, loyal, étranger à l'intrigue. En 1805, Suchet lui 
proposait de le présenter à Napoléon : « Vous êtes., lui disait- 
il, l'ancien condisciple de l'empereur; réclamez-vous de lui; 
demandez-lui le grade de capitaine, et vous serez mon aide de 
camp. )) Castres refusa. Il ne voulut devoir son avancement 
qu'à lui-même et ii sa propre conduite. On lui reprochait en 
1815 d'avoir servi l'usurpateur contre les alliés; il répondit 
qu'il avait défendu la patrie lorsqu'il ne pouvait plus défendre 
le roi et qu'il s'était cru obligé de combattre des étrangers 
dont il avait, durant l'émigration et surtout h l'armée de 
Condé, apprécié la mauvaise foi. La Restauration le fit, 
en 1823, maréchal de camp. 

Laugier de Bellecour, né à la fin de 1110, était le plus 
jeune des cinq élèves de Brienne que Reynaud de Monts 
envoyait à l'Ecole de Paris. 11 avait ;i peine quatorze ans. Aussi 
eut-il d'excellentes notes, et peut-être passait-il pour meilleur 
mathématicien que Bonaparte. Mais, s'il avait l'intelligence 
vive, il était pétulant, dissipé. Il entra dans l'artillerie, émigra 
et fit les campagnes de l'armée de Condé. On ne sait s'il 
revint en France. Toutefois, il ne se rappela jamais au sou- 
venir de Napoléon. Les deux jeunes gens s'étaient aimés; le 
Corse, grave, sérieux, austère, finit par rompre avec le Lorrain 
d'humeur légère et de mœurs équivoques. 

Cominges, officier d'artillerie, de même que Laugier de 
Bellecour et Bonaparte, eut une folle jeunesse. Le 8 août 1789, 
il disparut de Douai, sa garnison, parce que son colonel l'avait 
condamné à la prison pour dettes crapuleuses, et le 12 sep- 
tembre suivant, l'inspecteur général Thiboutot, après avoir 
pris l'avis des lieutenants, capitaines et officiers supérieurs 
du régiment ainsi que du commandant en chef de l'Ecole, pro- 
posait de le destituer : Cominges, disait-il, avait déjà quitté 
le régiment une première fois lorsqu'il était aux arrêts sous 
clef; il faisait une dépense qui n'était pas en rapport avec ses 
moyens et il se livrait au jeu avec une incorrigible passion qui 



145 



« compromettait son honneur et son habit » ; enfin, il avait reçu 
sans nulle déférence et avec un air d'insensibilité les l^làines 
que ses camarades lui adiessaient en corps sur sa mauvaise con- 
duite. Pourtant, Cominges reparut au régiment, et fut, sur 
l'ordre du ministre, non pas destitué, mais incarcéré. Il émigra 
et prit part à la campagne de 1792, dans l'armée des princes. 
Mais cet effort lui suffit. Il revint en France et servit un an au 
24^ régiment de cavalerie, « pour se soustraire à la persécu- 
tion ». On a dit qu'il était à Bàle le 24 novembre 1797, lorsque 
Bonaparte passa par cette ville pour se rendre au congres de 
Rastadt, qu'il se serait présenté sans façons, avec une grande 
inconvenance, et que Napoléon, piqué, lui aurait désormais 
refusé toute audience. D'autres rapportent qu'après le 18 bru- 
maire, le premier consul fit à Cominges un accueil flatteur et 
l'admit h sa table, mais que, pendant le dîner, Cominges 
parla politique sur un ton cavalier et en termes qui déplurent. 
D'autres, avec plus de vraisemblance, racontent que Bona- 
parte lui reprocha d'avoir si peu payé de sa personne dans les 
deux partis. Quoi qu'il en soit, Cominges obtint à Reims un 
emploi de finance : il fut directeur de l'octroi et il témoigna 
sa reconnaissance à Napoléon en acceptant le commandement 
de la o-arde d'honneur rémoise et en se battant à la tète des 
gardes nationales dans les premiers mois de 1814. 

Napoléon et ses quatre condisciples partirent de Brienne le 
30 octobre 1784. Un Minime les conduisait, car les élèves qui 
se rendaient des collèges militaires à Paris, étaient toujours 
amenés par un religieux de la maison d'où ils sortaient. Le 
ministre recommandait expressément aux supérieurs d' « user de 
beaucoup de circonspection dans le choix de cette personne », 
et un arrêté du 26 septembre 1783 portait que les frais de 
route seraient payés sur les fonds de l'Ecole militaire et que 
le « conducteur » recevrait vingt-six sols par lieue, toute 
dépense comprise. Le voyage des cinq élèves et de leur mentor 
coûta 338 livres. L'année précédente, lorsqu'un Minime avait 
amené Le Lieur de Ville-sur-Arce et Picot de Moras, le tré- 



JEL'.NESSE DE >Al'OmO.N. 



10 



146 LA JEUNESSE DE NAPOLEON 

soricr de l'ii^cole militaire lui avait déboursé 149 livres iO sols. 

Le jeune Corse pleurait-il comme firent quelques-uns de ses 
camarades, comme fit un candidat au génie en partant de 
Tournon? « Je versais des larmes, écrit Montfort, en quittant 
cet asile où les cinq dernières années de mon enfance venaient 
de s'écouler dans la paix, l'insouciance, et, je puis dire, le 
bonheur. » 

Son nom est désormais inséparable du nom de Brienne ; la 
ville s'appelle Brienne-Napoléon, et sur la place publique 
s'élève une statue de bronze qui représente Bonaparte pen- 
chant la tète et méditant, un livre à la main gauche et la 
droite dans le gilet mi-ouvert. Mais, de son vivant, les anciens 
élèves de Brienne rendaient à leur condisciple un hommage 
éclatant. « N'était-il pas naturel h ceux qui ont sucé les mêmes 
principes «pie Bonapjirte, de payer un juste tribut de gloire 
au plus grand d'entre eux? » Le 21 août J800, à Paris, à 
l'établissement des Quatre-Marronniers, se réunissaient en un 
banquet quelques maîtres de Brienne, les deux Berton, 
Patrauld, Bouquet, Avia, Dcshayes, et des élèves, Fauvclet, 
Cominges, La Colombière, Bouquet jeune, etc. Un chemin de 
feuillage menait à une tente dressée sur l'eau. Le buste de 
Bonaparte couronné de lauriers se dressait sur un modèle de 
forteresse et rappelait à l'assistance de récents exploits : la 
prise du fort de Bard et la conquête de la Lombardie. Les 
toasts furent annoncés chacun par une salve d'artillerie, f^e 
premier était ainsi conçu : « Au général Bonaparte, premier 
consul, notre ami et notre camarade. » Bouquet jeune fit le 
panégyrique de celui qu'il nommait le nouvel Alexandre; 
d'autres, Duval, Laforêt, Failly, chantèrent des couplets, et 
Cominges, s'adressant aux Minimes, les pria d'épargner à leurs 
élèves le reproche d'ingratitude : 

Un seul pour tous vous a payés ; 
Jouissez de sa gloire, 

et il proposa de boire au héros français et à sa clémence. 
Quoiqu'invité par une députation de ses anciens camarades, 



BRIENNE 



147 



Napoléon n'assistait pas au banquet, et il eut raison. Mais 
jamais il n'oublia l'école champenoise, la patrie de sa pensée, 
comme il l'appelait, l'endroit où il avait ressenti les premières 
impressions de l'homme. A Sainte-Hélène, il léguait à la ville 
de Brienne une somme d'un million de francs qui serait pré- 
levée sur son domaine privé. Parfois, lorsqu'il entendait le son 
des cloches, il se reportait avec émotion à ses années de 
Brienne et il croyait éprouver de nouveau certaines sensations 
de son enfance. A sa visite au prytanée de Saint-Cyr, des sou- 
venirs de l'Ecole des Minimes lui reviennent en foule : il désire 
que les lits des élèves soient, comme à Brienne, séparés par 
des cloisons ; il insiste sur les facultés de l'enseignement qui lui 
sont chères, sur les sciences exactes, sur l'histoire, sur la géo- 
graphie; il conseille au directeur Crouzet d'inspirer aux éco- 
liers le goût de la lecture; la bibliothèque, dit-il, doit leur 
distribuer, sur leur demande et d'après un catalogue qui sera 
mis sous leurs yeux, des livres choisis et surtout des ouvrages 
d'histoire et des V^ie:i particulières des grands hommes. 

Il n'avait reçu des propriétaires du château de Brienne 
aucun bienfait. Mais le récit de leurs splendeurs et de leurs 
chasses avait frappé son imagination. Un jour, à la Saint-Louis, 
avec ses camarades de l'École, il avait visité le château, et les 
maîtres du logis l'avaient remarqué à cause de son nom 
étranger. Dans le parc, devenu pour la circonstance comme une 
sorte de Tivoli, il avait vu ces fêtes extraordinaires que les 
Brienne donnaient à la population d'alentour et où se ren- 
daient avec Ralph, le Franconi de l'époque, une foule de sal- 
timbanques et de chanteurs, d'opérateurs et de danseurs de 
corde, de marchands de coco et de pain d'épice. Il savait enfin 
que les Brienne avaient par leur crédit obtenu du ministre 
Saint-Germain l'établissement d'une école militaire à Brienne 
et qu'ils s'étaient toujours intéressés à la prospérité du collège. 
Le premier consul fit donc bon visage à M""^ de Brienne, 
veuve de l'ancien ministre de la guerre. Toutes les fois qu'elle 
venait, en le nommant son fils ou son dieu, invoquer l'ancien 
élève des Minimes, et si fatigant que fût le bavardage de la 



148 I.A JEUNESSE DE NAPOLÉON 

vieille châtelaine, il l'accueillait avec une afTeclucuse bienveil- 
lance. En 1805, lorsqu'il allait partir pour Milan, la bonne 
dame le pria de s'arrêter à Brienne. Il accepta, et, comme dit 
Norvins, avant de revoir l'Italie, berceau de sa gloire, revit 
Brienne, berceau de son éducation. Le 3 avril, au milieu de la 
multitude accourue de tous les villages des environs et pous- 
sant des vivats, il arrivait par la rampe qui conduit à l'espla- 
nade où est assis le château, saluait M™^ de Brienne sur le 
perron et prenait possession de l'appartement que le duc d'Or- 
léans occupait autrefois. H déjeuna dans la pièce où le savant 
Dcparcieux faisait chaque année aux invités un cours d'élec- 
tricité et de physique expérimentale. Lorsqu'après le repas, il 
passa dans le salon, un curé du voisinage, vêtu d'une redin- 
gote brune, s'approcha. C'était un des professeurs ou des con- 
disciples de Napoléon. « Qui êtes-vous? » lui dit l'empereur. 
Le curé, déconcerté, répondit qu'il était curé. « La soutane, 
lui répliqua Napoléon, a été donnée aux prêtres pour qu'on les 
reconnaisse toujours de près ou de loin, et je ne reconnais pas 
un curé en redingote; allez-vous habiller. » Le curé courut 
changer de vêlements chez son confrère de Brienne et revint 
en soutane, a A présent, dit Napoléon, je vous reconnais et je 
suis très content de vous voir », et il s'entretint avec lui de 
l'Ecole des Minimes. 

Au soir, le dîner fut long; le visage du souverain trahissait 
déjà l'impatience; les convives restaient silencieux, embar- 
rassés. Mais un accident se produisit. Dans son empressement, 
L le maître d hôtel répandit une saucière sur la nappe et presque 
sur les genoux de l'empereur. La figure de M"'^ de Brienne 
exprima le plus profond désespoir. Elle fut si piteuse que 
Napoléon éclata de rire; sa gaîté mit les assistants à leur aise, 
et chacun sortit de table avec satisfaction. 

Le lendemain, de très bonne heure, l'empereur, escorté de 
Louis de Canisy — neveu et filleul de M™" de Brienne, qu'il 
avait fait son écuyer et qu'il fit baron de l'Empire, — alla voir 
l'École militaire. Ce n'étaient plus que des ruines. Supprimée 
en 1793, devenue bien national, convertie en fabrique de 



BRIEXXE 



149 



caissons et, après la translation des ateliers à Sampigny, 
vendue à vil prix, l'École militaire avait été totalement démolie 
en 1799. H ne restait que le couvent, la Minimière, autrefois 
habitée par les moines et professeurs, et cette allée de tilleuls 
bientôt célèbre et consacrée dans la mémoire des hommes, 
l'allée où les soldats de l'Empire vinrent affiler leurs sabres au 
tronc des vieux arbres, l'allée qui fut longtemps un pèlerinage 
d'où les visiteurs emportaient pieusement des feuilles et des 
fragments d'écorce. Napoléon avait cru qu'il pourrait rétablir 
l'École et qu'il n'aurait à dépenser que quelques centaines de 
mille francs. Il jugea que cette restauration lui coûterait des 
millions. Cette pensée l'attrista, et, pour la chasser, il piqua 
des deux, sortit de Brienne par la route de Bar-sur-Aube, et 
se jetant à gauche, se laissant entraîner par la vitesse de son 
cheval arabe et par la rapidité de ses propres sensations, tra- 
versant les champs, les bois et les villages, saluant au passage 
certains endroits qu'il reconnaissait, goûtant la joie de revoir 
seul, sans gêne et sans contrainte, comme il lui plaisait, les 
lieux où il s'était promené jadis avec ses camarades sous la 
conduite des Minimes, se plaisant h pousser au delà des hori- 
zons de l'écolier, courut durant trois heures au triple galop 
et fit près de GO kilomètres. Caulaincourt, son grand-écuyer 
et aide de camp, Canisy et les officiers de sa suite avaient 
essayé de le joindre, de le traquer, mais ils l'eurent bientôt 
perdu de vue. Enfin, Caulaincourt tira dans l'air un coup de 
pistolet. Napoléon entendit le signal de rappel et revint, tout 
heureux de la traite qu'il avait fournie, riant de la surprise 
qu'il avait causée à ses serviteurs, leur racontant qu'il était 
allé il ne savait où, et que le château de Brienne, aperçu dans 
le lointain, avait guidé son retour : son cheval, couvert de 
sueur, rendait le sang par les naseaux et demeura fourbu. 

Rarement Napoléon se montra plus aimable qu'en ces deux 
jours d'avril 1805. Il donna 12 000 francs au maire de 
Brienne pour payer les dettes que la commune avait contrac- 
tées pendant la Révolution. On écrivait à Paris qu'il avait mis 
dans sa visite une grâce infinie. Tous ceux qui l'accompa- 



150 LA JEUNESSE DE NAPOLÉON 

gnaient étaient enchantés, transportés. La joie faisait tourner 
la tête h M™" de Brienne. Elle refusa pourtant de vendre sa 
terre à l'empereur. « Je n'ai jamais vu, s'écriait Napoléon, une 
vieille femme plus opiniâtre : elle est veuve et n'a pas d'en- 
fants; que lui importe son château? » Mais lorsqu'il disait h la 
comtesse : « Brienne, c'est beaucoup pour moi », elle lui 
répondait : « Pour moi, c'est tout. » 

11 revit Brienne une seconde fois. « Cette plaine, avait-il dit 
en 1805, serait un beau champ de bataille. » Lorsqu'il revint 
à Brienne le 29 janvier 1814, la plaine était un champ de 
bataille. Il dut prendre et reprendre la ville; il dut emporter 
de vive force le château et le défendre contre le retour de 
Blûcher; il dut, le soir, h la lueur des incendies, tirer l'épée 
contre un parti de Cosaques qui l'avait subitement chargé, et 
il aurait péri, si Gourgaud n'avait d'un coup de pistolet brûlé 
la cervelle au Russe dont la lance effleurait déjà la poitrine 
impériale. Après avoir parcouru le monde, il était ainsi, contre 
toute attente, ramené dans les endroits où s'était formée sa 
jeunesse, et il ne manqua pas de raconter à son entourage des 
anecdotes de ses années d'études : « Pouvais-je croire alors que 
j'aurais à protéger ces mêmes lieux contre les Russes? )> Mais 
il fallut le lendemain lutter encore, nettover la plaine, éta- 
blir au château le quartier général. 11 fallut le surlendemain 
attendre Marmont, qui tardait. Il fallut le 1^"" février livrer 
une grande et décisive bataille : elle fut perdue, et c'était la 
première que Napoléon perdait sur le territoire français. Ainsi, 
remarque un de ses officiers, se rapprochaient les deux extré- 
mités de sa vie, et sa fortune trouvait son terme là même où 
elle avait commencé! 

Napoléon se rappelait tous ceux qu'il avait connus h Brienne, 
En 1805, il se ressouvenait d'un nommé Poncet, ancien domes- 
tique de l'École, qui depuis s'était fait boulanger, et il lui 
envoyait de l'argent par son écuyer de service. Haute, con- 
cierge de la Malmaison, qui reçut de l'empereur, outre ses 
gages annuels de 600 francs, plusieurs gratifications, 



BRIEXXE 151 

avait été portier de l'École de Brienne. C'est, dit-on, à la 
femme Haute qu'un jour de réjouissance Napoléon refusa 
l'entrée de la salle des fêtes ; il commandait le poste, et la 
bonne dame, fort mécontente, se répandait en injures : « Qu'on 
éloigne, s'écria Bonaparte avec l'emphase d'un écolier nourri 
de l'histoire romaine, qu'on éloig-ne cette femme qui apporte 
ici la licence des camps ! » 

Les maîtres, Daboval, Le Clerc, le P. Dupuy, le P. Charles, 
le P. Geoffroy, le P. Hanrion, le P. Bouquet, les deux Berton 
ne furent pas oubliés. 

Daboval, le maître d'armes, eut à diverses reprises des mar- 
ques de la munificence impériale. 

Sur le maître d'écriture, la tradition varie. Le Mémorial, 
qui le nomme Dupré, raconte qu'il vint ii Saint-Cloud et obtint 
une audience par l'entremise de Duroc. « Le bel élève que 
vous avez fait là! lui dit Napoléon, je vous en fais mon compli- 
ment », et il le renvoya avec le brevet d'une pension de 

I 200 francs. Selon d'autres, le maître d'écriture de Bonaparte 
aurait été le Minime Istasse, qui vivait sous l'Empire à Sault- 
les-Rethel. Son ancienne profession lui avait valu le nom de 
frère Istasse. Il était devenu arpenteur-géomètre et ne sor- 
tait jamais sans son jalon d'équerre. Un jour, Napoléon 
passa par Rethel. Frère Istasse résolut de lui présenter une 
pétition, et il joignit à sa requête, comme pièces à l'appui, 
quatre petites tablettes d'ivoire, réunies en forme de mémento, 
que le jeune Bonaparte avait apportées d'Ajaccio et laissées à 
son professeur. Mais il perdit contenance et à peine put-il 
remettre son placet à Berthier en balbutiant qu'il avait été le 
maître d'écriture de l'empereur. Berthier redit ces mots à 
Napoléon, qui gagnait sa voiture en hâte : « Possible, répondit 
l'écolier de Brienne, mais il ne devrait pas s'en vanter. » Le 
frère Istasse reçut une gratification; toutefois il ne put se con- 
soler d'être resté coi devant l'empereur et surtout d'avoir 
donné ses tablettes d'ivoire, qui ne lui furent pas rendues. De 
pareilles anecdotes ne doivent être accueillies qu'avec défiance. 

II vaut mieux croire que le pi'ofesseur d'écriture est le sieur 



152 LA JELXI'SSE DE NAPOLEON 

Le Clerc, qui Hiisait encore son métier ii Bricnno en 1787 et en 
1788; ce Le Clerc, envoyé comme professeur d'écriture, dès la 
fondation de l'établissement, au collège de Saint-Cyr, loge 
dans la maison, pourvu d'un traitement annuel de 1 000 francs, 
reçoit sa nomination officielle le 24 avril 180l. 

Le P. Dupuy devint bibliothécaire de la Malmaison. Il 
touchait 3 600 francs par an, mais la ^hdmaison n'avait que 
très peu de livres, et ces livres étaient dans le cabinet de travail, 
où Dupuy n'avait pas accès. L'excellent homme se fit viticul- 
teur. 11 achetait à Garches et à Suresnes des carrés de vignes 
sur pied, et manipulait les raisins, corrigeait leur verdeur et 
leur acidité, fabriquait un vin de Chanqiagne pétillant et sucjé 
qu'il vendait h bon prix. Lorsqu'il mourut, en 1807, Napoléon 
écrivit à Joséphine : « Parle-moi de la mort de ce pauvre 
Dupuy; fais dire à son frère que je veux lui faire du bien. » 

Le P. Charles, qui prépara l'enfant à sa première commu- 
nion, reçut plusieurs fois dans sa retraite de Dôle la visite du 
lieutenant Bonaparte. 11 obtint une pension de 1 000 francs, et 
le premier consul joignit, dit-on, au brevet un autographe : 
« Je n'ai point oublié que c'est à votre vertueux exemple et à 
vos sages leçons que je dois la haute fortune à laquelle je suis 
arrivé; sans la religion, il n'est point de bonheur, point 
d'avenir possible; je me recommande à vos prières. » l'.n 18(J0, 
lorsqu'il traversait Dôle pour se rendre en Lombardie, il 
voulut revoir le P. Charles : il le fit appeler pendant le relai, 
et le- vieil ecclésiastique, touché de cette attention et versant 
des larmes, lui dit : Vale prosper et regna\ 

Le P. Geoflroy, curé de Brienne, avait fait faire à Bona- 
parte sa première communion. Non ([u'il fût chargé de caté- 
chiser les disciples des Minimes. Mais il avait revendiqué les 
élèves, pensionnaires et domestiques du collège comme ses 
paroissiens, et en 1777, dans un mémoire au ministre de la 
guerre, il réclamait le droit d'exercer sur l'Ecole autant que 
sur la ville de Brienne ses fonctions pastorales. Malgré les 
Minimes, qui lui contestaient cette juridiction, il gagna sa 
cause devant l'évcque de Châlons et obtint, en reconnaissance 



BRIEXXE 153 

de sa prérogative, que deux enfants de l'Ecole militaire fissent 
chaque année leur première communion dans l'église parois- 
siale. Napoléon fiit^ dit-on, de ces deux élèves et il eut l'heur, 
après avoir reçu le sacrement, de s'asseoir à la table du curé 
Geoft'roy, qui lui servit un excellent repas. En 1805, il s'en- 
quit de Geoffroy près du vicaire Legrand et le fit appeler. iNlais 
le curé, déjà vieux, brisé par les fatigues de l'émigration, n'ai- 
mant plus que la solitude et le silence, répondit qu'il n'avait 
rien à demander. « C'est un brave homme, dit Napoléon, mais 
diablement sévère. Combien sa cure valait-elle autrefois? — 
Mille écus. — Les vaut-elle encore aujourd'hui? — Non, il 
faudrait qu'elle fût élevée à la première classe. » Napoléon 
éleva la cure de Brienne à la première classe durant la vie de 
l'abbé Geoffroy. 

Le P. Ilanrion, qui mourut curé de Bercenay-le-Hayer, 
était en 1814 curé de Maizières lorsqu'il vit l'empereur tra- 
verser le village; il vint se jeter à sa botte et la presser avec 
émotion. Napoléon le reconnut, l'accueillit affectueusement, 
et le bon prêtre, exalté, tout fier de se retrouver près de son 
élève, voulut lui servir de guide. Il enfourcha le cheval du 
mameluk Roustan et suivit l'empereur au milieu de la l^ataille 
jusque devant Brienne. Mais il reçut une balle au talon et, 
désarçonné, roula dans la boue. Il refusa de prendre une aut:o 
monture et se traîna jusqu'au presbytère. Après l'affaire. 
Napoléon le plaisanta sur sa chevauchée et le décora de la 
croix de la Légion d'honneur. Les curés du voisinage ne par- 
donnèrent jamais cette distinction à leur confrère. 

Le P. Patrauld eut une carrière bizarre, et nombre de 
légendes ont couru sur sou compte. On assure qu'il jeta le 
froc aux orties dès le commencement de la Révolution, qu'il 
aida le cardinal de Loménie à s'empoisonner, qu'il voulut 
faire des deux petites-nièces du prélat. M"" de Canisv, de 
simples paysannes pour les marier à deux de ses neveux, qu'il 
tint à Paris un magasin de porcelaines, qu'il projeta de louer 
avec Napoléon et Fesch, dans la rue des Marais, une maison en 
face de celle de Bourrienne, qu'il fut secrétaire de Bonaparte 



15'J LA JEUNESSi: DE XAPOLEOX 

cii Italie et cciivit les lettres du général à Pic VI. En réalité, 
Patrauld, devenu procureur de l'établissement des Minimes, 
charo-é de se rendre à Paris en 1788 pour opérer la transla- 
tion des meubles et livres de l'Ecole militaire, avait plu aux 
Brienne, ii rarchevè([ue et au ministre de la guerre, par sa 
souplesse et son intelligence. En 1789, Loménie l'appelait à 
Sens comme son agent et homme de confiance, et durant le 
voyage du cardinal en Italie, Patrauld, muni de sa procura- 
tion, régla les comptes des fermiers. En 1791, l'ancien 
Minime était secrétaire du nouvel évêchéet vicaire épiscopal. 
En 1793 il se déprétrisait pour se consacrer entièrement à la 
famille de Loménie, très gravement menacée. Il la servit, 
malgré les plus grands risques, avec autant d'énergie que 
d'adresse, faisant la navette de Sens à Paris, sollicitant Danton 
et Barère, multipliant les démarches auprès du comité de 
sûreté générale et parvenant à soustraire des cartons une 
lettre compromettante, arrêté une première fois et relâché, 
plaçant après la catastrophe des Loménie les demoiselles de 
Canisy dans un pensionnat de Chaillot, suspecté, poursuivi de 
nouveau et se cachant dans un village de la Haute-Saône, 
rendant plus tard ses comptes et obligé d'engager un procès 
en l'an YIll pour obtenir la restitution de ses débours. 
En 179G il rejoignit Bonaparte à l'armée d'Italie ; mais il aimait 
mieux calculer sur le papier la courbe des projectiles que d'en 
calculer les effets. Après avoir fait partie, avec Maurin et 
Reboul, de l'agence militaire qui remplaça provisoirement, au 
mois de mai, les autorités de Milan, il entra dans l'adminis- 
tration des domaines, gagna, dit-on, son million, revint en 
France, spécula, joua, eut hôtel à Paris, maison de campagne 
à Suresnes, et finit par se ruiner. La seule ressource qui lui 
restait, c'était d'apitoyer le premier consul. « J'ai déjà payé 
vos dettes, répondit Napoléon à Patrauld, je ne peux plus 
rien pour vous, et ne saurais faire deux fois la fortune d'un 
homme. » Pourtant, il lui acheta ses orangers de Suresnes, qui 
furent transportés à la Malmaison, et il lui paya une pension. 
Le principal Louis Berton et le professeur Bou(piet furent 



BRIENNE 153 

employés par Napoléon clans l'instruction publique. Lorsqu'il 
créa dans l'ancienne maison de Saint-Cyr un collège qui for- 
mait une division du prytanée, il nomma Berton économe et 
Bouquet premier maître d'études. Lorsqu'il chargea Crouzet 
de la direction du collège de Saint-Cyr, il lui donna pour 
successeur au collège de Compiègne l'ex-diiccteur de l'Ecole 
de Brienne. Lorsqu'il fonda le lycée de Reims, il appela de 
Compiègne le Rémois Berton et le mit à la tête du nouvel 
établissement. Berton fut proviseur et Bouquet censeur. 
Mais, quoiqu'il se fût vanté de faire le bien partout où il 
passait, et d'obtenir des succès par l'excellence des disposi- 
tions qu'il avait prises et par un règlement qu'il avait rédigé 
pour le régime intérieur de la maison et emprunté presque 
entièrement aux règlements de l'Ecole royale militaire, Berton 
ne fit que des sottises. Reynaud de Monts l'avait deviné. 
Susceptible, impétueux, violent, incapable de supporter la 
contradiction et de raisonner juste, aigri par les désagré- 
ments qu'il s'attirait, malade et attribuant aux autres le déran- 
gement de sa santé, s'imaginant qu'il avait des ennemis 
personnels et se livrant contre eux à de vives récriminations, 
s'absentant deux mois sans demander un congé, sans annoncer 
l'époque de son retour, tel fut Berton au lycée de Reims. Un 
jour, au grand étonnement du public, il déclarait qu'il ne 
donnerait pas de vacances, pas de prix, comme si ces mesures 
pouvaient dépendre de sa bonne ou mauvaise humeur. Pas de 
discipline. Les élèves, mal surveillés par de très jeunes maî- 
tres qui finissaient à peine leurs études, agissaient à leur 
guise; ils brisaient les ardoises du toit, enlevaient les plombs, 
arrachaient les planches, mettaient les murs à découvert ; ils 
sortaient trop souvent; ils découchaient. Un bureau d'admi- 
nistration, composé du sous-préfet, du maire, du président et 
du procureur général de la cour de justice criminelle, devait 
vérifier la comptabilité du procureur-gérant : Berton, qui 
remplissait ces fonctions, refusa de soumettre ses livres au 
bureau d'administration et déclara qu'il n'était justiciable que 
du ministre. Le bureau lui remontra l'inconduite des élèves : 



156 LA JECXESSE DE NAPOLEON 

Berton répli([u;i (ju'il maiulait au o()iiv(Mncment tout ce qui se 
passait et qu'il n'avait aucune plainte it former. Fontanes dut 
intervenir : le lycée se désemplissait et, s'il n'avait pas eu de 
bons professeurs, il eût été désert. Au mois d'aqût 1808, 
Berton et Bouquet furent mis à la retraite : le premier eut 
une pension de 3 000 francs; le second, une pension de 
1000 francs. Berton, assombri, désespéré, finit par perdre la 
raison. Lorsqu'il mourut, en 1811, il ne mangeait plus depuis 
quarante-deux jours et ne buvait que de l'eau qu'il allait puiser 
à la rivière. 

Son frère, Jean-Baptiste Berton, recourut, non sans succès, 
à la protection de Napoléon. En 1800, grâce à la recomman- 
tion de Bonaparte, il était nommé écononre de l'hôpital mili- 
taire du Val-de-Grâce. Mais en janvier 1804, sur un rappoit 
de Lacuée, les administrateurs de la maison furent destitués 
et l'économe arrêté. Berton se justifia, rappela qu'il avait été 
r « instituteur » de Bonaparte, écrivit au premier consul 
qu'il avait eu 1 honneur de contribuer, avec les autres maîtres 
de Brienne, à son éducation. Six mois plus tard, il partait 
pour l'Italie. Il y fut membre du conseil d'administration de 
l'hôpital militaire d'Alexandrie, exerça quelques jours à Milan 
les fonctions d'agent général des hôpitaux, alla reprendre 
possession de l'hôpital de Parme, fit réparer celui d'Acqui, se 
rendit plusieurs fois à Turin pour surveiller celui de Monca- 
lieri. En 1805, durant le séjour de Napoléon à Alexandrie, il 
revit son ancien élève et eut, dit-il, le bonheur de le désa- 
buser sur son compte dans une audience particulière. 
Lorsqu'il prit sa retraite, il était inspecteur de l'hôpi'al mili- 
taire de Bruxelles. 

Les camarades furent, comme les maîtres, protégés, poussés, 
avancés, parfois comblés de faveurs. 

Mailly, fils du bailli de Brienne, était desservant du petit 
village de Chalette et n'avait que 500 francs de traite- 
ment. En 1805 il fit appel, ainsi que son frère Théodore, au 
souvenir de l'empereur. Sur-le-champ Napoléon ordonna de 



BUIENNE 157 

le placer clans une cure. Quant à Théodore Maillv, qui semble 
avoir émigré, il le nomma sous- lieutenant au régiment 
d'Isembourg, puis lieutenant dans la légion hanovrienne. 

Calvet de Madaillan, plus tard député de l'Ariège et ques- 
teur du Corps législatif, fut nommé, le 12 avril 1813, chevalier 
et baron de l'Empire. 

Bourgeois de Jessaint était Champenois, et plus d'une fois 
les Minimes dirigèrent les promenades de leurs élèves vers la 
ferme que son père possédait à Crécy. Il avait été maire de 
Bar-sur-Aube lorsque Napoléon, se souvenant du fourrier 
Jessaint — Jessaint portait à l'Ecole de Brienne les galons 
de fourrier — le bombarda préfet de la Marne. Ce fut un 
préfet légendaire. Il se maintint à son poste durant trente- 
huit ans, de 1800 à 1838. « Respectons en lui, disait 
Louis XVIII, le principe de la légitimité. » Napoléon l'avait 
créé baron de l'Empire et lui avait donné une dotation de 
4 000 francs. Il nomma son fils sous-préfet, d'abord h 
Troyes, puis à Genève. Sur les instances de Jessaint, il éta- 
blit à Chàlons l'Ecole des arts et métiers : « Jessaint, dit-il 
au Conseil d'Etat, m'a fait une demande pour Chàlons. » Sous 
tous les régimes, Jessaint fut probe, désintéressé. On ne lui 
reprochait que sa bonté, sa « paternité ». Il sut, à la levée 
des gardes d'honneur, ne composer le contingent que d'en- 
rôlés volontaires. Le duc de Doudeauville le proclamait un 
brave homme, loyal, délicat, qui rendait mille services. Le 
gouvernement de Juillet lui prouva son estime d'une façon 
touchante : lorsque Jessaint quitta la préfecture, il eut pour 
successeur son petit-fds Bourlon. 

Bruneteau de Sainte-Suzanne quitta Brienne pour se rendre 
à La Flèche et se vouer à l'état ecclésiastique. La Révolution 
le fit soldat, et, parce c^u'il savait un peu de physiologie et 
d'anatomie, officier de santé, puis chirurgien. En 1802, il 
entrait dans l'iidministration. Sous-préfet de Saint-Hippolyte 
du Doubs, préfet de l'Ardèche, de la Sarre, du Tarn, baron 
de l'Empire, il servit Napoléon sous les Cent-Jours : la Restau- 
ration l'emprisonna six semaines et lui refusa toute pension. 



158 LA JEUNESSE DE NAPOLEON 

Le plus fameux de ces camarades de Napoléon est Fauvelet 
de Bourrienne, qui faisait ses études à Brienue avec Villemonl 
de Fauvelet, son frère aîné, et s'intitulait conséquemment le 
chevalier de Villemont de Fauvelet. Il ne fut pas à l'École des 
Minimes, comme disent ses prétendus Mémoires, l'intime 
ami de Bonaparte. Mais Bonaparte se sentit attiré vers lui par 
sa vive intelligence et peut-être par son nom, qui lui rappelait 
un Bourienne, chirurgien-major des hôpitaux de Corse depuis 
de longues années. 11 le revit une première fois en 1792 et 
une seconde fois en 1795. Arrêté comme émigré, Bourrienne 
fut sauvé par la recommandation toute-puissante du général 
en chef de l'armée de l'intérieur. Durant la campagne d'Italie, 
à plusieurs reprises et notamment lorsqu'il se préparait à 
entrer en Allemagne, Bonaparte manda Bourrienne près de 
lui. 11 le savait actif, souple et versé dans la langue allemande : 
Bourrienne avait étudié le droit puhlic à l'Université de 
Leipzig, rempli les fonctions de secrétaire à la légation de 
Stuttgart, et d'ailleurs il avait une belle main : il concou- 
rait à Brienne pour le prix d'écriture. L'ordre de Bonaparte 
le tira d'un terrible embarras; il ne pouvait obtenir sa radia- 
tion de la liste des émigrés. Il est attaché dès lors à la per- 
sonne du général; il le suit en Egypte, où il surveille et dirige 
l'imprimerie française; il devient son secrétaire et son confi- 
dent. Mais il aimait trop l'argent et n'avait d'autre pensée 
que de s'enrichir par tous les moyens. Napoléon lut bientôt 
dan« son œil de pie d'indignes convoitises. Chaque fois qu'il 
parlait de millions, il voyait Bourrienne tressaillir, se lécher 
les lèvres, s'agiter sur sa chaise. Il le fit conseiller d'Etat : 
mais en 1802, Bourrienne était compromis dans l'énorme 
faillite des frères Coulon, à qui son influence avait valu l'équi- 
pement de la cavalerie. Napoléon le nomma chargé d'affaires 
à Hambourg. Là, Bourrienne tripota derechef et noua des rela- 
tions avec les Bourbons. L'empereur ne le rappela qu'en 1812: 
« S'il avait eu moins de cupidité, disait-il, je ne l'eusse jamais 
éloigné de moi. » 

D'autres condisciples se signalèrent dans les guerres de la 



RRIENNE 15Î) 

Révolution et de l'Empire, ceux-ci comme généraux, Nan- 
souty, Gudin, Laplanche-Mortièrcs, Balathier de Bragelonne; 
ceux-là comme colonels ou chefs de bataillon, Bonnay de 
Breuille, d'Iiautpoul, Picot de Moras, Caulet de Vauquelin; 
comme capitaines, les Courlet de Vrégille, d'Aboville, Lom- 
bard de Combles, Jean de Saint-Marcel; comme ingénieurs, 
les Lepère. 

Nansouty, un des grands cavaliers du premier Empire, était 
fils d'un officier du régiment de Bourgogne à qui cinquante 
ans de services avaient valu la majorité du Château-Trompette. 
Après avoir fait ses études d'abord à Brienne, puis à Paris, 
dans la compagnie des cadets-gentilshommes, où il acquit la 
réputation d'un très bon sujet et reçut la plus haute distinction 
scolaire, la croix de l'Ordre de Notre-Dame du Mont-Carmel, 
exclusivement réservée aux élèves de l'Ecole militaire, il entra 
comme sous-lieutenant au régfiment de Bourooone et à la fin 
de 1786 sollicita, sans payer de prix, la réforme de capitaine 
de cavalerie ou de dragons : il rappelait les services de son 
père; il n'avait pas de fortune, ajoutait-il, et il était chef de 
famille; le grade de capitaine seul lui ^permettrait de « servir 
utilement et d'employer le peu de talents que l'on avait bien 
voulu récompenser à l'Ecole militaire et qui lui avait mérité 
l'approbation de ses supérieurs et même les bontés du maré- 
chal de Ségur ». Recommandé par la duchesse de Brancas et 
par la maréchale de Beauvau, il obtint le grade qu'il désirait. 
Il n'émigra pas : adjoint aux adjudants généraux, h la prière 
de Valence, qui le présentait de la part de M""' de Montesson, 
aide de camp de Luckner, lieutenant-colonel, puis colonel, il 
était général de brigade lorsque Bonaparte le retrouva. Lui- 
même a dit qu'il avait fait toutes les campagnes de 1792 
à 1814, assisté à toutes les batailles et contribué au g^ain de 
quelques-unes. Mais Napoléon se souvenait du camarade de 
Brienne : Nansouty fut général de division, premier cham- 
bellan de l'impératrice, premier écuyer de l'empereur, 
colonel-général des dragons, commandant de la cavalerie de 
la garde impériale, chargé, au mois de janvier 1814, de faire 



160 LA JEUNESSE DE NAI'OI.!:ON 

un rapport d'ensemble sur toutes les troupes à clicvai. II 
reçut des dotations, entre autres le domaine de Mlawa, en 
Pologne, estimé en capital ;i plus de 200000 francs, et une 
somme égale, moitié en argent, moitié en rentes sur D'état, à 
condition d'avoir un hôtel à Paris. Mais il avait éponsé la sœur 
de M"" de Rcmusat, Alix de Vergennes, et, de même que les 
Rémusat, il souhaitait en 1814 la chute de l'Empire et regar- 
dait le retour des Bourbons comme le retour du repos et de la 
liberté. Il quitta l'emjjereur en pleine bataille de Paon, revint 
il Paris, et lut le premier des officiers généraux qui envoyèrent 
leur adhésion au gouvernement provisoire. 

Gudin qui fut à Brienne en 1780 et eu 1781, est-il le 
général qui, selon Philippe de Ségur, était, par un rare 
assemblage, à la fois probe et habile, intrépide, juste et doux? 
On pourrait en douter, malgré les témoignages contem- 
porains, si Charbonncl, son gendre, n'affirmait qu'il fut 
disciple des Minimes. Napoléon le fit général de division, 
comte de l'Empire et gouverneur de Fontainebleau. Lorsque 
Gudin mourut à Smolensk, après avoir eu les deux jambes 
brisées à Valoutina, l'empereur écrivit à la veuve : « Je prends 
part il vos regrets; la perte est grande pour vous; elle l'est 
aussi pour mol. Vous et vos enfants aurez toujours des droits 
auprès de moi. Elevez-les dans des sentiments qui les ren- 
dront dignes de leur père. » M""^ Gudin eut une pension de 
12 000 francs sur le trésor de France, et chacun de ses 
enQints reçut une dotation de 4 000 francs sur le domaine 
extraordinaire. Un des fds du général était en 1815 page de 
l'empereur et il fut un de ceux qui, sur le champ de bataille 
de Ligny, secoururent et veillèrent les blessés prussiens. 
« Le jeune Gudin , dit Napoléon , se distingua par sa 
pitié. » 

Laplanche-Mortières, un des hommes à la fois les plus 
aimables et les plus braves de l'armée française, page du roi 
à la grande écurie, officier au 9^ régiment d'infanterie ci- 
devant Normandie, servit à Saint-Domingue et sur mer dans 
les premières années de la Révolution et reçut quatre blés- 



BniEXXE IGl 



sures, sans quitter le banc de quart, à ce rude combat que la 
Sèinillanle engagea, le 27 mai 1793, à la hauteur du cap Finis- 
tère, contre une frégate anglaise. Il avait le commandement 
d'une demi-brigade lorsqu'il fut nommé par Bonaparte adju- 
dant supérieur du palais des consuls. Il prit une brillante 
part aux divertissements de la Malmaison, et sur le théâtre 
de société, dans la troupe d'amateurs qu'avait enrôlée Hortense 
Beauharnais, il jouait les étourdis à la perfection, comme 
Bourrienne, les fripons, Savary, les valets, et Marmont, les 
traîtres. 11 eut des missions importantes, et le premier consul 
l'envoyait à Charles IV et à Godoy, le chargeait de s'enquérir 
des forces militaires de l'Espagne. Promu général de brigade 
en 1803, Laplanche-Mortières mourut de maladie trois ans 
plus tard, en Italie. Sa femme obtint de Tempereur, outre une 
somme de 15 000 francs, une pension de 3000 francs, et sa 
mère, une pension de 1 500 francs. 

Balathier de Bragelonne, fils du lieutenant de roi à Bastia, 
avait eu pour parrain Marbeuf et pour marraine M™'' de Varese. 
Son père n'eut pas à se plaindre de Napoléon. Réformé sous 
la Révolution, il fut nommé en 1797, par le général de l'armée 
d'Italie, chef de bataillon et commandant d'armes de Bastia, 
et lorsque cette ville, devenue place de troisième classe, fut 
commandée par un chef de brigade, lorsque Balathier reçut du 
ministre l'ordre de se rendre au Mont-Cenis, le premier 
consul prescrivit de laisser le vieux soldat sous le ciel de la 
Corse et lui confia le commandement de Calvi. Le Balathier 
qui fut condisciple de Napoléon n'était pas un bon élève, et 
à la fin de 1786, l'inspecteur Reynaud de Monts, qui lui repio- 
chait de donner le plus mauvais exemple, pria ses parents de 
le retirer sans esclandre. Balathier s'engagea dans le régiment 
provincial corse, et il eût peut-être végété toute sa vie si la 
Révolution n'eût éclaté. Emprisonné lors de l'insurrection de 
Bastia que Paoli réprima si durement, échappé de Corse, il 
rejoignit l'armée de Condé, puis regagna son île pour être 
sous-lieutenant à la solde anglaise, obtint de Gentili, après la 
reconquête du pays, le grade de lieutenant des sapeurs auxi- 

JEU.NESSE DE NAI'OlÉO.V. — • T. I. 11 



162 LA JEUNESSE DE NAPOLEON 

liaires, réussit, grâce à Yignolles, à entrer comme capitaine au 
service de la république cisalpine, et s'élevant peu à peu, se 
signalant en Espagne à la tête des Italiens, sous Macdonald et 
Suchet, au passage du Guadalquivir, aux sièges de Sagonte et 
de Tarragone, devint g^énéral de brijjade. Il avait revu Bona- 

o ~ " 

parte en 1805 à Milan, et il disait plus tard bizarrement et à 
mots couverts qu'il avait eu avec son ancien camarade, en 
pleine audience, une vive altercation et une scène extrêmement 
remarquable. Chef d'état-major des troupes italiennes à la 
Grande Armée en 1813, il fut blessé à Bautzen et pris par les 
Russes, qui le reléguèrent à Grodno. La Restauration l'admit au 
service de France. Sous les Cent-Jours, Napoléon lui offrit le 
commandement de Strasbourg et voulut l'envoyer en Corse 
avec mission de rallier les royalistes au gouvernement impérial. 
Balathier accepta le département de l'Yonne, où il avait des 
parents; mais il sut louvoyer, et les députés de la région, 
entre autres Bourrienne, son condisciple d'autrefois, attes- 
taient à la fin de 1815 qu'il avait « paralysé les mesures de 
rigueur prescrites par l'usurpateur ». Il commandait à Arras 
en 1828 lorsqu'il tomba soudain en démence; il se croyait 
lieutenant général à Lille et distribuait à tout venant des 
grades et des décorations. 

Bonnay de Breuille, entré, au sortir de Bricnne, à l'Ecole 
militaire de Paris, était capitaine en 1792, et à Jemappes 
marchait à la tête de sa compagnie, qui faisait partie du 
1*' i)ataillon des grenadiers de l'avant-garde, lorsqu'il reçut à 
la jambe droite un coup de boulet qui lui emjDorta le mollet. 
Il fut dix-huit mois en danger de mort et resta boiteux. Sus- 
pendu comme noble et employé, malgré sa suspension, dans les 
commissions et tribunaux des Ardennes, adjudant de place à 
Hesdin, chef de bataillon d'une demi-brigade, il se rappela, le 
7 octobre 1801, à son condisciple de Brienne et lui demanda 
deux choses : avancement et tranquillité, le grade de colonel 
et le commandement d'une place dans l'intérieur de la Répu- 
blique. Quatre jours plus tard, le 11 octobre, un arrêté du 
premier consul le nommait chef de brigade et commandant 



BRIENNE 163 

d'armes de troisième classe. Mais le ministre tardait à lui 
donner un poste. Bonnay alla voir Bonaparte, qui lui renou- 
vela verbalement sa promesse et chargea Duroc de l'exécuter; 
il fit agir en sa faveur Lacuée, Kellermann et son parent 
Morland, chef d'escadron de la garde des consuls, et il eut le 
commandement de Neufbrisach, puis, grâce à Clarke, qui 
« voulut bien accorder sa protection spéciale à un ancien 
élève de l'Ecole militaire », le commandement de Thionville. 
Il était à Nimègue lorsqu'il eut ordre, le 4 janvier 1814, 
d'évacuer la ville. Bonnay de Breuille se rendit à Maëstricht 
et, après avoir commandé quelques jours le fort de Wijk, rem- 
plit pendant le blocus les fonctions de chef d'état-major de la 
division militaire. Les Bourbons l'envoyèrent à Thionville 
comme lieutenant de roi. Sous les Cent-Jours, il acclama 
Napoléon : « L'empereur, écrivait-il, ne doutera pas de l'entier 
dévouement d'un de ses collaborateurs dans les Ecoles mili- 
taires. » 11 est vrai qu'en 1814, il avait assuré Louis XVIII du 
respectueux attachement d'un ancien cadet-gentilhomme et 
qu'après Waterloo il protesta que sa naissance, l'éducation 
qu'il avait reçue à l'Ecole militaire, et une opinion qui ne 
dépendait pas des événements, l'engageaient à ne reconnaître 
que Louis XVIII comme souverain légitime. 

D'Ilautpoul, élève de l'Ecole du génie à Mézières, où sa 
belle mine et son élégance lui valurent plusieurs bonnes for- 
tunes, envoyé à Namur, puis à Valenciennes, où Tholosé l'em- 
ploya comme adjoint durant le siège de 1793, fut destitué sur 
une lettre du conventionnel Ferry, son ancien professeur. Il 
était chevalier de Malte, et un jour, le 4 juin 1792, à Mézières, 
par une juvénile bravade, à la surprise du commandant Vil- 
lelongue et de ses maîtres et camarades, il avait paru dans les 
salles d'instruction de l'Ecole avec la croix de l'ordre; Ferry 
refusa de le recevoir et, au mois de septembre 1793, le dénonça 
au ministre Bouchotte : « Sa réception était un attentat contre 
la constitution ; il ne pouvait être admis que comme étranger, 
et il fut reçu comme Français. » Retiré à Sens, où il exerça le 
métier de menuisier et reçut une blessure au bras dans une 



164 LA JKLNKSSn DE NAPOLKON 

émeute, réintégré, regardé comme un excellent officier qui 
joignait de grandes connaissances à une éducation soignée, 
d'Hautpoul accompagna dans l'expédition d'Egypte son con- 
disciple de Brienne, qui le fit chef de bataillon. Ce fut lui qui 
vint porter à Bonaparte, au nom de Belliard, la convention du 
Caire. Mais on aurait tort de croire que ce message lui ait nui. 
Bonaparte félicita sincèrement les officiers et soldats de l'armée 
d'Orient di; la bravoure qu'ils avaient déployée pour conserver 
l'Kgypte. D'Hautpoul fut confirmé dans le grade de chef de 
brigade que Kléber lui avait provisoirement conféré. S'il n'a 
pas été général, c'est que le nombre des généraux du génie 
comme de l'artillerie était très limité, et s'il essuyait un 
relus en 1H09, lorsqu'il servait Murât et désirait rentrer dans 
l'armée française, il obtenait en 1810 la direction de Grenoble 
et en 1811 l'autorisation de résider à Genève. Malade, souf- 
frant de ses blessures, il prit sa retraite en 1816. 

Jean-Louis Picot de Moras connut Bonaparte non seulement 
à Brienne, mais à l'Ecole militaire de Paris. Chevalier de 
Malte, il fit de 1791 à 1793, sur les galères de l'ordre, ces trois 
caravanes ou campagnes qui n'étaient, selon le mot de Napo- 
léon, que de ridicules promenades et qui n'avaient d'autre 
résultat que de donner des fêtes et des bals dans les ports de 
la péninsule. Il ne revint pas en France; mais durani la guerre 
d'Italie, avant que Poussielgue se rendit à Malte, il quitta 
l'île pour dire à son ancien condisciple que les chevaliers de 
la langue française feraient bon marché de leur fidélité à 
l'ordre, que le grand-maître Hompesch n'était pas homme à 
se défendre vigoureusement, que le consul de Russie, O'IIara, 
actif et audacieux, était le seul qui fût à redouter. Il rentra 
dans l'arme du génie avec son grade, et Bonaparte certifia la 
légalité de son absence. « Ordre, écrivait le général le 6 oc- 
tobre 1797, de reviser le jugement du citoyen Picot-Moras,. 
officier du génie, dont l'absence légale de son corps a été 
depuis constatée. » Picot accompagna Bonaparte à Malte; 
ce fut lui qui somma O'Hara de déguerpir. Il était chef de 
bataillon lorsqu'il reçut à Aboukir une blessure mortelle. 



BRIEXNE 165 

Un de ses frères, Henri, qui devait finir sa carrière comme 
ingénieur en chef de la place de Besançon, fut, ainsi que lui, 
élève des Minimes; le comte de Brienne paya quelque temps 
sa pension, et il est le seul qui au mois de décend^re 1788 ait 
été porté sur la feuille du roi. Il était capitaine de grenadiers 
lorsqu'à la prière de son frère Jean-Louis et pour rester avec 
lui, il obtint de Bonaparte l'autorisation de servir comme 
adjoint de première classe dans l'arme du génie. Plus tard, 
en sollicitant du consul un grade plus élevé, il invoquait 
l'estime et l'affection dont le général avait honoré son aîné : 
« Le premier consul se rappellera peut-être l'amitié qu'il eut 
pour son ancien camarade, le chef de bataillon du génie 
Picot, qui partagea ses périls et mourut glorieusement sous 
ses yeux dans les champs d'Aboukir. » Il fut admis comme 
lieutenant en second ;i l'Ecole de Metz et, en raison de ses ser- 
vices, de ses talents distingués et du rang qu'il avait occupé 
dans la ligue, nommé extraordinairement au grade de capi- 
taine. Le premier consul, disait l'arrêté, ne l'avait-il pas jugé 
digne de distinction en lui faisant quitter la compagnie de gre- 
nadiers, et la mort de son frère ne lui donnait-elle pas des 
droits à la reconnaissance nationale? 

Un troisième frère de Picot de Moras, Joseph, lieutenant au 
11" régiment de dragons, fut tué à Eylau. Le 6 mai 1807, 
du camp de Finkenstein, l'empereur accordait h sa veuve une 
pension de 600 francs. 

Caulet de Vauquelin ne vit Napoléon à Brienne que de loin 
■et durant une année, et ne se rappela jamais à son souvenir; 
mais il combattit et mourut pour lui. Aide de camp de Rocham- 
beau à Saint-Domingue, employé au quartier général de l'armée 
d'Espagne, gouverneur des forts de Rota etd'Arco, commandant 
d'armes au Mont-Cenis, ardent, valeureux, avide de se mesurer 
avec les Anglais, qui l'avaient pris deux fois, protégé par 
d'IIastrel, qui le jugeait animé du désir d'être utile, et par Soult, 
<iui vantait son dévouement et sa brillante intrépidité dans 
toutes les affaires, Vauquelin était pendant les Cent- Jours chef 
de bataillon adjoint à l'état-major de Gérard, et périt à Lignv. 



166 LA JKUNKSSE DE NAPOLEON 

De même, les Couilet de Vré<(ille, d'Aboville, Lombard de 
Combles, Jean de Saint-Marcel ne semblent pas avoir eu 
recours à leur glorieux condisciple ou du moins on ne sait 
rien de leurs rapports avec lui. 

Les Courlet de Yrégille furent tous deux capitaines du 
génie. Le cadet, Mansuit, envoyé de Brienne à La Flècbc, 
dut, sous la Révolution, renoncer à l'état ecclésiastique, 
essuya, comme il dit, des persécutions et notamment une 
détention de quatorze mois, entra tardivement dans le génie 
et fit plusieurs campagnes, entre autres celle de 1800, à la 
division Decaen, et celle de 1805, à la division Walther; mais, 
i» la fin de 1808, il donnait sa démission pour cause de mau- 
vaise santé. 

D'Aboville, Lombard de Combles et Jean de Saint-Marcel, 
à qui la Révolution donna très tôt le grade de capitaine, quit- 
tèrent le service en 1793 parce qu'ils étaient suspects ou 
craignaient de le devenir. Tous trois appartenaient h la 
caste des ci-devant, et Jean de Saint-Marcel était l'aide de 
camp de La Noue, qui fut, après le désastre d'Aixla-Cbapelle, 
accusé de trahison et traduit devant le tribunal révolution- 
naire. 

Quatre frères Lepère faisaient leurs études à Brienne avec 
Bonaparte, et trois d'entre eux le suivirent en Egypte : l'aîné, 
Jacques, comme ingénieur en chef des ponts et chaussées; le 
cadet, Gratien, comme ingénieur ordinaire; le troisième, 
Hyacinthe, comme commissaire des guerres. Jacques et Gratien, 
que Bonaparte avait en 1798 chargés d'une mission temporaire 
à Flessingue, rendirent de grands services à l'expédition. 
Bonaparte nomma Jacques membre de la commission des 
arts et de la section de mathématiques de l'Institut d'Egypte, 
le chargea plus tard des travaux du camp de Boulogne, le fit 
inspecteur divisionnaire des ponts et chaussées à Paris. C'est 
le Lepère auquel le rapport du 19 nivôse an IX décernait ce 
magnifique hommage : « Lepère retrouve le système de 
canaux qui fécondait l'Egypte et le canal de Suez qui unira le 
commerce de l'Europe au commerce de l'Asie. » Quant à Gra- 



BltlEXXE 167 

tien, il fut attaché aux travaux de Cherbourg et de Paris, et, 
lorsqu'il désira servir l'empereur à l'armée d'Italie avec le 
même grade qu'en Egypte, il obtint les fonctions d'ingénieur 
en chef au port militaire de la Spezzia. 

Napoléon a donc bien traité ses camarades de Brienne; mais 
le plus grand nombre se souvinrent de la promesse qu'ils 
avaient faite aux Exercices publics, lorsqu'ils juraient au noble 
personnage qui les présidait, de défendre en gentilshommes 
français les droits et la personne sacrée de leur roi. 

Un d'eux, La Personne, l'un des plus laboiieux et des plus 
sages de l'Ecole, eut une fin prématurée et tragique. Garde du 
corps de Monsieur, il avait émigré. En 1794, il regagna la 
Flandre, où habitait son père; il fut arrêté et condamné h mort 
par le tribunal militaire de Lille. 

Deu de Montigny eut un destin aussi tragique. Il avait à 
Brienne de très mauvais bulletins, et ne s'appliquait à rien, 
n'avait de goût pour rien ; zéro ou peu de chose, telle était sa 
note en toutes les matières; il ne « faisait » passablement qu'à 
l'escrime, et Jean-Baptiste Berton ne lui attribuait d'autre 
mérite que du physique et de la bonne conduite, une taille 
gigantesque et des mœurs. Il est, déclarait Reynaud de Monts, 
d'une ignorance crasse. Aussi le pauvre diable était-il encore 
à Brienne en 1790, et il assurait qu'il aimait mieux tirer la 
charrue c[ue de rester six mois de plus au collège, qu'il se ver- 
rait forcé de prendre la luite. Ses parents l'emmenèrent en 
émigration. Il revint, servit dans l'armée républicaine, et, 
reconnu, jeté à Reims dans la même prison que l'abbé JNIusart 
et le Père Loriquet, eut la tête tranchée. 

Un autre élève de Brienne, Villelongue de Novion, désigné 
par Reynaud de Monts en 1785 pour l'Ecole militaire de Paris, 
entra dans l'infanterie après avoir préparé l'examen de l'artil- 
lerie et fut sous-lieutenant au régiment de Normandie; il périt 
à Oberkamlach. 

Vaubercey et Boisjolly défendirent Louis XVI au 10 août. 
Vaubercey, sous-lieutenant au régiment de Chartres, devenu 



168 LA JEUNESSE DE NAPOLÉON 

simple garde du roi, reçut à l'attaque des Tuileries deux coups 
de feu, qui le mirent on danger de mort. Les Bourbons le nom- 
mèrent lieutenant de gendarmerie et adjudant de place à 
Sedan. 

Boisjolly, fils et neveu de trois chevaliers de Saint-Louis 
qui prirent leur retraite comme brigadiers des gardes de corps, 
neveu de ce Vouillers qui fut chef d'état-major de Dumouriez 
dans la campagne de l'Argonne, était lieutenant au régiment 
d'Auvergne au début de la Révolution. Le 29 juin 1791, il dut 
avec ses camarades céder à l'insurrection des soldats qui s'as- 
semblaient en bataille sur la place de Phalsbourg et envoyaient 
leurs sergents-majors, accompagnés de deux fusiliers armés, 
signifier aux officiers d'évacuer la ville pour sept heures du 
soir. 11 se rendit à Paris et il était au Château lorsque la 
royauté s'écroula dans la journée dite de la Saint-Laurent. Il 
fut incarcéré durant la Terreur et vécut dans la retraite sous 
le Consulat et l'Empire : « Appelé plusieurs fois, écrit-il, à 
servir encore sous un gouvernement qui ne me convenait pas, 
j'ai constamment refusé. » 

Plusieurs se tinrent à l'écart. Gallois de Hautecourt, lieute- 
nant au Royal-Hesse-Darmstadt, ne fit que la campagne de 1 792, 
à l'armée du duc de Bourbon, et La Coudre, lieutenant au 
régiment d'Armagnac, s'éloigna de P'rance sans avoir aucune 
part aux entreprises de l'émigration. 

Mais beaucoup s'enrôlèrent dans l'armée de Condé, et même 
apr£S le licenciement de 1801, lorsqu'ils revinrent dans leur 
pays natal, ne demandèrent rien au camarade de collège qui 
s'était saisi du pouvoir : Collinet de la Salle, capitaine au 
régiment de Languedoc, breveté chef de bataillon par la Res- 
tauration; le chevalier de La Boulaye, sous-lieutenant au régi- 
ment d'Austrasie, un des blessés d'Oberkanilach ; La Roche- 
Poncié, lieutenant à la légion de Maillebois et gendarme de 
la garde; Laval, sous-lieutenant au régiment de Perche; Le 
Duchat, lieutenant au régiment de Normandie et, pendant 
l'émigration, au régiment des grenadiers de Bourbon, décoré 
de Tordre de Saint-Louis lorsque Louis XVIIl était ii Mittnu ; de 



BKIENNE ^"•' 



Lor sous-lieutenant au régiment de l'Ile-de-France ; Rigollot, 
lieulenant au régiment de La Marine; ViUelongue, lieutenant 
au réoiment de Royal-Comtois. 

Par^'eillement, Marguenat, Signier, Labretesche, Tresse- 
manes de Brunet, Montrond, d'Orcomte s'obstinèrent dans 
leur foi bourbonienne. 

Marcruenat, capitaine de cuirassiers et aide de camp de son 
père qui commanda l'établissement de Karikal et gouverna 
l'île de Tabago, passa vingt ans en Angleterre; il avait quitte 
la France en 1787 et ne la revit qu'en 1815. 

Signier, lieutenant au régiment de Condé en 1789, revint 
dans l'Aisne sans abjurer son attachement a la monarchie 
léoitime, et, en 1815, il refusait de signer la nouvelle constitu- 
tion et l'adresse de la ville de Laon a l'empereur, rejoignait 
l'armée royale à Cambrai, assistait au blocus de Bouchain. La 
Restauration le nomma chef de bataillon. 

■ Le Laonnais Labretesche, compatriote de Signier, était en 
1792 à l'armée des princes. Après le désastre, il s'engagea 
résolument dans les troupes autrichiennes pour la durée de la 
guerre. Le sous-lieutenant de Royal-Auvergne fut près de six 
ans simple soldat aux Vert-Laudon ! Il ne retourna dans sa patrie 
qu'en 1804, avec le grade d'enseigne. Les Bourbons lui don- 
nèrent la croix de Saint-Louis et le brevet de capitaine. 

Tressemanes de Brunet, ciui fut, au sortir de Brienne, cadet- 
gentilhomme à l'École militaire de Pans, prit part a la cam- 
pno-ne de 1792 dans l'armée du due de Bourbon. Mais il était 
chevalier de Saint-Jean de Jérusalem; il alla faire quatre cara- 
vanes sur les galères de l'ordre, regagna la France à la fin de 
1799, après la capitulation de Malte, et devint maire de Grasse 
sous la Restauration. 

Montrond, lieutenant en second au régiment de Vivarais, ne 
prêta pas à la Constituante un serment qu'il quahfiait de « ser- 
ment d'infidélité ». En 1797, lorsque « l'esprit paraissait favo- 
rable au retour du bon ordre », il rentra sur le territoire ran 
cais mais le quitta derechef au 18 fructidor. Il revint en 1801 
et renonça, dit-il, à tous les emplois « malgré les occasions qui 



170 LA JEUNESSIC DE NAPOLEON 

lui furent ofTcrtes sous le gouvernement de l'usurpateur Bona- 
parte, dont il avait été le condisciple n. Aux Cent-Jours, ou, 
comme il s'exprime, « lors des cent jours de deuils et de 
crimes, à l'apparition du fléau de l'humanité », il suivit le duc 
d'Angoulème h Valence pour commander en second les gardes 
nationales de la Drôme, et, après Waterloo, marcha, à la tète 
des hal>itants de Carpentras, contre les (édérés assemblés à 
Avignon. Les Bourbons lui donnèrent la croix de Saint-Louis 
et un brevet de capitaine. Mais IMontrond n'était pas content. 
Il recourut à Bourricnne, ;i la fois « bon camarade » et « digne 
soutien de la royauté » ; il demanda une lieutenance de roi, un 
commandement de place, un emploi de chef de bataillon dans 
la légion de la Drôme, une solde de retraite. Rien ne vint : il 
resta capitaine en disponibilité sans solde. 

D'Orcomte, que Bonaparte devait revoira l'Ecole militaire de 
Paris, était lieutenant au régiment de Bresse lorsqu'il émigra. 
Il servit de 1792 à 1801 dans les rangs des émigrés. En 1815, 
il refusa le serment à Napoléon, fit sous le duc d'Angoulème la 
campagne du Pont-Saint-Esprit, et reçut du comte Charles de 
Vogiié, inspecteur général des gardes nationales du Gard, la 
mission d'orgfaniser et de commander la «arde nationale de 
l'arrondissement d'Uzès. 

Quelques émigrés n'ont cependant pas répudié les bien- 
faits de leur camarade de Brienne : De Ray, Longeaux, Champ- 
milon, Béraud de Courville, les deux Le Lieur de Ville-sur- 
Arce, La Colombière, Balay de la Chasnée, Bosquillon de 
Bouchoir, Bétons. 

On a prétendu que Ray alla voir Bonaparte après vendé- 
miaire et le tutoya; (jue le général, vexé, lui tourna le dos, et, 
dans une seconde visite, ne lui adressa pas la parole. Pour- 
tant Napoléon fit donner h Ray une place d'inspecteur aux 
vivres, et, si Ray ne put accepter cette fonction à cause d'une 
maladie de poitrine dont il mourut trois ans plus tard, faut-il 
accuser Napoléon et dire avec M"*" de Bourricnne que l'emploi 
était misérable? Ray, dévoué à la royauté, avait combattu la 



171 
BUIENNE '■"^ 



Convention au siège de Lyon, où son père, ancien cordon rouge, 
trouva la mort; Napoléon n'avait-il pas fait pour ce jeune 
homme tout ce qu'il pouvait faire? 

Lonoeaux, barisien de naissance et de domicde, lieutenant 
au régiment de Royal-Roussillon, servit en 1792 à l'armée des 
princes et, durant trois ans, comme lieutenant, dans les rangs 
autrichiens, notamment aux chasseurs de Le Loup. H ut si 
brave et reçut dételles blessures qu'il dut se retirer en 1/9», 
après avoir obtenu des Bourbons la croix de Saint-Louis et, du 
gouvernement autrichien, la médaille d'or de Marie-Thérèse : 
aussi la Restauration lui donnait-elle la retraite de capitaine. 
Mais il dut à l'ancien condisciple de Brienne un emploi avan- 
tageux. Un jour. Napoléon passe à Bar-le-Duc. Il voit Longeaux 
à!a portière de sa voiture, et avant que l'autre ait le temps 
d'ouvrir la bouche : « Vous êtes Longeaux, que faites-vousi» 
Que voulez-vous? - Servir Votre Majesté. - Je penserai a 
vous. » Les chevaux l'entraînent. Six mois après, Longeaux 
occupait une place dans l'administration. 

Champmilon était capitaine au régiment de l'Ile-de-France 
lorsqu'il émigra. En 1810 il demanda du service. Napoléon le 
nomma capitaine au 4^ régiment étranger, et deux ans plus 
tard, Champmilon obtenait le grade de chef de bataillon 

Béraud de Courville, filleul du comte d'Artois, quitta 1 bcoie 
de Brienne pour être page de son parrain, puis un de ses 
gardes du corps, et fit toutes les campagnes de l'émigration 
jusqu'à l'année 1800. A son retour, il devint, grâce a Bona- 
parte, chef de bureau à l'administration des contributions 
indirectes. Mais il était aux yeux de Napoléon plus qu un 
camarade de collège. Il était le beau-frère de son aide de camp 
Muiron, et, après Arcole, le général avait déjà fait un men- 
songe au Directoire pour que Béraud de Courville fût raye de 
la liste des émigrés : « Ce jeune homme, écrivait-il, avait qua- 
torze ans lorsqu'il a été mis sur la liste des émigrés, étant en 
pays étranger pour son éducation. » Lorsque Napoléon 
débarqua de l'île d'Elbe, Béraud de Courville prit le comman- 
dement d'une compagnie de volontaires royaux. 



172 LA JEUNESSE DE NAPOLÉON 

l/aîné des Le Lieur de Ville-sur-Arce, sous-liculcnant au 
régiment de l'Ile-de-France, devait, après l'émioration, se 
vouer à l'horticulture, et il a écrit sur la culture du rosier, du 
dahlia, du maïs et des arbres fruitiers des ouvrages qui n'ont 
trouvé, dit-il lui-même, qu'un petit nombre de lecteurs et qui 
ne donnent pas à l'auteur assez de réputation pour le dédom- 
mager de ses travaux. Napoléon le fit administrateur des parcs, 
jardins et pépinières de la Couronne. Le Lieur conserva cet 
emploi sous la Restauration et dédia sa Poinone française à la 
duchesse d'Angoulème comme il dédiait naguère son traité de 
la culture du rosier à Josépliino. Mais le ton des dédicaces est 
difi'érent. 11 remercie la duchesse de voir avec intérêt ses 
efforts; il assure Joséphine qu'il a créé de nouvelles variétés 
de roses pour multiplier ses hommages, et ajoute galamment 
que la rose, reine des fleurs, est l'emblème de la souveraine 
que chérissent les Français. 

Le cadet des Le Lieur, un des plus intimes amis de Bona- 
parte, son camarade à Bricnne et au régiment de La Fère, 
était capitaine-commandant d'artillerie à la veille de l'invasion 
austro-prussienne. 11 éniigra et, après avoir fait la campagne 
de 1792 à l'armée des princes, se rendit à Londres, où il n'eut, 
dit-il, d'existence que par les talents que lui avait valus l'édu- 
cation des Ecoles militaires. Lorsque le comte d'Artois tenta 
de débarquer sur les côtes de France, Ville-sur-Arce appartint 
à l'expédition sous les ordres de l'ancien inspecteur marquis de 
Thiboutot. Mais Bonaparte se souvenait de lui, et Yille-sur- 
Arce, major dans l'artillerie de la République cisalpine, com- 
battit en Italie sous Richepanse, Watrin, Miollis et Moreau. 
II était chef d'escadron à Antibes lorsque le premier consul 
l'appela à Paris pour lui demander des renseignements sur 
l'artillerie cisalpine et voulut l'employer dans sa garde. Mar- 
mont, cousin p-ermain de Ville-sur-Arce, l'attacha à son état- 
major. Après la campagne de 1800, l'émigré fut sous-commis- 
saire des relations extérieures h Cronstadt. Au bout de deux 
ans, il reprit sa place, comme chef d'escadron, dans l'état- 
major de Marmont. En 1809, Napoléon le revit à Schoenbrunn 



BRIENXE 173 

et l'envoya sons-inspecteur aux revues ii l'armée d'Espacrne. 
Capturé par les Anglais à l'héroïque sortie d'Almeida, transféré 
à Lisbonne et de là dans le Ilampshire, à Alresford, délivré 
par cartel d'échange et grâce aux démarches de Marmont, qui 
l'avait recommandé chaudement à Wellington, Le Lieur de 
Ville-sur-Arce se maria, et reçut de l'empereur, par décret du 
1®"" janvier 1812, une dotation de 4 000 francs constituée sur le 
domaine de l'illyrie. 11 rejoignait l'armée de Portugal lorsqu'il 
rencontra Marmont qui rebroussait chemin. Il revint à Bavonne 
et, dès lors, jusqu'à la chute de l'Empire, en Allemagne, en 
France, ne quitta plus Marmont : puisque ses fonctions de 
sous-inspecteur étaient nulles, disait-il, il resterait sur le champ 
de bataille et serait toujours prêt à servir si le maréchal, 
manquant de monde, avait des ordres à lui donner. Sous la 
première Restauration, Marmont, capitaine des gardes du 
corps, fit nommer son cousin sous-inspecteur aux revues de la 
compagnie de Raguse. Mais Ville-sur-Arce était fatigué, épuisé : 
lorsqu'au retour de l'ile d'Elbe, il se présentait au lever de 
Napoléon, son ancien camarade le trouvait défait : « Sa 
Majesté, écrit alors Ville-sur-Arce, fut frappée de la manière 
dont j'avais changé, et eut la bonté infinie de m'en parler. » 
Employé à Besançon pendant les Cent-Jours, admis à la retraite 
au mois de septembre 1815, Ville-sur-Arce mourut en 1820. 
La Colombière sortit de Brienne, comme Bonaparte, pour 
être cadet-gentilhomme à l'Ecole militaire de Paris. Il émigra 
pendant que son régiment, le régiment d'Aunis, était aux 
Antilles, gagna la Trinité, de là l'Espagne, où il fut sous-lieute- 
nant au régiment d'Hibernie, et revint en France sous le Con- 
sulat. Avec Fauvelet et Cominges, il invita Bonaparte, au mois 
d'août 1800, à la réunion des anciens élèves de Brienne. 
En 1804, le premier consul le nommait inspecteur principal 
des vivres à la Grande Armée. Quatre ans plus tard, La Colom- 
bière rentrait, comme lieutenant, au service de Sa Majesté 
Catholique, non plus de Charles IV, mais du roi Joseph, et 
Soult, qui l'attacha comme capitaine, puis comme chef de 
bataillon, à son état-major, le jugeait très zélé, très instruit 



174 LA JEL'N'ESSIi; DE NAPOLEON 

et très bon ofricier. Après les revers d'Espagne, il fut réadmis 
au service de France et adjoint à l'inspecteur aux revues. La 
Restauration le fit chef du bureau de l'état civil au ministère de 
la ofiierre, et il fournit alors h des milliers de familles les ren- 
seignements qu'elles sollicitaient sur leurs enfants morts, 
blessés ou captifs en Allemagne, en Russie, en Italie. Mais si 
le maréchal Soult le protégeait, le duc de Fellre lui reprochait 
de n'avoir pas suivi Louis XVIII à Gand. Au bout de quinze 
mois, La Colombière dut quitter le ministère et, après avoir 
exercé les fonctions de sous-inspecteur aux revues à Tours et à 
Besancon, prendre sa retraite. 

Balay de la Chasnée fut désigné, comme La Colombière et 
Bonaparte, pour l'Ecole militaire de Paris, et il était sous- 
lieutenant au régiment de Rouergue lorsqu'il émigra. Fut-ce 
en invoquant le nom de Napoléon qu'il devint quartier-maître 
du palais à la cour du roi Jérôme? En 1814 il demandait la 
croix de Saint-Louis. Il ne l'obtint pas : commis d'un ancien 
capitaine de Royal-infanterie, M. de Marcellet, qui tenait à 
Hambourgf un maofasin de marchandises anoflaises, Balav avait 
été mis en prison pour avoir volé 3 000 francs de dentelles à 
son patron. 

Bosquillon de Bouchoir, que Rcynaud de Monts jugeait fort 
ignorant, sous-lieutenant d'infanterie en 1789, soldat à l'armée 
de Condé durant huit ans, entra, comme Balay de la Chasnée, 
au service du roi Jérôme. Il était capitaine en 1808 dans un 
régiment wcstphalien et, en 1814, dans un régiment français. 
La Restauration le fit capitaine d'habillement d'une légion 
départementale. 

Bétous, sous-lieutenant aux chasseurs cantabres, quitta le 
service en 1791 pour vivre sur son bien à Mézin, près Nérac. 
On sait sur lui une ou deux anecdotes. Le jardinet qu'il avait 
à Brienne dans la cour de l'école touchait h celui de son con- 
disciple corse. Une palissade fut établie pour séparer les deux 
terrains. Pendant que Bétous tenait les piquets, Bonaparte 
les enfonçait à coups de serpe. Soudain, l'outil tombe à faux, 
et frappe la main de Bétous entre le pouce et l'index. Le sang 



nnin.NXE l'i 



jaillit. Napoléon, désolé, maudissant sa maladresse, embrasse 
son camarade : « Pardonne-moi, petit Gascon, pardonne-moi ». 
Toute l'école nomma dès lors Bétous \e petit Gasco?i. En 1808, 
Napoléon passait à Agen. Bétous, qui commandait la garde 
d'honneur, obtint par l'intercession de Nansouty que son fds 
serait admis aux pages. L'empereur parlait quelquefois au 
jeune Bétous. « Petit Gascon, lui disait-il un jour, ton père 
n'a rien h me demander? — Sire, répondit le page, vous 
avez comblé tous ses vœux en m'attachant à votre personne. » 
Devenu sous-lieutenant de cavalerie, le jeune Bétous disparut 
dans la campagne de Russie, hc vieux Bétous montrait souvent 
la cicatrice qu'il avait au doigt : « Napoléon, remarquait-il 
fièrement, n'a fait pendant vingt ans de guerre qu'une seule 
blessure, et c'est moi qui l'ai reçue ». 

Une figure singulière est celle de D'Argeavel. Fils du direc- 
teur des aides de Bar-sur-Aube, D'Argeavel servit, au sortir de 
Brienne, trois années durant comme grenadier dans le régi- 
ment de Boulonnais-infanterie, puis entra dans les gardes du 
corps, à la compagnie de Villeroy. Mais il fit des dettes qu'd 
ne paya pas; il dut en 1787 quitter la compagnie, et gagna la 
Pologne. A son retour à Paris, sous la Révolution, il se sur- 
nomma le Sarmate, assura qu'il avait été l'aide de camp du 
général des armées comte Rzewuski et se qualifia de lieute- 
nant-colonel. Il connaissait le conventionnel Drouet, qui pro- 
mettait de l'emmener a l'armée du Nord comme adjoint dans 
la nouvelle administration des charrois, lorsqu'il fut traduit 
devant le tribunal révolutionnaire. Le 1"='" septembre 1793, à 
l'Opéra, pendant la représentation de VOffrande à la Liberté, 
tandis que les acteurs défilaient autour de la statue de la déesse 
et chantaient le couplet : Amour sacré de la patrie, D'Argeavel, 
dont le cerveau était travaillé par le punch et le vin de Cham- 
pagne, cria halte aux comédiens et, de sa loge, cracha plusieurs 
fois avec affectation vers la statue. Le parterre, indigné, le hua: 
« A bas! à la guillotine! » D'Argeavel fut arrêté; mais il pro- 
testa qu'il avait commis une « étourderie involontaire », et les 



176 LA JEUMÎSSE DE NAPOLÉON 

juges l'acquitlèrcnt. Quelques années plus tard, il se rappe- 
lait au souvenir de son ancien condisciple, qui partait pour 
l'Egypte, et il assure que Bonaparte le manda par un ordre 
particulier, le nomma membre d'une commission, lui fit à 
diverses reprises témoigner sa satisfaction par Bcrthicr. Et, 
en effet, D'Argeavel créa au Caire, près de la place Ezbekieh, 
dans le vaste palais d'un hey fugitif, en un jardin ombragé 
d'orangers et coupé de rigoles, le Tivoli èi^yplien : les abonnés 
s'y réunissaient pour causer, lire et jouer; l'armée y venait 
aux jours de fcte et y trouvait des plaisirs de toute sorte 
promis par les affiches de D'Argeavel : balançoires, danses, 
musique militaire, illuminations, jongleurs, psvlles, aimées. 
Ce fut D'Argeavel qui organisa, avec orchestre et rafraîchisse- 
ments, le bal où Bonaparte vit et aima M"' Fourès. Depuis, 
il essaya de rentrer dans l'armée. Il voulait, en 1806, se rendre 
à Varsovie pour « reprendre son rang parmi les confédérés 
polonais », et il s'offrit en 1809, lorsque les Anglais débar- 
quèrent h Flessingue. En 1813, il demandait un emploi de 
capitaine dans le régiment des gardes d'honneur qui se for- 
mait à Versailles; mais il avait été dans cette ville commis- 
saire de police, et sa nomination aux gardes d'honneur aurait 
produit un mauvais effet. Il sollicita le commandement d'une 
place de troisième classe ou d'un dépôt de prisonniers de 
guerre; mais ses services en Pologne n'étaient pas constatés, 
et s'il pouvait prétendre au grade de lieutenant, et par suite 
à un emploi d'adjudant de place ou de secrétaire-écrivain, il 
manquait d'expérience et il avait depuis trop longtemps aban- 
donné l'armée pour être de quelque utilité. D'xVrgeaveJ vécut 
de ses rentes et, dit-il, de la bienfaisance de Napoléon et de 
Murât, dont il était pensionnaire. 

Mais le plus curieux personnage de cette galerie brien- 
noise, et l'un des moins sympathiques, est Jean-Charles Bou- 
quet, neveu d'un des Minimes. Lorsque éclata la Révolution, il 
était à Reims, sa ville natale, chez ses parents, et s'appliquait, 
dit-il, à l'étude des plantes et aux mathématiques. Volontaire 



BRIENNE 177 

au l""" bataillon de la Marne, puis lieutenant dans un ]>ataillon 
belge, il se signala par l'ardeur de ses principes, par ses dis- 
cours dans les clubs, par ses dénonciations : il dénonçait le 
maréchal de camp Fleury; il dénonçait, après le iO août, 
Lafayette à l'Assendjlée législative; il dénonçait aux Jacobins 
de Paris les trois généraux Houchard, Kilmaine et J'oiirville. 
Nommé sous-lieutenant dans un régiment d'infanterie et 
envové en Vendée, il conquit 1 affection de Carrier, qui le lit 
commissaire des guerres, et Bouquet, qui prétendait plus tard 
qu'il avait dû se défendre des fureurs de Carrier, remerciait 
alors le représentant avec effusion, lui conseillait de châtier 
impitoyablement les contre-révolutionnaires et de « se mon- 
trer féroce ». 11 savait se faire des amis, s'insinuer dans h>ur 
confiance, exploiter leur crédit. Un instant, à l'armcc du 
Nord, il avait obtenu, grâce à Achille Dampierrc, fils aîné 
du général en chef et son camarade de Brienne, une place 
provisoire d'adjoint a l'état-major. Lorsqu'il écrivait à Bou- 
chotte, il disait « bien des choses » au frère du ministre, son 
ancien compagnon d'armes. Dès qu'il apprit les premières 
victoires de son condisciple Bonaparte, il déclara que l'air 
salin et marécageux de la Bretagne lui devenait contraire, 
qu'il connaissait l'Italie, qu'il était lié d'une amitié de collège 
avec le général et désirait le rejoindre. Il se rendit en Lom- 
bardie, et Bonaparte l'accueillit avec faveur, le surnomma 
l'enfant gâté de la Révolution, le recommanda spécialement à 
l'ordonnateur en chef Denniée, le chargea d'approvisionner les 
troupes qui gardaient Vérone et Mantoue. Mais, si Bouquet 
déployait de l'activité, du talent, il n'avait guère de probité, et 
cet enfant, dit un officier, parut aussi âpre au gain qu'un 
homme fait. Lorsqu'il apposa les scellés au mont-de-piété de 
Padoue, il enleva des bijoux, des effets précieux sans nulle 
vergogne, et offrit h Victor une part de son vol. Victor, 
indigné, signala sur-le-champ à Bonaparte cette dilapidation, 
qu'il qualifiait de monstrueuse; « ce commissaire, ajoutait-il, 
n eu l'impudence de compromettre votre épouse en disant 
-que ce dont il s'emparait était destiné pour elle ». Arrêté, tra- 

JEU.NESSE DE NAl'OLlio.N. T. 1. 12 



178 LA. JEUNESSE DE NAPOLEON 

duit devant un conseil de guerre, convaincu, Bouquet fut con- 
damné à cinq ans de fers. Il interjeta appel : le conseil de 
revision de la Lombardie cassa la sentence, et un second con- 
seil militaire, qui siégeait à Milan, acquitta Bouquet : sur sept 
membres, trois le jugèrent innocent. Relâché selon la loi et 
renvoyé à Paris, au ministre, qui lui permit de rentrer dans ses 
foyers, il redemanda du service. Mais on annonçait de Reims 
et de Chrdons qu'il n'avait rien pendant la Révolution et qu'il 
possédait actuellement des propriétés considérables . Le 
ministre le mit au traitement de réforme. Bouquet s'obstina, 
il écrivit à Bonaparte qu'il avait besoin d'un emploi pour 
exister et faire exister son oncle; il en appelait à Bonaparte, 
juste et impartial; il voulait, disait-il, le forcer à tel prix que 
ce fût d'oublier une grande faute; il le priait de n'être pas 
inexorable, de le placer en Egypte ou dans le fond de la 
Vendée. A deux reprises il crut avoir trouvé l'occasion de 
fléchir Bonaparte. Il organisa le 21 août iSUO le banquet des 
anciens élèves de Brienne, y glorifia le 18 brumaire, « aurore 
d'un beau jour », et dans sa harangue, comme dans \e Précis de 
la réunion qui vante la chaleur et le feu du jeune Bouquet, 
dépeignit sa disgrâce : « Vous, Bourrienne, s'écriait-il, fixez 
vos regards sur ceux de vos condisciples que le malheur et 
un sort aveugle n'ont cessé de poursuivre, sur ceux que quel- 
ques erreurs passagères et des persécutions tiennent dans une 
inaction qui tue et dessèche les âmes les plus fortes! » Il 
était alors surveillant au collège de Compiègne, où son oncle 
était professeur et Louis Berton, directeur. Le 25 juin 1801, 
Bonaparte venait avec Joséphine déjeuner chez Berton. Au 
lieu de se cacher. Bouquet s'élance vers la voiture et offre la 
main à la femme du premier consul. Bonaparte le chasse. Mais 
Bouquet ne se rebuta point. Il se plaignit au ministre, réclama 
sa place de commissaire des guerres ou un brevet d'officier 
dans les troupes légères à cheval. Le ministre répondit qu'il 
était impossible de le réemployer. Par trois fois. Bouquet 
revint à la charge. Privé de son traitement de réforme parce 
qu'il n'avait pas le nombre légal d'années de service, il assu- 



BRIEXNE 179 

rait à Lacuée de Cessac en 1811, puis en 1813, que Sa Majesté 
impériale « entendrait avec bonté le nom de celui qu'elle avait 
beaucoup aimé », faisait son propre éloge, prônait les talents 
qu'il avait reçus de la nature et d'une éducation soignée, son 
activité peu ordinaire, son imagination industrieuse dans 
les plus grands besoins d'une armée. En 1815, il implorait 
l'empereur : « Sire , vous aimiez beaucoup mon oncle à 
Brlenne; il est mort, et, avec lui, toutes mes ressources », et 
Bouquet suppliait Napoléon de l'admettre un seul instant en 
sa présence et de nommer le « compagnon cbéri de son 
enfance » commissaire des guerres, ou capitaine d'état-major, 
ou sous-préfet, ou secrétaire général de préfecture. Sous la 
Restauration, il sollicita la demi-solde, et sa requête fut 
appuyée par un ami de Brienne qu'il avait retrouvé, le maréchal 
de camp Berton, par le commissaire ordonnateur Aubernon, par 
le lieutenant général La Houssaye, par le marquis de Béthune- 
SuUy qui le connaissait particulièrement. Mais il eut encore de 
retentissantes aventures. Il s'était marié trois fois : la première, 
par l'intermédiaire de l'adjudant général Landrieux, avec la 
citoyenne Champion de Cicé, autrement dite M"° de Voisenon, 
qui redoutait pour sa famille l'effet de la loi des otages et qui 
ne tarda pas à se séparer de lui par le divorce; la deuxième 
lois, avec une demoiselle Leoourt, sœur d'un agent d'af- 
faires; la troisième fois, avec une demoiselle Duperray. Au 
mois de mai 1830, il fut traduit devant la cour d'assises de la 
Seine : il était accusé d'avoir fait avaler des épingles à son 
enfant, d'avoir empoisonné sa seconde femme et tenté d'em- 
poisonner la troisième. Après de vifs débats qui mirent tout 
Paris en émoi, il fut acquitté. Vécut-il, comme auparavant, 
d'expédients et d'emprunts ? Au mois d'août 1854, à l'âge de 
quatre-vingt-deux ans, il postulait le secours annuel que le 
décret du 14 décembre 1851 accordait aux anciens militaires 
octogénaires de la République et de l'Empire, et il prétendait 
que Napoléon P' lui donnait par an sur sa cassette une somme 
de 2 400 francs! 



180 LA JEUNESSE DE NAPOLEON 

Deux noms purs et glorieux cloront la liste longue et pour- 
tant incomplète des personnages que Napoléon a connus de 
près ou do loin durant son séjour à Brienne. Ce sont les noms 
de Keralio et de Ségur. 

Marie-Nicole Rivet, veuve de Keralio, touchait sous la 
monarchie une pension de 2 000 livres qui fut supprimée sous 
la Révolution, remplacée par un secours annuel de 500 francs, 
et qui, soumise h la diminution légale des deux tiers, finit par 
se réduire à 166 francs. En 1808, elle sollicita le rétablisse- 
ment de son ancienne pension. N'avait-elle pas, disait-elle, 
quelques droits à la générosité de Napoléon? Et Keralio n'avait- 
il pas servi sa patrie durant un dcnii-siècle, inspecté pendant 
plusieurs années les écoles militaires, et, en cette qualité, 
présidé à l'éducation de l'empereur? Le 11 janvier 1810, un 
décret particulier accordait à M"" de Keralio, en consi- 
dération des services de son mari, une pension annuelle de 
3 000 francs. 

Napoléon ne fut pas moins reconnaissant envers le maréchal 
de Ségur qui signa le 22 octobre 1784 son brevet de cadet- 
gentilhomhie. Il apprit, sous le Coasulat, que l'ancien ministre 
vivait dans la misère. Par un arrêté du 5 mars 1800, qui ne 
fut pas imprimé, il décida que Ségur jouirait des appointe- 
ments d'un général de division réformé. Ségur alla le remer- 
cier aux Tuileries. Le premier consul vint à la rencontre du 
vieux maréchal, l'entretint courtoisement et le reconduisit 
jusqu'à l'escalier. Là, Ségur eut une joie suprême : il reçut 
les honneurs décernés autrefois à son grade; sur le perron du 
palais, la garde consulaire, formant la haie, lui présentait les 
armes, et les tambours battaient aux champs; saisi d'émotion, 
se rappelant le passé, Ségur versa des larmes et crut défaillir. 



CHAPr«^RE IV 



L'Ecole Militaire. 



L'École militaire de Paris. — Élèves et pensionnaires. — Externes. 

— Les classes et les jours de congé. — La section d'artillerie. — Les 
exercices militaires. — L'uniforme. — La cour de récréation. — Le fort 
Timbrune. — Dortoir, réfectoire, parloir. — Yisites des étrangers. — 
Les bâtiments. — Ïimbrune-Yalence. — Yalfort. — L'état-major. — 
Personnel considérable. — Professeurs. — Le Paute d'Agelet et Louis 
Monge. — Tartas et Dclcsguille. — Baur. — Domairon. — Maîtres 
d'équitation et d'escrime. — Service médical. — Clergé. — Discipline 
de l'École. — Luxe et dépenses. — Le mémoire attribué à Napoléon. — 
Mort de Charles Bonaparte (24 février 1785). — L'examen de l'arLilleric. 

— Préparation des cadets-gentilshommes. — L'École de Metz. — Labbey 
<il Prévost. — Bonaparte reçu d'emblée lieutenant en second (!'='■ sep- 
tembre 1785). — Laplace. — Picot de Peccaduc, Phclipeaux et Dcsmazis. 

— Les élèves de la section d'artillerie, Baudran, Fleyres, Montagnac, 
d'Ivoley, Delpy, Najac, Chièvres d Aujac, Lallemant. d'Anglars, Neyon, 
Lustrac, Venzac, Clinchamps, Dalmas, Richard de Castelnau, Tugny. — 
Les élèves de la section du génie, Boisgérard, Vigier, Fages-Vaumale, 
Teyssières, La Chevardière, Moulon, Saint-Legier, Gassot, Maussabré 
de Saint-Mars, Bernard de Montbrison, Frévol de Lacoste. — Cama- 
rades de Bonaparte qui servirent dans l'infanterie et la cavalerie. — Les 
émigrés. — Billouart de Kerlerec, Montmorency-Laval, les Flcury. — 
BesoUes. — La Baronnais. — Pluviers de Saint-Michel. — L'Église de 
YéUx. — La Lande de Yernon. — Puységur. — Maussabré de Gaste- 
souris. — Aucapitainc. — Auboutct. — La Haye-Montbault. — Forbî, 
de Gardanne. — Quarré de Chclers. — Sanzillon. — Mesnard. — Les 
gardes du corps. — Castelpers et Talaru. — Les gardes françaises. — 
Gréaume, Morsan et Malartic. — Les ralliés. — Le Clerc de Juigné. — 
Forbin Labarben. — Girardin de Brégy. — Saint-Paulet. — La Myre. 
Barlatier de Mas. — Montrond. — Marcillac. — Oudan et Chabannes. 

— Guillermin. — La Bruyère. — Champeaux. — Souchet d'Alvimart. — 
Jugements sur le cadet-gentilhomme Bonaparte. — Sa note de sortie. 

— Les rouflées du petit noble. — Napoléon et Laugier de Bellecour. — 
Amour de la Corse et de Paoli. 



182 LA JELNKSSK DK NAPOI.KON 

L'Ecole militaire de Paris, sise dans la plaine de Grenelle, 
auprès de l'IIûtcl des Invalides, comme si son fondateur eût 
voulu, selon le mot de M""^ de Pompadour, ranimer les vieux 
guerriers et égayer la fin de leur carrière par la vue conso- 
lante de la jeunesse, avait été créée sous le règne de Louis XV, 
par un édit de janvier 1751, sur les vives instances et grâce aux 
infatigables efTorts de Paris du Verney. Aussi l'administration 
de l'Ecole fit-elle faire en 1785, à ses propres frais, un buste du 
célèbre financier. Le grand écusson royal de Louis XV se 
détachait, parmi des trophées d'armes et de drapeaux, sur le 
fronton de la façade, et la sallo du Conseil contenait le por- 
trait du roi et quatre tableaux de Le Paon, qui représentaient 
les batailles de Fontenoy et de Lawfeld et les sièges de 
Tournay et de Fribourg. Mais n'était-il pas juste de rappeler 
les traits du premier intendant de l'établissement, et, comme 
disait le ministre Ségur, d'élever ce monument des services 
distingués que Paris du Verney avait rendus à la maison? 

Le l*"" février 1776, sous le ministère du comte de Saint- 
Germain, l'Ecole fut supprimée par une déclaration royale. 
Saint-Germain jugeait avec raison qu'elle tenait plus de l'os- 
tentation que de l'utilité, qu'elle était administrée sans éco- 
nomie, qu'au lieu de préparer de pauvres gentilshommes au 
métier de soldat, elle les élevait comme s'ils étaient princes, 
sans que leur éducation fût proportionnée à l'état qu'ils 
auraient dans la société. Les élèves furent répartis dans des 
collèges de province. 600 jeunes gens, et non plus 250, reçu- 
rent leur instruction aux frais du roi dans les mêmes institu- 
tiona que les autres Français. 

Mais Saint-Germain sentait qu'il était nécessaire de créer 
une école spéciale. Il fit décider que les élèves les plus méri- 
tants des écoles militaires de province viendraient à Paris, 
sous le nom de cadets-gentilshommes, en nombre indéterminé, 
achever leurs études et apprendre les éléments de l'art de la 
guerre à l'ancien hôtel du Champ de Mars. 11 n'avait donc 
détruit la fondation de Paris du Verney que pour la rétablir et 



L JiCOLE MILITAIRE 183 

en faire une Ecole militaire supérieure. Le 17 juillet 1777 
paraissait l'ordonnance du roi : Sa Majesté voulait, disait-elle, 
multiplier les avantages d'une seconde éducation en faveur de 
la noblesse qui se destinait aux armes et lui faciliter l'entrée 
comme l'apprentissage du service ; elle appelait donc h Paris 
l'élite des élèves des écoles rovales militaires, âcfés nu 
l"^"" octobre de treize ans au moins et de quinze ans au plus. 
A l'Ecole de Paris, de même que dans les écoles provinciales, 
les pensionnaires se mêlaient aux boursiers. Outre les élèves 
du roi ou, comme on les nommait tout simplement, les élèves, 
de jeunes nobles, pourvus d'un extrait baptistaire qui consta- 
tait qu'ils avaient treize ans au moins et seize ans au plus, d'un 
certificat du généalogiste d'Hozier de Sérigny, et de témoi- 
gnages suffisants de capacité, étaient admis à l'Hôtel dans les 
quinze premiers jours d'avril ou d'octobre et instruits aux 
dépens de leurs parents, qui déboursaient pour eux, indépen- 
damment de quatre cents livres pour les frais de leur babille- 
ment et de leur équipement, une somme annuelle de deux 
mille livres, payable par quartier et d'avance. L'Ecole avait 
soin de se munir de renseignements sur la solvabilité des 
familles. Au mois de juin 1785, lorsque le comte de Pierre- 
clau désirait lui confier son fils, elle s'informait en Bour- 
gogne et apprenait que le père jouissait d'une fortune assez 
considérable. Si INI. de Beaurepaire tardait à payer la pension 
de son fils, le ministre le sommait : « Vous ne devez pas 
ignorer, lui écrivait Ségur, que cette éducation coûte beaucoup 
plus à l'Ecole militaire qu'elle n'en tire de profit, et vous devez 
penser qu'il est juste de lui payer du moins ce qu'on est con- 
venu de lui donner. » Beaurepaire ne s'exécute pas; Ségur 
enjoint de l'actionner judiciairement. D'ailleurs, n'était pas 
pensionnaire qui voulait. 11 fallait être agréé, et pour être 
agréé, se recommander d'un puissant personnage ou avoir un 
père qui eût rendu des services au roi et qui pût invoquer les 
services de ses aïeux ou, comme on disait, de ses auteurs. 
C'est ainsi que le fils du marquis de Longecourt est protégé, 
proposé par le marquis de Gouvernet; le fils de la comtesse de 



1-4 LA JEUNKSSF. DE NAPOLÉON 

MitiipooLi d'Ablcioe, par son oncle Croismnre, ancien com- 
mandant en chef de la petite écurie du roi ; le fils de Lambert 
de Canibray, par un autre Croismare, officier des gardes du 
corps; le jeune Morges, par le comte de Blot; Asselin-Des- 
parts, par le duc d'Orléans; Blacas d'Aups, par le nonce du 
pape. Mais d'emblée et sur une simple demande le comte de 
Lusacc fait admettre à l'Ecole militaire, moyennant pension, 
son fds cadet, le chevalier de Saxe, et en 1780, en 1781, le 
marquis de Gaillon, naguère capitaine de cavalerie, le marquis 
de Piercour, d'une vieille famille de Normandie, le marquis 
d'Hautpoul-Seyre, ancien capitaine d'infanterie, le marquis 
de Fremeur, maréchal de camp, le marquis de Lcscure, 
mcsti-e de camp de dragons, le marquis de Froissard-Bcr- 
saillin, lieutenant aux gardes françaises, le marquis d'Aulan,. 
la marquise de Gabriac, le baron de Saint-Pastou, le maré- 
chal de camp dllodicq, les comtes de Broglie, de Blangy, de 
Montbron, de Sainte-Suzanne, MM. Le Xormand d'Etiolés et 
Le Peleticr de Saint-Fargeau obtiennent la même grâce pour 
leurs fils; le baron de Périer, colonel d'infanterie, pour son 
beau-fils, le comte de Thalas ; le comte de Kersallo, cama- 
rade de collège du ministre Montbarey, pour son fds et pour 
son neveu et pupille Fourmis; le comte de Virieu, le comman- 
deur de A illefranchc, le chevalier de Saint-Ai^nan, le cheva- 
lier de Bernis, pour leurs neveux. 

Pensionnaires et élèves étaient logés, nourris, vêtus unifor- 
mém-ent. On pensait établir entre eux le principe d'une solide 
émulation et instituer de la sorte « une espèce de concours 
perpétuel, ouvert à toute la noblesse sous les yeux de Sa 
Majesté ». Et, à la vérité, on se trompait. Les pensionnaires 
se destinaient rarement au génie, à l'artillerie, à la marine, et 
leurs parents ne les mettaient à l'Ecole que pour leur donner 
quelque teinture des sciences, pour les former à la subordin:;- 
tion militaire et les accoutumer aux exercices du corps, poiir 
leur ouvrir l'entrée du manège qui passait, après celui de la 
grande écurie du roi, pour le premier de l'Europe par le 
talent de ses écuyers et la beauté de ses soixante chevaux fins 



L ECOLE MILITAIRE 185 

et espagnols, entiers et très vifs, dont quelques-uns coûtaient 
huit cents et mille livres. INIais l'instruction était la mt'me. Le 
règlement prescrivait l'éoalité la plus complète entre les élèves 
et les pensionnaires. Les uns ne se distinguaient des autres 
que parce qu'ils assistaient plus souvent h des cours spéciaux. 
Tous, dès qu'ils étaient admis à l'Ecole militaire, avaient le 
même rang que les cadets-gentilshommes qui servaient dans 
les troupes du roi; ils obtenaient des lettres de sous-lieutenant 
à quinze ans révolus; ils étaient nommés officiers dans les 
régiments h condition d'avoir passé deux ans au moins dans 
l'Hôtel. 

L'Ecole recevait six externes, appartenant h de grandes 
familles. jNlais ils ne suivaient que les cours d'équitation et ils 
devaient, avant leur adnîission, demander, selon la formule 
d'usage, l'agrément de monter au manège. Ils fournissaient 
chacun leur cheval et ils ne pouvaient prendre de leçons que 
pendant une année. A la fin de 1785, ces six externes étaient 
M. de Tourzel, le comte de Charost, qui avait remplacé un 
Jumilhac, le baron et le prince de Montmorency, M. de 
Tavannes et M. de Châlon, qui avait au mois de mai remplacé 
le marquis de La Force. En juillet 1786, le comte Hippolyte 
de Chabrillan et le fils de la marquise de Rastignac succé- 
daient à Tourzel et à Charost, et déjà le fils du ministre 
Galonné sollicitait une des autorisations que le ministre accor- 
derait après le départ de Tavannes et des deux Montmorency. 

A l'époque où Bonaparte était à l'Ecole militaire de Paris, 
les études étaient assez bien disposées et réparties. On avait 
appliqué quatre excellents principes : 1" chaque classe durait 
deux heures; 2° il ne devait pas y avoir dans chaque classe 
plus de vingt à vingt-cinq élèves; 3" les élèves avaient tou- 
jours dans la même branche d'études le même professeur; 4° ils 
ne chômaient jamais; si le maître tombait malade, ils n'étaient 
pas réunis à une autre classe, et un suppléant se tenait prêt à 
continuer le cours. Ce fut à la rentrée de 1781 que ce pro- 
gramme s'exécuta. La compagnie des cadets-gentilshommes 



186 LA JEUNESSK DE NAPOLÉON 

forma deux divisions éoales, la première et la seconde. Chaque 
division comprit trois classes, la première, la deuxième et la 
troisième, composées sans doute, selon l'usage introduit par 
le rèfrlement de 1709, de forts, de médiocres et de faibles. Il 
y eut huit objets ordinaires d'instruction : les mathématiques, 
la géographie et l'histoire, la grammaire française, la gram- 
maire allemande, la fortification, le dessin, l'escrime, la danse; 
et chacun de ces objets fut enseigné dans les trois classes de 
chaque division par le même maître. Il y avait donc huit profes- 
seurs par division ou seize professeurs pour les deux divisions. 
Chaque classe avait quotidiennement huit heures de travail, 
quatre le matin, de 7 à 9 et de 10 à 12, et quatre le soir, de 2 
à 4 et de 5 à 7, avec des pauses d'une heure réservées aux 
récréations et aux repas. Elle recevait ainsi, le premier jour, 
quatre leçons en quatre genres d'étude; le deuxième jour, 
quatre autres leçons en quatre autres branches; le troisième 
jour, les mêmes leçons que le premier jour; le quatrième, les 
mômes que le second, et ainsi de suite, de façon qu'il n'y avait 
que vingt-quatre heures d'intervalle entre les leçons de même 
sorte. 

Il avait fallu pourvoir aux jours de congé : jeudis, diman- 
ches, fêtes. Ces jours-là, les cadets avaient quatre heures 
d'étude, deux le matin et deux le soir, et ils les employaient ii 
lire de bons livres et à faire leur correspondance. Ceux dont 
l'écriture était mauvaise, recevaient les leçons du calligraphe 
et-« maître à écrire » Daniel. Ceux qui se destinaient ii la 
marine suivaient le cours de langue anglaise. Il y avait donc 
aux jours de congé huit salles d'études, dont deux surveillées 
par le maître d'écriture et le maître d'anglais, et les six autres, 
par des professeurs. Ces six professeurs remplaçaient en 
outre leurs collègues malades, parce qu'il ne fallait pas, disait- 
on, laisser un seul instant une partie des cadets manquer 
d'instruction dans un seul genre d'étude, et le règlement pré- 
voyait qu'ils auraient, outre leurs seize heures par quinzaine, 
des classes à tenir durant plusieurs jours et peut-être durant 
des semaines entières. 



•187 



l'École militaire 

Tel était le programme de 1781. Mais peu à peu le nombre 
des professeurs augmenta. Le latin n'entrait pas d'abord dans 
l'éducation des cadets-gentilshommes, et l'on racontait plai- 
samment que lorsqu'il disparut de l'ancienne Ecole, le profes- 
seur, l'abbé Valart, auteur d'un Rudiment et précepteur de 
Gribeauval, avait mis ses livres sur une charrette et crié aux 
élèves : « Malheureux, l'antiquité vous abandonne, vous êtes 
perdus! » En 1785, le cours de grammaire latine fut rétabli et 
confié a l'un des professeurs d'histoire, Ilugnin. 

Il n'y avait pas a l'Ecole de chaire de droit public. Mais le 
ministre Ségur pensait, comme la plupart de ses contempo- 
rains, qu'il fallait entendre les intérêts des princes, que l'état 
politique n'était pas incompatible avec l'état mUitaire et qu'un 
jour plus d'un cadet-gentilhomme, plus d'un officier se tour- 
nerait volontiers vers la diplomatie. Il se souvenait que son 
prédécesseur Choiseul avait voulu former certains élèves aux 
négociations et envoyé Bourgoing à l'université de Strasbourg. 
Le^lO mai 1784, il instituait un cours de morale et de droit 

public. 

On n'avait pas songé, lorsque l'Ecole fut restaurée, à créer 

une classe particulière pour les élèves qui se destinaient aux 

armes savantes. Mais il y eut un candidat au génie, puis deux 

candidats, puis trois, et en 1785, lorsque Bonaparte était à 

l'Hôtel, une douzaine de cadets-gentilshommes se préparaient 

aux examens de l'Ecole de Mézières : Boisgérard, Castres de 

Vaux, Du Moulin des Coutanceries, Fages-Vaumale, Gassot de 

RÔchefort, La Chevardière de La Grandville, Maussabré de 

Saint-Mars, Picot de Moras, Puniet de Cavensac, Saint-Legier 

de La Saussaye, Teysslères de Miremont et Vigier. Il fallut leur 

donner un professeur spécial pour leur enseigner le cours de 

l'examinateur Bossut. 

D'autres cadets annonçaient l'intention d'entrer dans l'ar- 
tillerie ou la marine, et s'il n'y avait guère chaque année 
qu'un ou deux sujets qui fussent disposés à servir sur les vais- 
seaux du roi, vingt à vingt-cinq voulaient appartenir au corps 
royal. On dut organiser de nouvelles classes pour ces viugt- 



188 LA JEUNESSE DE NAPOLEON 

ciiHj aspirants. On les réunit en une seule section parce qu'ils 
étudiaient le même cours, le cours de leur examinateur Bezout, 
et on leur donna deux professeurs particuliers de mathéma- 
tiques, l'un qui leur faisait deux classes quotidiennement, 
matin et soir, l'autre qui suppléait son collègue en cas de 
maladie et aux jours de congé. Ils eurent dans l'espace de 
deux semaines vingt classes de mathématiques, cinq classes de 
langue allemande, cinq classes de géographie et d'histoire, 
cinq classes de grammaire française et cinq classes d'escrime. 
Ils allaient aux classes de mathématiques durant les heures où 
les autres cadets suivaient les cours de sciences, de fortifica- 
tion, de dessin et de danse. De la sorte, ils ne perdaient, 
comme on disait, que les instructions qui ne leur étaient pas 
nécessaires. Mais ils assistaient, ainsi (juc leurs camarades 
des autres armes, aux quatre cours d'histoire, de langue alle- 
mande, de grammaire française et d'escrime. 

Les exercices militaires, de même que ré(|uifation et la vol- 
tige, étaient considérés à l'ilùtel comme récréation. [Niais ils 
avaient leur importance. Deux fois par semaine, le jeudi et le 
dimanche, les cadets faisaient des exercices à feu. Tous les 
jours, les élèves les moins forts maniaient le fusil et chacun 
avait pour instructeur un camarade plus ancien. Aux jours de 
congé ou de fête, dans une classe qu'on nommait la classe 
d'ordonnances, un des sous-aides-majors enseignait les ordon- 
nances militaires. Il n'en commentait que trois : sur les exer- 
cices et évolutions, sur le service des places, sur les crimes 
et délits, et il n'insistait que sur l'essentiel, exposant la théorie 
des choses que les cadets pratiquaient, les interrogeant sur 
les principes de la marche et du maniement des armes, 
s'assurant qu'ils pouvaient expliquer les mouvements d'une 
façon claire et commander une troupe, voire un bataillon, 
leur faisant lire chaque ordonnance article par article, l'éclai- 
rant par des exemples et des anecdotes, tenant une « espèce 
de conférence » sur les devoirs de l'officier qui « doit tout aux 
bontés du roi ». 

Quelques mois avant l'entrée de Bonaparte, les cadets-gentils- 



L ÉCOLE MILITAIRE 189 

hommes avalent été organisés comme un régiment. Le ministre 
Ségur voulait qu'il y eût, outre la division classique, une divi- 
sion toute militaire. Le 26 mai 1784, il venait à l'Hôtel et pas- 
sait en revue la compagnie, qui s'était mise sous les armes. Il 
lisait un règlement approuvé sept jours auparavant par le roi : 
la compagnie formerait quatre divisions, partagées chacune en 
pelotons; des cadets commanderaient les pelotons et les divi- 
sions; un cadet aurait le titre de commandant en chef des 
quatre divisions; commandant en chef, commandants de divi- 
sion, chefs de peloton devaient veiller à la tenue, au bon 
ordre et à la police; ils avaient autorité sur leurs camarades et 
pouvaient, hors des classes, leur infliger des punitions dont 
ils rendaient compte. Aussitôt le gouverneur nommait au 
ministre les jeunes gens — c'étaient les sujets à la fois les 
meilleurs et les plus énergiques — auxquels le Conseil 
d'administration avait conféré les différents grades. Le com- 
mandant en chef et les quatre commandants de division sor- 
taient des rangs. Segur les félicitait, leur disait qu'il était 
satisfait de leur conduite, les engageait à mériter de plus en 
plus les marques de confiance qu'ils recevaient de leurs supé- 
rieurs. Puis la compagnie défilait devant le ministre, et désor- 
mais, lorsqu'aux joui's de fête ou de congé, elle fit des pro- 
menades, tambours et fifres en tête, elle se partagea en quatre 
divisions qui se formèrent chacune sur trois rangs. 

Le commandant en chef était Picot de Peccaduc, élève de la 
section d'artillerie. 11 eut pour successeurs Nepveu de Belle- 
fille, Baulat, La Lande de Vernon et Boisgérard. Mais les 
cadets n'adoptèrent pas la dénomination de commandant en 
chef. Ils lui préférèrent celle de sergent-major, courte et moins 
pompeuse, déjà prescrite par les règlements antérieurs du 
13 décembre 1759 et du 3 juillet 1772. « Il sera établi un ser- 
gent-major, avait dit Monteynard, et ce sera toujours celui 
d'entre les élèves en grade qui réunira le plus de suffrages 
pour les talents, la bonne conduite et l'exactitude à remplir 
tous ses devoirs. » Bonaparte était donc sous l'impression de 
ses souvenirs de 1785 lorsqu'il donnait le titre de sergent- 



190 LA JEUNESSE DE NAPOLEON 

major aux chefs des compagnies de son Prytanée, et l'an- 
cien ne Kcole royale militaire de Sorèze le décerne encore 
;!iijourd'lun au premier de ses élèves. 

Les cadets changeaient de linge trois fois par semaine. Ils 
étaient habillés de neuf deux fois par an, aux mois d'avril et 
d'octoj^re. En 1783, ils avaient un habit bleu à collet jaune et 
à doublure rouge, avec des trèfles en argent et un parement 
fermé par de petits boutons, une veste de drap écarlate où les 
poches n'étaient que figurées, une culotte rouge. Depuis le 
règlement de 1784, ils portaient un habit bleu à collet rouge 
et il doublure blanche avec des galons d'argent, une veste et 
une culotte en serge minorcjue, et un col où l'administration 
prévoyante avait fait mettre du cuir au lieu de carton. Leur 
chapeau était brodé d'argent ou garni d'un bord de poil de 
chèvre et d'un bouton d'uniforme. Ceux qui montaient à 
cheval recevaient chaque année trois paires de gants; les 
autres, une seule paire. 

La cour de récréations était comme le centre de l'existence 
des cadets. Ils la traversaient continuellement pour aller :i la 
chapelle, au réfectoire, aux classes, au manège, aux endroits 
où ils faisaient leurs exercices, et, le soir, elle était éclairée 
par douze gros réverbères. Mais on avait beau, depuis 1780, 
y répandre, à la fin de l'automne, du sable qu'on ôtait au 
printemps. Les cadets se plaignaient de son extrême humi- 
dité, et chaque hiver la plupart y attrapaient du rhume et des 
engelures. Ce ne fut que très tard, au mois de mars 1787, que 
le ministre autorisa le Conseil de l'Ecole à y faire deux chaus- 
sées pavées. 

Cette cour était en 1784 bornée presque de tous côtés par 
les murs récemment blanchis des salles de classe. On y plaçait 
aux heures de récréation quatre chevalets, chacun d'une lon- 
gueur de six pieds; les élèves posaient leurs habits sur ces 
pièces de bois et suspendaient leurs chapeaux à des crochets 
aux têtes arrondies scellés dans la muraille. La paume, le 
volant, le ballon étaient leurs jeux favoris. Parfois les 
ballons volaient trop haut et se logeaient dans les gouttières 



L ECOLE MILITAIRE 191 

voisines, où des ouvriers avaient mission de les repêcher. 
Outre la cour de récréations, les cadets avaient encore à 
leur disposition, derrière le dortoir, un vaste espace de ter- 
rain, nommé la promenade, pourvu de huit bancs de chêne, 
borné à ses deux extrémités par des pilastres et des barreaux 
de grilles, bordé sur toute sa longueur par des barrières for- 
mées de planches en bois blanc. On y avait bâti deux petits 
hangars et, à l'époque où Napoléon était à l'Hôtel, on y éleva 
une sorte de redoute pour donner auxjeunes gens l'idée exacte 
d'une ville fortifiée. Ce fort reçut le nom du gouverneur et 
s'appela le fort Timbrune. Il fut construit par les élèves, sur- 
tout par ceux qui se destinaient au génie et que le Conseil 

avait à cet effet muni libéralement de o-enouillères. Il était 

o 

d'abord de terre et de gazon ; plus tard, le Conseil le fit faire 
en planches de bateau qui furent peintes en rouge. Au milieu 
de la redoute était un obélisque de fonte exécuté par les frères 
Perrier. Un anonyme contemporain a dit que Napoléon allait 
passer ses heures de récréation dans un bastion du fort Tim- 
brune et qu'on le voyait souvent appuyé sur le parapet, tenant 
à la main Folard, Vauban ou Cohoru, appliquant la pratique à 
la théorie, dessinant les moyens de défense et d'attaque; 
mais cet auteur débite trop d'erreurs sur l'Ecole militaire pour 
mériter créance. 

Il y avait aussi des salles où les cadets prenaient leurs ébats 
lorsqu'il faisait mauvais temps. Ils y jouaient au trictrac, aux 
échecs, aux dames, avec les jeux que l'administration leur four- 
nissait, et qu'elle envoya plus tard, après la suppression de 
l'Ecole, à Brienne ou à Pont-à-Mousson. D'aucuns s'amu- 
saient h déchirer les cartes de géographie qui pendaient aux 
murs; aussi, au mois de décembre 1786, le Conseil décidait-il 
de coller ces cartes sur toile et de les appliquer sur des 
planches de sapin. 

Les cadets couchaient dans un grand dortoir; ce dortoir 
était presque entièrement construit en bois, éclairé par des 
réverbères et chauffé par plusieurs poêles de faïence. Chaque 
cadet devait avoir sa cellule ou sa chambre, et cette chambre 



192 LA JEUNESSE DE NAPOLEON 

avilit un simple ameublement : une couchette de fer avec 
rideaux de toile d'Alençon, une chaise de bois, un bas d'ar- 
moire en placage ;i l^Miibrasurc de la fenêtre, et dans ce bas 
d'armoire les trois paires de souliers réglementaires, un porte- 
manteau en bois fixé au mur, une trousse qui contenait les 
objets de toilette, compas, peigne, brosse et sac à poudre, un 
petit miroir, une cuvette d'étain, un pot à eau en faïence, un 
vase de nuit. Mais cette salle, si vaste fpi'elle fût, ne suffisait 
pas, et tous les ans, au mois d'octobre, lorsqu'arrivaient les 
pensionnaires et les élèves du roi, il en résultait un peu d'em- 
barras et de confusion. Une partie des jeunes gens couchait 
pendant quelque temps soit dans des chambres noires, soit à 
l'infirmerie. Il paraît même que, malgré le règlement et sans 
doute à cause du manque de place — il y avait 126 cadets à 
l'Hôtel au mois d'avril 1784 — Napoléon partagea, durant son 
séjour à l'Ecole, la chambre de Desmazis, son binôme. 

Après avoir eu plusieurs réfectoires qui renfermaient 
chacun une table de cinquante couverts, l'Ecole n'avait en 1784 
qu'un seul réfectoire, situé entre deux cours, en face du par- 
loir, et à peu de distance de la cuisine. Il pouvait contenir 
quatre cents personnes, et l'officier chargé de la surveillance 
l'embrassait facilement du regard. Les cadets y prenaient leurs 
repas par tables de dix. Ils s'asseyaient du même côté, sur un 
banc, et n'avaient vis-à-vis d'eux que leur chef de peloton : il 
était, de la sorte, plus aisé de faire le service et d'établir le 
bon ordre. Ils n'avaient de bancs que depuis la fin de 1783, 
parce que le Conseil avait remarqué que les chaises de bois 
causaient trop de mouvement et de bruit. L'ancienne Ecole 
n'employait que de la vaisselle d'étain ; dans la nouvelle Ecole, 
les cadets avaient des plats et assiettes de faïence, ainsi que 
des carafons de verre. 

Le parloir où Napoléon reçut un jour la visite de son cousin 
Arrighi de Casanova, était l'ancien réfectoire des domestiques 
de l'Hôtel. Mais il avait un air coquet et attrayant. On y voyait 
un grand tableau qui représentait Louis XV. Les rideaux 
■étaient de toile de coton blanche, et les tentures, de damas 



L KCOLE MILITAIHE 193 

rouge d'Abbeville. Une moquette fond ras à roses vertes et 
blanches recouvrait les banquettes et les sièges. 

Les classes mêmes avaient un aspect riant, bien que les 
fenêtres qui donnaient sur la cour des récréations, fussent 
tendues de grillag-es soutenus par des barres de fer. Les murs 
étaient revêtus d'un papier à fond bleu sur lequel brillaient les 
fleurs de lis et les chiffres du roi en couleur d'or. De lonos 
rideaux pendaient aux croisées et aux portes, qui toutes étaient 
vitrées. Chaque classe avait une estrade et, de cette estrade, le 
professeur, installé dans un fauteuil, dictait son cours et inter- 
rogeait son jeune auditoire. Les élèves étaient assis en face du 
maître, sur des bancs, à des tables, où le Conseil avait, au 
mois de mars 1784, fait fixer et attacher les encriers que 
ces messieurs avaient coutume d'emporter, d'égarer ou de 
briser. Le soir, quand tombait l'obscurité, les garçons venaient 
allumer les chandelles; mais le Conseil avait reconnu les vices 
de ce système d'éclairage, et depuis le mois de juillet 1784, les 
chandelles étaient remplacées par des réverbères. 

Tous les étrangers de marque visitaient l'Ecole militaire. Les 
anciens purent raconter à Bonaparte qu'ils avaient vu le 
2 juin 1782 le comte du Nord, le 15 juillet 1784 le roi de 
Suède Gustave III, et le 11 septembre suivant le prince 
Henri de Prusse, qui voyageait sous le nom de comte d'Oels. 
Le cérémonial était, dans de pareilles circonstances, toujours 
le même. Le gouverneur et l'administration de l'Hôtel rece- 
vaient le personnage. Les cadets, rangés en bataille sur le 
gazon de la cour royale, lui présentaient les armes, manœu- 
vraient et défdaient devant lui. Il louait la précision de leurs 
mouvements et de leurs exercices. Puis il se rendait à la salle 
du Conseil, à la chapelle, au manège, au réfectoire, au dortoir 
et dans les classes. Dans la salle du Conseil, il admirait le por- 
trait de Louis XV, les portraits des ministres de la guerre, les 
toiles de Le Paon, et le dessus de porte où figurait Minerve 
entourée d'attributs militaires. A la chapelle, d'ailleurs humide, 
il se contentait de jeter un coup d'œil sur les onze tableaux qui 
reproduisaient les principaux épisodes de la vie de saint Louis. 

JEUNESSE DE NAPOI.l'iON. T. I. lO 



V.i'l LA JEUNESSE DE NAPOM-ON 

Au mant'oe, il voyait plusieurs cadets monter à cheval. Dans 
les classes, il faisait des questions soit aux professeurs soit 
aux élèves, et ouvrait au hasard quelques livres. Après quoi, 
il se relirait en exprimant sa satisfaction très grande. 

L'édifice original construit par Gabriel n'était pas seulement 
un des plus beaux et des plus imposants édifices de Paris, 
remarquable par les huit colonnes corinthiennes qui se dres- 
saient au milieu de sa façade, par ses trois portes fermées de 
grilles, par son fronton et les statues qui le surmontaient, par 
son dôme, sa plate-forme et son horloge encadrée de guir- 
landes. C'était un bâtiment vaste, immense, où vivait tout un 
monde. On avait fait, selon les termes d'un règlement de 178U, 
la division générale et la distribution particulière des loge- 
ments de façon h combiner l'ordre , la convenance et la 
commodité, autant que le permettait la disposition des lieux. 
L'administration occupait les principaux bâtiments qui donnent 
sur le Champ-de-Mars. L'état-major tenait l'aile gauche, pour 
communiquer facilement avec l'administration. Les écuyers 
avaient l'aile en retour du corps de bâtiment de l'état-major. 
Les cadets logeaient dans l'aile droite, ainsi que les ecclé- 
siastiques et les professeurs qui devaient « être à portée des 
élèves et former dans cette partie un ensemble général ». Les 
ecclésiastiques demeuraient dans l'aile située à droite du bâti- 
ment des cadets; les professeurs habitaient l'aile en retour du 
bâtiment des ecclésiastiques et la suite de cette aile qui leur 
avait été de tout temps destinée au-dessus des classes; les 
maîtres de dessin avaient les appartements dont les jours 
étaient les plus beaux. Dans les combles étaient les domes- 
tiques, réunis en deux dortoirs, ainsi que la ravaudeuse, le 
tailleur et le perruquier. Une inscription curieuse, affichée 
dans les endroits les plus fréquentés de l'Hôtel, défendait à 
tous, même aux cadets, de mettre sur les terrasses, chéneaux 
et fenêtres des caisses ou des pots remplis ou vides et d'élever 
des pigeons et autres volatiles ou quadrupèdes qui causent 
des dégradations. 



L ECOLE MILITAIRE 195 

Le gouverneur de l'Hôtel, inspecteur général des Ecoles 
militaires, était le lieutenant général marquis de Timbrune- 
Valence. jNIais Ti.mbrune avait reçu le commandement de 
l'Ecole comme il aurait reçu le commandement d'une place 
forte, et ce grand seigneur se bornait à signer les actes et à 
lire les rapports. 

Son second, sous-inspecteur général des Ecoles militaires, 
était Reynaud de !Monts. Maii: Reynaud courait la province, 
où il s'efforçait loyalement, consciencieusement, de tout voir 
et de tout noter : l'ordonnance du 6 novembre 1779 le cliar- 
geait seulement de la correspondance avec les Ecoles mili- 
taires et de tous les détails qu'elle pouvait comporter. 

Le véritable chef de l'Ecole militaire de Paris au temps de 
Bonaparte était Valfort. 11 s'appelait en réalité Silvestre et 
avait pour père un bourgeois de Tarare. Mais sous le nom de 
sa mère, Valfort, qu'il avait sans scrupule et selon l'usage de 
l'époque fait précéder de la particule, ce roturier s'était élevé 
de rang en rang, par sa bravoure et son mérite, au grade de 
lieutenant-colonel des grenadiers de l'Orléanais , et à sa 
retraite, en 1791, il obtint le brevet de maréchal de camp. 
Il avait eu d'abord le titre de directeur général des affaires 
de l'Ecole; il devait en cette qualité, comme disait Ségur h 
Timbrunc, examiner les professeurs qui se présentaient pour 
être admis à l'Hôtel, les surveiller dans l'exercice de leurs 
fonctions avec une attention suivie, les diriger, leur imposer 
l'exactitude, et le ministre jugeait que Valfort possédait toutes 
les connaissances nécessaires pour bien remplir cet emploi. 
Mais à la fin de 1783 mourut le commandant de la compagnie 
des cadets, le baron de Movria. Le ministre saisit l'occasion 
de terminer les discussions qui se produisaient fréquemment 
entre le directeur des affaires et le commandant de la compa- 
gnie et de « fixer les limites de l'autorité ». H réunit les deux 
• charges en une seule, la direction générale des études, et la 
confia à Valfort, qui toucha désormais six mille livres par an. 
Ce fut à Valfort que les professeurs s'adressèrent par écrit ou de 
vive voix pour faire punir les cadets dont ils étaient mécontents. 



196 LA JEUNESSE DE NAPOLÛOX 

Valfort était secondé dans sa tâche par cinq officiels, un 
aide-major et quatre sous-aides-niajors auxquels il communi- 
(juait, selon les termes de rordoniiance, une portion de son 
pouvoir, mais qui devaient lui rendre un compte (juotidien de 
leurs observations. L'aide-major, ancien sous-aide-major du 
régiment de Vermandois, M. de La Noix, avait dès sa jeunesse 
dressé les recrues et obtenu, en 1769, à la fois la commission 
et la réforme de capitaine. Les quatre sous-aides-majors, 
MM. de Pernon, de Tarragon, du Puy et de Mars, étaient 
attachés chacun ii la police et à la conduite d'une des quatre 
divisions organisées militairement par le règlement du 
19 mai 1784. 

Six autres personnages complétaient l'état-major de l'Ecole : 
le contrôleur général Pelé, sur qui roulaient les détails de 
l'administration économique intérieure; le trésorier général 
Choulx de Biercourt; le garde des archives Ilaquin, le futur 
général que Napoléon devait revoir en 1796 et charger du 
commandement des trois places de Ceva, de Mondovi et de 
Cherasco; le commissaire des guerres David, qui constatait 
l'eÛTectif et faisait la revue tant de la compagnie des cadets 
que de la compagnie d'invalides détachée pour la garde de 
l'Hôtel. 

Un Conseil d'administration qui se tenait tous les mois, 
connaissait toutes les affaires importantes relatives à l'ad- 
ministration supérieure et générale de l'établissement; il était 
présidé de droit par le ministre de la guerre, surintendant de 
la maison, et composé de six membres: Timbrune, Reynaud, 
Valfort, Pelé, l'aide-major La Noix et l'archiviste Haquin, qui 
remplissait les fonctions de secrétaire. Un Conseil d'économie 
qui se réunissait une fois chaque semaine, réglait les dépenses 
ordinaires et traitait tous les détails qui concernaient la 
manutention économique et journalière de l'Hôtel. Un Conseil 
de police avait lieu trois fois la semaine et délibérait sur les 
questions qui concernaient le bon ordre et la discipline de 
l'École. 



l'école MILITAIHE 197 

Le nombre des subalternes était considérable. Il y avait la 
compagnie d'invalides, commandée par un capitaine, un capi- 
taine en second et un lieutenant : elle comptait quatre tam- 
bours et deux musiciens, quatre sergents, quatre caporaux, 
quatre appointés et quatre-vingt-six bas-officiers laction- 
naires. Il y avait huit capitaines des portes, dont un capitaine 
de l'infirmerie et un capitaine des jeux, spécialement chargé 
de la surveillance des récréations. Il y avait le contrôleur, l'ins- 
pecteur et le sous-inspecteur des bâtiments. Il y avait les 
employés des bureaux : le secrétaire de la direction générale 
des études, les deux commis du contrôleur général, un chef 
et un commis de la comptabilité. Il y avait le contrôleur de la 
bouche. Il y avait le concierge de l'Ecole, le suisse de la 
grille royale, les deux portiers des grilles du Champ-de-Mars, 
le portier de la chapelle. Il y avait une ravaudeuse, lu veuve 
Morangis ; une femme de charge, la dame Pillon ; le tailleur 
Maurice, dont le vaste logement renfermait, dans des porte- 
manteaux, les habits des cadets et, dans une armoire, leurs 
chapeaux de rechange accrochés à des clous; le perruquier 
Darridole, le doyen des employés de la maison, qui durant 
trente-trois ans fit la perruque à messieurs les élèves et qui 
leur donnait depuis 1784, pour relever leurs cheveux, non plus 
des bouts de chandelle, mais des bâtons de pommade. Il y 
avait trois garçons de classe, un garçon pour les salles d'armes 
et de danse, un autre pour la salle du Conseil, un garde des 
prisons, quatre garçons de bureau, un garçon de la biblio- 
thèque, onze garçons de dortoir, un garçon de chapelle et 
une servante des enfants de chœur, un oarcon des maaasins 
de fourrages, quatorze palefreniers pour le manège et un 
garde-magasin. Il y avait l'arquebusier ou armurier et le 
dérouilleur, qui ne cessaient d'être présents sur le terrain 
lorsque les cadets faisaient les exercices à feu. Il y avait le 
personnel de l'infirmerie : un portier, une cuisinière et six 
infirmiers. Il y avait le personnel de la cuisine et de l'office : 
ici, un chef, un argentier coupeur de pain, un garçon d'office, 
deux relaveurs et un porteur d'eau; là, un chef, un chef en 



198 LA JEUNESSE DE NAPOLEON 

second, un aide de cuisine, un pâtissier, un garçon de cuisine 
et deux récureurs. Il y avait un garçon de pourvoirie et, dans 
le service dit le service commun, un chef des domestiques, un 
facteur des lettres, un surveillant des gardes-latrines, deux 
gardes-latrines, un balayeur chargé de nettoyer tous les jours 
les latrines et de jeter de l'eau dans les angles des bâtiments 
pour empêcher que l'urine n'y séjourne, deux porteurs de 
bois, deux scieurs, un fumiste ou ramoneur, un fontainier et 
trois charretiers, qui disposaient de dix chevaux pour trans- 
porter le bois qu'ils allaient chercher au chantier de l'Hôtel ou 
l'eau qu'ils puisaient soit à la rivière, soit aux puits. 

Tous les professeurs, ainsi que le bibliothécaire Arcambal, 
touchaient par an 2 400 livres d'appointements, et chacun 
devait, en entrant h l'Ecole, déposer aux archives un certificat 
de catholicité et de bonnes vie et mœurs. 

Dez, Grou, Vcrkaven, Le Paute d'Agelet, Louis Monge, 
Legendre enseignaient les mathématiques. Legendre faisait la 
classe aux élèves qui se destinaient à l'arme du génie. Le 
Paute d'Agelet et Louis Monge dirigeaient les études de la 
section d'artillerie et de marine; ils furent donc les profes- 
seurs de Napoléon. Le Paute d'Agelet était membre de l'Aca- 
démie des sciences, et le 24 janvier 1785, les administrateurs 
de l'Ecole venaient le féliciter de son admission dans la 
savante société et lui otTrir deux médailles, l'une de bronze, 
l'autre d'argent, frappées en l'honneur de la journée du 
5 juillet 1769, où le roi avait posé la première pierre de la 
chapelle de l'Hôtel. Louis Monge, frère du célèbre Gaspard 
et déjà employé à l'Ecole militaire avant la suppression 
de 1776, professeur-adjoint, comme son aîné, à l'Ecole du 
génie de Mézières, chaudement recommandé par le ministre 
de la marine Castries, appuyé par le Conseil d'administration, 
qui louait son mérite et ses talents, était rentré à l'Hôtel au 
mois de mai 1781 : Napoléon devait le nommer examinateur 
des aspirants de la marine et chevalier de l'Empire. 

Halm, Dubois de Sainte-Marie et Méon enseignaient le dessin. 



l'école MILITilBE ■"' 



Fleuret cadet, Rousseau et Marteau enseignaient la fortifi- 
cation, c'est-à-dire le dessin de la fortification et de la carte. 
Iluonin, Delesguille, Tartas et Petit enseignaient la g-eo- 
.raphie et l'histoire. Tartas et DelesgniUe furent les profes- 
teurs de Bonaparte, le prem.er pendant les jours de congé, le 
second aux jours ordinaires. Napoléon se souvmt deux. I 
„„„.„a Tartas bibUothécaire à l'Ecole spéca e ">.l.ta.- de 
Fontainebleau. Delesguille fu. encore mieux lot, Son eleve 
le revit cn.ekiuefois et lui parla de ses anciennes leçons; ■ se 
rappelait «n cours sur le connétable de Bourbon; ma,s Deles- 
guille, disait-il, reprochait a„ connétable d avo.r combattu le 
roi tandis nue le véritable et unique crime de Bourbon.que 
Delesguille ne marqua.t pas suffisamment, c'était de s être 
joint à l'étranger pour combattre sa patrie. Adm.s sous a 
Révolution, dans les bureaux du Comité de saint public et du 
Comité de législation, Delesguille était entré au mm.stere de 
la .uerre et, comme premier commis an bureau de 1 infanterie, 
evact, probe, connaissant à fond les lois et les arrêtés, exa- 
minant avec scrupule les affaires eontentieuses de 1 arme il 
passait pour un des serviteurs les plus laborieux et les plus 
utiles de l'administration. Nommé en 1803 professeur d his- 
toire à l'École spéciale militaire de Fontainebleau, ,1 ne put 
accepter celte fonction qui l'éloignait de Pans. M.ns en 1804 
il devenait sous-chef au bureau de l'infanterie : « Sa Majesté 
avait daigné en plusieurs circonstances l'honorer de ses hontes 
et témoigner de l'intérêt pour son avancement. » En 1808, 
par un décret signé du palais des Tuileries, i. recouvrait la 
pension de quinze cents francs que la royauté lui avait accordée 
vinot années auparavant et que la Révolution avait supprimée. 
Le "ministre Clarke invoquait dans son rapport << le double 
intérêt que lui inspirait un collaborateur estimable, un pro- 
fesseur U n'avait laissé aux élèves de l'Eco e militau-e que 
d'honorables souvenirs ; son zèle pour ses devoirs, ajoutait 
Clarke et les succès attachés i, ses leçons sont connus de 
Votre Majesté qui a daigné lui témoigner elle-même qii el e 
en a conservé la mémoire. » Delesguille prit sa retraite 



200 LA JEUNESSE DE NAPOLEON 

en 1811, à l'Age de soixante-dix ans, et jusqu'à sa mort toucha 
deux pensions, celle de sous-chef de bureau et celle de pro- 
fesseur. 

L'anglais était enseigné par Roberts, et l'allemand par 
Hamman, Baur et Matterer. Le maître de Napoléon fut Baur, 
Allemand de nation ou peut-être un de ces Alsaciens qui 
n'ont d'autre mérite que la connaissance de leur langue 
maternelle et qui gâtent encore ce mérite qu'ils jugent le plus 
grand de tous, par leur vanité naïve, par leur plaisanterie 
lourde, par leur humeur de cuistre. 

Un autre professeur de langue allemande, plus intelligent 
et plus instruit que Baur, auteur d'une Grammaire et d'une 
traduction des meilleurs drames d'outre-Rhin, Junker, faisait, 
ainsi que Florct, le cours de morale et de droit public. 

CoUandière et Domairon enseignaient la grammaire fran- 
çaise. Domairon fut le maître de Napoléon. Il était connu par 
un Recueil des faits mémorables de l'histoire de la marine et 
des découvertes, jjar la continuation du Voyageur français et 
surtout par ses deux volumes intitulés Principes généraux des 
belles-letlres. Ce dernier livre contenait les règles et ensei- 
gnements que Domairon dictait dans ses classes. 11 eut l'hon- 
neur d'une traduction allemande. Des Français l'admirèrent : 
« il réunit sur ces matières, écrivait un des anciens disciples 
de Domairon, tous les objets que l'homme du monde ne doit 
pas ignorer; il manquait aux élèves de l'Ecole militaire et il a 
prockiit sur leur esprit et leur cœur le plus grand bien, w Le 
Conseil d'administration autorisa le bibliothécaire Arcambal à 
acheter deux cents exemplaires des Principes généraux parce 
qu'il y avait dans les autres genres d'étude auxquels s'appli- 
quaient les cadets-gentilshommes, des précis élémentaires, et 
qu'un ouvrage de cette espèce était « absolument nécessaire 
et n'avait jamais été fait ». Ne valait-il pas mieux, avait dit 
Valfort, que les professeurs et les élèves eussent un manuel 
pour employer d'une façon profitable, les uns à renseigne- 
ment, les autres à l'étude, le temps qu'ils perdaient en classe à 
dicter et à écrire leurs leçons? Les Principes comprenaient 



L ECOLE MILITAIRE 201 

deux parties. La seconde traitait des productions littéraires 
en prose et en vers. La première était plus aride. Il fallait y 
passer, avouait Domairon, par les épines de la grammaire 
avant d'arriver aux fleurs de l'éloquence et de la poésie. Eu 
trois sections, l'auteur exposait : 1" l'art d'écrire correctement, 
et il faisait connaître la nature des mots et leur arrangement 
dans le discours ; 2" l'art d'écrire agréablement, et il disser- 
tait sur le style et les difierentes espèces de style; 3" l'art 
d'écrire pathétiquement. 11 s'efforçait d'être utile à ses cadets- 
gentilshommes, et pour qu'ils connussent en entrant dans la 
société la manière de bien écrire une lettre et le cérémonial 
qu'on y doit observer, il insistait sur le style épistolaire, 
énonçait des préceptes, citait des exemples. Mais s'il y avait 
dans les Principes d'intéressants extraits des auteurs, certains 
endroits étaient propres à rebuter l'écolier : Domairon dis- 
tinguait quatre sortes de descriptions : l'hypotipose, qui raconte 
un fait avec tant de feu qu'on croit le voir; l'éthopéc, qui 
retrace les mœurs et le caractère; la posographie, qui peint 
l'extérieur des objets, et la topographie, qui représente les 
lieux, à l'instar de Gresset dans la Charlreuse\ Aussi le 
ministre Ségur, tout en approuvant l'impression du livre, le 
jugeait-il trop considérable, trop plein de détails, et il 
défendit à Domairon de mettre sur le titre que cet ouvrage 
était à l'usage des cadets-gentilshommes. Le grammairien, 
disait-il, voulait épuiser son sujet dans tous les points, et les 
matières qu'il embrassait étaient en si grand nombre que les 
cadets n'auraient pas le temps de les étudier; Domairon devait 
se souvenir que ses jeunes auditeurs se destinaient à l'état mili- 
taire, qu'ils avaient h l'École d'autres exercices que ceux de 
la grammaire, et, s'il se servait de ses Principes géîiéraux 
dans ses cours, il se réduirait aux notions indispensables et 
se o-arderait de donner à ses élèves des connaissances super- 
flues. Domairon se dépita, mais il n'était pas au bout. Per- 
suadé que son livre serait adopté dans les Écoles militaires 
de province, il l'avait fait imprimer à ses frais au lieu de le 
céder à un libraire. 11 pria l'administration de l'Hôtel d'ac- 



202 LA JEUNESSE DE NAPOLÉON 

qiK-rir mille exemplaires des Principes : il assurait que 
Rcynaucl de Monts et Valfort avaiejit promis de venir à son 
secours et d'acheter son œuvre pour les élèves du roi. Valfort 
le semonça rudement : il avait, répondit-il, encouragé 
Domairon à publier l'ouvrage et il s'était engagé sans doute 
à prendre deux cents exemplaires pour le compte de l'Hôtel; 
mais ces deux cents exemplaires suffisaient, et l'I^cole mili- 
taire n'avait pas besoin à beaucoup près d'un si grand nombre 
de volumes; Domairon se trompait s'il espérait vendre l'édi- 
tion entière à l'établissement ; sa demande était indiscrète et 
ne méritait aucune considération. Pour conclure, le ministre 
Ségur déclara que Domairon seul devait supporter les dépenses 
d'impression. Bonaparte n'oublia pas l'auteur des Princijjcs 
gc'i)éroux. C'était Domairon qui lui avait commenté Corneille, 
et lorsque le professeur lisait en chaire la fameuse scène 

Soyons amis, Cinna, c'est moi qui leu convie, 

l'auditoire ajoutait tout bas ce vers d'un facétieux cadet : 

On trouve le bonheur dans les bras d une amie. 

Lorsque Chaptal dressa la liste des candidats à l'inspection 
générale des études, Bonaparte réserva l'une des places à 
Domairon. Mais pendant la Révolution le grammairien avait 
disparu. On savait qu'il avait ouvert, au printemps de 1795, ;i 
Paris, rue Christine, un cours de lanoue française en viuL^t 
leçons au prix de vingt-cinq livres par personne. Mais depuis 
on perdait sa trace. On s'enquit de lui près des libraires. 11 
demeurait introuvable. Enfin, au bout de quelque temps, pen- 
dant le vovaije de Normandie, au mois de novembre 1802. 
Chaptal découvrit l'homme. Domairon était maître de pension 
à Dieppe; le ministre le mena sur-le-champ au premier 
consul, qui l'accueillit à merveille et lui fit payer les huit 
.mille francs échus de son traitement. 

Les cadets -gentilshommes avaient d'excellents maîtres 
d'é(|uitation : Du Tertre, Bongars et surtout d'Auvergne, que 
le Conseil d'administration déclarait « infiniment précieux ». 



L ECOLE MILITAinE 203 

C'était le d'Auvergne dont le cheval barbe battait au Cliamp- 
de-Mars, à la joie et aux applaudissements de Paris, le cheval 
persan du prince de Nassau monte par un jockey anglais, le 
d'Auvergne c[ue ses élèves écoutaient comme un oracle et qui, 
selon le mot d'un homme du métier, donnait du talent à qui- 
conque avait été trois ans son disciple. Mais Bonaparte ne 
suivit pas les cours de d'Auvergne. Les cadets qui se desti- 
naient à l'artillerie, au génie, h la marine, à l'infanterie n'al- 
laient pas au manège. Grâce à ces exclusions, ceux qui devaient 
entrer dans la cavalerie, avaient quatre leçons en quinze jours. 
Néanmoins, bien qu'il n'ait pas été l'élève de d'Auvergne, Napo- 
léon fut bon écuyer à force de galoper durant les congés qu'il 
passait en Corse. Il tomba plusieurs fois; mais, disait-il h son 
frère Louis, il faut tomber trois fois pour n'être plus une 
recrue. On rapporte qu'il manquait de grâce lorsqu'il était en 
selle, et un de ses aides de camp assure qu'il ne fut pas excel- 
lent cavalier ; il savait pourtant fournir de très longues traites 
sans se fatiguer, et il eut cette hardiesse qu'inspire l'habitude, 
une hardiesse de casse-cou. 

Les professeurs d'escrime étaient les trois Estienne, 
Estîenne l'aîné, Estienne cadet et Estienne le jeune, qui 
défendaient à leurs élèves de se servir d'un masque et leur 
enseignaient à tirer le visage découvert, à n'agir que des poi- 
gnets, sans faire de grands mouvements, en tenant toujours 
au corps la pointe de leurs fleurets de Solingen. 

Les maîtres de danse étaient Feuillade et Duchesne; mais 
Napoléon, comme tous les aspirants de l'artillerie, n'eut pas 
le temps d'aller à leurs classes. 

Le docteur Mac-Mahon, fixé à l'Hôtel depuis trente-trois ans 
et qui, selon le témoignage du Conseil, veillait avec des soins 
et des succès constants à la santé d'une jeunesse délicate et 
la plus intéressante du royaume, le chirurgien-major Garre, 
les deux chirurgiens aides-majors Dussault et Du Four, regardés 
unanimement comme d'excellents sujets, l'apothicaire Del- 
pech-La Mothe, attaché à l'Ecole depuis 1757, le chirurgien- 
dentiste Bourdet, le chirurgien-herniste Pipelet, l'oculiste 



204 LA JEUNESSE DE NAPOLEON 

Grandjenn assuraient le service médical. Quatre filles de la 
Charité, dont la supérieure était la sœur Louniagnc, tenaient 
l'infirmerie et recevaient chacune cent livres par an. Au mois 
de février 1787, le ministre augmenta leur traitement, qui fut 
porté à cent vingt livres parce que tout avait renchéri et 
qu'elles étaient « obligées d'avoir des habits plus propres et 
plus frais » que les autres sœurs. Est-ce en souvenir d'elles que 
Napoléon annonçait en 1802 l'intention de a redonner à ces 
bonnes filles toutes leurs prérogatives, afin de les mettre à 
même de continuer le bien qu'elles ont fait »? 

La religion avait à l'Ecole militaire autant d'importance 
qu'à Briennc et ses pratiques étaient exactement suivies. 
Chaque matin, à six heures, prière et messe à la chapelle. 
Avant et après chaque repas, Benedicile et Grâces. Avant le 
coucher, h. huit heures trois quarts, prière à la chapelle. Tous 
les dimanches et fêtes, catéchisme, grand'mcsse, vêpres. Une 
fois par mois, confession. Tous les deux mois, communion. Le 
clergé était donc nombreux. Il v avait deux directeurs du spi- 
rituel, faisant les fonctions curiales. L'archevêque de Paris les 
choisissait toujours parmi les docteurs de Sorbonne. C'étaient, 
au temps de Bonaparte, l'abbé Bourdon et l'abbé Genêt, ce 
dernier, lourd, pesant en toutes choses, farcissant d'histoire 
ses serinons et connu par une phrase que l'Ecole répétait 
malicieusement : « L'empire romain, commencé sous Auguste, 
s'écroula sous Augustule. » Il y avait un chapelain, un sacris- 
tain, un diacre d'office et maître des enfants de chœur, un sous- 
diacre d'office, un organiste, deux chantres, un serpent et 
quatre enfants de chœur. Encore, dans les solennités et notam- 
ment aux deux Fêtes-Dieu, appelait-on des prêtres et des chan- 
tres du dehors. Mais la cérémonie la plus imposante était celle 
du 10 mai, où avait lieu le service fondé pour le repos de l'âme 
du roi Louis XV. La chapelle, ou, comme on disait, la paroisse 
de l'Ecole militaire était ce jour-là décorée avec pompe et 
éclairée par cinq cent cinquante cierges de différente grosseur 
que le cirier reprenait au poids. 

Bonaparte avait fait sa première communion à Brienne. Il 



l'école IMILITAIHE 205 

reçut le sacrement de confirmation pendant qu'il était à l'École 
militaire. Ce lut l'archevêque de Paris, Antoine-Eléonor-Léon 
Le Clerc de Juigné, qui lui administra ce sacrement. A l'époque 
du concordat, Napoléon offrit à M^' de Juigné le siège de Lyon. 
INIais Juigné ne revit la France qu'en 1803. Il fut l'année 
suivante nommé membre du chapitre impérial de Saint-Denis. 
Dans une audience qu'il obtint de l'empereur, il objecta ses 
infirmités et son grand âge, as3ura qu'il ne pourrait assister 
au chœur ni remplir aucune fonction. Napoléon répondit qu'il 
le dispensait de tout et lui donnait quinze mille livres de rente 
pour reconnaître ses vertus et honorer le chapitre. Le 7 juin 
1808, il le fit comte de l'Empire. 

Un travail constant, ininterrompu, ponctuellement fixé, telle 
était la règle de l'Ecole militaire. Le Conseil disait volontiers 
que tous les exercices se faisaient à la minute et que la division 
du temps se calculait à la seconde. Mais, de leur côté, les 
cadets répétaient qu'ils auraient succombé s'ils s'étaient appli- 
qués également à tous les objets d'instruction. 

La discipline était rigoureuse. Il y avait trois punitions : la 
prison, les arrêts simples, les arrêts au pain et à l'eau. Les 
cadets-gentilshommes ne devaient, sous aucun prétexte, rece- 
voir d'argent de leur famille. Ils ne sortaient jamais, et Napoléon 
ne put aller voir sa sœur Marianna au couvent de Saint-Cyr 
durant la huitaine qui suivait les quatre grandes fêtes 
annuelles; tout au plus obtint-il, à la veille de son départ, la 
permission de se rendre, sous l'escorte d'un capitaine des 
portes, chez l'évêque Marbeuf. Seul, le sergent-major avait 
le droit de sortir sans être accompagné. 

L'administration de l'Ecole était même plus sévère que le 
ministre. Le 29 novembre 1781, h l'heure de la récréation, 
pendant que le sous-aide-major de service et deux capitaines 
des portes conduisaient les cadets en promenade sur les bou- 
levards neufs, le chevalier Banyuls de INIontferré, tout chagrin 
de la mort de son protecteur, le comte de Broglie, qui lui 
promettait un emploi dans le régiment de Bretagne, s'échappa 



206 LA JEUNESSE DE NAPOLEON 

sans être aperçu, gagna Orléans, et là, ne sachant (|ue devenir, 
s'enrôla. Timbrunc déclara que iSIontferré ne pouvait rentrer à 
rilôtel, où il serait d'un dangereux exemple; le ministre, plus 
indulgent, décida cpie le fugitif reviendrait à l'I^cole militaire 
et ferait quinze jours de prison. 

Au mois de novembre 1782 Timbrunc écrivit à Ségur que 
des rapports désavantageux lui faisaient suspecter les mœurs 
de trois cadets, Circourt, Maillet et Moulon, et il demandait 
qu'ils fussent renvoyés au collège de Ponl-à-Mousson, d'où ils 
venaient. Mais le ministre répondit qu'il ne fallait pas sévir 
sur de simples rapports dénués de preuves, que les trois élèves 
étaient soupçonnés et non convaincus de penchants vicieux, 
qu'on devait les surveiller avec le plus grand soin et, à la pre- 
mière occasion, les placer dans les troupes du roi : les ren- 
voyer à Pont-h-Mousson, c'était, au lieu de les corriger, les 
exposer à une humiliation continuelle et inspirer ii leurs 
camarades des idées malsaines. 

Laugier de Bellecour, le condisciple de Napoléon à Brienne, 
avait, durant les six premiers mois de l'année 1785, justifié la 
bonne opinion qu'il donnait de lui aux Minimes; mais au bout 
de ce semestre il se dissipa, et à chaque quinzaine odicicrs et 
professeurs se plaignirent de lui. On usa d'abord de tous les 
moyens de douceur, et on le punit ensuite. Ni les observations 
ni les châtiments ne le ramenèrent h la subordination et à la 
pratique de ses devoirs. Le Conseil résolut, au mois de 
novembre, de le renvoyer à Brienne : il y ferait, disait-on, un 
retour salutaire sur lui-même, et son expulsion imposerait ii 
ceux de ses camarades qui, comme lui, regimbaient contre la 
règle. Le ministre désapprouva le Conseil et statua que Laugier 
de Bellecour resterait à l'Hôtel, à condition de s'amender. 

Malgré ses sévérités et les minuties de sou programme, l'Ecole 
ne faisait pas de rudes et raides sous-lieutenants. Elle don- 
nait un grand soin à l'éducation. Fidèle à l'esprit du siècle, le 
gouvernement voulait que ses officiers fussent des hommes du 
monde, qu'ils eussent ce savoir-vivre et ces manières aimables, 
prévenantes dont se piquaient alors les gens de guerre et que 



l'école militaire 207 

le maréchal de Belle-Isle recommande dans ses belles instruc- 
tions au comte de Gisors. Les professeurs suppléants qui sur- 
veillaient les cadets aux jours de fête et de congé, avaient 
mission de corriger leur correspondance et de les façonner 
au style simple et précis qui sied à des militaires. Accoutumer 
les élèves à ce ton de politesse qu'il est si rare, si difficile 
d'acquérir dans une école publique, les habituer à répondre 
sans hésitation et avec fermeté, former leur jugement plutôt 
que charger leur mémoire, leur apprendre à raisonner juste et 
à discuter les préceptes pour mieux s'en pénétrer, telle était 
une des principales tâches que le règlement imposait aux 
maîtres. 

L'hôtel du Champ-de-iNlars eut donc ses mérites. Mais ce 
ne fut pas une école de guerre. Ses élèves n'avaient pas une 
•évidente supériorité sur les élèves des collèges de province. 
Trop jeunes lorsqu'ils étaient reçus dans l'établissement, trop 
jeunes lorsqu'ils en aortaient, ils n'étudiaient pas l'histoire et 
l'art de la guerre, et en 1806, lorsque Napoléon lisait le Traité 
de tactique de Jomini : « Dans nos écoles militaires, s'écriait- 
il, on ne nous apprenait rien de semblable! » Toutefois ce 
vice ne frappait pas les contemporains. Ils reprochaient à 
l'Ecole de Paris d'avoir des pensionnaires qui devaient leurs 
lettres de cadet-gentilhomme et par suite leur rang de sous- 
lieutenant à la fortune de leurs parents. Ils se plaignaient que 
les élèves du roi, tant de la grande école que des petites écoles, 
fussent inégalement traités : dès qu'un d'eux était demandé par 
un colonel ami de sa famille, bien qu'il n'eût que quinze ans, 
il parlait comme sous-lieutcnant, et ses anciens qui ne con- 
naissaient pas de colonel attendaient deux, trois années avant 
d'être placés par le ministre, entraient parfois dans le même 
régiment que leur cadet, et avaient la douleur d'être pour la 
vie en arrière de celui qu'ils auraient du devancer par la date 
de leur réception à l'Hôtel, par leur conduite et par leurs 
talents. Mais ce qu'on blâmait surtout, c'était la splendeur et 
le faste qu'étalait l'Ecole. Contrairement aux principes d'éco- 



208 LA JEIJN'ESSIÎ DE NAl'OLKON 

nomie qu'avait prêches Saint-Germain, radiiiiiiislration de 
l'Hôtel persistait à mettre de l'ostentation en toutes choses. 
Inutilement Ségur remarquait dès 1781 des « abus trop 
évidents » et blâmait le Conseil d' « entretenir fort chèrement 
un grand nombre d'ouvriers », « d'adopter une manière dis- 
pendieuse pour l'approvisionnement de plusieurs objets ». 
Inutilement, en 1786, il assurait, chiflVes en mains, que les 
personnes employées à l'Hôtel consommaient presque la moitié 
du total des denrées. Inutilement il déclarait que les cadets 
étaient à l'École pour être bien instruits et non bien alimentés 
et qu'ils ne seraient pas à plaindre s'ils avaient la même table 
que dans les collèges. Le Conseil ne savait, selon l'expression 
de Ségur, se départir de l'idée que sa gestion était aussi bonne 
qu'elle pouvait l'être. Les dépenses de bouche restaient consi- 
dérables, et si les cadets n'avaient d'autre boisson aux repas 
et aux goûters que l'abondance, leur nourriture était recher- 
chée, raffinée. Les élèves du roi la trouvaient beaucoup mieux 
apprêtée — c'est leur mot — que dans les Ecoles de province. 
Un potage, un bouilli, deux entrées, trois desserts, voilà pour 
le dîner. Un rôti, deux entremets, une salade, trois desserts, 
voilà pour le souper. Le dessert d'une journée comprit 1 GOO 
cerneaux, 3 200 poires de bon-Dieu, 300 poires à deux têtes, 
250 poires de Hambourg, 900 reines-elaudes, 190 pêches. Avec 
quelle complaisance, quel heureux ressouvenir de gourman- 
dise satisfaite un cadet a transcrit sur son atlas le menu du 
6 janvier 1784 : « pour les Rois, on a eu du poulet, du gâteau 
et des choux-fleurs, de la salade aux betteraves, des échaudés 
et des marrons » ! 

Bientôt se firent entendre, comme avant la réforme de 1776, 
de vives critiques. On disait que l'Ecole entretenait un per- 
sonnel énorme, qu'une pareille éducation ne convenait pas à 
des jeunes gens sans fortune, que le mélange de ces pauvres 
cadets avec des fils de famille qui payaient deux mille francs 
de pension leur donnait des idées de grandeur et des goûts 
de dépense qui leur nuiraient dans le cours de leur vie. On 
calculait que chaque élève coûtait par an 4 282 livres et que 



l'école MILITAIItE 209 

cette somme, vraiment exoil)itante pour un seul, suffirait à 
défrayer de tout six élèves des collèges militaires de province. 
Ne fallait-il pas supprimer cet établissement que les descrip- 
tions de Paris vantaient comme le prodige du siècle et pro- 
posaient à l'admiration de la postérité la plus reculée, mais qui 
ne devait sa naissance qu'à la gloriole de Paris du Vernev et 
de M™^ de Pompadour? Ne valait-il pas mieux augmenter le 
nombre des écoliers de Brienne, de Tournon et autres 
endroits? Qu'importe, ajoutait-on, que des religieux donnent 
l'éducation? Il ne s'agit pas de former des gens de guerre 
puisqu'on ne peut être soldat à quinze ou seize ans ; il s'agit 
d'arracher à la misère une foule de nobles qui n'ont pas de 
pain, de retirer du fond des provinces de très bons gentils- 
hommes qui croupissent dans la pauvreté, de pousser un mil- 
lier d'entre eux dans la carrière où leur inclination les entraîne 
et de leur faire prendre le parti de l'Eglise, des armes ou de 
la robe. 

Brienne, successeur de Ségur, n'hésita pas. Vainement 
Timbrune et Reynaud de Monts s'opposaient à toute réforme, 
protestaient qu'il fallait aux écoles militaires un cltef-lieii, et 
que ce chef-lieu, c'était riiôtel du Champ-de-Mars. Le comte de 
Brienne déclara l'établissement de Paris absurde, trop cher, 
inutile à tous égards : « On cherche, s'écriait-il, un peu de 
merveilleux pour élever des sous-lieutenants d'infanterie! » Le 
règlement du 9 octobre 1787 supprima l'Ecole. Une partie de 
l'institution, lisait-on dans les considérants, semblait consa- 
crée au luxe et à la magnificence; abolir l'École, c'était rendre 
au trésor royal de grosses sommes absorbées par de vaines 
dépenses. 

On croit d'ordinaire que, durant son séjour à l'Ecole mili- 
taire, dans un mémoire qu'il aurait envoyé au sous-principal 
de Brienne, le cadet-gentilhomme Bonaparte a critiqué les 
somptuosités de l'Hôtel du Champ-de-Mars. L'auteur du 
mémoire s'indigne que l'Etat entretienne un nombreux domes- 
tique autour des élèves, leur donne des repas à plusieurs ser- 
vices, les exerce dans un manèoe très coûteux. Les cadets 

O 
JEUNESSE DE NAPOLEON, T. I. \l^ 



210 I A JEUNESSE DE NAPOLEON 

ne prendront-ils pas, au lieu des a qualités du cœur w, des 
sentiments de suffisance et de vanité? Lorsqu'ils reoagneront 
le logis paternel, n'auront-ils pas honte de leurs parents? 
Ne mépriseront-ils pas leur « modeste manoir » et la « modique 
aisance de leur famille »? Pourquoi ne les obligerait-on pas, 
sinon à faire leur petite cuisine, du moins à manger du pain 
de munition, à soigner eux-mêmes leur tenue, à nettoyer leurs 
souliers et leurs bottes? Ne peut-on les éduquer plus simple- 
ment, les assujettir à un régime plus sobre, les rendre ainsi 
plus robustes, capables de braver les intempéries, de sup- 
porter les fatigues de la guerre et d'inspirer aux soldats qui 
seront sous leurs ordres, le respect et un aveugle dévouement? 

Mais l'auteur de ce mémoire n'est ni Bonaj)arle ni un cadet- 
gentihommc de 1785. 11 écrit que les élèves devraient battre 
et brosser leur uniforme. Or, les cadets-gentilshommes de 1785 
battaient et, comme ils disaient, vergetaient leurs habits, et 
chacun d'eux avait pour cet usage un martinet ou fouet à plu- 
sieurs lanièros. 

Toutefois, ce mémoire exprime les idées de Bonaparte. 
« Nous étions, racoiitait-il plus tard, nourris, servis magnifi- 
quement, traités en toutes choses comme des officiers qui 
jouissent d'une grande aisance, plus grande certainement que 
celle de la plupart de nos familles^ et fort au-dessus de celle 
dont beaucoup de nous devaient jouir un jour. » 11 appliqua 
dans les établissements qu'il organisa nombre des dispositions 
de l'Ecole militaire de Paris, et il déclarait que les règles de 
l'ancienne monarchie avaient prévu tous les cas et reçu l'écla- 
tante sanction de l'expérience. Mais il se rappelait ce qu'il 
avait lu dans RoUin sur l'éducation des enfants en Grèce et 
notamment en Crète : « leur vie était dure et sobre, c'était une 
éducation militaire. » 11 voulut que les élèves fussent soldats 
avant de commander à des soldats, et il leur fit apprendre et 
pratiquer tous les détails techniques. Les jeunes gens de 
Saint-Germain durent panser et ferrer leurs chevaux; ceux de 
Saint-Cyr, balaver la chambrée et manger à la gamelle. Pas 
de domestiques. Les élèves faisaient eux-mêmes leur cuisine, 



l'école militaire 211 

allaient au bois ou aux provisions; ils avaient la soupe, le 
bouilli, un plat de légumes, du pain de munition, et pour 
toute la journée une demi-bouteille de vin. 



Le séjour de Napoléon à l'Ecole militaire de Paris fut attristé 
par la mort de son père. Charles Bonaparte avait un cancer à 
l'estomac et, depuis quelque temps, il était sujet h des vomis- 
sements opiniâtres. Les médecins d'Ajaccio regardaient son 
mal comme incurable et pensaient très justement qu'on ne 
pouvait plus que prolonger sa vie. « Lorsque la maladie, dit 
Napoléon en un endroit de son Discoit/s de Lyon, se manifeste 
par l'estomac, le médecin épuise en vain son expérience; le 
centre de la restauration est attaqué; plus ou peu de secours 
à espérer de l'art. » Déjà, l'année précédente, à Paris, Charles 
avait consulté La Sonde, médecin de la reine, qui lui recom- 
manda de faire une cure de poires. Mais ses souffrances aug- 
mentaient de plus en plus. Dès le mois de novembre 1784, il 
reprenait le chemin du continent, non seulement pour con- 
duire dans un collège de Metz son fils aîné Joseph, qui se pré- 
parait à l'examen de l'artillerie, mais pour recourir derechet 
à la Faculté. 

La traversée fut pénible. Rejetés sur la côte par la tempête, 
oblio'és de gagner Calvi, non sans difficultés, et là de se rem- 
barquer, Charles et Joseph n'abordèrent en Provence qu'après 
avoir subi un nouveau et affreux coup de vent. Charles avait le 
vif désir de revoir à Paris le médecin La Sonde, qui lui inspirait 
la plus grande confiance. Mais, en passant à Aix pour faire 
visite à son beau-frère, le séminariste Fesch, il s'entretint 
avec le professeur Turnatori, qui lui conseilla de se rendre à 
Montpellier. Docile à cet avis, il se rabattit sur Montpellier et y 
descendit dans une petite maison particulière très bien située 
qui lui fut enseignée par un ancien ami d'Ajaccio, l'abbé Pra- 
dier, aumônier du régiment de Vermandois. Là, en cette 
moderne Epidaure, comme dit Lucien, le gentilhomme corse se 
soumit au traitement de praticiens renommés, de La Mure, de 



212 I..\ .lELXESSE DE NAPOLEON 

Sabaticr, de ce Barlhcz à qui Napoléon devait doiiuer en iSOl, 
ainsi qu'à Corvisart, le titre de médecin du gouvernement, des 
appointements annuels de douze mille francs et la mission 
spéciale d'éclairer le ministre de l'intérieur dans tous les cas 
où des épidémies et des maladies contagieuses menaceraient 
la santé publique. Mais Charles était perdu. L'ennemi des 
Jésuites, l'homme qui frondait la religion, applaudissait à Vol- 
taire et se piquait d'être sceptique, revint alors :i la dévotion. 
Il n'y avait pas assez de prêtres pour lui à Montpellier. L'abbé 
Pradier, l'abbé Coustou, vicaire ii l'église Saint-Denis, et 
Fesch, accouru d'Aix en toute hâte, rassérénèrent ses derniers 
instants par de pieuses conversations. M""' Permon, qu'il avait 
connue à Ajaccio, l'entoura des soins les plus afi'cctueux et fut, 
selon l'expression de Joseph, un ange consolateur pour le père 
et une mère tendre pour le fds. Elle appartenait à la famille 
Stephanopoli, qui prétendait descendre des Comnène^ et elle 
était la sœur de Demetrio, avocat au Conseil supérieur de Corse. 
Sa fille Laure devait épouser Junotet, sous le nom de duchesse 
d'Abrantès, publier des Mémoires inexacts et mensongers, des- 
tinés à rehausser les Permon, qui auraient rendu les plus 
grands services à Napoléon, et à rabaisser les Bonaparte, (jui 
n'auraient récompensé tant de bienfaits que par l'ingratitude. 
Le 24 février 1785 Charles succombait. Avant de mourir, il 
pressentit l'avenir de son fils cadet. Souvent, lorsque le mal, 
dans de terribles accès, agissait sur son cerveau, il demandait 
Napoléon. « Où est Napoléon, s'écriait-il, où est mon fils 
Napoléon, lui dont l'épée fera trembler les rois, lui qui chan- 
o-era la face du monde? Il me défendrait de mes ennemis! Il 
me sauverait la vie ! » Paroles prophétiques, affirmées par 
deux témoins irrécusables, par Fesch et par Joseph, qui les 
rappellent presque en rougissant et avec la crainte de provo- 
quer un sourire incrédule! 

Il fut enseveli dans un des caveaux de l'église des Pères 
Cordeliers. En 1802, le Conseil municipal de Montpellier 
voulut lui élever un monument. Ne fallait-il pas rendre hom- 
mage à « l'auteur des jours si précieux pour la France », à 



l'kcole militaire 213 

celui dont l'illustre fils faisait le bonheur de la nation entière ? 
Honorer ainsi la cendre de Charles Bonaparte, c'était parler 
au cœur du premier consul et lui donner un touchant témoi- 
gnage de l'amour des habitants de Montpellier. Le projet du 
monument fut adopté : l'artiste aurait représenté la Ville, envi- 
ronnée de la Religion et d'autres figures allégoriques, ouvrant 
de la main gauche le sépulcre et montrant de la main droite 
un piédestal où serait l'inscription : « Sors du tombeau, ton fils 
Napoléon t'élève à l'immortalité. » Mais le premier consul 
répondit que son père était mort depuis plus de quinze ans et 
qu'il serait malséant de renouveler le souvenir d'un événement 
étranger au public. Louis Bonaparte fit exhumer, à l'insu de 
Napoléon, la dépouille mortelle de son père; disloqué lors- 
qu'on le retira du cercueil, mis dans du coton, enfermé en une 
caisse doublée de plomb, confié le 24 mai 1803 à la diligence 
par un ami du défunt, l'entrepreneur de messageries Jean 
Bimar, qui déclara que le coOrc contenait une pendule, le 
corps fut transporté a Sainl-Leu-Taverny, au milieu du parc, 
puis, lorsque le prince de Condé racheta le château, enlevé 
nuitamment pour être caché dans les caveaux, et enfin, à 
l'époque de la translation des restes de Napoléon aux Inva- 
lides, placé dans la crypte de l'église de Saint-Leu. 

La douleur de Napoléon fut extrême lorsqu'il sut la mort de 
son père. Elle ne s'exprime pas dans ses lettres avec autant de 
naturel et de vivacité qu'on le voudrait. Le ton est digne, mais 
un peu froid, cérémonieux, solennel. Il y a dans ces lignes 
tracées par un enfant de seize ans trop de soin et d'apprêt. 
Évidemment, elles ont été revues et retouchées un jour de 
congé par le professeur suppléant qui tenait, comme on disait, 
la classe de correspondance, par Dez, Tartas, Méon, Matterer 
ou Fleuret. II écrit à l'archidiacre Lucien, qui devenait le 
tuteur des enfants et se chargeait d'arranger les affaires 
embrouillées par la gestion négligente de Charles : « Dieu 
sait quel était ce père! Sa tendresse, son attachement, hélas! 
tout nous désignait en lui le soutien de notre jeunesse! Et le 
ciel l'a fait mourir, en quel endroit? A cent lieues de son pays, 



21'i LA JEUNESSE DE NAPOLEON 

dans une contrée étrangère, iiidifTérentc h son existence, 
éloigné de tout ce qu'il avait de plus précieux. Un fils Vu 
assisté dans ce moment terrible; ce dut être pour lui une con- 
solation bien grande, mais certainement pas comparable à la 
triste joie qu'il aurait éprouvée s'il avait terminé sa carrière 
dans sa maison, près de son épouse et au sein de sa famille! » 
Sa lettre ii sa mère est du même style convenable, décent. Il 
prie Letizia de se soumettre à la destinée, lui rappelle que les 
circonstances exigent la résignation, la remercie de ses bontés, 
lui promet de redoubler de soins tendres et de reconnaissance 
pour la dédommager un peu de la perte cruelle qu'elle a 
faite. 



Il fallait cependant s'arracher ii sa douleur. Il fallait se 
soustraire aux pensées qui le transportaient tantôt à Ajaccio, 
dans la maison désolée et veuve de son chef, tantôt à Mont- 
pellier, dans la chambre du mourant, tantôt au parloir de 
Brienne, où son père l'avait entretenu pour la dernière fois, lui 
témoignant sa confiance, délibérant avec lui sur la carrière de 
Joseph, convenant avec lui que Joseph n'était pas fait pour le 
métier des armes. Il fallait apprendre les matières de l'examen 
d'artillerie. 

Louis XV avait en 1720 fondé des écoles d'artillerie, pour- 
vues chacune d'un professeur et d'un aide-professeur de 
maThématiques ainsi que d'un maître de dessin, dans les villes 
où les troupes de l'arme tenaient garnison. Dix aspirants 
pouvaient suivre les exercices de chaque école et, leurs études 
terminées, se rendaient à Metz à un concours général où un 
membre de l'Académie des sciences les examinait et les décla- 
rait dignes du grade d'officier. En 1756 fut instituée h La Fère 
l'École et compagnie des élèves du corps royal. Elle comptait 
50 sujets. Un académicien — c'était Camus — les inspectait 
tous les six mois; si ses rapports leur étaient favorables, ils 
recevaient, après deux ans de séjour, le brevet d'officier; s'il 
les reconnaissait incapables, ils étaient renvoyés ;i leur famille. 



L ECOLE MILITAIRE 215 

En 1766, la compagnie, qui depuis l'année pi'écédente se com- 
posait de 6 ) élèves^ se transféra de La Fère à Bapaume. Elle 
fut supprimée en 1772, — pour être rétablie en 1791 h Cliâlons- 
sur-Marne par l'Assemblée constituante — et une ordonnance 
du 8 avril 1779 décida qu'il y aurait désormais dans chaque 
école d'artillerie six places d'élèves appointés à quarante livres 
par mois, portant l'uniforme d'officier sans les épaulettes, et 
soumis au commandant de l'école, qui veillait h leur police et 
discipline; le nombre de ces places serait d'ailleurs réduit ou 
augmenté suivant les circonstances. 

Selon les « arrangements » de 1779, quiconque, au temps 
de la jeunesse de Bonaparte, voulait devenir officier d'artil- 
lerie, était d'abord aspirant. Les aspirants étaient agréés ou 
autorisés par le ministre, qui leur envoyait, c|uelques mois 
avant les épreuves, une lettre cVexamen. Ils devaient produire 
un certificat de bonne conduite et d'instruction sio-né de leur 
supérieur ou du maître chez lequel ils avaient étudié, et jus- 
tifier, en outre, par leur extrait baptistaire, qu'ils avaient soit 
quatorze, soit quinze ans accomplis. Etaient agréés à l'âge de 
quatorze ans les petits-fils, fils ou frères d'officiers du corps 
royal; à l'âge de quinze ans, les jeunes gens qui faisaient les 
preuves exigées dans les autres corps, c'est-à-dire qui présen- 
taient non seulement un certificat d'extraction signé par quatre 
gentilshommes et constatant qu'ils étaient nés dans l'état de 
noblesse, mais encore — depuis la décision du 22 mai 1781 — 
un certificat du généalogiste et historiographe des ordres du 
roi. 

L'examen des aspirants était public et avait lieu à Metz, à 
l'Ecole d'artillerie, devant le commandant de l'établissement et 
les officiers supérieurs de l'arme. Ils devaient démontrer des 
questions tirées du premier volume du Cours de mathémati- 
ques de Bezout et relatives à l'arithmétique, à la géométrie et 
à la trigonométrie rectilignc. S'ils échouaient, ils avaient le 
droit de se présenter une seconde fois. S'ils étaient reçus, ils 
allaient dans une école d'artillerie, et, l'année suivante, subis- 
saient un second examen public, l'examen d'officier, sur les 



216 I,A JEUNESSE DE NAPOLÉON 

quatre volumes du C'o/irsde Bezout : il ne s'agissait plus de savoir 
le premier tome ; il fallait savoir le deuxième tome, qui concernait 
Talgèbre et l'application de l'algèbre à la géométrie, savoir le 
troisième tome, qui traitait des principes généraux de la méca- 
nique et de l'hydrostatique ainsi que des éléments du calcul 
difTércnliel et du calcul intégral, savoir le quatrième tome, qui 
renfermait l'application des principes de la mécanique à divers 
cas de mouvement et d'équilibre. Admis, les élèves d'artil- 
lerie obtenaient le grade de lieutenant en second. Refusés, ils 
pouvaient tenter la chance une fois encore; mais ils étaient 
inexorablement exclus d'un troisième concours. 

Il y avait donc trois degrés : 1" aspiianl ou candidat; 
2° élève; 3° officier. Mais il arrivait que des aspirants franchis- 
saient d'un bond le second et le troisième degré et méritaient, 
par leur profonde connaissance du Cours (\(i Bezout, d'être faits 
d'emblée officiers, sans avoir été élèves d'une école d'artillerie. 
Chaque année, plusieurs aspirants qui, selon l'expression du 
temps, étaient en état de présenter les quatre volumes, exécu- 
taient ce tour de force, et le général Poissonnier des Perrières 
raconte avec orgueil au début de ses Mémoires qu'il n'a pas 
été élève, qu'il fut officier dès son premier examen. La promo- 
tion des lieutenants en second de 1783 ne compta que deux 
aspirants; mais celle de 1784 en compta huit; celle de 1785, 
vingt; celle de 178G, dix-sept; celle de 1789, quatorze. 

L'examinateur, qui recevait quatre mille livres d'appointe- 
ments annuels et quinze cents livres d'indemnité de voyage, 
était, comme auparavant, membre de l'Académie des sciences. 
Ce fut d'abord Bezout, de 1779 à 1783, et, après la mort de 
Bezout, Laplace, que le ministre choisit, non seulement parce 
que le suffrage unanime de l'Académie l'avait désigné, mais 
parce que Laplace, ami particulier de Bezout et son collabora- 
teur, ne changerait pas le cours de mathématiques adopté pour 
l'examen. Chaque année le savant se rendait à Metz jîour inter- 
roger les élèves du corps roval de l'artillerie ainsi que les 
autres sujets qui se destinaient à ce corps, et il dressait deux 
listes par ordre de mérite : 1" la liste des c/èçes et aspirants 



l'îxole militaire 217 

qui avaient fait preuve de l'instruction suffisante pour être 
ojjlcicrs; 2° la liste des asjj/ra/its « susceptibles de passer à 
l'état d'élài'es n. En 1783, sur 89 sujets, 71 furent examinés : 
il y eut 33 lieutenants en second et 14 élèves d'artillerie. En 
1784, 144 sujets étaient agréés; 87 se présentèrent; 32 furent 
admis comme lieutenants en second, et 41, comme élèves 
d'artillerie. En 1785, l'année où Bonaparte était candidat, sur 
202 jeunes gens que le ministre avait autorisés, 136 affrontè- 
rent l'examen; 58 furent nommés officiers, et 49, élèves d'ar- 
tillerie. 47 élèves briguaient le titre de sous-lieutenant; 
38 réussirent et 9 échouèrent; de ces 9, deux qui paraissaient 
pour la seconde fois devant Laplace, furent renvovés à leur 
famille, et l'examinateur déclara publiquement que le ministre 
avait résolu de maintenir dans toute sa rigueur cet article de 
l'ordonnance; les sept autres, à qui le règlement accordait un 
second examen, restèrent dans les écoles. 



L'École militaire de Paris avait, dès sa création, fourni des 
officiers à l'artillerie. Selon le règlement de 1761, les élèves 
qui montraient du goût et de l'aptitude pour cette arme 
étaient dispensés de passer par l'École de La Fère ou de 
Bapaume et nommés sous-lieuterîants. Mais, afin que le corps 
royal n'eût contre eux aucune espèce de jalousie, ils devaient 
se présenter à l'examinateur Camus et prouver qu'ils avaient 
la capacité nécessaire pour obtenir ce grade; ceux qui n'étaient 
pas suffisamment instruits étaient obligés, ainsi que les aspi- 
rants, d'aller à l'Ecole de La Fère ou de Bapaume et de con- 
courir pour le grade de lieutenant en second avec les autres 
élèves de l'arme. Cet article du règlement subsista dans l'éta- 
blissement du Champ-de-Mars après la réforme de 1777. Les 
cadets-gentilshommes qui se destinaient à l'artillerie, durent 
se rendre h Metz devant Bezout pour être admis dans le corps 
royal, soit comme officiers, soit comme élèves, suivant le degré 
de leur savoir — et le premier consul se souvenait de ces pres- 
criptions de l'ancien régime lorsqu'il décidait que les élèves 
du Prytanée qui se vouaient à la carrière militaire auraient, à 



218 LA JEUNESSE DE NAPOLEON 

leur sortie, des places de sous-lieutenant dans l'infanterie ou 
devraient subir l'examen pour obtenir des emplois dans la 
marine, le génie ou l'artillerie. 

La préparation des cadets-gentilshommes fut d'abord, et 
naturellement, insuffisante et incomplète. Au premier concours 
de l'artillerie, à la fin de juillet 1779, l'Ecole militaire de 
Paris, à peine réorganisée, n'envoya personne, et sur 59 can- 
didats, Bezout ne reçut que 3 officiers et 18 élèves : les maî- 
tres, disait-il, n'avaient ni professé son cours ni pratiqué sa 
méthode, et les aspirants, (pii d'ailleurs avaient manqué de 
temps, étaient totalement déconcertés. 

En 1780, deux cadets-gentilshommes, Foville et Villèle, qui 
se présentaient à l'examen dos élèves d'artillerie, ne furent pas 
reçus, bien que leurs professeurs, Dez et Le Faute d'Agelet, 
eussent certifié qu'ils savaient bien le premier volume du 
Cours de Bezout. 

En 1781, six cadets-gentilshommes, Foville, Villèle, Chambon 
de la Barthe, Coigne, Cardaillac, d'Achon, éprouvèrent le même 
échec. Foville et Villèle, qui ne pouvaient plus subir l'examen, 
entrèrent comme sous-lieutenants dans l'infanterie, celui-ci au 
régiment de Foix, celui-là au régiment d'Anjou. 

En 1782, Chambon de la Barthe fut reçu élève, le 35™* sur 
43. Ses trois camarades, Coigne, Cardaillac et d'Achon, refusés 
pour la seconde fois, furent exclus d'une troisième épreuve. 
Chambon devait rester à l'Hôtel pour se préparer à l'examen 
d'officier; mais il ne cacha pas à Timbrune et h Valfort 
qu'il désirait s'en aller : on craignit que son application ne se 
soutînt pas et qu'il ne finît par se décourager; il fut envoyé à 
l'École de Metz. 

En 1783, Gribeauval, voulant éviter la grosse dépense que 
causait le voyage, fit décider que les cadets-gentilshommes 
seraient désormais examinés non pas à Metz, mais à Paris, à 
l'Ecole militaire, en présence des officiers du corps qui seraient 
alors dans la capitale, et cette année-là, sur 14 élèves d'artil- 
lerie adm is par Bezout, 5 appartenaient à l'Hôtel du Champ-de- 
Mars : le 8% Flavigny de Chambry; le 9*^, Chevillon; le 10% 



219 



l'École militaire 
d'Aslin; le 11% Raymond de la Nougarède; le 12% Ilédouville. 
Tous les cinq demeurèrent un an encore ii l'École militaire 
pour continuer leur instruction. Mais, au mois de décembre, 
l'un d'eux, Cbevillon, eut, à force d'instances, comme Chambon 
de la Bartbe l'année précédente, une place d'élève titulaire ix 
l'École d'artillerie de Metz. 

En 1784, pour la première Cois depuis la réorganisation de 
l'Hôtel, des cadets-gentilshommes furent reçus officiers du corps 
royal Quatre se présentaient, les quatre admis comme élèves 
avec Cbevillon l'année d'avant. D'Astin fut le 11^ et Flavigny 
de Cbambry, le 20% Ilédouville et Raymond de la Nougarède 

échouèrent. , 

A ce même concours de 1784, sept aspirants de 1 Ecole mili- 
taire de Paris devenaient élèves d'artillerie : Le Lieur de Vdle- 
sur-Arce était le 7^ ; Vaugrigneuse, le 21% Le Vicomte, le 
23-=; Marie du Rocher de CoUières, le 25% La Parra de Lieu- 
camp de Salgues, le 33% Ferdinand de Bmglie, le 35% Légicr, 
le 37". Ces sept cadets-gentilshommes ne restèrent pas h 
l'Hôtel. Ils furent envoyés aux écoles du corps : Hédouville, 
Le Vicomte et Broglie à l'École de La Fèrc; Raymond de la 
Nougarède et Marie du Rocher de Collières, a l'Ecole de 
Douai; Le Lieur de ViUe-sur-Arce et Légier, à l'Ecole de 
Verdun; La Parra de Lieucamp de Salgues a l'École de Metz; 
Vaugrigneuse, à l'École de Valence, et tous les sept, ainsi que 
Chambon de la Bartbe en 1782 et que Cbevillon en 1783, 
quittèrent volontiers l'École militaire non seulement pour jouir 
de la liberté comme leurs camarades du même âge qui ser- 
vaient dans la troupe, mais pour être attachés à des établis- 
sements où, grâce à l'entraînement et aux leçons de chaque 
jour, les élèves se préparaient sérieusement, solidement, à 
l'examen d'officier. 

La plupart des lieutenants sortaient en effet des écoles d'ar- 
tillerie. A l'examen de 1783, il y eut 31 élèves du corps royal 
sur 33 officiers; à l'examen de 1784, 24 élèves sur 32 officiers; 
à l'examen de 1785, 38 sur 58; h l'examen de 1786, 44 sur 
61 ; à l'examen de 1789, 27 sur 41. 



220 LA JEUNESSE DE NAPOLliON 

De ces Ecoles, celle de Metz passait pour la meilleure. Il y 
avait sans doute à l'Ecole de Verdun un répétiteur habile, 
Mazurier, et à celle de La Père, un officier, ([uartier-niaîtie 
trésorier du régiment de Toul, Fabre, dont Laplace vante les 
soins éclairés et les utiles services. Quatre des élèves de 
Mazurier, Dommarlin, Talhouet, La Lance de Villers, Le Lieur 
de ^ ille-sur-Arce, et trois élèves de Fabre, Hédouville, Le 
Vicomte et Ferdinand de Broglic, furent reçus lieutenants sur 
la même liste que Bonaparte. Mais l'examen avait lieu à Metz^ 
et par suite Metz était devenu le centre des études d'artillerie. 
Aspirants, élèves affluaient à jNIetz. Ce fut là qu'Alexandre- 
François de Senarmont envoya son fils. Ce fut lii que Charles Bo- 
naparte projeta d'envover Joseph, un instant épris du métier de 
canonnier. Ce fut là que Marmont se rendit en 1791 afin d'avoir 
plus de chances de réussir, et dans ses Mémoires, l'âme encore 
émue, il retrace l'impression que fit sur lui cette grande ville 
de guerre, pleine de troupes, pleine de mouvement et de vie, 
pleine d'une studieuse activité. Laplace s'enthousiasmait ;i la 
vue de cette fièvre des esprits. « C'est un aspect tout à fait 
digne de votre attention, écrit-il ii Gribeauval, que celui d'une 
nombreuse jeunesse, ardente ii s'instruire, secondée par 
d'excellents maîtres. » 

11 y avait à Metz l'Ecole d'artillerie, qui comptait 27 élèves 
en 1785, cette Ecole que Chambon en 1782 et Chevillon en 
1783 préféraient à l'Ecole militaire de Paris, que deux autres 
cadets-gentilshommes, Vaugrigneuse et Dalmas, préféraient 
en 1786 à l'Ecole de Valence, qu'un cadet de la même promo- 
tion, Amariton de Montfleury, préférait à l'Ecole de Strasbourg. 
Il y avait des institutions où les candidats étaient dressés avec 
soin, comme celle du répétiteur Hougnon, qui ne manquait pas 
de mérite, puisqu'en 1779, lorsque Bezout n'admit que trois 
officiers — tous trois Lorrains, Favre, Vercly et Simon de 
Faultrier, — deux d'entre eux, Favre et Faultrier, étaient 
disciples de Hougnon. Il y avait le collège de Saint-Louis, 
dirioé ijar les chanoines réouliers de Saint-Pierre es Monts. 
Il y avait le collège que les bénédictins de l'abbaye de Saint- 



L ECOLE MILITAIRE 221 

Symphorien installaient à grands frais en 1768 et que le prin- 
cipal, doni Collette, nommait une pépinière d'officiers. ïl y 
avait le pensionnat que ces mêmes bénédictins fondaient en 
1784 dans l'abbaye de Saint-Clément, sur l'invitation du 
comte de Caraman, à condition que la pension serait fixée ii 
quarante louis par mois, — et aussitôt le roi décidait qu'il 
serait destiné spécialement aux élèves et aspirants du corps 
royal, le ministre Ségur envoyait un règlement, et le prieur, 
dom Piéron, signait superbement « dom Piéron, prieur de 
Saint-Clément, directeur de l'école d'artillerie établie par le 
roi dans cette maison ». 

A l'Ecole de Metz enseignaient de très bons maîtres, le pro- 
fesseur de mathématiques Le Brun et le répétiteur Allaize, qui 
reçut du ministre, en 1786, deux cents livres et, en 1789, trois 
cent livres de gratification parce qu'il « employait tellement son 
temps qu'il n'avait pas le moindre repos », et C[ue Napoléon 
nomma professeur de mathématiques appliquées à l'Ecole spé- 
ciale militaire. Au collège de Saint-Symphorien enseignait 
dom Enard, que Laplace jugeait excellent. Au collège de Saint- 
Louis enseignaient l'abbé Thorin et le savant abbé Plassiart, 
qui ne cessait, dit Laplace, de présenter à l'examen nombre 
de sujets fort instruits. Ces professeurs messins avaient une 
réputation. Le corps royal les connaissait et leur témoignait 
sa confiance. Chaque année, l'examinateur applaudissait èi leur 
méthode et demandait pour eux au ministre de la guerre soit 
des éloges, soit des gratifications. Ne fallait-il pas encourager 
des maîtres qui se livraient avec succès à un enseignement si 
pénible et si important tout ensemble? Ne fallait-il pas leur 
donner des marques éclatantes de satisfaction pour entretenir 
leur zèle et lenr patience? En 1782, le ministre récompensa 
Plassiart par une somme de cent écus; Enard sollicita la 
même grâce que son collègue, et en 1783 obtint, lui aussi, 
trois cents livres. 

De là venait la supériorité des candidats de Metz sur tous 
les autres. Elle perçait dans la hardiesse et l'indépendance de 
leurs manières. Les élèves de l'Ecole d'artillerie avaient déjà 



LA JEUNESSE DE NAPOLEON 



l'ail' frondeur et se piquaient de porter l'uniforme sans 
embarras, de marcher l'épée au côté avec l'assurance des vieux 
officiers; plusieurs menaient joyeuse vie, faisaient des dettes, 
s'amusaient à rosser leurs créanciers juifs, à les frapper du 
poing et du pied, à leur arracher les poils de la barbe, à les 
jeter par la fenêtre; ce qui n'empêchait pas ces usuriers de 
revenir à la charge et d'escroquer à nos étourdis de nouveaux 
billets. « Metz, s'écrie un élève, offrait tant de distractions à la 
jeunesse! » Mais, si quelques-uns perdaient leur temps, la plu- 
part s'adonnaient avec zèle à l'étude. Le nombre des candidats 
excitait l'émulation. Les professeurs, qui suivaient assidûment 
les examens, s'inspiraient des interrogations do Bezout et de 
Laplace, perfectionnaient leur méthode d'enseigner, et, jouis- 
sant sur-le-champ et sur les lieux mêmes du succès de leurs 
disciples, mettaient dans l'exécution de leur tâche un intérêt 
plus vit et une véritable passion. Bezout disait que les collèges 
de Metz étaient une précieuse ressource pour l'artillerie, et 
Laplace aurait voulu réunir dans cette ville autant d'élèves que 
possible. 

Quiconque n'allait pas à Metz ou n'entrait pas aux écoles 
d'artillerie, n'avait donc pas de très grandes chances d'arriver 
de prime saut au grade de lieutenant en second. Et d'année 
en année croissait la difficulté de l'examen et haussait son 
niveau. Laplace avouait qu'il devenait bon gré mal gré plus 
exigeant, qu'il posait des questions des plus en plus ardues, 
que l^s sujets étaient de plus en plus distingués et redou- 
blaient d'ardeur pour réussir, qu'à chaque concours l'instruc- 
tion lui paraissait meilleure et que les jeunes gens qui tenaient 
la tête -répondaient avec plus de précision et de clarté. 

Mais la section d'artillerie de l'Ecole militaire avait des pro- 
fesseurs distingués, aussi diligents et consciencieux que versés 
dans les mathématiques. Laplace loua ses efforts en 1784. 
« L'Ecole militaire de Paris, dit-il, a présenté cette année un 
plus grand nombre de sujets qu'elle ne l'avait fait encore; 
leur instruction, qui m'a paru bonne et solide, est due aux 
soins de MM. Monge et Le Faute d'Agelet. » Ces deux maîtres 



L ECOLE MILITAIRE 223 

consentirent, il est vrai, au mois de mai 1785, à suivre La 
Pérouse dans son voyage autour du monde. Il fallait inconti- 
nent les remplacer. Le Conseil de l'Ecole, préoccupé des 
examens de fin d'année, ne voulait ni dérangement ni inter- 
ruption dans les classes. Deux jeunes répétiteurs, Labbev et 
Prévost, furent chargés de l'intérim. Le Conseil avait reçu de 
toutes parts des témoignages avantageux de leurs talents, de 
leurs connaissances et de leurs mœurs. Labbey et Prévost 
firent de leur mieux durant les derniers mois de l'année sco- 
lastique. Attrape qui peut ! disait Cousin, un de leurs devan- 
ciers, lorsqu'il démontrait au tableau le carré de l'hypoténuse. 
Labbey et Prévost s'appliquèrent si bien que leurs élèves attra- 
pèrent, comprirent leurs leçons, et l'Ecole militaire de Paris 
eut en 1785 un succès sans précédent. 

Vingt-cinq cadets-gentilshommes se destinaient à l'artil- 
lerie : chidre considérable qu'il suffit de citer pour donner 
une idée du prestige qu'exerçait le corps royal sur les jeunes 
esprits! C'étaient, outre Bonaparte, Cominges et Laugier de 
Bellecour : Amariton de Montfleury, d'Anglars, Baudran, 
Beauvais, Chièvres d'Aujac, Clinchamps, Dalmas, Delpy de la 
Roche, Desmazis, Fleyres, Gondallier de Tugny, d'ivoley, 
Jacques de Gâches de Yenzac de Neuville, Lallemant de Vil- 
liers, Lustrac, Montagnac, Najac, Neyon de Soisy, Phélipeaux, 
Picot de Peccaduc, Richard de Castelnau et Roux d'Arbaud. 
Mais le gouverneur de l'Ecole, INI. de Timbrune-Yalence, ne 
demanda des lettres d'examen que pour dix-huit élèves de la 
section d'artillerie, et il les classait de la sorte : d'abord Des- 
mazis, qui avait échoué en 1784; puis Picot de Peccaduc, Roux 
d'Arbaud et d'ivoley, qui ne s'étaient pas présentés en 1784, 
bien qu'ils eussent reçu des lettres d'examen; enfin, quatorze 
candidats qu'il rangeait ainsi, et, ce semble, par ordre de 
mérite : Phélipeaux, Bonaparte, Cominges, Dalmas, d'Anglars, 
Beauvais, Laugier de Bellecour, Chièvres d'Aujac, Richard de 
Castelnau, Amariton de Montfleury, Najac, Jacques de Gâches 
de Neuville, Lustrac et Clinchamps. Tous ces aspirants furent 
agréés sans objection et comparurent devant Laplace, excepté 



224 LA JEUXKSSK DK NAPOLEON 

Laugier de Bellccour, (|ui n'avait pas atteint quinze ans accom- 
plis, et Roux d'Arbaud, qui voulut accompagner Mongc et Le 
Faute d'Agelet dans leur vovage autour du monde. Le ministre 
savait que M. de Timbrune ne proposait que des sujets sulfi- 
samment instruits, et lorsque M. de Jobal le priait en 1783 de 
comprendre Bonniot de Chevillon sur la liste des candidats, 
il répondait que ce cadet-gentilhomme ne pouvait être inscrit 
que sur le témoignage de ses chefs, et n'était pas sûrement en 
état de concourir cette année-là, puisque M. de Timbrune ne 
l'avait pas mentionné. 

Ce fut sans doute entre le 6 et le 12 septemi^re que Laplace 
interrogea Bonaparte : il a quitté Metz le 6, et il envoie le 12 
son rapport général à Gribeauval. L'examen eut lieu dans une 
salle de l'Ecole militaire spécialement destinée aux épreuves 
des cadets. Des rideaux de toile anglaise étaient pendus aux 
fenêtres. Deux tableaux d'ardoise, placés sur une estrade, ser- 
vaient aux démonstrations. Des bancs disposés en étage et 
couverts de damas d'Abbeville, des tables à pieds fixes dont 
quelques-unes étaient pourvues d'appuis en fer pour porter 
les dessins, des chevalets sur lesquels les assistants dépo- 
saient leurs manteaux, complétaient l'ameublement de la salle 
d'examen. De même que les années antérieures, les officiers 
d'artillerie qui se trouvaient à Paris et les deux hommes de 
confiance du premier inspecteur, son principal collaborateur, 
le colonel d'Angenoust, et son chef de bureau, le commis- 
saire' des guerres Rolland de Bellebrune, étaient venus à 
l'Ecole militaire pour donner à l'épreuve, comme disait Gri- 
beauval, une « authenticité nécessaire, laquelle ne pouvait être 
telle à-Paris qu'à Metz, faute d'officiers du corps en suflSsance ». 

La double liste des lieutenants en second et des élèves ne 
fut connue des concurrents qu'entre le 23 et le 28 septembre. 
Mais elle était toujours datée du premier de ce mois, au 
contraire de la liste des élèves du génie : les candidats à 
l'Ecole de Mézières se présentaient en décembre à l'examen, 
mais leur nomination portait la date du 1*"" janvier suivant. 

La liste des officiers d'artillerie était longue. Elle compre- 



L ECOLE MILITAIRE 225 

nait cinquante-huit noms, et celle de l'année d'après, qui 
contint soixante et un noms, fut plus considérable encore. De 
pareilles promotions étaient évidemment trop fortes, trop dis- 
proportionnées, et il aurait mieux valu, comme on fait aujour- 
d'hui, fixer à l'avance le nombre des reçus. En 1785, les 
quinze derniers de la liste n'eurent pas de place; ils allèrent 
dans les écoles d'artillerie attendre les lieutenances qui vaque- 
raient successivement, et ils furent à la fois élèves et lieute- 
nants, pourvus des appointements d'élève et du titre de lieu- 
tenant surnuméraire, observant les mêmes règles de police que 
les élèves et assistant aux mêmes exercices d'instruction que 
les lieutenants. Aussi personne ne s'étonna que le ministre, 
voulant sortir, comme il disait, de l'engorgement et de la 
situation surabondante où se trouvait le corps royal, suspendît 
l'examen en 1787 et en 1788, deux années de suite, et qu'en 
1789, après les épreuves qui valurent h quarante et un sujets 
le grade de lieutenant en second, il décidât de ne plus faire 
tous les ans que des promotions de vingt-cinq sujets et de 
n'admettre désormais au concours des officiers que les élèves 
des écoles d'artillerie et non plus les aspirants, qui ne pour- 
raient se présenter que pour être élèves. 

Sur les cinquante-huit jeunes gens admis en 1785 comme 
lieutenants en second dans l'arme de l'artillerie, il y avait 
quatre cadets-gentilshommes de l'Ecole militaire de Paris : 
Picot de Peccaduc, Phélipeaux, Bonaparte et Desmazis cadet. 
Picot de Peccaduc était 39'; Phélipeaux, 41"; Bonaparte, ^12° 
et Desmazis, 56''. Desmazis, un des quinze derniers de la liste, 
fut envoyé, non pas dans un régiment, mais dans une école, 
et si sa nomination date, comme celle de Bonaparte et des 
autres, du 1" septembre 1785, il ne reçut ses lettres de lieu- 
tenant que le 16 juin 1786. 

L'Ecole militaire avait un pareil succès au concours des 
élèves. Deux cadets-gentilshommes, d'Anglars et Jacques de 
Gâches de Venzac de Neuville, échouaient pour la seconde 
fois. Mais sur 49 jeunes gens qui furent attachés comme élèves 
aux écoles d'artillerie, 8 appartenaient à l'Hôtel : Cominges, 

JCU.NESSE DK NAI'OLlioX. T. I. 15 



226 LA JEUNESSE DE NAPOLEON 

Richard de Castelnau, Dalmas, Beauvais, d'Ivoley, Amaiiton de 
Montfleury, Najac et Chièvres d'Aujac. 

Le 42" sur 58! Le résultat était beau. Nombre de concur- 
rents avaient suivi la filière : aspirants, de même que Bona- 
parte, ils devenaient d'abord élèves; puis, au bout d'un ou de 
deux ans, officiers. Bonaparte fut nommé officier sans avoir 
été élève, et voilà pourquoi Las Cases dit dans \e Mémorial que 
Napoléoit fut reçu h la fois élève et officier d'artillerie. Mais, 
durant les dix mois qui précédèrent son examen, avec quelle 
ardeur il étudia son Bezout, ce Bezout qu'il fallait, selon le 
mot de Gribeauval, suivre exactement dans les écoles et qui 
ne laissait rien à désirer pour l'instruction géométrique des 
élèves et des apprentis officiers, ce Bezout que l'empereur 
regarda toujours comme un cours complet de mathématiques 
et qu'il proposait d'enseigner aux futurs militaires de son 
Prytanée ! On a huit mauvais vers qu'il écrivait alors sur un 
exemplaire du quatrième tome de Bezout : 

Grand Bezout, achève ton cours. 
Mais avant, permets-moi de dire 
Qu'aux aspirants tu donnes secours. 
Cela est parfaitement vrai. 
Mais je ne cesserai pas de rire 
Lorsque je l'aurai achevé 
Pour le plus tard au mois de mai, 
Je ferai alors le conseiller. 

Ces vers, obscurs et boiteux, méritent un commentaire. A 
l'instant où Napoléon les griffonne, sans doute au commence- 
ment de 1785, il n'a pas terminé le cours de Bezout. Mais il 
comprend, il aime le grand mathématicien qui donne secours 
aux aspirants d'artillerie ; il compte l'achever bientôt, pour le 
mois de mai au plus tard, et alors, puisqu'il possède les 
matières de l'examen et n'a plus qu'à les revoir et, comme on 
dit, à les repasser, il jDourrarire, se mettre à l'aise, et, commo- 
dément, sans inquiétude ni souci, conseiller les camarades. 
Quatre mois avant l'examen, il est donc prêt ou il croit l'être. 

Il n'eut pas de grade à l'Ecole militaire. Il ne fut ni coin- 



L ECOLE MILITAinE 227 

mandant en chef ou sergent-major, ni commandant de divi- 
sion, ni chef de peloton. 11 ne porta, ni, comme le sergent- 
major, les trois galons d'argent à chaque manche, ni, comme 
le commandant de division, le galon sur chaque avant-hras, 
ni, comme le chef de peloton, le galon à l'avant-bras droit. Il 
ne reçut pas, le 17 janvier 1785, comme ses camarades Picot 
de Peccaduc, Phélipeaux et Nepveu de Bellefille, la croix de 
l'ordre de Notre-Dame du INIont-Carmel, cette croix au ruban 
cramoisi qui portait d'un côté l'elîigie de la Vierge, de l'autre 
un trophée orné de trois fleurs de lis, et que le comte de Pro- 
vence, grand maître de l'ordre, accordait tous les ans h trois 
des élèves les plus distingués de l'Ecole militaire . Mais 
cette croix n'était donnée aux cadets-gentilshommes qu'au 
bout de leur troisième année d'études, et Napoléon ne 
demeura qu'un an à l'Hôtel. Dix mois de travail lui suffirent 
pour enlever son premier grade dans l'armée. Il rattrapait son 
camarade. Le Lieur de Ville-sur-Arce, et laissait derrière luises 
deux condisciples de Brienne, Cominges et Laugier de Belle- 
cour. Sans doute, dix-neuf des cinquante-huit lieutenants en 
second de la promotion de 1785 étaient, comme Napoléon, des 
aspirants qui devenaient officiers sans avoir été élèves d'artil- 
lerie. Sans doute, malgré ses seize ans, il n'était pas encore 
le plus jeune : trois sujets, Gomer, Bellegarde et Benjamin de 
Faultrier sont nés en 1770, et onze autres, en 1769. Mais les 
cadets-gentilshommes reçus sous-lieutenants étaient ses aînés : 
Picot de Peccaduc et Phélipeaux, de deux ans, et Desmazis, 
d'un an. 11 avait le droit d'être fier du résultat obtenu, et 
d'assurer en 1788 qu'il avait su profiter des bienfaits du roi et, 
grâce h son labeur constant, entrer dans le corps royal de 
l'artillerie dès le premier examen. 

Napoléon se souvint de son examinateur Laplace avec 
reconnaissance. Laplace, à vrai dire, s'acquittait parfaitement 
de sa tâche délicate. Un peu triste, vêtu d'un habit noir, 
oblicfé de se servir d'un oarde-vue à cause de la faiblesse de 
ses yeux, il imposait par la gravité de son aspect et paraissait 



228 LA JEUNESSE DE NAPOLÉON 

sévère. Toutefois, il était mesuré, poli, bienveillant, et, sous 
l'Empire, conservait encore les façons cérémonieuses de l'an- 
cien réofime . Nombre de candidats, son<:(eant aux consé- 
quences d'un succès ou d'un échec, songeant que Laplace 
allait fixer leur destinée, avaient, lorsqu'il les appelait au 
tableau, de l'inquiétude et des battements de cœur. Plus d'un 
qui subit depuis les plus terribles épreuves et montra dans les 
danofers de la g^uerre une incroyable énergie, ressentit devant 
Laplace une insupportable anxiété, et Marmont raconte qu'au 
premier moment son intelligence s'arrêta, et que, sa tète 
s'égarant, il ne put même dire son nom. Mais Laplace savait 
calmer l'émotion des jeunes gens, les tranquilliser et les 
remettre. Il écrivait un jour qu'il tâchait de se rendre digne 
de la confiance du ministre, qu'il interrogeait les candidats 
avec douceur et les écoutait avec patience, qu'il pesait les 
mérites de chacun avec la plus scrupuleuse exactitude. Tous 
les chefs de l'artillerie confirmaient ce témoignage, et de diffé- 
rents côtés Gribeauval recevait l'assurance que Laplace procé- 
dait très sagement à ses examens et employait les moyens les 
plus propres à bien connaître et apprécier les futurs officiers 
du corps royal. 

Devenu premier consul, Bonaparte nomma Laplace ministre 
de l'intérieur. Mais ce mathématicien éminent était, comme 
Gaspard Monge, un administrateur médiocre, et Napoléon 
discerna bientôt que Laplace, cherchant partout des subtilités, 
portant partout l'esprit des infiniment petits, ne saisissait 
aucune question sous le vrai point de vue et n'avait que des 
« idées problématiques ». Il le fit sénateur, chancelier du 
Sénat, grand officier de la Légion d'honneur, comte de l'Em- 
pire. Il prit son fils pour officier d'ordonnance. Il accepta la 
dédicace de la Mécanique céleste et admira la clarté parfaite 
de l'ouvrage : « C'est pour moi, disait-il, une nouvelle occa- 
sion de m'affliger de la force des circonstances qui m'a dirigé 
dans une autre carrière où je me trouve si loin de celle des 
sciences. » De Vitepsk, en 1812, il remerciait Laplace de son 
Traité des prohabilités, une de ces œuvres qui « perfection- 



L ÉCOLE JIILITAinE 229 

nent les mathématiques, cette première des sciences, et con- 
tribuent à l'illustration de la nation ». D'ailleurs, Laplace, 
véritable homme de cour, flattait Napoléon avec art; il l'avait 
encouragé à faire le coup d'État du 18 brumaire, et on le savait 
si intimement lié avec Bonaparte qu'il fut chargé par le Sénat 
de le sonder, de demander si le général consentirait au con- 
sulat décennal. Mais, au retour de Leipzig, l'empereur fut cruel 
envers l'académicien : « Vous êtes changé, lui dit-il, et très 
amaigri. » — « Sire, répondit Laplace, j'ai perdu ma fdle. » 
— « Vous êtes géomètre, répliqua Napoléon, soumettez cet 
événement au calcul et vous verrez qu'il égale zéro. » Rien ne 
montre mieux l'endurcissement, l'insensibilité de cœur qui 
naquit chez Napoléon de l'accoutumance des guerres, de 
l'exercice de la toute-puissance et du spectacle de la servilité 
des hommes. 

Comme Bonaparte, trois élèves de l'École militaire de 
Paris, Picot de Peccaduc, Le Picard de Phélipcaux et Des- 
niazis, devaient à Laplace leur brevet de lieutenant en second. 
Tous trois s'enrôlèrent dans l'armée de l'émigration. Mais 
quel fut leur destin, et quels rapports eurent-ils par la suite 
avec leur camarade d'école et de promotion? 

Le Breton Picot de Peccaduc était le plus brillant élève de 
l'Hôtel du Champ-de-Mars. Commandant en chef des quatre 
divisions de l'École ou sergent- major, il exerça cette charge 
de la façon la plus distinguée. Le 26 septembre 1785, le Con- 
seil décidait de lui offrir un étui de mathématiques, composé 
de quinze pièces, un exemplaire de V Arcliitectuve de Belidor 
et un exemplaire du Cours de Bezout, tous deux reliés en 
veau, les Tables de logarithmes de La Caille, le Traité de for- 
tification de Leblond, la Géographie de La Croix et le petit 
atlas de Le Rouge. Deux mois après, de Strasbourg, sa gar- 
nison, Picot de Peccaduc remercia le Conseil : sa plume, 
disait-il, ne pouvait que tracer faiblement sa reconnaissance; 
il s'efforcerait, par son application soutenue aux devoirs et aux 
travaux de son métier, de se rendre digne des bienfaits dont 



230 LA JEUNESSE DE NAPOLEON 

l'administration de l'Hôtel l'avait comblé : «Votre zèle paternel 

ne se borne pas à diriger la conduite de vos élèves dans le peu 

de temps qu'ils ont le bonheur de vivre sous vos ailes; vous 

vous plaisez encore à suivre des yeux leur conduite dans la 

carrière qu'ils parcourent, après qu'ils sont privés de cet abri 

salutaire. » Le Conseil lui répondit qu'il avait voulu témoigner 

publiquement sa satisfaction au jeune ollicier qui s'était 

acquitté de ses fonctions de commandant en chef avec tant 

d'exactitude et d'assiduité : Picot de Peccaduc avait laissé de 

lui des impressions ineffaçables qui présageaient son heureux 

avenir; l'Ecole se féliciterait constamment de l'avoir eu pour 

élève. Picot était adjudant-major lorsqu'il émigra. Après avoir 

servi comme capitaine d'artillerie au régiment de Rohan, il 

entra dans l'armée autrichienne. Il était major d'infanterie 

quand il fut pris à Ulm, en 1805, par son ancien camarade de 

l'Ecole militaire, et il avait le grade de colonel lorsqu'il tomba 

de nouveau, en 1809, aux mains de Napoléon. Ce fut un autre 

cadet-gentilhomme, Davout, qui le captura. « Sire, écrivait le 

maréchal h l'empereur au lendemain du combat de Tann, parmi 

les prisonniers autrichiens qui ont été faits hier se trouve un 

sergent-major de la compagnie des cadets de l'Ecole militaire; 

la circonstance dans laquelle il se trouve m'a déterminé à le 

recommander il l escorte qui le conduit ;i Xeustadt, et h donner 

connaissance à Votre Majesté de ce qui a rapport à lui. » En 

1811, comme s'il renonçait pour toujours à la France, Picot 

de Peccaduc germanisa son nom et s'appela désormais 

Herzogenberg. Promu général-major, il fit la campagne de 

1813 et il était aux batailles de Dresde et de Culm. Blessé 

grièvement, il obtint après sa guérison le commandement 

d'une colonne mobile et, aux Cent-Jours, il fut un instant à la 

tête du corps qui bloquait Schlestadt. En 1820, le ministère 

autrichien lui confia la direction de l'Académie des ingénieurs, 

qui s'était révoltée. Herzogenberg rétablit la discipline et, par 

un habile mélange de douceur et de sévérité, s'acquit l'estime 

et l'affection des élèves. Aussi, l'année suivante, fut-il nommé 

par surcroît curateur de l'Académie des chevaliers. Il était 



L IXOLE MILITAIRE 231 

felcl-maréchal-licutenant lorsqu'il mourut, à l'âge de soixante- 
sept ans, et les officiers sortis des deux écoles qu'il avait gou- 
vernées, évoquèrent souvent dans leurs entretiens l'originale 
figure de ce Peccaduc-Herzogenberg à la taille imposante, à 
l'attitude martiale, à la voix si puissante qu'on la comparait 
au roulement lointain du tonnerre, de ce Français qui s'était 
fait Autrichien, mais qui gardait dans ses manières la gravité 
bretonne et regrettait peut-être sa première patrie, car jamais 
on ne le vit sourire. 

Phélipeaux fut un adversaire plus rude de Napoléon. Déjà, 
sur les bancs de l'École militaire, les deux jeunes gens ne 
pouvaient se souffrir, et Picot de Peccaduc, qui s'asseyait entre 
eux pour s'opposer à leurs disputes, dut quitter sa place 
parce qu'il recevait de chaque côté des coups de pied qui lui 
noircissaient les jambes : le Vendéen et le Corse, le royaliste 
et le républicain avaient évidemment une insurmontable anti- 
pathie l'un pour l'autre. Phélipeaux éniigra pour servir à 
l'armée des piinces et au corps de Condé. Mais, en 1796 il 
gagne le centre de la France, prend le nom de Passaplan, 
rallie deux mille insurgés, s'empare de Sancerre au mois de 
mars, y arbore le drapeau blanc durant huit jours; puis, 
battu, cerné, se cache à Orléans. Arrêté au mois de juin et 
conduit à Bourges, il s'échappe, rejoint l'armée de Condé, 
l'abandonne de nouveau, et revient en France pour tenter 
l'évasion de Sidney Smith emprisonné au Temple. Revêtu de 
l'uniforme d'adjudant-major et escorté d'amis dévoués, de 
Loyseau, de Bois-Girard et de Tromelin, il se présente au 
geôlier, exhibe un faux ordre de translation, enlève Smith, 
qui feint de le suivre avec répugnance, et l'emmène en Angle- 
terre. Nommé colonel par le gouvernement britannique, il 
accompagna Sidney Smith dans le Levant, et ce fut lui (pii 
repoussa les Français devant Saint-Jean d'Acre, les accablant 
de leur grosse artillerie que Smith avait capturée en mer, 
redressant les remparts à mesure qu'ils tombaient, traçant 
des lignes de contre-attaque, creusant deux tranchées qui, 
semblables à deux côtés de triangle, prenaient en flanc tous 



232 LA JEUNESSE DE NAPOLEON 

les ouvrages de l'assiégeant, luttant avec la dernière opiniâ- 
treté, et, de l'aveu de Bonaparte, ne laissant pas de repos, 
même la nuit, aux agresseurs. Par bonheur pour son cama- 
rade d'école, il mourut de fatigue ou de maladie. On a pré- 
tendu que Napoléon n'avait jamais parlé de lui. Il le citait à 
0' Meara : « c'était, témoignait-il, un Français qui avait étudié 
avec moi. » 11 le citait à Las Cases : « Phélipeaux, disait-il à 
son compagnon de Sainte-Hélène, était de votre taille », et 
Las-Cases, sorti de l'École militaire de Paris en 1784, répon- 
dait h l'empereur : « Sire, il y avait bien plus d'affinités 
encore. Nous avions été intimes. En passant par Londres avec 
Sidney Smith, Phélipeaux me fit chercher partout; je ne le 
manquai que d'une demi-heure; mais il est bizarre de voir 
qu'à Saint-Jean d'Acre ceux qui dirigeaient les efforts opposés, 
fussent de la même nation, du même âge, de la même classe, 
de la même arme, de la même école. » 

Alexandre Desmazis, voué par des traditions de famille à 
l'artillerie, fils du chevalier Desmazis, colonel au corps royal, 
neveu d'un Desmazis, colonel au même corps, d'un Desmazis, 
maréchal de camp et commandant d'école, et d'un troisième 
Desmazis, capitaine dans l'arme, fut l'intime ami de Napoléon 
à Paris ainsi qu'à Valence et à Auxonne. Désigné pour être h 
l'Hôtel du Champ-de-Mars son instructeur d'infanterie, il s'ac- 
quitta de sa tâche avec tant de bienveillance qu'il gagna l'affec- 
tion de son élève. C'était d'ailleurs et ce fut constamment un 
homme de la société la plus douce et la plus polie. Dans sa 
jeunesse, il se montrait ardent, volontiers amoureux, et plus 
d'une fois Bonaparte, faisant le mentor, se piquant d'être 
calme et rassis, lui reprocha, du droit de sa « froide tranquil- 
lité », d'avoir trop de chaleur et de feu : « Souvenez-vous, lui 
disait-il, que je me suis toujours rendu digne de votre amitié 
et qu'elle fut le juge qui vous rappela à vos devoirs. » Des- 
mazis émigra, fit la campagne de 1792 et, après avoir appar- 
tenu durant trois années h l'armée anglaise, entra comme 
capitaine au service du roi de Portugal. Mais Bonaparte ne 
l'avait pas oublié. En 1802, Desmazis abandonnait les dra- 



L ECOLE MILITAIRE 233 

peaux de Sa INIajesté Très Fidèle et retournait en France pour 
être administrateur des bâtiments de la couronne. Il se démit 
de son emploi après l'abdication de Fontainebleau. Mais le 
25 mars 1815 l'empereur le réintéorait dans ses fonctions. 

Napoléon combla la famille de son ami. L'aîné d'Alexandre, 
Gabriel Desmazis, fut pourvu, comme son cadet, d'une brillante 
sinécure et devint administrateur de la loterie impériale. Un 
oncle des deux frères, Henry Desmazis, ancien capitaine au régi- 
ment de Grenoble, vivait en Italie, et, après avoir été répétiteur 
de matliématiques à l'Ecole d'artillerie de Turin, dirioeait l'ar- 
senal de Milan : le ministère refusait de lui payer sa solde de 
retraite, parce qu'il exerçait des fonctions étrangères au ser- 
vice de l'empereur; mais Alexandre Desmazis écrivit à Clarke 
et invoqua « quelques traces qu'un ancien élève de l'Ecole 
militaire pouvait avoir laissées dans le souvenir du ministre », 
il sollicita Napoléon, et le vieil Henry Desmazis ne perdit pas 
ses droits. 

On connaît moins les autres cadets-gentilshommes qui for- 
maient à l'Ecole militaire la section d'artillerie et qui suivirent 
les mêmes cours spéciaux que Bonaparte. 

La plupart émigrèrent ou, comme on disait, abandon- 
nèrent. 

Baudran, reçu d'emblée lieutenant en 1786, abandonna dans 
les derniers mois de 1791. 

Fleyres commandait la division des cadets-gentilshommes 
qui se rendit à Pont-à-Mousson après la suppression de 
l'Ecole militaire de Paris, et le Conseil lui offrit, comme deux 
ans auparavant à Picot de Peccaduc, un étui de mathéma- 
tiques et plusieurs ouvrages scientifiques. Il était lieutenant en 
premier lorsqu'au mois de mai 1792 il démissionna. 

Montagnac alla servir à l'armée de Condé jusqu'à la fin 
de 1793. 

D'Ivoley, élève d'artillerie, ne passa pas l'examen d'officier. 
Mais, durant l'émigration, il obtint directement et par grâce 
spéciale le brevet de lieutenant en second. Au retour des 



234 LA JEUNESSE DE NAPOLÉON 

Bourbons, il se contenta toutefois d'un grade de lieutenant 
dans la légion de l'Ain, son département. 

Delpy de La Roche rejoignit les princes après le 10 août 1 792 ; 
il fit la campagne de 1793 à l'armée de Condé et servit 
trois ans, de 1794 à 1796, au corps de Rotalier, à la solde 
anglaise. Sous la seconde Restauration, il fut attaché, comme 
capitaine, à l'Ecole de Saint-Cyr, puis à celle de La Flèche, et 
les élèves qu'il commandait regardaient curieusement la croix 
de l'ordre de Notre-Dame du Mont-Carmel qu'il avait eue en 
1786, lorsqu'il était cadet-gentilhomme. 

Najac était capitaine en second comme Del))v de La Roche, 
lorsqu'il émigra. Les Bourbons lui donnèrent le grade de capi- 
taine en premier et le commandement de l'artillerie à Agde. 

Chièvres d'Aujac, devenu premier lieutenant, servit les 
princes durant cinq ans, comme firent Delpy et Najac. A son 
retour en France, il obtint, par l'entremise de Lauriston et 
sur un mot de Bonaparte, la place de receveur des contribu- 
tions directes à Rouen. Son fils, plus tard chef de bataillon au 
corps d'état-major, fut admis en 1809 à l'école de Saint-Cyr, 
et reçut une blessure à Leipzig. 

Lallemant de Yilliers, jugeant l'examen de l'artillerie trop 
difficile, entra comme sous-lieulenant, à la fin de 1787, au régi- 
ment de Piémont-infanterie. Il servit dans l'émigration à 
l'armée des princes et au régiment de Hohenlohe. La Restau- 
ration lui donna le brevet de capitaine. 

D'Anglars échoua deux fois à l'examen d'artillerie, et il 
était sous-lieutenant au régiment de Champagne lorsqu'éclata 
la Révolution. Il prit part à l'expédition de Quiberon, dans 
la légion de Béon. Deux de ses frères furent fusillés par 
les républicains. Lui-même, gravement blessé à l'épaule et au 
bras droit, transporté à l'hôpital de Vannes, traduit devant la 
commission militaire, n'échappa qu'en persuadant à ses juges 
qu'il sortait des prisons d'Angleterre. Il fut acquitté. Mais il 
était estropié pour le reste de ses jours. La croix de Saint- 
Louis et la retraite de capitaine furent sa récompense 
en 1815. 



L ECOLE MILITAIRE 235 

Neyon de Soisy entra pareillement dans l'infanterie. Il 
û'émigra pas et il était à l'armée du Midi, au camp de Jau- 
siers, le premier lieutenant de son régiment — le 91'^, ci-devant 
Barrois, — faisait déjà les fonctions de capitaine et attendait 
une des places vacantes. Mais, le 28 août 1792, les soldats 
s'ameutaient contre les officiers nobles, les sommaient de 
partir, leur montraient une corde qu'ils apportaient pour les 
pendre. Neyon dut donner sa démission et regagner son vil- 
lage de Drillancourt, dans la Meuse. Depuis, à différentes 
reprises, il s'efforce de reprendre l'uniforme. Mais c'est en 
vain. Le 15 août 1793, le ministre lui objecte qu'il est de la 
classe proscrite. Neyon s'obstine, veut partir avec la réquisi- 
tion de la Meuse : le commissaire du département refuse de 
l'inscrire. Il court à Sedan se présenter au conventionnel 
Massieu : Massieu le relègue à vingt lieues des frontières. Il se 
rend à Nancy pour s'enrôler dans les hussards : Pflieger lui 
défend de s'engager. Enfin, en octobre 1796, lorsqu' « un 
jour plus pur éclaire son pays », il prie le ministre de l'em- 
ployer dans cette armée d'Italie « dont le général a été son 
compagnon de jeunesse, d'étude et de service » ; on lui répond 
qu'il y a vingt mille officiers réformés qui doivent être re- 
placés immédiatement et de préférence à d'autres. 

Lustrac, Venzac, Clinchamps renoncèrent, eux aussi, à 
l'artillerie. 

Clinchamps, sous-lieutenant au régiment du Maréchal de 
Turenne, abandonna son emploi en 1790. 

Venzac , lieutenant au régiment d'Aunis , fit de même 
en 1791. 

Lustrac, lieutenant au régiment de Provence, émigra, mais, 
à son retour, consentit à servir son ancien camarade de l'Ecole 
militaire. A la fin de 1805, le ministre de la guerre le nom- 
mait maréchal des loffis au 11*^ bataillon bis du train d'artil- 

o 

Icrie. Lustrac s'acquit bientôt la réputation d'un fort bon sujet 
plein d'intelligence et de zèle. Il était adjudant-major lorsqu'il 
périt en 1812 dans la retraite de Russie. Malade, déjà blessé 
et dépouillé par les Cosaques à l'affaire du 18 octobre devant 



236 LA JEUNESSE DE NAPOLEON 

Moscou, il avait pourtant dépassé Kovno; mais il voulut 
s'arrêter une heure pour se réchauffer; des Juifs qui condui- 
saient son traîneau l'assassinèrent. 

Dalmas devait accompagner Bonaparte en Dauphiné au 
sortir de l'Ecole militaire et, comme lui, applaudir au nouvel 
ordre de choses. Il était capitaine d'artillerie lorsqu'il fut sus- 
pendu h la fin de 1793. Il regagna Castelnaudary, sa ville 
natale. En 1799 il se mit à la tète des gens du canton de Nail- 
loux et se joignit au rassemblement qui s'intitulait l'armée 
royaliste du Midi. Mais il ne tarda pas à poser les armes. Il 
crut en 1809 que Napoléon traverserait Castelnaudary, et 
résolut de se présenter ii son ami de Valence et de Paris. 
L'empereur ne vint pas. Toutefois Dalmas était content de 
son destin; il vécut tranquillement à Nailloux et fut maire de 
la commune. Andréossy était son cousin : Dalmas ne sollicita 
jamais sa protection, et il ne voulait voir Napoléon en 1809 
que pour obtenir un brevet de sous-licutenant de cavalerie en 
faveur d'un sien frère, Henri Dalmas, employé des ponts et 
chaussées et porte-guidon de la garde d'honneur h cheval de 
Castelnaudary. 

Comme Dalmas, Richard de Castelnau n'émigra pas, et la 
Révolution le fit capitaine-commandant. Mais, comme Dalmas, 
sa noblesse, si mince qu'elle fût, le rendit suspect; attaché 
à l'état-major de l'armée des côtes de Brest, adjoint aux adju- 
dants^énéraux, il fut suspendu par les représentants au mois 
de septembre 1793. Comme Dalmas, il ne reparaît plus dans 
les camps. 

Gondallier de Tugny fut, avec Bonaparte, le seul des 
cadets-gentilshommes de la section d'artillerie qui devint 
général. Mais il n'émigra pas, n'encourut ni soupçon ni dis- 
grâce, et il joua son rôle dans toutes les campagnes de la 
Révolution, h l'armée de la Moselle et ii celle du Rhin, assista 
comme capitaine à de grandes actions, à l'affaire d'Arlon, à 
la conquête de l'Alsace, aux blocus de Luxembourg et de 
Mayence, à la bataille de Ilohenlinden. Promu chef de 
bataillon par le premier consul et colonel par l'empereur, 



L ECOLE MILITAIRE 237 

Tugny dirigea le parc du 11^ corps et plaça la batterie du 
centre dans l'île de Lobau. Le roi Joseph le prit à son service, 
le fit général de brigade et commandant en chef de l'artillerie 
napolitaine. Murât le nomma général de division et ministre 
de la guerre et de la marine. Napoléon le créa baron de 
l'Empire et l'employa durant les Cent-Jours. La Restauration 
ne lui reconnut que le grade de maréchal de camp. 

Comme leurs camarades de la section d'artillerie , les 
élèves de la section du génie étudiaient surtout les mathéma- 
tiques. Ils étaient donc en relation avec Bonaparte. L'un d'eux, 
Puniet de Cavensac, admis à l'Ecole de Mézières à la suite de 
l'examen qui eut lieu au mois de décembre 1785, se noya en 
se baignant dans la Meuse ; les autres émigrèrent, à l'exception 
de Boissérard. 

Boisgérard se présenta quatre fois à l'Ecole de jNIézières. 
Mais l'épreuve était difficile, et le jeune homme passait, malgré 
ses échecs, pour un des élèves les plus distingués de l'Hôtel 
du Champ-de-Mars ; son examinateur, l'abbé Bossut, tout en le 
refusant, le jugeait bon sujet et intelligent. Aussi Boisgérard 
fut-il sergent-major de la compagnie ; il obtint la croix de 
l'ordre de Notre-Dame du INIont-Carmel; il commanda la divi- 
sion des cadets-gentilshommes qui se rendit à Brienne lorsque 
l'Ecole militaire de Paris fut supprimée, et le Conseil lui 
donna, outre un étui de mathématiques et plusieurs ouvrages 
scientifiques, une somme de soixante livres en argent, destinée 
à lui payer une épaulette, une contre-épaulette et une dra- 
gonne de sous-lieutenant, six paires de manches de bottes, 
quatre paires de souliers, une paire de bottes molles et une 
paire d'éperons. Il devait être un des héros du siège de 
Mayence et un des meilleurs officiers du génie qu'ait eus la 
France. 

Vigier, lieutenant en premier, servit de 1792 à 1801 au 
corps de Condé. Les Bourbons le nommèrent à leur retour 
chef de bataillon. Sous les Cent-Jours, il regagna ses foyers 
en déclarant qu'il ne pouvait reconnaître une autorité illégitime. 



238 LA JEUNESSE DE NAPOLEON 

Fages-Vaumale fit campagne en 1792 à l'armée des prince?, 
aux côtés de son père, dans la compagnie écossaise des 
gardes du corps. Trois ans plus tard, il entrait définitivement 
au service de la Grande-Bretagne et commandait une compa- 
gnie d'ouvriers militaires en Corse. En 1814, il reçut à la fois 
la croix de Saint-Louis du gouvernement des Bourbons et une 
pension de cent livres sterling du gouvernement anglais. 

Teyssières de Miremont eut une existence aventureuse. 11 
sert d'abord au corps de Condé, puis dans l'armée autri- 
chienne. En 1795, il guide une des colonnes qui percent devant 
Mayence les lignes assiégeantes. Wurmser en 1793, Saxe-Tes- 
chen en 1794, l'archiduc Charles en 1796, l'attachent à leur 
état-major. Après Campo-Formio, il se rend en Portugal et, 
comme major, assiste le prince de Waldeck, fait des recon- 
naissances et construit des fortifications sur la frontière du 
Beira. Les Bourbons lui donnèrent la croix de Saint-Louis et 
le grade de chef de bataillon. 

La Chevardière de La Grandville prit part à la campagne de 
l'armée des princes, appartint jusqu'en 1802 à l'état-major du 
prince d'Orange et, sous l'Empire, vécut dans les Ardennes, 
son pays natal. Napoléon, a-t-il dit, « se souvint èi diverses 
reprises que j'avais été à l'Ecole militaire avec lui; mais 
bien servir mon roi a toujours été mon premier désir. » En 
1814, il aimait mieux a s'exposer aux persécutions » que 
d'accepter un grade de l'empereur, et, en 1815, il suivit 
Louis XVIII h Gand. La Restauration le fit lieutenant-colonel. 

Moulon, Saint-Legier de la Saussaye, Gassot de Rochefort, 
Maussabré de Saint-Mars renoncèrent au génie. 

Moulon, sous-lieutenant au réoiment de Lorraine-infanterie, 
fit trois campagnes de l'émigration et prit du service en 
Russie. 

Saint-Legier de la Saussaye, sous-lieutenant au régiment de 
Provence, alla guerroyer à Saint-Domingue dans la légion bri- 
tannique, où le gouverneur de la Jamaïque le nomma lieu- 
tenant, puis capitaine. 

Gassot de Rochefort et Maussabré de Saint-Mars, entrés, 



L ECOLE MILITAIRE 239 

avant la Révolution, le premier au régiment d'Auvergne, le 
second au régiment de Médoc, obtinrent à l'armée de Condé 
le grade de capitaine, que la Restauration leur confirma; mais 
Gassot ne rentra pas dans l'armée et Maussabré était lieu- 
tenant-colonel lorsqu'il eut sa retraite. 

Quelques semaines après l'arrivée de Bonaparte h l'Ecole mili- 
taire, le 5 janvier 1785, trois cadets-gentilshommes, admis à 
l'examen du génie en décembre 1784, partaient de Paris pour 
se rendre à Mézières. C'étaient Morot de Grésigny, Bernard 
de Montbrison et Frévol de Lacoste. 

Le méridional Montbrison, envoyé h Schlestadt au sortir de 
Mézières, devait se fixer en Alsace. Il n'émigra pas; mais il 
quitta le service à la nouvelle de la journée du 20 juin 1792 
et, dit-il, éprouva beaucoup de persécutions, non seulement 
pour lui, mais pour son père, ancien officier de Royal-Comtois, 
qui mourut au bout de six mois d'emprisonnement. Eut-il 
recours à Bonaparte ? En tout cas, ses ouvrages le signalèrent 
à l'attention de Fontanes. Après avoir publié, en 1805, des 
considérations sur l'institution des banques et sur la prépon- 
dérance maritime et commerciale de l'Angleterre, il fit paraître, 
en 1807, des Propos de tohie suivis de contes et de fables où il 
invoquait comme ses maîtres La Fontaine et Pfeffel, <( Homère 
de l'allégorie ». Sa poésie était à la fois docte et galante; aux 
réminiscences d'Horace, il mêlait des allusions à l'Empire, et 
après léna et la consécration de l'épée du grand Frédéric dans 
le temple de Mars, il buvait 

A la gloire, aux drapeaux en nos murs transportés. 
Au héros, au triomphe, aux dépouilles opimes. 

Le 18 décembre 1810, l'ex-capitaine du génie était nommé 
professeur d'histoire à la Faculté des lettres de Strasbourg, et, 
trois jours plus tard, le 21 décembre, recteur de l'Académie. 
Le choix était excellent, car le recteur Montbrison fut, assure 
Kellermann, un fonctionnaire estimable et zélé. Par son mariage 
avec l'unique fille de la baronne d'Oberkirch, Montbrison 
était d'ailleurs un des premiers propriétaires du Bas-Rhin. 



240 LA JEUNESSE DE NAPOLKOX 

Louis-Etienne Frévol de Lacoste devint capitaine et périt 
à l'armée des Pyrénées-Orientales, assassiné par des paysans 
espagnols. Bonaparte ne le vit que deux mois; mais il semble 
avoir fait amitié avec lui. Au commencement de 1801, le père 
de Lacoste écrivait à Berthier et h Marcscot qu'il avait deux 
fds dans le corps du génie : « L'aîné, disait-il, fut tué à 
l'armée : il était du même âge et avait étudié à Paris avec le 
premier consul; l'autre suivit en Egypte l'illustre Bonaparte. » 
Cet autre portait les prénoms d'André-Bruno. Napoléon l'af- 
fectionnait à cause de son habileté, de sa fécondité de res- 
sources, de son courage calme et enjoué, peut-être aussi en 
souvenir du cadet-gentilhomme Louis-Etienne. Il le promut 
capitaine après le siège de Jaifa et capitaine de première classe 
après le siège de Saint-Jean d'Acre. Il le confirma dans le 
grade de chef de bataillon, que Lacoste avait reçu provisoi- 
rement de Kléber. Il le fit en 1806 colonel. En 1807, au 
quartier de Finkenstein, il l'attachait à sa personne comme 
aide de camp. En 1808, il le nommait général de brigade du 
génie et comte de l'Empire avec cinquante mille francs de 
dotation, moitié sur la Westphalie, moitié sur le Hanovre. Mais, 
le 1" février 1809, à Saragosse, Lacoste tombait atteint d'une 
balle au front h l'instant où, après l'explosion d'une mine, il 
excitait des Polonais à s'emparer d'un îlot de maisons. 

Bonaparte connut encore à l'Ecole de Paris nombre de 
cadets-gentilshommes qui se destinaient à l'infanterie ou aux 
troupes à cheval. 

Quelques-uns succombèrent trop tôt pour assister au spec- 
tacle extraordinaire que leur camarade offrit au monde. 

■ Grandoit, sous-lieutenant au régiment de Rohan, et Saint- 
Geniès, sous-lieutenant aux gardes françaises, décédèrent 
en 1789. 

Circourt, sous-lieutenant au régiment de Piémont-infanterie, 
mourut en 1812 à Besançon, où il s'était retiré, deux années 
avant le retour des Bourbons, pour lesquels il avait combattu 
dans le corps de Coudé. 



l'école MILITAIIÎIÎ 9^^| 

Corvisart de Fleury, capitaine à Royal-Comtois, périt au 
mois d'août 1792, à Saint-Domingue, où il avait suivi le 
deuxième bataillon de son réo-iment 

Le Roux du Feugueray, fils du lieutenant de roi pour les 
villes et châteaux de Dieppe et d'Arqués, reçut une blessure 
mortelle dans un des combats livrés par l'armée de l'émigra- 
tion. 

Billouart de Kerlerec, enseigne de vaisseau, devenu sous- 
lieutenant dans le régiment d'Hector, fut pris par les républi- 
cains à Quiberon et fusillé à Auray avec un ancien élève de 
l'Ecole militaire, son compatriote Kerret de Keravel. 

Achille de Montmorency-Laval avait juste treize ans lors- 
qu'il entra comme pensionnaire dans la compagnie des cadets- 
gentilshommes. Aide de camp du comte de Vioménil, qui com- 
mandait les troupes légères à l'armée de Condé, il se signala 
par sa bravoure. Mais le 13 septembre 1793, à l'affaire de Bun- 
denthal, il eut les deux jambes fracassées par plusieurs coups 
de fusil et mourut peu de jours après. 

Un parent de Laval, Maximilien de Fleury, eut un sort tra- 
gique. Il y avait à l'Ecole militaire, au temps de Bonaparte, 
deux Rosset de Fleury. L'aîné, Hercule, duc de Fleury, suivit 
Louis XVIII dans l'émigration et devint premier gentilhomme 
de la chambre du roi. Le cadet, Maximilien, qui n'avait pas 
émigré, fut arrêté durant la Terreur et enfermé au Luxem- 
bourg. Il y était depuis quelques mois et se faisait remarquer 
par sa gaieté, par son entrain juvénile : il avait transformé le 
préau de la prison en une cour de récréations où les détenus 
jouaient aux barres et à la balle. Mais un Montmorency-Laval 
qu'il aimait beaucoup fut un des quarante-neuf que le 
Comité de salut public enveloppa dans l'attentat d'Admiral et 
la conjuration de Batz. Outré d'indignation, Maximilien de 
Fleury écrivit au président du tribunal révolutionnaire qu'il 
partageait les sentiments des accusés et souhaitait de partager 
leur destin : il fut aussitôt adjoint à la fournée, condamné, 
revêtu de la chemise rouge et guillotiné. 

Plusieurs qui n'émigrèrent pas furent plus heureux que 

16 



JEUNESSE DE NAl'OLÉO.N. T. I. 



242 LA JEUNESSE DE NAPOLEON 

Fleiiry. Sous-lieutenant aux dragons de Bourbon, Delpucch de 
Comeiras avait en 1790, h la tête d'un détachement, repoussé 
la populace amiénoise qui voulait piller l'évêché, et les munici- 
paux de la ville lui décernèrent par reconnaissance le titre de 
citoyen d'Amiens. Mais Comeiras ne fit pas davantage. Il 
rentra dans son pays natal, à Saint-Ilippolyte du Gard, et 
s'il fut un instant enfermé au fort par ordre du comité de 
surveillance, qui lui reprochait l'émigration de son frère, il 
servit dans la garde nationale et traversa sans autre encombre 
la Révolution et l'Empire. 

Du Saulzct prétendit, au retour des Bourbons, que « les 
désordres de la Révolution l'avaient forcé de quitter la 
France n ; mais on prouva qu'il n'avait pas émigré, et il n'eut 
pas la croix de Saint-Louis, qu'il sollicitait. 

Quelques-uns se découragèrent et ne prirent part qu'aux 
premières campagnes de l'émigration. Le Roy de Lenchères, 
sous-lieutenant au régiment de Béarn, ne vit que l'expédition 
de Champagne et le siège de Maastricht : aussi n'eut-il pas la 
croix de Saint-Louis et n'obtint-il de la Restauration que le 
brevet de lieutenant. 

Guéroult, sous-lieutenant aux dragons de la Reine, ne fit 
que deux campagnes, celle de 1792 et celle de 1794 : s'il eut 
la croix, il ne reçut, comme Le Roy de Lenchères, d'autre 
brevet que celui de lieutenant. 

Mais la plupart des cadets-gentilshommes de l'Ecole mili- 
taire qui servaient dans l'infanterie et la cavalerie, allèrent 
grossir la « France extérieure » et, lorsqu'ils posèrent les armes, 
refusèrent de se rallier à Napoléon. 

Du Carreau de Grésignac et Combes de Miremont, sous- 
lieutenants au régiment de Béarn ; Droullin de Tanques, sous- 
lieutenant au régiment d'Enghien; Gohin de Montreuil, sous- 
lieutenant au régiment du Maréchal de Turenne ; Broc de La 
Yilleaufourrier; Beaurepaire, sous-lieutenant aux chasseurs de 
Normandie; Broé, sous-lieutenant à Royal-Bourgogne; Clé- 
rembault de Vendeuil, sous-lieutenant aux dragons d'Orléans ; 
Quelen du Plessis, sous-lieutenant aux chasseurs de Guyenne ; 



L ECOLE MILITAIHE 243 

Saporta, sous-lieutenant aux dragons d'Angoulème ; Yisdelou 
de Bedée, sous-lieutenant à Dauphin-dragons, firent soit dans 
l'infanterie, soit dans la cavalerie noble de l'armée de Condé, 
toutes les campagnes de l'émigration et obtinrent des Bour- 
bons la croix de Saint-Louis et le brevet de capitaine. 

Plusieurs méritent une mention. Besolles de Cauderoue, 
sous-lieutenant au régiment de Chartres, servit d'abord en 
Espagne dans la légion de la Reine, sous les ordres de Preïssac, 
vint en 1796 à l'armée de Condé et fut blessé au combat 
d'Oberkamlach : il prétendit, au retour de Bourbons, qu'il avait 
reçu des princes, en 1791, un brevet de major, et ne put faire 
la preuve. 

Collas de la Baronnais, lieutenant aux chasseurs des 
Cévennes, émigra parce qu'il aA^ait été, disait-il, élevé à l'Ecole 
militaire par la munificence du roi. Il assista, comme fourrier 
de la coalition de Bretagne, au siège de Thionville, où fut tué 
l'un de ses frères, officier au régiment de Poitou. Il prit part, 
comme sous-lieutenant du régiment du Dresnay, à l'expédition 
de Quiberon. Il servit comme aide-major dans la division de 
l'armée royale que commandait un autre de ses frères, Victor- 
Amédée de la Baronnais. Sous la Restauration, il était maire 
de Lamballe. 

Pluviers de Saint-Michel, sous-lieutenant au régiment de 
Navarre, combattit dans les rangs de l'armée des princes et 
parmi les défenseurs de Maëstricht, puis devint adjudant de 
Cobourg et de l'archiduc Charles, qui l'employèrent à leur 
correspondance avec le corps de Condé, aux suspensions 
d'armes, à l'échange des prisonniers et au traitement des 
blessés : ses services dans l'armée autrichienne furent appré- 
ciés comme s'ils avaient été rendus dans l'armée française, et 
les Bourbons lui donnèrent le brevet de capitaine. 

L'Eg-lise de Félix, qui naquit le 14 août 1769, un jour avant 
Napoléon, était lieutenant au régiment d'Aunis lorsqu'il partit 
en 1792 avec le futur amiral Du Petit Thouars pour aller à 
la recherche de La Pérouse et de son camarade d'école, le 
cadet-gentilhomme Roux d'Arbaud. Arrêté au Brésil, transféré 



244 LA JEUNESSE DE NAPOLÉON 

h Lisbonne, il sollicita du service de Sa Majesté Très Fidèle et 
entra dans la marine portugaise, où il fit cinq campagnes. 

La Lande de Vernon, sous-lieutenant à Royal-Picardie, fut 
un des meilleurs élèves de l'Ecole militaire : il était comman- 
dant en chef de la compagnie, obtint, au mois de juillet 1787, 
la croix de l'ordre de Notre-Dame du Mont-Carniel et reçut 
du Conseil, avant de quitter l'établissement du Champ-de-Mars, 
une épaulctte et une contre-épaulette de sous-lieutenant, une 
dragonne, six paires de manches de botte, quatre paires de 
souliers, la paire de bottes dont il se servait au manège, le prix 
d'une paire de bottes neuves et d'une paire d'éperons. Il 
émigré, fait la campagne de 1792, reste deux ans comme 
simple dragon, puis comme sous-lieutenant, au régiment hol- 
landais de Byland, combat durant trois années comme premier 
lieutenant des hussards de Carneville h l'armée de Condé, 
passe avec le corps de Carneville au service de l'empereur, 
entre aux chasseurs à cheval de Bussy, devient adjudant du 
général Paliry, qu'il voit tomber à la Chiusetta et qu'il enlève 
et rapporte du milieu de la mêlée, et, blessé deux fois, d'abord 
au siège de Coni et ensuite au siège de Gênes, donne sa 
démission comme premier lieutenant aux dragons de La Tour, 
pour vivre désormais à Nancy, sa ville natale. 

Puységur, sous-lieutenant aux dragons d'Angoulême, qui fit 
l'expédition de Champagne dans les gardes du comte d'Artois, 
et celle de Quiberon dans le régiment d'Hervilly, fut employé 
par le roi dans les provinces méridionales et classé comme 
capitaine au retour des Bourbons. 

Maussabré de Gastesouris, agrégé aux gardes du corps dans 
la campagne de 1792, volontaire aux hussards de la légion de 
Mirabeau, cadet aux hussards de Choiseul, sous-lieutenant au 
régiment de Mortemart, passa dix-huit ans h Guernesey dans 
une compagnie d'émigrés organisée pour la défense de l'île, 
regagna la France en 1815, et obtint des Bourbons le grade 
de chef de bataillon, après avoir commandé un petit corps 
dans l'armée royale de la Sarthe. 

Aucapitalne, sous-lieutenant au régiment de Brie, servit 



l'école militaire 245 

l'Angleterre dans le régiment de Castries jusqu'à la paix 
de 1802, et, dans la compagnie des vétérans étrangers, jusqu'à 
la fin de 1814 : il eut, à son retour en France^ la retraite de 
chef de bataillon. 

Auboutet de la Puiserie, lieutenant à Royal-Guyenne, reçut 
dans l'émigration le brevet de chef d'escadron avec la croix 
de Saint-Louis. 11 avait un grade à l'École militaire de Paris 
et il en était fier ; on le nommait Auboutet le aalon. Ce fut lui 
qui mon Ira le premier maniement des armes à Bonaparte. 
Fier, indépendant, il vécut, au retour de l'exil, dans le Poitou, 
sans jamais rien demander ni à Napoléon ni aux Bourbons. 

La Haye-MontJjault, sous-lieutenant de dragons, servit à 
l'avant-garde de l'armée des princes, puis, sous le nom de 
Zaun, qui signifie haie en allemand, dans les chasseurs de Le 
Loup. Mais lorsqu'il vit les Autrichiens revendiquer Valen- 
ciennes, y agir en maîtres, et, comme il dit, mettre aux 
jDortes de la ville leurs armes sculptées sur pierre de taille, 
il quitta les Impériaux pour se rendre en Angleterre et entrer 
dans la formation des cadres destinés à des expéditions sur 
les côtes de France. En 1796, seul et à ses frais, il partait de 
Jersey et venait guerroyer en Vendée jusqu'à la pacification. Il 
eut des occasions d'entrer dans l'administration ou dans 
l'armée; mais il déclara qu'il ne voulait « tenir en aucune 
manière au gouvernement de Bonaparte et ne servir ni mili- 
tairement ni civilement contre les Bourbons ». En 1814, au 
retour du comte d'Artois, il s'enrôla comme simple cavalier 
dans la garde à cheval de Paris. La Restauration lui donna le 
grade de chef d'escadron. 

Forbin de Gardanne, sous-lieutenant au régiment de Sois- 
sonnais et chasseur noble de l'armée de Condé, se laissa 
nommer en 1813 chef de légion de la garde nationale de Mar- 
seille. Mais il était un des blessés d'Oberkamlach, affichait son 
royalisme et se vantait de descendre du Palamède de Forbin 
qui réunit le comté de Provence à la couronne, du chef d'es- 
cadre qui rivalisait d'audace et de gloire avec Jean Bart et 
Tourville, du bailli qui, sous Louis XIV, organisait les mous- 



246 LA JEUNESSE DE XAI'OLKOX 

quetaires noirs et la maison du roi. En 1815, il se portait h 
Gap avec une compagnie de canonniers volontaires pour s'op- 
poser h la marche de Napoléon débarqué, suivait l'état-major 
du duc d'Angoulême et, ii la nouvelle de Waterloo, parcou- 
rait la banlieue de Marseille, levait huit bataillons pour pro- 
téger la ville contre le maréchal Brune. Les Bourbons le firent 
lieutenant-colonel. 

Quarré de Chelers, sous-lieutenant aux carabiniers en 1788, 
fut sous l'Empire chef d'état-major des gardes nationales du 
Pas-de-Calais, son département. Mais il était royaliste dans 
l'âme; il avait eu en Italie et en Allemagne des missions de 
Louis XVIII ; grâce au duc de Fleury, son beau-frère, il devint 
à la seconde Restauration sous-lieutenant aux gardes du corps 
avec le brevet de lieutenant-colonel. 

Sanzillon, sous-lieutenant aux chasseurs du Hainaut, était 
neveu de l'évèque de Pergame, premier aumônier de Madame 
Adélaïde, et fils d'une gouvernante des enfants de France qui 
surveilla l'éducation des ducs d'Angoulême et de Berry. Aussi 
devait-il émigrer en 1791 et, disait-il fièrement, sans serment 
ni démission. II reçut au combat de Berstheim un coup de 
sabre à l'épaule, servit au corps de Condé jusqu'au licencie- 
ment de 1801 et, après avoir obtenu le grade de capitaine de 
cavalerie, rejoignit à Rome son oncle l'évèque. Il était 
colonel de gendarmerie lorsqu'il demanda sa retraite en 1830. 

Mesnard, sous-lieutenant aux dragons de Conti, fut pendant 
l'émigration aide de camp du duc de Berry, et cette fonction 
lui valut le brevet de colonel, le grade de maréchal de camp et 
la pairie. Premier écuyer de la duchesse, il la suivit en Vendée 
et à Nantes jusque dans la cachette de la maison du Guiny. 
Au temps où il était à l'Hôtel du Champ-de-Mars, il semble 
s'être signalé par son appétit, et une caricature dessinée par 
un cadet-gentilhomme le représentait regardant de travers 
les merlans que mangeait son voisin de table Rosières. Il avait 
refusé de rappeler au premier consul ses liaisons d'autrefois 
et de lui prêter un serment que sa conscience repoussait ; mais 
on dit qu'il conservait fidèlement le souvenir des heureux 



L ECOLE MILITAIRE 247 

temps de camaraderie qu'il avait passés à l'École militaire et 
qu'il ne reniait pas la gloire de l'Empire. 

Six des condisciples de Bonaparte entrèrent aux gardes du 
corps du roi : Battincourt, Chazeron, Thiéry de la Cour, dans 
la compagnie de Noailles; Castelpers et Talaru, dans la com- 
pagnie écossaise; Rosières do Sorans, dans la compagnie de 
Beauvau. 

Castelpers, devenu capitaine de cavalerie, eut la jambe 
cassée à l'affaire de Memmingen en 1796; il fut, sous la pre- 
mière Restauration, sous-préfet de Bagnères et obtint sous la 
seconde le o-rade et la retraite de chef d'escadron. 

Talaru, neveu du marquis de Talaru, lieutenant général, et 
fds du vicomte de Talaru, premier maître d'hôtel de la reine, 
eut, au sortir de l'Ecole militaire, un avancement rapide : il 
était capitaine aux dragons de la Reine en 1788 et il avait 
promesse d'être nommé colonel du premier des trois régiments 
de la reine qui viendrait à vaquer. Promu, au retour des 
Bourbons, colonel de cavalerie « pour tenir rang », il fut pair 
de France et, en 1823, avant de se rendre comme ambassa- 
deur en Espagne, reçut le grade honoraire de maréchal de 
camp. 

Huit camarades de Napoléon entrèrent aux gardes françaises 
et y devinrent enseignes avec rang de capitaine : Quineville, 
Des Touches, Saint-Geniès, Saint-Mesmin, Gréaume, Chani- 
pigny. Sens de Morsan et Malartic. Cinq émigrèrent et furent 
lieutenants, avec brevet de lieutenant-colonel, dans le corps 
d'infanterie que les officiers des gardes françaises levèrent à 
leurs frais et qui s'appela le corps des hommes d'armes à pied 
parce que le nom de gardes françaises était souillé par la 
défection du régiment. 

Saint-Mesmin ne fit que la campagne de 1792. 

Bochart de Champigny prit part à l'expédition de Cham- 
pagne comme sous-aide-major et se rendit en 1795 à la Marti- 
nique, où il fut capitaine des milices. 



248 LA JEUNESSE DE NAPOLEON 

Gréaume reçut au retour des Bourbons un brevet de colonel 
d'infanterie et fut deux ans prévôt du département de la 
Vienne. 

Sens de Morsan, nommé lieutenant-colonel sous la seconde 
Restauration, fut lieutenant de roi à La Fère durant deux 
années. Mais il était incapable ou plutôt insouciant, nullement 
militaire, et, d'autre part, il ne possédait guère, disait-on, 
d'autre moyen d'existence que son épée : il avait perdu dans la 
Révolution une brillante fortune et notamment sa belle terre 
de Morsan, dans le département de l'Eure. Les Bourbons 
reconnurent les preuves de fidélité constante qu'il leur avait 
données en lui conservant de 1818 à 1830 son traitement de 
réforme. 

Malartic passa deux ans, de 1790 à 1792, aux Etats-Unis 
comme aide de camp du général Sinclair. Blessé sur les 
bords du lac Erié, il resta dans le fort JefTerson jusqu'au 
jour où il prit le chemin de l'Europe pour se mettre ii la dis- 
position des princes émigrés. Après avoir servi dans le 
corps des hommes d'armes à pied et aux hussards de Salni- 
Kirbourg, il entra dans le régiment de Hompesch, sous les dra- 
peaux de ces Anglais qu'il avait combattus en Amérique. 11 
était, en 1800, sous le nom de Sauvage — que ses aventures 
d'outre-mcr lui avaient sans doute suggéré — chef d'état- 
major de son ancien camarade des gardes françaises, Bourmont, 
et il contribua très activement à l'organisation de l'armée 
royaliste de l'ouest. La Révolution l'avait frustré d'une belle 
fortune, car il était neveu et héritier d'un Malartic, gouverneur 
général de l'Ile-de-France et des établissements de l'Inde. 
Aussi eut-il en 1814 le grade de maréchal de camp que Bour- 
mont demandait pour lui dès 1799, h la prise du Mans. Des 
contemporains l'ont accusé de mauvaise foi et de duplicité. 
Lorsqu'après l'attentat de la machine infernale, tous les offi- 
ciers vendéens, même Bourmont, furent arrêtés à Paris, 
Malartic échappa seul à la proscription et, en pareille cir- 
constance, il fut toujours épargné, ^^^ut-il croire avec Tercier 
qu'il avait d'anciennes relations avec Desmarest et FouchéPOu 



L ECOLE MILITAinE 219 

Bonaparte le ménageait-il parce qu'il se rappelait la commu- 
nauté d'études de l'Ecole militaire? 



La plupart des cadets-gentilshommes camarades de Bona- 
parte eurent donc, pour parler comme lui, le cœur blanc, et 
non le cœur bleu. On ne sait si plusieurs furent, comme 
Chièvres d'Aujac, de ces émigrés qu'il a généreusement placés 
dans les administrations et notamment dans les droits réunis. 
Mais on peut assurer que très peu d'entre eux se rallièrent h 
l'Empire ou consentirent à entrer dans l'armée nationale. 

Le Clerc de Juigné, neveu de l'archevêque de Paris, était 
capitaine au régiment de cuirassiers lorsqu'il émigra. Dès le 
mois de juillet 1793, après avoir pataugé dans les boucs de la 
Champagne et de la Flandre, il renonçait au métier et se reti- 
rait à Fribourg, où vivait toute la tribu des Juigné. En 180(3, il 
demanda du service, et Napoléon le fit lieutenant en premier 
des gendarmes d'ordonnance, puis capitaine de cuirassiers. 
Mais, en 1810, Juigné, dont la santé était délabrée, donnait sa 
démission. 

Palamède de Forbin Labarben , sous-lieutenant au corps 
des carabiniers de Monsieur, avait émigré pour rejoindre le 
comte de Provence. Dès le mois de septembre 1796, bien qu'il 
fût officier au régiment d'Autichamp à cocarde blanche, et bien 
que son père, maréchal de camp, eut été fusillé après le siège 
de Lyon, il regagnait la France. Napoléon le nomma capitaine 
aux gendarmes d'ordonnance et aux gardes d'honneur. Mais 
Forbin fut fait prisonnier à Yimeiro et relâché sur parole; il 
n'eut pas l'avancement qu'il espérait ; peut-être prévit-il la 
chute de l'Empire; en 1813, il donnait sa démission. 

Girardin de Brégy, membre du corps législatif et comman- 
dant d'une des légions de la garde nationale de Paris, fut, 
comme son frère Stanislas, ami du premier consul, qui lui rap- 
pelait quelquefois à table ou à la promenade le beau temps de 
l'Ecole militaire. Son fils Amable, qu'il eut de M"'' Contât, se 
signala par ses sentiments napoléoniens, et le général Letellier, 
dont il fut aide de camp, disait qu'il était dévoué comme on 



250 LA .IKX'NESSE DE NAPOLEON 

l'est rarement à la personne de l'empereur. Blessé à Bautzen, 
blessé à Lœwenberg, blessé à Leipzig, le lieutenant Amable de 
Girard iii l'ut promu capitaine pendant les Cent-Jours et il se 
vantait d'être entré le troisième dans la chambre du duc 
d'Angoulème fait prisonnier à La Palud. Dénoncé pour des 
j)ropos très lestes qu'il s'était permis sur les Bourbons, il fut 
éloigné de l'armée sous la Restauration. Aussi, en 1830, pre- 
nait-il un fusil, et il assure qu'il a, sinon dirigé les assaillants, 
du moins marché le premier cinq heures durant à l'attacpie du 
Palais-Royal, du Théâtre-Français, de la rue Sainl-IIonoré et 
de la rue de Rohan. 

Gautier de Saint-Paulet, lieutenant au régiment d'Auvergne, 
avait émigré et, en 1798, h la prise de Malte, il était lieute- 
nant-colonel de chasseurs au service de l'ordre. Il regagna le 
Comtat-Venaissin, son pays natal, et fut député du Yaucluse. 
Napoléon, qui le revit à Paris, se souvint de son condisciple 
de l'Ecole militaire et le nomma baron. Saint-Paulet était 
major des gardes nationales de son département lorsqu'au 
mois de février 1814 il écrivit à Clarke; il protestait de son 
dévouement à Napoléon : « Au moment où Sa Majesté appelle 
auprès de son auguste personne tous les Français et tous les 
anciens militaires comblés de ses bienfaits, comment ne m'em- 
presserais-je pas de répondre h un appel si honorable? » Et il 
demandait une place de major dans un régiment de ligne. 
Clatlce le remercia et le pria de rester à son poste. Les Bour- 
bons le firent chef d'escadron de gendarmerie. 

La Myre, sous-lieutenant au régiment du Roi, rentra dans sa 
patrie dès la fin de 1795 et fut, en 1806, capitaine de la garde 
nationale d'élite de la Somme et, en 1813, chef d'une cohorte 
du même département : la Restauration lui refusa la croix de 
Saint-Louis. 

Barlatier de Mas donna sa démission en 1791, non pour 
émigrer, mais pour faire, dit-il, un établissement. Sous l'Em- 
pire, il était, comme La Myre, chef de cohorte des gardes 
nationales de son département. Dans la campagne de Zélande, 
il commandait une légion et, en 1811, il sollicitait la croix de 



l'école militaire 251 

la Léfj-ion d'honneur : « J'ai servi, écrivait-il, toutes les fois 
et tout le temps que les gardes nationales ont été mises en 
activité », et il ajoutait qu'il serait le plus heureux homme 
du monde s'il était décoré par celui qu' « il avait eu le bonheur 
de connaître dans son enfance ». 

Montrond, sous-lieutenant aux dragons du Roi, est moins 
connu que son frère Casimir, le beau Montrond, qui, comme 
lui, avait été pensionnaire à l'École militaire de Paris, et qui 
fut le mari de la Jeune Captive, l'amant de Pauline Bonaparte 
et l'intime ami, l'aboyeur de Talleyrand. Il émigra, sans tou- 
tefois s'engager dans l'armée de Condé, revint en France sous 
le Consulat, et obtint du roi Joseph, sur la recommandation de 
Talleyrand, le poste d'administrateur du duché de Bénévent. 
Capitaine de cavalerie napolitaine, puis chef d'escadron adjoint 
à l'état-major, il prit part à la campagne de Russie et à la 
défense de Danzig. Lorsque Murât fit défection, il quitta le 
service de Naples, et Murât, pour l'obliger, lui envoya une 
démission de maréchal de camp. Aussi Montrond voulait-il 
être maréchal de camp sous la seconde Restauration. On lui 
répondit qu'il n'avait pas le brevet de ce grade, qu'il s'était 
offert à l'usurpateur, qu'il sollicitait sous les Cent-Jours l'em- 
ploi de colonel. En 1816, il fut éloigné de Besançon parce qu'il 
se liait avec les officiers de la garnison. 

Marcillac, capitaine à Royal-Picardie, fit la campagne 
de 1792 à l'armée des princes comme aide de camp de son 
oncle, le marquis de Laqueuille, servit de 1793 à 1795 dans 
l'armée espagnole, accompagna Souvorov en 1799 à travers la 
Suisse. En 1800 il rentrait à Paris et demandait une audience 
à son condisciple de l'École militaire. Huit jours après, Duroc 
lui rendait visite : Bonaparte, qui partait pour l'Italie, ne pou- 
vait le recevoir, mais il se souvenait de lui; Marcillac devait 
rester en France et, puisqu'il était jeune, s'attacher au gou- 
vernement de la jeunesse; il apparliendrait à l'état-major du 
premier consul et serait bientôt général de brigade. L'émigré 
refusa les offres de Bonaparte et fort inutilement tenta de sou- 
lever le Rouergue, dont le comte d'Artois lui avait donné le 



•252 LA JEUNESSE DE NAPOLEON 

commandement. Douze ans plus tard, lorsqu'il eut perdu 
l'espoir d'une restauration des Bourl^oiis, il sollicita et obtint 
la sous-préfecture de ^ iliefranche d'Aveyron. En 1814 il se 
tournait contre l'Empire et dirig'cait sur le camp de Wellington 
un convoi de bœufs requis dans la Corrèze et destiné ii 
l'armée de Soult. Nommé par Vitrollcs, en avril 1815, commis- 
saire du roi dans l'Aveyron, il arrêta les fonds publics envoyés 
à la recette générale de Rodez et se saisit des courriers qui 
portaient les décrets impériaux. 11 lut destitué par Napoléon. 
]\Iais lorsque, au mois de juillet, il voulut s'emparer de l'adminis- 
tration de l'Aveyron, les autorités refusèrent de le reconnaître, 
et au mois d'aoïît suivant, à l'instant où il demandait la pré- 
fecture du Cantal ou du Lot, il perdit la sous-préfecture de 
Villefranchc. La Restauration, comme l'Empire, le jugeait 
hautain, impérieux, indépendant et d'ailleurs déplacé dans 
l'arrondissement de Villcfranche, son propre pays, où il voyait 
à regret ses domaines vendus et montrait de l'humeur aux 
acquéreurs de ses biens. Il rentra dans larmée et fut quelque 
temps colonel à l'état major. Mais, bien que chaudement recom- 
mandé par le duc d'Havre, il ne put être maréchal de camp. 

Cinq camarades de Bonaparte à l'Ecole militaire avaient 
servi la Révolution : Oudan, Chabannes, Guillermin, Labruyère 
et Champeaux. 

Oudan, sous-lieutenant au régiment Royal, était capitaine 
dès, 171*2, mais fut destitué deux ans plus tard. 

Chabannes entre au rég-iment d'infanterie de Lorraine en 1786. 
Mais, bien qu'il ait dix-huit ans, bien qu'il ait rang de sous- 
lieutenant depuis trois années, bien qu'il soit le premier des 
élèves de l'Ecole militaire à placer, le colonel duc de Morte- 
mart, qui ne le connaît pas, se plaint d'être « forcé » de le 
recevoir. Aussi, deux ans après, Chabannes abandonne le régi- 
ment de Lorraine pour le bataillon de garnison du régiment de 
Navarre. Licencié, puis simple soldat au 72™", puis brigadier 
au 24™" chasseurs, il quitte l'armée pour toujours au mois 
d'août 1794. Que devint-il? En 1852 et en 1853, à Bordeaux, 
où il végète, il obtient un secours du ministre de la guerre, et 



l'i':cole militaire 253 

il termine ainsi sa requête dernière : « Le pauvre vieillard de 
quatre-vingt-cinq ans est toujours dans la plus dure détresse; 
j'ai l'honneur d'être, Monseigneur le maréchal, votre respec- 
tueux serviteur. De Chabannes, ancien condisciple à l'École 
militaire de l'empereur premier et ancien officier! » 

Guillermin de Montpinay, sous-lieutenant au régiment d'in- 
fanterie de La Fère, servait en Corse lorsqu'il fut nommé chef 
de bataillon par les représentants. Mais suspecté, désireux 
d'éviter une arrestation, il refusa de regagner le continent et 
resta dans l'ile. En 1801, il se rendait de son jiropre mouvement 
à Saint-Domingue, puis entrait dans l'état-major de l'armée, 
passait par tous les degrés et en deux ans devenait chef d'esca- 
dron provisoire. De retour en France après la capitulation de 
Saint-Domingue, il fut confirmé chef d'escadron parce que ses 
services antérieurs « faisaient considérer ces promotions moins 
comme un avancement que comme un renouvellement de 
grades ». Mis en 1812 à la disposition de Suchet pour être 
employé dans les places de l'Espagne, Guillermin commanda 
la citadelle de Tortose assiégé. La Restauration l'attacha durant 
neuf ans au dépôt de la guerre et, en 1824, le nomma lieute- 
nant-colonel d'un régiment de ligne. Mais, après n'avoir vécu 
que dans les états-majors, il ignorait tous les détails de l'infan- 
terie et ne savait pas diriger les évolutions sur le terrain : il 
eut dès 1825 son traitement de réforme. 

La Bruyère demeura trois ans et demi à l'École militaire et 
il se piquait plus tard d'avoir reçu une éducation soignée : il 
avait, disait-il, remporté à Rebais des prix de mathématiques 
et de dessin; il avait, à l'Hôtel du Champ-de-Mars, étudié le 
cours complet de l'abbé Bossut; il avait suivi les leçons de 
d'Auvergne, et lorsqu'il sortit de l'École, il était le plus adroit 
pour monter sur les sauteurs. Ce fut un des braves soldats de 
la Révolution. Il servit au régiment de Bassigny avec un autre 
preux, Beaupuy, et le remplaça comme capitaine de grenadiers. 
Au siège de Mayence, en 1793, il commanda le village de 
Kostheim et les lignes entre le fort Saint-Philippe et le fort 
Saint- Joseph. Il accompagna les Matjencais en Vendée : un 



254 LA JEUNESSE DE NAPOLEON 

jour, il lut laissé pour mort et rappelé ii la vie par Merlin de 
Thionville, qui le fit emporter après avoir bouché ses plaies, 
faute de charpie, avec de l'herbe et du foin; une autre fois, 
assailli par un chouan, manquant de plomb, il charge son 
pistolet avec une de ses dents arrachée de la veille et tue 
l'adversaire. Réformé, il écrivit à Bonaparte : il s'adressait avec 
confiance au premier consul, ancien élève de l'Ecole militaire 
el son contemporain, pour réclamer ses droits : il avait vingt- 
cinq blessures! Bonaparte le fit rétablir dans le grade d'adju- 
dant-commandant et inscrire sur le tableau de l'état-major 
général de l'armée; il le nomma général de brigade, baron de 
l'Empire, grand officier de la Légion d'honneur, et lui donna 
des rentes en Westphalie. Mais le 3 décembre 1808, à la prise 
de Madrid, La Bruyère recevait un coup de feu à la gorge et 
mourait dans les bras de Billy, son aide de camp. 

Pierre-Clément de Champeaux, allié à ces Champeaux que 
Napoléon avait connus à Autun et à Thoisy-le-Désert avant de 
se rendre à l'Ecole de Brienne, fut un de ses meilleurs cama- 
rades de l'Ecole militaire. Il entra dans la cavalerie et, profi- 
tant des chances de la Révolution, chargé par Custine de porter 
à la Convention les drapeaux conquis à Spire, acclamé, durant 
cette brillante mission, dans les théâtres de Paris, devint rapi- 
dement colonel. Mais il fut suspendu comme noble, au mois de 
novembre 1793, par les représentants Saint-Just et Le Bas. 
Trois ans plus tard Bonaparte le demandait au ministre de la 
guerre : Champeaux, disait-il, était un officier ferme et intré- 
pide qui maniait avec succès la cavalerie et saurait discipliner 
un régiment très pillard, le T*" bis de hussards. Mais Champeaux 
ne put obtenir le 7" bis parce que le chef de brigade, qu'on 
croyait admis à la retraite, avait fait une courte absence qui ne 
l'empêchait pas de rejoindre son régiment. Champeaux sollicita 
le 10*^ chasseurs, qu'il avait eu sous ses ordres à l'armée du 
Rhin; mais Ordener était déjà nommé. Pourtant, le ministre 
voulait « répondre à l'intérêt décidé que Bonaparte semblait 
prendre au sort de Champeaux » ; il proposa d'envoyer le 
colonel en Italie à la suite d'un régiment de troupes à cheval, 



L KCOLE MILITAIRE 255 

et le Directoire donna Champeanx à Bonaparte. En 1800, 
Cliampeaux recevait du premier consul le commandement de 
la gendarmerie du quartier général de l'armée de réserve et le 
brevet de général de brigade ; il menait à Marengo le i''"^ et le 
le 8'- dragons; mais, atteint d'un coup de feu à la poitrine, il 
mourut de sa blessure quelques semaines plus tard, à ^Nlilan. 

Napoléon n'oublia pas la famille de son camarade. Le nom 
de Cliampeaux, inscrit sur la liste des émigrés, fut rayé défini- 
tivement, et ses héritiers entrèrent en jouissance de ceux de 
ses biens qui n'étaient pas encore vendus. Deux fils du général, 
Achille et Gaston, furent placés au j^rytanée français, puis au 
lycée de Bordeaux, sous la surveillance de leur oncle. L'aîné, 
Achille, le sujet le plus distingué de l'établissement, partit à 
seize ans avec le grade de sergent-major dans un des régiments 
provisoires qui se formaient à Bayonne, et périt en Espagne. Le 
cadet, Gaston, fut mis en 1813 à l'École militaire de Saint- 
Cyr; il devait être capitaine d'infanterie et sous-préfet de 
Limoux. Il rappelait volontiers que Napoléon faisait grand cas 
de son père et que Pierre-Clément de Champeaux, tué à 
Marengo, avait été « enlevé ainsi aux hauts emplois militaires 
que lui assuraient sa bravoure reconnue et son titre de cama- 
rade de l'empereur, w Lorsque Napoléon visita le lycée de 
Bordeaux, il eut pour Gaston de Champeaux d'affectueuses 
paroles : « Votre père, lui dit-il, était un de mes meilleurs offi- 
ciers de cavalerie, et je l'ai beaucoup regretté; il a laissé à votre 
frère et à vous un noble exemple à suivre; je donnerai le 
temps à votre frère de gagner ses épaulettes, mais j'aurai soin 
de lui. » 

L'abbé Edme-Georges Champeaux de Vauxdimes, oncle du 
général, avait vaillamment rempli les fonctions d'aumônier à 
l'armée de Condé ; il ne se bornait pas à composer un Manuel des 
guerriers émigrés; sur les champs de bataille où il enlevait les 
blessés et bénissait les mourants, il eut plus d'une fois ses 
habits percés de balles. Napoléon le nomma proviseur du lycée 
de Bordeaux et recteur de l'Académie d'Orléans. 



256 I-A JI'UXKSSE DE NAPOLEON 

Le personnage le plus curieux de celte galerie des cadets- 
gentilshommes qui terminèrent leurs études ii Paris avec 
Bonaparte, est peut-être Souchet d'Alvimart. Il était, comme 
Cliampeaux, à Marengo, et peut-être eùt-il mieux valu pour 
cet homme aventureux et bizarre de rester sur le champ de 
bataille. Officier aux dragons de la Reine, il émigra, mais ne 
rejoignit pas l'armée de Condé. Aide de camp de Polignac, 
alors premier écuyer du comte d'Artois, il se préparait ii partir 
pour Quiheron lors({ue l'ambassadeur du sultan, Mahmoud 
efTendi, lui offrit de servir la Porte. Il alla fortifier Anapa, fit 
campagne contre les Russes sur les bords de la mer Caspienne, 
et, après un séjour dans l'île de Rhodes, poussa jusqu'il Jéru- 
salem et de là en Egypte, à la rencontie de son camarade de 
l'Ecole militaire. D'Alvimart comptait obtenir un des premiers 
grades de l'armée et devenir promptement un des lieutenants 
du vainqueur d'Arcole et des Pyramides : Bonaparte lui pro- 
posa d'accompagner la commission des arts qui parlait avec 
Denon et Desaix pour la haute Egypte. Piqué, accoutume à 
n'agir qu'à sa guise et par coup de tête, d'Alvimart gagna la 
France quelques semaines avant le général en chef, et, par 
l'entremise de son parent Benezech, fut employé, sous les ordres 
de Gobert, à diverses reconnaissances sur les frontières d'IIel- 
vétie; aussi se vantait-il plus tard d'avoir déterminé trois lignes 
de défense entre Bàle et Sainte-Ursanne. A son retour d'Orient, 
par un arrêté du 18 avril 1800 qui ne fut pas imprimé, le pre- 
mier consul décida que l'ancien cadet-gentilhomme serait 
attaché à un régiment de troupes légères à cheval en qualité 
de capitaine et servirait comme adjoint à l'étal-major de l'armée 
de réserve. Après Marengo, d'Alvimart eut la promesse d'un 
brevet de chef d'escadron, et ^Nlasséna le nomma provisoire- 
ment chef de brioade ou colonel. Mais le ministre ne le con- 
firnia que dans le grade de chef d'escadron. D'Alvimart se 
plaignit très vivement, et, sur la recommandation de Benezech, 
fut envoyé à Saint-Domingue. « Je désire, lui aurait dit Bona- 
parte, que vous accompagniez Leclerc, qui a besoin d'un sujet 
de confiance auprès de lui. » Il se signala de nouveau, négocia 



L KCOLl^ MILIlAir.E 257 

(les emprunts à La Havane, à Caracas, à la Nouvelle-Grenade, 
et Rochambeau, qui le chargea de porter des dépèches au gou- 
vernement, demanda qu'il fût promu définitivement chef de 
brigade. On répondit à d'Alvimart qu'il n'avait pas quatre ans 
de service comme chef d'escadron. Furieux, il écrivit à Bona- 
parte qu'il n'avait éprouvé que des malheurs, qu'il menait 
l'existence la plus déplorable : « A l'époque où vous abordâtes 
en Egypte, vous ne pouvez avoir oublié les bassesses que je fis 
pour lier mon sort à votre fortune dans un temps où personne 
n'en faisait. On cherche à rapprocher votre nom de celui de 
Henri IV; mais jamais le vainqueur de la Ligue ne se fût con- 
duit de la sorte vis-à-vis de ceux qu'il avait connus lorsqu'il 
n'était encore que le pauvre Béarnais! » Sans se fâcher, le 
premier consul ordonna de l'employer au camp d'Utrecht : le 
mettre en Batai>ie, écrivait-il le l®"" février 1804. Mais bientôt 
arrivait au ministère une lettre écrasante de ]\h(rniont : « Cet 
officier, rempli de prétentions et dépourvu de zèle et de volonté 
de servir, témoigne hautement le regret d'être employé à une 
armée active et le désir d'être en non-activité ; cette opinion 
fait scandale ici. » D'Alvimart fut mis au traitement de 
réforme. H se lamenta, et, au passage de Napoléon h Mons, lui 
adressa un mémoire tout plein d'excuses et de protestations de 
repentir : il implorait la clémence de l'empereur, alléguait 
qu'il avait été complètement déçu dans ses espérances d'avan- 
cement, avouait que sa manière de s'exprimer était blâmable. 
L'année suivante, en 1805, il recevait l'ordre de se rendre à 
l'état-major de la Grande Armée. Mais il était parti pour l'Amé- 
rique, et il fut rayé des contrôles parce qu'il avait quitté sans 
autorisation le territoire français. « Mon plus grand tort, 
disait-il plus tard, a été de faire la guerre en amateur. » H ne 
revint en France que pour reprendre le chemin de l'autre 
hémisphère. Joseph Bonaparte, roi d'Espagne, le chargea 
d'aller au Mexique pour discipliner le camp de Xalapa et en 
réalité pour empêcher une révolte. D'Alvimart fut-il alors, 
comme il l'a déclaré, mandé à Venise pour recevoir les ins- 
tructions de Napoléon? Eut-il une conférence avec le ministre 

JEUNESSE DE NAPOLÉON. — T. I. 17 



258 LA JF-UNESSE DE NAPOLÉON 

des Intlcs d'Azanza? Quoi qu'il en soit, le Mexique refusa de 
reconnaître Joseph, et d'Alvimart, prisonnier de guerre, remis 
aux Ano-liiis, puis aux Espagnols, fut enfermé dans la citadelle 
de Ceuta parce qu'il avait voulu « révolutionner » la Nouvelle- 
Espagne. Il n'eut sa liberté qu'en 1820, au bout de dix ans. 
Cet épisode de sa vie qui tenait, dit-il, des romans de l'abbé 
Prévost, acheva d'assombrir et de déranger son esprit. A son 
retour en France, il prétendit que Joseph l'avait nommé lieu- 
tenant général et il ne cessa jusqu'à sa mort de revcndi([uer ce 
titre. Il se représentait comme une victime de Bonaparte : 
Bonaparte était son ennemi depuis l'adolescence et l'avait tou- 
jours persécuté, l'admettant dans son état-major pour lui 
causer des désagréments, lui offrant la place de gouverneur 
des pages au lieu d'un commandement et s'irritant de son 
refus, l'envoyant en Hollande pour l'humilier, au Mexique pour 
l'éloigner, à Saint-Domingue pour le faire périr. Pourtant, 
dans ses diatril^es contre Napoléon, il jetait des idées justes 
et de curieuses réflexions : a Je n'avais, s'écriait-il un jour, 
qu'à bien saisir le moment; j'étais toujours sûr de trouver 
grâce auprès de Bonaparte. A chaque instant, j'étais libre de 
lui rappeler que nous étions sortis des mêmes bancs, que nous 
avions sucé le même lait, et mille autres choses qui paraissent 
folles aujourd'hui sous le règne des Bourbons, car le respect 
inné qu'ils inspirent est peut-être ce qui milite le plus en 
favenr de la légitimité, » Et une autre fois : « Bonaparte mit 
de sa main sur un rapport du ministre qu'il n'ignorait pas que 
j'avais plus de talent qu'il faut pour faire un bon général, 
mais que je le savais trop, que patience et soumission devaient 
être ma devise, et qu'alors je ne manquerais pas de droits 
auprès du gouvernement. » 



Dès qu'un personnage devient célèbre, ceux qui l'ont connu 
sans trop soupçonner son mérite prétendent qu'ils l'ont deviné 
et se piquent d'avoir été prophètes. Les maîtres de l'Ecole 
militaire se vantaient plus tard d'avoir pronostiqué h Napoléon 



L 1-COLE MILlTAlIîE 259 



une brillante carrière. Delesguille, son professeur d'histoire, 
aurait en 1785 exalté la sagacité de son esprit et la profondeur 
de ses réflexions : Bonaparte, aurait-il dit, est Corse de caractère 
comme de nation, et il ira loin si les circonstances le favori- 
sent. Domairon, son professeur de belles-lettres, aurait été 
frappé de la bizarrerie de ses amplifications qu'il a[)pelait du 
granit chauffé au volcan. Val.'^ort, lisant dans les journaux les 
prodiges de la campagne d'Italie, assurait que le cadet-gen- 
tilhomme Bonaparte l'avait étonné par son génie. Tous ces 
jugements ont été portés après coup. Mais ils partent de gens 
qui n'étaient pas mathématiciens, et ils prouvent qu'à ri'.colc 
militaire Napoléon ne visait pas seulement à la perfection par- 
ticulière, qu'il visait à la perfection générale de son esprit, et 
que, tout en se préparant à l'examen, tout en étudiant les 
quatre volumes de Bezout, il prêtait l'oreille aux leçons de lit- 
térature et d'histoire. Seul, le maître d'allemand, Baur, se 
trompa grossièrement sur son compte. Il prit Bonaparte pour 
un imbécile et refusa de l'interroger. « Vous rappelez-vous, 
disait Napoléon a Girardin de Brégy, ce butor d'Allemand qui 
ne voulait jamais me faire répéter parce que je n'étais qu'une 
bête? » Un jour, au mois de septembre 1785, Baur remarqua 
l'absence du Corse. On lui dit que Bonaparte passait l'examen 
d'artillerie. — « Il sait donc quelque chose? » deuianda Baur. 
— « Comment, lui répondit-on, c'est un des forts mathémati- 
ciens de l'Ecole. » — « Eh bien, répliqua niaisement Baur, 
j'avais toujours pensé que les mathématiques n'allaient qu'aux 
bêtes. » Bonaparte avait pourtant commencé l'étude de l'alle- 
mand à Brienne, où le Père Kehl dressait les élèves à conjuguer 
les cinq classes des verbes irréguliers, à faire des thèmes et 
des versions, h mettre en allemand les Colloques d'Erasme ou 
Yllisloire des empereurs romains, et en français le Magasin 
historique ou La Mort d'Abel. Il avait même figuré dans les 
Exercices publics de 1781 avec sept autres de ses camarades 
qui devaient répondre sur les principes de la grammaire et 
traduire les huit premières historiettes du Magasin historique. 
Mais bien qu'il ait regretté plus tard de ne savoir ni l'allemand 



2C0 LA JEUNESSE DE NAPOLEON 

ni r;tn^lais et qu'à la l^ataillc d'Abensbcrg il eût désiré haran- 
guer les braves Bavarois dans leur idiome maternel, il dédai- 
gnait les langues étrangères et se contentait d'avoir appris le 
Irançais. D'ailleurs ne savait-il pas l'italien? 

La plupart des biographies de Bonaparte reproduisent une 
note (jui lui lut donnée lorsqu'il sortit de l'Ecole militaire de 
Paris cl cpii le représente « capricieux, hautain, extrêmement 
porté à l'égoïsmc, énergique dans ses réponses, prompt et 
sévère dans ses reparties, ambitieux et aspirant à tout, digne 
qu'on le protège ». Cette note est apocryphe. L'administra- 
tion de l'I'lcole n'écrivait pas dans ce style; elle se bornait i» 
dire que le cadet-gentilhomme était « susceptible » d'entrer 
dans un régiment, et quelle note pouvait-elle donner à Bona- 
parte qui venait d'enlever brillamment après concours son 
grade de lieutenant en second? 

Mais à l'École militaire de Paris, comme au collège de 
Brienne, Bonaparte fut très laborieux et très méditatif. Une fois^ 
pendant que Desmazis, malade, était ii l'infirmerie, il résolut 
de ne voir personne. 11 se dit indisposé, obtint la permission 
de garder la chambre et, muni de provisions, les volets fermés, 
passa deux ou trois jours dans la solitude et le silence, rêvant,, 
lisant, écrivant, comme Malebranche, ;i la lueur d'une lampe. 
Il ne sortait même pas pour satisfaire d'impérieux besoins. 
Selon l'usage du Midi, il jetait par la fenêtre son superflu. Ua 
cam;H'ade se fâcha; il vint frapper ;i la porte de l'ermite, le 
querella, le provoqua. Les deux élèves furent mandés à l'état- 
major et Bonaparte reçut une verte réprimande. « Je ne savais 
pas, dit-il plaisamment à Desmazis, que l'état-major mît soa 
nez dans ces cas-là. » 

Pourtant, s'il s'isolait quelquefois, il se mêlait le plus sou- 
vent aux disputes de ses camarades. Les gentilshommes de 
haute naissance, un prince de Rohan-Guéménée, qualifié de 
cousin du roi, un duc de Fleury, un Laval-Montmorency, ua 
Puvségur, un Monteynard, un Talaru, et d'autres qui payaient 
deux mille livres de pension, méprisaient les boursiers, et plu- 
sieurs raillèrent le fils du hobereau corse. Napoléon riposta. 



l'école militaire 261 

Dans la cour de l'IIôtcl, comme huit ans auparavant dans la 
rue d'Ajaccio, il faisait le coup de poing. A diverses reprises 
il a raconté que les petits nobles se colletaient ou, selon une 
•expression de l'Ecole, se peignaient avec les grands seigneurs. 
<(. Que de rouflées, s'écriait-il, j'ai alors données! » 

Il ne fut donc pas à Paris taciturne et sombre comme à 
Brienne. Tout contribue ;i le rendre plus communicatif, plus 
•cxpansif. Non seulement il fait cause commune avec les bour- 
siers contre les pensionnaires, mais il est dans son élément. 
L'Ecole ressemble à une ville de guerre. On s'y exerce mili- 
tairement; on y voit des patrouilles et des sentinelles; on y 
«ntend, non comme à Tournon, le son de la crécelle, non 
comme à Brienne, le son de la cloche, mais, comme à Rebais, 
le roulement du tambour. Il vit, non plus comme à Brienne, 
dans un monde de moines et d'écoliers, mais au milieu d'offi- 
ciers ou d'apprentis officiers. Le métier des armes et la pro- 
chaine sous-lieutenance sont le sujet habituel des conversa- 
tions, et durant les classes, des cadets impatients écrivent déjà 
sur le verso des cartes de leur atlas ou à la marge de leurs 
livres le nom, l'uniforme, la «^arnison de leur futur réfriment. 
Dans ces entretiens Bonaparte s'ouvre et se déboutonne. Le 
•contact incessant des vingt-cinq aspirants qui se préparent à 
l'examen de l'artillerie assouplit son caractère. Il noue des 
iimitiés et il voue à Desmazis une profonde affection. N'a-t-il 
pas retrouvé dans la cour et les salles de l'Hôtel des camarades 
•de Brienne, d'Orcomte, Picot de Moras, Montarby de Dam- 
pierre, Castres, Cominges, Laugier de Bellecour ? Mais il est 
toujours résolu, entier dans ses idées. On dit qu'à l'Ecole 
champenoise il s'était fait des ennemis par l'austérité de son 
caractère et que plusieurs de ses condisciples, vicieux et 
■dépravés, l'avaient pris en haine parce qu'ils lisaient dans son 
regard le blâme de leur conduite. Ce trait, qui semble vrai, 
s'applique surtout au Bonaparte de l'Ecole militaire de Paris. 
Lorsqu'il remarque que Laugier de Bellecour se dérange et se 
•dissipe, il l'admoneste, le somme de s'arracher à des fréquen- 
tations dangereuses : « Monsieur, vous avez des liaisons que 



262 LA jr.UNKSSE DF. NAPOLI-ON 

je n'iippi'oiive pas; j'ai réussi à conserver vos mœurs pures, et 
vos nouveaux amis vous perdront; choisissez entre eux et 
moi; je ne vous laisse pas de milieu; il i;iut être homme et 
vous décider. » Laugier répond que Bonaparte se trompe. « Je 
suis toujours le même et toujours votre ami. » — « Choisissez, 
réplique Bonaparte, et prenez mes paroles pour un premier 
avis. » A quelque temps de là, deuxii-me avertissement de 
Bonaparte et pareille réponse de Laufçier. T^nfin, une troisième 
fois, le Corse aborde le Lorrain : « Monsieur, lui dit-il sèche- 
ment, vous avez méprisé mes avis; c'était renoncer à mon 
amitié; ne me parlez plus jamais. » 

11 n'adecte pas 1 ind(''pendance et ne transoresse pas les 
règles de la discipline. Mais dans ses conversations il fait 
l'éloge de Paoli, assure qu'il aurait voulu condjattre avec le 
grand Pasquale, l'aider, lui prêter main-forte. Ses goûts litté- 
raires s'étaient éveillés; il devenait maître de la langue, s'es- 
savait à versifier, et il eut l'idée de composer un poème 
sur la liberté de la Corse. L'œuvre commençait par un rêve : 
endormi dans une caverne, il voyait la patiie lui apparaître 
en songe; elle lui mettait un poignard dans la main et lui 
disait : « Tu seras mon vengeur. » Il déclama ce passage à 
Laucfier avec enthousiasme et en brandissant une vieille lame 
rouillée. 

Un cadet qui couvrait de caricatures les pages blanches de 
son ^tlas fit alors une charge amusante de Bonaparte. Il le 
représenta marchant au secours de Paoli. Un vieux professeur 
essaie de retenir Napoléon par la perruque. Mais le jeune 
homme, le regard torve, l'air déterminé, s'éloigne d'un pas 
ferme, les deux mains appuyées sur un bâton. Au-dessous de 
cette pochade, le dessinateur anonyme a écrit les mots : 
« Bonaparte, cours, vole au secours de Paoli pour le tirer des 
mains de ses ennemis. » 

Cette fermentation de patriotisme que la Corse excitait dans 
le cœur de Bonaparte, ne passait donc pas inaperçue. Quel- 
quefois, h la salle d'armes, dans l'intervalle des leçons, tandis 
qu'il se promenait les bras croisés derrière le dos, ses cama- 



^16 




^ 






Armand Colin & C'», Éditeurs. Pans 



CARICATURE DU CADET-GENTILHOMME BONAPARTE 
par un de ses camarades de lEcole Mililaire de Paris (1785) 



l'école militaire 263 

rades le taquinaient et l'appelaient le Corse : anssitôl il sai- 
sissait son fleuret et, au milieu des éclats de rire, ferraillait 
seul contre tous. Comme à Brienne, il glorifiait ces Corses 
que l'Europe avait admirés dans la résistance qu'ils opposaient 
au roi de France. Comme à Brienne, il réprouvait l'injustice, 
r « ingénérosité » d'une guerre faite par un grand peuple hune 
petite nation, et lorsque ses condisciples assuraient que les 
Français étaient peu nombreux, qu'on n'avait qu'a lire les 
rchilions de la campagne : « Où vous n'étiez que 600, disait 
Napoléon, vous étiez G 000, et contre de malheureux paysans! » 
et, outré de colère, il appelait Desmazis ou Laugier : « Viens, 
laissons ces lâches », et Desmazis ou Laugier le suivait en 
s'efforçant de l'apaiser. 

Mais les propos de Bonaparte revinrent aux oreilles de 
Valiort et des administrateurs de l'Ecole. On jugea que 
l'amour de la Corse ne devait pas l'emporter sur la recon- 
naissance due aux bontés du monarque. On manda Napoléon. 
« Monsieur, lui dit-on, vous êtes élève du roi; il faut vous 
en souvenir et modérer votre amour pour la Corse, (pii, après 
tout, fait partie de la France. » Cette semonce ne calma pas la 
fièvre patriotique de Bonaparte. Un jour, au confessionnal, oii 
les cadets-o-entilhommes étaient tenus de se rendre une fois 
par mois, un des directeurs spirituels de l'Ecole lui fit très 
imprudemment une remontrance sur ses sentiments corses. 
Comme sa mère Letizia s'indignant au tribunal de la péni- 
tence contre des questions inconvenantes. Napoléon s'irrita; 
il s'échappa, cria tout haut, si haut que ses camarades 
purent l'entendre : « Je ne viens pas ici pour parler de la 
Corse, et un prêtre n'a pas mission de me chapitrer sur cet 
article ! » 

Quelle hardiesse de langage dans la maison de Louis XV, 
dans cet établissement où l'ambition de servir le roi faisait, 
comme dit un cadet-gentilhomme, la base de l'éducation! 
Bonaparte rompait en visière aux idées du monde qui l'entou- 
rait. Il s'insurgeait ou, pour employer un do ses italianismes, 
il sinsoi-iieuit contre la France. Était-ce bravade ou désir de 



2C4 LA JEUNESSE DE NAPOLEON 

se distinguer? Non. L'âme du jeune Corse était pleine d'un 
sentiment qui devait se répandre et déborder. Mais il y 
a dans ces assertions si audacieuses et si franches autre chose 
encore qu'un fervent patriotisme; il y a déjà cette décision, 
cette volonté ferme, ce caractère énergique que Napoléon 
déploiera bientôt dans les troubles de son île et au sièo'e de 
Toulon. 



CHAPITRE V 



Garnisons et conarcs. 



Départ pour Valence (30 octobre 1785). — L'École d'artillerie. — 
Le régiment de La Fore. — M. de Lance. — D'Urtubie. — Sappcl. — 
Labarrière. — Soine. — Uegoy. — Quintin. — Masson d'Autume, La 
Gohyere et Coquebert. — Coursy et Hennet du Vigneux. — Grosclaude, 
dit Grosbois. — Vie militaire de Bonaparte. — Ses dépenses. — Son 
logis. — Les Bou. — Service tout de famille. — La société de Valence. 

— L'abbé de Saint-Ruf. — M. de Josselin. — M™» du Colombier. — 
Caroline du Colombier. — M"*^ de Saint-Germain. — Promenades. — 
Séjour à Lyon. — L'émeute des deux sous. — Le premier scmeslre. — 
Arrivée à Ajaccio (15 septembre 1786). — Délices du retour. — L'oncle 
Lucien. — Joseph. — L'affaire de la pépinière. — Congé (16 mai- 
If^'' décembre 1787) et voyage à Paris. — Second congé (l"^"" décembre 1787- 
l*^"" juin 1788). — Nouvelles démarches de Napoléon. — Départ pour 
Auxonue (!<='' juin 1788). — Semestres et congés. — Etapes de La Fcre. 

— Auxonne. — Le chirurgien Bienvelot. — Rolland de A'illarceaux et 
Jullicn de Bidon. — Les capitaines du régiment. — Molines, Labarrière, 
Boubers, Drouas, Manscourt, Verrières, d'Urtubie, Gassendi. — Les 
lieutenants en premier : Lariboisière, Baltus, Roquefère, Déroche, Cir- 
l'ontaine, Parel, Nexon, La Motte, Malet, La Grange, les Du Ragct. — 
Les lieutenants en second : Sorbier, F'ontanille, Marescot, Vauxmoret, 
Ménoire, Savary, Vaugrigneuse, Carmcjane, Mabillc, Mongenct, d'Andi- 
gné, Bussy, les Damoiseau, Huon de Rosne, Du Vaizeau, Le Pelletier 
de Montéran, Saint-Germain, Bouvier de Cachard, Mallet de Trumilly. 

— Lombard et Naudin. — Espiègleries et piques des lieutenants. — La 
Calotte. — Projet de constitution. — Études techniques de Napoléon. 

— L'École d'Auxonne. — Le baron Du Teil. — La commission du mois 
d'août 1788. — Mémoire de Bonaparte. — Floret. — Napoléon à Seurre 
(le- avril-29 mai 1789). — L'émeute d'Auxonne (19 juillet 1789). — La 
masse noire (16 août 1789). — Second semestre de Napoléon. — Départ 
pour la Corse (15 septembre 1789). 

Les quatre cadets de l'Ecole militaire, reçus lieutenants en 
second à l'examen de l'artillerie, avaient eu chacun la destina- 



260 LA JEUNKSSli DE N.VPOLKOX 

lion qu'ils désiraient et que M. de Tinibrunc-Valencc deman- 
dait pour eux, le 28 septembre, ii M. de Gribeauval : Picot de 
Peccaduc, le régiment de Metz; Piiélipeaux, le régiment de 
Besançon; Bonaparte et Desmazis, le régiment de La Fère, qui 
tenait garnison ii Valence. Dès le mois de juin 1783, l'admi- 
nistration toute paternelle de l'artillerie avait décidé que le 
chevalier Desmazis serait placé dans le même régiment que 
son frère aîné le capitaine. Quant à Bonaparte, s'il avait 
souhaité d'aller à Valence, c'était sans doute, selon l'expres- 
sion du temps, pour la facilité des routes de semestre, et il 
espérait être bientôt détaché dans son île; le régiment d'artil- 
lerie qui casernait à Valence fournissait toujours les deux 
compagnies nécessaires à la Corse, parce qu'il était plus près 
du lieu d'embarquement. 

Le 28 octobre, Bonaparte sortit de l'Kcole militaire. Il passa 
ce jour ainsi que le lendemain à prendre des dispositions pour 
sou voyage, à faire des visites, notamment à l'évèque d'Autun, 
M^' de Marbeuf, qui demeurait au rez-de-chaussée du palais 
abbatial de Saint-Germain des Prés, à voir quelques endroits 
de ce vaste Paris qu'il connaissait si peu. Suivant l'usage, un 
capitaine des portes l'accompagnait. Ce bas-officier ne quittait 
les cadets-gentilshommes qu'à l'instant où ils montaient en 
diligence, et lorsqu'ils devaient, comme Napoléon, souper et 
coucher dans le voisinage du bureau des messageries pour 
attendre le départ du véhicule, il restait avec eux et payait la 
dépense qui lui était remboursée sur les fonds de l'Ecole, 
Le 30 octobre, les deux lieutenants Bonaparte et Desmazis 
prenaient la voiture qui les menait vers le Midi. Ils avaient 
avec eux leur camarade Dalmas, qui se rendait à Valence 
ct)nimc élève d'artillerie et qui fut reçu l'année d'après à 
l'examen d'officier. 

L Ecole payait aux élèves leur place dans les voitures 
publiques et leur allouait des frais de route. Ils avaient eu 
d'abord 26 sols par lieue. Mais ce viatique parut insuffisant. 
Le 22 août 1781, le Conseil résolut de leur donner 100 sols 
par journée de voyage, et, en outre, une somme de 24 livres 



GAlîMSONS ET CONCKS 267 

qui leur fournirait de quoi vivre jusqu'au moment où ils tou- 
clieraient le premier mois de leurs appointements. Le concierge 
et g-arde-meuble Lemoyne avait charge de remettre cet argent 
aux cadets-gentilshommes. Il donna 157 livres 16 sols à 
Bonaparte, Desmazis et Dalmas; 148 livres 8 sols à Picot de 
Pcccaduc età Amariton de Montfleury qui se rendaient à Stras- 
bourg ; 127 livres 8 sols à PhéHpeaux, qui prenait le chemin 
de Besançon ; 104 livres 16 sols aux quatre élèves envoyés 
à l'École d'artillerie de Metz, d'Ivoley, Chièvres d'Aujac, 
Cominges et Richard de Castelnau ; 84 livres 12 sols à Najac, 
élève de l'École d'artillerie de Douai. 

Bonaparte et ses deux compagnons emportaient le trousseau 
prescrit par les règlements, ou, comme disait le Conseil, leurs 
eflets et nippes : douze chemises, douze cols, douze paires de 
chaussons, douze mouchoirs, deux bonnets de coton, quatre 
paires de bas, une paire de boucles de souliers et une paire 
de boucles de jarretières. Ils avaient aussi trois choses que les 
cadets-o-entilhommes de Paris avaient seuls droit d'avoir et que 
les élèves des écoles militaires de province ne recevaient pas 
à leur sortie : une épée, un ceinturon, une boucle de col en 
argent. Us portaient encore l'uniforme de l'Hôtel, et ce dut 
être un crève-cœur pour Bonaparte et Desmazis de ne pouvoir 
revêtir le costume du corps royal. Mais ce ne fut que plus 
tard, par deux délibérations, l'une du 21 novembre, et l'autre 
du 12 décembre 1785, que le Conseil de l'Ecole décida de 
donner aux cadets qui rejoignaient un régiment d'infanterie, 
l'habit blanc garni de boutons; aux cadets qui devenaient 
sous-lieutenants de chasseurs ou de dragons, sinon l'uniforme 
exact, du moins un habit, une veste et une culotte des couleurs 
de leur corps ; aux cadets qui entraient dans l'artillerie, le 
sénie ou la marine, l'uniforme de leur arme, leciuel ne serait 
autre que Thabit bleu de l'Hôtel modifié et arrangé par le 
tailleur Maurice. 

Les trois jeunes gens qui partaient pour Valence étaient 
montés dans la diligence de Lyon, une des plus renommées du 
royaume à cause de l'exacliludc de sa marche et de la prompti- 



208 LA JEUNESSE DE NAPOLEON 

tude de ses relais. On dînait le premier jour ii Fontaiiiohlonu 
et l'on couchait h Sens. Puis, par Joigny, Auxerre, Vermauton, 
Saulieu, Autun, on atteignait Cliâlon-sur-Saùne. L;i, les vova- 
gcurs quittaient la voiture de terre pour prendre, comme on 
disait, une diligence d'eau et descendre la Saône jusqu'il Lvo:i. 
Arrivés à Lyon, ils s'embarquaient sur le Rhône dans un 
bateau de poste qui les conduisait ii Valence, en une journée, 
cl tous remarquaient qu'après avoir navigué paisiblement sur 
la Saône de même que sur un canal, avec des mariniers aima- 
bles et au milieu d'agréables pavsages, le Rhône leur offrait 
un trajet difficile et parfois dangereux, une nature sauvage, 
des matelots brusques et rudes. 

Il y avait peu de temps que Valence, déclarée place de 
guerre, possédait son école et son régiment d'artillerie. Après 
de longs pourparlers, les magistrats avaient obtenu du comte 
de Saint-Germain que l'Ecole de Besançon fût transférée dans 
leur ville, et le 13 juillet 1777 le régiment dit de 'foui faisait 
son entrée à Valence au milieu des cris d'enthousiasme. Les 
létes ([ui furent données :i la troupe par la population durè- 
rent huit jours et même davantage. ^Liis l'année n'était pas 
écoulée que h; ministre Monlbarey, successeur de Saint-Ger- 
main, restaurait l'école de Besançon : Valence, disait-il, avait 
trop peu de ressources pour subvenir aux frais du nouvel éta- 
blissement, et le roi, dans l'état de ses finances, ne pouvait 
élever des ouvrages de fortification qui mettraient l'artillerie 
en sûreté. Le 1^' mars 1778, le régiment de Toul reo-aofnait 

' o n c> 

Besançon. 

Valence protesta, demanda le remboursement de ses 
dépenses, accusa jNIontbarey de céder aux instances d'une 
tante riche qui vivait à Besançon et dont il devait hériter. 
Cinq ans plus tard, après avoir multiplié les mémoires et les 
démarches, la ville eut enfin gain de cause. Cette fois, elle 
avait une rivale plus proche et plus ardente; elle se mesurait 
avec Grenoble. Mais le premier inspecteur Gribeauval et ses 
collaborateurs étaient hostiles à la capitale du Dauphiné et 



GAnXISONS ET CONGÉS 269 

développaient contre elle des arguments terribles. Grenoble 
était une cité trop opulente et dissipée, où les soupers se pro- 
longeaient très avant dans la nuit, où le parlement et les 
grandes corporations répandaient le goût du plaisir, et les 
officiers, obligés de suivre le torrent, ne se livraient pas sérieu- 
sement à l'étude de leur métier. Pareillement, les soldats, qui 
buvaient le vin :i bas prix, s'abandonnaient au libertinaoe. Les 
désertions étaient fréquentes ; on n'avait que trois ou quatre 
lieues ;i faire pour passer en Savoie, en pays étranger, des 
émissaires venaient au fort Barraux et même jusqu'à Grenoble 
pour débaucher les hommes, et le roi de Sardaigne ne com- 
posait son artillerie que de canonnicrs français. Durant la 
belle saison, le régiment ne s'exeiçait que très rarement avec 
les bouches à feu pour ne pas troubler l'élevage des vers à soie. 
Les débordements du Drac, grossi par les orages ou par la 
fonte des neiges, avaient en certaines années inondé l'arsenal, 
et l'on pouvait craindre que l'artillerie, obligée de partir sou- 
dainement pour une expédition de guerre, ne laissât ses engins 
et attirails submergés sous quatre pieds d'eau. Valence offrait 
au contraire des avantages considérables; pas de luxe ni de 
richesse; un air salubre, une abondance de fruits, de léo-umcs, 
d'herbages et de subsistances variées, des environs couverts 
de bois, des casernes belles et saines, des bâtiments spacieux 
et commodes pour l'enseignement de la théorie. Le régiment 
de Toul n'avait fait que passer à Valence; mais il y avait trouvé 
des ressources de toute sorte, et notamment une société pai- 
sible telle qu'elle doit être pour une troupe qui a se livre 
constamment à des occupations méditatives ». 

Le 5 juin 1783, l'Ecole était réintégrée à Valence, et au 
mois d'octobre La Fèrc-artillerie vint y tenir garnison. Maire 
et échevins se hâtèrent de faire tracer, sur le plan du profes- 
seur Dupuy de Bordes, un nouveau polygone. Le terrain leur 
valut annuellement un loyer de 2 63(3 livres 13 sols payé 
par le roi; mais le surplus des dépenses restait à leur charge, 
et il n'y avait, au témoignage des officiers, dans l'est de la 
France, aucun emplacement plus militaire et plus avantageux 



270 LA JEUNESSE DE NAPOLl-ON 

an service du roi, aucun lieu d'exercices plus commode et 
plus étendu, aucun polygone sur plus grande échelle. 11 
n'était séparé de la ville et des casernes que par la route 
de Lyon en Provence, et la troupe qui s'y rendait parcou- 
rait le même espace qu'en campagne, lorsqu'elle sort des 
tentes pour manœuvrer en avant de ses faisceaux; il avait 
des hangars assez vastes pour renfermer toute rartillcrie; 
on pouvait, en temps de guerre, y former un parc et y mettre 
les équipages les plus considérahles. Le but des batteries se 
trouvait au pied d'une montagne; la batterie de sièg<; était à 
280 toises de ce but; la batterie de bombes, située sur le même 
front, envovait ses projectiles h 250 toises et, pour tirer à de 
plus grandes distances, à oOO toises, par exemple, avait suffi- 
samment de terrain derrière elle; la batterie de pièces de cam- 
pagne dressée à gauche de la batterie de siège, sans en gêner 
le service, pouvait également étendre son tir à 500 toises. Il 
est vrai qu'en 1788 le front du polygone où s'exerçaient les 
sapeurs n'était pas encore achevé; mais son chemin couvert 
avait assez d'élévation pour qu'ils pussent le couronner après 
avoir cheminé en sape durant 30 toises sur la capitale, et les 
habitants regardaient curieusement ces hommes qui venaient 
travailler avec leur cuirasse et leur pot-en-tête, comme sous 
le feu de l'ennemi, et pour avoir à la guerre l'habitude de leur 
armement. Bref, l'école de Valence fut bientôt en renom, et 
dans l'année 178G, deux officiers russes, MM. de Landskoy, y 
étaient admis, sans avoir toutefois l'autorisation de porter 
l'uniforme du corps royal. 

Les troupes du corps roval consistaient alors en 7 régi- 
ments d'artillerie, 9 compagnies d'ouvriers et 6 compagnies 
de mineurs. Il y avait dans les régiments d'artillerie des 
canonniers, des bombardiers et des sapeurs. Canonniers, 
bombardiers, sapeurs avaient des exercices communs : la con- 
struction des batteries, les manœuvres, l'artifice ou la conser- 
vation et réparation des munitions, le service du canon de 
bataille. Mais les canonniers étaient destinés principalement 



GAUMSOXS ET CONGÉS 271 

à la construction des batteries et au tir du canon de bataille et 
du canon de siège ; les bombardiers, au service des mortiers, des 
pierriers et des obusiers; les sapeurs, à la sape dans les 
sièges. 

Chaque régiment d'artillerie, divisé en deux bataillons, 
comprenait 20 compagnies : 14 compagnies de canonnicrs. 
4 compagnies de bombardiers et 2 compagnies de sapeurs. 
Chaque bataillon formait 2 brigades, la première composée de 
4 compagnies de canonniers, et la seconde, de 3 compagnies 
de canonniers et d'une compagnie de sapeurs. Les 4 compa- 
gnies de bombardiers constituaient une cinquième brigade. 
Chaque brigade avait à sa tète un chef de brigade dont le 
grade équivalait à celui de major. 

Dans chacune des 20 compagnies du régiment, 71 hommes : 
1 sergent-major, 4 sergents, 1 fourrier (qui n'existait qu'en 
temps de guerre), 4 caporaux, 4 appointés, 8 canonniers ou 
sapeurs de première classe — ou, dans la compagnie de bom- 
bardiers, 4 artificiers et 4 bombardiers de première classe, — 
16 canonniers ou sapeurs ou bombardiers de deuxième classe, 
32 appointés et 1 tambour. Dans chaque compagnie, un capi- 
taine en premier et trois officiers subalternes, un lieutenant 
en premier, un lieutenant en second et un lieutenant en troi- 
sième. Le capitaine en premier instruisait son monde dans les 
exercices de théorie et de pratique et veillait à l'entretien et 
au bien-être des soldats. Le lieutenant en premier et le lieu- 
tenant en second commandaient spécialement une des quatre 
escouades de la compagnie, mais se livraient surtout aux 
études d'artillerie. Le lieutenant en troisième, toujours tiré 
des sergents-majors et ne pouvant prétendre qu'aux emplois 
de quartier-maître et d'aide-major , était particulièrement 
chargé du service, de la tenue et de la discipline de la com- 
pagnie ainsi que des exercices qui se rapportaient h l'infan- 
terie. 

Les deux compagnies de sapeurs étaient commandées nomi- 
nalement par le chef de la brigade, capitaine titulaire, et en 
réalité par un capitaine en second. Outre ces deux capitaines 



272 LA JEUNESSE DE NAPOLEON 

de sapeurs, il y avait encore, clans chaque régiment d'artil- 
lerie, douze capitaines en second; de même que les lieute- 
nants, ils ne roulaient que dans co régiment pour leur avan- 
cement; mais ils n'appartenaient à aucune compagnie; ils 
étaient à la suite, et ils changeaient souvent de destination, 
allaient aux forges, aux manulactures d'armes, aux fonderies, 
aux arsenaux et dans les places où avaient lieu de grands tra- 
vaux et des mouvements considérables, non seulement pour 
aider les officiers supérieurs, mais pour passer par dilTérents 
genres d'instruction et connaître toutes les parties de l'artil- 
lerie. 

Le régiment de La Fère où entrait Bonaparte était un des 
meilleurs de l'arme. Richoufflz, un de ses capitaines, chargé 
de faire des recrues, annonçait dans un avis à la belle jeunesse 
que les plaisirs y régnaient, que les soldats dansaient trois 
fois. et jouaient aux battoirs deux fois par semaine, qu'ils 
employaient le reste du temps aux quilles, aux barres et à 
l'escrime; qu ils étaient bien récompensés, qu'ils avaient la 
haute paye et plus tard des places de gardes d'artillerie et 
d'officiers de fortune avec soixante livres d'appointements 
mensuels. Séduisante, mais trompeuse affiche! La Fère-artil- 
lerie était un régiment laborieux, infatigable, très matinal. 
Les inspecteurs généraux s'accordaient à dire qu'il ne mon- 
trait aucune négligence dans aucune partie, qu'il marchait, 
évoluait, se mettait en bataille presque aussi régulièrement 
qu'un régiment de ligne, qu'il faisait au mieux les manœuvres 
d'infanterie, quoiqu'il suffît au soldat de les bien figurer et à 
l'officier de les bien entendre. Trois fois par semaine, notam- 
ment les jours de marché, où le bruit du canon aurait incom- 
modé paysans et bourgeois, il se rendait à l'école de théorie. 
Trois autres fois, il allait à l'école de pratique, s'exerçait au 
service des canons de siège, des mortiers et des pièces de 
campagne, fabriquait l'artifice de guerre — et le Traité que 
le régiment possédait sur cette fabrication, passait pour un 
des meilleurs traités du corps royal, — tirait des balles 



GARNISONS ET CONGES 273 

ardentes et tics fusées de signaux, brûlait des tourteaux et des 
fagots goudrozinés, éprouvait dans l'eau des fusées à bombe, 
des lances à feu et des étoupes, exécutait les manœuvres de 
chèvre ou de force qui mettaient le matériel en mouvement soit 
avec le secours des machines de l'artillerie, soit avec le levier 
simple et quelques cordages. Et ces jours-là, le régiment de 
La Fère était debout dès l'aurore, et, comme s'exprime en 
mauvais vers le capitaine Gassendi, s'arrachait au repos 



Pour suivre les travaux 
Au champ du polygone 
Là, nos soldais pointant 
Le lourd bronze qui tonne, 
D'abord tirent au blanc; 
Puis de fusils s'armant, 
A la voix qui l'ordonne. 
Au pas rapide ou Icnl, 
En arrière, en avant, 
Marchent en s'alignant, 
Ou forment la colonne, 
Allant au pas de flanc ! 



La Fère était d'ailleurs un beau régiment qui faisait, selon 
le mot de l'époque, l'ornement de la ville où il tenait garnison, 
que ce fût Valence, Auxerre ou Douai. Les hommes, robustes 
■et capables d'exécuter les manœuvres les plus lourdes de l'ar- 
tillerie, étaient de bonne espèce, et avaient, disait-on, de la 
carrure, de la jambe, de la figure, beaucoup de propreté sans 
recherche, fis observaient strictement la discipline, et leur 
subordination était si bien établie qu'à Valence ni le comman- 
dant de la place, ni le commandant de l'Ecole, ni le magistrat 
ni le bourgeois n'élevait aucune plainte contre La Fère. Les 
officiers avaient « une bonne façon de penser » et « un bon 
■esprit )) ; ils vivaient cordialement entre eux et avec autant 
d'union qu'on en pouvait désirer; pas de tracasseries : pas de 
partis ; mais de la sagesse et de l'honnêteté. En 1786, en 1787, 
•en 1788, le maréchal de camp La Mortière prodiguait ses 
éloges h la jeunesse assez nombreuse du régiment. Même en 
1789, au mois de septembre, après les premiers excès de la 

JEUNESSE DE NAI'OLÉON. T. I. Id 



274 LA JEUNESSE DE NAPOLEON 

Révolution et des troubles auxquels La Fère ne resta pas 
étranger, il assurait que les officiers se trouvaient à tous les 
appels, qu'un d'eux était constamment à l'appel du soir, 
qu'aucun mouvement répréhensible ne se produisait dans les 
deux bataillons, que la population n'avait qu'à se louer des 
détachements partout où ils passaient. 

Tel était le régiment où Bonaparte — Napolionne de Buona- 
parte, comme le nomment les états de revue et les rapports 
d'inspection — servait en qualité de lieutenant en second. II 
avait pour colonel M. de Lance, pour lieutenant-colonel 
M. d'Urtubie, qui fut bientôt remplacé par M. de Sappel, pour 
major M. de Labarrière, pour aide-major M. Soine, pour 
quartier-maître trésorier M. Degoy. 

M. de Lance, ancien serviteur du roi, excellent colonel, 
universellement estimé dans le corps royal, non pas, il est vrai, 
bon h tout, comme d'Aboville, Sénarmont et Campagnol, mais, 
selon le jugement de l'assemblée des inspecteurs généraux, 
propre au commandement d'une Ecole, joignait une grande 
douceur de caractère h la profonde connaissance de son métier. 
Il était, depuis 1784, brigadier d'infanterie et devait avoir en 
1788 le brevet de maréchal de camp dans la ligne. Mis à la 
retraite en 1791, il partit mécontent, plein de mauvaise humeur, 
rappelant ses campagnes de Flandre et d'Allemagne, les 
assurances de vive satisfaction qu'il avait reçues du ministre 
de la guerre et les difficultés qu'il avait surmontées à Brest et 
en Bretagne lorsqu'il installait des batteries de côte et diri- 
geait l'embarquement de l'artillerie pour l'Inde et les colonies. 
En 1802, sa veuve implorait les bontés du premier consul et 
demandait une pension alimentaire et viagère. Napoléon dicta 
sur-le-champ une note : il désirait donner 12 000 francs à 
M™" de Lance et concilier ce désir avec les lois. Mais les lois 
n'autorisaient pas une telle gratification. M""" de Lance obtint, 
à titre de récompense nationale et en raison des longs et utiles 
services de son mari, une pension de 900 francs. 

Le lieutenant-colonel, vicomte dUrtubie, était l'aîné des 



GARNISONS ET CONGES 275 

deux Ilurtebise dits d'Uitubie, et avait onze ans de plus que 
le chevalier son cadet, qui servait dans le même régiment en 
qualité de capitaine. Il se plaignait d'être « avancé déjà en 
âge », et son plus vif désir était de revenir à La Fère, au milieu 
de sa lamille et clans le lieu de sa naissance, le seul endroit 
où il se trouvait heureux. La Révolution exauça ses vœux en 
le faisant commandant d'artillerie et directeur de l'École de 
La Fère. Mais elle le nomma général de brigade, et presque 
aussitôt l'aîné des d'Urtnbie, qui se qualifiait naguère de 
vicomte, fut suspecté, destitué, arrêté, relâché, mis à la 
retraite. 

Sappel, qui remplaça d'Urtubie en 1788 comme lieutenant- 
colonel, et M. de Lance en 1791 comme colonel du régiment 
de La Fère, recourut au premier consul lorsque son fds, 
malade, reçut l'ordre de se rendre à Pondichéry pour y être 
sous-directeur de l'artillerie. « Daignez permettre, écrivait le 
vieux Sappel à Bonaparte le 28 octobre 1802, qu'un ancien 
militaire qui a eu l'honneur de servir plusieurs années avec 
vous, ose se rappeler à votre souvenir et prenne la liberté de 
solliciter vos bontés pour le seul enfant qu'il ait; je viens de 
le voir arriver chez moi dans l'état le plus déplorable. » Et 
Sappel priait le premier consul de donner à son fils une autre 
destination : sa requête fut exaucée. 

Le major, M. de Labarrière, qui s'était signalé dans la 
guerre de Sept Ans, notamment à la course de Zell et à la 
bataille de Crefeld, unissait à la bravoure l'expérience et la 
connaissance du détail. Il avait, disait-on, tout le savoir, toute 
l'activité et toute la volonté nécessaires à l'emploi de confiance 
qu'il remplissait. En 1789, comme le plus ancien des majors 
et chefs de brigade du corps royal, il fut nommé lieutenant- 
colonel et directeur d'artillerie à Toulon. 

L'aide-nuijor, M. Soine, fils de tailleur, et tailleur avant 
d'entrer au régiment, comptait dix campagnes, dont trois sur 
mer, et avait été prisonnier des Anglais. Ferme et vigilant, 
comme disait d'Urtubie, occupé sans cesse de ses fonctions, 
faisant le bien des soldats et sachant les contenir, il devait se 



276 LA JEUNESSE DE NAPOLEON 

proclamer en 1789 « ami du régime nouveau », s'élever durant 
les premières guerres de la Révolution au grade de colonel et, 
en 1794, exercer l'emploi de directeur d'artillerie à Bruxelles. 
Le quartier-maître-trésorier, Degoy, ou, ainsi (ju'ou l'appe- 
lait, M. de Goy, fut un des amis de Napoléon, qui, dans une 
lettre du 27 juillet 1791, lui envoie ses respects. C'était un 
ancien canonnier, et il devait sa place à son mérite, à son 
labeur assidu. Ses chefs s'accordaient à louer son zèle, son 
activité, sa fermeté. Ses inspecteurs le notaient comme un 
sujet d'une grande distinction, et « comme tout ce qu'on peut 
désirer en soin, intelligence et conduite ». Il avait depuis qua- 
torze ans le grade de lieutenant en troisième et il instruisait 
parfaitement la troupe dans le service du canon de bataille 
lorsqu'il fut en 1780 nommé quartier-maître d'un des deux 
bataillons de La Fère. Il géra cet emploi à l'unanime satisfac- 
tion et porta dans sa comptabilité tant d'ordre et de clarté 
qu'il fut en 1785, quelques mois avant l'arrivée de Bonaparte, 
élu par le conseil supérieur du régiment quartier-maître-tré- 
sorier. En 1788 il recevait une commission de capitaine parce 
qu'il était, selon le règlement, depuis trois années au moins 
le premier et le plus ancien des lieutenants de fortune. La 
Révolution le fit chef de bataillon comme elle fit général un 
autre canonnier dont la carrière ressemble beaucoup à celle 
de Degov, Laprun, qui fut à l'armée de Rochambeau aide-major 
et quartier-maître du second bataillon du régiment d'Auxonne, 
qui devint ensuite, comme Degoy, quartier-maître-trésorier du 
régiment, qui, comme Degoy et pour les mêmes motifs, obtint 
so:js l'ancien régime une commission de capitaine et la croix 
de Saint-Louis. Napoléon se rappelait Degoy. Le quartier- 
maître du régiment de La Fère fut nommé inspecteur aux 
revues, et son fils, élève du gouvernement à Saint-Cyr. 
Lorsqu'il mourut en 1810 , IM™" Degoy ne s'adressa pas en 
vain à l'empereur. Elle était veuve, écrivait-elle, d'un ancien 
militaire qui « avait eu l'honneur de servir dans le même régi- 
ment que Sa Majesté et pour lequel Elle avait conservé de la 
bienveillance en le nommant inspecteur aux revues ». Bien 



GARNISONS ET CONGES 277 

«[uelle ne remplit pas les conditions prescrites par la loi, elle 
o'itint une pension de 600 francs. 

Bonaparte appartenait à la cinquième brigade que comin;in- 
dnit M. de Quintin et à la compagnie de bombardiers qui eut 
successivement pour capitaine en 1785 et en 1786 M. Masson 
d'Autume, en 1787 et en 1788 M. de La Gohyere, en 1788 et 
en 1789 Antoine-François de Coquebert. Son lieutenant en 
premier fut d'abord M. de Coursy, puis Hennet du Vigneux. 
Le lieutenant en troisième, l'officier de fortune, était Gros- 
claude, dit Grosbois. 

Le chef de brigade Quintin avait, comme le major Labar- 
rière, pris part, durant la guerre de Sept Ans, à la course de 
Zell ainsi qu'à l'expédition de Brème. Le vicomte d'Urtubie 
le jugeait très ferme, mais juste et bon, plein de talent et de 
cœur, « fait pour aller au grand et être placé partout ». Il 
servit la Révolution et devint lieutenant-colonel, puis colonel 
de La Fère. Mais il ne s'est pas, ce semble, rappelé au souvenir 
de Napoléon, et lorsqu'il demanda sa retraite en l'an VII, il 
s'adressait à un autre officier du rég'iment, le oénéral Drouas; 
il est vrai que Bonaparte était alors en Egvpte. 

Les trois capitaines de Bonaparte qui se succédèrent rapi- 
dement parce que les compagnies de bombardiers étaient con- 
fiées aux moins anciens, devaient sous la Révolution démis- 
sionner ou émigrer. La Gohyere était, selon l'inspecteur 
Rostaing, un officier rempli de connaissances qui donnait le 
meilleur exemple et montrait la meilleure volonté. Mais Bona- 
parte n'eut guère de relations avec lui; de 1784 au mois de 
novembre 1787 La Gohyere fut employé à Strasbourg pour 
diriger la construction des nouveaux magasins de l'artil- 
lerie, et lorsqu'il parut à sa compagnie, Napoléon était en 
congé. 

Pareillement, Coquebert, qui remplaça La Gohyere, fut 
détaché quelque temps à la manufacture d'armes de Charle- 
ville, et sa présence au régiment coïncide avec un long congé 
de son lieutenant ; il vit Napoléon quatre mois en 1789 et 
quatre autres mois en 1791; on nous dit d'ailleurs qu'il joi- 



278 LA JEUNESSE DE NAPOLEON 

gnait à une scrupuleuse exactitude dans toutes les parties du 
service une grande aménité de caractère. 

Le capitaine dont Napoléon se souvint avec le plus de gra- 
titude, fut le premier qu'il connut en entrant au corps, Phi- 
lippe Masson d'Âutume. Le nom de d'Autume était écrit sur 
son brevet d'officier signé du roi et ainsi conçu : « Ayant donné 
à Napoleone de Buonaparte la charge de lieutenant en second 
de la compagnie de bombardiers de d'Autume du régiment de 
La Fère de mon corps royal de l'artillerie... » Masson d'Au- 
tume ne commanda la compagnie de Bonaparte cpie jusqu'au 
11 juin 178G; mais il eut pour son lieutenant d'obligeantes 
attentions, et lorsque le régiment tenait garnison à Auxonne, 
il offrit plusieurs fois à Napoléon l'hospitalité dans le château 
qu'il possédait à Autume, à deux lieues de Dole. 11 était noté 
comme un très bon sujet, et les inspecteurs jugeaient (ju'il 
avait de l'acquis, remplissait tous ses devoirs et s enleudait 
particulièrement à la levée des recrues. Il n'émigra qu'au len- 
demain du 10 août, après avoir servi dans l'armée du Centre, 
où d'Hangest, qui le qualifie d'excellent officier, l'avait fait atta- 
cher à 1 équipage d'artillerie. Mais durant la campagne de 
1792, il suivit l'armée des princes comme volontaire; en 1793, 
il assistait dans les rangs du régiment autrichien de Ilohen- 
lohe aux combats qui furent livrés autour de Trêves; en 179G 
il fut de la seconde expédition de Quiberon sous les ordres 
du 'comte d'Artois. A son retour en France, il eut une audience 
du premier consul, et Bonaparte l'accueillit aimablement, 
lui promit de ne pas l'oublier, l'assura qu'il serait conservateur 
des forêts dans le département du Jura. Rien ne vint; impa- 
tienté, ^lasson d'Autume écrivit directement à Bonaparte pour 
solliciter une pension de retraite. Le premier consul accorda 
sans retard la solde de retraite à son ancien capitaine. Mais 
les lois s'opposaient à cette décision. D'Autume, au lieu de 
trente ans, avait vingt-neuf ans, cinq mois et dix-sept jours de 
services effectifs. On tourna la difficulté. Il reçut un brevet de 
capitaine dans les vétérans, acheva de la sorte le temps qui lui 
manquait, et obtint sa pension. En outre, il eut un emploi qui 



GAliMSONS ET CONGES 279 

lui valut par an 2 400 francs : il fut nommé conservateur de la 
bibliothèque de l'Ecole d'application d'artillerie à Chàlons, 
puis de la bibliothècpic de l'École d'application de l'artillerie 
et du génie à Metz. Pourtant, il demeurait royaliste au fond 
du cœur. Son fils unique était capitaine dans le corps de l'ar- 
tillerie étrano-ère des Antilles, sous le drapeau anglais. Aux 
Cent-Jours, Masson d'Autume refusa de prêter serment h 
Napoléon, et après Waterloo souhaita, comme récompense de 
son zèle, soit une place dans la maison du roi, soit une direc- 
tion d'artillerie, soit le commandement d'une École ou d'une 
forteresse. Il fut breveté lieutenant-colonel et retraité dans ce 
grade, tout en conservant ses fonctions de bibliothécaire. 

Le lieutenant en premier de Bonaparte, Bigeon de Coursy 
de la Cour aux Bois, (ils d'un colonel de l'armée, neveu d'un 
colonel du corps royal et d'un maréchal de camp commandant 
d'f^cole, était, comme les Desmazis, les Faultrier, les Du Teil, 
issu d'une famille vouée à l'artillerie. Il passait pour un très 
jjon officier plein de zèle et d'activité. Durant quatre ans, de 
1784 à 1788, il surveilla l'exécution des travaux du polygone 
de Valence et il s'acquitta parfaitement de sa tâche. Nommé 
capitaine en second quelques mois après l'arrivée de Bona- 
parte, il fut employé à l'École d'artillerie. Il donna sa démis- 
sion en 1791 et passa le reste de sa vie :i Valence, où il mourut 
au commencement delà Restauration. Faut-il croire (jue Napo- 
léon ne manquait pas, chaque fois qu'il traversait la ville, 
d'aller voir son ancien lieutenant en premier et de le remercier 
des conseils de jadis? Ce que nous savons, c'est que Monta- 
iivet avait avec Coursy des relations d'amitié, qu'en 1805 il 
demanda si Coursy pourrait obtenir une pension en raison de 
ses longs services et de ses infirmités, mais que le bureau de 
l'artillerie répondit que Coursy ne comptait pas trente années 
de services et n'avait aucun droit à une pension après avoir 
donné volontairement sa démission. 

Le lieutenant Hennet du Vigneux, qui remplaça Coursv le 
11 juin 1786, était très bien noté par le lieutenant-colonel 
d Urtubie, qui louait ses dispositions, sa bonne volonté et son 



280 LA JEUNESSE DE NAPOLEON 

caractère charmant. Il émigra sous la Révolution et il était h 
cette sortie de Menin où les royalistes français, animés par le 
courage du désespoir, se firent jour, non sans pertes cruelles, 
à travers l'armée républicaine : Hennet eut son frère tué à ses 
côtés. Napoléon se souvint de lui, et en 1809, de son propre 
mouvement et sans présentation, le nommait inspecteur géné- 
ral des contributions directes et du cadastre : l'emploi rap- 
portait 12 000 francs. 

Grosclaude, dit Grosbois, lieutenant en troisième, officier 
zélé, intelligent et très exact, servait depuis vingt-quatre ans 
au régiment de La Fère. Il était, comme un très grand nombre 
de canonniers, originaire de la Franche-Comté, carie Comtois, 
disait-on alors, avait l'ambition de servir dans l'artillerie. Sous 
la Révolution, il qiutta son nom de guerre, s'appela désormais 
Grosclaude, et s'élevant de grade en grade, devint chef de 
bataillon. En février 1794, il recevait du représentant Laurent, 
qui reconnaissait à la fois son expérience et son civisme, le 
commandement en second de l'artillerie de Maubeuge, et au 
mois de juin suivant, lors du troisième passage de la Saml^re, 
il dirigeait le feu des batteries qui couvraient la levée du pont 
de Moriceau. Il prit sa retraite en 1803 après avoir fait toutes 
les campagnes de la liberté aux armées du Nord et du Rhin. 

Voilà donc Bonaparte à Valence. Le voilà, comme tout cadet- 
gentilhomme, habillé, d'après l'ordonnance, aux frais de l'Ecole 
militaire, et revêtu de cet uniforme d'artilleur qui lui fut tou- 
jours cher et qu'il jugeait le plus beau du monde : culotte de 
tricot bleu; veste de drap bleu aux poches ouvertes; habit bleu 
de roi" au collet et aux revers bleus, aux parements rouges, 
aux pattes de poche lisérées de rouge, aux boutons jaunes et 
portant le numéro 64 — puisque l'artillerie est le 64® régiment 
d'infanterie ; — épaulette ornée d'une frange de filés d'or et 
de soie, losang^ée de carreaux de soie feu sur fond de tresse 
d'or, traversée dans toute sa longueur par deux cordons de 
soie feu; col de basin blanc dépassant le collet de l'habit; 
manchettes de batiste ou de mousseline. Le voilà, comme les 



GAnNISONS ET CONGES 281 

jeunes gens qui sortent du collège, embarrassé, contraint, 
n'osant s'informer de choses qu'il rougit d'ignorer, craignant 
de recevoir la dénomination la plus insupportable pour un 
jouvenceau de cette époque, celle de blanc-bec. Le voilà mon- 
tant ses trois gardes comme simple canonnier, puis comme 
caporal, puis comme sergent, faisant en ces deux derniers 
grades la petite et la grande semaine, servant trois mois en 
qualité de soldat et de bas officier pour connaître tout le 
détail — et c'est ainsi que les cndets-gentilhommes des régi- 
ments d'infanterie et de cavalerie passaient par les grades 
subalternes, comme par une école d'obéissance et d'instruction, 
durant une période de temps que le colonel déterminait selon 
leur intelligence et leur zèle. Le voilà bientôt, au mois de jan- 
vier 1786, lorsque le commandant de l'Ecole, le maréchal de 
camp Bouchard, le croit sulfisamment instruit, le voilà reçu 
officier, et dès lors montant la gfarde en vertu de son o-rade 
d'officier au poste de la place des Clercs, assistant en qualité 
d'officier à la construction des batteries, à l'artifice, à la ma- 
nœuvre et aux exercices de ses bombardiers lorsqu'ils servent, 
soit par demi-escouades, les mortiers et les pierriers, soit par 
escouades entières, les obusiers et le canon de bataille. Le 
voilà à l'école de théorie, dans ce couvent des Cordeliers 
où les moines louent un local à la ville, tantôt à la salle de 
mathématiques où le professeur Dupuy de Bordes, chargé 
de rafraîchir et de compléter le savoir des officiers du corps 
royal, démontre la géométrie, la mécanique, le calcul diffé- 
rentiel et intégral, expose comment on applique sur le terrain 
les principes de la trigonométrie, discute les avantages et 
les imperfections des différents systèmes de fortification, 
enseigne les parties de la physique et de la chimie que doit 
connaître un lieutenant de La Fère ; tantôt à l'école de dessin 
où le maître Séruzicr donne à ses élèves des leçons de lavis 
et leur apprend à dessiner des plans, des profils, des cartes 
et surtout les attirails, machines et outils de l'artillerie; tantôt 
à la salle des conférences, où les chefs de brigade et les 
capitaines en premier, devant le commandant de l'Ecole et le 



282 LA iEUNESSR DE NAPOLÉON 

colonel du réi^imcnt, s'efforcent de transmettre h leurs cadets 
les lumières de leur expérience et traitent notamment du ma- 
tériel, de la façon de charger et de pointer les bouches à feu, 
de la fa1)rique des poudres, des fers coulés, de la défense et 
de l'attaque des places, de la disposition des batteries et des 
mines, de la tactique en campagne. Le voilà, au sortir de ces 
exercices théoriques et pratiques, entrant chaque matin chez 
le père Couriol, à l'angle des rues Vernoux et Briffaud, tirant 
d'un tiroir en tôle au-dessous de l'àtre du four deux petits 
pâtés chauds, buvant un verre d'eau, et, sans mot dire, jetant 
ses deux sous au pâtissier. 

Le voilà combattant avec les difficultés de la vie. Il touchait 
800 livres d'appointements annuels, 120 livres d'indemnité de 
logement données par la province, et, par surcroît, ainsi que 
tous les élèves du roi, jusqu'à ce qu'ils fussent lieutenants en 
premier, une pension de 200 livres sur les fonds de l'Ecole mi- 
litaire. Quelquefois, très rarement, il recevait de l'oncle Lucien 
un léger subside ou, comme disaient les canonniers, un petit 
renfort de bourse. C'étaient donc 1 200 livres environ par an : 
somme mince qui suffisait à peine aux besoins du jeune officier. 
Il faut payer le loyer de la chambre qu'il a prise au premier 
étasre de la maison de M"® Bou, à l'angle de la Grande-Rue et 
de la rue du Croissant, payer sa pension au cuisinier Charles 
Génv ([ui tenait depuis 1775 dans la rue Pérollerie l'auberge 
des Trois Pigeons où mangeaient messieurs les lieutenants, 
payer une foule de menues dépenses, traitement au chirurgien- 
major et à la musique, abonnement à la comédie et au cabinet 
littéraire, frais de bals. 11 faut tout h coup débourser cinquante 
écus pour un nouvel uniforme : le ministre, donnant au corps 
roval des étrennes dont les officiers l'auraient volontiers dis- 
pensé, prescrit de légers mais coûteux changements : les 
revers de l'habit auront un passepoil de drap écarlnte; les 
parements et le liséré de la patte de poche seront également 
de drap écarlate, et non plus de drap rouge ; l'épaulette des 
lieutenants sera traversée dans le milieu de la longueur par un 
seul cordon de soie tressée couleur de feu ; pendant la saison 



OARMSOXS ET CONGES 283 

d'hiver, du i" octoljre au 1" avrii, les officiers porteront des 
lias noirs et une culotte de laine noire. Tantôt c'est l'habit qui 
se râpe et montre la corde, bien cpi'il soit de forte et solide 
étoile; mais quel vêtement résisterait longtemps au travail du 
polvoone, aux gardes, aux exercices, h un service qui com- 
mence h cinq heures du matin et dure toute la journée? Tantôt 
c'est le linge qui s'use et qui doit être réparé : chemises, cols 
de basin, manchettes de batiste bordées, selon l'ordonnance, 
d'un ourlet plat, sans broderie ni feston. Tantôt ce sont de 
petits présents : lorsque les hommes tirent à la cible, ne sied- 
il pas de donner quelque chose à ceux qui font de beaux coups? 
Tantôt, ce sont des réceptions : un régiment, un détachement 
passe; les officiers de La Fère lui offrent un repas, et chacun 
paie sa part de ce banquet. 

Mais Napoléon avait un bon gîte. Venu dans la maison Bou 
avec un billet de logement, il y resta comme locataire. M. Bou, 
son propriétaire, éiait d'humeur joviale. Après avoir acquis 
une petite fortune en fabriquant des boutons de poil de chèvre, 
après avoir revêtu la charge de consul, le père Bou avait tenu 
jusqu'à l'année 1785 un café-cercle où se réunissaient des 
lettrés et des notables de Valence, le libraire Aurel et l'impri- 
meur Viret, le procureur du roi Bércnger, le juge-mage Bo- 
veron, les Blachette, les Charlon, les Mésangère, le curé 
jNIarbos, le commissaire des guerres Sucy. Sa fille Marie-Clau- 
dine, qui touchait à la cinquantaine, avait eu des aventures. 
INIais c'était une personne d'un esprit vif et d'une intelligence 
élevée. Elle causait avec agrément et avait une instruction peu 
ordinaire; bonne d'ailleurs, obligeante, serviable. Elle réparait 
le linoe du ieune lieutenant, lui raccommodait ses chemises, 
mettait des jabots aux unes et des manchettes aux autres. 
Lorsque Napoléon partit pour Auxonne, « nous ne nous rever- 
rons plus, lui disait le père Bou, et vous nous oublierez ». — 
« Vous et M""" Bou, répondit Bonaparte en posant sa main 
sur son cœur, vous êtes logés là, et dans cette place les sou- 
venirs ne changent pas de garnison. » Le père Bou mourut en 
1790, mais sa fille vécut jusqu'au 4 septembre 1800. Bonaparte 



284 LA JKUXESSE DE NAl'OLEON 

la vit pour la dernière fois au retour d'Egypte, à la porte de 
Valence, et lui fit cadeau d'un cachemire de l'Inde et d'une 
boussole d'argent. Elle avait un frère d'un second lit, employé 
de commerce à Lyon. Il neut pas ii se plaindre de Bonaparte. 
Elu administrateur du district de Valence et envoyé à Nice 
en 1794 pour demander des grains aux représentants Rilter et 
Turreau, il fut cordialement accueilli par Napoléon, qui lui 
donna le vivre et le couvert. Nommé plus tard agent de change 
à Paris, il obtint de l'empereur plusieurs audiences. 

Aux agréments du logis qu'il avait à Valence se joignaient 
pour Bonaparte les douceurs du métier. Le corps royal de 
l'artillerie, ainsi que le corps royal du génie, avait des tradi- 
tions invariables de bienveillance et d'alTabilité. C'était une 
opinion répandue partout et comme une phrase consacrée par 
lusage, ([ue les bureaux avaient soin, en plaçant les officiers 
des deux armes, d'unir les convenances particulières aux inté- 
rêts du service. On ne sépaiait pas les deux frères, et on met- 
tait dans le même régiment non seulement les Desmazis, mais 
les d'Anthouard, les d'Autume, les Boisbaudry, les Damoi- 
seau, les Du Raget, les Genizias, les Gomer, les Labarrière, 
les Lauriston, les Nacquart, les d'Urtubie. L'artillerie, a dit 
Napoléon, « était le meilleur corps et le mieux composé de 
l'Europe ; le service était tout de famille ; les chefs étaient 
entièrement paternels, et les plus braves, les plus dignes gens 
du monde, purs comme l'or, trop vieux parce que la paix avait 
été longue. Les jeunes officiers riaient d'eux parce que le sar- 
casme et l'ironie étaient la mode du temps; mais ils les ado- 
raient et ne faisaient que leur rendre justice. » Avec quelle 
gaieté piquante le capitaine Gassendi se moque de ses cama- 
rades qu'il entend quelquefois 



Soupirer leurs ennuis, gémir de leurs travaux, 
Se plaindre de leur sort, se regarder esclaves! 



Avec quelle reconnaissance il parle de son supérieur, aussi 
aimable qu'éclairé, M. de Saint-Mars, maréchal de camn d'ar- 



GARNISONS ET CONGES 285 

tillerie, qui sait lui rendre le labeur agrcable et ne cesse d'être 
aimable tout eu donnant des ordi-cs : 

En arrivant, j'oublie 
Le chef, le directeur, et ne vois que Tami I 

En même temps qu'il entrait dans rarméc, Napoléon laisait 
ses débuts dans la société. L'élève de l'académiste Javillier 
n'avait pu suivre à l'École militaire les cours de Feuillade et de 
Duchesne. Il prit à Valence des leçons de danse et de maintien 
d'un M. Dautel, qui se vantait plus tard d'avoir dirigé ses pre- 
miers pas dans le monde. Mais il n'eut jamais les façons dé- 
gagées et désinvoltes des marquis de l'ancien régime. Il ne 
savait ni entrer dans une chambre ni en sortir, ni saluer, ni 
se lever, ni s'asseoir comme les gens du bel air. En 1791, il 
félicitait son frère Louis d'avoir à l'âge de douze à treize ans 
autant de politesse et de bonne grâce qu'un homme dans la 
trentaine. Il se rappelait sans doute qu'en 1785 et en 1786, h 
Valence, il n'avait pas, comme Louis, une « jolie éducation », 
qu'il était timide, contraint, incapable de se mettre à l'aise 
avec des visages nouveaux. 

Mais il était Corse, et cette origine prévenait en sa faveur; 
l'accent italien rendait sa parole plus piquante; l'uniforme de 
l'artillerie seyait à sa jeunesse; plus d'un Français pensait, en 
le voyant, à ces insulaires dont parle l'abbé de Germancs, qui 
sortaient de leur patrie dans leur enfance et qui plaisaient par 
la vivacité de leur esprit, par l'honnêteté de leur caractère et 
par la sensibilité de leur âme. Toutes les personnes qu'il 
connut alors à Valence lui firent un aimable accueil et lui té- 
moignèrent beaucoup d'attentions. C'était M. Jacques de Tar- 
divon, ancien prieur de la Plâtière et abbé général de l'ordre 
de Saint-Ruf, à qui Ms' de Marbeuf, évêque d'Autun, l'avait 
recommandé : M. de Tardivon avait en 1773 consenti à la sup- 
pression de son ordre et de son abbaye en échange d'une rente 
viagère de 10 000 livres et à condition de garder ses préroga- 
tives d'abbé crosse et mitre; le salon de son hôtel de Saint- 
Ruf réunissait la noblesse valentinoise, et ses dîners fins, dé- 



286 LA JEUNESSE DE NAPOLEON 

licats, arrosés de vins géiKheux, lui valurent le renom du 
meilleur amphitryon de la vallée du Rhône, et du plus sobre, 
car il avait une santé chétive, et aux repas qu'il donnait se 
mettait ;i la diète. 

C'était M. de Josselin, autrefois lieutenant-colonel du régi- 
ment d'infanterie d'Artois, (pii sortait en 1785 d'un échc\ inago 
do doux ans. Il avait épousé Jeanne-Thérèse de Tardivoii, 
sœur de l'abbé, et il faisait, de façon très avenante, les 
honneurs de la maison de son beau-frère. Il devait applaudir, 
ainsi que M. de Tardivon, à la Révolution naissante, commander 
en chef la milice bourgeoise de Valence et, en (pialité de com- 
missaire du roi, avec Sucy et Rigaud de l'Isle, présider à l'or- 
ganisation des administrations de la Drôme. 

C'étaient trois dames auxquelles MM. de Tardivon et de Jos- 
selin avaioi\t à leur tour recommandé Bonaparte : M""" Lauberie 
de Saint-Germain, M'"" de Laurencin et M™* Grégoire du 
Colombier. 

M™® du Colombier, née Anne Carmaignac, invita Bonaparte 
à sa maison de campagne de Basseaux, et à Basseaux Napoléon 
fit d'autres connaissances : M. des Aymard, oncle du Coston qui 
fut son minutieux biographe; M. de Bressac, président au Par- 
lement de Grenoble; M. Roux do Montagnière, garde du corps; 
le négociant Roche, qui possédait une villa à Planèze ; les dames 
Dupont, qui habitaient tantôt Valence, tantôt le village d Etoile. 

li goûtait surtout la conversation de M™^ du Colombier, et 
il a parlé d'elle avec une vive gratitude. Elle avait cinquante- 
quatre ans en 1785. C'était une Lyonnaise spirituelle, instruite, 
fort- distinguée, pleine de tact, et Napoléon jugeait comme 
Rousseau, dont il lisait alors les Confessions, que les entretiens 
intéressants et sensés d'une femme de mérite sont plus propres 
à former un jeune homme que toute la pédantesque philosophie 
des livres. Elle lui rendit des services et lui donna d'excellents 
avis. Lorsqu'elle apprit qu'il travaillait à une histoire de la 
Corse, elle le recommanda chaudement à l'abbé Raynal, qui 
connaissait M. de Tardivon et descendait chez l'abbé de Saint- 
Ruf lorsqu'il allait de Paris à Marseille. Dès les commencements 



GARNISONS ET CONGES 287 

de la Révolution elle prédit à Bonaparte un grand avenir, 
assura (pi'il jouerait incontestablement dans cette crise un rôle 
considérable. « N'émigrez pas, ajoutait-elle, on sait comment 
on sort, on ne sait comment on rentre », et Napoléon lui 
répondait qu'il vaut mieux devoir le jjaton de maréchal à la 
nation qu'aux étrangers. 

Elle avait une fdle. Le lieutenant d'artillerie aima M"^ Caro- 
line du Colombier. INIais sa passion ne ressembla pas à celle 
qu'il décrit dans son Dia/ugue sur ramour, à celle cju'éprouvait 
son camarade Desmazis, ([ui, féru d'une Adélaïde, marchait 
à grands j^as, les yeux égarés et le sang bouillonnant. Elle 
était très platonique et innocente. S'il eut de petits rendez- 
vous avec Caroline, ce fut pour éviter ces « fréquentes visites 
qui font parler un public méchant et qu'une mère alarmée 
trouve mauvaises ». Il n'avait encore que dix-sept ans, et il a 
dit depuis qu'une fois, clans l'été, au point du jour, il passa 
dans la société de Caroline du Colombier de délicieux instants... 
il manger des cerises. Charmants enfantillages que le prisonnier 
de Sainte-Hélène aimait d'autant plus à se rappeler cpie leur 
délicatesse et leur pureté donnaient plus de douceur à ses 
souvenirs! Et peut-être lisait-il à sa jeune amie ce passage des 
Confessions où Jean-Jacques raconte le dessert qu'il fit dans un 
verger avec jNI"" Galley et de GrafFenried, lorsqu'il jetait du 
haut d'un arbre des bouquets de cerises dont ses deux com- 
pagnes lui rendaient les noyaux à travers les branches. 

M"'' Caroline du Colombier épousa quelques années plus tard, 
en 1792, un capitaine démissionnaire du régiment de Lorraine, 
M. Garempel de Bressieux de Saint-Cierge, et vécut désormais 
avec son mari au château de Bressieux, près de Tullins, dans 
le département de l'Isère. Mais Napoléon ne l'avait pas oubliée. 
Au retour d'Egypte, du relai de la Paillasse, il voulait envoyer 
aux dames du Colombier qu'il croyait à Basseaux, un courrier 
chargé de leur présenter les hommages du vainqueur des Py- 
ramides. Peut-être pensait-il à INI""^ de Bressieux lorsqu'il 
imposait, malgré sa mère, à sa sœur Maria Nunziata le prénom 
de Caroline. En 1804, au camp de Boulogne, à Pont-de- 



288 LA JEUNESSE DE NAPOLEON 

Briques, il reçut une lettre où l'amie d'autrefois lui recom- 
mandait son frère. Il répondit presque aussitôt à J/"'" Caroline 
Bressieux — il tenait à montrer qu'il se rappelait le prénom 
de sa chère Valentinoise — : « Madame, votre lettre m'a été 
fort agréable. Le souvenir de madame votre mère et le vôtre 
m'ont toujours intéressé. Je saisirai la première occasion pour 
être utile à votre frère. Je vois par votre lettre que vous de- 
meurez près de Lyon; j'ai donc des reproches à vous faire de 
ne pas y être venue pendant que j'y étais, car j'aurai toujours 
un grand plaisir à vous voir. » 

Le 12 avril 1805, il passait à Lvon pour se rendre au sacre 
de Milan. M"" de Bressieux se présenta et reçut le plus gra- 
cieux accueil. Elle correspondit avec l'empereur, et au mois 
de février 1806 Napoléon lui écrivait : « Madame Bressieux, 
j'ai reçu votre lettre; elle me donne une nouvelle preuve de 
votre attachement pour moi. Vous me demandez, avec un 
intérêt auquel je suis sensible, un mot qui vous assure que ma 
santé continue d'être bonne. Je saisis avec plaisir l'occasion 
de faire ce que vous désirez. » Elle eut d'ailleurs toutes les 
grâces qu'elle sollicita : des amis rayés de la liste des émigrés, 
des places pour son frère, pour son mari, pour elle-même. 
Elle fut dame d'honneur de Letizia. Son mari devint adminis- 
trateur général des forêts, baron de l'Empire, président du 
collège électoral de l'Isère. Son frère, Philippe-Robert du 
Colombier, qu'elle qualifiait de « vrai sans-souci », était un de 
ces hussards de Bercheny qui firent défection avec Dumouriez, 
et il avait servi, comme capitaine, puis comme major, dans 
l'armée autrichienne, aux hussards de Barco et aux cuirassiers 
de Charles de Lorraine : il fut nommé capitaine au premier 
régiment étranger, dit de La Tour d'Auvergne. Un jour, 
^jme jg Bressieux recommandait h Napoléon le "poète Lebrun, 
l'homonyme et le rival de Lebrun-Pindare : l'empereur, qui se 
rappelait parfaitement l'auteur de VOde à la Grande Armée, 
répondit assez justement : « Ce jeune homme a de la verve, 
mais on dit qu'il s'endort », et Lebrun, à quiM""^ de Bressieux 
rapporta le mot, composa le Vaisseau de V Angleterre. 



OARNISOXS ET CONGES 289 

Une autre jeune fille de Valence, M"« de Lauberie de Saint- 
Germain, qui devait épouser en 1797 son cousin Montalivet, fit 
sur le cœur de Napoléon une impression profonde. Il avait, 
disait-il, aimé ses vertus et admiré sa beauté. Elle fut en 1805 
nommée, avec M^^^ de Bouille, de Marescot et de Turenne, 
dame du palais de l'Impératrice. Mais, fièrement, elle déclara 
que la femme avait sa mission en ce monde, et qu'elle reoar- 
derait comme une calamité la faveur impériale si elle ne pou- 
vait soigner son mari lorsqu'il aurait la g-outte et nourrir les 
enfants que lui donnerait la Providence. Napoléon lui répondit 
qu'il se soumettait aux conditions qu'elle lui posait : « Vous 
serez, ajoutait-il, épouse et mère comme vous l'entendrez. » 
Ces visites du lieutenant Bonaparte aux dames de Valence 
l'entraînaient très loin de son logis. Pour aller à Basseaux, il 
faisait près de trois lieues à pied. Mais il goûtait fort ces 
voyages pédestres que Rousseau avait mis à la mode, et, s'il 
ne cheminait pas avec la même lenteur que Jean-Jacques, s'il 
ne s'arrêtait guère, s'il se pressait toujours vers le terme de sa 
promenade, il marchait volontiers comme il n'a plus marché 
depuis, comme on marche lorsqu'on est jeune et alerte, sans 
bagages, sans suite, sans devoirs urgents. Il entreprit quelques 
excursions dans le Dauphiné. Avec le guide Frémond et un 
camarade du régiment il gravit la montagne de Roche-Colombe 
nu mois de juin 1786. M. des Aymard lui avait vanté cette 
fiscension. « Je ferai la course avec plaisir, lui répondit Bona- 
parte, j'aime à m'élever au-dessus de l'horizon. » Un autre 
jour, avec le libraire Aurel, il se rendit par Romans et Saint- 
Jean-en-Royans à la Chartreuse de Bouvantes. Il lia connais- 
sance à Romans avec un homme d'esprit qui se nommait Lam- 
bert, et chaque fois qu'il revint dans cette ville, il entrait au 
>café Coppin, sur la grand'place, et demandait M. Lambert. 

Quelles que fussent les distractions de Napoléon durant son 
séjour à Valence, il ne cessait néanmoins de penser à la Corse. 
Son seul amour, c'était la Corse, et le seul objet qui lui don- 
nait une réelle et intense émotion, qui lui faisait tourner la 



JE0NESSE DE NAPOLÉO.V. — T. I. 



19 



290 LA JEUNESSE DE NAPOLEON 

tête et pétiller le sang, c'était la terre natale dont Joseph l'en- 
tretenait dans ses lettres, cette ile que son frère lui représen- 
tait cnibainnée par les exhalaisons des myrtes et des orangers, 
cet Ajaccio, dont le golfe était aussi beau que celui de Naples, et 
où, disait son aîné, l'on jouissait d'un climat délicieux et d'une 
situation unique par son pittoresque et son aménité. S'il 
n'avait reçu au mois d'octobre 1785 l'ordre extraordinaire de 
rejoindre son régiment à Valence, il eût, à sa sortie de l'École 
militaire, volé vers Ajaccio, et quelques jours après avoir passé 
son examen devant Laplace, le 23 septembre, en priant le 
drapier Labitte de toucher la pension de l'oncle Paravicini, il 
annonçait « l'obliiiation de retourner en Corse dans le com- 
mencement du mois prochain ». Mais les cadets-gentilshommes 
devaient se rendre à leur destination sitôt qu'ils étaient nommés 
sous-lieutenants, et ils ne pouvaient s'absenter la première 
année de leur entrée au corps : ainsi l'avait prescrit une or- 
donnance du 25 mars 177G. Napoléon fut navré. 11 écrivit en 
Corse, deux fois avant de quitter Paris, et trois fois pendant 
les trois semaines qui suivirent son arrivée à Valence, pour 
consoler les siens et se consoler lui-même. 11 alla voir à Tour- 
non, à quatre lieues de Valence, un sien compatriote, un artiste 
du nom de Ponlornini, pour causer avec lui de la patrie, et ce 
ce Pontorniui qui l'appela bientôt son caro amico, lui fit son 
portrait, le premier qu'on ait de Bonaparte : profd terme et 
accentué, cheveux longs et couvrant la moitié du front, bouche 
fine, et dans l'ensemble de cette physionomie d'un jeune 
homme de seize ans une expression singulière de sérieux et 
de gravité. 

Mais Napoléon avait droit, au bout d'une année de service, à 
un semestre, et il attendait, non sans impatience, le moment 
de partir. A mesure que cet instant s'approchait, il sentait 
croître son attachement pour la Corse, et dans son cœur, rempli 
de l'image du pays natal, les souvenirs d'autrefois se réveil- 
laient avec une force singulière. Ajaccio, son golfe, ses rues, la 
maison paternelle, tous les objets (|u'évoquait la mémoire du 
lieutenant, faisaient sur lui l'impression la plus douce et la 



GAIiMSONS ET CONGÉS 291 

plus vive. Il ne voyait, ne comprenait plus d'autre félicité que 
celle d'être dans son île. « Je suis, écrivait-il le 3 mai 1786, 
absent depuis six à sept ans de ma jjatrie. Quels plaisirs ne 
goùterai-je pas à revoir dans quatre mois mes compatriotes et 
mes parents! Des tendres sensations que me fait éprouver le 
souvenir des plaisirs de mon enfance, ne puis-je pas conclure 
que mon bonheur sera complet? » 

Avant de partir pour la Corse, il dut aller à Lyon avec sa 
compagnie pour réprimer l'émeute des deux sous. C'était une 
de ces révoltes si fréquentes à Lyon au xviii^ siècle entre artisans 
et marchands. Les ouvriers en soie ou ovalistes demandaient 
une augmentation de salaire de deux sous par aune. Les cha- 
peliers ainsi que les compagnons et manœuvres maçons se joi- 
gnaient à eux. Les cabaretiers excitaient les uns et les autres : ils 
se plaignaient de la rigueur du fermier qui selon l'usage levait 
dans le mois d'août au nom de l'archevêque Montazet le droit 
de « banvin » ou treizième sur la vente du vin. L'agitation 
commença le 7 août et dura jusqu'au 10. Le duc de Tonnerre, 
commandant en chef du Dauphiné, envoya de Valence à Lyon 
le second bataillon de La Fère, auquel appartenait la compagnie 
de Bonaparte. Le 14 août, tandis que le lieutenant-colonel 
d'Urtubie restait à Valence avec le premier bataillon, le co- 
lonel de Lance, le major Labarrière, les chefs de brigade Du- 
rand, Quintin et d'Aulx arrivaient à Lyon et s'établissaient au 
faubourg de Vaise, qui touchait au quartier Bourgneuf tout 
peuplé d'ouvriers. Bonaparte logea d'abord chez des gens très 
obligeants et complimenteurs. « Comment te trouves-tu ? lui 
dit un camarade. — Je suis dans un enfer, répondit-il; mes 
hôtes ne me laissent ni entrer ni sortir sans m'accablcr de 
prévenances, je ne puis être seul un instant. — Je voudrais 
bien être à ta place. — Eh bien, changeons. » Le marché 
s'exécuta et Bonaparte alla demeurer dans une maison de la 
montée de Montribloud. 

Cependant la sédition s'apaisait. Trois artisans avaient été 
pendus. Nombre de mutins se dirigeaient vers la frontière; 
mais au Pont-de-Beauvoisin et au fort de l'Écluse la troupe les 



292 LA JEUNESSE DE NAPOLEON 

forçait de rcbrf)i}ssor. chemin. La présence du bataillon d'ar- 
tillerie, d'un détachement de Royal-Marine et des chasseurs 
du Gévaudan acheva d'affermir le calme. Le 16 août, le prévôt 
des marchands Tolozan de Montfort proposait de renvoyer à 
Valence la moitié des canonniers et bombardiers de La Fcre. 
Mais le régiment, comme les autres régiments de l'arme, devait 
changer de garnison dans l'automne de 1786, et dès le mois 
de juillet Gribeauval jugeait nécessaire qu'il partît le 15 sep- 
tembre de Valence pour Douai. Le second bataillon de La 
Fcre attendit h Lyon le premier bataillon, et le 21 septembre 
le réciment tout entier s'cnsfanfeait sur la route de Flandre. 

Quant au lieutenant Bonaparte, après avoir passé près de 
trois semaines à Lyon et assisté le 29 août à la revue du com- 
missaire principal des guerres Millin de Grandmaison, il avait 
regagné Valence. Le 1*='' septembre, il quittait le logemc:it de 
M"^ Bou. La date est certaine. « Parti de Valence, écrit-il dans 
une note intime, à Ajaccio le 1'^'' septembre 1786. » Légalement, 
le congé de semestre commençait au 1"^ octobre. Mais, selon 
un usage établi, les officiers qui se rendaient de France en 
Corse ou de Corse en France devançaient d'un mois l'époque 
ordinaire des départs. La rareté des communications, la lon- 
gueur du voyage, la difficulté de la traversée faisaient aux 
gens de guerre originaires de Corse ou employés dans cette île 
des conditions particulières et leur donnaient de petits avan- 
tages. C'est ainsi que Ségur avait prescrit au Conseil de l'Ecole 
militaire, par une lettre du 12 mars 1784, d'accorder aux 
anciens élèves qui servaient dans les garnisons de Corse 
l'avance de l'année courante de leur pension. Les inspecteurs 
généraux passaient sur le continent deux revues, l'une entre 
le l^*" juin et le l"" août, l'autre entre le 1" août et le 1" oc- 
tobre; l'inspecteur des troupes de Corse n'était tenu qu'à une 
seule revue, entre le 1^^ avril et le 1"" juin. 

Napoléon vit sans doute h ce premier voyage le monument 
de Saint-Remy qu'il a décrit dans le Discours de Lyon, et il 
admira la majesté de l'ouvrage. De même que Rousseau con- 
templant le pont du Gard, il crut vivre un instant avec les fiers 



GARNISOXS ET CONGES 293 



Komains, avec Paul-Emile, Sciplon et Fabius. « Des monta- 
gnes a-t-,1 dit, dans l'éloignement d'un nuage noir, couron- 
nent la plaine immense de Tarascon où cent mille Cimbres 
restèrent ensevelis; le Rhône coule à l'extrémité, plus rapide 
que le trait; un chemin est sur la gauche; la petite ville, à 
quelque distance; un troupeau, dans la prairie. « Et il se mit 
a rêver. 

Il passa par Aix : il voulait saluer l'oncle Fesch, qui n'avait 
pas encore terminé ses études de théologie, embrasser son 
hère Lucien sorti naguère de Brienne pour se vouer, comme 
l^esch, a 1 état ecclésiastique, et il devait au directeur du petit 
séminaire, M. Amielh, une visite qu'il avait promise à ce digne 
homme depuis l'année précédente. 

D'Aix, il alla s'embarquer à Marseille ou à Toulon. C'était 
la que les voyageurs qui se rendaient en Corse prenaient ordi- 
nairement passage, soit sur des bâtiments de commerce, soit 
sur un des dix bateaux de poste ou de correspondance qui 
dépendaient du ministère de la guerre et servaient au trans- 
port des troupes. 

Le 15 septembre, il était h Ajaccio. « Je suis, écrit-il, arrivé 
dans ma patrie sept ans neuf mois après mon départ, âgé de 
dix-sept ans un mois. « Il revit avec une joie indicible sa 
mère, son frère aîné, le grand-oncle Lucien, et un touchant 
témoignage de Joseph qui revenait plus tard comme par élans 
aux jours heureux de sa jeunesse, atteste les sentiments allec- 
tueux que le lieutenant d'artillerie éprouvait pour les siens et 
les épanchements de cœur qu'il avait avec eux : « Ah' dit 
Joseph vingt ans plus tard, jamais le glorieux empereur ne 
pourra m'indemniser de ce Napoléon que j'ai tant aimé et que 
je désire retrouver tel que je l'ai connu en 178(3, si l'on se 
retrouve aux Champs Elyséens! )> Il revit tous ceux à qui de 
Brienne, de Paris, de Valence, il envoyait ses compliments, 
ses deux grand'mères, minanna Saveria et minanna Francesca, 
I oncle Paracivini et la tante Gertrude, sa marraine. Il revit sa 
mère de lait, sa nourrice dévouée, et il tint sur les fonts baptis- 
maux la petite-fille de Camilla Ilari. Faustine lavera la 



294 LA JEUNKSSIO DK NAPOLÉON 

future niadaine Poli, qui naquit le 20 mai 1787 à Ajaccio. 
Certaines conversations de Napoléon et le Discours de Lyon 
retracent la plupart des impressions cpi'il reçut de son séjour. 
11 i^oùta ce qu'il nomme alors les délices de la vie, les délices 
de la douce reconnaissance, du tendre respect et de la sincère 
amitié. Il sentit, comme il s'exprime encore, tous les feux de 
l'amour de la patrie. Non sans émotion, il parcourut les endroits 
où s'était passée son enfance. « Voilà, se disait-il, le tliéàtre 
de mes premiers jeux, et ces mêmes lieux sont aujourd'hui 
témoins de l'agitation que la première connaissance des 
hommes produit dans mes sens! » Il jouit de la nature avec 
passion, et cette jouissance lui sembla la plus précieuse des 
jouissances parce qu'elle n'était accompagnée ni de regi-ct ni 
de fatigue ni d'aucune espèce d'ébranlement violent. 11 plai- 
gnait (juiconque n est pas « touché par l'électricité de la 
nature ». Durant des heures entières au jardin de Milelli, soit 
sous la grotte formée par deux gros blocs de granit que sur- 
monte un troisième, soit dans le bois épais d'oliviers, tout près 
de l'humble maison, soit à l'ombre d'un grand chêne vert qui 
distinguait ce bois des bosquets d'alentour, il rêvait, lisait, 
giiffonnait, sans pouvoir s'arracher de cette calme retraite et 
en maudissant le fâcheux qui venait l'importuner. Quelquefois 
au soir, il se promenait dans les prairies, lorsque les moutons 
sortaient pour paître et joignaient leurs bêlements à la voix 
des pâtres, ou bien il descendait sur la plage et à la vue du 
soleil couchant qui paraissait « se précipiter dans le sein de 
l'infini », il s'abandonnait à une mélancolie qu'il ne savait 
maîtriser. D'autres fois, au retour d'une longue excursion, à 
la lumière argentée de la lune, il s'extasiait sur la beauté de 
la nuit et sur le silence des choses. Il ne cessait d'admirer sa 
chère Corse, si nouvelle pour lui, déclarait qu'elle est « ornée 
de tous les dons », affirmait avec enthousiasme que tout était 
meilleur dans son île que sur le continent. L'odeur de la terre, 
cette odeur qu'il n'a plus retrouvée nulle part, cette odeur 
aromatique qui s'exhale des plantes et des arbustes de la mon- 
tagne, cette odeur que l'anglais Boswell jugeait si pénétrante 



GARNISONS ET CONGES 295 

et si fraîche, causait à Napoléon une sorte d'enivrement. Môme 
s'il eût fermé les yeux, dit-il, elle lui aurait suffi pour deviner 
le sol corse. Dans ses courses à travers les vallées et les poroes, 
sur le sommet des collines, il ne rencontrait que des gens 
hospitaliers et avenants. Partout, comme pour lui souhaiter 
la bienvenue et l'attacher plus fortement à la nation, les pay- 
sans l'accueillaient avec confiance. Jamais un accident, jamais 
une insulte, et ces hommes avaient une trempe particulière, 
une remarquable énergie de caractère, je ne sais quoi de fier 
et d'original qui venait de leur isolement : l'officier du coips 
royal ne rougissait pas de pareils compatriotes! Il lui arriva de 
s'égarer, de se réfugier chez un berger, et là, dans cette ché- 
tive cabane, couché sur des peaux, le feu à ses pieds, il se 
félicitait de l'aventure, de ce qu'elle avait de piquant et d'im- 
prévu : « Quelle situation! » s'écriait-il. 

Mais le sens pratique s'alliait chez Bonaparte h l'imagina- 
tion. Au sein de ce bonheur domestique qu'il savourait pour 
la première fois, au milieu des lectures qu'il faisait « abrité 
par l'arbre de la paix et par l'oranger », dans ses promenades 
à travers un pays dont il découvrait les beautés, il était préoc- 
cupé de sa besogneuse famille et cherchait les moyens de lui 
être utile, de la tirer de ses embarras. N'avait-il pas en 1785, 
lorsqu'il sortait de l'Ecole militaire, à l'audience de l'évêque 
d'Autun, demandé pour son frère Lucien une bourse au petit 
séminaire d'Aix? Ne venait-il pas à Aix, au mois de septembre 
1786, pour s'enquérir des progrès de Lucien et le recom- 
mander à M. Amielh? Ne songeait-il pas que son autre frère 
Louis avait eu huit ans le 2 septembre et pouvait être inscrit 
sur l'état des enfants de la pauvre noblesse que le roi admettait 
dans les collèges? Malheureusement les Bonaparte craignaient 
d'être désormais oubliés ou desservis : ils avaient perdu deux 
patrons, deux hommes qui les avaient toujours favorisés et 
protégés, les personnages les plus influents de l'île; l'inten- 
dant Boucheporn avait quitté la Corse en 1785 pour adminis- 
trer Pau et Bayonne, et Marbeuf, à qui Napoléon devait sa 
place d'élève du roi, mourait à Bastia le 20 septembre 1786, 



206 LA JEUNESSE DE NAPOLEON 

cinq jours après que l'olficier d'artillerie débarquait à Ajaccio. 
Napoléon était depuis son arrivée l'âme de la maison. Il 
aida, soutint le grand-oncle Lucien. L'archidiacre avait la 
taille moyenne, les pieds et les mains très petits, la tête grosse, 
et un extrême penchant à l'égoïsme. Mais il était intelligent 
et instruit. Il exerçait une autorité considérable dans la ville 
ainsi (lu'aux alentours; les gens du pays venaient soumettre 
leurs querelles à sa décision, et il les renvoyait en les bénis- 
sant; « archidiacre de Corse, a dit Napoléon, vaut évêque 
de France ». Les Bonaparte le regardaient comme leur chef 
et leur second père. Ses soins incessants et surtout son éco- 
nomie avaient rétabli les affaires de la famille que les dépenses 
de Charles Bonaparte avaient dérangées. Il avait mandé les 
colons, les bergers, les locataires; il avait réglé, ordonné tout. 
C'était lui qui tenait la bourse, et il n'en déliait les cordons 
qu'à son corps défendant, avec un soupir, blâmant les prodi- 
galités de son neveu Charles, énumérant les dettes que le 
défunt avait laissées et qui n'étaient pas encore acquittées; 
c'était, rapporte Napoléon, son refrain accoutumé. 11 s'oppo- 
sait aux réparations qu'exigeait la campagne entièrement 
délabrée de Milelli. Napoléon aimait ce petit bien et prétendait 
qu'il fallait l'exploiter et y faire des frais pour en tirer quelque 
revenu; Tonclc assurait que c'était perdre son argent que de 
reniplover à l'amélioration du domaine. Parfois s'élevaient 
d'amusantes discussions. Napoléon taquinait l'archidiacre à 
propos des chèvres, qui sont nombreuses en Corse et qui 
gâtent les arbres : « On devrait, disait-il, les chasser de l'île. » 
Mais Lucien Bonaparte avait de gros troupeaux de chèvres; 
il les défendait en patriarche et traitait son neveu de novateur; 
« Voilà bien, répliquait-il, vos idées philosophiques; chasser 
les chèvres de la Corse! » Napoléon lui citait alors le règle- 
ment de juillet 1771. Les bergers menaient-ils les chèvres 
dans les lieux incultes et abandonnés? Les tenaient-ils à trois 
cents pas au moins des vignes, bois, champs, prés et autres 
endroits cultivés? Et lorsque les propriétaires faisaient paître 
cet animal sur leur terrain, ailleurs que dans les vignes et les 



GARNISONS ET CONGES 297 

bois, le conduisaient-ils en laisse et l'altachaient-ils à un 
piquet? A Sainte-Hélène, il déclare encore qu'un des besoins 
les plus urcfents de la Corse est un bon code rural qui protèo^e 
l'agriculture contre les incursions des bestiaux et prescrive la 
destruction des chèvres. Fesch était de son avis. Au mois d'oc- 
tobre 1800 il avançait que le gouvernement ferait un bien 
incalculable s'il ordonnait sur-le-champ par un arrêté l'anéan- 
tissement de ces bêtes nuisibles : il connaissait dans les envi- 
rons d'Ajaccio trois propriétés où il y avait deux cent mille 
oliviers sauvages qu'on négligeait de greffer jDar crainte de 
travailler pour les chèvres; « sans l'abattement des chèvres, 
ajoutait Fesch, point d'agriculture en Corse, comme sans le 
désarmement point de tranquillité; c'est le moment de porter 
ce coup salutaire, la guerre et les vicissitudes de la Révolution 
ayant diminué les chèvres des deux tiers. » 

Cependant l'archidiacre Lucien vieillissait. Il avait soixante- 
huit ans en 1786. La goutte qui le prit dès la trentaine pour 
ne plus le lâcher, le clouait au logis. Il mangeait et digérait 
bien, parlait, lisait, dormait; mais depuis le mois de juin 1785 
il ne pouvait remuer les genoux et il restait dans son lit, sans 
presque faire de mouvement, sans jouir du soleil. Joseph, il 
est vrai, l'avait quelque temps suppléé. A son retour d'Autun, 
le jeune homme, toujours féru du métier militaire, avait étudié 
le cours de Bezout pour être en état de passer l'examen d'ar- 
tillerie. ]Mais il suivit son père à Montpellier, et Charles Bona- 
parte, avant de mourir, lui fit prouiettre formellement de 
renoncer à la carrière des armes et de regagner la Corse pour 
se consacrer entièrement à ses devoirs de famille. Joseph tint 
son serment. « Nous avons été, écrivait-il à Fesch en 1826, les 
conseils et les appuis de notre bonne mère, aux premiers 
jours de son veuvage. » Il revint à Ajaccio, s'efforçant de rap- 
prendre l'italien qu'il avait oublié, escortant sa tante Gertrude 
Paravicini lorsqu'elle se rendait au jardin à travers le faubourg, 
se plaisant aux travaux de la campagne, nouant des amitiés, 
se liant avec un habile avocat, Pozzo di Borgo, qui lui prêtait 
son aide dans les affaires d'intérêt, et, à mesure qu'il se fami- 



208 LA JEi;Xi;SSE DE NAPOLEON 

liarisiùt avec la lang-iie ctejn'il connaissait les culliiros propres 
à la Corse, ne pensant plus à endosser l'unilorme du corps 
royal. Toutefois, puisqu'il s'attachait au pays, ne ferait-il pas 
bien d'être, coninic on disait, gradué, et d'entrer soit au bar- 
reau, ainsi que Napoléon l'avait proposé dès 1784, soit, à 
l'exemple de son père, dans la magistrature? Sur l'avis du 
grand-oncle Lucien, il partit pour la Toscane et suivit les 
cours de l'Université de Pise. Le 24 avril 1788, grâce à quatre- 
vingts écus que lui envoyait l'archidiacre, il prenait ses degrés 
et devenait docteur in utroque jure, en droit civil et en droit 
canon. Il avait dès lors des titres suffisants pour obtenir une 
place dans les tribunaux de Corse et, qui sait? pour s'asseoir 
au Conseil supérieur sur le siège que Charles Bonaparte avait 
refusé. 

Exact, rangé, désireux, comme l'archidiacre et sa mère Le- 
tizia, de maintenir l'ordre dans la maison et d'augmenter les 
minces ressources de la famille, Napoléon se consacra donc 
pendant son congé au service des siens. Une des plus graves 
affaires qu'il fallait régler était celle de la pépinière. En 1782, 
Charles Bonaparte avait obtenu la concession d'une pépinière 
de mûriers; il devait toucher 8 500 livres à titre d'avance, et 
recevoir en outre le prix de la greffe, estimée à un sol par 
arbre; en retour, il s'engageait h commencer cinq ans après, 
en 1787, la distribution des mûriers. Il toucha 5 800 livres. 
Mais, au mois de mai 1786, le contrat fut résilié : il n'y avait 
plus, disait-on, de plantation à faire, et le ministère se lassait 
de dépenses inutiles. Or, Letizia avait déjà fait, comme d'or- 
dinaire, sa plantation; elle sollicita de l'intendant La Guil- 
laumye une avance, de même qu'aux années précédentes; 
l'intendant lui répondit par un refus. 

Napoléon déclara que sa mère était lésée et devait avoir une 
indemnité. Il écrivit un mémoire sur la culture du mûrier. Il 
étudia l'affaire de la pépinière, rassembla les pièces, les envoya 
à l'intendant. Il réclamait pour Letizia 1 550 livres qui com- 
pléteraient le total des avances échues avant la résiliation du 
contrat et 1 500 autres livres que la greffe des arbres avait 



GARNISONS ET CONGES 299 

contées, c'est-à-dire 3 050 livres en tout. Ces 3 050 livres jointes 
aux 5 800 livres payées antérieurement feraient une somme de 
8850 livres que M™" Letizia devrait au gouvernement, mais 
qu'elle rembourserait aisément, dès qu'on voudrait, puisque 
les mûriers de la pépinière valaient sûrement 9 000 livres. 

Le meilleur moyen de venir à bout de ses prétentions était 
d'aller en France et de se présenter en personne aux bureaux 
de contrôle général. Napoléon résolut de demander au ministre 
de la guerre la prolongation de son semestre. Ces congés par- 
ticuliers ne pouvaient être accordés que dans des circonstances 
extraordinaires, « les plus privilégiées », ou en cas de grave 
maladie bien constatée. Mais on était si bon, si facile dans le 
corps royal qu'on acceptait allégations et témoignagnes sans 
les contrôler scrupuleusement. Napoléon se dit malade, et il 
était en effet, depuis le mois de mars, tourmenté d'une fièvre 
tierce. Le 21 avril 1787, il envoyait au colonel de Lance un 
certificat de maladie signé par un médecin et un chirurgien 
d'Ajaccio, et il sollicitait un congé de cinq mois et demi à 
compter du 16 mai, avec appointements, « vu son peu de 
fortune et une cure coûteuse ». Il eut son congé, du 16 mai 
au l^r décembre, et le 12 septembre il s'embarquait pour la 
France. 

Ce fut dans cette fin de l'année 1787 qu'il connut son Paris. 
Il logeait à Ihôtel de Cherbourg, rue du Four-Saint-Honoré. II 
fréquenta les théâtres, et notamment les Italiens. Il se promena 
dans les allées et les galeries du Palais-Royal, cherchant parfois 
h lier conversation avec les filles, leur parlant du métier qu'elles 
faisaient, étudiant leur caractère, recevant des réponses qui le 
rebutaient, se disant qu'elles n'étaient que des bûches, qu'elles 
avaient des façons inconvenantes et l'air grenadier, que leur 
oenre de vie était odieux, qu'il se souillait en leur donnant un 
seul reo-ard, et cependant, poussé par la curiosité de ses sens 
et par l'ardeur naissante de son tempérament, souhaitant d'ap- 
procher d'une femme, et, un soir de novembre, attiré par une 
Nantaise au teint pâle et à l'allure timide qui d'une voix douce 
lui raconta ses aventures; ce fut sa première maîtresse. Il se 



300 LA JEUNESSE DE NAPOLEON 

rendit à Versailles dans un de ces coches de prix modéré qu'on 
nommait « voitures de la cour »; ils étaient, a-t-il dit, très 
confortables et l'on s'y trouvait en bonne compagnie, mais la 
rapidité n'était pas leur fort, et ils mettaient cinq heures à 
faire la route. Dans les huit jours qui suivirent la Toussaint, 
il alla sans doute h Saint-Cyr pour voir sa sœur INIarianne à 
une des époques prescrites par le sévère règlement de la mai- 
son de Saint-Louis. Surtout, il làdia de finir l'afifaire de la 
pépinière, multipliant les démarches, obtenant du ministre 
Bricnnc une lettre de recommandation pour le contrôleur gé- 
néral, ne trouvant pas les pièces au bureau des finances, rédi- 
geant un mémoire détaillé où il exposait, expliquait le litige, 
s'elForçant d'enlever une décision favorable, assurant que son 
père avait entrepris cette plantation de mûriers par patriotisme 
et dans le désir de joindre à son intérêt propre l'intérêt de la 
chose publique, représentant que lui-même avait anticipé sur 
son congé et quitté la Corse pour plaider la cause de sa mère, 
retraçant avec vivacité les inquiétudes de la signora Letizia, 
priant le ministre de saisir cette occasion de faire le bien selon 
les règles de l'équité la plus stricte, lui promettant la profonde 
gratitude des Bonaparte et le contentement intérieur, « paradis 
de l'homme juste », ajoutant, non sans fierté, qu'il s'agissait 
d'une somme d'argent « qui ne compense jamais l'espèce d'avi- 
lissement qu'éprouve un homme de reconnaître à chaque mo- 
ment sa sujétion ». 

Le temps s'écoula. Le contrôleur général ne fit aucune 
réponse. Le congé de Napoléon allait expirer. Mais le jeune 
lieutenant avait demandé dès le 7 septembre une seconde pro- 
longation; il lui importait beaucoup, disait-il, d'assister aux 
délibérations des Etats de Corse pour y discuter des droits 
essentiels à sa modique fortune, et sa présence était d'une né- 
cessité si absolue qu'il ne sollicitait pas d'appointements et 
n'hésitait pas à faire un voyage qui lui causerait des frais con- 
sidérables. Il eut une seconde prolongation de congé, pour six 
mois, du 1" décembre 1787 au 1" juin 1788. 

Il arriva le 1" janvier 1788 en Corse. Sa mère avait grand 



GARNISONS ET CONGES 301 

besoin de lui. Jamais peut-être elle ne fut si pauvre, si embar- 
rassée. Il fallait élever quatre enfants en bas-àge, Louis qui 
avait dix ans, Pauline qui en avait huit, Caroline qui en avait 
six, Jérôme qui en avait quatre; il fallait payer la pension de 
Lucien au petit séminaire d'Aix; il fallait défrayer Joseph pen- 
dant son séjour à l'université de Pisc. Aussi ne pouvait-elle 
acquitter ses dettes et rendre au lieutenant général Du Rose! 
de Beaumanoir les vingt-cinq louis prêtés à Charles Bonaparte. 
« Vous savez l'état de la famille, écrivait-elle à Joseph, et il 
est inutile de vous dire de dépenser le moins possible. » Elle 
n'avait pas de bonne, et elle priait son fils aîné de lui ramener 
d'Italie une servante de quarante ans qui sût faire sa petite 
cuisine, coudre, repasser, pour trois ou quatre francs par 
mois. 

Dès le retour de son fils cadet, Letizia le mit en réquisi- 
tion ; et Napoléon, devenu l'homme d'affaires de la famille, 
correspondit derechef avec jNL de la Guillaumye, tantôt pour 
solliciter en faveur de Louis une place d'élève du roi dans une 
des Ecoles militaires, tantôt pour obtenir que des particuliers 
pussent planter sur la fameuse pépinière, tantôt pour demander 
le paiement de quatre mille arbres que M™" Letizia avait livrés 
sur les ordonnances de l'intendant, tantôt pour regretter que 
le gouvernement ne prît aux Bonaparte qu'un petit nombre 
de mûriers ou pour rappeler que le dernier tiers du marais 
des Salines n'était pas encore desséché et que la ville attendait 
avec impatience la fin de cet ouvrage, qu'il fallait s'y mettre 
sur-le-champ non seulement parce que l'opération, entamée 
immédiatement, coûterait une somme très modique, et dans 
quelques années, entraînerait de grosses dépenses, mais parce 
que le printemps était la saison la plus propice et qu'en hiver 
l'abondance des eaux, en été l'infection de l'air s'opposaient 
aux travaux. 

Ces pétitions réitérées et un voyage que fit NajDoléon à 
Bastia n'eurent pas grand résultat. Fut-ce parce que le Douze, 
le député de la noblesse, Charles Bonaparte, que les commis- 
saires du roi, gouverneur et intendant, avaient intérêt à mé- 



302 LA JEUNESSE DE NAPOLÉON 

nager, n'était plus là, et que l'administration ne se souciait 
guère des requêtes et récriminations d'un lieutenant d'artillerie? 
Non : La Guillaumye était un homme droit, honnête, estimé 
des insulaires qui le préféraient hautement à son prédécesseur 
Boucheporn. Lorsque M"" Letizia eut rempli toutes les forma- 
lités, elle toucha la valeur des mûriers qu'elle avait donnés à 
diverses personnes sur les ordonnances de l'intendant. Mais 
trop peu de Corses voulaient cultiver le mûrier, et le prix des 
arbres leur semblait trop élevé. Quant au dessèchement des 
salines, La Guillaumye le jugeait utile, mais fort coûteux : 
(( La circonstance, disait-il, no paraît pas favorable, et il vaut 
mieux attendre des temps plus heureux. » 

Napoléon ne se rebuta pas. Dans l'été de 1788, à Auxonne, 
d'où, en sa vie studieuse et active, au milieu des lectures et 
des exercices, il suivait du regard la situation des affaires de 
la maison Bonaparte, il conçut un jour le dessein de revenir h 
Paris, d'y passer quelcjues semaines, d'y frapper de nouveau à 
toutes les portes. « Envoyez-moi trois cents francs, écrivait-il 
à l'archidiacre Lucien; cette somme me suffira pour aller à 
Paris; là du moins on peut se produire, faire des connais- 
sances, surmonter des obstacles; tout me dit que j'y réussirai; 
voulez-vous m'en empêcher faute de cent écus? » Le grand- 
oncle refusa les cent écus. Sans perdre cœur, Napoléon re- 
courut à Fesch : la vigne de la Sposata ne rapporterait-elle 
pas assez pour le défrayer du voyage? Fesch répondit que la 
Sposata ne donnerait que douze mezzini , que la famille 
Bonaparte était à court d'argent, que Napoléon n'avait qu'à 
contracter un emprunt à Auxonne. Notre lieutenant se résigna. 
« Le triste état de la famille, répliquait-il, m'a affligé d'au- 
tant plus que je n'y vois pas de remède. Vous vous êtes abusé 
en espérant que je pourrais trouver ici de l'argent à emprunter. 
Auxonne est une très petite ville et j'y suis d'ailleurs dej^uis 
trop peu de temps pour pouvoir y avoir des connaissances sé- 
rieuses. Ainsi, du moment que vous n'espérez pas dans votre 
vigne, je n'y pense plus et il faut abandonner cette idée du 
voyage de Paris. » 




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GARNISONS ET CONGES 303 

Il correspondit de nouveau avec l'intendant de Corse. 
D'Auxonne, au mois d'avril 1789, il se plaignit à La Guil- 
laumye que sa mère n'eût encore livré que quelques centaines 
de mûriers, lorsque le roi devait en prendre dix mille : la 
culture ou, comme il dit en se servant d'un mot de Ravnal, 
la cultivation des arbres que sa mère devait conserver et qui 
pouvaient être transplantés ailleurs, était très ruineuse; 
chaque arbre causait une augmentation de dépense de plus 
d'un sol, et, conséquemment, la pépinière se trouvait dans le 
plus mauvais ordre. L'intendant séjournait alors à Paris. 
(( Pardonnez, lui mandait Bonaparte sur un ton passablement 
ironique et impertinent, si jusqu'au centre des plaisirs je viens 
vous importuner de nos affaires; il faut bien jouer le tout ou 
rien, lorsqu'il n'y a pas d'autre parti à prendre. » La Guil- 
laumye lui répondit, non sans raison et avec une pointe de 
raillerie, que les plaisirs au centre desquels Napoléon voulait 
bien le placer n'étaient que les affaires de sa généralité, et 
qu'il y ferait entrer le plaisir de solliciter auprès du ministre 
une décision favorable. 

Tant de retards et de refus chagrinaient Letizia qui finit 
par se lamenter et par crier misère. Napoléon ne cessait de 
consoler sa mère et de lui montrer en perspective une com- 
pensation certaine. « Nous en serons quittes, lui disait-il, 
pour nos longues et pénibles attentes, et l'on nous dédom- 
magera de tout. » Mais la Révolution éclatait. Il dut s'avouer 
que « cette période était malheureuse pour les finances de 
France » et que le gouvernement ne se presserait pas de 
payer des indemnités h la veuve de Charles Bonaparte. Et 
néanmoins il ne se décourageait pas, ne se lassait pas de 
croire qu'il obtiendrait justice; il ajoutait foi aux promesses 
des bureaux qui lui conseillaient la patience et lui affirmaient 
que les dettes de l'Etat seraient réglées l'une après l'autre. 
En 1792, de Paris, il demandait à Joseph les papiers de la 
pépinière, et avant de regagner son île il les laissait à un 
M. Marchand qui lui semblait un homme sûr. Au mois de 
janvier 1793, d'Ajaccio, il priait ce Marchand de se remuer 



304 LA JEUNESSE DE NAPOLEON 

davantage : « Je vous al remis, lui mandait-il, toutes les 
pièces qui concernent la liquidation que je réclame; c'est dans 
ce but que l'on m'avait fait espérer que mon tour viendrait; 
je m'en suis fié à vous et ne m'en suis plus embarrassé. » 
En 1795, lorsqu'il guettait h Paris une occasion de percer, il 
cherchait encore avec son frère Louis à terminer l'afTaire de 
la pépinière. 

Le 1" juin 1788, après avoir revu son frère Joseph qui 
revenait de Pisc avec le diplôme de docteur. Napoléon s'em- 
barquait pour le continent. II n'avait pas paru au régiment 
depuis vingt et un mois! Mais les longues vacances n'effarou- 
chaient pas le corps royal de l'artillerie. Le colonel ne servait 
chaque année que cinq mois, du l*^' mai au dernier jour de 
septembre, et pouvait le 1*"' octobre aller où l'appelaient ses 
affaires. Le lieutenant-colonel et le major s entendaient pour 
que l'un d'eux fût présent au corps, et l'autre avait le droit de 
s'éloigner six mois, du 1'^'' octobre au l"*" avril. Pareillement, 
les chefs de brigade, les capitaines, les lieutenants en premier 
et en second avaient, de deux années l'une, ce même congé de 
semestre. Il sulTîsait que le capitaine et le lieutenant en pre- 
mier de la compagnie ne fussent pas tous deux absents dans 
le même temps, et pourvu que le colonel eût donné sa per- 
mission, pourvu que l'inspecteur eût approuvé le colonel, les 
officiers quittaient sans souci leur régiment pour courir le 
monde, voir Paris ou vivre simplement dans leur famille. 
Encore, en 1787 et en 1788, le capitaine Fuschamberg et le 
lieutenant en premier La Grange, le capitaine d'Arcy et le 
lieutenant en premier Parel avaient-ils un semestre h la même 
époque. Encore ces semestres duraient-ils plus de six mois. 
Peu à peu la coutume s'était établie de les prolonger jusqu'au 
15 mai, et en 1788 une décision provisoire du Conseil de la 
guerre les fixa du 15 octobre au i^' juin. Le mot semestre si- 
gnifiait donc dans l'armée de l'ancien régime un espace de 
sept mois et demi! Mais beaucoup d'officiers ne se conten- 
taient pas des semestres. Ils demandaient sous divers pré- 



GARNISONS ET CONGES 305 

textes des congés particuliers ou congés de la cour, et c'est 
ainsi que Napoléon ne faisait plus, selon l'expression de Lucien, 
qu'aller et venir de France en Corse; c'est ainsi qu'un cama- 
rade de Napoléon, le lieutenant d'artillerie Romain, qui fut 
pourtant un officier consciencieux et zélé, passa les deux tiers 
de son temps loin de sa compagnie, mêlant les congés aux 
semestres, visitant l'Italie dans l'hiver de 1788 et au printemps 
de 1789, s'amusant l'année suivante à Marseille et à Valence 
pendant plus de six mois, séjournant en Vendée durant la 
mauvaise saison de 1790 et assistant à Paris au retour humi- 
liant des fugitifs de Varennes. Au mois d'avril 1789 le com- 
missaire des guerres Naudin comptait qu'à La Fère-artillerie 
huit capitaines sur dix-huit et douze lieutenants en premier 
sur vingt étaient absents. Du Teil, commandant de l'école 
d'artillerie d'Auxonne, se plaignait très amèrement de cette 
fréquence des congés. « II est inouï, écrivait-il, de dire la 
facilité avec laquelle les lieutenants en obtiennent! » Et il 
o-ouvmandait la faiblesse des colonels. Les officiers de fortune, 
les lieutenants en troisième, les seuls qui fussent permanents 
et qui ne pouvaient s'absenter que sur des congés particuliers, 
n'avaient-ils pas fini par avoir, en dépit de l'ordonnance, leur 
part des semestres ? Ne prétendaient -ils pas qu'ils devaient 
aller chez eux par moitié chaque année? Et, ajoutait Du Teil, 
y avait-il une prétention plus nuisible au bien du service et 
plus contraire à tous les principes? Mais le pli était pris, et 
malgré la Révolution, malgré les troubles et les émeutes, jus- 
qu'à la fuite du roi, les officiers partirent en semestre et ob- 
tinrent des congés, soit, comme on disait, pour travailler au 
rétablissement de leur santé, soit pour vaquer à leurs affaires 
particulières. Au mois de novembre 1790, il n'y avait au régi- 
ment de Toul-artillerie que trois capitaines présents sur vingt! 
Deux se trouvaient détachés à Brest et à l'île d'Aix; cinq avaient 
eu des congés à diverses époques, et dix étaient en semestre. 

La Fère avait fait bien des étapes pendant la longue absence 
de Bonaparte. Il était arrivé le 19 octoljre 1786 à Douai, et 

JEUNESSE DE NAPOLEON, T. I. 20 



306 LA JEUNF.SSK DE NAPOLEON 

la ville lui semblait désagréable : les denrées de première 
nécessite infiniment chères, Tcau malsaine, pas de vin, de la 
très petite bière à sept sols, la bière ordinaire à neuf sols, la 
livre de viande à cinq sols et demi, et, avec de bons légumes, 
des choux qui donnaient la fièvre parce qu'ils étaient cultivés 
dans les marais. Mais le régiment ne demeura pas un an :i 
Douai. 11 y eut en 1787 des apparences de guerre. Les patriotes 
de Hollande s'étaient révoltés contre le stathouder; la France 
les protégeait; l'Angleterre et la Prusse tenaient pour le 
prince d'Orange. 150 artilleurs allèrent se mettre au service 
des patriotes. Dans les commencements du mois d'août, 50 ca- 
nonniers du régiment de La Fère, munis d'un congé d'une 
année, sortaient de Douai par bandes de sept ou huit, à quatre 
jours (le distance les uns des autres; ils gagnaient Givet, y 
déposaient leurs armes, y troquaient leur uniforme contre des 
habits bourgeois envoyés de Paris, y contractaient un enga- 
gement de six mois ou d'un an envers la République de Hol- 
lande et, avec les mêmes précautions et dans le même secret, 
se rendaient ii Gertruydenberg. Là, ils se réunissaient sous les 
ordres du capitaine Labarrièrc, du lieutenant en premier 
Richoufilz de la Yiéville et du lieutenant en troisième Badier. 
Mais le l'"'" octobre, au poste de Halfweg, ils furent accablés 
par les Prussiens qui s'étaient jetés brusquement sur le terri- 
toire hollandais. Deux canonniers périrent; le lieutenant 
Riehoufflz, qui reçut plusieurs coups de baïonnette, et quinze 
de ses hommes furent pris, conduits à Wesel et au mois de 
décembre relâchés. 

•Tandis que le détachement commandé par le capitaine 
Labarrière se battait en Hollande, le régiment de La Fère 
allait en Normandie et en Bretagne. Le 18 octobre, il quittait 
Douai pour défendre le littoral et s'opposer, le cas échéant, 
au débarquement des Anglais. ^lais la prompte invasion des 
Prussiens avait tout décidé; la Hollande était soumise, et la 
France, renonçant à la guerre, accepta les faits accomplis. Les 
batteries de côte furent entièrement désarmées. Les officiers 
de La Fère absents par semestre ou par congé avaient eu 



GARNISONS ET CONGES 307 

ordre le 19 octobre de rejoindre le régiment à la fin de l'année; 
cet ordre fut révoqué le 30 octobre. Neuf compagnies avaient 
gag-né Dieppe, le Havre, Cherbourg, et les onze autres mar- 
chaient sur Saint-Servan, Brest et Port-Louis; le 31 octobre, 
le ministre leur prescrivait un mouvement rétrograde, et le 
5 novembre leur fixait une nouvelle destination. Le régiment 
de La Fère avait été relevé à Douai par le régiment de Besançon, 
qui était remplacé à Auxonne par le régiment de Metz. Le 
ministre arrêta que le régiment de Metz rentrerait en Franche- 
Comté, que le régiment de Besançon resterait à Douai, et 
que, dans les derniers jours de décembre, le régiment de La 
Fère irait à Auxonne, une de ses garnisons ordinaires, pour 
reprendre les exercices et instructions des écoles de théorie et 
de pratique. 

Les deux bataillons de La Fère arrivèrent à Auxonne, l'un, 
le 19, l'autre, le 25 décembre. Ils avaient couru les chemins 
durant près de dix semaines, et leurs officiers purent féliciter 
Bonaparte d'avoir échappé aux ennuis et aux fatigues de ce 
long voyage : des routes abominables, une pluie continuelle, 
de mauvais gîtes, tout le monde mécontent, le capitaine 
Du Ilamel revenant en hâte de son semestre sur l'avis de 
M. de Lance pour commander quatre compagnies à Cherbourg 
et jurant qu'il obtiendrait une indemnité du bureau de l'artil- 
lerie, le vieux lieutenant-colonel d'Urtubie montrant à Fou- 
gères de la résolution et de la fermeté pour dissiper un ras- 
semblement de soldats débandés qui projetait de piller les 
magasins du roi, mais ne cessant de geindre, se plaignant de 
faire la navette, répétant à qui voulait l'entendre que des tra- 
jets si pénibles altéraient sa santé, et regrettant de ne passer 
à Paris que pour se mettre entre les bras des médecins! 

Auxonne logeait les officiers ou leur payait leur logement. 
Le lieutenant Bonaparte prit gîte, comme la plupart de ses 
camarades, dans l'un des deux pavillons qui flanquaient les 
casernes, le pavillon dit de la Ville. Sa chambre, qui n'avait 
qu'une fenêtre, était simplement meublée : un lit, une table, 



308 LA JlîUXESSE DE NAPOLEON 

un fauteuil, six chaises de paille et une chaise de bois. Le 
climat d'Auxonne ne lui convint pas tout d'abord. Les marais 
des alentours, les nombreuses inondations de la Saône, les 
vapeurs pestilentielles de l'eau qui remplissait les fossés des 
remparts, rendaient la ville très insalubre, et dans Tété de 
1783 une épidémie que le général Du Teil qualifie d'alïVcuse, 
avait atteint tous les soldats et presque tous les officiers. 
Napoléon eut une fièvre continue qui l'assiégeait quatre jours 
durant, le lâchait quatre jours, puis le reprenait. Ce mal 
l'afTaiblit et lui donna le délire. Les derniers mois de 1788 ne 
furent pour lui qu'une longue convalescence. Mais en janvier 
1789, lorsque le temps se rétablit, et, comme il dit, lorsque 
disparurent les vents et les brouillards, les glaces et les neiges, 
il se remit ii vue d'ceii. Il avait été soigné par un Messin, le 
chirurgien-major Bicnvelot, licencié en médecine, qui passait 
pour un excellent docteur et qui, de l'avis de tous les officiers 
de La Fère-artillerie, possédait talent, zèle et activité. Ce 
Bienvelot, entré au régiment quelques mois après Bonaparte, 
v resta trente ans. A une revue du Chainp-de-Mars, le premier 
consul le reconnut. « Etes-vous toujours aussi original? » 
dit-il à son ancien Esculape. — « Pas tant que vous, répondit 
Bienvelot, pas tant que vous qui ne faites rien comme les 
autres et que personne n'a encore pu imiter. » 

Les légendes abondent sur ce séjour de Napoléon h Auxonne : 
il 'se promenait seul autour de la ville; il avait constamment 
des livres ou des papiers h la main; lorsqu'il s'arrêtait, c'était 
pour tracer sur la route des figures de géométrie avec le 
fourreau de son épée ; il arrivait fréquemment en retard à la 
pension; il essaya avec Desmazis et un autre camarade de ne 
vivre que de laitage, etc. 

Sûrement, il se livra dans ses loisirs d'Auxonne à un labeur 
assidu. Il faillit avoir une rechute. Ce travail de cabinet était, 
selon ses propres expressions, innaturel, destructif de la con- 
stitution, et il fut quelquefois dans cet état fébrile et maladif 
qu'il décrit en un passage de son Discours de Lyon, où le sang 
s'embrase à cause du défaut d'exercice. Par moments, sa santé 



GARNISONS HT CONGES 309 

l'inquiétait, et, ainsi qu'il disait à l'oncle Fesch au mois d'août 
1788, ne lui paraissait pas trop bonne. Mais il était pauvre, 
craignait la dépense, voulait donner au libraire, et à nul autre, 
le peu d'argent de poche qui lui restait à la fin de chaque tri- 
mestre. « Je n'ai pas d'autre ressource ici que de travailler, 
écrivait-il en juillet 1789. Je ne m'habille que tous les huit 
jours ; je ne dors que très peu depuis ma maladie; cela est 
incroyaljle; je me couche à dix heures et me lève à quatre 
heures. Je ne fais qu'un repas par jour. » 

Aussi prétend-on qu'à cette époque de son existence il vivait 
retiré, hargneux, dépourvu d'amis, se passant d'affection, 
épris d'une sorte de fier et farouche isolement. JNIais ne par- 
lait-il pas avec émotion de la dUnne amitié^ « Quel est, dit-il, 
l'infortuné qui n'a point deux connaissances intimes parmi ses 
camarades? » L'homme qui tient ce langage a trouvé des gens 
qu'il aime et qui le paient de retour. Il a, selon le mot de 
Napoléon, des connaissances intimes parmi ses camarades. 
Ces « connaissances intimes », c'étaient, outre l'inséparable 
Desmazis et le fidèle Le Lieur de Yille-sur-Arce, les lieute- 
nants en second Rolland de Yillarceaux et Jullien de Bidon. 

Rolland de Yillarceaux devait démissionner cii 1792. Trois 
ans plus tard il revit à Paris son compagnon d'armes de La 
Fère, et Napoléon se l'attacha sur-le-champ, lui proposa de 
l'emmener en Turquie, le choisit pour aide de camp après le 
13 vendémiaire, voulut le faire son homme de confiance. Mais 
durant la guerre d'Italie Rolland abandonna le général pour 
le Directoire. Et pourtant, de l'aveu de Napoléon, il aurait pu 
se ménager une grande faveur, s'il avait su s'y prendre, et de 
façon ou d'autre, par exemple dans un rendez-vous de chasse, 
obtenir une demi-heure d'audience : il possédait ce droit des 
premières années qui ne se perd jamais. Rolland de Yillar- 
ceaux manqua donc sa fortune. ÎNIais Bonaparte n'usa pas de 
rigueur; il lui fit avoir en Italie une place d'agent des contri- 
butions; il le réintégra dans le grade de capitaine d'artillerie; 
il le nomma préfet du Tanaro, des Apennins, du Gard, et, aux 
Cent-Jours, il lui avait confié la préfecture d'Eure-et-Loir, 



310 LA JEUNESSE DE NAPOLEON 

puis celle de l'Hérîuilt, lorsqu'il sut que Rolland s'était pro- 
noncé contre lui. 

Comme Rolland de Villarceaux, JuUien de Bidon, que le 
régiment de La Fère ne connaissait que sous le nom de Bidon, 
entra sous le Consulat dans l'administration. Il n'avait pas 
émigré et s'était signalé dès le commencement de la Révolution 
par son civisme. Durant un congé de semestre, en 1700, dans 
son village natal, à La Palud, il forma et exerça la carde 
nationale, et il se vantait d'avoir en toute occasion mérité et 
obtenu le titre de vrai et franc patriote. Détaché ii l'armée du 
Rhin, il reçut des représentants Lacoste et Baudot le grade 
d'adjudant général chef de bataillon et se distingua devant 
Germershcim dans la journée du 14 juillet 1794, où il rallia le 
10* régiment de chasseurs à cheval. Il suivit Bonaparte en 
Egypte et commanda la place et la province de Rosette, puis 
le château d'Aboukir, L'activité dont il fit preuve et l'exacti- 
tude de ses rapports plurent au général en chef : « J'ai vu 
avec plaisir, lui écrivait Bonaparte, le zèle que vous mettez à 
faire passer les subsistances. Continuez, je vous prie, à nous 
envoyer autant de blé que vous pourrez. » Jullien avait avec 
lui son frère Auguste, capitaine d'infanterie, qui était son 
adjoint; il sollicita pour lui les faveurs de Napoléon. « J'ai reçu, 
lui répondait le général, votre dernière lettre. Je vous prie de 
me laire passer les états de service de votre frère, et je verrai 
ce que je puis faire pour lui. » Mais Auguste Jullien mourut 
de la peste. Un autre frère de Bidon, Thomas-Prosper, mourut 
également en Egypte. Aide de camp de Saint-Hilaire, puis de 
Bonaparte, et devenu rapidement un des meilleurs officiers de 
l'état-major, envoyé à Rome avec Marmont et Charles pour 
imprimer dans l'esprit du pape et des Romains l'idée la plus 
avantageuse de l'armée française, il fut tué par des Arabes sur 
la route du Caire h Rosette. Napoléon le regretta sincèrement 
et donna le nom de Jullien à l'un des forts qu'il fit bâtir en 
Egypte. Il informa l'adjudant général qu'il prenait part à sa 
peine et demanda au gouvernement une pension de seize cent 
francs pour sa mère; cette perte, ajoutait-il, « ne fait qu'ac- 



GARNISONS ET CONGES 311 

croître l'amitié que je vous ai vouée ». A son retour d'É<-ryptc, 
Jullien de Bidon, adjudant général chef de brigade ou adjudant 
commandant, fut préfet du Morbihan et eut ordre de détruire 
ce qui restait de « brigands » dans la région. Il reçut quinze 
mille francs pour meubler son hôtel; il toucha deux mille 
francs d'augmentation par mois pour avoir un train de maison 
et des chevaux, et à diverses reprises Napoléon lui témoio-na 
sa ScTtishictiou, lui promit des prenves particulières de son 
estime. Pendant treize ans Jullien administra le ]Mor])ihan, et 
î\ la fin de 1812, il se vantait de son zèle : tous les émissaires 
que l'Angleterre dirigeait contre l'empereur par Vannes ou 
Lorient, et notamment Debar, « que Sa Majesté lui avait elle- 
même recommandé d'une manière spéciale », avaient trouvé 
la mort dans le département! Mais, s'il cessait de servir dans 
l'armée, il gardait ses droits à l'avancement, et le premier 
consul le promut général de brigade. « J'ai reçu ma nomina- 
tion, écrivait Jullien; que je sois jugé utile dans la carrière 
administrative ou rappelé dans les rangs de mes anciens cama- 
rades, ma patrie et le héros qui fait son bonheur et sa oloire, 
peuvent compter sur mon dévouement sans bornes. » Le 
général-préfet fut en outre comte de l'Empire et conseiller 
d'Etat en service extraordinaire. 

Les autres officiers de La Fère étaient attachés h Napoléon 
par les liens d'une bonne camaraderie, et la plupart méritent 
une mention dans sa biographie. Au nombre des capitaines 
que Bonaparte connut de 1785 à 1791 étaient d'Issautier, Du 
Hamel, Belleville, Menibus, Montperreux, Lépinay, Roche de 
Cavillac, Fuschamberg, Hennet de Lambresson, Molines, 
Labarrière, Boubers, Drouas, Manscourt, Verrières, d'Urtubie, 
Gassendi. La Révolution devait les séparer, et comme elle fit 
dans chaque régiment, dans chaque ville, presque dans chaque 
famille, changer subitement leur destin à tous, imposer la 
retraite à ceux-ci, jeter ceux-là soit en prison, soit dans l'exil, 
élever quelques-uns aux plus hauts grades. 

D'Issautier quitta le service au l"juin 1791 avec une pen- 
sion de seize cents livres. 



312 LA JEUNESSE DE NAPOLEON 

Du Ilamol se signala par sa prudence, par les peines qu'il 
prit pour maintenir la discipline militaire dans les troubles 
du Maçonnais, tant en 1789 cpien 17*J0, et le commandant du 
duché de Bourgogne disait qu'il fallait lui compter ces deux 
années comme campagnes de guerre. Aussi Du Ilamel fut-il 
employé dans son grade à l'école d'artillerie de Chtdons. Mais 
il ne tarda pas à démissionner. 

La Gohycre, Coquebert, Belleville avaient donné l'exemple. 
Belleville, quoique royaliste fervent, signa le 3 juillet 1791 le 
serment de fidélité à l'Assemblée constituante. ^lais le 
30 mai 1792, de Longwy, il envoyait sa démission au colonel 
Sappel : « sa santé et des alFaires majeures de famille lui 
inqjosaient la loi de renoncer au service ». 

Menibus émigra, de même (|ue Masson d'Autume, et fit les 
campagnes de l'émigration : campagne de 1792 à 1 armée des 
princes et campagne de 1793 à 1801 dans l'armée de Condé, 
où son frère Menibus de Vassy, capitaine au régiment de 
Béarn, réussit à se pousser au poste d'aide-major général. A 
son retour, il vécut à Rouen. Le 29 septembre 1802, il deman- 
dait du service au ministre de la guerre. Inscrit sur la liste 
des émigrés et dépossédé de tout son bien, il n'avait plus 
aucune ressource. « J'ai, ajoutait-il, servi dans le même régi- 
ment que le premier consul, j'ai aussi l'avantage d'en être 
connu. » Il eût mieux fait de recourir directement h Bona- 
parte. Le ministre répondit sèchement que ^Menibus avait donné 
volontairement sa démission et ne pouvait, d'après les lois, 
être réintégré. 

D'autres capitaines se rallièrent h la Révolution et contri- 
buèrent à nos succès par leur expérience et par la confiance 
qu'ils inspiraient aux soldats. 

Montperreux était en 1792 directeur d'artillerie à Besançon, 
et Lépinay, lieutenant-colonel sous-directeur à l'île de Ré. 

Roche de Cavillac, lieutenant-colonel en 1791, fut nommé 
chef de brigade par Dampierre en 1793. Mais le ministre 
refusa de le confirmer dans ce grade, et Roche dut prendre sa 
retraite la même année. 



GARNISONS ET CONGES 313 

Fnschamberg, un des officiers les plus instruits et les plus 
actifs de son arme, cominandait le passage du Rhin (jui lut 
tenté le 16 septembre 1793 à Niifer sur l'ordre des représen- 
tants. L'opération, mal conçue, ne put réussir. Mais Fuscham- 
berg fut arrêté par Lacoste, traduit devant un tribunal militaire, 
acquitté, réincarcéré par Hentz à l'instigation de Lacoste. Le 
9 thermidor le sauva. 

Hennet de Lambresson, devenu lieutenant-colonel, était direc- 
teur d'artillerie à Dunkerque lorsque la ville fut menacée par les 
Anglais en 1793. La population, inquiète, soupçonneuse, exigea 
son départ. Il fut envoyé à Saint-Omer, et trois semaines plus 
tard, suspendu de ses fonctions. Carnot, qui le connaissait, lui 
fit donner une pension de retraite. 

Molines avait, quatreannées avantl'arrivée de Bonaparte au 
régiment, encore besoin de s'instruire. jNIais il s'appliquait, 
dessinait assez bien, et l'on finit par le regarder comme très 
exact et très sage, ^( un peu joueur, mais sans dérangement ». 
Quoique sa famille fût reconnue noble depuis un temps immé- 
morial, il accepta le nouveau régime et fit comme chef de 
bataillon quatre campagnes aux armées d'Italie et des Alpes. 
Sa connaissance des choses du métier lui valut les éloges de 
Kellermann. En 1797 il se retirait dans l'Ardèche, son pays 
natal, après avoir servi près de trente-cinq ans. 

Labarrière ou, comme on le nommait, le chevalier de 
Labarrière, frère cadet du major de La Fère-artillerie, capi- 
taine depuis 1778 et plus tard colonel, prit part au blocus de 
jNIayence et à la défense de Mannheim, organisa les parcs 
de l'armée d'Italie et mourut en 1800 à Brest, où il avait 
obtenu la direction de l'artillerie, ce poste tranquille et sûr 
que la plupart des vieux officiers souhaitaient et qu'il n'avait 
cessé de solliciter au milieu des combats et des marches. 

Boubers, Drouas, Manscourt, Verrières devinrent généraux 
de brigade; d'Urtubie et Gassendi, généraux de division. 

Le chevalier de Boubers, comte de Mazingan, se distingua 
dans la campagne du Nord en 1793. Dumouriez assure en un 
passage de ses Mémoires c[ue Boubers, qui lui avait des obliga- 



314 LA JEUNESSE DE NAPOLEON 

tiens particulières, « travailla » très activement le corps des 
canonniers en faveur de la ('onventioii. C'était Boubers cpii, 
après la destitution du malheureux Mérenveùe, commandait 
en chef l'artillerie française à Wattignies. Nomme général de 
brigade par les représentants, mais infirme, vieilli, suspecté 
comme noble, il prit sa retraite dès la fin de l'année 1796. 
Lorsqu'il voulut rentrer au service, il alla voir — c'était le 
10 juillet 1<S00 — son ancien lieutenant, devenu premier 
consul, qui le désigna pour le commandement d'armes de 
Calais. Plus tard, :i dr-ux repiises, lorsque Boubers désira sa 
réintégration dans le corps de l'artillerie ou même dans la 
ligne, il rappela ses relations d'autrefois avec Napoléon : « l'an- 
cienneté de mes services et de mon zèle à remplir fidèlement et 
exactement mes devoirs sont très connus de Votre Majesté ». 

Drouas passait au régiment de La Fère pour très laborieux 
et très instruit. H se trouvait sous les ordres de Bonaparte aux 
journées de vendémiaire où il dirigeait l'arsenal de Paris, et il 
fut un instant commissaire provisoire de l'organisation des 
armées pour l'artillerie et le génie. Napoléon le nomma membre 
du conseil de perfectionnement de l'Ecole polytechnique, le 
chargea de remplacer Marmont à la tête de l'artillerie en 
Hollande, l'envova comme chef d'état-major de l'arme au corps 
d'observation du maréchal Brune. En 1809, Drouas prenait 
sa retraite, qu'il demandait depuis un an, à cause de graves 
infirmités, et non sans regretter, disait-il, une carrière dans 
laquelle il ne pouvait plus utilement servir son souverain et 
son pavs. Mais en 1814 Napoléon le rappelait à l'activité pour 
lui confier le commandement de lartillerie de Paris. 

Après avoir eu, disait-on, beaucoup de vivacité et de dissi- 
pation, Manscourt avait été noté comme un homme d'esprit 
qui s'appliquait avec succès, démontrait avec intelligence et 
dessinait assez bien. Il eut sous le nouveau régime un prompt 
avancement qu'il dut à ses sentiments républicains. Depuis 
1789, mandait-il au ministre, son imagination ne s'était nourrie 
que des principes de la Révolution. Le 5 août 1793, à son 
grand étonncment, il était nommé général de brigade dans 



GAUNISONS ET CONGES 315 

son arme, et ce fut lui qui dirigea le feu des batteries au 13 sep- 
tembre suivant, dans la journée de Pirmasens. Mais (pioiqu'i! 
eût remercié le ministre de cette « faveur inattendue », sa 
rapide promotion avait excité la jalousie de ses anciens et b- 
mécontentement des bureaux. On rappela sa noblesse qui pour- 
tant était mince, on prétendit qu'il n'avait pas rejoint son poste 
assez vite; il fut suspendu et n'obtint sa réintégration dans le 
corps de l'artillerie que comme chef de brigade. Il accompagna 
Bonaparte en Italie et en Egypte, et ce fut son camarade 
d'Auxonne qui lui rendit le grade de général. Par malheur, 
Manscourt, commandant d'Alexandrie, prit sur lui d'envoyer 
aux Anglais un parlementaire avec une lettre que Bonaparte 
jugeait indigne de la nation, et il protégea trop ouvertement des 
commissaires des guerres et des gardes-magasins accusés de 
friponnerie. Il encourut la disgrâce de Bonaparte, qui le rem- 
plaça par Marmont. Au retour d'Orient, il demanda la direction 
de Grenoble; elle lui fut refusée. Il démissionna : « Je m'étais 
flatté, écrivait-il le 10 décembre 1801 sur un ton imprudent, 
que le cœur du premier consul saisirait cette occasion d'ajouter 
à la récompense à laquelle mon ancienneté de service me don- 
nait des droits, la douceur de terminer ma carrière au milieu 
de la famille de ma sœur; je croyais que la sensibilité, d'accord 
iivec la justice, n'était pas incompatible avec les qualités 
d'homme d'État; mais, par je ne sais quelle fatalité, ces deux 
motifs n'ont pu déterminer le premier consul à m'accorder la 
préférence. » Il vécut désormais à Auxonne, et vainement à 
plusieurs reprises il sollicita sa rentrée dans l'armée; vaine- 
ment il eut en 1806 une audience de Napoléon, qui le renvoya 
au ministre de la guerre; vainement il déclara qu'à Auxonne 
« ses anciens rapports avec Sa Majesté et son dévouement pour 
elle étaient connus n : il ne fut plus employé. 

Verrières eut ainsi que Manscourt un avancement soudain 
Les représentants le nommèrent général de brigade en 1793, 
et ce fut lui qui mena l'artillerie de l'armée de la Moselle, sous 
les ordres de Hoche, à la bataille de Kaiserslautern et au 
déblocus de Landau. Mais accusé de négligence par Duquesnoy, 



316 LA JEUNESSE DE NAI'OLKON 

le j'ullciir de généraux, destitue, eni[)iis<)nné, tiaduit au til- 
hunal militaire, absous, réintégré, de même que Manscourt, 
comme chef de brigade, il ne recouvra le grade de général 
qu'en 1799 après avoir revu Napoléon. « Je dois à Bonaparte, 
écrivait-il, l'avantaue d'avoir commandé en chef l'artilleri»- aux 
sièges de Ceva, du château de Milan, de Mantoue, et d'avoir 
dirio-é les établissements d'artillerie des îles du Levant. » Tou- 
tefois Napoléon reconnut bientôt qu'il était bavard et dénué de 
vigueur. Il lui refusa le brevet de général de division. En 1808, 
à Paris, pendant un congé de Venièics, qui commandait à 
Glogau la basse Silésie, il lui dit avec brusquerie : « Vous ne 
retournerez pas à votre gouvernement », et l'année suivante il 
le mit à la retraite. Verrières réclama; Napoléon radouci lui 
donna une dotation de deux mille francs, le nomma baron de 
l'Empire, lui offrit le commandement du Ilelder, que Verrières 
n'accepta pas à cause de la rigueur du climat, et, en 1812, à 
une audience nouvelle, annonça l intention de le placer. Ver- 
rièies désirait Strasbourg; il fut envoyé à Landau. Mais il 
révéla tant de faiblesse et d'incapacité que Napoléon le réadmit 
à la retraite en 1814. Le décret ne put être exécuté : l'ennemi 
bhxpiait Landau. Durant \v blocus, qui dura quatre mois, Ver- 
rières ne fit que des commérages. Aussi n'eut-il pas le grade 
de lieutenant général qu'il sollicitait instamment de Louis XVllL 
« Bonaparte, dont j'étais capitaine, disait-il, me regardait 
comme âgé dès le commencement de son service ; je craignais 
toujours de me montrer à lui, et, négligeant l'avancement et 
les titres dont il m'eût été facile de me faire avantiige, je me 
contentais d'obtenir le seul sentiment qu'il ne pouvait me 
refuser, celui de l'estime. » Comme Bonaparte, Louis XVIII 
mit Verrières à la retraite : c'était la troisième, et elle fut défi- 
nitive. 

Théodore d'Urtubie était le cadet du vicomte d'Urtubie, 
lieutenant-colonel de La Fère. Une erreur d'enregistrement lui 
avait attribué la croix de Saint-Louis dévolue à son frère aîné; 
ses anciens protestèrent, et les bureaux lui mandèrent que le 
ministre, « sans lui ordonner de quitter la croix, l'engageait 



OARMSONS ET CONGES 317 

à ne pas la porter » jusquà ce que vînt son tour. Il publia ce 
Petit miuiiœl de V artillerie qui se vendit sous la Révolution à 
des milliers d'exemplaires, mais qui, selon Lariboisière, n'était 
pas aussi excellent que le croyaient et le public et l'auteur, et 
ne renfermait pas tous les élémejits de la science. D'Urtubie, 
p-énéral de brio-ade eu 1793, fut oéuéral de division en 1797. 
Mais il n'avait vu qu'une bitaille et fait qu'une campagne, 
celle de 1761. Le 7 janvier 1800, le premier consul, ne voulant 
conserver aucun officier qui n'eût servi activement dans les 
Guerres de la liberté, lui enjoignit de se rendre à l'armée du 
Rhin et de faire au moins la campagne prochaine. D'Urtubie 
obéit et prit sa retraite l'année suivante. Bonaparte le nomma 
administrateur à la caisse d'amortissement. 

De tous les capitaines qui fussent alors au i giment de La 
Fère, le plus remarquable était Gassendi. Il avait une vaste 
intelligence et une culture étendue. Ses chefs le jugeaient non 
seulement exact h son service, mais encore doué de très 
grandes aptitudes pour les sciences et désireux d'acquérir sans 
cesse des connaissances nouvelles. Géomètre appliqué, comme 
disaient ses inspecteurs, et amateur de littérature, Gassendi 
collaborait aux Étrennes du Parnasse et publiait à l'usage des 
officiers du corps royal un Aide-mémoire qui, selon le mot 
de Senarmont, réunit tous les principes dans un cadre très 
resserré et très utile. Bonaparte s'entretint volontiers avec lui, 
Gassendi aimait la Corse, exaltait le courage que les habitants 
de l'île avaient déployé contre l'envahisseur, et narrait ainsi 
cette héroïque réponse d'un soldat de Paoli : 

« Dans cette île où la guerre étale tant d'horreurs, 

Du sort qui vous attend que le nôtre diffère ! 

Compare-les tous deux, trop farouche insulaire : 

Si nous sommes blessés, par des soins bienfaiteurs 

Nous sentons adoucir l'excès de nos douleurs ; 

Mais vous, percés de coups, à votre heure dernière. 

Baignant de votresang la rive solitaire. 

Couchés sur des rochers à l'ombre des buissons. 

Que failes-vous sans soins, sans secours? — Nous mourons. » 

Il parlait du Tasse avec ravissement et il avait mis en vers sept 



318 LA JEUNESSE DE NAPOLÉON 

chants de la Jêriisalet)i délivrée, un chant de \ Enfer de Dante, 
des passages d'Arioste, des madrigaux de Guarini. Sa propre 
poésie est légère, galante, erotique dans le goût de l'époque. 
Mais il assurait, selon la coutume, que sa vie était moins 
libertine que sa muse, et, disait-il, 

Essayait d'imiter sur sa lyre amoureuse 
Le cygne de Mantoue et celui de Tibur. 

Il affectionnait La Fontaine, et surtout ses contes : 

O bonhomme immortel,... 

Tout, jusqu'à tes défauts, est une grâce en toi. 

Il nommait Jean-Jacques Rousseau 

Misanthrope irascible et coquin vertueux, 

et pourtant louait l'amour du genre humain qui le guide et 
l'échauffé, louait la vigueur de sa polémique 

Qui fit trembler Voltaire et terrassa Christophe. 

Il détestait les docteurs de Sorbonne et les « dévots téné- 
breux ». D'une façon vive et piquante il retraçait son existence 
d'artilleur. C'est ainsi qu'il vantait les délices du corps de 
garde où le lit de camp 

Donne un air d'attentat qui séduit les cruelles. 

Quelquefois il regrettait d'avancer lentement et il se représen- 
tait avec mélancolie 

obscurément utile. 
Remplissant ses devoirs dans un art difficile, 
Marchant sans protecteur, sur soi seul appuyé. 

Mais il avait conscience de son mérite, et il était philosophe. 
Il se moquait des fats aux doubles épaulettes et des apprentis 
généraux qui venaient faire les importants et s'évertuaient à 
fatiguer sans raison le pauvre soldat : 

Moi, j exécute, juge et siffle leurs manoeuvres. 



GARNISONS ET CONGES 31» 

Et il décochait cette épigramme à un grand seigneur igno- 
rant : 

... Qui pourrait ne pas rire en voyant 

Ce jeune colonel, ce superbe impudent, 

Imbécile neveu d'un héros magnanime, 

Nous disant qu'il reçoit un mémoire anonyme 

Signé des ofliciers de tout son régiment? 

Joins au uom les talents, si tu veux mon estime ! 

Son admiration pour Napoléon fut sans bornes. Il le comparait 
en 1798 aux personnages poétiques qui fascinaient alors les 
esprits : 

Les récits d'Ossian plaisent à ton courage; 
Des héros qu'il vanta tu rassembles les traits, 

et il saluait avec enthousiasme le vainqueur d'Italie, « brillant 
de renommée », il acclamait le nouveau maître de la France, 

ce César choisi par la victoire 

Qui nous présente un joug tout rayonnant de gloire. 

Il le défendit contre Moreau, contre M'"'' de Staël : 

L'inconséquente Staël des fadeurs romantiques 

Passe subitement aux rêves politiques, 

Disant tout, jugeant tout, et se trompant sur tout, 

Fatigue ses lecteurs et lasse ses critiques... 

Sa rage a redoublé son insigne laideur. 

Mais Bonaparte méritait l'afTection de Gassendi. Il le proté- 
geait durant la Révolution contre les soupçons des conven- 
tionnels. Il lui donnait le commandement du parc de l'armée 
de réserve en 1800 et le félicitait d'avoir conduit au passage 
du Saint-Bernard la marche des canons avec tant d'intelli- 
gence qu'elle n'avait pas causé le moindre retard. Il le fit général 
de brigade, général de division, directeur de l'artillerie au 
ministère de la guerre, inspecteur général, conseiller d'Etat, 
sénateur. Dans les derniers jours de 1812 et au commencement 
de 1813 il l'appela aux conseils qu'il tiot aux Tuileries avec 



320 LA JEUNESSE DE NAPOLEON 

Clarke, Lacuéc et Darii. Il le nomma au mois de janvier 1814 
membre du Comité de défense de Paris. 

Les principaux lieutenants en premier du régiment de La 
Fère en 1785 étaient Baston de Lariboisière, Baltus, Ro([uerère, 
Déroche, Rulhière, CirfonLaine, Parel, Nexon , Cavey de la 
Motte, Malet, Vimal de La Grange et les deux frères Du 
Raget. 

Cinq d'entre eux, Baston de Lariboisière, Baltus, Rocpic- 
fère, Déroche, Rulhière se rangèrent sans hésitation ni scru- 
pule sous les drapeaux de la R<'-volution. 

Baston de Lariboisière était de dix ans plus âgé que Bona- 
parte. Les inspecteurs louaient son zèle et son intelligence, 
assuraient qu'il travaillait beaucoup et avec succès, qu'il don- 
nait de belles espérances. C'est le Lariboisière qui devint 
général de brigade, général de division, comte de l'Empire, 
premier inspecteur et commandant en chef de l'artillerie de 
la Grande Armée; le Lariboisière qui, à Austerlitz et dans la 
poursuite des Prussiens après léna, poussait ses pièces à portée 
de mitraille; qui, à Eylau, sous le feu terrible des Russes, 
gardait ses position? sans fléchir un instant; (pii, malgré 
l'ordre du jour de Napoléon, valut pendant le siège de Dantzig 
autant de gloire aux canonniers que Chasseloup-Laubat aux 
sapeurs; qui contribua plus qu'aucun autre au gain de la ba- 
taille d(' Wagram ; qui, dans la campagne de 1812 où il fut, 
avec Eblé, selon le mot d'un officier, la colonne et le soutien 
de son arme, foudrova Smoicusk, décida de la victoire à la 
MoskoAva en massant ses batteries, refoula Kutusov à Viasma, 
et, accablé de fatigue, mourut au terme de la retraite h 
Kœnigsberg. Sa veuve eut une pension de 6 000 francs, et son 
fils, nommé chambellan au retour de Russie, fut pendant les 
Cent-Jours officier d'ordonnance de l'empereur et chargé d'une 
mission en Vendée. Nul général d'artillerie, a dit Napoléon, 
ne servit avec plus de distinction, ne montra plus d'habileté 
que Lariboisière. 

Baltus est moins connu. Admis tout jeune dans le corps 



CAHXISOXS ET CONGES 321 

royal, il était lieutenant en second depuis cinq mois loisiiu'il 
atteignit sa seizième année d'Age. M;iis il eut sous la Révolution 
un avancement très lent. Ce fut Napoléon qui, par un ordre 
exprès, à la fin de 1799, le nomma chef de bataillon. En 1803, 
Baltus, gravement malade, donnait sa démission et assurait 
que son respectueux dévouement au premier consul était 
inaltérable, qu'en cas de guerre, si sa santé se rétablissait, il 
lui offiirait de nouveau ses services comme simple .volontaire. 
Un an plus tard, en 1804, il désira rentrer dans le corps de 
l'artillerie : il fut réintégré à son rang par son ancien cama- 
rade du régiment de I.a Fère. Il a été d'ailleurs un des meil- 
leurs soldats de Napoléon, et Davout le jugeait plus propre à 
faire la guerre qu'à gouverner un arsenal. 11 commandait en 
1805 l'artillerie des grenadiers de la division Oudinot et en 
1807 celle du 8"^ corps. Sur le champ de bataille de Friedland 
il dirigea le feu de 32 canons, et à Wagram il réunit 42 pièces 
qui consommèrent toutes leurs munitions. Baron de 1 Empire 
en 1809, chef de l'état-major de son arme au corps d'obser- 
vation de Hollande en 1810, général de brigade, il eut sous 
ses ordres en 1811 l'artillerie de l'armée d'Allemagne à Ham- 
bourg, en 1812 celle du corps de Davout, en 1813 celle du 
corps de Vandamme et celle du 3^ corps des réserves de cava- 
lerie qui se rassemblait à Hanau. La première Restauration 
lui confia l'Ecole de Metz. A la nouvelle du retour de Napoléon, 
il voulut rester fidèle aux Bourbons, et le 20 mars 1815 il 
publiait une lettre où il nommait l'empereur un étranger et le 
plus perfide des hommes : « Buonaparte ne fut jamais Fran- 
çais et ne s'est fait connaître que par le sang des braves qu'il 
a versé pour assouvir l'ambition la plus effrénée. » Mais il 
vit Napoléon acclamé par la France presque entière et il fut 
mis à la tête de l'artillerie du 4*^ corps qui se formait h Metz : 
il pria le ministre Davout d'assurer Napoléon de son dévoue- 
ment. La seconde Restauration le fit tardivement lieutenant 
général. 

Roquefère fut camarade de Napoléon au régiment de La 
Fère et à celui de Grenoble. Il servit la Révolution, mais une 

JEUNESSE DE NAPOLrOX. T. I. 21 



322 LA .lEL'NESSK DE NAPOLEON 

malchance le poursuivit, et, dit son compagnon d'arnies 
Gouvion, il eut sa part des malheurs causés par la ratalit('; du 
nouveau régime. Il avait commandé l'artillerie au camp de 
Tournoux où Kellermann et Gouvion rendaient les meilleurs 
témoignages de son zèle et de ses talents, lorsrpi'il fut appelé 
devant Toulon par Bonaparte. Arrêté sur Tordre du comité 
révolutionnaire de Manosque, suspendu par le représentant 
Dhcrbez-Latour, jeté dans la prison de Forcalquier, il n'obtint 
sa liberté qu'à la fin de 1794 et ne fut pas réintégré. Mais il 
savait, selon sa propre expression, (pie ses infortunes excite- 
raient l'intérêt d'anciens camarades de qui dépeiulait son sort. 
11 écrivit à Andréossy, et ;i la veille du 18 brumaire, il pria le 
vainqueur de Lodi et des Pyramides de le recommander au 
ministre de la guerre. « Bonaparte, mon cher Roquefère, lui 
répondit Marmont, sera fort aise de trouver l'occasion de vous 
être utile. » Le 12 mars 1800, le premier consul décidait que 
Roquefère rentrerait au service avec le grade de capitaine- 
commandant. Employé à l'armée de réserve, Roquefère se 
signala sous les yeux de Joseph Bonaparte au passage du 
grand Saint-Bernard par son adresse et son activité. Détaché 
plus tard à l'armée d'Espagne comme chef de bataillon, il 
commanda son arme au premier siège de Saragosse, et, à la 
fin du second siège, où il était chef de l'état-major de l'équi- 
page d'artillerie, ce fut lui (pii, au cinquante-sixième jour de 
trcnichée ouverte, se rendit dans la place en parlementaire. 
Malade et mécontent, il donna sa démission en 1812 pour se 
retirer dans son château de Roquefère, près de Carcassonne, 
et finir, comme il disait, maire du petit village dont ses pères 
étaient seigneurs. 

Roche ou Déroche, fils du capitaine Roche de Cavillac, 
avait été, de même que Napoléon, cadet-gentilhomme à l'Ecole 
militaire de Paris, et il connaissait la Corse puisqu'il aida son 
père à reconstruire en 1785 le magasin à poudre d'Ajaccio. 
Comme Roquefère, il eut du guignon et ne put devenir co- 
lonel. Pourtant, il fit les campagnes de la Révolution sur les 
bords de l'Escaut et de la Meuse: il servit avec Suo:ny eu 



GARNISO^S ET CONGES 323 

Italie, servit dans le royaume de Naples, à l'armée de Venise, 
à celle de Dalmatie. Lorsqu'il vit à Douai le premier consul, 
il fut recommandé au général Dulauloy, et le 15 juillet 1800, il 
écrivait à Bonaparte : « Je suis le seul de vos anciens cama- 
rades qui n'ait point eu d'avancement. Je serais donc le seul sur 
lequel vos laveurs ne daigneraient pas s'étendre ! Cependant, 
je ne crois pas avoir démérité, ayant fait continuellement la 
p-uerre comme les autres. » 11 ne fut nommé chef de Ijataillon 

o 

qu'en 1803 et il avait ce grade lorsqu'il prit sa retraite dix ans 
plus tard, après avoir été sous-directeur d'artillerie en Hol- 
lande, à (îroningue et à Coevorden. 

Chriseuil de Rulhière appartenait à une famille très hono- 
rablement connue. Son oncle, l'académicien, est l'auteur de 
cette Hisloire de l'anarchie de Pologne qui resta manuscrite 
jusqu'à l'année 180G où Napoléon la fit publier. Son arrière- 
grand-père, son grand-père, son père avaient exercé les fonc- 
tions d'inspecteur des brigades de la maréchaussée de l'Ile- 
de-France. La Révolution ne ménagea pas sa famille. Son 
beau-frère, sous-lieutenant de la maréchaussée, fut en 1791 
égorgé à Courbevoie par le peuple qui voulait enlever les 
drapeaux des Suisses. Son père, commandant la garde à cheval 
et le guet de Paris, puis colonel de la gendarmerie nationale, 
fut abandonné par sa troupe au 10 août sur la place du Car- 
rousel, enfermé à La Force, massacré le 2 septembre et enfoui 
dans les carrières de Charenton. Pourtant, Chriseuil de 
Rulhière n'émigra pas. De Givet où il était, il ne demandait au 
ministre un congé de six semaines que lorsqu'il savait le Bra- 
bant conquis et la frontière des Ardennes assurée : « J'ai perdu 
mon père dans la journée du 2 septembre, écrivait-il, et cet 
événement a donné naissance à des affaires de famille qui 
exigent ma présence à Paris. » Il était encore au régiment de 
La Fère dans le mois d'avril 1793, mais la Terreur l'obligea 
de quitter son emploi. Bonaparte, qui l'aimait, le revit à Milan 
en 1797 et le chargea de remplir les fonctions de commissaire 
français près d'un des trois départements que formaient les 
Iles Ioniennes, le département de la mer Egée. « C'est un 



324 I,A JELXESSE DE NAPOLÉON 

homme instruit, clis:iit-il au Directoire, et extrêmement désin- 
téressé. » De Corfou, (le /ante, Rulhière correspondit avec le 
général, et du Caire, Bonaparte le priait de faire fabriquer 
avec des raisins secs l'eau-de-vie dont l'armée avait besoin, 
d'activer le commerce des Iles Ioniennes avec l'Egypte : « Con- 
tinuez, ajoutait-il, ;i bien mériter de ces peuples par votre 
conduite sage et j)hilanlliropirjue, et croyez au dt'sir vrai fjue 
j'ai de vous donner des preuves de mon estime et de l'amitié 
que vous savez que je vous porte ; soit en Egypte, soit en 
France, soit ailleurs, vous pouvez compter sur moi. » Comme 
Rolland de Villarceaux et Jullien de Bidon, Rulhière était des- 
tiné par Napoléon à la carrière civile. Il fut sous-préfet de 
Falaise, et ses administrés assuraient f|u il avait fait le bien et 
obtenu l'estime de tout le monde. Il fut secrétaire général du 
commissariat de police en Piémont. Il fut préfet du départe- 
ment de la Roër. Mais il emportait de Turin le germe d'une 
maladie mortelle, et il ne put rejoindre son poste d'Aix-la- 
Chapelle. Durant la route, il soulFrit des maux d'estomac si 
violents qu il dut s arrêter à Genève pour consulter Odier et à 
Paris pour se reposer : il se lit appliquer des sangsues ; il eut 
des saignements de nez et des vomissements; de son lit, il 
demandait au ministre un congé de quelques décades; le 
15 juin 1802, il expirait. Napoléon le regretta. Il avait nommé 
son frère aîné Philippe sous-préfet de Falaise, et sous la 
Restiiuration, Philippe racontait volontiers qu'il était entré 
dans l'administration par l'entremise de son cadet, qui « avait 
servi dans l'artillerie avec Bonaparte ». A son voyage de Nor- 
mandie, le premier consul interrogea Philippe de Rulhière : 
« Etes-vous, lui dil-il, frère du Chriseuil, ancien officier au 
régiment de La Fère-artillerie, décédé peu de temps après 
avoir été nommé préfet de la Roër? » 

Les autres lieutenants en premier du régiment de La Fèrc, 
Cirfontaine, Parel, Nexon, Cavey de la Motte. Malet, Vimal de 
la Grange, les deux Du Raget, émigrèrent. 

Germay de Cirfontaine prit part à l'expédition de Cham- 
pagne en 1792, suivit en 1795 le rassemblement d'officiers 



«ARXISOXS ET CONGÉS 325 

d'artillerie aux ordres de Quiefdeville et reçut des Bourljons 
un brevet de chef de bataillon. 

Parel, d'abord volontaire à l'armée des princes, commanda 
durant deux ans l'artillerie du régiment de Salm h la solde 
anglaise, et obtint sous la Restauration le grade de chef de 
bataillon avec la retraite de capitaine. 

Nexon fut avec Romain, iJenis et Prévost, un des officiers 
qui, sur l'ordre de Condé, se jetèrent dans Mayence en 1792 
à l'approche de Custine; il commanda durant deux années 
l'artillerie du rég^iment de Rohan. 

Cavey de la Motte fit les deux premières campagnes de 
l'émioration à l'armée de Condé, et le 25 décembre 1793, à la 
défense de Lauterbourg, reçut un coup de feu dans le corps : 
aussi obtenait-il au mois de mai 1794 la croix de Saint-Louis. 

Le chevalier Claude-Joseph de Malet, frère cadet de Claude- 
François de ^lalet, le fameux conspirateur, était fort bien noté 
par le général Du Teil : il avait une application qui ne se 
démentait pas; il savait très bien son cours de mathématiques, 
possédait des connaissances en chimie et en physique, dessi- 
nait « autant qu'il en faut pour bien rendre son idée ». Tou- 
tefois d'Urtubie lui reprochait d'aimer passionnément la mu- 
sique et jugeait que ce goût trop décidé le détournait des 
détails II était fervent royaliste, et regardait le gouvernement 
de Louis XVI comme le plus juste, le plus doux, le plus libre 
du niontle. Second capitaine au 5° régiment en 1791. il alla de 
Strasbourg à Coblenz demander au nom d'un grand nombre 
de ses camarades les ordres du prince de Condé. Au mois 
d'avril 1792 il émiorait. Les succès du nouveau svstème et 
l'exemple de son frère (|ui combattait pour la Révolution à la 
tète des volontaires du Jura, le découragèrent un instant, et 
le 29 mars 1793 il écrivait au ministre Bouchotte qu'il avait 
quitté l'armée à cause du délabrement de sa santé, mais qu'il 
conservait le désir de servir la patrie, et il sollicitait sa réin- 
tégration dans l'artillerie : on lui répondit que le motif et 
l'époque de sa démission ne paraissaient pas favorables au 
succès de sa requête. Arrêté, relâché, mais conspirant toujours, 



326 LA JEUNESSE UE NAPOLEON 

il semble avoir eu I humeur inquiète et bizarre de son aîné. 
Qui sait même si les conseils de Claude-Joseph n'ont pas dé- 
terminé Chuule-Fraiirois à tenter 1 incroyable entreprise du 
23 octobre 1812? « Mon frère, disait Claude-Joseph, honora 
sa vie par une mort d'autant plus glorieuse qu'elle eut pour 
cause les intérêts de la monarchie. » Au régiment de La Fère, 
il ne s'avisait pas du mérite de Napoléon, et il ne conçut 
jamais comment et pourquoi son camarade était monté si haut. 
« Bonaparte, assurait-il, était d'une capacité intellectuelle très 
médiocre; tout au plus était-ce une espèce de fou », et il jurait 
que Napoléon, envahissant l'Italie en 17'JG, n'avait aucun 
talent, ne savait faire manœuvrer correctement un peloton; 
que la conquête du pays était due aux machinations politiques 
plutôt qu'à l'intelligence du général; que la plupart des vic- 
toires de la République devaient être attribuées, non pas au 
génie militaire des chefs, mais à la bravoure des soldats et aux 
intrigues des sectaires. Ses idées sur la Révolution étaient très 
singulières. Selon Malet, il y avait depuis longtemps une secte 
qui voulait le pouvoir et cherchait à le saisir par tous les 
moyens. Cette secte, c'était la franc-maçonnerie, universelle- 
ment répandue, organisée par grades, administrée régulière- 
ment et dans des chapitres tenus à différentes époques, la 
franc-maçonnerie qui se proposait un autre but que l'amuse- 
ment et les repas où ses membres ont plaisir à manger ensemble 
et à choquer leurs verres d'une certaine façon, l'ambitieuse 
franc-maçonnerie qui depuis des siècles par de continuelles 
intrigues sapait le trône et l'autel. Qu'on étudie l'histoire, disait 
Malet: La franc-maçonnerie n'est-elle pas une transformation 
de l'ordre des Templiers et de cette Sainte-Vehme dont les 
tribunaux secrets furent le modèle des comités de surveillance? 
Quelle ressemblance frappante entre la Révolution française et 
la guerre des pavsans! Les Allemands ne voulaient-ils pas au 
xvi^ siècle porter en France la liberté comme les Français vou- 
lurent de nos jours la porter chez tous les peuples? Qu'était-ce 
c[ue le calvinisme, sinon cette même secte révolutionnaire qui, 
sous le masque de la religion, attaquait lautorilé royale? Les 



GAItNISONS ET CONGÉS 327 

mots seuls étaient changés; mais en réalité les révolutionnaires 
ne combattaient-ils pas, sous le nom de calvinistes, les roya- 
listes ou catholiques, comme les patriotes combattirent les 
royalistes ou aristocrates? Qu'est-ce que la Fronde, sinon cette 
même secte qui menace Tordre social, et l'aurait détruit, sans 
Mazarin? Louis XIV la comprime. Mais sous Louis XV elle fait 
abolir la compagnie des jésuites, ce rempart de la royauté qui 
eut sûrement opposé un grand obstacle à la Révolution. Sous 
Louis XVI, elle suscite les incrédules ou les philosophes, et 
ces « traîtres » qui sont près du trône, provoquent une disette; 
ils créent une réputation à Saint-Germain, et Saint-Germain, 
devenu ministre, réforme la maison du roi, premier appui de 
la monarchie, et mécontente l'armée qui se recrute désormais 
dans la canaille et s'insurge facilement; ils entraînent la France 
à protéger la révolte de l'Amérique ; ils propagent des men- 
songes contre le roi et sa famille; ils fondent dans les petites 
villes des clubs qui préparent le mouvement et fournissent 
d'utiles renseignements sur l'opinion des plus notables per- 
sonnages; ils entrent aux Etats généraux, et dès le mois d'oc- 
tobre 1789 essayent de s'emparer du souverain. N'ont-ils pas 
tenu à Strasbourg en 1784 une assemblée qui discute si le 
gouvernement monarchique est le meilleur qui convienne à la 
France? Les couleurs nationales qu'ils établissent et les écharpes 
de leurs officiers civils n'étaient-elles pas en usage dans les 
loges? Et qu'on n'objecte ni Robespierre ni Bonaparte. La 
secte, prétend Malet, s'est toujours servie de mannequins pour 
arriver à ses fins, et Robespierre a été son mannequin; elle 
l'a représenté comme doué de moyens et pénétré de l'amour du 
bien public; mais, après l'avoir proclamé un grand homme, 
elle l'a renversé : de même que Carrier qu'ils firent périr en 
lui reprochant les noyades qu'ils avaient précédemment ap- 
prouvées, Robespierre fut à la fois l'agent et le bouc émissaire 
des révolutionnaires; il exécuta leurs décrets et endossa leurs 
horreurs. Quant à Bonaparte, plus célèbre que Robespierre et 
moins nul, il a été, comme Robespierre, le mannequin des 
sectaires qui le choisirent après lui avoir fait la réputation 



328 LA JEL'XlîSSE DE NAPOLEON 

d'un génie et sur le refus de Moreau qui n'avait pas accueilli 
leurs propositions : Bonaparte joua le rôle qu'ils lui avaient 
prescrit; de là, durant le temps de sa puissance, leur complet 
assoupissement; ils étaient contents, heureux; ils vantaient 
les actes les plus despotiques de Napoléon qui travaillait pour 
eux. Le mot de grande nation qu'ils prononçaient avec em- 
phase signifiait, non pas la nation française, mais, selon le 
langage allégori(|ue dont ils usaient volontiers, la nation 
révolutionnaire, et, si Napoléon avait vaincu la Russie, et par 
suite biisé tous les trônes, ils se seraient débarrassés de lui 
d'une manière quelconque, et rejetant sur lui seul, comme na- 
guère sur Robespierre, tous les malheurs, ils auraient profité 
du bouleversement universel pour partager entre eux la sou- 
veraineté de l'Europe et restaurer le gouvernement féodal. 
Plusieurs n'avaient-ils pas, avant la chute de Bonaparte, c'est- 
à-dire de leur propre autorité, le titre de prince ou de duc? 

Yimal de La Grange devait combattre, de même que la plu- 
part des émigrés, à l'armée des princes, servir dans les troupes 
hollandaises, faire durant quatre années le métier de gouver- 
neur dans la riche maison des Boreel d'Amsterdam, appartenir 
aux canonniers nobles du corps de Coudé, et après avoir suivi 
comme aide de camp le général Willol en Italie et à Port- 
Mahon, regagner la France à la fin de 1803 pour comploter, 
ainsi que Malet, contre son ancien camarade du régiment de 
La Fère et s'aboucher au nom de Willot avec divers agents 
des Bourbons. Mais il était soupçonné, observé. Un matin de 
novembre 1804 il vit le sous-préfet et le brigadier de gendar- 
merie entrer dans sa maison, à Ambert, et saisir ses papiers. 
On ne découvrit rien de suspect. Il résolut alors d'aller à Paris 
pour demander un emploi à l'empereur, « avec lequel il avait 
eu l'honneur de servir autrefois dans le même régiment ». On 
lui refusa la permission de quitter Ambert. Il la prit. A la fin 
de 1807, il montait dans la diligence et se rendait droit à 
Paris. Arrêté et enfermé au Temple parce qu'il ne s'était pas 
muni d'un passeport, il fut relâché au bout de huit jours. La 
police n'avait rien trouvé à sa charge. Mais elle le renvoya 



CARXISONS ET CONGKS 329 

sui-lc-champ à Anibert et le mit sous la surveillance de l'admi- 
nistration locale, en lui intimant Tordre de ne pas s'éloig-uer 
de cette résidence sans une autorisation spéciale du ministre, 
et vainement dans les années suivantes La Grange sollicita la 
faveur de n'être plus surveillé, protesta qu'il était digne de 
cette grâce par sa conduite et par son dévouement h l'empe- 
reur et roi. Il obtint de Louis XVIII le grade de lieutenant- 
colonel. 

Les Du Raget, frères jumeaux, ne rentrèrent en France 
qu'après avoir combattu les armées républicaines de 1792 à 
1801 en Hollande et en Allemagne. Ils manquaient de tout. 
Fils d'un pauvre aide-major du fort Mortier, ils n'avaient pu se 
soutenir au service sous l'ancien régime que par les grâces du 
roi. Napoléon nomma l'aîné, Pierre-François, trésorier civil 
du 4'' régiment d'artillerie à pied, et quelques semaines plus 
tard, lorsque le Conseil d'État eut désapprouvé cette sorte 
d'emploi, trésorier de l'École d'application où Philippe Masson 
d'Autume était bibliothécaire. Pareillement, il nomma le 
cadet, Louis-Alexandre, trésorier civil du 4'^ régiment d'artil- 
lerie à cheval, puis quartier-maître-trésorier au régiment de 
La Fère, d'abord avec rang de lieutenant, ensuite, lors de son 
passage à Turin, avec rang de capitaine en second. INIais Louis- 
Alexandre Du Raget, bon officier, plein de zèle et d'honneur, 
était un médiocre quartier-maître qui se laissait tromper. Il 
prétexta qu'il était malade et résigna ses fonctions. Gassendi 
disait que Du Raget, admis par grâce de l'empereur, devait 
se retirer puisque sa santé l'empêchait de servir. Sorbier 
obtint que Du Raget serait employé comme capitaine h l'armée 
d'Italie : « Je conviens avec vous, répondait-il à Gassendi, que 
c'est par grâce que Du Raget se trouve au nombre des offi- 
ciers d'artillerie; mais il ne faut pas oublier que les faveurs 
qui l'y ont porté viennent de l'empereur, qui s'est rappelé un 
officier qu'il avait connu et qui est recommandable par beau- 
coup de qualités. » 

Les lieutenants en second de La Fère-artillerie avaient à 



330 LA JUUNF.SSK DE NAPOLKON 

c;uisc' (le la coiifoiinil»' de grade et d'âge une plus étioilo 
liaison avee Boiiaj)arte. Les principaux furent, de 1785 à 1791, 
outre les quatre amis intimes de Napoléon, Desmazis, Le Lieur 
de Villc-sur-Arce, lioliand de Villarceau et Jullien de Bidon, 
les lieutenants SorI>ier, Fontanille, Mareseot, Vaiixmorct, 
Ménoire, Savarv, Yaugrigneuse, Carmejanc, Mahille, Mon- 
genet, d'Andigné, Belly de Bussy, les deux Damoiseau, lluon 
de Rosne, Deschanips du Vaizeau, Le Pelletier de Montéran, 
Saint-Germain, Mallet de Trumilly et Bouvier de Cachard. 

Sorbier devait arriver aux plus hauts grades, devait être 
général de division, commandant en chef de l'artillerie de la 
Grande Armée, premier inspecteur. Mais il s'enorgueillissait 
surtout d'avoir formé la première compagnie d'artillerie à 
cheval et d'être, comme il disait, le fondateur d'une arme qui 
avait contribué puissamment à la gloire de la France. 

Fontanille était second capitaine au 7° régiment d'artillerie 
lors(jue, entraîné par ses camarades, il donna sa démission en 
1792. Mais six semaines plus tard il éprouvait, assurait-il, un 
regret mortel, déplorait ce « pas d'école », priait son colonel 
de le faire réint(''grer et de lui servir de père. Son compatriote 
Yallier, député de l'Isère, affirma son civisme, protesta qu'il 
n'avait pris ce parti que parce qu'il essuyait quelques désagré- 
ments. Le ministre Serv^an était dauphinois; il remit Fontanille 
en activité. Fontanille ne parut pas! On patienta sept mois, 
et gn avril 1793 il fut destitué : la versalité de sa conduite, 
disait-on, et son irrésolution prouvaient (|u'il n'était pas 
pénétré des principes révolutionnaires. Mais deux repré- 
sentants du peuple, Gauthier et Dubois-Crancé, lui rendi- 
rent provisoirement son rang de capitaine d'artillerie, l'em- 
ployèrent aux ateliers de Rive-de-Gier à la fabrication des 
balles, l'appelèrent devant Lyon assiégé. Fontanille commanda 
le parc de La Guillotière, et après la prise de Lyon envoya 
des Hautes-Alpes un imposant convoi d'artillerie à son ancien 
camarade Bonaparte. Rentré dans son grade et détaché à l'ar- 
senal de Grenoble, il démissionna de nouveau en 1798. L'homme 
qui naguère applaudissait à la mort du « tyran » Louis XYI et 



CAP.MSONS ET CONGES 331 

;i la chute de 1' « infâme » Toulon, était redevenu royaliste, et 
en 1815 il se mit comme lieutenant-colonel à la tète des volon- 
taires royaux du Dauphiné. Aussi fut-il rétabli capitaine d'ar- 
tillerie et promu eu 1824 chef de bataillon. 

Marescot de la Noue ou Marescot le jeune était le cadet de 
Samuel Marescot qui fut premier inspecteur du génie. Il servit 
dans l'artillerie aux armées du Rhin et de la Moselle, et assista, 
sous les ordres de Hoche, à la bataille de Frœschwiller et au 
débloquement de Landau. Autorisé par le Comité de salut 
public, sur les instances de son frère, à passer dans l'arme du 
génie, il eut part aux sièges des places du Nord, du Quesnoy, 
de Condé, de Valenciennes, de Maëstricht. Il était clief de 
bataillon lorsqu'il démissionna sous prétexte de fatigue et en 
réalité pour faire un beau mariage. Napoléon le remit en acti- 
vité et l'employa durant cinq ans dans l'état-major. « Je vous 
rappelle, avait écrit Samuel Marescot à l'empereur, la pro- 
messe que vous m'avez faite de réintégrer mon frère; il a eu 
l'avantage de servir dans le même régiment d'artillerie qui a 
été le berceau de votre s^loire. » Marescot de la Noue accom- 
pagna son aîné en 1808 au delà des Pyrénées. Mais la disgrâce 
de Samuel, qui fut destitué pour avoir signé la capitulation de 
Baylen, et le mauvais état de sa santé le découragèrent. En 
août 1809, il obtint du roi Joseph l'autorisation de rentrer en 
France pour prendre les eaux pendant trois mois. Il partit. A 
cette nouvelle le ministre de la guerre se fâcha et enjoignit à 
Marescot, qui aurait du demander sa permission, de regagner 
l'Espagne ou, s'il était souffrant, de s'arrêter et de rester i\ 
Bayonne. Mais Marescot était déjà dans ses foyers. Il donna 
sa démission en assurant qu'il était trop malade pour se rendre 
utile. Seize mois après, elle fut acceptée. Clarke, craignant 
de réveiller le souvenir de Baylen, n'osa la mettre plus tôt 
sous les yeux de Napoléon. 

Yauxmoret, qui devint colonel, fit les guerres de la Révolu- 
tion à l'armée de la Moselle, à celle de Rhin-et-Moselle, à 
celle d'Allemagne, à celle d'Helvétie, à celle d'Italie. Il était 
au blocus de Mayence, à la bataille de Zurich, aux sièges de 



33'2 LA JEUNESSE DE NAPOLEON 

Kelil et de Gènes. Il commanda le parc à Hanovre et au camp 
de Bruges. Il fut directeur d'artillerie à Bruxelles, à Bayonne, 
à Rome, à Cherbourg. Il avait pris sa retraite lorsqu'il 
sut en 1815 le débarquement de Napoléon : « J'ai appris, 
écrivait-il au ministre, avec la plus vive peine la témérité de 
Bonaparte», et il sollicitait des ordres pour voler à la défense 
du roi. 

Comme Vauxmoret, Ménoire fit toutes les campagnes de la 
Révolution. En 1793, il était capitaine et aide de camp du 
général d'Hangest. En 1813, il était colonel et commandait le 
parc du 4*= corps de la Grande Armée. Fatigué de la guerre, 
tourmenté par des douleurs rhumatismales, il demanda, de 
Mayence, une direction dans l'intérieur. Mais Sorbier était 
très mécontent de lui; il jugeait que Ménoire venait, par son 
insouciance et sa mollesse, de compromettre le service de l'ar- 
tillerie, et que ce serait d'un mauvais exemple de l'employer 
dans l'intérieur; Ménoire dut prendre sa retraite. 

Ponce de Savary, fils d'un ancien major du château de 
Sedan, était l'aîné de deux frères, dont l'un devint aide de 
camp de Desaix et de Bonaparte, duc de Rovigo et ministre 
de la police. Il fit toutes les campagnes de la liberté jusqu'à la 
paix de Lunéville sans nulle interruption aux armées du Nord 
et du Rhin. Mais sous le Consulat il n'était encore que capi- 
taine d'une compagnie d'ouvriers. Morcau et Eblé propo- 
saient de le nommer chet de bataillon. Le ministre répondit 
que le premier consul avait résolu de dilTérer tout avancement 
pour placer les officiers pourvus d'un grade surnuméraire. 
Ponce de Savary écrivit directement à Bonaparte le 
28 juin 1801. « Savary, disait-il, a l'honneur de demander 
au premier consul qu'il veuille bien faire donner suite à la 
demande faite pour lui par le général en chef Moreau et 
le général Eblé. » Bonaparte décida que le ministre lui 
ferait un rapport aussi tùt que possible. Il lut ce rapport le 
6 juillet, et se convainquit de la distinction particulière que 
Savary s'était acquise. Le 18 juillet, Savary recevait le brevet 
de chef de bataillon au 1" régiment d'artillerie, à ce régiment 



GARNISONS ET CONGES 333 

de La Fore où il avait été, comme Bonaparte et avec Bonaparte, 
lieutenant en second. 

Vaugrigneuse, cadet-gentilhomme à l'Ecole militaire de 
Paris durant trois ans et chevalier de l'ordre de Notre-Dame 
du Mont-Carmel, ne fut lieutenant en second à La Fère qu'au 
mois de juillet 1791, lorsque Bonaparte avait quitté le régi- 
ment. Mais il était en 1785 avec Dalmas, élève de l'Ecole 
d'artillerie de Valence, et il avait fait alors la connaissance 
de Napoléon. De même que Dalmas, il abandonna l'Ecole de 
Valence pour celle de Metz. Mais, après avoir en 1789 passé 
l'examen d'officier, il vint, comme lieutenant en second sur- 
numéraire, à l'Ecole d'Auxonne et il revit Bonaparte. Ses 
camarades et ses chefs l'aimaient pour sa douceur et la gen- 
tillesse de ses manières : Faultrier louait son caractère qui 
lui captivait l'estime et l'amitié ; Rostaing le notait doux, 
honnête et d'un bon exemple. Capitaine de l'arme, il prit part 
à la campagne de Belgique, aux affaires de Jemappes et de 
Liège, au blocus de Luxembourg, aux opérations de l'armée 
de Sambre-et-Meuse. Fait prisonnier h Ancône en 1799 et 
rentré sur parole, il resta durant les années 1800 et 1801 
au parc d'artillerie de l'armée du Var à Antibes et à Toulon. 
Embarqué sur la flotte du contre-amiral Linois avec sa com- 
pagnie, il assista sur le vaisseau le Formidable aux com- 
bats d'Algésiras et de Cadix. En 1802 et en 1803 il était à 
Saint-Domingue : il y dirigea l'artillerie du fort Dauphin et 
du môle Saint-Nicolas. Parti de File en 1804, retenu par la 
maladie à Cuba, il se rendit à Charleston, et de là regagna la 
France. 11 voulut alors — c'était au mois de mars 1805 — 
communiquer à Napoléon des détails sur les pays qu'il avait 
parcourus et lui donner des preuves de son dévouement. 
L'empereur le renvoya à Duroc. « Je l'ai conuu, disait-il, très 
honnête homme; je désire savoir ce qu'il faut faire pour le 
rendre utile. «Vaugrigneuse fut nommé chevalier de la Lésion 
d'honneur et chef de bataillon au G" régiment d'artillerie. 
Mais ses aventures n'étaient pas terminées. Envoyé à Boulogne 
comme sous-directeur de l'équipage de siège, il commande, 



33'i LA JEUNESSE DE NAPOLEON 

après le départ de la Grande Armée, l'artillerie de côte à 
Ambleteiiso. En 1806, il est à l'armée de Hollande; en 1807, 
an sièoe de Stralsiind; en 1808, à la bataille de Tudela; on 
1809, aux terribles assauts de Saragosse. Les dernières années 
de sa carrière militaire s'écoulèrent en Espagne, dans les 
deux places de Lerida et de Tortose où il était à la tète de 
l'artillerie. 

Carmejane, nommé lieutenant en second à La Fère le 
l'^'' septembre 1780, connut Bonaparte durant quelques mois, 
au commencement de l'année 1791. Mais, comme a dit 
sa veuve, il n'avait pas d'ambition et ne songea pas à pro- 
fiter des circonstances pour arriver rapidement à la fortune 
et aux honneurs. Il refusa sous la Révolution le grade de 
général et, malgré les souvenirs de camaraderie qui l'unis- 
saient il Napoléon, se contenta sous l'Empire du grade de 
colonel. Ce ne fut que sous la Restauration, à sa retraite, à 
cause de l'excellente réputation (ju'il avait dans son arme, 
qu'il obtint le brevet de maréchal de camp ad lionores. 11 avait 
été à Valmv, à Lembach, h Mertensee, au blocus de Mayenec, 
à Sacile, à Raab, à Wagram, et, au mois d'avril 1814, il fut 
un des défenseurs de Gènes. Après Wagram où il eut un 
cheval tué sous lui, il reçut le titre de baron avec quatre mille 
francs de rentes, et Napoléon, ayant su combien Carmejane 
s'était distingué dans cette journée, ajouta de sa propre main 
trois mille francs de plus à la dotation. 

Mabille était Nantais et fils d'un capitaine garde-côtes. Il 
avait eu, à la Montaigne, un domestique de la maison pour 
parrain et sa nourrice pour marraine. D'Urtubie le tenait pour 
un officier exact et zélé. Mais, après avoir prêté le serment 
exigé par l'Assemblée nationale, ■Nlabille émigra. Napoléon le 
plaça dans l'administration des postes et le fit inspecteur de la 
banlieue à la division de Paris. 

Mong^enet était chevalier de Malte. Il alla faire ses caravanes 
durant trois ans, de 1788 h 1791, tout en gardant ses appoin- 
tements de lieutenant. Nommé capitaine à son retour en 
France, il émigra, resta quelques mois à l'armée de Condé et, 



GAUNISONS ET CONGES 335 

après la campagne de 1792, revint à Malte. En juin 1798, il 
voyait apparaître Bonaparte et la flotte française. Il suivit en 
Orient son camarade de Valence, redevint capitaine d'artillerie 
et reçut à la fin de 1801 le grade de chef de bataillon. Son 
avancement fut assez rapide. « L'empereur, écrivait-il au mois 
d'avril 1807, m'a fait la faveur de me mener en Egypte; je 
suis depuis sept ans dans le grade de chef de bataillon d'ar- 
tillerie qui m'a été conféré après la prise du Caire, où j'ai été 
blessé; j'espère qu'à la promotion des colonels il daignera se 
rappeler favorablement un ancien officier du régiment de La 
Fère. » Il fut promu colonel au mois d'août 1808, et, après 
avoir commandé l'artillerie de l'armée d'Illyrie, général de 
brigade au mois de juin 1813. Les Bourbons lui confièrent 
l'Ecole de Besancon. Mais Mongenet ne séparait pas l'empe- 
reur de la patrie; il se rallia sous les Cent-Jours à Napoléon 
et vécut dans la retraite sous la seconde Restauration. 

D'Andigné de Sainte-Gemme, chevalier de l'ordre de Saint- 
.lean de Jérusalem, comme Mongenet, devait quitter la France 
en 1791, avec un autre camarade de Bonaparte, Picot de 
Moras, pour faire ses caravanes à Malte. Au lieu de revenir au 
bout de deux ans, à l'expiration de son congé, il resta dans 
l'île. Comme Mongenet, il suivit en Orient son camarade du 
régiment de La Fère, et, sur le sol d'Egypte, Bonaparte le 
réintégra dans l'artillerie, le rétablit capitaine en second, le 
fit capitaine en premier. Le 21 mars 1801, ii la bataille 
d'Aboukir, d'Andigné eut la jambe emportée par un boulet de 
canon. Aussi, à son retour en France, ne fut-il pas employé 
activement. Chef de bataillon, inspecteur de la manufacture 
d'armes de Versailles, sous-directeur d'artillerie à Toulouse, 
où il dirigea les travaux de l'arsenal avec la plus grande éco- 
nomie, il prit sa retraite en 1810. Il était le cadet de d'Andigné 
qui s'évada du château de Joux avec Suzannet et qui, après 
s'être caché dix-huit mois, gagna l'étranger pour reparaître en 
1814 et obtenir de Louis XVIII le brevet de lieutenant général. 
Des deux d'Andigné, l'un a donc servi Napoléon, l'autre l'a 
combattu ; et ce fut en invoquant le nom de son frère que le 



336 LA JEIM-SSE DE NAPOLEON 

Vendéen vint par deux fois se présenter au premier consul 
et le presser de restaurer les Bourbons. « Croyez, lui avait 
dit Bonaparte, que je serai fort aise de vous eonvaincrc de 
l'estime que j'ai pour vous; votre; frère qui s'est distingiié à la 
bataille d'Aboukir, se l'était méritée, n 

Belly de Bussy appartint durant quatre années à l'armée de 
l'émigration. Il vivait depuis 1797 sur sa terre de Beaurieux, 
dans l'Aisne, lorsqu'à l'improviste, pendant la campagne de 
France, il revit son compagnon d'armes de La Fère-artillerie. 
Le soir du 6 mars 1814, l'empereur, causant avec le maître de 
poste de Berry-au-Bac, apprenait qu'un ancien officier du nom 
de Bussy, maire de Beaurieux, connaissait très bien le pays. 
Était-ce Bussy du régiment de La Fère? Napoléon l'envoya 
chercher, et, sur-le-champ, Bussy le renseigna, le conseilla, 
guida la cavalerie de la garde dans le vallon d'Oulches. Le 
11 mars, un décret signé à Soissons remettait Belly de Bussy 
en activité de service avec le grade de colonel d artillerie et 
le nommait aide de camp de l'empereur. Bussy reçut en outre 
douze mille francs pour s'équiper. Il suivit Napoléon dans 
toutes les batailles, à Craonne, à Laon, à Arcis-sur-Aube, à 
Saint-Dizier. Sous les Cent-Jours, et quoiqu'il eût obtenu de 
Louis XVIII la croix de Saint-Louis, il reprit son poste d'aide 
de camp. Il était plein d'ardeur et d'espoir; il croyait après 
Ligny que les Anglais renonçaient à la lutte et que les Fran- 
çais entreraient en triomphe à Bruxelles. Après Waterloo, il 
accompagna Napoléon jusqu'à Laon, où il eut ordre de rester. 
Les Bourbons le mirent à la demi-solde, et, le 12 novem- 
bre 1829, lorsqu'il eut accompli ses trente ans de service, lui 
donnèrent la pension de retraite de maréchal de camp parce 
qu'il avait dix ans d'exercice de colonel d'artillerie. Grâce à 
la rencontre inattendue de Napoléon en 1814, Belly de Bussy 
est un des rares colonels de l'ancienne armée qui aient été 
retraités dans le orade de vénérai de brioade. 

11 y avait deux frères Damoiseau à La Fère-artillerie. Le 
cadet, ou chevalier de Damoiseau, ne vint au régiment qu'en 
1788 et il montrait, disait l'inspecteur Rostaing, la meilleure 



OAHMSONS El' CONGKS 337 

volonté; il émiqra, servit comme capitaine d'artillerie dans la 
légion de Mirabeau, reçut à l'affaire de Gerniersheim dix-sept 
blessures qui lui valurent la croix de Saint-Louis, et alla |)érir 
en Vendée à la tète d'une colonne de chouans. L'aîné, Maric- 
Charles-Théodore, est le Damoiseau qui fut membre du Bureau 
des lonîritudes et de l'Académie des sciences. Au régiment de 
La Fère, il était exact h remplir les devoirs de son état; mais 
ses chefs se plaignaient qu'il eût peu de conduite, tout en 
ajoutant avec leur indulgence coutumière qu'il était encore 
jeune et quil changerait. Canonnier noble à l'armée des 
princes et à l'armée de Condé, il fit comme lieutenant les 
campagnes de 1795 et de 1796 dans l'armée piémontaise et 
servit le roi de Portugal, qui le nomma capitaine d'artillerie de 
terre et major d'artillerie de marine. En 1807, les Français 
envahirent le Portugal. Damoiseau s'offrit à eux, guida leurs 
mouvements, et le général Taviel, qui l'avait placé dans son 
état-major, proposa de le garder et de le faire chef de bataillon. 
!Mais lorsqu'en 1792 Damoiseau avait émigré, il n'était capi- 
taine que depuis un an. Un décret signe le 13 février 1809 par 
Napoléon le remit en activité : il fut attaché comme capitaine 
à son ancien régiment de La Fère, employé à l'état-major 
d'artillerie du 8'" corps de l'armée d'Espagne, et ne prit rang 
qu'il la suite, et, comme on disait, à la queue des capitaines 
qui avaient alors un an de service dans ce grade. Après avoir 
protesté d'abord et rappelé qu'il était major de Sa Majesté 
Très Fidèle, Damoiseau remercia le ministre. « Le désir de 
servir Sa Majesté Impériale et Royale, écrivait-il, principale- 
ment dans le corps où j'ai eu le bonheur d'en être connu, 
ne me fait pas hésiter un instant d'accepter l'emploi pour 
lequel vous me destinez. » Nommé en 1810 chef de bataillon 
adjudant décotes, il était à Antibes lorsque Napoléon débarqua 
sur la plage du golfe Jouan. Il excita bourgeois et soldats à 
rester dévoués au roi. Louis XVIIl, reconnaissant, le fit venir 
à Paris; il exauçait ainsi les désirs de l'astronome, qui n'avait 
cessé de demander une grande ville, afin de « jouir des avan- 
tages qu'on y trouve pour la ctdtiire des sciences ». 

JEUNESSE DE NAPOLÉON. — T. I, 22 



338 LA JEUNESSE DE NAPOLEON 

La plupart des lieutenants en second de La Fère-artillcrie 
ont donc servi tôt ou tard leur ancien camarade de régiment. 
Quelques-uns pourtant, Iluon de Rosne, Deschamps du Vai- 
zeau, Le Pelletier de INIontéran, Saint-Germain, Bouvier de 
Cachard, Mallet de Trumilly, demeurèrent inébranlablement 
fidèles aux Bourbons. 

Huon de Rosne et Deschamps du Vaizeau émigrèrent des 
premiers; au mois d'octobre 179J, Huon était à Worms, et 
Du Vaizeau, à Heidelberg. Mais Du Vaizeau, canonnier au 
parc de l'artillerie noble de l'armée de Condé, disparaît après 
1794, sans laisser de trace, et Huon de Rosne succombe le 
13 octobre 1793 à l'affaire des lignes de Wissembourg en 
tirant le canon contre les républicains qui s'embusquent dans 
les viornes d'Oberotterbach. 

Le Pelletier de Monterai! était premier lieutenant lorsqu'il 
émigra. Il servit en 1792 à l'armée de Condé, appartint l'année 
d'après au rassemblement d'officiers d'artillerie qui se formait 
à Ostende sous les ordres de Quiefdeville, le quitta pour raison 
de santé, le rejoignit en 1795 et le suivit à la seconde expé- 
dition de Quiberon ou expédition de l'île d'Yen. En 1801, il 
fut un des trois officiers de l'arme qui, selon les instructions 
du comte d'Artois et sous le commandement du baron des 
Lyons de Moncheaux, se rendirent de Londres à l'armée des 
royalistes de Bretagne. Le bruit courut à Paris qu'il avait été 
pris et incarcéré à Vannes. Ses amis s'émurent et intercédè- 
rent en sa faveur auprès de Bonaparte. Mais la nouvelle était 
fausse : Le Pelletier avait regagné l'Angleterre. « Le premier 
consul, lui écrivait-on, se rappelant d'avoir été lié avec vous 
dans le régiment de La Fère où vous serviez ensemble, a paru 
prendre un grand intérêt à ce qui vous regarde ; il a accueilli 
notre demande et promis votre liberté. » 

Saint-Germain a, ainsi que Carméjane, ainsi que Mallet de 
Trumilly, connu Bonaparte dans les premiers mois de 1791. 
Il servit à l'armée de Condé avec ses deux frères qui mou- 
rurent, l'un, des fatigues de la guerre en 1795, l'autre, 
l'année suivante, à l'affaire d'Oberkamlach. Il n'alla pas en 



GARNISONS ET COXCIÎS 33,^ 



Russie avec les Condéens parce qu'il était malade ; mais il 
gagna la Suisse, et en 1798 il venait porter à Paris les lettres 
des cantons helvétiques qui prévoyaient l'invasion de leur ter 
ntoire et celles des députés royalistes réfugiés en Suisse après 
le 18 fructidor. En 1799 il était major dans l'armée rovale de 
Bretagne ou légion de Fougères, commandée par son Compa- 
triote Picquet du Boisguy. Arrêté par méprise à Paris après 
la pacification de 1800, détenu au Temple, traduit au tribunal 
crimine du Calvados qui l'acquitta, Saint-Germain fut, comme 
Vinial de La Grange, mis en surveillance jusqu'à la fin de 
1 Empire. Sous les Cent-Jours il coopéra, dit-il, à l'oro-anisi- 
tion de l'armée royale en Normandie. La Restauration" le fit 
sur sa demande, capitaine de gendarmerie. 

Bouvier de Cachard assistait à l'expédition de Champagne 
et a la défense de Maëstricht. Après diverses aventures" il 
entra dans 1 armée hollandaise à la solde britannique, sous les 
ordres directs du prince d'Orange. II servit en 1799 dans 
I armée anglo-russe et, à la fin de cette année, dans la brio-ade 
hollandaise qui tint la campagne jusqu'aux derniers jourt de 
1802, tantôt sur la frontière de Hollande, tantôt dans le Hanovre 
et 1 évôché de Munster. Sous l'Empire, il établit une librairie 
a Hambourg, dans la maison où un autre émigré, Marcellet 
avait un magasin de marchandises anglaises. Au retour des 
Bourbons, il fut nommé lieutenant-colonel et, après avoir 
SUIVI Louis XVIII ■, Gand, colonel et baron. Il était directeur 
d artillerie à Nantes lorsqu'il reçut au bout de quarante-trois 
années de service le grade honorifique de maréchal de camp 
Mallet de Trumilly _ qui appartenait, non au régiment de 
La Fère, mais à l'Ecole d'Auxonne, -- fit toutes les campao-nes 
de l'émigration. Le 30 septembre 1796, au combat de B^ibe- 
rach, il eut la jambe cassée au-dessous du genou. Aussi recut- 
il, dès le 15 septembre 1800, la croix de Saint-Louis et, sous 
la Restauration, le grade de chef de bataillon de la garde royale. 

Mais outre les lieutenants et les capitaines de La Fère-artil- 
lerie, il y avait alors à Auxonne deux hommes qui tenaient de 



340 LA JEUNESSE DE NAPOLEON 

près au régiment et qui furent les amis de Bonaparte : le pro- 
fesseur Lombard et le commissaire Naudiii. 

Napoléon avait eu à Valence de très bonnes relations avec 
son maître de mathématiques, Dupuy de Bordes, et, en 1801 
lorsque Dupuy, attaché à TEcolc de Grenoble depuis le mois 
d'octobre 1792, et déjà vieillissant, infirme, incapable de 
voyager, fut soudainement transféré par le ministre de la guerre 
à l'Ecole de Turin, il ne demandait pas en vain la protection du 
premier consul. Il rappelait ses services, rappelait qu'il avait 
fourni beaucoup d'élèves à l'Ecole polytechnique : « Je réclame, 
ajoutait-il, l'estime que vous aviez pour moi à Valence, veuillez 
venir au secours d'un homme pour qui jadis vous aviez quel- 
ques bontés. » Le placer comme professeur (V artillerie à Gre- 
noble^ écrivait Bonaparte en marge de la lettre. 

Le jeune Corse eut pareillement d'excellents rapports avec 
Lombard, qui donnait des leçons de mathématiques à lécole 
d'artillerie d'Auxonne. Ce Lombard était, ainsi que Dupuv de 
Bordes, un vieux serviteur de l'arme. Lorsque Dupuy de Bordes 
fut nommé à Turin, il exerçait son emploi depuis quarante- 
cinq ans, et son père auquel il avait succédé, s'était acquitté 
de la même tâche pendant cinquante-cinq années. Lombard 
enseignait à l'école d'Auxonne depuis quarante ans et il passait 
pour le doyen des professeurs du corps royal. Il avait publié 
en 1783 une traduction des Principes d'artillerie de Robins 
commentés par Euler, et en 1787 des Tables du tir des 
canons et des obusiers. Les gens compétents regardaient ses 
œuvres comme grandement utiles, parce qu elles exposaient des 
idées sûres et claires appuyées sur des expériences. Son cours 
était fort apprécié. Gribeauval et les inspecteurs généraux 
jugeaient qu'il remplissait ses fonctions de la façon la plus 
distinguée, qu'il appliquait parfaitement la théorie à la pra- 
tique, qu il possédait une profonde connaissance du tic des 
bouches à feu, qu'il expliquait très lucidement à ses élèves le 
tir à ricochet et leur en développait les effets avec assiduité. Il 
était d'ailleurs désintéressé, modeste, et bien qu'il n'eût pas 
de fortune, n'avait jamais sollicité, jamais obtenu la moindre 



CAIîMSOXS ET CONGES 341 

grâce pécuniaire. On finit par lui octroyer en 1787 une grati- 
fication de trois cents livres. Mais en 1795, Eblé mentionnait 
avec éloge les nombreuses épreuves et observations de Lombard 
sur presque tous les objets du métier et le plaçait parmi ces 
hommes précieux qui contribuaient autant que les meilleurs 
officiers à la supériorité de l'artillerie française. Bonaparte 
annait Lombard, qui pressentait, dit-on, sa destinée et répétait 
volontiers que ce jeune lieutenant « irait loin ». Les Lombard 
se rendaient chaque soir à la direction d'artillerie, chez Pillon 
d'Arquebouville, pour faire leur partie de loto. Napoléon les 
accompagna quelquefois, et l'on assure qu'il s'asseyait ordinai- 
rement à côté de M'"' Lombard dont il portait le sac à ouvrage 
Naudin, commissaire des guerres et du corps royal, était un 
homme d'un solide mérite dans sa spécialité. Secrétaire du 
parc de l'armée d'Allemagne, il avait vu les affaires de Corbach, 
de Minden, de Villingshausen et de Warbourg. Lorsque l'ar- 
tillerie de marine fut réunie à l'artillerie de terre, il fut envoyé 
au port de Rochefort, et, à l'époque où se formait l'artillerie 
nouvelle, durant quatre années et demie, attaché comme secré- 
taire à la personne de Gribeauval. Mais ce qui mit entre Bona- 
parte et Naudin la plus grande intimité, ce fut le souvenir de 
la Corse. Le commissaire avait passé quinze ans dans l'ile, et 
il parlait au lieutenant de son séjour, racontait qu'en sa 
qualité de garde général d'artillerie il avait visité toutes les 
places et tous les postes, qu'il avait souvent couru des danocrs, 
qu'il ne pouvait, à cause de l'affluence des bandits, voyager 
qu'avec de grosses escortes, qu'il assumait alors une tâche 
immense, mais que ses chefs et notamment M. de Villepatour 
déclaraient qu'il connaissait les moindres détails et s'acquittait 
des multiples obligations de son métier avec une extrême 
ponctualité. Il aimait à rappeler qu'il avait en moins de six 
semaines rassemblé et renvoyé aux Génois les pièces de canon 
qu'ils avaient laissées dans les citadelles; c'était, disait-il, un 
travail de confiance qu'il avait exécuté avec peine, mais à la 
vive satisfaction de la cour et de ses supérieurs. Depuis le mois 
d'octobre 1783 il était à Auxonne, où le ministre Séour l'avait 



342 LA JEUNESSE DE NAPOLEON 

chargé y;r//- choix de gérer le nouveau département établi pour 
le service de l'artillerie. Lourde jjcsogne! L'arsenal de con- 
struction, l'école et le régiment d'artillerie, la compagnie 
d'ouvriers, voilà quelle était son ordinaire occupation. Mais il 
devait en outre surveiller l'entrepôt des vivres, l'hôpital, le 
logement et le passage des troupes, passer la revue des officiers 
du génie et des autres officiers à la suite, régler toutes les 
questions militaires qui concernaient à Auxonne l'intendance 
de Bourgogne. Bonaparte n'oublia pas l'excellent Naudin. De 
Toulon, au mois de janvier 1795, il saisissait l'occasion de lui 
présenter ses compliments; « si tes relations de service, man- 
dait-il il un commissaire des guerres, te mettent dans le cas 
d'écrire au citoyen Naudin, fais-le rappeler de moi. » Lorsqu'il 
fut général en chef de l'armée de l'intérieur, il attacha Naudin 
à l'Hôtel des Invalides et obtint du ministre Aubert-Dubayet 
que son ami d'Auxonne serait commissaire-ordonnateur dans 
cette maison. Naudin n'eut pas la place promise. Mais il se 
rendit en Italie, sur le désir de Napoléon qui l'avait réclamé, 
sans dissimuler qu'il était un peu vieux et en louant toutefois 
son caractère probe et sévère. Il mourut inspecteur aux revues 
en 1805. L'empereur, usant d'une expression qu'il affection- 
nait, le nommait le Nestor des administrateurs, comme il 
nommait Kléber le Nestor de l'armée d'Egypte, comme il 
nomme dans les Lettres sur la Corse Giocante le Nestor de son 
parti. Et, de son côté, Naudin disait complaisamment qu'il 
avait une sécurité profonde dans les bontés de Napoléon qui 
lui accordait depuis plusieurs années estime et amitié. Lors- 
qu'eut lieu l'attentat de la machine infernale, il écrivait au 
premier consul : « Agréez, je vous prie, mon compliment 
bien sincère et celui de ma femme pour la conservation de vos 
jours dans les derniers dangers qu'ils viennent de courir, et 
qui ont mis aussi la République près de sa perte; nous en 
rendons de bien bon cœur nos actions de grâces au ciel, » 

Il est donc faux de prétendre que Bonaparte ait été, dans 
ces années d'Auxonne et de Valence, sombre et morose; qu'il 



GARNISONS ET CONGÉS 343 

ait eu des crises fréquentes de sauvagerie; qu'il ait fui la so- 
ciété de ses compagnons ou qu'il y ait porté une âme renfermée, 
désireuse de s'esquiver et de retourner à ses rêves. Il était 
communicatif, et, comme il dit du militaire de son Souper de 
Beaucaire, la confiance le rendait babillard. Même plus tard, 
lorsqu'il régna, ses entraînements de conversation n'étaient 
pas toujours prémédités. Ne le voit-on pas en 1796, pendant la 
campagne d'Italie, aimable, familier, plaisantant volontiers et 
sans nulle amertume, se mêlant parfois aux jeux de l'état- 
major? A plus forte raison avait-il déjà dans sa vie de gar- 
nison une bonne dose de gaieté. A Brienne et à l'Ecole mili- 
taire de Paris, il s'était évidemment contraint; il avait des 
examens à subir et se savait enfermé pour longtemps, privé 
de vacances et de liberté durant plusieurs années. A Valence 
et à Auxonne, il était heureux, et ne se contenait plus, ne se 
surveillait plus comme auparavant. Le plaisir de porter l'uni- 
forme de l'artillerie, l'orgueil de compter parmi les officiers du 
corps roval, le sentiment d'indépendance que donne un grade 
laborieusement conquis, la cordialité des relations entre les 
lieutenants de La Fère qui se tutoyaient fraternellement, 
l'avaient rasséréné, l'avaient égayé, déridé. Il eut alors l'en- 
jouement de la jeunesse, et il prenait sa part de tous les di- 
vertissements, de toutes les espiègleries. 

Il assistait aux dîners de corps et aux repas de gala à VEca 
de France, chez Faure, l'hôtelier attitré des capitaines du 
régiment, le grand traiteur de Valence, l'un des meilleurs 
cuisiniers de ce pays de bonne chère, et en 1811, lorsqu'il 
recevait les députés des départements, il allait droit au maire 
de Valence et président des délégués de la Drôme, M. Planta, 
lui disait en souriant : « Eh bien, monsieur Planta, comment 
se portent vos compatriotes? Sont-ils toujours aussi gourmands 
que de mon temps? » Planta balbutiait, ne savait que répondre 
à cette question inattendue. « Et le restaurateur de VEcu de 
France, poursuivait l'empereur, fait-il toujours ces excellents 
pâtés? Oh! Faure est une des célébrités de Valence, et je ne 
l'ai pas oublié. » 



344 LA JEUNESSE DE NAPOLÉON 

Aussi capitaines et lieutenants célébraient-ils la Sainte- 
Barbe chez Faure. Le 4 décembre 1785, dans un banquet très 
bruyant et, comme dirent les convives, très cassant, Napoléon 
fêta joyeusement la patronne de l'artillerie, et le soir, au bal 
que les officiers offraient dans les salles de l'hôtel de ville, il 
dansa plusieurs fois avec une jolie personne apparentée en 
Corse, M"*^ Mion-Desplaces. 

Comme les étourdis de son âge, il s'amusait aux dépens des 
vieux officiers. Un jour, au polygone, un chef de brigade, pré- 
sent il l'exercice du canon, suivait le tir avec sa lorgnette, 
s'inquiétait, assurait que le but n'était jamais atteint, deman- 
dait à ses voisins s'ils avaient vu que le coup portait. Nul n'avait 
garde de lui dire (juc Bonaparte et ses amis escamotaient le 
boulet chaque fois qu'ils chargeaient. Mais il eut la fantaisie 
de compter les projectiles; il rit de la niche que lui faisaient les 
lieutenants, et les mit aux arrêts. 

Un autre jour, le lieutenant-colonel d'Urtubie lit venir Bona- 
parte pour lui reprocher je ne sais quelle mauvaise plaisan- 
terie; il l'admonesta bénignement, et il crovait que le jeune 
homme allait s'excuser et le remercier : ic Vous n'avez plus 
rien à m'ordonner, lui dit Napoléon avec flegme, j'ai l'honneur 
de vous saluer », et il sortit, laissant le lieutenant-colonel 
tout ébahi. 

Parfois, ces grands enfants prenaient en gi'ippe un de leurs 
capitaines, si bon fùt-il, et décidaient de le mystifier; ils s'at- 
tachaient donc à ses pas, se trouvaient partout où il était, le 
contredisaient avec une extrême politesse, contestaient très 
courtoisement chacune de ses assertions, lui fermaient la 
bouche, dès qu'il parlait, par une objection exprimée dans les 
termes les plus honnêtes, et le forçaient à déguerpir. 

Il arrivait même aux lieutenants de se jouer de méchants 
tours les uns aux autres. A la veille d'un polygone de parade 
ou d'une de ces visites que de hauts personnages faisaient à 
l'école d'artillerie, les canons que Bonaparte devait commander 
furent encloués ; mais il était trop alerte et il avait l'œil trop 
vif pour se laisser attraper; il eut bientôt réparé le mal. 



GAlîMSOXS ET CONGES 3'i5 

Quelques-uns se querellaient et, selon le mot de Napoléon, 
avaient des piques. Entraînés par jNIalet, nos lieutenants 
étaient devenns mélomanes, et il fallut leur défendre de jouer 
d'aucun instrument depuis la retraite du soir jusqu'au roule- 
ment du matin. Comme ses camarades, Napoléon prenait des 
leçons de musique; il avait pour maître un vieil artiste nommé 
Terrier. Mais Belly de BusL-,y, qui logeait au-dessus de lui, 
s'habitua dans ses loisirs à sonner du cor. Bonaparte, que 
Bussy assourdissait et empêchait de travailler, patienta, puis 
se fâcha, et un jour, sans employer le ta traditionnel : « Mon 
cher, dit-il à Bussy qu'il rencontra dans l'escalier, votre cor 
doit bien vous fatiguer. — Non, pas du tout. — Eh bien, vous 
fatiguez beaucoup les autres. — J'en suis désolé. — Vous 
feriez mieux d'aller plus loin pour sonner du cor tout à votre 
aise. — Je suis maître dans ma chambre. — On pourrait vous 
donner quelque doute là-dessus. — Je ne pense pas que per- 
sonne fût assez osé. ù Les deux lieutenants devaient se battre : 
la Calotte ordonna que Bussy irait corner ailleurs et que Bona- 
parte serait plus endurant. 

Bonaparte avait rédigé la constitution de la Calotte du réoi- 
ment de La Fèrc. La Calotte était une société formée par les 
lieutenants et les sous-lieutenants. Le plus ancien lieutenant 
exerçait une sorte de police, etlorsque des camarades n'avaient 
pas une conduite digne d'un vrai militaire, lorsqu'ils man- 
quaient ;» l'honneur, se livraient à la crapule ou prenaient 
envers autrui, notamment envers les dames, un ton grossier et 
impoli, il les blâmait au nom du régiment, et c'est ainsi qu'à 
Douai en 1789, un des amis de Bonaparte ii Brienne et à Paris, 
Cominges, subit une réprimande du chef de la Calotte, qui lui 
reprocha de se soustraire à ses engagements. Le coupable 
devait essuyer la mercuriale sans se fâcher. Parfois il était 
châtié publiquement, recevait la bascule, passait par les pots 
d'eau, sautait sur la couverture. Cette institution maintenait 
l'esprit de corps et donnait aux officiers cette urbanité, cette 
politesse délicate, cette « honnêteté » qui les faisait regarder 



34fi LA JEUNESSE DE NAPOLEON 

en Europe parmi les gens de guerre comme des modèles de 
courtoisie et desavoir-vivre. Elle établissait entre des hommes 
revêtus du même grade une égalité nécessaire, qu'ils fussent 
riches ou pauvres, venus de Versailles ou de leur province, 
issus de grande ou de petite noblesse. Elle fournissait aux 
subalternes un moyen de protester contre des actes trop 
rigoureux du commandement, d' « éviter l'arbitraire des 
chefs ». La Calotte osait blâmer des colonels, des grénéraux. 
En 1778, au camp de Paramé, sur un tertre d'où la foule con- 
templait les manœuvres, deux colonels rudoyèrent des dames 
bretonnes et leur prirent leurs chaises, qu'ils offrirent à des 
dames de la cour; la Calotte décida qu'ils seraient publique- 
ment bernés; son arrêt allait être exécuté lorsque Ségur 
averti fit battre la générale et par cette alerte soudaine rompit 
les desseins du tribunal des lieutenants. 

Napoléon fut chargé par ses camarades de fixer les princi- 
paux points d'une constitution de la Calotte. 11 expose d'abord 
dans son projet que la Calotte naquit d'un plan de défense 
commune et qu'elle a pour but de faire respecter par les supé- 
rieurs des jeunes gens imbus des idées d'honneur. Mais « il 
faut être respectable pour être respecté » : l'avantageuse con- 
stitution de la Calotte est devenue l'instrument des fantaisies 
particulières et a été dans plusieurs régiments une source de 
vexations. On doit donc établir cette loi fondamentale que 
toils les membres de la Calotte sont éofaux. On doit reconnaître 
le plus ancien lieutenant comme chef-né de la Calotte, voir 
en lui l'organe de l'opinion publique, l'investir d'une telle 
autorité qu'il empêche et punisse tout ce qui pourrait compro- 
mettre le corps. On doit, de peur qu'il n'abuse de sa puissance, 
lui adjoindre deux infaillibles, le plus ancien lieutenant en 
premier et le plus ancien lieutenant en second, qui aient 
chacun le droit de faire une motion contre lui. Bonaparte 
développe ensuite quelle sera la police des assemblées et 
quelle place les calotins prendront dans la chambre, quelle 
sera la procédure lorsqu'un accusé comparaîtra devant le tri- 
bunal : choix des avocats, plaidoyer pour et contre, manière 



GARNISONS ET CONGES 3't7 

de recueillir les sufTrages. Il propose la création d'un grand 
maître des cérémonies qui connaisse le texte de la loi et main- 
tienne l'ordre et la règle. Il examine des cas particuliers : 
combien de voix auront les nouveaux arrivés, comment l'as- 
semblée témoignera son mécontentement au premier lieute- 
nant, comment elle prononcera la déposition du chef ou des 
infaillibles ou du grand maître des cérémonies. 

Son travail achevé, Bonaparte le remit au lieutenant en 
premier Vimal de La Grange, qui convoqua la Calotte dans sa 
chambre. Napoléon n'assistait pas à la lecture. Mais bien que 
les feuilles du cahier fussent attachées par un ruban rose, le 
projet était rédigé sur un ton si grave, si doctoral que les 
assistants se prirent à rire et à plaisanter. Comment tenir son 
sérieux lorscpe Bonaparte comparait le chef vigilant de la 
Calotte à l'aigle aux yeux perçants pour qui la nuit n'a pas 
de ténèbres, à l'Argus aux cent tètes qui doit, s'il s'endort, 
être frappé du olaive de la loi? Comment ne pas se déinder 
lorsqu'il parlait de la tâche « glorieuse et pénible » que la 
Calotte lui avait confiée, des assemblées d'été « majestueuses, 
sublimes » où se réunissait la république entière, de l'oppo- 
sition possible, des nouveaux votants qui « jetteraient le vais- 
seau du bien public sur quelque roche malfaisante » et qui 
ne devaient avoir à eux tous que trois voix; lorsqu'il exigeait 
du grand maître des cérémonies « la chaleur et une bonne 
poitrine » ; ou encore lorsqu'il vouait au dernier supplice tout 
membre qui proposerait inutilement de chasser ou de déposer 
le chef? N'était-on pas tenté de qualifier, comme lui, de 
« toiles d'araignée », ces lois qu'il avait, disait-il, méditées dans 
la profondeur de la retraite? 

Pourtant, le projet reçut l'approbation d'un comité de trois 
membres nommé par la Calotte. Des camarades de Bonaparte 
en prirent copie. Si puéril qu'il soit, il est inspiré par de 
nobles sentiments. Napoléon a, suivant sa propre expression, 
le respect du grade et de l'habit. Il ne comprend pas qu'il 
puisse y avoir des officiers dont la conduite soit une contra- 
diction continuelle à la dignité de runif(»rme. 11 voudrait que 



348 LA JEUNESSE DE NAPOLEON 

le chef lie la Calotte eût assez d'influence pour « ramener au 
ton général » celui qui s'écarte de l'honneur. Il désire que ce 
chef maîtrise la « brûlante ieunesse » et réprime la fureur des 
duels, qu'un lieutenant en second qui ne compte pas deux ans 
de services ne se batte que si son témoin est son aîné de trois 
promotions : l'ancien apaisera la querelle ou conseillera son 
cadet, saura, grâce à son expérience, empêcher des scènes « à 
la fois ridicules et barbares ». 

C'est dans ce séjour d'Auxonne que Napoléon apprend soli- 
dement, complètement son métier d'aililleur. Comme tous les 
lieutenants en second, il avait besoin d'approfondir le détail, 
et il déclarait plus tard qu'à l'époque de sa jeunesse, la plupart 
des officiers n'auraient pu, dès leur arrivée au corj)s, instruire 
les recrues, ni aller à une batterie ou à un siège. Combien 
étaient incapables de mettre les prolonges, de diriger une 
manœuvre de force, décomposer un artifice! Combien devaient 
recourir aux leçons des vieux sergents! Mais Bonaparte était 
un des plus zélés du régiment et il fut bientôt un des plus 
experts. 

Le polygone d'Auxonne était moins commode et moins spa- 
cieux, il est vrai, que celui de Valence. Cependant, en s'arran- 
geant avec des particuliers, La Fère portait ses pièces dans la 
prairie d'alentour. Ce fut là qu'en 1788 et en 1789 Napoléon 
suivit les instructions de pratique, assistant au tir de la batterie 
de campagne et de celle du siège, dirigeant parfois, trop rare- 
ment, le tir de ses bombardiers vers la perche qui servait de 
but, . — car les jeunes officiers du corps royal (et c'était un des 
vices de cette arme pourtant si remarquable) étaient plus sou- 
vent spectateurs qu'acteurs, et des lieutenants qui comptaient 
quinze ans de services n'avaient jamais commandé un exercice 
d'infanterie ou de canon. 

A l'école de théorie il entendit deux fois par semaine, dans 
les salles de conférences, les capitaines du régiment disserter 
sur la construction des tranchées et les manœuvres d'une 
troupe appuyée par l'artillerie. Il fut un des auditeurs les 



GARNISONS ET CONGES 3'j9 



plus assidus de Lombard, auK démonstrations publiques, aux 
leçons particulières que le maître donnait soit dans son logis, 
soit sur le terrain, pour appliquer les principes de la géo- 
métrie à la levée des plans et au tracé des fortifications de 
campaone. Quelques-unes des notes que Bonaparte prit 
au cours de Lombard ont été conservées. Elles mention- 
nent fréquemment l'anglais Robins que Lombard, son traduc- 
teur, ne manquait pas d'invoquer, et traitent de sujets divers : 
inflammation de la poudre, pression de sa force sur le boulet 
action de l'air sur les projectiles, principales occasions ou il 
faut employer de grandes ou de petites charges, utilité du 
c-mon rayé et différentes façons de le charger. 

Il fit des progrès dans le dessin. Le professeur Collombier 
était excellent, et en moins d'une année, grâce à ses soins, 
après avoir exécuté vingt-quatre dessins, entre autres les trois 
systèmes de Vauban , le système de Cormontaigne des 
colonnes avec leur entablement et piédestal, un plan d édifice, 
des vues de plaines et de châteaux, les officiers connaissaient 
les proportions des constructions, les ordres d'architecture et 
les règles de la perspective. 

Bonaparte sut donc en très peu de temps tout ce qu il lallait 
savoir. Ne disait-il pas que si deux ans d'école sont nécessaires 
aux élèves du génie, un an suffit aux élèves de l'artillerie et 
qu'ils peuvent dans les six mois connaître toutes les sortes 
d'armes, toutes les espèces d'artifices, toutes les manœuvres 
de force? Les lumières qu'il acquit si rapidement, des vues 
nouvelles qu'il émit, des changements qu'il proposa, le firent 
bientôt remarquer des officiers supérieurs du régiment et 
quelques-uns le signalèrent comme un homme qui parviendrait 
sûrement à une des premières places du corps royal. 

Il ne se contentait pas de ce qu'il voyait et entendait a l école 
de pratique et de théorie. La grande ordonnance de 17.0 
recommandait aux officiers d'avoir de l'ambition, d étudier 
chez eux, d'aller par leurs méditations et leur application au 
delà des' instructions données, d'acquérir par des progrès 
quotidiens le premier mérite de leur profession. Comme s il 



350 LA JEUNFSSE DE NAPOLEON 

se souvenait de cet article du règlement, Bonaparte lisait 
les ouvrages sur l'histoire de sou arme. 11 lisait, la plume à la 
main, les Mcmoires de Surirey de Saint-Remy, surtout les pas- 
sages qui concernent le calibre, la dimension et les charges 
des pièces. Il lisait le travail publié par M. de Vallière en 1772 
sur les avantages des pièces longues, qui tirent plus juste et 
ont moins de recul que les pièces courtes ; mais il était contre 
M. de Vallière pour M. de Gribeauval, ([ui « avait le génie de 
l'artillerie » ; il adhère nettement au nouveau système qui ne 
laisse « rien à désirer du côté de la perfection » ; il sait que 
les canons français ont été pendant la guerre de Corse, grâce 
à M. de Gribeauval, d'un service prompt et facile; les change- 
ments qu'il fera plus tard, seront dans l'esprit de Gribeauval, 
et le premier inspecteur, s'il était revenu, ne les eût pas 
désavoués; Gribeauval avait beaucoup réformé, beaucoup sim- 
plifié; Napoléon réformera, simplifiera encore. Il lisait aussi 
dans la traduction française de son ami Lombard les Principes 
d'artillerie de Robins, commentés par Euler, et notait, entre 
autres endroits, les pages qui traitent de l'utilité du canon 
rave et des diverses façons de le charger; il louait ce livre 
sous le Consulat : « un aide-mémoire classé d'une manière 
convenable et quelques principes de théorie qui se trouvent 
dans Lombard et Robins, fourniraient un bon ouvrage pour 
l'artijlerie. » Enfin, il suivait d'un regard attentif les réformes 
qui se projetaient et s'exécutaient dans le corps royal : au mois 
de janvier 1789 il écrit à sa mère que le Conseil de la guerre 
rédige une nouvelle ordonnance : « Xous verrons ce qu'ils 
veulent faire de nous. Il paraît toutefois que le génie sera 
malmené. L'on parlait, il y a deux mois, de le réduire à cent 
cinquante officiers. Cette perspective n'est pas plaisante pour 
eux, et, dans le fait, ils sont trois cent cinquante, et cela est 
certainement trop. » 

Le maréchal de camp baron Jean-Pierre Du Teil dirigeait 
alors l'école d'artillerie d'Auxonne et, selon l'ordonnance, il 
avait toute autorité sur le régiment attaché à son Ecole, réglait 
le service et les différentes instructions, se faisait rendre 



GARNISONS ET CONGES 351 

compte des petits détails de la troupe, passait des revues et 
des inspections, transmettait les ordres relatifs à la discipline 
et à l'administration. Il avait en outre depuis 1783 le comman- 
dement d'Auxonne, et les habitants autant que les gens de 
guerre devaient lui obéir en tout ce qui concernait la défense 
et la conservation delà ville. Aussi s'intitulait-il « commandant 
en chef l'artillerie à Auxonne et supérieurement le régiment 
de ce corps qui y tient garnison, chargé en outre du comman- 
dement de la place par brevet du roi ». C'était un excellent 
officier, droit, intègre, et, comme disait l'inspecteur Gomer, 
« inflexible dans la marche et les devoirs de ses fonctions 
qu'il connaissait très bien ainsi que celles de ses subordonnés » . 
On ne lui reprochait que sa sévérité, et Gomer souhaitait qu'il 
eût le ton moins dur. Auxonne où il avait eu des querelles de 
préséance avec deux magistrats qu'il traitait de misérables 
chicaneurs, lui déplaisait fort, et contrairement à l'avis de 
Gribeauval, il ne pensait pas que l'artillerie dût tenir garnison 
tlans les petites villes. Y avait-il des ressources dans ces bico- 
ques, des gens de science, des artistes, de la bonne compa- 
gnie? Toujours les mêmes usages ; aucun ton militaire, aucune 
émulation entre les corps comme dans les grandes villes; les 
officiers fréquentant les fêtes et se jetant dans la crapule; les 
soldats s ennuyant et enclins à la désertion; les bourgetjis trop 
familiers; les robins se targuant de leur importance; des dis- 
putes et des procès s'engageant sur des riens! Mais il aimait 
passionnément le corps royal, qu'il nommait le berceau et le 
tombeau de sa race. Il disait volontiers que les Du Teil ne 
connaissaient depuis plusieurs siècles d'autre état que l'état 
militaire et d'autre arme que celle de l'artillerie : son père, 
son oncle qui mourut de blessures reçues devant Fribourg, son 
cousin tué à Crefeld, deux de ses frères qui succombèrent aux 
Indes, un troisième frère que Bonaparte connut au siège de 
Toulon, tous servirent dans l'artillerie, et, si Jean-Pierre Du 
Teil eut l'amertume de mettre deux de ses fils dans l'infan- 
terie, il eut la consolation et la joie de voir les trois autres, 
dont l'aîné, officiers du corps royal, et il put sous la Révolution, 



352 I.A JEUNESSE DE NAPOLEON 

lorsqu'il fut inspecteur général, les attacher à sa personne 
comme aides de camp. 11 était fier de son Ecole d'Auxonne et 
il la surveillait exactement : il imposait un strict règlement 
pour la salle de dessin, et il exigeait des élèves du professeur 
Collombier qu'ils apprissent surtout à dessiner à la plume, 
parce que ce genre de dessin était aussi facile et expéditil 
qu'essentiel; il recommandait spécialement certaines opéra- 
tions de guerre qu'il jugeait très nécessaires parce que la plu- 
part des officiers de La Fère, et même des chefs de brigade, 
n'avaient pas encore fait campagne; il aurait voulu que tout 
lieutenant nouvellement promu n'eût de semestre ou de congé 
qu'après avoir subi devant un conseil composé de ses supé- 
rieurs une sorte d'examen. Son Ecole passait donc pour la 
meilleure du corps, et il en fit les honneurs à de très notables 
personnages. Lorsque les deux princes de Wurtemberg vinrent 
le 27 juillet 1786 assister aux instructions de pratique, il les 
accueillit avec le plus grand appareil et assura qu'ils avaient 
été satisfaits et étonnés. A vrai dire, ces réceptions lui étaient 
onéreuses, et il se plaignait justement de n'avoir qu'un traite- 
ment annuel de 8 400 livres. Mais une gratification l'indemni- 
sait de ses frais extraordinaires. Après avoir en 1784 reçu le 
prince de Condé et le prince Henri de Prusse et pris des 
mesures pour recevoir le roi de Suède, il obtint une somme 
de trois mille livres. 

Ce vieil officier, rude et rébarbatif d'apparence, et au fond 
très bienveillant, remarqua le lieutenant Bonaparte à une visite 
de corps où la conversation roula sur l'artillerie. Il comprit ce 
que valait Napoléon et pressentit ses talents militaires. Aussi, 
à Sainte-Hélène, l'empereur pensait-il quelquefois au com- 
mandant de l'école d'Auxonne et il légua par testament aux 
fils ou petit-fils de Du Teil une somme de cent mille francs 
« comme souvenir de reconnaissance pour les soins que ce 
brave général avait pris de lui ». Mais, avant sa chute, il avait 
déjà témoigné sa gratitude à la famille du baron Jean-Pierre. 
Lorsqu'Alexandrine Du Teil perdit son mari, le capitaine du 
génie Patris, qui mourut devant Tarragone, elle eut le 10 février 



GARNISONS ET CONGÉS 353 

1812, aux termes de la loi, une pension de 300 francs ; mais 
elle pria l'empereur de la traiter comme les veuves d'Austerlitz, 
lui rappela qu'elle était « la plus jeune des fdles du brave 
général d'artillerie Du Teil », et le 18 mai suivant, de Dresde, 
Napoléon lui donnait une pension de 2 000 francs. Le cin- 
quième fils de Du Teil, Alexandre, qui servit dans les rangs 
des émigrés jusqu'en 1795, avait obtenu sous le Directoire un 
emploi dans l'administration militaire des subsistances, et ce 
fut lui qui approvisionna la division Lecourbe dans le pays des 
Grisons et l'armée de réserve au pied du Saint-Bernard. Il eut 
une audience du premier consul le 16 janvier 1801 et lui pré- 
senta un mémoire; Bonaparte promit d'envoyer la requête au 
ministre de la guerre : « Je ferai, ajoutait-il, quelque chose 
pour vous. » Un mois plus tard, à une lettre où Alexandre Du 
Teil demandait une place de commissaire des guerres, d'adjoint 
ou toute autre fonction que le premier consul jugerait conve- 
nable, Bonaparte joignait cette apostille : « recommandé au 
ministre de la guerre, le placer dans une administration ». 
Grâce h Napoléon, Du Teil fut inspecteur général des droits 
réunis, puis directeur des contributions indirectes de la 
Somme. 

Hostile à la routine, le général Du Teil n'exécutait pas 
chaque année servilement et d'une façon uniforme les pres- 
criptions de l'ordonnance. Varier, tel était son programme, 
ou, comme il disait, son prospectus. Pourquoi s'appesantir sur 
des choses déjà connues ou sur des détails trop minutieux? Le 
commandant d'école ne pouvait-il prendre sur lui-même, 
s'écarter des principes de l'ordonnance, conformer son plan 
théorique et pratique aux circonstances et au degré de science 
de ses officiers, et de son propre chef diversifier ses instruc- 
tions de toutes les manières, enseigner par exemple h son 
monde de quoi il fallait faire ressource pour se servir des 
bouches à feu si les machines manquaient pour en faciliter la 
manœuvre? Une question qui le préoccupait vivement à cette 
époque était celle du jet des bombes par le canon. Comment, 
dans une ville mal approvisionnée, l'officier d'artillerie em- 

«UNESSE DE NAPOLÉON. — T. I. 23 



354 LA JEUNESSE DE NAPOLEON 

ploierait-il des bombes de différents calibres s'il n'avait pas de 
mortiers ou si ses mortiers étaient sans affûts? Le marécbal de 
camp Le Duc pensait qu'on pourrait en ce cas user du canon, 
et l'idée, disait Napoléon, méritait un accueil favorable. Du 
Teil avait déjà fait, pour éclaircir ce point, quelques expé- 
riences en 1784 et en 1786. Le 8 août 1788, il nommait Napo- 
léon membre d'une commission qui devait étudier le tir des 
bombes avec des pièces de siège de 16,12 et 8 sans affût, avec 
le tronçon d'un canon de 24, avec des mortiers de 12,10 et 8 
d'un calibre supérieur h celui des projectiles. Les autres mem- 
bres de la commission étaient, outre le professeur Lombard, le 
chef de brigade Quintin, les capitaines Du llamel, Menij^us et 
Gassendi, les lieutenants en premier Ilennet du Yigneux, 
Rulhière et Deschamps du Vaizeau. Seul, Bonaparte représen- 
tait les lieutenants en second. Les épreuves durèrent quatre 
jours, le 12, le 13, le 18 et le 19 août. Ce fut Napoléon, comme 
le plus jeune, qui mit pièces et mortiers en batterie et rédigea le 
procès-verbal. Tout joyeux et fier du rôle qu'il avait joué, il 
écrivait le 29 août à Fesch qu'il avait dirigé de sirands travaux : 
« Vous saurez, mon cher oncle, que le général d'ici m'a pris en 
grande considération au point de me charger de construire au 
polygone plusieurs ouvrages qui exigeaient des grands calculs 
et, pendant dix jours, matin et soir, à la tète de deux cents 
hommes, j'ai été occupé. Cette marque inouïe de faveur a un 
peu irrité contre moi les capitaines, qui prétendent que c'est 
leur faire tort que de charger un lieutenant d'une besogne si 
essentielle et que, lorsqu'il y a plus de trente travailleurs, il 
doit y avoir un d'eux. Mes camarades aussi montrent un peu 
de jalousie; mais tout cela se dissipe, m 

Le procès-verbal de Bonaparte, accompagné non seulement 
d'un tableau des portées, mais d'observations et de conclusions, 
était net et précis. Il fit évidemment une très favorable imjjres- 
sion sur Du Teil. Les épreuves avaient réussi : on pouvait tirer 
juste et vite des bombes de tout calibre en se servant des pièces 
même les plus endommagées. 

Mais le lieutenant Bonaparte n'était pas satisfait. Le 30 mars 



GAHNISONS ET CONGES 355 

17S9, il rédigeait un mémoire où il exprimait ses vues per- 
sonnelles sur la manière la plus avantageuse de disposer les 
canons pour le jet des bombes. On reconnaît dans ce mémoire 
l'homme pratique qui va droit au but, qui ne veut pas perdre, 
comme il dit, de précieux instants en vains tâtonnements, 
recommencer plusieurs fois l'ouvrage inutilement, « travailler 
au milieu des pièces en suspens », être pris de court « au mo- 
ment du besoin ». Napoléon montrait qu'il fallait bien moins 
de temps et bien moins de matériaux pour placer en batterie 
les pièces de campagne ainsi employées que pour établir une 
plate-forme de mortier; il développait les moyens les plus 
simples d'appuyer la culasse et de soutenir la volée; il indi- 
quait par quel calcul facile, par quelle formule on trouverait 
l'angle sous lequel on voulait tirer. Mais plusieurs points 
n'étaient pas élucidés encore. Comment déterminer la portée 
des pièces? Et quelle ebargc devait-on mettre dans les divers 
calibres pour ne pao trop détériorer la tranche de la bouche? 
On n'avait fait à cet égard que des « essais insuffisants, incom- 
plets », et Bonaparte proposait au général Du Teil de nou- 
velles expériences « suivies, raisonnées et méthodiques ». 

Il a donc, dans ce séjour d'Auxonne, singulièrement profité 
des leçons de Lombard et des encourapements de Du Teil. Il 
subit pourtant une punition. Eut-il de la négligence? N'avait-il 
pas exécuté strictement certaines instructions de Du Teil? 
Quoi qu'il en soit, il fut mis aux arrêts et le sergent Floret 
envoyé en prison. Ce Floret devint capitaine et Napoléon, qui 
le retrouva dans la campagne de 1806, lui rappela le polygone 
d'Auxonne : « Te souviens-tu que le sergent Floret fut mis en 
prison pour huit jours et le lieutenant Bonaparte aux arrêts 
pendant vingt-quatre heures? — Oui, sire, répondit Floret, 
vous avez toujours été plus heureux que moi. » La chambre, 
où Napoléon fut enfermé, avait pour mobilier une vieille chaise, 
un vieux lit, et une vieille armoire. Sur l'armoire un Digeste, 
in-folio plus poudreux, plus vermoulu, plus vieux encore que 
tout le reste. Sans plume ni crayon, sans papier ni livres, Bona- 
parte dévora le volumineux bouquin aux pages jaunies et aux 



356 LA JEUNESSE DE NAPOLEON 

marges surchargées de notes manuscrites. Lorsqu'il sortit, il 
était saturé de Justinien et de toutes les décisions des légistes 
romains. Mais il avait une telle mémoire qu'au Conseil d'Etat, 
dans les discussions sur les articles du code civil, il citait, à la 
surprise de Treilhard, des passages du Digeste d'Auxonne. 

Une autre mission lui fut confiée au mois d'avril 1789. La 
population de Seurre avait massacré deux marchands de blé 
qu'elle traitait d'accapareurs. Le commandant en chef du duché 
de Bourgogne, le marquis de Gouvernet, dépêcha sur-le-champ 
à Seurre trois compagnies de bombardiers du régiment de La 
Fère, celle de Gassendi, celle de Belleville et celle de Coque- 
bert. Le capitaine Coquebert était détaché à Charleville et le 
lieutenant en premier Hennet du Yigneux avait son semestre; 
Bonaparte eut donc le commandement de la compagnie. Pa- 
reillement, le lieutenant en second Ménoire conduisait la com- 
pagnie Gassendi, et le lieutenant en troisième Laurent, la 
compagnie Belleville. La troupe quitta Auxonne le l*^"" avril. 
Lorsqu'elle arriva, les troubles avaient cessé. Mais Du Teil 
était outré. Pourquoi, s'écriait-il, faire marcher les détache- 
ments par compagnies? Ne pouvait-on prendre des hommes 
dans tout le régiment et leur donner pour chefs des capitaines 
et des lieutenants en premier, des lieutenants tenants? Et il 
déplorait que les compagnies ne fussent dirigées que par des 
jeunes gens qui n'avaient que de très faibles notions du service 
militaire, que les soldats envoyés à Seurre, à Saulieu, h Cluny, 
à Seyssel et en d'autres endroits de la Bourgogne pour rétablir 
l'ordre, n'eussent pas h leur tête des officiers qui pussent leur 
impDser par l'expérience et la fermeté. « On fait marcher une 
compagnie, disait-il, le capitaine ne l'a pas encore jointe 
depuis trois ans qu'il est nommé parce qu'il est mal à propos 
employé à des fonctions prétendues utiles; le lieutenant en 
premier est en congé : il n'y a pour commander cette com- 
pagnie qu'un lieutenant en second de deux jours, et voilà une 
troupe abandonnée à elle-même! » 

Napoléon resta deux mois à Seurre. 11 y logea dans la rue 
Dulac qui porta longtemps le nom de Bonaparte, et l'on mon- 



GAIîMSONS ET CONGES 357 

trait encore dans ces dernières années la chambre qu'il avait 
occupée. Le 29 mai, avec son lieutenant en troisième Grosbois- 
Grosclaude, il regagnait Auxonne. 

C'est sans doute après son retour, dans l'été de 1789, qu'il 
manqua de se noyer. Un jour qu'il nageait dans la Saône, une 
crampe le saisit; il défaillit; il sentait la vie s'échapper de lui; 
il entendait ses camarades s'aoiier, courir sur la berg-e, crier 
qu'il était perdu, demander des barques pour le repêcher; 
enfin, il coula dans le fond de la rivière. Mais sa poitrine vint 
frapper contre un banc de sable; sa tête émergea; il reprit 
connaissance, et grâce à ses efforts, et surtout au courant, 
regagna le bord, sortit de l'eau, non sans beaucoup vomir, et, 
avec l'aide de ses amis, se rhabilla, revint en hâte à son logis. 

D'autres émotions lui étaient réservées dans cet orag-eux été 
de 1789. Pour la première fois, il vit une émeute, et Auxonne 
lui oflVlt le spectacle de cette insurrection populaire qui s'allu- 
mait alors sur tous les points du royaume. Le 19 juillet, à trois 
heures de l'après-midi, une cinquantaine de bateliers et de 
portefaix s'attroupèrent, sonnèrent le tocsin à la tour d'une 
église et maltraitèrent le syndic de la ville et un échevin qui 
leur faisaient des remontrances. La populace s'ébranla. Trois 
bandes se formèrent et allèrent détruire les corps de garde 
aux portes d'Auxonne. L'une d'elles rencontra le receveur des 
tailles et après l'avoir arrêté, le mena prisonnier h la maison 
commune où trois des émeutiers le gardèrent à vue et refu- 
sèrent obstinément de le relâcher malgré les efforts des offi- 
ciers du bailliage et de la municipalité, des commandants, du 
subdélégué. Durant ce temps, la foule envahissait le bureau 
des traites et l'appartement du receveur, brisait les portes et 
les fenêtres, lacérait les registres, fracassait les meubles, et 
les précipitait dans la rue. Cette scène n'eut un terme que 
lorsqu'un piquet de La Fère se présenta. Mais sur-le-champ les 
séditieux coururent chez le receveur des octrois et de nouveau 
mirent en pièces les registres, les papiers, les meubles. De 
nouveau repoussés, ils revinrent au bureau des traites, ache- 
vèrent le sac de la maison, et lorsqu'ils n'eurent plus rien à 



358 LA JEUNESSE Di: NAPOLKON 

ravaorer en cet endroit, se rendirent chez le contrôleur des 
actes. Ils ne purent qu'enfoncer les portes et casser les vitres. 
Un détachement conduit par le lieutenant civil et le procureur 
du roi arrivait; la nuit s'étendait sur Auxonne; le régiment de 
La Fcre prenait les armes. Le calme semblait rétabli lors([u ;i 
six heures du matin un grand nombre de paysans rejoignirent 
les rebelles. Vainement les soldats, animés par la présence 
des notables et des habitants d'Auxonne, se jetaient de tous 
côtés \\ la rencontre de ces bandes de révoltés. Les corps de 
garde des commis des octrois furent dévastés; quelques riches 
particuliers, rançonnés; et le grenier à sel eût été pillé si les 
officiers de la gabelle n'avaient offert de vendre du sel \\ qui- 
conque en voudrait pour six sols la livre. Enfin la garnison et 
la bourgeoisie, fatiguées, irritées d'employer inutilement tous 
les movens de douceur, résolurent d'un commun accord de 
charger leurs fusils; elles menacèrent de faire feu sur les hri~ 
^ands; elles les arrêtèrent séparément; elles chassèrent de la 
ville les gens de la campagne; elles placèrent à chaque porte 
d'Auxonne deux pièces de canon. Dans la matinée du 20 juillet 
la tranquillité régnait comme l'avant-velUe. 

Le régiment de La Fère avait d'abord protégé l'insurrection. 
Tandis que la populace pénétrait dans le bureau des traites, 
plus de trois cents artilleurs la regardaient avec une curiosité 
mêlée de sympathie, et il fallut que le colonel vînt leur 
ordonner de rentrer aux casernes. Lorsque la troupe arriva 
devant la maison du receveur des octrois, elle se contenta 
d'environner les mutins, mais ne les empêcha pas de continuer 
leur œuvre de destruction, et ce furent les officiers qui mirent 
fin au désordre à force de prières et de supplications. 

Le 16 août, à son tour, le régiment s'insurgeait. La plupart 
des hommes se réunirent et, s'avançant en colonne serrée et 
profonde, se rendirent à la maison du colonel. Ils réclamèrent 
la niasse noire contenue dans la caisse du régiment. Les officiers 
municipaux, revêtus de leur écharpe, accoururent et avec eux 
un détachement de cinquante canonniers, commandé par le 
capitaine Boubers et les lieutenants Roquefère et Bouvier de 



GARNISONS ET CONGÉS 359 

Cachard. Mais les émeutiers avaient la supériorité du nombre. 
Le colonel céda, leur livra la masse noire. Ils s'adjugèrent les 
fonds et exclurent du partage les cinquante hommes du déta- 
chement; ils s'enivrèrent de vin; ils forcèrent les officiers 
qu'ils rencontraient h boire avec eux et a danser la farandole. 
Boubers, qui, par mégarde, avait en gesticulant frappé l'un 
d'eux de son épée, eut été sans doute égorgé, si deux sergents- 
majors, grands et forts, d'Hautecourt et Paris, ne l'avaient 
enlevé par les épaules et porté chez l'officier municipal Sardet. 
Encore dut-il se sauver le même jour, à dix heures du soir, 
et, pour sortir de la ville sans encombre, se déguiser en femme, 
et, sous l'escorte de quelques dames d'Auxonne, se glisser sur 
le rempart, descendre dans le fossé, de là gagner les champs. 
A la suite de cette mutinerie, on décida de disperser le régi- 
ment et de le répartir en différents endroits sur les bords de la 
Saône. On assurait qu'ainsi disposé, il réprimerait les troubles 
de la contrée, et Du Teil gémissait : « Les troupes ne con- 
naissent plus l ordre et elles vont le maintenir! » 

Bonaparte voyait avec regret ces actes d'indiscipline et il a 
dit que s'il avait reçu l'ordre de tourner ses canons contre le 
peuple, l'habitude, le préjugé, l'éducation, le nom du roi l'au- 
raient déterminé à obéir sans hésitation. N'avait-il pas h 
Seurre dissipé un léger semblant d'émeute en commandant à 
haute voix de charger les armes et en criant aux habitants 
attroupés : « Que les honnêtes gens rentrent chez eux, je ne 
tire que sur la canaille! » Mais il regardait ces désordres 
comme les convulsions inséparables de l'enfantement du nou- 
veau régime, et il jugeait déjà, ainsi qu'il l'a dit plus tard, 
qu'aucun homme ne pouvait s'opposer à ce grand mouvement 
national, qu'il n'y avait pas de force individuelle « capable de 
changer les éléments et de prévenir les événements qui nais- 
saient de la nature des choses et des circonstances ». Il se 
prenait à penser que la Révolution tournerait à l'avantaoe de 
la Corse, que sa chère île touchait peut-être, elle aussi, à une 
époque de rénovation. « Quel changement a-t-on fait en 
Corse? » écrivait-il alors, et il ne cessait de se demander si 



360 LA JEUNESSE DE NAPOLEON 

sa patrie ne verrait pas s'ouvrir « la perspective d'une amélio- 
ration dans son état ». 

Il résolut de solliciter un semestre. Sans doute il s'était 
absenté naguère pendant vingt et un mois; mais sur ces vingt 
et un mois, il avait eu douze mois et demi de congés particu- 
liers qui ne comptaient pas, et son premier semestre ayant 
duré du l*^"" septembre 1786 au 15 mai 1787, il avait droit deux 
ans après, c'est-à-dire au 1*"" septembre 1789, à un second. Du 
Teil proposait brutalement de refuser tout semestre à cause 
des « brigandages populaires et des circonstances fâcheuses de 
la part des troupes ». Il assurait que les chefs, trop peu sou- 
tenus et appuyés, nevoudraient plus répondre des événements. 
Il répétait qu'il manquait déjà beaucoup trop d'officiers, que 
dans l'hiver de 1789 comme dans les précédents il n'y aurait 
plus à Auxonne, au siège du régiment, que deux ou trois cap"i- 
taines au lieu de dix, et une douzaine de lieutenants au lieu 
d'une trentaine, qu'il ne fallait tout au j)lus accorder qu'un 
très petit nomijre de congés, non à ceux qui se disaient tnalades 
— l'abus était trop grand, — mais à ceux qui prouveraient 
qu'ils avaient des affaires importantes à régler. Le marquis de 
Gouvernel répondit à Du Teil qu'il serait fort dangereux d'en- 
treprendre de pareilles innovations, si bonnes qu'elles fussent, 
en un moment où l'esprit d'insubordination avait gagné les 
régiments et celui de La Fère plus que tout autre ; ce serait, 
ajoutait Gouvernet, s'exposer à des rébellions de funeste con- 
sé(|uencc, et mieux valait suivre les usages, attendre une 
époque plus calme pour établir des règles qui contrarieraient 
les officiers et les soldats. Du Teil n'insista pas. Lui-même 
prenait un congé. Son château de Pommier, dans le Dauphiné, 
avait été pillé, dévasté; il devait, écrivait-il au ministre, 
« réparer les dégâts qu'il avait essuyés par l'irruption fréné- 
tique des brigands et remédier aux maux d'un faible patrimoine 
qui suffisait à peine à sustenter sa nombreuse famille ». 

Napoléon eut donc son semestre. Après tout, il était au dépôt 
d'Auxonne, et Du Teil ne voulait refuser le semestre qu'aux 
officiers de La Fère qui commandaient les détachements 



GAnNISO.NS ET CONGES 36Î 

répandus dans la province de Bouroogne. Ni le colonel de 
Lance, ni l'inspecteur La Mortière, ni le ministre La Tour du 
Pin ne firent d'objection à la demande de Bonaparte. Le 
colonel jugea que Napoléon n'avait plus besoin de s'instruire 
et que l'absence de ce lieutenant en second ne nuirait aucune- 
ment au service. L'inspecteur partagea l'avis du colonel, et le 
9 août pria le ministre d'autoriser Bonaparte à s'éloigner dans 
le courant du mois de septembre : cet officier, disait-il, était 
dans le cas de profiter d'un semestre d'biver et n'avait qu'une 
saison favorable pour se rendre en Corse et faire la traversée. 
Le 21 août, le ministre accordait le semestre, qui devait durer, 
selon la récente décision du Conseil de la sruerre, du 
15 octobre 1789 au l*"" juin 1790, et il permettait à Bonaparte 
de partir un mois à l'avance. « A M. de La Mortière, lit-on 
dans le résumé des signatures données le 21 août par La Tour 
du Pin, pour approuver qu'un lieutenant du régiment de La 
Fère qui va passer le prochain semestre en Corse, sa patrie, 
parte en septembre. )> 

Bonaparte ne manqua pas de s'arrêter h Valence. Il alla 
voir l'abbé de Saint-Ruf et s'entretint avec lui de la Révolu- 
tion. « Du train que prennent les choses, aurait dit M. de 
Tardivon, chacun peut devenir roi à son tour; si vous devenez 
roi, monsieur de Bonaparte, accommodez-vous de la religion 
chrétienne, vous vous en trouverez bien. » Napoléon répondit 
plaisamment que s'il devenait roi, il ferait l'abbé de Saint- 
Ruf cardinal. 

Il lia connaissance, en descendant le Rhône, avec une M™° de 
Saint-Estève qui conduisait en Provence une jeune amie, 
M"" de Sade, pensionnaire d'un couvent de Paris et mariée 
depuis à M. de La Devèze. Cette dame avait fait mettre sa voi- 
ture sur le bateau. Lorsqu'elle y remonta pour partir en 
poste, elle offrit une place au lieutenant. Il refusa, et bien 
qu'elle eût un domestique qui lui servait de courrier, lui 
demanda seulement la permission d'être son second courrier, 
afin qu'elle n'eût pas de guide à payer. Aux relais, il s'appro- 
chait des voyageuses et conversait avec elles. Quelques heures 



362 LA JEUNl-SSE DE NAPOLEON 

après le départ, il dit en riant à M"" de Saint-Estève : 
« Imaginez-vous qu'on a voulu vous arrêter et que j'en suis la 
cause; vous avez une femme de chambre, vous avez une demoi- 
selle de compagnie, car M"^ de Sade vous appelle Madame, 
vous avez deux courriers, dont l'un porte l'uniforme; on 
vous a prise pour la comtesse d'Artois qui émigré, mais 
j'ai fait remarquer que son signalement ne répondait pas au 
vôtre. » 



NOTES ET NOTICES 



I. Les juridictions royales de Corse. 

Les onze juridictions étaient Bastia, Ajaccio, Corte, Rogliano, ^ico, Oletta, 
Sartène, Cervione. Calvi, Porta et Bonifacio. Chaque juridiction, comme nous 
l'avons dit (p. 17) se composait d'un juge royal, d'un assesseur, d'un procu- 
reur du roi et d'un greffier. La juridiction de Bastia avait seule deux asses- 
seurs. Voici pour les années 1772-1773 les noms des membres de la juridiction 
d'Ajaccio et le chiffre exact de leur traitement : 

Armand, juge, Français, 1 800 livres; 

Cattaneo, procureur du roi, Corse, 1 000 livres; 

Buonaparte, assesseur, Corse, 900 livres; 

Guyot, greffier, 600 livres; 

X..., huissier, 400 livres; 

Pesée, sbire, 312 livres; 

et portier de la maison où se tiennent les audiences, 72 livres. 

II. Provinces et députés des États. 

Il V avait dix provinces en Corse : Bastia, le Nebbio, le Cap-Corse, Aleria, 
Corte, Calvi, la Balagne, Ajaccio, Vico et Sartène. Les provinces de Bastia, 
d'Ajaccio et de Corte nommaient chacune trois piévans; le Cap-Corse et 
Sartène, deux; le Nebbio, Aleria, Calvi, la Balagne et Vico, un. Les députés 
de la noblesse et du tiers étaient élus ainsi qu'il suit : Bastia, six: Ajaccio, 
cinq; Corte, trois; le Cap-Corse et Sartène, deux; le Nebbio, Aleria, Calvi, 
la Balagne et Vico, un. Les douze nobles qui formaient la commission inter- 
médiaire, étaient toujours huit du pays d'au deçà des monts et quatre du pays 
d'au delà; pour les élire, on proposait successivement tous les nobles au choix 
de l'assemblée, et on comptait ensuite les voix pour et contre. Charles Bona- 
parte, député noble de la piève d'Ajaccio, député à l'assemblée de la province 
dWjaccio. puis aux États de Corse, fut élu membre de la commission des Douze, 
le 18 mai 1772 par 78 votants; il eut 5i voix favorables et 24 contraires. 

III. Sionville. 

Jean-Prosper Sionville, né le 2 juin 1715 à Salmonville-la-Sauvage (Seine- 
Inférieure), volontaire au régiment de Montmorency (1728), ingénieur volontaire 
au siège de Philipsbourg (1734), ingénieur géographe de l'armée de Maillebois 
en Corse (1739), lieutenant de la compagnie franche d'infanterie de Provisy 
(1" avril 1743), capitaine d'ouvriers volontaires royaux (3 avril 1746), lieulenant- 
colonel du régiment de Bouillon (l"^' février 1757), colonel à la suite de la 
légion royale (30 novembre 1762), employé en Corse (juin 1768), brigadier 
(3 janvier 1770), maréchal de camp (1"^ mars 1780), mort à Sartène au mois 
de septembre 1789. Tous les généraux qui commandèrent en Corse ont fait 



3G6 LA JEUNESSE DE NAPOLEON 

l'éloge de Sioiiville. Le maréchal de Vaux le nomme un 'très bon officier, et 
fort nécessaire. Marbeuf assure qu'aucun officier n'a eu autant de travail et 
de fatigue à essayer, qu'il est l'homme le plus propre au pays, qu'il porte 
partout une incroyable activité : « Je ne puis assez me louer de son zèle et de 
son intelligence dans les affaires de la nation dont il connaît bien le génie ". 
Barrin ava't la plus grande confiance dans l'expérience et l'autorité de Sion- 
ville : « Cet excellent officier général, disait-il, commande depuis longtemps 
dans la partie d'au delà des monts où les peuples sont très remuants, et con- 
naît non seulement le pays, mais tous les individus ». Et lorsqu'il apprit la 
mort de Sionville, il lui fit cette oraison funèbre : « La mort de Sionvillc, 
arrivée dans le moment où il était le plus nécessaire, a privé le service du 
roi de ses connaissances et de sa bonne tète, et moi de ses conseils : depuis 
que j'ai l'honneur de commander ici, je n'ai pris aucun parti intéressant sans 
l'avoir consulté, quand j'en ai eu le temps; j'en suis aussi affligé qu'embar- 
rassé ». Mais les Corses accusèrent Sionville d'avoir déployé, même en leur 
prenant leurs armes et en veillant à la tranquillité da pays, un caractère 
capricieux et cruel, trace e bisbclico. Il inclinait, dit Ambrosio Rossi, au bar- 
baro, féroce c minaccioso. Peu d'instants avant sa mort, il avait tenté de s'op- 
poser, avec le juge royal Vidau, à la formation de la garde nationale de 
Sarlène. Le peuple l'accueillit par des menaces et des huées; Vidau s'enfuit; 
Sionville, rentré dans sa maison, mourut d'une fièvre violente, et, écrit Renucci, 
les larmes de la reconnaissance publique ne baignèrent sûrement pas la tombe 
de ce fauteur si ardent de l'arbitraire. 



IV. Jacques-I^ierre Abbatucci. 

Giacomo-Pietro Abbatucci, né le 7 septembre 1723, était, de l'aveu des Fran- 
çais, l'homme d'au delà des monts qui passait pour avoir le plus de talents 
et le plus de réputation. « Il a, disait Marbeuf à Choiseul, de l'esprit et du 
crédit, et doit avoir un grand parti »; c'est, écrit Pommereul, le seul Corse 
digne et capable d'être le rival de Paoli. La monarchie, reconnaissante de ses 
services, le nomma capitaine de dragons dans la légion corse avec rang de 
lieutenant-colonel (I"' septembre 1760), puis lieutenant-colonel du régiment 
provincial corse ("23 octobre 1772) et lieutenant-colonel titulaire du même 
régiment (25 juillet 1777). Mais il s'était attiré l'inimitié de Marbeuf et de 
Sionville. Le 5 juin 1779 il fut condamné par le Conseil supérieur, pour 
subornation de faux témoins, à neuf ans de galères. Un arrêt du Parlement 
d'Aix (17 juillet 1786) le réhabilita. Il fut réintégré dans son grade de lieu- 
tenant-colonel (l^' janvier 1787) et attaché au régiment provincial corse en 
cette qualité avec 2 400 livres d'appointements annuels et une gratification 
de 20 000 livres qui lui tint lieu du traitement dont il aurait joui depuis sa 
condamnation. Le 6 septembre 1789 il recevait la croix de Saint-Louis. 
Candidat à la Convention, il échoua contre Moltedo au troisième tour de 
scrutin. Il était maréchal de camp depuis le l'^' mars 1791 et commandait les 
gardes nationales de Talavo et de Bastelica, lorsque Paoli rompit avec la 
Convention. Après avoir cherché, comme il dit, à donner le signal de l'in- 
surrection, .\bbatucci, cédant à des forces supérieures, se retira dans Galvi; 
employé dans cette place comme général de brigade, il vint à Toulon, après 
la capitulation, et servit à l'armée d'Italie. Il ne fut pas compris dans l'organi- 
sation du 25 prairial an III; mais, recommandé au Directoire comme une vic- 
time de l'ancien régime par les députés de la Corse, il fut nommé général de 
division (16 avril 1796) et attaché à l'armée d'Italie le 20 avril suivant. 
Vieux, cassé, peu capable de mouvoir et de manier des troupes, il fut froide- 
ment accueilli par son compatriote, Bonaparte, et lorsqu'il alla prendre les 
bains d'.\ix, le jeune général lui écrivit d'y rester jusqu'à nouvel ordre. Admis 



NOTES ET NOTICES 367 

à jouir du traitement de réforme de son grade (7 décembre 1796), pourvu d'une 
pension de 1 800 francs après avoir appartenu vingt-trois ans, six mois et onze 
jours aux armées {26 mars 1798). Abbntucci se retira en Corse. Au mois de 
mai 1800, Carnet proposa de l'employer dans l'ile; le premier consul refusa. 
Abbatucci mourut le 17 mars 1813. Il avait donné quatre fils à la France : l'un, 
le plus connu, qui devint général de brigade et périt au pont d'Huningue; l'autre 
qui fut tué devant Toulon comme sous-lieutenant; un autre qui mourut d'une 
blessure reçue au siège de Galvi; un quatrième, aide de camp de son frère le 
général. 

V. Du Rosel de Beaumanoir. 

Philibert Du Rosel de Beaumanoir était né le 17 avril 1715 à Montilly, dans 
l'élection de Vire et la généralité de Caen. Cadet au mois de mars 1732, lieu- 
tenant de milice l'année suivante, lieutenant en second au régiment de Sain- 
tonge, plus lard le 82" {V janvier 173'i), enseigne (8 septembre 1734), lieute- 
nant en premier (1" juin 1735), lieutenant de la compagnie de grenadiers 
(17 mars 1743), capitaine (19 août 1743), aide-major (15 décembre 1747), il fut, 
après avoir fait, comme on disait, la guerre de 1733 et de 1741, c'est-à-diro 
les guerres de succession de Pologne et d'Autriche, nommé major le 5 juin 1748 
et il remplit celte fonction durant dix ans avec une grande exactitude et appli- 
cation. « Bon major, écrivait-on de lui, mais qui n'est pas secondé; c'est aujour- 
d'hui ce qu'il y a de meilleur dans le régiment de Saintonge. .. Lieutenant- 
colonel (3 février 1758), embarqué dans l'armée de M. de Conflans en 1759 et 
blessé à la tête le 20 novembre de cette année sur le vaisseau le Formidable, 
noté de nouveau comme un officier qui -< a de l'esprit » et qui « est très bien 
à la tète de Saintonge », il fut, après avoir passé six ans, de 1763 à 1768, avec 
ce régiment à Cayennc, à la Martinique, à la Guadeloupe, et obtenu le grade 
de brigadier (20 février 1761), promu maréchal de camp (20 avril 1768) et employé 
dans nie de Corse, en résidence à Ajaccio. Le 1" janvier 1784 il recevait le 
brevet de lieutenant général. Il avait été nommé commandeur (26 février 1777), 
puis grand'croix de l'ordre de Saint-Louis (25 août 1787). Il mourut à Caen le 
IG mars 1806. 

YI. Lettre de Du Rosel de Beaumanoir à Bonaparte. 

(Cf. dans Coston, I, 36-11, le fragment d'une lettre antérieure de Beaumanoir au premier 

consul.) 

Citoyen Premier Consul, 

Le citoyen Durosel Beaumanoir, ancien lieutenant général des armées fran- 
çaises, grand'croix de l'ordi-e de Saint-Louis, jouissant d'une pension de 
retraite de 18 300 livres non compris 4 000 livres sur l'ordre de Saint-Louis, 
réduite au maximum par l'Assemblée Constituante, laquelle, par la loi du 
18 fructidor an VII, était susceptible d'être convertie en solde de retraite de 
6 000 livres et avait été fixée à cette somme dans un travail du citoyen Nor- 
mandie, mis depuis longtemps sous les yeux du Conseil d'Etat pour obtenir 
son visa. Ce travail a passé ensuite dans les mains du citoyen Defermon, 
directeur général de la dette publique : depuis ce temps, le citoyen Beauma- 
noir se trouve privé de l'espoir d'obtenir cette pension, vu qu'on n'en veut plus 
accorder aux militaires portés sur la liste des émigrés. 

Il est affreux pour le citoyen Beaumanoir, à l'âge de quatre-vingt-huit ans, 
après avoir perdu toute sa fortune par les événements de la Révolution, ayant 
de plus à sa charge un frère âgé de quatre-vingt-neuf ans, et très infirme, de se 
voir privé des seuls moyens d existence que soixante années de service devaient 
lui assurer, et dans un t<^mps où les infirmités de la vieillesse ajoutent encore 



368 LA JEUNESSE DE NAPOLEON 

a notre détresse en nous formant de nouveaux besoins. Le citoyen Beaumanoir 
supplie le Premier Consul de jeter un coup d'œil sur sa position et de vouloir 
bien ordonner particulièrement au citoyen Defcrmon de lui présenter sa 
liquidation. 

A Caen, le 22 fructidor an X de la République française. 

DuRosEL Beaumanoir. 
VII. Lettre de Charles Bonaparte à Laurent Giubega. 

Ajaccio, 18 niaggio 1776. 

Amatissimo sig'nor compare, 

lo non farô qui un' apolo(,'ia délia ccndotta dcl signor X.... Ts'on solamonte 
in Ajaccio, ma in tull;i la giurisdizione, dove ha usate le piii dure violenze e 
le niisure le più arbitrurie, perche queste saranno discussioni da soltoporsi 
alla Ventura assemblea dci stati, ma vi dirô sollanto che in Ajaccio csso ha 
mosso un tumolto, con far sperare l'esenzionc délia décima, e con insinuarc 
che io cra quello che mi opponevo per invidia, atleso che di quesla dccima ne 
sono eseiitc, esso por pri'giudicarc me, e quai che altro particolarc, ha ridotti 
air infinilo li prodolli dclla coinunilà, diccndo di voler distruggere li bestiami, 
e senza riflettere che il IM nella sua ordinanza vuole conservarli, esentarli e 
favorirli, ed ha eletto per perili tre che sanno di estime di terre quanto ne 
sapete voi, e questi erano Giovan Piolro Levie mercante, Giuscppe Susini ed 
il signor Cuneo; esso ha ricusato le predette funzioni. 11 resto si decifrerà a 
suo luoco e tempo. 

Veniamo à noi. Il signor conte di Marbeuf parte, ed io vorrei venire ed augu- 
rargli il buon viaggio; muio di voglia di vederlo, e quantunque non posso 
vantarmi délia sua <'orrespondenza al mio aCfetto, tultavia il diavolo mi vuole 
in questo verso. Non c possibile che io non le sii vivamenle attaccato; frattanto 
vorrei che procuraste di sapere se questa mia venuta li farà piacere, perché 
sarebbe disgrazioso che io senza grato ne grazia mi prendessi questo 
strapazzo. 

Se sapero che aveste da essere cosi presto in Bastia, avrei imbarcato il 
vino, perche mi imagine che il signor Guidi sia impaziente, ma sarà per la 
prima occasione. Li miei ossequii alla signera Maria, compresi tutti li suoi 
dilettissimi genili. 

Voi sapete che io sono vostro aff" compare. 

G. Buors'Al'AKTE. 

P. -S. — 11 signor Saverio di Alata essendo alquanto indisposto, mi ha fatto 
pregare il signore Antoni a far le sue veci. Secondate questa operazione. 

VIII. Les Marbeuf. 

Louis-Charles-René, comte de Marbeuf, fils d'un lieutenant général, était né 
à Rennes, le 4 novembre 1712. Successivement enseigne au régiment de Bour- 
bonnais (13 octobre 1728), lieutenant (7 juillet 1729), capitaine (23 avril 1732), 
aide-major général de l'infanterie (1^'' mai 1747), colonel (15 février 1748), bri- 
gadier d'infanterie (3 septembre 1759), maréchal de camp (25 juillet 1762), lieu- 
tenant général (23 octobre 1768), il fut nommé le 4 août 1772 commandant en 
chef des troupes françaises en Corse. Il touchait un traitement de 71 208 livres, 
45 208 livres comme commandant en chef, 15 000 comme lieutenant général. 
4 000 comme grand'croix de Saint-Louis, 4 000 sur le département des finances 
comme gentilhomme de la chambre du roi de Pologne et duc de Bar, 3 000 à 
titre de pension sur le trésor de la guerre. En 1784, à l'âge de soixante-douze 
ans, il se maria : « Mes parents et amis, disait-il, me voyant seul de mon nom, 



NOTES ET NOTICES 369 

ont exigé que je me marie, pour pouvoir le perpétuer ». 11 mourut le 20 sep- 
tembre 17SG à Baslia et y fut enseveli dans l'église de Saint-Je;jn-13aplisto. 

Sa veuve, fille d'un maréchal de camp, Catherine-Salinguerra-Antoinette de 
Gayardon de Fenoyl, née le G juin 1765, avait reçu, par décision du 28 sep- 
tembre 1783, une pension de 8 000 livres assurée à titre de douaire sur le 
trésor royal. Napoléon lui donna, le 22 juillet 1809, une dotation de 15 000 livres 
ot la nomma, le 19 juin 1813, baronne de l'Empire. Elle mourut à Paris le 
18 mars 1839. 

Son fils Laurent-François-Marie, né à Bastia le 26 mai 1786, élève pension- 
naire de Fontainebleau (22 septembre 1803), caporal (21 avril 1804), sous-licu- 
tenant au 25° régiment de dragons (IG janvier 1805), lieutenant (21 novembre 1806) 
et adjudant-major au même régiment (10 novembre 1807), officier d'ordonnance 
de l'Empereur (-'9 octobre 1808), baron de l'Empire (J décembre 1809), chef 
d'escadron aux chasseurs à cheval de la garde impériale (6 avril 1810), colonel 
du 6" régiment de chevau-légers (14 octobre 1811), mourut de ses blessures 
le 25 novembre 1812, à Marienpol, grand-duché de Varsovie. 

IX. D'Ambrugeac. 

Louis-Alexandre-Marie de "\aIon du Boucheron d'Ambrugeac, époux d'Alexan- 
drine-Marie de Marbeuf, était né le 7 octobre 1771 à Paris. Sons-lieutenant de 
remplacement au régiment du Maine (6 juillet 1786), adjudant-major au même 
régiment (1"^' février 1791), il émigra au mois de juillet 1791 et ser^it comme 
capitaine au régiment allemand de Wittgenstein (novembre 1791-novembre 1792), 
puis aux uhlans britanniques (1793-1796). Nommé chef de bataillon au 96® 
(16 février 1810), major .jn second au même régiment (20 juillet 1811), major 
en premier au 69° (13 mars 1813), il fut promu colonel du 100" de ligne le 
16 juillet 1813 et reçut, le 15 mars 1814, la croix de la Légion d'honneur. Bien 
accueilli par les Bourbons, nommé colonel du 10" de ligne qui prit un instant 
le nom de Colonel-Général (11 juin 1814), il reçut le 5 avril 1815 du duc d'Angou- 
léme, le brevet de maréchal de camp : o C'est au brave et fidèle régiment 
d'infanterie Colonel-Général, lui disait le duc, qu'il faut attribuer les succès de 
la journée du 2 avril (l'affaire du pont de Loriol); c'est de vous qu'il a pris 
l'exemple de la bravoure et du dévouement au roi. » Promu lieutenant général 
le 16 décembre 1823, mis en non-activité le 7 octobre 1836, d'Ambrugeac mourut 
le 25 mars 1844. 

X. Giubega. 

Lorenzo Giubega descendait d'une ancienne famille génoise. En 1015 un 
Agnolo Giubega aurait, à la tète de Génois et de Pisans, chassé les Sarrasins 
de la Sardaigne. Au xvi° siècle, Dom Pierre-François Giubega, qui s'établit à 
Madrid, est qualifié dans son testament (24 juillet 1516) « magno avocato fiscale 
regio e générale intendente délia caméra del Rè », et ses deux frères, Dom 
Claude et Jean-Antoine, sont, l'un, abbé de l'abbaye de Mont-Gassin, l'autre, 
secrétaire du duc de Milan, François Sforza. Ce Jean-Antoine eut un fils, 
Jean-César, dont le fils, Pasqualino, capitaine au service de Gênes, vint 
se fixer à Calvi en 1572. L'arrière-petit-fils de Pasqualino, François-Xavier 
Giubega, fut à deux reprises syndic de la ville de Calvi et eut d'.Anne Panat- 
lieri huit enfants dont Laurent était l'avant-dernier. Laurent, né à Calvi le 
28 octobre 1733, fit ses études à Gênes sous la direction de son frère aîné, 
l'archidiacre Pascal, et y exerça quelques années la profession d'avocat. 11 
regagna la Corse pour prendre part avec son frère Damien à la guerre contre 
les Français. Procureur du roi, d'abord à La Porta d'Ampugnani, puis à 
Ajaccio, greffier en chef des Etats de Corse (6 février 1771) pendant vingt ans, 
il s'était marié à une noble Génoise, Maria Rogliano, dont il eut plusieurs 

JEUNESSE DE NAPOLEON. T. I. 24 



370 LA JEUNESSE DE NAPOLEON 

enfants morts en bas âge. Une fille lui restait, Aiineltc, (jui fut demandée en 
mariage par Joseph Bonaparte; mais Joseph semblait trop pauvre pour celte 
héritière qui d'ailleurs, contre le gré de son père, épousi le médecin Massoni. 
Durant le siège de Culvi, Anneltc, atteinte par un éclat de bombe, reçut à 
la cuisse une blessure dont elle demeura boiteuse toute sa vie. Klle mourut à 
Calvi, veuve et sans enfants, en 1851, à l'âge de soixante-douze ans. Cette 
reine manquée aurait dans ses derniers jours connu la misère, sans les 
secours de ses cousins. 

Le frère de Laurent, Damien Giubega, eut deux fils : Vincent et Xavier. 

Vincent, né à Calvi le 9 août 1761, docteur en droit civil et canonique, 
attaché en 178'i à l'amb.'issade de France près la république de Gènes, devenu 
prêtre et vie. lire général de l'évéché de Sagone, quitta l'ile pendant l'occupa- 
tion anglaise et, à son retour, fut nommé juge au tribunal de cassation par les 
électeurs du département. Napoléon le fit en 1800 juge au tribunal d'appel 
d'Ajaccio; trois mois plus tard Vincent Giubega mourait à l'âge de trente- 
neuf ans. Ses gracieuses poésies, pleines de goût et de naturel, lui ont valu le 
surnom d'Anacréon ou de Parny de la Corse; il en détruisit un grand nombre 
pnr scrupule religieux ; ses sonnets, et notamment le poème composé en l'honneur 
du retour de Paoli, méritent d'être lus. 

.X.ivicr, né à Calvi le 8 juin ITOG, capitaine d'une compagnie de garie natio- 
nale soldée à Calvi (9 novembre 17S9-2G mai 1793), capitaine de la compa- 
gnie franche des volontaires de la Corse (21 mai 1793), passe après la capi- 
tulation de Calvi avec cette compagnie (qui se nomma la compagnie franche 
de Giubega) à l'armée d'Italie dans un bataillon sans numéro qui fut amal- 
gamé à la 1'" demi-brigade d'infanterie légère devenue la 17°, puis est nommé 
adjoint à l'a Ijudant général Arena (20 janvier 1795), et à l'adjudant général 
Du Prat (3 juillet 1795) et chargé par le représentant Peyre d'aller à La Valette 
et autres lieux circonvoisins (6 décembre 179Ô) ramasser les déserteurs. Il entre 
dans l'administration, et on le trouve inspecteur de 2"= classe des vivms 
(30 avril 1790), agent en chef des vivres (22 septembre 1796), agent spécial des 
contributions et finances à la suite de l'armée française à Rome (28 septem- 
bre 1798-5 mars 1799). Sous-préfet de Calvi et (dit en 1810 le sénateur Casa- 
blanca), administrateur probe et intelligent, il reçoit le 6 avril 1815 la préfec- 
ture de la Corse. 

Le fils de Xavier, Pascal-Hyacinthe, né le 21 septembre 1789 à Calvi, secré- 
taire général de la préfecture de Corse (11 septembre 1830), sous-préfet de 
Sartène (31 décembre 1830), de Corte (26 avril 1833), de Sisteron (24 juillet 1837), 
révoqué en février 1848 par le commissaire du gouvernement, réintégré sur la 
recoïnmandation de Guinard et de son propre fils, Laurent, étudiant en droit, 
qui combattit aux journées de février et « sortit de la lutte avec une main 
blessée cl les vêtements en lambeaux », nommé sous-préfet de Bastia 
(11 août 1848), fut mis à la retraite le 3 mai 1858. 

XI. Poli. 

Don Bernard Poli, né à Solaro, entré au service dans le bataillon des chas- 
seurs corses du Liamone, nommé provisoirement capitaine (23 septembre 18U5), 
confirmé dans ce grade (19 juin 1806), chef de bataillon provisoire du 4" des 
chasseurs corses du Liamone (25 novembre 1807), autorisé par le ministre à 
épouser Faustine Tavera (16 novembre 1808), envoyé par le général Morand 
avec un corps de 500 hommes dans le grand-duché de Toscane (5 juin 1809), 
mis en non-activité (8 novembre 1809), confirmé par l'Empereur dans le grade 
de chef de bataillon pour être employé en qualité de commandant d'armes de 
4» classe (29 juin 1810), commandant à Gavi du 23 décembre 1810 jusqu'au 
jour de l'évacuation de la place (8 mai 1814), officier d'état-major d'Arrighi 



NOTES ET NOTICES 371 

(11 mai 1815), est admis au traitemont de réforme le l''"' janvier 1819 et en jouit 
jusqu'au 31 décembre 1823. « Sa conduite, écrivait Montelegier en janvier 1824, 
a été exemplaire et lui a valu la reconnaissance des autorités par suite des- 
quelles son fils a été admis à rÉcolc royale militaire de La Flèche; il est 
essentiel qu'il ait une existence qui le retienne et l'attache au gouvernement. » 
Le 4 novembre 1824, sa pension fut liquidée. 

XII. Les conditions d'admission aux Écoles royales militaires. 

Questions auxquelles doivenl répondre les parents des enfants proposés pour 
les Ecoles royales militaires. 

1° Sont-ils en état de faire preuve par litres de quatre degrés de noblesse, 
du colé du père seulement.' 

2° Nom et surnoms du père. 

3° Son âge. 

4" Est-il au service ou s'est-il retiré? 

5° Est-il chevalier de Saint-Louis? 

G" La mère est-elle vivante? 

7° ÎS'oni et surnoms de l'enfant proposé. Produire son extrait baptistaire. 

8° Quel est le nom des frères et sœurs de l'enfant proposé? 

9° (^et enfant a-t-il des frères au service du roi, des oncles ou d'autres 
parents ? 

10° Sait-il lire et écrire? 

11» Est-il bien conformé? En rapporter le certiEcat. 

12° Est-il élevé dans lf> maison paternelle, dans des pensions ou collèges? 

13" Quel est le lieu de l'habitation des parents, la généralité, l'élection, la 
subdélégation? Où peut-on leur écrire? 

14" Quel est l'état de la fortune des parents? En rapporter le certificat. 

XIII. Lettre du ministre au père d'un candidat aux Écoles 
royales militaires. 

Cette lettre a été écrite par Ségur aux mois de novembre et de décembre 1T82 à plusieurs 
pères de famille (notamment à M. de Polignac, résidant à CoDdom)qui demandaient l'admission 
de leur fils dans une des Écoles royales militaires : elle est remarquable par un ton d'exquise 
politesse qui sent tout à fait son ancien régime. 

Votre fils, Monsieur, pour lequel vous sollicitez une place d'élève dans l'une 
des écoles royales militaires, sera proposé au roi à la nomination de cette 
année concurremment avec les jeunes gentilshommes qui aspirent à la même 
grâce, et je désire bien sincèrement que Sa Majesté, à qui je ne laisserai ignorer 
aucun des motifs qui peuvent rendre votre demande susceptible d'être accueillie, 
veuille bien comprendre cet enfant dans le nombre des sujets qu'elle jugera 
à propos d'agréer. 

Je suis, Monsieur, votre très humble et obéissant serviteur. 

XI Y. Keralio. 

Keralio, né à Rennes le 23 mars 1723, volontaire au régiment d'Anjou 
(l*^' avril 1738), lieutenant en second (27 octobre 1738), lieutenant en premier 
(19 avril 1739), aile-major avec rang de capitaine (27 septembre 174.5), capi- 
taine au régiment des grenadiers de France (!"■ janvier 1752), aide-major 
{l" juillet 1752), major d'une brigade (8 juillet 1756), et major du régiment 
avec rang de colonel [1'^' novembre 1759), sous-inspecteur général des écoles 
royales militaires (9 décembre 1773), brigadier (!'"' mars 1780), maréchal de 



372 LA JEUNKSSE DE NAPOLEON 

camp i'I"' avril 1780), admis à la relrnitc le 16 mai 1783, quitte l'Ecole mili- 
taire de Paris le l*^' juin suivant et obtient une pension de 000 livres : 3 000 
sur les fonds de l'Ecole militaire, 3 000 sur le trésor royal. Mort le 13 février 1788 
à Torbach. 

XY. Reynaud de Monts. 

Marie-Antoine-Serapion Reynaud de Monts, né le 30 octobre 1738 au château 
de Monls, près Ariane (Puy-de-Dome;, pape de la Dauphinc (1" avril 1754), 
cornette dans les carabiniers (28 avril 1759), lieutenant (2 janvier 17G0), capi- 
taine à Royal-cavalerie (27 avril 17G1), charge de l'instruction de l'Ecole de 
cavalerie de Metz (18 septembre 176'i), major de Penthièvre-dragons (25 août 1767), 
avec rang de niestre de camp (2 mars 1773), mestre de camp en second 
(18 avril 177G), sous-inspecteur général des écoles royales militaires (l"juin 1783), 
brigadier (1" janvier 1784), maréchal de camp ('J mars 1788). 

XVI. Le personnel de Brienne en 1787. 

Le P. Berton, supérieur. 

Le P. Berton, sous-principal. 

Le P. Patrauld, procureur. 

Le P. Génin, curé. 

Le P. Berton, professeur de seconde. 

Le P. Cornu, professeur de troisième. 

Le P. Bouquet, professeur de qualrièinc. 

Le P. Le Roi, professeur de cinquième. 

Le P. Tisserand, professeur de sixième. 

Le P. Glerinex, ^ r j 

»» 1. tt. r,. • . i professeurs de grammaiic. 

M. 1 abbe Perignot, ) '^ ° 

Le P. Cornu, préfet des classes. 

M. l'abbé Perignot, ) 

M. l'abbé Jacquier, f .^ , 

^, ,,,,,,. , > sous-prelets. 

M. 1 abbe Liard, l '■ 

M. l'abbé Bélv, ] 

Le P. Kehl, ' 1 

Le P. Lémery. > professeurs de mathématiques. 

Le S' Desponts, j 

Le P. Kehl, maître de langue allemande. 

Le S' Galonné, maître de langue anglaise. 

Le S' Léon, maître de dessin. 

Le S' Le Clerc, maître d'écriture. 

Le S'' Paquet, maître de danse. 

Le S' Daboval, maître d'escrime. 

XVII. Le personnel de Brienne en 1788, 

P. Louis Berton, principal. 

P. Jean-Baptiste Berton, sous-principal. 

Professeurs et maîtres, 
P. Génin, curé. 
P. Patrauld, procureur. 
P. Bouquet, 
P. Henrion, ^ préfets. 
P. Avia, 



NOTES ET NOTICES 373 

P. Château, professeur de troisième. 

P. Roi, professeur de quatrième. 

P. Caillier, professeur de cinquième. 

P. Tournier, professeur de sixième 

P. Kehl, 1 

P. Lémery, > mathématiques. 



M. Desponts, 

Abbé Chable, 

Abbé Pérignot 

Abbé Bély, ^ sous-préfcts. 

Abbé Brésillon, 

Abbé Burton, 

Maîtres. 



P. Kehl, allemand. 
M. Galonné, ;ing-lais. 
M. Léon, dessin. 
M. Le Clerc, écriture. 
M. Daboval, escrime. 
(M. Liesse, danse. "! 

XVIII. DabovaL 

Pierre DaboYal, né à Vignacourt, dans la Somme, le 25 avril 1752 fut soldat 
aux gardes françaises du 14 octobre 1768 au 18 mai 1776 et professeur d'es- 
crime ou, comme on dii,ait, maître d'armes et d'exercices à l'École militaire de 
Brienne, du 1" octobre 1776 au 1" octobre 1793. Jean-Baptiste Berton faisait 
son éloge et déclarait qu'il s'était .< acquitté de ses fonctions avec autant de 
zèle que d activité .. et « concilié dans tous les temps le suffrage et lestime 
des préposés à l'administration de ladite École ». Daboval fut ensuite du 
28 mars 1794 au 17 août 1798, employé au parc de constructions de Brienne 
comme chef des haut-le-pied, puis, durant les cinq derniers mois de 1798 à là 
bariuere de la ville. Enfin, il entre dans la gendarmerie du département de 

I Aube Le 21 décembre 1798 il est nommé gendarme. Mais il avance lentement- 

II ne devient brigadier que le 2 août 1809, et il prend sa retraite presque aus- 
sitôt, le 10 février 1810, après 35 ans, 8 mois et 23 jours de services et cam- 
pagnes. Il mourut en février 1834 à Nogent-sur-Seine où il s'était retiré. 

XIX. Bar. 

On ne sait rien du maître de danse Javilliers. On est mieux informé sur son 

predecesseur.Jean-BaptisteBar,pIacéàBrienncparM^-deLoménie(22marsl776) 
protège par Keralio qui, de Pontlevoy, le 22 juin 1781, atteste sa <. bonne con- 
dui e et tenue » professeur à Angers en 1779, demande un secours à Napoléon 
en 1811, et produit le témoignage du Père Lélue qui reconnaît qu'il est resté 
plus de trois ans a Brienne. Ce certificat, signé du 30 avril 1779, prouve que 
i-elue était encore principal lorsque Bonaparte fut reçu à l'École. 

XX. Hanicle. 

On a pu croire, d'après le témoignage de Montholon {llanhle, curé de Saint- 
f>e^erm, notes écrites par ses amis et recueillies par un de ses ficaires, 1870) 
que ^apok.on eut pour maître à Brienne le capitaine Hanicle. « Il comparait' 
a dit Montholon, le caractère de cet officier ù celui du maréchal Sérurier • il se 
rappelait en particulier avoir été mis par lui aux arrêts pour avoir frappé 
violemment sur le pied d'un de ses camarades avec une petite bêche qui lui 



374 LA JEUNESSE DE NAPOt-EON 

servait à faire des redoutes en terre, Iraviiil que co eainaradc avait détruit d'un 
coup de pied. » Montholon s'est trompé. Haiiicle n'est venu à Briennc qu'après 
le départ de Napoléon. Cet Haniclc (Jean-Hapliste-Maric-Joscph |, né à Prévenl 
dans l'Artois, était entré au 8" régiment de dragons le 15 mars 1757; il y devint 
maréchal des logis (5 avril 17G3), maréchal des logis en chef (17 janvier 1774), 
adjudant (2 mai 1781) et obtint son congé absolu le 8 avril 1787; il est alors 
nommé ca|)itaine des portes à l'I'^cole militaire de Paris, et, après la suppres- 
sion de rétablissement, attaché à l'Ecole militaire de Brienne où les aspirants 
ingénieurs furent envoyés sous la conduite de M. de Pernon et eurent Verkavcn 
pour professeur de malhémaliqucs. <• Sous M. de Pernon, dit un cadet de 
Brienne, était le capitaine des portes, M. Haniclc, ancien maréchal des logis 
de dragons, chargé de nous surveiller, mais dont nous ne reconnaissions pas 
l'autorité; nous ne lui accordions que le droit de faire des rapports contre 
nous, mais non de nous donner des ordres : le bonhomme s'enivrait quelque- 
fois; il était fort drôle quand il avait une houtoillo de vin de trop dans le 
corps. » Haniclc, ([ui s'intitulait plus tard ancien capitaine de cavalerie et qui 
ne fut jamais, ce semble, que ca])itainc... des portes, obtint le 23 janvier 17'J4 
le commandement de llLcole nationale des trompettes. Mais le 10 juin 1796, il 
mourait d'une fluxion de j)oitriue et d'une fièvre maligne causée par les fatigues 
de sa fonction. Comme il était mort en activité après 32 ans, 5 mois et 12 jours 
de services, sa veuve eut, en vertu de la loi du 21 brumaire V, une jicnsion de 
1 500 francs qui fut réduite à 400 francs par la loi du 14 fructidor VI. Son fils, 
Juste-Nicohis, qui était infirme et reçut jusqu'à l'âge de douze ans un secours 
annuel de 133 fr. 33, devint curé de Saint-Séverin. 

XXI. Documents sur Brienne. 

Nous n'avons sur le séjour de Napoléon à l'Ecole des Minimes, outre de très 
menus détails glanés de tous c6tés, que deux sources essentielles, deux bro- 
chures rarissimes : 1° Some account of thc early ycars of the mililary scliool 
of Brienne, by M. C. H., one of bis school-fellows (Londres, 1797); 2° Traits 
caractéristiques de la jeunesse fie Bonaparte et réfutation de différentes anec- 
dotes qui ont été publiées à ce sujet (Leipzig, 1802). 

Le Some account, œuvre d'un émigré, a été traduit en français par Bourgoing 
sous le titre : Quelques notices sur les premières années de Bonaparte (Paris, 
Dupont, an VI), et celte version est généralement exacte, bien que Bourgoing 
se sort permis, de son propre aveu, des corrections et des additions. L'auteur 
aurait été, selon la préface d'une réimpression de 1814, un homme probe, sin- 
cère et judicieux. Il nous dit que sa famille était étrangère et qu'il est venu à 
Brienne quinze ou dix-huit mois après Bonaparte. Or, il y avait à l'Ecole des 
Minimes un Cuming de Craigmillen, fils du capitaine des chasses du prince 
Xavier.de Saxe : il est d'origine étrangère, il est venu à Brienne un an après 
Bonaparte, il avait le caractère fort doux et une conduite très régulière (cf. 
pièce Lxxx). Mais, que Cuming ou tout autre ait composé le Some account, le récit 
est authentique et porte la marque de la vérité. L'émigré avait bonne mémoire : 
seul des biographes de Napoléon, il cite Heynaud do Monts, et non Keralio, 
comme l'inspecteur qui désigna Bonaparte pour l'Ecole militaire de Paris. 

L'auteur des Traits caractéristiques a voulu renchérir sur l'émigré d'Angle- 
terre qui ne parle que de Brienne, et il prétend avoir été le camarade de 
Napoléon et à Brienne et à Paris. Or, il n'a sûrement pas été cadet-gentil- 
homme à l'Ecole militaire : il nomme parmi les condisciples de Napoléon des 
jeunes gens comme Lauriston, Dupont, Moncey, Murât, qui ne furent jamais 
admis dans la compagnie. Mais il a pu faire ses études à Brienne : il mentionne 
le Père Patrauld et Balathier de Bragelonne; il sait ce qu'était une école 
royale militaire. Toutefois, il est moins intéressant, moins véridique que l'au- 



NOTES ET NOTICES 375 

teur du Some account, et il insiste trop sur les fortifications de neige et sur les 
pétards de la Saint-Louis; somme toute, il ne laisse pas d'inspirer la méfiance. 
Las Cases l'a consulté, et on croit lire le Mémorial lorsqu'on lit dans les Trails 
caractérislie/urs que Kcralio, « qui a écrit la Tactique, démêla le héros futur, le 
fit causer et dit au principal ; « Voilà un jeune homme de grande espérance ». 
On trouve encore quelques minces détails dans une brochure introuvable, 
mais citée par le Bonapartiana. L'auteur des Ti-aits caractéristiques s'amuse à 
réfuter cette brochure, et il a raison sur plusieurs points; il a tort de priser 
si peu le témoignage, si altéré qu'il soit, de Laugier de Bellecour. 

XXI bis. Lettre du ministre de la guerre à Ch. Bonaparte. 

Cette lettre est évidemment la n'ponse du ministre à la lettre de Cliarles publiée par Coston 
(II, 39-40); ce qui élonne de prime abord, c'est cjue les bureaux objectent l'âge trop avancé 
de Lucien; mais Charles avait dit que Lucien était dans sa neuvième année. 

Fontainebleau, 17 octobre 1783. 

Le Roi ayant décidé. Monsieur, par son règlement du 26 juillet dernier, que 
deux frères ne pouvaient être élevés en même temps dans les Ecoles militaires, 
la demande que vous formez en faveur de votre second fils ne serait admissible 
qu'autant que l'éducation de celui qui esta Brionne serait entièrement terminée, 
si d'ailleurs l'âge trop avancé de cet enfant n'était déjà un obstacle invincible 
à la grâce que vous sollicitez pour lui. 

Je suis, Monsieur, votre très humble et affei-tionné serviteur. 

M. de Buonaparté, assesseur à Ajaccio. 

XXII. Montarby de Dampierre. 

Nicolas-Laurent Montarby de Dampierre était fils de messire Etienne-Louis 
de Montarby de Dampierre, seigneur de Dampierre-cn-Bassigny, et de dame 
Gabrielle-Josèphe de Roze, qui furent tous deux dénoncés par le comité révo- 
lutionnaire de Langres, condamnés par le tribunal révolutionnaire de Paris et 
exécutés le 12 juillet 1794. Il naquit à Dampierre le 10 août 1769. Admis élève 
du roi à la nomination du 31 décembre 1779 parce que ses parents ont cinq 
enfants et 2 OOO livres de rente, il entra le 22 octobre 1784 à l'Ecole militaire 
de Paris avec rang de sous-lieutenant dans les troupes le même jour. Sous- 
lieutenant de remplacement au régiment de Royal-Dragons (27 août 1787), 
réformé (l" mai 1788), replacé (1.5 septembre 1788), il assista le 31 août 1790 à 
l'afTaire de Nancy qui compta pour une campagne de guerre, et peu de temps 
après entra comme sous-lieutenant dans la garde à cheval du roi, 2'' division, 
compagnie de Sommièvres, où il resta jusqu'au licenciement (30 novembre 1791- 
.SO m;ii 1792). Il émigra, servit à l'armée des princes, puis de 1793 à 1796 comme 
capitaine des hussards de Choiseul, en 1797 et en 1798 comme capitaine des 
hussards de Rohan. Il regagna la France en 1800, mais ne prit du service sous 
Napoléon qu'en 1813. Capitaine au 4" régiment des gardes d'honneur, il partit 
le 3 août 1813 pour l'armée. La Restauration l'employa aux colonies. Nommé 
chef de bataillon et commandant le bataillon supplémentaire du 5° léger 
(23 octobre 1814), promu chevalier de Saint-Louis (26 octobre 1814\ il alla 
défendre l'île Bourbon contre les Anglais ; mais il eut de vives discussions avec 
le maréchal de camp Bouvet de Lozier et revint en France. Le 26 février 1817, 
on le faisait colonel d'infanterie, mais il prenait rang du 18 août 1815. Quelques 
mois plus tard (13 août 1817), il recevait le commandement militaire de la 
Martinique. Il y mourut de la fièvre jaune le 8 novembre 1818. 

Son frère cadet, Louis-Charles-Marie, né le 8 décembre 1770, élève à Brienne 



376 LA JEUNESSE DE NAPOLEON 

et camarade de Bonajjarte, sous-lieutcnant au régiment de Navarre, lioutenant 
(17 décembre 1786-15 octobre 1791), prit part à la campagne de 1792 dans 
l'armée des princes où il appartenait, sous les ordres du marquis de Mortc- 
mart, à la compagnie de Navarre. Mais il soufTi'it tellement dans la retraite de 
Champagne qu'il ne put faire d'autre expédition. Aussi, sous la Restauration, 
eut-il beau rappeler le souvenir de son aîné et assurer qu'il avait servi les 
Bourbons aussi fidèlement que ses ancêtres l'avaient fait depuis l'an 1375, qu'il 
avait le premier, à Langres, arboré la cocarde blanche et crié « vive le roi »; il 
n'eut ni la croix de Saint-Louis ni le grade de chef de bataillon qu'il sollicitjiit. 

XXIII. Castres. 

llenri-Alexandre-Léopold de Castres de Vaux, né le 10 avril 1771 à Vaux-les- 
Rubignv dans les Ardenncs, admis élève du roi à la nomination du 31 décem- 
bre 1779 parce que ses parents n'ont que 300 livres de rente, entré à Brienne 
au mois de juillet 1780, cadet-gentilhomme à l'École militaire de Paris 
(22 octobre 178'j) avec rang de sous-lieutcnant du 10 avril 1786, fut reçu à 
l'École du génie de Mézières le 15 février 1792, le 6* sur 20. Il émigra vers le 
15 mai de la même année et fut le 6 juillet suivant admis parmi MM. les officiers 
du génie par la commission spéciale que les princes avaient établie à Coblenz. 
Il fit la première campagne à l'armée du duc de Bourbon, puis entra dans 
l'armée autrichienne, aux chasseurs de Le Loup où il servit deux mois, et au 
régiment de Murray où il fut vingt-deux mois; il assista donc sous les drapeaux 
de François II aux campagnes de Flandre de 1793 et de 179'*. Il rejoignit alors 
l'armée de Condé (25 décembre 179'i). Après le licenciement, il fut admis 
comme ingénieur géographe au bureau topographique de Bavière (22 niars- 
2'i décembre 1801). En li02, il regagnait la France. D'abord simple dessinateur 
au dépùl de la guerre, ensuite so'is-licutenant ingénieur gi'ograidic (20 juin 1803^, 
il fit un chemin rapide : capitaine (23 septembre 1805), chef de bat;iillon 
(23 juillet 1809), aide de camp de Davout (21 juillet 1811), adjudant-commandant 
ou colonel (19 novembre 1813), cmj)loyé à la brigade des ingénieurs géographes 
chargés de la démarcation des limites des Pyrénées (7 novembre 1814), de 
nouveau attaché à Davout (21 mars 1815), mis en non-activité (27 décembre 1815), 
employé à la commission de démarcation des frontières du Nord (2t) mars 1817), 
il est nommé maréchal de camp le 11 août 1823, et commande divers départe- 
ments. Il mourut à Rennes le 12 octobre 1832. 

XXIV. Laugier de Bellecotir. 

Pierre-François-Marie Laugier de Bellecour, fils de Louis-André, baron de 
Laugier et seigneur de Bellecour, et de M'"" Anne-Charlotte du Mcsiiil de 
Laugier, né le 2i novembre 1770 à Nancy, admis aux Ecoles royales militaires 
après le travail du mois de décembre 1780 et sur la recommandation du comte 
de Stainville, élève du roi à Brienne et à l'Ecole militaire de Paris. Il fut admis 
élève d'artillerie, le 40" sur 48, au concours de 1786, et quitta l'École militaire 
le 11 décembre de cette année pour se rendre à Metz à la suite de lÉcole d'ar- 
tillerie. Mais, avec la permission du ministre, il fut réinstallé (3 avril 1788) 
parmi les cadets-gentilshommes transférés à l'École de Pont-à-Mousson, d'où il 
sortit le 4 décembre 1788 pour être élève titulaire d'artillerie à Metz. Reçu lieu- 
tenant en second, le 40" sur 41, au concours de 1789, et attaché de nouveau, 
faute de places, à l'École de Metz, nommé second lieutenant à la 4' compagnie 
des mineurs (l"' avril 1791), il émigra au mois de décembre 1791, fit la cam- 
pagne de 1792 à l'armée du duc de Bourbon et rejoignit au mois de mars 1793 
le corps de Condé. Il y devint l'intime ami de Romain, qui raconte qu'il 
était avec sa mère au quartier général de Rothenbourg et y apprit brusquement 
la mort de son père guillotiné à Nancy. 



XOTl-S ET NOTICES 



XXV, Cominges. 



377 



Jean-Joseph comte de Cominges, né le 22 août 1770 à Avenay, admis élève 
du roi à la nomination du 31 décembre 1779 parce que ses parents n"ont que 
250 livres de rente, entre à Brienne en 1780. Cadet-gentilhomme à l'Ecole mili- 
taire de Paris le 22 octobre 178'i, il est, au concours du 1" septembre 1785, 
reçu le 21» sur 49 sujets que Laplace « a jugés susceptibles de passer à l'état 
déloves d'artillerie ». Admis le 25* sur Gl au concours des officiers de 1786, 
lieutenant en second an régiment de Besançon (£> avril 1787), lieutenant en 
premier (1" avril 1791). second capitaine (6 février 1792), il donne sa démis- 
sion, émigré au mois d'avril, est remplacé le 18 mai 1792. Il fait la même 
année la campagne dite de l'armée des princes et assiste au siège de Thion- 
ville et à la prise de Verdun. En 1794, il rentre sur le sol français et sert un 
an comme cavalier au 24*= régiment. Domicilié à Reims (4, rue de la Vignette), 
il est colonel de la garde d'honneur de 1808 à 1814 et entre au mois de janvier 1814 
dans la garde nationale. Au retour des Bourbons, il sollicita la croix de Saint- 
Louis et le grade de chef de bataillon. Il envoya un état de ses services, 
attesté par quatre officiers d'artillerie et anciens élèves de l'Ecole militaire, 
Belly de Bussy, Montarby de Dampierre et les deu.v Desmazis; il rappela qu'il 
était ■< issu d'une des plus anciennes familles de la noblesse du royaume » ; il 
allégua sa situation : « Un emploi de finance qu'il occupait, se trouvait réduit 
de plus d'un tiers en appointements » et, durant l'invasion, il avait eu le bras 
cassé à Beaurieux, dans l'Aisne, et « avait été extrêmement pillé par les troupes 
ennemies », La commission des émigrés jugea qu'il devait être classé comnie 
capitaine, à cause de son peu de services, et qu'il n'avait pas droit à la croix 
de Saint-Louis. Pourtant, Cominges fut nommé chef de bataillon honoraire le 
2G janvier 181G et chevalier de Saint-Louis le 29 février suivant. On le trouve 
en 1817 à Paris chef de division à l'administration des contributions indirectes. 

XXVI. Le certificat de Brienne. 

Le premier qui ait publié la note donnée à Bonaparte par le sous-inspecteur 
général est le rédacteur des Annales de l'Europe (1810, Vil, 104), qui n'indique 
pas sa source. C'est de ce recueil que Salgues l'a tirée {Mémoires pour servir à 
l'histoire de France sous le gouvernement de ISapoléon Baonapartc, 1814, I, 
p. 71), et Salgues déclare que la note a été faite après coup. Suivant lui, 
Napoléon est né en 17G8, non en 17G9, et les éloges décernés à lécolier « con- 
trastent ridiculement avec son caractère; il est probable qu'il demanda ce 
certificat à l'un de ses anciens professeurs à l'époque où il s'occupait du projet 
de descendre en Angleterre; il était alors nécessaire qu'il se donnât pour un 
marin » (et le rédacteur des Annales dit en edet que Napoléon sera « le plus 
^■rand des marins s'il rend au monde la liberté des mers »). Chateauneuf (//«si!. 
de Napoléon Bonaparte, 1815, p. 9) prétend que la note est authentique. II 
assure l'avoir copiée sur le registre original qui fut acheté en 1794 parmi les 
livres du ministre Ségur par le libraire parisien Royez et vendu douze ans 
plus tard pour 600 francs à Louis Bonaparte. Mais il cite une phrase que 
Revnaud de Monts n'eût jamais écrite (« état des élèves susceptibles d'entrer 
auseri'ice ») et, d'un bout à l'autre de son livre, il a démarqué Salgues. Il dit, 
comme Salgues, que Napoléon se présenta en 1781 (!) au concours d'artillerie. 
11 prend à Salgues la note que Delesguille aurait donnée à Napoléon ; il lui 
prend, en les abrégeant, tous les détails sur l'expédition de la Madeleine, la 
révolte de Paoli et la défense d'Ajaccio par Masseria, sur la journée de 
Pâques 1792 — qu'il place, comme Salgues, en 1793, — sur le général Collin, 
sur le commissaire marseillais qui somme Lelizia de sortir du théâtre, sur le 
Souper de Beaucaire, etc. De même, il prend à Salgues le certificat de Brienne, 



378 LA JEUNESSE DE NAPOLÉOX 

et, pour mieux cacher son emprunt, parle de l'orijjinal qu'il aurait vu, sup- 
prime, chimie, ajoute des mots. 

XX VH. Notes de Keralio. 

1777. Beavmont. De la Morélic des Biards. Sagesse exemplaire, une appli- 
cation infinie, succès inégaux, il vient de finir sa troisième. 

De la Morélie des liiards. Très sage, plein de zèle et d'application, plus 
d'ouverture pour les sciences que son frère cité ci-dessus; ces deux frères sont 
jumeaux et ce dernier a également fini sa troisième. 

Uu Gaillard d' lleilimer. Sujet distingué à tous égards; il a fini sa seconde. 

1777. TiHON. M. d' Averton. A des dispositions pour les sciences, réussit dans 
les mathématiques et le latin, et est de bonnes mœurs; il est en seconde. 

M. du Verne réunit les meilleures qualili'-s; il est sage, soumis, et s'occupe 
avec autant de fruit que d'assiduité. S'il est une exception à la règle (il aura 
quatorze ans révolus à l'éjjoque du l""' octobre), elle doit être en sa faveur et 
peut-être serait-il d'un bon exemple de lui donner cette distinction. 

M. de Bertrandi est également un très bon sujet. 

XXVIII. Notes de Reynaud de Monts. 

Etat des élèves destinés à passer cette année à Itcole de Paris. 

1785. PONTLEVOY. M. de Saint-Cricq (Antoine-Jean-Paul), né le 21 janvier 1771, 
Taille de quatre pieds, sept pouces, sept lignes, excellent sujet. La plus belle 
àme possible. De l'aptitude pour les sciences, du travail et des succès, on 
lui a quelquefois reproché de l'amour-proprc. En seconde. 

M. Dupont du Chambon de Mézillac (François), né le 15 janvier 1768. Taille 
de quatre pieds, neuf pouces, cinq lignes. Il a été malade une partie de l'année. 
Sans cela, il se serait distingue. Il a cependant su tirer parti de son temps, 
au point de se trouver à peu près au niveau. Bon caractère, esprit solide. En 
seconde. 

M. le Vicomte de la Villegourio (Charles-.Marie-Jean-Uapliste), né le 30 dé- 
cembre 1769. Taille de cinq pieds, deux pouces, une ligne. Il a fait cette année 
tout ce qui a dépendu de lui pour réparer le temps perdu dans les précé- 
dentes. Il a passablement réussi. Sa conduite est régulière. Ses mœurs sont 
fort pures. En rhétorique. 

.1/. de Thezan de Luc (Etienne-Charles), né le 11 décembre 1770. Taille de 
quatre pieds, sept pouces, neuf lignes. Est né avec toutes sortes de disposi- 
tions heureuses, mais n'en a pas tiré tout le parti qu'il eût pu. Rien ne le 
prouve mieux que, sans s'être donné beaucoup de peine, il est parvenu au pair 
des élèves de son âge qui ont le plus travaillé. Bon caractère, et sa conduite 
irréprochable. En seconde. 

1785. Yendô.me. m. de Séguin de Piegon (Alexandre), né le 20 juin 1770. Taille 
de quatre pieds, cinq pouces. Caractère bon, conduite régulière. Objets clas- 
siques assez bien remplis. Mathématiques (Bossut), arithmétique, algèbre, 
médiocrement, .\llemand, passablement. Dessin, assez bien. Ecriture médiocre. 
Exercices d'agrément, faibles. A. fini sa seconde. 

M. de Saint-Germain (Claude-Clair-Louis-Élisabeth), né le 24 avril 1768. 
Taille de quatre pieds, onze pouces, dix lignes. Caractère doux, honnête et 
sensible. Conduite régulière. Objets classiques : assez bien pour l'histoire et le 
français, médiocrement pour le reste. Mathématiques (Bezout), arithmétique et 
géométrie, médiocrement, ainsi que pour l'allemand. Dessine passablement. 
Ecrit correctement. Exercices d'agrément, assez bien. A fini sa seconde. 

M. de Terrasson (René-Cyprien-Gabriel), né le 15 mai 1770. Taille de quatre 



NOTES ET NOTICES 379 

pieds, huit pouces, trois lignes. Caractère honnête et sensible. Conduilc fort 
sage. Objets classiques très passablement remplis. iJalhématiques (lîossul), 
arithmétique, algèbre, médiocrement. Il s'applique. Médiocre pour l'allemand 
et le dessin. A proStc des exercices d'agrément. A fini sa troisième. 

31. (le Robiou de Troguindy (Jean-Marie), né le l*' décembre 1768. Taille de 
quatre pieds, neuf pouces, dix lignes. Caractère doux, honnête et sensible. 
Conduite très sage. Objets classiques passablement remplis. S'est appliqué. 
Mathématiques (Bezout), arithmétique et géométrie, passablement. Anglais, 
assez bien. Dessin, de même. Ecriture, bien. Exeicices d'agrément, assez passa- 
blement. A fini sa troisième. 

1785. TiRON. M. Poulain ^^e Mar^erae (Thomas-Jean-Baptiste), né le l'''août 17G7. 
Taille de cinq pieds, un pouce, trois lignes. Si la conduite de cet élève eût 
toujours été la même qu'elle est depuis huit ans, il n'eût pas été jusqu'à ce 
jour appelé à l'Ecole de Paris; ce qui l'ait qu'il y est destiné aujourd'hui malgré 
son âge, c'est la certitude où l'on est qu'il sera en état de subir le premier 
examen pour 1 artillerie, ayant suivi le cours de Bezout avec beaucoup de 
succès. Ses progrès ne sont pas moins sensibles dans le dessin et dans les 
exercices du corps. Son caractère s'est soutenu en bien depuis longtemps. 
A fini sa rhétorique. 

1786. BiUENNE. M. Balay de la Chasnée (Jean-Antoiiic-François) , né le 
27 février 1771. Taille de quatre pieds, sept pouces, six lignes. Bonne constitu- 
tion, quoique avec l'air délicat, d'une santé constante. Conduite régulière. A 
fait des progrès sensibles dans les mathématiques, où il a vu jusqu'aux sec- 
tions coniques. N'a pas fait dans le cours classique tous les progrès qu'on 
aurait attendus de sa facilité. Il possède cependant passablement l'histoire et 
la géographie et explique assez bien l'anglais. .\ fini sa seconde. 

M. de Guerin de Turiicau (Charlcs-Thomas-Picrre-Antoine), né le 7 juillet 1772. 
Taille de quatre pieds, huit pouces, trois lignes. Conduite excellente. Santé 
parfaite. Caractère bon. Constitution solide. A fait des progrès sensibles dans 
les mathématiques où il a vu jusqu'aux sections coniques. A également bien 
profité de son cours classique, de l'histoire et de la géographie. Il explique 
assez couramment l'anglais. A fini sa seconde. 

1787. BEAUMO^iT. M. de Canncjane (Charles-Michel), né le 6 juillet 1772. 
Taille de quatre pieds, quatre pouces. Il a fini sa seconde. Caractère très doux. 
Conduite très sage. Beaucoup de dispositions et de progrès dans sa classe, 
comme aussi dans les mathématiques. Il en est à la troisième partie du cours 
de Bezout, à l'application de l'algèbre à la géométrie. Réussissant bien dans 
les autres exercices. A de la religion et s'approche exactement des sacrements. 
Mérite de passer ù l'Ecole de Paris. 

1787. TIRO^'. M. de Tilly (Clément), né le 3 février 1769. Taille de cinq pieds, 
un pouce, trois lignes. Il finit sa seconde. Conduite très régulière; beaucoup 
de zèle pour ses devoirs en général. Défaut absolu de succès dans le latin, 
faute de principes. 11 doit à l'assiduité de son travail ceux qu'il obtient dans 
l'étude des mathématiques. Il y joint des talents supérieurs dans les difTérentes 
parties du dessin. Mérite de passer à l'Ecole de Paris. 

1787. PoNTLEVOY. M. de Maui'ise (Louis-Claude), né le 4 septembre 1769. 
Taille de cinq pieds, trois pouces, neuf lignes. Il a fait deux ans de philoso- 
johie. D'un caractère honnête et prévenant. Remplit bien ses devoirs de reli- 
gion. Il a fort bien fait sa philosophie. 11 dessine très bien et a fait de grands 
progrès dans les mathématiques, où il a vu le calcul intégral et différentiel 
du cours de Bezout. Il a très passablement réussi dans les exercices d'agré- 
ment. Mérite de passer à l'Ecole de Paris. 

1787. PoNT-A-MoussoN. il/, de Marlonnctz (Joseph-Louis-Anne), né le 23 mail771. 
Taille de quatre pieds, onze pouces, quatre lignes. A fini sa seconde. D'un 
caractère excellent, d'une santé parfaite et d'une conduite irréprochable. A fort 
bien fait son cours d'études et a suivi celui des mathématiques avec un tel 



380 LA jnUNESSE DE NAPOLÉON 

succès qu'il fut l'iinnéc dernière reçu élève d'arlillerie. Il eût été indubitable- 
ment reçu officier celte année, s'il y eût eu examen. Il explique passablement 
Tang-lais et a assez bien profité des exercices d'agrément. Mérite de passer à 
ri:Icolo de Paris. 

M. d'Anthouard de F/"a/«cof(r^ (Charles-Nicolas), né le 7 avril 1773. Taille de 
quatre pieds, huit pouces. A fini sa troisième. Caractère excellent. Jeune 
homme aimable. D'une santé excellente. Conduite irréprochable. A bien suivi 
son cours d'étude et était assez avancé en mathématiques pour avoir été rceu 
élève d'artillerie, s'il y eût eu examen. Explique bien l'allemand et a com- 
mencé l'anglais. A passablement profité des exercices du corps. Mérite de 
passer à l'École de l'aris. 

1788. Beai'MONt. Etat d'un élève du roi désigné pour passer dans la compa- 
gnie des cadels-geiililshommes à l'Érolc de Pont-à-Mousson, se destinant à l'artil- 
lerie. Jl/. Animât (Anloinc-Gonstanlin), né le \" août 1772. l'aille de six pieds. 
Caractère léger, mais docile. Des mœurs excellentes. D'une bonne santé, k 
bien suivi son cours d'étude, ainsi que celui des mathématiques, a parcouru 
avec succès les quatre volumes de Hezout. Dessine passablement. Kxpli([uc 
bien l'allemand et écrit cette langue. Son corps est trop fluet pour avoir pu 
faire de grands progrès dans les exercices d'agrément. 11 écrit correctement. 
A fini sa seconde. 

1788. Tjkon. Etats des élèves du roi désignés pour passer dans la compa- 
gnie des ciidets-gcnlilshommes à l'Ecole de Pont-à-Mousson, se destinant à 
l'artillerie. M.dr Qiiclo de Cadonzan (Jean-Maric-Joseph), né le 31 janvier 1772. 
Taille de quatre pieds, onze pouces, six lignes. Caractère paisible et très hon- 
nête. Conduite la jjIus sage et la mieux soutenue. N'est pas doué de la plus 
grande facililc; mais il sait y supj)lcer par l'assiduité au travail qui lui pro- 
cure des succès satisfaisants, particulièrement dans l'étude des mathématiques 
dont il fait sa principale occupation. A fini sa troisième. 

M. Le Uanticr de Glati'jçnn (Charles-René), né le l't avril 1773. Taille de cinq 
pieds, deux pouces. Caractère le plus tranciuille ; timidité excessive; conduite 
sage et vertueuse. Continue de s'appliquer avec le même zèle et le même succès 
à l'étude du latin et des mathématiques. Quant aux autres parties d'enseigne- 
ment, quoiqu'il s'en occupe moins, il n'est pas sans y faire des progrès assez 
s;itisfaisants. A fini sa troisième. 

1788. Vendo.me. Etat d'un élève du roi désigné j)our passer dans la compa- 
gnie des cadets-gentilshommes à l'Ecole de Ponl-à-Mousson, se destinant à 
l'artillerie. M. de la Noue (François-Louisj, né le 1.5 novembre 1772. Taille de 
quatre pieds, onze pouces, trois lignes. Cet élève a quelque difficulté de pro- 
noncer, mais c'est un excellent sujet. Possède bien son arithmétique et sa géo- 
métrie. Ses parents le destinent a l'artillerie. Le jeune homme le désire et le 
mérite. A fini sa troisième. 

1788. PoNT-A-MoussON. Etat d'un élève du roi, désigné pour entrer dans la 
compagnie de M.M. les cadets-gentilshommes se destinant à l'artillerie. M. Du 
Roc "(Gérard-Christophe). Taille de quatre pieds, cinq pouces, trois lignes. 
Caractère doux et sensible. De la meilleure conduite. A parfaitement suivi son 
cours d'étude et a fait les progrès les plus satisfaisants dans les mathéma- 
tiques, et a profite de tous les autres objets de l'enseignement. A fini sa 
seconde. 

1788. Briexne. Etat d'un élève du roi qui a été désigné pour entrer dans la 
compagnie des cadets-gentilshommes se destinant au génie. M. d' llaulpoul 
(Cbarles-Marie-Benjamin), né le 4 septembre 1772. Taille de quatre pieds, dix 
pouces, six lignes. Caractère bon et doux. Conduite sage et très régulière. Se 
distingue constamment par son application et son amour pour l'étude. 11 fait 
bien au latin, à l'histoire, à la géographie et aux mathématiques Sont il répète 
l'arithmétique, la géométrie et l'algèbre; bien aussi dans la langue allema)ide, 
assez bien dans le dessin et l'escrime. A fini sa troisième. 



NOTES ET NOTICES 381 

1788. Brienne. m. de Trcsscmanes de Brunet (Louis-Raymond-Désiré), né le 
20 septembre 1771. Taille de quatre pieds, onze pouces, six lignes. A fini sa 
seconde. D'une santé constante. Le fond du caractère est bon, mais parfois 
entêté. Sa conduite est des plus régulières et ses mœurs bien pures. A vu toute 
la trigonométrie et fort bien fait son cours d'étude; il explique passablement 
l'anglais. A peu réussi aux exercices d'agrément. Mérite de passer à l'Ecole de 
Paris. 

M. de Clozier (Charles-Louis), né le 4 février 1112. Taille de quatre pieds, 
quatre pouces, neuf lignes. A fini sa seconde. Bonne constitution, santé excel- 
lente. Caractère doux et aimable, conduite très régulière, mœurs bien pures. 
S'est appliqué constamment à tous ses devoirs, a bien fait son cours d'étude, 
a vu la trigonométrie, sait bien l'arithmétique, explique passablement l'anglais, 
et a fait quelques progrès dans les exercices d'agrément. Mérite de passer à 
l'Ecole de Paris. 

M. de Rison (Maurice-François-Alexandre-Marie), né le 2 juillet 1772. Taille 
de quatre pieds, huit pouces, trois lignes. A fini sa troisième. Dune santé et 
d'un caractère excellents : de la physionomie la plus heureuse; a réussi dans 
presque tous les genres. Né avec de la facilité, il en a tiré parti et doit aller 
loin, s'il modère sa vivacité. A. vu la géométrie et la trigonométrie. 11 explique 
passablement l'anglais et a bien commencé ses exercices d'agrément. Mérite de 
passer à l'Ecole de Paris. 

M. de Spinelle (Charles-François), né le 30 septembre 1772. Taille de quatre 
pieds, cinq pouces, neuf lignes. A fini sa troisième. Joint à une santé excel- 
lente le meilleur caractère. Son ardeur pour le travail ne s'est jamais démentie. 
Aussi a-t-il fait les progrès les plus satisfaisants dans tous les genres. Sait 
bien l'arithmétique, a vu la géométrie et la trigonométrie. Il sait un peu 
d'allemand et a quelques dispositions pour les exercices du corps. Mérite de 
passera 1 Ecole de Paris. 

1788. Tournoi. Etat d'un élève du roi qui a été désigné pour entrer dans la 
compagnie des cadets-gentilshommes se destinant au génie. .1/. Puniet de 
Montfort (Joseph), né le 6 avril 1774. Taille de quatre pieds, six pouces, six 
lignes. C'est bien le meilleur sujet de l'Ecole; il joint à de bonnes qualités un 
grand fonds de modestie, le discernement d'un homme fait, 1 innocence et la 
simplicité d'un enfant de six ans. L'attention la plus scrupuleuse n'apercevrait 
pas en lui l'apparence même d'un défaut: il réussit dans toutes les parties de 
l'enseignement; il possède fort bien l'arithmétique et la géométrie jusqu'aux 
surfaces. Il a besoin de revoir le reste de la géométrie; il entend bien l'alle- 
mand; on est content de ses progrès dans le dessin. En rhétorique. 

XXYIII his. Le banquet des anciens élèves de Brienne. 

Voir sur ce banquet le Précis de la réunion des éléi'es de V Ecole militaire 
de Brienne, an VU, dont Bouquet jeune est sans doute l'auteur. Il est signé : 
Berton aine et jeune, Patrauld, Bouquet, Deshayes, Avia, Fauvelet, Duval, 
Florensol, Cominges, Dugré, Colombière, Bouquet jeune, Laval aîné et cadet, 
Laforêt, Jannard, Duluc, Dubelloy, Delaure, Sourbier, Saint-Pollet, Vauquelin, 
Bonamy cadet, Curel, Dampierre cadet, Patrauld jeune, Fay, Berton, Simon, 
Poinsault, Pinel, Failly, etc. 

Les premiers signataires sont les fonctionnaires de l'Ecole. Viennent ensuite les 
camarades de Bonaparte : Fauvelet, frère aîné de Bourrienne; Duval (d'Esser- 
tennes ou d'Oligny); Cominges; Dugré (Du Gretz du Mont Saint-Père); de la 
Colombière; Bouquet jeune; Laval; Laforêt; Jannard-Croiset; Du Luc; Du 
Belloy; De Lor. 

Les autres élèves ne sont pas des camarades de Bonaparte ou n'ont fait que 
l'entrevoir. 



382 LA JEUXESSn DE NAPOLEON 

Sourbier est Antoine-Nicolas Paviot de Souibicr, né le 25 juillet 1770, pen- 
sionnaire à Brienne (11 mars 1787), fils d'un lieutenant de cavalerie, brigadier 
dans la compagnie des gendarmes bourguignons. 

Saint-Paulet est le cadot-gentilbomme de l'Ecole militaire de Paris (pièce ci.x), 
amené sans doute par Cominges et La Colombiérc qui boivent avec lui ■• à 
l'union inaltérable des élèves des Écoles militaires de Brienne et de Paris ». 

Vauquclin (pièce xi.iii). 

Curel est Charles-Emile de Gurel, fils de Nicolas-François do Curel q':i 
devint colonel du génie. Né le 28 janvier 1779 à ïoul, pensionnaire à Brienne 
(30 septembre 1787), admis à l'Ecole de Metz (8 avril 1793), lieutenant du génie 
de 2" classe (20 février 1796) et de 1" classe (20 avril 1790), capitaine de 
2* classe (18 août 1799), employé dans les places fortes de l'Est, puis à 
l'armée d'Italie, fait prisonnier à Alexandrie et échangé (8 septembre 1800), 
il meurt à Breslau le 2 octobre 1807 d'une fièvre nerveuse. 

Dampicrre cadet est sans doute Augustin de Dampierre, né à Hans le 15 sep- 
tembre 1780, pensionnaire à Brienne (21 octobre 1787) et qui devint maréchal 
de camp. 

Palrauld jeune, neveu du P. Patrauld, était pensionnaire à Brienne en 1787. 

Berlon est Joseph Berlon (pièce lxxx) — à moins que ce ne soit Sébastien 
Berton, né le 30 octobre 1773 à Reims, pensionn.'iirc à Brienne le 5 mai 1785 
(ce Sébastien Berton, parti en 1793 comme réquisitionnairc, réformé en 1801, 
entré, sans doute sur la recommandation de son oncle J.-B. Berton, dans l'admi- 
nistration des hôpitaux militaires, meurt à Montnxédy le 20 mars 1832 comme 
garde-magasin). 

Simon est Sébastien Simon, entré à l'Ecole comme pensionnaire le 17 mai 1787. 

Poinsault est Pierre-François Poinsot, né le 20 novembre 1778, pensionnaire 
le 17 mai 1787. 

Pincl est Jean-Cécile Pinel, né à Paris le li mars 1778; il fait ses études à 
Brienne de 1780 au 15 août 1792; novice timonier sur le Pégase et congédié 
pour faiblesse de santé, capitaine à la légion des Francs, puis à la l'i' demi- 
brigade légère, employé au secrétariat particulier du ministre Milct-.Mureau, 
attaché au bureau de la gendarmerie, envoyé à l'armée de réserve à la suite du 
commissaire-ordonnateur, il entre définitivement dans la gendarmerie en 
mai 1802. 

Failly est sans doute Charles-.\rmand de Failly, né le 22 mai 1780, élève du 
roi le 20 septembre 1788. 

XXIX. Les Berton. 

Louis-Sébastien Berton, né à Reims le 6 mars 17i6, fit d'assez bonnes études 
à l'Université de sa ville natale, s'engagea, dit-on, au régiment du Roi, puis 
quitta le service pour entrer chez les Minimes. Il fit sa profession le 27 aoiit 
1705 au couvent de Reims. Principal du collège de Brienne jusqu'à la Révolu- 
tion, grand vicaire de l'évéque constitutionnel de Sens, passant la Terreur 
dans cette dernière ville où il instruisait un jeune homme et cultivait un 
jardin, il fut nommé par Bonaparte économe du collège de Saint-Cyr : le 
décret, daté du 20 juillet lïOO et signé par Lucien Bonaparte, ministre de 
l'intérieur, porte que « Le Breton (sic) s'occupera sans délai de l'établissement 
du régime économique ». Le 28 mars 1801, Berton succédait, comme direc- 
teur du collège de Compiègiie, à Crouzet, qui venait au collège de Saint-Cj'r 
remplacer Sallior. Proviseur du lycée de Reims en 1803, mis à la retraite on 
1808, il mourut le 20 juillet 1811. « Si cet homme, a écrit Lacatte-Jollrois 
dans sa Biographie rémoise manuscrite, n'eût pas revenu dans son pavs, on 
l'aurait toujours regardé pour un personnage important. Qu'avait-il ou que 
lui restait-il.' Un ton plus dur que sévère, sans cependant savoir se faire obéir. 



NOTES ET NOTICES 383 

Les mémoires qu'il fit dans lesquels on remarquait la dureté de son caractère, 
ne lui donnèrent aucune confiance. Il faut avouer cependant que les discours 
qu'il prononçait aux distributions des prix étaient toujours bien faits et faisaient 
admirer son" éloquence. Voilà tout. Il négligea sa place, se livra aux plaisirs 
de la table, et se perdit, et, s'il est vrai qu'il se laissa mourir, comme on dit, 
en se privant de manger, et ne buvant que de l'eau pendant quarante-deux jours, 
qu'il allait chercher lui-même dans une cruche à la rivière (il demeurait alors 
dans la rue du Cerf), que penser de cet homme? » 

Jean-Baptiste Berton, né ù Reims le 16 février 1757, s'engagea comme son 
frère après avoir fait ses études, faillit mourir d'un coup dépée, et, lui 
aussi, entra chez les Minimes. Il prononça sa profession à Yitry-le-François le 
14 avril 1780. Sous-principal du collège de Brienne, principal sous la 
Révolution après le départ de son frère jusqu'au 1" octobre 1793, direc- 
teur de l'hôpital militaire provisoire de Brienne, sécularisé par un bref du 
pape Pie VI (24 mars 1796), économe de l'hùpital militaire de Morlaix, qu'il 
quitte au mois de nivôse an VII pour se rendre successivement aux armées 
du Rhin, du Danube et d'Helvétie, économe de l'hôpital militaire du Val-de-Grâce 
(11 février 1800), membre du conseil d'administration de l'hôpital militaire 
d'Alexandrie (7 août 1804), inspecteur de l'hôpital de Bruxelles (1" janvier 1807). 
agent en chef du service des hôpitaux au corps d'observation des côtes de 
l'Océan (12 mars 1808), de nouveau envoyé à Bruxelles (11 septembre 1808), il 
prit sa retraite après la chute de l'Empire et obtint une pension civile de 
1 418 francs. Il mourut à Reims le 19 février 1837. « Plus homme du monde 
qu'homme religieux, a dit Lacalte-Jollrois, appelé ordinairement frère Jean 
par les francs-maçons et même dans la société, il égayait par ses bons mots, 
par ses facéties plus souvent erotiques qu'autrement, et poète dans l'occasion, 
par des chansons de table, couplets pour noces, etc., homme nuisible pour 
beaucoup de jeunes gens qu'il attirait à la loge et qu'il divertissait. Son frère 
Louis-Sébastien Berton s'est toujours respecté : mais, lui, il oubliait d'y 
penser. » 

XXX. Les Mailly. 

Il y avait à l'École de Brienne trois frères Mailly, fils du bailli de l'endroit: 
Théodore Mailly, Mailly du Montois et Alailly du Frenay. Théodore fut nommé 
sous-lieutenant au régiment d'Isembourg au 2" régiment étranger par décret 
impérial du 27 mars 1806 et lieutenant dans la légion hanovrienne le 9 juin 1808. 
Sur le Mailly qui fut desservant de Ghalette, voir Bourgeois, Ilist. des comtes 
de Brienne, p. 301, et la Corresp. de Napoléon, X, 373. Le troisième Mailly est 
peut-être le Mailly que Jean-Baptiste Berton avait emmené aux armées comme 
« commis de confiance » et qu'il ne put placer à l'hôpital militaire du Val-de- 
Gràce. 

XXXI. Jessaint. 

On consultera sur lui, non sans profit, la plaquette de Sellier, Notice bio- 
graphique sur le vicomte de Jessaint (Châlons, 1854) ; mais les détails suivants 
ne sont pas inutiles. Claude-Laurent Bourgeois de Jessaint était né le 
25 avril 1764 à Jessaint. Il sortit de Brienne en 1782 et fut dès 1785 nommé 
receveur particulier des finances, à condition de n'exercer cette charge que 
lorsqu'il aurait atteint sa majorité. Maire de Bar-sur-Aube en l'an III, prési- 
dent de l'administration municipale du canton de Bar en l'an IV, préfet de 
l'Aube (21 février 1799), baron de l'Empire (15 août 1809), il ne quitte sa pré- 
fecture que le 12 novembre 1838. Son fils, auditeur au Conseil d'Etat en 1810, 
fut sous-pi-éfet de Troyes en mars 1811 et de Genève en avril 1812. 



384 LA .inUNESSE DE NAPOLÉON 

XXXI bis. Bruneteau de Sainte-Suzanne. 

Alexandre-François Bruneteau de Sainte-Suzanne, né au Mothé, commune 
de Poivre (Aube), le 29 décembre 1769, élève du roi à Brienne au mois 
d'août 1780, passé à l'école de La Flèche en octobre 1782, volontaire au 
!«'■ bataillon de l'Aube {V septembre 1791), mis en réquisition pour le service 
des hôpitaux de l'armée du Nord (I" avril 1793), étudiant en médecine et chi- 
rurgie à Reims, envoyé à Strasbourg pour y •• profiter des leçons et de l'ému- 
lation de l'Ecole de santé » (21 juin 179()), chirurgien de deuxième classe 
(10 janvier 1797) et de première classe (12 décembre 1800) au 2° régiment 
d'artillerie à cheval, sous-préfet de l'arrondissement de Saint-IIippolyte du 
Doubs (27 octobre 1802), député au Corps législatif pour le département du Doubs 
(17 août 1804), préfet de l'Ardèche (16 mars 1806) et de la Sarre (7 août 1810), 
baron do l'Empire avec une dotation de 500 francs de rente sur l'octroi du 
Rhin (19 août 1812j, préfet du Tarn (6 avril 1815), traduit devant une commis- 
sion militaire à Rodez (15 juillet 1815) et mis en liberté après une détention de 
six semaines, jjréfet de l'Aisne (14 mai 1821), remplacé le 14 juillet 1823 
par le comte d'Argout au grand regret et malgré les réclamations de tout le 
département, conseiller d'Etat en service extraordinaire, mort en 1840. 

XXXII. Les Mémoires de Bourrienne. 

Le premier tome des Mémoires de Bourrienne est presque la seule source où 
ont puisé les biographes de la jeunesse de Napoléon. Mais Villemarest, 
l'arrangeur de ces Mémoires, a commis de telles erreurs qu'il faut les signaler... 
al> uno, disce omnes. 

Tout d'abord, Bourrienne n'a pas été l'intime ami de Napoléon à Brienne. 
L'émigré traduit par Bourgoing ne le connaît pas, et Joseph dit nettement : <• Il 
est faux qu'à cette époque Bourrienne fût l'ami de Napoléon; il fut seulement 
le serviteur du général Bonaparte qui se rappela de l'avoir eu pour camarade 
et crut pouvoir compter sur ses opinions politiques. » 

Villemarcst-Bourrienne prétend avoir « tiré du registre de Berton » une 
note sur la sortie de Napoléon. Mais il n'a pu consulter un registre disparu 
sous la Révolution, et la note est fausse : 1° Napoléon n'est pas sorti de 
Brienne le 17 octobre, puisque ses lettres de cadet-gentilhomme sont datées 
du 22; 2° Berton, qui ne prévoyait pas la grandeur de l'écolier, n'aurait jamais 
écrit les mots suivants : « Le même jour, sont sortis, avec Napoléon de Buona- 
parie, MM. de Montarby, de Cominges, de Castries {sic), Laugier de Belle- 
cour ». 

Il a pris l'anecdote sur l'hiver de 1783 à 1784 dans le Some account et les 
Traits caractéristiques. 

Il parle du ballon de Blanchard au milieu des pages qu'il consacre à 
Brienne au lieu de placer l'incident au chapitre de l'Ecole militaire de Paris, 
et lorsqu'il attribue cet acte d'étourderie et d'audace à Dupont de Chambon, il 
copie et Saignes et l'auteur des 'J'raits caractéristiques. 

Il dit, d'après une note du principal, que Bonaparte vint dans un de ses 
semestres à l'Ecole de Brienne et y raconta sa liaison avec Raynal. Napoléon a 
revu Brienne pour la première fois en 1805, 

« Les élèves, dit le compilateur, étaient invités tour à tour à la table du 
principal. » Le principal n'avait pas de table particulière; les religieux man- 
geaient ensemble dans une même salle; les élèves restaient au réfectoire avec 
les surveillants. 

<. Le sieur Dupuis alors sous-principal. » Le Père Dupuy était simple pro- 
fesseur. 

« Paoli, répliqua Bonaparte, était un grand homme, il aimait son pays, et 



NOTES ET NOTICES 385 

jamais je ne pardonnci-ai à mon père, qui a été son adjudant, d'avoir concouru 
à la réunion de la Corse : mon père aurait dû suivre la fortune de Paoli et 
succomber avec lui. » Napoléon aimait trop sou père pour le regarder comme 
un traître, et, à ses yeux, Charles n'avait pas concouru à la réunion de la 
Corse. 

« A la bibliothèque il lisait avec avidité... « Ce passage est tiré du Some 
account. 

« Notre principal avait Louis pour prénom. » Les élèves célébraient le 
25 août la fête du roi, et non celle du principal. 

« Nous avions fabriqué des pétai ds. » Voir le Some account ai les Traits 
caractéristiques. 

« Le jeune Gudin fut tout noir de l'explosion. » L'événement date de 178'i : 
or, Gudin aîné était sorti de Bricnne en 1782 et Gudin cadet y entrait en 1785. 

« Les moines ont été forcés de faire venir de Paris M. Durfort et M. Des- 
ponts; sans ce secours, l'Ecole n'allait plus. » Durfort ne figure pas sur les 
listes, et Reynaud de Monts assure en 1787 que « les malhémaliques ensei- 
gnées par les religieux vont bien », mais que « les enfants qui sont sous un pro- 
fesseur laïque sont en souffrance ». 

« L'inspecteur des écoles militaires était chargé de faire tous les ans un rap- 
port sur chaque élève, soit qu'il fût aux frais de l'Etat, soit qu'il fût à la charge 
de sa famille. » Il n'examinait que les élèves du roi et dans son rapport ne 
faisait qu'énumérer les pensionnaires, en marquant d'un astérisque les gen- 
tilshommes. 

« J'ai copié la note qui suit du rapport de 1784. J'ai même voulu en acheter 
le manuscrit qui a probablement été dérobé au ministère de la guerre. C'est 
Louis Bonaparte qui en a fait l'acquisition. » Villemarest a copié tout simple- 
ment la note de Chateauneuf. 

« Je n'ai pas pris copie delà note qui me concernait, parce que la modestie 
m'aurait toujours empêché de m'en servir. » L'inspecteur ne donnait de notes 
qu'aux élèves du roi, et Bourrienne était pensionnaire! 

» En 1783 le duc d'Orléans voulut bien présider à la distribution dos prix. • 
Ce fut en 1781. 

« Bonaparte eut avec moi le pri.x de mathématiques. » Le fait a été suggéré 
à Villemarest par les Traits caractéristiques : « Bourrienne, dit l'auteur, était 
l'émule de Bonaparte dans la partie des mathématiques. » 

« Compte-rendu au roi par M. de Keralio. » Les notes données par Finspec- 
teur — -qui était en 1784 Reynaud de Monts, et non pas Keralio — ne portaient 
pas ce préambule. 

« Bonaparte ne pensait nullement à la marine. ■• Villemarest oublie qu'il a 
cité plus haut cette ligne de Charles Bonaparte : ■> Mon fils a tourné ses études 
du côté de la marine ». 

« Napoléon crut devoir faire un mémoire qu'il adressa à Berton. » Ce 
mémoire n'a pu être rédigé par Napoléon (cf. p. "209). 

« 11 ne resta pas longtemps à l'Ecole militaire de Paris; ses supérieurs, lassés 
de son caractère tranchant, devancèrent l'époque de son examen. » Comme si 
Napoléon avait pu devancer l'époque d'un examen fixé par Ségur et Gri- 
beauval ! 

Peut-on croire désormais aux Mémoires dits de Bourrienne.' Non : mais il 
faut les lire, et en les lisant avec précaution, on y trouvera quelquefois à prendre 
et à apprendre. Bourrienne a dû, puisqu'il fut payé, fournir, outre son nom, 
quelques pièces originales, et l'adroit et intelligent Villemarest a, de son 
coté, recueilli des documents authentiques (la lettre de Charles Bonaparte à 
Ségur, les notes de M'"" de Bourrienne sur Bonaparte en 1795, le rapport 
sur le 13 vendémiaire, etc.). 



JEC.NESSE DE NAPOLEON. 



— T. l. 25 



386 LA JEUNESSE DE NAPOLEON 



XXXIII. Nansouty. 

Nansouty (Etienne-Marie-Antoine Champion de), fils du major du Château- 
Trompette, né au Château-Trompette le 30 mai 1708, élève à Bricnne, puis à 
l'Ecole militaire de Paris (22 octobre 1782), sous-lieutenant dans Bourg-ogne- 
infanteric (26 mars 1785), capitaine de remplacement au régiment de Francbe- 
Comté-cavalerie ((> avril 178K), réformé la même année avec ledit régiment et 
incorporé en qualité de capitaine de remplacement dans le régiment de Lauzun- 
hussards (2'i mai 1788), adjoint à l'adjudant général Poncet (20 décembre 1791), 
lieutenant-colonel au 2* chasseurs à cheval (5 mars 1792) et au 9° cavalerie 
('i avril 1792), colonel ou chef de brigade (9 novembre 1793), général de bri- 
gade (29 août 1799), général de division (24 mars 1803), commandant des 2« et 
4e divisions de cuirassiers (19 octobre 1811), colonel général des dragons 
(16 janvier 1813), commandant de la cavalerie de la garde impériale (29 juil- 
let 1813), mort à Paris le 12 février 1813. Cf. Thoumas, Les grands cavaliers 
du premier Empire, H, p. 1-58. Remarquons que Nansouty n'a pu connaître 
Napoléon à l'Ecole militaire de Paris; le 31 octobre 1784, la veille du jour où 
Bonaparte quittait Bricnnc, il recevait du concierge-garde-meuble Lcinoyne la 
somme de 156 livres pour se rendre à Huningue où le régiment de Bourgogne 
tenait garnison. 

XXXIY. Gudin. 

Gudin de la Sablonnière (César-Charles-Etienne), né le 3 février 1768 à 
Montargis, gendarme surnuméraire de la garde du roi (28 octobre 1782), sous- 
lieutenant de remplacement au régiment d'.\rlois (2 juillet 178')), sous-lieute- 
nant (8 septembre 1784), lieutenant (1" janvier 1791), adjoint provisoire aux 
adjudants généraux de l'armée du Nord (4 juin 1793), aide de camp du général 
Ferrand (31 octobre 1793), adjudant général chef de bataillon (20 décembre 1793), 
adjudant général chef de brigade (13 juin 1795), général de brigade (5 février 1799), 
général de division (6 juillet 1800), comte de l'Empire (7 juin 1808 , blessé à 
Valoutina le 19 août 1812, mort à Smolcnsk trois jours après. Il avait un frère, 
Pierre-César, né le 30 décembre 1775. Ce Pierre-César fut pensionnaire à 
Brienne où il entra le 16 octobre 1785 et portait le nom de Gudin des Bardelières. 
Il était capitaine et aide de camp de son aîné lorsque Napoléon le nomma, sur 
la demande du général, chef de bataillon. Plus tard l'empereur le fit colonel 
du 16° de ligne, baron de l'Empire (14 février 1810), général de brigade 
(11 janvier 1812). 

XXXV. Laplanche-Mortières. 

Claude-Joseph de Laplanche-Mortières — qui signe L. Morticres — naquit à 
Aulnay, dans r.\ubc, le 28 juin 1772. Il était fils d'un mestre de camp de 
cavalerie. Au sortir de Brienne, il fut page du roi à la grande écurie 
(25 avril 1785-1°'' octobre 1787), puis entra au régiment de Normandie comme 
sous-lieutenant (6 février 1788). Lieutenant (20 mars 1791) et capitaine 
(9 juillet 1792) au même régiment, chef de brigade de la 1'° légion des Francs 
qui devint la 14' demi-brigade (14 septembre 1796-29 août 1803), il fut nommé 
adjudant supérieur du palais des consuls le 2 octobre 1802. Promu général de 
brigade (29 août 1803), employé au corps des grenadiers de la réserve (13 dé- 
cembre 1803), commandant des dix dépôts de troupes à cheval de l'armée 
de Naples, il mourut de maladie à Chieti le 28 octobre 1806. Cf. (notam- 
ment p. 40 et 76) les Mémoires de Bigarré qui servit avec lui au régiment de 
Normandie et à la légion des Francs. « Il était aussi homme d'honneur qu'il 



NOTES ET NOTICES 387 

était bon camarade; élevé à Brienne avec Bonaparte, il dut à ce souvenir 
d'être appelé par celui-ci à Paris, fit presque toutes les campagnes et est 
mort officier général. ■> 

XXXVI. Balathier de Bragelonne père. 

Balathier de Bragelonne (Antoine-Anne), né à Bragelonne, dans la Cote 
d'Or, le 11 décembre 1734, cadet au régiment de Rouergue (2 mars 1748), lieu- 
tenant (1" octobre 1750), capitaine (17 novembre 1758), major de la place de 
Bastia (1" octobre 17G9), lieutenanl de roi (10 juin 1777), réformé en 1791, 
est nommé par Bonaparte le 2 juillet 1797 chef de bataillon et commandant 
de la place d'Ajaccio, devient ensuite commandant d'armes à Baslia, obtient 
de ne pas aller au Mont-Genis où l'envoyait le ministre (15 août 1801}, reçoit le 
commandement de Calvi (7 novembre 1801), puis de Gorte (2« janvier 1804), se 
relire à Bastia dès le commencement de 1807 avec l'autorisation du général 
Morand, parce que l'air de Corte est trop vif pour lui, prend sa retraite le 
28 avril 1808 et meurt le 9 décembre 1813. 

XXXVII. Balathier de Bragelonne fils. 

Balathier de Bragelonne (Élie-Gharles), fils d'Antoine-Anne et do Marie de 
Franceschi, né le 13 décembre 1771 à Bastia, élève à Brienne (11 juin 1782), 
soldat au régiment provincial corse (1" novembre 1789), congédié (9 dé- 
cembre 1791), émigré et entre au corps des chevaliers de la Couronne 
(3 février 1792), devient chef de section à la compagnie noble à pied de Cor- 
sac (1" mai 1792). passe à la compagnie de chasseurs nobles ù pied n" 2 
(27 avril 1793) et cesse de servir à l'armée de Gondé (28 septembre 1793), pour 
se rendre en Italie et de là en Corse, où il est sous-lieutenant dans les troupes 
anglaises (1" juillet 1794-18 octobre 1796). Après le départ des Anglais, il reste 
dans l'île et devient lieutenant de la compagnie des sapeurs auxiliaires 
(10 novembre 1796). Il regagne le continent et entre au service d'Italie. Le 
voilà capitaine (29 mai 1797), adjoint aux adjudants généraux (1" janvier 1798), 
major de la 5'' légion (13 avril 1798), chef de bataillon adjoint à la 2"= demi- 
brigade d'infanterie légère (26 avril 1799), adjudant-commandant pendant le 
blocus de Gênes (23 avril 1800), chef d'état-major de la division Pino (27 sep- 
tembre 1801), chef de la 1" division au ministère de la guerre (25 septembre 1805) 
et sous-gouverneur des pages (17 novembre 180C). Envoyé à l'armée de Cata- 
logne en 1806, et à celle d'Aragon en 1809, il est nommé général de brigade au 
siège de Tarragone (11 juillet 1811). Blessé à Bautzen et prisonnier (19 mai 1813), 
rentré au mois d'août 1814 et réadmis au service de France (22 septembre 1814), 
il commande successivement l'Yonne (10 avril 1815), la Creuse (15 novembre 1815), 
et, après avoir été mis en traitement d'expectative (13 novembre 1817), le 
Pas-de-Calais (21 avril 1820), la Loire-Inférieure (1" mai 1822) et de nouveau 
le Pas-de-Calais (2 février 1825). Atteint d'aliénation mentale au mois de 
juillet 1828, il est mis en disponibilité le 10 août suivant et à la retraite le 
20 décembre 1829. La Restauration l'avait fait vicomte (17 août 1822). 

XXXVIII. Bonnay de Breuille. 

Jean de Bonnay de Breuille, né le 27 juillet 1766 à la Harazée (Marne), élève 
à Brienne, puis à l'École militaire de Paris (14 octobre 1780) avec brevet de 
sous-lieutenant (27 juillet 1781), sous-lieutcnant à Royal-Vaisseaux (17 juillet 1783), 
lieutenant (26 septembre 1788), capitaine de grenadiers (l" avril 1792), juge de 
la commission militaire établie à Charleville (ans II et III), chargé du dépôt 



388 LA JEUNESSE DE NAPOLEON 

de la réquisition au département des Ardennes (ans IV et V), commissaire du 
pouvoir exécutif près le conseil militaire de Mézicrcs (ans V et VI), adjudant 
de place à Ilesdin (28 novembre 1706), chef de bataillon de la 95° demi-bri- 
gade (9 novembre 17118), nommé chef de brigade pour être commandant d'armes 
(11 octobre 1801), commandant d'armes de Neuf-IJrisach (22 juillet 1803), de 
Thionville (29 janvier 1808), de Is'imcgue et du département des Bouchcs-du- 
Rhin (14 mai 1810), lieutenant de roi à Thionville (24 décembre 1814), à la 
demi-solde (V' janvier 181G) après la reddition de la place qu'il remit aux alliés 
le 2 décembre 1815, à la retraite (22 juillet 1816), mort le 1" janvier 1818 à 
Viennc-lc-Chàteau. 

XXXIX. Lettre de Bonnay à Bonaparte. 

Paris, le 15 rcndcmiairc au X de la Ptépiiblique française. 

Bonnay-Breuillc, chef du :f bataillon de la 95" demi-brigade, 
au Premier Consul de la Républiijiie. 

Général, 
J'ai l'honneur de vous présenter une supplique contenant une double demande : 
avancement et tranquillité. Ai-je mérité le premier point? De longs services 
non interrompus, une blessure grave et plus que tout, un dévouement soutenu, 
sont des titres que vous savez apprécier. Quant à la tranquillité, vous l'assurez 
à l'Europe, à noire patrie; accordez-la à votre ancien condisciple estropié, 
ainsi qu'une existence aimable, en m'élevant au poste que je sollicite de votre 
bienveillance et de votre justice. Ma reconnaissance sera sans bornes. J'ai 
l'honneur d'être avec un très profond respect 

Brelille. 

(On lit, en haut de la lettre, ces mots dictés par le premier Consul : faire 
l'arrèlé, commandant d'armes.) 

XL. D'Hautpoul. 

Charles-Marie-Benjamin d'Hautpoul, né le 4 septembre 1772 à Toulouse, 
élève du roi à Brienne (27 octobre 1782), admis en 1788 dans la compagnie des 
cadets-gentilshommes qui se destinent au génie (cf. pièce xxviii), et le 
12 février 1792, à titre supplémentaire, à l'Ecole du génie de Mézièrcs, lieutenant 
(15 fé_yrier 1793), capitaine (1" juin 1793), suspendu (19 octobre 1793), réintégré 
par le Comité (25 août 1794), employé au casernement de Paris, puis à l'armée 
des eûtes de Cherbourg et en Egypte, chef de bataillon (22 août 1799). chef de 
brigade (l" mai 1800), confirmé chef de brigade (20 novembre 1801), directeur 
des fortifications à Brescia (29 janvier 1803), commandant en second du génie 
en Italie, commandant en chef du génie à l'armée de ^Japles, directeur à 
GrenoBle (5 avril 1810), autorisé à résider à Genève (21 septembre 1811) pour 
terminer un travail sur Genève et Sion, admis sur sa demande à la retraite 
(l"' février 1816). Il avait épousé M™ de Beaufort, auteur de Zélia et membre 
de l'Académie des Jeux floraux. Le fils de M"<= de Beaufort, qu'il adopta et 
qui prit le nom de Beaufort d'Hautpoul, fut colonel du 3' régiment du génie. 

XLI. Picot de Moras. 

Jean-Louis-Ferdinand-Henry Picot de .Moras, né le 24 janvier 1768 à Montmirey- 
le-Chàteau (Jura), élève à l'Ecole militaire de Paris (8 octobre 1783), parti de 
l'Hôtel (26 novembre 1786) pour se rendre dans sa famille, élève sous-lieute- 
nant à l'Ecole du génie de Mézières (1" janvier 1787), lieutenant en second 



NOTES ET NOTICES 389 

(1" janvier 1789), lieutenant en premier, autorisé à faire ses caravanes à Malte 
, (V" juillet 1791-31 décembre 1793), capitaine, chef de bataillon, blessé griève- 
( ment à Aboukir et mort à Alexandrie le 4 août 1799. 

XLII. Picot de Dampierre. 

On pourrait croire qu'un Picot de Dampierre a été le condisciple de Bona- 
parte à Brienne. Le 21 aoiit 1800, au banquet des anciens élèves, Bouquet 
jeune porte un toast aux généraux Xansouty, Gudin, d'Hautpoul, Mortièrcs et 
Dampierre. Mais ce Dampierre (Achille-Pierre-Henri), adjudant-général et fils 
aîné du général qui commanda en chef l'armée du Nord en 1793, était né le 
19 août 1775 et entra comme pensionnaire à Brienne le 17 novembre 1784, 
trois semaines après le départ de Napoléon. 

XLIII. Vauquelin. 

Caulet de Vauquelin (Henry-Nicolas), né le 27 juillet 1776 à Port-au-Prince, 
pensionnaire à Brienne (30 octobre 1783), sons-lieutenant au mois d'octobre 1792, 
jjris par les Anglais en l'an lU et rendu en l'an VII, aide de camp de son cama- 
rade et ami de Brienne, Achille-Piorre-Henri Picot de Dampierre (.5 mai 1802), 
adjoint, après la mort de Dampierre, à l'état-major de l'armée de Saint- 
Domingue (9 juin 1802), nommé provisoirement capitaine (10 janvier 1803) 
par Rochanibcau et son aide de camp (6 mars ISOJ), confirmé capitaine 
(IG mai 1803), prisonnier de guerre à l'évacuation du Cap (29 novembre 1803) 
et rentré en F'rance sur parole au mois de juin 1804, adjoint à l'état-niajor 
général de la Grande Armée (17 septembre 1805), à l'état-major du G" corps, 
puis à l'élat-major de l'armée du Midi en Espagne, chef de bataillon pour être 
commandant d'armes (28 juin 1813), envoyé au Mont-Cenis (18 octobre 1813) 
qu'il livra le 7 mai 1814 aux alliés en vertu de la convention de Paris, mis en 
non-activité , adjoint à l'état-major du 4" corps commandé par Gérard 
(3 avril 1815), tué à Ligny le 16 juin 1815. 

XLIV. Courlet de Vrégille. 

Les Courlet de Vrégille étaient fils d'un capitaine d'artillerie qui devint lieu- 
tenant-colonel et sous-directeur à Besancon. L'ainé, Désiré-Marie-Philippe, né 
le l"' mai 17GG, sous-lieutenant au régiment d'.Vunis (9 septembre 1783), lieute- 
nant (1^'' janvier 1791), capitaine (15 janvier 1793), fait les campagnes de 1791- 
1793 en Amérique, regagne la France le 9 mars 1794, se voue au génie, devient 
lieutenant le 16 mars 1795, et capitaine le 18 août suivant. Le frère cadet, 
Marguerite-Mansuit, né à Besançon le 8 juin 1767, élève à l'Ecole du génie de 
Metz (15 mars 1795, après avoir été examine à Besançon par le directeur des 
fortificationsTholosé),lieutenantdugénie(20février 1796), capitaine (18 août 1799), 
fit les campagnes des années VI, VII et VIII aux armées de Mayence et du Rhin, 
la campagne de l'an IX dans le Tyrol, sous les généraux Nansouty et Demont, 
la campagne d'.\usterlitz. En 1806 il quittait l'armée pour aller aux eaux en 
Franche-Comté; mais sa santé ne devint pas meilleure, et après avoir été 
■employé dans la direction de Besançon (6 décembre 1806), il donna sa démis- 
sion qui fut acceptée le 1" janvier 1809. 

XLV. D'Abc ville. 

D'Abovjlle (Bernard-Alexandre), de Commercy, né le 15 janvier 1769, sous- 
lieutenant au régiment de Brie (20 septembre 1788), lieutenant (15 septem- 
bre 1781), capitaine (1*'' avril 1792), remplacé pour s'être absenté sans congé 
(9 août 1793). Reynaud de Monts lui avait donne la note suivante en 1786 : 



390 LA JEUNESSE DE NAPOLKOX 

« Sa santé est bonne à l'cxceplion d'une fluxion ou humeur qui s'est portée sur 
ses yeux depuis environ trois ans, qui ne lui permettait presque aucun travail : 
à cotte inspection-ci, ses yeux se sont trouvés un peu plus nets, mais le di-oit 
toujours fort rouge. Ses progrès en mathématiques et dans son cours classitjue 
sont très médiocres ainsi que pour l'histoire et la géographie. Les exercices 
d'agrément ne vont pas mieux. A fini sa troisième. •■ Mais en 1788 il le plaçait 
en tète de la liste des quatre élèves (d'Aboville, Lombard de Combles, Foucault 
et Feligny) qu'il proposait de placer dans les troupes du roi, et il faisait cette 
observation : « Les progrès de cet élève ont été fort retardés par des maux 
d'yeux qui ne lui ont pas permis une application suivie ; sa vue va mieux depuis 
deux ans et ce jeune homme est bien en état de servir maintenant. A suivi la 
rhétorique. » 

XLYI. Lombard de Combles 

Lombard de Combles (Nicolas), né le 11 mai 1770, entré le 14 avril 1780 à 
Brienne comme élève du roi, sous-lieutenant au régiment de Neustrie (l" juil- 
let 1789;, lieutenant (15 septembre 1791), capitaine (4 juin 1792), donne sa 
démission le 4 juin 1792. Le sous-principal Berton lui donnait, trois mois avant 
sa sortie de l'Ecole, la note suivante : « Bonne constitution, bonne santé, taille 
de 4 pieds, 11 pouces, 9 lignes. Caractère doux, tranquille, très soumis, très 
respectueux. Conduite toujours très sage et très régulière. Mœurs pures. Excel- 
lent sujet, se distinguant constamment par son application ; malgré cela, faisant 
peu de progrès dans les mathématiques dont il voit la géométrie et l'arilhiné- 
tiquo, et ce, faute de dispositions pour celte partie de l'enseignement. 11 fait 
très bien dans le dessin et les exercices des armes, bien à la danse, et fort bien 
dans la langue allemande qu'il traduit. Il a fini son cours d'humanités. • 

XLVIT. Jean de Saint-Marcel. 

Jean-Baptiste-Joseph-Marie de Jean de Saint-Marcel, fils de messire Maurice 
de Jean, ccuyer, seigneur de Saint-.Marcel, capitaine au régiment de Béarn, 
chevalier de Saint-Louis, naquit le 24 avril 176.Î à Luxcuil. Sous-lieutenant au 
régiment de Savoic-Carignan, plus tard .\ngoulème (23 avril 1782), lieutenant 
en second (1" juillet 1789), adjudant-major (1" janvier 1791), capitaine 
(12 mars 1792), aide de camp du lieutenant général Du Muy (24 août 1790), puis 
du lieutenant général La Noue à l'armée du Nord (18 mai 1792). 

XLVIII. Les Lepère. 

Jacques-Marie Lepère, né à Paris le 25 avril 1763, élève de l'Ecole des ponts 
et chaussées, attaché au port de Dunkerque (1784-1794), puis à l'Ecole poly- 
technique, ingénieur en chef des nouveaux départements de la Belgique, envoyé 
à Flessingue avec son cadet en mission temporaire (26 mars 1798), est, à son 
retour d'Egypte, chargé des travaux des trois camps de Boulogne, d'Etaplcs, 
d'Ambleteuse, occupe jusqu'à sa retraite, de 1804 à 1830, les fonctions d'ins- 
pecteur divisionnaire des ponts et chaussées à Paris, et meurt à Granville, près 
Gisors, le 15 juin 1841. 

Gratien Lepère, né à Versailles le 2 juin 1769, élève de l'Ecole des ponts et 
chaussées, envoyé par les représentants Trullard et Berlier à Saint-Omer, 
comme ingénieur adjoint (22 octobre 1793-7 avril 1794), attaché après l'expé- 
dition d'Egypte, comme chef de service, aux travaux du port militaire de Cher- 
bourg, ingénieur en chef à la Spezzia, puis dans la Dordogne, et enfin dans 
la Vienne, meurt le l*' août 1826. 

Hyacinthe Lepère, commissaire des guerres, est un des membres du conseil 
de guerre qui condamne à mort l'assassin de Kléber. 



NOTES ET NOTICES 391 



XLIX. La Personne. 



Honoré-Mtiximilien-François de la Personne, né le 23 mai 1771, enli-é à 
l'Ecole de Brienne comme élève du roi le 1"" septembre 1781, fut arrêté comme 
émigré et condamné à mort, le 16 novembre 1794; son père qui résidait aux 
Moëres françaises, dans le canton d'Hondschoote, fut emprisonné durant seize 
mois; son frère cadet, détenu également pendant dix mois, dut s'enrôler et 
n'était, à la fin de l'Empire, lorsqu'il quitta l'armée, que brigadier du train 
d'artillerie. 

L. Deu de Montigny. 

Deu de Montigny (Louis-Joseph), né à Chavaiiges (Aube), le 19 février 1771, 
entré à Brienne le 14 septembre 1781, exécuté à Reims le 4 mars 179G. Cf. Jovy, 
Chasseurs d'autrefois (Vitry-le-François, 1895, p. 1-9) ; Puisart, Vie de M. Miisari, 
curé de Somme-Vcsle (Châlons, 1891, p. 103); baron Henrion, Vie du père Lori- 
quet (Paris, 1845. p. 26). 

LI. Villelongue de Novion. 

Robert-Louis Villelongue de Kovion, né le 25 avril 1771 à Corrobert (Marne), 
élève à Brienne et à l'Ecole militaire de Paris (21 octobre 1785), sorti de l'Hôtel 
du Champ-de-Mars le 20 janvier 1788, sous-lieutenant au régiment de Normandie 
(25 décembre 1787), lieutenant (20 mars 1792), destitué en 1792. 

LU. Vaubercey. 

Jean-Baptiste-Gbarles-François Le Gras de Vaubercey, né à Montgenost (Marne), 
le 29 octobre 1767 et fils du seigneur de l'endroit, mousquetaire de la garde du 
roi, est sous-lieutenant de remplacement au régiment de Chartres-infanterie 
le 6 juillet 1785, sous-lieutenant en pied le 24 juin 1787, lieutenant le 15 sep- 
tembre 1791. Il émigré le 12 janvier 1792, se rend avec les officiers de son 
régiment au cantonnement d'Ath, puis revient en France pour être incorporé 
à la garde constitutionnelle du roi, dans la compagnie de son oncle, le cheva- 
lier de Vaubercey. La commission des émigrés lui accorde, au retour des Bour- 
bons, le brevet de lieutenant, daté du 6 septembre 1792, et la croix de Saint- 
Louis (27 novembre 1814). Il rentre au service dans la gendarmerie comme 
lieutenant à la compagnie de Seine-et-Marne (31 janvier 1816), puis à la com- 
pagnie des Ardennes (16 novembre 1816). Admis au traitement de réforme 
(25 avril 1818), rentré en activité comme adjudant de place de 2" classe à Saint- 
Florent (14 avril 1819) — poste qu'il ne rejoint pas — et à Sedan (5 mai 1819), 
il est définitivement admis au traitement de réforme le 20 septembre 1829. 

LUI. Boisjolly. 

Jacques-Charles de Champeyille de Boisjolly, né le 15 septembre 1764, élève 
à Brienne en 1776, sorti de l'Ecole au mois de janvier 1781 et amené comme 
cadet volontaire au régiment d'Auvergne par son oncle Vouillers (alors major 
au régiment et plus tard maréchal de camp), sous-lieutenant (13 février 1784), 
lieutenant en second (10 juin 1789), abandonne en 1791, revient en France pour 
prendre part à la journée du 10 août, subit un emprisonnement de plusieurs 
mois à Vertcuil (mars 1793-octobre 1794). 

LIV. Gallois de Hautecourt. 

Jean-Louis-Benoît Gallois de Hautecourt, né le 2 février 1766 à Créhange 
(Moselle), élève du roi, sous-lieutenant dans le régiment de Hesse-Darmstadt 



392 LA JEUNESSE DE NAPOLEON 

grâce à la protection du landgrave (27 mars 1782), lieutenant en second 
(4 novembre 1787), fait la campagne de 1792 à l'armée du duc de Bourbon. La 
commission des émigrés le propose pour le grade de capitaine et pour la 
croix de Saint-Louis qu'il reçoit le 10 juillet ISKî. 

LY. La Coudre. 

Louis-Edouard de la Coudre, né le 1" septembre 1767 à Andrycs (Yonne), 
élève du roi, sous-lieutenant de remplacement au régiment d'Armagnac-infan- 
terie où il avait des parents (20 mai 1783), sous-licutenant (30 septembre 1789), 
lieutenant (15 septembre 1791), abandonne en 1792. Il prétendit sous la Res- 
tauration avoir « suivi chez l'étranger les militaires fidèles aux Bourbons et 
partagé les malheurs de cette élite de Français ». Mais il ne ptit prouver qu'il 
avait fait la campagne de 1792, et la commission des émigrés déclara que ses 
services n'étaient nullement constatés par pièces authentiques. 11 était, depuis 
le retour des Bourbons, maire de son village natal. 

LYI. Collinet de la Salle. 

Charles-Kicolas Collinet de la Salle, né le 19 septembre 17G5 à Epinal, 
élève du roi, sous-lieutenant au régiment de Languedoc-infanterie (2't jan- 
vier 1782), lieutenant (15 septembre 1791), capitaine (28 mai 1792), fait la 
campagne de 1792 à l'année des princes, entre comme volontaire dans la cava- 
lerie de la légion de Mirabeau (1793'!, puis dans la compagnie n° 'i des chas- 
seurs nobles (1791-1795), puis comme sous-lieutenant dans le régiment d'Alexandre 
de Damas (1790-1797), enfin, cromme sous-lieutenant à la suite dans le régiment 
des grenadiers de Bourbon (1798-1801). La Restauration lui donna le brevet de 
chef de bataillon, daté du 28 mai 1800. 

LVII. La Boulaye. 

Le chevalier Lonis-Michel-Armand-Lucien de la Boulaye, né le G janvier 1770 
au Boisroger (Eure), sous-lieutenant de remplacement au régiment d'Austrasie 
(17 janvier 1787), sous-lieutenant (4 juillet 1787), démissionne en 1791, émigré, 
fait la campagne de 1792 à l'armée des princes et, de 1793 à 1801, sert dans 
l'infanterie noble de l'armée de Condé. Il était chef d'escouade de la compa- 
gnie n" 3 des chasseurs nobles, lorsqu'il fut blessé le 13 août 1796, à Oberkam- 
lach. Il reçut, au retour des Bourbons, la croix de Saint-Louis et le brevet de 
capitaine. 

LVIII. La Roche-Poncié. 

La Roche-Poncié (Philibert-Marie), né le 23 janvier 17CG à Autun, nommé 
sous-lieutenant de remplacement au régiment de la Couronne sur la recom- 
mandation de Vergenncs, son parent, et de Maillebois (30 juillet 1782), sous- 
lieutenant (17 septembre 1784), lieutenant à la légion de Maillebois (10 octo- 
bre 1785), passé dans la gendarmerie de la garde (14 juin 1787) et réformé à 
la fin de l'année 1787, émigré en 1791 et fait les campagnes de l'armée de 
Condé (1792-1801), dans la compagnie n" 2 de linfanterie noble. La commis- 
sion des émigrés lui donna la croix de Saint-Louis et le brevet de chef d'es- 
cadron, daté du 10 février 1801. Il commandait sous la Restauration la garde 
nationale de Fontainebleau. 

LIX. Laval. 

Marc, chevalier de Laval, né le 21 août 1769, parti de Brienne le 20 juil- 
let 1787, sous-lieutenant au régiment de Perche (12 novembre 1787), démis- 



NOTES ET NOTICES 393 

sionne le 18 décembre 1791, l'ait la campagne de 1702 à l'armée des princes 
avec les officiers de son régiment et les campagnes suivantes, jusqu'en 1801, 
à l'infanterie noble de l'armée de Condé, reçoit de la commission des émigrés 
la croix de Saint-Louis et le brevet de capitaine daté du 12 novembre 1797. 

LX. Le Duchat. 

François-Frédéric Le Duchat, né à Metz le 24 octobre 17G5, élève du roi, 
sous-lieutenant au régiment de Normandie (9 mars 1783), lieutenant en second 
(4 mai 1789), démissionne le 16 mars 1792, sert à l'armée des princes dans la 
compagnie des officiers de son régiment, entre en 1793 dans la cavalerie noble 
de l'armée de Condé, passe au mois d'avril 1798 au régiment des grenadiers 
de Bourbon où il devient lieutenant. Il obtint de la Restauration la retraite de 
capitaine avec le brevet honorifique de chef de bataillon. 

LXI. De Lor. 

Antoine-Éléonor-Louis-Marie. baron de Lor de Varange, né le 6 octobre 1769, 
parti de Brienne le 13 avril 1787, sous-lieutenant au régiment de Cambresis 
(16 mars 1787), passe la même année au régiment de l'Ile-de-France (7 juil- 
let 1787), démissionne (l^"' janvier 1792), fait la campagne de 1792 à l'armée des 
princes et les campagnes suivantes, jusqu'en 1801, à l'armée de Condé, reçoit 
la croix de Saint-Louis et un brevet de capitaine daté du 16 mars 1797, meurt 
à Yitry-le-François, le 17 juillet 1833. 

LXII. Rigollot. 

Nicolas de Rigollot, né le 28 juin 1768 à Vassy, inscrit en bas âge à la com- 
pagnie des gendarmes de la garde du roi où son grand-père et son père avaient 
le grade de maréchal des logis, élève du roi, sorti de Brienne le 20 juin 1784, 
sous-lieutenant au régiment de La Marine (15 mai 1784), lieutenant (15 sep- 
tembre 1791), abandonne le l'"' mars 1792, sert à l'armée de Condé du 
12 février 1792 à 1801. Au retour des Bourbons, il obtient la croix de Saint- 
Louis (29 juillet 1814) et le brevet de capitaine avec le grade honorifique de chef 
d'escadron (20 août 1814). Nommé lieutenant commandant la compagnie 
départementale de la Haute-Marne (12 septembre 1816), et réformé le 20 sep- 
tembre 1818, il jouit du traitement de réforme jusqu'au 19 septembre 1823. 

LXIII. Villelongue. 

Yillelongue (Pierre-Joseph de), né le 18 février 1771 à Orbais-1 Abbaye (Marne), 
élève du roi, sous-lieutenant au régiment de Royal-Comtois (8 mars 1788), 
lieutenant (15 septembre 1791), émigré (15 novembre 1791) et rejoint le canton- 
nement d'Ath. Il fait la campagne de 1792 à l'armée des princes, entre au corps 
de Condé le 4 janvier 1794 et y reste jusqu'au licenciement de 1801 dans la 1™, 
puis dans la 13e compagnie des chasseurs nobles. Il obtint au retour des 
Bourbons le brevet de capitaine, daté du 15 septembre 1795. 

LXIV. Marguenat. 

Joseph-Marie-Xavier de Marguenat, né à Rouen le 2 décembre 1765, entre le 
24 avril 1782, comme sous-lieutenant, au 6° régiment de chevau-légers (plus 



394 LA JEUNESSE DE NAPOLEON 

lard La Marche-cavalerie), et, après avoir reçu (20 seplembre 1787) sa nomina- 
tion de capitaine de réforme au 8° régiment de cavalerie ou régiment de cui- 
rassiers, rejoint à KariUal son père, alors colonel et commandant de cet 
établissement, le suit à Tabago lorsqu'il est nommé maréchal de camp et 
gouverneur de cette île, devient son aide de camp (13 mars 1792). Réfugiés à 
la Grenade en 1794, les deux Marguenat gagnent l'Anglelerre. Le père meurt. 
Le fils sert les princes émigrés et, sur la proposition de Breteuil, entre dans 
le corps d'infanterie commandé par le comte d'Oilliamson (compagnie de Con- 
tades). Il se rend ù Guornesey, mais ne va pas plus loin. Son fils Charles- 
Edouard, né à Londres en 1797, devint chef d'escadron au 2" régiment de 
chasseurs. 

LXV. Signier. 

Jacques-Alexandre do Signier, né à Rogny (6 mai 1768), sous-lieutenant au 
régiment d'infanterie de Condé (17 mai 1783) et lieutenant au même régiment 
(8 juin 1789), émigré le 10 juillet 1791, et rentre en 1801, après avoir fait toutes 
les campagnes de l'armée de Condé et s'être signalé notamment à l'afTaire de 
Constance. Aussi fut-il nommé chevalier de Saint-Louis sous la première 
Restauration (25 août 1814). Nommé le 16 mars 1815 commandant de la cohorte 
urbaine de la garde nationale de Laon, destitué par le préfet impérialiste de 
l'Aisne, entré à Cambrai dans le corps des officiers sans troupes (30 juin 1815), 
nommé second aide de camp de son compatriote Sérurier (2S octobre 1815), il 
reçoit le 29 novembre de la même année le brevet de chef de bataillon. On le 
trouve plus tard chef de bataillon au 16" régiment d'infanterie légère. 

LXVI. Labretesche. 

Louis-Théodore Labretesche, né à Laon le 16 avril 1771, élève à Brienne 
(14 septembre 1782), sous-lieutenant à Royal-Auvergne (20 janvier 1790), fait la 
campagne de 1792 avec les officiers de son régiment, puis entre aux Verts- 
Laudons où il sert de 1793 à 1801. Simple soldat (15 décembre 1792), caporal 
(l'' octobre 1798), enseigne (24 mai 171i9), il passe le l"' novembre IbOl au 
47'' régiment de ligne autrichien, alors Franz Kinski et plus tard Vogclsang, 
et le quitte le 5 avril 1804. Le sous-principal de Brienne lui donnait à sa sortie 
les notes suivantes que nous reproduisons à titre de curiosité : <■ Bonne con- 
slilulion, bonne santé, taille de quatre pieds, dix pouces, deux lignes. Caractère 
bon-, doux et tranquille. Conduite très sage. Manque absolument de dispositions 
pour le latin. Il n'est pas avantagé non plus du côté de la mémoire. Très faible 
latiniste. Un travail constant et assidu lui procure des progrès assez sensibles 
dans les mathématiques dont il répète l'arithmétique et la géométrie. Il réussit 
également dans la langue allemande qu'il traduit, dans le dessin et les exer- 
cices de danse et des armes. Sa classe de latin est la seconde. » 

LXYII. Tressemanes de Brunet. 

Tressemancs de Brunet (Louis-Raymond-Désiré), né à Aix le 20 septembre 1771, 
élève à Brienne (4 septembre 1781), et à l'Ecole militaire de Paris [V octo- 
bre 1787), sous-lieutcnant au régiment d'infanterie de l'Ile-de-France (20 jan- 
vier 1790), fait une campagne en Amérique, donne sa démission le 16 mars 1792, 
rejoint l'armée du duc de Bourbon, passe ii l'île de Malte après le licenciement 
de 1792, obtient le brevet de lieutenant-colonel au service de l'ordre en 1794 
et rentre en F"rance à la fin de 1799. Une ordonnjince du 2 février 1816 le nomma 
maire de Grasse. Mais la commission des émigrés déclara qu'il n'avait pas 
droit à la croix de Saint-Louis. Cf. pièce xxviii. 



NOTES ET NOTICES 395 

LXVIII Montrond. 

Louis-Paul-Antoine de Montrond, né le 9 décembre 1766 à Lorry près Metz, 
entre à l'Ecole de Brienne en 1776. Sous-lieutenant au régiment de Vivarais 
(15 juin 1783) et lieutenant en second (1"'" mai 1789), il abandonne le 13 sep- 
tembre 1791, fait à l'armée des princes dans la compagnie de Vivarais la 
campagne de 1792, rejoint le 10 août 1794 l'armée de Gondé où il sert jusqu'au 
17 décembre suivant dans la 4° compagnie des chasseurs nobles, devient sous- 
lieutenant à la solde anglaise au régiment de Castries où il reste près de 
deux ans (1795-1796), rentre en France (1797), émigré de nouveau, revient défi- 
nitivement en 1801. Les Bourbons lui donnèrent un brevet de capitaine en date 
du 23 septembre 1815 pour prendre rang à dater du l'^'' mai 1794, et avoir dans 
ce grade 8 mois et 17 jours de services. Il vivait à Die, dans la Drome, et fut 
maire de sa commune. 

LXIX. D'Orcomte. 

Jacques-Nicolas-Antoine d'Orcomte de Pancej', fils de messire Kicolas-Antoine 
d'Orcomte, écuyer, seigneur de Bussy et capitaine invalide, était né à Blainont, 
dans le Doubs, le 26 août 1708. Admis à Brienne parce que son père n'avait 
que 100 francs de rente, reçu à l'Ecole militaire de Paris (21 octobre 1782), 
renvoyé à sa famille à Orcomte près Vitry-Ie-François (9 février 1780), il entra 
au régiment de Bresse-infanterie comme sous-lieutenant (6 février 1788). Il 
était lieutenant depuis le 12 janvier 1792 lorsqu'il émigra le 6 mars et se fit 
admettre à Trêves dans la compagnie des gentilshommes de Chompagne. II 
servit en 1792 à l'armée des princes, dans la compagnie des officiers de son 
régiment, en 1793, 1794 et 1795 à l'armée de Condé dans la compagnie n° 10 
des chasseurs nobles, en 1796 et en 1797 au régiment de Lascaris (comme sous- 
aide-major), de 1797 à 1801 au régiment des grenadiers de Bourbon (comme 
officier). Il obtint au retour de Louis XVIII la croix de Saint-Louis et le brevet 
de capitaine daté du 26 août 1795. 

LXX. Champmilon. 

Bernard-Louis-François de Grécy de la Motte de Champmilon, né à Gourion 
(Yonne) le 26 avril 1764, troisième sous-lieutenant en pied sans appointements 
au régiment de l'Ile-de-France (24 février 1782), sous-lieutenant (21 mai 1785), 
lieutenant en second (15 juin 1789), capitaine (6 décembre 1791', émigré et sert 
à l'armée de Bourbon (1792) et à celle de Gondé (1793-1798). 11 est, sous l'Em- 
pire, capitaine au 4" régiment étranger (3 mars 1810) et chef de bataillon au 
2" régiment étranger (3 novembre 1812). Licencié (21 avril 1815), il est nommé 
par les Bourbons chef de bataillon à la légion de la Gote-d'Or (17 décem- 
bre 1815), mais s'il a du zèle, il manque d'instruction, de fermeté, de l'habi- 
tude du commandement : il est admis au traitement de réforme de 900 francs 
(13 novembre 1819), puis à la retraite (29 mai 1827). 

LXXI. Béraud de Courville. 

Gharles-Marie de Béraud, baron de Gourvillc, né sans doute à Saint-Dizier, 
élève de Brienne en 1781, page du comte d'Artois en 1788, émigré et agrégé 
aux. gardes d'Artois en 1791, fait dans ce corps la campagne de 1792, assiste à 
la défense de Maestricht en 1793, et participe à toutes les campagnes de l'émi- 
gration. Il se vantait d'avoir au 20 mars 1815 commandé une compagnie de 
volontaires royaux : « Pendant les Gent-Jours je fus, dit-il, destitué de la garde 
nationale et obligé de me soustraire aux perquisitions de la police à laquelle 



396 LA JEUNESSE DE NAPOLEON 

j'avais été signalé comme chef de bande ». Le 9 février 1815 il avait été nommé 
chevalier de Saint-Louis. Il était aussi chevalier de Saint-Jean de Jérusalem. 

LXXII. Les Le Lieur de Ville-sur-Arce. 

L'aine des Le Lieur de Ville-sur-Arce, Jeaii-Baptisle-Louis, né le 5 novem- 
bre 17G."), élève du roi, sous-lieutenant au régiment de l'Ile-de-France le 
28 juin 17S2, lieutenant en second le 20 janvier 1790. démissionne le 1'' jan- 
vier 1792. Ses Essais sur la ciillitre du mais datent de 1807; son livre Z>f la 
culture (lu rosier, de 1811; ses Me/noires sur les maladies des arbres fruitiers, 
de 1812: sa Pornone française ou 'J'raite' de la culture et de la taille des arbres 
fruitiers, de 1817; son Mémoire sur le dahlia, de 1829. 

Léon-Charles Le Lieur de Ville-sur-Arce, né le G janvier 1768 à Ville-sur-.Arce 
(Aube), cadet-gentilhomme à l'Ecole militaire de Paris (10 octobre 1783), reçu 
le septième en 178'i sur la liste des quarante et un aspirants admis comme élèves, 
élève de l'École d'artillerie de Verdun (l" septembre 1784) où il connut le futur 
général Dommartin, lieutenant en second au régiment de La Fèrc (l"" septem- 
bre 1785), et, suivant une lettre du colonel de Lance à Le Sancquer, fort attaché 
à son métier, lieutenant en premier (l""' avril 17'Jl) et favorablement apprécié 
par l'inspecteur Rostaing qui loue sa conduite, ses bonnes mœurs, et juge qu'il 
« s'applique beaucoup et donne de grandes espérances », second capitaine 
(6 février 1792), capitaine coinmandant {l"' juin 1792), abandonne son emploi 
à la veille de l'invasion étrangère et est remplacé le 11 septembre 1792. Viande 
d'Anlibesà Paris le 13 avril 1800, attaché à l'étut-major de Marmont (30 juin 1800), 
puis envoyé à Cronstadt comme sous-commissaire des relations extérieures 
(22 juillet 1802), devenu sous-inspecteur aux revues le 4 octobre 1809, fait pri- 
sonnier à la sortie d'Almeida le 11 mai 1810, débarqué à Morlaix le 5 août 1811, 
envoyé à l'armée de Portugal (19 décembre 1811), employé au 6' corps d'armée 
en 1813, Ville-sur-.Vrce fut nommé le l"^' février 1815 par Louis XVIII, sur la 
recommandation de Marmont, inspecteur aux revues. Le 17 avril suivant, il 
recevait de Davout l'ordre de se rendre comme sous-inspecteur à l'armée du 
Rhin. Mais, de Nuits, il envoya le 2G avril un certificat de médecin, et le len- 
demain il écrivait à Davout qu'il était malade et désirait rester dans l'intérieur, 
soit à Dijon où il pourrait respirer l'air natal, soit à Paris où il pourrait 
« consulter pour sa santé ». Il fut envoyé le 26 mai 1815 à Besançon. Le 
24 septembre suivant, il est admis à la retraite comme sous-inspecteur. Il 
essaya vainement d'être retraité comme inspecteur en arguant de la nomination 
du l*' février 1815 enlevée par Marmont à Louis XVllI. On lui objecta que 
cette nomination était entachée d'irrégularités, qu'il n'avait alors que le grade 
de sous-inspecteur de 3° classe et qu'il avait été désigné sur l'état de proposi- 
tion comme sous-inspecteur de l'" classe, que la proposition n'avait pas été 
communiquée au ministre de la guerre, ni la nomination transmise au même 
ministre par le ministre de la maison du roi, et si Ville-sur-.\rce reçut au mois 
de septembre 1819 le grade d'inspecteur aux revues, daté du l'^' septembre 1815, 
ce grade était purement honorifique. Il mourut le 20 janvier 1820. 

LXXII I. La Colombière. 

Jean-Pierre-Louis, comte de la Colombière, né à .'Montpellier le 21 novem- 
bre 1770, élève à Brienne (10 mai 1779) et à l'Ecole militaire de Paris (17 octo- 
bre 1785), renvoyé de Paris à Brienne où il rentre le 13 février 178G, sous- 
lieutenant au régiment d'Aunis (8 février 1788), lieutenant (29 janvier 1791), 
émigré à la Trinité espagnole (16 janvier 1793) et passe en Espagne où il 
devient sous-lieutenant, d'abord à la légion royale des Pyrénées, puis au régi- 
ment d'Hibernie. Il quitte le service d'Espagne le 20 mai 1800 et regagne la 



NOTES ET NOTICES 397 

France. Nommé inspecteur principal des vivres à la Grande Armée (7 février 1804), 
il donne sa démission deux ans après (l"'' mars 180G). Mais le l'^"' janvier 1807 
il est de nouveau inspecteur des vivres à la Grande Armée et remplit ces fonc- 
tions jusqu'au 1"' novembre 1808. Il rentre alors dans l'armée active comme 
lieutenant au service de Sa Mtijesté Catholique (9 novembre 1808), et SouU qui 
le jugeait très bon oflîcier, très instruit et plein de zèle, l'attache à son état- 
major. Capitaine (29 août 1809), chef de bataillon (19 février 1811), La Colom- 
bière est admis derechef au service de France le 17 janvier 1814 comme adjoint 
de 1" classe à l'inspecteur aux revues, et employé sous les ordres de Buhot, 
à l'armée dite d'Espagne (25 février 1814). Sous la Restauration qui le fit che- 
valier de Saint-Louis (11 octobre 1814) et de la Légion d'honneur (27 décem- 
bre 1814) et qui en mars 1815 l'agrégeait à la compagnie des gardes de la 
poste, il fut chef du bureau de l'état civil au ministère de la guerre (1*^' jan- 
vier 1815-1" mars 1816). 

LXXIV. Balay de la Chasnée. 

Jean-Antoine-François-Louis Balay de lu Chasnée, né à Dole le 27 fé- 
vrier 1771, élève à l'École militaire de Paris (13 octobre 1786; cf. pièce xxviii), 
sous-lieutenant an régiment de Rouergue (15 mai 1789), réformé à la formation 
de 1791 et replacé le 15 octobre de cette année, ne rejoint pas, mais émigré, sert 
à l'armée des princes en 1792, puis en Hollande (1793), puis au régiment des 
hussards de Salm-Kirbourg (1794-1795), devient capitaine à la fin de 1796 au 
régiment anglais de Waldstein, et fait les campagnes de 1797 et de 1798. On 
le trouve à la cour de Westphalie sous le nom de Louis de Balay. Une lettre 
vigoureuse de La Fare, datée du 23 septembre 1814, dénonce sa conduite à 
Hambourg et invoque le témoignage de IMarcellet, de Chassepot, de Saint-Paul 
et de Bouvier de Cachard. 

LXXV. Bosquillon de Bouchoir. 

Bosquillon de Bouchoir (Félix-Lugle-Luglien), né le 7 février 1770 à Montdi- 
dier, élève du roi, entré le 14 septembre 1781 à Brienne où on le jugea « docile, 
mais sombre et caché », sous-lieutenant à La Fère-infanterie (6 mai 1789), 
lieutenant au 40" régiment (30 janvier 1792), émigré et sert dans l'armée de 
l'émigration jusqu'au 16 mars 1801. .\près son retour en France il est nommé 
(26 novembre 1805) capitaine-adjudant-major de la 1" cohorte de la 5" légion 
des gardes nationales de la Somme. Le l"' février 1808, il devient capitaine au 
2" régiment de ligne wcstphalien. Le 12 janvier 1814, il entre au 15" régiment 
d'infanterie légère française. Mis en non-activité (11 août 1814), envoyé comme 
capitaine d'habillement à la légion d'Ille-et- Vilaine (11 novembre 1816), jjuis à 
la légion du Bas-Rhin (24 décembre 1819), il reçoit au mois de novembre 1820 
un congé illimité, et le 24 janvier 1824 sa retraite : le général-insjjecteur 
Tromelin avait écrit (5 janvier 1821) qu'il était « crapuleux, adonné au vin, 
et ne devait pas être réemployé ». 

LXXVI. D'Argeavel. 

Alexandre d'.\rgeavel, né le 2 avril 1763, à Bar-sur- Aube, entré le 
2 mars 1774 à l'Ecole de Brienne, sorti le 1""' octobre 1781 pour s'enrôler au 
régiment de Boulonnais, entre aux gardes du corps dans la compagnie de 
Yilleroy (10 juillet 1784) où il est présenté par M. Gaucher de Valdonne, gen- 
darme de la garde, quitte le l"' février 1787, passe en Pologne, revient en 
France au commencement de la Révolution, est arrêté le 5 septembre 1793, et 
acquitté le 6 décembre suivant par le tribunal révolutioruiaire. 



398 LA JEUNESSE DE NAPOLEON 

LXXYII. Les deux Bouquet. 

Picri'c-Charles Bouquet naquit à Reims le 4 février 1745 et y fit sa profes- 
sion, au couvent des Minimes, le 6 mai 1775. Professeur et préfet des classes 
à l'Ecole royale militaire de Brienne, il fut nommé le 8 septembre 1800, ainsi 
qu'un Picot-Moras, maître d'études au collège de Saint-Cyr. Il était premier 
maître d'études lorsque Berton l'emmena avec lui à Compiègne. Il suivit 
Berton à Reims et y mourut le 15 juin 1811. 

Son neveu Jean-Charles Bouquet, né à Reims le 24 juillet 1772, volontaire le 
12 septembre 1791, caporal de la 8» compagnie (15 janvier 1792), premier 
secrétaire de la division d'Harville à Maubeuge (18 septembre 1792), lieutenant 
au 1" bataillon des chasseurs du Ilainaut (2G novembre 1792), nommé commis- 
saire des guerres par Carrier (13 décembre 1793) et confirmé par Ruelle, Chaillon, 
Delaunay, Gaudiii et Menuuu (2 janvier 1795), fut réforme à la nouvelle orga- 
nisation. Mais Cochon le recommandait (lettre datée de Machecoul, 3 octo- 
bre 1795) : " Koiis avons ici, disait le représentant, à Machecoul, Challans et 
Soullans plus de 10 000 hommes, et il n'y a pour ces trois camps qu'un seul 
commissaire des guerres qui réside à Machecoul, et encore n'est-il pas employé 
dans le dernier travail; il ne fait ce service qu'en attendant un successeur; 
vous sentez qu'il est impossible qu'il suffise à tout; quoique jeune, il m'a paru 
avoir du zèle, de l'intelligence et de la fermeté; il fait bien son service, il 
serait utile de le mettre en activité. » Bouquet fut remis en activité (13 octo- 
bre 1795) et nommé par Bonaparte commissaire des guerres de la division 
Serurier (4 février 1797). On sait ce qui advint : dès le 20 décembre 1796, dans 
une lettre au Directoire, Clarke lui reconnaissait des talents et de l'activité, 
mais ajoutait qu'on doutait de sii probité; le témoignage de Victor est écrasant 
(voir la pièce suivante); condamne le 13 juin 1797 par le conseil de guerre 
dont le jugement est cassé le 10 j;mvier 1798, acquitté le 11 août 1798, Bouquet 
fut mis au traitement de réforme le 12 avril 1800, et privé de ce traitement le 
28 janvier 1813. Cf. Grasilier, Mémoires de l'adjudant général Landrieux, 1893, 
I, p. 249-261, et la Gazelle des IrihunauT du mois de mai 1830. 

LXXVIII. Lettre de Victor annotée par Bonaparte. 

Au Quartier Général de Padoue, le 16 floréal an V. 
Victor Perrin, général de dii'ision, au général en chef. 

Général, j'ai l'honneur de vous prévenir qu'un commissaire des guerres, 
nommé Bouquet, est venu ici, par ordre du général Kilmaine, mettre les 
scellés au Mont-de-Piété. Je l'ai autorisé à faire celte opération, assisté du 
commandant de la place et de deux officiers municipaux. Elle s'est effectuée, 
non pas suivant mes intentions, mais après y avoir commis la dilapidation la 
plus monstrueuse que le commisseire et le commandant ont eu soin de cacher 
aux officiers municipaux. J'en ai la preuve par la hardiesse qu'ils ont eue de 
me faire offrir une partie de leur vol. Une reconnaissance que je faisais pendant 
l'exercice de ce brigandage m'a empêché d'en être instruit assez tôt pour faire 
arrêter ce commissaire qui a eu l'impudence de compromettre votre épouse, 
en disant que ce dont il s'emparait était destiné pour elle. Je vous préviens et 
vous demande contre ce commissaire une punition égale au délit dont il s'est 
rendu coupable. 

Salut et respect, Victor. 

Renvoyé au général chef de l'état-major pour faire arrêter le commissaire 
des guerres Bouquet et le faire traduire devant un Conseil militaire. 

Le général en chef, 

Bonaparte. 



NOTES ET NOTICES 399 

LXXIX. Lettre de Chenu et de Cuttoli à Bonaparte. 

Des élèves de Brlcnne, Ijicn plas ilgës que Honaparto et qui n'avaient fait que l'entrevoîp, 
essayèrent plus tard d'entrer en relations avec lui. L'un d'eux, Louis-Charles de Clienu, écri- 
vait la lellre suivante à celui qu'il nommait son ancien camarade. [Ce Chenu, né le 2;{ juillet lT6i 
à Auxcrre, cadet-j^entilhomme au régiment de Picardie (C mai 1780|, sous-lieutcnant 
(12 juin l'82), abandonne le 15 septembre 1791, émigré, puis rentre à Paris et est con- 
damné à mort le 31 octobre 1797.] A la lettre do Chenu est jointe celle d'un Corse, Cuttoli, 
cousin de Bonaparte, qui se rappelle éjj;alement au souvenir du général. Ce Cuttoli revenait 
d'Angleterre où il était allé pour alTaires au mois d'octobre 1788. L'oncle dont il déplore la 
perte est un capitaine du 71'' régiment d'infanterie, mort à Jemappes. 

A Monsieur^ 

Monsieur le général Buonaparie, commandant les troupes de la lîépublique 
française en Italie, à... 

Mon général, 

Depuis longtemps, je cherche à manifester mon zèle envers ma patrie; votre 
réputation glorieuse, l'avantage que j'ai de me trouver votre ancien camarade 
de Brienne, mes entretiens avec votre cousin Cuttoli qui m'y porte de coeur et 
d'affection, tout m'engage à vous donner la préférence pour l'ouverture d'un 
secret très important pour la République française. C'est d'un instrument por- 
tatif propre à diriger la bombe sans dévier et à pointer le canon, dont il 
s'agit. Il est de l'intention d'un Anglais très dévoué à notre nation et à qui sa 
discrétion doit éviter les désagréments qu'il pourrait avoir en Angleterre où 
il réside. Il n'attend qu'un mot pour vous aller rejoindre en ne réclamant rien 
avant l'entière réussite et un succès complet. S'il mérite votre approbation, 
mon général, ma plus belle récompense sera de servir sous vos ordres avec 
tout le dévouement d'un ancien camarade de collège qui doit son éducation à 
la patrie et qui s'empresse de lui offrir les connaissances qu'il a dans les 
mathématiques et l'art de lever les plans. 

J'ai l'honneur d'être avec un sincère et respectueux attachement, 
Mon général, 

Votre très humble et très obéissant serviteur. 

Louis-CiiARLEs Chenu. 

Altona près Hambourg, 5 avril 1796. 
Chez M. Dalles, marché au poisson. 

P. -S. — Le plaisir que j'éprouve de vous parler de cet Anglais, m'empêche 
de regretter que les ouvertures que M. Cuttoli a faites depuis longtemps à 
M. Barthélémy sur ce projet soient demeurées sans réponse, soit par l'arres- 
tation, la perte des lettres, ou par le silence prudent vu qu'on écrivain d'un 
pays ennemi, que le défaut de moyens emjjêchait de quitter. 

Cher général et cousin, 

Vous avez sans doute reçu à l'heure qu'il est, mon petit mot italien par 
M. Barthélémy en date du 14 du mois dernier. Je venais de débarquer ce jour- 
là, et mon premier soin a été de m'informer de vos nouvelles, de votre frère 
et de madame votre mère, en me rappelant au souvenir de vous tous, et en 
vous témoignant la part sincère que je prends à tout ce qui vous arrive d'heu- 
reux. La croyance de pouvoir vous faire parvenir mes lettres plus prompte- 
ment et plus sûrement mitigé mes regrets de ne pas vous avoir entretenu 
d'abord d'un objet qui doit vous intéresser, si je ne me trompe; c'est ce qui 
me fait prendre la plume sans attendre votre réponse. M. de Chenu, votre 



400 LA JEUNESSE DE NAPOLEON" 

ancien camarade de collège, vient de vous marquer sur celle feuille ce dont 
il s'agit, et je désire de toute mon âme que cela puisse vous être utile. J'en 
avais fait des ouvertures à M. Barthélémy, il y a plus de 18 mois, et je me 
prévaux aujourd'hui de cette démarche et de celle que je fais auprès de vous, 
cher général, comme d'un titre propre à ajouter à ceux de nos pertes, surtout 
à celle de mon oncle, à ténioigncr de mon zèle pour la République et à vous 
donner lieu de pouvoir appuyer le mémoire que je viens d'adresser au Direc- 
toire. J'espère, cher général, que vous n'oublierez pas le tendre intérêt que 
j'ai pris à vous et à votre cher frère dès votre enfance, en me procurant la 
satisfaction d'être employé auprès de vous, et en me fournissant ainsi l'occa- 
sion de vous témoigner de plus près la vérité des sentiments inviolables d'estime 
et d'attachement avec lesquels je serai toute ma vie, 

Cher général et cousin, 
Votre très humble et très obéissant serviteur, 

Joseph-Marie Guttoli. 



LXXX. Liste des camarades de Bonaparte à Brienne. 

Les registres et papiers de Brienne ont disparu et, dès 1820, le gouvernement 
les faisait vainement chercher à Brienne, à Troyes et à Paris. Cette liste, 
dressée d'après les Exercices publics et des documents épars, est donc très 
incomplète; mais elle contient les noms des principaux élèves des Minimes de 
1779 à 1784. 

D'Aboville (pièce xlv). 

D'Aymar de Franchelins de Montrai (Antoine-Jean-Baptiste-Malhieu-Fraiiçois), 
de Marbé, près Màcon, né le 12 novembre 17C6, a pris l'habit ecclésiastique. 

D'Aymini de Mas-Blanc (Joseph-Edouard), élève le 16 septembre 1783. 

Andrieux, de .Ne vers. 

D'Antignate (Jean-François-Camille}, né le 10 mars 1772, élève le 1 1 sep- 
tembre 1782, capitaine de frégate en l'an XIII, fait prisonnier et intei-né sur 
les pontons de Cadi.v. 

D'Aoust de Jumelles (Marie-Mathias-Joseph), né le 24 février 1771, sous-lieu- 
tenant au régiment de Picardie (26 février 1788), lieutenant au 6*= régiment 
d'infanterie (15 septembre 1791), a abandonné. 

D'Argeavel (pièce lxxvi). 

Balathier de Bragelonne (pièce xxxvii). 

Bâlay de la Chasnée (pièce Lxxiv). 

Beaumont de Calard, de Chalon-sur-Saône. 

Becquerel de Bourdoisière, de Chàtillon-sur-Loing. 

Belchamps (Antoine-Laurent-Dieudonné de), de Metz, né le 26 octobre 17C.1), 
élève le 29 mai 1780, sorti le 16 août 1785, sous-lieutenant à Auxerrois-infan- 
terie "(30 juin 1787), abandonne en 1791. 

Béraud de Courville (pièce lxxi). 

Berthelot de Courret (Jacques-Marie), né le 9 janvier 1773, élève du roi 
(6 septembre 1783), de la province d'Aunis. 

Berton (Joseph), né à Reims le 28 novembre 1774, pensionnaire (24 octobre 1783). 

Bétons (Louis-Maurice-Gabriel du Pin de), de Mezin près Kérac, né le 
14 avril 1767, sous-lieutenant aux chasseurs cantabres en 1791, a abandonné. 

Bigault d'Avocourt (François), élève le 11 septembre 1781. 

Blanchot, du diocèse de Troves. 

Blondct de la Blossière (Pierre-Charles), né le 24 décembre 1774, et son frère 
Charles-Claude-François, né le 10 février 1776, tous deux pensionnaires le 
19 septembre 1783. 

Boisjolly (pièce lui). 



NOIES ET NOTICES 401 

Bonnay de Breuille (pièce xxxviii). 

Bonnay (Ghai-les-François de), né le 25 novembre 1764 à La Chalade (Meuse), 
élève d'arlillcrie (]" août 1780), lieutenant en second (15 juillet 1781) et en 
premier (6 janvier 1785), capitaine par commission (8 janvier 1789), capitaine- 
commandant de mineurs (8 mars 17ï}3), chef de bataillon (12 octobre 1795), sons- 
directeur des fortifications à Thionville et à Strasbourg, directeur à Metz et à 
Besançon, admis à la solde de retraite (17 septembre 1810). 

Bonneau, dit Odes de Bonniot de Ghevillon (Nicolas-Marie), né à Metz, le 
7 octobre 1768, élève de l'Ecole militaire de Paris (21 octobre 1782), élève 
d'artillerie [\" septembre 1783), lieutenant en second surnuméraire (1"' sep- 
tembre 1784), lieutenant en second (27 octobre 1784), donne sa démission qui 
est agréée le 4 août 1786. 

Bosquillon de Bouchoir (pièce lxxv). 

Bourdenay (de), des environs de Nogent-sur-Seine. 

Bretagne (Charles-Antoine de), né le 15 janvier 1773, élève du roi (14 sep- 
tembre 17831, de la province de Lorraine. 

BreuUy (Alexandre-Louis-Victoire de), élève du roi (14 septembre 1782). 

Brisard du Martray, frères, de l'île de Ré. 

Bruneleau de Sainte-Suzanne (pièce xxxi bis). 

Buzelet (Dominique-Jacques-César de), né le 15 juillet 1765 à Poiit-à-Mousson, 
élève du roi, cadet-gentilhomme à Loricnt, devient capitaine au régiment de 
l'artillerie coloniale, fait onze campagnes dans les Indes, reste de 1793 à 1798 
prisonnier des Anglais, meurt à Douai le 18 février 1803. 

Calvet de Madaillan (Joseph-Thibault), chevalier et baron de l'Empire 
(12 avril 1813). 

Camusat. 

Canat (de). 

Castres de Vaux (pièce xxiu). 

Caulet de Vauquelin (pièce xliii). 

Champion de Nansouty (pièce xxxiii). 

Chainpmilon (pièce Lxx). 

Chatillon (de), de Clamecy. 

Chonu (pièce Lxxix). 

Chermont (de), de l'île de Ré. 

Clozier (Charles-Louis de), élève du roi (10 septembre 1782) ; cf. pièce xxviir. 

Collinet de la Salle (pièce LVi). 

Couilet de Vrégille, frères (pièce xLiv). 

Courson de Kernoscop (Casimir-Mathuriii), né le 1"'' janvier 1772, élève du 
roi (23 septembre 1783), sous-lieutonaut au régiment de Lorraine (10 juillet 1789), 
a abandonné. 

Cuming de Craigmillen (André-Pierre), né le l'' septembre 1770, élève du 
roi (6 mai 1780), sous-lieutenant à Bassigny (29 juin 1787), émigré le 11 jan- 
vier 1793. Reynaud de Monts le notait ainsi en 1786 : « Caractère fort doux. 
Conduite très régulière. A'a fait que de très faibles progrès dans les mathé- 
matiques, sait pourtant son arithmétique et un peu de géométrie. A suivi pas- 
sablement son cours classique. Sait un peu d'histoire, de géographie et d'alle- 
mand. A fini sa troisième. » 

Dauzel de Boffle (Charles-Jcromc-Ccsar), de Maisrùères (Somme), élève 
de la marine. 

Demay, de Château-Porcien. 

Des Guyotz (Jean-Philippe-Norbert), né le 15 juillet 1772, élève du roi 
(!"■ avril 1783), sous-licutenant au régiment de Deux-Ponts (4 décembre 1788), 
lieutenant (15 septembre 1791), capitaine (25 mai 1792), a abandonné. 

Dcssoffy de Czernck (Louis-César-Hyacinthe), né le 7 mars 1767, élève du roi, 
cadet-gcntiihommc à Colonel-général hussards (15 novembre 1783), sous-lieu- 
tenant {l" mai 1786), abandonne (12 août 1791). 

JEUNESSE DE NAI'OLIJON. T. I. 26 



402 LA JEUNESSE DE NAPOLEON 

Deu de Monlignj- (pièce l). 

Dreux de Nancré (Picrre-Guislaiii-Joseph-François), de Paris, né le 23 novem- 
bre 1705, élève du roi, cadet-genlilhomme ù Uourbonnais (30 mars 1781), sous- 
lieutenant à Soissoiiriais (8 février 1782), lieutenant en second (l'^'' juillet 1787). 

Du Belloy de Louvroil (Joscph-Pascal-Auguste), né le 2 novembre 1768, élève 
du roi, sous-lieutenant au régiment de Touraine (6 février 1788), a abandonné. 

Du Grelz du Mont Saint-Père (Picrre-Charles-François), de Somsois (Marne), 
né le 18 novembre 17G9, élève du roi, sous-lieutenant de remplacement au 
régiment de Boulonnais (IG mars 1787), réformé par ordonnance du 17 mars 1788, 
sous-lieulenanl (20 février 1790), n'a pas accepté. 

Du Val d'Essertenne. 

Du Val d'Oligny. 

Du Verdier. 

D'Espinetle ou de Spinette (Charles-François), né le 30 septembre 1772, élève 
du roi (2 septembre 1781), sous-lieutenant au régiment de Flandre (15 octo- 
bre 1791), lieutenant ('t mai 1792), suspendu (30 avril 179'i); cf. pièce xxviii. 

Féligny (Nicolas de), né le 27 août 1770 à Ancy-sur-Moselle, élève du roi 
(3 septembre 1781), sous-lieutenant au régiment de Barrois (20 septembre 1788), 
lieutenant au 43' (15 septembre 1791). 

Florensol (de). 

Foucault (Antoine-Etienne de), né le l'' juillet 1770, élève du roi (16 sep- 
tembre 1781), sous-lieutenant à Royal-Vaisseaux (26 septembre 1788), aban- 
donne en 1791. 

Frasans (Aimé-Philippe-Hyacinthe-Louis de), né à Lyon le 10 avril 1766, élève 
à l'Ecole militaire de Paris (10 octobre 1780), sous-lieutenant au régiment de 
la Sarre (14 juin 1783), lieutenant en second (20 décembre 1789), émigré 
en 1791 et fait toutes les campagnes de l'émigration. 

Frasans (Louis-Alexandrc-François-Prosper de), né à Dijon le 25 juin 1770, élève 
à Brienne le 10 mai 1779, et à l'Ecole militaire de Paris le 21 octobre 1785, 
soiis-lieutenant au régiment de la Sarre (6 mars 1788), abandonne en 1791. 

Fresne (Alexandre de), né à Saint-Dizier le 13 juillet 176S, élève du roi, 
sorti de Brienne le 30 mars 1785, sous-lieutenant de remplacement à Royal- 
Comtois (11 septembre 1784), sous-lieutenant (24 avril 1786), lieutenant au 
bataillon de garnison de Lorraine (28 octobre 1788). 

Gallois de Ilautecourt (pièce Liv). 

Gaudel de Nomexy (Charles-Alexandre), né le 18 avril 1771, élève le 13 sep- 
♦tembre 1782, de la Lorraine. 

Gibelain, de l'île de Ré. 

Gourmoiit (Louis-Auguste), né le 17 juillet 1773, élève du roi le 12 sep- 
tembre 1782, de la Basse-Alsace. 

Gresigny (Charles-François de Morot de), né à Dijon le 26 octobre 1767, élève 
à rÉcole militaire de Paris (24 octobre 1781) et à l'École du génie de Mézières, 
employé à Salins, donne le 23 mai 1792 sa démission de capitaine. 

Grivel de Saint-Mauris (Claude-Joseph-Fidèle). 

Gudin (pièce xxxiv). 

Guérin de la Marche (Charles-Antoine-Ferdinand), né le 25 juin 1771, élève le 
30 janvier 1783, de la province de Champagne. 

D'Hautpoul (pièce xl). 

D'Hennezel de Gémenaincourt (Charles-François), élève le 22 juin 1780. 

Jannard-Croiset, pensionnaire. 

Jean de Saint-Marcel (pièce XLlv). 

Jcssaint (pièce xxxi). 

La Boulaye (pièce Lvii). 

Labretesche (pièce Lxvi). 

La Cailletière (de), de l'île de Ré. 

La Colombière (pièce lxxiii). 



NOTES ET XOTICLS 403 

La Coudre (pièce ly). 

La Forêt, de Paris, pensionnaire. 

La Marche de Hédouville (de), du diocèse de Chàlons-sur-Marne. 

La Personne (pièce xLix). 

La Rochc-Ponsié (pièce Lvm). 

Laugier de Bellecour (pièce xxiv). 

Laval aine (pièce lix). 

Laval cadet. 

Le Duchat (pièce lx). 

Lcfebvrc de Torvillicrs. 

Lefebvre de la Bourdonnaye, du château de Trancault, près Nogent-sur- 
Seine. 

Le Lieur de Ville-sur-Arce aîné (pièce lxxii). 

Le Lieur de Ville-sur-Arce cadet (pièce lxxii). 

Lepère frères (pièce xLViii). 

Le Petit de Brauvilliers (Jcan-Baptiste-Pierre), né le 7 juin 1767, élève du 
roi, sorti de Brienne le 5 juillet 178't, nommé le 30 mai 1784 sous-lieutenant 
au régiment de Touraine. 

Le Picart de Flavigny (Jacques-Jérôme-Franrois), né le 3 juillet 1774, élève 
le 16 septembre 1783, de la province de Champagne. 

Le Vasseur (Hyacinthe), né le 5 juillet 176.5, élève du roi, cadet-gentilhomme 
à Bourbonnais (30 mars 1781), sous-lieutenant (10 février 1783), lieutenant en 
second (21 février 1787), lieutenant en premier (10 mai 1789), abandonne en 
1791. 

Lombard de Combles (pièce XLVi). 

Longeaux (Charles-François de), né à Bar-le-Duc le 12 janvier 1767, élève du 
roi, sous-lieutenant à Royal-Roussillon-infanterie (15 mai 1783), lieutenant 
(1" avril 1791), abandonne en 1791. 

Lue (Louis-Gabriel de), de Griment, près Mey, en Lorraine, né le 16 aoùtl7G5, 
sous-lieutenant au régiment d'Aquitaine (18 juillet 1782), lieutenant en second 
(12 juillet 1787), capitaine (15 mai 1792). 

L'Yver de Breuvannes (Xavier-Joseph-Edouard), fils d'un officier des gardes 
du corps du roi; il était sous l'Empire propriétaire à Langres; deux de ses 
frères, élèves, comme lui, des écoles militaires, émigrent; l'un, Charles, capi- 
taine au régiment de Champagne, mourut le 28 mars 1814 de I épidémie qu'il 
gagna dans les hôpitaux des alliés; l'autre, Jean-Théodore, garde du corps, 
puis capitaine de cavalerie, périt à Saint-Domingue le 10 avril 1803. 

Mailly frères (pièce xxx). 

Marescot (François-Gabriel de), né le 7 avril 1769, porté le 31 décembre 1779 
sur la feuille du roi parce que ses parents n'ont que 2C0 livres de rentes, reçu 
à Brienne le 21 avril 1780, sous-lieutenant au régiment de Piémont-infanterie 
(18 août 1786), remplacé le 15 septembre 1791 après avoir abandonné. Reynaud 
le notait ainsi en 1786 : « Constitution bonne, caractère bon, conduite régu- 
lière. jS'a fait que des progrès très médiocres dans les mathématiques où il 
ne sait que très imparfaitement son arithmétique. A toujours été un écolier 
très médiocre et n'a qu'une petite notion de l'histoire et de la géographie. Il a 
fait quelques progrès dans les exercices d'agrément. » 

Marguenat (pièce LXiv). 

Marjolain. 

Mauger (Anne-Joseph de). 

Mirablon (de), de Paris. 

Montarby de Dampierre frères (pièce xxii). 

Montfort (Joseph-Alexandre de), élève le 9 septembre 1782. 

Montigny (Marie-Hyacinthe-François de Sale«), né le 9 août 1765, sous-lieute- 
nant au régiment de Beauce (10 mai 1782). 

Montrond (François-Hyacinthe de), né le 16 février 1765, élève du roi, cadet- 



404 LA JEUNESSE DE NAPOLEON 

gentilhomme à Anj^oumois (6 mai 1780), sous-lieutenant (22 mai 1783), mort 
chez lui le 5 janvier IT'JI. 

Monlrond (Louis-Paul-Antoine), (pièce Lxvin). 

Moiitrond (Aug-uste-IIonoré), né le 19 juillet 1770, sous-lieutenant à Limosin 
(6 juillet 1787), mort en 1789. 

Nogent (de), pensionnaire : sans doute Antoine-Nicolas de Nogent, né à 
Eclance (Aube) le 24 septembre 1773, page de la reine (l*^' août 1788), émigré 
en 1791, devenu capitaine au corps d'état-major sous la Restauration, adju- 
dant de place à Givet en 1826. 

D'Orcomle (pi('-cc Lxix). 

Pannebœuf-Dufort (Etienne-Joseph-Marie de), né le 16 juillet 1773, pension- 
naire le 16 janvier 1783, de la province de Guyenne. 

Patricol (Charles-Thomas), né le 1"' octobre 1775, pensionnaire le 1" octo- 
bre 1782. 

Patricot (Donatien;, né le 2 janvier 1777, pensionnaire le l" octobre 1782. 

Perrault (Claude-Jean Corentin de), né à Dijon le 12 décembre 1764, élève 
du roi, cadet-gentilhomme au régiment de Guyenne (6 mai 1780), sous-lieute- 
nant (6 août 1785), lieutenant (1" avril 1791), démissionne. 

Picot de Moras (pièce xn). 

Pières (Jean-Amable-Benjamin de), né le 13 juin 1765, élève du roi, sous-lieu- 
tenant à La Fère-infanterie (30 avril 1782), destitué (18 novembre 1788). 

Poirson (Jean-Baptiste-Ambroise de), né le 22 juin 1766, à Bar-le-Duc, élève 
du roi, sous-lieutenant au régiment de Vexin (25 février 1782), lieutenant 
1" avril 1791), lieutenant au 82' régiment (15 septembre 1791), abandonne le 
14 août précédent. 

Porte (de), de Monlierender. 

Prévoteau, de Reims. 

De Ravault des Gombcaux, de Montargis. 

De Ray (page 170). 

Rémond du Mesnil (Charles), né le 4 août 1774, élève du roi (26 sep- 
tembre 1783). 

Rigollot (pièce lxii). 

Rison (Maurice-François-Alexandrc-Marie de), élève du roi (3 octobre 1783), 
élève de l'école d'artillerie de Metz {[" octobre 1789), émigré en 1791, fait toutes 
les campagnes de l'émigration; cf. pièce xxviii. 

Rivoire (de), de Grenoble. 

Rose (Joseph-Gabi'iel-Frédéric de), né le 6 octobre 1769, sous-lieutenant de 
remplacement à Bourbon-infanterie (2 décembre 1784), sous-lieutenant (15 jan- 
vier^l785), lieutenant en second (lO décembre 1789); abandonne. 

Rose (Louis-Joseph-Alcxandre de), né le 8 novembre 1772, sous-lieutenant de 
remplacement à Bourbon-infanterie (1""' avril 1788), cadet-gentilhomme (l*' décem- 
bre 1789), réforme à la formation de 1791. 

Royer, de Brienne. 

Saint-Léger (Césaire-Nicolas de), né le 2 août 1769 à Laon, élève le 10 sep- 
tembre 1781, sous-lieutenant au régiment d'Anjou (8 juin 1787), démissionne 
le 15 août 1791. 

Samson, de Rethel. 

Ségur de Cabanac (Jules-Louis), de Leschères près Joinville, né le 1" mai 176i, 
cadet-gentilhomme à Artois-cavalerie (29 février 1780), capitaine à Ségur-dra- 
gons (19 décembre 1782), à Quercy (septembre 1784), aux chasseurs de Nor- 
mandie (15 niai 1788), démissionne. 

Sigismond, de Vitry-le-François. 

Signier (pièce lxv). 

Stud de Blannay (Adrien-Louis-Gabriel de), né le 22 janvier 1774, élève le 
10 septembre 1783, de la province de Bourgogne. 

Tarbochet de Brézé, de Paris. 



NOTES ET NOTICES 405 

Tarneau de la Personne, de Cuchery, près Chàlillon-sur-Marne. 

Thiimery aîné, d'Esscgney, près Charmes, en Lorraine (François-Joseph- 
Léopold), né le 23 février 1765, élève du roi, cadet-genlilhonnne à Angoumois 
((j mai 1780), sous-lieutenant (22 mai 1783), lieutenant (1" avril 1791), a aban- 
donné. 

Thumery (le chevalier Jean-Joseph de), élève du roi. 

Tressemanes de Brunct (pièce Lxvii). 

Truelle de Ghambouzon, de ïroyes. 

Yarange (Louis-Antoine de), élève le 27 octobre 1781. 

Vaubercey (pièce Lii). 

Villclongue (pièce lxiii). 

Villelungue de Novion (pièce li). 

Villemont de Fauvclct aine, de Sens. 

Villemont de Fauvelet cadet (Bourrienne). 

Yilliers (Nicolas-François-Joseph de), né le IG décembre 1771, élève le 
5 septembre 1781, de lu province de ChamjDagne. 

Vincent aîné, de Montierender. 

Vincent cadet. 

Zeddes (Augustin-Louis-François de), né le G juin 1772, élève le G scj)- 
tembre 1783, de la province de Champagne. 



LXXXI. Souvenirs d'un cadet de Brienne. 

En 1788, après la suppression de l'école militaire de Paris, les cadels-gentilshommes furent 
repartis dans les deux collèges de Brienne et de Pont-à-Mousson. A Brienne allèrent les aspi- 
rants au génie; à Ponl-à-Mousson, les aspirants à rarlillerie. L'auteur de ces souvenirs, qui 
venait de Tournon, se destinait au génie et resta plus de trois ans (178S-1792) à Brienne. Il 
nous présente dans son récit, non pas la petite école, mais la grande école, comme disaient les 
élèves. La compagnie des cadets-gentilshommes à laquelle il appartenait, n'était pas, écrit-il 
sous la discipline des moines et n'avait pas de coniact avec le reste des écoliers. Elle était 
commandée par un ancien sous-aide-major de l'Ecole militaire de Paris, M. de Pernon, « vieux 
capitaine d'infanterie et rien de plus », assisté du capilaine des portes Hanicle. k Les Mini- 
mes avaient seulement l'administration matérielle de la compagnie; ils pourvoyaient à sa nour- 
riture, à son habillement. Nous professions peu de respect pour ces moines et nous ne recon- 
naissions nullement leur autorité. Cependant c'était un moine, le Père Avia, qui nous gardait 
pendant les études. Le Père Kehl était professeur d'allemand. Nos autres professeurs étaient 
des bourgeois : celui de mathématiques. M. Vcrkaven; celui de forlificotions, M. Marteau, et le 
professeur de dessin proprement dit, M. Léon. Nous nous trouvions souvent en contact avec 
un maitro de quartier à la petite école, qui depuis a joué un malheureux rôle, le pauvre géné- 
ral Berton. » L'école de Brienne, telle qu'elle est retracée dans ces Mémoires, n'est donc nulle- 
ment l'école où Bonaparte passa son enfance. Mais ce fragment d'autobiographie est le seul 
document de quelque étendue que nous ayons sur l'établissement des Minimes et il contient de 
précieu.K détails sur les écoles militaires de la fin du xvni" siècle. Plusieurs traits répugnent et 
rappellent les vilains endroits des Confessions de Rousseau. D'autres, malgré leurs longueurs 
et les négligences du style, se lisent avec agrément. Et qui sait si le jeune Bonaparte n'alla 
pas en promenade au village d'Arsonval, comme notre cadet, et n'éprouva pas sur la crande 
route de Bar-sur-Aube les mêmes sensations de fraîcheur et de bien-Otre? 

« Y... fut de tous mes camarades celui avec qui je conservai la liaison la 
plus intime. Ce fut lui qui fit toutes les avatices; car, loin de me sentir aucun 
penchant pour lui, j'éprouvais plutôt une sorte d'éloigncment. Plus âgé que 
moi de trois ans, ayant été à l'Ecole militaire de Paris, l'égalité entre nous 
n'était pas parfaite. Aussi je l'évitai, bien loin de le chercher. Mais lui me 
cherchait toujours, au point que M. de Pernon, craignant qu'il n'y eût de sa 
part autre chose que de l'amitié, me prit un jour à part pendant une récréa- 
tion et me dit brusquement et sans aucun préambule : « Cadet, ne fréquentez 
plus M. de Y...; si vous continuez à le fréquenter, je serai obligé d'écrire à 



406 LA JEUNESSE DE NAPOLEON 

vos parents». Je cherchai plus que jamais à éviter V...; mais comme, de son 
coté, il cherchait sans cesse à se rapprocher de moi, notre liaison s'est formée 
je puis dire malgré moi. Les soupçons de M. de Pernon étaient du reste bien 
mal fondés; jamais V... ne m'a fait une proposition déshonncte. Je n'en puis 
dire autant de tous mes autres camarades, car les vices de Tournon existaient 
à un plus haut degré peut-être encore à Bricnne. 

Ces habitudes vicieuses étaient répandues parmi les élèves de Tournon d'une 
manière efTrayante. Les plus sages n'en étaient pas exempts. Outre les coninio- 
dités où l'on trouvait, malgré toute la surveillance et les précautions des supé- 
rieurs, le moyen de se réunir pour se livrer à ces infâmes plaisirs, on trouvait 
encore le moyen de se les procurer sous les tables d'études, sous les tables 
de jeu, car nous avions la permission de jouer le whist, le reversis, le bos- 
lon. Sous les tables, dis-je, et sans que le jeu fût interrompu, les plus 
effrénés, et c'étaient quelquefois d'ailleurs les meilleurs sujets, trouvaient le 
moyen de se satisfaire. Je n'ai bien su tout cela que quand j'ai été un peu grand, 
dans la dernière année de mon séjour. Cette sale relation d'élève à élève s'ap- 
pelait faire des immodesties; c'était le ternie officiel. Jamais aucune proposi- 
tion ne m'a été faite; j'y aurais résisté sans doute, comme je résistai au pen- 
chant qui aurait pu me porter au vice solitaire par la sage précaution que 
mon père avait prise de me prévenir et de m'instruire de tout un peu avant 
que l'âge eût fait naître en moi les désirs, mais à une époque cependant où je 
pouvais le comprendre. Il prit son texte de l'exemple de mon cousin F***, telle- 
ment livré à ce vice à Sorèze qu'il en tomba malade au point qu'on fut obligé 
de le renvoyer chez lui. L'horrible habitude était tellement invétérée et devenue 
irrésistible qu'on fut forcé de lui lier les mains dans son lit, ce qui ne l'em- 
pêcha pas de mourir misérablement au milieu de sa famille. Ce tableau point 
comme mon père savait peindre, les principes religieux que le P. Verdet, mon 
confesseur, m'inspirait, me préservèrent complètement et des habitudes soli- 
taires et des habitudes deux à deux. 

Ce vice était commun à toutes les Ecoles militaires. Il n'est pas étonnant 
qu'il régnât à l'Ecole militaire de Paris qui se recrutait dans les autres. Les 
élèves de chacune de ces dernières avaient à Paris leur sobriquet sous ce rap- 
port. C'étaient les indécents de Tournon, les nymphes de Brienne, etc. 

Ces heureuses épithètes réunies à l'Ecole de Paris, et plus tard dans les 
compagnies de cadets de Brienne et de Pont-à-Mousson, y formaient \in véri- 
table cloaque sous le rapport des mœurs. Les conversations étaient habituelle- 
ment très licencieuses; il y avait un argot tout particulier pour ces matières; 
chaque chose, chaque acte avait son nom que je n'ai jamais retrouvé depuis 
nulle part. L'âge, qui aurait fait disparaître ces habitudes d'enfance, s'il s'était 
trouvé d'autre moyen de satisfaire les besoins de la nature, ne faisait que leur 
donner plus de force. Je n'ai pas été à l'abri des propositions ni même des 
tentatives sur ma personne; mais j'ai toujours résisté et, comme je viens de le 
dire, je suis sorti de Brienne aussi pur que de Tournon, quoique, dès la première 
année que j'y passai, la nature eût parlé clairement et énergiquement. L'image 
de mon cousin mourant n'aurait sans doute pas suffi pour me retenir parce que 
je voyais de mes camarades constamment livrés à ces excès et qui se portaient 
fort bien : les principes de morale et de religion vinrent à l'appui et enfin je 
me sauvai. 

La preuve qu'il ne manquait que l'occasion pour transformer ces habitudes 
en d'autres plus naturelles, c'est ce qui arriva à une jeune fille qui servait à 
l'infirmerie. Nous la voyions quand nous étions malades ou indisposés. Il me 
semble que nous la rencontrions aussi quelquefois dans la maison ailleurs qu'à 
l'infirmerie. Elle était grasse, fraîche et jolie; l'embonpoint très proéminent 
de sa poitrine m'avait souvent frappé et faisait assez fortement palpiter mon 
cœur quand je la rencontrais ou seulement quand son souvenir venait se retra- 
cer à moi, ce qui arrivait assez fréquemment. Il paraît qu'elle avait fait une im- 



NOTES ET NOTICES 407 

pression plus yive encore sur noire scrgent-mojor Des Roys. C'était un garçon de 
vingt ans, fort et vigoureux, ayant à l'excès cette surabondance de saute ordi- 
naire à son âge, qui lui causait de violents maux de tète, ce qui donnerait 
lieu de croire qu'il n'était point livré aux infâmes habitudes si communes 
parmi ses camarades. Il jugea apparemment que Nanelte (c'était le nom de la 
jeune fille) aurait un remède pour ses maux de tête. Par continuation des 
usaces de Paris, le sergent- major pouvait sortir seul. Il s'entendit avec 
Nanelte et il arriva qu'un jour d'été, dans un grand champ de blé prêt à être 
moissonné, la pauvre Nanelle devint grosse. Quand sa rotondité ne lui permit 
plus de le cacher, ce fut un grand scandale dans la maison; et cependant il 
faut rendre justice aux bons Minimes, ils n'étaient pas faciles à scandaliser. 
L'infirmière en chef n'était pas très scandalisable non plus ; quoique n'étant 
plus jeune, le bruit courait qu'il lui arrivait souvent avec le Père X*** ce qui 
avait perdu la pauvre Nanctte, mais qu'elle et le Père étaient plus heureux 
ou plus prudents. Malgré le penchant à l'indulgence, il fallut pourtant éloigner 
au moins l'objet du scandale. La pauvre Nanelte fut renvoyée. Je ne sais qui 
pril soin de son enfant ni ce qu'elle est devenue. Il me semble pourtant me 
rappeler confusément que le sergent-major prit des mesures pour lui assurer 
un secours. Quant au sergent-major, il me semble qu'on ne fit semblant de 
rien; les choses se passèrent comme si Nanette eût fait l'enfant toute seule. 
Seulement le règlement fut modifié et la faculté de sortir seul fut retirée aux 
ser"-enls-majors. Je crois que celui-ci quitta l'école peu de temps après la nais- 
sance de son fils aîné, mais sans que sa sortie eût rien de commun avec la 
naissance ou la procréation de cet enfant. Je l'ai perdu de vue depuis sa sortie 
et j ignore absolument ce qu'il est devenu. J'ai pourtant une idée confuse 
qu'il a émigré et qu'il est, passé au service de Bavière. 

Tout cela se passa fort paisiblement : il me semble que, si pareille chose fût 
arrivée à Tournon, c'eût été un bien autre scandale; mais aussi on prenait 
des mesures pour que pareille chose n'arrivât pas; jamais nous ne voyions 
nue (111e ou femme d une figure passable. On ne mettait pas les étoupes près 
du feu. 

Nous nous occupions un peu de Révolution. Je n'ai pas besoin de dire que 
nous étions tous aristocrates. Gentilshommes, élèves du roi, commandés par un 
vieux capitaine qui avait fait les guerres du Hanovre, nous ne pouvions man- 
quer de nous déclarer ennemis de la Révolution. Je me rappelle pourtant que 
moi, dans mon intérieur, j'applaudissais aux principes sur lesquels elle s'ap- 
puyait; je les trouvais grands, beaux et justes; mais je gardais ces sentiments 
pour moi et je professais extérieurement les principes de mon chef et de mes 
camarades. Cependant nous prîmes la cocarde tricolore quand il fut ordonné 
de la prendre. 

En 1790, nous célébrâmes la Fédération avec la garde nationale de Brienne. 
Le comte de Brienne, sorti depuis peu du ministère de la guerre en même temps 
que son frère, l'archevêque de Sens, de l'emploi de principal ministre, avait 
été nommé maire du bourg. Il se prêtait à la Révolution dont il adoptait 
ostensiblement les principes, et il présida le 14 juillet 1790 à la fédération 
dans la commune. La garde nationale prit les armes. Son colonel était le bailli 
qui en même temps magistral-guerricr-citoyen et poète, avait composé un chanl 
patriotique sur l'air : Maigre la bataille qu on donne demain. La compagnie 
de cadets-gentilshommes prit aussi les armes et fraternisa avec la garde 
nationale. Une pluie à verse (je crois qu'il plut ce jour-là dans toute la France) 
n'effraya ni la compagnie de cadets ni la garde nationale. On se réunit à 
l'église du bourg où le curé célébra la messe. Je me rappelle que, pendant 
celle messe, M. de Brienne lisait un journal, ce qui me scandalisa beaucoup. 
Après la messe, toujours par une pluie battante, nous montâmes au château où 
M. de Brienne avait fait servir dans l'orangerie un très bon repas pour la 
garde nationale, la compagnie de cadets et tous les fonctionnaires, grands et 



408 LA JEUNESSE DE NAPOLEON 

petits, de la commune. Les armes furent déposées le long des murs de l'oran- 
gerie, et l'on se mit à table où l'on dîna copieusement et gaiement. Ce fut pen- 
dant le repas que le bailli chanta sa chanson patriotique; mais, soit qu'il eût 
voulu éoonomiserles rimes en ne rimant que deux vers sur quatre, soit que de 
deux vers il n'en eût fait qu'un, voici comment elle était prosodiéc, car je me 
rappelle le premier ou le second couplet : 

SoKlat-s patrioles, braves citoyens, 
Ce jour mémorable a brisé nos liens; 
Nous avons juré une sainte union. 
C'est pour maintenir la constitution. 

Il y avait un couplet pour nous dont je ne me rappelle que le commencement : 

Les enfants de Mars viennent parmi nous; 
Jouissez, Messieurs, ce concours est bien doux. 

Après dîner, M. de Pernon nous ramena, tambour battant, à l'école, et quand 
nous eûmes déposé nos armes, on nous lit changer de bas et de souliers, et 
l'on nous lâcha dans le bourg, pour aller chercher et conduire au château cha- 
cun une ou plusieurs dames pour le bal qui allait y avoir lieu. Je fus envoyé 
chez M""" Grenet dont le mari était receveur ou des contributions ou de l'enre- 
gistrement ou de je ne sais quoi. La toilette de M°" Grenet n'était pas finie. 
J'en vis la fin. Elle n'était même pas très avancée, car il restait encore à chan- 
ger de chemise. M"" Grenet passa, pour faire cette opération, dans un coin 
de la chambre ou dans une alcôve où je ne vis pas tous les trésors qu'elle dut 
sans doute découvrir; mais il me semble que j'aurais bien pu les voir un peu, 
pour peu que j'eusse osé regarder, et certes cela en valait bien la peine, car 
M"" Grenet était encore assez jeune et très fraîche. Mais les bonnes leçons 
de Tournon et une excessive timidité m'entpèchèrent de lever les yeux. Cette 
toilette était (ort difficile à terminer; il y eut plusieurs fois quelque chose à 
arranger aux jarretières; je ne pus m'empècher de voir une jambe fine et ron- 
delette, d'entrevoir même une peau bin blanche au-dessus du bas. Bonne 
madame Grenet! Dans votre vertu, vous fiicz-vous à mon inexpérience? Ou, au 
contraire, attendiez-vous quelque chose de ma jeunesse.' L'occasion était bien 
helle : un jeune homme tout neuf et dont la discrétion était assurée par sa 
position; s'il se fût passé quelque chose entre lui et vous, une fois rentré à 
l'école, qui l'aurait osé dire? Oui, l'occasion était bien belle; mais il ne se 
passa rien, je dois l'avouer. Je sortis pur et sans tache de chez M""^ Grenet, 
lui donnant le bras. Il me semble qu'elle dut concevoir une mince opinion de 
moi. Où était pendant ce temps-là M. Grenet? En vérité, je n'en sais rien; je 
ne me souviens pas de l'avoir vu ni d'avoir un instant pensé à lui; il devait 
cependant n'être pas bien loin; il vint aussi au bal. 

Chacun de M.M. les cadets arriva, menant comme moi sa danseuse. Je ne 
dansais pas trop mal, mais j'étais si timide que j'osais à peine inviter une 
dame ou une demoiselle. Il y avait au château, et par conséquent au bal, une 
toute jeune femme qui venait d'épouser le comte Charles de Brienne, neveu ou 
cousin du comte de Brienne. Elle avait treize ans et demi, et il y avait six 
semaines qu'elle était mariée, jolie, je n'en sais plus rien, mais elle fai?ait sur 
moi, et probablement sur les autres cadets aussi, l'efifet d'une divinité. Le bal 
aurait bien duré deux jours que je n'aurais jamais osé la prier à danser. 
M. de Pernon, qui m'aimait bien et qui me considérait comme un des meilleurs 
sujets, voulut me procurer l'insigne honneur de danser avec elle; il me présenta 
à elle et l'invita pour moi. Jamais de ma vie je n'ai eu si peur et, comme le 
lièvre de La Fonlaine, 

■Te crois même qu'en bonne foi 
La dame avait peur comme moi. 



NOTES ET NOTICES 



409 



Ce qui est sur, c'est que dans les moments où nous ne dansions pas, nous 
ne disions rien ni l'un ni l'autre. Enfin, elle se lance et me dit d'un ton 
peu assuré : « Aimez-vous la danse, Monsieur ? — Assez, Madame! .. fut ma 
réponse et le dernier mot qui fut prononcé entre nous pendant toute la con- 
tredanse 

Elle ne parla plus, je ne lui dis plus rien; 

Ainsi se termina ce brillant entrelien. 

Pendant plusieurs jours l'idée de M™" Grenet et celle de la jeune comtesse 
Charles se succédaient alternativement dans mon esprit et m'occupaient assez 
agréablement. 

Vingt-neuf ans après, en 1819, jVii eu occasion de passer par Brienne. Je 
m'y suis arrêté exprès pour parcourir le pays, m'informer des personnes que 
j'y avais vues, des événements qui avaient pu s'y passer. Je ne retrouvai plus 
les bâtiments de l'École; ils avaient été vendus et démolis, et l'emplace- 
ment était labouré. Je ne pus trop savoir ce qu'étaient devenus mes profes- 
seurs, M. Marteau, M. Léon. On me dit que M'"^ Grenet était veuve et dans la 
misère. La comtesse Charles habitait le château qui lui était échu après la 
mort, violente ou naturelle, de toute la famille de son mari. J'eus envie d'aller 
la voir; mais je pensai que c'était un compliment peu agréable à une femme 
que de lui rappeler qu'il y a déjà vingt-neuf ans qu'elle dansait. Je n'y allai 
point. Je me contentai de" parcourir le pays à cheval pendant quatre heures : 
les choses changent aussi, mais moins que les personnes. 

Revenons en 17U0. Quelque temps après ce bal, peut-être l'année suivante, 
nous eûmes une autre occasion de nous trouver en armes avec la garde natio- 
nale. M. de Brienne avait reçu en présent du roi Louis XVI deux pièces de 
canon qu'il avait placées sur la terrasse de son château. Le bruit se répand 
un beau jour que la garde nationale de Troyes vient pour enlever ces canons. 
Aussitôt grande rumeur. La garde nationale de Brienne prend les armes pour 
défendre les canons de son ancien seigneur, devenu son maire. La compagnie 
des cadets fut invitée à se joindre à elle. M. de Pernon nous fait prendre les 
armes. Nous étions enchantés. Comme la meilleure défense est la défense 
offensive, il fut bientôt décidé que nous n'attendrions pas l'ennemi, que nous 
niarcherions au-devant de lui. La garde nationale qui, à la Fédération, avait 
pleinement usé de son droit en prenant la droite et le pas sur nous, nous céda 
cet honneur quand il s'agit de marcher à l'ennemi, et nous formâmes l'avant- 
garde. 

M. de Pernon passa le cordon de sa canne autour d'un bouton du revers de 
son habit, le bout de la canne dans le retroussis, tira son épée et se mit à 
notre tète'. M. Hanicle, capitaine des portes, se mit à la queue, aussi l'épée à la 
main. Kous, l'épée au baudrier et l'arme au bras. Nos baïonnettes étaient 
émoussées pour éviter les accidents quand nous faisions l'exercice; on ne pensa 
point à les faire émoudre. On ne nous donna point de cartouches; vraisembla- 
blement il n'y en avait pas dans tout le bourg. On ne remplaça même pas 
par de vraies pierres les pierres de bois de nos fusils qui nous servaient habi- 
tuellement. J'ai pensé depuis que M. de Pernon, en nous laissant partir ainsi, 
prévoyait bien, avait même une espèce de certitude que nous ne rencontre- 
rions point d'ennemis. Quant à nous, nous espérions bien en trouver. Nous 
marchions avec toute l'ardeur, tout l'enthousiasme, toute l'imprévoyance de la 
première jeunesse. A quoi bon les cartouches quand on a des ba'ionnetles ! Et, 
tout émoussées qu'étaient les nôtres, nous ne doutions pas de les pousser assez 
vigoureusement pour les faire entrer dans le ventre des gardes nationaux de 

Troyes. 

Après avoir marché une lieue ou deux, nous primes position sur un terrain 
un peu élevé, et, après avoir attendu un certain temps, ne voyant rien venir et 
des avis étant sans doute parvenus que la première nouvelle était sans fonde- 



410 LA JEUNESSE DE NAPOLEON 

nient, nous nous mîmes tous en marche pour Brienne, la garde nationale pre- 
nant alors la tête et nous formant l'arricre-garde. Ainsi se termina celte 
journée qui semblait nous promettre tant de gloire. Cette petite alerte l'ut le 
seul trouble cause par la Révolution dans la bonne et paisible Champagne, 
au moins dans le très petit cercle où je fus à portée de savoir ce qui se 
passait. 

Mon père, dans notre correspondance, m.e parlait très souvent de M. de 
Pernon et me chargeait de lui faire des compliments. Il employait toujours, 
en parlant de lui, les expressions les plus flatteuses, comme par exemple : 
M. de Pernon me paraît un homme d'un mérite bien rare, et autres semblables. 
M. de Pernon m'a toujours paru, au contraire, un homme bien ordinaire. Mon 
père se faisait-il illusion sur son compte? Ou bien le flattait-il, sachant que, 
d'après les règles de l'École, M. de Pernon lisait nos lettres avant de nous les 
remettre? Cette dernière supposition me paraît la plus vraisemblable. Cepen- 
dant mon père n'était certainement pas flatteur. Il avait de la fierté dans le 
caractère, mais il croyait sans doute par ces compliments disposer M. de 
Pernon en ma faveur et il faisait pour moi ce qu'il n'aurait certainement pas 
fait pour lui. 

Je vis à Brienne M. de Reynaud, sous-inspecteur des Ecoles royales mili- 
taires, avec l'abbé Charbonnct et M. Legcndrc. Nous devions, aussi bien que 
la petite Ecole, être inspectés par eux. Mais voilà que, tout à coup, messieurs 
les cadets se mettent dans la tète que M Legendre, ayant été simple profes- 
seur à l'Ecole militaire de Paris, n'est pas digne de les examiner et di'darent 
qu'ils ne paraîtront point devant lui ou qu'ils ne répondront point aux ques- 
tions qu'il leur fera. M. de Pernon eut beau nous représenter que par ce refus, 
nous risquions de nous faire renvoyer à nos parents. Personne ne voulait céder. 
Les cadets venus de Paris disaient bien à ceux qui, comme d'Hautpoul et moi, 
n'étions arrivés qu'à Brienne, que nous n'avions pas les mêmes motifs qu'eux 
de refuser parce que nous n'avions pas vu professer M. Legendre. Mais nous 
répondions fièrement que nous étions élèves autant qu'eux et que, pas plus 
qu'eux, nous nous laisserions examiner. Voilà la compagnie au moment d'être 
dissoute, et chacun de nous au moment de perdre le fruit de six ou huit ans 
de travail pour un enfantillage, pour une vraie bêtise. Quand j'ai vu, depuis, 
l'Ecole polytechnique prête à être dissoute pour des causes à peu près aussi 
futiles, et que j'ai entendu dire que la jeunesse d'aujourd'hui n'était plus dis- 
ciplinable, je me suis rappelé Brienne et j'ai pensé que la jeunesse de tous les 
temps, comme les hommes de tous les siècles, avait été toujours à peu pi'ès la 
même. Je ne sais plus comment cela finit. Je doute que ce soit l'éloquence de 
M. dc'Pernon qui nous ait ramenés. Je ne pense pas non plus que l'autorité ait 
cédé. Je ne me souviens pourtant pas d'avoir été examiné, ni moi ni les autres. 
Tant y a que nous ne fûmes point licenciés et que nous reprîmes paisiblement 
le cours de nos études. 

Nous faisions d'assez longues promenades deux ou trois fois la semaine. 
Quelquefois, de loin en loin, nous passions toute la journée dehors. L'une de 
ces grandes promenades me rappelle une des plus agréables journées que j'ai 
passées de ma vie, de ces journées dont le souvenir conserve toujours une 
fraîcheur vive et pure qui tient bien moins aux événements qu'à la disposition 
d'esprit, à l'âge, etc. 

Je ne sais plus quelle année, mais vraisemblablement la dernière que j'ai 
passée à Brienne, 1791, car nous n'étions déjà plus très nombreux, M. de 
Pernon eut l'idée de nous mener dîner chez le curé d Arsonval, que sans doute 
il connaissait. Arsonval est un joli village à quatre lieues de Brienne. sur la 
route de Bar-sur- Aube: c'était la patrie de Nanette, cette jeune fille de l'infir- 
merie dont j'ai raconté l'aventure avec le sergent-major Des Roys. Pcut-êlre 
cette circonstance a-t-elle contribué à jeter pour moi sur cette journée ce joli 
reflet qui n'est pas encore effacé après cinquante ans. 



NOTES ET NOTICES 411 

Sans doute M. de Periion ne voulut pas rendre au curé d'Arsonval son hospi- 
talité frayeusc. Sans doute tous les éléments du dîner furent apportés de 
Brienne ou achetés sur place aux frais de l'Ecole. La goiivernaMte du curé, si 
elle eut quelque chose à faire, n'eut qu'à les apprêter, ce qui ne lai -sait pas 
que d'être un travail; c'est ce qui nous inquiétait peu. 

Quoi qu'il en soit, nous partîmes par un magnifique jour de printemps (je 
serais tenté de dire qu'on n'en voit plus de pareils, et, efFectivement, il est 
bien probable qu'on n'en voit plus à soixante ans), nous partîmes, dis-jc, à 
cinq heures du matin, conduits par M. de Pernon (cette fois l'épéc dans le four- 
reau), accompagnés par M. Hanicle et suivis du tambour Drapeau et du domes- 
tique Coulon, ces deux derniers chargés comme Esope dans le voyage de Xan- 
thus. Je ne me sentais pas en jambes : sans être malade, j'étais mal à mon 
aise et je craignais de ne pas jouir du plaisir que je m'étais, comme les autres, 
promis de celle journée. J'allais cependant, mais je traînais un peu. Au bout 
d'une heure environ, nous fîmes halle: nous nous assîmes à l'ombre d'une 
haie, et là, Drapeau et Coulon nous distribuèrent du pain, du vin et des gigots 
de mouton rôti froid. Quand nous eûmes fait ce repas, je reconnus bien vite 
que le malaise que j'avais éprouvé ne venait que du besoin de manger; mes 
forces, ma gaieté me revinrent. Nous voilà repartis sur la grande route de 
Bar-sur-Aube. Comme je jouissais alors de l'éclat et de la chaleur d'un beau 
soleil de mai! Le ciel était pur et bleu, sans le moindre nuage; la chaleur était 
tempérée par une petite brise du nord; quand le soleil, qui nous donnait en 
face, nous échauffait un peu trop, nous nous arrêtions quelques instants et 
nous nous retournions pour humer la fraîcheur du vent; j'ouvrais mon habit 
pour la laisser pénétrer, sans craindre, comme je l'aurais craint dejouis, un 
rhume, un refroidissement. Comme tout me paraissait beau dans la nature! 
Comme je jouissais de tout, et surtout de mes dix-sept ans! /Vux jouissances 
réelles que j'éprouvais, se joignaient celles de Timagination, cet avenir d'espé- 
rance quand on entre dans la vie, et puis enfin l'idée de cette Nanelte, car à 
dix-sept ans, quelles sont les idées d'un homme dans lesquelles ne se mêle 
pas quelque image de femme? 

Arrivés à Arsonval, nous fûmes reçus hospitalièrement par le curé. Nous 
nous promenâmes longtemps dans son jardin qui se prolongeait jusqu'à la 
route au-dessus de laquelle il s'élevait en terrasse et dominait la vallée de 
l'Aube qui déroulait à nos yeux son charmant paysage. 

Longtemps après dîner, nous repartîmes. Le soleil avait baissé. Nous avions 
en face la fraîcheur du vent, tout autour de nous celle du soir. Nous ren- 
trâmes à l'Ecole contents de nous, contents de tout. Je le répète, cette journée 
est une des plus agréables que j'ai passées de ma vie. Je ne sais pas si le 
sergent-major Des Roys avait déjà quitté l'Ecole; s'il était avec nous, ce nom 
d'Arsonval dut lui rappeler doucement et douloureusement Nanelte, et le sou- 
venir de Nanelte, lui inspirer en même temps des regrets et quelques remords. 

A la fin de 1701, nous apprîmes qu'il y aurait un examen. Ceux de nous qui 
étaient en mesure de le subir, i-eçurent des lettres d'examen à la date du 16 dé- 
cembre. On avait cru jusqu'à ce moment que l'abbé Bossul, examinateur, vien- 
drait nous examiner à Brienne. Il en fut décidé autrement. Nous dûmes venir 
à Paris. On fit retenir à Troyes toute une diligence. Nous étions huit, M. de 
Pernon, M. Verkaven (protégé de l'abbé Bossul, mais très mauvais profes- 
seur), quatre de mes camarades, moi et un domestique. Nous partîmes dans 
les premiers jours de janvier 1792. Nous arrivâmes à Paris un matin. C'était 
la première fois que je voyais cette immense ville. Quoique le mouvement des 
rues ne fût pas encore très grand, il l'était cependant assez, joint à l'ébranle- 
ment causé en moi par vingt-quatre heures de voilure, pour m'élourdir au 
point que je pouvais à peine me ranger des voitures qui circulaient dans 
les rues. 

Nous allâmes loger hôtel d'.\ligre, rue d'Orléans-Saint-IIonoré, où l'on nous 



412 LA JEUNESSE DE NAPOLÉON 

avait d'avance arrêté un logement. Une grande pièce nous servait de salle à 
manger et en même temps, je crois, de salle d'étude et de salon. Tous nos lits 
étaient dans une autre chambre. M. de Pernon et .M. Vcrkaven avaient chacun 
une petite chambre ou un grand ctabinet. 

On nous avait choisi ce logement parce qu'il était voisin de la rue de l'Arbre- 
Sec où logeait l'abbé Bossut. Les examens n'étaient pas publics; le patient 
était tèle-à-téte avec son juge. J'ai depuis ouï dire que l'abbé n'était pas par- 
faitem