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Full text of "La jeune veuve, comédie en un acte, en vers"

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Deirieu, Etienne Joseph Bernard 
La jeune veuve 




Pu 



LA 

JEUNE VEUVE, 

COMÉDIE 

en un acte, en vers, 
Par m. DELRIEU, 

Représentée , pour la première fois , à Favart , par les 
Sociétaires du Théâtre royal de l'Odéon , le 2 1 mai 1818. 



Prix : I fr. 25 cent. 



A PARIS, 



CHEZ J.-N. BARBA, LIBRAIRE, 

Editeur des Œuvres de PicArLT-LEERUN, 
PALAIS-ROYAL, DERRIERE LE THEATRE FRANÇAIS , N°5l. 



Imprimerie de Chaigmieau aîné, rue de la Monnaie, n« 11. 
1818. 



AVERTISSEMENT. 



(jTRACE à la bienveillance qui accompagne par- 
tout les malheureux, le public s'est montré indul- 
gent envers moi. Tout Paris a vu avec plaisir 
les intéressans incendiés de l'Odéon retrouver à 
Favart leur courage et leur zèle infatigable. 

Je me plais à rendre justice au talent de mes- 
dames Délia, Perroud, Milen, et de MM. Thé- 
nard, Armand. Mais, je l'avoue avec franchise, 
Je dois aussi beaucoup à l'intérêt que leur infortune 
a répandu sur ma Jeune Vewco 



PERSONNAGES. ACTEURS. 

LE MARQUIS D'ERVILLE , colonel. M. Thénard. 

LA BARONNE LAURE DE BEAUFORT , 

jeune veuve. Mlle Perroud. 

LA COMTESSE SOPHIE D'ESTIVAL, 

amie de Laure. Mlle Délia. 

FRONTIN , valet du marquis. M. Armand. 

LISE, suivante de la veuve. Mad. Milen. 



La scène est à Auieuil j chez la veuve. 



LA JEUNE VEUVE, 



COMEDIE. 



^%'%'%/«'%««'^^'%^'%/^^^%i 



Le théâtre représente un salon richement meublé. Au fond 
trois portes donnant sur le parc; celle du milieu reste toujours 
ouverte. A droite des acteurs l'appartement de Laure , une 
bibliothèque , un bureau chargé de livres; à gauche V appar- 
tement de Sophie. 

SCÈNE PREMIÈRE. 

(Demi- jour.) 

LISE , chantant dans le parc ; on ne la voit pas. 

AIR. de la Belle Arsène. 

« Non , non , non! j'ai trop de fierté 
« Pour me soumettre à l'esclavage ! 
« Dans les liens du mariage , 
« Mon cœur ne peut être arrête' ! m 

(^Entrant par la porte du milieu au fond.") 

Chut ! 

( Elle tient plusieurs billets à la main , va vers la porte de 
Laure , et , prêtant l'oreille ; ) 

Madame repose. Attendons son réveil. 
Doîs-je pour ces billets suspendre son sommeil? 
Des billets doux l pour elle? à quoi bon les écrire? 
Elle ne prendra point la peine de les lire. 

( Elle pose les billets sur le bureau. ) 
Si jeune encor, fermer sa porte au monde entier! 
Ne rien aimer! bannir jusqu'à son jardinier , 



_ ^6) 

Parce qu'il s'avisait de me trouver aimable! 
Le jardi ier nouveau n'est pas plus raisonnable. 
Il est vieux; il arrive; et je l'ai vu déjà 
M'épier , m'observer, me suivre.... (^ Regardant au fond.') 

Le voilà ! 

SCÈNE IL 
LISE , FRONTIN , entrant mystérieusement. 

FRONTiN, en vieux jardinier. 

(appelant à demi-voix.) 

Lise! Lise I 

LISE , étonnée. 

Il me nomme ? (Frontin va vers elle. ) 
O ciel ! Frontin I 

FRONTÎN. 

Silence I 
Tremble de me trahir , Lise ! point d'imprudence I 
Ne voi 1 en moi que Biaise attendu dans ce jour. 
Je suis en jardinier transformé par l'Amour. 

LISE. 

Dans ^e temple sacré de la philosophie 
Oses-tu prononcer le nom d'amour? impie ! 

FRONTIN, riant. 
Ce nom te déplaît ? 

LISE. 

Oui ; tu n'es plus rien pour moi. 
Jamais je n'aimerai ; Madame en fait la loi. 
Au serment que j'ai fait je resterai fidèle. 

FRONTIN. 

Quel serment? 

LISE. 

D'être froide, insensible comme elle» 

FRONTIN. 

Insensible 1 toi , Lise I 



(7) 

LISE. 

Oui , c'est un parti pris. 
Tout mortel amoureux mérite nos mépris. 
Va!.... ton déguisement n'est qu'une perfidie! 

FRONTIN. 

Tu plaisantes? 

LISE. 

Jamais. Sors! je te congédie. 

J?RONTIN. 

Je reste ! 

LISE. 

Malgré moi demeurer en ces lieux? 
Infidèle ! oses-tu reparaître à mes yeux ? 

FRONTIN. 

Oublions tous nos torts-, Lise, point de rancune. 

LISE. 

Pourquoi viens-tu ? 

FRONTIN, après avoir regardé autour de lui. 
Je viens assurer ta fortune! ' 

LISE. 

Ma fortune?..:. Ah! coquin! tu ments toujours? 

FRONTIN. 

Jamais. 
Je tiendrai, dès ce jour, tout ce que je promets. 

LISE , très-vivement. 
CherFrontinl.... profitons du moment qu'on nous laisse. 
Explique-toi! 

FRONTIN. 

Parlons , d'abord de ta maîtresse. 
Nul mortel n'a trouvé le chemin de son cœur ? 
Xt l'Amour et l'Hymen lui feront toujours peur ? 

LISE. 

Toujours. 

ÏRONTIN. 

A vingt ans veuve , elle se sacrifie ! 

LISE. 

Oui , Frontin I toute entière à la philosophie , 



(8) 

Renonçant au bonheur de plaire, de cliarmer, 
Si jeune , elle a juré de ne jamais aimer. 

FRONTIN. 

Qu'en dit son amie? 

LISE. 

Elle? 

FRONTIIf. 

Oui, vive, espiègle, aimable, 
Sophie a dû blâmer ce vœu déraisonnable? 

LISE. 

Au contraire , elle approuve : elle a quille Belcour; 
Elle imite la veuve et renonce à l'amour. 
Comme elles j'ai juré.... 

FRONTIN. 

Trê^^e de badinage! 

LISE. 

Piespecle nos sermens! 

FRO^'TIN , riant. 
Es-tu folle ? 

USE. ; 

Courage ! 
Loin de me plaindre, ingrat I tu ris de mes douleurs. 
Je suis au désespoir I 

F R >■ T I N . 

Conte-moi tes malheurs. 

LISE. 

Ecoute.... Avant l'hymen , dans ce champêtre asile -, 

Près de nous, chaque jour, des galans de la ville 

Je voj'ais accourir les folâtres essaims. 

Chaque jour, Dieu merci I l'or pleuvait dans mes mains. 

Parmi nos soupirans était un militaire, 

"N ieux, bourru, mais baron et grand ami du père. 

Oui lui-même à sa fille osa le proposer. 

I .lie eut beau s'en défendre , il fallut l'épouser. 

II avait quarante ans au moins plus que sa femme I 
Dèj-lors mille amoureux assiégèrent Madame, 



(9) 

Le mari, redoutant les propos séducteurs,' 
Fit refuser sa porte à nos adorateurs. 
Combien je m'ennujai !.... Ce fatal hyménée, 
Heureusement pour moi, ne dura qu'une année. 
Le vieux baron mourut; et Laure,sans enfans, 
Belle comme l'Amour , resta veuve à vingt ans ! 

FRONTIN. 

Je conçois pour l'hymen sa juste antipathie. 

Sa chaîne était si lourde, et si mal assortie! 

Un père unir de force , et par un joug de fer, 

La fraîcheur du printemps aux glaces de l'hiver! (1/ rit. ) 

LISE, vivement. i 

Ecoute donc!.... Après un si dur esclavage, 
Laure goûtait enfin les charmes du veuvage; 
Moi , j'espérais tout bas voir, au gré de mes vœux, 
Revoler vers Auteuil noire essaim d'amoureux. 
Ils accourent en foule assiéger notre asile. 
La veuve se défend; l'assaut est inutile. 
Melcour, Linval, Germeuil, vaincus par ses mépris, 
Reprennent brusquement le chemin de Paris. 
Ju^e, mon cher Frontin, juge de ma tristesse; 
Sans m'adresser un mot, ils quittent ma maîtresse. 
Ils partent sans retour!.... Ah ! depuis ce moment, 
Le dépit fait ma peine , et l'ennui mon tourment; 
Le présent me déplaît; l'avenir me désole; 
Laure pas im galant! Lise pns une obole! ... 
Si je maudis mon sort n'ai-je pas bien raison ? 
Laure bénit le sien ; elle aime sa prison ; 
Le monde lui fait peur; le moindre nœud la gêne; 
Et le nom de mari lui donne la migraine ! 

QElle témoigne un dépit marqué.) 

FRONTIN, 

Quoi! les amans sont tous chassés? 

LISE. 

Tous!.... quel ennui! 

Elle reçoit mon maître? 

La Jeune Veuve, a 



(10) 

LISE. 

Il n'est pointamant, lui. 

FRONTIN. 

Tu le croîs ? 

LISE. 

J'en suis sûre. Oui , le marquis d'Erville, 
Avec tout son esprit, n'est qu'un homme inutile. 
A trente ans philosophe, il est docte en effet. 
Sa bouche est éloquente et son cœur est muet ! 
Je ne sais qui des deux est le plus incurable 
De Laure ou du marquis. 

VKONii:^ , riant. 

Le trait est admirable ! 

lilSE. 

Encor? 

FRONTIN. 

Ecoute donc; tu riras comme moi. 
( Après avoir regardé encore autour de lui. ) 
Apprends que ta fortune enfin dépend de toi! 
Apprends que dans Auteuil les plaisirs vont renaître! 
Un amant qui se cache aujourd'hui va paraître ! 
Lisel il faut que la veuve, avant la fin du jour, 
Prise dans les filets que lui tendra l'Amour, 
Dépose son orgueil et devienne sensible. 
C'est un point résolu. 

LISE. 

C'est la chose impossible ! 

FROTVTIN. 

Du tout. 

LISE. 

Elle est au moins difficile à l'excès. 

FRONTIN. 

Seconde mes efforts; je réponds du succès I 

LISE. 

Du succès? Laure aimer? Ce miracle.... 



C -■ ) 

FRONTiN, avec audace. 

Est facile. 
Un miracle est un jeu pour Frontin, pour d'Erville. 

LISE, stupéfaite. 
D'Erville?,... il est avare.... 

FRONTIN, lui présentant une bourse. 
Il te fait ce présent. 

LISE, contemplant La bourse. 
Bon! 

FRONTIN. 

Ne l'afflige point, Lise, en le refusant. 

LISE. 

Un philosophe aimer?.... Frontin! est-ce possible! 

SCENE III. 

( Le jour.) 

LE MARQUIS, LISE , FRONTIN. 

LE MARQUIS , présentant à Lise une seconde bourse. 
(A la droite de Lise. ) 
Voilà de mon amour le garant infailliblie. 
Prends ! (1/ lui donne sa bourse.) 

FRONTIN, à la oauche de LiV^. 
( De même. ) 

Prends! (Le marquis et Frontin rient.) 
LISE, serrant vivement les deux bourses. 

Vous me perdez I... Soit : je suis du complot. 
(^Lise rit avec le marquis et Frontin.) 
(Se reprenant tout-à-coup et regardant la porte de Laure.} 

{Au marquis.") 
Mais gardez le secret! ... si vous dites un mot, 
De ces lieux , à l'instant, je vous vois disparaître. 

LE MARQUIS , paiement. 
Lise! rassure-toi. Laure ne doIiconnaîlrB 



( ,2) 

L'amour vraî dans mon cœur par ses yeux allumé > 
Que lorsque je serai bien sûr d'en être ainié. 

LISE. 

Ohî si vous ne parlez qu'après celte assurance, 
Monsieur, vous risquez fc rt de garder le silence. 

FRO>TI>', 

Si iu combats pour nous le triomphe est certain , 
Ta veuve est à mon maître. 

LE MARQUIS. 

Et Lise est à Fronlin. 

MSE. 

Oui?.... Que faut-il donc faire? 

LE MARQUIS. 

Il faut abuser Laure. 
Tu connais mon amour j il faut qu'elle l'ignore. 
Lise! si mon dessein est par toi révélé, 
Ainsi que-mes rivaux, je me vois exilé. 
Nouveau Pétrarque , épris d'une Laure nouvelle , 
Irais-je comme lui, brûlant en vain pour elle, 
Pendant vingt ans languir, et me montrer jaloux 
D'être fidèle amant sans espoir d'être époux? 
Une telle constance est sans doute admirable, 
Mais de tant de vertu je me sens incapable. (1/ rit.) 
Dis à Laure qu'un sage aime sa liberté ; 
Qu'un Caton vit sans crainte auprès delà beauté-, 
Que jeune encor comme elle , et comme elle insensible , 
Je garde au fol amour un cœur inaccessible. 

LISE. 

Vous étiez son amant, et je n'en ai rien su ! 

LE MARQUIS. 

Ton erreur me servait. 

lise; 

Le plan est bien conçu. 

LE MARQUIS. 

En deux mots.... 



( '3) 



MSE. 



Du zèle ! 



Chut ! on vient; je cours chez ma maîtresse. 
LE MARQUIS* « Lise. 



FRONTiiv, de même. 
De l'audace ! 

USE , « tous deux. 

Et surtout de l'adresse! 
(A Front in.) 
Jnrdinier de commande! ah! ne t'avise pas 
De m'épier encore et de suivre mes pas. 
Songe bien qu'à jamais cette salle où nous sommes 
Est, excepté Monsieur, fermée à tous les hommes! 
( Lise pousse Frontin vers le parc , reprend les billets sur le 
bureau , et entre précipitamment chez sa maîtresse. 

SCENE IV. 
LE MARQUIS , SOPHIE. 

SOPHIE, passant sa tête à la porte à gauche. 
( Gaiement. ) 
Puis-je entrer ? 

LE MARQUIS, 

Oui , Sophie !.... Ah ! que je suis heureux î 
Lise est à nous I 

SOrHIK. 

Fort bien.... concertons-nous tous deux. 
Hâtons-nous..., Avant tout, que pensez-vous de Laure? 
L'aimez-vous ? 

LE MARQUIS. 

A l'excès ! 

SOPHIE, riant. 

Eh bien! j'en doute encore. 
Pour vous croire , je fais des efforts superflus. 

LE MARQUIS. 

Faut-il par des sermens?,... 



( 14) 

SOPHIE. 

Chimère î on n'y croît plus. 

LE MARQUIS. 

Je l'adore I 

SOPHIE , riant. 

Vraiment?... Voilà pourquoi, d'Erville! 
Je vous ai vu toujours près d'elle si tranquille, 
Si réservé, si sage.... el si gauche... 

( Le marquis fait un mouvement. ) 
Pardou! 
Ce que j'ai sur le cœur , je le dis sans façon. 
Laure a vingt ans au plus ; vous n'en avez pas trente j 
Pourquoi garder près d'elle une âme indifférente? 
Quand elle vous permet de la voir chaque jour, 
Pourquoi rester si froid? 

LE MARQUIS. 

Ah! je bnV^ d'amour ! 
Oui; d'Erville, n'osant à Laure ouvrir son âine. 
Sous un dehors glacé lui cache un cœur de flamme î 
De la philosophie ardent prédicateur, 
Je suis de la beauté discret adorateur ! 

SOPHIE, riant. 
Adorateur! qui? vous î un sage!..., est-il possible? 
Vous me trompiez moi-même avec votre air paisible. 
Dès que Laure avec vous avait un entretien , 
L'a itotut tait un mal; l'indifférence un bien. 
De ces mensonges-là que pouvez-vous attendre ? 

LE MARQUIS. 

Je lui cache le piège oi\ j'espère la prendre. 
Sous le voile d'ami , lui dérobant le trait , 
Je veux plus sûrement à son cœur... 

SOPHIE. 

En effet. 
Fourbe ai-rable î je Vois quelle est votre espérance. 
Laure qui s'applaudit de son indifférence, 
Refuserait son cœur ; il faut le lui ravir.... 
J'approuve votre plan ; oui , je veux vous servir. 



( >5) 

LE MARQUIS. 

Bon! 

SOPHIE. 

Vous triompherez. ( Elle réfléchit. ) 

LE MARQUIS. 

Yous semblez inquiette? 

SOPHIE. 

Oui.... comment la forcer d'avouer sa défaite ? 

LE MARQUIS. 

Vous aimea son frère ? 

SOPHIE, dun ton léger. 
Oui. 

LE MARQUIS. , 

Voulez-vous son bonheur? 

SOPHIE , vivement. 
Oui! 

LE MARQUIS. 

Pour fixer Belcour, et corriger sa sœur, 
Feignons , vous , de m'aimer , moi , d'adorer Sophie. 

SOPHIE. 

Eh ! mais , c'est un complot ? 

LE MARQUIS^ 

L'amour le justifie. 

SOPHIE. 



L'honneur le défend. 



Mais.... 



LE MARQUIS. 

Quoil l'honneur? 

SOPHIE. 

Et l'amitié, 

LE MARQUIS. * 



SOPHIE , souriant. 
Pourtant de Belcour je n'aurais point pitié. 
Non... j'ai, depuis deux mois, souffert de son absience-. 
Ce ne serait, au fond, qu'une juste vengeance, 
De l'entendre, croyant que je n'aime que vous, 
Me traiter d'infidèle , et s'avouer jalou?«. 



Mais, où l'aller chercher? il s'amuse I il vojage? 

( Lise sort de chez sa maîtresse. ) 
Puisque je perds l'espoir de fixer le volage , 
Aux dépens de sa sœur, je veux me réjouir. 
Son bonheur fait ma joie , et je veux en jouir! 

SCÈNE V. 

SOPHIE, LE MARQUIS, LISE. 

LISE, à Sophie, avec joie. 
Madame est du complot? 

SOPHIE, à Lise. 

Oui. (Au rtiarquis.) 

Comptez sur mon zële. 
Ah I je sers mon amie en conspirant contre elle I 

(LiiÊ retourne vivement à la porte de Laure, et observe en 
dedans. ) 

LE MARQUIS, à Sophie. 
C'est charmant! 

LISE , accourant , à Sophie et au marquis. 
La voilai vîteî séparez-vous! 
(Sophie rentre vivement chez elle ; le marquis s'esquive par 
le fond. ) 

SCÈNE VL 

LAIRE , LISE , à l'écart. 

LAURE , sortant de chez elle, les hillets à la main. 
Que les hommes sont faux avec leurs billets doux! 
Ils ont, avant l'hymen, cent vertus en partage; 
Ils ont mille défauts , après le mariage!.... 
Grondeurs par caractère, insoucians par goût, 
Ne s'amusantde rien, s'imiuiétant de tout, 
Orgueilleux à l'excès , méfians à l'extrême. 
Ils sont jaloux par feinte et tyrans par système. 



( >7 ) 

(Déchirant les billets. ) 
Yoilà comme ils sont tous! 

LISE, prenant le ton de Laure, et appuyante 
Surtout en ce moment. 
L'homme n'a plus ni lois, ni mœurs, ni... 
L A u R E , l'interrompant. 

Doucement! 
J'excepte le marquis. Au fracas de la ville 
Il préfère la paix qni règne en cet asile. 
C'est un vrai philosophe ; et je m'applaudis bien 
Qu'il habite les champs, que son parc touche au mien. 
Il nous voit chaque jour. Eutre Laure et Sophie, 
Libre, à l'amitié seule il consacre sa vie. 
Hier, il a prpmis à mou amie , à moi , 
De fuir du fol amour la tjrannique loi. 
Il abhorre, il maudit le joug du mariage. 
Ainsi que lui toujours je fuirai l'esclavage! 

LISE, à part. 
C'est ce que nous verrons. 

( Laure va à son bureau , s'assied it prend un livre. ) 

SCENE VIL 

LALRE, FRONTIN, LISE. 

(Frontin, toujours en jardinier, entre , et, voyant Laure 
occupée à lire, va vers Lise et la salue, en feignant de la 
prendre pour la maîtresse. ) 

FRO>'TiN, baragouinant, à Lise. 
Madam' ? je... 
LISE, riant, à Frontin, lui désignant Laure. 

La voilà. 
FRONTIN , feignant la surprise. 
Ah! (Allant à Laure , et redoublant ses saluts à la paysanne.) 
Madam'!,... j'ons... l'honneur.... 
LAURE , sans quitter son U\>re , à Lise, brusquement. 

Quel est cet homme-là ? 
La Jeune Veuve. 5 



( >8) 

LISE. 

C'est voire jardinier nouveau. 

L.xuRE, continuant de lire. 

Bon. 

FRONTiN , à Laure. 

Que j' somm' aise 
D'êt' 1' sarviteur d' madam'I 

•LAURE. 

Oui?.... tu te nommes? 

FRONTIN. 

Biaise. 

LAURE. 

Ton âge ? 

FRONTIN. 

Cinquante ans. 

LAURE. 

Bien!.... Ton pays? 

FRONTIN. 

Passy. 

LAUTIB. 

Biaise , lu me conviens. Je te reçois. 

FRONTIN, la saluant encore. 
Marci. 

LISE. 

Te voilà bien heureux ! 

FRONTIN, à Lise, 

Moi , j' somm' ravi dans l'âme I 
Oh ! queu bonheur d' servir un' si brav' et bonn' dame ! 

LAURE, à Frontin, 
Comment sais-tu?.... 

FRONTIN, embarrassé. 

Comment?.... 

{Après avoir réfléchi un instant. ) 
A Boulogne.... à St.-Cloud, 
On pari' tant d' vos bienfaits I.... on vous aime partout!.... 
iLaurereprendsa lecture y et ne fait plus attention d Frontin.) 



C 19 ) 

i.TSE. avec malice, à Fiant in. 
On parle de madame ? 

FRONTiN , à Lise. \ 

Une lieue à la ronde î 
Tatigué! so» veuvage est un deuil pour tout l' monde I 

LISE, à Laure, qui lit , et ne fait pas attention à Biaise. 
Il est plaisant; souffrez qu'an le fasse jaser. 

{A Front m.) 
Que dit-on de nous? 

FRONTIN , à Lue. 

D' vous?.... j' n'osons.... 

LISE. 

Tu peux oser. 

FRONTIN. 

Mais.... 

LISE. 

Parle. 

FRONTl N. 

Morgue! soit.... On dit qu' vous et' fâchée 
D' voir les amours bannis, la gaité dénichée. 
On dit ([u' vous et' coquett'... 

LISE, l'interrompant. 

Qui ? moi ? ( Elle le pince. ) 

FRONTIN. 

J' somm' historien. 
MorguélJ' rapportons!' faitj et, vrai, j' n'y changeons rien. 

LISE, d'un ton piqué. 
Que dit-on de madame? 

{^Pendant ce couplet, Laure feint de lire , mais écoute Frantin.) 
FRONTIN , feignant l'embarras, à Lise. 

Ouais?..». « Madame est jolie; 
« Mais air a trop d' penchant pour la mélancolie. 
« Madam' a d' très-biaux yeux; mais un peu plus d' grât« 
« Ajouterait zencor zun charme à leu' beauté. 
u Madam' , en fait d' moral' , entend tout à marveille } 
« Mais , en fait d'amourett', ail' n'a jamais d'oreille. 
a Madam' a ben d' l'esprit , d' la sagess' et du goût; 
« Mais stjla qui la voit, l'admir'.... et pis v'ià \oui. » 

{^11 I ti i:iuu^tijnciii-x 



C 20) 
LISE , à part. 
Le maraud ! ( Elle rit. ) 

LAURE, fermant son livre et se levant. 
{A Frontin. ) 

Il suffit.... Cet asile où nous sommes, 
Biaise, depuis un an est interdit aux hommes. 
Toi-même garde-toi d'y pénétrer jamais. 
Tu t'en souviendras bien ? 

raoNTiN. 

Oui , morgue ! j' vous I' promets. 
J'ons d' la mémoir'. (1/ regarde Lise qui rit avec lui sous cape.) 
LAURE, rouvrant son livre. 

C'est bien j va faire ton ouvrage. 
FRONTiN , avec saluts gauches. 
En travaillant pour vous j'aUrons ben du courage. 

(7/ sort en riant à part avec Lise.) 

SCÈNE VIII. 

LAURE, LISE. 

LISE , à part, riant. 
Le fourbe est installé; boni 

LAURE. 

Ce livre est parfait. {Lisant haut.) 
« Traité du vrai bonheur. » 

LISE, à part. 

Ce traité me déplaît. 
LAURE, lisant: haut. (Sophie entre.) 

« L'Amour est un tyran. » O morale sublime! 

LISE, à part. , . 
Erreur! 

LAUKE , lisant haut. 

« Pour la frapper, il pare sa victime. » 
O vérité! 



( 2> ) 

LISE , à part. 

Mensonge! 

LAWRE. 

Admirable écrivain! 

LISE, à part. 
Insigne radoteur! 

LAURE. 

Philosophe divin! 

LISE, à part. 
Le sot! 

{Sophie à' approche de Lise et a avec elle un jeu viuet.^ 

SCENE IX. 

SOPHIE, LAURE, LISE. 

LAURE , fermant le livre. 

Je vivrai libre à jamais je le jure ! ( Elle rêve.) 

SOPHIE, bas à Lise. 

Elle tiendra parole. 

LISE, bas à Sophie. 

Elle sera parjure. 
Aidez-moi. 

SOPHIE, de même. 

J'y consens. 

LAURE, en elle-même. 

Au marquis, aujourd'hui, 
Je veux montrer ce livre, et le lire avec lui. 
Ainsi que moi , soumis aux lois de la sagesse , 
D'Erville de l'amour hait la trompeuse ivresse. 

( Sophie rit avec Lise à part. ) 
Aimable sans dessein , il plaît par sa gaîté. 
En lui j'aime surtout l'insensibilité! 

(Lise rit.') 

SOPHIE, reprenant son sérieux et s'approchant de Laure. 
C'est le mot. 



( 2^ ) 

LAijRE, voyant Sophie. , 

Te voilà! (À Lise.) Vous riez? 

LISE, sérieusement. 

Moi, madame? 
(Feignant le courroux.) 

J'enrage!.... on vous abuse! ouï, vrai: j'ai lu dans l'âme 
De monsieur le marquis ! 

LAURE , froidement. 

Eh bien! qu'avez vous lu? 
LISE , appuyant. 
Qu'il est un fourbe! 

LAURE. 

Lui! 

SOPHIE. 

Lise! que nous dis-tu? 
LISE, à Sophie. 
Je voudrais m'expliquer; je n'ose. 

SOPHIE. 

Quel mystère! 
Achève ! 

LAURE. 

Parlez donc! 

LISE , à heure. 

Volontiers, ( A part. ) Il faut faire 
Un conte! (5e plaçant entre les deux amies.) 

Le marquis n'est qu'un amant discret. 
LAURE , très-c tonnée. 
Un amant? 

LISE. 

, J'ai surpris son secret. 

LAURE. 

Son secret? 
SOPHIE, appuyant. 
Son secret î 

LISE , désignant le jardin. 

Oui J'étais nu fond de l'avenue, 

il entrej le berceau me cacliait à sa vue. 



( 23 ) 

Il s'avance pensif, s'arrête à chaque pas. 
Je le suivais des yeux ; il ne me voyait pas. 

Il vient vers moi Craignant les yeux du misanthrope , 

De rameaux bien touffus soudain je m'enveloppe. 

J'écoute Il soupirait; je regarde Il s'en va. 

Il revient; il s'agite; il court par-ci , par-là.... 
Tout-à-coup je l'entends s'écrier:.... 

(Prenant le ton du marquis. ) 

« Quel martyre! 
« Quel tourment de l'aimer sans oser le lui dire ! 
« Quand je brûle pour elle , et veux me déclarer, 
u Sentir le nom d'amour dans ma bouche expirer! 
" Immoler mon bonheur à sa philosophie ! 

SOPHIE , à Laure. 
C'est toi! 

LISE , coutinvant son récit. 

« Quelle gaîté! quel esprit!» 
LAURE , à part. 

C'est Sophie I 

LISE. 

A Quelle aimable candeur ! » 

SOPHIE, à Laure. 
C'est toi ! 

LISE. 

« Le jour, la nuit, 
«i Son image , en tous lieux , m'apparaît , me poursuit. 
« Elle semble répondre à ma voix qui l'appelle. 
« Ah! partout je n'entends , partout je ne vois qu'elle I » 

SOPHIE, vivement à Lise. 
Elle!.... Est-ce Laure ou moi? Tu dois le savoir? 
LISE , avec malice. 

l^on. 
De celle qu'il préfère , il n'a point dit le nom. 

SOPHIE, trcs-invement. 

Oh! je veux qu'il s'explique, et je vais 

( Fausse sortie.) 



( 24 ) 

LAVRE , froidement à Sophie. 

Quoi! ma chère î 
En songeant au marquis, vous oubliez mon frère? 

SOPHIE, souriant et revenant à Laure. 
Moi, l'oublier, après tant d'infidélités? 

LAURE. 

Prétexte.... Il vous chérit; c'est vous qui le quittez. 

Je le vois I 

SOPHIE , riant. 

J'ai grand tort. Quoi ! deux grands mois d'absence 
Doivent-ils m'empêcher de croire à sa constance? 

( Sérieusement. ) 
Dis-moi, Laure: Pourquoi-le défendre aujourd'hui , 
Lorsque, toi-même hier, tu parlais contre lui? 
« Cesse , cesse d'aimer un ingrat qui t'oublie. 
« Il ferait, disais-tu , le tourment de ta vie. » 

LAURE. 

Il néglige, en effet, son amie et sa sœur; 
Mais vous l'en punissez avec trop de rigueur. 
Oui, vous ne songez plus queBelcour est mon frère! 
Vous lui préférez .... 

SOPHIE. 

Qui? 

LAURE. 

D'Erville. 

SOPHIE, souriant. 

Non, ma chère.... 
( D'un ton sévère. ) 
Je vais te le prouver.... De l'une de nous deux , 
Eu dépit des Sermens , d'Erville est amoureux. 
Qu'il soit l'amant secret de Laure ou de Sophie , 

C'est un traître Qu'il vienne , et qu'il se justifie! 

Si sa fausse vertu nous trompe à ce poiat-là, 
Il ne peut plus rester près de nous. 

LISE , regardant au fond. 

Le voil^ l 



( 25 ) 

LE MARQUIS, SOPHIE, LAURE , LISE. 

( Le marquis entre , salue les deux amies , puis témoigne 
quelque embarras en voyant Laure répondre froidement à 
ses salutations. Il est en s;rand uniforme.) 

SOPHIE, à Laure. 

lia l'air criminel... Ya, je vais le confondre. 

( Au marquis. ) 
Vous êles accusé. 

LE MARQUIS. 

Moi? 

SOPHIE. 

Vous !.,.. Il faut répondre. 
LE MARQUIS , -à Sophie. 
Quel crime ai- je commis ? 

SOPHIE. 

Vous allez le savoir. 

Lorsqu'ici l'amitié daigne vous recevoir; 

Vous osez, déguisant votre amour.... 

LE MARQUIS, l'interrompant. 

Moi, madame? 

( Aux deux amies, ) 

L'amour est à jamais exilé de mon âme. 
Oli! je n'en doute plus. L'amant passionné 
Est, de tous les mortels, le plus infortuné. 
Heureux d'avoir pour vous l'amitié la plus tendre, 
Des pièges de 1 amour je saurai me défendre. 

SOPHIE. 

Vous , marquis? 

LE MARQUIS. 

Moi, je veux garder ma liberté. 

SOPHIE. 

Je sais que dans nos fers vous êtes arrêté j 
La Jeune Veuve, U 



(26) 

Parlez : qui de nous deux vous a rendu parjure? 

LE MARQUIS. 

Ni madame , ni vous. 

SOPHIE , à Laure. 

Artifice I 
LISE, à la même. 

Imposture ! 

LE MARQUIS. 

Moi, malgré nos sermens, je me serais permis 

SOPHIT., feignant le dépit. 
Vous n'aimez donc rien ? 

LE MARQUIS, à SopJue. 

Rien ?.,. je ne l'ai pas promis.... 

( Aux deux amies. ) 

Entre deux sentimens, j'ai pris le préférable, (i) 
L'un, véhément toujours, n'est pas toujours durable; 
L'autre, moins enchanteur, mais plus constant, plus doux, 
Plus calme, est justement ce que je sens pour vous. 
L'un, souvent à sa suite, amène les orages; 
L'autre est paisible et pur comme un jour sans nuages. 
Enfin , au fol amour , dont le sage a pitié , 
Je préfère la paix que donne l'amitié. 
LAURE, à Lise. 
Voilà donc vos soupçons? Que nous disiez-vous, Lise? 

USE, à Laure, sérieusement. 
Il vous trompe I 

SOPHIE, au marquis, avec malice. 
L'amour vainement se déguise. 
Cher rnarquis, si j'en crois un doux pressentiment, 
Je vous verrai bientôt traliir votre serment. 

Lii MARQUIS. 

Jamais I 



(i) Le marquis s'adresse à Laurc quand il parle de ramitie, et à 
Sophie (piaad il parle de l'auour. 



( 27 ) 

LISE fi Laurc. 

D'un faux Catoii , voilà bien le langage I 

LE MARQUIS, aux deux amies. 

Si j'ai vaincu l'amour, ma gloire est votre ouvrage. 

SOPHIE. 

L'hymen va, m'a-t-on dit, vous ranger sous ses loix. 
Quand vous mariez-vous? 

LE MAQRUis, oux deux cimieS. 

Quand vous ferez un choix , 
Mesdames ! 

SOPHIE, souriant 

Notre choix au vôtre est nécessaire... 
Si nous n'en faisons pas ? 

LE MARQUIS. 

Je prétends n'en pas faire. 

( Sophie rit à part. ) 
LISE, sérieusement. 
A ce prix-là , ma foif vous attendrez long-temps. 

LE MARQUIS. 

A ce prix-là , ma foi I j'attendrai cinquante ans. 

SOPHIE. 

Vous?.... Je ne puis souffrir une telle imposture! 

LISE , appuyant. 
Ce que vous nous contez.... 

LE MARQUIS , à LlSe. 

Est la vérité pure. 
( Aux deux amies. ) 

Vous me consulteriez , en prenant un époux? 
Moi, je ne veux tenir ma femme que de vous. 
On se doit, entre amis, confiance pareille. 
L'amour s'endort par fois; l'amitié toujours veille t 

( D'un ton léger. ) 
Mais nul de nous ne songe à d'éternels liens. 
Vos goûts me sont connus; vous connaissez les mien*. 



C 28) 

N 'avons-no us pas juré cle fuir tout esclavage ? 
La fièie indépendance est le trésor du sage. 
L'iijmen est-il toujours le garant du bonheur? 
L'amour le plus ardent vaut- il la paix du cœur? 

LAURE. 

Cher marquis î je le vois, vous n'êtes point parjure; 
Vous n'aimez pas? 

LE MARQUIS. 

Non , certe! 
LisE^ d Laure. 

Il aime, j'en suis sûre! 
LAURE , à Lise, 
Idée! (A Sophie. ) 

En vain l'amour voudrait blesser son cœur? 
SOPHIE, à Laure. 

C'est fait n'en doute plus; je connais son vainqueur. 

LAURE, à Sophie , avec émotion. 
Tu le connais.... toi? 

SOPHIE, à Laure, en souriant. 

Moi !... ( Sérieusement , au marquis. ) 
Trêve de raillerie. 
Vous aimez, soyez franc, est-ce Laure ou Sophie ? 
Expliquez-vous, parlez! 

LE MARQUIS, à Sophie. 

"\'ous voulez un aveu , 
Madame, j'obéis.... ( Il se place entre les deux amies.) 

Qui se lait aime peu. 
Aux risques du congé , je vais rompre un silence , 
Qui de mes feux secrets cache la violence. 

( Avec feu , auv deux anues. ) 
J'aime I... Non d'un amour qu'un seul regard produit, 
Qu'un caprice réveille, et qu'un soupçon détruit. 
Le mien, qui dans mon cœur ne peut plus se contraindre, 
S'est accru r'es efforts que j'ai faits pour l'éteindre. 
J'ai peine à définir, envoyant tant d'attraits. 
Le trouble que j'éprouve , et les vœux que je fais. 



( 29) 

( A Laure , avec feu. ) 
Cet asyle, à mes yeux , offre tout ce que j'aime . .« 
{ Sophie le tire nar son habit. ) 
( Se reprenant. ) 
Mais je vous avoùiai mou embarras extrême. 
Je suis l'ami de l'une , et de l'autre l'amant. 
Incertain, éperdu, dans mon égarement, 
Je prends , ( heureux d'aimer Sophie autant que Laure. ) 
Celle que je chéris , pour celle que j'adore. 
Je déteste la gênej et je plains le travers 
De l'insensé qu'amour fait gémir dans ses fers. 
Mais seul, près de vous deux , admirer des merveilles , 
Qui charment à la fois les yeux et les oreilles ! 
Ah ! l'esprit le plus fort , et le cœur le plus froid 
IVe sauraient triompher des assauts qu'on reçoit! 
Mesdames , dans l'état où mon âme est réduite, 
Je n'ai , pour me sauver, qu'un seul moyen.... la fuite. 
(1/ salue vivement les deux amies , et s'esquive par le fond; 
Laure rêve profondément j Sophie et Lise rient sous cape.) 

SCÈNE XI. 

SOPHIE, LAURE, LISE. 

SOPHIE , à Laure qui rêve. 
Il part... ( Laure reste immobile; jeu muet entre Sophie et Lise.) 
Laure.... ( Laure est toujours rêveuse.) 
( Avec malice. ) 

Au jardin viens-tu te promener? 

LAURE , sans la regarder. 
( Froidement. ) 
Non. 

SOPHIE. 

Pieste I... près de toi , je vais le ramener. ... 
( Bas. ) 
On rêve ; je la tiens ! 

( Sophie sort en riant sous cape, et court aprîs le marquis. ) 



( 3o) 
SCÈNE XII. 

L AURE , rêveuse ; LISE. 

USE, affectant le (.ourroux. 
( A Laure qui rêve. ) 

Fort bien ! la chose est claire. 
Elle suit le marquis ... Je suis d'une coK re !.... 
Auprès du philosophe elle est en ce moment; 
Sophie , au faux Caton , immole son amant ! 
( Laure fait un mouvement. ) 
( Avec malice. ) 
Madame a de Thumeur ? 

LAURE. 

Sortez ! 
LISE , à part. 

Bon ! elle est prise. 
( Lise suit Sophie en riant sous cape. ) 

SCENE XIII. 

LAURE seule. 
De tout ce que J'entends j'ai lieu d'être surprise. 
Un sage oser ainsi nous faire des aveux! 
Est-re à Sophie, à moi, qu'il adresse ses voeux?... 
Oh! c'est à mon amie... Oui : leur fuite m'éclaire. 
Ils se cachent de moi tous deuxj plus de mystère. 
Se jouer à ce point de ma tendre amitié ! 
Dans cette trahison Sophie est de moitié. 
Elle quitte Belconr , et le marquis l'épouse. 
C'est affreux !... — qu'ai-je dit? Serais-je donc jalouse ?... 

( Rijléchissant.) 
Je me rappelle encor nos entretiens charmans , 
Où n'entrèrent jamais les noms d'époux, d'amans. 
Son cœur était sans feinte , et le mien sans alarmes. 
A l'entendre, à le voir je trouvais mille charmes.. 



( 3. ) 

iDe ses soins enchantée, en secret je pensais 
Que l'amitié fidèle en faisait tous les frais... 
Mais, il rêvait parfois... j'étais préoccupée... 
Etait-ce de l'amour?... me serais-je trûmpée?... 
Moi! de l'amour! quel mot de ma bouche est sorti? 
Quel trait inconnu, là, j'ai tout-à-coup senti? 
Tout change à mes regards ! ô lumière fatale ! 
Dans celle que j'aimais , verrais-je ma rivale ? 
Dans naon ami verrais-je un amant adoré ? 
Adoré!... je le sens à ce cœur déchiré ! 
J'aime!!... ^ Se reprenant tout-à-coup avec fermeté.) 
Mais ou l'ignore... ah! j'aurai le courage 
De taire ma défaite , et de fuir l'esclavage. 
Ferme dans ce projet, je saurai triompher 
D'un amour que l'honneur m'ordonne d'étouffer. 

( Vivement à part , voyant Sophie qui entre. ) 
Ma rivale !... sa vue excite ma colère. 

( Elle se contraint et compose sajigure devant Sophie. ) 

SCÈNE XIV. 

LAURE, SOPHIE. 

SOPHIE , gaiement et accourant à Laure. 

Ah! l^aure , te voilà. Je te cherchais , ma chère l 
Grande nouvelle I enfin Belcour est retrouvé. 
L'éternel vo^yageur enfin est arrivé ! 

LAURE, froidement. 
Ici? 

SOPHIE, riant. 

Non; à Paris... juge comme il nous aime! 
Près de toi, près de moi , loin d'accourir lui-même, 
Il envoie un jockei ! n'est-ce pas révoltant? 
Ce soir, dans sonhôtel,au bal il nous attend! 

liAURE , froidement. 
Au bal? 



(33) 

SOPHIE, à part. 
Comme je ments I.... (A Laure, en affectant le dépit.) 
Après ce longvo37age, 
Est-ce à moi de courir au-devant d'un volage, 
D'un ingrat , d'un perfide.... 

LAURE, l'interrompant. 

An lieu de l'accuser, 
Vous devriez, je croîs, le plaindre.... 

SOPHIE , riant. 

Et l'épouser? 

I/AVRE. 

Ohl vous aimez bien mieux épouser.... 

SOPHIE. 

Qui? 

LAURE. 

D'Erville! 
SOPHIE , avec malice. 

Oui I... voilà mon secret. Le taire est inutile. 
Je vois avec plaisir que tu l'as deviné. 
Oui. le sage aujourd'hui veut se voir enchaîné. 
Le traître nous trompait toutes deux.... il soupire! 

LAURE. *4 

Pour vous? 

SOPHI5 , riant. 

Je n'en sais rien!.... mais il va nous le dire; 
Tu vas voir à l'instant ton doute dissipé. 

{Avec le plus tendre intérêt.) 
Si de toi , par hasard , il était occupé? 
S'il venait te jurer une amour éternelle ? 
Dis.... lui permettrais-tu de te rester fidèle? 

LAURE. 

Non. 

SOPHIE, souriant. 

Si de tes refus je faisais mon profit?... 
Tu me pardonnerais ?..., réponds , Laure ! 

LAuaE, vivement. 

Il suffit!... 



( 33 ) 

Cessez de m'abuser par un vain stratagème. 

Vous aimez le marquis , et le marquis vous aime. 

Je sais tout!... Pour couvrir votre infidélité, 

Vous prêtez à Belconr votre légèreté. 

Vous le traitez d'iujzrat, Sophie!.... il vous adore! 

Il serait innocent, si vous l'aimiez encore!... 

Un autre vous plaît ... oui!... j'ai lu dans votre cœur. 

Allez : abandonnez et le frère et la sœur! 

Retournez à Paris; courez après d'Erville^ 

Jouissez avec lui des plaisirs de la ville; 

Loin de moi, de l'hjmen allez subir les loix! 

J'applaudis à vos nœuds , j'approuve votre choix. 

Je ne m'oppose pas au bonheur de Sophie. 

Partez!.... je tâcherai d'oublier mon amie! 

( Elle va pour entrer chez elle. ) 

SOPHIE, la retenant. 
Un mot? 

LAURE. 

Non! 

SOPHIE, en confidence 
Le marquis me suit. 

LAURE. 

Partez tous deux ! 
liaissez-moi! 

SOPHIE. 

Te quitter? moi! te fuir? 
LAURE, avec fermeté. 

Je le veux f 
SOPHIE, .piquée. 
Tu le veuxj soit. (A vort, en sortant.) 

Allons ! il y va de ma gloire.... 
Par un dernier eÉTort assurons ma victoire! 

( Elle sort vivement par le jardin. ) 

SCENE XV. 

LAURE, LISE, sortant de chez sa maîtresse, et voyant 
Sophie qui s'en va. 
LISE, à Laure. 
Quoi! madame! elle part? 
La Jeune Veuve. 5 



(34) 

liAURE, avec dépit' 

Oui... le marquis aussi. 
Dès aujourd'hui tous deu.v ne seront plus ici.... 
Lise I de leur aspect me voilà délivrée 1.... 

LISE. 

Je vous l'avais bien dit : Sophie est préférée. 

LAURE , froidement. 
Préférée? 

LISE. 

Oui, c'est clair. 

LAURE. 

Eh 1 que m'importe à moi ? 
LISE, appuyant. 
Elle suit le marquis; elle a reçu sa foil 
LAURE, brusquement. 
Tant mieux! de son bonheur me croyez-vous jalouse? 
Le marquis l'aime?... soit: qu'il parte; qu'il l'épousel 
Pour vous , si vous voulez rester dans la maison , 
Devaut moi gardez-vous de prononcer leur nom. 

LISE, à part. 
Ah I ( Elle reste pétrifiée ) 

LAV RE , en elle-même. 
Tout le monde ici me trahir I... (Après avoir réjléchi. ) 

Quel mystère? 
( Vivement. ) 

Est-ce un jeu ?... Quel soupçon I... Il faut que je m'éclaire. 

( Elle va pour sortir, et s' arrêtant : ) 
Par quel moyen?... Ils sont partis!.... 

( Regardant au fond du Jardin. ) 
Ciel!., je les vois!.. 
Avec le jardinier?... ils conspirent tous trois!... 
On me cache un secret; tâchons de le surprendre! 

( Elle sort mysttrieusement par la porte à gauche. ) 



(35) 
SCENE XVI. 

LISE seule. 

Quoi! seule contre quatre, et si bien se défendre? 
Quelle femme! Quel cœur de roc!.. Maudit destin! 
C'en est donc fait... je perds ma fortune et Frontin î 

SCÈNE XVI ï. 

FRONTIN, LISE. 

( Frontin se gHsse, et entre par la porte à droite au moment ou 
Laure sort. ) 

FRONTIN, accourant , joyeux. 
Eh bien! notre espoir?... 

LISE , avec humeur. 

Nulj Oui, Laure est inflexible 1 
FRONTIN , riant. 
Tarare! je saurai la dompter? 

LISE. 

Impossible I 
Tes efforts seront vains. 

FRONTIN. 

Bail!... le piège est tendu j 
Le tour est excellent ! 

LISE. 

C'est de l'esprit perdu ! 
A jamais on exile et Sopliie et ton maître. 
Madame, à ses regards, leur défend de paraître. 
Elle a juré.... 

FRONTIN. 

Chansons!... Moi, je ne crois pas pins 
Aux sermens de l'amour qu'aux serraens de Bacchus ; 
Tiens , ne devais-tu pas fuir toujours mon visage ; 
Me hair? tu me vois; tu m'aimes davantage. 
( Frontin rit aux cclcAs. ) 



(36) 

LISE , lui mettant la main sur la bouche. 

Paix !... Si madame... 

F ROTS T lis , riant toujours. 
Elle est au jardin. 

LISE. 

Au jardin ? 
TRONTiN, avec dignité. 

Lise, adi-fiireen silence, et reconnais Frontin. 

( Dtii^nant le jardin. ) 
Pour fléchir l'insensible , amant tendre , fidèle, 
Le marquis cherche en vain une ruse.... il m'appelle; 
J'accours : et mon génie imagine soudain 
Ce stratagème adroit dont l'effet est certain. 

LISE. 

Certain? 

FRONTIN. 

Oui , très-certain ; oui , d'honneur ! je le jure. 
Si la veuve y résiste, elle a l'âme bien dure. 

LISE. 

Quel est ce stratagème étonnant? 

FRONTIN. 

Le voici. 
Lise , je feins , d'abord , que Belcour est ici j 
Qu'il sait que dans ces lieux, un rival téméraire 
A sa belle Sophie en secret ose plaire; 
(^\\e, pour venger sa flamme, il veut avec éclat, 
Au rival préféré proposer le combat. {IL rit.') 

LISE , riant aussi. 
Le combat ? 

FRONTIN , avec courage. 

Au marquis , je vais venir moi-même 
Présenter le cartel , devant celle qu'il aime. (Il rit.) 

LISE. 

Un cartel!.... cette épreuve... 



( 37 ) 

FRONT IN, riant. 
Est un jeu d'un moment.... 
lu trouves mon projet? 

LISE , riant aussi. 

Charmant! Frontin, charmant! 
FROTVTiN , riant aux éclats. 
Vois le marquis voler à ce combat... pour rire, 
(Frontin se met en garde, et pousse des bottes à Lise qui recule. 
Ils rient tous deux y et ne voient pas Laure qui rentre par 
le fond.) 

SCÈNE XVIII. 

LAURE, FRONTIN, LISE. 

LAURE, au fond, parlant à la cantoiyade. 

Conspirez, conspirez î je sais tout. 

{En entrant, et voyant les deux valets.^ 

Qu'est-ce à dire? 
Biaise avec Lise I 

FRONTIN et LISE , riant ensemble. 

Ah ! ah !... le bon tour ! 

LàURE, à part. 

Je conçoi. 
( Laure prend un air sérieux et va vers les deux valets. ) 
FRONTIN, à Lise , sans voir Laure. 
Pour prix de mon génie, allons , embrasse-moi. 

( Il embrasse Lise. ) 

USE. 

Finis , JSnis , Frontin. 

LAURE , à part. 
C'est Frontin I 
FRONTirf , à Lise. 

Je te laisse , 
Ma femme! ne dis rien surtout à ta maîtresse. {Laure rit.) 
Songes-y. 

LISE. 

Sois tranquille. 



• C 38 ) 

FRONTIN. 

Adieu. 

(7/ va pour sortir , et voyant Laure t 

Ciel! 

LISE, de même, 

La voici ! 

(Les deux valets sont foudroyés ; Laure rit à part. ) 

LAURE , sérieusement^ et placée entre Frontin et Lise. 

(à Frontin.) 

Malgré mon ordre exprès, Biaise est encor ici! 

FRONT IN, payant d'audace et baragouinant. 

Madam.... j'étions... venu... pour... afin... d'... 

LAURE, l'interrompant brusquement. 

"^ Et vous. Lise? 

* t.\SE, épouvantée. 

Ahiî 

li A u R E , à Lise. 

Vous le recevez ! j'ai lieu d'être surprise... 

LISE, balbutiant. 

Ma... dame... j'ai... voulu... le chasser... mais... en vain... 

JjWke, à Frontin. 
Sortez ! 

FRONTIN, après avoir fait à Laure plusieurs saints gauches. 

( Avec audace , en sortant. ) 

Je reviendrai, le cartel à la main. 

(^Frontin sort vivement parle fond. y 

SCENE XIX. 

LAURE , LISE. 

LAURE, 

Biaise vous connaît? 

LISE, très-embarrassée. 
Moi!... non ..j madame... 



c 39 ) 

LAURE. 

Vraiment?... 
Pourquoi donc osait-il vous embrasser? 

LISE. 

Comment.'... 
LAD RI, affectant le courroux. 
Je l'ai vu .... vous l'aimez , il vous aime. 

LISE. 

Ma... dame. 

LAURE. 

Puis-je en douter, d'avance, il vous nommait sa femme. 

LISE , balbutiant d'eJfroL 
Moil... sa... femme!... ah!... croyez... 

LAURE, brusquement. 

Vous osez le nier! 
Allez, je chasserai vous et le jardinier! 

LISE, consternée et allant au fond 
Adieu donc ma fortune. ( Elle sort par le jardin. ) 

S G E N E X X. 
LAURE, seule y gaiement. 

Enfin plus de mystère. 
Tout est connu. C'est moi que le marquis préfère! 

( Riant. ) 
Cependant le perfide , innocemment cruel , 
Pour attaquer mon cœur, invente un faux duel. 
Mon frère , quoique absent, le cherche, le défie? 
C'est plaisant! le cartel est dicté par Sophie !... 

(^Sérieusement.) 
Mes deux meilleurs amis m'abuser à ce point! 
A ma juste vengeance ils ne s'attendent point. 
D'avance , ils ont osé rire de mes alarmes; 
Pour les punir, contr'eux tournons leurs propres armes. 
En feignant que mon frère est ici de retour, 
Ils voulaient me jouer j jouons-les à mon tour !... 

(^Regardant au fond en riant.) 
Je les vois. 

( Elle feint de rêver, et ajfecte le calme le plus profond 



( 40 ) 
SCÈNE XXL 

SOPHIE, LE MARQUIS, LAURE. 

SOPHIE , aufondj en riant , au marquis. 
Avancez. 

LE MARQUIS. 

Je n'ose.... elle est de glace. 
Ce calme.... 

SOPHIE. 

Est affecté. Parlez-lui, de l'audace! 
LE MARQUIS , à Sophie. 
Jamais je ne mettrai de suite à mes discours. 

SOPHIE. 

Eh bieni déraisonnez; mais parlez-lui toujours ! 

(Laurerit à part.) 
( Sophie entraine le marquis et le cloue au côté de Laure.) 

LE MARQUIS, à LaUTB. 

Permettez... 

i,KVKt. y ^interrompant ^ froidement. 

Vous voilà', (à Sophie de même. ) 

Quoi! vous aussi, madame! 
^à tous deux. ) 
Je vous croyais partis. 

LE MARQUIS, à Sophie. 

Quel trouble est dans mon âme! 
soFHiE , au marquis. 
Parlez donc... point d'amour! 

LE MARQUIS , à Laure ^ avec intérêt et embarras. 
En vous fuyant tantôt, 
Je ne m'attendais point à vous revoir si tôt. 
Peut-être avais-je pris le parti le plus sage... 
(Sophie le tire par son habit; il continue en déraisonnant et 

par mots entrecoupés.) 
Mais... voit-on le danger... quand... on a... du courage? 
Votre... sérénité... rend... le calme... à mon cœur. 
Qui... combat... de sang-froid... est sûr... d'être vainqueur. 



( 4> ) 

i.AVK^, feignant l'effroi. 

Vainqueur! de qui?,., monsieur. Vous avez vu mon frère? 

SOPHIE , vivement à Laure. 

Qui? Belcour 

LAURE, à Sophie. 

Est ici. Comme il est en colère î 
( Sophie frémit ; le marquis est stupéfait. ) 
( A part. ) 
Ili m'ont menti j je ments ! 

( Haut, feignant la plus grande frayeur. ) 
En ce moment fatal , 
Là , dans le bois prochain , il attend son rival. 

soiTiiE, trt's-alarmée. 
Il attend son rival? Il a fait diligence! 
Je ne le crojais pas si prompt à la vengeance. 

liAURE , au marquis. 
Monsieur! ainsi que moi, Belcour est outragé; 

Il vous donne un cartel; je vous donne un congé 

( Elle rit à part.') 

SOPHIE. 

Un cartel ! 

LE MARQUIS. 

Un congé! 

LAURE, au marquis avec fermeté. 
J'obéis à mon frère. 

(^Avec une frayeur feinte.) 
Il veut que je le \engel.... En vain je voudrais taire 
L'embarras que j'éprouve et le trouble où je suis. 
Afin d'en triompher je fais ce que puis ; 

Mon cœur frémit d'effroi Mais, quand l'honneur 

commande , 
Est-ce à vous de songer à ce que j'appréhende? 
Devez-vous d'un défi craindre le résultat, 
Quand celle qui vous aime est le prix du combat?.... 
Allez..., Vous hésitez ?.... Allez donc , je vous prie. 
Ne songez qu'au boulieur de mériter Sophie. 
La Jeune Veuvç. 6 



C 42 ) 

Combattez un rival; mais souvenez-vous hipn 

Que,' Vainqueur ou vaincu, vous ne m'êtes plus rien! 

SGPHiE, à Laure. 
Demeure I ( Fausse soi lie. ) 

LE MARQUIS, 

Adieu \ {Uva pour sortir. ) 

SOPHIE, le retenant vivemevt. 
Piestez ! {A Laure.) Ecoute-moi , ma chère ! 
TAURE, revenant vivement du fond. 
IVou. Je n'écoute plus c;ve ma juste colère! 

LE MARQUIS. 

Contre qui? 

LAURE, au marquis. 
Contre vous. {A Sophie.) Et surtout contre toi. 

SOPHIE. 

Contre moi? vraiment? 

LAURE, vivement et avec malice. 

Oui.... (^ Elle rit sous cape.) 
SOPHIE, l'observant. 

Tu ris?.... ah! je le-voil 
Tu sais notre secret?.... avoue I allons 1 sois franche! 

LAURE, à Sophie. 
Qui? moil... tu m'as troinpée et je prends ma revanche. 

(^A tous deux. ) 
Oui , je dois vous punir d'un complot odieux ! 

(^Frontin entre ici, le cartel à la main , avec Lise qui le 
retient au fond. ) 
Commençons par chasser deux fourbes de ces lieux. 

( appelant. ) 
Front in? 

SOPHIE, à part. 
Tout est connu I 

SCENE XXII ET DERNIÈRE. 

SOPHIE, LAURE, LE MARQUIS , LISE , FRONTIN. 

FROM'ix ^Jfi'^y" , '^^' f-^'^d , à Lice. 
Fronlin I 
( Il icrre vivement le cartel, ) 



(43) 

LAURE, appelant. 

Lise? 
LISE, au fond, à Frontin. 
Ahi! 

FRONTIN. 

Je tremble ' 
(Les deux valets s' avancent et vont à Laure.") 
^ LE MARQUIS , à Sophie. 

Son courroux 

SOPHIE, au marquis 

Est charmant! 

( LAURE, aux deux valets.') 

Vous conspiriez ensemble ? 
LISE , à Laure. 
Ah ! grâce pour Frontin ! 

puoNTiNjcft! même. 

Ah ! pour Lise pardon ! 
LAURE , ajfectant le courroux. 
Après un trait si noir I 

SOPHIE , à Laure. 
Il est de ma façon ! 
Oui: pour livrer la guerre à la philosophie, 
S'ils ont tous conspiré , n'accuse que Sophie, (^Ellerit.) 

LAURE. 

Vous? 

SOPHIE. 

Oui, moi!,.. J'ai tout fait. Pour doubler ton bonheur, 
Je ferai plus encore ; je veux être ta sœur ! 

( Laure laisse éclater sa joie aux yeux de Sophie. ) 
Ah I je vois que ta joie à la mienne est égale I 
Embrasse ton amie. 

LAURE , souriant, 
s» Embrasser ma rivale ? 

sopïiiE, très-viuement. 
Ta rivale ?.... Marquis , eh bien I vous l'ai-je dit? 
Vous triomphez ! 

LE MAHQuis, à Laure. 
Qui? moi!,... Parlez... Un mot suffit' 



(44) 

(Désignant Sophie.) 
Vous savez mon forfait.... Vous voyez ma complice. 
De l'amour repentant excusez l'artifice. 
Si vous saviez combien ma feinte m'a coûté! 
Ordonnez d'un captif dans vos fers arrêiél 

( Le marquis tombe aux pieds de Laure. ) 

LAURE. A 

D'un sage tel que vous , l'abaissement m'étonne. 

Je devrais vous punir.... Levez-vous; je pardonne!... 

(Le marquis , en se levant, baise la main de Laure. ) 

sjDPHiE , avec joie. 
Ah! 

LISE. 

Victoire ! 

ÏROKTIN. 

Vivat! 

LAURE, à Sophie. 

C'est à toi que j'en veux ! 

SOPHIE. 

( Très-sérieusement.) 
Tu dois me détester; oui , mon crime est affreux I 
Oui, tu dois m'accabler de toute ta colère! 

( Riant. ) 
£hbien! pour me punir.... épouse-le, ma chère! 

LAUUE. 

Çuoi î toujours te céder? Soit,... je sens que ce trait. 
Au nœud qui nous unit, prête un nouvel attrait. 
En faveur du motif, j'approuve 1 artifice. 
Le coupable est absous • j'embrasse la complice. 
( Laure se jette dans les bras de Sophie.") 
LISE, vivement^ et avec malice. 
(y4u public.) 
Jeunes veuves I jurez, jurez haine aux amans ! 
Un dieu malin vous guêle , et rit de vos sermensi 

F I N. 



< -v-- 



FQ Delrieu, Etienne Joseph 

1977 Bernard 

D3J4 La jeune veuve 



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