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Full text of "La langue de Rabelais"

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LA LANGUE 

DE 

RABELAIS 



DU MEME AUTEUR 



Le Cinquième livre de Rabelais. Son authenticité et ses 
éléments constitutifs {sous presse). 

L'Histoire naturelle et les branches connexes dans l'œu- 
vre DE Rabelais, Paris, 1920, in-8° de 450 pages, à tirage limité 
{chejs l'auteur, Paris, 38, rue Boulard). 

OEuvres complètes de François Rabelais, Edition critique 
publiée sous la direction d'Abel Lefranc, in-4°, Paris, 1912 et 
suiv. {commentaire philologique des livres I et II). 

Le Langage parisien au xix" siècle. Facteurs sociaux, 
Contingents linguistiques, P'aits sémantiques, Influences litté- 
raires, Paris, 1920, in-S*^ raisin de 608 pages. 

La Langue de Rabelais : 

Tome I. — Civilisation de la Renaissance, Paris, 1922, 
in-8° raisin de 520 pages. 

Tome II. — Langue et Vocabulaire {en cours de publica- 
tion). 



EN PRÉPARATION : 

Rabelais a travers les âges : 

I. — Ses interprètes : Commentateurs, Traducteurs, Lexi- 
cographes, Biographes et Critiques. 

II. — Ses Lecteurs et Imitateurs : Conteurs et Essayistes, 
Ecrivains facétieux et Satiriques, Poètes et Dramaturges, His- 
toriens et Moralistes, Polémistes et Pamphlétaires, Libertins et 
Erudits, Epistoliers et Divers. 

m. — Un imitateur rabelaisien : Marnix de Sainte-Alde- 
gonde et son Tableau des diJJ'érends de la Religion (1598). 




LA LANGUE 



DE 



RABELAIS 



PAR 



L. SAINEAN 

Ancien Professeur de l'Université 
Vice-Président de la Société des Études Rabelaisiennes 



TOME PREMIER 
CIVILISATION DE LA RENAISSANCE 




inH'^i: 



PARIS 

E. DE BOGGARD, ÉDITEUR 

Anciennes Maisons Thorin et Fontemoing 
1. RUE DE MÉDICIS, 1 

1922 



PQ 



PRÉFACE 



Depuis une quinzaine d'années l'œuvre de Rabelais a 
été la constante préoccupation de ma pensée, l'objet prin- 
cipal de mes recherches. Ce sont les résultats de cette 
longue enquête, reprise et continuée avec persévérance, 
que je viens présenter aujourd'hui aux rabelaisants, à 
tous ceux qui aiment et admirent le grand écrivain. 
, Il y a plus de deux siècles, Le Duchat abordait pour 
la première fois, dans son célèbre commentaire, le côté 
philologique de Rabelais. Ses efforts très méritoires, 
étant donné l'état chaotique de la philologie française au 
début du xviii^ siècle, sont malheureusement restés iso- 
lés. Un système d'exégèse mort-né, celui de l'allégorisme 
historique, a pendant deux siècles complètement sacrifié 
l'étude philologique du roman rabelaisien, et les consé- 
quences désastreuses de cette méthode n'ont pas échappé 
au célèbre bibliographe Jacques-Charles Brunet, qui 
écrit en 1834: « La philologie restera désormais l'ob- 
jet principal, sinon unique, des interprètes futurs du 
Pantagruel ; et certes le cadre ainsi restreint est encore 
assez vaste pour qui saura le remplir convenable- 
ment » (i). 

Le réveil des études rabelaisiennes, dans les premières 



(1) J.-Ch. Brunet, Notice sur deux anciens romans intitulés Chroni- 
ques de Gargantua, où l'on examine les rapports qui existent entre ces 
deux ouvrages et le Gargantua de Rabelais, Paris, i834, p. 2. 



vm PREFACE 



années duxx^ siècle, est la conséquence de l'enseignement 
de M. Abel Lefranc, à l'Ecole des Hautes-Etudes, puis 
au Collège de France. De ses conférences sur l'Histoire 
littéraire de la Renaissance sortit la première phalange 
de rabelaisants, presque toute recrutée parmi ses élèves 
ou ses amis. La critique du texte, la recherche des sour- 
ces, rétablissement de la biographie, l'interprétation 
réaliste de l'œuvre furent dès lors assis sur des bases 
scientifiques. Une Société des Etudes rabelaisiennes fut 
constituée, dont la Revue commença à paraître en igoS, 
et l'édition critique des Œuvres fut projetée. 

Je n'ai pas eu l'honneur d'être l'auditeur de M. Lefranc, 
et j'ai rejoint tardivement ce premier noyau de panta- 
gruélistes; mais je n'en ai pas moins subi la séduction de 
sa parole entraînante, de son esprit large et sympathi- 
que. Grâce à ses encouragements, j'ai abordé à mon tour 
la philologie rabelaisienne. 

Depuis mon premier article : « Les éléments adven- 
tices du vocabulaire de Rabelais » (1908), je n'ai cessé, 
pendant une quinzaine d'années, de fournir une longue 
suite d'études et de notices qui parurent périodiquement 
dans la Revue des Etudes rabelaisienîies, puis dans la 
Revue du XV P siècle, et dont la substance passa dans le 
commentaire philologique de l'édition critique des Œu- 
vres de Rabelais publiée sous la direction de M. Lefranc 
(1912 et suiv.). 

J'ai exposé, dans l'Introduction de cette Edition, sous 
la rubrique « Méthode », les principes suivis pour la 
rédaction du commentaire. Qu'il me soit permis d'en rap- 
peler deux passages : 

« L'absence d'un dictionnaire du xvi" siècle reste très 
sensible. Pour en atténuer l'inconvénient, en ce qui con- 
cerne Rabelais, il nous a fallu faire le tour des écrivains 
des XV® et xvf siècles. Les genres dramatique (mystères, 
farces) et narratif fromans, nouvelles, facéties) nous 



PRÉFACE i.x 

ont fourni une riche cueuillette, à laquelle sont venus 
s'ajouter les témoignages des principaux auteurs de l'épo- 
que, depuis Villon et Jean Le Maire jusqu'à Amyot et 
Montaigne. 

« Ce n'était là d'ailleurs qu'une partie de la tâche qui 
nous incombait. L'œuvre de Rabelais est Is plus vasto 
recueil non seulement du moyen français, mais encore 
des parlers vulgaires des provinces françaises. L'Ouest 
(Maine, Anjou), le Sud-Ouest (Poitou, Saintonge), l'Or- 
léanais et le Berry, le Lyonnais et la Provence, le Lan- 
guedoc et la Gascogne ont laissé, dans son vocabulaire, 
des traces multiples et caractéristiques. Nous avons tâ- 
ché de les mettre en lumière avec toute la précision que 
permettent les nombreuses ressources dont on dispose 
de nos jours pour la connaissance des patois. 

« Nous avons tenu compte, dans nos notes, des rap- 
ports qui unissent les mots aux faits correspondants, en 
nous efforçant de commenter notre auteur à l'aide des 
sources de la même époque. La philologie rabelaisienne 
est inséparable de l'histoire de la civilisation du xvi' siè- 
cle ». 

Ces dernières lignes renferment le plan même du pré- 
sent ouvrage. 

Le premier volume en est consacré à Tétude des carac- 
tères saillants de la Société française à l'époque de la 
Renaissance/ et tout d'abord à l'influence de l'Erudition 
antique. Les écrivains grecs et latins, retrouvés et pas- 
sionnément commentés, sont devenus la source unique 
de tout savoir et ont exercé une influence absorbante sur 
les esprits les mieux doués. Considérées comme autant 
de dogmes, les idées des Anciens ont fini par entraver 
toute pensée libre, toute initiative. La science de Rabe- 
lais, comme celle des savants de son temps, est tout en- 
tière du ressert de l'érudition. Mais ce qui distingue le 



X PREFACE 

Maître de ses contemporains, en dehors de ses dons 
d'écrivain, c'est qu'il ajoute à l'information livresque les 
fruits de sa propre expérience, les résultats de son ar- 
dente curiosité, les aperçus de sa vision pénétrante. Sou- 
vent il puise presque exclusivement aux sources vivantes, 
pour ses termes nautiques par exemple, dont le réalisme 
a donné le change à des spécialistes modernes, mais qui, 
examinés à la lumière des documents de Tépoque, se ré- 
vèlent d'une exactitude inattaquable. 

Vient ensuite l'étude du Contact avec Tltalie. L'archi- 
tecture et l'art militaire, la navigation et l'industrie, la 
vie sociale et mondaine ont été profondément modifiés 
par cette action multiple et féconde. Seuls quelques élé- 
ments delà vie sociale — le costume et la cuisine en pre- 
mier lieu — ont échappé à l'italianisme, gardant ainsi une 
valeur documentaire de premier ordre. 

Les Faits traditionnels complètent cette série de fac- 
teurs, qui ont contribué à donner au roman rabelaisien 
sa physionomie à part et son caractère encyclopédique. 
Un bien petit nombre d'œuvres de génie se prête à une 
étude d'ensemble de ce genre. J'ai essayé de faire pour 
Rabelais ce qui n'a encore été réalisé ni pour Dante ni 
pour Shakespeare. 

Le deuxième volume est consacré spécialement aux 
éléments constitutifs du lexique. 

L'illimité. Telle est l'impression qui s'en dégage. Si 
l'œuvre elle-même déborde tous les cadres de la littéra- 
ture, le vocabulaire dépasse infiniment ce qu'on appelle 
la langue générale, car il renferme les germes et jusqu'aux 
virtualités de toute évolution ultérieure. Il reflète l'image 
intégrale de l'idiome national, envisagé à la fois dans le 
temps et dans Icspace. 

l^stienne Pasquicr appelle Calvin et Rabelais les deux 
« pères de nostre idiome ». Ce jugement résume d'une 



PREFACE XI 

manière heureuse l'influence que ces deux génies ont 
exercée sur le développement de la langue littéraire. Si 
elle doit au premier sa gravité et sa logique, elle a reçu 
du second la souplesse et la vie. Molière et la Fontaine 
ont dignement continué cette illustre lignée des créateurs 
du verbe. 

J'ai pris ici le terme philologie au sens le plus large. 
Les créations verbales du grand écrivain, si heureuses et 
si frappantes, son onomastique et surtout les côtés affec- 
tifs de son lanp;ao;e ont été étudiés avec le même intérêt 
que les éléments linguistiques proprement dits de son vo- 
cabulaire immense, original et varié. Il s'agissait d'en 
saisir les traits essentiels et de les replacer chacun dans 
son cadre. Tâche difficile et complexe qui commande 
l'indulofence.i 



&' 



Un dernier mot. 

L'effort prodigieux fourni par notre pays pendant la 
grande Guerre permettait d'espérer un prompt relève- 
ment du génie national, un brillant réveil artistique, litté- 
raire et scientifique. Jamais peut-être, hélas ! la pensée 
française n'a traversé une période plus sombre que celle 
qui a suivi les premières années de la Victoire. Les soucis 
de la vie matérielle, indéfiniment accrus, ont relégué au 
dernier plan les préoccupations intellectuelles. Par un 
temps si peu favorable aux travaux de l'esprit, cet ouvrage 
serait longtemps resté sur le chantier sans le concours 
obligeant de M. Aristide Blank. Intelligence d'élite, ami 
des artistes et des érudits, il a bien voulu s'intéresser à 
mes recherches et seconder mes efforts pour ériger à 
Rabelais un monument philologique, dont les pierres ont 
été taillées et cimentées pendant de longues années. 

Je dois mainte suggestion intéressante à M. Henri 
Glouzot, rabelaisant et critique d'art, notamment dans 
les chapitres consacrés à l'architecture et aux traditions 



XII PREFACE 

populaires. Un autre érudit, le D' Paul Dorveaux, a 
été mon guide dans le domaine scientifique de la Re- 
naissance française. J'exprime à ces deux amis de lon- 
gue date ma sincère gratitude. 

Je neTsaurais terminer sans adresser de vifs remercie- 
ments à mon excellent éditeur, M. E. de Boccard, qui, 
pendant cette crise de la pensée et du livre, a su digne- 
ment maintenir la tradition des grands éditeurs du passé. 

Paris, décembre 1921. 



A MONSIEUR ARISTIDE BLANK 
HOMMAGE DÉVOUÉ DE L'AUTEUR 



INTRODUCTION 



Le livre de Rabelais est un monde. C'est le tableau le plus 
animé et le plus varié de la vie des hommes de la Renaissance, 
avec leurs aspirations infinies, leur ardeur dévorante, leur 
inquiétude d'esprit, leur amour pour le libre développement 
de la nature humaine jusque dans ses besoins infimes. 

Cette œuvre est touffue comme la vie elle-même, vaste et 
profonde comme l'esprit de Rabelais, « en toute clergie ex- 
pert », ainsi que le qualifiait son ami, le poète Jean Bouchet. 
Son savoir, sans réaliser peut-être 1' « abysme de science » 
que Gargantua souhaitait pour son fils Pantagruel, lui donnait 
des clartés sur toutes les connaissances de son temps : théologie, 
jurisprudence, médecine et histoire naturelle ; sur les plus 
usuels des arts : architecture, art militaire et art nautique ; 
sur la vie sociale toute entière, considérée surtout dans ses 
côtés traditionnels : usages et coutumes, proverbes et jurons. 

Toutes les données qui animent son livre restent, sous des' 
apparences facétieuses, d'une valeur documentaire inapprécia- _ 
ble. Quelle que soit la branche c'es connaissances humaines 
qu'il aborde, son savoir encyclopédique s'allie de la façon la 
plus heureuse aux acquisitions de sa propre expérience.^ 

Certes, Rabelais est avant tout l'homme de son temps, 
l'érudit de la Renaissance, formé de tout ce que l'Antiquité 
et le iMoyen Age ont pu lui fournir de substantiel. Mais son 
génie est vraiment universel, dans le meilleur sens du mot. 
On retrouve, dans son œuvre, les étapes qu'ont parcourues 
à diverses époques les sciences et les arts : les détails qu'il 



2 INTRODUCTION 

en fournit sont à tel point abondants qu'ils permettent de faire 
le tour des connaissances du xvi' siècle et d'en essaj-er la syn- 
thèse. 

Mais avant d'aborder les multiples aspects de son génie uni- 
versel, il importe d'esquisser à grandes lignes les sources d'où 
Rabelais a tiré ses connaissances encyclopédiques. Nous passe- 
rons tour à tour en revue le vieux fond indigène, les écrits 
classiques, les œuvres de la Renaissance qui ont marqué son 
immortel roman de leur empreinte. 



INFLUENCE INDIGENE 



Jean de Meung. — Le Roman de la Rose est le premier 
monument de notre ancienne poésie qui ait exercé sur Rabelais 
une influence décisive. Des deux auteurs de cette vaste compo- 
sition poétique, c'est surtout Jean de Meung qui a profondément 
agi sur son esprit, comme sur celui de tous les écrivains des 
xv' et xvi' siècles. L'originalité et la hardiesse des vues de cet 
ennemi des moines et des hypocrites, ses idées larges et pro- 
fondes, la prépondérance qu'il accorde à la nature et à la raison, 
— c'étaient là autant de traits qui répondaient aux tendances 
du génie rabelaisien (i). Nous préciserons en temps et lieu les 
détails de cette action sur le lexique du grand écrivain et son 
style archaïsant. 11 suffira de rappeler ici un seul trait. 

Dangier personnifie, dans le Roman de la Rose, un des 
acteurs principaux : il y garde la Rose avec Honte, Peur, 

(i) Voy. l'excellent parallèle que M. Lanson a tracé entre ces deux 
grands esprits également originaux et puissants : « Jean de Meung res- 
semble surtout à Rabelais : c'est la même érudition encyclopédique, la 
même prédominance de la faculté de connaître sur le sens artistique, 
la même joie des sens largement ouverts à la vie, le même cynisme de 
propos... Rabelais est plus puissant, plus passionné, plus pittoresque; 
mais en somme ce qu'il a été au xvie siècle, Jean de Meung le fut au xiii". 
Il clôt dignement le Moyen Age par une œuvre maîtresse, qui le résume 
et le détruit. » Histoire de la littérature française^ 3** éd., p. i35. 



INFLUENCE INDIGENE 3 

Malebranche et symbolise le jaloux, le mari. Rabelais s'en est 
souvenu dans 1' « Inscription mise sur la grande porte de 
Thélème », où de Dangiev palatins désigne les gardiens au 
service de l'autorité maritale (i). 

La vogue du Roman de la Rose est d'ailleurs restée entière 
au xvf siècle. Jean Le Maire en compare l'auteur à Dante (2). 
Clément Marot en donne en 1527 une édition en langage mo- 
dernisé, et du Bellay, dans sa Défence, en recommande la , 
lecture, exception unique entre les anciens poètes. 

Jean Le Maire. — Au début du xvi' siècle Rabelais rencon- 
tre un écrivain de grande envergure, Jean Le Maire de Belges, 
rhétoriqueur et premier prosateur de la Renaissance, dont le 
style, abondant en latinismes et en trouvailles d'expressions, 
n'est pas resté sans influence sur lui (3). 

Les idées politiques de Le Maire, et particulièrement ses 
vues touchant la papauté, n'étaient pas en effet pour déplaire à 
l'auteur de Pantagruel, qui le représente en ennemi du pape 
dans l'Enfer décrit par Epistémon (1. II, ch. xxx). Il est vrai- 
semblable que c'est aussi Le Maire qu'il a voulu (4) évoquer 
sous la figure « d'ung vieil poëte François nommé Raminagro- 
bis » (l. III, ch. xxi). 

Rabelais lui doit plus d'un trait d'ordre lexicologique, entre 
autres des vocables picards comme cauquemare, cauchemar, 
qu'il donne à un des animaux monstrueux de sa liste de repti- 
les (l. IV, ch. Lxiv). 

Jean Le Maire, dont cependant la prose est plus harmonieuse 
que les vers, est estimé grand poète pendant tout le xvi' siècle. 



(i) Le nom revient fréquemment au xv® siècle dans les Cent Nouvelles 
nouvelles (cf. nouv. xiii, xxxvii, etc.), et dans les Arrêts d'amour de 
Martial d'Auvergne que Benoît de Court a accompagnés de « commen- 
taires juridiques et joyeux » (dernière édition, Amsterdam, lySi). Voici 
la note touchant Dangier (p. 40) : « Hsec vox maritum signât... propter 
periculum ubi viri uxorum amores prœsenserint ». 

(2) Cf. La Concordance des deux langues {dans Œuvres, t. lU, p. i32): 
« Maistre Jean de Mehun, orateur François, homme de grand valeur 
et literature, comme celuy qui donna premièrement estimation à nos- 
tre langue, ainsi que feit le poète Dante au langage Toscan ou Flo- 
rentin ». 

(3) Voy. A. Tilley, dans Revue du XVJ° siècle^ t. II, p. 3o à 33, et 
The Davvn of the Freyxch Renaissance, Cambridge, 191S, p. 35o à 352. 

(4) Suivant une conjecture de M. Abel Lefranc (voy. Rev. Et. Rab., 
t. IX, p. 144 à 147). 



4 INTRODUCTION 

Marot le vénère connue tel; du Billay et Pjsquier voient 
encore en lui l'initiateur de la poésie moderne. 

Villon. — Villon est le favori de Rabelais. Sa poésie, réa- 
liste et pathétique, sa puissance verbale l'attirent et le charment. 
Il le sait par cœur et l'a sans cesse présent à l'esprit quand il écrit. 

Panurge justifie le vide de sa bourse par ce refrain d'une 
de ses ballades : 

Où sont les neiges d'antan ? 

(( Cestoit le plus grand souci que eust Villon, le poëte Pari- 
sien » (1. II, ch. xiv). 

Dans l'Enfer décrit par Epistémon, « maistre Françoys Vil- 
lon «traite cavalièrement Xerxès, vendeur de moutarde. 

Ailleurs, Rabelais raconte la farce macabre jouée par Villon 
à Frère Tappecoue, sacristain des Cordeliers de Saint-Maixent 
(l. IV, ch. xiii), et, plus loin, l'histoire de haute graisse qui 
se passe à la cour d'Angleterre, entre maître François Villon 
et le roi Edouard V (ch. lxvii). 

En ce qui touche les emprunts verbaux, Rabelais et \'illon 
ont puisé aux mêmes sources, par exemple au Roman de la 
lioHe{i). Les proverbes qu'ils ont en commun remontent au cou- 
rant oral indigène, mais sous le rapport de l'érudition, il y a 
un abîme entre le pauvre écolier parisien et le grand lettré 
tourangeau (2). 

Marot. — Parmi les contemporains. Clément Marot a parti- 
culièrement séduit Rabelais par ses vers primesautiers, gra- 
cieux et joyeux. A propos « des moeurs et conditions de Pa- 
nurge », noire auteur cite (1. II, ch. xvi) le vers célèbre de 
VEpisire au Roy pour avoir esté desrobé (i 53 1) : 

Au demouraat, le mcillcî'.ir lilz Ju monde. 

Le Frère Lubùi d'une des I3allades (1512), type du moine 
ignorant et débau:hé, reparaît plusieurs fois dans le roman 

(i) Voy. rétude de M. Louis Thuasne n Rabelais et le Roman de la 
Rose », dans son volume Villon et Rabelais, Notes et commentaires, 
l'aris, 191 r . 

(2) Le travail que M. Louis Thuasne a consacre en 1907 à Rabelais 
et Villon (rcimprmiii dans le volume cite ci-dessus) montre les procédés 
excessifs de l'auteur dans sa critique comparative des sources. Un très 
grand nombre de ses rapprochements sont illusoires ou faits au petit 
bonheur: aucun n'est concluant. 



INFLUENCE INDIGENE 5 

rabelaisien aussi bien sous cette forme que sous celle latinisée 
de Frater Lubinus. 

Les deux écrivains étaient attachés l'un à l'autre par des liens 
de sympathie et d'estime mutuelle. 

P'arce de Patiielin. — Rabelais était un lecteur assidu de 
l'ancienne littérature dramatique. Les Sotties et les Mystères 
des xv' et xvi" siècles ont laissé dans son œuvre des traces 
fréquentes, notamment la célèbre Farce de Patiielin, qui a en- 
richi la langue de tant d'expressions originales et pittoresques. 

Tout son roman en est imprégné. C'est la source littéraire 
dont il a tiré le plus de profit. Le nombre de ses réminiscences 
est si considérable qu'on a pu en dresser le bilan à diverses 
reprises (i), et que chaque nouvelle lecture en pourrait aug- 
menter le nombre. 

Bornons-nous à rappeler les allusions directes. Quand Jano- 
tus a reçu l'étoffe pour se faire une bonne robe : « Ainsi l'em- 
porta en tapinois, comme feist Patelin son drap » (1. 1, ch. xx). 

Dans l'Enfer d'Epistémon, Patelin passe pour le trésorier de 
Radamanthe (1. II, ch. xxx). 

Dans le discours à la louange des prêteurs et débiteurs, Pa- 
nurge invoque le témoignage du « noble Patelin » (1. III, ch. iv), 
comme le fait plus loin Rabelais lui-même, dans son Epître au 
Cardinal de Châtillon. 

Et dans le Prologue du Quart livre, Rabelais décrit ainsi le 
paysan Couillatris, heureux de sa chance inattendue : « Ainsi 
s'en va prélassant par le pays, faisant bonne troigne parmy ces 
paroeciens et voysins, et leur disant le petit mot de Patelin : En 
ay Je ? » 

Dans ce même livre (ch, lvi). Frère Jean menace Panurge 
« de s'en faire repentir en pareille mode que se repentist 
G. Jousseaulme vendant à son mot le drap au noble Patelin ». 

Le nom même de Patelin devint fécond sous la plume de 
Rabelais. Il en a tiré plusieurs dérivés — patelinage, pateli- 
neuXj patelinois — qui ont fait fortune. 

La Farce de Patiielin a fourni à Rabelais non seulement des 
proverbes (comme retournons à nos moutons)^ des expressions 
typiques en nombre, mais des épisodes entiers comme celui de la 
polyglottie de Panurge qui trouve dans la farce son point de 
départ. 

(i) Voy. Jean Plattard, UŒuvre de Rabelais, Paris, igio, p, 824 à 
325, et Gustave Cohen, dans la Rev. Et. Rab., t. IX, 191 1, p. 52 à 58. 



6 INTRODUCTION 

Romans de chevalerie. — Rabelais n'a pas dédaigné non 
plus les romans de chevalerie, c'est-à-dire les remaniements 
en prose des anciennes Chansons de geste, qui virent le jour dès 
la fin du xv' siècle. Nous aurons l'occasion de noter des vestiges 
assez nombreux de ce vieux fond national. 

Littérature orale. — Mais l'influence indigène ne se borne 
pas chez Rabelais à la littérature écrite. Il faut y ajouter le 
grand courant oral si abondamment représenté dans son œuvre. 
Il en a tiré, outre le cycle des géants, les traditions populaires 
qui constituent la trame même de son roman. D'autres traits 
de cette provenance orale se rencontrent dans bien des pages 
du livre et en complètent le caractère narratif et légendaire. 

En somme, si l'on excepte le poème de Jean de Meung, dont 
les tendances naturalistes ont tant d'affinité avec celles de Ra- 
belais, la littérature indigène a plutôt influencé son style et sa 
langue qu^ son esprit. C'est du côté de la Renaissance et de 
l'Humanisme qu'il faut chercher ses éducateurs intellectuels. 



11 

LITTÉRATQRE GRÉCO-ROMAINE 



Les noms des poètes classiques, Virgile et Horace, appa- 
raissent de temps à autre sous la plume de Rabelais, mais 
ses préférences vont aux écrivains dont les écrits restent du 
ressort de l'érudition et tout particulièrement à ceux don*:: l'es- 
prit s'apparente au sien : à l'ironiste Lucien, au grand amateur 
d'anecdotes Plutarque, au savant encyclopédiste I^line. Ces au- 
teurs, et notamment le dernier, dominent le roman tout entier. 
La tendance satirique, l'anecdote historique et la science anti- 
que s'y côtoient à chaque pas et lui impriment un cachet à 
part. 

Deux circonstances contribuent à donner à ces emprunts de 
l'originalité et du piquant. Le génie d'écrivain de l'imitateur tout 
d'abi)rd qui renouvelle la matière antique; son esprit critique, 
ensuite, qui lui permet, tout en s'inspirant de Pline, de railler 



LITTERATURE GRECO-ROMAINE 7 

sa trop grande crédulité, son penchant au merveilleux, son dé- 
faut presque complet de discernement entre les faits réels et 
ceux qui appartiennent au domaine de l'imagination. 

Rabelais a-t-il directement puisé dans les originaux des An- 
ciens ou bien ne connaît- il l'Antiquité qu'à travers les premiers 
interprètes autorisés, un Erasme et un Budé? 

La question vaut la peine d'être élucidée. 

Dans une lettre du 30 novembre 1532, Rabelais appelle 
Erasme son père spirituel. Ce grand érudit, le plus illustre des 
humanistes, a certes exercé une action sensible sur ses contem- 
porains et notamment sur notre auteur ; mais cette influence 
est d'ordre plutôt intellectuel, c'est-à-dire trop générale pour 
être serrée de près par la critique et renfermée dans un cadre 
précis. Ceux qui l'ont essayé n'ont pas suffisamment tenu 
compte de ce que l'humanisme en lui-même n'est que le reflet 
de la littérature ancienne et que Rabelais, bon connaisseur de 
cette littérature, était à même d'y puiser directement et à pleines 
mains. C'est ce qu'il a fait. Non pas qu'il n'ait parfois eu re- 
cours aux recueils pratiques publiés par les vulgarisateurs, 
comme le littérateur moderne consulte les encyclopédies, mais 
on est allé trop loin dans la généralisation en ne lui concédant 
qu'une érudition de seconde main, malgré les circonstances où le 
contraire saute aux yeux. 

M. Delaruelle a le premier essayé de montrer Ce que Rabe- 
lais doit à Erasme et à Budé (i). Il y a beaucoup à retenir dans 
cette étude, dont la méthode est celle qu'on pouvait attendre du 
biographe émérite de Budé. Mais on est surpris en même temps 
d'y voir faire appel à des artifices d'argumentation pour multi- 
plier ces soi-disant « emprunts ». 

L'auteur des Adages est généralement l'écho plus ou moins 
fidèle des anciens. En admettant que Rabelais ait tiré tel adage 
de son recueil, au lieu de recourir à la source originale qu'il 
connaissait parfaitement, faut-il voir là des emprunts propre- 
ments dits.^ Dans la plupart des cas, il est difficile, sinon impos- 
sible, de le décider (2). 

On peut affirmer au contraire qu'en général Rabelais a lu di- 
rectement ses adages chez les Anciens, et cela d'autant plus 



(i) Dans la Revue d'hist. litt. de la France de 1904, p. 220 à 262. 
(2) Voy. , pour les détails, notre étude sur les « Sources modernes de 
Rabelais », dans la Rev. Et. Rab., t. X, S-jh à 384. 



INTRODUCTION 



qu'il s'agit des auteurs qu'il a le plus longtemps pratiqués : 
Lucien et Plutarque, Suétone, Plaute et Térence. 

La même fragilité de présomptions ressort encore de l'examen 
des termes que le vocabulaire rabelaisien aurait tirés d'Erasme 
ou de Budé (i). 

Les Adages et les Apophtegmes mis à part, qu'y a-t-il de 
commun entre l'œuvre d'Erasme et celle de Rabelais ? Des 
préoccupations d'ordre général ? Evidemment, Rabelais « a pu 
subir l'influence de l'esprit nouveau qui s'exprime dans l'œuvre 

(i) Les suivants, entr' autres, lui seraient venus par ces intermédiai- 



res : 



Catastrophe est attesté en français pour la première fois chez Rabelais, 
qui l'emploie souvent. Le critique veut bien reconnaître que l'expres- 
sion est assez fréquente chez Lucien, un auteur cher à Rabelais, mais 
parce qu'Erasme s'en est servi, ainsi que Budé, il se croit autorisé à 
conclure: « Sans cette double circonstance, Rabelais n'aurait pas eu, je 
pense, l'idée de s'approprier le mot ». L'auteur de Gargantua, le nova- 
teur par excellence, l'écrivain le plus riche en héllénismes, n'avait nul- 
lement besoin d'emprunter des béquilles ni à Erasme ni à Budé. 

Pastophores est fréquent chez Rabelais, qui applique ce nom des prê- 
tres égyptiens aux prêtres en général. M. Delaruclle indique comme 
source le De Asse de Budé, qui emploie également le mot. La nomen- 
clature, en ce qui concerne les moines et les prêtres, est dans le roman 
d'une telle fécondité que Rabelais a pu, sans Budé, s'emparer de ce 
mot qu'il avait lu dans Apulée. Avant Budé, on le rencontre avec l'ac- 
ception spéciale de « niche » dans Le Songe de Poliphile, et, naturel- 
lement M. Thuasne, à son tour, de conclure à un emprunt du vocable 
à Francesco Colonna. N'est-il pas plus prudent de conjecturer que ces 
trois écrivains, en puisant à la même source, se sont appropriés le 
mot indépendamment les uns des autres? 

Philautie revient deux fois (1. III, ch. i.ir, et 1. IV, Prol.), après avoir 
figuré sous sa forme latine dans la lettre de dédicace à André Tira- 
queau. Il est à peu près certain que Rabelais est redevable du terme 
aux Moraux de Plutarque, son livre de chevet. Cependant M, Delaruclle 
le range sous la rubrique « Ce que Rabelais doit à Erasme », parce 
que ce dernier en a fait un usage fréquent. De plus, ajoute-t-il, « il l'ex- 
plique par ces mots d'Horace : ccecus amor sui, de même, pour l'au- 
teur français, la philautie est Yamour de soy ». Mais pourrait-on en 
donner une autre définition? Etait-il réellement nécessaire d'avoir re- 
cours à Horace (remarquons que celui-ci le rend par « amour aveugle 
de soi ») et à son copiste pour donner une explication aussi ingénieuse? 
Quant aux termes encyclopédie {\. II,ch.xx) et méthode (1. lll,ch.vin), 
dont Budé aurait été l'intermédiaire, remarquons que dans les éditions 
de Quintilien du xvi» siècle figurait (1. I, ch. x) la leçon vicieuse de 
d'r//.vx).io; nan'hiv.; et que melhodus se lit au même sens dans Vitruve, 
un des auteurs familiers à Rabelais. 



LITTERATURE GRECO-ROMAINE 9 

d'Erasme », remarque prudemment cette fois M. Delaruelle. 
On a voulu aller plus loin et relever ces emprunts, pour em- 
ployer un terme cher à nos critiques. M. Thuasne leur a consa- 
cré plus de cent pages (i), qui pourraient être réduites à une 
demi-page sans rien perdre d'essentiel. La plus connue de ces 
suggestions érasmiennes est celle qui concerne les Silènes d'Al- 
cibiade dans le Prologue de Gargantua (2). 

On a prétendu également que la fameuse lettre de Gargantua 
à Pantagruel était un centon recueilli dans les livres de Cor- 
neille Agrippa, de Budé, d'Erasme (3) ; mais les rapprochements 
que nous présente à cet égard M. Thuasne ne font que plus 
lumineusement ressortir l'originalité de cette page immortelle 
qui, à elle seule, vaut autant que tout le fatras des humanistes. 

M. Delaruelle a tracé, à la fin de son étude, le plan d'un tra- 
vail d'ensemble concernant l'influence des humanistes sur Ra- 
belais. Al. Plattard a consciencieusement rempli ce programme. 
Il procède avec prudence en relevant, dans le bagage des huma- 
nistes du xvi" siècle, les oeuvres que Rabelais aurait pu con- 
naître et utiliser. Le rapprochement des textes ou la citation de 
certains détails n'implique nullement l'idée d'emprunt, mais 
la simple constatation que, « pour une bonne part, l'érudition 
antique que nous étale le roman de Rabelais était déjà vulgari- 
sée dans les oeuvres des Humanistes contemporains (i) ». 

Le catalogue des sources modernes de l'érudition antique de 
Rabelais, inventaire dressé à grant renfort de besicles par 
M. Plattard, accuse un labeur considérable, mais d'assez maigres 
résultats. Quelques termes de divination tirés de Corneille 
Agrippa, une liste de noms de géants prise à l'encyclopédie de 
Ravisius Textor, une ou deux anecdotes dues à Cœlius Rhodi- 
ginus, et c'est à peu près tout. Une demi-page de Plutarque 
ou de Pline, dont la substance est entrée dans son roman, l'em- 
porte de beaucoup sur la douzaine d'emprunts dont il est rede- 
vable aux humanistes. 

Rabelais, à la fois érudit et écrivain, pour qui Plutarque 
et Pline, Platon et Lucien étaient des livres familiers, qui pra- 

(i) Etudes sur Rabelais, p. 27 à 1 57. 

(2) Voy., en dernier lieu, l'article d'Abel Lefranc {Rev. Et. Rab., t. VII, 
p. 433 à 439). 

(3) Voy. € La lettre de Gargantua à Pantagruel », igoS (réimprime'e 
dans le volume Villon et Rabelais, Paris, 1910). 



10 INTRODUCTION 

tiquait et citait Athénée et Aulu-Gelle, Pausanias et Valère- 
Maxime, Strabon et Suétone, Horace et Virgile, a généralement 
puisé aux sources mêmes tout comme Erasme et Budé. Son 
érudition antique reste, malgré tout, vaste et solide. 

Sans doute, il prend son bien où il le trouve, à la manière de 
Shakspeare et de Molière. Ce bien est souvent mince et insigni- 
fiant, — une anecdote, des traits de mœurs, des singularités, 
parfois des noms propres, — mais sa manière de les encadrer 
leur donne un relief inattendu. Il les recrée, pour ainsi dire, en 
les touchant de la baguette magique de son style. Est-ce à dire, 
comme le fait entendre M. Delaruelle, que Rabelais n'est 
qu' « un splendide metteur en œuvre de lieux communs w.^ Nous 
ne le pensons pas. 11 est avant tout un écrivain de génie, un 
érudit aux idées profondes et lumineuses, un créateur de types. 
C'est pour cela qu'il vit et vivra d'une vie immortelle, tandis 
que les in-folio de Budé et d'Erasme même dormiront leur éter- 
nel sommeil dans les nécropoles des bibliothèques. 



III 
RENAISSANCE ITALIENNE 



L'influence de la Renaissance italienne est un fait d'impor- 
tance historique qui dépasse le cadre de notre travail. Nous n'en 
voulons retenir pour le moment que son action, en somme bien- 
faisante, sur la société française de la première moitié du 
xvi' siècle. Comme cette période coïncide avec la jeunesse et la 
maturité de Rabelais, il s'en est trouvé le témoin le plus 
autorisé et le plus véridique. 11 a su rendre, en termes heu- 
reux et définitifs, les acquisitions d'une des époques les plus 
fécondes pour l'esprit humain. Nous suivrons plus loin pas à pas 
les divers aspects de cette influence capitale, qui a transformé et 
renouvelé la civilisation nationale dans le domaine de l'art mi- 
litaire, de l'architecture, de la navigation. 

(i) L'diuvre de Rabelais, Paris, 19 lo, p. 191. 



RENAISSANCE ITALIENNE r I 

C'est grâce aux données documentaires de l'œuvre rabelai- 
sienne que nous pourrons retracer, dans leurs contours géné- 
raux, la révolution opérée à cette date dans presque tous les do- 
maines de la vie sociale. Seule, la vie privée — habillement et 
alimentation — et quelques facteurs secondaires — monnaies, 
musique, etc. — sont restés en dehors de cette influence qui 
marque si profondément dans l'histoire de la civilisation, 

Rabelais connaissait à merveille l'Italie et sa langue, mais, 
étant donné la tournure de son esprit et le caractère de son éru- 
dition, l'action ultramontaine est chez lui d'ordre plutôt lin- 
guistique que littéraire. Ce sont des humanistes italiens bien plus 
que les écrivains qu'il cite dans Gai'gantua : Angelo Poliziano 
(1454-1494), l'ami de Budé et de Lascaris ; Lorenzo Valla(i405- 
1457), le théoricien du bon style latin ; Giovanni Pontano, dont 
il ridiculise le nom en Taponnus, c'est-à-dire Tampon, bou- 
chon, de même qu'il transforme plaisamment en Passavantus, 
c'est-à-dire « pas savant », le prédicateur florentin Jacopo Pas- 
savant! (1300-13 57), auteur d'un recueil de sermons sur la 
pénitence. 

Dans Pantagruel, Rabelais mentionne simplement le savant 
architecte Alberti (mort en 1472) et Pic de ja Mirandole (1463- 
1494), à la mémoire prodigieuse. Quant aux deux auteurs qui 
ont réellement exercé une influence sur son roman, Colonna et 
Folengd, ils ont écrit dans une langue factice à peu près dépour- 
vue de valeur littéraire (i). 

Cependant des critiques modernes ont cru avoir découvert, 
dans l'épopée rabelaisienne, des traces multiples des écrivains 
italiens du Cinquecento . Nous allons examiner les hypothèses 
présentées à cet égard et en peser la probabilité. 

Et, tout d'abord, pourquoi Rabelais n'a-t-il pas connu Dante } 
Un critique italien, qui a fait le tour de la littérature française 
pour rechercher en France les vestiges de la pensée du grand 
poète, se lamente, à chaque carrefour de son long voyage, sur 
l'incapacité des Français à comprendre cette poésie sublime (2). 
Ce reproche vise tout particulièrement Rabelais (3). Pour- 



(i) Voy., sur ces deux auteurs, les Appendices A et B. 

(2) A. Farinelli, Dante e la Francia dalV età média al secolo di Vol- 
taire, Milan, 1908. 

(3) Cf. t. I, p. 359 : « Mancava a lui [à Rabelais] il dono di pene- 
trare nei secreti dell' arte, leggendo l'opéra altrui, d'inebbriarsi alla bel- 
lezza sovrana, eterna », 



12 INTRODUCTION 

tant, M. Farinelli, qui ne consacre pas moins de trois cents pa- 
ges au seul xvi' siècle, a oublié de nous dire les raisons histo- 
riques qui expliquent cette absence du nom de Dante dans le 
mouvement littéraire de la Renaissance. Ce n'est pas seulement 
Rabelais qui ignore il sommo poeta, mais tout le xvi' siècle : 
Dolet, de Scève, du Bellay, Pasquier, Montaigne. 

Qu'est devenue la gloire du poète à l'époque qui nous occupe ? 
Elle subit en France une éclipse à peu près parallèle à celle qui 
obscurcit son éclat en Italie. Dans sa patrie même, Dante est 
méconnu et tour à tour sacrifié à Pétrarque, à Arioste, au 
Tasse (i). Le cardinal Pietro Bembo, le restaurateur de la lit- 
térature nationale, contemporain de Rabelais, méprise Dante et 
lui préfère Pétrarque : « Bembo mostrô di poco comprendere la 
grandezza di Dante », nous dit M. Farinelli (2). 

Et Balthazar Castiglione, cet autre contemporain de Rabe- 
lais, dans son livre paru en 1528, qui recommande-t-il comme 
modèle, comme autorité suprême en matière de stj'le ? : 
« Questo (nel volgar dico) non penso che abbia da esser altro 
che il Petrarca e il Boccaccio (3). » Pas une seule ibis le nom 
de Dante n'apparaît dans ce livre célèbre, où brillent à chaque 
page les noms de Pétrarque et de Boccace. Tout au plus, dans 
un passage, remarque-t-il que la Toscane l'emporte sur les au- 
tres provinces par ces ire nobili scriltori, « i quali ingeniosa- 
mente, e con quelle parole e termini che usava la consuetudine 
de' ioro tempi hanno expresso i lor concetti »; mais il s'empresse 
d'ajouter: « Il che più felicemente che agli altri, al parer mio, è 
successo al Petrarca nelle cosc amorose ». 

Peut-on reprocher à ces deux écrivains le manque de sens artis- 
tique et l'incapacité de sentir la poésie sublime.^ Nullement. Les 
hommes du xvi" siècle, tant en Italie qu'en France, voyaieht en 
Dante non pas tant il sommo poeta que le théologien du Moyen 
Age, le métaphysicien des trois règnes d'outre-tombe. Qu'en au- 
raient pu tirer Rabelais et ses contemporains, heureux d'échap- 
per au Moyen Age et aspirant de toutes les forces de leur être 
la vie large et féconde de la Renaissance } 

C'est là, croyons-nous, la raison principale du silence qui 
entoure, au xvf siècle, le nom de l'illustre poète: on le vénère 

(i) Voy. Fr. Flamini, La varia fortuna di Dante in Italia, Florence, 
1914. 

(2) Ouvr. cité, t. I, p. 448. 

(3) // Cortegiano, c'd. Cian, Florence, 1894, 1. I, ch. xxx. 



RENAISSANCE JTALlEXNt: i 3 

à coup sûr, on le lit peu, on s'en Inspire encore moins. Ce qui 
frappe et fait reculer le lecteur d'alors, ce n'est pas « la poesia 
sovrana, eterna », mais la doctrine absconse et surtout les sub- 
tilités de la théologie médiévale • 

Dente je mectz en ma rubriche, 
Pour ce que son sens est moult riche ; 
D'Enfer parle et de Paradis : 
Théologie est moult en ses dictz... 

nous dit en 1533 (après avoir cité Meschinot) le « maistre es 
arts » Pierre Grosnet (i). 11 est vraisemblable que l'opinion de 
Rabelais n'était guère plus arrêtée. 

Si le nom de Dante est absent de l'œuvre rabelaisienne, et 
pour cause, celui de Boccace y figure une seule fois (1. IV, 
ch. xvii), à propos d'un cas de mort bizarre raconté dans la 
vii° nouvelle de la IV' journée du Décaméron. Et c'est tout. 

A entendre les critiques de nos jours (3), l'auteur de Panta- 
gruel aurait connu et utilisé les principaux représentants de 
l'épopée chevaleresque italienne, tout particulièrement le Pulci 
et l'Arioste. 

En ce qui touche le premier, rien dans l'œuvre de Rabelais 
ne témoigne d'une lecture quelconque du M€trgante Magglore. 
Le fait qu'il cite « Morguant » parmi les géants ancêtres de 
Pantagruel ne prouve nullement qu'il ait eu en vue le héros de 
Pulci : il puise simplement dans les traditions indigènes, dans 
ces romans de chevalerie qu'il a si bien connus et dont il a con- 
signé de nombreux traits dans son roman (3). 

On nous dit encore que Margutte, autre personnage de Pulci, 
aurait fourni plus d'un trait pour le portrait complexe de Pa- 
nurge. Il s'agit là de ressemblances assez vagues, d'analogies 
d'ordre psychologique qui n'impliquent ni emprunt, ni même 
inspiration. Est ce que le Falstaff de Shakespeare n'est pas dans 



(i) Mot^ dore^ de grand et saige Cathon, Paris, i532, t. II (pièce en 
vers réimprimée dans le Recueil de Montaiglon, t. VII, p. 5 à 17). 

(2) Voy. P. Toldo, r « Arte italiana nell' opéra di Francesco Rabe- 
lais » (dans Archiv fur das Studium der neuern Sprachen, t. G, 1898, 
p. io3 à 148). — A. Luzio, Studi Folenghiani, Florence, 1899. — L. 
Thuasne, Etudes sur Rabelais, Paris, 1904. — Béatrix Ravà, U Art dans 
Rabelais, Rome, 19 10. 

(3) Cf. la conclusion de l'étude de Toldo : « Determinata cosi una 
indubbia parentela fra gli eroi del Rabelais c quelli dell' epopea ita- 
liana *. 



14 INTRODUCTION 

ce cas? Et pourtant, personne, que nous sachions, n'a invoqué 
Panurge comme source de ce type célèbre du théâtre anglais. 

Quant à l'Arioste, les données en sont moins douteuses, sans 
être tout à fait certaines, Rabelais, dans le Prologue de Panta- 
gruel, range VOrlando furioso (i) entre Fessepinilie, livre de 
« haute gresse » (2), et Robert le diable, roman de chevalerie. 
Maison chercherait en vain dans son œuvre un indice indiscu- 
table d'une influence quelconque de l'Arioste. 

On le voit, les critiques de nos Jours n'ont à peu près rien 
ajouté à ce qu'avaient déjà noté Le Duchat et Régis dans leurs 
commentaires. L'erreur générale a été de confondre l'analogie 
psycholop^ique avec l'emprunt matériel, qui seul constitue la 
source d'inspiration. 



IV 
EXPÉRIENCE DE LA VIE 



Aux souvenirs indigènes, aux emprunts faits à l'Antiquité et 
à la Renaissance italienne, il laut ajouter, en dehors des élé- 
ments imaginatifs, les fruits d'une expérience personnelle, 
d'une insatiable curiosité, alimentée par de nombreux et per- 
pétuels déplacements. L'œuvre de Rabelais offre, comme dans 
un kaléidoscope, les traces innombrables de ses. voyages répé- 
tés à travers la France et hors de France. Sa vision sereine, son 
discernement et son penchant à l'universalité en tirent constam- 
ment parti. 

Tout l'intéresse dans la nature et dans l'homme. 

Ses enquêtes répétées auprès des matelots ponantaiset levan- 
tins, sa nomenclature icht5'ologiquc, sa. terminologie militaire, 

(1) Celui-ci, sous sa forme définitive, ne parut qu'en i532. Rabelais 
n'en prit connaissance qu'après son premier voyape en Italie. Aussi la 
mention de VOrlando manque-t-elle à l'édition princeps. 

(2) Ce jugement rappelle celui de Montaigne, qui place le roman de 
Rabelais parmi les livres plaisants, c'est-à-dire amusants. Le côté ins- 
tructif et universellement humain de l'épopée rabelaisienne a complè- 
tement échappe à l'auteur des Essais. 



EXPERIENCE DE LA VIE 1) 

vestimentaire et numismatique sont autant de témoignages de 
cette curiosité universelle et de ce souci d'exactitude qu'on ne 
rencontre à ce degré chez aucun écrivain du xvi^ siècle. 

Nous avons passé au crible d'une critique minutieuse chacun 
de ses vastes ensembles du lexique rabelaisien. Le mot et la 
chose intimement unis sont, chez le grand écrivain, la parfaite 
expression de la réalité. On a de tout temps admiré cette apti- 
tude universelle à tout s'assimiler. Un seul doute planait sur sa 
terminologie nautique. Nous montrerons que là, comme ailleurs, 
sa bonne foi est absolue et que ses termes nautiques reflètent 
fidèlement l'état de la marine méditerranéenne du commence- 
ment du xvi^ siècle. 

C'est grâce à ces qualités exceptionnelles que l'œuvre rabelai- 
sienne est si vivante, malgré sa complexité. On y suit les idées 
et les faits dans leur développement. Aucun détail essentiel 
n'est oublié. En les groupant, on se trouve en possession de 
tous les éléments d'une évolution intégrale depuis l'Antiquité, 
à travers le Moyen Age et la Renaissance, jusque et y compris 
l'époque même de Rabelais, , 

L'histoire naturelle, d'une part, et la parémiologie de l'autre, 
pour ne citer que deux ensembles hétérogènes, mettront en évi- 
dence ce caractère synthétique, cette tendance à l'univer- 
salité. 

11 est temps maintenant de passer à l'étude même des divers 
facteurs qui ont donné à la Renaissance française, sous le rap- 
port à la fois social et linguistique, sa physionomie particulière 
et sa raison d'être. 

Tout en partant des données rabelaisiennes, nous les sou- 
mettrons à un double contrôle. D'une part, confrontées avec les 
documents de la même époque, ces données nous apparaîtront 
dans leur réalité contemporaine ; d'autre part, les ressources 
dont nous disposons aujourd'hui nous permettront d'en appré- 
cier la valeur objective, surtout en ce qui touche le merveilleux 
zoologique et botanique, qui encombre les sciences de la Nature 
depuis l'Antiquité jusqu'en pleine époque moderne. Le génie 
lumineux et ironique de Rabelais en avait déjà entrevu l'inanité 
et raillé le caractère fabuleux. 

L'érudition antique, le contact avec l'Italie, la vie sociale et 
les faits traditionnels solliciteront tour à tour notre attention. 
Ces divers facteurs nous fourniront les traits essentiels de la 



l6 INTRODUCTION 

Renaissance et de la Société françaises dans la première moitié 
du xvi' siècle en tant qu'elles se reflètent dans le roman de Ra- 
belais (i). 

(i) Nous ferons état du V^ livre au même titre que des livres du ro- 
man qui ont paru du vivant de Rabelais. Dans un travail qui paraîtra 
prochainement nous abordons le problème de ce livre posthume sous 
toutes ses faces. En faisant tour à tour appel à la critique des textes, à 
la philologie et à l'histoire littéraire, nous croyons avoir acquis des 
résultats péremptoires, en ce qui touche son authenticité au moins 
dans ses parties essentielles. 



Livre Premier 

ÉRUDITION ET EXPÉRIENCE 



La révélation des monuments de la pensée gréco-romaine dans 
leurs textes originaux est le point de départ de ce qu'on appelle 
la Renaissance. Le Moyen Age les a aussi connus, pour la plu- 
part, mais sous une forme altérée et confuse, rendue parfois 
inintelligible soit par les copistes, soit par les superfétations des 
traducteurs arabes. 

La connaissance du grec, instaurée dès le xv^ siècle en Ita- 
lie et au début du xvi" en France, donna une impulsion vigou- 
reuse à ce réveil des études classiques. La possession, sans in- 
termédiaires plus ou moins troubles, des trésors du savoir 
antique remplit les esprits d'un enthousiasme et d'une ardeur 
inconnus à la génération précédente. On en aborda l'étude avec 
une ferveur presque religieuse, et l'on finit par y voir le terme 
même de la sagesse humaine, le dernier mot du savoir. De là 
au dogme de l'infaillibilité, il n'y avait qu'un pas. Ce pas fut 
vite franchi. 

Les savants les plus doués de l'époque, les Pierre Belon et 
les Rondelet, n'affirment que sur la foi des écrivains classiques 
et admettent, sans même les discuter, leurs assertions les plus 
invraisemblables. L'érudition antique, qui avait commencé par 
émanciper les esprits, ne tarde pas à en entraver l'essor et à deve- 
nir un obstacle contre lequel se heurtera longtemps la pensée 
libre et la recherche indépendante. 

Au milieu de cet asservissement intellectuel, de cette crédu; 
lité générale, Rabelais est seul ou presque seul à conserver les 
droits de la raison et le sens critique. En face de l'universelle 



i8 ÉRUDITION ET EXPÉRIENCE 

créance aux fables zoologiques de l'Antiquité, il est seul à railler 
ouvertement les énormes naïvetés de Pline et de ses imitateurs. 
Il appelle Elien un fieffé menteur, un tiercelet de menterie. 
Et quant au fatras du merveilleux zoologique, il le relègue tout 
simplement dans les galeries de peintures et de tapisseries de 
haute lisse. 

Nous donnerons plus loin des exemples typiques de cette in- 
dépendance exceptionnelle de l'esprit, de cette sauvegarde isolée 
de l'intelligence, au milieu de l'aveuglement général. i\lais c'est 
surtout dans le domaine de l'histoire naturelle et de la médecine 
qu'on peut suivre l'influence à la fois stérilisante et absorbante de 
l'érudition antique. L'œuvre rabelaisienne est à cet égard d'une 
importance capitale. Elle nous oDre, avec des matériaux copieux, 
des témoignages dune force probante irrécusable. 

A l'érudition antique et médiévale, au savoir livresque du 
passé, Rabelais ajoute l'expérience de la vie, les acquisitions de 
ses voyages répétés et les fruits d'une curiosité toujours en éveil. 
C'est ce mélange de la science traditionnelle et de l'observation 
personnelle qui donne à son œuvre un intérêt spécial et une va- 
leur documentaire. 

Grâce à l'allure de son esprit rompu aux vastes horizons, 
grâce aux multiples données de son livre, on est à même de 
faire la synthèse du savoir de son temps, le tour des idées des 
hommes de la Renaissance. Mais nulle part cette vue d'ensem- 
ble ne se présente avec des contours plus précis que dans le 
domaine des sciences de la Nature. L'histoire naturelle, dans cette 
œuvre incomparable, va nous servir à illustrer cette tendance 
encyclopédique. 

En renvoyant, pour les détails et les exemples, à notre ouvrage 
spécial (i), nous ne retiendrons que les idées générales et les 
apports personnels de Rabelais dans l'ensemble de l'héritage 
scientifique du passé. 

(i) L'Histoire naturelle et les branches connexes dans l'œuvre de Ra- 
belais, Paris, 1921. Nous le citerons sous la forme abrégée : Hist. nat. 
Rab. 



CHAPITRE PREMIER 
HISTOIRE NATURELLE 



L'œuvre de Rabelais nous présente les principaux aspects de 
l'histoire naturelle depuis l'Antiquité, en traversant le Moyen 
Age et la Renaissance, jusqu'au milieu du xvi' siècle. 

Aucun fait saillant, d'ordre historique ou social, ne semble 
avoir échappé à son intelligence ouverte, à sa curiosité insatiable. 
Il avait tout lu et tout retenu. Sa mémoire est prodigieuse. La 
vaste encyclopédie de Pline lui était familière et on s'aperçoit 
à ses lapsus, qu'il la citait parfois de mémoire. 

Des naturalistes anciens, c'est Pline qui a dominé tout le 
xvi" siècle: du Bartas et Montaigne, pour ne citer que les plus 
illustres, en sont imprégnés ; mais son influence sur Rabelais 
est absolument prépondérante. A peine pourrait-on citer, après 
lui, des sources secondaires et tertiaires, comme Elien, pour le 
merveilleux zoologique ; comme Dioscoride, pour les plantes 
médicinales ; comme Plutarque, pour les anecdotes superstitieu- 
ses. Mais il faut, toujours et partout, revenir au naturaliste ro- 
main, dont l'Histoire naturelle a fourni au moins la moitié du 
bagage scientifique rabelaisien. 

Ces emprunts ne sont pas, il est vrai, servilement traduits. 
Il en a extrait la substantifique moelle et son style donne à ces 
fragments une vie nouvelle, un relief puissant. 

Souvent même les sombres couleurs de l'original sont atté- 
nuées par un humour de bon aloi, qui remet à sa place la cré- 
dulité proverbiale de l'auteur ancien. Le pessimisme de Pline 
est resté sans influence sur le tempérament de Rabelais. 

Si, pour l'Antiquité, Pline reste sa source essentielle, il faut 
descendre, pour le Moyen Age, à Avicenne et à Albert le Grand, 
où Rabelais a puisé tous les curiosa de l'époque en matière de 
reptiles, alors qu'il tire de la littérature traditionnelle indigène 
ses animaux merveilleux. 

Le caractère de ces sources change du tout au tout pour le 
xvi" siècle. Rabelais cesse alors de puiser dans les livres con- 



20 ERUDITION ET EXPERIENCE 

temporains, qui ne renfermant que des bribes du passé. C'est 
à la vie même qu'il emprunte les éléments de sa documentation. 
Son observation se tourne vers la nature vivante, animaux et 
plantes, et il proGte de toute occasion pour connaître les plus ra- 
res et les plus étranges. 

Sa curiosité trouve d'ailleurs une ample satisfaction dans les 
déplacements incessants de sa vie vagabonde. On verra quelle 
féconde moisson régionale il a déposée dans son roman. Toutes 
les provinces ce France y sont représentées : les contrées limi- 
trophes de l'Océan, comme celles de la iMcditerranée, ont ali- 
menté son riche catalogue de poissons ; les pa5'S de l'Ouest, et 
particulièrement les bords de la Vendée et de la Sèvre Niortaise, 
ont abondamment fourni sa liste d'oiseaux. 

Pour apprécier en connaissance de cause une œuvre aussi vi- 
vante et aussi complexe, il faut la replacer dans son temps et 
dans son milieu. L'histoire d'une part et, de l'autre, l'état de 
civilisation de l'époque nous procureront tour à tour les moyens 
de contrôle. 

I. — Tableau zoologique. 

Rabelais nous a laissé dans son livre posthume un chapitre, 
le xxx% qui renferme un excellent résume des connaissances 
zoologiques en France vers 1550. 

Cette description du Pays de Satin, dont l'importance a jus- 
qu'ici échappé aux rabelaisants et aux naturalistes, accuse une 
information à la fois vaste et précise. On en appréciera l'origi- 
nalité et l'exactitude si on en compare les données ^ celles de 
Vllortus Sanitatis (i) de la fln du xv" siècle, dernier monument 
de l'histoire naturelle à la veille de la Renaissance, véritable 
corpus des connaissances scieatiîîques de l'époque, le plus co- 
pieux répertoire du merveilleux zoologique du Moyen Age. La 
version moyen-française contribue en outre à fixer la chronolo- 
gie de certain î termes techniques qu'on retrouve, quelques di- 
zaines d'années plus tard, sous leur forme scientifique, chez 
Rabelais, le premier des modernes à avoir directement puisé 
dans l'océan de VHistorla naturalis, et non plus dans les eaux 
troubles qui ont alimenté le Moyen Age. 

(1) Hortus Sanitatis auctorc Johanne Cuba, Mayence, 1491, in-fol. 
Traduit vers i5()0 sous ce même titre: Hortus Sanitatis, translaté du 
Latin en François, Paris, Anthoine Verard, s. d., in-fol. 



HISTOIRE NATURELLE 21 

Rien de plus étrange que les gravures qui accompagnent, 
dans VHortiis, les descriptions des animaux traditionnels. Mais 
tandis que, dans cet incunable, les figures de haute fantaisie, 
comme le texte lui-même, représentent la connaissance de la 
nature à la sortie du Moyen Age, Rabelais rejette toutes ces 
fictions dans le domaine de l'imagination artistique. On acquiert, 
chez lui, à propos du merveilleux du passé, la certitude de son 
caractère factice et irréel. 

Ce discernement contraste singulièrement avec les procédés 
éclectiques d'un Belon, tout empêtré encore dans la tradition, 
avec la naïve crédulité d'un Ambroise Paré et l'indulgence ex- 
cessive d'un Montaigne à l'égard des légendes zoologiques des 
•Anciens. Par sa clairvoyance et sa foi enthousiaste au progrès 
de la science, Rabelais reste complètement isolé dans son milieu 
et dans son siècle. 

Non seulement il relègue dans le Pays de Satùi tout le mer- 
veilleux zoologique de l'Antiquité transmis à travers le Moyen 
Age et encore généralement admis au xvi^ siècle, mais il situe, 
dans cette même contrée de sa géographie imaginaire, un nom- 
bre considérable d'animaux, qui nous sont aujourd'hui plus ou 
moins familiers, mais qu'en présentant comme inconnus et 
rares, il ne fait que se conformer à la réalité de son époque. 
Les témoignages historiques que nous invoquerons feront res- 
sortir la rigoureuse exactitude de ce chapitre et son caractère 
véritablement documentaire. 

L'existence de ménageries, dans le sens scientifique du mot, 
malgré des vestiges isolés dans l'Antiquité, n'est attestée que 
dès le xvi'^ siècle (i). Rabelais fait lui-même mention d'une des 
premières et des plus importantes, celle créée par Philippe 
Strozzi à Florence, très florissante au xvi*^ siècle. Il l'a visitée 
en 1 536, un demi-siècle avant Montaigne. Il en a tiré plus d'une 
donnée de son tableau zoologique. 

Eléphant. — Cet animal est situé dans une région imaginaire, 
le Pays de Satin, à cause de son extrême rareté au xvi*^ siècle. 

L'histoire du Moyen Age parle, il est vrai, de l'éléphant en- 
voyé à Charlemagne par Haroun Al-Raschid ; mais le souve- 

(i) L'Histoire des Ménageries de l'Antiquité à nos jours a été ré- 
cemment l'objet d'un excellent travail d'ensemble par Gustave Loisel 
(1912). Les éléments y abondent — et nous en tirerons parti — pour 
confirmer Tauthenticité du tableau zoologique tracé par Rabelais. 



22 ERUDITION ET EXPERIENCE 

nir en était effacé. Lorsque Henri III passa par Vienne, en 1574. 
TEmpereur lui fit voir ce qu'il avait de plus singulier, et dans 
le nombre des curiosités figurait un éléphant. Henri IV est le 
premier roi de France qui en ait possédé un. Dans la lettre de 
juillet 1591 qu'il adresse à son receveur des finances à Dieppe, 
où avait débarqué la bête, il dit: « Nous desirons que l'Eléphant 
qui nous a esté admené des Indes soit conservé et gardé 
comme chose rare et qui ne s'est encore veue en cestuj^ nostre 
royaulme (i)... » 

Rabelais avait donc parfaitement raison de situer, vers 1550, 
l'éléphant dans un pays imaginaire. 

Rhinocéros. — Presque inconnu et très rare au xvi' siècle. 
C'est à l'entrée de Henri II à Paris, en 1549, que l'on vit figu- 
rer « un animal d'Ethiopie nommé Rhinocéros » (Godefroy). 

Dans les vastes galeries de l'abbaye de Thélème (l. 1, ch. lv), 
on rencontrait bien, à côté d'autres « choses spectables », un 
Rhinocéros, mais il était « en paincture ». 

Caméléon. — Très rare et presque inconnu à l'époque où 
écrivait Rabelais. Belon a le premier donné, vers 1550, la des- 
cription d'après nature d'un caméléon, dont il parle à plusieurs 
reprises dans ses Observations (1553). L'animal continua d'être 
rarissime en France et en Europe. Vers 1590, le stathouder 
Guillaume III en possédait deux, et la ménagerie d'Auguste II, 
à Neustadt, en renfermait quelques-uns rapportés d'Afrique 
en 1732. Le caméléon manque à la liste des animaux qui ont 
vécu dans la ménagerie de Versailles ; mais, en 1672, il fait son 
entrée dans la ménagerie de Chantilly, où il est admiré des 
visiteurs étrangers (2). 

Pélican. — Oiseau rarissime. Entre autres curiosités zoolo- 
giques, Maximilien, empereur d'Autriche, avait un pélican fa- 
milier qui suivait le souverain au vol partout où il allait. En 
France, les premiers pélicans sont mentionnés dau'^ un document 
de la ménagerie de Versailles en février 1679 (3). 

Panthère. — Les anciens, et souvent les modernes, ont 
confondu, sous ce nom, plusieurs variétés distinctes, telles que 
le léopard et Vonce (dans Rabelais omce), toutes espèces introu- 
vables et, par suite, reléguées dans le Pays de Satin. En 1479, 

(i) (j. Loiscl, Histoire des Ménageries, t. I, p. 162 et 276. 
(2) Loisel, t. II, p. 32, 171 et iSc). 
(3; Idem, t. II, p. 33(".. 



HISTOIRE NATURELLE 23 

Louis XI reçut du duc de Ferrare un léopard mâle, dressé pour 
lâchasse du lièvre, avec lequel il courait la forêt et la plaine. Il 
y avait aussi des léopards de chasse dans la ménagerie de Fran- 
çois I", à Fontainebleau (i). 

Gazelle. — On rencontre la gazelle chez Rabelais sous le 
double nom grec de dorcade et à^oryge. Ruminant inconnu en 
France. Les premiers qu'on y vit furent les quinze gazelles 
achetées en Orient par le sieur Monnier, en 1679, pour la mé- 
nagerie de Versailles (2). 

Singes. — Les gros singes et les guenons ne commencè- 
rent à être connus que dans la seconde moitié du xvi^ siècle, 
et certains rois, comme Henri III et Louis XIII, en furent très 
amateurs. Le premier orang-outang se trouvait, en 1640, dans 
la ménagerie de Frédéric-Henri de Nassau, prince d'Orange, 
aux environs de la Haye; et, en 1776, Guillaume V en reçut 
un autre d'un marchand de la Compagnie des Indes (3). Des 
noms grecs de singes — comme cercopithèque, cynocéphale, 
sphinx — ont passé de Pline à Rabelais. 

Renne. — Sous le nom sc5'thique de Tarande, Pline désigne 
tantôt le renne et tantôt l'élan. Rabelais en a tiré son admirable 
adaptation, à propos de l'exemplaire que Pantagruel acheta dans 
l'île de Médamothi d'un Scythe de la contrée des Gelons, peu- 
plade voisine du Borj^sthène. Le renne et l'élan (que Pline et 
Rabelais confondent dans leurs descriptions) étaient encore ex- 
trêmement rares en France à la fin du xv*^ siècle. Philippe de 
Commynes les cite, sous l'année 1483, parmi les animaux exo- 
tiques que Louis XI fît acheter hors du royaume pour sa ména- 
gerie de Plessis-les-Tours (4). 

Tigre. — A la cour de Ferrare, à la fin du xv^ siècle, on vit 
apparaître le tigre, animal qui était resté inconnu en Occident 
pendant tout le Moyen Age. Dans la ménagerie de François I", 
à Fontainebleau, il y avait des lions et des tigres, ces derniers 
envoyés au roi, en 1534, par le sultan Kheir-ed-Din Barbe- 
rousse. Et pourtant, ce félin était encore si rare au xvi* siècle, 
et son nom même si peu en usage, que Montaigne, visitant à 
son tour la fameuse ménagerie de Florence, le décrit dans ses 



(1) G. Loisel, t. I, p, 258 et 264. 

(2) Idem, t. II, p. 336. 

(3) Idem, t. II, p. 3i, 32. 

(4) Commynes, Mémoires, éd. Maindrot, t. IT, p. 58. 



2 { ERUDITIOi\ ET EXPÉRIENCE 

Voyages comme un animal inconnu : « Nous vismes là... un 
chameau, des lions, des ours et un animal de la grandeur 
d'un fort grand mastin^ de la forme d'un chat, tout martelé 
de blanc et de ?ioù\ qu'ils (i) nomment un tigre. » 

Le nom était d'ailleurs devenu une sorte d'appellatif pour 
désigner toute espèce de félins à la peau tigrée : guépards, léo- 
pards pu panthères, etc. Ceux que possédait François 1"" à Fon- 
tainebleau étaient en effet des guépards ou léopards de chasse, 
et personne n'avait encore vu à cette époque en France une 
panthère ou un tigre proprement dit. 

Girafe. — iMammifère encore inconnu en France au xvi'' siè- 
cle, Laurent de Médicis posséda la première et c'était la 
grande curiosité de la ménagerie de Florence. En 1489, la reine 
Anne de Beaujeu lui écrit de lui envoyer une girafle, « car c'est 
la beste du monde que j'ay le plus grand désir de veoir (2) » ; 
mais le .Magnifique garda sa girafe. La précieuse bête resta 
inconnue en France jusqu'au xix<^ siècle. En 1826, le pacha 
d'Egypte, Méhémet-Ali, envoya au roi de France une girafe, 
« la première qui ait jamais paru vivante, en P'rance, et qui fut 
le grand événement de tout le pays à cette époque (3). » 

Les témoignages historiques que nous venons de citer font 
tous ressortir la parfaite justesse du tableau que Rabelais a 
tracé de la faune exotique en France vers le milieu du xvi" siè- 
cle, en ce qui touche particulièrement le caractère rare ou 
inconnu dans notre pays de certains animaux qui nous sont de- 
venus familiers, grâce aux jardins zoologique^^, aux jardins 
d'acclimatation, aux ménageries et aux exhibitions foraines. 

Ce xxx" chapitre, où l'on n'a vu jusqu'ici qu'un assemblage 
fortuit de détails disparates, se révèle à la lois exact et réel, 
constituant un ensemble dos plua cohérents, où chaque asser- 
tion répond à un fait, à une croyance ou à une curiosité de 
l'époque. 

II. — Synthèse botanique. 

Les notions botaniques éparses dans le roman nou.^ offrent 
— comme les données zoologiques correspondantes — un ta- 

(i) C'.est-à-dire les gardiens italiens de la mcnngcrie. 

(2) Loisel, t. I, p. 261. 

(3) Idem, 't. m, p. i38. 



HISTOIRE NATURELLE 2) 

bleau vivant, varié et abondant. Rien d'essentiel n'y manque 
quant à la description des herbes les plus connues, à leurs ap- 
plications pratiques et aux croyances que les Anciens y ont 
rattachées et dont la plupart restent encore vivaces. 

Bornons-nous à en dégager certaines idées qui appartiennent 
en propre à Rabelais ou portent l'empreinte de son génie. 

Classification. — Rabelais a consacré tout un chapitre aux 
origines des noms des plantes, considérés surtout au point de 
vue linguistique. Réserves faites sur l'interprétation de certains 
exemples, les critères du classement sont justes et méritent 
l'attention du botaniste. Suivant les principes de cette termino- 
logie, les plantes ont tour à tour été nommées d'après les per- 
sonnes qui les ont découvertes ou mises en valeur, d'après leur 
patrie, par antiphrase, d'après leurs effets ou qualités, d'après 
la mythologie, par similitude, ressemblance et forme. 

Cette dissertation sur les principes de la nomenclature bota- 
nique (dont les exemples isolés sont tirés de Pline alors que la 
synthèse appartient à Rabelais) a été admirée par les botanistes 
et de Candolle a fait cette remarque : « Il est assez singulier que 
Rabelais soit le premier écrivain qui, à l'occasion de son Pan- 
tagruèlion, ait donné une dissertation en forme sur l'origine 
des noms des plantes (i). » 

En effet, il a groupé, autour du Paniagruelion, un nombre 
considérable de plantes qu'il a envisagées sous les aspects les 
plus différents, mais toujours en connexion avec cette herbe par 
excellence (2). 

Sexe. — Des botanistes et des médecins (3) ont cité avec éloge 
le passage où Rabelais constate (d'après Pline) le sexe mâle et 
femelle du chanvre, et où il mentionne à cette occasion l'exis- 
tence de deux sexes dans plusieurs végétaux. Ils lui attribuent 
le mérite d'avoir le premier mentionné la sexualité des plantes. 
C'est une erreur. 

Cette constatation remonte à la plus haute antiquité. Empé- 
docle, qui vivait au v*"- siècle avant J.-C, enseignait déjà que 
« les plantes ont les deux sexes réunis », attendu que chez la 
plupart d'entre elles les fleurs sont hermaphrodites ; et Aristote 

(i) Théorie élémentaire de la Botanique, éd. 1844, p. 220 note. 

{2) Voy., sur les sources chronologiques des noms français des plan- 
tes, la note bibliographique correspondante dans notre Hist. nat. Rab., 
p. loi à 102. 

(3) Léon Fay et le Comte Jaubert, D'' Brémond et D' Le Double. 



26 ÉRUDITION ET EXPÉRIENCE 

affirme de même que « chez les végétaux, au contraire des ani- 
maux, les deux sexes sont réunis ». ïhéophraste en parle avec 
de grands détails, et Pline, qui lui a beaucoup emprunté, re- 
marque à son tour : « Arboribus, immo potius omnibus quae 
terra gignat herbisque etiam, utrumque esse sexum diligentis- 
simi natun?s tradunt (i) ». 

Ni Pline et ni Dioscoride, il est vrai, dans leurs descriptions 
du chanvre, ne font aucune mention de sexualité ; mais Rabe- 
lais lui-même ne pousse pas très loin l'exactitude de l'observa- 
tion, car le passage du Pantagruélion montre qu'à l'exemple 
des cultivateurs de tous les pa)s, il appelle chanvre mâle les 
pieds femelles de la plante et inversement. Cette confusion du 
sexe est d'ailleurs générale dans les campagnes, où elle sub- 
siste de temps immémorial. Olivier de Serres partage encore 
cette opinion du vulgaire. 

Pantagruélion. — La fameuse description du Pantagrué- 
lion, qui embrasse les quatre derniers chapitres du Tiers livre, 
est en grande partie un développement des chapitres correspon- 
dants de Pline sur le chanvre et le lin. Généralement, Rabelais 
suit d'assez près le texte original; parfois il se borne à lui em- 
prunter les exem.ples ou les traits saillants de la description. 
Mais la personnalité du grand écrivain n'est jamais effacée : elle 
donne à son style ce relief singulier, cette vie débordante, qui 
imprime à l'imitation même une réelle originalité. 

Un développement grandiose clôt l'énumération des merveil- 
leuses propriétés du Pantagruélion. Il ajoute aux détails em- 
pruntés à Pline diverses réflexions sur les applications prati- 
ques du chanvre. Le lyrisme de ce morceau est une véritable 
apothéose du génie humain, qui, par ses sublimes inventions, 
remplit d'effroi les intelligences célestes... A l'exclamation 
pessimiste de Pline: Audax vita scelcrum plena ! Rabelais 
répond par un hymne aux progrès illimités de la science future 
qui permettra aux humains de « visiter les sources des gresles, 
les bondes des pluycs et l'officine des fouldres. » 

A première vue, on est surpris de voir Rabelais s'attarder à 
la description du chanvre, du Pantagruélion. A la veille d'em- 
barquer son héros pour une longue navigation, les voiles qui 
permettent aux bâtiments de prendre leur essor et de joindre 
les points extrêmes du globe évoquent naturellement dans sa 

(i) Voy. les passages cites dans notre I/ist. ujt. I\ah., p. 14-1?. 



HISTOIRE NATURELLE 27 

pensée la plante, dont les filaments et les tissus servent à leur 
confection. Mais nous avons montré (i) que cette pensée, ainsi 
que les éléments de la description rabelaisienne, sont tirés es- 
sentiellement de Pline, qui, alors qu'il n'accorde au chanvre 
que quelques lignes du chapitre lvi, consacre cependant au lin 
les six premiers chapitres de son XIX' livre. Dans son Panta- 
gruélion, Rabelais a combiné les deux passages pour carac- 
tériser en détail le chanvre : sa racine, sa tige, sa taille, ses 
feuilles, ses fleurs et sa graine ; sa préparation et ses usages 
merveilleux, en s'arrêtant avec complaisance à une de ses espè- 
ces, Vasbeste. 

C'est là le développement même qu'a suivi Pline et que 
celui-ci résume ainsi dans son \" livre : « Lini natura et mira- 
cula — Quomodo aratur et gênera ejus excellentia xxviii — 
Quomodo perficiatur — De lino asbestino... » 

Dans Pline, comme dans Rabelais, cette amplification est un 
brillant morceau d'éloquence plutôt qu'une description scienti- 
fique. Il est donc superflu d'établir, comme on l'a lait (2), une 
comparaison entre cette caractéristique littéraire et l'analyse 
objective des botanistes. De plus, Pline se montre particulière- 
ment enthousiaste pour les plantes textiles, et tout spécialement 
pour le lin, qu'il met au-dessus des céréales et des légumes. 
Une pareille prédilection est également étrangère au botaniste. 

Par contre, si la longue description du lin par l'auteur latin 
est parfaitement déplacée dans une encyclopédie du genre de 
l'Histoire naturelle, elle est très heureusement enchâssée par 
Rabelais dans son roman, à l'occasion du naviguaige projeté, 
où apparaît un des usages merveilleux de la plante favorite de 
Pantagruel. 

En comparant ces deux morceaux, on peut surprendre sur le 
vif et la source d'inspiration classique de Rabelais, et son don 
de gran J écrivain qui sait animer tout ce qu'il touche, et trans- 
former, par la magie de son style, des descriptions souvent ba- 
nales en tableaux pleins de poésie et de pittoresque. 

(i) Hist. nat. Rcib., p, 1 1 à 18. 

(2) Voy, Léon Faye, Rabelais botaniste, Angers, 1S54. L'auteur y 
oppose la description objective que de Candolle a donnée du chanvre 
au tableau poétique que Rabelais en a tracé d'après Pline, 



28 ÉRUDITION ET EXPÉRIENCE 



III. — Ornitliologie provinciale. 

Le nombre d'oiseaux mentionnés dans le livre de Rabelais 
est important et varié. La plupart conservent les noms qu'ils 
portent dans la région où on les rencontre le plus fréquemment, 
et ces appellations de terroir contribuent à donner une parfaite 
couleur locale à plusieurs des épisodes du roman. 

Oiseaux de l'Ouest. — Grandgousier, pour festoyer le retour 
de son iîls Gan^anlua, après sa victoire sur Picrochole, doime à 
ses convives un de ces banquets monstres, dont la coutume n'est 
pas perdue dans les cours souveraines de la Renaissance (1. I, 
ch. XXXVII ). Presque tous les oiseaux de rivière envoyés à Grand- 
gousier par le seigneur des Essarts (i) sont encore aujourd'hui 
chassés aux bords de la Sèvre Niortaise ou de ses affluents (2). 

Oiseaux du Midi. — Le Languedoc et la Provence sont riches 
en oiseaux de tout genre ; aussi ont-ils contribué, l'un et l'au- 
tre, au repas royal de Grandgousier (1. I, ch. xxxvii) et à Té- 
norme banquet des Gastrolâtres (1. IV, ch. lix). 

Nous avons précisé ailleurs (3), autant que le permettent les 
ressources dialectales, les diverses régions qui ont fourni les 
noms provinciaux des oiseaux cités dans ces deux passages ; 
mais il n'est pas inutile de remarquer combien, en outre, ils 
offrent de données sociales et documentaires de valeur rcelle. 
Ils nous font connaître, d'une part, les préférences de l'époque 
en matière gastronomique; ils nous permettent, d'autre part, de 
fixer la date de l'introduction alors récente de certains gallinacés. 

Rappelons que le festin de Grandgousier, rédigé vers 1530, 
a reçu dans l'édition de 1542 quelques éléments nouveaux, 
parmi lesquels le plus intéressant est celui des poulies d'Inde, 
dont la venue en Europe prête à discussion. Il est curieux de 
voir Rabelais faire servir, dès 15^2, sur la table de Grandgou- 
sieJ, des poulies d'Inde, c'est-à-dire des dindes, alors d'accli- 
matation récente et constituant, par leur extrême rareté, une 
viande royale. Dix ans plus tard, ils reparaissent sur la table 
des Gastrolâtres : « Coqs, poulies et poullets d'Inde », c'est- 
à-dire dindons, dindes et dindonneaux. • 

(i) Nom d'un ficf dans l'arrondissement de Chinon. 

(2) Voy. Etienne Clouzot, Les Marais de la Sevré Niortaise et du 
Lay, Paris, i<)04. 

(3) Cf. noire Ilist. uat. Rab., p. 204 a 3o2. 



HISTOIRE NATURELLE 29 

Css données sont parfaitement exactes. Bruyerin Champicr. 
qui écrivait vers 1560, soutient que les dindes avaient été intro- 
duites en France quelques années auparavant : « Venere in Gal- 
lias, annos ab hinc paucos, aves quasdam externas quas Galli- 
nas I/icUcas appellant » (i). Cette indication concorde avec les 
détails fournis par Rabelais. 

11 faut donc reléguer dans le domaine de la fantaisie la tradi- 
tion, généralement accréditée, suivant laquelle les premiers 
dindons n'auraient été servis qu'au repas de noces de Char- 
les IX, en 1575. Dès 15-12, Grandg^ousier en régalait ses convi- 
ves du Chinonais et, vers 1550, ces gallinacés étaient servis au 
banquet des Gastrolâtres. 

IV. — Ichtyologie de la Ronaissance. 

Le Lx' chapitre du Quart livre contient une riche nomencla- 
ture icht5'ologique, qui embrasse à la fois les poissons de l'Océan 
et ceux de la Méditerranée. Ce Catalogue, môme si nous en dé- 
falquons les termes antérieurement connus, constitue un en- 
semble très important, qui suppose des recherches sérieuses, 
une enquête large et suivie, analogue à celle que l'auteur avait 
entreprise pour ses termes nautiques. Nous montrerons, en 
ce qui touche ces derniers, que Rabelais a directement puisé 
aux sources vivantes, qu'il s'est personnellement documenté 
chez les marins ponantais et levantins. La même question se 
pose naturellement à propos du Catalogue des poissons. Porte- 
t-il la trace d'une enquête analogue ou n'est-il que le résumé 
des publications ichtyologiques du xvi" siècle ? 

11 suffît de taire remarquer que les livres sur les Poissons 
de Guillaume Rondelet et de Pierre Belon, les deux fondateurs 
de l'ichtyologie au xvi' siècle, ont vu le jour (15 53-1 554) après 
la mort de Rabelais. Quant à Pierre Gilles, auteur d'une no- 
menclature latine-provençale des poissons marseillais (1538), 
notre auteur l'a bien connu, mais n'a rien tiré de son opuscule, 
pour l'excellente raison qu'il n'y avait rien à en tirer. 

Où sont donc puisés les noms régionaux de la liste ichtyolo- 
gique } 

(i) De re cibaria, Lyon, i56o, p. 83 i. Belon confond la dinde avec 
la pintade, appelée poule d'Inde ou ^eline d' Inde dès le dernier quart 
du xye siècle. Voy. notre Hist. nat. Rab., p. 211a 212. 



3o ÉRUDITION ET EXPÉRIENCE 

Comme pour les termes nautiques, on ne saurait faire qu'une 
seule réponse à la question : faute de livres, le grand écrivain 
a eu recours aux sources vivantes, aux pêcheurs bretons et 
marseillais principalement, de la bouche desquels il a recueilli 
ses noms provinciaux de poissons. Cette circonstance particu- 
lière explique à la fois l'abondance et la variété de son vocabu- 
laire ichtyologique que nous avons commenté ailleurs (i) à 
l'aide des ouvrages spéciaux du xvi' siècle, de Belon et de 
Rondelet, fort peu postérieurs au Quart livre. 

Poissons de l'Océan. — La Bretagne, comme la Normandie, 
a largement alimenté le vocabulaire de Rabelais. Son voyage 
dans ces provinces est plus qu'une conjecture. C'est aux ports 
de Saint-Malo, de Dieppe et du Havre qu'il a recueilli et son 
vocabulaire nautique normano - breton et sa nomenclafure 
ichtyologique de l'Océan, de la Manche, etc. Ces ports de 
Bretagne et de Normandie ont servi d'intermédiaire linguistique 
entre l'Angleterre et la France. 

Plusieurs noms de poissons du Quart licre appartiennent à 
la Manche (2), mais sont également connus sur l'Océan. Rap- 
pelons que, pendant ses années de moinage en Vendée, maître 
François a assez souvent fait maigre pour connaître tous les 
poissons susceptibles d'approvisionner la table monastique. 

Poissons de la Méditerranée. — C'est à Marseille que Ra- 
belais a recueilli la liste des poissons qu'on pêche dans la Mé- 
diterranée. Leurs noms provençaux avaient déjà appelé en 1538 
l'attention de Pierre Gilles, qui en donne un relevé somm.aire. 
En 155.^, Rondelet fit paraître son livre fondamental sur les 
poissons méditerranéens. Mais l'un comme l'autre restèrent, et 
pour cause, étrangers à notre auteur. 

Poissons de rivière. — La liste ichtyologique renferme une 
soixantaine de noms de poissons, dont une moitié à peu près, 
encore vivaces, étaient antérieurement connus. 

A côté des poissons de l'Océan et de la Méditerranée, le Ca- 
talogue des Gastrolâtres compte plusieurs noms provinciaux de 
poissons de rivière. Il est d'ailleurs entièrement constitué de 
termes indigènes, en opposition au catalogue des reptiles 
d'Eusthène (1. IV, ch. lxiv), exclusivement représenté par des 



(i) Voy. notre Hist. nat. Rab., p. 278 à 290. 
(2) Ibidem, p. 279 à 283. 



HISTOIRE NATURELLE 3l 

noms empruntés à la tradition antique et médiévale, par des 
souvenirs livresques. 

V. — Nomenclature simienne. 

Nous avons cité les noms de singes connus des Anciens et 
qui ont passé de Pline à Rabelais. D'autre part, le vieux fran- 
çais a transmis les termes babouin, marmot et marmouset. Le 
xvi' siècle y a ajouté toute une série d'appellations, qui ont sur- 
vécu et dont les origines méritent de nous arrêter. Appartien- 
nent en propre à cette époque les appellatifs : 

i" Guenon, nom aujourd'hui d'un singe (i) de petite taille 
ou de la femelle du singe, désignait au xvi" siècle le petit singe 
à longue queue ou cercopithèque. Le terme était encore rare à 
cette époque en France ; Rabelais n'en fait mention qu'une seule 
fois, comme animal exotique, à l'occasion du roi Alpharbal, 
roi de Canarie. Le nom est attesté quelques années antérieure- 
ment dans une relation de voyage du navigateur breton Paulmy 
de Gonneville (début du xvi' siècle), aux Indes Orientales. 

L'origine de ce terme, comme de tous ceux du xvi'' siècle qui 
désignent des simiens, est restée obscure. On peut cependant 
essayer d'en marquer le point de départ. Les tours malicieux 
de certains singes les ayant fait assimiler aux lutins, c'est à cet 
ordre d'idées que se rattache le nom de guenon. D'origine in- 
digène et dialectale, il remonte à Huguenon (comme sa forme 
parallèle, le blésois guenot, à Huguenot), avec le sens primor- 
dial de lutin (2), d'esprit follet. La guenon mérite parfaitement 
d'être ainsi appelée à cause de ses mouvements pleins de viva- 
cité et de pétulance. 

Il est vraisemblable que Gonneville, qui était originaire 
d'Honfleur, a fait usage d'un terme de bateleur alors en cours 
en Normandie. Les montreurs de bêtes, en parcourant les 
villes et les provinces, menaient avec eux, entre autres ani- 
maux exotiques, différentes variétés de singes ou de guenons 
apprivoisées, tirées des pays de l'Orient. 

(1) Le mot était diminutif et masculin au xviQ siècle : Baïf écrit le 
guenon (éd. Marty-Laveaux, t. V, p. 86). 

(2) Cf. d'Aubigné, Histoire Universelle, t. I, p. 96 : « Les Huguenots 
avoient prins leur nom d'un... luthin du nom Hugon, duquel on me- 
nasse les enfans ». — Dans le domaine des traditions populaires, les 
lutins sont souvent désignés par des noms propres. 



33 ÉRUDITION ET EXPÉRIENCE 

2" Magot, gros singe sans queue, fort commun en Haute- 
Egypte ainsi que dans les pa5'3 barbaresques (l. I\^ ch. xix), 
que Cotgrave et Bufl'on assimilent au cynocéphale ou babouin. 
Au xvi' siècle, on commence à distinguer les grandes espèces 
de singes sous le nom de singes proprement dits ou magots, et 
les petites espèces sous celui de guenons. Ce nom de magot 
est un souvenir des traditions médiévales des Gots et Magots 
du cycle légendaire d'Alexandre le Grand. Nous en suivrons 
plus loin les traces multiples. Un de leurs derniers vestiges se 
lit chez Joinville et dans le Grand Parangon des Nouvelles 
(1535) par Nicolas de Troyes. Chez ces auteurs, les noms bizar- 
res de Gots et Magots sont appliqués à toutes sortes de peuples 
barbares, particulièrement aux Tartares, d'où, dans les Sotties et 
Moralités du commencement du xvi' siècle, leur assimilation à 
des bêtes sauvages. 

La transition de peuple barbare à une espèce de singe, conçu, 
à cause de sa laideur grotesque, comme un animal monstrueux, 
est déjà opérée dans ces vers de Molinet : 

Tigres, Griffons, Ours, Cocodrilles, 
Girafles, Magoi^, Saturins... (i) 

De plus, tartarin, épithète traditionnelle de magot, est de- 
venu à son tour synonyme de ce nom. Le sens de simien, pour 
magot, ne remonte pas au-delà du xvi' siècle. On le rencontre 
pour la première fois dans une Sottie représentée en 15 17 : 

Pour fere fandre les trompcies 
Chantant et dansant bergeretes, 
An dépit de villcyns niagos (2). 

Dans la première moitié du xvi' siècle, le terme est encore 
assez rare, ce qui explique son absence dans les deux éditions 
(i5'39 et 15^19) du Dictionnaire de Robert Estienne ; mais il 
manque également à Nicot (1605). Le nom n'en était pas moins 
répandu dans la deuxième moitié du xvi" siècle et on le lit fré- 
quemment, entre autres, dans la Cosmographie d'André Thevet 
de 1575. 

3° Matagot, autre nom de la guenon apprivoisée, à laquelle 
les bateleurs apprenaient mille tours de souplesse. Ce nom 
est fréquemment employé par Rabelais au sens figuré d' « hy- 

(i) FaicHj; et Dicl^, Paris, i53i, fol. Sy v". 
(2) Cf. notre Ilist. nal. Rab.. p. 24<). 



HISTOIRE NATURELLE 33 

pocrite » ; mais l'acception zoologique est encore transparente 
dans matagot à cheval (1. II, ch. xrii), qui doit être rapproché 
de satyre à cheval (l. IV, ch. iv), l'un et l'autre désignant des 
espèces de singes et faisant allusion à des tours de basteleries 
dont parle Belon. 

L'historique de matagot est fort curieux. Ce nom désigna 
tout d'abord (et il désigne encore dans les patois) une herbe 
magique: la mandragore (en Limousin) ou l'herbe de pic (dans 
le Berry) (i). De là, par une association d'idées assez natu- 
relle, la vertu de la plante passa à celui qui s'en sert : 

a. — En Languedoc, sorcier, « chat sorcier qui enrichit ceux 
qui prennent soin de lui », selon une croyance populaire (Mis- 
tral). 

b. — Dans l'Allier, un être fantastique qui sème dans chaque 
prairie une plante donnant le vertige à ceux qui la foulent aux 
pieds (Rolland). 

c. — En Provence, esprit follet, lutin (Mistral). 

Par une association d'Idées exactement parallèle à celle de 
guenon, la notion « lutin » conduisit à celle de singe malicieux, 
de matagot. 

Ce nom est resté absolument isolé en dehors de Rabelais, qui 
l'avait recueilli de la bouche même des bateleurs. C'est le pen- 
dant méridional du normand guenon. Mais s'il manque aux 
dictionnaires, il n'en est pas moins vivace dans les parlers pro- 
vinciaux qui en ont gardé des acceptions dérivées : dans le Bas- 
Maine, matagot désigne un jeu d'enfants et, dans le Perche, 
c'est un des noms donnés à la poupée. En français, comme 
terme de marine, matagot désigne la jumelle de brasseyage 
qu'on dispose sur la vergue du volant. Ce sens est parallèle à 
celui de singe, petit treuil au pied du grand mât. 

4° Quinaud, singe, est employé par Rabelais exclusivement 
au sens figuré, dans l'expression (fréquente chez lui) faire qui- 
naud quelqu'un, le confondre, l'acculer en disputant, propre- 
ment l'interloquer, l'embarrasser comme un singe à qui l'on 
retire une friandise. 

Au sens de singe, le nom se lit, au début du xvi' siècle, dans 



(i) Son pendant, l'italien martagone, espèce de lis, a été également 
confondu avec la mandragore, les deux plantes ayant (dans les croyan- 
ces populaires) des vertus communes. 

3 



34 ÉRUDITION ET EXPÉRIENCE 

une Moralité célèbre, où l'expression faire gobe quinaud signi- 
fie imiter le singe gobant des noisettes (i). Le primitif quin, 
singe, se trouve chez Jean Le Maire, et le féminin quine, 
guenon, se lit dans un « Blason des Basquines et Vertugalles » 
de la première moitié du xvi" siècle (2). 

Ce nom de singe est encore vivace dans le Périgord, sous la 
forme quinaud^ et, en Limousin, sous celle de quinard (voy. 
Mistral). Comme dans le Midi quinà veut dire pousser des 
cris aigus, glapir, quin a désigné le singe d'après son cri, la 
voix aiguë des guenons et des petits singes ressemblant à un 
glapissement. Jacques de Vitry les appelle pour cette raison 
canes silvestres. 

5° Singes verts, nom vulgaire au xvi' siècle des callitriches 
(Simia sabœa), espèce africaine de couleur vert sombre en 
dessus, blanche en dessous, face noire et le bout de la queue 
jaune. Extrêmement rares ou encore inconnus dans le premier 
quart du xvi' siècle, on les prend alors comme synonymes de 
bêtes fantastiques, de chimères, acception uniquement donnée 
par Rabelais dans l'édition de Gargantua de 1542 (1. 1, ch. xxiv, 
et 1. IV, ch. xxxii). Mais, quelques années plus tard, leur nom, 
au sens zoologique, se lit dans VAmadis (1. VI, ch. liv). Les 
callitriches étaient déjà connus des Anciens et, au xvi' siècle, 
Belon en avait vus dans la ménagerie du Château du Caire. 

Si Ton fait abstraction du nom de magot qui appartient au 
domaine légendaire, les autres appellations des singes propres 
au xvi' siècle sont toutes vulgaires, ce qui explique leur rareté 
dans les textes de l'époque. Leur expansion est imputable 
en grande partie aux montreurs de bêtes, aux bateleurs, 
qu'Epistémon ne néglige pas dans l'éducation de Gargantua 
(1. I, ch. xxiv). 

Quelques années après Rabelais, Pierre Belon a tracé un 
tableau fort animé des exhibitions des bateleurs arabes, et 
lexxxvii' chapitre de la troisième partie de ses Observa- 
tions (15 5 3) est consacré aux « choses difficiles à croire que les 
basteleurs de Turquie font au public ». Mais les exhibitions 
foraines des petites variétés de singes sont mentionnées dès 
le xiii' siècle dans le Liore des métiers d'Estienne Boileau. 
C'est seulement dans la première moitié du xvi' siècle qu'ont 

(i) Condamnacion de liancquet^, ibnj (cd. Jacob, p. 3oo). 
(2) Morjtaiglon, Recueil, t. I, p. 3oi. 



HISTOIRE NATURELLE 35 

paru en France les premières espèces de singes américains, tel 
le sagouin, nom brésilien de la guenon (le terme figure, 
en 1537, dans une épître connue de Alarot) ; mais cet emprunt 
récent, comme les autres de même source, est resté inconnu à 
l'œuvre rabelaisienne. 

On le voit, la nomenclature simienne chez Rabelais ne manque 
ni d'abondance ni de variété. Toutes les époques y ont fourni 
leur contingent, l'Antiquité comme le Moyen Age, comme la 
Renaissance; mais, en fait, il ne semble avoir réellement connu 
que la guenon des bateleurs (qu'il appelle tantôt cinge et tantôt 
matagot) et le magot (désigné aussi par marmot), qu'il avait 
pu observer soit à la ménagerie florentine soit à des exhibitions 
foraines. 

VI. — Expressions de fauconnerie. 

La volerie est restée en honneur en France jusqu'au xvii' siè- 
cle. A la cour de François I", elle était estimée et considérée 
comme un passe-temps de gentilhomme. Elle faisait l'amuse- 
ment des grandes dames et des abbesses, comme des seigneurs 
et des abbés. Rabelais lui a réservé une place d'honneur dans 
l'abbaye de Thélème (l. I, ch. lv). 

Il est intéressant d'y voir noter, comme autoursiers, des 
originaires du Levant {Candiens) et des gens du Nord (Sarma- 
tes), particulièrement exercés dans ce métier. C'est des pays 
septentrionaux de l'Europe que l'on importait les espèces 
exotiques d'oiseaux de proie : le gerfaut venait du Danemark 
ou de la Norvège ; le sacre, de Tartarie, etc. D'autre part, les 
Candiotes et les Vénitiens servaient d'intermédiaires entre 
l'Orient et la France. 

Ailleurs, Rabelais fait allusion au même art à propos des pro- 
diges opérés sur l'Instinct des animaux sauvages par Messere 
Gaster (1. IV, ch. lvii), et fait étalage à cette occasion d'un 
petit vocabulaire technique, dont il fera fréquemment usage et 
qui lui fournira d'heureuses applications métaphoriques. 

Ce vocabulaire était déjà à peu près constitué au xiii'- 
xiv' siècle, époque la plus glorieuse de la volerie. Des termes 
comme gerfaut, ostour, espercier, esmerillon se lisent fré- 
quemment dans nos Chansons de geste. Le Trésor de Bru- 
netto Latini, composé vers 1265, énumère déjà les sept 
« lignées » de faucons : le lanler, le pèlerin, le gentil, le ger- 



36 ERUDITION ET EXPÉRIENCE 

faut, etc. Et le Ménagier dû 1393 consacre toute sa troisième 
partie à la chasse de l'épervier, où se trouve définie une grande 
partie de cette nomenclature technique. 

C'est au xv' siècle que remonte le premier ouvrage didactique 
en français sur la fauconnerie : celui que Guillaume Tardif, 
lecteur de Charles VI II, composa par ordre du roi en 1492. La 
vogue s'en prolongea au delà du xvi" siècle. 

Fielon, dans son Histoire des Oi/seaulx (1555), consacre une 
dizaine de chapitres de son second livre aux « Oyseaux de proye 
servant à la Faulconaerie », et, en 1567, Guillaume Bouchet, 
faisant paraître à Poitiers une belle édition de la Fauconnerie 
de Jean de Franchières (1531), augmentée de celle de Tardif, y 
ajoute un « Recueil de tous les oiseaux de proie qui servent à 
la voUerie et fauconnerie ». 

Vers la même époque, Henri Estienne, dans son traité De la 
Precellence du langage français, paru en 1579, consacre plu- 
sieurs pages à la fauconnerie, art inconnu aux Grecs et aux Ro- 
mains. Il y voit un « généreux terrain d'emprunt », comme 
disait Montaigne, et il s'arrête complaisamment à nombre 

De mots propres à ce langage, 
Dont les Grecs et dont les Romains 
N'eurent jamais sij riche usage. 

Il se propose de montrer (p. 123) « combien grande richesse 
et grand ornement l'exercice d'iceux (c'est-à-dire de la vénerie 
et de la fauconnerie) a apporté à nostre langage, desquels biens 
il se peut vanter non seulement par dessus tous les langages qui 
ont jamais esté, mais aussi par dessus tous ceux qui sont au- 
jourd'hui ». 

Nous avons déjà cité les deux passages les plus importants 
du roman rabelaisien relatifs à la fauconnerie. Ajoutons-en un 
troisième, la série des épithètes que Pantagruel et Panurge don- 
nent à Triboulet (1.' III, ch. xxxvii): « Fol pcrcgrin, niais, passa- 
gier, branchier, aguard, gentil, maillé, pillart, revenu de queue, 
griays..., mal empiété... » 

Nous avons ici toute une série de termes spéciaux qui étaient 
encore parfaitement compris au xvi" siècle, mais qui ont besoin 
aujourd'hui d'être élucidés. Nous l'avons fait ailleurs à l'aide 
des sources indiquées ci-dessus (i). 

(i) Voy. notre ffist. nat. Rab., p. zC^o à 270. Cf. clans Rev. Et. Rab., 
t. X, p. 356 à 374, un article de Jean Plaitard sur le même sujet. 



HISTOIRE NATURrLLE 3? 

La fauconnerie a laissé des traces nombreuses dans la langue. 
C'est une source qui a jadis coulé abondamment ; elle est 
depuis longtemps tarie, mais non sans avoir enrichi le vocabu- 
laire de toute une série d'expressions frappantes et pittoresques. 



VII. — Créations lexicologiques. 

Le XVI* siècle a été, sous le rapport du lexique, d'une fécon- 
dité incomparable. Tout en puisant indéfiniment dans le latin, 
il a ouvert au vocabulaire de nouvelles sources d'enrichisse- 
ment : le grec et l'italien d'abord, les parlers provinciaux 
ensuite. De plus, à aucune autre époque, si ce n'est peut-être 
au xix' siècle, le travail métaphorique n'a été plus puissant et 
plus efficace. Il en est résulté un grand nombre de mots et de 
sens nouveaux, dont la création remonte à cette période. Nous 
allons essayer, en ce qui touche la nomenclature qui nous 
occupe, de rechercher les principes qui ont présidé à ces nou- 
velles acquisitions de la langue. 

Appellations nouvelles. — Une des sources les plus fécondes 
des nouvelles appellations zoologiques d'origine populaire est 
l'assimilation des animaux aquatiques aux animaux terrestres 
et le transfert de leurs noms des uns aux autres. Les Grecs et 
les Romains ont déjà connu ce procédé métaphorique. 

Une autre série de noms fait allusion à la conformation ou à 
la couleur, au cri ou à des circonstances particulières. Certains 
noms enfin se rapportent à des traits de la vie des saints ou à 
des sanctuaires jadis célèbres de pèlerinage (i). 

Termes savants. — Le vocabulaire de Rabelais, qui résume 
on pourrait dire, à lui seul, tout le mouvement de la langue 
dans la première moitié du xvi' siècle, renferme un bon nom- 
bre de noms latins, dont plusieurs, grâce à son génie, ont sur- 
vécu et sont devenus d'un usage général. D'autres, par contre, 
sont restés isolés et inconnus en dehors de son œuvre. 

La terminologie zoologique et botanique de Pline, sous ce 
rapport, comme les données mêmes de son Histoire naturelle, 
a exercé une influence prépondérante. 

Cette nomenclature est, chez Rabelais, d'une richesse 
surabondante. Tel nom d'animal est représenté par deux ou 

(i) Hist. nat. Rab., p. 284 à 243, où l'on cite des exemples de cette 
triple catégorie lexicologi ]ue. 



38 ÉRUDITION ET EXPÉRIENCE 

plusieurs synonymes. Cette synonymie appartient elle-même 
soit exclusivement à l'Antiquité — cf. bison, bonase et ure, 
echénéis et î'émore — soit à l'Antiquité en même temps 
qu'aux équivalents vulgaires : cf. onocrotale, à côté de péli- 
can ; phénicoptère, à côté de flamant ; gamare, à côté de 
homard, etc. 

La langue scientifique a retenu la plupart de ces latinismes, 
qui trouvent fréquemment ici leur premier texte : caprimulge, 
cercopithèque, physeter, etc. Il est pourtant incontestable que 
cette nomenclature accuse une tendance latinisatrice que Rabe- 
lais est le premier à ridiculiser ; mais le courant était tellement 
général qu'il le subit malgré lui. 

Examinons de près quelques-uns de ces emprunts. 

Afriquanes, tigres. C'est ainsi que Rabelais, on se le rap- 
pelle, dénomme les félins qu'il avait vus à la ménagerie de 
Florence. Chez les Romains, Africanœ (bestiœ) était une 
expression du cirque, des ludi circenses, par laquelle on dési- 
gnait les fauves d'Afrique : lions, léopards, panthères, tigres, 
les deux derniers équivalents dans Pline, le tout dernier exclu- 
sivement dans Servius, source immédiate de Rabelais. 

On conçoit à la rigueur que notre auteur ait eu recours à un 
remplaçant pour tigre, nom qui avait fini par s'appliquer à 
toute espèce de fauves et dont l'usage était alors plus répandu 
en Italie qu'en France. Mais le choix était peu heureux, l'équi- 
valent emprunté à l'Antiquité n'étant pas moins vague dans ses 
acceptions zoologiques. Aussi est-il resté complètement isolé 
en dehors de Rabelais (il manque même à Cotgrave). 

Camélopardale, girafe. Cet étrange quadrupède était une des 
curiosités de la ménagerie de Florence, mais Rabelais n'en parle 
pas. 11 est encore plus étrange qu'il semble ignorer le nom de 
girafe, qui était couramment employé à cette époque en France. 
Les contemporains ne connaissent que ce terme arabe, égale- 
ment d'importation italienne. Cotgrave, ignorant l'équivalent 
latin, ne donne que girafe, en l'accompagnant d'une définition 
en anglais et non pas d'un terme correspondant. 

iJorcade et orige, gazelle. Le terme vulgaire est transmis dès 
le xiii' siècle (Joinvillc), mais personne n'en avait vu d'exem- 
plaire vivant jusqu'à Belon (155'j), qui se sert exclusivement 
de gazelle. 

AIce, élan, est attesté des le xv" siècle, comme d'ailleurs son 



HISTOIRE NATURELLE Sg 

équivalent hellent (élan). Alce se lit, en dehors de Rabelais, 
dans Belon. 

Tarande^ équivalent de renne, se rencontre vers la même 
époque (i 552) dans la Cosmographie de Munster: mais les deux 
termes ont été précédés par rengier (xiii° siècle), déjà archaïque 
comme nom zoologique, au xvi' siècle (Jodelle). 

Nous faisons ici abstraction des noms d'animaux restés étran- 
gers à la langue — par exemple cèbe ou cèpe, guenon ; ibice, 
bouquetin; (belette) iclide, furet; mo^/ce//e, hochequeue, etc., — 
ainsi que de la nomenclature plutôt bizarre de serpents et 
d'insectes. 

Des considérations analogues pourraient être appliquées à 
l'occasion des noms de plantes dérivant de la même source. 

VIII — Animaux traditionnels. 

Les noms d'animaux exotiques nous ont été transmis par la 
Sainte Ecriture et la tradition antique, d'où leur présence dans 
les Bestiaires à partir du xii" siècle. Ils n'ont au xvi" siècle 
qu'une valeur purement livresque. Ces noms de fauves ne doi- 
vent donc pas nous donner le change sur leur existence réelle. 
Nous avons montré, par exemple, que l'Eléphant n'était, jus^ 
qu'à la fin du xvi' siècle, qu'un souvenir de l'Antiquité. Son vé- 
ritable nom, dans les plus anciens monuments de la langue et 
jusqu'à la fin du xv' siècle, est olifant que donnent encore 
Froissart et Joinville. 

Ce n'est qu'au xvi' siècle que le nom classique, encore vi- 
vace, devient usuel et remplace définitivement le vocable médié- 
val. Rabelais est un des premiers à s'en servir, d'après Pline, 
mais il se rend parfaitement compte de son caractère livresque, 
car, comme on l'a vu, il situe la bête dans son Pays de Satin. 

De même, le nom de caméléon est attesté dans un glossaire 
ancien français dès le xii" siècle. Ce reptile n'en était pas moins 
rare et presque inconnu au xvi% et le roman rabelaisien ne manque 
pas d'en parler comme d'une curiosité de l'époque. D'autre part, 
le nom de ridnocéros ne remonte pas au delà du xvi' siècle (at- 
testé pour la première fois dans Rabelais), malgré la forme ri- 
noceron des Bestiaires, ce dernier désignant ainsi un tout autre 
animal, l'unicorne. 

Le cas est particulièrement curieux en ce qui concerne le Ti- 



40 ERUDITION ET EXPERIENCE 

gre, dont le nom au sens zoologique proprement dit manque à 
Rabelais et à Montaigne. 

Mais la confusion des espèces plus ou moins apparentées est 
surtout frappante dans le Lynx ou Loup-cervier, dont l'ancien 
nom de lonce ou once a eu, aux différentes époques, des sens 
zoologiques divers. 

Chez Rabelais et au xvi' siècle, olnce a exclusivement le sens 
de lynx. La forme générale est once, qu'on lit déjà au xin' siè- 
cle chez Rutebeuf (éd. Kresmer, p. 71) : 

Chacune beste voudroit 
. Que venist l'once... 

et dont le sens parait être « panthère », acception que Belon note 
dans ses Obseroatlons. Ce sens se lit également dans le Trésor 
de Brunetto Latini. La forme lonce a longtemps subsisté, mais 
elle était déjà devenue anciennement once, par la confusion de 
l'initiale avec l'article. C'est cette forme primordiale lonce c^uï a 
passé de bonne heure, par l'intermédiaire des Bestiaires, en 
ancien italien : la Ionisa de Dante désigne ainsi la panthère. 

Passons aux oiseaux et mentionnons les deux noms sui- 
vants : 

L'Autruche est un oiseau exotique très rare Jusqu'à la Re- 
naissance et pendant le xvi" siècle. Rabelais avait admiré vers 
1536 les autruches de la ménagerie de Florence et, vers la même 
époque, Pierre Pithou envoya de Fez à l'Vançois I", entre au- 
tres animaux rares, plusieurs autruches d'Afrique destinées à 
la ménagerie des Tournclies. 

Rabelais fait mention des Perroquets à propos des Canariens 
(1. I, ch. l) et comme une des curiosités de la ménagerie de 
b'iorence (l. IV, ch xi). Il indique ainsi à la fois la provenance 
de ces oiseaux exotiques et leur rareté à son époque. L'an- 
cienne appellation était papegaij (1. I, ch. l), encore usuelle 
au xvi« siècle. Les Comptes de Charles le Bel font déjà mention, 
en 1326, d'une cage faite « pro quadam ave régis dicta pape- 
gxut ».' A la fin du xv* siècle et dans la première moitié du xvi% 
cet oiseau était encore très rare. 

Ces divers témoignages prouvent que la mention d'animaux 
exotiques dans les textes du Moyen Age et de la Renaissance 
n'implique nullement leur existence réelle en l-Vance. La plu- 
part étaient encore inconnus à l'époque de Rabelais; d'autres ne 
commencèrent à'^sc répandre que beaucoup plus tard. 



HISTOIRE NATURELLE 4 1 



IX. — Mise en œuvre. 



La vie de Rabelais a été une des plus mouvementées du 
xvi° siècle. Sa curiosité insatiable embrassait les êtres et les 
choses avec le même intérêt, la même sympathie. 

Les témoignages abondent. 

Le but de ses premiers voyages en Italie a été avant tout 
scientifique, et bien que les résultats qu'il en ait obtenus n'aient 
pas répondu à son attente, il n'en a pas moins profité pour 
élargir ses connaissances dans le domaine de la nature. C'est 
pendant un de ces voyages d'outre-monts qu'il a visité, comme 
nous l'avons dit, la célèbre ménagerie florentine des Strozzi, 
commentaire vivant des descriptions animées qu'il avait lues 
et relues dans Pline. 

Plus tard, à chaque occasion qui se présentait, il s'efforçait de 
compléter ses connaissances théoriques par l'expérience de la 
vie. Les collectionneurs de raretés zoologiques sont ses amis : 
chez l'un d'eux, Hans Kleberger, riche négociant lyonnais, il 
voit de près un rhinocéros, bête presque inconnue à l'époque 
et qu'on ne rencontre dans l'abbaye de Thélème qu' « en 
paincture ». Chez un autre de ses contemporains, Charles des 
Marais, médecin lyonnais, il prend pour la première fois con- 
naissance réelle du caméléon, rareté non moins insigne. 

Certains animaux exotiques (le singe, par exemple) l'attirent 
particulièrement. Mais sa sollicitude pour les petits oiseaux, 
pour les moineaux et les bouvreuils, ne s'en manifeste pas 
moins dans plus d'un passage. 

C'est surtout le monde des animaux domestiques qui a fourni 
à la langue de Rabelais des images frappantes et originales. 

Les comparaisons, les proverbes et les métaphores zoologi- 
ques sont en plus grand nombre chez lui que chez les autres 
écrivains du xvi* siècle, et ce qui les distingue, ce n'est pas au- 
tant leur variété que leur originalité. Les comparaisons et les 
images tirées de la vie des animaux se rencontrent à toutes les 
époques. Celles de Rabelais présentent un cachet personnel très 
accusé: reflets immédiats de l'expérience de la vie, elles sont 
incomparablement plus vivantes que celles de ses prédécesseurs. 

La même remarque s'applique aux proverbes, genre extrême- 
ment fréquent en ancien et en moyen français; mais ceux qui 
se rapportent aux animaux y sont très rares et d'une observation 



42 ERUDITION ET EXPERIENCE 

banale. II faut arriver à Rabelais pour trouver, dans sa parémio- 
logie zoolog-ique, les premiers résultats d'observations person- 
nelles. 

Les nombreuses données en matière d'histoire naturelle qu'on 
trouve éparses dans l'œuvre de Rabelais, une lois classées, ra- 
menées à leurs sources et éclairées par les faits contemporains, 
nous offrent un triple intérêt : 

1° Historique. — Les renseignements documentaires sur les 
ménageries de la Renaissance en Orient, en Italie et en France 
nous ont permis de préciser le degré de réalité de la nomencla- 
ture zoologique de Rabelais. Si, pour en citer un exemple, no- 
tre auteur relègue l'éléphant dans le Pays de Satin, c'est-à-dire 
dans une région imaginaire, c'est que cet animal exotique était 
encore inconnu en France vers le milieu duxvi' siècle (i). 

2** Social. — Nous avons également tenu compte des croj^an- 
ces et des préjugés contemporains de notre auteur sur les vertus 
merveilleuses de certains animaux ou de certaines plantes. Ces 
superstitions, notées par Rabelais et toujours vivaces parmi les 
masses populaires, remontent en grande partie à l'Histoire na- 
turelle de Pline, d'où elles se sont déversées, directement ou in- 
directement, sur le Moyen Age et la Renaissance. 

3" Linguistique. — La nomenclature scientifique employée 
pour la première fois par Rabelais est considérable. Rappelons 
qu'il est le premier des modernes qui ait directement puisé dans 
l'encyclopédie de Pline, dont il a fait passer la substance en 
français. 

Le nombre des vocables, dont il est le premier à avoir fait 
usage, pourrait facilement être décuplé, s'il s'agissait de tenir un 
compte intégral de son lexique. Ils appartiennent de droit à l'his- 
toire de la langue. Son catalogue de poissons, par exemple, et 
sa liste d'oiseaux indigènes, dont la nomenclature est encore vi- 
vace dans nos provinces, restent des documents de la plus haute 
valeur linguistique. Ajoutons-y les nombreuses ap[)lications mé- 
taphoriques, que notre auteur a directement tirées de la réalité 
ambiante, et nous obtiendrons ainsi un ensemble unique en 
son genre. 

(i) Cette interprétation historique a échappé au.x commentateurs. Cf. 
De l'Aulnaye, (F.itvres de Rabelais, Paris, éd. iS37, p. 42Ô : « Descrip- 
tion de L'Irlléphant. Rabelais n'eût pas dû le placer dans le pays de 
l'imagination, puisqu'il est véritable ». 



CHAPITRE II 
MÉDFXINE 



La médecine était considérée comme une branche de l'histoire 
naturelle et, jusqu'au xvi* siècle, le médecin porte le nom de 
phijcLsien, c'est-à-dire de naturaliste. Rabelais possédait des con- 
naissances médicales très étendues, comme l'attestent les publi- 
cations scientifiques antérieures à son roman, et celui-ci même 
très riche en données de cette nature. Cette science médicale, 
comme en général la science du xvf siècle, est surtout livresque ; 
ici, comme ailleurs, l'érudition, c'est-à-dire la compilation plus 
ou moins raisonnée, en est le point de départ et l'aboutissement. 

Rappelons toutefois la sollicitude de notre auteur pour l'ob- 
servation et son intérêt pour la dissection, qui se manifeste 
déjà dans la lettre de Gargantua de 1532,011 la médecine est 
encore mêlée aux pratiques secrètes et traditionnelles qu'elle 
a héritées de l'Antiquité (dans Pline, la magie et la médecine 
sont inséparables) et qu'elle conservera longtemps encore (i). 

I. — Termes grecs. 

La plupart des vocables dérivant des œuvres des médecins 
grecs, particulièrement d'Hippocrate et de Galien, ont persisté 
dans la langue scientifique, Rabelais est un des premiers éru- 
dits qui aient puisé aux textes originaux : de là l'intérêt de cette 
nomenclature spéciale. 

HippocRATE. — Les œuvres d'Hippocrate lui ont fourni toute 
une série de termes médicaux qui ne sont pas attestés antérieu- 
rement et qu'on ne lit que plus tard dans les traités anatomi- 
ques du xvi' siècle de Charles Estienne (1546), de Vassé-Ca- 



(i ) Nous avons dressé ailleurs le relevé chronologique des sources pour 
l'étude du vocabulaire médical antérieur et contemporain à Rabelais. 
Voy. notre Hist. nat.Rab., p. 346 a 349. 



44 ERUDITION ET EXPERIENCE 

nappe (1556) et d'Ambroise Paré (1561). Nous les avons étudiés 
ailleurs (i). 

Dans le Prologue du Quart livre, c'est Hippocrate qui a donné 
le portrait du véritable médecin, auquel Rabelais s'efforce de 
ressembler: « Hippocrates commande... tout ce qu'est au mé- 
decin, gestes, visaige, vestemens, parolles, regardz, touchement, 
complaire et délecter le malade. Ainsi faire en mon endroict, 
et à mon lourdoys, je me peine et efforce envers ceulx que je 
prens en cure ». 

Nous aimons à nous représenter, sous ces traits hippocrati- 
ques, la propre image de Maître LVançois, lui qui attribuait au 
physique du médecin aussi bien qu'à son ascendant sur le ma- 
lade une si grande efficacité thérapeuthique. Ne s'était- il pas 
proposé, tout d'abord, en rédigeant les joyeuses chroniques des 
faits et gestes de Gargantua, de soulager les souffrances et de 
faire l'amusement de ses patients } 

Galien. — Rabelais ne possédait pas moins intimement l'œu- 
vre considérable de Galien, véritable encyclopédie embrassant 
àlafois la'médecine, la philosophie, les mathématiques, le droit. 
Il avait une véritable admiration pour cet oracle de l'Antiquité 
qui a exercé sur la médecine une influence unique, analogue à 
celle d'Aristote en philosophie ; mais il n'est pas dupe de sonfina- 
lisme outrancier (admis généralement au xvi'' siècle) et il s'en 
moque, en mettant dans la bouche dePanurge une comparaison 
plaisante à propos de sa braguette (l. III, ch. vu). 

Outre plusieurs termes médicaux (2), il lui a emprunté la 
théorie des esprits, qui domine la physiologie jusqu'à l'époque 
moderne. Au xvr siècle, Rabelais, Fernel et Paré s'eninspirent ; 
elle règne pendant tout le xvii" siècle : Pascal, Descartes, I..a 
Fontaine, La Bruyère, Racine, Corneille, Molière subissent son 
influence. 

Rabelais a, en outre, consacré trois chapitres, du xxx' au xxxii' 
de son Quart livre, à décrire minutieusement les parties anato- 
miques externes et internes du Carême-prenant, ainsi qu'à en 
exposer les diverses fonctions, à grand renfort (une centaine à 
peu près) de termes d'anatomie et de physiologie. Chacun de 
CCS termes est suivi d'une comparaison plus ou moins frappante, 
l'^eu le D' Le Double a tente d'établir la réalité scientifique de 

(1) Ilisl. nat. Rab., p. 354 a 35G. 

(2) Ibidem, p. 358 à 3^>i . 



MEDECINE 45 

ces images (i). Sa démonstration aurait été plus piquante s'il 
avait emprunté ses preuves et ses figures descriptives auxanato- 
mistes contemporains du xvi' siècle. 

En principe, ces comparaisons anatomiques ou physiologiques 
sont exactes, mais, quelque vaste et précise qu'ait été la science 
médicale de Rabelais et sa puissance visuelle, il ne faut pas ou- 
blier que son œuvre est un roman satirique et non pas un traité 
scientifique, et que par suite il ne perd ses droits ni à la fantai- 
sie ni à l'humour. La plupart des comparaisons dont abonde la 
description du Carême-prenant sont de simples rapprochements 
de caractère bouffon ou d'ordre purement verbal. 

II. — Noms vulgaires. 

La moitié à peu près de la nomenclature médicale employée 
par Rabelais était alors nouvelle en français, et l'a obligé sou- 
vent à rendre ses néologismes accessibles au lecteur par des 
périphrases. 

Parties du corps. — L'emploi des mots vulgaires va chez lui 
de pair avec les néologismes scientifiques. EpigloKe y figure 
à côté de gargamelle (l. Il, ch. xiv), terme d'ailleurs antérieur 
et qui a survécu dans la langue populaire. Un autre synonyme 
vulgaire est guaviet, gaviot, gosier (1. IV, ch. xxx). Deux fois il 
emploie l'expression vulgaire capsule de cœur pour péricarde 
(1. II, ch. xiv), et chez lui la pinne du nez (1. II, ch. xix), c'est 
l'aile ou la face latérale, comparée à une arête de poisson. 

Parfois Rabelais a essayé de rendre les termes savants par 
leurs équivalents français. C'est ainsi, par exemple, qu'il appelle 
aspre artère, la trachée -artère; intestin borgne Qt jeun, le cae- 
cum et \e Jéjunum. Le terme tendon de muscle (l. IV, ch. xxx), 
qui n'est pas attesté antérieurement, semble modelé sur le grec 
Tévtôv, muscle allongé. Il substitue une seule fois « armoire du 
cœur » (1. III, ch. xxxi) à ventricule, fréquemment employé. 
Mais hâtons-nous d'ajouter que ces tentatives, qui n'ont pas fait 
fortune, sont restées à peu près isolées dans son œuvre. 

MaladIes. — Quelques noms de maladies appartiennent au 
xvi" siècle : gratelle, gale légère (l. IV, ch. xlvii), pelade, 
Silopéc'iQ, picote, variole, terme encore vivace dans plusieurs pa- 

(i) Rabelais anatomiste et physiologiste, Paris, 1899. 



46 ÉRUDITION ET EXPÉRIENCE 

tois (l. IV, ch. Lii) ; rougeoUe, mot attesté chez Robert Es- 
tienne en 1539. 

Les vocables pelade et picote sont du Midi, où Rabelais a 
puisé toute une nomenclature pathologique, figurant chez lui 
dans des formules de jurons, par exemple mau de terre, nom 
méridional de l'épilepsie (1. 11, Prol.)- 

Plus importantes, sous le rapport vulgaire, sont les maladies 
portant des noms de saints, abondamment représentées déjà 
au xiv" siècle chez Eustache Deschamps. Ce sont parfois des 
euphémismes analogues au sacer ùjnis, « érysipèle », de Celse, 
ou à riepx vÔGoq, « épilepsie », d'Hippocrate. 

Telle feu sainct Antoine, érysipèle gangreneux (surtout dans 
les formules d'imprécations). Cette appellation euphémique est 
déjà attestée au xiif siècle dans Mondeville (§ 1574) : « Et ce 
[ulcère porrij fait herisipille... laquelle maladie est apelée en 
France le mal nostrc Dame, en Bourgogne, le mal saint An- 
toine, en Normandie, le feu saint Lorens, en autres lieux est 
appelé autrement ». 

Saint Antoine avait le privilège d'éloigner le leu de l'enfer: 
de là son invocation contre le feu saint Antoine, aussi connu 
au Moyen Age sous le nom de mal des ardents. Dans un missel 
d'Amiens de 1529, on lit ce passage : « Deus, qui concedis beati 
Antonii meritis... Morbidum ignum exstingue (i)... » 

Mal de naples. — Terminons cette nomenclature vulgaire par 
quelques mots sur la syphilis, maladie qui envahit l'Europe 
dans les dernières années du xv' siècle. 

Ce mal, qui semble inconnu aux âges précédents, est cité pour 
la première fois dans plusieurs documents d'Avignon d'a- 
vril 1496: « Maladie que l'on dit celle de Naples, que les gen- 
tilshommes français auraient rapportée de cette ville lors de l'ex- 
pédition de Charles VllI au royaume de Naples » (2). 

On sait quelle sollicitude Rabelais portait aux malades aflectés 
de ce terrible fléau, à ses vérole:; très précieux, auxquels sont 
dédiés ses écrits. 

Ce nom de vérole, qui n'apparaît pas avant Rabelais, de- 
rive de vérole, attesté avec le sens de « variole » dès le xiii^sic- 

(1) Louis du Broc de Segagne, Les Saints Patrons des corporations, 
t. I, p. 3i à 5'>. 

(-') Voy. l'ouvrage du D"" Le Pilcur, La Prostitution à Avignon du 
XlII'i au XV IP siècle, Paris, 1908, p. 80 et suiv. 



MEDECINE 47 

cle, par analogie des lésions pustuleuses de la syphilis avec celles 
de la variole. Son synonyme est napleux, c'est-*-dire affecté 
du mal de Naples, mal qui remonterait au siège de Naples 
de 1528. 

Une autre appellation vulgaire, gorre ou grand' r/orre, se trouve 
attestée vers la même époque que mal de Naples (juin 1496) • 
« les malades de la maladie qu'on dit gorre », et dans l'ordon- 
nance de Jacques IV (22 sept. 1.197) '• ^^ ^^ maladie qu'on dit 
grand gorre ». 

Appellation curieuse : gorre désigne proprement la pompe, 
le luxe, et grand' gorre, le faste; c'est un mal de débauché, une 
maladie de gentilhomme : « La grosse verolle, la galle de Naples, 
la gaillardise, la mignonnise, la pomperie ». lit-on dans le Trium- 
phe de la Dame Verolle de 1539 (p. 85). L'auteur du premier 
traité sur la matière en donne explicitement la raison : « Il nous 
a pieu ce présent traicté estre intitulé De la gorre, à cause que 
les mignons et gorriers, suivants les délices de la Dame Venus, 
comme vrays supposts d'icelle, l'obtiennent facilement pour leur 
rémunération » (i). 

La Médecine, comme l'Histoire naturelle, garde Jusqu'à la fin 
du xvi' siècle son caractère foncièrement traditionnel. On suit 
religieusement la doctrine des Anciens, présentée cette fois dans 
des textes authentiques, auxquels on attache une foi aveugle. Les 
meilleurs esprits se contentent d'être simplement l'écho de la 
tradition antique. Tout au plus, en rapprochant les opinions 
contradictoires, le savant se permet-il de les discuter. L'érudi- 
tion et la dialectique sont alors les procédés fondamentaux de 
la méthode scientifique. 

En présence de cette influence tyrannique et obsédante des 
Anciens, Rabelais affirme l'indépendance de la pensée et l'iné- 
puisable fécondité du génie scientifique. Il faut arriver jusqu'à 
Palissy pour voir nettement posé ce droit à la libre recherche. 

{i) De Morbo gallico, trad. par Nicolas Godin, Paris, i33o, fol. i3i. 



Livre Deuxième 

CONTACT AVEC L'ITALIE 



Le xiv' siècle inaugure l'action de l'Italie en France et le xv' 
la continue faiblement. Mais la véritable influence italienne, du- 
rable et puissante, ne commence à s'exercer efTectivement 
qu'au siècle suivant. Ce fut alors le contact réel, immédiat, tout 
d'abord entre deux armées, ensuite entre deux peuples, et les 
conséquences en furent incalculables. 

Ce choc entre deux civilisations, dont l'une — l'italienne — 
était parvenue à un développement incontestablement supérieur, 
amena, dès le premier quart du xvi" siècle, des changements 
considérables dans les domaines les plus divers: dans les arts 
utiles ou pratiques tout d'abord (architecture, art militaire, na- 
vigation) ; puis, dans le commerce et l'industrie ; enfin, dans la 
manière de vivre et dans les usages mondains. La vie sociale 
presque tout entière subit alors une transformation complète et 
profonde. 

Kabelais a été à la fois le témoin et l'historien de ce mouve- 
ment grandiose de la Renaissance. Son œuvre en offre un ta- 
bleau si vaste qu'aucun autre monument littéraire n'est capable 
de fournir autant de données d'une valeur documentaire. 11 
connaissait d'ailleurs parfaitement l'Italie, sa langue et sa litté- 
rature. 

D'après ses plus récents biographes (i). Maître l'Vançois a en- 
trepris en Italie quatre voyages, qui s'échelonnent ainsi : premier 

(i) Heulhard, Rabelais, ses voyages en Italie, Piiris, i8qi, p. G6 à 88. 
— V.-L. Bourrilly, Lettres écrites d'Italie par Fr. Rabelais, Paris, 1910, 
Introduction. — Lucien Romicr, dans Rer. Et. Rab., t. X, p. ii3 à 142. 



CONTACT AVEC L'ITALIE 49 

voyage, de janvier à mars 153^; c'euxième, juillet à décem- 
bre 1535 et janvier à mars 1536; troisième (séjour en Piémont) 
1539 à 1542; quatrième et dernier, juin 15^18 à juillet 1550. 
Comme beaucoup d'humanistes de la Renaissance, il po^^sédait 
l'italien jusqu'à pouvoir l'écrire. Il semble même avoir lait im- 
primer quelques publications dans cette langue, puisque le Pri- 
vilège du Tiers livre fait mention d'ouvrages « en Grec, Latin, 
François ec Thuscan », c'est-à-dire italien. Son style, en tout 
cas, est émaillé d'expressions proverbiales ou typiques italiennes 
comme mat de cathene, fou à lier (1. ill, ch. xxv), modelé sur 
matto di catena, proprement fou de chaîne ; ou bonne robe, 
femme grasse, en bon point (Oudin), proprement bonne marchan- 
dise qui passe en peu de temps par beaucoup de mains (1. IV, 
ch. IX et xvi), d'après l'italien buona robba, même sens 
généralisé. Au Quart livre, ch. lxvii, l'histoire scabreuse 
du Siennois Messere Pantolphe de la Cassine et de Vinet, 
l'hôtelier de Chambéry, est contée en français entrelardé 
d'italien. 

Etant donné. cette connaissance intime du langage d'outre- 
monts, on est surpris d'entendre, dans la scène polyglotte de 
Panurge, après son discours italien précédé par un autre en 
langage de fantaisie, Epistémon s'écrier (1. II, ch. ix) : « Au- 
tant de l'un comme de l'autre ! » 

Cette étrange assimilation de l'italien au « langage des An- 
tipodes » ne saurait s'expliquer que par un déplacement de 
phrase, transposition fréquente dans ce curieux chapitre, à 
cause des additions successives destinées à grossir le nombre 
des idiomes, réels ou imaginaires, que Panurge débite à l'imi- 
tation de la farce de Patlielin. 

Quant à la littérature italienne, on ne trouve dans l'œuvre de 
Rabelais aucun des noms qui ont illustré le Cinquecento (i). 
Boccace, le Pulci et l'Arioste sont restés sans influence sur sa 
pensée comme sur son vocabulaire. 

Des écrivains de la Renaissance italienne deux seulement ont 
attiré et retenu son attention, et il se trouve que tous les deux 
ont écrit dans une langue factice des œuvres restées uniques. 
Ce sont le Songe de Poliphile de Francesco Colonna et les Ma.- 
caronnées de Théophile Folengo. On a fort exagéré leur in- 
fluence sur la conception et la langue de Rabelais ; mais nous 

([) Voy. l'Introduction, p. i3. 



5o CONTACT AVEC L'ITALIE 

réduirons ce bilan à des proportions plus conformes à la réalité 
des faits. 

Le pays et la langue étaient donc également familiers à Ra- 
belais. Comme l'influence italienne coïncide avec sa jeunesse 
et sa maturité, son œuvre en reçoit à chaque page le reflet. Plus 
tard cette influence deviendra envahissante. Elle provoquera 
un mouvement de protestation de la part de patriotes dou- 
blés d'érudits, tels qu'Estienne Pasquier et surtout Henri Es- 
tienne, dont les Deux Dialogues du nouveau langage François 
italianisé remontent à 1578. Ces attaques seront dirigées con- 
tre les abus des courtisans qui italianisaient à tort et à travers, 
et toute la polémique s'emparera de considérations plus pa- 
triotiques que scientifiques. 

11 n'en fut pas de même dans la première moitié du xvi" siè- 
cle, l'époque de Rabelais. 

A la suite des expéditions militaires des Français en Italie 
(1494 a 1525) et du contact plus intime qui en résulta entre 
les deux nations, des effets considérables ne tardèrent pas à se 
manifester. Le nombre grandissait tous les jours des Français 
italianisants (i) qui passaient les monts, alors que des artistes, 
des artisans et des hommes d'affaires de la péninsule s'établis- 
saient de plus en plus fréquemment en France. C'est à la suite 
de ce double courant qu'un changement radical s'opéra en un 
quart de siècle d:ins le domaine des arts, du commerce et de la 
société. Nous allons passer en revue ces multiples manifestations. 

L'influence italienne en bVance, à l'époque de la Renaissance, 
a été l'objet d'innombrables travaux, mais d'aucune recherche 
d'ensemble (2). Notre étude est le premier essai général sur la 

(i) Emile Picot, Lex Français italianisants au XF/« siècle, Paris, 
1906. Parmi les premiers de ces pionniers, l'auteur cite Claude Seyssel, 
Marguerite d'Angoulènic, Mcllin de Saint-Gelais, Rabelais, Monluc, du 
Bellay, etc. 

(2) Le concours ouvert à ce sujet par l'Académie des Sciences mora- 
les et politiques, sur V Influence italienne au XVI'' et au XVI I^ sièclesy 
était trop vaste pour donner des résultats sérieux. « Les recherches de- 
vaient porter sur les idées, les œuvres et les hommes, afin de détermi- 
ner l'influence exercée en France sur les esprits et sur les politiques 
par les écrivains, les artistes et les hommes d'Ktat de l'Italie, de Char, 
les Vill jusques à Louis XIV ». Voy. Séances et travaux de V Acadé- 
mie des Sciences morales et politiques^ t. CLllI (igoo), p. 20g à 222, 
compte-rendu de Georges Picot. 



CONTACT AVEC L'ITALIE 3 t 

matière. Comme dans nos recherches précédentes, nous tâche- 
rons d'envisager les faits d'ordre linguistique dans leurs rap- 
ports avec le milieu social, en les étudiant à la lumière de la 
civilisation de la Renaissance (i). Nous nous en tiendrons uni- 
quement à la première période, la plus importante, celle de 
l'initiation, représentée par Rabelais, et qui seule a échappé jus- 
qu'ici à l'érudition. Par contre, la seconde, celle de la superfé- 
tation, représentée par Henri Estienne, a été l'objet de nombreux 
travaux, dont le plus important est le beau livre de Louis Clé- 
ment sur Henri Estienne (2). 

(1) Rappelons les pages substantielles consacrées à l'italianisme dans 
Le Seizième siècle de Ferd. Brunot (p. 198 à 206, 208 à 21 5)^ et le sug- 
gestif volume sur la Renaissance de Henri Lemonnier, dans V Histoire 
de France de Lavisse, t. V, deux parties, Paris, 1904. 

Antoine Oudin, Recherches italiennes et françaises, Paris, i6)2, et 
Tommaseo e Bellini, Diponario délia lingua italiana, i865 à 1879. 

(2) Paris, 189S. Voy. les chapitres « L'esprit de cour et l'italianisme» 
(p. 107 à 182) et « L'influence italienne et le nouveau langage » (p. 3o5 
à 419). 

Voy. en outre : Giovanni Tracconaglia, Contributo allô studio delV 
italianismo in Francia, vol. I, Henri Estienne et gli italianismi, Lodi, 
1907. 

Marty-Laveaux, La Pléiade française, Appendice : La langue de la 
Pléiade, Paris, 1886-1898, 2 vol. 

E, Bourcier, Les Mœurs polies et la littérature de cour sous Henri //, 
Paris, 1886, 1. III, ch. i « L'italianisme » (p. 267 à 3oo). 

Pierre Villey, Les Sources d'idées au XVJ<i siècle, Paris, s. d., sur l'im- 
portance des traductions, surtout italiennes, à l'époque de la Renaissance. 



CHAPITRE PREMIER 
ARCHITECTURE 



L'architecture et l'art militaire ont été rénovés les premiers 
au contact avec l'Italie. Les progrès dans la navigation et cer- 
tains arts secondaires ont suivi quelques dizaines d'années plus 
tard. Aux uns l'influence italienne a donné une nouvelle orien- 
tation, aux autres un droit de cité en France. Des mots nouveaux 
ont accompagné ces acquisitions alors récentes et ont fourni un 
appoint important au vocabulaire, dont de nombreux vestiges, 
toujours vivaces, accusent encore aujourd'hui l'importance de 
l'action exercée par la Renaissance transalpine. 

Comme sur toutes choses, Rabelais possédait des connais- 
sances générales sur l'architecture. La description qu'il nous a 
donnée de l'Abbaye de Thélcme a été trouvée assez circons- 
tanciée pour que des spécialistes en aient tenté la restitution et 
soient arrivés à des résultats pas trop décevants. Après un pre- 
mier essai de restitution (i) dû à l'architecte Charles Questel, 
un autre architecte, Léon Dupré, en s'inspirant directement de 
Rabelais, a dessiné une restauration complète en couleurs du 
« manoir des Thélémites », accompagnée d'un plan géométrique 
détaillé (2). 

Rabelais, comme tous ses contemporains, avait pris connais- 
s:mce de cet art aussi bien dans les auteurs de l'Antiquité que 
dans leurs commentateurs de la Renaissance, dans le livre De 
ArcliUectara de Vitruve, resté classique et maintes fois com- 
menté, comme dans le De re œcUjlcatorla, œuvre posthume de 
Léon Battista Alberti (1404-1472), paru à Florence en 1485. 
Pantagruel, avant de partir d'Orléans, lève de terre la grosse et 
énorme cloche de saint-Aignan pour la mettre dans le clocher ; 



(i) Reproduite dans Ch. I.cnormand, Rabelais et V architecture de la 
Renaissance^ Paris, 1S40. Cf. , comme correctif, le compte-rendu criti- 
que de Daly, dans la Revue d'Architecture, t. II, p. 196 à 208, 

(2) Public par Ileulhard, ouvrage cité, p. i à H). 



ARCHITECTURE 53 

mais « elle estolt tant grosse que par engin aulcun ne la po- 
voit on mettre .seulement hors terre, combien que l'on y eust 
applicqué tous les moyens que mettent Vitruvius, de Archiiec- 
tura, Albertus, de Be œdlficatoria... » (1. II, ch. vu). 

Rabelais était en outre en rapport d'amitié avec l'architecte 
Guillaume Philandrier (i 505-1 565), l'érudit commentateur de 
Vitruve, qu'il cite avec éloge dans sa BrieJ'ce Declarotion (au 
mot yEoUpijlé) «... Voyez ce qu'en a escrit notre grand amy et 
seigneur Monsieur Philander sur le premier livre de Vi- 
truve » (i). 

Il avait aussi connu, dès son second voyage à Rome en 1536, 
Philibert de l'Orme (2) (15 18- 1565), occupé alors à mesurer les 
édifices et antiquités et qui, à son retour en France, allait cons- 
truire avant 15^4, pour le cardinal du Bellay, le château de Saint- 
Maur, « lieu, ou (pour mieulx et plus proprement dire) paradis 
de salubrité, aménité, sérénité, commodité, délices... » {E pitre 
au Cardinal Odet). Il le nomme à propos des inventions de Mes- 
sere Gaster : « Messere Philebert de l'Orme, grand architecte 
du roy Megiste » (1- IV, ch. xli). 

A ces connaissances livresques et à ce commerce intime avec 
les maîtres architectes, il faut ajouter des dons personnels et en 
premier lieu une intelligence à tout pénétrer et un coup d'œil 
qui lui permettait d'embrasser à la fois l'ensemble et les par- 
ties d'un bâtiment. La vision nette qu'il avait emportée des 
châteaux célèbres de son temps ne resta pas sans influence sur 
sa propre conception architecturale. Dans l'Abbaye de Thélème, 
comme dans les châteaux féodaux, l'antique, c'est-à-dire l'ita- 
lien, n'apparaît que dans la décoration. 

Le bâtiment — nous dit l'auteur — était en figure hexagone, 
à six étages, dont le second, voûté, avait la forme d'une anse 
de panier, c'est-à-dire à cintre surbaissé, en opposition aux 
« deux beaulx arceaux d'anticque », ou arcades en plein cintre, 
à la mode d'Italie. Les grosses tours de son Abbaye et sa vis 
brisée^ ou escalier tournant, faisaient contraste avec les colon- 
nades de calcédoine et de porphyre et les « belles galeries lon- 
gues et amples... » 

Une haute toiture, à figures de grotesques {mannequins), 
complétait l'édifice qui, tout en anticipant sur l'avenir, conser- 

(i) Voy., sur Philandrier, Heulhard, loc. cit., p. 274 à 27S. 
(2) H. Clouzot, Philibert de l'Orme, Paris, [1910]. 



54 CONTACT AVEC L'ITALIE 

vait, dans ses parties fondamentales, l'aspect féodal du passé. 

Le besoin de confort et de luxe, autre contraste avec les bâ- 
tisses gothiques, s'y faisait sentir. Thélème était non seulement 
pourvue de vastes pièces bien éclairées, mais on y voyait des 
salles de bibliothèques (« les belles grandes librairies »), des 
galeries de peintures, des jardins et des parcs, avec des fontaines 
d'albâlre, à côté d'un hippodrome, d'un théâtre et de piscines 
(« natatoires avec bains mirificques à triple solier»), des encein- 
tes pour les tournois et autres exercices du corps. La culture 
physique et la culture de l'esprit y trouvaient également leur 
compte. 

Cependant, malgré les 250 ou 300 pièces de ce couvent laï- 
que — Rabelais dit 9339, chiffre hyperbolique pour exprimer 
un nombre énorme — on a relevé des lacunes surprenantes : 
il y manquait des cuisines, omission piquante dans une œuvre 
qui a été appelée (à tort d'ailleurs) l'épopée du ventre, L'Abbaye 
de Thélème n'en est pas moins le monument le plus imposant 
qui ait été conçu par un grand écrivain. C'est une création ori- 
ginale et d'un sentiment artistique assez élevé. 

Ceci dit, abordons l'objet même de notre étude. Il y a lieu de 
discerner, dans la terminologie architecturale de Rabelais, deux 
périodes essentiellement distinctes, suivant qu'elles sont domi- 
nées par l'héritage du passé (i) 'pu par la nouvelle influence 
venue d'outre-monts. 

l. — Nomenclature indigène. 

A l'époque où Rabelais imaginait son Abbaye de Thélème, 
c'est-à-dire vers 1533, l'art nouveau, antique ou à la mode 
d'Italie, n'avait encore exercé aucune influence sur la langue. 
Sa description ne- renferme aucun néologisme technique, il s'y 
sert exclusivement du vocabulaire consacré des maîtres maçons. 

Les termes même d'architecte et d' architecture sont du 
xvi' siècle. En 1539, Robert Estienne traduit «maistre masson 
ou charpentier » par architectas. Sebastien Serlio, arrivé à 
Fcjntainebleau en 15.^1, y prend la direction des bâtiments 
royaux avec le titre ivdVidsà. architectear. Ce n'est qu'en 1546 

(i) Voy., sur l'ctat de l'architecture en France avant le contact avec 
l'Italie, l'ouvrage récent d'A. Tillcy, The Dawn of the French Renais- 
sance, Cambridge, 1018, çh, xi et xii. 



ARCHITECTURE 55 

que maître Philibert de l'Orme prend pour la première fois en 
France le titre d' a architecte et conducteur des bastimens et for- 
teresses de ce pays » (Gay). 

De même, les termes artisan et artiste, tous les deux d'ori- 
gine italienne, se sont confondus jusqu'au xvii' siècle. Ra- 
belais, comme Montaigne, connaît le premier (i), niais ignore 
le second, que Nicot et Cotgrave confondent encore avec « ou- 
vrier ». 

Le nombre des mots qui, du langage des maîtres maçons, 
passa chez Rabelais, est assez restreint. Dans l'exposé du plan 
de son Abbaye, il ne fait usage que des trois suivants : 

Embrancher, recouvrir, revêtir, sens technique deux fois em- 
ployé par Rabelais. Dans Thélème, le reste — c'est-à-dire les 
quatre derniers étages — « estait embrunclié de guy de Flan- 
dres » ; et ailleurs (1. II, ch. xxvii), il s'agit d'un « solier qui 
estait embranché dt sapin faict à queues de lampes. » Ce sens 
spécial est encore familier aux maçons modernes : « Embran- 
cher, en charpenterie, c'est engager des pièces de bois les unes 
dans les autres » (2). 

Quant au vieux mot embrancher, il est curieux d'en relever 
l'évolution de plus en plus matérielle : le sens de couvrir 
passe successivement au visage, au corps, au ciel, à la toiture. 
Ce dernier aboutissant se trouve exclusivement chez Rabe- 
lais (3), tandis que l'acception primordiale se rencontre fré- 
quemment dans les œuvres des xv''-xvi° siècles (4). 

Ce même verbe embrunclœr a produit le dérivé embrun, 
écrit ambran par Rabelais, terme resté jusqu'ici sans explica- 
tion satisfaisante. 11 figure dans ce passage du 2'iers livre, 
ch. LU : « Pantagruel d'icelluy [boys] voulut estre faictz tous 

(1) « Pantagruel... transporta dans le pays des Dipsodes une colonie 
de Utopiens... artisans de tous mestiers et professeurs de toutes scien- 
ces libérales » (1. Iir,ch. i). 

(2) Bosc, Dictio]inaire d'Architecture. 

(3) Cf. Charles Lenormand^ loc. cit. : « Je laisse les philologues dis- 
cuter la valeur véritable du verbe embruncher... » 

(4) Voici deux exemples, tire's, le premier, des Cent Nouvelles nou- 
velles (éd. Wright, t. Il, p. 17); le deuxième, du Lancelot du Lac (éd. 
1548, dans Godefroy) : 

« Elle fut tantost desarmée de sa faille [=. mante], où elle estoit en- 
fermée et embranchée ». 

« Lyonnet chevauchoit emprès luy tout armé de chapeau ou de hau- 
bergeon comme sergant, si se tenoit embrunché que nul ne le congneust». 



56 CONTACT AVEC LTTALIE 

les huys... et Va7nbrunde Theleme... » Le sens est « revête- 
ment», mais il est absolument inconnu en dehors de Rabelais (i). 

Guij de Flandres^ gypse de Flandre, espèce de plâtre avec 
lequel on faisait des ouvrages de stuc dans la décoration inté- 
rieure des édifices: « C'est le plâtre fin (nous dit Ch. Lenor- 
mand) dont on fabriquait ces clefs-pendantes qui décorent, non 
sans quelque grâce, les voûtes de nos églises des xv^et xvi" siè- 
cles ». 

Mannequins, petits bonshommes, statuettes grotesques, 
emprunt flamand du xv" siècle, avec le sens rabelaisien dans 
Vlaoenicdve de Marguerite d'Autriche de 1523 (cité dans Ha- 
vard) : « Un petit manequin tirant une espine hors de son 
pied, fait de marbre blanc, bien exquis ». 

Le y livre, sur lequel nous reviendrons, renferme, en outre, 
ces deux termes techniques indigènes : 

Soubastement, soubassement (ch. xliii), forme familière éga- 
lement à Amyot (voy. Littré) et qui ne paraît pas remonter au 
delà du xvi' siècle, alors que soubassement lui est antérieur. 

Porterie, transcrit poi'tri (ch. xlii), dans ce passage : « Sus 
le poinct moyen de chascun angle et marge estoit assise une 
coulomne ventriculée, en forme d'un cycle d'yvoire ou alabas- 
tre, les modernes architectes l'appellent /JoriJ/'f... » 

Ce même passage est ainsi rendu dans le Manuscrit : «... une 
coulomne ventricule, en forme d'un rôle, d'une baie ou ba- 
lansCy les modernes architectes l'appellent /}o//'{/e ». 

Anatole de Montaiglon, qui a imprimé dans son édition le 
Manuscrit du V° livre^ remarque à ce propos : « Les trois va- 
riantes de l'Edition [celle de 1564] prouvent qu'elle n'a rien 
compris au texte primitif ». C'est dommage que le critique n'ait 
pas cru devoir ajouter ce qu'il a lui-même compris à son texte 
primitif! On ne voit pas une différence bien sensible quant au 
fond : que la colonne renflée par le milieu {ventriculée) soit suc- 
cessivement assimilée à un cercle (ci/cle) d'ivoire ou d'albâtre, 
ou bien à un rouleau (rôle), à la panse d'une cruche (buic) ou 
à une balance, on n'est guère plus avancé quant à l'explication 
du terme essentiel : portri ou potrijc (2). 

Alors que rien ne parle en faveur de la variante poterie, celle 

(i) Cotgrave, au mot ainbtum (sic), renvoie à lambrum, qu'il identifie 
avec lambris, et Le Duchat adopte à peu près cette interprétation. 

{■i) Le vocable manque à Cotgrave, et Le Duchat se borne à dire : 
« Je n'ai vu ce mot nulle part qu'ici; on demande ce que c'est que por- 



ARCHITECTURC )? 

de porterie est bien réelle, et on la lit, vers la même époque, 
dans un Inventaire du château de Condé de 1569 (dans Ha- 
vard) : « En la Tournelie, près de la porterye... et au-dessus de 
la dicte porterye une clochette avec ung cordeau servant d'entrée 
en la maison. » 

Le sens de « loge de portier » y est hors de doute, mais on 
ne voit pas comment les « modernes architectes » de l'époque 
pouvaient comparer à une pareille loge la colonne ventriculée 
ou renflée de la fontaine du Temple de la Dlve Bouteille. Le 
terme reste obscur. 

Le sens architectural de ces vocables ne dépasse pas le 
xvi' siècle. Plusieurs de ces termes sont inconnus en dehors de 
notre auteur, qui les a directement tirés de son commerce avec 
les maîtres de l'œuvre, comme le fait supposer la survivance 
d'embruncher, encore usuel parmi les charpentiers de nos 
jours. 

Le petit nombre de ces mots techniques indigènes forme un 
véritable contraste avec la quantité de termes nouveaux qui, ve- 
nus d'outre-monts avec le nouvel Art de bâtir, resteront pour la 
plupart dans la langue, alors que la nomenclature indigène dis- 
paraît, dès le milieu du xvi' siècle, avec les châteaux féodaux, 
leurs grosses tours, leurs créneaux, leurs pont-levis. 

II. — Nomenclature italienne. 

Le vocabulaire traditionnel des maîtres maçons subit, dans la 
seconde moitié du xvi^ siècle, une véritable révolution sous 
l'impulsion de l'art nouveau apporté en France par les écrits et 
le langage des architectes italiens, en premier lieu par Alberti 
et Serlio, les révélateurs de Vitruve. 

Sébastien Serlio, appelé par François I", arriva à Fontaine- 
bleau en 1541 et son influence devint prépondérante. Voici en 
quels termes enthousiastes Philibert de l'Orme caractérise l'ac- 
tion féconde de cet illustre architecte: « C'est luy [Serlio] qui a 

tri ? C'est, si je ne me trompe, ce qu'en conservant quelque idée de 
l'ancien mot, on appelle aujourd'hui pourtour a. Cette explication ne 
soutient pas l'examen, comme d'ailleurs celle fournie par Marty-La- 
veaux (t. IV, p. 343), qui voit, dans le potrye du Manuscrit, tout bon- 
nement poterie, « soit à cause de sa forme, soit que dans les construc- 
tions ordinaires elle était en terre cuite ». 



58 CONTACT AVEC L'ITALIE - 

donné le premier aux François, par ses livres et desseings, la 
cognoissance des édifices antiques et de plusieurs fort belles 
inventions (i) ». 

Serlio exerça une réelle influence, aussi bien par son traité 
du De Arcintectura (Venise, 1537), dont la traduction par Jean 
Martin parut en 1545, que par ses modes nouveaux de cons- 
truire. Cette double action fut continuée par le premier archi- 
tecte français Philibert de l'Orme (15 15-1570). 

Par ses ouvrages, comme par ses bâtisses, Philibert de l'Orme 
apprit à ses contemporains le sens de la mesure, la symétrie 
classique, beau mot qu'on lit pour la première lois dans le Champ 
fleurij (1529) de Tory et dans la description de Thélème de Ra- 
belais (1533), terme qui vient directement de Vitruve et de Co- 
lonna (2). 

Ce qui caractérise, en effet, l'époque gothique, dans les édi- 
fices civils, c'est l'irrégularité du plan, le manque de proportions, 
la fantaisie des adjonctions successives. Les vieux manoirs féo- 
daux furent alors remplacés par des édifices clairs, aérés, bien 
ordonnés. L'architecture devint classique, symétrique, harmo- 
nieuse. Tout le monde voulut en jouir. 

Un moraliste de l'époque, jadis insigne capitaine, De la Noue, 
en parlant des folles dépenses de ses contemporains pour se bâtir 
des palais, remarque : « Je pense qu'il n'y a gueres plus de 
soixante ans que l'architecture a esté rétablie en France, et au- 
paravant on se logeait assez grossièrement (3) ». 

Cette transformation complète dans l'art de la construction 
amena avec elle une véritable révolution dans la terminolo^^ie. 
Le y livre est comme l'écho de ces acquisitions récentes, dont 
nous allons suivre les traces successives. 

Ce livre posthume, on le sait, accuse une influence prépon- 
dérante du dominicain Francesco Colonna, auteur de Vlhjpnero- 
toinac/iie ou Songe de Poliphile (Venise, 1499), roman à la fois 
erotique, mystique et artistique (4). Rabelais en fait mention 

(i) Le premier tome d'Architecture, Paris, i567, fol. 202 v". 

(2) Ce vocable se lit dans deux autres endroits : « ... d'iceulx fauldroit 
basiir les murailles, en les arrangeant par bonne symmetrie d'architec- 
ture » (1. II, ch. XV) et « l'ouvrage de celle chapelle ronde cstoit en celle 
symmetrie compassé que le diamètre du project cstoit à la hauteur de 
la vouste » (1. V, ch. xi.in). 

(3) Discours politiques et militaires, Paris, iSS/, p. 197. 
(i) Voy. Appendice A: Francesco Colonna. 



ARCHITECTURE 59 

dans son Gargantua (ch. ix), à propos des hiéroglyphes égyp- 
tiens. Alais il l'utilise à peu près exclusivement sous le rap- 
port architectural, en lui empruntant principalement les des- 
criptions du temple de la Dive Bouteille. 

1. — Emprunts latins. 

Tout d'abord quelques emprunts faits directement ou indi- 
rectement (par l'intermédiaire de Colonna) àVitruve, l'oracle de 
l'architecture pendant la Renaissance, traduit en 15.17 dar Jean 
Martin: 

Péristyle^ colonnade (1. V, ch. xvi : « un grand perLstile »), 
le mot se trouvant à la fois dans Vitruve et dans Colonna. 

Plinthe (1. V, ch. xlii), plinthus dans Vitruve, ainsi défini dans 
la version de Jean Martin (1547): « Plinthe est un membre plat 
et quarré en massonnerie ou menuyserie, il s'applique en plu- 
sieurs endroictz ; car il se met tant dessoubz que dessus le pié- 
destal et toujours est lai"* partie de la base ». 

Portique (1. V, ch. i), terme qu'on rencontre tout d'abord 
dans la version de Vitruve par Jean Martin. A l'époque de la 
Renaissance, comme dans l'Antiquité, les portiques étaient lo- 
gés dans la partie basse des édifices, servant de reluge pendant 
les heures chaudes du jour. Philibert de l'Orme en a bâti à Fon- 
tainebleau. 

Stylobate, base d'une colonne (1. V, ch. xlii), stylobates 
dans Vitruve, ainsi défini dans Jean Martin : « Stylobates sont 
piedestalz ou fondemëns de colonnes ». 

Zoophore, frise décorée de figures d'animaux, le sophorus de 
Vitruve (1. IV, ch. xlix : « au zoophore du portai », et l. V, 
ch. xxxiv), terme expliqué dans la Briefoe Déclaration : « Zoo- 
phore, portant animaulx. C'est en un portai et autres lieux, ce 
que les architectes appellent frise, entre Varchitrace et la co- 
ronice, onquel lieu l'on mettoit les mannequins, sculptures, es- 
critures, et aultres divises à plaisir ». 

2. — Eléments isolés. 

C'est directement à Colonna que remontent ces termes propres 
à Rabelais et restés confinés au V^ liore (ch. lu) : 

Arulette, ornement architectural en forme de petit autel (en 



6o CONTACT A"\EC L'ITALIE 

lat. arula) (i). Colonna se sert à la fois de ce primitif et de son 
diminutif italien aridetta (2). 

Cimasule, leçon du Manuscrit (dans l'Edition, cimasulte), di- 
minutif, comme le précédent, répondant à l'ital. cimasella, pe- 
tite cym?.ise ou moulure qui imite l'ondulation d'une vague. Le 
terme cymaise, attesté dès le xii" siècle, revêt alternativement, 
dans l'Architecture de Philibert de l'Orme, les formes : cymace, 
cymaaion, cyme, cymas, cymat. Dans le V^ licre, la forme citée 
est un diminutif latinisé refait sur module. 

Emblemature, mosaïque, terme fréquemment emploj-é par 
Rabelais : « Dessus le portique, la structure du pavé estoit une 
emblemature à petites pierres rapportées... Comment le pavé du 
Temple estoit faict par emt»/e/)m^a/'e admirable» (ch. xxxvii). 
C'est Vemblematura de Colonna, qui l'a tiré du lat. embJema, 
pièce de rapport, travail de marqueterie. 

3. — Emprunts italiens. 

La catégorie la plus importante des termes techniques nou- 
veaux est venue d'outre-monts, directement introduite par les 
constructeurs italiens ou empruntée aux ouvrages d'Alberti et de 
Serlio, l'un et l'autre traduits par Jean Martin en 15.15 et 1553. 
Voici ceux de ces termes spéciaux qu'on lit dans Rabelais ( j), et 
principalement dans le V liore : 

ArcJùlrace (1. III, ch. xxviii, et 1. V, ch. xlii), de l'ital. 
architrave, littéralement maîtresse poutre. Le mot se lit déjà 
dans le Poliphile de Colonna. 

Comice {.]). corniche (1. V, ch. xi.ii), de l'ital. comice, fran- 

(1) Dans r£'/i/rc'e de Henri II à Rouen, on lit (voy. Gudcfroy) : «... en- 
richis de arules, carreaulx et parquetz ». 

(2) Hypnerotomachia, fol. 8 : « Sopra il quale [vaso] excitata era una 
artificiosa arula, supposita aile tre Grutie nude di Hnissimo oro... Ne- 
};li an,L;uli dclla corona sopra la viva e centrica linca pcrpcndicularc di 
qualunque substituta columna una arulcta... » 

(3) Nous reviendrons sur le critère chronologique des termes d'archi- 
tecture. 

(4) La forme comice, ou coriiisse, se lit également dans les Contes 
d'Eutrapcl de Noël du Fail (éd. Courbet, t. II, p. i<)o), chez Brantôme 
(t. IX, p. 1 15), ainsi que dans ce passage de Gruget {i539) : «... la cor- 
nissc des maisons des empereurs ». (!}ependant Robert Estienne donne 
déjà en 1349 la forme moderne; << Corniche que on met par-dessus les 
colfimnes». 



ARCHITECTURr: 6t 

cisé par la Brie/ce Déclaration en coronice, la corniche servant 
de couronnement aux ouvrages d'architecture (cf. couronne, le 
plus fort membre d'une corniche). 

Grotesque, arabesque (1. 111, ch. xxvi, et 1. V, ch. xr.i), de 
l'ital. grottesca, influencé par l'ancien français croie, grotte, les 
motifs antiques qui en avaient donné l'idée, ayant été découverts 
dans une grotte à Rome. Le terme apparaît au début du xvi' siè- 
cle (i). 

C'est depuis le milieu du même siècle que le grotesque entre 
sérieusement dans la décoration, importé d'Italie par les artis- 
tes qui travaillaient sous les ordres de Primatice. Les Comptes 
des hasiimens du palais de Fontainebleau de 1540 à 1566, par- 
lent souvent de « pourtraits en façon de crotesque » (2) et de 
« peinture en crotesque y) (Havard). 

FrUe, entre l'architrave et la corniche (voy. ci-dessus soo- 
pfiore), du vénitien friso, répondant à l'ital. fregio, terme attesté 
dès 1544. 

Pedestal, support (1. III, ch. xxxviii), de l'ital. pedestallo, 
variante de piedestallo, d'où la forme piédestal qu'on lit dans 
la version de Vitruve par Jean Martin (1547) (3). 

(i) On le lit dans un inventaire de i532 (cité par Gay) : « Une grande 
cuvette [d'argent vermeil doré] faicte en fontaine, où sont de ces gen- 
tilles Grotesques nouvellement inventées, qui jettent mille fleurons à pe- 
tits jambages tortus^ portans, les uns, des paysages sur de simples lignes, 
mesmes des elephans, des bœufs et des lyons, des chevaux, des chiens 
et des singes ; des paons, des hérons et des chahuans ; des vases, des 
lampes et des grenades de feu d'artifice; des aspicz, des lézards et des 
limaçons; des abeilles, des papillons et des hannetons; des fées, des 
masques, des cornes d'abondance et autres fanfares ». 

(2) Cette forme archaïque se lit encore dans Montaigne : « Grotes- 
ques qui sont peintures fantasques, n'ayant grâce qu'en la variété et 
estrangeté »; mais Monet, i635. donne déjà grotesques: « Mélange fan- 
tasque de diverses peintures, comme de festons, fleurs, balustres, guil- 
lochis, tables d'attente, animaux, monstres, etc. » 

A partir du xviic siècle, le terme grotesque, réservé jusqu'alors 
exclusivement aux arts plastiques, pénètre en littérature comme syno- 
nyme de burlesque (ce dernier terme introduit par Sarrazin). 

(3) Ajoutons-y ces termes, disséminés dans le roman rabelaisien: 
Buste, que Robert Estienne explique en 1349 par « pectorale», est 

déjà cité par Rabelais au Tiers livre, ch. xxxviii: « fol à plain bust». Le 
vocable n'était pas encore assez connu vers le milieu du xviic siècle: 
1 Busto, le corps depuis la teste jusques à la ceinture, sans compren- 
dre les bras », explique Oudin, Recherches (1640). 

Gabinet, de l'ital. cabinetto, emprunté directement par Rabelais et men- 



62 CONTACT AVEC L'ITALIE 

Rabelais appelle antique tout reste de l'Antiquité gréco-ro- 
maine ou à la mode d'Italie (qui a la première remis en honneur 
le monde antique) : dans le buffet royal de Grandgousier, il y avait 
«grands vases d'antique » (1. 1, ch. li) et, dans Thélème, « deux 
beaulx arceaux d'antique ». 

L'antique, en général, était exprimé par antiquaille — de 
l'ital. anticaglia — terme alors nouveau qui désignait tout objet 
remontant à l'époque classique : statues, bustes, bas-reliefs. Les 
Comptes du château de Gaillon (1497-1509), publiés par De- 
ville en 1850, signalent l'orfèvre Jacques de Longchamps, comme 
ayant travaillé « aux roleaux des antiquailles », et les Comptes 
des bastimens du Roi, aux années 1540-1550 portent un paye- 
ment de 20 livres « à Jacques VeignoUes. paintre, et Francis- 
que Rybon, fondeur, pour avoir vacqué des mosles de piastre et 
terre pour servir à jetteren fonte les anticailles que l'on a ame- 
nées de Rome pour le Roy » (i). A son tour, Rabelais nous 
parle d' « une belle corne d'abondance telle que voyez es anti- 
quailles » (1. I. ch. viii). L'acception méprisante du mot est 
encore inconnue au wi*^ siècle. 

Tous ces vocables datent du xvi' siècle. Le V livre ne ren- 
ferme pas, il va sans dire, tous les nouveaux termes d'architec- 
ture de l'époque. Leur nombre est assez important et il contraste 
singulièrement avec lu pénurie des vocables techniques indigè- 
nes de la première moitié du xvi' siècle. 

Sur les chantiers royaux, ceux ci cédèrent vite la place aux 
termes nouveaux qui représentaient les derniers progrès dans 
l'art de bâtir ; mais dans les provinces reculées, les maîtres 
maçons conservèrent leur petit vocabulaire technique un peu 
plus longtemps. La pénétration des néologismes y causa natu- 
rellement un certain trouble. 

tienne dans l'abbaye de Thclcme (1. I, ch. lui), où chaque chambre était 
garnie d' << arrière chambre, cabinet, garderobe, chapelle ». 

Colomne ou columnc, dont Rabelais use fréquemment, d'après le lat. 
columna (dans Vitruve), forme également familière à la première édition 
du Dictionnaire de Robert Ksticnne (1 53g) : «Une colomne, Columna «. 
La graphie colonne est ultérieure (elle est dans du Fail) et accuse l'in- 
fluence italienne, celle du Son^c de PoUphile. 

Comparlinient, avec le qualilicatif à iautique, première menti')n dans 
la Scioniachie ( 1 549). 

(i) Henry Ilavard, Dictionnaire de l'ameublement et de la décoration, 
1887-1890, t. I, p. 90 et suiv. 



ARCHITECTURE 63 

Un des écrivains de l'école de Rabelais, le conteur breton Noël 
du Fail, s'en est fait l'écho à propos du maître Pihourt, maçon 
de Rennes. Celui-ci fut appelé à Chateaubriand en même temps 
que des architectes des autres pays de France pour tracer le 
plan d'un beau château. Du Fail raconte avec humour la stupé- 
faction de ce maître maçon de province, lorsqu'il « ouyt les 
grands ouvriers de toute la France illec mandez et assemblez, 
qui n'avoient autres mots en bouche (i) que frontispices, pie- 
destals, obélisques, coulonnes, chapiteaux, fripes, comices, 
soubassemens (2), et desquels il n'avait onc ouy parler, il 
fut bien esbahy ». 

Notre maître maçon, son tour venu de parler et pour payer 
ses confrères de la même monnaie, leur sert un terme de mé- 
tier de son pays : « Que le bastiment fust fait en bonne et fran- 
che matière de piaison (3) compétente, selon que l'œuvre le re- 
queroit. S'estant retiré, fut de toute l'assemblée jugé pour un 
très grand personnage, qu'il le falloit ouyr plus amplement sur 
ceste profonde resolution, qu'ils ne pouvoient assez bien com- 
prendre, et qu'il savoit plus que son pain manger ». Prié de 
s'expliquer, le rusé compère s'en tire par un coq-à-l'âne, passé 
depuis en proverbe (4). 

Cette page du conteur est plus spirituelle que Juste, comme 
d'ailleurs les protestations des érudits de l'époque, les Henri Es- 
tienne et les Pasquier, qui s'élevèrent, non sans véhémence et iro- 

(i) Ceci rappelle un passage connu de Montaigne {Essais, 1. I, ch, li) : 
« Je ne sçay s'il advient aux aultres comme à moy; mais je ne me puis 
garder, quand j'oys nos architectes s'enfler de ces gros mots de Pilas- 
tres, Architraves, Corniches, d'ouvrage Corinthien et Dorique, et sem- 
blables de leur jargon... » 

(2) De ces termes, frontispice et chapiteau manquent à Rabelais, tout 
en étant attestés antérieurement (voy. le Dict. général). 

(3) Ce terme technique haut-breton piaison répond à l'angevin e5;7/(32'5on, 
qu'on lit dans ce passage tiré du devis de construction d'une chapelle 
de i5oi : « Item, un pignon entre les deux longieres .. et le surplis de 
Vespiaison de ladite charpenterye » (cité par Em, Philippot, Essai sur 
la langue de du Fail, p. 146). 

^4) «... Disant que les manches du grand bout de Cohue ne pour- 
roient aller de droit fil sans luy, et selon l'equipolation de ses hétéro- 
clites. Ce qui les estonna encore plus, ne sçachans qu'il disoit, et de là 
est venu ce soubriquet, Résolu comme Pihourt et ses hétéroclites ». Du 
Fail, Contes et Discours d'Eutrapel, Rennes, i585, ch. xxxiii (éd. As- 
sézat, t. II, p. 197-298). Voy., sur cette anecdote, H. Clouzot, dans la 
Revue du XF/e siècle, t. V, p. 182 à 186. 



64 CONTACT AVEC L'ITALIE 

nie, contre cette invasion linguistique. Mais les hommes du 
xvi' siècle n'étaient pas à même de juger impartialement l'action 
féconde, et en somme bienfaisante, qu'une civilisation supé- 
rieure peut exercer sur une autre moins avancée. Ils n'y 
voyaient qu'une question de mots — la substitution des termes 
étrangers aux vocables indigènes — alors que ces mots n'étaient 
que le reflet des changements radicaux survenus dcins l'art de 
bâtir. Tous ces termes techniques exprimaient des formes d'art 
inconnues jusqu'alors en France. 

La langue en a d'ailleurs retenu le plus grand nombre, accu- 
sant ainsi leur caractère légitime et nécessaire. 



CHAPITRE II 
ART MILITAIRE 



Des spécialistes ont jusqu'ici à diverses reprises examiné le 
côté technique de l'Art militaire dans Rabelais (i). Ils sont una- 
nimes à admirer, ici comme ailleurs, l'étendue de l'information 
et l'intelligence de la mise en œuvre : « La science militaire 
théorique — nous dit un des derniers investigateurs (2) — est 
incontestable... Rabelais avait des notions étendues dans les 
arts de l'ingénieur militaire, de l'artilleur, de l'armurier. 11 
avait des clartés sur tout le métier militaire ». 

Rabelais avait, en effet, de bonne heure fréquenté les hommes 
de guerre et, lorsqu'il accompagna Guillaume du Bellay, sei- 
gneur de Langey, à Turin, il composa en latin un ouvrage sur 
les « Stratagèmes » (3), qui fut traduit en français par Claude 
Massuau (texte et traduction aujourd'hui perdus). 

(i) Voy. Steph. G. Gigon, LArl militaire dans Rabelais (dans Rev. 
Et. Rab., t. V, p. là 23). — Golonel Ed. de La Barre-Duparcq, Rabe- 
lais stratégiste (dans le Carnet de la Sabretache de nov. 1910, p. 690 
à 702), mémoire posthume, écrit à Brest en iSyS. 

Pour être complet, il faudrait citer encore Albert Rossi, Rabelais 
écrivain militaire, Paris et Limoges, 1892 (brochure de i5i pages in-i:^), 
mais cet opuscule ne contient que des réflexions générales plus ou moins 
opportunes sur les choses militaires dans Rabelais. 

Ajoutons, pour le svie siècle ." Brantôme, Œuvres (éd. Lalanne) et 
Glaude Fauchet, De la Milice et Armes, second livre des Origines (dans 
ses Œuvres, Paris, iGio, fol. 520 à 532). 

Père Daniel, Histoire de la Milice française et des changements qui 
s^y sont faits depuis l'établissement de la Monarchie dans les Gaules jus- 
qu^à la fin du règne de Louis le Grand, Paris, 1721. 

Victor Gay, Glossaire archéologique du Moyen Age et de la Renais- 
sance, t. I (seul paru), Paris, 1882-1889. 

(2) C. Gigon, mémoire cité, p. 3. 

(3) En voici le titre complet (rapporté par La Croix du Maine et Du 
Verdier) : « Stratagèmes, c'est à dire proesses et ruses de guerre du 
pieux et très célèbre chevalier Langey, au commencement delà tierce 
guerre Césarienne, traduit du latin de Fr. Rabelais par Claude Massuau, 
Lyon, 1542 ». 

5 



66 CONTACT AVEC LTTALiE 

Les opérations militaires jouent un rôle important dans son 
(jcuvre, où la guerre Picrocholine occupe une place de premier 
ordre. Quelle est la valeur technique de cet épisode central du 
Gargantua } 

« Dans l'ensemble de la guerre de Gargantua et Picrochole, 
Rabelais montre l'étendue de ses connaissances militaires. Ad- 
ministrateur, il n'ignore rien de ce qui touche à l'organisation 
des armées, à la préparation de la guerre. Les armées mobili- 
sées, il se montre officier compétent, ses troupes marchent, 
manœuvrent, combattent d'une façon rationnelle et subordonnent 
toujours leurs mouvements au terrain. Le roman pourrait être 
une réalité, en agrandissant suffisamment le cadre (i) ». 

Le colonel Ed. de La Barre-Duparcq, dans son mémoire pos- 
thume sur « Rabelais stratégiste », conclut à son tour: « Rabe- 
lais possédait la compréhension des vrais principes de guerre, 
qu'il savait placer en évidence plus que tout homme de son 
temps... » 

Les spécialistes, dont nous venons de citer les travaux, ont en- 
visagé les données militaires de Rabelais à un point de vue ex- 
clusivement théorique et moJerne. 11 restait à replacer notre 
auteur dans son temps et dans son milieu, et à étudier cette 
partie spéciale de son lexique dans ses rapports avec l'héritage 
du pissj et les transformations qu'elle a subies à l'époque de la 
l-J-enaissance. C'est ce double aspect, à la fois historique et lin- 
guistique, qui constituera l'objet de nos recherches. 

L — Nomenclature antérieure. 

Le moyen français possède déjà, pour les choses de la guerre, 
un vocabulaire abondamment varié. Plusieurs monuments du 
xv" siècle et tout p:irticulièremcnt les Mystères nous fournissent 
des détails au>-si curieux qu'instructifs, derniers reflets du riche 
langage militaire de la vieille langue. 

Dans le Mr/sière du Vieil Testament, Xabuchodonosor, roi 
d'Ass3'rie, passe la revue de ses troupes. Les officiers énumè- 
rent les armes dont leurs hommes sont pourvus et nous donnent 
une liste presque complète des armes offensives et défensives en 
usage au xv' siècle : 

(i) C, Gigon, p. 21. 



ART miijtairj: 67 

4212. Guydons. lances, javelot'^, dars {\), 
Bombardes, canons, serpentines, 
Haubergsons, jaques, brigandincs, 
Crannequins, arbalestes, ars, 
Espées, bistories et faulçons, 
Fondes, fusées, ribaudequins, 
Manches de mailles, gorgerins^ 
Carquois, crilz. signolles, raillons, 
Haches, vouges, becz de faulçons, 
Courtaux, plombées, chaussetrappes, 
Biquoquetz, heaulmes, salladcs, 
Trousses, flesches, vires, dondaines, 
Hallebardes, picques soudaines, 
Goullars, veuglaires, gros mortiers. 

Dans un autre Mystère, la Passion de Saint Quentin, de la 
fin du xv" siècle, Maxence, le chef des troupes romaines, dénom- 
bre les engins dont il faut se munir. C'est encore tout un ar- 
senal : 

1657. Armer se fault d'escuçons. 
De Jacques, de haubregons, 
De fondefles, de plançons, 
De cuiraches, de juppons, 
D'ars, de flesches, de bouyons, 
De bracquemars, de pouchons, 
De piqz, de becqs de fauquons. 
De pajus et de lancettes. 
De hachettes, de houlettes, 
De hunettes, de jacquettes, 
De daguettes à coublettes, 
Et de coustilles lombardes, 
De veugleres, de bombardes, 
De ribaudequins, de bardes, 
Warcigayes, de taillardes. 
De mortiers, de bastonnades, 
De crenequins, d'espringades, 
Courtaux, coullars, esturguades. 
Et cagrues seront dignes 
Gaillardines, bringandines, crapoudines, 
Coulevrines, serpentines, gouges tines. 
Arbalestres et espées 
A deux mains seront happées, 
Sans espargnier gorgueton. 

Villon, dans sa « Ballade joyeuse des tavernlers », a fait 
(i) Les termes imprimés en italiques se retrouvent dans Rabelais. 



68 CONTACT AVEC L'ITALIE 

usage de quelques termes de guerre : arc turquois, hranc, gui- 
sarme, penard\ et Marot, plus encore, principalement dans son 
épitre « Du camp d'Attign}- » (1525). Mais Rabelais nous offre, 
dans l'exubérant Prologue du Tiers liore, la plus riche termi- 
nologie militaire qu'on ait jamais réunie. Reste à démêler, dans 
ce répertoire d'importance capitale, les vocables traditionnels, 
encore en vigueur pour la plupart dans le premier quart du 
xvi'' siècle. La liste qui suit en donnera le relevé, avec les ex- 
plications indispensables. 

I. — Armure (i). 

Le terme harnoys désignait aussi bien les munitions que les 
armes en général (2), et plus particulièrement l'armure qui pro- 
tégeait les différentes parties du corps. Les pièces qui étaient 
destinées à préserver la tête étaient les plus nombreuses ; 

Armet, casque léger adopté dès la fin du Moyen Age (propre- 
ment petite arme ou armure). Le terme se lit déjà dans Frois- 
sart (t. 111, p. 155): « Ce estoit une grant biauté que de veoir 
les armés (les hiaumes de quoi on s'armoit adont) resplendir 
au soleil (3) ». 

A V armet était attaché le gorrjery ou gorgerin, collerette de 
mailles destinée à couvrir la gorge. 

Capeline^ autre nom de casque qui remonte au xv' siècle. 
Suivant l'Ordonnance ro5'ale de 1454 (voy. (jay), un archer bon 
et suffisant devait être armé de « brigandine, cappeliiie et gor- 
gcry ». 

Salade, casque pointu, à couvre-nuque, importé d'Espagne 
en France sous Charles V. C'est le casque typique du xv' siè- 
cle, dont le nom se lit entre autres chez Commyneset Coquillart. 
Voici la description qu'en donne, en 1446, un traité anonyme 

(i) Voy. A. Maindron, Les armes, Paris, s. d. (Quantin). 

{2) Cf. l. IV, ch. v : « Ce disant [le marchant] desguainnoit son es- 
pce. Mais elle tenoit au fourreau. Comme vous sçavez que sur mers tous 
harnoys facilement chargent rouille ». 

(3) Henri Esticnne et Pasquicr confondent Varmct avec le heaume : 
« Ce que nos anciens appellerent /jeaume, on l'appelle sous François Ici- 
arme/ », affirme Pasquier, Recherches, 1. VIII, ch. m. Chez Brantôme, 
le terme est synonyme de salade: « Chevaux légers et gendarmes, tous 
Varmct en teste ou bourguigaotte (variante : salades ou bourguignut- 
tes) », Œuvres, t. I, p. 45. 



ART MILITAIRE 69 

du costume militaire (v° armes, dans Gay) : « La tierce ar- 
meure et la plus commune et la meilleure à mon semblant est 
l'armeure de teste qui s'appelle saliacles, car elles couvrent tout 
la pluspart du coul de derrière et toute la temple, l'oreille et la 
plus part de la joue, et davant couvrent le fronc jusques au sour- 
ciz ». 

A la visière de la salade était adaptée la bavière, pièce en 
usage dès le xiv' siècle et destinée à préserver le bas du vi- 
sage. 

Passons maintenant aux autres parties du corps: 

Brigandifie, cotte de mailles du xv" siècle, ainsi définie par 
Nicot : « Armure de fer dont les brigans (i) estoient armés, 
faite de lames estroites, qui cousent aux courbeures et plieures 
du corps de l'homme qui en est armé, ce que ne fait le cor- 
selet ». 

Corselet, armure composée de plaques de métal formant corps 
de cuirasse. On portait en dessous des pourpoints de peau. 

Grefves, grèves, armure destinée à préserver les jambes 
(1. 111, ch. XXI v) : « Breton estoit guorgiasement armé, mesme- 
ment de grefves et solleretz asserez... » 

Haubert, cotte de mailles, à capuchon et à manches (xii" siè- 
cle), et haubergeon, haubert d'un tissu plus léger, à courtes 
manches ou même sans manches (xiv' siècle). 

Hoguines (1. II, ch. xii), pièce d'arme attachée à la cuirasse. 

Jaseran, jaseran, tissu de mailles (xf siècle). Vieux mot 
encore donné par Monet (1635): « Carcan ou jaseran, chaîne 
tissue à annelets, couchés en guise de cotte de mailles ». 

Soleret, soulier formé de lames de fer à recouvrement. 

Tassette, prolongement de la cuirasse qui couvrait la cuisse, 
proprement petite bourse {tasse) et appendice en forme de 
bourse. Texte de 1400 (dans Godefroy). 

2. — Armes blanches et arjmes d'hast. 

A l'époque de Rabelais, basions était le nom générique des 
armes de toute catégorie (1. I, ch. xxxiv) : « Passoit par les 
salles et lieux ordonnez pour l'escrime, et là contre les mais- 
tres essayoit de tous basions... » C'est, en premier lieu, l'épée 
et la lance. 

(i) C'est-à-dire les gens de trait recrutés dans le Midi. 



70 CONTACT AVEC L'ITALIE 

1° La nomenclature ancienne de l'épée est représentée par: 

Badelaire^ c< manière d'espée à un dos et un tranchant large 
et courbant en croissant vers la pointe ainsi que le cimeterre 
des Turcs » (Nicot). Nom attesté dès 1390, à côté de hazelaire 
(1380) qui paraît être le point de départ. Il fut plus tard appelé 
braquemai't. 

Branc cV acier, glaive large et court, le plus ancien nom de 
l'épée, deux fois employé par Rabelais (1. Ill, Prol., et 1. IV, 
ch. XXXI v). 

Braqueinart, sj^nonyme ultérieur de badelaire^ nom fré- 
quent dans le roman rabelaisien sous diverses variantes : brac- 
quemai\ bracquemart, bragmard (i). 

Dague, épée courte que l'on portait à la ceinture du côté droit. 
Le nom ne remonte pas au delà du xiv*" siècle, et son point de 
départ semble être le Nord de la France. Le V livre en cite un 
dim'muùï daguenet (ch. ix). 

Estoc ou estoc d'armes (1. Il, ch. xxvii), « une sorte de 
longue épée qui en aucunes contrées de France est appelée 
Verdun, en autres estoc » (l'uretière). 

Malchus, épée recourbée du genre des braquemards (l. II, 
ch. Il), appellatif d'origine littéraire (2). 

Poignart sarragossois (1. 1, ch. vin), arme mentionnée 
dans une lettre de rémission de itoô (dans Gay): « Un coustel 
nommé Sarragocien... » 

VcjYlun, épée longue et étroite, proprement épée de Verdun, 
ville de tout temps renommée pour ses fabriques de lames d'a- 
cier. On lit dans le Roman d'Alexandre de 1180 : 

32. Branc il a en sa main d'un acier Verdunois. 
Voici finalement les variétés d'épces que mentionne Rabelais 

(i) Robert Estienne, dans la seconde édition de son Dictionnaire 
(1549), remarque sur son origine : « Semble qu'il soit composé de deux 
mots grecs fj'j'xyjjc, et u-'À/^mm, iJ est brcvis gladius, Harpe, Ensis falca- 
tus ». Cette étymologie fantaisiste a longtemps joui d'une réputation 
imméritée. Répétée par Henri Estienne (dans sa « Prccellence »), par 
Claude P'auchet, par Nicot et Du Cange, elle s'évanouit devant l'histo- 
rique du mot, dont les plus anciennes variantes sont bragamas (1392) 
ou bcrgamas (iSqS). Ce n'est qu'en 1446 qu'on rencontre la forme ra- 
belaisienne : « L'n grant coustel d'AIlcmaigiie nommé braquemart. » 

(2) En souvenir de Malchus, le serviteur de saint Pierre qui eut 
l'oreille coupée et « auquel depuis on a osté son nom pour le donnera 
une sorte de glaive » (Henri Estienne, Apologie, t. H, p. 140). 



ART MILITAIRE 71 

et dont les noms remontent antérieurement à lui ou appartien- 
nent au début du xvi' siècle : 

Espée bastai'de (1. 1, ch. xxiii), dague portée sur les reins 
par les Lansquenets, large et bien tranchante, servant à frapper 
d'estoc et détaille, dite aussi ef^pée lansqueaette(\. I, ch. xxxv). 
On nommait alors haatardeaii un petit couteau juxtaposé sur la 
gaine d'une dague. 

Ëspée à deux mains (l. 1, ch. xxiii), arme des Suisses, épée 
très longue et très forte et dont la poignée se saisissait avec les 
deux mains. Dans la « monstre » du Mistere des Apostres(i 536), 
Agrippart et les deux autres ti/rans portaient trois espécs à 
deux mains, dont la poignée était garnie de drap d'or frisé. 

Espée de Vienne (1. I, ch. xlvi), en Dauphiné, ville an- 
ciennement réputée pour ses fabriques d'armes. La Chronique 
des Ducs de Normandie (i 190) mentionne déjà le brans Vianeis, 
et Foulque de Candie (vers 1223), le bon bran Viennois (voj-. 
Gay, p. 748). 

Espée espagnole (1. I, ch. xxiii), dite aussi Valentienne 
(1. I, ch. viii), longue épée à lame courte, droite et plate, ana- 
logue aux rapières des Espagnols. 

Une autre variété était la mandousiane (1. 111, Prol.), sui- 
vant Cotgrave, épée large et courte à la vieille mode, terme at- 
testé antérieurement (1527): « une mandoucene » (Godefroy). 

2° La nomenclature ancienne de la lance n'est pas moins va- 
riée : 

Ase gaye, zagaie (i), nom de lance qu'on lit sous une forme 
analogue dans Frolssart (t. IV, p. 140): « Et jettoient li Espa- 
gnol et li Genevois qui estoient en ces gros vaissiaux d'amont 
gros barriaux de fer et archigaies ». Une lettre de rémission de 
14 14 (citée dans Gay) donne « une harsegaye ou demi lance », 
et Monluc cite encore cette forme (t. I, p. 50) : « En ce temps 
là [1523] les Espagnols ne portoient qu'arce^' gages, longues, 
ferrées aux deux boutz ». 

Corseque, lance des fantassins corses : c'était une javeline munie 
d'un dard et de deux oreillons (1. IV, ch. xxxiv). Le nom est 
celui du pays appelé anciennement « l'isle des Corsecques (2) ». 

(i) Ce nom nous est venu des Espagnols (de l'arabe berbère a^-^ci- 
gaya, pointe de lance), d'où l'ital. ^agaglia, qui, à son tour, nous a 
donné la forme moderne pagaie. 

(2) Après Rabelais, on préféra la forme italienne carsesque, qu'on lit 
dans Nicot et Brantôme. 



72 CONTACT AVEC L'ITALIE 

Guizavine OU gi^arme, l'une et l'autre formes anciennes (xii*- 
XI n' siècle), arme d'hast composée d'un tranchant long, re- 
courbé, et d'une pointe droite, d'estoc. 

Hallebarde (1. 1, ch. xxiii), apparaît en France au xv° siè- 
cle, introduite par les Suisses ou les Lansquenets : « Pour le 
regard dQ.s Hallebardes, elles sont plus récentes, comme je croy, 
et venues d'Allemagne ou de Sou5's3e », remarque Claude Fau- 
chet (fol. 530 v°). 

Pajjut, sorte de lance, nom qu'on lit dans Froissart sous cette 
forme ou sous celle à'espajjut (t. 11, p. 221) : « Ils avoient ha- 
ces et espaff'us {vds\dSi\.Q., pajju^) et gros basions ferrés à pic- 
quet ». 

Partisane ou pertaisane, forte pique à fer droit et à deux 
tranchants. Le nom de cette lance est venu d'Italie au 
xv' siècle. 

Volaine, serpe à long manche et arme en forme.de serpe, 
terme attesté, avec le premier sens, dans une lettre de grâce 
de 1452 (Du Gange): « une sarpe appelée volaine », 

Ajoutons : espieu bolonnois, épieu boulonnais; fourche fiere, 
fourche de fer, et vouge, arme dont le fer était monté sur une 
longue hampe, en usage dès le xv"= siècle. 

3. — Armes de jet. 

Rabelais connaît plusieurs variétés d'armes de jet : 

Arbaleste, arbalète, arme composée d'un arc et d'un fût ou 
noix avec la détente (1. II, ch. xxvi). L'arbaleste de passe 
(l. I, ch. xxiii), très grande, était souvent montée sur un vé- 
ritable affût qui se bandait avec un moufle et même avec un 
treuil (i). 

Les traits ou flèches d'arbalète portaient le nom de raillons 
ou viretôns. 

Arc, dont notre auteur mentionne ces deux variétés : 

(1) Claude Fauchet en donne cette description : « Arbalesies de passe, 
lesquelles avoient l'arc de 12 à i5 pieds de long, arresté sur un arbre 
(ainsi appellait on la longue pièce où tcnoit l'arc) long à proportion con- 
venable, pour le moins large d'un pied, et creuse d'un canal pour y met- 
tre un javelot de 5 ou 6 pieds de long, ferré... Et à l'aide d'un tour 
manié par un ou deux ou quatre hommes, selon la grandeur, on ban- 
doit ce grand arc pour lascher le javelot, qui bien souvent perçoit 
trois ou quatre hommes d'un sco! coup ». 



ART MILITAIRE 73 

Arc à jallet (1. IV, ch. xxx), qui lançait des galets ou des 
cailloux ronds. Le nom se lit dans Guillaume Coquillart, à pro- 
pos de tetins (t. I, p. 88) : 

Tenduz comme un arc à jalet... 

Arc iurquois (l. 1, ch. ii), arc emprunté aux Turcs, aux 
branches en os ou en corne réunies par un ressort d'acier. Ap- 
pellation fréquente dans les romans de chevalerie. 

Ilacquebuite, arquebuse, arme à feu de la longueur d'un fu- 
sil (1. I, ch. XLiv). Elle succède à l'arbalète, comme celle-ci 
cède la place à l'arquebuse (i). Le nom apparaît dans la der- 
nière moitié du xv" siècle (2), introduit par les Suisses {Hacken- 
buclise, boîte à croc) et resta en vigueur au siècle suivant, lors- 
qu'il vint en conflit avec la forme parallèle arcquebuse, 
d'origine italienne. Les deux variantes alternent quelque temps 
(comme dans Rabelais) et la dernière l'emporte définitivement. 
En 1545, un traité d'Ambroise Paré porte le titre : « Les Playes 
faictes par hacquebutes » (3), qui devient liarquebuses dans 
l'édition des Œuvres de r575. Et l'auteur ajoute cette remar- 
que: « Le frunçois harquebuse, mot tiré des Italiens, à cause du 
trou par lequel le feu du bassinet entre avant dans le canon ». 
D'autre part, Claude Fauchet rapporte, fol. 530 v° : « Cest ins- 
trument s'appelle depuis Haquebute et maintenant a pris le 
nom de Harquebu^e, que ceux qui pensent le nom estre Italien, 
luy ont donné comme qui diroit arc à trou que les Italiens ap- 
pelle buj^o » (4). 

Crenequin (1. IV, ch. xxx), cranequin, arbalète qui se ban- 
dait au moyen d'une mécanique postiche portée par le soldat à 
sa ceinture. Les Mémoires d'Olivier de la Marche (p. 376) font 
mention de « haubergeons et crannequins faits en Nuremberg ». 

(1) Cette dernière fut remplace'e par le mousqueton. Cf. Brantôme 
(t. I, p. io3) : « Des mousquets qu'on appelloit des harquebii![es à croc ». 

(2) On le lit dans Commynes (1. VIII, ch. vu) : « Trois cens Alemans 
qui avoient moult largement de coulevrines, et leur portoit on beau- 
coup de haquebutes à cheval ». 

(3) Noël du Fail a également noté ce changement formel du mot, 
dans le xxii* des Discours d'Eutrapcl: « Dedans et en grande fenestre 
sur la cheminée trois hacquebutes — c'est pitié, il faut à ceste heure 
[i585] dire harquebuses ». 

(4) C'est là une étymologie populaire, la finale de l'italien archibuso 
reflétant simplement celle de l'allemand Hackenbïïchse et n'ayant en fait 
rien de commun avec l'homonyme italien buso, trou. 



74 CONTACT A\EC L'ITALIE 



Artillerie. 



Rabelais met en opposition l'invention de l'imprimerie, « d'ins- 
piration divine », avec celle de l'artillerie, venue « par suerges- 
tion diabolicque » (1. II, ch. viii). Cette appréciation est générale 
au xvi' siècle (i). 

Les noms que portent ces engins font encore plus ressortir leur 
caractère meurtrier (2). 

Rabelais nous donne de ces armes à longue portée un tableau 

(i) Il suffira d'en citer deux témoignages : 

Henri Estienne {Apologie, t. I. p. 53;): « Nous voyons les instru- 
mens propres à ce malheureux mestier non seulement avoir esté inven- 
tez bien peu devant nostre temps, mais à présent estre de jour en jour 
comme renouvelez par nouveaux artitices. Car en faveur de qui princi- 
palement le diable, desguisé en moine, auroit il inventé les bastoijs à feu 
(qu'on appelle) sinon en faveur des brigans et des voleurs? » 

Monluc {Commentaires, t. I, p. 52) : « Il faut notter que la trouppe 
que j'avois n'cstoient que tous arbalestriers, car encore en ce temps là 
(i523) n'y avoit point de harquebu^erie parmy nostre nation. Seule- 
ment pouvoit avoir trois ans quatre jours que six arquebitsiers gascons 
s'estoient venuz rendre de notre cousté... Que pleust à Dieu que ce 
malheureux instrument n'eust jamais esté inventé, je n'en porterois les 
marques... et tant de braves et vaillans hommes ne fussent mortz de la 
main le plus souvent des plus poltrons et plus lasches, qui n'oseroient 
regarder au visage celuy que de loin ilz renversent de leurs malheureu- 
ses balles par terre. Mais ce sont des artifices de diable pour nous faire 
entretuer. » 

(2) Ambroise Paré s'exprime ainsi dans la préface de son traité sur 
les Playes faictes par hacquebutes (i575) : 

« Geste machine — le premier canon de fer de 1573 — a esté pre- 
mièrement appelé bombarde, à cause du bruit qu'elle fait... Depuis... 
sont venus ces horribles monstres de Canons doubles, Bastardes, Mos~ 
quets, Passe-volans, et ces furieuses bestes de Couleuvrines, Serpentines, 
Basilisques, Sacres, Faucons, Fauconneaux... et autres infinies espèces, 
toutes de divers noms, non seulement tirés et prins de leurs figures et 
qualités, mais bien d'avantage de leurs effets et cruauté. l£n quoy certes 
se sont monstres sages, et bien entendus en la chose, ceux qui pre- 
mièrement leur ont imposé tels noms, qui sont prins non seulement des 
animaux les plus ravissans, comble des sacres et faucons, mais aussi 
des plus pernicieux et ennemis du genre humain, comme des scrpens, 
couleuvres et basilisques, pour monstrcr que telles machines guerrières 
n'ont autre visage, et n'ont esté inventées à autre fin et intention, que 
pour ravir promptement et cruellement la vie aux hommes : et que les 
vovans seulement nommer, nous les eussions en horreur et dciesta- 
tion ». 



ART MILITAIRE 7' 

à peu près complet, à l'occasion de l'effectif de l'artillerie de Pic- 
rochole (1. I, ch. xxvi) : « A l'artillerie fut commis le grand 
escuyer Toucquedillon, en laquelle feurent contées neuf cens qua- 
torze grosses pièces de bronze, en canons, doubles canons, 
baselicz, serpentines, couleuvrines, bombardes, faulcons, passe - 
volans, spiroles, et aultres pièces ». 

Cette énumération répond exactement à celle du Tableau de 
l'artillerie française de 1540 (mentionné dans Gay, p. 77): 
a Grande basilique, double canon, canon serpentine, grande 
couleuvrine, faucon, fauconneau». Ce dénombrement est accom- 
pagné du poids des canons et des projectiles. 

C'est à Messere Gaster que Rabelais attribue l'invention des 
pièces à feu (1. IV, ch. lxi) : « Il avoit inventé recentement Ca- 
nons, Serpentines, Couleuvrines, Bombardes, Basilics, jectans 
boulletz de fer, de plomb, de bronze, pezans plus que grosses 
enclumes, moyennant une composition de pouldre horrifîcque, 
de la quelle Nature mesmes s'est esbahie, et s'est confessée 
vaincue par art ». 

Arrêtons-nous aux principaux de ces termes : 

Basilic, pièce de fort calibre, dont le nom est ainsi expliqué 
par Claude Fauchet (fol. 530) : « Lequel engin, pour le mal 
qu'il faisoit (pire que le venin des serpens), fut nommé serpen- 
tine et basilic, les plus longs et dommageables, et par autres 
noms diaboliques ». 

Bombarde, canon à bossages ou cercles, en usage du xiv' à la 
fin du xv' siècle. 

Canon, bouche à feu dont Rabelais mentionne deux variétés : 

Canon à fusée, appelé aussi canon à main, très court et 
adapté au bout d'un manche de bois ou d'une tige de fer, comme 
une fusée au bout de sa baguette. 

Canon pevier (1. II, ch. 11), leçon fautive pour perrier, ca- 
non lançant des boulets de pierre, projectiles de la grosse artil- 
lerie, appelés anciennement bedaines (1. IV, ch. xl). 

Espingarderie, groupe d'espingardes, dont parle Claude 
Fauchet (fol. 529J : « Espingardes et instruments volans comme 
fondefles ou frondes ». 

Serpentine, pièce plus allongée et plus faible, tirant des bou- 
lets de plomb. 



76 CONTACT AVEC L'ITALIE 



5. — Milices. 

Les noms des milices en usage au xvi' siècle remontent éga- 
lement au passé. C'étaient, en premier lieu, les Suisses et les 
Lansquenets qui formaient l'infanterie (1. 1, ch. xxxiii). 

Les Suisses furent au service de la France pendant près de 
quatre siècles (H44 à 1830). Louis XI en forma, en 148 1, un 
corps d'élite pour remplacer l'infanterie des Francs archers. 
Charles VIII s'en servit dans les guerres d'Italie; François I", 
après les avoir défaits à Marignan, les reprit à sa solde en 1522 (i). 

Ils usaient de la hallebarde à longue hampe et maniaient avec 
dextérité la pique de dix-huit pieds de bois et l'épée à deux 
mains. 

Les Lansquenets, mercenaires allemands, apparurent en 
France sous Charles YIII. C'étaient des gens venus du plat 
pays (d'où leur nom), en opposition aux Suisses qui étaient 
montagnards. Les Lansquenets avaient adopté la même organi- 
sation que les Suisses. A la bataille de Marignan, fatale aux 
Suisses, François I" eut à son service jusqu'à 26000 Lansque- 
nets. On leur est redevable, aux uns et aux autres, de l'introduc- 
tion de la hallebarde et de la haquebutte ainsi que du hallecret, 
les deux premiers antérieurs à Rabelais, le dernier du début 
du xvi" siècle (voy. Gay). 

Le hallecret (1. 1, ch. ix) était un léger corselet, couvert de 
lames en fer battu, qui serrait le buste des haquebuttiers. Les 
variantes du mot, halci'iq (1536) et halkrik (1540) — tous deux 
dans VHistorical Dictionanj de Murray — renvoient à l'alle- 
mand Halski'arjen., col du cou. 

La cavalerie légère, formée de Grecs et d'Albanais, portait le 
nom d'Esti'adiots (1. IV, ch. xxxix), du vénitien stradiotto, sol- 
dat. Louis XII employa ces troupes dans son expédition d'Italie. 
Voici la description qu'en fait Commynes : « Ils estoient tous 
Grecs, venus des places que les Vénitiens ont en Morée et devers 
Duras (Durazzo), vestus à pied et à cheval comme les Turcs, sauf 
la teste où ils ne portent ceste toile qu'on appelle toliban » (2). 

Armés à la légère, ils portaient un yatagan que notre historien 

(i) Voy., p(jur plus de tlctails, E. Fieffé, Histoire des troupes étran- 
gères au service de la France, Paris, i853, deux vol. 
(2) ICdition Maindrot, t. I, p. 257. 



ART MILITAIRE 77 

désigne par cimeterre (i). Brantôme en parle à son tour (t. II, 
p. 410) : « On s'aydoit des dicts Albanais, qui ont porté à nous 
la forme de la cavallerie légère et la méthode de faire la guerre 
comme eux. Les Vénitiens appelloient les leurs estradiots... Les 
Espagnole appelloient les leurs genetaires ». 

Rabelais ne fait pas mention des Ecossais, compagnie d'élite de 
la maison militaire des rois de France, instituée par Charles V 
en 1445. Il ignore encore les Reltres, corps des cavaliers alle- 
mands au service de la France dans la seconde moitié du xvi' siè- 
cle (sous Henri II), en 1557. 

Toutes ces troupes étaient faites de mercenaires étrangers, 
mais elles ont été précédées par les corps indigènes des : 

Francs- archers, milice villageoise créée sous Charles Vil par 
lettres royaulx du 28 avril 1448 (supprimée en 1488, rétablie 
en 1521). Ce corps était formé par les paroisses, chacune four- 
nissant un homme armé qui était affranchi de tout subside (d'où 
le nom). Ils rendirent d'abord des services, mais finirent par 
dégénérer et leur lâcheté passa en proverbe (2). 

Francs-taupins, nom ironique donné par les nobles aux 
Francs-archers (proprement mineurs). La « Chanson des Francs 
archiers et des Adventuriers », de 1521, attribue ce sobriquet 
aux adventuriers ou soldats volontaires de l'époque : 

Mauvais adventuriers, 

Vous estes bien mutins 

De haïr francs archiers, 

Les nommant francs taulpins (3)... 

Quant diux adventuriers eux-mêmes, souvent genthilhommes 

(i) Terme attesté dès 1453 (dans Gay) : « Targettes et saumeterre qui 
est espée turque. » Rabelais écrit simeterre et cimeterre (1. V, ch. ix), 
ainsi défini par Nicot: « Façon d'espée à la mode Turquesque ». La 
forme italienne cymitarre (scimitara, dans Pulci) est postérieurement 
attestée. 

(2) U Archer de Bagnolet (village des environs de Paris), monologue 
attribué à Villon, devint vite célèbre. Rabelais y fait allusion à propos 
de Panurge (1. IV, ch. lv) : « Car je ne crains rien fors les dangiers. 
Je le dis tousjours. Aussi disoit le Franc archier de Baignolet ». Rappe- 
lons aussi ce titre plaisant d'un des ouvrages de la Bibliothèque de 
Saint-Victor : Strata^emata Francarchieri de Bagnolet. 

(3) Voici ce qu'en dit Bouchet (Serées, t. IV, p. lob) : « Ces francs 
taupins estoient levez du peuple le plus bas, c'est assavoir des rustiques 
et gens des champs, là où aujourd'hui on levé les gens de pied de toutes 
conditions et estats qu'on appelloit n'a pas longtemps advanturiers ». 



^S CONTACT A\EC L'ITALIE 

déchus, Brantôme décrit ainsi leurs allures débraillées (t. V, 
p. 303) : « Les Adoeniuriers de jadis prenoient plaisir à estre 
le plus mal en point qu'ilz pouvoient, jusques à marcher les 
jambes nues et porter leurs chausses à la sainture, comme j'ay 
dict ; d'autres avoient une jambe nue et l'autre chaussée à la bi- 
zarre ». 

Les chevaux légers (1. I, ch. xxvi) désignaient des archers à 
cheval, cavaliers montés sur des courtauds et armés à la légère. 
Le terme se lit à la fin du xv' siècle dans Commynes. 

Enfin, les mortes payes (i) étaient des soldats invalides pré- 
posés à la garde des places {Pant. Progn., ch. v). 

Voilà les termes que l'ancien et le moyen français ont légués 
au XVI* siècle. Mais dès le début de la Renaissance, une influence 
étrangère, celle de l'Italie, se fait sentir, et son action de plus en 
plus intense a pour efiet de transformer ou rénover le domaine 
militaire. Nous allons en suivre les traces multiples et durables. 

II. — Influence italienne. 

Les expéditions d'Italie mirent réellement en contact intime 
deux nations et deux civilisations. Cette rencontre fut grosse 
de conséquences historiques et sociales. La vie tout entière s'en 
ressentit, dans l'habitation comme dans la vie mondaine, dans 
l.i société comme dans les arts. Ce fut surtout le vocabulaire 
de la guerre qui subit une profonde transformation. 

Nous avons montré que l'ancien répertoire militaire subsistait 
encore à l'époque de Rabelais, lorsque l'influence italienne com- 
mença à s'exercer. Le roman rabelaisien nous ofire à la fois les 
vestiges du vieux fond national et les nouvelles acquisitions ve- 
nues d'outre-monts. On y assiste à la fusion des deux courants 
qui se croisent, vivent quelque temps côte à côte et finissent par 
se fondre en un ensemble unique. Toutes les branches de l'art 
militaire furent h cette époque élargies et développées ou com- 
plètement rénovées. Nous allons passer en revue les principales 

(i) On lit le nom au xv" sicclc dans Guillaume Coquillart, et, au 
xvi<!, dans Brantôme (t. I, p. 244) : « J'ay ouy conter à de vieux mortes 
ptyes du chasteau de Lusignan ». De mCMTie dans La Vefve, comédie 
de Larivcy, 1579, acte IV, se. 1 : « I-:!lcs [les femmes] font comme les 
morte paycs^ qui, pour honorablement rendre la place, veullent un as- 
sault ». 



ART MILITAIRE 79 

de ces transformations, qui subsistent pour la plupart clans la 
langue moderne. 



I. — Orcanisation. 

En 1523, François 1", pour renforcer son infanterie de mer- 
cenaires étrangers, puisa dans les milices des communes, aux- 
quelles il donna le nom de légion, réminiscence de l'Antiquité 
en pleine Renaissance. Ces légions, au nombre de sept, comp- 
taient chacune 6000 hommes. 

Vers la fin du règne, l'infanterie se divisait en compagnies 
appelées bandes ou enseignes, chacune ayant pour chef un ca- 
pitaine, trois caporaux ou caps d'escouade et dix lancepes- 
sades. 

Ces noms de chefs, comme guidon, synonyme d'enseigne, 
étaient d'origine récente et importés d'Italie. Rabelais en fait 
mention. Panurge appelle Xenomanes « mon caporal » (1. IV, 
ch. Lxiv) et ailleurs on lit (1. V, ch. xl) : « Les Satyres, Capi- 
taines, Sergens de bandes. Caps d'escadre, Corporals », à côté 
de (1. I, ch. xxvii): « ... les porte guydons et enseignes avaient 
mis leurs guidons et enseignes l'orée des murs ». 

Cette nomenclature nouvelle mérite quelques éclaircissements. 

Capitaine, reflet italien, à côté de chevetaine de l'ancienne 
langue. La forme queitaine, que cite d'Aubigné, est, à son 
tour, un reflet provincial (i). 

Caps desquadre, synonyme de caporal, de l'ital. squadra, 
esquadre, escouadre et escadron (Oudin). 

Caporal (1. IV, ch. lxiv), de l'ital. caporale, à côté de cor- 
poral (1. V, ch. xl), que Henri Estienne (2) prétend indigène, 
alors que le mot n'est qu'une forme corrompue (3). 

(i) Henri Estienne mentionne une troisième variante {Dialof^ucs, 
t. I, p. 3go) : « Ce nom de Capitaine a esté accoustré en trois façons 
diverses. Les uns en ont faict Kaytaine : les autres, Keytaine : les au- 
tres Kepitaines : faillans moins que les seconds, et autant que les pre- 
miers ». 

(2) Cf. Dialogues, t. I, p. 290 : « Nous avons bien Corporal qui te- 
noit encore bon : et avoit opinion qu'il ne seroit point chassé... mais 
un je ne sçay quel Caporal vint... et peu de temps après la place de ce 
Corporal, qui estoit natif du pays, fut baillé à cest estranger Caporal «. 
Cette forme corporal, envisagé comnie chef d'un corps de garde, se lit 
dans Monluc et Brantôme, et subsiste dans certains patois du Centre. 

(3) On lit dans la « Chanson contre la milice bourgeoise » de iSSz 



8o CONTACT AVEC L'ITALIE 

Coronel, colonel (1. IV, ch. xxxvii), forme dissimilée (comme 
en espagnol) de colonel qu'on lit chez Des Periers (nouv. xin). 
Brantôme relève à la fois la date récente du nom et son ori- 
gine (i). 

Lancepessade (2), cavalier démonté que l'on mettait dans 
l'infanterie pour y remplir les fonctions de caporal (1. IV, 
ch. xxi), de l'ital. lansa spc:^;îata, lance rompue. Suivant le 
Père Daniel (t. II, p. 71), c'était dans l'origine un chcvau-léger 
qui, à la suite d'un combat honorable, ayant sa lance rompue 
ou ayant perdu son cheval, passait dans l'infanterie. 

2. — Equitation. "^ 

On est redevable des premiers ouvrages sur l'équitation et 
l'escrime aux Napolitains, passés maîtres au xvi' siècle dans la 
matière, et dont l'enseignement développa et perfectionna consi- 
dérablement ces deux arts (3). L'expression à la vieille esci'ime 
(1. II, ch. xxix) est prise en opposition avec la nouvelle mé- 
thode propagée par les Italiens, autrenient compliquée et subtile 
que Vescremie du Moyen Age, celle-ci au sens exclusivement 
militaire, de combat ou escarmouche (j). 

Plus profonde encore fut leur action sur tout ce qui touche à 

(Leroux de Lincy, Chants historiques, t. II, p. 275) : Un corporau fait 
ses préparatifs Four se trouver des derniers à la guerre... 

(i) Cf. t. V, p. 3oG : « Pour quant aux chefs qui leur commandoient, 
ilz ne s'appelloient parmy nous que capitaines simplement : car le nom 
de couronnel ny de maistre de camp n'cstoit point encor né en France ». 

« Couronnel, celui qui est le principal chef de l'infanterie est dict 
que, tout ainsi qu'une couUonne est ferme, stable et sur laquelle on 
peut assoir ou Ton assoit quelque grande pesanteur et l'appuye on fer- 
mement, aussy celuy principal qui commande à l'infanterie, doit estre 
ferme, stable et principal appuy de tous les soldatz, soit pour les com- 
mander, soit pour les soubstenir, comme une bonne, belle et puissante 
coulonne, à laquelle tous les soldats doivent tendre et viser, et s'y 
soubstenir et s'alfermir ». 

(2) 5ous la forme ansepcssadc, le nom se lit chez d'Aubigné, et Henri 
Estienne en parle longuement dans sa Prccellence. 

(3) Le dernier ouvrage de ce genre, au xvi* siècle, est celui de Fedc- 
rigo Grisone, Arte di cavalcarc, Napoli, i55o, in-4'. C'est par l'intermé- 
diaire de ce genre d'ouvrages que des hispanismes comme alatjan tos- 
tado, alezan briilc, ont passé chez Rabelais (1. I, ch. xii). 

(4) Voy., à ce sujet, Jusscrand, Les Sports et Jeux d'exercices dans 
l'ancienne France^ p. 34O et 335. 



ART MILITAIRE 8l 

l'équitation. Rabelais, dans le ch. xxiii de son Gargantua^ expose 
avec force détails cet enseignement nouveau dans 1' « art de che- 
valerie », sous la direction de récu5'er Gymnaste, un des maî- 
tres de Gargantua. L^'élève y fait des progrès étonnants (i). 

De là une nomenclature abondante touchant le cheval et les 
évolutions équestres, dans laquelle les termes de l'Antiquité 
alternent avec ceux de l'Italie. Les chevaux desultoires de Gar- 
gantua (souvenir de Pline) sur lesquels il avait « apprins à saul- 
ter hastivement d'un cheval sus l'autre sans prendre terre » voi- 
sinent avec son habileté à voltiger (1. I, ch. xii), ce dernier 
terme venant en droite ligne des maîtres de la nouvelle école de 
chevalerie ; de même popi^er y figure à côté de fanfarer, ainsi 
défini par Nicot : « C'est proprement quand ceulx qui veulent 
jouster, se monstrent en la lice avec trompettes et clairons ». 

3. — Fortification 

L'ancienne langue possédait déjà un fonds de termes spéciaux 
à la fortification qu'on lit chez Rabelais : barbacane et mâchi- 
coulis, vieux mots techniques d'origine méridionale ; les faus- 
ses hrayes et les moyneaulx (« petits moines »), m^étaphores 
populaires, la dernière déjà dans Commynes (2), égalem^ent fa- 
milière au français et à l'italien {monacld, comme terme de for- 
tification). 

Cette nomenclature ancienne, quoique suffisamment nourrie, 
a été renouvelée et enrichie par le contact ave: l'Italie. C'est à 
cette source que remontent les termes suivants qu'on trouve 
en très grande partie groupés dans le Prologue du Tiei's livre: 

Bastion (1. V, ch. i), de l'ital. bastione, qui a remplacé les 
tours à la fin du règne d'Henri IL 

Casemate, de l'ital. casamatta qu'on lit vers la même époque 

(i) «Au reguard de fanfarer. et faire les petits papîsmes sus un cheval, 
nul ne le fit mieulx que liiy. Le voltigeur de Ferrare n'estoit qu'un 
cinge en comparaison. Singulièrement estoit apprins à saulter hastive- 
ment d'un cheval sus Pautre sans prendre terre (et nommoit on ces 
chevaulx desultoires), et, de chascun costé, la lance au poing, monté sans 
estrivieres ; et sans bride guider le cheval à son plaisir. Car telles 
choses servent à discipline militaire ». 

{1) Mémoires, éd. Maindrot, t. II, p. 5i : « Aussi feist faire quatre 
moynneaulx, tous de fer bien espois, en lieu par où on pourroit tirer 
à son aise ». 

6 



82 CONTACT AVEC L'ITALIE 

dans Gruget (1539) : « Murailles enrichies de tours, bastions 
et casemates » (i). 

Cavalier^ en italien cacaliere, ouvrage de fortification, terme 
qu'on lit dans l'Histoire Universelle de d'Aubigné (t. IV, p. 8): 
« La charge de lever un cavalier à six vingt pas du coin du 
fossé ». 

Courtine, fortification joignant deux bastions (de l'ital. cortina). 

Escarpe et contrescarpe, de l'ital. scarpa, escarpe de la mu- 
raille, pente, talus (Oudin), et contrascarpa, même sens. Les 
deux termes ont également été utilisés par d'Aubigné (t. II, 
p. 334): Une barriquade plantée sur la contrescarpe plus haute 
que son escarpe ». 

Gabion, grand panier cylindrique, de l'ital. gahhione, propre- 
ment grande cage: «... huit ou dix gabions en rcnc et cinq 
pièces d'artillerie sur roue » (Sciomachie). 

Parapet, terme ainsi expliqué par Claude Fauchet (fol. 522, 
▼°) : « Ces créneaux, unis et non entrecoupez, depuis peu de 
temps ont esté nommez Parapets, d'un nouvel emprunt des 
Italiens, pour ce qu'ils couvrent et parent aux coups de la poi- 
trine qu'ils appellent petto ». 

liaoelin ou recelin, demi-lune, de l'ital. ricellino, même sens. 

Henri Estienne a énergiquement protesté contre l'admission 
des termes de cette catégorie, mais son argumentation est plutôt 
spécieuse : « Des deux choses l'une — s'écrie-t-il (2) — ou qu'ils 
[les Italiens] se vantent nous avoir enseigné l'art de la guerre et 
parallèlement celui des fortifications, ou qu'ils confessent que, 
comme nous avons bien sccu apprendre l'un et l'autre sans 
aller à leur eschole, aussi nous avons eu des termes propres, 
sans les aller chercher en leur pays ». 

Certes, l'ancienne terminologie propre à l'art des fortifications, 
encore usuelle jusque vers le milieu du xvi* siècle, est assez 
nourrie ; mais elle représente encore l'état de choses du Moyen 
Age, alors que les vocables correspondants apportés d'outre- 
monts désignent autant de progrès techniques nouveaux. 

Ces « lurieux mots de guerre » que Philausone lait retentir 

(i) Cité par Dclboulle, dans Revue de l'Hist. litt. de la France, t. VI, 
p. 296. Ce terme italien n'a rien de commun avec l'homonyme grec 
chasmates, goulFrcs (/^yTyMzv.), employé deux fois par notre auteur 
(1. III, Prol., et 1. IV,' ch. lxu). 

{2) Précellence, p. 344. 



ART MILITAIRE 83 

aux oreilles « aguerries » de Celtophile (i) — tels que scarpe et 
contrescarpe, parapet et casemate — avaient donc parfaitement 
leur raison d'être. Et Pasquier lui-même se voit obligé d'en 
convenir : « Et de malheur aussi quittasmes nous nos vieux 
mots de fortification, pour emprunter des nouveaux Italiens, 
parce que en telles afTaires les ingénieurs d'Italie sçavent mieux 
débiter leurs denrées que nous aultres François (2) ». 

4. — Armes et armures. 

L'Italie a fourni les appellations : 

Escoulpette, escopette (1. IV, ch. xxni), attestée antérieure- 
ment (15 17) sous la forme eschopette, à côté de sciope, coup de 
fusil (dans la Sciomachie) : en italien, schioppo, bruit que fait 
l'arquebuse ou autre canon en tirant (Oudin). 

Espade, épée (1. III, ch. xlii), reflet de l'ital. spada, à côté 
de Spadassin, nom donné à un des généraux de Picrochole et 
employé comme appellatif chez du Fail (3). 

Rançon, de l'ital. roncone, serpe et « sorte d'arme à fust en 
forme de serpe, proprement une vouge » (Oudin), terme qu'on 
lit dans Brantôme (t. III, p. 254) : « Les soldats bien armez 
de corselets, de morions, de cymeterres, rançons, pertuzanes ». 

Sangdedé, sandedé (t. V, ch. ix), du vénitien cinque deda, 
proprement cinq doigts, large dagasse qu'on fabriquait à Ve- 
nise ou à Vérone (4). 

5. — Vocables div rs. 

Groupons sous cette rubrique les termes : 
Alerte, que Rabelais écrit à Vherte: « le Pilot... commande 
tous estre à Vherte » (1. IV, ch. xvii), de l'ital. star alVerta, 

(i) Dialogues, t. I, p. 292. 

(2) Recherches, 1. VIII, ch. iii. 

(3) Henri Estienne cite cette dernière forme sous un aspect différent 
{Dialogues, t. I, p. 46) : « Rencontrer ces citadins tant mercadans 
qu'autres qui veulent piaffer et faire des spadachins devant nos yeux ». 

(4) « Ces sandedés étaient des armes de parement, des armes de 
chasse ; on les portait à la ville, suspendues à la ceinture dans des four- 
reaux de cuir gauffré, estampé, ciselé avec la plus grande délicatesse n 
(Maindron, p. 217). Oudin définit le cinque dita « espée courte à la 
vénitienne. Mot dit par raillerie ». 



84 CONTACT AVEC L'ITALIE 

estre alerte, estre au guet, prendre garde à son fait (Ou- 
din)(i). 

Attaquer, dans la Sciomachie : « ... alors fut l'escarmouche 
attaquée des uns parmy les autres en braveté honorable ». 
Ce terme n'apparaît plus tard que dans Ronsard : en italien, 
attacare {la guerra), commencer la guerre. Voici ce qu'en 
dit ?Ienri Estienne: «Ce mot attaquer, participe du françois 
attacher (qui est le vray mot du nayf) et de l'italien atta- 
car... Les courtisans trouvent plus beau attaquer que atta- 
cher » (2). 

Ce dernier est parfois employé avec le sens d'attaquer au 
xvi" siècle (voy. Littré). Pasquier en prend également la dé- 
fense: « Xous avons quitté plusieurs mots françois qui nous 
estoient très naturels pour enter dessus des bastards, car 
de chevalerie nous en avons faict cavalerie... embusche, em- 
buscade, attacher l'escarmouche, attaquer » (3). 

Embuscade (1. IV, ch. xxxvi), de l'ital. imboscata, méta- 
phore tirée de la chasse. Pasquier voit des « bastards » dans ce 
terme et dans le précédent. 

Escorte, de l'ital. scoria, avec le sens militaire dans le Ma- 
nuscrit du V livre, ch. xxxii : « C'esloient Lanternes du ^:uct, 
lesquelles ici faisoient escorte à quelques Lanternes estran- 
gieres... » 

Flanqueger, flanquer, ital. Jîancheggiare, emploi burlesque 
chez Rabelais (1. IV, ch. xxxvi). 

Improviste {à l'), expression qu'on lit dans le Tiers livre 
(ch. XXI II) : « ... reçoivent coups d'espce à l' improviste ». Blâ- 
mée plus tard par Henri lislienae comme une superfétation du 
français à l'impourou, elle linit par triompher définitivement: 
« Amyot dit toujours à Vimpourvu, mais à l'improoiste, quoi- 

(i) Montaigne écrit 5t' tenir à l'airie (1. I, ch. xix) et La Fontaine 
dit encore « se tenir à l'erte » (1. VIII, fable xxii). Odct de Lanoue 
explique ainsi cette locution soldatesque {i5g6) : « A Vertu. Tcnei[-vous 
à l'erte (dit-on aux soldats), c'est-à-dire préparez-vous, si l'occasion se 
présente, faisant bonne garde et ce qui touche le devoir, pour n'estre 
attrapez de l'ennemi au despourvu ». 

(2) Dialogues, t. I, p. iSo. 

(3) Recherches, 1. VIII, ch, vu. Du Fait l'cmpKjie dès 1548 dans ses 
liaiiucrncries (ch. 11) : « ... deux chiens qui ne s'osans attacher... » et, 
plus tard, dans les Discours d'JùUrjpel {ib^b), ch. xxxui : « Ce jeune 
marchant qui si vivement attacha cl se moqua d'Oclavius... » 



ART MILITAIRE 85 

que pris de l'Italien, est tellement naturalisé l'rançois, qu'il est 
plus élégant qu'à Vimpourvu (i) ». 

Matton, pièce d'artifice en forme de brique, de l'ital. inattone, 
grosse brique: « Du chasteau fut tant jette des maltons, micrai- 
nes, potz et lances à feu... » {Sciomacliie). 

Morlon (1. III, Prol.), casque des arquebusiers, au timbre 
élevé et comprimé sur les côtes, avec crête très haute. Cette 
forme de casque apparaît vers le niilieu du xvi'' siècle ua peu 
plus tôt en Italie. C'est l'esp. morione, venu par l'intermédiaire 
de l'Italie. 

Passeoolant, canon de petit calibre ainsi défini par Claude 
Fauchet (fol. 530): a Passecolans, les plus petits [canons], le- 
giers ou aisez à manier, toutes fois montez sus roue comme les 
canons, afin de plus aisément les transporter ». En italien, /)as- 
savolante désigne le carreau d'arbalète et une pièce d'artillerie 
(Oudin). 

Pennache, de l'ital. pennacchio: « ... bardes, caparassons, 
pennaches, panonceaux, lances... » (Sciomachie). 

Plastron, demi-cuirasse, de l'ital. piastrone (de piastra, 
lame de fer, plaque). 

Ea^e, pièce d'artifice, de l'ital. ra^so, ra3^on, fusée. 

Sentinelle, pendant italien de patrouille, l'un et l'autre dans 
Rabelais, le premier plus fréquemment que le dernier, déri- 
vant de patrouiller, vQvhQ d'origine indigène (2). Les synonymes 
néologiques en étaient nombreux, comme l'observe Henri Es- 
tienne (3), et Pasquier en relève la date récente (4). 

(i) Vaugelas, Remarques, t. II, p. 54. 

(2) Henri Estienne fait à tort venir patrouille de l'Italie {Dialogues, t. II, 
p. 272) : « Les termes de la guerre dont on use aujourd'hui en la Cour 
et ailleurs, sont venus d'Italie ; mais ils ont premièrement passé par les 
mains, ou plustost par les langues des escorcheurs. Ils disent patouille 
ou patrouille... » 

(3) Cf. Dialogues, t. I, p. 804 : 

Philausone. — Quelques uns disent Faire faction, quand il est ques- 
tion de faire la garde, soit sentinelle ou ronde... 

Celtophile. — Vous ne prenez pas garde quand vous me dites Sen- 
tinelle ou Ronde, que vous m'exposez des mots nouveaux par autres qui 
sont pareillement nouveaux». 

(4) Cf. Recherches, 1. VIII, ch. m : « Dans le livre de La Disci- 
pline militaire de Guill. de Langcy, vous ne trouverez ni corps de garde, 
ni sentinelle; ains au lieu du premier, il l'appelle le guet, et le second, 
estre aux escoutes. Ces deux, qui estoient de tresgrande et vraye si- 
gnification, se sont eschangez en corps de garde et sentinelle ; et nom- 



86 CONTACT AVEC L'ITALIE 

Stratagème, d'après l'ital. stratagemma, ruse de guerre (en 
latin, strategema), terme « qui depuis quelque temps a trouvé 
lieu au langage François » (i). Rabelais est le premier auteur 
qui s'en soit servi sous cette forme (l. II, ch. xxiv): « Je sçay 
tous les titratagemates (2) et prouesses des vaillans capitaines 
et champions du temps passé ». 

Il faudrait ajouter les verbes : escamper, saccager, etc. 

Notons finalement que le terme italien s'est parfois substitué 
au vocable indigène antérieur (par exemple, arquebuse à hacque- 
butte) ou l'a mis en discrédit. C'est ainsi que soudart a un sens 
favorable jusqu'au milieu du xvi' siècle, équivalent du latin miles 
(comme le traduit encore Robert Estienne en 1539), et les 
écrivains de l'époque n'en connaissent pas d'autres (0. Rabe- 
lais en premier lieu. De même, chez Marot, Des Periers (4) et 
du Fail. Amyot, dans ses Vies, ne fait encore usage que de sou- 
dart (5). Ce n'est que dans la seconde moitié du xvi' siècle que 
l'italien soldato l'emporte sur le vieux soudard, et, le rejetant 
dans l'ombre, en prend définitivement la place (6). 

Les termes de guerre, importés d'Italie au début et au cours 
du xvi' siècle , représentent — on le voit — un ensemble, dont l'im- 
portance numérique et la portée frappèrent les contemporains. 
Ceux-ci ne virent dans les nouveaux venus qu'autant d'intrus, 
regrettèrent les bons vieux mots et s'élevèrent avec véhémence 
contre le flot envahisseur. Erudits et historiens s'efforcèrent de 

mement le mot (Tescoute estoit plus significatif que celui de sentinelle^ 
dont nous usons ». 
(i) Henri Estienne, Apologie, t. I, p. 280. 

(2) Pluriel d'après le latin, langue dans laquelle notre auteur avait 
écrit sur la matière. Voy. ci-dessus, p. 65. 

(3) « Au départir, remercia gracieusement tous les soudars de ses lé- 
gions, qui avoient esté à ceste defaicte : et les renvoya hyverner en 
leurs stations et garnisons» (1, I, ch. li). — «Tous gendarmes, estradiotz, 
soutdars et piétons du monde » (1. IV, ch. ixxix). 

(4) Voy. à ce sujet, Rev. du XVI" siècle, t. III, p. S6-5j. 

(5) Cf. Sturel, Jacques Amyot, traducteur, p. 38i à 382. 
(Tj) Deux textes suffiront : 

Guillaume Bouchet (Serées, t. IV, p. 106) : « SoldiUs... les gens de pied 
de toutes conditions et estats, qu'on appelloit n'a pas longtemps Adventu- 
riers..., et Soldats maintenant, à la mode des Romains et Italiens ». 

firantôme ((Kuvres, t. V, p. 3otî) : « Depuis, tous ces noms [soudoyers, 
pillards] se sont perdus et se sont convertis en ce beau nom de soldat^.^ 
à cause de la solde qu'ilz tirent ». 



ART MILITAIRE 87 

réagir, en condamnant en bloc les termes nouveaux, dont ils 
contestèrent la nécessité et la légitimité. A la tête de ces pro- 
testataires se place le philologue le plus insigne de l'époque, 
Henri Estienne, qui, dans toute une série d'ouvrages (i), s'est 
proposé de combattre le courant. 

Certes, les termes militaires ne reflétaient qu'un aspect de 
l'italianisme, dont les effets s'étaient également manifestés dans 
d'autres domaines sociaux et techniques ; mais ces vocables de 
guerre n'en restaient pas moins, par le nombre et l'intensité, le 
côté le plus sensible de l'invasion ultramontaine. Aussi appel- 
lèrent-ils particulièrement l'attention, et Henri Estienne redou- 
bla d'efforts pour en arrêter l'infiltration. Il était pénétré de 
l'illusion des grammairiens de tous les temps, qui se croient à 
même d'activer les ressources d'enrichissement d'une langue ou 
d'en réduire le développement prétendu anormal. Il s'attaqua 
ainsi avec plus d'ardeur que de justesse à l'italianisme. 

Son argument capital, déjà énoncé dans la Conformité (i 1^6^), 
est celui des « mauvais mesnagers qui pour avoir plustost 
faict, empruntent de leurs voisins ce qu'ils trouveroyent chez 
eux, s'ils vouloj^ent prendre la peine de le cercher. » — « En- 
cores (ajoute-t-il) faisons-nous souvent bien pis, quand nous 
laissons, sans sçavoir pourquoy, les mots qui sont de nostre 
creu, et que nous avons en main, pour nous servir de ceux que 
nous avons ramassez d'ailleurs ». 

Cet argument qu'Henri Estienne n'est pas seul à invoquer 
contre l'italianisme au xvi' siècle prouve que ni lui ni ses con- 
temporains n'envisageaient le fond du débat, c'est-à-dire les 
conséquences inévitables résultant du contact entre deux civi- 
lisations de valeur inégale. Les cas ce simples substitutions 
verbales sont fort restreints, et le temps a opéré les rejets né- 
cessaires, soit en éliminant un des concurrents {bigearre et 
bUarre), soit en nuançant leur signification {soudard et soldat). 

D'autre part, Henri Estienne fait remonter aux courtisans non 
seulement les vocables éphémères, produits de la mode et de 
l'imitation et qui ont disparu après une existence passagère, 
mais des termes techniques de guerre, tels qu'attaquer, par 
exemple, employé déjà trente ans auparavant par Rabelais 
« Les courtisans, dit -il, trouvent plus beau attaquer qu'a^- 



(i) La Conformité du François avec le Grec (i565), les Dialogues du 
7iouveau langage François italianisé (iSyS) et la Précellence (i583). 



8S CONTACT AVEC L'ITALIE 

tacher ». Et la postérité a ici donné raison aux courtisans, con- 
tre le grammairien. 

D'ailleurs ni Henri Estienne ni Pasquier n'ont formulé théo- 
riquement leurs vues. Ils se sont bornés à faire ressortir la super- 
fluité de certains de ces mots nouveaux. De même du Fail, qui 
marche sur leurs brisées, a condensé, dans le xxxiii" des Contes 
(VEutrapel, les arguments invoqués par ses contemporains con- 
tre l'italianisme (i). 

11 faut avouer que ce débat, plutôt verbal qu'historique, était 
inspiré d'un sentiment plus patriotique que scientifique. H 
manquait à ces érudits le recul dans le temps pour apprécier 
avec justesse l'opportunité de ce courant néologique ainsi que la 
compréhension des résultats de ce contact entre les deux gran- 
des civilisations latines. 

. D'ailleurs, faute d'une connaissance approfondie du passé, 
les méprises étaient inévitables : 

I'' Plusieurs de ces termes nouveaux étaient antérieurs et 
n'avaient rien de commun avec l'italianisme : Exemple, armet^ 
qu'on lit déjà dans Froissart. 

2° Le nombre des doublets franco-italiens était effective- 
ment fort réduit — tels : embusche et embuscade, soudard 
et soldat — et les critiques de l'époque voyaient à tort dans 
les italianismes autant de superfétations des mots de l'ancienne 
langue. 



(i)((N'ay encore apprins si cela est bien fait, changer et invertir les 
noms de nostre pays, pour en aller emprunter ailleurs et estre notable 
signe d'estre mauvais mesnager, quérir du feu chez ses voisins. Et de 
fait, les anciens mots et naturels des arts et sciences de ce pays ont 
esté chassez de leur authorité et sièges depuis quelques années, et, par 
un secret consentement de peuple, changez et transmuez en certains vo- 
cables estrangers, qui n'apportent pas grand fruict, ains une incons- 
tance et légèreté... Voyant une compagnie de gens de pied assez bien 
en ordre, dit que c'estoient de beaux piétons et advanturiers, mais il 
luy fut tout court respondu, que c'cstoit une brave fanterie : auquel fut 
de pareil intcrcst répliqué, /a«^7S5i';j5, ou infanterie. Il continua, disant 
n'avoir onc veu plus belles bundes, où il luy fut dit que c'estoient esca- 
dres et regimens... Jugea scmblablemcnt que l'un d'iceux avoit une 
belle salade, un casquct, un bassinet, un cabasset sur sa teste : à quoy 
par plus de neuf fut dit morion. l'echa encore plus lourdement, car 
d'un heaume, luy fut appris un arinet, une bourguignotte, un accous- 
tremcnt de teste : pour le plumail, luy fut reproché pcnnache : pour 
Capitaine, Queylaine : Coronal, Coilonel, ou Collumcl : pour dizenicr, 
Caporal : Cinquantenicr, Cap-d' escouade, et en l'erreur, Lanspessade». 



ART MILITAIRE §9 

3° La plupart de ces termes nouveaux représentaient des 
notions nouvelles et des progrès dans le domaine militaire : or- 
ganisation, équitation, fortification, etc. C'étaient donc en réalité 
des acquisitions opportunes et légitimes. 

Le temps a depuis opéré le triage inévitable et n'a laissé sub- 
sister que les éléments réellement viables. Or ces derniers 
l'emportent dans des proportions inattendues. Un des récents 
biographes d'Henri Estienne le déclare en termes formels : « De 
55 mots de ces termes de guerre, cités par Henri Estienne, et 
qui sont, à des degrés inégaux, des italianismes, 40 sont res- 
tés dans la langue moderne (i) », 

D'ailleurs, dès le xvi' siècle, le bon sens triompha sur un 
patriotisme trop étroit, et Estienne Pasquier ne peut s'empê- 
cher de reconnaître (« avec regret ») ce qu'il y avait de néces- 
saire dans l'italianisme: « Et à mon regret diroi cavalerie, in- 
fanterie, enseigne colonelle, escadron, au lieu des chevalerie, 
piétons, enseigne coronale, bataillon, mais pourtant si en use- 
roi-je, puisque l'usage commun l'a gagné, contre lequel je ne se- 
rai jamais d'advis que l'on se heurte (2) ». 

Nous sommes ainsi aujourd'hui plus à même d'apprécier le 
rôle et la portée de ce courant italianiste. En tout état de cause, 
ce mouvement néologique dénotait un véritable enrichissement 
de la langue et, une demi-douzaine de doublets mise à part, la 
grande majorité de ces termes de guerre apportait, avec les pro- 
grès de l'art militaire, les expressions correspondantes. En 
somme, ce courant a été à la fois opportun et légitime, ré- 
sultat inévitable du contact avec une civilisation supérieure. 

III. — Prologue du « Tiers livre ». 

Rabelais, à l'imitation des auteurs de Mystères du xv' siè- 
cle, a accumulé, dans le Prologue du Tiers livre, des termes de 
guerre infiniment nombreux, remontant aux vocabulaires des 
époques et des nations les plus diverses. Pour obtenir une 
nomenclature aussi exubérante, il a puisé à toutes les sources . 

1° Mots de la vieille langue, très riche en détails militaires 
encore vivaces au xvi* siècle. 

2° Termes de guerre venus d'Italie au cours du xvi* siècle et 

(i) Louis Clément, Henri Estienne, p. 338. 
(2) Estienne Pasquier,I,cr/;T5, 1. II, lettre xii. 



ÇO CONTACT AVEC L'ITALIE 

qui étaient déjà plus ou moins acclimatés en France vers 1540, 
époque où fut composé le Prologue du Tiers livre. 

3° Vocables méridionaux, peu nombreux mais significatifs, 
dont le Prologue ofl're les premiers témoignages: 

Brassai, brassard, du languedocien brassai, même sens. 

Camisade (liv. IV, ch. xxxii)^ mot ainsi défini par Monet (i636) : 
(( Attaque sur l'ennemi avant l'aube, eu en un autre temps de nuit, 
des gens armés et couverts de chemises blanches ou autre telle es- 
toffe pour s'entre connoistre », 

Le mot reflète le gascon camisado, assaut donné en chemise, et 
non pas l'italien incamisciata, comme on l'admet généralement. Il 
est fréquent dans .Monluc (t. II, p. 3r6: « Nous donnasmes l'escalade 
tous en camisades ») qui, pour exprimer « tenter une surprise », se 
sert de !a {oznùon forter une chemise blanche (i), synonyme de (don- 
ner une camisade (t. II, p. 413) : « Alors je luy dis en secret que j'ai- 
lois porter une chemise blanche à monsieur de Caumout au pas- 
saigc ». 

Ce terme est raillé par du Bellay comme mot nouveau (2), et Es- 
tienne Pasquier commet un véritable anachronisme en s'en servant 
à propos de Childebert (1. V, ch. xxv) : « Il fust arresté par la ca- 
misade que lui bailla sur la diane la reine Fredegûnde ». 

Cavalcadour, chevaucheur, et spécialement préposé aux chevaux 
de main (dans la Sciomachie), terme languedocien (cavalcadour), 
et non pas espagnol {cabalgador), comme on l'admet habiiuelle- 
ment (3). 

Migraine, grenade à feu, du prov. migrano, grenade (fruit). 

Passadou, flèche au fer triangulaire et plat (1. IV, ch lu), du 
toulousain passadou-, flèche (Doujat). L'italien dit passadori, traits, 
matrats, quarreaux d'arbalesie (OuJin) (4). 

Penard, poignard : « Cliascun exerçoit son penard, chascun des- 
rouilioit son bracquemard », du langued. penard, môme sens. 



(i) Suivant le Père Daniel, pendant les guerres d'Italie, le marquis de 
Pescaire, pour surprendre les troupes de Bayart, avait ordonné à cha- 
que soldat d'endosser une chemise par dessus ses armes pour les dis- 
simuler. C'est de cette ruse de guerre que viendrait notre locution. 

(2) Voy. Marty-Lavcaux, La Langue Je la Pléiade, t. I, p. 178. 

(3) Ronsard s'en est servi après Rabelais {Œuvres, t. IV, p. 293) : 

O fameux Esciiyer, 
Cavalcadour guerrier... 

(4) Cf. Garzoni, La Piaj^a universalc, i3t."o, dise. 82 : « Arme da tirar 
con mano corne .. i virctoni, i passadori, con quali vcngono i passavo- 
lanti ». 



ART MILITAIRE çi 

Vastadour, pionnnier, homme qu'on employait à ravager le terri- 
toire ennemi, du gascon gastadou, ravageur (i), 

4° Termes appartenant en propre à Rabelais et dont l'origine 
reste à préciser : 

Brassier (1. I, ch. xxv) désigne peut-être une variété de fronde. 

Hannicroche, arme recourbée en bec de cane, pendant de l'ancien 
appellatif /'ec de corbin. Rabelais en a tiré le dérivé ennicroclié, re- 
courbé, et hanicrochement, ce dernier ayant déjà chez notre auteur 
le sens figuré moderne d'à accroc ». 

Spirole, petite couleuvrine. 

Virolet, sabre au tranchant dentelé, suivant la définition qu'en 
donne Cotgrave. 

Verse, sorte de canon (1. IV, ch. m). 

5" Quelques souvenirs livresques puisés dans les auteurs clas- 
siques : 

Baliste (Tiie-Live) et catapulte (Vitruve), à côté de bélier (1. IV, 

ch. LXl). 

Caliges, sorte de brodequins que portaient les soldats romains 
(Cicéron). 

Cataracte, herse, et helepolide, hélépole, énorme machine de 
guerre (Vitruve). 

Gland, balle de plomb ou d'argile (César, Tacite). 

Phalarice ou phalarique, flèche incendiaire (Tite-Live). 

Scorpion, sorte de baliste à main pour lancer des pierres et des 
flèches (Isidore). 

Ajoutons : naumachie (2), représentation d'un combat naval (Vel- 
leius Paterculus), etc. 

Ce n'est pas tout. Pour exprimer les roulements du tonneau 
de Diogène, Rabelais fait usage d'une cinquantaine de verbes à 
signification technique, tirés des arts de l'artilleur, de l'armu- 
rier, de l'ingénieur, véritable kyrielle verbale qui forme la con- 
trepartie des termes de guerre que nous venons de passer en 
revue. 

Ainsi, abstraction faite de quelques réminiscences classiques 

(i) La forme latinisée rabelaisienne revient chez Brantôme (t. II, 
p. 298) : « Y avoit cent quarante grosses bombardes... vastadours ou 
pionniers, selon nous autres d'aujourd'huy ». 

(2) Cf. Rabelais, Sciomachie : « Sciomachie, c'est-à-dire un simulacre 
et représentation de bataille, tant par eaue que par terre ». — « La nau- 
machie, c'est-à-dire le combat par eau...» — « Les chevaliers vouloient 
faire esprouver leurs vertus en monomachie, c'est-à-dire homme à 
homme contre les tenans. » 



92 CONTACT AVEC L'ITALI!' 

destinées simplement à faire nombre, nous nous trouvons en pré- 
sence d'éléments encore vivaces, représentant un ensemble com- 
plet de la nomenclature militaire de l'époque. La plupart des 
termes de guerre de l'ancienne langue, encore en usage dans la 
première moitié du xvi' siècle, y figurent, comn-ie nous l'avons 
montré, à côté des nouveaux termes que le contact avec l'Italie 
avait ajoutés au fond indigène. 

Rabelais est le premier écrivain de la Renaissance, chez lequel 
cet héritage du passé se mélange aux acquisitions d'outre-monts. 
Alors qu'Henri Estienne, une trentaine d'années plus tard, 
traite les apports de l'italianisme avec une ii-onie lourde et une 
érudition douteuse, passant condamnation sur l'ensemble de ce 
contact ethnique, l'auteur de Pantagruel, avec l'instinct du gé- 
nie, en adopte les résultats durables. La plupart des termes, 
attestés tout d'abord dans son œuvre, sont défini Livement restés 
dans la langue. 

Ajoutons que sous le rapport de la terminologie militaire, 
comme sous tant d'autres, le grand écrivain fait montre d'une lar- 
geur de vues et d'une curiosité inlassables. D'autres ont apprécié 
le côté technique de son art militaire, de sa stratégie, des mou- 
vements et des opérations de guerre qu'il décrit dans son li- 
vre. Nous avons tâché, de notre côte, de montrer que l'expres- 
sion verbale, dans ce domaine militaire, est d'une richesse et 
d'une variété non moins étonnantes. L'exactitude la plus ri- 
goureuse égale, ici comme ailleurs, l'étendue de l'expérience, la 
netteté de la vision. Rabelais nous a laissé, en fait d'art militaire, 
un ensemble unique, un trésor inépuisable, digne de ceux qu'il 
nous a fournis pour l'art nautique et l'histoire naturelle. 



CHAPITRE III 
NAVIGATION 



L'intérêt pour les choses de la marine se révèle dès les pre- 
mières pages du roman rabelaisien, dans le programme d'édu- 
cation de Gargantua dressé par Ponocrate, (1. I, cb. xxiii) : 
« Puis icelluy basteau tournoit, gouvernoit, menoit hastive- 
ment, lentement, à fil d'eau, contre cours, le retenoit en pleine 
escluse, d'une main le guidoit, de l'autre s'escrimoit avec un 
grand aviron, tendoit le vêle, montoit au matz par les traictz, 
couroit sus les branquars, adjustoit la boussole, conîreventoit 
les boulines, bendoit le gouvernail ». 

On relève dans ce passage quelques termes techniques indi- 
gènes, inconnus par ailleurs, comme trait^ au sens de « càb'c » 
et surtout branquars a vergues », proprement grosses bran- 
ches (i), mot que Rabelais avait auparavant appliqué, ch. xvi, 
aux touffes enchevêtrées de la queue de l'énorme jument, que 
Fayolcs, roi de Numidie, avait envoyée d'Afrique à Grand- 
gousier, 

Rabelais aura appris ces termes spéciaux f< au port d'Olone 
en Thahnondoys » (ch. xvi), aujourd'hui les Sables d'Olonne, 
dont le havre, de grande importance au xvi^ siècle, pouvait rece- 
voir de véritables vaisseaux et qui se trouvait à proximité de 
Fontenay et de Alaillezais (2), où il passa ses années de moinage. 
Il a vu peut-être aussi de ses propres j-eux le navire gigantes- 
que que François 1" fit construire au Havre, la fameuse 
Françoise, de 2000 tonnes, qui échoui avant d'avoir pu pren- 
dre la nur, car il fait allusion aux câbles « de la grand nauf 
Franço'jse (3) qui est au port de Grâce en Normandie » (1. II, 

(i) Aujounl'hui, dans le Bas-?,Iaine, brancards désignent les grandes 
balances suspendues avec de grosses cordes (Montesson). 

(2)Voy. Rev. Et. Rab., t. II, p. 247-248. 

(3) La plupart des éditions (Burgaud des Marets, Moland, etc.) don- 
nent « la grand navire Françoise ». 



94 CONTACT AVEC L'ITALIE 

ch. iv), c'est-à-dire au port du Havre récemment fondé par le 
grand roi (i). 

Le vocabulaire nautique de Rabelais, encore très restreint à 
cette époque de sa vie, sera considérablement enrichi par ses dé- 
placements ultérieurs dans le Midi de la France et surtout par 
ses voyages répétés en Italie. Quelques termes gréco-latins 
mis à part, qui gardent d'ailleurs leur cachet livresque, sa no- 
menclature est puisée aux sources mêmes, aux diflerents ports 
qu'il a visités, aux matelots qu'il a interrogés et fréquentés. 
C'est ce qui explique la vie qui règne d'un bout à l'autre du 
« naviguaige », le réalisme des commandements et des cris de 
manœuvre, des injures de matelots. Tels, dans la Tempête (2), 
le.s ordres brefs et formels du pilote et les réponses collectives 
des gens de l'équipage : 

Couraige, enfans, dist le pilot, le courant est refoncé. — Au trin- 
quet de gabie. Inse, inse. — Au boulingues de coniremejanc. — Le 
cable au capestan. — Vire, vire, vire. — La main à l'insail. Inse, 
inse, inse. — Plante le heaulme. — Tiens fort à guarant. — Pare les 
couetz. — Pare les escoutes. — Pare les bolines. — Amure bâbord. — 
Le heaulme soubs le vent. — Casse escoute de tribord, filz de pu- 
tain (3). — Vicn du Lo. — I res et plain. — Hault la barre. — 
(llaulte est, respondoient les mateiotz). Taille vie. — Le cap au 
seuil. — Malettes hau. — Que l'on coue bonnette. — Inse, inse. 

Suit le celeume ou chant cadencé des matelots pour s'encou- 
rager à ramer : 

Je n'en daignerois rien craindre, 
Car le jour est feriau : 
Nau, nau, nau. 

« Cestuy celeume, dist Epistemon, n'est hors de propous et 
me plaist. Car le jour est feriau... » C'est en effet le refrain 
d'un Noël (-|), cantique d'allégresse par excellence. 

(i) Ch. de La Roncière, Histoire de la Marine française, t. II, 
p. 473 à 473. 

(2) Voy. sur la Tempête l'Appendice B : Théophile Folcngo. 

(3) Juron encore usuel parmi les mariniers de la Loire qui s'en ser- 
vent surtout pour appuyer un ordre ou pour appeler très spécialement 
l'attention. Voy. Rcv. Et. Rab., t. IX, p. 112. 

(4) Jal voyait à tort, dans l'exclamation nau f (c'est-à-dire noi'l \), le 
même mot que nau, navire. Jean Le Maire l'identifie avec l'homonyme 
du patriarche biblique {Les Illustrations de (îaule, 1. L ch. vu) : 
« ... bon père iNoc, lequel jusques aujourd'huy en toutes joyes publiques 



NAVIGATION qS 

C'est à la fin du Tiers livre, que Pantagruel fait ses prépara- 
tifs au port de Thalasse, près Saint-Malo, pour entreprendre 
sur mer, avec ses compagnons, le voyage lointain à la recher- 
che de la Dive Bouteille. Les deux livres suivants décrivent tout 
au long les différentes étapes de cet itinéraire. Tout en donnant 
atix diverses régions de cet immense parcours des appellations 
fantaisistes et de valeur négative, il est à peu près certain que 
notre auteur entremêle, dans sa géographie en apparence ima- 
ginaire, des souvenirs de ses lectures géographiques, nombreu- 
ses et variées. Mais nous ne nous attarderons pas aux péripéties 
multiples de cette curieuse odyssée (i). 

Nous n'en retiendrons qu'un seul trait, dont le caractère positif 
est incontestable : le vocabulaire nautique, abondant et pittores- 
que, qui accompagne le naoiguaige et surtout l'épisode central, 
la Tempête. L'élément linguistique, qui distingue notre Tem- 
pête de toutes celles qui l'ont précédée ou suivie, formera l'objet 
de nos recherches. 

I. — Témoignages comparatifs. 

Avant d'aborder cette étude lexicologique, il importe de faire 
ressortir, par un rapprochement suggestif, la nouveauté et la 
fécondité de la nomenclature rabelaisienne. 

Cette originalité ressort pleinement d'une comparaison avec 
les documents nautiques antérieurs, principalement avec Les 
Fais de la marine et naoigaige, composés vers 1520 par le 
seigneur Antoine de Conflans (2). Ce patron de navire trace le 
tableau de l'état de la marine au début du règne de François I" 
et nous apprend les noms des bâtiments qu'employaient les 
diverses nations de l'Europe au commencement du xvi' siècle. 

Voici d'abord la nomenclature des bàtini-nts du Nord : 

Et premièrement, en la grant mer Occane, aux parties froides te- 
nans aux basses AUemaignes, comme Roussie, Norv^'aigue, Dampne- 

(si comme à la nativité de nostre Seigneur) est acclamé et vociféré par 
la tourbe des enfans : Noë, noë, noë ! » Identification erronée, mais 
témoignage à retenir. 

(i) Voy., à ce sujet, le livre d'Abel Lefranc, Les Navigations de Pan- 
tagruel, Etude de géographie rabelaisienne, Paris, 1905. 

(2) Bibl. Nat , Mss. fr. 742 in 4°. Ce curieux manuscrit a été publié 
par Jal, dans les Annales maritimes et coloniales de 1842, t. II, p. 29 à 
60. Voy., pour nos extraits, p. Sj et suiv. 



96 CONTACT AVEC L'ITALIE 

marc, venant en Frise, en la Hanse teutonique, Hollande, Zelande et 
Breban, y a gros nombre de hourques qui viennent par flottes en 
Brouage ou en Bretaigne, ou à Saint Tunal et Portugal, quérir de 
sel, et sont gros navires de deux cens, troys cens, quatre cens, cinq 
cens et jusques à six cens tonneaux et quelcunes plus grandes... 

En WoWanclQ sont corbes (i), aucunes décent tonneaux et les autres 
au dessoubs, et peschent harencs en la mer Flandre, et se treuvent au- 
cunes foys trois cens en.semble. 

En Zelande sont heux (2), esciites (3), vollans (4), les ungs de 
quatre-vingtz, de soixante dix, de soixante tonneaux... 

En Flandres... sont i;rant quantité de corbes, de heux, de bode- 
qiiins {^), escutes et autres petits vaisseaux pescheretz. 

Dans le port de Calais, sont passaiges à clint (6) et aucunes escu- 
tes qui vont quérir boys en Angleterre, charbons et autres choses. 

Dans le port de Boulongne sont navires à caravelles (7), allant en 
marchandise à Bourdeaulx, à la Rochelle, et grant quantité de pe- 
scheurs à harengs. 

A Diepe, gran navires à caravelles, de sept vingtz, et huit vingtz 
tonneaux, à caravelles, qui vont en Portugal et autres lieux... 

A saint Wallery et à Fescamp, il y a grant quantité de caravelles et 
crayes (8)... et la plupart servent à pescher harenc, 

A Rouen^ il y a navires à caravelles et autres navires qui navigent 
par la mer, que chascun coignoist, comme sont foncets (9), hour- 

(i) Terme nautique flamand, isolé en dehors de Conflans. Voy., pour 
ces termes et les suivants, le Glossaire nautique de Jal et surtout la dis- 
sertation citée plus bas de Kemna. 

(2) Mot emprunté du flamand hui^ d'où la forme hue qu'on lit tout 
d'abord dans la Chronique de Molinct (Kemna, p. iS5'. 

(3) Cf. ci-dessous : Dans le port de Calais... Froissart donne scute, 
terme nautique tiré du flamand skuta, qui désigne toutes sortes de ba- 
teaux. 

(4) Problablement reflet du flamand vlicbot, attesté en français dès le 
xv" siècle (Kemna, p. 154). 

(3) Autre terme flamand, au sens de « petit bateau », attesté dès le 
xv° siècle (Kemna, p. i53). 

(6) Et plus bas : vaisseaux à clinc, même sens que clinquart (Voy. 
note 4 de la page suivante). 

(7) De l'ital. caravella, bâtiment en usage surtout chez les Portu- 
gais : terme attesté, sous cette forme, au début du xvi" siècle (voy. Dict. 
générai). 

(8) Forme rare (de l'angl. cray), à côté de celles de craier, créer (de 
l'angl. crayer)., cette dernière employée dès i334 (Kemna, p. 147). 

(9) Grands vaisseaux : « C'est sur lea foncets qu'on amène à Paris de 
Rouen et des villes de Normandie... les bois, les épiceries et autres 
marchandises » (Savary, Dicl. de commerce, 1723). 



NAVIGATION 97 

ques, escutes, barques et tous vaisseaux à clinc (i) et à caravelles, 
et navigent depuis Rouen jusques à la mer... 

En la couste de Guyenne comme les Sables d'Aulonne, la Ro- 
chelle (2), les isles d'Oleron, Ilallevert, Brouage, Marcgoe... les na- 
vires qui y sont se nomment caravelles et barches (3), grandes et pe- 
tites... Et encore à la dicte coste de Guyenne à force autres petits 
vaisseaulx, comme caravelles, clinquars (4), pinaces (5), ballei- 
niers (6), gabares, barques pescheres?es, passagiers (7) pour pas- 
ser aux isles de Ré et de Marennes, ajiguilles (8) qui est une 
manière de vaisseaulx soubtilz, qui vont de Blaye jusques à Bor- 
deaulx et autres lieux par Gironde. 

En passant à la Méditerranée, les rapprochements n'offrent 
pas moins d'intérêt : 

Il y a sagictiaires (9) (« sagittaires »), palendries (10) et esquira- 
ces (11), becques (12) et brecins (i3), barqiiet^ ((4), barquetes, et tout 
sert pour la marchandise. 

Les vaisseaulx soubtilz sont galleres bastardes, gallcres soubtil- 

(i) Voy. note 6 de la page précédente. 

(2) Ces détails sur les ports connus de Rabelais sont à retenir. 

(3) Forme antérieure, parallèle à barque, l'une et l'autre étrangères à 
Rabelais. 

(4) De Conflans en donne plus bas l'explication : « Aux Esturies sont 
navires d'une autre sorte qui vont à la coste de Barbarye, pescheurs de 
merlutz et s'appellent clinquars ». 

(5) Les pinaces de Bayonne sont mentionnés dans la Chronique de 
Monstrelet (chez Jal) : « Les dits Biscayens vindrent à tout douze vais- 
seaux d'armes nommez espinaces ». 

(6; Nom de navire, attesté sous différentes graphies, dès le xiv« siè- 
cle (Kemna, p. 45-4G). 

(7) Déjà dans Froissart qui dit à la fois vaissiaus passagiers et un 
passagier, c'est-à-dire un bateau de passage (Kemna, p. 47). 

(8) « Une nef appelée anguille... » est citée au xv° siècle dans Go- 
defroy. 

(9) Sorte de bateau rapide (de l'ital. sjgittaria)^ dont le nom est at- 
testé en français dès i32o (Kemna, p. i')8). 

(10) Molinet emploie le même terme, sous la forme palandre, à la fin 
du XV® siècle (Kemna, p. 241). 

(11) Ce terme manque à Kemna: c'est l'anc. italien schira^^o, sorte 
de navire turc. 

(12) Ce terme manque à Kemna : peut-être reflet de l'ital. sciabecco, 
chébec, ce dernier emprunt du xvuie siècle. 

(i3) Manque également à Kemna. Dans le langage nautique, brccin ou 
bressin désigne un cordage. 
(14) Cette forme masculine est inconnue ailleurs (cf. Kemna, p. 116). 

7 



98 CONTACT AVEC L'ITALIE 

les, fustes, hrîgandins (i), grips (2), leux (3), armadis (4), tar- 
guyes (5), gondres (6), esquiffes (7), chutes (8) pour descharger et 
charger caraques, albastottes (9), pontons pour nettoyer ports et 
pour faire rempars en mer; tafforées {10) pour porter artillerie et 
battre à fleur d'eau. Toutes ces nefs navigueat devers les mers me- 
ditarennes... 

En parcourant cette abondante nomenclature, on est surpris 
de ne retrouver chez Rabelais aucun de ces nombreux noms de 
navires (cités en italiques) du commencement du xvi' siècle. Mais 
ils étaient déjà sans doute sortis d'usage à Tépoque où notre 
auteur préparait son « naviguaige », c'est-à-dire après 1540. 

D'ailleurs, si l'on veut apprécier la richesse et la nouveauté 
de la terminologie nautique rabelaisienne, il n'y a qu'à la com- 
parer aux quelques mots de marine que renferment les deux 
éditions successives (1539 et 15^9) du Dictionnaire de Robert 
Estienne, par exemple : 

Artimon est une petite voile de navire qu'on dit autrement trin- 
quet. 

Galées ou galleres, gallée de trois rames pour banc, Triremis. 

Gallion, une sorte de navire nommée gallion ou brigantine. 

Navire ou naii, Navis. Une petite nau legiere qui sert d'aller es- 
pier ; une sorte de navire co\xnQ et legiere; petite navire, nasselle ou 
fleîte servant à des charges. 

Saburre est grosse arcne de quoy on charge les navires jusques à 
certaine mesure, à fin d'cstre plus fermes, Saburra. 

En dehors de ces appellations traditionnelles, aucune trace des 
nombreux termes océaniques et méditerranéens qui donnent au 

(i) Sous cette forme, déjà dans Froissart, t. XIV, p. 2i3. 

(2) De l'ital. grippo, nom de petit navire dont Commynes fait mention. 

(3) Forme francisée de lut, ce dernier donné par Rabelais (voy. plus 
has, p. 118). 

(4) Manque à Kemna : c'est l'esp. annadia, radeau. 

(5) Même remarque. Nous en ignorons la source : cf. esp. tarida, 
tartane. 

(6) Ancienne forme francisée de gondole (cf. plus bas, p. iiG). 

(7) Mot du xvi« siècle, également familier à Rabelais (voy. ci-dessous, 
p. 118). 

(8) Nom d'un petit bâtiment, d'origine probablement indigène ; at- 
testé ici pour la première fois (cf. Kcmna, p. 183-184). 

(9) Manque à Kemna et à nos sources. 

(10) De l'esp. tafurea, vaisseau servant à transporter des chevaux : 
terme attesté des le xiv« siècle ^Kemna, p. 2i5). 



NAVIGATION 99 

vocabulaire nautique de Rabelais son caractère pittoresque et 
évocateur. 

IL — Terminologie nautique. 

Il importe de discerner, dans cette nomenclature touffue (i), 
les contingents divers et multiples qui Pont tour à tour consti- 
tuée. L'Océan et les voies fluviales d'une part, la .Méditerranée 
de l'autre, l'ont successivement alimentée. C'est de la bouche 
même des matelots que Rabelais a appris les termes nautiques 
usuels à son époque. Nous allons passer en revue ces apports, 
originaux et pittoresques, qui donnent à son naciyuaige un ca- 
chet à part (2). 

A. — TERMES DE MARINE FLUVIALE. . 

L'état des chemins au xvi' siècle engageait les voyageurs à 
recourir le plus possible aux voies fluviales, comme la Loire et 
ses affluents. C'est ce qu'a fait certainement Rabelais au cours 
de ses incessants déplacements. Il avait des amis dans la célè- 
bre communauté des marchands qui naviguaient sur le fleuve et 
ses affluents. Parmi ces marchands figurait même Jamet Brahier, 
allié à la famille de Rabelais, le « maistre pilot » de la flotte de 
Pantagruel (3). 

i) Nous avons déjà consacré à ce sujet un mémoire spécial « Les 
termes nautiques chez Rabelais » (dans la Rev. Et. Rab.^i VIII, p. i à 
56), dont nous tirerons les données essentielles, augmentées des résul- 
tats de nos recherches ultérieures. 

(2) Voy. Estienne Clairac, Explication des termes de marine employés 
dans les édicts, ordonnances et réglemens de l'Amirauté, Paris, i638. — 
Père Georges Fournier, Hydrographie contenant la théorie et la pra- 
tique de toutes les parties de la navigation (précédé d'un « Inventaire 
des mots et façons de parler dont on use sur mer »), Paris, 1643. — 
Auguste Jal, Glossaire nautique. Répertoire polyglotte des termes de 
marine ancienne et moderne, Paris, 1848. 

Charles de La Roncière, Histoire de la Marine française, t. I à IV, 
Paris, 189g à 1909. — Kemna, Der Begriff a SchiJ^» im Fran^ôsischen, 
dissertation de Marbourg, 1901. 

(3) Voy. Abel Lefranc, dans la Rcv. Et. Rab., t. IV. p. i83. 



100 CONTACT AVEC L'ITALIE 



I. — Emprunts directs. 



Rabelais est redevable des termes suivants aux marins de la 
I.oire (Anjou, Maine, Perche) qu'il a souvent fréquentés (i) : 

Housée de pluye (1. II, ch. xxxiO, pour averse, ondée, ex- 
pression familière aux marins de la Loire dès le xv" siècle: « Li- 
gement qui effondra en l'eauc par un estourbillon ou ou^ée de 
vent (Marteilier, p. 47), c'est-à-dire par un coup de vent, par 
une bourrasque. Dans le Maine et l'Anjou, ousée est encore 
vivace avec le sens d' « ondée » (2). 

Orjau, organeau (l. IV, ch, xviii : « n'abandonnez Vorjau »), 
terme attesté dès le xv" siècle chez les marins de la Loire : 
« Hurt [d'un chalan] à l'un des orgeaulx du pont de Blois » 
(dans Martcllier). 

Pcaultre, gouvernail des bateaux de la Loire (l. IV, ch. lv : 
« vire la. peaultre »), mot qui figure dans un document nautique 
ligérien du xiv" siècle (Martellier, p. 49). L'expression virer 
lapeaidre, pour tourner le gouvernail, est courante sur les ba- 
teaux de la Loire. Le terme peautre est encore vivace dans le 
(>cntre, le I3lésois et l'Orléanais (3) et surtout dans l'Anjou, où 
il conserve son antique forme et agencement (4), 

Toute une série de termes nautiques, attestés pour la première 
fois chez Rabelais, peuvent se rattaclier à la même source: 

Amure, cordage, et ainurcr, tendre l'amure (1. IV, ch. xx). 

Bonnette, petite voile ajoutée à une grande, ayant la forme 
d'un bonnet pointu (1. IV, ch. xxii). 

Boulingue, petite voile au sommet du mât (1. IV, ch. xxii : 
« Où sont nos houlinijues} »), terme identique à l'ancien bou- 
line, qui, dans Vfl'/di'ographie du Père l'ournier, a le double 
sens de « voile » et de « corde », acception familière à Rabelais 

(i) P. Martellicr, Glossaire des documents de l'iiistoire de la commu- 
nauté de marchands fréquentant la rivière de la Loire et fleuves descen- 
dant en icelle, Orléans et Paris, 1869. 

iM. Jacques Soycr, archiviste du Loiret, a le premier appelé Tatten- 
lion sur ces termes ligéricns dans le navif^uaige de Rabelais. Voy. son 
article dans la AVv. Et Rab , t. IX, p. 109 à 1 14. 

(2) Voy., sur housée, la note que nous avons insérée dans l'éd. Le- 
franc des (Euvrcs de Rabelais, t. I, p. 26, note 5. 

(3) Jacques Soyer, art. cité, p. 109 à i 10 et 1 13. 

(4) Verrier et Onillon, Glossaire de l'Anjou, t. 1, p. (jS-gb, où se 
trouve une description détaillée 



NAVIGATION lor 

(1. I, ch. xxiH, et I. IV, ch. xxii). Le rapport entre les deux 
formes est le même que celui de berline et berlingue^ cette der- 
nière prononciation populaire parisienne au xviii" siècle. 

Bressin, cordage, mot induit de bressiner, haler sur lebres- 
sin (1. I\^ ch. xx), prononciation vulgaire provinciale pour 
brassifi (de bras). 

Cosses, anneaux cannelés qui maintiennent les cordages et les 
préservent des effets du frottement (l. IV, ch. xviii et xxxiv). 
C'est le même mot que cosse de fève (xii' siècle), ces anneaux 
recouvrant les boucles d'une gaine protectrice. La forme paral- 
lèle gosse signifiant à la fois cosse de fève (xvi" siècle) el cosse 
de cordage (voy. Littré), confirme cette analogie métapho- 
rique. 

Heaulme, barre du gouvernail (1. IV, ch. xx) : « Desmanche 
le heaulme ». 

Malettes, petites ouvertures par lesquelles on transfilait les at- 
taches des bonnettes, proprement petites malles (1. IV, ch. xxii): 
« Malettes, hau ». 

Portehaubancs, qui porte les haubans ou gros cordages du 
mât (1. IV, ch. xxxiv). 

Plusieurs de ces termes sont encore aujourd'hui en usage chez 
les mariniers de la Loire. Les bateliers angevins, entre autres, 
disposent toujours d'une ample provision de termes nautiques 
que les auteurs du récent Glossaire de l'Anjou ont enregistrés 
avec soin au cours de leur recueil, et ensuite groupés à la fin 
sous la rubrique « Batellerie ». 

Ce sont pour la plupart des métaphores de marins ou de pê- 
cheurs — bonnette et heaume, cosse et malette — images 
frappantes qui ont leur point de départ dans des objets concrets, 
procédé habituel de l'imagination populaire. 

2. — Emprunts accessoires. 

Une autre catégorie de ces termes nautiques isolés peut être 
rapprochée de ceux que nous venons d'étudier. 

Aigneuillot, coquille pour aigueillot, aiguillot (1. IV, 
ch. xviii): « Je oy V ai g neul Ilot frémir. Est il cassé .^ ». C'est le 
poitevin aigueiHe, aiguille, dont la forme diminutive et le sens 
technique n'ont pas survécu. La variante moderne aiguillot est 
attestée ultérieurement. 

Caoeche, sorte de poulie, appelée cap du mouton (1. W , 



102 CONTACT A\EC L'ITALIE 

ch. XVIII : « guare la caveche »), proprement tête de chevêche 
(diah caceche), sorte de chouette à grosse tête, appelée chavèche 
dans le Berrj' (i). 

Coursoir, terme dont on ignore le sens précis (2), mais en 
tout cas différent de coursie (1. IV, ch. lxih : « Rhizotome es- 
toit accropy sus le coursoir »), du poitevin coursoir, cour ou 
espace libre entourant les habitations (3) (Beauchet-Filleau). 

Il est probable que Rabelais a entendu ce terme, comme plu- 
sieurs autres, aux ports des Sables-d'Olonne ou de la Rochelle 
qu'il mentionne iréquemment dans son roman, et qui se trou- 
vaient dans le voisinage de Maillezais, où notre auteur fît des 
séjours répétés chez son protecteur et ami, l'évêque GeofFroi 
d'Estissac. 

. Le sens spécial (chez Rabelais) du premier et du deuxième 
de ces termes poitevins n'a pas survécu, mais |leur réalité nau- 
tique reste hors de doute, comme celle de tous les termes ana- 
logues qu'il avait recueillis aux Sables-d'Olonne dès sa jeu- 
nesse et consignés, longtemps avant son « naviguaige», dans son 
Gargantua. 

B. - TERMES OCÉANIQUES. 

L'Océan a fourni le contingent le plus nombreux, englobant 
à la fois le legs nautique du passé et les nouvelles expressions 
que Rabelais a recueillies au cours de ses innombrables voyages. 
Nous allons envisager à part chacune de ces contributions. 

I. — Emprunts anciens. 

L'ancienne langue a légué au vocabulaire nautique du 
xvi" siècle nombre de termes (.j), dont plusieurs sont restés viva- 

(i) Cotgrave note le terme comme « languedocien », mais ce dialecte 
ne connaît que cabesso avec le sens exclusif de « tête ». 

(2) Godefroy explique coursoir par « pompe d'un vaisseau» (de même 
dans le Glossaire Jannet-Moland;, acception à coup sûr erronée. 

(3) L'abbé Lalanne cite, dans son Glossaire du Poitou, ce document 
de ir,38: « ... jardins, cours, coursoucrs... » 

(4) Voy. le Dictionnaire de Godefroy et la dissertation citée de 
Kemna (lyoi). Voici ceux qu'on lit dans Rabelais : 

Couet, corde qui sert à tirer et amener les voiles au vent, d'où couer, 
amurcr. L'exemple le plus ancien du mot est de 1445 (Godefroy). 

Escouie, écoute, cordage (1, IV, ch. xxii), terme hollandais attesté 
dès le xv siècle. 



NAVIGATION lo3 

ces. Relevons-y ceux qui sont propres à Rabelais ou au 
xvi' siècle : 

Gaillard ou château gaillard^ partie élevée à l'avant ou à 
l'arrière des grands vaisseaux (1. IV, ch. xxxii), c'est-à-dire 
fort, solide, terme attesté en 1543 (La Roncière, t. II, p. 480). 

Morisque, nom de voile i\. IV, ch, lxiv : « papefîlz, moris- 
ques et trinquetz »), littéralement voile mauresque (cf. voile 

EstaiL étai (1. IV, ch. lxv), ancien terme océanique remontant au 
xu" siècle. 

Galée (que Rabelais écrit giialée), galère (1. I, ch. m : « vogue la 
giialée ))), terme remontant aux origines de la langue, sous la forme ga- 
lic, d'où les dérivés galion (1. III, ch. v) et galiole (dans la Sciornachie), 
attestés dès le xiii-xiv^ siècle. Galée est encore vivace au xve siècle, 
lorsqu'il cède la place à galère : galée est donc au xvi= siècle un ar- 
chaïsme qu'on rencontre encore en poésie (fréquent chez Marot), mais 
du Bellay déclare expressément (éd. Marty-Laveaux, t. I, p. 3i5): 
« J'ai usé de gallées pour galleres... ». Chez Brantôme c'est un italia- 
nisme (t. II, p. 3oo) : «... il avoit onze carracques, deux cens galleres et 
vingt cinq gallées a voiles ». 

Galerne, écrit aussi gualenie, vent du nord-ouest (1. IV, ch. ix : « le 
vent de galerne »), pris en opposition avec le sirocco (1. IV, ch. xmi : 
« l'un loue le Siroch.,. l'autre giialerne ly). Très ancienne expression du 
vocabulaire océanique qui a survécu dans le langage nautique et dans 
plusieurs patois. 

Nef, une seule fois employé par Rabelais et en dehors du navigtiaige 
(dans une lettre d'Italie, comme variante de nauf, éd. Bourilly, p. 63). 
Terme très ancien (vers 1040), remplacé à la fin du xv^ siècle par na- 
vire, qu'on relève une quinzaine de fois dans Rabelais (déjà Commynes 
emploie une fois ne/ contre trente-six fois navire). Cependant nef garde 
son sens technique, surtout en poésie (par exemple chez xMarot) jus- 
qu'au xvii« siècle, avant d'être relégué dans le domaine métaphorique. 
Le lat. 7iavis a donné en français nef à côté de nave et nauf, ces deux 
derniers par l'intermédiaire de l'italien et du provençal. S 

Orque, hourque, navire de transport (1. IV, ch. xviii : « neuf orque 
chargées de moines »), terme que le Dictionnaire de l'Académie de 1694 
orthographie hourque : « Vaisseau léger et plat; on l'appelle aussi oucre »• 
L'ancien français connaît encore les variantes : hurque (vers 1490), 
hulqtie {Commynes) et hoitlque (Monstrelct), à côté de hource (Th. Cor- 
neille, 1694) et d'orce (Ménage), d'origine germanique : angl. et holland. 
hulk (voy. Kemna, p. 1 5 i et 154). 

Uiaque, étague, cordage (1. IV, ch, i.xiv), à côté d'uretaque (1. IV, 
ch. xx), terme d'origine obscure remontant au xii® siècle. 

Quelques-uns de ces vieux termes, comme escoute, étague et galerne, 
sont encore usuels parmi les mariniers de la Loire. 

Tous ces vocables étaient encore employés au xvi«-xvi[« siècle. Cer- 
tains se trouvent dans le Dictionnaire de Nicot (1606); d'autres dans 
les ouvrages spéciaux de Cleirac (i63S) et du Père Fournier (1643). 



I04 CONTACT AVEC I/ITALIE ' 

latine), terme inconnu en dehors de Rabelais (il manque au 
Glossaire nautique et à Godefroy). 

Tahut(i), espèce de navire, terme inconnu en dehors de Ra- 
belais et identique au vieux mot tahut. cercueil (encore dans 
Brantôme (2), d'origine méridionale: toulousain iaJnit, bière 
oM cercueil (Doujat). Quant au rapport sémantique entre « na- 
vire » et « cercueil », comparez cet article du Dictionnaire étij- 
moloQique de Ménage : « Nau, bière, cercueil... de sa res- 
semblance à une nau\ c'est ainsi que nos anciens appelloient 
un bateau, du mot navis ». 

Volantaire, sorte de navire (1. l^^ ch. xxii) que Jal inter- 
prète (p. 523) par « bateau public, à volonté », tandis que 
Kemna (p. 154) le rapproche du synonyme volant (1.476), 
c'est-à-dire bateau léger, qui vole. Pourtant, volantaire ne peut 
dériver que de volente, volonté (Palsgrave) et le sens répond à 
peu près à celui donné par Jal. Le mot manque à l'édition prin- 
ceps du Quart livre (1548). 

2. — Emprunts normands et bretons. 

Rabelais a connu de près la Bretagne, dont son roman porte 
des vestiges nombreux. Il en a visité à plusieurs reprises les 
ports, où il eut des rapports fréquents avec les marins et les 
pêcheurs. Il a recueilli de la bouche des premiers les vocables 
nautiques indigènes et appris des autres les noms de poissons 
océaniques qu'on trouve nombreux dans son catalogue ichtyo- 
logiquc (1. IV, ch. lx). 

A-t-il connu personnellement Jacques Cartier, comme le pré- 
tend une tradition locale consignée en 1628 par le chanoine ma- 
louin Doremet dans une note marginale de son opuscule sur 
V Antiquité de la ville et cité d'Aleth} (3) 

C'est peu probable. 

Tout porte à croire que Rabelais ne connaissait pas person- 

(1) Cf. l. V, ch. XIV : u Tahutr^, barquettes et frcguattes ». C'est la 
leçon du Manuscrit; l'Edition lui substitue : « Galleres et freguades ». 

(2) « Fut ordonné... qu'on porteroit Du Guesclin sur son tahut où 
estoit le corps et les clefs de Chastcau Randon ». (Euvres, t. II, p. 201. 

(3) « Rabelais vint à Saint-Malo pour apfircndrc de Jacques Cartier 
les termes de la marine et du pilotage à Saint-Malo, pour en chamarrer 
ses bouffonnesques Lucianismes et impies cpicuréismes ». 



NAVIGATION I0> 

nellement Cartier, dont (comme tous ses contemporains) il sus- 
pectait la véracité, puisqu'il place sa relation (i) dans le Pdys 
d'Ouy-dire, c'est-à-dire parmi les historiens et voyageurs qui 
ont rapporté des faits plus ou moins douteux. 

Quoi qu'il en soit, notre auteur s'est documenté sur place, 
aux ports de Saint-Malo, de Honfleur, du Havre, etc., et c'est à 
cette source vivante que remontent les vocables qui suivent (2): 

Agufjon, zéphyre (i. IV, ch. xxix) : « ... fut voile faicte au 
serain et délicieux Agwjon ». La Briefoe Déclaration explique 
ainsi ce terme : « Agwjon, entre Bretons et Normans mariniers, 
est vent doulx, serain et plaisant, comme en terre est Zé- 
phyre ». Ce mot, qui manque à tous les glossaires des patois 
normands et bretons (3), a pourtant survécu dans le langage 
maritime de Calvados : « Ayon ou ayon de vent, brise » (4). 

La forme aguyon est tout bonnement une autre graphie d'a- 
guillon, celle-ci variante archaïque très usuelle au xvi^ siècle 
pour aiguillon et encore vivace dans plusieurs patois de 
l'Ouest et du Centre. Uaguyon, c'est-à-dire l'aiguillon de 
vent, a désigné tout d'abord la bise piquante et a fini, après 
divers degrés intermédiaires, par s'appliquer au vent doux, au 
zéphyre. 

Chippe, vaisseau (1. IV, ch. xxii : « cinq cliippes »). Ce terme 
rabelaisien n'est pas directement une « francisation de l'anglais 
ship, navire » (comme le pense Jal), mais un emprunt fait par 
Rabelais au patois haut-breton, dans lequel le nom a survécu 
avec un sens plus restreint. Dans le Catholicon de Schmidlin 
(1771), cliippe est noté comme « breton » et ainsi défini: « Dans 
le cercle maritime de Saint-Malo, petite barque de pêcheur dont 

(i) Brief rccit et succincte narration de la navigation aux isles de Ca- 
nada, Paris, 1545. 

(2) Voy. sur les termes nautiques normands antérieurs à Rabelais, 
Les comptes du Clos des galées de Rouen au XIV<^ siècle (i382-i384), 
éd. Charles Bréard, Rouen, 1894. Clos des galées est l'équivalent 
rouennais à'arsenal. 

(3) De même au Glossaire du patois des matelots boulonnais par Er- 
nest Deseille (Paris, 1894) ainsi qu'aux Termes de mer et de pèche en 
patois de Bernières-sur~Mer, par L. Quesneville (dans le Bulletin des 
parl-jrs normands de igoi). 

(4) Extrait d'un mémoire manuscrit sur les « Termes nautiques du 
Calvados », par M, Denis, instituteur à Maisy, manuscrit mis à notre 
disposition par l'obligeance amicale de M. Guerlin de Guer, l'éminent 
patoisant de la Normandie. 



lo6 CONTACT AVEC L'ITALIE 

on S2 sert sur le Rancé ». Ce mot ne se trouve dans aucun dic- 
tionnaire ancien, en dehors de celui de Cotgrave qui l'a tiré de 
Rabelais lui-même. 

FloLiln, suivant Xicot, « une manière de vaisseau de mer, 
approchant la rauberge, peu plus petit » (1. W , ch. xxii : « trois 
flouins »). Cette forme (i) se lit dans un document de Saint- 
Malo de 1 5 5 5 : « trois flouins et deux chalouppes » (La Ron- 
cière, t. II, p. ^6i). 

Guabei, g:ibet, girouette (1. IV, ch. lxv : « voyez le (juabet de 
la hu'ie ))~>, répondant à gabet, au même sens, usité dans la 
Manche, suivant le témoignage de Thomas Corneille (1694). Le 
pat' is guernesiais emploie encore gabet au sens de « girouette » 
(Métivier). 

Fii^on, frison, pot de terre ou de métal pour conserver la 
boisson (1. IV, ch. xxii : « Apporte les Jruons, hau, Gym- 
naste... »), terme que Cotgrave rend par dutch tankavd, ou pot 
hollandais, et que le Père Fournier définit ainsi : « Fri.:^ons sonX 
chopines d'airain ou de terre cuite pour tenir boisson; en Nor- 
mandie, on les faict d'estain et contiennent deux pots ». Le mot 
signifie peut-être pot de Frise, et il a pénétré en français par 
le patois normand. 

Grain, orage accompagné de pluie et de grêle (1. IV, ch. xviii : 
« un tyrannicque grain et lortunal nouveau »), que Cotgrave 
note avec raison comme normand. En effet, le terme était et est 
encore familier aux marins de la Normandie {2). 

(i) Le terme n'est pas « une orthographe auriculaire du mot anglais 
Jlowing » (deyZ^, voler), comme le soutient Jal, — etymologie admise 
par La Roncière (t. Il, p. 3(Ji) et passée dans le glossaire de Marty-La- 
veaux, — pour les deux raisons suivantes : 

1° Flowiug est inconnu à l'aoL^lais du xvi" siècle, le Dictionnaire his- 
torique de Murray ne le mentionne pus avant 1748 et encore comme 
simple épithète [n flowing sail »). 

2» Ce terme nautique, attesté des la seconde moitié du xv" siècle, se 
présente tout d'abord sous les formes y7c'//2, folin, phulin, dont le point 
de départ reste obscur. 

(2) Voici deux ténu)if;nages, l'un ancien et l'autre moderne, sur cette 
provenance : 

« Souvent s'esLvoient des tourbillons que les mariniers de Norman- 
die appellent grain, lesquels... tempestoyent si fort dans les voiles de 
nos navires que c'est merveille qu'ils ne nous ont viré cent fois... » 
Jean de Léry, Voyage de l'Amérique, ch. iv (cité d'après Le Duchat). 

•' Grain, onde subite et passagère, avec ou sans bourrasque ; cette 



NAVIGATION lO? 

C'est par leur intermédiaire que grain, au sens nautique, a 
passé au français, où il est devenu d'un usage général, et du 
français au provençal avec la même acception technique : « Gran, 
terme de marine, orage passager » (Mistral). 

Inse, hisse ! cri pour animer la chiourme à hisser les voiles 
(1. IV, ch. xx), impératif de inser (i), forme normande, répon- 
dant au méridional hisser (prov. et catal. issar, ital. issare), 
d'où insail, drisse, pendant normand de hissas (l. IV, ch. xx : 
« la main ù Vinsait »). Cette forme nasalisée, inser ou hinser, 
a précédé hisser, qui est moderne et d'origine méridionale. 

Jiainucrge, vaisseau à voiles et a rames employé sur l'Océan 
(1. 1\', ch, i), figure sous cette forme d'abord chez Rabelais, 
tandis que le primitif roberge ou raaberge (cette dernière forme 
encore chez Nicot) lui est antérieur. Ramberge est une adap- 
tation, dans la bouche des marins normands, de l'anglais row- 
barge, barge à rames (2). 

C'est également par l'intermédiaire du normand que nous sont 
venus les termes Scandinaves bâbord et tribord, attestés sous 
cette forme tout d'abord dans un chant royal de 1528 de Jean 
Parmentier (3) et ensuite chez Rabelais (1. IV, ch, xxii). Tribort 
est une abréviation d'estribord, qu'on lit dans la Cosmographie 
d'Aphonse le Saintongeais (q). 

3. — Emprunts du sud-ouest. 

Rabelais a fait des voyages répétés dans le Languedoc, le 
Béarn, la Guyenne, Les noms des grands ports de Bordeaux et 

expression, familière aux marins, est usitée dans tout l'arrondissement 
de Pont-Audemer ». Robin, Prévost, etc., Dictionnaire du patois nor~ 
mand en usage dans le département de l'Eure, Evreux, 1882, p, 2i3. 

(i) On rencontre la même forme nasalisée chez dAubigné {Histoire 
Universelle, t. II, p. :o : « ... et hinsant la civadiere... il fait prendre 
les rames «) et, au xvii" siècle, chez Cleirac {Termes de marine, 1643, 
p. Sa) : « Les drisses servent pour tirer l'estague aux fins de hinser ou 
d'amener les voiles ». 

(2) Voici comment Guillaume du Bellay décrit cette sorte de vaisseau 
de guerre {Mémoires, éd. iSôq, p. SgS) : « Il y a une espèce de navire 
particulier, dont usoient nos ennemis [les Anglois], en forme plus longue 
que ronde, et plus estroite beaucoup que les galleres... Avecques ces 
vaisseaux ils contendent de vitesse avecques les galleres et les nomment 
ramberges ». 

(3) Voy. Rev. Et. Rab., t. X, p, 65. 

(4) Ibidem. 



I08 CONTACT AVEC L'ITALIE 

de Bayonne reviennent à plusieurs reprises clans son roman. Le 
contingent des termes nautiques qu'il y a recueillis est impor- 
tant (i): 

Besch, vent du sud-ouest (1. IV, ch. xliii : « l'un loue le Si- 
roch, l'autre le Besch »). Cotgrave donne labeclie et lebeche. C'est 
le languecl. labecli, roussillonnais lebech, italien libeccio (« vent 
appelle labeche par les Provençaux, vent d'Afrique », Oudin). 
Chez Rabelais, la syllabe initiale a été confondue avec l'article. 

Bitou, bitton, charpente servant à fixer les amarres (1, IV, 
ch. XIX : « attache à l'un des bitous »), et biton (1. N', ch. xviii), 
du langued. bitoUy bitou, même sens. 

Cap, l'avant du vaisseau (1. IV, ch. xx : « le cap est en 
pièces »), du langued. cap, même sens. 

Capestan, cabestan (l. IV, ch. xxii : « le cable au capes- 
tan ))), forme particulière à Rabelais que donne également Clei- 
rac (1643) : *^ ^^^ milieu de la largeur du pont est le capestan 
ou cabestan (2) ». 

Cyerce, vent d'ouest-nord-ouest (l. IV, ch. xliii): « Ce bon 
vent de Languegoth que l'on nomme Cyerce ». Dans le Langue- 
doc occidental, cens désigne le vent nord-ouest, que Doujat 
définit : « vent d'occident, contraire à l'antan sud-est ». II 
figure dans ce dicton nautique : « Labech tardié, Cers mari- 
nic ». C'est le survivant du latin circius ou cercius, vent vio- 
lent du nord-ouest dans la Gaule narbonnaise, dont parle Pline 

(l. II, ch. XLVl). 

Escantoula, chambre d'une galère destinée aux argousins 
(1. IV, ch. XIX : « mousse..., garde V escantoula »), graphie 
erronée (3) pour escandola, forme languedocienne, répondant 
au bas-lat. et ital. scandola, à côté de scandolaro, lieu proche 

(i) Voy. le Trésor de Mistral et le Dictionnaire de la langue Toulou- 
saine de Doujat, Paris, if">3S. 

Nous ne citerons que les termes particuliers à Rabelais ou aux auteurs 
du xvi« siècle, en renvoyant pour les autres à notre mémoire sur les Ter- 
mes nautiques dans Rabelais (dans Rcv. Kt. Rab., t. Vlll, p. 33 à 41). 

(2) La f(jrme littéraire et moderne cabestan lii^ure au xiv s èclc dans 
le Clos des gallees de Rouen (p. 121), Sous les variantes t\Tto7t7/i/ et ca- 
bestens, l'une et l'autre forme d'origine méridionale : capestan et cabes- 
tan (ou cabestran). L'ani^lais possède, de même, capstan, attesté au 
xiv« siècle, que les Anglai-; (suivant Murray) auraient appris des mate- 
lots de Marseille ou de Liarcclone, à l'époque des croisades. 

(3) Cotgrave donne à escantuole (sic) le sens de « pompe d'un na- 
vire », acception admise par Oudin (i^o) et, en dernier lieu, par Jal, 



NAVIGATION 109 

cle la chambre de la poupe (Oudin), d'où l'ancien français escaa- 
delar (xm* au xvi' siècle). 

EscoutUle^ écoutille (1. I\', ch. lxih : « transpontin au bout 
des escoulUles »), du langued. escoutiUia, même sens (i). 

Escoutillon, écoutillon (1. IV, Prol. nouv. : « la trappe des 
cieux... semble proprement à un escoutillon de navire »), du 
langue J. escoatillion, même sens. 

Guaillardet, gaillardet (1. IV, ch. xiv : « Papefigues, les- 
quels jadis... les nommoit on guaillardets »), du langued. gal- 
hardet (Bordeaux, giialhardet), ital. gagliardetto (2). 

Pane, panne (1. IV, ch. xx : « guare \di pane »), du langued. 
pano, même sens (3). 

Pontal, pont volant (1. IV, ch. xxiv : « espailliers, hau, Jct- 
tez le pontal »), du langued. pontal, môme sens. 

Serper, lever l'ancre (1. V, ch. xviii : « Ayans serpé (^) 
nos gumenes, feismes voile... »), du langued. serpa^ et serpa 
lou ferre, même sens (5). 

Valentienne, sorte de cordage qui sert à tenir la vergue en 
équilibre (1. IV, ch. lxiii) : « Nous ne voguions que par les ua- 
lentiennes, changeant de tribort en babort, et de bâbord en tri- 
bort ». Forme altérée de valencine, comme le mot est écrit dans 
un document de 1538 (cité par La Roncière, t. II, p. 481), ré- 
pondant au langued. balancino, balancine (avec la prononcia- 
tion gasconne de la palatale initiale). Le Père Fournier connaît 
la même variante (1643) : ^^ Balencines ou valencines sont cordes 
qui servent pour balancer la vergue comme l'on veut, haussant 
l'une des extrémités et abbaissant l'autre ». 

A ces contributions du vocabulaire océanique viendront s'a- 

(i) Le Dictionnaire général tire le mot de l'esp. escotilla, mais 
Rabelais (chez lequel on rencontre d'abord le vocable) ignore les ter- 
mes nautiques de source espagnole (qui sont d'ailleurs postérieurs : 
voy. ci-dessus civadiere, à côté de cevadere). 

(2) La variante gaillardet du F« livre (ch. xviii) reflète peut-être une 
variante gasconne goiialhardet . 

(3) L'étymologie proposée par Jal (de l'ital. pania. glu) est phonéti- 
quement inadmissible. 

(4) Le mot se lit isolément dans la Chronique (i49g-i5oS) de Jean 
d'Auton, éJ. Paul Lacroix, t. L p. 271 : « Le vent fut doux et la mer 
tranquille", tant que l'armée des François et des Gennes firent ancre 
sarper et voiles tendre ». 

(5) Cf. Littré : « Serper. Ancien terme de marine. Sur les galères du 
temps de Louis XIV, serper le fer, ou, absolument serper, lever l'an- 
cre ». . 



no CONTACT AVEC L'ITALIE 

jouter de nombreux termes méditerranéens fournis par les ma- 
rins marseillais. 

4. E.MPRUNTS CATALANS. 

C'est à Baj^onne que Rabelais a probablement appris les ter- 
mes catalans qu'on rencontre dans son « navig^uaige », Ces ter- 
mes manquent en général au languedocien ou bien en différent 
par la forme. Voici les expressions qui accusent cette origine 
pyrénéenne (i) : 

Estanterol, pilier placé à la tête du coursier d'une galère, près 
de la poupe (1. IV, ch. xix: « Deçà, G5mndste, ici sur Vestan- 
terol »), du catal. esta/iterol, « fusta à modo de columna qu'en 
las galeras se colocava à popa en lo pasadio, y en ella s'hi afîr- 
mava il toldo » (Labernia y Esteller), prov. estanteirol (Mis- 
tral), ital. stentarolo (« un travicello che s'appoggia alla corsia 
e sostiene la forbice délia poppa », Cresccnzio), esp. estande- 
rol. Le mot catalan répond seul à la forme rabelaisienne, et il 
dérive (comme estantal, étai, soutien) d'estante, fixe, de- 
bout (2). 

Fadrin^ jeune matelot, novice (1. IV, passim : trois passa- 
sages), du catal. J'adri (pi, fadrin), au sens de marin dans 
l'ancienne langue. Le terme est du xvf siècle et on le rencontre 
dans le Voyage d' outre-mer de Jean Thenaud (éd. Schefer, 
p. \.\^) : «... capitaines, pillotz, nauchers mariniers et fradina 
(sic) ». Le Père Fournier remarque, fol. 170: « Les Pages ou 
garçons de navire que les Marseillais nomment fadarins et les 
Il ;ll;!ndais Mousses ». Aujourd'hui, fadarin signifie proprement 
petit fat, jeune éccrvelé. 

Fernel, drosse attachée au banc de la galère (1. I\^ ch. xxiv : 
« du fernel ne vous souciez »), de l'ancien catal. frenell (3). La 
métalhèse de la forme rabelaisienne se retrouve dans le langucd. 
farnel, drosse, cordage qui s?rt à mouvoir la barre du gouver- 
nail, et drosse des basses vergues, estrope (Mistral). 

(i) Voy. PcTC Labernia y l'steller, Diccionari de la lenf^ua catalana 
(s. d.) 

(2) IJcslaiitcrol n'est donc pas « l'endroit de la poupe où était arboré 
l'étendard » (stentarolo^ italien, de slendale, étendard), comme on lit 
dans le Glossaire de Marty-Laveaux, mais le nom du pilier lui-mcme 
(l'ital. stentarolo étant emprunté au catalan). 

(3) Sous cette forme, le terme se rencontre dans un document nauti- 
que de 13O9 (dans La Koncicre, t. II, p, 4!Si). 



NAVIGATION m 



C. — NOMS MÉDITERRANÉENS, 

11 faut maintenant compléter cet abondant vocabulaire océani- 
que avec les apports non moins nombreux des marins levantins. 

I. — Emprunts marseillais. 

Le port principal du Midi de la France, iMarseilie, est sou- 
vent cité dans notre roman, ainsi que le groupe des îles d'Hyè- 
res, dans la Méditerranée. Les voyages fréquents de Rabelais 
dans le Midi l'avaient familiarisé avec le langage maritime de 
la Provence et lui avaient fourni, après l'italien, le contingent 
le plus important de sa nomenclature nautique. 

Voici les termes qui dérivent de cette source et qu'on trouve 
tout d'abord chez notre auteur (i) : 

Acappayer, mettre à la cape (1. IV, ch. xx) : « Acappaye. 
En sommes nous là? dist Pantagruel... Acappaye, hau, s'escria 
Jamet Brahier, maistre pilot, acappaye ». Terme probablement 
identique au simple capéyer ou capeer, « singler à la cape... 
en trop excessive tormente », suivant la définition de Nicot, et 
attesté après Rabelais. Le Trésor de Mistral ignore un composé 
acapeia (il donne seulement le gascon capeia, à côté du mar- 
seillais capia), ainsi que les dictionnaires nautiques italiens. Le 
type du dérivé rabelaisien est encore â chercher, mais sa source 
méditerranéenne est hors de doute (2). 

Aigade, provision d'eau douce sur mer (1. IV, ch. 11 : « les 
chormes des naufz faisoient aiguade »), du prov. aigado. Cf. 
« Faire aigade est aller puiser, prendre ou faire provision d'eau 
douce » (Père Fournier, 164^). 

Brague, braie, cordage (1. IV, ch. xviii : « pour Dieu, saulvons 
la brague »), de brago, même sens. 

Civadiere, voile qu'on suspend sous le mât du beaupré (1. IV, 
ch. xviii). Ce terme qu'on trouve cité en 1525 dans V Inventaire 
de la Grande Maistresae de Marseille (La Roncière, t. II, 

(i) Voy. le Trésor de Mistral et les ouvrages cités ci-dessous sur 
l'équipement des galères méditerranéennes. 

(2) De TAulnaye se trompe lorsqu'il affirme, dans son Glossaire, que 
Vacappaye de Rabelais « signifie en provençal achève de tendre les 
cordages ». « Achever » se dit acaba, en provençal. 



1 1 2 CONTACT AVEC L'ITALIE 

p. 48 3), est le prov . cicadiero (de civado, avoine, ainsi nommée 
parce qu'on l'a comparée à un sac à avoine, Mistral) (i). 

Encarrer, échouer, en parlant d'un navire (1. IV, ch. xxi): 
« Nostre nauf est-elle encarrée? » et (1. V, ch. x'Viii): « ... feu- 
rent naufs encarrées parmy les arènes ». Le mot répond au 
marseillais encara, échouer, engraver, donner sur un écueil. 

Guatte, gatte (1. IV, ch. xviii : « l'arbre du haut de la 
fjuatte »), du prov. gato, même sens (2). 

Lignade, provision de bois sur mer (1. IV, ch. lxiv : « vos 
chorrnes y pourront faire aiguade et lignade »), du prov. li- 
gtiado, train de bois flotté. 

Maistral, mistral (1. IV, ch. xvm : « le maisiral accompai- 
gné d'un col effréné »), du prov. maistral, vent du nord-ouest. 
Cf. Alonet (163 5) : « Maestral, meairal, vent directement opposé 
au sirocco (3) ». 

Maistralle, la grande voile d'un navire latin (1. IV, ch. xviii), 
du prov, maistralo, même sens (4). 

Nauf, navire, terme fréquent chez Rabelais (qui l'a employé 
une vingtaine de fois) et rivalisant chez lui avec son synonyme 
navire, remplaçant de l'ancienne nef: c'est le prov. nau, nauf, 
navire (vieux), barque, bac, bateau (Mistral). Le terme nauf 
se rencontre d'abord vers 1 507 dans la Chronique de Jean d'Au- 
ton et ensuite dans V Histoire du roijaume de Naples par Sau- 
vage de Fontenailles (voy. Godefroy) (5). 

Tirados, trait ou cordage (1. IV, ch. xviii : « n'abandonnez... 
I3 tirados »), du prov. tiradou, qui dut avoir ce sens au xvi* siè- 
cle dans le langage nautique (aujourd'hui, il désigne le timon 

( I) Cette forme méridionale, qu'on lit encore chez Thierry (1572) et 
Monet (i635), est antérieure à celle de cevadere^ seule donnée par Nicot 
(iGoô) : « Ccvadcrc est un mot espagnol qu'aucuns mariniers usurpent 
ores qu'ils en ayent un de leur nation qui est bcauprc ». 

(2) Le terme se lit dans VOppii^nation de Rhodes de Jacques de Bour- 
bon (éd. i52(», fol. 14 V"): « Tous les navyres meisrcnt banierc en 
hault de la patte, c'est-à-dire les navyres ronds et les fjalleres au bout 
de leurs arbres ». 

(3) Le Dictionnaire de VAcadémie de i835 et 1878 contient encore 
cette remarque : « Mistral. Quelques-uns disent et écrivent maestral ». 

(4) Les glossateurs de Rabelais (Moland, Marty-Lavcaux) confondent 
généralement ce terme avec le précédent. Nous reviendrons, dans 
l'Appendice C, sur l'un et l'autre. 

(5) Robert l-Jsticnne {i54()) donne la forme parallèle (« Nau, cerchez 
navire ») qui est angevine, fréquente chez les poètes de la Pléiade (Baïf, 
Ronsard, Jodclle). 



NAVIGATION I I 3 

OU la flèche du charriot), à l'exemple de l'ital. tiradorc, au 
même sens chez Oudin (1640) : « trait ou cordage ». 

Termes de galère. — Ajoutons-y le groupe suivant qui em- 
brasse la nomenclature spéciale aux gilères méditerranéennes, 
dont quelques termes ont déjà été mentionnés sous le contingent 
languedocien (escantoula), catalan {estanterol et /rene^) et mar- 
seillais (aiguade et lignade). Voici les vocables qui s'y ratta- 
chent ( I ) : 

C/iorme, chiourme, équipage (1. IV, ch. 11), répondant au 
langued. diorino et au marseillais cliurrno (d'où la variante 
clieiwrnc, employée par Commynes, 1494), ital. ciurma (2). 

Coniremejane, contremisaine (1. IV, ch. xviii), du prov. con- 
tromejano, nom d'une des voiles des galères (Mistral), terme 
qui figure dans un document nautique marseillais de 1525, 
déjà relevé. 

Hespaillier, le premier rameur d'un banc, dans une galère 
(1. IV, ch. xix), du prov. espalié. Cf. J. Ilobier, 1622, p. 6 : 
« Les deux premiers [forçats] qui manient le giron des rames 
joignantes l'espale s'appellent espaliers, qui sont ceux qui don- 
nent la vogue au reste ». 

Majourdome, nom de l'officier chargé du service des vivres 
sur les galères (1. IV, ch. xviii : « Majourdome, hau, mon 
amy »), du prov. majourdome. Le terme se trouve dans les 
Faits de la marine (i 5 1 5-1 520) d'Antoine de Conflans : «... l'ar- 
gouzin, XV fl. ; le moj'our dosme, xv fl... ». 

Mejane, misaine (1. IV, ch. xviii), répondant au prov. me- 
jano, terme qu'on rencontre dans l'Inventaire d'une galère 
marseillaise de 1525 (3). 

(i) Voy. V Inventaire de la Grand Maistresse de Marseille de i525, do- 
cument inédit (Arch. Nat. X'a 8621, fol. 200 et suiv.). — J. Hobier, 
De la construction d'une gallaire, Paris, 1622. 

(2) La forme littéraire moderne a été précédée par celle de chourme : 
« La plupart des provinciaux, remarque Ménage {Observations, t. II, 
p. 459), disent chourme ; il faut dire chiourme, comme on dit à Paris ». 
Le Père Fournier donne, dans son Hydrographie, ce double sens du 
mot : « Chiorme ou chiourme, sur la Méditerranée, signifie première- 
ment le lieu où les forçats tirent à l'aviron d'ure galère, et secondement 
il signifie toute la bande de ceux qui voguent ». 

(3) La forme littéraire misaine, de l'ital. 7ne^^ana, voile moyenne, se 
trouve déjà dans Les comptes du Clos des galées de Rouen du xiv" siècle 
(p. 120) :« Une »2îg-t>;n2e..., vielle et usée », et c'est cette forme normande 
qui a prévalu en français. Le Père Fournier (1643) dit à cet égard : « Arti- 

8 



114 CONTACT AVEC L'ITALIE 

Triou, voile de fortune d'une galère (l. IV, ch. xviii), va- 
riante du prov. treou, voile carrée qui remplace les voiles lati- 
nes pendant le gros temps (i). 

Cette nomenclature marseillaise des galères trouvera son 
complément dans les appellations vénitiennes, qui seront men- 
tionnées plus bas. Il suffit de la comparer à l'opuscule cité de 
J. riobier (1622), pour constater combien elle diffère de celle du 
commencement du xvif siècle. 

2. — Emprunts italiens. 

Les vocables italiens tiennent la première place dans la nomen- 
clature nautique de Rabelais. On sait qu'il a fait quatre voyages 
en Italie (entre les années 153^ et 1550) et c'est pendant ces 
divers séjours qu'il a recueilli des matelots de l'Italie du Nord, 
et tout particulièrement de ceux de Venise, tout un stock de ter- 
mes de marine. Nous allons aborder les emprunts italiens d'ori- 
gine dialectale avant d'étudier les mots de provenance littéraire. 

1° Termes vénitiens. 

Rabelais fait allusion aux « gondoliers de Venise » (I. II, 
ch. xxx) et, à propos des habitants des Iles des Macréons, il fait 
remarquer qu' « ilz estoient charpentiers et tous artizans telz 
que voyez en VArsenac de Venise » (1. IV, ch. xxv). Son séjour 
à Venise reste douteux, suivant Ileulhard ; mais il a certainement 
visité le port, où il a recueilli nombre de termes nautiques véni- 
tiens. Us se rapportent principalement à la galère, Marseille et 
Venise ayant également enrichi sous ce rapport le vocabulaire de 
Rabelais. Voici les termes rabelaisiens de cette catégorie (2): 

Alfjousan, argousin (1. III, ch. xx : « mon comité, mon al- 
gousan, mon sbire... »), de l'ancien vénitien algusin (3), au- 

inon signifie la voile du mast d'arrière que les Normans appellent mi- 
:^aine ». 

(i) En ancien français, on disait /re/ (document de i383 chez La 
Roncière, t. II, p. 481), ital. trevo {«■ une voile quarrée dont on se sert 
en temps de bourrasque, tref ou trcou en langue provençale », Oudin). 

(2) Bartolomeo Crcscenzio, Nautica viediterranca. . ticlla qualc si 
inoslra la fabrica délie galee, Rome, 1604. — Giuseppe Boerio, Di^iona- 
rio del dialetto vcne^iano, y/cnisc, i85G. 

(3) La forme littéraire argousin, également attestée dès le xvi« siècle, 
vient par contre du marseillais argousin, reflet local d'algousin ou al- 
gusin, qui renvoie également à Venise. 



NAVIGATION 1 1 5 

jourd'hui agu^in, « basso uffiziale di galera, che ha l'Incombenza 
di levare o di rimettere le catene ai galeotti o forzati, e che in- 
vigila sopra essi » (Boerio). 

Barisel, capitaine des sbires (l. III, ch. xx : « mon algousan, 
mon sbire, mon barisel »), du vénitien bariselo (ital. bargello), 
« capitano di sbirri » (Boerio). En provençal, barisel (i) a le sens 
exclusif d'imbécile, de nais, acception défavorable qu'on re- 
trouve également en italien. 

Comité^ officier qui commandait la chiourme d'une galère 
(1. III, ch. XX : « mon comité »), du vénitien comito (2), « quel 
uffiziale che commanda alla ciurma délie galee » (Boerio). 

Coursie, passage de la proue à la poupe d'une galère, entre les 
bancs des forçats (I. III, ch. lu; 1. IV, ch. xix : « passans sur la 
coursie »), du vénit. corsia, « quella strada che è nel mezzo 
délia galea, per la quale si passa dalla poppa alla prora e nella 
quale occorendo disarborare, si carrica l'arbore maestro » (Pan- 
tero-Pantera, 1614). Nicot le définit ainsi (1506): « Coursie 
est l'allée large de deux ou trois ais en une galère (3) ». 

Fougon, cuisine d'une galère (1. III, ch. lu ; I. IV, ch. viii : « à 
cousté du fougon »), du vénitien /o^on, « certa foggia di stanzo- 
iino, ch'è nella prua délia nave » (Boerio), ital. focone, « fouyer, 
le lieu où l'on cuit les viandes dans une galère » (Oudin) ; Mar- 
seille, fugoun, cuisine de vaisseau (Mistral). 

Frégate, nom attesté tout d'abord chez notre auteur, qui 
connaît à la ïois freguate (1. IV, ch. xxii) et fregade (1. V, 
ch. xiv), la première forme italienne (fregatd), la deuxième, 
vénitienne, fregada, « bastimento di guerra maggiore del bri- 
gantino » (Boerio). Le Père Fournier les définit ainsi (1643) : 
« Frégates sont petits vaisseaux armés en guerre qui vont à ra- 
mes et voiles, propres à descouvrir et porter nouvelles ». 

(i) La forme barisel se lit également chez du Bellay (éd. Marty-La- 
veaux, t. II, p. 389) ainsi que chez Régnier (Sat. VI). Le Dictionnaire 
de V Académie de i835 admet encore cette forme, à côté de celle de ba- 
rigel, plus générale et plus littéraire. 

(2) Bréard cite une quittance de iSSj qui attribue à la galée Sainte- 
Croix un équipage de 239 hommes, parmi lesquels se trouvent o trois 
comités et neuf nochiels », c'est-à-dire nochers (Les Comptes du clos des 
galées, p. 60). Au xv« siècle, on rencontre aussi comitre (Eust. Des- 
champs a commutre), qui accuse une influence espagnole ; à Marseille, 
le comité d'une galère s'appelait co7no de galero. 

(3) On a dit plus tard : coursive (voy. Littré), variante de coursie (en 
ital. corsia et corsiva), a côté de accourse et accoursie (cette dernière 
chez Rémy Belleau). 



. Il6 CONTACT AVEC L'ITALIE 

Gondole, bateau léger, long et plat, dont on se sert particu- 
lièrement à Venise (1. IV, ch. xxii : « quatre gondoles »), 
du vénit. gondola, « barchetta piatta e longa, con ferro dente- 
lato poste verlicalmente in prora, con un copertino nel mezzo, 
che va a remi e si usa particolarmente in Venezia per navigare 
sui canali interni » (Boerio) (i). 

Guaban, gaban, capote de marin (1. IV, ch. xxiv : « Voulez- 
vous un bon guabnn conXrG la pluie? »), du vénit. gaban, « man- 
tello con maniche » (Boerio), ital. gabbano (2). 

Prodenou, étai d'avant (1. IV, ch. xviii : « le prodenoii 
est en pièces »}, de l'ancien vénitien prodeno, ital. prodano, 
« corde pour arborer ou desarborer l'arbre maistre » (Oudin). 

Etats at.mosphériques. — Un autre groupe de ces vocables 
spéciaux désigne différents états atmosphériques : 

Donache, bonasse, calme de la mer (1. IV, ch. xxvi : « en mer 
est bonache et sérénité continuelle »), ancien terme nautique 
qu'on rencontre chez Rabelais sous cette forme, reflet de l'ital. 
bonaccia, à côté de la forme bonasse, familière aux autres écri- 
vains du xvi" siècle (par exemple à Montaigne) et accusant un 
intermédiaire vénitien (bonaj^^a). 

Cale, tourbillon de vent, ouragan (l. IV, ch. xviii : « un 
cole effréné ») et colle (1. IV, ch. xxii : « ce colle horrible »), 
de l'ital. cola di vento, une continuation de vent par plusieurs 
jours (Oudin). Le terme est vénitien: « Cola di vento, termine 
marinaresco, la continuazione di un vento che dura senza altera- 
zione per più giorni » (Boerio), littéralement colle de vent. 

Fortanal, tempête (l. IV, ch. xviii : « prevo5'ant un tyran- 
nicque grain et fortanal nouveau »), du venit. fortunal (ital. 
fortunale). 

Gruppade, grain, coup de vent (1. IV, ch. xviii : « le 
maistral accompuignc... de noires gruppades »), de l'ital. 
gruppata di vento, et groppo di vento, littéralement nœud de 

(Il Cette forme, littJraire et moderne, attestée tout d'abord chez Rabe- 
lais (ainsi que son dérivé : « gondoliers de Venise », I. II, ch. xx), a été' 
précédée par celle de gondclc f i24('i) et de gondrc (1^41), la première di- 
minutif de goudc (ital. ponda, sorte de barque); la deuxième, francisa- 
tion de gondole (par l'intermédiaire du bas-latin gondara). 

(2) La forme antérieure caban (Gay: 1448) dérive du prov. caban, 
manteau à manches et à capuchon, bas-latin cabanus (i388). La déri- 
vation habituelle de l'espagnol gaban est inadmissible: celui-ci est un 
emprunt fait à Titalien. 



NAVIGATION II? 

vent, par un intermédiaire vénitien (manque à Boerio), d'où éga- 
lement l'espagnol grupada, averse accompagnée d'un grand vent. 
Slon, rencontre tumultueuse de vents violents (1. IV, 
ch. XVIII : « terribles sions... »), du vénitien sion (d'où l'ital. 
sione ou scione), « turbine o vortice d'aria clie termina sul 
mare, dond'ella tromba o tira l'acqua con violenza » ( Boerio). 
Le mot est une contraction de si/on ou siphon, espèce de 
trombe. Cotgrave donne la triple variante : cion, sion et scion ; 
Nicot (1605) et Monet (1635) le définissent ainsi : « Cion, 
tourmente, tempeste qui s'esleve sur mer par l'impétuosité des 
vents imprévus » (1606) et « Cion ou birrasque, pluye etgresle, 
provenans de vants humides s'entrebattans » (i). 

- 2° Termes italiens. 
Passons aux emprunts que Rabelais a faits au langage 

(i) Les termes suivants sont antérieurement attestés: 

Arsenac, arsenal maritime (1. IV, ch. xxv : « en l'arseuac de Ve- 
nise »), forme encore conservée au xvii^ siècle : « On dit aujourd'hui [en 
1672] plus communément arsenac... A Paris on ne dit dans le discours 
familier ni arsenal, ni arsenac, mais arsena » (Ménage) et, « à l'égard de 
Varsenal de Paris, on prononce plus communément arsenac » (Thomas 
Corneille, 1687). C'est la forme vénitienne arsena, a côté de l'ital. ar- 
senale, d'où le français moderne arsenal, qui n'apparaît qu'au xyu^ siè- 
cle ; par contre, la graphie arsenac, c'est-à-dire arsena, est attestée 
dans un document relatif à Venise de 1459 (Godefroy) : « Le duc [doge 
de Venise] nous mena veoir Varsenac où est l'artillerie de la ville... » 
La variante plus ancienne, (arsenal (xui^ siècle), encore dans la Chroni- 
que de Jean d'Auton (« tercenal de Gennes »), reproduit les plus an- 
ciennes formes dialectales italiennes (Pise : tersana; Ancône: tersenale), 
toutes d'origine orientale (^oy. Devic), de même que darse (de l'ital. 
darsena), ainsi défini au xv« siècle par le chroniqueur Boucicaut (t. II, 
p. g) : « ... le port de Jennes (Gênes), là où les galées et les navires 
sont et arrivent, qu'on appelle la darse ». Ajoutons que les mariniers 
normands du iiv* siècle avaient rendu arsenac parc/05 des galées. 

Fuste, petite galère (1. III, ch. lu) ainsi définie par le Père Fournier : 
« Vaisseau familier aux Vénitiens, qui va à voiles et à rames, moin- 
dre qu'une frégate », du vénitien yz/^/a, « specie di naviglio da remo o 
galera, che ai tempi del governo veneto si teneva presso alla Piazza di 
San Marco quasi di rimpetto aile colonne, per deposito dei forzati o 
condannati al remo fin che venivano disposti suUe galère » (Boerio). Le 
terme remonte au xiv^ siècle (voy. Kemna, p. 201). 

Gualeace, galéace, galère vénitienne de grande dimension (1. IV, 
ch. LxvO, de l'ital. galea^^a, vénitien galia^^a, « grosso bastimento di 
basso bordo, il maggiore di tutti quelli che vanno a remi » (Boerio). 
Terme déjà employé au xv" siècle par Commynes. 



Il8 CONTACT AVEC L'ITALIE 

nautique italien (i), en reléguant au bas du texte les vocables 
qui remontent aux relations nautiques entre l'Italie et la 
France pendant le xiv' et le xv' siècle (2). Quant aux nouvelles 
acquisitions de la Renaissance, nous les envisagerons sous un 
dvouble point de vue, suivant qu'ils sont particuliers à Rabelais 
ou usités en dehors de son œuvre. 



(i) Pantero-Pantera, L'Armata navale (suivi d'un « Vocabulario nau- 
tico »), Rome, 1G14. — F. Gorazzini, Vocabolario nautico italianOy 
Turin, 1900 et suiv. 

Oudin A., Recherches italiennes et françaises^ Paris, 1642. 

{2) Voici ces termes : 

Brigantin, petit vaisseau de course armé en guerre (1. III, ch. xxxii), 
de rital, brigantino, terme déjà employé par Froissart (« une manière 
de vaissiaulx courans lesquels on nomme brigandins »). 

Calla/ater^ calfater (1. I, ch. m : « navire callafatée et chargée »), 
terme appartenant au vocabulaire méditerranéen dès le xiii* siècle (ital. 
calafattare, anc. prov. calafatar) et se présentant chez Rabelais sous 
de nombreuses variantes: calfater (1. III, ch, xxvi;, calfreter (1. II, 
ch. xxiv) et gallefreter (1. II, ch. i). La forme calfetrer, que donne 
Palsgrave ( i;3o), devient calfeutrer chez Robert Estienne (i539). 

Calamité, pierre d'aimant (1. IV, ch. r: « le pillot avoit dressé la ca- 
lamité de toutes les boussoles »), de l'ital. calamita, terme qu'on ren- 
contre déjà chez Brunetto Latini (xni« siècle), et, en i5i2, dans le 
Voyage d'oui tre mer de Jean Thenaud. 

Carraque, grand bâtiment génois (1. II, ch. iv : « une grande carrac- 
que de cinq cens tonneaulx m), de l'ital. caracca, terme également em- 
ployé par Marot et déjà familier au français dès le xiii«-iiv« siècle. 

Esquif, navire (1. I, ch. ix), terme antérieur au « naviguaige », où il 
figure également (1, IV, ch. xlviu). C'est le reflet de l'ital. schifo, em- 
prunt attesté dès 1497 (voy. Kemna, p. 142). 

Lut, petit navire de forme arrondie (1. IV, ch. xxii : « voyez cy près 
nostre nauf deux /w/^... »), de l'ital. liuta. Terme attesté dès 1459 
(voy. Godefroy). Ménage nous renseigne : « On appelle lut une sorte 
de petit vaisseau de mer, à cause de sa ressemblance à l'instru- 
ment de musique qui porte le même nom. Liuta, un lut, sorte de 
barque, dit Ant. Oudin. Il pouvoit ajouter que le lut est une barque 
connue sous ce nom-là par les Provençaux qui s'en servent, je 
pense, à transporter le sel ». Mistral dit à son tour : « Lahut, lut, tar- 
tane, petit bâtiment usité dans le golfe du Lion... Le navire rappelle 
la forme du luth par la disposition de ses cordages qui pendent de l'an- 
tenne inclinée ». Cf. Odet de Lanoue (iSgô), p. 3G5 : « Lahus, sorte de 
navires qui viennent le plus souvent de Marseille à Beaucaire en la 
foire Saincte-Magdclaine ». 

Mole, jetée (1. IV, ch. i : « sus le mole »), de l'ital. molo, terme em- 
ployé par Guillaume de Villeneuve à la fin du xv" siècle. 

Naucher, nocher 1. III, ch. xi.vni), de l'ital. nocchiere. Jal cite, dans 
son Glossaire, ce passage du Triomphe des vertus, de t5i8 : «... patrons, 



NAVIGATION 1 1 9 



A. — TERMES DU XVI^ SIÈCLE, 

Mentionnons en premier lieu ceux de ces termes qui, par 
leur forme ou leur date, ne remontent pas au-delà du xvi' siècle : 

Boussole (1. I, ch. xxiii), de l'ital. bussola, terme d'ori- 
gine sicilienne, dont le sens primordial est petite boite de buis. 
Belon emploie encore la forme italienne : « Les Coursaires ou 
Pirates... ont une boëte de quadran à naviguer nommée le 
bussolo, qui est le quadran de marine » (i). 

Carracon, grand carraque, et spécialement nom du navire 
de douze cents tonneaux construit en 1544 par François 1" 

nochiers, pillotes, fradrins {sic), matellots... », et un document nor- 
mand antérieur de iSSj fait mention de « comités... nochiels ». 

Naiile, fret d'un navire (1. V, ch. xv : « ... payer... à Caron le Jiaule 
de sa barque »), de l'ital. naulo, nolo, d'où également les dérivés nauti- 
ques nolis et noliser. Cotgrave donne à la fois naule et noie. 

Nave, navire {Lettres, éd. Bourilly, p. 63), de l'ital. nave, terme déjà 
attesté vers l'an 1191 (Kemna, p. i5), fréquent chez Froissart, revient 
aussi chez Brantôme (éd. Lalanne, t. IV, p. 145 : « onze grandes naves 
bien armées ») et se maintient jusqu'au xyii"^ siècle. 

Papefil, grande voile du grand mât (I. IV, ch. xliv), de l'ital. papa' 
ficOy emprunt antérieur. La Roncière cite (t. Il, p. 484) « un papefil » 
de 1404 et « des pappefil^ » de 1482. La forme moderne, pacfi ou pafi^ 
en est une contraction. 

Trinquet, mât de misaine et voile de ce mât (1. IV, ch. xviii: « trin- 
quet de prore, trinquet de gabie »), de l'ital. trinchetto, « una vêla che si 
fa alla prora » (Pantero-Pantera, 1G14), terme antérieur à Rabelais 
(voy. Dict. général). Cf. Nicot (1606): « Artimon, une petite voile de 
navire qu'on dit autrement trinquet ». 

A cette catégorie de vocables on pourrait rattacher les suivants qui 
remontent au latin, le plus souvent par l'intermédiaire de l'italien : 

Arbre, mât (1. IV, ch. xxii : « Ne tenois je V arbre seurement des 
mains et plus droit qui ne feroient deux cens gumenes? »), répondant 
à l'ital. albero ou arbore, l'un et l'autre reflets du latin arbor, mât. Cf. 
Père Fournier (1643): « Mâts sont quatre dans un navire: le grand 
mât s'appelle à Marseille V arbre de maistre ». Le plus ancien exemple 
est attesté, en français, dès 1296 (voy. Godefroy). 

Antenne, vergue, que Rabelais écrit parfois antemne (1. IV, ch. xviii), 
empruTit antérieur. 

Arlemon, artimon (1. IV. ch. xvni), cette dernière forme accusant un 
intermédiaire italien. 

Carine, quille (1. IV, ch. xviii) : la forme moderne carène suppose 
également un intermédiaire italien. 

(i) Observations et singularités, Paris, i554, p. 84. 



120 ^ CONTACT AVEC L'ITALIE 

(1. III, ch. Lii), de l'ital. caraccone. Un document de 1520 
rapporte qu' « il y a à Venise de carraquons qui sont moin- 
dres que les carracques de Gennes, mais c'est tout une façon » 
(cité dans Kemna, p. 194). 

Landrivel, cordage servant au halage (1. IV, ch. xviii: « En- 
fans, vostre landrivel est tombé »), pour Vandrivel, de l'ital. an- 
drivello, prov. andrivau, petit grelin qui servait à touer une 
galère, quand l'espace manquait pour faire aller les avirons 
(Mistral) (i). 

Transi noiiiane, tramontane (1. IV, ch. xxii ; « de là partans, 
feirent voile au vent de la iransmontane »), de l'ital. tramon- 
tana. Cf. Robert Estienne (1549), au mot vent : « Le vent sep- 
tentrional... de nous appelé Bi^e ou Vent de bize; des Italiens, 
Tramontane ; des mariniers, Nortli ». L'orthographe du mot a été 
rapprochée du latin, suivant les habitudes graphiques de l'époque, 
et la variante trasmontane de l'édition de 1548 (1. IV, ch. xxii : 
« du costé de la trasmontane ») confirme cette origine (2). 

B. — TERMES RABELAISIENS. 

Voici maintenant les termes nautiques italiens attestés en 
premier lieu chez Rabelais : 

Bourrasque,' coup de vent (1. IV, ch. xviii : « mortelles 
bourrasques »), de l'ital. borrasca, même sens (3). 

Coustieres, cordages qui soutenaient les mâts (1. IV, ch. xviii : 
« les grizelles et les coustieres »), de l'ital. costiere, cordages qui 
s'attachent au haut de l'arbre d'un vaisseau (Oudin) (4). 

(i) Jal (Glossaire) cite un moyen français andrivclle, et dans la des- 
cription du pavoisement de la nef du duc d'Orléans de 1494, on lit des 
audrivets (La Ronciere, t. II, p. 5o3). 

(2) Cf. au xv« siècle, Gilles Le Bouvier, Le Livre de la description des 
pays (éd. Schefer, p. 102) : « Le vent de galcrne que les Estallicns ap- 
pellent le vent de la tresmontaine ». 

Au sens « d'étoile polaire », transviontaine se lit déjà, au xiv« siècle, 
chez Eustache Deschamps (Œuvres, t. II, p. i83) : 
Comme estoile transmoniaine 
De toutes parts regardée... 

(3) Ronsard a essayé de franciser le mot (éd. Marty-Laveaux, t. V, 
p. 175) : « Kn mer une bourrasche ». 

(4) Cf. Pantcro-Pantcra (ir)i4): « Cosliere sono le funi che dall'una et 
dall' altra parte dcll' arbore s'attaccano al calzcse, cd a basso sono at- 
tacate ai colatori c si chiamano anche sarte dcll' arbore ». 



NAVIGATION 1 1 1 

Gabie, demi-hune au sommet des mâts (1. IV, ch. xxii : 
« trinquet de gabie »), de l'ital. gabbia, même sens. 

Gallere, galère, navire de guerre à rames employé surtout 
dans la Méditerranée (1. III, ch. lu : « navires, galleres, gai- 
lions, brigantins »), de l'ital. galera, terme introduit en France 
à la fin du xv' siècle, lorsque galère se substitua à l'ancienne 
forme galée. La galère joue, on le sait, un rôle important dans les 
Navigations de Pantagruel, comme bâtiment-type du passé (i). 

Garbin, vent du sud-ouest (1. IV, ch. ix : « Zephyre nous 
continuoit en participation d'un peu de garbin »), de l'ital. 
garbino, même sens. 

Gumene, gros câble (1. IV, ch. xviii : « Nos gumenes sont 
presque tous roupts »), de l'ital. gumena, gomena, « la più 
grossa fune délia galea che sta sempre attaccata all'ancora » 
(Pantero-Pantera, 1614). 

Horche, à horcJie, à gauche (1. IV, ch. v : « une navire 
marchande faisant voile à horche vers nous ») et orche (1. IV, 
ch. XX : « Orche. C'est bien dit »), de l'ital. or^a, orsc, 
ourse, terme de marine (Oudin). La forme rabelaisienne accuse 
une influence languedocienne {ouercho, bâbord, côté gauche) 
ou bas-latine (orcia). 

Jalousie, balustrade d'une galère (1. IV, ch. xx : « gardez 
vous de la jalousie »), de l'ital. gelosia, jalousies, balustres à 
la poupe derrière la timonnière (Oudin). 

Mousse, jeune apprenti, matelot (1. IV, ch. xviii : « fa- 
drins et mousses »), de l'ital. mozzo, « ragazzo di bastimento, 
allievo marinaro » (Petrocchi). Cf. Pantero-Pantera (16 14) : 
« Mozzi sono quelli che servono aile camere délia galea e 
agi' ufficiali ». L'espagnol mozo signifie « jeune garçon » en gé- 
néral, et l'acception nautique lui est inconnue. 

Pavesade, toile tendue autour d'une galère (Sciomachie), 
de l'ital. pavesata, sorte de mantelet sur une galère, fait de 
canevas pour couvrir les soldats, bastingue (Oudin); pvov. pace- 
saclo, pavois, bande d'étoffe qui sert à pavoiser. 

Peneau, banderole (1. IV, ch. xviii ; « les voltigemens du 
peneau sus la poupe »), de l'ital. penello, « una piccola ban- 
diera di tafietano che si tiene sopra la freccia délia poppa, 
overo alla battagliola délie spale, per conoscer del moto di essa 
da quella parte venga il vento » (Pantero-Pantera, 1614). 

i) Voy. Appendice C. 



122 CONTACT AVEC L'ITALIE 

Plianal, fanal (1. IV, ch. xix : « voyla nostre phanal es- 
tainct »), de l'ital. f anale, lanterne sur le bord de la mer ou 
dans les principaux vaisseaux (Oudin). Voici la définition qu'en 
donne Cleirac (1643) : « Le falot ou fanal est la lanterne 
d'orée sur son chandelier au plus haut de la pouppe sur le der- 
rière du navire » (i). 

Pilot, pilote (1. I, ch. m : « la navire ne reçoit son pilot »), ou 
pillot (1. III, ch. xLvm : « pillots, nauchiers »), de l'ital. piloto. 

Poge, côté droit où se trouve placée la corde qui porte ce 
nom (1. IV, ch. xviii : « rencontrasmes à poge neuf or- 
ques »), de l'ital. poggia, « quella corda che si lega all'un dei 
capi deir antenna a man destra délia barca : andare a poggia 
vale a mano destra » (Boerio). 

Pouppe, poupe, arrière d'un vaisseau (1. III, ch. lu), de 
l'ital. poppa, mot que Christine de Pisan transcrit pope (voy. 
Godefroy). 

Rambade, construction élevée à la proue des galères (1. III, 
ch. LU : « coursies et rambade^ »), de l'ital. rambata, terme 
également employé par Brantôme (t. I, p. 211); prov. ram- 
bado. château d'avant sur les anciennes galères (Mistral). 

Remolquer, remorquer (1. IV, ch. xxi): « Nostre nauf est-elle 
encarrée ? vertus Dieu, comment la remolquerons nous.^ »). 
C'est l'ital. remolcare, variante de j'imorchiare, d'où remor- 
quer, forme déjà employée par Guillaume de Villeneuve, à la 
fin uu xv' siècle, et qui a seule survécu. 

Scalle, escale (1. I, ch. ix: « Je retourne faire scalle d.u port 
dont suis issu »), de l'ital. scala, même sens. 

Scandai, sonde (1. IV, ch. xx : « Nostre ami, plongez le 
scandai »), de l'ital. scanduglio, prov. escandal, même sens. 

Siroch, vent brûlant du sud-est (1. IV, ch. xxii : « adviseï: le 
Siroch »), de l'ital. sirocco. Cf. Rob. Estienne (11549), ^^ "^"^^ 
vent : « Le vent nommé des mariniers Ouest..., de ceux qui fré- 
quentent la mer Méditerranée, Sijroch ». 

Surgir au port (l. IV, ch. xx et xxxvi), au sens de « pren- 
dre terre, ancrer le navire », réponeiant à l'italien surgere, au 
même sens. Ce vocable nautique employé, après Rabelais, par 
du Bellay et Ronsard, est encore donné par Aubin (1702) : 

(i) La graphie moderne se lit chez Relon (Observations, i554, 
p. <S7) : « ... il y a de haultes tours et /j;;a/i- ou lanternes, qui esclairent 
pour tidrcsser les navires à bon port ». 



NAVIGATION laî 

« Surgir. Ce terme, qui commence à vieillir, signifie arriver ou 
prendre terre, et jeter l'ancre dans un port ». 

Transpontin, matelas ou hamac de galère 1. IV, ch. xx : 
« Tenez ici sus ce transpontin »), de l'ital. traspontino et 
strapontino, d'où la forme moderne strapontin (i). 

Vettes, drisses de l'antenne d'une galère (1. IV, ch. xviii : 
« les vettes sont rompues »), de l'ital. vette, certains cordages 
pour hausser et abaisser l'antenne (Oudin) ; prov. veto, amarre 
qui remorque un filet de pêche (Mistral) (2), 

On peut maintenant embrasser d'un coup d'oeil l'ensemble 
de cette nomenclature et en admirer l'ampleur et la nouveauté. 
Des cent cinquante termes ou à peu près qui constituent le 
vocabulaire nautique de Rabelais, plus de la moitié trouve dans 
son livre, et tout particulièrement dans le « naviguaige », leur 
premier témoignage littéraire. Pourtant ce n'est ni dans le 
nombre ni dans l'originalité qu'est le mérite de cette nomen- 
clature. Son grand intérêt historique réside dans le fait que 
chacun de ces mots évoque une réalité nautique de l'époque et 
que, dans leur ensemble, ils représentent un véritable document 
pour la marine du xvi' siècle. 

Nous avons essayé, par un classement méthodique, de faire 
ressortir les sources multiples où Rabelais est allé puiser son 
information. Ce ne sont pas les dictionnaires (il n'y en avait 
pas à cette époque), ni le « hasard » des rencontres sur les quais 
des ports, qui lui auraient fourni ses renseignements, comme le 
prétend à tort Jal (3). Un tel ensemble révèle les eilbrts d'une 
enquête large et souvent reprise, mettant à contribution le 

(i) Brantôme écrit exirapontin (t. V, p. i34): « Nous trouvasmes la 
nef vénitienne fort leste et en deffense de pavesades et à''extrapontins à 
l'entour. » Cette forme accuse un intermédiaire provençal [estrapontin, 
lit de matelot). Le terme est attesté dès 142S-48 par la Cour des com- 
ptes de Provence, sous la forme strampontin (Godefroy). 

(2) Ajoutons les locutions nautiques suivantes tirées de l'italien : Casser 
l'escouie, la serrer (1. iv, ch. xxii : « cassa lescoute de tribort »), de 
cassar la scotta, serrer l'escoute (Oudin]. — Tailler vie, couper la voie, 
c'est-à-dire la mer (1. IV, ch. xxii), de tagliar via, même sens, et tirer 
vie, tirer outre, passer son chemin (1. IV, ch. lxvi : « tirons vie de 
long »), de tirar via, même sens. — Finalement, vent grec levant (1. IV, 
ch. i) ou vent marin {Pant. Progn., ch. viii) répondant à vento greco 
levante que les Vénitiens appellent vento di mar. 

(3) Voy. Appendices G et D : Diatribe de Jal et Répercussions de la 
diatribe. 



I 24 CONTACT AVEC L'ITALIE 

langage nautique de l'Océan aussi bien que c:lui de la Médi- 
terranée, ou des bords de la Loire et de ses affluents. 

En somme, la partie originale de la terminologie nautique de 
Rabelais est constituée par ces éléments : 

1° Un petit fonis de mots indigènes que notre auteur a per- 
sonnellement recueillis, avant ses grands voyages, aux Sables 
d'Olonne ou ailleurs, vocables restés isolés chez Rabelais et 
au xvi" siècle. 

2° Nombre de mots appartenant à la marine de la Loire, 
encore usuels à l'époque de la Renaissance et dont plusieurs 
sont toujours vivaces dans l'Ouest et particulièrement en Anjou, 
où Rabelais les aura entendus. 

3° Un contingent de termes océaniques, normands ou bretons, 
dont notre auteur est redevable aux marins ponantais. 

4° Une contribution importante des termes méditerranéens, 
dûs aux marins levantins : Catalans, Provençaux, Vénitiens. 

5° Quelques réminiscences de l'Antiquité (i), soit simple- 
ment pour faire série, soit aussi pour ajouter à la couleur ar- 
chaïque du récit. 

Ce vocabulaire a été ainsi constitué par apports successifs. 
Depuis son premier fond, encore insignifiant, de termes indigè- 
nes, jusqu'à son complet développement, il s'est écoulé près 
d'une vingtaine d'années (i 530-1 548). Pendant ce laps de 
temps, Rabelais a fréquenté les principaux ports de l'Océan 
et de la Méditerranée, en apprenant de la bouche même des 
mntelots les termes expressifs et colorés de leur langage. Il s'est 
mêlé à leur vie périlleuse et en a retenu les cris et les gestes, 
les manœuvres et les chants cadencés. 

Et lorsque il se mit à rédiger son « Naviguaige », il se trouva 
en possession de matériaux qu'il n'avait plus qu'à classer et à 

(i) En ce qui concerne l'Antiquiié, Rabelais ne doit rien au traité De 
re navali que Lazare de Baïf fit paraître à Paris en i53G (voy. sur cet 
ouvraf,'e, Lucien IMnvert, Lazare de Baïf, Paris, 1900, p. 62 et suiv.). 
Ce livre, dédié à François ]•', est orné de 21 gravures sur bois repré- 
sentant des navires anciens (birèmes, trirèmes, etc.) ou des parties de 
navire. Il n'a rien fourni à Rabelais, celui-ci reflétant presque exclu- 
sivement la réalité contemporaine. Les quelques termes nautiques an- 
ciens de son naviguaige (autant de souvenirs classiques directement 
puisés) n'y juucnt qu'un rôle de remplissaf;c. 

Cette constatation remet au point les suppositions risquées par 
M. Delaruelle dans la Revue d'histoire littéraire de la France de 1904, 
p. ^Tk). 



NAVIGATION 135 

coordonner. On sait avec quel art il les a disposes et de quelle 
vie intense il a animé sa prodigieuse « Tempête ». L'accumu- 
lation des termes et des détails nautiques y est tel qu'il a pu 
faire croire à un entassement à tort et à travers. 

Cependant chacun de ces termes, pris à part et confronté 
avec les documents de l'époque, se révèle exact et — quelques 
réminiscences de l'Antiquité mir-es à part — parfaitement en 
usa.:i:e. Leur ensemble nous offre le tableau le plus complet, le 
plus vivant, le plus impressionnant de l'activité bruyante et con- 
fuse des matelots aux moments les plus critiques de leur vie de 
bord, en même temps qu'un recueil unique, d'une richesse in- 
comparable, des termes familiers aux marins de l'Océan et de 
la Méditerranée, à l'époque de la Renaissance. 



CHAPITRE IV 
ARTS APPLIQUÉS 



En dehors des arts proprements dits dont nous venons de 
traiter, l'influence italienne s'est également fait sentir dans cer- 
tains arts appliqués, la broderie et l'incrustation par exemple. 

La broderie avait atteint un développement particulier au 
xvi' siècle. Celle en fils d'or et d'argent, dite canetille, cannetille 
(de l'ital. canutiglia), est souvent mentionnée dans Rabelais, qui 
emploie tout aussi fréquemment le terme technique italien reca- 
mer (de ricainare, broder), importé vers la même époque (i). 

Mais le plus important de ces ouvrages techniques de la 
Renaissance est l'art tout italien d'incruster d'or et d'argent 
les armures, les poignées et les fourreaux d'épées. Cet art était 
au cours du Alo) en Age pratiqué dans tout l'Orient et particu- 
lièrement à Damas, d'où aussi le nom de darnasquin, donné à 
ce genre d'ouvrages (1, V, ch. xxxni), c'est-à-dire faits à la 
mode de Damas. 

De l'Orient le damasquinage pénétra au xv' siècle en Italie, 
surtout à Venise et à Alilan, où fleurirent d'insignes maîtres 
damasquineurs. Dans le second tiers duxvi" siècle il s'introduisit 
en France, mais Rabelais est le premier et le seul écrivain qui 
en donne la nomenclature spéciale. 

C'est après son troisième voyage en Italie, dans le Piémont 
où il séjourna de 1539 à 1542, qu'il insère ses néologismes 
techniques dans ses Tiers et Quart livres (2). 

(i) La braguette «Je Gargantua avait « une belle brodure de canetille 
et des plaisans entrelaz d'orfèvrerie » (1. 1. ch. viii) et les tapisseries de 
haute lisse, achetées par Panurge à la foire de Medamoihi, étaient 
«« toutes de saye i'hrygicnnc rcquamee d'or et d'argent » (1. IV, ch. ii); 
(inalement, dans la Sciutnacliic\ il est question de « brodeurs, tailleurs, 
rccamcurs. » 

(2) « Au lendemain, Panurge se fit percer l'aurcillc dcxtre à la judaï- 
que, et y attacha un petit anneau d'or à ouvrage de Taucliie )) (1. 111, 
ch. VII). — « La septième (enseigne de la nauf cstoit) un entonnoir de 



ARTS APPLIQUES I27 

On trouve enfin ces termes réunis dans le V livre, à propos 
du costume de la Reine des Lanternes (i). 

Une mention unique au xvi" siècle, en dehors de Rabelais, 
se lit chez le traducteur de Pline, Du Pinet, qui remarque à 
propos de l'acier des Parthes (1. XXXIV, ch. xiv) : « En- 
core aujourd'huy les meilleurs coutelas, cymeterres, bade- 
laires, braquemarts viennent du costé de Perse, fer d'Azimin ». 

Les textes italiens sont, ici comme ailleurs, assez tardifs. 
Gay, au mot assiminiy ne cite que ce passage de la Piazsa 
universale de Garzoni, 1560, p. 149: « Il modo con che si 
fanno quel lavoretti sottili d'oro, ove sono arbori, figure e ani- 
maletti minutissimi, sopra pugnali o altre arme che si chiamano 
lauori di taucla e corne si fanno gli az^imini in Damasco ». 

Tommaseo et Bellini n'ont pas donné place (dans leur Dic- 
tionnaire^, à taucia, mais en revanche ils consacrent un article 
très nourri à aissimina. Malheureusement, les textes qu'ils 
allèguent sont exclusivement littéraires et nullement techni- 
ques. Il en résulte cependant que les lettrés italiens de l'époque 
(comme Rabelais lui-même) désignaient par les trois termes 
cités un seul et même travail d'inscrustation à l'orientale. 

Tous les termes de cette nomenclature sont italiens. Cot- 
grave (161 1) ne connaît que damasquin, mais Oudin, dans la 
deuxième partie de ses Recherches (1642), donne à la fois : 

Agimina, damasquinure à la persienne et sorte d'ouvrage fait 
en réseau ou reseul sur du drap d'or. 
Damaschino, d'acier de Damas. 
Tausia, marqueterie (à côté de tarsia, ouvrage de marqueterie). 

Ménage qui n'a pas inséré, dans son Dictionnaire (1690), un 

ebene, tout requamé d'or à ouvrage de Tauchie. La huitième, un goubelet 
de lierre bien précieux, battu d'or à damasquine . La dixième, une breusse 
de odorant agaloche (vous l'appelez bois de aloës) porfilée d'or de Cy- 
pre à ouvrage d'A^^emine » (1. IV, ch. i). 

Le « fol à la damasquine », dont Panurge blasonne Triboulet (1. III, 
ch. xxxviii), est suivi de « fol de tauchie » et de « fol d'a^emine. » 

(i) Cf. ch. XXXII : « La Royne estoit vestue de cristallin, vergé par 
art de tauchie et engeminée à ouvraige damasquin^ passementé de gros 
diamans ». 

Cette leçon du Manuscrit, engeminée pour a^^eminée (éd. Montaiglon, 
t. III, p. 304), est une tentative de substituer au mot technique, incom- 
pris par le copiste, une forme rapprochée par étymologie populaire, 
procédé repris par les étymologistes italiens. Cf. Zambaldi. Diponario 
etimologico, vo agemina : « Probabilmente de ad gemina (se. metalla), 
a doppio métallo ». 



128 CONTACT AVEC L'ITALIE 

article sur asemiae, en donne un très curieux sur tauchie (i). 

L'étymologie alléguée clans iMénage est imaginaire. En fait, 
tauchie est un mot arabe venu en Italie de l'Espagne : l'esp. 
tauxia, atauxia est défini par César Oudin « marqueterie ou 
damasquinure », et Dozy-Engelmann nous donnent ce rensei- 
gnement instructif sur l'origine du mot : « Atauxia, damas- 
quinure, de l'arabe at-tauchiya, l'infinitif de la seconde forme du 
verbe icacha, auquel les lexiques ne donnent d'autre significa- 
tion que celle de coloravit, pulchrum reddidit. Il est clair que 
ce mot en Espagne doit avoir admis un sens plus limité (2) ». 

Quant à a^emine, il se présente en Italie sous la double 
forme agimina et a^^iniina, remontant au turco-arabe Adjem, 
Perse et persan, prononcé Adsem par les Grecs modernes. La 
double forme italienne accuse donc une double provenance : 
celle d'agemina est redevable au commerce direct avec les 
Turcs ; l'autre, a^jsemina, aux Grecs modernes qui se parta- 
geaient avec les ^^énitiens le monopole du commerce avec 
l'Orient (3). 

Ces trois termes désignaient- ils efiectivement des procédés 
artistiques différents ou bien un seul travail technique exécuté 
de manières différentes ? Il est malaisé de se prononcer dans 
un sens ou dans Tautre. 

Etymologiquement, la balance pencherait plutôt en faveur 
de la dernière hypothèse : aj^emine, c'est un ouvrage à la façon 
persane; damasquin, un travail analogue à la mode de Damas. 
Quant à tauchie. le mot signifie proprement coloriage ou orne- 
mentation. Aucune clarté ne se dégage de l'origine historique 
de ces vocables et c'est en vain que des théoriciens modernes 
ont essa}é d'établir une démarcation nette entre a^emine ou 

(i) « Tauchie. C'est un mot Italien. M. P'élihien : Marqueterie ; en 
It.ilicn tarsia et tausia, espèce de mosaïque et ouvraf^e de rapport, qu'on 
Jait de phisieurs et dipcrens bois, avec lesquels on représente des figures 
et autres ornemens. Messieurs de la Crusca : Tarsia dicianio Of^gi com- 
munetnenlc a un lavoro di minuti pe^pioli di lepname di piii colori com- 
messi insieme. Dans mes Orif^incs Italiennes, j'ai dérivé tarsia detessella, 
de cette manière : tessella, tesscllum, tcsscllicium, tessellicia, tescia, ter- 
siii, Tarsia. M. l'errari l'a dérivé d'interserere. M. Guyct le dérivoit 
de l'Italien tarso, qui signifie un ver qui ronge le bois : comme qui di- 
roit verniculatum opus ». 

(2) Glossaire des mots espagnols dérivés de l'arabe, I.cyde, 18G9, \o at~ 
tauxia. 

(3) Voy. H. Clouzot, dans la Rev. du XVI' siècle, t. IV, p, 34. 



ARTS APPLIQUES l 29 

damasquinage proprement dit, et taudiie, la damasquine ou 
incrustation (i). Cette didérence ne semble pas avoir existé pour 
les techniciens du xvi^ siècle. Pour Vasari (2) et Garzoni — 
comme pour Rabelais et les lettrés italiens de la Renaissance 
— les trois termes cités sont synonymes et le travail spécial 
qu'ils désignent est à la fois qualifié asemine et damasquine ou 
iauchie. 

Un mot sur la joaillerie de la Renaissance. 

Les pierres précieuses deviennent un complément nécessaire 
à la parure des seigneurs et des grandes dames de la première 
moitié du xvi"" siècle. François 1" et ses contemporains en éta- 
laient à profusion. Le cou et le corsage des dames et jusqu'à leurs 
chaussures étaient souvent couverts de pierreries. Les car- 
cans, joyaux portés en colliers, les jaserans, chaînes d'or 
disposées en retombées de guirlandes, ornaient le cou et les 
robes des Thélèmites, alors que leur bonnet était garni de force 
bagues et boutons d'or. Des patenôtres ou chapelets d'orfèvrerie 
leur pendaient de la ceinture, sur le devant du corps, jusqu'au 
bas de la cotte. 

Les noms de la plupart des joyaux alors à la mode, que 
Rabelais fait porter aux religieux et religieuses de Thélème (3), 
sont antérieurs à notre auteur et appartiennent encore à la 
langue générale. 

Quant au V livre, il en est particulièrement riche. On y 
énumère deux séries de sept pierres précieuses qui forment la 
mosaïque et les colonnes de la fontaine du Temple de la Dive 
Bouteille. i\îais ces descriptions ne sont que le décalque de celle 
qu'on lit dans le Songe de Poliphile de Francesco Colonna (4). 

La tradition gothique de l'orfèvrerie indigène, longtemps do- 
minante, céda ici comme ailleurs la place au style renaissance 
des maîtres italiens., mais à une époque qui dépasse celle de 
nos recherches. 

(i) Voy, l'article a^pminia dans le Nouveau Larousse illustré (par 
Maurice Maindron). 

(2) H. Clouzot, article cité. p. 84 note. 

(3) a Patenostres, anneaulx, jazerans et carcans qui estoient de fines 
pierreries, Escarboucles, Rubis, Balays, Diamans, Saphiz, E:smeraul- 
des, Turquoyses, Grenatz, Agathes, Berilles, Perles et Unions d'excel- 
lence ». Cf. aussi 1. II, ch. xvi. 

(4) Celui-ci s'inspire d'ailleurs de Pline. Cf. notre Hist. nat. Rab., 
p. ibj k 164. 

9 



CHAPITRE Y 
COMMERCE ET INDUSTRIE 



Les premières relations commerciales entre l'Italie et la 
France remontent au moins au xiv' siècle, époque à laquelle 
appartiennent des termes italiens comme crédit et trafic. Vers 
ce temps furent importés chez nous les premiers tissus de soie 
d'outre-monts, d'où les appellations italiennes de satin et de 
taffetas. Mais il faut arriver à la première moitié du xvi' siècle 
pour trouver des rapports suivis entre les deux pa)'s. C'est 
alors que les progrès réalisés par les Italiens dans le maniement 
des affaires et leurs procédés industriels furent introduits en 
France. 

I. — Etablissements de crédit. 

Dans le preniier quart du xvi° siècle, des Milanais, des Flo- 
rentins, des Lucquois et des Génois, depuis longtemps établis 
à Lyon, y fondèrent des b:mques et y introduisirent l'usage des 
lettres de chanrje (i), depuis longtemps pratiquées en Italie. 
Ils enseignèrent ainsi aux F'rançais « ce bel art et traffic 
qui apprend à rendre l'argent fertile et lui faict produire fruict 
comme la terre » (2). 

A l'exemple des banques italiennes, on fonda à Lj'on, sous 

(i) Cf. Rabelais, Lettres d'Italie^ éd. Bourrilly, p. 69 (troisième let- 
tre du i5 février. i536): « Si vostre plaisir est m'envoycr quelque lettre 
de change, j'espère n'en user que à vostre service... >> L'expression est 
modelée sur lettera di cambio. 

On sait que le nom de Lombarde était appliqué au Moyen Age aux 
Italiens qui venaient en France exercer la banque ; d'où, dans l'ancienne 
langue et jusqu'au xviii" siècle, lombard avec le sens de préteur à in- 
térêts, d'usurier. 

(2) Claude de Rubis, Les privilèges, franchises et iminunite:^ octroyé^ 
par les rois très chrétiens aux consuls^ echevins et habitans de la ville de 
Lyan et à leur postérité, Lyon, ibj'i, p. 20. 



COMMERCE ET INDUSTRIE i3l 

François I", la première banque que nous ayons eue en 
France. Le nom même de banque en accuse l'origine ita- 
lienne : banco désigne primitivement le comptoir des chan- 
geurs, le bureau de change. Rabelais en fait le premier men- 
tion dans sa -Scjomac/ue (1549), à propos de la naissance du 
duc d'Orléans, fils du roi, en mars 1549 : « Cestuy propre 
jour en Rome par les banques fut un bruit tout commun sans 
autheur certain de ceste heureuse naissance ». 

11 avait donné auparavent aux troncs des églises les noms 
ironiques de bancques de pardons (1. II, ch. xvii)et il se sert, 
le premier, du terme bancque roupie : « A Mercure [des gens 
soumis] comme pipeurs, trompeurs, affîneurs... seront fort sub- 
jects à faire bancques roupies, s'ilz ne trouvent plus d'argent 
en bourse que ne leur en fault » (Pani. Progn. ch. v). 

Parmi les rébus que Rabelais mentionne au chapitre ix du 
Garganiua, figure aussi « un banc rompu pour bancque rou- 
pie », en italien banca roiia, parce qu'on rompait le banc oc- 
cupé sur le marché par le commerçant failli. 

L'institution des banques avait donné un grand essor aux 
affaires. De là nombre de termes spéciaux attestés tout d'abord 
chez notre auteur et qui devinrent usuels au cours du 
xvi' siècle : 

Denare, denier, argent, ital. denaro, terme quatre fois 
employé par Rabelais (1. III, ch. m) : « Croyez qu'en plus 
fervente dévotion vos créditeurs prieront Dieu que vivez, crain- 
dront que mourez, d'autant que plus ayment la manche que le 
braz, et la denare que la vie ». 

Ce mot a été jadis populaire, comme le montre le composé 
racledenare (i), c'est-à-dire rogne-deniers, que Henri Estienne 
mentionne parmi les synonymes français d' « avare », (2) et 
que Furelière en 1690 donne comme terme populaire sous la 
îormQ raquedenare (3). 

(i) Rabelais donne le nom de « duc de Racquedenare » à un des gé- 
néraux de Picrochole, qui commandait l'arrière-garde de ce roitelet 
(1. I, ch. xxvi). 

(2) Précellence, p. 107. 

(3) C'est cette dernière forme qu'on lit effectivement dans la seconde 
moitié du xvie siècle : «... chiches, tacquins et racquedcnares » (Choliè- 
res, t. I, p. 95). Brantôme lui donne le sens de râtisseur d'argent dans 
ce passage (t. I, p. 5j) : « Charles Quint fist fermer boutiques à tous 
les raquedenares (Vénitiens, Florentins et Genevoys) qui ratteloient 
tout l'or et l'argent de l'univers, » 



l32 CONTACT AVEC L'ITALIE 

Faciende, affaire commerciale, ital. facienda (I. IV, Nouv. 
Prol.) : ({ Nous a ceste heure n'avons aultre faciende, que ren- 
dre coignées perdues? ». 

Ce terme employé au xvi' siècle par Ronsard et la Satyre 
Menippée, relevé par Henri Estienne (i), se rencontre encore 
au xvii' siècle sous la plume de La Fontaine (c< Mandragore ») : 

Ligurio, qui de la faciende 

Et du complot avait toujours été... 

et au xviii° sous celle de Saint-Simon (voy. Littré). 

liitrade, rente, revenu, ital. intraia, terme deux fois employé 
par Rabelais (l. IV, Prol.) : « ... gualliers de plut pays, qui dictes 
que pour dix mille francs intrade ne quitteriez vos soubhaitz ». 

L'expression (7/"06Vse^ intrade est blâmée, parmi d'autres italia- 
nismes, par Henri Estienne (2) comme une superiétation pour 
gros reoenu. A l'exemple des deux précédents, intrade était 
usuel dans le monde des affaires jusqu'à la lin du xvi' siècle (3). 

Tous ces termes spéciaux, cà l'exception de banqueroute et 
de lettre de cliange, ont complètement disparu au cours du 
xvii" siècle. 

II. — Fabrication des soieries. 

Parmi les industries importées d'Italie, la iabrication de la 
soie est une des premières attestées. A Lyon, dès le xv' siècle, 
des Florentins et des Cîénois faisaient commerce de tissus et de 
laines. 

Au xvi' siècle, en 1537, deux Piémontais, Estienne Truquet 
et Paul Narez, obtinrent de François I" certains privilèges 
pour fabriquer des soieries à Lyon. Ils firent venir à cet effet 
des ouvriers de Gênes (4). 

C'est à cette époque que fit apparition en France le nom d'ar- 
moisin^ sorte de taffetas teint en rouge, le seul que les femmes 
du peuple se permissent de porter au xvi*" siècle. Le meilleur 
(nous dit Gay) se fabriquait à Gênes, l'intermédiaire se tirait 
de Lyon et le moindre d'Avignon. 

Le mot se présente chez Rabelais sous la double forme ar- 

(i) Dialogues, t. II, p. 21 5. 

(2) Conjormité^ p. '22. 

(3) On le lit chez Brantôme (t. I, p. i>\) : << Son cvcschc qui vaut cent 
à six vingtz mille ducats d'intradc »>. 

(4) Claude de Rubis, Les privilèges, etc., p. 2<). 



COMMERCE ET INDUSTRIE _ l33 

moisy et arnioisln, la première forme dans Pantagruel {i^, la 
dernière, dans le Prologue du Y® livre. 

Ce sont là des reflets de l'ital. erniesi et erniesino, formes pa- 
rallèles à cremesi et creinesino, d'où cramoisi/ et cramoisin, 
doublets également fréquents chez Rabelais, et qui ont pénétré 
en français dès le début du xv' siècle. Nous reviendrons sur les 
rapports entre ces deux aspects du même vocable primordial. Il 
importe avant tout de fixer la date d'armoisy. 

On a vu que Rabelais, dès 1533, donne déj;i le mot, alors que 
Gay n'en cite que des témoignages ultérieurs: « Neuf aulnes 
taffetas noir armoisin » (Compte de 1 541) et « taffetas noir ar- 
moisy » (Compte de 1549) (2). 

Les textes italiens correspondants sont tardifs. Varchi (mort 
en 1565) donne er^mesino, et Vecellio cite ce pasage d'un docu- 
ment de 1590: « Panno di seta assai sottile come ormesino 
o taffetano di colori diversi » (3). 

Les formes françaises réelles sont celles données par Rabe- 
lais: armoisy et armoisin, de l'ital. ermesino (celle d'orme- 
sino est ultérieure), terme foncièrement identique à cremesino, 
cramoisi, comme l'avait supposé Du Cange et comme nous le 
démontrerons plus loin. L'étymologie donnée par Huet (dans 
Ménage) — « ainsi nommé pour ormoisin, parce qu'il vient de 
risle d'Orrnus » — étymologie encore retenue par le Diction- 
naire général, est purement fantaisiste. 

(i) Cf. 1. II, ch. XVI : « Celles qui portoyent robbes et tafetas ar- 
moisy ». 

(2) Don Carpentier allègue (dans Du Cange) une lettre de rémission 
de 142 1, où figure le mot armoiseur qu'il explique par « fabricant d'ar- 
moisin », mais c'est là une erreur manifeste, comme on peut s'en ren- 
dre compte par l'examen du texte : « Lesquelz entrèrent en la maison 
d'un armoiseur et là prindrent chascun une buvette ou capeline ». 

Armoiseur est tout bonnement la prononciation parisienne à'armoi- 
reur, fabricant d'armoiries. Rabelais donne encore armoisies pour ar- 
moiries (1. IV, ch. XL) : « Tous ces nobles cuisiniers portoient sus leurs 
armoisies en champ de gueulle lardouoire de sinople ». 

(3) On lit en outre dans Du Cange cet extrait d'après les Bollandistes 
de la Vie de saint Antoine, dont la translation eut lieu en iSSg : 
« Sanctum corpus plancta ex ennisino rubro », c'est-à dire le corps fut 
revêtu d'une chasuble d'annoisin rouge. 

D'autre part, Anastase, dans la Vie de saint Adrien (dans Du Cange), 
cite un tissu sous le nom d'i}ni:^illus et imipnum. Ce dernier est pré- 
cisément notre armoisin. 



CHAPITRE VI 
SOCIÉTÉ MONDAINE 



Les arts utiles que nous venons d'étudier, et tout particulière- 
ment le nouvel art de bâtir, les progrès réalisés par le com- 
merce et l'industrie, répandirent en France le désir du bien- 
être, du conlort, du luxe. On respirait, dans la demeure 
nouvelle, plus d'air, on y jouissait de plus de lumière. Les ma- 
nières s'affinèrent, l'élégance et la souplesse se substituèrent à 
des modes surannées et à la raideur du passé. L'évolution ar- 
tistique s'achève dans la seconde moitié du xvi° siècle et celle de 
la poésie, de la Pléiade, commence par l'infusion de l'idée de 
l'art, idée essentiellement italienne et qui manquait jusqu'alors 
à notre littérature. Mais ce développement artistique et littéraire 
sort de notre cadre (i). Nous ne retiendrons que certains facteurs 
sociaux qui remontent à la première moitié du siècle, objet ex- 
clusif de nos recherches. 

l. — Langage courtisanesque. 

Le livre IlCortegianode Baldassar Castiglione, paru en 1528, 
a eu au xvi' siècle une influence considérablp sur la société et les 
mœurs polies en Italie et en France. C'était le code du parfait 
gentilhomme. Les gens de la Cour y trouvaient la quintessence 
de la vie mondaine, de la courtoisie et des bonnes manières. 

Cet ouvrage fut traduit dix ans plus tard, sous le titre Le 
Courtisan, par Jacques Colin (1537). C'est là le premier témoi- 
gnage en français du mot qu'on trouve à la même époque dans 
Robert Estiennc (i 539) : « Ung courtizan, AuUcus ». 

Chez Rabelais, le vocable se rencontre quelques années plus 

(1) Voy. en dernier lieu Henri (^haniard, Les Origines de la Poésie 
française de la Renaissance, Paris, 1920, ch. viii et ix : « Les origines 
italiennes ilc la Renaissance littéraire ». — « L'introduction et la diffu- 
sion de l'italianisme »>, 



SOCIÉTÉ MONDAINE l35 

tard, au Tiers liore, clans un passage curieux qui semble direc- 
tement inspiré du livre de Castiglione (i). C'est un écho de la 
remarque que l'auteur italien met dans la bouche de l'archevê- 
que de Florence (2). 

Un second passage rabelaisien est encore plus significatif. Pa- 
nurge y qualifie de courtisan (3) le langage du pays des Lanter- 
nois et y fait allusion à son caractère éphémère (1. III, ch. xlvii) : 
« C'est le courtisan languaige Lanternoys. Par le chemin je 
t'en feray un beau petit dictionnaire, lequel ne durera gueres plus 
qu'une paire de souliers neufz. Tu l'auras plus toust aprins, 
que jour levant sentir ». 

Le langage parlé à la cour de François 1" — le courtisan lan- 
guaige de Panurge — s'inspirait de la mode du moment et chan- 
geait constamment. La variabilité est l'essence même de ce 
genre de parlers plus ou moins factices. Dans la préface de sa 
Conformité (i 565), Henri Estienne nous en prévient : « Je veulx 
bien advertir les lecteurs que mon intervention n'est pas de par- 
ler de ce langage François bigarré, et qui change tous les jours 
de livrée, selon que la fantaisie prend ou à monsieur le cour- 
tisan, ou à monsieur du palais, de l'accoustrer ». 

Lorsqu'il publia, une quinzaine d'années plus tard, ses Deux 

(1) « Tout ce que sommes et qu'avons consiste en trois choses, en 
l'ame, en corps, es biens. A la conservation de chascun des trois res- 
pectivement sont aujourdhuy destinées troys manières de gens. Les 
Théologiens à l'ame, les Médecins au corps, les Jurisconsultes aux 
biens. Je suys d'advis que dimanche nous ayons icy a dipner un Théo- 
logien, un Medicin, et un Jurisconsulte. Avecques eulx ensemble nous 
conférerons de vostre perplexité. Par sainct Picault (respondit Panurge), 
nous ne ferons rien qui vaille, je le voy desja bien. Et voyez comment 
le monde est vistempenardé. Nous baillons en guarde nos âmes aux 
Théologiens, les quelz pour la plus part sont hereticques : Nos corps es 
Médecins, qui tous abhorrent les medicamens, jamais ne prennent nie- 
dicine : Et nos biens es Advocatz, qui n'ont jamais procès ensemble. 
Vous parlez en Courtisan, dist Pantagruel » (ch. xxix). 

(2) Cf. 1. II, ch. Lxvi : « Che gli omini non hanno altro che la roba, 
il corpo, e l'anima : la roba è lor posta in travaglio dai jureconsulti, il 
corpo dai medici, e l'anima dai teologi. — Rispose allor il Magnifico 
Juliano : A questo giunger si potrebbe quello che diceva Nicoletto, cioè 
che di rare si trova mai jurisconsulte che lilighi, ne medico che pigli 
medicina, ne teologo che sia bon cristiano ». 

(3) Cf. Des Périers, nouv. lxx, où le vocable s'applique au patois poi- 
tevin : « Je ne m'amuseray icy à vous faire les autres comptes (= con- 
tes) des Poytevins, lesquelz sans point de faulte sont fort plaisans; mais 
il faudroit sçavoir le courtisan du pays, pour les faire trouver telz... ». 



l36 CONTACr AVEC L'ITALIE 

Dialogues du nowseau langage français italianisé (1578), il 
a soin d'ajouter « principalement entre les courtisans de ce 
temps ». 11 y distingue nettement l'état de choses antérieur de 
celui qui l'a suivi : « La cour... a eu cest honneur autrefois (et 
principalement au temps de ce tant admirable roy François pre- 
mier). Il peut bien estre qu'autresfois il faloit cercher le meil- 
leur langage entre les courtisans : mais je vous nie ceste consé- 
quence, que si on l'y trouvoit autrefois, on l'y trouve encore 
maintenant » (i). 

Avec l'avènement d'Henri II et de Catherine de Médicis, la 
tendance à italianiser la langue devint une mode, une mani(3 
des gens de la Cour. 

Est-ce à dire que les Deux Dialogues nous offrent une image 
fidèle du langage usuel à la cour de cette époque } Il s'en faut de 
beaucoup. Le but satirique de l'auteur, son zèle de polémiste 
et sa haine de l'italianisme, tout contribue à donner à sa dia- 
tribe le caractère très accusé d'une charge, d'une caricature. 
Les phrases qu'il met dans la bouche de ses courtisans sont pour 
la plupart forgées de toutes pièces et l'esprit qui y domine est 
nettement antiscientifique. 

Examinons de près quelques-uns de ses procédés. Il manifeste 
tout d'abord une tendance à exagérer, à cumuler des italianis- 
mes qui n'ont jamais existé que sous sa plume de grammairien. 

« Ce seret une discortesie de passer par la contrade, où est 
la case des dames que sçavez, s'y faire une petite stanse et tou- 
tesfois je ne suis pas maintenant bien accouche pour comparoir 
devant elles » (t. I, p. 45). 

Les vocables en italiques — contrade, case (« maison ») et 
stanse (« chambre ») — ne sont attestés nulle part ailleurs que 
dans ce passage d'Henri Estienne. Seul, le vocable acconche 
(de l'ital. acconcio, commode, accommodé), à côté de conche, 
ajustement (ital. concio), a eu une existence passagère. 

Dans le xxxiii' des Contes d'Eutrapel de du Fail, Polygame 
emploie cet italianisme aconche que Lupold ne comprend 
pas (2). La Pléiade (3), Pasquier, Cholières et Guillaume Bou- 

{1) Dialogues, t. I, p. 5G et 126. 

(2) « Respondit que non fort accortement, comme il estoit gaillard et 
acconche n (éd. Assczat, t. H, p. 295). 

(3) Cf. Marty-Laveaux, La Langue de la Pleïadc (t. I, p. njo): 

Dieux tous bien en conche... (l)orat) 
Va Ronsard, en parlant de la troupe des « Muscsdeslogces » (t. III, p. 226): 
l'^llc estoit mal en couche ul pauvrement vcstuc. 



SOCIETE MONDAINE ij; 

chet s'en sont également servis (i), et Tahureau l'attribue di- 
rectement aux courtisans avec toute une série d'autres vocables 
qui méritent d'être cités (2). 

Il est curieux de constater — et c'est là un argument direct à 
rencontre de la thèse d'Estienne — qu'à l'exception précisément 
d'aconche, tous les autres mots blâmés comme courtisans par 
Tahureau sont restes dans la langue. 

Dans cette liste figurent d'ailleurs des termes qui n'ont rien 
de commun avec l'italie'n, des vocables foncièrement français 
comme aborder et folâtre. 

Du Bellay, en peignant à son ami Dilliers la vie du courtisan, 
se sert d'un de ces italianismes alors récent et devenu plus tard 
populaire : 

Si tu veux vivre en Court, souvienne toy 
De V accoste rtous)0\ir s des mignons... 

A propos du dernier des vocables cités par Tahureau, acort, 
Henri Estienne fait remarquer (t. 1, p. 60) : « Avez vous jamais 
considéré que ceux qui disent escort pour accort, disent tout le 
contraire de ce qu'ils pensent dire ? car au lieu d'escorcher l'ita- 
lien accorto, escorchent, sans y penser, le latin e^^cors ». 

Cette remarque est erronée : escort est l'ital. scorto, acort, 
prudent (participe passé de scorgere, apercevoir) et n'a donc rien 
de commun avec le latin excors. 

Rabelais qui ignore encore acort, emploie deux fois escors, 
avec le même sens, et tout d'abord au Prologue du Gargantua : 

(i) Cholières, éd. Jouaust, t. I, p. 189 : « L'hostesse le voyant si laid 
et si mal acconche ». 

Guillaume Bouchet, Serées, éd. Roybet, t. V, p. 72 : «... le voyant s 
bien en couche... » 

Estienne Pasquier, Recherches, 1, VIII, ch, m: « Nous avons depuis 
trente ou quarante ans emprunté plusieurs mots d'Italie, comme en 
conche, pour en ordre... » 

(2) Voici le passage {Dialogues, p. 82) ; 

« Quand est du Courtisan, je confesseray son langage estre plus af- 
fecté que de nul autre : mais que pour cela il parle bien, je te le nieray 
du tout par la définition que je t'en ay donnée icy devant, et principale- 
ment devisant de ceste sottise d'amour ; entendu que de tous ses propos 
ne s'en trouve pas un qui ne tende à offrir son service. Et outre toutes 
les folies susdites à celle fin d'estre estimé mieus parlant, il ne cherchera 
autre chose, qu'à trouver le moyen de faire venir à propos aucun de 
ces mots, comme follastre, jat, accoster, aborder, il n'y manque rien, 
escorte, endurer une bravade, aconche, galante, l'escarpe, acort... » 



I 38 CONTACT AVEC L'ITALIE 

« Avecques espoir certain d'estre faictz escors et preux à ladicte 
lecture ». 

Dans les Dialogues (t. I, p. 35), Philausone relève que « le 
vulgaire des courtisans prononce bon galbe au lieu de bon 
garbe », et Celtophile de le blâmer : « Les bègues trouVeroient 
meilleur galbe comme leur estant plus aisé ». 

La langue a adopté cette prononciation des bègues. 

Pour plusieurs des vocables italianisés blâmés par Estienne 
— bigarre, bouffon, brave, caprice (i), charlatan, pédant, 
réussir, riposte, etc. — la postérité s'est également rangée du 
côté des courtisans. 

Ailleurs Estienne émet une théorie singulière pour' justifier 
l'adoption de péjoratifs qui, ceux-là, trahissent bien leur origine 
italienne. C'est à l'occasion d'assassin qu'il explique sa pensée 
{Dialogues, t. I, i). Si): « Il a bien falu que l'Italie ait dict as- 
sassina longtemps devant que la France dist assacin ou assa- 
cinateur, veu que le mestier d'assaciner avait esté exercé en 
ce pays là longtemps auparavant qu'on sccust en France que 
c'estoit ». 

Nombre de termes sont attribués par Estienne à l'italien qui 
n'en peut mais. 11 y en a de languedociens, comme: 

Baladin, qu'on lit pour la première lois dans Rabelais (2), et 
que notre grammairien lait remonter au petit bonheur à l'ita- 
lien, qui ne connaît que ballarino. 

Fat, que le Prologue du V" livre de Rabelais qualifie de 
« mot du Languedoc ». 

D'autres sont foncièrement français : 

Faquin, au sujet duquel Estienne s'exprime ainsi (Dialo- 
gues, t. I, p. lOj): « Aussi diroys-je bien à un Italien, en luy 
parlant d'un de sa nation, c'est un faquin, ou c'est un poltron, 
c'est un forfant, c'est un mariol ; ou bien c'est un pédant, car 
ce scroit le payer de la monno)e du pays ». 

« \]n faquin, id est portefaix, mot italien », remarque à son 
tour Nicot, et cette étymologie se lit encore chez Littré et dans 
le Dictionnaire général : « Faquin, récent en français, vient de 
l'italien, et l'italien /ac'c/imo est d'origine inconnue ». 

(i) Estienne en propose plusieurs (:qui\ii\ent.s {veryc, quinte, fantaisie), 
dont îiucun ne rcponJ exactement à caprice. 

(2) Cf. 1. IV, ch. wxvni : « Les Bretons balladins dansans leurs trio- 
ris ». 



SOCIÉTÉ MONDAINE l Bq 

Le terme est-il réellement récent en français ? Il figure deux 
fois dans Rabelais (i). Il était donc connu vers 1535 et 1546, 
dates de la publication de Gargantua et du Tiers livre, et se 
trouve être contemporain de fachinus donné par Du Cange 
en 1545; mais il doit remonter plus haut, car, au xv^ siècle, 
circule déjà le proverbe : « Baston porte paix, et le faquin, 
faix ». 

D'autre part, facchino était, vers la même époque, consi- 
déré en Italie comme un mot étranger (2). Le terme est donc in- 
digène en français, et c'est de la France qu'il passa au xvi" siè- 
cle en Italie. Quels en sont la forme et le sens primitifs } 

Rabelais cite Fasquin dans une série plaisante de noms pro- 
pres (1. 1, ch. xiv), et c'est là la forme primordiale dérivant de 
fasque, qu'on trouve également chez Rabelais (3), au sens de 
« sac )) ou de « poche ». Cette forme fasque est elle-même cer- 
tainement antérieure à faaiue ou faque, au même sens, va- 
riante qu'on rencontre chez Des Periers (nouv. lix), tandis que 
le dérivé fasque, chargé, se lit dans du Fail (4). 

Cotgrave donne à fasque ou facque le sens de « faquin », 
ce que le chroniqueur belge Chastelain désigne sous le nom de 
compaignon de la facque (voy. Godefroy) : « Tous les pays gi- 
soient subjets à gens de huiseuse, compaignons de la facque..., 
houvers, putiers, rufïiens, hennebennes, buveurs de vin et gas- 
teurs du drap (5) ». 

Le sens de « portefaix » que faquin avait au xvi' siècle est 
aujourd'hui presque éteint, et les patois n'en connaissent que le 
sens ironique d'élégant ou fashionable, sens parallèle à celui 
de mignon de port pour portefaix. 

(i) « ... Distribuant un tatin du potage à s,es facquins n (1. I, ch. 11), 
et : « Un facquin mangeoit son pain à la faveur du rost » (1. III, 
ch. xxxvi). 

(2) Voici ce qu'en dit Varchi, en iS/o : « La vocQ portatore importava 
in quella età quel che noi oggi con voce forestiera dicciamo facchino ». 

(3) Cf. 1. II, ch. XVI : « Petites bougettes ou fasques », et ch. xxx : 
« Poudre qu'il portoit tousjours en une de ses fasques ». 

(4) Propos rustiques, ch. x : «... les Vindellois qui s'en venoient bien 
hardez et fasque^... » 

(5) C'est le mérite de Lacurne d'avoir le premier rattaché faquin à 
faque: « C'est peut-être un dérivé àe faque, poche, sac ». La forme pri- 
mitive étant fasque, elle exclue toute attache avec l'allemand Fach 
(comme le voulait Le Duchat) ou avec le holl. fak (comme on l'a pro- 
posé récemment). 



140 CONTACT AVEC L'ITALIE 

Piaffer, faire le fier, terme que Henri Estienne attribue aux 
courtisans comme italianisme dans des phrases factices à l'exem- 
ple de celle-ci {Dialogues, t. I, p. ^o) : « Ces citadins tant mer- 
cadans qu'autres qui veulent piaU'er et faire des spadachins 
devant nos yeux ». 

Dans sa Préceltence (p. 375), il dit expressément que le mot 
vient de l'italien, ayant été introduit par les courtisans: « Nous 
appelions, dit-il, parade et bravade, eux — les courtisans — 
piaffe, ce que nous nommons magnificence ». 

Pasquier re love le caractère récent du terme (1. VIII, ch. m): 
« Piaffer, que l'on approprie à ceux qui vainement veulent faire 
les braves, est de notre siècle, comme aussi aller à lapicoree, pour 
les gens d'armes qui vont manger le bon homme aux champs ». 

Notre historien emploie fréquemment ce verbe et son dérivé, 
surtout dans ses Lettres, où piaffe/', faire le fier, est une fois 
appliqué au coq (i), comme le fait aussi le poète contemporain, 
Du Bartas qui chante • 

Le paon,., piajffard, arrogant... 

Or le terme en question, absolument inconnu à l'italien, est 
d'origine franco-provençale. Les patois de la Suisse romande 
possèdent 7U«/rt au double sens d' « éclabousser » et de « faire 
le fier », et en savoyard, piaf a est synonyme de bagou (« E fa 
ben de la piafa »). Dès lors, l'évolution sémantique du mot ré- 
pond à celle du moderne esbroufe, également d'origine proven- 
çale. PiaU'er a passé du sens primordial d' « éclabousser » à 
celui de « faire l'orgueilleux », d'où être fringant, attifé, etc. Le 
provençal esbroufe, éclaboussure, et embarras, jactance, répond 
exactement à piafo, ostentation, mise élégante. L>'un et l'autre 
termes remontent à une origine imitative, exprimant le rejaillis- 
sement de l'eau. 

Quant à la prétendue efficacité des Dialogues, il faut en rabat- 
tre. Le dernier éditeur, Alcide Bonncau (3), trouve leur lecture 
intéressante, voire amusante. Il faut des grâces d'état pour goû- 

(i) Lettres (1. X, lettre 1) : « Le coq marchant et pinçant à grands pas 
au milieu de ses poules... » 

(2) Léon Fcugcre, le dernier éditeur de Pasquier, remarque à ce pro- 
pos : « Ce terme expressif — piajje, ostentation — l'un des plus heureux 
que nous ayons dus aux novateurs italianisans, méritait d'èire con- 
servé ». Œuvres choisies JL-Jst. PaSijuicr, l'aris, 1849, t. II, p. 391. 

(3) Paris, iSS3. 



SOCIÉTÉ MONDAINE 141 

ter un pareil pamphlet, lourd et traînant, factice et diuffs. 
Seule, la curiosité intrépide du philologue s'y aventure et encore 
risque-t-elle de s'arrêter à mi-chemin. 

On se rappelle la page immortelle où Rabelais ridiculise le 
Jargon de l'Ecolier Limousin, vraie scène de comédie vivante et 
mouvementée, pleine d'entrain et de verve. On conçoit aisément 
qu'un pareil épisode, bref et débordant de vie, se grave dans la 
mémoire et obtienne gain de cause. Qu'on se figure maintenant 
l'Ecolier Limousin dilué en deux volumes d'un style incolore et 
languissant, et on comprendra facilement que cette polémique 
soit restée sans influence sur le mouvement de la langue. 

C'est aussi une étrange illusion que de croire, avec Léon Feu- 
gère, que, « grâce à la bonne garde d'Henri Estienne, l'italia- 
nisme ne nous a pas conquis (i) ». Suivant ce biographe d'Es- 
tienne, les Dialogues auraient donc endigué le flot envahissant 
de l'italianisme ? 

A aucune époque, les grammairiens n'ont eu une action quel- 
conque sur l'évolution de la langue. Les plus raisonnables se 
sont bornés à noter et à expliquer les faits accomplis. Or, lorsque 
Estienne partit en guerre contre l'italianisme, celui-ci avait déjà 
exercé une influence considérable dans toutes les manifestations 
de la vie sociale. 

L'erreur profonde du vieux philologue a été précisément de 
confondre les acquisitions durables et permanentes de la Re- 
naissance italienne avec les nouveautés d'une mode passagère, 
manies individuelles ou confinées dans un groupe restreint, qu'il 
a ridiculement exagérées pour le besoin de sa cause. 

Il suffit, pour faire ressortir son parti pris, d'opposer à sa po- 
lémique passionnée ce témoignage d'un contemporain, Estienne 
du Tronchet, auteur obscur, mais rapporteur impL'.rtial de la réa- 
lité. Dans la préface de ses Lettres missioes et familières (pa- 
rues à Lyon en 1591), ce secrétaire de la Reine Mère fait clai- 
rement ressortir l'action fécondante du contact avec l'Italie (2). 



(i) Essai sur Henri Estienne, Paris, i853, p. 118 à 119. 

(2) « Nostre langue est beaucoup augmentée, singulièrement sur le bu- 
tin qu'elle a fait au moyen de la curieuse et louable conversation de ses 
voisines, mesmement sur l'italienne qui, sans nul doute, lui a fait heu- 
reuse part de son bien. Et encores que je sçache que ceste confession ne 
sera gueres agréable à plusieurs qui se sont tourmentés de maintenir le 
contraire par je ne sçais quelles légères opinions, si m'en rapporte-je à 
toi, lecteur^ qui pourras de toi-mesme ruminer que, s'il est aujourd'hui 



142 CONTACT AVEC L'ITALIE 

Non seulement, les Dialogues sont restés sans effet sur le 
mouvement de la langue, mais encore la postérité a nettement 
pris le parti des courtisans, en ce qui touche la forme et l'adop- 
tion de maints de ces vocables proscrits. L.a campagne d'Estienne 
est venue d'ailleurs trop tard : elle coïncide presque avec la ces- 
sation de ce langage courtisan, qui, après une existence éphé- 
mère, a disparu par la force même des choses. C'est à toutes 
les époques le sort habituel des parlers mondains, œuvre passa- 
gère de la mode et du caprice. 

11. — Distractions et Jeux. 

Nous relèverons plus loin les danses en vogue au xvi" siècle, 
enseignées par les maîtres venus d'Italie, qui ont introduit 
chez nous les jeux des matassins ou des bouffons ainsi que les 
masques (i), en italien, maschera. 

La Scioniacliie mentionne en outre les « mines bergamas- 
ques », c'est-à-dire les danses avec sauts et cabrioles, comme 
celles des paysans aux environs de Bergame. 

Certains jeux de cartes familiers au jeune Gargantua sont 
également d'origine italienne : 

A la conclemnade, en italien a la bella condannaia. La 
Crusca cite ces vers des Rime burlesche de Giovanni délia 
Casa: 

VuoI che si dian le carte presto presto, 

E invitavi alla bella condannata 

V. giuoca in su la feJe, o toglie impresto 

A la charte virade, répondant à caria virata, ou à carte 
retournée. 

A la prime, ital. a primiera. 

Au tarau, ital. iarocchi, « di nuova invenzione », remarque 
Garzoni dans sa Piasjïa universale (p. 244). 

en propos de discourir de la guerre, des factions, d'une cavalerie, d'une 
infanterie, d'une escuyerie, des armes, voire de l'amour et généralement 
de toutes choses graves et ordinaires, les plus beaux traits des plus di- 
sertes langues qui se veulent faire ouïr sont en plupart puises dans les 
propres facultés de l'Italie ». 

(i) « Apres souppcr feurcnt jouées plusieurs farces, comédies, sornettes 
plaisantes: feurent dansées plusieurs Moresques aux sonnettes et tim- 
bous ; feurent introduictes diverses s(>rtcs de masques et mommeries » 
(1. IV, ch. Mij. 



SOCIÉTÉ MONDAINE 14 3 

Parmi les jeux de tables : 

Au barignin, qu'on rapproche de son correspondant italien 
sbaraglino, jeu de tables à deux dés, cité par Berni (chant 1, 
strophe li) : 

S'io perdessi a primiera il sangue e gli occhi, 
Non me ne cura, dove a sbaraglino 
Rinnego Dio, s'io perdi tre bajocchi. 

Et parmi les jeux d'adresse : 

A la mourre : « Les paiges jouaient à la mourre à belles 
chincquenauldes » (l. IV, ch. xiv). C'est l'ital. alla morra, jeu 
ancien dont Pulci lait également mention dans son M or gante 
(ch. XXVII, str. xxiii): 

E non potrà, se volasse far ora, 
Levar più d'un colla mano e dir sette, 
Al giuoco dclle corne o délia morra. 

Ajoutons : pillemaille (l. IV, ch. xxx), forme francisée de 
palle maille (i), ital. pallamaglio, jeu de mail (2). 

Dès le début du xvi' siècle, la raquette l'emporte sur la 
main, dans le jeu de paume. Le mot, d'importation italienne (3), 
était alors récent, comme le remarque Pasquier qui le fait re- 
monter aux dernières années de Charles VIII (1. IV, ch. xxiii) : 
« Lorsque les tripots furent introduits par la France, on ne sça- 
voit que c'estoit de raquette^ et y jouoit on seulement avec le 
plat de 1j main... Quelques-uns depuis, plus fins, pour se 
donner quelque advantage sur leurs compagnons, y mirent des 
cordes et tendons... Et finalement, de là s'estoit introduit la 
raquette^ telle que nous voyons aujourd'hui ». 

On sait l'importance que Rabelais accorde aux exercices 
physiques dans l'éducation de Gargantua, élément éducatit de 

(i) Brantôme (t. III, p. 77): « Si Henri II jouoit à la paume, il jouoit 
à la balle à emporter, ou au ballon, ou au palle maille qu'il avoit fort bien 
en main ». 

(2) Odet de Lanoue nous donne ces renseignements (iSfjG) : « Pale- 
mail, espèce de jeu. Ce mot (aussi bien que le jeu) qui vient de l'Italien, 
est composé de trois mots, à sçavoir : palla e maglio, dont palla signifie 
une balle ou boule, e, c'est la conjonction, et maglio, c'est ce qu'on dit 
un mail, comme voulans dire que c'est le jeu de la boule et du mail, ou 
lequel on joue avec une boule et un mail », 

(3) Eustache Descliamps emploie l'ancien synonyme rechas (t. VIII, 
p. qS): « Joueurs de paumes et de rechas. ., », mais celui-ci ne désigne 
que le creux de la main. 



144 CONTACT AVEC L'ITALIE 

grande importance à l'époque de la Renaissance , à ce qu'on appelle 
aujourd'hui le sport (i). Le jeune géant s'adonne à l'équitation 
et à la natation, à la chasse et aux autres exercices de plein air. 
C'est là le complément indispensable de son éducation littéraire 
et morale (2). 

111. — Jurons et termes péjoratifs. 

Rabelais nous a laissé, dans son livre, un recueil copieux de 
jurons, appropriés au tempérament, à la profession ou à la na- 
tionalité de chacun des personnages qu'il met en scène. 

Les formules italiennes n'y manquent naturellement pas, 
ceux d'outre-monts étant de grands jureurs devant l'Eternel. 
Elles sont généralement facétieuses. 

Henri Estienne parle quelque part des jurons qui sont « plu- 
tost gaudisseries que blasphèmes », en citant cette formule 
italienne: Per la potta delta virgine Maria! ou bien « par 
exclamation Potta délia virgine Maria! ou sans ajouter Maria, 
comme s'entendant assez (-3) ». 

Rabelais cite : Pote de Christo (1. 1, ch. xvii), à côté de Pote 
de froc! (l.I, ch. xxviii), ce dernier pendant de Huppe de froc! 
(1. IV, ch. xxvii) et Vertu de froc ! (1. V, ch. xv). C'est le reflet 
du juron italien : Potta delta... 

Folengo met le même juron dans la bouche du paysan 
de Cipade Zambelli, que la vue de la grande ville de Mantoue 
remplit de stupeur. A la question de Tognazzo, s'il a jamais vu 
telle chose, « icelluy s'arrestant tout court, comme s'il estoit 
aux champs à sa besogne, appuyé sur le manche de sa marre, 
lui respond : Potte de ma mère, que voicy une grande chose! » 

nie spaventatus respondit voce gaiarda : 

Polta mccc malris, quam granda est ista cstula!... (4) 

C'est probablement de Folengo que Rabelais a tiré cet autre 
juron (1. II, Prol.) « la cacquesangue vous vienne! », à côté 
de (l. I, ch. xiii): « la cacquesangue de Lombard ». Dans 

(i) Ce terme remonte au moy. fr. desport, cbattement {dcsporlcr, 
s'ébattre, est dans Rabelais, 1. I, ch. xxxm). 11 a passe en Angleterre, 
d'où il est revenu au xixc siècle en France. 

(2) Voy. J. Jusserand, Les Sports et Jeux d'exercices de V ancienne 
France, Paris, 1901, surtout le chapitre vin (p. 327 à 306). 

(3) Apulof^ie pour Hérodote, éd. Ristelhuber, t. I, p. luS. 

(4) Macaronces, cil. Portioli, t. I, p. 128 (et Histoire inacaroniquc, 
Paris, i(Jo5, dd. Jacob, p. iyi). 



SOCIÉTÉ MONDAINE M' 

la IP Macaronée, Berthe s'écrie : « La caquesangue les puisse 
emporter!... 

Sic cagasanguis eos scannet... (i) 

Un troisième juron italien: Corpe de gaUlneJ (1. III, ch. xxx 
et 1. IV, ch. x), dans la bouche de Panurge et de Frère Jean, 
répond à l'euphémisme napolitain Sangue di gallina, pour 
Sangue di Cvisto (2). 

Ajoutons: cancre! comme expression d'un mal indéterminé 
ou simplement comme exclamation d'étonnement, avec ces deux 
sens fréquents chez Rabelais, et répondant à l'ancien italien 
cancaro. aujourd'hui canchero, proprement chancre (3). 

Henri Estienne remarque à cet égard : « Comme les François, 
entre autres, ont emprunté de l'Italie des façons de maugréer, 
comme si leur pays n'en estoit pas assez bien tourni, aussi 
n'ont point eu honte d'emprunter de là quelques façons de mau- 
dire: et ceste ci entre autres, Te vienne le chancre! Toutesfois 
ceste ci en Italie est tenue pour une des plus légères : Te ven- 
gal cancaro!... (4) » 

Quant aux mots péjoratifs, ils sont assez nombreux. Henri Es- 
tienne a émis à leur sujet (comme on l'a vu) une théorie spéciale, 
en y voyant des vices et des travers exclusivement italiens. 

Citons ceux de ces péjoratifs qui sont attestés pour la pre- 
mière fois chez notre auteur : 

Assassinateur (1. III, ch. 11), répondant à l'ital. assassina- 
tore, à coté du dérivé indigène assassineur (1. III, ch. m) et de 
la forme plus courte assassin (ital. assassina), laquelle est 
attestée ultérieurement. 

(i) Ce passage manque à la Toscolane de 1S20 (rédaction publiée par 
Portioli), mais se trouve dans la Cipadense de i535 (source de la version 
française, p. 29). 

(2) Ce juron rabelaisien a passé dans le Moyen de parvenir, qui le 
donne sous sa forme originale (éd. Jacob, p. i83) : « Corpo di gallina ! » 
Belleforest, dans sa traduction de la Civile Conversation de Guazzo 
(1579I, parle d'un jeune homme, dont le plus grand juron dans ses co- 
lères violentes était (p. 4g) : « Par le corps delà geline I » 

(3) « Que le cancre te puisse venir aux moustaches! » (1. IV, ch. xxi), 
jure Frère Jean, révolté de la lâcheté de Panurge, et celui-ci s'écrie ail- 
leurs (1. IV, ch. VII): « Cancre (dist Panurge), vous estes clericus vel 
addiscens... » 

(4) Apologie pour Hérodote^ t. II, p. 48. On rencontre encore la 
forme italienne de ce juron dans la Satyre Menippée (éd. Franck, 
p. 78) : « Seulement cancaro! nous serions affolez... » 

10 



m6 contact avec L'ITALIE 

Boye, bourreau, de l'ital. boya, italianisme une seule fois em- 
ployé par Rabelais dans un passage relatif à une anecdote locale 
milanaise (i). 

Bredache, bardache, mignon, juron usuel parmi les mate- 
lots, de l'ital. bardascio, analogue à celui de Jil^ de putain ou 
de tigre (1. IV, ch. xx). 

Forfant, de l'ital. forfante, pendart, mot fréquent chez 
Rabelais (2). 

Parabolain, fanfaron, charlatan, de l'ital. parabolano, un ja- 
seur, un diseur de paraboles (Oudin), épithète donnée par Rabe- 
lais aux médecins empiriques de son temps, dans l'ancien Pro- 
logue du Quart livre, à ses confrères hâbleurs, « au long faucile 
et au grand code », au long avant-bras et au grand coude, par 
allusion aux doubles manches de l'ancienne robe des médecins. 
Pécore, pécore, bête, de l'ital. pecora, brebis (1. 11, ch. xvii) 
« Hé, grosse pécore ». 

Spadassin, nom donné à un des généraux de Picrochole 
(1. I, ch. xxxiii\ terme employé plus tard par Amyot. De l'ital. 
spadacino, traisneur d'espée, espadacin (Oudin) (3). 

Ce sont là des vocables qui ne se justifient, suivant Estienne, 
que pour exprimer en français des actions propres à l'Italie. C'est 
ce qu'il avait déjà remarqué, dans son Apologie, à propos du terme 
assassin (t. l, p. 353): « Depuis que la France a eu appris le style 
d'Italieen matière de tuerie, et qu'on a commencé à marchander 
avec les assassins (car il a fallu trouver des termes nouveaux pour 
la nouvelle meschanceté) d'aller couper la gorge à tels et tels... » 
Cette singulière explication rappelle la raison de l'emploi 
du français par les filous et les escrocs dans les comédies alle- 
mandes duxvin' siècle (par exemple dans celles de Lessing). Cet 
usage du franc lis, dans la bouche d'individus louches, y est censé 
représenter le langage habituel des chevaliers d'industrie (4). 

(i) Cf. 1. IV, ch. XLV : « Iceulx avoir à belles dens tiré la figue, la 
monstroient au Boye apertemcnt disans: Ecco lofico ». 

(2) Par exemple, 1. III, ch. xlviii : «... n'est ru^ficn, forfant, scélé- 
rat... » Cf. Henri l'Istienne, Dialogues, passage cite ci-dessus, p. i38. 

(3) Ecrit spadachin par Henri Estienne qui attribue le mot aux cour- 
tisans « .. qui veulent piaffer et faire des spaiachins devant nos yeux » 
{Dialogues, t. I, p. 46). 

(4) h'emarquons, à ce propos, qu'un grand nombre de mots français 
péjoratifs ont passé au hollandais. Voyez, à leur sujet, les justes réflexions 
de Salverda de Grave, dans son opuscule L" Influence du français en 
Hollande d'après les mots d'emprunt, Paris, 191 3, p. 86. 



CHAPITRE VII 
INFLUENCES SECONDAIRES 



Groupons finalement, sous quelques rubriques, les italianis- 
mes qui n'ont pu trouver place dans les sections précédentes. 

I. — Noms d'histoire naturelle. 

Pendant les premiers séjours de Rabelais en Italie, sa curio- 
sité s'est intéressée aux animaux exotiques des ménageries, 
les premières qu'on ait vues en Europe, et surtout aux fleurs 
d'agrément et aux légumes indigènes qu'il s'est efforcé de trans- 
planter et d'acclimater en France. 

Les Lettres écrites d'Italie reflètent à maintes reprises ces 
préoccupations. Dans la première, écrite de Rome à Geoffroy 
d'Estissac, évêque de Maillezais, le 30 décembre 1535, Rabe- 
lais lui annonce l'envoi « des graines de Naples pour vos 
salades de toutes les sortes que l'on mange de par deçà » ; et 
dans la troisième, du 15 février 1536, il revient sur le même 
sujet, en énumérant certains produits de la terre italienne in- 
connus en France. 

Nous avons étudié ailleurs en détail cette nomenclature 
spéciale, zoologique ou botanique, et il suffira d'y renvoyer (i). 
Bornons-nous à rappeler ici l'essentiel sur certains noms ita- 
liens d'animaux et de plantes qu'on lit pour la première fois 
dans le roman rabelaisien et qui depuis sont devenus popu- 
laires. 

Lorsque, vers 1536, Rabelais voit à Florence, à la ménage- 
rie Strozzi, le premier tigre vivant, ce fauve appelé au Mojen 
Age et jusqu'au xvi" siècle once ou panthère, il le désigne, faute 
d'un appellatif pour un animal aussi nouveau, par africane, 
nom qu'il tire de Pline. Et il ajoute (1. IV, ch. xi) : «... Afri- 
quanes, ainsi nommez vous, ce me semble, ce qu'ils [les gar- 

(i) Voy. notre Hist. nat. Rab., p. 222 à 229. 



148 CONTACT AVEC L'ITALIE 

diens de la ménagerie florentine appellent Ttjgres ». Le nom 
est donc au xvi® siècle un italianisme. Pour Rabelais, tigre 
reste le nom italien du fauve. De là, chez lui, « accoustré à la 
iigresque » (1. IV, ch. xii) et « Jaloux comme un tigre » 
(1. 111, ch. xxviii), à côte de « ayde nous icy, hau, Tigre » 
(1. IV, ch. xx), emplois figurés usuels en Italie. Au sens 
zoologique spécialisé, tigre lui manque. Ce n'est que dans la 
seconde moitié du xvi^ siècle que ce vocable traditionnel passe 
dans l'usage (Ronsard, Amyot), mais il semble encore inconnu 
à Montaigne. 

Sont également tirés d'Italie, les noms des oiseaux comes- 
tibles becjîgue et ortolan, et, en fait de poissons, le carpion 
(1. II, ch. xxvii) et la manière Italienne de l'apprêter. 

Comme salades, Vartichaut^ en ital. articiocco (I. III, 
ch. xiii), et le carde (en ital. cardo) ; comme fruits, la citrouille 
(en ital. citrullo) et la bergamotte ou poire de Bergame (1. III, 
ch. xiii); comme fleurs d'ornement, le belvédère et quelques 
espèces de violes. 

Un seul nom de minéral, le bronze, est venu d'Italie à 
l'époque de la Renaissance. 

Ce sont là de menus faits d'ordre secondaire. Les plus inté- 
ressants se rapportent aux plantes comestibles ou aux fleurs 
d'ornement que Rabelais a contribué à transporter d'Italie en 
France : artichauts, citrouilles, œillets d'Alexandrie, violes 
matronales (une des variétés innombrables de violettes) ; aux 
légumes ou aux salades — arroche des jardins et piiiipre- 
nelle — tous indigènes ou acclimatés en Italie, mais à cette 
époque encore inconnus en France. 

II. — Termes gastronomiques. 

La table et les repas sont abonJammant représentés dans 
le roman. Nous essayerons plus loin de démêler la matière 
touffue de la gastronomie rabelaisienne. La cuisine française 
de la Renaissance est essentiellement constituée de l'héritage du 
passé, ses éléments restent foncièrement indigènes. Contentons- 
nous ici de faire remarquer que l'Induence étrangère, comme à 
toutes les époques, se fait surtout sentir dans les hors- 
d'œuvre ou salaisons. Parmi les pays fournisseurs de charcu- 
terie, l'Italie occupe (comme on le verra) une place homjrable. 
Rappelons ici les sauniates, proprement salaisons (l. IV, 



INFLUENCES SECONDAIRES 149 

ch. Lix), de l'ital. sommata, « sorte de viande faite de graisse 
de porc, nostre vulgaire dit des cretons » (Oudin), terme qui 
revient fréquemment dans les traités culinaires italiens de la 
Renaissance (i). 

Ajoutons, comme pâtisserie, les macarons (1. IV, ch, lix), 
du vénitien macaroni, forme parallèle à l'ital. maccheroni. 

III. — Rôle intermédiaire. 

L'italien n'a pas seulement enrichi le français de vocables 
de son cru, il a aussi servi d'intermédiaire entre l'Orient et la 
France. 

Le plus grand nombre de mots turcs ou arabes passés au 
français à l'époque de la Renaissance l'ont fait à travers 
l'Italie. Ainsi cheriph, chérif (l. IV, Prol.), ne vient pas direc- 
tement de l'arabe, mais de l'ital. sceri£b ; de même que sou- 
dan (l. IV, ch. xii), emprunt ancien de l'ital. solclano, à côté 
du doublet plus moderne sultan ; genissaire, janissaire (dans 
une lettre d'Italie de 1536) et serrait, sérail (l. III, ch. ix), 
reproduisent également les formes italiennes correspondantes, 
giani^^ero et serraglio. 

Bien plus, l'italien gianisj^ero est à son tour un reflet du 
grec byzantin y laviTCâpTîç (du turc yenitcheri), qui, du sens de 
satellites du grand Seigneur, passa en Italie à celui de gardes du 
Pape et y devint finalement le nom de certains officiers de la 
chancellerie romaine (2). 

Pour l'Italie même, le grec moderne a souvent servi d'étape 
intermédiaire. De là maints doublets qui sont restés jusqu'ici 
inexpliqués. Rabelais dit Bascha (1. II, ch. xiv), d'après l'ital. 
bascia\ mais la forme parallèle Bassa (donnée par Ménage et 
le Trévoux) accuse une variante italienne bassa, du néo-grec 
[ATCaacrà, particulière aux Grecs modernes qui ignorent les chuin- 
tantes (3). 

De même le doublet agemine et asemine, familier à l'ita- 

(1) Le plus important est celui de Giovanni Rosselli, Epulario quale 
tratta del modo di cucinare ogni carne, Venise, i5i6, souvent réim- 
primé. Cf. fol. 9 : (( le bone simimate », avec la recette correspondante. 

(2) Voy. notre article dans Rev, Et. Rab., t. VII, p. 345-346, et Let- 
tres de Rabelais, éd. Bourrilly, p. 59. 

(3) Cf. Guillaume Bouchet (t. III, p. 76) : « Haga, Vizir, Bassa », et 
encore dans une fable de La Fontaine (1. VIII, fab. xviii) « Le Bassa 
et le Marchand », où la scène se passe en Grèce. 



1)0 CONTACT AVEC L'ITALIE 

lien et à Rabelais, l'un dérivant directement du turco-persan 
adjerni, l'autre influencé par sa prononciation grecque moderne 
acUemi. 

Mais l'exemple le plus curieux à retenir de ces doublets est 
celui de cramoisi et d'arnioisy, emprunts italiens, l'un du 
xiv' siècle, l'autre du xvi% mais découlant tous deux de la même 
source, l'arabe krmysi, écarlate, devenu en italien chermesi ou 
cliermesino ; a.\ors que sa prononciation réduite ermesino est le 
reflet d'un tNpe intermédiaire liermesino, parallcle au néo- 
grec xepfAsC'', à côté de y.^'.\hi^i (i). 

11 est donc hors de doute qn'armoisij est le même mot que 
cramoisi — comme les vocables italiens correspondants erme- 
sino et cremesino — malgré leurs différences chronologiques 
et orthoépiques. 

IV. — Résidu lexicologique. 

Un certain nombre de vocables restent en dehors de nos catégo- 
ries. Passons sur ceux qui sont antérieurs à Rabelais (2) pour arr 
river aux italianismes isolés, dont le premier emploi revient à 
notre auteur : 

Angarie, corvée, de l'ital. augaria (1. lll, ch. i), à côté d'a/z- 
garier (de l'ital. angariare) , surcharger : « les peuples pillant, 
forçant, angariant, ruinant... » (1. 11, ch. 1). 

(i) Ce doublet est confirmé par les idiomes balkaniques, où le turc 
kyrmy:iy est devenu en bulgare karma^in et hrimi^en ; en roumain, 
cârmâpu et liirmipu ou irmi^iu, cette dernière forme particulières 
aux chansons populaires. Voy. notre ouvrage V Influence orientale sur la 
langue et la civilisation roumaines, Bucarest, 1900, t. II, p. 91. 

(2) Ce sont les suivants: 

Banquet et banqueter, les deux fréquents dans les Cent Nouvelles nou- 
velles ; mais festin (1 I, ch. li) est dès l'abord dans Rabelais. 

Bocon, avec le sens italien de « morceau empoisonné », se lit déjà dans 
Martial d'Auvergne, mais la forme francisée boucon (avec le qualificatif 
de « Lombard ») est pour la première fois attestée chez notre auteur. 
De même, Brantôme à propos de la mort de Charles 111 (Œuvres, t. I, 
p. 326): « Aucuns disoient qu'il avoit eu le boucon italiano. d'autant 
qu'il menaçoii fort encores l'Italie... » , 

Parangon est dans Jean Le Maire et Rabelais ; poltron et poltroniser, 
dans Marot et Rabelais. 

Taquin est attesté dès le xv siècle, avec le sens d' « avare »> qu'il a 
conservé jusqu'au xvii" (voy. Furelièrc) : en italien, taccagno, chiche, 
vilain, d'où aussi le gascon taquain, cité dans Rabelais (1. III, ch. xm), 
à côté du français tacquin (1, II, ch. x\x). 



INFLUENCES SECONDAIRES I 5 1 

Aquarol, • orteur d'eau (ital. acquarolo), terme ^-'ont Rabe- 
lais se sert clans ses Lettres d'Italie, éd. Bourrilly, p. 79 : 
«... les artisans de la ville jusques aux aquarols ». 

Baste, il suffît (ital. basta), exclamation fréquente dans Rabe- 
lais et au xvi' siècle, surtout chez les poètes de la Pléiade. 

Bouffon, ital. buXfone, est un emprunt du xvi° siècle (Ma- 
rot). Rabelais donne archibouffon et baJJ'oiiique, les deux dans 
la Sciomachie. 

Bouteillon, grand buveur, sac à vin, de l'ital. bottiglione, 
proprement grand flacon (1. V, ch. xxxv) : « ... et estoient tous 
bouteillons François ». 

Brusque, de l'ital. brusco, au double sens d'âpre, rude (1. 111, 
ch. II : « jeunesse est vivace, alaigre, brusque ») et de brusque- 
rie, violence, à côté de smacq, ital. smacco, afTront (1. 1, ch. 11). 

Bulletin, de l'ital. bulletino, employé par Rabelais au sens 
de bulletin médical (1. Il, ch. xxxii) ; l'acception générale se lit 
au V livre. 

Caresse, ital. carezza, terme trois fois attesté chez Rabelais, 
sous la forme prétendue étymologique charesse (1. I, ch. xxxix): 
« mille cliaresses^ mille embrassemens... ». Le l)ictwnnaire 
de Robert Estienne ne donne le mot qu'en 1549 et Rémy 
Bel leau s'en sert une dizaine d'années plus tard (t. II, p. 378) : 

Mon miel, ma douceur, ma caresse... [i) 

Cartel, ital. cartello : «. C'est celuy que je cherche... Je luy 
voys mander un cartel » (1. IV, ch, xxxii). 

Cassade, employé par Rabelais comme terme de Jeu et au 
sens figuré de « bourde » (2) dans l'appellation Isie de Cassade 
(1. V, ch. x). L'emprunt est du xvi' siècle (on le lit chez Col- 
lerye); il ne vient pas directement de l'italien, mais de son cor- 
respondant vénitien : cassada, terme de jeu (Boerio). 

(i) Henri Estienne attribue, dans ses Dialogues {x.. Il, p. 148), le verbe 
cartsser aux courtisans, alors qu'il avait été souvent employé dès la fin 
du iv^ siècle et se trouve dans Rabelais (1. IV, ch. xxxvi): « ... l'usance 
du 3ays Andouillois pouvoit estre ainsi charesser et en armes recevoir 
leurs amis estrangiers ». 

(2) Odet de La Noue en parle ainsi (iSgô) : « Cassade, donner une cas- 
sadt, c'est comme donner des bourdes pour tromper. Il est tiré du jeu de 
la prime, où parfois celuy qui a mauvais jeu estonne son compagnon d'un 
gro; renvoy, et lui fait quitter par ceste feinte. L'italien dit cacciala, 
quivient du verbe chasser, comme s'il vouloit dire qu'on baille la chasse 
à son ennemy, le faisant retirer... Kt de là on a fait le mot cassade, 
qu'on prend un peu en autre signification que celuy dont il dérive ». 



l52 CONTACT AVEC L'ITALIE 

Cassine, lieu de plaisance, mot fréquent dans Rabelais qui 
en relève l'origine transalpine dans ces deux passages: « Cas- 
sine à la mode Italicque par les champs plems de délices » 
(1. II, ch. xxxii) et « exemple en messere Pantolohe de la 
cassine Senoys » (1. IV, ch. lxvii). 

Escarque, maître d'hôtel, terme dont Rabelais se sert dans 
son banquet des Gastrolâtres (1. IV, ch. lxiv), de l'ital. scalco. 
La forme rabelaisienne accuse une provenance vulgaire ou 
dialectale (i). 

EsiaJ'/ler, ital. staffiere : « .'.. pages et estaffters » (dans 
la Sciomacliie) ; mais Rabelais avait usé auparavant du terme 
dans l'expression proverbiale estafjîer de Saint-Martin, pour 
diable (1. IV, ch. xxiii) (2). 

Estanterol. porte-étendard, escadron (ital. stentarolo), terme 
dont Rabelais se sert à deux reprises dans la Scioniachie : « un 
estanterol de gens de cheval et une enseigne de gens de pied ». 

Flasque, flacon, ital, fiasca, une grande bouteille plate 
(Oudin). Ce vocable revient souvent au V livre: «... un fias- 
que de sang greal... » (ch. x). — « Flasque (nostre Lanterae 
l'appelloit PlUosque), gouverneur de la Dive Bouteille » 
(ch. xxxv). 

Forestier, étranger (ital. forestière), terme deux fois em- 
ployé par Rabelais dans une de ses Lettres d'Italie (éd. Bour- 
rilly, p. 68). 

Manche, pourboire, ital. manda, « l'estreine, le vin du 
valet, les espingles des filles » (Oudin) (3). 

(i) Probablement lombardique, patois d'où dérive Marrabais, syno- 
nyme de Marane ou Maure converti. Rabelais fait porter à Gargartua 
un bonnet à la Marrabeise » (1. I, ch. vm) et aux Thélemites des « ber- 
nes à la Moresque » (ch. lvi). C'est le milanais marabesc, croisenrent 
de inarano et arabese, arabe. 

Le Journal d'un bourgeois de Paris, sous l'année i532, explique Mar- 
raèe/5 par « juifs cachez »; et Oudin donne en 1642 u Marrabiso. en 
Lombard, un maraud, un coquin ». Acception généralisée de celle de 
« renégat » que Rabelais attribue ailleurs aux Espagnols descendus des 
Maures (1. III, ch. xxii). 

(i.) Henri Kstienne, dans ses Dialogues (t. I, p. 53), écrit encore 5/a- 
plîicr, alors que la forme francisée était depuis longtemps usuelle. 

(3) Dans le passage suivant, Rabelais joue sur ce sens et celu de 
l'homonyme français (1. II, ch. m) : « Vos créditeurs plus aymert la 
manche que le braz, et la denare que la vie ». Et ailleurs (1. IV, ch. x) : 
« Mais seroit ce la plus grande manche que demandent les courtismes 
Romaines? Ou un cordclicr à la grande manche? ». 



INFLUENCES SECONDAIRES l53 

Messere, « anciennement nostre messire, attribut d'homme 
de qualité, maintenant il ne sert que pour les artisans et gens 
de basôe condition » (Ou lin, i6-}2). Rabelais ne l'emploie que 
devant des noms italiens (« un nommé Alessere Nello de Ga- 
brielus », 1. III, ch. xix) ou plaisamment devant des personnifi- 
cations burlesques : messere Coquage, messere Gaster. 

Pasquil, pasquin utal. pasquino) : « Pasquil a faict depuis 
n'agueres un chantonnet auquel il dist à Strozzi : Pugiia pro 
patria » (dans une lettre d'Italie, éd. Bourrilly, p. 72). 

Quadre. cadre, tableau (ital. quaclro) : « certaines quadres 
estoient en riches broderies posés » {Sciomachié) .\ 

Rocquette, ital. rocclietta, petite roche ou élévation (1. IV, 
ch. xxxvi) : « ... vingt et cinq ou trente jeunes Andouilles... soy 
retirantes le grand pas vers leur ville, citadelle, chasteau et roc- 
quette de Cheminée... » 

Les termes suivants, essais de francisation des italianismes 
correspondants, n'ont pas pour la plupart fait fortune : 

Eau ardente, eau-de-vie, d'après l'ital. acqua ardente (1. II, 
ch. xxvii) : «... grains confictz en eau ardente... ». Italianisme 
qu'on lit aussi dans la Sciomachié et au Y^ livre. 

Gergon, jargon, figure exclusivement dans l'édition du 
y livrée de 1564 (ch. xvii), où le Manuscrit donne Jargon. Cet 
ancien mot indigène était devenu, dans la seconde moitié 
du xvi' siècle, gergon, sous l'influence de l'ital. gergo. Henri 
Estienne et d'Aubigné ne connaissent pas d'autre forme, 
alors qu'Amyot et Montaigne écrivent toujours jargon. 

Forcé, forçat, ital. forzato (1. I, ch. xxxvii): « Trop mieulx 
sont traictez les /orce^ entre les Maures et Tartares ». 

Instrophié, enroulé (1. IV, ch. li) : «... les cheveulx instro- 
phiés (i), de petites bandelettes et rubans... » Terme fréquent 
dans la Sciomachié et au V® liore. C'est un emprunt d'instro- 
Jiare, qu'on lit dans le Songe de Poli/)hile, vocable forgé par 
Colonna du grec crpôcpiov, bandeau, bandelette (de ctoIoco, en- 
rouler). 

Lettre de change, d'après l'ital. lettera di cambio, expres- 
sion déjà mentionnée. 

Rappelons enfin le conflit survenu parfois entre , les vo- 
cables indigènes et leurs correspondants d'ouîre-monts : Bi- 



(i) La variante inscrophié que donne l'édition de i552 est une leçon 
fautive. 



1 54 CONTACT AVEC L'ITALIE 

zarre a longtemps vécu à côté du vulgaire bigearre, qui n'a 
cédé que peu à peu du terrain avant de dis paraître devant son 
rival plus heureux. Nous avons tracé ailleurs les diverses péri- 
péties de ce conflit linguistique (i). 

L'influence italienne en France, dans la première moitié 
du xvi^ siècle, est un événement capital et de la même portée 
que la renaissance de l'Antiquité. En dehors des arts proprement 
dits, elle a profondément changé la vie sociale elle-même dans 
sa manière d'agir et de sentir. Avec les nouvelles demeures, 
largement ouvertes à l'air et à la lumière, le confort est devenu 
un besoin de plus en plus général. 

Les nouvelles acquisitions linguistiques étaient à la fois légi- 
times et nécessaires : elles étaient l'expression des besoins 
sociaux et des progrès réalisés par les arts. 

La preuve en est faite. Le courant italianiste a laissé des 
vestiges nombreux et importants, qui sont définitivement restés 
dans le vocabulaire. 

En passant condamnation sur l'italianisme intégral et en le 
rétrécissant au langage de cour, Henri Estienne a méconnu ses 
efifets féconds et bienfaisants. C'est un manque de discerne- 
ment qui surprend chez un investigateur aussi consciencieux, 
comme lorsqu'il met dans la même balance les innovations de 
la Pléiade et celles des courtisans. 

Sa campagne contre l'italianisme — tardive et empreinte de 
partialité — a échoué pour des raisons multiples : 

i^ Henri Estienne a, dès le début, fait abstraction des acqui- 
sitions venues d'outre-monts et déjà naturalisées dans la pre- 
mière moitié du xvi' siècle. 

2'^ 11 attribue nombre de ces acquisitions aux courtisans et 
aux courtisans seuls, alors qu'elles figurent depuis longtemps 
chez Rabelais et les poètes de la IMéïade. 

3" Pour ridiculiser ce langage courtisan, il en exagère l'ex- 
travagance, en forgeant de son cru la plupart des phrases 
« italianizées » et en décuplant le nombre des mots factices. 

Cette polémique, comme nous l'avons déjà fait remarquer, 
est venue trop tard et coïncide avec la disparition même du 

(i) Voy. Rev. El. Rab., t. X, p. iG^ h 271. — De mcme, fanfrelu- 
che, d'après l'ital. fanfalucca, à côte du synonyme ancien fanjdue 
(xii* siècle) et fanj'eluce (xiv» siècle). 



INFLUENCES SECONDAIRES l55 

langage de cour. C'est un document linguistique curieux, mais 
la campagne elle-même est restée sans eflicacité. Son biogra- 
phe récent l'a dit en excellents termes : c< Les mots qu'Estienne 
avait le plus directement visés et qu'il avait frappés à coups 
redoublés, sont précisément ceux qui ont le mieux résisté, en 
sorte que les italianismes auraient pu lui répondre : 

Les gens que vous tuez se portent assez bien » (i). 

En ce qui touche les termes d'architecture qu'ignore Henri 
Estienne, ils furent tout d'abord adoptés dans la capitale, alors 
que la province s'y montra plus réiractaire, mais là aussi les 
néologismes techniques finirent pas s'imposer. 

L'influence italienne a été encore plus efficace sur le vocabu- 
laire militaire, dont la mobilité est l'essence même. Un compi- 
lateur du début du xvi' siècle remarque à ce propos : « Chaque 
Province a ses termes de guerre, chaque année en germe de 
nouveaux. Ceux-ci sont desja vieux pendant que je les escris, et 
n'y a petit carabin qui n'en forge quelqu'un... » (2). 

La plupart des mots italiens de guerre, une cinquantaine à peu 
près, embrassant toutes les branches de l'art militaire, sont res- 
tés dans la langue, alors qu'Henri Estienne n'en admettait 
qu'une demi-douzaine, presque exclusivement affectés aux tra- 
vaux de fortification. 

Les termes italiens de navigation continuent presque tous à 
faire partie du vocabulaire nautique de nos jours. 

En dehors des arts appliqués, on pourrait faire une constata- 
tion analogue sur les apports de l'Italie dans le domaine du 
négoce et de l'industrie. 

Cet ensemble d'influences lexico logiques a complètement 
échappé à Henri Estienne. 

Ce n'est donc pas dans ses écrits qu'il faut aller chercher le 
véritable mouvement de la langue à l'époque de la Renaissance. 
Cet insigne philologue, en s'attaquant tardivement à quelques 
exagérations, n'a pas aperçu la forêt à cause de quelques ar- 
bres qui l'encombraient. 

La lexicographie du xvi" siècle ignore également l'italianisme. 
Ni Robert Estienne (1539-1549), ni les remanieurs successifs 

(1) Louis Cle'ment, Henri Estienne, p. 36 1. 

(2) Père René François, Essai des merveilles de la Nature, Paris, 
1557, p. 22. 



I 56 CONTACT AVEC L'ITALIE 

de son Dictionnaire (1574 à 1605) n'ont tenu compte de l'enri- 
chissement de la langue à leur époque, des résultats féconds 
de la résurrection du grec et de l'influence italienne. Ces 
doux faits d'une importance capitale au xvi^ siècle y sont com- 
plètement passés sous silence. Aucune trace de la nouvelle 
nomenclature architecturale, du nouveau vocabulaire militaire 
et du reste. Des termes comme caporal et colonel sont ab- 
sents, alors qu'ils étaient déjà devenus populaires sous les for- 
mes altérées : corporal et coronel. 

C'est donc exclusivement dans les oeuvres des grands écri- 
vains, et en premier lieu dans le roman de Rabelais, qu'il 
faut aller chercher les vestiges de l'italianisme. 

Grâce aux données multiples disséminées dans son œuvre, 
nous avons été à même de tracer un tableau quasi complet de 
l'action italianiste en France dans la première moitié du 
XVI® siècle. 



Livre Troisième 

VIE SOCIALE 



Les principaux facteurs de la vie sociale — le costume, la 
cuisine, les monnaies et la musique — échappent encore dans 
Rabelais à l'influence italienne. En ce qui touche le costume, 
par exemple, quelques appellations de coiffure militaire {cape- 
line), certaines désignations du costume ecclésiastique (barbute, 
capution, domino, soutane), voilà à peu près les seuls vestiges 
que l'italianisme ait laissés dans cet élément important de la vie 
et des mœurs de ses contemporains. Encore ne connaît- il que 
sottane au sens de jupe de femme: ... « vestue sus la sottane 
et verdugalle de damas rouge cramoisy... » (Sciotiiachie). 11 
ignore l'italianisme, devenu plus tai-d populaire, caleçons (de 
l'ital. caUoni), mentionné par Henri Estienne dans ses Dia- 
logues (t. I, p. 223): « Une façon de haut de chausses qu'on 
appelle des calessons ». 

Le costume civil reste entièrement en dehors des influences 
d'outre monts. Eminemment conservatrice, sa nomenclature est 
en grande partie constitu(je des éléments du passé, auxjuels se 
sont ajoutés, au xvi' siècle, des apports des différents pays autres 
que l'Italie. Ce caractère négatif mérite de retenir l'attention. 

A l'instar du costume, la cuisine, comme les monnaies et la 
musique, relève en premier lieu du passé. Alors que le domaine 
professionnel et technique s'est comme renouvelé au contact de 
la nouvelle civilisation, les éléments essentiellement sociaux en 
portent des traces à peine perceptibles. 



CHAPITRE PREMIER 
COSTUME 



L'historique du costume en France pendant la Renais- 
sance (i) est assez com liqué à faire. Certaines de ses parties 
ont subi des transformations si rapides et si éphémères que le 
spirituel conteur du Fail fait remarquer dans ses Discoures 
d' Eutrapel (ch. i) que : « nos neveus et successeurs auroient 
bien à faire d'un Dictionnaire à cent ans d'ic)^ pour savoir que 
c'est ». 

Rabelais traite abondamment du sujet à l'occasion de l'habil- 
lement de Gargantua (1. 1, ch. viii), où la description est volon- 
tairement teintée d'archaïsme ; et surtout à propos du costume 
des Théiémites (1. I, ch. lvi), pages admirables d'exactitude 
qu'il sulfit de transcrire et de sobrement commenter (comme l'a 
fait Jules Quicherat). Mais on trouve en outre, dans son œuvre, 
des détails épars infiniment nombreux, tous également précieux 
pour l'historien du costume en France dans la première moitié 
du xvi" siècle. 

Nous allons étudier ces renseignements multiples à la fois sous 
le rapport social et linguistique. Les auteurs contemporains — 

(i) Nous ne possédons pas de travail spécial sur ce sujet. Dans l'His- 
toire du costume en France depuis les temps les plus reculés jusqu a la fin 
du XVIII'i siècle (1877), de Jules Quicherat, œuvre de vulgarisation 
plutôt que d'érudition, les pages consacrées à la i^enaissance sont in- 
téressantes, mais par trop sommaires et incomplètes. 

Les tomes III et IV du Dictionnaire raisonné du mobilier français 
(1872) de Viollct-lc-Duc, qui traitent des « vêtements », sont superficiels 
et sujets à caution. 

La volumineuse publication de M. A. Racinet, Le Coutume histori- 
que (1878), comprend un Glossaire (t. I, p. 167 à 246), qui condense les 
renseignements tirés de l'ouvrage de Viollet-le-Duc. Le tome IV est 
accompagné de planches et notices, 201 à 3oo, concernant surtout les 
xve et xvi" siècles. 

En somme, peu de chose qui vaille, et le livre de Quicherat reste 
encore le meilleur traité d'ensemble sur la matière. 



COSTUME r 59 

comme du Fail, Henri Estienne et surtout Brantôme — nous 
fourniront des informations complémentaires. 

I. — Habillement. 

Chausses, — Une des révolutions les plus importantes dans 
l'histoire du costume est le remplacement, pendant la seconde 
moitié du xv' siècle, des anciennes braies par les chausses, pan- 
talons collants auxquels, au moyen d'aiguillettes, était attaché le 
pourpoint. Vers la même époque, les chausses complètes se 
différencient en haut-de-chausses et en bas-de-chaiisses. Le 
premier est un caleçon court muni d'une braguette, l'un et 
l'autre prenant de l'ampleur principalement sous François 1" ; le 
second, enveloppant la jambe et le pied, a donné naissance aux 
bas modernes. 

Voici les détails que nous en donne Rabelais à propos de 
l'habillement des Thélémites : 

Les hommes estoient habillez à leur mode : chausses pour le bas 
d'estamet. ou serge drapée d'escarlatte, de migraine, blanc ou noir. 
Les hault de velours d'icelles couleurs, ou bien près approchantes ; 
brodées et deschicquetées selon leur invention. 

Les dames portoient chausses d'escarlatte, ou de migraine, et pas- 
sait les dictes chausses le genoul au dessus par troys doigtz, justement. 
Et ceste liziere estoit de quelques belles broderies et descoupures 
(1. I, ch. LVl). 

La diversité de ces chausses était infinie au xvi*" siècle. Rabe- 
lais en mentionne quelques variétés : 

Chausses à la marinière, larges et flottantes comme la 
culotte des zouaves, portées par les marins et les lansque- 
nets (1. II, ch. xxxi): « Habilla son dict Roy... des belles chaus- 
ses à la marinière .. . » 

Chausses à la martingale (1. I, ch. xx), ou culottes proven- 
çales munies d'une sorte de bricole qui enveloppait lentre jam- 
bes et qu'un bouton retenait devant et derrière (i). 

Chausses à queue de merlus, en quiue de morue ( « de peur 
d'eschauffer les reins, » 1. I, ch. xx) : «... les chausses du pau- 

(i) Brantôme en parle également (t. II, p 404) : « Ce brave chevalier 
d'Imbercourt portoit ordinairement des chaus<!es à la martingalle ou 
autrement à pont levis, ainsy que j'en ay veu autresfois porter aux sol- 
j dats espagnols ». 



i6o VIE SOCIALE 

vre Lymosin estoient faictes à queue de merlus^ et non à pleins 
fons » (l, II, ch. vi) (i). 

Chausses à la Souice, amples et commodes comme les por- 
taient les gardes suisses (1. j, ch. xx) : «... c/^aws^es de quelle 
façon duiroient mieulx... à la Souice pour en outre tenir chaulde 
la bedondaine ». Un document de 1541 (Gay, v° costume, 
p. 446) en précise ainsi les dimensions : « Douze aulnes trois 
quarts velloux jaulne pour faire une quarte partie de douze pour- 
points et douze Jiaulx de chausses pour les douze Souysses de la 
garde du Roy ». Du Fail, dans le xxvi' des Discoufs d'Eutra- 
pel, parle, lui aussi, des « grandes et amples chausses à la 
Suisse ». 

Les chausses d'apparat étaient faites d'écarlate ou de mi- 
graine et présentaient de nombreuses déchiquetures ou tailla- 
des, agrémentées de bordures en cordonnet, ganse, canetille, 
etc. Rabelais décrit ainsi cette partie du costume de Gargan- 
tua (1. I. ch. vin) : « Pour ses chausses feurent levez unze cens 
cinq aulnes, et ung tiers d'estamet blanc, et feurent deschic- 
quetez en forme de colonnes striées, et crénelées par le der- 
rière, affin de n'eschaufer les reins. Et flocquoit par dedans la 
deschicqueture de damas bleu, tant que besoing estoit ». 

Et . u V^ livre, en parlant de l'embonpoint des habitants du 
pays d'Outre, il ajoute (ch. xvii) : « Us deschiquetoient leur 
peau, pour y faire boufier la graisse, ne plus ne moins que les 
sallebrenaux de ma patrie descouppent le haut de leurs chausses 
pour y faire bouffi^r le lafletas ». 

Deux pièces accessoires des chausses ont laissé des traces 
dans la langue, alors que la mode elle-même des chausses avait 
depuis longtemps disparu: 

U aiguillette, cordon ou tresse ferrée par les deux bouts pour 
attacher les chausses au pourpoint ou la braguette aux chaus- 
ses : « Pour son pourpoinct luient levées huyt cens treize aulnes 
de satin blanc, et p'>ur les ugueillettcs, quinze cens neuf peaulx 
et demye de chiens. Lors commença le monde attacher 



fi) Du Fail, dans ses Propos rustiques, ch. x, décrit ainsi le costume 
de jadis : « Les Vindcllois, neantmoins que audacieux et glorieux, 
toutesfois ont le bruit d'avoir amené beaucoup de coustumes en ce 
I>ays, unes bonnes, autres mauvaises : mesmes sont les premiers que 
j'ay vcu, qui ont porte bonnets à cropierc, chausses la à martingale et à 
queiie de merlus, soulier à poulaine, et chapeaux albanesqs ». 



COSTUME i6l 

les chausses au pourpoinct et non le pourpoinct aux chaus- 
ses » (1. I, ch. viii). 

De là courir l'air/uUette, courir le mâle, être débauchée, 
expression proverbiale dont Rabelais nous ofî're le premier 
témoignage (1. III, ch. xxxii). 

La braguette, pendant méridional de brayetie, partie anté- 
rieure et saillante des chausses, était souvent d'un aspect ridi- 
cule et inconvenant. Voici les passages de Rabelais qui nous 
renseignent à cet égard. Le premier concerne l'habillement de 
Gargantua ; le deuxième, celui de Panurge : 

Pour la braguette, furent levées seize aulnes un quartier d'icelluy 
mesmes drap, et fut la forme d'icelle comme d'un arc boutant, bien 
estachée joyeusement à deux belles boucles d'or, que prenoient deux 
crochetz d'esmail, en un chascun desquelz esloit enchâssée une grosse 
esmeraugde de la grosseur d'une pomme d'orange. L'exiture de la 
braguette estoit à la longueur d'une canne, deschicquetée comme les 
chausses, avecques le damas bleu flottant comme devant. Mais voyans 
la belle brodure de canetille, et les plaisans entrelatz d'orfeverie 
garniz de fins diamans, fins rubitz, fines turquoyses, fines esmeraug- 
des et unions Persicques, vous l'eussiez comparée à une belle corne 
d'abondance, telle que voyez es antiquailles (1. I, ch. vin). 

Or notez que Panurge avoit mis au bout de sa longue braguette 
un beau floc de soye rouge, blanche, verte et bleue, et dedans avoit 
mis une belle pomme d'orange (1. 11, ch. xvni) (i). 

Les fashionables de l'époque, les bragards, laissaient 
sortir leur chemise entre le pourpoint et le haut-de-chaus- 
ses (1. IV, ch. xvi) : «... Quelques mignons braguars et mieux 
en point... » 

Vêtements du corps. — Passons maintenant aux autres par- 
ties du costume. Rabelais fait mention de deux variétés de ca- 
pes ou manteaux : 

(i) Un érudit du xvi® siècle, en décrivant vers 1670 la mode extrava- 
gante des braguettes, se fait presque l'écho de Rabelais : « Les chaus- 
ses hautes estoyent si jointes qu'il n'y avoit moyen d'y faire des pochet- 
tes. Mais au lieu ils portoyent une ample et grosse brayette qui avoit 
deux aisles aux deux costez qu'ils attachoient avec des esguillettes, une 
de chascun costé, et en ce grand espace qui estoit entre les esguillettes, 
la chemise et la brayette, ils mettoient leur mouchoir, une pomme, une 
orange, ou autres fruicts, leur bourse... Et n'estoit pas incivil, estant à 
tc!.'-^- de présenter les fruicts conservés quelque temps en ceste brayette 
comme aucuns présentent des fruicts pochetés ». Louys Guyon, Di- 
verses Leçons, i6o3, 1. II, ch. vi. 

II 



l62 VIE SOCIALE 

Cape à l*espagnole^ manteau ?aQs collet et qui se drapait 
autour du buste (l. I, Prol.)- H i^st appelé par les Espagnols 
capa de muestro, manteau de Valence, 

Cape de Biart, manteau à capuchon de grosse laine tel que le 
portaient les gentilshommes gascons (1. IV, ch. xxx), dit cape de 
Bearn dans la préface de VHeptameron. Robert Estienne (1539) 
le définit « Cappe de Biar (i), ung manteau qui a un coclu- 
chon » et le rend par bardocucullus (2). Nicot en parle lon- 
guement : « Cape de Bearn est un habit de gros drap tissu en 
coytis ou en cordelière, faite de laine grossière blanche, à capu- 
chon, sans manches et longue presque à my jambes, que les 
viles personnes, gens de villages portent comme en Bearn, dont 
la dicte appellation est prinse, et en Gascogne. Bardiacus cucul- 
lus ». 

Plusieurs termes de cette catégorie remontent à des époques 
et à des sources différentes : 

1° L'ancienne langue avait transmis au xvi* siècle les appel- 
lations : 

Cotte hardie, robe serrée à la taille (l. IV, ch. xv), à jupe 
flottante, complètement afïranchie du surcot. La graphie rabe- 
laisienne, déjà ancienne, est une transcription savante pour cot- 
tardie (on trouve cotardée vers i2-}o), d'où l'équivalent bas-latin 
tunica audax, « probablement par suite d'une méprise sur 
l'étymologie du mot (3) ». 

Courtibaut, dalmatique (1. I, ch. xii), tunique portée jadis 
aussi par les rois : « Ad faciendum unam tunicam et unum 
courtebij pro rege de panno viridi longo », lit-on, en 1 3.-17, dans 
les Comptes de la garde-robe d'Edouard III (Gay) (4). 

Gippon, sorte de casaque à manches et à basques, vêtement 

(i) La forme Biard, pour Béarn, se lit également chez Brantôme 
(t. VI, p. 235) : « ... sortis de Basque ou de Biard ». 

(2) Le bardocucullus était un manteau gaulois à capuchon, dont l'u- 
sage s'est conserve de nos jours dans le costume des habitants du Béarn 
et des Landes (voy. Racinet, t. I, p. xxxui). Rabelais en a tiré le dérivé 
bardocucullé^ encapuchonné (1. V, ch. m). 

(3) Voy, Quicherat, Le Costume, p. 193. 

(4) Robert Estienne ne connaît que ce sens ancien (ôSg) ; « Courti- 
bau, vestis regia, paludamentum » (encore dans Nicot), mais Monet 
(iG35) ajoute : « Tunique de sous-diacre et diacre officiant à la messe », 
et Borel remarque à son tour : « Courtibaut, sorte de tunique ou dal- 
matique ancienne. On l'appelle encore de ce nom en Berry, dans la Sain- 
tonge et dans ia Tourainc ». 



COSTUME i63 

d'homme, surtout militaire et ecclésiastique : de là engipponné, 
épithète que Rabelais donne fréquemment aux moines. 

Gocourie, robe courte (1. V, ch. xvi), figure comme « robbe 
gaulcourte de velours noir », dans un Compte royal de 1492 
(voy. Gay) (i). 

Gonnelle, manteau de chevauchée garni de capuchon (1. IV, 
ch. lu). 

2° D'Espagne sont venus au xv' et au début du xvi' siècle 
plusieurs modes de vêtements et d'accessoires du costume : 

Berne à la moresque, robe en forme de casaque, mais descen- 
dant jusqu'aux talons, de l'espagnol bernia, manteau de gros 
drap. La berne fait partie du costume des dames de Thélème (2). 

Chamarre, veste très ample formée de bandes d'étoffes, soie 
ou velours, réunies par des galons (1. I, ch. lv), emprunt de 
la fin du xv' siècle (1490). Monet nous en donne ces définitions ; 
1° « Saie, hoqueton des bergers, façonnée de peau de mouton, 
de chèvre ou autre semblable contre l'injure du temps ; 2° Ho- 
queton, saie de peau, barrée de beaucoup de coutures et bandes 
sur les coutures à guise de passemens ». En espagnol, samarra 
désigne la peau de mouton avec sa laine et une sorte de jac- 
quette de cette peau que portent les gens de campagne. 

Gualvardine (1. IV, ch. xxxi) ou galleverdine(\. V, ch. xliv), 
casaque à longues basques, sens de l'esp. gabardina (3). 

Marlotte, mantille entièrement ouverte sur le devant (1. I, 

fi) Le mot est ancien. Comme synonyme de « court », on le lit au 
xni« siècle dans Chrestien de Troyes, Chevalier aux deux épées : 

84792. Cote et mantel, fourré d'ermine, 
' A sebelin chanu et noir, 

I peu gascort pour mieux seoir. 

C'est un composé analogue à wascru ou gascru, presque crû, dont l'é- 
lément initial reste obscur. 

(2) « En esté, quelques jours, en lieu de robbes, portoient belles mar- 
lottes, ou quelques bernes à la moresque de velours violet à frizure d'or 
sus canetille d'argent, ou à cordelières d'or guarnies aux rencontres de 
petites perles Indicques » (1. I, ch, lvi). 

(3) Guillaume Coquillart écrit à la fois gavardine (t. I, p. i38) et gal- 
vardine{x.. I, p, Gj). La première forme est aussi celle de du Guez (dans 
Palsgrave). Oudin rend galvardine par « jacquette de paysan ». En 
Provence, gabardino subsiste avec le sens de caban, et, en Picardie, ca- 
berdaine a celui de robe de dessous sans manches, à côté de la forme 
amplifiée calembredaine, cotillon et corset. Ce sont là les reflets de 
l'esp. gabardina, une souquenille ou jupe (César Oudin), nom qui a 
subsisté comme étoffe (gabardine). 



i64 VIE SOCIALE 

ch. Lvi), de l'esp. marlota, espèce de capote à capuchon (en 
usage encore à la campagne), du bas latin melote^ peau de mou- 
ton avec la laine, fourrure, pelisse (i). 

Vasquine, basquine, corset de fil de laiton ou de forte toile 
ayant la forme d'un entonnoir renversé, de l'esp. basquina, bas- 
quine. La basquine est portée par les dames de Thélème (1. I, 
ch. Lvi) : « Au dessus de la chemise vestoient la belle Vasquine 
de quelque beau camelot de soye. Sus icelle vestoient la Verdu- 
gale de tafetas blanc, rouge, tanné, grys ». 

Verdufjale, vcrtugadin, crinoline portée par les dames de 
Thélème (1. I, ch. lvi). C'était un gros canevas empesé, élargi 
par un bourrelet placé au dessous de la taille (de l'esp. verdu- 
fjado, proprement baguette) (2). 

La marlote, comme la basquine et le vertugadin, firent leur 
apparition sous F'rançois I". Les formes rabelaisiennes vas- 
quine et verdugale témoignent d'un emprunt oral. 

F^TOFFES, — Le roman rabelaisien mentionne un grand nom- 
bre d'appellations d'étofTes, d'époque et de valeur diverses, qu'il 
importe de classer. 

1° En premier lieu paraissent les anciens noms d'origine 
orientale : damas, écartate, tajfetas. L'écarlate, qui servait à 
la confection des haut-de-chausses, désignait proprement la 
graine d'écarlate, c'est-à-dire le kermès : celui-ci, desséché, a 
l'apparence d'une petite graine rouge, que Rabelais désigne par- 
fois tout simplement par yfaine (« tainct en graine »), ainsi que 
le drap teint avec cette graine. 

La migraine, ou demi-graine, était l'étoffe teinte en rouge au 
moyen du kermès, mêlé à d'autres substances colorantes. 

2° Pour la confection des bas-de-chausses, on se servait de l'es- 
tamet, léger tissu de laine double, nom attesté dès le xv" siè- 
cle (i 169 : « estamel de Lombardye », Gay). 

De la même époque date la frize, frise, étoffe de laine à poil 



(i) Marlota désignait une sorte de vêtement grossier en usage autre- 
fois dans le Béarn et le Bigorre (Mistral). 

(2) La forme vcrluf^ade, ajustement de femme (Nicot), se lit à côté de 
vertuffadin, cotte gonflée avec un cercle (Monet). La forme rabelaisienne 
(qui est aussi celle de Ronsard) a subi après Rabelais l'action analogi- 
que du mot « vertu », ces crinolines étant censées mettre la pudeur à 
l'abri : « Les Lacedemoniennes... s'estimans (comme dit Plato) assez 
couvertes de leur vertu sans vertugade » (Montaigne, Essais, t. III, 
p. 334). 



COSTUME l65 

frisé : « Gargantua portoit une grande et longue robbe de 
grosse //'ùe fourrée de renard » (1. I, ch. xxi). Mais Rabelais 
connait surtout le drap d'or frisé. 

3" Diiïérentes villes manufacturières de l'Angleterre ont fourni 
au xvi' siècle des appellations tout d'abord attestées chez le 
grand écrivain : 

Limestre, drap fin de Limestre ou Limster (i), ville anglaise 
réputée pour ses fabriques de lainages : « De la toison de ces 
moutons seront faictz les fins draps de Rouen, les louschetz des 
balles de limestre, au pris d'elles, ne sont que bourre » (1. IV, 
ch. vi). 

Lucestre^ drap fin de Leicester, ville célèbre pour ses filatu- 
res de laines : «... louchetz de balles de lucestre » (1. II, ch. xii). 

Ostade, espèce de serge, dont on confectionnait des pour- 
points, primitivement fabriquée à Worsted, et demi-ostade^ 
serge d'une contexture moins forte (1. V, ch. xvi). 

Les noms des deux premières étoffes sont contemporains de 
notre auteur, celui d' ostade lui est antérieur. 

4° L'Italie a fourni à son tour : 

Armoisy, taffetas teint en rouge, à côté à'armoisin, l'un et l'au- 
tre reflets des formes italiennes ermesi et ermesino, taffetas 
double. C'est (comme on l'a vu ci-dessus) un doublet de cramoisi. 

CanetiUe, cannetille, de l'ital. canutiglia (1. I, ch. viii) : 
« belle brodure de canetille ». 

II. — Coiffure. 

Rabelais nous donne sur la coiffure des détails pleins d'inté- 
rêt. Lorsqu'il décrit celle des Thélémites, il s'arrête complai- 
samment sur les modes qu'elle présentait à son époque aussi 
bien en France qu'en Espagne et en Italie : 

L'acoustrement de la teste estoit selon le temps. En hyver à la 
mode Françoyse. Au printemps à l'Espagnole. En esté à la Tus- 
qiie. Exceptez les festes et dimanches, ésquelz portoient accoustre- 
ment Francoys, par ce qu'il est plus honorable, et mieuix sent la pu- 
dicité matronale (1. I, ch. lvi). 

C'était en effet « la coiffe garnie de templettes et recouverte 
par le chaperon de velours à queue pendante (2) ». 

(i) Nous reviendrons sur l'origine de ce vocable. 
(2) Quicherat, p. 359. Voy. ibidem, p. 36o, pour les coiffures espagnole 
et toscane. 



i66 VIE SOCIALE 

Quant aux couvre-chefs proprement dits, nous rencontrons : 

Bonnets. — Bonnet à la marrabaise (1. I, ch, viii), c'est-à- 
dire comme le portaient les Marrabais ou Marranes d'Espagne. Le 
nom de marrabais est milanais (i) et représente une fusion des 
synonymes marrane et arabe. La Chronique du Roy François 
premier de ce nom en fait mention, à propos de l'entrée de 
Charles V à Orléans en septembre 1537: « Après marchoyent 
à cheval quatre vings douze enffans des marchans de ladicte 
ville, habillez de cazacques de velours noir, pourpoinctz de 
velours et satin blanc découpez, bonnets à marrabais de ve- 
lours noir, garniz de plumes... un bonnet de laine noire, façon 
de Mantoue, à marrabaise (2) », 

Bonnet à bourlet, à triple bourlet (l. IV, ch. liv), synonyme 
dQ bonnet doctoral (l. I, ch. xliv). 

Bonnet à quatre gouttières (1. V, ch. xi), ou à quatre bra- 
guettes, à quatre pans, avec un lobe ou corne saillante au som- 
met de chacune des arêtes : c'était le bonnet clérical, dont se 
coifïaient tous les gens de robe. 

Bonnet à la coquarde (1. IV, ch. xxx), ainsi nommé en 
raison de la patte découpée en crête de coq qui garnissait jadis 
le chaperon. Ce bonnet bourgeois eut une vogue passagère et 
sortit d'usage dans le dernier tiers du xvi' siècle (3). 

Les hauts bonnets du xv' siècle, coifTure très élevée au 
dessus du front, étaient passés en proverbe au siècle suivant, et 
l'expression du temps des hauts bonnets revient souvent sous 
la plume de Rabelais. 

Le chroniqueur Monstrelet les mentionne sous l'année 1467: 
a En ce temps les hommes portoient leurs cheveux si longs 
qu'ils leurs empeschoient leurs visages, mesmement leurs 
yeux, et sur leurs testes portoient bonnets de drap hauts et 
longs d'un quartier et plus ». Et Henri Estienne parle longue- 
ment de o: proverbe (tout d'abord attesté dans Rabelais) avec 
force détails d'ordre social qui intéressent notre sujet (4). 



(1) Voy. ci-dessus, p. i52. 

la) Edit. Guiflrey, Paris, 1860, p. 280 et 282. 

(3) Vers i535, Nicolas de Troyes en parle dans son viii» conte : « Vel- 
loux viollct en grcync pour faire un bonnet à la coquarde, borde tout au- 
tour de velours jaune et incarnat ». 

(4) Cf. Apologie, t. II, p. 119: « Quant au proverbe, Du temps des 
hauts bonnets^ il semble estre dict à propos de la lourderie qui estoit 



COSTUME 167 

Chapeaux. — Chapeau Albanoys {\. IV, ch. xxx), c'est-à-dire 
des Albanais ou Estradiots, au large bord et en forme de melon 
allongé. Des Périers et du Fail en font également mention. 

Chapeau à prunes sucées (1. IV, ch. lu), en forme de noyau 
ou d'amande. 

Le chaperon, jadis (xiv'-xv' siècle) coiffure des gentilhommes 
ou des bourgeois et remplacé par le bonnet et le chapeau, était 
devenu coifîure de dame au xvi' siècle : « Chaperon ou cappe 
que les femmes portent par temps de pluye, Capiiium », 
lit-on dans Robert Estienne (1539). 

La cornette (1. 11, ch. 11) était une longue bande d'étoffe 
Toulée autour de la tête et retombant sur les épaules. C'était 
la marque de la dignité de docteur légiste ou de médecin. Fran- 
çois I" avait accordé ce privilège aux professeurs du Collège 
royal à Paris. 

Le coquillon, ou coquille de chaperon, désignait la patte du 
chaperon qui pendait et qu'on enroulait autour du cou : 
« F'aict et mis à point deux chapperons à coquillons pour la 
Ro5^ne » (Compte 1399, Gay). Au xvi' siècle, le coquillon a le 
même sens que la cornette, c'est un insigne de docteur (avec cette 
acception deux fois dans Rabelais : 1. II, ch. v, et 1. IV, ch. lviii). 

Aux oreillettes du chaperon était attaché le iouret de nez 
(1. II, ch. xxxiii) ou cachenez, pièce carrée qui couvrait le bas 
du visage au dessous des yeux. Il porte en outre, dans Rabelais, 
le nom de cachelaid (1. I, ch. xiii) ou cachelet (1. V, ch. xxvii), 
à côté de l'expression également ironique de charité (l. V, 
ch. xxvii). C'était un loup (masque), réduit en dimensions, qui 
couvrait seulement le nez et les joues des dames de condi- 
tion (i). 

pour lors es habits... La lourderie que nos prédécesseurs ont montrée 
en leurs vestemens, de laquelle les tableaux et les statues nous rendent 
certain tesmoignage. Imaginons un peu s'il faisoit plus beau voir un 
homme coëffé d'un grand chaperon (dont l'usage n'est encore du tout 
perdu) ou d'un haut bonnet, ou d'un bonnet à la coquarde, ou d'un bon' 
net à l'arbaleste, ou approchant de celuy des Suysses, mais si grand que 
maintenant d'autant de drap on en pourroit faire trois ou quatre. Ne 
faisoit-il bon voir le gent corps de monsieur le muguet, quand il avoit 
vestu sa jaquette qui luy passoit les genoux de quatre grans doigts, de 
laquelle on feroit maintenant un casaquin et un robbin, ou une cape à 
l'Espagnole? ». 

(I) Cf. Brantôme (i. II, p. 406) : « Elle [la duchesse de Guise] l'es- 
coutoit parler non pourtant sans rire sous son tottret de ne^ ». 



i68 VIE SOCIALE 

Le bord retroussé du chaperon portait le nom de rehras, d'où 
l'expression figurée à double rehras^ appliquée par Rabelais à 
l'entendement peu commun de Pantagruel (1. II, ch. viii). 

Coiffures ecclésiatiques. — A côté des anciens appellatifs 
aumusse, cahuet et coqueluche, Rabelais cite toute une série de 
coiffures ecclésiastiques dans la Bibliothèque de Saint-Victor 
(1. II, ch. vii) : 

« La Barbute des pénitenciers », du bas-latin barbuta, grand 
capuchon sans queue : « Capucium magnum sine cauda, quod 
nos vocamus barbutam » (Du Cange). Le moyen français disait 
barbue et barbuce. C'était une coiffure à la fois religieuse et 
militaire, dont le sens s'est généralisé vers la fin du xvi' siècle : 
« Barbute est un habillement de teste faite en façon de do- 
mino... qu'on porte par les champs l'hiver qu'il fait grand 
froid, vent verglassant, ou qu'il neige » (Nicot). 

« La Cabourne des briffaux », probablement chapeau pro- 
fond (le sens propre de ce mot provincial est cavité, creux d'ar- 
bre). Dans le Vendômois, cabourneau désigne encore aujour- 
d'hui un chapeau démodé. 

« La Cagoule des moines », autre nom du capuchon monacal, 
proprement coquille de limaçon, d'après la forme. 

« La Ratepenade des Cardinaux », haute coiffure de dame (i) 
imitant les ailes d'une chauve-souris (sens propre du mot en 
provençal), appliquée plaisamment au large chapeau des cardi- 
naux, coiffure adoptée plus tard par les mignons (2). 

Lyripipion, capuchon à queue (1. I, ch, xvïii), insigne des 
docteurs en théologie. Le bas latin liripipium est une forme 
latinisée du flamand liripipe ou leerpijpc, tuyau de cuir, par 
allusion à la queue de ce capuchon. 

m. — Chaussure. 

Les souliers^pré?entaient les mêmes taillades que les pour- 
points. C'étaient des chaussures très découvertes, épatées du 
bout et crevées (ce qui constituait la déchiqueture): 

(i) Henri Estienne en parle longuement dans ses Dialogues, t. I, 
p. 173 à 177. 

(2) « Le dimanche 20 octobre ( 1577), le U'oy arrivaà Olinville, en poste, 
avec la troupe de ses jeunes mignons, fraises et friziis avecq les crcstes 
levées, les ratcpennades en leurs testes... ». Pierre de l'Estoile, Registre- 
Journal (t. I, p. 2r9). 



COSTUME 169 

Pour les souliers de Gargantua furent levées quatre cens jsix aulnes 
de velours bleu cramoysi, et furent deschicquettez mignonnement par 
lignes parallelles joinctes en cylindres uniformes. Pour la quarre- 
leure d'iceulx furent employez unze cens peaulx de vache brune, tail- 
lées à queues de merlus (1. I, ch. ix). 

Et quant aux dames de Thélème : « Les souliers, escarpins 
et pantoufles de velours cramoizi rouge ou violet, deschicquet- 
tées à barbe d'escrevisse » (l. 1, ch. lvi). 

L'imitation des barbes d'écrevisse était produite par une en- 
gelure sur le bord des crevés (i). 

Les souliers fenestrés (l. IV, ch. xiii) étaient percés ou à 
jour. 

Rabelais cite en outre les souliers à poulaine, souliers à la 
pointe démesurément allongée, qui furent en vogue entre 1390 
à 1440 et disparurent sous Charles VII, vers 14B5: « Gemma- 
gog qui fut inventeur des souliers à poulaine » (1. II, ch. i). 
Notre auteur s'en sert surtout à titre de comparaison dans 
l'expression, fréquente chez lui, de ventre à poulaine, c'est-à- 
dire ventre proéminent, signalement frappant, avec la trogne ru- 
biconde, des « beuveurs très illustres » (2). 

L'ancienne langue avait légué au xvi' siècle les bobelins, 
les escajîgnons et les escarpins, les premiers grossiers, les der- 
niers élégants et déchiquetés à barbe d'écrevisse (1. 1, ch. lvi), 
à côté de : 

Botte, chaussure à la fois ecclésiastique et laïque. La bote 
fauve était une sorte de brodequin (l'une et l'autre appella- 
tions fréquentes dans Rabelais) : <( Son père luy feist faire des 
botes fauves : Babin les nomme brodequins » (1. I, ch. xvi). 
Le brodequin était un petit soulier porté dans les bottes (3). 

Bottines^ espèce de jambières sans semelle qu'on portait 
dans des souliers (I. IV, ch. xxxii : « botines de cordouan ») (^). 



(i) Voy. Quicherat, Le Costume^ p. 352, 

(2) Du Fail commence ainsi son vi» Propos rustiques : « Du temps 
qu'on portoit souliers à poulaine, (mes amys) et que on mettoit le pot 
sur la table, et en prestant l'argent, on se cachoit ». 

(3) Robert Estienne le définit ainsi (i539) : « Brodequin, une manière 
de brodequin ancien, de quoy usoyent hommes et femmes, Soccus — 
Une façon de brodequin à veneur, qui empoigne le gras de la jambe, Co- 
thurnus. Le brodequin est bien faict à ton pied ». 

(4) Des Périers en fait mention dans son xcvie conte, où la bottine dé- 
signe une sorte de pantoufle que Ton chaussait sur les bas : « Or, com- 



170 VIE SOCIALE 

La Provence a fourni le fin estioalet (1. IV, ch. ix) et le rus- 
tique esclot ou sabot (1. III, ch. xvii) : « Elle deschaussa un de 
ses esclos, nous les nommons sabot2 ». 

Voilà les détails que nous offre le roman de Rabelais sur le 
costume de son temps, tout particulièrement sous le règne de 
François I" (15 15-1547). La réalité de ces données multiples 
est corroborée par les documents de l'époque ; mais sur les 
points où tout témoignage fait défaut, les renseignements précis 
de notre auteur peuvent en tenir lieu. L'œuvre du Maître 
acquiert ainsi un intérêt documentaire de premier ordre. 

C'est une mine d'une richesse infinie et d'une exactitude irré- 
prochable. L'historien de la civilisation nationale pourra y puiser 
des informations à la fois nombreuses et sûres sur la manière 
de penser et de vivre de la société française à l'époque de la 
Renaissance. 



bien qu'en ce joyeux devis il soit usé de ce mot botines^ si est-ce qu'il 
ne faut pas entendre des botines faictes à la façon des modernes nostres, 
puisqu'elles se mettent en des souliers ». 



CHAPITRE II 
CUISINE 



La cuisine et la table Jouent naturellement un rôle impor- 
tant clans une œuvre comme celle de Rabelais qu'on a appelée, 
non sans exagération, l'épopée du ventre. La beuverie et les 
ripailles y reviennent comme un leitmotiv et la gourmandise, 
particulièrement celle des moines, est de tous les péchés capi- 
taux celui que le grand satirique traite avec le plus d'indul- 
gence. Au chapitre xi du Quart livre : « Pourquoi les moines 
sont voluntiers en cuisine », il n'a qu'un sourire amusé pour 
le bon morne d'Amiens, Bernard Lardon, qui, à la vue des 
merveilles de Florence, de ses cathédrales et palais, de ses 
statues et marbres antiques, ne laisse pas de regretter « les 
roustisseries roustissantes » et « les darioles » de sa ville 
natale. 

Mais c'est surtout cet autre moine moinant. Frère Jean, qu'il 
montre intarissable sur la matière. Son surnom des Entom- 
meures, des entamures ou hachis, sent déjà la cuisine, et il 
devient éloquent chaque fois qu'il touche à son sujet favori 
(1. IV, ch. x). La « Caballe monastique en matière de beuf 
salé » (1. III, ch. xv) lui fournit une dissertation : il s'y connaît 
tout aussi bien, sinon mieux, qu'en son bréviaire. Ailleurs 
(1. IV, ch. xxxix), il se met lui-même en tête des cuisiniers et 
les mène au combat contre les Andouilles. 

Dans tout le roman, banquets et soupers abondent. Rappelons 
celui que donne Grandgousier pour festoyer le retour de son 
fils Gargantua et de ses compagnons (1. I, ch. xxxvii), et sur- 
tout le banquet monstre que les Gastrolâtres offrent à leur dieu 
Ventripotent (l. IV, ch. lix et lx). Ce dernier résume, à lui seul, 
toute la gastronomie de l'époque, offrant l'ensemble à la fois le 
plus exact et le plus copieux des plats usuels vers 1550. 

Ces détails gastronomiques n'ont pas encore été l'objet d'un 
travail scientifique. Les commentateurs et les rares auteurs, qui 
s'en sont occupés récemment, se sont contentés d'une étude 



172 VIE SOCIALE 

superficielle (r). Nous allons essayer, ici comme ailleurs, de 
replacer notre auteur clans son milieu social, en tenant exclusi- 
vement compte des documents de l'époque (2). 

I. — Hors-d'œuvre. 

Chaque souper, dans les livres de cuisine du xvi" siècle, com- 
mence par la formule : Bon pain, bon vin. C'est ce que Panurge 
appelle dans son discours sur les prêteurs et débiteurs (1. 111, 
ch. iv) : « Pain et vin. En ces deux sont comprinses toutes es- 
pèces des aliments ». 

Dans le banquet des Gastrolâtres, Rabelais fait mention de 
plusieurs variétés de pain : bourgeois, mollet, en opposition 
au « gros pain balle », destiné aux domestiques, lourd et indi- 
geste, fait avec un mélange de son et de farine. 

La tourte ou pain bis, de forme circulaire (1. I, ch. xxv), 
subsiste encore dans certaines provinces, par exemple dans le 
Berry, où elle est de forte dimension et pèse environ vingt- 

(i) A. Lebault, La Table et les repas à travers les siècles, Paris, 1910, 
et A. F'ranklin, La Cuisine, Paris, 1S88, p. 68 à 92 (banquet des Gas- 
trolâtres). 

(2) Voici par ordre chronologique les ouvrages qui font autorité sur 
la matière : 

Le Viandier de Guillaume Tircl, publié par J. Pichon et G. Vicaire, 
Paris, 1892-1S93, édition qui permet de suivre les additions successives 
du xiv* au XVI» sic'cle. 

Le Métiagier de Paris. Traité de morale et d'économie domestique 
composé vers iSgS par un bourgeois parisien, éd. J Pichon, Paris, 1846. 

Le Livre de honneste volupté, contenant la manière d'habiller toutes 
sortes de viandes tant chair que poisson et de servir es banquets et Tes- 
tes, avec un Mémoire pour faire cscriteau pour un banquet, Lyon, i5o8 
(souvent réimprimé sous des titres divers). 

De lie cibaria libri XII, omnium ciborum gênera, omnium gentium, 
moribus et usu probata complectens, lo. Bruyerino Campegio authore, 
Lyon, i56o. C'est le plus important ouvrage scientifique sur l'alimen- 
tation au xvio siècle. 

Voy., pour plus de détails, les pages que nous avons consacrées à 
l'Alimentation, dans notre Hist. nat. Rab., p. 396 à 446. 

En ce qui touche la cuisine monastique, si copieusement représentée 
chez Rabelais, sa nomenclature spéciale nous laisse souvent en défaut. 
Cotgrave nous tire parfois d'embarras, et ses explications méritent 
confiance, ce lexicographe ayant consulté nombre d'ouvrages techni- 
ques. Nous avons d'ailleurs tenu à signaler expressément ces lacunes, 
heureusement peu nombreuses. 



CUISINE 173 

cinq livres. Il en est de même de \3. fouace, ce gâteau rustique 
encore familier dans nos provinces et particulièrement dans le 
Poitou. Celles de Lcrné, village du Chinonais, voisin de la 
Devinière, se vendaient à dix lieues à la ronde. 

Venons maintenant aux hors-d'œuvres, aux salaisons, que 
F'rère Jean appelle les avant coureurs du vin (1. I, ch. xxi) 
ou encore les ramoneurs du gosier (l. V, ch. xliii). L'impor- 
tance de leur rôle dans le roman, comme dans les usages 
du xvi" siècle, exige quelques précisions géographiques. 

Charcuterie. — Les saussises de Bologne et de Lombardie 
avaient alors la vogue. Les meilleurs jambons venaient d'Alle- 
magne, de Mayence. Bruyerin Champier les met au premier 
rang pour leur goût exquis et leur grosseur. Mais les pays 
fournisseurs principaux de salaisons étaient l'Italie et la Pro- 
vence. De la première provenaient : 

Cercelat, cervelas (1. IV, ch. lix), en italien cervellato, sau- 
cisse à la milanaise fortement épicée. 

Saulniates, saumates, proprement salaisons, précédées des 
langues de bœuf fumées (1. IV, ch. lix), appelées ailleurs les 
« deificques saulmates » (1. V, ch. xxiii). 

Ce hors-d'œuvre a été célébré par Antonio Francesco Graz- 
zini (1503-1583), dans ses Rimes, chant lll, strophe xiii : 

Le sue dolcezze son quasi divine : 
E reca dopo, s'è migliore il bere, 
Ghe la sommata et il cavial ben fine. 

La Provence a fourni à son tour : 

Boutargue, du marseillais houtargo, œufs de mulet salés 
et confits dans du vinaigre, mets jadis recherché en Provence, 
préparé surtout aux Martigues. 

Caviat, caviar, œufs d'esturgeon pressés et marines, égale- 
ment fort réputé au xvi" siècle : le caviat et la boutargue figu- 
rent à l'entrée de table des Gastrolâtres et la nauf de Panta- 
gruel en est abondamment pourvue. 

Les pêcheurs provençaux s'étaient fait un excellent revenu 
de la préparation de ces deux salaisons. Us avaient appris cet 
art des Grecs, comme ceux-ci des pêcheurs de la mer d'Azof. 
Ainsi l'affirme Belon. 

Les « olives du Languedqc » (Pantagr. Progn., ch. vi) 
étaient déjà réputées, surtout les olives marinées que Rabelais 
appelle (d'après Pline) olives colymbades (1. IV, ch. lx), c'est- 
à-dire olives conservées dans la saumure. 



174 VIE SOCIALE 

Poissons salés. — 11 s'agit des poissons séchés, fumés ou 
salés. Rabelais énumère des « saulmons saliez », des « angiiil- 
lettes sallées », des « arans blancs bouffiz », à côté des 
« arans sors » ou harengs saurs, des sardines {sardaines) et 
principalement des : 

Andioys, anchois, qu'on goûtait frits ou grillés, et surtout 
salés, importés au xvi' siècle de l'Espagne par l'intermé- 
diaire de la Provence, où le commerce de cette denrée, selon 
le témoignage de Bruyerin Champier, était des plus floris- 
sants. 

Du Midi provenait aussi le thon mariné qu'on débitait sous 
le nom de tlionine (dans Rabelais : tonnine), à Marseille tou- 
iiino. Sur la table des Gastrolâtres (1. IV, ch. lx), on sert des 
« lancerons marines », de l'italien marinare, mettre dans la 
saumure pour les conserver. 

Mais le nom du principal poisson salé venait du NorJ, de 
l'Angleterre et de la Hollande. Par l'intermédiaire du patois 
normand, le stockfisch, espèce de morue salée et séchée à l'air, 
avait pénétré dans la langue dès le xiv' siècle. 

Coquillages. — En premier lieu, les huîtres. Sur la table des 
Gastrolâtres, on servait des « huistres frittes », sans leurs 
coquilles, avec du beurre et un peu de poivre, et « des huistres 
en escalies », c'est-à-dire enfermées dans leurs coquilles. Ra- 
belais fait mention des huîtres de Busch (1. IV, ch. vi), c'est- 
à-dire de la Tête-de-Buch, bourgade située sur le bassin 
d'Arcachon, encore aujourd'hui renommée pour ses huîtres. 

II. — Entrée de table. 

Voici les plats de ce premier service : 

Potages. — On servait à la fois cinq ou six soupes diffé- 
rentes (l. V, ch. xxviij : « jiotages de sept sortes ». Sur la 
table des Gastrolâtres on apporte de « grasses souppes de 
prime, souppes lyonnoises, souppes de leurier », dont les re- 
cettes restent inconnues aux traités culinaires des xv' et xvi' siè- 
cles, très abondants cependant sur ce chapitre. Taillevent 
n'énumère pas moins d'une trentaine de brouets, potages et 
soupes. Rabelais est plus modeste. 

La grasse soupe de prime, dans son roman, est un souvenir 
de la vie monastique. C'étaient des soupes, c'cst-â-dire des tran- 
ches de pain et de fromage trempées dans du bouillon, ou des 



CUISINE 175 

tartines étendues de gras de bœuf bouilli et semées de persil 
haché. Les moines goûtaient cette soupe après l'office de prime, 
ou première fieure canoniale, c'est-à-dire à six heures du matin. 
Frère Jean se réveillait avant minuit, « tant il estoit habitué à 
l'heure des matines claustrales », commençait par boire copieu- 
sement et puis mangeait (1. I, ch. xLi) « carbonnades à force et 
belles souppes de primes ». 

Ailleurs notre moine dit à Panurge (1. III, ch. xv) : «Tu 
aimes les souppes de primes : plus me plaisent les souppes de 
leurier... » 

Cette souppe de leurier, que Frère Jean préférait à celle de 
prime, était faite, suivant Cotgrave, avec du pain bis, après que 
le premier bouillon a été tiré et le pot rempli d'eau. Leurier 
est une variante graphique de lévrier (celle-ci figure seule dans 
l'édition Montaiglon), mais on ignore la raison de cette ex- 
pression (i). 

Souppe lyonnoise^ probablement une variété usitée à Lyon, 
ville d'adoption et séjour préféré de Rabelais. 

Savorados, vocable noté par Cotgrave comme limousin, 
désignerait un potage de pauvres gens, extrait seulement du jus 
des os, ou plutôt l'os creux qu'employaient les miséreux pour 
donner du goût à leur soupe au choux (l. III, ch. xvii) : « La 
vieille [sibylle de PanzoustJ faisoit un potaige de choux verds 
avecques une couanne de lard jaune, et un vieil savorados ». 

Ajoutons la. fromentée (l. IV, ch. lx), bouillie de farine de 
froment (encore usuelle dans les campagnes), dont Taillevent 
donne déjà la recette ainsi que le Ménagier de Paris. De 
même le m,il^ bouillie de millet. 

Ragoûts. — Ce qui caractérise la cuisine du bon vieux 
temps, c'est l'abondance des ragoûts, des sauces et surtout des 
épices et des herbes aromatiques, dont tous les mets sont as- 
saisonnés. 

Cet abus des épices (2) subsiste encore dans le iMidi de la 
France, en Italie comme dans l'Europe orientale. La cuisine ne 
s'est simplifiée et raffinée que vers le milieu du xvii° siècle. 

Sur la table des Gastrolâtres paraissent neuf espèces de fri- 

(i) Nous reviendrons sur cette appellation. 

(2) Les épices, celles qui venaient du Nouveau Monde, étaient natu- 
rellement inconnues aux Romains, mais dès le xve siècle elles étaient 
usuelles dans la cuisine française. Cf. notre Hist. nat. Rab., p. 412- 
41 3, aote. 



176 VIE SOCIALE 

cassées de saulgrenées de febues^ c'est-à-dire de fèves ou pois 
accommodés avec du beurre, des herbes fines, de l'eau et du 
sel (1. IV, ch. Lx) et des hochepots, hochepots. Son équivalent 
ultérieur, po^ poa/7'i, ne se rencontre qu'au V^ livre (i). 

Rabelais mentionne, en outre, des plats récemment introduits 
du Midi : 

Des coscossons (1. I, ch. xxxvii), c'est-à-dire du couscous, 
appelé ailleurs coscotons à la moresque (1. V, ch. xxxiii). Il avait 
entendu le mot dans la Provence : couscoussou (en Espagne, 
cu^cu^u. de l'arabe kouskous), boulettes de farine et de viande 
que l'on fait frire dans l'huile. C'est un plat fort en usage parmi 
les indigènes de l'Algérie et d'une grande partie de l'intérieur 
de l'Afrique. 

Le salmiguondin, salmigondis, du provençal sal/nigoundin, 
celui-ci répondant à l'italien salmi condito {con sale), c'est-à- 
dire mélange de viandes assaisonnées avec du sel et autres in- 
grédients propres à piquer le goût. 

Sauces. — L'ancienne cuisine, très riche en ragoûts, em- 
l^loyait de nombreuses variétés de sauces. Taillevent en énu- 
mère dix-sept, dont plusieurs sont encore usuelles au xvi*^ siè- 
cle, mais Rabelais n'en cite qu'un petit nombre : 

Des canards à la dodine (1. IV, ch. xxxii et lix), c'est-à-dire 
à la sauce au blanc avec des oignons, que du Fail, dans ses 
Propos rustiques (ch. xv), appelle des « canards à dodo Ven- 
Jant ». Le Ménagier parle des « mallars de rivière à la do- 
dine », et le Livre de lionncste volupté en donne la recette. 

Ailleurs (l. IV, ch. xl), Rabelais parle de la saulce Madame, 
dont le Viandier fournit la recette. Le cuisinier Robert en au- 
rait trouvé une autre (1. IV, ch. xv), et le Viandier (p. 72) donne 
également la recette pour faire un « pasté de poules à la saulce 
Robert ». 

La saulce verde est commune au roman (l. 111, ch. 11) et au 
Viandier. Les Cris de Paris, de 1545, l'annoncent à tout ve- 
nant, aussi bien que le verjus, suc des raisins verts qu'on ra- 
masse après la vendange et qu'on conserve confits dans un sirop 
de sucre. 

I^a sauce à l'ail, Vaillade, était et est encore usitée dans le 
Alidi, à Bordeaux, à Toulouse. Les Gastrolâtrcs se régalent 

(i) Ch. xxxiii : « Sus l'issue de table fut apporte un pot pourrjr... Le 
pol pourry estoit plein de potages d'espèces diverses ». 



CUISINE 177 

d' « esclanches à Vaillade », c'est-à-dire de gigots à la sauce à 
l'ail. C'est un terme méridional jusqu'alors inconnu (on disait 
anciennement aillée). Comme pendant à i'aillade, Rabelais cite 
(1. IV, ch. Lix) « des coustelettes de porc à V oignonnade ». 

Mentionnons enfin le plat bourgeois de la tête de veau ou tête 
de mouton assaisonnée, que notre auteur appelle rusterie 
(1. II, ch. xii), c'est-à-dire plat du bas peuple. 

Salades. — On sert aux Gastrolâtres « cent diversités de sa- 
lades », parmi lesquelles celle de obelon ou houblon, dont on ac- 
commodait les tiges comme des asperges, et qui était très goû- 
tée vers 1560. Bruyerin Champier remarque (p. 504) qu'en 
Belgique, cette salade « in maxima est authoritate ». Elle y 
est encore usuelle (i). 

Patés. — Le Viandler énumère une quarantaine d'espèces 
de pâtés, parmi lesquels les pastés de passereaux. Rabelais en 
mentionne une dizaine (1. IV, ch. lix) : « Pastel de venaison, 
d'alouettes, de lirons, de stamboucqs, de chevreuilz, de pigeons, 
de chamoys, de chappons, de lardons », à côté des « pastel à 
la saulce chaulde », ces derniers figurent aussi dans le Vian- 
dler. Les pastes d'assiette, dont il fait également mention, 
sont des pâtés destinés au premier service, en opposition aux 
pastel d'issue de table ou pâtés de dessert. 

Le pâté d'alouettes était alors le plus répandu. On en était 
très friand à Paris: « Vulgatissimus est cibus Lutetiœ » (Cham- 
pier, p. 808). Les alouettes elles-mêmes étaient servies enfilées 
par six ou par douze â une petite broche de bois, et bardées de 
sauge et de lard. 

III, — Second service. 

Le second service est constitué par des plats substantiels que 
nous allons énumérer dans l'ordre où on les servait. 

Grillades. — Rabelais multiplie au souper de Grangousier 
les rôtis et les pièces de venaison; il fait apporter sur la table 
des Gastrolâtres « six sortes de carbonnades », que notre au- 
teur écrit ailleurs charbonnade (1. I, ch. xxi), l'une et l'autre 
formes encore nouvelles. 



(i) Ajoutons V artichaut et V asperge, qui étaient encore très rares au 
:tvi« siècle ; Veschervis, chervis (forme archaïque) et la pasquenade, 
pastenade (nom méridional du panais.) 

12 



178 VIE SOCIALE 

De même fricandeau, plat que Ménage définit ainsi : « Fri~ 
candeaux. On appelle ainsi à Paris des morceaux de rouelles 
de veau piqués, qu'on fait cuire dans une casserole. Et on les 
a ainsi appelés, parce qu'originairement on les fricassoit dans la 
poêle ». 

La cabirotade (i) était une grillade de chevreau (1. I, ch. xxii, 
et passim). Le mot dérive du gascon cabirot^ chevreau (1. IV, 
ch. Lix), en Languedoc cabirol, dont la chair était très recher- 
chée, surtout à Paris, au dire de Bruyerin Champier (p. 705): 
« In provincia Narbonensi quotidiano cibo caprina usurpatur; 
illic enim grèges caprarum aluntar ». 

Viennent ensuite (1. IV, ch. lix) : escJiynées aux poijs et lias- 
tereaux, hâtereaux, à côté de « bonnes fiastilles à la moustarde » 
(1. Il, ch. xxxi) ; et, pour finir, des (( longes de veau rousty froides, 
sinapisées de pouldre zinziberine ». Ajoutons les « pieds de porc 
au sou » (1. IV, ch. lix), c'est-à-dire au saindoux, sens de l'an- 
cien soult, mets qu'on trouve mentionné à la fois dans le Me- 
nagier (« sous de pourcel ») et décrit plus explicitement dans 
Taillevent. 

Gibier a poils et venaison. — En fait de gibier, les lièvres, 
et surtout les lapins, étaient très recherchés dans les banquets : 
« Cuniculi in epulis... summam gratiam obtinent », nous dit 
Bruyerin Champier (p. 717). 

La hure des sangliers figurait sur les meilleures tables (comme 
anciennement chez les Romains) : « Caput aprinum (hurani 
Galli vocitant) nobilissimus hodie habetur cibus » (Bruyerin 
Champier, p. 690). 

Dans la Condarnnaciori de Banqueta:, de 1507, les serviteurs 
commencent par apporter 

La hure de sanglier notable... 

Au souper donné par Grangousier figurent « unze sangliers » 
et le Mémoire pour un banquet de 1508 mentionne des « hures 
de sanglier ». 

.Même les hérissons étaient en laveur, malgré l'avis contraire 
de Bruyerin Champier (p. 720): « Histris alimcntum parit im- 
probum et vix concoquitur... » 

(1) Ce mot n'a rien de commun avec capilotade (dans Montaigne, ca- 
pirotade, de l'esp. capirotada), terme attesté seulement dans la seconde 
moitié du xvi» siècle. 



CUISINE 179 

Volailles et gibier a plumes. — Mettons en première ligne 
les chapons, dont la variété la plus fameuse, celle du Mans, cé- 
lébrée tour à tour par Belon, par Liébault et par Olivier de 
Serres, n'est pas citée par Rabelais. Au festin donné par Gran- 
gousier, figurent quatre cens chappons de Loudunois et Cor- 
nouaille (les premiers déjà réputés au xiii' siècle), et les Gas- 
trolâtres se régalent de « chappons roustiz avec leur degout », 
de « poulies bouillies et gros chappons au blanc manger » et de 
corbeaux de chappons. Ce dernier terme, qui désignait une 
manière particulière d'apprêt, est absolument inconnu aux trai- 
tés culinaires de l'époque. 

Passons sur les oiseaux de basse-cour récemment introduits 
en France de l'Amérique et de l'Afrique, les dindes et dindons 
{coq;^ tX poulies d'Inde), la poule de Guinée (guynete) ou pin- 
tade, sur ceux venus de Provence {becjjgue^ tadorne) et d'Italie 
(Jrancolin^ hortolan), que nous avons déjà relevés. Abordons le 
gibier à plumes. 

La table était abondamment pourvue d'oiseaux sauvages à 
une époque où la fauconnerie était en grand honneur. Les esto- 
macs des hommes du xvi' siècle supportaient et goûtaient même 
avec délices des gibiers, dont la chair, lourde et coriace, effraie 
la sobriété de notre régime. « La plus grande partie des oyseaulx 
de rivière, nous dit Belon, est principale es délices des Fran- 
çoys... » — « C'est merveille, ajoute-t-il, que l'estomach de 
l'homme puisse faire son profit de toutes manières d'oyseaux, 
et toutesfois y en a plusieurs, dont les chiens affamez ne veulent 
gouster (i) ». 

Au souper des Gastrolâtres figurent des butors, des cigognes, 
des grues, des hérons. Le courlis était recherché pour les grands 
festins. 

La grue garde jusqu'au xviii' siècle la réputation d'un mets 
délicat. 

Le héron était, suivant Belon (p. 190), « viande roji-ale, par 
quoy la noblesse françoyse fait grand cas de le manger, mais 
encore plus des heronneaux ». 

Nous ne faisons que mentionner la gelinotte de bois et le plu- 
vier, qui sont encore aujourd'hui d'excellents gibiers. 

Poissons. — Rabelais garnit la table des Gastrolâtres des prin- 
cipaux poissons de l'Océan et de la Méditerranée. Les premiers 

(i) Histoire des Oyseaulx, Paris, i555, p. 5y et Sg. 



i8o VIE SOCIALE 

traités culinaires, le Viandier et le Menagier, sont déjà très 
renseignés sur l'apprêt des divers poissons d'eau douce, des pois- 
sons de mer ronds et des poissons de mer plats. Au xvi* siècle, 
l'ichtyologiste Rondelet lui-même nous apprend « comme cha- 
cun poisson peut servir ou à manger ou à autre chose..., comme 
il faut acoustrer pour manger selon la diversité de leur chair 
et substance (i) ». 

Bornons-nous à deux remarques sur la prédilection des hom- 
mes de la Renaissance pour certaines espèces. 

La chair de la baleine était peu estimée {oilissima, nous dit 
Bruyerin Champier), mais sa langue, « grande à merveille », se 
vendait par tranches, salée et conservée, dans les marchés, sur- 
tout aux jours de carême. 11 en était de même du lard de baleine, 
connu dès le xiv" siècle sous le nom de craspois, c'est-à-dire 
gras poisson. 

A propos du dauphin, à la chair dure et indigeste, Belon nous 
dit : « Les délicats qui ont le palais plus friand ont estimé le daul- 
pJiin le plus délicieux poisson qu'on puisse trouver en la mer. 
Aux jours maigres, on ne faict festins ne nopces qu'on puisse 
vanter avoir esté sumptueux, si on n'y a mangé du daulphin ». 

Batraciens. — Les hommes du xvi' siècle, nous l'avons 
déjà fait remarquer, avaient des organes digestifs autrement vi- 
goureux que nos estomacs anémiques. Ils supportaient des mol- 
lusques, crustacés, etc., aujourd'hui indigestes, par exemple 
des grenouilles et des tortues, des couleuvres et des orties de 
mer, tous servis sur la table des Gastrolâtres. Voici ce qu'en di- 
sent les spécialistes de l'époque : 

Les grenouilles, frites avec un peu de persil, étaient servies 
sur les meilleures tables; mais cette réputation excitait l'étonne- 
ment du médecin Bruyerin Champier (p. i io6) : « Miror tamen 
tantopere ranas magniOcari... » 

Les tortues étaient aussi très goûtées, et Liébault vante le 
plat de tortues comme « les délices des princes et des grands 
seigneurs ». 

Quant aux orties de mer, c'est (nous dit Belon) « viande 
dédiée aux pauvres gens ». 

IV. — Entremets. 
Le service qui suivait le rôti et précédait le dessert était le 

(i) Histoire des Poissons, Paris, ibb'6. p. io8. 



CUISINE iSi 

plus brillant du repas. II était composé de légumes, de rôtis 
d'apparat (cygnes, paons, faisans), de plats sucrés, de gelées. 

Légumes. — Les légumes sont très rares sur la table des 
Gastrolâtres et en général sur celles des gastronomes du xvi' siè- 
cle qui les dédaignaient. Rabelais cite : 

\J artichaut, récemment importé d'Italie, et dont nous avons 
déjà parlé. 

Le chou, dont il mentionne la variété à tête pommée : « chous 
cabutz à la mouelle de beuf » (1. IV, ch. lix), ancien emprunt 
méridional, et le « chous à l'huile », « alias caules amb'olif y) 
(1. IV, ch. xxxii), plat gascon ou languedocien. 

Les fèves /re^es (1. IV, ch. xxxii), c'est-à-dire pilées ou dé- 
cortiquées, dont Taillevent nous donne la recette. 

Les pois, dont le plat (aujourd'hui bourgeois) des pois au 
lard était alors des plus en vogue. Vers 1560, Champier en 
parle avec enthousiasme. Il le compte parmi les lautissimas 
epulas et il ajoute : «Reges quoque acproceresgratissime man- 
dunt, praesertim cum suilla incocta, Pisa ex lardo vocânt ». Ra- 
belais, tout en ne le faisant pas figurer sur la table des Gastro- 
lâtres, le connaissait et l'appréciait. 

La rave, dont la variété limousine, ra&e, la grosse rave ronde, 
était la nourriture par excellence des habitants de la Savoie, comme 
de la Saintonge et de l'Auvergne, mais surtout du Limousin. 

Oiseaux de parade. — On servait à l'entremets dans les fes- 
tins d'apparat: 

Des cygnes, dont la chair, noire et coriace, était alors réputée. 
Belon (p. 153) les décrit comme « oyseaux exquis es délices 
Françoyses... L'on n'a gueres coustume de les manger, si non 
es festins publics ou es maisons des grands seigneurs ». 

Des paons, qui étaient aussi recherchés par les gens riches 
au xvi' siècle que dans l'Antiquité et au Moyen Age. Leur 
chair, sèche et peu estimée, était alors très goûtée : « Quelle 
plus exquise chair pouvez- vous manger » ? demande à la fin du 
XVI® siècle Olivier de Serres (p. 33). 

Comme le paon, le faisan était jadis l'honneur des festins, où 
on le servait avec pompe, recouvert de sa peau et de ses plu- 
mes. Au souper donné par Grangousier (1. I, ch. xxxvii), figu- 
rent « sept vingt faisans ». 

Pâtisseries. — Le Viandier mentionne une dizaine de tar- 
tes. On n'en trouve pas moins dans la Condamnacion de Ban- 
quets. Parmi ces pâtisseries, citons en premier lieu la fameuse 



l82 VIE SOCIALE 

tarie bourbonnoise, que Rabelais et ses contemporains n'em- 
ploient que dans un sens facétieux, mais dont on trouve la recette 
dans Taillevent (p. 77) : « Tartre bourhonnoise. Fin iromage 
broyé, destrampé de cresme et de moyeux d'œufz suffisamment, 
et la croste bien poistrie d'œufz, et soit couverte le couvercle 
entier, et orenge par dessuz ». 

Sur la table des Gastrolâtres étaient servies des : « Tartres, 
vingt sortes », et « tourtes de seize façons », ainsi que des gas- 
teaux feuilleter, faits sans lait, hesbeuiynetj;, beignets, les cres- 
pes, crêpes, et les guauJJ'res, gaufres, sont des pâtisseries ancien- 
nement attestées, ainsi que la dariole (celle d'Amiens était 
célèbre), mentionnée dans le Viandier, et la talcmouse, gâteau 
au fromage (1. Il, ch. xi), dont Taillevent nous donne la recette. 

Voici quelques autres pâtisseries qui ne remontent pas au 
delà des xv'-xvi' siècles : 

Brides à-veau, « pastisserie délicate », comme l'appelle Lié- 
bault (fol. 318 v°). l.e Livre excellent de cuisine (1555, fol. 62 
v°) en cnumère les ingrédients : « Brideaulx à veaulx, paste 
avec farine, moyeux d'œuf, beurre, su:re, eau rose ». Les Cris 
de Paris d'Antoine Truquet (i 5-45) en font mention: 

Des brides à veaux 
Pour frians museaux ! 
Ça qui en demande, 
Il faut que je vende ! 

Le nom, qui se lit pour la première fois au banquet ofïert 
le 7 novembre 1498 par le consulat lyonnais à César Borgia, 
de passage à Lyon(i), a subi des vicissitudes sémantiques cu- 
rieuses que nous avons étudiées ailleurs (2). 

Mestier, métier, pâtisserie parisienne décrite par Liébault 
(fol. 318 V"). Le nom vient des deux fers entre lesquels on fai- 
sait cuire cette sorte d'oublié, fers semblables à un métier de 
tisserand. 

/''oa/)t'/m, pâtisserie d'origine provinciale, de l'Anjou, suivant 
Ménage. Elle était aussi usitée dans le Alidi de la France 
au XVI" siècle (voy. Mistral). Le nom signifie proprement tetin. 

La parodelle, sorte de gâteau au fromage (1. V, ch. xxxiv). 
En Languedoc, paraud désigne le fromage frais au moment où 
on le met dans la forme. 

(t) Voy. une note du Dr. Dorvcaux dans R^v. Et. Rab., t. X, p. 421 
à 423. 
(2) Rev. XV/o Siècle, t. I, p. 342 à 346. 



CUISINE l8î 

Les macarons (I. IV, ch. lix), pâtisseries d'amandes, de 
sucre et de blancs d'œuf, venaient de l'Italie, et spécialement de 
Venise {macarone, en italien maccheroné). 

Le nombre des pâtisseries qu'on servait aux grands festins 
était considérable. A celui donné à Rome, le 3 février 1549, par 
le cardinal du Bellay (décrit par Rabelais dans la Sciomachie), 
furent servies « plus de mille cinq cens pièces de four, j'entens 
pastez, tartes et darioles ». Sur la table des Gastrolâtres figu- 
raient en outre des « pastez de coings », à côté de neige de 
crème, sorte d'œufs à la neige, des gelées. 

V. — Issue de table. 

L'isswe de table est ce qu'on appelle depuis le xvii* siècle 
dessert, mot qui, à l'époque de la Renaissance, désigne exclu- 
sivement l'action de desservir la table. On servait au des- 
sert : 

OEuFS. — Rabelais énumère une dizaine de manières plus 
ou moins fantaisistes d'accommoder les œufs, dont la plupart 
sont inconnues aux traités culinaires de l'époque : « OEufz 
fritz, perduz, suffocquez, estuvez, trainnez par les cendres, jec- 
tez par la cheminée, barbouillez, goildronnez... ». 

Fruits. — Bruyerin Champier consacre le troisième cha- 
pitre de son II* livre, intitulé « Victus gentium varius », à 
mettre en évidence cette vérité que les différents fruits répon- 
dent aux productions du sol. Il allègue, entre autres exemples, 
celui des châtaignes qui constituent la nourriture essentielle 
des Périgourdins et des montagnards des Cévennes : « Là, dit-il, 
le sol est si stérile que le peuple n'a du pain à manger que 
les fêtes et les dimanches. Pendant tous les autres jours de 
l'année, il se nourrit de châtaignes, qu'il dessèche à la fumée, 
afin de les conserver, et qu'il mange fricassées avec du cochon ». 
Les châtaignes du Périgord sont mentionnées dans la Panta- 
grueline Proynostication. 

Fruits méditerranéens. — La Provence l'emporte sur tous 
les autres pays par l'abondance et la variété de ses fruits. Les 
figues de Marseille (1. I, ch. xxii) jouissaient d'une ancienne 
réputation. Toutes les grenades se tiraient au xvi^ siècle de la 
Provence. 

he pistachier et son fruit, la. pistache (l'ancienne forme pistace 
est un latinisme), proviennent également de Provence. C'est un 



i84 VIE SOCIALE 

arbre éminemment méditerranéen. Les dattes, ou dactyles (la- 
tinisme alors usuel), comme les myrobolans, étaient au xvi" siè- 
cle, et le demeurèrent longtemps après, des articles pharmaceu- 
tiques, débités par les épiciers ou les apothicaires. Ces fruits 
venaient de l'Orient ou de la Provence. 

Pêches. — Les pêches de Corbeil, à la chair sèche et solide, 
étaient les plus estimées, comme l'atteste à la même époque 
Rabelais (1. IV, ch. lix). Un adage du xvi' siècle disait: « Elles 
sont belles et bonnes comme pesc/ie de Corbeil » (Leroux de 
Lincy, t. I, p. 539). Une autre variété, Valberge (1. 111, ch. viii), 
fort répandue en Languedoc, n'était connue à Paris que de- 
puis 1540, suivant le témoignage de Champier: « Arbor infra 
viginti annos in Franciam translata, nunc Lutetiaî frequens ». 

Poires. — Voici les variétés mentionnées par Rabelais : 

Poires de bon Christian (1. IV, ch. liv). Cette poire vient de 
la Touraine : on a dit d'abord à Tours, le bon chrétien, et cette 
appellation provinciale devint générale. Elle est attestée dans 
le Midi de la F'rance dès le xv'^ siècle. C'est P'rançois de Paule 
(14 16-1508), surnommé le Bon Chrétien, qui en aurait intro- 
duit la culture en l^'rancc. 

Poire d'angoisse, variété à saveur acerbe et prenant à la 
gorge (i), originaire du village d'Angoisse (Dordogne). Cette es- 
pèce est ancienne. Au xiii^ siècle, les Crieries de Paris de 
Guillaume de Villeneuve en font déjà mention : 

Poires d'angoisse criez haut ; 
L'autre, pommes rouges qui vaut... 

Le sens symbolique, qui est seul donné par Rabelais {Pant. 
Progn., ch. v), se trouve déjà au xv' siècle dans l'Evangile des 
Quenouilles et chez Villon. 

La bergamote (1. 111, ch. xxi), importée d'Italie, se rencontre 
tout d'abord à Autun et en Lorraine, comme l'atteste Bruyerin 
Champier (p. 613): « Heducnses item pnctcrea ac Lotharingi 
Bergamotta commcndant modiccc magnitudinis, sed succi sa- 
porisque jucundissima ». 

Pommes. — La variété dite blandureau, calville blanche, 
d'Auvergne (1. III, ch. xlv), est anciennement réputée: 

(i) Cf. Furetière (1690): « Poires d'angoisse, sorte de poires de mau- 
vais goût qui prennent à la gorge, que Ménage dit avoir étc ainsi nom- 
mées d'un village qui est en Limosin, du même nom, où elles furent 
irouvccs en 1004 ». 



CUISINE i85 

Prunes et pommes de rouviau 
Et d'Auvergne le blanc duriauy 

lit-on clans le-> Crieries de Paris de Guillaume de Villeneuve, 
et liruyerin Champier (p. 6ii) prétend que le blandureau figu- 
rait dans les chansons des jeunes filles. 

Une autre variété est la pomme de court pendu (l. Ill, 
ch. xiii), aujourd'hui pomme de capendu (i), qualité excellente 
d'un rouge-vermillon, d'une eau douce et agréable, que les Cris 
rimes d'Antoine Truquet (1545) appellent « la pomme la plus 
royalle ». Elle était très estimée, à cause de son odeur exquise : 
les dames du xvi® siècle, nous dit Bruyerin Champier, en par- 
fumaient les robes dans leurs armoires. 

Prunes. — Les prunes les plus goûtées étaient les pruneaulx 
de Tours (l. 111, ch. xiii), variété que Bruyerin Champier ap- 
pelle (p. 600) « acceptissima et laudatissima ». 

Encore aujourd'hui les pruneaux de Tours sont récoltés et 
préparés dans la partie sud-ouest de la Touraine, et surtout 
aux environs de Chinon. 

Raisins. — Les variétés de raisins qu'on trouve dans notre 
auteur méritent de nous arrêter. 

Rabelais a groupé dans un passage célèbre les différents 
cépages estimés dans la première moitié du xvi^ siècle (1. I, 
ch. xxv): « Car notez que c'est viande céleste, manger à des- 
jeuner raisins avec fouaces fraisches, mesmement des pineaulx, 
des fiers, des muscadeaulx, de la bicane et des foyrars pour 
ceulx qui sont constipez du ventre... » 

Plusieurs provinces ont fourni leur contingent à cette no- 
menclature viticole de l'époque : 

Bicane, cépage qui donne des raisins d'une belle couleur 
jaune, à très gros grains ellipsoïdes, mais dont le goût laisse un 
peu à désirer. La forme rabelaisienne est la première attestée ; 
des variantes ultérieures sont données par Liébault (beccane) 
et par Nicot (bicarne). Aujourd'hui, le mot est usuel en Indre- 
et-Loire : en Biésois, bicane désigne le cépage blanc à gros rai- 
sins (Thibault). 

Sous sa double forme, bicane et bécane, c'est un dérivé de 
bique (Poit. bèque), chèvre, répondant, sous le rapport du sens, 
à la variété bordelaise, nommée chevrier en Dordogne et cabrié 



(i) Cette forme remonte également au xvi* siècle : des « pommes de 
Capendu » sont mentionnées dans le Mémoire pour un banquet. 



l86 VIE SOCIALE 

en Périgord. Raisins de chèvre est le nom vulgaire du nerprun 
purgatif, dont les baies ont une saveur acre comme celles du 
cépage. Le goût acide de la bicane, qui fait appeler ce cépage 
verjus par certains auteurs, explique son nom que Rabelais a tiré 
d'un patois du Centre, et tout prirticulièrcment de l'Orléanais. 

Les Fie/'s appartiennent, par contre, à l'Anjou. On les ap- 
pelle, à Montauban. raisins goût deftgue. On sait que les formes 
Jîe et figue alternent en ancien français et dans les patois. 

Les Foirards venaient du Lyonnais : ils sont bons, nous dit 
Rabelais, pour ceux qui sont constipés du ventre. Le mot était 
devenu parisien, suivant le témoignage de Liébault. 

Les Francs- aubiers venaient de la Provence : aubié, variété 
de raisin blanc, à grains ronds et doux, comme à Aix ; aujour- 
d'hui, ce raisin est fréquent dans la Charente-Inférieure. 

Le Muscadeau, ou raisin mus-at, provenait du Languedoc 
(muscadel). Liébault l'appelle muscadet, nom qui est resté. Ra- 
belais donne ailleurs (1. V, ch. xxxiv) le nom de muscadet au vin 
de goût muscat, sens encore usuel et remontant au xv' siècle. 
En Languedoc, muscadet est le nom d'un cépage connu qu'on 
cultive également sur les coteaux de la Loire-Inférieure. 

Le Pineau, dont les petites grappes serrées ressemblent 
aux pommes de pin, est un cépage de Touraine. Liébault 
écrit pinot, à côté de « fin pinet d'Anjou, qui a le bois tirant 
sur le verd ». Aujourd'hui encore, dans la Touraine, le pineau 
noir sert à faire des vins rouges, et le gros pineau, des vins 
blancs. Rabelais en parle avec délices (1. 1, ch. v) : a O lacryma 
C/iristi, c'est de la Deviniere, c'est vin pnneau ». 

Finalement, les « gros raisins chenins », variété de raisin 
blanc et noir (proprement raisin qui plaît aux chiens), prove- 
naient également de la Touraine : le clicnin blanc, ou pineau 
blanc de la Loire, se trouve encore dans les meilleurs vignobles 
de cette province. 

Fromages. — Le fromage de Brie (1. I, ch. xvii) était depuis 
longtemps célèbre. Il figure ('éjà, au xni« siècle, dans les Crie- 
ries de Guillaume de Villeneuve. 

Rabelais mentionne en outre (1. IV, ch. ux) la caillebotte. 
plat de lait criillc et cuit, mot des patois de l'Ouest, et hx jon- 
chée, également lait caillé et égoutté dans un panier de jonc, 
appellation parisienne, suivant Liébault (p. 39). Rabelais 
l'appelle ailleurs (l. III, ch. xxxiii) Joncade, d'après son équi- 
valent langue !ocien. 



CUISINE 187 

Pâtés. — Nous avons déjà traité des pâtés d'entrée, pastels 
d'assiette, comme on les appelait, qui renfermaient de la criair 
ou du poisson. Les pâtés de dessert contenaient du laitage, des 
fruits, des herbes ou des confitures. 

Confitures. — Notre auteur fait servir sur la table des Gas- 
trolâtres « soixante et dix huit espèces de confitures seiches et 
liquides », à côté de cent couleurs de dragées. 

VI. — Vin et boisson. 

Au banquet des Gastrolâtres, les hors-d'oeuvre sont « asso- 
ciés de brevaige sempiternel » ; le premier service est suivi de 
« brevaige éternel parmy, précédant le bon et friant vin blanc, 
suyvantvin clairet et vermeil frays... ». Le deuxième service est 
accompagné de « renfort de vinaige », et au dessert « le vinaige 
suivoit à la queue de paour des esquinanches ». 

Boire est la préoccupation constante des héros de Rabelais. 
L'épopée commence par une invocation aux « beveurs tresil- 
lustres » et se termine par l'apothéose de la Dive Bouteille. 

Le vocabulaire rabelaisien de la beuverie est d'une abondance 
et d'une variété uniques. On y boit à la bretesqiie (l. II, ch. xxviii) 
ou « à la mode de Bretaigne » (l. 1, ch. v), et surtout à la tucles- 
que, les Bretons et les Allemands ayant la réputation d'insignes 
buveurs. Les Basques trinquent dans leur langue (1. I,ch. v)et 
les Gascons confondent vivere avec bibere. Les moines et les 
sorbonnistes ne sont pas moins amateurs du piot, et l'expres- 
sion boire théologalement revient comme un dicton. La solda- 
tesque de l'époque, Suisses et Lansquenets, fournit le vocable 
trinquer, précédé par dringuer (encore dans Marot et du Fail), 
forme parallèle qui remonte aux Flamands et aux archers écos- 
sais de la garde royale. 

Parmi les différentes boissons que cite Rabelais, mention- 
nons : le corme, boisson faite avec le fruit du cormier (l. II, 
ch. xxxi); la godale (l. II, ch. xii, et 1. III, ch. xxviii), qui n'est 
autre que la bière anglaise goodale, déjà connue au xiii* siècle 
et peu réputée an xvi''. 

La biscantine ou piscantine est le nom du vin aigrelet : la 
première forme, cui est la primitive (l. I, ch. xxxi), figure dans 
l'édition princeps; la dernière, dans les éditions ultérieures. 
L'une et l'autre sont encore vivaces dans les patois. En Nor- 
mandie, biscantim (en Blésois, biscotine) désigne une mau- 



l88 VIE SOCIALE 

vaise boisson (Moisy) ou le vin blanc fait avec du raisin rouge 
non cuvé (Thibault). C'est proprement la boisson des chèvres, 
de bisque (variante de bique, chèvre), dont le nom, dans l'Orne, 
désigne une boisson faite avec des poires simplement trempées 
dans l'eau (Aloisy), et rappelle l'origine analogue du cépage 
bicane. La forme contaminée pisca/if me (i), encore usuelle dans 
les Deux-Sèvres (Beaujhet-Filleau), le Dauphiné (Mistral) et la 
Bretagne (Ménage), s'applique au mauvais vin, à la piquette, 
au verjus. 

La boisson par excellence, le vin, était représentée, dès 
le XIV® siècle, par le clairet, vin mêlé de miel et d'épices, et 
surtout par Vhippocras, vin aromatique très apprécié : blanc, 
il commençait le repas, suivi du vin clairet et vermeil irais ; 
rouge, il était servi à la fin du souper. Au xvi*^ siècle, cette li- 
queur était encore fort en usage (1. 111, ch. xxx). 

Les meilleurs crus rabelaisiens (1. 111, ch. lu, et 1. V, 
ch. xxxiii) étaient ceux d'Arbois, dans la Franche-Comté ; de 
Beaune, dans la Bourgogne ; de Coucy, le meilleur vignoble de 
rile-de-France, planté par ordre de François 1" et exclusive- 
ment réservé au roi ; de Grave, en Guyenne ; de Mirevaux, 
près de Frontignan; d'Aunis; d'Orléans. 

Bruyerin Champier, en parlant des crus les plus célèbres à 
son époque, nous dit (1. XVIII, ch. xii) : « 11 n'y a point de 
pays sur la terre qui puisse se glorifier d'avoir d'aussi bons vins 
que la France ». Il compte dans ce nombre le vin d'Arbois et 
le muscat de Provence. Il prétend qu'en Artois et dans le Hai- 
naut on recherchait les vins de Beaune, mais eue le reste de 
la Flandre préférait ceux d'Orléans. 

Olivier de Serres vante, à son tour (t. 1, p. 209), le vin 
« cleret » de Nérac, de Grave, d'Arbois, le muscat de Fronti- 
gnan et de Mirevaux et « les excellents vins blancs » d'Orléans, 
de Coucy, d'Anjou, de Beaune: « Sur tous lesquels vins parois- 
sent les musquats et blanquettes de Frontignan et Mirevaux, en 
Languedoc, dont la valeur les fait transporter par tous les re- 
coins de ce royaume ». 

Mais au dessus des crus les plus renommés, Rabelais met le 
vin blanc de son cher clos de la Dcvinicre, le vignoble paternel, 
qu'il va jusqu'à comparer au lacryma Christi (I. I, ch. v). 

(i) Sous l'influence analogique de piquant (cf. le synonyme piquette). 



CUISINE 189 

Comme on le voit, en sa qualité de médecin, Rabelais possé- 
dait une connaissance en quelque sorte professionnelle des 
difïérents aliments et de la manière de les apprêter. Mais étant 
donné la place importante que la cuisine joue dans son roman, 
on peut supposer qu'il aimait à se documenter par lui-même. 
Son information a été ici, comme partout ailleurs, large et 
consciencieuse. Beaucoup plus que dans les traités techniques 
les plus réputés — par exemple, le Viandier de Taillevent, 
encore en vogue au xvi® siècle — il a puisé dans la réalité con- 
temporaine et, en ce qui touche la vie monacale, dans ses souve- 
nirs personnels. Ses renseignements dépassent de beaucoup ce 
que nous apprennent les livres, et les détails qu'il nous donne 
sont tellement copieux qu'ils permettent de tracer un tableau à 
peu près complet des préférences gastronomiques des hommes 
du xvi" siècle. 

L'art culinaire de la Renaissance est éminemment français. 
Quelques apports de l'Orient et de l'Italie mis à part (et ceux-ci 
fort peu nombreux), la grande majorité des noms de plats est 
foncièrement nationale. La plupart des provinces y sont repré- 
sentées, mais c'est le Midi de la France qui a fourni les contri- 
butions les plus variées. Ces données multiples ont abouti au 
gigantesque banquet de Gastrolâtres, monument unique de la 
littérature culinaire. 



CHAPITRE 111 
MONNAIES 



La variété de monnaies qu'on rencontre dans Rabelais est 
considérable. vSa nomenclature embrasse à la fois la numisma- 
tique du passé et le sj'stème monétaire de la Renaissance, aussi 
bien en France que dans les autres pays du monde (i). 

I. — Monnaies historiques. 

Passons rapidement sur les appellations historiques, simples 
réminiscences livresques, utilisées pour donner une couleur ar- 
chaïque au récit, ou pour obtenir un efïet facétieux. 

L'antiquité hébraïque est représentée par le sicle, monnaie 
d'une valeur difficile à fixer: «... à l'édification du temple de 
Salomon chacun un sicle cVor offrir, à plaines poignées, ne 
I)ouvoit » (1. V, ch. XLii). 

La numismatique gréco-romaine a fourni le talent d'or et le 
sesterce, le premier valant dix talents d'argent, répondant à 
55.609 fr. de notre monnaie ; le dernier, monnaie d'argent dont 
la valeur a beaucoup varié (2). 

( I ) Jean-I3aptiste Cartier (mort en i85g), agronome et statisticien, fon- 
dateur de la Revue de Numismatique française, y a publié (t. XII, 1847, 
p. 336 à 349) une « Lettre à M. de la Saussaye sur les monnaies de 
Rabelais ». La page introductive renferme des aveux effarants, dans le 
genre de celui-ci : « Il ne me restait d'une ancienne lecture du Cynique 
de Chinon qu'un sentiment invincible de dégoût . . [et après une se- 
conde lecture] j'ai bientôt été las d'un Hux de grossièretés à faire rou- 
gir les bagnes du xixe siècle ». Les explications de Cartier sont pour la 
plupart tirées de Salezade, d'où leur caractère superficiel et aléatoire. 
Elles trouveront un correctif dans le Mémoire sur les monnaies du rè- 
gne de François J" par K. Lcvasseur, Paris, 1902. 

Ajoutons-y le livre classique de Le Blanc, Trait} historique des mon- 
naies de France, Paris, 1690, et, quant aux monraics exotiques, Sale- 
zade, Recueil des monnaies tant anciennes que modernes, Bruxelles, 1767. 

(a) « ... le moindre de ces moutons vault quatre foys plus que le 



MONNAIES 191 



Le Moyen Age est rappelé par le bêlant d'or, monnaie d'ori- 
gine byzantine, employée par Rabelais comme appellatif général 
ou comme pièce d'or antique d'une valeur plutôt symbolique 
(1. I, ch. xxxiii). Nous y reviendrons plus loin. 



II. — Monnaies anglo-françaises. 

Au xiv' siècle remontent les noms de monnaies anglaises qui 
circulaient en France pendant que les rois d'Angleterre régnaient 
à Paris : 

Angelot, monnaie d'or portant l'image de l'ange Saint-Michel, 
tenant les écussons de France et d'Angleterre ; d'une valeur de 
7 fr. 40 cent., frappée en 1422 par le roi d'Angleterre. Suivant 
Le Blanc, l'angelot valait quinze sols (1. 111, ch. xxv) : « cin- 
quante beaux angelots ». 

Noble à la rose, monnaie d'or portant en effigie la rose de 
York ou de Lancaster, frappée par Edouard III en 133 1 (i). 
Froissart en fait le premier mention (t. II, p. 94) : « Et là avoient 
en un sach cent livres d'estrelin, monnoie d'Engleterre, car adont 
(en 1326) il n'estoit encores nulles nouvelles de nobles ». 

Salut ou salut d'or, monnaie portant sur un des côtés la sa- 
lutation angélique, frappée par Henri V et Henri VI, valant en- 
viron 12 francs (1. I, ch. xlvi): « Lors commanda Grandgousier 
que... feussent contez au moyne soixante et deux mille sa- 
lu2 ». 

Les Nobles et les Saluts, comme les Angelots, étaient depuis 
longtemps sortis d'usage : « Ces vieux doubles Ducats, Angelotz, 
Nobles à la rose retourneront en usance » {Pantagr. Prognost., 
ch. vi), et notre auteur s'en sert à titre de monnaies histori- 
ques, surtout dans les occasions solennelles. 



meilleur de ceulx que jadis les Coraxiens... vendoient un talent d'or la 
pièce. Et que penses-tu, O sot à la grande paye, que valoit un talent 
d'or} » (1. IV, ch. vu), — « L'un des deux unions aux aureilles de 
Cleopatre estant à l'estimation de cent fois six sesterces » (1. V, ch. xlii), 
pour cent fois cent mille, c'est-à-dire dix millions de sesterces (comme 
Pline évalue cette célèbre perle). 

(i) « Pour la fondation et entretenement d'icelle [Abbaye de Thélème] 
donna à perpétuité vingt trois cent soixante neuf mille cinq cens qua- 
orze nobles à la rose d« rente foncière, indemnez, amortyz, et solvables 
par chascun an à la porte de l'abbaye « (1. I, ch. lui). 



i92 VIE SOCIALE 



III. — Monnaies françaises. 

Passons maintenant aux monnaies françaises qui avaient en- 
core cours au xvi' siècle : 

Blanc, monnaie de valeur et de type différents, qui datait du 
commencement du règne des Valois, sous Charles VI (1. II, ch.xi). 
Le (ji'and blanc était une pièce blanche ayant cours pour 12 
deniers. 

L'ordonnance du 24 avril 1488 spécifie ces deux variétés : 
« Grands blancs au soleil, apelez douzains, pour 13 deniers; 
grands blancs à la couronne, apelez un^ains, pour 12 de- 
niers » (i). Rabelais parle souvent des dou^ains et une fois 
d'unsain (1. 1, ch. xxv). 

Escu, écu, ancienne monnaie d'or ou d'argent, portant sur une 
des faces les armes de France : « Lors Grandgousier donna à 
Toucquedillon dix mille escus par présent honorable » (1. I, 

ch. XLVl). 

Au commencement du règne de François I", Vescu sol ou 
escu au soleil portait sur la face l'écu de France surmonté de 
la couronne, au-dessus de laquelle était un petit soleil. Cette 
monnaie avait cours pour 36 sols et 3 deniers tournois. Rabelais 
l'appelle aussi escu d'or, à côté d'escu bourdeloys, écu de moin- 
dre valeur ayant cours à Bordeaux (1. III, ch. lu). 

Mouton à la grande laine, pièce d'or fin usitée jusqu'au rè- 
gne de Charles VII : « Les véritables moutons appelés à la 
grande laine, pour les distinguer des autres moins grands, ap- 
partenaient au règne de Jean. Ils avaient été émis pour un franc 
ou une livre tournois et vaudraient à peu près 16 francs, ce qui 
ferait monter l'anneau de Gargantua à un bon prix » (2). 

C'est là une appréciation par trop sommaire, comme la plupart 
des évaluations de Cartier. Le nom se lit déjà dans Froissart 
(t. IV, p. 3) : « Li troy estât lissent forgier nouvelle monnoie de 
fin or que on clammoit moutons ». 

Rabelais s'en sert fréquemment : « ... les estimoit [les pierre- 
ries] à la valeur de soixante neuf millions huyt cens nonante et 
quatre mille dix et huyt moutons à la grande laine » (1. I, 
ch. viii). 

(1) I.evassciir, mcmoirc cilc, p. 37. 

(2) (Cartier, p. 338. 



MONNAIES 19' 

Royale monnaie d'or frappée sous Philippe le Bel et ses suc- 
cesseurs, dont l'effigie portait l'image du souverain revêtu de ses 
habits roj^aux. Il valait environ 10 fr. 74 centimes: « ... la chas- 
tellenie de Salmiguondin... valent par chascun an 6789106789 
Royaulx en deniers certains... » (1. III, ch. 11). 

Ajoutons-y les monnaies portant simplement les noms des 
souverains qui les ont frappées : 

Carolus, ou grand blanc, monnaie de billon valant onze de- 
niers, frappée par Charles VII en 1488 et portant sur une des 
faces un K couronné : «Chascun donna... quelques carolus pour 
vivre » (1. I, ch. xlv). 

Henrlcus, ou double écu, monnaie d'or, alors récente, frap- 
pée par Henri II en 1549, valant 50 sols : «... nouveaulx henri- 
cus » (1. IV, ch. vi). 

Philippus, nom de monnaie qu'on lit deux fois dans Rabelais 
et qu'il est malaisé de préciser. Des deux passages (i) où il 
l'emploie, le dernier ne permet pas de douter qu'il s'agisse 
d'une monnaie française ayant cours aussi bien à Paris qu'en 
province. Du Cange l'attribue à Philippe V. Quoiqu'il en soit, il 
faut écarter les rapprochements qu'on a proposés tantôt avec le 
statère de Philippe de Macédoine (2) et tantôt avec la monnaie 
d'or, frappée par Philippe II dans les Pays-Bas, les philippus 
d'or que Salezade identifie avec les riddes hollandais (3). 

(i) « Grandgousier luy donnoit [à Marquât] sept cens mille et troys 
Philippus pour payer les barbiers qui l'auroient pense',.. » (1. I, 
ch. XXXII); et «... commenda au Faquin, qu'il luy tirast de son baudrier 
quelque pièce d'argent. Le Faquin luy mist en main un Tournoys Phi- 
lippus » (1. II, ch. xxxvii). 

Quelques années plus tard, on lit ce nom dans le Disciple de Panta- 
gruel (i538), éd. Jacob, p. 61 : « ... qui ne sont pas de. fin or, comme 
vous voyez les philipus, les florins et les autres pièces de bas or ». 

(2) Voy. la note correspondante, dans l'éd. Lefranc des Œuvres de 
Rabelais, t. I, p. 287. 

(3) Hypothèse admise par Cartier qui fixe la valeur du philippus hol- 
landais à 6 fr. 35 cent. En interprétant le premier texte cité par Rabelais, 
il remarque : « Marquet emboursait une somme équivalente aujourd'hui 
à 4.305.019 fr. o5 cent. », Evaluation absurde si on se rappelle qu'il 
s'agit là d'un marchand de fouaces! 

Chose curieuse: Ulrich Gallet ne demande à Pirochole, comme in- 
demnité de terres ravagées, que la somme de mille be:{ans d'or (1. I, 
ch. xxxi), c'est-à-dire, suivant les numismates, quelque chose comme 
20.000 francs, alors qu'un des plus humbles sujets de notre roitelet, le 
fouacier Marquet, aurait reçu de Grandgousier, pour les soins donnés 

i3 



194 VIE SOCIALE 

Des noms de monnaies provinciales ne manquent pas non plus 
à notre roman. On y rencontre la pithe poitevine, pièce de cui- 
vre qui a eu cours depuis le xv^ siècle et valait un quart de de- 
nier (1. III, ch. lu): « ... la douziesme partie d'une Pithe ». 
C'est un reflet du bas-latin picta, abrégé (suivant Ménage) de 
Pictaoia, Poitiers. 

Son équivalent gascon, le patac, désignait simplement le de- 
nier : «... tant que le sac de bled ne vaille trois patac^ » (1. III, 
ch. XX vi). 

IV. — Monnaies étrangères. 

Au xvi^ siècle, les monnaies de plusieurs pays eurent cours 
en France. 

L'Italie avait fourni, dès le xiv^ siècle, le ducat (frappé par 
les doges de Venise) et le Jleurin ou florin (frappé à Florence), 
monnaies d'or de valeurs différentes et répandues dans plusieurs 
pays (Allemagne, Hollande, etc.). Grandgousier fît don à Tou- 
quedillon d'un collier d'or « garny de fines pierreries, à l'esti- 
mation de cent soixante mille ducat;:;... » (l. I, ch. xlvi), et, à 
propos de la manière dont Panurge gagnait les pardons, il se 
vante avoir ainsi acquis « plus de six mille jleurins » (1. II, 
ch. xvii), c'est-à-dire florins d'or, monnaie de la même valeur 
que le ducat. 

A ces deux noms de monnaies remontant au passé s'ajoutent 
les deux suivants qui appartiennent à la Renaissance: 

Pinard, petite monnaie de billon frappée à Rome (Salezade, 
p. 267). Oudin définit pinatelle « spetie di moneta di rame ». 
Rabelais s'en sert une seule fois dans cette réplique qu'il met 
dans la bouche de Villon (1. 11, ch. xxx) : « Combien la denrée 
de moustarde .^ Un denier... la blanchée n'en vault qu'un pi- 
nard, et tu nous surfaicz i.y les vivres ». 

Teston (en Italie, teslone), qui reste la principale monnaie 
d'argent jusqu'en 1576 (i). Celte monnaie, dont la valeur va- 
riait de 10 à 12 sous, portait gravée la tête du souverain (d'où 
son nom). Cotgrave mentionne ce proverbe : « Il fait de son tes- 

à sa blessure, ni plus ni moins que 4.3()5.oig francs et o5 centinies I 
Voilà les absurditiis auxquelles on aboutit, si l'on adopte les évalua- 
tions au petit bonheur de Cartier, 
(i) Levasseur, p. xxxvi. 



MONNAIES 19? 

ton un escu », c'est-à-dire il prospère, il s'enrichit. Rabelais 
s'en sert une dizaine de fois, à propos de Panurge qui savait 
habilement escamoter ses testons, jusqu'aux gueux auxquels on 
jetait des testons rognés. La Pantagruéline Progncsticatioa 
(ch. vi) met les rongneurs de testons au même rang que « les 
usuriers et les faulx monnoyeurs ». 

L'Espagne est représentée par le maltedi, maravedi, petite 
monnaie de cuivre (1. III, ch. vu). La forme maloedis (i) ren- 
voie à un emprunt oral. 

La Hollande a fourni la ridde, monnaie d'or : « En Flandres, 
nous dit Salezade (p. 62), il y a des riddes ou philippus ». Nicot 
en donne une description circonstanciée : « Le nom de ridder 
signifie proprement cavalier, portant au costé de la pile un che- 
valier armé de toutes pièces, l'espée au poing dextre brandie, 
monté sus un coursier bardé ». L'ordonnance, ajoute Nicot, 
l'évaluait à cincquante sols tournois. Rabelais en fait une seule 
fois mention dans le Prologue de l'Auteur du Quart livre: « En 
Chinon, Couillatris change sa coignée d'or... en belles Riddes, 
beaulx Royaulx et beaulx Escuz au soleil ». 

En Orient, la monnaie d'or fin portait le nom de serapli, sé- 
raphin. Rabelais, qui s'en sert fréquemment pour donner à son 
récit une couleur exotique, en avait lu le nom dans les relations 
de voyages en Orient, par exemple dans la Peregrinatio (1506) 
de Baumgarten, chez lequel on trouve la forme latinisée du nom 
(p. 22): « Quinquaginta aurei quos illi [les Orientaux] serapJios 
vocant ». C'est là une transcription de l'arabo-persan achrafi, 
monnaie qui avait cours au xvi^ siècle en Asie et dans l'Afrique 
du Nord, en Egypte et en Perse, d'où elle fut importée en Turquie. 

Mais, c'est surtout dans le Voyage d^oultre mer (1530) du cor- 
delier Jean Thenaud qu'il est question des seraphes d'or, qui 
avaient cours au Caire. Rabelais en fait un fréquent usage. Il 
le met dans la bouche d'un Bascha s'adressant à Panurge (1. II, 
ch. xiv) : « Je te donne une bougette, tiens voy la là, il y a six 
cent seraplis dedans... » Et ailleurs, il évalue en cette monnaie 
orientale le revenu de la châîelenie de Salmigondin (1. 111, ch. 11) : 
« Quelquefois revenoit à 1.234. 554. 321 serap}(Sy>. 

Remarquons, pour finir, que Rabelais se sert en premier lieu 

(1) D'Aubigné se sert d'une forme analogue : « Un quadruple d'Espa- 
gne et quelques maloedis » {Œuvres, t. II, p. 585). 



igà VIE SOCIALE 

de souvenirs livresques pour donner une couleur archaïque ou 
plus de solennité à son récit. C'est le cas, par exemple, pour 
be^an d'or qui est chez lui une réminiscence de Joinville. Lors- 
qu'Ulrich Gallet exige de Picrochole qu'il « paye mille bezans 
d'o/' pour les dommages que as faict en ces terres» (1. I,ch, xxxi), 
notre satirique s'est souvenu du passage de la Vie de Saint- 
Louis (ch. XLiii), où la rançon du roi est évaluée à deux cents 
mille besants d'or. D'un roitelet, comme Picrochole, on ne pou- 
vait exiger la même somme. 

Ailleurs, Rabelais nous dit que le parement du buffet de 
Grandgousier « estoit au poys de dix huyt cent mille quatorze 
be^ans d'or » (1. I, ch. li). C'est là un chififre démesuré (i) que 
l'auteur lui-même aurait cru superflu d'évaluer, son but étant 
de rester dans le vague, dans l'indéterminé. 

D'ailleurs, le besant n'a jamais eu cours en France, et aucune 
ordonnance n'en fait mention. Le Blant croit (p. 172) que le be- 
sant était un appellatif général que le peuple donnait à toutes 
les monnaies d'or. C'était plutôt une monnaie symbolique, con- 
servée comme telle dans la cérémonie du sacre des rois de France. 

Un caractère à la fois solennel et humoristique distingue l'in- 
ventaire minutieux des comptes de l'Abbaye de Thélème : « Pour 
le bastiment, et assortiment de l'abbaye, Gargantua feist livrer 
de content vingt et sept cent mille huyt cent trente et un moutons 
à la grande laine, et par chascun an jusques à ce que tout feust 
parfaict, assigna sus la recepte de la Dive seze cent soixante et 
neuf mille escu^ au soleil et autant à fesioile poussinière » (1. 1, 
ch. Lin). 

Ce dernier qualificatif est du cru de Rabelais, qui nous en offre 
un pendant à propos des miséreux de l'Ile de Chanoph, auxquels 
« Pantagruel fit envoyer son aulmosne, soixante et dix huict mille 
beaulx petits demys escu^ à la lanterne » (1. IV, ch. lxiv). 

Les escus à l'étoile poussinière, comme les écus à la lan- 
terne, comme les écus au sabot, dont Pantagruel <( feist emplir 

(i) Suivant son habitude, Cartier s'aventure à écrire (p. 342) : « Je 
crois que le besant équivalait à peu près à un gros d'or tin, et alors la 
vaisselle de Grandgousier, abandonnée à ses capitaines, aurait pesé 
28. 123 marcs et valu intrinsèquement environ :.'2.5oo.ooo francs ». 

Il est fâcheux que (Cartier ait passé sous silence le premier passage ra- 
belaisien où Hgurc bcjan, à propos de l'indemnité exigée par Picro- 
chole : une comparaison des deux passages aurait nettement fait res- 
sortir le côte fantaisiste de ces évaluations. 



MONNAIES 197 

le tronc » d'Homenaz (1. IV, ch. lv), sont des appellations for- 
gées d'après le nom réel d'écus au soleil (i). 

Cette revue sommaire témoigne de l'intérêt qui se rattache, 
chez Rabelais, même aux petits côtés de son roman. Non content 
d'épuiser la réalité ambiante, il a tiré parti, en ce qui touche les 
détails numismatiques, de ses souvenirs dans le temps et dans 
l'espace. La tendance à l'universalité s'y fait Jour une fois de 
plus. Mais en mettant en œuvre une nomenclature monétaire très 
étendue et très variée, il n'a nullement renoncé à ses droits à 
la fantaisie et à l'humour. Aussi ne faudrait- il prendre à la lettre 
ses évaluations, ni en gros ni en détail. Ce sont là souvent de 
simples jeux d'esprit. 

(i) Ajoutons escu^ du palais que Rabelais associe aux jetons (1. II, 
ch. xxi) : « Panurge portant en sa manche une grande bourse pleine 
d'escu!^ du palais et de gettons... », explication passée dans Cotgrave 
et Oudin. 



CHAPITRE IV 
MUSIQUE 



Dans la première moitié du xvi' siècle, la musique continue 
à rester en France sous l'influence flamande, les musiciens des 
Pays-Bas étant alors recherchés dans toute l'Europe. Une évo- 
lution musicale, sous l'influence italienne, ne se dessinera que 
dans la seconde moitié du xvi' siècle. La plupart des musiciens 
insignes que Rabelais a groupés dans le Prologue de l'Auteur 
de son Quart licre, liste qui commence par Josquin de Prés et 
finit avec Berchem, appartiennent aux Pays-Bas, où les Italiens 
eux-mêmes allaient alors apprendre l'art musical. 

Très goûtée au xvi' siècle, la musique occupe une place 
d'honneurdans le programme, éducatif du jeune Gargantua (1, I, 
ch. xxiii) : « Après se esbaudissolent à chanter musicalement à 
quatre et cinq parties, ou sus un thème à plaisir de gorge. Au 
reguard des instrumens de musicque, il aprint jouer du lue, de 
l'espinette, de la harpe, de la flutte de Alemant et à neuf trouz, 
de la viole, et de la sacqueboutte ». 

I. — Instruments. 

De ces noms d'instruments, plusieurs remontent au passé : 
espineiie, ha/'pe, viole; d'autres, comme lulh ou lue (ancienne- 
ment, leiU)^ ont subi l'influence italienne (ital. liuto). Cet instru- 
ment jouissait alors d'une grande faveur. Dans la seconde moi- 
tic du xvi' siècle, il céda la place au violon (de l'ital. violone), 
mentionné tout d'abord chez Rabelais dans deux passages signi- 



(i) Voy. le chapitre correspondant dans V Histoire de France de 
Henri i.cmonnier. 

Henry Expert, Les Maîtres nitisiciens de la Renaissance française 
(Paris, 1S93 et suiv.), véritable corpus de l'art musical franco-flamand 
des xvo et xvi« siècles. En dernier lieu, Jules Combarieu, Histoire de la 
Musique, Paris, i(ji3, t. 1, p. 45i à ('61 : la Renaissance. 



MUSIQUE 199 

ficatifs, le premier dans la bouche de Panurge, le deuxième 
dans celle de Dindenault, marchand de moutons : 

Plus me plaist le son de la rusticque cornemuse, que les fredonne- 
ments des lucz, rebecz, et violons auliques (1. III, ch. xli). 

Des boyaulx, on fera chordes de violons et harpes, lesquelles tant 
chèrement on vendra, comme si feussent chordes de Munican ou 
Aquileie [c'est-à-dire de Monaco ou d'Aquilée] (1. IV, ch. xi). 

Le rebec qu'on lit dans le premier de ces textes, associé dans 
les concerts de cour au luth et au violon, est anciennement at- 
testé sous la forme rehebe (xn' siècle); mais celle de rebec du 
xv'-xvi* siècle semble avoir subi l'influence de l'italien jHbeca, 
variante parallèle à ribeba. 

hd. Jîute d'Allemand ou flûte traversière {\di Jlstula obliqua de 
Guillaume Bouchet, t. V, p. 36), dont l'usage était venu d'Alle- 
magne, Jouissait d'une grande vogue au xvi' siècle, comme en 
témoigne Vincent Carloix (i). 

La saqueboute ou trombone désignait dans l'ancienne langue 
une sorte de lance à harpon, et n'est attesté, comme instrument 
de musique, que dans un document de 1508 (Godefroy): «Deux 
trompetes, ung cleron et une saquebutte ». Cet instrument se 
jouait accompagné de cornets ou de haut-bois. 

Le cornet et le haut-bois appartiennent à la Renaissance (2). 

Les autres noms d'instruments dont Rabelais fait mention 
remontent pour la plupart au passé : la guiterne ou guitare 
(1. IV, ch. xxxi), et le monochordion (1. IV, ch. lxiii), à côté de 
la doucine, espèce de vielle en usage du xiv' au xvii' siècle. 

Les nobles se servaient de la musette (dont il est question 
dans la Sciomachie), alors que les rustiques usaient du chalu- 
meau — appelé /)i6o/e en Poitou (1. IV, ch. xxxvi) — - et de la 
guogue ou vessie enflée (ibidem). 

Deux instruments portent des noms italiens : le pifre, fifre 
(1. IV, ch. xxxvi : « ]oyeulx/)î/7'es et tabours »), de l'ital. pi£ero^ 

(i) Mémoires, t. III, p, 187 : « Il y avoit une espinette, un joueur de 
luth, dessus des violes, et une fleuste traverse, que l'on appelle à grand 
XoxX Jleuste d' Allemand : car les François s'en aydent mieulx et plus mu- 
sicalement que toute aultre nation, et jamais en Allemaigne n'en fust 
joué à quatre parties, comme il se faict ordinairement en France ». 

(2) « Sonnèrent en autre et plus joyeuse harmonie les compagnies 
des musiciens, lesquelz on avoit posé en divers e^chaflautz sus la place, 
comme haulboys, cornet^, sacqueboutes, fliites d'AUemans, doucines, mu- 
settes et autres, pour esjouir les spectateurs » {Sciomachie). 



200 VIE SOCIALE 

et les regualles (1. IV, ch. xxxi : « jeu de regualles »), de l'ital. 
regale, dont le premier texte est ce passage du testament de 1537 
de Jean Verdot, archidiacre de la cathédrale de Troyes (cité dans 
Havard) : « Unes regalles qui est ung instrument de fleustes, en 
façon d'orgues, prisée dix livres tournois ». 

II. — Notation musicale. 

Des noms de notes, bécarre (1. Il, Prol. : bequarre) et solfier 
(1. II, ch. xii) remontent au xiv" siècle, alors que bémol se lit 
pour la première fois dans Marot et Rabelais. Les autres termes, 
comme diapason (1. II, ch. xi) et gamme (1. II, ch. xvm), sont 
anciens et attestés dès le xii-xiii* siècle. 

Etant donnée la grande difïérence de la notation musicale de 
la Renaissance et de celle de nos jours, il n'est pas sans intérêt 
de citer ici cette page d'un musicographe rabelaisant (i) : 

« Les anciennes dénominations des sons musicaux sont assez 
ingénieusement présentées dans le tableau suivant que j'em- 
prunte au Traité de musique d'un excellent théoricien français 
de la première moitié du xvii" siècle, le père Antoine Parran, 
de la compagnie de Jésus : 

Noms réels des notes n i. 1 r» . o l 

Par b mol. Par nat. Par q 
représentées par les lettres : 

Mi E mi la 

Ré D la ré sol 

Ut C sol ut fa 

Si (bémol ou bécarre) B fa N mi 

La A mi la ré 

Sol G ré sol ut 

Fa F ut fa 

« Ce qui revient à dire que la note /a (F), par exemple, se 
nomme uMans l'hexacorde mol, et /a dans l'hexacorde naturel; 
que le sol se nomme ré dans l'hexacorde mol, sol dans l'hexa- 
corde naturel et ut dans l'hexacorde dur, etc. 

« On abrégeait quelquefois ces dénominations, et l'on disait: 
A la, B fa mi, C sol ut, D la sol, E la mi, E fa ut, 
G sol ré. . . 

« Ces explications suffisent pour rendre intelligibles une 

(i) Georges Kastner, Parémiologic musicale de la langue française, 
Paris, i.S(Jf), p. loi et suiv. 



MUSIQUE 201 

foule de passages où nos anciens écrivains, et surtout les auteurs 
de notre vieux théâtre, ont fait allusion aux notes de la gamme 
sous ces dénominations complexes qui semblent aujourd'hui si 
baroques... 

« Rabelais, dans le Pantagruel, fait dire à Panurge, à pro- 
pos d'Anarche, l'infortuné [roi des Dipsodes : « Je le veulx met- 
tre à mestier... et le print par l'aureille, disant : chante plus 
haut en G sol ré ut » (1. II, ch. xxxi). Ce qui veut dire : ne crie 
pas, entonne cela plus musicalement, d'une façon plus franche, 
plus gaillarde, comme il faut entonner, quand on chante par 
bécarre. 

« Et ailleurs, quand Panurge, livré à toutes les extravagances 
que la peur lui inspire durant la tempête qu'il essuie en mer : 
« Frère Jean, mon amy... nous sommes au dessus de E la, 
hors toute la gamme... au dessoubz de Gamma ut » (1. IV, 
ch. xix). Nous sommes au dessus de E la hors toute la 
gamme... Il faut se rappeler que l'échelle générale des sons, 
comprenant les sept hexacordes, se terminait à E la, c'est-à-dire 
au mi : « Zalas, à ceste heure somme nous au dessoubz de 
gamma ut », c'est-à-dire au dessous de la note la plus grave de 
l'échelle, au-dessous de sol (G ré sol ut), qui était représenté par 
le r (gamma). Cette comparaison musicale exprime à merveille 
les soubresauts effroyables du navire battu par la tempête et 
furieusement balloté par les vagues ». 

III. — Musique religieuse. 

Les Psaumes, traduits en vers par Marot et mis en musique 
par le franc-comtois Claude Goudimel, furent accueillis avec en- 
thousiasme à la Cour comme dans les milieux réformés. 

Le psaume cxiv : « Quand Israël hors d'Egypte sortit », devint 
alors très populaire, et Rabelais le mentionne à l'occasion de 
l'appareillage de la flotte de Pantagruel : « Après l'oraison feut 
mélodieusement chanté le psaulme du sainct roy David, lequel 
commence Quand Israël hors d'Egypte sortit » (1. IV, ch. i). 

C'est le premier vers de la traduction du psaume cxiv par 
Marot : 

Quand Israël hors d'Egypte sortit, 
Et la maison de Jacob se partit 
D'entre ce peuple estrange... 

Aussi, au moment de quitter Thalasse, nos Pantagruélistes 
l'entonnent-ils comme chant de départ. 



202 VIE SOCIAJ.E 

Bornons-nous à mentionner ici les refrains de noëls poitevins 
qu'on lit dans Rabelais, cantiques sur lesquels nous reviendrons 
dans la section correspondante des Faits traditionnels. 



IV. — Musiqu8 profane. 

La chanson est surtout représentée par Clément Jannequin, 
que Rabelais, dans le Prologue du Quart livre, range parmi les 
illustres musiciens de son temps. \^di Bataille de Marignan {i<yi^) 
était alors dans toutes les mémoires. « C'est un chœur scénique 
à quatre voix — nous dit Henry Expert — plein de vie et qui 
peut être considéré comme une des origines du style des- 
criptif (i) ». 

Jannequin excellait à reproduire les harmonies imitatives, le 
bruit des batailles, les cris de chasse, etc. Noël du Fail, dans le 
xix" des Contes cl' Eutrapel , décrit l'enthousiasme guerrier qui 
s'emparait des contemporains de François I" à l'audition de ce 
chant: « Quand l'on chantoit la Chanson de la guerre faicte par 
Jannequin devant ce grand François, pour la victoire qu'il avait 
eue sur les Suisses ; il n'y avoit celuy qui ne regardast si son 
espée tenoit au fourreau, et qui ne se haussast sur les orteils 
pour se rendre plus bragard et de la riche taille ». 

Et Brantôme raconte ainsi la mort de Mademoiselle de Li- 
meuil, une des filles de la reine (t. IX, p. 461) : « Quand l'heure 
de sa mort fut venue, elle fit venir à soy son valet; et s'appeloit 
Jullien, qui jouoit très bien du violon : « Julien, luy dit elle, 
prenez vostre violon et sonnez moy tousjours, jusques à ce que 
me voyez morte (car je m'y en vois) la Défaille de Suisses (2), 
et le mieux que vous pourrez, et que vous serez sur le mot 
l^oul est perdu, sonnez le par quatre ou cinq fois, le plus pi- 
teusement que vous pourrez ». Ce que fit l'autre, et elle mesme 
luy aidoit de la voix; et quand ce vint à Tout est perdu, elle le 
recita par deux fois; et se tournant de l'autre costé du chevet, 
elle dit à ses compagnes: « Tout est perdu à ce coup, et à bon 
escient » ; et ainsi deceda ». 

Le vojabulairc de Rabelais en conserve, comme on le verra, 
de nombreux souvenirs. 



(i) Ilcnry l'xpert, ouvr. cite, t. VII, p. 3o. 
(2) Autre titre de la chanson de Jannequin. 



MUSIQUE 203 



V. — Airs et danses. 

Le nombre des danses en vogue à l'époque de la Renaissance et 
des airs qui leur servaient d'accompagnement est considérable. 
La plupart des provinces de France y sont représentées. Le 
y livre renferme un chapitre interpolé, le xxxiii" bis, où on 
trouve une liste des danses qui suivirent le souper des Dames 
Lanternes (i). 

Cette liste renferme de nombreuses chansons répandues à 
l'époque : La Peronelle, A Vortibre du buissonnet, etc. « Ces 
i8o timbres populaires sont très généralement connus du temps 
de Rabelais. Dans cette liste figurent quelques-uns des airs de re- 
cueils Paris-Gevaërt, Petrucci, Lucas Lemoigne. Mais il est 
d'autres timbres, hélas ! — 150 environ sur 180 — qui n'ont ja- 
mais été retrouvés, ce qui ne veut pas dire du tout qu'ils n'exis- 
tent plus nulle part (2) ». 

La liste de ces danses se rencontre déjà dans le xvi' chapitre 
du Disciple de Pantagruel (3) (1538): des 178 danses ou mélo- 
dies de cet opuscule, 175 sont reproduites dans ce .chapitre du 
Manuscrit du V livre. 

En ce qui concerne ces danses, les choréographes du xvi' siè- 
cle, comme Jehan Tabourot (4), les divisent en deux classes : les 



(i) « Le soupper finy, furent les tables levées. Lors, les Menestriers 
plus que devant mélodieusement sonnantz, fut par la Royne commencé 
ung bransle double, auquel tous, et Falotz et Lanternes, ensemble 
dansarent. Depuys se retira la Royhe en son siège; les aultres, aux dives 
sons des bouzines, dansarent diversement, comme vous pourrez dire. 
— Encores les veiz je danser aux Chansons du Poictou, dictes par un 
Fallot de Sainct-Messant ». 

Danser aux chansons, c'est-à-dire aux airs chantés sur des paroles en 
vue de rhytmer les danses, 

(2) Anatole Loquin, dans la revue Mélusine, t. IV, p. 53. 

(3) Cette liste des danses du Disciple a été reproduite par Del'Aulnaye, 
dans son édition des Œuvrer de Rabelais, Paris, iS2o{éd. iSSy, p. 43 ii, 

(4) Il a publié, sous le pseudonyme de Thoinot Arbeau, l'ouvrage inti- 
tulé ; Orchesographie et Traité en forme de dialogue, par lequel toutes 
personnes peuvent facilement apprendre et pratiquer l'honneste exercice 
des danses, Langres, iSSg, in-4. 

Ce volume rarissime a été l'objet d'une réimpression : Orchesographie 
par Thoinot Arbeau. Reimpression précédée d'une notice sur les danses 
du XVI" siècle par Laure Fanta, Paris, 1884, in-4. 



204 VIE SOCIALE 

hautes dances, ou danses nobles, excutées avec calme et décence, 
et les basses dances, ou balai'inages accompagnés de sauts, de 
gestes et de mouvements violents ou excentriques. Rabelais 
mentionne ces dernières à propos du blason que fit Pantagruel 
sur les jeunes docteurs de l'Université d'Orléans (1. II, ch. v) : 

Un esteuf en la braguette, 
En la main une raquette, 
Une loy en la cornette, 
Une basse dance au talon, 
Vous voy là passé coquillon. 

Le texte du V livre cite en premier lieu, comme danses, le 
branle double et la gaillarde. 

Le branle double comportait huit mesures : on marchait un 
double (c'est-à-dire trois pas et un pied joint) du côté gauche et 
un double du côté droit. Thoinot Arbeau nous indique minu- 
tieusement l'ordre dans lequel s'exécutaient les branles (i). 

La gaillarde était une danse gaie, aux vives allures et à la 
mélodie coulante. On l'exécutait, suivant Tabourot (fol. 39), en 
cabriolant, en se baissant à terre ou en allant tout le long de la 
salle. 

La liste des danses qu'on lit dans le roman et dans le Manus- 
crit du V livre accuse des origines ethniques différentes. Rap- 
pelons tout d'abord les danses exotiques usuelles au xvi'= siècle : 

Allemagne: V Allemande, danse très à la mode au xv!*" siècle, 
à côté de Le grand Alemant (2). 

Angleterre : VEstrindore (3) (1. II, ch. xi), appelée générale- 

(i) « Les joueurs d'instrumcns sont tous accoustumcz à commencer 
les dances en un festin par un branle double, qu'ils appellent le branle 
commun, et en aprez donnent le branle simple, puis aprez le branle gay, 
et à la fin le branle qu'ilz appellent branle de Bourgoigne, lesquels 
aucuns appellent branle de Ghampaigne. La suyte de ces quatre sortes 
de branles est appropriée aux trois différences de personnes qui entrent 
en une dance. Les anciens dancent gravement les branles doubles et 
simples : les jeusnes mariez dancent les branles gayz, et les plus jeus- 
nes comme vous dancent legierement les branles de Bourgoigne. Et 
neantemoins tous ceulx de la dance s'acquittent du tout comme ils 
peuvent, chacun selon son aage, et la disposition de sa dextérité » 
(fol. 09). 

(z) Jehan Tabourot en fait mention (fol. Gy) : « ^Allemande est une 
dance pleine d'une médiocre gravité, familière aux Allemands, et croy 
qu'elle soit de noz plus anciennes... » 

(3) Cette forme rabelaisienne répond plutôt à la variante languedo- 



MUSIQUE 20) 

ment Standelle, nom que du Fail cite dans un passage curieux 
de son xix' des Contes d'Eairapel (i). 

Espagne: le Ba,il cV Espagne; la Pavane, danse noble et 
grave, importée en France dans la première moitié du xvi* siè- 
cle et dont le nom se lit déjà dans le Disciple de Panta- 
gruel (1538) (2). 

Ensuite, la Morisque, danse exécutée avec des grelots atta- 
chés aux Jambes, proprement danse mauresque (1. II, ch. vu) (3), 
qu'on rencontre déjà au xv' siècle^dans le Mistere du Vieil Tes- 
tament (vers 30340 et suiv.) : 

David. — Faites venir la momerie. 

Qui est dedans le char enclose. 
Heliab. — Sus, tost, tabourins, sans séjour, 
Entendez à vostre viorisque ; 
Vous en sçavez bien la pratique. 
Ici dansent la morisque. 

Italie: la Seignore, c'est-à-dire Signora, et le ballet des Ma- 
tachins (4) ou Mattacini, proprement petits fous : « En lieu de 
Comédie au son des cornetz, haut bois, sacqueboutes, etc., en- 
tra une compagnie de Matacliins nouveaux, lesquelz grande- 

cienne estandaro (Mistral). La finale a subi l'influence analogique de 
tout frelore, branle mentionné par Jehan Tabourot. 

(i) « La dance du Trihory est trois fois plus magistrale et gaillarde 
que nulle autre: n'en déplaise aux... Branles de Bourgogne, Champa- 
gne, Passe-pied de la haute Bretaigne, la Standelle d'Angleterre, la Volte 
et Martugalle de Provence ». 

(2) Dans le Pays de Satin du Fe livre (ch. sxx), il est question d' « ele- 
phans pavaneurs et funambules ». 

C3) Tabourot en donne cette description (fol. 94): « De mon jeusne 
aage, j'ay veu qu'es bonnes compagnies, après le soupper, entroit en salle 
un garsonnet, machuré et noircy, le front bandé d'un taffetas blanc ou 
jaulne, lequel, avec des jambières de sonnettes, dançoit la dance des 
■ Mortsques, et marchant le long de la salle, faisoit une sorte de passage, 
puis rétrogradant, revenoit au lieu où il avoit commencé, et faisoit un 
aultre passage nouveau, et ainsi continuant, faisoit divers passages bien 
agréables aux assistans ». 

(4) Voici la description qu'en donne Thoinot Arbeau (fol. 97) : 

« Les Bouffons ou Mattachins, qui sont vestus de petits corcelets avec 
fimbries es espaules, et soubs la ceinture, une bende de tafl'etats soubz 
icelles, le morion de papier doré, les bras nuds, les sonnettes aux jam- 
bes, l'espée au poing droit, le bouclier au poing gaulche. Lesquels dan- 
cent soubz un air à ce propre, et par mesure binaire, avec battements 
de leurs espées ou boucliers ». 



206 VIE SOCIALE 

ment délectèrent toute l'assistance » (Sciomachie) (i). Ce genre 
de ballet a persisté jusqu'au xviii^ siècle (2). 

Passons aux danses indigènes. Plusieurs provinces y sont 
représentées : 

La Bretagne, par le « Trihorij de Bretaigne », que Rabelais a 
inséré parmi les jeux du jeune Gargantua et dont il fait men- 
tion ailleurs à propos de Mélusine: « Elle toutesfoys avoit al- 
leures braves et guallantes ; lesquelles encores aujourd'huy sont 
imitées par les Bretons balladins, dansans leurs trioris fredon- 
nizez » (1. IV, ch. xxxviii) (3). 

Pour le Poitou, nous avons déjà mentionné les chansons de 
Poitou, airs ou mélodies de danses, et les branles de cette con- 
trée. Ajoutons- y Robinet, danse poitevine (4). 

Le Midi de la France (5), le Languedoc, la Gascogne et la 
Provence sont abondamment représentés. Relevons-en : 

(i) Brantôme, en parlant des cruautés commises par les soldats 
espagnols envers les prêtres de Rome, ajoute (t. I, p. 273) : « Les autres 
se moquoient d'eux et en tiroient des risées^ en les habillans en bouf- 
fons et matcissins ». 

(2) Le Dictionnaire comique de Philibert Le Roux (17 18) ajoute ces 
curieux détails : 

« Matassins. Le ballet des matassins. C'est une danse qui est imitée de 
la danse armée des anciens. Cette sorte de danse se fait encore aujour- 
d'hui en France dans certaines villes, où il y a des troupes en quartier 
d'hiver. Ce sont ordinairement des soldats les mieux faits et les plus 
adroits de toute une garnison, qui donnent ce spectacle au public, 
moyennant cinq sols, qu'on donne en entrant pour les voir. Ils dansent 
l'épée nue à la main, faisant des tours d'adresse avec leurs épées, fort 
jolis à voir, et tout cela au son de quelques violons et sans perdre la 
cadence. Ils s'escriment, se battent, chamaillent de leurs épées d'une 
manière qu'on croiroit qu'ils vont tous se percer, et au bout du compte 
pas un n'a la moindre cgralignure : ils sont ordinairement au membre 
de vingt-quatre. (Histoire comique de Francion) : Outre cela l'on voyoit 
qu'ils se battoient de la même façon, que s'ils eussent dansé le ballet des 
matassins. — CcUe. danse est défendue à Paris, mais elle s'exerce en- 
core tous les hivers à Strasbourg, à Bourdeaux et à Marseille ». 

(3) Du I'"ail en parle avec enthousiasme dans le texte, cité ci-dessus, 
des Discours d'Eutrapcl, à propos de slandelle. 

(4) Voy. H. Clouzot, Ancien Théâtre en Poitou, le chapitre intitulé: 
Spectacles populaires. 

(5) Nous avons déjà indiqué la source de notre interpolatcur, mais 
l'auteur du Disciple de Pantagruel (i538) a puisé lui-même nombre 
de ces danses mcritiionalcs dans le traité des danses d'Antoine Arena. 
Voy. la notice de Jean Plattard dans la Revue des livres anciens de 1913, 



MUSIQUE 207 

Extrac, danse gasconne, proprement extra-danse. 

Expect un pauc, attends un peu, autre danse gasconne. 

Mal maridade, la mal mariée, danse provençale, répondant 
à la maurnarlée du Nord de la France. 

Mousque de Biscaye (en Languedoc, Mousco de Biacaïo), 
jeune fille de Biscaye. 

Revergasse (en Languedoc, reoergado), ancienne danse dans 
laquelle les jeunes filles troussaient leurs jupes jusqu'à la cuisse 
(de reverga, retrousser). 

Les autres appellations de danses, en dehors des premiers 
vers des chansons populaires, se rapportent : 

i"* A des noms propres d'hommes: Foixj Frère Pierre, Jac 
Bourdoing, Rouhault le fort, Perrichon. 

2° A des noms propres de femmes: Bastienne, Catherine, 
Jacqueline, la belle Françoise, la Marguerite, la Valenti- 
noise. 

3° A des qualificatifs : la Marquise, la Frisque, la Galiotte, la 
Goutte, la Gaye, la Mercière, la Trippiere, Tisserande. 

4° A des noms géographiques: Breaulté, Cauldas, Chasteau- 
briant, Navarre, Nevers, Sanxerre ; — Biscaye, Calabre, Cré- 
mone, Pampelune. 

La liste renferme en outre ces deux catégories : 

1° Danses scolaires: Dulcis arnica et Testimonium (les deux 
dans le Disciple). 

2° Danses dont les noms n'ont pu être identifiés: la Ducate, 
le Rigoron pirouy et la painine ( les deux dernières dans le Dis- 
ciple). 

Ajoutons-y les fréquentes mentions, éparses dans le roman, de 
danses grecques (i), simples souvenirs livresques, mais qui au 
xvi" siècle était familiers à tous les lecteurs instruits. Le livre 
de Thoinot Arbeau nous en offre un tableau comparatif qui 
mérite d'être cité (fol. 4) : (( Nous pouvons comparer Veintnelie 
à nos pavanes et basses dances, le cordax aux gaillardes, tor- 
dions, voltes, corantes, gavottes, branles de Champaigne et de 
Bourgogne, branles gayz et branles couppez; le siccinis, aux 
branles doubles et branles simples ; la pirrichie, à la dance que 
nous appelons bouffons ou matachins ». 



(i) L'auteur nous en donne une longue e'numération au F*-' livre, 
ch. XXI. 



208 VIE SOCIALE 

En somme, quelques termes italiens mis à part, la danse 
française de la Renaissance relève, comme la musique, presque 
toute entière du passé. Ce n'est que dans la dernière partie 
du xvi' siècle que l'influence italienne s'y fera sentir et que les 
maîtres d'instruments introduiront en France le ballet, terme 
encore inconnu à Rabelais. La musique est ainsi le dernier des 
arts qui ait subi les effets de cette influence. 



Livre Quatrième 

FAITS TRADITIONNELS 



Les traits de caractère traditionnel sont, dans l'œuvre de Ra- 
belais, nombreux et variés. Aucun auteur du xvi' siècle ne 
nous fournit des matériaux aussi abondants ni aussi sûrs ; mais 
les autres écrivains de l'époque viennent compléter à leur tour 
cette source de premier ordre, et vont nous permettre de re- 
constituer dans son ensemble l'état du traditionnisme en France 
à l'époque de la Renaissance. 

Noël du Fail nous a laissé, dans ses Propos rustiques {l'^^'j), 
des particularités curieuses et intéressantes sur l'âme du paysan 
breton. Les écrits de Des Périers et surtout ceux d'Henri 
Estienne, l'œuvre étendue de Brantôme, sont riches en souve- 
nirs traditionnels. Les farces de l'ahcien théâtre, les tragédies 
de la Renaissance même nous fournissent des contributions 
précieuses sur les croyances et superstitions de l'époque. 

Le génie de Rabelais est profondément enraciné dans le sol 
national. Il a puisé aux sources indigènes. Il a tiré de la littéra- 
ture populaire les principaux motifs de ses récits traditionnels. 

Les ancêtres de Pantagruel plongent encore dans la brume 
de la préhistoire. Gargantua en émerge le premier, tout en 
conservant des appétits et des allures dignes de ces antécédents 
gi.-^antesques. Pantagruel sort définitivement du Moyen Age pour 
entrer en pleine Renaissance et présenter en même temps un 
des types les plus accomplis de l'humanité à cette époque de lu- 
mières. 

On sait d'ailleurs que le point de départ de Gargantua a été 
un petit livre de colportage, édité à Lyon sous les yeux de notre 

14 



210 FAITS TRADITIONNELS 

auteur. Son roman se ressent de ces humbles origines. Le bon- 
homme Grandgousier, ce roi géant humanisé, tout en tisonnant 
son feu, raconte à son entourage des récits du temps jadis, des 
contes merveilleux ou des apologues. Rabelais lui-même, pour 
caractériser les aptitudes des compagnons de Pantagruel, se sou- 
vient des traits des contes populaires qui ont bercé son enfance. 

Les Jeux de Gargantua sont célèbres. Les dictons et prover- 
bes qui émaillent le roman sont présents à toutes les mémoires 
et constituent un ensemble des plus considérables. Les jurons 
et serments même, si nombreux et si caractéristiques, répon- 
dant chajun à un tempérament ethnique ou social, contribuent 
à donner aux personnages du relief et de la vie. Ajoutons les 
fréquentes allusions aux cro3ances et superstitions, aux coutu- 
mes et usages de la Renaissance. 

Ces détails traditionnels, disséminés dans le roman, feront 
ici pour la première fois l'objet d'une étude d'ensemble. Ils 
méritent un intérêt particulier aussi bien par leur valeur in- 
trinsèque que p;ir le nom de l'écrivain qui, le premier entre les 
modernes, a su tirer abondamment parti de ces modestes ma- 
nifestations de l'âme populaire. 

Voici un aperçu des thèmes traditionnels que nous étudierons 
tour à tour : 

I. CoDtes populaires: i. Contes merveilleux. — 2. Contes mo- 
raux. — 3. Coates d'animaux. — 4. Contes facétieux. — 5. Contes 
grivois. 

II. Légendes: i. Saints. — 2. Diable. — 3. Animaux. — 4. Plan- 
tes. — 3. Légendes diverses. 

III. Traditions populaires : i. Traditions gargantuines. — 2. Tra- 
ditions médiévales. 

IV. Chansons populaires : i. Religieuses. — 2. Sentimentales. — 
3. Politiques. — 4. Bachiques. — 5. Grivoises. — 6. Chansons des 
rues. — 7. Chansons historiques. — 8. Refrains. 

V. Jeux enfantins. 

VI. Riics et croyances: i. Coutume soldatesque. — 2. Saints et 
saintes. — 3. Préjugés divers. 

VII. Superstitions: i. Présages et pronostics. — 2. Pratiques as- 
trologiques. 

VIII. .Magic et sortilèges: i. Démonologie. — 2. Moyens de divi- 
nation. 

IX. Théâtre populaire : Mystères, Sotties, Farces. 

X. Livres de colportage: i. Chronicqucs Gargantuines. — 2. Ro- 
mans de chevalerie. — 3. Voyages de Mandeville. — 4, Calendriers 
et Prognostications. — S. Bibliothèque campagnarde et bourgeoise. 



FAITS TRADITIONNELS 211 

Une section spéciale sera consacrée à la dernière matière 
orale, la plus copieusement représentée chez notre auteur: les 
Proverbes et dictons. 

Nous allons maintenant envisager de près ces nombreuses 
branches du traditionnisme, oral et livresque, tel qu'il est re- 
présenté chez Rabelais et les écrivains de son siècle (i). 

(i) Deux dissertations allemandes, de valeur inégale, ont été' jusqu'ici 
consacrées à notre sujet : 

Johann Màttig, Ueber den Einfliiss der heimischen volkstumlichen Lit- 
teratur und litterarischer Litteratur aiif Rabelais, Leipzig, 1900. 

Adolf Krliper, Rabelais Stellung ^ur volkstumlichen Litteratur, Hei- 
delberg, 1909. 

Le travail de Màttig dégénère souvent en listes, en simples énu- 
mérations (cf. p. 10 à 26 : proverbes); celui de Krliper est autrement 
important. L'idée maîtresse de l'auteur est que Rabelais a trouvé, dans 
l'ancienne littérature de caractère populaire, de nombreux motifs, aux- 
quels il a d'ailleurs toujours imprimé le cachet de son génie. A l'en^- 
contre de ceux qui voient presque toujours, dans l'œuvre de Rabelais, 
des souvenirs et des influences étrangères, Krliper renvoie à des sources 
indigènes. Ce critère est juste et les rapprochements qu'il cite à l'appui 
sont prudrnts et judicieux. Nous en avons tiré parti. 



CHAPITRE PREMIER 
CONTES POPULAIRES 



Les récits merveilleux sont de tous les temps, mais ce n'est 
qu'au xvi^ siècle qu'on trouve quelques allusions précises à leur 
sujet. 

Du Fail nous a laissé, dans le iv' de ses Propos rustiques 
(1547), une description circonstanciée d'une veillée ou ûlerie^ 
comme on disait alors et comme disent encore les campagnards 
de nos jours. Parmi les conteurs que l'écrivain breton met en 
scène, Robert Chevet, le compagnon charpentier, aime à évo- 
quer les souvenirs de sa jeunesse : 

Le bon homme Robin, après avoir imposé silence, commençoit un 
beau compte du temps que les bestcs parioyent (il n'y ha pas deux 
heures), [le conte de la Cigoiyne] ou comme le Renard desroboit le 
poisson ; comme il fit battre le Loup aux Lavandières, lors qu'il ap- 
prenoit à pescher; comme le Chien et le Chat alloient bien loing [du 
Lyon, Roy des bestes, qui fist l'Asne son lieutenant, et voulut estre 
Roy du tout] ; de la Corneille, qui en chantant perdit son fromage ; 
de Melusine; du Loup garou; du cuir d'Asnette; [du Moyne bourré] ; 
des Fées (i). 

Vers la même époque, Tabourot, dans le Prologue des Es- 

(i) Edition La Borderie, p. 18G-1S7. Nous avons ajouté, entre cro- 
chets, les additions de l'interpolateur angevin de 1548, additions qui 
ont aujourd'hui pour nous la mcme valeur documentaire. 

L'auteur revient sur les Hlerics dans ses Contes d' Eutrapcl (i5>5), 
ch. XI : « C'est une vieille coustume en ce pays, et croy que par tout 
ailleurs, de se trouver et amasser chez quelqu'un du village au soir, 
pour tromper les longueurs des nuits, et principalement à l'hiver. Au 
temps, dit I^upolde, que nous estions aux cscholes à Bern près Rennes... 
il se faisoit des filcries, qu'ils appellent veillais, tantost à la Valée, 
tantost a la VoisarJierc, à Souillas, et autres lieux de réputation, où se 
trouvoient de tous les environs plusieurs jeunes valets er hardeaux illec 
s'assemblans, et jouans à une infinité de jeux que Panurge n'eut onc 
en ses tablettes. Les Hlles d'autre part, leurs qucnoilles sur la hanche, 
filoient »). 



CONTES POPULAIRES 2 1 3 

craignes Dij'onnoises, nom bourguignon des veillées rustiques, 
nous dit à son tour, comment, dans ces sortes de cabanes im- 
provisées au début de chaque hiver, se tenaient les réunions 
campagnardes : « Là ordinairement les après souppées s'assem- 
bloient les plus belles filles de ces vignerons, avec leurs que- 
nouilles et autres ouvrages, et font la veillée jusques à la mi- 
nuict... C'est chose certaine que quand Vescraigne est pleine, 
l'on y dit une infinité de bons mots et contes gracieux... » 

Un demi-siècle auparavant, Rabelais nous représente ainsi le 
père de Gargantua au milieu des siens (1. 1, ch. xxiii) : « Le 
vieux bon homme Grandgousier son père, qui après souper se 
chaufïe les couilles à un beau clair et grand feu, et attendant 
graisler des chastaines, escript au foyer avec un baston bruslé 
d'un bout, dont on escharbotte le feu : faisant à sa femme et fa- 
mille de beaulx contes du temps jadis ». 

Et ailleurs, pendant le combat singulier entre le géant Loup- 
Garou et Pantagruel, Panurge, retiré avec les géants du roi 
Loup-Garou, banquetait avec eux et les amusait par ses récits 
du bon vieux temps (1. II, ch. xxix) : « Cependant Panurge leur 
contoit les Fables de Turpin (i), les Exemples de sainct Nico- 
las et le Conte de la Ciguoingne » (2). 

Ces deux dernières appellations traditionnelles nous serviront 
de point de départ pour classer les différents genres de contes 
familiers à Rabelais et à son siècle. 

l. — Contes merveilleux. 

Il importe d'en faire ressortir les aspects suivants : 
Noms. — Les contes populaires proprement dits sont connus, 
pendant le xvf siècle, sous le nom de Contes de la Cigogne (3). 

(i) Traditions fabuleuses attribuées à Turpin, moine de Saint-Denis 
et évêque de Reims, sur la vie de Charlemagne et de Roland. 

(2) Cf. 1. I, ch. xxii : « Et Gargantua soupoit très bien par ma cons- 
cience, et voluntiers convioit quelques beuveurs de ses voisins, avec 
lesquels beuvant d'autant, comptoit des vieux jusques es nouveaux », 
c'est-à-dire faisait des contes de jadis et de son temps. 

(3) Voici, sur cette curieuse appellation, les textes essentiels, en de- 
hors de ceux déjà cités de Rabelais et du Fail : 

Bouchet, Serées, t. IV, p. i58 : « Il y avoit en ceste serée des femmes 
qui s'endormoient, ne prenans point de plaisir à ses disputes, n'y enten- 



214 FAITS TRADITIONNELS 

Quelle est l'origine de cette appellation ? A entendre Gaigniè- 
res et Leroux de Lincy (i), ce serait la même chose que Con- 
tes à la Sigongne, nom d'une des dames de la reine Catherine 
de Médicis. C'est là tout bonnement une étymologie anecdo- 
tique, qui s'évanouit devant la simple constatation chronolo- 
gique. 

A notre avis, ce titre collectif des contes populaires fait sim- 
plement allusion à la cigogne, dont les Bestiaires vantent 
l'amour maternel et la piété reconnaissante avec laquelle elle 
soigne ses parents affaiblis par l'âge (2). On racontait des mer- 
veilles de l'existence mystérieuse de ces oiseaux migrateurs. 
V Evangile des Quenouilles rapporte (p. 93) : « Je vous dy 
pour certain que les cygoignes, qui en l'esté se tiennent en ce 
pays, et en yver s'en retournent en leur pays, qui est entours 
le mont de Synay, sont par delà créations comme nous ». 

C'est là, en somme, un titre analogue à celui de Contes de 
ma mère VOye, attesté dès la fin du xvi' siècle : 

Je n'ay de leur discours ny plaisir ny soucy, 
Et ne m'en esmeus non plus quand leur discours fourvoya, 
Que d'un conte d'Urgande (3) et de Ma Mère l'Oye. 

(^Régnier, xv« Satire) 

et que Perrault (4) adopta, un siècle plus tard, en 1697, pour 
son fameux recueil : « Histoire ou Contes du temps passé. Con- 
tes de ma mère l'Oye » (5). 

dans rien ; parquoy on fut contraint, pour les esveiller, de mettre en 
avant des vieux contes de la Cigoigne, qui parloient des grosses et gras- 
ses personnes... » 

Comédie des Proverbes (acte II, se. 11) : « Seigneur docteur, ce que je 
vous dis ne sont point des contes de la cigoigne ». 

(i) Le livre des Proverbes, t. II, p. 65. 

{■:.) Par exemple dans le Bestiaire de Richard de Fournival (éd. Hip- 
peau, p. 8(3 et 142). 

(3) Nom d'une fameuse magicienne, dans le roman de VAmadis. 

(4) Voy. la dissertation de Théodor Pletscher, Die M'drchen Charles 
Perrault's, Zurich, igoS, et pour les antécédents. Du Méril, Etudes sur 
quelques points d'archéologie et d'histoire littéraire, Paris, 18G2, p. 427 
ix 493 : « Les Contes de bonnes femmes ». 

(5) On trouve les deux noms réunis dans ce passage du Roman 
bourgeois de Kuretière (166G), p. 2G8 de la réimpression moderne : 
« J'appréhende icy qu'on ne croye que tout ce que j'ay rapporté jusqu'à 
présent ne passe pour des contes de la cigogne ou de ma mère Voye, à 
cause que cela semble trop ridicule et trop extravagant ». 



CONTES POPULAIRES 21 5 

Voici maintenant quelques autres appellations des contes po- 
pulaires, individuels ou collectifs, remontant au xvi' siècle : 

Contes de peau d'asne, que du Fail appelle Conte de cuir 
d'asnette (i), c'est-à-dire d'ânesse. La dernière nouvelle, attri- 
buée à Des Périers, porte ce titre : « D'une jeune fille surnom- 
mée Peau d'Asne et comment elle fut mariée par le moyen que 
luy donnèrent les petits formiez ». Le thème de ce conte est 
tout à fait difïérent de celui que Perrault intitule Peau d'asne 
et qui est devenu, chez Molière et La Fontaine, une désignation 
générale des contes populaires : 

Si Peau d'A7ie m'estoit conté, 
J'y prendrois un plaisir extrême... 

Contes de Loup, comme les appelle l'auteur du Moyen de 
parvenir (dans Oudin : Contes au vieux loup), ch. xliv : « Et 
qui en sçait plus que moy.^ Vere, vere, ce sont abus que vos 
contes de loup, d'esprits fantastiques ». La raison de cette 
appellation se trouve dans le passage des Propos rustiques de 
du Fail que nous avons cité ci-dessus. 

Formules initiales. — Les contes populaires au xvi' siècle 
débutaient par une formule invariable : a Au temps que les 
testes parloyent (il n'y a pas troys jours) un pauvre Lyon par 
la forest de Bievre se pourmenant... » (1. II, ch. xv). 

Henri Estienne cite à plusieurs reprises cette formule : 
« Pareillement se dit par dérision. Du temps que les bestes par- 
loyent, car c'est autant dire que si on disoit : Au temps jadis 
que les hommes estoyent si sots qu'ils se laissoyent persuader 
que les bestes parloyent » (2). 

Et quant à son origine, le même écrivain fait cette remarque 
judicieuse : « Ce proverbe mesmement est venu (comme je croy) 
de ce que en certaines fables les bestes sont introduises comme 
s'entreparlans » (3). 

Des Périers, dans le m" dialogue de son Cymbalum, fait dire 
à Phlegon, cheval doué de parole : « Il a esté ung temps que les 
bestes parloyent... » 

Et Rabelais, en citant l'apologue du Roussin et de l'Ane, écrit 
(l. V, ch. vu): « ... le cheval s'adresse à l'asne et luy dist en 



(i) Oudin note : « Peau d'asnon, c'est-à-dire des fables ou niaiseries ». 

(2) Apologie pour Hérodote, éd. Ristelhuber, t. II, p. ii-). 

(3) Précellence, éd. Huguet, p. 252. 



ai6 FAITS TRADITIONNELS 

l'oreille (car les bestes parloyent toute icelle année en divers 
lieux)... )) 

Le pen.lant de cette formule, dans les contes populaires mo- 
dernes, est : 

Il y a de cela bien longtemps, 

Quand les poules avoient des dents (i). 

Nous n'avons pas retrouvé avant Perrault la formule initiale 
typique: // étoit une fois un Roi et une Reine..., début de la 
« Belle au Buis dormant ». 

Formules finales. — Tandis que les formules initiales sont 
très rares, les formules finales abondent et sont souvent em- 
preintes de traits de malice populaire : 

Avez vous bien le tout entendu [il s'agit de la généalogie des 
géants de Pantagruel] ? Beuvez donc un bon coup sans eaue. Car si 
ne le croie\, nonfoysje,Jîst elle (l. II, ch. i). 

Ce que je vous ay dict, est grand et admirable. Mais si vouliez 
vous bazarder de croire quelque aultre divinité de ce sacre Panta- 
gruelion, je la vous dirois. Croye\ la ou non, ce m'est tout un (1. III, 
ch. lu). 

Vous truphez icy, Beuveurs, et ne croyez que ainsi soit en vérité 
comme je vous raconte. Je ne sçaurois que vous en faire. Croye:^ /e, 
SI voulei : si ne voule\, alle\ y veoir (1. IV, ch. xxxviii). 

Le Dici des Pans du xvi' siècle clôt ainsi ses sobriquets 
ethniques (Montaiglon, Recueil, t. V, p. 1 16) : 

Si ne croyez que ce soit voir, 
Si allez partout sçavoir, 

et la Comédie des Prooerbes (acte III, se. in) : « Si vous ne 
le voulez croire, ne le croyez pas ; pour moy, j'ayme mieux le 
croire que d'y aller voir » (2). 

Autre finale facétieuse au conte du Loup-Garou (1. II, 
ch. xxix) : « Va en tombant, du coup tua un chat bruslé, une 
chatte mouillée, une canne petiere et un oison bridé ». 

(i) F. -M. Luzcl, Contes populaires de la Basse-Bretagne, Paris, 1887, 
t. I, préface, p. 3. 

(2) Cette finale est encore vivacc (Luzel, Contes de la Basse-Bretagne, 
t. I, p. 177 : 

Ecoutez et vous entendrez ; 
Croyez, si vous voulez. 
Ne croyez pas. si vous ne voulez pas , 
^icux vaut croire que d'aller voir. 



CONTES POPULAIRES 217 

Et celle-ci après la mention du légendaire Roy Petault (1. III, 
ch. VI ) : « La marraine de mon grand père me disoit, quand 
j'estois petit, que : 

Patenostres et oraisons 

Sont pour ceux là qui les retiennent. 

Un fiffre, allant en fenaisons, 

Est plus fort que deux qui en viennent ». 

Traces isolées. — Rabelais, pas plus qu'aucun autre écrivain 
de l'époque, ne nous a laissé un conte mythique intégral ; mais 
on peut en retrouver çà et là des traces. 
Tel est le cas des compagnons de Pantagruel et de leurs apti- 
tudes. Cette conception de personnages secondaires accompa- 
gnant le héros, est commune aux traditions populaires. On la 
trouve dans tout un cycle de contes populaires répandus en 
France, en Italie et ailleurs. 

C'est le thème traditionnel qu'on peut ainsi formuler : des 
personnages dou'js de dons merveilleux, force, finesse d'ouïe, 
rapidité à la course, etc., se mettent à la suite du héros, et l'ai- 
dent à mener à bonne fin des entreprises à première vue impos- 
sibles. Dans le conte lorrain de Jean de l'Ours, pour citer un 
exemple, le héros, quand il s'en va courir le monde, s'associe 
à des personnages d'une force extraordinaire, tels que Tord- 
Chêne, Jean de la Meule, Appuie-Montagne... (i). 

De même, dans Rabelais, Pantagruel s'embarque à lionfleur 
pour une longue traversée, accompagné du rusé Panurge, du 
prudent Epistémon, du fort Eusthènes et du rapide Carpalim. 
Chacun de ces personnages secondaires fait ressortir ses vertus 
particulières. 

Voici, à titre d'exemple, ce que dit le dernier en parlant de 
traverser les lignes ennemies : 

Je (dist Carpalim) y entreray, si les oyseaulx y entrent: car j'ay le 
corps tant allaigre que je auray saulté leurs tranchées et percé oultre 
tout leur camp, davant qu'ilz me ayent apperceu. Et ne crains ny 
traict ny flesche, ny cheval tant soit legier, est feust ce Pégase de 
Ferseus, ou Pacolet, que devant eulx je n'eschappe gaillard et sauf. 
J'entreprens de marcher sur les espiz de bled, sur l'herbe des prez, 
sans qu'elle flectiisse dessoubz moy (1. II, ch. xxiv). 

En lisant ce passage, ne croirait-on pas entendre l'écho du 

(i) Voy., sur ce thème, Em. Cosquin, Contes populaires de Lorraine, 
Paris, 1886, t. I, p. là 27. 



2l8 FAITS TRADITIONNELS 

conte populaire détaillant les dons merveilleux de ces personna- 
ges extraordinaires ? 

Certains gestes de l'enfance de Pantagruel rappellent ceux 
des héros mythiques ou légendaires, d'un Hercule ou d'un Jean 
de l'Ours (i). 

Le fameux combat entre Pantagruel et Loup-Garou, ces deux 
géants si foncièrement différents, l'un humanisé et policé, l'au- 
tre resté féroce et à l'état brute, revêt également un aspect 
mythique. La massue du Loup-Garou était pJieée, c'est-à-dire 
qu'aucune arme ne pouvait la toucher, trait merveilleux encore 
fréquent dans les contes populaires de nos jours. Ce qui n'em- 
pêche pas notre auteur, en racontant ces prouesses, d'évoquer 
l'épisode biblique de David et Goliath. 

Fées. — Les êtres surnaturels qui se rencontrent le plus 
souvent dans les contes merveilleux sont les Fées, les Fatœ du 
Moyen Age, qui sont déjà familières aux anciens romans de che- 
valerie. Chez Rabelais, elles se confondent avec les Parques 
des Anciens : « ... je le congnoys, et suis à ce prédestiné des 
Phées » (1. 11, ch. xxi). 

Les Fées protègent les héros, en leur accordant une part de 
leur immortalité ou en les rendant invulnérables. De là le dé- 
rivé feé, dans l'ancienne langue faé ou phaé, qui s'applique à 
la fois aux hommes, aux animaux et aux choses. Dans notre 
roman, la massue du géant Loup-Garou était pheée « en manière 
que jamais ne pouvoit rompre » (l. II, ch. xxix); et « Bacchus 
avoit... un renard feé^ de mode que... de beste du monde ne 
seroit pris » (1. IV, ch. xxv). 

Des écrivains du xvi' siècle, c'est du Fail (nous l'avons vu) 
qui nous entretient des rapports des Fées avec les mortels, su- 
jet ordinaire des contes populaires (appelés, depuis le xviii" siè- 

(i) « Vous n'en ouystes jamais d'une si merveilleuse [enfance] comme fut 
celle de Pantagruel, car c'estoit chose difficile à croyre comment il crcut 
en corps et en force en peu de temps. Et n'estoit rien Hercules qui, estant 
au berseau, tua les deux scrpens: car lesdictz serpens estoyent bien pc- 
titz et fragiles. Mais Pantagruel estant encores au berseau, feist cas bien 
espouventable. Quelqucfoys que un grand ours que nourrissoit son 
père eschappa, et luy venoit lescher le visaige, car les nourisses ne luy 
avoyent bien à poinct torche les babines, il se deffist dcsdictz cables 
aussi facillement comme Sanson d'entre Philistins, et vous print mon- 
sieur de l'Ours, et le mist en pièces comme un poulet, et vous en lîst 
une bonne gorge chaulde pour ce repas » (1. Il, ch. iv). 



CONTES POPULAIRES 219 

cle, Contes des Fées). Mais Jehan d'Arras, l'auteur du roman 
de la Mélusine (imprimé en 1478) avait bien avant lui recueilli 
différentes traditions locales, principalement du Poitou, qui 
nous donnent de curieux détails sur les Fées (i). 

Des nombreux noms de Fées, Rabelais n'en a retenu que 
deux, l'un de provenance littéraire, l'autre de source populaire. 

Le premier, c'est celui de la Fée Morgue (chez les Italiens, 
Fata Morgana), particulière aux romans du cycle breton, et qui 
recueillit Artus après sa défaite, ainsi que d'autres héros célè- 
bres, qu'elle transporta dans son île d'Avallon, le pays d'im- 
mortalité (l. II, ch. xxiii) : « Peu de temps après, Pantagruel 
ouyt nouvelles que son père Gargantua avoit esté translaté au 
pays de P/iées par Morgue, comme feut jadis Ogier et Artus ». 

C'est un simple écho du passage final des Grandes et inesti- 
mables Clironicques : « Et ainsi vesquit Gargantua au service du 
Roy Artus l'espace de deux cens ans troys moys et iiii. jours 
justement. Puis fut porté en Faierie par Gain (2) la phée, et 

(i) « Nous avons oy racompter à nos anciens que en pluiseurs parties 
sont apparus à pluiseurs très familièrement pluiseurs manières de cho- 
ses, lesquelles les unes appeloient Luytons, les autres Faées, et les aul- 
tres Bonnes dames, et vont de nuyt et entrent es maisons sans huys 
rompre et ouvrir, et ostent et emportent aulcunes fois les enfants des 
berceaux, et aulcunes fois ilz leur destournent leur mémoire, et aucu- 
nes fois ilz les bruslent au feu. Et quant ilz s'en partent, ilz les laissent 
aussi sains comme devant ; et aulcuns donnent grant heur en cestuy 
monde... 

« Les dites Faées se mettoient en guise de tresbelles femmes, et en 
ont en aulcunes fois pluiseurs hommes aulcunes pensées, et ont prins à 
femmes moiennant aulcunes convenances qu'ilz leur faisoient jurer; les 
ungz qu'ilz ne verroient jamais l'ung l'aultre; que le samedi ilz ne les 
enquerroient que elles seroient devenues en aulcunes manières; les au- 
tres que si elles avoient enfans, que leurs maris ne les verroient jamais 
en leurs gessines. Tant qu'ilz leur tenoient leur convenance, ilz estoient 
en audience et prospérité, et si tost qu'ilz deffailloient en celle conve- 
nance, il decheoient de tout leur bonheur ». 

Nous citons l'édition donnée, dans la collection Jannet, par Charles 
Brunet (d'après l'édition princeps de 1478), p. 12. L'autorité qu'in- 
voque notre auteur est Gervaise de Tilbury, sur lequel nous revien- 
drons plus loin. 

(2) Abrégé de Morgaine, forme primitive de Morgue. Voici comment 
les Cronicques admirables, pastiche du Pantagruel, rendent ce passage : 
« Gargantua, — c'est Merlin qui parle — je te... viendrai quérir et te me- 
neray en faerie, où est le bon roy Artus, avecques sa sœur Morgain, 
Ogier le Dannoys, et Huon de Bordeaulx, au chasteau d'Avallon, où ils 
font tous grant chiere ». 



220 FAITS TRADITIONNELS 

Aldus ine, avecques plusieurs aultres lesquelz y sont de pré- 
sent ». 

La seconde fée nommée par Rabelais est la fameuse Mélu- 
sine, dont le nom remonte au titre du roman de Jean d'Arras, 
imprimé en 1478 (et réimprimé de nos jours). 

Dans Gervaise de Tilbury (vers 12 11), il s'agit encore d'un 
conte populaire que l'écrivain anglais rapporte comme une veri- 
dica narratio (i). Ce conte est primitivement caractérisé par ces 
trois motifs : 

1° Mariage d'une fée avec un mortel ; 

2° Interdiction d'ordre moral ; 

3" Fée sous forme de femme-serpent. 

Cette fée, encore anonyme chez Gervaise, reçut le nom de Mê- 
lusine (2) dans le roman de Jean d'Arras (1478) et le conte po- 
pulaire devint, sous cette nouvelle forme, une légende locale rat- 
tachée à la famille poitevine des Lusignan. La source principale 
de Jean d'Arras, comme il l'indique lui-même à plusieurs re- 
prises, est Gervaise de Tilbury, mais les développements lui 
appartiennent en propre (3). 

(i) En voici les traits essentiels : 

Le comte Raymond de Provence, chevauchant un jour le long de la 
Loire, y rencontra une dame à cheval merveilleusement atournée, la- 
quelle consentit à l'e'pouser sous cette condition : ipsam nudam non 
viderit. Le mariage consommé, ils vécurent heureux, ayant des enfants 
d'une beauté merveilleuse. Tout leur prospéra, mais un jour le comte 
surprit sa femme au bain, et, s'approchant pour la voir de près, celle-ci 
in serpentcm conversa, disparut à jamais. Cf. Otia Jmperialia, éd. Lie- 
brecht, Hanovre, x856, p. 4 à 5. 

(2) Le folkloriste poitevin Léo Desaivre s'est occupé à plusieurs re- 
prises de notre fée: Le Mythe de la Mcre Ltisine, Poitiers, i883, et No- 
tes sur la Mékisine. iS>)() (copieuse bibliographie). Les manuscrits et 
l'impression gothique ne connaissent, en fait de nom, que Melusine ou 
Melliisine, que le vulgaire a changé en Merlusine (cf. Mellin et Merlin), 
Cette M'.'rlusine (que Desaivre écrit Mère Lusiue)., il la fait remonter à 
un latin Mater Lucina, supposition doublement invraisemblable étant 
donnée la date moderne de cette appellation. 

Suivant J. Kohler {Der Ursprung der Melusinensage, Leipzig, iSgS), 
qui cite les contes et les légendes analogues, le point de départ en se- 
rait un mythe animiste, basé sur le totémisme I Quant au nom de Melu- 
sine, il le passe sous silence. 

(3i Voici l'épisode du départ de la fée. après que son mari eut violé 
l'interdiction acceptée (p. 359 de la réimpression) : 

« Ainsi, comme je vous dis, s'en ala Melusine, samblant de serpent 
voilant pur l'air, vers Lusignen, et non pas si treshault tiue les gens du 
pays ne la vcissent bien, et l'oyoit-on plus long d'une lieue aler par 



CONTES POPULAIRES 221 

Suivant le romancier, Méluslne était (p. 19) « tous les same- 
dis serpent dès le nombril en bas ». Même conception chez 
Rabelais (1. IV, ch. xxxviii): « Visitez Lusignan, Partenay, 
Vovant, Mervant, et Ponzauges en Poictou. Là trouverez tes- 
moings vieulx de renom et de la bonne forge, les quelz vous 
jureront, sus le braz sainct Rigomé, que Mellusine, leur pre- 
mière fondatrice, avoit corps fœminin jusques aux boursavitz, et 
que le reste en bas estoit andouille serpentine, ou bien serpent 
andouillicque (i) ». 

Brantôme rapporte la tradition telle qu'elle était à l'origine, 
et telle que les vieilles femmes la racontèrent à l'empereur 
Charles Quint, lors de sa visite au château de Lusignan (2). 

C'est aux fées qu'il faut rattacher la fontaine de Jouvence 
(l. V, ch. xxi) : « Là soudain, qui vieux estoit et descrepit, 
devient jeune, alaigre et dispos ». Elle est déjà mentionnée 
dans le Roman d' Alexandre de Lambert le Tort (xii^ siècle). 11 
y est question de trois fontaines faées, c'est-à-dire douées de 
vertus merveilleuses. La première « qui quatre fois le jour, ra- 

l'air, car elle alloit menant telle douleur et faisant si grand eflFroy que 
c'estoit grant douleur à veoir ; et en estoient les gens tous esbahis ; et 
tant alla qu'elle fut à Lusignen, et l'environna par trois fois, et crioit 
piteusement et lamentoit de voix seraine, dont ceulx de la forteresse et 
de la ville furent moult esbahis, et ne sçavoient que penser; car ilz 
veoient la figure d'une serpente, et oyoient la voix d'une dame qui 
sailloit d'elle; et quant elle 1 eut environné trois fois, elle se vint fon- 
dre si soudainement et si horriblement sur la tour poterne, en menant 
telle tempeste et tel effroy, qu'il sambla à ceux de leans que toute la 
forteresse deut cheoir en abisme, et leur sambla que toutes les pierres 
du sommaige se remuassent l'une contre l'aultre, et la perdirent en peu 
d'eure qu'ilz ne sceurent oncques qu'elle fut devenue ». 

(i) Cf. Jean Le Maire {Illustrations de Gaule, éd. Stecher, t. I, p. 74) : 
€ La dite Araxa estoit demy femme et demy serpente, comme on dit 
de Melusine la Faée ». 

(2) Œuvres (t. V, p. ly) « Les unes luy disoient qu'ilz la voyoient 
quelques fois venir à la fontaine pour s'y baigner, en forme d'une très 
belle femme et en habit d'une vefve ; les autres disoient qu'ils la 
voyoient, mais très rarement, et ce les samedis à vespres (car en cest 
estât ne se laissoit elle guieres voir) se baigner, moytié le corps d'une 
très belle dame et l'aultre moytié en serpent... » 

Le conte de Melusine est invoqué par Calvin comme type de récit 
romanesque : « Si les âmes n'ont nul sentiment après la mort, ny de 
bien ny de mal, que seroit-ce de ceste narration de notre Seigneur, si- 
non une fable, et comme un conte du livre de Mellusine} » Voy. Contre 
les Libertins (i545), dans Opéra, t. VII, p. 117 ; 



222 FAITS TRADITIONNELS 

Jeunit les gens », ramène à l'âge de trente ans tout vieillard qui 
s*y baigne. C'est la célèbre fontaine de Jouvence qui, des tra- 
ditions populaires, a de bonne heure passé dans la littérature 
romanesque (i). 

Croquemitaines. — Remontent au même ordre d'idées les 
noms des êtres dont on fait peur aux enfants : 

Bahoue, vieille sorcière aux grosses et vilaines lippes, prête 
à dévorer les enfants, avec cette acception dans Guillaume Bou- 
chet (Serées, t. IV, p. 68): « En Theocrite, une nourrice me- 
nasse son enfant de la Babouë ou du Marmot, dont est tiré 
le mot français marmot, estant Mormo un espouventail d'en- 
fants ». 

Chez Rabelais, le nom a le sens ancien (attesté par Eustache 
Deschamps) de grosse lèvre ou moue, et désigne à la lois un 
jeu d'enfants où l'on se fait la moue (1. I, ch. xxii) et le geste 
de moquerie où l'on fait claquer, à l'aide d'un doigt, la lèvre 
inférieure contre la supérieure. Lorsque Frère Jean menace 
Panurge, cellui-ci « luy feist la babou, en signe de dérision » 
(1. IV, ch. LVl). 

Moine bourra, épouvantail ayant la figure d'un moine (2) aux 
cheveux ébourilïés, appellation parisienne, ancien pendant de 
Croquemitaine : « Lutin qui, dans les croyances du peuple, 
court les rues aux advents de Noël, et qui fait des cris effroya- 
bles » (3). 

La plus ancienne forme, celle de moine bourré, se trouve 
dans la liste des contes mentionnés par du Fail ; une autre va- 
riante se lit dans la Comédie des Proverbes (acte I, se. iv): 
« Vous n'allez que la nuit comme les moines bourris (4) et les 
loups garous ». 

(i) Roman d'Alexandre, éd. Michelant, p. 332 et suiv. (cf. notamment 
les pages 335 et 35o). 

Paul Meyer se demande {Alexandre le Grand, t. II, p. iS3): < D'où 
vient cette fable? Est-ce de l'Orient ? Peut-être, mais ce n'est pas un 
auteur oriental qui nous la fournira ». — La fable a sa source dans les 
contes populaires. 

(2) Un fantôme analogue apparaît déjà dans la Farce de Pathelin (éd. 
Fournier, p. 98) : 

Vcla un moine noir qui vole I 
Prends le, baille luy une cstole... 
Au chat, au chat ! comme il monte ! 

(3) Furetière, Dictionnaire, 1690, v° bourru. 

(4) Une forme parallèle pribouri se lit dans la tragi-comédie Le Gali- 



CONTES POPULAIRES 223 

La forme moderne est dansMathurin Régnier (Sat. xiv) : 

Mais après, en cherchant, avoir autant couru 
Qu'aux avents de Noël fait le moine bourru. 

Rabelais fait mention, à propos des Gastrolâtres, d'un autre 
monstre de ce genre, le lyonnais Maschecroutte, qu'il compare 
à l'italique Manducus, représenté avec une bouche énorme, 
ouverte, et des dents qu'il faisait claquer avec bruit (i). 

Frère Antoine du Saix (2), Savoyard, auteur de VEsperon 
de discipline (31, s'élève contre l'habitude des m.ères qui, pour 
rendre docile l'enfant, lui font croire : 

Ou qu'il sera mangé des Loups garoux. 

Ou qu'il y a une grand Maschecrotte, 

Qui les petiz enfans bat, fesse et frotte... (4). 

Ce croquemitaine est encore vivace dans le Forez, comme 
mannequin de carnaval. 

II. — Contes moralises. 

Les récits où l'élément moral l'emporte étaient connus au 
Moyen Age sous le nom d'Exempla, d'où l'expression alléguée 
par Rabelais: « ... les Exemples de sainct Nicolas ». Les pré- 
dicateurs du temps en sont largement pourvus et les recueils 
qu'on en a publiés sont devenus une source importante de la 
littérature narrative (fables, historiettes, nouvelles). 

matias (1679) du sieur Deroziers Beaulieu (acte V, se. v) : « Ha, poltron 
retourné, grièoMri d'allégresse » {Ancien Théâtre, t. IX, p. 5oi). 

(i) Voici la description qu'il en donne : 

« A Lion au carneval on l'appelle Maschecroutte : ils [les Romains] la 
nommoient Manduce. G'estoit une effigie monstrueuse, ridicule, hydeuse, 
et terrible aux petitz enfans : ayant les œilz plus grands que le ventre, 
et la teste plus grosse que tout le reste du corps, avecques amples, larges, 
et horrificques maschoueres bien endentcUées tant au dessus comme au 
dessoubs : les quelles, avecques l'engin d'une petite chorde cachée de- 
dans le baston doré, l'on faisoit l'une contre l'aultre terrificquement 
clicquetter, comme à Metz l'on faict du Dragon de sainct Clemens » 
(1. IV, ch. Lix). 

(2) C'était un des amis de Rabelais, qui l'appelle (1. I, ch. xvii) « com- 
mandeur jambonnier de sainct Antoine », ce qu'il était en réalité. 

(3) Paru en i532. Voy., sur ce curieux ouvrage, J. Plattard, dans Rev. 
Et. Rab., t. IX, p. 221 et suiv. 

(4) VEsperon de discipline, i532, 1. II, fol. D ij r». 



224 FAITS TRADITIONNELS 

Les plus anciens recueils de ces Eœenipla sont : ceux de Jac- 
ques de Vitry, cardinal français, mort à Rome vers 1240 (i) ; 
ceux d'Etienne de Bourbon, dominicain du xiii® siècle (2), et 
ceux de Nicolas Bozon, franciscain qui vivait en Angleterre 
au commencement du xiv^ siècle (3). On y retrouve plusieurs 
des historiettes citées par Rabelais. 

« Comment les femmes ordinairement appetent choses dé- 
fendues », titre du ch. xxxiv du Tiers livre, où est rappelée 
l'anecdote de la curiosité des Religieuses de Fontevrault — et 
qui reparaît également dans le xxxiii^ chapitre des Contes cVEu- 
trapel de du Fail — figure tout d'abord dans Jacques de Vi- 
try (4), Etienne de Bourbon, etc. 

De même Xz. farce du Pot au lait, à laquelle notre auteur fait 
allusion au xxxiii^ chapitre de Gargantua : 

Là présent estoit un vieux gentilhomme esprouvé en divers hazars, 
et vray routier de guerre, nommé Echephron, lequel ouyant ces pro- 
pous (5), dist : J'ay grand peur que toute ceste entreprinse sera 
semblable à la farce du pot au laict, duquel un cordouannier se faisoit 
riche par ruserie : puis, le pot cassé, n'eut de quoi disner (1. I, 
ch. xxxiii). 

Ce récit, dont tous les détails sont déjà consignés dans les 
Exemjda de Jacques de Vitry et des autres prédicateurs, est 
le sujet de la xn* nouvelle des Joyeux Deois de Des Périers, 
intitulée Le Pot au lait (6), et plus tard de la fable si connue 
de La Fontaine (7): « La laitière et le pot au lait ». 

Les Souhaits ridicules ou extravagants entraînent la ruine, 
tandis que les souhaits médiocres sont réalisés. C'est là le thème 
du conte allégué dans le nouveau Prologue du Quart livre : 
« Le bûcheron et les trois coignées » (8). 

(i) Exempts of Jacques de Vitry, éd. Cranc (t. XXVI de la Folklore 
Society). 

(2) Estienne de Bourbon, Anecdotes, histoires, légendes et apologues^ 
éd. Lecoy de la Marche, Paris, 1887. 

(3) Contes moralises de Nicole Bo^on, Paris, 1889 (édition des An- 
ciens Textes). 

(4) Voy., dans l'édition Cranc, la note bibliographique de la p. iSc). 

(5) Il s'agit des projets extravagants de Picrochole pour conquérir 
l'univers. 

{()) Jacques de Vitry en donne la plus ancienne version, éd. Crâne, 
p. i34-i55. 

(7) Voy. l'édition Régnier, t. II, p. 145, des Œuvres de La l-'ontaine. 

(8) L'auteur prétend en avoir emprunté le sujet à Esope : « A propos 



CONTES POPULAIRES 22 5 

Après avoir raconté l'histoire d' « un paouvre homme, villa- 
geois natif de Gravot, nommé Couillatris, abateur et fendeur de 
boys », il en expose ainsi la moralité : « Soubhaitez doncques 
médiocrité, elle vous adviendra ; et encores mieulx, deument 
ce pendant labourans et travaillans ». 

C'est le thème déjà traité par les Fabliaux : « Les quatre 
souhaits saint Martin », qui a joui d'une si grande popularité 
au Moyen Age (i). 

Au XVI® siècle, ce même sujet revient dans un conte qu'on 
lit dans la Nouvelle fabrique des excellents traicts de vérité^ 
par Philippe d'Alcrippe, conte ainsi intitulé: « Des trois jeunes 
garçons, frères du pays de Caux, qui dancerent avec les Fées (2) ». 

111. — Contes d'animaux. 

Les divers noms, individuels ou collectifs, qu'ont porté 
au xvi^ siècle les récits populaires — Contes de la Cigogne, 
Contes de ma Mère l'Oye, Contes de Loup — remontent en 
fait à des contes d'animaux, fables ou apologues. 

On a vu également, dans l'énumération des Propos rustiques 
de du Fail, plusieurs titres se rapportant au Renard et aux 
autres animaux du cycle du Roman de Renard, constitué par 
des apports successifs en grande partie de source orale (3). 

La formule initiale — « Du temps où les bêtes parlaient » 
— dérive, elle aussi, des contes d'animaux, des récits ésopi- 
ques, comme l'avait déjà reconnu Henri Estienne (4). Celui-ci 
l'attribuait avec raison aux Fables d'Esope, « lesquelles se 
trouvoyent dès lors traduites en nostre langue », et « que nos 
prédécesseurs lisoyent fort curieusement (5) ». Le Moyen Age 
et la Renaissance attribuaient à Esope tous les apologues con- 
nus: Esopet désignait tout recueil de fables. 



de soubhaictz médiocres en matière de coingne'e (advisez quand sera 
temps de boire) je vous raconteray ce qu'est inscript parmy les Apolo- 
gues du saige Esope ». 

(i) Recueil de Fabliaux, éd. Montaiglon, t. V, p. i33. Cf. J. Bédier, 
Les Fabliaux p. 177 et suiv. 

(2) Réimprimé par Jannet en i853, p. i52 à i55. 

(3) Voy, L. Sudre, Les Sources du Roman de Renard, Paris, 1893, et 
tout récemment Lucien Folet, Le Roman de Renard, Paris, 1912. 

(4) Cf. ci-dessus, p. 2i5. 

(3) Précellencc, éd. Huguet, p. 252. 

i5 



22Ô FAITS TRADITIONNELS 

Du Fail, dans le vu® chapitre des Propos rustiques, parlant 
du bonhomme Thenot du Coin, lui donne entre autres occupa- 
tions celle d' « attiser son feu, faire cuire des naveaux aux cen- 
dres, estudiant es vieilles Fables d'Esope... ». 

Rabelais cite souvent l'ancienne version de VEsopet (i). Il 
en a tiré nombre de fables. Il lui doit l'Apologue des Membres 
et de l'Estomac que cite Panurge, dans sa déclamation sur les 
débiteurs et emprunteurs : « Somme, en ce monde desrayé, rien 
ne debvant, rien de prestant, rien ne empruntant, vous voirez 
une conspiration plus pernicieuse, que n'a figuré /Esope en son 
Apologue » (1. III, ch. m). 

Il lui est aussi redevable de l'Apologue du Roussin et de 
l'Ane, que Panurge raconte à Maître Edime (1. V, ch. vu), ex- 
cellent exemple, par son ensemble et ses détails, d'un conte 
d'animaux, dont le sujet est à peu près celui de la fable de La 
Fontaine : « Le Rat de ville et le Rat des champs ». 

IV. — Contes facétieux. 

Les Fabliaux du Moyen Age appartiennent au genre facé- 
tieux. Rabelais en a connu quelques-uns, par exemple le fabliau 
du Pays de Cocagne, auquel il a emprunté ce détail caractéris- 
tique : 

Le païs a a nom Coquaigne, 
Qui plus i dort, plus i gaaigne : 
Cil qui dort jusqu'à midi, 
Gaaigne cinc sols et demi... 

(Ed. Méon, t. IV, p. lyS). 

qu'il a inséré dans son conte de Gorgias (1. II, ch. xxxii). Pan- 
tagruel, pour préserver son armée d'une petite pluie, la couvre 
de sa langue (2). Alcofribas, qui monte dessus, entre dans la 

(i) « Et de ceste race [des bossus] issit Esopet, duquel vous avez les 
beaux faicts et dicts par escrits » (1. II, ch. i), Et ailleurs : « En ce ma- 
tin j'ai trouvé un bonhomme qui, en un bissac, tel comme celui d'Eso- 
pet, portait deu-v petites fillettes... » (1. II, ca. xv). 

(2) Trait également traditionnel, suivant lequel le chef d'une armée 
protège ses fidclcs contre la pluie en les couvrant de sa langue. Cf. Rev. 
Et. Kab., t. IV, p. 179, et Passion de Sémur (éd. Roy): 

3324. Jobridam, le roy d'Esnaye, 

Qu'il mccioit bien soulx sa narric, 
Quant il pleut, cent hommes en l'ombre. 



CONTES POPULAIRES 327 

bouche de Pantagruel. II y découvre tout un monde, s'y entre- 
tient avec un planteur de choux et y gagne quelque peu d'ar- 
gent : « Sçavez vous comment ? A dormir, car l'on loue les 
gens à journée pour dormir, et gaignent cinq et six solz par 
jour, mais ceulx qui ronflent bien fort, gaignent bien sept solz 
et demy ». 

Le long épisode de Quaresme prenant (1. IV, ch. xxix à xlii) 
contient plus d'un souvenir du fabliau « Bataille de Karesme 
et de Charnage » du xiii° siècle. Dans cette longue satire, qui 
prend souvent l'allure du conte populaire, Rabelais ne se 
borne pas à tracer le portrait du roi de l'Ile de Tapinois ; il en 
fait ressortir les multiples aspects, physiques et moraiix. Il 
passe ensuite à l'Ile farouche, « anticque manoir des Andouil- 
les », ennemies déclarées de Carême-prenant, où l'on trouve 
encore, çà et là, des traits traditionnels. 

C'est toujours au genre facétieux qu'appartient chez Rabelais 
la dispute de Panurge et de l'Anglais : « Comment Panurge 
feit quinaud l'Anglois qui arguoit par signes » (1. II, ch. xviii). 
Ce thème — argumentation par gestes équivoques — est un 
des plus répandus. On le trouve dans tous les pays, en Orient 
comme en Occident. 

En Allemagne, par exemple, c'est la controverse de Rosen- 
blût avec un juif (i) et, dans V Histoire d'Ulespiegel, la discus- 
sion a lieu entre ce personnage et le bouffon du roi de Pologne. 
Les personnages seuls varient : l'action essentielle est partout 
la même. 

Rabelais, ici comme ailleurs, n'a fait qu'emprunter à une 
tradition orale un sujet qu'il a dramatisé à sa manière. 

Une autre divination par signes est celle des cloches de Va- 
rennes, dont Panurge tire un oracle favorable (1. III, ch. xxvii): 

Escoute (dist Frère Jan) l'oracle des cloches de Varenes. Que di- 
sent elles? Je les entends (respondit Panurge). Leur son est, par 
ma soif, plus fatidicque que des chauldrons de Jupiter en Dodone. 
Escoute : Marie toy, marie toy : marie, marie. Si tu te marie, marie, 
marie, tresbien t'en trouveras, veras, veras. Marie, marie. 

Mais Panurge entend à nouveau ces mêmes cloches et cette 
fois l'augure est tout différent (1. III, ch. xxviii) : 



(i) Voy. Reinhold Kôhler, dans Germania, t. IV, p. 482, et Toldo, 
Rev. Et. Rab., t. II, p. 40 à 43. 



238 FAITS TRADITIONNELS 

Escoute que me disent les cloches à ceste heure que sommes plus< 
près. Marie poinct, marie poinct, poinct, poinct, poinct, poinct. Si 
tu te marie : marie poinct, marie poinct, poinct, poinct, poinct, 
poinct: tu t'en repentiras, tiras, tiras: coqu seras. 

Ce thème se retrouve dans la littérature indigène. Dans la 
Farce joyeuse de Robinet^ une veuve très perplexe se demande 
si elle doit ou non épouser Robinet aussitôt après les obsèques 
de son mari. 

Pour échapper à l'éloquence du prétendant, elle lui déclare : 

Car de la première nuictée, 
Qu'on sonnoit pour le trespassé, 
Dont le deuil n'estoit pas passé, 
Je ouys bien de nostre maison 
Les cloches disant en leur son, 
Incessamment ce me sembloit : 
Pren ton valet 1 Pren ton valet. 
C'est moy! C'est moy 1 C'est moy 1 (i) 

Dans les traditions populaires, les cloches jouent d'ailleurs 
souvent un rôle fatidique {2). 

Une troisième manière de deviner par signes, cette fois par 
l'intermédiaire d'un muet — le Na^clecabre de Rabelais (1. IIl, 
ch. xx) — est également d'origine traditionnelle (3). 

Au même courant oral appartient le jui^-ement de Seigny Joan 
(1. m, ch. xxxvii), anecdote du Fumet de rôti payé au son de 
l'argent, dont on a récemment publié une version du xv® siè- 
cle: « De Guillaume de Tignonville, prevost de Paris, du juge- 
ment joyeux et raisonable qu'il feist pour rire (4) ». Cette his- 
toriette que raconte également du Fail dans le xxxi® chapitre 
des Contes d'Eutrapel, se lit déjà dans une nouvelle italienne 
du xui" siècle, et on en retrouve des traces jusque chez les Ta- 
rn ^uls et les Khmères (5). Il est parfaitement oiseux de s'at- 

(i) Choix de Farces, Sotties et Moralités, publié par Mabille, Nice, 
1872, t, I, p, 2G8. Voy. Kruper, p. 43, Même historiette chez le prédi- 
cateur Jean Raulin, dans son Itincrariutn Paradisi, Paris, 1624 (cité 
dans Marty-Lavcaux, t. IV, p. 247). 

(2) Paul Sébillot, Folklore de France, i. IV, index (v cloches). Voy., sur 
les voix des cloches, Lm. Philipot, dans Rev. Et. Rab., t. IX, p. 388 et 
suiv. 

(3) Voy. Toldo, /t!t'v. Et. Rab.,:.. I, p. 23 et suiv. et t. II, p. 40 et suiv. 

(4) Krnest Langlois, ibid., t. I, p. 222. 

(5) Toldo, Rev. Et. Rab., t. I, p. i3 et suiv. : La fumée du rôti. 



CONTES POPULAIRES 229 

tarder à ces itinéraires folkloriques. En ce qui touche Rabelais, 
il suffît de constater qu'il a puisé dans la tra .ition orale indi- 
gène. Il s'est borné à attribuer l'anecdote à Seigny Joan(i), 
« fol insigne de Paris, bisaïeul de Caillette ». 

C'est de la même source que découle la facétie de l'Anneau 
(VHans Carvel (1. III, ch. xxvui), autre conte tombé, comme 
nous dirions aujourd'hui, dans le domaine public. La xi® des 
Cent Nouvelles nouvelles le donne sous le titre « Encens au 
diable », et le cxxxiii^ des Facéties de Pogge sous celui de 
« Visio Francisci Philelphi ». Mais, comme on l'a récemment 
observé, « Rabelais voit, dans son personnage, un individu dé- 
terminé ; il le présente comme l'orfèvre d'un prince musulman : 
il le fait jurer par Mahom (2) ». Le roman donne aussi un nom 
au mari. Il en fait le grand joaillier du roi de Mélinde. 

Le conte du géant Bringuenarilles, habitant de l'île de Tohu, 
a de même un caractère facétieux (3). Rabelais a tiré du Disci- 
ple de Pantagruel (1538), avec quelques détails qu'il a utili- 
sés librement, le nom de ce géant qui signifie dans l'ancienne 
langue « fend-naseaux » Ou matamore : « Le vent de ses na- 
rines (rapporte le Disciple) jectoit par terre une tour aussi grosse 
que l'une des tours de Nostre Dame de Paris ». 

Un dernier conte plaisant est celui de la Femme entêtée 
(1. II, ch. xxxii), dont plusieurs variantes se lisent chez les écri- 
vains du xvi^ siècle (4). C'est le sujet du fabliau: « De la femme 

(i) Nom méridional : Messire Jean. Une vieille farce, dialogue de 36o 
vers en patois dauphinois par Benoit Rigaud (Lyon, i58o), porte ce ti- 
tre : Seigne Peyre et Seigne Joan. Cf. Petit de Juleville, Répertoire du 
théâtre comique, p. 236, 

(2) J. Plattard, L Œuvre de Rabelais, p. 335. 

(3) C'est également le cas de 1' « histoire de Gorgias » (I, II, ch. xxxii), 
conie de l'invention de Rabelais, mais dont l'allure est franchement 
populaire (voy. ci-dessus, p. 226). 

(4) Montaigne le mentionne {Essais, 1. II, ch. xxxii) : 

« J'ay cogneu cent et cent femmes, car ils disent que les testes de 
Gascoigne ont quelque prérogative en cela, que eussiez plustost faict 
mordre dans le fer chauld, que de leur faire desmordre une opinion 
qu'elles eussent conceue en cholere ; elles s'exaspèrent à l'encontre des 
coups et de la contraincte : et celuy qui forgea le conte de la femme qui, 
pour aulcune correction de menaces et bastonnades, ne cessoit d'appeler 
son mary Pouilleux, et qui, précipitée dans Veau, haulsoit encores, en 
s'estouffant, les mains, et faisait, au dessus de sa teste., signe de tuer des 
pouils, forgea un conte duquel en vérité touts les jours on veoid l'image 
expresse, en l'opiniastreté des femmes » 



23o FAITS TRADITIONNELS 

obstinée qui appella son mary pouilleux » (i) ou du « Pré 
tondu » (2). auquel se rattache une farce de l'ancien théâtre : 
]J Obstination des Femmes (3). 

Ce thème, déjà consi.^né dans les Exempta (4) de Jacques 
de Vitry, reparaît avec de nombreuses variantes dans les Serées 
de Bouchet (5), dans le Moyen de paroenir (6), etc. Une des 
plus jolies est la version de la Merlesse dans le ch. xxxi des 
Contes d'Eutrapel de du Fail (7). 

V. — Contes grivois. 

On a recueilli de nos jours de nombreuses versions de contes 
grivois dans tous les pays de l'Europe, sous le nom de Knjpia- 
dia (8). Ces traits libres abondent dans les Fabliaux ainsi que 
dans certaines œuvres du xvi® siècle, comme les Serées de 
Bouchet et surtout le Moyen de parvenir (9). 

Chez Rabelais, on pourrait faire rentrer dans le même ca- 
dre : l'Histoire du Lion et de la Vieille femme (10) (l. II, ch. xv), 
dont le point de départ se trouve dans un épisode initial des 
Grandes Cronicques, où il est question d'une « playe large et 
rouge comme le feu Sainct Antoine », mais où la scène se 
passe entre Grand Gosier et Galemelle ; — la Manière de rebâtir 
les murs de Paris {ibid.) (11), l'Histoire de la Sœur Fessue et 
de l'Abbesse de Croquignole (1. III, ch. xixL sujet aussi d'une 

(i) Recueil de Fabliaux, éd. Montaiglon, t. V, p. 104. 

(2) Cf. Bédier, Fabliaux^ p. 21a 22. 

(3) Ancien Théâtre, t. I, p. 21 à 3i. 

(4) Ed. Crâne, no 221 à 222. 

(5) Serées, t. I, p. 108 : Conte de la femme bercée. 

(G) Moyen de parvenir, t. If, p. 224 (forme amplifiée du précédent). 

(7) Cf. l^hilippot, Vie et Œuvre de du Fail, p. 422 à 424. 

(8) Recueil de documents pour servir à Vétude des traditions populaires^ 
t. I à XII, Paris, 1883-1889 et 1897-1911. 

(9) XJ" Apologie pour Hérodote d'Henri Estienne renferme également 
nombre de récits tirés de la tradition orale ou empruntés aux nouvelles 
italiennes (cf. Louis Clément, Henri Estienne, p. 92 à loG). On sait 
que, dans la seconde partie des Joyeux Devis de Des Périers, plusieurs 
contes sont tirés de V Apologie d'Estienne. 

(10) Voy. l'article de II. l'utcz, Rcv. Et. Rab., t. V, p. i55 (exclusive- 
ment d'ordre littéraire). 

(11) Cf. Krliper, p. jb . 



CONTES POPULAIRES ail 

farce populaire « l'Abbesse et ses Sœurs », dont l'héroïne porte 
également le nom de Sœur Fessue (i). 

Pour tous ces sujets scabreux, on pourrait trouver plus d'un 
pendant dans Kryptadia, qui renferme des versions parallèles, 
de source populaire, recueillies aux quatre coins de l'Europe. 

(i) Fr. Michel et Leroux de Lincy, Recueil de Farces, Moralités et 
Sermons joyeux, Paris, 1837, t. II, no 8 : Farce nouvelle à cinq per- 
sonnages, à sçavoir: l'Abbesse, Sœur de Bon Coeur, Sœur l'Esplourée, 
Sœur Safrete et Sœur Fesue (sic). 



CHAPITRE II 
LÉGENDES POPULAIRES 



Le conte proprement dit est anonyme, collectif, sans attache 
dans le temps et dans l'espace. Individualisé et rattaché à un 
moment ou à un endroit déterminé, il devient légende. Nous avons 
vu, dans l'histoire de la Mélusine, ce passage d'un état a l'autre. 

Les principaux personnages des légendes populaires sont les 
Saints et le Diable. 

I. — Les Saints. 

Très fréquentes dans la littérature populaire, les légendes de 
saints ont été popularisées par des recueils hagiologiques, dont le 
plus célèbre, la Légende dorée du dominicain Jacques de Vora- 
gine, remonte en manuscrit au xni" siècle et en imprimé à 1474. 
Mais ces légendes ne présentent que des traces isolées dans 
Rabelais. Citons cependant comme exemple la tradition tou- 
chant saint Martin, évêque de Tours, un des saints les plus 
populaires de la France : « Le Diable à la messe de sainct 
Martin, escripvant le quaquet de deux gualoises, à belles dentz 
alongea son parchemin » (1. I, ch. vi). 

Du Fail y fait également allusion, dans le v" chapitre des 
Contes d'Eairapel: « Vertu Sainct George, dit le Chanoine,^ 
qui tordoit la gueule comme le Diable, qui escrit le caquet des 
femmes, derrière sainct Martin ». 

Cette légende que connaît Jacques de Voragine (i), est rap- 
portée dans la Vie et Les Miracles de sainct Martin (2) du xv° siè- 
cle (réimprimé en 15 16) (3). 

{\) La Légende dorée, trad. Gustave Brunct, t. I, p. ."44 à 353 : Lé- 
gende de saint Martin. 

(2) Nous citons le texte d'aprùs l'étude de Gustave Cohen « Rabelais 
et la légende de saint-Martin », dans Rev. Et. Rab., t. VIII, p. 342. 

(3) En voici le texte (fol. E i vo) : 

«Ainsi, comme saint Martin disoit sa messe, saint Briz regarda à 



LÉGENDES POPULAIRES 233 

On trouve la première anecdote intercalée, vers la même épo- 
que, dans le Livre du Chevalier de la Tour Landry (i), et, 
vers 1530, Marot (2) la raconte à son tour dans une pièce de vers 
(insérée dans le^ Mots dorez de Cat/ion de 15^2) qui ne men- 
tionne pas le nom du saint. 

Pèlerinages. — Les pèlerins et les pèlerinages, d'une si 
grande importance sociale dans le passé et jusqu'au xvf siè- 
cle, ne sont pas non plus oubliés dans le roman. Rabelais en 
parle au ch. xxxvni de Gargantua, où il représente les pèle- 
rins « saultant avec leurs bourdons comme font les micquelots », 
c'est-à-dire les pèlerins du mont saint Michel. Plus loin, au 
ch. XLv, pendant que les convives banquettent joyeusement, 
Grandgousier se met à interroger les pèlerins amenés par Frère 
Jean : « De quel pays ils estoient, dont ils venoient et où ilz 
alloient. Lasdaller pour tous respondit: Seigneur, je suis de 
sainct Genou en Berry, cestuy cy est de Paluau, cestuy cy est de 
Onzay, cestuy cy est de Argy, et cestuy cy est de Villebrenin. 
Nous venons de Sainct Sébastian, près de Nantes, et nous en 
retournons par noz petites journées ». 

Le plus fameux de ces pieux voyages était celui de saint 
Jacques de Compostelle, dont les pèlerins ont joué un rôle im- 

costé de l'jy et vit deux femmes, lesquelles estoyent venues pour ouyr 
sa messe : lesquelles caquettoient ensemble et, à costé d'elles, avoit ung 
dyable, lequel escripvoit en du parchemin ce qu'elles disoient; mais les 
deux femmes furent si longuement à caquetter que le dyable n'avoit 
plus de parchemin qui ne fust presque escript. Lors se print à tirer son 
parchemin avecques les dens pour le allonger et tira tellement que son 
parchemin rompit et cheut le dyable à la renverse et se cuyda casser le 
col... » 

(i) Comme ce curieux texte n'a jamais été cité, nous le donnons en 
note d'après l'éd. Montaiglon (1854), ch. xxix : De Saint Martin de 
Tours et de Saint Brice et de dyable. 

« Et encore vouldroye que vous sceussiez qu'il advint à la messe de 
Saint Martin de Tours. Le saint homme chantoit à la messe, sy luy 
aidoit son clerc et son filleul ; c'estoit saint Brice, qui après luy fut ar- 
cevesque de Tours, lequel se prit à rire, et Saint Martin s'en apperceut, 
et que la messe fut chantée, Saint Martin l'appella et luy demanda 
pourquoi il avoit ris, et il respondy qu'il avoit veu l'ennemy qui mettoit 
en escrit ce que les femmes et les hommes s'entredisoyent tant il di- 
soit la messe, dont il advint que le parchemin d'un des anemis fut trop 
court et petit, et il le prist à tirer aux dens pour le esloigner, et qu'il 
le tira fort, if lui eschanpa tellement qu'il se fery de la teste contre la 
masiere. Et pour ce m'en ris ». 

(2) Ed. Guiffrey, t. II, p. 21, note. 



2l4 FAITS TRADITIONNELS 

portant dans la formation des chansons de geste. Ce pèlerinage 
a laissé dans la langue un souvenir qui subsiste toujours : le 
chemin de saint Jacques, qui désigne la voie lactée (1. H, ch. n) : 
« Une grande partie du ciel, que les Philosophes (i) appellent 
via lactea: et les Lifrelofres (2) nomment le chemin sainct Jac- 
ques ». 

Selon la Chronique de Turpin, saint Jacques apparut à 
Charlemagne dans la voie lactée qu'il regardait et lui indiqua 
ce chemin pour aller en Espagne (3). Cette voie devint le che- 
min des pèlerins, d'où son nom français {chemin de saint Jac- 
ques) et espagnol {route de Santiago). 

II. — Le diable. 

Le démon est parfois dupé par les gens simples, la malice 
populaire se complaisant à lui attribuer une stupidité sans 
bornes. Tel est le cas du Diable de Pape/tguière : « Gom- 
ment le petit Diable fut trompé par un laboureur de Papefî- 
guiere » (1. IV, ch. xlv etxi.vn). En voici le sujet: 

Un diableteau contraint un paysan à partager avec lui les fruits 
de sa récolte. Comme le Diable se réserve la première fois tout 
ce qui est en terre et la seconde fois tout ce qui en sort, le La- 
boureur, en semant d'abord de la touselle et ensuite des raves, 
se trouve avoir tout et le petit diable rien. Aussi propose-t-il au 
Laboureur de s'entregratter et de laisser au vainqueur le champ 
tout entier. Craintes du bonhomme. Sa femme le réconforte et 
imagine un plaisant stratagème pour effrayer le diablotin, qui 
se sauve de belle peur et abandonne sans combat son champ 
au Laboureur. 

Ce conte joyeux, imité par La Fontaine, se retrouve un peu 
partout. On en a cité, pour la première partie, des versions 
plus ou moins approchées recueillies en Allemagne, en Dane- 
mark et en Esthonie (4). Quant à la deuxième partie — le diable 
voudrait combattre avec le paysan, mais il y renonce par la ruse 
de la paysanne [ruse obscène dans Rabelais] — elle se retrouve 



(i) C'est-à-dire les savants. 

(2) Les gens du commun, les buveurs très illustres. 

(3) P. Sébillot, Folklore, t. I, p. 34. 

(4) Reinhold Kuhlcr, Klcinerc Schiften ^ur Marchenforschung, Wei- 
mar, 1898, p. 77 : « /.u Rabelais ». 



LEGENDES POPULAIRES 235 

dans un autre conte du Schleswig-Holstein. Dans ce récit po- 
pulaire, la paysanne montre au diable, dans une table de chêne, 
une énorme fente que son mari aurait faite avec son petit doigt. 
A la question du diable : « où il se trouve à ce moment ? » , la 
femme répond (comme dans Rabelais) qu'il est allé chez le ma- 
réchal se faire aiguiser les ongles. 

m. — Légendes d'animaux. 

Rabelais a consigné, dans son roman, de nombreuses légen- 
des zoologiques remontant à l'Antiquité ou au Moyen Age et 
qui étaient encore généralement admises à l'époque de la Re- 
naissance. Telles, d'une part, les légendes antiques relatives au 
Crocodile, au Cygne, au Phénix, au Phoque, à l'Unicorne ; et 
d'autre part, les traditions médiévales sur la Coquatris, la 
Licorne, le Pluvier, etc. 

Nous avons étudié ailleurs (i) ces récits merveilleux que Ra- 
belais a puisés tantôt dans Pline et tantôt dans les Bestiaires. 
Leur écho s'est prolongé au-delà du xvi' siècle et plusieurs sub- 
sistent encore dans la littérature populaire de nos jours. 

IV. — Légendes de plantes. 

Les plus célèbres de ces légendes concernent la Mandragore, 
herbe magique par excellence, dont on racontait des merveilles. 
Les hommes de la Renaissance partageaient encore la croyance 
du Moyen Age aux vertus fécondatrices de cette plante, à la- 
quelle on attribuait, en même temps, le pouvoir d'enrichir ceux 
qui en prenaient soin (2). Ce préjugé est toujours vivace dans 
les campagnes. 

V. — Légendes diverses. 

Parmi les récits légendaires rapportés par le roman rabelai- 
sien, un des plus curieux concerne le Roy Petault, sur le compte 
duquel l'auteur a recueilli une version qui lui est particulière : 
« En pareille forme que le roy Petault, après la journée des Cor- 
nabous, ne nous cassa proprement parlant, je diz moy et Cour- 

(1) Dans notre Hist. nat. Rab., p. 52 à 77 et p. 197 à 208. 

(2) Ibidem, p. 137 à iSg. 



2 36 FAITS TRADITIONNELS 

caillet, mais nous envoya rafraischir en nos maisons. Il est en- 
core cherchant la sienne » (1. III, ch. vi). 

Nous n'avons pas retrouvé, dans la littérature orale, cette cir- 
constance du Roy Petault. qui est encore à la recherche de sa 
maison. Mais nous pouvons ajouter sur ce personnage mystérieux 
quelques détails complémentaires à ceux donnés par Rabelais 
et remontant à peu près la même époque. 

Dans un Essai s«r les Proverbes, recueil anonyme de la der- 
nière moitié du xvi" siècle, on lit ces curieux renseignements : 

,0 ^^0 crapaud) : L'Hostel du Roy Petaud où chascun est maistre. 
Nomadum dicitur de eo statu in quo stultiores et impii tuto grassan- 
tur. 

2° (v- Roy): C'est la Cour du Roy Petaud, chascun y est mais- 
tre, Anarchia, Cyclopum regio. 

Un peu plus tard, la Satyre Menippée fait la même allusion 
(éd. Frank, p. 121) : « Messieurs, je vois bien que nouj sommes 
à la cour du Roy Petault, où chascun est maistre ». 

Antoine Oudin, dans ses Curiosités (1640), donne cette expli- 
cation : « La Cour de Roy Petaud, tout le monde y est maistre, 
c'est-à-dire un lieu où tout le monde commande, où l'on ne con- 
noist point de différence entre les maistres et les valets. Vul- 
gaire )). 

Qui est donc ce Roi Petaud .? 

On a fait sur son compte les suppositions les plus singuliè- 
res (i). Il faut tout d'abord écarter le rapprochement souvent 
proposé avec le « bonhomme Peto, marchant d'Orléans », dont 
parle du Fail dans le x' de ses Contes d'Eutrapel (2). 

Le Dictionnaire génr'ral, y voit un « nom propre de fantaisie, 
dérivé plaisamment âe peter ». Comme Cotgrave rend petaud a 
la fois par « péteur » et par « piéton, laquais », Livet adopte 
cette dernière interprétation : « C'est la cour des laquais où cha- 
cun, en qualité de joi Petaud, est l'égal des autres et veut être 
le maître ». Aucune de ces conjectures ne mérite qu'on s'y ar- 
rête. 

Kn voici une autre que nous avons présentée il y a quelques 
années (^) et que nous allons corroborer par des preuves nou- 
velles. 

(i) Voy. I.ittrc, et I.ivet, Lexique de Mulirrc, t. III, p. 267. 

(2) Em. Pliilippot, Essai sur du Fail, p. 145. 

(3) Zeitschrift fur nnnanische Philologie, t. XXXI (1907), p. 270. 



LÉGENDES POPULAIRES 2 3? 

Ce roi Pétaiid est, à notre avis, tout simplement le Roitelet, 
le Régulas cristatus de Cuvier, appelé dans les patois : Roi pé- 
iaud, c'est-à-dire péteur (sens de petaud dans Tabourot), à 
cause de sa très petite taille : le roitelet est le plus petit oiseau 
de notre pays. C'est pour la même raison que, dans le Forez, il 
est nommé rei petaret, ou roi petit pet. 

Belon, dans ses Oyseaulx (1554), en donne une longue des- 
cription, dont certains détails pourraient jeter quelque clarté sur 
la légende rapportée par Rabelais (i). 

Le Roy Petault de Rabelais représente, chez Belon, une lé- 
gende zoologique, dont les éléments pourraient contribuer à re- 
constituer la teneur. Ajoutons-y ces quelques particularités 
consignées par Salerne, dans son Ornithologie (1767), p. 241 : 
« Le Roitelet, crcté ou huppé, est commun en Sologne et 
dans les environs d'Orléans, surtout en automne et en hiver : 
car on cesse de le voir dès le premier printemps. On prétend 
qu'il s'en va pour lors, et qu'il ne fait point son nid dans ce 
pays-ci (2) ». 

Donc, d'une part, la vie solitaire de l'oiseau et sa disparition 
temporaire donnent la clé de la légende rabelaisienne, et d'autre 
part, son extrême petitesse et son appellation légendaire de 
« roi » (3) ou « roitelet (4) », appellation motivée par une sorte 
d'huppe jaune d'or qu'il porte sur les côtés de la tête, explique 
le trait de la malice populaire, qui voit dans la cour de ce roi 
minuscule un lieu de désordre et de confusion, où tout le monde 
est maître. De là la valeur ironique du proverbe qu'on lit à plu- 
sieurs reprises dans Molière {Tartufe, acte I, se. i) : 



(i) Voici le passage qui nous intéresse (p. 342): « Le Roytelet est di- 
versement nommé en France; car les uns dient le Roy Bertauld, les 
autres un Berichot, les autres un Bœuf de Dieu. Il aime à se tenir seu- 
let, et mesmement s'il trouve un autre son semblable, et principalement 
s'il est masle, ils se combatroient l'un l'autre jusques à ce que l'un de- 
meure vainqueur. Et est assez au vainqueur que le vaincu s'enfuye de- 
vant luy. Il est toujours gay, alegre et vioge ». 

(2) t On l'appelle, remarque plus loin Salerne (p. 244), en Provence 
Roi Bedelet ; en Saintonge, Roi Bouti ; à Nantes, Beruchon et Ber- 
taud ; en Sologne, Roibery, Robery ou Roable; en Anjou, Bérichon ou 
Roi Ber taud ». 

(3) En Grèce (^v-iiliv^) et en Allemagne (Zaïmkônig). 

(4) En Italie {regulus) et en France {roitelet). 



238 FAITS TRADITIONNELS 

On n'y respecte rien, chacun y parle haut. 

Et c'est tout justement la cour du roi Petaud (i). 

Les plus anciens témoignages littéraires que nous venons de 
citer, remontant à la fin du xvi' siècle, donnent notre expression 
déjà sous sa forme typique et proverbiale, alors que le texte ra- 
belaisien, antérieur environ d'un demi-siécle, nous renvoie ma- 
nifestement à une légende zoologique, dont nous ne possédons 
jusqu'ici que des données fragmentaires. Mais l'origine légen- 
daire du minuscule Roi Pétaud et de sa cour anarchique reste 
pour nous hors de doute. 



(i) Reste à dire un mot sur Ténigmatique « Journée des cornabous ». 
Nous ignorons si ce détail appartient à la légende populaire ou bien 
s'il a été ajouté par Rabelais, pour faire pendant à Courcaillet <\\i'\ suit. 
Cornabouc signifie cornet à bouquin (sens encore usuel en poitevin) et 
courcaillet désigne « certains petits instruments de cuir et d'os qui 
peuvent exprimer la voix de la caille » (Belon). Ces deux noms feraient 
tout simplement allusion aux cris jetés par les roitelets et les cailles 
en tombant dans les pièges qu'on leur tend. 



CHAPITRE m 
TRADITIONS POPULAIRES 



Les traditions populaires, nous l'avons dit, se trouvent à la 
base même du roman rabelaisien. Les ancêtres immédiats de 
Pantagruel, Gargantua et surtout Grandgousier, appartiennent 
encore à l'âge préhistorique. Leurs faits et gestes sont enveloppés 
des brouillards du mythe. Rabelais, dans la suite, s'efforce 
d'humaniser ses géants. Il leur donne les soucis et les préoc- 
cupations des hommes de la Renaissance, mais il leur laisse 
leurs allures et leurs proportions gigantesques. 

Il puise à pleines mains dans les traditions de son époque, 
aussi bien de source populaire que d'origine livresque. Nous 
étudierons successivement les unes et les autres. 

A. — TRADITIONS GARGANTUINES 

Au début du xvi' siècle, la littérature orale était d'une abon- 
dance singulière sur les géants et particulièrement sur Gargan- 
tua (i). Il circulait sur le compte de ce personnage fabuleux de 
nombreuses traditions isolées, dont quelques-unes sont restées, 
comme on le verra, étrangères à notre auteur; .d'autres consti- 
tuaient un ensemble légendaire sur la vie du géant, sur ses ori- 
gines et ses prouesses. 

Il parut une version de cette légende au début d'août 1532, au 
moment des foires de Lyon, sous ce titre : Les Grandes et Ines- 
timables Cronicqiies du grant et énorme géant Gargantua (2). 

(i) M. Abel Lefranc est souvent revenu sur ce sujet, dans la Revue 
des Etudes rabelaisiennes (t. V, p. 45 à 5i, et t, X, p. 481 et suiv.) et 
dernièrement dans l'Introduction qu'il a écrite en tête de l'édition sa- 
vante des Œuvres de Rabelais, Paris, igiS et suiv. 

(2) Les bibliographes, depuis Ch. Brunet (i833) jusqu'à Paul Plan 
(1904, p. I : « opuscule incontestable de Rabelais »). n'ont cessé d'attri- 
buer cet opuscule à Rabelais lui-même. La langue, le style et la 
contexture, seuls critères décisifs, échappent au cadre de la biblio- 



240 FAITS TRADITIONNELS 

Ce livret eut une vogue immense, dont Rabelais témoigne (i) 
quelques mois plus tard dans le Prologue de son Pantagruel, 
(achevé d'imprimer en octobre 1532). 

Ce succès prodigieux a probablement suggéré à notre auteur, 
après la publication du Pantagruel, l'idée de faire de ce livret 
populaire le point de départ de son propre Gargantua. Ce qui 
fait que ce géant occupe, dans l'œuvre rabelaisienne, la première 
place, qui lui est due dans l'ordre généalogique, bien que La 
Vie inestimable du grand Gargantua, père de Pantagruel, ne 
parut qu'au début d'octobre 1^34, c'est-à-dire deux ans après la 
publication de Pantagruel, dont le Prologue débute ainsi : 

Très illustres et très chevaleureux champions, gentilz hommes et 
aultres, qui voluntiers vous adonnez à toutes gentillesses et honnes- 
tetez, vous avez n'a gueres veu, leu, et sceu, les Grandes et inesti- 
mables Chronicques de l'énorme géant Gargantua : et comme 
vrays fidèles les avez crues gualantement, et y avez maintes foys passé 
vostre temps avecques les honorables Dames et Damoyselles, leur en 
faisans beaulx et longs narrez. 

Reste à préciser les rapports entre cette humble source et 
l'œuvre de génie qui s'en est inspirée (2). 

Les emprunts de Rabelais sont d'ordre secondaire et plutôt 
extérieurs. Il dispose du livret populaire, selon son habitude, 
librement et à sa fantaisie : tantôt il cite textuellement, tantôt il 



graphie. Il suffit de parcourir une page du livret pour avoir le sentiment 
net que Rabelais ne peut en être l'auteur Voy., à cet égard, M. Lefranc, 
dans l'Introduction citée ci dessus, p. xxxix à xLiir. 

(i) (( Le monde a bien congneu par expérience infallihle le grand 
émolument et utilité qui venoit de ladicte Chronicque Gargaiituine : car 
il en a esté plus vendu par les imprimeurs en deux moys, qu'il ne sera 
acheté de Bibles en neuf ans ». Ces « deux moys » sont les mois d'août 
et de septembre. Cf. Rev. Et Rab., t. IX, p. 154. 

(2) Voy. la dissertation de LuJwig Ehrichs, Les grandes et inestima- 
bles Cronicqucs de Gargantua und Rabelais Gargantua und Pantagruel, 
Strasbourg, 1889 (L'auteur attribue l'opuscule à Rabelais : ses argu- 
ments sont spécieux, il passe sous silence les preuves du contraire). — 
M. Kesselring, Die Bc^iehiingen der Cronicque Gargantuinc ju Rabelais' 
Gargantua, Programme de 1901 (n'ajoute rien d'essentiel au travail pré- 
cédent;. 

Nous renvoyons à l'édition critique que Charles Brunct a donnée 
en i85î des Grandes et Inestimables Cronicques (à la suite de ses Recher- 
ches sur Rabelais, Paris, i852). Une réimpression fac-similé a été donnée 
par Seymour de Ricci dans la Rev. Et. Rab., t. VIII (1910), p. Gi à 92. 



TRADITIONS POPULAIRES 241 

modifie ou amplifie les détails traditionnels. Il les emploie 
comme un canevas sur lequel il brode ses joyeuses fantaisies, 
comme un intermède pour préluder à ses idées profondes et lu- 
mineuses sur l'éducation, sur la scolastique, sur la politique, 
sur la vie libre et la pensée indépendante, idées qui ont fait 
époque dans l'histoire de l'esprit humain. 

Nous n'en retiendrons que les tniits exclusivement tradition- 
nels appartenant primitivement à la Chronicque ou ajoutés par 
Rabelais. 



I. — Chronicque gargantuine. 

Ce petit livre de colportage est la source des détails se rappor- 
tant à la généalogie, à la voracité, à la livrée du géant, à son énorme 
jument et à son voyage à Paris ; mais Rabelais s'est plutôt ef- 
forcé de réduire le côté merveilleux de la Chronicque. C'est ainsi 
que l'enchanteur Merlin, « un très expert nigromancien », qui y 
joue un rôle considérable, est complètement absent du roman. 
Nous allons passer en revue ces traits traditionnels. 

Origine. — Rabelais a tiré de la CJironiccjue les noms pro- 
pres des parents de son géant : Grant Gosier et Galemelle (i). Il 
a transcrit tel quel le nom du père, mais il a modifié celui de la 
mère en Gargamelle (2), pour faire pendant à Gargantua, ces 
trois noms désignant le « gosier » et faisant ainsi allusion à la 
capacité énorme de leur estomac. 

Dans la Chronicque, Grand Gosier et Galemelle sont l'œuvre 
de l'enchanteur Merlin, qui les crée des ossements de deux ba- 
leines ; chez Rabelais, Gargamelle est la « fille du roy des Par- 
paillos » (3), c'est-à-dire des Papillons, terme de dérision que 

(i) Dans le parler populaire normand, g-<^/eme//<? désigne le ]a.hot {gale) 
et le « gourmand n (aussi galumelle). C'est le pendant provincial de 
gargamelle, synonyme plus ancien et plus répandu, dont la finale a 
passé analogiquement au vocable normand. Galemelle ou galumelle se 
rencontre souvent dans la Muse Normande (i625) du poète rouennais 
David Ferrand. Rabelais lui a donc substitué un équivalent plus géné- 
ralement connu. 

(2) Remarque déjà faite par l'auteur du Moyen de parvenir. 

(3) Un demi-siècle après Rabelais, pendant les guerres de religion, 
on a appelé, pour la même raison méprisante, Parpaillots les nouveaux 
convertis au protestantisme, qui passaient pour païens aux yeux des fi- 
dèles. 

16 



242 FAITS TRADITIONNELS 

la tradition populaire donnait en Italie aux roitelets païens : 

Che di tu, re di farfalle o di pecchie ? 

« Qu'est-ce que tu dis, roi des papillons et des abeilles? » 
demande Rinaldo, dans le Morgante de Pulci, à un païen qu'il 
méprise (chant x, strophe lix). 

L'interprétation burlesque du nom de Gargantua suit la même 
analogie verbale (i). L'explication de la Chronicque est moins 
plaisante, parce que moins compréhensible (2). 

Par contre, le nom de Badebec. femme de Gargantua : « fille 
du roy des Amaurotes en Utopie », passa du Pantagruel de 
Rabelais dans l'addition de 1533 de la Chronicque, où elle devint 
« fille du roy Mioland », qui avait été tué et mangé par les Tar- 
tarins et Canibales. 

Tous ces noms propres, remarquons-le, renvoient à un pays 
au-delà de la Loire, où ils sont toujours vivaces. En Languedoc, 
grand gousié, grand gosier, signifie « gourmand, goulu » (3) ; 
garganielle y désigne la gorge, le gosier, comme ^a/'^a/i^e, d'où 
gargantuas (aujourd'hui gargantuaa), vorace ; en Gascogne, 
comme en Saintonge, badebec veut dire badaud, proprement 
bâille-bec. Seul, le nom primitif de Galenielle, synonyme de 
Garganielle, est spécifiquement normand. 

La plus ancienne mention que nous possédions du nom de 
Gargantua, comme sobriquet donné à un valet de ferme (« gros 
mangeur »), est attestée dans un manuscrit limousin de 1470. 
Le curé de Mérignat (Creuse) inscrivit à la date du 4 février dans 
son registre, que Gargantuas étah venu loger pour deux jours en 
la sala, c'est-à-dire dans le palais de l'évêque de Limoges (4). Ce 
texte prouve que, dans la seconde moitié du xv' siècle, la tradition 

(i) Cf. 1. I, ch. vu: « Le bon homme Grandgousier entendit le cry 
horrible que son filz avoit faict entrant en lumière de ce monde, quand 
il brasmoit demandant, à boyre, à boyre, à boyre, dont il dist, que 
i^rand tu as, supple le gousier ». 

(2) Cf. p. 6 : « Grant Gosier advisa que elle estoit accouchée, et ap- 
perceut que c'estoit d'ung lilz masle. Adonc le nomma Garp:antua (lequel 
est ung verbe grec), qui vault autant à tiire comme tu as un beau filz » 

(3) Dans un conte gascon, le Grand Gusié (Grand-Gésier) est un géant 
glouton qui avale des oiseaux, du bétail, des hommes et, faute de 
mieux, les pierres et les bois. Voy. Sébillot, Gargantua, p. 289. 

(4) C'est à M. A. Leroux qu'on doit cette trouvaille. Voy. son volume 
Dernier choix de documents historiques sur le Limousin, Limoges, 1906, 
p. 291. M. Ant. Thomas a apjjclc l'attention des rabelaisants sur ce 
texte précieux (Rcv. Et. Rab., t. IV, p. 217). 



TRADITIONS POPULAIRES 243 

gargantuine était déjà populaire dans le Limousin, où les souvenirs 
de notre géant sont encore aujourd'hui nombreux et vivaces (i). 

Voracité. — L'énorme appétit de Gargantua a frappé l'ima- 
gination populaire. D'après la Chronicque, sa mère qui l'allaita 
(( pouvoit bien porter à chascune de ses mammelles cinquante 
pippes de laict » (p. 7). Plus tard, le roi Artus, pour récompenser 
sa bravoure, le fit régaler d'un souper digne de ses proportions 
gigantesques (2). 

Dans le roman rabelaisien, Gargantua, à peine né et baptisé : 

lui feurent ordonnées dix et sept mille neuf cens treze vaches de 
Pautille et de Brehemond, pour l'alaicter ordinairement, car de trou- 
ver nourrice suffisante n'estoit poi^sible en tout le pays, considéré la 
grande quantité de laict requis pour icelluy alimenter. Combien 
qu'aulcuns docteurs Scôtistes ayent affermé que sa mère l'alaicta : et 
qu'elle pouvoit traire de ses mammelles quatorze cent deux pippes 
neuf potées de laict pour chascune foys (ch. vu). 

Un autre trait de la Chronicque avait déjà été utilisé dans le 
Pantagruel : 

Pantagruel se asseoyt à table. Et par ce qu'il estoit naturelle- 
ment phlegmaticque, commençoit son repas quelques douzaines de 
jambons, de langues de boeuf fumées, de boutargues, d'andouilles, 
et telz aultres avant coureurs devin... Ce pendent quatre de ses gens 
luy gettoient en la bouche l'un après l'autre continûment moustarde à 
pleine palerées, puis beuvoit un horrificque traict de vin blanc, pour luy 
soulaiger les roignons (ch. xxi). 

D'ailleurs, ce thème de la voracité colossale, à laquelle fait, 
allusion le nom même de notre géant, est encore aujourd'hui 
familier aux traditions populaires (3) et la première mention du 

(i) Ces souvenirs sont à peine représentés dans le Gargantua de 
M. Sébillot: le Limousin, comme l'Anjou et la Touraine, na lui a fourni 
que des contributions insignifiantes. Mais des enquêtes ultérieures 
pourraient réserver à cet égard des surprises. 

(2) « Et pour entrée de table luy fut servy les jambons de quatre cens 
pourceaulx saliez, sans les andouilles et boudins ; et dedans son potaige, 
la chair de deux cens lièvres; et quatre cens pains, dont ung chascun 
pesoit cinquante livres ; et la chair de deux cens beufz gras, dont il 
avoit mangé les trippes à l'entrée de table... Et chascun quartier de 
beuf ne luy montoit que ung morceau; et quatre puissans hommes qui 
sans cesser, à chascun morceau qu'il mangeait, luy jectoyent chascun 
une grande palerée de moustarde en la gorge. Et pour la desserte luy 
servent quatre tonnettes de pommes cuyttes, et beut dix tonneaulx de 
cidre, à cause qu'il ne beuvoit point de vin » (p. i5 à 16). 

(3) Voy. P. Sébillot, Gargantua, p. i et 118. 



244 FAITS TRADITIONNELS 

nom. de Gargantua, au xv' siècle (on vient de le voir), comme 
sobriquet d'un valet de ferme, semble déjà posséder cette accep- 
tion de glouton, qui a survécu jusqu'à nous, en Saintonge 
comme en Languedoc. 

Une pièce de l'ancien théâtre, la Farce du Goutteux, du 
xvi' siècle, relève également cette gourmandise traditionnelle 
{Ane. Théâtre t. II, p. 176) : 

Monsieur, quand la grappe fut meure, 
Incontinent l'on vendengea. 
Gargantua beut et mangea, 
A son desjeuner seullement, 
Douze vingt miches de fourment, 
Ung bœuf, deux moutons et un veau. 
Et si a mis du vin nouveau, 
A deux petits traictz dans sa trippe. 
Deux poinçons avec une pippe, 
En attendant qu'on deust disner. 

Mais il s'agit ici, très vraisemblablement, d'une allusion au 
roman rabelaisien lui-même, et non pas d'une tradition indépen- 
dante (i). 

Massue. — Pour combattre les ennemis du roi Artus, Gar- 
gantua demanda (p. 14) « qu'on luy fist une masse de fer de 
soixante piedz de long et que pour le bout elle leust grosse comme 
le ventre d'une tine (navire)... La masse fust tantost faicte par 
la science de Merlin ». 

Cette massue était d^nc phece, comme on disait alors, c'est- 
à-dire qu'elle résistait à toute arme ofïensive. Suivant un pro- 
cédé de transposition qui lui est familier, Rabelais a donné cette 
massue merveilleuse à l'ennemi de Pantagruel, à Loup-Garou, 
chef des géants du roi Anarche. 

Plus tard, vers 1 534, Gallimassue ou Grande massue devient, 
dans les Cronicques admirables (2), le nom du héros de ce pas- 
tiche rabelaisien : « Le grant géant nommé Gallimassue au pays 
de Gaulle » n'y occupe pas moins de huit chapitres, fort mé- 
diocres d'ailleurs. 

Habillement. — La C/t/'on/c^we consacre un chapitre circons- 

(i) Cf. Em. Philippot, Rev. Et. Rab., t. IX, p. 372 et suiv., et Abel 
Lefranc, Introduction, p. xxxii et suiv., à l'édition des Œuvres de Ra- 
belais. 

(2) Comme l'a montre Seymour de Ricci {Rcv. Et. Rab., t. VII, p. i 
à 28), ces Cronicques sont l'œuvre de François Cirault^ auteur d'un pasti- 
che antérieur : La grande et merveilleuse vie de trespuissant et redouté roy 



TRADITIONS POPULAIRES 24$ 

tancié au costume du géant : « Comment Gargantua fut habillé 
de la livrée du roi Artus ». Les données en passèrent à peu près 
textuellement — depuis la chemise et le pourpoint jusqu'au bon- 
net à la coquarde et au plumard — dans le chapitre viii du 
roman : « Comment on vestit Gargantua ». 

Rabelais s'est borné cette fois à y ajouter quelques menus 
détails d'origine traditionnelle. C'est ainsi que, pour confection- 
ner les gants de notre géant, « feurent mises en œuvre seize 
peaux de lutins et trois de loups guarous... », peaux douées 
d'une vertu préservative. 

Monture. — La Chronicque raconte que Merlin fîst « une 
merveilleuse jument pour porter le père et la mère de Gargan- 
tua » (p. 4). Suivant le roman, c'est Fayoles, quart roi de Nu- 
midie, qui 

envoya du pays de Africque à Grandgousier une jument, la plus énorme 
et la plus grande que feut oncques veue, et la plus monstrueuse... Mais 
sus tout avoit la queue horrible. Car elle estoit poy plus poy moins 
grosse comme la pile sainct Mars auprès de Langés: et ainsi quarrée 
avecques les brancars ny plus ny moins ennicrochez, que sont les es- 
picz au blé (ch. xvi). 

Montés sur cette jument, nous dit la Chronicque, Grant Gosier 
et Galemelle traversent les forêts de Champagne où la bête fut 
assaillie par des taons (i). 

Rabelais fit sien cet épisode qu'il raconte avec sa vivacité cou- 
tumière au chapitre xvi^ de Gargantua. 

Paris. — Un des épisodes les plus curieux de la Chronicque 
est le voyage de Gargantua à Paris, après la mort de ses pa- 
rents (2). 

Gatgantiia, translaté de Grec en Latin et de Latin en François (s. 1. n. 
d.). Dans celui-ci, comme dans l'autre, de vagues allusions se mêlent à 
des souvenirs précis tirés du roman de Rabelais. L'importance littéraire 
de ces deux pastiches est fort mince, leur valeur traditionniste, nulle. 

(i) « Ladicte jument, qui avoit la queue de deux cens brasses, et 
grosse à l'advenant, se print à esmoucher; et alors vous eussiez veu 
tomber ces gros chesnes menu comme gresle ; et tant continua ladicte 
beste, que il n'y demoura arbre debout que tout ne fust rué par terre. 
Et autant en fîst en la Beaulce ; car à présent n'y a nul boys, et sont 
contrainctz les gens du pays de eulx chauffer de feurre ou de chaulme ». 

(2) « Il lui souvint qu'il avoit ouy dire que Paris estoit la plus grant 
ville du monde. Il lui print envie de y aller ; car il appeloit à veoir 
choses nouvelles, comme font jeunes gens. Lors il monta sur sa grant 
jument et se mist à chemin. Quant il fut près, il se mist à pied et en- 
voya paistre la jument, puis va entrer en la ville et se alla asseoir sur 



246 FAITS TRADITIONNELS 

Rabelais a dramatisé à sa manière ce récit traditionnel, au- 
quel il ne consacre pas moins de trois chapitres (xvii à xx), grâce 
à l'intervention du plaisant personnage Janotus de Bragmardo, 
tj'pe du docteur sorbonniste qu'il a créé de toutes pièces. 

CoMPissERiEs. — L'addition de la C/ironic^ae de 1533 rapporte 
qu'à la suite des énormes quantités de cidre avalées par notre 
géant — exactement (( mille cinq cens ponsons » (p. 30) — son 
déluge urinai fut tellement abondant « qu'il fist une petite ri- 
vière, laquelle on appelle encore de présent Robec ». 

Dans le roman, ce thème traditionnel de l'origine de certains 
cours d'eau reparaît à plusieurs reprises. 

Le pissefort de Gargantua menace de faire périr les Parisiens 
(ch. xvii), dont il noie « deux cens soixante mille quatre cens 
dixet huyt, sans les femmes et petiz enfants ». Plus loin, ch. xxii, 
les (( compisseries » des chiens donnent naissance à un ruisseau 
qui « de présent passe à sainct Victor, auquel Guobelin tainct 
l'escarlatte... » Et ailleurs (1. II, ch, xxxiii), la chaleur de 
l'urine de Pantagruel produit les « bains chaulx » qui existent 
« en France en divers lieulx ». 

Dent creuse. — Il est question dans la Chronicque de prison- 
niers que Gargantua apporta « en la fante de ses manches » (p. 23). 

Une autre lois, Gargantua prit cinquante prisonniers, et « les 
mist en une dent creuse qu'il avoit. Kn la dite dent creuse avoit 
ung jeu de paulme pour esbatre lesditz prisonniers. Et mist le 
Roy dedans sa gibessiere » (p. 27). 

Ce curieux épisode devint chez Rabelais le sujet du chapi- 
tre XXXVIII : « Comment Gargantua mangea en sallade six pèle- 
rins ». Une fois dans la bouche de Gargantua, les pèlerins, 
après avoir évité les meules de ses dents, manquent d'être 
noyés par le vin qu'il boit : 

une des tours de Nostre-Dame : mais les jambes lui pendoyent jusques 
en la rivière de Seine; et regardoit les cloches de l'une et puis de l'au- 
tre, et se print à branslcr les deux qui sont en la grosse tour, lesquelles 
sont tenues les plus grosses de France. Adonc vous eussiez veu venir 
les Parisiens tous à la foule qui le regardoyent, et se mocquoyent de 
ce que il estoit si grant. Lors pensa que il emporteroit ces deux clo- 
ches, et que il les pendroit au col de sa jument ainsi qu'il avoit veu des 
sonnettes au col des mules. Adonc s'en part et les emporte. Qui furent 
marris, ce furent les Parisiens; car de force ne falloit point user contre 
luy. Lors se mirent en conseil, et fut dit que l'on yroit le supplier qu'il 
les apportas! et mist en leurs places où il les avoit prinses, et que il s'en 
allast sans plus revenir, et luy donnèrent troys cens bcufz et deux cens 
moutons pour son disner, ce que accorda Gargantua » (p. 11 et 12), 



TRADITIONS POPULAIRES 247 

Mais par malheur l'un d'eux tastant avecques son bourdon le pays, 
à sçavoir s'ilz estoient en sceureté, frappa rudement en la faulte d'une 
dent creuze, et ferut le nerf de la mandibule, dont feist très forte dou- 
leur à Gargantua (ch, xxxviii). 

Ce fut là leur salut : pour soulager son mal, le géant se fit ap- 
porter son cureclents et « vous clenigea messieurs les pèlerins ». 

Tels sont les éléments traditionnels que Rabelais a tirés des 
Grandes et Inestimables Chronicques. Remaniés, développés ou 
transposés, ces détails, relativement peu nombreux, témoignent 
de l'intime connaissance que Rabelais possédait de la littérature 
populaire indigène, depuis les fabliaux et les derniers remanie- 
ments des romans de chevalerie jusqu'aux récits traditionnels, 
aux narrés, qu'il avait entendus ou recueillis oralement. 

Ajoutons que la Chronicque Gargantuine, sous une forme 
abrégée et rajeunie, fît partie, dès le xvii' siècle, de la Bibliothè- 
que bleue des Oudot, imprimeurs à Troyes. Elle y prit ce ti- 
tre : « Les Chroniques du roy Gargantua, cousin du très re- 
gretté Galimassue... avec les merveilles de Merlin, translaté de 
Grec en Latin et de Latin en François » ( i). Ces vieilles traditions 
pénétrèrent ainsi à nouveau dans les masses populaires, d'où 
elles étaient sorties plusieurs siècles auparavant. 

Traits ajoutés par Rabelais. 

Aux épisodes qui dérivent de sources populaires livresques, 
Rabelais a ajouté nombre de traits traditionnels, puisés dans le 
grand courant oral de son époque. Par ailleurs il a procédé par 
transposition, en attribuant à Pantagruel des faits et gestes que 
la tradition rattachait à Gargantua ou à d'autres géants du passé. 
Nous allons examiner ce double aspect complémentaire. 

Grossesse. — Gargantua est porté onze mois au ventre de sa 
mère (ch. m), ce qui, comme le long allaitement, présage un fu- 
tur héros. Notre auteur atteste le fait par l'autorité à la fois des 
mythographes, des médecins et des jurisconsultes de l'Antiquité. 
C'est là un trait commun aux mythes et aux contes populaires. 

Naissance. — Gargantua nait « en façon bien estrange » : 
Gargamelle accouche de l'enfant géant « par l'oreille senestre » 
(ch. vi), ce qui donne l'occasion à notre auteur de parler des en- 

(i) Nous reviendrons sur ce livre de colportage. 



24S FAITS TRADITIONNELS 

fantements étranges et contre nature, en citant à Pappui des 
récits tirés à Li fois de la mythologie et de la littérature oiale : 

Je voas diz, que à Dieu rien n'est impossible Et s'il vouloit les fem- 
mes auroient dûresnavent ainsi leurs enfaus par l'aureille. 
Bacchus ne fut il engendré par la cuisse de Jupiter? 
Rocquetaillade nasquit il pas du talon de sa mère ? 
Crocquemouche de la pantofle de sa nourrice ? 
Minerve nasquit elle pas du cerveau par l'aureille de Jupiter? 
Adonis par l'escorce d'un arbre de mirrhe? 
Castor et PoUux de la coque d'un œuf pont et esclous par Leda? 

La naissance des enfants pir l'oreille est également mention- 
née par Molière, et nous reviendrons sur cette facétie tradition- 
nelle. A la naissance de Pantagruel (1. II, ch. 11) se rattache un 
détail étrange. Alors que Badebec l'enfantait, sortirent de son 
ventre soixante et huit mulets tous chargés de sel, neuf droma- 
daires et sept chamaux chargés de jambons, anguillettes, etc. 
C'est là un souvenir vague de la Chromcque (p. 25), où les 
HoUandoys, pour contenter Gargantua, lui baillèrent pour son dé- 
jeuner « deux navires chargés de harenc frays, et deux censcac- 
ques de micquereaulx saliez et vingt barilles plains de mous- 
tarde ». 

Transferts. — Rabelais use parfois à son gré des traditions 
qu'il met en œuvre. 

C'est ainsi qu'il attribue à Anarche, roi des Dipsodes, et à ses 
trois cents géants, « tous armez de pierres de tailles » (1. II, 
ch. xxvi), ce que la Chronicque gargantuine raconte des Gots et 
Magots, ennemis traditionnels du roi Artus. Ailleurs, il transfert 
à Pantagruel des gestes que la tradition rattache à Gargantua ou 
à d'autres héros. Tel l'épisode du dolmen de Poitiers, connu 
sous le nom populaire de Pierre levée, sur lequel nous aurons à 
revenir. 

H. — Versions dififérentes. 

En dehors des épisodes consignés dans la Chronicque gargan- 
tuine, il circulait, à l'époque de Rabelais, d'autres versions qui 
sont restées étrangères à son roman et que peut-être il a négligées 
intentionnellement. Nous ne les connaissons malheureusement 
que par des allusions ou de brèves menti(jns ; mais elles méri- 
tent de nous arrêter, car elles témoignent de l'existence d'une 
véritable Geste gargantuine, dont Rabelais ne semble avoir 



TRADITIONS POPULAIRES 249 

connu et utilisé qu'une faible partie. Etant donné le vague de 
ces traditions, il ne sera possible d'émettre sur leur compte que 
des supposiiions plus ou moins plausibles. 



I. — Gargantua aux cheveux de plâtre. 

La même année quia vu l'apparition de la Clironicque et du 
Pantagruel, le chanoine angevin Charles de Bourdigné a mis ces 
curieux vers en tête de sa Légende joyeuse de Maistre Pierre 
Faifeu ( « Ballade au lysans ») : 

De Pathelin n'oyez plus les canticques, 
De Jehan de Meun la grand jolyveté. 
Ni de Villon les subtiles trafficques. 
Car pour tout vray ilz n'ont que nacquetté. 
Robert le Dyable a la teste abolye, 
Bacchus s'endort et ronfle sur la lye. 
Laissez ester Caillette le folastre, 
Les quatre filz Aymon vestuz de bleu, 
Gargantua qui a chepveulx de piastre: 
Voyez les faitz Maistre Pierre Faifeu. 

On a fait toutes sortes de suppositions (i) sur cet énigmatique 
« Gargantua aux chepveulx de piastre », mais aucune n'est satis- 
faisante. A notre avis, cette appellation renvoie à une représenta- 
tion plastique, à un rocher anthropomorphe, où l'on croyait 
apercevoir à distance un géant à cheveux de plâtre. De nos jours, 
non loin du château de la Roche-Lambert, dans la Haute Loire, 
un roc qui dessine une tête, vue de profil, porte le nom de Gar- 
gantua (2). C'est à une tradition expliquant ce lasus naturœ que 
semble se rapporter le livret mentionné par Bourdigné sur le 
même rang que d'autres livres de colportage, tels que Les qua- 
tre Fils Aymon, alors que Rabelais établit (comme on le verra) 
une distinction entre ces diverses productions populaires, suivant 
leurs origines, orales ou littéraires. 



(i) La dernière a été émise par M. Abel Lefranc, dans V Introduction 
citée, p. xxsii : « Il est vraisemblable que le héros populaire atteignit., 
un âge très avancé... de là l'allusion de ses cheveux blancs, « chepueulx 
de piastre ». Toutefois, ce n'est là qu'une hypothèse: « En effet, une 
pareille comparaison est étrangère à la langue du xvie siècle, laquelle 
ne connaît que l'expression proverbiale « battre comme plâtre » (voy. 
Godefroy). 

(2) Cf. Sébillot, Gargantua, p. 266, et Folklore de France, t. \, p. 3o 



25o FAITS TRADITIONNELS 



2. — Descente de Gargantua aux enfers. 

Quelques années après l'apparition du Gargantua, vers 1540, 
une sottie normande, la Farce nouvelle à cinq personnages, 
fait allusion à une autre version de la tradition gargantuine (i). 
Le personnage principal de la pièce, la Mère de Ville, s'adres- 
sant à un autre interlocuteur, le Garde-pot qui se démène outre 
mesure, lui dit : 

Jamais le vaillant Fer à bras 
N'eust tant charge que tu as. 

Et le varlet d'ajouter : 

Il a gardé Garguentuas, 
Quant il trébucha aux enfers, 

La descente aux enfers est un des thèmes populaires les plus 
répandus, familiers à la fois aux mythes, aux légendes et aux 
contes proprement dits. Le « trebuchement » de Gargantua dont 
parle la sottie, est inconnu par ailleurs; mais une tradition mo- 
derne de la Haute-Bretagne fait également descendre Gargantua 
dans l'enfer « pour y chercher de l'argent » (2). Ce parallèle, 
tout lointain qu'il soit, n'en est pas moins curieux comme pen- 
dant unique de la version ancienne. 

III. — Vestiges matériels. 

Les désignations populaires de monuments mégalithiques, se 
rattachant au nom de Gargantua, se rencontrent d'un bout à 
l'autre de la France. Elles sont particulièrement fréquentes dans 
la Beauce. le Berry et la Franche-Comté, maison les rencontre 
aussi en Normandie, en Poitou et ailleurs (3). 

Ces désignations sont généralement l'écho des traditions rela- 
tives à notre géant; mais elles se rattachent parfois à des géants 

(1) Voy. l'article de Pierre Champion dans la Rev. Et. Rab., t. IV, 
p. 273 et suiv. 

(2) Sébiliot, Gargantua, p. 52-53. 

(3) Voy. Salomon Heinach, Cultes, Mythes et Religions, t. III (1908), 
p. 364 à 433 : « Les monuments de pierre brute dans le langage et les 
croyances populaires ». — Paul Scbillot, Le Folklore de France, t. I, 
p. 3oo à 412 : « Les Rochers et Pierres. Les empreintes merveilleuses». 



TRADITIONS POPULAIRES 25 I 

du passé, dont Gargantua a bénéficié au cours des âges. C'est 
ainsi qu'une charte du xii^ siècle appelle Curia gigantis, une au- 
tre du xiii° Cathedra gigantis, les roches de Saint-Pierre-de-Va- 
rangeville, dites aujourd'hui Chaire ou Chaise de Gargantua (i). 

Les vestiges que Gargantua a laissés dans la toponymie po- 
pulaire de la France sont très nombreux. On en a pu dresser des 
relevés. Des blocs de pierre, des roches à forme singulière, des 
dolmens, etc., où notre géant a laissé des empreintes (2), y sont 
désignés comme le berceau, la boite, la dent, le fauteuil, la 
soupière, le lit de Gargantua. 

Le roman renferme plus d'une allusion de ce genre, bien 
que Rabelais transpose souvent les faits, en attribuant à F^an- 
tagruel ce que la tradition rapporte à Gargantua ou à d'autres 
personnages fabuleux. En voici quelques exemples. 

Pierre levée de Poitiers. — Le peuple désigne sous le nom 
de pierre levée un bloc de pierre ou un dolmen, proprement une 
pierre enlevée d'un endroit et déposée dans un autre, et fait de ce 
déplacement une des prouesses gigantales. Un des plus célèbres 
de ces blocs à l'époque de Rabelais était la Pierre levée de 
Poitiers. Notre auteur ne manque pas d'en parler : 

De faict vint à Poitiers, pour estudier, et proffita beaucoup, auquel 
lieu voyant que les escoliers estoyent auculnes fois de loysir et ne sça- 
voient à quoi passer temps, en eut compassion. Et un jour print d'un 
grand rochier qu'on nomme Passelourdin, une grosse Roche, ayant 
environ de douze toizes en quarré, et d'espesseur quatorze pans. Et la 
mist sur quatre pilliers au milieu d'un champ bien à son ayse : affin 
que lesdictz escoliers, quand ilz ne sçauroyeat aultre chose faire, pas- 
sassent temps à monter sur ladicte pierre, et là banqueter à force fla- 
cons, jambons et pastez, et escripre leurs noms dessus avec un Cous- 
teau, et de présent l'appelle on La Pierre Levée (1. II, ch. v) 

Comme on le voit, Rabelais attribue à Pantagruel une 
prouesse que la tradition rattache ailleurs à Gargantua. A Clergy , 
dans l'Oise, on montre une « pierre levée », dite Palet de Gar- 
gantua, qui passe pour avoir servi de projectile à des jeux de 
notre géant; de même, dans Indre-et-Loire, Eure-et-Loir, dans 
la Drôme, etc. (3). 

La Chronicque gargantuine fait allusion à ces jeux du géant 
(p. 7): « Auculnes foys il se esbatoit à getter des pierres de hault 

(i) Reinach, loc. cit., p. 376. 

(2) Idem, p. 376 à 379, et l'ouvrage cité ci-dessus de Sébillot, 

(3) Sébillot, Folk-lore, t. I, p. Sog. 



252 FAITS TRADITIONNELS 

en bas de la montagne, comme font petis enfans, lesquelles n'es- 
toyent point moindres de la pesanteur de troys tonneaulx de 
vin ». 

Plus loin, les parents de Gargantua prennent chacun « un 
grant rochier » sur leur tête et voyagent ainsi jusqu'au royaume 
du roi Artus (p. lo) : « Et quant Grant Gosier fut assez avant, 
il mist le sien sur la rive de la mer, lequel rochier à présent est 
appelé le mont Sainct Michel. Et mist ledit Grant Gosier la 
poincte contre mont ; et le puis prouver par plusieurs Aliche- 
letz » (i). 

Tymbre de BOURGES. — En parlant de l'enfance de Pantagruel, 
Rabelais relève cette particularité: 

Je laisse icy à dire comment à chascun de ses repas il humoit le laict 
de quatre mille six cens vaches. Et comment pour luy faire un paes- 
lon à cuire sa bouillie furent occupez tous les pesliers de Saumur en 
Anjou, de Villedieu en Normandie, de Bramont en Lorraine, et luy 
bailloit on ladicte bouillie en un grand tymbre qui est encores de 
présent à Bourges près du Palays, mais les dentz luy estoient desjà 
tant crues et fortifiées, qu'il en rompit dudict tymbre un grand mor- 
ceau, comme très bien apparoist (1. II, ch. iv). 

L'appellation de tymbre, mot du terroir angevin ou vendéen, 
au sens d' « auge » ou « cuve », est complètement inconnue en 
Berry. D'autre part, dans la toponymie populaire, l'absence de 
tout monument mégalithique portant le nom d'Auge ou Cuve de 
Gargantua (2), a laissé longtemps obscure l'allusion de Rabelais. 

Dans le Berrj^ les pierres à bassin s'appellent ccuelles de 
Gargantua (^). Cette désignation, ici comme ailleurs (4), remonte 
assez haut. En 1305, suivant une constatation récente (5), dans 
le compte de Hugues Gouhaut, bailli de Bourges, il est question 
de la dépense faite pour replacer la Scutela gigantis du Palais 
de Bourges, l'écuelle de pierre du géant qui s'y trouvait de temps 
immémorial et qui avait été enlevée, parce que, une fois par an, 



(i) C'est la forme francisée du picard miquelots que Rabelais cite ail- 
leurs (1. I, ch. xxxviii) : « ... saultans avec leurs bourdons comme font 
les micqiielots... n 

(2) Voy. la table alphabétique du Garf^autua de M. Scbillot. 

(3) Reinach. p. 378. 

(4) Sébiliot, Garf^antiia, p. 9. 

(b) Voy. une note d'Abel Lcfranc, dans la Revue du XF/« siècle, 
t. IV (iqK")), p. iC)2 à iG5: a Le tymbre de l'antagruel à Bourges », et 
notre étude, ibidem, t. V, p. 82 à 86. 



TRADITIONS POPULAIRES 25 3 

lescrieurs de vin la remplissaient de vin destiné aux pauvres (i). 

A partir de quelle époque, l'ancienne désignation générale 
d'Eciœlle du géant a t-elle été remplacée par l'appellation spé- 
ciale Ecuelle de Gargantua? On l'ignore. Cette substitution de 
notre géant aux géants anonymes du passé nous a déjà frappé à 
propos de la Chaise de Gargantua, héritière de la Cathedra gi- 
ganiis du xiii' siècle. 

Quoi qu'il en soit, Rabelais a dû connaître l'une ou l'autre de 
ces appellations ainsi que l'aiTectation spéciale de cette pierre à 
bassin. A l'époque où il l'a vue, avant 1532, un grand morceau 
lui manquait, comme il le relève expressément. En donnant à 
l'écuelle gigantesque le nom de tymbre, inconnu dans le Berry, 
il s'est simplement servi du procédé de transfert qui lui est fami- 
lier. Tout en partant de la réalité, il en use librement et inter- 
prète les faits à sa fantaisie. 

IV. — Derniers éclios. 

La tradition a groupé, autour de Gargantua, une masse de sou- 
venirs qu'elle avait rattachés auparavant à de nombreux géants, 
anonymes et locaux. Rabelais s'est amusé à énumérer, parmi 
les ancêtres de notre géant, une soixantaine de personnages my- 
thiques qu'il a empruntés à tous les âges et à tous les peuples. 
L'idée est juste et le procédé conforme à la traditiun elle-mérne 
qui a fait bénéficier Gargantua des prouesses des géants anté- 
rieurs. Il s'est ainsi constitué, comme nous l'avons dit, une véri- 
table Geste gargantuine. 

On a essayé d'en recueillir les traces dans toutes les provinces 
de France (2). Une première enquête a constaté (chose curieuse 
à noter) que ces traditions sont moins nombreuses dans la Tou- 
raine et dans l'Anjou que dans les pays voisias (3). Il se peut 
qu'une pareille constatation soit infirmée par des recherches ul- 
térieures; car, dans une province toute voisine, le regretté Jean 
Baffier, sculpteur berrichon (comme il aimait à s'intituler), nous 
a donné la geste berrichonne de Gargantua telle qu'il l'a recueillie 
de la bouche de ses parents et des vieillards de son village (4). 

(i) Ibidem, p. i63. 

(2) C'est l'objet du livre souvent cité de Paul Sébillot, Gargantua dans 
les traditions populaires, Paris, i883. 

(3) Idem, préface. 

(4) Nos Géants d'autrefois. Récits berrichons, Paris, 1920. 



354 FAITS TRADITIONNELS 

Les traditions gargantuines modernes sont généralement indé- 
pendantes des Grandes Chronicques, à plus forte raison du Gar- 
gantua de Rabelais : « Parfois, le conte et le roman se rencon- 
trent sur un détail ou un épisode, mais presque toujours les 
souvenirs du Gargantua du peuple et du Gargantua littéraire 
n'ont que des ressemblances passagères » (i). 

Dans la littérature orale moderne, le type similaire le plus fré- 
quent est Jean de l'Ours, qui, comme Gargantua, a hérité des 
prouesses des géants de jadis. Petit garçon, il est déjà d'une force 
extraordinaire. A quinze ans il se forge une canne de fer qui 
pèse cinq cents livres. En partant, il rencontre sur son chemin 
plusieurs géants comme Brise-Chénes, Tranche-Montagnes, etc., 
dont il fait ses compagnons, à l'exemple de Pantagruel qui s'as- 
socie des auxiliaires, des « apostoles », chacun représentant une 
force ou une qualité extraordinaire. Nous avons déjà mentionné 
ce trait commun à Rabelais et aux traditions populaires. 

V. — Cycle gigantal (2). 

Le roman rabelaisien n'est en somme que l'histoire de trois 
générations de géants graduellement policés et rendus à l'hu- 
manité. Mais à côté de ces protagonistes de son choix, Rabelais 
fait aussi place aux géants traditionnels. 

Voici tout d'abord le type du géant brutal, force élémentaire 
de la nature, qu'il appelle Loup-Garou, à cause de sa férocité. 11 
est tout « armé d'enclumes cyclopicques » (1. II, ch. xxix) et il 
manie aisément une massue d'acier « pesant neuf mille sept 
cens quintaulx » et qui est pJteée... Il s'approche de Pantagruel 
(( la gueule ouverte », en brandissant sa massue enchantée et 
proférant des menaces terribles, mais notre « pauvre bon hom- 
met » finit par en avoir raison. 

Viennent ensuite deux autres géants traditionnels, dont Ra- 
belais fait mention à propos des enfantements étranges : Croc- 
qnemousche et lioquetaillade (l. 1, ch. vi), que nous avons 
déjà cités. A première vue, on serait tenté de prendre ces noms 
pour des inventions de notre auteur. Il n'en est rien. 

Le premier, Crocquemouchc, qui naquit « de la pantoufle de 



(1) Schillot, Gargantua, p. xxrv. 

(2) Rabelais emploie à plusieurs reprises cette cpithète giganlalc, an- 
cien équivalent de gigantesque. 



TRADITIONS POPULAIRES 35 S 

sa nourrice », est un géant apparenté à Gargantua, dont un des 
ancêtres porte le nom de Happeinousche, dans la généalogie 
« gigantale » sur laquelle nous reviendrons tout à l'heure. Son 
pendant est le géant Mouschilloa, que frère Antoine du Saix 
mentionne, à côté de Gargantua, dans son Esperon de disci- 
oline (1532) : 

Dieu saict comment vous verrez lors galler 
Gargantua, Moiischillon, Barberousse (i). 

Rabelais donne ailleurs le nom de Crocquemousche à l'empe- 
reur Domitien (1. III, ch. xlvi) qui, vers la fin de^ son règne, 
rendu cruel par la peur, fit massacrer un grand nombre de 
nobles et de personnages de son entourage. 

L'autre nom de géant, Roquetaillade, signifie proprement 
« Roche taillée » et renvoie à une origine provençale (aujour- 
d'hui, nom d'une commune du département de l'Aude). Cette 
appellation fait allusion à sa taille colossale ; c'est un géant des 
contes d'enfants, à qui on raconte qu'il est sorti « du talon de sa 
mère » . 

Nous arrivons maintenant à la célèbre généalogie de Panta- 
gruel, au relevé de soixante générations de géants, dont les noms 
ont été puisés aux sources fabuleuses les plus diverses. Nous pas- 
serons sur les emprunts faits à la Bible et à la mythologie, à 
l'épopée médiévale et burlesque, à des sources secondaires et 
tertiaires (2), et finalement sur quelques mentions particulières 
à notre auteur, pour nous arrêter exclusivement aux noms 
d'apparence traditionnelle. 

Certains de ces noms de géants font'ressortir leur taille dé- 
mesurée : tel FalourdUi, géant long et pesant comme une fa- 
lourde ou gros fagot de bûches lié par les deux bouts. 

D'autres se rapportent à la stupidité que l'imagination popu- 
laire attribue aux géants : tel Badeloary « qui tua sept vaches 
pour manger leur foj^e », dont le nom signifie proprement ba- 
daud ou stupide (3). 

Plusieurs de ces noms font allusion à la voracité ou glouton- 
nerie traditionnelle des géants : 

Engoulevent, épithète ancienne donnée à un famélique : un 

(1) Voy. Rev. Et. Rab., t. IX, p. 244. 

(2) Voy. Appendice D : Origines littéraires. 

(3) Cf. Henri Estienne, Apologie, t. I, p. 64 : « ... badaud que le vul. 
gaire en quelques lieux appelle badlori ». 



256 FAITS TRADITIONNELS 

Pierre Engoulevent figure dans le rôle de la Taille de 1292, et 
dans une pièce en vers de la fin du xv" siècle, attribuée à Villon, 
Baillevent et Malepaye logent « près la clousture de Monsieur 
d'Engoulevent », lequel habite au pays de Claquedent. Dans la 
langue générale, engoulevent désigne le passereau qui, envolant, 
tient son large bec ouvert. 

Happemousche, que nous avons déjà rapproché du géant 
apparenté Crocquemousche. Du Fail donne à un des personna- 
ges de ses Propos rustiques (ch. xiii) le nom de G obemouche : 
« C'estoit un terrible senault et bon vilain, et payoit voluntiers 
pinte ou tout le pot ». Dans la langue courante, gobe-mouche 
désigne un passereau qui se nourrit principalement de mouches. 

Maschefain (i), qui mâche ou mange du foin (2). nom appa»- 
rente au monstre Masdiecroutte (1. IV, ch. lix), sorte d'épou- 
vantail de carnaval que nous avons déjà mentionné. 

La conception du géant, telle qu'elle résulte de l'ensemble de 
cette nomenclature et des traits individuels consignés par Rabe- 
lais, répond à peu près à celle de l'imagination populaire. Phy- 
siquement, ces personnages monstrueux sont caractérisés par 
leur membrure colossale et, par suite, leur esprit borné. C'est 
une sorte de compensation idéale que la mentalité des foules 
se complait à établir entre le physique et le moral, l'esprit do- 
minant la matière. 

De là le contraste entre la stature colossale du géant et son 
intelligence fruste. Rabelais s'est parfaitement conformé à cette 
psychologie populaire, lorsqu'il fait de Pantagruel, même policé 
et humanisé, un esprit sans grande initiative et Jusqu'à un cer- 
tain point sans ressources. Sa force surhumaine reste comme 
impuissante, faute de souplesse. 

Lorsque Thaumaste, grand clerc d'Angleterre, lui propose 
d'arguer par signes, il entre « en la haulte gamme et de toute la 
nuict ne faisoit que ravasser » (1. II, ch. xviii). C'est Panurge 
qui prend sa place et fait quinaud l'Anglais. 

Lors de son duel terrible avec Loup-Garou, le « pauvre bon 
hommet » de géant, consterné à la vue de son colossal rival, jette 
les yeux au ciel et se recommande à Dieu. 

Lt pendant la Tempête, après avoir prié « en fervente devo- 

(i) Ane. fr. et dial. (Norm., Pic, etc.) fain, foin. 

(2) Le terme est antérieur à Rabelais (voy. Godefroy). 



TRADlTIONSiPOPULAIRES 25? 

tion », il se borne à tenir le mât fort et ferme, c'est-à-dire en 
somme à rester immobile, alors que Frère Jean se démène de 
toutes ses forces et manœuvre comme un marin consommé. 

Chez Pantagruel, la bonhomie l'emporte sur l'intelligence, le 
cœur sur l'esprit. Géant humanisé, il finit par devenir « le meil- 
leur petit et grand bon hommet qui oncques ceignit espée ». 
Mais l'initiative, l'action féconde et décisive est réservée à Frère 
Jean ; la souplesse de l'intelligence, l'esprit inventif, à Panurge, 
l'homme aux mille ressources. Ce sont eux qui sauvent, dans 
les conjonctures difficiles, leur bon maître géant, dont l'esprit a 
gardé quelque chose de son infirmité primordiale, bien que 
par ailleurs il se montre à nous tel que l'a façonné le génie 
de Rabelais, juge indulgent des humaines faiblesses et pa- 
rangon de cette sérénité d'ame qui est au fond même du pan- 
tagruélisme, c'est-à-dire, en définitive, de la sagesse hu- 
maine. 

B. — TRADITIONS MÉDIÉVALES. 

Les traditions gigantales que nous venons d'étudier appar- 
tiennent au grand courant oral et leurs origines sont foncièrement 
populaires. Le roman de Rabelais renferme en outre quelques 
traditions de source littéraire remontant au Moyen Age et qui 
sont devenues à leur tour populaires, en pénétrant dans les 
masses. En voici deux qui méritent de nous arrêter. 

I. — GoTs ET Magots. 

La source première de ces noms devenus traditionnels est la 
Sainte Ecriture, tout particulièrement rA/)ocaZ(//)secZesam^/ea7i 
(ch. x), qui, s'inspirant d'une prophétie d'Eséchiel (ch. xxxviii 
et xxxix), prédit qu'après le règne de mille ans, Gog et Magog 
marcheront contre la ville sainte, mais seront anéantis par le feu 
du ciel. De la Bible, ces noms collectifs des peuples du Nord 
pénétrèrent dans le roman d'Alexandre le Grand, où ils figurent 
parmi les vassaux que Porus appelle à son aide : 

Gos et Magos (i) i viennent de la terre des Turcs. 
(Ed. Paul Meyer, t. II, p 205) 

( I ) Variante : Gos et Margos. 

17 



258 FAITS TRADITIONNELS 

Porus vaincu, Alexandre le Grand enclôt Gots et Magots 
dans les déiilés des montagnes où ils se sont réfugiés. 

Cette tradition médiévale est encore vivace au xv^ siècle, où 
on la lit à la fois dans Christine de Pisan et dans Joinville (i). 
Au xvi" siècle, les Gos et Magos représentent, dans les Grandes 
Chronicques (1532), les ennemis mortels du roi Artus : « Voilà 
les traistres Gos et Magos qui uMyt et Jour nous veulent des- 
truire » (p. 15), dit le roi à Gargantua. Ils étaient « fors et 
puissans, armez de pierre de taille » et horribles à voir, mais 
notre géant les défît et les anéantit. 

Le caractère fabuleux de ces noms apparaît encore dans le 
Grand Parangon des Nouvelles nouvelles (1535) par Nicolas de 
Troyes (2). Rabelais y fait également allusion (1. 1, ch. liv) : 

Torcoulx, badaulx, plus que n'estoient les Got^ 
Ny Ostrogotz, précurseurs des Magot"^... 

et ailleurs (1. IV, ch. lvi) : « Ouysmes... goth, magotli, et ne 
sçay quelz autres motz barbares ». 

Enfin, il en fait l'application aux moines fanatiques, ennemis 
de toute culture, qu'il exclut de son Abbaye de Thélème. Vers 
la même époque, Marot s'en sert, avec le même sens, dans sa 
iv' épitre du « Coq-à-l'àne » (1536) : 

Hz sont de chaude rencontrée 
Bigotz, Cagotz, Go/f et Magot^, 
Fagotz, Escargotz et Margotz (3). 

C'est ainsi que ces noms bibliques traditionnels ont été em- 
ployés tour à tour pour désigner diiïérents peuples barbares (4) ; 

(i) Voy., à ce sujet, nos recherches dans la Rev. Et. Rab., t. VIII, 
p. 14.8-151, et Revue du XVJo siècle, t. IV, p. 283 à 2S4. 

(2) Ed. Mabille, p. 42 : « Si print congé de ses frères et se mit ù che- 
min, et tant chemina par ses journées qu'il passa la mer Rouge et tout 
le pays d'Indie et la petite Egypte, et se vint jetter en une estrange 
terre qui est quasi le grant chemin à tirer en Paradis terrestre, et là 
sont Gots- et Magots, Tartarins, Barbarins et plusieurs bcstes sauva- 
ges ». 

(3) Par fagots et margots, le poète désigne les allumeurs de bûchers, 
comme il ressort de sa ne Epitre (i535) : 

... CCS cagots 
Et ne preschent que des fagots 
Contre ces povres lierciiqucs. 

Quant à escargots, c'est l'image des moines hypocrites. 

(4) Voy. Hallberg, UExtréme Orient dans la littérature et la carto- 



TRADITIONS POPULAIRES 2)9 

ils furent ensuite rapprochés par assonance des Goths (i) et Os- 
trogoths, et finalement appliqués par les écrivains de la Renais- 
sance aux théologiens sorbonnistes héritiers du Moyen Age. 

2. — Prêtre Jean. 

Ce personnage mystérieux des traditions médiévales est sou- 
vent mis en rapport avec les Gots et Magots, qui, après avoir été 
appliqués aux Scythes, Turcs et Tartares, finirent par désigner 
les peuples barbares de l'Extrême-Orient. 

Dans Joinville, par exemple, les Tartares étaient d'abord sujets 
d' « un prince crestien, le Prestre Jehan, auquel il payoient 
tribut » (2). Suivant Enciso, géographe espagnol du début du 
xvi' siècle, dont la Suma de Geografia (15 19) a été traduite en 
français par Alphonse le Saintongeois (i 544), « du Gange en oriant 
jusques à la dernière Inde qui est appelée Cattay, là où souloyent 
estre les terres du Prestre Jehan et la terre des Gotz et Ma- 
gotz » (3). 

Cette tradition du Prêtre Jean remonte au xif siècle, lorsque 
se répandit en Europe le bruit qu'il existait en Asie un souve- 
rain chrétien. En 1165, on colportait une lettre du Prêtre Jean 
aux rois d'Occident, décrivant les merveilles de son royaume. 
Au XIII* siècle, Rutebeuf en fait mention dans son Dit de VEr- 
berie ; au xiv% le frère franciscain Odoric de Pordenone, 
qui parcourut l'Asie entre 13 18 et 1330, donna les premiers 
détails sur les Indes. Un chapitre de ses Voyages^ le xviii*, 
est intitulé : « De Pentexoire, la terre au Prestres Jean ». 
On y lit ce détail : « Entre lui (le Prestre Jehan) et le grand 
Caan de Cathay a telles convenances et alliances que Prestre 
Jehan a tous dis à femme la fille du Grand Caan et ainsi 
leur prédécesseur » (4). 

Ces curieux détails passèrent ensuite dans les fameux Voya- 
ges de Mandeville, écrits entre 1322 et 1357, dont les récits, où 
le merveilleux le dispute au fantastique, fourmillent de monstres, 

graphie de l'Occident des XIIP, XIV'' et XV^ siècles, Gotehorg, 1907, 
p. 260 à 265. 

(i) Isidore, dans ses Etymologiae (1. XI, ch. 11), remarque déjà : 
« Gothi a Magog filio Japhet nominati putantur ». 

(2) Ed. de Wailly, p. 260. 

(3) Voy. Rev. Et. Rab., t. X, p. 59. 

(4) Cf. ibid., t. IX, p. 271. 



26o FAITS TRADITIONNELS 

de prodiges et de fables de toutes sortes. C'est ce caractère ro- 
manesque qui explique leur étonnante popularité pendant trois 
siècles, du xiv' au xvi% et la place que Rabelais leur assigne, 
sous le nom de Monte ville (i), parmi les livres « dignes de mé- 
moire )) et éminemment populaires. 

On sait aussi qu'à la fin de son deuxième livre, l'auteur de 
Pantagruel s'engage, entre autres promesses fallacieuses, à nar- 
rer «comment Pantagruel espousa la fille du Roy de Inde, dict 
Prestre Jehan ». Or, Mande ville avait consacré à ce dernier 
un chapitre circonstancié de ses Voyages, le xxx% où on lisait 
(d'après la version de Lyon, 1480, qu'avait probablement lue 
Rabelais) : «... la terre Prestre Jehan le Grand, Empereur de 
Inde. . . Prestre Jehan prend tous jours en mariage la fille du grand 
Cam et le Grand Cam prend pour la première femme la fille 
de Prestre Jehan... ». Suit la description des merveilles de son 
palais et de sa cour que Rabelais aurait probablement mise à 
profit, s'il avait écrit les chapitres projetés sur les voyages de 
son héros. 

La géographie de la fin du Moyen Age ne connaît pas de 
royaume plus changeant que l'Etat du Prestre Jehan, véritable 
Protée, tour à tour logé dans tous les pays de l'Asie (2). Mais 
c'est Mandeville qui, le premier, fait de son souverain l'empereur 
de l'Inde et fournit à Rabelais la mention de cette dignité et 
l'allusion au mariage de sa fille. On a fini au xvi" siècle, avec 
les bouleversements politiques, par le reléguer dans l'Abyssinie, 
et c'est comme Négus que le connaissent du Fail et les autres 
écrivains de l'époque, Belon et Guillaume Bouchet (3). 

Rabelais lui-même, après en avoir fait l'empereur de l'Inde, 
lui donne plus tard, dans le nouveau Prologue du Quart livre, 
le titre de « roy des Perses » (4). 

(i) Voy. notre travail sur Monteville, dans Rev . Et. Rab., t. IX, 
p. 2G5 à 274. 

(2) Voy. l'ouvrage cité ci-dessus d'I. Hallberg, p. 281 à 285. 

(3) Nous avons cité ces textes dans la Rcv. Et. Rab., t. VIII, p. 35/ 
à 378. 

(4) Dans les premières éditions de son roman, Rabelais écrit Prestre 
Jehan, reflet du nom médiéval Presbyter Johannes; dans les suivantes, 
Prcsthan, forme contractée de la précédente, tandis que Montaigne 
adopte la forme italienne Prette Jan. Cf. G. Oppert, Der Presbyter Jo- 
hannes, Berlin, 2« éd., 1870. 



TRADITIONS POPULAIRES 261 

Le dernier écho de cette tradition médiévale se trouve dans 
Molière (i), qui, traçant le portrait du nouvelliste ou gazetier de 
l'époque, dit qu' « il est informé de tout ce qui s'agite dans le 
conseil d'en haut du Prêtre Jean et du grand Mogol ». 

Ces traditions livresques, d'origine religieuse ou profane, 
étaient encore pleinement vivaces dans la première moitié du 
XVI* siècle, comme le montrent les textes, populaires et litté- 
raires, que nous venons de citer. La tradition notamment des 
Gots et Magots n'est pas restée sans influence sur la langue. 
Cet appellatif biblique, appliqué en dernier lieu à différents 
peuples barbares et spécialement aux Tartares de l'Asie cen- 
trale, avait été donné au xvi' siècle à une espèce de gros singe, 
au magot (dit alors aussi tartarin). Ce nom simien représente 
ainsi la dernière survivance d'une tradition millénaire (2). 

(i) Voy., à ce sujet, une note de l'édition Despois et Ménard des 
Œuvres de Molière, t. VIII, p. i55. 
(2) Voy. ci-dessus, p. 32. 



CHAPITRE IV 
CHANSONS POPULAIRES 



A l'occasion d'un trophée érigé à Pantagruel, Rabelais fait 
mention de « petites chansonnettes villaticques » (1. II, 
ch. xxvii), c'est-à-dire rustiques. Il en goûtait sûrement le na- 
turel et le charme. 

Cette épithète de villaiicque rappelle les « vilanelles de 
Gascoigne » de Montaigne, à propos desquelles l'auteur des 
Essais emploie pour la première fois l'expression de poésie 
populaire, qui depuis a fait fortune, mais dont déjà il trace 
cette admirable caractéristique (1. I, ch. liv) : « La poésie po- 
pulaire et purement naturelle a des naïfvetez et grâces, par 
où elle se compare à la principale beauté de la poésie par- 
faicte, selon l'art ; comme il se veoid ez villanelles de Gas- 
coigne, et aux chansons qu'on nous rapporte des nations 
qui n'ont cognoissance d'aulcune science, n'y mesme d'escrip- 
ture ». 

Un siècle, plus tard, Molière, par la bouche d'Alceste, refait, 
lui aussi, l'éloge de la chanson rustique, expression immédiate 
de la nature {Le Misanthrope, acte I, se. ii) : 

Le méchant goût du siècle en cela me fait peur ; 
Nos pères, tout grossiers, l'avoient beaucoup meilleur, 
Et je prise bien moins tout ce que l'on admire, 
Qu'une vieille chanson que je m'en vais vous dire : 

.Si le roi m'avoit donné 

Paris, sa grand' ville. . . 
La rime n'est pas riche, et le style en est vieux : 
Mais ne voyez-vous pas que cela vaut bien mieux 
Que ces colifichets dont le bon sens murmure, 
Et que la passion parle là toute pure ? 

Les recueils de chansons abondent au xvi" siècle, souvent 
mises « en parties » par les compositeurs de l'époque, qui 



CHANSONS POPULAIRES 263 

en interprètent l'air (i). Certaines de ces publications devenues 
rarissimes viennent d'être réimprimées (2). 

On en trouve l'écho chez Rabelais et chez les auteurs con- 
temporains. 

La Condamnacion de Bancquet^, moralité de 1507, cite par 
leur vers initial une douzaine de chansons galantes en vogue 
au temps de Louis XII, dont on n'a pu jusqu'ici retrouver le 
texte (3). 

Dès 1538, l'opuscule intitulé Le Disciple de Pantagruel donne 
une liste d'airs de danse beaucoup plus nourrie (près de deux 
cents) représentés par le premier vers des chansons alors en vo- 
gue. On sait que cette nomenclature a passé presque toute en- 
tière dans le Manuscrit du V^ livre. Elle offre de nombreuses 
chansons, qui trouvent leurs correspondants dans celles du 
xv' siècle publiées par Gaston Paris (1875), telles la « Chan- 
son de la Maumariée » (p. 5) avec sa variante gasconne « Se jo 
son maumaridoo » ( pièce cxix) (4). 

(i) Voici les titres les plus connus de ces recueils : 

La Fleur des chansons. Les grandes chansons nouvelles qui sont au 
nombre cent et dix, s. 1. n. d. [Paris, i528]. 

Trente et une chansons musicales à 4 parties par Pierre Attaignant, 
Paris, 1528. — Idem, Trente et sept chansons musicales, Paris, i53i. 

S'ensuyvent plusieurs belles chansons nouvelles, avec plusieurs aultres 
retirées des anciennes impressions, comme pourrez les veoir en la table 
laquelle sont les premières lignes de chansons, Paris, i535. 

Les Chansons nouvellement assemblées outre les anciennes impressions 
[par Clém. Marot], s. 1. i538. 

Voy. De Beaurepaire-Froment, Bibliographie des chants populaires 
français, 3® éd., Paris, 191 1. 

(2) La Fleur des chansons a été de nos jours deux fois réimprimée : 
par Techener (i833) et par Duquesne {i85G). 

Les publications musicales de Pierre Attaignant ont été réimprimées 
par Henry Expert dans la V® livraison de ses Maîtres de la Renaissance 
française, Paris, 1897, in-4. 

(3) Cf. Jacob, Recueil de farces, p. 3 14, note, et Ed. Fournier, 
Théâtre de la Renaissance, p. 23o : « Nous avons cherché la trace de la 
première chanson et celle des onze autres qui suivent, sans rien trou- 
ver ». 

(4) Rappelons le dernier couplet d'une autre chanson du xv"^ siècle 
(éd. G. Paris, p. i33): 

Nous en iron (sic) jouer au boys 

Soubz la belle ramée, 
Et chanterons ung chant piteux 

Pour les maumariées. 



204 FAITS TRADITIONNELS 

En voici quelques autres : 

A l'ombre d'un buyssonnet, (i) 

L'orée d'une saulaye, 

Moi seul par un matinet, 

Plus pensif que ne souloye, 

Advis me fut que j'estoye 

Couché revers pour dormir, 

Et ma dame je perdoys : 

Lors je me pris à gémir (pièce xx). 

C'est simplement donner congié (2) 

A un sien amy quant on l'a... 

A tous les moynes j'eusse dit : Va ! 

Fourvoyés vous, car j'ai changé. . . (pièce lsxvii) 

FoYtune a tort : 

Par son effort 

Son grand descort 

Sans nul confort 

Ousté m'a la présence... (pièce xcii) 

On doit bien aymé l'oisellet^ 

Qui chante par nature 

Ce mois de mai sur le muguet 

Tant comme la nuit dure (pièce cix). 

Dans ses Propos rustiques (1547), du Fail, ch. iv et vi, fait 
mention d'une vingtaine de chansons citées par les pre- 
miers mots ou par les vers les plus connus (3). Aucune n'est 
commune à Rabelais, si ce n'est Avons point veu la Péron- 
nelle } air rustique que les paysans revenant du travail « en- 
tonnoient de la plus haute mesure ». Cette chanson, très répan- 
due aux xv'-xvi'' siècles (4), a été ajoutée. à la liste de du Fail 
par l'interpolateur angevin (1548). 

Dans la « Farce nouvelle d'ung savetier nommé Calbain » 
(imprimée en 1548), le savetier et sa femme chantent nombre 

(i) Cf. V' livre, ch. vit : 

A l'orée d'un buissonnet. 
Ses brcbiettcs gardoit... 

(2) C'est le premier vers que cite seul la liste insérée dans le Manus- 
crit du V" livre. 

(3) Voy. le commentaire de la Borderie, p. 247 a 257. 

(4) Cf. recueil Gaston Paris, pièce xxxix : 

Av'ons point veu la Perronnelle 
Que les gendarmes ont emmenée? 
Elle figure dans la Farce de Calbain et dans la Comédie des Chansons. 
Voy. Livet, Lexique de Molière, t. III, p. 257-258. 



CHANSONS POPULAIRES 205 

de couplets de diverses chansons populaires de l'époque au 
nombre de vingt-sept (i). 

Finalement, la Comédie des Chansons de 1640 en contient 
un grand nombre qui remontent aux xv*-xvi" siècles (2). 

Passons maintenant aux divers genres de chansons qu'on 
trouve représentées dans l'œuvre rabelaisienne. 

I. — Chansons religieuses. 

Le xvi' siècle est l'époque par excellence des Noëls ou chan- 
sons religieuses consacrées à la naissance du Christ. Le plus 
ancien recueil imprimé connu remonte à 1 5 1 5 environ et porte 
ce titre qui reparaît dans les impressions ultérieures : Les Noè'U 
nouvellement faicts et composer en Vhonneur de la nativité 
de Jesucrist et de sa très digne mère (s. 1. n. d., in-12). 

Chaque province a eu son recueil de Noëls : l'Anjou, celui de 
Jehan Daniel, organiste à Angers (i 520-1 530) ; la Touraine, La 
grande Bible des Noëls, parue à Tours (sans date), gothique (3). 

Estienne Pasquier relève leur vogue extraordinaire et pro- 
longée toute l'année : «En ma jeunesse, c'estoit une coustume 
que l'on avoit tournée cérémonie de chanter tous les soirs pres- 
que en chasque famille des Nouëls, qui estoient chansons spi- 
rituelles faites en l'honneur de nostre Seigneur... » (4). 

Et Antoine du Verdier parle du grand nombre de recueils de 
Noëls, imprimés ou manuscrits : « Il n'y a en France paroisse 
où l'on n'en fasse, pour les chanter tous les ans aux fêtes de 
Noël » (5). 

Le seul connu des auteurs de Noëls poitevins est Lucas Le- 
moigne, curé de Saint Georges et de Notre-Dame du Puy- la- 
Garde, au diocèse de Poitiers, qui publia à Paris, en 1520, 
un in-12 gothique, les « Grans Noëls nouveaux^ réduits sur le 



(i) Cette farce a été réimprimée dans l'Ancien Théâtre de Viollet- 
le-Duc. 

(2) Réimprimée dans le même recueil, t. IX. 

(3) Voy. H. Lemaître et H. Clouzot, Trente Noëls poitevins du XF* 
au XVIII^ siècle, Niort, 1908, et principalement Lopelmann, Das 
Weihnachtslied der Fran^osen iind der ïibrigen romanischen Volker, 19 14 
(dans Romanische Forchungen, t. XXXII, p. 489 à 616), bibliographie, 
p. 602 à 614. 

(4) Recherches sur la France, 1. VIII, ch. xx. 

(5) Dans sa Bibliothèque Françoise (i585). 



366 FAITS TRADITIONNELS 

chant de plusieurs chansons nouvelles». Or Rabelais, qui fait 
parfois mention de noëls, en les citant sous leur forme poite- 
vine, écrit dans l'ancien Prologue du Quart livre : « En An- 
giers estoit pour lors un vieux oncle, Seigneur de Sainct Geor- 
ges, nommé Frapin : c'est celuy qui a faict et composé les 
beaux et joyeux Noelz, en languaige Poictevin ». 

On s'est demandé si cet oncle Frapin, seigneur de Saint 
Georges et auteur de noëls poitevins, n'était pas tout bonne- 
ment Lucas Lemoigne, curé de Saint Georges (i). Mais étant 
donné la précision de Tonomastique rabelaisienne, le nom de 
Frapin^ porté d'ailleurs par un aïeul maternel de l'auteur, s'op- 
pose à une pareille identification. La question reste en suspens. 

Toujours est- il que Frère Jean, au fort de la tempête, entonne, 
en guise de celeame, un vieux noël poitevin : 

Je n'en daignerois rien craindre, 
Car le jour est feriau, 
Naii, naiif naul (2) 

C'est le refrain d'un ancien noël poitevin conservé dans le 
manuscrit de l'Arsenal : 

Au saint nau 
Chanteray, sans point me feindre, 
Y n'en daigneray ren creindre, 
Car le jour est feriau (3), 

Autre souvenir dans la bouche de Panurge (1. 111, ch. xiv) : 

Qui ne le croid, 
D'enfer aille au gibet, 
Noël, nouvelet. 

Cette fois il s'agit d'un noël inséré dans la Grande Bible des 
Noi^'ls : 

Noël novelet, noel chantons icy, 
Novelles gens crions à Dieu mercy, 
Chantons noel pour ung roy novelet. 



Ung prestrc vint dont je fuz esbahy 
Qui par parolles mon cueur espanouyt... 

(i) Cf. Burgaud des Marets, G'Juvrcs de Rabelais, t. II, p. 3. 

(2) Nau est la forme poitevine, répondant à twcl. 

(3) Première pièce du recueil de M. Lcmaitre et II. Clouzot. Les 
éditeurs l'assignent au xv siècle, faute d'une désignation plus précise 
du manuscrit de l'Arsenal. 



CHANSONS POPULAIRES 267 

Et si me dit : « Frère, creis tu icy ? 
Et si tu y croys, es cieux seras ravy. 
Si tu n'y croys, d'enfer va au gibet (i). 

Les noëls poitevins restèrent en vogue Jusqu'au xviii' ,'siècle. 
Ceux de Bourgogne furent remaniés en 1700 par le bourguignon 
Bernard de La Monnoye, auquel ils durent un regain de popu- 
larité. 

Au XVI® siècle, Clément Marot a composé des noëls ou pas- 
tourelles. 

II. — Chansons sentimentales. 

Les chansons sentimentales constituent la catégorie la plus 
nombreuse aux xv^-xvi' siècles. Elles abondent dans les recueils 
de l'époque et figurent, pour la plupart, dans la liste donnée 
par le Disciple de Pantagruel (1538), passée tout entière ou à 
peu près dans le Manuscrit du V^ livre. Nous en avons déjà 
cité quelques-unes. En voici deux autres qu'on lit dans le pre- 
mier livre du roman : 

Ho, Regnault, 
Reveille toy, veille ! 
O Regnault, 
Reveille toy! 

est la chanson que chante à pleine voix Frère Jean « pour re- 
veiller ses compagnons » (l. I, ch. xli). C'est le refrain d'une 
chanson recueillie par Tarbé (dans son Romancero de Cham- 
pagne, t. 111, p. 4) et qui se chante encore dans diverses pro- 
vinces, où Thomas remplace Regnault (2). 

Les maies nuyctz, 

Les travaulx et ennuys... 

paroles d'amour que Panurge adresse à la dame parisienne 
(1. II, ch. xvii) proviennent également de quelque chanson élé- 
giaque, dont la source reste à trouver. 



III. — Chansons bachiques. 

On sait quel rôle la beuverie joue dans le roman de Rabelais. 
Les « Propos des bienyvres », dans Gargantua^ offrent un 

(i) Cité par H. Clouzot, dans Rev. Et. Rab., t. IV, p. 1S8. 
(2) Voy. Œuvres de Rabelais, éd. Lefranc, t. I, p. 345. 



268 FAITS TRADITIONNELS 

tableau d'un parfait réalisme. Frère Jean est le type du bibe- 
ron toujours altéré, pour lequel (comme pour les Gascons) vi- 
vere devient bibere. Le vocabulaire rabelaisien de la beuverie 
est le plus copieux qu'on connaisse. Tous les poètes bachiques 
ultérieurs (et en premier lieu Jean le Houx) y ont puisé à plei- 
nes mains. 

Il est surprenant dès lors qu'on ne rencontre dans notre roman 
aucune chanson bachique, sauf peut-être les quatre vers cités 
parEpistémon dans sa descente aux enfers (1. 11, ch. xxx) : 

Je veiz Epictete vestu gualentement à la françoyse, soubz une belle 
ramée avecques force Damoizelles se rigolant, beuvant, dansant, fai- 
sant en tous cas grande chère, et auprès de luy force escuz au soleil. 
Au dessus de la treille estoient pour sa devise ces vers escriptz : 

Saulter, dancer, faire les tours, 
Et boyre vin blanc et vermeil : 
Et ne faire rien tous les jours 
Que compter escuz au soleil. 

Lors quand me veit, il me invita à boire avecques luy courtoise- 
ment, ce que je fciz voluntiers, et chopinasnies theologalement. 

On ignore d'ailleurs la source de cette chanson. 
En revanche, des vers bachiques isolés s'y rencontrent çà et 
là. Tels, dans les « Propos des bienyvres » : 

Hume, Guillot, 
Encores y en a il un pot. 

Ou encore ce refrain dans la bouche de Frère Jean (1. I, 
ch. xl): « Ha ! ha ! (dist le moyne) serois je en dangier de 
noyer, veu que suis en l'eau jusques au nez .^ Non, non. Quare} 
Quia. 

Elle en sort bien, 

Mais poinct n'y entre, 

Car il est bien antidote de pampre. 

Une recherche spéciale pourrait mettre au jour plus d'un 
fragment de ce genre. 

IV. — Chansons satiriques. 

La plus fameuse est : 

FauUe d'argent, douleur saîis pareille, qui revient souvent 
chez Rabelais (1. H, ch. xvi; 1. IV, ch. xxxv, etc.). C'est à pro- 
pos de Panurge qui y « cstoit subject de nature ». 



CHANSONS POPULAIRES 269 

Voici comment Rabelais décrit cette maladie épidémique, 
dans sa Pantagruéline Prognostication, ch. m : 

Et régnera, quasi universellement, une maladie bien horrible, et 
redoubtable : maligne, perverse, espouventable, et mal plaisante, la- 
quelle rendra le monde bien estonné, et dont plusieurs ne sçauront 
de quel bois faire flèches, et bien souvent composeront en ravasserie, 
sillogisans en la pierre philosophale, et es oreilles de iMidas. Je trem- 
ble de peur, quand je y pense, car je vous dy : qu'elle sera epidimiale 
et l'appelle Averroys vij. Colliget (i) : Faulte d'argent. 

Cette maladie spéciale, inconnue aux traités de médecine, est 
par contre très fréquente dans les écrits des poètes du xvi' siè- 
cle. Le vers cité par Rabelais revient souvent dans les rondeaux 
de CoUerye (n° 49, 50, 65, 71, etc.) : 

Faulte d'argent est douleur non pareille, 
Faulte d'argent, ung ennmy parfait, 
Faulte d'argent, par dit et par fait. 
Qui bons rustres de tristesse traveille. 

Dans la Sottie de Gringore, la Commune chante à son tour : 

Faulte d'argent, c'est douleur non pareille... (2) 

Cette chanson se lit dans le recueil de Plusieurs belles 
chansons nouvelles (Paris, 1543), fol. 86. Le refrain passa 
dans le Trésor de Gabriel Meurier (p. 74) : 

Faute d'argent, c'est douleur nompareille, 
Qui pauvre rustre reveille 
Et traveille (3). 

C'est sous cette même rubrique qu'on pourrait ranger la 
chanson de ricochet, c'est-à-dire à ritournelle, où le motif initial 
revient sans cesse, renforcé par de nouveaux détails. Aux con- 
seils de Pantagruel, si Panurge doit se marier ou non, celui-ci 
de répondre (1. III, ch. x) : « Vostre conseil (dist Panurge), soubz 
correction, semble à la chanson de Ricochet : ce ne sont que 
sarcasmes, mocqueries, et redictes contradictoires ». 

(i) La re'férence donnée par Rabelais est simplement facétieuse : le 
Colliget d'Averroès renvoie au recueil de ses écrits sur la médecine, 
imprimé à Venise en 1482 et jouissant longtemps d'une grande répu- 
tation. 

(2) Œuvres, éd. Ch. d'Héricault, t. I, p. 223, et Picot, Sotties, t. II, 
p. i52 note. 

(3) C'est un raccourci des vers cités ci-dessus de Collerye. 



270 FAITS TRADITIONNELS 

On lit cette même appellation dans le Cymbalum de Des Pé- 
riers (iv* dialogue) : « Aussi bien te veulx je apprendre plusieurs 
belles fables que j'ay oy racompter autrefois, la fable de Pro- 
metheus, la fable du grand Hercules de Lybie, la fable du Ju- 
gement de Paris, la fable de Saphon, la fable de Erus qui 
revesquit, et la chanson de Ricochet, si d'adventure tu ne le 
sçais ». 

Et, vers la même époque, Budé, dans une note de ses Adver- 
saritty en donne cette définition : « Asystatum, id est instabile 
et inconstans, la chanson du Ricochet, id est id argumentum 
vel ea sententia quœ exitum non habent » (i). 

Sous cette dernière forme, l'expression se trouve un siècle au- 
paravant dans la Chronique de Boucicaut (t. 111, p. 19) : « Geste 
malicieuse voye ont fait à savoir entre eux, pour se excuser 
chascun sur son compaignon, disant : Mais que il cède, je céde- 
rai : et semblablement, respond l'autre, et ainsi est la fable du 
Ricochet ». 

Ce n'est pas tout. 

Deux textes antérieurs la mentionnent sous une forme diffé- 
rente. 

Le premier se rencontre au xii' siècle dans les Partures 
Adan, d'Adam de la Halle, c'est-à-dire dans un des jeux partis 
où l'amant s'efforce de dire son mal d'amour, sans en détailler 
les « façons » (éd. Nicod, p. 93): 

Sire, la fable oïr volés, je croy, 
Du rouge cokelet... 

L'autre texte se lit dans une chanson de geste, Baudouin de 
Sebourg, de la première moitié du xi v" siècle (chant xi v, v. 947) : 

Tant la mena la dame de quoquet en fablel, 
Que li rois li dist : Dame, foi que doi Jupiter... 

Cette ancienne appellation de « conte du petit coq rouge » est 
encore vivace dans le domaine des traditions populaires (2). 

(1) Cette définition, abrégée, figure dans le Dictionnaire de Robert 
Estienne : « La chanson du Ricochet, asystaton, asystatos cantilena : at 
asystatum argumentum : quod exitum non habet ». 

{2) Dans la Meuse on dit: « C'est la fiafe da rouge couchot, c'est-à- 
dire la fable du rouge coq, c'est toujours le même refrain (Labourasse). 

A Genève, rouge poulet, chose ennuyeuse qu'on rabâche : Cest la 
chanson du rouge poulet. «Le rouge poulet est le coq, dont le chant ne 
se modifie jamais » (Humbert). 



CHANSONS POPULAIRES 271 

Comme on le voit par ces témoigna.G^es chronologiques, la chan- 
son de Ricochet ou \3l fable du Ricochet sont des expressions sy- 
nonymes, la fable n'étant qu'un conte en vers. Ce genre de récit 
à ritournelle, sous forme de chanson ou de conte, est répandu 
chez tous les peuples (i). On le retrouve en Grèce moderne et 
en Russie, en France comme en Espagne (2), et jusque chez 
les Ilottentots (3). 

Le motif initial varie suivant les pays. 

Chez les Italiens et les Espagnols, un oiseau prend la place 
du coq ; de là, les expressions synonymes can^^one deW uccel- 
lino (4) et pajarito (« oiselet »). Le tlorentih Benedetto Varchi, 
dans son Dialogue de VErcolano (xvi*' siècle), en parle (5) ; 
mais on n'en a jamais cité la version correspondante, qui doit 
certainement subsister dans les traditions populaires de l'Italie 
et de l'Espagne. 

En France, la. fable du jeune coq rouge est anciennement 
attestée. Mais aucun traditionniste n'en a fait connaître le 
texte (6), qui certainement doit encore circuler. Faute d'une 
variante française, nous allons donner en note la version rou- 
maine de la Fable du Coq rouge que nous avons jadis re- 
cueillie oralement (7). 

(i) Voy. Reinhold Kôhler, Kleinere Schriften, t. III, p. 355 à 365. 

(2) Cervantes fait allusion à un conte de ce genre dans la première 
partie de Don Quichotte (ch. svi) : « Et comme on a coutume de dire : 
Le chat au rat, le rat à la corde, la corde au bâton, le muletier tapait 
sur Saacho, Sancho sur la servante, la servante sur lui, l'hôtelier sur la 
servante ». 

(3) Em. Cosquin analyse ces divers récits dans ses Contes populaires 
de la Lorraine (n° xxxiv, « Poutin et Poutot »), t. II, p. 34 à 41. 

(4) Ou la favola dell'uccellino que mentionne déjà Brunetto Latini 
au xiiie siècle. 

(5) Voici le passage : 

« Conte : Ma ora che io mi ricordo, che voleté voi significare, 
quando voi dite : Questa farebbe la Can^one delV uccellino ? quale è 
questa Canzone ? O chi la compose, o quando ? 

Varchi. L'Autore è incerto : e anco il quando non si sa : ma non si 
puo errare a credere che la componesse il popolo... » 

(6) Cf. Plattard, L'Œzivrt? de Rabelais, p. 32S, note : « Qu'était-ce que 
cette chanson de ricochet, qui a peut-être suggéré à Rabelais l'idée de 
cette scène [la consultation de Panurge sur le mariage]? Il est fâcheux 
que nous ne la connaissions pas ». 

(7) I. J'ai été à la foire, — et j'ai vu un coq. — Ah I quel coq I — 
Gomme il chantait à la foire I — Chante, coq, — saute à la danse, vieux! 



272 FAITS TRADITIONNELS 

11 est vraisemblable, étant donné la similitude des traditions 
populaires, que la version française, ancienne et moderne, n'en 
diffère pas essentiellement. Quoiqu'il en soit, le conte cité nous 
offre un premier échantillon de ce que Panurge appellait « re- 
dictes contradictoires ». 

11 résulte des faits exposés : 

i*^ La plus ancienne appellation de cette chanson est la fable 
du coquelet^ qui survit de nos jours sous celle de chanson du 
rouge poulet (Genève) ou fable du rouge couchot (Meuse). Ce 
nom fait allusion au m.otif initial, le coq, qui revient constam- 
ment à titre de refrain (i). 

2° L'expression chanson de Ricochet (Rabelais et Des Pe- 
riers), chanson du Ricochet (Budé) et fable du Ricochet (Bouci- 
caut) est l'équivalent ultérieur du xiv' au xvi' siècle de l'appel- 
lation primitive. 

Ce synonyme moderne semble contenir, dans son élément 
final, Cochet, un souvenir du nom primordial, mais la syllabe 
initiale reste obscure. Toujours est-il que l'acception moderne 
de «bond répété», que possède ricochet, dérive de son premier 
sens d'origine traditionnelle. 



II. Et il est venu un renard, — et il a mangé le coq. — Ah ! quel coql 
etc. (refrain). 

III. Et est venu un lévrier, — et a mangé le renard, — le renard, le 
coq. — Ah! quel coq! etc. 

IV. Et il est venu un loup, — et a mangé le lévrier, — le lévrier, le 
renard, — le renard, le coq. — Ah ! quel coq! etc. 

V. Et il est venu un ours, — et il a mangé le loup, — le loup, le lé- 
vrier, — le lévrier, le renard, — le renard, le coq, etc. 

VI. Et il est venu un lion, — et il a mangé l'ours, — l'ours, le loup, 
etc. 

VII. Et il est venu un pieu et a tué le lion, — le lion a mangé l'ours, 
etc. 

VIII. Et il est venu un feu, — et il a brûlé le pieu, — le pieu a tué le 
lion, etc. 

IX. Et il est venu une pluie, — et a éteint le feu, — le feu a brûlé 
le pieu, — le pieu a tué le lion, — le lion a mangé l'ours, — l'ours, le 
loup, — le loup, le lévrier, — le lévrier, le renard, — le renard, le coq. 
— Ah ! quel coq I — comme il chantait à la foire ! — Chante, coq, — 
saute à la danse, vieux! 

Voy. notre ouvrage sur les Contes Roumains, Bucarest, 1895, p. qSo 
à 953. 

(i) En Languedoc, on dit, avec le même sens, la cansoun de Vagnèu 
blanc, se dit d'une chose qui n'a pas de bout... (voy. Mistral). 



CHANSONS POPULAIRES 273 

Une variété de la chanson satirique est également le blason, 
genre poétique très en vogue jusqu'à la Pléiade. Le théoricien 
de l'école marotique en donne cette définition : « Le blason est 
une perpetuele louenge ou continu vitupère de ce qu'on s'est 
proposé blasonner... Autant bien se blasonne le laid comme le 
beau et le mauvais comme le bon » (i). 

Nous reviendrons plus loin sur les nuances que ce terme 
comporte chez Rabelais. Remarquons pour le moment, en ce 
qui touche le blason en vers, que l'épitaphe burlesque de Ba- 
debec en contient des éléments (1. II, ch. m) : 

... elle avoit visaige de rebec, 
Corps d'Espaignole, et ventre de Souyce. 

Un échantillon plus complet nous est offert dans « le blason 
et devise des licentiez » de l'Université d'Orléans (1. II, ch. v), 
que nous avons déjà cité (2). 

V. — Chansons grivoises. 

Les chansons libres abondent au xv' siècle. Le Jardin de 
plaisance et autres recueils de l'époque en renferment un 
grand nombre (3). Chez Rabelais naturellement elles ne man- 
quent pas. 

Dans le ch. xiii de Gurgantua, « Comment Grandgousier 
congneut l'esprit merveilleux de Gargantua », figure un rondeau 
scatologique, qui n'est probablement pas de l'invention de l'au- 
teur. 

Ailleurs on lit (1. II, ch. i): « Les aultres enfloyent..., vous 
sçavez le reste de la chanson ». Cette chanson joyeuse, à pro- 
pos de la grandeur démesurée du membre viril, se trouve effec- 
tivement dans un manuscrit de la Bibliothèque Nationale du 
xv' siècle (4). 

Parmi les titres imaginaires ou ridicules de la Bibliothèque 
de Saint-Victor, il en est un intitulé « Le Chiabrena des pucel- 

(i) Thomas Sebilet, Art poétique Françoys, 1548, éd. F. Gaiffe, Pa- 
ris, 1910, p. i6g. 

(2) Voy. ci-dessus, p. 204. 

(3) Voy, le Parnasse satyrique du XV^ siècle, Anthologie de pièces li- 
bres publiées par Marcel Schwob (XI« vol. des V.pi>r.-Mtcf., Recueil de 
documents pour servir à l'étude des traditions populaires), Paris, igo5. 

(4) Cf. Rev. Et. Rab., t. II, p. 140 (note de Marcel Schwob). 

18 



274 FAITS TRADITIONNELS 

les », OÙ Panurge puise ces vers pour prouver que la braguette 
« est première pièce de harnois entre gens de guerre » (l. III, 
ch. viii) : 

Celle qui veid son mary tout armé, 
Fors la braguette, aller à rescarmouche, 
Luy dist : Amy, de paour qu'on ne vous touche, 
Armez cela, qui est le plus aymé. 

Le sens initial de chiahrena résulte d'une pièce en vers de 
1534, V Alphabet du temps présent (attribué à Marot) : 

Quand le maistre dit : A. A. A. 
Le disciple se prent à rire 
Des oysons qui crient K. K. : 
Car c'est le parler, pour vous dire, 
De chiabrena.. . (i) 

Les chansons scabreuses, comme on pourrait s'y attendre, 
reviennent souvent dans le roman rabelaisien. Telles : le huitain 
de la bonne Dame de xMerville (1. III, ch. viii) et le dixain sur 
Jean de Quinquenays et sa (emme Quelot (1. IV, ch. xliv). Dans 
le Prologue de l'Auteur du Quart livre, Rabelais fait chanter, 
en chœur et en parties, par les plus illustres musiciens du 
temps, un dixain et un quatrain, équivoquant sur le sens de 
« coignée ». 

VI. — Chansons des rues. 

Pendant quatre siècles, du xiii" au xvi% les Cris de Paris 
constituent un des documents les plus vivants du passé. Depuis 
le recueil de Guillaume de Villeneuve (xin" siècle) jusqu'à celui 
de Clément Jannequin (1550), on peut suivre le développement 
de ce genre éminemment populaire et parisien {2). 

Rabelais y fait souvent allusion : 

Xercès crioit la moustarde... Scipion Africain crioit la lye en un sa- 
bot... Le pape Jules [estoit] crieur de petits pastez (1. H, ch. xxx). 

Je le veulx mettre [le roy Anarche] à mestier et le faire crieur de 
saulce verte. Or commence à crier : vous fault il poinct de saulce 
verte ? Et le pauvre diable cryoit (1. Il, ch, xxxi). 

Ce sont là les échos mêmes des C/'is de Paris de l'époque : 

(i) Marot, Œuvres, cd. Guiflrey, t. II, p. 5oo. 

(2) Alfred IVanklin a réuni les Cris de Paris des diverses époques 
dans le premier volume de sa Vie privée d'autrefois^ intitulé L'Annonce 
et la Réclame, Paris, 1887. 



CHANSONS POPULAIRES 275 

Puis ung tas de frians museaulx 
Parmy Paris crier orrez, 
Le jour : Paste{ chaux! Paste^ chaux ! 
Dont bien souvent n'en mangerez. 
{Les cris de Paris que l'on crie parmy Paris, dans Corrozet(i), après iSSa) 
Puis assez criez sans qu'il tarde, 
Parmi Paris, en plusieurs lieux, 
Pour chose certaine : Moustarde! 

Qui a maint faict pleurer les yeulx, 

(Idem) 
Après par sens ou par folie, 
A Paris l'on crye très hault, 
Jeunes ou vieux: Lye! lye! 

Auxquels elle proufite et vault. 

(Idem) 
Vous faut il point de saulce verte? 
C'est pour manger carpe et limande. 
Celui qui en veut, en demande. 
Tandis que mon pot est ouvert. 
(Les cent et sept cris que l'on crie journellement à Paris, 
par Ant. Truquet, i545). 

Aujourd'hui, on ne crie plus clans les rues que des objets de 
très mince valeur et de nécessité journalière. Les petites indus- 
tries ont seules encore recours à ce moyen de publicité jadis 
pratiqué sur une très grande échelle (2). 

VII. — Chansons historiques. 

L'événement historique le plus considérable du premier quart 
du xvi' siècle a été la défaite des Suisses à Marignan (13-14 
sept. 151 5), qui a eu un long retentissement. Ce « combat des 
géants » a été depuis souvent célébré. Le livre de Leroux de 
Lincy en renferme plusieurs chansons (3), parmi lesquelles la 
plus connue est celle de Clément Jannequin, dont la Bataille 
de Marignan (4), pleine de pittoresque et d'harmonie imitative, 
a Joui pendant tout le xvi' siècle d'une vogue immense (5). 

(i) A la fin des premières éditions de ses Antiquité^ de Paris. 

(2) Voy, J.-G. Kastner, Les Voix de Paris, essai d'une histoire litté- 
raire et musicale des cris populaires, Paris, iSSy. 

(3) Recueil de chants historiques français, Paris, 1842^, t. II, XVI^ siè- 
cle, p. 56 à 64, et Arthur Piaget, Poésies françaises sur la bataille de 
Marignan, dans les « Mémoires et Documents publiés par la Société 
d'Histoire de la Suisse romande », Lausanne, 1902, 2e série, t. IV, 
p . gS à 127. 

(4) Ibidem, p, 63 à 67, et sous une forme plus complète, réimprimé 
par Expert, t. VII, p. 3i à Sg : La Guerre. 

(5) Voy. ci-dessus, p. 202. 



276 FAITS TRADITIONNELS 

Nous relèverons ailleurs les traces nombreuses que cette chan- 
son a laissées dans le vocabulaire de Rabelais (i). 

VllI. — Refrains (2). 

Les refrains sont souvent représentés par le dernier vers de la 
chanson. Tels sont: « Adieu paniers, vendanges sont faites 
(1. I, ch. XLVii), refrain des vignerons appliqué ironiquement à 
une affaire manquée, 

Lamibaudichon, qui figure chez Rabelais au milieu d'un ga- 
limatias inextricable (I. Il, ch. xii), était primitivement un re- 
frain joyeux de buveurs ou de danseurs. On lit dans le Mystère 
de l'Assomption : 

Que je sceuesse d'une vielle 

Jouer sans plus une chanson. 

Seulement Vamy baudichon ; 

Ce seroit assez pour me [faire] vivre,.. (3) 

On le retrouve, avec un sens libre, dans une pièce de la Fleur 
des chansons (1634), qui remonte au xvi' siècle, et dont voici la 
première strophe : 

Une bergerotte près d'ung verd buisson, 
Gardant brebiettes 
Avec son mignon, 
Luy disit en bas ton... et hon ! 
En disant à bas ton 
Nette contre notte 
Et lamybaudichon I (4) 

Ce refrain joyeux fut même pris pour thème à plusieurs re- 
prises par les musiciens du xvi" siècle. Josquin de Prés, entre 
autres, a écrit une « Missa supra Lanii Baudichon » (5). Dans la 
Vengeance de nostre Seigneur, mystère de la fin du xv' siècle, 
on lit (111' journée, fol. S 11 v") : « Nota qu'ilz viennent au Tem- 
ple chantant Vamij Baudichon, ma dame ». 

(i) Celui-ci en fait mention (1. IV, ch. xli) : « 11 me soubvint du 
gros 'laureau de Berne qui feut à Marignan tué à la desfaicte des 
Souisses ». 

(2) Nous avons tiré parti de l'excellent travail de Gustave Thurau , Der 
Rcjrain in der fran^Osischcn Chanson, Berlin, 1901. 

(3) Cité dans Petit de Julleville, Mystères, t. I, p. 275. 

(4) Voy. G, Thurau, p. 383-Î85. 

(i) Idem, Ibidem, p. 385. — Les Chansons Françoyses de Josquin de 
Prés parurent à Anvers en ib/^b. 



CHANSONS POPULAIRES 277 

Vogue la galée! refrain archaïque de matelot, modernisé en 
vogue la galère, dans l'exclamation de Panurge, une fois la fem- 
pête finie (1, IV, ch. xxiii). Ailleurs (1. I, ch. m), il reparaît avec 
le sens généralisé « arrive que pourra ». 

Nous le rencontrons sous sa première forme dans une sottie 
de Gringore, Abus du monde : 

Jamais je n'ouys mieulx mentir. 
Sus gallans, vaugue la galée\ (i) 

Et dans la Farce du maître Mimin (éd. Fournier, p. 321) : 

Il suffit, il s'en faut aller; 
Chantons hault à la bien allée! 
Et à Dieu, vogue, la galéel 

Sous sa forme moderne, on le rencontre comme refrain iro- 
nique dans les vaudevilles du Théâtre de la Foire (2). 

Plus souvent encore les refrains sont représentés par des ex- 
pressions ou formules onomatopéiques au sens vague : 

Mirelaridaine, refrain populaire (l. IV, ch. xvi) qu'on re- 
trouve sous une forme analogue dans une chanson Agenaise 
(Bladé, p. 119) : 

Dansons, ma Sirène, 

Mirelaine. 
Il faut bien danser 
La mirelirél (3) 

Toureloura la la, employé au sens libre chez Rabelais (1. II, 
ch. xii), se lit avec sa valeur originaire dans la « Farce de Cal- 
bain » (éd. Fournier, p. 277): 

Et tout toureloura la lire lire... 
et avec un sens apparenté dans la Comédie des Chansons 
(acte V, se. iv): 

Il est à qui l'aura, ma tourelourette 

Il est à qui l'aura, ma tourelQura\ " 

Finissons par ce refrain qu'on lit au V livre (ch. vi) et que 

l'auteur met dans la bouche de Frère Jean: 

Ils s'en repentiront dondaine, » 
Ils s'en repentiront dondon. 

Voilà les différents genres de chansons qu'on trouve dans 
Gargantua et Pantagruel, et qui sont pour la plupart foncière- 
ment populaires. 

(i) Picot, Sotties, t. I, p. m. 

(2) Thurau, loc. cit., p. 867. 

(3) Cité dans G. Thurau, p. 106. 



CHAPITRE V 
JEUX ENFANTINS 



Le chapitre que Rabelais consacre, dans Gargantua, aux 
divertissements du jeune géant renferme l'énumération la plus 
considérable de jeux de l'entance et de l'adolescence que nous 
ait léguée le xvi' siècle. Dans un but satirique ou simplement 
comique, l'auteur accumule non seulement tous les jeux enfan- 
tins et populaires de l'époque, mais, pour grossir la liste et en 
accuser ainsi la futilité, il y ajoute des correspondants provin- 
ciaux et de nombreux synonymes. Cette énumération, qui a reçu 
une quinzaine d'additions dans l'édition définitive de 1542 (i), 
atteint le nombre de 217 et constitue un ensemble unique dans 
son genre. 

Traducteurs et commentateurs ont naturellement exercé leur 
subtilité et leur érudition sur ce chapitre. 

Le premier traducteur allemand de Gargantua, en 1575, 
Jean Fischart, qui adapte et amplifie Rabelais plutôt qu'il ne 
le traduit, a ajouté à la liste des jeux, d'ailleurs très défectueu- 
sement rendue (2), 372 noms allemands de jeux de cartes et 
d'airs de danses (3). 

Dans la version anglaise de Gargantua par Thomas 
Urquhart, en 1653, la liste des jeux est également augmentée, 
mais sans atteindre cette amplification monstrueuse. 

Chez ces deux traducteurs, les contresens sont nombreux, 
et chose curieuse ! plusieurs de ces bévues manifestes ont 
passé ultérieurement d'Urquhart cians le commentaire de Le 
Duchat (4). 

(i) Exactement seize jeux nouveaux, parmi lesquels: Au fourby, au 
lansquenet, aux martres, au vircton, au piquarome, au rouchemerde, à 
angenart, aux crocquinoUes. 

(2) Voy. Rev. El. Rab., t. VII, p. 234 à 2 3G. 

(3) Cf. la dissertation de H. -A. Hausch, Das Spiclver^eichniss int 
XXV (lapitel von Fischart' s Gcschidilsklitterungy Strasbourg, 1908, 

(4) Rev. Et. Rab., t. VII, p. 204. 



JEUX ENFANTINS 279 

De ces diverses versions, c'est la hollandaise, parue à Ams- 
terdam en 1682, qui nous intéresse de plus près. La liste qu'elle 
donne — 154 jeux, dont 63 hollandais et 91 franco-hollandais 
— a été le point de départ d'une vaste enquête sur les jeux en- 
fantins, le plus ample travail traditionniste que possède à ce 
sujet le folk-lore (i). 

Quant à la liste originale des jeux de Gargantua, elle a provo- 
qué, depuis Le Duchat, des recherches étendues et fructueu- 
ses (2). Le regretté Michel Psichari leur a consacré une mono- 
graphie très nourrie (3), en tenant compte de la plupart des 
textes. Le plus récent travail de ce genre est le commentaire 
circonstancié que nous avons inséré (avec Henri Clouzot) dans 
l'édition critique des Œuvres de Rabelais (4) sous la direction 
d'Abel Lefranc. On y tient compte à la fois du passé et des 
survivances de ces jeux dans les parlers provinciaux. 

En dépit de ces recherches multiples, ce chapitre présente 
encore de nombreuses lacunes, qui continueront à exercer l'é- 
rudition et la sagacité des rabelaisants. Tout en renvoyant au 
plus récent commentaire, nous tâcherons d'apporter quelques 
nouvelles contributions, en considérant le sujet sous ses aspects 
d'ensemble. 

I. — Relevé bibliographique. 

En 1761, Henri Jonathan Clodius publia un gros volume, la 
première bibliographie des jeux : Primœ lineœ bibliothecœ luso- 
riœ sive notitia scriptorum de ludis prœcipue domesticis ac 
privatis ordine alphabetico digesta, Lipsice, 1761. 

Dans la suite, cette rubrique acquit un développement con- 
sidérable. Il suffira de renvoyer aux trois ouvrages les plus 
récents, qui renferment chacun une bibliographie très copieuse 
des jeux enfantins ^5). 

(i) Voy., ci-dessous, l'ouvrage de Cock et Teierlinck. 
(2.) L'Edition Variorum n'a ajouté à Le Duchat que des additions et 
corrections insignifiantes. 

(3) Dans Rev. Et. -Rab., t. VI à VII (1908-1909). 

(4) Voy. t. l, p. 188 à 212. 

(5) H. Ploss, Das Kind ivi Brauch und Sitîe der Volker, t. I et II, 
Stuttgart, 1S76. 

W.-W. Newell, Games and Songs 0/ American children,coUecled and 
compared, New- York, i8S3. 
A. de Cock et Is. Teierlinck, Kinderspel en Kinderlust in Zuid-Neder- 



28o FAITS TRADITIONNELS 

La dernière et la plus vaste de ces publications, sur les jeux et 
les rimes de l'enfant chez les Flamands de Belgique, fut éditée 
sous le patronage de l'Académie royale flamande. Le premier 
tome comprend une longue introduction sur les anciens ouvrages 
néerlandais qui mentionnent les jeux d'enfant. Sous le n° 80, 
on trouve la version hollandaise de Rabelais, avec la liste parue 
en 1682 des 154 équivalents des jeux de Gargantua. 

Le dernier livre français sur la matière — Les Rimes et Jeux 
de l'en'ance d'Eugène Rolland (1883) — consacre à peine une 
trentaine de pages aux « Jeux et formulettes pour amuser les 
tout petits enfants ». Par contre, les divers ouvrages sur les pa- 
tois, en dernier lieu le Glossaire du Bas-Maine de Dottin (1899) 
et surtout les Glossaire des patois et des parlers d'Anjou de 
Verrier et Onillon (1908), renferment des données nombreuses 
sur plusieurs noms de jeux de la liste rabelaisienne encore en 
usage dans les provinces de l'Ouest et ailleurs. 

II. — Témoignages historiques. 

Le premier texte où il soit question d'un jeu, d'une amusette 
populaire, se rencontre chez le trouvère artésien du xiii' siècle 
Adam de la Halle. Dans le Jeu de Robin et Marion, écrit vers 
1280, se trouve mentionné le nom grotesque d'un saint, saint 
Coisne, représenté assis et faisant des grimaces : 

Voire, voire! 
Le Pèlerin à Saint Coisne (i). 

Les joueurs, des paysans, s'avancent vers lui, l'un après l'au- 
tre, en lui présentant des dons fictifs : « Tenés, Sain Coisne, 
biaus dous sire ». Puis, sous prétexte de lui caresser le visage, 
par forme d'adoration, ils le lui noircissent (2). 

land, Gand, 1902-1908, 8 vol. gr. in-8°. En voici le titre en français : 
« Jeux et Amusements des enfants dans la Néerlande méridionale », 
c'est-à-dire dans les provinces flamandes de Belgique. Cf. le compte- 
rendu de H. Gaidoz dans/?ev. Et. Rab., t. I, p. 225-226. 

(i) Coisne est une autre forme de Cosme qu'on lit dans ce mcme Jeu 
et qu'on retrouve dans la liste des jeux de Gargantua : Sainct Cosvie, je 
te viens adorer. 

(2) Le jeu revient dans la Farce d'un chauldronnier (vers i53o), 
mais saint Côme y est adoré sous le nom de « sainct Coquillart » 
(éd. Fournier, p. 3 12). 



JEUX ENFANTINS 281 

Le célèbre chroniqueur Jean Froissart, dans son poème auto- 
biographique VEspinelte amoureuse (vers 1360), fait mention 
des divers jeux de son enfance et de sa jeunesse (i) : 

Jones estoie d'ans assés, 

James je ne fuisse lassés 

A juer aux jus des enfans, 

Tels qu'ils prendent dessous douse ans. 

Et quant la lune estoit serine, 

Moult bien à la pince merine 

Juiens... 

Puis juiens à un aultre jeu 

Qu'on dist à la kcuve leu leu... 

Et quant nous estions ensembles, 

Aux poires juiens tout courant. 

Et puis au larron Engerrant... 

Et, dedans chambre, à l'esbahiy 

Et aussi aux adeviniaus, 

A l'avainne et aux reponniaus... (2) 

Au chace lièvre, à la cluignette, 

Aussi à la sotte buirette... 

Et se {a.\s\ovi?, fosselettes... (3) 

Contemporain de Froissart, le poète champenois Eustache 
Deschamps, consacre une de ses ballades, la 873% aux jeux de 
son temps {Œuvres, t. V, p. 54) : 

Chascun parle de divers gieux jouer. 
De clines l'œil, de porter maie honte, 
Et de la briche aux compaignons donné, 
Et de souffler le charbon, mais n'a compte 
A tous ces gieux nulle chose du monde, 
Quant mon cheval m'a au besoing failli, 
Desur me fault jouer à Vesbahi. 

Le Jeu favori du poète, les dés, jeu d*invention diabolique (4), 

(i) Ed. Scheler, t. I, p. gS, vers igS à 242. 

(2) Cf. V. 2652 : 

Se VOUS joués aux responiaus, 
Faites au moins que le vos trove. 

(3) Plusieurs de ces jeux figurent dans notre liste : A Vesbahy, à ven- 
dre l'avoyne, à la foussette, à la queue au loup, aux responsailles et à 
cline mu![ette. Quant au larron Engerrant, il rappelle le jeu à Ange- 
nart, qui ne figure que dans l'édition de 1542. 

(4) Cf. l. III, ch. xi: « Le mauldict livre du Passetemps des de^^ fut, 
longtemps a, inventé par le calumniateur ennemy », c'est-à-dire par le 
diable. Le Fabliau du jeu de dés (éd. Jubinal, t. II, p. 129) attribue au 
jeu la même origine démoniaque. Quant à la source du mauldict livre 



282 FAITS TRADITIONNELS 

est le sujet d'une ballade spéciale (la 783'), mais il en cite 
ailleurs une variété (t. VII, p. 155): 

Soit à la vachette ou aux dez... 

qui répond auœ vaches de Gargantua. 

L'auteur du Ménagier de Patois, traité de morale et d'éco- 
nomie domestique composé vers 1393 par un bourgeois pari- 
sien, attribue aux dames romaines des amusements goûtés par 
les belles de son temps (i). 

Au xv' siècle, le Mystère du Vieil Testament contient une 
scène charmante entre trois enfants, Eliezer, Ismael et Isaac 
(t. II, p. 7, V. 9550 a 9567): 

Ismael II convient 

Jouer à quelque jeu privé, 

Nos troys... 
Eliezer. C'est ben dit; il fault adviser 

Quelque beau jeu et deviser, 

Puis que le meilleur soit tenu. 
Isaac. Sus 1 que dictes vous, 

Gallans? A quel jeu jouerons nous 

Pour passer temps ^ 
Ismael. A la fossette. 

Isaac. Nenny non, à la tulerette. 

Eliezer. Bien nenny, mais en pique en Romme. 

C'est un beau jeu. 
Ismael. Je le consomme. 

Ainsi soit fait que devisé. 

Et comme le mieulx advisé. 

Je m'en voys commencer le jeu. 

Le poète champenois Guillaume Coquillart parle plutôt des 
jeux d'adultes, des jeux de cartes (t. 1, p. 85): 

Puis quand la bourgeoise est en galles, 
Une caterve, une brigade 
Vient jouer, aux sons des cimbales, 
Au glic ou à la condetnnade... 

Par contre, l* Amant rendu Cordelier à l'observance d'amours, 

des de^f de Rabelais, voy. un article de W.-F. Smith, dans Rev. Et. 
Rab., t. VII, p. 3(7 à 370. 

(i) « Scste le fils l'empereur et plusieurs d'iceux jeunes hommes ro- 
mains... vindrent à Rome et trouvèrent (leurs femmes] les unes devi- 
sans, les autres jouans au bric, les autres à qui fcry ? les autres à pince 
menlle, les autres jouans aux cartes et autres jeux d'esbatemens avecques 
leurs voisines... » (t. I, p. 71). 



JEUX ENFANTINS 283 

poème paru en 1490 et attribué à Martial d'Auvergne, revient 
aux jeux de l'enfance : 

Item, et si ne jouerez 

Au sinon ne à cligne musettes, 

Au jeu de Mon amous aurés, 

A la queuleuleu, aux billettes, 

Au tiers, an perier, aux bûchettes, 

A jecter au sein et dos l'erbe, 

Au propos pour dire sornettes, 

Ne Que pais tou, ne Que paist herbe (i). 

Au début du xvi^ siècle, le curé de Béthune Eloy d'Amerval, 
dans son Livre de la Deablerie (1507), distingue les jeux rusti- 
ques des « beaulx pastoureaux » (fol. O II r") : 

Se vont jouant à la chevrette. 
Au molinet, aux belles quailles, 
Aux longz festus, aux courtes pailles, 
Au tonnebri, à la paumette. 
Et aussy à monte echelette... 

de ceux des mondains qui ne s'amusent pas toujours (fol. 

E VI v»): 

A quelque beau jeu gracieux, 

Qui de soy n'est pas vicieux, 

Comme au jeu à'eschecs ou des dames, 

Qui sont beaux jeux, non pas infâmes... 

Mais préfèrent s'adonner aux jeux de hasard (fol. E II v°) : 

Aux quilles, au franc du carreau, 

Au trinc, au plus près du Cousteau (2), 

(i) Ed. Montaiglon, p. jd. Deux de ces jeux sont ainsi expliqués par 
Benoit de Court dans les commentaires juridiques et joyeux qu'il a 
ajoute's aux Arrests d'amour de Martial d'Auvergne (dernière édition, 
Amsterdam, 173 1, p. 257 et 440) : 

« Or disoit elle que, une journée, ainsi comme elle et d'autres de ses 
voysines jouoyent au propos, il se vint sçoir près d'elle et advint son 
tour, qu'ainsi qu'il parloit à elle à l'oreille pour luy dire son mot et 
proposer dessus, que iceluy galand, en haulsant la patte du chaperon, 
la baisa tout à coup... 

« Ce nonobstant, luy jouant au tiers en un beau grand préau vert, et 
par joyeuseté, en courant par derrière, elle meit audit galant un tantinet 
d'herbe entre sa chemise et le dos... Or estoit vray que ceste dame, de 
son autorité, et sans dire qui avoit perdu ou gaigné, luy estoit venu 
jetter dans le dos, en jouant au tiers, une poignée d'horties et d'ordure, 
où il y avoit des fourmis parmy qui le picquoient... » 

(2) Chez Rabelais : « Au pied du Cousteau » (coteau). 



284 FAITS TRADITIONNELS 

Au de-{, an gîic, aux' belles tables {1), 
A la condampnade et SiXifliix. 

Cependant notre moraliste ne comdamne pas tous les « jeux 
du sort »; il en excepte les plus innocents (fol. E vi v°) : 

Comme à la baboue ou aux tables, 
Où plusieurs personnes notables 
S'esbatent souvent en commun, 
A maucontent, à trente et ung. 

Les Jeux tiennent un grand rôle dans la vie scolaire du 
xvi' siècle, comme dans la première éducation de Gargantua. 
Mathurin Cordier mentionne en 1530 ceux qu'affectionnaient les 
écoliers parisiens du Collège de Navarre : 

Ludamus ad muscam. Jouons à la mouche. 

Certemus talitris. Ludamus pro chiquenodis. Jouons pour des chi- 
quenauldes. 

Ludamus ad equum fundatum. Jouons au chevau fondu. 
Ludamus savatam. Jouons à la savate (2). 

La fin du xvi" siècle vit paraître le premier recueil de jeux 
enfantins, livre rarissime (3), qui est resté inconnu aux rabelai- 
sants. Les 36 estampes représentent, avec les accessoires de 
costume et au naturel, les divertissements les plus en usage 
parmi les enfants du xvi' siècle. Pour nous en tenir aux jeux de 
Gargantua, on y lit: 

A quille là aussi pareillement 

Et à babou, jeu où communément 

Dos contre dos fault frapper au mesme heurt. 

Au jeu des escoublettes, on se heurte la tête l'un contre 
l'autre. 

Ces autres-ci s'exercent bien et beau 
A qui pourra abattre le chapeau 
Avec la main et à pince-merille. 

(i) Chez Rabelais: « A toutes tables ». 

(2) De corrupti sennonis cniendatione, Paris, i53o, ch. xxxvui : Lu- 
dendi formula", p. 192 à 201. 

(3) En voici le titre : Les trente six Tableaux contenant tous les jeux 
qui se peuvent jamais imaginer et représenter par les en/ans, tant gar- 
sons que filles, depuis le berceau jusqu'en Vaage viril, avec les amples si- 
gnifications desdites figures 7nises au pied de chacune d'icelles en vers 
Jrançois. Le tout nouvellement mis en lumière cl dirige par ordre, 

Paris, Nicolas Prévost, ibHj. Voy. Magasin pittoresque, fcvr. 1847, 
p. 67. Cet ouvrage manque à la Bibliothèque Nationale. 



JEUX ENFANTINS 385 

On pinçait le bras en disant : meriUe ! ou morille! jeu analo- 
gue à Je te pince sans rire. 

Pareillement l'un d'entre eux font abattre, 
L'accommodant tout ainsi qu'un pourceau. 

Le pourceau mory de Gargantua- on y figurait la mort d'an 
pourceau. 

Le premier jeu est an franc du carreau^ 
Que les lacquets ont tousjours au cerveau 
Pour y jouer, en attendant leur maistre. 
Colin Maillart, où l'un d'entre eux se bouche, 
Est jeu plaisant où pas un ne rebouche. 
Et Montaient resveille leurs esprits. 

Dans Rabelais : au franc du carreau, au chaplfou et à mon- 
taient. 

Ils sautent tous en criant : Couppe teste 1 
L'un par sus l'autre: est ce pas jeu honneste ? 

C'est l'a crocque teste de Gargantua. 

Voici le jeu recomblé de plaisance 

De: Guillemin, preste moy tost ta lance, 

Auquel on baille un baston plein d'ordure 
A un niais qui se bouche les yeux. 

Dans Rabelais: Guillemin, baille my ma lance et la barbe 
d'oribus. 

Ce curieux livre parisien trouve son pendant dans un recueil 
provincial (i), où figure une énumération des amusements des 
enfants rouennais, qui ne présente presque pas d'analogie avec 
celle de Rabelais. 

III. — Classement des jeux. 

La liste rabelaisienne embrasse diverses catégories de jeux 
usités parmi les enfants et les adultes, ces derniers appartenant 
à différentes classes sociales (écoliers, pages, etc.). Suivons l'ordre 
observé par Rabelais, qui commence par les jeux de cartes 
pour finir par des amusettes, en passant par des jeux d'a- 
dresse et d'attrape. 

(i) Friqiiassée crotesiillonnéc des antiques modernes chansons, jeux et 
menu fretel des petits en/ans de Rouen (ibSy), éd. Rouen, 1604, réim- 
primé par Pottier en i863 et par Blanchemain en 1878. 



286 FAITS TRADITIONNELS 

I. — Le nom de carte (i) à jouer nous est venu de l'Italie au 
XI v^ siècle. La première m.ention se trouve dans le Ménagier de 
Paris (t. I, p. 172), où le mot désigne un « jeu d'esbatement » 
pour les jeunes filles. Rabelais énumère nombre de variétés 
usuelles à son époque, trente-cinq à peu près, qui se répartis- 
sent ainsi : 

1° Variétés italiennes : A la prime, à la condemnade, à la 
charte tirade, etc., ainsi que le tarot (2), ital. tarocco, inventé 
en Italie au début du xv" siècle. Le tarot de Lombardie ou de 
Venise comprenait 78 cartes (3). 

Une autre variété italienne de jeux de cartes, Vimperiale 
(nom de la plus grande carte), est mentionnée par Rabelais en 
dehors des jeux de Gargantua (1. IV, ch. xiv) : « Les officiers 
jouoient à Vimperiale ». 

Ajoutons-y : A pille, nade, Jocque, fore, reflet de l'ital. pi- 
glia-nada (4), giiioco-fora (prends rien, joue dehors), équivalant 
aux correspondants latins : accipe nihil, pone totum, dont les 
initiales étaient inscrites sur chaque face du toton (5). 

2° Variétés espa.:?noles : Aux luettes, esp. laças, cartes aux 
marques nouvelles (par exemple la dame exclue et représentée 
par le chevalier), dont Jehan Vimier mit en vente à Rouen en 
1508 un des premiers tirages français (6). Cette variété fut pro- 
pagée par les marins bordelais (cf. 1. II, ch. v) sur tout le litto- 
ral de Vendée, Saintonge et Bretagne. 

3° Les appellations indigènes remontent pour la plupart au 
xvi* siècle. Trois seulement sont attestées au xv' siècle : au^?Ma?, 
à la triumphe et au glic, déjà sous cette forme chez Villon : 

1705. Gaigne au berlenc, au glic, aux quilles, 

et sous celle de clic dans Guillaume Coquillart (t. 1, p. 155) : 

Jouant au clic ou à la roynette. 

Cette dernière forme est la primitive, car on la lit dans la 
Passion bourguignonne de Semur : 

(i) Rabelais écrit cJiarlc (et plus loin charte virade), forme francisée 
qu'on lit également dans Montaigne, 

(2) Rabelais écrit tarau, graphie qui n'est pas isolée au xvi° siècle. 

(3) Voy. H. d'Allemagne, Cartes à juiicr du XIV" au AA'» siècle, 
Paris, 1906, t. 1, p. 179 et suiv. 

(4) Nada est l'équivalent burlesque de nicnie. 

(5) Voy., sur les noms de jeux d'origine italienne, ci-dessus, p. 142-143, 

(6) H. d'Allemagne, ouvr. cité, t. I, p. 21. 



JEtX ENFANTINS ' 287 

5353. Et les Juifs d'Auffericque 

Joueront à ly [à Dieu] à la clicque. 

L'origine du nom reste obscure (i). 

Quelques autres variétés restent inconnues en dehors de Ra- 
belais : à Vespinay, au fourby, à Vopimon et au torment, à 
côté de Picardie, espèce de calembour géographique sur pique. 
La graphie gay semble également le résultat d'un jeu de mots 
pour/a^ ou gë (cf. gay etjay), nom du brelan en Normandie, 
d'après le mot initial du jeu. 

II. — Mettons à part le jeu de la mourre, dont le nom et la 
pratique viennent de l'Italie {morra). Rabelais en fait mention 
ailleurs {1. IV, ch. xiv) : « Les paiges jouoient à la mourre à 
belles chicquenauldes ». Le nom a pasé chez nous par l'inter- 
médiaire du Languedoc, où ce jeu a été longtemps en vogue. 

III. — Les jeux de tables, au nombre d'une vingtaine, com- 
prennent les échecs, le tric-trac, les dés, les dames. 

Rabelais cite plusieurs variétés de tric-trac: au lourche (2), à 
la re nette (chez Coqu'ûldirt, roynette), au barignin (répondant à 
l'ital. sbaraglino) et surtout à la nicnocque, nom qu'on rencon- 
tre à la fois dans les Moralités et les Farces (3), et dont l'origine 
remonte à la même source imitative (4) que son synonyme tric- 
trac (5). 

(i) Chez Eust. Deschamps, clique désigne à la fois la cloche d'une 
horloge et un coup retentissant (d'où cliqiiier, tinter). 

(2) Le terme est souvent pris au figuré : « La chance du jeu se tour- 
nant, celui en fin du jeu se trouva lourche, qui pensoit estre maistre du 
tablier » (Pasquier, 1. VIII, ch. lvi). Cf. la « Farce de Colin » {Ane. 
Théâtre, t. I, p. 243) : 

Car cela me rend lorche, 
C'est à Dieu trop tiré le dé. 
Oudin(i642) et Ménage (1690) donnent à la fois lourche et ourche. 
Cette dernière forme est sujette à caution. 

(3) Par exemple, la « Farce de folle Bombance » {Ane. Théâtre, t. II, 
Pu 76) : 

Jouer aux dez, 
A la nicqite nocque... 
{4) Cf. Mistere du vieil Testament (t. 11, p. 98) : 
Or allons, ma dame et maistresse. 
Tout nostre beau train tricquetrac... 
(5) On en a tiré au xv° siècle un verbe (Parnasse satyrique, p. 21 5) 
anniquenoquer, frapper, et au xvic, un refrain qu'on lit dans la Farce de 
Calbain : 

Si m'y touchez, je vous feray mettre 

A la prison du chasteau, nicque, nicque, nocque, 

A la prison du chasteau, nicque nocqueau, 



288 FAITS TRADITIONNELS 

Un des Jeux de dés porte le nom de reniguebleu^ qui est un 
juron de la soldatesque de l'époque ; les Lansquenets de même 
ont légué leur nom à un jeu de cartes. 

IV. — Dans les jeux de boules, on trouve le bilboquet, le co- 
chonnet, etc. 

V. — Les jeux d'enfants et d'écoliers (osselets, billes, quilles, 
cache-cache, toupie, volant, etc.) occupent la plus grande par- 
tie du catalogue, où les répétitions et les superfluités (i) abon- 
dent. Plusieurs de ces appellations sont tirées : 

i" Du langage enfantin : 

Babou (à la), anciennement baboe, épouvantail et geste de 
moquerie (cf. 1. IV, ch. lvi), nom de jeu encore vivace en Anjou 
sous la forme babu. Le nom est aussi donné à une variété de 
jeu de dés (2). 

Tirelitaniaine (à la), nom normand du jeu de la queue-leu- 
leu, répondant au saintongeais tirantaine^ trainée de choses sem- 
blables, et au poitevin tantirantaine, bande allongée (3). 

Plmpompet (à), jeu dans lequel, suivant Cotgrave (4), les 
joueurs se donnaient des coups de pied dans le derrière. Le 
nom traduit le bruit des coups donnés (cf. dans la langue mo- 
derne, pan- pan !) 

Migne, migne beuf (à la), formulette enfantine qui accompa- 
gne un jeu analogue au pied du bœuf ou à la main chaude : Mi- 
gne-migne niigneugnieu! (5) 

MyreiimoJTe (à), autre formulette enfantine ainsi donnée par 
la. Fricassée crotestillonnée (1557) : 

Et d'où venez vous, mire le vioufle? 
Je viens du marché, soufle ly soufle (6). 

2° De l'ancienne langue : 

Brandelle (à la), balançoire faite de deux branches d'arbre 

(i) Telle la danse bretonne du triori que Rabelais cite ailleurs (1. IV, 
ch. xxxiii). 

(2) Voy. ci-dessus le texte d'Amcrval. 

(3) Le Uuchat le rend par « Tire-le un peu » (suivant la version d'Ur- 
quhart « At pull yet little »). L'initiale tireli est un refrain qui n'a rien 
de commun avec le verbe tirer. 

(4) « A kinde of gamc \vliercin thrcc hit each othcr on the lum with 
one of their feet ». 

(5) Rolland, Rimes et jeux de Venfance, p. i3i. 
(G) Cf. éd. Pottier, p. 21. 



JEUX ENFANTINS 289 

reliées par les extrémités. Le mot est encore vivace en Haute- 
Bretagne et ailleurs. 

Chapifou (au), au colin-maillard, anc. fr. capifol, propre- 
ment tête folle. 

Bien et beau s'en va Quaresme (à), jeu mentionné dans |un 
des rondeaux de Charles d'Orléans : 

A ce jour, à Saint Valentin, 
Bien et beau karesme s'en va : 
Je ne sçay qui ce jeu trouva. 

Combes (aux), probablement aux cubes, sens de l'ancien 
combe (i). 

Croquinolles (aux), jeu aux coups appliqués sur le tendon 
du nez, à côté de croquignole, synonyme de chiquenaude (1. II, 
ch. vu). On lit ce mot déjà au xv*" siècle : 

Pour rompre testes et canoles,.. 
Pour leur donner des croqiiignoles... 

(Myst. de S. Quentin, v. 4326). 

Cette double forme est encore vivace dans les patois du Midi. 

Cuite-cache (à la), jeu de cache-cache, encore vivace sous 
cette forme dans les patois de l'Ouest. Cuie^ au sens de « ca- 
chette », se lit dans une lettre de grâce de 1454. 

Esbahy (à 1'), nom de jeu qu'on lit déjà chez Froissart et dans 
Eustache Deschamps. 

Foucquei (à), jeu qui consistait à éteindre avec son nez un 
flambeau (en Anjou). Le sens propre en est petit Foulque, de- 
venu dans l'Ouest le nom patois de l'écureuil. 

Passavant^ proprement « coup », sens qu'on lit souvent dans 
le Mystère du Vieil Testament (par exemple, t. III, p. 258): 

Tire avant, tire, malheureux. 
Ou tu auras ung passavant. 

Picquarome, jeu de bâtonnet, dans une lettre de grâce de 1379. 

Pince-morille, nom qu'on lit dans le Ménagier sous la formée 
pince-mer ille, parallèle à Ibl pince -merine de Froissart. 

Responsailles, jeu de cache-cache, de l'anc. fr. response, ca- 
chette, appellation parallèle à celle de reponniaus qu'on lit dans 
Froissart. 

3^ Du languedocien : 

(i) Cf. d'Aubigné, Baron de Fœneste (dans Œuvres, t. II, p. 442): 
« Or ça youons à bis combis ou bien à bianque bouquet ». 

»9 



290 FAITS TRADITIONNELS 

Bourry-bourry ^ou, sus^ baudet, en avant! sens de laformu- 
lette dans le Midi. 

Bousquine (à la), peut-être « bâtarde », en parlant d'un fruit 
sauvageon, acception du languedocien bousquino. Le sens reste 
obscur. 

Mousque, nom d'un jeu d'écoliers (jnusca vadit) et aussi d'un 
Jeu d'enfants, appelé aujourd'hui mousqueto : les joueurs y cou- 
rent l'un après l'autre autour d'une meule de gerbes. 

Tenebry (au), jeu que d'Amerval appelle tonebri et qu'on 
pourrait rapprocher du limousin tonnedre ou tonnegre, espèce 
de jouet d'enfant, proprement tonnerre. 
Virevouste (à la), répondant au languedocien virovolto, toton. 
4° Des patois, particulièrement de l'Ouest : 
Cline mu^iete, cligne-musette, forme angevine. La forme 
usuelle se lit au xv' siècle dans les Cent Nouvelles nouvelles. 
Cocquantin(a.u), volant et jeu de volant, dans le Haut-Maine. 
Griesche (à la), autre nom provincial du volant, sens de l'an- 
gevin gruesche. 

Martres (aux), nom des osselets à Caen, encore aujourd'hui 
usuel dans une partie de la Normandie. 

Pingres (aux), autre nom des osselets en Anjou, jeu particu- 
lièrement pratiqué par les dames (cf. 1. IV, ch. xiv). 

Picandeau (a.u) , jeu d'écoliers lyonnais qui consiste à lancer, 
avec les deux index formant arc, une petite flèche garnie de pa- 
pier à un bout et à l'autre d'une pointe en fer ou d'une épingle 
(d'où le nom de jouet à pique). 

P y revolet, nom angevin d'une espèce de volant. 
Roucliemerde, c'est-à-dire « ronge-merde », en Anjou, est un 
jeu qui fait pendant à la barbe d'oribus. 

Trompe (à la) et au moyne, variétés de toupies, dans l'Anjou 
et dans le Berry. 

5° Du latin des écoliers : 

Barbe d'oribus (à la), dans l'argot scolaire, barbe d'or, euphé- 
misme pour « ordure ». C'est le pendant de la « pouldre d'oribus » 
(1. II, Prol.), qu'Oudin explique par « de la merde pulvérisée ». 
Défende (à), jeu d'écoliers décrit par Cotgrave. 
Prinius secundus (à), jeu d'écoliers, mentionné également 
ailleurs (1. II, ch. xviii): « Ainsi passa la nuict Panurge à cho- 
pincr avec les paiges et jouer toutes les aigucillettes de ses 
chausses à prinius secundus et à la vergette ». 
6" De la langue populaire, qui a fourni le fond de cette nomen- 



JEUX ENFANTINS 291 

clature. C'est ainsi qu'on y relève une abondante provision de 
noms d'animaux : 

Quadrupèdes : Au bœuf violé, au cochonnet va devant, au 
dorelot du lièvre, au renard, à la truye (i). 

Oiseaux : AusG allouettes et aux cailleteaux, à la chevêche 
et au hybou, à la grolle et à la grue, aux pies et au pigeon- 
net. 

Petites bêtes: Au crapault, à escharbot le brun, à la mouche. 

Ajoutons-y : A de/errer Vasm, à la couille du bélier, au nid 
de la bondrée, à chevau fondu, à colin bridé, à la queue au 
loup, au pourceau morij, à escorcher le renard. 

Peu de noms d'arbres : Au bouleau, au chesne forchu, au 
poirier. 

7° Plusieurs de ces noms restent obscurs : Ballay, escoublet- 
tes,fessart, navette, pinot, saint Trouvé, etc. 

Pour obtenir un ensemble aussi considérable, Rabelais a puisé 
un peu partout, et, pour grossir sa liste, il n'a pas reculé 
même devant les synonymes : beliné et fourby, à côté de 
maulcontent et malheureux; chiquenaudes et crocquignoles, 
à côté d'alouettes et nasardes. 11 cumule les équivalents provin- 
ciaux : martres et pringres (« osselets »), cocquantin et gries- 
che (« volant »), mousque à côté de mousche. 

Cette profusion de détails est destinée à faire ressortir l'inu- 
tilité de ces amusements, auxquels les nouveaux maîtres de Gar- 
gantua tendront à substituer les exercices sportifs. Les procédés 
cumulatifs, si familiers à Rabelais, ont abouti ici à une énumé- 
ration surabondante, aux proportions démesurées comme' celles 
du jeune géant qui pratiquait ces jeux, inépuisables comme les 
ressources linguistiques dont disposait leur auteur. 

(i) Dans le jeu à briffault, ce nom semble désigner le chien de chasse. 
Du Fail en cite la formule : « Brifaut, à moi, si tu faux ! » Cf. Em. Phi- 
lipot, dans Rev. Et. Rab., t. X, p. 247 à 249. 

Rappelons le jeu de bilboquet, dont la forme primordiale (probable- 
ment parisienne) billeboucquet figure parmi les jeux de Gargantua. Le 
but de ce jeu d'adresse consiste à recevoir la boule ou le morceau de 
bois, après les avoir fait sauter. Ces sauts ont été assimilés à ceux d'un 
petit bouc, d'un bouquet. La forme littéraire bilboquet est à rapprocher 
de baliverne (pour bailliverne). 



CHAPITRE VI 
RITES ET CROYANCES 



Le xvi" siècle est riche en coutumes et croyances, qui ont 
laissé leur écho dans Rabelais et des traces dans les traditions 
populaires modernes. Tel, par exemple, l'usage nuptial des 
mitaines, c'est-à-dire des petits coups de poing qu'on se don- 
nait à la fête du mariage. Ces nopces à mitaines, que Rabelais 
décrit complaisamment (1. IV, ch. xii à xv), et qu'il localise en 
Touraine dans un milieu roturier, ont également existé en Poi- 
tou, même dans la haute société, comme en témoigne Jacques 
Yver vers 1570 (i). Pelles étaient certainement pratiquées dans 
d'autres provinces et hors de France, car elles sont attestées 
pour la Scandinavie par Olaus Alagnus, qui en parle dans le 
chapitre « De nuptiis plebeiorum » de son grand ouvrage His- 
torla de gentium septentrionalium variis conditionibus, paru à 
Rome en 1555 (2). 

Telle aussi la coutume du gâteau de la fève qu'on sert le 
Jour des Rois pour que celui à qui la fève échoit soit proclamé 
roi par les convives (cf. 1. III, ch. xxv). La coutume est ancienne. 
On la trouve déjà mentionnée dans le Trésor de Jehan de Meung 
au xiii" siècle (voy. Littré); au xvi% dans les Serées de Bouchet 
et, au début du xvii% Béroalde de Verville lui consacre une des 
curieusjs dissertations (3) de son Palais des Curieux (161 2). 

On pourrait multiplier ces exemples, mais nous ne retiendrons 
que les plus curieux, en leur adjoignant certaines croyances po- 
pulaires encore très répandues à cette époque. 

I. — Coutume soldatesque. 

Rabelais et les écrivains de la Renaissance font mention 

(i) Voy.'Em. Philipot, dans Rcv. Et. Rab., t. IX, p, 394-395. 

(2) Idem, ibidem, p. 397 à 399. 

(3) « Les fèves qu'on met aux, gasteaux de la leste des Roys », p. 90 
et suiv. 



RITES ET CROYANCES 293 

d'une curieuse coutume, véritable rite militaire, dont la portée 
et le sens ont Jusqu'ici échappé aux historiens et aux tradition- 
nistes. Cette coutume semble d'origine germanique, car on la 
trouve tout d'abord pratiquée par les mercenaires allemands en 
France, Suisses et Lansquenets. Ceux-ci, avant de charger l'en- 
nemi, baisaient la terre, en jetant derrière eux une poignée de 
poussière. 

Rabelais se sert deux fois de l'expression symbolique baiser 
la terre. Au sens propre, dans la Sciomachie, à l'occasion d'un 
simulacre de bataille où les combattants, avant d'en venir aux 
mains, « se meirent tous à genouils... ayans baisé la terre, 
soudain au son des tambours se levèrent... ». Et au sens figuré, 
au Tiers Livre, ch. x, à propos du caractère aléatoire du mariage: 
« Il se y convient mettre à l'adventure, les œils bandez, baissant 
la teste, baisant la terre, et se recommandant à Dieu... ». 

Avant de rechercher la source de cette pratique militaire, re- 
cueillons les témoignages des historiens : 

A roccasion de la bataille de Cérisoles, où les Français, 
le 14 avril 1544, taillèrent en pièces les Espagnols et les Impériaux 
(qui comptaient entre autre 9000 Lansquenets), Paul Jove fait allu- 
sion à une partie du rite : 

(( Germani qui humi procubuerant ut tormenta vitarent, imperante 
Vastio, consurrescerunt ; collectumque pulverem, quœ est vêtus et 
reli glosa ejus gentis consuetudo, post terga projecerunt, quum ea 
cerimonia conciliari Victoria; numen arbitrarentur, promotisque si- 
gnis hastas inclinarunt (i) ». 

Brantôme, à l'occasion de la revue que Charles IX passa à Charenton 
des Lansquenets et des Reîtres qu'il avait amenés d'Allemagne, est 
plus complet (t. V, p. 221) : 

« Il trouva ses gens en un bataillon quarré... et à la teste estoit ce 
bon vieillard [le comte de Rhingrave], en forme de couronnel, armé 
de toutes pièces, la picque sur le col, et marchant de très bonne 
grâce ; et le roy allant à luy, luy et ses compaignons de loing, ayans 
bai\é la terre, et ei^ jette chascun une poignée derrière les espaules 
à leur mode, commançarent aller à luy la picque basse et branlante, 
comme qui va au combat; et estans près, luy et ses gens alors baissa- 
rent la picque en signe d'humilité, et les enseignes aussi, et après 
firent une très belle salve... ». 

A la bataille de Moncontour, en 1)69, où les Catholiques du duc 
d'Anjou (depuis Henri III) remportèrent la victoire sur les Protestants 

(i) Historiarum sui teinporis ab anno i4g4ad annum i54'/ libri XLV, 
éd. in-fol., i552, t. II, p. 477. 



294 FAITS TRADITIONNELS 

deColigny, d'Aubigné écrit : a Les Lansquenets, ayans baisé la terre, 
à leur mode, firent promesse de mourir en gens d'honneur (i) ». 

Citons encore ce passage de Vincent de Carloix: 

(( L'armée françoise qui marchoit en l'ordre cy dessus, et qui avoit 
veu ceste deffaite, crioit sans cesse : bataille, bataille ! et avaient 
desja les Suisses et Lansquenets baisé la terre (2).., ». 

Tous ces historiens restreignent la coutume aux mercenaires 
allemands, mais les Commentaires de Monluc (cet. 1502) mon- 
trent qu'elle passa aux autres troupes au service de la France. 

Le célèbre capitaine s'adresse tour à tour aux Espagnols et à 
ses troupes gasconnes. Il dit aux premiers qu'ils doivent soutenir 
en France la grande réputation qu'ils ont conquise à l'étranger : 
« Sur quoy je les priay à tous que, en signe de joye, ilz levas- 
sent la main, ce qu'ilz feyrent, après avoir baisé la terre... ». 

S'adressant ensuite aux Gascons, Monluc leur dit que la pré* 
sence des Espagnols doit exciter leur émulation : 

« Sur quoy je leur commanday que tout le monde levast la 
main. Sur ceste oppinion, ilz la levarent et commensarent à 
crier tous d'une voix : Laissez nous aller, car nous n'arresterons 
jamais que nous ne soyons aux espées. Et haisarenila terre (3) ». 

Ni Alphonse de Ruble, ni Paul Courteault, le récent éditeur 
des Commentaires (1911-1914), n'ont cru devoir annoter ces cu- 
rieux passages (4). Leur importance a également échappé aux 
commentateurs de Rabelais, le premier écrivain qui en fasse 
mention. L'édition Variorum, en ciiant le passage du Tiers li- 
vre: « baissant la teste, baisant la terre », se borne à omettre 
le dernier, en y voyant probablement une répétition fautive (5). 
L'érudit critique Paul Stapfer lui-même suppose que baisant 

(i) Histoire Universelle, éd. de Ruble, t. III, p. 120 (1. V, ch. xvrr, 
sous l'année 15G9). 
(1) Mémoires de Vieilleville, maréchal de France, Paris, lySy, p. 18. 

(3) Ed. de Ruble, t. III, p. 44, et éd. Courteault, t. II, p. 556. 

(4) Grimm, dans sa Mythologie (IV» éd., t. I, p. 535), ne fait que 
mentionner le geste des Lansquenets qui, allant en guerre, jettent der- 
rière eux une poignée de terre comme symbole de renoncement à la 
vie. 

(5) Il est curieux que, dans le passage du xxix*' conte des Discours 
d'ICutrapcl, où Nocl du I-'ail imite visiblement Rabelais, il n'en repro- 
duit que la première image : « En cas hazardcux... il y faut tout aveu- 
glé, et sans autre notable formalité ou considération conclure vistement, 
et donner à la débandade, la teste baissée, comme en un bataillon de 
gens de pied ». 



RITES ET CROYANCES 295 

la terre a été suggéré à Rabelais par l'image précédente bais- 
sant la teste (i). 

Ce n'est que tout récemment qu'on a entrevu la valeur histo- 
rique de l'image (2). Mais quelle en est la source? 

C'est évidemment un souvenir de l'Ancien Testament, où le 
baisement de la terre est considéré comme une marque à la fois 
d'adoration et de soumission. 

L'auteur du Psaume lxxi, en faisant des vœux pour la 
prospérité du règne de Salomon, s'écrie : « Les Ethiopiens se 
prosterneront devant lui. et ses ennemis baiseront la terre (ini- 
mici ejus terram lingent) » ; et Esaïe, en prophétisant l'accrois- 
sement d'Israël (ch. xlix, 23) : « Les Rois [païens], dit-il, seront 
vos nourriciers et les Reines vos nourrices : ils vous adoreront en 
baissant le visage et ils baiseront la poussière de vos pieds 
[...vultu in terram demisso adorabunt te et pulverem pedum 
tuorum lingent] ». 

Le passage du Tiers Livre en est comme un écho : « ... bais- 
sant la teste, baisant la terre... », et Racine s'en est souvenu 
pour exprimer une profonde humiliation, dans Athalie (acte III, 
se. vu) : 

Les rois des nations, devant toi prosternés, 
De tes pieds baisent la poussière... 

et dans Esther (acte II, se. vu) : 

Et se peut-il qu'un roi craint de la terre entière, 
Devant qui tout fléchit et baise la poussière... 

Ce genre d'hommage, qui a sans doute des origines lointaines 
en Egypte et en Chaldée (3), a longtemps persisté en Orient. 
Guillaume de Tyr, auteur d'une grande histoire des croisades 

( I ) Stapfer, Rabelais, p. 460 : « De même que la rime suggère des idées 
aux poètes, certains sons, certaines formes en suscitent d'autres chez 
notre étonnant prosateur par une sorte d'attraction musicale et de sy- 
métrie, où le sens de la phrase (curieux mystère du style) quelquefois 
se développe et se précise d'heureuse façon. C'est très probablement à 
une mécanique de ce genre que nous devons les saisissantes images sur 
le redoutable inconnu que l'homme affronte en se mariant ». 

(2) J. Plattard, dans Rev. Et. Rab., t. VII, p. 450: « L'expression 
baisant la terre — dont nous ignorons l'origine et la signification — 
n'est point une fantaisie verbale, suggérée par la phrase qui précède ; 
c'est un détail pittoresque dans une description, dont tous les éléments 
sont empruntés à la réalité contemporaine ». 

(3) Voy. les monuments. 



296 FAITS TRADITIONNELS 

(1163-1169), en fait mention dans deux passages de son Histo- 
ria rerum in partibus transmarinis gestarum (i 095-1 184), que 
nous citons d'après la version ancien-française du xiii' siècle. 
Siracon, connétable deNoradin, sultan d'Alep, désirant en 11 66 
gagner à sa politique le calife de Bagdad, « le souverain prince 
de touz les Sarrazins », alla le voir (1. XIX, ch. xii) : « Quant 
il fut là venuz, il l'aora moult longuement, si com est leur cos- 
tume ; puis beisa la terre dessouz ses pieds, et le salua moult 
humblement ». 

La cérémonie se répète chaque fois que Siracon aborde le 
chef suprême des croyants (1. XX, ch. xix) : « Vint devant le 
calife ; lors s'agenouilla et beisa la terre, grant révérence li porta, 
si com est leur costume (i) ». 

Les témoignages cités du xvi' siècle nous révèlent la double 
signification symbolique que la soldatesque de l'époque atta- 
chait à l'acte de baiser la terre. 

C'était, d'une part, une marque d'obéissance passive envers 
un supérieur, analogue à la prosternation des Orientaux. Les 
reîtres baisent la terre lorsqu'ils aperçoivent Charles IX qui va 
à la rencontre de leur colonel ; de même, les Espagnols et les 
Gascons baisent la terre en signe d'hommage à leur capitaine 
Mon lue. 

C'était, d'autre part, l'expression de l'humiliation chrétienne, 
la résignation suprême à la volonté divine, avant d'attaquer 
l'ennemi : c'est là le sens de la locution baiser la terre dans 
Rabelais, chez d'Aubigné et dans Carloix. 

iMais qu'il s'agisse d'un supérieur ou de Dieu, cette manifes- 
tation d'hommage, foncièrement orientale, a sa source immédiate 
dans la Sainte Ecriture, tout particulièrement dans l'Ancien 
Testament. 

Ce n'est pas tout. 

La poignée de terre que les Lansquenets Jetaient (au dire de 
Paul Jove et de Brantôme) derrière les épaules, à leur mode, 
lait allusion à un rite encore pratiqué dans plusieurs pays : on 

(i) Paulin Paris, Guillaume de Tyr et ses continuateurs, texte fran- 
çais du xiMû siècle, Paris, 1879-1880, t. II, p. 234 et 270. 

Une trace de cet usage a survécu dans le cérémonial de la cour otto- 
mane: « I.orsqu'on se présente chez les grands..,, on fait une profonde 
inclination, en portant la main droite vers la terre et la ramenant ensuite 
vers la bouche... »(M. d'Ohsson, Tableau général de l'Empire Ottoman, 
Paris, 1788-1824,1. IV, p. 35G). 



RITES ET CROYANCES 297 

jette par dessus son épaule, sans regarder, un objet qui doit 
emporter un mal ou apaiser un esprit. Ce lancement de terre 
par dessus la tête est un usage à la fois symbolique et supersti- 
tieux (i). 

Quant à la seconde image mentionnée par Rabelais, elle est 
commune aux hommes et aux bêtes, quand, au lieu de reculer, 
ils baissent la tête pour faire face au danger. Le costume mili- 
taire du Moyen Age obligeait d'ailleurs les hommes d'armes, en 
allant au combat, à pencher la tête en avant pour éviter les 
traits qui pouvaient les blesser au visage malgré leur visière 
baissée. Le chroniqueur Monstrelet l'affirme expressément (t. I, 
fol.- 375, col. 2) : « Et les François commencèrent à incliner 
leurs chefs, afin que les traits n'entrassent en leurs visières de 
leurs bassinets, et aussi allèrent un petit à l'encontre d'eux et 
les firent un peu reculer ». 

De là se jeter tête baissée dans la bataille avec l'acception d'in- 
trépidité : 

L'âme doit se raidir plus elle est menace'e 
Et contre la fortune aller iete baissée. 

(Corneille, Médée, acte I, se. v). 

Voici deux témoignages tirés des Commentaires de Monluc 
(t. I, p. 300 et 385): 

Le 14 septembre 1541, à Boulogne, pressé par les Anglais et 
retiré dans une église avec quelques soldats, Monluc se décide 
à faire tête aux ennemis : « Si d'adventure les ennemis reve- 
noient à eux..., qu'ils les chargeassent. Et je m'en allay à la 
dicte bresche, où je vis desja dix ou douze Anglois, vers les- 
quels baissâmes la teste... ». 

Fin 1552, le capitaine Charry, avant d'attaquer les assiégeants 
de Saint-Damien, fait ses recommandations : « Voilà le dernier 
corps de garde des gens de pied... Dès que vous me verres at- 
tacquer au corps de garde, passés oultre le grand pas... et vous 
rendes à la porte de la ville. Tous d'une volonté baissarent la 
teste ». 



(i) Voy., sur ce transfert du mal d'un être humain à une substance 
matérielle qu'il faut rejeter loin de soi, Frazer, Le Raineau d'or, t. II, 
1. II. Laurent Joubert, parlant dans ses Erreurs populaires (i5So) des 
remèdes superstitieux, cite entre autres exemples celui-ci (n« partie, 
p. 217) : « Pour faire perdre ses verrues, prenez une poignée de sel et 
allez tout courant la jeter dans un four, et les verrues s'esvanouiront ». 



298 FAITS TRADITIONNELS 

Dans ce dernier texte, l'expression indique en outre, tout comme 
baiser la terre^ un acte de soumission ou de résignation. L'une et 
l'autre images sont également empruntées à la réalité contempo- 
raine et rappellent des pratiques militaires en usage au xvi" siècle. 

II. — Saints et saintes. 

Le culte des saints était très répandu dans la Gaule chré- 
tienne, comme le prouve le nombre considérable de lieux por- 
tant des noms de saints, dont la plupart remontent au xii' siècle. 
Les croyances à leurs vertus bienfaisantes revêtaient des formes 
multiples. Il est intéressant d'en relever quelques aspects ty- 
piques. 

Saints guérisseurs. — Dès l'époque mérovingienne, les saints 
étaient invoqués comme guérisseurs de maladies (i). De là l'ex- 
pression mal de saint, c'est-à-dire mal dont la guérison peut être 
obtenue par l'intercession particulière de tel ou tel saint, 
expression qui subsiste dans la langue jusqu'au temps de Ma- 
thurin Régnier {Satire xi) : 

Si c'estoit mal de saint ou de fièvre quarte... 

Henri P3stienne nous a laissé une ample nomenclature de 
saints guérisseurs sous le titre : « Saincts et sainctes medccinans 
et medecinantes (2) ». 

Le rôle curatif attribué à chacun d'eux était souvent acciden- 
tel et résultait de simples assonances. C'est ainsi que saint Acaire 
ou Acharius, évoque de Noyon (623), guérissait les « acariâ- 
tres » (3); saint Eutrope, premier évcque de Saintes, les 
« hydropiques »; saint Genou (ou saint Gendalfus), évêque de 
Cahors, mort en Berry, la goutte « qui se loge volontiers au 
genou », alors que saint Main (4) ou Méen (en latin Meoenius)^ 

(i) Voy. l'ouvrage d'A. Marignan, Etudes sur la civilisation française, 
t. II, Le Culte des saints sous les Mérovingiens, Paris, iSgq, p. 189 et 
suiv. 

Dans le roman de Rabelais, S. Jean et S. Antoine sont le plus sou- 
vent cités (le premier 8 fois, le deuxième 5 fois); viennent ensuite 
S. Martin et S. Nicolas (chacun 4 fois), S. Cristophlc et S. Benoit (cha- 
cun 3 fois), etc. 

(2) Apologie pour Hérodote, t. II, p. 3ii à 3i6. 

(3) Comme (Jalvin {In<itilulion, 1. 1, ch. ix), Rabelais écrit acariastre 
(1. I, ch. II), graphie précédée par celle d'aquariastre, dans Meschinot, 
Lunettes des Princes (avant 1491), éd. GourcufT, p. 119. 

(4) Nom cité par la Briefve Déclaration et par Paré. Cf. du Fail, Pro- 



RITES ET CROYANCES 299 

premier évêque de Ghé en Bretagne, guérissait de la rogne des 
mains (i). 

D'autre part, la vertu du saint était induite de rapprochements 
au petit bonheur, par ét)'mologie populaire. C'est ainsi que le 
nom de saint Aignan ou Anianus, évêque d'Orléans (v' siècle), 
devenu par agglutination saint Teignan, était invoqué par suite 
contre la teigne (2). 

Rabelais, par la bouche de Grandgousier s'élève contre ces 
croyances superstitieuses (3). 

Saints dispensateurs de maladies. — A côté des saints gué- 
risseurs, s'en trouvent d'autres qui infligent des maladies comme 
châtiments. 

Dans le chapitre de Gargantua que nous venons de citer, 
Rabelais fait mention de saints dispensateurs de maladies (4). 

pos rustiques, ch. viii (p. 60, éd. La Borderie) : « Tant en y a des voya- 
geurs, les uns à saint Claude, à saint Main... m. 

(i) La dernière édition de Ménage (lySo) reproduit entête le Voc.ibu- 
laire hagiologique de Chastelain. Voy. en dernier lieu un travail de 
Schiitzer sur les Déformations des noms français de saints (dans les Ro- 
manische Forschungen de igoS) et notre Hist. nat. Rab., p. 38 1 à 386. 

(2) La revue Mélusine, t. IV^, donne une liste de ces déformations 
hagiologiques. 

(3) Voici le passage (1. I, ch. xlv) : « Ainsi preschoit à Sinays un Ca- 
phart, que Sainct Antoine metoit le feu es jambes. Sainct Eutrope fai- 
soit les hydropiques. Sainct Gildas les folz. Sainct Genou les gouttes. 
Mais je le puniz en tel exemple, quoi qu'il me appellast Hérétique, que 
depuis ce temps Caphart quiconque n'ait auzé entrer en mes terres. 
Et m'esbahys si vostre roy les laisse prescher par son royaulme telz 
scandales. Car plus sont à punir que ceulx qui, par art magicque ou 
aultre engin, auroient mis la peste par le pays. La peste ne tue que le 
corps. Mais telz imposteurs empoisonnent les âmes ». 

Des saints vénérés en Gaule, le plus populaire (comme l'atteste le 
grandjnombre de ses sanctuaires) était saint Martin, dont le nom revient 
souvent dans le roman. A l'occasion du transfert du corps du saint à 
Tours, Rabelais se fait l'écho d'une croyance générale, en disant (1. III, 
ch. xLvii) que « les maladies fuyoient à la venue du corps saint Martin 
à Quandes ». 

(4) Grandgousier, s'adressant aux pèlerins amenés par Frère Jean, 
leur demande : c Qu'alliez-vous faire à sainct Sébastian ? 

— Nous allions (dist Lasdaller) luy offrir noz votes contre la peste. 

— O (dist Grandgousier), pauvres gens, estimez vous que la peste vienne 
de sainct Sébastian? — Ouy vrayement (répondit Lasdaller), nos pre- 
scheurs nous l'afferment. 

^ Ouy (dit Grandgousier), les faulx prophètes vous annoncent ils telz 
abuz ? Blasphèment ilz en ceste façon les justes et sainctz de Dieu, 



3 00 FAITS TRADITIONNELS 

C'était en effet l'écho d'une doctrineprêchée publiquement (i), 
si l'on en croit Calvin (dans son Traité des reliques, i'543) 
et Henri Estienne (dans son Apologie pour Hérodote, 1566). 
iMais dans les livres d'Heures, saint Sébastien, martyr du m' siè- 
cle (286-288), est invoqué uniquement comme guérisseur de la 
peste : « Deus qui beatum Sébastianum Martyrem tuum in tua 
fide et dilectione tam ardenter solidasti... da nobis miseris pec- 
catoribus dignis ejus meritis et intercessionibus, in tribulatione 
auxilium... contra pesa^m epà/eni/ceremedium... (2) ». 

Saints grêleurs. — Rabelais fait aussi mention plaisante 
d'une autre vertu attribuée à certains saints, d'après la place 
occupée par leur fête dans le calendrier liturgique. Le médecin 
Rondibilis raconte de Tinteville, évêque d'Auxerre (1. li), 
ch. xxxiii) : « Plusieurs années il veid lamentablement le bour- 
geon perdu par les gelées, bruines, frimatz, verglatz, froidures, 
gresles et cah.mitez advenues par les festes des S. Georges, 
Marc, Vital, Eutrope, Philippe, saincte Croix, l'Ascension, et 
aultres, qui sont en temps que le Soleil passe soubs le signe de 
Taurus. Et entra en ceste opinion, que les saincts susditz es- 
toient saincts gresleurs, geleurs, et guasteurs du bourgeon ». 

Aujourd'hui, clans plusieurs pays, on désigne ces dates cri- 
tiques sous le nom de saints de glace. Ils sont quatre en Pi- 
cardie 

Georget, Marquet, Croiser, Urbanet, 
Sont des méchants guerchonnets. 

Dans le Midi, les « quatre cavaliers » sont Jourguet, Marquet, 
Troupet (Eutrope) et Croiset, ce dernier symbolisant la Sainte 
Croix mentionnée par Rabelais. En Franche-Comté, ces saints 
sont au nombre de cinq: Geourgeot, Marquot, Philipot, Croisot 
et Jeannot (3). 

Sainte marguerite. — Cette sainte, vierge et martyre (290 a. 
J.-Ch.), était invoquée par les femmes en couches pour leur 
délivrance (4). On leur lisait sa Vie et même on en appliquait 
le livret sur la poitrine des malades. 

qu'ilz les font semblables aux diables, qui ne font que mal entre les 
humains ? » 

(i) Dr. H. Folet, dans Rev. Et. Rab., t. IV, p, kjq à 216. 

(2) Du Broc de Segagne, ouvrage cité, t. I, p. 59 à (')4. 

(3) Voy. Paul Scbillot, Folklore, t. I, p. 12 3. 

(4) Cf. Oudin, (.'uriositcj (i(').^()) : « 11 ne faut point lire la Vie de sainte 
Marguerite, nous avons belle délivrance. Cela se dit quand on voit la 
compagnie manger fort vite ou de bon appétit » 



RITES ET CROYANCES 3oi 

Cette croyance est ancienne et on en trouve l'écho dans les 
Miracles de Notre Dame, à propos du « miracle de l'enfant 
donné au diable » (t. 1, v. 290 et suiv.) : 

La voisine. Tenez, mettez sur vostre pis 
La vie qui cy est escripte : 
Elle est de sainte Marguerite; 
Si serés tantost délivrée. 
La dame. Sainte Marguerite honore'e, 
Dame, me vueillez faire aïel 

Rabelais fait allusion à cette croyance dans son Prologue du 
Pantagruel (i) et dans les consolations évangéliques que Gar- 
gamelle en mal d'enfant reçoit de Grandgousier (2). 

Cette Vie de sainte Marguerite, tirée de la Légende dorée, 
est devenue un des livres de colportage les plus répandus dans 
les campagnes (3). Voici le passage qui a donné naissance à 
cette vertu de la sainte. Au moment où le bourreau reçoit l'or- 
dre de trancher la tête à la vierge martyre, Marguerite, levant 
une dernière fois les yeux au ciel, adresse à Dieu cette prière : 

Quand femme en travail 
D'enfant, rigoureux mal, 
Une prompte allégeance. 
Je vous prie leur donner, 
O Dieu plein de bonté I 
En lisant mes souffrances (4). 

Chose curieuse! L'érudit théologien Jean-Baptiste Thiers, 
curé de Vibray, prend la défense de cette croyance vulgaire, 
comme bonne et légitime : « Les femmes peuvent sans supers- 
tition implorer l'assistance de sainte Marguerite dans leur 
grossesse. Ce culte est bon en soi, il est légitime, il n'a rien de 
superstitieux (5) ». Et l'auteur d'invoquer à l'appui le concile 
de Trente, qui recommande l'invocation des saints. 

(1) « Les femmes estans en mal d'enfant [sentent allégement mani- 
feste], quand on leur leist la vie de saincte Marguerite ». 

(2) « Ha, dist elle, vous dictes bien, et aime beaucoup mieulx ouir 
telz propos de l'Evangile, et mieulx m'en trouve que de ouir la vie de 
sainte Marguerite, ou quelque autre capharderie » (1, I, ch. vi). 

(3) Voy. Ch. Nisard, Livres populaires, t. II, p. 166 et suiv. En voici 
le titre : La Vie de Mad. Saincte Marguerite, vierge et martyre, avec 
une oraison, Troyes, s. d. 

(4) Idem, ibidem. 

(5) Traité des superstitions selon V Ecriture sainte, les décrets des Con- 
ciles et les sentimens des saints Pères et des Théologiens, Paris, 1697, 



302 FAITS TRADITIONNELS 



III. — Préjugés divers. 

Les préjugés populaires sont innombrables. En voici quelques- 
uns qui se sont perpétués jusqu'à nous et qu'on trouve chez 
Rabelais. 

1° Les enfants naissent par V oreille. 

Gargantua, en venant au monde, sort «par l*aureiile senestre» 
de Gargamelle (1. I, ch. vi). C'est habituellement une plaisan- 
terie, dont on use pour éviter de répondre aux questions enfanti- 
nes (on dit aujourd'hui que les enfants naissent dans les choux) ; 
mais l'Agnès de Molière demande encore : 

Avec une innocence à nulle autre pareille, 

Si les enfans qu'on fait se faisoient par l'oreille? 

{Ecole des femmes^ acte I, se. i). 

On en trouve l'écho dans ces vers d'un vieux Noël : 

Gaude, Virgo, mater Christiy 
Quœ per aurem concepisti... 

2° Les seins durs des nourrices rendent les enfants camus {i). 

Ce n'est pas là seulement un trait de l'humour rabelaisien, 
comme on pourrait croire, mais l'énoncé d'un préjugé médical 
de l'époque. Le chapitre qu'Ambroise Paré intitule dans son 
Anatomie (1561): « Des mammelles et de la poitrine de la nour- 
rice », est comme l'écho des paroles de Frère Jean (1. XVIll, 
ch. xxv) : « Les mammelles qui sont dures et serrées ont le lait 
quasi estouffc, par quoy est plus difficile à l'enfant de la succer 
et tirer. D'abondant, l'enfant imprime le bout de son nez à la 
mammelle : la trouvant trop dure, se fasche et ne veut teter et 
quelquefois en devient camus ». 

Cette même opinion se retrouve chez Des Périers (nouv. xlviii) 

II« éd. 1703, 3 vol., III» éd. 1742, t. II, p. 88. Il note pourtant ailleurs 
(t. I, p. 109) : (( Les moines de C. G. D. P. ceignent les femmes gros- 
ses d'une ceinture de sainte Marguerite. Ils assurent ces femmes qu'el- 
les seront heureusement délivrées de leur grossesse par la vertu mira- 
culeuse de cette ceinture ». 

(i) « Pouquoy (dist Gargantua) est ce que frerc Jean a si beau nez? 
Trut avant (dist le moyne), selon vraye Philosophie monasticque, c'est 
par ce que ma nourrice avoit les tetins moletz, en l'alaictant, mon nez y 
enfondroit comme en beurre, et là s'elevoit et croissoit comme la paste 
dedans la met. Les durs tetins de nourrice font les enfans camus » 

(1. I, ch. XLI). 



RITES ET CROYANCES 3o3 

et chez Guillaume Bouchet (xxiv° des Serées). Elle persiste au 
xvif siècle et le grammairien alsacien David Martin ne l'oublie 
pas dans son Parlement Nouveau (1637) (i). 

3° Za force virile réside dans les poils. 

Croyance universelle (2), dont la légende de Samson chez les 
Hébreux et le dicton romain Vir pilosus aut fortis aut libidino- 
sus attestent l'antiquité. 

Chez Rabelais, Pantagruel vient au monde « à tout le poil, il 
fera choses merveilleuses » (1. Il, ch. 11), et, dans le pays de 
Procuration, « les Proculteux et Chicanoux [sont] gens à tout 
poil », c'est-à-dire forts et vigoureux, capables de tout. 

Le célèbre médecin lyonnais Laurent Joubert, dans ses Er- 
reurs et Propos vulgaires, pose ces deux questions de psycho- 
logie populaire : « S'il est vray que l'homme tondu ait moins 
de force ? » et « Pourquoy dit-on de celuy qui est brusq et 
vergalant qu'il est né à tout le poil f (3) » 

Cette croyance est toujours vivace. Elle a trouvé son expres- 
sion la plus récente dans les Poilus de la grande Guerre. 

4'' Science inséparable d'extravagance. 

Le plus curieux de ces préjugés est celui qui se rattache au 
savoir inséparable de la folie : « Nullum magnum ingenium sine 
mixtura dementiae fuit », selon le vieux dicton de Sénèque, ou 
comme l'écrit Laurent Joubert qui se borne, dans ses Erreurs 
populaires, à énoncer la question sans la traiter : « Pourquoy 
dist-on que de trop estudier, l'on devient fol } (4) ». 

Epistémon, alléguant Properce et TibuUe, à côté de Por- 
phyre, Panurge lui répond (l. III, ch. xviii) : « Vra3ement vous 
me alléguez de gentilz veaulx. Ils feurent folz comme poètes, et 
resveurs comme philosophes : autant pleins de fine folie (5), 
comme estoit leur philosophie ». 

De là le terme saige-fol, dont se sert notre auteur, répondant 

(i) Cf. ch. XV, De l'anatomiste : « Quant à la forme du nez, l'un l'a 
aquilin,... l'autre est camus ou camard, a un nez d'as de treffie ou de 
pompette, et si on en jette le chat aux jambes à sa nourrice qui avait les 
tetins trop durs, et le luy ont ainsi rebouché ». 

(2) James Frazer, Le Rameau d'or, t. I, p. 28-3o, 102, etc. 

(3) Erreurs populaires et Propos vulgaires touchant la médecine et le 
régime de santé, explique^ ou réfute:^, Bordeaux, iSyg, p. 3o et 47. 

(4) Idem, ibidem, p. 46, n» 45. 

(5) Tahureau s'en est souvenu {Dialogues, p. iio): « ... ceste Jîne fo- 
lie^ je voulois dire Philosophie ». Il y a là une équivoque par asso- 
nance. 



304 FAITS TRADITIONNELS 

à celui de morosophe, épithète favorite d'Erasme, que Rabelais 
donne à « l'unicque non lunaticque TribouUet » (1. III, ch. xlvi). 

Cette association d'idées a trouvé son expression en moyen 
français, où philosophe est souvent remplacé par Jilofol. Sui- 
vons-en l'évolution. 

Le mot philosophe possède en ancien et moyen français les 
acceptions les plus diverses. Le sens de « naturaliste » l'emporte 
du xiii' au xvi' siècle, et encore au xvii" Chapelain écrit (i) : 
a Monsieur de Neuré, philosophe de la première classe et en 
qui les expériences des choses naturelles trouvent un juge équi- 
table et éclairé ». 

Palissy le donne aux alchimistes (2), alors que dans les Gran- 
des et inestimables Cronicques de Gargantua, il est synonyme 
de magicien ou d'enchanteur (3). Enfin, Brantôme l'applique 
aux astrologues, identification foncièrement populaire (4). 

Quant à la forme fllofol, équivoque analogue à la fine folie, 
pour philosophie, de Rabelais, le plus ancien exemple se ren- 
contre au Mystère de Saint Quentin de la fin du xv' siècle : 

586o. Et je voy assemblez mes sos 
Et tous mes philo/oliens... (5) 

et se lit encore au xvi' siècle chez Des Periers (6). 

Le jeu de mots se rencontre également dans Boccace (7) et 



(i) Lettres, t. II, p. 448. 

(2) Cf. Recepte véritable (i5G3), éd. Fillon, p. GG : « Les philosophes 
disent que l'or potable est de soulphre et d'argent vif ». 

(3) « Au temps du bon roy Artus, il estoit ung grant philosophe 
nommé Merlin, lequel estoit expert en l'art de nigromance plus que nul 
homme du monde ». Ed. Marty-Laveaux, t. IV, p. 25. 

Cf. Jean Le Maire, Œuvres, t. III, p. 278 : « Un moyne philosophe et 
nécromancien, lequel estoit expert en l'art de Toulette... » 

{4) Cf. Œuvres, t. VIII, p. 108: « Madame Renée de France (i5io- 
iSyb) avoit fort estudié, et l'ay veue fort sçavante discourir fort haute- 
ment et gravement de toutes sciences, jusques à l'astrologie et cognois- 
sance des astres, dont je l'en vis ung jour entretenir la reyne mère, 
qui, l'oyant ainsin parler, dict que le plus grand philosophe du monde 
n'en sçauroit mieux parler ». 

(5) Le Glossaire du Mystère explique à tort philo/oliens par « amis 
des fous ». 

(G) Nouv. Lxviri : « Par Dieu ! si je n'cstois philosophe, je te romprois 
la teste, gros sot que tu es! Tous deux en tenoyent : vray est que 
l'un estoit /o/, et l'aultre philofolc ». 

(7) Décaméron, 11° journée, nouv. ix : t Non sono fiso/olo ». 



RITES ET CROYANCES 3o5 

en roumain, le mot filosof côtoie sa forme altérée Jîroscos 
(« pri%-é du bon sens, fou »), qui désigne spécialement l'homme 
avisé et expérimenté, spirituel et inventif (i). 

C'est l'écho d'une croyance que n'oublie pas de relever au 
XVI i' siècle le prince Démètre Cantémir, à propos du proverbe 
moldave Où grand saaoir, grande folie : « Non seulement les 
Moldaves ne sont pas amateurs de sciences, mais ils les détes- 
tent. C'est ainsi que les sciences et les beaux-arts ne leur sont 
même pas connus de nom. Ils prétendent que les savants de- 
viennent fous, et lorsqu'ils veulent louer le savoir de quelqu'un, 
ils disent qu'il est devenu fou à force de science (2) ». 

Les penseurs modernes, comme Schopenhauer, ont émis des 
vues analogues sur les rapports entre le génie et la folie. Molière 
avait déjà dit dans le Médecin malgré lui (acte I, se. v) : « C'est 
une chose admirable que tous les grands hommes ont toujours 
du caprice, quelque petit grain de folie mêlé à leur science (3) ». 

(i) Voy. les textes cités dans Romania, t. XVII, p. 599 à 602. 

(2) Cantemirii Descriptio Moldavice, éd. de l'Académie roumaine, 
1872, p. 126 ; « Erudiîos non posse non mente privari existimant, adeo 
ut si cujus laudare voluerint doctrinam, eum pra^ nimia scientia stul- 
tura evasisse dicant ». 

(3) Cf. Le Moyen de parvenir, ch. xli : « Tu es tant sçavant en tes 
spéculations que tu es fou ». 



20 



CHAPITRE VII 
SUPERSTITIONS 



Le domaine des superstitions est infini et leurs variétés in- 
nombrables. Plusieurs remontent aux origines mêmes de l'hu- 
manité et persistent encore de nos jours. Nous allons passer en 
revue les plus notoires au xvf siècle, principalement à l'époque 
de Rabelais. 

I. — Présages et pronostics. 

Les présages et pronostics présentent des aspects très variés. 
Laissons de côté les pronostics agricoles que du Fail mentionne 
dans les campagnes (i ), et attachons -nous, parmi ces présages, 
à un groupe très important qui a laissé des traces à toutes les 
époques et chez tous les peuples, et dont le terme malencontre 
a gardé le souvenir jusqu'à nous. 

Le mot signifie littéralement « mauvaise rencontre » avec 
les suites malheureuses qu'elle comporte, suivant la valeur 
symbolique que la tradition attache aux personnes et aux ani- 
maux rencontrés à la première sortie du matin (2). 

(î) Au IV® chapitre de ses Propos rustiques (en grande partie d'après 
Pline, 1. XVIII, ch. iv). Charles Estienne en donne également, dans sa 
Maison rustique (i554 et 1 5G4), une liste copieuse, ainsi que le Calen- 
drier des bergers^ dont nous parlerons plus loin. 

(2) Nous retrouvons ce terme, avec explication et exemples à l'appui, 
dans la première édition du Dictionnaire de Robert Estienne (i538) : 
« Exitium, infortunium : avoir malencontre, donner malencontre, porter 
malencontre (qui porte malencontre, Ominosus), recevoir malencontre. 
Dieu nous garde de ce que ce malencontre nous signifie (Moc detestabile 
omen avcrtat Deus;, un signe de quelque malencontre advenir (Porten- 
tum) ». 

Le premier exemple du mot est dans Joinville (p. 387 : « Et li roys 
dist que malencontre eust teix moquerie ») et un des derniers dans 
V Amour magnifique de Molière : « J'ai craint quelques uns des acci- 



SUPERSTITIONS 3o7 

Au xvi' siècle le mot et la chose sont fréquents. Voici quel- 
ques citations dans leur ordre chronologique : 

Jean Le Maire, dans ses Illustrations de Gaule (1. II, ch. viii) : 
« Les chats huans et les cormorans qui sont oyseaux funèbres 
de mortelle signification et de malencontre ». 

Rabelais, à propos du costume de Gargantua (1. I, ch. viii): 
« Son père Grandgousier disoit que ces bonnetz à la Marrabeise 
faictz comme une crouste de pasté porteroient quelque jour maie 
encontre à leurs tonduz ». 

Et à l'occasion delà dispute entre les bergers de Gargantua et 
les fouaciers de Lerné (1. I, ch. xxv) : « Ce faict, et bergicrs et 
bergieres feirent chère lye avecques ces fouaces et beaulx raisins, 
et se rigollerent ensemble au son de la belle bouzine : se moc- 
quans de ces beaulx fouaciers glorieux qui avoient trouvé maie 
encontre, par faulte de s'estre seignez de la bonne main au 
matin ». 

Deux autres passages où figure le mot sont en intime con- 
nexion avec les moines, cause principale de malencontre, et nous 
y reviendrons tout à l'heure. 

Baïf prend le mot dans un sens plus général : 

Don d'ennemy, c^ est malencontre... (i) 

Et Larivey, dans sa comédie Les Jaloux (acte III, se. m) : 
« Ou je suis seulement née pour me pronostiquer tout malen- 
contre, ou le respect que Je vais avoir à ce sot Fierabras, m'ap- 
portera quelques dommages » (2). 

Nous allons maintenant suivre l'universalité de ces présages 
et leurs multiples aspects. 

Dans l'Antiquité, en Grèce, ce genre de pronostics était connu 
sous le nom d'êvôS-.a c6p.6o>.oc, c'est-à-dire présages suivant les 
objets qu'on rencontre en cheminant (3), ou encore sous celui de 

dens qui arrivent d'ordinaire dans ces confusions. Cette nuit, j'ai songé 
du poisson mort et d'œufs cassés, et j'ai appris du seigneur Anaxarque 
que les œufs cassés et le poisson mort signifient malencontre ». 

(1) Œuvres, éd. Marty-Laveaux, t. V, p. 2. 

(2) La Comédie des Proverbes cite le pendant bojine encontre, rencon- 
tre heureuse ou favorable, suivant les mêmes présages traditionnels 
(acte III, se. vn) ; « Dieu me doint aussi bonne encontre, comme mon 
songe semble me la promettre : il me sembloit que j'a.vois trouvé deux 
enfans pour un. Je m'en vais me recommander à Nostre Dame de Re- 
couvrance ». 

(3) Chez les Allemands, ces présages portent le nom d'Angang, pen- 



3o8 FAITS TRADITIONNELS 

^'jaxvrr-oç, dont l'abord est funeste, s'appliquant aux personnes 
ou aux animaux avec le même sens que notre malencontre (i). 

A son tour, saint Basile parle des présages induits de cer- 
taines rencontres (2), et saint Jean Chrysostome donne des dé- 
tails très précis sur certaines rencontres, auxquelles ses contem- 
porains attribuaient superstitieusement de funestes effets (3). 

Dans un sermon de saint Eloy (mort en 659), véritable inven- 
taire des superstitions du Moyen Age, on lit ce passage : « Nul- 
lus observet egrediens aut ingrediens domuin, quid sibi occur- 
rat, vel si aliqua vox reclamantis fîat, aut qualis avis cantus 
garriat, vel quid etiam portantem videat » (4). 

Et Jean de Salisbury, moine anglais du xii' siècle, qui pas- 

dant de l'appellation grecque citée et re'pondant à notre malencontre. 
Grimm, dans sa Mythologie (p. gSj à 947) en cite de nombreux, exem- 
ples, auxquels nous renvoyons. 

(i) Lucien y fait allusion. Dans VEtimique, Dioclès s'écrie (ch. vi) : 
« Cette sorte de gens doivent être exclus de toutes réunions. C'est, a- 
t-il ajouté, une vue de mauvais augurej une rencontre Junestc, que de 
voir, en sortant de sa maison, un de ces êtres dégradés... » 

Et dans son Pseudologiste (ch. xvii) : « Nous avons soin d'éviter la 
rencontre des gens qui boitent du pied droit : c'est un mauvais présage, 
surtout le matin. Quand on voit un eunuque, un castrat, un sin^e^ en 
sortant de chez soi, on revient sur ses pas et l'on rentre, persuadé que 
tout ira mal ce jour-là, d'après ce mauvais fâcheux augure. Eh bien, si 
au commencement, à la porte, à l'entrée, au matin de l'année, on aper- 
çoit un mignon.. .,un homme rompu et consommé dans le vice..., on ne 
le fuirait pas, on ne le comparerait pas à un jour néfaste ». 

(2) '( L'insolence du démon contre l'homme est si grande que souvent 
il l'oblige de s'en retourner au logis, de se détourner de son chemin, 
ou même de .se boucher les yeux, lorsqu'il rencontre un chat, ou qu'un 
chien vient à montrer sa tête, ou qu'il se présente une personne, quoi- 
que de ses meilleurs amis, qui a mal à l'oeil ou à la cuisse droite. Se 
peut-il rien voir de plus misérable que la vie de ces sortes de gens? ». 
Cité par J.-B. Thiers, Traité des superstitions, préface et t. I, p. 202. 

(3) « Il arrive souvent (dit-il au peuple d'Antioche) que quand un 
homme rencontre un borgne ou un boiteux, au sortir du logis, il en tire 
un mauvais présage... Il y a encore quelque chose de plus ridicule et 
que je n'ose vous dire sans confusion et sans honte, quoique je sois 
contraint de vous le dire par la considération de votre salut. Si l'on 
rencontre une jeune fille le matin, on dit que la journée sera stérile; si 
l'on rencontre une courtisane, on en prend un bon présage pour tout 
le reste du jour... Découvrez les ruses du diable qui nous donne de 
l'aversion pour une vierge sage et modeste et qui nous fait saluer avec 
inclination ci amour une femme impudique et débauchée?» {Ibidem), 

(4) Voy. d'Achery, Spicilcgium, t. V, p. 218. 



SUPERSTITIONS SOQ 

sait pour l'homme le plus instruit de son temps, nous donne 
ces renseignements complémentaires : « Si egrediens limen cal- 
caveris aut in via olTenderis, pedem contine... Leporis timebis 
occursum, liipo obvio congratulaberis ; ovibus gratanter obviam 
gradieris, dum capram vites... locusta itinerantium praepedit 
vota, contra cicacla viatoris promovet gressum... Sacerdotem 
obvium aliumve religiosum dicunt esse infaustum ; feminam 
quoque, quœ capite discooperto incedit, infelicem crede, nisi 
publica sit » (i). 

Plusieurs de ces signes néfastes se sont perpétués jusqu'à nous 
comme raison de malencontre ou de bonne encontre. Arrêtons - 
nous à deux exemples touchant les animaux. 

i'^ Belette. — Théophraste dans ses Caractères, au ch. xvi 
intitulé « De la Superstition », cite la rencontre d'une belette 
comme funeste (2). 

Alême croyance de nos jours en Anjou (3), en Berry (la be- 
lette qui coupe la route à quelqu'un, lui annonce un décès im- 
prévu) et en Vendée, le paysan, apercevant une belette, comme 
le Grec de Théophraste, marche à reculons en poussant trois 
pierres, alors que le campagnard girondin trace une croix sur 
l'endroit où l'animal a passé (4). 

2° Lièvre. — On lit à ce sujet de curieux détails dans V Evan- 
gile des Quenouilles, répertoire des croyances vulgaires du 
xv' siècle (5), et Froissart, à l'occasion de la bataille offerte par 

(i) Polycraticus sive de nugis curialiuin, Leyde, lôSg, t. I, p. i3. 

(2) « Un homme superstitieux, s'il voit une belette, il s'arrête tout 
court, et il ne continue pas de marcher, que quelqu'un n'ait passé 
avant lui par le même endroit que cet animal a traversé, ou qu'il n'ait 
jeté lui-même trois petites pierres dans le chemin, comme pour éloigner 
de lui ce mauvais présage » (trad. La Bruyère). 

(3) « Une belette traversant la route au début d'un voyage. Il arrive 
malheur à celui qui voit une seule pie sauter devant lui » (Verrier et 
Onillon). 

(4) Voy. Paul Sébillot, Folklore de France, t. III, p. 24. 

(5) « Je vous dy pour Euvangile que quant aucun se met au chemin, 
et un lièvre lui vient audevant, c'est un tresmauvais signe. Et pour 
tous dangiers éviter, il doit par trois fois sy retourner dont il vient, et 
puis aler son chemin, et alors sera il hors du péril. 

Glose. A ceste parole se leva Maroie la Facée, et dist tout hault que 

cestui chappitre estoit moult véritable, car son parrastre avoit rompu 

la jambe au cheoir de son cheval, après qu'il avoit rencontré un lièvre; 

mais qui rencontre un loup, un cerf ou un ours, c'est tresbon signe » 

(p. 33). 



3 10 FAITS TRADITIONNELS 

Edouard III à Philippe de Valois, en fait également mention (i). 

On pourrait d'ailleurs dresser tout un catalogue de ces présa- 
ges, souvent contradictoires, d'après les animaux correspondants. 

La rencontre d'un chat ou d'un serpent, par exemple, est fu- 
neste, mais celle d'un chien et d'une chèvre, favorable. Ces 
pronostics ont pris naissance chez les chasseurs et les bergers, 
tout particulièrement chez les premiers (2). 

Passons aux personnes. 

On a vu que la rencontre d'une prostituée (TropvYj), d'après 
saint Chrysostome, porte bonheur, alors que la rencontre d'une 
vierge (7:àp9evoç) est funeste, comme celle d'un borgne ou d'un 
boiteux. 

Une suite de malheurs s'attache principalement à la rencontre 
des prêtres et des moines, et ces signes néfastes nous ramènent 
à Rabelais : 

Grand^ousier demanda nouvelles du moyne. Gargantua luy respon- 
dit que sans doubte leurs ennenais avaient le moyne. 11^ auront, (dist 
Grandgousier) doncques maie encontre. Ce qu'avoit esté bien vray. 
Pourtant encores est le proverbe en usage de bailler le moyne àquel- 
cun. (1. I, ch. XLv). 

Cette acception primitive de « malheur », donnée ici au moine, 
se rencontre encore dans deux autres passages de Gargantua, 
ch. XII et xLiii : 

Par sainct Jean, dirent ilz, nous en sommes bien ; à ceste heure 
avons nous le moine. 

Mais, dist Gymnaste; il^ ont le moine. Ont ilz, dist Gargantua, 
le moine ? Sus mon honneur, que ce sera à leur dommage. 

Ce sens difiere essentiellement de celui que nous lisons au 
Quart Livre, ch. xvi, et dont l'auteur, comme précédemment, 
nous donne lui-même l'explication : 

A l'heure présente l'on a voit au gibbet baillé le moine par le coul 

(i) « Les nouvelles vinrent au roy de France comment uns lièvres 
avoit estourmy ses gens et estoit passé parmy son ost. Dont li plusieurs 
eurent une grant imaginacion et dirent que ce n'estoit pas par ungs bons 
Signes uns lièvres qui est encontre de pauvre estrine, les avoit ensi es- 
tourmis et courut par devant yaux, mais iing malvais signes... » (t. III, 
p. 43). 

(2) Cf. Rolland, Faune, t. VII, p. 204 (un lièvre, de mauvais au- 
gure) et Maillard, Sermones de adventu (Paris, i5ii, fol. (J7) : « Vous, 
messieurs, qui, rencontrant le matin un loup ou un corbeau, dites qu'il 
vous arrivera malheur ». 



SUPERSTITIONS 3ll 

aux deux plus gens de bien qui feussent en tout Chiquanourrois. Mes 
pages, dist Gymnaste, baillent le moine par les pieds à leurs compa- 
gnons dormars. Bailler le moine par le coul seroit pendre et estran- 
gler id personne. 

Dans bailler le moine par les piecls^ le sens de malheur 
s'est atténué en simple malice ou tour méchant qu'on joue à 
quelqu'un ; mais la valeur initiale persiste encore dans l'appli- 
cation mentionnée par Rabelais, au sens de pendre, c'est-à-dire 
porter malheur à quelqu'un au plus haut degré. 

Rabelais nous fournit lui-même la meilleure illustration du 
proverbe. Au Quart Livre^ ch. xvii, Pantagruel, après avoir 
passé dans son voyage plusieurs îles, rencontre un navire chargé 
de moines de tous les ordres, « lesquelz alloient au Concile de 
Chesil pour grabeier les articles de la foy contre les nouveaulx he- 
reticques ». A leur vue, tandis que Pantagruel reste « tout pensif 
et melancholique », Panurge entre « en excès de joye, comme 
asseuré d'avoir toute bonne fortune pour celuy jour et autres sub- 
sequens en long ordre ». Mais ce jour même ils subissent une 
horrible tempête qui met leur vie en grand péril, et Panurge, 
quand il est hors de danger, est bien obligé de constater (1. IV^, 
ch. LXiv): « Il me souvient encore de nos gras Concilipetes de 
Chesil... tant patismes à leur vue des tempestes et diableries ». 

La croyance populaire à l'influence de ces pronostics néfastes 
remonte très haut. On la trouve au viii' siècle, dans VHomilia 
de sacrilegiis^ faussement attribuée à saint Augustin : « Et qui 
clericum vel monachum de mane aut quacunque hora videns aut 
obviansj abominosum sibi esse credet, iste non solum paganus, 
sed dcemoniacus est, qui Christi militem abominatus » (i). Et 
l'évéque Jacques de Vitry, mort en 1240, nous en transmet 
l'écho dans ses Sermons : « In partibus quibusdam vidi quod 
quando obviabant sacerdoti, statim signabant se, dicentes quod 
malum omen est sacerdoti obviare... Hae sunt dyabolicae adin- 
ventiones et dasmonum illusiones » (2). 

Lecoy de la Marche en relève également la trace dans des pré- 
dications manuscrites du xiii" siècle (3). 

(i) Jacques de Vitry, The Exempla or illustrative stories from the 
Sermones vulgares, éd. Crâne, Londres, 1890, p. 25o. 

(2) Idem, ibidem, no cclxviii, p. 112. 

(3) La Chaire française au Moyen Age, II» édition, 1886, p. 424 
à 427 : « D'autres superstitions ont leur origine dans des usages chré- 
tiens, altérés ou mal compris. Telle bonne femme se signe, quand elle 



3l2 FAITS TRADITIONNELS 

La plus ancienne mention de cette croyance populaire, dans la 
littérature française, ne remonte cependant qu'au xv' siècle; elle 
se trouve dans l'Evangile des Quenouilles (i). 

Au xvi' siècle (2), les allusions se multiplent (3). 

Pour le xvii' siècle, nous possédons un témoignage intéressant 

fait la rencontre d'un prêtre. Quid mali omen est sacerdoti obviare}... 
Par une sottise..., des villageois, voyant leur pays désolé par une épi- 
démie, s'en prennent à leur curé et n'imaginent rien de mieux, pour 
faire cesser la contagion, que de le précipiter dans une des fosses du 
cimetière, au moment où il enterrait un mort ». 

(i) Ed. Jannet, p. 78: « Quant on voit blans religieux aler ou chevau- 
chier par les champs, nul ne se doit acheminer celé part, pour le lait 
temps qui par coustume leur survient. 

Glose. Aucunes sages femmes, dist Margot la Pelée, ont dit pour vray 
que le rencontrer du matin d'un blanc moine est très mauvais signe... » 

(2) Cf. Erasme, Stultitiœ laus, p. 286 (à propos des moines) : « Et 
enim cum hoc hominum genus omnes sic execrentur, ut fortuitum etiam 
occursum orninosum esse persuasum sit... » 

(3) Marguerite de Navarre, Heptaméron, p. 2S0 : « Jamais ne vous 
advienne, mon amy, de convier telles gens [des inoines], car ils portent 
malheur à toutes les maisons où ils vont ». 

Des Périers, nouv. xlvii : « Maistre Jacques Colin, n'ha gueres mort 
abbé de Saincte Ambroyse,... estoit en picque contre ses moines, les- 
quelz luy faisoyent tout de sanglant pis qu'ilz pouvoyent, et luy fai- 
soyent bien souvenir du proverbe commun qui dist : Qu'il se fault garder 
du devant d'un bœuf, du derrière d'une mule et de tous les coste^ d'un 
moine ». 

Du Fail, Contes d'Eutrapel, ch. xiii : « Nous estions à la chasse aux 
lièvres, en la lande de Halibart, où se trouva un jeune magister escho- 
lier revenant de Paris... Brifaut, distributeur de lévriers,... le mit en 
garde avec un lévrier en lesse, luy commandant expressément ne dire 
pas un seul mot, alléguant que tous ces bonnet^ quarrcj... portoicnt 
bedaine (= malchance) et malheur^ à la chasse, et partout ailleurs 
aussi ». 

Estienne Tabourot, Bigarrures, ch. v, mentionne le proverbe déjà 
cité par Des Périers, mais avec une variante: « Il se fault garder du de- 
vant d'une femme, du derrière d'une muUe et d'un moyne de tous cos- 
te^ M. 

Le Thresor de Meurier le donne aipsi (p. Sq) : « De soldat affamé, de 
moyne bigarré, d'homme mal barbu, de fol embeu, de traistres bri- 
gands et de chiens mordans, de nouvel hoste et d'homme obstiné, 
Dieu nous garde hyver et esté ». 

Ce proverbe persiste en Gascogne : « Se çau mauhisa dou davant 
d'uo henno, dou darré d'uo mulo, e d'un curé de toutz coustatz » (Il 
faut se garder du devant d'une femme, du derrière d'une mule, et d'un 
curé de tous côtés). 



SUPERSTITIONS 3l3 

fourni par l'érudit théologien Jean-Baptiste Thiers, curé de Vi- 
braye, diocèse du Mans (i). 

La superstition est toujours vivace et on en trouve la sur- 
vivance dans plusieurs régions : dans le Hainaut, dans ja 
Gironde et ailleurs (2). Elle n'est pas, non plus, étrangère aux 
peuples germaniques, mais elle n'a laissé de traces que dans 
la parémiologie française. 

En tenant compte de ces divers témoignages, on peut mieux 
saisir le sens des trois passages du Gargantua, où il est question 
d'avoir le moine. L'acception de « malheur » ou de « mal- 
chance », c'est-à-dire de malencontre, y est évidente, et c'est là 
le sens initial, écho immédiat de la croyance populaire. 

L'acception de jouer un tour, d'attraper, est secondaire ; mais 
c'est la seule qui se lit dans un traité d'Ant. du Saix de 1537, 
où donner le moine, complétant les verbes antérieurs tromper 
et décevoir, y a le sens d'attraper (3) ; et dans une poésie de 
d'Aubigné (t. IV, p. 392 des Œuvres) : 

J'avoys une belle faveur 

De cheveux que print ce volleur (4) ; 

J'avoys Tame trop endormie ; 

Il donna le moine a mon cueur. 

Avec des cheveux de ma mie 

Je luy veulx faire ung mauvais tour. 

C'est là à coup sûr un sens induit du jeu de malice pratiqué 
par les pages et que d'Aubigné, après Rabelais, mentionne dans 
son Fœneste (5). 

(i) Cf. Traité des superstitions (t. I, p. 209) : « C'est une grande mi- 
sère et une illusion bien pitoyable que de... se figurer : 

« Que quand on va à la chasse, on sera heureux, si l'on rencontre une 
femme débauchée, ou si l'on s'entretient des choses deshonnestes, ou 
que l'on pense à des femmes débauchées. Et qu'au contraire, l'on sera 
malheureux, si ion rencontre un moine... 

« Qu'il nous arrivera du malheur, si le matin nous rencontrons dans 
notre chemin un prêtre, un moine, une fille, un lièvre, un serpent, un 
lézard, un cerf, un chevreuil ou un sanglier... Qu'il nous arrivera du 
bonheur, si nous rencontrons le matin une femme ou une fille débau- 
chée, ou qui marche la tête nue, un loup, une cigale, une chèvre ou un 
crapaud... » 

(2) Paul Sébillot, Le Folklore de France, t. IV, p. 236 et 252. 

(3) Voy. Rev. Et. Rab., t. IX, p. 452. 

(4) C'est-à-dire l'Amour^ Cupidon. 

(5) Cf. Œuvres, t. II, p. 434: « Ces fripons devisoient qui de vail- 
1er le moine; j'en avois ouï parler, mais afin qu'ils ne jouassent point à 



3 14 FAITS TRADITIONNELS 

Le sens primordial du dicton rabelaisien s'est de bonne heure 
complètement eflacé pour céder la place à des applications plus 
ou moins atténuées, dont une est arrivée jusqu'à nous à titre 
de malice d'écolier ou de troupier. 

Disons, pour terminer, que \q prêtre, envisagé comme présage 
funeste (i), subsiste toujours, surtout parmi les pêcheurs et les 
marins (2). 

Jal nous en donne de curieux détails (3), qui rappellent ceux 
relevés par Rabelais (à propos du navire chargé de moines que 
rencontre Pantagruel) et dont le fond remonte à la plus haute 
antiquité. 

II. — Pratiques astrologiques. • 

Rabelais prétend à plusieurs reprises établir une démarcation 
entre l'astrologie judiciaire ou divinatrice, qui juge l'avenir par 
l'inspection des astres, et l'astrologie naturelle ou astronomie. 
Tandis qu'il donne toute son approbation à la science, il s'élève 
avec force contre les pratiques superstitieuses, alors généralement 
suivies, de l'astrologie proprement dite : « Et de Astronomie 
saiche en tous les canons — dit-il dans la lettre célèbre de Gar- 

moi, Je me bantois de l'avoir donné à tous les payes de la petite escu- 
rie. La nuit, comme nous estions couché..., je sens je ne sais quoi qui 
me sembloit arracher le gros orteil... » 

(i) Les prêtres et les moines sont aussi considérés comme des sor- 
ciers, et en rêver, c'est également signe de disgrâce (voy. P. Sébillot, 
Le Folklore de France, t. IV, p. 237). 

(2) Cf. Amélie Bosquet, La Normandie pittoresque, p. 3o8 : « Les pé- 
cheurs diéppois ne parlent jamais dans leurs bateaux ni de prêtres ni de 
chats ». 

(3) Glossaire nautique, p. 1407: « Nous ne voulons pas terminer cette 
petite histoire des superstitions particulières aux marins, sans parler du 
préjugé qui, à bord des navires de la Méditerranée surtout, rend fâcheuse 
et de mauvais augure la présence d'un prêtre ou d'un moine. Lou ca~ 
pellan [le chapelain, le prêtre] est un être redouté; ce n'est jamais sans 
répugnance que certains capitaines l'embarquent, parce qu'il porte mal^ 
heur, disent-ils. On m'a raconté dans le Levant, qu'une tartane proven- 
çale, allant d'une île de l'Archipel à une autre, avait donné passage à 
un moine; le gros temps se déclare, et, bien que le religieux se mit en 
prières pour demander la fin de la tempête, l'équipage fut au moment 
de le jeter à la mer pour décharger le bâtiment du gage de mauvaise 
fortune qu'il portait. Le pauvre capellan obtint par capitulation de n'être 
lancé par-dessus le bord que si, dans deux heures, le vent ne mollissait 
pas. Le vent tomba en effet avec le soleil et lou capellan fut sauvé », 



SUPERSTITIONS 3i5 

gantua à son fils Pantagruel (l. 11, ch. viii) — laisse moy l'Astro- 
logie dwinatrice, et l'art de LuUius, comme abuz et vanitez ». 

Cependant, certaines de ces pratiques étaient si universel- 
lement admises que Rabelais lui-même s'y montre indulgent, 
par exemple en ce qui touche l'horoscope ou la nativité, 
c'est-à-dire l'état du ciel au moment de la naissance d'un en- 
fant. Le ciel était censé partagé en douze maisons ou man- 
sions, portant chacune une indication spéciale (longue vie, 
richesse, etc.) : tirer l'horoscope, c'était lire dans le ciel les 
destinées du nouveau-né. 

On peut trouver une intention satirique au passage où Herr 
Trippa demande à Panurge V horoscope de sa nativité (i) ; mais 
c'est le grand rieur lui-même qui écrit dans sa Sciomachie, sans 
sourciller, à propos de la naissance du duc d'Orléans, fils d'Henri 
de Valois: «Un si grand Prince destiné à choses si grandes en 
matière de chevalerie et gestes heroiques, comme il appert par 
son horoscope, si une fois il eschappe quelque triste aspect en 
l'angle occidental de la septième maison ». Et cela après avoir 
fait remarquer antérieurement (1. 111, ch. xxxvii): « En ceste 
manière, disent les mathématiciens (2), un mesme lioroscope 
estre à la nativité des roys et des sotz » (3). 

On attachait encore au xvi' siècle entière créance aux in- 
fluences des astres (cf. 1. III, ch. m), telle planète pouvant être 
maligne {maie fi que) on bénigne {bénévole). Dans la harangue, il 
est vrai toute cicéronienne, faite par Gallet à Picrochole, l'ora- 
teur s'écrie (l. I, ch. xxxi) : « Sont ce fatales destinées ou in- 
fluences des astres qui veulent mettre fin à tes aises et repos .^ » 

Toute une série d'expressions sont restées dans la langue 
comme autant de survivances : en la maie heure (1. II, ch. ix, 
et 1. III, ch. ix) ; « nostre maistre est en ses bonnes » (1. IV, 
ch. xii) ; heureuse journée (« Sciomachie »), etc. 

Nous allons maintenant étudier à part les divers genres de 
divination. Nous n'aurons pas à revenir sur le merveilleux zoo- 
logique et botanique, à qui nous avons donné déjà une place 
proportionnée à son importance historique et sociale. 

(i) Cf. 1. III, ch. XIV : « Panurge luy ayant baillé [l'horoscope], il 
fabriqua promptement sa maison du ciel en toutes ses parties, et consi- 
dérant l'assiette, et les aspectz en leurs triplicitez, jecta un grand 
souspir, et dist... » 

(2) Ici pris au sens d'astrologues. 

(3) C'est-à-dire « fous », sens ancien de 50/. 



CHAPITRE VIll 
MAGIE ET SORTILÈGES 



La magie règne en souveraine au xvi' siècle. Tout le monde 
croit fernrvement aux sortilèges, aux sorciers (i) et aux sorciè- 
res, qu'on brûle avec conviction. L'in-quarto de l'angevin 
Jean Bodin, De la Démononianie des soj'ciers (1580), triste 
monument d'une crédulité aveugle, en témoigne suffisamment. 

Rabelais est un des rares esprits de son époque qui observe, 
sous ce rapport comme sous tous les autres, une attitude scep- 
tique, et qui ne craint pas à l'occasion d'en plaisanter, comme 
dans son portrait vivant de la « sybille de Panzoust » (1. 111, 
ch. xvii) que Panurge vient consulter dans sa chaumière (2). 
Mais le domaine de la magie est si vaste (3) qu'il tient une 
place importante dans son œuvre. Nous n'envisagerons ici que 
certains aspects particuliers. 

I. — Démonologie. 

Nous montrerons tout à l'heure que la conception rabelaisienne 
du diable répond exactement à celle des auteurs de Mystères et 
de leur mise en scùne. Mais ce n'est là qu'un des côtés de la ques- 
tion démoniaque ; il convient tout d'abord d'envisager le diable 

(i) A Paris, suivant le Journal de l'Estoillc, le nombre des sorciers 
s'élevait en 1574 à trente mille. 

(2) Au xvi« siècle, il y avait à Panzoult (Tourainc) une diseuse de bonne 
aventure, qui vivait dans une caverne creusée dans le rocher. La des- 
cription de Rabelais est donc l'écho de la réalité {Rcv. Et. Eab., t. V, 
p. 70, et t. VIII, p. 208). Bail" nous a donne le pendant de la Sibylc 
de Panzoult, dans sa cinquième eglogue, les Sorcières. Voy. Œuvres, 
éd. Marty-j^.avcaux, t. III, p. 29 à 36. 

(3) Voy. Yves-Piessis, Bibliographie de la sorcellerie, Paris, kjoo, et 
les deux dissertations allemandes : 

Max Gerhard, Dcr Aber^laube in der /ran:iôsischen Novelle des 
XVJ^ Jahrhunderts, Rostock, 190G. 

Ernst Friedrich, Die Magie iin fran:{ûsischen Theater des XVI'' ur,d 
XVI I^ Jahrhunderls, Leipzig, 1908. 



MAGIE ET SO.iriLÈGES 3i7 

dans ses rapports avec la magie et les sorciers, suppôts naturels 
de Satan (i). 

Pendant tout le Moyen Age, Tolède était considéré comme le 
centre des études magiques : 

En sors mauvais dont l'en use à Tholet. 

écrit Eustache Daschamps (2), et un mystère du xv*"- siè:le, le 
Martyr de Saint Denis, dira : 

Il fait d'un coq une poulette, 
Ils joue des ars de Tholete! (3) 

Aussi Rabelais n'a-t-il garde d'oublier la célèbre école de ma- 
gie que Panurge avait fréquentée (4). 

Le nombre des démons ou mauvais esprits était censé au 
xvi" siècle incommensurable, et Ambroise Paré en parle av^c le 
plus grand sérieux (5). 

(i) Voy. sur la démonologie du xvi" siô:le, Lucien Pinvert, Jacques 
Grévin (iSSS-iDjo). Etude biographique et littéraire, Paris, 1899, 
p, 122 et suiv. 

(2) Œuvres, t. VI, p. 204. 

(3) Voy. Jubinal, Mystères inédits du XF« siècle, t. I, p. 116. 

(4) « On temps que j'estudiois à l'eschole de Tolete, le révérend père 
en Diable Picatris, recteur de la Faculté diabologicque, nous disoit 
que naturellement les Diables craignent la splendeur des espées, aussi 
bien que la lueur du Soleil... G'estoit (peut estre) la cause pourquoy 
le seigneur Jan Jacques Trivolse, mourant à Chartres, demanda son 
espée, et mourut l'espée nue on poing, l'escrimant tout au tour du 
lict, comme vaillant et chevaleureux, et par ceste escrime mettant en 
fuyte tous les Diables qui le guestoient au passage de la mort... Car 
parlant en vraye diabologie de Tolete, je confesse que les Diables 
vrayement ne peuvent par coups d'espée mourir: mais je maintiens, 
scelon la dicte diabologie, qu'ilz peuvent patir solution de continuité... » 
(1. III, ch. xxiii). 

L'anecdote se retrouve dans les Vies des grands Capitaines de Bran- 
tôme (t. II, p. 223), qui l'a tirée de notre auteur. Brantôme croyait 
d'ailleurs aux sorciers, comme tous ses contemporains. 

(5) Cf. Les Monstres et Prodiges, i5j4, ch. xxvi : « Les mauvais esprits 
ont plusieurs noms, comme démons, cacodemons, incubes, succubes, co- 
quemares, gobelins, lutins, mauvais anges, Satan, Lucifer, père de men- 
songe, prince des ténèbres, légion, et une infinité d'autres noms qui sont 
escrits au livre de V Imposture des diables, selon les différences des 
maux qu'ils font, et es lieux où ils sont le plus souvent ». Œuvres com- 
plètes, éd. Malgaigne, 1840, t. III, p. 55. Le ch. ixvi est intitulé « Dé- 
mons et Sorciers »; le xiii®, « Les illusions diaboliques »; le xxxi% 



3l8 FAITS TRADITIONNELS 

Rabelais en nomme quelques-uns (i) et indique plusieurs 
moyens de les exorciser. 

Le signe de la croix est le plus efficace : « La croix est con- 
traire au charme », affirme Panurge (1. III, ch. xxiii). Aussi 
lorsque Tripet, un des capitaines de Picrochole, et ses gens en- 
tendent Gymnaste invoquer les diables : « Commencèrent avoir 
frayeur, et se seignoient de toutes mains, pensans que ce feust 
un Diable desguisé, et quelq'un d'eulx, nommé Bon Joan, ca- 
pitaine des Franctopins, tyra ses Heures de sa braguette et cria 
assez hault, Agios ho theos. Si tu es de Dieu sy parle, sy tu es 
de l'aultre sy t'en va ». 

Panurge, à son tour, entendant son Turc invoquer les diables 
fait « le signe de la croix, criant Agyos, athanatos, ho theos... » 
(1. IL ch. xiv). 

C'est la formule du Trisagion, d'un usage Journalier dans 
l'église grecque : a Agios o theos! {2) Agios ischiros! Agios aiha- 
natosï) (1. I, ch, xxxv). Dans l'église catholique, elle n'est chan- 
tée qu'à l'office eu vendredi saint, avant l'adoration de la 
croix. 

Mais pour que l'invocation soit efficace, il faut se signer de 
la bonne main, c'est-à-dire de la droite, car de la gauche, c'est 
présage de malheur (3). On a vu que les bergers de Gargantua 
se moquent de fouaciers de Lerné « qui avoient trouvé maie en- 
contre par faulte de s'estre seignes de la bonne main (4) au 
matin ». 



« De l'Art magique » ; le xxxiie, « Incubes et Succubes », etc. Voici un 
curieux passage de ce dernier chapitre : « Les médecins tiennent que 
Incubus est un mal où la personne pense estre opprimée et suffoquée de 
quelque pesante charge sur son corps, et vient principalement la nuit. 
Le vulgaire dit que c'est une vieille qui charge et comprime le corps, 
le vulgaire l'appelle Chauche- poulet », 

(i) « Advcnente la lumière du clair Soleil, disparent tous Lutins, La- 
mies, Lémures, Guaroux, Farfadetz et Tenebrions » (1, III, ch. xxiv), 

(2) Dans le Martyre de saint Pierre et de saint Paul, mystère de la 
fin du xve siècle (éd. Jubinal, t, I, p, 83), saint Paul, avant de souflfrir 
le martyre « bende ses yeulz et dit à genous : Apyos theos, agyos 
yskiros, athanatos, Jesu^ Eleyson ymas (« Saint, ,ô saint, Dieu saint, 
immortel, Jésus, aie pitié de nous I »). 

(3) Evangile des Quenouilles, p. i3o : « Qui fait de sa main droite le 
signe de la croix encontre l'ennemi, il le reboute au loing de lui ; et qui 
d'aventure le fait de l'aultre main, le diable de plus en plus l'aproche ». 

(4) L'expression de bonne main pour « main droite » se lit déjà dans 



MAGIE ET SORTILÈGES 3 19 

C'est à cet ordre d'idées que remonte la curieuse évolution du 
mot brimborion, qui, de l'acception de « bréviaire » ou de 
« prière dévote», a passé à celle de pratique superstitieuse. Le 
terme intermédiaire est celui de prière murmurée et par suite 
inintelligible, comme le rituel en latin des prêtres et des moines. 
Rabelais s'est élevé contre cette récitation machinale, en mettant 
dans la bouche de Frère Jean des paroles significatives (l. I, 
ch. xxx). 

Dès le XV* siècle, breviarium devient breborion avec une 
nuance défavorable, comme dans ces vers de la Passion de 
Gréban : 

19900. Dist il pas ses breboi'ions ? 
Il barbote, ce m'est advis. 

Cette forme persiste au xvi® siècle, lorsque le mot acquiert 
définitivement le sens de formule magique. Ainsi dans les Se- 
rées de Bouchet (i). 

Rabelais ne donne que la forme moderne brimborion avec le 
sens de prière dévote : « Les brimborions des Padres celestins » 
(1. II, ch. vu). Cette forme était alors nouvelle, et Pasquier en 
indique l'origine (l. VIII, ch. lxii) : « Le mot brimborion, dont 
nous usons quand nous disons que quelqu'un dit ses brimbo- 
rions, vient de breciarium ». 

Sous l'influence analogique de brimbe ou bribe, le mot spé- 
cialisa son sens en celui de menus suffrages avec la même 
nuance péjorative : « Lorsque vous aurez faict vos oraisons, im- 
précations et brimborions », écrit Brantôme (t. VII, p. 198). 

Et aujourd'hui encore, dans plusieurs pays, le prêtre passe 
pour sorcier et seul capable d'exorciser le démon (2). 

Froissart (éd. Luce, t. I, p. 327) ; « Quant ce vint à l'endemain..., laie- 
rent Bervich à la bonne main ». En Saintonge, bonne main désigne la 
droite, et mauvaise main, la gauche (Jônain) 

(i) Cf. t. IV, p. i83 : « Elle le pria d'attendre jusques à ce qu'elle eust 
dit certains mots et oraisons qu'elle avoit accoustumé de dire toutes les 
fois que le mal des dents luy prenoit : ayant apprins ces briborions de 
sa grand mère ». 

Cotgrave en donne cette définition : « Breborions. Vaines incanta- 
tions, prières superstitieuses que des vieilles femmes du peuple usent 
contre le mal de dents ou comme expression d'une dévotion aveugle ». 

{2) Lne évolution parallèle a subi le mot grammaire (anciennement 
gramoyre), qui devint dès le xiii" siècle grymoire. La grammaire la- 
tine du Moyen Age, hérissée de formules mnémoniques, fut considérée 
par le vulgaire comme un livre à sept sceaux, comme un recueil d'in- 
cantations. 



3^0 FAITS TRADITIOiNNELS 



II. — Moyens de divination. 

Pour savoir s'il doit se marier, Panurge a recours successi- 
vement aux sorts homériques et virgiliens (1. 111, ch. x et xii), 
au sort de dés (ch. xi), à l'interprétation des songes (ch. xiii 
et xiv), à la « Sybillc de Panzoust » (ch. xvii et xviii) et, pour 
finir, aux moyens secondaires de divination (ch. xxv). 

Deux de ces consultations de l'avenir méritent de nous ar- 
rêter. 

I. — Songes. 

L'art d'interpréter les songes et d'en tirer des présages est 
aussi vieux que le monde. C'est une croyance universelle, 
commune à l'Antiquité et au Moyen Age, à l'Occident et à 
l'Orient (i). Elle est toujours vivace et les règles de VOnéirocri- 
iique, ou la Divination par le moyen des songes, n'ont guère 
varié depuis le livre d'Artémidore jusqu'aux livrets de colpor- 
tage de nos jours (2). C'est le même symbolisme ou peu s'en 
faut, et l'interprétation se fait souvent à rebours (3). 

Artémidore est une des autorités qu'invoque Rabelais pour 
prouver, qu'en « songeant..., l'ame souvent prévoit les choses 
futures ». Il prend pour témoins les « sacres lettres » et les 
« histoires profanes » que les songes nous donnent « significa- 
tion et indice des choses advenir ». Et en finissant, il n'oublie 
pas les deux portes des songes, décrites par Homère (4). 

Songes... mensonges ! Ce dicton ne jouit pas d'une grande 
faveur auprès du vulgaire, qui partage plutôt l'avis de Sganarelle 
(Mariage force, se. vi) : « Les songes sont comme des miroirs, 
où l'on découvre quelquefois tout ce qui nous doit arriver ». 

Et dans le Dépit amoureux (acte V, se. vi): 

Les disgrâces souvent sont du Ciel révélées. 
J'ai songé cette nuit de perles défilées 

Et d'œufs cassés : 
Monsieur, un tel songe m'abat, 

(i) Voy. Ed. Tylor, Civilisation primitive, t. I, p. 141 et suiv. 

(2) Ch. Nisard, Livres populaires, t. I, p. 228 et suiv. 

(3) Idem, ibidem, t. I, p. ^35 et suiv. 

(4) « L'une est de ivoyre, par laquelle entrent les songes confus, /alla- 
ces, et incertains, comme à travers l'ivoyre, tant soit déliée que voul- 
drcz, possible n'est rien vcoir. L'aultre est de corne, par laquelle en- 
trent les songes certains, vrays, et infallibles ». 



MAGIE ET SORTILÈGES 321 

Ces mêmes présages reviennent dans La Clef des songes que 
consultent encore les gens du peuple, attestant ainsi la ténacité 
de la tradition populaire et sa perpétuité dans le domaine des 
superstitions. 

2. — Divinations secondaires. 

Rabelais nous apporte, à l'occasion de la consultation mari- 
tale de Panurge, un dénombrement des multiples expédients 
encore en usage à l'époque de la Renaissance « pour prédire 
toutes choses futures ». 11 y met à contribution à la fois l'Anti- 
quité et le Moyen Age. 

Panurge « se conseille à Her Trippa », personnage bouffon 
dans lequel on reconnaît facilement le célèbre médecin alle- 
mand Corneille Agrippa (1486-153 5) (i), auteur du livre De 
incertitudine scientiarum (1530), dont Rabelais a largement 
usé. Plusieurs chapitres y sont consacrés à la divination en 
général et à ses variétés (2). 

Agrippa revient sur le même sujet dans un autre traité non 
moins fameux. De occulta philosophia (1531), où il combat un 
des premiers cet art fallacieux (3). 

(1) L'ouvrage d'Aug. Prost sur Corneille Agrippa (« Sa vie et ses 
œuvres », 2 vol., Paris, 1880 à 1882) est dénué de valeur scientifique. — 
Jean Plattard a dit l'essentiel sur les rapports d'Agrippa avec notre au- 
teur {L'Œuvre de Rabelais, p. 176-177). Voy., en dernier lieu, Abel 
Lefranc, « Rabelais et Corneille Agrippa », dans Mélanges Picot, 
Paris, 1913, t. II, p. 477 à 486. 

(2) Voy. ch. XXXIV (« De Metoposcopia »), ch. xxxv (« De Chiroman- 
tia »), ch. XXXVI (« De Geomantia »). 

Citons-en : « Metoposcopia autem ex solius frontis inspectione, omnia 
hominum initia, progressus et fines, sagacissimo ingenio, ac docta ex- 
perientia se praesentire jactat... » 

(3) Le chapitre lvii y est spécialement consacré : 

« Jamque etiam ipsa elementa nos fatales eventus edocent, unde 
quatuor illa famosa divinationum gênera : Geomantia, Hydromantia, 
Aëromantia, Pyromantia, nomen adepta sunt. 

« Geomantia, ex terrœ motibus, crepitu, tumore, tremore, scissura, 
voragine, exhalatione, exterisque impressionibus suis futura prœmons- 
trat... Sed est aliae Geomantiae species, quœ per puncta vi quadam, aut 
casu terrée inscripta divinatur... 

« Hydromantia autem vaticinia praestat, per impressiones aqueas, illa- 
rumque fiuxus et refluxus, excrescentias et depressiones, tempestates et 
colores et similia : ejus junguntur etiam visiones quac in aquis fiunt. 
«... Erat etiam olim apud Assyrios in magno precio Hydromantise 

ai 



323 FAITS TRADITIONNELS 

La divination par des objets inanimés (eau, encens, farine, 
etc.) remonte à l'Antiquité (i). 

Avant Rabelais, Eustache Deschamps, dans sa « Démons - 
tracion contre sortilèges », avait déjà fait mention de plusieurs 
moyens de divination: « par astrologie, par géomancie, par ny- 
gromancie, par ydromancie, par pyromancie, par cyroman- 
cie » (3). 

Après lui, deux autres écrivains ont traité le même sujet. 

C'est tout d'abord Jacques Tahureau qui, dans un de ses 
Dialogues, discourt longuement de la magie et des folles su- 
perstitions des magiciens (3). 

Ensuite, Ambroise Paré, qui a inséré dans son traité déjà 
cité, Les Monstres et Prodiges, un chapitre «De l'Art ma- 
gique » (4). 

species, Lecanomantia nuncupata, a pelvi aquas plaena, cui impone- 
bantur aureae et argenteoe lamince, et lapides preciosi, certis imaginibus, 
nominibus, et characteribus inscriptœ. 

« Simili modo A'éromantia prognostica praebet per impressiones 
aëreas, per ventorum flatus, per irides, per halones, per nebulas et nu- 
bes, perque imaginationes in nubibus, et visiones in aëre. 

« Ita etiam Pyromantia divinatur per impressiones igneas, per stellas 
caudatas, per igneos colores, perque visiones et imaginationes in igné. 

« His adjungitur Capnotnantia, a fumo sic dicta, quia flammam et fu- 
mum scrutatur, eorumque colores, sonos et motus... » 

(i) "Voy. Bouché-Leclerc, Histoire de la Divination dans l'Antiquité, 
4 vol., Paris, 1879-1882. 

(2) Œuvres, t. VII, p. 192. 

(3) Ed. Conscience, p. 112: « Je n'ai que faire pareillement de vous 
raconter les espèces de magie, comme Hydromancc, qui se fait avecques 
de l'eau ; Lecanomance, qui se fait avecques des bassins ; Pyromancc, 
qui se fait avec le feu; Gcomance, par le moien de la terre; Nccro- 
mance, laquelle est divisée encore en deux parties: en Scyomancc et 
Necyomance, lesquelles se pratiquent en parlementant avecques les es- 
prits malins ou en suscitant les ombres et idoles errantes des mors ; 
Capnomance, qui se fait avecques suffumigations, dont on parfume et 
fait un sacrifice aux Démons. Il me suffit seulement de vous en parler 
d'une espèce qui est Catoptromance et de la perfection d'icelle... » 

(4) On y lit : « D'avantage l'art magique se fait par le meschant arti- 
fice des diables. Or il y a plusieurs sortes de magiciens : aucuns 
font venir à eux les diables et interroguent les morts, lesquels sont 
nommés nécromanciens ; autres cheiromanciens, parce qu'ils devinent 
par certains lineamens qui sont es mains ; autres hydromanciens, parce 
qu'ils devinent par la terre ; autres pyrovtanciens, qui devinent par 
le feu ; autres aèromanciens, ou augures, ou prognostiqucurs de la dis- 
position future, parce qu'ils devinent par l'air, sçavoir par le vol des 
oiseaux, ou par tourmentes, orages, tempcstes et vents ». 



MAGIE ET SORTILÈGES 323 

En outre, V Alphabet de l'Auteur françois, commentaire ra- 
belaisien du xvii" siècle, œuvre anonyme d'un Poitevin, donne 
l'explication des termes de divination cités par Rabelais, en 
l'agrémentant parfois de curieux détails du terroir (i). 

La nomenclature rabelaisienne de la divination est une des 
plus amples qu'on connaisse. Toutes les époques y sont repré- 
sentées et les sources de l'auteur, ici comme ailleurs, ont été 
des plus éclectiques. 

En premier lieu, un grand nombre de ces termes dérivent des 
écrivains grecs ou romains, les multiples formes de la divination 
faisant partie intégrante des croyances religieuses des Anciens. 
La coscinomantie, « jadis tant religieusement observée entre 
les cérémonies des Romains », figure dans Théocrite, en même 
temps que Valphitomantie, « designée par Théocrite en sa 
Pharmaceutrie », et que Vaëromantie, « célébrée par Aristo- 
phanes en ses Nuées ». 

Remarquons cependant que ce dernier ne « célèbre » point la 
divination par l'air, mais l'air lui-même, et que Théocrite se 
borne à décrire l'opération de la sorcière, mais ne donne pas le 
terme divinatoire lui-même. 

Pline fait mention de V axinomantie (2). 

Plusieurs autres noms sont tirés, on l'a vu, de V Occulta 
Philosophia de Corneille Agrippa, et il est piquant que Rabe- 
lais les fasse débiter par le médecin-philosophe lui-même (3). 

La majorité de cette terminologie grecque reste inconnue 
aux Anciens (4). Ces noms ont été forgés à l'époque de la Re- 

(i) Voici par exemple l'article sur Axinomantie : « Divination qui se 
faisoit avec une coignée... En Poitou s'observe une superstition par le 
moyen d'une coignée, pour conjurer un certain phlegmon, qu'ils appel- 
lent ineptement le chapple, et faut que cette conjuration se fasse par un 
qui soit charpentier de père en fils, lequel, marmonant quelques paro- 
les, fait semblant de vouloir assommer le mal avec son instrument ». 

(2) Le premier tome de l'ouvrage cité de Bouché-Leclerc cite et ex- 
plique un grand nombre d'autres termes : a/£yfoaavT£i« (p, 182), aarptx- 
yaÀopavTeïa (p. 190), y.uTOTrrpoiJ.u^JTdu (p. 340), x/r,poy.u'j-:îiu (p. 184), 
Tupop«VT£Î« (p. i83), etc. 

(3) « Voulez-vous (dist Her Trippa) en sçavoir plus amplement la vé- 
rité par Pyromantie , par Aeromantie célébrée par Aristophanes en ses 
Nuées, par Hydromantie, par Lecanomantie, tant jadis célébrée entre 
les Assyriens et exprovée par Hermolaus Barbarus... Par Catoptroman- 
tie (dist Her Trippa continuant)... ». 

(4) Telles : anthropomantie, botanonantie, cephaleonomantie, etc. 



324 FAITS TRADITIONNELS 

naissance, et Rabelais les a probablement empruntés à un des 
recueils encyclopédiques de l'époque, du genre de VOfJicina 
de Ravisius Textor (1532). 

La magie reste encore vivace au xvii® siècle. La croyance 
au loup-garou, aux sorciers est alors générale, et la littérature 
dramatique en fait foi (i). Molière reflète, dans ses comédies, 
comme Rabelais dans son roman, les croyances et les su- 
perstitions de son temps. 

(i) Voy. les témoignages recueillis par Friedrich de i5i5 à 1687 
{ouvr. cité, p. 65 à 76). 



CHAPITRE IX 
THÉÂTRE POPULAIRE 



Les rapports de Rabelais avec le théâtre ont été l'objet de 
recherches récentes (i). Nous y renvoyons pour les détails his- 
toriques et techniques, en nous réservant de traiter ici de 
l'influence que les Mystères, notamment, ont exercé sur le 
vocabulaire rabelaisien. 

Sa conception du diable répond exactement à celle des Mys- 
tères et à leurs représentations scéniques. Maître François 
avait assisté à plusieurs « monstres » de Passions, à Saumur, 
à Doué, etc., et les diableries, avec leurs scènes tumultueuses, 
lui sont restées dans la mémoire. 

L'éloge que Panurge fait des débiteurs et emprunteurs (1. III, 
ch. m) en est une preuve : « Qui rien ne preste est créature 
du grand vilain diantre d'Enfer ». L'empressement des cré- 
diteurs lui rappelle ce souvenir : « Il m'est advis que je joue 
encores le Dieu de la Passion de Saulmur(2), accompaigné de 
ses anges et chérubins ». Et finalement : « Cestuy monde ne rien 
prestant ne sera... qu'une diablerie plus confuse que celle des 
Jeux de Doué ». 

Le vocabulaire scénique du temps reparaît à propos de la 
Passion de Saint Maixent (1. III, ch. xxvii) : « Le Portecole 
abandonna sa copie : celluy qui jouoit sainct Michel, descendit 
par la volerie (3), les Diables sortirent d'enfer ». 

Et surtout à l'occasion de l'anecdote touchant maître Fran- 
çois Villon, qui « sus ses vieux jours se retira à Saint Maixent 
en Poictou »... et là « pour donner passe temps au peuple, 
entreprint faire jouer la Passion en gestes et langaige Poicte- 
vin » (4). 

(i) H. Clouzot, L'ancien Théâtre en Poitou, 1901, et surtout 
G. Cohen, Rev. Et. Rab., t. IX, p. i à 72. 

(2) Dernière représentation en i534. 

(3) Voy., sur ce terme scénique, Cohen, Rev. Et. Rab., t. IX, p. 16. 

(4) Suivant H. Clouzot, cette anecdote serait formée de traits vérita- 



326 FAITS TRADITIONNELS 

Rabelais nous fait à cette occasion une description cir- 
constanciée d'une diablerie (i), digne d'être rapprochée de la 
scène des diables qui viennent enlever les âmes dans la mora- 
lité Le Débat du Corps et de l'Ame : 

Grippes de fer aigucs entre leurs mains tenoyent ; 
Feu gregoys tout puant par leur gueules gettoyent. 
Serpens envenimez de leurs corps enyssoient ; 
A bassins embrasez leurs yeux semblans estoyent (2). 

Ces diableries ou scènes diaboliques des Mytères ont laissé 
des traces nombreuses dans le vocabulaire rabelaisien. 

La grande diablerie à quatre personnages^ au sens de con- 
fusion tumultueuse, est mentionnée dès le début du Gargantua 
(ch. iv). Elle rappelle ces vers d'Enoch dans le Mystère du Vieil 
Testament (t. I, p. 129): 

Faison tout ce que nous vouldrons ; 
Il n'y aura rien deshonneste... 
Faison, /aj5on d'un dyable quatre (3), 
Car nous avons arbitre franc. 

Rabelais dira avec un autre sens : faire d'un diable deux, 
c'est-à-dire doubler la faute en voulant l'amender (I. 111, ch. 1) : 
« Charles Maigne, lequel feist d'un diable deux, quand il 
transporta les Saxons en Flandre, et les Flamans en Saxe ». 

Diablerie au sens de scène tumultueuse, de tapage infernal, 
revient souvent dans les Mystères, par exemple dans la Passion 
de Gréban, où Lucifer s'écrie : 

385o. Deables, arrangez vous tretous 
En tourbe à grosse quantité 
Et me chantez un silete 
En vostre horrible diablerie. 

blés et aussi de « traditions recueillies dans le pays, très plausibles cha- 
cune dans son particulier, mais groupées arbitrairement ». 

(i) Cf. 1. IV, ch. xiii : « Adoncques feist la monstre de la diablerie 
parmy la ville et le marché. Ses diables estoient tous capparassonnez de 
peauls de loups, de veaulx, et de béliers, passementées de testes de 
mouton, de cornes de bœufz, et de grands havetz de cuisine : ceinctz 
de grosses courraics es quelles pendoient grosses cymbales de vaches, 
et sonnettes de muletz à bruyt horrificque ». 

(2) Ancien Théâtre, t. III, p. 334. 

(3) On dit aujourd'hui ; /aire le diable à quatre, se démener comme 
quatre diables. 



THÉÂTRE POPULAIRE la? 

Et plus loin, Cerberus vocifère à son tour : 

Haro ! quel forte deablerie 
Et quel rage desmesurée 1 
Or est comme désespérée 
La fontaine de Tartarus. 

De là de nombreuses expressions correspondantes : 
I** Gargantua crioit comme tous les diables (1. 1, ch. xxiii) ; 
puis crient et urlent comme diables (1. III, ch. xxiii), en parlant 
des laquais frappés avec un bâton sur les doigts. 

Dans la Passion d'Arras, scène de l'Enfer, Sathan entendant 
crier Belzebut, l'apostrophe ainsi : 

1 1 3 1 . Or ça, de par le dyable, ça ! 

Puisqu'il convient que je le face. 

Que vous faites laide grimace 1 

Quel dyable avez vous d'ainsi braire ? 

2° Faire diables, c'est-à-dire faire des exploits diaboliques : 
« Mon baston de croix fera diables » (1. I, ch. xlii), clame frère 
Jean; « Si tu voulais te rallier avecques moy, nous ferions 
diables (1. II, ch. xvii) », s'écrie à son tour Panurge. 

3° Faire diables de arguer, de humer (1. I, ch. xix, et I. II, 
ch. xii), c'est-à-dire argumenter et humer en diable, vigoureu- 
sement et bruyamment. 

4° En diable, diablement (1. IV, ch. xlv : « daubé en diable »). 

5° Pauvre diable, épithète de commisération ironique : « Les 
pauvres diables de moines ne savoient auquel de leurs saints 
se vouer » (l. I, ch. xxvii) (i). 

On lit dans la Farce du Cuvier (cf. Ane. théâtre, t. I, p. 37): 

Aller, venir, troter, courir, 
Peine avoir comme Lucifer. 

Autres souvenirs des Mystères : « Que la gueule horrifîcque 
d'Enfer ne nous englotisse » (1. IV, ch. lui), à côté de « la 
grande chauldiere à trois toises près les gryphes de Lucifer » 
(ch. lu), et « charretées de diables » (1. IV, ch. xxi), à côté de 
« hotées de diables » (1. III, ch. xxii) et de « panerées de dia- 
bles » (l. II, Prol.). 

(i) Autres textes: « Ventre sainct Jacques, que boirons nous cepen- 
dant, nous autres pauvres diables?» (1. I, ch. xxvi) — « ... ilz estoient ja 
las comme pauvres diables.., » (1. II, ch. xxiii). — «Tant malheureux que 
les diables qui tentent les hermites » (1. III, ch. x). 



328 FAITS TRADITIONNELS 

En dérivent également les noms que porte le diable, comme 
Lucifer et surtout Demiourgon (1. III, ch. xxii, et 1. IV, ch. xlvii), 
ainsi que la kyrielle du passage suivant, mélange d'éléments 
chrétiens et païens : « Le Diable voyant l'énorme solution de 
continuité en toutes dimensions, s'escria : Mahon, Demiourgon^ 
Megere, Alecto, Persephone, il ne me tient pas. Je m'en voys 
bel erre » (i). 

Le nom de Démiurge, qui désigne dans le Nouveau Testa- 
ment le créateur de l'univers, a été au Moyen Age transféré au 
père des démons. L'édition princeps du Tiers livre donne De- 
mogorgon, comme les Mystères, par exemple dans ce passage 
de la Passion de Saint Quentin qui nous explique en même 
temps sous quelle influence analogique eut lieu la modification 
formelle du terme (v. 7336 et suiv.) : 

Demogorgon, pere des dieux. 
Monstre moi la teste ^org^on 
De Médusa devant mes yeulx... 

Et c'est également sous cette forme que le nom se lit dans 
Jean Le Maire : « L'ancien pere des Dieux, Demogorgon, de- 
moura en son abysme et au par fond centre de la terre » (2). 

En dehors de ces réminiscences, Rabelais doit aux mêmes 
Mystères un saint facétieux, sainct Alipantin (3), un pays burles- 
que, Papagosse, et surtout le nom de Pantagruel^ qui figure parmi 
les diables des Actes des Apôtres (mystère représenté en dernier 
lieu à Bourges en 1 536) et dont il a complètement transformé le 
type (4). 

Les Moralités et les Farces ont moins sensiblement influé 
son vocabulaire, bien qu'il doive aux Sotties V Amorabaquin 
du V^ Iwre, le badin enfariné, le matamore (5). 

Rabelais a ignoré ou du moins n'a pas utilisé l'ample recueil 
des Miracles de Nosire Dame, non plus que la dernière et la 
plus étendue des Moralités, la Condaninacion de Banqueta par 
Nicole de la Chesnaye (1507). Les renseignements que fournis- 

(i) Même mélange dans ce passage de la Passion de Gréban : 

7.500. Vecz là Saturne et Adoyn. 
Pana, Clotho et Lachcsis, 
Demoporf^on avec Ysis. 

(2) Illustrations des Gaules, éd. Stecher, t. I, p. io5. 

(3) Voy. Revue du XVJ* siècle, t, I, p. 490491. 

(4) Nous reviendrons sur Pantagruel et Papagosse. 

(5) Picot, Recueil de Sotties, t. I, p. 94. 



THÉÂTRE POPULAIRE 329 

sent ces monuments, pour éclaircir certains passages de Rabe- 
lais, sont des données parallèles, et non pas des sources. 

Quant aux Farces — en dehors bien entendu de celle de Pa- 
telin — leur date est généralement trop tardive pour avoir pu 
exercer une influence quelconque (i). Celles que Rabelais cite 
sont ou trop vagues — « Farce jouée à trois personna^:^es » [Epi- 
tre à Odet) s — ou ne sont pas arrivées jusqu'à nous, comme 
la Farce du pot au laid (1. I, ch. xxxiii), source traditionnelle 
de la fable de la Fontaine et thème connu un peu partout (2). 

Ajoutons que Rabelais possédait du théâtre des connaissan- 
ces professionnelles. Il a joué après 1530 à Montpellier, avec ses 
amis, la «morale comédie deCeluy qui aooit espousé une femme 
mute)){^) (1. III, ch. xxxiv), et il était parfaitement familiarisé 
avec les détails de la mise en scène: « Entre les jongleurs, re- 
marque-t-il (1. III, ch. xxxvii), à la distribution des rolles, le per- 
soniage du Sot et du Badin estre tousjours représenté par le 
plus périt et perfaict joueur de leur compaignie ». 

Cette caractéristique n'est pas éloignée de celle qu'on en a 
donnée de nos jours : « Le badin personnifie la jeunesse aban- 
donnée à la nature ; un peu crédule, parce qu'elle est ignorante ; 
et pourtant fine, parce qu'elle est naturellement malicieuse » (4). 

(i; On cite cette phrase de la « Farce de Colin » (Aucien Théâtre, 
t. II, p. 23o): 

Ubi prenu qui ne l'amble ? 
qui rappelle la question de Panurge à propos de femmes prudes et 
chastes (1. II, ch. xv) : « Et ubi premis? » Remarquons que cette farce a 
paru en 1540, alors que l'édition princeps de Pantagruel remonte à une 
dizaine d'années auparavant. 

(2) Voy. ci-dessus, p. 224. 

(3) Voy. là-dessus H, Glouzot, p. 53, et G. Cohen, p. 7 à 8, 

(4) Petit de Julleville, La Comédie et les mœurs en France, p. 282. 



CHAPITRE X 
LITTÉRATURE DE COLPORTAGE 



L'ouvrage de Charles Nisardsur les Livres populaires (1854) 
donne une idée d'ensemble de la littérature de colportage, mais 
il aurait besoin d'être revu et mis au point (i). Nous disposons 
aujourd'hui de ressources autrement abondantes qu'à l'époque 
de sa publication. Le sujet, d'ailleurs très complexe, exige des 
connaissances à la fois bibliographiques et traditionnistes. Nous 
tâcherons de faire ressortir quelques-uns de ses multiples as- 
pects, tout particulièrement en ce qui concerne l'œuvre rabelai- 
sienne. 

I. — Bisouards et vendeurs de livres. 

Rabelais, qui a travaillé à Lyon pour les éditeurs des livrets 
de colportage, appelle bisouars les intermédiaires entre les 
produits populaires de l'imprimerie naissante et le gros public 
des villes et des campagnes ; « Un livre trepelu, qui se vend 
par les bisouars et porteballes, au titre Le Blason des cou- 
leurs » (2), lit-on dans le ix"' chapitre du Gargantua. 

Le nom désignait spécialement les colporteurs des monta- 
gnes du Dauphiné, qui, à l'approche de l'hiver, descendaient 
pour faire le trafic dans les villes et les campagnes. Dans le 
P^orez, bisouard signifie à la fois coup de bise et celui qui est du 

(i) Histoire des livres populaires ou de la littérature de colportage, 
depuis l'origine de Vimprimerie, Paris, 1864; 2* éd., 1864. 

(2) Nous reviendrons sur ce livret de colportage, un des plus anciens 
du genre. Le nom de bisouars se lit également dans l'édition de Panta- 
gruel de 1542, sans nom de ville ni d'imprimeur. Cette édition contient 
une vi(jlente invective de l'Kditcur contre Etienne Dolet, qui avait pu- 
blié la même année les deux premiers livres réunis. On y lit ce pas- 
sage : « O la grande et haulte entreprinse et digne de tel homme, inspiré 
de l'esperit de Ciceron : avoir rédigé en beau volume le livret et gaignc 
pain des petits revendeurs, nommé par les Bisouars Fatras à la dou- 
zaine ». 



LITTÉRATURE DE COLPORTAGE 33 1 

côté de la bise, le montagnard, d'où le sens secondaire de « mer- 
cier » (i). 

Cotgrave décrit le bisouart comme un colporteur, qui, dans un 
large ballot ouvert suspendu à son cou, débite des almanachs, 
des livres nouveaux et maintes bagatelles. Une vingtaine d'an- 
nées plus tard, le grammairien alsacien David Martin, dans son 
Parlement nouveau (2), paru à Strasbourg en 1637, nous ren- 
seigne plus amplement (3). 

Un document antérieur des plus curieux nous fournit des 
détails complémentaires. C'est une «Farce à trois personnages», 
dont deux commères et un vendeur de livres. Elle est de 1530, 
donc contemporaine des deux premiers livres du roman rabelai- 
sien. L'auteur inconnu y cite nombre d'ouvrages, surtout facé- 
tieux, dont bien peu sont arrivés jusqu'à nous. 

En premier lieu, des ouvrages connus : 

Livres, livres, livres, livres I 
Chansons, Ballades et Rondeaux ! 
J'en porte à plus de cent livres I 
Livres, livres, livres, livres ! 
Jamais ne vistes de si beaux !... 

Ensuite vient toute une série d'opuscules comiques, aujour- 
d'hui perdus, ou portant un titre imaginaire : 

La farce Jenin aux fuseaux, 

Le Testament Maistre Mymin, 

Et Maistre Pierre Patelin, 

Et les Cent Nouvelles nouvelles 

Pour dames et damoyselles ! 

Le Trespassement Sainct Bidault (4), 

(i) Voy. Rev. Et. Rab., t. VIII, p. i55 à i58, et Rev. XFI« siècle, 
t. I, p. 495. 

(2) Livre rarissime, dont Charles Nerlinger a donné une nouvelle 
re'impression à Belfort en 1899 sous ce titre : La Vie à Strasbourg au 
commencement du XVII^ siècle. 

(3) Cf. ch. xLii, Du Colporteur: « Il y a des mercerots qui portent çà 
et là des almanachs, livrets d'Abecé, la gazette ordinaire et extraordi- 
naire, des légendes et petits romans de Melusine, de Maugis, des Quatre 
fils Aymon, de Geoffroy à la grant dent, de Valentin et Ourson, du 
Chasse-ennuys, des chansons mondaines sales et vilaines dictées par l'es- 
prit immonde, vaude-villes, vilanelles, airs de cour, chansons à boire... » 

(4) Nom de saint facétieux pris au sens libre, comme dans ces vers 
macaroniques de la « Farce du Frère Guillebert « {Ancien Théâtre, 
t. I, p. 3o5): 

Fouillando es callibistris, 
Intravit per boucham ventris, 
Bidauldus, purgando renés. 



332 FAITS TRADITIONNELS 

La Vie Saincte Perenelle. .. 

Le Confiteor des Angloys... 

Le Voyage des Fumelles 

Qui s'en vont à Bonnes Nouvelles... 

L'estat de ceux qui ne font rien... (i). 

Essayons à notre tour d'inventorier le contenu de la balle 
d'un bisouard du xvi' siècle. 



II. — Chronicques gargantuines. 

Le Prologue du Pantagruel débute par l'éloge des Grandes 
et inestimables Clironicques de l'énorme géant Gargantua, 
« dont il a esté plus vendu par les imprimeurs en deux mois 
qu'il en sera acheté de Bibles de neuf ans ». 

C'est là un des livrets populaires que Rabelais a mis à con- 
tribution pour son roman. Nous avons déjà montré le parti qu'il 
en a tiré (2). Quant à la Chronicque gargantuine, elle n'est pas 
sortie du domaine du colportage, grâce à une rédaction du 
xvii^ siècle. Une édition réduite, datant de 1700, a toujours fait 
partie de la Bibliothèque bleue (3). 

Le nombre de ces livrets se multiplia avec la diffusion de 
l'imprimerie et le goût de lecture croissant des masses. Le Dis- 
ciple de Pantagruel {\ 538), composition de facture populaire qui 
n'a de rabelaisien que le titre, eut de nombreuses éditions et 
fut également utilisé par notre auteur pour ses derniers livres. 

De plus, comme le montre le titre de cet opuscule même, le 
premier livre de Pantagruel devint lui-même un livret popu- 
laire, qui, dès son apparition, figure dans le catalogue d'un 
bourgeois parisien de 1533. 

Gargantua, lui aussi, ne jouit pas d'une moindre popularité. 
Antoine du Saix y fait allusion en 1545, en le plaçant en tête 
d'autres héros de légendes populaires : 

Ce bidauty comme son synonyme bidouard, désigne le cheval qui 
trotte et le membre viril (cf. chevaucher). 

(i) Ed. Mabille, Choix de Farces, t. II, p. 211. 

(î) Voy. ci-dessus, p. 241 à 248. 

(3) Al. Assier, La Bibliothèque bleue depuis Jean Oudot /«' jusqu'à 
M. Baudot (1600- iSG3), Paris, 1874. — Le «Catalogue delà Bibliothèque 
bleue » (1711-1742), à Troyes, renferme des volumes in-4" (Les Quatre 
fils Aymon, Galien Restaure, Valentin et Orson, Histoire de Mélusine, 
Robert le Diable, Gargantua) et des volumes in-iG (La Vie de sainte 
Marguerite). Voy. spécialement un article de Louis Morin, « Les édi- 
tions troyennes de Rabelais » (dans Rev. Et. Kab, t. VII, p. 29 à 47). 



LITTÉRATURE DE COLPORTAGE 333 

Dieu sçait comment vous verrez lors galler 
Gargantua, Mouschillon, Barberousse (i). 

Son nom devint synonyme d'histoire romanesque et le voya- 
geur André Thevet, dans sa Cosmographie Universelle de 1575, 
parlant des traditions orientales sur les miracles de Mahomet, 
les compare à des Contes de Gargantua. Voici ce curieux pas- 
sage (t. I, fol. 158): « Dieu sçait les histoires que les Chrestiens 
Levantins racontent des prouesses et miracles qu'il a faicts 
[Mahomet] en son temps : qui meriteroient à la vérité estre 
descrits, pour faire rire, et donner plaisir aux lecteurs, aussi 
bien que les fables des Histoires tragiques (2), ou Contes de 
Gargantua ». 

III. — Romans de chevalerie. 

Dans le Prologue du Pantagruel que nous venons de citer, 
Rabelais met plaisamment la Chronicque gargantuine au-des- 
sus d'autres livrets « dignes de mémoire », alors en vogue, tels 
que (suivant l'édition princeps imprimée à Lyon chez Claude 
Nourry) : «Robert le Diable, Fierabras, Guillaume sans peur (3), 
Huon de Bourdeaulx, Monteville et Matabrune » (4). 

Tous ces titres, en dehors de Monteville (sur lequel nous re- 
viendrons) sont parfaitement connus. Ils désignent des romans 
de chevalerie, où Rabelais a puisé de nombreux détails pour sa 
généalogie de Pantagruel et pour la descente d'Epistémon en 
Enfer. 

On sait que nos vieux poèmes épiques, les Chansons de ges- 
tes, ont été, à l'époque de la Renaissance, délayés en prose dans 
de nombreux in folios. A leur tour, ces copieux romans furent 
réduits en livrets populaires, comme ceux mentionnés par Ra- 
belais, et finalement en simples plaquettes, comme les brochu- 
res qui constituèrent au xvii^ siècle la Bibliothèque bleue, en- 
core répandue dans nos campagnes. 

(i) Rev. Et. Rab., t. IX, p. 246. 

(2) Cf. Cosmographie, t. I, p. 244 : « ... s'amuser plustost aux fabu- 
leuses Histoires tragicques de l'Espagnol Bandel ». Thevet veut dire 
l'Italien Bandello, dont les Histoires tragiques furent traduites par 
Boistuau et Fr. de Belleforest (iSSg). 

(3) Le plus intrépide des quatre fils d'Aymon de Narbonne, d'un 
courage indomptable. Voy. L. Gautier, Les Epopées françaises, t. IV, 
p. 276 à 807. 

(4) Voy., sur Matabrune, mère d'Oriant, le père des enfants cygnes, 
Jean Plattard, U Œuvre de Rabelais, p. 2. 



334 FAITS TRADITIONNELS 

A partir de 1478, date de l'impression du Fierabras, et jus- 
que vers le milieu du xvi^ siècle, ces romans se multiplièrent. 
De nombreuses éditions témoignent de leur popularité (i). Les 
plus lus semblent avoir été i^t'eratras (1478) et les Quatre Jils 
Aymon (1480), pour lequel Rabelais paraît avoir eu une prédi- 
lection particulière. Ils peuvent être ainsi groupés : 

Cycle carolingien: Fables de Turpin (1527), Morgant le Géant 
(15 19), Fierabras (1478), Galien Rethoré (1500). 

Romans féodaux: Quatre fils Aymon (1480), Ogier le Danois 
(1492), Huon de Bordeaux (1513), Valentin et Orson (1489), 
Robert le Diable (1496). 

Cycle de la Table ronde : Arthus de Bretaigne {1493), Lan- 
celot du Lac (1488), Merlin l'Enchanteur (1498), Saint Graal 
(15 16), et surtout Perceforest (1528), le plus long de ces rom.ans 
en prose (2), tableau idéalisé du monde chevaleresque. 

Ces romans ont laissé de nombreux souvenirs dans -Gargan- 
tua et Pantagruel. Rabelais a tiré des romans bretons les dé- 
tails touchant le roi Arthus et son transfert dans le Pays ou 
« Isle des Phées », ainsi que le nom de sangreal (3), c'est-à-dire 
Saint Graal, qu'il emploie à plusieurs reprises (4) avec le sens 
généralisé de chose rare et miraculeuse. Il doit à un autre ro- 
man arthurien, le Tristan (1489), le nom du pays d'Estran- 
gorre (1. III, ch. xxiv) ainsi que l'allusion à « la bandelette 
noire et blanche, selon les occurences et accidens » que portait 
le Gozal de Pantagruel. 

Le roman de Fierabras, un des plus populaires de l'époque, 
a fourni à lui seul : 

1° Les noms des géants : Bruant de Monmiré (chez Rabelais, 
Drus/iant de Mommiere), c'est-à-dire de Montmirail, dans la 
Marne ; Sortibrant de Coniinbre (l'un et l'autre dans Fiera- 

(i)Voy. Em. Besch, « Les adaptations en prose des Chansons de 
geste au xv» et au xvi« siècle» (dans Rev. du XVI* siècle, t. III, p. i53 
à 181), et A. Tilley, « Les romans de chevalerie en prose » {ibidem, 
t. VI, p. 45 à 63). Nous lui empruntons les dates d'impression. 

(2) il fut imprimé à Paris en i328 à i532 en six vol. in-fol. Rabelais en 
fait mention au 1. II, ch. xxx. Un contrefacteur y avait interpole plu- 
sieurs souvenirs de Perceforest. Voy. Rev. du XVP siècle, t. VII, p. 249 
à ib2 (}. Plattard). 

(3) Cf. du l-ail. ch. xxx» des Discours d'Eutrapel: « ... le Saint Greal, 
ensevely et envousté sous le perron Merlin, en la forest de Brecillian, 
en Bretaigne... » 

(4) Cf. 1. IV, ch. xLii et xLiii, etc. 



LITTÉRATURE DE COLPORTAGE 335 

bras), noms de chefs sarrasins; et surtout Galafre, le portier- 
géant du pont de Montrible. 

2° Le pont lui-même (dit de Montrible, à Saintes), appelé en 
moyen français Mautrible (1354), forme qui figure dans Fiera- 
bras. Cette forme fut altérée ultérieurement en Monstrible 
(graphie de Rabelais), interprétée par les clercs comme Mons 
Terribilis (i). 

3° Uunguent resuscitatif, avec lequel Panurge guérit Episté- 
mon, « qui avoit la teste coupée » (1. II, ch. xxx), est précisé- 
ment Vongnement merveilleux, qui guérit toutes les plaies et 
qui rend invulnérables les géants Bréhiers (2) et Fierabras (3), 
Ce dernier, voyant le sang qui coulait des plaies d'Olivier 
blessé, lui dit : 

526. Mais voilà II, barils à ma sele toursés, 

Qui tuit sunt plain de basjite, dont Dieu fu enbasmés, 

Au jour qu'il fu de crois et sépulcre portés; 

Plaie qui en est ointe, c'est fine vérités, 

Ne puet estre percie ne en draucle (4) mellés. 

Cervantes a trouvé, dans la version espagnole du Fierabras 
du xvi' siècle, la composition du fameux baume qui guérissait 
toutes les blessures. 

Ajoutons un souvenir de Valentin et Orson, le nom de Paco- 
let, donné au nain de ce roman et que Rabelais semble avoir 
transféré au cheval du nain (1. II, ch. xxiv): « Et ne crains ny 
traict ny flesche, ny cheval tant soit legier, et feust ce Pégase 
de Perseus, ou Pacolet ». W Histoire des deux nobles et vail- 
lans chevaliers Valentin et Orson (Lyon, 1605, fol. 169) ne 
permet pas cependant de s'y tromper (5). 

(i) Ant. Thomas, dans Romania, t. xl, p. 443-446. — Chaque version 
de Fierabras donne une autre variante : Martriple (en provençal), Mal- 
triboli et Montriboli (Italie), Mantible (Cervantes et Calderon). 

(2) Cf. Ogier, v. 11290 (baume avec lequel Jésus a été oint pour être 
enterré). 

(3) Cf. Fierabras, v. 526 (baume que le héros avait conquis à Rome). 

(4) C'est-à-dire dragon. 

(5) « Au chasteau de plaisance de la belle dame Esclarmonde, il y avoit 
un nain qu'elle avoit nourri dès son enfance et gardé et mis à l'escole ; 
icelui nain avoit nom Pacolet, de grand et subtil engin estoit plein, le- 
quel à l'escole de Tollete tant avoit apprins de l'art de nigromance que 
pardessus tous autres estoit parfait, en telle manière que, par enchan- 
tement, il fit un petit cheval de bois, et en la teste d'icelui avoit fait ar- 
tificiellement une cheville qui estoit tellement assise, que toutes les fois 



336 FAITS TRADITIONNELS 

Marot se sert du nom avec le sens primordial (Epitre viii) : 
Le bon cheval du gentil Pacolet... 

alors qu'Oudin, dans ses Curiosités (i6^o), adopte Pinterpréta- 
tion rabelaisienne (i). 

Un dernier souvenir. Le nom de Golfarin, « nepveu de 
Mahon », qu'invoque un des géants de Loup-Garou (1. II, 
ch. xxix), n'est que la forme modernisée de Corfarin^ qu'on lit 
fréquemment dans la Mort de Garin le Loherain, où ce nom 
est tour à tour donné à un amiral de Palerne, à un sujet de 
Marsille et à un Sarrasin de Montbrant (2). 

Tels sont les principaux éléments imaginatifs que Rabelais a 
tirés des romans de chevalerie. Ils témoignent d'une connais- 
sance parfaite de cette littérature romanesque, très en faveur 
dans la première moitié du xvi' siècle, et dont son livre (comme 
plus tard celui de Cervantes) est la parodie. 

C'est à la même source que se sont abreuvés les auteurs ita- 
liens de la poésie héroï-comique, le Pulci et l'Arioste, dont l'in- 
fluence sur notre auteur doit être réduite au minimum. Le 
Morgante Magglore notamment offre un petit nombre de points 
de contact avec le Pantagruel, mais ce sont là des traits paral- 
lèles, des analogies traditionnelles, et nullement des emprunts. 
Certains critiques de nos jours ont étrangement abusé de ces 
rapprochements superficiels (3). 

IV. — Voyages de Mandeville. 

Parmi les livres « dignes de mémoire » que Rabelais cite dans 

qu'il montoit sur le cheval pour aller quelque part, il tournoit la cheville 
devers le lieu où il vouloit aller, et tantost si trouvoit en la place sans 
mal ; car le cheval esioit de telle façon, qu'il alloit par l'air plus sou- 
dainement que nul oiseau ne savoit voler ». 

(1) « C'était un cheval de bois enchanté qui portoit un homme en un 
moment en mille lieues de là où il estoit. Vulgairement on dit : Il Jau- 
droit avoir le cheval de Pacolet pour aller si viste en ce lieu là ». 

Le dernier écho est dans Molière : « SI elle court comme le cheval de 
Pacolet » (se. ix de la Jalousie du Barbouillé). 

(2) Voy. l'éd. d'Ldelestand du Meril, v. 4059 (Corfrain de Monglai); 
y. 8Goi et 9299 {Corfarin de Rossic). — Dans Saint Christophle, mys- 
tère du XV* siècle (Petit de Jullcville, Mystères, t. II, p. 600), Golfarin 
est le nom d'un chevalier. 

(3) Voy. ci-dcssus, p. i3. 



LITTÉRATURE DE COLPORTAGE 33? 

son Prologue du Second llore, figure celui de Monteoille (leçon 
de Pédition princeps), devenu Monteviellc (dans la deuxième 
édition de 1534) et Montemeille (dans l'édition définitive de 1542). 
Nous avons montré ailleurs (i) que ce nom m5'stérieux, qui 
avait échappé aux commentateurs, désigne Jehan de Mandeville 
(en latin, Johannes de Montemlla), auteur d'un récit de voya- 
ges en Orient, qui a joui à la fin du Moyen Age et pendant la 
Renaissance d'une vogue extraordinaire (2). 

Ces fameux voyages en Egypte, en Terre-Sainte et dans 
l'Extrême-Orient, Monteville ou Mandeville les aurait faits en- 
tre 1322 et 1357. Dans ces récits, le merveilleux le dispute au 
fantastique : l'auteur décrit la vallée périlleuse et la fontaine de 
jeunesse, aux eaux de laquelle il prétend s'être abreuvé. L'ou- 
vrage fourmille de monstres, de prodiges, de fables. C'est ce 
caractère romanesque qui explique son étonnante popularité 
pendant deux siècles, du xiv' au xvi*, et la place que Rabelais 
lui assigne parmi les livres « dignes de mémoire », entre Huon 
de Bordeaux et Matabrune, livrets de colportage et par excel- 
lence populaires. 

Rabelais a certainement lu Mandeville, et peut-être même 
dans la version moyen-française citée plus haut. Il lui doit sans 
doute un détail de son roman, qu'il a trouvé merveilleusement 
encadré dans le récit du voyageur. Entre autres choses étran- 
ges, Mandeville parle d'une manière circonstanciée du Prestre 
Jehan, « le grand Empereur de Inde ». Il en décrit le pays, le 
palais, la cour, et ses narrés ne le cèdent guère en fantastique 
aux histoires les plus romanesques. 

Quant à la popularité des voyages de Mandeville à l'époque 
même où Rabelais faisait imprimer son premier livre du Ga7'- 

(i) Rev. Et. Rab., t. IX, p. 266 à 275. 

(2) Voici le titre de la version moyen-française de la fin du xv» siècle 
(portant la date de 8 février 1480): 

Monteville, composé par messire Jehan de Monteville, chevalier natif 
d'Angleterre de la ville de saint Alain, lequel parle de la terre de pro- 
mission... de mer. 

Au recto du dernier feuillet : « Cy finist ce très plaisant livre nommé 
Monti ville, parlant moult autentiquement du pays et terre d'Outre- 
mer. Imprimé à Lyon sur le Rosne l'an Mil ccccixxx par Barnabe 
Chaussart ». 

Voy. la description dans Claudin, Histoire de l' Imprimerie en France 
aux XV» et XVI' siècles, t. III (1904), p. 20 et suiv. 

22 



338 FAITS TRADITIONNELS 

gantua, c'est-à-dire en 1533, nous en avons un témoignage pré- 
cieux dans ce passage de Ch. de Bourdigné (1532) : 

Là je congneu Patelin o son drap, 
Françoys Villon et maint autre satrape, 
Jehan le Fevre et Jehan de Mandeville (i). 



V. — Prognostications. 

A la fin du xv' et au début du xvi' siècle, les recueils de 
prophéties ou prognostications sont fréquents. Montaiglon en a 
publié plusieurs qu'on pourrait ranger sous trois chefs (2): 

1° Didactique, telle la Prognostication des Laboureurs, qui 
donne les pronostics vulgaires et courants sur les changements 
de la température (3). 

2° Comique, pour divertir les lecteurs, telle la Prognostica- 
tion generalle ou la Prognostication Frère Tybault (4). 

3° Satirique, pour railler leur crédulité, en leur prédisant les 
événements les moins vraisemblables. Tels: I^Sl Prognostication 
nouvelle et la Prognostication du maistre Albert Songecreux{^). 
Rabelais, qui cite à deux reprises (6) ce personnage plus ou 
moins fantaisiste, a sans doute connu cette pièce facétieuse 
quand il a écrit sa propre Prognostication (7). 

Le succès de cette plaquette a engagé Rabelais à publier plu- 
sieurs almanachs, dont trois seulement pour les années 1533, 
1535 et 1541 sont arrivés jusqu'à nous (8). 

(i) Légende de maistre Pierre Faifcu^ i532, v. 179 et suiv. (reim- 
primé à Paris en 1888). 

(2) Nous renvoyons pour les traits parallèles à la dissertation citée 
de Krliper, p. 27 à 32. 

(3} Montaiglon, Recueil de poésies, t. II, p. 87 et suiv. 

(4) Ibidem, t. IV, p. 36 à 46, et t. XII f, p. 12 a 17. 

(5) Ibidem, t. XII, p. 148 à i()6, et p. 176 à 191. 

(6) Cf. 1. II, ch. vu, et 1. I, ch. xx. 

(7) En voici le titre complet : Pantagrueline Prognostication, certaine^ 
véritable et infaillible, pour l'an perpétuel. Nouvellement composée au 
profit et advisemcnt des gens estourdis et musars de nature. Par Mais- 
tre Alcofribas, Architriclin dudit i'antagruel. Pour l'an MDxxxiii, 
quatre feuillets gothiqies, in-4°. 

(8) Voici le titre du premier: Almanach pour l'an i53.3, calculé sur le 
méridional de la noble cite dit Lyon, et aur le climat du royaume de 
France. Composé par moy Françoys Rabelais, docteur en médecine, et 
professeur en astrologie, etc. ». 



LITTÉRATURE DE COLPORTAGE 33g 

Rabelais fait ailleurs allusion aux termes ambigus et aux 
prédictions aléatoires de ce genre de publications populaires 
(l. III, ch. xxn): « Ce que je diraj'' adviendra, ou n'adviendra 
point. Et est le style des prudens prognosticqueurs ». 

VI, — Livres de magie. 

Les traités de magie ont de tout temps passionné les gens du 
commun. Charles Nisard en donne plusieurs titres dans ses 
Livres populaires, tel que Le grand Grimoire ou l'Art de com- 
mander aux esprits célestes, aériens, terrestres, infernaux... 
imprimé sur un manuscrit de 1522 (Paris, 1845), en remar- 
quant avec raison (t. I, p. 129): « Aucun grimoire ne parait 
avoir été imprimé en français au xvi' siècle ». 

Rabelais en fait cependant mention à l'occasion de l'Ile des 
Papefigues (I. IV, ch. xlv) : « En la chapelle entrez et prenens 
de l'eaue beniste, apperceusmes dedans le benoistier un home 
vestu d'estoUes, et tout dedans l'eaue caché, comme un canart 
au plonge, excepté un peu du nez pour respirer. Au tour de 
luy estoient troys presbtres bien ras et tonsurez, lisans le Gri- 
moyre, et conjurans les Diables ». 

Quant à la Clavicula Salomonis (i), autre livret populaire 
de magie, Rabelais l'a également pratiquée, car il lui a em- 
prunté le nom d'un de ses géants, ancêtres de Pantagruel : 
Bruslefer, démon qu'on invoque quand on veut se faire ai- 
mer (2). 

VU. — Bibliothèques campagnardes. 

Noël du Fail, au début de ses Propos rustiques (1547), nous 
a fait connaître les livres populaires les plus répandus parmi 
les paysans de la première moitié du xvi' siècle. 

Aux trois livres populaires mentionnés dans l'édition princeps 
— le Kalendrier des Bergers, les Fables d'Esope et le Roman 
de la Rose — l'interpolateur angevin de l'édition de 1548 a 
ajouté plusieurs œuvres purement littéraires, telles que iMa- 
theolus, Alain Chartier, les deux Grébans, Crétin, les Vigiles 

(i) Cf. Nisard, t. I, p. 129 et suiv. La Clavicula Salomonis adjilium 
Roboam est l'œuvre d'un cabaliste italien Rabbi Salomon. 

(2) Colin de Plancy, Dictionnaire des sciences occultes, Paris, 1846, 
yo Brûlefer. 



340 P'AITS TRADITIONNELS 

du feu roi Charles. Nous ne retiendrons que les titres mention- 
nés par du Fail lui-même et qui seuls jouissaient réellement 
d'une vogue populaire, encore vivace pour la plupart. 

C'était en premier lieu le Kaleiidrier des Bergei'S, que Guy 
Marchant fit paraître à Paris le 2 mai 1491 (i), et qu'on re- 
trouve encore de nos jours parmi les livres de colportage sous 
le titre d'Almanac/i des Bergers ou Nouveau Calendrier des 
Bergers (2). 

C'est é;j:alement à la fin du xv" siècle que furent imprimées les 
Fables d'Esope (3) et le Roman de la Rose, qui remonte au 
xiii' siècle, le monument poétique de l'ancienne langue qui a 
exercé la plus profonde influence sur toutes les classes de la 
société pendant la Renaissance. 

Il faudrait leur associer le Liore des Quenouilles, paru pour 
la première fois à Bruges en 1475 (4)- C'est le recueil le plus pré- 
cieux des croyances et superstitions qui avaient cours dans les 
campagnes, vers le milieu du xv' siècle, et que l'auteur anonyme 
a mis dans la bouche même des femmes du menu peuple, en 
reproduisant fidèlement leur langage et leur tour de pensée. 

Ce livret populaire par excellence est devenu dans la suite un 
synonyme de fable ou conte (5). 

Remarquons que du Fail lui-même, une quarantaine d'an- 
nées après sa première liste, nous en a transmis une deuxième 
plus nourrie, cette fois, d'une bibliothèque de gentilhomme ru- 
ral sous François I". Elle se lit dans le xxn' des Contes et Dis- 

(1) Cette édition princeps, inconnue aux bibliographes, est donnée et 
décrite par Claudin, Histoire de l'Imprimerie, t. I (1900), p ûo et suiv. 

(2) Ch. Nisard, Livres populaires, t. I, p. 74 et p. 83. 

(i) Paru à Lyon en 1480. VA. Claudin, t. III, p. iiy et suiv. 

(4) Voici le titre d'après l'édition ultérieure : « Les Evangiles des 
Connoilles, faites à l'honneur et exaulcement des dames, lesquelles trai- 
tent de plusieurs choses joyeuses, racontées par plusieurs dames assem- 
blées pour Hier durant six journées, Lyon, 1493, 4' goth. ». Réimprimé 
par Jannet en i8-'5. 

(5^ Calvin, dans son écrit Contre les libertins (i545), fulmine ainsi 
contre un de ses adversaire: « Voyez l'audace de ce pendard, de n'avoir 
nulle honte de contrefaire le grand docteur, en racomptant des fables 
du livre des Quenouilles, pour expositions mystiques de l'Escriture », 
Calvini Opéra, t. VII, p. 229. 

Un sicclc plus tard, Ant. Oudin, dans ses Curiosilcj françoises (1(340), 
explique Contes de la Quenouille par « fables » et ajoute ce commen- 
taire déconcertant: « Le Livre des Quenouilles. Mot fait à plaisir, un 
livre inconnu ». 



LITTÉRATURE DE COLPORTAGE 34 1 

cours cVEutrapel (1585): « Sur le dressoûer ou buffet à deux 
estages, la Saincte Bible de la traduction commandée par le Roy 
Charles le Quint, y a plus de deux cens ans, les Quatre fils 
Aymon, Oger le Danois, Melusine, le Calendrier des Bergers, 
la Légende dorée, ou le Romant de la Roze ». 

VIII. — Une bibliothèque bourgeoise. 

Les Mémoires de la Société d'histoire de Paris ont récem- 
ment publié l'inventaire des livres que Jacques le Gros, Pari- 
sien, possédait en 1533. On y lit au n*^ 65, Pantagruel, dont 
la vogue commençait déjà et qu'on trouve ici mentionné pour la 
première fois. Il constitue, avec Guillaume Coquillart et les 
Illustrations de Gaule, la partie littéraire du répertoire. 

La liste énumère ensuite la plupart des anciens romans de 
chevalerie, devenus plus tard livres de colportage,, et dont il 
suffira de citer ceux qu'on lit dans Gargantua et Pantagruel 
(t. xxxiii, p. 296) : 

Les six volumes de Perceforest reliez en III livres. 
Le I*"" et le 11^ Lancelot du Lac. 
Saint Graal. 
Le llle vol. Merlin. 
Les IV fîlz Aymon et Oger. 
Perceval, 

Doolin et Fierabras. 
Arthus de Bretagne. 
Jehan de Paris. 
Geoffroy Grant Dent. 
Un grand volume de Melusine. 
Huon de Bordeaux. 
N" 79 Godefroy de Bouillon. 

Ajoutons n^ 29, Mandeville et Merveilles du monde, et n°62, 
Ulespiegle, livret populaire qui a fait fortune, en léguant à la 
langue dès le xvi® siècle le mot espiègle, par allusion aux tours 
d'adresse du héros (i). 

La première rédaction imprimée est de 15 19, suivie en 1532 
de la version française, que Jacques le Gros s'était empressé 

(1) Antoine Oudin l'explique ainsi dans ses Curiosité^ (1640): « Un 
espiègle, c'est-à-dire un rusé. Ce mot est corrompu de l'allemand Eu- 
letispiegel, qui signifie le miroir des hiboux ou des songeurs ». 



N° 


2 


N° 


5 


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342 FAITS TRADITIONNELS 

d'acquérir pour sa bibliothèque dès son apparition, en même 
temps que Pantagruel. 

Nous venons de dresser l'inventaire des richesses tradition- 
nelles éparses dans le roman de Rabelais. Il faudrait }'• ajouter 
les autres traits de psychologie populaire proprement dite — 
images et comparaisons, serments et jurons — que nous étu- 
dierons dans des sections spéciales, ces éléments étant intime- 
ment mêlés à la personnalité de l'écrivain. Mais quand on les 
voit réunis, ces laits d'ordre traditionnel constituent un ensem- 
ble considérable et unique dans son genre. Les autres écrivains 
du xvi* siècle, du Fail notamment, fournissent certains rensei- 
gnements complémentaires, mais l'essentiel est déjà consigné 
chez Rabelais. 

Pour tout ce qui touche aux moines — croyances, supersti- 
tions, dictons — il nous offre un relevé complet et définitif, 
l'affaiblissement progressif du monachisme ayant entraîné la 
disparition presque intégrale de ces souvenirs du passé. 

La plupart des coutumes, également, que Rabelais mentionne 
ne se trouvent que chez lui — tel par exemple le curieux rite mi- 
litaire des Suisses et des Lansquenets qui, avant de charger 
l'ennerrii , baisaient la terre, symbole d'absolue soumission 
aux décrets de la Providence — dont il nous offre les premiers 
textes, les témoignages correspondants des historiens étant tous 
postérieurs. 

lîlnfin, le domaine des superstitions dans leurs rapports avec 
les hommes, les animaux, les plantes, les choses, est presque 
au complet dans le roman rabelaisien. Certaines branches du 
traditionnisme — jeux, proverbes, jurons — y sont si copieuse- 
ment représentées qu'on peut en faire le tour et suivre leur dé- 
veloppement progressif. 

Mais tout en puisant à pleines mains dans l'immense trésor 
populaire de son temps, Rabelais a su rester lui-même. Ces 
faits traditionnels portent les mêmes caractères d'originalité et 
d'universalité qui distinguent son œuvre tout entière. 



Livre Cinquième 

FAITS TRADITIONNELS 

{SUITE) 
PROVERBES ET DICTONS 



Les proverbes sont copieusement représentés dans le roman 
de Rabelais, qui a puisé à pleines mains dans l'Antiquité, dans 
le Moyen Age et dans sa propre expérience. En groupant ces 
données éparses dans son œuvre, on obtient un tableau unique 
de la sagesse populaire, tout à la fois vaste, curieux et pittores- 
que. Ces proverbes, par le cadre où ils figurent, acquièrent un 
relief inattendu et accusent ainc^i fortement le réalisme des per- 
sonnages qui les débitent. 

Ils rappellent de loin les nombreux dictons vulgaires, dont 
s'émaille le Don Quichotte de Cervantes et qui sortent habituel- 
lement de la bouche du malicieux Sancho Panza. Mais il arrive 
souvent au héros lui-même de citer maint proverbe, en allé- 
guant qu'il n'y en a pas qui ne soit vrai (i) : no ay refran qui 

(i) Cf. Mistral. Miréio, chant II, v. 217 : Prouverbs, dis moun paire, 
es toujour vertadié (Proverbe, dit mon père, est toujours véridique). 

L'ancien français envisage le proverbe sous un autre rapport, celui de 
l'enseignement, d'oîi son nom de reprovicr, qui signifie proprement 
blâme ou reproche : 

Vilains qui est cortois, c'est raige. 
Ce oï dire en reprovier. 
Que l'en ne puet fcre cspervier 
En nule guise d'un busart. 

(Roynan de la Rose, éd. Fr. Michel, y. 37 ii) 

C'est-à-dire : « Vilain qui est courtois, c'est folie. J'ai entendu dire en 
proverbe qu'on ne peut faire un épervier d'un busard a. 



344 FAITS TRADITIONNELS 

îie sea verdadero. Le passage où le chevalier de la Manche et 
son écuyer donnent tour à tour leur avis à ce sujet, est un des 
plus savoureux de cette immortelle épopée (i). 

Par la variété infinie qu'il a su leur donner et par le souci 
constant de la réalité dont il les a imprégnés, Rabelais rachète 
la banalité de certains dictons et relève la saveur des autres par 
l'originalité, le piquant, l'humour. 

Cette parémiologie rabelaisienne résume, à elle seule, les 
sources multiples, qui ont alimenté la parémiologie française 
tout entière. La science livresque de l'auteur s'y marie heu- 
reusement avec la pratique de la vie ; le caractère d'universalité 
qui distingue son œuvre, s'y retrouve aussi complet que pos- 
sible. 

Nous allons passer en revue les diverses sources où Rabelais 
a puisé tour à tour. En négligeant pour le moment les em- 
prunts qu'il a faits aux œuvres des âges précédents (2), nous ne 
retiendrons ici que les acquisitions de sa propre expérience (3). 

Les proverbes de Rabelais se distinguent par une forte origi- 
nalité de ceux de ses devanciers, Chrestiende Troyes, par exem- 
ple ou Guillaume Deschamps, Michel Menot (4) ou Cilvin (5). 

(i) Don Quichotte, II» partie, ch. xliii. 

(2) Voy., à ce sujet, l'Appendice E: Sources livresques. 

(3) Dans la prolixe Histoire des Proverbes d'E. de Méry (1829), le 
nom de Rabelais est complètement absent. L'auteur y passe des œuvres 
de Cicéron aux pensées de Montaigne et de Charron. 

Le premier qui ait réuni et expliqué des proverbes de notre auteur 
est De l'Aulnaye, dans ses « Rabelœsiana » {Œuvres de Rabelais, 3* éd., 
p. 602 à 6G0). 

La liste des proverbes rabelaisiens que cite Leroux de Lincy, dans 
son précieux Livre des Proverbes (2® éd. iSSq, 2 vol.), est importante: 
« J'ai recueilli avec beaucoup de soin, nous dit l'auteur (t. I, p. xli), 
tous les proverbes que Rabelais a cités ; le nombre dépasse trois 
cents... ». La cueillette peut facilement être augmentée, mais l'auteur 
attribue parfois à Rabelais des proverbes tju'il n'a jamais employés. 
A propos de : « Tousjours souvient à Robin de ses flûtes », de Lincy 
remarque (1. II, p. Gi) : « Rabelais a employé ce proverbe ». C'est en 
réalité du Fail, et non pas Rabelais, qui s'en sert. 

(4) Voy. Joseph Nève, « Proverbes dans Michel Menot » {Rev. du 
XVI^ siècle, t. VII, p. 98 à 122): nombre de proverbes communs, mais 
aucun qui rappelle Rabelais. 

(5) Edm. Muguet, « La langue familière chez Calvin » (Revue d'hist. 
litt. de la France, t. XXIII, 191G, p. 27 à Sz. Cf. p. 5i: « Calvin a 



PROVERBES ET DICTONS 345 

Ils offrent par contre des points de contact avec les recueils in- 
digènes antérieurs — Proverbes du cLlain, Prooei'bes vulgai- 
res, Prooerbes communs — du xiii'' au xv" siècle, preuve évidente 
que leur auteur a puisé dans les milieux populaires, dont ces 
recueils sont eux-mêmes les remets successifs. 

A ce fond général, il a ajouté les observations de sa propre 
expérience et en premier lieu les souvenirs de ses années de 
moi nage. 

Le souci de la vie réelle est donc aussi manifeste ici que dans 
tout le roman. 

Cette parémiologie rabelaisienne est d'une richesse unique, 
et, pour l'apprécier à sa juste valeur, quelques points de repère 
sont indispensables. Mais avant de procéder au groupement sys- 
tématique de ces matériaux, essayons d'éclaircir tout d'abord 
certaines questions préliminaires qui s'y rattachent. 

I. — Noms. 

Voici les expressions dont Rabelais se sert pour désigner le 
langage proverbial : 

Apoplithegme, terme grec attesté dans son œuvre pour la pre- 
mière fois. \J apoplithegme monachal — « Jamais homme no- 
ble ne hayst le bon vin » — y sert de pendant au proverbe 
claustral : « de missa ad mensam ». Ailleurs, 1. 1, ch. ix, on lit : 
« Et selon iceux ont taillé leurs apophthegmes et dictez... ». 

Dict, au sens de dicton : « Selon le dict de Hésiode, d'une chascune 
chose le commencement est la moytié de tout » (1. IV, ch. m). 

L'équivalent dicton n'a, dans Rabelais, que le sens de pièce 
de vers : « En mémoire éternelle escrivit Pantagruel le dicton 
victorial comme s'ensuyt » (1. II, ch. xxvii). 

Dicté, avec le double sens de proverbe (voy. un exemple ci- 
dessus au mot apoplithegme) et de pièce en vers (acception de 
l'ancien français ditié) : «... monstrerent à Pantagruel le dicté 
de Raminagrobis » (1. 111, ch. xxi). Ce c^£C/!e commençait ainsi : 

Prenez la, ne la prenez pas. 
Si vous la prenez, c'est bien faict. 
Si ne la prenez en effect, 
Ce sera œuvré par compas. 

souvent parlé la langue de Rabelais et des autres conteurs, la langue 
des écrivains comiques ». 



346 FAITS TRADITIONNELS 

Mot doré, parole mémorable, dicton, appellation analogue aux 
« Vers dorés » de Pythagore. Bridoye, racontant l'anecdote du 
gascon Gratianauld et d'un Aventurier, qui, au lieu de se bat- 
tre, finissent par boire ensemble, parce que le temps et le som- 
meil leur ont fait oublier le motif de leur rencontre, ajoute 
(1. m, ch. xLii) : « Là compete le mot doré de Joann. And. in 
cap. ult. de sent, et re judic. lib. 6 : Sedendo et quiescendo Jil 
anima prudens ». 

La même expression figure sur le titre d'un recueil parémio- 
logique antérieur à Rabelais : « Les Mots dores de Cathon » 
par Pierre Grosnet (vers 1530). Ailleurs, ce terme est pris chez 
Rabelais au sens matériel (1. IV, ch. lvi) : « Nous y veismes 
des motz de gueule, des motz de sinople, des mots de azur, 
des mots de sable, des mots dores ». 

Prooerbe, appellatif général qu'on lit dans ces formules : 

i» Comme dit le proverbe : 

Si d'adventure il rcncontroit gens aussi fous que luy, et {comme dict 
le proverbi^) couvercle digne du chauldron (1. 1, Piol.) 

2° Proverbe commun: 

De ce fut dict en proverbe commun : Boire d'autant et à granz 
traitz estre pour vray crocqucr la pic (1 IV, Prol. anc). 

Et selon le proverbe commun, à l'cnfuurner on faict les pains cor- 
nuz (l. IV, ch. m). 

Depuys feut le dit seigneur en rcpous et les nupces de Basché en 
proverbe commun (1. IV, ch. xv). 

Pourquuy est ce qu'on dict en commun proverbe : Le monde n'est 
plus fat?(l. V, Prol.) 

3° Proverbe vulfjaire: 

J'ay souveot ouy un proverbe vulgaire que Un fol enseigne bien 
un sage (1. 111. ch. xx.ivii). 

On a vu que l'ancienne langue envisageait le proverbe, sous 
le rapport didactique, comme une remontrance salutaire. Le 
vieux synonyme reprooie/', qui signifie à la fois blâme et dicton, 
n'était plus usuel à l'cpoque de la Renaissance. 

11. — Forme. 

La très grande majorité des proverbes de Rabelais sont en 
pDse; il en cite un petit nombre en vers : 

— Aussi n'est ce la santé totale de nostre humanité boyre à 
las, à tas, à tas, comme canes; mais ouy bien de boire matin. Unde 
versus (1. 1, ch. xxi): 



PROVERBES ET DICTONS 347 

Lever matin n'est poinct bon heur, 

Boire matin est le meilleur. 
Proverbe commun ainsi cité par Nucérin (i 5 19) : 

Lever matin n'est pas heur: 

Mais desjeuner est le plus seur. .. 
et allégué, sous cette forme, par la Comédie des Prooerbes 
(acte I, se. iv). 

— Plus proprement disent les médecins l'heure canonicque estre: 

Lever à cinq, disner à neuf, 

Souper à cinq, coucher à neuf (1. I, ch. lxiv). 

Proverbe commun qu'on lit dans Mielot (n°' 64 et 90): « Cou- 
cher à cinq, lever à six... Disner à cinq, lever à six ». 

Gruter a recueilli cette variante : 

Lever à six, manger à dix; 
Souper à six, coucher à dix 
Font vivre l'homme dix fois dix (i). 

— L'on dict bien qu'à grand peine (1. Il, ch. xxi) : 

Vit on jamais femme belle 
Qui aussi ne fut rebelle ? 

— La Penthecouste (2) 

Ne vient fois qu'elle ne me couste (1. I, ch, xi), 

— Il faut, respondit Perrin, faire autrement, Dendin, mon filz. Or, 

Quand Opportet vient en place. 

Il convient qu'ainsi se face (1. III, ch. xli). 

Proverbe commun déjà cité sous cette forme au xv' siècle 

(éd. Langlois, n° 568) : 

Quand Opportet vient en place, 

11 esconvient qu'on le face, 
alors que Nucérin (15 19) substitue à ce dernier vers : 

Il n'est rien qui ne se face. 

— C'est, dist Panurge, ce que l'on dict en proverbe com- 
mun (1. IV, ch. Lxv) : 

Le mal temps passe, et retourne le bon, 
Pendant qu'on trinque autour de gras jambon. 

— Comment (demanda Frère Jean) dict on doncques : 

Depuys que Decretz eurent aies (3), 
Et gensdarmes portèrent maies, 

(i) Leroux de Lincy, t. II, p. 171. 

(2) A la Pentecôte, les fruits sont encore rares et chers ; de là le pro- 
verbe (suivant Meurier. p. 5o) : 

C'est (dit on) à la Penthecouste 

Que qui trop mange, cher luy couste. 

(3) Ailes. Forme archaïque encore usuelle dans les patois. Ici, par 
jeu de mots, Décret^. ..aies, pour Décrétales. 



34« FAITS TRADITIONNELS 

Moines allèrent à cheval, 
En ce monde abonde tout mal (i). 
Je vous entens, dict Homenaz, Ce sont peiitz quolibeîz des here- 
ticques nouveaulx (1. IV', ch. lu). 

Ce dicton courant clans la seconde moitié du xvi' siècle a été 
cité par plusieurs écrivains de l'époque (2). 

La forme allitérante est rare: « Beuveurs infatigables..., /e 
vous demande en demandant, comme le Roy à son sergent et 
la Royne à son enfant » (1. V, Prol.), ce dernier répondant au 
proverbe commun : 

Je vous demande en demandant. 
Comme le roy à son sergent (3). 

Bouffonnerie analogue a celle qu'on lit déjà dans Froissart 
(Littré, t?° proverbe): « On dit en un commun proverbe... que 
oncques en vie ne mourut ». Cette plaisanterie rappelle le 
truisme rabelaisien: « S'il vit, il aura de l'aage » (l. Il, ch. 11) ou 
celui-ci: « Et mourut l'an et jour qu'il trespassa » (1. II, ch. m), 
que Rabelais a tiré de l'épitaphe du Franc -archer de Ba- 
gnolet. 

Les proverbes sont généralement en prose. Ceux en vers sont 
en petit nombre. La forme rimée que leur ont imposée plusieurs 
écrivains (Gringore, Grosnet, Meurier, Henri Estienne, Baïf) en 
a souvent faussé le fond. 

III. — Sens. 
La valeur primordiale de certains proverbes, encore sensible 

(i) Gabriel Meurier, Thrésor, p. 53, reproduit de mcme les trois 
premiers vers, mais il cite le dernier sous cette forme : 
Toutes choses allèrent mal. 

(2) Des Péricrs l'invoque à propos des soudards et de leurs exactions 
(nouv. 1 xvu) et il est rappelé dans la « Farce des Theologastrcs » 
(Fournier, Théâtre, p. 41 3). 

Henri Estienne cite à son tour ce quatrain, en l'aut^mcntant d'un vers 
superflu {Apologie, t. II, p. SSg). 

(3) Cf. Comédie des Proverbes (acte II, se, m): « l'^t voyant qu'il me 
faisoit la moue, je l'ay appelle gros bec... et luy ai dem.itidé en deman- 
dant, pourquoy il ra'empcschoit de passer mon chemin»; et ailleurs 
(acte III, se, vji) : « Monsieur, vous nous obligez si fort à faire estime 
de vous que vous nous pouvez commander aussi absolument que le roy 
à son sergent et la royne à son enfant », 



PROVERBES ET DICTONS 34g 

à l'époque de Rabelais, a subi des variations plus ou moins im- 
portantes. On pourrait y discerner les degrés suivants : 

i" Sens atténué. 

Le proverbe Pisser contre te soiell (i), d'origine supersti- 
tieuse, marquait tout d'abord un péché grave, une indécence 
grosse de conséquences ; il a fini par signilier un acte d'irrévé- 
rence commis envers un égal ou un supérieur. 

Cet autre dicton Baitler le moine, de source également su- 
perstitieuse, a passé du sens de « malheur », de guignon, à celui 
de simple malice ou tour joué à quelqu'un. 

2° Sens modifié. 

La sentence Se couvrir d'un sac mouillé, qui dénote encore 
chez Rabelais une action de travers, une finesse de Gribouille 
qui se jette à l'eau de peur de la pluie, est devenue incompréhen- 
sible dans la seconde moitié du xvi" siècle. On y attacha une 
valeur morale assez vague et on finit par l'interpréter : allé- 
guer une mauvaise excuse (2). 

Le sens primitif de maint proverbe de cette catégorie est com- 
plètement oblitéré. Tel est le cas du dicton Garder la lune des 
loups, dont la valeur primordiale se rattache à une croyance 
universelle remontant aux époques les plus reculées de l'huma- 
nité et dont quelques vestiges isolés et comme perdus dans nos 
campagnes attestent encore l'existence plusieurs lois millénaire. 

3" Facétieux : 

Le dicton: « Vous semblez les anguilles de Metun, vous criez 
devant qu'on vous escorche » renferme une facétie populaire du 
genre de celle que Rabelais allègue ailleurs (1. IV, ch. xxxii) sur 
les lièvres de Champagne qui dorment les yeux ouverts. La 
plaisanterie consiste à invoquer à l'appui d'une assertion gratuite 
— les anguilles ne crient pas, pas plus celles de Melun que les 
autres — ou d'une constatation vulgaire — tous les lièvres, ceux 



(i) Les proverbes cités ici sans référence seront plus loin l'objet d'un 
commentaire à part. 

(2) Cf. Explications morales d'aucuns proverbes (xvi^ siècle) : « Se 
couvrir d'un sac mouillé. Ce proverbe appartient à ceux qui jamais ne 
veulent confesser leur faute, et quand on la leur monstre, allèguent des 
excuses frivoles et aussi propres à leur justilication, comme si quel- 
qu'un, pour se garantir de la pluye, mettoit sur sa teste un sac desja 
tout mouillé et dégouttant l'eau, qui le mouilleroit encore davantage ». 

Et VEssai de Proverbes : « Fol qui se couvre d'un sac mouillé, Parum 
sapit qui qucerit inanes prœtextus ». 



35o FAITS TRADITIONNELS 

de Champagne comme ceux d'ailleurs, dorment les yeux ouverts 
— un détail d'une précision excessive qui frise le burlesque. 

4° Euphémique : 

La locution proverbiale: Cest bien chié! pour c'est bien 
dit, c'est bien parlé (ironiquement), se lit dans la « Farce de 
Frère Guillebert ». La femme coupable y raconte à sa voisine 
son extrême perplexité, son mari ayant pris pour son bissac les 
braies de frère Guillebert, et la commère de s'écrier : « Cest 
bienchiél N'est ce autre chose qui vous point? » (i). 

La formule se rencontre déjà chez Eustache Dechamps (t. IV, 
p. 293): « Aies vous en ; cent bien chié ». 

Plus tard on substitua à cette formule primordiale grossière 
des équivalents euphémiques : 

Cest bien chanté ! dans la Passion de Gréban (v. 26410) : 
LUCIFER. — Ce qui est pardu est pardu. 
Mais pensons bien au rendu, 
De le garder mieulx qu'il pourra. 
Berich. — Cest bien chanté. 

Cest bien chien.., ! l'une et l'autre souvent réunies à la locu- 
tion primitive. De là, chez Rabelais, ces trois formules mixtes: 

C'est bien chié chanté, beuvons ! (1. I, ch. v). 

C'est, dit il, bien chien chanté (1. I, cii. xxvii). 

C'est bien cliien chié chanté pour les discours (1. 111, ch. xxxvi). 

Antoine Oudin, en citant la première formule rabelaisienne, 
ajoute : « Nostre vulgaire se sert de ces mots pour rebuter ou 
desapprouver le discours d'un autre ». 

C'est là un exemple de cumul par juxtaposition d'éléments 
successifs. Le point de départ et la tendance euphémique peu- 
vent seuls dégager ces locutions proverbiales devenues inintelli- 
gibles. 

5' Ampliiicatif, par périphrase, allant jusqu'à la personnifica- 
tion. Telle l'expression proverbiale « Estre logé chez Guillot le 
Songeur », songer creux, qui se lit à la fois chez Rabelais et 
Monluc, chez Henri Estienne et d'Aubigné. 

Un exemple curieux de l'oubli complet du sens primitif d'une 
expression proverbiale nous offre le terme brides à veaux. 

Dès 1531, le chanoine de Noyon, Charles liovelles le com- 
mente ainsi : 

Brides à veaux, frena vitulis. De re crassa et inulili id cotidic crc- 
bescit. Nam ad frcna, vilulus quideni incplus et parum idoneus ha- 

(1) Ane. Théâtre^ t. I, p. 322. 



PROVERBES ET DICTONS 35 i 

betur. Aut etiam, id quidem intelligi, de occultis adversariorum dolis 
et laqueis potest, quos facillime vin prudentes et astuti cavent. Sto- 
lidi vero et improbi, quos vulgus vitulos aut asinellos suo more appel- 
lat, ad perspiciendos aliorum dolos inhabiles, perfacile ab his, incauli 
irretiuDlur. Et dum velut quibusdam frenis illaqueantur, quo lubet, ab 
astutioribus viris vincti asinorum aut vitulorum instar abducuntur (t). 

Vers la fin du xvi' siècle, un Essai de proverbes et manierez 
de parler proverbiales l'explique à son tour (v° bride) : « Par 
risée nous appelons les choses fabuleuses, esloignées de toute 
apparence de vérité, Brides à veaux (Habenai vitulœ, Nugee, 
Gerras), comme nous disons d'un grand menteur qu'il fait à croire 
que vessies sont lanternes et que les nuées sont poésies d'ai- 
rain ». 

L'acception exclusivement métaphorique prévaut au xvi' siè- 
cle de plus en plus en littérature (2), et les dictionnaires, depuis 
celui de l'Académie (1694) jus-iu'à Littré et le Dictionnaire rjë- 
néral, n'en connaissent pas d'autre. 

Cependant, à l'époque même où Charles Bovelles accompa- 
gnait de sa glose moralisatrice les brides à veaux, celles-ci se 
vendaient dans les rues, comme en témoigne un des Cris de 
l'époque (^), et Rabelais les faisait servir sur la table des Gas- 
trolâtres, entre g uasteaux feuilletés et beuignets. 

C'était, en elTet, une sorte de pâtisserie, dont les livres de 
cuisine contemporains donnent la recette (4). Et le mot a sim- 
plement passé du sens de pâtisserie légère à celle de chose légère, 
billevesée ou sornette. Inversement, l'anglais trifle signifie à la 
fois bagatelle et pâtisserie, et le dernier traducteur anglais de 
Pantagruel (5) s'en est très heureusement servi pour rendre les 
brides à veaux de Rabelais. 

Quant à l'origine de l'appellation, en tant que pâtisserie dé- 
licate, remarquons qu'aux xv' et xvi' siècles, les pâtisseries 
étaient très nombreuses et d'aspects très variés. Elles portaient 
différents noms suivant leurs façons, leurs figures, leurs pays 
d'origine, etc. C'est ici que la fantaisie populaire s'est donnée 
libre carrière. 

(i) Proverbiorum'vulgarium libri très, Paris, i5'3r, fol. 2 V, 

(2) Depuis la Vie de Saint Christophle d'Antoine Chevalet jusqu'aux 
Satires de xMathurin Régnier, textes cités dans la Rev. du XVI'' siècle, 
t. I, p. 343 à 345. 

(3) Voy. ci-dessus, p. 142. 

(4) Ibidem. 

(5) Le regretté W.-F. Smith. 



33 2 FAITS TRADITIONNELS 

Encore aujourd'hui, la nomenclature moderne des pâtisseries 
renferme des noms tels que : pet de nonne, plaisir des darnes^ 
vol-au-vent, etc. L'appellation de bride à veau est une facétie 
du même genre. 

IV. — Langue. 

L'universalité de la parémiologie rabelaisienne se reflète aussi 
dans l'expression qui est des plus variées. 

Peu de citations d'adages grecs dans le texte original que no- 
tre auteur, comme ses contemporains, transcrit d'après la pro- 
nonciation introduite par Lascaris et propagée par Reuchlin. 

Les dictons en latin sont par contre assez nombreux. Les sen- 
tences bibliques sont citées d'après la Vulgate ; les distiques et 
les brocards se présentent en bas-latin. Et ce n'est pas tout: le 
latin des moines n'y revient pas moins fréquemment. 

De plus, certains proverbes, anciens ou modernes, sont cités, 
dans des passages différents, à la fois en latin et en français : 
Venter auriculis caret, à côté de « Ventre affamé n'a point 
d'aureilles ». 

D'autre part, Bridoye allègue, sous sa forme latine, Vetulam 
compellit egestas (1. 111, ch. xli) : 

On dit en proverbe approuvé. 
Que besoing faict vieille trotter, 

lit-on dans la Parce du « Pont aux asnes » de la fin du xv' siè- 
cle. Les Proverbes ruraux du xiii' siècle citent déjà ce dicton 
(n*' 152): « Besoin fait vielle troter ». 

De nombreux archaïsmes ont été sauvés, grâce à la langue con- 
servatrice des proverbes : « Engin mieulx vault que force » 
(1. H, ch. xxvii). Au sens d'esprit, engin n'était plus en usage à 
Tépoiuc de Rabelais, qui partout ailleurs emploie ce terme avec 
son sens uniquement vivace d'instrument, c'est-à-dire d'engin 
mécanique, de machine. 

De même, le sens médiéval de vilain, à savoir paysan, sens 
vieilli dès le xv" siècle, survit dans le proverbe: « Oignez vilain, 
il vous poindra... ». Rabelais n'en connaît que l'acception d'avare 
(1. 1. ch. xxMii) : « Là recouvrerez argent à taz, car le villain en 
li:idu content : cillain. disons nous, parce qr.e ung noble prince 
n'a jamais ung sou: thésauriser est laict de oillain ». Et dans 
Montaigne on lit {Est^ais, t. I, p. 326): « Un pay^an et un roy, 
un noble et un vilain»^ c'est-à-dire un roturier. 



PROVERBES ET DICTONS 353 

Ces vilains ou paysans jouent un rôle important dans le do- 
maine de la parémiologie : Li Proverbe au vilain, du xii'-xiii^ 
siècle, remontent à la même époque, qui a vu naître la littéra- 
ture roturière des Fabliaux et du Roman de Renard. 

Certains de ces archaïsmes, faute d'être compris, ont été alté- 
rés sous l'influence de mots rapprochés : « Faire gerbe de feurre 
à Dieu » — plus anciennement « Faire garbe de feurre... » — a 
de bonne heure cédé la place à « Faire barbe de paille à Dieu », 
la première forme encore dans Rabelais, la dernière dans Mon- 
taigne et Régnier. 

D'autres proverbes se présentent, sous leur forme moderne, 
attestée tout d'abord au xvi* siècle. C'est ainsi qu' escoixher le 
renard a, comme pendant ancien, escorchier le gorpil, avec le 
même sens de « rendre gorge », qu'on lit dans le Siège de Nar- 
bonne (i). Le poète raconte comment les porcs ont dévoré 
Mahomet vivant : 

Vérité estnostre Sire l'otchier; 
O les Prophètes l'envoia preeschier. 
Et par lui dut nostre loi essaucier. 
Mais il but bien de fort vin .1. sextier ; 
Puis se coucha dormir en .1. fumier. 
Là là convint li gourpil escorchier, 
Tant que pourciaux li alerent mangier 
Tout le visage, à celer nel te quier. 

De la parémiologie provinciale, Rabelais cite uniquement un 
proverbe : 

Limousin. — Selon le proverbe des Limosins : A faire la gueule 
d'un four sont trois pierres nécessaires (1. IV, Prov nouv.). 

Plus loin il ajoute : « Cette furie durera son temps comme 
les Jours des Limosins », qui étaient fortement et longtemps 
chauffés, comme l'exigeait ces fours primitifs, pour la cuis- 
son du gros pain. 

Quant aux dictons étrangers modernes, on ne lit dans son 
œuvre que deux mentions, touchant l'une et l'autre l'Italie du 
xvi' siècle. 

Lombard. — « Il craignoit ly boucons de Lombard » 
(1. I, ch. m), c'est-à-dire gli bocconi lombardi, déjà proverbiaux 
au xv" siècle. Olivier Maillard en fait mention : « Vos, dcmini 
notarii, fecistisne receptiones in litteris.^ Unde dicitur commu- 
niter in commun! proverbio : 

(i) Fol. 65 V», Ms. cité par Gautier, Epopées franc,, t. IV, p. 239. 

23 



354 FAITS TRADITIONNELS 

De trois choses Dieu nous guarde : 

De Et cœtera des notaires (i), 

De Quiproquos des apothicquaires (2) 

Et de Bouquons des Lombards frisquaires (3). 

\LX, vers la même époque, dans un recueil de vers libres : 
Dieu nous gard' d'un tour de Breton 
D'un Messaire et de son boucon (4). 

— Voylà, dist Eusthenes, le guallant. Voylà le guallant, guallant et 
demy(5); s'est vérifié le proverbe lombardicque : 

Passato et pericolo, gabbato et santo (1. IV, ch. xxiv (6) : 

« Le dangier passé, est le saint moqué », explique la Briefve 
Dcclaration (7). Après Rabelais, on lit fréquemment ce pro- 
verbe au xvf siècle (.8). 

Italien. — L'expression proverbiale /aire la Jigue, faire un 
geste de moquerie, narguer quelqu'un en lui montrant le bout 
du pouce entre les deux doigts voisins, répond à la locution ita- 
lienne synonyme far le fiche, dans laquelle fica, figue, à un sens 
libre (9). Rabelais s'en sert, en parlant de l'Isle des Papefî- 
gues : 

(i) Nous reviendrons plus loin sur cette formule. 

(2) C'est-à-dire les confusions dans les médicaments prescrits par les 
médecins — confusions par ignorance ou négligence — qu'on repro- 
chait aux apothicaires de l'époque. 

(3) Cité par Henri Estienne {Apologie, t. I, p. 97), 

(4) Le Parnasse satyrique du XF« siècle, éd. Schwob, p. igS. 

(5) Il s'agit de Panurge qui, la tourmente passée, esquive son vœu. 
(G) En italien : Passato il pericolo, gabato il santo. Duringsfeld cite 

cet équiva'ent lombard (t. I, p. 287J : Passât el punt, gabat el sant. 

(7) Henri Estienne (dans ses Prémices, p. i3S) en rapproche à tort 
comme pendant français: « Il ne sçait à quel saint se vouer ». 

(8) Dans Cholières (t. II, p. 118): « Parce que vous me rcspondriez 
que ce ne sont que feintises et deguisemens, qu'i7 maie passato, gabato 
il santo... » 

Dans Joubert, Erreurs populaires, !■■« partie, p. 46: « La plupart des 
malades rapportent totalement leur guerison à quelque saint ou sainte 
du Paradis, à qui ils se sont vouez : et encor bien souvent n'accomplis- 
sent leur veux : suivant ce que dit l'Italien, Passato lo malo, pot è ga- 
bato lo Santo ». 

Et dans Hrantôme, t. I, p. iG3 : « Don Antoine de Levé, ayant faute 
d'argent pour contenter et payer ses soldatz..,, il prit l'argent sacré des 
temples, promettant toutesfois avecques vœu solcmpnel aux sainctz 
choses plus grandes que celles qu'il prenoit, s'il demeuroit vainqueur. . 
Mais il pratiqua par emprôs le proverbe : Passato el pericuio, gabato il 
santo, et n'en paya jamais rien », 

(y) Voy., pour une autre interprétation, Salomon Reinach, Mythes et 



PROVERBES ET DICTONS 33 3 

L'un d'eulx, voyant le protraict Papal (comme estoit de louable 
coustume publicquement le monstrer es jours de festes à doubles bas- 
tons), liiy feist la figue. Qui est en icelluy pays signe de contempne- 
ment et dérision manifeste (I. IV, ch. xlv). 

Notre auteur donne à cette expression une origine anecdoti- 
que, en la faisant remonter à Frédéric Barberousse. Celui-ci, 
en 1 162, en réparation d'un outrage fait à l'impératrice sa femme, 
avait obligé les Milanais vaincus à retirer avec les dents une 
figue placée à l'orifice du fondement d'une vieille mule. 

Cette locution est attestée, dès le xiif siècle, à la fois en pro- 
vençal et en français (i). 

V. — Personnages. 

Chaque personnage du roman de Rabelais vit et agit suivant 
sa nature et son milieu. On s'en aperçoit même en ce qui tou- 
che les proverbes. 

Frère Jean puise les siens dans son milieu monacal et sa 
source par excellence est le Bréviaire qu'il connaît mieux que la 
Sainte Ecriture. Lorsqu'il est en verve, et il l'est presque tou- 
jours, les dictons monastiques tombent drus de sa bouche. Aux 
occasions les plus banales, surtout pendant la beuverie, il en 
use avec profusion, et les versets sacrés de figurer ainsi dans 
un cadre inattendu. 

Panurge dispose de ressources plus amples, mais il n'en fait 
pas un usage moins libre. Ses proverbes sont tour à tour pi- 
quants, gaulois ou triviaux, triple caractéristique de ce person- 
nage complexe et changeant. 

Bridoye, le fameux juge qui « sententioit les procez au sort 
des dez », ne vide pas seulement son sac de brocards, mais a 
recours aussi aux dictons vulgaires, qu'il enfile parfois à la ma- 
nière de Sancho Panza. 

Rabelais, lui-même, quand il parle en son propre nom ou 

Religions, t. III, p. 92 à 118 : « Les sycophants et les mystères de 
la figue ». 

(i) On la lit dans le Roman de Jaufré, remontant au premier tiers 
du xni" siècle (dans Raynouard) : « El mezel a'I fâcha la figa », le lépreux 
lui a fait la figue. — L'expression est courante au xvi» siècle, et Mi- 
chel Menot en fait un des premiers mention {Caresme de Tours, Paris, 
i525, fol. 33): t Domini, facitis de verbis praedicatoris la figue ». Ma- 
thurin Régnier la cite dans sa vi« Satire : « Et la fraude fit lors la figue 
au premier âge ». 



356 FAITS TRADITIONNELS 

quand il déroule ua récit, ne perd pas l'occasion de placer un 
proverbe. Les sentences de la Bible coudoient, chez lui, les 
adages gréco- romains, les Distiques de Caton, le Dit et contre- 
dit de SalomoQ et Marcol, les proverbes communs et vulgaires, 
en un mot les principaux représentants de la sagesse populaire 
de tous les temps. Deux chapitres de son roman, le xi' de Gar- 
gantua et le XXI i" du V livre, sont uniquement constitués de 
proverbes en liles ou chapelets, et puisés pour l'un dans la lit- 
térature orale et pour l'autre dans les recueils d'adages. Le but 
de ce cumul est manifeste et nous y reviendrons. Ce sont là 
des curiosa uniques dans le domaine de la parémiologie. 

VI. — Historique. 

Rabelais a puisé t )ur à tour dans le trésor de la sagesse an- 
tique et médiévale, dans la vie cléricale et monastique, et sur- 
tout dans la littérature orale proprement dite. Nous allons abor- 
der ses emprunts à cette dernière source, qui seule est restée 
vivante et intarissable. 

Les proverbes sont familiers aux plus anciens monuments de 
la langue. Les chansons de geste n'en sont pas dépourvues (i) ; 
on en trouve dans les fabliaux (2), dans l'ancien théâtre (3). Ils 
abondent au xiv' siècle dans Deschamps et ses contemporains (4). 
Pendant les xiv^ et xv' siècles, les poètes (5) terminent souvent 
leurs strophes par un proverbe et ce procédé est encore suivi 
par Charles d'Orléans. Mais là, comme ailleurs, il s'agit de sen- 
tences plutôt que de proverbes proprement dits. Il faut arrivera 

(i) Voy. ces deux dissertations: Kadier, Sprichwortcr und Senten^en 
der aUfranjostsclien Artus-und Abenteuerruniane, Marbourg, i883. — 
Ebert, Die Sprichw irter dur altfran^ôsischen Karlscpcn, Marbourg, 
1S84. 

(2) Cf. deux programmes de Loth, Greiffenberg, iSgS-iSgô. 

(3) Wandelt, Sprichwortcr und Senten-^cn d^s allfranp>sischen Drainas 
(i 100-1400), Marbourg, 1887. — l.es Mystères et les Karces n'ont pas 
encore été explorés sous ce rapport. Nous en avons tenu compte dans 
cette étude. 

(4) Voy., à ce sujet, Erich Fehse, dans les Romanir,che Forschungen 
de i(jo6, p. 545 à 594. 

(5) Tels: Guillaume Machault, Eroissart, Christine de Pisan, Alain 
Chartier, etc. En voir la liste dans Abbé Goujct, Bibliothèque Françoise, 
t. I, p. 281 à 293 (ouvrages sur les proverbes), et surtout dans Alexis, 
Œuvres, t. II, p. 295. 



PROVERBES ET DICTONS 3^7 

Coquillart et surtout à Villon pour rencontrer toute une « Bal- 
lade en proverbes (i) ». 

A ces exemples se borne la littérature proprement dite. In- 
comparablement plus importants sont les recueils sortis à diver- 
ses époques des milieux populaires et puisés directement dans 
la littérature orale. Nous n'en retiendrons que les principaux : 

Les Proverbes au vilain, poème composé vers 1180, ren- 
fermant les dictons du menu peuple du xii-xiii' siècle, le plus 
ancien monument de la parémiologie française (2). 11 fut imité 
par le comte de Bretagne, Pierre Mauclerc (12 13- 12 50), mais ce 
poème, divisé en strophes de 6, 8 et 9 vers, n'offre qu'une suite 
de maximes morales, alors que le texte original est d'une te- 
neur foncièrement populaire (3). 

Le Dit de l'Apostoile, c'est-à-dire le Dit du Pape, du xiii* siècle, 
proverbes et dictons souvent appliqués aux provinces et villes, 
constituant ainsi le plus ancien document du Blason populaire (4). 

Les Proverbes ruraux et vulgaux, du milieu du xiii' siècle, 
recueil de cinq cents proverbes dont la plupart sont encore en 
usage (5). 

(i) Voy., en général, outre l'ouvrage cité de Leroux de Lincy, l'ex- 
cellente Bibliographie parémiologiqiie de Georges Duplessis, Paris, 
1847, et l'article complémentaire de Karl Friesland, dans la Zeitschrift 
fiir ncufran^ôsische Sprache, t, XXVIII, igoS, p. 260 à 287. — Le Ca- 
talogue de livres parémiologiques composant la bibliothèque d'Ignace 
Bernstein (Varsovie, 1900, 2 vol., in-4°), est le plus riche répertoire de ce 
genre, mais le classement des matériaux est plutôt empirique, les re- 
cueils nationaux de proverbes y figurant sur le même plan que les ou- 
vrages didactiques qui en renferment. Notons, en outre, que le deuxième 
tome des Altspatiische Sprichworter ans den Zeiten vor Cervantes (Re- 
gensburg, i883) de Joseph Haller, est entièrement consacré à une bi- 
bliographie parémiologique des Gréco-Romains, des peuples romans et 
germaniques. 

(2) A. Tobler, Li Proverbe au vilain, Leipzig, 1896. — Cf. les Prover- 
bia Rusticorum mirabilia versijîcata, au nombre de 269 (avec traduc- 
tion latine en vers) publiés par Zacher, d'après un Ms. du xii® siècle, 
dans la Zeitschrift fur deutsches Altertum de Haupt, t. XI, p. 114 à 
144, Berlin, i856. 

(3) Imprimé dans le livre cité ci-dessous de Crapelet. — Les Prover- 
bes de Fraunce (cités dans Leroux de Lincy, t. II. p. 472 à 484) remon- 
tent à la même époque. 

(4) G. -A. Crapelet, Proverbes et dictotis populaires au XI IP siècle, 
VApostoile, exe , Paris, i83i. 

(5) Récemment réimprimés par Ed. Ulrich, dans la Zeitschrift jîir 
neuf ranr[osische Sprache, i. XXIV, 1902, p. i à 35 (au nombre de 487). 



358 FAITS TRADITIONNELS 

Les Proverbes communs, un des recueils les plus ancienne- 
ment imprimés du xv" au xvi" siècle. La première édition ren- 
ferme 780 proverbes, les autres en contiennent jusqu'à m 5. 
La plupart des Proverbes ruraux y sont représentés, à côté 
d'autres encore courants aujourd'hui (i). 

Un recueil manuscrit de 1456, où les proverbes sont rangés 
en ordre alphabétique, par Jehan Mielot, chanoine de Lille, a 
été imprimé de nos jours (2). Le recueil de Mielot semble avoir 
servi de modèle à celui que Jean de la Veprie, prieur de Clair- 
vaux, compulsa vers 1495 et qui fut traduit en latin par Jean 
Nucérin ou des Noyers, ecclésiastique champenois, sous le titre 
de Proverbia Gallicana, Lyon, 15 19 (3). 

Ces divers recueils nous fourniront des éléments de comparai- 
son avec les proverbes de Rabelais. 

Au xvi' siècle, Pierre Gringore fît imprimer, vers 1533, ses 
Notables enseignemens, « Adages et Proverbes... », recueil hé- 
téroclite, dont il a pris les matériaux un peu partout, comme 
il le dit dans son Prologue : 

Pour recréer espritz de gens notables 

Que ai recueillitz de sages anciens, 

Pareillement des modernes sciens... 
Et en 1 540, le libraire parisien Gilles Corrozet imprima VHeca- 
tomgraphie (4), que son auteur anonyme explique ainsi (p. xxvi) : 

C'est ce livret qui contient cent Emblèmes, 

Authoritez, Sentences, Apophtegmes 

Des bien lettrez, comme Plutarques et aultres, 

Et toutes fois il en y a des nostres 

Grand quantité, aussi de noz amys... 

Chascune hystoire est d'ymaige illustrée, 

Affin que soit plus clairement monstrée 

L'invention... 

(i) Réimprimés par Silvestre en i83g. Le recueil le plus important du 
xv® siècle de Proverbes communs a été réimprimé en 1899 par Ernest 
Langlois. 

(2) Dernière réimpression par Ulrich, Zeitschrift, t. XXIV, p. 191 à 
199 (au nombre de 35 1). 

(3) Cf. un article de W.-F. Smith, dans Rev. Et. Rab., t, VII, 
p. 371 à 376. Les proverbes communs allégués par Rabelais concor- 
dent, sous le rapport formel, non pas avec ceux de Nucérin (iSig), 
mais avec le recueil du xv° siècle cité ci-dessus. Ajoutons-y le petit re- 
cueil de 282 proverbes, français et latin, que Mathurin Cordier fit in- 
sérer dans le chapitre lviii de son Liber de corrupti sermonis emenda- 
tionc, Paris, i53o (nombreuses éditions). 

(4) Réimprimée tiçrP'èrement par Charles Oulmont, Paris, igoS. 



PROVERBES ET DICTONS 359 

La sentence « Doulce parole rompt ire », par exemple (p. 50), 
est accompa^^née d'une gravure représentant une rémore arrê- 
tant un navire : 

Ainsi que ce petit poisson 

Peut arrêter ung grand navire, 

La langue, en pareille façon, 

Rompt toute fureur et grand'ire. 
Marot et Régnier sont les derniers poètes qui aient cité des 
proverbes. La Renaissance amène une réaction en sens contraire. 
Si l'on excepte le pédantesque Baïf, les poètes de la Pléiade, 
Ronsard et du Bellay en premier lieu, en sont à peu près 
dépourvus. Ils sont complètement décriés au xvii* siècle (i). 
En revanche, les proverbes sont fréquents chez les écrivains 
du xvi" siècle de l'école de Rabelais : Des Périers, du Fail, 
Cholières, Brantôme, la Satyre Menippée et le Moyen de par- 
venir. La dernière production de ce genre, la Comédie des Pro- 
verbes du comte Adrien de Montluc, imprimée en 161 5 et 
1633 (2)1 contient la plupart des dictons populaires de l'époque 
avec de multiples souvenirs de la parémiologie rabelaisienne. 

VU. — Commentaires. 

Le plus ancien commentaire que nous connaissions est un re- 
cueil du XV® siècle, d'environ 800 proverbes, généralement suivis 
d'une explication en latin (3). Plus important, sous ce rapport, 
est l'ouvrage de Charles Bovelles, chanoine de Noyon, Prover- 
biorum vulgarium libri très, paru à Paris en 153 t. L'auteur 
avait recueilli ses matériaux dans les milieux populaires et po- 
pulaciers, comme il l'affirme dans son épître dédicatoire, datée 
de Noyon, 16 février 1527 : 

Proverbia vulgaria quœ nostra quidem regio et œtas habet, quœ 
jper plateas, per trivia, per domos et publica cofivivia, in ore sedent 
vulgi... in hujus operis haud fartasse inutilem cumulai i congé- 
rient... proverbia quœ non tant ex libris hominum quatn ex ore ra- 
pui singulorum... 

Malheureusement, les tendances moralisatrices de l'auteur 

(i) Voy. F. B^xinoi^ Histoire delà langue, t. IV, p. 382-384. 

(2) Elle a été deux fois réimprimée de nos jours : dans le IX" tome 
de V Ancien Théâtre et dans le volume d'Ed. Fournier, Le Théâtre fran- 
çais du XF« et XF/c siècle, Paris, 1871. 

(3) Publié par Ernest Langlois dans la Bibliothèque de lEcole des 
Chartes^ t. LX, 1899, p. 569 à 601 (d'après un Ms. du Vatican). 



36o FAITS TRADITIONNELS 

donnent au commentaire un caractère exclusivement didactique 
et lui font méconnaître les autres aspects de son sujet : histori- 
que, social, psychologique. 

Dans la seconde moitié du xvi" siècle, ces commentaires sont 
plus nombreux et plus importants. Il faut citer en premier lieu 
les recherches d'Henri Estienne, grand amateur de proverbes (i) : 
« Les beaux proverbes, dit-il, bien appliquez, ornent le langage 
de ceux qui d'ailleurs sont bien empariez », c'est-à-dire bien 
éloquents. 

Dans sa Précellence de la langue française (1579), il consa- 
cre une cinquantaine de pages à éclaircir un certain nombre de 
proverbes tirés surtout des anciens monuments, le Roman de la 
Rose et le Roman du Renard. Il cite de préférence les plus ar- 
chaïques, « qui ont plus d'autorité en leur ancien langage », et 
les com jare avec ceux des Grecs et des Romains. Ce rappro- 
chement l'amené à conclure que « nous n'avons pas seulement 
des proverbes qui nous sont particuliers », et il méconnaît 
ainsi les difïérenjes formelles et expressives des uns et des 
autres; mais il est intéressant de remarquer qu'il est le pre- 
mier qui ait étudié les proverbes par catégories : Dieu, nature, 
homme, etc. 

Un autre ouvrage de cet érudit philologue, Les Prémices 
(1594), renferme un premier livre (seul paru) de Proverbes epi- 
(jrammatisez , c'est-à-dire versifiés par l'auteur, dans un but 
nettement moral. Il v.i jusqu'à censurer ceux de ces proverbes 
qui lui semblent contraires à ses préoccupations édifiantes (2). 

Après Henri Estienne et s'en inspirant, Pasquier* a consa- 

(1) Louis Clément, Henri Estienne, p. 388, remarque : « Nul écrivain 
français n'a peut-être, au xvi* siècle, cité plus de proverbes que Henri 
Kstienne ». L'auteur a oublié Rabelais I — On peut lire, dans cet ou- 
vrage, d'excellentes pages sur Henri Estienne parémiographe : p. 149 à 
i83 et 389a 399. 

(2) Les mêmes préoccupations dominent les Mimes de Baïf, dont les 
deux premiers livres parurent en 1576. — Les Adages et Proverbes de 
Solon de Voge, par l'Hetropolitain, iSyS, recueil d'environ cinq mille 
dictons, ont un caractère f;ictice plutôt que populaire. Ces dictons 
semblent en très grande partie composés par l'auteur lui-même, méde- 
cin du cardinal de Guise, né à Autrcviile dans les Vosges (d'où les pseu- 
donymes de « Solon de Vosges » et d' « Hetropolitain >:). Des séries 
copieuses de dictons dirigés contre la noblesse, les avocats et les méde- 
cins sont sûrement de sa facture. On peut en voir des exemples dans la 
biographie de A. Hcnoit, Notice sur Jean Le Bon, Paris, 1879. 



PROVERBES ET DICTONS 36 1 

cré tout le viii* livre de ses Recherches sur la France à expo- 
ser l'origine de plusieurs proverbes et expressions proverbiales. 
On peut toujours profiter des remarques de cet érudit à l'esprit 
pénétrant et aux vastes lectures. 

Nicod a inséré, à la suite de son Trésor de la langue fran- 
çaise (1606). un Recueil de vieux Prooerbes de la France^ 
au nombre de cent- vingt, qui n'est que la réimpression dés Pro- 
verbes communs de Jean de la Vesprie, avec la traduction latine 
de Nucérin (15 19). Cette réimpression est suivie d'un opuscule 
de médiocre valeur : Explication morale d'aucuns proverbes 
en la langue française. 

Plus important est un opuscule anonyme, de la même épo- 
que, intitulé : Essai sur les Proverbes et manières de parler 
proverbiales en François avec l'interprétation Latine (i). 

Nous arrêtons ici ces renseignements, d'autant plus que les 
ouvrages ultérieurs — à l'exception des Curiosités (2) d'Oudin 
(1640) — accusent des redites fréquentes et une ignorance à peu 
près complète des sources de la parémiologie française. Il faut 
arriver jusqu'au Livre des Proverbes français (1842) de Le- 
roux de Lincy pour constater chez nous les premiers essais de 
méthode historique appliquée à la parémiologie indigène. 

Rabelais d'ailleurs, sous ce rapport comme sous beaucoup 
d'autres, est souvent lui-même son meilleur commentateur. Il 
revient à plusieurs reprises sur le même proverbe, en en faisant 
ainsi ressortir les différents aspects ; de plus, il en indique par- 

(i) Cet Essai figure dans un exemplaire mixte de la Bibliothèque de 
l'Université, comprenant : 

\o Gabriel Meurier, Trésor de Sentences dorées, Dits, Proverbes et 
Dictons communs, Lyon, iSyy (cite le Caton et les Proverbes communs, 
des sentences classiques et des proverbes des Italiens et des Espagnols). 

2° Joh. Nuceriensis, Aiijg^ja Gallica, Paris, iSig. 

3° Explication morale d'aucuns proverbes communs en la langue 
française, p. 248 à 288 (d'après Nicod). 

4"> Essai sur les proverbes et manières de parler proverbiales en Fran- 
çois, avec l'interprétation Latine, p. i à 62. 

(2) Le sous-titre ajoute: « avec une infinité de Proverbes et de Quo- 
libets ». — Le livre de Fleury de Bellingen [Explication des Proverbes^ 
i656) se rattache à la méthode anecdotique des noms propres, longtemps 
en vogue. 

On pourrait y ajouter les Remarques sur quelques proverbes français 
de Le Duchat, insérées dans les Ducatiana, Amsterdam, 1738, t. II, 
p. 449 à 545. 



362 FAITS TRADITIONNELS 

fois la source et les étapes d'évolution (i). Il va sans dire que 
nous tiendrons scrupuleusement compte de ces précieux éclair- 
cissements. 

VIII. — Classement et caractéristique. 

Ces préliminaires une fois traités, nous pouvons maintenant 
aborder l'étude méthodique des proverbes rabelaisiens, en les 
envisageant sous les catégories suivantes : 

I. — Religion : Dieu, ange, diable, moines, église. 
II. — Superstitions : survivances, croyances, préjugés. 

III. — Animaux : domestiques, sauvages, etc. 

IV. — Professions et métiers. 

V. — Vie sociale : repas, boisson, jeux. 
VI. — Usages et coutumes. 

VII. — Souvenirs historiques. 

VIII. — Noms propres. 
IX. — Blason populaire. 

Une dernière section sera consacrée aux Sentences ou pro- 
verbes moraux proprement dits (2). 

Les proverbes de ces difTérentes catégories peuvent être : 

i" Spéciaux, dictons propres à un peuple ou à une nation et 
dérivant des usages locaux. Tels les proverbes d'ordre profes- 
sionnel, sociaux ou fondés sur des coutumes nationales. 

2° Généraux, dictons communs à tout un groupe ethnique ou 
à plusieurs familles linguistiques. Tels les proverbes familiers 
à la fois aux peuples romans et germaniques. 

3^^ Particuliers, dictons foncièrement français, se rattachant 
à des opinions ou applications indigènes, inconnus aux peuples 
voisins ou autres, alors même que leur point de départ n'est pas 
resté isolé. Exemple : Bailler le moine à quelqu'un, c'est-à-dire 

(i) Voici un exemple que l'auteur met dans la bouche de Panurge 
(1. III, ch. xviii) : « Ouantes foys vous ay je ouy disant que le magistrat 
et l'office descœuvre l'homme, et met en évidence ce qu'il avoit dedans 
le jabot ? C'est à dire que, lors on cognoit certainement le personnage, 
et combien il vault, quand il est appelle au maniement des aiîaires. Au- 
paravant, sçavoir est estant l'homme en son privé, on ne sçait pour 
certain quel il est... ». C'est à peu près l'explication qu'Erasme a donnée 
de cet adage (1. I, ch. x, n» jG). 

(2) Nous citerons, à titre de comparaison, Dliringsfeld, Sprichwôrter 
der permanischen and romanischen Vôlkcr, Leipzig, 1872, 2 vol. 



PROVERBES ET DICTONS 363 

lui porter malheur, est sous cette forme proverbiale exclusive- 
ment Irançais, mais la croyance superstitieuse que ce dicton 
suppose, est aussi connue ailleurs. Tels encore les proverbes: 
Tirer les vers du nes^ Se couvrir d'un sac mouille', qui repré- 
sentent des manières de voir particulières aux Français. 

4" Universels, dictons qu'on retrouve indépendamment dans 
le temps et dans l'espace, reflétant des vérités élémentaires, des 
constatations du bon sens. Tels les sentences ou proverbes mo- 
raux proprement dits, si simples et si naturels qu'ils se pré- 
sentent à tous les esprits. 



CHAPITRE PREMIER 
RELIGION 



Il importe de discerner ici les dictons qui se rattachent à la 
sphère reh'gieuse de ceux qui appartiennent en propre à la vie 
monastique. Nous les envisagerons à tour de rôle. 

A. - SPHERE RELIGIEUSE. 

Dieu. — Nous reviendrons ailleurs (i) sur le proverbe Fat're 
gerbe de feurre à Dieu, en précisant son origine biblique et en 
montrant son évolution ultérieure en français. L'Essai des pro 
verbes le commente ainsi : « Celuy est dit faù'e à Dieu gerbe- 
de paille, qui, en faict de conscience et de religion où la charité 
se doit estendre libéralement, paroist trop chiche. Le proverbe 
est emprunté des dismes données premièrement sous la Loy. 
Si quelqu'un eust donné aux Lévites de la paille en lieu de grain, 
c'estoit impieté et faire à Dieu gerbe de paille. C'a esté mal 
entendu dire barbe pour gerbe ». 

Ajoutons les maximes : 

— Aucunes foys nous pensons l'un, mais Dieu faict l'aultre (1. II, 
ch. xii). 

— AxJe tov, Dieu te aydei-a (I. II, ch. xxviii), 

qui figure parmi les proverbes communs du xv' siècle, et qu'on 
rencontre souvent en littérature sous la même forme, par exem- 
ple dans la Deablerie de d'Amerval (fol. U III, v*^), et plus tard, 
dans Régnier (5af. xiii): « Aydez-vous seulement et Dieu vous 
aydera ». 

Rabelais le commente dans ce passage (1. IV, ch. xxiii) : « De 
nostre part convient pareillement nous esvertuer et, comme dict 
le sainct Envoyé, estre coopcrateurs avecques luy... L'ayde (dist 
M. Portius Cato) des dieux n'est impetré par voeux ocieux, par 

(i) Voy. l'Appendice E: Sources livresques. 



RELIGION 365 

lamentations muliebres. En veiglant, travaillant, soy évertuant, 
toutes choses succèdent à souhait et b m port ». 

Ange. — Paaiagru&ï feit d'un ange deux, qui est accident opposite 
au conseil de Charles Maigne, lequel feistd'un diable deux, quand il 
transporta les Saxons en Flandre et les Fiamans en Saxe (1. III, 
ch. i). 

Faire d'un ange deux, c'est faire deux bonnes choses d'un 
seul coup, et faire d'un diable deux, c'est faire deux fautes en 
pensant en corriger une (Oudin). 

Ce proverbe, qui remonte aux Mystères, se lit également dans 
un sermon de Calvin : « Sainct Paul eust bien faict du subtil 
quant et quant s'il eust voulu ; mais c'eust esté faire d'un dia- 
ble deux que cela » (i). 

Diable. — Déjeune hermite, vieil diable. Notez ce proverbe au- 
thenticque (1. IV, ch. xlix). 

Ancien dicton qu'on lit déjà dans les Proverbes de Fraunce, 
des xii'-xiii' siècles (de Lincy, t. 11, p. 474): « De juvene pa- 
pelart, vieil diable », et qu'un recueil du xv^ donne sous cette 
forme (Langlois, n° 181) : « De jeune angelot, vieil dyable ». 

Après Rabelais, on le lit fréquemment chez les écrivains de 
l'époque (2). 

Eglise. — Vous dictes d'orgues, respondit Panurge (1. III, 

(i) Opéra, t. LUI, p. 47. 

(2) Henri Estienne, Précellence, p. 204 : « Le changement de mœurs 
qu'on a observé et expérimenté en plusieurs, avec le changement d'aage, 
a donné occasion de faire cest autre proverbe : De jeune angelot, vieux 
diable ». 

Du Fail, Discours d'Eutrapel (ch. viii) : « Toutefois le capitaine 
supplia pour tous, qu'ils fussent excusez, leur en savoit bon gré, et que 
si un jeune homme n'est un peu pront et esveillé, mal aisément et à 
peine pourra il estre bon compagnon, et se trouver au lieu d'honneur : 
que de jeune hermite. vieux diable ». 

Bouchet, Serées (t. IV, p. 36) : « Il est jeune, il peut aussi bien 
empirer qu'amender, de nouveaux anges, vieux diables ». 

Brantôme, à propos de la fin édifiante du belliqueux adversaire de 
François I*"^, cite l'équivalent espagnol de notre proverbe (t. I, p. 33): 
« Ainsi Charles Quint, tant de fois auguste, après avoir affronté les rois 
ses voisins, foudroyé toutes les parts de lunivers..., se retira au ser- 
vice de Dieu, se soubsmettant à ses saintz commandemens pour les 
observer, et aussi pour pratiquer le proverbe : De ino^o diable, viejo 
Itermitano, de jeune diable, vieux hermite ». 

Cet équivalent espagnol ne figure pas dans Diiringsfeli (t. I, p. 458), 
qui ne cite des langues romanes que les dictons français et italien : 
(( Angelo nella giovane^^a, diavolo nella vecchie^^^a ». 



366 FAITS TRADITIONNELS 

ch. xxxvi). — Voicy (dist Panurge) qui dict d'orgues. Mais j'en croy 
le moins que je peux (l. IV, ch. lu). 

C'est-à-dire vous dites parfaitement, par allusion au chant 
mélodieux des orgues (cf. en provençal, canta coume un orgue, 
chanter harmonieusement) (i). 

— Gargantua souvent crachait au bassin (1. I, ch. xi). 

Bassin désigne le plat oblong et un peu creux, qui sert dans 
l'église à recevoir les offrandes. Dans certaines cérémonies, tous 
les fidèles sont obligés d'aller à l'offrande. Il en est résulté ce 
proverbe dont le sens est : donner de l'argent malgré soi (2). 

Mais étant donné la double acception du mot bassin, cette ex- 
pression signifiait avant tout expectorer, et c'est là le sens que 
Rabelais développe dans l'ancien Prologue du Quart livre : 
« Avez vous jamais entendu ce que signifie cracher au bassin}... 
Hz crachoient vilainement dedans les platz... » 

— ... et n'estoient que gros veaulx de disme, ignorans de tout ce 
qui est nécessaire à l'intelligence des lois... (1. II, ch. x). — ... bais- 
lent aux mousches comme veaulx de disme (1. III, Prol,). 

C'est-à-dire comme grands sots, par allusion à la grosseur 
des veaux choisis parmi les plus beaux pour payer la dîme à 
l'église. Estienne Pasquier a commenté ce proverbe (1. VIII, 
ch. xxxv). 

Evangile. — Vous, dist Gargantua, ne dictes VEvangile (1. I, 
ch. xii). 

C'est-à-dire la pure vérité, répondant à l'équivalent moderne 
parole (V Evangile (3), en laquelle on doit avoir une foi absolue. 
Cf. 1. IV, ch. xxxviii : « Cessez pourtant icy plus vous trupher 
et croyez qu'il n'est rien si vray que l'Evangile ». 

Cette expression proverbiale se lit déjà dans la Farce de Pa- 
ifielin ainsi que dans ['Evangile des Quenouilles (p. 21 j: « Je 
vous dij pour Euvangile que... ». 

De même Alonstrelet (dans Littré, v" évangile) : « Le chance- 
lier de France dit en plein conseil royal au chancelier d'Aqui- 
taine, qu't7 ne disoit pas Evangile... ». 

(i) Voy. une autre explication dans Georges Kastner, Parémiologic 
musicale, p. 422. 

(2) Du l'-ail se sert de la même locution (t. I, p. 221) : « Tout à un 
coup vous crachere^ dans le bassin tout ce que vous avez jamais humé et 
desrobé ». 

(3) Cf. Meuricr, Thresor^ p. 42 : « Ce n'est pas tout Evangile ce qu'on 
dit parmy la ville ». 



RELIGION 367 

Son pendant est aussi vray que V Evangile, locution fréquente 
au xv' et xvi' siècle (Coquillart, Cent Nouvelles nouvelles, 
etc.)(i). 

— Le grain que voyez en terre est mort et corrompu, la corruption 
d'icelluy a esté génération de l'autre que me avez veu vendre. Ainsi 
choisissez vous le pire. C'est pourquoi estes maudict en l'Evangile 

(1. IV, Ch. XLVl). 

Proverbe commun : « Il est mauldict de V Evangile, qui a le 
chois et prent le pire ». Henri Estienne pense que ce serait une 
allusion au choix de Barrabas à la place de Christ (2). 

Peut-être s'agit- il ici tout simplement d'un jeu de mots, 
d'après le proverbe cité dans les Synonima et /Equivoca Gallica 
(Lyon, 1619, p. 138) : 

Il est mot dit en l'Evangile : 
Tel choisit qui prend le pire. 

Le consummatum est! dernière parole de Jésus sur la croix, 
a souvent reçu une application profane et facétieuse (1, III, 
ch. II, et 1. IV, ch. xix). Cette formule a passé de l'Evangile 
dans les Mystères de la Passion (3) et dans les milieux mo- 
nastiques. 

B. — VIE MONASTIQUE. 

Nombre d'adages se rattachent au monde des clercs et des 
moines, qui jouent un rôle considérable dans le roman rabelai- 
sien. On sait que maître François appartenait lui-même à ce 
milieu clérical et que son œuvre en présente généralement les 
premiers témoignages littéraires. 

Ces souvenirs monastiques ont, pour la plupart, acquis, après 
Rabelais, une valeur proverbiale. Plusieurs nous ont été trans- 

(1) On lit dans Mathurin Cordier (p. 279) : « Cela est vrajr comme 
V Evangile, là verius est responso Apollinis. Sic ethnici dicebant de re 
verissima... Nos autem Ghristiani dicimus, Tarn verum est illud, quam 
Evangelium ». 

(2) Précellence, p. 2 56. On lit ce même dicton dans la Comédie des 
Proverbes (acte il, se. m) : « Tu es bien dessalé, tu sçais bien qui choisit 
et prend le pire est maudit de l Evangile ». 

(3) Voy, la Passion de Greban, v. 25970, et le Mystère de la Passion 
d'Arras, éd. J.-M. Richard {1891) : 

173-29. Or est fait l'accomplissement, 
Ce que de moi a esté dit 
Par les prophètes et escripts : 
Pour ce dy consummatum est. 



368 FAITS TRADITIONNELS 

mis dans leur langue spéciale, dans ce latin culinaire, si usuel 
parmi les moines et dont la fameuse harangue du maître sorbon- 
niste Janotus de Bragmardo nous donne un échantillon accompli. 

— Ne bouge, dist Gymnaste, mon mignon, je te vais guérir, car tu 
es gentil petit monachus : 

Monachus in claustre 
Non valet ova duo : 
Sed, quando est extra, 
Bene valet triginta (i). 
Les clercs parlaient naturellement un latin plus correct. De 
là, le proverbe : 

— Mais quoy? je parle latin devant les clercs (1. III, ch. xxxii), 
c'est-à-dire je parle aux gens de ce qu'ils savent mieux que moi. 

Guillaume Bouchet rapportant l'anecdote sur l'interprétation 
du latin d'un prieur par ses serviteurs, ajoute (t. I, p. . $7) : 
« 11 ne faut jamais pa/'^er latin devant les clercs ». 

Les adages d'origine monacale sont si communs chez Rabe- 
lais qu'il importe de les envisager sous quelques rubriques d'en- 
semble : 

Beuverie. — Aymez boyre du meilleur. Si faict tout homme de 
bien. Jamais homme nohle ne hayst le bon vin, c'est un apophthegme 
monachal (l. I, ch. xxvii). 

L'expression « chopiner theologalement », c'est-à-dire boire 
copieusement, est fréquente dans le roman, et Henri Estienne ex- 
plique vin théologal (2) par « vin bon par excellence et fust ce 
pour la bouche d'un roy » {Apologie, t. II, p. 7). 

— Jamais je ne m'as'-ubjectis aux heures (3); les heures sont faites 
pour l'homme et non l'homme pour les heures. Pourtant je fais des 
miennes à guise d'estrivieres, je les acourcis ou allonge, quand bon 
me semble (1. I, ch. xli) : 

Brevis oratio pénétrât ccelos, 

Lotira potatio évacuât scyphos. 
Où est escrit cela ? Par ma foy, disi Ponocrates, je ne sçay... 
Erasme, à la fin de son colloque « Epicureus », cite le pre- 
mier vers seulement : 

Pénétrât et brevis oratio ccelum... 

(i) Ces vers ont été ainsi parodiés par d'Assoucy (Aventures, p. 91) : 
« Monachus in bello non valet ova duo, dit le Pédant; mais in culina 
valet bene trif^inta u. 

(2) Cf. Erasme, Adaf^ia, fol. 494 : « Puntificaîis cena. Hac tempes- 
tate apud Parisios vulgari joco vinum theologicum vocant, quod sit va- 
lidissimun minimeque dilutum ». 

(3) .leu de mots sur heures (horcc) et Heures (prières). 



RELIGION 369 

La formule rabelaisienne est un écho immédiat des milieux 
monastiques. On la trouve, une dizaine d'années auparavant, 
sous sa forme française, dans le recueil de Nucérin (15 19) : 
Briefve oraison tantost monte au ciel 
Et longuement boire fait les verres vuyder. 
Dans les « Propos des bienyvres », les mots sacrés et profa- 
nes alternent à chaque réplique (1. I, ch. v) : « Je ne boy qu'en 
mon bréviaire (i)... Chantons, beuvons, un motet entonnons (2) ». 

— On temps jadis peu de gens dipnoient, comme vous diriez les 
moines et chanoines, aussi bien n'ont ilz aultre occupation, tous les 
jours leurs sont festes : et observent diligentement un proverbe claus- 
tral, de missa ad mensam, et ne differeroient seulement attendans la 
venue de l'Abbé, pour soy enfourner à table : là, en baufrant, atten- 
dent les moines l'Abbé, tant qu'il vauldra (1. III, ch. xv). 

Cf. Comédies de Proverbes (acte 1, se. 11) : « Attendez-moi à 
la porte de la ville, mais non comme les moines font Vabbé », 
c'est-à-dire sans l'attendre, comme font les moines une fois at- 
tablés au premier son de cloche, 

— L'on dict, que matines commencent par tousser et souper par 
boyre. Faisons au rebours, commençons maintenant noz matines par 
boyre (1. I, ch. xli). 

Ignorance. — Nostre... feu abbé disoit que c'est chose monstrueuse 
voir un moyne sçavant. Par Dieu, monsieur monamy, magis magnos 
clericos non sunt magis magnos sapientes (1. I, ch. xxxix). 

Gabriel Meuriera ainsi versifié ce proverbe monacal (p. 135) : 
On dit communément en villes et villages, 
Que les grands clercs ne sont pas les plus sages. 
Régnier l'a rendu, à son tour, dans sa IIP Satire : 

N'en déplaise aux docteurs, cordeliers, jacobins, 
Pardieu! les plus grands clercs ne sont pas les plus fins. 

— Il sera grand clerc on temps advenir. Si n'estoient messieurs 
les bestes, nous vivrions comme clercs (1. I, ch. xvi). 

Contrepèterie pour : Si n'estoient messieurs les clercs, nous 
vivrions comme bestes. 

— Frère Jean des Entommeures..., un vray moyne si oncques en 
fust... ; au reste, clerc jusques es dents en matière de bréviaire (1. 1, 

(i) C'est-à-dire flacon en forme de bréviaire. Cf. 1. V, ch, xlv, et 
f Ane. Prologue du Quart livre : « Vous me donnez. Quoy ? Un beau et 
ample bréviaire... Doncquesvous voulez qu'à prime je boive vin blanc: 
à tierce, sexte et nonne, pareillement : à vespres et compiles, vin clai- 
ret,.. » 

(2) Jeu de mots fondé sur le sens équivoque d'entonner : 10 verser un 
iquide dans un tonneau ; 2° mettre sur le ton ou l'air (de là motet). 

24 



370 FAITS TRADITIONNELS 

ch. xxvii). — Jadis un anticque prophète de la nation Judaïcque man- 
gea un livre, et fut clerc jiisqiies aux dents {\. V, ch. xlvi). 

Cf. Cholières (t. II, p. 386): « Par le sang goy, il est sçavant 
jusques aux dents, et est subtil en diable » ; et Comédie des 
Proverbes (acte I, se. vu) : « Tu es un sçavant prestre, tu as 
mangé ton bréviaire », et (acte III, se. i) : « Philippin est 
sçavant jusques aux dents, il a mangé son bréviaire ». 

Bréviaire. — La locution proverbiale matière de bréviaire, 
c'est-à-dire sujet sacré réservé aux clercs, revient souvent dans 
la bouche de Frère Jean, à propos des textes cités de la Sainte 
Ecriture : 

— Car il est encores petit. Crescite. Nos qui vivimus^ multiplica- 
mini (i); il est escript : C'est matière de bréviaire (1. 111, ch. xxvi). 
— Il est escript, Mihi vindictam (2), etc. Matière de bréviaire (}. IV, 
ch. viii). — Beati immaculati in via (3). C'est matière de bréviaire 
(1, IV, ch. x). — Contra hostium insidias (4), matière de bréviaire 
(1. IV, ch. xxiii). — Patience, dist frère Jean. Mais, si tu 7ion vis 
dare, presta qucesumus. C'est matière de bréviaire (1. IV, ch. liv). 

Ou bien l'expression fait allusion à un épisode de l'histoire 
sainte : 

— Quelz gens> demande Pantagruel. Matière de bréviaire, res- 
pondit Frère Jean... Pourquoy Potiphar... (1. IV, ch. xxxix). 

Ou encore, notre locution est synonyme de parole d'Evangile : 

— Cela (5), dist frère Jean, n'est point matière de bréviaire. Je 
n'en croy si non ce que vous plaira (1. IV, ch. xxvii). 

C'est du Bréviaire ou livre des Heures que dérivent les pro- 
verbes ou dictons monastiques qui suivent : 

— Gargantua faisoit chanter Magnificat à matines et le trouvoit 
bien à propos (1. 1, ch. xiii). 

Magnificat est le premier mot du cantique de Marie chez Eli- 
sabeth, qui se chante aux vêpres ; donc « chanter magnificat à 
matines », c'est renverser l'ordre établi et faire quelque chose 
hors de propos. C'est une des actions de travers que pratique 
Gargantua. 

(i)Cf. Genèse, 1,22 : « Crescite et multiplicamini », et Deux. Epitre 
aux Cor. y iv, 11 : « Semper enim, nos qui vivimus, in mortcm tradi- 
mur... ». — Frère Jean, peu ferré sur le texte, cite les passages sacrés 
au petit bonheur. 

(2) Cf. Deutéronome, ch. xxxii, etc. 

(3) Cf. Psaumes, xcviii, i. 

(4) l''ormulc' du Urcviairc. 

(5) Il s'agit de la question: Les héros ou demi-dieux sont-ils immor- 
tels ? 



RELIGION 371 

Cf. Henri Kstienne {Apologie, t. II, p. 175) : « Ces prescheurs 
faisoyent venir les passages de l'Escriture à propos des spécu- 
lations qu'ils songeoyent, encore que d'eux mesmes ils ne vins- 
sent non plus à propos que Magnificat à matines (i), pour user 
de leur proverbe » (2). 

— En moins de deux jours il [Panurge] sceut toutes les rues, ruelles 
et traverses de Paris, comme son Deus det (1. II, ch. xvi). 

C'est-à-dire : Deus det nobis suam pacem^ formule de grâces 
dite après le repas. Cf. Turnèbe, Les Contens (1584, acte I, 
se. m) : « Mais qui diable est celuy qui ne me cognoistroit en 
ces rues icy, que je sçay par cœur mieux que mon Deus det ))} 

— Tu aimes les soupes de prime : plus me plaisent les soupes de 
leurier, associées de quelques pièces du laboureur salé à neuf leçons. 
— Je t'entends, respondit frère Jean. Geste métaphore est extraite de 
la marmite claustrale. Le laboureur, c'est le bœuf qui laboure, ou a 
labouré : à neuf leçons, c'est à dire cuict à perfection (1. III, ch. xv). 

La leçon était la lecture d'un chapitre tiré de l'Ecriture ou 
des Pères de l'Eglise, chanté ou récité à matines. Tout office 
comporte 3 ou 9 leçons, c'est-à-dire est plus court ou plus long. 
Notre auteur nous en donne lui-même le commentaire : « Eux 
mesmes [les religieux] souvent allumoient le feu sous la mar- 
mite. Or est que, matines ayans neuf leçons, plus matin se le- 
voient par raison. Plus aussi multiplioient en appétit et altéra- 
tion aux aboys du parchemin (3), que matines estant ourlées 
d'une ou trois leçons seulement ». 

La leçon est ordinairement terminée par les mots : Tu au- 
tem, Domine, miserere nobis ! auxquels on répond : Deo gratias ! 
L'usage exigeait que le supérieur avertisse le lecteur de termi- 
ner sa leçon en lui disant : Tu auiem, etc. 

Dès le xv" siècle ces mots ont acquis une valeur proverbiale 
pour désigner quelque chose d'essentiel, une conclusion : 
Hach. — Venez i, monseigneur le provost 
Vous en dira le tu autem. 
Thares. — Prisonnier ! La cause pour quoy ? 
Qu'ay je mefFaict, dis en ung mot ? 

(Mistere du vieil Testament, t. VI, p. 67). 

(i) Sous la même forme chez Mathurin Cordier (p. 262) : « Autant à 
propos que Magnificat à matines, Nihil est a re magis alienum ». 

(2) Adrien Monluc le cite également dans le Prologue à.e la Comédie 
des Proverbes : « Quelques docteurs de nouvelle impression veuUent 
tondre sur un œuf et corriger le Magnificat à matines ». 

(3) Il s'agit du livre du plain-chant. Le sens en est: chantant à gorge 
déployée devant le livre de plain-chant. 



37-2 FAITS TRADITIONNELS 

Interrogué sans ce qu'il dorme, 
Nous en dit tout le tu auteni... 

(Coquillart, t. Il, p. i36). 

Rabelais s'en sert à plusieurs reprises : 

— J'y estois, dist Gargantua, et bien tost en sçauras tu le tu 
autem (1. I, ch. xiii). 

.Mon emy, voulez-vous plus rien dire? Respondit Baisecul : Non, 
monsieur : car en ay dis tout le tu autem (1. II, ch. x). 

Et to Jt le tu autem ay icy en peu de chapitres rédigée... {Pantagr. 
Progn. Au liseur). 

Après Rabelais, on lit cette même locution chez du l'^ail (i), 
Turnèbe (2), Brant me (3), et le Moyen de parùenir en donne 
l'explication dans son chapitre lx (« Article »). 

Psaumes. — Les proverbes monastiques accusent souvent 
l'emploi profane et facétieux des textes sacrés. En dehors des 
exemples déjà allégués, les Psaumes, principalement ceux qui 
ont place dans le Bréviaire, en offrent plusieurs exemples : 

— A quel usaige (dist Gargantua) dictes vous ces belles heures? A 
l'usaige (dist le moyne) de Fecan, à troys pseaulmes et troys le- 
çons, ou rien du tout qui ne veult (1. I, ch. xn). 

Les heures du Bréviaire comportent (on l'a vu) plus ou 
moins de leçons. C'est aussi le cas des Psaumes, dont le nombre 
varie suivant les solennités. De là l'acception figurée d'insigni- 
fiant ou de très important. Avec le premier sens, la locution 
proverbiale se lit déjà dans la Farce de Pat/ielin, où elle s'ap- 
plique à un avocat sans causes. 

— Tu auras du miserere jusqu'à vitulos (1. III, ch. xxiv). 
C'est-à dire on t'en donnera tout du long dans le temps qu'il 

faut pour chanter le psaume li (4), qui commence par mise/'ere 
et finit par vitulos. 

Cette locution « depuis miserere jusqu'à vitulos » a 
été employée par Calvin (5) et par plusieurs écrivains 



(i) Propos ruatiques, t. I, p. 91 : « Et estoit maistre Pierre Braguette 
celuy qui faisoit tout le tu autem ». 

(2) Les Contens, acte II, se, i; « Je n'eusse este en repos tant que j'en 
eusse sceu le tu autem ». 

(3) Œuvres, t. VII, p. 2 : « Aucuns qui sçavoicnt le tu autem... » 
Madame de Scvignc, comme La Fontaine et Scarron, s'en sert encore 

[Lettres, éd. Monmerqué, t. IX, p. 146) : « Qu'il suive ses conseils, 
voilà le tu autem ». 

(4) C'est le premier de sept psaumes de pénitence. 

(5) Rcformalion contre Anl. Catclan (t. IX, p. 127 des Opéra) : « Que 



RELIGION 37Î 

du xvi" siècle, principalement de l'école de Rabelais (i). 

En somme, quelques-uns seulement de ces proverbes monas- 
tiques, si nombreux et si variés, remontent au xv' siècle. La 
plupart sont pour la première fois attestés dans le roman de 
Rabelais, et c'est grâce à la popularité de son œuvre, qu'ils ont 
fait fortune chez les écrivains de l'époque. La décadence de la 
vie monastique a entraîné progressivement la disparition de la 
parémiologie monacale. 

Généralités. — Si vous desirez estre bons pantagruelistes..., ne 
vous fiez jamais aux gens qui regardetit par un pertuys (I. II, 
ch. xxxii). — Gens qui oncques ne regardèrent que par un trou 
(1. V, ch. I). 

L'expression figure sous cette forme chez duFail (t. II, p. 139): 
« Les bons religieux et autres gens qui ne regardent que par un 
trou ». 

Le Duchat en cite une variante (2) : « Defiez-vous des gens qui 
ne voyent le jour que par une fenestre de drap », c'est-à-dire 
par un capuchon. Et il ajoute ce commentaire : « Proverbe em-, 
ployé dès l'an 1 508 par Jean de Salisbury, évêque de Misnie. Gui 
Patin, dans une lettre de mai 1668, traite les moines « testes 
encapuchonnées qui ne voyent le monde que par une fenestre de 
drap ». 

— Vous mesmes dictes que l'habit ne faict point le moine : et tel 
est vestu d'habit monachal qui au dedans n'est rien moins que moine 
(1. I, Prûl.). 

C'est le bas-latin Habitus non facit monachum, sed profes- 
sio regularis, qu'Olivier Maillard cite au xxxvi' de ses Seî^mons 



eroit on à un tel galant sinon de le remettre à son chapitre, où sa le- 
çon luy soit chantée, selon le proverbe des moynes, usque ad vitulos ». 

(i) Du Fail (t. II, p. 95) : « Mais qu'il se hastast de déloger, sur peine 
non qu'il auroit le fouet, mais un autre qui le feroit dancer depuis mise- 
rere jusques à vitulos » . 

Cholières (t. II, p. 200) : « Si j'avoie envie de vous estriller, j'en ay 
à présent bien les moyens, et de vous en donner du long et du large 
usque ad vitulos ». 

Pasquier (1. III, ch. vu): « Clovis reçut de saint Remy le saint sacre- 
ment de baptesme, et vescut des lors catholique, sans aller recevoir par 
procuration des coups de bastonnade, depuis miserere jusqu'à vitulos ». 

Comédie des Proverbes, acte. II, se. m ; « J'ay pensé estre gratté de- 
puis le Miserere jusques à vitulos. 

(2) Dans les Ducatiana. 



374 FAITS TRADITIONNELS 

sur le Carême, proverbe tiré des Decrétales de Grégoire IX, 
du xiii' siècle (i). 

On le rencontre en français dès le xii'^-xiii' siècle : « Li abis 
ne fait pas le religieux, mais la bonne conscience », lit-on dans 
les Proverbes ruraux (n° 85). De même dans les Fabliaux 

(t m, p. 75^ : 

Li abis ne fait par l'ermite... 
et dans le Roman de la Rose : 

1 1092. Tel ha robbe religieuse, 
Doncques il est religieux. 
Cest argument est vicieux 
Et ne vault une vieille guaine, 
Car la robbe ne fait le moine. 
Au xv' siècle, Aiielot le donne sous cette forme : « L'habit 
ne fait mie le moine » (n° 88), et un recueil contemporain l'ac- 
compagne de ces vers explicatifs : 

Ampla corona satis, nigra vestis, vota rotunda 
Non faciunt monachum, sed mens a crimine munda (2). 
Charles d'Orléans le rappelle dans un de ses rondeaux 
(n" cxcv) : 

Uabit le moine ne fait pas, 
L'ouvrier se cognoist à l'ouvrage, 
Et plaisant maintien du visage 
Ne monstre pas tousjours le cas. 

— Auquel son s'éveillèrent les ennemis : mais sçavez-vous comment ? 
Aussi estourdis que le premier son de matines, qu'on appelle en Lus- 
sonnois Frotte couille (1. II, ch. xxvii). 

Au son des matines, les religieux s'éveillent en sursaut et 
tout étourdis. F^asquier a commenté ce proverbe (1. VIII, 
ch. xxxiii). 

— ... seulement l'ombre du clochier d'une abbaye est féconde 

(1. I, ch. XLV). 

Allusion au reproche de vie débauchée fait aux moines. Un 
proverbe courant au xvi' siècle fait allusion à leur malpropreté. 
\J Essai de Proverbes le rend ainsi (v" maison) : 
Qui veut tenir bien nette sa maison, 
N'y doit tenir prestre ni pigeon. 
Du Fa il, dans son xx' des Contes d'Eutrapel le donne sous 
cette forme : 

Qui veut tenir nette maison, 

Ne loge Prestre, Pigeon, n'Oison. 

(1) Ibidem. Cf. Loysel, înstitutes, t. I, p. 353. 

(2) Proverbes communs, e'd. Langlois, n» 357. 



RELIGION 375 

— J'y recongneus le grand chemin de Bourges, et le vis marcher à 
pas d'abbé... (1. V, ch. xxvi). 

C'est-à-dire lentement, d'après l'allure grave des abbés. Le 
Manuscrit du V" livre lui substitue « à pas d'ostarde », 

Ce sens diffère essentiellement de son pendant : « Faire un 
pas de clerc » (i), c'est-à-dire commettre une faute par inad- 
vertance ou par inexpérience. La raison en est que la première 
expression est prise en bonne part, la dernière, ironiquement : 
« Pour ce que souvent les clercs font des desmarches imperti- 
nentes en leurs comportemens, lesquelles on appelle Pas de 
clerc » (2). 

(i) Cf. Mathurin Cordier, p. 53 : « Voyla Pierre qui se marche en pas 
d'abbé (Eccum Petrum incedere video) et la Comédie des Proverbes 
(acte U, se. v) : «... a fait un pas de clerc... » 

(2) Essai de Proverbes, v° clerc. 



CHAPITRE II 
SUPERSTITIONS 



Certaines croyances, très anciennes et parfois complètement 
disparues, ont laissé des traces isolées dans la langue sous forme 
de proverbes. Mais avec la disparition des antiques superstitions 
qui leur ont servi de base, ceux-ci sont devenus inintelligibles. 

Survivances. — Gargantua gardait la lune des loups (1. I, 
ch. xi) ... — plus pour elle [la lune] ne priez que Dieu la garde des 
loups, car ilz n'y toucheroient de cest an... {Pant. Progn.,ch. vu). 

Ce proverbe, dont le sens actuel est prendre une peine inu- 
tile, se rattache à l'antique croj^ance universelle qu'au moment 
d'une éclipse, la lune est exposée à la voracité de quelque mons- 
tre. Encore aujourd'hui, en Forez, lorsqu'un nuage la dérobe à 
la vue, on dit que « les loups l'ont mangée pour pouvoir faire 
leurs déprédations » (i). 

Dans une pièce du xvi' siècle, Les trois Pèlerins, qui est une 
moralité plutôt qu'une farce, on lit (éd. Fournier, p. 411) : 
C'est bien dict, marchons sur la brune, 
Et parlons des mangeurs de lune... 
c'est-à-dire des choses impossibles ou invraisemblables. 

Reboul, dans son Anti-Huguenot (1627), donne cette variante 
(p. 37): « Garder la lune d'estre mangée des loups », laquelle 
a dû être la primitive. C'est sous sa forme abrégée que le pro- 
verbe figure dans Rabelais et chez les écrivains de l'époque (2). 

(i) Voy. Sébillot, Folklore, t. I, p. 39, et Edward Tylor, Civilisation 
primitive, t. I, p. 382. 

(2) Mathurin Cordier (p. 263) : « Tu menasses de bien loing. Ce n'est 
pas chose preste de ce que tu menasses. Dieu garde la lune des loups ». 

Du Fail, dans le xxxi» de ses Contes d' Eutrapcl : « Si ne vous hastez, 
les chiens mangeront le lièvre. — Dieu gard" la lune des loups, respon- 
dit ce bragueux ». 

Choliùres, à propos d'un faux savant (t. II, p. 38G) : « Or ça qu'on 
vous entende un peu canonner contre les astres, surtout garde:{ La lune 
des loups i>. 



SUPERSTITIONS 377 

— Gargantua pissoît contre le soleil (1. I, ch. xi). 

Ce proverbe n'a aujourd'hui qu'une acception morale : offen- 
ser ses amis ou ses protecteurs. C'est dans ce sens qu'il est 
commenté par le chanoine Bovelles, fol. 14 v° : « Pisser contre 
It soleil, meiere adverso et contrario sole... In allegoria, vel 
araicos ofîendere, vel eos quorum opéra indigemps, quavis ex 
causa irritare, et ex amico, se volvere in inimicum ». 

Mais, chez Rabelais, il s'agit d'une action de travers, d'un 
acte d'irrévérence gros de conséquences. C'est là en effet le sens 
primordial du proverbe, qui se rattache à une superstition po- 
pulaire qu'on trouve formulée dans V Evangile des Quenouilles, 
répertoire des croyances vulgaires du milieu du xv^ siècle (i). 

On y reconnaît un reste isolé de l'adoration jadis universelle 
des astres, particulièrement de l'astre du jour, dont le même 
ouvrage affirme, p. 57 : « Cellui qui souvent benist le soleil, la 
lune et les estoilles, ses biens lui multiplieront au double ». 

Il est probable que le dicton de Pythagore : Hpcx; riXiov TSTpajx- 
(X£vo<; (debout) f/.vi oiipsi —qu'Erasme, dans ses Adages, fol. 17, 
rend par : « Adversus solem ne meïto » — se rattache à la même 
superstition, qui était une croyance véritable chez les Anciens. 
Dans son commentaire, Erasme émet simplement la conjecture 
qu'il s'agit là d'un symbole de décence (« opinor commendari 
verecundiam »), sans se douter de la valeur primitivement re- 
ligieuse du proverbe. 

Dans la seconde moitié du xvi' siècle, le sens, encore trans- 
parent chez Rabelais, fut atténué : de l'acception de péché, il 
passa à celle d'indécence ou d'offense. 

Cholières, à propos d'un peintre qui avait représenté un avo- 
cat sans mains (t. I, p. 97) : « Si le peintre eust esté si sot que 
de vouloir donner le pourtrait des mains de cest advocat, il ne 
pouvoit faillir qu'il ne se mist a la huée d'un chascun, car le 
vray modèle des m^ins d'un advocat ce sont les griffes d'Har- 
pyes : s'il les eust mis, les Grands Jours tenoient à Troyes, on 
lui eust fait accroire qu'il aooit pissé contre le soleil ». 

Croyances. — Par sainct Jean, dirent ilz, nous en sommes bien ; 
à ceste heure avons nous le moyne (1. I, ch. xii) (2). 

(i) € Je vous asseure que pour pissier entre deux maison ou contre le 
soleil, on en gaigne le mal des yeux qu'on appelle leurieul » (p. 46) et 
« Cellui qui pisse contre le soleil, il devient en sa plaine vie graveleux 
et si engendre souvent la pierre » (p. 54). 

(2) Voy. pour d'autres exemples, les passages cités ci-dessus, p. 807 
et 3io. 



3/8 FAITS TRADITIONNELS 

Dans cette locution, moine est synonyme de « malchance », 
de « malheur », suivant une ancienne croyance populaire sur 
rinfiuen:e néfaste des moines. C'est une des nombreuses for- 
mes, sous lesquelles se présente la superstition universelle des 
malencontres ou des rencontres de mauvais augure, superstitiai 
à laquelle, étant donnée sa complexité, nous avons consacré lin 
chapitre spécial. 

Sous sa double forme, Avoir le moine et Bailler le moine, 
notre proverbe est un des plus curieux de la parémiologie ra- 
belaisienne, si abondante et si originale. Il ne figure dans aucun 
des nombreux recueils de proverbes du xvi° siècle, et aucun 
autre écrivain de l'époque n'en fait mention. Et pourtant, le 
proverbe est foncièrement français, sans parallèle dans la litté- 
rature parémiologique (i). 

— Les aureilles me cornent (2)... (1. III, ch. xvii; cf. I. IV, ch. liv 
et Lxvi). 

On dit aujourd'hui : Les oreilles ont dû lui tinter..., c'est-à- 
dire on en a beaucoup parlé. Expression fondée sur l'ancienne 
croyance superstitieuse que les absents, sur le compte desquels 
on tient des discours, en sont avertis par le tintement des oreil- 
les: « C'est l'oreille droite qui corne, quand on dit du bien », 
lit-on dans une lettre de Madame de Sévigné {3). 

Préservatifs. — Longues beuvettes rompent le tonnoirre (l. I, 
ch. v). — Haye, haye, dist le pilot, double le cap et les basses (4). 
Double est, rcspondoient les matelotz. Elle [la tempeste] s'en va, 
dist le pilote... Ayde au bon temps (5) (I. IV, ch. xxii). 

Ces dictons font allusion à un préjugé, suivant lequel la beuve- 
rie est le meilleur préservatif contre le mauvais temps. C'est ce 
que notre auteur explique lui-même, à propos du problème 
proposé par Frère Jean (I. IV, ch. lxiii) : 

Manière de haulser le temps en calme. ... Reste à vuider ce que a 
frère Jan propousé. Manière de haulser le temps ? Ne l'avons nous à 
soubhayt haulser Voyez le guabct do la hune. Voyez les siflemcns 
des voiles. Voyez la loiddeur des esiailz, des utacqucs, et des cscoutes. 
Nous haulsans et vuidans les tasses, s'est pareillement le temps 



(1) Voy. Revue du XVP siècle, t. I, p. 346-347 et 352. 

(2) Cf. Comédie de Proverbes (acte H, se. 11) : t Escoutez ! je l'entends, 
ou les oreilles me cornent ». 

(3) Lettres, éd. Monnerqué, t. III, p. i<')G. 

(4) Roches ou bancs de sable à fleur d'eau. 

(5) Sous-entendu : en buvant, en faisant ripaille. 



SUPERSTITIONS 379 

haiilsé par occulte sympathie de Nature... C'est, dist Panurge, ce 
que Ion dict en proverbe commun : 

Le mal temps passe, et retourne le bon, 
Pendant qu'on trinque au tour de gros jambon. 

Et non seulement, dist Pantagruel, repaissans et beuvans, avons le 
temps haulsé, mais aussi grandement deschargé la navire. 

L'expression antifortunal, appliquée à la boisson (i), résume 
cette croyance (l. V, ch. xxvii): « Leur boire estoit un antifor- 
tunal: ainsi appelloient ilz je ne sçay quel breuvage du pays ». 

De là aussi la locution proverbiale : hausser le temps, pour 
faire passer le temps en buvant ferme, qu'on lit si souvent dans 
Rabelais. 

(i) Cotgrave s'est mépris en rendant antifortunal par « somewhat 
against fortune », quelque chose contre la fortune. 



CHAPITRE III 
ANIMAUX 



Les proverbes tirés du monde des animaux, surtout des ani- 
maux domestiques, sont nombreux et variés. C'est ici princi- 
palement qu'éclate la forte originalité de la parémiologie rabe- 
laisienne et qu'elle se révèle avec un cachet à part. 

Nombre de ces adages résultent d'observations personnelles 
et, par leur caractère pittoresque, se sont imposés à l'attention 
des contemporains. Nous allons envisager l'ensemble de ces 
proverbes sous des rubriques distinctes. 



I. — Animaux domestiques. 

Ce prenaier groupe, le plus nombreux, embrasse les animaux 
suivants : Ane, bœuf, bouc, brebis, chat, cheval, chèvre, chien, 
mule, porc, rat, truie, vache, veau, verrat (i). 

Ane. — (Le jeune Gàrganiuii) faisoit de l'asnepour avoir du bren 
(1. I, ch. XI). 

C'est-à-dire faisait le niais pour obtenir quelque chose. 

— ... ne fut possible de tirer de luy une parolle, non plus qu't/n 
pet d'un asne mort (1. 1, ch. xv). — J'aymeroy... autant entreprendre 
tirer un pet d'un asne mort, que de vous une resolution (1. III, 
ch. xxxvi). 

— Comment, dist Epistemon, tout le monde chevauchera, et je 
meneray iasne (1. II, ch. xxvi). 

C'est-à-dire je regarderai faire les autres. Allusion à une cé- 
rémonie burlesque qui, dans plusieurs villes de France, se pra- 
tiquait au carnaval. Ce proverbe se lit dans Coquillart (t. Il, 
p. 378) : 

(i) Ajoutons : Bête. — Quand le soleil est couché, toutes bestes sont 
à l'ombre (1. II, ch. xii). Cf. Comédie des Proverbes (acte I, se. viii) : 
« Quand le soleil est couché, il y a bien des bestes à l'ombre ». 



ANIMAUX 38l 

Je vous dis par saincte Suzanne, 

Sans estre armé, ne pied ne cap, 

Chascun le fait et je mesne l'asne. 
\J Essai des proverbes l'explique ainsi, p. 5 : « Mener Vasue, 
se dit quand quelqu'un est exposé en risée aux autres, telle- 
ment qu'on n'en tient compte non plus que d'un valet de 
moulin ». 

— Voicy le pont aux asnes de Logique (i), voicy le trebuchet, 
voicy la difficulté... (1. II, ch. xxviii). 

Dans la vieille « Farce du Pont aux Asnes », un mari, n'ar- 
rivant pas à se faire obéir de sa femme, est conseillé par mes- 
sire Domine : 

Vade, tenés le pont aux asnes (2), 

Arrivé là, il voit un bûcheron daubant sa bourrique Nolly et 
ne parvenant qu'à force de coups à lui faire passer le pont sur 
la Loire. Le mari en prend exemple pour mettre sa femme à 
la raison. « Le remède étant facile et à la portée de tout le 
monde : de là le pont aux ânes » (Littré). 

— Il y aura icy de l'asne, je le prevoy (1. IV, ch. xxxvi). 
C'est-à-dire il y aura des coups, donnés ou reçus, par suite 

d'une sottise ou d'un malentendu (3). L'expression synonyme 
faire de l'asne se lit dans le Vergier d'honneur (fol. 54) : 

Celui jour mesme par manière subtille 
Fut prins à Nesles le damp Seigneur Virgille, 
Semblablement le conte Petilune, 
Qui aux François cuidoit/aiVe de Vasne. 
BoELF. — Couraige, couraige, dist il, ne vous souciez au reste, et 
laisse^ faire aux quatre beuf\ de devant (1. 1, ch. vi). 

C'est-à-dire laissez suivre l'ordre naturel des choses. Ce pro- 
verbe dérive du labourage tel qu'on le pratique en Poitou. Du 
Fail s'en est souvenu dans le ix^ chapitre de ses Propos rusti- 
ques : « Que chascun montre ce qu'il sçait faire tant seulement, 
et puis laissez faire aux bœufs de devant ». 

Brebis. — Couraige de brebisl dist Grandgousier (1. I, ch. vi). — 
De couraige tant et plus : Je n'entends couraige de brebis..., je dis 
couraige de loup (1. IV, ch. xxxiii). 

Expression ironique, la brebis étant d'un naturel doux et 

(i) C'est-à-dire la conversion des propositions, d'où moyen pratique, 
expédient (Cotgrave). 

(2) Auc. Théâtre, t. II, p. 35 et 49. 

(3) D'Aubigné s'est servi de l'expression dans son Fœneste (t. II, 
p. 455 des Œuvres): « Si lors je l'eusse entendu, il y eust de l'asne; je 
recevois toujours quelque affront avec ses Normands », 



382 FAITS TRADITIONNELS 

craintif. Le proverbe complet est : « Courage de brebis, tous- 
jours le nez en terre » (Oudin). 

Chat. — Comme en proverbe l'on dict, irriter les frelons..., es- 
veiller le chat qui dort (1. III, ch. xiv). 

Dicton qu'on lit sous cette forme dès le xv® siècle : 
Tant que Pasques soient passées, 
Sans resveiller le chat qui dorty 
Fredet, je suis de vostre accort 
Que pensées soient cassées. 

(Ch. d'Orléans, rond. xvi). 

Au xvi' siècle, le proverbe est donné par Bovelles, 
fol. 156 r*' : « N'éveille point le chat qui dort. Ne catum ex- 
perge fac, dormientem ». 

Les recueils antérieurs au xv' siècle, les Proverbes de Fraunce 
et les Proverbes ruraux, substituent chien au chat: « N'esveil- 
lez pas le chen qui dort » (Leroux de Lincy, t. II, p. 479) et 
« 11 fait mal d'esveiller le chien qui dort » (n° 62). 

Cheval. — Du cheval donné tousjours regardoit en la gueulle 
(l. I, ch. XI). 

Proverbe ancien fondé sur une expérience banale : pour con- 
naître l'âge du cheval, il faut regarder ses dents : 

Car j'oy tenir 
Aux saiges qu'à cheval donné 
On ne doit point la gueule ouvrir 
Pour regarder s'il est aagé. 

(Coquillart, Poésies, t. I, p. 80). 

On rencontre ce dicton (déjà mentionné par saint Jérôme) 
chez tous les peuples (i). Il se présente en français, dès le 
xn' siècle, sous des formes diverses (2). 

(i) Voy. Suringar, Erasmus overnedcrlandsche spreckwoorden, Erasme 
sur les proverbes néerlandais, Utrecht, 1873, p. ii3 à 116 (à propos du 
proverbe de saint Jérôme cité dans les Adages d'Erasme). 

(2) Provcrbia Rusticorum (éd. Zacher, n* 121) : A chaval doné dent ne 
gardet. 

Proverbes de Fraunce (éd. Leroux de Lincy, t. II, p. 472) : A chevcll 
doné sa <ient n'est agardée. 

Proverbes au vilain (éd. Tobler, n° 92): Cheval donné ne doit on en 
bouche garder. 

Proverbes ruraux (éd. Ulrich, n" 382) : Cheval donné ne doit on en 
dens regarder. 

Proverbes communs (éd. Langlois, n" 12) : A cheval donné ne fault re- 
garder en la gueule. 

Idem (éd. Nucérin, iSiq): A cheval donné l'on ne doit luy regarder 
dans la bouche. 



ANIMAUX 383 

— Vertus guoy, je me repens bien, mais c'est à tard, que n'ay 
suivy la doctrine des bons Philosophes, qui disent soy pourmener 
près la mer et naviger près la terre, estre chose moult sceure et dé- 
lectable : comme aller à pied, quand l'on tient son cheval par ia 
bride (1. IV, ch. xxii). 

Proverbes ruraux {rf 8i) : « A eise va à pied qui son cheval 
maine en destre ». Gabriel Meurier le rend ainsi (p. 8i) : « Bon 
fait aller à pied, quand on tient le cheval par la bride » ; et 
Montaig-ne le cite à son tour (l. III, ch. m) : « Il a bel aller à 
pied, qui mené son cheval par la bride. Mon âme se rassasie et 
se contente de ce droit de possession ». 

Chèvre. — A satix de chievre... (1. V, ch. xxxix). 

C'est-à-dire à bonds, d'après l'allure brusque de la bête. 

— Gargantua tiroit au chevrotin (1. I, ch. xi). — Saincte dame, 
comment ilz tiraient au chevrotin, et flaccons d'aller (1. II, ch. xx), 
— Après qu'ilz eurent bien tiré au chevrotin... (1. II, ch. xxviu). 

La locution tirer au chevrotin répond exactement à celle de 
tirer au renard., ayant également le double sens de : 

1° Rendre gorge (acception donnée par Cotgrave et Oudin). 

2" Boire à l'excès (sens rabelaisien). 

Un troisième sens, « payer », déduit du premier (cf. cracher 
au bassin), est mentionné par Alathurin Cordier, ch. lvih, 
n" 73 : « lYahe ad chevrotinum, tirer au chevrotin, c'est à dire 
tirer à la bourse, bailler argent ». 

Le Duchat dit à ce propos : « Cette expression est du Dau- 
phiné et des autres provinces, où l'on met le vin dans des outres 
faites de peaux de chèvre ». Assertion gratuite. Comme nous 
l'avons dit, cette locution est le pendant du synonyme tirer au 
renard, l'une et l'autre trouvant leurs correspondants en alle- 
mand. Fisjhart dans son Bienenkorb, se sert, pour « rendre 
gorge », d'expressions proverbiales analogues (p. 203) : « Dass 
er ein Kalb legte oder den Fuchs streifte »... 

Chien. — Donner l'avoine aux chiens (1. II, ch. xi). 

C'est-à dire agir inconsidérément. 

— Panurge dilapida le revenu non en fondation de monastères..., 
tnjettant son lard aux chiens (1. III, ch. 11) — ... n& jecteront leur 
lard aux chiens [Pant. Progn., ch. v). 

C'est à-dire dilapider, gaspiller son bien ou celui des autres. 
Il est rapporté au xv' siècle, sous cette forme, par Mielot 
(n° 236) : « On y donne le lart aux chiens ». 

— Remède contre soif? Il est contraire à celluy qui est contre mor- 
sure de chien : courre^ tousjours après le chien, jamais ne vous mor- 



384 FAITS TRADITIONNELS 

dera, beuvez tousjours avant la soif et jamais ne vous adviendra (1. I, 
ch. v). 

— Comment entendez vous, dormir en chien ? C'est (respondist 
Ponocrates) dormir à jeusn en haut soleil, comme font les chiens 
(1. IV, ch. LXiii). 

Oudin explique ainsi cette locution : « Dormir en cJiien, 
c'est-à-dire au soleil pendant la chaleur ou un peu devant le re- 
pas )). Le langage populaire de nos jours la rend par piquer 
un chien, dormir pendant la journée. 

— Si je vis encore Vaage d'un chien (1. V, Prol.). 
C'est-à-dire quinze ans à peu près. Cf. Pline, Hist. nat., 

1. X, ch. XXXIII : « Vivunt Laconici (canes) annos denos, faemi- 
nee duodenos, caetera gênera quindenos annos, aliquando et vi- 
cenos ». 

— Par Dieu, je vous mettrois en chien courtaut les fuyars de 
Pavie (1. I, ch. xxxix). 

Expression qu'on lit également dans Bouchet (t. III, p. 87): 
« Le bourreau l'accoustreroit en chien courtaud », ainsi que 
dans la Comédie des Proverbes (acte III, se. iv): « Mais que 
nous les tenions pieds et mains liez, nous les traicterons en 
chiens courtaux ». 

Truie. — Gargantua tournait les truies au foin (1. I, ch. xi ; cf. 
1. IV, ch. IX). 

C'est-à-dire changeait de discours ou évitait de répondre à 
une question embarrassante. Le Duchat explique ainsi ce pro- 
verbe : « Tourner la truie au foin, c'est détourner la conver- 
sation du but où elle doit tendre pour la diriger vers un but 
où elle ne doit point aller; c'est agir inconsidérément, comme 
un homme qui chercherait à éloigner une truie du gland dont 
elle se veut repaître, pour la mettre au foin dont elle n'a que 
faire ». 

Ce dicton est fréquent auxvi' siècle (i). 

(i) Mathurin Cordier (p. 233) : « Quand je luy parle d'ung, il me res- 
pond d'aultre. Il corne à gauche. // tourne la truye au Join ». 

Du Fail, t. II, p. 129 :« Lupolde ne voulant user de sa plaine victoire, 
ains_;e//er la truye au foin, et escarter et tourner ailleurs ce qui s'es- 
toit passé ». 

Cholières, t. II, p. 258: « O le grand donneur de cassades! Vous revi- 
rej la truye au foin', que ne la laissez vous aller aux raves? ». 

Le plus ancien exemple se lit dans le Parnasse satyrique (p. 112) : 

Elle me fait la sourde oreille 

Ou tourne ailleurs la truie au foin. 



ANIMAUX 385 

— Vous entendez autant... en exposition de ces récentes prophéties, 
comn:ie fait truie en espices (1. III, ch. xviii). 

Cf. Comédie des Proverbes (acte 111, se. vu): « Tu es grand 
astrologue, tu t'y connols comme truye en fines espices et pour- 
ceau en poivre ». Meschinot rapporte ainsi ce proverbe (éd. 
GourcufT, p. 92): 

Truye ne sçait que vault espice. 
Et Gringore dans les Ahus du monde : 
Pourceau blasme pomme parée 
Aussi fort que truie espices (i). 
Vache. — On dict en proverbe qu'û faict bon veoir vaches noires 
en boys bruslé, quand on jouist de ses amours (I. II, ch. xii). 

Veau. — Le pauvre diable de Panurge qui a \di fièvre de veau. Il 
tremble de peur quand il est saoul (I. IV, ch. xxii). 

— Depuis quand ave\ vous prins les cornes et estes rogue devenu? 
(1. I, ch. xxv). 

C'est-à-dire allègre comme un jeune taureau. Cf. la « Farce 
du nouveau marié » {Ane. Théâtre, t. I, p. 19): 
De la corne il avoit assez, 
La plupart du temps il dansoit. 

2. — Bêtes sauvages. 

Les proverbes de cette catégorie, à quelques exceptions près, 
remontent au delà du xvi' siècle, et quelques-uns seulement 
trouvent dans Rabelais leur premier témoignage. Ce sont : 

Lion. — Gargantua... battait le chien devant le lion (1. 1, ch. xi). 

C'est-à-dire châtier un petit devant un plus puissant, pour 
donner une leçon à ce dernier. Ce proverbe ancien, qui n'a pas 
de parallèle dans les langues germaniques et romanes (2). est 
tiré des usages des dompteurs (3): « Pour donter (4), bat on le 
chien devant le lyon », nous dit un des Proverbes vulgaires 
(n° 356), alors que Mielot donne le dicton sous cette forme gé- 
néralisée (n° 218) : « On bat le chien devant le lyon ». 

Le dicton remonte au Moyen Age et les recueils de l'époque 
en font mention: « Percutitur sœpe canis, ut timeat leo fortis (5) ». 

(i) Picot, Sotties, t. I, p. 96. 

(2) Voy. Diiringsfeld, Sprichwôrter, t. Il, p. i5o à i52. 

(3) Rev. Et. Rab., t. IV, p. 226-227 (Schneegans). 

(4) Leroux de Lincy donne la leçon erronée : Pour douter (par 
crainte). 

(5) Jakob Werner, Lateinische Sprichwôrter des Mittelalters, p. 69. 

25 



386 FAITS TRADITIONNELS 

Christine de Pisan blâme la coutume de donner à un page 
les coups mérités par le jeune prince, « à l'exemple du lion 
qu'on chastye, en bâtant devant lui le petit chien (i) ». 

Michel Menot : « Communiter dicitur Ante leonem percutitur 
canis, On frappe le chien devant le lion (2) ». 

Charles Bovelles commente notre proverbe (^), et Clément 
Marot y fait allusion dans ses « Adieux à la ville de Lyon » 

(1536): 

Va, Lyon, que Dieu te gouverne ; 
Assez longtemps s'est esbatu 
Le petit chien en ta caverne. 
Que devant toy on a battu. 

, Loup. — Pasquier a déjà été frappé par l'importance paré- 
miologique du loup (1. III, ch. xv) : « Je ne sçay comment le 
loup entre les bestes sauvages nous a esté ou si commun, ou 
si odieux, que pardessus tous animaux nous avons tiré plusieurs 
proverbes de luy ». Rabelais cite cette expression : 

— De couraige, tant et plus. Je n'entends couraige de brebis. Je 
dis couraige de loup, asseurance de meurtrier (1. IV, ch. xxiii). 

Du Cange, au mot lupus, rapporte ces vers : 
La grant ardeur de son courage 
Le fait semblant à loup ramage. 

— Q.w/ faict le loup sortir du bois} Default de carnage (l. III, 
ch. xiv). 

Villon avait écrit : 

167. Nécessité fait gens mesprendre 
Et faim saillir le loup du bois. 
Et un des Proverbes ruraux avait déjà dit (n" 331): « La 
fains enchâsse le louf du bois ». 

— Panurge là bas [dans l'isle de Ganabins] contre/oit le loup en 
paille (1. IV, ch. lxvi). 

Suivant Jean Lebon (Solon de Voge), « Faire du loup en la 

(i) Livre des faits du sage roi Charles, ch. xi. — Shakespeare y fait 
allusion (Of/ie//o, acte II, se. iir) : « Kven so as one would beat his offen- 
celess dog to alTright an imperious lion ». 

(2) Caresme de Tours, Paris, 1.S25, fol. iii. 

(3) « Battre le chien devant le lion, Canem crcdere coram leone. In- 
nuit istud disciplinam, et eruditionem, adolescentum filiorum. Solebant 
quondam Lacacdemonii servos quondam cœdere coram filiis, ut aliorum 
miseris et calamitate, filios a vitiis absterrcrcnt... Dum enim canis exi- 
guus vapuhit coram leone, tum Iconis fcritas mansuetior fit. Va Icni 
terrorc aliœ plagte, facile ad obedientiam, immiiia alioquin colla plec- 
tit u (fol. 23 yo). 



ANIMAUX 387 

paille, se dit du loup poursuivi qui s'est caché dans la paille et 
qui ne bouge pas, laissant passer ses persécuteurs ». 

Renard. — Tous les matins Gargantua escorchoit le renard (1. I, 
ch. xi) (i). 

Marot en fait mention dans sa m' Epistre de Coq-à-Vasne 
(1536), ainsi que Mathurin Cordier (p. 279) : i(. Il a escorché le 
renard. Evomuit crapulam ». 

Cette locution escorcher le renard, pour rendre gorge à la 
suite d'un excès de boisson, se lit pour la première fois dans le 
Parnasse satyrique de la fin du xv^ siècle (p. 172) : 
La pye bien fort 
Tous cueurs resconfort, 
Gensfaict sommeiller... 
Jennon et Jeniiette 
Choir et trebuchier. 
Renard escorchier. 
Dont la peau n'est nette. 
Mais nous avons montré ci-dessus que le proverbe est anté- 
rieur et qu'on le lit déjà dans les Chansons de gestes sous cette 
forme : Escorchier le gorpil. 

Un sculpteur a traduit cette expression proverbiale avec le 
ciseau sur les murs de l'église de Saint-Fiacre, au Faouet 
(Morbihan). Là se voit un homme, la main appuyée sur un ton- 
neau qu'il a vidé avec trop d'avidité : un renard écorché lui 
sort de la bouche et est en train de s'enfuir (2). 

On a fait toutes sortes de suppositions sur l'origine de cette 
locution proverbiale (3). 

L'explication la plus naturelle est celle-ci : le renard exhale 
une odeur très forte et sa chair est si détestable que, fraîche, 
elle est immangeable (4). Ecorcher la peau d'une bête aussi 

(i) Locution très fréquente dans le roman rabelaisien : cf. en outre, 
1. II, ch. VI et XVI, et 1. IV, ch. xli. 

(2) Champfleury, Histoire de la caricature au Moyen Age, p. 146. 

(3) \J Essai de Proverbes, au mot renard, fournit cette explication : 
« Escorcher le renard se dit des yvres, qui, en rendant leur gorge, font 
un bruit tel qu'ont accoustumé de faire les renards en criant, et quel- 
quefois aussi en vomissant, après avoir au temps des vendanges mangé 
trop de raisins, lesquels ils ayment fort ». 

Le Duchat en donne une autre raison : « Escorcher le renard. Après 
qu'un renard est escorché, on en retourne la' peau, en sorte que la 
queue de l'animal lui passe par la gueule. Or les fusées que rend par 
la bouche un ivrogne qui vomit, ont de l'air de la queue du renard 
lorsqu'on la fait passer par la gueule ». 

(4) Brehm, Mammifères, t. I, p. 5 20. 



388 FAITS TRADITIONNELS 

mal odorante provoque tout simplement la nausée (i). De 
là, des expressions synonymes dans d'autres langues (2). 
A coté d'escof'cher le i^enard, on lit fréquemment au xvi' siè- 
cle tirer au renard (3). C'est ce que le langage populaire de 
nos jours exprime ipa.r piquer un renard ou simplement renar- 
der, vomir, en parlant surtout d'un ivrogne. 

— L'ung est un fin et cault renaj^d (1. IV^, Prol. nouv.). 

Les mille ruses du renard en ont fait le type de l'astuce. 

— Panurge... maintenant leur attachant [aux maîtres es arts et aux 
théologiens] de petites qiuiies de renard ou des oreilles de lièvre 
par derrière (1. II, ch. xvi ; cf. 1. V, ch. xxi). 

Une queue de renard, c'est une moquerie ou tromperie (Ou- 
din), et Meurier cite ce proverbe (p. 46): 
Chascun fait le brizard, 
Portant la queue de regnard. 
Eustache Deschamps dit à propos d'une femme débauchée 
(t. IX, p. 119): 

Que lui fault il ? que lui fault il ? 
Certes la queue d'un goupil. 
Afin que dans son corps n'entre 
Chose qui mal lui fasse au ventre. 
Singe. — Gargantua disoit \di patenostre du cinge (1. I, ch. xi). — 
Quelle patenostre de cinge est ce que tu rnarmotles là entre les 
dents ?(l. IV, ch. xx). 

La locution « dire la patenôtre du singe (4) » signifie grom- 
meler, marmotter comme les singes en colère, en remuant les 

babines : 

Comme un singe faschc, je dis via patenostre. 

(Régnier, Sat. III). 

(ij Cotgrave l'avait déjà entrevu (v° renard) : « Escorcher le regnard. 
To spew, cast. vomit (especially upon excessive drinking) either beacause 
in spuing one maUes a noise like a fox that barkes; or, beacause the 
flaying of so unsavory a beast will make any man spue ». Et (w" escorcher) : 
« To spue, cast, vomit (from the subject to the effect), for the flaying of 
so flinking a beast is like enough to make them spue that fcel it ». 

(2) P2n allemand : Den Fuclis streifen (Fischart), den Fuchs rupfcn 
(Grimmelshausen), den Fuchs schiessen (Schuppius), les trois cités par 
Grimm. En anglais : to catch, hunt the fox, to Jlay the fox (Murray). 

(3) Cholières, t. I, p. 77 : « Quand je pense à vostre médecine, il n'y 
a si bon cœur qui ne tire au regnard ». 

Houchet, Serées, t. lil, p. 3oi : « Il n'y a si bon cœur qui ne tire au 
regnart et qui ne Vescorche par faute de peletier ». 

(4) L'italien dit avec le même sens : dire Vora:{ione (ou Vave maria) 
délia berluccia. 



ANIMAUX 389 

On la lit vers la même époque dans le dernier des Mystères, 
la Vie de Saint Christojle, de maître Chevallet (ii« journée, 

P III vo): 

L'ours brait de faim et le chien ule. 
Le singe dit la patenostre. 
Elle est fréquente depuis le xvi" siècle (i). 

— Oncques vieil cinge ne fist belle moue (1. III, Prol.). 
Villon avait dit : 

438. Tousjours vieil cinge est déplaisant. 
Moue ne fait qui ne desplaise. 

— Es ciogesses semblent leurs petits cinges plus beaux que chose 
du monde (1. IV, ch. xxxii). 

Allusion à l'aveuglement maternel qui fait trouver beaux 
d'affreux marmots. 

— Frère Jean y achapta deux rares et précieux tableaux... et les 
paya en monnoie de cinge {2) (1. IV, ch. 11). 

C'est-à-dire en gambades et grimaces, comme les anciens ba- 
teleurs, qui, au lieu de payer le péage, faisaient gambader leurs 
singes devant le péager. 

Dans l'ancien règlement du péage du petit Pont de Paris, au 
xiii" siècle, on lit cette disposition : « Li singes au marchant doit 
iiii deniers, se il pour vendre le porte ; et se li singes est à home 
qui l'ait acheté pour son desduit, si est quites; et se li singes 
est au joueur, jouer en doit devant le paagier, et par son gieu 
doit estre quites de toute chose qu'il acheté à son usage (3) ». 

3. — Oiseaux. 

Nous grouperons ici tous les noms d'oiseaux qui ont fourni 
matière à proverbes. Commençons par ceux de la basse-cour. 

Cane. — Par Dieu, qui fera la cane de vous aultres, je me donne 
au diable, si je ne le fais moyne en mon lieu (1. I, ch. xlii). 

(i) On lit cette expression proverbiale chez Des Periers (nouv. lxvii), 
chez du Fail (t. II, p. 63) et dans Cholières (t. II, p. 261) : « Vous en 
voulez à ces pauvres gens, réplique S'" Camille, gringottant entre ses 
dents la patenostre du singe avec aussi bonne grâce qu'avait Socrate 
lorsqu'il se pincetoit sa barbe ». 

De même, dans la Comédie des Proverbes (acte I, se. vn) : « Il rit 
jaune comme farine et vous dit la patenostre du singe ». 

(2) Cf. Comédie des Proverbes, acte III, se. i: « Un tavernier nous rc- 
garderoit à deux fois avant que nous donner quelque chose ; il auroit 
peur d'estre payé en monnoie de singe ». 

(3) Estienne Boileau, Le Livre des mestiers, éd. Lespinasse et Bonar- 
dot, Paris, 1879, H* partie» ùtre II, p. 236. 



390 FAITS TRADITIONNELS 

Faire la cane, c'est-à-dire se sauver en se Jetant à plat ven- 
tre, se dérober au danger, locution proverbiale employée par 
Des Periers et Montaigne (voy. Littré). Calvin s'en est égale 
ment servi dans un de ses Sermons (i). La langue moderne dit 
caner avec le même sens. 

Chapon. — Paaurge mangea très bien à ce soir, et s'en alla cou- 
cher en chappon (1. Il, ch. ix). 

C'est-à-dire de bonne heure comme les poules. 

Coq. — ... les aultres [faisoit] dancer comme jau sur bre^e, ou 
bille sur tabour (1. Il, ch. xvi). 

Proverbe donné au xv^ siècle par Mielot (n" 63): « C'est 
passé comme cocq sur brese » (2). Allusion à un des tours des 
bateleurs qui faisaient danser les volailles (surtout les coqs) 
sur des plaques de tôle surchauffées. 

— Gargantua saultoit du coq à l'asne (1. I, ch. xi). 

C'est-à-dire parlait d'une manière incohérente, à tort et à tra- 
vers. Ce proverbe, d'origine traditionnelle (fable ou apologue), 
est attesté dès le xv' siècle : « C'est bien sauté du cocq à 
l'asne » (Mielot, n^ 45). 

Calvin s'en est servi deux fois (3). De là coq-à-l'asne, discours 
incohérent (4), terme employé pour la première fois par Marot, 

(i) Cf. Opéra, t. XXXV, p.' 41 : « Si un homme est envoyé de quel- 
que prince terrien et qu'il souffre qu'on le mesprise et qu'il fasse la 
cane et n'ose porter le message qui luy est commis: voylà une lascheté 
qu'on ne pardonnerpit point ». 

(2) On le lit dans le Songe du Vergier, ch. cxxVni : « Révérend Père, 
vous avez touché plusieurs choses et vous en estes passé comme coq 
sur brese, car vous n'avez aulcune opinion eslevée... » 

(3) Tout d'abord dans son traité Contre les Anabaptistes, de 1544 
(Opéra, t. VII, p. 140 r- « Hz usent souvent de manières de parler lour- 
iles et sauvaiges, et de propos délibéré saultant à chacune foys du coq à 
/'a5>ie, cntrelaceant divers propos, amenans passages de l'Escriture coup- 
pez ou rompus ». 

Ensuite dans son autre traité Contre les Libertins, de ib^b (t. VII, 
p. 209) : « N'est ce pas bien maintenant saulté du cocq à Vasne, d'attirer 
ceste sentence pour prouver que tout est bon à un homme chrestien, 
et que rien ne luy est deffendu ? » 

De même Mathurin Cordicr (p. 2G5) : « Tu saultcs du coq à Vasne. 
Tu sors bien loing hors des propos. Tu entres d'une matière dans 
l'aultre sans aucun propos ». 

(4) Cf. Thomas Sebilet, Art poétique Françoys (1548), éd. Gaiffe, 1910, 
p. 16O : « Du coq à l'asne... pour la variété inconstante des non cohe- 
rens propos que Içs François expriment par le proverbe du saut du coq 
à l'asne... » 



ANIMAUX 391 

dans quatre pièces de vers de 1532 à 1536, intitulées Epistres 
du coq à Vasne. 

Oie. — Or ça, on plume l'oye sans la faire crier (1. V, ch. xx). 

C'est-à-dire on vole adroitement les gens, sans leur donner 
sujet de se plaindre. Allusion au duvet qu'on enlève aux oies 
pour en faire des édredons. Poule se rencontre plus communé- 
ment, dans cette locution proverbiale, chez les écrivains du 
xv" siècle (i). 

Pigeon. — Le pigeon souldain s'envole... comme vous sçavez qu'zV 
n'est vol que de pigeon, quand il a œufz ou petitz, pour l'obstinée 
sollicitude en luy par nature posce de recourir et secourir ses pigeon- 
neaux (1. IV, ch. m). 

Certaines espèces de pigeons ont une tendance instinctive à 
revenir vers les lieux où ils ont été élevés ; de là leur emploi 
comme messagers rapides. Dante y fait déjà allusion {Enfei\ 
chant v, v. 82): 

Quale colombe dal desio chiamate, 
Gon l'ali alzate e ferme, al dolce nido 
Vengon perTaere.., 

Poule. — Il\ [Picrocholeet ses capitaines] avaient couru la poule 
jusques au pressouer Billard (1. 1, ch. xxxiv). 

Courir la poule, c'est marauder, expression tirée de la solda- 
tesque qui s'emparait de la volaille du paysan (2). 

— Les gens de Picrochole ne liiy avaient laissé ny coq 7iy geline 
(1. I, ch. xxx). 

Expression proverbiale qui complète la précédente. 

Passons maintenant aux autres noms d'oiseaux : chanteurs, 
rapaces, etc. 

Alouette. — Si les nues tombaient, esperoyt prendre les allouet- 
tes (1. I, ch. xi). Cf. On dit que les alouettes grandement redoubtent 
la ruyne des cieux. Car les cieux tombans, toutes seroient prinses 
(1. IV, ch. xvii). — N'espérez derenavant prendre les alloueltes à la 
cheute du ciel, car il ne tombera de vostre aage, sur mon honneur 
{Pant. Progn., ch. ix). 

(1) Robert Gaguin, dans son Débat du laboureur (1490), appelle le sol- 
dat pillard poulailler (éd. Thuasne, t. II, p. 354): 

A mon avis, tu es \c poulailler... 
Et d'Aubigné, Fœneste (t. II, p. 482) :« Quand nous sommes par païs, 
si c'est à la guerre, nous plumons la poule sans crier, nous bruslons le 
village, c'est à dire que nous faisons semblant d'estre fourriers ». 

(2) D'Aubigné {Œuvres, t. I, p. 406) : « Arquebuzier à cheval..., pro- 
pre à courir la poule et faire ce que les argolets de ce siècle ont nommé 
la petite guerre ». 



392 FAITS TRADITIONNELS 

On lit déjà ce proverbe au xv' siècle : 
Si les nues cheoient. 
Les aloès sont prises (i), 

Marot y fait allusion (t. 1, p. 282) : 

Mais [s'] il est cheu tant de nuées, 
Que devindrent les allouettes ? 

P't la Comédie des Pi'overbes le donne (acte 1, se. iv) : « Si 
le ciel tombait, il y aurait bien des alouettes prises ». 

Aujourd'hui : « Si le ciel tombait, il y aurait bien des alouet- 
tes prises (2) », se dit ironiquement des suppositions folles et 
sans fondement. — « Quid si nunc cœlum ruât? Et si le ciel 
venait à tomber.^ » s'écrie un personnage dans une pièce de 
Térence (Heaut., IV, 3, 41), en parlant d'une crainte vaine. 

Ce proverbe, commun aux peuples germaniques et romans (3), 
fait probablement allusion à la croyance relative au vol des 
alouettes jusqu'au ciel et au-delà (4). 

On sait que ces oiseaux s'élèvent dans les airs en chantant de 
plus en plus fort jusqu'au moment où ils se laissent tomber 
à terre avec rapidité. Cette particularité a frappé l'imagination 
populaire : leur chute se.ait causée par une sorte d'étourdis- 
sement, qui les frappe dans les régions les plus hautes de l'at- 
mosphère. 

Quant à la chute du ciel, croyance populaire parmi les Grecs, 
Rabelais y fait allusion à plusieurs reprises (l. IV, ch. xvii) : 
« Plutarche... allègue un nommé Phenace (5), lequel grande- 
ment craignoit que la lune tombast en terre... Du ciel et de la 
terre avoit peur semblable, s'ilz n'estoient deuement fulciz et 
appuyez sus les colomnes de Atlas, comme estoit l'opinion 
des Anciens... » 

Chouette. — Elle vous desrobera, comme est le naturel de la 
chouette (1. 111, ch. xiv). 

Allusion probable aux habitudes de la chouette apprivoisée 
qui, comme la pie, dérobe de menus objets pour les cacher dans 
son nid. Marot avait également dit dans un de ses Epigrammes : 
Quel qu'il soit, il n'est point pocte, 
Mais filz aisnci d'une chouette, 
Ou aussi larron pour le moins. 

(i) Leroux de Lincy, Livre des proverbes, t. I, p. Sp. 

(2) En Provence on dit : Se lou ceit toumbavo, que de darnagas ! « Si 
le ciel tombait, que de pies-grièchcsl » 

(3) Voy. DUringsfelds, Sprichwôrter, t. I, p. 385 à 386. 

(4) Cf. Paul Sébillot, Folklore, t. III, p. 187. 

(5) Pour Pharnace : c'est la leçon des incunables que cite également 



ANIMAUX 393 

Et avant lui, Jean Le Maire (t. III, p. 24): « Renard trop 
fin, chouettes larronnesses... » 

— Gargantua prenait les grues du premier sault (1. I, ch. xi). 

C'était là une des distractions du jeune géant, impossibilité 
proverbi lie. Le proverbe commun du xv^ siècle est ainsi donné 
par Alielot (n° 123): « Il prend les grues en voilant » (i). 

Outarde. — Au pas d'ostarde (1. II, ch. xi). 

C'est-à-dire à la démarche lourde comme celle de l'oiseau, dont 
le nom même {avis tarda) indique l'allure lente. 

4. — Poissons et Batraciens. 

Anguille. — Vous semblez les anguilles de Melun : vous crie\ da- 
vant qu'on vous escorche (1. I, ch. xlvii). — Ne crioient les dictes 
anguilles avant que d'estre escorchées, comme font celles de Melun 
(1. V, ch. xxii). 

C'est-à-dire se plaindre avant d'avoir souffert le dommage, 
proverbe sur lequel on a donné les interprétations les plus fan- 
taisistes. Les marchandes d'anguilles, prétend-on, auraient eu 
comme cri de leur poisson frais : « Anguille de Melun, avant 
qu'on ne l'escorche ! » (2) 

Erreur. Aucun des nombreux Cris de Paris que nous con- 
naissons n'en fait mention. Les anguilles ne crient pas, pas 
plus celles de Melun (3) que les autres (4). C'est une simple 
plaisanterie (5) analogue à celle-ci: « ... dormoit les œilz ou- 
verts, comme font les lièvres de Champaigne » (1. IV, ch. xxxii). 

Poissons. — De tous poissons, fors que la tanche, prenez l'aele 
de la perdrix ou la cuisse d'une nonnain (1. I, ch. xxxix). 

Proverbe gastronomique, d'origine picarde, parodié par Ra- 
belais : 



Erasme, dans ses Adages, fol. 144 : « Quid si cœlum ruât ? Ironia pro- 
verbialis, in eos qui tutissimis etiam in rébus ridicule timent ». 

(1) Prendre au ciel la grue, pour faire une chose difficile, se lit déjà 
dans le Roman de la Rose (voy. Godefroy). 

(2) Ed. Fournier, Le Théâtre français au XF/« et au XVII^ siècles, 
Paris, 1871, p. 198 note. Cf. Rev. Et. Rab.,t. III, p. 235. 

(3) Cf. Comédie des Proverbes (acte I, se. n) : « Tu ressembles l'an- 
guille de Melun, tu cries devant qu'on t'escorche ». 

(4) Ledieu (Démuin, 1892, t. III, p. 212) cite cette variante : « Il res- 
semble aux anguilles de Cayeux (ou de Démuin), il crie avant qu'on 
l'écorche ». 

(5) Voy. ci-dessuSj p. 35o. 



394 FAITS TRADITIONNELS 

De tout poisson, fors que la tanche, 

Pren le dos, laissez la panche. 
Cité sous cette forme par Henri Estienne {Précellence, p. 182) 
qui ajoute : « Les Picards prononcent panche, les autres Fran- 
çois /)a/ice, par ce moyen la rime se perdant, en la fin sans plus 
prendre garde à elle, on dict : et laisse le ventre (i). 



5. — Insectes et vers. 

Mouche. — Gargantua cognoissoit mousches en laict (1. 1, ch. xi) 
— Si l'iniquité des liommcs estoit aussi facilement veue... comme on 
congnoist mousches en laict (1. II, ch. xii). — Apprenez moy, dist 
Panurye, à cognoistre mousches en laict (1. 111, ch. xvii). 

Connaître mouches en lait, c'est apercevoir un point noir sur 
une surface blanche, c'est-à-dire discerner grossièrement. 

Leroux de Lincy cite ce dicton du xvi' siècle (t. I, p. 186) : 
« La mouche va ^i souvent au laict qu'elle y demeure ». 

Notre proverbe était déjà courant au xv' siècle (2). 

— O le bon compagnon que c'est! ^la'wè quelle mousche l'a picqué"? 
Il ne faict rien que estudier. .. (1. I, ch. xxxix). 

C'est-à-dire quelle fantaisie s'en est emparé? Aujourd'hui plu- 
tôt avec le sens de s'emporter sans motif. 

— Au tiers jour, à l'aube des mouches, nous apparoit une isle... 
(1. IV, ch. ix). 

C'est-à-dire vers le soir. Oudin(i642) donne alba cli tafani, 
l'aube des mousches, le soir; mais Cotgrave est plus précis : 

(i) Du Fail s'est souvenu, dans le xn« chapitre de ses Propos rustiques, 
de l'interprétation rabelaisienne : « De tous poissons, fors de la tanche, 
prenez les ailes d'un chapon, neantmoins qu'aucuns docteurs dient 
d'une garce » ; et Brantôme d'ajouter, (t. I, p. 275 des Œuvres) : « On 
dit cuysse de nonnain ; d'autres disent que c'est la perdrix des femmes, 
pour en estre la viande plus friande et savoureuse... » 

(2) Les Cent Nouvelles nouvelles (nouv. xviii) : « Il n'eut gueres esté en 
son logis, luy qui bien congnoissoit mousches en lait, qu'il ne perceut 
tantost que la chamberiere de ccans estoit femme qui debvoit faire 
pour les gens ». 

■Villon, dans sa « Ballade des menus propos » : 

Je congnois bien mousches en let. 
Je congnois à la robe l'Iiomme, 
Je congnois le beau temps du let, 
Je cougois au pommier la pomme. 

Et Guillaume Coquillart (t I, p. 112) : 

Doibt il présumer n'enquester... 
S'il congnoistra mousches en laict ? 



ANIMAUX 395 

« some three or four hours after sunne-rise ». C'est l'heure où 
le soleil est dans toute sa force et où les taons piquent avec le 
plus d'âpreté (i). 

— Je suis, par la vertu Dieu, plus couraigeux que si J'eusse autant 
de mousches avallé qu'il en est mis en paste dedans Paris... (1. IV, 

Ch. LXVIl). 

Allusion à la ténacité de ces insectes. 

— Diriez vous qu'une mouche y eust beu? (1. I, ch. v). 
En parlant d'un verre rempli jusqu'au bord. 

— Gargantua bailloit aux mousches... (1. I, ch. ix). 
C'est une des distractions du jeune géant. 

— Gargantua faisoit perdre les pieds aux mousches (I. I, ch. xi). 
Autre distraction moins inofïensive du jeune géant. 

Puce. — Panurge, sentant les « poignans aiguillons de la sen- 
sualité», se fît percer l'oreille droite et y attacha un petit anneau 
d'or « on caston duquel estoit une pusse enchâssée ». Le bon Pan- 
tagruel, n'entendant ce mystère, lui en demande l'explication : 

— J'ai, respondit Panurge, la pusse à i'aureille. Je me veux ma- 
rier (1. III, ch. vu). 

Et après le discours de Rondibilis qui conclut à l'utilité du 
mariage, Panurge d'ajouter (1. III, ch. xxxi) : « Durant vostre 
docte discours, ceste pusse que j'ay en l'aureille m'a plus cha- 
touillé que ne feist oncques ». 

A l'idée d'inquiétude (puce, c'est-à-dire chose gênante) qui 
est inhérente au proverbe, s'est ajoutée de bonne heure celle du 
désir amoureux. Littré cite deux textes du xiv' siècle, de Jean 
de Condé et de Jean de Garancière, où se rencontre déjà cette 
double signification (2). Au xv" siècle, la notion d'amour sem- 
ble l'emporter : 

Mais j'ay tant la puce en l'oreille 

De ceste femme icy présente 

Qu'il faut que mon esprit contente... 

{Mistere du Vieil Testam., v. 3;i25) 
s'écrie David, en parlant de son amour pour Bethsabé. Et Char- 
les d'Orléans à son tour (t. II, p. 5) : 

Ce May qu'amour pas ne sommeille, 

Mais fait amans esliesser; 

De rien ne me doy soussier, 

Car pas n'ay la pusse en l'oreille. 

(i) Génin, Récréations philologiques, Paris, i856, t. I, p. ibo. Cf. An- 
tonini, Di^ionario, \'0 tafano : « Levarsi alla alba dei tafani, che è le- 
varsi tardi, perciocchè quell'animaletto non ronzase non è alto il sole ». 

(2) Voy. Rev. Et. Rab., t. V, p. 98 à loi (J. Barat), 



396 FAITS TRADITIONNELS 

Mais l'acception primordiale revient tout aussi souvent (i). 

Au xvi' siècle. Charles Bovelles (1531) cite ainsi notre pro- 
verbe : « Puce en l'oreille l'homme resveille ». 

Il garde depuis sa double acception (2). 

Vers. — Tiroit les vers du ne:{ (1. I, ch. xi). — Nostre pilot tiroit 
les vers du ne^ à ses matelots (1. IV, ch lxiii). 

On a donné plusieurs explications de ce curieux proverbe 
qu'on lit chez la plupart des écrivains du xvi' siècle (3). Nicod 
le fait venir « des pipeurs charlatans qui font accroire aux sim- 
ples gens beaucoup de telles riottes, afin d'avoir cependant le 
loisir de vuider leur gibbeciere ». 

L'existence de vers engendrés dans le nez est un fait admis 
par Ambroise Paré, qui en fait l'historique (4), et l'explica- 
tion du proverbe en découle. Suivant Littré (v° /le^), cette lo- 
cution singulière « vient probablement de ce que, en serrant 
fortement le nez, on fait sortir de la peau du nez de petits 
morceaux d'une matière demi solide qu'on a comparée à des 
vers, et qui est le produit des follicules cutanés ». 

Ce proverbe n'a pas de parallèle chez les peuples romans et 
germaniques. 

(i) Cf. la Passion de Gréban (v. SigSy), le Mystère de Saint-Quen- 
tin iv. 5543 et suiv.i, V Amant rendu cordelier^ de 1490, p. 17 et 23 
(éd. Montaiglon), etc. 

(2) I.:irivey, Les Esprits (1579), acte IV, se. m : « Voyez quelle puce 
mon pere m'a mise en l'oreille ! Si je désire le contenter I luy qui m'a tous- 
jours rendu très content... » 

Comédie de Proverbes (acte I, se. vu) : « Je vous jure que je nay pas 
la puce à l'oreille ». 

Ce proverbe est toujours vivace. Déranger s'en est servi dans sa pièce 
1' « Ivrogne » 

(3) Cf. du Fail. Propos rustiques (ch. vi) : « Il faut faire la court à ce 
nouveau survenu, pour luy tirer les vers du ne^, et là cautement dissi- 
muler... » 

Des Périers, nouv. i.ix : « Il tiroit le ver du na^ à ces Rouerguois... ». 

Tahureau, Dialogues (i565), éd. Conscience, p. m : « Kt alors l'en- 
tendant ainsi parler socratiquement, je vi qu'il estoit bon, pour lui tirer 
les vers du nej, contrefaire un peu le sage par mines comme lui ». 

Brantôme, à propos du com plot que Pcscaire découvre à Charles Quint 
(t. I, p. 493) : « II y avoit fort bien preste l'oreille à la porte, pour en 
tirer les vers du nej et en tirer les secretz des uns et des autres ». 

Va i.arivcy, les Kscoliers (1579), acte F, se. m: « 11 est bon que je 
parle à luy, afin de luy tirer les vers du «cf ». 

(4) Otuvres, éd. iMalgaigne, t. III, p. 35. 



CHAPITRE IV 
PROFESSIONS ET MÉTIERS 



Nombre de proverbes professionnels touchent à des travers 
de l'époque et ont sous ce rapport une certaine portée sociale ; 
d'autres expriment des vérités élémentaires, basées sur des 
expériences journalières. Les premiers, particuliers à la P'rance, 
ne remontent pas au-delà du xvi* siècle, et sont habituellement 
attestés pour la première fois chez Rabelais ; \^s autres, simples 
constatations du bon sens, sont de tous les temps et de tous les 
pays. Commençons par ces derniers. 

A. — PROVERBES GÉNÉRAUX. 

Armurier. — Gargantua vouloyt que maille à maille on fei'st les 
haubergeons (1. I, ch. xi). — Maille à maille estfaict le aubergeon 
(1. m, ch, XLii). 

Charles Bovelles rend ainsi ce prover'e (1531), fol. 27 r° : 
« Maille à maille faict on l'haulbergeon, Laminatim lorica fit ». 
Cf. Comédie des Proverbes (acte I, se. iv): « Petit à petit l'oi- 
seau fait son nid, maille à maille fait-on l'haubergeon ». 

Boulanger. — Gar^^antua en eut un aultre [précepteur]... qui luy 
leut Hugutiû... Et quelques autres de semolable farine, à la lecture 
desquelz il devint aussi saige quoncques puys ne fourneasmes nous 
(1. I, ch. xiv). — Par la response qu'il nous dimne, je suys aussi saige 
que oncques puys ne fourneasmes nous (1. 111, ch. xxii). 

C'est-à-dire que jamais depuis nous n'enfournâmes (de meil- 
leurs pains). Il s'a,-;it ici d'une double comparaison juxtaposée : 
devenir aussi sage que jamais, et jamais depuis nous n'avons 
enfourné de meilleurs p:iins. 

Cette locution proverbiale se lit également dans la « Farce de 
tout ménage », où le fou parle ainsi {Ane. Théâtre, 1. 11, p. 412): 
Ce fut autant de temps perdu. 
Mais maintenant suis entendu 



IgS FAITS TRADITIONNELS 

En médecine, et d'advantaige ; 

A ceste heure suis aussi saige 

Qu' oncques puis ne Journiasmes nous. 

— Qui au soir ne laisse levain, ja ne fera au matin lever paste. 
(1. m, ch. m). 

— Et pour ce que selon... le proverbe commun, A l'infourner 
faict on les pains cornu:{ (l. IV, ch. ni). 

Dicton ancien donné par les P/'ooerbes ruraux (n^ 220) : « A 
l'enforner fait on les pains cornez », et par les Proverbes com- 
muns (éd. Langlois, n'^ 20) : « A l'enfourner fait on les pains 
cornus » (i), 

Nicod en donne cette explication : « Ceste similitude est prise 
des fourniers, lesquels se gardent tant qu'ils peuvent, mettans 
le pain dans le four pour cuire, de heurter à chose qui puisse 
difïormer leur pain estant encore tendre: car, quand il est cuict 
et endurcydu feu, il ne se peut redresser. Ainsi est il de quel- 
que faute faite dès le commencement d'une affaire, laquelle ne 
se peut pas après rabiller ». 

Drapier — Au bout de l'aulne fault le drap (1. H, ch. xxxiii). 

C'est-à-dire à la fin on voit ce qu'il manque ou la mesure est 
toute Juste. 

Fondeur. — Les moines de Seuillé tous estonnés comme fondeurs 
de cloches (1. I, ch. xxvii ). — ... dont il feut plus esionné qu'un fon- 
deur de cloches (1. II, ch. xxix). 

Une fonte manquée peut obliger un fondeur de cloches à re- 
faire sa coulée et la longueur de l'opération peut même le ruiner 
à plat ; mais on ne s'aperçoit du dommage qu'en brisant le 
moule. De là la stupeur du fon leur devant l'insuccès. 

Nous lisons ce proverbe chez plusieurs écrivains de l'époque (2). 

— Il fut declairé hereticque. Nous les faisons comme de cire (1. 1, 
ch. xix). 



(i) Calvin le cite dans un de ses Serinons (t. xxxii, p. i55) : « Quand 
nous aurons ainsi commencé, poursuyvons : car, comme on dit en pro- 
verbe A ienfourncr on fait les pains cornus : et quand les hommes se 
sont desbauchcz une fois, ils ne savent plus tenir nulle mesure ». 

(2) Dans Henri Estienne (Apologie, t. II, p. 14): • Demeura plus es- 
tonné qu'un fondeur de cloches ». 

Chez du Fail, Discours dWùilrapcl (ch. xiv) : « La meilleure part s'en- 
treregardans par pitié, frotans leur nez, et plus eslonne:j, comme dit le 
Bas Breton, que fondeurs de cloches, jugoient qu'il s'estoit fait invisi- 
ble ». 

Dans la Comédie des Proverbes (acte I, se. iv) : « Nos gens sont o- 
tonnej comme fondeurs de cloclies de nous voir à ceste heure ». 



PROFESSIONS ET MÉTIERS SçQ 

C'est-à-dire aussi facilement que si c'était cire molle, dont le 
sculpteur se sert pour ses maquettes. On lit cette expression 
dans la « Farce de Pathelin » : 

689. Hz en œuvrent comme de cire. 

Au xvi" siècle, dans « Les sobres Sotz » (éd. Fournier, 
p. 429) : « Et moy fen fais comme de cire ». 

Et chez Des Periers (nouv. xxiii) : « iMaistre Pierre se fait 
chausser celle de la jambe droite, qui lui estoit faicte comme 
un gant ou comme de cire, ou comme vous voudrez, car les 
botes ne seroyent pas bonnes de cire ». 

Forgeron. — Cependant que le fer est chauld, il le fault battre 
(1. Il, ch. xxxi) (1). 

Dicton ancien qu'on lit dans tous les recueils dès le xii^ siècle : 

Proverbes de Fraunce (éd. Leroux de Lincy, t. II, p. 477) : 
« L'en deyt batre le fer tant qe soit chaut ». 

Proverbes ruraux (n° 330) : « Kant li fers est chaus, sel doit 
on batre ». 

Au XIV* siècle : « Quant li fers est ch luz, ferir le doit on » (2). 

Proverbes communs (éd. Langlois, n" 487) : « On doibt ba- 
tre le fer tant comme il est chault ». 

Mielot le donne à la même époque sous cette forme (n° 28) : 
« Bâtez le fer quant il est chault » (3). 

Notons ces trois variantes du xv® au svie siècle : 
Dans le Mystère de Saint-Quentin (v. 65o5) : 

Lucifer. — Où sont ces puaas larronceaux ? 

Sathan et Berich, qu'esse cy ? 
Sathan. — Nous vecy deables, nous vecy, 

Plus simples que fondeurs de clocques. 

Dans le monologue Le Pèlerin passant : « Piteux comme fondeur 
de cloches » (Fournier, p. 274). 

Et dans la moralité Marchebeau (Idem, p. 42): « Confus comme fon- 
deurs de cloches ». 

(i) Le jeune Gargantua, au contraire, le « battoit à froid » (1. I, 
ch. xi). 

(2) Bibliothèque de l'Ecole des Chartes, t, XXXIV (iSjS), p. 41. 

(3) En littérature, on le lit dans les Cent Nouv. nouv. (nouv. xiii): 
« L'aultre qui entendoit son latin, plus joyeux que jamais il n'avoit 
esté, s'advisa de battre le fer tandis qu'il estoit chaut ». 

Villon, Ballade des proverbes : 

Tant chauffe on le fer qu'il rougist. 

Turnèbe, Les Contens (t. VII, p. 140 de l'Ancien Théâtre) : « J'ay 
appris dès mon jeune aage qu'il ne faut jamais laisser traisner une af- 
faire, mais qu'il faut battre le fer tandis qu'il est chaud ». 



400 FAITS TRADITIONNELS 

Parflmeur. — La finesse, la tricherie, les petiz hanicrochemens 
sont cache\ soub:[ le pot aux roses (1. II, ch. xii). — En recerchant 
d'aventure, rencontrasmes un pot aux roses descouvert (1. V, 
ch. xiv). 

Proverbe emprunté à l'industrie du parfumeur : « Il est pro- 
bable que l'essence de roses était alors l'élément ordinaire des 
divers mélanges que ce genre de commerce préparait pour la 
toilette ; par suite, découorir le pot aux roses ^ c'était un acte 
de haute trahison, c'était livrer aux profanes les secrets et peut 
être les fourberies du métier » (i). 

Les poètes du xv'' siècle s'en servent à propos des secrets ou 
des intrigues de l'amour (2). 

Au xvi** siècle, le sens de notre dicton est ainsi précisé par 
V Essai de proverbes [v'^ pot) : « Si quelque fait fort caché vient 
en évidence par adresse ou confession, on dit de celuy qui l'a 
manifesté : // a descouvert le pot aux roses. On dit aussi qu'il 
a descouvert le pasté » (3). 

Tavernier. — Cestuy là, dist Panurge, est d'un aultre tonneau 
(1. IV, ch. lu). 

— Si le papier de mes schedules beuvoyt aussi bien que je foys, 
mes créditeurs auroyent bien leur vin (4), quand on viendroit à la 
formule de exhiber (1. I, ch. v). 

(1) Guiffrey, Œuvres de Marot, t. III. p. 33o note. 

(2) Charles d'Orléans, cxxiv épigramme : 

De tes lèvres les portes closes 
Penses de saignement garder ; 
Que dehors n'eschappe Parler, 
Qui descouvre le pot aux roses. 
Quand tu es courcé d'autres choses. 

Guillaume Coquillart, après une énumération symbolique de la filcrie, 
fait ainsi allusion aux intrigues amoureuses, qui finiront par être décou- 
vertes (t. I, p. i8(j) : 

Quelque vieille va commencer 

A filer, qui empoignera 

Sa quenouille de : Haut tencer. 

Son fuseau de : Tout se dira. 

Les estouppcs de : On le sçaura. 

Le rouet de : J'ay bec ouvert. 

Le vertillon de : On verra 

Le pot aux roses découvert. 

(3) On le lit dans le ii« Coq à-lâne de Marot (i535) et dans le Moyen 
d'j parvenir (ch. lxxxiv). Brantôme s'en sert souvent. 

(4) Cf. 1, V, ch. xui : « Mais dirent les garsons, n'oubliez le vin des 
pauvres diables ». 



PROFESSIONS ET METIERS 40 1 

C'est-à-dire, ironiquement, ils auroient bon pourboire, ils se- 
ront attrapés, conlondus. 

Cette locution proverbiale est fréquente chez Rabelais. 
Vigneron. — Adieu paniers, vendanges sont faictes (1. 1, ch. xxvii). 
Dans la a Farce de Pernet » {Ane. Théâtre, t. I, p. 197) : 

Mon ami, quant est faict, c'est faict : 

On dit au panier, pour dessertes, 

Adieu, quant vendanges sont faictes. 

— O dives Decretales ! tant par vous est le vin bon bon trouvé. Ce 
n'est [d'xsx Panurge) pas le pis du ■panier {\. IV, ch. li). 

— Souvent cuidans peter, ilz se concilient, dont sont nommez les 
cuideurs de vendanges (l. I. ch. xxv). — En autonne l'on vendan- 
gera, ou devant, ou après : ce m'est tout un, pourveu qu'ayons du 
piot à suffisance. Les cuide\ (i) seront de saison, car tel cuidera 
vessir, qui baudement fiantera [Pant. Progn., ch. viii). 

Ce proverbe très vulgaire, dont l'origine est clairement indi- 
quée par Rabelais, vise les actions qu'on croit de grande im- 
portance et qui entraînent de véritables désastres. 

Proverbe commun du xv' siècle qu'un recueil de l'époque ac- 
compagne d'un commentaire (2). Gilles Nucérin explique ainsi 
notre proverbe (15 19) : « Reddit complures vindemia lasta pu- 
tantes ». Et Gringore le cite dans La Coqueluche (cf. Œuvres, 

t. I, p. 193): 

J'ay assailly en Paris les jaloux 

Et les jalouses par voyes aspres, estranges : 

Tous les cuideurs ne sont pas en vandanges. 

B. — PROVERBES SPÉCIAUX. 

Nous envisagerons tour à tour les métiers manuels et les pro- 
fessions libérales, les uns et les autres ayant fourni des prover- 
bes caractéristiques. 

I. — Métiers. 

Bateleur. — L'Empereur avoit constitué Alexandre de Medicis Duc 
sur les terres de Florence et Pise. Ce que jamais n'avoit pensé faire 

(i) Ed. i535 et iSSy: Cuide^ de vendanges. 

(2) Ed. Langlois (n° 169) : « Tempère vindemiarum comeduntur ra- 
cemi habundanter, idcirco ventres facile solvuntur, ut d'um quis putat 
solum pedere, brachas ipse coinquinat... Hoc contra illos qui sue 
prudentie procacis nitentes a proposito turpiter defraudentur, quia non 
sic res eveniunt ut opinabantur ». 

26 



403 FAITS TRADITIONNELS 

et ne l'eust faict. Maintenant le déposer, ce seroit acte de bateleurs 
qui font le faict et le deffaict (Lettres, éd. Bourrilly, p. 5 5). 

Acte de bateleur, c'est-à-dire tour de passe-passe, truc de 
forain. 

Brodeur. — Et autant pour le brodeur (l. II, ch. xm.) — Si rien 
donnoit, autant en avoit le brodeur (1. IV, ch. xxxii). 

Proverbe qu'on allègue pour affronter un menteur ou un van- 
tard. Ce dicton fait allusion aux tromperies des tailleurs de 
l'époque : « Non pas que je vueille dire que les tailleurs soyent 
larrons, car ils ne prennent que cela qu'on leur baille, non plus 
que les musniers », nous dit Des Periers, dans laxLvi' nouvelle 
de ses Joyeux Devis. ^, 

Brodeur signifiait alors tailleur qui bordait les habits (i): 
quand le prix était convenu pour un vêtement, les brodeurs en 
réclamaient le double, sous prétexte que la bordure n'était pas 
comprise (2). Pasquier se trompait donc lorsqu'il interprétait 
brodeur par bourdeur, menteur, faiseur de bourdes (1. VIII, 
ch. XLii): « Le brodeur qne nous adaptons à un insigne men- 
teur, quand un homme, nous ayant payé d'une bourde, nous en 
souhaitons autant le brodeur, est dit par corruption de langage 
au lieu de bourdeur ». 

Maîtee. — Vous dictes facilement qu'il n'est ouvraige que de mais- 
tres, et couraige que de crocqueurs de pies (I. IV, Prol. anc). 

C'est-à-dire qui est passé maître et reconnu habile dans quel- 
que art. 

Marchand. — O le ji^rand mesnaiger que je seray !.. Coibieu, sus 
cestuy mien bureau, ne se joue pas .mon argentier d' allonger les ss 
(1. m, ch. vii). 

C'est-à-dire de falsifier les comptes. Dans l'ancienne écri- 
ture, r/ (franc) et l'.s (sou) différaient seulement par une queue 
qu'on pouvait facilemjnt ajouter aux comptes (3). 

(c) Cf. « ceincture brodée de levraulx » (1. II, ch, xxvi) et « belle bro- 
dure de canetillc » (1. I, ch. vni). 

(2) On lit ce proverbe après Rabelais : 

Dans les Jaloux de Larivey {Ancien Théâtre, t. VI, p. 88) : 

Zacchakie. — Mon gentilhomme, je vous jure par mon arae... qu'il 
n'y a et n'y eut oncques céans chose qui vous appartienne. 

FiERAiiRAs. — Autant pour le brodeur. 

Comédies des Proverbes (acte III, se. 11) : « Croyez-moy, vous serez 
sauvez, et autant pour le brodeur ». 

(3) On lit ce muine proverbe dans Cholières, t. Il, p. 35i : « Un mar- 
chand qui avoii haussé le gantelet et allongé les ss de son livre de 
Raison ». 



PROFESSIONS ET MÉTIERS 4°^ 

— Le paouvre homme par justice feut condamné à payer les 
estoffes de tous ses challans: et de présent en est au saphran (1. IV, 
ch. lu). 

C'est-à-dire complètement ruiné, la coutume étant de pein- 
dre la maison du banqueroutier (comme celle du traître) en 
jaune safran (i). L'expression se lit dans Robert Estienne 
(1539) : « Aller au sa/rari, despendre tous ses biens». 

Meunier. — Tiroit d'un sac deux moultures (1. I, ch. xi). 

Cf. 1. 111, ch. Il : « Les meusniers qui sont ordinairement 
larrons ». Mielot donne, au xv' siècle, ce proverbe sous cette 
forme (n° 44): « C'est prins d'un sac double mousture ». 

La mauvaise réputation des meuniers est relevée par la 
plupart des écrivains de l'époque (2). 

II. — Professions libérales. 

Apothicaire. — « Le qui pro quo des apothicaires », pro- 
verbe qui manque à Rabelais, était courant à son époque. 
Les apothicaires, par ignorance, fourberie ou négligence, rem- 
plaçaient par d'autres les drogues prescrites par les méde- 
cins (3). 

Et dans les Escaliers (iSyg) de Larivey, acte I, se. m: « Nous mou- 
rions de faim, si nous avions à vivre du gain ordinaire,.., et n'alongis- 
sions l's, tantost d'un grand blanc, et maintenant d'un autre ». 

(i) Cf. Brantôme, t. III, p. 75 : « Le père estoit un banqueroutier, le 
fils pauvre et au safran », 

Comédie des Proverbes (acte I, se. vi) : « Me voilà reduict au baston 
blanc et au saffran, le grand chemin de Thospital ». 

(2) M Quand on dit Breton larron, il y a de la rime ; quand on dit 
arron musnier, il y a de la raison [nom du « sac », chez les meuniers] 

que les musnicrs ont en leur moulin » (Bouchet, Serées, t. II, p. 126). 

« Mais dis moy, hé, macquerelle, ma mie, s'il y avoit en un sac un 
sergent, un meusnier et un cousturier, qui sortiroit le premier?... 
Voire, voire, dit elle,... ce seroit un larron » {Moyen de parvenir, 

ch. XLIIl). 

(3) Maître Lisset Bonancio (pseudonyme de Sébastien Colin) a publié, 
à Lyon en i556, une Déclaration des abus et tromperies que font les 
apothicaires (réimprimé par le D"^ Dorveaux, igoi). On y lit à la p. 18: 
« Il seroit très bon que les médecins eussent apothicaires en leurs mai- 
sons, affin de veoir faire les choses devant eulx, et de se garder de qui 
pro quo ». — « Ils y étaient autorisés (ajoute l'éditeur), et la plus ancienne 
pharmacopée, VAtitidotaire Nicolas, est immédiatement suivie d'un Trac- 
tatulus quid pro quo. L'Officine moderne renferme encore des succéda- 
nés ou médicaments analogues ». 



404 FAITS TRADITIONNELS 

Eloy d'Amerval en fait msiition dans sa Diablerie (fol. N 
VI v") : 

Que coust il à Vapothiquaire, 
S'il est homme de bonne quaire... 
Bailler, comme on fait en maint lieu, 
Un bon quiproquo, de par Dieu ? 
Avocat. — J'ay un^ estomac pavé... tousjoars ouvert comme la 
ffibbeciere d'un advocat (!. 1, ch. xxxix). 

Allusion à l'avidité et rapacité des hommes de loi. Dans le 
Prologue du Quart livre^ a propos du chien d'airain de 
Vulcain qui était pheé, Rabelais remarque : (( de mode que, 
à l'exemple des advocat^ de maintenant, il prendroit toute 
beste rencontrée, rien ne lui eschapperoit ». 

Ce travers est relevé p:ir les autres écrivains de l'époque. 
Nous avons déjà cité Cholières à ce propos (i) ; voici ce qu'en 
dit Guillaume Bouchet : « Je prens à toutes mains et par le 
devant et par le derrière, dont on m'appelle l'avocat à quatre 
mains », et auparavant: « 11 est desgousté comme la gibecière 
d'un avocat » (2). 

— ... Comme vous sçavez qu'z7 n'est si maulvaise cause qui ne 
trouve son advocat, sans cela jamais ne seroit procès on monde 

(1. III, ch. XLIV). 

Ce dicton est précédé par ces paroles de Pantagruel: «... les 
pervers advocatz, conseilliers, procureurs, et aultres telz suppoz 
[du diable] qui tourne le noir en blanc, faict phantasticquement 
sembler à l'une et à l'aultre partie qu'elle a bon droict ». 
• Médecin. — Cent diables me saultent au corps s'il n'y a plus de 
vieulx ivrognes qu'il n'y a de vieulx médecins (1. 1, ch. xli). 

Proverbe commun ainsi rapporté par Nucérin (15 19) : «On 
voit plus de vieulx gourmans que de vieulx médecins ». 
Dicton repris par iMathurin Régnier (Satire x) : 
Et preschant Ja vendange, asseuroient en leur trongne 
Qu'un jeune médecin vit moins qu'un vieux ivrogne, 
et qu'on lit encore dans la Comédie des Chansons (1640)' 
On void souvent vieillir un bon yvrogne, 
Et mourir jeune un sçavant médecin. 

— Presque pareille, non toutesfois tant abominable histoire, nous 
conte l'on du medicin d'eau doulce, ncpveu de l'advocat de feu Amer, 
lequel disoit l'aele du chapon gras estre mauvaise, et le croppion 

Cf. du Fail, Discours d' Kutrjpcl, ch. xvui : « Beaucoup... y ont esté 
trompez, sous ces qui pro quo d'apothicaire... » 
(i) Voy. ci-dessus, p. 376. 
(2) Serécs, t. 111, p. 124, et t. II, p. 214. 



PROFESSIONS ET MÉTIERS 405 

redoutable, le col assez bon, pourveu que la peau en fust ostée : à 
fin que les malades n'en mangeassent, tout fust réservé pour sa bou- 
che (1. IV, anc. Prol.). Cf. 1. V, Prol. 

Médecin d'eau douce (i), c'est-à-dire médiocre, insignifiant 
(cf. marin d'eau douce) : « On appelloit médecin d'eau douce 
celuy qu'on meprisoit et qu'on estimoit guère sçavant et ex- 
pert », nous dit Bouchet {Serées, t. II, p. 214). 

— Ne sçais tu qu'on dit en proverbe : Heureux estre le médecin 
qui est appelle sus la declination de la maladie) La maladie de Sfy 
criticquoit et tendoit à fin, encores que le médecin n'y survint (1. III, 

Ch. XLl). 

Notaire. — Le notaire y mist du cetera... (1, II, ch. xii). 

Les notaires avaient jadis l'habitude de terminer certains 
contrats par des formules accompagnées de et cœt., dont l'inter- 
prétation devint la source de contestations et de procès. Cf. Loy- 
sel, art. 368: « Le et cœt. des notaires ne sert qu'à ce qui est 
de l'ordinaire des contrats ». De là l'épithète de « faussaire » 
que leur donne Rabelais (1. IV, ch. xlvi) : «... les pillars chi- 
canous, desguiseurs de procès, notaires faulseres, advocatz 
prévaricateurs ». 

Au même ordre d'idées se rattachent les deux arts suivants, 
l'un chimérique et remontant au passé; l'autre, réel et fécond 
en proverbes particuliers à la Renaissance. 

Alchimie. — Autres faisaient alchymie avec les dents (1. V, 
ch. xxii). 

Littéralement faisaient de l'argent ou de l'or avec les dents, 
c'est-à-dire faisaient des repas chimériques, déjeunaient de vent. 

Ce sens est corroboré par Cotgrave (2) et par ce passage de 
Matthieu, Derniers troubles de France : « Les ecclésiastiques 
gardent leur temporel tandis que le pauvre peuple fera de 
l'alchimie aux dents » (3). 

L*acception primordiale apparaît dans un fragment de lettre 
de rémission de 1447 (voy. Du Cange) : « Et lors lui dist ledit 
maistre Jehan, il avoit à constance à ung des habilles hommes 
du monde nommé Baratier, qui estoit le meilleur Arquemien 
qu'on peust trouver, et avecques faisoit escu^ d'Arquemie les 
plus beaulx que on pourroit dire ». 

(i) Dans la Farce de « Jenin filz de rien », la mère apostrophe le de- 
vin (Anc. Théâtre, t. I, p. Sôg) : « Vous estes ung devin d'eau doulce ». 

(2) « Faire de l'argent avec les dents. To grow rich by eating little ». 

(3) Cité dans l'index de l'édition Marty-Laveaux, v» alchymie. 



406 FAITS TRADITIONNELS 

On lit notre proverbe, au xv' siècle, dans Guillaume Coquil- 
lart, à propos de la loi des Despences (t. I, p. 172): 
Ceux qui font V arquemie aux dens, 
Ne praticquent point ceste loy ; 
Ceulx aussi qui n'ont pas de quoy, 
Ne pevent telz grand despens faire. 
Musique. — ... la Quinte, laquelle est de tous bons accords (1. V, 
ch. xxvii). 

La quinte était considérée comme une des consonnances les 
plus essentielles, servant à former l'accord qui plait le plus à 
l'oreille (i). 

— ... ententivement escoutant, apperçut qu'ils ne chantoient que 
des aureilles... toujours chantans des aureilles, comme avons dict 
(I. V, ch. xxvii). 

C'est-à-dire chantant mal, ne rendant aucun son. On lit cette 
même expression dans une lettre de Madame de Sévigné : « La 
bonne princesse alla à son prêche ; je les entendois tous qui 
chantoient des oreilles, car je n'ai jamais entendu des sons comme 
ceux-là » (2). 

— Pantagruel entra en la haulte gamme, et toute la nuict ne faisoit 
que ravasser (1. Il, ch. xviii). 

Zalas, zzXdiS, nous sommes au-dessus de E la, hors toute la gamme... 
Zalas, à ceste heure sommes nous au dessoub\ de Gamma ut (1. IV, 
ch. xix). 

s'écrie Panurge au fort de la tempête, c'est-à-dire, nous ne sa- 
vons plus où nous sommes, à l'instar d'un musicien qui a perdu 
le ton. L'échelle générale des sons, comprenant les sept hexa- 
cordes, se terminait, dans l'ancienne musique, k E la (aujour- 
d'hui, on dirait au mi), alors que gamma ut représentait la 
note la plus grave (aujourd'hui sol) (3). 

— J'ay songé tant et plus, mais je n'y entends note (1. IV, ch. xiv). 
C'est-à-dire je n'y entends rien du tout. Expression qu'on lit 

dans un mystère du xv' siècle (éd. Jubinal, t. I, p. 292) : 
Et velà madame en son coing 
Qui de coignier ne sceut onc note. 
Drame liturgique. — Il y aura bien beau jeu, si la chorde 
ne rompt (1. IV, ch. vi). 

Allusion probable à la corde qui servait à actionner un truc 

(i) Voy., pour cette rubrique, la Parémiologie musicale de Georges 
Kastner, Paris, 1866. 

(2) VA. Monmcrquc, t. IV, p. 296. 

(3) Voy. ci-dessus, p. 201. 



PROFESSIONS ET MÉTIERS 407 

dans le théâtre religieux du Moyen Age : à la place de l'étoile des 
mages par exemple, une couronne lumineuse, suspendue à une 
corde invisible, avançait lentement devant les spectateurs (i). 

Ce proverbe se lit, après Rabelais, dans les Contenu de Tur- 
nèbe {Ane. Théâtre, t. Vil, p. 139) : « J'en advertiray mon mais- 
tre, et bien nous verrons beau jeu, si la chorde ne rompt ». 

(i) G. Cohen, Histoire de la mise en scène dans le théâtre religieux 
Jrançais du Moyen Age, Paris, ig^jô, p. 2900. 



CHAPITRE V 
VIE SOCIALE 



Certains proverbes de la rubrique précédente ont déjà permis 
d'entrevoir quelques échappées sur la vie sociale de l'époque de 
Rabelais. Nous allons maintenant faire ressortir d'autres as- 
pects, en passant en revue les dictons de cette catégorie qu'on 
peut envisager sous le quadruple point de vue: nourriture, bois- 
son, costume, jeux de société, 

I. — Nourriture. 

Manger. — ... achaptant cher, vendant à bon marché, et mangeant 
son bled en herbe (1. 111, ch. n). 

On lit souvent ce proverbe au xvi" siècle (i). 

Potage. — Tu es Limousin, pour tout potaige (1. II, ch. vi). — 
Vous y voirez, disoitil, pour tout potaige, un grand avalleur de pois 
gris (1. IV, ch. xxix). 

C'est-à-dire en tout et pour tout, pour tout gala, et rien de 
plus. I^es potages étaient en nombre considérable dans l'an- 
cienne cuisine; de là le sens de cette expression proverbiale 
qu'on lit fréquemment chez les écrivains du xv' siècle (2). 

(i) Dans la Sottie nouvelle des chroniqueurs par Pierre Gringore (éd. 
Picot, t. II, p. 225) et dans la Comédie des Proverbes (acte I, se. iv) : 
« Il faut faire petite vie et qu'elle dure, et ne pas manger son bled en 
vert ». 
(2) Dans le Mystère de la Passion de Gréban : 

7G10. (^uoy qu'il soit de guerre ou tcmpeste. 
Je suis content, pour tous potages. 
Seulement de garder les Rages. 
Dans les Cent Nouvelles nouvelles (nouv. lxxvii) : « Sa dame luy 
dist, pour tous potages, qu'elle ne sauroit trouver fasson du monde 
pour le traire de leans ». 

Voy. aussi Guillaume Coquillart (t. 11, p. 118), et la « Farce des Fem- 
mes » {Ane. Théâtre, t. I, p 58). 



VIE SOCIALE 409 

Elle n'est pas moins fréquente au siècle de Rabelais (i). 

Soupe. — Faisait de tel pain souppe (!. I, ch. xi). 

C'est-à-dire faisait/lu même pain tranche pour tremper dans 
le bouillon, sens ancien de soupe (2), et, fîgurément, « traiter 
comme il a traité les autres ou suivant ses mérites » (Oudin). 

Ce proverbe est courant dès le xiii' siècle. On le lit dans le 
Roman de la Rose : 

14 420. Puisque vous m'avez faite coulpe, 
Je vous feray d'autel pain soupe. 

Au xv' siècle, il figure dans les Proverbes communs, sous 
cette forme : « De tel pain telle soupe », encore citée par Henri 
Estienne (3). 

Au début du xvi' siècle, on le trouve dans la Condamnacion 
de Banquets, et chez Mathurin Cordier, p. 273 : « On nous fera 
de tel pain soupes. Ah alto expectes, alteri quod feceris ». 

EcuELLE. — Le bonhomme commandoit que tout allast par escuel- 
les (I. 1, ch. iv). — ... il rue en cuisine. J'en viens, tout y va par 
escuelles (I. IV, ch. x). — Nous ferons tantoust bonne chère, tout ira 
par escuelles (1. IV, ch. xii). 

C'est-à-dire à profusion, par doubles portions. Au Moyen Age, 
et encore au xvi^ siècle, l'écuelle était la pièce essentielle du 
service de table, tenant lieu de nos assiettes creuses pour le po- 
tage et tous les ragoûts. Dans les repas de famille, même dans 
les grands dîners, une écuelle servait à deux personnes : chaque 
écuelle supposait donc deux convives, et aller par écuelles, 
c'était distribuer une écuelle à chaque personne, c'est-à-dire lui 
servir une double portion (4). 

Cette expression se lit dans V Amant rendu Cordelier, de la fin 
du xv" siècle (p. 24) : 

De telz biens ne failloit douter, 
Tout y allait par escuelles... 

Après Rabelais, on le rencontre souvent chez les auteurs du 
temps, par exemple, dansLarivey, Xa Ve/ye (1579), acte V, se. xi: 
a Comment, quelle feste ! Devant qu'il soit longtemps tout ira 

(i) Dans les Propos rustiques de du Fail (ch. iv) : « Sont brigans, vo- 
leurs, gardeurs de chemins pour tous potages, et besongne taillée pour 
le bourreau ». 

De même, dans Montaigne (t. I, p. 328) : « C'est un homme pour 
tous potages ». 

(2) Cf. 1 I, ch, XXXV : « ... rendoit plus de quatre potées de souppes, 
et l'ame meslée parmy les souppes ». 

(3) Précellence, p. 258. 

(4) Voy. Havard, Dictionnaire de V ameublement, t. Il, col. 347 à 35o. 



4fO FAITS TRADITIONNELS 

par escwe/^es en vostre maison. Constant espouse Anne... » (i). 

— Ne me fault plus dorena\ ant que bon vin, boa lict, le dos au feu, 
le ventre à table, et escuelle bien prof onde (1. I, ch. xix). 

Ce vœu du vieux Janotus de Bragmardo revient fréquemment 
chez les auteurs des xv' et xvi' siècles (2). 

11 figure sous une forme abrégée dans la poésie bachique, 
par exemple chez Jean le Houx (éd. Gasté, p, 2) : 
Ayant le dos au feu et le ventre à table... (3) 

Pain. — Et ja ne saulsera son pain en ma soupe, quand ensemble 
serions à table (1. 111, ch. xii). 

C'est-à-dire ne mangera à la même écuclle. Ancien usage qui 
subsiste encore dans certaines campagnes, où l'on fait manger 
les nouveaux mariés dans la même écuelle le jour de leurs noces. 
Saucer son pain dans la soupe de quelqu'un était un signe de 
grande intimité ou familiarité. 

— Gargantua mangeoit son pain blanc le premier (1. I, ch. xi). 
C'est-à-dire jouissait du présent s^ns se soucier de l'avenir. 

Dicton encore populaire dans les provinces, en Poitou, notam- 
ment. Nous ne l'avons pas rencontré en dehors de Rabelais. 

Choux. — Si tu savais coxnvn.ç,n\. je fis mes choux gras de la croy- 
sade, tu serois tout esbahy (1. II, ch. xvn). 

C'est-à-dire j'ai fait mon profit, je me suis enrichi, image ti- 



(i) La variante mettre tout par escuelles, avec le sens généralisé de 
faire des prodigalités, dilapider son bien, est fréquente chez du Fail 
(Propos rustiques, ch. vu): « A la grande joie de Tailleboudin son fîlz, 
héritier principal, et noble, qui peu de temps après sa mort mit tout 
par escuelles ». 

De même chez Des Périers (nouv. lxvii): « Les gensdarmcs pilloyent, 
ruinoyent, destruisoyent tout..., mettoyent tout par escuelles... » 

Et dans la Comédie des Proverbes, acte III, se. vu : « Allons mettre 
tout par escuelles, pour solemniser la nopce ». 

(2) Voici les formes qu'il revêt : 
Dans le Parnasse satyrique (p. 190) : 

Pour quoy requiers, misérable, que j'aie en no pays 
Mol lit, blancs draps et profonde escuelle. 

Même formule chez Jean Marot (xxiv* rondeau) : 

Au coing de l'astre il vous convient retraire 
Cercher mol lict et la profonde escuelle. 

Va dans une épigramme de Clément Marot (« Contre la peste ») : 

Boire souvent de grand randon. 
Le dos au feu, le ventre û table... 

(3) De même, dans la Musc Normande de David Ferrand (éd. Hé- 
mon, t. III, p. 59). 



VIE SOCIALE 411 

rce des choux engraissés par du lar.l ou toute autre viande 
ajoutée au pot au feu. 

Même expression proverbiale chez Guillaume Coquillart (t. II, 
p. 25). He:iri Estienne s'en sert fréquemment (i). De même 
Guillaume Bouchet (Serées, t. II, p. 219): « Vous faites vos or- 
ges et vos choux gras ». 

Lard. — ... un commandeur jambonnier de sainct Antoine pour se 
faire entendre de loin et pour faire trembler le lard au charnier 
(1. I, ch. xvii). 

Le passage d'un frère mendiant faisait une brèche notable au 
lard du charnier. Cf. du Fail, Contes cVEutrapel (t. II, p. 139) : 
«... il n'y a andouille à la cheminée, ne Jambon au charnier, qui 
ne tremble à la simple prononciation et voix d'un petit et har- 
monieux Ave Maria ». 

Pois. — Des pois au lard cum commento (2) (1. I, Prol,). — Là, 
Dendin, je me trouve à propos comme lard en poys (1. III, ch. xli). 

C'est-à-dire bien à propos. Cf. Pantagr. Progn., ch. 11 : « Le 
lard fuyra le pois au caresme ». 

Ce proverbe se lit déjà dans la Farce de Pathelin : 
747. One lart es pois n'escheut si bien. 
et Mielot le donne (n° 145) : « Il y chiet comme lart es pois ». 

— Guignemault, médecin normand, grand avalleur de pois gris 
(1. IV, ch. xvii). 

C'est-à-dire grand mangeur, qui ne fait pas le difficile, le pois 
gris étant l'espèce la plus commune. 

— Choisis et trie^ comme beaux pois sur le volet {\. lll, ch. xxx). 
C'est-à-dire choisis soigneusement, proprement épluchés sur 

le couvercle du pot : « Avant de mettre bouillir les pois qu'on 
tirait du pot où on le gardoit, on les trioit ou épluchoit sur le 
couvercle ou volet » (Trévoux). 

Moutarde. — Et le monde le Iouoit[Panurge] publicquement et en 
fut faicte une chanson, dont les petits enfans alloient à la moustarde 
(l. II, ch. x.xi). 

(i) « Comment pensez vous que ieferay mes choiis gras de ces autho- 
ritez ? » {Dialogues, t. I, p. 38). — « Les femmes ont sceu faire leur 
profit, voire (comme on dit en parlant prive'ement) jaire leurs choux 
gras de ceste opinion. » {Apologie, t. I, p. 269). 

(2) C'est à-dire avec l'assaisonnement, avec ce qu: accompagne le 
plat (1. V, ch. xxvii) : « Beaux pois au lard, avec ample comment et 
glose interlineaire ». Cf. Henri Estienne, Apologie^ ch. xxii : « Le des- 
jeuner d'un simple prieur est d'une perdrix (il faut er.tendre avec le 
comment) », 



412 FAITS TRADITIONNELS 

C'est-à-dire dont les enfans s'entretenaient dans la rue comme 
d'une chose banale, ou qu'ils mettaient en chanson, en allant 
par bandes chercher avant le repas de la moutarde fraîche. Cet 
usage est déjà mentionné par l'auteur du Journal d'un bourgeois 
de Paris (éd. Tuetey, p. 49) : « Item, en icelluy temps (1414), 
chantoient les petiz enlans au soir, en allant au vin ou à la mous- 
tarde... » (i). 

— En fin on leur presentoit à chascun d'eux une platelée de mous- 
tarde, et estoient servis de moiistarde après disner (\. V, ch. xxvi). 
Cf. 1. V, ch. xxvni : Exceptez tousjours le fourmage d'entrée et 
moustarde pour l'issue ». 

De la moutarde après dîner ^ c'est-à-dire une chose superflue. 
Rappelons le titre d'un ouvrage de la Bibliothèque de Saint 
Victor : « Rostocostojambedanesse de moustarda post prandium 
servienda... » 

Divers. — L'appétit vient en mangeant, disoit Angest on Mans (2) : 
la soif s'en va en beuvant (1. 1, ch. v). 

Proverbe commun : L'appétit vient en mangeant (Aleurier 
ajoute : Et la soif en beuvant). 

— Estrillons les à profit du mesnaige (1. I, ch. vi). — ... cinq ou 
six maistres inertes bien crotiez à profit du mesnaige (I. I ch. xvni). 
— ... estoit grasse à profit du mesnaige (1. IV, ch. ix). 

C'est-à-dire avantageusement, comme il faut, locution prise 
surtout ironiquement. 

II. — Boisson. 

— Je les oy [les diables] soy entrcbattans... à qui humera l'ame Ra- 

(i) Proverbe très fréquent. Voici quelques mentions : 

Villon, dans son Ttstament (v. 177G) et le Parnasse satyriqiie (p. 81). 

Michel Menot 'fol. 160): «< Les petiz enfans en vont à la moustarde ». 

Mathurin Cordier (p. 225) : « Tout le monde est rabattu de cela. Tout 
e monde le sçait. Cela est tout commun. Cela est commun partout. Les 
en j ans en vont à la moustarde ». 

Henri Estienne s'en sert [Apologie, t. I, p. 342): « Et des gens de 

ustice qui prennent ab hoc et ab hac ou a dcxtris et a sinistris, comme 

parle Maillard, la race en est elle faillie? Uelas, pleust à Dieu seulement 

qu'elle ne fctst augmentée et que les petits enfans (comme on dit en 

commun proverbe) n'en allassent point à la moustarde ». 

(2) Jérôme de Hangest, chanoine du Mans, théologien scolastique. 
Dans son ou^rage De causis (Paris, i5i5), 1, I, cinquième propriété de 
la matière, il s'exprime vaguement dans ce sens : « Tune ctiam illc actus 
appetendi, cim sit cns ipsum, appétit aciu appetendi ». Voy. Rev. Et. 
Rab., t. VIL p. 376. 



VIE SOCIALE 4»' 

rainagrobidicque et qui premier de broc en bouc la portera à messere 
Lucifer (l. 111, ch. xxiii). — Il [Lucifer] promist double paye... à 
quiconcques luy en apporteroit une [ame de caphard] de broc en 
bouc (l. IV, ch. XLVi). 

Proverbe de biberon, dont l'acception propre est de broche 
en bouche, et son origine picarde : de broqite en bouqae. Chez 
Rabelais, au sens g^néraUsé de « promptement », sens qu'on 
lit déjà dans le Mystère du Vieil Testament : 
3b.io5. Hz auront tout de broque en bouche 
et dans l'épigramme clxvii de Marot, à propos d'un gros prieur : 

La perdrix vire : au sel de broque en bouche 

La dévora, 

— Pour néant boyt qui ne s'en sent (1. 1, ch. v). 

— Je ne boy en plus qu'une esponge (ibidem). 

— Boire à si petit gué, c'est pour rompre son poictrail (ibidem). 

— A petit manger bien boire, sera désormais ma devise (1. IV, 
ch. xviii). 

— Hz beurent à ventre déboutonné (l. II, ch. xx) (i). 
Ajoutons ces deux locutions proverbiales : 

Boire à tirelarigot, boire copieusement (1. I, ch. vu). Cette 
expression, qui se lit pour la première fois dans un sermon de 
Menot sur les noces de Cana (2), a donné naissance à toutes sor- 
tes d'hypothèses (3). Son point de départ semble être un refrain, 
encore vivace dans la poésie populaire : larigot! ô larigot! com- 
biné avec tirer, verbe usuel dans les chansons bachiques. L'ex- 
pression tirelarigot, à titre de refrain, trouve son pendant dans 
cette chanson populaire de la Saintonge : 

Et boire à son tour, 

Et boire à son tour, 

Et boire à son tirlirlir, 

Et boire à son tourlourlour, 
Boire à son tour (4). 

(t) Voy., pour l'explication de certaines de ces locutions, l'édition 
Lefranc des Œuvres de Rabelais, çh. v. 

(2) Cité par Henri Estienne (Apologie, t. II, p. 260) : « Ils estoyent 
assis sur la belle herbe verde, et, après avoir mangé, il leur estoit per- 
mis d'aller boire en la mer à tirelarigaud, car il use de ce mot expres- 
seement en son Latin entrelardé de François, parlant ainsi: Et post 
comestionem habebant licentiam eundi ad bibendum in mari à tirela- 
rigaud... » 

(3) Voy., à ce sujet, notre article dans le Rev. Et. Rab., t. VII, 
p. 356 à 36i, et Rev. du XVI^ siècle, t. I, p. So/ à 5i2. 

(4) Cf. Rev. du XF/o siècle, t. L p. 5 07 à 5 12. 



414 FAITS TRADITIONNELS 

Vin à une oreille, vin excellent (1. I, ch. v) : « Hem, hem, il 
est à une oreille, bien drappé et de tonne laine ». 

Cette expression qu'on rencontre également dans les langues 
ibériques (i), a été diversement interprétée, l^' Essai de pro- 
verbes, qui remonte au xvi' siècle, la commente ainsi : « Vin 
d'une oreille, bon vin, fait pencher la teste à celui qui le gouste 
bien d'un cosîé seulement, et dire il est bon. S'il est verd, on se- 
coue toute la teste, en signe de mespris et mescontentement. On 
dit aussi vin d'une oreille, pain d'un couteau, poisson d'une 
main; et vin de deux oreilles, pain de deux couteaux, pois- 
son de deux mains ». 

Cette manière de voir, plaisante plutôt que solide, a néan- 
moins été adoptée par Oudin (1640), par Moissant des Brieux 
(1660) et, depuis, ressassée pendant deux siècles. 

L'explication la plus naturelle et la meilleure (à notre avis) a 
été donnée par Burgaud des Marets, dans son commentaire de 
Rabelais : « Le bon vin était à une oreille, parce que les cru- 
chons, où on les mettait, avaient une seule anse ». Notre com- 
mentateur cite à l'appui différents témoignages, dont celui-ci de 
Roger de CoUerye (« Cry pour les clers du Chastelet »): 
Gentilz suppostz, aujourd'hui je conseille, 
Pour éviter d'avoir la bouche fade, 
Qu'en ung préau au dessoubz d'une treille 
A ces flacons vous tirere^f l'oreille. 
Nous n'avons pas trouvé trace de cette locution antérieurement 
à Rabelais, qui l'a emprunté au langage vulgaire. 

Son pendant, vin à deux oreilles, vin détestable, est inconnu 
à notre auteur et aux écrivains de l'époque. Elle est uniquement 
donnée par la Comédie des Proverbes (2) et répond au gréco-la- 
tin diota (Sicir/;), vase à deux anses, cruche à vin (proprement à 
deux oreilles), servant, chez les Romains, aux crus de la meil- 
leure qualité (3) : 

a Puise, ô Thaliarque, un vin pur à la cruche à deux oreilles 

des Sabins ». 

Deprome quadrimum Sabina, 
Thaliarche, merum diota. 

(Horace, Odes, 1. I, ode ix). 

(i) Ibidem, t. II, p. 191-193. 

(2) Comédie des Proverbes (acte II, se. m): « C'est du vin à deux 
oreilles ou du vin de Bretigny qui fait danser les chèvres ». 

(3j En espagnol, vino de dos orejas désigne également le vin vieux ; 
par contre, en portugais (comme en français) vinho de duas orelhas est 
un vin mauvais, 



VIE SOCIALE 41 5 

L'acception différente s'explique par l'usage opposé de ces va- 
ses à vin, mais le point de départ de lune et l'autre expression 
proverbiale est le même, à savoir l'emploi des cruchons à une ou 
à deux anses. 

III. — Costume. 

Aiguillette — Si nature ne leurs eust arrousé le front d'un peu de 
honte, vous les voiriez... courir Vaiguilleîte plus espouvaotablement 
que ne firent... les Thyades Bacchiques (1. 111, ch. xxxii). 

Cette expression, courir V aiguillette , pour courir après les 
hommes, signifie simplement courir après l'aiguillette (cordon 
qui rattachait le pourpoint aux chausses), ici synonyme de bra- 
guette (i). Cf. 1. III, ch. xxvii : « Je l'ay [le roide dieu des jar- 
dins] à commandement... Il ne luy fault que lascher les longes, 
je diz Y aiguillette, luy montrer de près la proye, et dire : haie, 
compaignon! ». 

On la lit chez Guillaume Coquillart (t. I, p. 163), et dans le 
« Débat de la Nourisse », la chambrière reproche à la nourrice 
{Ane. Théâtre, t. II, p. 421) : 

Tu as plus couru l'esguillette, 
Plus tempesté qu'oncques filette 
De plain marché ne courut. 

Chaperon. — ... fut relevé de ceste perplexité par le moyen du 
seigneur Horace Farnese, Duc de Castres, et des seigneurs Robert 
Strossi et de Maligny... Ils mirent quatre testes en un chapperon 
[Sciomachie). 

Allusion au proverbe cité par Charles Bovelles (1531): « En 
un chapperon deux testes sont ». Leroux de Lincy le commente 
ainsi d'après Pasquier (1. VIII, ch. xviii): « Le chaperon fut 
la coiffure la plus usitée en France du xiii' à la fin du xv' siè- 
cle. De là ce proverbe pour désigner deux hommes, qui sont ce 
même volonté et dans une parfaite intelligence. On dit aujour- 
d'hui dans le même sens : Deux têtes dans un bonnet ». 

IV. — Jeux. 

Généralités. — Je vous retiens de la feste... vous y amènerez 
vostre femme, s'il vous plaist, avec ses voisines, cela s'entend. Et 
jeu sans villenie (1. lll, ch. xxxi). 

(i) Voy. ci-dessus, p. lôi. — Pasquier {Recherches, 1. VIII, ch. xxxv) 
rattache notre locution à un usage local. 



4l6 FAITS TRADITIONNELS 

C'est-à-dire plaisir honnête sans péché. Marot, dans sa 

xxxi° épigramme: 

Et dirent là une grande letanie 

De plaisans motz et jeu sans villanie. 

— Grandmercy, Bonne Mine. Mais, dist elle, tresgrand à vous. 
Mauvais jeu (1. IV, ch. ix). — ... là ne veisoies autres choses mé- 
morables fors bonne mine, femme de mauvais jeu {\. V, ch. x). 

Allusion au proverbe : Faire bonne mine à mauvais jeu. Cf. 
Comédie des Proverbes (acte II, se. ii) : « Faisons bonne mine 
à mauvais jeu ». 

— A beau jeu, bel argent (1. Il, ch. xi). 

Jeu de société. — Avez vous icy dez en bourse > Pleine gibbe- 
siere. respondit Panurge. C'est le verd du diable. Le diable me 
prendrait sans verd, s'il me rencontroit sans dez (1. III, ch. xi). 

Allusion à un des jeux de Garganlua (1. I, ch. xxii) : « La 
]ovLoït à Je vous prends sans verd ». 

Jeu de cartes. — C'est, dist le moine, bien rentré de picques (l. I, 
ch. XLv). — Vos parolles... veulent dire que je me marie hardiment 
et que ne me soucie d'estre coqu. C'est bien rentré de picques noires 
(1. III, ch. xxxiv) (i). 

C'est-à-dire mal rencontré, hors de propos : dans le jeu de 
cartes, les iniques sont les mauvaises cartes. Par contre, les 
cœurs sont la couleur la plus favorable; de là chez du Fail, 
e'ans le ch. xiv des Propos rustiques : « Voylà rentré de 

cœurs... » 

— I la, ha, en sommes nous là ? dist Panurge. Passe sansjlu\ (1. 111, 

cil. xxxv). 

C'est-à-dire passe outre, ne t'en soucie guère (le coup 

étant nul). 

— Quand bien j'y pense, vous me remette^ à poinct en ronfle veue, 
me reprochant mes debtes et créditeurs (1. 111, ch. m). 

Dans le jeu de relance, mettre à ronfle veue, c'est mettre au 
pied du mur, en forçant le joueur à montrer son point. 

(i) Et . IV, ch XXX et lu 



CHAPITRE VI 
USAGES ET COUTUMES 



Quelques proverbes remontent à des usages et des coutumes 
du passé, aujourd'hui partiellement ou totalement disparus. 

Danse. — Sommes nous icy pour manger ou pour bataill'er ? Pour 
batailler vrayement, dist Toucquedillon ; mais de la panse vient la 
dance (I. I, ch. xxxii). 

Proverbe commun donné par Mielot (n° 80) : « De la panse 
vient la danse ». 

La danse était jadis l'accompagnement de la bonne chère; elle 
n'exigeait aucun préparatif. Encore aujourd'hui, dans les fêtes 
villageoises, on danse en sortant de table. 

Ce proverbe est fréquent aux xv' et xvi' siècles (i). 

Rabelais nous en donne ce témoignage (1. I, ch. iv): « Après 
disner tous allèrent (pelle melle) à la saulsaie : et là sus l'herbe 
drue dancerent au son des joyeux flageolletz et doulces corne- 
muses: tant baudement, que s'estoit passetemps céleste les 
veoir ainsi soy rigouller ». 

Il est curieux de voir au xx' siècle revenir ce mélange de la 
danse et de la bonne chère dans les grands restaurants pari- 
siens. 

Noces. — Les geans estoient aises comme s' il:{ /eussent de nopces 
(1. II, ch. xxix). 

— D'elle vous serez battu comme tabour à nopces (1. III, ch. xiv). 
Cf. 1. IV, ch. XV : Tabour ins à nopces sont ordinairement battuz m. 

(i) Il revient dans le Testament de Villon et dans la Moralité « Le 
mauvais riche » (Fournier, p. 7G). De même, au début du xvi», dans la 
Condamnacion de Banquet^ de i^oy (éd. Jacob, p. 278). — Cf. Menot, 
dans son Caresme de Tours, i525 (fol. ii3): « De la patice vient la 
dance, de yvrognise vient paillardise », et Calvin, dans un de ses Ser- 
mons : « Aucuns estiment qu'ils se sont levés pour aller jouer : comme 
on dira en proverbe commun qu'après la panse vient la danse: et que 
ceux qui sont bien soûls, s'adonneut à toute intempérance » {Opéra, 
t. XLIX, p. 608}. 

27 



4i8 FAITS TRADITIONNELS 

De là aussi le dicton : « C'est estre venu comme tabourin à 
nopces », dans la Comédie des Proverbes (acte II, se. ii) et dans 
le Dictionnaire de l'Académie de 1740 {d° tambourin) : « On 
disait autrefois tabourin et il s'est conservé dans ce proverbe : 
II vient comme tabourin à noces ». Cf. du Fail, t. I, p. 171 : 
« Eutrapel jamais ne perdoit telles assemblées; car tousjours 
s'y trouvoit à propos comme tabourin à noces, et toujours 
estoit le plus que bien venu » . 

— Vous vous baillerez l'un à l'aultre du souvenir des nopces, ce 
sont petiz coups de poing (1. IV, ch. xn). — L'on ne baille poinct icy 
des nopces} Sainsambreguoy, toutes bonnes coustumes se perdent... 
Des nopces, des nopces, des nopces. Ce disant, frappoit sus Basché 
et sa femme (1. IV, ch. xv). 

C'était une antique coutume de fiançailles : après le repas, on 
échangeait force coups de poing. Au cri: des noces ! des noces! 
les coups pleuvaient comme grêle sur le dos des convives. On 
a vu que cette coutume était pratiquée aussi hors de France (i). 

— Le cœur me bat comme une mitaine (I. III, ch. xi). 

Cf. I. IV, ch. XIV : «Oudart soubs sonsupellis avoit son guan- 
telet caché : il s'en chausse comme dhine mitaine. Et de dau- 
ber Chiquanous, et de drapper Chiquanous : et coups de jeunes 
guanteletz de tous coustez pleuvoir sus Chiquanous. Des nop- 
ces ; disoient ilz, des nopces, des nopces vous en soubvienne (2) ». 
Il s'agit, comme on le voit, de la mitaine de noces qui avait 
passé en proverbe dès le xv' siècle : 

De moy, povre, je veuil parler ; 
J'en fus batu comme à ses toiles... 
Mitaines à ces nopces telles. . . 

(Villon, Testament, v. 6bj). 

Le même souvenir revient dans la XLif des Cent Nouvelles 
nouvelles: « ... nostre clerc qui estoit plus gay qu'une mitaine 
de b mort de sa femme ». 

Hauts bonnets. — De fait, il a trouvé quelque reste de niays du 
temps des hauts bonnet:{ (1. I, ch. ix). — Je présuppose que c'estoit 
quelque espèce monstrueuse de animaux barbares on temps des 
hauts bonnet^ (1. IV, a ne. Prol.). 

(i) Voy. ci-dessus, p. 2()2. 

(2) Le premier texte du xvi" siècle se trouve dans le Disciple de Pan- 
tagruel de i538 (éd. Jacob, p. 27): a Les Andouilles vindrent contre 
nous par moult grande impétuosité, 5(i»//an/ en l'aër comme mytaines... » 

De même dans Brantôme, Œuvres, t. I, p. 47: « Et ne faut pas dou- 
bter que si le Pape avoit voulu abuser de son autorité, que l'Empereur 
[Charles Quint] ne l'cust fait sauter haut comme mitaines n. 



USAGES ET COUTUMES 419 

C'est-à-dire de l'ancien temps lorsqu'on portait cette coiffure 
à la mode encore à la fin du xv' siècle (i). 

Henri Estienne range cette expression parmi « les façons de 
parler Françoy ses, par lesquelles nous déclarons évidemment un 
mespris de l'antiquité » (2). 

Fève des Rois. — L'on ne pourra trouver la febve au gasteau 
des Roys {Pant. Progn., ch. 11). 

C'est-à-dire se figurer avoir fait une affaire d'or, avoir trouvé 
la poule au nid. Allusion à la coutume pratiquée le Jour des 
Rois : celui qui trouve la fève au gâteau est proclamé roi par 
les convives : « Il pensoit avoir trouvé la fève au gasteau, 
comme on dit communément » (3). 

— Pythagoras qui fut rqy de la febve (1. V, Prol.). 

C'est-à-dire roi pour rire, expression qu'on lit dans la Passion 
de Gréban (Lucifer s'adressant à Sathan) : 

1705. Gomment va vostre Hérault d'armes? 
Es tu venu, roy de la fève? 

Et dans la Comédie des Proverbes (acte III, se. iv) : « Je suis 
aussi ravy de vous avoir rencontré que si J'estois roy de la 
febve. 

(i) Voyez ci-dessus, p». 166. 

(2) Apologie pour Hérodote, t. II, p. 129. 

(3) Henri Estienne, Dialogues^ t. II, p. 117. 



CHAPITRE VII 
SOUVENIRS HISTORIQUES 



Estienne Pasquier remarque judicieusement à ce propos 
(l. III, ch. vi): « Je puis donc dire à bonnes enseignes, que la 
cogaoiss mce tant des mots que des proverbes nous apporte le 
plus du temps certaine cognoissance de l'histoire, c jmme aussi 
la cognoissance de l'histoire nous apporte certaine information 
des mots ». 

Nombreux en efîet sont les proverbes qui reflètent les témoi- 
gnages du passé. 

Epreuve judiciahîe. — [Pantagruel, ne comprenant pas l'étrange 
déguisement de Panurge, lui en demande la raison]: J'ay, respondit 
Panurge, la pusse en l'aureille. Je me veux marier. En bonne heure 
soit, dist Pantagruel, vous m'en avez bien resjouy. .Vrayment, je 
n'en voudrais pas tenir un fer chauld (i) (1. 111, ch. vu). 

— Les Souisses, peuple mamtonant hardy et belliqueux, que savons 
nous si jadis estoient saulcisses> Je n'en voudrais pas mettre le doigt 
on feu (I. IV, ch. xx.win). 

Ce sont là souvenirs des épreuves judiciaires du Aloyen Age, 
du jugement de Dieu. L'épreuve la plus barbare était celle du 
fer ardent : l'accusé devait porter une barre de fer rouge et si, 
au bout de trois jours, sa main (enfermée dans un sac scellé) ne 
portait aucune trace de brûlure, il était déclaré innocent. Voici 
ce qu'en dit l^js.quier (1. IV, ch. ii) : « Nous eusmes trois sortes 
de preuves pour la vérification des crimes... Celle dont j'entends 
traiter en ce lieu, estoit d'avouer le crime par l'attouchement du 
fer chaud : car si l'accusé le supportoit patiemment sans se brus- 
1er, il estoit en voye d'absolution ; autrement, il perdoit sa 
cause. Et de là par advenlure est venu ce comnmn proverbe en- 
tre nous quj, voulans asscurer une chose pour très véritable, nous 

(i) Cf. Turncbc, Les Coniens (acte V, se. iv) : « Voilà une plaisante 
histoire. Vraiment je n'en voudrois pas tLnir un fer chaud et suis bien 
aise que tu n'es pas embrouillé en ce patdinage ». 



SOUVENIRS HISTORIQUES 42 1 

disons que nous en mettrons bien nostre cloigi au feu » (i). 

Harnois. — Benoist monsieur, dist Panurge (2), vous vous es- 
chauffe:{ en votre harnois (I. IV, ch. vu). 

Locution proverbiale empruntée aux habitudes de la chevale- 
rie : « Sire clerc, est-il dit dans le Songe du Vergier, il semble 
que vous vous veuillez aucunement courroucer et en vosire har- 
nois esdiau^'er » (Burgaud des Marets). 

Service féodal. — C'est des horribles faictz et prouesses de Pan- 
tagruel, lequel j'ay servy à gages dès ce que je fuz hors de page jus- 
ques à présent... (l. II, Prol.). — Et tua de ses pieds dix ou douze 
que levreaulx, que lapins qui ja estoient hors de page (1. Il, ch. xxvi). 

C'est-à-dire, dans ce dernier exemple, assez grands, assez lorts. 

Au temps de la féodalité, on était page de 7 à 14 ans ; à l'âge de 
14 ans, on était mis hors de page et reçu écuyer; de là les accep- 
tions figurées: assez grand, hors de service, indépendant (3). 

Juge sous l'orme. — L'énorme concussion que voyons huy entre 
ces juges pedanées soubs l'orme (1. IV, ch. xvi). 

Au Moyen Age, les justices seigneuriales se tenaient généra- 
lement sous un orme planté devant le palais royal ou fief du sei- 
gneur (4). 

Templiers. — Je boy comme un Templier (1. I, ch. v). — A l'une 
foys il assembloit troys ou quatre bons rustres, les faisoit boire comme 
Templiers sur le soir (1. II, ch. xvi). 

L'ordre des Templiers fut proscrit par Philippe le Bel en 
13 12; depuis cette époque, on les accusa de tous les forfaits et 

(i) Voici deux autres textes : 

Marguerite de Navarre, Heptaméron (nouv. xx) : « Les povres sots 
jurent qu'j/s mettroicnt leur doigt au Jeu sans brusler, pour soutenir 
qu'elles sont femmes de bien ». 
Molière, Ecole des maris, acte III, se. ix : 

J'aurois pour elle au feu mis la main que voilà. 
Malheureux qui se fie à femme après cela. 

(2) A Dindenault qui s'excitait à vanter ses moutons. 

(3) Antoine de la Sale, Petit Jehan de Saintré, ch. xv : « Il estoit ja 
assez grant pour estre hors de paige 0. — Brantôme, Œuvres (t. III, 
p. 76) : « Il avoit nourri un page qui s'appelloit Presset, de la Beauce, 
et n'y avoit que six mois qu'il l'avoit jette hors de page ». — Molière, 
Femmes savayites (acte III, se. 11) : 

Il faut se relever de ce honteux partage 

Et mettre hautement notre esprit hors de page. 

(4) De là aussi le proverbe moderne: « Attendez-moi sous l'orme », 
synonyme de l'expression vulgaire « poser un lapin » (Voy. Leroux de 
Lincy, t. II, p. ibi et 598). Dans la Farce de Pathelin et chez Guillaume 
Coquillart, on rencore l'expression analogue advocat de soubj l'orme. 



422 FAITS TRADITIONNELS 

de tous les vices. Dans le « Mode de réception des chevaliers du 
Temple », cité par Crapelet, on lit (p. 26): « De nostre religion 
vous ne veés que l'escorche qui est par defors: car l'escorche 
n'est que vos nos veés avoir biaus chevaux et biaux harnois, et 
bien boire et bien mangier, et bêles robes ». 

Les imputations calomnieuses faites à cet ordre par leurs 
ennemis ont ainsi trouvé un écho dans les milieux populaires. 

Mépris pour le paysan. — [Grangousier, pour acheter la paix à 
Picrochole, fit rendre les fouaces; mais Touquedillon excita son maî- 
tre en lui disant] : Ces rustres ont belle paour... Voylà que c'est le 
bon traictement et la grande familiarité que leur avez par cy devant 
tenue vous ont rendu envers eux contemptible. Oigne\ villain, il vous 
poindra ; poigne:^ villain, il vous oindra (1. I, ch. xxxii). 

11 s'agit du paysan libre et non attaché à la glèbe comme le 
serf, du roturier, de la canaille (i). La littérature du Moyen Age 
est pleine de haine et de mépris pour le vilain (2). Ce prolétaire 
du passé s'est bien vengé de ses oppresseurs par les Fabliaux^ 
le Roman du Renard et surtout par les Proverbes au vilain. 

Notre dicton est attesté dès le xiii' siècle dans les Proverbes 
ruraux (n" 311): « Oingniezle vilainla. paume et il vous chiera 
sus », alors que les Proverbes au vilain donnent cette variante 
(n° 247) : « Oignez à mastin le cul, il vous chiera en la paume ». 

Les Proverbes communs du xv" siècle le citent déjà sous la 
forme adoucie donnée par Rabelais (éd. Langlois, n° 476): 
Oignes villain, il vous poindra (3); 
Poignes villain, il vous oindra. 

C'est à propos d'Oigne^... qu'Henri Estienne remarque (Pré- 
cellence, p. 204) : a Aucuns proverbes [sont] faicts sur ce qu'ils 
ont observé de la nature des hommes et principalement des 
mœurs qu'ils ont naturellement... Et tels proverbes sont au- 
tant d'advertissemens ». 

(i) Vilain, c'est-à-dire le paysan, le sujet du seigneur : « Voici un pro- 
verbe dont les seigneurs se sont servis autrefois pour piller sans honte 
les biens de leurs vilains couchants et levants », Loysel, Institutes, t. I, 
p. 69 à 71. 

(2) Voy. les textes dans Thuasne, R. Gaguini Epistolœ et OrationeSy 
t. II, p. 325 à 329, 

(3) On lit dans un conte ajouté à Des Pcricrs (n" xci) : Domine, 
vous sçavez le bon vieil latin : Rustici progenies nescit habere modum, 
c'est à dire : Oignc^ villain, il vous poindra ». 

De même, dans la Comédie des Proverbes (acte I, se, vi) : « Faites du 
bien à un villain, il vous crachera au poing ; oignez le, il vous poindra; 
gressez lui les bottes, il dira qu'on les brusle ». 



CHAPITRE VIII 
NOxMS PROPRES 



Certains noms propres ont acquis une valeur proverbiale. En 
voici les principaux représentants : 

Noces de Basché. — Depuys feut ledict seigneur en repous et les 
nopces de Basché en proverbe commun (1. IV, ch. xv). 

Rabelais ne consacre pas moins de trois chapitres de son 
Quart livre pour décrire l'aventure des chicanous daubés en la 
maison de Basché, seigneur d'un bourg tourangeau de ce nom. 
Cette aventure devint proverbiale et se trouve citée comme telle 
par divers écrivains du xvi' siècle (i). 

Frère Lubin. — Ce nom de moine ignorant remonte au 
XIII* siècle, où Gautier de Coincy le donne déjà à un personnage 
dévot, dans ses Miracles de la Sainte Vierge: 
644. Veez là saint Lubin de Covrele, 
Qui fait vertuz à sa chapele. 
Dans le Roman de la Rose, Faux-Semblant, déguisé en 
moine mendiant, s'écrie: 

i53i. Je m'en plaindray tant seulement 
A mon bon confesseur nouvel. 
Qui n'a pas nom Frère Louvel, 
Car fortement se corrouceroit. 
Qui par tel nom l'appelleroit. 
Ce Frère Louvel est proche parent de Frère Lubin, moine 
à la fois ignare et méchant, tel qu'il figure dans une ballade de 
Marot. 

(i) Bouchât, Serées, t. I, p. 109 : « Incontinent qu'elle crioit, son mary 
avoit les gens aussi prests que le seigneur de Basché avoit messire Ou- 
dart Loire le marié, sa femme et Trudon le tabourineur, au son de la 
campanelle, toutes les fois qu'ils vouloient bailler des nopces de Basché 
à messieurs les chiquaneurs, qui le venoient citer et adjourner ». 

D'Aubigné, Fœneste, 1. III, ch. v : « Là dedans y a pis qu'aux noces 
de Basché ». 

C'est comme aux noces de Basché, se dit quand les records sont pris 
par ceux qu'ils allaient prendre (Leroux de Lincy, t. II, p. 27). 



424 FAITS TRADITIONNELS 

Chez Rabelais, ce no:ii proverbial est l'appellatif du moine 
ignorant et parasite (1. I, Prol.) : « Un frère Lubin, vray croc- 
quelardon... » 

Martin de Cambray. — Couillafis sa coignée anticque attache à 
sa ceinture de cuir, et s'en ceinct sur le cul (i) comme Martin de 
Cambray (1 . IV, Prol.). 

Nom du jacquemart de l'horloge de la cathédrale de Cambray, 
dont les Quinze Joies de mariage font déjà mention (p. 28) : 
« Le gentil gallant si en sera Martin de Cambray, car il en sera 
saint sur le baudray ». 

Maître Mouche. — Et quand il changepit un teston ou quelque 
autre pièce, le changeur eust tsit plus fin que maistre Mousche, si 
Panurge n'eust fait esvanouir à chascune fois cinq ou six grans 
blancs... (l. II, ch. xvi). — II i&ra plus que maistre Mouche, qui de 
cestuy an me fera estre de songeailles (1. III. ch. xv). 

Ce type de l'homme habile ou rusé viendrait d'un financier 
lombard et fin diplomate sous Philippe le Bel (1285-13 14) que 
les documents désignent en français comme Messire Mouche 
(en italien Masciaïio), mort en 1309. 

Cette hypothèse, émise récemment (2), soulève plus d'une 
objection. Et tout d'abord, comment expliquer le silence gardé 
sur ce nom par les écrivains pendant deux siècles.^ Il ne parait 
en effet connu qu'au xv' siècle, lorsque les mentions en sont 
fréquentes (3). 

Autre objection: le titre du financier est messire et celui du 
personnage proverbial, maistre (4). De même en italien, le 

(i) Cf. dans la Farce de Pathelin: 

400. Le mcschant villain challemastre 
En est ceinct sur le cul. 

(2) Piton, dans Rev. Et. Rab., t. III, p, 37G et suiv. 

(3) En voici quelques-unes : 
Guillaume Coquillart (t. I, p. 290) : 

Il jouera mieux que maistre Mouche, 
Qui me prendra au desarroy. 

Dans le Mystère de Saint-Quentin : 

127G. Entrés ens, entrés, maistre Mouche, 
Vclà le chastelet joly. 
Où iiostrc duc repose et couche. 

Et dans la « Farce du Badin w (Ane. Théâtre, t. I, p. 277) : 

Si je ne luy trasse quelque 
Fin tour de maistre .Mouche. 

(4) En provençal, ineste Moiicho est un des surnoms du diable. 



NOMS PROPRES 42) 

nom est mastro Muccio (qui semble traduit du français) (i). et 
non Ser Musciatto, comme il devrait être dans l'hypothèse en 
question. 

Une autre conjecture avait été émise par Le Duchat. Maislre 
Mousche serait le nom d'un juif astrologue, qui fit son possible 
pour détourner le duc Jean de Bourgogne de se rendre à l'en- 
trevue de -Montereau, où il devait être assassiné. L'érudit com- 
mentateur cite à l'appui ce passage de Juvénal des Ursins (His- 
toire du roy Charles VIU , an 14 19) : « H y avoit un juif en sa 
compagnie, nommé maistre Mousque, lequel fort luy conseil- 
loit qu'il n'y allast point ». 

Cette explication plus satisfaisante sous certains rapports a 
besoin d'être plus amplement justifiée. 

Il est probable (2) qu'il s'agit tout bonnement ici d'un badin 
faiseur de tours de passe-passe, comme Gros-Guillaume, Ta- 
barin, etc., dont le nom est devenu l'étiquette de l'emploi. On 
le découvrira un jour ou l'autre. 

Mort Roland. — Et après quelques années mourut de la mort 
Roland... (l. Il, ch. vi). 

C'est-à-dire de soif, ainsi que serait mort le héros de Ronce- 
vaux, suivant une tradition populaire inconnue aux Chansons 
de geste et qui remonte au xiv" siècle. Eustache Deschamps y 
fait deux fois allusion (3). 

On lit l'expression, au xv" siècle, dans le Testament de Pa- 
thelin (4), et Bruyerin Champier en fait mention comme d'un 
proverbe courant vers iç6o {De Re cibaria, 1. VI, ch. v) : « Inde 
nostri intolerabili siti et immiti volentes signifîcare se torqueri, 
facete aiunt Rolandi morte se perire ». 

Le nom proverbial de Maître Alihoron (5) a également abouti 
à un nom propre. Son origine est foncièrement différente : Alibo- 
ron est la prononciation provinciale et vulgaire du latin ellebo- 
rum, ellébore, plante par excellence curative. Le vocable figure, 
sous cette forme et avec cette acception botanique, dans le Roman 
du Renard et dans maint patois moderne. 

(i) Cf. Duez, Dictionnaire italien-françois (Venise 1678) : » Mastro 
Muccio, Maistre Mouche, un finet ou joueur de passe-passe ». 

(2) Hypothèse suggérée par Henri Clouzot. 

(3) Œuvres, t. H, p. 29, et t. VU, p. 236. 

(4) Ed. Jacob, Recueil de Farces, p. 187. 

(5) Rabelais l'applique au sourd-muet Nazdecabre, consulté par Pa- 
nurge (1. III, ch. xx) : « Que diable. . . veult prétendre ce ma istre A liboron ? » 



426 FAITS TRADITIONNELS 

Le nom de cette plante médicinale passa ensuite à celui qui 
la débitait, herboriste ou pharmacien (avec ce sens dans le Tes- 
tament du maistre Pathelin), d'où docteur ou savant, titre ironi- 
que donné tantôt à Jésus-Christ (dans les Mystères) et tantôt au 
diable (dans le Procès de Gilles de Raiz). Acception ultérieure: 
homme habile à tout faire, d'où homme qui se mêle de tout, 
ignorant qui fait l'entendu; acception défavorable qui l'a emporté 
et qui est déjà familière à Rabelais. Dernière étape : La Fontaine 
attribue le nom à l'âne (i). 

Le passage d'un nom de plante à celui qui s'en sert trouve son 
pendant dans matagot, qui signifie à la fois herbe magique et 
sorcier (2). Cette analogie sémantique et la succession des témoi- 
gnages mettent hors de doute l'origine botanique d'AZi6o/'0/i (3). 

(i) Voy. cette curieuse évolution du nom et les textes essentiels dans 
notre étude, Rev. Et. Rab.y t. IX, p. 249 à 254. 

(2) Voy. ci-dessus, p. 33. 

(3) Cf., pour une opinion divergente, quant au point de de'part de l'é- 
volution d'altboron, Ant. Thomas, dans la Séance publique annuelle des 
cinq Académies du 25 octobre, 1919. 



CHAPITRK IX 
BLASON POPULAIRE 



Le terme blason désigne généralement, en moyen français, 
une caractéristique qui implique l'éloge ou le blâme, la louange 
ou la moquerie, les notions défavorables l'emportant souvent. 
Rabelais nous offre des exemples de ces diverses acceptions du 
mot. 

Il cite le Blason des couleurs (1. I, ch. ix), petit livre de col- 
portage, plein de rébus ineptes et ridicules. 

Plus loin, il nous dit en parlant de Pantagruel étudiant à 
l'Université d'Orléans (1. 11, ch. v) : « Il feist le blason et divise 
des licentiez en ladicte Université ». 

Ailleurs, il nous raconte (1. III, ch. xxxviii) : « Comment par 
Pantagruel et Panurge est Triboulet blasonné », c'est-à-dire 
dépeint par une kyrielle d'épithètes, tirées de la mythologie, de 
la musique, de la médecine, etc., et destinées à caractériser la 
folie intégrale de Triboulet. 

Nous trouvons même, dans notre auteur, un exemple du sens 
spécial que les folkloristes de nos jours attachent au titre de 
blason populaire, c'est-à-dire un sobriquet ethnique ou un 
dicton géographique plus ou moins ironique (i). 

Où est, demanda Pantagruel, et qui est ceste première ville que di- 
tes) Chinon, di je, ou Caynon, en Touraine. Je sçay, respondit Pan- 
tagruel, où est Chinon, et la Cave peinte aussi, j'y ay beu maints 
verres de vin frais, et ne fais doute aucune que Chinon ne soit ville 
antique, son blason l'atteste, auquel est dit deux ou trois fois : 

Chinon, petite ville, grand renom, 
Assise sus pierre ancienne, 
Au haut le bois, au pied Vienne. 
Mais, comment seroit elle ville première du monde) où le trouvez 
vous par escrit, quelle conjecture en avez? Je, dy je, trouve en l'Es- 

(i) Et ensemble des qualificatifs surtout défavorables qu'une nation 
donne à une autre, qu'une ville ou un village adresse à ses voisins. De 
nos jours, on en a dressé des recueils que nous citerons plus bas. 



428 FAITS TRADITIONNELS 

criture Sacrée que Cayn fut premier basiisseur de villes : vray donc- 
ques semblable est, que la première, il de son nom nomma Cainon, 
comme depuis ont à son imitation tous autres fondateurs, et instau- 
rateurs de villes, imposé leurs noms à icelles (1. V. ch. xxxv). 

Le plus ancien document de blason populaire, le Dict de 
V Aposîoile , remonte, comme nous l'avons déjà fait remarquer, 
au xiii' siècle. Il faut franchir trois siècles pour arriver à son 
pendant, le Dict des Pays, curieuse pièce du genre (i), et aux 
remarques théoriques consignées à ce sujet pour la première 
fois par Tabourot (2). 

La matière comporte une double rubrique, suivant qu'il s'agit 
des peuples ou des pays. 

A. — SOBRIQUETS ETHNIQUES. 

Nous examinerons à part les sobriquets donnés aux nations 
étrangères et ceux conférés aux diverses populations de la 
France. 

I. — Nations étrangères. 

Allemands. — Beuvons icy à la tudesque (1. H, ch. xxviii). 

Cf. d'Aubigné, Œuvres, t I, p. 107 : « Il pleust à Sa Ma- 
jesté... m'ottroyer une pension d'un escu à la charge que tous 
les ans une fois, par une cérémonie tudesque, j'en despendrois 
cinquante pour boire à la santé de mon Prince ». 

La réputation des Allemands comme grands buveurs est gé- 
nérale depuis la Renaissance : 

Ainsi qu'au bon vin court l'Aimant, 
Au sel la chèvre, au miel la mouche... 

s'écrie le personnage d'une comédie de Larivey (3). 

Les mercenaires allemands, les Suisses et les Lansquenets, 

(i) Elle a été deux fois réimprimée: dans la Bibliographie de Duples- 
sis, et dans le Recueil de Montaiglon, t. V, p. iio à iiG. 

(2) Voy. Rev. du XVI» siècle t. H, p. 346. Voici quelques publica- 
tions modernes : 

Canel, Blason populaire de la Normandie, Caen, 1857. 
Gaidoz et Sébillot, Blason populaire de la France, Paris, 1884. 
Daguin, Les dictons, proverbes, sobriquets, concernant le département 
de la Haute- Marne, Langres, 1893. 

Bauquier, Blason populaire de la Franche-Comté, Paris, 1897. 
ledicu (A Ici us). Blason de la Picardie, 189 y. 

(3) Larivey, Les Trompeurs (ibii), dans VAhcien Théâtre, t. VII, 



BLASON POPULAIRE 429 

en sont les représentants typiques, auxquels Rabelais doit nom- 
bre de termes bachiques sur lesquels nous reviendrons. 

— Gargantua sauitoit non à troys pas un sault, non à cloche pied, 
non à saiilt d'Alemant. Car teiz saulz sont inutiles et de nul bien 
en guerre (1. I, ch. xxxin). 

Le saut d'Allemand, d'après Oadin, c'est du lit à la table. 

— Il n'y entendait que le hault Alemant (1. 1, ch. xxiii). 
C*est-à dire il n'y entendait rien du tout, l'allemand littéraire 

étant alors censé inintelligible (i). 

Anglais. — Saoul comme un Anglais (1. I, ch. xv). 

Dicton français cité par Erasme, Adages, fol, 313 : « Syracu- 
sana mensa..., apud Gallos proverbium, tam satur est quam 
Anglus ». 

Cette réputation est ancienne. Le Dict de VApostoile, du 
xiii° siècle, consigne déjà (éd. Crapelet, p. 78) : « Li mieldre 
buveor en Engleterre », c'est-à-dire les plus intrépides bu- 
veurs sont en Angleterre. 

L'Anglais est le représentant par excellence de la beuverie 
dans l'ancienne langue, alors que l'Allemand n'a cette réputa- 
tion que depuis le xv-xvi^ siècle (2). 

Basque. — Doncques sus l'heure Grandgousier envoya le Basque 
son laquays quérir à toute diligence Gargantua (1. I, ch. xxviii). 

Les Basques, coureurs renommés, étaient à cette époque 
très recherchés comme laquais. Leur rapidité et leur agilité 
étaient proverbiales : « Plus vistement que ne vont les Bas- 
ques », dit Ant. du Saix (3) dans son Esperon de discipline 
(1532), et Molière dans le Dépit amoureux (acte I, se. 11) : 
« Vous m'avez fait troler comme un Basque ». 

Ecossais. — D'autre pays icy venus [dans le royaume d'Entele- 
chie] ne sçavons quels outrecuidez, Fiers comme Escossois (1. V, 
ch. XIX). 

La fierté des Ecossais était d'ancienne date : « Li plus truant 
en Escoce », à la fois gueux et fier, remarque au xiii® siècle le 
Dict de VApostoile; et au xvi% Des Periers constate (nou v. xxxix) : 

p. 22. Cf. ibidem, p. 56 : « Moi qui suis toujours plus prest de que- 
reller qu'un .Aillemand de boire ». 

(i) Voy. Rev. du XVI" siècle, t. III, p. 63 à 64 (textes de Calvin à 
iVlolière). 

(2) Voy. la dissertction d'Otto Klauenberg, Getr'dnke und Trinken in 
altfran^ôsischer Zeit, Gôttingen, 1904. 

(3) Rev. Et. Rab., t. X, p. 453. 



43o FAITS TRADITIONNELS 

« Un Escossois, ayant suivy la court quelque temps, aspiroit 
à une place d'archer de la garde, qui est le plus haut qu'ilz dé- 
sirent estre, quand ilz se mettent à servir en France, car lors 
ilz se disent tous jCousins du roy d'Escosse ». 

Suisses. — Les mercenaires de la garde royale avaient au 
xvi' siècle la réputation d'illustres buveurs : 

Ils boivent nuict et jour en Bretons et Suysses... 
dit le sonnet sur les Suisses de Joachim du Bellay. Et De la 
Porte, Parisien, les caractérise ainsi dans ses Epithètes (1571): 
« Suisses. Guerriers, sales, robustes^ ivrognes ». 

Rabelais ne leur attribue que des termes de beuverie, et un 
ethnographe du début du xvii^ siècle les décrit ainsi : « Les 
Suisses aiment extrêmement à faire caroiis et y passent les 
journées et les nuits entières... Ceux qui boivent d'avantage ou 
qui s'enyvrent, sont estimez plus francs et plus hommes de bien 
que les autres qui refusent de faire ces excès » (i). 

II. — Populations indigènes. 

Bretons. — Dévalez ce via blanc d'Anjou de la hune, et beuvons 
icy a la bretesque (2) (1. II, ch. xxviii), — ... ces vins blancs d'An- 
jou... à la mode de Bretaigne (\. II, ch. xii). 1. ■ . . '-^ 

Cf. du Fail, dans le xif chapitre des Propos rustiques : « Là, 
ma cousine, si j'ay bu à ma commère, ma commère a bu à 
moy : là, vous n'en mourrez pas pour un coup à la Bre- 
tesque ». 

Depuis le xvi" siècle, les Bretons partageaient, avec les Alle- 
mands et les Suisses, la réputation de bons biberons. 

— Les Bretons sont gens, vous le sçavez (1. IV, Prol.). 

C'est-à-dire les Bretons sont tout de même des hommes comme 
nous et non pas des bêtes (3). Dès le xiii' siècle, la malice po- 
pulaire leur attribuait une grande dose de niaiserie : « Li plus 
sot en Bretaigne », nous dit le Dict de rApostoile;et un sermon 
joyeux du xvi"" siècle, après avoir fait déiiler les fous de tous les 
pays, donne la palme à la Bretagne: 

(i) Davity, Les Estais, Empires et Principaute:ç du Monde, Paris, 
1617, p. 424. 

(2) Dans les éditions postérieures à i533 ; leçon antérieure: à la til- 
de sque. 

(3) Voy. bim. Philipot, dans Rev. Et. Rab., t. X, p. 225 à 240, 



BLASON POPULAIRE 43 1 

Après viennent les folz Bretons 

A cent, miliers et milions ; 

S'ilz sont saiges, c'est adventure ; 

Car ils sont tous foulx de nature. 

{Ancien Théâtre, t. II, p. 21 5). 
Parisiens. — Le peuple de Paris est tant sot, tant badault, et 
tant inepte de nature, qu'un basteleur, un porteur de rogatons, un 
mulet avecques ses cymbales, un vielleux au mylieu d'un carrefour 
assemblera plus de gens, que ne ferait un bon prescheur evangelic- 
que (1. I, ch. xvii). 

— Le badault peuple de Paris accourut ( 1 ) au débat de toutes parts 
(l. III, ch. xxxvii). 

Rabelais nous en donne ailleurs le commentaire (1. II, ch. vu) 
« Ce faict, vint à Paris avecques ses gens. Et à son entrée tout 
le monde sortit hors pour le veoir, comme vous sçavez bien que 
le peuple de Paris est sot par nature, par bequarre, et par bémol, 
et le regardoyent en grand esbaliyssement ». 

Ce sobriquet des Parisiens que nous rencontrons pour la pre- 
mière fois dans Rabelais est devenu typique chez les écrivains 
ultérieurs (2). 

— Les Parisiens... sont dictz Parrhesiens en grecisme, c'est à 
dire^er.s en parler (1. I, ch. xvii). 

Déjà Villon avait célébré le « bon bec » des dames de Paris. 
Encore aujourd'hui, le bagou est un privilège du peuple pari- 
sien. 

Poitevins. — Les hommes et les femmes [de l'Isle d'Ennasin] 
ressemblent aux Poictevins rouges... (1. IV, ch. ix). 

Epithète tirée probablement des Annales de Jean Bouchet, 
ami de Rabelais. Le Traverseur, en parlant de l'origine des Poi- 
tevins, les identifie avec les anciens Picti, qu'il interprète, en 
conformité avec les érudits de l'époque, par « peints » (d'après 
leur prétendue habitude de peindre leurs boucliers) : « De là 
furent appelez PLcti, pour ce que c'estoit chose nouvelle ; et 
d'autant qu'en la plus part de leurs escuts y avoit du rouge, 
furent (comme a esté dit) appeliez Poictevins rouges » (3). 

B. — DICTONS GÉOGRAPHIQUES. 

Les dictons géographiques, chez Rabelais, ne concernent que 
les provinces et villes de France. 

(i) A l'occasion de la dispute du faquin et du rôtisseur. 

(2) Voy. notre Langage Parisien au XI X^ siècle, Paris, 1920, p. 4 à 5. 

(3) Cité par H. Glouzot, Topographie du Poitou, 1904, p. 3j. 



4 32 FAITS TRADITIONNELS 

Avignon. — Et vint en Avignon, où il ne fut troys jours qu'il ne 
devint amoureux, car les femmes y jouent volontiers du serrecropyere, 
par ce que c'est terre papale (1. II, ch. v). 

Réputation dont témoigne le Dict des Pays (éd. Montaiglon, 
p. ii6) : « Il n'est bourdeau qu'en Avignon ». 

Beauce. — Les gentilshommes de Beauce desjeunent debaisler (i), 
et s'en trouvent fort bien, et n'en crachent que mieulx (1. 1, ch. xvi). 
Les plaines de la Beauce, aujourd'hui si fertiles, n'avaient 
pas la réputation d'enrichir leurs possesseurs : « Gentilhomme 
de Décaisse, qui se tient au lit pendant qu'on refait ses chaus- 
ses ; on dit autiement, qui vend ses chiens pour avoir du pain» 
(Oudin). 

Dicton attesté dès le xv' siècle, dans Guillaume Coquillart 
(t. 11, p. 289): 

Hz chaussent ung vielz brodequins, 
Trie, trac, on traisne les patins; 
C'est à tel brouet telle saulce, 
Et desjeuner tous les matins, 
Comme les escuiers de Beaulce. 

Les auteurs du xvi" siècle y font souvent allusion (2). 

BouRBONNOis. — Aultres croissoyent par les aureilles, lesquelles si 
grandes avoyent que de l'une faisoyent pourpoint, chausses etsayon; 
de l'aultre se couvroyent comme d'une cappe à l'Espagnole. Et dit 
on qu'en Bourbonnoys cncores dure l'heraige, dont sont dictes aureil- 
les de Bourbonnoys (3) (1. II, ch. i). 

On lit dans le Livre de Diablerie de d'Amerval (1507), fol. 
K XV v° : 

(i) Michel Menot cite ainsi ce proverbe: « Ex jejunio canes moriun- 
tur in Belsia » (Caresme de Paris, i526, fol. 70). 

(2) Du Saix, dans son Ksperon de discipline ( 1 532), parle de « ce pauvre 
escuyer de Beaulce repeu de baisler... » Cf. Rev. Et. Rab., t. IX, p. 232. 

Des Pcriers (nouv. lxxii): « Un des gentilz hommes de Bcausse, que 
on dit qu'ilz sont deux à un cheval quand ilz vont par pays, avoit disné 
d'assez bonne heure, et fort légèrement ». 

Du Fail, dans le xxix*^ des Contes d'Eulrapcl : * Un Monsieur de trois 
au boisseau, ou trois à une espée, comme en hi Beauce ». 

Comédie des Proverbes (acte III, se. vu) : « Je me doutois bien qu'il 
estoit des gentilshommes de la Beausse qui se tiennent au lit pendant 
iju'on refait leurs ch