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La langue française au Canada
Son état actuel
RÉSERVE DE PROPRIÉTÉ LITTÉRAIRE
Canada et Pays unionistes
Droits réservés, Canada, 1916,
par
Louvigny de Montigny.
Etats-Unis d'Amérique
Copyright, 1916,
by
Louvigny de Montigny.
La langue française
au Canada
Son état actuel
Etude canadienne
Louvigny de MONTIGNY
de la Société royale du Canada
Officier de l'Instruction publique (France)
Quand un faux respect de la tra-
dition interdit au langage de suivre
le cours des idées la langue peut
s'épuiser et périr.
Darmesteter;
Nous devons nous résigner à faire
beaucoup de littérature française
au Canada.
Abbé Camille Roy.
If
Chez l'auteur
364, ChAPEL STREET, 364
OTTAWA
1916
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A
mes
enfants,
Jacqueline et Raimbault,
pour qu'ils s'appliquent, en grandissant,
à respecter, à chérir
et à défendre
la langue de leur mère.
AVANT-PROPOS
**DES CANONS, DES MUNITIONS !"
La publication de l'essai qu'on va lire, en
cette brochure paraissant à une heure choisie,
exige un avant-propos de l'auteur.
Cet essai fut présenté à la Société royale du
Canada, pour sa réunion de mai 1916; mais,
comme plusieurs autres communications, il n'y
fut pas lu, faute de temps. Le sommaire que
l'auteur avait déposé au programme officiel de la
Société royale indiquait si clairement la portée
de son étude, qu'après la clôture des séances de
la Section française, quelques membres ex-
primèrent à l'auteur leur regret de ce que le
président DeCelles n'eût pas demandé la lecture
de cet écrit annoncé comme controversable. Et
l'auteur ayant lui-même exposé privément, à
ceux de ses collègues qui lui avaient exprimé ce
regret, les points de son essai les plus susceptibles
de critiques, on se plut à exagérer ses déclara-
tions, à les répandre à faux dans le public. Ce fut
un hourvari de belles réprobations. Dans la pres-
se, les défenseurs de la langue et de l'autel — le
Droit en tête et M. DeCelles en queue — ga-
H AVANT-PROPOS
bionnés sous le parapet des préjugés religieux et
nationaux, se mirent en frais de découdre de
point en point son hérésie. Aucun d'eux, ni
même personne jusqu'alors, n'avait lu une demi-
ligne de cette modeste, mais longue étude. C'est
ainsi que M. DeCelles a bien voulu dénoncer
l'auteur à l'anathème des messieurs filant droit,
des dames superstitieuses et charitables, des
échappés d'Hérode et des "blessés" de l'Ontario,
et qu'il a su faire frissonner les gens bien pen-
sants, au seul nom de ce nouveau suppôt des
puissances infernales. Tant et si bien, que ces
gens bien pensants touchaient du fer ou du bois
à sa rencontre pour conjurer le mauvais œil de ce
renégat à sa race et à sa religion, de ce traître
qui fournit des munitions à l'ennemi, à une
époque où la langue française subit, chez nous,
'*a sort of Verdun assault" (i).
Oui-da! Mais, pour une fois que M. DeCelles
jouait à la sentinelle, et tant qu'il y était, il aurait
pu crier qui-vive avant de se fendre à l'aveuglette
et de foncer à vide comme il s'est fendu et comme
il a foncé. Car l'auteur qu'il a tué se porte à
merveille. Et puisque notre langue subit un
assaut de Verdun et que, très certainement, il
est indispensable de reconnaître les rôdeurs des
avant-postes, qu'il soit permis à l'auteur, que
M. DeCelles a de force fait sortir du rang, de
(1) Citizen, Ottawa, 27 mai 1916.
AVANT-PROPOS 111
voir en effet à qui et à quoi l'on a affaire ici, de
reconnaître d'abord cette sentinelle qui ignore
le rudiment du guet, et de crier ce qu'elle n'a
pas crié:
— Qui vive ?
* * *
La comparaison du siège de Verdun est plus
heureuse que M. DeCelles ne l'a pensé.
Notre langue maternelle, moins fortifiée que la
ville de Verdun, n'a tenu, ne tient et ne tiendra
que par l'obstination des Canadiens-français à
recevoir sans broncher tous les coups dirigés
contre elle. Ce sont, à la vérité, les Poilus qui
ont longtemps fait, de leurs poitrines, le rempart
infranchissable et infrangible qui manquait à la
forteresse de Verdun. Mais, au lieu de s'attarder
à applaudir et à couvrir de fleurs les défenseurs
de la place, au lieu de se pâmer d'admiration en
des attitudes d'extase qui ressemblent à des
attitudes de victimes expiatoires, la France a
prêté l'oreille au cri d'alarme d'un patriote, du
sénateur Charles Humbert, qui n'eut de cesse
qu'il ne l'eût persuadée du péril qu'elle courait à
faire une confiance absolue à l'héroïsme tout nu
de l'armée, et que, pour réduire le Boche et rem-
porter sur lui une victoire définitive, il fallait que
toute la population inengagée se livrât corps et
âme à cette unique et impérieuse préoccupation
d'armer ses défenseurs: "Des canons, des mu-
IV AVANT-PROPOS
nitions!" Ce cri d'alarme traversa peu à peu les
discours lénifiants des optimistes donneurs
d'assurance, puis il alla se répétant de bouche en
bouche. Vieillaids, femmes et enfants même,
toute la France se mit à fabriquer, jour et nuit,
"des canons, des munitions"; les défenseurs de
Verdun reçurent "des canons, des munitions,"
donnèrent échec et mat aux terribles assiégeants,
et Verdun est resté ville française. L'histoire
dira plus tard combien Verdun redoit au cri
d'alarme du sénateur Humbert.
Plutôt de m'extasier devant l'invincibilité de
notre parler, durant ce siège de Verdun que la
langue française subit chez nous, j'ai voulu faire
entendre à mes compatriotes qu'ils manquent
d'armes suffisantes, que la langue qu'ils parlent
n'est point fortifiée comme elle devrait l'être
pour résister aux attaques de ses assaillants:
"Des canons, des munitions!" Par déférence
pour ceux de mes compatriotes de l'Ontario qui
se sont laissés convaincre que mon essai devait
nuire à leurs revendications scolaires devant les
tribunaux, et pour répondre de la meilleure ma-
nière à ceux qui m'accusèrent de fournir des
munitions à nos adversaires, j'ai retiré cette
communication de la Société royale, par lettre
en date du 3 juin, c'est-à-dire avant qu'un seul
membre de la Société royale, ayant lu cette com-
munication, ait pu y faire la moindre objection
fondée. Et j'ai déclaré que je publierais cet essai
AVANT-PROPOS V
plus tard, au moment qui me conviendrait (*). Il
m'a convenu de le mettre au jour à la suite de la
lettre encyclique du pape sur la question bilin-
gue au Canada (2), et après le prononcé des
arrêts du Conseil privé dans les causes se rap-
portant aux écoles séparées (confessionnelles) de
la province d'Ontario p).
En effet, cette lettre directive apprend suffi-
samment, à ceux qui l'ignoraient encore, qu'en
pareille affaire l'accommodement ressortit aux
évêques et aux gouvernements intéressés; et
le Conseil privé, par ces arrêts, leur fait assavoir
aussi bien que les litiges scolaires, lorsque les
évêques et les gouvernements ne les règlent pas
amiablement, se vident en définitive devant
les tribunaux compétents pour en connaître, et
nullement dans des études littéraires ou philo-
logiques, non pas même à dire d'experts. Au
surplus, ces jugements des autorités religieuses
et civiles exhalent un avertissement que les
Canadiens-français seraient avisés de tenir pour
ce qu'il est, c'est-à-dire suprême, et c'est à
savoir qu'ils sont à peu près réduits à s'aider
eux-mêmes et ne doivent donc s'en remettre
qu'avec une excessive discrétion aux puissances
(1) Citizen, Ottawa, 9 juin 1916; Le Nationaliste, Montiéal, 18
juin 1916.
(2) Lettre encyclique de S. S. Benoît XV, en date du 8 septembre
1916, texte français dans la Semaine religieuse de Montréal,
28 cet. 1916.
(3) Airêtsdu2 nov. 1916,
VI AVANT-PROPOS
supraterrestres et extra-françaises du soin de
secourir leur langue maternelle.
La lutte engagée entre Canadiens de diffé-
rentes origines est une lutte essentiellement et
uniquement constitutionnelle. C'est d'après la
lettre de notre Charte nationale que les tribu-
naux du pays et, en dernier ressort, les tribu-
naux impériaux doivent trancher les différends
qui se sont élevés et qui s'élèveront encore sur le
statut de la langue française en telle ou telle
province de la Confédération canadienne. Et
ces tribunaux ne sauraient faire état des appré-
ciations personnelles exprimées de part et d'au-
tre sur la qualité du langage de telle ou telle
classe de notre population mixte. Si ces esti-
mations particulières devaient avoir le moindre
poids dans la balance de la justice, il y a beaux
jours que nous aurions eu gain de cause, car
Dieu sait depuis combien de temps et avec
quelle véhémence nous proclamons dans nos
journaux et dans nos assemblées que notre lan-
gage est le français pur et parfait. Si, d'autre
part et sous prétexte de ne pas fournir de mu-
nitions à nos adversaires, l'œuvre d'épuration
verbale devait être interrompue et réduite au
silence chaque fois qu'une difficulté bilingue est
référée aux tribunaux, durant toute la litispen-
dance et tout le temps aussi que le populaire
AVANT-PROPOS Vil
s'excite autour de ces questions brûlantes; si,
en ces heures de malaise et d'agitation, il était
de bonne tactique de se taire; si la prudence
conseillait de ne point bouger et même de s'en-
dormir; si, enfin, la consigne était de ronfler, il
serait patriotique de suspendre la publication
du Bulletin de la Société du Parler français au
Canada; car, depuis quinze années et sans y
manquer un seul mois, cette revue recueille avec
le plus beau zèle les incongruités de notre langage
et tâche à les réunir en un "lexique canadien-
français" qui, systématiquement, laisse de côté
toute expression acceptée par l'Académie fran-
çaise. En sorte que, si la simple discussion et
le redressement des travers de notre parler
devaient nuire au règlement favorable de ces
difficultés, le Bulletin qui, pour employer l'image
même de M. DeCelles, livre à nos adversaires
des cartouchières et des gargoussières toutes
rondes qu'il se préoccupe même de remplir
mensuellement de munitions nouvelles, four-
nirait, sans la moindre métaphore, un témoi-
gnage officiel de notre infériorité.
Cette réponse ressemble en tous points à
celle que M. l'abbé Camille Roy fit au scribe
qui, à la façon de M. DeCelles, dénonça na-
guère M. de LabrioUe, coupable d'avoir exhibé
quelques spécimens du parler franco-canadien
dans la Revue latine; elle ressemble également à
celle que le Sarcleur du Bulletin fit à un lecteur
Vin AVANT-PROPOS
s'inquiétant du fâcheux résultat que le sarclage
de nos incorrections pourrait produire en don-
nant à croire que ces incorrections échantillon-
nent le langage ordinaire des Canadiens-fran-
çais 0).
Les Canadiens-anglais instruits, de l'Ontario
comme de partout, se rendent parfaitement
compte que l'on ne s'astreint à pareille tâche
d'épuration que sur une matière qui en vaut la
peine; ils savent que le véritable Parisian
French, qu'ils tiennent pour le français idéal, a
des critiques réguliers et des épurateurs de
carrière, et que la langue française de tous les
siècles a pareillement eu ses redresseurs vigi-
lants; ils savent que l'anglais, l'italien, l'es-
pagnol, le russe, l'allemand et toutes les langues
vivantes ont leurs médecins avec leurs clercs — et
qu'il n'y a guère que le parler des Topinambous
et de nos anciens Nez-Percés qui soit réfractaire
à la critique et ne prête point à correction; et
encore faudrait-il voir (2). Ils savent exacte-
ment, enfin, que si nous voulons meilleure notre
langue, c'est que nous prétendons la garder.
(1) Bulle-tin de la S. du P. /., vol. I, p. 174; vol. IV, p. 380.
(2) Ci". Ampère, Hist. Utt. de la France, 1839: "Les Iroquois, les
Sioux, les Mohicans ont dans leur grammaire d'étonnantes
ressources pour exprimer par un mot des idées très-com-
plexes " Rel. des Jésuites (Ed. Thwaites, 1899), vol. 15,
p. 154 (Lettre du P. du Perron) ; vol. 39, p. 118 {Brève relatione
du P. Bressani), et passim. N. O. (J.-A. Cuoq), Etudes Philo-
logiques sur Quelques Langues Sauvages de V Amérique, 1866.
AVANT-PROPOS IX
Au fait, l'agitation soulevée par la question
scolaire ontarienne et par toutes les autres
questions de langue ou de nationalité, c'est la
simple récidivité d'un syndrome accusant une
maladie propre aux pays bilingues. Cette
affection peut être soulagée, mais n'est point
guérissable. Elle s'est déclarée dans notre
organisme à la suite et par le fait même de la
Conquête: elle provient d'un trouble physiolo-
gique de notre formation nationale, et qui a
produit cette affection intermittente et incu-
rable que M. André Siegfried a diagnostiquée,
chez nous, "l'équilibre instable et complexe de
deux races rivales, de deux religions jalouses, de
deux langues différentes" (i). Ces manifesta-
tions fâcheuses sont, pour ainsi parler, patholo-
giques; elles dureront plus longtemps que nos
procès et persisteront bien au delà des arrêts de
la justice canadienne et britannique. Et puisque
les tribunaux peuvent et doivent seuls dispen-
ser les remèdes soulageant les malaises plus ou
moins graves qui résultent de ce déséquilibre,
nous ne devons et ne pourrons jamais, nous, 1 î
peuple, que nous efforcer de prévenir et d'adou-
cir les crises périodiques de ces symptômes,
puisque ces crises provoquent des entre-cho-
quements qui épuisent plus qu'ils ne réconfor-
tent les éléments qui les subissent. Et pour pré-
Ci) André Siegfried, Le Canada — Les deux races, 1906, p. 61.
X AVANT-PROPOS
venir les attaques affectant spécialement notre
langue maternelle, pour les repousser à l'occa-
sion, le meilleur remède, l'arme la plus sûre
n'est-elle point notre langue elle-même ? C'est
pourquoi nous devons rendre notre langage aussi
fort que possible, sinon inattaquable, plutôt
que nous illusionner sur son invincibilité et
borner nos soins à couvrir de fleurs et de com-
pliments ses défenseurs mal armés. Des canons,
des munitions!
«: # «
Je ne me suis pas autrement préoccupé du
litige anglo-français de l'Ontario, auquel je ne
puis rien, si ce n'est déplorer les animosités qu'il
a fait éclore et germer. En majeure partie, ces
animosités sont le fait de quelques organes
anglo-protestants, qui réclament avec trop d'in-
justice l'unification de la langue officielle, se
forcènent accessoirement contre les Canadiens-
français et les traitent de lâches et d'ignorants;
elles sont également le fait de quelques organes
franco-catholiques, qui se rebèquent à bon droit,
mais compromettent la meilleure cause du monde
et enfiellent comme de parti pris les cœurs en
qualifiant les Canadiens-anglais de l'Ontario
d'intrus et d'accapareurs, en agissant avec une
aussi parfaite mauvaise foi à l'endroit de ceux
mêmes de nos compatriotes canadiens-fran-
çais qui se permettent de penser autrement
que nos petits messieurs-j 'ordonne empatron-
AVANT-PROPOS XI
nés dans des gazettes "à responsabilité limitée"
pour y exercer sans investiture un pontificat
sans charité. N'est-ce pas un prêtre, un prêtre
de chez nous, qui a flétri ce journaHsme pré-
tendu religieux "qui ne garde pas même la
simple morale naturelle qui enjoint la restitution
de toute réputation injustement lésée — et qui
recourt à des procédés constamment mal-
honnêtes et désastreux pour tous" ? (i)
J'ai simplement dressé cette étude lorsque je
me suis cru renseigné d'équitable façon sur
l'état de notre parler, et après m'être bien rendu
compte que la revendication du statut de la
langue française au Canada doit être laissée aux
avocats seuls auxquels ce soin est confié, ainsi
qu'aux hommes politiques capables de faire
valoir nos droits; et que le meilleur, le plus
efficace moyen, pour les Canadiens-français
du commun et de partout, de faire respecter
la langue française par leurs compatriotes du
commun et de partout, c'est de commencer par
la parler bien eux-mêmes et par la respecter.
Les écrivains canadiens-français qui ont
inauguré l'œuvre épurative de notre langage
ont fait réaliser des progrès sensibles, non seule-
ment chez le peuple, mais dans le monde en-
seignant et dans nos classes dirigeantes. Je n'ai
point songé à autre chose qu'à faire ma modeste
(1) V. Le Progrh du Golfe, Rimouski, 17 sept. 1915.
Xll AVANT-PROPOS
part dans cette œuvre d'épuration; si bien que,
pour un rien, j'aurais été tenté de reprendre
ce jourd'hui, dans notre colonie linguistique
française, le titre même que Joachim du Bellay a
mis, en 1549, à son ouvrage dédié aux Français
de la métropole, et d'intituler cet essai: Défense
et Illustration de la langue française au Canada;
mais c'eût été trop prétendre et démesurément
user de la permission de comparer les travaux
des abeilles à ceux des cyclopes — si parva licet.
En tout cas, pour ma quote-part, j'ai cru bon
d'indiquer, comme je les ai vus, les achoppe-
ments nombreux qui retardent la progression de
la langue française au Canada. De ces obstacles,
il en est un, très sérieux autant que très réel, qui
provient de l'aversion plus ou moins prononcée
qu'un certain nombre de nos prêtres éprouvent
particulièrement pour la littérature et les idées
françaises. C'est un droit que ces prêtres possè-
dent de répandre leurs convictions; mais il faut
prendre garde que, au point de vue de notre
parler — le point de vue cardinal, le seul et unique
auquel nous nous tenons et revenons sans cesse
et sans défaut tout le long de cette étude — le
Canada français est réellement colonie linguisti-
que française, comme le sont tous les pays du
monde où l'on parle français, et que, pour pros-
pérer en leur langage, toutes ces colonies doivent
se tenir dans l'angle de rayonnement du foyer
toujours ardent de la langue française. Les
AVANT-PROPOS XIU
particuliers qui, au lieu d'épanouir le plus pos-
sible ce rayonnement, tâchent au contraire à
le restreindre, s'imaginent faire œuvre de zélés
catholiques, mais gênent en ce faisant la diffu-
sion de la lumière française aussi bien que le
perfectionnement du verbe français dans ces
colonies. Et tout de même qu'il est inutile d'en-
seigner le piano à des enfants pour qui la musique
est physiologiquement antipathique, tout de
même il est à craindre que les jeunes Canadiens-
français, élevés dans la désaffection de la
France, ne deviennent réfractaires à l'étude de
la langue française et, conséquemment, ne
parlent leur langue maternelle qu'à la façon
de ceux qui l'ont apprise à demi-cœur, sinon
avec répugnance.
Ne voilà-t-il pas un fait qu'il importe, dans un
essai dont la seule prétention est d'être impartial
et sincère, de mettre au compte des obstacles à
la progression, chez nous, delà langue française ?
Tous nos écrivains dignes de ce nom, tous nos
hommes d'études (et combien de nos prêtres
éclairés!) connaissent aussi bien ce fait. C'est
au nom de tous ceux qui le connaissent et le
déplorent, que j'ai cru nécessaire de l'exposer,
comme les autres faits importants qui con-
ditionnent la situation de la langue française au
Canada ... Je sais bien qu'à cela je n'aurai
XIV AVANT-PROPOS
gagné que des embarras; qu'il m'eût été bien
plus profitable de le nier que de l'affirmer,
de me faire du même coup une place dans le
rang de ceux de nos journalistes et historiens
nationaux qui ont l'esprit plus pratique de
soigner les petites et les grosses puissances
prébendeuses, de nos nicodémites qui se font un
outil de leur timidité même, de ces moyenneurs
incorrigibles, de ces opportunistes de génie, de
ces grands-servants du Commodisme qui, lorsque
par hasard une initiative excite leur envie, se
hasardent à exprimer la moitié de leur pensée
sur des hommes morts depuis longtemps, et
jugent l'actualité en ménageant tout ensemble la
chèvre et le choux, le jardinier et le berger, la
pioche et la houlette, la clôture et la barrière, le
juge de paix avec son député et les électeurs
bleus, rouges, blancs, noirs et violets, le curé du
village et sa ménagère — mais par accoutumance
tiennent le nez au vent, ne se risqueraient pas
pour un empire au contre-fil de l'opinion pu-
blique dont ils font plus sûrement leur mélo-
plaste, s'égosillant quand les lions rugissent,
miaulant quand les tigres rauquent, braillant
quand les ânes braient, faisant mmmè quand les
moutons bêlent, caracoulant quand les ramiers
roucoulent, ahanant quand les tâcherons tâchent,
meuglant quand les révoltés mugissent, contre-
faisant ainsi tous les cris selon la note qui diapa-
sonne le ton du jour, de l'heure ou du moment.
AVANT-PROPOS XV
Mais ils ne réussissent pas à transposer si bien
l'aigre filet de leur aigre voix d'aigres eunuques
de la philosophie, de la politique, du patrio-
tisme et de la religion, qu'à la cabalette de leur
septième-dominante ne se reconnaisse la fausseté
de leur musique, laquelle ressemble à de la con-
viction comme une goutte de la pluie du ciel
ressemble à une goutte d'eau de nos aqueducs,
c'est-à-dire qu'à l'analyse rien n'est plus dissem-
blable, en vérité. Toutefois, ils ont raison puis-
qu'ils en vivent heureux et tranquilles, comblés de
faveurs et de bénédictions. Ce sont de ceux-là —
comme des lièvres déboulent, les oreilles au
derrière, au poue d'une sarbacane — qui ont été
pris de peur panique en entendant dire que j 'atta-
quais le clergé ; ce sont de ceux-là qui ont crié au
scandale et ont vite mis leurs ongles et leur bec
au service de l'autel, qui n'en avait d'ailleurs nul
besoin. Pour sa part, M. A.-D. DeCelles —
ancien journaliste, homme de lettres, soi-disant
historien national, conservateur de la biliothèque
du parlement canadien, président (par roule-
ment) de la Section française de la Société royale
du Canada, chevalier de la Légion d'honneur,
etc., etc. — a écrit textuellement ceci pour recon-
naître la francophobie du clergé canadien-fran-
çais, pour approuver cette francophobie et la
justifier — timidement, bien sûr, et avec de l'onc-
tion, certes, et sans avoir l'air d'y toucher,
'turellement, et avec des réticences et des reculs
XVI AVANT-PROPOS
habiles, puisqu'il a la prudence du serpent, bref,
pas en droiture, puisque "le style est l'homme
même":
Certainly there is no love lost as to the
government {il s'agit du gouvernement français)
on the part of the Québec clergy. Could they
hâve any considération for the free-thinkers
who hâve excluded religious teaching from
the State schools 7 Can they admire men like
Viviani, the présent minister of justice, who
boasted one day that "We hâve extinguished
the stars in the heavens," nieaning "the
belief in God" ? How can they esteem men
who hâve torn "like a scrap of paper" the
solemn treaty made by Pope Pius VII and
Napoléon?" .... (^).
Voilà l'homme.
M. DeCelles est un auteur. Il occupe une
position qui le met à même de se rendre exacte-
ment compte des difficultés que nos écrivains
doivent surmonter pour publier une œuvre dans
une langue française passable; il sait mieux
que tout autre que nos écrivains y parviennent
rarement. Il a fait plusieurs séjours en France
et se trouve ainsi qualifié pour établir des com-
paraisons salutaires. Il connaît les défauts de
notre enseignement et ne se gêne d'ailleurs
(1) Citizen, Ottawa, 27 mai 1916.
AVANT-PROPOS XVll
aucunement, dans le privé, pour exposer ces dé-
fauts, pas plus qu'il ne se gêne, dans le privé tou-
jours, pour dire ce qu'il pense des Français... ou
de leur gouvernement (que ceux de ses amis et
celles de ses amies qui ne l'ont pas entendu me
lancent les premières pierres!) Il a toujours été,
et plus qu'aucun autre Canadien, dans une situa-
tion à rendre facilement les services les plus utiles
à la langue française, à la défendre contre vents et
marées, sans qu'il lui en coûte un cheveu. Et voilà
ce qu'il écrit et que comprendront suffisamment
ceux qui savent lire! Or, avant que de se dé-
partir de sa pusillanimité coutumière et de sa dé-
fiance naturelle, que d'écrire et de publier cette
justification de la haine que des prêtres cana-
diens-français éprouvent à l'endroit du gouver-
nement français, M. DeCelles n'aurait-il pas dû,
par décence au moins, céder à l'envie de jeter
aux poubelles cet insigne de la Légion d'honneur
qui doit le déshonorer au regard des honnêtes
gens ? Car ce ruban rouge qu'il était si fier d'ac-
cepter, EN NOVEMBRE 1903, du gouvernement de
ces libres-penseurs et, plus précisément, du mi-
nistère de l'infâme Combes en chair et en os, ne
conférait à ce nouveau chevalier aucune mission
de se faire l'^xégète de la politique française ou le
commentateur des discours de M. Viviani, ni de
raconter aux Canadiens que ce que Viviani avait
voulu dire au juste, c'était que son gouverne-
ment avait éteint la croyance en Dieu — "mean-
XVllI AVANT-PROPOS
ing the belief in God" Qu'en sait-il ? Des
étoiles, comme des intelligences, il y en a qui
brillent, qui attirent, mais qui s'éclipsent, se ca-
chent lorsqu'on les cherche, et dévoient le voya-
geur perplexe ou anuité. Et combien y en a-t-il,
de flamboyantes, de fondamentales, de fixes, de
doubles et de multiples, pour ne pas parler des
temporaires, des variables, des changeantes, des
informes, des errantes, des tombantes et des
filantes ? Les astronomes en ont catalogué un
demi-million; mais nous savons bien que, même
avec leurs télescopes, ils ont la courte-vue.
Viviani aurait éteint tout cela ? Il est dans la
lune. Quelques-unes, s'il y tient; mais lesquelles,
au juste ? That is the question. Si ce n'étaient
que des nébuleuses ? Ah, le finaud! Il sait bien
qu'il n'est pas taillé d'éteindre celles qui guident
les destinées. Le cardinal Fesch n'arrivait pas à
voir celle que Napoléon lui pointait avec assez
de précision, pourtant. Napoléon seul la voyait.
Et c'est ce qui importe, que chacun trouve
la sienne, la reconnaisse et la suive; que
chacun la porte au fond de son cœur, au zénith
de son firmament intime, souriant à son jardin
secret ... De Fachoda, Marchand écrivait:
"Selon toute apparence, la mort nous attend,
soit que nous tombions les armes à la main, soit
que, minés par la fièvre, nous périssions sous les
assauts d'un climat meurtrier. Dès que cette
idée est acceptée, elle ne nous trouble plus. Nous
AVANT-PROPOS XIX
allons de l'avant, avec entrain. Et au fond de
nos cœurs brille une petite étoile qui ne s'éteint
jamais." Cette étoile du héros de Fachoda n'est
décidément pas de celles que Viviani a éteintes,
puisqu'elle étincelle toujours et guide encore les
braves, Marchand et ses pareils, sur le chemin de
l'honneur et de la victoire. Enfin, M. DeCelles
nous dira-t-il quelles sont les étoiles que le gou-
vernement français a pu éteindre ?
— La croyance en Dieu.
Hum! Il convient, certes, d'entendre avec un
respect profond l'oracle d'un mage dont la
science, pour ne pas prendre 364,300 ans à nous
parvenir (ainsi que la lumière de certaines
étoiles) a la profondité de la voûte céleste; mais,
à ce que nous voyons aujourd'hui en France, et
sans lunettes, il paraît si peu que Viviani ait
éteint cette étoile mystique, que la digestion de
l'oracle, cette fois, exige un grain de sel.
J'y pense. Si les étoiles de Viviani lui avaient
tout simplement fait voir des bluettes, à ce bon
M. DeCelles, ou des orblutes comme disait
Daudet, ou des chandelles comme nous disons
chez nous ? Franchement, plutôt de se fourrer
dans l'œil ces étoiles inconnues, plutôt de se met-
tre aussi vraisemblablement le doigt dans l'orbi-
te, M. DeCelles n'avait-il pas l'occasion belle
d'arrêter son doigt sur sa tempe et, pour changer,
de contrefaire les penseurs ? Socrate enseignait :
XX AVANT-PROPOS
"Connais-toi toi-même"; Pyrrhon disait: "Il me
paraît"; Montaigne haussait les épaules: "Que
sais-je ?" Galilée n'était point convaincu: "Et
pourtant, elle tourne"; Pascal: "Vérité en
deçà des Pyrénées, erreur au delà"; Descartes:
"Les livres me trompent"; enfin, tout près de
nous, Mérimée: "Il faut être honnête homme,
et douter". Autrement dit, la pensée qui s'im-
pose est infâme. "C'est mettre ses conjectures à
bien haut prix, ajoutait Montaigne, que d'en
faire cuire un homme tout vif". . . Au fait,
a-t-il jamais guidé ses pas sur quelque tramon-
tane, s'est-il jamais engagé dans quelque voie
lactée, notre pénétrant analyseur des rêves
d 'autrui, ce flaireur des intentions, ce sondeur
des cerveaux et des reins, ce moraliste au sirop
d'érable, cet approfondisseur des mystères, ce
casuiste poseur de règles du devoir, ce pépère de
l'Eglise canadienne ? Un autre, avant lui, a abs-
trait la quintessence de la morale utile, de la
justice accommodante et du droit absoluteur des
vilenies; un autre a formulé les restrictions
mentales et les équivoques qui résolvent les cas
de conscience autrement qu'avec de la franchise.
C'était un jésuite espagnol qui avait nom An-
tonio Escobar y Mendoza. Il inventa le système
et devint illustre. Son nom propre fut donné à
une pratique sale qui se compose d'adresse
hypocrite, à une morale dénommée escobarde.
M. DeCelles retarde.
AVANT-PROPOS Xxi
Tant y a que le flétrisseur du Viviani éteigneur
d'étoiles est un chevalier combiste (i) ; que ce don-
neur de lichades au clergé me fournit sous le
manteau l'information que je ne lui demandais
pas pour justifier l'anticléricalisme (2) ; que ce
président qui damne un collègue de publier la
francophobie religieuse, le devance pour publier
lui-même cette francophobie cléricale (3) ; que cet
empêcheur de révéler les maladies de notre
parler à ceux-là qui peuvent s'en guérir, les
décèle dans un journal où elles n'ont que faire {*) ;
que ce torticolis compromet la véracité de ceux
qui n'ont d'autre crédit que leur sincérité — déna-
turant des procès-verbaux (s) pour faire menson-
gèrement entendre au public, sous sa signature
autoritaire, que je me suis caché, que j'ai eu la
tremblote de produire mon opinion en présence
de Mgr Bruchési . . . Quand on pense! Lui,
M. A.-D. DeCelles, qui parle de la frousse de ses
collègues, qui impute de la lâcheté aux autres!
Non, pas ça, pas ça! Il y a des limites au cynisme,
sinon au grotesque; il y a surtout des limites,
comme dit M. Maurice Donnay, de l'Académie
française, "pour se foutre du public". M.
DeCelles qui parle de peureux! . . . Pas ça, de
grâce, pour l'amour de notre rate et de nos
(1) V. la signature et la date de son brevet de chevalier. — (2) V •
Appendice, note 82. — (3) V. Citizen, 27 mai, supra. — (4) V-
Citizen, 27 mai. — (5) V. Citizen, 7 juin, Le Droit, 9 juin 1916,
et confronter avec les procès-verbaux de la Soc. royale, session
de mai 1916.
XXll AVANT-PROPOS
côtes! Il y a des limites au rire, entendez-vous!
Pauvre de lui! Peut-on se punir plus cruelle-
ment soi-même en crachant aussi droitement
en l'air ?
Avez-vous lu VHéautontimoroumenos, Mos-
sieu ? A vrai dire, ça n'est pas de la dernière
récence, et si le langage profane était moins
inconvenant, nous oserions même ajouter, ce
qui est pourtant vrai, que ce livre ne frissonne
plus très chaudement des. baisers de la presse.
Cela date plutôt d'un siècle ou deux avant notre
ère; et l'auteur est inconnu. Son nom rime sur
quelque chose comme Florence, ou Térence; et
c'était un Carthaginois, une manière de latin, oui,
de latin qui écrivait aussi en latin, mais en imi-
tant les Grecs, les Grecs morts qui s'appelaient
des Attiques pour se distinguer des Grecs boches
à qui il faut dire zut. Les autres jouaient de la
flûte. C'est un savant de passage qui m'a appris
cela et aussi que le joli titre, à ce livre, signifie
un monsieur qui se fait son propre bourreau en
se mêlant de choses qui ne le regardent point et
en reprochant aux autres des choses qu'il
devrait se reprocher d'abord. Ça n'est pas très
concis, en français. Pour exprimer leurs idées
d'un mot précis et bien sonnant, les Grecs sont
épatants. Les Français ont perdu le tour, eux,
depuis la mort d'un militaire qui écrivit un
poème intitulé "La garde meurt et ne se rend
pas." C'est pour cela que ça se dit en grec, le
AVANT-PROPOS ' XXlll
nom de mon histoire, ou en latin. En effet,
c'est en grec imité du latin. Je crois même que
c'est le contraire; mais ça ne fait rien. Pour nos
bacheliers, ça se lit aussi coulamment que du
DeCelles: c'est merveilleux de limpidité, de
grâce, de profondeur et de philosophie. C'est ado-
rable, tout bonnement. C'est l'histoire d'un mon-
sieur romain, romain et respectable, respectable
et bégueule, cependant que si peu rigoriste pour
soi-même qu'il se laisse godichement pincer
(Approchez l'ouïe: Dans une passade galante —
chut!) et se fait berner dans les grands prix par
ceux-là mêmes sur qui ce monsieur romain, res-
pectable et bégueule exerçait sa rigueur. Mais
je ne puis dire les détails, vous pensez bien . . .
Si Monseigneur nous entendait! .... Il y a
même un beau vers dans cette comédie, comme
dans la pièce du dramatiste lyreux qui promène
ses rêves affamés dans le Monde où Von s'ennuie,
une autre comédie; car l'autre aussi est une
comédie. Je ne vous l'avais pas dit ? Pas possible !
Si bien, c'est une comédie, V Héautontimorou-
menos, et il y a un beau vers dedans:
Homo sum, et humani nihil a me alienum puto.
C'est du latin. Comment, vous n'avez pas lu
ça ? Faut ce livre "dans toutes nos bibliothè-
ques," voyons. Serait-il séant que celui-là seul
nous manquât? J'irais jusqu'à dire que cet
ouvrage serait sortable à une grande biblio-
XXIV AVANT-PROPOS
thèque nationale et publique. Oh, pas dans les
rayons accessibles au public, bien sûr! Et vous
ne voudriez point que je vous en avisasse . . .
Pour qui me prenez-vous, Mossieu ? Mais à la
dérobée, chattemitement, pharisaïquement, en
catimini, dans Venfer enfin, ce paradis noir des
livres maudits où Brantôme chuchote à l'oreille
de Maupassant des drolichonneries pour dérider
les messieurs sages en voyages officiels — dans le
cabinet de réclusion cadenassé à quintuple tour,
dont la clef traîne partout, et hermétiquement
impénétrable à quiconque n'a pas patte pelue,
gros nom ou petit minois. Vive l'Hypocrisie!
Voilà l'homme, vous dis-je, l'homme serviable
et servile à souhait, bon comme le pain du bon
Dieu, l'homme amain, l'homme matois, l'homme
à tout, l'homme à tous, l'homme-nibus enfin
à quoi l'on peut descendre, sinon monter, sans
même prendre la peine de s'essuyer les pieds.
Mais redevenons sérieux, si nous avons un
moment cessé de l'être au gré de tout le monde.
En condamnant et en dénonçant, comme il l'a
fait, avant de l'avoir jugé, l'auteur d'un écrit
apertement dédié à la défense de la langue fran-
çaise au Canada, ce président de la Section
française de la Société royale, qui a manqué
au premier de ses devoirs présidentiels, celui
de demander et même d'exiger la lecture d'une
communication franchement présentée comme
AVANT-PROPOS XXV
controversable, voire damnable au regard d'un
pareil président, cet historien cafard a démon-
tré ceci: notre langue maternelle se ridicoculise
en agréant l'obséquieuse épée de ces ardélions,
qui ressemble trop au sabrrre de M. Prud'hom-
me et, comme cette prud'hommesque flam-
berge, s'emploie trop hardiment à défendre
nos institutions et, au besoin, à les combattre.
Cette épée, fausse comme le chevalier qui la
porte, épée de bateleur plutôt que de com-
battant, se nomme en français explicite une
excuse, Messire Turlupin, sans être autre-
ment, aux capons porte-glaive, une excuse
pour se faufiler dans la mêlée, y -débiter leurs
philippiques à rebours qui deviennent des capu-
cinades dilatoires, félonnes et nauséeuses, et
traîtreusement abscondre les obstacles que la
plus élémentaire stratégie commande de repérer
avec précision pour repousser plus sûrement
l'assaut — "a sort of Verdun assault" — que la
langue française, chez nous, subit depuis plus
longtemps qu'il ne le paraît.
Je livre donc au public cet essai modeste —
mon opinion, sans doute discutable, mais franche
et sincère, et fondée à ce qu'il m'a semblé — sur
l'état actuel de la langue française au Canada.
Je le livre d'abord et surtout aux lecteurs de
bonne foi, religieux et laïques, qui pourront se
XXVI AVANT-PROPOS
rendre compte que — si parfois mon expression
s'est ressentie de l'affliction et même de l'indi-
gnation qui me sont venues du traitement que
l'on inflige trop souvent chez nous à la langue
française, de l'ignorance satisfaite, des senti-
ments d'hostilité ou de fausse amitié qui écra-
sent sa floraison dans notre pays, du travail des
limes sourdes qui usent sa vitalité et compro-
mettent donc son avenir — mon intention n'a
jamais été que de servir notre langue mater-
nelle, et, en dessillant leurs yeux, suggérer une
ferveur plus diligente à ceux qui l'aiment et
veulent la défendre. Pour cela, j'ai été aux
documents et aux sources; j'ai pris bonne et
juste note des arguments pro domo des apolo-
gistes de notre parler; j'ai fait de mon mieux
pour me dégager de tout préjugé, pour établir le
compte des jugements excessifs des dénigreurs
de notre langage, comme aussi des compliments
de pure courtoisie qui engluent notre dévotion
à la véritable langue française; enfin, j'ai étudié
la situation au point de vue philologique et à
nul autre, et je n'y ai point cherché prétexte à
discussions religieuses ou politiques. Il peut
sembler saugrenu de parler aujourd'hui de
notre langue sans fléchir sous le poids du jour et
donner dans la politique; mais je me suis payé
ce luxe, puisque j'occupe mes loisirs de littéra-
ture, et non de politique. Toutefois, et je m'en
rends compte le premier, j'ai abordé mon sujet
AVANT-PROPOS XXVll
sans le moindre arroi linguistique, comme un
mal-armé, comme un pauvre Gauthier-sans-
avoir allant d'enthousiasme et à boule vue
donner dans l'embuscade, plutôt que de partir
d'aguet et en belle escorte philologique, équipé
de tous les approvisionnements de la grammaire
empirique, de la critique textuelle, de l'analogie
lexique, de la sémantique, de l'étymologie, de la
morphologie, de la phonétique et de tout le
tremblement de la psychologie du langage.
Autant dire comme on dit, que je suis allé au bois
sans cognée. Mais au contraire et au fait, j'y vais
plutôt à la bûcheronne, et sans microscope en
effet, puisque les défauts de notre parler sont
apercevables à l'œil nu, et sans scalpel, puisque la
hache est nécessaire et que la besogne essentielle
affère aux bûcherons de meilleur droit qu'aux ra-
tisseurs de plates-bandes ; la matière est bonne à
mettre en coupe de nettoiement et puis en coupe
réglée, sinon à tire et à aire. Qui me trouvera en
pénurie de linguistique, en prévarication d'écri-
ture, et qui me criera: Medice, cura te ipsum,
apportera une preuve nouvelle et même super-
flue à la vérité que je me serai efforcé de faire
entendre: que nous pratiquons chez nous la
langue française sans avoir pu l'étudier conve-
nablement. Aussi les ministres jurés de notre
parler, nos puristes, qui jugeront malhabile
mon appel à l'application de tous, pourront-ils
au moins croire à ma sincérité et me recevoir à
XXVlll AVANT-PROPOS
résipiscence. Les fautes, grièves ou vénielles, que
l'on ne manquera point de me reprocher, m'ins-
pireront une contrition parfaite; et je prie le ciel
que les péchés que j'ai cru nécessaire de con-
fesser pareillement pour ceux de mes compa-
triotes qui n'ont pas le temps de battre leur
coulpe, inspirent de même aux offenseurs de la
langue française un aussi ferme propos de n'y
plus retomber, en reconnaissant comme leur,
l'un de mes meâ-culpâ. C'est ma prière au
cœur saignant de la doulce parlure de France, de
ce langage de la Vérité, de la Justice, de la
Franchise, de la Paix et de la Beauté — de notre
langue maternelle. Si je l'ai dite comme un
enfant qui balbutie son oraison naïve, j'aurai
mêmement la candeur de croire que le ciel,
aidant ceux qui s'aident, exauce parfois avec
une plus grande bienveillance la prière des
petits que la rogation des grands. Et je ne
cesserai de travailler et d'espérer. Fac et spera.
Ce modeste essai, je le livre à la tartuferie des
DeCelles de tout acabit et à la prudoterie des
attrape-minons, tout autant qu'à la mauvaise
foi mal-écrivante des rédacteurs du Droit et
de leurs congénères, au patriotisme inverti
de ceux des Canadiens qui professent qu'il
faut cacher la vérité, à la candide ignorance.
AVANT-PROPOS XXIX
enfin, d'autres Canadiens qui se sont fait accroire
que notre langue n'est susceptible d'aucun amen-
dement. Les lecteurs animés par ces sentiments
ou mus par ces dispositions diverses, pourront —
en toute connaissance de cause, cette fois —
apprécier cette opinion comme bon ou mauvais
leur semblera et, si le cœur leur en dit, me lancer
les foudres dont ils disposent. Une critique vi-
goureuse, acerbe, acidulée, déchirante, à la
saumure, à la cantharide, au vitriol, au picrate,
à la mélinite, voire au tomahawk, n'est pas pour
me désobliger. Hélas! il y a déjà jolie lurette que
j'ai passé l'âge à qui les coupeurs d'oreilles sont
un épouvantement ! Le volètement des chauves-
souris de sacristie n'effarouchera pas davan-
tage ma conscience, ni ne la dévoiera; pas da-
vantage ne m'épeureront les clappements de
bec des hiboux que la lumière fait boubouler et
dont le chuintement sinistre d'oiseaux téné-
breux clangore en cris de Pierre l'Ermite, à ce
qu'ils s'imaginent, mais plus réellement en
criailleries zigzaguantes de jars capitolins flai-
rant, à temps perdu, quelque nouveau Capitole
à sauver. L'on me fera probablement un crime
aussi de m'en prendre à un homme dont le
mérite le plus clair est d'avoir de l'âge — à quoi
je répliquerai d'abord que l'attaque est venue de
lui; ensuite, que, de bon compte et de bonne
guerre, l'âge ne saurait être un bouclier qu'à con-
dition qu'il cesse d'être une arme offensive. Et je
XXX AVANT-PROPOS
ne crois pas qu'à m'observer, en l'hôtel de
Bourgogne ou de la lune opaline, le gentil
Cyrano de Bergerac, mon bon maître, eût senti
se coaguler son sang généreux, car plût à Dieu
que je n'eusse visé une cible, plutôt que de viser
à un but. Sur ma foi, je ne me soucie miette
de brocarder un bonhomme qui s'est mis au
blanc sans y être invité et qui, à la vérité, eût
été mieux inspiré de rester à l'airière où il n'eût
pas eu à se plaindre du commerce des embusqués.
Au reste, il a une plume et des loisirs; qu'il se
justifie autant qu'il le pourra, et le Saint-Esprit
l'assiste! Il n'aura d'ailleurs pas à courir
jusqu'à Berlin pour trouver des juges de son
geste, de sa posture à l'égard de la langue fran-
çaise. . . Aussi de rien n'aurai-je à me repentir
si j'ai pu déshabiller quelque peu nos saints
de bois et découvrir leurs icônes, qui préten-
dent en imposer à la vénération des adorateurs;
mais je me féliciterais de fleurdelyser à l'épaule,
sinon au front, pour qu'ils se reconnaissent
eux-mêmes au moins, tous ces faux bonshommes
qui nous prêchent leur véreuse morale et qui
sont, n'est-ce pas que trop vrai, les grands
responsables du gauchissement de nos exalta-
tions, de notre incurie pour notre langue, du
mésusage de nos aptitudes et énergies, de
notre patriotisme à contre-fin, de cette veulerie,
pour mieux dire, en quoi tout cela se transforme
à la continue, de cette veulerie qu'ils enruban-
AVANT-PROPOS XXXI
Tient et dont ils sont les plus coupables, au
bout du compte.
Que m'importe ce qu'en diront les dévotieux ?
N'ayant pas déserté le rang des Poilus qui
défendent de leur mieux la langue française au
Canada, je tiendrai pour glorieuses les bles-
sures que je m'attends à recevoir derechef pour
m'être trop exposé en servant notre langue de la
façon qui m'a paru la moins vaine. Je prétends
néanmoins n'endurer point que l'on pousse
l'injustice jusqu'à la diffamation, arme cou-
tumière de certains — comme le génie boche
emploie la balle dum-dum lorsque sa sauvagerie
ne se satisfait plus de la mort de l'adversaire,
mais y veut mettre le raffinement de cruauté
qui marque ici-bas le passage des illuminés,
Guillaumes ou Torquemadas, qui se croient les
accomplisseurs des volontés divines. Je n'ai pas
de secrétaire pour rédiger, transcrire et dis-
tribuer aux gazettes mes impressions de derrière
la tête ou du creux du cœur; je n'ai d'ailleurs
aucun journal à ma dévotion; et les organes
mensongers jusque dans leur nom, comme le
Droit et la Vérité, se font un devoir de conscience
de charger des accusations des plus accablantes
la tête des gens qui ne pensent pas comme eux,
mais ils estiment excessive la charité chrétienne
au nom de quoi ces accusés réclament leur justi-
XXXll AVANT-PROPOS
fication. Enfin, j'ai plus et mieux à faire. Je ne
me livrerai donc à aucune polémique, inutile
d'ailleurs avec des gens de mauvaise foi. Ce n'est
pas que j'attache plus de prix qu'il ne con-
vient à ce modeste essai; mais, nul ne l'ignore,
la matière même de son sujet est la plus irri-
tante qui puisse être pour certains esprits de
chez nous. Ce n'est vraiment pas, non plus, que
j'attache plus d'importance qu'il ne sied à son
humble auteur, ni que j'estime son interpré-
tation du sujet digne de faire couler autant
d'encre qu'elle lui en a coûté; mais chacun sait
aussi bien que la faiblesse d'un adversaire et son
peu d'importance sont précisément les deux
considérants qui décident à l'attaquer pour
l'étoufifer plus aisément. Boileau — un classique,
même à Québec — s'est rendu compte avant moi
qu'il entre quelque fiel dans l'âme des dévots,
et Boileau n'a fait qu'appliquer à notre temps la
leçon de Virgile: Tantœne animis cœlestihus irœ!
L'accident est prévu de date ancienne. Je me
réserve, par le présent, de requérir tout simple-
ment la protection des tribunaux si mes contra-
dicteurs m'attribuent des expressions dépassant
par trop mon propre texte ou s'ils m'imputent
trop malicieusement des mobiles ou des inten-
tions que ce texte ne justifie point. A bon en-
ndeur salut, et Dieu garde!
AVANT-PROPOS XXXlll
Quant au scandale, si le lecteur est déçu de
n'en point trouver, dans cet essai, autant que
lui en ont annoncé les défenseurs patentés et
triplement oints de la langue et de l'autel, s'il
n'en trouve vraiment pas pour son argent, il
voudra bien s'en prendre à ceux qui lui en ont
trop promis.
L. DE M.
OTTAWA, 20 novembre 1916
en la fête
de S. Dase, qui, ne voulant pas consentir aux im-
pudicités qui se commettaient à la fête de Sa-
turne, fut mis à moit par l'ordre du président
Bassus (Le Martyrologe) ;
de mon trisaïeul, Jean-Baptiste Testard de Mon-
TiGNY, chevalier de Saint-Louis. Il n'avait
encore que douze ans lorsqu'en 1736 il se rendit
au fort Saint-Fiédéiic pour y faire, au milieu
des troupes, l'apprentissage de la vie guerroyante
(Abbé Daniel). "Ce fut lui qui donna le pre-
"niier coup de hache à la porte du fort Bull et
"qui décida les troupes à le bûcher, sous le feu
"de l'ennemi. Il a reçu plusieurs blessures et a
"été fait prisonnier à Niagara par les Sauvages
"anglais qui ne lui ont laissé la vie qu'en con-
"sidération de l'estime que leur inspirait sa
"bravoure. Son père, ancien Capitaine, était,
"lorsqu'il mourut, couvert de blessures. Paris,
"17 mais 1764, Signé: Vaudreuil,". . . Au fait,
son pèie, Jacques Testard, Ecuier, Sieur de
MoNTiGNY, chevaliei de Saint-Louis, reçut
dans sa dernière affaire et pour son compte
quelque quarante blessures (Garneau, II,
p. 35) . . .
En préparation, par le même auteur:
L'homme-nibus
roman de mœurs canadiennes, à l'huile de cèdre.
La langue française au Canada
Son état actuel
APPRÉCIATIONS DIFFÉRENTES
Depuis quelques années, la langue française au
Canada soulève de si vives et si générales dis-
cussions, et se prête à de si âpres luttes, qu'il
n'est point hors de saison d'examiner attentive-
ment et franchement ce qu'elle fut et ce qu'elle
est devenue. Rappelons d'abord de quelles
façons différentes on a pu l'apprécier.
Quelques écrivains de France, d'Angleterre,
de Suède, des Etats-Unis et d'autres pays encore,
plus ou moins avertis et plus ou moins célèbres,
ont — si je puis dire — plaidé l'innocence de notre
langage. D'autres ont tout simplement déclaré
sa culpabilité et l'ont même condamné à mort.
Les mieux avisés ont invoqué les circonstances
atténuantes. C'est un procès où se révèle une
sympathie trop grande ou le contraire de ce
sentiment chez les avocats qui ont reçu nos
aveux, j'entends les littérateurs étrangers qui
nous ont fait l'honneur de nous visiter et de
nous écouter; où se trahit surtout l'exiguïté de
leur champ d'enquête; où se manifeste le peu de
profondeur de leur information. Il serait super-
2 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA
flu de dire combien furent nombreux ces écri-
vains étrangers qui jugèrent notre langage,
puisqu'ils commencent avec le père Chrestien
LeClerq qui, en 1691, se prononçait déjà sur la
façon de parler "d'une peuplade formée de per-
sonnes de toutes les provinces de France"; et
que le père LeClerq confirmait seulement l'appré-
ciation du père German Allard, venu au Canada
vingt ans auparavant.
Il convient aussi de faire la part, chez nos
visiteurs, des propensions à voir les choses du
bon ou du mauvais côté, tout comme nous les
voyons nous-mêmes (^). A preuve l'expérience de
M. l'abbé Emile Chartier qui, aux derniers jours
de novembre 1915, donna à ses élèves de l'uni-
versité Laval une dissertation sur les caractères
actuels de notre parler.
Un groupe de ces étudiants (qui ne fréquente
apparemment que des érudits ou qui s'est formé
une bien fausse idée de la langue classique du
XVI le siècle) proclama que nous parlons
toujours le pur Louis XIV. Un autre groupe
(qui s'est rendu compte des dangers auxquels
notre langage n'a pas toujouis échappé) déclara
que nous parlons un patois. Le troisième groupe
(dont l'appréciation dénote de la critique) dé-
signa notre parler comme une langue composite,
ou déchue de la splendeur originelle, mâtinée
(/) Les renvois sont reportés à l'Appendice.
LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 3
d'éléments hétérogènes tendant à la désap-
parenter de plus en plus du français.
Ce fut malheureusement le cas, chez la plu-
part de nos écrivains, d'exprimer, sous la seule
impulsion de leurs sentiments, ces deux opinions
extrêmes, que nous parlons un patois ou que
nous parlons la langue du grand siècle. La
défaveur excessive qui nous a été ainsi témoignée
n'était guère flatteuse; mais la faveur excessive
venant d'autre part nous a probablement nui
davantage en nous encourageant à persévérer
dans "la langue du grand siècle" et en nous
justifiant de ne point faire un cas suffisant de la
langue de notre propre siècle.
Nous avons grandi dans ces préjugés jusqu'à
ce que la linguistique trouvât chez nous quelques
adeptes qui mirent les sentiments de côté et
étudièrent notre langage au point de vue scien-
tifique, le seul qui vaille. C'est ainsi que M.
Adjutor Rivard, s'aidant des travaux de M.
James Geddes, qui, le premier, sauf erreur, appli-
qua la méthode scientifique à l'étude du parler
franco-canadien, s'appuyant aussi sur les statis-
tiques ethniques de M. l'abbé S.-A. Lortie, a pu
isoler les éléments constitutifs de notre langage
et arriver à une définition précise {^).
4 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA
LE FRANCO-CANADIEN PRIMITIF
La grande majorité des émigrants qui peu-
plèrent la Nouvelle-France étaient des pro-
vinciaux dont bien peu appartenaient à la classe
instruite et dont la plupart étaient des patoisants
de la Normandie, du Perche, de l'Anjou et des
autres provinces du nord, de l'ouest ou du centre
de la France. Il est indubitable que les admi-
nistrateurs des affaires publiques de la colonie,
les seigneurs, les religieux, les chefs du commerce
et de l'industrie firent du français la langue
dominante — encore que ces dirigeants et les
autres émigrés au Canada, ainsi que Théodore
Pavis l'a judicieusement remarqué, aient "été
séparés de nous avant l'époque où tout le monde
en France s'est mis à écrire et à discuter" (^).
Il est également certain que les divers patois,
venus chez nous avec les émigrants du nord, de
l'ouest et du centre de la France, se fondirent
abondamment dans le peuple et dans les familles,
avec un assortiment assez varié de locutions
dialectales. L'analyse philologique, telle qu'on
la peut pratiquer de nos jours, a permis d'effec-
tuer cette décomposition des éléments consti-
tutifs de notre parler originel et d'évaluer leur
résultante ou leur produit. Mais au XVI le
siècle, on n'était pas encore revenu à la philo-
logie et l'on ne s'en souciait mie. Les annalistes
et les chroniqueurs qui subsistaient de la cour
LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 5
ne s'avisèrent guère qu'en la Nouvelle-France
pût se développer une langue différant peu ou
prou de celle de Colbert et de Louis XIV.
Aussi Chateaubriand, qui véritablement fut plus
artiste que linguiste, devait-il écrire, en 1822,
d'après cette impression restée jusque-là sans con-
trôle: "Nous sommes exclus du nouvel univers
où le genre humain recommence . . .; et, déshé-
rités des conquêtes de notre courage et de notre
génie, à peine entendons-nous parler dans quel-
que bourgade de la Louisiane et du Canada,
sous une domination étrangère, la langue de
Colbert et de Louis XIV; elle n'y reste que
comme un témoin des revers de notre fortune et
des fautes de notre politique" (*).
N'y a-t-il pas lieu de nous demander, en
passant, comment cette appréciation, si acca-
blante pour nos optimistes, n'a pas valu la
moindre réprobation à Chateaubriand, alors que
Voltaire a encouru et continue d'encourir, chez
ces mêmes optimistes, la réprobation que vous
savez, pour avoir fait exprimer ses idées univer-
sellement pacifistes par le truchement de son
docteur Martin qui, pour tenir son rôle de philo-
sophe plus pessimiste que les plus pessimistes,
déclina de se pâmer d'admiration à la vue des
Français et des Anglais s'entr'égorgeant "pour
quelques arpents de neige vers le Canada" ? {^).
Mais passons.
Même aux premiers historiens canadiens
6 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA
l'exactitude des faits de langue parut évidem-
ment moins importante que l'exactitude des
faits d'histoire. Ferland dit: "La langue fran-
çaise s'établit, uniforme et sans mélange de
patois, mais marquée par des particularités
d'expressions et de prononciation propres à la
Normandie, au Maine et au Poitou (^); et M.
Rivard croit, là-contre, avec Mgr Gosselin, et
après examen, "qu'il ne faut pas prendre à la
lettre ce que l'abbé Ferland a écrit de la langue
des premières générations canadiennes" (^).
Donc, dans le creuset de la colonie nouvelle,
tous ces éléments provenant des diverses pro-
vinces de France se fondirent lentement et
s'amalgamèrent pour composer un peu plus
tard la première langue franco-canadienne
évidemment destinée à dégager un caractère
original, mais dont on n'a jamais pu dire avec
autorité qu'elle fut la pure langue classique de
France. D'autant moins que l'influence des
parlers provinciaux donna à ce français ré-
gional une phonétique généralement composite
réunissant, chez un même individu, des accents
de différentes provinces. C'est ce parler en
brassement que nos ancêtres ont colporté et
implanté au hasard de leurs courses lointaines et
de leurs établissements aventureux; c'est ce
parler qui constitue le fond du langage popu-
laire franco-canadien, dans quelque province
qu'on le retrouve; c'est ce parler enfin qui fait
LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 7
porter à M. Rivard — dont j'ai fort imparfaite-
ment résumé la savante analyse — le jugement
que voici:
On aperçoit bien que ce n'est ni le français classique, ni
un patois pur. ni un français corrompu, et que cependant
il accuse des particularités assez saillantes et assez d'uni-
formité sur toute l'étendue du territoire, pour constituer
un parler régional car on abuserait peut-être du
langage en l'appelant un dialecte. Le franco-canadien est
donc un parler régional relativement uniforme, sans être
homogène, et que caractérisent des formes patoises di-
verses, incorporées au français populaire commun du nord
de la France. Ajoutons qu'il a gardé, comme tous les
parlers exportés, un caractère archaïque par rapport à
celui de la mère patrie, et, en même temps, a emprunté
aux langues avec lesquelles il s'est trouvé en contact
quelques éléments étrangers (8).
Cela est fort bien. Mais cela ne désigne guère
"le pur langage de Colbert et de Louis XIV," et
pour cause. Nous n'avons point d'échantillons
du langage populaire de nos colons avant la
Conquête, car les missives ou relations diverses
qui nous ont été transmises de cette époque
proviennent naturellement de personnes ins-
truites et qui ne représentent nullement la
moyenne de la population (^). Mais l'on peut et,
ce semble, l'on doit justement induire des con-
ditions mêmes de la colonie, de l'état et des
occupations des colons, que leur langage ne
s'élevait point, en qualité, au-dessus de sa
formation naturelle, populaire au premier chef, *
8 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA
manquant conséquemment de syntaxe, de cor-
rection, de pureté et surtout de classicisme.
Mgr Amédée Gosselin a publié un très im-
portant ouvrage qui, par une documentation
copieuse autant que précise, démontre, comme
Chauveau le faisait antérieurement remarquer,
que "nos colons ne furent jamais dans cette
ignorance absolue et abrutissante dont on est
encore frappé chez les basses classes de quelques
pays européens" Ç^^). Mgr Gosselin montre du
doigt qu'à Montréal comme à Québec, sous le
régime français, "la cause de l'éducation sut
inspirer de beaux dévouements"; et nul n'en
voudrait disconvenir, surtout après avoir lu
son ouvrage. "L'instruction primaire des gar-
çons, rapporte-t-il, sans être universellement
répandue à Québec et dans ses environs, n'y
faisait pas absolument défaut." On voit même,
à cette époque, quelque pratique d'enseigne-
ment secondaire. Au fait, "apprendre aux en-
fants à lire, à écrire et à compter, leur enseigner
le catéchisme, les former à la vertu, voilà ce
que voulaient tout d'abord, en fondant leurs
écoles, Mgr de Laval, Mgr de Saint-Vallier, les
Jésuites, les Sulpiciens et les Frères Charon."
Et "les enfants apprenaient à lire, à écrire et à
chiffrer, tout en s'occupant aux travaux de la
terre et à différents métiers." Au besoin, les
maîtres d'école se dévouaient aux récoltes plutôt
qu'à leurs classes, et la chose se comprend de
LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 9
reste. Le clergé et les autorités civiles s'inté-
ressèrent à l'enseignement; cependant Mgr
Gosselin ne laisse pas de nous convaincre que
"les colons du Canada avaient tout contre eux,
le petit nombre, la pauvreté, l'éloignement, la
rigueur du climat, un état de guerre presque
continuel." Et le principal souci d'un bon
nombre de colons, particulièrement des soldats
qui s'établirent dans la colonie après la décorpo-
ration de leurs régiments, était de profiter des
avantages qu'offrait le trafic des pelleteries; ils
couraient donc les bois et s'adonnaient à la
traite (*^); et le soin d'instruire les enfants
restait aux mamans et aux grandes sœurs "qui
avaient passé une année ou deux au couvent."
De son côté, Garneau ajoute que, dans la co-
lonie, "il ne fut jamais question d'aucun plan
général d'instruction publique; et, chose inouïe,
l'imprimerie ne fut introduite dans la colonie
qu'en 1 764, cent cinquante-six ans après la fon-
dation de Québec." On peut à bon droit s'émer-
veiller de ce que la majorité de nos ancêtres,
"étant donné les circonstances," sût lire et
écrire, ou tout au moins signer. Mais ne serait-il
pas excessif de pousser l'émerveillement plus
loin?
10 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA
TROIS CLASSES LINGUISTIQUES
a) Nos populations rurales
La langue des premiers Canadiens se com-
posait sans aucun doute de mots bien français
pour la plupart, comme s'en compose aujourd'hui
le langage de nos paysans. Mais ce semble être
une contre-vérité de conclure que nos ancêtres
parlaient "la langue de Colbert et de Louis
XIV" et que nos paysans parlent également
"un français très pur," pour ce que des vocables
qui se trouvent dans la bouche de nos com-
patriotes les plus illettrés se retrouvent égale-
ment dans le texte des vieux classiques français.
Ce commun usage de mots, par nos campagnards
et par les auteurs de France, a maintes fois ins-
piré à des écrivains des affirmations manquant
de raisons suffisantes, comme il a fait dire à M.
Ernest Marceau: "Ils (ceux parmi nous qui con-
testent la pureté du langage de nos gens) seraient
encore plus ébahis si on leur prouvait, textes en
mains, que ce langage (le parler franco-canadien)
qu'ils croient bâtard, est celui des meilleurs écri-
vains des XVe, XVIe et même XVIIe siècles"
(12). Ces "textes en mains" nous montrent des
mots, pris ça et là dans des auteurs classiques
et qui sont en effet les mêmes que ceux dont
nous nous servons ...
Un Norvégien ou un Chinois en voyage prend
ainsi, dans un vocabulaire de touriste, des mots
LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 11
français qui se retrouvent individuellement,
comme mots, chez les plus parfaits poètes du
Parnasse français, mais dont ce voyageur fait
un assemblage à la va-comme-je-te-pousse et
qu'on peut imaginer. Le mot, pour employer la
terminologie des architectes, est un matériau.
Pour juxtaposer les mots, aussi bien que les
matériaux, pour en appareiller quelque chose
qui se tienne et qui ait de la ligne, du style ou
simplement de la correction, ou seulement un
nom, il faut du savoir, du métier, sinon de l'art.
Nous trouvons ce renseignement précis dans
la mine que le regretté J. -Edmond Roy a léguée,
sous un titre un peu trop restreint. Histoire de
la Seigneurie de Lauzon, aux étudiants en his-
toire du Canada:
Ceux des habitants de la seigneurie (de Lauzon) qui
savaient écrire ignoraient, il faut l'avouer, l'orthographe et
la grammaire, mais ils parvenaient à se faire comprendre
(13).
Les premiers colons du Canada avaient très
sûrement les mots, hérités de leurs mères fran-
çaises; il est moins certain qu'ils aient possédé
le savoir — qui ne s'hérite point, mais s'acquiert,
et fort laborieusement — et qu'ils se soient
souciés d'apprendre et de pratiquer le métier
d'assembler ces mots selon les règles impérieuses
de la grammaire sans quoi il ne peut exister de
bon langage et sans quoi le parler populaire
de nos ancêtres, pas plus que le nôtre, ne peut
12 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA
ressembler "au langage des meilleurs écrivains"
qui, eux, possédaient, outre les mots, le métier
et même l'art de les assembler (*'*). En sorte
que les mots, les mêmes que l'on retrouve dans
la bouche de nos campagnards et sous la plume
des maîtres écrivains, comme M. Marceau s'est
appliqué à en relever dans Montaigne, Rabelais,
Villon, Marot et Saint-Simon, ne sont que des
va-ci-va-là et ne constituent point, épars ou pris
ainsi individuellement, "un langage d'une pureté
remarquable", pas plus qu'un amas de pierres
ne forme, sans assemblage ou cimentés vaille que
vaille, un chef-d'œuvre d'architecture. Enfin,
la démonstration est apodictique, car c'est pro-
verbe que moellons dans le champ ne font pas
maison bâtie. "Les mots ont une âme qui
apparaît au contact d'autres mots" (Flaubert).
Pour dire justement que nos campagnards par-
lent le langage des "meilleurs écrivains," il
serait donc nécessaire de savoir d'abord si,
comme les meilleurs écrivains, ils établissent ce
contact qui fait apparaître l'âme des mots et
rend ainsi leur discours "pur et parfait." C'est
ce qui n'est pas démontré, et c'est ce qui n'est
guère démontrable. L'hyperbole est flatteuse,
mais la vérité vaut mieux. Ce qui semble plus
vrai, c'est que nombre de mots et même d'ex-
pressions provenant des ancêtres et se retrou-
vant dans la bouche de certains de nos paysans
comme aussi parmi le peuple des villes qui y
LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 13
ajoute des anglicismes, sont disparus de la langue
française moderne, à tort ou à raison. 11 est de
ces expressions que nous aurons le mérite d'avoir
sauvées de l'oubli et que la France viendra sans
doute reprendre chez nous, un jour ou l'autre.
Il en est d'autres dont la disparition n'inspirera
de regrets éternels à nul homme de goût.
Ainsi, le poète Chrestien de Troyes écrivait:
"Que moult lor plet quanque il voient." Notre
paysan qui dit: "Vous savez t'i quand qui's
viendront ?" (^s) emploie évidemment un mot
français du XI le siècle, mais que les plus con-
servateurs de nos éciivains seraient honteux de
restituer. Et l'autre qui répond: "A c't heure, i's
viendront t'êt' bien quand et Im* emploie à son
tour un ancien synonyme d'avec, et si joli que
Chateaubriand a tenté de le réhabiliter, mais
sans succès, en le reconnaissant digne d'entrer
dans la langue de ses Mémoires: "Mon père me
menait quand et lui à la chasse."
Aucunement signifiait autrefois, et même
encore du temps de La Fontaine, quelque peu, de
quelque manière. Aujourd'hui ce mot signifie
point du tout, nullement. De même, aucun (s'il
peut encore signifier quelque, quelqu'un dans les
phrases dubitatives ou interrogatives, ou s'em-
ployer comme pronom indéfini dans ce même
sens) ne possède généralement plus le sens
affirmatif que les anciens auteurs lui donnaient.
En France, aucun, au sens affirmatif, est devenu
14 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA
archaïque; chez nous cet archaïsme nous fait
traduire any par aucun et se corse ainsi d'un
anglicisme d'autant plus condamnable qu'il fait
dire, à ceux d'entre nous qui parlent comme
parlait Montaigne, exactement le contraire de
ce qu'ils croient exprimer:
En proportion de son capital la réserve de cette banque
est au nombre des plus considérables de celle d'aucune
banque du Canada;
On demande à louer un logement de 4 à 5 chambres
dans aucune partie de la ville; (16)
Aucun garçon ou fille en dedans de 18 ans peut faire
application pour cette position.
Comme nos illettrés, Chateaubriand écrit
encore "Un sentiment profond a poigne mon
cœur"; Frédéric Soulié répète le mot ("L'effroi
a y oigne son cœur") et réédite ce barbarisme
qui devait donc être assez fréquent dans le
parler des anciennes provinces de France.
"Elle est belle effrayant — Il travaille dan-
gereux" disent nos paysans de LaValtrie et
d'autres lieux. Les "précieux du XVI le siècle
disaient: "Une mémoire effroyable — aimer ter-
riblement — effroyablement belle"; et Vaugelas
recommandait tout particulièrement cette façon
de parler i}"^).
Comme un électeur de Saint-Roch le dirait de
M. Laurier, ou qu'un électeur de Labelle l'aurait
affirmé de M. Bourassa, Villehardouin a écrit que
Conon de Béthune était "bien emparlé,"
LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 15
Ronsard disait: "Que j'étais heureux
Avant qu'avoir bu l'amoureuse poison." Mal-
herbe aussi: "D'où s'est coulée en moi cette
lâche poison." Et la plupart de nos campa-
gnards disent encore: "C'est de la vraie poison —
c'est de la poison vif — cette femme est une
poison."
Marguerite de Navarre écrit aussi bien: "Si
ma chambrière m'en eust fait autant, je me
fusse levée, et lui eusse tué la chandelle sur le
nez." L'expression a cours en certaines pro-
vinces françaises, et notamment chez les Berri-
chons qui vont jusqu'à dire cuer le feu. De même,
nos paysans tuent et cuen* la lampe, et trouvent
aussi le poêle mort, pour s'être eue tout seu.
Agrippa d'Aubigné écrit: "Ces œufs en un nid
ponds, en un autre couvés"; et dans toutes nos
campagnes les poules auront moins pondu que
pond. (Dans la région du lac Saint-Jean, dans la
Beauce et ailleurs, les poules ponnent, ont ponné.)
Forcé par la rime, La Fontaine écrit:
Je connais maint detteur qui n'est ni souris-chauve.
Ni buisson, ni canard, ni dans tel cas tombé;
Mais simple grand seigneur, qui tous les jours se sauve
Par un escalier dérobé;
en quoi il n'est pas à imiter, même dans une
fable, dit Bescherelle . . . Les bûcherons de mon
pays de la Gatineau, nullement forcés par la
rime, ni par rien du tout, disent ainsi souris-
16 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA
chauve et, de vrai, relancent La Fontaine jusqu'à
dire souris-chaude. Comme je leur demande la
raison de cette appellation anormale, l'un d'eux
m'explique que la chauve-souris n'apparaît
qu'aux soirs de grande chaleur, que le froid la
fait se tapir dans un trou "et qu'elle est si
chaude que l'hiver ne la tue pas." Mais tous les
pourquoi des déformations de notre langage ne
reçoivent pas de réponses aussi ingénieuses.
Hauteroche dit: "Hilaire aveint son passe-
partout." Callières, en 1690, déclare ce mot "du
dernier bourgeois." Rabelais emploie toutefois
le verbe aveindre, non plus dans le sens d'aller
prendre un objet pour l'apporter à qui le de-
mande, mais dans le sens 6.' atteindre. De même
Montaigne: "aveindre à la fortune". Et le
Gaspard de notre glorieux 22e régiment inter-
pelle, comme l'auteur du Cocher, sa noble
logeuse: "Comtesse, aveindez-nous donc les
bananes" (^s).
Chateaubriand écrit "Je n'ai garde de parler
d'autre chose. Des journées de juillet, de la
chute d'un empire, de l'avenir de la monarchie,
mot.*' Et nos gens, pour exprimer qu'il ne leur
a rien été répondu, disent: Mot.
La Fontaine dit: "Le loup. . . en pensa perdre
la vie"; Montesquieu: ''Il pensa bien y avoir en
Orient la même révolution.*' Et Chateau-
briand: "Ce nom pensa me rester." Le marinier
canadien emploie tout ainsi penser au sens de
LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 17
faillir: "Sa chaloupe — ou son boat — a pensé
chavirer — ou verser — ou se renverser — ou se
revirer".
Nous entendons dire ici: "Chez les Lavallée
sont partis ce matin"; et l'on entend la même
expression fautive — avec le même nom — dans
les Charentes.
Les jumeaux sont des hessons pour nos villa-
geois comme pour George Sand.
Enfin, M. Paul Stapfer [nous avons pris la
liberté de lui emprunter quelques-uns de ces
exemples (i^)] cite textuellement les locutions sui-
vantes parmi "les trivialités, les platitudes, les
déjections les plus vomitives du langage des
rues," c'est-à-dire de la langue verte qui sévit
dans la banlieue parisienne:
Avec ça qu'c'est drôle!
Le pont que j'ai passé dessus.
L'enfant que j'y ai dit de venir me voir.
J'ai plusieurs endroits à aller.
Faudrait qu'on s'en irait de bonne heure.
Pourquoi donc c'est i qu'vous partez?
Je ne sais toujours pas quelles têtes qu'elles ont.
L'a-é-ou-u ?
Qui n'a pas, chez nous, entendu de pareilles
locutions et celles-là mêmes ?
L'on pourrait multiplier indéfiniment ces
citations, s'il était nécessaire de les multiplier
pour démontrer que certains mots, pris indivi-
duellement, ne prouvent pas plus que nous par-
18 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA
Ions généralement "le langage des meilleurs
écrivains," que d'autres mots, ainsi pris indi-
viduellement, ne doivent amener à la conclu-
sion que nous parlons généralement argot ou
patois. Mais ces citations, comme d'autres qui
viendront, et comme toutes celles qui abondent
dans le Bulletin de la Société du Parler français
au Canada, ne laissent pas de montrer que
notre parler franco-canadien (qui, par malheur,
ne se compose pas d'archaïsmes seulement,
ainsi qu'Emile Faguet a semblé le croire) est,
dans toutes nos classes, plus ou moins per-
fectible; que s'il mérite des louanges à certains
égards, il ne laisse pas de perdre en maints
endroits de sa qualité française et même de
son caractère primitif, en manquant de la
vigueur qui lui serait nécessaire pour surmonter
les obstacles de toute nature qui arrêtent ou
tout au moins retardent son perfectionnement.
Nous allons tenter d'indiquer ces obstacles, au
long de cette étude. Car nous estimons que
les louanges dont notre parler a été l'objet sont
suffisantes, pour ne pas dire que nous avons
malheureusement trop accoutumé de prendre
à la lettre certains compliments de pure cour-
toisie que des personnages officiels ou des écri-
vains complaisants nous ont adressés sur
"l'admirable conservation de notre langue,"
et qu'il serait moins naïf à nous et plus utile à
notre langage de ne point gober — comme une
LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 19
mariée qui aime à entendre dire qu'elle est belle
— ces compliments de critiques qui n'ont jamais
vu la terre canadienne, qui n'y sont venus en
contact qu'avec nos bons écrivains et journa-
listes, ou encore qui se sont vite aperçus que le
Canada français n'est pas un pays où il soit
profitable de dire ouvertement ce que l'on pense
des choses ou des gens. Pour être de quelque
profit, ces appréciations, favorables ou défavo-
rables, doivent donc rigoureusement se limiter
à l'autorité des auteurs qui ont fait une étude
approfondie du parler franco-canadien, à la
véracité des observateurs qui ont regardé et
écouté de près, qui ont amassé de bonne foi des
témoignages et des preuves.
La définition de M. Rivard s'applique on ne
pourrait mieux à nos populations rurales et
surtout à celles qui ne sont pas limitrophes, c'est-
à-dire qui n'ont aucun contact avec nos pro-
vinces anglophones ou avec les Etats-Unis; car
les "quelques éléments étrangers" que M. Rivard
a notés dans sa définition ne suffisent vraiment
pas à marquer les ravages que l'anglicisme fait
partout, de nos jours, dans notre langage,
surtout parmi nos masses urbaines. Cette défi-
nition s'appliquerait donc à celles de nos popu-
lations rurales qui sont restées exclusivement
agricoles; à ceux de nos paysans dont les enfants
ne sont pas employés à la construction des che-
mins de fer, à la grande navigation fluviale, aux
20 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA
"chantieis" de l'exploitation forestière, aux
papeteries, aux minières, aux usines ou aux
manufactures dirigées, pour la plupart, par des
patrons et des contremaîtres de langue anglaise,
outillées à l'américaine et qui transportent et
produisent encore plus d'anglicismes que de
marchandises. Le langage ancestral, le français
régional de nos pères, se retrouve en son état
primitif dans les campagnes isolées dont la
population volontiers casanière se suffit à soi-
même; où
Dans sa cabane
Pierriche vit content
Avec sa femme
Et ses petits enfants;
où s'est perpétué et domine l'esprit conservateur
du paysan de France avec ses traditions, ses
coutumes, ses légendes même et ses chansons
dont l'efficience ne saurait être surpassée dans
la conservation de la langue populaire; où le père
établit ses fils à ses côtés et leur enseigne à ne
point s'exiler pour courir après la fortune; où
enfin une force d'inertie (qui n'est pas la force
conservatrice dont parle Darmesteter, mais
bien la propriété qu'ont certains corps de ne
pouvoir d'eux-mêmes changer d'état ou d'habi-
tudes) refoule les nouveautés et les tentations
qui, dans l'ordre social, ne sauraient être accueil-
lies sans l'abandonnement de quelque chose
appartenant au passé. Or, ce que l'on sacrifie
LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 21
plus OU moins sciemment pour courir à la nou-
veauté, pour céder à la tentation de "voir du
pays" ou de "faire de l'argent," c'est au premier
chef les traditions familiales et c'est la langue
des aïeux. Voyez, par exemple, parmi ceux qui
ont cédé à cette tentation, ces gens qui se dé-
signent eux-mêmes "les Canayens des States".,..
(20). Un autre exemple nous vient de quelques
villages du littoral nord du Saint-Laurent, no-
tamment des Eboulements ou de la Malbaie qui,
pour sa part, a commencé par se surnommer
Murray Bay. Les philologues avaient pris l'habi-
tude d'aller rechercher dans ces villages la langue
primitive des Canadiens. Mais la vapeur des
locomotives, des paquebots et des usines a,
depuis quelques années, réduit la force d'inertie
de ces jolis villages en les faisant participer aux
avantages matériels du trafic qu'elle active; et
elle a simultanément épandu sur ces foyers de
notre parler ancestral un nuage qui les rendra
désormais introuvables aux chercheurs des
origines de notre parler. Aussi l'étude que M.
Gauldrée-Boileau publiait en 1875 sur "le
paysan de Saint-Irénée" devra-t-elle bientôt se
ranger parmi les récits légendaires ou tout au
moins parmi les tableaux d'une époque révolue
(21). Le parler de certaines populations de la
rive sud semble avoir moins subi les influences
du progrès; en sorte que ces populations peuvent
disputer aux villages opposés l'honneur de faire
22 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA
encore entendre aux philologues notre langue
primitive avec le moins d'adultérations.
b) Notre peuple des villes
Le peuple des villes, le peuple des faubourgs,
hélas! que parle-t-il ? Ce peuple, que l'ins-
truction ne pénètre que comme la rosée du ciel
rafraîchit le Sahara, ce peuple qui doit vivre
d'abord et qui, pour subsister, doit s'établir
autour des usines ou à proximité des grandes
industries à capitaux et à vocabulaire anglais,
comment peut-on exiger qu'il conserve à sa
langue maternelle quelque pureté ?
N'est-ce pas là, franchement, que l'anglicisme
fait des ravages ? L'ouvrier ne connaît que par
leur désignation anglaise la plupart de ses
outils, des pièces de l'outillage de sa manufacture,
la majorité des termes de son propre métier.
Il vient parfois de la campagne et entremêle,
sans en avoir cure, la langue archaïque de son
village avec le jargon de l'usine; la rue et la
méconnaissance de toute police verbale achèvent
la formation d'un parler dont ne voici-t-il pas
un échantillon à très peu près exact: "Si vous
voulez me spérer un wrench pour settler le
washer du sink qui s'est démanché" (22).
Des marches d'escalier, sont devenues: des
Des bornes-fontaines . . " " des hy'drants;
Se bien porter " " feeler ben;
Bien portant " " smart;
Provoquer, défier " " challender (de
challenge) ;
LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA
23
Des tubes ou tuyaux de
calorifères sont devenus: des yi-pes de œil;
Un chapeau de Livourne,
de paille d'Italie
Des ressorts
Un patron
Une femme élégante . . .
Une dépense, un office,
un garde-manger. . . .
L'annuaiie des adresses
Il n'y est pas, il en est
loin
Du pétrole
Faire la monnaie d'un
billet
Croire à la réalité de, se
rendre compte de,
comprendre, consta-
ter, apercevoir
L'escompte
Une bonne à tout faire .
Au-dessus, sur ou en
amont, au-dessous,
sous, ou en aval. . . .
Un article d'occasion. .
Une force hydraulique.
Une fabrique
Un entrepreneur
Présenter des excuses . .
un chapeau de
leghorn;
des springs;
un boss;
un , . .patron;
une pantry;
un directory;
il n'est pas dedans
Qiis not in it);
de l'huile de char-
bon {coal oil);
changer un bill
{change a bill) ;
réaliser ( realize);
le discompte,
{discount) ;
une servante géné-
rale {gênerai
servant) ;
en haut, en bas
{above, below);
un article de se-
conde main
{second hand);
un pouvoir d'eau
{water power).
une facterie
{factory) ;
un con tracteur
{contracter) ;
faire des apologies
{apologizes) .
y
24 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA
Et c'est ainsi de suite. Demandez, par
exemple, au premier menuisier venu, quel
est le nom français du claphoard, du V joint,
du studding, du scantlan (scantling), d'un spoke
shave, d'un drill, d'un punch, d'un planer,
d'un grinder, d'un scraper, d'un bevel, d'une
gauge, d'un scruher, d'un beader, et même des
rippes que son rabot détache des planches.
Entrez dans une filatuie, une allumièie, une
scierie, une armurerie, une distillerie, une tissan-
derie; passez ensuite à la cordonnerie, à la ma-
çonnerie, à la carrosserie; puis dans la télégraphie,
la bureaucratie, la bourse, le courtage et la
banque, le transport et l'administration. En-
quérez-vous, ici et là, aux artisans, ouvriers ou
employés de ces divers métiers, industries ou
professions, du nom français des objets usuels
qu'ils emploient et des choses familières dont ils
s'occupent toute la journée. A peu près tout se
désigne par un mot anglais, parce qu'à peu près
tout a été nommé d'après des catalogues, des
prix-courants et des prospectus anglais ou amé-
ricains, et que l'artisan, l'ouvrier ou l'employé
ignore le vocable français propre à chaque chose.
Jusque dans l'imprimerie, dans nos ateliers
canadiens-français où l'on ne manipule générale-
ment que de la matière française, de la matière
écrite et censément soignée, où l'on exécute
toutes nos commandes d'impressions françaises
(et cela s'appelle des jobs), demandez à l'apprenti
LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 25
s'il entend souvent donner un nom français au
rack, au dash, aux eut, au half tone, aux line eut,
aux slips, au stick, aux ivrong founts, au siitehage
(!), aux indentions, aux braees, aux rwZes, aux
matrix, aux s?^^^s, au dummy, aux leaders, et
aux caractères courants aga^e, smaZ/ p?;ca, hrevier,
long primer ou minion "? Vous verrez qu'à tout
cela l'on a conservé les noms donnés par les
industriels ou manufacturiers anglais et amé-
ricains. Est-ce que j'exagère?
Fait remarquable et quelque peu concluant:
dans tout notre commerce franco-canadien, les
marchands d'ornements d'église sont à peu près
les seuls à posséder un vocabulaire usuel presque
exclusivement français. D'une part, les cha-
lands de ce commerce particulier se mêlant
moins que toute autre classe à l'élément anglais,
et, d'autre part, la provenance plus générale-
ment française des articles de ce commerce, ex-
pliquent assez vraisemblablement cette heureuse
anomalie d'une spécialité commerciale, au moins,
bravant le déluge de l'anglicisation. Notre
librairie elle-même, qui use d'une termino-
logie bien française tant qu'elle s'occupe de
l'importation et du débit des livres français,
donne plus ou moins dans l'anglicisme, du mo-
ment qu'elle en vient à la papeterie qui ressortit
à la fabrication anglaise et américaine, autant
que française, sinon davantage. Ce fait démontre
avec quelque clarté d'où vient le péril auquel es
26 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA
exposé chez nous le vocabulaire des autres
branches de notre commerce et de notre in-
dustrie qui toutes, à très peu près, s'alimentent
à des sources de production anglaises ou amé-
ricaines.
Mais reprêtons l'oreille au langage de notre
ouvrier des villes et aux vocabulaires dont il est
pénétré. Une matinée de chômage, il assiste à
une joute de hase-hall, de lacrosse, de foot-hall ou
de hockey. Il n'entend là pas un seul terme
français de ces jeux publics et populaires qui
pourtant ont chacun leur terminologie propre
(23). A l'île Sainte-Hélène, aussi bien que sur la
grève de l'Outaouais ou de la rivière Saint-
Charles, ses héritiers qui tirent leur coupe
comme exercice d'école buissonnière, ne lui
font-ils pas entendre des locutions comme
celles-ci, qui ressemblent autant que des sœurs
aux "déjections les plus vomitives du langage
des rues" que nous avons déjà rapportées
(page 17), lorsqu'elles ne sont pas exactement
les mêmes :
Pis d'I'eau, comment c'que tu n'avais de creux ?
L'eau, jusqu'où c'que ça t' allait? (24).
Après sa journée, si ce n'est pas un tag day,
mais un hargain day, sa femme l'emmènera chez
un marchand, dans un magasin de 77iarchandises
sèches'dont elle aura lu les annonces-réclames —
M. Eugène Rouillard nous a dit ce que cela est
LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 27
(25) — et elle achètera un sweater, un jersey, un
coat à simple ou double hreast, des slippers en
cuir patent, un satchel à strap ou un suit case
pour loger tout cela, et que sais-je encore! Enfin,
le soir, on jouera sans doute en famille un
bridge ou un euchre qui permettra d'étaler encore,
avec les cartes, tous les anglicismes inédits que
ces nobles jeux propagent dans nos chaumières
comme dans nos salons les plus huppés, pour le
divertissement de gens, pourtant valides, qui
n'ont rien à se dire et à qui le sort de la langue
française indiffère.
La iTière et les filles, à supposer qu'elles aient
fréquenté le couvent, sont-elles capables de
réagir efficacement ? L'enseignement primaire
donné aux enfants du peuple suffit-il à galvaniser
le respect du français dans ces cœurs qu'attend
la lutte pour l'existence, à les blinder pour ré-
sister à l'anglicisation ? Sans aucun doute, l'en-
fant du peuple, devenu ouvrier et chef de famille,
continuera à comprendre le français, à entendre
le sermon du dimanche et à lire les faits divers de
son journal. Mais ces influences vaincront-elles
celles de l'atelier et de la rue 7
Le journal, le théâtre et la littérature popu-
laires sont généralement les trois sources d'ins-
truction de l'ouvrier. Or, nous savons quelle
importance n'a pas, chez nous, le théâtre fran-
çais. Je ne suis pas de ceux qui professent que la
littérature canadienne n'existe pas p^); il est
28 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA
néanmoins manifeste que nous manquons de
littérateurs populaires: s'entend, d'écrivains qui
se sont donné la mission d'instruire le peuple en
lui fournissant des livres à sa portée. Enfin, soit
dit sans la moindre malice, le journal est-il de
force à suppléer à l'enseignement du français
que reçoit l'ouvrier 7
Omer Héroux a expliqué comment les con-
ditions de bousculade dans lesquelles se fabrique
"la copie multiforme" du journal quotidien,
l'impossibilité presque générale dans laquelle se
trouvent souvent les journalistes de se spécialiser,
et aussi l'apathie des lecteurs toujours satisfaits,
sont la cause "que nous avons accumulé une
telle quantité de barbarismes, de solécismes et de
fautes de toute sorte, que nombre de lecteurs
contresigneraient facilement la boutade fameuse
d'Arthur Buies: "Je me suis souvent demandé
"(écrivait Buies) pourquoi les trois quarts des
"journalistes ne renchaussaient pas des patates
"au lieu de tenir une plume. A force de les lire,
**je suis arrivé à en découvrir la raison: c'est que
**nos écrivains ne font pas la moindre différence
"entre une plume et une pioche" (27).
Ma foi, nos journalistes d'aujourd'hui — encore
que bon nombre écrivent mieux que les con-
temporains de Buies — ont possiblement quelque
excuse à ne point différencier une plume d'une
pioche, dans ce pays où la protection des Lettres
ressortit au ministère de l'Agriculture. Mais,
LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 29
plaisanterie à part, il faut bien admettre que le
peuple de nos villes, quelle qu'en soit la cause,
est celle de nos trois classes ou castes linguisti-
ques qui parle aujourd'hui le français le plus in-
correct. Ce n'est pas du patois qu'on y parle,
c'est entendu. Littré a déclaré, une fois pour
toutes et pour tous nos juges qui ont cependant
répété cette erreur, que "ce serait se faire une
idée erronée que de considérer un patois comme
du français altéré." Mais cette constatation
suffit-elle à nous rassurer ? Et si Malherbe a pu
confesser, avec autant de reconnaissance que de
fierté, qu'il avait appris son français à la place
Maubert, nos poètes montréalais pourraient-ils,
au même titre, se targuer de la place Jacques-
Cartier ?
Notre populaire fournit, à la vérité, quel-
ques orateurs à qui le souci de la politi-
que ou de la mutualité a façonné un lan-
gage qui n'est pas trop dépourvu de tenue dans
une assemblée syndicale ou sur un "husting";
mais ces porte-parole du populaire restent des
exceptions et sont loin de marquer le parler
moyen du peuple des villes. Cette infériorité
verbale, chez le peuple, est d'autant plus le-
grettable et alarmante que c'est lui, ne l'ou-
blions pas, qui, dans notre pays comme dans
tous les autres, crée les mots et forge la langue,
l'idiome, le dialecte, le jargon ou le patois qui
tend à s'imposer et à subsister.
L^
30 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA
La plupart des métiers ont cependant un
vocabulaire français d'une richesse que nous ne
nous imaginons pas, d'une couleur merveilleuse
et d'une précision parfaite.
La lente organisation d'une telle langue (dit Rémy de
Gourmont en traitant de la langue des ouvriers), faite
d'images et de mots détournés d'un sens primitif, fut un
travail admirable auquel tous les siècles ont collaboré.
Et je ne suis pas éloigné de songer qu'il serait plus utile
de faire apprendre aux enfants les termes de métier que
les racines grecques; leur esprit comprendrait mieux sur
une matière plus assimilable, et si l'on joignait à cela des
exercices sur les mots composés et les suffixes, peut-être
prendraient-ils plus de goût et quelque respect pour une
langue dont ils sentiraient la chaleur, les palpitations, la
vie (28).
Au reste, Ronsard, qui révéla à la France le
pouvoir évocateur des mots aussi bien que des
rythmes, avait depuis longtemps déjà donné ce
conseil dans son Art poétique:
Tu practiqueras bien souvent les artisans de tous mes-
tiers, comme ceux de marine, vénerie, fauconnerie et
principalement les artisans du feu, orfèvres, fondeurs,
mareschaux, minéralliers, et de là tireras maintes belles et
vives comparaisons avec les noms propres des mestiers, pour
enrichir ton œuvre et le rendre plus agréable et parfait.
Et Joachim du Bellay a fait la même re-
commandation dans sa Défense et illustration de
la langue françoise:
Encore te veux-je avertir de hanter quelquefois non
seulement les savans; mais aussi toutes sortes d'ouvriers
et gens mécaniques, comme mariniers, fondeurs, F>eintres,
LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 31
engraveurs et autres .... pour tirer de là ces belles com-
paraisons et vives descriptions de toutes choses.
Ces attestations de l'efficacité des termes ou-
vriers dans l'enrichissement de la langue ne sont
point inutiles, car elles soulignent avec autorité
l'importance, pour l'amélioration de notre parler
franco-canadien, de procurer au peuple, si
possible, ces vocabulaires spéciaux qui de-
vraient retarder son enlisement dans l'anglici-
sation et lui inspirer la création, par analogie,
des vocables qui peuvent lui manquer.
Certes, des efforts ont été faits par des parti-
culiers et par les pouvoirs publics pour fournir
une instruction plus intensive et plus française
à notre peuple des villes; il convient d'applaudir
aux lois qui ont rappelé, tout au moins dans la
province de Québec, les grands services publics
au respect du français; pareillement l'on ne
saurait trop se féliciter de l'établissement des
écoles techniques, de la diffusion des vocabu-
laires spéciaux par les sociétés qui se sont
chargées de ce soin délicat, voire de l'exemple
donné par nos principales maisons de comm.erce
qui commencent à distribuer à leur clientèle des
catalogues en langue française. Mais ce sera
toujours à l'école primaire que cette régénération
verbale devra s'opérer pour produire des ré-
sultats durables, puisque c'est d'abord affaire
d'éducation et d'enseignement. Nous ne pou-
vons sur ce point qu'espérer en l'avenir.
32 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA
c) Nos gens instruits
Enfin, les gens instruits ont leur façon parti-
culière de s'exprimer, et leur façon est naturelle-
ment la meilleure. En tout cas, nous allons pro-
bablement nous rendre compte de ce fait impor-
tant: si les conditions dans lesquelles nous
apprenons à parler la langue française au
Canada (voisinage, ambiance, éloignement, édu-
cation familiale ou enseignement, incurie ou
impéritie, désintéressement ou répugnance, allé-
geance britannique, situation géographique,
relations commerciales et professionnelles, ou
conditions de tout autre ordre) font qu'il nous
est excessivement difficile de la parler parfaite-
ment, ce nous est à tout le moins une possibilité
relativement facile autant qu'un impérieux
devoir de parler mieux la langue française que
nous ne la parlons généralement, même s'il est
désirable, à certains égards et avant tout au
point de vue religieux ou national, que nous
conservions leur caractère distinctif et à notre
parler et à notre tempérament — hypothèse que
l'on peut défendre aussi sincèrement que
l'admettre par épitrope.
En faisant observer ainsi combien il est diffi-
cile de parler honnêtement la langue française, il
va de soi que nous songeons à la langue des bons
auteurs modernes, et non à celle des boulevards
en quoi Faguet et d'autres puristes ont facile-
LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 33
ment trouvé matière à se gausser souvent. Mais
lorsque les épurateurs du parler franco-cana-
dien tâchent de nous faire comprendre les
raisons et motifs supérieurs qui doivent nous en-
gager à soigner notre langage, ils ne s'illusion-
nent pas au point de croire qu'en France même,
et dans les milieux les plus exemplaires, la langue
parlée soit réellement "telle à la bouche que sur
le papier," si l'on peut ainsi retourner le mot de
Montaigne qui recherchait précisément le con-
traire, mot dont maints écrivains, entre autres
Faguet, se sont fait un précepte et que Stendhal
a d'ailleurs formulé dans une règle de style:
écrire comme on parle. La langue parlée serait
insupportable à entendre si elle devait, sans le
moindre relâche et sans détente aucune, s'as-
treindre à la surveillance de soi-même et à la
correction rigoureuse que la langue écrite re-
quiert. Les académiciens en robe de chambre se
soucient probablement peu du nombre et de la
cadence des phrases qu'ils échangent dans leur
domestique; ils n'assaisonnent pas davantage
leur pot-au-feu aux fines herbes et à la prime-
fleur du vocabulaire; et ils prennent sans doute
des privautés avec la langue qu'ils révèrent so-
lennellement sous la Coupole. La langue parlée
couramment jouit de privilèges et use même de
licences; elle peut se permettre un certain dé-
bridement que la langue écrite ne saurait tolérer.
Mais entre la bonhomie familière qui est le sans-
34 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA
façon du foyer et qui sait au moment voulu
faire place à la tenue parfaite, et la grossièreté
invétérée qui reste imperturbablement et sans
cesse un relâchement total, n'y a-t-il pas, vrai-
ment, une marge, disons une petite pelouse en-
gageante où nous puissions nous promener à
l'aise pour causer un peu des imperfections
usuelles et à peu près générales du parler franco-
canadien, de celles qui ne se retrouvent pas seule-
ment dans le laisser-aller de l'intimité, mais un
peu partout et un peu toujours, et sur les lèvres,
de qui dirais-je ? Disons, si vous voulez, sur les
lèvres de gens qui devraient parler mieux et
même parler bien.
Il est dangereux de généraliser; il serait in-
juste de mettre au compte de toute notre na-
tionalité des défauts qui ne sont qu'individuels
et trop peu répandus pour justifier une conclu-
sion du particulier au général. Aussi m'empressè-
je d'en avertir ceux de nos compatriotes de lan-
gue anglaise, et les curieux étrangers, de France,
des Etats-Unis, d'Allemagne ou d'ailleurs qui
d'aventure me feraient l'honneur de me lire: les
imperfections du parler franco-canadien, avec
les responsabilités que ces imperfections com-
portent, et qui ont motivé la présente étude, ne
sont point communes à tous les Canadiens-
français. Nos gens instruits — nous allons bien-
tôt en faire la remarque (page 40) — écrivent
plus correctement qu'ils ne parlent générale-
LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 35
ment, et cela prouve assez qu'ils parleraient
mieux si seulement ils s'en donnaient la peine,
puisque leur écriture témoigne qu'ils savent.
Il en est, certes, parmi nous, à qui le bonnet ne
va d'aucune façon, parce qu'ils se sont donné la
peine d'apprendre leur langue, et l'anglaise
aussi; qui parlent et écrivent correctement l'une
et l'autre, et qui font souvent honneur à la
langue de France et même à la langue d'Angle-
terre; et c'est à ce point de vérité qu'il n'y
aurait rien d'aussi facile que de les nombrer.
C'est également à ce point de vérité qu'il ne
saurait être impertinent de souhaiter que la
Société du Parler français au Canada, ayant en
main le flambeau qui doit éclairer tous les Cana-
diens francophones, se préoccupe de marquer,
dans l'édition du "lexique canadien-français"
qu'elle élabore avec les soins les plus diligents, la
région particulière et souvent fort restreinte où
s'entendent la plupart des canadianismes, bar-
barismes, formes dialectales et autres de nos
idiotismes qu'elle collectionne et publie. Car,
rapportées sans indication de limites ou da
frontières linguistiques, comme elles le sont
actuellement dans le Bulletin qui livre mensuelle-
ment au public et à l'étranger des tranches de ce
lexique important et précieux, ces expressions
dont certaines sont des ridiculités, et pour
la plupart répréhensibles, voire grotesques,
voire "vomitives", pourraient de bon compte
36 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA
être attribuées à trois millions de Canadiens-
français et donc et du même coup à tous nos
gens instruits, lorsqu'elles ne sont véritablement
imputables qu'à un village ou à une circons-
cription (29). Mais les imperfections, défauts et
obstacles que nous signalons nous ont semblé,
d'un côté, assez généralement répandus et,
d'un autre côté, assez graves pour rendre oppor-
tun, sinon nécessaire, l'exposé des multiples
causes d'une indifférence plus dommageable
qu'on ne paraît le croire.
Nous pourrons donc deviser à l'aise sur le
langage des gens de notre condition, de notre
classe soi-disant dirigeante, ce qui ne signifie
pas que cette classe, de ce qu'elle dirige, se
compose exclusivement de gens instruits ou
faisant preuve d'instruction, ni qu'elle est tou-
jours tutrice. Nos hommes instruits se révèlent
évidemment dans des volumes ou dans des
articles de journal ou de revue portant leur
signature ou leur griffe, dans les chaires d'église
et d'université, parmi les instituteurs de nos
écoles, enfin dans nos sociétés littéraires ou
savantes; un certain nombre se rencontrent au
parlement et à la tribune populaire. Et se sauve
de moi l'arrière-pensée d'amoindrir leur mérite.
Car plusieurs d'entre eux sont de féaux che-
valiers, des militants et souvent même des
héros, qui se battent pour la langue française en
notre pays et reçoivent plus de blessures que
LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 37
de lauriers; ils s'exposent et éUment leur énergie
dans l'espoir d'une sainte contagion de leur
exemple et de l'amour qu'ils ont au cœur; ils
renouvellent, dans des conditions sociales diffé-
rentes et non plus contre des Iroquois mais
contre d'autres sauvages, le dévouement épique
et sauveur de 1660, le saciifice de Dollard des
Ormeaux et de ses seize compagnons.
Des gens instruits, on en voit encore au
Palais, dans nos rares bibliothèques et nos nom-
breux bureaux, voire à la bourse, au cercle,
parmi les chalands des grands magasins, dans
les salons, enfin sur les trottoirs, ceux notam-
ment qui ont la prédilection des promeneurs et
des promeneuses. Quand on n'y parle pas l'an-
glais, on y parle généralement français, c'est
encore entendu. . . Mais nous, qui nous soucions
de voir la langue française se répandre en vigueur
et en beauté sur le sol canadien, nous tous qui
souffrons d'assister aux luttes qui se livrent plus
ou moins puniquement contre notre langue
maternelle et aux soulèvements de préjugés
auxquels ces luttes donnent lieu et pas toujours
pour son bien, n'avons-nous pas souvent bondi
d'entendre certaines expressions sortir de la
bouche de nos propres compatriotes, de nos
gens instruits, de ceux-là mêmes qui, aux
comices nationaux et tricolores du 24 juin,
crient le plus éperdument au respect de notre
langue, de nos traditions et de nos droits ? Ces
38
LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA
protestations ont certainement bel air, gonflées
d'éloquence! Mais qu'on les oublie vite en ren-
trant chez soi, en regagnant le bureau, en re-
prenant le trottoir . . .
Se changer pour: Changer de toilette, de vête-
ments;
Excessivement " Extrêmement, tout à fait, très,
on ne peut plus;
C'est ennuyant " C'est ennuyeux;
S'objecter " Objecter;
Acter " Jouer (dans une pièce de
théâtre) ;
Anxieux " Désireux;
Transiger des affaires. . " Expédier des affaires;
Ce n'est pas cela qu'il
s'agit " Dont il s'agit;
Tout ainsi " Simple, sans façons;
Il reste là " C'est là qu'il demeure;
Privilégière " Privilégiée;
Charriot " Corbillard;
Il est après téléphoner . . " Il téléphone, il est au télé-
phone, il est à téléphoner;
Mal parler " Parler mal;
C'est là où je demeure . . " C'est là que je demeure;
De la broue " De la mousse;
Embarquer dans un
tramway, débarquer
d'un tramway " Monter en tramway, dans un
tramway, descendre de
tramway;
S'écarter " Se perdre, s'égarer;
C'est bien de valeur . . ; " C'est dommage, c'est re-
grettable;
Par icitte " De ce côté-ci, chez nous, ici;
Dérangez-vous pas. ... " Ne vous dérangez pas;
Emotionnée " Emue, bouleversée;
Sa robe fait bien "Sa robe va bien;
Sa dame et ses demoi-
selles " Sa femme et ses filles;
Je lui ai causé " J'ai causé avec lui;
Je m'en rappelle "Il m'en souvient, je m'en sous
viens, je me le rappelle;
LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 39
Vous sentez-vous de la
guerre dans votre
bout? pour: Eprouve-t-on les effets de la
guerre dans votre localité,
dans votre industrie;
La salle de thé " La salle des thés (et même
tea-room, puisque Larousse
donne tea-gown) ;
Nous vous avons man-
qué " Vous nous avez manqué....
Est-ce que j'exagère encore? Ces exemples, je
ne les relève pas chez le peuple des villes, ni
chez l'ouvrier, ni chez le paysan; je ne les re-
lève pas davantage chez les représentants de nos
trois classes linguistiques, c'est-à-dire dans la
langue parlementaire, dans cette langue de la
discussion, qui est souvent discutable et qui est
même, s'il faut en croire Faguet, la langue qu'il
ne faut pas parler. Ces exemples, je les ai cueillis
dans la classe que vous savez, qui les répète
persévéramment avec d'autres d'égale sonorité
et qui les entremêle équitablement avec des lo-
cutions English style du genre que nous avons vu
plus haut et que nous verrons derechef plus bas.
Le langage courant de notre bonne société en
est devenu contaminé au point de fournir un
prétexte à des ménages canadiens-français pour
faire si peu confiance à notre langue qu'ils
élèvent exclusivement leurs enfants en anglais
plutôt que de leur apprendre un français ne
ressemblant plus au français. Concédons qu'il
se mêle un grain de pose et un grain d'anglo*
40 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA
manie dans le programme de ces ménages, et
que cette pratique accuse un faible assez fort
pour l'anglo-saxonnerie; mais voyons-y aussi le
prodrome d'un affaiblissement dans l'attrait
que doit produire la langue française convena-
blement parlée.
L'atmosphère d'imperfectibilité littéraire dans
laquelle nous vivons donne lieu à un phénomène
remarquable. Nos gens instruits écrivent géné-
ralement un français correct; mais leur conver-
sation se relâche au point de donner parfois
l'impression qu'ils manquent absolument d'ins-
truction. On craint de se singulariser en parlant
aussi bien qu'on le pourrait dans des milieux où
ce relâchement de l'expression est toujours trop
toléré; et l'on dit des choses que l'on n écrirait
jamais. En France, au contraire, les gens du
peuple (et nous excluons ceux qui parlent l'argot
ou les patois) qui ignorent jusqu'à l'orthographe
et seraient incapables de rédiger une lettre de
trois lignes sans y loger une bonne demi-douzaine
de fautes, causent cependant avec une aisance et
une correction que l'on prend rarement en
défaut. Ce n'est donc pas l'instruction qui man-
que à nos gens du monde; mais c'est par psit-
tacisme qu'ils laissent se répandre, et aident à se
répandre dans notre atmosphère tous ces bar-
barismes, solécismes, anglicismes, provincia-
lismes, rusticismes, plébéianismes, décadentismes
et autrçs incongruités dç notre langage, avec
LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 41
maintes locutions usuelles et vulgaires qui ne
veulent ordinairement rien dire: chevilles et
bouche-trous de la conversation, qui, n'ayant
point l'aspect d'anglicismes parce qu'ils sont de
contexture française, ne s'imposent point à la
correction. Le principal défaut de ces locutions,
en effet, est de n'avoir aucun sens, ou d'avoir,
au fond, un sens ridicule; et leur plus grave dan-
ger est d'être, non pas à la mode, car elles
passeraient avec la mode, mais courantes et
consacrées — ce qui est pis.
Nous n'aurions pas raison de nous arrêter
outre mesure à ces locutions condamnables, de
réciter à la venvole le chapelet ou le rosaire de
ces imperfections verbales qui, en général,
exigent qu'on les examine d'assez près pour
manifester leur infirmité et inspirer la petite
horreur dont elles sont très dignes. Le mérite
serait vraiment trop mince, aussi, de rééditer les
notes prises par ceux de nos écrivains qui ont
publié des Corrigeons-nous dont nous dirons un
mot tout à l'heure. Soulignons seulement le ca-
ractère d'irréflexion que donnent à notre conver-
sation, à la conversation des gens du monde,
l'emploi et l'abus de certaines expressions
qu'un peu de réflexion suffirait à proscrire, de
réflexion toute simple et sans le moindre effort
philologique, de cette réflexion que l'on peut
sans trop de rigueur requérir des jeunes messieurs
qui furent plus ou moins bacheliers et des jeunes
42 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA
demoiselles qui ont été diplômées et ont rap-
porté de leur couvent des médailles grandes et
brillantes comme leurs yeux. Sont-elles heu-
reuses de nous apprendre: "Je vais graduer
cette année; j'ai gradué l'an dernier." Cela
leur donne des airs de petites femmes, déjà, et
cela leur va à croquer. Elles diraient cependant,
sans commettre un anglicisme et avec plus de
gentillesse encore: "Je serai graduée, j'ai été
graduée" ... et encore mieux: "Je serai di-
plômée." Graduer signifiant en effet "conférer
des grades universitaires,'' ce ne peut être que
l'université, et à la rigueur leur couvent qui les
a graduées ou qui les graduera; en tout cas les
chères élèves ne peuvent qu'être graduées. Mais
je me voudrais mal de mort d'être la cause du
premier petit pli qui fronçât la candeur de
leur front, et je ne dirai rien . . . Pourtant, il
faudra bien leur faire savoir un jour, à ces
mignonnes diplômées — si elles tiennent à justi-
fier les beaux grades qu'elles ont obtenus dans
l'étude du français — que ce français s'attend à
retrouver dans leur bouche en cerise de France
toute sa pureté et toute sa douceur; que ce beau
langage que Musset lui-même aurait voulu
mieux servir:
France, ô mon beau pays ! J'ai de plus d'un outrage
Offensé ton céleste, harmonieux langage.
Idiome de l'amour, si doux qu'à le parler
Tes femmes sur la lèvre en gardent un sourire;
Le miel le plus doré qui sur la triste lyre
De la bouche et du coeur ait jamais pu couler!
LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 43
que ce beau langage de l'honnêteté, comme on
l'appelait au grand siècle dont nous venons, et
qui signifie le parler des gens d'esprit et de belles
manières, enfin que ce langage d'élite est sou-
vent fort mal traité dans nos réunions mon-
daines. Plus tard! . . . Elles ont bien le temps!
Oui, je sais. Eh bien donc! quand viendra pour
elles le temps de songer aux choses sérieuses, et
même à la chose la plus sérieuse ou qui pourra le
devenir, et quand les prétendants commence-
ront à poindre — et c'est à supposer qu'ils n'ont
point déjà point — il faudra qu'elles sachent que,
si l'on peut correctement tomber en pâmoison,
en défaillance, voire en syncope, en apoplexie et
même en léthargie, cette bonne langue française
— malgré l'analogie des affections — ne permet
pas de tomber en amour ni d'être en amour. Que
les jeunes gens deviennent ou tombent amou-
reux, cela est possible et cela est charmant; mais
c'est bien tout ce que tolère la grammaire, et
c'est beaucoup de complaisance chez un cha-
peron aussi austère qui se scandalisera, néan-
moins et pour de bon, d'entendre dire, même en
secret: "Un tel est en amour; Une telle est
tombée en amour". . . Pardonne-leur, gram-
maire, car ils ne savent ce qu'ils disent!
Dans la rue, dans les hôtels, au théâtre ou
dans les réunions sociales, vous n'êtes pas sans
avoir entendu un monsieur s'excuser de rester
ganté en recevant votre poignée de main.
44 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA
"Excusez mon gant." Qui s'excuse ainsi s'accuse.
Nous avons pris cette expression des Anglais,
pour céder encore au besoin qui nous tient de les
imiter, sans remarquer si ce que nous leur em-
pruntons est bon ou mauvais, et sans mettre
une petite toilette française, au moins un cache-
nez à ces locutions étrangères, avant de les
introduire dans notre monde.
Cette locution est-elle correcte en anglais;
est-elle conforme à la grammaire, aux usages et
au génie d'Albion ? Je l'ignore et peu me chaut.
Mais ce que nous savons et de quoi nous devons
nous inquiéter, c'est que la traduction par trop
littérale d'une locution populaire anglaise et
plus probablement yankee, que son adoption
par notre classe dirigeante ajoute à notre réper-
toire une expression triplement fautive. En
effet, qui "excuse son gant" commet, en trois
mots, trois fautes. D'abord, un anglicisme,
puisque cette traduction littérale de la locution
anglaise attente à notre grammaire en pré-
tendant faire excuser un gant. On excuse une
personne; on excuse aussi bien une incartade ou
une erreur; mais — en français — on n'excuse pas
un gant, pas plus qu'une table ou une chaise.
Anglicisme, solécisme et, troisièmement, faute
de savoir-vivre, ou, par euphémisme, faute d'éti-
quette, puisque dans la bonne société l'on doit
se ganter, et conséquemment s'excuser parfois
de ne pas l'être, mais jamais de l'être . . .
LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 45
Il y aurait à broder encore, entre mille autres,
sur ces fameux "Compliments de la saison" que,
pour singer toujours les Anglais, nous échangeons
tout à trac aux solstices d'été et d'hiver, et
notamment à la Noël, qui devient si bien le
Christmas que le Bonhomme Noël y perd lui-
même son français et ne répond plus guère
qu'au nom de "St. Nicholas" alias Santa Claus
dans un trop grand nombre de nos familles
pourtant originaires de la Normandie, de l'Anjou,
de l'Ile-de-France ....
Mais l'épluchage de toutes ces expressions
nous mènerait loin, et peu utilement puisque,
encore un coup, il suffit d'un peu de réflexion
pour les éviter et nous empêcher de les répandre
dans notre conversation qui souffre d'autres
abus plus difficiles à extirper.
Et ne sont pas aussi faciles à vaincre: l'angli-
cisme, qui abâtardit notre parler; le canadia-
nisme, qui double inutilement un mot du voca-
bulaire français; le barbarisme, qui dénature le
mot; le solécisme, qui disloque la phrase et ruine
la syntaxe. Il ne suffit plus de réfléchir un peu; il
faut avoir été averti par l'enseignement. Aussi
ne devons-nous pas trop vivement jeter la pierre
à ceux de nos compatriotes insuffisamment
lettrés qui ne parlent pas aussi correctement
que nous le souhaiterions. Ils n'ont jamais été
mis en garde contre ces fautes dont la conver-
sation populaire est farcie, cependant qu'elle
46 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA
constitue leur principal, sinon leur unique mo-
dèle. Comment exiger, par exemple, d'un ou-
vrier ou même d'un petit bourgeois, qu'il dise
"le bureau des rebuts" plutôt que "l'office des
lettres mortes," quand, en anglais, l'on dit
*'dead letter office" et que tout le monde, ou
presque, traduit littéralement cette expression
anglaise, comme toutes les autres expressions
anglaises } Et lorsque le parlement provincial
habille de "tweed" anglais cet artisan pour l'ins-
taller dans le texte de ses lois, comment de-
vinerait-il qu'un "ingénieur stationnaire" est
en réalité un "mécanicien de machines fixes?"
Oà aurait-il appris que le "gun métal" se nomme
"acier de guerre"; qu'Eminence ou Excellence
ne doit pas s'employer au vocatif; qu'un "frac"
désigne un habit de soirée, bien que le froc an-
glais soit une redingote; que "se rappeler" est
un verbe actif et non point neutre, et qu'au con-
traire "échapper" est neutre, et non actif; que
les "danses vives" {fast dances) désignent des
contredanses menées vivement et pas du tout
celles que dansent des couples se tenant par la
taille et qui sont généralement langoureuses et
rien moins que vives; qu'un "charretier de
voiture légerte" prétend signifier un "cocher
de fiacre", mais que ce n'est pas tout le monde
qui peut comprendre cela; qu'une "tête-d'oreil-
ler" ne veut rien dire; qu'au chapitre des médi-
caments il peut devenir fort dangereux de con*
LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 47
fondre la "cuillerée à café" prescrite dans le mode
d'emploi des drogues françaises avec la **coffee-
spoonfuV des drogues anglaises ou américaines,
puisque la cuiller à café française n'est rien de
moins que la cuiller à thé anglaise — et ainsi de
suite. L'on entend, et l'on répète comme on
entend; et comme on entend et qu'on lit partout
ces expressions essentiellement vicieuses, c'est
à belles mains qu'on les prend, ou plutôt c'est à
belle bouche qu'on les rend po).
d) L'anglicisme
Chez nous, l'anglicisme n'est pas ce qu'il est
aujourd'hui, ni surtout ce qu'il a été en France
au XVI lie siècle; et c'est à déplorer que l'angli-
cisme n'ait pas rempli chez nous l'office qu'il
remplissait, en France, au temps de Madame
GeofiFrin et de la marquise du Defïand. A cette
époque, l'anglicisme en France était la péné-
tration, dans les grands salons d'abord, puis, par
répercussion, dans la société et dans l'opinion
française, d'idées nouvelles anglaises avec de
nouvelles conceptions philosophiques, sociolo-
giques, politiques et littéraires dont l'esprit
français s'assimila ce que bon lui sembla et qui
devait servir à son évolution nationale (3^).
De nos jours, l'anglicisme ne signifie guère, en
France, que l'intrusion, dans l'écriture et le
langage, de simples vocables importés le plus
48 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA
souvent par ou pour les snobs et les snobinettes
et les pufïistes des deux sexes qui trouvent très
modem style de nommer smoking -room ce qui
jusque-là s'était assez convenablement appelé
un fumoir, de dire club pour cercle social,
sketch pour esquisse, rneeting pour réunion,
maicher pour concourir (^2) et autres parisien-
neries de pareil chic, ma chère! La manie s'est
répandue, soutenue d'ailleurs par les premières
mesures harmoniques de l'entente cordiale, et a
gagné les salons, la presse, la littérature. Plu-
sieurs lexicographes, notamment Larousse, ont
déjà hospitalisé des centaines de mots anglais,
comme yard (33), creek. Met, express, canoë,
township, wattman, warrant, music-hall, leader,
garden-party , waterproof, steeple-chase, coaching,
footing, yatchting, etc. Ce ne sont toujours que
des mots, qui s'intrusent, mais qui peuvent
rester ou être expulsés sans que le génie de la
langue s'en ressente beaucoup, et qui peuvent
être parfois naturalisés français, comme ce
fameux indésirable né chez nous et que les jour-
nalistes parisiens ont ingurgité tout chaud. La
langue classique française s'est accommodée de
vocables anglais, dès l'origine, et continue de s'en
accommoder — comme elle s'est assimilé des
mots allemands, russes, espagnols, turcs et
même chinois. Notons à ce chapitre que l'an-
glais a fait encore de plus copieux emprunts aux
langues étrangères et particulièrement au fran-
LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 49
çais i^*). Nous devons nous attendre à voir
accueillir officiellement en France un fort con-
tingent de nouveaux mots anglais avec l'entente
cordiale linguistique que préconisent depuis une
vingtaine d'années déjà, de façon plus ou moins
utopique mais persistante, des autorités comme
MM. Richet, Chappelier, Bréal et Dauzat ps).
L'alliance militaire de la France et de l'Angle-
terre contre l'expansion germanique va proba-
blement réaliser cette union linguistique pour
des raisons de saine économie politique et sociale.
Et rien ne répugne, somme toute, à cette
entente cordiale linguistique, étant données les
origines philologiques du français et de l'an-
glais qui, dans une certaine mesure, sont les
mêmes (36), étant surtout reconnue cette
hypothèse de M. Albert Dauzat que "le français
et l'anglais se sont déjà partagé ou sont appelés
à se partager le monde." Ainsi, le terme anglais,
l'ennemi d'hier, sera demain un allié de la langue
française, et nous verrons l'anglicisme appuyer
le gallicisme dans les tranchées du dictionnaire.
Encore est-il que le puissant état-major de la
littérature française mettra garde afin que, dans
cette alliance, le vocable anglais tienne son
rang et se costume à la française pour être
immatriculé par l'Académie, et ne compro-
mette jamais l'eurythmie de la doulce parlure
de France, son esthétique, son intégrité.
Mais chez nous, l'anglicisme pénètre la pensée
50 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA
et intéresse son expression. Notre fréquentation
journalière de nos compatriotes de langue an-
glaise nous force à échanger avec eux nos im-
pressions et nos sentiments; les impressions et
les sentiments qui viennent d'eux, nous en
recevons l'empreinte dans une forme anglaise.
C'est ainsi que nos propres pensées prennent
une tournure anglaise, et nous les exprimons
en des phrases qui n'ont souvent aucune tissure
française. Ainsi, l'anglicisme ne fait pas seu-
lement que mêler des mots anglais à notre
langage, il en étouffe la syntaxe, il en désar-
ticule l'organisme, il en tue le génie. C'est
autrement grave.
"La construction ou syntaxe, dit Darmesteter,
est la fin où tend toute langue, puisque les mots,
sous les formes grammaticales qui leur sont
propres, doivent se combiner en phrases pour
exprimer la pensée." Or, le français, comme
chacun sait, est une langue issue du latin et
donc romane, et "l'anglais est resté au fond une
langue germanique, malgré les vingt-cinq ou
trente mille mots français qui l'on pénétré,
parce que sa grammaire est restée germanique"
(Darmesteter). Lors donc que, pensant en
français, nous donnons négligemment une forme
anglaise à notre expression, c'est la syntaxe
même de la langue française que nous attaquons;
et la syntaxe étant la construction de la langue,
un langage joignant des mots français par une
LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA
51
syntaxe anglaise devient littéralement un tra-
vail de démolition, une œuvre de destruction et
de ruine. Et "des anglicismes, il y en a partout,
au barreau, dans les journaux, dans les livres et
jusque dans la chaire sacrée" (3^).
Moi pour un {I for one) . .Pour:
En dedans de trois minutes
(inside ou within tJcree
minutes)
Aucune attention ne doit
être donnée à cette af-
faire {no attention to be
given to that matter) ....
C'est une belle pelouse
pour les enfants jouer
(for the children to play)
Comment êtes-vous {how
are you)
Prendre une marche {take
a walk) ; du trouble {take
trouble)
Pour la meilleure exécu-
tion de ses devoirs {for
the best fulfilment of his
duties)
Parler au meilleur de sa
connaissance {to the best
of his knowledge)
Quant à moi, pour ma part;
En moins de 3 minutes.
(Autrefois, on pouvait
dire "endéans les trois
mois," pour dans un
délai de 3 mois);
Cette affaire ne mérite
aucune considération;
. . . pour y faire jouer les
enfants;
Comment allez-vous, com-
ment vous portez-vous ;
Se promener, faire une
marche; prendre de la
peine, se donner du
mal, s'inquiéter;
Pour l'accomplissement,
l'exécution parfaite de
ses devoirs;
Parler sans réserve; du
mieux que l'on peut;
52 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA
Au meilleur de ses capa-
cités {to the best of his
capacity) pour: Dans la pleine mesure de
ses moyens;
Au meilleur de mon juge-
ment et croyance (to the
the best of my judgment
and belief) " Autant que j'en puis croire
et juger;
Il désire que vous veniez
parler avec lui {talk with
him) " .... que vous veniez lui
parler;
Je vais à la maison pour
dîner (/ a7n going home
for dinner) " Je rentre dîner chez moi;
M'avez-vous encore be-
soin {Do you still need
me) " Avez-vous encore besoin
de moi;
Payer une visite {'pay a
visit) " Rendre, faire une visite;
A tout événement {a{ ail
event) " Quoi qu'il arrive, quoi
qu'il en soit, en tout cas;
Le chajjeau que je suis
venu avec (that I came
with) " ... .que j'avais en venant;
J'ai plusieurs places à aller
(many places where to go) " J'ai plusieurs courses à
faire; il me faut, je dois
aller en plusieurs en-
droits;
Votre lettre est arrivée
trop tard pour être ré-
pondue {too late to be
answered) " ... pour qu'on y réponde,
qu'il y soit répondu;
La maison qu'elle est mor-
te {the house she died in) " La maison où elle, où une
telle est décédée;
Des briseurs de grève
{strike-breakers) " Des renards;
Laisser {leave) la ville. ... " Quitter la ville;
LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA
53
En conformité avec (with) pour:
En rapport avec (m î^ela-
tion with)
En opération {in opération)
Faire une application (make
an application)
Walcher une game qui
paraît pas safe
Pluie ou soleil (rain or
shine)
En conformité de, confor-
mément à ;
Relativement à, au sujet
de, quant à, etc;
En activité, en fonctionne-
ment, en exploitation,
en service, en marche,
etc.;
Postuler, solliciter un em-
ploi, se porter candidat
à un poste, etc;
Veiller au grain; tenir la
main à l'exécution de
quelque chose; songer,
avoir l'œil, ouvrir l'œil
à ses intérêts menacés;
(au jeu) prendre garde
à une attaque, à une
feinte redoutable, etc...
Beau temps,
temps (38) .
mauvais
De quelle façon nous prémunir contre cette
invasion de l'anglicisme, contre le flot montant
et grossissant d'année en année, au fur et à
mesure que se multiplient les industries qui
sollicitent sur notre sol hospitalier l'immigration
basse-anglaise ou basse-américaine ?
Dans un pays bilingue comme le nôtre, qui se
développe avec une pensée autonome, si l'on
veut, mais à la lumière des idées britanniques et
sur le modèle des coutumes britanniques; dans
notre pays où le commerce et l'industrie, comme
toutes les activités nationales, ont en très ma-
54 LA LANGUT' FRANÇAISE AU CANADA
jeure partie reçu l'empreinte du caractère an-
glais ou américain; dans notre pays où le fran-
çais doit forcément échanger chaque jour des
idées et des produits avec l'anglais qui l'encercle
et le submerge, quelle peut être, de notre part, la
réaction salutaire et salvatrice-* Contre ce flot
montant, contre la faiblesse que notre langue
maternelle éprouve sous un faix pareil, le traite-
ment le plus efficace consiste évidemment à
prendre des précautions préventives, car c'est
le cas ou jamais de répéter qu'il est plus facile de
prévenir que de guérir. Nous devons nous immu-
niser contre ce mal contagieux et épidémique; et
la vaccination ne peut consister qu'en l'étude
aussi complète que possible de la langue fran-
çaise, et puis de l'anglaise, de façon à pouvoir
employer alternativement ces deux langues très
différentes sans en faire un mélange répugnant
également à l'une et à l'autre; de façon aussi à
nous guérir de l'ignorance qui nous fait souvent
rendre à César ce qui appartient à Dieu, et de
façon à nous mériter du même coup la paix dès
ici-bas promise aux hommes de bonne volonté.
Cette étude, aussi complète que possible de la
langue française, n'est pas une mince affaire, et
chacun devrait le savoir si tous ne s'en doutent
déjà. C'est bien pourquoi cette étude ne saurait
être restreinte aux heures de loisir, à tem.ps
perdu, "par les soirs" comme disent si joliment
des forestiers et pieds-terreux que j'affectionne
LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 55
comme ils ne l'ignorent point. Cette étude ne
doit pas même se restreindre à l'école, puisque
nos bacheliers ne sont pas toujours ceux qui
parlent le mieux; mais elle devrait d'abord se
commencer dans la famille et se poursuivre
partout. La chose est possible à une condition,
elle n'est facile aussi qu'à cette condition,
celle d'aimer la langue française. Le premier
enseignement, et le meilleur, consiste donc à la
faire aimer. "L'homme fait la beauté de ce qu'il
aime et la sainteté de ce qu'il croit", a dit Renan.
D'autre part, notre langue maternelle doit,
certes, avoir la liberté d'accueillir et de fran-
ciser légitimement certains vocables anglais
désignant des choses propres à notre terre, à
notre population, à notre état particulier de
citoyens britanniques parlant la langue fran-
çaise dans un pays américain. M. l'abbé F.-X.
Burque, qui a étudié le cas de l'anglicisme dans
nos divers groupements, pose la question: "Vou-
loir supprimer absolument tous les mots anglais
ou dérivés de l'anglais, sans faire de distinction,
ne serait-ce pas 1 ° faire acte de chauvinisme,
2° se heurter contre une tâche à peu près im-
possible ?" Et fort du principe de l'assimilation
des mots nécessaires, il conclut fort justement
que "si un nombre assez considérable de mots
anglais sui generis et indispensables sont déjà
entrés de force dans nos dictionnaires, après
56 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA
avoir envahi notre parler, il est impossible de
voir en vertu de quel droit ou de quel principe on
voudra interdire et dans nos dictionnaires et
dans notre langage un bon nombre d'autres mots
qui sont absolument du même genre" p^).
L'assimilation est donc opportune et dési-
rable; mais nous ne devons pas non plus, pour
cela, jeter le manche après la cognée, ni parler
simultanément anglais et français comme il
arrive parfois qu'on parle lorsque, comme dit
encore Stapfer, "on lâche en liberté les paresseux
qui ne veulent pas se donner la peine de com-
prendre et d'appliquer la règle si facile et si
élégante du participe passé", et que ces pa-
resseux n'ont pas davantage le souci de de-
mander à leur langue maternelle, qui est la
langue française, les mots qu'elle peut leur
prodiguer pour les mettre en état de s'exprimer
décemment. L'assimilation des vocables anglais
sui generis et indispensables et qui n'ont point
d'exacts équivalents français, doit par consé-
quent s'opérer "par provignement" et selon des
règles protégeant, contre tout désordre et tout
dommage, le génie propre de la langue française,
c'est-à-dire suivant "les procédés légitimes de
francisation" ('^o). Malherbe dirait encore que
ces vocables hétérogènes doivent être dégas-
connés d'abord.
Rémy de Gourmont estime que le français du
Canada garde un pouvoir remarquable d'assimi-
LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 57
lation. Des mots que nous avons empruntés à
l'anglais, dit-il, "les uns, demeurés à la surface
de la langue, ont conservé leur forme étrangère;
les autres, en grand nombre, ont été absorbés,
sont devenus réellement français." Il cite quel-
ques-unes de nos déformations, entre autres:
Anglais Franco-canadien Français
prononciation
à la française
Bacon Bacon lard (fumé).
Postage Postage frais de poste.
Shirting Chatine toile.
Bother Bâdrjer ennuyer.raser (importuner).
Bun Bonne brioche.
Runner Ronneur coureur.
Shave Shéver raser.
Shape Shaipe forme.
Copy Copie exemplaire.
Cook Conque cuisinier.
Voter Voleur électeur.
Boat Baute bateau....
Et il déclare que de tels mots, naturalisés par
les Franco-canadiens, sont réellement français.
Grand bien lui fasse! Mais quelle raison aurait-
on pour imposer à la langue française (qui ne les
acceptera jamais, la gageure est à faire) des
mots aussi mal désaxonnés, aussi baroques et
aussi inutiles, puisqu'ils ne sont que des doublets
mal venus d'exacts équivalents français et qui
sont même les plus communs qui soient ?
Gourmont a heureusement repris son rôle de
défenseur de l'esthétique et de l'intégrité de la
langue française, pour écrire:
58 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA
Un homme intelligent et averti peut savoir plusieurs
langues sans avoir la tentation d'entremêler leurs voca-
bulaires; c'est au contraire la joie du vulgaire de se vanter
d'une demi-science, et le penchant des inattentifs d'ex-
primer leurs idées avec le premier mot qui surgit à leurs
lèvres. La connaissance d'une langue étrangère est en
général un danger grave pour la pureté de l'élocution et
peut-être aussi pour la pureté de la pensée. Les peuples
bilingues sont presque toujours des peuples inférieurs (41).
Donc, pour ne pas devenir la cause de cette
infériorité prédite ou seulement appréhendée,
ou pour que la cause de cette infériorité nationale
canadienne ne soit pas plus déterminante chez
nous. Canadiens-français, que chez nos com-
patriotes de langue différente, prenons garde
d'exprimer nos idées, toutes nos idées, avec des
mots français, et non point avec le premier mot
qui surgit à nos lèvres. Pour cela, demandons
d'abord à la langue française tous les mots
qu'elle peut nous fournir, et ne nous résolvons
point à l'assimilation, qui comporte toujours
quelque péril, avant que pour faire à la langue
française, notre langue mère, le cadeau de voca-
bles nécessaires, mais qui lui manquent réelle-
ment, de vocables dignes de son génie et de notre
respectueux attachement, de vocables qu'elle
puisse accueillir.
e) Aperçu d'ensemble
Ayant fait ces réserves topiques, il ne nous
reste qu'à admettre, et volontiers, que nous
avons gardé la langue de nos aïeux; que notre
LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 59
parler, d'une extrémité à l'autre du vaste Canada,
de même qu'aux Etats-Unis, malgré toutes les
tares qui le défigurent de différentes façons,
selon les milieux, conserve partout son fond
français — en quoi notre parler, encore qu'émi-
nemment et partout perfectible, peut néanmoins
être jugé plus français que celui de certaines
circonscriptions linguistiques de France, où le
peuple parle véritablement patois, et donc une
langue particulière et inintelligible aux Français
qui n'entendent que le français.
Si l'on pouvait prononcer le mot jargon avec
assez d'impartialité pour reconnaître dans toute
sa propriété le sens de ce mot, et ne point le
revêtir de la signification péjorative qui lui est
communément donnée {*^), l'on devrait peut-
être désigner le franco-canadien comme un jargon
composite et qui s'accentue plus ou moins de
clocher à clocher. Mais il n'est guère possible de
faire prendre cette désignation en bonne part.
Disons donc que notre parler est un français
archaïque et défectueux plus ou moins, dans nos
différentes classes; dans aucune si défectueux
qu'il soit devenu étranger ou inintelligible à
un Français, cependant qu'ici et là l'anglicisa-
tion conditionne, influence seulement ou sature
déjà, menace sans cesse en tout cas ce parler
d'essence française, sans toutefois que le culte
de la grammaire, de cet art d'écrire et de parler
correctement, se pratique de façon à refouler.
60 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA
partout avec une aisance égale, cette menace de
l'anglicisation. Et, défalcation faite de l'élément
spécialement cultivé de notre classe instruite
(écrivains, orateurs, dignitaires ecclésiastiques
et laïques, hommes d'études et gens du monde),
cette définition de notre parler franco-canadien,
moins savante et plus modeste que celle de M.
Rivard, nous semble, sauf erreur et sauf respect,
s'appliquer plus généralement, de nos jours, à
toutes nos classes et subdivisions canadiennes-
françaises — et, si moins quiète, moins sans-
souci, moins stoïque et de moindre repos, elle
nous paraît plus avertisseuse et peut-être donc
plus salutaire.
Si tant est que l'on puisse diagnostiquer d'en-
semble l'état de notre économie verbale par les
troubles locaux perceptibles en ses diverses
régions, avons-nous suffisamment marqué que
les symptômes de nos trois classes linguistiques,
bien que ne dérivant apparemment pas les uns
des autres, sont à peu près les mêmes à différents
degrés de malignité, sont d'un appareil assez
commun et assez grave aussi pour accuser une
maladie qui nécessite une énergique médication
et des soins urgents? "Les symptômes sont les
cris de douleur des organes souffrants" disait
Broussais. Quel est donc le plus aigu, le plus
général et le plus alarmant de ces cris de douleur ?
L'anglicisme, tel que nous l'avons examiné. Et
la cause du mal qui s'est invétéré dans notre
LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 61
organisme, de cette anémie qui nous prédis-
pose à toutes les contagions, n'est-ce pas
littéralement notre propre indolence, notre
insuffisante réaction contre la privation des
aliments nécessaires à notre formation verbale et
contre l'usage de substances trop peu nutritives ?
Que faire pour préserver notre langage ? Toni-
fier son organisme, secouer notre propre torpeur
et tenter l'effort qu'il faut faire pour posséder
notre langue et la renforcir au point de la rendre
réfractaire à toute invasion des microbes innom-
brables, pernicieux et variés qui peuplent notre
atmosphère.
Il est plus aisé de prévenir une maladie que de
la guérir. Mais si nous n'avons pas le courage de
faire ce qui est nécessaire pour prévenir, com-
ment aurons-nous celui, plus coûteux, de guérir ?
Pourrons-nous jamais nous guérir de l'angli-
cisme au point, par exemple, de faire cou-
ramment comprendre, parmi 7ios propres gens,
depuis l'expéditeur d'un colis remis aux messa-
geries jusqu'au destinataire, des abréviations
nouvelles et françaises remplaçant les sigles
anglais de commun usage chez nous: P. P.
(port payé) au lieu de 0. K. ; P. D. (port dû) au
lieu de Collect; C.R. (contre remboursement )au
lieu de C.O.D. ? («) Le veuille la Provi-
dence qui veille aux destinées de la langue
française sur nos bords où la France, jadis,
Jeta sa semence immortelle!
62 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA
En tout cas et pour les générations nouvelles,
puisqu'il est plus aisé de prévenir que de guérir,
lie nous lassons point de collaborer à l'épuration
de notre langage, et. n'embrassons pas trop,
afin de mieux étreindre. Pour aider à cette cure
préventive, restons s'il le faut dans les lieux
communs, puisque c'est dans les lieux communs
que le mal sévit, et ne répugnons pas même à
répéter ce que d'autres ont déjà dit et mieux,
puisque, tout coup vaille, on ne saurait enfoncer
les clous qu'à force de taper dessus.
L'ŒUVRE D'ÉPURATION
Depuis une cinquantaine d'années, quelques-
uns de nos écrivains, légitimement insurgés
contre la corruption qui envahit notre langage,
ont de ci de là colligé nos expressions vicieuses
les plus usuelles et se sont livrés à une salutaire
besogne d'épuration. "Les enfants de la Gaule
sont un peuple de grammariens", disait Sarcey,
et certains d'entre nous prouvent heureusement
qu'il reste encore un peu de ce sang gaulois au
Canada. Jacques Viger qui, pour avoir été le
premier maire de Montréal, n'en fut pas moins
un lettré et même un ingénieux chercheur qu'on
surnomma le "bénédictin canadien", semble être
le premier qui ait eu quelques soucis philologi-
ques, ainsi qu'en témoigne son dictionnaire,
publié en 1810, des "mots créés en Canada."
LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 63
Mais l'épuration de notre vocabulaire, tentée par
l'abbé Thomas Maguire en 1 846, ne commence à
proprement parler, d'une façon systématique
sinon très méthodique encore et scientifique,
qu'avec Arthur Buies en 1865, suivi de J.-F.
Gingras en 1867; puis vinrent successivement
Hubert Larue en 1870, J.-P. Tardivel en 1879,
l'abbé N. Caron et Oscar Dunn en 1880, Napo-
léon Legendre en 1884,. Alphonse Lusignan en
1890, Louis Fréchette en 1893, M. Sylva Clapin
en 1894, M. Raoul Rinfret en 1896, Henri
Roullaud en 1908, M. N.-E. Dionne en 1909.
Je ne mentionne pas ici les écrivains qui,
comme Bibaud, J, -Edmond Roy, MM. Benja-
min Suite, Pascal Poirier et Thomas Chapais,
publièrent des études historiques sur notre
langue française au Canada; je signale plutôt
ceux qui, à un moment donné, se sont spécialisés
à l'épuration de notre parler. Cette œuvre
d'épuration, M. Sylva Clapin, M. l'abbé
Etienne Blanchard et la Ligue des droits du
français la poursuivent de nos jours; et, sur une
plus vaste échelle, la Société du Parler français
au Canada qui, elle, possède, outre une biblio-
thèque de référence à peu près complète, un
comité de fervents linguistes qui savent faire
usage de cette bibliothèque. La Société du
Parler français reprend, un à un, tous les ma-
tériaux ramassés par ses devanciers, en cueille et
recueille de nouveaux, et, de la façon la plus
64 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA
affective qui se puisse, s'applique à contrôler
tous ces éléments épars, toutes ces bribes de
correction, à les inventorier, les compléter, les
bout-à-bouter (entendez-vous le joli canadia-
nisme?), les cataloguer, à accomplir en un mot
l'œuvre définitif et vraiment salutaire.
La plume en bataille, et par pressentiment ou
destinée s'exerçant déjà à la grande guerre,
Olivar Asselin, entre autres qui ne voulaient
rien de moins que bouleverser de fond en comble
notre système d'enseignement, écrivait dans
l'Action que le travail de la Société du Parler
français ressemble plutôt à de l'échenillage et que
cet échenillage ne servira guère tant que les
fondements de notre enseignement français
n'auront pas été renouvelés. C'est une théorie,
et c'est aussi de l'anarchie. Mais l'anarchie ne va
pas à tous les climats; et tant que l'anarchie
n'aura pas été portée au catalogue de nos ar-
ticles d'importation, force nous sera de recourir,
pour amender notre langage, à d'autres remèdes
— et l'échenillage est un autre remède. On sait
ainsi que l'horticulteur, amoureux de ses plantes
qui produisent des fleurs belles et rares comme
des néologismes de bonne venue, ravive leurs
racines anémiées ou endommagées en soignant
leur feuillage qu'il taille, épuceronne et rafraîchit,
en soignant aussi le sol qu'il sarcle, terreaute
et serfouit. Pareillement, dans la restauration
d'un temple — la langue française est un sanç-
LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 65
tuaire — les grimpeurs de clocher n'ont point à
attendre que le mortier soit renouvelé aux fon-
dations, car ils ont leur emploi particulier,
nécessaire et périlleux. Que l'on commence donc
par le bas ou par le haut, que l'on améliore sous
œuvre à défaut de rebâtir à neuf, il n'importe,
pourvu que la restauration s'opère et s'achève.
Et, en somme, cela n'a rien de plus extraordi-
naire que de voir le père du nationalisme cana-
dien se faire soudainement recruteur pour l'em-
pire britannique et major modèle dans l'armée
expéditionnaire, et devenir du même coup un
parfait exemplaire de patriote, puisque tout
s'explique et tout se comprend à condition de
n'y point mettre de mauvaise volonté ou de
parti pris.
De son côté, Edmond de Nevers écrivait
sans gants:
Quand on pourra compter à Montréal cent jeunes gens
parlant un français irréprochable, quand vingt avocats de
notre barreau seront en état de plaider devant un tribunal
comme pourraient le faire des avocats français de pro-
vince; quand il y aura à la législature de Québec dix
orateurs en état de prononcer un discours qu'un conseiller
général de département pourra lire sans sourire; quand
surtout nos journalistes en seront arrivés à avoir honte de
faire des fautes de français, alors seulement le Canada
pourra être certain que le travail d'épuration de la langue
française commencera (44).
A supposer que les cent premiers jeunes gens
qui se rencontrent à Montréal ne parlent pas un
français irréprochable; qu'on n'entende pas,
66 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA
dans une même audience du Palais, vingt
avocats de notre barreau préparés à plaider
comme des avocats français de province pour-
raient plaider; qu'on n'applaudisse communé-
ment pas d'affilée à l'éloquence impeccable de
dix orateurs à la législature de Québec; enfin que
l'irrespect de la langue et de la syntaxe ne
bourrelé pas de remords cuisants tous nos faits-
diversistes et que l'illassable bénévolence des lec-
teurs ne leur inspire aucune attrition: il n'en va
pas moins que ces cent, ces vingt et ces dix se
peuvent trouver de nos jours, comme aussi des
rédacteurs qui s'honorent de la pudeur des
mots et même des phrases. Le travail d'épu-
ration a commencé
Donc, ce pourchas de nos locutions et ex-
pressions défectueuses a déjà produit et ne cesse
de produire d'excellents résultats, en séparant
le bon grain de l'ivraie. La Société du Parler
français travaille particulièrement, avec une
lenteur académique, il est vrai, mais avec une
persistance et un soin des plus méritoires, à la
confection d'un lexique franco-canadien qui sera
le bréviaire de nos littérateurs et le guide de tous
ceux qui conservent le souci de parler français au
Canada, tout au moins de parler un franco-
canadien dont on n'ait à rougir devant personne.
Car nos lexiarques du Parler français ne manque-
ront pas, dans leur recensement de nos vocables
et expressions de toutes sortes et qualités, d'in-
LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 67
diquer ceux, comme dit M. Richepin, "qui sont
en or, en soie, en coton, en vieille laine usée,"
ceux aussi qui sont de bonne étoffe du pays et
dont il faut faire provision pour les jours de fête,
et de marquer d'une grosse croix noire ceux qui
méritent d'être proscrits par notre patriotisme et
notre bon goût, à la façon de Royer-Collard qui
doit inspirer nos académiciens et leur faire dire,
comme lui: "S'ils entrent, nous sortons."
C'est professer utilement le culte de la
langue française que de rappeler à l'occasion les
ouvrages qui tendent à épurer notre langage et à
le rapprocher le plus possible du français. Il
serait donc désirable que ces ouvrages de correc-
tion verbale soient davantage connus et ré-
pandus, et qu'à leur sortie des collèges et des
couvents, jeunes garçons et jeunes filles les pra-
tiquent au même degré que les romans. Les
collèges et les couvents enseignent le français
classique, c'est toujours entendu; mais il n'est
pas aussi certain qu'ils prémunissent les jeunes
gens contre toutes ces expressions délétères qu'ils
entendront dans le monde, et contre toutes les
malfaçons qu'ils y apprendront.
Le Bulletin de la Société du Parler français,
cet organe quasi officiel de l'épuration de notre
langage, compte-t-il un nombre suffisant de
lecteurs parmi nos instituteurs et nos institu-
trices qui, par leur état même, devraient mettre
le plus d'ardeur à profiter de ses leçons ? Si je
68 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA
devenais ministre de n'importe quoi, je ferais
servir d'office ce Bulletin à tous les instituteurs
et institutrices du pays, et j'assènerais même
une amende à quiconque n'en couperait pas men-
suellement les feuillets . . . De malheur, je ne
suis pas du bois dont on fabrique les ministres!
La plupart des Franco-canadiens instruits qui
sont aujourd'hui dans la quarantaine ont gardé,
de leurs études classiques, et notamment de la
culture française donnée au collège, un souvenir
plutôt amer. Que l'on mît la plus grande solli-
citude à détourner leur impressionnable curio-
sité du courant littéraire français, ma foi, la
chose s'explique; et l'on comprend aussi bien que
tous les professeurs de nos collèges n'aient pu
être des Mounet-Sullys. Mais le moins qu'on
puisse exiger, au point de vue du langage, d'un
homme commis à l'éducation de jeunes gens qui
conserveront toute la vie l'empreinte reçue par
leurs jeunes facultés, n'est-ce pas que ces pro-
fesseurs commencent par apprendre eux-mêmes
à parler correctement ? Par exemple, un pro-
fesseur peut difficilement corriger ses élèves
et leur enseigner que "patates" est le nom nor-
mand des tubercules qu'en meilleur français l'on
nomme "pommes de terre," lorsque lui-même
ne parle que de "pétaques". . . Que ceux de ma
promotion, et des collèges voisins, dans l'esprit
de qui leurs professeurs n'ont pas laissé l'écho
malsonnant d'une parlure plébéienne ou rusti-
LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 69
que, me jettent des pommes! ... Il est vrai
qu'il y a vingt ou vingt-cinq ans, le Bulletin du
Parler français n'existait pas.
L'Ecole polytechnique de Montréal a récem-
ment instruit, pour sa propre gouverne, une en-
quête dont les résultats l'amèneront assez proba-
blement à juger opportune la modification de
certaines méthodes de l'enseignement scientifi-
que. Aussi bien n'est-il pas nécessaire de porter
l'étiquette des dénigreurs jurés de notre système
d'enseignement pour souhaiter que la guerre, la
Grande Guerre qui, dans notre pays comme dans
plusieurs autres, modifiera les conditions écono-
miques et aiguillera les activités dans des direc-
tions nouvelles, inspire à nos principales maisons
d'éducation la pensée de se demander mêmement
si, en ce qui touche à la langue, les professeurs ont
tous une formation suffisante pour modeler le
langage des élèves appelés à un état social où doit
se retrouver la meilleure qualité de la langue
française au Canada. L'un de nos puristes
(J.-F. Gingras) écrivait déjà, en 1867: "Les
meilleurs manuels ne réformeront rien si ceux qui
président à l'enseignement public n'obligent pas
professeurs et institutrices à retrancher du voca-
bulaire les expressions impropres que les enfants
ont apprises dans le milieu qui les a vus
naître."
M. l'abbé J.-O. Maurice, visiteur pour les
écoles indépendantes de Montréal, a écrit:
70 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA
Que nos écoles élémentaires soient donc françaises non
seulement de nom, mais aussi de fait. Or, elles ne le sont
pas suffisamment parce que l'on y enseigne la grammaire
française, qu'on y étudie les auteurs français, qu'on fait
écrire aux élèves des bribes de phrases, ou de discours en
français; elles ne le seront qu'au jour où, en plus et tou-
jours, l'on y parlera un bon français.
Le bon français à l'école primaire n'est pas aussi fré-
quent, ni aussi facile qu'on le pense. Il faut, pour l'obtenir,
des maîtres et des maîtresses, avertis en ce sens, qui
sachent eux-mêmes parler correctement et distinctement
et qui soient résolus de le faire toujours par devoir d'état
et par esprit patriotique.
11 faut des instituteurs et des institutrices qui sur-
veillent sans cesse le langage de leurs enfants, à la lecture,
à la leçon de grammaire comme aux heures de mathé-
matiques, d'histoire et dans leurs jeux, et qui, donnant
eux-mêmes l'exemple, ne laissent ensuite rien passer qui
soit contre notre langue; reprennent, corrigent, expli-
quent, encouragent jusqu'à ce qu'ils aient obtenu que les
élèves parlent, par habitude, leur langue avec une cor-
rection et une perfection que les connaissances gramma-
ticales et littéraires ne feront que compléter plus tard (45).
Le sénateur Poirier l'a proclamé en plein
congrès de la langue française : "Le français,
messieurs, n'est pas enseigné comme il devrait
l'être dans nos écoles secondaires" (4^). M. l'abbé
Emile Chartier, alors professeur au séminaire de
Saint-Hyacinthe, a pareillement écrit: "Dans la
réforme entreprise, c'est à la langue des collèges
qu'il faut s'attaquer d'abord" ('*'^). Ce sont des
vérités. Redisons-les: il en pourra rester quelque
chose!
Les écrivains recteurs de notre langage n'ont
certainement pas noté toutes nos fautes, même
usuelles. Tels qu'ils sont, leurs recueils sont
toutefois fort utiles et d'une lecture qui ne peut
LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 71
manquer d'intéresser les jeunes gens pris de
l'honorable vanité de parler congrûment; ils
sont importants en cela qu'ils donnent, d'une
façon frappante et illustrée de nombreux exem-
ples, la conscience du danger. Les observations
qui émaillent certains de ces opuscules sont fort
intéressantes et parfois amusantes. Ainsi, la
fureur qui s'empare de Buies et qu'il exprime
avec sa causticité coutumière, lorsqu'il découvre
un nouvel anglicisme, acquiert une force comi-
que à soulever la morosité la plus lourde:
"A l'effet que, à l'effet de. . . ." Retranchez-moi cela,
retranchez-moi cela; ce sont des bâtons dans vos phrases,
et comme vos phrases n'en ont déjà pas de reste pour se
tenir, il est inutile de les embarrasser davantage . . .
Il a lu dans un journal québécois: "Il est peu
probable que notre pauvre ami puisse finir la
journée vivant; et il écrit:
Cela et se réveiller mort font si bien la paire qu'il est
impossible de trouver une fin de chronique plus piquante,
mieux appareillée, mieux assortie, comme on dit dans cer-
tains magasins où il n'y a pas d'assortiment du tout.
— Mon Dieu, mon Dieu! Et dire que j'aime mon peuple
et que je crois à l'avenir d'une race comme celle-là!
Le compte rendu d'un concert du violoniste
Musin a provoqué des gorges chaudes. Et Buies
écrit:
On se plaint de ce que les artistes de talent ne viennent
pas nous visiter plus souvent. Il y a de quoi, sacrebleu!
Un qui ne viendra pas, à coup sûr, c'est Musin. Il aimera
mieux aller chez les Patagons, essayer de son souple archet.
Nos frères de la Patagonie, au moins, n'ont pas de jour-
naux qui font subir aux artistes l'épreuve du compte rendu.
72 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA
— Il y a beaucoup plus de gens qu'on ne croit qui disent
"Délivrer une lecture" {Deliver a lecture) pour faire une
conférence. A ceux-là je n'en puis vouloir, car ils savent
sans doute tout ce qu'on souffre avant que cette délivrance
soit accomplie, et je les remercie de leurs sympathies.
Un autre effet salutaire de la lecture de ces
petits ouvrages didactiques, c'est de communi-
quer le patriotisme du verbe français; car ils
furent des patriotes, ces auteurs de nos Corri-
geons-nous.
Nombre d'entre nous se sont épris de bien parler et de
mieux écrire, disait Lusignan. Ils ont découvert cette nou-
velle forme de patriotisme français. Le respect de notre
langue est en eflfet la meilleure preuve que nous puissions
donner à l'ancienne mère patrie de notre fidélité à son
souvenir.
Ecoutez ce qu'écrivait, en 1870, Oscar Dunn,
qui était cependant Ecossais de naissance:
La langue française, c'est un diamant d'un prix inesti-
mable; c'est une œuvre d'art travaillée par des siècles,
d'une beauté à nulle autre pareille. Tout le monde l'ad-
mire, elle charme tout le monde, bien qu'elle ne livre ses
secrets qu'à un petit nombre: il faut être amoureux d'elle,
l'aimer beaucoup, lui faire longtemps la cour, et elle ne se
donne qu'à celui qui sait la vaincre par un labeur persévé-
rant et une longue constance. Mais quels trésors elle
révèle à ses favoris! Sa délicatesse exquise ravit l'intelli-
gence; elle est tout amour et toute gaieté, pleine de no-
blesse et d'enthousiasme, accessible aux sciences comme à
la fantaisie, à toutes les hautes pensées comme à tous les
sentiments dignes; elle comprend votre cœur et seconde
votre esprit. Si vous la possédez, rien ne vous décidera
jamais à y renoncer. Vous la garderez comme votre meil-
leur bien.
Legendre, Buies et Fréchette confessèrent
aussi fervemment leur culte, Tous ces re-
LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 73
dresseurs de nos fautes verbales, tous ces réveil-
leurs de notre attention, de même que tous les
orpailleurs de notre bon langage, mirent autant
de sincérité que de patriotisme dans leur labeur;
et les progrès qui, grâce à leurs efforts, furent
réalisés dans notre façon de parler, récompen-
sèrent leur dévouement. M. Benjamin Suite, en
1890, attestait ainsi ces progrès:
Nos écrivains d'il y a cinquante ans se servaient de
quatre ou cinq fois plus d'anglicismes que ceux d'aujour-
d'hui. L'amélioration est due aux dix ou douze brochures
qui ont été publiées de trois ans en quatre ans, pendant
cette période, afin de nous signaler nos défauts. Loin d'em-
pirer, notre langage s'épure constamment. Mais jugez, par
ce qu'il est encore, de ce qu'il devait être en ces temps
heureux de 1830 à 1840 (48).
Il serait imprudent d'affirmer que toutes les
corrections contenues dans ces divers recueils
sont d'une infaillibilité absolue. C'est le propre
des puristes d'errer, tout comme les autres hom-
mes; et le purisme volontiers vétilleux de nos
apôtres les a parfois induits en rigorisme, même
à voir des fautes où il n'y en avait mie — et sans
les protéger toujours eux-mêmes contre l'in-
correction. Tardivel, qui épluchait ses confrères
en journalisme, fut à son tour épluché par l'abbé
Chandonnet qui releva "les fautes de français
déparant l'opuscule de M. Tardivel"; Fréchette
fut ainsi passé au crible par Firmin Paris et en-
suite par les espiègles rédacteurs des Débats de
1900, qui avaient cet âge impitoyable dont
74 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA
La Fontaine a parlé; Sylva Clapin et les autres le
furent également; et voici quelques exemples
inédits de la corrigibilité de nos correcteurs:
Buies lit dans un journal qu'un condamné "va
recevoir sa sentence"; et il s'indigne:
Recevoir une sentence (Receive a sentence) pour En-
tendre une sentence. Il n'y a plus alors pour les condamnés
qu'à signer un reçu à leur juge.
Or, dans la classique histoire de Zadig ou la
Destinée, dont l'auteur a véritablement reçii
toutes les accusations sauf celle de méconnaître
la langue française, il est écrit en toutes lettres:
Lorsqu'il vint recevoir sa sentence (Ch. IV) .... Il fut
condamné à cinq cents onces d'or, et il remercia ses juges
de leur indulgence, selon la coutume de Babylone (Ch. III).
Oscar Dunn, dans son Vocabulaire, écrit
(page 66):
Ecarir. Non français.
Mais il épelle le mot écarir avec un c et même
avec un seul r. C'est évidemment ce qui l'em-
pêcha de trouver équarrir dans le dictionnaire de
l'Académie.
Et Lusignan aborde ainsi la 137e de ses Fautes
à corriger:
Je dénonce à regret l'une de nos plus charmantes fautes:
"S'ennuyer de quelqu'un." Nous disons: "Que je suis aise
de vous revoir; je me suis tant ennuyé de vous!" C'est
tout un compliment. Eh bien, il faut y renoncer. On peut
ennuyer quelqu'un, on peut en retour s'ennuyer en sa
compagnie; on peut même s'ennuyer de tout, c'est-à-dire
LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 75
être ennuyé par toutes sortes de choses; mais on ne peut
s'ennuyer d'une personne absente, c'est-à-dire regretter
son absence, se sentir l'âme vide, dégoûtée, loin d'elle.
Cela se dit en Bretagne comme au Canada, mais n'est pas
reçu dans la langue officielle.
Cependant Bescherelle, qui est l'un des bons
gardiens de la langue officielle, donne et définit
l'expression S'ennuyer de quelqu'un: "Désirer
ardemment de le voir, ou d'avoir de ses nou-
velles". Et il fournit cet exemple, de Mérimée:
"Je m'ennuie beaucoup de vous, pour me servir
d'une ellipse que vous affectionnez." Expression
elliptique, si l'on veut; mais il ne faut pas faire
grise mine à l'ellipse qui est une figure bien
française. D'ailleurs, Flaubert l'emploie tant et
plus dans la langue familière de sa correspon-
dance.
Je pourrais prolonger quelque peu ce petit
échenillage de nos échenilleurs; mais je m'arrête
aux vivants, à qui des représailles seraient trop
faciles, et je m'abstiens surtout pour ne pas
donner plus d'importance qu'il ne convient aux
quelques erreurs que les uns et les autres ont pu
commettre. Ces erreurs mêmes témoignent en
quelque sorte de l'empressement de nos épura-
teurs, et, dans l'ensemble, leur œuvre a le
mérite d'éveiller l'attention contre les dangers
très réels qui menacent chaque jour notre lan-
gage.
Lusignan écrivait, en 1890:
76 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA
Notre petit peuple parle mieux que le peuple dans cer-
taines parties de la France, mais nos hommes réputés
instruits parlent infiniment plus mal que là-bas.
Et Legendre ajoutait:
C'est, du reste, ce qu'ont affirmé invariablement les
visiteurs étrangers qui avaient la compétence nécessaire
pour prononcer sur ce point.
Tous les puristes canadiens qui ont étudié
notre parler au point de vue de la correction,
s'accordent à affirmer — et ce témoignage unani-
me doit être un critérium de vérité — que ce sont
^ nos avocats qui parlent le plus mal. Ils auraient
pu dénoncer les avocats au Palais (^^). Car il
faut admettre que la traduction littérale et pas
du tout littéraire des termes de la procédure an-
glaise est moins qu'édifiante, généralement, et
que l'élégance du verbe français le cède fortement
à la toge. CedatUnguatogœl Mais, lorsqu'ils ont
raccroché leur toge au vestiaire de Thémis, nos
avocats ne parlent vraiment plus aussi mal —
pour ne pas leur adresser de compliments plus
pénétrants et qui pourraient faire encore aug-
menter leurs honoraires. (5o) D'autre part,
Tardivel écrivait, en 1879:
De tous nos hommes de profession, ce sont les médecins
qui respectent le plus la grammaire, parce qu'ils écrivent
et parlent moins que les autres; ils la font même quelque-
fois respecter aux autres en leur imposant un silence
éternel . . .
Ne faisons point de commentaires, mais rap-
pelons-nous que la prudence est la mère de la
LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 77
sûreté, axiome qui commence à se traduire dans
le tramway: Safety first.
Le mal des uns et des autres est possiblement
celui dont il est parlé dans VHomme aux qua-
rante écus:
Malgré les progrès de l'esprit humain, on lit très-peu, et,
parmi ceux qui veulent quelquefois s'instruire, la plupart
lisent très-mal.
Le fait est qu'une fois lancé dans une pro-
fession, l'on peut ou l'on veut rarement s'ins-
truire dans la langue; et les étudiants qui cèdent
à l'attrait de la littérature, à défaut de maîtres
et de guides, s'en rapportent aux dictionnaires.
Mais précisément, c'est Buies qui le rappelle:
"Pour pouvoir se servir avec fruit des diction-
naires, il faut posséder le génie de la langue."
Et savez-vous le moyen que donne Buies ?
Allez, mon ami, allez passer trois ou quatre ans en
France; mêlez- vous-y avec les hommes instruits; parlez
comme ils parlent; pénétrez-vous du génie de leur langue,
et vous en saurez plus long que si vous appreniez tout
Littré par cœur.
Evidemment, Buies a raison. Mais le beau
moyen, surtout le beau voyage, qu'il recom-
mande n'est malheureusement pas, comme on
dit, à la portée de toutes les bourses; et nous ne
devons cependant pas nous résoudre à parler
quelque vague franco-anglo-algonquin, faute
des rentes qu'il nous faudrait posséder pour aller
passer trois ou quatre ans en France.
78 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA
POUR CONTINUER LE "MIRACLE CANADIEN"
Si le moyen que Buies préconise était prati-
cable, et praticable à tous nos gens, M. Maurice
Barrés, ni personne, n'aurait à s'épater du "mi-
racle canadien." Ce miracle, nous l'avons accom-
pli sur place et nous pouvons le continuer sur
place. Pour le continuer, ce miracle canadien,
il nous suffit d'être fiers de nos origines com-
me de notre langue maternelle, de nous ranger
du côté de ceux qui la confessent et la défendent;
il faut ouvrir l'oreille et aussi le cœur à leurs
avis; il faut recueillir avec reconnaissance et
empressement, sinon aveuglément, le fruit de
leurs études et de leur expérience. Il faut aimer
la langue française et s'efforcer de comprendre sa
fonction, de se rendre compte que cette langue,
lorsqu'elle n'est que rudimentaire et rustique,
suffit aux rudimentaires et aux rustiques; que,
mêlée à l'anglais, elle convient encore à ceux qui
ne répugnent point à métisser leur nationalité;
que, correcte et exacte, elle procure à la pensée sa
meilleure expression et devient ainsi un instru-
ment d'échange explicite, rapide et nécessaire à
une civilisation active et raffinée; que, pure et
claire, elle n'est plus seulement un moyen de
communication utile et qui s'impose, mais un
développement de toutes les facultés de l'âme,
si bien "que la perfection de ces facultés répond
toujours à celle du langage" (Bonnet); que,
LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 79
dans sa pleine floraison, elle devient un art, art
social et art d'agrément, pouvant au besoin
suppléer à tous les autres, puisqu'elle contient de
la couleur, de la forme, du rythme et de la mé-
lodie, autant que la peinture, la sculpture et la
musique, et puisqu'un artiste de la parole est
aussi rare et aussi recherché qu'un artiste de la
palette ou du violon — que cet art de la parole
est difiicultueux, certes, mais procure toute
satisfaction à qui le possède et le cultive avec
amour. Ars severa gaudium magnum (s^).
Mais une langue pareille, est-ce donc assez de l'appren-
dre à la façon d'un volapûk ou d'un espéranto quelcon-
que, dont on ingurgite le vocabulaire banal, artificiel et,
par conséquent, mort-né ? Non pas. Ce qu'il faut appren-
dre et savoir du français, c'est sa vie, à lui qui est vivant, sa
vie intime et profonde, cette vie qui a pris naissance voilà
tantôt un millier d'années, et qui continue à palpiter
jusqu'à nos jours, cette vie dont le flambeau a été transmis
par une suite ininterrompue de génies moralistes, psycho-
logues, philosophes, tous épris d'idées générales et géné-
reuses. C'est donc dans sa littérature, dans ses chefs-
d'œuvre dont les derniers ne sont pas les moins admirables,
et rejoignent ses classiques et les classiques de l'antiquité,
c'est là qu'il est nécessaire d'étudier le français, si l'on en
veut posséder à fond l'esprit et l'âme, l'esprit clair, sensé,
fin, logique, l'âme élégante, idéaliste, large, humaine, qui
ne sont, en somme, que l'esprit lui-même et l'âme en per-
sonne de cette civilisation méditerranéenne, toujours en
perpétuelle reviviscence, toujours en ascension vers plus de
Justice, plus de Bonté, plus de Beauté, c'est-à-dire vers
plus de Lumière (Richepin) (52).
Il faut lire nos auteurs canadiens, pour y
trouver des leçons de patriotisme plus que des
leçons de style. Au point de vue de la langue,
c'est Tardivel qui l'a fait remarquer, "nous
80 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA
devons peu de reconnaissance à nos écrivains"
(^^) — cependant que, de nos jours particulière-
ment, il serait juste de signaler de fort honorables
exceptions. Et pour apprécier le parfum de notre
terroir, il faut lire nos légendes et se rappeler que
leur nom vient de legenda, exactement "choses
qui doivent être lues." Cependant, au point de
vue de la correction de notre langue et de sa cul-
ture littéraire, il importe absolument de prati-
quer les auteurs français, les auteurs classiques,
cela va de soi, mais aussi ceux du XI Xe et du
XXe siècle, qui ont bonifié la matière des an-
ciens classiques et ont parfois poussé jusqu'aux
limites du parfait l'art d'exprimer une idée, un
sentiment ou une sensation, et nous ont enfin
donné le modèle de l'achevé, du définitif {^*). Il
est aussi indispensable de lire les grandes revues
et les grands journaux de France, et même le
journal à nouvelles pour y entendre la langue
française telle que généralement parlée de nos
jours . . .
Chez nos auteurs, nous pouvons et nous devons
faire le triage des vocables originaux de notre
terroir. Nos pères ont jadis apporté de France
des expressions provinciales si pittoresques, que
les meilleurs écrivains de France mettent le
soin le plus avide à les quérir aujourd'hui. Ces
expressions ne sont presque plus quérables en
France, mais elles se sont un peu conservées
chez nous et nous les rencontrons toute la jour-
LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 81
née, du petit jour à la hrunante. De même, nos
institutions, nos coutumes et nos industries na-
tionales, et les conditions propres à notre pays,
géographiques, climatériques ou autres, ont fait
naître des expressions qui resteront, quoi qu'on
épure, parce que nous n'avons point trouvé
d'exacts équivalents dans la langue française
(55). Emile Faguet a souhaité que les étrangers
qui parlent français se persuadent bien:
Que la langue qu'ils parlent, comme toutes les langues
excentriques, c'est-à-dire éloignées du centre, a toutes les
chances du monde d'être excellente, parce qu'elle se com-
pose d'archaïsmes. Tel le français de Genève et de Lau-
sanne, tel le français du Canada. Qu'ils ne se défient donc
pas trop de leurs provincialismes, de leurs "étudier pour
être prêtre," etc. Qu'ils les vérifient seulement avec soin
dans les auteurs français de la bonne époque (56).
En les vérifiant donc, ces expressions particu-
lières à notre parler franco-canadien, nous nous
rendrons compte et bien vite qu'un bon nombre
doivent être sans miséricorde vouées au décri,
car notre langue ne se compose pas seulement
des archaïsmes que Faguet nous recommande de
conserver. 11 en est, certes, qui méritent le plus
beau sort et toute notre dilection; il en est de
beauté parfaite, d'aloi bien français et qui sont
propres à enrichir une langue, cette langue fût-
elle la riche langue française. Il ne s'agit donc
que de les chosir. "Tu sauras dextrement choisir
et approprier à ton œuvre les mots plus signi-
ficatifs de notre France quand tu n'en auras pas
82 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA
de si bons ni si propres en ta nation" recom-
mande Ronsard; puis encore: "Ne se faut
soucier si les vocables sont gascons, poitevins,
normands, manceaux, lyonnais ou d'autres pays
pourvu qu'ils soient bons et que proprement ils
signifient ce que tu veux dire." Pourvu qu'ils
soient bons, voilà l'affaire! Et s'ils sont bons, les
anciens vocables que nous vivifierons et ceux que
nous fabriquerons de toutes pièces chez nous,
vous verrez que la langue officielle, la langue
académique les accueillera, ces canadianismes de
bon aloi, que son renouveau s'enjolivera de
l'appoint de ces vocables qui sont nos acquêts, et
de bien d'autres termes populaires ou rustiques,
en ouvrant son dictionnaire à ce que Lavedan a
appelé "ces précieuses munitions de la pensée
française." C'est ainsi qu'elle l'ouvrira demain
au régiment de mots spontanément éclos dans la
boue et la gloire des tranchées, entre les Poilus et
les Boches. "Et ce jour-là, écrit l'un des Qua-
rante, ce jour-là, nous n'irons pas plus avant.
Après Boche, on lèvera la séance, en signe de
fête" (57).
De nos vocables indigènes, de nos cana-
dianismes et de nos formes dialectales, il faut,
insistons-y, savoir effectuer un judicieux départ,
non pas avec l'excessive sévérité de Vaugelas,
mais en suivant plutôt le précepte de Fénelon:
"Autoriser tout terme qui nous manque et qui a
un son doux, sans danger d'équivoque, n'en
LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 83
perdre aucun et en acquérir de nouveaux." Ce
qu'il est important de ne jamais perdre de vue,
c'est que ce danger d'équivoque nous est venu,
nous vient et nous viendra toujours de l'angli-
cisme contre quoi Tardivel nous mettait en
garde, il y a déjà quarante ans: "Voilà l'ennemi 1"
PRÉJUGÉS RELIGIEUX ET NATIONAUX
Quoi qu'on pense, quoi qu'on dise, quoi qu'on
fasse, et quoi qu'on en ait, la bonne langue fran-
çaise est venue et continuera à venir de France,
et non d'ailleurs. Si nous tenons à parler au Ca-
nada la langue française ou une langue franco-
canadienne qui soit respectable et qui reflète nos
origines, et non quelque sabir américain à quoi
l'on donnera un nom spécifique, lorsque l'on
saura à peu près ce que cela est ou ce que cela
doit être, il faut de toute nécessité que nos
classes dirigeantes au moins, que nos institu-
teurs sur qui pèse à peu près toute la responsa-
bilité de rendre notre langue respectable, que
tous nos hommes de lettres surtout et nos jour-
nalistes n'éprouvent aucune répugnance pour la
littérature française véritable, c'est-à-dire vi-
vante, c'est-à-dire moderne. M. l'abbé Camille
Roy, professeur au séminaire de Québec et à
l'université Laval, écrivain dont les ouvrages
de critique témoignent assez que cet auteur sait
de quoi il parle, l'a dit carrément: "Nous
84 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA
devons nous résigner à faire beaucoup de litté-
rature /mwçaise au Canada" (^s). Il faut donc
ne pas être offusqué par ce buisson ardent qui est
le foyer — le seul — de la langue française et d'où
s'entendent les voix de France. Expliquons-
nous là-dessus, et parlons clair.
On professe à bon droit chez nous que, depuis
la Conquête, la langue française a été et doit être
le bouclier qui, au Canada, protège le catholi-
cisme contre les attaques du protestantisme. De
même que le Globe de Toronto adjurait, en 1880,
les Canadiens-français de renoncer à leur langue
maternelle pour entrer dans le courant de la
civilisation britannique, de même notre clergé et
nos hommes politiques de toute couleur, c'est-
à-dire la plus forte influence qui ait agi et qui
agisse encore sur nos populations francophones,
^ ont de tout temps défendu la langue française
pour sauvegarder la religion. Incontestablement,
le français doit d'abord son maintien, en notre
pays, à cette spirituelle fonction qu'on lui a
assignée et qu'il a remplie. Le clergé qui, à cet
égard, représente au premier chef la population
franco-canadienne, fait la langue française si
inséparable du catholicisme, qu'il exclut les
protestants de langue française de toutes les
associations nationales. Reste à savoir si cet
exclusivisme, qui produit naturellement de
l'ilotisme et des sécessions, est plus avantageux
LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 85
que nuisible à l'avancement du français, comme
langue, au Canada (^^).
Des catholiques anglophones prêchent na-
turellement l'inverse, à savoir que le progrès du
catholicisme au Canada exige son adhésion à la
langue de la majorité, c'est-à-dire à la langue
anglaise. Cette théorie a été définitivement
formulée par l'archevêque de Westminster, en
plein congrès eucharistique, à Montréal, il y a
cinq ans; et nous savons comment M. Henri
Bourassa, qui suivait Mgr Bourne au programme
des discours, releva le gant et comment fut ainsi
réduite à sa plus simple expression l'accaparante
théorie anglo-catholique de l'œcuménisation de
la langue anglaise (^o).
Tant y a que la langue française reste, comme
elle l'a été, le principal organe du catholicisme
canadien. Le traité de Paris ayant fait repasser en
France la majorité des notables qui, par leur in-
fluence ou leur fortune, auraient pu adoucir le
sort de leurs compatriotes coloniaux soudaine-
ment livrés à la domination anglaise, la conquête
eût tôt fait d'assimiler les vaincus sans res-
sources, si le clergé, abandonné comme eux,
n'avait pris soin de protéger leur nationalité en
défendant leur langue et leur foi. L'on ne voit
guère, en effet, que, depuis 1 763, la France ait
eu quelque souci ni même quelque souvenance
de ses colons restés au Canada. Les troubles
civils qui éclatèrent en 1837 rappelèrent à la
86 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA
France que nous existions (^^) ; le règlement de
ces troubles donna lieu à un rapprochement
amical entre l'Angleterre et la France, et, le
13 juillet 1855, pour la première fois depuis 92
années, un vaisseau français parut dans les eaux
canadiennes:
La France nous avait laissés grandir loin d'elle.
Nous léguant son nom seul avec son souvenir;
Et le pauvre orphelin, à tous les deux fidèle.
N'avait su, dans son cœur, qu'absoudre et que bénir.
Il avait tout gardé, ses antiques franchises.
Et son culte et sa langue, et — peuple adolescent —
Montrait avec orgueil ses libertés conquises,
A côté de ses droits scellés avec son sang (62).
Ses antiques franchises, son culte, sa langue, ses
libertés et ses droits, le Canadien-français en
était redevable à ses prêtres, qui groupèrent la
famille autour des clochers de village, lui four-
nirent des écoles, lui indiquèrent et lui pro-
curèrent souvent les moyens de résister aux per-
sécutions des vainqueurs; il en était aussi rede-
vable à ses premiers parlementaires sous le nou-
veau régime, aux Joseph Papineau, aux Panet,
aux Bédard, aux Lotbinière, aux Rocheblave et
et aux Bonne qui, en 1791, sauvèrent )a langue
française de l'exécution du Parlement canadien
(63), comme en 1841-42 La Fontaine, et en 1871
Cartier la sauvèrent de nouveau. Cette époque de
près d'un siècle d'abandon complet, au point de
vue français, et de gestation politique parfois
oppressive, au point de vue anglais, fut exacte-
LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 87
ment celle où commença à se déterminer cet
équilibre canadien qui devait demeurer "l'équi-
libre instable et complexe de deux races rivales,
de deux religions jalouses, de deux langues
différentes" (^*).
Or, le clergé avait jugé de bonne politique
d'accepter le nouveau régime, de s'y soumettre
avec fidélité et de maintenir ses ouailles dans le
loyalisme; et il est assez naturel que, dès cette
époque, le clergé tînt rigueur à la France de son
abandonnement et de sa foi-mentie, et qu'il
nourrît dès lors à son endroit une aigreur et une
suspicion que les événements de 1 789 allaient
définitivement confirmer et justifier. Cette
époque fut donc aussi exactement celle où notre
clergé, maître légitime de l'enseignement, puis-
qu'il en était le créateur, le défenseur, le sau-
veur même et le seul pourvoyeur, établit les
méthodes et les systèmes éducationnels répon-
dant à ses propres desseins et apaisant ses pro-
pres appréhensions politiques, convenant le
plus parfaitement enfin aux destinées nouvelles /,
qu'il voyait réservées à la race française au
Canada. En tout état de cause, ces méthodes
et ces systèmes produisirent la fusion définitive
des différents éléments linguistiques apportés au
Canada par les colons de France, et en firent la
primitive langue franco-canadienne qui s'en est
allée se répandant par le vaste Canada, s'amé-
liorant ici, se pervertissant là, conservant ailleurs
88 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA
son caractère intact, selon les circonstances de
temps ou de lieu, et de par les influences am-
biantes, favorables ou défavorables.
Citons encore J. -Edmond Roy:
Replié sur lui-même, ayant encore la nostalgie du passé ,
l'habitant éprouvait une grande répugnance à apprendre
ou à se servir de mots anglais.
Pour peindre ou exprimer les choses nouvelles qu'il
voyait, il cherchait dans son vocabulaire les locutions
anciennes auxquelles il donnait un sens que la stricte
grammaire n'admet pas, ou encore il inventait des idio-
tismes.
On accuse beaucoup les Canadiens d'aujourd'hui de
parler une langue dégénérée, d'user de locutions ou
d'abréviations inconnues aux Français modernes. Mais
est-ce que la nécessité n'est pas une loi qui s'applique aussi
bien aux langues parlées qu'à toutes les circonstances
de la vie ? (65)
Et M. Emile Salone, qui possède cet avantage
sur la plupart de nos historiens nationaux, qu'il
a eu "directement accès au trésor des Archives
de Paris":
Mais ce sont des laboureurs, rien que des laboureurs.
Ils se suffisent à eux-mêmes. Tandis que les Anglais
installent leurs soldats, leurs fonctionnaires, leurs mar-
chands, leurs ministres à Québec et à Montréal, ils peuvent
s'isoler dans leurs paroisses, échapper, en fait, au contact
de l'étranger (66).
Les efforts que notre clergé a faits et les obs-
tacles sans nombre qu'il a surmontés à cette
époque pour sauver la langue française sont
relatés par tous nos historiens et annalistes, et
ses mérites incontestables sont si peu contestés,
si connus d'ailleurs et si reconnus, qu'il n'y a pas
LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 89
lieu de les redire ici autrement que pour mémoire
et faire état de cette donnée de tout premier plan
dans l'histoire de la langue française au Canada.
Cependant, la reconnaissance très sincère de ce
fait historique nous met à l'aise pour noter, d'au-
tre part, que c'est à ces méthodes et systèmes
éducationnels à l'épreuve des idées françaises que
l'on peut, dans une certaine mesure, imputer
l'état d'imperfection actuel de la langue fran-
çaise au Canada. En effet, notre clergé, générale-
ment, et, d'une façon particulière, notre bas
clergé (6^) — qui, à le prendre dans son ensemble,
connaît la France seulement par ce que nos jour-
naux ultramontains, férocement francophobes
et essentiellement cléricaux, s'avisent de lui en
raconter (®^) — ne veut, de la France, que son lan-
gage. Et pour être plus certain qu'avec le fran-
çais moderne n'entreront point dans nos parois-
ses et dans nos collèges les idées aussi modernes
dont la langue est le véhicule naturel, ce clergé
estime plus prudent de s'en tenir au français du
XVI le et du XVI Ile siècle et de se convaincre
volontiers que cette langue louis-quatorzienne
vaut mieux que celle d'aujourd'hui, et que celle
d'aujourd'hui n'est point indispensable. De sorte,
par exemple, que les élèves de nos collèges classi-
ques terminent leurs humanités et sont faits
bacheliers es lettres sans même se douter
de ce qu'est la littérature française contem-
poraine.
90 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA
Que l'on ne vienne pas dire, de grâce, que
"seule, la littérature anticléricale, libre-penseuse,
athée et pornographique est pourchassée par nos
prêtres" . . . Pour que l'on nous fasse accroire
cela, il faudrait n'avoir pas vu la liste des ou-
vrages importés de France et dont les doua-
niers québécois, entre autres, ont opéré la
saisie aux chefs d'immoralité et d'obscénité,
conform^ément à des instructions qui ne sont
point celles des autorités fédérales, puisque le
ministre des douanes lui-même (qui est actuelle-
ment et qui est habituellement un Canadien-
anglais protestant) doit parfois intervenir pour
modérer le beau zèle des agents québécois et
lever des saisies qu'ils ont intempestivement
opérées (^^). Pour que l'on nous fasse accroire
cela, il faudrait ne pas savoir quel soin l'on met,
depuis quelques années, à éloigner de nos maisons
d'éducation les professeurs d'origine française,
ni avoir entendu les confidences de certains pro-
fesseurs de littérature venus de France, des
catholiques de la plus belle eau et même des
ecclésiastiques, qui s'en retournent dégoûtés
de ce qu'on ne leur permet point, au Canada,
d'enseigner la littérature moderne — en sorte que
les étudiants anglais de nos universités protes-
tantes ont cet avantage de suivre un cours
véritable de littérature française, par pur luxe,
tandis que les étudiants français des universités
catholiques, nos étudiants pour qui pareil cours
LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 91
serait un enseignement de première nécessité,
n'ont point cet avantage. Pour que l'on
nous fasse accroire cela, il faudrait avoir
pu trouver, dans une bibliothèque qui n'est
pas une bibliothèque de référence ou sco-
laire, mais une bibliothèque générale et
publique, le Nouveau Larousse illustré, qui ne
se trouve point dans cette bibliothèque générale
et publique, parce que ses administrateurs cana-
diens-français et catholiques ont cru devoir riva-
liser de cant avec les plus puritains de nos com-
patriotes, en excluant ce dictionnaire universel
encyclopédique, indispensable sans doute, mais
qui reproduit malheureusement des chefs-d'œu-
vre de la peinture et de la sculpture, et que ces
chefs-d'œuvre comportent parfois du nu ... .
"Couvrez ce sein que je ne saurais voir" {Tartufe,
III, 2). Pour que l'on nous fasse accroire cela, il
faudrait ne pas avoir admiré le joli coup d'arrière-
rencontre qui blousa définitivement la bille
lettrée de M. Carnegie, dans la partie de billard-
carambolette qui se joua sur le drap coulant du
conseil municipal de Montréal, en 1903-04, afin
de célébrer l'ofïre, que cet éducateur milliardaire
faisait à la métropole du Canada, d'une biblio-
thèque publique . . . pour les adultes. Pour que
l'on nous fasse accroire cela, il faudrait que M.
l'abbé Camille Roy n'eût pas écrit ceci dans sa
Naturalisation de notre littérature:
92 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA
De cette indigence ["notre littérature pédagogique — je
ne parle, pour le moment, que de celle de notre enseigne-
ment secondaire — est fort pauvre"], de cette pénurie, de
cette incapacité où nous avons été jusqu'ici de faire quel-
ques-uns des livres classiques dont nous avons besoin, je ne
veux pas ce soir examiner les causes. Qu'il me soit seule-
ment permis de dire que plus vite on pourra faire à nos
professeurs de collèges et de petits séminaires, en parti-
culier aux professeurs des classes de lettres, des conditions
d'existence qui leur laissent quelque loisir pour le travail
personnel; que plus vite surtout on comprendra qu'une
initiation à ce travail personnel est indispensable, et que
des études préparatoires spéciales, loin d'être une affaire
de luxe, leur sont absolument nécessaires; que plus vite on
se décidera donc à les faire bénéficier, en France ou ailleurs,
des avantages de l'enseignement supérieur des lettres; que
plus vite, en un mot, on se préoccupera de hâtir en hommes,
et plus vite aussi on augmentera, avec la valeur et le
prestige de notre corps enseignant, les chances de voir se
multiplier parmi nous des auteurs qui fassent au moins des
manuels. Et peut-être aussi, et par surcroît, mettrons-
nous fin à ce spectacle anormal d'une littérature cana-
dienne qui se développe, c'est-à-dire qui recrute ses ou-
vriers actifs, surtout à côté et en dehors de nos maisons
d'éducation (70),
Enfin et en un mot, pour que l'on nous fasse
accroire cela, il faudrait ne rien connaître de ce
qui s'enseigne dans nos collèges C^^).
L'auteur de cette étude rapportera le fait
suivant, si le lecteur veut bien l'autoriser à
se mettre un instant en cause, à titre de témoin
facilement corroborable:
Au collège des jésuites de Montréal, dont j'ai
suivi le cours classique complet, on ne nous en-
seignait à peu près rien des auteurs contem-
porains; et l'on voudra bien ne me point chicaner
si je place, sans le surfaire, parmi les auteurs
contemporains indispensables à l'enseignement
LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 93
littéraire et même philologique, Victor Hugo, ce
rénovateur énergique de la langue du XVIIe et
du XVIIIe siècle, ce vigoureux émondeur qui
secoua le vieil arbre de la littérature française, le
débarrassa de tout le mort-bois et de toutes les
feuilles sèches qui étouffaient ses bourgeons en
pousse, et fit passer dans sa ramure l'air et l'azur
d'un renouveau qui lui donna toute sa fraîcheur,
toute sa robustesse, toute sa clarté, tout son
éclat moderne. Or, des romans sociaux, des-
criptifs et historiques de ce chef-d'œuvrier, de
ses drames qui reconstruisirent les bases du
théâtre, de ses œuvres de morale et d'esthétique,
pas une ligne, pas un mot. De toute son œuvre
poétique Ç^^), aussi féconde qu'éblouissante, un
petit volume, "Pour les enfants,'' qui n'est pas de
Victor Hugo, mais d'un quelconque frère igno-
rantin qui a osé opérer, dans cette œuvre poé-
tique de génie, une quelconque glane devant à
son gré rassasier des cerveaux d'enfants, un
choix de tout repos et qu'il a effectivement
intitulé: Pour les enfants. . . Est-ce que ce titre
n'est pas un symbole, et ne suffît-il pas à nous
donner la clef de la situation ? Pour les enfants!
L'élève n'est pas enseigné à discerner, à exer-
cer sa critique, son goût, son jugement, son
libre-arbitre, même sa conscience; on lui pré-
pare une bouillie et il ne doit pas sucer autre
chose. De même, en philosophie, il doit se satis-
faire d'un triple extrait de la Somme de saint
94 LA LANGUE FRANÇALSE AU CANADA
Thomas, avec, comme accessoires, quelques
thèses agréables aux scholastiques ou facilement
réfutées par eux. Mais sur ce qu'ont professé les
grands philosophes, depuis Socrate et même
avant lui, jusqu'à Taine et Renan, pour ne pas
venir jusqu'à MM. Boutroux et Bergson; sur ce
qu'a été la pensée universelle depuis que l'intelli-
gence humaine a formulé ses conceptions de la
sagesse et de la vérité, sur ce qu'ont été les
déviations, les chutes, les reprises, les essors et
l'évolution de cette pensée humaine, aucune
initiation, pas le moindre aperçu, pas un mot.
Inutile et trop dangereux! Safeiy first ! O jours
sept et septante-sept fois sereins de VAlma
mater ! L'élève reçoit tout son bagage philoso-
phique in a nuUshell, dans une coque de noix
thomique: ça ne l'encombre point, et, pour faire
son petit bonhomme de chemin et vivre sa
petite bonne femme d'existence, ça le leste de
tout, hormis de sens pratique et de connaissances
humaines. Il a cultivé le grec jusque dans ses
racines, il s'est nourri de latin jusque dans ses
délicatesses. Il ne connaît pas suffisamment
encore sa langue maternelle pour rédiger de
légère main une lettre que des connaisseurs
puissent lire sans sourire un peu, ni l'anglais
suffisamment pour se mettre en rapports avec
ses compatriotes qui s'occupent plus spéciale-
ment de business; mais il acquerra cela tout seul,
puisque — hormis d'or, d'argent et de billon — il
LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 95
est foncé de toutes les richesses. Le juste super-
flu! s'écriait Murger qui prenait ainsi la vie en
artiste, en bohème. Le nécessaire viendra par
surcroît. Il n'y a rien là que de très gentil et de
très mignon: un vrai déjeuner de soleil
Pour les enfants!
Lorsque, malgré cette formation ad usum
Delphinorum, cette scolarité qui puérilise à
jamais les pensées et les sentiments, l'on réussit
à devenir presque des hommes, n'a-t-on pas
raison d'en rire, mais à la façon de Figaro,
puisqu'on en pleure aussi ? Car il paraît que
c'est la seule alimentation qui nous convienne.
En effet, certains esprits éclairés et avertis,
patriotes et aimant sincèrement la langue fran-
çaise, ne laissent pas de prétendre, d'expliquer
et de croire, ainsi que l'un d'eux me l'a for-
mellement soutenu, "que le système d'éduca-
tion que le clergé nous a donné convenait et
convient encore au tempérament de notre
race, et qu'à la faveur de nul autre procédé
notre hérédité ne se serait sentie plus à l'aise,
notre pensée ne se serait développée plus libre-
ment, notre parler ne se serait formé mieux.
C'est cela qui nous a gardés et sauvés, à travers
les difficultés sans nombre, et c'est cela qu'il faut
garder sous peine de nous renier nous-mêmes et
de forfaire à l'honneur". . . . Cet argument
comporte qu'en se jetant tout à fait dans le
courant français, en tenant la France pour
u
96 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA
sa patrie spirituelle ou littéraire ou seule-
ment linguistique, en lui conservant à cet égard
un culte intégral, l'esprit canadien se dégagerait
trop du lien catholique, force de sa résistance
contre le protestantisme anglaisant.
Le dilemme ne manque pas de solidité; néan-
moins, il ne laisse pas d'être inquiétant pour la
langue française que nous voulons cependant
conserver chez nous. M. André Siegfried s'en
est rendu compte et l'a même scrupuleusement
noté dans son étude sur le Canada:
Ou bien les Canadiens français resteront étroitement
catholiques, et alors ils auront, dans leur isolement un peu
archaïque, quelque peine à suivre la rapide évolution du
Nouveau Monde; ou bien, ils laisseront se détendre les
liens qui les unissent à l'Eglise, et alors, privés de la cohé-
sion merveilleuse qu'elle leur donne, plus accessibles aux
pressions étrangères, ils verront peut-être de graves fissu-
res se produire dans le bloc séculaire de leur unité (73).
Si donc il est jugé prudent ou nécessaire de
nous tenir à respectueuse distance de la France
moderne, afin de conserver intégralement la
cohésion spirituelle et la sujétion catholique qui
sont la condition sine qua non de notre survi-
vance française au Canada, n'est-il pas probable
que cet éloignement et surtout cette sépa-
ration rende difficile l'évolution du parler
franco-canadien et empêche ce parler d'évoluer
de conserve avec la langue de France ?
LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 97
LA LANGUE FRANÇAISE MODERNE
Car la langue et les mots ont une vie propre;
ils évoluent, se transfoiment sans cesse, et
conservent les meilleurs éléments des formations
antérieures, en s'épurant et en s'assimilant des
éléments nouveaux (^'*). Les grammaires nous
enseignent les transformations successives de
la langue française, et les bons manuels don-
nent même des morceaux choisis d'auteurs
anciens à traduire en français moderne (^s).
Pour ne compter que du XVIe siècle, Marot,
Rabelais, Calvin, Ronsard, Montaigne, Fran-
çois de Sales et Bérulle, Théophile de Viaud,
Malherbe, Vaugelas et Bouhours, Descartes et
Pascal, l'hôtel de Rambouillet, Molière, Ménage,
La Bruyère, La Fontaine, Corneille et Racine,
Mme de Sévigné, Bossuet, Boileau, Fénelon,
Le Sage, Fontenelle, Montesquieu, Marivaux,
l'abbé Prévost, Voltaire, Rousseau, Diderot,
Restif de la Bretonne, Chateaubriand, Lamen-
nais, Musset, Lamartine, Victor Hugo, Flaubert,
les Concourt, Péguy, Anatole France et Rostand
marquent seulement quelques-unes des étapes
franchies par la langue française au cours des
quatre siècles derniers.
Ecoutons Anatole France, par exemple:
Je songeais que les métaphysiciens, quand ils se font un
langage, ressemblent à des remouleurs qui passeraient, au
lieu de couteaux et de ciseaux, des médailles et des mon-
naies à la meule, pour en effacer l'exergue, le millésime et
98 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA
l'effigie. Quand ils ont tant fait qu'on ne voit plus sur
leurs pièces de cent sous ni Victoria, ni Guillaume, ni la
République, ils disent: "Ces pièces n'ont rien d'anglais,
ni d'allemand, ni de français; nous les avons tirées hors
du temps et de l'espace; elles ne valent plus cinq francs:
elles sont d'un prix inestimable, et leur cours est étendu
infiniment." Ils ont raison de parler ainsi. Par cette in-
dustrie de gagne-petit les mots sont mis du physique au
métaphysique. On voit d'abord ce qu'ils y perdent; on ne
voit pas tout de suite ce qu'ils y gagnent. (76)
N'est-ce pas cela mêmeî>
Par une industrie de pense-petit, sinon de
gagne-petit, notre langage est mis du physique
au métaphysique, du vital au léthifère. Les mots
sont des êtres animés, et le langage un corps vi-
vant; le système de Stahl s'applique consé-
quemment à la langue: la vie est la conservation
de ce mélange corruptible dont se compose le
corps; l'instrument nécessaire à cette conserva-
tion, c'est le mouvement. La méconnaissance de
cet animisme du verbe n'empêche pas notre
parler de suffire encore au culte métachronique
et populaire, peut-être; mais qu'elle favorise la
formation d'un parler, non pas littéraire, mais
seulement vivant et florissant ou qui s'achemine
à le devenir, c'est moins probable. Cependant,
son cours, à ce parler tardigrade, est étendu in-
finiment, comme celui de ces monnaies qui
n'ont plus ni exergue, ni millésime, ni effigie,
qui sont donc démonétisées et, en acquérant un
prix de relique chez les antiquaires, se dédomma-
gent et s'accommodent d'avoir perdu toute
valeur courante dans tous les pays de la terre.
LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 99
C'est tout de même aussi que le vieux fran-
çais peut être tenu, sinon absolument pour une
langue morte, comme l'ont cependant jugé des
auteurs qui passaient pour s'y connaître, du
moins pour une langue primeraine et caduque.
Les Hellènes ou les Romains n'entendent goutte
au grec de Démosthène ou au latin de Cicéron,
pas plus que nous comprenons généralement le
français du moyen âge. Toutes les langues ne
vivent donc qu'en se transformant et, pour
parler bien, il est aussi nécessaire de suivre
l'évolution de sa propre langue et s'inspirer du
souffle qui la ranime constamment, qu'il est
dangereux de s'arrêter à l'une de ses formes
périmées qui deviennent de plus en plus diffé-
rentes et même étrangères aux formes nouvelles
et surtout à la forme actuelle qu'elle a acquise
dans son évolution.
Les plus prestigieux de nos orateurs et de nos
écrivains catholiques, dans le religieux comme
dans le laïque, tous ceux d'entre eux qui font
œuvre féconde pour le maintien et le relèvement
de la langue française, organe du catholicisme, et
qui peuvent aussi prêcher d'exemple, doivent
leur mérite et leur prestige aux études qu'ils ont
pu faire en France, dans la France moderne, ou
tout au moins à leurs études de la littérature
française moderne. A telles enseignes que
l'évêque d'Orléans, qui s'y connaît en orateurs,
a pu adresser ce compliment à ceux des nôtres
100 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA
c^u'il entendit à Québec: "Voix très françaises
tout cela, Monseigneur; voix qui vous ont parlé,
auxquelles vous avez prêté l'oreille, si bien qu'en
nous inclinant devant vos qualités, nous avons ce
demi-orgueil de nous incliner devant quelque
chose de chez nous" (7^).
Cela est fort bien pour les princes, pour l'aris-
tocratie; mais nos élèves, nos étudiants, nos
dirigeants de demain, sinon tout le troupeau,
doivent-ils s'accommoder du français imprimé
d'il y a deux ou trois siècles, de cette langue qui,
prenons-y garde, fut réellement l'organe de la
pensée gallicane? A preuve que M. A. -M.
Elliott, dans l'étude qu'il consacrait, en 1884, à
notre langue, notait déjà et publiait que nous
sommes "complètement séparés, par la pensée et
par les sentiments, de la France moderne" (^^).
Et vingt ans après M. Elliott, l'abbé Félix
Klein écrivait de même:
Ayons le courage de le dire comme nous l'avons vu de
nos yeux et entendu de nos oreilles: les Canadiens s'éton-
nent, s'indignent, se détachent de nous . . . Plaise à Dieu
que ces sentiments d'amertume disparaissent bientôt, eux
et la cause d'oia ils proviennent; mais, s'ils duraient de
trop longues années, c'en serait fini de l'amour des Cana-
diens pour le vieux pays (79).
Or, instituer de nos jours ce que de son temps
Victor Hugo appelait des "douaniers de la
pensée," imposer une langue ancienne ou cadu-
que à un peuple nouveau, ou "cristalliser dans le
respect d'une forme consacrée" la langue d'un
peuple en croissance et qui prétend non seule-
LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 101
ment survivre, mais vivre, n'est-ce pas tenter
un phénomène qui ne se sera pas encore vu, que
je sache, dans l'histoire de l'humanité et qui, au
demeurant, ne paraît guère réalisable, parce que
contre nature ?
Toute langue est dans une perpétuelle évolution. A
quelque moment que ce soit de son existence, elle est dans
un état d'équilibre plus ou moins durable, entre deux
forces opposées qui tendent: l'une, la force conservatrice,
à la maintenir dans son état actuel; l'autre, la force révo-
lutionnaire, à la pousser dans de nouvelles directions ....
Qu'arrivera-t-il si l'une des deux forces est seule à agir,
tenant l'autre en respect et l'annulant ? Quand la force
révolutionnaire, néologique, reste inerte et que la langue
s'immobilise, il y a péril pour celle-ci. Assurément des
peuples dont la civilisation est sans changement et sans
histoire peuvent garder indéfiniment leur langue intacte;
la pensée ne changeant pas, l'expression de la pensée n'a
pas à changer (80). Mais quand un faux respect de la tra-
dition interdit au langage de suivre le cours des idées et
qu'il y a contradiction entre la pensée de la nation et la
forme qu'il lui fait revêtir, la langue peut s'épuiser et
périr. Nous en avons un exemple illustre dans le latin
classique, le latin des écrivains et de la haute société ro-
maine, qui se refusa à suivre le latin populaire dans le
libre jeu de son développ>ement, se cristallisa dans le
respect d'une forme consacrée, et vers la fin de l'empire
périt d'épuisement, laissant la place à cet idiome popu-
laire si plein de force et de vie qu'une famille nombreuse
de langues et plus nombreuse encore de dialectes sortit de
son sein, toute prête à conquérir jxjur son compte l'empire
que l'autre abandonnait. (Darmesteter, La vie des mots) .
"Si nos beaux cousins du Canada mêlent, aux
sentiments affectueux qu'ils nous gardent, une
nuance de dédain pour nos agitations politiques,
nous n'allons pas nous en offenser," écrivait M.
Maurice Barrés en s'émerveillant du "miracle
canadien," Cette nuance de dédain est certaine-
102 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA
ment légitime et elle peut nous empêcher d'ad-
mirer la France comme Montaigne aimait
Paris "jusques à ses verrues et ses taches." Mais
ce qui est moins admissible, c'est que l'on veuille
foncer cette nuance jusqu'au noir opaque; c'est
que l'on s'efforce d'intercepter toutes relations
intellectuelles et que l'on élève, entre la France
qui n'est plus la Vieille-France et le Canada qui
n'est plus la Nouvelle-France, non seulement
"une digue intellectuelle qui filtre le flot pour en
recueillir la pureté" (Lamy), mais une barricade
de préjugés sur quoi doit s'amortir et s'éteindre
la lumière de France, cette lumière dont on veut
à toute force n'apercevoir que le brandon révo-
lutionnaire (®^) ; c'est enfin que, si nous devons
nous clôturer et nous embastiller chez nous afin
de préserver plus sûrement notre caractère dis-
tinctif, nous allions exagérer cet isolement jus-
qu'à rompre nos communications avec la source
même de notre propre parler.
Cette prévention religieuse accuse la France
d'avoir été le berceau de la libre-pensée, de la
franc-maçonnerie et de l'anticléricalisme — ce
qui est historiquement faux {^^). On en veut
surtout, depuis ces dernières années, au gouver-
nement discordataire de la République française,
et un certain nombre de prêtres de notre bas
clergé (qui compte d'honorables exceptions,
empressons-nous de le proclamer) couvrent la
France tout entière de l'aversion qu'ils ont
LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 103
vouée à ses récents ministères. Or, il est facile de
constater, ou tout au moins de s'imaginer les
résultats que produit, chez notre populaire
crédule et soumis, la profession de ces senti-
ments francophobes; car on les professe comme
on les ressent, c'est-à-dire avec toute l'ardeur
dont on est capable {^^). 11 faut donc montrer
moins d'étonnement que de regret de voir nos
populations, françaises de nom, de tempéra-
ment et de sang, devenir de plus en plus sourdes
aux voix de France. Ces résultats furent assez
largement constatés, et ces regrets furent assez
profondément éprouvés par les zélateurs du
Comité France-Amérique, entre autres, qui
entendirent combien de Canadiens-français ré-
pondre à nos appels de secours, non pas pour le
gouvernement Combes, Briand ou Viviani, mais
pour les femmes et les enfants des soldats fran-
çais à leur poste dans les tranchées: "Que devons-
nous à la France?" . . . Crémazie et Garneau
sont heureusement morts sans soupçonner que
pareille question pût venir à des lèvres cana-
diennes-françaises !
OUVRONS L'ŒIL, MAIS LE BON I
Sans doute, la politique combiste a-t-elle
fourni un joli prétexte à l'hostilité de nos catho-
liques indisposés contre la France. Cependant,
pour ne pas complètement passer pour des jo-
crisses et des jean-jean, il serait sage de prendre
104 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA
vue d'une situation qu'il plaise au ciel qu'un
historien canadien sache exposer avant qu'il soit
trop tard: c'est à savoir que, si la guerre date
de 1914, et si la dernière séparation de l'Eglise et
de l'Etat en France date de 1905-06, Y avant-
guerre, c'est-à-dire les préparatifs clandestins de
l'Allemagne, date de plus loin et même d'un peu
plus loin que s'est fait remarquer la virulence par-
ticulière et populaire de notre esprit antifrançais
qui semble en train de nous dévoyer de notre
destinée propre. Depuis le début des hostilités
européennes, nous apercevons à ciel ouvert
les effets de la puissance austro-boche aux
Etats-Unis. Cette puissance austro-boche s'ac-
commode du catholicisme et l'exploite si adroite-
ment, qu'un journal clérical comme la Croix de
Montréal, au moment le plus critique de la
guerre, publie sans la moindre pudeur ses sympa-
thies pour l'Autriche et pour l'Allemagne, et tout
ensemble ses antipathies pour l'Angleterre et ses
alliés. Voulant à tout prix arriver à ses fins et
compromettre, abaisser, avilir et donc ruiner et
écraser le prestige français et anglais de par le
monde, la Bocherie n'a point négligé d'utiliser
l'ardeur catholique, chez tous les peuples que
meuvent les préjugés religieux, chez les Cana-
diens aussi bien que chez les Irlandais, les Es-
pagnols, les Portugais, les Syriens, les Fla-
mands, les Argentins, les Mexicains et les autres
(84) ; elle a trouvé tout profit à la collabprE^tion
LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 105
inconsciente de ces forces populaires qui, pour
peu qu'on les y pousse, abominent volontiers le
nom français. A y regarder d'un peu près, la pro-
pagande religieuse qui se fait depuis quelques
années au Canada par des journaux spéciaux et
par des associations de toutes sortes, sous cou-
leur de répandre la ferveur catholique, sape
avec persistance l'esprit français, voire l'esprit
anglais, sacrifie tout à la religiosité: traditions
d'origine, patriotisme, devoirs même — et ce fai-
sant épanouit un sentiment nouveau qui
fait en tous points l'affaire d'une diplo-
matie commise à la mission particulière
de germaniser l'univers per fas et nefas,
au nom de Dieu ou au nom du diable.
Les manifestations à quoi nous font assister
certains prêtres qui ridiculisent "mémère l'em-
pire" et agonisent "la France dégénérée"; les
meneurs politiques qui enseignent que nous ne
devons rien à l'Angleterre; une jeunesse fausse-
ment instruite de ses obligations civiques et qui
se croit permis de huer nos soldats partant pour
le champ d'honneur et de déchirer les affiches de
recrutement; des apôtres de la langue française
qui, pour leur part, laissent cette langue re-
tourner en friche; des associations soi-disant
nationales de jeunes gens que la passion reli-
gieuse aveugle; des catholiques de toute dignité
et de toute influence qui n'auront ni repos ni
cesse que la langue française au Canada, mal-
106 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA
voulue d'abord, n'ait ensuite été réduite à la
portion congrue; enfin tous les sévices que le
parler français et l'esprit britannique subissent
de nos jours, ne se produisent point en exécution
de service commandé. Mais ces manifestations
résulteraient d'un pareil commandement que,
en simple franchise, il n'en irait pas autrement.
Et, de toutes façons, BernstofF peut se détirer
d'aise, dans son fauteuil, et se dire que, décidé-
ment, ça ne va pas mal, au Canada — pour le
roi de Prusse.
Voici un petit triptyque de citations re-
cueillies dans un même semestre de l'avant-
guerre, qui irait bien sur le petit autel de notre
patriotisme:
De la Patrie (Montréal), 22 août 1907:
Déjà des capitaux français et belges en nombre consi-
dérable ont pris le chemin des Etats-Unis et ont été in-
vestis dans les grandes entreprises financières. Mais
pourquoi ne réussirait-on pas à amener chez nous, au
Canada, une bonne part de ces inépuisables capitaux
français ou belges ?
Du Canada (Montréal), 15 octobre 1907:
Un confrère publie ce qui suit: "Sait-on que le capital
"allemand est devenu un facteur de prospérité au Canada ?
"C'est dans les Montagnes Rocheuses qu'il se porte de
"préférence, et le plus beau de l'affaire, c'est que ce
"capital allemand provient de la fortune particulière de
"Guillaume .... Les colons allemands ont toujours été
'les bienvenus au Canada. Les capitaux allemands ne le
"seront pas moins."
LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 107
De la Presse (Montréal), 21 décembre 1907:
Les affaires suivent le pavillon, a dit un célèbre homme
d'Etat anglais: les capitaux, eux, n'émigrent guère que
chez les peuples sympathiques. Si la France a prêté des
milliards à la Russie, c'est qu'elle est la nation amie et
alliée, et qu'en dehors de cette alliance des gouvernements,
il existe une grande sympathie entre les deux peuples.
Le Français qui lit dans nos journaux que sa présence
au Canada n'est pas désirable matériellement ou morale-
ment, fait plus qu'hésiter d'y envoyer ses capitaux; et nous
avons vu une lettre d'un des grands financiers parisiens,
d'un des hommes qui président aux destinées d'un groupe-
ment considérable de capitaux, dans laquelle il disait:
"L'affaire que vous proposez paraît excellente; mais
"comment voulez -vous que j'entraîne mon groupe vers un
"pays dont la presse nous fait entendre d'une manière
"très significative qu'elle désire notre argent mais non
"notre présence?"
"OUE DEVONS-NOUS A LA FRANCE?"
Cette prévention religieuse, quelle qu'en soit
la source, est forte aussi de l'alliance d'une quan-
tité notable de nos hommes politiques, disons
plus exactement de politiciens que les ques-
tions matérielles préoccupent plus que notre
développement intellectuel; elle jouit encore de
la courte-vue des satisfaits qui se sont convaincus
que notre pays n'a rien à ambitionner à aucun
autre. La placidité confortable de ces Canadiens
jusquau trognon se trouble et leurs nerfs s'aga-
cent d'entendre incessamment proclamer la
supériorité du génie français; aussi ne manquent-
ils point l'occasion de lui témoigner leur dédain,
pour se dédommager et se calmer, et de commu-
108 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA
niquer ce beau dédain aux populations mal aver-
ties contre la déclaration d'hommes aussi con-
tents de leur ventripotence et de leur sort. C'est
l'ostracisme dont Aristide-le-Juste fut accablé,
et c'est ce beau dédain qui fait dire à plusieurs:
"Que devons-nous à la France •>"
Il y aurait un chapitre intéressant à écrire sur
les raisons pour lesquelles la France a abandonné
le Canada en 1763, et un autre pour comparer
ces raisons avec celles qui lui ont fait abandonner
la Louisiane, par exemple, ou l'Alsace-Lorraine.
M. Emile Salone écrit sur ce sujet:
On est naturellement porté à juger sévèrement la con-
duite de ceux qui avaient le devoir de secourir la colonie
et qui l'ont abandonnée. L'excuse de la compagnie des
Cent Associés, c'est qu'elle est ruinée. . . Mais que penser
de l'abandon du roi ! Quand le père Le Jeune écrit à Louis
XIV que la bonté de sa mère "a empesché jusques à pré-
sent la ruine entière de la Nouvelle-France," il est mani-
feste qu'il met beaucoup de complaisance à apprécier la
valeur des secours que la régente a envoyés ... Il est
évident qu'il y a chez Mazarin un parti pris de ne point
attacher d'importance à ce qui se passe en dehors de
l'Europe. Si Richelieu n'a pu accorder à la colonie qu'un
court instant d'attention, on peut dire que son successeur
a voulu tout ignorer de la grande œuvre politique et reli-
gieuse qui s'accomplit sur les bords du Saint-Laurent, avec
une telle dépense d'héroïsme.
Il y a pourtant, à la décharge du gouvernement métro-
politain, des circonstances qui sont extrêmement atté-
nuantes: ce sont ces seize années de guerre étrangère que
la guerre civile vient aggraver. Rapprochons quelques
faits et quelques dates. En 1642 et 1643, au moment où
les Cinq Nations se décident à prendre l'offensive, c'est
Richelieu et Louis XIII qui, coup sur coup, disparaissent
de la scène et laissent le pouvoir à un enfant en bas âge,
et à une femme sans énergie comme sans expérience. De
1650 à 1653, au plus fort de la terreur iroquoise, lorsque
LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA lOQ
l'héroïque Maisonneuve avoue à madame de Bullion qu'il
va renoncer à la lutte, qu'il est au bout de son espérance,
c'est l'union des deux Frondes, l'exil de Mazarin et, à
l'api^el de Condé, la moitié du royaume se levant contre
l'autorité royale. Tout en ne cessant pas de le déplorer,
on s'explique que, dans une crise d'une telle violence et
d'une telle durée, la métropole ait oublié la colonie.
Le Canada a encore contre lui, et cela est grave, les
partisans d'une politique exclusivement européenne. La
colonie n'est-elle pas destinée, en temps de guerre, à
tomber entre les mains des Anglais, 'maîtres de la mer >
Pour la ravoir à la paix, ne faudra- t-il pas rendre ce qu'on
aura conquis sur la Meuse, le Rhin, les Alpes? La Nou-
velle-France devient un perpétuel obstacle à l'agrandisse-
ment de l'ancienne. Ajoutez qu'il surgit déjà des pro-
phètes, qui voient juste, du reste, dans l'avenir des Amé-
riques, pour annoncer, à plus ou moins brève échéance, le
schisme de la colonie, et sur les bords du Saint-Laurent,
la création de quelque royaume ou de quelque république
(85).
Quoi qu'il en soit, la France nous a abandon-
nés, la chose est claire; et, depuis, la France offi-
cielle n'a rien fait pour le Canada. Ceux qui con-
naissent les principes de la diplomatie française
savent que sa discrétion, c'est-à-dire sa réserve
et sa prudence, est une règle que d'aucuns jugent
excessive et qui lui fait perdre quelquefois la
partie engagée avec de plus audacieux ou de
moins scrupuleux. C'est, si vous voulez, un
défaut du caractère français, un défaut résultant
de son penchant à ne jamais déserter les régions
de l'idéal et résultant aussi de son état d'extrême
civilisation; c'est un défaut comme sont des
défauts sa minutie en toutes choses, son inap-
titude aux risques du commerce, son hésitation
à accaparer et sa négligence à saisir le profit
110 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA
d'une situation, de même que l'outré désinté-
ressement de ses penseurs, dans la science et
dans les arts, et leur apostolomanie un peu
naïve. Nous aurons beau faire, nous ne dénon-
cerons jamais aussi violemment ces défauts que
les Français les ont eux-mêmes dénoncés,
parfois trop tard, lorsqu'ils se rendirent compte,
notamment, du détrônement de leur influence
par la pénétration allemande dans le Levant {^^).
Pourtant, ce que la France a fait pour nous,
n'est-ce pas ce qu'elle a fait pour l'humanité
tout entière ? N'est-ce pas ce qu'elle a fait
pour la religion, en répandant ses missionnaires
dans les pays les plus sombres et les plus sau-
vages (87) ? N'est-ce pas ce qu'elle a fait pour
la pensée humaine, en la faisant jaillir, en la
diffusant non seulement urbi, mais orbi, par ses
savants, ses philosophes, ses écrivains, ses ar-
tistes, ses prédicateurs, ses conférenciers, ses
délégués de toutes catégories et ses livres, en
mettant à la disposition du monde entier l'esprit
français (qu'il ne faut pas confondre avec l'es-
prit parisien, ni surtout avec l'esprit du boule-
vard), l'esprit français dont profite qui veut en
profiter •* Et n'est-ce pas ce qu'elle vient de
faire dans la guerre contre la barbarie ? Dès que
la guerre éclata, l'âme française aussi éclata,
n'est-il pas vrai, dans toute sa beauté, comme
éclate un bouton de rose de France; et dans toute
sa force et toute sa précision, comme explose, è
LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 111
hauteur voulue et à distance marquée, un obus
de 75. Et depuis, comme une fusée éclairante,
nous avons vu se déployer le génie français, qui
absorbe et résume toute la puissance et toute la
vertu françaises. Ce que la France a fait pour
elle, dans cette guerre, elle l'a fait aussi pour
l'humanité, et elle l'a fait pour nous, si nous
nous comptons de l'humanité. Et que fera-t-elle
encore pour nous ? Elle nous donnera la fierté
d'être de la victoire . . .
Un esprit bien français, qui peut bien être
celui d'Edouard Monpetit, me souffle à l'oreille:
— Et si cela n'est pas assez, si cela n'est pas
spécialement fait pour nous. Franco-canadiens,
rappelons-nous donc qu'elle nous a donné notre
sang, notre âme, notre langue, et enfin, nom
d'une pipe, la seule chose dont nous soyons
orgueilleux: nous-mêmes!
Oui, elle nous a donné notre langue; et, à
supposer que la France n'ait rien fait pour nous
et que nous ne lui devions rien, nous nous devons
à nous-mêmes, quand ce ne serait que par égoïsme
et par calcul, de nous tenir dans sa lumière, pour
vivre la vie que nos pères nous ont transmise,
comme nous avons besoin des voix de France
pour nous apprendre à garder la langue française
au Canada. Enfin, allons jusqu'au bout de notre
pensée et de la vérité, et rendons-nous compte
que la question n'est plus de savoir si nous som-
mes ou si nous ne sommes pas endettés envers la
112 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA
France. Nos sentiments affectueux, certaine-
ment flatteurs en leur manifestation, s'ils se
retirent ou s'étiolent, gêneront davantage notre
développement intellectuel qu'ils n'amoindri-
ront l'éclat de la gloire française. Au demeu-
rant, la France ne nous réclame rien, pas même
de la gratitude. De tout temps son rôle s'est
borné à donner:
Tant plus on foule aux pieds la fleur
Du safran, plus est fleurissante;
Ainsi de France, la grandeur.
Plus on la foule et plus augmente (88).
Enfin, puisque nous sommes en frais d'établir
le bilan des influences ultra-nationalistes qui ont
érigé cette barricade, ajoutons les dénonciations,
fort plausibles à la vérité, que certains de nos
historiens ont cru devoir faire des outrances
commises à notre endroit par des écrivains
français jouissant d'autorité et possédant un
savoir qui aurait dû leur dicter des observations
plus justes. M. Benjamin Suite a publié, en
1873, une brochure qui nous met à même, dit
l'auteur, "de juger des erreurs profondes qui se
sont répandues à notre sujet et qui paraissent
l'emporter sur des informations plus exactes que
l'on trouve semées, ça et là, dans quelques livres
européens où il est question du Canada" (89).
L'on pourrait composer une nouvelle brochure
avec les "erreurs profondes" qui ont été com-
mises, en France seulement, depuis 1873, par des
LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 113
écrivains réputés avertis (^o). Il serait aisé,
d'autre part, de remplir non plus une brochure,
mais plusieurs volumes et tomes des attestations
moins fantaisistes et plus obligeantes, voire très
sympathiques et presque fraternelles que bon
nombre d'écrivains de France nous ont dé-
cernées . . . Mais c'est à l'école qu'un hene
efïace une série de mauvaises notes et non dans
la communauté humaine où les méfaits pèsent
toujours plus que les bienfaits dans la balance
boiteuse des sentiments, où les mieux-faisants
perdent souvent tout leur mérite au contact des
préjugés!
Ajoutons enfin tous ceux d'entre nous qui
gardent la rancœur d'avoir été pipés ou bernés
par des chevaliers d'industrie soi-disant fran-
çais ou l'étant en réalité de nom, mais qui se
tiennent prudemment à l'écart de nos colonies
françaises reconnues et respectées aussi bien
que de notre police, qui galvaudent leur na-
tionalité, et ne représentent pas plus l'âme
française que certains Canadiens errants ne
représentent l'âme canadienne en France ou
dans les autres pays où ils se rencontrent, c'est-
à-dire partout. Mais cependant qu'un fripon ne
doit pas être considéré comme un ambassadeur,
nous en voulons à la France de nous être laissé
emberlificoter au ramage d'un oiseau de passage
— comme on reproche à l'avril la ruine d'un
coquet chapeau prématurément exhibé au signal
114 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA
du premier passereau, cependant qu'une hiron
délie ne fait pas le printemps {^^).
L'on ne sait pas suffisamment, non plus, que la
France est le pays où le catholicisme se pra-
tique cordialement autant que par conviction et
non par calcul ou hypocrisie, par principe et non
par frayeur du qu'en-dira-t-on; où pasteurs et
ouailles s'aiment les uns les autres et professent
la charité chrétienne avec le culte qui l'enseigne,
et respectent assez la religion pour ne la point
mêler à toutes sauces, ou en faire un outil
servant à des besognes qui ne sont pas toujours
pies (^2) ^
"LA FRANCE DOIT ÊTRE CHÂTIÉE"
Ils sont multiples, comme on le voit, et
diversement valables ou vains les motifs de
cette francophobie qui, chez nos compatriotes
d'origine anglaise, est raciale et assez naturelle,
mais qui, chez nous. Canadiens-français, est
contre nature et le triste produit de préjugés
haineux. L'on ne veut pas entendre que la Fran-
ce, aujourd'hui, est la patrie de toutes les libertés
soumises au droit commun, le foyer de l'épar-
gne et de toutes les vertus domestiques, non pas
des "vertus de troupeau" dont parle Nietzsche,
mais des vertus individuelles et familiales, des
vertus qui font le civisme; que la France est la
terre de l'effort et du travail, des plus purs
LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 115
idéals, du progrès intellectuel dans toutes ses
sphères, le pays des arts et des sciences (^^), de
la science militaire particulièrement et, lorsqu'il
lui faut prendre les armes, de l'héroïsme aussi,
de l'héroïsme qui fait des miracles (9*). Il est
facultatif d'admirer ou de détester les insti-
tutions de la France, et l'on peut aussi librement
méconnaître et même répudier son génie, sa
politique, sa diplomatie, voire sa cuisine, voire
ses arts, son humanitarisme, et préférer le génie
anglais, la politique yankee, la diplomatie
grecque, la cuisine russe, les arts chinois et
la kulture boche. Mais, avant de traiter la
France, la France tout entière, comme un pays
sectaire et antireligieux, avant de la représenter
comme telle aux populations qui, écoutant leur
atavisme, la connaîtraient mieux et la pren-
draient en gré, on devrait au moins, en simple
justice qui est une vertu chrétienne, ne pas se
boucher trop hermétiquement les oreilles lors-
qu'un Mgr Touchet vient dire au Canada: "Ne
confondez jamais la France qui demeure, avec
ces hommes qui passent, avec son Parlement";
lorsque cet illustre évêque d'Orléans, en plein
congrès eucharistique et prenant ainsi le taber-
nacle à témoin de sa sincérité, prosterne son
éloquence devant le drapeau tricolore, "drapeau
joyeux qui ne portes dans tes plis ni léopards, ni
aigles, ni lion, ni bêtes dévorantes, ni oiseau de
proie, mais des rayons toujours jeunes; drapeau
116 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA
qui signifies plus encore civilisation que con-
quêtes, et progrès d'idées que victoire, ô mon
drapeau, je sais ceux qui te défendraient jusqu'à
mourir; je cherche, sans les trouver nulle part, le
cercueil et le plombage assez solides et lourds
pour t'enfermer à jamais. Il ne faut point déses-
pérer de la France" (^^). Et lorsque le président
de la Jeunesse catholique de France nous apprend
avec quelle ferveur Pie X a porté ce drapeau tri-
colore à ses lèvres augustes {^^); et lorsqu'un
chanoine Desgranges nous rapporte avec quelle
aisance les tribuns catholiques et militants com-
me lui présentent la doctrine évangélique dans
les bas-fonds du socialisme français (^7); et
lorsqu'un supérieur Rigaud démontre en pleine
ville de Québec que l'irréligion française n'est que
de surface et ne représente en aucune façon la
vraie France qui reste, elle, la grande pour-
voyeuse de toutes les œuvres charitables et de
toutes les missions, le pays des sanctuaires à la
Vierge et des grands centres de foi {^^); lors-
qu'enfin nos propres prêtres, les plus éclairés et
les plus vénérés, nous enseignent, comme l'a fait
le digne curé de Notre-Dame de Montréal, du
haut de la chaire sacrée, qu'il ne faut point sou-
haiter que la France soit punie, ou, comme Ta
fait à plus d'une reprise le patriote curé du
Sacré-Cœur d'Ottawa, demandant au ciel de
bénir la carrière de nos soldats en France, il faut
vraiment ne pas vouloir les entendre pour être
LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 117
sourds à ces voix (^^). Tous les apôtres venus de
France pour nous instruire de l'esprit religieux
de la nation française en regard de son gouverne-
ment passager; nos prêtres canadiens les plus
clairvoyants, qui se rappellent Bismarck avouant
que le plan de l'Allemagne était d'abaisser
simultanément la France et Rome, l'une par
l'autre, et qui se rappellent aussi bien Léon
XIII s'inquiétant de ce que deviendrait le Bon
Dieu si la France n'existait pas; toutes ces voix
— qui ne sont pourtant pas des voix profanes,
mais des voix de la plus haute autorité religieuse
— toutes les voix de la vérité, de la justice et du
patriotisme bien compris n'ont pu empêcher
certains de nos curés de formuler, dans leur
prône, le vœu que la France devait être châtiée
— vœu exactement conforme à celui que tous les
curés bochisants et teutomanes adressent au
vieux Bon Dieu du kaiser. Et ce vœu comporte
assez explicitement, n'est-ce pas, que le ciel doit
collaborer à l'écrasement de la France par l'Alle-
magne luthérienne et amorale, et par la Turquie
musulmane qui établissait ces mois derniers,
pour l'entraînement de ses artilleurs, une butte
de tir sur le Golgotha, sur le calvaire même de
Celui qui est venu dire au monde: "Paix sur
terre aux hommes de bonne volonté" (*°®).
Mais la Providence n'a que faire de la France
républicaine, de la République tracassière des
communautés religieuses! . . . Quelle France donc
118 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA
aimaient nos pères, qui l'aimaient tout de bon,
et quelle France donc entrait dans les desseins de
la Providence pour accomplir les Gesta Dei per
Francosf La France moyenâgiste, des Albigeois
et de l'Inquisition > ou la France féodale, de
Philippe-le-Bel excommunié par Boniface VIII,
de Charles IX et de la Saint-Barthélémy ? ou la
France monarchique, de Louis XIV et de Louis
XV avec leurs libertés gallicanes ? ou la France
révolutionnaire, des jacobins et de la guillotine?
ou la France directoriale de Bonaparte, qui pro-
clama la république à Rome? ou encore la
France impériale de Napoléon, qui confisqua les
Etats pontificaux? Non. Il ne s'agit pas de la
France moyenâgiste, monarchique, révolution-
naire, républicaine ou autre; il s'agit de la
France qui est la France, malgré tous ses orages
et toutes ses tempêtes qui, par définition même,
passent, et laissent revenir toujours et resplendir
toujours le soleil, le soleil de France éclairant le
monde tout entier. Il s'agit de la France tout
court. France, d'abord! France, toujours!
Ajoutons sans retard que ces sentiments de
malveillance à l'égard de la France, exprimés
dans quelques paroisses canadiennes-françaises,
l'ont été antérieurement aux mandements de
l'Ordinaire qui prescrivit la loyauté à la Cou-
ronne britannique et mit un frein à des vœux de
châtiment pour une alliée de l'Angleterre (*°^).
Mais ces outrances, qui ont été commises.
LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 119
font souche et s'irradient comme autant de
foyers de haine, attestent, parmi nos groupes
catholiques de langue française, des sentiments
qu'il est indispensable de noter, non seulement
pour flétrir leur insolence vis-à-vis des familles
qui ont envoyé leurs enfants soutenir et défendre
une cause dont dépend le salut de la patrie; non
seulement pour souligner leur incongruité à se
formuler précisément à une époque où la France
se révèle plus belle et plus grande que jamais
aux yeux des nations émerveillées et de ses
propres ennemis — car là n'est point notre
affaire — ,mais parce qu'il est indispensable de
les noter dans une étude quelque peu sincère de
la situation faite à la langue française au Canada.
Ces outrances ne manqueront d'ailleurs pas
d'être relevées par nos historiens de l'avenir.
Tout cela n'est pas de nature à favoriser la
progression de notre parler.
M. l'abbé Camille Roy s'était déjà suffisam-
ment rendu compte de cette situation pour oser
avertir, à sa manière, le personnel de l'université
Laval de Québec et les membres de la Société du
Parler français qui assistaient à sa conférence sur
la nationalisation de la littérature canadienne,
que "nous devons nous résigner à faire beau-
coup de littérature /rança^^se au Canada" {^^^).
S'adressant à un auditoire aussi spécial et sor-
tant de la bouche d'un prêtre connaissant la
valeur des mots, cet avertissement de nous
120 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA
résigner — ce verbe réfléchi plutôt que nous
résoudre, nous décider, nous disposer, nous déter-
miner ou tout autre — n'est-il pas significatif
à point "?
ANTIPATHIES ANGLAISES
Les luttes acerbes qui se sont engagées au
sujet du français au Canada, et notamment la
crise qui sévit actuellement dans l'Ontario, ont,
incidemment, ou accessoirement, l'excellent effet
de fouetter notre vigilance et notre fierté, nous sti-
muler à formuler notre patriotisme et à mettre,
dans l'arène, des champions et des énergies qui
se livrent d'habitude à des exercices moins pro-
fitables à notre communauté (^^^). Le fait est
que la majorité des politiciens anglo-canadiens
qui se piètent contre nos revendications et
s'acharnent à exiger, comme l'a déclaré le Globe,
que "every child who passes through the schools
of Ontario must learn to read and write and
think in the English language," ne connaissent
du français que les exemples d'une pureté sou-
vent douteuse que leur ofïrent certains groupes
de nos masses. C'est du Canadian French qui ne
ressemble vraiment pas assez, d'après eux, au
Parisian French qu'ils ne connaissent d'ailleurs
pas davantage, qui y ressemble autant, pour le
moins, que l'anglais généralement vernacuiaire
que l'on parle un peu partout chez nous res-
semble à l'anglais parlé à Londres (*^'*). C'est
LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 121
la paille que l'on remarque dans l'œil du pro-
chain. Mais cette paille disparaîtrait, qu'ils ne
modifieraient point leur appréciation, car ils
ignorent le français et ne peuvent conséquem-
ment tenir compte de sa fonction civilisatrice et
de son importance politique. Catholiques ou
protestants, les Canadiens de langue anglaise
ont leurs mobiles particuliers pour combattre
la diffusion du français. Les catholiques pro-
fessent plus ou moins sciemment la théorie de
Mgr Bourne; les protestants ont dans la tête
que la prédominance de leur religion sera pro-
portionnée à l'affaiblissement du français. Pour
les protestants, la langue française est la langue
catholique, au sens théologique du terme; car je
doute que la plupart en connaissent le sens
d'universalité qui, comme chacun de nous le
sait, est le sens étymologique, primitif et véri-
table du mot. Et c'est aussi bien qu'il en soit
ainsi.
Ces sentiments — l'ignorance à peu près géné-
rale du français, envenimée par les préjugés
de race — s'expliquent en somme. Nous-mêmes,
ne sortons-nous pas du collège avec quelque
conviction que l'Anglais, dans notre pays, est
l'ennemi, comme avant la Conquête; et qu'il
faut aussi bien, pour être honnête homme, être
catholique? L'expérience de la vie, des choses
et des gens, nous déprévient peu à peu, apporte
divers tempéraments à cette croyance enfantine
122 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA
et nous enseigne un altruisme dont les pré-
notions font cependant défaut. Mais tous les
Canadiens-français, du peuple des villes et des
campagnes, ont-ils acquis, de la vie commune et
nationale, cette expérience qui achève l'éradica-
tion des préjugés de race?
Ces préventions existent à l'inverse chez nos
compatriotes anglais qui n'ont eu avec nous
aucune fréquentation. Or, c'est en nombre rela-
tivement restreint que, dans toute l'étendue du
pays, les Canadiens-anglais entrent en relations
avec leurs compatriotes catholiques de langue
française, tandis que c'est le petit nombre de
ceux-ci qui peuvent accomplir leur carrière sans
venir plus ou moins en contact avec leurs compa-
triotes protestants de langue anglaise. Par cet
état même, nous connaissons mieux nos compa-
triotes qu'ils ne nous connaissent généralement;
leurs préjugés de race s'expliquent donc, et nous
ne devons point nous étonner qu'ils soient tou-
jours ardents sous la cendre qui les recouvre plus
ou moins, selon le vent qui passe et les attise. A
nous de tenir compte qu'ils existent et qu'ils
subsisteront. Les réconciliations prêchées en
certaines occurrences par des candidats en quête
du vote catholique et français, comme tous les
baisers Lamourette, toutes les blandices et
toutes les cajoleries des députés qui exploitent
la générosité foncière du tempérament français,
qui l'escomptent et en profitent, n'opéreront
LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 123
jamais une fusion réelle de sentiments étrangers,
opposés les uns aux autres et dépourvus de toute
affinité naturelle. Trop de différences natives
existent entre les deux tempéraments. La con-
corde, et ce qu'on appelle, depuis la guerre,
"l'union sacrée," ne saurait être le résultat de
cette impossible fusion de sentiments, mais d'un
respect réciproque, d'une confiance mutuelle.
Cette confiance et ce respect, c'est à nous de les
imposer et de tenir la main à ce qu'ils règlent
nos coutumes et inspirent les lois sous l'empire
desquelles nous devons vivre en commun.
Ecoutez encore ce bon vieux Montaigne avec
son éternel bon sens:
La société des hommes se tient et se coud à quelque prix
que ce soit; en quelque assiette qu'on les couche, ils
s'appilent et se rangent en se remuant et s'en tassant,
comme des corps mal unis qu'on empoche sans ordre trou-
vent d'eux-mêmes la façon de se joindre et emplacer les
uns parmi les autres, souvent mieux que l'art ne les eût
su disposer . . . La nécessité compose les hommes et les
assemble: cette coutume fortuite se forme après en lois.
Cette vérité pacifiante, que le plus sage des
sages de la Grèce antique eût formulée de façon
différente sans en altérer le fond, se lit ainsi
qu'il suit, traduite en langue française de 1916
par M. Paul Deschanel, parlant au nom de
l'Académie française, à l'Institut de France:
Il y a ce qu'on possède et il y a ce que l'on vaut, et ces
deux biens composent le patrimoine d'un peuple . . .Que
partout l'esprit de sagesse écarte le fanatisme! Ah, chas-
sons de notre langue ces vieux mots, faits pour de vieilles
124 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA
idées: intolérance, tolérance! Eh quoi, avons-nous donc à
nous tolérer, à nous souffrir les uns les autres? Non! Ce
n'est pas "tolérance" qu'il faut dire, c'est "respect."
SYMPATHIES ANGLAISES
N'allons cependant pas donner, nous aussi,
dans le fanatisme haïssable et dans l'aveugle-
ment, et reconnaissons que la langue anglaise
vaut mieux que bon nombre de ceux qui la par-
lent chez nous et s'en servent contre nous; re-
connaissons surtout que notre malheur vient de
ne point compter, au Canada, un plus grand nom-
bre d'Anglo-saxons amis de notre langue, comme
ces distingués universitaires, hommes d'Etat et
journalistes que nous savons, qui ont jugé né-
cessaire à leur instruction d'apprendre notre lan-
gue et d'en instruire leurs enfants, qui l'aiment
et la défendent en connaissance de cause, en
toute sincérité et en toute ardeur; comme aussi
ces gens du monde qui, à défaut d'instruction
française, ont cependant l'éducation qu'il faut
pour sentir que le parler français est respectable,
digne d'égards et d'estime (^^5). La Société
Saint-Jean-Baptiste de Montréal a institué
(191 1-12) des cours publics de français pour les
personnes de langue anglaise, et ces cours sont
bien suivis: de même se remarquent aux confé-
rences et aux représentations théâtrales françai-
ses (lorsqu'elles valent que nous. Canadiens-
français, nous dérangions pour les entendre) un
LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 125
bon nombre d'assistants de langue anglaise qui
démontrent assez que l'élite anglo-canadienne
ne se formalise point de la pénétration fran-
çaise, mais au contraire l'encourage.
Au point de vue constitutionnel aussi bien,
notre langue a jusqu'à présent dû son salut et le
devra encore demain à ces Anglais qui la com-
prennent ou tout au moins comprennent son
rôle et sa fonction — ce qui revient à dire que
c'est de Londres ou des gouverneurs venus de
Londres (}^^) que nous avons déjà reçu et
que nous recevrons encore les protections les plus
efficaces et les plus clairvoyantes, surtout depuis
la guerre, depuis l'alliance effective dans laquelle
l'Angleterre et la France ont appris à se con-
naître et à se comprendre, depuis que ces
deux puissances ont pu se rendre compte, autre-
ment que par des discours de bienvenue, que
leurs destinées nationales sont auxiliaires l'une
de l'autre.
Dans sa préface au Glossaire d'Oscar Dunn,
Fréchette a noté, en 1880, ces deux témoignages
qui devraient se trouver, non seulement dans
nos archives nationales, mais dans la mémoire
de tous les Canadiens, quelles que soient leurs
origines et leurs croyances religieuses:
Cette thèse de l'influence de la langue française en
Amérique a reçu une sanction officielle de la part de lord
Dufferin, dans sa réponse à l'adresse que lui présenta
l'Assemblée législative au monient où il quittait le pays,
et tout récemment, au banquet de la Saint-Jean-Baptiste,
126 LA LA'NGUE FRANÇAISE AU CANADA
de la part de son successeur à Rideau-Hall, le marquis de
Lorne. Tous les deux ont exprimé cette pensée que, loin
d'essayer à faire disparaître le français, l'autorité anglaise
devrait au contraire en favoriser la diffusion, comme un
moyen sûr de faire profiter les populations du Dominion
des grandes idées que la France représente dans le monde,
et de donner à la nationalité qui est en voie de formation
sur cette partie du continent une originalité véritable et
féconde.
Donc, quand nous faisons observer que la
situation actuelle du français au Canada est
devenue un problème difficile à résoudre, nous
songeons à ces barricades que l'on érige autour
de nos paroisses françaises et catholiques pour
intercepter le courant et le choc des grandes
idées qui doit produire la lumière, et nous son-
geons aussi à la raison principale qui meut
l'autorité anglaise pour favoriser la diffusion du
français au Canada "comme un sûr moyen de
faire profiter les populations du Dominion des
grandes idées que la France représente dans le
monde." Si cette situation ne constitue pas un
problème difficile à résoudre, c'est à ne plus com-
prendre ce que parler veut dire. Et nous voilà
au rouet, dirait Montaigne.
Soyons Canadiens, Canadiens avant tout et
formons un peuple nouveau, à la bonne heure!
Constituons, si nous le pouvons, notre propre
intellectualité, notre propre génie; restons catho-
liques et gardons notre langue pour servir de
bouclier à notre foi, c'est parfait! Mais, pour
garder cette langue, si c'est la langue française
LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 127
que nous voulons dire, et non une autre, et non
une langue qui va se périmant, et non un patois
en formation, l'on peut prédire sans être grand
prophète que nous ne réussirons point à la con-
server au Canada, cette langue française, en
fermant nos oreilles aux voix de France. Et à
ces voix, à cette voix humaine, nous pouvons
appliquer en terminant la définition de l'élo-
quent évêque que nous avons déjà cité: "Une
voix, quelque chose d'immatériel et de sensible;
quelque chose qui caresse et qui épouvante;
quelque chose de si discret que l'oreille le perçoit
à peine et de si sonore que l'espace en sonne; une
voix, quelque chose qui éveille le courage, berce
le chagrin, ébranle la volonté, chante, pleure,
commande: le Dies irœ du sublime inconnu; le
Requiem de Mozart, la Marseillaise de Rouget
de risle, l'hymne Canada-, une voix, presque
rien, tant cela va sans laisser trace, et tellement
tout que l'Eglise a épuisé son effort de louange à
l'égard du Saint-Esprit quand elle a dit: Il a la
science de la voix" (^^'^).
128 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA
Conclusion
Au point de vue numérique, le parler français
au Canada n'est point en péril (^^®). Le nombre
ne mesure cependant pas également l'influence
ou la puissance des Franco-canadiens, car à
l'égard de la langue comme à d'autres égards, ils
manquent d'organisation et se trouvent souvent
dans un état d'infériorité par rapport aux autres
races qui, comme les Hiberniens, ont constitué
des sociétés secrètes pour élaborer leurs projets
nationaux et les réaliser avant que les races con-
currentes les apprennent et se mettent en état
de les contrecarrer. Constitutionnellement, la
langue française est officielle autant que l'an-
glaise au Canada {^^^), et semble se contenter de
cet attribut qui menace de ne se retrouver bien-
tôt que dans le texte des statuts: des vétérans
de la politique nous disent que, de concession en
concession, la langue française se parle et s'écoute
de moins en moins au parlement fédéral.
Nous avons vu que le sol de la Nouvelle-
France fut peu favorable au marcottage de la
langue française pure — à preuve qu'il a fallu
donner une dénomination particulière au parler
des Néo-Français ou Canadiens, le franco-cana-
dien, qui y a germé en dérivation du français. Et
nous avons vu que si, d'une part, la langue
franco-canadienne s'épure sans cesse pour se
LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 129
rapprocher le plus possible du parler de France,
elle se contamine fortement d'autre part, si bien
qu'en certains milieux particulièrement envahis
par l'anglais, dans les centres manufacturiers et
parmi les populations circbnvoisines, cette
langue aurait besoin d'une indication étymolo-
gique additionnelle pour préciser sa nature com-
plexe et devrait se nommer l'anglo-franco-cana-
dien. Généralement, la diffusion du français est
sérieusement entravée. Les attaques politiques
dont il est l'objet en quelques provinces ne
doivent en rien provoquer son abandonnement,
mais au contraire engager les populations oppri-
mées à s'y tenir plus fermement. Les moyens
d'enseignement devenant plus difficiles en ces
provinces contrariantes, il est à craindre que le
langage foncièrement incorrect du populaire ne
se diffuse avec trop de licence en manquant d'un
système de redressement suffisamment orga-
nisé. L'industrie est le plus puissant pro-
pagateur de l'anglais au Canada; et dans ce
pays en plein développement, on peut aussi bien
appréhender que cette propagation quasi mé-
canique de l'anglais ne paralyse dans une large
mesure les efforts de l'enseignement français et
de l'épuration verbale qui aurait cependant
assez à faire contre les affections organiques
du langage: les anglicismes, les barbarismes, les
solécismes, les canadianismes de trop mauvaise
frappe, les formes dialectales équivoques et
j/
130 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA
l'anémie du vocabulaire — surtout si le peuple
persiste, par un "faux respect de la tradition,"
à filier son langage à une langue demi-morte, et
s'il ne revient pas des préjugés dont il a été
pénétré à l'endroit de la France, source de notre
parler. Il faut donc espérer que la guerre nous
corrigera de cet illogisme suprême, générateur
de tout le mal et qui fait naître, chez ceux-là
mêmes qui prêchent le triomphe de la civilisa-
tion française, de l'aversion à l'apercevance de
tout ce qui est français. Et pour l'avancement
de la langue française dans notre pays, aussi bien
que par loyauté à la Grande-Bretagne, outre les
autres espoirs que nour nlaçons dans la victoire
des Alliés contre la coai.tion teutonne, nous
devons faire des vœux ardents pour que la
France remporte de la guerre les plus beaux
lauriers. Mais nous ne devons point nous bercer
de l'illusion que la victoire des Alliés sera, comme
elle devrait s'acheminer à l'être, un motif décisif
de réconciliation entre les deux races anglo et
franco-canadiennes. Celle-ci — un député des
Communes l'en a déjà avertie (^^°) — s'entendra
réclamer des comptes. L'autre, en effet, ne
manquera pas: de lui reprocher le peu d'ardeur
qu'elle aura montré pour l'enrôlement et de
diminuer à sa plus simple expression sa partici-
pation réelle; de lui garder rancune de la cam-
pagne nationaliste contre l'aide à l'Angleterre;
de faire état des outrances de langage commises
LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 131
de côté et d'autre et qui seront portées au passif
de toute la race. Et comme la raison du plus fort
sera toujours la meilleure, les Franco-canadiens
ne gagneront guère à ce procès.
Par ailleurs, les amis du frariçais vont se mul-
tipliant parmi les Anglo-canadiens instruits et de
bonne foi qui savent faire la part des gens et des
choses; l'opinion publique s'éclaire et le rôle de la
langue française se comprend mieux. . . La tru-
culence ultramontaine de Louis Veuillot nous
agrée comme la philosophie méthodique car-
tésienne congrue au sens pratique de nos com-
patriotes anglais. Or, Veuillot a écrit: "Le Beau,
c'est le bon sens qui parle français"; de son
côté. Descartes a dit: "Le bon sens est la chose
du monde la mieux partagée." L'espoir serait-il
donc aussi invraisemblable qu'un rêve, d'un
rapprochement du bon sens et du beau, par un
accord patriotique autant qu'utilitaire ? Si bien
que malgré toutes les luttes, on pourrait entre-
voir, un jour ou l'autre, à défaut d'un règlement
final de la situation politique du français, l'in-
tervention d'un modus Vivendi permettant —
comme c'est le cas en Acadie — l'enseignement
libre et normal du français aux minorités dont
c'est la langue maternelle. Dans les plus grandes
villes, à Montréal et à Québec, le français est plus
cultivé, les livres de France sont plus répandus,
la littérature française est davantage pratiquée
et un plus grand nombre s'y adonnent que par le
132 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA
passé. La connaissance du français est jugée le
complément d'une bonne éducation dans les
familles anglaises à l'aise, et la société franco-
canadienne honnête aspire au perfectionnement
de la conversation. Les études classiques deve-
nant progressivement plus sérieuses à mesure
que l'accès des professions libérales exige une
plus forte préparation, la fréquentation des au-
teurs français se fait aussi plus étendue et plus
régulière (^^^). Le sentiment populaire fran-
çais, amorti depuis plusieurs années par les
préventions religieuses et nationales, se ranime à
la vue de la France telle que la guerre l'a révélée;
et cet heureux retour devra disposer le peuple et
ses éducateurs à écouter de meilleure grâce et
avec plus de profit les voix de France, inspira-
trices et gardiennes naturelles, et même les seules
gardiennes de la langue française au Canada. Si
tant est que la race canadienne-française doive
sauvegarder son tempérament distinctif et pour
cela penser autrement qu'on pense en France, et
si tant est que la langue franco-canadienne doive
se perpétuer comme un idiome sui generis, cet
heureux retour au sentiment français fera peut-
être enfin comprendre que, pour revigorer celui
des éléments constitutifs de notre race et de
notre langue que la désignation même de notre
race et de notre langue déclare français, et pour
que cet élément essentiel ne se dégrade point tout
à fait, il peut, certes, n'être pas indispensable que
LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 133
nous nous départions d'une réserve qui, si l'on
y tient, doit marquer et maintenir notre dégage-
ment des idées françaises; mais si cette réserve
se mue en animadversion outrée, comme celle
que nous voyons ressourdre à chaque rencon-
tre et qui éclabousse tout ce qui est français,
la langue comme le reste, cette langue fran-
çaise qui doit rester l'unique marque de notre
caractère ethnique, cette langue française, ainsi
éclaboussée, ainsi couverte de salissures, n'aura
bientôt plus l'attirance et la beauté qu'il im-
porte de lui trouver et de lui reconnaître pour
nous justifier de l'apprendre et de l'étudier com-
me il est nécessaire que nous l'apprenions et
l'étudiions, d'abord pour la posséder avant de
prétendre à la conserver, ensuite pour la respecter
nous-mêmes afin de la faire plus sûrement res-
pecter de nos compatriotes qui l'ignorent ou la
méconnaissent. En un mot, et précisément pour
consolider cette originalité nationale dont nous
sommes si jaloux, il faut à toute force nous
résigner à affectionner la langue française, telle
qu'elle est de nos jours vivante et, au demeurant,
fort avenante et bien portante.
Que si l'on me reproche d'avoir employé des
couleurs sombres pour brosser le tableau de la
langue française en son état actuel au Canada,
j'alléguerai que tant de nos compatriotes pei-
gnent cette situation avec des couleurs trop
brillantes, que j'ai cru mieux servir notre parler
y
134 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA
en signalant à ses amis les dangers nombreux et
très réels auxquels, de notre temps, il est exposé,
plutôt qu'en augmentant le répertoire des hyper-
boles inutiles et des flatteries pernicieuses. Que
si l'on a été surpris de m'entendre dire quelques
louanges de la France, je confesserai mon désir
que ces louanges soient un peu compensatoires et
rendent moins lourde la charge des calomnies et
des médisances que l'on a déposée contre elle
dans la balance de l'opinion canadienne, et qu'il
n'a fallu pour cela que proclamer la vérité. Que
si, enfin, l'on m'impute de m'être en tout cela
montré plus français que catholique, j'exci-
perai de la doctrine même de M. Henri Bourassa,
ou, à coup plus sûr, de celle de ses doctrines qui
est la moins contestable et qui n'a d'ailleurs pas
encore été contestée, puisqu'elle ne l'a fait
pécher ni par indépendance catholique, ni par
mécréance britannique, ni par fétichisme fran-
çais:
"D'abord, dit-il, nous croyons que la langue,
sa conservation et son développement sont pour
nous l'élément humain le plus nécessaire à la
conservation de notre foi; et deuxièmement,
dans la simplicité de notre pensée et de notre
cœur, ayant conservé, dans cette province
moyenâgeuse, la foi catholique telle qu'elle
s'enseignait autrefois, nous croyons que l'Eglise
a des promesses de vie éternelle. De plus, nous
pensons que d^ns toutes les revendications de
LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 135
l'Eglise, les premières démarches, comme la
direction générale, doivent venir de ceux en qui
nous voyons concertée l'autorité léguée par
Jésus-Christ à ses apôtres, et transmise par eux
aux évêques et au clergé des siècles qui se sont
succédé — tandis que la langue, c'est notre bien
à nous: et si nous ne le défendons pas, personne
ne le sauvera pour nous" (^^2).
En vérité, l'on ne saurait conclure autrement.
APPENDICE
Depuis que M. DeC elles, sandioiché du Droit
et de la Vérité — oh, l'emprise des titres ! — a
déclaré mensongère et injuste mon étude sur la
langue française, fai cru devoir multiplier jusqu'à
superfétation les notules, notes, renvois, références,
gloses et scolies; j'ai mis des points sur les i et
jusque sur les j. Cette tautologie, moyennant quoi
je m' efforce d'éviter la gratuité de nouvelles accu-
sations, agacera le lecteur qui sait lire; mais de
pareilles précautions sont nécessaires et jamais
surérogatoires, puisque toujours insuffisantes. J'ai
même fait quelque citation des aveux qui — Dieu
lui pardonne ! — ont échappé à M, DeCelles dans
son empressement à sauver nos institutions . . .
Page 2-(l). Pour marquer les limites, à peu près, du
registre qu'ont parcouru les chantres du parler franco-
canadien, soprani et basses:
C'est la belle langue française qui résonne à nos oreilles (au
Canada), un peu moins claire, moins vive qu'en France, mais c'est
la vraie langue classique, point entachée du tout de patois ni de
néologisme, telle qu'elle était parlée au XVIIe siècle par les
gentilshommes de l'Ile-de-France, de la Bretagne et de la Nor-
mandie, avec cependant un petit tour naïf et délicieux comme le
style de saint François de Sales. (Père Pierre-Marie CoURBON,
M.S.-C; les Annales de Notre-Dame du Sacré-Cœur, Paris, mai
1902, pp. 288-292. Le père Courbon demeurait depuis une année
à Québec).
Oh! le langage canadien! On prétend que c'est du français!
L'Européen de langue française, au moment où il débarque sur la
. terre canadienne, reste stupéfait, l'accent qu'il entend est intra-
duisible; où donc est-il? Quel est le langage qu'il entend? ELst-ce
138 APPENDICE
donc là le parler français des Canadiens-Français qu'on lui a tant
vanté ? Est-il, par un miracle incompréhensible, transporté au
XVIIe siècle dans le village le plus reculé de la vieille Bretagne
française où l'on ne parle que patois? (J.-E. V'Gnes, La Vérité
sur le Canada, Paris, 1909, p. 241. M. Vignes a vécu de la vie
canadienne, dans la métropole du Canada, pendant près d'une
année; il a côtoyé et fréquenté un peu tous les milieux).
Page 3~(2). James Geddes jr, professeur de langues
romanes à l'université de Boston: " American-French
Dialect Coînparison", dans les Modem Language Notes,
Baltimore (Md). déc. 1893; janv. 1894; déc. 1897; janv.-
fév.-avril-mai 1898;
Mémoires du Premier congrès de la Langue française
au Canada, Québec, 1914, p. 1;
Adjutor RiVARD, Etudes sur les Parler s de France au
Canada, 1914.
Page 4- (3). Revue des Deux Mondes, Paris, 5 déc.
1850, t. VIII. p. 988.
— "Vers 1630, dit M. Lavisse (donc à l'époque du
peuplement du Canada par les colons français), la langue
française était inconnue au plus grand nombre des Fran-
çais. Les zones de la langue d'oc et de la langue d'oïl ré-
pondaient à peu près à celles des deux droits; les dialectes
de l'une et de l'autre demeuraient vivaces." Hist. de Fran-
ce, t. VII, pp. 159-160; citation de M. RiVARD, op. cit. p. 13.
— Les Mémoires de la Soc. des Antiquaires de France
(t. VI) rapportent, dans leurs Matériaux 'pour servir à
l'histoire de France, la traduction de la parabole de l'En-
fant prodigue en 86 idiomes ou patois de France; 80
afférent à la langue d'oïl, et 6 à la langue d'oc.
Page 5-(4). Mémoires d' Outre-Tombe, 1ère partie, liv.
VII.
Page 5-(5). Candide, ch. XXIII:— Ah! Pangloss!
Pangloss ! Ah ! Martin ! Martin ! Ah ! ma chère Cunégonde !
APPENDICE 139
Qu'est-ce que ce monde-ci ? disait Candide sur le vaisseau
Hollandais.
— Quelque chose de bien fou & de bien abominable, ré-
pondoit Martin.
— Vous connoissez l'Angleterre, dit Candide, y est-on
aussi fou qu'en France ?
— C'est une autre espèce de folie, dit Martin; vous savez
que ces deux nations sont en guerre pour quelques arpens
de neige vers le Canada, et qu'elles dépensent pour cette
belle guerre beaucoup plus que tout le Canada ne vaut.
De vous dire précisément s'il y a plus de gens à lier dans un
pays que dans un autre, c'est ce que mes foibles lumières
ne me permettent pas.
Dans Micromégas, les Embellissements de la Ville de
Cachemire et La Princesse de Babylone, notamment. Vol-
taire satirise ainsi la guerre et toutes les guerres.
— Dans son Histoire du Canada et des Canadiens-Fran-
çais, 1884 (p. 238) Eugène Réveillaud a retracé l'expres-
sion, inspirée par la même pensée ultra-pacifiste, dans une
correspondance antérieure de Voltaire à M. de Moneril
(27 mars 1757): "On plaint ce pauvre genre humain qui
s'égorge dans notre continent à propos de quelques arpens
de glace en Canada."
— Dans La Colonisation de la Nouvelle- France ( 1 905), Emile
Salone fournit (p. 429) d'autres citations de Voltaire sur
le Canada. Dans son Précis du règne de Louis XV, Voltaire
énonce la raison véritable de son opposition à la coloni-
sation de la Nouvelle-France: "On a perdu en un jour . . .
quinze cents lieues de terrain. Ces quinze cents lieues
étant des déserts glacés, n'étaient peut-être pas une perte
réelle. Le Canada coûtait beaucoup et rapportait très-
peu."
— Sous ce titre même. Les Arpents de neige, M. Maurice
Trubert, au cours d'un récent article dans un journal de
Bordeaux, attribue cette dédaigneuse appellation au duc
de Choiseul. V. Bull, de la S. du P. /., vol. XV. p. 90.
140 APPENDICE
Page 6— (e). Cours d'histoire, vol. 2, p. 11.
Page6-(7). Op. cit.. p. 17.
Page 7- (8). Op. cit., p. 40.
Page 7- (9). M. Marius Barbeau, ethnologue de la
Commission géologique du Canada, s'applique depuis
quelque temps à recueillir à la sténographie, de la bouche
de nos paysans, les récits légendaires et merveilleux que la
tradition a déposés dans leur mémoire. Cette transcrip-
tion semblerait nous faire trouver, dans le folklore, un
fidèle échantillon du langage de nos ancêtres, puisque les
narrateurs, illettrés pour la plupart, ne font que répéter les
récits qu'ils ont appris et tels, apparemment, que ces
récits ont été transmis de génération en génération. Mais
il importe de noter les déclarations du transcripteur, qu'il
a* dû faire plusieurs corrections et arrangements dans les
textes qu'il a recueillis, afin de rendre ces textes publiables.
(Cf. The Journal of American Folk-Lore (Lancaster, Pa.),
numéro consacré aux Contes populaires canadiens (fran-
çais), janvier-mars 1916; et un nouveau numéro spécial
devant paraître au commencement de 1917).
Page 8- (10). L' Instruction au Canada sous le régime
français {1635-1760), 191 1, passim. Cf. Thomas Chapais,
Jean Talon, 1904, ch. XVI. J. -Edmond Roy, Histoire de la
Seigneurie de Lauzon, t. III (1900). ch. 29; t. IV (1904).
ch. 6 et 8. Sur le langage des anciens Canadiens, V. p. 198
et suiv. du t. IV de ce dernier ouvrage.
Emile Salone, op. cit., p. 405: Il y a longtemps que,
dans les trois villes de la Nouvelle-France, on a pourvu à
l'instruction de la jeunesse . . . Mais en dehors des villes,
les écoles font absolument défaut, et les habitants des
campagnes, c'est-à-dire la grande majorité de la popu-
lation, demeurent condamnés à l'ignorance. Dès la fin du
APPENDICE 141
dix-septième siècle on essaie de porter remède à une
situation aussi déplorable.
Page 9-(ll). Cette affirmation m'a valu, de la part
du Droit, l'épithète de cruel menteur.
Ce ne furent, a-t-il rectifié, que de rares exceptions qui se firent
coureurs de bois; les autres se groupèrent autour de l'habitation de
Québec défrichant leurs terres et s'efforçant d'élever leur famille
selon les instructions des missionnaires (20 mai 191 6).
Peut-on méservir ainsi la langue que l'on est aux gages
de défendre! C'est de la baraterie pure et simple. Pour
l'amour de la langue française, de la claire et de la vraie,
de celle d'aujourd'hui aussi bien que celle du XVlIe siècle,
le Droit devrait bien mettre ses rédacteurs devant le métier
que Boileau recommande aux élèves de syntaxe. Admirez
la bienfacture de ce style, et voyez ces "exceptions qui se
firent coureurs de bois" ? Et ces autres, ces autres excep-
tions, qui se groupèrent autour de l'habitation, de l'habi-
tation défrichant leurs terres (les terres de ces exceptions),
etc., selon (pour en suivant) les instructions des mission-
naires. Et pourquoi ces terres et cette famille diffèrent-elles
de nombre ? . . . Mais passons, pour indiquer au gazetier
qui s'est prononcé là-dessus, les documents qu'il pourra
consulter s'il s'avise jamais, avant que de bousiller de pa-
reilles négations historiques, de se renseigner sur la quan-
tité et la gravité des abus auxquels a donné lieu la traite,
"un des fléaux du temps" (Sulte):
S et Ordonnan
ces, vol. I
1673 p. 73:
1681 249;
1714 341;
1716 350:
1737 551.
Gabneau
vol. I
1686 p. 284:
vol. II
1706 262;
1715 144.
142 APPENDICE
Hisl. des Can.-Franç. vol. V pp. 29. 35. 52. 99. 123. 127.
(SULTE) vol. VI p. 123; 147;
vol. VII p. 6.
Emile Salone, op. cit., p. 169; 5e part., ch. II entier;
p. 392. et passirn. P. 256: La course des bois risque de
compromettre l'œuvre de Talon au nnoment oij les plus
belles espérances sont permises. Voyez quelle dîme elle
prélève. "Il y a 800 coureurs de bois", dit Duchesneau.
De 500 à 800. dit Patoulet. Prenez le plus bas chiffre. 500;
ce n'est que le vingtième de la population totale, mais ce
n'est, ni plus ni moins, que le tiers de la population mas-
culine adulte P. 257: Il faut en venir bientôt à une
répression plus énergique. En 1672, les coureurs de bois
risquent le fouet et, en cas de récidive, les galères. En
1673. la sévérité s'aggrave. Défense de vaquer plus de
vingt-quatre heures dans les bois sans permission, à peine
de la vie .... P. 259: (Cependant, les mesures de ré-
pression n'ont pas eu grand résultat). Cet échec de la
répression s'explique par la complicité universelle. Parmi
les condamnés ne trouve-t-on pas les noms les plus res-
pectés de la colonie, un Hertel, un Legardeur ? Il n'est
pas jusqu'aux représentants du roi qui ne prêtent au
soupçon. Ils se chargent du reste les uns les autres. Du-
chesneau accuse Perrot et Bizard, le gouverneur et le
major de Montréal, et Frontenac rend à Duchesneau
accusation pour accusation, fait faire le procès de Perrot,
et. dans une dépêche chiffrée demeurée fameuse, met en
cause les Jésuistes. A Versailles où il y a un juge impartial,
Colbert. c'est Frontenac qui est condamné . . . Etc. V. les
docunïents auxquels M. Salone s'est référé.
Page 10-(12). Ernest Marceau. "La langue que nous
parlons". Revue Canadienne, fév. 1915.
— A raisonner ainsi, l'on pourrait en revanche établir, et
la démonstration ne serait pas moins spécieuse, que nous nç
APPENDICE 143
saurions nous réclamer des classiques anciens puisque leur
français, dans les mots, est devenu, parfois, aussi peu
correct que celui des plus illettiés de nos contemporains,
que des mots identiques se trouvent chez les uns et chez les
autres, mais que ces mots communs ne sont pas précisément
ceux qui marquent le degré de perfection auquel la langue
française est parvenue. Ex.: Dans les Cent Nouvelles
NOUVELLES: accordement (conciliation), trouver en belle
(avoir l'occasion favorable), excusances (excuses), flambe
(flamme), harier (fatiguer — d'où aria), inventoire (inventai-
re), mauvaise té (méchanceté), en son par-dedans (intérieu-
rement), porcionner (faire des parts), repatrier (rapatrier),
ruer (jeter, lancer), suspicionné (soupçonné), tanné
(lassé), tu scaras (sauras); Dans MONTAIGNE: abrier
(abriter, couvrir), astheure (à présent), bavasser (bavar-
der), nnorfondement (refroidissement), nuisance (tort, in-
commodité), parlement (conversation, discussion), pense-
ment (réflexion), prospect (vue), par regard de (par rap-
port à), si qu'il était (de telle sorte), sentir (écouter),
succéder (réussir), sus (dessus, sur), virer (aller en tour-
nant), revirer (retourner), usance (usage) ; Dans Rabelais:
absenter (éloigner), allumelle (lame), grande année
(année de moisson abondante), arrachit (arracha), bar-
bouilleries (barbouillages), bas-cul (croupière), faire
besoin (manquer), breume (brume), cerne (cercle), davant
(avant), diviner (deviner, prévoir), ententivement (atten-
tivement), esparvier (épervier), fené (fané, flétri), fruitage
(des fruits), hault du jour (midi), incréable (incroyable),
impréciable (inappréciable), insigne (enseigne), laboureux
(laboureur), létanies (litanies), menteries (mensonges),
méchantement (méchamment), myrailler (miroiter), na-
veau (navet), nayer (noyer), oubliance (oubli), perfumé
(parfumé), plonge (plongée, plongeon), plumart (plumet),
queconque (quelconque), quitter (céder, abandonner), re-
chiner (rechigner), rifler, égrafîner (érafler, égratigner),
roustir (rôtir), sarge (serge), solide (vrai, réel, entier).
144 APPENDICE
soucilles, sourcilles (sourcils), sucrée (délicate), suffisance
(quantité suffisante), tousseux (tousseur), traîne (traî-
neau), turquoise (turque), vaisseaulx (vases), tu voiras
(verras); Dans Villon : s'ayser (se mettre à son aise), bou-
ter (frapper, pousser), boyser (travailler le bois), canceler
(barrer, annuler), escarbouiilé (écrasé), se fumer (s'em-
porter, se mettre en colère), j 'espoir (j'espère), fausserie
(fausseté, fausse accusation), foncer (donner de l'argent,
des fonds), friquet (freluquet, dandin), grafignier (déchi-
rer avec les ongles), bien habitué (qui a de bonnes habi-
tudes, de belles manières), hébergement (accueil), his-
toires (ornements), là-sus (là-haut), lavaille (eau qui a
servi à laver), malheuretés (infortunes), noailleux (noueux),
partement (départ), se peiner (se donner de la peine),
plain (entier, solide, franc), plaindre (regretter), plaisances
(plaisanteries), reminer (considérer), se revencher (pren-
dre sa revanche), revenue (retour), sumer (semer),
tenné (ennuyé), se travailler (s'employer), venteur (qui se
vante). Ainsi de suite.
Page n-(13). J.-Edmond RoY, op. cit., t. IV, p. 197.
Page 12-(14). Notre langue assigne à chaque mot dans
chaque phrase et à chaque phrase dans le discours une
place obligatoire (Etienne Lamy).
Page 13-(15). Rabelais employait aussi bien ce
quanque, qui ne signifiait d'ailleurs pas quand, mais tout
ce que.
"Messieurs de l'Académie dans leurs observations sur
les remarques de Vaugelas ne condamnent point quant
à moi .... Ils proscrivent qu^nt et moi pour avec moi"
(Richelet).
— Je ne donne, ici et ailleurs, que juste ce qu'il faut
d'exemples typiques pour illustrer, lorsqu'il y a lieu, notre
analyse du parler franco-canadien. Je n'y cherche aucune
APPENDICE 145
complaisance et ne songe même pas à écrémer. Les collec-
tionneurs, et ceux de mes lecteurs à qui j'aurais la bonne
fortune de suggérer la curiosité du plus grand nombre
possible de nos expressions diversement défectueuses,
pour s'en garder désormais, les retrouveront dans les
recueils particuliers des épurateurs dont les noms sont
indiqués au cours de cette étude, et pourront même se
contenter du Bulletin de la Société du Parler français, dont
la série constitue le spicilège et le florilège, le trésor officiel
des locutions que nous ferions bien de laisser de côté.
Page 14- (16). Ces deux exemples sont rapportés par le
Bull, de la S. du P. /.. vol. 111, p. 32. vol. VI, p. 119.
Page 14-(17). Les épithètes d'horrible, d'effroyable et
quelques autres semblables s'appliquent souvent en notre
langue aux choses bonnes et excellentes, quoy qu'elles ne
semblent convenir qu'à celles qui sont très-mauvaises et
très-pernicieus.es ... Et tant s'en faut que cette façon de
parler soit mauvaise, ny qu'il la faille condamner, qu'au
contraire elle est élégante. {Remarques sur la langue
française).
Page 16 (18). Un sergent du 22e m'écrit: ". . . . Le
pays que nous traversons ne dira toujours pas que le 22e
ne parle pas français. A dix nous arrivions, l'autre soir,
avec un billet de logement, chez la comtesse de X . . . qui
est la plus comtesse des douairières, à ce qu'il paraît et
qu'il nous est bien égal, mais la plus charmante des fem-
mes et à souhait gâteuse de soldats. "Si vous manquez de
quoi que ce soit, nous dit-elle, faites-moi la grâce de me le
demander sans discrétion. Messieurs les militaires du
Canada, puisque je ne serai que trop peu de temps votre
hôtesse affectionnée" . . . Aussi notre caporal n'a-t-il pas
manqué de faire à notre hôtesse affectionnée "la grâce"
146 APPENDICE
d'aviser une coupe de bananes qui traînait sur l'authenti-
que buffet Henri-II de l'authentique comtesse de céans:
— Comtesse, aveindez-nous donc les bananes!
"Comme elle avait heureusement autant de lettres que
d'esprit, elle les a aveindues avec un empressement exquis,
en nous aveindant aussi un sourire meilleur que ses bananes.
Mais nous n'avons pas, dans notre intendance canadienne,
de René Benjamin pour relater les aventures de nos
Gasjpards."
Page 17- (19). Récréations grammaticales et littéraires,
2e édition, 1910, p. 198 et passim.
Page 21 -(20). Dans cette étude sur la langue française
en son état actuel au Canada, nous ne nous occupons pas
du parler des Canadiens-français émigrés aux Etats-Unis;
ce parler franco-américain ferait l'objet d'une étude inté-
ressante, mais particulière. Les Canayens des States sont
ceux de nos frères exilés qui se sont noyés dans l'élément
anglo-américain, qui ont d'abord trouvé quelque avantage
à traduire en anglais leurs noms français (l^ehlanc-W hite,
Uuhois-W oods, BoileaiU-Drinkwater, etc.), ont peu à peu
troqué leur langue maternelle contre le yankee, et ont même
et le plus souvent changé de religion. Ils ont donc rompu
avec la famille canadienne-française, et la famille cana-
dienne-française, aussi bien, les a décomptés, comme disent
joliment de leurs morts nos paysans de la Gaspésie. S'ils
se souviennent de leur nationalité originelle, c'est pour la
corriger en se désignant eux-mêmes des Canayens des
States. Le nombre de ces décomptés est heureusement
infime. Les group>ements sociaux et nationaux des Cana-
diens-français des Etats-Unis, notamment ceux du Rhode-
Island, du New- York, du Vermont, du Maine, du New-
Hampshire, du Massachusetts et du Connecticut, sont au
contraire fort attachés au français, qui fait leur orgueil. Ils
respectent et cultivent de leur mieux la langue maternelle,
APPENDICE 147
et se rendent compte que sa survivance dépend unique-
ment de leurs propres soins, n'étant point garantie par des
droits constitutionnels plus ou moins hypothétiques et
dont l'énoncé, comme le texte de toutes les lois humaines,
n'est jamais si serré qu'il n'empêche un politicien oppres-
seur, flanqué d'un procédurier retors, de passer au travers
avec un attelage à quatre — drive a coach and four through
any Ad of Parliament, ainsi qu'un O'Connell le pensait et
qu'un Ben Butler l'expérimentait. Lord St. Leonards disait
de même: nothing is so easy as to pull them to pièces. (Sur
la langue française parlée aux Etats-Unis, V. abbé F.-X.
BuRQUE, "U Anglicisme", Bull, de la S. du P. f., vol. III.
p. 197; Mémoires et Compte rendu du Premier cong. de la
lang. fr. au Canada, passim; Ed. de Ne VERS, L'Ame améri-
caine, 1900, vol. II, p. 365 et passim; Controverse engagée
entre journalistes franco-américains sur l'avenir d'une
"langue canadienne," extraits rapportés dans le Bull, de la
S. du P. /., vol. XIII, p. 415; Statistiques de M. L.-J. K.-
Lafl AMME," i^renc/i Catholics in the United States", dsnis The
Catholic Encyclopedia, 1909, vol. VI. Documents relatifs à
la lutte des Franco-américains du Maine, en 191 1 , pour la
revendication des droits du français dans les paroisses
catholiques du diocèse de Mgr Walsh; affaire de la Corpo-
ration sole; V. plaidoyer de M. Godfroy-S. Dupré, avocat
de Biddeford, et autres pièces dans la Revue Franco-Amé-
ricaine (Montréal), nos de nov. et déc. 191 1. A lire l'amu-
sante anecdote de l'ambassadeur de France aux Etats-
Unis parlant "la langue des Canadiens de sang français,"
article de M. Adjutor Rivard, Bull, de la S. du P. /.,
vol. XIII, p. 56; etc.
Page 21 -(21). Paysan de Saint- 1 renée (Bas-Canada),
d'après les renseignements recueillis sur les lieux en 1861
et 1862. Dans la collection "Les Ouvriers des deux mon-
des," publiée par la Société internationale des études pra-
tiques d'économie sociale. Paris, 1875, 1ère partie.
148 APPENDICE
Page 22- (22). Avant de me démentir ex abrupto, les
rédacteurs du Droit feraient bien d'aller se promener un
peu dans les rues de Hull ou de la basse-ville d'Ottawa;
ceux de la Vérité, dans les rues de Saint-Sauveur; ceux de
la Croix, dans les rues du Mile-End ou d'Hochelaga.
Page 26-(23). Bull, de la S. du P.f., vol. XII, p. 382;
vol. XIV. pp. 28. 59. 149. 218. 263. 310. 354. 358. 422. 435.
Page 26-(24). Citation du Bull, de la S. du P. /., vol.
V, p. 199.
Page 27-(25). Bull de la S. du P. /.. vol. IV. p. 330.
Page 27-(26). Cf. Charles ab der Halden. Etudes
(1904) et Nouvelles Etudes de Littérature Canadienne
Française (1907); et l'article que j'ai consacré à cet ou-
vrage dans la Revue d'Europe et des Colonies, décembre
1907.
Page 28- (27). Mémoires du Premier cong. de la lang.
fr. au Canada, Québec, 1914, p. 554.
Page 30- (28). Rémy de Gourmont. Esthétique de la
la,ngue française, nouv. éd., 1905. ch. IV, p. 60.
— Et Jean Richepin nous confesse de son côté que,
pour parvenir à traduire exactement certains poèmes, il
recourt au vocabulaire qu'il a réussi à ramasser
à la fin d'une longue carrière passée à fouiller non pas les dic-
tionnaires, comme on croit, mais le langage des gens qui parlent:
car, en réalité, pour savoir une langue, ce n'est pas dans les dic-
tionnaires qu'il faut la chercher, c'est dans les corporations qui
parlent chacune leur langue . . .Quand on veut bien parler le
français, voilà les vrais dictionnaires qu'il faut consulter. Il faut
voir les gens des différents métiers, demander des détails comme si
on voulait soi-même être un apprenti dans le métier, et laisser
tout cela s'entasser dans sa tête — ce qui fait qu'un beau jour,
quand on veut trouver des mots, quand on a une idée qui paraît
bonne et qu'il faut l'habiller, on sort de sa tête tous les vêtements.
APPENDICE 149
c'est-à-dire tous les vocables qu'on a — il y en a en or, en soie, en
coton, en vieille laine usée; mais, avec tout cela, on trouve le cop-
tume qu'il faut. Et, quandl'idée est vêtue, on lui dit: — Et mainte-
nant, marche et danse, te voilà belle, tu peux t'envoler. — (Confé-
rence à l'université des Annales, 5 mai 1915).
Page 36- (29), Cf. Lexique cariadien-françaif^, dans
chacun des numéros du Bulletin.
Page 47- (30), Cf. renvoi 25 (annonce^ -réclames) et
note 104 {Parinan French.)
Page 47-(3i), L'Anglicisme de notre XV II le siècle,
conférence de Jean RiCHEPiN à l'université des Annales.
23 fév. 1916.
Page 48-(32). "Matcher," dans un article de Franc-
NoHAiN, Je sais tout, 15 déc. 1905, p. 606.
Page 48-(33). Mesure de longueur anglaise qui n'a pas
de traduction dans le français moderne, mais dont les
Canadiens-français ont fait verge.
Page 49- (34). L'anglais a emprunté environ 30,000
mots à notre langue; et les Normands, avec Guillaume,
ont donné à l'Angleterre une foule d'expressions qu'ils ont
plus tard portées jusqu'au Canada. Il est donc possible
que des vocables anglais aient même forme que les nôtres,
sans que nécessairement ceux-ci soient issus de ceux-là. —
Adjutor Ri YARD. Bull, de la S. du P.f.. Vol. VII. p. 251 .
ELx: Robeur (voleur, Marie de France), grevance (grief,
chagrin, Charles d'Orléans), plenté (quantité, Ville-
ïiardouin), clergie (la société des clercs, Gerson), prest
(prêtre, Christine de Pisan), nice (joli. Rabelais), oystres
(huîtres, Villon), pleige (caution, répondant, Id.), scotiste
(écossais, Id.), etc. Budget est un vieux mot français,
hoidgette (petite bourse, Maurice Block). qui serait passé
150 APPENDICE
en Angleterre et serait revenu en France (V. R.-G. Lévy).
Trousse, substantif verbal de trous:'.er (tortiare), est devenu
en anglais truss et nous est revenu drosse, terme de marine
(Gourmont). Espérons que hievre, dont les Anglais ont
fait heaver, ne manquera point de nous revenir de même
pour désigner les hievres qui donnèrent leur nom à la
Bièvre "dans laquelle circulaient des castors" (Flamma-
rion.)
Page 49-(35). Bull, du la S. du P. /., Vol. IX, p. 203.
Page 49-(36). Conférence d'Adolphe Cohn, directeur
des cours de langues romanes à l'université Columbia, à
l'Alliance française d'Ottawa, 1er mai 1914.
Page 51 - (37). J.-P. Tardivel, L'Anglicisme, voilà
l'ennemi! broch. 1880, p. 7.
— M. DeCelles reconnaît lui-même les ravages de
l'anglicisme:
The great enemy of the French language hère is the English»
especially in the cities. As nearly ail French-Canadian laborers*
clerks, shop boys and girls speak both languages, they often, too
often, introduce — without leave of the clergy — English sentences
literally translated, besides many words singly. The other day a
countryman of mine told me: "Vous regardez bien, monsieur," from
the Enghsh "You look well", but meaning in French "Your eye-
sight is good" or "You look to the right direction." This per-
version of language is fatal among people slightly educated
(Citizen. Ottawa, 27 mai 1916.)
Page 53- (38). Cet incroyable anglicisme, sur quoi nous
tirons l'échelle, se letrouve dans le dcrnier-né de nos ro-
mans canadiens.
Page 56-(39). ''L'Anglicisme", Bull, de la S. du P. /.,
vol III, p. 197.
Page 56-(40). Cf. A. RivARD, " La francisation des mots
anglais dans le franco -canadien" , Bull, de la S. du P. f.,
vol. V. p. 252.
APPENDICE 151
Page 58-(4i). Op. cit.. pp. 89, 1 10.
Page 59-(42). Jargon: langage, expressions, tours de
phrase particuliers à certaines gens (Bescherblle). Le
jargon diffère de Yargot en ce que celui-ci est toujours une
langue de convention, tandis que le jargon peut varier
d'homme à homme et avoir ainsi, dans le mauvais goût de
chacun, des caractères propres d'originalité. L'un (le
jargon) change avec les pays et les classes d'hommes d'un
même pays; l'autre (l'argot) peut changer de société à
société, d'individu à individu {Id.)
Jargon: langage altéré (Littré). Abusivement, le jar-
gon est une langue étrangère qu'on n'entend pas {Id.):
c.-à-d. dans le sens impropre du terme.
Stapfer: La grande différence entre les jargons et les
patois demeure que les patois sont de véritables langues qui
ont leurs lois, leur organisation, leur grammaire, tandis que
les jargons provinciaux ne sont que des excroissances
(Bossuet eût dit: des excréments) qui, par contagion et
imitation, se répandent au dehors d'autant plus facile-
ment qu'elles sont plus extérieures et plus superficielles.
Ibid.: Il faut suspecter les phrases de jargon, parce qu'il
est probable d'avance qu'elles sont la corruption d'un
français meilleur; il faut accueillir les mots de jargon avec
une curiosité sympathique, parce que, toujours intéres-
sants à connaître, ils sont quelquefois des aventuriers de
fortune, et très souvent des vétérans émérites, encore
bons au service actif.
Lafaye: On nomme jargon tout langage obscur.
Vingt jargons barbares succèdent à cette belle langue
latine qu'on parlait du fond de l'illyrie au mont Atlas
(Voltaire) : c.-à-d. vingt langues dérivées, mais de
façon barbare, du latin.
La ville est partagée en diverses sociétés qui sont comme
autant de petites républiques qui ont leurs lois, leurs
152 APPENDICE
usages, leur jargon (La Bruyère). Il n'a manqué à
Molière que d'éviter le jargon et le barbarisme, et d'écrire
purement (Id.). Le jargon fleuri de la galanterie (Rous-
seau). Le jargon des livres (Id.). Le jargon de l'amour
(La Fontaine). Le jargon des précieuses (Tallemant).
Vous avez l'art d'endormir ma douleur Au doux jargon
de muse marotique (Chaulieu). Le jargon des savants
(Voltaire). Le jargon des chasseurs (Id.). Le jargon du
monde (Marivaux). Le jargon de la philosophie (Con-
DILLAC). Etc.
Page 61-(43). Bull, de la S. du P. /., vol. XIII. p. 462;
vol. XIV, p. 40.
Page 65- (44). L'Avenir du Peuple canadien-français,
1893, page 142.
^ Page 70-(45). "Lalanguefrançaise elles Ecoles primaires",
article dans VAlmanach de la langue française, 1916, p. 62.
Page 70- (46). Sénateur Pascal Poirier, discours au
Cong. de la lang. fr. au Canada, Compte rendu, p. 281.
Page 70- (47). Bull, de la S. du P. /., vol. I. p. 118. Cf.
Mgr Laflamme, "La Société du Parler français au Cana-
da", Bull, de la S. du P. /.. vol. I, p. 37.
Page 73- (48). Préface aux Fautes à corriger, de Lu-
signan.
Page 76-(49). Antonio Perrault, "Les avocats et le parler
français", dans V Almanach de la langue française, 1916,
p. 72.
Page 76- (50). A ceux de nos avocats qui ont le souci de
franciser leur vocabulaire professionnel se recommande
APPENDICE 153
l'article de M. l'abbé Etienne Blanchard, "Le bon langage
au Palais", Revue Canadienne, nov. 1916.
Page 79-(51). Le labeur est immense et l'étude infinie
ix)ur arriver à écrire bien en n'écrivant pas mal (c.-à-d. pour
apprendre à ne pas écrire mal). Taine avait calculé que
quinze ans sont nécessaires à ce travail; mais le chiffre est
insuffisant, arbitraire, et la vérité est qu'il y faut peiner
toute sa vie (Stapfer, op. cit., p. 257.)
Page 79-(52). Jean RiCHEPiN, De la langue française.
reproduction introductive au catalogue des Beaux et
bons livres français, de la librairie Larousse, 1910.
Page 80-(53). J.-P. Tardivel, "La langue française au
Canada", Revue Canadienne, 1881, t. I (nouvelle série),
pp. 259-267.
Page 80-(54). Faisons un pas de plus, et ne laissons pas
croire que les naturalistes, dans leurs écrits, se soient
bornés à éviter les défauts des romantiques. En rappro-
chant l'art de l'imitation de la nature, les Flaubert et les
Taine, les Leconte de Lisle et les Renan ont donc donné
au style un degré de précision, de plénitude et de solidité,
de "densité," disait Flaubert, dont on s'était depuis long-
temps désaccoutumé. Quelques grands vers de Leconte de
Lisle (citation); quelques pages de Flaubert, — le Comice
agricole d'Yonville-l'Abbaye, dans Madame Bovary, la
description de la forêt de Fontainebleau, dans l'Education
sentimentale; — quelques pages de Taine ou de Renan,
entre lesquelles on n'aurait que l'embarras du choix, nous
ont rendu la sensation du "définitif" et de 1' "achevé."
(Ferdinand Brunetière, Manuel de l'Histoire de la Litté-
rature française, 1899, 6e édit., pp. 499-500).
Ce manuel de Brunetière se recommande, sinon aux
pensionnaires de psallettes qui n'en auraient que faire.
154 APPENDICE
aux novices es humanités soucieux d'apprendre franche-
ment autant que sommairement ce qu'est la Httérature
française, depuis le moyen âge jusqu'au XXe siècle.
Directeur de la Revue des Deux Mondes, maître de confé-
rences, de langue et littérature françaises, interviewer
de Léon XIII, Brunetière a professé une doctrine "fondée
sur la tradition humaine, ou, si l'on veut, sur l'identité
constante du sens commun . . . S'il n'est pas arrivé à la
complète dictature intellectuelle qu'il méritait par ses
fortes qualités, c'est qu'il a trop dédaigné le désir et l'art
de plaire" (Larousse). Dans toutes ses œuvres il n'a cessé
de combattre ceux qu'il appelait "les ennemis de l'âme
française"; en quoi il ne fut point si mécréant que l'uni-
versité Laval ne l'invitât à donner des conférences à
Montréal.
Page 81-(55). René du RouRE, "La langue française au
Canada", article de la Revue hebdomadaire, Paris, reproduit
par le Canada, Montréal, 4 juil. 1912.
Page 81 -(56). "La langue française à l'étranger", Bull, de
la S. du P. f., vol I.p. 86.
Page 82-(57). Lavedan.
Page84-(58). Essais sur la littérature canadienne. 1907,
p. 355.
Page 85- (59), Ainsi le Premier congrès de la Langue
française au Canada (qui avait cependant affiché, parmi ses
inscriptions les plus engageantes, le vers de Zidler: C'est
notre doux parler qui nous conserve frères), eut soin d'ex-
clure de sa participation nos frères protestants.
— A la séance générale des quatre Sections de la Société
royale (Ottawa, 17 mai 1916), la délibération suivante a
été soumise à l'assemblée en majeure partie composée de
Canadiens-anglais protestants — et adoptée à l'unanimité:
APPENDICE 155
It was moved by His Grâce Archbiahop Bruchési and seconded
by Sir William Peterson, that the Society endorse the views
expressed by the Président in his address — that in the schools of
the Dominion increased attention be paid to the study of French
language and French literature. — Carried.
— J'ai dit, en avant-propos, de quelle façon, d'autre part,
M, DeCelles, président de la Section française de cette
même Société royale, a accueilli mon étude défendant la
langue française au Canada, mais touchant à un élément
de notre clergé catholique. L'observateur peut comparer
la tolérance des uns avec celle des autres.
— Un autre exemple de cette vigilance janséniste qui se
déclenche à la moindre allusion effleurant notre catho-
licisme rigoriste, mais que l'honneur de la langue française
trouve généralement insensible: Le 13 avril 1916, M. Sil-
vercruys, invité à donner une conférence à l'Alliance
française d'Ottawa, soumit préalablement quelques
sujets au président de ce cercle, qui choisit, parmi ces
sujets, Jammes et Verhaeren. Parlant à des intellectuels,
M. Silvercruys exposa donc Verhaeren tel qu'il est réel-
lement et tel que tous les pays littéraires l'admirent,
à savoir un poète jouant volontiers de la chanterelle pan-
théiste. Le président du cercle d'Ottawa ne put se tenir
de protester séance tenante contre la négligence du con-
férencier à gazer, à jeter un mouchoir sur la gorge de
Dorine, je veux dire à mettre une sourdine hypocrite sur la
corde panthéiste de la lyre verhaeréenne :
Par de pareils objets les âmes sont blessées.
Et cela fait venir de coupables pensées . . .
A quoi M. Silvercruys aurait pu répondre, tout comme
Dorine à Tartufe:
Vous êtes donc bien tendre à la tentation.
Et la chair sur vos sens fait grande impression!
Certes, je ne sais pas quelle chaleur vous monte:
Mais, à convoiter, moi, je ne suis point si prompte;
Et je vous verrais nu, du haut jusques en bas,
Que toute votre peau ne me tenterait pas;
156 APPENDICE
mais il n'a dit rien du tout, Estomaqué, coi, il n'en revenait
pas, il n'en est pas revenu, et ne nous reviendra probable-
ment pas davantage . , .Le 31 octobre 1916, M. Tridon sur-
vint {V. note 91); mais le même président du même cercle
de la même Alliance française ne jugea point à propos de
protester, de faire part à M. Tridon de l'impression "écœu-
rante" (style Tridon) qu'il produisit sur son auditoire cana-
dien, de dire ni quoi ni qu'est-ce. Les auditeurs en res-
tèrent, plus que le président, pantois, et n'en sont pas
revenus; mais M. Tridon reviendra peut-être, lui, pour
nous parler, cette fois et d'aussi tridonnante façon, de
Jeanne d'Arc.
Page 85- (60). Mgr BoURNE, archevêque de West-
minster — discours prononcé à Notre-Dame (Montréal),
Congrès eucharistique, 10 sept. 1910:
If the mighty nation that Canada is destined to become in the
future is to be won for and held to the Catholic Church, this can
only be done for makmg known to a great part of the Canadian
people in succçeding générations the mysteries of our faith through
the médium of our English speech. In other words, the future of
the Catholic Church in this country, and its conséquent reaction
upon the older countries in Europe, will dépend to an enormous
degree upon the extent to which the power, influence and prestige
of the English language and literature can be definitely placed
upon the side of the Catholic Church.
Deux années plus tard (24 juin 1912), au Congrès de
la Langue française au Canada, S. E. Mgr Stagni, délé-
gué apostolique, prononça les paroles suivantes qui ont
assez l'air d'une réponse officielle à l'archevêque de
Westminster;
Au dix-septième siècle, ce fut la langue française qui fut le pre-
mier organe de la vérité catholique au Canada et dans la plus
grande partie de l'Amérique du Nord. C'est encore la langue de
presque tous ces apôtres et religieux dévoués qui apportent encore
de nos jours la bonne nouvelle aux peuplades sauvages de l'Ouest
et du Nord de ce continent, jusqu'au cercle polaire . . . Ce que
nous voyons au Canada se vérifie à peu près dans tous les pays où
il y a des âmes à gagner à la vérité de l'Evangile. C'est la langue
du plus grand nombre des apôtres de ces siècles derniers. Voilà
APPENDICE 157
une gloire que les chrétiens de toute autre langue doivent bien
envier au doux parler de France.
Et Mgr G. -A. GuERiiN, évêque de Manchester, con-
firmait ainsi, de son autorité de prélat américain, les
déclarations du délégué apostolique:
O langue française, c'est toi qui as été l'élue du Seigneur. Le
Christ t'a prise dans ton berceau et t'a sacrée de ses mains pour
être son porte-parole. Tu as eu l'incomparable honneur d'être
désignée pour succéder aux idiomes d'Athènes et de Rome dans
la propagation de l'Evangile. C'est toi l'ange du salut et le mis-
sionnaire des nations.
Cependant, les évêques canadiens de langue anglaise
n'en démordent point. A titre documentaire, entre
autres, la déclaration qui se trouve dans la lettre pastorale
de Mgr McNally, évêque de Calgary, reproduite par la
Northwest Revievj (Winnipeg) du 5 février 1916, page 6:
As to country, to ail men of good-will, no matter wh-\t their
earthly origin, who are hère to make this country their home, it
should suffice to call themselves Canadians. What is the meaning
of patriotic duty, as God intended it, other than loyal co-opera-
tion with our fellow-beings in the community in which we find
ourselves, aiding one another through the pilgrimage of this life.
till it be swallowed up in life unending ? We are living in the pré-
sent, not in the générations gone by; and a union productive of
ever-increasing greatness hère, and culminating in the possession
of perfect union in the real and eternal Father, can never be
achieved by futile and senseless harking back to the corners of the
earth where our various grandfathers chanced to spend their little
period of probation. I could never believe that men of real in-
telligence, and of genuine faith in an eternity with our common
Father, could sincerely share in the racial "frenzy," as the Holy
Father portrays it, which, in its last analysis, is of the earth,
earthly, the incarnation of an empty vanity and a contemptible
seliîshness, and utterly unworthy of minds imbued with true
brotherly love and heavenly aspirations.
Page 86-(6i). Garneau, vol. 3, p. 352.
Page 86- (62). Louis Fréchetie, "La Capricieuse" {La
Légende d'un Peuple, 1890).
158 APPENDICE
Page 86- (63). Histoire du Canada des Frères des Ecoles
chrétiennes, 1914, p. 351. Cf. T.-B. Bédard, Histoire de
Cinquante ans, ch. I; Charles Gailly de Taurines, La
Nation canadienne, 1894.
Page87-(64). Siegfried, Le Canada — Les deux races,
1906, ch. vii.
Page 88-(65). Op. cit., t. IV. p. 200.
Page 88- (66). Op. cit., Préface, Bibliographie, et p. 460.
Art. 43 de la capitulation de Montréal — Les papiers du
gouvernement resteront sans exception au pouvoir du
marquis de Vaudreuil et passeront en France avec lui . . .
Art. 44 — Les papiers de l'intendance, des bureaux du
contrôle de la Marine, des trésoriers anciens et nouveaux,
des magasins du Roi, du bureau du Domaine des forges de
Saint-Maurice resteront au pouvoir de M. Bigot intendant
et ils seront embarqués pour la France dans le vaisseau oîi
il passera . . .
Page 89- (67). Au risque de faire sourire de pitié les
lecteurs qui comprennent le français, il me faut dire aux
journalistes qui m'ont fait attribuer de la bassesse à notre
clergé, qu'ils se méprennent sur mes expressions autant
que sur mes intentions. Cette expression de "bas clergé"
n'impute aucune bassesse au clergé. Elle sert tout inno-
cemment aux historiens laïques pour désigner les curés et
les vicaires, particulièrement ceux des banlieues ou des
faubourgs et de la campagne, et pour distinguer leur
groupement de celui du "haut clergé" qui se compose des
chanoines, des protonotaires apostoliques, des évêques et
des autres princes de l'Eglise. Et s'il faut l'autorité d'un
dictionnaire à ces journalistes, je les réfère à Hatzfeld &
Darmesteter.
APPENDICE . 159
Page 89-(68). Comme échantillon de la prose que la
Croix, entre autres journaux cléricaux, sert à notre bas
clergé pour le renseigner sur la France, les deux extraits
suivants d'un premier-Montréal intitulé tout simplement
La Justice de Dieu et signé "Un prêtre":
Les Allemands, pour leur honte éternelle, ont massacré de
petites victimes qui n'avaient pour toute défense que leur sourire
et leur innocence . . . Les Français n'avaient pas mérité ce châti-
ment ? Oh, non! N'allez pas leur dire cela^ Mais vont-ils regretter
ces chers disparus ? C'est douteux. Des enfants, chez eux, il y en
a généralement trop! En France, les familles nombreuses sont
honnies, montrées au doigt et trouvent difficilement à se loger.
Les enfants qui ne sont pas tués dans leur corps sont tués dans
leur âme. Par des lois iniques et impies, on les empêche de gagner
le ciel en leur dtant le moyen de connaître Dieu et de pratiquer la
vertu qu'il récompense.
Les cathédrales de Reims et d'Arras, et quantité d'édifices
religieux ont été détruits; c'est une impiété impardonnable pour les
Allemands de s'en prendre à Dieu même pour se venger de leurs
insuccès dans leurs combats. Mais qu'importe à Dieu la dispa-
rition de ces beaux monuments, qu'une nation vaniteuse conserve
comme des musées, pour sa glorification auprès des autres peuples,
lorsqu'il a à lui faire expier tant de confiscations, de profanations,
d'abandon, à la ruine, de chapelles, de couvents, de collèges, de
monastères, de séminaires, d'églises de campagnes et de cette
belle église de la patronne de Paris, Sainte Geneviève, d'où l'on a
chassé Dieu pour en faire un reliquaire (qu'on me pardonne le
mot) de charognes; pour en faire un Panthéon de tous les cadavres
de ceux qui furent l'essence de la pourriture morale de la France.
— {La Croix, Montréal, 13 mars 1915).
Cette haine féroce ne date donc pas de Combes ou de
Viviani, puisque la première désaffectation de l'église
Sainte-Geneviève pour l'établissement d'un Panthéon
français remonte à 1 791 et que c'est depuis près d'un siècle
(1830) qu'on y lit l'inscription Aux grands hommes la
'patrie reconnaissante.
Quant aux leçons de patriotisme, voyons celles que ce
même journal donne aux prêtres canadiens, sujets bri-
tanniques:
La Croix tient "la Russie et l'Angleterre responsables
de la guerre" (5 déc. 1914);
160 APPENDICE
La Serbie est la cause première de "l'épouvantable
guerre allumée par le crime maçonnique international de
Serajevo, avec les complicités officielles serbes" (9 oct.
1915);
L'Italie elle-même est "l'instrument aveugle ou con-
scient des sectes anti-chrétiennes" (19 déc. 1914);
Le 31 octobre 1914, le directeur du journal écrit:
La Belgique, pays catholique cité au monde entier comme un
modèle de vraie prospérité et de vraie grandeur, était devenue
depuis longtemps l'objet de la haine des loges ... Je me suis
laissé dire que si cette haine n'avait pas été si profonde, l'Angle-
terre et la France, où la "secte infâme" est toute puissante
jusque dans les hautes sphères de l'armée, auraient bien su trouver
le moyen d'empêcher l'Allemagne de ravager la Belgique.
Mais, à quelques semaines de là (19 déc. 1914), un soi-
disant "ex-diplomate" apprend à la Croix qu'il pourrait
citer
des manifestes publiés par les Grands.*. Orients.*, (organismes
politiques) de la maçonnerie, en France, en Belgique, en Espagne,
en Italie . . . Le premier, en date, émane du Gr .'. Or .*. de France
(9 août 1914) chargeant le Gr .*. Or ,*. de Belgique de féliciter, au
nom de la maçonnerie, les Belges, de leur résistance à l'invasion
. allemande.
Donc, la Belgique aussi doit être châtiée!
Cependant, et l'on s'en doutait bien, la grande coupa-
ble, c'est la France .... La cause première de la guerre,
c'est l'orgueil incommensurable d'un Viviani, c'est la
scandaleuse immoralité d'un Caillaux, c'est la diabolique
haine d'un Jaurès. Ah, les misérables! (29 août 1914).
Notre ancienne mère-patrie, sous l'action dissolvante du mal-
thusianisme prêché par les adeptes de la franc-maçonnerie, marche
à grands pas vers son propre suicide. Triple crime: contre la
société, contre la patrie et contre Dieu (I 7 avril 1915).
Enfin, tous les Alliés doivent être châtiés: La France,
l'Angleterre, la Russie, l'Italie, la Serbie, la Belgique
même — s'il en reste. Par contre, et naturellement, les sym-
pathies de la Croix vont à Ferdinand de Bulgarie, qui a
APPENDICE 161
su déjouer les complots des francs-maçons (9 oct. 1915),
puis à l'Allemagne et à l'Autriche:
Les Allemands, contre le droit des gens et contre toute justice,
ont, il est vrai (!) mis à mort et emmené en captivité des vieillards
et des femmes, pères et mères de leurs adversaires (13 mars 1915)...
N'en déplaise à une certaine presse exaltée qui, sous le manteau
du patriotisme, cache la vérité et montre l'erreur, l'Eglise, en
Autriche et même en Allemagne, voit ses œuvres grandir et
fleurir merveilleusement (29 août 1914).
C'est ainsi de suite, à jets continus et dans ce style
"pur et parfait" dont nous pourrions causer un tantinet,
si l'on pouvait avoir le cœur à rire en lisant des vilenies
et des traîtrises pareilles, et cette prose vipérine qui ins-
pire moins d'amusement que de répulsion.
Page 90- (69). Cette intervention du ministre des doua-
nes s'est renouvelée en août 1916, à Québec.
Mme Th. Bentzon, Nouvelle-France: Sous prétexte qu'il
existe de mauvais livres, les Canadiens catholiques
défendent même les bons; jamais je ne m'étais doutée
avant d'avoir causé avec eux — et je parle des gens éclairés
— qu'autant d'oeuvres littéraires fussent à l'index. Il n'y
a rien de plus vide et de plus désolé qu'une librairie de
Québec, si ce n'est le même magasin à Montréal.
Page 92-(70). Op. cit. p. 373.
Page 92- (71). Cette opinion a fait bondir ou plutôt
rebondir le Droit:
Le plus beau démenti, c'est que de toutes ces maisons sont
sortis des hommes qui ont fait leur marque dans les lettres fran-
çaises, historiens, poètes, orateurs. Ce sont ces maisons d'éduca-
tion, fruits de l'activité du clergé, qui ont formé les Parent, les
Garneau. les Ferland, les de Gaspé, les Crémazie, les Chapais, les
Routhier, les Gosselin, les Casgrain, les Chauveau. et que d'autresl
(20 mai 1916).
162 APPENDICE
La vérité plus vraie, c'est que tous nos écrivains "qui
ont fait leur marque dans les lettres françaises" (et c'est
à supposer que le Droit veuille parler des lettres franco-
canadiennes) doivent leurs succès et leur notoriété aux
études littéraires ou historiques spéciales auxquelles ils ont
dû se livrer au sortir du collège et en France, pour la
plupart. Arthur Buies (que le Droit a oublié de nommer,
bien qu'il ait été l'un de nos écrivains qui ont le plus
marqué dans les lettres franco-canadiennes et même
françaises) a écrit en 1884:
Lorsque je revins de France en 1862, après y avoir passé six
années pour refaire entièrement le cours d'études que j'avais suivi
dans nos collèges, ce qui était impérieusement nécessaire si je
voulais apprendre quelque chose, je fus effrayé de l'ignorance
générale de mes compatriotes {La Lanterne, réimpression de
1884. p. 321).
M. l'abbé Camille Roy, qui s'est d'ailleurs reformé en
France (je n'ai pas écrit réformé), écrit encore ceci, à la
page 347 de ses Essais:
C'est notre langue française (et le contexte indique clairement
que M. Roy pense à la bonne langue française et non à la langue
spéciale du Droit) qui exprime, pénètre de sa vertu, et comme de
son arôme subtil, nos pensées, et c'est avec toutes les qualités
précieuses qui en sont inséparables, et que nous avons héritées
de nos pères, que l'on a composé les oeuvres les plus délicieuses et
les plus substantielles que l'on voit dans notre biliothèque na-
tionale. Et loin que nous songions à changer ce langage, notre
Société du Parler français n'a d'autre but que de l'étudier pour le
mieux connaître, et de le mieux connaître pour le mieux conserver.
Enfin, le rédacteur qui me démentit, et nasarde si belle-
ment du même coup ce distingué professeur du séminaire
de Québec, corrobore suffisamment lui-même, malgré qu'il
en ait, le témoignage de tous nos dénigreurs religieux ou
profanes, car il écrit fort mal pour avoir été formé dans les
maisons d'éducation dont il parle si bien. Voyons. "Faire
leur marque" n'est pas français, au sens que le Droit
donne à cette expression, et n'est pas davantage anglais.
C'est un solécisme franco-canadien et un idiotisme de la
APPENDICE 163
langue particulièrement riche en images imprévues que le
Droit enseigne et emploie. En vrai français, dans la langue
d'aujourd'hui, aussi bien que dans celle du XVI le siècle
ou du moyen âge, "faire sa marque" signifie l'action d'un
homme qui, ne sachant écrire, supplée au défaut de si-
gnature. Nous venons de voir encore appliquer cette ex-
pression bien française, dans le seul sens qu'elle comporte
en français, devant l'un de nos tribunaux très supérieurs,
lequel a été mis en possession d'un afïidavit attesté par
douze témoins par moitié canadiens-français et canadiens-
anglais. Six de ces douze témoins y ont fait leur marque. . .
Si le Droit m'accuse de faire une insinuation malveillante,
il peut se livrer au plaisir d'infliger une correction à cette
malveillance en recherchant la pièce judiciaire dont je
parle et en la publiant — s'il l'ose.
En sorte, donc, que l'expression du Droit, traduite en
français, signifie littéralement ceci: "dans les lettres fran-
çaises, les hommes sortis des maisons d'éducation, fruits
de l'activité de notre clergé (!), ont fait leur marque, ne
sachant écrire" {Cf. Littré). Et puis des maisons d'édu-
cation ne sont point des fruits, voyons! Appliqué à des
maisons, à n'importe quelles maisons, le mot fruits ne
saurait indiquer, en langue française ancienne ou moderne,
veuillez m'en croire, que le loyer des maisons, les baux à
ferme, les intérêts des sommes exigibles, etc., ou encore les
profits ou bénéfices rappKjrtés {Cf. Bescherelle). En fran-
çais, on dit les Gaspé et non "les de Gaspé" {Cf. Stapfer);
et poètes exige un accent grave, et non un tréma. {Cf. le
petit Larousse) .... Etc.
Il y a, comme cela, quelque quatre doubles colonnes, en
mon honneur seulement. Quelle pitié de n'être pas assez
méchant pour tirer un peu les mandibules à ces saute-
relles de notre parler français, qui, non contentes de le
gruger, le polluent encore de leur sérosité mélassée, sous
couleur de l'ami tonner de leurs papelardises ! Elles mé-
riteraient pourtant qu'on leur fasse rendre trompe, comme
164 APPENDICE
les petiots de nos villages disent en cadence à ces bestioles
qui dévorent les bons grains:
Donn'-moi d'ia m'nasse
Ou ben j'te tue;
Donn'-moi d'ia m'nasse
Ou ben j'te tue!
Mais ce serait amusette!
Page 93-(72). Quiconque veut étudier la rythmique
française peut ne lire que La Fontaine et Hugo, et négliger
tout le reste .... Sa merveilleuse divination de la forme
lui a révélé (à Hugo) ces deux formes de la pensée, le
style et le rythme, et il les a fait conspirer ensemble d'une
manière inimitable .... Il a eu un style à lui, créé par
lui, et puis il a eu à sa disposition tous les autres (Emile
Faguet, Dix-neuvième siècle).
Page 96-(73). Op. cit., p. 68. Cf. Jean LiONNET, Chez
les Français du Canada, 1908, passim.
Page 97- (74). Quelques menues citations graves, pour
faire une peur aux écoliers qui ne savent pas encore que
les mots sont en vie:
Un vieux grammarien, Geoffroy Tory, exprimait
déjà, en 1529, le vœu qu'on s'employât "à mettre et
ordonner par reigle nostre langaige françois," sans quoi
"on trouvera que de cinquante ans en cinquante ans la
langue françoise, pour la plus grande part, sera changée et
pervertie" (Note de Paul L allemand, op. cit. infra).
Montaigne: Selon la variation continuelle qui a suivy
nostre langaige jusques à cette heure, qui peut espérer que
sa forme présente soit en usage d'icy à cinquante ans ? Il
escoule tous les jours de nos mains, et depuis que je vis,
s'est altéré de moitié.
Bossuet: Mais l'éloquence est morte, toutes ses cou-
leurs s'effacent, toutes ses grâces s'évanouissent, si l'on ne
APPENDICE 165
s'applique avec soin à fixer en quelque sorte les langues et
à les rendre durables. Car, comment peut-on confier des
actions immortelles à des langues toujours incertaines et
toujours changeantes ? Et la nôtre, en particulier, pour-
rait-elle promettre l'immortalité, elle dont nous voyons
tous les jours passer les beautés, et qui devient barbare à
la France même dans le cours de peu d'années ?
HuGO: L'esprit humain est toujours en marche, et les
langues avec lui . . . Le français de certaine école con-
temporaine est une langue morte.
Etienne Lamy: Elle (notre langue) vit, c'est dire qu'elle
change. Voix d'un peuple, elle est la voix de ses âges
divers, de sa santé et de ses maladies.
Darmesteter: S'il est une vérité banale aujourd'hui,
c'est que les langues sont des organismes vivants dont la
vie, pour être d'ordre purement intellectuel, n'en est pas
moins réelle et peut se comparer à celle des organismes du
règne végétal ou du règne animal,
A lire, toute ronde. La vie des mots (Darmesteter);
aussi la Vie du Langage (Whitney) ; Pathologie du langage
(LiTTRÉ); etc.
Cf. Paul L ALLE M AND, "De la îuodernité dans l'art d'écrire",
rep. par le Chercheur (Québec), 1er fév. 1889.
Page 97-(75). Cf. Larive et Fleury, Troisième année
de Grammaire et Exercices de Troisième année.
Page 98-(76). Anatole France, Le Jardin d'Epicure,
"Ariste et Polyphile ou Le langage métaphijsique." Ce
dialogue d'Ariste et Polyphile pourrait s'ajouter à nos
références sur la vie de la langue (74) et sur le jargon (42).
Page 100-(77). Mgr Touchet, évêque d'Orléans. Dis-
cours prononcé dans la cathédrale de Québec, 4 septembre
1910.
166 APPENDICE
Page 100-(78). A, -M. Elliott, professeur à l'Université
Johns-Hopkins : "On a philological expédition to Canada",
dans The Johns Hopkins University Circidars, Baltimore,
1884-5. Extraits traduits par Napoléon Legendre dans sa
brochure La Langue française au Canada, 1890.
Page 100-(79). Au pays de la vie intense, 1904.
Page 101- (80). Ainsi de l'ancien norois, la langue mère
des idiomes Scandinaves modernes, qui, devenu ici le
norvégien, là le suédois, ailleurs le danois, s'est maintenu
à peu près intact jusqu'à nos jours en Islande (Note de
Darmesteter).
Page 102- (81). Bull, de la S. du P. /., sept. 1915. p. 14,
note.
Page 102- (82), Pour être de bon compte, il faudrait se
rappeler que l'anticléricalisme français moderne naquit de
la politique de sauvegarde que la République jugea à
propos d'adopter pour enrayer les intrigues cléricales
coalisées, après la chute de l'Empire, contre Gambetta en
faveur de Chambord, coalition par conséquent révolu-
tionnaire contre le pouvoir établi et dont le pouvoir dut se
garer par des mesures qui ont subsisté ou se sont accen-
tuées selon les circonstances. L'anticléricalisme français
surgit donc de conflits purement politiques et de com-
plications purement locales; il n'est pas "un article
d'exportation." (Cette note m'a été fournie par M.
DeCelles, l'érudit conservateur de la bibliothèque du
parlement canadien, "au cas que j'oserais m'en servir."
Je ne voudrais point avoir manqué de l'en remercier pu-
bliquement, comme aussi de l'aide qu'il m'a copieusement
apportée dans le labeur de la documentation).
— Un contradicteur m'écrit: "Seuls, ceux qui connais-
sent assez l'histoire pour croire que l'anticléricalisme ne fut
APPENDICE 167
qu'un mouvement politique, ont le droit de discourir
là-dessus."
Mais alors, tous ceux de nos francophobes qui font
de l'anticléricalisme français leur grand cheval de ba-
taille, connaissent-ils l'histoire, oui ou non ? S'ils la
connaissent, ils doivent croire que l'anticléricalisme en
France ne fut qu'un mouvement politique, et, pour
être sincères et même honnêtes, n'en point parler d'autre
façon; et s'ils ignorent l'histoire, ils n'ont pas le droit
de discourir là-dessus. C'est de la part d'un ami de
notre clergé que je prends la respectueuse liberté de
répéter ce raisonnement.
Page 103-(83). Notons les journaux essentiellement
catholiques, comme la Vérité de Québec et la Croix de
Montréal, qui ont pris la spécialité de dégoiser toutes les
diffamations contre la France, et se sont ainsi fait une
clientèle, notamment parmi le clergé et le corps enseignant
franco-canadiens.
Nous avons rencontré des enfants d'école qui croient
dur comme fer que les soldats français tués à la guerre
doivent aller en enfer . . .Et comme nous leur demandons
d'où ils tiennent cette vérité, ils nous répondent que ce
sont leurs maîtres qui l'affirment "parce que la France
n'est pas bonne."
Pour attester des sentiments tout personnels de cet
élément francophobe de notre bas clergé, donnons comme
exemple (entre plusieurs autres qu'il nous serait aussi
loisible de rapporter) la lettre suivante reçue, par un
comité de secours français, du curé d'une paroisse de la
province de Québec, qui l'a écrite en vue de la publication,
comme il appert du post-scriptum:
20 novembre 1914.
J'ai lu attentivement la circulaire que vous adressez à tous les
curés de la Province, touchant les secours devant être apportés
aux victimes françaises de la guerre. En réponse, je regrette de do
168 APPENDICE
pouvoir répondre effectivement à votre demande tant que nous
n'aurons pas l'assurance que le comité chargé de la distribution des
secours en France ne mettra pas l'affreuse condition pour les
familles catholiques d'avoir à envoyer leurs enfants aux écoles de
l'état, i e. sans Dieu, maçonniques, si elles veulent avoir part aux
dits secours.
Je sais bien qu'il y a d'indicibles souffrances sur le sol français,
mais elles pourraient être quelque peu restreintes si l'impiété d'un
grand nombre de commandants militaires faisaient taire leur
esprit sectaire, en permettant aux soldats blessés d'être soignés
dans les hôpitaux tenus par les sœurs. On maudit l'espion alle-
mand pour le mal qu'il fait à la France et on n'a pas un mot de
blâme pour les français qui espionnent leurs compatriotes catho-
liques. Dans votre circulaire, vous parlez de quelques dissenti-
ments passagers entre la F"rance et nous. Madame, entre la France
officielle et nous, il y a, comme dirait je ne sais plus quel personnage
éminent de France, il y a toute la question religieuse. Je sais bien
que le gouvernement n'est pas la France, mais comme c'est le gou-
vernement qui préside aux distributions de secours, vous savez à
quelles conditions pour les catholiques.
Je crois que nous pourrions porter ailleurs nos sympathies effec-
tives. Je suis de plus en plus convaincu que les catholiques de
France seront les victimes de la tragédie qui se déroule en ce mo-
i ment; pour ma part, je ne veux pas être l'objet de la reconnaissance
^, L "^^ de la France qui nous remerciera en nous envoyant ses agents des
If''.'*' ^ loges pour nous déniaiser, comme ils disent si candidement.
P.S. Cette lettre, si elle doit vous servir, devra garder l'ano-
nymat.
11
Et comme nous avons fait état d'honorables excep-
tions dans la francophobie de notre bas clergé, empressons-
nous de rapporter cette autre lettre:
Grand'Pointe (Kent), Ont.
22 janvier 1915.
Je vous transmets aujourd'hui le produit d'une souscription que
j'ai prise le jour de Noël et les jours suivants pour le Comité de
secours national. La somme n'est pas très forte. Mes gens ne
sont pas riches non plus. D'habitude la collecte de Noël est offerte
au curé. Je vous l'adresse — beaucoup augmentée par cette annon-
ce que l'offrande devait être envoyée pour les orphelins français.
L'intention de mes paroissiens a donc été de venir en aide spéciale-
ment aux orphelins. Un mot de votre part au Comité pourra peut-
être faire classer cette légère obole, que je vous offre, spécialement
pour les tout petits.
Il serait très difficile de se procurer des habits ou autres effets
pour votre comité. Mes gens semblent avoir juste le nécessaire.
Veuillez m'adresser un blanc de souscription que je remplirai.
L. Landreville, Ptre-curê.
APPENDICE 169
Je vous renvoie ci-inclus une liste de mes paroissiens qui ont
contribué au fonds de secours. J'ai pu recueillir encore (depuis ma
dernière lettre) quelques sous. Ci-inclus chèque au montant de
$7.50 que vous voudrez bien ajouter à la somme adressée aupara-
vant ($70.00).
Avec mes meilleurs souhaits de succès pour votre œuvre, je
demeure.
Votre tout dévoué en N. S.
L. Landreville, Ptre-curé.
Page 104-(84), Cf. "The position of the Fleming s" ,
Montréal Daily Star, 4 nov. 1916; Rep. de l'Echo belge
dans VEvening Journal, Ottawa, 8 nov. 1916, {Sidelights) ,
sur l'exécution, par les Allemands, de l'abbé Declercq,
vicaire de Gand, et l'emprisonnement des autres opposants
à la défrancisation de l'université de Gand.
Page 109-(85). Op. cit., pp. 100 et 430. A lire, sur les
raisons historiques de la cession du Canada, la "Con-
clusion" de La Colonisation de la Nouvelle- France et les
références que l'auteur donne de Parkman {The Old
Régime in Canada), de Casgratn {L'Ancien Régime au
Canada), et de Raynal {Hist. phil. et pol. des établisse-
ments des Européens dans les deux Indes.)
Page 110-(86). Pour ce qui est spécialement des accu-
sations encourues par la parole française, littérature ou
éloquence, M. Etienne Lamy, représentant l'Académie
française au Congrès de Québec, les a lui-même formulées
avec une franchise aussi consommée que son art. Il a
démontré, avec autant de précision, qu'il ne faut pas, toute-
fois, "accuser la France ni de tout ce qui semble toléré par
elle, ni même de tout ce qui se fait en son nom" {Compte
rendu du Cong. de la lang. fr., pp. 254 et suiv.).
Page 110- (87). Qu'on lise donc seulement \qs Annales
de la Propagation de la Foi !
Page M2-(88). Ronsard.
170 APPENDICE
Page 11 2- (89). B. SuLTE, Le Canada en France, 1893.
Page 11 3- (90). Prenez le cas du lieutenant-colonel
Picard, coté parmi les historiens militaires, qui publiait
récemment un ouvrage sur notre histoire en l'ornant de
superbes illustrations polychromes. Et la toute-première
de ces illustrations célèbre le haut fait, savez-vous de qui ?
De Silver Dollard, quand il s'agit de notre Dollard des
Ormeaux. Avec de pareils ouvrages d'histoire qui igno-
rent même nos héros français, nous avons vraiment de la
chance de n'être pas encore plus mal connus! {Pages d'his-
toire — Les Français au Canada, 1 vol. à Londres, 1914).
Page 1 14- (91). De ces Français indésirables, qui ne sont
parfois que des Suisses embochés, l'espèce la plus dange-
reuse est celle de ce M. André Tridon qui est venu donner
une conférence sous les auspices de l'Alliance française à
Ottawa, le mardi 31 octobre 1916; car cette espèce nous
donne vraiment trop à décompter. Ce conférencier, qui se
réclame des diplômes que des universités de Paris ou de
Clermont ont eu la bienveillance de lui coller, pour se faire
écouter par l'élite canadienne-française en communion de
sympathie française avec l'élite canadienne-anglaise et
célébrant dans une admiration commune et cordiale la
gloire du nom français, ce conférencier français, qui dé-
clare ne se rendre compte de l'état de guerre qu'en arri-
vant au Canada, qui compare l'armée de la Somme au
ramas d'ignorants grognards qui exécutaient les meurtres
et les boucheries de Napoléon (grognards et général qu'il
méprise souverainement dans une langue souverainement
grognonne et banlieusarde), qui reconnaît à La Fontaine
le seul mérite littéraire d'avoir été le parasite de Louis
XIV, qui traite tous les érudits français d'idiots et no-
tamment Frédéric Masson de radoteur, qui a d'un mot la
France dans le nez, ce conférencier pourra trouver encore,
hélas! des auditoires canadiens pour recevoir son dé-
APPENDICE 171
gobillis; mais il ferait bien de se rappeler dorénavant et de
prévenir ses collègues que l'Alliance française, au Canada
tout au moins, sert à accueillir des conférenciers français
qui aiment la France et se consacrent à la faire connaître
en vérité, et, par ainsi, la faire aimer. Et si tant est qu'on
ne puisse les empêcher de faire quelque part leur propa-
gande antifrançaise, nous saurions infiniment gré à ces
faux missionnaires de ne jamais sortir de chez les Yanko-
boches.
Page 1 14- (92), Pour le repos de leurs méninges, je déclare
à ceux qui cherchent des allusions, que je songe présente-
ment aux catholiques de la complexion de Mossieu Joseph
Bégin, directeur de la Croix de Montréal, qui, à l'époque
des élections municipales, invoque saint Joseph pour
mieux travailler à la purification de l'électorat et, du
même coup, réussir, en maltôtier moderne, à tirer de plan-
tureuses carottes aux candidats.
Page 1 15-(93). La Science française, sous la direction de
Lucien Poincaré, 2 vol. 1916, expose la part essentielle que
la France a apportée au progrès scientifique universel.
Page I15-(94). C'est un témoignage analogue que M.
Joseph Reinach apporte dans la préface de la sixième série
des Commentaires de Polybe. "Il apparaîtra un jour, dit-il,
que l'une de nos grandes forces aura été de vivre dans une
atmosphère de vérité." Et il ajoute: "Il n'y aura pas au
monde de nation plus puissante pour son bonheur et pour
le bien de l'humanité que la France éternelle, si elle se
cristallise dans la France d'aujourd'hui." C'est là une
p)ensée absolument juste. La grande vaillance de ce pays
fut de n'avoir nulle pïeur de la vérité, d'oser envisager
résolument la situation qui lui était faite, de n'avoir jamais
douté de son effort, de sa volonté de vivre et de vaincre.
Certes, ceux qui assument la responsabilité du pouvoir et
172 APPENDICE
ceux qui ont mission de conduire nos armées furent cons-
tamment soutenus par le sentiment du devoir, mais c'est
l'âme du peuple qui a permis d'accomplir des choses si
grandes, qu'on a pu les qualifier de miraculeuses (Roland
de Mares, critique littéraire aux Annales politiques et
littéraires, 29 oct. 1916).
Maurice Barrès ajoute: Parfois le poème sommeille;
jamais il ne fut plus fraternel, plus religieux qu'à cette
heure. Comme de nombreux traits de l'Ancien Testa-
ment, obscurs et chétifs par eux-mêmes, ne prennent leur
plein sens qu'à la lumière du Nouveau, de même les an-
tiques prouesses des chevaliers et de nos aïeux respectés
semblent n'être que la préfiguration des choses plus riches
et plus saintes d'aujourd'hui. On dirait que l'histoire de
notre nation tendait tout entière à ce que nous voyons
depuis deux années. Des millions de Français sont en-
trés dans cet état d'héroïsme et de martyre qui jadis, aux
époques les plus hautes de notre histoire, fut le fait seule-
ment d'une élite. Jeune ou vieux, pauvre ou riche, et
quel que soit son credo, le soldat français de 1916 sait que
la France est une nation qui intervient quand il y a trop
d'injustice sur la terre, et dans sa tranchée boueuse, le
fusil à la main, il sait qu'il continue les Gesta Dei per
Francos {Les Traits éternels de la France, 1916).
Page 116-(95). Mgr TouCHET, évêque d'Orléans, dis-
cours prononcé dans la cathédrale de Québec, 4 sep. 1910.
Page 116-(96). M. Gerlier, président de la Jeunesse
catholique de France, discours au congrès eucharistique
de Montréal, septembre 1910.
Page 1 16- (97). Chanoine Jean Desgr ANGES, conférence
à l'Alliance française d'Ottawa, 2 avril 1914.
Page 116-(98). R. P. Rigaud, supérieur des mission
APPENDICE 173
naires du Sacré-Coeur, conférence à l'Auditorium, Québec,
dimanche, 21 novembre 1915.
Page 1 1 7- (99), Nous nous abstenons de nous référer au
témoignage de prélats français, comme Mgr Lenfant, qui,
prêchant au plus fort de la guerre, peuvent être soup-
çonnés de chauvinisme ou seulement de patriotisme.
— Notons la "digression inattendue" qui se trouve dans
la chronique de M. Thomas Chapais, "A travers les Faits
et les Œuvres" {Revue Canadienne, avril 1916, p.370) et qui
démontre que de pareils vœux ne répugnent pas seulement
aux esprits libéraux ou trop français, mais à des conser-
vateurs comme M. Chapais, que Jean Lionnet a surnommé
"le Veuillot canadien" et que M. Charles ab der Halden
désigne aussi justement comme l'écrivain le plus remar-
quable de notre parti ultramontain. M. Chapais déclare:
"Nous ne sommes pas de ceux qui, hochant la tête, s'en
vont répétant: "Voyez-vous, il faut que la France soit
"châtiée; elle a été la nation prévaricatrice, elle s'est
"écartée des voies droites, et la verge de fer doit flageller
"ses défaillances." Non, non, nous ne sommes pas, nous
ne voulons pas être de ceux-là, trop nombreux parmi nous,"
etc.
Page 117-(100). Ces sentiments antifrançais, chez un
certain nombre de prêtres canadiens-français, ont été rela-
tés publiqitement déjà. V. notamment: "Spectacle navrant",
"Lettre de Québec", "Notre clergé et la France", "L'entente
cordiale au Canada", Le Pays (Montréal), 29 août, 12 sept.,
14 nov. 1914; 22 janv. 1916, et passim; "Une note discor-
dante", LeRéveil (Montréal), 29 janv. 191 6. Les mis en cause
n'ont point protesté. On sait d'ailleurs à quoi s'en tenir.
Pas plus que pour les défauts de notre parler je ne me com-
plais, de dessein formé, à reproduire les outrances que
certains de nos prêtres ont commises à l'endroit de la
France. Je ne cite que ce qu'il suffit, ce semble, pour
174 APPENDICE
justifier la dénonciation nécessaire d'un sérieux obstacle
à la progression du français au Canada. Cependant, si
l'on croit bon de me pousser aux extrémités, je donnerai
d'autres preuves, inédites. Par malheur, il n'en manque
pas!
Page 118-(101). La lettre que le curé de Saint- Viateur-
d'Anjou (Berthier) a adressée à la Pairie et que la Patrie
a publiée, le 25 avril 1916, atteste toutefois que si certains
curés canadiens-français ne professent pas un amour
excessif pour la France, d'autres ne sont pas beaucoup
plus chauds à l'endroit de l'Angleterre ou de ce que l'au-
teur de cette lettre appelle "mémère l'Empire."
Appuyant plus ou moins ouvertement la campagne
nationaliste contre le recrutement, les prêtres qui mani-
festent de pareils sentiments ne justifient-ils pas les griefs
que nos compatriotes protestants ne se font pas faute
d'articuler contre nous ?
Hamilton, Ont., Oct. 21. — Speaking before the Baptist con-
vention of Ontario and Québec hère this morning. Prof. J. H.
Farmer, of Toronto, said: "The Roman Catholic Church made the
greatest mistake in ail its history, in my opinion, when it stated
that only a few should be saints and the masses could live on a
lower moral plane, but we as Baptists should exemplify the teach-
ings of Paul, who said that every man ought to seek to be perfect.
"Then again in recrulting matters it has been pointed out that
Québec has not done its duty, and I think the blâme should be
placed where it belongs. The English speaking Protestants hâve
stood by the empire, the French speaking Protestants hâve stood
by the empire. A good many French-Canadian Roman Catholics
hâve stood by the empire and are giving their lives. If Québec has
not corne up to the miark, then the burden should rest upon the
clerics, because in the province of Québec the Pope cornes first
and the King next
"We hâve no trouble with the French Canadian Protestants,
because they mingle into the national life, but it is the French
Catholics who are apart, I believe that our young people should
learn the French language in order to mingle with the French."
{Toronto Sunday World. 22 octobre 1916),
APPENDICE 175
D'autre part, le capitaine Gustave Lanctôt, du 73ème
bataillon de Montréal, nous rapporte ainsi, de "quelque
part en France," la réputation que nous sommes en train
de nous faire là-bas:
Je puis te dire, entre nous, qu'elle n'est pas fameuse, notre
réputation en Europe. En France, comme en Angleterre, on s'éton-
ne de notre indifférence devant la guerre. On admet qu'il y a des
circonstances qui découragent le recrutement, mais ce que per-
sonne ne peut admettre, surtout en France, c'est que certains
journaux de la province de Québec fassent campagne anti-alliée,
jetant de l'eau froide sur l'enthousiasme, accusant l'Entente d'être
une des provocatrices du conflit, amoindrissant la participation
de la Grande-Bretagne et le prestige de la France. L'indignation
atteint le comble devant l'affirmation d'un certain chef embusqué
de Montréal qu'il n'est pas sûr si l'on doit souhaiter le plein tri-
omphe des Alliés. Devant cette attitude, les hautes personnalités
françaises, telles que M. Hanotaux et le général Malleterre, ont
eu à l'égard du barbouilleur politique des paroles d'une sévérité
inouïe au pays, mais hélas! bien justifiée. Que la phobie person-
nelle pousse un homme à prêcher des idées subversives de sa
nationalité, et à se faire l'ami des Boches, cela dépasse toute con-
ception. Et pourtant, c'est la triste vérité. Quos vult perdere
Jupiter, prius dementat (La Pairie, Montréal. 24 octobre 1916).
Page 1 19-(102). Op. cit., p. 355. M. l'abbé Camille Roy a
développé cette même pensée dans d'autres ouvrages,
notamment dans son "Etude sur V Histoire de la littérature
canadienne" {Bull, de la S. du P.f.. vol. II, p. 139):
C'était pourtant une nécessité pour les Canadiens de se mettre
résolument à l'école de la France, et de lui surprendre le secret de
•es chefs-d'œuvre contemporains. Il eût été désirable qu'on y pût
satisfaire dès les premières années de notre dix-neuvième siècle.
Outre qu'il ne faut jamais se renfermer dans un chauvinisme étroit,
et fermer sa porte aux influences extérieures quand celles-ci peu-
vent être utiles, il y avait pour nous, et il y a encore pour les
Canadiens, le besoin impérieux d'emprunter à la France ces
moyens de formation intellectuelle qui nous manquent. Avouons-
le, ce n'est pas dans la seule lecture de nos rares œuvres canadien-
nes que nous pouvions, et que nous pouvons encore, trouver tout
ce qu'il faut pour apprendre à travailler et pour élargir le plus
possible les horizons de notre esprit national. Et parce que l'es-
prit français est bien près du nôtre, et lui ressemble à merveille ,
puisque tous deux sont frères, c'est à l'esprit français qu'une lon-
gue tradition, que des efforts séculaires ont façonné et poli, c'est
à lui que nous devons demander quelles habitudes il faut donner
au nôtre et quelle discipline, pour qu'il puisse sur cette terre
176 APPENDICE
d'Amérique exercer par ses oeuvres toute l'influence bienfaisante
à laquelle il doit prétendre. C'est pour avoir été trop longtemps
privé de ce contact large et suffisant avec la littérature de là-bas
que notre pensée a pu trop longtemps s'agiter en des efforts assez
stériles. C'est dans d'incessantes relations avec elle que cette
pensée a pu accroître sa vigueur, et qu'elle pourra continuer de
s'affiner davantage.
Page 1 20- 1,103 j. L'avantage des armes et la masse de la
population ne confèrent à un peuple ni droit, ni moyen
d'imposer son langage. Si le nombre était un titre, l'avenir
du monde serait de parler chinois. Si la victoire était une
maîtresse d'école, l'Europe eût parlé le français sous
Napoléon, car il l'enseigna d'autorité. Mais le vainqueur
des rois fut tenu en échec par les enfants qui ne voulurent
pas oublier la langue apprise de leurs mères. Il n'y a pas
à tenter de refoulement, il n'y a pas à espérer de substi-
tution entre les langues. Dédaigner aucune d'elles, en
souhaiter la disparition est oublier ce que toutes repré-
sentent de durable et de légitime (Etienne Lamy, discours
cité).
— Du Canadian Courier (Toronto), 30 sept. 1916:
Some of the men who are bitterest against "the French" are
men who know better. For they are students of politics. There
never has been a movement against "the French" in this country
that has not ended in total ethnological failure and the crushing
defeat of the ill-advised men who launched it. This battlefield of
préjudice and passion is the graveyard of many a promising
ambition. Yet — from the Ontario point of view— it often looks
like a fair field. One George Brown once ploughed it with vigour,
planted it with ail the industry commonly shown by sowers of
tares, and seemed for a time to reap a satisfying crop . . .But
did he win ?
The most superior Ontarioan does not dream that ail his cen-
soriousness and critical comment will obliterate the French-
Canadian race or remove them bodily to another corner of the
globe. They will remain in Canada. They will be hère to live with ,
and do business with, and co-operate with in building up our
nation, long after every présent critic has joined their futile critics
of the past in the silent grave.
Page 120-(104). Le 1er mars 1916. le Queen's '1 heatre.
APPENDICE 177
de Londres, représentait un drame canadien, The Love
Thief, avec des acteurs canadiens évidemment triés sur
le volet. Le Daily Telegraph jugea que "the people talk
with Occidental accents" et le correspondant du Free
Press critiqua particulièrement l'accent des acteurs,
"Canadian accents which could be eut with a knife"
(Fi'ee Press, Ottawa, 2 mars 1916).
— Cf. A.-C. Webb, The Model Etymology, passage cité
par le Bull, de la S. du P. /., vol. XIII. p. 433.
— Correspondance à VEvening Journal, Ottawa, 31
oct. 1916:
The increasing use of slang is déplorable. Especially among
women is this abuse of the English language an abominable
practice. When one sits in a street car and hears a féminine voice
behind proclaim that she "should worry" one is inclined to believe
her. Indeed she SHOULD worry if her command of bright, expressive
English is so poor that she must resort to slang. And when this
expression is voiced, one expects, upon looking over one's shoulder
to see the individual responsible chewing gum. They are boon
companions — gum and slang.
It would display, I am afraid, too great a knowledge of the
atrocity to enumerate some of the other examples of 20th century
so-called smartness. But there are many!
It has been said that thèse are imported from the country to the
south of us. Probably they are. But why must Canadians —
Canadian women — imbibe only the poor qualities of a people.
That is imitation. Imitation is the sincerest form of flattery.
We don't imitate English slang because we don't think it's
funny. We find no humor in "Ba Jove" or "bally rot" or "bloom-
ing" or "raw-thaw" (rather). None of it seems "smart."
If American slang is funny, or smart, it is decidedly poor taste;
and the sooner Canadian wontien boycott it the sooner will they
be able to lay claim to an appréciation of their language.
C'est ce "slang" anglo-yankee qui fait dire "Varsity"
pour university,'* fans" pour fanaiics (sport), "Chink" pour
chineese, "juice" pour water power (source d'énergie hydro-
électrique, houille blanche) . . . Vive donc l'américanisme
bochisant et sa kulture des abréviations! Mais à mort
ceux de nos journalistes qui prétendent nous imposer
cette kulture! . . . Des "pros", pour des professionnels.
178 APPENDICE
voyons! Va-t-on maintenant faire du yanko-franco-
canadien > Quo vadimusf dirait Sienkiewicz.
— M. DeCelles met les gants que l'on sait et dont vous
allez admirer l'ouate (nous disons encore chez nous la
ouate) et la soie, prend les précautions oratoires que l'on
sait aussi bien et dont vous allez voir la cautèle, pour dire
cette petite vérité à "his friends" les Anglais:
It 18 also a notable fact (overlooked or perhaps ignored by Mr.
de Montigny) that any ethnical group, separated from the land of
its origin, very often speaks a language différent in prononciation,
accent and partially in its vocabulary from that of its parents.
Docs the American speak the language of Gladstone? I would
not offend in the slightest manner my English friends, but it has
often been stated before me by British-born men that Engiish-
Canadians do not speak Londonian or Oxfordian English {Citizen,
Ottawa. 27 mai 1916).
Puis M. DeCelles passe aux Belges, qu'il n'appelle pas
"his friends" (les Belges n'ont plus de puissance pour deux
sous, ils ne sont plus qu'héroïques), pour admettre en
douceur que les Canadiens-français ont une prononciation
différente, un accent différent et un vocabulaire partielle-
ment différent de celui des Français . . . Quand je vous
disais que, s'il parle comme parlerait un lièvre, M. DeCelles
pense comme tout le monde!
— Parisian French: Le 16 décembre 1913, la Patrie
(Montréal) a reproduit la circulaire suivante qu'un négo-
ciant de l'Ontario avait eu l'obligeance de faire traduire
en. . . français, pour atteindre la clientèle canadienne-
française :
Cher Monsieur,
Nous voulons faire 1914 nos année menant pour la vente de
notre. . . II vous sera nécessaire pour avoir de votre aider pour
faire celui-ci. Pour encourager nos agents mettre le premier leur
travail le meilleur dans les ventes de nos marchandises pour l'année
venir nous donnerons une belle montre d'or aux trois agents qu'avez
les ventes les plus grandes et leur billet paye par le premier Sep-
tembre 1914. Nous vous plairons donner tout d'aider possible et
avons confiance en que votre travail sera recompense par vous
êtes un qui reçoit une de ces montres d'or. Maintenant c'est le
APPENDICE 179
temps pour vous prenez occupe et nous avons confiance que votre
travail finira a vous aimable advance.
Avec les désire le meilleur pour votre succès, Nous sommes votre
avec vérité , , ,
Ce négociant, commentait la Patrie, tiouvait naturel
que les Canadiens-français restassent insensibles à ses
prévenances autant que sourds à son invite française,
puisque la personne qu'il avait chargée de la traduction
de sa circulaire anglaise avait appris le Parisian French
au high school de la localité, et que les Canadiens-français
ne comprennent pas le Parisian French . . .
Et cette autre circulaire, reproduite par la Presse
(Montréal), le 29 mars 1901 :
Walkerville, Ont.. Mar. 18. 1901
Cher Monsieur,
Vu le feu récent, qu'en a la localité dans notre magasin le vingt
et cinquième janvier et étant fait l'attention avec tels rapports
fatals, aussi vu les rapports erronés dans les journaux différents
du Dominion, comme pour la fabrique étant détruite, nous pren-
nons ces bas de corriger le même.
Le bâtinjent marqué X sur la coupure là-haut en était le seul
détruit et était servi à un magasin seulement.
Nous sommes heureux de dire notre fabrique marche encore, et
nous sommes en situation de remplir tous ordres immédiatement
sur la réception de la même.
Nous demandons à recommander à la prévoyance de vous à nos
tisons spécials des allumettes: ....
Nous pouvons dire le plus expressivement, que nous sommes et
toujours serons strictement un Antich-Syndicat fabrique et pour
cela même, quelques maisons en gros ne vendent pas nos pro-
duits manufacturés à cause d'étant attachés au Syndicat.
Insistez à avoir "Walkerville Match Cie," allumettes et ne
prenez pas tout autre.
Recevez mes salutations,
THE WALKERVILLE MATCH CO..
Limited.
Par C. J. Anderson,
Manager.
Ces pièces ne représentent point le gâchis d'un apprenti
typographe gaucher ou s'ennuyant de sa mère. Elles sont
ici scrupuleusement reproduites telles que publiées et
signées par les intéressés — comme d'ailleurs celles qui
suivent:
180 APPENDICE
Les éditeurs Lonsdale & Bartholomew, voulant ainsi
satisfaire la clientèle canadienne-française, ont publié la
carte postale suivante, laquelle se désigne Greeting No 8:
Joyeux Noël et la santé et la Bonheur dans la nouvelle année
de
M. et Mme. L. Laurier,
Québec. P.Q.
Le Bulletin du Parler français (Sarclures, passim)
rapporte maints autres échantillons de ces réclames com-
merciales en Parisian French.
Les Yankees ne s'en mêlent-ils pas, eux aussi, par
amour des petits-neveux de La Fayette! Témoin la poésie
suivante d'un collaborateur de V Indianapolis News qui
venait de lire, avec un lexique, la ballade de Villon:
OU SONT LES NEIGES D'ANTANS ?
So he commends The Simple Life!
Déclares il est bel et charmant
Who lives thus free from care and strife —
On est La Intense d'antan?
Maintenant il loue la Simple Vie
Et dit qu'il soit et b-'.au, si bon.
Le vivre simplement. Mais dis,
La Vie Intense, on va-t-elle, donc?
— Enfin, pour finir sur la bonne bouche, cette première
et cette dernière phrase, qui échantillonnent le reste,
d'un prospectus de la maison Eaton, de Toronto:
Nous ne faisons imprimer des catalogues français, mais nous
, vous referons à notre catalogue général ou nos marchandises sont
clairement illustrées et décrires avec les prix
Ecrivez nous en français ou anglais qui est plus commode. Nous
employons des traducteurs experts qui donneront vos commandes
tout soin et attention (Rep. du Droit, Ottawa, 6 nov. 19! 6).
Nous devons, certes, applaudir des deux mains aux
efforts que tentent nos maisons de commerce et d'indus-
trie anglaises afin de se mettre en rapports avec la clientèle
canadienne-française. Mais, pour encourager ces excel-
lentes dispositions et empêcher que d'aussi bonnes in-
APPENDICE 181
tentions ne donnent lieu à d'aussi mauvaises expressions,
ne devrions-nous pas former une petite ligue de traduc-
teurs amateurs qui relèveraient les tentatives de ces com-
merçants francophiles, en mettant leur Parisian French
en français tout court? à condition que, de leur côté, ces
maisons veuillent bien mettre leurs experts hors d'état
de sabouler la langue française.
Page 124-(105), Dans la querelle des écoles bilingues de
l'Ontario, la langue française a trouvé des défenseurs,
comme le baron Shaughnessy, sir Joseph Pope, les pro-
fesseurs Dale et Leacock, de l'université McGill, le pro-
fesseur Th. O'Hagan, d'Hawkesbury, et M. E.-R. Ca-
meron, greffier de la Cour suprême; comme le Citizen
d'Ottawa, le Star et le Journal of Commerce de Montréal,
qui témoignent d'autant de groupes anglais comprenant la
raison d'être du français au Canada. Le Courier, de
Toronto, prêcha la diffusion du français comme devant
aider au progrès commercial du pays {Canadian Courier,
18 mars 1916). Ces expressions de la saine opinion anglo-
canadienne auront assurément une répercussion salutaire
sur une notable partie de la population anglaise, jusqu'à
présent mal avertie et qui se laissait assez facilement aller
à croire que le français n'a réellement que faire dans un
pays anglais.
Cf. Conférence du docteur Alfred Baker, président
général de la Société royale, Canada s Intellectual Status
and Intellectual Needs, 16 mai 1916 (Minutes of Proceed-
ings of the Royal Society of Canada, vol. X, p. xli).
France and the French or Bilingualism and its Advan-
iages, conférence de M. Donald Downie, reproduite dans
le Standard de Vancouver, 15 juillet 1916.
— Enfin, combien plus rassurante et plus utile que la
campagne envenimée par les esprits surexcités dans
1 Ontario, combien plus loyalement canadienne et donc
plus patriotique est la démarche de ces cinquante repré-
1§2 APPENDICE
sentants de l'industrie et de la finance ontariennes, qui
partent de Toronto, d'Hamilton, de Kingston, de Windsor,
de London et d'autres villes, laissent de côté leurs propres
affaires, entreprennent un voyage d'une semaine pour
venir faire connaissance avec les Canadiens-français du
Québec, les voir de près, se rendre compte de leur véritable
état d'esprit, chercher les raisons valables ou vaines du
désaccord qui existe entre les deux races, bref, qui vien-
nent demander carrément à leurs compatriotes de langue
française: "Say, between us, what is the matter?" La
conclusion de cette explication, entre gens qui ont laissé
de côté les préjugés de race et de religion, est la suivante:
"Nous, Canadiens-français et anglais, assemblés ici en con-
férence pour l'unité interprovinciale, ayant mutuellement établi
les prémices d'un respect et exprimé la ferme conviction d'une
ferme bonne volonté de la part de la majorité de chaque province,
sommes convaincus que rien ne peut survenir de désagréable entre
les deux races habitant le Canada qui ne puisse se régler à l'amiable
et avec justice, de façon à donner entière satisfaction à tous ceux
qui sont concernés" {La Patrie, Montréal, 1 1 octobre 1916).
Pour peu que les hommes d'affaires du Québec rendent
la politesse à leurs visiteurs de l'Ontario, nous devrons
augurer mieux de cette formule d'entr'aide patriotique et
d'entente cordiale que des phrases méprisantes et de
basses accusations que Canadiens-français et anglais ont
accoutumé d'échanger — avant d'avoir pris soin de faire
connaissance les uns avec les autres — et qui exacerbent
des crises dont nous offrons au monde le spectacle peu
régalant.
Le "Monocle Man" du Canadian Courier (28 oct. 1916)
a commenté comme suit cette délégation de l'Ontario au
Québec, qu'il désigna "The patriotic pilgrimage to Québec':
The récent fraternal visit of the Ontario business men to idylic
Québec was one of those all-too-rare strokes of statesmanship
which amount to a display of genius. It was so simple that the
marvel is that it was not thought of long ago. Its bénéficiai re-
sults could hâve been predicted with certainty and in dîtail. Any
journalist who knows his Québec and his Ontario citizen, could
APPENDICE 183
almost hâve written the report of this pilgrlmage before it occurred.
The gracious and winning hospitality of Québec has always been
there, awaiting just such opportunities to reveal itself. The
openness of the frank-eyed and réceptive Ontario thinking man to
the génial sunshine of true and sincère friendliness is one of the
fînest characteristics of our English-speaking people. Préjudice
of a dangerous virulence can only grow in Canada by "absent
treatment."
There are ail sorts of French-men just exactly as there are ail
sorts of English-men. But I think I am within the mark when I
say that the French of Québec are probably more nearly like the
French of Northern France than the English of Ontario are like
the English of any other part of England. Yet two centuries and
more, as well as the Atlantic, divide the French from their Mother-
land.
Page 125-(106). Cf. Egerton & Grant, Canadian
Constitutional Development, 1907, Lettre de sir John Sher-
brooke (1822), p. 124; BouRiNO'i, Lord Elgin, 1910 (série
des Makers of Canada) , Rapport de lord Elgin au ministre
des colonies, à la suite des représentations de La Fontaine,
p. 55.
— Le correspondant londonien du Journal (Ottawa, 10
nov. 1916) a appris à ses lecteurs les démarches com-
mencées par le baron Shaughnessy en vue de rendre obli-
gatoire l'enseignement du français dans toutes les écoles
de l'empire britannique. Cette politique, au regard de son
promoteur, serait sortable à l'alliance anglo-française
autant que congruente aux avis que comporte la lettre
encyclique du pape sur la question bilingue au Canada.
Le correspondant du Journal commente ainsi la nouvelle:
"If governments hère and in other Dominions recognized
"French as an essential médium for the exchange of
"thought, the whole question, as affecting Canada, might
"be viewed in a larger setting".
Le Titnes, organe officieux du gouvernement britannique,
qui se fait remarquer par le bon aloi de ses sympathies
françaises (Cf. le premier-Londres du Times, 1 oct. 1914,
intitulé "France" : "Among ail the sorrows of this war there
"is one joy for us in it: that it has made us brothers with
184 APPENDICE
"the French as no two nations hâve ever been brothers
"before. . ." etc.), a saisi l'occasion de cette démarche du
baron Shaughnessy pour adresser des "friendly and almost
deferential" recommandations au gouvernement de
l'Ontario: "The Ontario Government having vindicated
"its educational authority, the plain duty is now laid
"upon them to décide whether, remembering ail that has
"happened since 1913, they will continue to insist on
"exercising its rigor to the full" (Le Times du 10 nov. 1916,
cité par le correspondant du Journal d'Ottawa, même
date).
A ce qu'il appelle cet "Impertinent advice," le Journal
d'Ottawa (11 nov. 1916), sans trop se rappeler en effet
"ail that has happened since 1913," rétorque:
If the London Times has the cohésion of the British Empire
at heart, it will keep to itself advice about "the plain duty" of
Ontario or any self-governing British country in regard to language
in its own schools or any other domestic problem. In matters
which concern ourselves, we in this country don't want to be told
by English newspapers what our duty is . . .
Dans son numéro daté du 1 1 novembre, précisément, le
Canadian Courier de Toronto donnait cependant le même
conseil au gouvernement de l'Ontario:
We shall never get far along the ultimate and necessary road to
race co-operation in this country if we dépend merely upon the
légal interprétations of a document. The B. N. A. Act was ne-
cessary as an instrument of political définition. But as a people
we do not live by that instrument. Our mutual relations are no
more reducible to a légal document than is the unwritten cons-
titution of the British Empire, which is always in a state of fîux.
Now that Ontario is admitted to hâve the légal right, it is the
privilège of Ontario to make it as easy as possible for the French-
Canadian within her gâtes to cultivate his own language so long
as he acquires efficiency in English. Ontario, perhaps, would not
care to see the Québec Législature conduct educational affairs in
the Eastern Townships on a basis of strict legality. We must
hâve at the basis of ail relationships a mutual respect for law. We
need also the spirit which makes law useful only in an emergency.
Page 127-(107). Mgr TOUCHET, discours au congrès
eucharistique de Montréal, 9 septembre 1910.
APPENDICE
185
Page 128- (108), Population du Canada à l'époque de la
Conquête:
1760: Au plus 60,000 âmes, d'après le sous-intendant et
contrôleur Doreil: hommes de 16 à 60 ans: Québec,
7,511; Trois-Rivières, 1,313; Montréal. 6.405. Total.
1 5,229 (Rapport officiel cité par Garneau) ;
1763: Au plus 65,000 âmes (Approximatif, B. Suite);
1 765 : 500 protestants. Grand total, 69.275 âmes (Recense-
ment du gouverneur Murray).
1901-1911:
Recensement officiel du Canada; rapport des provinces:
Population
Population d'origine
totale. française.
Alberta 374.663 19.825
Colombie britannique 392.480 8,907
Manitoba 455,614 30.944
Nouveau-Brunswick 35 1 ,889 98,61 1
Nouvelle-Ecosse 492.338 51 .746
Ontario 2.523.274 202.442
Ile-du-Prince-Edouard 93.728 13.117
Québec 2.003.232 1.605.339
Saskatchewan 492.432 23.251
Yukon 8.515 482
Territoires du Nord-ouest. . . . 18.481 226
Au recensement décennal de 1911. la population totale
du Canada a donné le chiffre de 7.206.643. La population
d'origine britannique (anglaise, irlandaise, écossaise et
autres) était de 3.896,985 ou 54.08 pour cent de la popu-
lation totale, contre 3.063.195 ou 57.03 pour cent en 1901 .
La population d'origine française était de 2.054.890 ou
28.51 pour cent de la population totale en 1911. contre
1.649.371 ou 30.71 pour cent en 1901 — soit en dix ans une
augmentation de 405.519 ou 24.59 pour cent (Cf. Recense-
186 APPENDICE
ment du Canada, 1911, vol. II, pp. vii-viii-xiv-340-367) .
En tenant compte du flot de l'immigration britannique qui
a envahi le Canada et particulièrement l'Ouest canadien
au cours des dix années qui se sont écoulées entre nos deux
derniers recensements, et qui affecte considérablement
la proportion des races dans l'augmentation de la popu-
lation canadienne, il convient de conclure que l'augmen-
tation canadienne-française, presque exclusivement rede-
vable à la natalité, est aussi rassurante qu'elle peut l'être.
— Cf. Bull, de la S. du P. /., "Paul Meyer et la Langue
française au Canada', vol.V, p.338; et l'article de Georges
Pelletier dans VAlmanach de la Langue française, 1916.
— Aux Etats-Unis: Outre les Français (immigrés de
France) dont le recensement de 1900 fixa le nombre à
265,441, outre aussi les Belges de langue française, les
francophones comptent pour au delà de 1 ,500,000, et
presque 1 ,200,000 d'entre eux peuvent être classés comme
étant d'origine canadienne. J.-L. K.-Laflamme, "French
Catholics in the United States", Vol.VI, The Catholic Ency-
clopedia, 1909.
Page 128- (109). L'interprétation des textes constitu-
tionnels qui confèrent un caractère officiel à la langue
française au Canada suscite la plupart des luttes qui s'en-
gagent périodiquement entre Anglo et Franco-canadiens
sur les questions scolaires ou autres; on semble cependant
reconnaître généralement la fonction officielle du français
au parlement fédéral, dans les cours fédérales et à la
législature provinciale de Québec.
Quant aux droits se rapportant à la langue de la mino-
rité religieuse, dans les diverses provinces canadiennes,
V. entre maints documents, les Débats de la Chambre des
Communes, entre 1890 et 1897, passim; Wheelers Privy
Council Cases, pp. 370-388; Rapports de la Cour Suprême,
vol. 19; les arrêts du Conseil privé (2 nov, 1916) auxquels
notre Avant-propos réfère; etc.
APPENDICE 187
Page I30-(110). M. W,-F. NiCKLE, député de Kingston
(Ont.), discours à la Chambre des Communes, 10 mai 1916:
"I want to say in ail sincerity in this House to-night, and
I trust I speak as a moderate man, that when this war is
over, when victory perches on our banners, do not let the
men who induced the French Canadians not to enlist,
resent it if certain éléments in the province of Ontario
take their words at the value set upon it by their leaders.
We in Ontario hâve sent our men overseas to protect
Catholic Belgium in her agony, and to maintain France in
her integrity, and we do not want to be told that other
men hâve not enlisted because they cannot hâve exactly
what they want in Ontario" (Débats de la Chambre des
Communes, 10 mai 1916, p. 3873).
Page 132-(lll). L'université McGill (Montréal) possède
une bibliothèque littéraire et scientifique française de tout
premier ordre, peut-être même unique au pays.
Page 135-(112). Discours au Cong. de la lang. fr.,
Compte rendu, p. 382.
Fin
TABLE DES MATIERES
\%<\
PAGE
Avant-propos i
La langue française au Canada:
I. Appréciations différentes 1
II. Le franco-canadien primitif 4
III. Trois classes linguistiques:
a) Nos populations rurales 10
h) Notre peuple des villes 22
c) Nos gens instruits 32
d) L'anglicisme 47
e) Aperçu d'ensemble 58
IV. L'œuvre d'épuration 62
V. Pour continuer le ''miracle canadien". 78
VI. Préjugés religieux et nationaux ^Z
VIL La langue française moderne 97
VIII. Ouvrons l'œil, mais le bon ! 103
IX. "Que devons-nous à la France ?".... 107
X. "La France doit être châtiée" 114
XL Antipathies anglaises 120
XI 1. Sympathies anglaises 124
Conclusion 128
Appendice 137
Achevé d'imprimer le I4 décembre 1916
par
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Ottawa.
i
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