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Full text of "La langue française au Canada : son état actuel : étude canadienne"

<■ \') 



La langue française au Canada 



Son état actuel 



RÉSERVE DE PROPRIÉTÉ LITTÉRAIRE 



Canada et Pays unionistes 

Droits réservés, Canada, 1916, 

par 

Louvigny de Montigny. 



Etats-Unis d'Amérique 

Copyright, 1916, 

by 

Louvigny de Montigny. 



La langue française 
au Canada 

Son état actuel 



Etude canadienne 



Louvigny de MONTIGNY 

de la Société royale du Canada 
Officier de l'Instruction publique (France) 



Quand un faux respect de la tra- 
dition interdit au langage de suivre 

le cours des idées la langue peut 

s'épuiser et périr. 

Darmesteter; 



Nous devons nous résigner à faire 
beaucoup de littérature française 
au Canada. 

Abbé Camille Roy. 

If 



Chez l'auteur 

364, ChAPEL STREET, 364 
OTTAWA 

1916 




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A 

mes 

enfants, 

Jacqueline et Raimbault, 

pour qu'ils s'appliquent, en grandissant, 

à respecter, à chérir 

et à défendre 

la langue de leur mère. 



AVANT-PROPOS 

**DES CANONS, DES MUNITIONS !" 



La publication de l'essai qu'on va lire, en 
cette brochure paraissant à une heure choisie, 
exige un avant-propos de l'auteur. 

Cet essai fut présenté à la Société royale du 
Canada, pour sa réunion de mai 1916; mais, 
comme plusieurs autres communications, il n'y 
fut pas lu, faute de temps. Le sommaire que 
l'auteur avait déposé au programme officiel de la 
Société royale indiquait si clairement la portée 
de son étude, qu'après la clôture des séances de 
la Section française, quelques membres ex- 
primèrent à l'auteur leur regret de ce que le 
président DeCelles n'eût pas demandé la lecture 
de cet écrit annoncé comme controversable. Et 
l'auteur ayant lui-même exposé privément, à 
ceux de ses collègues qui lui avaient exprimé ce 
regret, les points de son essai les plus susceptibles 
de critiques, on se plut à exagérer ses déclara- 
tions, à les répandre à faux dans le public. Ce fut 
un hourvari de belles réprobations. Dans la pres- 
se, les défenseurs de la langue et de l'autel — le 
Droit en tête et M. DeCelles en queue — ga- 



H AVANT-PROPOS 

bionnés sous le parapet des préjugés religieux et 
nationaux, se mirent en frais de découdre de 
point en point son hérésie. Aucun d'eux, ni 
même personne jusqu'alors, n'avait lu une demi- 
ligne de cette modeste, mais longue étude. C'est 
ainsi que M. DeCelles a bien voulu dénoncer 
l'auteur à l'anathème des messieurs filant droit, 
des dames superstitieuses et charitables, des 
échappés d'Hérode et des "blessés" de l'Ontario, 
et qu'il a su faire frissonner les gens bien pen- 
sants, au seul nom de ce nouveau suppôt des 
puissances infernales. Tant et si bien, que ces 
gens bien pensants touchaient du fer ou du bois 
à sa rencontre pour conjurer le mauvais œil de ce 
renégat à sa race et à sa religion, de ce traître 
qui fournit des munitions à l'ennemi, à une 
époque où la langue française subit, chez nous, 
'*a sort of Verdun assault" (i). 

Oui-da! Mais, pour une fois que M. DeCelles 
jouait à la sentinelle, et tant qu'il y était, il aurait 
pu crier qui-vive avant de se fendre à l'aveuglette 
et de foncer à vide comme il s'est fendu et comme 
il a foncé. Car l'auteur qu'il a tué se porte à 
merveille. Et puisque notre langue subit un 
assaut de Verdun et que, très certainement, il 
est indispensable de reconnaître les rôdeurs des 
avant-postes, qu'il soit permis à l'auteur, que 
M. DeCelles a de force fait sortir du rang, de 



(1) Citizen, Ottawa, 27 mai 1916. 



AVANT-PROPOS 111 

voir en effet à qui et à quoi l'on a affaire ici, de 
reconnaître d'abord cette sentinelle qui ignore 
le rudiment du guet, et de crier ce qu'elle n'a 
pas crié: 

— Qui vive ? 

* * * 

La comparaison du siège de Verdun est plus 
heureuse que M. DeCelles ne l'a pensé. 

Notre langue maternelle, moins fortifiée que la 
ville de Verdun, n'a tenu, ne tient et ne tiendra 
que par l'obstination des Canadiens-français à 
recevoir sans broncher tous les coups dirigés 
contre elle. Ce sont, à la vérité, les Poilus qui 
ont longtemps fait, de leurs poitrines, le rempart 
infranchissable et infrangible qui manquait à la 
forteresse de Verdun. Mais, au lieu de s'attarder 
à applaudir et à couvrir de fleurs les défenseurs 
de la place, au lieu de se pâmer d'admiration en 
des attitudes d'extase qui ressemblent à des 
attitudes de victimes expiatoires, la France a 
prêté l'oreille au cri d'alarme d'un patriote, du 
sénateur Charles Humbert, qui n'eut de cesse 
qu'il ne l'eût persuadée du péril qu'elle courait à 
faire une confiance absolue à l'héroïsme tout nu 
de l'armée, et que, pour réduire le Boche et rem- 
porter sur lui une victoire définitive, il fallait que 
toute la population inengagée se livrât corps et 
âme à cette unique et impérieuse préoccupation 
d'armer ses défenseurs: "Des canons, des mu- 



IV AVANT-PROPOS 

nitions!" Ce cri d'alarme traversa peu à peu les 
discours lénifiants des optimistes donneurs 
d'assurance, puis il alla se répétant de bouche en 
bouche. Vieillaids, femmes et enfants même, 
toute la France se mit à fabriquer, jour et nuit, 
"des canons, des munitions"; les défenseurs de 
Verdun reçurent "des canons, des munitions," 
donnèrent échec et mat aux terribles assiégeants, 
et Verdun est resté ville française. L'histoire 
dira plus tard combien Verdun redoit au cri 
d'alarme du sénateur Humbert. 

Plutôt de m'extasier devant l'invincibilité de 
notre parler, durant ce siège de Verdun que la 
langue française subit chez nous, j'ai voulu faire 
entendre à mes compatriotes qu'ils manquent 
d'armes suffisantes, que la langue qu'ils parlent 
n'est point fortifiée comme elle devrait l'être 
pour résister aux attaques de ses assaillants: 
"Des canons, des munitions!" Par déférence 
pour ceux de mes compatriotes de l'Ontario qui 
se sont laissés convaincre que mon essai devait 
nuire à leurs revendications scolaires devant les 
tribunaux, et pour répondre de la meilleure ma- 
nière à ceux qui m'accusèrent de fournir des 
munitions à nos adversaires, j'ai retiré cette 
communication de la Société royale, par lettre 
en date du 3 juin, c'est-à-dire avant qu'un seul 
membre de la Société royale, ayant lu cette com- 
munication, ait pu y faire la moindre objection 
fondée. Et j'ai déclaré que je publierais cet essai 



AVANT-PROPOS V 

plus tard, au moment qui me conviendrait (*). Il 
m'a convenu de le mettre au jour à la suite de la 
lettre encyclique du pape sur la question bilin- 
gue au Canada (2), et après le prononcé des 
arrêts du Conseil privé dans les causes se rap- 
portant aux écoles séparées (confessionnelles) de 
la province d'Ontario p). 

En effet, cette lettre directive apprend suffi- 
samment, à ceux qui l'ignoraient encore, qu'en 
pareille affaire l'accommodement ressortit aux 
évêques et aux gouvernements intéressés; et 
le Conseil privé, par ces arrêts, leur fait assavoir 
aussi bien que les litiges scolaires, lorsque les 
évêques et les gouvernements ne les règlent pas 
amiablement, se vident en définitive devant 
les tribunaux compétents pour en connaître, et 
nullement dans des études littéraires ou philo- 
logiques, non pas même à dire d'experts. Au 
surplus, ces jugements des autorités religieuses 
et civiles exhalent un avertissement que les 
Canadiens-français seraient avisés de tenir pour 
ce qu'il est, c'est-à-dire suprême, et c'est à 
savoir qu'ils sont à peu près réduits à s'aider 
eux-mêmes et ne doivent donc s'en remettre 
qu'avec une excessive discrétion aux puissances 



(1) Citizen, Ottawa, 9 juin 1916; Le Nationaliste, Montiéal, 18 

juin 1916. 

(2) Lettre encyclique de S. S. Benoît XV, en date du 8 septembre 

1916, texte français dans la Semaine religieuse de Montréal, 
28 cet. 1916. 

(3) Airêtsdu2 nov. 1916, 



VI AVANT-PROPOS 

supraterrestres et extra-françaises du soin de 
secourir leur langue maternelle. 



La lutte engagée entre Canadiens de diffé- 
rentes origines est une lutte essentiellement et 
uniquement constitutionnelle. C'est d'après la 
lettre de notre Charte nationale que les tribu- 
naux du pays et, en dernier ressort, les tribu- 
naux impériaux doivent trancher les différends 
qui se sont élevés et qui s'élèveront encore sur le 
statut de la langue française en telle ou telle 
province de la Confédération canadienne. Et 
ces tribunaux ne sauraient faire état des appré- 
ciations personnelles exprimées de part et d'au- 
tre sur la qualité du langage de telle ou telle 
classe de notre population mixte. Si ces esti- 
mations particulières devaient avoir le moindre 
poids dans la balance de la justice, il y a beaux 
jours que nous aurions eu gain de cause, car 
Dieu sait depuis combien de temps et avec 
quelle véhémence nous proclamons dans nos 
journaux et dans nos assemblées que notre lan- 
gage est le français pur et parfait. Si, d'autre 
part et sous prétexte de ne pas fournir de mu- 
nitions à nos adversaires, l'œuvre d'épuration 
verbale devait être interrompue et réduite au 
silence chaque fois qu'une difficulté bilingue est 
référée aux tribunaux, durant toute la litispen- 
dance et tout le temps aussi que le populaire 



AVANT-PROPOS Vil 

s'excite autour de ces questions brûlantes; si, 
en ces heures de malaise et d'agitation, il était 
de bonne tactique de se taire; si la prudence 
conseillait de ne point bouger et même de s'en- 
dormir; si, enfin, la consigne était de ronfler, il 
serait patriotique de suspendre la publication 
du Bulletin de la Société du Parler français au 
Canada; car, depuis quinze années et sans y 
manquer un seul mois, cette revue recueille avec 
le plus beau zèle les incongruités de notre langage 
et tâche à les réunir en un "lexique canadien- 
français" qui, systématiquement, laisse de côté 
toute expression acceptée par l'Académie fran- 
çaise. En sorte que, si la simple discussion et 
le redressement des travers de notre parler 
devaient nuire au règlement favorable de ces 
difficultés, le Bulletin qui, pour employer l'image 
même de M. DeCelles, livre à nos adversaires 
des cartouchières et des gargoussières toutes 
rondes qu'il se préoccupe même de remplir 
mensuellement de munitions nouvelles, four- 
nirait, sans la moindre métaphore, un témoi- 
gnage officiel de notre infériorité. 

Cette réponse ressemble en tous points à 
celle que M. l'abbé Camille Roy fit au scribe 
qui, à la façon de M. DeCelles, dénonça na- 
guère M. de LabrioUe, coupable d'avoir exhibé 
quelques spécimens du parler franco-canadien 
dans la Revue latine; elle ressemble également à 
celle que le Sarcleur du Bulletin fit à un lecteur 



Vin AVANT-PROPOS 

s'inquiétant du fâcheux résultat que le sarclage 
de nos incorrections pourrait produire en don- 
nant à croire que ces incorrections échantillon- 
nent le langage ordinaire des Canadiens-fran- 
çais 0). 

Les Canadiens-anglais instruits, de l'Ontario 
comme de partout, se rendent parfaitement 
compte que l'on ne s'astreint à pareille tâche 
d'épuration que sur une matière qui en vaut la 
peine; ils savent que le véritable Parisian 
French, qu'ils tiennent pour le français idéal, a 
des critiques réguliers et des épurateurs de 
carrière, et que la langue française de tous les 
siècles a pareillement eu ses redresseurs vigi- 
lants; ils savent que l'anglais, l'italien, l'es- 
pagnol, le russe, l'allemand et toutes les langues 
vivantes ont leurs médecins avec leurs clercs — et 
qu'il n'y a guère que le parler des Topinambous 
et de nos anciens Nez-Percés qui soit réfractaire 
à la critique et ne prête point à correction; et 
encore faudrait-il voir (2). Ils savent exacte- 
ment, enfin, que si nous voulons meilleure notre 
langue, c'est que nous prétendons la garder. 



(1) Bulle-tin de la S. du P. /., vol. I, p. 174; vol. IV, p. 380. 

(2) Ci". Ampère, Hist. Utt. de la France, 1839: "Les Iroquois, les 
Sioux, les Mohicans ont dans leur grammaire d'étonnantes 
ressources pour exprimer par un mot des idées très-com- 
plexes " Rel. des Jésuites (Ed. Thwaites, 1899), vol. 15, 
p. 154 (Lettre du P. du Perron) ; vol. 39, p. 118 {Brève relatione 
du P. Bressani), et passim. N. O. (J.-A. Cuoq), Etudes Philo- 
logiques sur Quelques Langues Sauvages de V Amérique, 1866. 



AVANT-PROPOS IX 

Au fait, l'agitation soulevée par la question 
scolaire ontarienne et par toutes les autres 
questions de langue ou de nationalité, c'est la 
simple récidivité d'un syndrome accusant une 
maladie propre aux pays bilingues. Cette 
affection peut être soulagée, mais n'est point 
guérissable. Elle s'est déclarée dans notre 
organisme à la suite et par le fait même de la 
Conquête: elle provient d'un trouble physiolo- 
gique de notre formation nationale, et qui a 
produit cette affection intermittente et incu- 
rable que M. André Siegfried a diagnostiquée, 
chez nous, "l'équilibre instable et complexe de 
deux races rivales, de deux religions jalouses, de 
deux langues différentes" (i). Ces manifesta- 
tions fâcheuses sont, pour ainsi parler, patholo- 
giques; elles dureront plus longtemps que nos 
procès et persisteront bien au delà des arrêts de 
la justice canadienne et britannique. Et puisque 
les tribunaux peuvent et doivent seuls dispen- 
ser les remèdes soulageant les malaises plus ou 
moins graves qui résultent de ce déséquilibre, 
nous ne devons et ne pourrons jamais, nous, 1 î 
peuple, que nous efforcer de prévenir et d'adou- 
cir les crises périodiques de ces symptômes, 
puisque ces crises provoquent des entre-cho- 
quements qui épuisent plus qu'ils ne réconfor- 
tent les éléments qui les subissent. Et pour pré- 



Ci) André Siegfried, Le Canada — Les deux races, 1906, p. 61. 



X AVANT-PROPOS 

venir les attaques affectant spécialement notre 
langue maternelle, pour les repousser à l'occa- 
sion, le meilleur remède, l'arme la plus sûre 
n'est-elle point notre langue elle-même ? C'est 
pourquoi nous devons rendre notre langage aussi 
fort que possible, sinon inattaquable, plutôt 
que nous illusionner sur son invincibilité et 
borner nos soins à couvrir de fleurs et de com- 
pliments ses défenseurs mal armés. Des canons, 
des munitions! 

«: # « 

Je ne me suis pas autrement préoccupé du 
litige anglo-français de l'Ontario, auquel je ne 
puis rien, si ce n'est déplorer les animosités qu'il 
a fait éclore et germer. En majeure partie, ces 
animosités sont le fait de quelques organes 
anglo-protestants, qui réclament avec trop d'in- 
justice l'unification de la langue officielle, se 
forcènent accessoirement contre les Canadiens- 
français et les traitent de lâches et d'ignorants; 
elles sont également le fait de quelques organes 
franco-catholiques, qui se rebèquent à bon droit, 
mais compromettent la meilleure cause du monde 
et enfiellent comme de parti pris les cœurs en 
qualifiant les Canadiens-anglais de l'Ontario 
d'intrus et d'accapareurs, en agissant avec une 
aussi parfaite mauvaise foi à l'endroit de ceux 
mêmes de nos compatriotes canadiens-fran- 
çais qui se permettent de penser autrement 
que nos petits messieurs-j 'ordonne empatron- 



AVANT-PROPOS XI 

nés dans des gazettes "à responsabilité limitée" 
pour y exercer sans investiture un pontificat 
sans charité. N'est-ce pas un prêtre, un prêtre 
de chez nous, qui a flétri ce journaHsme pré- 
tendu religieux "qui ne garde pas même la 
simple morale naturelle qui enjoint la restitution 
de toute réputation injustement lésée — et qui 
recourt à des procédés constamment mal- 
honnêtes et désastreux pour tous" ? (i) 

J'ai simplement dressé cette étude lorsque je 
me suis cru renseigné d'équitable façon sur 
l'état de notre parler, et après m'être bien rendu 
compte que la revendication du statut de la 
langue française au Canada doit être laissée aux 
avocats seuls auxquels ce soin est confié, ainsi 
qu'aux hommes politiques capables de faire 
valoir nos droits; et que le meilleur, le plus 
efficace moyen, pour les Canadiens-français 
du commun et de partout, de faire respecter 
la langue française par leurs compatriotes du 
commun et de partout, c'est de commencer par 
la parler bien eux-mêmes et par la respecter. 

Les écrivains canadiens-français qui ont 
inauguré l'œuvre épurative de notre langage 
ont fait réaliser des progrès sensibles, non seule- 
ment chez le peuple, mais dans le monde en- 
seignant et dans nos classes dirigeantes. Je n'ai 
point songé à autre chose qu'à faire ma modeste 



(1) V. Le Progrh du Golfe, Rimouski, 17 sept. 1915. 



Xll AVANT-PROPOS 

part dans cette œuvre d'épuration; si bien que, 
pour un rien, j'aurais été tenté de reprendre 
ce jourd'hui, dans notre colonie linguistique 
française, le titre même que Joachim du Bellay a 
mis, en 1549, à son ouvrage dédié aux Français 
de la métropole, et d'intituler cet essai: Défense 
et Illustration de la langue française au Canada; 
mais c'eût été trop prétendre et démesurément 
user de la permission de comparer les travaux 
des abeilles à ceux des cyclopes — si parva licet. 
En tout cas, pour ma quote-part, j'ai cru bon 
d'indiquer, comme je les ai vus, les achoppe- 
ments nombreux qui retardent la progression de 
la langue française au Canada. De ces obstacles, 
il en est un, très sérieux autant que très réel, qui 
provient de l'aversion plus ou moins prononcée 
qu'un certain nombre de nos prêtres éprouvent 
particulièrement pour la littérature et les idées 
françaises. C'est un droit que ces prêtres possè- 
dent de répandre leurs convictions; mais il faut 
prendre garde que, au point de vue de notre 
parler — le point de vue cardinal, le seul et unique 
auquel nous nous tenons et revenons sans cesse 
et sans défaut tout le long de cette étude — le 
Canada français est réellement colonie linguisti- 
que française, comme le sont tous les pays du 
monde où l'on parle français, et que, pour pros- 
pérer en leur langage, toutes ces colonies doivent 
se tenir dans l'angle de rayonnement du foyer 
toujours ardent de la langue française. Les 



AVANT-PROPOS XIU 

particuliers qui, au lieu d'épanouir le plus pos- 
sible ce rayonnement, tâchent au contraire à 
le restreindre, s'imaginent faire œuvre de zélés 
catholiques, mais gênent en ce faisant la diffu- 
sion de la lumière française aussi bien que le 
perfectionnement du verbe français dans ces 
colonies. Et tout de même qu'il est inutile d'en- 
seigner le piano à des enfants pour qui la musique 
est physiologiquement antipathique, tout de 
même il est à craindre que les jeunes Canadiens- 
français, élevés dans la désaffection de la 
France, ne deviennent réfractaires à l'étude de 
la langue française et, conséquemment, ne 
parlent leur langue maternelle qu'à la façon 
de ceux qui l'ont apprise à demi-cœur, sinon 
avec répugnance. 

Ne voilà-t-il pas un fait qu'il importe, dans un 
essai dont la seule prétention est d'être impartial 
et sincère, de mettre au compte des obstacles à 
la progression, chez nous, delà langue française ? 



Tous nos écrivains dignes de ce nom, tous nos 
hommes d'études (et combien de nos prêtres 
éclairés!) connaissent aussi bien ce fait. C'est 
au nom de tous ceux qui le connaissent et le 
déplorent, que j'ai cru nécessaire de l'exposer, 
comme les autres faits importants qui con- 
ditionnent la situation de la langue française au 
Canada ... Je sais bien qu'à cela je n'aurai 



XIV AVANT-PROPOS 

gagné que des embarras; qu'il m'eût été bien 
plus profitable de le nier que de l'affirmer, 
de me faire du même coup une place dans le 
rang de ceux de nos journalistes et historiens 
nationaux qui ont l'esprit plus pratique de 
soigner les petites et les grosses puissances 
prébendeuses, de nos nicodémites qui se font un 
outil de leur timidité même, de ces moyenneurs 
incorrigibles, de ces opportunistes de génie, de 
ces grands-servants du Commodisme qui, lorsque 
par hasard une initiative excite leur envie, se 
hasardent à exprimer la moitié de leur pensée 
sur des hommes morts depuis longtemps, et 
jugent l'actualité en ménageant tout ensemble la 
chèvre et le choux, le jardinier et le berger, la 
pioche et la houlette, la clôture et la barrière, le 
juge de paix avec son député et les électeurs 
bleus, rouges, blancs, noirs et violets, le curé du 
village et sa ménagère — mais par accoutumance 
tiennent le nez au vent, ne se risqueraient pas 
pour un empire au contre-fil de l'opinion pu- 
blique dont ils font plus sûrement leur mélo- 
plaste, s'égosillant quand les lions rugissent, 
miaulant quand les tigres rauquent, braillant 
quand les ânes braient, faisant mmmè quand les 
moutons bêlent, caracoulant quand les ramiers 
roucoulent, ahanant quand les tâcherons tâchent, 
meuglant quand les révoltés mugissent, contre- 
faisant ainsi tous les cris selon la note qui diapa- 
sonne le ton du jour, de l'heure ou du moment. 



AVANT-PROPOS XV 

Mais ils ne réussissent pas à transposer si bien 
l'aigre filet de leur aigre voix d'aigres eunuques 
de la philosophie, de la politique, du patrio- 
tisme et de la religion, qu'à la cabalette de leur 
septième-dominante ne se reconnaisse la fausseté 
de leur musique, laquelle ressemble à de la con- 
viction comme une goutte de la pluie du ciel 
ressemble à une goutte d'eau de nos aqueducs, 
c'est-à-dire qu'à l'analyse rien n'est plus dissem- 
blable, en vérité. Toutefois, ils ont raison puis- 
qu'ils en vivent heureux et tranquilles, comblés de 
faveurs et de bénédictions. Ce sont de ceux-là — 
comme des lièvres déboulent, les oreilles au 
derrière, au poue d'une sarbacane — qui ont été 
pris de peur panique en entendant dire que j 'atta- 
quais le clergé ; ce sont de ceux-là qui ont crié au 
scandale et ont vite mis leurs ongles et leur bec 
au service de l'autel, qui n'en avait d'ailleurs nul 
besoin. Pour sa part, M. A.-D. DeCelles — 
ancien journaliste, homme de lettres, soi-disant 
historien national, conservateur de la biliothèque 
du parlement canadien, président (par roule- 
ment) de la Section française de la Société royale 
du Canada, chevalier de la Légion d'honneur, 
etc., etc. — a écrit textuellement ceci pour recon- 
naître la francophobie du clergé canadien-fran- 
çais, pour approuver cette francophobie et la 
justifier — timidement, bien sûr, et avec de l'onc- 
tion, certes, et sans avoir l'air d'y toucher, 
'turellement, et avec des réticences et des reculs 



XVI AVANT-PROPOS 

habiles, puisqu'il a la prudence du serpent, bref, 
pas en droiture, puisque "le style est l'homme 
même": 

Certainly there is no love lost as to the 
government {il s'agit du gouvernement français) 
on the part of the Québec clergy. Could they 
hâve any considération for the free-thinkers 
who hâve excluded religious teaching from 
the State schools 7 Can they admire men like 
Viviani, the présent minister of justice, who 
boasted one day that "We hâve extinguished 
the stars in the heavens," nieaning "the 
belief in God" ? How can they esteem men 
who hâve torn "like a scrap of paper" the 
solemn treaty made by Pope Pius VII and 
Napoléon?" .... (^). 

Voilà l'homme. 

M. DeCelles est un auteur. Il occupe une 
position qui le met à même de se rendre exacte- 
ment compte des difficultés que nos écrivains 
doivent surmonter pour publier une œuvre dans 
une langue française passable; il sait mieux 
que tout autre que nos écrivains y parviennent 
rarement. Il a fait plusieurs séjours en France 
et se trouve ainsi qualifié pour établir des com- 
paraisons salutaires. Il connaît les défauts de 
notre enseignement et ne se gêne d'ailleurs 



(1) Citizen, Ottawa, 27 mai 1916. 



AVANT-PROPOS XVll 

aucunement, dans le privé, pour exposer ces dé- 
fauts, pas plus qu'il ne se gêne, dans le privé tou- 
jours, pour dire ce qu'il pense des Français... ou 
de leur gouvernement (que ceux de ses amis et 
celles de ses amies qui ne l'ont pas entendu me 
lancent les premières pierres!) Il a toujours été, 
et plus qu'aucun autre Canadien, dans une situa- 
tion à rendre facilement les services les plus utiles 
à la langue française, à la défendre contre vents et 
marées, sans qu'il lui en coûte un cheveu. Et voilà 
ce qu'il écrit et que comprendront suffisamment 
ceux qui savent lire! Or, avant que de se dé- 
partir de sa pusillanimité coutumière et de sa dé- 
fiance naturelle, que d'écrire et de publier cette 
justification de la haine que des prêtres cana- 
diens-français éprouvent à l'endroit du gouver- 
nement français, M. DeCelles n'aurait-il pas dû, 
par décence au moins, céder à l'envie de jeter 
aux poubelles cet insigne de la Légion d'honneur 
qui doit le déshonorer au regard des honnêtes 
gens ? Car ce ruban rouge qu'il était si fier d'ac- 
cepter, EN NOVEMBRE 1903, du gouvernement de 
ces libres-penseurs et, plus précisément, du mi- 
nistère de l'infâme Combes en chair et en os, ne 
conférait à ce nouveau chevalier aucune mission 
de se faire l'^xégète de la politique française ou le 
commentateur des discours de M. Viviani, ni de 
raconter aux Canadiens que ce que Viviani avait 
voulu dire au juste, c'était que son gouverne- 
ment avait éteint la croyance en Dieu — "mean- 



XVllI AVANT-PROPOS 

ing the belief in God" Qu'en sait-il ? Des 

étoiles, comme des intelligences, il y en a qui 
brillent, qui attirent, mais qui s'éclipsent, se ca- 
chent lorsqu'on les cherche, et dévoient le voya- 
geur perplexe ou anuité. Et combien y en a-t-il, 
de flamboyantes, de fondamentales, de fixes, de 
doubles et de multiples, pour ne pas parler des 
temporaires, des variables, des changeantes, des 
informes, des errantes, des tombantes et des 
filantes ? Les astronomes en ont catalogué un 
demi-million; mais nous savons bien que, même 
avec leurs télescopes, ils ont la courte-vue. 
Viviani aurait éteint tout cela ? Il est dans la 
lune. Quelques-unes, s'il y tient; mais lesquelles, 
au juste ? That is the question. Si ce n'étaient 
que des nébuleuses ? Ah, le finaud! Il sait bien 
qu'il n'est pas taillé d'éteindre celles qui guident 
les destinées. Le cardinal Fesch n'arrivait pas à 
voir celle que Napoléon lui pointait avec assez 
de précision, pourtant. Napoléon seul la voyait. 
Et c'est ce qui importe, que chacun trouve 
la sienne, la reconnaisse et la suive; que 
chacun la porte au fond de son cœur, au zénith 
de son firmament intime, souriant à son jardin 
secret ... De Fachoda, Marchand écrivait: 
"Selon toute apparence, la mort nous attend, 
soit que nous tombions les armes à la main, soit 
que, minés par la fièvre, nous périssions sous les 
assauts d'un climat meurtrier. Dès que cette 
idée est acceptée, elle ne nous trouble plus. Nous 



AVANT-PROPOS XIX 

allons de l'avant, avec entrain. Et au fond de 
nos cœurs brille une petite étoile qui ne s'éteint 
jamais." Cette étoile du héros de Fachoda n'est 
décidément pas de celles que Viviani a éteintes, 
puisqu'elle étincelle toujours et guide encore les 
braves, Marchand et ses pareils, sur le chemin de 
l'honneur et de la victoire. Enfin, M. DeCelles 
nous dira-t-il quelles sont les étoiles que le gou- 
vernement français a pu éteindre ? 

— La croyance en Dieu. 

Hum! Il convient, certes, d'entendre avec un 
respect profond l'oracle d'un mage dont la 
science, pour ne pas prendre 364,300 ans à nous 
parvenir (ainsi que la lumière de certaines 
étoiles) a la profondité de la voûte céleste; mais, 
à ce que nous voyons aujourd'hui en France, et 
sans lunettes, il paraît si peu que Viviani ait 
éteint cette étoile mystique, que la digestion de 
l'oracle, cette fois, exige un grain de sel. 

J'y pense. Si les étoiles de Viviani lui avaient 
tout simplement fait voir des bluettes, à ce bon 
M. DeCelles, ou des orblutes comme disait 
Daudet, ou des chandelles comme nous disons 
chez nous ? Franchement, plutôt de se fourrer 
dans l'œil ces étoiles inconnues, plutôt de se met- 
tre aussi vraisemblablement le doigt dans l'orbi- 
te, M. DeCelles n'avait-il pas l'occasion belle 
d'arrêter son doigt sur sa tempe et, pour changer, 
de contrefaire les penseurs ? Socrate enseignait : 



XX AVANT-PROPOS 

"Connais-toi toi-même"; Pyrrhon disait: "Il me 
paraît"; Montaigne haussait les épaules: "Que 
sais-je ?" Galilée n'était point convaincu: "Et 
pourtant, elle tourne"; Pascal: "Vérité en 
deçà des Pyrénées, erreur au delà"; Descartes: 
"Les livres me trompent"; enfin, tout près de 
nous, Mérimée: "Il faut être honnête homme, 
et douter". Autrement dit, la pensée qui s'im- 
pose est infâme. "C'est mettre ses conjectures à 
bien haut prix, ajoutait Montaigne, que d'en 
faire cuire un homme tout vif". . . Au fait, 
a-t-il jamais guidé ses pas sur quelque tramon- 
tane, s'est-il jamais engagé dans quelque voie 
lactée, notre pénétrant analyseur des rêves 
d 'autrui, ce flaireur des intentions, ce sondeur 
des cerveaux et des reins, ce moraliste au sirop 
d'érable, cet approfondisseur des mystères, ce 
casuiste poseur de règles du devoir, ce pépère de 
l'Eglise canadienne ? Un autre, avant lui, a abs- 
trait la quintessence de la morale utile, de la 
justice accommodante et du droit absoluteur des 
vilenies; un autre a formulé les restrictions 
mentales et les équivoques qui résolvent les cas 
de conscience autrement qu'avec de la franchise. 
C'était un jésuite espagnol qui avait nom An- 
tonio Escobar y Mendoza. Il inventa le système 
et devint illustre. Son nom propre fut donné à 
une pratique sale qui se compose d'adresse 
hypocrite, à une morale dénommée escobarde. 
M. DeCelles retarde. 



AVANT-PROPOS Xxi 

Tant y a que le flétrisseur du Viviani éteigneur 
d'étoiles est un chevalier combiste (i) ; que ce don- 
neur de lichades au clergé me fournit sous le 
manteau l'information que je ne lui demandais 
pas pour justifier l'anticléricalisme (2) ; que ce 
président qui damne un collègue de publier la 
francophobie religieuse, le devance pour publier 
lui-même cette francophobie cléricale (3) ; que cet 
empêcheur de révéler les maladies de notre 
parler à ceux-là qui peuvent s'en guérir, les 
décèle dans un journal où elles n'ont que faire {*) ; 
que ce torticolis compromet la véracité de ceux 
qui n'ont d'autre crédit que leur sincérité — déna- 
turant des procès-verbaux (s) pour faire menson- 
gèrement entendre au public, sous sa signature 
autoritaire, que je me suis caché, que j'ai eu la 
tremblote de produire mon opinion en présence 
de Mgr Bruchési . . . Quand on pense! Lui, 
M. A.-D. DeCelles, qui parle de la frousse de ses 
collègues, qui impute de la lâcheté aux autres! 
Non, pas ça, pas ça! Il y a des limites au cynisme, 
sinon au grotesque; il y a surtout des limites, 
comme dit M. Maurice Donnay, de l'Académie 
française, "pour se foutre du public". M. 
DeCelles qui parle de peureux! . . . Pas ça, de 
grâce, pour l'amour de notre rate et de nos 



(1) V. la signature et la date de son brevet de chevalier. — (2) V • 
Appendice, note 82. — (3) V. Citizen, 27 mai, supra. — (4) V- 
Citizen, 27 mai. — (5) V. Citizen, 7 juin, Le Droit, 9 juin 1916, 
et confronter avec les procès-verbaux de la Soc. royale, session 
de mai 1916. 



XXll AVANT-PROPOS 

côtes! Il y a des limites au rire, entendez-vous! 
Pauvre de lui! Peut-on se punir plus cruelle- 
ment soi-même en crachant aussi droitement 

en l'air ? 

Avez-vous lu VHéautontimoroumenos, Mos- 
sieu ? A vrai dire, ça n'est pas de la dernière 
récence, et si le langage profane était moins 
inconvenant, nous oserions même ajouter, ce 
qui est pourtant vrai, que ce livre ne frissonne 
plus très chaudement des. baisers de la presse. 
Cela date plutôt d'un siècle ou deux avant notre 
ère; et l'auteur est inconnu. Son nom rime sur 
quelque chose comme Florence, ou Térence; et 
c'était un Carthaginois, une manière de latin, oui, 
de latin qui écrivait aussi en latin, mais en imi- 
tant les Grecs, les Grecs morts qui s'appelaient 
des Attiques pour se distinguer des Grecs boches 
à qui il faut dire zut. Les autres jouaient de la 
flûte. C'est un savant de passage qui m'a appris 
cela et aussi que le joli titre, à ce livre, signifie 
un monsieur qui se fait son propre bourreau en 
se mêlant de choses qui ne le regardent point et 
en reprochant aux autres des choses qu'il 
devrait se reprocher d'abord. Ça n'est pas très 
concis, en français. Pour exprimer leurs idées 
d'un mot précis et bien sonnant, les Grecs sont 
épatants. Les Français ont perdu le tour, eux, 
depuis la mort d'un militaire qui écrivit un 
poème intitulé "La garde meurt et ne se rend 
pas." C'est pour cela que ça se dit en grec, le 



AVANT-PROPOS ' XXlll 

nom de mon histoire, ou en latin. En effet, 
c'est en grec imité du latin. Je crois même que 
c'est le contraire; mais ça ne fait rien. Pour nos 
bacheliers, ça se lit aussi coulamment que du 
DeCelles: c'est merveilleux de limpidité, de 
grâce, de profondeur et de philosophie. C'est ado- 
rable, tout bonnement. C'est l'histoire d'un mon- 
sieur romain, romain et respectable, respectable 
et bégueule, cependant que si peu rigoriste pour 
soi-même qu'il se laisse godichement pincer 
(Approchez l'ouïe: Dans une passade galante — 
chut!) et se fait berner dans les grands prix par 
ceux-là mêmes sur qui ce monsieur romain, res- 
pectable et bégueule exerçait sa rigueur. Mais 
je ne puis dire les détails, vous pensez bien . . . 
Si Monseigneur nous entendait! .... Il y a 
même un beau vers dans cette comédie, comme 
dans la pièce du dramatiste lyreux qui promène 
ses rêves affamés dans le Monde où Von s'ennuie, 
une autre comédie; car l'autre aussi est une 
comédie. Je ne vous l'avais pas dit ? Pas possible ! 
Si bien, c'est une comédie, V Héautontimorou- 
menos, et il y a un beau vers dedans: 

Homo sum, et humani nihil a me alienum puto. 

C'est du latin. Comment, vous n'avez pas lu 
ça ? Faut ce livre "dans toutes nos bibliothè- 
ques," voyons. Serait-il séant que celui-là seul 
nous manquât? J'irais jusqu'à dire que cet 
ouvrage serait sortable à une grande biblio- 



XXIV AVANT-PROPOS 

thèque nationale et publique. Oh, pas dans les 
rayons accessibles au public, bien sûr! Et vous 
ne voudriez point que je vous en avisasse . . . 
Pour qui me prenez-vous, Mossieu ? Mais à la 
dérobée, chattemitement, pharisaïquement, en 
catimini, dans Venfer enfin, ce paradis noir des 
livres maudits où Brantôme chuchote à l'oreille 
de Maupassant des drolichonneries pour dérider 
les messieurs sages en voyages officiels — dans le 
cabinet de réclusion cadenassé à quintuple tour, 
dont la clef traîne partout, et hermétiquement 
impénétrable à quiconque n'a pas patte pelue, 
gros nom ou petit minois. Vive l'Hypocrisie! 

Voilà l'homme, vous dis-je, l'homme serviable 
et servile à souhait, bon comme le pain du bon 
Dieu, l'homme amain, l'homme matois, l'homme 
à tout, l'homme à tous, l'homme-nibus enfin 
à quoi l'on peut descendre, sinon monter, sans 
même prendre la peine de s'essuyer les pieds. 

Mais redevenons sérieux, si nous avons un 
moment cessé de l'être au gré de tout le monde. 

En condamnant et en dénonçant, comme il l'a 
fait, avant de l'avoir jugé, l'auteur d'un écrit 
apertement dédié à la défense de la langue fran- 
çaise au Canada, ce président de la Section 
française de la Société royale, qui a manqué 
au premier de ses devoirs présidentiels, celui 
de demander et même d'exiger la lecture d'une 
communication franchement présentée comme 



AVANT-PROPOS XXV 

controversable, voire damnable au regard d'un 
pareil président, cet historien cafard a démon- 
tré ceci: notre langue maternelle se ridicoculise 
en agréant l'obséquieuse épée de ces ardélions, 
qui ressemble trop au sabrrre de M. Prud'hom- 
me et, comme cette prud'hommesque flam- 
berge, s'emploie trop hardiment à défendre 
nos institutions et, au besoin, à les combattre. 
Cette épée, fausse comme le chevalier qui la 
porte, épée de bateleur plutôt que de com- 
battant, se nomme en français explicite une 
excuse, Messire Turlupin, sans être autre- 
ment, aux capons porte-glaive, une excuse 
pour se faufiler dans la mêlée, y -débiter leurs 
philippiques à rebours qui deviennent des capu- 
cinades dilatoires, félonnes et nauséeuses, et 
traîtreusement abscondre les obstacles que la 
plus élémentaire stratégie commande de repérer 
avec précision pour repousser plus sûrement 
l'assaut — "a sort of Verdun assault" — que la 
langue française, chez nous, subit depuis plus 
longtemps qu'il ne le paraît. 



Je livre donc au public cet essai modeste — 
mon opinion, sans doute discutable, mais franche 
et sincère, et fondée à ce qu'il m'a semblé — sur 
l'état actuel de la langue française au Canada. 
Je le livre d'abord et surtout aux lecteurs de 
bonne foi, religieux et laïques, qui pourront se 



XXVI AVANT-PROPOS 

rendre compte que — si parfois mon expression 
s'est ressentie de l'affliction et même de l'indi- 
gnation qui me sont venues du traitement que 
l'on inflige trop souvent chez nous à la langue 
française, de l'ignorance satisfaite, des senti- 
ments d'hostilité ou de fausse amitié qui écra- 
sent sa floraison dans notre pays, du travail des 
limes sourdes qui usent sa vitalité et compro- 
mettent donc son avenir — mon intention n'a 
jamais été que de servir notre langue mater- 
nelle, et, en dessillant leurs yeux, suggérer une 
ferveur plus diligente à ceux qui l'aiment et 
veulent la défendre. Pour cela, j'ai été aux 
documents et aux sources; j'ai pris bonne et 
juste note des arguments pro domo des apolo- 
gistes de notre parler; j'ai fait de mon mieux 
pour me dégager de tout préjugé, pour établir le 
compte des jugements excessifs des dénigreurs 
de notre langage, comme aussi des compliments 
de pure courtoisie qui engluent notre dévotion 
à la véritable langue française; enfin, j'ai étudié 
la situation au point de vue philologique et à 
nul autre, et je n'y ai point cherché prétexte à 
discussions religieuses ou politiques. Il peut 
sembler saugrenu de parler aujourd'hui de 
notre langue sans fléchir sous le poids du jour et 
donner dans la politique; mais je me suis payé 
ce luxe, puisque j'occupe mes loisirs de littéra- 
ture, et non de politique. Toutefois, et je m'en 
rends compte le premier, j'ai abordé mon sujet 



AVANT-PROPOS XXVll 

sans le moindre arroi linguistique, comme un 
mal-armé, comme un pauvre Gauthier-sans- 
avoir allant d'enthousiasme et à boule vue 
donner dans l'embuscade, plutôt que de partir 
d'aguet et en belle escorte philologique, équipé 
de tous les approvisionnements de la grammaire 
empirique, de la critique textuelle, de l'analogie 
lexique, de la sémantique, de l'étymologie, de la 
morphologie, de la phonétique et de tout le 
tremblement de la psychologie du langage. 
Autant dire comme on dit, que je suis allé au bois 
sans cognée. Mais au contraire et au fait, j'y vais 
plutôt à la bûcheronne, et sans microscope en 
effet, puisque les défauts de notre parler sont 
apercevables à l'œil nu, et sans scalpel, puisque la 
hache est nécessaire et que la besogne essentielle 
affère aux bûcherons de meilleur droit qu'aux ra- 
tisseurs de plates-bandes ; la matière est bonne à 
mettre en coupe de nettoiement et puis en coupe 
réglée, sinon à tire et à aire. Qui me trouvera en 
pénurie de linguistique, en prévarication d'écri- 
ture, et qui me criera: Medice, cura te ipsum, 
apportera une preuve nouvelle et même super- 
flue à la vérité que je me serai efforcé de faire 
entendre: que nous pratiquons chez nous la 
langue française sans avoir pu l'étudier conve- 
nablement. Aussi les ministres jurés de notre 
parler, nos puristes, qui jugeront malhabile 
mon appel à l'application de tous, pourront-ils 
au moins croire à ma sincérité et me recevoir à 



XXVlll AVANT-PROPOS 

résipiscence. Les fautes, grièves ou vénielles, que 
l'on ne manquera point de me reprocher, m'ins- 
pireront une contrition parfaite; et je prie le ciel 
que les péchés que j'ai cru nécessaire de con- 
fesser pareillement pour ceux de mes compa- 
triotes qui n'ont pas le temps de battre leur 
coulpe, inspirent de même aux offenseurs de la 
langue française un aussi ferme propos de n'y 
plus retomber, en reconnaissant comme leur, 
l'un de mes meâ-culpâ. C'est ma prière au 
cœur saignant de la doulce parlure de France, de 
ce langage de la Vérité, de la Justice, de la 
Franchise, de la Paix et de la Beauté — de notre 
langue maternelle. Si je l'ai dite comme un 
enfant qui balbutie son oraison naïve, j'aurai 
mêmement la candeur de croire que le ciel, 
aidant ceux qui s'aident, exauce parfois avec 
une plus grande bienveillance la prière des 
petits que la rogation des grands. Et je ne 
cesserai de travailler et d'espérer. Fac et spera. 



Ce modeste essai, je le livre à la tartuferie des 
DeCelles de tout acabit et à la prudoterie des 
attrape-minons, tout autant qu'à la mauvaise 
foi mal-écrivante des rédacteurs du Droit et 
de leurs congénères, au patriotisme inverti 
de ceux des Canadiens qui professent qu'il 
faut cacher la vérité, à la candide ignorance. 



AVANT-PROPOS XXIX 

enfin, d'autres Canadiens qui se sont fait accroire 
que notre langue n'est susceptible d'aucun amen- 
dement. Les lecteurs animés par ces sentiments 
ou mus par ces dispositions diverses, pourront — 
en toute connaissance de cause, cette fois — 
apprécier cette opinion comme bon ou mauvais 
leur semblera et, si le cœur leur en dit, me lancer 
les foudres dont ils disposent. Une critique vi- 
goureuse, acerbe, acidulée, déchirante, à la 
saumure, à la cantharide, au vitriol, au picrate, 
à la mélinite, voire au tomahawk, n'est pas pour 
me désobliger. Hélas! il y a déjà jolie lurette que 
j'ai passé l'âge à qui les coupeurs d'oreilles sont 
un épouvantement ! Le volètement des chauves- 
souris de sacristie n'effarouchera pas davan- 
tage ma conscience, ni ne la dévoiera; pas da- 
vantage ne m'épeureront les clappements de 
bec des hiboux que la lumière fait boubouler et 
dont le chuintement sinistre d'oiseaux téné- 
breux clangore en cris de Pierre l'Ermite, à ce 
qu'ils s'imaginent, mais plus réellement en 
criailleries zigzaguantes de jars capitolins flai- 
rant, à temps perdu, quelque nouveau Capitole 
à sauver. L'on me fera probablement un crime 
aussi de m'en prendre à un homme dont le 
mérite le plus clair est d'avoir de l'âge — à quoi 
je répliquerai d'abord que l'attaque est venue de 
lui; ensuite, que, de bon compte et de bonne 
guerre, l'âge ne saurait être un bouclier qu'à con- 
dition qu'il cesse d'être une arme offensive. Et je 



XXX AVANT-PROPOS 

ne crois pas qu'à m'observer, en l'hôtel de 
Bourgogne ou de la lune opaline, le gentil 
Cyrano de Bergerac, mon bon maître, eût senti 
se coaguler son sang généreux, car plût à Dieu 
que je n'eusse visé une cible, plutôt que de viser 
à un but. Sur ma foi, je ne me soucie miette 
de brocarder un bonhomme qui s'est mis au 
blanc sans y être invité et qui, à la vérité, eût 
été mieux inspiré de rester à l'airière où il n'eût 
pas eu à se plaindre du commerce des embusqués. 
Au reste, il a une plume et des loisirs; qu'il se 
justifie autant qu'il le pourra, et le Saint-Esprit 
l'assiste! Il n'aura d'ailleurs pas à courir 
jusqu'à Berlin pour trouver des juges de son 
geste, de sa posture à l'égard de la langue fran- 
çaise. . . Aussi de rien n'aurai-je à me repentir 
si j'ai pu déshabiller quelque peu nos saints 
de bois et découvrir leurs icônes, qui préten- 
dent en imposer à la vénération des adorateurs; 
mais je me féliciterais de fleurdelyser à l'épaule, 
sinon au front, pour qu'ils se reconnaissent 
eux-mêmes au moins, tous ces faux bonshommes 
qui nous prêchent leur véreuse morale et qui 
sont, n'est-ce pas que trop vrai, les grands 
responsables du gauchissement de nos exalta- 
tions, de notre incurie pour notre langue, du 
mésusage de nos aptitudes et énergies, de 
notre patriotisme à contre-fin, de cette veulerie, 
pour mieux dire, en quoi tout cela se transforme 
à la continue, de cette veulerie qu'ils enruban- 



AVANT-PROPOS XXXI 

Tient et dont ils sont les plus coupables, au 
bout du compte. 

Que m'importe ce qu'en diront les dévotieux ? 
N'ayant pas déserté le rang des Poilus qui 
défendent de leur mieux la langue française au 
Canada, je tiendrai pour glorieuses les bles- 
sures que je m'attends à recevoir derechef pour 
m'être trop exposé en servant notre langue de la 
façon qui m'a paru la moins vaine. Je prétends 
néanmoins n'endurer point que l'on pousse 
l'injustice jusqu'à la diffamation, arme cou- 
tumière de certains — comme le génie boche 
emploie la balle dum-dum lorsque sa sauvagerie 
ne se satisfait plus de la mort de l'adversaire, 
mais y veut mettre le raffinement de cruauté 
qui marque ici-bas le passage des illuminés, 
Guillaumes ou Torquemadas, qui se croient les 
accomplisseurs des volontés divines. Je n'ai pas 
de secrétaire pour rédiger, transcrire et dis- 
tribuer aux gazettes mes impressions de derrière 
la tête ou du creux du cœur; je n'ai d'ailleurs 
aucun journal à ma dévotion; et les organes 
mensongers jusque dans leur nom, comme le 
Droit et la Vérité, se font un devoir de conscience 
de charger des accusations des plus accablantes 
la tête des gens qui ne pensent pas comme eux, 
mais ils estiment excessive la charité chrétienne 
au nom de quoi ces accusés réclament leur justi- 



XXXll AVANT-PROPOS 

fication. Enfin, j'ai plus et mieux à faire. Je ne 
me livrerai donc à aucune polémique, inutile 
d'ailleurs avec des gens de mauvaise foi. Ce n'est 
pas que j'attache plus de prix qu'il ne con- 
vient à ce modeste essai; mais, nul ne l'ignore, 
la matière même de son sujet est la plus irri- 
tante qui puisse être pour certains esprits de 
chez nous. Ce n'est vraiment pas, non plus, que 
j'attache plus d'importance qu'il ne sied à son 
humble auteur, ni que j'estime son interpré- 
tation du sujet digne de faire couler autant 
d'encre qu'elle lui en a coûté; mais chacun sait 
aussi bien que la faiblesse d'un adversaire et son 
peu d'importance sont précisément les deux 
considérants qui décident à l'attaquer pour 
l'étoufifer plus aisément. Boileau — un classique, 
même à Québec — s'est rendu compte avant moi 
qu'il entre quelque fiel dans l'âme des dévots, 
et Boileau n'a fait qu'appliquer à notre temps la 
leçon de Virgile: Tantœne animis cœlestihus irœ! 
L'accident est prévu de date ancienne. Je me 
réserve, par le présent, de requérir tout simple- 
ment la protection des tribunaux si mes contra- 
dicteurs m'attribuent des expressions dépassant 
par trop mon propre texte ou s'ils m'imputent 
trop malicieusement des mobiles ou des inten- 
tions que ce texte ne justifie point. A bon en- 
ndeur salut, et Dieu garde! 



AVANT-PROPOS XXXlll 

Quant au scandale, si le lecteur est déçu de 
n'en point trouver, dans cet essai, autant que 
lui en ont annoncé les défenseurs patentés et 
triplement oints de la langue et de l'autel, s'il 
n'en trouve vraiment pas pour son argent, il 
voudra bien s'en prendre à ceux qui lui en ont 
trop promis. 

L. DE M. 

OTTAWA, 20 novembre 1916 

en la fête 

de S. Dase, qui, ne voulant pas consentir aux im- 
pudicités qui se commettaient à la fête de Sa- 
turne, fut mis à moit par l'ordre du président 
Bassus (Le Martyrologe) ; 



de mon trisaïeul, Jean-Baptiste Testard de Mon- 
TiGNY, chevalier de Saint-Louis. Il n'avait 
encore que douze ans lorsqu'en 1736 il se rendit 
au fort Saint-Fiédéiic pour y faire, au milieu 
des troupes, l'apprentissage de la vie guerroyante 
(Abbé Daniel). "Ce fut lui qui donna le pre- 
"niier coup de hache à la porte du fort Bull et 
"qui décida les troupes à le bûcher, sous le feu 
"de l'ennemi. Il a reçu plusieurs blessures et a 
"été fait prisonnier à Niagara par les Sauvages 
"anglais qui ne lui ont laissé la vie qu'en con- 
"sidération de l'estime que leur inspirait sa 
"bravoure. Son père, ancien Capitaine, était, 
"lorsqu'il mourut, couvert de blessures. Paris, 
"17 mais 1764, Signé: Vaudreuil,". . . Au fait, 
son pèie, Jacques Testard, Ecuier, Sieur de 
MoNTiGNY, chevaliei de Saint-Louis, reçut 
dans sa dernière affaire et pour son compte 
quelque quarante blessures (Garneau, II, 
p. 35) . . . 



En préparation, par le même auteur: 

L'homme-nibus 
roman de mœurs canadiennes, à l'huile de cèdre. 



La langue française au Canada 

Son état actuel 



APPRÉCIATIONS DIFFÉRENTES 

Depuis quelques années, la langue française au 
Canada soulève de si vives et si générales dis- 
cussions, et se prête à de si âpres luttes, qu'il 
n'est point hors de saison d'examiner attentive- 
ment et franchement ce qu'elle fut et ce qu'elle 
est devenue. Rappelons d'abord de quelles 
façons différentes on a pu l'apprécier. 

Quelques écrivains de France, d'Angleterre, 
de Suède, des Etats-Unis et d'autres pays encore, 
plus ou moins avertis et plus ou moins célèbres, 
ont — si je puis dire — plaidé l'innocence de notre 
langage. D'autres ont tout simplement déclaré 
sa culpabilité et l'ont même condamné à mort. 
Les mieux avisés ont invoqué les circonstances 
atténuantes. C'est un procès où se révèle une 
sympathie trop grande ou le contraire de ce 
sentiment chez les avocats qui ont reçu nos 
aveux, j'entends les littérateurs étrangers qui 
nous ont fait l'honneur de nous visiter et de 
nous écouter; où se trahit surtout l'exiguïté de 
leur champ d'enquête; où se manifeste le peu de 
profondeur de leur information. Il serait super- 



2 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 

flu de dire combien furent nombreux ces écri- 
vains étrangers qui jugèrent notre langage, 
puisqu'ils commencent avec le père Chrestien 
LeClerq qui, en 1691, se prononçait déjà sur la 
façon de parler "d'une peuplade formée de per- 
sonnes de toutes les provinces de France"; et 
que le père LeClerq confirmait seulement l'appré- 
ciation du père German Allard, venu au Canada 
vingt ans auparavant. 

Il convient aussi de faire la part, chez nos 
visiteurs, des propensions à voir les choses du 
bon ou du mauvais côté, tout comme nous les 
voyons nous-mêmes (^). A preuve l'expérience de 
M. l'abbé Emile Chartier qui, aux derniers jours 
de novembre 1915, donna à ses élèves de l'uni- 
versité Laval une dissertation sur les caractères 
actuels de notre parler. 

Un groupe de ces étudiants (qui ne fréquente 
apparemment que des érudits ou qui s'est formé 
une bien fausse idée de la langue classique du 
XVI le siècle) proclama que nous parlons 
toujours le pur Louis XIV. Un autre groupe 
(qui s'est rendu compte des dangers auxquels 
notre langage n'a pas toujouis échappé) déclara 
que nous parlons un patois. Le troisième groupe 
(dont l'appréciation dénote de la critique) dé- 
signa notre parler comme une langue composite, 
ou déchue de la splendeur originelle, mâtinée 

(/) Les renvois sont reportés à l'Appendice. 



LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 3 

d'éléments hétérogènes tendant à la désap- 
parenter de plus en plus du français. 

Ce fut malheureusement le cas, chez la plu- 
part de nos écrivains, d'exprimer, sous la seule 
impulsion de leurs sentiments, ces deux opinions 
extrêmes, que nous parlons un patois ou que 
nous parlons la langue du grand siècle. La 
défaveur excessive qui nous a été ainsi témoignée 
n'était guère flatteuse; mais la faveur excessive 
venant d'autre part nous a probablement nui 
davantage en nous encourageant à persévérer 
dans "la langue du grand siècle" et en nous 
justifiant de ne point faire un cas suffisant de la 
langue de notre propre siècle. 

Nous avons grandi dans ces préjugés jusqu'à 
ce que la linguistique trouvât chez nous quelques 
adeptes qui mirent les sentiments de côté et 
étudièrent notre langage au point de vue scien- 
tifique, le seul qui vaille. C'est ainsi que M. 
Adjutor Rivard, s'aidant des travaux de M. 
James Geddes, qui, le premier, sauf erreur, appli- 
qua la méthode scientifique à l'étude du parler 
franco-canadien, s'appuyant aussi sur les statis- 
tiques ethniques de M. l'abbé S.-A. Lortie, a pu 
isoler les éléments constitutifs de notre langage 
et arriver à une définition précise {^). 



4 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 

LE FRANCO-CANADIEN PRIMITIF 

La grande majorité des émigrants qui peu- 
plèrent la Nouvelle-France étaient des pro- 
vinciaux dont bien peu appartenaient à la classe 
instruite et dont la plupart étaient des patoisants 
de la Normandie, du Perche, de l'Anjou et des 
autres provinces du nord, de l'ouest ou du centre 
de la France. Il est indubitable que les admi- 
nistrateurs des affaires publiques de la colonie, 
les seigneurs, les religieux, les chefs du commerce 
et de l'industrie firent du français la langue 
dominante — encore que ces dirigeants et les 
autres émigrés au Canada, ainsi que Théodore 
Pavis l'a judicieusement remarqué, aient "été 
séparés de nous avant l'époque où tout le monde 
en France s'est mis à écrire et à discuter" (^). 
Il est également certain que les divers patois, 
venus chez nous avec les émigrants du nord, de 
l'ouest et du centre de la France, se fondirent 
abondamment dans le peuple et dans les familles, 
avec un assortiment assez varié de locutions 
dialectales. L'analyse philologique, telle qu'on 
la peut pratiquer de nos jours, a permis d'effec- 
tuer cette décomposition des éléments consti- 
tutifs de notre parler originel et d'évaluer leur 
résultante ou leur produit. Mais au XVI le 
siècle, on n'était pas encore revenu à la philo- 
logie et l'on ne s'en souciait mie. Les annalistes 
et les chroniqueurs qui subsistaient de la cour 



LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 5 

ne s'avisèrent guère qu'en la Nouvelle-France 
pût se développer une langue différant peu ou 
prou de celle de Colbert et de Louis XIV. 
Aussi Chateaubriand, qui véritablement fut plus 
artiste que linguiste, devait-il écrire, en 1822, 
d'après cette impression restée jusque-là sans con- 
trôle: "Nous sommes exclus du nouvel univers 
où le genre humain recommence . . .; et, déshé- 
rités des conquêtes de notre courage et de notre 
génie, à peine entendons-nous parler dans quel- 
que bourgade de la Louisiane et du Canada, 
sous une domination étrangère, la langue de 
Colbert et de Louis XIV; elle n'y reste que 
comme un témoin des revers de notre fortune et 
des fautes de notre politique" (*). 

N'y a-t-il pas lieu de nous demander, en 
passant, comment cette appréciation, si acca- 
blante pour nos optimistes, n'a pas valu la 
moindre réprobation à Chateaubriand, alors que 
Voltaire a encouru et continue d'encourir, chez 
ces mêmes optimistes, la réprobation que vous 
savez, pour avoir fait exprimer ses idées univer- 
sellement pacifistes par le truchement de son 
docteur Martin qui, pour tenir son rôle de philo- 
sophe plus pessimiste que les plus pessimistes, 
déclina de se pâmer d'admiration à la vue des 
Français et des Anglais s'entr'égorgeant "pour 
quelques arpents de neige vers le Canada" ? {^). 
Mais passons. 

Même aux premiers historiens canadiens 



6 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 

l'exactitude des faits de langue parut évidem- 
ment moins importante que l'exactitude des 
faits d'histoire. Ferland dit: "La langue fran- 
çaise s'établit, uniforme et sans mélange de 
patois, mais marquée par des particularités 
d'expressions et de prononciation propres à la 
Normandie, au Maine et au Poitou (^); et M. 
Rivard croit, là-contre, avec Mgr Gosselin, et 
après examen, "qu'il ne faut pas prendre à la 
lettre ce que l'abbé Ferland a écrit de la langue 
des premières générations canadiennes" (^). 
Donc, dans le creuset de la colonie nouvelle, 
tous ces éléments provenant des diverses pro- 
vinces de France se fondirent lentement et 
s'amalgamèrent pour composer un peu plus 
tard la première langue franco-canadienne 
évidemment destinée à dégager un caractère 
original, mais dont on n'a jamais pu dire avec 
autorité qu'elle fut la pure langue classique de 
France. D'autant moins que l'influence des 
parlers provinciaux donna à ce français ré- 
gional une phonétique généralement composite 
réunissant, chez un même individu, des accents 
de différentes provinces. C'est ce parler en 
brassement que nos ancêtres ont colporté et 
implanté au hasard de leurs courses lointaines et 
de leurs établissements aventureux; c'est ce 
parler qui constitue le fond du langage popu- 
laire franco-canadien, dans quelque province 
qu'on le retrouve; c'est ce parler enfin qui fait 



LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 7 

porter à M. Rivard — dont j'ai fort imparfaite- 
ment résumé la savante analyse — le jugement 
que voici: 

On aperçoit bien que ce n'est ni le français classique, ni 
un patois pur. ni un français corrompu, et que cependant 
il accuse des particularités assez saillantes et assez d'uni- 
formité sur toute l'étendue du territoire, pour constituer 

un parler régional car on abuserait peut-être du 

langage en l'appelant un dialecte. Le franco-canadien est 
donc un parler régional relativement uniforme, sans être 
homogène, et que caractérisent des formes patoises di- 
verses, incorporées au français populaire commun du nord 
de la France. Ajoutons qu'il a gardé, comme tous les 
parlers exportés, un caractère archaïque par rapport à 
celui de la mère patrie, et, en même temps, a emprunté 
aux langues avec lesquelles il s'est trouvé en contact 
quelques éléments étrangers (8). 

Cela est fort bien. Mais cela ne désigne guère 
"le pur langage de Colbert et de Louis XIV," et 
pour cause. Nous n'avons point d'échantillons 
du langage populaire de nos colons avant la 
Conquête, car les missives ou relations diverses 
qui nous ont été transmises de cette époque 
proviennent naturellement de personnes ins- 
truites et qui ne représentent nullement la 
moyenne de la population (^). Mais l'on peut et, 
ce semble, l'on doit justement induire des con- 
ditions mêmes de la colonie, de l'état et des 
occupations des colons, que leur langage ne 
s'élevait point, en qualité, au-dessus de sa 
formation naturelle, populaire au premier chef, * 



8 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 

manquant conséquemment de syntaxe, de cor- 
rection, de pureté et surtout de classicisme. 

Mgr Amédée Gosselin a publié un très im- 
portant ouvrage qui, par une documentation 
copieuse autant que précise, démontre, comme 
Chauveau le faisait antérieurement remarquer, 
que "nos colons ne furent jamais dans cette 
ignorance absolue et abrutissante dont on est 
encore frappé chez les basses classes de quelques 
pays européens" Ç^^). Mgr Gosselin montre du 
doigt qu'à Montréal comme à Québec, sous le 
régime français, "la cause de l'éducation sut 
inspirer de beaux dévouements"; et nul n'en 
voudrait disconvenir, surtout après avoir lu 
son ouvrage. "L'instruction primaire des gar- 
çons, rapporte-t-il, sans être universellement 
répandue à Québec et dans ses environs, n'y 
faisait pas absolument défaut." On voit même, 
à cette époque, quelque pratique d'enseigne- 
ment secondaire. Au fait, "apprendre aux en- 
fants à lire, à écrire et à compter, leur enseigner 
le catéchisme, les former à la vertu, voilà ce 
que voulaient tout d'abord, en fondant leurs 
écoles, Mgr de Laval, Mgr de Saint-Vallier, les 
Jésuites, les Sulpiciens et les Frères Charon." 
Et "les enfants apprenaient à lire, à écrire et à 
chiffrer, tout en s'occupant aux travaux de la 
terre et à différents métiers." Au besoin, les 
maîtres d'école se dévouaient aux récoltes plutôt 
qu'à leurs classes, et la chose se comprend de 



LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 9 

reste. Le clergé et les autorités civiles s'inté- 
ressèrent à l'enseignement; cependant Mgr 
Gosselin ne laisse pas de nous convaincre que 
"les colons du Canada avaient tout contre eux, 
le petit nombre, la pauvreté, l'éloignement, la 
rigueur du climat, un état de guerre presque 
continuel." Et le principal souci d'un bon 
nombre de colons, particulièrement des soldats 
qui s'établirent dans la colonie après la décorpo- 
ration de leurs régiments, était de profiter des 
avantages qu'offrait le trafic des pelleteries; ils 
couraient donc les bois et s'adonnaient à la 
traite (*^); et le soin d'instruire les enfants 
restait aux mamans et aux grandes sœurs "qui 
avaient passé une année ou deux au couvent." 
De son côté, Garneau ajoute que, dans la co- 
lonie, "il ne fut jamais question d'aucun plan 
général d'instruction publique; et, chose inouïe, 
l'imprimerie ne fut introduite dans la colonie 
qu'en 1 764, cent cinquante-six ans après la fon- 
dation de Québec." On peut à bon droit s'émer- 
veiller de ce que la majorité de nos ancêtres, 
"étant donné les circonstances," sût lire et 
écrire, ou tout au moins signer. Mais ne serait-il 
pas excessif de pousser l'émerveillement plus 
loin? 



10 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 

TROIS CLASSES LINGUISTIQUES 

a) Nos populations rurales 

La langue des premiers Canadiens se com- 
posait sans aucun doute de mots bien français 
pour la plupart, comme s'en compose aujourd'hui 
le langage de nos paysans. Mais ce semble être 
une contre-vérité de conclure que nos ancêtres 
parlaient "la langue de Colbert et de Louis 
XIV" et que nos paysans parlent également 
"un français très pur," pour ce que des vocables 
qui se trouvent dans la bouche de nos com- 
patriotes les plus illettrés se retrouvent égale- 
ment dans le texte des vieux classiques français. 
Ce commun usage de mots, par nos campagnards 
et par les auteurs de France, a maintes fois ins- 
piré à des écrivains des affirmations manquant 
de raisons suffisantes, comme il a fait dire à M. 
Ernest Marceau: "Ils (ceux parmi nous qui con- 
testent la pureté du langage de nos gens) seraient 
encore plus ébahis si on leur prouvait, textes en 
mains, que ce langage (le parler franco-canadien) 
qu'ils croient bâtard, est celui des meilleurs écri- 
vains des XVe, XVIe et même XVIIe siècles" 
(12). Ces "textes en mains" nous montrent des 
mots, pris ça et là dans des auteurs classiques 
et qui sont en effet les mêmes que ceux dont 
nous nous servons ... 

Un Norvégien ou un Chinois en voyage prend 
ainsi, dans un vocabulaire de touriste, des mots 



LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 11 

français qui se retrouvent individuellement, 
comme mots, chez les plus parfaits poètes du 
Parnasse français, mais dont ce voyageur fait 
un assemblage à la va-comme-je-te-pousse et 
qu'on peut imaginer. Le mot, pour employer la 
terminologie des architectes, est un matériau. 
Pour juxtaposer les mots, aussi bien que les 
matériaux, pour en appareiller quelque chose 
qui se tienne et qui ait de la ligne, du style ou 
simplement de la correction, ou seulement un 
nom, il faut du savoir, du métier, sinon de l'art. 
Nous trouvons ce renseignement précis dans 
la mine que le regretté J. -Edmond Roy a léguée, 
sous un titre un peu trop restreint. Histoire de 
la Seigneurie de Lauzon, aux étudiants en his- 
toire du Canada: 

Ceux des habitants de la seigneurie (de Lauzon) qui 
savaient écrire ignoraient, il faut l'avouer, l'orthographe et 
la grammaire, mais ils parvenaient à se faire comprendre 
(13). 

Les premiers colons du Canada avaient très 
sûrement les mots, hérités de leurs mères fran- 
çaises; il est moins certain qu'ils aient possédé 
le savoir — qui ne s'hérite point, mais s'acquiert, 
et fort laborieusement — et qu'ils se soient 
souciés d'apprendre et de pratiquer le métier 
d'assembler ces mots selon les règles impérieuses 
de la grammaire sans quoi il ne peut exister de 
bon langage et sans quoi le parler populaire 
de nos ancêtres, pas plus que le nôtre, ne peut 



12 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 

ressembler "au langage des meilleurs écrivains" 
qui, eux, possédaient, outre les mots, le métier 
et même l'art de les assembler (*'*). En sorte 
que les mots, les mêmes que l'on retrouve dans 
la bouche de nos campagnards et sous la plume 
des maîtres écrivains, comme M. Marceau s'est 
appliqué à en relever dans Montaigne, Rabelais, 
Villon, Marot et Saint-Simon, ne sont que des 
va-ci-va-là et ne constituent point, épars ou pris 
ainsi individuellement, "un langage d'une pureté 
remarquable", pas plus qu'un amas de pierres 
ne forme, sans assemblage ou cimentés vaille que 
vaille, un chef-d'œuvre d'architecture. Enfin, 
la démonstration est apodictique, car c'est pro- 
verbe que moellons dans le champ ne font pas 
maison bâtie. "Les mots ont une âme qui 
apparaît au contact d'autres mots" (Flaubert). 
Pour dire justement que nos campagnards par- 
lent le langage des "meilleurs écrivains," il 
serait donc nécessaire de savoir d'abord si, 
comme les meilleurs écrivains, ils établissent ce 
contact qui fait apparaître l'âme des mots et 
rend ainsi leur discours "pur et parfait." C'est 
ce qui n'est pas démontré, et c'est ce qui n'est 
guère démontrable. L'hyperbole est flatteuse, 
mais la vérité vaut mieux. Ce qui semble plus 
vrai, c'est que nombre de mots et même d'ex- 
pressions provenant des ancêtres et se retrou- 
vant dans la bouche de certains de nos paysans 
comme aussi parmi le peuple des villes qui y 



LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 13 

ajoute des anglicismes, sont disparus de la langue 
française moderne, à tort ou à raison. 11 est de 
ces expressions que nous aurons le mérite d'avoir 
sauvées de l'oubli et que la France viendra sans 
doute reprendre chez nous, un jour ou l'autre. 
Il en est d'autres dont la disparition n'inspirera 
de regrets éternels à nul homme de goût. 

Ainsi, le poète Chrestien de Troyes écrivait: 
"Que moult lor plet quanque il voient." Notre 
paysan qui dit: "Vous savez t'i quand qui's 
viendront ?" (^s) emploie évidemment un mot 
français du XI le siècle, mais que les plus con- 
servateurs de nos éciivains seraient honteux de 
restituer. Et l'autre qui répond: "A c't heure, i's 
viendront t'êt' bien quand et Im* emploie à son 
tour un ancien synonyme d'avec, et si joli que 
Chateaubriand a tenté de le réhabiliter, mais 
sans succès, en le reconnaissant digne d'entrer 
dans la langue de ses Mémoires: "Mon père me 
menait quand et lui à la chasse." 

Aucunement signifiait autrefois, et même 
encore du temps de La Fontaine, quelque peu, de 
quelque manière. Aujourd'hui ce mot signifie 
point du tout, nullement. De même, aucun (s'il 
peut encore signifier quelque, quelqu'un dans les 
phrases dubitatives ou interrogatives, ou s'em- 
ployer comme pronom indéfini dans ce même 
sens) ne possède généralement plus le sens 
affirmatif que les anciens auteurs lui donnaient. 
En France, aucun, au sens affirmatif, est devenu 



14 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 

archaïque; chez nous cet archaïsme nous fait 
traduire any par aucun et se corse ainsi d'un 
anglicisme d'autant plus condamnable qu'il fait 
dire, à ceux d'entre nous qui parlent comme 
parlait Montaigne, exactement le contraire de 
ce qu'ils croient exprimer: 

En proportion de son capital la réserve de cette banque 
est au nombre des plus considérables de celle d'aucune 
banque du Canada; 

On demande à louer un logement de 4 à 5 chambres 
dans aucune partie de la ville; (16) 

Aucun garçon ou fille en dedans de 18 ans peut faire 
application pour cette position. 

Comme nos illettrés, Chateaubriand écrit 
encore "Un sentiment profond a poigne mon 
cœur"; Frédéric Soulié répète le mot ("L'effroi 
a y oigne son cœur") et réédite ce barbarisme 
qui devait donc être assez fréquent dans le 
parler des anciennes provinces de France. 

"Elle est belle effrayant — Il travaille dan- 
gereux" disent nos paysans de LaValtrie et 
d'autres lieux. Les "précieux du XVI le siècle 
disaient: "Une mémoire effroyable — aimer ter- 
riblement — effroyablement belle"; et Vaugelas 
recommandait tout particulièrement cette façon 
de parler i}"^). 

Comme un électeur de Saint-Roch le dirait de 
M. Laurier, ou qu'un électeur de Labelle l'aurait 
affirmé de M. Bourassa, Villehardouin a écrit que 
Conon de Béthune était "bien emparlé," 



LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 15 

Ronsard disait: "Que j'étais heureux 

Avant qu'avoir bu l'amoureuse poison." Mal- 
herbe aussi: "D'où s'est coulée en moi cette 
lâche poison." Et la plupart de nos campa- 
gnards disent encore: "C'est de la vraie poison — 
c'est de la poison vif — cette femme est une 
poison." 

Marguerite de Navarre écrit aussi bien: "Si 
ma chambrière m'en eust fait autant, je me 
fusse levée, et lui eusse tué la chandelle sur le 
nez." L'expression a cours en certaines pro- 
vinces françaises, et notamment chez les Berri- 
chons qui vont jusqu'à dire cuer le feu. De même, 
nos paysans tuent et cuen* la lampe, et trouvent 
aussi le poêle mort, pour s'être eue tout seu. 

Agrippa d'Aubigné écrit: "Ces œufs en un nid 
ponds, en un autre couvés"; et dans toutes nos 
campagnes les poules auront moins pondu que 
pond. (Dans la région du lac Saint-Jean, dans la 
Beauce et ailleurs, les poules ponnent, ont ponné.) 

Forcé par la rime, La Fontaine écrit: 

Je connais maint detteur qui n'est ni souris-chauve. 
Ni buisson, ni canard, ni dans tel cas tombé; 
Mais simple grand seigneur, qui tous les jours se sauve 
Par un escalier dérobé; 

en quoi il n'est pas à imiter, même dans une 
fable, dit Bescherelle . . . Les bûcherons de mon 
pays de la Gatineau, nullement forcés par la 
rime, ni par rien du tout, disent ainsi souris- 



16 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 

chauve et, de vrai, relancent La Fontaine jusqu'à 
dire souris-chaude. Comme je leur demande la 
raison de cette appellation anormale, l'un d'eux 
m'explique que la chauve-souris n'apparaît 
qu'aux soirs de grande chaleur, que le froid la 
fait se tapir dans un trou "et qu'elle est si 
chaude que l'hiver ne la tue pas." Mais tous les 
pourquoi des déformations de notre langage ne 
reçoivent pas de réponses aussi ingénieuses. 

Hauteroche dit: "Hilaire aveint son passe- 
partout." Callières, en 1690, déclare ce mot "du 
dernier bourgeois." Rabelais emploie toutefois 
le verbe aveindre, non plus dans le sens d'aller 
prendre un objet pour l'apporter à qui le de- 
mande, mais dans le sens 6.' atteindre. De même 
Montaigne: "aveindre à la fortune". Et le 
Gaspard de notre glorieux 22e régiment inter- 
pelle, comme l'auteur du Cocher, sa noble 
logeuse: "Comtesse, aveindez-nous donc les 
bananes" (^s). 

Chateaubriand écrit "Je n'ai garde de parler 
d'autre chose. Des journées de juillet, de la 
chute d'un empire, de l'avenir de la monarchie, 
mot.*' Et nos gens, pour exprimer qu'il ne leur 
a rien été répondu, disent: Mot. 

La Fontaine dit: "Le loup. . . en pensa perdre 
la vie"; Montesquieu: ''Il pensa bien y avoir en 
Orient la même révolution.*' Et Chateau- 
briand: "Ce nom pensa me rester." Le marinier 
canadien emploie tout ainsi penser au sens de 



LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 17 

faillir: "Sa chaloupe — ou son boat — a pensé 
chavirer — ou verser — ou se renverser — ou se 
revirer". 

Nous entendons dire ici: "Chez les Lavallée 
sont partis ce matin"; et l'on entend la même 
expression fautive — avec le même nom — dans 
les Charentes. 

Les jumeaux sont des hessons pour nos villa- 
geois comme pour George Sand. 

Enfin, M. Paul Stapfer [nous avons pris la 
liberté de lui emprunter quelques-uns de ces 
exemples (i^)] cite textuellement les locutions sui- 
vantes parmi "les trivialités, les platitudes, les 
déjections les plus vomitives du langage des 
rues," c'est-à-dire de la langue verte qui sévit 
dans la banlieue parisienne: 

Avec ça qu'c'est drôle! 

Le pont que j'ai passé dessus. 

L'enfant que j'y ai dit de venir me voir. 

J'ai plusieurs endroits à aller. 

Faudrait qu'on s'en irait de bonne heure. 

Pourquoi donc c'est i qu'vous partez? 

Je ne sais toujours pas quelles têtes qu'elles ont. 

L'a-é-ou-u ? 

Qui n'a pas, chez nous, entendu de pareilles 
locutions et celles-là mêmes ? 

L'on pourrait multiplier indéfiniment ces 
citations, s'il était nécessaire de les multiplier 
pour démontrer que certains mots, pris indivi- 
duellement, ne prouvent pas plus que nous par- 



18 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 

Ions généralement "le langage des meilleurs 
écrivains," que d'autres mots, ainsi pris indi- 
viduellement, ne doivent amener à la conclu- 
sion que nous parlons généralement argot ou 
patois. Mais ces citations, comme d'autres qui 
viendront, et comme toutes celles qui abondent 
dans le Bulletin de la Société du Parler français 
au Canada, ne laissent pas de montrer que 
notre parler franco-canadien (qui, par malheur, 
ne se compose pas d'archaïsmes seulement, 
ainsi qu'Emile Faguet a semblé le croire) est, 
dans toutes nos classes, plus ou moins per- 
fectible; que s'il mérite des louanges à certains 
égards, il ne laisse pas de perdre en maints 
endroits de sa qualité française et même de 
son caractère primitif, en manquant de la 
vigueur qui lui serait nécessaire pour surmonter 
les obstacles de toute nature qui arrêtent ou 
tout au moins retardent son perfectionnement. 
Nous allons tenter d'indiquer ces obstacles, au 
long de cette étude. Car nous estimons que 
les louanges dont notre parler a été l'objet sont 
suffisantes, pour ne pas dire que nous avons 
malheureusement trop accoutumé de prendre 
à la lettre certains compliments de pure cour- 
toisie que des personnages officiels ou des écri- 
vains complaisants nous ont adressés sur 
"l'admirable conservation de notre langue," 
et qu'il serait moins naïf à nous et plus utile à 
notre langage de ne point gober — comme une 



LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 19 

mariée qui aime à entendre dire qu'elle est belle 
— ces compliments de critiques qui n'ont jamais 
vu la terre canadienne, qui n'y sont venus en 
contact qu'avec nos bons écrivains et journa- 
listes, ou encore qui se sont vite aperçus que le 
Canada français n'est pas un pays où il soit 
profitable de dire ouvertement ce que l'on pense 
des choses ou des gens. Pour être de quelque 
profit, ces appréciations, favorables ou défavo- 
rables, doivent donc rigoureusement se limiter 
à l'autorité des auteurs qui ont fait une étude 
approfondie du parler franco-canadien, à la 
véracité des observateurs qui ont regardé et 
écouté de près, qui ont amassé de bonne foi des 
témoignages et des preuves. 

La définition de M. Rivard s'applique on ne 
pourrait mieux à nos populations rurales et 
surtout à celles qui ne sont pas limitrophes, c'est- 
à-dire qui n'ont aucun contact avec nos pro- 
vinces anglophones ou avec les Etats-Unis; car 
les "quelques éléments étrangers" que M. Rivard 
a notés dans sa définition ne suffisent vraiment 
pas à marquer les ravages que l'anglicisme fait 
partout, de nos jours, dans notre langage, 
surtout parmi nos masses urbaines. Cette défi- 
nition s'appliquerait donc à celles de nos popu- 
lations rurales qui sont restées exclusivement 
agricoles; à ceux de nos paysans dont les enfants 
ne sont pas employés à la construction des che- 
mins de fer, à la grande navigation fluviale, aux 



20 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 

"chantieis" de l'exploitation forestière, aux 
papeteries, aux minières, aux usines ou aux 
manufactures dirigées, pour la plupart, par des 
patrons et des contremaîtres de langue anglaise, 
outillées à l'américaine et qui transportent et 
produisent encore plus d'anglicismes que de 
marchandises. Le langage ancestral, le français 
régional de nos pères, se retrouve en son état 
primitif dans les campagnes isolées dont la 
population volontiers casanière se suffit à soi- 
même; où 

Dans sa cabane 

Pierriche vit content 

Avec sa femme 

Et ses petits enfants; 

où s'est perpétué et domine l'esprit conservateur 
du paysan de France avec ses traditions, ses 
coutumes, ses légendes même et ses chansons 
dont l'efficience ne saurait être surpassée dans 
la conservation de la langue populaire; où le père 
établit ses fils à ses côtés et leur enseigne à ne 
point s'exiler pour courir après la fortune; où 
enfin une force d'inertie (qui n'est pas la force 
conservatrice dont parle Darmesteter, mais 
bien la propriété qu'ont certains corps de ne 
pouvoir d'eux-mêmes changer d'état ou d'habi- 
tudes) refoule les nouveautés et les tentations 
qui, dans l'ordre social, ne sauraient être accueil- 
lies sans l'abandonnement de quelque chose 
appartenant au passé. Or, ce que l'on sacrifie 



LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 21 

plus OU moins sciemment pour courir à la nou- 
veauté, pour céder à la tentation de "voir du 
pays" ou de "faire de l'argent," c'est au premier 
chef les traditions familiales et c'est la langue 
des aïeux. Voyez, par exemple, parmi ceux qui 
ont cédé à cette tentation, ces gens qui se dé- 
signent eux-mêmes "les Canayens des States".,.. 
(20). Un autre exemple nous vient de quelques 
villages du littoral nord du Saint-Laurent, no- 
tamment des Eboulements ou de la Malbaie qui, 
pour sa part, a commencé par se surnommer 
Murray Bay. Les philologues avaient pris l'habi- 
tude d'aller rechercher dans ces villages la langue 
primitive des Canadiens. Mais la vapeur des 
locomotives, des paquebots et des usines a, 
depuis quelques années, réduit la force d'inertie 
de ces jolis villages en les faisant participer aux 
avantages matériels du trafic qu'elle active; et 
elle a simultanément épandu sur ces foyers de 
notre parler ancestral un nuage qui les rendra 
désormais introuvables aux chercheurs des 
origines de notre parler. Aussi l'étude que M. 
Gauldrée-Boileau publiait en 1875 sur "le 
paysan de Saint-Irénée" devra-t-elle bientôt se 
ranger parmi les récits légendaires ou tout au 
moins parmi les tableaux d'une époque révolue 
(21). Le parler de certaines populations de la 
rive sud semble avoir moins subi les influences 
du progrès; en sorte que ces populations peuvent 
disputer aux villages opposés l'honneur de faire 



22 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 

encore entendre aux philologues notre langue 
primitive avec le moins d'adultérations. 

b) Notre peuple des villes 

Le peuple des villes, le peuple des faubourgs, 
hélas! que parle-t-il ? Ce peuple, que l'ins- 
truction ne pénètre que comme la rosée du ciel 
rafraîchit le Sahara, ce peuple qui doit vivre 
d'abord et qui, pour subsister, doit s'établir 
autour des usines ou à proximité des grandes 
industries à capitaux et à vocabulaire anglais, 
comment peut-on exiger qu'il conserve à sa 
langue maternelle quelque pureté ? 

N'est-ce pas là, franchement, que l'anglicisme 
fait des ravages ? L'ouvrier ne connaît que par 
leur désignation anglaise la plupart de ses 
outils, des pièces de l'outillage de sa manufacture, 
la majorité des termes de son propre métier. 
Il vient parfois de la campagne et entremêle, 
sans en avoir cure, la langue archaïque de son 
village avec le jargon de l'usine; la rue et la 
méconnaissance de toute police verbale achèvent 
la formation d'un parler dont ne voici-t-il pas 
un échantillon à très peu près exact: "Si vous 
voulez me spérer un wrench pour settler le 
washer du sink qui s'est démanché" (22). 



Des marches d'escalier, sont devenues: des 

Des bornes-fontaines . . " " des hy'drants; 

Se bien porter " " feeler ben; 

Bien portant " " smart; 

Provoquer, défier " " challender (de 

challenge) ; 



LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 



23 



Des tubes ou tuyaux de 

calorifères sont devenus: des yi-pes de œil; 

Un chapeau de Livourne, 



de paille d'Italie 

Des ressorts 

Un patron 

Une femme élégante . . . 
Une dépense, un office, 

un garde-manger. . . . 
L'annuaiie des adresses 
Il n'y est pas, il en est 

loin 

Du pétrole 



Faire la monnaie d'un 
billet 

Croire à la réalité de, se 
rendre compte de, 
comprendre, consta- 
ter, apercevoir 

L'escompte 

Une bonne à tout faire . 



Au-dessus, sur ou en 
amont, au-dessous, 
sous, ou en aval. . . . 

Un article d'occasion. . 



Une force hydraulique. 

Une fabrique 

Un entrepreneur 

Présenter des excuses . . 



un chapeau de 

leghorn; 
des springs; 
un boss; 
un , . .patron; 

une pantry; 
un directory; 

il n'est pas dedans 

Qiis not in it); 
de l'huile de char- 
bon {coal oil); 

changer un bill 

{change a bill) ; 



réaliser ( realize); 

le discompte, 
{discount) ; 

une servante géné- 
rale {gênerai 
servant) ; 



en haut, en bas 

{above, below); 
un article de se- 
conde main 
{second hand); 
un pouvoir d'eau 

{water power). 
une facterie 

{factory) ; 
un con tracteur 

{contracter) ; 
faire des apologies 
{apologizes) . 



y 



24 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 

Et c'est ainsi de suite. Demandez, par 
exemple, au premier menuisier venu, quel 
est le nom français du claphoard, du V joint, 
du studding, du scantlan (scantling), d'un spoke 
shave, d'un drill, d'un punch, d'un planer, 
d'un grinder, d'un scraper, d'un bevel, d'une 
gauge, d'un scruher, d'un beader, et même des 
rippes que son rabot détache des planches. 
Entrez dans une filatuie, une allumièie, une 
scierie, une armurerie, une distillerie, une tissan- 
derie; passez ensuite à la cordonnerie, à la ma- 
çonnerie, à la carrosserie; puis dans la télégraphie, 
la bureaucratie, la bourse, le courtage et la 
banque, le transport et l'administration. En- 
quérez-vous, ici et là, aux artisans, ouvriers ou 
employés de ces divers métiers, industries ou 
professions, du nom français des objets usuels 
qu'ils emploient et des choses familières dont ils 
s'occupent toute la journée. A peu près tout se 
désigne par un mot anglais, parce qu'à peu près 
tout a été nommé d'après des catalogues, des 
prix-courants et des prospectus anglais ou amé- 
ricains, et que l'artisan, l'ouvrier ou l'employé 
ignore le vocable français propre à chaque chose. 
Jusque dans l'imprimerie, dans nos ateliers 
canadiens-français où l'on ne manipule générale- 
ment que de la matière française, de la matière 
écrite et censément soignée, où l'on exécute 
toutes nos commandes d'impressions françaises 
(et cela s'appelle des jobs), demandez à l'apprenti 



LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 25 

s'il entend souvent donner un nom français au 
rack, au dash, aux eut, au half tone, aux line eut, 
aux slips, au stick, aux ivrong founts, au siitehage 
(!), aux indentions, aux braees, aux rwZes, aux 
matrix, aux s?^^^s, au dummy, aux leaders, et 
aux caractères courants aga^e, smaZ/ p?;ca, hrevier, 
long primer ou minion "? Vous verrez qu'à tout 
cela l'on a conservé les noms donnés par les 
industriels ou manufacturiers anglais et amé- 
ricains. Est-ce que j'exagère? 

Fait remarquable et quelque peu concluant: 
dans tout notre commerce franco-canadien, les 
marchands d'ornements d'église sont à peu près 
les seuls à posséder un vocabulaire usuel presque 
exclusivement français. D'une part, les cha- 
lands de ce commerce particulier se mêlant 
moins que toute autre classe à l'élément anglais, 
et, d'autre part, la provenance plus générale- 
ment française des articles de ce commerce, ex- 
pliquent assez vraisemblablement cette heureuse 
anomalie d'une spécialité commerciale, au moins, 
bravant le déluge de l'anglicisation. Notre 
librairie elle-même, qui use d'une termino- 
logie bien française tant qu'elle s'occupe de 
l'importation et du débit des livres français, 
donne plus ou moins dans l'anglicisme, du mo- 
ment qu'elle en vient à la papeterie qui ressortit 
à la fabrication anglaise et américaine, autant 
que française, sinon davantage. Ce fait démontre 
avec quelque clarté d'où vient le péril auquel es 



26 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 

exposé chez nous le vocabulaire des autres 
branches de notre commerce et de notre in- 
dustrie qui toutes, à très peu près, s'alimentent 
à des sources de production anglaises ou amé- 
ricaines. 

Mais reprêtons l'oreille au langage de notre 
ouvrier des villes et aux vocabulaires dont il est 
pénétré. Une matinée de chômage, il assiste à 
une joute de hase-hall, de lacrosse, de foot-hall ou 
de hockey. Il n'entend là pas un seul terme 
français de ces jeux publics et populaires qui 
pourtant ont chacun leur terminologie propre 
(23). A l'île Sainte-Hélène, aussi bien que sur la 
grève de l'Outaouais ou de la rivière Saint- 
Charles, ses héritiers qui tirent leur coupe 
comme exercice d'école buissonnière, ne lui 
font-ils pas entendre des locutions comme 
celles-ci, qui ressemblent autant que des sœurs 
aux "déjections les plus vomitives du langage 
des rues" que nous avons déjà rapportées 
(page 17), lorsqu'elles ne sont pas exactement 
les mêmes : 

Pis d'I'eau, comment c'que tu n'avais de creux ? 
L'eau, jusqu'où c'que ça t' allait? (24). 

Après sa journée, si ce n'est pas un tag day, 
mais un hargain day, sa femme l'emmènera chez 
un marchand, dans un magasin de 77iarchandises 
sèches'dont elle aura lu les annonces-réclames — 
M. Eugène Rouillard nous a dit ce que cela est 



LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 27 

(25) — et elle achètera un sweater, un jersey, un 
coat à simple ou double hreast, des slippers en 
cuir patent, un satchel à strap ou un suit case 
pour loger tout cela, et que sais-je encore! Enfin, 
le soir, on jouera sans doute en famille un 
bridge ou un euchre qui permettra d'étaler encore, 
avec les cartes, tous les anglicismes inédits que 
ces nobles jeux propagent dans nos chaumières 
comme dans nos salons les plus huppés, pour le 
divertissement de gens, pourtant valides, qui 
n'ont rien à se dire et à qui le sort de la langue 
française indiffère. 

La iTière et les filles, à supposer qu'elles aient 
fréquenté le couvent, sont-elles capables de 
réagir efficacement ? L'enseignement primaire 
donné aux enfants du peuple suffit-il à galvaniser 
le respect du français dans ces cœurs qu'attend 
la lutte pour l'existence, à les blinder pour ré- 
sister à l'anglicisation ? Sans aucun doute, l'en- 
fant du peuple, devenu ouvrier et chef de famille, 
continuera à comprendre le français, à entendre 
le sermon du dimanche et à lire les faits divers de 
son journal. Mais ces influences vaincront-elles 
celles de l'atelier et de la rue 7 

Le journal, le théâtre et la littérature popu- 
laires sont généralement les trois sources d'ins- 
truction de l'ouvrier. Or, nous savons quelle 
importance n'a pas, chez nous, le théâtre fran- 
çais. Je ne suis pas de ceux qui professent que la 
littérature canadienne n'existe pas p^); il est 



28 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 

néanmoins manifeste que nous manquons de 
littérateurs populaires: s'entend, d'écrivains qui 
se sont donné la mission d'instruire le peuple en 
lui fournissant des livres à sa portée. Enfin, soit 
dit sans la moindre malice, le journal est-il de 
force à suppléer à l'enseignement du français 
que reçoit l'ouvrier 7 

Omer Héroux a expliqué comment les con- 
ditions de bousculade dans lesquelles se fabrique 
"la copie multiforme" du journal quotidien, 
l'impossibilité presque générale dans laquelle se 
trouvent souvent les journalistes de se spécialiser, 
et aussi l'apathie des lecteurs toujours satisfaits, 
sont la cause "que nous avons accumulé une 
telle quantité de barbarismes, de solécismes et de 
fautes de toute sorte, que nombre de lecteurs 
contresigneraient facilement la boutade fameuse 
d'Arthur Buies: "Je me suis souvent demandé 
"(écrivait Buies) pourquoi les trois quarts des 
"journalistes ne renchaussaient pas des patates 
"au lieu de tenir une plume. A force de les lire, 
**je suis arrivé à en découvrir la raison: c'est que 
**nos écrivains ne font pas la moindre différence 
"entre une plume et une pioche" (27). 

Ma foi, nos journalistes d'aujourd'hui — encore 
que bon nombre écrivent mieux que les con- 
temporains de Buies — ont possiblement quelque 
excuse à ne point différencier une plume d'une 
pioche, dans ce pays où la protection des Lettres 
ressortit au ministère de l'Agriculture. Mais, 



LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 29 

plaisanterie à part, il faut bien admettre que le 
peuple de nos villes, quelle qu'en soit la cause, 
est celle de nos trois classes ou castes linguisti- 
ques qui parle aujourd'hui le français le plus in- 
correct. Ce n'est pas du patois qu'on y parle, 
c'est entendu. Littré a déclaré, une fois pour 
toutes et pour tous nos juges qui ont cependant 
répété cette erreur, que "ce serait se faire une 
idée erronée que de considérer un patois comme 
du français altéré." Mais cette constatation 
suffit-elle à nous rassurer ? Et si Malherbe a pu 
confesser, avec autant de reconnaissance que de 
fierté, qu'il avait appris son français à la place 
Maubert, nos poètes montréalais pourraient-ils, 
au même titre, se targuer de la place Jacques- 
Cartier ? 

Notre populaire fournit, à la vérité, quel- 
ques orateurs à qui le souci de la politi- 
que ou de la mutualité a façonné un lan- 
gage qui n'est pas trop dépourvu de tenue dans 
une assemblée syndicale ou sur un "husting"; 
mais ces porte-parole du populaire restent des 
exceptions et sont loin de marquer le parler 
moyen du peuple des villes. Cette infériorité 
verbale, chez le peuple, est d'autant plus le- 
grettable et alarmante que c'est lui, ne l'ou- 
blions pas, qui, dans notre pays comme dans 
tous les autres, crée les mots et forge la langue, 
l'idiome, le dialecte, le jargon ou le patois qui 
tend à s'imposer et à subsister. 



L^ 



30 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 

La plupart des métiers ont cependant un 
vocabulaire français d'une richesse que nous ne 
nous imaginons pas, d'une couleur merveilleuse 
et d'une précision parfaite. 

La lente organisation d'une telle langue (dit Rémy de 
Gourmont en traitant de la langue des ouvriers), faite 
d'images et de mots détournés d'un sens primitif, fut un 
travail admirable auquel tous les siècles ont collaboré. 
Et je ne suis pas éloigné de songer qu'il serait plus utile 
de faire apprendre aux enfants les termes de métier que 
les racines grecques; leur esprit comprendrait mieux sur 
une matière plus assimilable, et si l'on joignait à cela des 
exercices sur les mots composés et les suffixes, peut-être 
prendraient-ils plus de goût et quelque respect pour une 
langue dont ils sentiraient la chaleur, les palpitations, la 
vie (28). 

Au reste, Ronsard, qui révéla à la France le 
pouvoir évocateur des mots aussi bien que des 
rythmes, avait depuis longtemps déjà donné ce 
conseil dans son Art poétique: 

Tu practiqueras bien souvent les artisans de tous mes- 
tiers, comme ceux de marine, vénerie, fauconnerie et 
principalement les artisans du feu, orfèvres, fondeurs, 
mareschaux, minéralliers, et de là tireras maintes belles et 
vives comparaisons avec les noms propres des mestiers, pour 
enrichir ton œuvre et le rendre plus agréable et parfait. 

Et Joachim du Bellay a fait la même re- 
commandation dans sa Défense et illustration de 
la langue françoise: 

Encore te veux-je avertir de hanter quelquefois non 
seulement les savans; mais aussi toutes sortes d'ouvriers 
et gens mécaniques, comme mariniers, fondeurs, F>eintres, 



LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 31 

engraveurs et autres .... pour tirer de là ces belles com- 
paraisons et vives descriptions de toutes choses. 

Ces attestations de l'efficacité des termes ou- 
vriers dans l'enrichissement de la langue ne sont 
point inutiles, car elles soulignent avec autorité 
l'importance, pour l'amélioration de notre parler 
franco-canadien, de procurer au peuple, si 
possible, ces vocabulaires spéciaux qui de- 
vraient retarder son enlisement dans l'anglici- 
sation et lui inspirer la création, par analogie, 
des vocables qui peuvent lui manquer. 

Certes, des efforts ont été faits par des parti- 
culiers et par les pouvoirs publics pour fournir 
une instruction plus intensive et plus française 
à notre peuple des villes; il convient d'applaudir 
aux lois qui ont rappelé, tout au moins dans la 
province de Québec, les grands services publics 
au respect du français; pareillement l'on ne 
saurait trop se féliciter de l'établissement des 
écoles techniques, de la diffusion des vocabu- 
laires spéciaux par les sociétés qui se sont 
chargées de ce soin délicat, voire de l'exemple 
donné par nos principales maisons de comm.erce 
qui commencent à distribuer à leur clientèle des 
catalogues en langue française. Mais ce sera 
toujours à l'école primaire que cette régénération 
verbale devra s'opérer pour produire des ré- 
sultats durables, puisque c'est d'abord affaire 
d'éducation et d'enseignement. Nous ne pou- 
vons sur ce point qu'espérer en l'avenir. 



32 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 

c) Nos gens instruits 

Enfin, les gens instruits ont leur façon parti- 
culière de s'exprimer, et leur façon est naturelle- 
ment la meilleure. En tout cas, nous allons pro- 
bablement nous rendre compte de ce fait impor- 
tant: si les conditions dans lesquelles nous 
apprenons à parler la langue française au 
Canada (voisinage, ambiance, éloignement, édu- 
cation familiale ou enseignement, incurie ou 
impéritie, désintéressement ou répugnance, allé- 
geance britannique, situation géographique, 
relations commerciales et professionnelles, ou 
conditions de tout autre ordre) font qu'il nous 
est excessivement difficile de la parler parfaite- 
ment, ce nous est à tout le moins une possibilité 
relativement facile autant qu'un impérieux 
devoir de parler mieux la langue française que 
nous ne la parlons généralement, même s'il est 
désirable, à certains égards et avant tout au 
point de vue religieux ou national, que nous 
conservions leur caractère distinctif et à notre 
parler et à notre tempérament — hypothèse que 
l'on peut défendre aussi sincèrement que 
l'admettre par épitrope. 

En faisant observer ainsi combien il est diffi- 
cile de parler honnêtement la langue française, il 
va de soi que nous songeons à la langue des bons 
auteurs modernes, et non à celle des boulevards 
en quoi Faguet et d'autres puristes ont facile- 



LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 33 

ment trouvé matière à se gausser souvent. Mais 
lorsque les épurateurs du parler franco-cana- 
dien tâchent de nous faire comprendre les 
raisons et motifs supérieurs qui doivent nous en- 
gager à soigner notre langage, ils ne s'illusion- 
nent pas au point de croire qu'en France même, 
et dans les milieux les plus exemplaires, la langue 
parlée soit réellement "telle à la bouche que sur 
le papier," si l'on peut ainsi retourner le mot de 
Montaigne qui recherchait précisément le con- 
traire, mot dont maints écrivains, entre autres 
Faguet, se sont fait un précepte et que Stendhal 
a d'ailleurs formulé dans une règle de style: 
écrire comme on parle. La langue parlée serait 
insupportable à entendre si elle devait, sans le 
moindre relâche et sans détente aucune, s'as- 
treindre à la surveillance de soi-même et à la 
correction rigoureuse que la langue écrite re- 
quiert. Les académiciens en robe de chambre se 
soucient probablement peu du nombre et de la 
cadence des phrases qu'ils échangent dans leur 
domestique; ils n'assaisonnent pas davantage 
leur pot-au-feu aux fines herbes et à la prime- 
fleur du vocabulaire; et ils prennent sans doute 
des privautés avec la langue qu'ils révèrent so- 
lennellement sous la Coupole. La langue parlée 
couramment jouit de privilèges et use même de 
licences; elle peut se permettre un certain dé- 
bridement que la langue écrite ne saurait tolérer. 
Mais entre la bonhomie familière qui est le sans- 



34 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 

façon du foyer et qui sait au moment voulu 
faire place à la tenue parfaite, et la grossièreté 
invétérée qui reste imperturbablement et sans 
cesse un relâchement total, n'y a-t-il pas, vrai- 
ment, une marge, disons une petite pelouse en- 
gageante où nous puissions nous promener à 
l'aise pour causer un peu des imperfections 
usuelles et à peu près générales du parler franco- 
canadien, de celles qui ne se retrouvent pas seule- 
ment dans le laisser-aller de l'intimité, mais un 
peu partout et un peu toujours, et sur les lèvres, 
de qui dirais-je ? Disons, si vous voulez, sur les 
lèvres de gens qui devraient parler mieux et 
même parler bien. 

Il est dangereux de généraliser; il serait in- 
juste de mettre au compte de toute notre na- 
tionalité des défauts qui ne sont qu'individuels 
et trop peu répandus pour justifier une conclu- 
sion du particulier au général. Aussi m'empressè- 
je d'en avertir ceux de nos compatriotes de lan- 
gue anglaise, et les curieux étrangers, de France, 
des Etats-Unis, d'Allemagne ou d'ailleurs qui 
d'aventure me feraient l'honneur de me lire: les 
imperfections du parler franco-canadien, avec 
les responsabilités que ces imperfections com- 
portent, et qui ont motivé la présente étude, ne 
sont point communes à tous les Canadiens- 
français. Nos gens instruits — nous allons bien- 
tôt en faire la remarque (page 40) — écrivent 
plus correctement qu'ils ne parlent générale- 



LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 35 

ment, et cela prouve assez qu'ils parleraient 
mieux si seulement ils s'en donnaient la peine, 
puisque leur écriture témoigne qu'ils savent. 
Il en est, certes, parmi nous, à qui le bonnet ne 
va d'aucune façon, parce qu'ils se sont donné la 
peine d'apprendre leur langue, et l'anglaise 
aussi; qui parlent et écrivent correctement l'une 
et l'autre, et qui font souvent honneur à la 
langue de France et même à la langue d'Angle- 
terre; et c'est à ce point de vérité qu'il n'y 
aurait rien d'aussi facile que de les nombrer. 
C'est également à ce point de vérité qu'il ne 
saurait être impertinent de souhaiter que la 
Société du Parler français au Canada, ayant en 
main le flambeau qui doit éclairer tous les Cana- 
diens francophones, se préoccupe de marquer, 
dans l'édition du "lexique canadien-français" 
qu'elle élabore avec les soins les plus diligents, la 
région particulière et souvent fort restreinte où 
s'entendent la plupart des canadianismes, bar- 
barismes, formes dialectales et autres de nos 
idiotismes qu'elle collectionne et publie. Car, 
rapportées sans indication de limites ou da 
frontières linguistiques, comme elles le sont 
actuellement dans le Bulletin qui livre mensuelle- 
ment au public et à l'étranger des tranches de ce 
lexique important et précieux, ces expressions 
dont certaines sont des ridiculités, et pour 
la plupart répréhensibles, voire grotesques, 
voire "vomitives", pourraient de bon compte 



36 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 

être attribuées à trois millions de Canadiens- 
français et donc et du même coup à tous nos 
gens instruits, lorsqu'elles ne sont véritablement 
imputables qu'à un village ou à une circons- 
cription (29). Mais les imperfections, défauts et 
obstacles que nous signalons nous ont semblé, 
d'un côté, assez généralement répandus et, 
d'un autre côté, assez graves pour rendre oppor- 
tun, sinon nécessaire, l'exposé des multiples 
causes d'une indifférence plus dommageable 
qu'on ne paraît le croire. 

Nous pourrons donc deviser à l'aise sur le 
langage des gens de notre condition, de notre 
classe soi-disant dirigeante, ce qui ne signifie 
pas que cette classe, de ce qu'elle dirige, se 
compose exclusivement de gens instruits ou 
faisant preuve d'instruction, ni qu'elle est tou- 
jours tutrice. Nos hommes instruits se révèlent 
évidemment dans des volumes ou dans des 
articles de journal ou de revue portant leur 
signature ou leur griffe, dans les chaires d'église 
et d'université, parmi les instituteurs de nos 
écoles, enfin dans nos sociétés littéraires ou 
savantes; un certain nombre se rencontrent au 
parlement et à la tribune populaire. Et se sauve 
de moi l'arrière-pensée d'amoindrir leur mérite. 
Car plusieurs d'entre eux sont de féaux che- 
valiers, des militants et souvent même des 
héros, qui se battent pour la langue française en 
notre pays et reçoivent plus de blessures que 



LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 37 

de lauriers; ils s'exposent et éUment leur énergie 
dans l'espoir d'une sainte contagion de leur 
exemple et de l'amour qu'ils ont au cœur; ils 
renouvellent, dans des conditions sociales diffé- 
rentes et non plus contre des Iroquois mais 
contre d'autres sauvages, le dévouement épique 
et sauveur de 1660, le saciifice de Dollard des 
Ormeaux et de ses seize compagnons. 

Des gens instruits, on en voit encore au 
Palais, dans nos rares bibliothèques et nos nom- 
breux bureaux, voire à la bourse, au cercle, 
parmi les chalands des grands magasins, dans 
les salons, enfin sur les trottoirs, ceux notam- 
ment qui ont la prédilection des promeneurs et 
des promeneuses. Quand on n'y parle pas l'an- 
glais, on y parle généralement français, c'est 
encore entendu. . . Mais nous, qui nous soucions 
de voir la langue française se répandre en vigueur 
et en beauté sur le sol canadien, nous tous qui 
souffrons d'assister aux luttes qui se livrent plus 
ou moins puniquement contre notre langue 
maternelle et aux soulèvements de préjugés 
auxquels ces luttes donnent lieu et pas toujours 
pour son bien, n'avons-nous pas souvent bondi 
d'entendre certaines expressions sortir de la 
bouche de nos propres compatriotes, de nos 
gens instruits, de ceux-là mêmes qui, aux 
comices nationaux et tricolores du 24 juin, 
crient le plus éperdument au respect de notre 
langue, de nos traditions et de nos droits ? Ces 



38 



LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 



protestations ont certainement bel air, gonflées 
d'éloquence! Mais qu'on les oublie vite en ren- 
trant chez soi, en regagnant le bureau, en re- 
prenant le trottoir . . . 

Se changer pour: Changer de toilette, de vête- 
ments; 

Excessivement " Extrêmement, tout à fait, très, 

on ne peut plus; 

C'est ennuyant " C'est ennuyeux; 

S'objecter " Objecter; 

Acter " Jouer (dans une pièce de 

théâtre) ; 

Anxieux " Désireux; 

Transiger des affaires. . " Expédier des affaires; 

Ce n'est pas cela qu'il 

s'agit " Dont il s'agit; 

Tout ainsi " Simple, sans façons; 

Il reste là " C'est là qu'il demeure; 

Privilégière " Privilégiée; 

Charriot " Corbillard; 

Il est après téléphoner . . " Il téléphone, il est au télé- 
phone, il est à téléphoner; 

Mal parler " Parler mal; 

C'est là où je demeure . . " C'est là que je demeure; 

De la broue " De la mousse; 

Embarquer dans un 
tramway, débarquer 

d'un tramway " Monter en tramway, dans un 

tramway, descendre de 
tramway; 

S'écarter " Se perdre, s'égarer; 

C'est bien de valeur . . ; " C'est dommage, c'est re- 
grettable; 

Par icitte " De ce côté-ci, chez nous, ici; 

Dérangez-vous pas. ... " Ne vous dérangez pas; 

Emotionnée " Emue, bouleversée; 

Sa robe fait bien "Sa robe va bien; 

Sa dame et ses demoi- 
selles " Sa femme et ses filles; 

Je lui ai causé " J'ai causé avec lui; 

Je m'en rappelle "Il m'en souvient, je m'en sous 

viens, je me le rappelle; 



LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 39 

Vous sentez-vous de la 
guerre dans votre 

bout? pour: Eprouve-t-on les effets de la 

guerre dans votre localité, 
dans votre industrie; 

La salle de thé " La salle des thés (et même 

tea-room, puisque Larousse 
donne tea-gown) ; 
Nous vous avons man- 
qué " Vous nous avez manqué.... 

Est-ce que j'exagère encore? Ces exemples, je 
ne les relève pas chez le peuple des villes, ni 
chez l'ouvrier, ni chez le paysan; je ne les re- 
lève pas davantage chez les représentants de nos 
trois classes linguistiques, c'est-à-dire dans la 
langue parlementaire, dans cette langue de la 
discussion, qui est souvent discutable et qui est 
même, s'il faut en croire Faguet, la langue qu'il 
ne faut pas parler. Ces exemples, je les ai cueillis 
dans la classe que vous savez, qui les répète 
persévéramment avec d'autres d'égale sonorité 
et qui les entremêle équitablement avec des lo- 
cutions English style du genre que nous avons vu 
plus haut et que nous verrons derechef plus bas. 
Le langage courant de notre bonne société en 
est devenu contaminé au point de fournir un 
prétexte à des ménages canadiens-français pour 
faire si peu confiance à notre langue qu'ils 
élèvent exclusivement leurs enfants en anglais 
plutôt que de leur apprendre un français ne 
ressemblant plus au français. Concédons qu'il 
se mêle un grain de pose et un grain d'anglo* 



40 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 

manie dans le programme de ces ménages, et 
que cette pratique accuse un faible assez fort 
pour l'anglo-saxonnerie; mais voyons-y aussi le 
prodrome d'un affaiblissement dans l'attrait 
que doit produire la langue française convena- 
blement parlée. 

L'atmosphère d'imperfectibilité littéraire dans 
laquelle nous vivons donne lieu à un phénomène 
remarquable. Nos gens instruits écrivent géné- 
ralement un français correct; mais leur conver- 
sation se relâche au point de donner parfois 
l'impression qu'ils manquent absolument d'ins- 
truction. On craint de se singulariser en parlant 
aussi bien qu'on le pourrait dans des milieux où 
ce relâchement de l'expression est toujours trop 
toléré; et l'on dit des choses que l'on n écrirait 
jamais. En France, au contraire, les gens du 
peuple (et nous excluons ceux qui parlent l'argot 
ou les patois) qui ignorent jusqu'à l'orthographe 
et seraient incapables de rédiger une lettre de 
trois lignes sans y loger une bonne demi-douzaine 
de fautes, causent cependant avec une aisance et 
une correction que l'on prend rarement en 
défaut. Ce n'est donc pas l'instruction qui man- 
que à nos gens du monde; mais c'est par psit- 
tacisme qu'ils laissent se répandre, et aident à se 
répandre dans notre atmosphère tous ces bar- 
barismes, solécismes, anglicismes, provincia- 
lismes, rusticismes, plébéianismes, décadentismes 
et autrçs incongruités dç notre langage, avec 



LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 41 

maintes locutions usuelles et vulgaires qui ne 
veulent ordinairement rien dire: chevilles et 
bouche-trous de la conversation, qui, n'ayant 
point l'aspect d'anglicismes parce qu'ils sont de 
contexture française, ne s'imposent point à la 
correction. Le principal défaut de ces locutions, 
en effet, est de n'avoir aucun sens, ou d'avoir, 
au fond, un sens ridicule; et leur plus grave dan- 
ger est d'être, non pas à la mode, car elles 
passeraient avec la mode, mais courantes et 
consacrées — ce qui est pis. 

Nous n'aurions pas raison de nous arrêter 
outre mesure à ces locutions condamnables, de 
réciter à la venvole le chapelet ou le rosaire de 
ces imperfections verbales qui, en général, 
exigent qu'on les examine d'assez près pour 
manifester leur infirmité et inspirer la petite 
horreur dont elles sont très dignes. Le mérite 
serait vraiment trop mince, aussi, de rééditer les 
notes prises par ceux de nos écrivains qui ont 
publié des Corrigeons-nous dont nous dirons un 
mot tout à l'heure. Soulignons seulement le ca- 
ractère d'irréflexion que donnent à notre conver- 
sation, à la conversation des gens du monde, 
l'emploi et l'abus de certaines expressions 
qu'un peu de réflexion suffirait à proscrire, de 
réflexion toute simple et sans le moindre effort 
philologique, de cette réflexion que l'on peut 
sans trop de rigueur requérir des jeunes messieurs 
qui furent plus ou moins bacheliers et des jeunes 



42 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 

demoiselles qui ont été diplômées et ont rap- 
porté de leur couvent des médailles grandes et 
brillantes comme leurs yeux. Sont-elles heu- 
reuses de nous apprendre: "Je vais graduer 
cette année; j'ai gradué l'an dernier." Cela 
leur donne des airs de petites femmes, déjà, et 
cela leur va à croquer. Elles diraient cependant, 
sans commettre un anglicisme et avec plus de 
gentillesse encore: "Je serai graduée, j'ai été 
graduée" ... et encore mieux: "Je serai di- 
plômée." Graduer signifiant en effet "conférer 
des grades universitaires,'' ce ne peut être que 
l'université, et à la rigueur leur couvent qui les 
a graduées ou qui les graduera; en tout cas les 
chères élèves ne peuvent qu'être graduées. Mais 
je me voudrais mal de mort d'être la cause du 
premier petit pli qui fronçât la candeur de 
leur front, et je ne dirai rien . . . Pourtant, il 
faudra bien leur faire savoir un jour, à ces 
mignonnes diplômées — si elles tiennent à justi- 
fier les beaux grades qu'elles ont obtenus dans 
l'étude du français — que ce français s'attend à 
retrouver dans leur bouche en cerise de France 
toute sa pureté et toute sa douceur; que ce beau 
langage que Musset lui-même aurait voulu 
mieux servir: 

France, ô mon beau pays ! J'ai de plus d'un outrage 
Offensé ton céleste, harmonieux langage. 
Idiome de l'amour, si doux qu'à le parler 
Tes femmes sur la lèvre en gardent un sourire; 
Le miel le plus doré qui sur la triste lyre 
De la bouche et du coeur ait jamais pu couler! 



LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 43 

que ce beau langage de l'honnêteté, comme on 
l'appelait au grand siècle dont nous venons, et 
qui signifie le parler des gens d'esprit et de belles 
manières, enfin que ce langage d'élite est sou- 
vent fort mal traité dans nos réunions mon- 
daines. Plus tard! . . . Elles ont bien le temps! 
Oui, je sais. Eh bien donc! quand viendra pour 
elles le temps de songer aux choses sérieuses, et 
même à la chose la plus sérieuse ou qui pourra le 
devenir, et quand les prétendants commence- 
ront à poindre — et c'est à supposer qu'ils n'ont 
point déjà point — il faudra qu'elles sachent que, 
si l'on peut correctement tomber en pâmoison, 
en défaillance, voire en syncope, en apoplexie et 
même en léthargie, cette bonne langue française 
— malgré l'analogie des affections — ne permet 
pas de tomber en amour ni d'être en amour. Que 
les jeunes gens deviennent ou tombent amou- 
reux, cela est possible et cela est charmant; mais 
c'est bien tout ce que tolère la grammaire, et 
c'est beaucoup de complaisance chez un cha- 
peron aussi austère qui se scandalisera, néan- 
moins et pour de bon, d'entendre dire, même en 
secret: "Un tel est en amour; Une telle est 
tombée en amour". . . Pardonne-leur, gram- 
maire, car ils ne savent ce qu'ils disent! 

Dans la rue, dans les hôtels, au théâtre ou 
dans les réunions sociales, vous n'êtes pas sans 
avoir entendu un monsieur s'excuser de rester 
ganté en recevant votre poignée de main. 



44 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 

"Excusez mon gant." Qui s'excuse ainsi s'accuse. 
Nous avons pris cette expression des Anglais, 
pour céder encore au besoin qui nous tient de les 
imiter, sans remarquer si ce que nous leur em- 
pruntons est bon ou mauvais, et sans mettre 
une petite toilette française, au moins un cache- 
nez à ces locutions étrangères, avant de les 
introduire dans notre monde. 

Cette locution est-elle correcte en anglais; 
est-elle conforme à la grammaire, aux usages et 
au génie d'Albion ? Je l'ignore et peu me chaut. 
Mais ce que nous savons et de quoi nous devons 
nous inquiéter, c'est que la traduction par trop 
littérale d'une locution populaire anglaise et 
plus probablement yankee, que son adoption 
par notre classe dirigeante ajoute à notre réper- 
toire une expression triplement fautive. En 
effet, qui "excuse son gant" commet, en trois 
mots, trois fautes. D'abord, un anglicisme, 
puisque cette traduction littérale de la locution 
anglaise attente à notre grammaire en pré- 
tendant faire excuser un gant. On excuse une 
personne; on excuse aussi bien une incartade ou 
une erreur; mais — en français — on n'excuse pas 
un gant, pas plus qu'une table ou une chaise. 
Anglicisme, solécisme et, troisièmement, faute 
de savoir-vivre, ou, par euphémisme, faute d'éti- 
quette, puisque dans la bonne société l'on doit 
se ganter, et conséquemment s'excuser parfois 
de ne pas l'être, mais jamais de l'être . . . 



LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 45 

Il y aurait à broder encore, entre mille autres, 
sur ces fameux "Compliments de la saison" que, 
pour singer toujours les Anglais, nous échangeons 
tout à trac aux solstices d'été et d'hiver, et 
notamment à la Noël, qui devient si bien le 
Christmas que le Bonhomme Noël y perd lui- 
même son français et ne répond plus guère 
qu'au nom de "St. Nicholas" alias Santa Claus 
dans un trop grand nombre de nos familles 
pourtant originaires de la Normandie, de l'Anjou, 
de l'Ile-de-France .... 

Mais l'épluchage de toutes ces expressions 
nous mènerait loin, et peu utilement puisque, 
encore un coup, il suffit d'un peu de réflexion 
pour les éviter et nous empêcher de les répandre 
dans notre conversation qui souffre d'autres 
abus plus difficiles à extirper. 

Et ne sont pas aussi faciles à vaincre: l'angli- 
cisme, qui abâtardit notre parler; le canadia- 
nisme, qui double inutilement un mot du voca- 
bulaire français; le barbarisme, qui dénature le 
mot; le solécisme, qui disloque la phrase et ruine 
la syntaxe. Il ne suffit plus de réfléchir un peu; il 
faut avoir été averti par l'enseignement. Aussi 
ne devons-nous pas trop vivement jeter la pierre 
à ceux de nos compatriotes insuffisamment 
lettrés qui ne parlent pas aussi correctement 
que nous le souhaiterions. Ils n'ont jamais été 
mis en garde contre ces fautes dont la conver- 
sation populaire est farcie, cependant qu'elle 



46 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 

constitue leur principal, sinon leur unique mo- 
dèle. Comment exiger, par exemple, d'un ou- 
vrier ou même d'un petit bourgeois, qu'il dise 
"le bureau des rebuts" plutôt que "l'office des 
lettres mortes," quand, en anglais, l'on dit 
*'dead letter office" et que tout le monde, ou 
presque, traduit littéralement cette expression 
anglaise, comme toutes les autres expressions 
anglaises } Et lorsque le parlement provincial 
habille de "tweed" anglais cet artisan pour l'ins- 
taller dans le texte de ses lois, comment de- 
vinerait-il qu'un "ingénieur stationnaire" est 
en réalité un "mécanicien de machines fixes?" 
Oà aurait-il appris que le "gun métal" se nomme 
"acier de guerre"; qu'Eminence ou Excellence 
ne doit pas s'employer au vocatif; qu'un "frac" 
désigne un habit de soirée, bien que le froc an- 
glais soit une redingote; que "se rappeler" est 
un verbe actif et non point neutre, et qu'au con- 
traire "échapper" est neutre, et non actif; que 
les "danses vives" {fast dances) désignent des 
contredanses menées vivement et pas du tout 
celles que dansent des couples se tenant par la 
taille et qui sont généralement langoureuses et 
rien moins que vives; qu'un "charretier de 
voiture légerte" prétend signifier un "cocher 
de fiacre", mais que ce n'est pas tout le monde 
qui peut comprendre cela; qu'une "tête-d'oreil- 
ler" ne veut rien dire; qu'au chapitre des médi- 
caments il peut devenir fort dangereux de con* 



LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 47 

fondre la "cuillerée à café" prescrite dans le mode 
d'emploi des drogues françaises avec la **coffee- 
spoonfuV des drogues anglaises ou américaines, 
puisque la cuiller à café française n'est rien de 
moins que la cuiller à thé anglaise — et ainsi de 
suite. L'on entend, et l'on répète comme on 
entend; et comme on entend et qu'on lit partout 
ces expressions essentiellement vicieuses, c'est 
à belles mains qu'on les prend, ou plutôt c'est à 
belle bouche qu'on les rend po). 



d) L'anglicisme 

Chez nous, l'anglicisme n'est pas ce qu'il est 
aujourd'hui, ni surtout ce qu'il a été en France 
au XVI lie siècle; et c'est à déplorer que l'angli- 
cisme n'ait pas rempli chez nous l'office qu'il 
remplissait, en France, au temps de Madame 
GeofiFrin et de la marquise du Defïand. A cette 
époque, l'anglicisme en France était la péné- 
tration, dans les grands salons d'abord, puis, par 
répercussion, dans la société et dans l'opinion 
française, d'idées nouvelles anglaises avec de 
nouvelles conceptions philosophiques, sociolo- 
giques, politiques et littéraires dont l'esprit 
français s'assimila ce que bon lui sembla et qui 
devait servir à son évolution nationale (3^). 
De nos jours, l'anglicisme ne signifie guère, en 
France, que l'intrusion, dans l'écriture et le 
langage, de simples vocables importés le plus 



48 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 

souvent par ou pour les snobs et les snobinettes 
et les pufïistes des deux sexes qui trouvent très 
modem style de nommer smoking -room ce qui 
jusque-là s'était assez convenablement appelé 
un fumoir, de dire club pour cercle social, 
sketch pour esquisse, rneeting pour réunion, 
maicher pour concourir (^2) et autres parisien- 
neries de pareil chic, ma chère! La manie s'est 
répandue, soutenue d'ailleurs par les premières 
mesures harmoniques de l'entente cordiale, et a 
gagné les salons, la presse, la littérature. Plu- 
sieurs lexicographes, notamment Larousse, ont 
déjà hospitalisé des centaines de mots anglais, 
comme yard (33), creek. Met, express, canoë, 
township, wattman, warrant, music-hall, leader, 
garden-party , waterproof, steeple-chase, coaching, 
footing, yatchting, etc. Ce ne sont toujours que 
des mots, qui s'intrusent, mais qui peuvent 
rester ou être expulsés sans que le génie de la 
langue s'en ressente beaucoup, et qui peuvent 
être parfois naturalisés français, comme ce 
fameux indésirable né chez nous et que les jour- 
nalistes parisiens ont ingurgité tout chaud. La 
langue classique française s'est accommodée de 
vocables anglais, dès l'origine, et continue de s'en 
accommoder — comme elle s'est assimilé des 
mots allemands, russes, espagnols, turcs et 
même chinois. Notons à ce chapitre que l'an- 
glais a fait encore de plus copieux emprunts aux 
langues étrangères et particulièrement au fran- 



LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 49 

çais i^*). Nous devons nous attendre à voir 
accueillir officiellement en France un fort con- 
tingent de nouveaux mots anglais avec l'entente 
cordiale linguistique que préconisent depuis une 
vingtaine d'années déjà, de façon plus ou moins 
utopique mais persistante, des autorités comme 
MM. Richet, Chappelier, Bréal et Dauzat ps). 
L'alliance militaire de la France et de l'Angle- 
terre contre l'expansion germanique va proba- 
blement réaliser cette union linguistique pour 
des raisons de saine économie politique et sociale. 
Et rien ne répugne, somme toute, à cette 
entente cordiale linguistique, étant données les 
origines philologiques du français et de l'an- 
glais qui, dans une certaine mesure, sont les 
mêmes (36), étant surtout reconnue cette 
hypothèse de M. Albert Dauzat que "le français 
et l'anglais se sont déjà partagé ou sont appelés 
à se partager le monde." Ainsi, le terme anglais, 
l'ennemi d'hier, sera demain un allié de la langue 
française, et nous verrons l'anglicisme appuyer 
le gallicisme dans les tranchées du dictionnaire. 
Encore est-il que le puissant état-major de la 
littérature française mettra garde afin que, dans 
cette alliance, le vocable anglais tienne son 
rang et se costume à la française pour être 
immatriculé par l'Académie, et ne compro- 
mette jamais l'eurythmie de la doulce parlure 
de France, son esthétique, son intégrité. 

Mais chez nous, l'anglicisme pénètre la pensée 



50 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 

et intéresse son expression. Notre fréquentation 
journalière de nos compatriotes de langue an- 
glaise nous force à échanger avec eux nos im- 
pressions et nos sentiments; les impressions et 
les sentiments qui viennent d'eux, nous en 
recevons l'empreinte dans une forme anglaise. 
C'est ainsi que nos propres pensées prennent 
une tournure anglaise, et nous les exprimons 
en des phrases qui n'ont souvent aucune tissure 
française. Ainsi, l'anglicisme ne fait pas seu- 
lement que mêler des mots anglais à notre 
langage, il en étouffe la syntaxe, il en désar- 
ticule l'organisme, il en tue le génie. C'est 
autrement grave. 

"La construction ou syntaxe, dit Darmesteter, 
est la fin où tend toute langue, puisque les mots, 
sous les formes grammaticales qui leur sont 
propres, doivent se combiner en phrases pour 
exprimer la pensée." Or, le français, comme 
chacun sait, est une langue issue du latin et 
donc romane, et "l'anglais est resté au fond une 
langue germanique, malgré les vingt-cinq ou 
trente mille mots français qui l'on pénétré, 
parce que sa grammaire est restée germanique" 
(Darmesteter). Lors donc que, pensant en 
français, nous donnons négligemment une forme 
anglaise à notre expression, c'est la syntaxe 
même de la langue française que nous attaquons; 
et la syntaxe étant la construction de la langue, 
un langage joignant des mots français par une 



LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 



51 



syntaxe anglaise devient littéralement un tra- 
vail de démolition, une œuvre de destruction et 
de ruine. Et "des anglicismes, il y en a partout, 
au barreau, dans les journaux, dans les livres et 
jusque dans la chaire sacrée" (3^). 



Moi pour un {I for one) . .Pour: 
En dedans de trois minutes 
(inside ou within tJcree 
minutes) 



Aucune attention ne doit 
être donnée à cette af- 
faire {no attention to be 
given to that matter) .... 

C'est une belle pelouse 
pour les enfants jouer 

(for the children to play) 

Comment êtes-vous {how 
are you) 

Prendre une marche {take 
a walk) ; du trouble {take 
trouble) 



Pour la meilleure exécu- 
tion de ses devoirs {for 
the best fulfilment of his 
duties) 



Parler au meilleur de sa 
connaissance {to the best 
of his knowledge) 



Quant à moi, pour ma part; 



En moins de 3 minutes. 
(Autrefois, on pouvait 
dire "endéans les trois 
mois," pour dans un 
délai de 3 mois); 



Cette affaire ne mérite 
aucune considération; 



. . . pour y faire jouer les 
enfants; 

Comment allez-vous, com- 
ment vous portez-vous ; 



Se promener, faire une 
marche; prendre de la 
peine, se donner du 
mal, s'inquiéter; 



Pour l'accomplissement, 
l'exécution parfaite de 
ses devoirs; 



Parler sans réserve; du 
mieux que l'on peut; 



52 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 

Au meilleur de ses capa- 
cités {to the best of his 

capacity) pour: Dans la pleine mesure de 

ses moyens; 
Au meilleur de mon juge- 
ment et croyance (to the 
the best of my judgment 

and belief) " Autant que j'en puis croire 

et juger; 
Il désire que vous veniez 
parler avec lui {talk with 

him) " .... que vous veniez lui 

parler; 
Je vais à la maison pour 
dîner (/ a7n going home 

for dinner) " Je rentre dîner chez moi; 

M'avez-vous encore be- 
soin {Do you still need 

me) " Avez-vous encore besoin 

de moi; 
Payer une visite {'pay a 

visit) " Rendre, faire une visite; 

A tout événement {a{ ail 

event) " Quoi qu'il arrive, quoi 

qu'il en soit, en tout cas; 
Le chajjeau que je suis 
venu avec (that I came 

with) " ... .que j'avais en venant; 

J'ai plusieurs places à aller 

(many places where to go) " J'ai plusieurs courses à 

faire; il me faut, je dois 
aller en plusieurs en- 
droits; 
Votre lettre est arrivée 
trop tard pour être ré- 
pondue {too late to be 

answered) " ... pour qu'on y réponde, 

qu'il y soit répondu; 
La maison qu'elle est mor- 
te {the house she died in) " La maison où elle, où une 

telle est décédée; 
Des briseurs de grève 

{strike-breakers) " Des renards; 

Laisser {leave) la ville. ... " Quitter la ville; 



LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 



53 



En conformité avec (with) pour: 

En rapport avec (m î^ela- 
tion with) 

En opération {in opération) 



Faire une application (make 
an application) 



Walcher une game qui 
paraît pas safe 



Pluie ou soleil (rain or 
shine) 



En conformité de, confor- 
mément à ; 

Relativement à, au sujet 
de, quant à, etc; 

En activité, en fonctionne- 
ment, en exploitation, 
en service, en marche, 
etc.; 

Postuler, solliciter un em- 
ploi, se porter candidat 
à un poste, etc; 

Veiller au grain; tenir la 
main à l'exécution de 
quelque chose; songer, 
avoir l'œil, ouvrir l'œil 
à ses intérêts menacés; 
(au jeu) prendre garde 
à une attaque, à une 
feinte redoutable, etc... 



Beau temps, 
temps (38) . 



mauvais 



De quelle façon nous prémunir contre cette 
invasion de l'anglicisme, contre le flot montant 
et grossissant d'année en année, au fur et à 
mesure que se multiplient les industries qui 
sollicitent sur notre sol hospitalier l'immigration 
basse-anglaise ou basse-américaine ? 

Dans un pays bilingue comme le nôtre, qui se 
développe avec une pensée autonome, si l'on 
veut, mais à la lumière des idées britanniques et 
sur le modèle des coutumes britanniques; dans 
notre pays où le commerce et l'industrie, comme 
toutes les activités nationales, ont en très ma- 



54 LA LANGUT' FRANÇAISE AU CANADA 

jeure partie reçu l'empreinte du caractère an- 
glais ou américain; dans notre pays où le fran- 
çais doit forcément échanger chaque jour des 
idées et des produits avec l'anglais qui l'encercle 
et le submerge, quelle peut être, de notre part, la 
réaction salutaire et salvatrice-* Contre ce flot 
montant, contre la faiblesse que notre langue 
maternelle éprouve sous un faix pareil, le traite- 
ment le plus efficace consiste évidemment à 
prendre des précautions préventives, car c'est 
le cas ou jamais de répéter qu'il est plus facile de 
prévenir que de guérir. Nous devons nous immu- 
niser contre ce mal contagieux et épidémique; et 
la vaccination ne peut consister qu'en l'étude 
aussi complète que possible de la langue fran- 
çaise, et puis de l'anglaise, de façon à pouvoir 
employer alternativement ces deux langues très 
différentes sans en faire un mélange répugnant 
également à l'une et à l'autre; de façon aussi à 
nous guérir de l'ignorance qui nous fait souvent 
rendre à César ce qui appartient à Dieu, et de 
façon à nous mériter du même coup la paix dès 
ici-bas promise aux hommes de bonne volonté. 
Cette étude, aussi complète que possible de la 
langue française, n'est pas une mince affaire, et 
chacun devrait le savoir si tous ne s'en doutent 
déjà. C'est bien pourquoi cette étude ne saurait 
être restreinte aux heures de loisir, à tem.ps 
perdu, "par les soirs" comme disent si joliment 
des forestiers et pieds-terreux que j'affectionne 



LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 55 

comme ils ne l'ignorent point. Cette étude ne 
doit pas même se restreindre à l'école, puisque 
nos bacheliers ne sont pas toujours ceux qui 
parlent le mieux; mais elle devrait d'abord se 
commencer dans la famille et se poursuivre 
partout. La chose est possible à une condition, 
elle n'est facile aussi qu'à cette condition, 
celle d'aimer la langue française. Le premier 
enseignement, et le meilleur, consiste donc à la 
faire aimer. "L'homme fait la beauté de ce qu'il 
aime et la sainteté de ce qu'il croit", a dit Renan. 
D'autre part, notre langue maternelle doit, 
certes, avoir la liberté d'accueillir et de fran- 
ciser légitimement certains vocables anglais 
désignant des choses propres à notre terre, à 
notre population, à notre état particulier de 
citoyens britanniques parlant la langue fran- 
çaise dans un pays américain. M. l'abbé F.-X. 
Burque, qui a étudié le cas de l'anglicisme dans 
nos divers groupements, pose la question: "Vou- 
loir supprimer absolument tous les mots anglais 
ou dérivés de l'anglais, sans faire de distinction, 
ne serait-ce pas 1 ° faire acte de chauvinisme, 
2° se heurter contre une tâche à peu près im- 
possible ?" Et fort du principe de l'assimilation 
des mots nécessaires, il conclut fort justement 
que "si un nombre assez considérable de mots 
anglais sui generis et indispensables sont déjà 
entrés de force dans nos dictionnaires, après 



56 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 

avoir envahi notre parler, il est impossible de 
voir en vertu de quel droit ou de quel principe on 
voudra interdire et dans nos dictionnaires et 
dans notre langage un bon nombre d'autres mots 
qui sont absolument du même genre" p^). 

L'assimilation est donc opportune et dési- 
rable; mais nous ne devons pas non plus, pour 
cela, jeter le manche après la cognée, ni parler 
simultanément anglais et français comme il 
arrive parfois qu'on parle lorsque, comme dit 
encore Stapfer, "on lâche en liberté les paresseux 
qui ne veulent pas se donner la peine de com- 
prendre et d'appliquer la règle si facile et si 
élégante du participe passé", et que ces pa- 
resseux n'ont pas davantage le souci de de- 
mander à leur langue maternelle, qui est la 
langue française, les mots qu'elle peut leur 
prodiguer pour les mettre en état de s'exprimer 
décemment. L'assimilation des vocables anglais 
sui generis et indispensables et qui n'ont point 
d'exacts équivalents français, doit par consé- 
quent s'opérer "par provignement" et selon des 
règles protégeant, contre tout désordre et tout 
dommage, le génie propre de la langue française, 
c'est-à-dire suivant "les procédés légitimes de 
francisation" ('^o). Malherbe dirait encore que 
ces vocables hétérogènes doivent être dégas- 
connés d'abord. 

Rémy de Gourmont estime que le français du 
Canada garde un pouvoir remarquable d'assimi- 



LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 57 

lation. Des mots que nous avons empruntés à 
l'anglais, dit-il, "les uns, demeurés à la surface 
de la langue, ont conservé leur forme étrangère; 
les autres, en grand nombre, ont été absorbés, 
sont devenus réellement français." Il cite quel- 
ques-unes de nos déformations, entre autres: 

Anglais Franco-canadien Français 

prononciation 
à la française 

Bacon Bacon lard (fumé). 

Postage Postage frais de poste. 

Shirting Chatine toile. 

Bother Bâdrjer ennuyer.raser (importuner). 

Bun Bonne brioche. 

Runner Ronneur coureur. 

Shave Shéver raser. 

Shape Shaipe forme. 

Copy Copie exemplaire. 

Cook Conque cuisinier. 

Voter Voleur électeur. 

Boat Baute bateau.... 

Et il déclare que de tels mots, naturalisés par 
les Franco-canadiens, sont réellement français. 
Grand bien lui fasse! Mais quelle raison aurait- 
on pour imposer à la langue française (qui ne les 
acceptera jamais, la gageure est à faire) des 
mots aussi mal désaxonnés, aussi baroques et 
aussi inutiles, puisqu'ils ne sont que des doublets 
mal venus d'exacts équivalents français et qui 
sont même les plus communs qui soient ? 

Gourmont a heureusement repris son rôle de 
défenseur de l'esthétique et de l'intégrité de la 
langue française, pour écrire: 



58 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 

Un homme intelligent et averti peut savoir plusieurs 
langues sans avoir la tentation d'entremêler leurs voca- 
bulaires; c'est au contraire la joie du vulgaire de se vanter 
d'une demi-science, et le penchant des inattentifs d'ex- 
primer leurs idées avec le premier mot qui surgit à leurs 
lèvres. La connaissance d'une langue étrangère est en 
général un danger grave pour la pureté de l'élocution et 
peut-être aussi pour la pureté de la pensée. Les peuples 
bilingues sont presque toujours des peuples inférieurs (41). 

Donc, pour ne pas devenir la cause de cette 
infériorité prédite ou seulement appréhendée, 
ou pour que la cause de cette infériorité nationale 
canadienne ne soit pas plus déterminante chez 
nous. Canadiens-français, que chez nos com- 
patriotes de langue différente, prenons garde 
d'exprimer nos idées, toutes nos idées, avec des 
mots français, et non point avec le premier mot 
qui surgit à nos lèvres. Pour cela, demandons 
d'abord à la langue française tous les mots 
qu'elle peut nous fournir, et ne nous résolvons 
point à l'assimilation, qui comporte toujours 
quelque péril, avant que pour faire à la langue 
française, notre langue mère, le cadeau de voca- 
bles nécessaires, mais qui lui manquent réelle- 
ment, de vocables dignes de son génie et de notre 
respectueux attachement, de vocables qu'elle 
puisse accueillir. 

e) Aperçu d'ensemble 

Ayant fait ces réserves topiques, il ne nous 
reste qu'à admettre, et volontiers, que nous 
avons gardé la langue de nos aïeux; que notre 



LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 59 

parler, d'une extrémité à l'autre du vaste Canada, 
de même qu'aux Etats-Unis, malgré toutes les 
tares qui le défigurent de différentes façons, 
selon les milieux, conserve partout son fond 
français — en quoi notre parler, encore qu'émi- 
nemment et partout perfectible, peut néanmoins 
être jugé plus français que celui de certaines 
circonscriptions linguistiques de France, où le 
peuple parle véritablement patois, et donc une 
langue particulière et inintelligible aux Français 
qui n'entendent que le français. 

Si l'on pouvait prononcer le mot jargon avec 
assez d'impartialité pour reconnaître dans toute 
sa propriété le sens de ce mot, et ne point le 
revêtir de la signification péjorative qui lui est 
communément donnée {*^), l'on devrait peut- 
être désigner le franco-canadien comme un jargon 
composite et qui s'accentue plus ou moins de 
clocher à clocher. Mais il n'est guère possible de 
faire prendre cette désignation en bonne part. 
Disons donc que notre parler est un français 
archaïque et défectueux plus ou moins, dans nos 
différentes classes; dans aucune si défectueux 
qu'il soit devenu étranger ou inintelligible à 
un Français, cependant qu'ici et là l'anglicisa- 
tion conditionne, influence seulement ou sature 
déjà, menace sans cesse en tout cas ce parler 
d'essence française, sans toutefois que le culte 
de la grammaire, de cet art d'écrire et de parler 
correctement, se pratique de façon à refouler. 



60 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 

partout avec une aisance égale, cette menace de 
l'anglicisation. Et, défalcation faite de l'élément 
spécialement cultivé de notre classe instruite 
(écrivains, orateurs, dignitaires ecclésiastiques 
et laïques, hommes d'études et gens du monde), 
cette définition de notre parler franco-canadien, 
moins savante et plus modeste que celle de M. 
Rivard, nous semble, sauf erreur et sauf respect, 
s'appliquer plus généralement, de nos jours, à 
toutes nos classes et subdivisions canadiennes- 
françaises — et, si moins quiète, moins sans- 
souci, moins stoïque et de moindre repos, elle 
nous paraît plus avertisseuse et peut-être donc 
plus salutaire. 

Si tant est que l'on puisse diagnostiquer d'en- 
semble l'état de notre économie verbale par les 
troubles locaux perceptibles en ses diverses 
régions, avons-nous suffisamment marqué que 
les symptômes de nos trois classes linguistiques, 
bien que ne dérivant apparemment pas les uns 
des autres, sont à peu près les mêmes à différents 
degrés de malignité, sont d'un appareil assez 
commun et assez grave aussi pour accuser une 
maladie qui nécessite une énergique médication 
et des soins urgents? "Les symptômes sont les 
cris de douleur des organes souffrants" disait 
Broussais. Quel est donc le plus aigu, le plus 
général et le plus alarmant de ces cris de douleur ? 
L'anglicisme, tel que nous l'avons examiné. Et 
la cause du mal qui s'est invétéré dans notre 



LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 61 

organisme, de cette anémie qui nous prédis- 
pose à toutes les contagions, n'est-ce pas 
littéralement notre propre indolence, notre 
insuffisante réaction contre la privation des 
aliments nécessaires à notre formation verbale et 
contre l'usage de substances trop peu nutritives ? 

Que faire pour préserver notre langage ? Toni- 
fier son organisme, secouer notre propre torpeur 
et tenter l'effort qu'il faut faire pour posséder 
notre langue et la renforcir au point de la rendre 
réfractaire à toute invasion des microbes innom- 
brables, pernicieux et variés qui peuplent notre 
atmosphère. 

Il est plus aisé de prévenir une maladie que de 
la guérir. Mais si nous n'avons pas le courage de 
faire ce qui est nécessaire pour prévenir, com- 
ment aurons-nous celui, plus coûteux, de guérir ? 
Pourrons-nous jamais nous guérir de l'angli- 
cisme au point, par exemple, de faire cou- 
ramment comprendre, parmi 7ios propres gens, 
depuis l'expéditeur d'un colis remis aux messa- 
geries jusqu'au destinataire, des abréviations 
nouvelles et françaises remplaçant les sigles 
anglais de commun usage chez nous: P. P. 
(port payé) au lieu de 0. K. ; P. D. (port dû) au 
lieu de Collect; C.R. (contre remboursement )au 
lieu de C.O.D. ? («) Le veuille la Provi- 
dence qui veille aux destinées de la langue 
française sur nos bords où la France, jadis, 
Jeta sa semence immortelle! 



62 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 

En tout cas et pour les générations nouvelles, 
puisqu'il est plus aisé de prévenir que de guérir, 
lie nous lassons point de collaborer à l'épuration 
de notre langage, et. n'embrassons pas trop, 
afin de mieux étreindre. Pour aider à cette cure 
préventive, restons s'il le faut dans les lieux 
communs, puisque c'est dans les lieux communs 
que le mal sévit, et ne répugnons pas même à 
répéter ce que d'autres ont déjà dit et mieux, 
puisque, tout coup vaille, on ne saurait enfoncer 
les clous qu'à force de taper dessus. 

L'ŒUVRE D'ÉPURATION 

Depuis une cinquantaine d'années, quelques- 
uns de nos écrivains, légitimement insurgés 
contre la corruption qui envahit notre langage, 
ont de ci de là colligé nos expressions vicieuses 
les plus usuelles et se sont livrés à une salutaire 
besogne d'épuration. "Les enfants de la Gaule 
sont un peuple de grammariens", disait Sarcey, 
et certains d'entre nous prouvent heureusement 
qu'il reste encore un peu de ce sang gaulois au 
Canada. Jacques Viger qui, pour avoir été le 
premier maire de Montréal, n'en fut pas moins 
un lettré et même un ingénieux chercheur qu'on 
surnomma le "bénédictin canadien", semble être 
le premier qui ait eu quelques soucis philologi- 
ques, ainsi qu'en témoigne son dictionnaire, 
publié en 1810, des "mots créés en Canada." 



LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 63 

Mais l'épuration de notre vocabulaire, tentée par 
l'abbé Thomas Maguire en 1 846, ne commence à 
proprement parler, d'une façon systématique 
sinon très méthodique encore et scientifique, 
qu'avec Arthur Buies en 1865, suivi de J.-F. 
Gingras en 1867; puis vinrent successivement 
Hubert Larue en 1870, J.-P. Tardivel en 1879, 
l'abbé N. Caron et Oscar Dunn en 1880, Napo- 
léon Legendre en 1884,. Alphonse Lusignan en 
1890, Louis Fréchette en 1893, M. Sylva Clapin 
en 1894, M. Raoul Rinfret en 1896, Henri 
Roullaud en 1908, M. N.-E. Dionne en 1909. 
Je ne mentionne pas ici les écrivains qui, 
comme Bibaud, J, -Edmond Roy, MM. Benja- 
min Suite, Pascal Poirier et Thomas Chapais, 
publièrent des études historiques sur notre 
langue française au Canada; je signale plutôt 
ceux qui, à un moment donné, se sont spécialisés 
à l'épuration de notre parler. Cette œuvre 
d'épuration, M. Sylva Clapin, M. l'abbé 
Etienne Blanchard et la Ligue des droits du 
français la poursuivent de nos jours; et, sur une 
plus vaste échelle, la Société du Parler français 
au Canada qui, elle, possède, outre une biblio- 
thèque de référence à peu près complète, un 
comité de fervents linguistes qui savent faire 
usage de cette bibliothèque. La Société du 
Parler français reprend, un à un, tous les ma- 
tériaux ramassés par ses devanciers, en cueille et 
recueille de nouveaux, et, de la façon la plus 



64 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 

affective qui se puisse, s'applique à contrôler 
tous ces éléments épars, toutes ces bribes de 
correction, à les inventorier, les compléter, les 
bout-à-bouter (entendez-vous le joli canadia- 
nisme?), les cataloguer, à accomplir en un mot 
l'œuvre définitif et vraiment salutaire. 

La plume en bataille, et par pressentiment ou 
destinée s'exerçant déjà à la grande guerre, 
Olivar Asselin, entre autres qui ne voulaient 
rien de moins que bouleverser de fond en comble 
notre système d'enseignement, écrivait dans 
l'Action que le travail de la Société du Parler 
français ressemble plutôt à de l'échenillage et que 
cet échenillage ne servira guère tant que les 
fondements de notre enseignement français 
n'auront pas été renouvelés. C'est une théorie, 
et c'est aussi de l'anarchie. Mais l'anarchie ne va 
pas à tous les climats; et tant que l'anarchie 
n'aura pas été portée au catalogue de nos ar- 
ticles d'importation, force nous sera de recourir, 
pour amender notre langage, à d'autres remèdes 
— et l'échenillage est un autre remède. On sait 
ainsi que l'horticulteur, amoureux de ses plantes 
qui produisent des fleurs belles et rares comme 
des néologismes de bonne venue, ravive leurs 
racines anémiées ou endommagées en soignant 
leur feuillage qu'il taille, épuceronne et rafraîchit, 
en soignant aussi le sol qu'il sarcle, terreaute 
et serfouit. Pareillement, dans la restauration 
d'un temple — la langue française est un sanç- 



LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 65 

tuaire — les grimpeurs de clocher n'ont point à 
attendre que le mortier soit renouvelé aux fon- 
dations, car ils ont leur emploi particulier, 
nécessaire et périlleux. Que l'on commence donc 
par le bas ou par le haut, que l'on améliore sous 
œuvre à défaut de rebâtir à neuf, il n'importe, 
pourvu que la restauration s'opère et s'achève. 
Et, en somme, cela n'a rien de plus extraordi- 
naire que de voir le père du nationalisme cana- 
dien se faire soudainement recruteur pour l'em- 
pire britannique et major modèle dans l'armée 
expéditionnaire, et devenir du même coup un 
parfait exemplaire de patriote, puisque tout 
s'explique et tout se comprend à condition de 
n'y point mettre de mauvaise volonté ou de 
parti pris. 

De son côté, Edmond de Nevers écrivait 
sans gants: 

Quand on pourra compter à Montréal cent jeunes gens 
parlant un français irréprochable, quand vingt avocats de 
notre barreau seront en état de plaider devant un tribunal 
comme pourraient le faire des avocats français de pro- 
vince; quand il y aura à la législature de Québec dix 
orateurs en état de prononcer un discours qu'un conseiller 
général de département pourra lire sans sourire; quand 
surtout nos journalistes en seront arrivés à avoir honte de 
faire des fautes de français, alors seulement le Canada 
pourra être certain que le travail d'épuration de la langue 
française commencera (44). 

A supposer que les cent premiers jeunes gens 
qui se rencontrent à Montréal ne parlent pas un 
français irréprochable; qu'on n'entende pas, 



66 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 

dans une même audience du Palais, vingt 
avocats de notre barreau préparés à plaider 
comme des avocats français de province pour- 
raient plaider; qu'on n'applaudisse communé- 
ment pas d'affilée à l'éloquence impeccable de 
dix orateurs à la législature de Québec; enfin que 
l'irrespect de la langue et de la syntaxe ne 
bourrelé pas de remords cuisants tous nos faits- 
diversistes et que l'illassable bénévolence des lec- 
teurs ne leur inspire aucune attrition: il n'en va 
pas moins que ces cent, ces vingt et ces dix se 
peuvent trouver de nos jours, comme aussi des 
rédacteurs qui s'honorent de la pudeur des 
mots et même des phrases. Le travail d'épu- 
ration a commencé 

Donc, ce pourchas de nos locutions et ex- 
pressions défectueuses a déjà produit et ne cesse 
de produire d'excellents résultats, en séparant 
le bon grain de l'ivraie. La Société du Parler 
français travaille particulièrement, avec une 
lenteur académique, il est vrai, mais avec une 
persistance et un soin des plus méritoires, à la 
confection d'un lexique franco-canadien qui sera 
le bréviaire de nos littérateurs et le guide de tous 
ceux qui conservent le souci de parler français au 
Canada, tout au moins de parler un franco- 
canadien dont on n'ait à rougir devant personne. 
Car nos lexiarques du Parler français ne manque- 
ront pas, dans leur recensement de nos vocables 
et expressions de toutes sortes et qualités, d'in- 



LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 67 

diquer ceux, comme dit M. Richepin, "qui sont 
en or, en soie, en coton, en vieille laine usée," 
ceux aussi qui sont de bonne étoffe du pays et 
dont il faut faire provision pour les jours de fête, 
et de marquer d'une grosse croix noire ceux qui 
méritent d'être proscrits par notre patriotisme et 
notre bon goût, à la façon de Royer-Collard qui 
doit inspirer nos académiciens et leur faire dire, 
comme lui: "S'ils entrent, nous sortons." 

C'est professer utilement le culte de la 
langue française que de rappeler à l'occasion les 
ouvrages qui tendent à épurer notre langage et à 
le rapprocher le plus possible du français. Il 
serait donc désirable que ces ouvrages de correc- 
tion verbale soient davantage connus et ré- 
pandus, et qu'à leur sortie des collèges et des 
couvents, jeunes garçons et jeunes filles les pra- 
tiquent au même degré que les romans. Les 
collèges et les couvents enseignent le français 
classique, c'est toujours entendu; mais il n'est 
pas aussi certain qu'ils prémunissent les jeunes 
gens contre toutes ces expressions délétères qu'ils 
entendront dans le monde, et contre toutes les 
malfaçons qu'ils y apprendront. 

Le Bulletin de la Société du Parler français, 
cet organe quasi officiel de l'épuration de notre 
langage, compte-t-il un nombre suffisant de 
lecteurs parmi nos instituteurs et nos institu- 
trices qui, par leur état même, devraient mettre 
le plus d'ardeur à profiter de ses leçons ? Si je 



68 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 

devenais ministre de n'importe quoi, je ferais 
servir d'office ce Bulletin à tous les instituteurs 
et institutrices du pays, et j'assènerais même 
une amende à quiconque n'en couperait pas men- 
suellement les feuillets . . . De malheur, je ne 
suis pas du bois dont on fabrique les ministres! 
La plupart des Franco-canadiens instruits qui 
sont aujourd'hui dans la quarantaine ont gardé, 
de leurs études classiques, et notamment de la 
culture française donnée au collège, un souvenir 
plutôt amer. Que l'on mît la plus grande solli- 
citude à détourner leur impressionnable curio- 
sité du courant littéraire français, ma foi, la 
chose s'explique; et l'on comprend aussi bien que 
tous les professeurs de nos collèges n'aient pu 
être des Mounet-Sullys. Mais le moins qu'on 
puisse exiger, au point de vue du langage, d'un 
homme commis à l'éducation de jeunes gens qui 
conserveront toute la vie l'empreinte reçue par 
leurs jeunes facultés, n'est-ce pas que ces pro- 
fesseurs commencent par apprendre eux-mêmes 
à parler correctement ? Par exemple, un pro- 
fesseur peut difficilement corriger ses élèves 
et leur enseigner que "patates" est le nom nor- 
mand des tubercules qu'en meilleur français l'on 
nomme "pommes de terre," lorsque lui-même 
ne parle que de "pétaques". . . Que ceux de ma 
promotion, et des collèges voisins, dans l'esprit 
de qui leurs professeurs n'ont pas laissé l'écho 
malsonnant d'une parlure plébéienne ou rusti- 



LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 69 

que, me jettent des pommes! ... Il est vrai 
qu'il y a vingt ou vingt-cinq ans, le Bulletin du 
Parler français n'existait pas. 

L'Ecole polytechnique de Montréal a récem- 
ment instruit, pour sa propre gouverne, une en- 
quête dont les résultats l'amèneront assez proba- 
blement à juger opportune la modification de 
certaines méthodes de l'enseignement scientifi- 
que. Aussi bien n'est-il pas nécessaire de porter 
l'étiquette des dénigreurs jurés de notre système 
d'enseignement pour souhaiter que la guerre, la 
Grande Guerre qui, dans notre pays comme dans 
plusieurs autres, modifiera les conditions écono- 
miques et aiguillera les activités dans des direc- 
tions nouvelles, inspire à nos principales maisons 
d'éducation la pensée de se demander mêmement 
si, en ce qui touche à la langue, les professeurs ont 
tous une formation suffisante pour modeler le 
langage des élèves appelés à un état social où doit 
se retrouver la meilleure qualité de la langue 
française au Canada. L'un de nos puristes 
(J.-F. Gingras) écrivait déjà, en 1867: "Les 
meilleurs manuels ne réformeront rien si ceux qui 
président à l'enseignement public n'obligent pas 
professeurs et institutrices à retrancher du voca- 
bulaire les expressions impropres que les enfants 
ont apprises dans le milieu qui les a vus 
naître." 

M. l'abbé J.-O. Maurice, visiteur pour les 
écoles indépendantes de Montréal, a écrit: 



70 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 

Que nos écoles élémentaires soient donc françaises non 
seulement de nom, mais aussi de fait. Or, elles ne le sont 
pas suffisamment parce que l'on y enseigne la grammaire 
française, qu'on y étudie les auteurs français, qu'on fait 
écrire aux élèves des bribes de phrases, ou de discours en 
français; elles ne le seront qu'au jour où, en plus et tou- 
jours, l'on y parlera un bon français. 

Le bon français à l'école primaire n'est pas aussi fré- 
quent, ni aussi facile qu'on le pense. Il faut, pour l'obtenir, 
des maîtres et des maîtresses, avertis en ce sens, qui 
sachent eux-mêmes parler correctement et distinctement 
et qui soient résolus de le faire toujours par devoir d'état 
et par esprit patriotique. 

11 faut des instituteurs et des institutrices qui sur- 
veillent sans cesse le langage de leurs enfants, à la lecture, 
à la leçon de grammaire comme aux heures de mathé- 
matiques, d'histoire et dans leurs jeux, et qui, donnant 
eux-mêmes l'exemple, ne laissent ensuite rien passer qui 
soit contre notre langue; reprennent, corrigent, expli- 
quent, encouragent jusqu'à ce qu'ils aient obtenu que les 
élèves parlent, par habitude, leur langue avec une cor- 
rection et une perfection que les connaissances gramma- 
ticales et littéraires ne feront que compléter plus tard (45). 

Le sénateur Poirier l'a proclamé en plein 
congrès de la langue française : "Le français, 
messieurs, n'est pas enseigné comme il devrait 
l'être dans nos écoles secondaires" (4^). M. l'abbé 
Emile Chartier, alors professeur au séminaire de 
Saint-Hyacinthe, a pareillement écrit: "Dans la 
réforme entreprise, c'est à la langue des collèges 
qu'il faut s'attaquer d'abord" ('*'^). Ce sont des 
vérités. Redisons-les: il en pourra rester quelque 
chose! 

Les écrivains recteurs de notre langage n'ont 
certainement pas noté toutes nos fautes, même 
usuelles. Tels qu'ils sont, leurs recueils sont 
toutefois fort utiles et d'une lecture qui ne peut 



LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 71 

manquer d'intéresser les jeunes gens pris de 
l'honorable vanité de parler congrûment; ils 
sont importants en cela qu'ils donnent, d'une 
façon frappante et illustrée de nombreux exem- 
ples, la conscience du danger. Les observations 
qui émaillent certains de ces opuscules sont fort 
intéressantes et parfois amusantes. Ainsi, la 
fureur qui s'empare de Buies et qu'il exprime 
avec sa causticité coutumière, lorsqu'il découvre 
un nouvel anglicisme, acquiert une force comi- 
que à soulever la morosité la plus lourde: 

"A l'effet que, à l'effet de. . . ." Retranchez-moi cela, 
retranchez-moi cela; ce sont des bâtons dans vos phrases, 
et comme vos phrases n'en ont déjà pas de reste pour se 
tenir, il est inutile de les embarrasser davantage . . . 

Il a lu dans un journal québécois: "Il est peu 
probable que notre pauvre ami puisse finir la 
journée vivant; et il écrit: 

Cela et se réveiller mort font si bien la paire qu'il est 
impossible de trouver une fin de chronique plus piquante, 
mieux appareillée, mieux assortie, comme on dit dans cer- 
tains magasins où il n'y a pas d'assortiment du tout. 

— Mon Dieu, mon Dieu! Et dire que j'aime mon peuple 
et que je crois à l'avenir d'une race comme celle-là! 

Le compte rendu d'un concert du violoniste 

Musin a provoqué des gorges chaudes. Et Buies 

écrit: 

On se plaint de ce que les artistes de talent ne viennent 
pas nous visiter plus souvent. Il y a de quoi, sacrebleu! 
Un qui ne viendra pas, à coup sûr, c'est Musin. Il aimera 
mieux aller chez les Patagons, essayer de son souple archet. 
Nos frères de la Patagonie, au moins, n'ont pas de jour- 
naux qui font subir aux artistes l'épreuve du compte rendu. 



72 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 

— Il y a beaucoup plus de gens qu'on ne croit qui disent 
"Délivrer une lecture" {Deliver a lecture) pour faire une 
conférence. A ceux-là je n'en puis vouloir, car ils savent 
sans doute tout ce qu'on souffre avant que cette délivrance 
soit accomplie, et je les remercie de leurs sympathies. 

Un autre effet salutaire de la lecture de ces 
petits ouvrages didactiques, c'est de communi- 
quer le patriotisme du verbe français; car ils 
furent des patriotes, ces auteurs de nos Corri- 
geons-nous. 

Nombre d'entre nous se sont épris de bien parler et de 
mieux écrire, disait Lusignan. Ils ont découvert cette nou- 
velle forme de patriotisme français. Le respect de notre 
langue est en eflfet la meilleure preuve que nous puissions 
donner à l'ancienne mère patrie de notre fidélité à son 
souvenir. 

Ecoutez ce qu'écrivait, en 1870, Oscar Dunn, 
qui était cependant Ecossais de naissance: 

La langue française, c'est un diamant d'un prix inesti- 
mable; c'est une œuvre d'art travaillée par des siècles, 
d'une beauté à nulle autre pareille. Tout le monde l'ad- 
mire, elle charme tout le monde, bien qu'elle ne livre ses 
secrets qu'à un petit nombre: il faut être amoureux d'elle, 
l'aimer beaucoup, lui faire longtemps la cour, et elle ne se 
donne qu'à celui qui sait la vaincre par un labeur persévé- 
rant et une longue constance. Mais quels trésors elle 
révèle à ses favoris! Sa délicatesse exquise ravit l'intelli- 
gence; elle est tout amour et toute gaieté, pleine de no- 
blesse et d'enthousiasme, accessible aux sciences comme à 
la fantaisie, à toutes les hautes pensées comme à tous les 
sentiments dignes; elle comprend votre cœur et seconde 
votre esprit. Si vous la possédez, rien ne vous décidera 
jamais à y renoncer. Vous la garderez comme votre meil- 
leur bien. 

Legendre, Buies et Fréchette confessèrent 
aussi fervemment leur culte, Tous ces re- 



LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 73 

dresseurs de nos fautes verbales, tous ces réveil- 
leurs de notre attention, de même que tous les 
orpailleurs de notre bon langage, mirent autant 
de sincérité que de patriotisme dans leur labeur; 
et les progrès qui, grâce à leurs efforts, furent 
réalisés dans notre façon de parler, récompen- 
sèrent leur dévouement. M. Benjamin Suite, en 
1890, attestait ainsi ces progrès: 

Nos écrivains d'il y a cinquante ans se servaient de 
quatre ou cinq fois plus d'anglicismes que ceux d'aujour- 
d'hui. L'amélioration est due aux dix ou douze brochures 
qui ont été publiées de trois ans en quatre ans, pendant 
cette période, afin de nous signaler nos défauts. Loin d'em- 
pirer, notre langage s'épure constamment. Mais jugez, par 
ce qu'il est encore, de ce qu'il devait être en ces temps 
heureux de 1830 à 1840 (48). 

Il serait imprudent d'affirmer que toutes les 
corrections contenues dans ces divers recueils 
sont d'une infaillibilité absolue. C'est le propre 
des puristes d'errer, tout comme les autres hom- 
mes; et le purisme volontiers vétilleux de nos 
apôtres les a parfois induits en rigorisme, même 
à voir des fautes où il n'y en avait mie — et sans 
les protéger toujours eux-mêmes contre l'in- 
correction. Tardivel, qui épluchait ses confrères 
en journalisme, fut à son tour épluché par l'abbé 
Chandonnet qui releva "les fautes de français 
déparant l'opuscule de M. Tardivel"; Fréchette 
fut ainsi passé au crible par Firmin Paris et en- 
suite par les espiègles rédacteurs des Débats de 
1900, qui avaient cet âge impitoyable dont 



74 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 

La Fontaine a parlé; Sylva Clapin et les autres le 
furent également; et voici quelques exemples 
inédits de la corrigibilité de nos correcteurs: 

Buies lit dans un journal qu'un condamné "va 
recevoir sa sentence"; et il s'indigne: 

Recevoir une sentence (Receive a sentence) pour En- 
tendre une sentence. Il n'y a plus alors pour les condamnés 
qu'à signer un reçu à leur juge. 

Or, dans la classique histoire de Zadig ou la 
Destinée, dont l'auteur a véritablement reçii 
toutes les accusations sauf celle de méconnaître 
la langue française, il est écrit en toutes lettres: 

Lorsqu'il vint recevoir sa sentence (Ch. IV) .... Il fut 
condamné à cinq cents onces d'or, et il remercia ses juges 
de leur indulgence, selon la coutume de Babylone (Ch. III). 

Oscar Dunn, dans son Vocabulaire, écrit 
(page 66): 

Ecarir. Non français. 

Mais il épelle le mot écarir avec un c et même 
avec un seul r. C'est évidemment ce qui l'em- 
pêcha de trouver équarrir dans le dictionnaire de 
l'Académie. 

Et Lusignan aborde ainsi la 137e de ses Fautes 
à corriger: 

Je dénonce à regret l'une de nos plus charmantes fautes: 
"S'ennuyer de quelqu'un." Nous disons: "Que je suis aise 
de vous revoir; je me suis tant ennuyé de vous!" C'est 
tout un compliment. Eh bien, il faut y renoncer. On peut 
ennuyer quelqu'un, on peut en retour s'ennuyer en sa 
compagnie; on peut même s'ennuyer de tout, c'est-à-dire 



LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 75 

être ennuyé par toutes sortes de choses; mais on ne peut 
s'ennuyer d'une personne absente, c'est-à-dire regretter 
son absence, se sentir l'âme vide, dégoûtée, loin d'elle. 
Cela se dit en Bretagne comme au Canada, mais n'est pas 
reçu dans la langue officielle. 

Cependant Bescherelle, qui est l'un des bons 
gardiens de la langue officielle, donne et définit 
l'expression S'ennuyer de quelqu'un: "Désirer 
ardemment de le voir, ou d'avoir de ses nou- 
velles". Et il fournit cet exemple, de Mérimée: 
"Je m'ennuie beaucoup de vous, pour me servir 
d'une ellipse que vous affectionnez." Expression 
elliptique, si l'on veut; mais il ne faut pas faire 
grise mine à l'ellipse qui est une figure bien 
française. D'ailleurs, Flaubert l'emploie tant et 
plus dans la langue familière de sa correspon- 
dance. 

Je pourrais prolonger quelque peu ce petit 
échenillage de nos échenilleurs; mais je m'arrête 
aux vivants, à qui des représailles seraient trop 
faciles, et je m'abstiens surtout pour ne pas 
donner plus d'importance qu'il ne convient aux 
quelques erreurs que les uns et les autres ont pu 
commettre. Ces erreurs mêmes témoignent en 
quelque sorte de l'empressement de nos épura- 
teurs, et, dans l'ensemble, leur œuvre a le 
mérite d'éveiller l'attention contre les dangers 
très réels qui menacent chaque jour notre lan- 
gage. 

Lusignan écrivait, en 1890: 



76 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 

Notre petit peuple parle mieux que le peuple dans cer- 
taines parties de la France, mais nos hommes réputés 
instruits parlent infiniment plus mal que là-bas. 

Et Legendre ajoutait: 

C'est, du reste, ce qu'ont affirmé invariablement les 
visiteurs étrangers qui avaient la compétence nécessaire 
pour prononcer sur ce point. 

Tous les puristes canadiens qui ont étudié 
notre parler au point de vue de la correction, 
s'accordent à affirmer — et ce témoignage unani- 
me doit être un critérium de vérité — que ce sont 
^ nos avocats qui parlent le plus mal. Ils auraient 
pu dénoncer les avocats au Palais (^^). Car il 
faut admettre que la traduction littérale et pas 
du tout littéraire des termes de la procédure an- 
glaise est moins qu'édifiante, généralement, et 
que l'élégance du verbe français le cède fortement 
à la toge. CedatUnguatogœl Mais, lorsqu'ils ont 
raccroché leur toge au vestiaire de Thémis, nos 
avocats ne parlent vraiment plus aussi mal — 
pour ne pas leur adresser de compliments plus 
pénétrants et qui pourraient faire encore aug- 
menter leurs honoraires. (5o) D'autre part, 
Tardivel écrivait, en 1879: 

De tous nos hommes de profession, ce sont les médecins 
qui respectent le plus la grammaire, parce qu'ils écrivent 
et parlent moins que les autres; ils la font même quelque- 
fois respecter aux autres en leur imposant un silence 
éternel . . . 

Ne faisons point de commentaires, mais rap- 
pelons-nous que la prudence est la mère de la 



LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 77 

sûreté, axiome qui commence à se traduire dans 
le tramway: Safety first. 

Le mal des uns et des autres est possiblement 
celui dont il est parlé dans VHomme aux qua- 
rante écus: 

Malgré les progrès de l'esprit humain, on lit très-peu, et, 
parmi ceux qui veulent quelquefois s'instruire, la plupart 
lisent très-mal. 

Le fait est qu'une fois lancé dans une pro- 
fession, l'on peut ou l'on veut rarement s'ins- 
truire dans la langue; et les étudiants qui cèdent 
à l'attrait de la littérature, à défaut de maîtres 
et de guides, s'en rapportent aux dictionnaires. 
Mais précisément, c'est Buies qui le rappelle: 
"Pour pouvoir se servir avec fruit des diction- 
naires, il faut posséder le génie de la langue." 

Et savez-vous le moyen que donne Buies ? 

Allez, mon ami, allez passer trois ou quatre ans en 
France; mêlez- vous-y avec les hommes instruits; parlez 
comme ils parlent; pénétrez-vous du génie de leur langue, 
et vous en saurez plus long que si vous appreniez tout 
Littré par cœur. 

Evidemment, Buies a raison. Mais le beau 
moyen, surtout le beau voyage, qu'il recom- 
mande n'est malheureusement pas, comme on 
dit, à la portée de toutes les bourses; et nous ne 
devons cependant pas nous résoudre à parler 
quelque vague franco-anglo-algonquin, faute 
des rentes qu'il nous faudrait posséder pour aller 
passer trois ou quatre ans en France. 



78 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 

POUR CONTINUER LE "MIRACLE CANADIEN" 

Si le moyen que Buies préconise était prati- 
cable, et praticable à tous nos gens, M. Maurice 
Barrés, ni personne, n'aurait à s'épater du "mi- 
racle canadien." Ce miracle, nous l'avons accom- 
pli sur place et nous pouvons le continuer sur 
place. Pour le continuer, ce miracle canadien, 
il nous suffit d'être fiers de nos origines com- 
me de notre langue maternelle, de nous ranger 
du côté de ceux qui la confessent et la défendent; 
il faut ouvrir l'oreille et aussi le cœur à leurs 
avis; il faut recueillir avec reconnaissance et 
empressement, sinon aveuglément, le fruit de 
leurs études et de leur expérience. Il faut aimer 
la langue française et s'efforcer de comprendre sa 
fonction, de se rendre compte que cette langue, 
lorsqu'elle n'est que rudimentaire et rustique, 
suffit aux rudimentaires et aux rustiques; que, 
mêlée à l'anglais, elle convient encore à ceux qui 
ne répugnent point à métisser leur nationalité; 
que, correcte et exacte, elle procure à la pensée sa 
meilleure expression et devient ainsi un instru- 
ment d'échange explicite, rapide et nécessaire à 
une civilisation active et raffinée; que, pure et 
claire, elle n'est plus seulement un moyen de 
communication utile et qui s'impose, mais un 
développement de toutes les facultés de l'âme, 
si bien "que la perfection de ces facultés répond 
toujours à celle du langage" (Bonnet); que, 



LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 79 

dans sa pleine floraison, elle devient un art, art 
social et art d'agrément, pouvant au besoin 
suppléer à tous les autres, puisqu'elle contient de 
la couleur, de la forme, du rythme et de la mé- 
lodie, autant que la peinture, la sculpture et la 
musique, et puisqu'un artiste de la parole est 
aussi rare et aussi recherché qu'un artiste de la 
palette ou du violon — que cet art de la parole 
est difiicultueux, certes, mais procure toute 
satisfaction à qui le possède et le cultive avec 
amour. Ars severa gaudium magnum (s^). 

Mais une langue pareille, est-ce donc assez de l'appren- 
dre à la façon d'un volapûk ou d'un espéranto quelcon- 
que, dont on ingurgite le vocabulaire banal, artificiel et, 
par conséquent, mort-né ? Non pas. Ce qu'il faut appren- 
dre et savoir du français, c'est sa vie, à lui qui est vivant, sa 
vie intime et profonde, cette vie qui a pris naissance voilà 
tantôt un millier d'années, et qui continue à palpiter 
jusqu'à nos jours, cette vie dont le flambeau a été transmis 
par une suite ininterrompue de génies moralistes, psycho- 
logues, philosophes, tous épris d'idées générales et géné- 
reuses. C'est donc dans sa littérature, dans ses chefs- 
d'œuvre dont les derniers ne sont pas les moins admirables, 
et rejoignent ses classiques et les classiques de l'antiquité, 
c'est là qu'il est nécessaire d'étudier le français, si l'on en 
veut posséder à fond l'esprit et l'âme, l'esprit clair, sensé, 
fin, logique, l'âme élégante, idéaliste, large, humaine, qui 
ne sont, en somme, que l'esprit lui-même et l'âme en per- 
sonne de cette civilisation méditerranéenne, toujours en 
perpétuelle reviviscence, toujours en ascension vers plus de 
Justice, plus de Bonté, plus de Beauté, c'est-à-dire vers 
plus de Lumière (Richepin) (52). 

Il faut lire nos auteurs canadiens, pour y 
trouver des leçons de patriotisme plus que des 
leçons de style. Au point de vue de la langue, 
c'est Tardivel qui l'a fait remarquer, "nous 



80 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 

devons peu de reconnaissance à nos écrivains" 
(^^) — cependant que, de nos jours particulière- 
ment, il serait juste de signaler de fort honorables 
exceptions. Et pour apprécier le parfum de notre 
terroir, il faut lire nos légendes et se rappeler que 
leur nom vient de legenda, exactement "choses 
qui doivent être lues." Cependant, au point de 
vue de la correction de notre langue et de sa cul- 
ture littéraire, il importe absolument de prati- 
quer les auteurs français, les auteurs classiques, 
cela va de soi, mais aussi ceux du XI Xe et du 
XXe siècle, qui ont bonifié la matière des an- 
ciens classiques et ont parfois poussé jusqu'aux 
limites du parfait l'art d'exprimer une idée, un 
sentiment ou une sensation, et nous ont enfin 
donné le modèle de l'achevé, du définitif {^*). Il 
est aussi indispensable de lire les grandes revues 
et les grands journaux de France, et même le 
journal à nouvelles pour y entendre la langue 
française telle que généralement parlée de nos 
jours . . . 

Chez nos auteurs, nous pouvons et nous devons 
faire le triage des vocables originaux de notre 
terroir. Nos pères ont jadis apporté de France 
des expressions provinciales si pittoresques, que 
les meilleurs écrivains de France mettent le 
soin le plus avide à les quérir aujourd'hui. Ces 
expressions ne sont presque plus quérables en 
France, mais elles se sont un peu conservées 
chez nous et nous les rencontrons toute la jour- 



LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 81 

née, du petit jour à la hrunante. De même, nos 
institutions, nos coutumes et nos industries na- 
tionales, et les conditions propres à notre pays, 
géographiques, climatériques ou autres, ont fait 
naître des expressions qui resteront, quoi qu'on 
épure, parce que nous n'avons point trouvé 
d'exacts équivalents dans la langue française 
(55). Emile Faguet a souhaité que les étrangers 
qui parlent français se persuadent bien: 

Que la langue qu'ils parlent, comme toutes les langues 
excentriques, c'est-à-dire éloignées du centre, a toutes les 
chances du monde d'être excellente, parce qu'elle se com- 
pose d'archaïsmes. Tel le français de Genève et de Lau- 
sanne, tel le français du Canada. Qu'ils ne se défient donc 
pas trop de leurs provincialismes, de leurs "étudier pour 
être prêtre," etc. Qu'ils les vérifient seulement avec soin 
dans les auteurs français de la bonne époque (56). 

En les vérifiant donc, ces expressions particu- 
lières à notre parler franco-canadien, nous nous 
rendrons compte et bien vite qu'un bon nombre 
doivent être sans miséricorde vouées au décri, 
car notre langue ne se compose pas seulement 
des archaïsmes que Faguet nous recommande de 
conserver. 11 en est, certes, qui méritent le plus 
beau sort et toute notre dilection; il en est de 
beauté parfaite, d'aloi bien français et qui sont 
propres à enrichir une langue, cette langue fût- 
elle la riche langue française. Il ne s'agit donc 
que de les chosir. "Tu sauras dextrement choisir 
et approprier à ton œuvre les mots plus signi- 
ficatifs de notre France quand tu n'en auras pas 



82 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 

de si bons ni si propres en ta nation" recom- 
mande Ronsard; puis encore: "Ne se faut 
soucier si les vocables sont gascons, poitevins, 
normands, manceaux, lyonnais ou d'autres pays 
pourvu qu'ils soient bons et que proprement ils 
signifient ce que tu veux dire." Pourvu qu'ils 
soient bons, voilà l'affaire! Et s'ils sont bons, les 
anciens vocables que nous vivifierons et ceux que 
nous fabriquerons de toutes pièces chez nous, 
vous verrez que la langue officielle, la langue 
académique les accueillera, ces canadianismes de 
bon aloi, que son renouveau s'enjolivera de 
l'appoint de ces vocables qui sont nos acquêts, et 
de bien d'autres termes populaires ou rustiques, 
en ouvrant son dictionnaire à ce que Lavedan a 
appelé "ces précieuses munitions de la pensée 
française." C'est ainsi qu'elle l'ouvrira demain 
au régiment de mots spontanément éclos dans la 
boue et la gloire des tranchées, entre les Poilus et 
les Boches. "Et ce jour-là, écrit l'un des Qua- 
rante, ce jour-là, nous n'irons pas plus avant. 
Après Boche, on lèvera la séance, en signe de 
fête" (57). 

De nos vocables indigènes, de nos cana- 
dianismes et de nos formes dialectales, il faut, 
insistons-y, savoir effectuer un judicieux départ, 
non pas avec l'excessive sévérité de Vaugelas, 
mais en suivant plutôt le précepte de Fénelon: 
"Autoriser tout terme qui nous manque et qui a 
un son doux, sans danger d'équivoque, n'en 



LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 83 

perdre aucun et en acquérir de nouveaux." Ce 
qu'il est important de ne jamais perdre de vue, 
c'est que ce danger d'équivoque nous est venu, 
nous vient et nous viendra toujours de l'angli- 
cisme contre quoi Tardivel nous mettait en 
garde, il y a déjà quarante ans: "Voilà l'ennemi 1" 

PRÉJUGÉS RELIGIEUX ET NATIONAUX 

Quoi qu'on pense, quoi qu'on dise, quoi qu'on 
fasse, et quoi qu'on en ait, la bonne langue fran- 
çaise est venue et continuera à venir de France, 
et non d'ailleurs. Si nous tenons à parler au Ca- 
nada la langue française ou une langue franco- 
canadienne qui soit respectable et qui reflète nos 
origines, et non quelque sabir américain à quoi 
l'on donnera un nom spécifique, lorsque l'on 
saura à peu près ce que cela est ou ce que cela 
doit être, il faut de toute nécessité que nos 
classes dirigeantes au moins, que nos institu- 
teurs sur qui pèse à peu près toute la responsa- 
bilité de rendre notre langue respectable, que 
tous nos hommes de lettres surtout et nos jour- 
nalistes n'éprouvent aucune répugnance pour la 
littérature française véritable, c'est-à-dire vi- 
vante, c'est-à-dire moderne. M. l'abbé Camille 
Roy, professeur au séminaire de Québec et à 
l'université Laval, écrivain dont les ouvrages 
de critique témoignent assez que cet auteur sait 
de quoi il parle, l'a dit carrément: "Nous 



84 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 

devons nous résigner à faire beaucoup de litté- 
rature /mwçaise au Canada" (^s). Il faut donc 
ne pas être offusqué par ce buisson ardent qui est 
le foyer — le seul — de la langue française et d'où 
s'entendent les voix de France. Expliquons- 
nous là-dessus, et parlons clair. 

On professe à bon droit chez nous que, depuis 
la Conquête, la langue française a été et doit être 
le bouclier qui, au Canada, protège le catholi- 
cisme contre les attaques du protestantisme. De 
même que le Globe de Toronto adjurait, en 1880, 
les Canadiens-français de renoncer à leur langue 
maternelle pour entrer dans le courant de la 
civilisation britannique, de même notre clergé et 
nos hommes politiques de toute couleur, c'est- 
à-dire la plus forte influence qui ait agi et qui 
agisse encore sur nos populations francophones, 
^ ont de tout temps défendu la langue française 
pour sauvegarder la religion. Incontestablement, 
le français doit d'abord son maintien, en notre 
pays, à cette spirituelle fonction qu'on lui a 
assignée et qu'il a remplie. Le clergé qui, à cet 
égard, représente au premier chef la population 
franco-canadienne, fait la langue française si 
inséparable du catholicisme, qu'il exclut les 
protestants de langue française de toutes les 
associations nationales. Reste à savoir si cet 
exclusivisme, qui produit naturellement de 
l'ilotisme et des sécessions, est plus avantageux 



LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 85 

que nuisible à l'avancement du français, comme 
langue, au Canada (^^). 

Des catholiques anglophones prêchent na- 
turellement l'inverse, à savoir que le progrès du 
catholicisme au Canada exige son adhésion à la 
langue de la majorité, c'est-à-dire à la langue 
anglaise. Cette théorie a été définitivement 
formulée par l'archevêque de Westminster, en 
plein congrès eucharistique, à Montréal, il y a 
cinq ans; et nous savons comment M. Henri 
Bourassa, qui suivait Mgr Bourne au programme 
des discours, releva le gant et comment fut ainsi 
réduite à sa plus simple expression l'accaparante 
théorie anglo-catholique de l'œcuménisation de 
la langue anglaise (^o). 

Tant y a que la langue française reste, comme 
elle l'a été, le principal organe du catholicisme 
canadien. Le traité de Paris ayant fait repasser en 
France la majorité des notables qui, par leur in- 
fluence ou leur fortune, auraient pu adoucir le 
sort de leurs compatriotes coloniaux soudaine- 
ment livrés à la domination anglaise, la conquête 
eût tôt fait d'assimiler les vaincus sans res- 
sources, si le clergé, abandonné comme eux, 
n'avait pris soin de protéger leur nationalité en 
défendant leur langue et leur foi. L'on ne voit 
guère, en effet, que, depuis 1 763, la France ait 
eu quelque souci ni même quelque souvenance 
de ses colons restés au Canada. Les troubles 
civils qui éclatèrent en 1837 rappelèrent à la 



86 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 

France que nous existions (^^) ; le règlement de 
ces troubles donna lieu à un rapprochement 
amical entre l'Angleterre et la France, et, le 
13 juillet 1855, pour la première fois depuis 92 
années, un vaisseau français parut dans les eaux 
canadiennes: 

La France nous avait laissés grandir loin d'elle. 
Nous léguant son nom seul avec son souvenir; 
Et le pauvre orphelin, à tous les deux fidèle. 
N'avait su, dans son cœur, qu'absoudre et que bénir. 

Il avait tout gardé, ses antiques franchises. 
Et son culte et sa langue, et — peuple adolescent — 
Montrait avec orgueil ses libertés conquises, 
A côté de ses droits scellés avec son sang (62). 

Ses antiques franchises, son culte, sa langue, ses 
libertés et ses droits, le Canadien-français en 
était redevable à ses prêtres, qui groupèrent la 
famille autour des clochers de village, lui four- 
nirent des écoles, lui indiquèrent et lui pro- 
curèrent souvent les moyens de résister aux per- 
sécutions des vainqueurs; il en était aussi rede- 
vable à ses premiers parlementaires sous le nou- 
veau régime, aux Joseph Papineau, aux Panet, 
aux Bédard, aux Lotbinière, aux Rocheblave et 
et aux Bonne qui, en 1791, sauvèrent )a langue 
française de l'exécution du Parlement canadien 
(63), comme en 1841-42 La Fontaine, et en 1871 
Cartier la sauvèrent de nouveau. Cette époque de 
près d'un siècle d'abandon complet, au point de 
vue français, et de gestation politique parfois 
oppressive, au point de vue anglais, fut exacte- 



LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 87 

ment celle où commença à se déterminer cet 
équilibre canadien qui devait demeurer "l'équi- 
libre instable et complexe de deux races rivales, 
de deux religions jalouses, de deux langues 
différentes" (^*). 

Or, le clergé avait jugé de bonne politique 
d'accepter le nouveau régime, de s'y soumettre 
avec fidélité et de maintenir ses ouailles dans le 
loyalisme; et il est assez naturel que, dès cette 
époque, le clergé tînt rigueur à la France de son 
abandonnement et de sa foi-mentie, et qu'il 
nourrît dès lors à son endroit une aigreur et une 
suspicion que les événements de 1 789 allaient 
définitivement confirmer et justifier. Cette 
époque fut donc aussi exactement celle où notre 
clergé, maître légitime de l'enseignement, puis- 
qu'il en était le créateur, le défenseur, le sau- 
veur même et le seul pourvoyeur, établit les 
méthodes et les systèmes éducationnels répon- 
dant à ses propres desseins et apaisant ses pro- 
pres appréhensions politiques, convenant le 
plus parfaitement enfin aux destinées nouvelles /, 
qu'il voyait réservées à la race française au 
Canada. En tout état de cause, ces méthodes 
et ces systèmes produisirent la fusion définitive 
des différents éléments linguistiques apportés au 
Canada par les colons de France, et en firent la 
primitive langue franco-canadienne qui s'en est 
allée se répandant par le vaste Canada, s'amé- 
liorant ici, se pervertissant là, conservant ailleurs 



88 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 

son caractère intact, selon les circonstances de 
temps ou de lieu, et de par les influences am- 
biantes, favorables ou défavorables. 
Citons encore J. -Edmond Roy: 

Replié sur lui-même, ayant encore la nostalgie du passé , 
l'habitant éprouvait une grande répugnance à apprendre 
ou à se servir de mots anglais. 

Pour peindre ou exprimer les choses nouvelles qu'il 
voyait, il cherchait dans son vocabulaire les locutions 
anciennes auxquelles il donnait un sens que la stricte 
grammaire n'admet pas, ou encore il inventait des idio- 
tismes. 

On accuse beaucoup les Canadiens d'aujourd'hui de 
parler une langue dégénérée, d'user de locutions ou 
d'abréviations inconnues aux Français modernes. Mais 
est-ce que la nécessité n'est pas une loi qui s'applique aussi 
bien aux langues parlées qu'à toutes les circonstances 
de la vie ? (65) 

Et M. Emile Salone, qui possède cet avantage 
sur la plupart de nos historiens nationaux, qu'il 
a eu "directement accès au trésor des Archives 
de Paris": 

Mais ce sont des laboureurs, rien que des laboureurs. 
Ils se suffisent à eux-mêmes. Tandis que les Anglais 
installent leurs soldats, leurs fonctionnaires, leurs mar- 
chands, leurs ministres à Québec et à Montréal, ils peuvent 
s'isoler dans leurs paroisses, échapper, en fait, au contact 
de l'étranger (66). 

Les efforts que notre clergé a faits et les obs- 
tacles sans nombre qu'il a surmontés à cette 
époque pour sauver la langue française sont 
relatés par tous nos historiens et annalistes, et 
ses mérites incontestables sont si peu contestés, 
si connus d'ailleurs et si reconnus, qu'il n'y a pas 



LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 89 

lieu de les redire ici autrement que pour mémoire 
et faire état de cette donnée de tout premier plan 
dans l'histoire de la langue française au Canada. 
Cependant, la reconnaissance très sincère de ce 
fait historique nous met à l'aise pour noter, d'au- 
tre part, que c'est à ces méthodes et systèmes 
éducationnels à l'épreuve des idées françaises que 
l'on peut, dans une certaine mesure, imputer 
l'état d'imperfection actuel de la langue fran- 
çaise au Canada. En effet, notre clergé, générale- 
ment, et, d'une façon particulière, notre bas 
clergé (6^) — qui, à le prendre dans son ensemble, 
connaît la France seulement par ce que nos jour- 
naux ultramontains, férocement francophobes 
et essentiellement cléricaux, s'avisent de lui en 
raconter (®^) — ne veut, de la France, que son lan- 
gage. Et pour être plus certain qu'avec le fran- 
çais moderne n'entreront point dans nos parois- 
ses et dans nos collèges les idées aussi modernes 
dont la langue est le véhicule naturel, ce clergé 
estime plus prudent de s'en tenir au français du 
XVI le et du XVI Ile siècle et de se convaincre 
volontiers que cette langue louis-quatorzienne 
vaut mieux que celle d'aujourd'hui, et que celle 
d'aujourd'hui n'est point indispensable. De sorte, 
par exemple, que les élèves de nos collèges classi- 
ques terminent leurs humanités et sont faits 
bacheliers es lettres sans même se douter 
de ce qu'est la littérature française contem- 
poraine. 



90 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 

Que l'on ne vienne pas dire, de grâce, que 
"seule, la littérature anticléricale, libre-penseuse, 
athée et pornographique est pourchassée par nos 
prêtres" . . . Pour que l'on nous fasse accroire 
cela, il faudrait n'avoir pas vu la liste des ou- 
vrages importés de France et dont les doua- 
niers québécois, entre autres, ont opéré la 
saisie aux chefs d'immoralité et d'obscénité, 
conform^ément à des instructions qui ne sont 
point celles des autorités fédérales, puisque le 
ministre des douanes lui-même (qui est actuelle- 
ment et qui est habituellement un Canadien- 
anglais protestant) doit parfois intervenir pour 
modérer le beau zèle des agents québécois et 
lever des saisies qu'ils ont intempestivement 
opérées (^^). Pour que l'on nous fasse accroire 
cela, il faudrait ne pas savoir quel soin l'on met, 
depuis quelques années, à éloigner de nos maisons 
d'éducation les professeurs d'origine française, 
ni avoir entendu les confidences de certains pro- 
fesseurs de littérature venus de France, des 
catholiques de la plus belle eau et même des 
ecclésiastiques, qui s'en retournent dégoûtés 
de ce qu'on ne leur permet point, au Canada, 
d'enseigner la littérature moderne — en sorte que 
les étudiants anglais de nos universités protes- 
tantes ont cet avantage de suivre un cours 
véritable de littérature française, par pur luxe, 
tandis que les étudiants français des universités 
catholiques, nos étudiants pour qui pareil cours 



LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 91 

serait un enseignement de première nécessité, 
n'ont point cet avantage. Pour que l'on 
nous fasse accroire cela, il faudrait avoir 
pu trouver, dans une bibliothèque qui n'est 
pas une bibliothèque de référence ou sco- 
laire, mais une bibliothèque générale et 
publique, le Nouveau Larousse illustré, qui ne 
se trouve point dans cette bibliothèque générale 
et publique, parce que ses administrateurs cana- 
diens-français et catholiques ont cru devoir riva- 
liser de cant avec les plus puritains de nos com- 
patriotes, en excluant ce dictionnaire universel 
encyclopédique, indispensable sans doute, mais 
qui reproduit malheureusement des chefs-d'œu- 
vre de la peinture et de la sculpture, et que ces 
chefs-d'œuvre comportent parfois du nu ... . 
"Couvrez ce sein que je ne saurais voir" {Tartufe, 
III, 2). Pour que l'on nous fasse accroire cela, il 
faudrait ne pas avoir admiré le joli coup d'arrière- 
rencontre qui blousa définitivement la bille 
lettrée de M. Carnegie, dans la partie de billard- 
carambolette qui se joua sur le drap coulant du 
conseil municipal de Montréal, en 1903-04, afin 
de célébrer l'ofïre, que cet éducateur milliardaire 
faisait à la métropole du Canada, d'une biblio- 
thèque publique . . . pour les adultes. Pour que 
l'on nous fasse accroire cela, il faudrait que M. 
l'abbé Camille Roy n'eût pas écrit ceci dans sa 
Naturalisation de notre littérature: 



92 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 

De cette indigence ["notre littérature pédagogique — je 
ne parle, pour le moment, que de celle de notre enseigne- 
ment secondaire — est fort pauvre"], de cette pénurie, de 
cette incapacité où nous avons été jusqu'ici de faire quel- 
ques-uns des livres classiques dont nous avons besoin, je ne 
veux pas ce soir examiner les causes. Qu'il me soit seule- 
ment permis de dire que plus vite on pourra faire à nos 
professeurs de collèges et de petits séminaires, en parti- 
culier aux professeurs des classes de lettres, des conditions 
d'existence qui leur laissent quelque loisir pour le travail 
personnel; que plus vite surtout on comprendra qu'une 
initiation à ce travail personnel est indispensable, et que 
des études préparatoires spéciales, loin d'être une affaire 
de luxe, leur sont absolument nécessaires; que plus vite on 
se décidera donc à les faire bénéficier, en France ou ailleurs, 
des avantages de l'enseignement supérieur des lettres; que 
plus vite, en un mot, on se préoccupera de hâtir en hommes, 
et plus vite aussi on augmentera, avec la valeur et le 
prestige de notre corps enseignant, les chances de voir se 
multiplier parmi nous des auteurs qui fassent au moins des 
manuels. Et peut-être aussi, et par surcroît, mettrons- 
nous fin à ce spectacle anormal d'une littérature cana- 
dienne qui se développe, c'est-à-dire qui recrute ses ou- 
vriers actifs, surtout à côté et en dehors de nos maisons 
d'éducation (70), 

Enfin et en un mot, pour que l'on nous fasse 
accroire cela, il faudrait ne rien connaître de ce 
qui s'enseigne dans nos collèges C^^). 

L'auteur de cette étude rapportera le fait 
suivant, si le lecteur veut bien l'autoriser à 
se mettre un instant en cause, à titre de témoin 
facilement corroborable: 

Au collège des jésuites de Montréal, dont j'ai 
suivi le cours classique complet, on ne nous en- 
seignait à peu près rien des auteurs contem- 
porains; et l'on voudra bien ne me point chicaner 
si je place, sans le surfaire, parmi les auteurs 
contemporains indispensables à l'enseignement 



LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 93 

littéraire et même philologique, Victor Hugo, ce 
rénovateur énergique de la langue du XVIIe et 
du XVIIIe siècle, ce vigoureux émondeur qui 
secoua le vieil arbre de la littérature française, le 
débarrassa de tout le mort-bois et de toutes les 
feuilles sèches qui étouffaient ses bourgeons en 
pousse, et fit passer dans sa ramure l'air et l'azur 
d'un renouveau qui lui donna toute sa fraîcheur, 
toute sa robustesse, toute sa clarté, tout son 
éclat moderne. Or, des romans sociaux, des- 
criptifs et historiques de ce chef-d'œuvrier, de 
ses drames qui reconstruisirent les bases du 
théâtre, de ses œuvres de morale et d'esthétique, 
pas une ligne, pas un mot. De toute son œuvre 
poétique Ç^^), aussi féconde qu'éblouissante, un 
petit volume, "Pour les enfants,'' qui n'est pas de 
Victor Hugo, mais d'un quelconque frère igno- 
rantin qui a osé opérer, dans cette œuvre poé- 
tique de génie, une quelconque glane devant à 
son gré rassasier des cerveaux d'enfants, un 
choix de tout repos et qu'il a effectivement 
intitulé: Pour les enfants. . . Est-ce que ce titre 
n'est pas un symbole, et ne suffît-il pas à nous 
donner la clef de la situation ? Pour les enfants! 
L'élève n'est pas enseigné à discerner, à exer- 
cer sa critique, son goût, son jugement, son 
libre-arbitre, même sa conscience; on lui pré- 
pare une bouillie et il ne doit pas sucer autre 
chose. De même, en philosophie, il doit se satis- 
faire d'un triple extrait de la Somme de saint 



94 LA LANGUE FRANÇALSE AU CANADA 

Thomas, avec, comme accessoires, quelques 
thèses agréables aux scholastiques ou facilement 
réfutées par eux. Mais sur ce qu'ont professé les 
grands philosophes, depuis Socrate et même 
avant lui, jusqu'à Taine et Renan, pour ne pas 
venir jusqu'à MM. Boutroux et Bergson; sur ce 
qu'a été la pensée universelle depuis que l'intelli- 
gence humaine a formulé ses conceptions de la 
sagesse et de la vérité, sur ce qu'ont été les 
déviations, les chutes, les reprises, les essors et 
l'évolution de cette pensée humaine, aucune 
initiation, pas le moindre aperçu, pas un mot. 
Inutile et trop dangereux! Safeiy first ! O jours 
sept et septante-sept fois sereins de VAlma 
mater ! L'élève reçoit tout son bagage philoso- 
phique in a nuUshell, dans une coque de noix 
thomique: ça ne l'encombre point, et, pour faire 
son petit bonhomme de chemin et vivre sa 
petite bonne femme d'existence, ça le leste de 
tout, hormis de sens pratique et de connaissances 
humaines. Il a cultivé le grec jusque dans ses 
racines, il s'est nourri de latin jusque dans ses 
délicatesses. Il ne connaît pas suffisamment 
encore sa langue maternelle pour rédiger de 
légère main une lettre que des connaisseurs 
puissent lire sans sourire un peu, ni l'anglais 
suffisamment pour se mettre en rapports avec 
ses compatriotes qui s'occupent plus spéciale- 
ment de business; mais il acquerra cela tout seul, 
puisque — hormis d'or, d'argent et de billon — il 



LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 95 

est foncé de toutes les richesses. Le juste super- 
flu! s'écriait Murger qui prenait ainsi la vie en 
artiste, en bohème. Le nécessaire viendra par 
surcroît. Il n'y a rien là que de très gentil et de 

très mignon: un vrai déjeuner de soleil 

Pour les enfants! 

Lorsque, malgré cette formation ad usum 
Delphinorum, cette scolarité qui puérilise à 
jamais les pensées et les sentiments, l'on réussit 
à devenir presque des hommes, n'a-t-on pas 
raison d'en rire, mais à la façon de Figaro, 
puisqu'on en pleure aussi ? Car il paraît que 
c'est la seule alimentation qui nous convienne. 
En effet, certains esprits éclairés et avertis, 
patriotes et aimant sincèrement la langue fran- 
çaise, ne laissent pas de prétendre, d'expliquer 
et de croire, ainsi que l'un d'eux me l'a for- 
mellement soutenu, "que le système d'éduca- 
tion que le clergé nous a donné convenait et 
convient encore au tempérament de notre 
race, et qu'à la faveur de nul autre procédé 
notre hérédité ne se serait sentie plus à l'aise, 
notre pensée ne se serait développée plus libre- 
ment, notre parler ne se serait formé mieux. 
C'est cela qui nous a gardés et sauvés, à travers 
les difficultés sans nombre, et c'est cela qu'il faut 
garder sous peine de nous renier nous-mêmes et 
de forfaire à l'honneur". . . . Cet argument 
comporte qu'en se jetant tout à fait dans le 
courant français, en tenant la France pour 



u 



96 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 

sa patrie spirituelle ou littéraire ou seule- 
ment linguistique, en lui conservant à cet égard 
un culte intégral, l'esprit canadien se dégagerait 
trop du lien catholique, force de sa résistance 
contre le protestantisme anglaisant. 

Le dilemme ne manque pas de solidité; néan- 
moins, il ne laisse pas d'être inquiétant pour la 
langue française que nous voulons cependant 
conserver chez nous. M. André Siegfried s'en 
est rendu compte et l'a même scrupuleusement 
noté dans son étude sur le Canada: 

Ou bien les Canadiens français resteront étroitement 
catholiques, et alors ils auront, dans leur isolement un peu 
archaïque, quelque peine à suivre la rapide évolution du 
Nouveau Monde; ou bien, ils laisseront se détendre les 
liens qui les unissent à l'Eglise, et alors, privés de la cohé- 
sion merveilleuse qu'elle leur donne, plus accessibles aux 
pressions étrangères, ils verront peut-être de graves fissu- 
res se produire dans le bloc séculaire de leur unité (73). 

Si donc il est jugé prudent ou nécessaire de 
nous tenir à respectueuse distance de la France 
moderne, afin de conserver intégralement la 
cohésion spirituelle et la sujétion catholique qui 
sont la condition sine qua non de notre survi- 
vance française au Canada, n'est-il pas probable 
que cet éloignement et surtout cette sépa- 
ration rende difficile l'évolution du parler 
franco-canadien et empêche ce parler d'évoluer 
de conserve avec la langue de France ? 



LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 97 

LA LANGUE FRANÇAISE MODERNE 

Car la langue et les mots ont une vie propre; 
ils évoluent, se transfoiment sans cesse, et 
conservent les meilleurs éléments des formations 
antérieures, en s'épurant et en s'assimilant des 
éléments nouveaux (^'*). Les grammaires nous 
enseignent les transformations successives de 
la langue française, et les bons manuels don- 
nent même des morceaux choisis d'auteurs 
anciens à traduire en français moderne (^s). 
Pour ne compter que du XVIe siècle, Marot, 
Rabelais, Calvin, Ronsard, Montaigne, Fran- 
çois de Sales et Bérulle, Théophile de Viaud, 
Malherbe, Vaugelas et Bouhours, Descartes et 
Pascal, l'hôtel de Rambouillet, Molière, Ménage, 
La Bruyère, La Fontaine, Corneille et Racine, 
Mme de Sévigné, Bossuet, Boileau, Fénelon, 
Le Sage, Fontenelle, Montesquieu, Marivaux, 
l'abbé Prévost, Voltaire, Rousseau, Diderot, 
Restif de la Bretonne, Chateaubriand, Lamen- 
nais, Musset, Lamartine, Victor Hugo, Flaubert, 
les Concourt, Péguy, Anatole France et Rostand 
marquent seulement quelques-unes des étapes 
franchies par la langue française au cours des 
quatre siècles derniers. 

Ecoutons Anatole France, par exemple: 

Je songeais que les métaphysiciens, quand ils se font un 
langage, ressemblent à des remouleurs qui passeraient, au 
lieu de couteaux et de ciseaux, des médailles et des mon- 
naies à la meule, pour en effacer l'exergue, le millésime et 



98 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 

l'effigie. Quand ils ont tant fait qu'on ne voit plus sur 
leurs pièces de cent sous ni Victoria, ni Guillaume, ni la 
République, ils disent: "Ces pièces n'ont rien d'anglais, 
ni d'allemand, ni de français; nous les avons tirées hors 
du temps et de l'espace; elles ne valent plus cinq francs: 
elles sont d'un prix inestimable, et leur cours est étendu 
infiniment." Ils ont raison de parler ainsi. Par cette in- 
dustrie de gagne-petit les mots sont mis du physique au 
métaphysique. On voit d'abord ce qu'ils y perdent; on ne 
voit pas tout de suite ce qu'ils y gagnent. (76) 

N'est-ce pas cela mêmeî> 

Par une industrie de pense-petit, sinon de 
gagne-petit, notre langage est mis du physique 
au métaphysique, du vital au léthifère. Les mots 
sont des êtres animés, et le langage un corps vi- 
vant; le système de Stahl s'applique consé- 
quemment à la langue: la vie est la conservation 
de ce mélange corruptible dont se compose le 
corps; l'instrument nécessaire à cette conserva- 
tion, c'est le mouvement. La méconnaissance de 
cet animisme du verbe n'empêche pas notre 
parler de suffire encore au culte métachronique 
et populaire, peut-être; mais qu'elle favorise la 
formation d'un parler, non pas littéraire, mais 
seulement vivant et florissant ou qui s'achemine 
à le devenir, c'est moins probable. Cependant, 
son cours, à ce parler tardigrade, est étendu in- 
finiment, comme celui de ces monnaies qui 
n'ont plus ni exergue, ni millésime, ni effigie, 
qui sont donc démonétisées et, en acquérant un 
prix de relique chez les antiquaires, se dédomma- 
gent et s'accommodent d'avoir perdu toute 
valeur courante dans tous les pays de la terre. 



LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 99 

C'est tout de même aussi que le vieux fran- 
çais peut être tenu, sinon absolument pour une 
langue morte, comme l'ont cependant jugé des 
auteurs qui passaient pour s'y connaître, du 
moins pour une langue primeraine et caduque. 
Les Hellènes ou les Romains n'entendent goutte 
au grec de Démosthène ou au latin de Cicéron, 
pas plus que nous comprenons généralement le 
français du moyen âge. Toutes les langues ne 
vivent donc qu'en se transformant et, pour 
parler bien, il est aussi nécessaire de suivre 
l'évolution de sa propre langue et s'inspirer du 
souffle qui la ranime constamment, qu'il est 
dangereux de s'arrêter à l'une de ses formes 
périmées qui deviennent de plus en plus diffé- 
rentes et même étrangères aux formes nouvelles 
et surtout à la forme actuelle qu'elle a acquise 
dans son évolution. 

Les plus prestigieux de nos orateurs et de nos 
écrivains catholiques, dans le religieux comme 
dans le laïque, tous ceux d'entre eux qui font 
œuvre féconde pour le maintien et le relèvement 
de la langue française, organe du catholicisme, et 
qui peuvent aussi prêcher d'exemple, doivent 
leur mérite et leur prestige aux études qu'ils ont 
pu faire en France, dans la France moderne, ou 
tout au moins à leurs études de la littérature 
française moderne. A telles enseignes que 
l'évêque d'Orléans, qui s'y connaît en orateurs, 
a pu adresser ce compliment à ceux des nôtres 



100 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 

c^u'il entendit à Québec: "Voix très françaises 
tout cela, Monseigneur; voix qui vous ont parlé, 
auxquelles vous avez prêté l'oreille, si bien qu'en 
nous inclinant devant vos qualités, nous avons ce 
demi-orgueil de nous incliner devant quelque 
chose de chez nous" (7^). 

Cela est fort bien pour les princes, pour l'aris- 
tocratie; mais nos élèves, nos étudiants, nos 
dirigeants de demain, sinon tout le troupeau, 
doivent-ils s'accommoder du français imprimé 
d'il y a deux ou trois siècles, de cette langue qui, 
prenons-y garde, fut réellement l'organe de la 
pensée gallicane? A preuve que M. A. -M. 
Elliott, dans l'étude qu'il consacrait, en 1884, à 
notre langue, notait déjà et publiait que nous 
sommes "complètement séparés, par la pensée et 
par les sentiments, de la France moderne" (^^). 

Et vingt ans après M. Elliott, l'abbé Félix 

Klein écrivait de même: 

Ayons le courage de le dire comme nous l'avons vu de 
nos yeux et entendu de nos oreilles: les Canadiens s'éton- 
nent, s'indignent, se détachent de nous . . . Plaise à Dieu 
que ces sentiments d'amertume disparaissent bientôt, eux 
et la cause d'oia ils proviennent; mais, s'ils duraient de 
trop longues années, c'en serait fini de l'amour des Cana- 
diens pour le vieux pays (79). 

Or, instituer de nos jours ce que de son temps 
Victor Hugo appelait des "douaniers de la 
pensée," imposer une langue ancienne ou cadu- 
que à un peuple nouveau, ou "cristalliser dans le 
respect d'une forme consacrée" la langue d'un 
peuple en croissance et qui prétend non seule- 



LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 101 

ment survivre, mais vivre, n'est-ce pas tenter 
un phénomène qui ne se sera pas encore vu, que 
je sache, dans l'histoire de l'humanité et qui, au 
demeurant, ne paraît guère réalisable, parce que 
contre nature ? 

Toute langue est dans une perpétuelle évolution. A 
quelque moment que ce soit de son existence, elle est dans 
un état d'équilibre plus ou moins durable, entre deux 
forces opposées qui tendent: l'une, la force conservatrice, 
à la maintenir dans son état actuel; l'autre, la force révo- 
lutionnaire, à la pousser dans de nouvelles directions .... 
Qu'arrivera-t-il si l'une des deux forces est seule à agir, 
tenant l'autre en respect et l'annulant ? Quand la force 
révolutionnaire, néologique, reste inerte et que la langue 
s'immobilise, il y a péril pour celle-ci. Assurément des 
peuples dont la civilisation est sans changement et sans 
histoire peuvent garder indéfiniment leur langue intacte; 
la pensée ne changeant pas, l'expression de la pensée n'a 
pas à changer (80). Mais quand un faux respect de la tra- 
dition interdit au langage de suivre le cours des idées et 
qu'il y a contradiction entre la pensée de la nation et la 
forme qu'il lui fait revêtir, la langue peut s'épuiser et 
périr. Nous en avons un exemple illustre dans le latin 
classique, le latin des écrivains et de la haute société ro- 
maine, qui se refusa à suivre le latin populaire dans le 
libre jeu de son développ>ement, se cristallisa dans le 
respect d'une forme consacrée, et vers la fin de l'empire 
périt d'épuisement, laissant la place à cet idiome popu- 
laire si plein de force et de vie qu'une famille nombreuse 
de langues et plus nombreuse encore de dialectes sortit de 
son sein, toute prête à conquérir jxjur son compte l'empire 
que l'autre abandonnait. (Darmesteter, La vie des mots) . 

"Si nos beaux cousins du Canada mêlent, aux 
sentiments affectueux qu'ils nous gardent, une 
nuance de dédain pour nos agitations politiques, 
nous n'allons pas nous en offenser," écrivait M. 
Maurice Barrés en s'émerveillant du "miracle 
canadien," Cette nuance de dédain est certaine- 



102 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 

ment légitime et elle peut nous empêcher d'ad- 
mirer la France comme Montaigne aimait 
Paris "jusques à ses verrues et ses taches." Mais 
ce qui est moins admissible, c'est que l'on veuille 
foncer cette nuance jusqu'au noir opaque; c'est 
que l'on s'efforce d'intercepter toutes relations 
intellectuelles et que l'on élève, entre la France 
qui n'est plus la Vieille-France et le Canada qui 
n'est plus la Nouvelle-France, non seulement 
"une digue intellectuelle qui filtre le flot pour en 
recueillir la pureté" (Lamy), mais une barricade 
de préjugés sur quoi doit s'amortir et s'éteindre 
la lumière de France, cette lumière dont on veut 
à toute force n'apercevoir que le brandon révo- 
lutionnaire (®^) ; c'est enfin que, si nous devons 
nous clôturer et nous embastiller chez nous afin 
de préserver plus sûrement notre caractère dis- 
tinctif, nous allions exagérer cet isolement jus- 
qu'à rompre nos communications avec la source 
même de notre propre parler. 

Cette prévention religieuse accuse la France 
d'avoir été le berceau de la libre-pensée, de la 
franc-maçonnerie et de l'anticléricalisme — ce 
qui est historiquement faux {^^). On en veut 
surtout, depuis ces dernières années, au gouver- 
nement discordataire de la République française, 
et un certain nombre de prêtres de notre bas 
clergé (qui compte d'honorables exceptions, 
empressons-nous de le proclamer) couvrent la 
France tout entière de l'aversion qu'ils ont 



LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 103 

vouée à ses récents ministères. Or, il est facile de 
constater, ou tout au moins de s'imaginer les 
résultats que produit, chez notre populaire 
crédule et soumis, la profession de ces senti- 
ments francophobes; car on les professe comme 
on les ressent, c'est-à-dire avec toute l'ardeur 
dont on est capable {^^). 11 faut donc montrer 
moins d'étonnement que de regret de voir nos 
populations, françaises de nom, de tempéra- 
ment et de sang, devenir de plus en plus sourdes 
aux voix de France. Ces résultats furent assez 
largement constatés, et ces regrets furent assez 
profondément éprouvés par les zélateurs du 
Comité France-Amérique, entre autres, qui 
entendirent combien de Canadiens-français ré- 
pondre à nos appels de secours, non pas pour le 
gouvernement Combes, Briand ou Viviani, mais 
pour les femmes et les enfants des soldats fran- 
çais à leur poste dans les tranchées: "Que devons- 
nous à la France?" . . . Crémazie et Garneau 
sont heureusement morts sans soupçonner que 
pareille question pût venir à des lèvres cana- 
diennes-françaises ! 

OUVRONS L'ŒIL, MAIS LE BON I 

Sans doute, la politique combiste a-t-elle 
fourni un joli prétexte à l'hostilité de nos catho- 
liques indisposés contre la France. Cependant, 
pour ne pas complètement passer pour des jo- 
crisses et des jean-jean, il serait sage de prendre 



104 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 

vue d'une situation qu'il plaise au ciel qu'un 
historien canadien sache exposer avant qu'il soit 
trop tard: c'est à savoir que, si la guerre date 
de 1914, et si la dernière séparation de l'Eglise et 
de l'Etat en France date de 1905-06, Y avant- 
guerre, c'est-à-dire les préparatifs clandestins de 
l'Allemagne, date de plus loin et même d'un peu 
plus loin que s'est fait remarquer la virulence par- 
ticulière et populaire de notre esprit antifrançais 
qui semble en train de nous dévoyer de notre 
destinée propre. Depuis le début des hostilités 
européennes, nous apercevons à ciel ouvert 
les effets de la puissance austro-boche aux 
Etats-Unis. Cette puissance austro-boche s'ac- 
commode du catholicisme et l'exploite si adroite- 
ment, qu'un journal clérical comme la Croix de 
Montréal, au moment le plus critique de la 
guerre, publie sans la moindre pudeur ses sympa- 
thies pour l'Autriche et pour l'Allemagne, et tout 
ensemble ses antipathies pour l'Angleterre et ses 
alliés. Voulant à tout prix arriver à ses fins et 
compromettre, abaisser, avilir et donc ruiner et 
écraser le prestige français et anglais de par le 
monde, la Bocherie n'a point négligé d'utiliser 
l'ardeur catholique, chez tous les peuples que 
meuvent les préjugés religieux, chez les Cana- 
diens aussi bien que chez les Irlandais, les Es- 
pagnols, les Portugais, les Syriens, les Fla- 
mands, les Argentins, les Mexicains et les autres 
(84) ; elle a trouvé tout profit à la collabprE^tion 



LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 105 

inconsciente de ces forces populaires qui, pour 
peu qu'on les y pousse, abominent volontiers le 
nom français. A y regarder d'un peu près, la pro- 
pagande religieuse qui se fait depuis quelques 
années au Canada par des journaux spéciaux et 
par des associations de toutes sortes, sous cou- 
leur de répandre la ferveur catholique, sape 
avec persistance l'esprit français, voire l'esprit 
anglais, sacrifie tout à la religiosité: traditions 
d'origine, patriotisme, devoirs même — et ce fai- 
sant épanouit un sentiment nouveau qui 
fait en tous points l'affaire d'une diplo- 
matie commise à la mission particulière 
de germaniser l'univers per fas et nefas, 
au nom de Dieu ou au nom du diable. 
Les manifestations à quoi nous font assister 
certains prêtres qui ridiculisent "mémère l'em- 
pire" et agonisent "la France dégénérée"; les 
meneurs politiques qui enseignent que nous ne 
devons rien à l'Angleterre; une jeunesse fausse- 
ment instruite de ses obligations civiques et qui 
se croit permis de huer nos soldats partant pour 
le champ d'honneur et de déchirer les affiches de 
recrutement; des apôtres de la langue française 
qui, pour leur part, laissent cette langue re- 
tourner en friche; des associations soi-disant 
nationales de jeunes gens que la passion reli- 
gieuse aveugle; des catholiques de toute dignité 
et de toute influence qui n'auront ni repos ni 
cesse que la langue française au Canada, mal- 



106 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 

voulue d'abord, n'ait ensuite été réduite à la 
portion congrue; enfin tous les sévices que le 
parler français et l'esprit britannique subissent 
de nos jours, ne se produisent point en exécution 
de service commandé. Mais ces manifestations 
résulteraient d'un pareil commandement que, 
en simple franchise, il n'en irait pas autrement. 
Et, de toutes façons, BernstofF peut se détirer 
d'aise, dans son fauteuil, et se dire que, décidé- 
ment, ça ne va pas mal, au Canada — pour le 
roi de Prusse. 

Voici un petit triptyque de citations re- 
cueillies dans un même semestre de l'avant- 
guerre, qui irait bien sur le petit autel de notre 
patriotisme: 

De la Patrie (Montréal), 22 août 1907: 

Déjà des capitaux français et belges en nombre consi- 
dérable ont pris le chemin des Etats-Unis et ont été in- 
vestis dans les grandes entreprises financières. Mais 
pourquoi ne réussirait-on pas à amener chez nous, au 
Canada, une bonne part de ces inépuisables capitaux 
français ou belges ? 

Du Canada (Montréal), 15 octobre 1907: 

Un confrère publie ce qui suit: "Sait-on que le capital 
"allemand est devenu un facteur de prospérité au Canada ? 
"C'est dans les Montagnes Rocheuses qu'il se porte de 
"préférence, et le plus beau de l'affaire, c'est que ce 
"capital allemand provient de la fortune particulière de 
"Guillaume .... Les colons allemands ont toujours été 
'les bienvenus au Canada. Les capitaux allemands ne le 
"seront pas moins." 



LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 107 

De la Presse (Montréal), 21 décembre 1907: 

Les affaires suivent le pavillon, a dit un célèbre homme 
d'Etat anglais: les capitaux, eux, n'émigrent guère que 
chez les peuples sympathiques. Si la France a prêté des 
milliards à la Russie, c'est qu'elle est la nation amie et 
alliée, et qu'en dehors de cette alliance des gouvernements, 
il existe une grande sympathie entre les deux peuples. 

Le Français qui lit dans nos journaux que sa présence 
au Canada n'est pas désirable matériellement ou morale- 
ment, fait plus qu'hésiter d'y envoyer ses capitaux; et nous 
avons vu une lettre d'un des grands financiers parisiens, 
d'un des hommes qui président aux destinées d'un groupe- 
ment considérable de capitaux, dans laquelle il disait: 
"L'affaire que vous proposez paraît excellente; mais 
"comment voulez -vous que j'entraîne mon groupe vers un 
"pays dont la presse nous fait entendre d'une manière 
"très significative qu'elle désire notre argent mais non 
"notre présence?" 

"OUE DEVONS-NOUS A LA FRANCE?" 

Cette prévention religieuse, quelle qu'en soit 
la source, est forte aussi de l'alliance d'une quan- 
tité notable de nos hommes politiques, disons 
plus exactement de politiciens que les ques- 
tions matérielles préoccupent plus que notre 
développement intellectuel; elle jouit encore de 
la courte-vue des satisfaits qui se sont convaincus 
que notre pays n'a rien à ambitionner à aucun 
autre. La placidité confortable de ces Canadiens 
jusquau trognon se trouble et leurs nerfs s'aga- 
cent d'entendre incessamment proclamer la 
supériorité du génie français; aussi ne manquent- 
ils point l'occasion de lui témoigner leur dédain, 
pour se dédommager et se calmer, et de commu- 



108 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 

niquer ce beau dédain aux populations mal aver- 
ties contre la déclaration d'hommes aussi con- 
tents de leur ventripotence et de leur sort. C'est 
l'ostracisme dont Aristide-le-Juste fut accablé, 
et c'est ce beau dédain qui fait dire à plusieurs: 
"Que devons-nous à la France •>" 

Il y aurait un chapitre intéressant à écrire sur 
les raisons pour lesquelles la France a abandonné 
le Canada en 1763, et un autre pour comparer 
ces raisons avec celles qui lui ont fait abandonner 
la Louisiane, par exemple, ou l'Alsace-Lorraine. 

M. Emile Salone écrit sur ce sujet: 

On est naturellement porté à juger sévèrement la con- 
duite de ceux qui avaient le devoir de secourir la colonie 
et qui l'ont abandonnée. L'excuse de la compagnie des 
Cent Associés, c'est qu'elle est ruinée. . . Mais que penser 
de l'abandon du roi ! Quand le père Le Jeune écrit à Louis 
XIV que la bonté de sa mère "a empesché jusques à pré- 
sent la ruine entière de la Nouvelle-France," il est mani- 
feste qu'il met beaucoup de complaisance à apprécier la 
valeur des secours que la régente a envoyés ... Il est 
évident qu'il y a chez Mazarin un parti pris de ne point 
attacher d'importance à ce qui se passe en dehors de 
l'Europe. Si Richelieu n'a pu accorder à la colonie qu'un 
court instant d'attention, on peut dire que son successeur 
a voulu tout ignorer de la grande œuvre politique et reli- 
gieuse qui s'accomplit sur les bords du Saint-Laurent, avec 
une telle dépense d'héroïsme. 

Il y a pourtant, à la décharge du gouvernement métro- 
politain, des circonstances qui sont extrêmement atté- 
nuantes: ce sont ces seize années de guerre étrangère que 
la guerre civile vient aggraver. Rapprochons quelques 
faits et quelques dates. En 1642 et 1643, au moment où 
les Cinq Nations se décident à prendre l'offensive, c'est 
Richelieu et Louis XIII qui, coup sur coup, disparaissent 
de la scène et laissent le pouvoir à un enfant en bas âge, 
et à une femme sans énergie comme sans expérience. De 
1650 à 1653, au plus fort de la terreur iroquoise, lorsque 



LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA lOQ 

l'héroïque Maisonneuve avoue à madame de Bullion qu'il 
va renoncer à la lutte, qu'il est au bout de son espérance, 
c'est l'union des deux Frondes, l'exil de Mazarin et, à 
l'api^el de Condé, la moitié du royaume se levant contre 
l'autorité royale. Tout en ne cessant pas de le déplorer, 
on s'explique que, dans une crise d'une telle violence et 
d'une telle durée, la métropole ait oublié la colonie. 

Le Canada a encore contre lui, et cela est grave, les 
partisans d'une politique exclusivement européenne. La 
colonie n'est-elle pas destinée, en temps de guerre, à 
tomber entre les mains des Anglais, 'maîtres de la mer > 
Pour la ravoir à la paix, ne faudra- t-il pas rendre ce qu'on 
aura conquis sur la Meuse, le Rhin, les Alpes? La Nou- 
velle-France devient un perpétuel obstacle à l'agrandisse- 
ment de l'ancienne. Ajoutez qu'il surgit déjà des pro- 
phètes, qui voient juste, du reste, dans l'avenir des Amé- 
riques, pour annoncer, à plus ou moins brève échéance, le 
schisme de la colonie, et sur les bords du Saint-Laurent, 
la création de quelque royaume ou de quelque république 
(85). 

Quoi qu'il en soit, la France nous a abandon- 
nés, la chose est claire; et, depuis, la France offi- 
cielle n'a rien fait pour le Canada. Ceux qui con- 
naissent les principes de la diplomatie française 
savent que sa discrétion, c'est-à-dire sa réserve 
et sa prudence, est une règle que d'aucuns jugent 
excessive et qui lui fait perdre quelquefois la 
partie engagée avec de plus audacieux ou de 
moins scrupuleux. C'est, si vous voulez, un 
défaut du caractère français, un défaut résultant 
de son penchant à ne jamais déserter les régions 
de l'idéal et résultant aussi de son état d'extrême 
civilisation; c'est un défaut comme sont des 
défauts sa minutie en toutes choses, son inap- 
titude aux risques du commerce, son hésitation 
à accaparer et sa négligence à saisir le profit 



110 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 

d'une situation, de même que l'outré désinté- 
ressement de ses penseurs, dans la science et 
dans les arts, et leur apostolomanie un peu 
naïve. Nous aurons beau faire, nous ne dénon- 
cerons jamais aussi violemment ces défauts que 
les Français les ont eux-mêmes dénoncés, 
parfois trop tard, lorsqu'ils se rendirent compte, 
notamment, du détrônement de leur influence 
par la pénétration allemande dans le Levant {^^). 
Pourtant, ce que la France a fait pour nous, 
n'est-ce pas ce qu'elle a fait pour l'humanité 
tout entière ? N'est-ce pas ce qu'elle a fait 
pour la religion, en répandant ses missionnaires 
dans les pays les plus sombres et les plus sau- 
vages (87) ? N'est-ce pas ce qu'elle a fait pour 
la pensée humaine, en la faisant jaillir, en la 
diffusant non seulement urbi, mais orbi, par ses 
savants, ses philosophes, ses écrivains, ses ar- 
tistes, ses prédicateurs, ses conférenciers, ses 
délégués de toutes catégories et ses livres, en 
mettant à la disposition du monde entier l'esprit 
français (qu'il ne faut pas confondre avec l'es- 
prit parisien, ni surtout avec l'esprit du boule- 
vard), l'esprit français dont profite qui veut en 
profiter •* Et n'est-ce pas ce qu'elle vient de 
faire dans la guerre contre la barbarie ? Dès que 
la guerre éclata, l'âme française aussi éclata, 
n'est-il pas vrai, dans toute sa beauté, comme 
éclate un bouton de rose de France; et dans toute 
sa force et toute sa précision, comme explose, è 



LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 111 

hauteur voulue et à distance marquée, un obus 
de 75. Et depuis, comme une fusée éclairante, 
nous avons vu se déployer le génie français, qui 
absorbe et résume toute la puissance et toute la 
vertu françaises. Ce que la France a fait pour 
elle, dans cette guerre, elle l'a fait aussi pour 
l'humanité, et elle l'a fait pour nous, si nous 
nous comptons de l'humanité. Et que fera-t-elle 
encore pour nous ? Elle nous donnera la fierté 
d'être de la victoire . . . 

Un esprit bien français, qui peut bien être 
celui d'Edouard Monpetit, me souffle à l'oreille: 

— Et si cela n'est pas assez, si cela n'est pas 
spécialement fait pour nous. Franco-canadiens, 
rappelons-nous donc qu'elle nous a donné notre 
sang, notre âme, notre langue, et enfin, nom 
d'une pipe, la seule chose dont nous soyons 
orgueilleux: nous-mêmes! 

Oui, elle nous a donné notre langue; et, à 
supposer que la France n'ait rien fait pour nous 
et que nous ne lui devions rien, nous nous devons 
à nous-mêmes, quand ce ne serait que par égoïsme 
et par calcul, de nous tenir dans sa lumière, pour 
vivre la vie que nos pères nous ont transmise, 
comme nous avons besoin des voix de France 
pour nous apprendre à garder la langue française 
au Canada. Enfin, allons jusqu'au bout de notre 
pensée et de la vérité, et rendons-nous compte 
que la question n'est plus de savoir si nous som- 
mes ou si nous ne sommes pas endettés envers la 



112 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 

France. Nos sentiments affectueux, certaine- 
ment flatteurs en leur manifestation, s'ils se 
retirent ou s'étiolent, gêneront davantage notre 
développement intellectuel qu'ils n'amoindri- 
ront l'éclat de la gloire française. Au demeu- 
rant, la France ne nous réclame rien, pas même 
de la gratitude. De tout temps son rôle s'est 
borné à donner: 

Tant plus on foule aux pieds la fleur 
Du safran, plus est fleurissante; 
Ainsi de France, la grandeur. 
Plus on la foule et plus augmente (88). 

Enfin, puisque nous sommes en frais d'établir 
le bilan des influences ultra-nationalistes qui ont 
érigé cette barricade, ajoutons les dénonciations, 
fort plausibles à la vérité, que certains de nos 
historiens ont cru devoir faire des outrances 
commises à notre endroit par des écrivains 
français jouissant d'autorité et possédant un 
savoir qui aurait dû leur dicter des observations 
plus justes. M. Benjamin Suite a publié, en 
1873, une brochure qui nous met à même, dit 
l'auteur, "de juger des erreurs profondes qui se 
sont répandues à notre sujet et qui paraissent 
l'emporter sur des informations plus exactes que 
l'on trouve semées, ça et là, dans quelques livres 
européens où il est question du Canada" (89). 

L'on pourrait composer une nouvelle brochure 
avec les "erreurs profondes" qui ont été com- 
mises, en France seulement, depuis 1873, par des 



LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 113 

écrivains réputés avertis (^o). Il serait aisé, 
d'autre part, de remplir non plus une brochure, 
mais plusieurs volumes et tomes des attestations 
moins fantaisistes et plus obligeantes, voire très 
sympathiques et presque fraternelles que bon 
nombre d'écrivains de France nous ont dé- 
cernées . . . Mais c'est à l'école qu'un hene 
efïace une série de mauvaises notes et non dans 
la communauté humaine où les méfaits pèsent 
toujours plus que les bienfaits dans la balance 
boiteuse des sentiments, où les mieux-faisants 
perdent souvent tout leur mérite au contact des 
préjugés! 

Ajoutons enfin tous ceux d'entre nous qui 
gardent la rancœur d'avoir été pipés ou bernés 
par des chevaliers d'industrie soi-disant fran- 
çais ou l'étant en réalité de nom, mais qui se 
tiennent prudemment à l'écart de nos colonies 
françaises reconnues et respectées aussi bien 
que de notre police, qui galvaudent leur na- 
tionalité, et ne représentent pas plus l'âme 
française que certains Canadiens errants ne 
représentent l'âme canadienne en France ou 
dans les autres pays où ils se rencontrent, c'est- 
à-dire partout. Mais cependant qu'un fripon ne 
doit pas être considéré comme un ambassadeur, 
nous en voulons à la France de nous être laissé 
emberlificoter au ramage d'un oiseau de passage 
— comme on reproche à l'avril la ruine d'un 
coquet chapeau prématurément exhibé au signal 



114 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 

du premier passereau, cependant qu'une hiron 
délie ne fait pas le printemps {^^). 

L'on ne sait pas suffisamment, non plus, que la 
France est le pays où le catholicisme se pra- 
tique cordialement autant que par conviction et 
non par calcul ou hypocrisie, par principe et non 
par frayeur du qu'en-dira-t-on; où pasteurs et 
ouailles s'aiment les uns les autres et professent 
la charité chrétienne avec le culte qui l'enseigne, 
et respectent assez la religion pour ne la point 
mêler à toutes sauces, ou en faire un outil 
servant à des besognes qui ne sont pas toujours 
pies (^2) ^ 

"LA FRANCE DOIT ÊTRE CHÂTIÉE" 

Ils sont multiples, comme on le voit, et 
diversement valables ou vains les motifs de 
cette francophobie qui, chez nos compatriotes 
d'origine anglaise, est raciale et assez naturelle, 
mais qui, chez nous. Canadiens-français, est 
contre nature et le triste produit de préjugés 
haineux. L'on ne veut pas entendre que la Fran- 
ce, aujourd'hui, est la patrie de toutes les libertés 
soumises au droit commun, le foyer de l'épar- 
gne et de toutes les vertus domestiques, non pas 
des "vertus de troupeau" dont parle Nietzsche, 
mais des vertus individuelles et familiales, des 
vertus qui font le civisme; que la France est la 
terre de l'effort et du travail, des plus purs 



LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 115 

idéals, du progrès intellectuel dans toutes ses 
sphères, le pays des arts et des sciences (^^), de 
la science militaire particulièrement et, lorsqu'il 
lui faut prendre les armes, de l'héroïsme aussi, 
de l'héroïsme qui fait des miracles (9*). Il est 
facultatif d'admirer ou de détester les insti- 
tutions de la France, et l'on peut aussi librement 
méconnaître et même répudier son génie, sa 
politique, sa diplomatie, voire sa cuisine, voire 
ses arts, son humanitarisme, et préférer le génie 
anglais, la politique yankee, la diplomatie 
grecque, la cuisine russe, les arts chinois et 
la kulture boche. Mais, avant de traiter la 
France, la France tout entière, comme un pays 
sectaire et antireligieux, avant de la représenter 
comme telle aux populations qui, écoutant leur 
atavisme, la connaîtraient mieux et la pren- 
draient en gré, on devrait au moins, en simple 
justice qui est une vertu chrétienne, ne pas se 
boucher trop hermétiquement les oreilles lors- 
qu'un Mgr Touchet vient dire au Canada: "Ne 
confondez jamais la France qui demeure, avec 
ces hommes qui passent, avec son Parlement"; 
lorsque cet illustre évêque d'Orléans, en plein 
congrès eucharistique et prenant ainsi le taber- 
nacle à témoin de sa sincérité, prosterne son 
éloquence devant le drapeau tricolore, "drapeau 
joyeux qui ne portes dans tes plis ni léopards, ni 
aigles, ni lion, ni bêtes dévorantes, ni oiseau de 
proie, mais des rayons toujours jeunes; drapeau 



116 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 

qui signifies plus encore civilisation que con- 
quêtes, et progrès d'idées que victoire, ô mon 
drapeau, je sais ceux qui te défendraient jusqu'à 
mourir; je cherche, sans les trouver nulle part, le 
cercueil et le plombage assez solides et lourds 
pour t'enfermer à jamais. Il ne faut point déses- 
pérer de la France" (^^). Et lorsque le président 
de la Jeunesse catholique de France nous apprend 
avec quelle ferveur Pie X a porté ce drapeau tri- 
colore à ses lèvres augustes {^^); et lorsqu'un 
chanoine Desgranges nous rapporte avec quelle 
aisance les tribuns catholiques et militants com- 
me lui présentent la doctrine évangélique dans 
les bas-fonds du socialisme français (^7); et 
lorsqu'un supérieur Rigaud démontre en pleine 
ville de Québec que l'irréligion française n'est que 
de surface et ne représente en aucune façon la 
vraie France qui reste, elle, la grande pour- 
voyeuse de toutes les œuvres charitables et de 
toutes les missions, le pays des sanctuaires à la 
Vierge et des grands centres de foi {^^); lors- 
qu'enfin nos propres prêtres, les plus éclairés et 
les plus vénérés, nous enseignent, comme l'a fait 
le digne curé de Notre-Dame de Montréal, du 
haut de la chaire sacrée, qu'il ne faut point sou- 
haiter que la France soit punie, ou, comme Ta 
fait à plus d'une reprise le patriote curé du 
Sacré-Cœur d'Ottawa, demandant au ciel de 
bénir la carrière de nos soldats en France, il faut 
vraiment ne pas vouloir les entendre pour être 



LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 117 

sourds à ces voix (^^). Tous les apôtres venus de 
France pour nous instruire de l'esprit religieux 
de la nation française en regard de son gouverne- 
ment passager; nos prêtres canadiens les plus 
clairvoyants, qui se rappellent Bismarck avouant 
que le plan de l'Allemagne était d'abaisser 
simultanément la France et Rome, l'une par 
l'autre, et qui se rappellent aussi bien Léon 
XIII s'inquiétant de ce que deviendrait le Bon 
Dieu si la France n'existait pas; toutes ces voix 
— qui ne sont pourtant pas des voix profanes, 
mais des voix de la plus haute autorité religieuse 
— toutes les voix de la vérité, de la justice et du 
patriotisme bien compris n'ont pu empêcher 
certains de nos curés de formuler, dans leur 
prône, le vœu que la France devait être châtiée 
— vœu exactement conforme à celui que tous les 
curés bochisants et teutomanes adressent au 
vieux Bon Dieu du kaiser. Et ce vœu comporte 
assez explicitement, n'est-ce pas, que le ciel doit 
collaborer à l'écrasement de la France par l'Alle- 
magne luthérienne et amorale, et par la Turquie 
musulmane qui établissait ces mois derniers, 
pour l'entraînement de ses artilleurs, une butte 
de tir sur le Golgotha, sur le calvaire même de 
Celui qui est venu dire au monde: "Paix sur 
terre aux hommes de bonne volonté" (*°®). 

Mais la Providence n'a que faire de la France 
républicaine, de la République tracassière des 
communautés religieuses! . . . Quelle France donc 



118 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 

aimaient nos pères, qui l'aimaient tout de bon, 
et quelle France donc entrait dans les desseins de 
la Providence pour accomplir les Gesta Dei per 
Francosf La France moyenâgiste, des Albigeois 
et de l'Inquisition > ou la France féodale, de 
Philippe-le-Bel excommunié par Boniface VIII, 
de Charles IX et de la Saint-Barthélémy ? ou la 
France monarchique, de Louis XIV et de Louis 
XV avec leurs libertés gallicanes ? ou la France 
révolutionnaire, des jacobins et de la guillotine? 
ou la France directoriale de Bonaparte, qui pro- 
clama la république à Rome? ou encore la 
France impériale de Napoléon, qui confisqua les 
Etats pontificaux? Non. Il ne s'agit pas de la 
France moyenâgiste, monarchique, révolution- 
naire, républicaine ou autre; il s'agit de la 
France qui est la France, malgré tous ses orages 
et toutes ses tempêtes qui, par définition même, 
passent, et laissent revenir toujours et resplendir 
toujours le soleil, le soleil de France éclairant le 
monde tout entier. Il s'agit de la France tout 
court. France, d'abord! France, toujours! 

Ajoutons sans retard que ces sentiments de 
malveillance à l'égard de la France, exprimés 
dans quelques paroisses canadiennes-françaises, 
l'ont été antérieurement aux mandements de 
l'Ordinaire qui prescrivit la loyauté à la Cou- 
ronne britannique et mit un frein à des vœux de 
châtiment pour une alliée de l'Angleterre (*°^). 
Mais ces outrances, qui ont été commises. 



LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 119 

font souche et s'irradient comme autant de 
foyers de haine, attestent, parmi nos groupes 
catholiques de langue française, des sentiments 
qu'il est indispensable de noter, non seulement 
pour flétrir leur insolence vis-à-vis des familles 
qui ont envoyé leurs enfants soutenir et défendre 
une cause dont dépend le salut de la patrie; non 
seulement pour souligner leur incongruité à se 
formuler précisément à une époque où la France 
se révèle plus belle et plus grande que jamais 
aux yeux des nations émerveillées et de ses 
propres ennemis — car là n'est point notre 
affaire — ,mais parce qu'il est indispensable de 
les noter dans une étude quelque peu sincère de 
la situation faite à la langue française au Canada. 
Ces outrances ne manqueront d'ailleurs pas 
d'être relevées par nos historiens de l'avenir. 

Tout cela n'est pas de nature à favoriser la 
progression de notre parler. 

M. l'abbé Camille Roy s'était déjà suffisam- 
ment rendu compte de cette situation pour oser 
avertir, à sa manière, le personnel de l'université 
Laval de Québec et les membres de la Société du 
Parler français qui assistaient à sa conférence sur 
la nationalisation de la littérature canadienne, 
que "nous devons nous résigner à faire beau- 
coup de littérature /rança^^se au Canada" {^^^). 
S'adressant à un auditoire aussi spécial et sor- 
tant de la bouche d'un prêtre connaissant la 
valeur des mots, cet avertissement de nous 



120 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 

résigner — ce verbe réfléchi plutôt que nous 
résoudre, nous décider, nous disposer, nous déter- 
miner ou tout autre — n'est-il pas significatif 
à point "? 

ANTIPATHIES ANGLAISES 

Les luttes acerbes qui se sont engagées au 
sujet du français au Canada, et notamment la 
crise qui sévit actuellement dans l'Ontario, ont, 
incidemment, ou accessoirement, l'excellent effet 
de fouetter notre vigilance et notre fierté, nous sti- 
muler à formuler notre patriotisme et à mettre, 
dans l'arène, des champions et des énergies qui 
se livrent d'habitude à des exercices moins pro- 
fitables à notre communauté (^^^). Le fait est 
que la majorité des politiciens anglo-canadiens 
qui se piètent contre nos revendications et 
s'acharnent à exiger, comme l'a déclaré le Globe, 
que "every child who passes through the schools 
of Ontario must learn to read and write and 
think in the English language," ne connaissent 
du français que les exemples d'une pureté sou- 
vent douteuse que leur ofïrent certains groupes 
de nos masses. C'est du Canadian French qui ne 
ressemble vraiment pas assez, d'après eux, au 
Parisian French qu'ils ne connaissent d'ailleurs 
pas davantage, qui y ressemble autant, pour le 
moins, que l'anglais généralement vernacuiaire 
que l'on parle un peu partout chez nous res- 
semble à l'anglais parlé à Londres (*^'*). C'est 



LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 121 

la paille que l'on remarque dans l'œil du pro- 
chain. Mais cette paille disparaîtrait, qu'ils ne 
modifieraient point leur appréciation, car ils 
ignorent le français et ne peuvent conséquem- 
ment tenir compte de sa fonction civilisatrice et 
de son importance politique. Catholiques ou 
protestants, les Canadiens de langue anglaise 
ont leurs mobiles particuliers pour combattre 
la diffusion du français. Les catholiques pro- 
fessent plus ou moins sciemment la théorie de 
Mgr Bourne; les protestants ont dans la tête 
que la prédominance de leur religion sera pro- 
portionnée à l'affaiblissement du français. Pour 
les protestants, la langue française est la langue 
catholique, au sens théologique du terme; car je 
doute que la plupart en connaissent le sens 
d'universalité qui, comme chacun de nous le 
sait, est le sens étymologique, primitif et véri- 
table du mot. Et c'est aussi bien qu'il en soit 
ainsi. 

Ces sentiments — l'ignorance à peu près géné- 
rale du français, envenimée par les préjugés 
de race — s'expliquent en somme. Nous-mêmes, 
ne sortons-nous pas du collège avec quelque 
conviction que l'Anglais, dans notre pays, est 
l'ennemi, comme avant la Conquête; et qu'il 
faut aussi bien, pour être honnête homme, être 
catholique? L'expérience de la vie, des choses 
et des gens, nous déprévient peu à peu, apporte 
divers tempéraments à cette croyance enfantine 



122 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 

et nous enseigne un altruisme dont les pré- 
notions font cependant défaut. Mais tous les 
Canadiens-français, du peuple des villes et des 
campagnes, ont-ils acquis, de la vie commune et 
nationale, cette expérience qui achève l'éradica- 
tion des préjugés de race? 

Ces préventions existent à l'inverse chez nos 
compatriotes anglais qui n'ont eu avec nous 
aucune fréquentation. Or, c'est en nombre rela- 
tivement restreint que, dans toute l'étendue du 
pays, les Canadiens-anglais entrent en relations 
avec leurs compatriotes catholiques de langue 
française, tandis que c'est le petit nombre de 
ceux-ci qui peuvent accomplir leur carrière sans 
venir plus ou moins en contact avec leurs compa- 
triotes protestants de langue anglaise. Par cet 
état même, nous connaissons mieux nos compa- 
triotes qu'ils ne nous connaissent généralement; 
leurs préjugés de race s'expliquent donc, et nous 
ne devons point nous étonner qu'ils soient tou- 
jours ardents sous la cendre qui les recouvre plus 
ou moins, selon le vent qui passe et les attise. A 
nous de tenir compte qu'ils existent et qu'ils 
subsisteront. Les réconciliations prêchées en 
certaines occurrences par des candidats en quête 
du vote catholique et français, comme tous les 
baisers Lamourette, toutes les blandices et 
toutes les cajoleries des députés qui exploitent 
la générosité foncière du tempérament français, 
qui l'escomptent et en profitent, n'opéreront 



LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 123 

jamais une fusion réelle de sentiments étrangers, 
opposés les uns aux autres et dépourvus de toute 
affinité naturelle. Trop de différences natives 
existent entre les deux tempéraments. La con- 
corde, et ce qu'on appelle, depuis la guerre, 
"l'union sacrée," ne saurait être le résultat de 
cette impossible fusion de sentiments, mais d'un 
respect réciproque, d'une confiance mutuelle. 
Cette confiance et ce respect, c'est à nous de les 
imposer et de tenir la main à ce qu'ils règlent 
nos coutumes et inspirent les lois sous l'empire 
desquelles nous devons vivre en commun. 
Ecoutez encore ce bon vieux Montaigne avec 
son éternel bon sens: 

La société des hommes se tient et se coud à quelque prix 
que ce soit; en quelque assiette qu'on les couche, ils 
s'appilent et se rangent en se remuant et s'en tassant, 
comme des corps mal unis qu'on empoche sans ordre trou- 
vent d'eux-mêmes la façon de se joindre et emplacer les 
uns parmi les autres, souvent mieux que l'art ne les eût 
su disposer . . . La nécessité compose les hommes et les 
assemble: cette coutume fortuite se forme après en lois. 

Cette vérité pacifiante, que le plus sage des 
sages de la Grèce antique eût formulée de façon 
différente sans en altérer le fond, se lit ainsi 
qu'il suit, traduite en langue française de 1916 
par M. Paul Deschanel, parlant au nom de 
l'Académie française, à l'Institut de France: 

Il y a ce qu'on possède et il y a ce que l'on vaut, et ces 
deux biens composent le patrimoine d'un peuple . . .Que 
partout l'esprit de sagesse écarte le fanatisme! Ah, chas- 
sons de notre langue ces vieux mots, faits pour de vieilles 



124 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 

idées: intolérance, tolérance! Eh quoi, avons-nous donc à 
nous tolérer, à nous souffrir les uns les autres? Non! Ce 
n'est pas "tolérance" qu'il faut dire, c'est "respect." 



SYMPATHIES ANGLAISES 

N'allons cependant pas donner, nous aussi, 
dans le fanatisme haïssable et dans l'aveugle- 
ment, et reconnaissons que la langue anglaise 
vaut mieux que bon nombre de ceux qui la par- 
lent chez nous et s'en servent contre nous; re- 
connaissons surtout que notre malheur vient de 
ne point compter, au Canada, un plus grand nom- 
bre d'Anglo-saxons amis de notre langue, comme 
ces distingués universitaires, hommes d'Etat et 
journalistes que nous savons, qui ont jugé né- 
cessaire à leur instruction d'apprendre notre lan- 
gue et d'en instruire leurs enfants, qui l'aiment 
et la défendent en connaissance de cause, en 
toute sincérité et en toute ardeur; comme aussi 
ces gens du monde qui, à défaut d'instruction 
française, ont cependant l'éducation qu'il faut 
pour sentir que le parler français est respectable, 
digne d'égards et d'estime (^^5). La Société 
Saint-Jean-Baptiste de Montréal a institué 
(191 1-12) des cours publics de français pour les 
personnes de langue anglaise, et ces cours sont 
bien suivis: de même se remarquent aux confé- 
rences et aux représentations théâtrales françai- 
ses (lorsqu'elles valent que nous. Canadiens- 
français, nous dérangions pour les entendre) un 



LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 125 

bon nombre d'assistants de langue anglaise qui 
démontrent assez que l'élite anglo-canadienne 
ne se formalise point de la pénétration fran- 
çaise, mais au contraire l'encourage. 

Au point de vue constitutionnel aussi bien, 
notre langue a jusqu'à présent dû son salut et le 
devra encore demain à ces Anglais qui la com- 
prennent ou tout au moins comprennent son 
rôle et sa fonction — ce qui revient à dire que 
c'est de Londres ou des gouverneurs venus de 
Londres (}^^) que nous avons déjà reçu et 
que nous recevrons encore les protections les plus 
efficaces et les plus clairvoyantes, surtout depuis 
la guerre, depuis l'alliance effective dans laquelle 
l'Angleterre et la France ont appris à se con- 
naître et à se comprendre, depuis que ces 
deux puissances ont pu se rendre compte, autre- 
ment que par des discours de bienvenue, que 
leurs destinées nationales sont auxiliaires l'une 
de l'autre. 

Dans sa préface au Glossaire d'Oscar Dunn, 
Fréchette a noté, en 1880, ces deux témoignages 
qui devraient se trouver, non seulement dans 
nos archives nationales, mais dans la mémoire 
de tous les Canadiens, quelles que soient leurs 
origines et leurs croyances religieuses: 

Cette thèse de l'influence de la langue française en 
Amérique a reçu une sanction officielle de la part de lord 
Dufferin, dans sa réponse à l'adresse que lui présenta 
l'Assemblée législative au monient où il quittait le pays, 
et tout récemment, au banquet de la Saint-Jean-Baptiste, 



126 LA LA'NGUE FRANÇAISE AU CANADA 

de la part de son successeur à Rideau-Hall, le marquis de 
Lorne. Tous les deux ont exprimé cette pensée que, loin 
d'essayer à faire disparaître le français, l'autorité anglaise 
devrait au contraire en favoriser la diffusion, comme un 
moyen sûr de faire profiter les populations du Dominion 
des grandes idées que la France représente dans le monde, 
et de donner à la nationalité qui est en voie de formation 
sur cette partie du continent une originalité véritable et 
féconde. 

Donc, quand nous faisons observer que la 
situation actuelle du français au Canada est 
devenue un problème difficile à résoudre, nous 
songeons à ces barricades que l'on érige autour 
de nos paroisses françaises et catholiques pour 
intercepter le courant et le choc des grandes 
idées qui doit produire la lumière, et nous son- 
geons aussi à la raison principale qui meut 
l'autorité anglaise pour favoriser la diffusion du 
français au Canada "comme un sûr moyen de 
faire profiter les populations du Dominion des 
grandes idées que la France représente dans le 
monde." Si cette situation ne constitue pas un 
problème difficile à résoudre, c'est à ne plus com- 
prendre ce que parler veut dire. Et nous voilà 
au rouet, dirait Montaigne. 

Soyons Canadiens, Canadiens avant tout et 
formons un peuple nouveau, à la bonne heure! 
Constituons, si nous le pouvons, notre propre 
intellectualité, notre propre génie; restons catho- 
liques et gardons notre langue pour servir de 
bouclier à notre foi, c'est parfait! Mais, pour 
garder cette langue, si c'est la langue française 



LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 127 

que nous voulons dire, et non une autre, et non 
une langue qui va se périmant, et non un patois 
en formation, l'on peut prédire sans être grand 
prophète que nous ne réussirons point à la con- 
server au Canada, cette langue française, en 
fermant nos oreilles aux voix de France. Et à 
ces voix, à cette voix humaine, nous pouvons 
appliquer en terminant la définition de l'élo- 
quent évêque que nous avons déjà cité: "Une 
voix, quelque chose d'immatériel et de sensible; 
quelque chose qui caresse et qui épouvante; 
quelque chose de si discret que l'oreille le perçoit 
à peine et de si sonore que l'espace en sonne; une 
voix, quelque chose qui éveille le courage, berce 
le chagrin, ébranle la volonté, chante, pleure, 
commande: le Dies irœ du sublime inconnu; le 
Requiem de Mozart, la Marseillaise de Rouget 
de risle, l'hymne Canada-, une voix, presque 
rien, tant cela va sans laisser trace, et tellement 
tout que l'Eglise a épuisé son effort de louange à 
l'égard du Saint-Esprit quand elle a dit: Il a la 
science de la voix" (^^'^). 



128 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 



Conclusion 

Au point de vue numérique, le parler français 
au Canada n'est point en péril (^^®). Le nombre 
ne mesure cependant pas également l'influence 
ou la puissance des Franco-canadiens, car à 
l'égard de la langue comme à d'autres égards, ils 
manquent d'organisation et se trouvent souvent 
dans un état d'infériorité par rapport aux autres 
races qui, comme les Hiberniens, ont constitué 
des sociétés secrètes pour élaborer leurs projets 
nationaux et les réaliser avant que les races con- 
currentes les apprennent et se mettent en état 
de les contrecarrer. Constitutionnellement, la 
langue française est officielle autant que l'an- 
glaise au Canada {^^^), et semble se contenter de 
cet attribut qui menace de ne se retrouver bien- 
tôt que dans le texte des statuts: des vétérans 
de la politique nous disent que, de concession en 
concession, la langue française se parle et s'écoute 
de moins en moins au parlement fédéral. 

Nous avons vu que le sol de la Nouvelle- 
France fut peu favorable au marcottage de la 
langue française pure — à preuve qu'il a fallu 
donner une dénomination particulière au parler 
des Néo-Français ou Canadiens, le franco-cana- 
dien, qui y a germé en dérivation du français. Et 
nous avons vu que si, d'une part, la langue 
franco-canadienne s'épure sans cesse pour se 



LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 129 

rapprocher le plus possible du parler de France, 
elle se contamine fortement d'autre part, si bien 
qu'en certains milieux particulièrement envahis 
par l'anglais, dans les centres manufacturiers et 
parmi les populations circbnvoisines, cette 
langue aurait besoin d'une indication étymolo- 
gique additionnelle pour préciser sa nature com- 
plexe et devrait se nommer l'anglo-franco-cana- 
dien. Généralement, la diffusion du français est 
sérieusement entravée. Les attaques politiques 
dont il est l'objet en quelques provinces ne 
doivent en rien provoquer son abandonnement, 
mais au contraire engager les populations oppri- 
mées à s'y tenir plus fermement. Les moyens 
d'enseignement devenant plus difficiles en ces 
provinces contrariantes, il est à craindre que le 
langage foncièrement incorrect du populaire ne 
se diffuse avec trop de licence en manquant d'un 
système de redressement suffisamment orga- 
nisé. L'industrie est le plus puissant pro- 
pagateur de l'anglais au Canada; et dans ce 
pays en plein développement, on peut aussi bien 
appréhender que cette propagation quasi mé- 
canique de l'anglais ne paralyse dans une large 
mesure les efforts de l'enseignement français et 
de l'épuration verbale qui aurait cependant 
assez à faire contre les affections organiques 
du langage: les anglicismes, les barbarismes, les 
solécismes, les canadianismes de trop mauvaise 
frappe, les formes dialectales équivoques et 



j/ 



130 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 

l'anémie du vocabulaire — surtout si le peuple 
persiste, par un "faux respect de la tradition," 
à filier son langage à une langue demi-morte, et 
s'il ne revient pas des préjugés dont il a été 
pénétré à l'endroit de la France, source de notre 
parler. Il faut donc espérer que la guerre nous 
corrigera de cet illogisme suprême, générateur 
de tout le mal et qui fait naître, chez ceux-là 
mêmes qui prêchent le triomphe de la civilisa- 
tion française, de l'aversion à l'apercevance de 
tout ce qui est français. Et pour l'avancement 
de la langue française dans notre pays, aussi bien 
que par loyauté à la Grande-Bretagne, outre les 
autres espoirs que nour nlaçons dans la victoire 
des Alliés contre la coai.tion teutonne, nous 
devons faire des vœux ardents pour que la 
France remporte de la guerre les plus beaux 
lauriers. Mais nous ne devons point nous bercer 
de l'illusion que la victoire des Alliés sera, comme 
elle devrait s'acheminer à l'être, un motif décisif 
de réconciliation entre les deux races anglo et 
franco-canadiennes. Celle-ci — un député des 
Communes l'en a déjà avertie (^^°) — s'entendra 
réclamer des comptes. L'autre, en effet, ne 
manquera pas: de lui reprocher le peu d'ardeur 
qu'elle aura montré pour l'enrôlement et de 
diminuer à sa plus simple expression sa partici- 
pation réelle; de lui garder rancune de la cam- 
pagne nationaliste contre l'aide à l'Angleterre; 
de faire état des outrances de langage commises 



LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 131 

de côté et d'autre et qui seront portées au passif 
de toute la race. Et comme la raison du plus fort 
sera toujours la meilleure, les Franco-canadiens 
ne gagneront guère à ce procès. 

Par ailleurs, les amis du frariçais vont se mul- 
tipliant parmi les Anglo-canadiens instruits et de 
bonne foi qui savent faire la part des gens et des 
choses; l'opinion publique s'éclaire et le rôle de la 
langue française se comprend mieux. . . La tru- 
culence ultramontaine de Louis Veuillot nous 
agrée comme la philosophie méthodique car- 
tésienne congrue au sens pratique de nos com- 
patriotes anglais. Or, Veuillot a écrit: "Le Beau, 
c'est le bon sens qui parle français"; de son 
côté. Descartes a dit: "Le bon sens est la chose 
du monde la mieux partagée." L'espoir serait-il 
donc aussi invraisemblable qu'un rêve, d'un 
rapprochement du bon sens et du beau, par un 
accord patriotique autant qu'utilitaire ? Si bien 
que malgré toutes les luttes, on pourrait entre- 
voir, un jour ou l'autre, à défaut d'un règlement 
final de la situation politique du français, l'in- 
tervention d'un modus Vivendi permettant — 
comme c'est le cas en Acadie — l'enseignement 
libre et normal du français aux minorités dont 
c'est la langue maternelle. Dans les plus grandes 
villes, à Montréal et à Québec, le français est plus 
cultivé, les livres de France sont plus répandus, 
la littérature française est davantage pratiquée 
et un plus grand nombre s'y adonnent que par le 



132 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 

passé. La connaissance du français est jugée le 
complément d'une bonne éducation dans les 
familles anglaises à l'aise, et la société franco- 
canadienne honnête aspire au perfectionnement 
de la conversation. Les études classiques deve- 
nant progressivement plus sérieuses à mesure 
que l'accès des professions libérales exige une 
plus forte préparation, la fréquentation des au- 
teurs français se fait aussi plus étendue et plus 
régulière (^^^). Le sentiment populaire fran- 
çais, amorti depuis plusieurs années par les 
préventions religieuses et nationales, se ranime à 
la vue de la France telle que la guerre l'a révélée; 
et cet heureux retour devra disposer le peuple et 
ses éducateurs à écouter de meilleure grâce et 
avec plus de profit les voix de France, inspira- 
trices et gardiennes naturelles, et même les seules 
gardiennes de la langue française au Canada. Si 
tant est que la race canadienne-française doive 
sauvegarder son tempérament distinctif et pour 
cela penser autrement qu'on pense en France, et 
si tant est que la langue franco-canadienne doive 
se perpétuer comme un idiome sui generis, cet 
heureux retour au sentiment français fera peut- 
être enfin comprendre que, pour revigorer celui 
des éléments constitutifs de notre race et de 
notre langue que la désignation même de notre 
race et de notre langue déclare français, et pour 
que cet élément essentiel ne se dégrade point tout 
à fait, il peut, certes, n'être pas indispensable que 



LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 133 

nous nous départions d'une réserve qui, si l'on 
y tient, doit marquer et maintenir notre dégage- 
ment des idées françaises; mais si cette réserve 
se mue en animadversion outrée, comme celle 
que nous voyons ressourdre à chaque rencon- 
tre et qui éclabousse tout ce qui est français, 
la langue comme le reste, cette langue fran- 
çaise qui doit rester l'unique marque de notre 
caractère ethnique, cette langue française, ainsi 
éclaboussée, ainsi couverte de salissures, n'aura 
bientôt plus l'attirance et la beauté qu'il im- 
porte de lui trouver et de lui reconnaître pour 
nous justifier de l'apprendre et de l'étudier com- 
me il est nécessaire que nous l'apprenions et 
l'étudiions, d'abord pour la posséder avant de 
prétendre à la conserver, ensuite pour la respecter 
nous-mêmes afin de la faire plus sûrement res- 
pecter de nos compatriotes qui l'ignorent ou la 
méconnaissent. En un mot, et précisément pour 
consolider cette originalité nationale dont nous 
sommes si jaloux, il faut à toute force nous 
résigner à affectionner la langue française, telle 
qu'elle est de nos jours vivante et, au demeurant, 
fort avenante et bien portante. 

Que si l'on me reproche d'avoir employé des 
couleurs sombres pour brosser le tableau de la 
langue française en son état actuel au Canada, 
j'alléguerai que tant de nos compatriotes pei- 
gnent cette situation avec des couleurs trop 
brillantes, que j'ai cru mieux servir notre parler 



y 



134 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 

en signalant à ses amis les dangers nombreux et 
très réels auxquels, de notre temps, il est exposé, 
plutôt qu'en augmentant le répertoire des hyper- 
boles inutiles et des flatteries pernicieuses. Que 
si l'on a été surpris de m'entendre dire quelques 
louanges de la France, je confesserai mon désir 
que ces louanges soient un peu compensatoires et 
rendent moins lourde la charge des calomnies et 
des médisances que l'on a déposée contre elle 
dans la balance de l'opinion canadienne, et qu'il 
n'a fallu pour cela que proclamer la vérité. Que 
si, enfin, l'on m'impute de m'être en tout cela 
montré plus français que catholique, j'exci- 
perai de la doctrine même de M. Henri Bourassa, 
ou, à coup plus sûr, de celle de ses doctrines qui 
est la moins contestable et qui n'a d'ailleurs pas 
encore été contestée, puisqu'elle ne l'a fait 
pécher ni par indépendance catholique, ni par 
mécréance britannique, ni par fétichisme fran- 
çais: 

"D'abord, dit-il, nous croyons que la langue, 
sa conservation et son développement sont pour 
nous l'élément humain le plus nécessaire à la 
conservation de notre foi; et deuxièmement, 
dans la simplicité de notre pensée et de notre 
cœur, ayant conservé, dans cette province 
moyenâgeuse, la foi catholique telle qu'elle 
s'enseignait autrefois, nous croyons que l'Eglise 
a des promesses de vie éternelle. De plus, nous 
pensons que d^ns toutes les revendications de 



LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA 135 

l'Eglise, les premières démarches, comme la 
direction générale, doivent venir de ceux en qui 
nous voyons concertée l'autorité léguée par 
Jésus-Christ à ses apôtres, et transmise par eux 
aux évêques et au clergé des siècles qui se sont 
succédé — tandis que la langue, c'est notre bien 
à nous: et si nous ne le défendons pas, personne 
ne le sauvera pour nous" (^^2). 

En vérité, l'on ne saurait conclure autrement. 



APPENDICE 

Depuis que M. DeC elles, sandioiché du Droit 
et de la Vérité — oh, l'emprise des titres ! — a 
déclaré mensongère et injuste mon étude sur la 
langue française, fai cru devoir multiplier jusqu'à 
superfétation les notules, notes, renvois, références, 
gloses et scolies; j'ai mis des points sur les i et 
jusque sur les j. Cette tautologie, moyennant quoi 
je m' efforce d'éviter la gratuité de nouvelles accu- 
sations, agacera le lecteur qui sait lire; mais de 
pareilles précautions sont nécessaires et jamais 
surérogatoires, puisque toujours insuffisantes. J'ai 
même fait quelque citation des aveux qui — Dieu 
lui pardonne ! — ont échappé à M, DeCelles dans 
son empressement à sauver nos institutions . . . 

Page 2-(l). Pour marquer les limites, à peu près, du 
registre qu'ont parcouru les chantres du parler franco- 
canadien, soprani et basses: 

C'est la belle langue française qui résonne à nos oreilles (au 
Canada), un peu moins claire, moins vive qu'en France, mais c'est 
la vraie langue classique, point entachée du tout de patois ni de 
néologisme, telle qu'elle était parlée au XVIIe siècle par les 
gentilshommes de l'Ile-de-France, de la Bretagne et de la Nor- 
mandie, avec cependant un petit tour naïf et délicieux comme le 
style de saint François de Sales. (Père Pierre-Marie CoURBON, 
M.S.-C; les Annales de Notre-Dame du Sacré-Cœur, Paris, mai 
1902, pp. 288-292. Le père Courbon demeurait depuis une année 
à Québec). 

Oh! le langage canadien! On prétend que c'est du français! 
L'Européen de langue française, au moment où il débarque sur la 
. terre canadienne, reste stupéfait, l'accent qu'il entend est intra- 
duisible; où donc est-il? Quel est le langage qu'il entend? ELst-ce 



138 APPENDICE 

donc là le parler français des Canadiens-Français qu'on lui a tant 
vanté ? Est-il, par un miracle incompréhensible, transporté au 
XVIIe siècle dans le village le plus reculé de la vieille Bretagne 
française où l'on ne parle que patois? (J.-E. V'Gnes, La Vérité 
sur le Canada, Paris, 1909, p. 241. M. Vignes a vécu de la vie 
canadienne, dans la métropole du Canada, pendant près d'une 
année; il a côtoyé et fréquenté un peu tous les milieux). 

Page 3~(2). James Geddes jr, professeur de langues 
romanes à l'université de Boston: " American-French 
Dialect Coînparison", dans les Modem Language Notes, 
Baltimore (Md). déc. 1893; janv. 1894; déc. 1897; janv.- 
fév.-avril-mai 1898; 

Mémoires du Premier congrès de la Langue française 
au Canada, Québec, 1914, p. 1; 

Adjutor RiVARD, Etudes sur les Parler s de France au 
Canada, 1914. 

Page 4- (3). Revue des Deux Mondes, Paris, 5 déc. 
1850, t. VIII. p. 988. 

— "Vers 1630, dit M. Lavisse (donc à l'époque du 
peuplement du Canada par les colons français), la langue 
française était inconnue au plus grand nombre des Fran- 
çais. Les zones de la langue d'oc et de la langue d'oïl ré- 
pondaient à peu près à celles des deux droits; les dialectes 
de l'une et de l'autre demeuraient vivaces." Hist. de Fran- 
ce, t. VII, pp. 159-160; citation de M. RiVARD, op. cit. p. 13. 

— Les Mémoires de la Soc. des Antiquaires de France 
(t. VI) rapportent, dans leurs Matériaux 'pour servir à 
l'histoire de France, la traduction de la parabole de l'En- 
fant prodigue en 86 idiomes ou patois de France; 80 
afférent à la langue d'oïl, et 6 à la langue d'oc. 

Page 5-(4). Mémoires d' Outre-Tombe, 1ère partie, liv. 
VII. 

Page 5-(5). Candide, ch. XXIII:— Ah! Pangloss! 
Pangloss ! Ah ! Martin ! Martin ! Ah ! ma chère Cunégonde ! 



APPENDICE 139 

Qu'est-ce que ce monde-ci ? disait Candide sur le vaisseau 
Hollandais. 

— Quelque chose de bien fou & de bien abominable, ré- 
pondoit Martin. 

— Vous connoissez l'Angleterre, dit Candide, y est-on 
aussi fou qu'en France ? 

— C'est une autre espèce de folie, dit Martin; vous savez 
que ces deux nations sont en guerre pour quelques arpens 
de neige vers le Canada, et qu'elles dépensent pour cette 
belle guerre beaucoup plus que tout le Canada ne vaut. 
De vous dire précisément s'il y a plus de gens à lier dans un 
pays que dans un autre, c'est ce que mes foibles lumières 
ne me permettent pas. 

Dans Micromégas, les Embellissements de la Ville de 
Cachemire et La Princesse de Babylone, notamment. Vol- 
taire satirise ainsi la guerre et toutes les guerres. 

— Dans son Histoire du Canada et des Canadiens-Fran- 
çais, 1884 (p. 238) Eugène Réveillaud a retracé l'expres- 
sion, inspirée par la même pensée ultra-pacifiste, dans une 
correspondance antérieure de Voltaire à M. de Moneril 
(27 mars 1757): "On plaint ce pauvre genre humain qui 
s'égorge dans notre continent à propos de quelques arpens 
de glace en Canada." 

— Dans La Colonisation de la Nouvelle- France ( 1 905), Emile 
Salone fournit (p. 429) d'autres citations de Voltaire sur 
le Canada. Dans son Précis du règne de Louis XV, Voltaire 
énonce la raison véritable de son opposition à la coloni- 
sation de la Nouvelle-France: "On a perdu en un jour . . . 
quinze cents lieues de terrain. Ces quinze cents lieues 
étant des déserts glacés, n'étaient peut-être pas une perte 
réelle. Le Canada coûtait beaucoup et rapportait très- 
peu." 

— Sous ce titre même. Les Arpents de neige, M. Maurice 
Trubert, au cours d'un récent article dans un journal de 
Bordeaux, attribue cette dédaigneuse appellation au duc 
de Choiseul. V. Bull, de la S. du P. /., vol. XV. p. 90. 



140 APPENDICE 

Page 6— (e). Cours d'histoire, vol. 2, p. 11. 

Page6-(7). Op. cit.. p. 17. 

Page 7- (8). Op. cit., p. 40. 

Page 7- (9). M. Marius Barbeau, ethnologue de la 
Commission géologique du Canada, s'applique depuis 
quelque temps à recueillir à la sténographie, de la bouche 
de nos paysans, les récits légendaires et merveilleux que la 
tradition a déposés dans leur mémoire. Cette transcrip- 
tion semblerait nous faire trouver, dans le folklore, un 
fidèle échantillon du langage de nos ancêtres, puisque les 
narrateurs, illettrés pour la plupart, ne font que répéter les 
récits qu'ils ont appris et tels, apparemment, que ces 
récits ont été transmis de génération en génération. Mais 
il importe de noter les déclarations du transcripteur, qu'il 
a* dû faire plusieurs corrections et arrangements dans les 
textes qu'il a recueillis, afin de rendre ces textes publiables. 
(Cf. The Journal of American Folk-Lore (Lancaster, Pa.), 
numéro consacré aux Contes populaires canadiens (fran- 
çais), janvier-mars 1916; et un nouveau numéro spécial 
devant paraître au commencement de 1917). 

Page 8- (10). L' Instruction au Canada sous le régime 
français {1635-1760), 191 1, passim. Cf. Thomas Chapais, 
Jean Talon, 1904, ch. XVI. J. -Edmond Roy, Histoire de la 
Seigneurie de Lauzon, t. III (1900). ch. 29; t. IV (1904). 
ch. 6 et 8. Sur le langage des anciens Canadiens, V. p. 198 
et suiv. du t. IV de ce dernier ouvrage. 

Emile Salone, op. cit., p. 405: Il y a longtemps que, 
dans les trois villes de la Nouvelle-France, on a pourvu à 
l'instruction de la jeunesse . . . Mais en dehors des villes, 
les écoles font absolument défaut, et les habitants des 
campagnes, c'est-à-dire la grande majorité de la popu- 
lation, demeurent condamnés à l'ignorance. Dès la fin du 



APPENDICE 141 

dix-septième siècle on essaie de porter remède à une 
situation aussi déplorable. 

Page 9-(ll). Cette affirmation m'a valu, de la part 
du Droit, l'épithète de cruel menteur. 

Ce ne furent, a-t-il rectifié, que de rares exceptions qui se firent 
coureurs de bois; les autres se groupèrent autour de l'habitation de 
Québec défrichant leurs terres et s'efforçant d'élever leur famille 
selon les instructions des missionnaires (20 mai 191 6). 

Peut-on méservir ainsi la langue que l'on est aux gages 
de défendre! C'est de la baraterie pure et simple. Pour 
l'amour de la langue française, de la claire et de la vraie, 
de celle d'aujourd'hui aussi bien que celle du XVlIe siècle, 
le Droit devrait bien mettre ses rédacteurs devant le métier 
que Boileau recommande aux élèves de syntaxe. Admirez 
la bienfacture de ce style, et voyez ces "exceptions qui se 
firent coureurs de bois" ? Et ces autres, ces autres excep- 
tions, qui se groupèrent autour de l'habitation, de l'habi- 
tation défrichant leurs terres (les terres de ces exceptions), 
etc., selon (pour en suivant) les instructions des mission- 
naires. Et pourquoi ces terres et cette famille diffèrent-elles 
de nombre ? . . . Mais passons, pour indiquer au gazetier 
qui s'est prononcé là-dessus, les documents qu'il pourra 
consulter s'il s'avise jamais, avant que de bousiller de pa- 
reilles négations historiques, de se renseigner sur la quan- 
tité et la gravité des abus auxquels a donné lieu la traite, 
"un des fléaux du temps" (Sulte): 



S et Ordonnan 


ces, vol. I 


1673 p. 73: 
1681 249; 
1714 341; 
1716 350: 
1737 551. 


Gabneau 


vol. I 


1686 p. 284: 




vol. II 


1706 262; 
1715 144. 



142 APPENDICE 

Hisl. des Can.-Franç. vol. V pp. 29. 35. 52. 99. 123. 127. 
(SULTE) vol. VI p. 123; 147; 

vol. VII p. 6. 

Emile Salone, op. cit., p. 169; 5e part., ch. II entier; 
p. 392. et passirn. P. 256: La course des bois risque de 
compromettre l'œuvre de Talon au nnoment oij les plus 
belles espérances sont permises. Voyez quelle dîme elle 
prélève. "Il y a 800 coureurs de bois", dit Duchesneau. 
De 500 à 800. dit Patoulet. Prenez le plus bas chiffre. 500; 
ce n'est que le vingtième de la population totale, mais ce 
n'est, ni plus ni moins, que le tiers de la population mas- 
culine adulte P. 257: Il faut en venir bientôt à une 

répression plus énergique. En 1672, les coureurs de bois 
risquent le fouet et, en cas de récidive, les galères. En 
1673. la sévérité s'aggrave. Défense de vaquer plus de 
vingt-quatre heures dans les bois sans permission, à peine 
de la vie .... P. 259: (Cependant, les mesures de ré- 
pression n'ont pas eu grand résultat). Cet échec de la 
répression s'explique par la complicité universelle. Parmi 
les condamnés ne trouve-t-on pas les noms les plus res- 
pectés de la colonie, un Hertel, un Legardeur ? Il n'est 
pas jusqu'aux représentants du roi qui ne prêtent au 
soupçon. Ils se chargent du reste les uns les autres. Du- 
chesneau accuse Perrot et Bizard, le gouverneur et le 
major de Montréal, et Frontenac rend à Duchesneau 
accusation pour accusation, fait faire le procès de Perrot, 
et. dans une dépêche chiffrée demeurée fameuse, met en 
cause les Jésuistes. A Versailles où il y a un juge impartial, 
Colbert. c'est Frontenac qui est condamné . . . Etc. V. les 
docunïents auxquels M. Salone s'est référé. 

Page 10-(12). Ernest Marceau. "La langue que nous 
parlons". Revue Canadienne, fév. 1915. 

— A raisonner ainsi, l'on pourrait en revanche établir, et 
la démonstration ne serait pas moins spécieuse, que nous nç 



APPENDICE 143 

saurions nous réclamer des classiques anciens puisque leur 
français, dans les mots, est devenu, parfois, aussi peu 
correct que celui des plus illettiés de nos contemporains, 
que des mots identiques se trouvent chez les uns et chez les 
autres, mais que ces mots communs ne sont pas précisément 
ceux qui marquent le degré de perfection auquel la langue 
française est parvenue. Ex.: Dans les Cent Nouvelles 
NOUVELLES: accordement (conciliation), trouver en belle 
(avoir l'occasion favorable), excusances (excuses), flambe 
(flamme), harier (fatiguer — d'où aria), inventoire (inventai- 
re), mauvaise té (méchanceté), en son par-dedans (intérieu- 
rement), porcionner (faire des parts), repatrier (rapatrier), 
ruer (jeter, lancer), suspicionné (soupçonné), tanné 
(lassé), tu scaras (sauras); Dans MONTAIGNE: abrier 
(abriter, couvrir), astheure (à présent), bavasser (bavar- 
der), nnorfondement (refroidissement), nuisance (tort, in- 
commodité), parlement (conversation, discussion), pense- 
ment (réflexion), prospect (vue), par regard de (par rap- 
port à), si qu'il était (de telle sorte), sentir (écouter), 
succéder (réussir), sus (dessus, sur), virer (aller en tour- 
nant), revirer (retourner), usance (usage) ; Dans Rabelais: 
absenter (éloigner), allumelle (lame), grande année 
(année de moisson abondante), arrachit (arracha), bar- 
bouilleries (barbouillages), bas-cul (croupière), faire 
besoin (manquer), breume (brume), cerne (cercle), davant 
(avant), diviner (deviner, prévoir), ententivement (atten- 
tivement), esparvier (épervier), fené (fané, flétri), fruitage 
(des fruits), hault du jour (midi), incréable (incroyable), 
impréciable (inappréciable), insigne (enseigne), laboureux 
(laboureur), létanies (litanies), menteries (mensonges), 
méchantement (méchamment), myrailler (miroiter), na- 
veau (navet), nayer (noyer), oubliance (oubli), perfumé 
(parfumé), plonge (plongée, plongeon), plumart (plumet), 
queconque (quelconque), quitter (céder, abandonner), re- 
chiner (rechigner), rifler, égrafîner (érafler, égratigner), 
roustir (rôtir), sarge (serge), solide (vrai, réel, entier). 



144 APPENDICE 

soucilles, sourcilles (sourcils), sucrée (délicate), suffisance 
(quantité suffisante), tousseux (tousseur), traîne (traî- 
neau), turquoise (turque), vaisseaulx (vases), tu voiras 
(verras); Dans Villon : s'ayser (se mettre à son aise), bou- 
ter (frapper, pousser), boyser (travailler le bois), canceler 
(barrer, annuler), escarbouiilé (écrasé), se fumer (s'em- 
porter, se mettre en colère), j 'espoir (j'espère), fausserie 
(fausseté, fausse accusation), foncer (donner de l'argent, 
des fonds), friquet (freluquet, dandin), grafignier (déchi- 
rer avec les ongles), bien habitué (qui a de bonnes habi- 
tudes, de belles manières), hébergement (accueil), his- 
toires (ornements), là-sus (là-haut), lavaille (eau qui a 
servi à laver), malheuretés (infortunes), noailleux (noueux), 
partement (départ), se peiner (se donner de la peine), 
plain (entier, solide, franc), plaindre (regretter), plaisances 
(plaisanteries), reminer (considérer), se revencher (pren- 
dre sa revanche), revenue (retour), sumer (semer), 
tenné (ennuyé), se travailler (s'employer), venteur (qui se 
vante). Ainsi de suite. 

Page n-(13). J.-Edmond RoY, op. cit., t. IV, p. 197. 

Page 12-(14). Notre langue assigne à chaque mot dans 
chaque phrase et à chaque phrase dans le discours une 
place obligatoire (Etienne Lamy). 

Page 13-(15). Rabelais employait aussi bien ce 
quanque, qui ne signifiait d'ailleurs pas quand, mais tout 
ce que. 

"Messieurs de l'Académie dans leurs observations sur 
les remarques de Vaugelas ne condamnent point quant 
à moi .... Ils proscrivent qu^nt et moi pour avec moi" 
(Richelet). 

— Je ne donne, ici et ailleurs, que juste ce qu'il faut 
d'exemples typiques pour illustrer, lorsqu'il y a lieu, notre 
analyse du parler franco-canadien. Je n'y cherche aucune 



APPENDICE 145 

complaisance et ne songe même pas à écrémer. Les collec- 
tionneurs, et ceux de mes lecteurs à qui j'aurais la bonne 
fortune de suggérer la curiosité du plus grand nombre 
possible de nos expressions diversement défectueuses, 
pour s'en garder désormais, les retrouveront dans les 
recueils particuliers des épurateurs dont les noms sont 
indiqués au cours de cette étude, et pourront même se 
contenter du Bulletin de la Société du Parler français, dont 
la série constitue le spicilège et le florilège, le trésor officiel 
des locutions que nous ferions bien de laisser de côté. 

Page 14- (16). Ces deux exemples sont rapportés par le 
Bull, de la S. du P. /.. vol. 111, p. 32. vol. VI, p. 119. 

Page 14-(17). Les épithètes d'horrible, d'effroyable et 
quelques autres semblables s'appliquent souvent en notre 
langue aux choses bonnes et excellentes, quoy qu'elles ne 
semblent convenir qu'à celles qui sont très-mauvaises et 
très-pernicieus.es ... Et tant s'en faut que cette façon de 
parler soit mauvaise, ny qu'il la faille condamner, qu'au 
contraire elle est élégante. {Remarques sur la langue 
française). 

Page 16 (18). Un sergent du 22e m'écrit: ". . . . Le 
pays que nous traversons ne dira toujours pas que le 22e 
ne parle pas français. A dix nous arrivions, l'autre soir, 
avec un billet de logement, chez la comtesse de X . . . qui 
est la plus comtesse des douairières, à ce qu'il paraît et 
qu'il nous est bien égal, mais la plus charmante des fem- 
mes et à souhait gâteuse de soldats. "Si vous manquez de 
quoi que ce soit, nous dit-elle, faites-moi la grâce de me le 
demander sans discrétion. Messieurs les militaires du 
Canada, puisque je ne serai que trop peu de temps votre 
hôtesse affectionnée" . . . Aussi notre caporal n'a-t-il pas 
manqué de faire à notre hôtesse affectionnée "la grâce" 



146 APPENDICE 

d'aviser une coupe de bananes qui traînait sur l'authenti- 
que buffet Henri-II de l'authentique comtesse de céans: 

— Comtesse, aveindez-nous donc les bananes! 

"Comme elle avait heureusement autant de lettres que 
d'esprit, elle les a aveindues avec un empressement exquis, 
en nous aveindant aussi un sourire meilleur que ses bananes. 
Mais nous n'avons pas, dans notre intendance canadienne, 
de René Benjamin pour relater les aventures de nos 
Gasjpards." 

Page 17- (19). Récréations grammaticales et littéraires, 
2e édition, 1910, p. 198 et passim. 

Page 21 -(20). Dans cette étude sur la langue française 
en son état actuel au Canada, nous ne nous occupons pas 
du parler des Canadiens-français émigrés aux Etats-Unis; 
ce parler franco-américain ferait l'objet d'une étude inté- 
ressante, mais particulière. Les Canayens des States sont 
ceux de nos frères exilés qui se sont noyés dans l'élément 
anglo-américain, qui ont d'abord trouvé quelque avantage 
à traduire en anglais leurs noms français (l^ehlanc-W hite, 
Uuhois-W oods, BoileaiU-Drinkwater, etc.), ont peu à peu 
troqué leur langue maternelle contre le yankee, et ont même 
et le plus souvent changé de religion. Ils ont donc rompu 
avec la famille canadienne-française, et la famille cana- 
dienne-française, aussi bien, les a décomptés, comme disent 
joliment de leurs morts nos paysans de la Gaspésie. S'ils 
se souviennent de leur nationalité originelle, c'est pour la 
corriger en se désignant eux-mêmes des Canayens des 
States. Le nombre de ces décomptés est heureusement 
infime. Les group>ements sociaux et nationaux des Cana- 
diens-français des Etats-Unis, notamment ceux du Rhode- 
Island, du New- York, du Vermont, du Maine, du New- 
Hampshire, du Massachusetts et du Connecticut, sont au 
contraire fort attachés au français, qui fait leur orgueil. Ils 
respectent et cultivent de leur mieux la langue maternelle, 



APPENDICE 147 

et se rendent compte que sa survivance dépend unique- 
ment de leurs propres soins, n'étant point garantie par des 
droits constitutionnels plus ou moins hypothétiques et 
dont l'énoncé, comme le texte de toutes les lois humaines, 
n'est jamais si serré qu'il n'empêche un politicien oppres- 
seur, flanqué d'un procédurier retors, de passer au travers 
avec un attelage à quatre — drive a coach and four through 
any Ad of Parliament, ainsi qu'un O'Connell le pensait et 
qu'un Ben Butler l'expérimentait. Lord St. Leonards disait 
de même: nothing is so easy as to pull them to pièces. (Sur 
la langue française parlée aux Etats-Unis, V. abbé F.-X. 
BuRQUE, "U Anglicisme", Bull, de la S. du P. f., vol. III. 
p. 197; Mémoires et Compte rendu du Premier cong. de la 
lang. fr. au Canada, passim; Ed. de Ne VERS, L'Ame améri- 
caine, 1900, vol. II, p. 365 et passim; Controverse engagée 
entre journalistes franco-américains sur l'avenir d'une 
"langue canadienne," extraits rapportés dans le Bull, de la 
S. du P. /., vol. XIII, p. 415; Statistiques de M. L.-J. K.- 
Lafl AMME," i^renc/i Catholics in the United States", dsnis The 
Catholic Encyclopedia, 1909, vol. VI. Documents relatifs à 
la lutte des Franco-américains du Maine, en 191 1 , pour la 
revendication des droits du français dans les paroisses 
catholiques du diocèse de Mgr Walsh; affaire de la Corpo- 
ration sole; V. plaidoyer de M. Godfroy-S. Dupré, avocat 
de Biddeford, et autres pièces dans la Revue Franco-Amé- 
ricaine (Montréal), nos de nov. et déc. 191 1. A lire l'amu- 
sante anecdote de l'ambassadeur de France aux Etats- 
Unis parlant "la langue des Canadiens de sang français," 
article de M. Adjutor Rivard, Bull, de la S. du P. /., 
vol. XIII, p. 56; etc. 

Page 21 -(21). Paysan de Saint- 1 renée (Bas-Canada), 
d'après les renseignements recueillis sur les lieux en 1861 
et 1862. Dans la collection "Les Ouvriers des deux mon- 
des," publiée par la Société internationale des études pra- 
tiques d'économie sociale. Paris, 1875, 1ère partie. 



148 APPENDICE 

Page 22- (22). Avant de me démentir ex abrupto, les 
rédacteurs du Droit feraient bien d'aller se promener un 
peu dans les rues de Hull ou de la basse-ville d'Ottawa; 
ceux de la Vérité, dans les rues de Saint-Sauveur; ceux de 
la Croix, dans les rues du Mile-End ou d'Hochelaga. 

Page 26-(23). Bull, de la S. du P.f., vol. XII, p. 382; 
vol. XIV. pp. 28. 59. 149. 218. 263. 310. 354. 358. 422. 435. 

Page 26-(24). Citation du Bull, de la S. du P. /., vol. 
V, p. 199. 

Page 27-(25). Bull de la S. du P. /.. vol. IV. p. 330. 

Page 27-(26). Cf. Charles ab der Halden. Etudes 
(1904) et Nouvelles Etudes de Littérature Canadienne 
Française (1907); et l'article que j'ai consacré à cet ou- 
vrage dans la Revue d'Europe et des Colonies, décembre 
1907. 

Page 28- (27). Mémoires du Premier cong. de la lang. 
fr. au Canada, Québec, 1914, p. 554. 

Page 30- (28). Rémy de Gourmont. Esthétique de la 
la,ngue française, nouv. éd., 1905. ch. IV, p. 60. 

— Et Jean Richepin nous confesse de son côté que, 
pour parvenir à traduire exactement certains poèmes, il 
recourt au vocabulaire qu'il a réussi à ramasser 

à la fin d'une longue carrière passée à fouiller non pas les dic- 
tionnaires, comme on croit, mais le langage des gens qui parlent: 
car, en réalité, pour savoir une langue, ce n'est pas dans les dic- 
tionnaires qu'il faut la chercher, c'est dans les corporations qui 
parlent chacune leur langue . . .Quand on veut bien parler le 
français, voilà les vrais dictionnaires qu'il faut consulter. Il faut 
voir les gens des différents métiers, demander des détails comme si 
on voulait soi-même être un apprenti dans le métier, et laisser 
tout cela s'entasser dans sa tête — ce qui fait qu'un beau jour, 
quand on veut trouver des mots, quand on a une idée qui paraît 
bonne et qu'il faut l'habiller, on sort de sa tête tous les vêtements. 



APPENDICE 149 

c'est-à-dire tous les vocables qu'on a — il y en a en or, en soie, en 
coton, en vieille laine usée; mais, avec tout cela, on trouve le cop- 
tume qu'il faut. Et, quandl'idée est vêtue, on lui dit: — Et mainte- 
nant, marche et danse, te voilà belle, tu peux t'envoler. — (Confé- 
rence à l'université des Annales, 5 mai 1915). 

Page 36- (29), Cf. Lexique cariadien-françaif^, dans 
chacun des numéros du Bulletin. 

Page 47- (30), Cf. renvoi 25 (annonce^ -réclames) et 
note 104 {Parinan French.) 

Page 47-(3i), L'Anglicisme de notre XV II le siècle, 
conférence de Jean RiCHEPiN à l'université des Annales. 
23 fév. 1916. 

Page 48-(32). "Matcher," dans un article de Franc- 
NoHAiN, Je sais tout, 15 déc. 1905, p. 606. 

Page 48-(33). Mesure de longueur anglaise qui n'a pas 
de traduction dans le français moderne, mais dont les 
Canadiens-français ont fait verge. 

Page 49- (34). L'anglais a emprunté environ 30,000 
mots à notre langue; et les Normands, avec Guillaume, 
ont donné à l'Angleterre une foule d'expressions qu'ils ont 
plus tard portées jusqu'au Canada. Il est donc possible 
que des vocables anglais aient même forme que les nôtres, 
sans que nécessairement ceux-ci soient issus de ceux-là. — 
Adjutor Ri YARD. Bull, de la S. du P.f.. Vol. VII. p. 251 . 

ELx: Robeur (voleur, Marie de France), grevance (grief, 
chagrin, Charles d'Orléans), plenté (quantité, Ville- 
ïiardouin), clergie (la société des clercs, Gerson), prest 
(prêtre, Christine de Pisan), nice (joli. Rabelais), oystres 
(huîtres, Villon), pleige (caution, répondant, Id.), scotiste 
(écossais, Id.), etc. Budget est un vieux mot français, 
hoidgette (petite bourse, Maurice Block). qui serait passé 



150 APPENDICE 

en Angleterre et serait revenu en France (V. R.-G. Lévy). 
Trousse, substantif verbal de trous:'.er (tortiare), est devenu 
en anglais truss et nous est revenu drosse, terme de marine 
(Gourmont). Espérons que hievre, dont les Anglais ont 
fait heaver, ne manquera point de nous revenir de même 
pour désigner les hievres qui donnèrent leur nom à la 
Bièvre "dans laquelle circulaient des castors" (Flamma- 
rion.) 

Page 49-(35). Bull, du la S. du P. /., Vol. IX, p. 203. 

Page 49-(36). Conférence d'Adolphe Cohn, directeur 
des cours de langues romanes à l'université Columbia, à 
l'Alliance française d'Ottawa, 1er mai 1914. 

Page 51 - (37). J.-P. Tardivel, L'Anglicisme, voilà 
l'ennemi! broch. 1880, p. 7. 

— M. DeCelles reconnaît lui-même les ravages de 
l'anglicisme: 

The great enemy of the French language hère is the English» 
especially in the cities. As nearly ail French-Canadian laborers* 
clerks, shop boys and girls speak both languages, they often, too 
often, introduce — without leave of the clergy — English sentences 
literally translated, besides many words singly. The other day a 
countryman of mine told me: "Vous regardez bien, monsieur," from 
the Enghsh "You look well", but meaning in French "Your eye- 
sight is good" or "You look to the right direction." This per- 
version of language is fatal among people slightly educated 
(Citizen. Ottawa, 27 mai 1916.) 

Page 53- (38). Cet incroyable anglicisme, sur quoi nous 
tirons l'échelle, se letrouve dans le dcrnier-né de nos ro- 
mans canadiens. 

Page 56-(39). ''L'Anglicisme", Bull, de la S. du P. /., 
vol III, p. 197. 

Page 56-(40). Cf. A. RivARD, " La francisation des mots 
anglais dans le franco -canadien" , Bull, de la S. du P. f., 
vol. V. p. 252. 



APPENDICE 151 

Page 58-(4i). Op. cit.. pp. 89, 1 10. 

Page 59-(42). Jargon: langage, expressions, tours de 
phrase particuliers à certaines gens (Bescherblle). Le 
jargon diffère de Yargot en ce que celui-ci est toujours une 
langue de convention, tandis que le jargon peut varier 
d'homme à homme et avoir ainsi, dans le mauvais goût de 
chacun, des caractères propres d'originalité. L'un (le 
jargon) change avec les pays et les classes d'hommes d'un 
même pays; l'autre (l'argot) peut changer de société à 
société, d'individu à individu {Id.) 

Jargon: langage altéré (Littré). Abusivement, le jar- 
gon est une langue étrangère qu'on n'entend pas {Id.): 
c.-à-d. dans le sens impropre du terme. 

Stapfer: La grande différence entre les jargons et les 
patois demeure que les patois sont de véritables langues qui 
ont leurs lois, leur organisation, leur grammaire, tandis que 
les jargons provinciaux ne sont que des excroissances 
(Bossuet eût dit: des excréments) qui, par contagion et 
imitation, se répandent au dehors d'autant plus facile- 
ment qu'elles sont plus extérieures et plus superficielles. 

Ibid.: Il faut suspecter les phrases de jargon, parce qu'il 
est probable d'avance qu'elles sont la corruption d'un 
français meilleur; il faut accueillir les mots de jargon avec 
une curiosité sympathique, parce que, toujours intéres- 
sants à connaître, ils sont quelquefois des aventuriers de 
fortune, et très souvent des vétérans émérites, encore 
bons au service actif. 

Lafaye: On nomme jargon tout langage obscur. 

Vingt jargons barbares succèdent à cette belle langue 
latine qu'on parlait du fond de l'illyrie au mont Atlas 
(Voltaire) : c.-à-d. vingt langues dérivées, mais de 
façon barbare, du latin. 

La ville est partagée en diverses sociétés qui sont comme 
autant de petites républiques qui ont leurs lois, leurs 



152 APPENDICE 

usages, leur jargon (La Bruyère). Il n'a manqué à 
Molière que d'éviter le jargon et le barbarisme, et d'écrire 
purement (Id.). Le jargon fleuri de la galanterie (Rous- 
seau). Le jargon des livres (Id.). Le jargon de l'amour 
(La Fontaine). Le jargon des précieuses (Tallemant). 
Vous avez l'art d'endormir ma douleur Au doux jargon 
de muse marotique (Chaulieu). Le jargon des savants 
(Voltaire). Le jargon des chasseurs (Id.). Le jargon du 
monde (Marivaux). Le jargon de la philosophie (Con- 
DILLAC). Etc. 

Page 61-(43). Bull, de la S. du P. /., vol. XIII. p. 462; 
vol. XIV, p. 40. 

Page 65- (44). L'Avenir du Peuple canadien-français, 
1893, page 142. 

^ Page 70-(45). "Lalanguefrançaise elles Ecoles primaires", 
article dans VAlmanach de la langue française, 1916, p. 62. 

Page 70- (46). Sénateur Pascal Poirier, discours au 
Cong. de la lang. fr. au Canada, Compte rendu, p. 281. 

Page 70- (47). Bull, de la S. du P. /., vol. I. p. 118. Cf. 

Mgr Laflamme, "La Société du Parler français au Cana- 
da", Bull, de la S. du P. /.. vol. I, p. 37. 

Page 73- (48). Préface aux Fautes à corriger, de Lu- 
signan. 

Page 76-(49). Antonio Perrault, "Les avocats et le parler 
français", dans V Almanach de la langue française, 1916, 
p. 72. 

Page 76- (50). A ceux de nos avocats qui ont le souci de 
franciser leur vocabulaire professionnel se recommande 



APPENDICE 153 

l'article de M. l'abbé Etienne Blanchard, "Le bon langage 
au Palais", Revue Canadienne, nov. 1916. 

Page 79-(51). Le labeur est immense et l'étude infinie 
ix)ur arriver à écrire bien en n'écrivant pas mal (c.-à-d. pour 
apprendre à ne pas écrire mal). Taine avait calculé que 
quinze ans sont nécessaires à ce travail; mais le chiffre est 
insuffisant, arbitraire, et la vérité est qu'il y faut peiner 
toute sa vie (Stapfer, op. cit., p. 257.) 

Page 79-(52). Jean RiCHEPiN, De la langue française. 
reproduction introductive au catalogue des Beaux et 
bons livres français, de la librairie Larousse, 1910. 

Page 80-(53). J.-P. Tardivel, "La langue française au 
Canada", Revue Canadienne, 1881, t. I (nouvelle série), 
pp. 259-267. 

Page 80-(54). Faisons un pas de plus, et ne laissons pas 
croire que les naturalistes, dans leurs écrits, se soient 
bornés à éviter les défauts des romantiques. En rappro- 
chant l'art de l'imitation de la nature, les Flaubert et les 
Taine, les Leconte de Lisle et les Renan ont donc donné 
au style un degré de précision, de plénitude et de solidité, 
de "densité," disait Flaubert, dont on s'était depuis long- 
temps désaccoutumé. Quelques grands vers de Leconte de 
Lisle (citation); quelques pages de Flaubert, — le Comice 
agricole d'Yonville-l'Abbaye, dans Madame Bovary, la 
description de la forêt de Fontainebleau, dans l'Education 
sentimentale; — quelques pages de Taine ou de Renan, 
entre lesquelles on n'aurait que l'embarras du choix, nous 
ont rendu la sensation du "définitif" et de 1' "achevé." 
(Ferdinand Brunetière, Manuel de l'Histoire de la Litté- 
rature française, 1899, 6e édit., pp. 499-500). 

Ce manuel de Brunetière se recommande, sinon aux 
pensionnaires de psallettes qui n'en auraient que faire. 



154 APPENDICE 

aux novices es humanités soucieux d'apprendre franche- 
ment autant que sommairement ce qu'est la Httérature 
française, depuis le moyen âge jusqu'au XXe siècle. 
Directeur de la Revue des Deux Mondes, maître de confé- 
rences, de langue et littérature françaises, interviewer 
de Léon XIII, Brunetière a professé une doctrine "fondée 
sur la tradition humaine, ou, si l'on veut, sur l'identité 
constante du sens commun . . . S'il n'est pas arrivé à la 
complète dictature intellectuelle qu'il méritait par ses 
fortes qualités, c'est qu'il a trop dédaigné le désir et l'art 
de plaire" (Larousse). Dans toutes ses œuvres il n'a cessé 
de combattre ceux qu'il appelait "les ennemis de l'âme 
française"; en quoi il ne fut point si mécréant que l'uni- 
versité Laval ne l'invitât à donner des conférences à 
Montréal. 

Page 81-(55). René du RouRE, "La langue française au 
Canada", article de la Revue hebdomadaire, Paris, reproduit 
par le Canada, Montréal, 4 juil. 1912. 

Page 81 -(56). "La langue française à l'étranger", Bull, de 
la S. du P. f., vol I.p. 86. 

Page 82-(57). Lavedan. 

Page84-(58). Essais sur la littérature canadienne. 1907, 
p. 355. 

Page 85- (59), Ainsi le Premier congrès de la Langue 
française au Canada (qui avait cependant affiché, parmi ses 
inscriptions les plus engageantes, le vers de Zidler: C'est 
notre doux parler qui nous conserve frères), eut soin d'ex- 
clure de sa participation nos frères protestants. 

— A la séance générale des quatre Sections de la Société 
royale (Ottawa, 17 mai 1916), la délibération suivante a 
été soumise à l'assemblée en majeure partie composée de 
Canadiens-anglais protestants — et adoptée à l'unanimité: 



APPENDICE 155 

It was moved by His Grâce Archbiahop Bruchési and seconded 
by Sir William Peterson, that the Society endorse the views 
expressed by the Président in his address — that in the schools of 
the Dominion increased attention be paid to the study of French 
language and French literature. — Carried. 

— J'ai dit, en avant-propos, de quelle façon, d'autre part, 
M, DeCelles, président de la Section française de cette 
même Société royale, a accueilli mon étude défendant la 
langue française au Canada, mais touchant à un élément 
de notre clergé catholique. L'observateur peut comparer 
la tolérance des uns avec celle des autres. 

— Un autre exemple de cette vigilance janséniste qui se 
déclenche à la moindre allusion effleurant notre catho- 
licisme rigoriste, mais que l'honneur de la langue française 
trouve généralement insensible: Le 13 avril 1916, M. Sil- 
vercruys, invité à donner une conférence à l'Alliance 
française d'Ottawa, soumit préalablement quelques 
sujets au président de ce cercle, qui choisit, parmi ces 
sujets, Jammes et Verhaeren. Parlant à des intellectuels, 
M. Silvercruys exposa donc Verhaeren tel qu'il est réel- 
lement et tel que tous les pays littéraires l'admirent, 
à savoir un poète jouant volontiers de la chanterelle pan- 
théiste. Le président du cercle d'Ottawa ne put se tenir 
de protester séance tenante contre la négligence du con- 
férencier à gazer, à jeter un mouchoir sur la gorge de 
Dorine, je veux dire à mettre une sourdine hypocrite sur la 
corde panthéiste de la lyre verhaeréenne : 

Par de pareils objets les âmes sont blessées. 
Et cela fait venir de coupables pensées . . . 

A quoi M. Silvercruys aurait pu répondre, tout comme 
Dorine à Tartufe: 

Vous êtes donc bien tendre à la tentation. 
Et la chair sur vos sens fait grande impression! 
Certes, je ne sais pas quelle chaleur vous monte: 
Mais, à convoiter, moi, je ne suis point si prompte; 
Et je vous verrais nu, du haut jusques en bas, 
Que toute votre peau ne me tenterait pas; 



156 APPENDICE 

mais il n'a dit rien du tout, Estomaqué, coi, il n'en revenait 
pas, il n'en est pas revenu, et ne nous reviendra probable- 
ment pas davantage . , .Le 31 octobre 1916, M. Tridon sur- 
vint {V. note 91); mais le même président du même cercle 
de la même Alliance française ne jugea point à propos de 
protester, de faire part à M. Tridon de l'impression "écœu- 
rante" (style Tridon) qu'il produisit sur son auditoire cana- 
dien, de dire ni quoi ni qu'est-ce. Les auditeurs en res- 
tèrent, plus que le président, pantois, et n'en sont pas 
revenus; mais M. Tridon reviendra peut-être, lui, pour 
nous parler, cette fois et d'aussi tridonnante façon, de 
Jeanne d'Arc. 

Page 85- (60). Mgr BoURNE, archevêque de West- 
minster — discours prononcé à Notre-Dame (Montréal), 
Congrès eucharistique, 10 sept. 1910: 

If the mighty nation that Canada is destined to become in the 
future is to be won for and held to the Catholic Church, this can 
only be done for makmg known to a great part of the Canadian 
people in succçeding générations the mysteries of our faith through 
the médium of our English speech. In other words, the future of 
the Catholic Church in this country, and its conséquent reaction 
upon the older countries in Europe, will dépend to an enormous 
degree upon the extent to which the power, influence and prestige 
of the English language and literature can be definitely placed 
upon the side of the Catholic Church. 

Deux années plus tard (24 juin 1912), au Congrès de 
la Langue française au Canada, S. E. Mgr Stagni, délé- 
gué apostolique, prononça les paroles suivantes qui ont 
assez l'air d'une réponse officielle à l'archevêque de 
Westminster; 

Au dix-septième siècle, ce fut la langue française qui fut le pre- 
mier organe de la vérité catholique au Canada et dans la plus 
grande partie de l'Amérique du Nord. C'est encore la langue de 
presque tous ces apôtres et religieux dévoués qui apportent encore 
de nos jours la bonne nouvelle aux peuplades sauvages de l'Ouest 
et du Nord de ce continent, jusqu'au cercle polaire . . . Ce que 
nous voyons au Canada se vérifie à peu près dans tous les pays où 
il y a des âmes à gagner à la vérité de l'Evangile. C'est la langue 
du plus grand nombre des apôtres de ces siècles derniers. Voilà 



APPENDICE 157 

une gloire que les chrétiens de toute autre langue doivent bien 
envier au doux parler de France. 

Et Mgr G. -A. GuERiiN, évêque de Manchester, con- 
firmait ainsi, de son autorité de prélat américain, les 
déclarations du délégué apostolique: 

O langue française, c'est toi qui as été l'élue du Seigneur. Le 
Christ t'a prise dans ton berceau et t'a sacrée de ses mains pour 
être son porte-parole. Tu as eu l'incomparable honneur d'être 
désignée pour succéder aux idiomes d'Athènes et de Rome dans 
la propagation de l'Evangile. C'est toi l'ange du salut et le mis- 
sionnaire des nations. 

Cependant, les évêques canadiens de langue anglaise 
n'en démordent point. A titre documentaire, entre 
autres, la déclaration qui se trouve dans la lettre pastorale 
de Mgr McNally, évêque de Calgary, reproduite par la 
Northwest Revievj (Winnipeg) du 5 février 1916, page 6: 

As to country, to ail men of good-will, no matter wh-\t their 
earthly origin, who are hère to make this country their home, it 
should suffice to call themselves Canadians. What is the meaning 
of patriotic duty, as God intended it, other than loyal co-opera- 
tion with our fellow-beings in the community in which we find 
ourselves, aiding one another through the pilgrimage of this life. 
till it be swallowed up in life unending ? We are living in the pré- 
sent, not in the générations gone by; and a union productive of 
ever-increasing greatness hère, and culminating in the possession 
of perfect union in the real and eternal Father, can never be 
achieved by futile and senseless harking back to the corners of the 
earth where our various grandfathers chanced to spend their little 
period of probation. I could never believe that men of real in- 
telligence, and of genuine faith in an eternity with our common 
Father, could sincerely share in the racial "frenzy," as the Holy 
Father portrays it, which, in its last analysis, is of the earth, 
earthly, the incarnation of an empty vanity and a contemptible 
seliîshness, and utterly unworthy of minds imbued with true 
brotherly love and heavenly aspirations. 

Page 86-(6i). Garneau, vol. 3, p. 352. 

Page 86- (62). Louis Fréchetie, "La Capricieuse" {La 
Légende d'un Peuple, 1890). 



158 APPENDICE 

Page 86- (63). Histoire du Canada des Frères des Ecoles 
chrétiennes, 1914, p. 351. Cf. T.-B. Bédard, Histoire de 
Cinquante ans, ch. I; Charles Gailly de Taurines, La 
Nation canadienne, 1894. 

Page87-(64). Siegfried, Le Canada — Les deux races, 
1906, ch. vii. 

Page 88-(65). Op. cit., t. IV. p. 200. 

Page 88- (66). Op. cit., Préface, Bibliographie, et p. 460. 

Art. 43 de la capitulation de Montréal — Les papiers du 
gouvernement resteront sans exception au pouvoir du 
marquis de Vaudreuil et passeront en France avec lui . . . 

Art. 44 — Les papiers de l'intendance, des bureaux du 
contrôle de la Marine, des trésoriers anciens et nouveaux, 
des magasins du Roi, du bureau du Domaine des forges de 
Saint-Maurice resteront au pouvoir de M. Bigot intendant 
et ils seront embarqués pour la France dans le vaisseau oîi 
il passera . . . 

Page 89- (67). Au risque de faire sourire de pitié les 
lecteurs qui comprennent le français, il me faut dire aux 
journalistes qui m'ont fait attribuer de la bassesse à notre 
clergé, qu'ils se méprennent sur mes expressions autant 
que sur mes intentions. Cette expression de "bas clergé" 
n'impute aucune bassesse au clergé. Elle sert tout inno- 
cemment aux historiens laïques pour désigner les curés et 
les vicaires, particulièrement ceux des banlieues ou des 
faubourgs et de la campagne, et pour distinguer leur 
groupement de celui du "haut clergé" qui se compose des 
chanoines, des protonotaires apostoliques, des évêques et 
des autres princes de l'Eglise. Et s'il faut l'autorité d'un 
dictionnaire à ces journalistes, je les réfère à Hatzfeld & 
Darmesteter. 



APPENDICE . 159 

Page 89-(68). Comme échantillon de la prose que la 
Croix, entre autres journaux cléricaux, sert à notre bas 
clergé pour le renseigner sur la France, les deux extraits 
suivants d'un premier-Montréal intitulé tout simplement 
La Justice de Dieu et signé "Un prêtre": 

Les Allemands, pour leur honte éternelle, ont massacré de 
petites victimes qui n'avaient pour toute défense que leur sourire 
et leur innocence . . . Les Français n'avaient pas mérité ce châti- 
ment ? Oh, non! N'allez pas leur dire cela^ Mais vont-ils regretter 
ces chers disparus ? C'est douteux. Des enfants, chez eux, il y en 
a généralement trop! En France, les familles nombreuses sont 
honnies, montrées au doigt et trouvent difficilement à se loger. 
Les enfants qui ne sont pas tués dans leur corps sont tués dans 
leur âme. Par des lois iniques et impies, on les empêche de gagner 
le ciel en leur dtant le moyen de connaître Dieu et de pratiquer la 
vertu qu'il récompense. 

Les cathédrales de Reims et d'Arras, et quantité d'édifices 
religieux ont été détruits; c'est une impiété impardonnable pour les 
Allemands de s'en prendre à Dieu même pour se venger de leurs 
insuccès dans leurs combats. Mais qu'importe à Dieu la dispa- 
rition de ces beaux monuments, qu'une nation vaniteuse conserve 
comme des musées, pour sa glorification auprès des autres peuples, 
lorsqu'il a à lui faire expier tant de confiscations, de profanations, 
d'abandon, à la ruine, de chapelles, de couvents, de collèges, de 
monastères, de séminaires, d'églises de campagnes et de cette 
belle église de la patronne de Paris, Sainte Geneviève, d'où l'on a 
chassé Dieu pour en faire un reliquaire (qu'on me pardonne le 
mot) de charognes; pour en faire un Panthéon de tous les cadavres 
de ceux qui furent l'essence de la pourriture morale de la France. 
— {La Croix, Montréal, 13 mars 1915). 

Cette haine féroce ne date donc pas de Combes ou de 
Viviani, puisque la première désaffectation de l'église 
Sainte-Geneviève pour l'établissement d'un Panthéon 
français remonte à 1 791 et que c'est depuis près d'un siècle 
(1830) qu'on y lit l'inscription Aux grands hommes la 
'patrie reconnaissante. 

Quant aux leçons de patriotisme, voyons celles que ce 
même journal donne aux prêtres canadiens, sujets bri- 
tanniques: 

La Croix tient "la Russie et l'Angleterre responsables 
de la guerre" (5 déc. 1914); 



160 APPENDICE 

La Serbie est la cause première de "l'épouvantable 
guerre allumée par le crime maçonnique international de 
Serajevo, avec les complicités officielles serbes" (9 oct. 
1915); 

L'Italie elle-même est "l'instrument aveugle ou con- 
scient des sectes anti-chrétiennes" (19 déc. 1914); 

Le 31 octobre 1914, le directeur du journal écrit: 

La Belgique, pays catholique cité au monde entier comme un 
modèle de vraie prospérité et de vraie grandeur, était devenue 
depuis longtemps l'objet de la haine des loges ... Je me suis 
laissé dire que si cette haine n'avait pas été si profonde, l'Angle- 
terre et la France, où la "secte infâme" est toute puissante 
jusque dans les hautes sphères de l'armée, auraient bien su trouver 
le moyen d'empêcher l'Allemagne de ravager la Belgique. 

Mais, à quelques semaines de là (19 déc. 1914), un soi- 
disant "ex-diplomate" apprend à la Croix qu'il pourrait 
citer 

des manifestes publiés par les Grands.*. Orients.*, (organismes 
politiques) de la maçonnerie, en France, en Belgique, en Espagne, 
en Italie . . . Le premier, en date, émane du Gr .'. Or .*. de France 
(9 août 1914) chargeant le Gr .*. Or ,*. de Belgique de féliciter, au 
nom de la maçonnerie, les Belges, de leur résistance à l'invasion 
. allemande. 

Donc, la Belgique aussi doit être châtiée! 

Cependant, et l'on s'en doutait bien, la grande coupa- 
ble, c'est la France .... La cause première de la guerre, 
c'est l'orgueil incommensurable d'un Viviani, c'est la 
scandaleuse immoralité d'un Caillaux, c'est la diabolique 
haine d'un Jaurès. Ah, les misérables! (29 août 1914). 

Notre ancienne mère-patrie, sous l'action dissolvante du mal- 
thusianisme prêché par les adeptes de la franc-maçonnerie, marche 
à grands pas vers son propre suicide. Triple crime: contre la 
société, contre la patrie et contre Dieu (I 7 avril 1915). 

Enfin, tous les Alliés doivent être châtiés: La France, 
l'Angleterre, la Russie, l'Italie, la Serbie, la Belgique 
même — s'il en reste. Par contre, et naturellement, les sym- 
pathies de la Croix vont à Ferdinand de Bulgarie, qui a 



APPENDICE 161 

su déjouer les complots des francs-maçons (9 oct. 1915), 
puis à l'Allemagne et à l'Autriche: 

Les Allemands, contre le droit des gens et contre toute justice, 
ont, il est vrai (!) mis à mort et emmené en captivité des vieillards 
et des femmes, pères et mères de leurs adversaires (13 mars 1915)... 



N'en déplaise à une certaine presse exaltée qui, sous le manteau 
du patriotisme, cache la vérité et montre l'erreur, l'Eglise, en 
Autriche et même en Allemagne, voit ses œuvres grandir et 
fleurir merveilleusement (29 août 1914). 

C'est ainsi de suite, à jets continus et dans ce style 
"pur et parfait" dont nous pourrions causer un tantinet, 
si l'on pouvait avoir le cœur à rire en lisant des vilenies 
et des traîtrises pareilles, et cette prose vipérine qui ins- 
pire moins d'amusement que de répulsion. 

Page 90- (69). Cette intervention du ministre des doua- 
nes s'est renouvelée en août 1916, à Québec. 

Mme Th. Bentzon, Nouvelle-France: Sous prétexte qu'il 
existe de mauvais livres, les Canadiens catholiques 
défendent même les bons; jamais je ne m'étais doutée 
avant d'avoir causé avec eux — et je parle des gens éclairés 
— qu'autant d'oeuvres littéraires fussent à l'index. Il n'y 
a rien de plus vide et de plus désolé qu'une librairie de 
Québec, si ce n'est le même magasin à Montréal. 

Page 92-(70). Op. cit. p. 373. 

Page 92- (71). Cette opinion a fait bondir ou plutôt 
rebondir le Droit: 

Le plus beau démenti, c'est que de toutes ces maisons sont 
sortis des hommes qui ont fait leur marque dans les lettres fran- 
çaises, historiens, poètes, orateurs. Ce sont ces maisons d'éduca- 
tion, fruits de l'activité du clergé, qui ont formé les Parent, les 
Garneau. les Ferland, les de Gaspé, les Crémazie, les Chapais, les 
Routhier, les Gosselin, les Casgrain, les Chauveau. et que d'autresl 
(20 mai 1916). 



162 APPENDICE 

La vérité plus vraie, c'est que tous nos écrivains "qui 
ont fait leur marque dans les lettres françaises" (et c'est 
à supposer que le Droit veuille parler des lettres franco- 
canadiennes) doivent leurs succès et leur notoriété aux 
études littéraires ou historiques spéciales auxquelles ils ont 
dû se livrer au sortir du collège et en France, pour la 
plupart. Arthur Buies (que le Droit a oublié de nommer, 
bien qu'il ait été l'un de nos écrivains qui ont le plus 
marqué dans les lettres franco-canadiennes et même 
françaises) a écrit en 1884: 

Lorsque je revins de France en 1862, après y avoir passé six 
années pour refaire entièrement le cours d'études que j'avais suivi 
dans nos collèges, ce qui était impérieusement nécessaire si je 
voulais apprendre quelque chose, je fus effrayé de l'ignorance 
générale de mes compatriotes {La Lanterne, réimpression de 
1884. p. 321). 

M. l'abbé Camille Roy, qui s'est d'ailleurs reformé en 
France (je n'ai pas écrit réformé), écrit encore ceci, à la 
page 347 de ses Essais: 

C'est notre langue française (et le contexte indique clairement 
que M. Roy pense à la bonne langue française et non à la langue 
spéciale du Droit) qui exprime, pénètre de sa vertu, et comme de 
son arôme subtil, nos pensées, et c'est avec toutes les qualités 
précieuses qui en sont inséparables, et que nous avons héritées 
de nos pères, que l'on a composé les oeuvres les plus délicieuses et 
les plus substantielles que l'on voit dans notre biliothèque na- 
tionale. Et loin que nous songions à changer ce langage, notre 
Société du Parler français n'a d'autre but que de l'étudier pour le 
mieux connaître, et de le mieux connaître pour le mieux conserver. 

Enfin, le rédacteur qui me démentit, et nasarde si belle- 
ment du même coup ce distingué professeur du séminaire 
de Québec, corrobore suffisamment lui-même, malgré qu'il 
en ait, le témoignage de tous nos dénigreurs religieux ou 
profanes, car il écrit fort mal pour avoir été formé dans les 
maisons d'éducation dont il parle si bien. Voyons. "Faire 
leur marque" n'est pas français, au sens que le Droit 
donne à cette expression, et n'est pas davantage anglais. 
C'est un solécisme franco-canadien et un idiotisme de la 



APPENDICE 163 

langue particulièrement riche en images imprévues que le 
Droit enseigne et emploie. En vrai français, dans la langue 
d'aujourd'hui, aussi bien que dans celle du XVI le siècle 
ou du moyen âge, "faire sa marque" signifie l'action d'un 
homme qui, ne sachant écrire, supplée au défaut de si- 
gnature. Nous venons de voir encore appliquer cette ex- 
pression bien française, dans le seul sens qu'elle comporte 
en français, devant l'un de nos tribunaux très supérieurs, 
lequel a été mis en possession d'un afïidavit attesté par 
douze témoins par moitié canadiens-français et canadiens- 
anglais. Six de ces douze témoins y ont fait leur marque. . . 
Si le Droit m'accuse de faire une insinuation malveillante, 
il peut se livrer au plaisir d'infliger une correction à cette 
malveillance en recherchant la pièce judiciaire dont je 
parle et en la publiant — s'il l'ose. 

En sorte, donc, que l'expression du Droit, traduite en 
français, signifie littéralement ceci: "dans les lettres fran- 
çaises, les hommes sortis des maisons d'éducation, fruits 
de l'activité de notre clergé (!), ont fait leur marque, ne 
sachant écrire" {Cf. Littré). Et puis des maisons d'édu- 
cation ne sont point des fruits, voyons! Appliqué à des 
maisons, à n'importe quelles maisons, le mot fruits ne 
saurait indiquer, en langue française ancienne ou moderne, 
veuillez m'en croire, que le loyer des maisons, les baux à 
ferme, les intérêts des sommes exigibles, etc., ou encore les 
profits ou bénéfices rappKjrtés {Cf. Bescherelle). En fran- 
çais, on dit les Gaspé et non "les de Gaspé" {Cf. Stapfer); 
et poètes exige un accent grave, et non un tréma. {Cf. le 
petit Larousse) .... Etc. 

Il y a, comme cela, quelque quatre doubles colonnes, en 
mon honneur seulement. Quelle pitié de n'être pas assez 
méchant pour tirer un peu les mandibules à ces saute- 
relles de notre parler français, qui, non contentes de le 
gruger, le polluent encore de leur sérosité mélassée, sous 
couleur de l'ami tonner de leurs papelardises ! Elles mé- 
riteraient pourtant qu'on leur fasse rendre trompe, comme 



164 APPENDICE 

les petiots de nos villages disent en cadence à ces bestioles 
qui dévorent les bons grains: 

Donn'-moi d'ia m'nasse 

Ou ben j'te tue; 
Donn'-moi d'ia m'nasse 

Ou ben j'te tue! 

Mais ce serait amusette! 

Page 93-(72). Quiconque veut étudier la rythmique 
française peut ne lire que La Fontaine et Hugo, et négliger 
tout le reste .... Sa merveilleuse divination de la forme 
lui a révélé (à Hugo) ces deux formes de la pensée, le 
style et le rythme, et il les a fait conspirer ensemble d'une 
manière inimitable .... Il a eu un style à lui, créé par 
lui, et puis il a eu à sa disposition tous les autres (Emile 
Faguet, Dix-neuvième siècle). 

Page 96-(73). Op. cit., p. 68. Cf. Jean LiONNET, Chez 
les Français du Canada, 1908, passim. 

Page 97- (74). Quelques menues citations graves, pour 
faire une peur aux écoliers qui ne savent pas encore que 
les mots sont en vie: 

Un vieux grammarien, Geoffroy Tory, exprimait 
déjà, en 1529, le vœu qu'on s'employât "à mettre et 
ordonner par reigle nostre langaige françois," sans quoi 
"on trouvera que de cinquante ans en cinquante ans la 
langue françoise, pour la plus grande part, sera changée et 
pervertie" (Note de Paul L allemand, op. cit. infra). 

Montaigne: Selon la variation continuelle qui a suivy 
nostre langaige jusques à cette heure, qui peut espérer que 
sa forme présente soit en usage d'icy à cinquante ans ? Il 
escoule tous les jours de nos mains, et depuis que je vis, 
s'est altéré de moitié. 

Bossuet: Mais l'éloquence est morte, toutes ses cou- 
leurs s'effacent, toutes ses grâces s'évanouissent, si l'on ne 



APPENDICE 165 

s'applique avec soin à fixer en quelque sorte les langues et 
à les rendre durables. Car, comment peut-on confier des 
actions immortelles à des langues toujours incertaines et 
toujours changeantes ? Et la nôtre, en particulier, pour- 
rait-elle promettre l'immortalité, elle dont nous voyons 
tous les jours passer les beautés, et qui devient barbare à 
la France même dans le cours de peu d'années ? 

HuGO: L'esprit humain est toujours en marche, et les 
langues avec lui . . . Le français de certaine école con- 
temporaine est une langue morte. 

Etienne Lamy: Elle (notre langue) vit, c'est dire qu'elle 
change. Voix d'un peuple, elle est la voix de ses âges 
divers, de sa santé et de ses maladies. 

Darmesteter: S'il est une vérité banale aujourd'hui, 
c'est que les langues sont des organismes vivants dont la 
vie, pour être d'ordre purement intellectuel, n'en est pas 
moins réelle et peut se comparer à celle des organismes du 
règne végétal ou du règne animal, 

A lire, toute ronde. La vie des mots (Darmesteter); 
aussi la Vie du Langage (Whitney) ; Pathologie du langage 
(LiTTRÉ); etc. 

Cf. Paul L ALLE M AND, "De la îuodernité dans l'art d'écrire", 
rep. par le Chercheur (Québec), 1er fév. 1889. 

Page 97-(75). Cf. Larive et Fleury, Troisième année 
de Grammaire et Exercices de Troisième année. 

Page 98-(76). Anatole France, Le Jardin d'Epicure, 
"Ariste et Polyphile ou Le langage métaphijsique." Ce 
dialogue d'Ariste et Polyphile pourrait s'ajouter à nos 
références sur la vie de la langue (74) et sur le jargon (42). 

Page 100-(77). Mgr Touchet, évêque d'Orléans. Dis- 
cours prononcé dans la cathédrale de Québec, 4 septembre 
1910. 



166 APPENDICE 

Page 100-(78). A, -M. Elliott, professeur à l'Université 
Johns-Hopkins : "On a philological expédition to Canada", 
dans The Johns Hopkins University Circidars, Baltimore, 
1884-5. Extraits traduits par Napoléon Legendre dans sa 
brochure La Langue française au Canada, 1890. 

Page 100-(79). Au pays de la vie intense, 1904. 

Page 101- (80). Ainsi de l'ancien norois, la langue mère 
des idiomes Scandinaves modernes, qui, devenu ici le 
norvégien, là le suédois, ailleurs le danois, s'est maintenu 
à peu près intact jusqu'à nos jours en Islande (Note de 
Darmesteter). 

Page 102- (81). Bull, de la S. du P. /., sept. 1915. p. 14, 
note. 

Page 102- (82), Pour être de bon compte, il faudrait se 
rappeler que l'anticléricalisme français moderne naquit de 
la politique de sauvegarde que la République jugea à 
propos d'adopter pour enrayer les intrigues cléricales 
coalisées, après la chute de l'Empire, contre Gambetta en 
faveur de Chambord, coalition par conséquent révolu- 
tionnaire contre le pouvoir établi et dont le pouvoir dut se 
garer par des mesures qui ont subsisté ou se sont accen- 
tuées selon les circonstances. L'anticléricalisme français 
surgit donc de conflits purement politiques et de com- 
plications purement locales; il n'est pas "un article 
d'exportation." (Cette note m'a été fournie par M. 
DeCelles, l'érudit conservateur de la bibliothèque du 
parlement canadien, "au cas que j'oserais m'en servir." 
Je ne voudrais point avoir manqué de l'en remercier pu- 
bliquement, comme aussi de l'aide qu'il m'a copieusement 
apportée dans le labeur de la documentation). 

— Un contradicteur m'écrit: "Seuls, ceux qui connais- 
sent assez l'histoire pour croire que l'anticléricalisme ne fut 



APPENDICE 167 

qu'un mouvement politique, ont le droit de discourir 
là-dessus." 

Mais alors, tous ceux de nos francophobes qui font 
de l'anticléricalisme français leur grand cheval de ba- 
taille, connaissent-ils l'histoire, oui ou non ? S'ils la 
connaissent, ils doivent croire que l'anticléricalisme en 
France ne fut qu'un mouvement politique, et, pour 
être sincères et même honnêtes, n'en point parler d'autre 
façon; et s'ils ignorent l'histoire, ils n'ont pas le droit 
de discourir là-dessus. C'est de la part d'un ami de 
notre clergé que je prends la respectueuse liberté de 
répéter ce raisonnement. 

Page 103-(83). Notons les journaux essentiellement 
catholiques, comme la Vérité de Québec et la Croix de 
Montréal, qui ont pris la spécialité de dégoiser toutes les 
diffamations contre la France, et se sont ainsi fait une 
clientèle, notamment parmi le clergé et le corps enseignant 
franco-canadiens. 

Nous avons rencontré des enfants d'école qui croient 
dur comme fer que les soldats français tués à la guerre 
doivent aller en enfer . . .Et comme nous leur demandons 
d'où ils tiennent cette vérité, ils nous répondent que ce 
sont leurs maîtres qui l'affirment "parce que la France 
n'est pas bonne." 

Pour attester des sentiments tout personnels de cet 
élément francophobe de notre bas clergé, donnons comme 
exemple (entre plusieurs autres qu'il nous serait aussi 
loisible de rapporter) la lettre suivante reçue, par un 
comité de secours français, du curé d'une paroisse de la 
province de Québec, qui l'a écrite en vue de la publication, 
comme il appert du post-scriptum: 

20 novembre 1914. 

J'ai lu attentivement la circulaire que vous adressez à tous les 
curés de la Province, touchant les secours devant être apportés 
aux victimes françaises de la guerre. En réponse, je regrette de do 



168 APPENDICE 

pouvoir répondre effectivement à votre demande tant que nous 
n'aurons pas l'assurance que le comité chargé de la distribution des 
secours en France ne mettra pas l'affreuse condition pour les 
familles catholiques d'avoir à envoyer leurs enfants aux écoles de 
l'état, i e. sans Dieu, maçonniques, si elles veulent avoir part aux 
dits secours. 

Je sais bien qu'il y a d'indicibles souffrances sur le sol français, 
mais elles pourraient être quelque peu restreintes si l'impiété d'un 
grand nombre de commandants militaires faisaient taire leur 
esprit sectaire, en permettant aux soldats blessés d'être soignés 
dans les hôpitaux tenus par les sœurs. On maudit l'espion alle- 
mand pour le mal qu'il fait à la France et on n'a pas un mot de 
blâme pour les français qui espionnent leurs compatriotes catho- 
liques. Dans votre circulaire, vous parlez de quelques dissenti- 
ments passagers entre la F"rance et nous. Madame, entre la France 
officielle et nous, il y a, comme dirait je ne sais plus quel personnage 
éminent de France, il y a toute la question religieuse. Je sais bien 
que le gouvernement n'est pas la France, mais comme c'est le gou- 
vernement qui préside aux distributions de secours, vous savez à 
quelles conditions pour les catholiques. 

Je crois que nous pourrions porter ailleurs nos sympathies effec- 
tives. Je suis de plus en plus convaincu que les catholiques de 
France seront les victimes de la tragédie qui se déroule en ce mo- 
i ment; pour ma part, je ne veux pas être l'objet de la reconnaissance 

^, L "^^ de la France qui nous remerciera en nous envoyant ses agents des 

If''.'*' ^ loges pour nous déniaiser, comme ils disent si candidement. 

P.S. Cette lettre, si elle doit vous servir, devra garder l'ano- 
nymat. 



11 



Et comme nous avons fait état d'honorables excep- 
tions dans la francophobie de notre bas clergé, empressons- 
nous de rapporter cette autre lettre: 

Grand'Pointe (Kent), Ont. 
22 janvier 1915. 

Je vous transmets aujourd'hui le produit d'une souscription que 
j'ai prise le jour de Noël et les jours suivants pour le Comité de 
secours national. La somme n'est pas très forte. Mes gens ne 
sont pas riches non plus. D'habitude la collecte de Noël est offerte 
au curé. Je vous l'adresse — beaucoup augmentée par cette annon- 
ce que l'offrande devait être envoyée pour les orphelins français. 
L'intention de mes paroissiens a donc été de venir en aide spéciale- 
ment aux orphelins. Un mot de votre part au Comité pourra peut- 
être faire classer cette légère obole, que je vous offre, spécialement 
pour les tout petits. 

Il serait très difficile de se procurer des habits ou autres effets 
pour votre comité. Mes gens semblent avoir juste le nécessaire. 

Veuillez m'adresser un blanc de souscription que je remplirai. 
L. Landreville, Ptre-curê. 



APPENDICE 169 

Je vous renvoie ci-inclus une liste de mes paroissiens qui ont 
contribué au fonds de secours. J'ai pu recueillir encore (depuis ma 
dernière lettre) quelques sous. Ci-inclus chèque au montant de 
$7.50 que vous voudrez bien ajouter à la somme adressée aupara- 
vant ($70.00). 

Avec mes meilleurs souhaits de succès pour votre œuvre, je 
demeure. 

Votre tout dévoué en N. S. 

L. Landreville, Ptre-curé. 

Page 104-(84), Cf. "The position of the Fleming s" , 
Montréal Daily Star, 4 nov. 1916; Rep. de l'Echo belge 
dans VEvening Journal, Ottawa, 8 nov. 1916, {Sidelights) , 
sur l'exécution, par les Allemands, de l'abbé Declercq, 
vicaire de Gand, et l'emprisonnement des autres opposants 
à la défrancisation de l'université de Gand. 

Page 109-(85). Op. cit., pp. 100 et 430. A lire, sur les 
raisons historiques de la cession du Canada, la "Con- 
clusion" de La Colonisation de la Nouvelle- France et les 
références que l'auteur donne de Parkman {The Old 
Régime in Canada), de Casgratn {L'Ancien Régime au 
Canada), et de Raynal {Hist. phil. et pol. des établisse- 
ments des Européens dans les deux Indes.) 

Page 110-(86). Pour ce qui est spécialement des accu- 
sations encourues par la parole française, littérature ou 
éloquence, M. Etienne Lamy, représentant l'Académie 
française au Congrès de Québec, les a lui-même formulées 
avec une franchise aussi consommée que son art. Il a 
démontré, avec autant de précision, qu'il ne faut pas, toute- 
fois, "accuser la France ni de tout ce qui semble toléré par 
elle, ni même de tout ce qui se fait en son nom" {Compte 
rendu du Cong. de la lang. fr., pp. 254 et suiv.). 

Page 110- (87). Qu'on lise donc seulement \qs Annales 
de la Propagation de la Foi ! 

Page M2-(88). Ronsard. 



170 APPENDICE 

Page 11 2- (89). B. SuLTE, Le Canada en France, 1893. 

Page 11 3- (90). Prenez le cas du lieutenant-colonel 
Picard, coté parmi les historiens militaires, qui publiait 
récemment un ouvrage sur notre histoire en l'ornant de 
superbes illustrations polychromes. Et la toute-première 
de ces illustrations célèbre le haut fait, savez-vous de qui ? 
De Silver Dollard, quand il s'agit de notre Dollard des 
Ormeaux. Avec de pareils ouvrages d'histoire qui igno- 
rent même nos héros français, nous avons vraiment de la 
chance de n'être pas encore plus mal connus! {Pages d'his- 
toire — Les Français au Canada, 1 vol. à Londres, 1914). 

Page 1 14- (91). De ces Français indésirables, qui ne sont 
parfois que des Suisses embochés, l'espèce la plus dange- 
reuse est celle de ce M. André Tridon qui est venu donner 
une conférence sous les auspices de l'Alliance française à 
Ottawa, le mardi 31 octobre 1916; car cette espèce nous 
donne vraiment trop à décompter. Ce conférencier, qui se 
réclame des diplômes que des universités de Paris ou de 
Clermont ont eu la bienveillance de lui coller, pour se faire 
écouter par l'élite canadienne-française en communion de 
sympathie française avec l'élite canadienne-anglaise et 
célébrant dans une admiration commune et cordiale la 
gloire du nom français, ce conférencier français, qui dé- 
clare ne se rendre compte de l'état de guerre qu'en arri- 
vant au Canada, qui compare l'armée de la Somme au 
ramas d'ignorants grognards qui exécutaient les meurtres 
et les boucheries de Napoléon (grognards et général qu'il 
méprise souverainement dans une langue souverainement 
grognonne et banlieusarde), qui reconnaît à La Fontaine 
le seul mérite littéraire d'avoir été le parasite de Louis 
XIV, qui traite tous les érudits français d'idiots et no- 
tamment Frédéric Masson de radoteur, qui a d'un mot la 
France dans le nez, ce conférencier pourra trouver encore, 
hélas! des auditoires canadiens pour recevoir son dé- 



APPENDICE 171 

gobillis; mais il ferait bien de se rappeler dorénavant et de 
prévenir ses collègues que l'Alliance française, au Canada 
tout au moins, sert à accueillir des conférenciers français 
qui aiment la France et se consacrent à la faire connaître 
en vérité, et, par ainsi, la faire aimer. Et si tant est qu'on 
ne puisse les empêcher de faire quelque part leur propa- 
gande antifrançaise, nous saurions infiniment gré à ces 
faux missionnaires de ne jamais sortir de chez les Yanko- 
boches. 

Page 1 14- (92), Pour le repos de leurs méninges, je déclare 
à ceux qui cherchent des allusions, que je songe présente- 
ment aux catholiques de la complexion de Mossieu Joseph 
Bégin, directeur de la Croix de Montréal, qui, à l'époque 
des élections municipales, invoque saint Joseph pour 
mieux travailler à la purification de l'électorat et, du 
même coup, réussir, en maltôtier moderne, à tirer de plan- 
tureuses carottes aux candidats. 

Page 1 15-(93). La Science française, sous la direction de 
Lucien Poincaré, 2 vol. 1916, expose la part essentielle que 
la France a apportée au progrès scientifique universel. 

Page I15-(94). C'est un témoignage analogue que M. 
Joseph Reinach apporte dans la préface de la sixième série 
des Commentaires de Polybe. "Il apparaîtra un jour, dit-il, 
que l'une de nos grandes forces aura été de vivre dans une 
atmosphère de vérité." Et il ajoute: "Il n'y aura pas au 
monde de nation plus puissante pour son bonheur et pour 
le bien de l'humanité que la France éternelle, si elle se 
cristallise dans la France d'aujourd'hui." C'est là une 
p)ensée absolument juste. La grande vaillance de ce pays 
fut de n'avoir nulle pïeur de la vérité, d'oser envisager 
résolument la situation qui lui était faite, de n'avoir jamais 
douté de son effort, de sa volonté de vivre et de vaincre. 
Certes, ceux qui assument la responsabilité du pouvoir et 



172 APPENDICE 

ceux qui ont mission de conduire nos armées furent cons- 
tamment soutenus par le sentiment du devoir, mais c'est 
l'âme du peuple qui a permis d'accomplir des choses si 
grandes, qu'on a pu les qualifier de miraculeuses (Roland 
de Mares, critique littéraire aux Annales politiques et 
littéraires, 29 oct. 1916). 

Maurice Barrès ajoute: Parfois le poème sommeille; 
jamais il ne fut plus fraternel, plus religieux qu'à cette 
heure. Comme de nombreux traits de l'Ancien Testa- 
ment, obscurs et chétifs par eux-mêmes, ne prennent leur 
plein sens qu'à la lumière du Nouveau, de même les an- 
tiques prouesses des chevaliers et de nos aïeux respectés 
semblent n'être que la préfiguration des choses plus riches 
et plus saintes d'aujourd'hui. On dirait que l'histoire de 
notre nation tendait tout entière à ce que nous voyons 
depuis deux années. Des millions de Français sont en- 
trés dans cet état d'héroïsme et de martyre qui jadis, aux 
époques les plus hautes de notre histoire, fut le fait seule- 
ment d'une élite. Jeune ou vieux, pauvre ou riche, et 
quel que soit son credo, le soldat français de 1916 sait que 
la France est une nation qui intervient quand il y a trop 
d'injustice sur la terre, et dans sa tranchée boueuse, le 
fusil à la main, il sait qu'il continue les Gesta Dei per 
Francos {Les Traits éternels de la France, 1916). 

Page 116-(95). Mgr TouCHET, évêque d'Orléans, dis- 
cours prononcé dans la cathédrale de Québec, 4 sep. 1910. 

Page 116-(96). M. Gerlier, président de la Jeunesse 
catholique de France, discours au congrès eucharistique 
de Montréal, septembre 1910. 

Page 1 16- (97). Chanoine Jean Desgr ANGES, conférence 
à l'Alliance française d'Ottawa, 2 avril 1914. 

Page 116-(98). R. P. Rigaud, supérieur des mission 



APPENDICE 173 

naires du Sacré-Coeur, conférence à l'Auditorium, Québec, 
dimanche, 21 novembre 1915. 

Page 1 1 7- (99), Nous nous abstenons de nous référer au 
témoignage de prélats français, comme Mgr Lenfant, qui, 
prêchant au plus fort de la guerre, peuvent être soup- 
çonnés de chauvinisme ou seulement de patriotisme. 

— Notons la "digression inattendue" qui se trouve dans 
la chronique de M. Thomas Chapais, "A travers les Faits 
et les Œuvres" {Revue Canadienne, avril 1916, p.370) et qui 
démontre que de pareils vœux ne répugnent pas seulement 
aux esprits libéraux ou trop français, mais à des conser- 
vateurs comme M. Chapais, que Jean Lionnet a surnommé 
"le Veuillot canadien" et que M. Charles ab der Halden 
désigne aussi justement comme l'écrivain le plus remar- 
quable de notre parti ultramontain. M. Chapais déclare: 
"Nous ne sommes pas de ceux qui, hochant la tête, s'en 
vont répétant: "Voyez-vous, il faut que la France soit 
"châtiée; elle a été la nation prévaricatrice, elle s'est 
"écartée des voies droites, et la verge de fer doit flageller 
"ses défaillances." Non, non, nous ne sommes pas, nous 
ne voulons pas être de ceux-là, trop nombreux parmi nous," 
etc. 

Page 117-(100). Ces sentiments antifrançais, chez un 
certain nombre de prêtres canadiens-français, ont été rela- 
tés publiqitement déjà. V. notamment: "Spectacle navrant", 
"Lettre de Québec", "Notre clergé et la France", "L'entente 
cordiale au Canada", Le Pays (Montréal), 29 août, 12 sept., 
14 nov. 1914; 22 janv. 1916, et passim; "Une note discor- 
dante", LeRéveil (Montréal), 29 janv. 191 6. Les mis en cause 
n'ont point protesté. On sait d'ailleurs à quoi s'en tenir. 
Pas plus que pour les défauts de notre parler je ne me com- 
plais, de dessein formé, à reproduire les outrances que 
certains de nos prêtres ont commises à l'endroit de la 
France. Je ne cite que ce qu'il suffit, ce semble, pour 



174 APPENDICE 

justifier la dénonciation nécessaire d'un sérieux obstacle 
à la progression du français au Canada. Cependant, si 
l'on croit bon de me pousser aux extrémités, je donnerai 
d'autres preuves, inédites. Par malheur, il n'en manque 
pas! 

Page 118-(101). La lettre que le curé de Saint- Viateur- 
d'Anjou (Berthier) a adressée à la Pairie et que la Patrie 
a publiée, le 25 avril 1916, atteste toutefois que si certains 
curés canadiens-français ne professent pas un amour 
excessif pour la France, d'autres ne sont pas beaucoup 
plus chauds à l'endroit de l'Angleterre ou de ce que l'au- 
teur de cette lettre appelle "mémère l'Empire." 

Appuyant plus ou moins ouvertement la campagne 
nationaliste contre le recrutement, les prêtres qui mani- 
festent de pareils sentiments ne justifient-ils pas les griefs 
que nos compatriotes protestants ne se font pas faute 
d'articuler contre nous ? 

Hamilton, Ont., Oct. 21. — Speaking before the Baptist con- 
vention of Ontario and Québec hère this morning. Prof. J. H. 
Farmer, of Toronto, said: "The Roman Catholic Church made the 
greatest mistake in ail its history, in my opinion, when it stated 
that only a few should be saints and the masses could live on a 
lower moral plane, but we as Baptists should exemplify the teach- 
ings of Paul, who said that every man ought to seek to be perfect. 



"Then again in recrulting matters it has been pointed out that 
Québec has not done its duty, and I think the blâme should be 
placed where it belongs. The English speaking Protestants hâve 
stood by the empire, the French speaking Protestants hâve stood 
by the empire. A good many French-Canadian Roman Catholics 
hâve stood by the empire and are giving their lives. If Québec has 
not corne up to the miark, then the burden should rest upon the 
clerics, because in the province of Québec the Pope cornes first 
and the King next 

"We hâve no trouble with the French Canadian Protestants, 
because they mingle into the national life, but it is the French 
Catholics who are apart, I believe that our young people should 
learn the French language in order to mingle with the French." 
{Toronto Sunday World. 22 octobre 1916), 



APPENDICE 175 

D'autre part, le capitaine Gustave Lanctôt, du 73ème 
bataillon de Montréal, nous rapporte ainsi, de "quelque 
part en France," la réputation que nous sommes en train 
de nous faire là-bas: 

Je puis te dire, entre nous, qu'elle n'est pas fameuse, notre 
réputation en Europe. En France, comme en Angleterre, on s'éton- 
ne de notre indifférence devant la guerre. On admet qu'il y a des 
circonstances qui découragent le recrutement, mais ce que per- 
sonne ne peut admettre, surtout en France, c'est que certains 
journaux de la province de Québec fassent campagne anti-alliée, 
jetant de l'eau froide sur l'enthousiasme, accusant l'Entente d'être 
une des provocatrices du conflit, amoindrissant la participation 
de la Grande-Bretagne et le prestige de la France. L'indignation 
atteint le comble devant l'affirmation d'un certain chef embusqué 
de Montréal qu'il n'est pas sûr si l'on doit souhaiter le plein tri- 
omphe des Alliés. Devant cette attitude, les hautes personnalités 
françaises, telles que M. Hanotaux et le général Malleterre, ont 
eu à l'égard du barbouilleur politique des paroles d'une sévérité 
inouïe au pays, mais hélas! bien justifiée. Que la phobie person- 
nelle pousse un homme à prêcher des idées subversives de sa 
nationalité, et à se faire l'ami des Boches, cela dépasse toute con- 
ception. Et pourtant, c'est la triste vérité. Quos vult perdere 
Jupiter, prius dementat (La Pairie, Montréal. 24 octobre 1916). 

Page 1 19-(102). Op. cit., p. 355. M. l'abbé Camille Roy a 
développé cette même pensée dans d'autres ouvrages, 
notamment dans son "Etude sur V Histoire de la littérature 
canadienne" {Bull, de la S. du P.f.. vol. II, p. 139): 

C'était pourtant une nécessité pour les Canadiens de se mettre 
résolument à l'école de la France, et de lui surprendre le secret de 
•es chefs-d'œuvre contemporains. Il eût été désirable qu'on y pût 
satisfaire dès les premières années de notre dix-neuvième siècle. 
Outre qu'il ne faut jamais se renfermer dans un chauvinisme étroit, 
et fermer sa porte aux influences extérieures quand celles-ci peu- 
vent être utiles, il y avait pour nous, et il y a encore pour les 
Canadiens, le besoin impérieux d'emprunter à la France ces 
moyens de formation intellectuelle qui nous manquent. Avouons- 
le, ce n'est pas dans la seule lecture de nos rares œuvres canadien- 
nes que nous pouvions, et que nous pouvons encore, trouver tout 
ce qu'il faut pour apprendre à travailler et pour élargir le plus 
possible les horizons de notre esprit national. Et parce que l'es- 
prit français est bien près du nôtre, et lui ressemble à merveille , 
puisque tous deux sont frères, c'est à l'esprit français qu'une lon- 
gue tradition, que des efforts séculaires ont façonné et poli, c'est 
à lui que nous devons demander quelles habitudes il faut donner 
au nôtre et quelle discipline, pour qu'il puisse sur cette terre 



176 APPENDICE 

d'Amérique exercer par ses oeuvres toute l'influence bienfaisante 
à laquelle il doit prétendre. C'est pour avoir été trop longtemps 
privé de ce contact large et suffisant avec la littérature de là-bas 
que notre pensée a pu trop longtemps s'agiter en des efforts assez 
stériles. C'est dans d'incessantes relations avec elle que cette 
pensée a pu accroître sa vigueur, et qu'elle pourra continuer de 
s'affiner davantage. 

Page 1 20- 1,103 j. L'avantage des armes et la masse de la 
population ne confèrent à un peuple ni droit, ni moyen 
d'imposer son langage. Si le nombre était un titre, l'avenir 
du monde serait de parler chinois. Si la victoire était une 
maîtresse d'école, l'Europe eût parlé le français sous 
Napoléon, car il l'enseigna d'autorité. Mais le vainqueur 
des rois fut tenu en échec par les enfants qui ne voulurent 
pas oublier la langue apprise de leurs mères. Il n'y a pas 
à tenter de refoulement, il n'y a pas à espérer de substi- 
tution entre les langues. Dédaigner aucune d'elles, en 
souhaiter la disparition est oublier ce que toutes repré- 
sentent de durable et de légitime (Etienne Lamy, discours 
cité). 

— Du Canadian Courier (Toronto), 30 sept. 1916: 

Some of the men who are bitterest against "the French" are 
men who know better. For they are students of politics. There 
never has been a movement against "the French" in this country 
that has not ended in total ethnological failure and the crushing 
defeat of the ill-advised men who launched it. This battlefield of 
préjudice and passion is the graveyard of many a promising 
ambition. Yet — from the Ontario point of view— it often looks 
like a fair field. One George Brown once ploughed it with vigour, 
planted it with ail the industry commonly shown by sowers of 
tares, and seemed for a time to reap a satisfying crop . . .But 
did he win ? 

The most superior Ontarioan does not dream that ail his cen- 
soriousness and critical comment will obliterate the French- 
Canadian race or remove them bodily to another corner of the 
globe. They will remain in Canada. They will be hère to live with , 
and do business with, and co-operate with in building up our 
nation, long after every présent critic has joined their futile critics 
of the past in the silent grave. 

Page 120-(104). Le 1er mars 1916. le Queen's '1 heatre. 



APPENDICE 177 

de Londres, représentait un drame canadien, The Love 
Thief, avec des acteurs canadiens évidemment triés sur 
le volet. Le Daily Telegraph jugea que "the people talk 
with Occidental accents" et le correspondant du Free 
Press critiqua particulièrement l'accent des acteurs, 
"Canadian accents which could be eut with a knife" 
(Fi'ee Press, Ottawa, 2 mars 1916). 

— Cf. A.-C. Webb, The Model Etymology, passage cité 
par le Bull, de la S. du P. /., vol. XIII. p. 433. 

— Correspondance à VEvening Journal, Ottawa, 31 
oct. 1916: 

The increasing use of slang is déplorable. Especially among 
women is this abuse of the English language an abominable 
practice. When one sits in a street car and hears a féminine voice 
behind proclaim that she "should worry" one is inclined to believe 
her. Indeed she SHOULD worry if her command of bright, expressive 
English is so poor that she must resort to slang. And when this 
expression is voiced, one expects, upon looking over one's shoulder 
to see the individual responsible chewing gum. They are boon 
companions — gum and slang. 

It would display, I am afraid, too great a knowledge of the 
atrocity to enumerate some of the other examples of 20th century 
so-called smartness. But there are many! 

It has been said that thèse are imported from the country to the 
south of us. Probably they are. But why must Canadians — 
Canadian women — imbibe only the poor qualities of a people. 
That is imitation. Imitation is the sincerest form of flattery. 

We don't imitate English slang because we don't think it's 
funny. We find no humor in "Ba Jove" or "bally rot" or "bloom- 
ing" or "raw-thaw" (rather). None of it seems "smart." 

If American slang is funny, or smart, it is decidedly poor taste; 
and the sooner Canadian wontien boycott it the sooner will they 
be able to lay claim to an appréciation of their language. 

C'est ce "slang" anglo-yankee qui fait dire "Varsity" 

pour university,'* fans" pour fanaiics (sport), "Chink" pour 
chineese, "juice" pour water power (source d'énergie hydro- 
électrique, houille blanche) . . . Vive donc l'américanisme 
bochisant et sa kulture des abréviations! Mais à mort 
ceux de nos journalistes qui prétendent nous imposer 
cette kulture! . . . Des "pros", pour des professionnels. 



178 APPENDICE 

voyons! Va-t-on maintenant faire du yanko-franco- 
canadien > Quo vadimusf dirait Sienkiewicz. 

— M. DeCelles met les gants que l'on sait et dont vous 
allez admirer l'ouate (nous disons encore chez nous la 
ouate) et la soie, prend les précautions oratoires que l'on 
sait aussi bien et dont vous allez voir la cautèle, pour dire 
cette petite vérité à "his friends" les Anglais: 

It 18 also a notable fact (overlooked or perhaps ignored by Mr. 
de Montigny) that any ethnical group, separated from the land of 
its origin, very often speaks a language différent in prononciation, 
accent and partially in its vocabulary from that of its parents. 
Docs the American speak the language of Gladstone? I would 
not offend in the slightest manner my English friends, but it has 
often been stated before me by British-born men that Engiish- 
Canadians do not speak Londonian or Oxfordian English {Citizen, 
Ottawa. 27 mai 1916). 

Puis M. DeCelles passe aux Belges, qu'il n'appelle pas 
"his friends" (les Belges n'ont plus de puissance pour deux 
sous, ils ne sont plus qu'héroïques), pour admettre en 
douceur que les Canadiens-français ont une prononciation 
différente, un accent différent et un vocabulaire partielle- 
ment différent de celui des Français . . . Quand je vous 
disais que, s'il parle comme parlerait un lièvre, M. DeCelles 
pense comme tout le monde! 

— Parisian French: Le 16 décembre 1913, la Patrie 
(Montréal) a reproduit la circulaire suivante qu'un négo- 
ciant de l'Ontario avait eu l'obligeance de faire traduire 
en. . . français, pour atteindre la clientèle canadienne- 
française : 

Cher Monsieur, 

Nous voulons faire 1914 nos année menant pour la vente de 
notre. . . II vous sera nécessaire pour avoir de votre aider pour 
faire celui-ci. Pour encourager nos agents mettre le premier leur 
travail le meilleur dans les ventes de nos marchandises pour l'année 
venir nous donnerons une belle montre d'or aux trois agents qu'avez 
les ventes les plus grandes et leur billet paye par le premier Sep- 
tembre 1914. Nous vous plairons donner tout d'aider possible et 
avons confiance en que votre travail sera recompense par vous 
êtes un qui reçoit une de ces montres d'or. Maintenant c'est le 



APPENDICE 179 

temps pour vous prenez occupe et nous avons confiance que votre 
travail finira a vous aimable advance. 

Avec les désire le meilleur pour votre succès, Nous sommes votre 
avec vérité , , , 

Ce négociant, commentait la Patrie, tiouvait naturel 
que les Canadiens-français restassent insensibles à ses 
prévenances autant que sourds à son invite française, 
puisque la personne qu'il avait chargée de la traduction 
de sa circulaire anglaise avait appris le Parisian French 
au high school de la localité, et que les Canadiens-français 
ne comprennent pas le Parisian French . . . 

Et cette autre circulaire, reproduite par la Presse 
(Montréal), le 29 mars 1901 : 

Walkerville, Ont.. Mar. 18. 1901 

Cher Monsieur, 

Vu le feu récent, qu'en a la localité dans notre magasin le vingt 
et cinquième janvier et étant fait l'attention avec tels rapports 
fatals, aussi vu les rapports erronés dans les journaux différents 
du Dominion, comme pour la fabrique étant détruite, nous pren- 
nons ces bas de corriger le même. 

Le bâtinjent marqué X sur la coupure là-haut en était le seul 
détruit et était servi à un magasin seulement. 

Nous sommes heureux de dire notre fabrique marche encore, et 
nous sommes en situation de remplir tous ordres immédiatement 
sur la réception de la même. 

Nous demandons à recommander à la prévoyance de vous à nos 
tisons spécials des allumettes: .... 

Nous pouvons dire le plus expressivement, que nous sommes et 
toujours serons strictement un Antich-Syndicat fabrique et pour 
cela même, quelques maisons en gros ne vendent pas nos pro- 
duits manufacturés à cause d'étant attachés au Syndicat. 

Insistez à avoir "Walkerville Match Cie," allumettes et ne 
prenez pas tout autre. 

Recevez mes salutations, 

THE WALKERVILLE MATCH CO.. 
Limited. 
Par C. J. Anderson, 

Manager. 

Ces pièces ne représentent point le gâchis d'un apprenti 
typographe gaucher ou s'ennuyant de sa mère. Elles sont 
ici scrupuleusement reproduites telles que publiées et 
signées par les intéressés — comme d'ailleurs celles qui 
suivent: 



180 APPENDICE 

Les éditeurs Lonsdale & Bartholomew, voulant ainsi 
satisfaire la clientèle canadienne-française, ont publié la 
carte postale suivante, laquelle se désigne Greeting No 8: 

Joyeux Noël et la santé et la Bonheur dans la nouvelle année 
de 
M. et Mme. L. Laurier, 
Québec. P.Q. 

Le Bulletin du Parler français (Sarclures, passim) 
rapporte maints autres échantillons de ces réclames com- 
merciales en Parisian French. 

Les Yankees ne s'en mêlent-ils pas, eux aussi, par 
amour des petits-neveux de La Fayette! Témoin la poésie 
suivante d'un collaborateur de V Indianapolis News qui 
venait de lire, avec un lexique, la ballade de Villon: 

OU SONT LES NEIGES D'ANTANS ? 

So he commends The Simple Life! 

Déclares il est bel et charmant 
Who lives thus free from care and strife — 

On est La Intense d'antan? 
Maintenant il loue la Simple Vie 

Et dit qu'il soit et b-'.au, si bon. 
Le vivre simplement. Mais dis, 

La Vie Intense, on va-t-elle, donc? 

— Enfin, pour finir sur la bonne bouche, cette première 
et cette dernière phrase, qui échantillonnent le reste, 
d'un prospectus de la maison Eaton, de Toronto: 

Nous ne faisons imprimer des catalogues français, mais nous 

, vous referons à notre catalogue général ou nos marchandises sont 

clairement illustrées et décrires avec les prix 

Ecrivez nous en français ou anglais qui est plus commode. Nous 
employons des traducteurs experts qui donneront vos commandes 
tout soin et attention (Rep. du Droit, Ottawa, 6 nov. 19! 6). 

Nous devons, certes, applaudir des deux mains aux 
efforts que tentent nos maisons de commerce et d'indus- 
trie anglaises afin de se mettre en rapports avec la clientèle 
canadienne-française. Mais, pour encourager ces excel- 
lentes dispositions et empêcher que d'aussi bonnes in- 



APPENDICE 181 

tentions ne donnent lieu à d'aussi mauvaises expressions, 
ne devrions-nous pas former une petite ligue de traduc- 
teurs amateurs qui relèveraient les tentatives de ces com- 
merçants francophiles, en mettant leur Parisian French 
en français tout court? à condition que, de leur côté, ces 
maisons veuillent bien mettre leurs experts hors d'état 
de sabouler la langue française. 

Page 124-(105), Dans la querelle des écoles bilingues de 
l'Ontario, la langue française a trouvé des défenseurs, 
comme le baron Shaughnessy, sir Joseph Pope, les pro- 
fesseurs Dale et Leacock, de l'université McGill, le pro- 
fesseur Th. O'Hagan, d'Hawkesbury, et M. E.-R. Ca- 
meron, greffier de la Cour suprême; comme le Citizen 
d'Ottawa, le Star et le Journal of Commerce de Montréal, 
qui témoignent d'autant de groupes anglais comprenant la 
raison d'être du français au Canada. Le Courier, de 
Toronto, prêcha la diffusion du français comme devant 
aider au progrès commercial du pays {Canadian Courier, 
18 mars 1916). Ces expressions de la saine opinion anglo- 
canadienne auront assurément une répercussion salutaire 
sur une notable partie de la population anglaise, jusqu'à 
présent mal avertie et qui se laissait assez facilement aller 
à croire que le français n'a réellement que faire dans un 
pays anglais. 

Cf. Conférence du docteur Alfred Baker, président 
général de la Société royale, Canada s Intellectual Status 
and Intellectual Needs, 16 mai 1916 (Minutes of Proceed- 
ings of the Royal Society of Canada, vol. X, p. xli). 

France and the French or Bilingualism and its Advan- 
iages, conférence de M. Donald Downie, reproduite dans 
le Standard de Vancouver, 15 juillet 1916. 

— Enfin, combien plus rassurante et plus utile que la 
campagne envenimée par les esprits surexcités dans 
1 Ontario, combien plus loyalement canadienne et donc 
plus patriotique est la démarche de ces cinquante repré- 



1§2 APPENDICE 

sentants de l'industrie et de la finance ontariennes, qui 
partent de Toronto, d'Hamilton, de Kingston, de Windsor, 
de London et d'autres villes, laissent de côté leurs propres 
affaires, entreprennent un voyage d'une semaine pour 
venir faire connaissance avec les Canadiens-français du 
Québec, les voir de près, se rendre compte de leur véritable 
état d'esprit, chercher les raisons valables ou vaines du 
désaccord qui existe entre les deux races, bref, qui vien- 
nent demander carrément à leurs compatriotes de langue 
française: "Say, between us, what is the matter?" La 
conclusion de cette explication, entre gens qui ont laissé 
de côté les préjugés de race et de religion, est la suivante: 

"Nous, Canadiens-français et anglais, assemblés ici en con- 
férence pour l'unité interprovinciale, ayant mutuellement établi 
les prémices d'un respect et exprimé la ferme conviction d'une 
ferme bonne volonté de la part de la majorité de chaque province, 
sommes convaincus que rien ne peut survenir de désagréable entre 
les deux races habitant le Canada qui ne puisse se régler à l'amiable 
et avec justice, de façon à donner entière satisfaction à tous ceux 
qui sont concernés" {La Patrie, Montréal, 1 1 octobre 1916). 

Pour peu que les hommes d'affaires du Québec rendent 
la politesse à leurs visiteurs de l'Ontario, nous devrons 
augurer mieux de cette formule d'entr'aide patriotique et 
d'entente cordiale que des phrases méprisantes et de 
basses accusations que Canadiens-français et anglais ont 
accoutumé d'échanger — avant d'avoir pris soin de faire 
connaissance les uns avec les autres — et qui exacerbent 
des crises dont nous offrons au monde le spectacle peu 
régalant. 

Le "Monocle Man" du Canadian Courier (28 oct. 1916) 
a commenté comme suit cette délégation de l'Ontario au 
Québec, qu'il désigna "The patriotic pilgrimage to Québec': 

The récent fraternal visit of the Ontario business men to idylic 
Québec was one of those all-too-rare strokes of statesmanship 
which amount to a display of genius. It was so simple that the 
marvel is that it was not thought of long ago. Its bénéficiai re- 
sults could hâve been predicted with certainty and in dîtail. Any 
journalist who knows his Québec and his Ontario citizen, could 



APPENDICE 183 

almost hâve written the report of this pilgrlmage before it occurred. 
The gracious and winning hospitality of Québec has always been 
there, awaiting just such opportunities to reveal itself. The 
openness of the frank-eyed and réceptive Ontario thinking man to 
the génial sunshine of true and sincère friendliness is one of the 
fînest characteristics of our English-speaking people. Préjudice 
of a dangerous virulence can only grow in Canada by "absent 
treatment." 

There are ail sorts of French-men just exactly as there are ail 
sorts of English-men. But I think I am within the mark when I 
say that the French of Québec are probably more nearly like the 
French of Northern France than the English of Ontario are like 
the English of any other part of England. Yet two centuries and 
more, as well as the Atlantic, divide the French from their Mother- 
land. 

Page 125-(106). Cf. Egerton & Grant, Canadian 
Constitutional Development, 1907, Lettre de sir John Sher- 
brooke (1822), p. 124; BouRiNO'i, Lord Elgin, 1910 (série 
des Makers of Canada) , Rapport de lord Elgin au ministre 
des colonies, à la suite des représentations de La Fontaine, 
p. 55. 

— Le correspondant londonien du Journal (Ottawa, 10 
nov. 1916) a appris à ses lecteurs les démarches com- 
mencées par le baron Shaughnessy en vue de rendre obli- 
gatoire l'enseignement du français dans toutes les écoles 
de l'empire britannique. Cette politique, au regard de son 
promoteur, serait sortable à l'alliance anglo-française 
autant que congruente aux avis que comporte la lettre 
encyclique du pape sur la question bilingue au Canada. 
Le correspondant du Journal commente ainsi la nouvelle: 
"If governments hère and in other Dominions recognized 
"French as an essential médium for the exchange of 
"thought, the whole question, as affecting Canada, might 
"be viewed in a larger setting". 

Le Titnes, organe officieux du gouvernement britannique, 
qui se fait remarquer par le bon aloi de ses sympathies 
françaises (Cf. le premier-Londres du Times, 1 oct. 1914, 
intitulé "France" : "Among ail the sorrows of this war there 
"is one joy for us in it: that it has made us brothers with 



184 APPENDICE 

"the French as no two nations hâve ever been brothers 

"before. . ." etc.), a saisi l'occasion de cette démarche du 

baron Shaughnessy pour adresser des "friendly and almost 

deferential" recommandations au gouvernement de 

l'Ontario: "The Ontario Government having vindicated 

"its educational authority, the plain duty is now laid 

"upon them to décide whether, remembering ail that has 

"happened since 1913, they will continue to insist on 

"exercising its rigor to the full" (Le Times du 10 nov. 1916, 

cité par le correspondant du Journal d'Ottawa, même 

date). 

A ce qu'il appelle cet "Impertinent advice," le Journal 

d'Ottawa (11 nov. 1916), sans trop se rappeler en effet 

"ail that has happened since 1913," rétorque: 

If the London Times has the cohésion of the British Empire 
at heart, it will keep to itself advice about "the plain duty" of 
Ontario or any self-governing British country in regard to language 
in its own schools or any other domestic problem. In matters 
which concern ourselves, we in this country don't want to be told 
by English newspapers what our duty is . . . 

Dans son numéro daté du 1 1 novembre, précisément, le 
Canadian Courier de Toronto donnait cependant le même 
conseil au gouvernement de l'Ontario: 

We shall never get far along the ultimate and necessary road to 
race co-operation in this country if we dépend merely upon the 
légal interprétations of a document. The B. N. A. Act was ne- 
cessary as an instrument of political définition. But as a people 
we do not live by that instrument. Our mutual relations are no 
more reducible to a légal document than is the unwritten cons- 
titution of the British Empire, which is always in a state of fîux. 
Now that Ontario is admitted to hâve the légal right, it is the 
privilège of Ontario to make it as easy as possible for the French- 
Canadian within her gâtes to cultivate his own language so long 
as he acquires efficiency in English. Ontario, perhaps, would not 
care to see the Québec Législature conduct educational affairs in 
the Eastern Townships on a basis of strict legality. We must 
hâve at the basis of ail relationships a mutual respect for law. We 
need also the spirit which makes law useful only in an emergency. 

Page 127-(107). Mgr TOUCHET, discours au congrès 
eucharistique de Montréal, 9 septembre 1910. 



APPENDICE 



185 



Page 128- (108), Population du Canada à l'époque de la 
Conquête: 
1760: Au plus 60,000 âmes, d'après le sous-intendant et 
contrôleur Doreil: hommes de 16 à 60 ans: Québec, 
7,511; Trois-Rivières, 1,313; Montréal. 6.405. Total. 
1 5,229 (Rapport officiel cité par Garneau) ; 
1763: Au plus 65,000 âmes (Approximatif, B. Suite); 
1 765 : 500 protestants. Grand total, 69.275 âmes (Recense- 
ment du gouverneur Murray). 

1901-1911: 
Recensement officiel du Canada; rapport des provinces: 

Population 
Population d'origine 

totale. française. 

Alberta 374.663 19.825 

Colombie britannique 392.480 8,907 

Manitoba 455,614 30.944 

Nouveau-Brunswick 35 1 ,889 98,61 1 

Nouvelle-Ecosse 492.338 51 .746 

Ontario 2.523.274 202.442 

Ile-du-Prince-Edouard 93.728 13.117 

Québec 2.003.232 1.605.339 

Saskatchewan 492.432 23.251 

Yukon 8.515 482 

Territoires du Nord-ouest. . . . 18.481 226 

Au recensement décennal de 1911. la population totale 
du Canada a donné le chiffre de 7.206.643. La population 
d'origine britannique (anglaise, irlandaise, écossaise et 
autres) était de 3.896,985 ou 54.08 pour cent de la popu- 
lation totale, contre 3.063.195 ou 57.03 pour cent en 1901 . 
La population d'origine française était de 2.054.890 ou 
28.51 pour cent de la population totale en 1911. contre 
1.649.371 ou 30.71 pour cent en 1901 — soit en dix ans une 
augmentation de 405.519 ou 24.59 pour cent (Cf. Recense- 



186 APPENDICE 

ment du Canada, 1911, vol. II, pp. vii-viii-xiv-340-367) . 
En tenant compte du flot de l'immigration britannique qui 
a envahi le Canada et particulièrement l'Ouest canadien 
au cours des dix années qui se sont écoulées entre nos deux 
derniers recensements, et qui affecte considérablement 
la proportion des races dans l'augmentation de la popu- 
lation canadienne, il convient de conclure que l'augmen- 
tation canadienne-française, presque exclusivement rede- 
vable à la natalité, est aussi rassurante qu'elle peut l'être. 

— Cf. Bull, de la S. du P. /., "Paul Meyer et la Langue 
française au Canada', vol.V, p.338; et l'article de Georges 
Pelletier dans VAlmanach de la Langue française, 1916. 

— Aux Etats-Unis: Outre les Français (immigrés de 
France) dont le recensement de 1900 fixa le nombre à 
265,441, outre aussi les Belges de langue française, les 
francophones comptent pour au delà de 1 ,500,000, et 
presque 1 ,200,000 d'entre eux peuvent être classés comme 
étant d'origine canadienne. J.-L. K.-Laflamme, "French 
Catholics in the United States", Vol.VI, The Catholic Ency- 
clopedia, 1909. 

Page 128- (109). L'interprétation des textes constitu- 
tionnels qui confèrent un caractère officiel à la langue 
française au Canada suscite la plupart des luttes qui s'en- 
gagent périodiquement entre Anglo et Franco-canadiens 
sur les questions scolaires ou autres; on semble cependant 
reconnaître généralement la fonction officielle du français 
au parlement fédéral, dans les cours fédérales et à la 
législature provinciale de Québec. 

Quant aux droits se rapportant à la langue de la mino- 
rité religieuse, dans les diverses provinces canadiennes, 
V. entre maints documents, les Débats de la Chambre des 
Communes, entre 1890 et 1897, passim; Wheelers Privy 
Council Cases, pp. 370-388; Rapports de la Cour Suprême, 
vol. 19; les arrêts du Conseil privé (2 nov, 1916) auxquels 
notre Avant-propos réfère; etc. 



APPENDICE 187 

Page I30-(110). M. W,-F. NiCKLE, député de Kingston 
(Ont.), discours à la Chambre des Communes, 10 mai 1916: 
"I want to say in ail sincerity in this House to-night, and 
I trust I speak as a moderate man, that when this war is 
over, when victory perches on our banners, do not let the 
men who induced the French Canadians not to enlist, 
resent it if certain éléments in the province of Ontario 
take their words at the value set upon it by their leaders. 
We in Ontario hâve sent our men overseas to protect 
Catholic Belgium in her agony, and to maintain France in 
her integrity, and we do not want to be told that other 
men hâve not enlisted because they cannot hâve exactly 
what they want in Ontario" (Débats de la Chambre des 
Communes, 10 mai 1916, p. 3873). 

Page 132-(lll). L'université McGill (Montréal) possède 
une bibliothèque littéraire et scientifique française de tout 
premier ordre, peut-être même unique au pays. 

Page 135-(112). Discours au Cong. de la lang. fr., 
Compte rendu, p. 382. 



Fin 



TABLE DES MATIERES 



\%<\ 



PAGE 

Avant-propos i 

La langue française au Canada: 

I. Appréciations différentes 1 

II. Le franco-canadien primitif 4 

III. Trois classes linguistiques: 

a) Nos populations rurales 10 

h) Notre peuple des villes 22 

c) Nos gens instruits 32 

d) L'anglicisme 47 

e) Aperçu d'ensemble 58 

IV. L'œuvre d'épuration 62 

V. Pour continuer le ''miracle canadien". 78 

VI. Préjugés religieux et nationaux ^Z 

VIL La langue française moderne 97 

VIII. Ouvrons l'œil, mais le bon ! 103 

IX. "Que devons-nous à la France ?".... 107 

X. "La France doit être châtiée" 114 

XL Antipathies anglaises 120 

XI 1. Sympathies anglaises 124 

Conclusion 128 

Appendice 137 



Achevé d'imprimer le I4 décembre 1916 

par 

The Ottawa Printing Co., Limited 

3-5, Mosgrove Street, 3-5 

Ottawa. 



i 



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