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t. 










La Lecture 



TOME DIXIÈME 



> 




M. LUDOVIC HALEVY 



7 




La 



Lecture 



MAGAZINE LITTÉRAIRE Bt-MENSUEL 



ROMANS — CONTES — NOUVELLES 

POÉSIE — VOYAGES 

SCIENCES — ART MILITAIRE — VIE CHAMPÊTRE 

BEAUX-ARTS — CRITIQUE, ETC., ETC. 



TOME DIXIÈME 
(N" 55 à 63. — 10 octobre à 25 décembre 1880.) 




PARIS 

10, RUE SAINT-JOSEPH, 10 



r 



.7 jJi. 

1 



Lk 
1. 10 



NOTES ET SOUVENIRS 

1371-1872(D 






Lundi 22 mai 1871. Étretat. — Dépêche officielle de Ver- 
sailles, du 21 mai, sept heures du soir : 

La porte de Saint-Cloud vient de s'abattre sous le feu de nos 
canons. Le général Douay s'y est précipité et il entre ence moment 
dans Paris avec ses troupes. Les corps des généraux Clinchant et 
Ladmirault s'ébranlent pour le suivre. 

A. THIERS. 

Le soir, à huit heures, je m'installe sur le siège de la petite 
diligence de Fécamp. Mon voisin est un cultivateur de Frobert 
ville. Nous causons. Ce brave homme me l'ait un brin de morale 

— Où allez-vous ?. . . A Versailles... A Paris... Voilà 
une drôle d'idée ! . . . Attendez au moins qu'on ait fini de se 
battre... Vous vous émouvez trop, vous autres Parisiens, et 
vous avez trop de curiosité. . . C'est là votre malheur. . . Nous 
ne nous émouvons pas tant que ça dans les campagnes. . . Mais 
vous, pour une maladie, pour une guerre, pour une révolution, 
vous vous mettez dans des états, vous vous usez le sang. Toutes 
ces choses-là n'auraient pas d'importance si on ne s'en occupait 
pas tant que ça. . . Car, enfin, au bout du compte, les jours n'ont 
jamais que vingt- ruatre heures, les mois que trente jours, les an- 
nées que douze mois. Tant que ça dure, ça dure, et quand c'est 
fini, c'est fini. Il n'y a que les gelées tardives qui empêchent les 
pommiers de fleurir ; les guerres et les révolutions n'y font rien. 
Faut pas s'émouvoir. . . Ne vous émouvez donc pas. . . 

(1) Paris, Calmann Lévy, éditeur. 



6 LA LECTURE 

Mardi 23 mai 1871. — A trois heures et demie du matin, nous 
arrivons à Poissy, qui est maintenant tête de ligne. Les conduc- 
teurs crient : 

— Poissy ! tout le monde descend. 

Et tout le monde descend. Nous sortons de la gare. Pas un 
omnibus, pas une voiture. Nous sommes là, sur le trottoir, aux 
premières clartés du jour, encore à moitié endormis, consternés, 
navrés, chargés de valises et de paquets. Nous formons un lamen- 
table petit groupe de onze voyageurs, au nombre desquels se 
trouve une voyageuse très élégante et très gentille. Le malheur 
nous rapproche, et la délibération commence. Il n'y a que sept 
kilomètres de la gare de Poissy à la barrière de Saint-Germain. 
Le temps est charmant. La petite voyageuse, pleine de courage, 
ne recule pas devant cette promenade matinale. Notre caravane 
se met en mouvement et suit d'abord la grande rue de Poissy, 
puis cette admirable route qui traverse la forêt. 

La marche et l'air vif du matin nous tirent bien vite de notre 
somnolence, et nous n'avons pas fait cent pas que la conversa- 
tion s'engage, facile, animée, confiante. 

On ne rencontre, en ce moment, dans les gares, dans les voi- 
tures publiques, sur les grands chemins, que des gens expansifs, 
ayant comme une rage de parler, de raconter leurs aventures, 
leurs malheurs. Personne n'a échappé à ces tragiques événe- 
ments. Chacun a eu son histoire, qui lui paraît la plus intéressante 
du monde. 

Voici, de notre caravane, un très fidèle croquis, et, de notre 
causerie, un très exact procès-verbal. 

Dans de vieux uniformes usés, rapiécés, raccommodés sur tou- 
tes les coutures, deux officiers de l'armée de Metz, arrivant d'Alle- 
magne après sept mois de captivité et allant se mettre à la dispo- 
sition de M. Thiers. C'est l'expression dont ils se servent tous 
deux;. . . M. Thiers est le souverain maître de la France. Il orga- 
nise l'armée ; il la commande. Tout s'efface et disparaît devant 
lui. 

Un gros marchand de bœufs qui s'en va traiter à Versailles — 
toujours avec M. Thiers — pour l'approvisionnement de l'armée, 
et qui ne cesse de répéter : 

— Ont-ils dû en gagner de l'argent, ces Versaillais, depuis 
six mois : l'armée prussienne à nourrir, pendant le premier siège ; 
et l'armée française, et les Parisiens réfugiés, pendant le second! 



s, 



NOTE? ET POUVENIRS 7 

Un vieux monsieur qui m'adresse avec une véritable anxiété 
la question suivante : 

— Je sais qu'on paye à Versailles les coupons de rentes 5 °/ 
et 3 °/ , mais peut-on toucher les coupons des obligations de che- 
mins de fer? 

Je ne suis pas en état de donner le renseignement désiré. Alors 
ce sont des lamentations : 

— Les grandes compagnies vont avoir à dépenser des millions! 
Toutes ces lignes détruites, tous ces ponts à rebâtir. . . Et les 
obligations de la ville de Paris ? Qu'est-ce que va devenir le cré- 
dit de la ville de Paris ? 

J'essaye de remonter un peu ce pauvre monsieur. Nous som- 
mes en pleine foret. A chaque instant, il nous faut escalader 
des arbres abattus et jetés au hasard en travers de la route. 

■ — Que de ruines, s'écrie le vieux monsieur, et c'est une forêt 
de l'Etat ! C'en est fait de la fortune publique, et les fortunes 
particulières, monsieur, dépendent de la fortune publique. 

Il porte une valise, toute petite, mais qui paraît extrêmement 
lourde. Tous les cent pas, il la change de main. Un de nous dit 
au vieux monsieur : 

— Voulez- vous que je vous la porte un peu, votre valise? 

— Non, non ! s'écrie le vieux monsieur avec terreur. 

Et ses doigts crispés serrent très fortement la poignée de la 
valise. 

Un autre vieux monsieur, doux, aimable, souriant ; il a sous 
le bras deux boîtes, longues et plates, recouvertes de maroquin 
noir. Et saisissant le moment où mes regards rencontraient ces 
deux boîtes : 

— Ce sont. mes flûtes, me dit-il, mes deux flûtes, monsieur... 
Il y en a une en argent. 

Voilà mon flûtiste lancé. Il me raconte sa vie. Il faisait, avant 
la guerre, partie de l'orchestre d'un théâtre des boulevards. Il a 
quitté Paris pendant le siège. Il s'en est allé retrouver son frère 
qui est bonnetier à Alençon ; il est resté là très tranquille pen- 
dant la guerre ; il a même trouvé quelques leçons de flûte. Voici 
la fin de la Commune. Il pense bien que son théâtre va rouvrir, 
et il se rapproche de Paris, lui et ses flûtes. 

Un jeune homme étrangement accoutré : un veston d'étoffe 
verdâtre, une cravate rouge, un képi de fantaisie et de grandes 
bottes jaunes, ornées de gigantesques éperons. Il parle beaucoup, 



6 LA LECTURE 

il parle trop. Il était officier de francs-tireurs pendant la guerre. 
Il a servi dans le corps de Garibaldi, puis dans l'armée de Bour- 
baki. Et il disait à Garibaldi. . . Et il disait à Bourbaki. . . Et il 
disait à Cambriels. . . Il est allé à Bordeaux soumettre un plan 
de campagne à Gambetta... Il était intimement lié avec Gam- 
betta — Ah ! si on l'avait écouté ! . . . Mais nous-mêmes nous ne 
l'écoutons pas. . . Ses discours ont un air de vantardise et de 
hâblerie . . . 

Trois personnages quelconques, nuls, effacés, silencieux, abso- 
lument silencieux ; et enfin, la petite voyageuse, marchant d'un 
pas alerte et résolu, mais fort préoccupée de cette question : 

— Où est le 42 e de ligne ? à Versailles ou à Sceaux? 
Tout à coup l'un des officiers s'arrête, prête l'oreille: 

— Ecoutez, nous dit-il. C'est le canon du côté de Paris! 
Oui, c'est bien le canon. Nous nous remettons en route. Nous 

marchons au canon. Nous arrivons à Saint-Germain. Notre petite 
troupe se disperse au coin de la rue de Paris et de la rue au 
Pain. 

Je m'en vais seul tout droit à la terrasse qui est déserte, 
absolument déserte. La rivière âmes pieds est toute fumante 
du brouillard du matin. La grande masse du Mont-Valérien fait, 
seule, tache sous un soleil radieux. Les canons du fort tirent, à 
intervalles réguliers, sur Paris. A chaque coup, un léger nuage 
de fumée monte vers le ciel. Je m'accoude sur la balustrade de 
la terrasse, je reste là, contemplant ce spectacle : Paris bom- 
bardé par la France. 

Et c'est M. Thiers qui donne en ce moment l'assaut à ces for- 
tifications de Paris, construites par lui. 

Un de mes amis dînait, il y a quinze jours, chez M. Thiers, à 
Versailles... Et voilà que mon ami, après le dîner, se trouvant 
dans un coin du salon avec deux ou trois personnes, eut l'im- 
prudence de dire, à voix basse, très basse : 

— Mon sentiment est que, depuis un mois, on aurait pu entrer 
à Paris par surprise. 

M. Thiers était à vingt pas de là, à l'autre bout du salon, mais 
1 a l'oreille fine, surtout quand on parle des fortifications de 
Paris. Il bondit sur mon malheureux ami avec un véritable em- 
portement : 

— Ah ! vous êtes, mon cher monsieur, de ceux qui croient 



NOTES ET SOUVENIRS 9 

qu'on peut entrer dans Paris par surprise. C'est une erreur, sa- 
chez-le bien... Par surprise! Voilà qui est bientôt dit! Prenez 
le commandement de l'armée, et entrez dans Paris par surprise !... 
par surprise ! Je suis peut-être compétent dans la question. Les 
fortifications de Paris sont un ouvrage immense, un ouvrage de 
premier ordre... Elles ont arrêté les Prussiens pendant cinq 
mois. Elles les auraient arrêtés pendant cinq ans, pendant cin- 
quante ans, si Paris n'avait pas manqué de vivres. Et la Commune 
ne manque pas de vivres ; elle se ravitaille tout à son aise, à tra- 
vers les lignes prussiennes. Croyez-moi, ce n'est pas une petite 
affaire que d'avoir raison des fortifications de Paris. C'est une 
entreprise colossale, gigantesque ; on ne peut en venir à bout que 
par une grande opération d'ensemble, par un immense effort 
militaire, longuement, savamment combiné... Ah! les fortifica- 
tions de Paris!... Je les connais, moi, mieux que personne, les 
fortifications de Paris ! 

M. Thiers là-dessus s'en alla. Mon ami avait reçu cette se- 
monce, la tête basse, docilement, respectueusement. Mais, le 
lendemain, il se vengeait en me disant: 

— Oui, M. Thiers veut entrer dans Paris, et il y entrera, mais 
il lui déplairait de voir ses fortifications tomber trop vite et trop 
facilement. Il faut qu'il soit bien démontré que M. Thiers seul 
était capable de prendre cette ville rendue imprenable par 
M. Thiers. Amour-propre d'auteur! 

Versailles, neuf heures du matin. — Convoi d'insurgés. En 
tête, deux trompettes et cinq ou six gendarmes, le revolver au 
poing ; puis, entre deux haies de sergents de ville, les prison- 
niers : des femmes, des vieillards, des gamins de douze ans en- 
fouis clans de grandes tuniques de la garde nationale qui leur 
battent les talons... un bébé de huit à dix mois dans les bras de 
sa mère !... Presque tous les prisonniers ont la tête nue. Derrière 
le convoi, une charrette, et, dans cette charrette, le cadavre d'un 
grand vieillard à longue barbe blanche. Près de ce cadavre tout 
raide et secoué par les cahots de la voiture, deux blessés. Dans 
ceite même charrette, une femme garrottée ; on dit qu'elle a tué 
un capitaine à coups de couteau. Très pâle, mais calme. Sa robe 
déchirée laisse voir l'épaule nue ; ses cheveux pendent en dé- 
sordre. Derrière la charrette, un homme attaché par les poignets 
entre deux chevaux. Une arrière-garde de huit ou dix lanciers. 



10 LA LECTURE 

Un de ces lanciers, tout à fait en arrière-garde, celui-là, seul ; 
on l'arrête un instant, on l'interroge et il répond : 

— C'est épatant dans Paris, c'est épatant!... Des barricades, 
des barricades !... Et des coups de fusil !... et des coups de ca- 
non !... C'est épatant quand on n'attrape rien ! 

Un vieux monsieur s'est accroché à la bride du lancier et lui 
dit : 

— Vous n'êtes pas allé, par hasard, du côté de la rue de l'E- 
chiquier?... Vous ne savez pas ce qui se passe par là?... Y a-t-il 
eu des incendies, rue de l'Echiquier? 

Mais le lancier, se voyant séparé de ses camarades, attaque 
son cheval, jette le vieux monsieur par terre et part au galop en 
répétant son éternel : 

— C'est épatant ! C'est épatant ! 
On relève le vieux monsieur. 

Dix heures et demie. — Autre convoi. En tète, une vingtaine 
de femmes ; démarche assurée, regard ferme, un air d'orgueil 
et de crânerie... Les hommes derrière, marchant deux à deux, 
tenant chacun par la main une longue corde et maintenus étroi- 
tement serrés par deux files de cavaliers, le revolver au poing... 
Puis encore, encore des femmes... Encore un enfant dans les 
bras d'une de ces femmes... tout petit, celui-là... il crie... Sa 
mère le regarde... Elle a l'air de lui dire : « Tu auras à téter quand 
nous serons arrivés... Ici, je ne peux pas. » C'est navrant! On 
n'aurait pas dû faire venir cette femme à pied, de Paris, avec 
cet enfant. Je la suis du regard, pendant qu'elle s'éloigne. 

Mais voici que, tout à coup, j'entends prononcer mon nom. 
C'est un de ces malheureux qui vient de m'appeler dans une sorte 
de râle de détresse... Cet homme est hâve, harassé, tué de fati- 
gue. Il porte un pantalon de garde national et une cotte de toile 
bleue. Tête nue sous ce soleil de feu. Une sorte de masque de 
poussière est collé par la sueur sur son visage. Il fixe sur moi 
des regards anxieux, avides, suppliants. Et j'entends encore mon 
nom. 

Il passe... Il est passé... Mais il se retourne. Quelle supplica- 
tion dans ses yeux ! Je connais, je suis sûr de connaître cet 
homme qui vient de me remuer l'âme par ce cri de désespoir... 
Oui, mais qui est-ce? Je cherche sans pouvoir trouver... Je tâ- 
che de suivre la colonne... Si je pouvais lui parler, lui demander 






NOTES ET SOUVENIRS 11 

son nom... La foule est énorme, et je ne puis avancer. Il est déjà 
loin... et cependant je vois encore se tourner ses yeux déses- 
pérés. 

Je vais déjeuner à l'hôtel des Réservoirs; j'avais faim, avant le 
passage de ce malheureux, je n'ai plus faim maintenant. J'ai 
toujours les yeux de cet homme dans les yeux. Qui est-ce ? qui 
est-ce? Je cherche, je cherche. Je l'ai vu souvent, très souvent ; 
il me semble même que je l'ai rencontré récemment, et que j'ai 
causé avec lui... Je continue à chercher, à chercher vainement. 

Il y a un monde énorme dans cette grande salle à manger des 
Réservoirs. Et heaucoup de bruit, beaucoup de gaieté, beaucoup 
trop de gaieté. On cause, on crie, on rit. Mais, tout d'un coup, 
le bruit tombe, un grand silence se fait, tous les yeux sont fixés 
sur une femme vêtue de noir, du noir le plus sévère, robe de 
crêpe, voile épais sur la figure. C'est une jeune chanteuse fort 
belle et fort connue. Elle traverse toute la salle, lentement, d'un 
pas théâtral, d'un air tragique, apprêtée, restant comédienne et 
fausse jusque dans sa douleur vraie. On sait le secret de cette 
douleur. Quelqu'un a été arrêté, ces jours derniers, à qui cette 
belle personne porte le plus tendre intérêt. Elle vient voir 
M. Thiers et lui demander la liberté de celui qu'elle aime. 

Ah ! comme elle a bien fait de venir ! Elle m'a ramené brus- 
quement à Paris, dans les coulisses de l'Opéra, et, d'un seul 
coup, par une rapide association d'idées, j'ai vu clair dans mes 
souvenirs. Cet homme est un machiniste de l'Opéra. Vers le 
milieu du mois de mars, entre le 10 et le 15, j'ai eu avec lui, sur 
les buttes Montmartre, une très intéressante conversation. 

J'étais allé voir les fameux canons de Montmartre et leurs fa- 
meux gardiens. C'était la grande attraction du moment, le pèle- 
rinage des Parisiens. Les rues de Montmartre étaient parfaite- 
ment libres, mais, sur le sommet de la butte, près du moulin de 
la Galette, on voyait les canons braqués sur Paris et gardés par 
les volontaires montmartrois. 

Or, le jour de ma visite, pendant que j'étais tenu sévèrement 
à distance par les factionnaires, un sergent vient à moi : 

— Vous pouvez entrer, me dit-il, la consigne n'est pas pour 
vous. 

Et commeje le regardais avec quelque étonnement, flatté sans 



12 LA LECTURE 

aucun cloute, mais encore plus surpris d'être reçu avec de tels 
égards : 

— Ah ! je vois bien que vous ne me reconnaissez pas... Je suis 
un tel, machiniste à l'Opéra... J'ai une petite nièce dans le corps 
de ballet. 

Il me la nomma. 

— Et vous l'avez recommandée à M. Perrin, au moment du 
dernier examen... Elle a passé dans les secondes coryphées... 
Vous me reconnaissez maintenant... Allons, entrez, entrez, venez 
voir nos canons. 

J'entrai donc dans le parc d'artillerie, mais, au moment même 
où mon sergent machiniste et oncle de danseuse prononçait avec 
quelque emphase ces mots : nos canons, je lisais cette inscription 
sur l'affût du premier canon : Donné par la Chambre des notaires 
de Paris. 

— Vos canons ! vos canons ! dis-je à mon nouvel ami, en voilà 
un, au moins, qui n'est pas à vous. Il appartient aux notaires de 
Paris. 

— Oh ! me répondit-il en riant, ils ne viendront pas le cher- 
cher, leur canon... et on ne le leur rendrait pas. Nous gardons 
nos canons pour empêcher M. Thiers de les livrer à Bismarck. 

— Mais M. Thiers n'a aucune envie... 

— Ne parlons pas deçà... Vous avez votre idée sur M. Thiers... 
j'ai la mienne. Nous ne nous entendrions pas... Parlons d'autre 
chose... Il faut espérer que ça va bientôt rouvrir, à l'Opéra! 

Je lui demandai des nouvelles de sa nièce. Elle allait bien. 
Elle était restée à Paris pendant le siège et n'avait pas trop souf- 
fert. M. X*** (un vieil habitué du foyer de la danse) avait été 
parfait pour les petites enfermées dans Paris ; il leur avait em- 
voyé des conserves, du chocolat, des lentilles, des pommes de 
terre, etc., etc. 

Mon sergent me racontait ces choses, lorsqu'un officier se 
montra, un capitaine, sabre traînant, bottes molles, important, 
solennel. 

— Eh bien ! sergent, dit il, qu'est-ce que c'est que ça? Vous 
ne devez pas laisser pénétrer. Ça n'est pas un journaliste, au 
moins ? 

— Non, capitaine, ça n'est pas un journaliste... C'est une per- 
sonne de ma connaissance... J'en réponds. 

— C'est bien alors... si vous en répondez, c'est bien... Mais 



NOTES ET SOUVENIRS 13 

n'oubliez pas la consigne... Pas de journalistes! Pas de gens 
prenant des notes sur des carnets! C'est la consigne... Je la 
blâme, mais je la fais respecter ! je les laisserais entrer, moi, les 
journalistes, je les inviterais même à venir, moi!... Qu'est-ce 
qu'ils verraient? De bons citoyens, de bons républicains qui gar- 
dent les canons de la République... Salut, citoyen... 

Il s'éloigna. Je restai seul avec mon sergent. Nous causâmes 
pendant quelques instants. Il eut encore sur M. Thiers quelques 
paroles très rigoureuses... Et c'est de M. Thiers que dépend au- 
jourd'hui sa liberté. 

Ces choses me reviennent nettement en mémoire... Comment 
retrouver ce pauvre diable ? Comment le préserver du conseil de 
guerre et de la déportation ? 

Je sors des Réservoirs, et, quelques instants après, avenue de 
Paris, je rencontre Cham, avec son éternel toutou sur les bras, 
son cher petit Bijou. Je lui raconte mon histoire de machiniste. 

— Venez avec moi, me dit-il, j'ai ici un ami très précieux, 
M. Demarquay, un homme charmant, un confrère — il dessine 
fort agréablement — cousin de Sainte-Beuve, et par-dessus le 
marché, commissaire de police à Paris. Je passe ma vie dans son 
bureau... Ptien de plus curieux... Il est chargé de l'interrogatoire 
sommaire des vagabonds arrêtés dans les environs de Versailles, 
et demain je dois aller avec lui à Satory... C'est là que doit se 
trouver votre homme ; vous viendrez avec nous. 

Cham me conduit chez M. Demarquay. On nous fait attendre 
dans une petite pièce, où sont entassées vingt ou vingt-cinq per- 
sonnes. Nous nous asseyons sur une banquette. Deux vieilles 
dames causent à côté de nous : 

— Mademoiselle Godard, vous vous appelez mademoiselle Go- 
dard... Il y a des hasards bien curieux... Godard... c'est le nom 
de mon cordonnier. 

— Rue de l' Ancienne-Comédie ? 

— Oui, rue de l' Ancienne-Comédie. 

— C'était mon frère. 

— Comment! c'était votre frère... Est-ce qu'il est mort? 

— Oui, pendant le mois de février, après la capitulation, au 
commencement de Y amnistie. 

L'amnistie, c'est l' armistice... Jamais, dans la classe populaire, 
on n'a su dire ce mot-là. 

— Il est mort depuis trois mois déjà, et je ne m'en doutais pas ! 



14 LA LECTURE 

— Oh ! vous savez, dans ces temps-ci, on vit, on meurt, ça n'a 
pas la même importance cpie dans d'autres temps. 

Voici M. Demarquay. Il nous fait entrer dans son cabinet, 
grande pièce qu'il partage avec un commissaire de police de Ver- 
sailles. On amène à M. Demarquay les gens arrêtés à Paris, et 
aussi les vagabonds, les personnes suspectes qui rôdent aux en- 
virons de Versailles ou dans les lignes de l'armée. Il leur fait 
subir un interrogatoire sommaire, et c'est ensuite, pour eux, la 
liberté ou la prison. Le commissaire de police de Versailles ne 
s'occupe que de ses administrés, des habitants de Versailles. 

C'est entendu, M. Demarquay me conduira demain, à une 
heure, à Satory. L'homme sera là ; il n'y a pas, ce soir, de départ 
pour Belle-Isle. M. Demarquay m'autorise à rester, et j'accepte 
avec empressement. J'ai passé là trois heures, voyant et enten- 
dant les choses les plus extraordinaires, et, ce soir même, aussi 
fidèlement que possible, je note tout ce que j'ai vu et entendu. 
Nous allions et venions, Cham et moi, du bureau de M. Demar- 
quay au bureau du commissaire de police de Versailles. 

Un garde amène un petit gamin de treize ans, en guenilles, 
en loques, pieds nus, tête nue, le visage brûlé, tanné par le soleil. 
On l'a arrêté près du pont de Sèvres. 11 cherchait à forcer les 
lignes. 

— Tu venais de Paris? 

— Non, j'y allais. 

— Pour quoi faire ? 

— Pour voir ma famille. 

— Où demeure-t-elle, ta famille ? 

— Du côté de Clignancourt. 

— La rue ? 

— La rue... la rue... Je ne sais pas le nom de la rue... Il y a 
tant de rues dans Paris... Mais je sais que c'est du côté de Cli- 
gnancourt, et j'irais les yeux fermés. 

— Tu choisis un drôle de moment pour aller voir ta famille. 

— Dame, je ne l'avais pas vue depuis longtemps... J'étais im- 
patient... je me suis dit : je vais entrer avec les troupes. 

— Montre tes mains... 

— Oh ! je les ai lavées ! 

Ce cri lui échappe... et il tend ses deux mains d'une saleté telle 
qu'on aurait juré qu'elles n'avaient pas été lavées depuis six 



NOTES ET SOUVENIRS 15 

mois... La vérité est que le petit malheureux avait essayé de les 
laver. 

— Ah! tu les as lavées... Eh bien, comment donc étaient-elles 
avant, si elles sont comme ça après ? 

— Dame, elles étaient... elles étaient... 

Il regarde ses deux mains... Il comprend qu'il vient de dire 
une bêtise. 

— Pourquoi les as-tu lavées ? 

— Mais pour les laver... Si on ne peut plus se laver les mains, 
à présent... 

— Viens ici que je les sente un peu, tes mains... Ça sent le 
plomb... Tu as manié des balles? 

— Ça, c'est possible... on en ramasse un peu partout dans les 
environs... des balles prussiennes... des balles françaises... tout 
ça est pêle-mêle autour du fort d'Issy... j'en ai ramassé... qu'est- 
ce que vous voulez? On est misérable... Et ça se vend deux sous 
la livre... 

— Tu n'allais pas à Paris... Tu en sortais... Tu es un insurgé. 

— Si j'étais un insurgé, je ne serais pas venu me rencogner à 
Versailles. 

— Tu cherchais à filer... 

— Puisque je vous dis que j'allais à Paris voir ma famille. Et 
tenez, j'ai une preuve... Regardez... 

Il tire de sa poche et il tend au commissaire un méchant chiffon 
de papier graisseux, crasseux, plié en quatre. 

— Regardez ce qu'il y a d'écrit là-dessus... C'est une bonne 
preuve que j'allais dans Paris. 

Le commissaire regarde et lit : 

— Mademoiselle Adèle, blanchisseuse, rue Myrrha... Qu'est-ce 
que ça veut dire? 

— Lisez... lisez... Vous comprendrez... 

M. Demarquay déplie le papier... C'était une lettre d'amour, 
et des plus tendres, adressée à la blanchisseuse et signée Panier. 

— Panier. . . qu'est-ce que c'est que ce Panier ? 

— Je vas vous expliquer, mon commissaire.. . C'est le nom d'un 
artilleur. 

— D'un artilleur ? 

— Oui, d'un artilleur... J'étais du côté de Sèvres... Il y avait 
des artilleurs par là... Un de ces artilleurs me dit : « Tu vas dans 
Paris... De quel côté que tu vas? » Je lui réponds : « Du côté de 



16 LA LECTURE 

ma famille, du côté de Clignancourt. — Comme ça se trouve, 
fait l'artilleur, j'ai ma connaissance parla... Veux-tu lui remettre 
une lettre de ma part ? » Alors il a écrit ça sur le comptoir d'un 
marchand de vin de Sèvres... Et j'ai pris la lettre, pour lui rendre 
service, à cet artilleur, parce que je les aime, les artilleurs, parce 
que j'ai eu un oncle dans l'artillerie, même qu'il a été blessé à 
Solférino. Vous voyez bien que je suis pas pour la Commune... 
On n'est pas psur la Commune quand on a un oncle dans l'ar- 
tillerie et quand on se charge d'une lettre d'un artilleur pour sa 
connaissance. 

Le commissaire fait un signe. Un garde prend le gamin par le 
bras et l'emmène. Le gamin répète en s'en allant : 

— Certainement, on n'est pas pour la Commune quand on se 
charge de la lettre d'un artilleur pour... 

Un Suisse, tout jeune, naïf, doux, souriant, de la meilleure foi 
du monde. Il était capitaine, aide de camp de Dombrowshi ; il ne 
montre aucune inquiétude. Sa conduite a été parfaitement natu- 
relle, parfaitement légitime ; il avait été officier de francs-tireurs 
pendant la guerre; il s'était battu avec nous contre les Prussiens; 
dès lors, étant par là devenu Français, il pouvait à bon droit se 
mêler de notre guerre civile et se battre contre les Français. 
Voilà son raisonnement, qui lui paraît irréfutable. 

Un autre, un Belge celui-là. Il porte un uniforme de lieutenant, 
mais il n'a pris aucune part aux événements de la Commune. 
Lui aussi avait fait partie d'une compagnie de francs-tireurs. Il 
avait là, pour capitaine, un Italien. Dans les premiers jours 
d'avril, il était à Paris, sans ressources, battant le pavé et cher- 
chant fortune. Il rencontre son ancien capitaine, tout flambant 
neuf, botté, éperonné, tunique neuve à cinq galons d'argent... 
Et l'Italien dit au Belge : « Je vais vous faire nommer lieute- 
nant, vous serez attaché aux bureaux du conseil de guerre. » Il 
a accepté pour ne pas mourir de faim... Jamais il ne s'est mêlé 
des opérations du conseil de guerre... Il touchait la solde, voilà 
tout... Il fallait bien manger... M. de Beyens le réclamera... Son 
pèire est huissier dans une petite ville de Belgique. 

Une femme jeune, assez belle, très animée; des restes d'élé- 
gance, robe de soie, bottines à hauts talons, gants de Suède; 



NOTES ET SOUVENIRS 17 

mais tout cela usé, fané, fripé. Elle raconte qu'elle a fait tout la 
campagne, contre les Prussiens d'abord, contre les Yersaillais 
ensuite, avec son amant, capitaine de francs-tireurs pendant la 
guerre, et lieutenant-colonel d'état-major pendant la Commune. 
Il a disparu pendant la tourmente de ces derniers jours... Est-il 
arrêté? Est-il blessé? Est-il mort? Elle n'en sait rien. On l'in- 
terroge. 

— D'où venez-vous ? 

— De Paris. 

— Que veniez-vous faire à Versailles? 

— Savoir des nouvelles de mon amant ! 

Alors elle dit tout : le nom, le grade, l'adresse,. dénonçant le 
pauvre diable, toute lière de finir par cette phrase de mélo- 
drame : 

— Il a dû se faire tuer, c'était un héros! 

Elle parle dans la fièvre avec une extrême volubilité, l'œil en 
feu, le geste violent. Elle est venue à pied de Paris. Sa vieille 
robe de soie noire est blanche de poussière... ses bottines déchi- 
rées... ses cheveux en désordre... Quand on l'a arrêtée, elle avait 
douze sous dans sa poche. Evidemment sincère... N'ayant qu'une 
chose en tête : son amant, son amant, son amant ! Elle y revient 
sans cesse, ne peut, ne veut parler que de cela... L'âme humaine, 
en ces circonstances tragiques, se livre avec un abandon extraor- 
dinaire... On lit à nu dans les cœurs. 

Elle vivait depuis cinq ans avec cet homme. Lui, faisait un peu 
tous les métiers : placeur en vins, agent d'assurances, régisseur 
de café-concert... Elle, jeune fille de condition bourgeoise, l'avait 
suivi par amour... Pourquoi ne l'avait-il pas épousée? Elle nous 
répond tranquillement avec un sourire superbe : 

— Le mariage n'entrait pas dans ses idées politiques, mais il 
ne m'aurait jamais quittée!... 

Un jeune homme... vingt-deux ou vingt-trois ans... Celui-là 
ne voulait pas sortir de Paris... Il voulait y entrer. . . On l'in- 
terroge. 

— Votre nom? 
Il le dit. 

— Votre profession? 

— Garçon épicier. 

— Où allez-vous ? 

LECT. — 55 x — 3 



lg LA LECTURE 

— A Paris. 

— Pour quoi faire? 

— Pour avoir des nouvelles de ma tante... je n'en avais pas 
depuis le siège... 

— Et vous choisissez le moment où l'on se bat... Dites donc la 
vérité... Vous alliez à Paris pour vous battre. 

— Et bien, oui! c'est vrai. C'était mon idée de me battre, 
d'être de cette affaire-là... J'ai voulu m'engager dans la troupe à 
Versailles... On n'a pas voulu de moi... ou plutôt on m'a dit : 
« C'est bien, mais on va vous envoyer au dépôt, à Limoges. » 
C'était pas mon affaire, m'en aller à Limoges, puisque je voulais 
me battre... Alors je me suis dit : Je vais aller m'engager à 
Paris... Là on méprendra tout de suite. 

— C'est absurde ce que vous dites là, on ne se bat pas indif- 
féremment d'un côté ou de l'autre. Vous êtes pour ou contre la 
Commune. 

— Moi, je suis pour ou contre rien du tout... Ça m'est bien 
égal, tout ça. J'avais envie de me battre, voilà tout, ça m'en- 
nuyait de végéter dans mon magasin, de ne pas être mêlé à l'his- 
toire de mon pays... Il y a plus de six mois qu'on vit à Ver- 
sailles au milieu de la guerre et du canon. Ça m'a donné des 
idées de bataille. Qu'est-ce que vous voulez? On a la tête un peu 
à l'envers dans des temps pareils, quand il se passe des événements 
historiques. Je ne voulais pas rester comme une bête à vendre 
du sucre et de la bougie, chez mon patron. Je voulais avoir fait 
quelque chose, avoir quelque chose à raconter plus tard. 

On fouille ce jeune homme; on trouve dans une de ses poches 
un petit calepin. 

M. Demarquay ouvre le carnet et se met à lire à haute voix: 

Les Versaillais ne veulent pas de moi, etmoije veux me battre... 
Bataille!... Bataille !... Vive le son du canon! Je -pars... je vais 
me battre pour la Commune, mais si je suis tué je ne veux pas 
mourir... 

M. Demarquay s'arrête : 

— Qu'est-ce que ça veut dire: Si je suis tué je ne veux pas 
mourir ? 

— Je ne sais pas, ça n'a pas de sens, je n'ai pas dû écrire cette 
phrase-là. Je n'écris pas de choses qui n'ont pas de sens... Ah ! 
je me rappelle. . Tournez la page, monsieur le commissaire, 
tournez la page... 



NOTES ET SOUVENIRS 19 

Le commissaire tourne la page et trouve ces deux mots, qui 
achevaient la pensée : 
... sans gloire. 

— Ah ! à la honne heure, s'écrie le jeune homme... La voilà 
complète, ma phrase. 

Il est évidemment charmé de sa phrase et il répète avec une 
intonation dramatique : 

— Je ne veux pas mourir sans gloire ! 

Au même moment, nous entendons s'élever une voix criarde, 
dans le coin du commissariat de police de Versailles. .. La comédie 
et le vaudeville se mêlaient étrangement à toutes ces choses 
terrihles. C'était une vieille dame de Versailles qui avait perdu 
son petit chien. 

— Il est blanc, disait-elle, avec une tache noire sur le nez. Il 
s'appelle Sadowa... Je l'avais depuis la bataille de ce nom... 11 
y a bientôt quatre ans... C'est le temps de s'attacher à une 
bête... 

Le malheureux commissaire de police de Versailles a toutes 
les peines du monde à arrêter ce torrent de paroles. 

Laissez-moi tranquille avec votre chien, si vous croyez que 
nous avons le temps aujourd'hui ! 

— Eh bien! quoi? Aujourd'hui! aujourd'hui! aujourd'hui! 
Qu'est-ce que ça me fait, tout ça? Je viens réclamer pour mon 
chien. Et, voyez-vous, j'ai mon idée... J'ai un voisin qui détes- 
tait mon chien. .. M. X***... une canaille... Je suis sûre qu'il a 
profité de tout l'aria d'aujourd'hui, de la Commune, delà bataille, 
de Paris qui brûle... Oui, il a profité de tout ça pour me détruire 
mon chien. Faites-le venir... vous verrez... 

Le commissaire se fâche, renvoie la pauvre vieille femme; on 
l'entend qui répète en s'en allant : 

— C'est bien pénible tout de même de perdre dans des mo- 
ments comme ça un animal à qui on est attaché... Personne ne 
s'intéresse à vous. 

Et comme on rit sur son passage : 

— Tas de sans cœur ! dit-elle. 
Elle sort indignée, les bras au ciel. 

En regardant sortir cette pauvre vieille dame, je me souvenais 
de cette anecdote racontée par Mercier dans son Nouveau Paris. 
C'était pendant la Terreur; on avait volé à une femme une 



20 LA LECTURE 

cuiller à soupe en argent, et elle s'écriait en parlant de la Con- 
vention nationale : 

— Mais que font ces députés? Voyez s'ils me feront rendre 
ma cuiller à soupe! 

Nous restons, Cham et moi, près du bureau du commissaire 
de Versailles. 

Une logeuse en garni succède à la vieille dame qui a perdu 
son chien. 

— Qu'est-ce que vous voulez? 

— Mon Dieu, monsieur le commissaire, c'est une dame qui est 
venue s'installer chez moi... Elle arrive hier au soir, et savez- 
vous ce qu'elle a fait cette nuit? Elle a accouché! Ce matin, faut 
lui rendre cette justice, elle était ennuyée, cette dame, et pour 
s'excuser, elle me dit : « Je vous demande pardon, ça n'est pas 
ma faute, ça ne devait arriver que dans six semaines ; mais avec 
toutes ces émotions, cette guerre, cette canonnade, on ne sait 
plus où on en est... enfin, j'ai accouché, voilà le fait. » 

— Eh bien! interrompit le commissaire impatienté, cette 
femme a accouché chez vous... je n'y peux rien. 

— Mais qu'est-ce que je vais en faire, de cette femme? 

— Vous allez la garder. 

— La garder ! Savez- vous ce qu'elle a d'argent sur elle, mon- 
sieur le commissaire? Cinquante-huit sous! Ça n'est vraiment 
pas raisonnable... on ne vient pas accoucher chez les gens quand 
on n'a que cinquante-huit sous sur soi ! 

C'est le tour maintenant d'une pauvre femme réduite à l'état 
de squelette, effrayante à voir, comme hébétée, trouvant à 
grand'peine ses paroles. C'est une marchande de cannes et de 
parapluies. Il y a soixante-deux jours, elle part de Versailles 
avec son mari pour aller acheter, dit-elle, de la marchandise à 
Paris. Ils comptaient revenir le soir même, et avaient laissé 
leurs trois enfants à Versailles. A Paris, ils sont arrêtés; un 
commissaire de police de la Commune les interroge : « D'où 
venez-vous? — De Versailles. — Pour quoi faire? — Pour 
acheter des cannes et des parapluies. — C'est invraisemblable. » 
Le mari est conduit à Mazas, la femme à Saint-Lazare. Elle y a 
passé soixante-deux jours. Ce matin, elle a été délivrée par les 
troupes. De son mari, pas de nouvelles. Est-il encore à Mazas? 



NOTES ET SOUVENIRS 21 

A-t-il été tué? Elle ne sait rien. Elle arrive chez elle à Versailles, 
tout était fermé. On avait mis les trois petits aux Enfants-Trouvés. 
Elle vient demander humblement si elle peut obtenir une permis- 
sion pour les ravoir... On charge un sergent de ville de la con- 
duire aux Enfants-Trouvés. Elle sort avec le sergent de ville, 
passe devant moi. Elle parlait comme dans un rêve, et, en s'en 
allant, dit au sergent de ville : 

— C'est bien vrai que mes enfants sont là et qu'on va me les 
rendre?... Pourvu qu'ils ne soient pas morts! 

Une femme d'une quarantaine d'années; on l'a arrêtée aux 
environs de Satory; elle est de Versailles; elle veut être inter- 
rogée par son commissaire, pas par celui de Paris. Elle disait à 
des soldats de la ligne : « Faut tuer tous les gendarmes ! Faut 
les noyer tous dans la pièce d'eau des Suisses! Voilà ce que vous 
devriez faire, vous autres qu'êtes des soldats et qu'êtes pas des 
gendarmes!... Vivent les soldats! A l'eau les gendarmes! » 

— Pourquoi avez-vous dit cela? 

— Oh! ce n'est pas par malice, bien sûr... 

— C'est par bêtise alors... 

— Oh! vous avez bien raison, monsieur le commissaire, par 
bêtise, par pure bêtise, c'est le mot que je cherchais. Je n'aurais 
pas trouvé mieux. 

Encore une habitante de Versailles. Elle a crié : a Vive la 
Commune! » sur le passage d'un régiment. Les agents ont eu 
grand'peine à la tirer des mains de la foule. Sa robe est en lam- 
beaux ; ses cheveux pendent à tort et à travers... Jeune encore, 
blonde, grasse, d'assez beaux yeux. 

— Votre nom?... votre profession? 

— Madame X***, blanchisseuse. 

— Vous avez crié: « Vive la Commune! » 

— Moi! 

— Ne cherchez pas à nier... Vous avez crié: « Vive la Com- 
mune! » 

— Eh bien! j'aurai crié ça comme j'aurais crié autre chose, 
n'importe quoi... Tous ces événements, ça agite, ça excite... on 
ne sait plus ce qu'on dit... et puis il y a la chaleur... on a soif... 
on boit un petit coup de trop... 



2-2 LA LECTURE 

— Vous n'auriez pas crié : « Vive la Commune! » si cela n'é- 
tait pas dans vos idées. 

— Mes idées .'...mes idées!... Est-ce que j'ai des idées? Voyons, 
je vous le demande, est-ce que j'ai l'air d'une femme qui a des 
idées? 

— Les idées de votre mari, peut-être? 

— Les idées de mon mai^i!... Ah bien! c'est plus drôle que 
vous ne pensez, ce que vous dites là. Il est sous terre depuis trois 
ans, et, par dessus le marché, il était pour l'empereur, mon 
mari. Je n'en ai jamais eu, d'idées politiques, moi, qu'est-ce que 
vous voulez que ça me fasse, la politique? Ceci ou cela, c'est 
toujours la même chose pour une blanchisseuse... Je vous ai dit 
mon nom... Informez-vous de moi dans le quartier. Je n'ai jamais 
fait de mal à une mouche... Et, tenez, tenez... voilà un gendarme 
qui me connaît bien... Dis donc, Chose... là-bas... Je ne me rap- 
pelle plus son nom, mais je le connais bien, dis donc que tu me 
connais... viens donc me réclamer. 

Et hardiment, joyeuse de pouvoir invoquer un tel témoignage, 
elle interpellait, d'un bout de la salle à l'autre, un pauvre diable 
de gendarme qui, penaud, piteux, confus, rougissait jusqu'aux 
oreilles. 

— Allons, gendarme, approchez, dit le commissaire de police... 
Vous connaissez cette femme? 

— Mon Dieu, mon commissaire, je la connais sans la con- 
naître... 

— Enfin, vous la connaissez? 

— Eh bien, oui! mon commissaire, je la connais... Mais vous 
savez comment on connaît une femme...* Et tout ce que je peux 
dire, c'est que, si je la connais, ça n'est pas au point de vue poli- 
tique. 

Un fou rire nous prend tous ; le commissaire interrompt l'in- 
terrogatoire. La connaissance du gendarme est mise en liberté. 

Ludovic Halévy, 

de l'Académie Française. 
(A suivre.) 



SURMENAGE SENTIMENTAL 



Au milieu de la plaine, modelée d'ondulations pareilles à des 
muscles sous une peau vivante, le sentier se marquait comme le 
sinus d'un dos énorme : un dos de géant vautré, dont ce bouquet 
d'arbres, à l'borizon, représentait la tète et la chevelure. Et tan- 
tôt il se plissait profondément, tantôt il affleurait les buttes voi- 
sines, soulevé comme par des vertèbres ; puis il coulait tout d'un 
coup sur la grand'route, écrasé par les chariots qui avaient 
creusé là leurs ornières, entre deux mamelles de terre éboulée, 
velues d'herbes grises. 

Sur le terrain inégal, dont sa jument tàtait les pierres et les 
bosses du bout des pieds, avec des arrêts, des descentes demain, 
des déhanchements et des glissades, le chasseur Doremus s'avan- 
çait avec une affectation de prudence et une lente solennité 
Comme le sous-lieutenant l'avait détaché en vedette, à cause de 
son intelligence particulière, pour observer les deux côtés de la 
route, il était fier, timide et souriant. Il se rappelait les articles 
du règlement et les recommandations de ses chefs : tels les en- 
fants qui sortent seuls dans la rue pour la première fois se répè- 
tent les conseils des mères à propos des traversées et des voitures. 
Il avait la joie émue d'être libre et à l'abri des punitions, mais 
l'inquiétude d'être isolé. Sa tenue était à la fois irréprochable 
et fantaisiste, et il caressait les flancs de sa bête avec une 
branche de pommier brisée. 



24 LA LECTURE 

Pour le service en campagne, le premier demi-régiment était 
sorti en bounreron, le deuxième en veste : Doremus portait la 
veste bleue. Son profil, malgré la silhouette actuelle du képi, 
semblait frappé à cette effigie de Louis XI, que reproduisent 
avec une fidélité numismatique certains types ruraux. L'austé- 
rité de ce visage s'atténuait d'ailleurs par la douceur pâle des 
yeux bleus et par la niaiserie juvénile de la bouche entr'ouvcrt ;. 

Au tournant de la route, il jeta sa branche de pommier, fit 
passer par dessus la tète sa carabine qu'il portait à la grena- 
dière, et la plaça en travers de la selle. 

Puis, avec conscience, il se mit à observer à droite, et ensuite 
à gauche, faisant, toutes les cinq minutes environ, quelques pas 
d'un côté, et ensuite de l'autre, et revenant s'embusquer contre 
celui des mamelons où il y avait encore un peu d'ombre pour les 
quatre pieds de sa jument. 

Mais l'ombre se raccourcissait de plus en plus, annonçant 
l'approche de midi. Doremus ne chercha plus à s'abriter du so- 
leil ; il demeura complètement immobile, poussant parfois un 
grand soupir. 

Et maintenant, il oubliait d'aller à droite et d'aller à gauche. 
11 ne regardait plus. Il rêvait ; son cheval rêvait comme lui; et 
pour occuper tout entières ces deux intelligences de bêtes, c'était 
assez de la chaleur qui tombait sur leur immobilité résignée, de 
l'éclat de lumière qui éblouissait leurs yeux, du bourdonnement 
d'insectes qui chantait à leurs oreilles la vitalité diffuse dans les 
souffles brûlants de l'été. 

Soudain, le cheval bougea, dressa la tête dans le prolongement 
de son cou tendu et fronça les naseaux. Doremus ajusta les 
rênes, approcha les jambes, puis retint son cheval qui se mettait 
en marche paresseusement ; et comme il apercevait trois cava- 
liers au bout de la route, il se dissimula, essayant de voir sans 
être vu. 

Mais, ayant reconnu que ceux qui survenaient portaient la 
veste bleue comme lui, il s'avança : c'était une patrouille, un 
brigadier avec deux hommes. Leur trot rapide avait un retentis- 
sement lointain dans la plaine, et les fourreaux des sabres fai- 
saient un grand cliquetis en heurtant les étriers et les éperons. 

Doremus demanda au brigadier s'il avait reçu l'ordre de le re- 
lever. Et comme celui-ci « n'en avait pas connaissance », il reprit 
sans se troubler : « C'est drôle tout de même, vu que c'est bientôt 



SURMENAGE SENTIMENTAL 25 

l'heure du ralliement pour la soupe... Où que vous allez? » 

— « Par là », dit le gradé avec un geste vague. Et la patrouille 
repartit au grand trot. Lorsque, de nouveau, on n'entendit plus 
dans la campagne que le bourdonnement invisible des insectes, 
Doremus murmura tranquillement : « Le capitaine, il m'aura 
oublié. » 

Son cheval tenta de s'échapper vers les autres, et Doremus 
lutta contre lui brutalement. Mais ensuite il lui caressa l'enco- 
lure à grandes tapes, penché sur lui en camarade, comprenant 
que les inquiétudes de la bête étaient sympathiques aux 
siennes. 

Il consulta sa grosse montre d'argent. L'heure fixée pour le 
repas avait sonné depuis longtemps. Mais on devait manger, ce 
jour-là, des conserves, dont une boîte suffisait à plusieurs hommes, 
et ce n'était pas lui qui avait reçu en consigne la boîte dont une 
portion lui revenait. Il comprit que, ce matin, il ne mangerait 
pas, et cela l'attrista, bien quïl n'eût pas faim. 

Cependant, avec une mobilité d'enfant, il se consola tout de 
suite, à la pensée que sa tâche était fini ■. A présent, le régiment 
tout entier devait être occupé à manger, et la vedette recouvrait 
la libre disposition de ses mouvements et de ses yeux. 

Comme on lui avait commandé d'observer la droite et la 
gauche de la route, dans son obéissance passive, il n'avait re- 
gardé qu'à droite et à gauche, et pas une fois en face de lui. 

En face, la route était bordée par une haie épineuse, aux feuil- 
lages rares et salis dépoussière, taillés carrément ; mais déjeunes 
pousses avaient jailli çà et là, rigides et tendres, d'un vert très 
doux, avec un mépris pour la régularité des coupes. Derrière, les 
pommiers en quinconce, déjetés et rugueux, baignaient dans 
l'herbe; et plus loin, on apercevait une façade en terre jaunâtre, 
avec des poutres en X d'un gris blanc, une porte basse, deux 
fenêtres étroites, placées trop haut, grillées de fer, et une grande 
coiffure de chaume où le printemps avait brodé une végétation 
neuve sur la pourriture des moissons passées. 

Le tintement de deux seaux métalliques jeta une discordance 
aiguë parmi les vibrations graves de la campagne et dans l\ 
sieste du paysage. Une fille se montra au-dessus des aubépines, 
étalant à même la haie des pièces de linge, qu'elle déployait d'un 
geste en avant. La toile, d'une blancheur bleue, ramassait en 
tlaques lumineuses tout l'étincellement du soleil, et on la sentait 



26 LA LECTURE 

se contracter et se raidir sous les rayons, comme quelque chose 
de vivant qui se réchauffe à un foyer. 

Doremus ne fit pas attention à la fille, mais il eut le regard 
pris par la violence de cet éclat blanc, et ce fut une sensation 
excessive, comme en ont les gens des champs lorsque, par hasard, 
un effet de leur décor quotidien les frappe. 

Mais il sentit que la vue de cette femme était posée sur lui, 
et ses paupières se baissèrent craintivement ; ensuite, il se con- 
traignit à la regarder aussi, par un vague instinct de politesse. 
C'était une blonde très fraîche, avec les deux bras nus jusqu'aux 
coudes, et gercés par le lessivage. Comme ses cheveux étaient 
tordus avec soin et qu'elle ne portait point de bonnet, Doremus 
lui trouva un air de distinction. Elle était habillée d'une jupe 
noire mauvais teint, avec un tablier bleu, la taille abandonnée ; 
mais sa poitrine soutenait l'étoffe et donnait une forme au cor- 
sage. 

Enfin elle se tourna sans hâte et marcha vers la maison. Alors 
le cavalier mit son cheval au pas et chercha l'entrée de l'her- 
bage. Elle ne s : étonna point d'être suivie. 

Doremus demanda un seau d'eau fraîche pour la bête, et, sans 
attendre la réponse, mit pied à terre, fouilla dans les fontes, d'où 
il tira la provision d'avoine, passa la corde de la musette par 
dessus les oreilles dressées de sa jument, et la regarda manger, 
debout, immobile, muet, parce qu'il était inutile de dire un mot 
et de faire un mouvement. 

Debout près de lui, la fille, également muette, examinait son 
uniforme. Elle avait déposé à terre un de ses deux seaux rempli. 
Lorsque le cheval renifla, la tuile de la musette collée aux na- 
seaux, Doremus le débarrassa du sac vide, prit le seau sans dire 
merci et le présenta au cheval qui fit des façons pour boire. Il 
coupa l'eau avec sa main, la présenta longtemps, patiemment, 
et enfin le cheval y mouilla ses lèvres. Ensuite, Doremus lava la 
musette, la tordit, et jeta en cercle ce qu'il restait d'eau, dans 
l'herbe où des volailles qui dormaient s'enfuirent en battant des 
ailes et en poussant des cris. 

Une vieille femme sortit de la maison et dit : « Catherine, de- 
mandes-}" donc s'il aurait pas faim aussi. » 

Doremus répondit : « Merci, en payant. » 

La vieille reprit : « Qu'est-ce que vous mangeriez bien? » 

— « A votre convenance », dit-il poliment. 






SURMENAGE SENTIMENTAL 27 

Puis il enleva son képi et se mit à rire par petites saccades. 

On le fit entrer dans une salle qui prenait presque toute la sur- 
l'ace de la maison, rétrécissant, à gauche, la chambre sans jour 
où tout le monde couchait. Catherine approcha une chaise de la 
table et posa devant le chasseur une platée de soupe. Il remercia 
en disant : « Vrai ! une pochetée ! * Et il se mit à manger, épa- 
noui, les yeux fichés sur son assiette épaisse, par discrétion ne 
regardant pas autour de lui et ne disant rien, puisqu'il était entré 
pour manger, non pour causer. 

La vieille femme reprisait un talon de bas bleu chiné, tendu 
sur un œuf de bois. La fille servait, et le soldat se laissait servir. 
Lorsqu'il eut mangé suffisamment, il fut embarrassé de sa con- 
tenance ; il finit par se lever et faire le tour de la pièce, passant 
l'inspection des murs. Il y avait, sur le rebord de la hotte qui 
surplombait la cheminée, des chandeliers luisants. Une planche 
était clouée à côté et supportait ces volumes longs et maigres, 
d'un bleu et d'un vermillon crus, que l'on donne en prix dans les 
écoles. Puis l'image de première communion de Catherine Le- 
françois, un ouvrage d'art en tricot, la photographie d'un cousin 
en artilleur, et une très belle photographie dans un cadre noir et 
or. Sur le carton, étaient imprimés ces mots : 

M. THIERS 

et dans le coin : Photographie Braun. 

Le député de l'arrondissement avait ajouté, à la main : A mon 
brave Lefrançois, et signé illisiblement. 

Tout à côté, dans un cadre pareil, mais d'un goût moins mo- 
derne, un homme jeune encore et d'une tournure aristocratique 
était gravé. Au-dessous des deux jambes, coupées par le cadre, on 
lisait : 

MONSEIGNEUR LE COMTE DE CHAMBORD 

Une autre signature de député s'écrasait au coin gauche, dans 
l'auréole d'un paraphe, sous ces mêmes mots : A mon brave Le- 
françois. La présence de ces deux images, offertes par des 
hommes politiques, trahissait l'influence électorale du père Le- 
françois sous tous les régimes. 

Enfin Doremus arrivait devant la photographie d'une tête à 



28 LA LECTURE 

favoris. La vieille dit : « Ça, c'est Monsieur le Préfet. Catherine 
est la filleule à sa dame qu'est bien bonne pour nous. » 

Alors la conversation fut engagée. Catherine dit : « Vous ne 
venez pas souvent par ici : c'est la première fois que je vois dans 
la campagne des militaires de la ville. » 

Doremus s'étonna. D'ailleurs il ne pouvait pas dire, vu qu'il 
n'était au service que depuis sept mois. On lui demanda son nom, 
dont la terminaison parut étrange; et un instant après, Cathe- 
rine, sans être interrogée, ajouta : « Moi, c'est Catherine Lefran- 
çois que je m'appelle. » Us se regardèrent. 

A la fin, il se trouva gêné ; il reprit : « J'vas voir si Acacie elle 
n'a besoin de rien... Acacie c'est ma jument. » Dès qu'il fut 
dehors, après une hésitation, il sauta en selle, essayant de s'en- 
lever sur les poignets avec agilité. Il hésita encore, et dit : 
« Mam'selle, combien c'est? » 

— « C'est le plaisir », répondit-elle en rougissant. 

Il répondit : « Ah! » puis, après une pause : « Alors, merci et 
bien le bonjour. » Et il partit au grand trot, ayant hâte de ne 
plus sentir sur lui le regard de Catherine. 

Il ne se retourna point. La chaleur était toujours accablante. 
Sa digestion lui rappelait avec un attendrissement la bonne soupe 
qu'il avait mangée. Mais l'oubli du capitaine et ce retour soli- 
taire l'emplissaient d'une mélancolie qui l'affecta jusqu'à la 
grille du quartier. Il se coucha sur son lit, sans écouter les cama- 
rades qui répétaient interminablement, parmi le grincement des 
rires, le récit de son abandon, et il dormit ou rêva jusqu'à la 
soupe du soir. 

II 

Doremus n'était pas le soldat attaché au régiment comme le 
serf à la glèbe. Né dans les champs, l'air de la grande cour ne 
lui suffisait point, et chaque soir il sortait avec une permission 
de dix heures. Le pli était pris : jamais le chef ne lui déchirait 
son titre, car jamais Doremus ne méritait une punition; placide 
et patient, tenant ses effets propres, faisant toute sa besogne 
exactement et rien de plus, n'attirant l'attention de personne, 
sachant presque parler à ses supérieurs comme un homme qui a 
reçu de l'éducation, il se ménageait une existence très douce, un 
peu à part. 



SURMENAGE SENTIMENTAL 29 

L'espionnage mutuel des bonnes sociétés n'existant pas clans 
la troupe, il était libre en son isolement, bien vu de ses cama- 
rades, sans camaraderies particulières. Il sortait toujours seul et 
sans autre but que de se promener au hasard par les rues, par- 
fois jusqu'à la Seine, sur les ponts et le long des quais. 

Un soir, il poussa plus loin sa flânerie. Il remonta jusqu'à la 
cathédrale. Comme la nuit tombait, toute l'architecture de la 
vieille église était brouillée; mais des raccords de pierre blanche, 
des coins de moulures, des morceaux de statues restaurées, 
jetaient sur la façade de mystérieuses taches blafardes, comme 
des reflets de clartés lunaires. Cet effet de crépuscule, qu'aucun 
rayonnement de gaz ne contrariait, troubla obscurément l'âme 
sensitive du soldat. 

Il fit le tour de la place, où beaucoup de gens assis sur des 
chaises qu'on avait tirées des boutiques, parlaient et riaient trop 
haut. Puis il descendit vers la Seine, bien qu'il fût loin encore de 
dix heures; et à l'entrée de la rue, il fut frôlé par une femme 
qu'il ne reconnut point. Il passait; mais il entendit son nom 
murmuré : « Monsieur Doremus », et il reconnut Catherine Le- 
françois. Elle portait un tablier qui paraissait très blanc. 

— « Ah! fit-il, vous voilà? » 

Elle répondit : « Me voilà. » 

Et comme ils marchaient tous les deux en sens inverse, le 
chasseur fit demi-tour et accompagna la femme silencieusement. 

Mais bientôt, il jugea convenable de lui poser des questions, 
afin qu'elle ne doutât point de son intérêt. Il s'étonna de la ren- 
contrer à la ville. Catherine expliqua que la dame du Préfet 
l'avait envoyé quérir, pour remplacer la bonne de ses enfants, en 
congé de trois mois. Elle ajouta : « Est-ce que vous vous pro- 
menez souvent par ici? Moi, j'ai une heure tous les soirs, une 
fois les enfants couchés. » 

Il reprit: « Trois mois... Vous voilà donc à la ville pour 
jusque pendant les grandes manœuvres. » 

Puis il se la représenta, soignant des enfants riches et vêtus 
de linges fins ; cela l'émut ; la paysanne lui parut élevée à une 
dignité respectable. 11 eut un accès de timidité. Il dit tout à coup, 
impérativement : « Mais c'est qu'il est l'heure que je rentre, et 
bonsoir, mam'selle. » Et il" partit avec la même allure de fuite 
que le jour de leur première rencontre, quand il avait mis son 
cheval au grand trot. 



30 LA LECTURE 

Mais il avait perdu l'insouciance de sa flânerie. Lui qui, d'or- 
dinaire, ne pensait à rien, était hanté maintenant d'une idée fixe. 
Il s'étonnait outre mesure de cette rencontre inattendue, car la 
monotonie de son existence ne l'avait point préparé aux péripé- 
ties fantaisistes du hasard. Il se répétait à satiété les explica- 
tions de Catherine, et il s'étonnait encore de les trouver simples 
et naturelles, car la surprise de cette rencontre ne lui semblait 
justifiable que par des motifs compliqués et presque miraculeux. 
Et soupçonnant, sans toutefois formuler ce doute avec précision, 
que Catherine Lefrançois n'avait pas dit absolument la vérité, il 
attribuait à son sourire un certain caractère de mystère et d'iro- 
nie, significatif d'une intelligence supérieure : de sorte que la 
paysanne transformée en femme de chambre, devenait, pour le 
rustre soldat, énigmatique, comme une Joconde pour un artiste 
rêveur et raffiné. 

Mais une chose que son entendement n'admettait pas encore, 
malgré le témoignage des sens, c'était l'identité de la fille qui 
déployait son linge par dessus la haie et de cette personne 
presque distinguée, les mains dérougies, le visage défloré de 
son hàle. Les deux figures surgissaient tour à tour devant cette 
intelligence lente, inhabile à improviser les associations d'idées. 
Il allait de l'une à l'autre sans réussir à confondre leurs traits, 
évoquant avec un effort la première rencontre, puis la rencontre 
de ce soir, et revenant à la première, avec la patience inépuisa- 
ble de l'écolier qui se répète, pour l'apprendre, une leçon qu'il ne 
comprend pas. 

La première apparition, avec le décor de la haie et des toiles 
blanches, s'était gravée profondément dans ce cerveau où les 
images rares avaient leurs aises et n'entraient pas en concur- 
rence. Il retrouvait dans sa mémoire la scène tout entière, 
avec un fini prodigieux de détail : comme ces souvenirs des pre- 
mières années qui ressuscitent trente ans plus tard, découpés en 
tableaux nets, dans un cadre de teinte neutre qui semble fait 
avec l'oubli de tous les événements contemporains. La pensée du 
beau temps qu'il faisait ce jour-là, du ciel dur et bleu, du soleil 
brûlant, de la transparence qu'avaient les ombres et du relief 
qu'avaient les objets, éclaboussait son souvenir d'une lumière 
plus intense que nature ; et son image interne l'éblouissait lui- 
même, comme les peintures sincères du Midi éblouissent les gens 
du Nord qui n'ont jamais voyagé. Puis il se rappelait aussi les 






SURMENAGE SENTIMENTAL 31 

portraits de M. Thiers et du comte de Chambord, et il était plein 
de considération pour la famille Lefrançois. 

Cette haute estime du père qu'il ne connaissait point lui ren- 
dit intelligible la métamorphose que la fille avait subie, méta- 
morphose dont il s'exagérait l'importance et qui le troublait 
comme une transfiguration. Une fois que l'habitude prise de 
confondre les deux filles successivement rencontrées eut calmé 
son inquiétude cérébrale, il fit même un effort d'invention : il ne 
se contenta plus de se rappeler des choses vues, il induisit des 
choses qu'il ignorait. Il essaya de se représenter Catherine Le- 
françois dans le luxe inouï de la Préfecture. Il construisit autour 
d'elle un palais de fées qu'il décora magnifiquement, avec des 
instincts d'art rudimentaires. Il mit à la portée de Catherine des 
objets multiples, d'un usage agréable et superflu, qu'il n'avait 
jamais aperçus nulle part, mais dont il soupçonnait l'existence. 
Il lui attribua des habitudes de propreté extrême et le goût des 
parfums. Il n'osait point songer à la finesse de ses vêtements ; 
mais il ne pouvait oublier la douceur de sa main qu'il avait tou- 
chée. Une à une, il lui ajoutait toutes les perfections et toutes les 
délicatesses qu'il était capable de supposer. Aucun des désirs 
que la belle santé blonde de Catherine pouvait inspirer ne s'é- 
veilla en Doremus. Elle l'excitait encore moins par ses mines et 
sa vivacité de soubrette. La réelle Catherine, la simple fille de 
campagne, n'existait d'ailleurs plus pour lui. Elle était rempla- 
cée par une sorte d'idole qui ne la rappelait que très impar- 
faitement, déformée par une idéalisation naïve, presque carica- 
turale. 

L'idole une fois sculptée, parée, peinte, Doremus n'y travailla 
plus. Ces âmes simples n'ont point besoin, comme les nôtres, de 
retravailler à l'infini les fantômes de leur imagination par des 
touches successives : elles savent encore achever. Catherine 
idéalisée resta dans la pensée de Doremus, immuable, et en une 
sorte de raideur hiératique. Mais elle habita en lui désormais. Il 
portait partout avec lui l'Apparition. 

Sa vie n'était plus, dès lors, indifférente ni vide. Il n'éprouvait 
plus le besoin d'aller par les rues. Il respirait au quartier, dont 
les quatre murs lui paraissaient élargis maintenant. Une grande 
gaieté vivante se répandait, pour lui seul, à cause de cette image 
de femme, sur ces bâtiments moroses, où l'ennui de ne rencon- 
trer que des hommes l'avait accablé plusieurs mois. 



32 LA LECTURE 

Après la soupe du soir, il rêvait couché sur son lit, dans la 
chambrée silencieuse, où il sentait la présence invisible de Cathe- 
rine. Elle l'accompagnait aux exercices et aux corvées. Elle le 
distrayait de ses fatigues, et il ne pouvait s'empêcher d'avoir 
pour cette vision bienfaisante une certaine reconnaissance, cpù 
ne s'adressait pas encore à la personne même de Catherine Le- 
françois. 

Un jour, il fut puni, à cause d'elle encore cpii le distrayait, 
pour un mouvement irrégulier. Sa pensée fixe prit alors une 
teinte de tendresse, et il lui sembla que Catherine venait le con- 
soler sur la planche où il dormit deux nuits. Mais ensuite il fut 
honteux de la faute légère qu'il avait commise, honteux à cause 
d'elle, qui cependant n'en savait rien, et il se surveilla plus que 
jamais pour éviter le retour de cette honte qui lui avait été ex- 
trêmement pénible. Aux classes à pied, ce fut Catherine qui 
présidait à la correction de son maniement d'armes. Il élevait 
son cœur vers elle, lorsqu'il rectifiait sa position à cheval, s'ef- 
forçait de ne chausser l'étrier qu'au tiers du pied, ou donnait, en 
sautant l'obstacle, le coup de reins qu'on lui avait prescrit. 

Mais ce sentiment de gêne, de honte, qu'avait déterminé une 
première fois la conscience d'une faute commise, subsistait en 
lui obscurément. Il commençait à souffrir, au bout de sept mois, 
des promiscuités, et, la pensée de Catherine Lefrançois surve- 
nant, il rougissait du couchage pêle-mêle. Catherine lui inspirait 
un dégoût de la gamelle qu'il attaquait naguère avec un si bel 
appétit. L'odeur bestiale de la chambrée le réveillait parfois la 
nuit et l'offensait par le contraste avec un parfum de femme, 
plutôt deviné que senti. Il conclut, en généralisant, que sa vie 
quotidienne était grossière, et il conclut pour lui-même un sou- 
verain mépris. 

Toutes les blessures qui, aux premiers jours de leur vie mili- 
taire, font saigner les pauves bleus, et qui, sur son épidémie de 
rustre, n'avaient été que des égratignures aussitôt cicatrisées, se 
rouvrirent. Il eut des souvenirs d'enfance et des regrets de la vie 
civile. Il écrivit une lettre filiale à la mère Doremus, et, plu- 
sieurs jours de suite, il demanda au brigadier de semaine si le 
vaguemestre n'avait point apporté pour lui de réponse. Le ho- 
chement de tête et le haussement d'épaules du brigadier lui 
donnaient chaque fois un serrement de cœur, moins douloureux 
qu'effrayaot pour ce gars lymphatique, un peu mou, étranger à 



SURMENAGE SENTIMENTAL 33 

toute espèce d'accident nerveux. Et il eut alors la sensation d'un 
abandon complet : encore une sensation des premiers jours, qui 
s'était atténuée, puis éteinte à mesure que sa conscience person- 
nelle se fondait dans la conscience totale du régiment, et qui se 
réveillait aiguë, à présent qu'il redevenait une individualité 
capable de pensée, de sentiment, de souffrance. 

Mais il se retournait toujours vers l'image présente de Cathe- 
rine, et il était apaisé, comme s'il eût retrouvé en elle à la fois 
le père et la mère jamais revus, la terre qu'il ensemençait, les 
bœufs qu'il ramenait à l'étable le soir, tous les objets de ses 
affections natives et profondes. 

Et moins que jamais, il cherchait à revoir la fille deux fois 

rencontrée. Elle n'était véritablement pour lui qu'une image, 

dont la vision miraculeuse pouvait seule calmer son pauvre 

Deur, sa pauvre intelligence surmenés par cet afflux de sensa- 

> délicates et d'idées trop élevées. 

\ il s'aperçut avec surprise que, justement depuis le jour 

où le dégoût de la vie militaire lui était revenu, il s'était cloîtré 

obstinément au quartier. Il sortit de nouveau ; mais il n'osa 

point passer les ponts, craignant de rencontrer Catherine. 

Le lendemain, il sortit encore, et il alla tout droit jusqu'à la 
place de la Cathédrale, en se répétant le long du chemin, afin 
d'étouffer son émotion, qu'il avait toutes les chances possibles 
pour ne pas la rencontrer. 

Abel Hermant. 
(A suivre.) 



LECT. — 55 X — 3 



STRASS ET DIAMANTS' 1 ' 

(Suite) 



Le monde a bien marché depuis Adam. Ce l'ut par une 
dépêche télégraphique, et non par une pomme, que Vitrac 
s'ingurgita la première dose de tentation quelques jours après. 

« Mon cher marquis, disait la dépêche, je suis heureuse de vous 
annoncer que vous quittez le navrant bureau de la Bourse pour 
un plus gai, au Ministère même. Avec cela, mille francs d'aug- 
mentation. Vous voyez qu'il est toujours bon d'avoir 

« Une amie. » 

Cette influente protectrice oubliait d'ajouter qu'il est bon 
d'avoir des amis, et qu'elle en avait de sérieux, sans compter les 
autres. Mais il entrait dans son plan que Vitrac ne les aperce- 
vrait jamais, à l'exception d'un seul. D'ailleurs, même entre eux, 
ils ne se connaissaient guère. Dans les prisons bien établies, 
quelques centaines de bons chrétiens entendent le sermon, 
chaque dimanche, sans qu'aucun d'eux aperçoive le bout du nez 
de son voisin. Tel était — qu'on excuse la comparaison — le 
système adopté par la prudente Rose dans le régime de son 
intimité. 

Vitrac ne pouvait guère ne pas demander qu'on lui permît 
d'aller faire son action de grâces. On le lui permit gracieusement. 
Tandis qu'il volait d'une aile reconnaissante au rendez^vous in- 
diqué — toujours à six heures ^lu soir — il savourait la joie de 

(1) Voir le numéro du 23 septembre 1889. 



STRASS ET DIAMANTS 35 

son avancement inespéré, fabuleux, tout en se creusant la tète 
pour savoir de quelle façon, par quelle influence, la blonde Egé- 
rie avait pu l'obtenir. Mais, sur ce point, sa curiosité ne devait 
pas être satisfaite. 

— Que vous importe? dit Egérie. Etes-vous content? Com- 
mencez-vous à croire que je suis bonne à quelque chose? Voilà 
l'essentiel. Ah ! cher marquis, ne faites pas comme les enfants 
qui veulent découdre l'estomac de la poupée. 

Le jeune homme consentit à ne rien découdre, et, par la même 
occasion, à dîner chez Rose. Il était habillé de neuf, et le maître 
d'hôtel, en lui ouvrant la porte, l'avait apj)elé monsieur le mar- 
quis. Cependant Vitrac eut un vague soupçon que ce mercenaire 
le traitait avec moins de respect que dans leur première entrevue. 
Ce fut toute la différence. R-ose portait la même robe austère ; la 
perfection de la cuisine, la distinction des vins n'avaient pas 
iiminué ; les fauteuils, les tapis étaient aussi doux et semblèrent 
illir le visiteur comme une vieille connaissance. Déjà la 
.sse de maison, plus fraternelle que jamais, s'oubliait à 
cio. ter quelques conseils discrets. On voyait qu'elle était décidée 
à faire de Vitrac un homme du monde accompli. Elle lui disait : 

— Ne vous montrez donc pas si modeste ; on vous croirait 
timide. Ne vous fâchez pas si je vous avertis d'être moins « vieux 
jeu ». Que diable ! vous êtes le marquis de Vitrac et non pas un 
clerc d'avoué ! 

Le marquis ne se fâchait point qu'on lui dit son fait et qu'on dis- 
cutât son nœud de cravate. Il sentait d'instinct que ces observa- 
tions étaient vraies et faites pour son bien. La soirée n'était pas 
finie qu'il se tenait tout aussi mal qu'un autre clans son fauteuil, 
les mains dans ses poches, les genoux à la hauteur des yeux, la 
tête en arrière, le cigare aussi droit en l'air et aussi fumant 
qu'une cheminée de paquebot. Quant à M me Lepiez, peut-être 
que Satan n'y perdait rien, mais, si elle avait eu son chapeau, 
vous l'auriez prise pour une dame patronnesse faisant la quête, 
un peu tard, chez un jeune millionnaire bien installé. 

Vitrac, cette fois, fut congédié quelques minutes plus tôt, mais 
il n'insista point pour prolonger. Si bien conservée, si soignée 
dans sa mise que fût Rose, il oubliait de plus en plus qu'elle 
avait été fort près de lui faire perdre la tête dans son bureau. 
Mais, alors, dans ces quatre murs misérables et nus, l'élégance 
de la belle inconnue paraissait deux fois plus capiteuse. En outre, 



36 LA LECTURE 

ce jour-là, elle n'avait point cherché à cacher ses griffes et à faire 
patte de velours, comme à cette heure. Entre deux poignées de 
main elle dit au marquis : 

— Comme c'est ennuyeux que vous n'ayez pas deux fois et 
demie votre âge ! Nous recommencerions souvent la partie fine 
de ce soir. Et encore, j'ai peur que vous ne vous ennuyiez à 
mourir. 

Vitrac fit une réponse polie mais très calme. Il paraissait à cent 
lieues de madrigaliser, mais Rose voulait qu'il en fût ainsi, pro- 
visoirement. Le chasseur manœuvre différemment selon qu'il 
poursuit le gibier pour le mettre à la broche ou pour le mettre 
en cage. 

Le lendemain, Vitrac dit adieu à son fauteuil râpé, à son cha- 
piteau de colonne et au facétieux Larceveau. Deux jours après, 
il était installé aux « Finances », dans un local qui pouvait pas- 
ser pour luxueux à côté de celui qu'il quittait. Moins de travail, 
plus d'argent, des camarades plus lancés, tel était le programme 
de sa nouvelle vie. Ra connaissance du monde et des belles ma- 
nières s'accrut rapidement. Il eut un habit noir qu'il comptait 
mettre pour son prochain dîner en ville, comme faisaient ces 
messieurs. L'occasion ne se fit pas attendre fort longtemps. 
L'habit, comme de juste, fut étrenné rue de la Faisanderie. 

Ce soir-là il y eut du nouveau. D'abord Vitrac reçut une invi- 
tation dans les formes; ensuite il fut présenté à Flamel. 

Prévenu d'avance et habilement préparé, l'ex-notaire fut irré- 
prochable de correction envers « monsieur le marquis », lui fai- 
sant les honneurs juste autant que la chose était permise à un 
ami plus ancien de la maîtresse de maison. Les deux hommes 
partirent ensemble ; ensemble ils remontèrent l'avenue du bois. 
En arrivant à l'Arc de triomphe, le plus vieux connaissait le plus 
jeune comme sa poche. 

D'autre part, il avait suivi de près les moindres regards de 
Rose, et le compère s'y connaissait. Le lendemain, dans le tête- 
à-tête, Flamel dit à son amie : 

— Çà, pourriez- vous bien m'expliquer ce que vous comptez 
faire de votre marquis ? 

Rien ne donne de l'assurance à une femme — peut-être à un 
homme aussi — comme d'avoir la conscience nette et quarante 
mille livres de rente bien établies. La dame le prit de haut avec 
Flamel ; on en vint aux insinuations aigres-douces, puis aux 



STRASS ET DIAMANTS 37 

personnalités désagréables, puis aux gros mots. Les plus gros, il 
m'est pénible de l'avouer, ne vinrent pas de l'ancien notaire. 

— Entendons-nous bien, dit Rose pour conclure. Je vais où je 
veux et je reçois qui bon me semble. Je n'ai pas les profits du 
mariage ; pas si bête que d'en accepter les ennuis ! Que pensez- 
vous? Que je veux faire de ce brave garçon mon amant? Avons- 
nous l'air, lui et moi, de songer à la baliverne? Si nous y son- 
gions, croyez-vous que je choisirais le jour où vous dînez chez 
moi pour l'inviter? Je vous préviens que je l'inviterai encore, et 
vous avec lui. Et vous viendrez. Et vous serez charmant pour lui, 
comme hier soir, du reste. Et vous ne m'ennuierez pas. Et, si vous 
trouvez la vie trop dure, vous n'êtes pas forcé de revenir ici, mon 
cher. 

Cet argument féminin, le plus fort de tous, manque rarement 

effet, surtout quand il s'adresse à un sexagénaire. Flamel 

oavillon et promit de dîner avec Vitrac tant qu'on voudrait, 

qu'on lui accordât quelquefois de dîner seul. Mais certains 

mots ^ui venaient de lui entrer par une oreille n'étaient pas sortis 

par l'autre. 

Beaucoup de gens vous diront que a le père Flamel » avait été 
le notaire le plus fin de Paris, même quand il s'agissait des 
affaires des autres. On peut juger de ce que devinrent son flair, 
sa pénétration et sa perspicacité quand il vit tout un côté confor- 
table de sa vie menacé dans son existence. Au bout d'un mois, 
il connaissait Vitrac aussi bien qu'il connaissait Rose, et même 
beaucoup mieux, car, ici, l'on jouait cartes sur table. 

— Voilà, se disait-il, unjeune homme pétri de loyaux instincts, 
dont une salutaire influence ferait un Vitrac tout aussi bon qu'un 
autre. Malheureusement il s'est élevé tout seul et, déjà, il est dé- 
formé par la lutte pour la vie, ou plutôt par la lutte pour le pain, 
qui use encore plus vite. Il est faible, comme sont les oiseaux 
tombés du nid, même d'un nid d'aigle. Quanta l'autre, je devine 
son affaire. Elle veut être marquise de Vitrac. Pauvre garçon ! 
Comment ne serait-il pas mis dedans par les airs détachés de tout 
qu'on lui fait voir ? Moi-même, quand il est là, je me surprends 
à traiter comme un père cette coquine de Rose. 

Peut-être que Flamel aurait tiré Vitrac des griffes de M me Le- 
piez par pure philanthropie, mais un motif plus puissant l'ani- 
mait. Cicéron n'a jamais mieux parlé que le jour où il plaida 
pro domo sua. En défendant l'honneur des Vitrac, Flamel plai- 






3S 



LA LECTURE 



dait pour sa maison, ou du moins pour une de ses maisons : pour 
la petite. 

Le difficile était de sauver l'honneur sans démolir la maison, 
ou du moins sans s'en fermer la porte. Au premier nuage dans 
son firmament matrimonial, Rose ne serait pas longue à deviner 
d'où soufflait le vent de la pluie, et, alors, très humble servante à 
Flamel ! 

Cependant la toile de cette habile araignée faisait chaque jour 
des progrès, et le plus fort, c'est que l'infortuné tabellion jouait au 
mieux, malgré lui, son rôle dans la comédie. Vitrac, du premier 
jour, l'avait jugé pour ce qu'il était, c'est-à-dire pour un honnête 
homme, dont l'amitié recommandait quiconque avait su l'obtenir. 
Et Dieu sait si Rose s'en parait ! A chaque instant, elle le citait 
en témoignage : 

— Vous qui connaissez ma vie... Vous qui savez quelle peine 
j'ai eue à rester ce que je suis... Vous qui pouvez dire si je suis 
une femme intéressée... 

Le pauvre homme n'osait pas protester, mais il s'arrachait les 
cheveux, en dedans, faute de pouvoir faire mieux. Il lui semblait 
qu'il méritait le bagne, comme si, jadis, assistant à la vente d'une 
maison, il n'avait pas déclaré les hypothèques. Il avait envie de 
crier à Vitrac : 

— Imbécile ! que viens-tu faire ici ? Mange donc tes dîners à 
vingt-neuf sous, bois ta piquette, souffle dans tes doigts sous le 
zinc de ta mansarde. Qu'as-tu besoin de ce luxe ? Chéris ta pau- 
vreté ; respecte ton nom qu'on veut te prendre, et mes habitudes 
que je ne veux pas perdre ! 

A d'autres moments, Flamel s'indignait : 

— Mais enfin, ce gaillard-là doit avoir des parents, ne serait-ce 
qu'un cousin éloigné, pour lui ouvrir les yeux ! Il prétend que non, 
mais ce n'est pas possible. Si, au lieu de son marquisat et de ses 
vingt-cinq ans, il avait mon âge et le moindre mouchoir à bœufs 
en Normandie, les neveux et les nièces grouilleraient autour de 
lui. Comment faire pour les trouver là où ils se cachent ? 

Un jour, loin des oreilles de Rose bien entendu, le père Flamel 
essaya de faire entendre la bonne parole à ce malheureux aban- 
donné. 

— Monsieur le marquis, dit-il, savez-vous quel est le plus beau 
spectacle que la noblesse puisse donner à notre génération ? C'est 



STRASS ET DIAMANTS 39 

celui de la pauvreté vaillamment supportée. Aussi je vous admire 
sincèrement. On voit que vous êtes fier de la vôtre. 

— On voit fort mal, répondit Vitracsansse laisser gagner par 
ce beau mouvement. De vous à moi, je ne suis pas plus fier d'être 
pauvre que vous ne semblez honteux d'être riche. D'ailleurs je me 
demande pourquoi . . . 

— Ah ! quelle différence ! Le père Flamel sans fortune est un 
indigent, voilà tout. Sauf l'asile des vieillards, nulle maison ne 
lui est ouverte. Mais un marquis de vieille roche, gagnant noble- 
ment sa vie, est reçu dans les meilleures familles. 

— Ma foi ! je n'en sais rien, fit le jeune homme. Cependant, si 
je ne me trompe, les marquis de l'espèce du vôtre ne sont pas 
spécialement recherchés des marquises possédant des filles. 

— Monsieur, reprit Flamel, excusez mon franc parler, mais 
3 avez tort deux fois pour une. D'abord vous jugez le monde 

les livres, ce qui n'est pas le moyen de le connaître. 

vos livres sont trop vieux, ou ils sont écrits par des 
ignorais. Quant à moi, vous admettrez bien qu'après avoir fait 
des centaines de contrats de mariage au faubourg Saint-Germain, 
j'ai quelques notions sur la matière. Eh bien! croyez-moi, nous 
ne sommes plus au temps de Balzac, où les jeunes patriciennes, 
tantôt faisaient des folies, tantôt mouraient d'amour pour des 
gentilshommes ruinés. Ces demoiselles aujourd'hui ont la tète 
plus solide, et leurs mères le savent bien. Parfois, pas toujours, 
elles donnent un quadrille à un danseur pauvre ; mais leur main, 
c'est une autre affaire. Pour ce qui est du cœur, la chose se traite 
en dehors de nos études. Cependant j'ai tout lieu de croire que 
l'accident est rare. 

— Vous voyez bien ! repartit Yitrac. Vous me donnez raison 
sans le vouloir. D'après cela, je vais me rabattre sur les jeunes 
bourgeoises. 

Flamel ne s'aperçut point que son interlocuteur plaisantait. 
Croyant qu'en effet ses arguments tournaient contre sa cause, il 
leva les bras au ciel et s'écria : 

— Monsieur le marquis ! Est-ce bien vous qui parlez ? Quoi ! 
vous n'auriez pas peur d'une mésalliance ! 

— Pas la moindre peur, répondit Yitrac, cette fois avec une 
parfaite conviction. 

— Et, si jeune encore, vous renonceriez à votre liberté? 

— OU ! pour ce que j'en fais !... 



4t7 LA LECTURE 

— Mon Dieu ! fit Flamel se repliant en bon tacticien, il est cer- 
tain qu'une fille sans naissance, mais très jolie, très jeune, très 
Lien élevée, de famille honorable et suffisamment riche... Dans 
ces conditions, une mésalliance n'est pas une tache, mais dans ces 
conditions seulement. 

— C'est plaisir de causer avec vous, reprit Vitrac. Eh bien ! 
connaissez-vous un ange qui réponde à ce signalement ? 

L'ancien notaire lit une grimace fort singulière et répondit 
vivement : 

— Certes, non ! mais, si vous êtes dans ces dispositions, que 
n'abordez- vous carrément la chasse aux héritières ? 

— Ah ! voilà: je déteste la chasse. On s'y fatigue, on s'y crotte, 
et les mauvais tireurs comme moi sont sûrs de rentrer bredouilles. 

Flamel était navré. 

— Celui-là estàpoint, pensait-il. R-ose n'a qu'à se baisser pour 
mettre la main dessus. En trois semaines, si la Providence 
n'éclaire pas cet aveugle de naissance, l'affaire sera faite. 



VI 



Des symptômes menaçants augmentèrent ses craintes. On était 
aux environs de Pâques, et M mc Lepiez avait entrepris de con- 
vertir Vitrac, lequel, par parenthèse, n'était pas un bien grand 
pécheur. Pour le catéchiser comme il faut, elle l'invitait à dîner 
deux ou trois fois par semaine et le nourrissait de salade et de 
poisson. A chaque visite, le jeune catéchumène se frottait à la 
robe d'une dame de charité ou d'une sœur quêteuse, prenant 
congé avec mille bénédictions. Une fois il eut pour voisin de table 
l'abi># X..., directeur d'un orphelinat besogneux, qui aurait dîné 
chez le diable, pourvu qu'on lui permît d'emporter un pain pour 
ses pauvres. 

Flamel sentait si bien venir le dénouement, qu'il ne fut qu'à 
demi étonné le jour où M me Rose lui parla comme suit, toutes 
portes fermées : 

— Cher ami, vous me connaissez. J'ai la passion de l'ordre et 
la haine de l'incorrection. La fortune, à mes yeux, doit servir à 
autre chose qu'à m'assurer le respect de mes domestiques. Je 
veux le respect du monde. Pour cela, que me faut-il? Un mari. 
Voulez-vous m'épouser? 



STRASS ET DIAMANTS 41 

L'ancien notaire ne s'attendait pas à ce dernier membre de la 
période. Il fit un bond sur sa chaise, et Dieu sait quelle phrase 
d'indignation allait sortir de sa bouche. Mais il rencontra, rivés 
sur les siens, deux yeux noirs qui, à cette heure, n'étaient pas 
tendres. Ce n'était pas la première fois que ce regard lui en im- 
posait. Il répondit avec un sourire qui ressemblait fort à une 
grimace : 

— Chère amie, voilà un mot que je n'attendais guère et dont 
je me souviendrai avec bonheur jusqu'à mon dernier jour. Merci! 
merci à genoux! 

Il ne se mit pas à genoux, cependant ; mais il baisa le bout des 
doigts de celle qui s'offrait si loyalement à lui. 

— Maintenant, continua-t-il, raisonnons comme des gens 
sérieux. Il est vrai que nos mœurs ont préconisé cette maxime : 
Pas de mari, pas de considération. Mais, ma chère enfant, vous 

°.z eu un mari. J'ai tenu dix fois son extrait mortuaire dans ma 
ain, et, s'il est mort, ce n'est ni votre faute ni la mienne. Vous 
êtes veuve, et saint Paul écrit à Timothée : Honorez les veuves. 
Un pieux ecclésiastique vous le disait hier en ma présence. D'ail- 
leurs, moi qui vous parle, j'ai compté jadis parmi mes clientes 
des veuves de votre âge et presque aussi belles que vous, chez 
qui l'archevêque de Paris allait en visite. 

Rose Lepiez regardait l'ancien notaire pour voir s'il ne se 
moquait pas d'elle, mais il n'avait garde de rire. Il continua, 
plus sérieux que jamais : 

— Voilà pour vous. Maintenant, parlons un peu de moi. J'ai 
une fille qui va sur ses vingt ans. Vous ne la connaissez pas, 
mais moi je la connais : elle a une tête... la tête de feu M me Fla- 
mel, c'est tout dire. Je suis sûr comme je vous vois que vous 
feriez le modèle des belles-mères ; mais qu'elle ferait le modèle 
des belles-filles, c'est sur quoi je serai moins affirmatif. Notez 
que ma fdle a une grosse dot et une figure passable. On me l'a 
demandée souvent, mais il suffit que je lui propose un monsieur 
pour qu'elle lui jette la porte au nez. Un jour ou l'autre, il faudra 
bien qu'elle s'apprivoise, et alors je serai libre. Comprenez-vous? 

— Parfaitement, dit Rose. Vous m'épouserez, ce qui me don- 
nera le plaisir d'avoir, en plus d'une belle-fille désagréable, un 
beau-gendre qui m'enverra promener. Votre servante. J'aime 
mieux une famille que j'aurai faite moi-même. Écoutez, Flamcl; 
tenez-vous à mon amitié? 



42 LA LECTURE 

— Cette question... 

— Alors il faut me prouver la vôtre, en foulant aux pieds tout 
égoïsme. Entre nous, je craignais la réponse que je viens d'en- 
tendre. A défaut du mari que j'aurais souhaité et qui ne peut 
pas être à moi, j'avais jeté les yeux sur un autre. Que pensez- 
vous de notre ami Vitrac? 

Flamel se leva et fit deux tours dans le salon de Rose, pré- 
voyant qu'il allait avoir affaire à forte partie. Avec un geste de 
mélodrame il répondit : 

— Je pense que, cent fois déjà, vous me donnâtes envie de 
tuer ce jeune homme. 

Rose, malgré tout, ne fut point effrayée. Jadis elle avait dé- 
buté sans gloire dans les rôles classiques et ne dédaignait pas de 
citer Molière. 

— Tenez-vous donc en repos, dit-elle. Vous ressemblez au 
père d'Angélique en train d'arpenter sa chambre, par ordon- 
nance de Purgon. Croyez-moi, ne tuez personne et restons bons 
amis. Pour cela, il faut que vous me rendiez service. Vous com- 
prenez que je ne veux pas recommencer pour un autre ce que je 
viens de faire pour vous : offrir ma main, au risque de me voir 
refusée. 

L'ex-notaire marcha sur Rose les bras croisés, l'œil mena- 
çant : 

— Ah! ah! dit-il furieux. Vous comptez sur moi comme entre- 
metteur! Vous me supposez capable de cette lâcheté, de cette... 

Il s'arrêta. La main de M me Lepiez s'étendait vers le bouton 
d'une sonnerie. 

— Attendez, cria-t-il, de grâce!... 
Trop tard. Un domestique se montre. 

— Faites venir un fiacre pour Monsieur, commanda Rose 
d'une voix très douce; une voiture chauffée, bien entendu. La 
journée est froide et M. Flamel ne se sent pas bien. 

L'homme disparut, laissant l'ex-notaire dans un état de pro- 
stration considérable. 

— Ainsi, gémit le malheureux, vous me chassez de cette mai- 
son où... où... 

— De cette maison, acheva prudemment Rose, où vous étiez 
reçu comme l'ami dévoué que l'on croit capable d'un sacrifice. 
On s'était trompé ; la maison se ferme. 



STRASS ET DIAMANTS 43 

— Mais ne plus vous voir!... s'écria Flamel, laissant éclater 
sa douleur. 

— Qui parlait de ne plus me voir? C'est donc que vous vous 
condamnez vous-même. Vous reconnaissez que la femme res- 
pectée et fidèle que je veux être ne saurait, sans rougir, vous 
tendre la main. Vous vous déclarez indigne de l'hospitalité con- 
fiante qui vous eût accueilli. Allez; quittons-nous sans rancune. 
Je vous fais un chagrin, peut-être, mais par cette désillusion 
cruelle, vous venez de me briser le cœur. Nous sommes quittes. 

Il resta une minute la figure cachée dans ses mains. Quand 
il releva la tête, ses petits yeux gris brillaient d'une malice autre- 
fois proverbiale qu'il éteignit aussitôt. 

— Je suis à bout de forces, dit-il. C'est moi, maintenant, qui 
vous demande congé. Il faut que je me trouve seul avec moi- 

q ; j'ai besoin de m'interroger, de décider lequel me rendra 
s malheureux : ne plus vous voir, ou vous voir danslesbras 
ci L . autre. Accordez-moi trois jours. 

— Soit, répondit Rose avec une émotion plus contenue. Quel 
que soit mon avenir, il dépend de vous qu'un fâcheux souvenir 
se joigne à mes plus grands bonheurs. 

Et ces deux bons comédiens se quittèrent en se serrant la 
main, sans rire. 

Trois jours après, Flamel reparut, triste mais résigné. Il dit à 
son amie : 

— Je suis prêt. Que faut-il faire? 

— C'est bien simple, répondit-elle. Supposez que je suis votre 
fille et que vous vous êtes mis dans la tête d'avoir pour gendre 
le marquis de Vitrac. Voilà le programme. Quant à l'exécution, 
cher maître, je ne suis pas inquiète. Vous devez avoir négocié 
des mariages plus difficiles dans le cours de votre carrière. 

Flamel fut sur le point de répondre : 

— Pas beaucoup. 

Mais il retint cette parole imprudente et se mit en mesure 
d'obéir. Aussi bien, cette nouvelle expérience de la nature 
humaine qu'il allait faire l'intéressait. 

Le lendemain, vers quatre heures, il entrait dans le bureau de 
Vitrac et lui demandait : 

— Vous plaît-il que nous allions prendre un peu l'air ensemble ? 
J'ai besoin de vous parler. 



44 LA LECTURE 

Dix minutes plus tard, ils étaient seuls sur la terrasse du Bord 
de l'Eau. Flamel entra en matière : 

Monsieur le marquis, vous souvient-il de ce que vous disiez 

à propos des mésalliances? 

Non seulement je m'en souviens, répondit le jeune homme, 

mais encore j'ai médité la question, car vous m'aviez pris un peu 
de court. 

Je devine que la réflexion vous a rendu moins libéral. 

— Ma foi ! non. Tout au contraire ; ce mot de mésalliance me 
révolte. Je voudrais bien savoir qui peut me trouver mésallié, si 
je me trouve bien allié, moi : selon mon intérêt, c'est possible, 
mais aussi selon mon cœur et ma conscience ? 

— Monsieur le marquis ! monsieur le marquis! si le monde 
auquel vous appartenez vous entendait ! 

Oh, bien! quanta cela, je suis sans inquiétude. Il esta belle 

distance de moi, « le monde auquel j'appartiens ! » Ce Dieu tout- 
puissant est invisible, comme l'autre. Seulement l'autre, le vrai, 
qui me punira par l'enfer si je me damne, me promet sa grâce 
dès cette vie si je le sers. Le monde, lui, parle autrement: « Mon 
garçon, tire-toi d'affaire si tu peux, mais ne compte pas sur nous. 
Tu n'as pas d'argent : tâche de vivre et de mourir sans que nous 
entendions parler de toi; c'est ce qui peut t'arriver de mieux. Ne 
te marie pas. Si tu nous volais une des nôtres plus riche que toi, 
nous ferions tout pour empêcher sa folie ; mais ce malheur n'est 
guère à craindre, Flamel te l'a dit ! Si tu la prenais pauvre, elle 
ne pourrait pas venir chez nous, passé trois heures, au prix où 
sont les enfants et les robes. Si tu te mésalliais, nous irions peut- 
être chez toi : la chose dépend de l'énormité de ton forfait, c'est-à- 
dire de la dot. Mais tu serais maudit.... pendant dix-huit mois 
ou deux ans, sinon davantage. » Voilà ce qu'il me dit, « le monde 
auquel j'appartiens ». Maintenant, monsieur Flamel, qu'avez- 
vous à m'offrir ? 

— Vous croyez plaisanter, répondit l'ex-notaire. Eh bien ! vous 
allez voir si je plaisante. On m'a chargé de vous pressentir sur 



un mariage. 



Vitrac regarda l'ambassadeur et dit en affectant la légèreté : 
— Maintenant que j'ai vu votre figure, je ne vous demande 
plus si c'est sérieux. Un croque-mort semblerait drôle à côté 
de vous. Passons à l'interrogatoire. Et d'abord, l'état-civil? 



STRASS ET DIAMANTS 45 

— Monsieur le marquis, l'interrogatoire est tout fait. Vous 
connaissez la personne. J'ai eu l'honneur de dîner avec vous chez 
elle, pas plus tard que jeudi dernier. 

Flamel, comme de juste, observait de près son interlocuteur. 
il crut le voir tressaillir, mais pas aussi fortement qu'il eût dé- 
siré. Vitrac marcha sans ouvrir la bouche pendant une minute, 
puis il répondit : 

— Jusqu'à présent, le nombre de ceux qui m'ont fait du bien 
se monte à quatre, pas un de plus. Le premier est un saint homme 
qui m'a recueilli et m'a enseigné le cathéchisme. Le second est 
le proviseur d'un petit collège qui a fait de son mieux pour me 
faire oublier mon Paler, en même temps qu'il m'enseignait toutes 
sortes de belles choses. Le troisième est un pauvre officier de 
fortune qui m'a empêché de mourir de la fièvre en Allemagne et 
lo la disette en France. Mon quatrième bienfaiteur, qui est une 

ïitrice, a rendu ce pain beaucoup moins sec et m'a ouvert la 
maison hospitalière que j'ai connue. Aujourd'hui, peut-être 
par un sentiment romanesque de pitié, cette femme dévouée et 
bonne vient à moi. Pourrais-je écouter son appel sans émotion ? 
Cet appel, d'ailleurs, m'est transmis par un homme honorable, 
dont l'intervention calme déjà certains scrupules. Cependant l'af- 
faire est grave. Il ne s'agit plus d'épouser quelque roturière cou- 
sue d'or. Qu'est-ce que l'objection de la roture à côté de l'objec- 
tion du théâtre ! Vous me comprenez, monsieur Flamel, et vous 
n'êtes point surpris que j'aie besoin de réfléchir. Je m'attendais 
si peu!... 

— Je comprends tout, monsieur le marquis. Veuillez me dire 
seulement quelle réponse je dois faire. Je la transmettrai textuel- 
lement, comme c'est mon rôle. 

— Rapportez ce que vous avez entendu, sans omettre une pa- 
role. Dites que je répondrai après-demain. Ajoutez seulement... 
Non, n'ajoutez rien. Mais je vous le dis à vous, pour que vous 
compreniez mon trouble. Du premier jour où j'ai aperçu l'amie 
que vous aimez comme une fdle, je l'ai... admirée follement. Et 
si, presque aussitôt, l'estime, la reconnaissance, le respect 
n'étaient venus... Ah ! Dieu ! me pardonnera-t-elle d'hésiter une 
minute en face de tant de bonté, de tant de charme? 

— Allons! allons! monsieur le marquis. Voilà vos vingt-cinq 
ans qui vous montent à la tête. Soyez tranquille; on vous par- 
donnera vos réflexions. Je m'en charge. Pour le reste, que Dieu 






46 LA LECTURE 

vous assiste ! Car, pour moi, je me récuse, vu mon amitié pour 
l'une des parties... et même pour les deux. 

Il s'éloigna, feignant de rire d'un bon gros rire d'oncle de co- 
médie. Mais, à peine hors de vue, son air sérieux lui revint. 

« Il ne manquait plus que cela ! pensait-il. Cette mâtine de 
Rose l'a pris par tous les hameçons, même par le meilleur de 
tous. Et moi, que vais-je faire si mon invention échoue ? Laisser 
ce pauvre malheureux sauter le pas, jamais ! Que le diable em- 
porte les marquis ruinés, et les coquines ambitieuses ! » 

Flamel ne se doutait pas que « son invention » était à cette 
heure même en train de réussir, et même cent fois mieux qu'il ne 
l'eût jamais espéré. 



VII 



Tandis que l'ancien notaire causait avec Vitrac sur la terrasse 
du bord de l'eau des Tuileries, une jeune fille lisait à haute voix 
la Gazette de France à une femme presque aveugle, infirme, très 
âgée. La lectrice était fort jolie et délicieusement habillée ; celle 
qui l'écoutait semblait fort pauvre, et la scène se passait dans un 
salon plus que modeste, au cinquième étage d'une maison de la 
Chaussée-d'Antin. 

La lecture de l'austère journal achevée, la jeune fille en tira un 
autre moins sévère de sa poche. Puis elle dit avec un respect un 
peu timide qui la rendait charmante : 

— Madame, je sais que les mariages du grand monde vous 
intéressent. En voici un que le Figaro annonce, et même votre 
nom se trouve dans l'article. 

La vieille dame, qui trônait sur une chaise plutôt qu'elle n'y 
était assise, sans s'appuyer, répondit en plissant les lèvres : 

— Je voudrais bien savoir de quel droit ces gazetiers ressusci- 
tent les morts ! Voyons qui se marie. Lisez, mon cœur, bien que 
cette feuille ait un drôle de saint pour enseigne. Il nous a mis en 
beau point, votre monsieur Figaro, lui et ses idées ! 

Sans protester, la jeune fille lut le passage suivant, d'une voix 
fraîche et délicatement timbrée. Toutefois l'accent, un peu trop 
parisien, formait un contraste marqué avec les inflexions classi- 






ques et légèrement affectées de sa vieille amie : 






STRASS ET DIAMANTS 47 

« Une nouvelle que nous donnons sous toutes réserves. Le mar- 
quis de V..., modeste employé dans un ministère, seul rejeton 
d'une famille aujourd'hui déchue de son antique splendeur, serait 
sur le point d'épouser une ancienne étoile de nos théâtres, encore 
belle et fort riche. Le château féodal des seigneurs de V... laisse 
voir ses ruines sur une hauteur voisine de la petite station de 
Vitrac, en Auvergne. La maison de V... est alliée aux Pontus- 
son, aux Verniolle, aux Rimont, aux Rencluse... » 

La vieille dame ne laissa point sa lectrice aller plus loin. 

— Sainte Vierge ! s'écria-t-elle. Voici du nouveau! Relisez, 
ma petite, ce que la feuille raconte à propos du château, des rui- 
nes. Vitrac!... Est-ce possible! 

Quand elle eut écouté la seconde lecture : 

— Il y a donc encore des Vitrac ! dit-elle avec une grande 
agitation. Je croyais que le dernier avait péri dans une bataille, 

+ celui-là, sans doute, qui reparaît pour nous couvrir de 
" r ^ilà ma chance ! Il me ressuscite un neveu, et c'est un 
ap^ 

Soudan elle s'interrompit et tourna ses foudres sur sa jeune 
compagne qui la considérait avec stupéfaction, les bras tombants, 
la bouche béante : 

— Eh bien ! Mademoiselle ! Vous me regardez comme un saint 
de cire. Cela vous étonne que j'aieun neveu? Probablement vous 
supposez qu'on m'a trouvée sous un porche, avec une médaille 
percée au cou. Eh bien ! non ; j'avais une famille, et mon défunt 
main en avait une également. C'est même par lui que j'ai l'hon- 
neur de tenir à ce jeune vaurien, car les Rimont et les Vitrac se 
sont alliés cinq fois; la première sous Charles VIII, la seconde... 
Mais j'oublie à qui je parle. Que vous importe à vous que ce mal- 
heureux garçon déshonore sa tante ? 

— Oh ! Madame, dit la jeune fille en levant sur M me de Rimont 
un regard mouillé, vous savez depuis longtemps que vos cha- 
grins sont mes chagrins. 

— Bon ! la voilà qui va pleurer, à présent ! Mon cœur, n'y pen- 
sons plus. D'ailleurs il est mon neveu de fort loin, et moi je suis 
plus morte, plus enterrée que le grand Alexandre. C'est une croix 
qui s'ajoute à celles de ma vie. Une de plus, une de moins!... 

— Mais, Madame, ne pourriez-vous tenter quelque chose pour 
empêcher que... monsieur votre neveu ne... fasse un mariage qui 
vous déplaît ? 



48 LA LECTURE 

— Écoutez-la, cette petite ! On dirait que j'ai ce polisson sous 
la main, que je peux le faire obéir rien qu'en remuant le petit 
doigt! Un monsieur qui sert le gouvernement, qui... Tenez, ma 
mie, vous me feriez dire des choses malsonnantes pour vos 
oreilles. Après tout, qu'il se pende s'il en a envie ! 

— Peut-être que, si vous lui parliez... Il me semble qu'on ne 
peut pas dire non, quand vous ordonnez quelque chose. 

— Pour lui parler, il faudrait le voir. 

— Écrivez-lui de venir. 

— Et mon serment de ne plus voir personne? 

— Oh ! Madame. Un neveu ! 

Moins d'un quart d'heure après, M me de Rimont, vaincue par 
cette éloquence, dictait un billet à sa jeune amie. Le difficile fut 
d'y mettre une adresse. 

— « Employé au ministère, » disait le gracieux secrétaire en 
consultant le journal. Quel ministère ? 11 y en a douze au moins. 
Comment trouver le bon. 

Cette fois, M m0 de Rimont secoua la tête d'un air de confiance 
et appela d'une voix encore très forte : 

— Pétronille ! 
Une servante qui semblait contemporaine de sa maîtresse 

arriva clopin-clopant. 

— Qui fait mon service aujourd'hui ? 

Pétronille leva le nez en l'air, chercha dans sa tête et ré- 
pondit : 

— C'est mon neveu, Boniface Piganiol, madame la com- 
tesse. 

— Bien. C'est un jeune homme intelligent. Il trouverait une 
aiguille dans le marché au foin. Va le chercher. 

La camériste allait obéir ; une jeune voix s'interposa dou- 
cement : 

— Madame, je redescends chez mon père. Si vous vouliez, je 
me chargerais de donner vos ordres à Boniface. 

— Certes, je le veux, mignonne. Et je vous remercie de penser 
aux vieilles jambes de Pétronille. Mais à quoi de bon, d'attentif, 
ne songez- vous pas ? 



STRASS ET DIAMANTS 49 



VIII 



Il y a, dans tout homme préoccupé d'une grave question, 
quelque chose de cet écolier somnambule qui trouvait sa version 
faite quand il se levait le matin. La version de Vitrac était fort 
avancée quand il s'éveilla, la tête lourde, après sa conversation 
avec Flamel. Toutefois, contrairement à la légende, il y avait des 
fautes. 

L'heureux mortel, tout en frottant ses yeux, se demandait : 

— Que m'est-il donc arrivé qui me rend l'âme si contente? 

Il fut bientôt suffisamment réveillé pour faire le compte de sa 
bonne fortune, et de plus gâtés que lui ne se seraient point 
trouvés à plaindre. La bonne moitié des hommes vendraient leur 
âme au diable pour satisfaire leur amour-propre, ou leurs sens, 
ou leur intérêt. Du même coup, ce triple rêve était réalisé pour 
Vitrac, et le parchemin qu'on lui présentait à signer sentait à 
peine le roussi. Une femme adorable mettait à ses pieds son cœur 
et sa fortune, et le suppliait de vouloir bien se baisser pour les 
prendre. C'en était fait de ses luttes contre la pauvreté devenue 
si lourde. Ses maux étaient finis; sa version était faite; le prix ne 
pouvait lui échapper, et quel prix ! 

Sa vie devenait un roman, un roman à la Deshoulières, où les 
moutons étaient gras, l'herbe épaisse et fleurie, les loups inconnus. 
Aimé avant d'être amoureux, pouvait-il se plaindre si, par le 
nombre des printemps comme par celui des agneaux, sa bergère 
avait un peu trop l'avantage? Elle était si charmante îles rubans 
de sa houlette étaient si frais ! si brillant l'or de sa chevelure ! 
Et, d'un seul mot, il pouvait acquérir tous ces trésors ! 

À certains moments, il est vrai, les trois lettres de ce mot 
lui semblaient grosses comme des montagnes. Il se disait loyale- 
ment, sans s'informer si l'intéressée eût accepté l'arrangement : 

— Quel dommage que je ne puisse la faire de moitié moins 
riche et lui ôter ce malheureux théâtre ! 

Un instant après il se consolait en songeant que des rois et 
des princes, qui valaient bien les Vitrac, ont pris femme sur les 
lect. — 55 x — 4 



50 LA LECTURE 

planches. D'ailleurs, qui se souvenait que R-o-se les avait effleurées 
de ses pieds imperceptibles, sous un nom d'emprunt? . 

Il était partagé, inégalement je l'avoue, entre ces impressions 
contraires, quand il s'assit à sa place dans son bureau, vaste pièce 
inondée de jour, dont les fenêtres s'ouvraient sur des massifs 
d'arbres verts. Deux ou trois camarades, gens du meilleur monde, 
l'accueillirent avec une bonne humeur sans trivialité. Qu'il était 
loin, le sombre réduit de la Bourse avec son chapiteau, son pla- 
fond surbaissé et les calembours de Larcevcau! Ainsi queTityre 
après la fin de ses malheurs, Vitrac avait envie de s'écrier: « Ces 
biens, je les dois à une Déesse. » Et l'heure des bienfaits les plus 
doux n'était pas encore sonnée ! 

Il travaillait depuis longtemps, avec plus de mollesse qu'au- 
trefois, il faut en convenir, quand un commissionnaire entra, sa 
casquette à la main. C'était le neveu de Pétronille, le jeune 
homme dont avait parlé la comtesse. L'éphèbe en question ne 
paraissait pas avoir plus de cinquante-cinq ans. Avec un accent 
qui trahissait son origine, le brave Piganiol demanda : 

— Monchieur le marquis de Vitrac ? 

Les camarades se regardèrent. Un marquis ! Pour quelle rai- 
son ce sournois cachait-il son titre ? Le sous-chef, qui appartenait 
à la descendance collatérale d'un comte de l'empire, et qui 
portait des couronnes jusque sur ses chaussettes, désigna, d'un 
geste maussade, le destinataire. Celui-ci prit le poulet, regarda 
l'écriture, s'attendant à reconnaître la main de Rose, c'est-à-dire 
de sa femme de chambre ; mais il vit des caractères élégants, 
menus, allongés, tout nouveaux pour lui. En même temps la ré- 
daction singulière de l'adresse le frappa. 

Monsieur le marquis de Vitrac, 

employé dans un ministère. 

Il demanda au porteur : 

— Comment avez-vous pu trouver avec des renseignements 
aussi vagues ? 

L'homme expliqua qu'il marchait depuis trois heures et qu'il 
avait visité de fond en comble l'Intérieur, la Guerre, les Tra- 
vaux publics et la Marine. Il paraissait enchanté d'un succès 
aussi rapide. 

— Car enfin, disait-il, j'avais encore chix établichements à 






STRASS ET DIAMANTS 51 

visiter, si je n'avais pas trouvé M. le marquis aux Finanches. 
Vitrac, fort intrigué, déchira l'enveioppe et prit connaissance 
du contenu, qui le rendit un peu nerveux. 

— C'est une dame qui vous a remis cette lettre ? demanda-t-il 
à l'Auvergnat, en baissant la voix. 

— Oui, tonna Piganiol,et une jolie dame, et gentille, pour sûr. 
« Boniface, qu'elle m'a dit, vous passerez la semaine s'il le faut, 
mais vous trouverez ce monsieur. Voilà cent sous, et ce n'est pas 
fini. Le reste viendra quand vous apporterez la réponse. » M. le 
marquis ne me doit rien. 

Le jeune homme réfléchit quelques secondes. 

« J'ai lu quelque part, songeait-il, qu'un roman n'arrive jamais 
seul. Comme c'est vrai! Doisje aller voir cette comtesse? Évi- 
demment. Mais qu'arrivera-t-il si ma belle amie est informée de 
mon escapade, avant que le dernier mot ne soit dit? Bah! com- 
ment pourrait-elle savoir ? Je lui raconterai l'aventure plus tard, 
en antidatant s'il le faut. Tant mieux si elle est jalouse ! » 

Un sourire léger releva sa moustache. Tout le bureau, y com- 
pris le sous-chef, aurait donné un mois de solde pour être à sa 
place quand il répondit à l'Auvergnat, d'un air de désinvolture 
qui marquait des progrès sérieux dans les belles manières: 

— Dites que j'irai vers cinq heures et demie. 

Léon de Tinseau. 
(A suivre.) 






LES ROSES FANEES 



Dans notre premier mois, et par ces belles nuits 

Qui suivent les soirs de septembre, 
Je vous quittais très tard, et, le cœur plein d'ennuis, 

Je m'acheminais vers ma chambre. 

Les maisons du village où nous passions l'été, 
Vers neuf heures du soir sont closes ; 

La route était déserte et tournait à côté 
D'un grand jardin planté de roses; 

Et là, seul, sans souci d'un regard importun, 

Accoudé sur le mur de pierre, 
Je restais à rêver de vous dans ce parfum, 

Quelquefois plus d'une heure entière. 

Et les roses tremblaient et semblaient se pâmer 

Aux caresses du clair de lune. 
Je pensais à vos yeux en "écoutant la mer 

Sangloter derrière la dune. 

Ces parfums sont éteints pour longtemps, et l'hiver 
Vient sur nous à grandes journées, 

lies rosiers ont gardé quelque feuillage vert, 
Mais les roses se sont fanées! 

Paul Bourc.et. 



EN ALGER' 11 

(Suite et fin) 



Voici un café maure. Que ce nom n'éveille pas dans l'imagina- 
tion quelque chose qui ressemble, fût-ce du plus loin possible, 
aux cafés de Paris, de Marseille ou de Béziers, pas même au 
café de la sous-préfecture à Briançon ou au café du Centre dans 
le dernier de nos chefs-lieux de canton des Cévennes. Un café 
maure, c'est une salle, une chambre, un cabinet, ou même un 
simple couloir, un coin abrité, presque une niche dans un mur, 
où il y a place pour un fourneau, une cafetière et un.... cafetier. 
Pas compliquée, son industrie! Un foyer, un vase dessus, du 
café, de l'eau claire et quelques tasses, c'est tout ! Quelques 
bancs de bois, quand il y a de la place pour les mettre, à leur 
défaut une banquette de maçonnerie le long du mur avec de 
mauvaises nattes par dessus, voilà pour le confortable de la 
clientèle. Comme consommation, on ne prend que du café, mais 
il est généralement exquis. Le cafetier porte en ville, et quand 
il est bien achalandé, il a un gamin à son service pour envoyer 
au dehors le café brûlant. On voit l'enfant courir en tenant à la 
main quelque chose qui ressemble à une pipe. C'est une petite 
tasse en fer blanc au bout d'un manche d'un pied de long, que le 
cafetier vient de retirer du feu, et dans laquelle le café continue 
de bouillir. 

Les consommateurs de ces établissements sont gens paisibles. 

(1) Voir les numéros des 10 et 25 septembre 1889- 



5i LA LECTURE 

Ils se couchent ou s'accroupissent sur la natte, boivent leur tasse 
à petits coups et ne bougent plus. Parfois le café maure possède 
un jeu de dames. Il est alors toujours en mains, (/'est un mor- 
ceau de planche grossier sur lequel les carrés pour la marche 
des pièces sont en relief : les dames, au lieu d'être des disques 
de bois, sont de petites quilles que l'on déplace comme les pions 
des échecs. — Il semble que le jeu ne soit pas le môme que le 
nôtre ; nous avons suivi avec intérêt une partie entre un nègre 
et un Mzabite, sans la bien comprendre. A chaque dame qu'avan- 
çait le nègre, il poussait des cris terribles, comme s'il allait dé- 
vorer son partenaire ; le Mzabite, au contraire, très calme, le 
menton dans la main, ses yeux rusés demi-clos, levait les pièces 
à petits gestes contenus. Il ne tarda pas à envelopper son adver- 
saire dans un réseau de coups serrés où il resta à la vive satis- 
faction du cercle compact des spectateurs suspendus aux gestes 
des joueurs depuis le début de la partie. 

Un peu plus haut, un autre café maure et en même temps une 
fumerie de kief. Cette denrée est une poudre de feuilles de chan- 
vre séchées et préparées d'une certaine façon. Cela se fume 
dans une petite pipe où il en tient une pincée à peine. La fumée 
est acre ; on la sent soporifique rien qu'en passant devant les 
fumeurs. Ceux-ci sont ivres, d'une ivresse lourde et abrutie, sans 
rire, sans parole, sans mouvement. Ils roulent des yeux morts 
sans paraître le vouloir ; cela rappelle les contractions de la face 
chez les animaux agonisants, hideux ! — Et nous nous deman- 
dons sans comprendre quel besoin ces gens, qui passent déjà 
leur vie dans l'inertie la plus absolue, peuvent bien avoir de 
s'endormir encore plus avec cette drogue abêtissante ! 

Toujours en montant, nous tombons sur une agglomération 
de maisons.... innommables, ruche de la prostitution, phalanstère 
du vice. A toutes les portes une matrone, à toutes les fenêtres 
une figure souriante, de ce sourire abominable qui fait partie du 
métier et qui est une callosité professionnelle. — Une de ces 
maisons a eu l'étrange idée de faire prendre l'air à ses pension- 
naires qu'elle a lâchées dans la rue, et la fantaisie plus étrange 
encore de les costumer, ou à peu près, en pages du temps de 
Henri II ! — Loti a dit quelque part que dans le vieil Orient on 
pouvait s'attendre à tout : après avoir tout vu, nous croyons que, 
devant ce cauchemar, il aurait sursauté comme nous ! 

Deux zigzags encore et nous voici tout en haut, sur un large 



EN ALGER 55 

boulevard planté d'eucalyptus. L'eucalyptus est un arbre en 
guenilles, un lépreux dont la peau squammeuse s'en va par 
bandes desséchées, non pas comme celle du platane, qui semble 
craquer sous l'effort d'une sève rajeunissante, mais comme de la 
peau morte d'amputé. Son feuillage est triste, pleureur, sans 
couleur arrêtée : il est vilain d'aspect. Voilà pour l'apparence. 
Au fond, l'eucalyptus n'est bon à rien ; il pousse en vrille, et 
donne un bois qui a le fil dans tous les sens, en sorte qu'on ne 
peut pas le travailler. En revanche, il brûle si mal qu'on ne sau- 
rait en faire du feu. Mais, demandâmes-nous à un savant algérien, 
pourquoi plante-t-on des eucalyptus partout et toujours, en masse, 
en excès, eucalyptus en bosquets, eucalyptus en forêts, eucalyptus 
autour des fermes, eucalyptus le long du chemin de fer, euca- 
lyptus dans les marais, eucalyptus sur les collines ? On ne voit 
qu'eucalyptus ; il semble qu'il soit l'arbre par excellence, et qu'il 
réponde à la fois à toutes les aspirations du paysagiste, comme 
à tous les besoins du colon. 

— C'est, nous répondit le savant, qu'il y a quelque vingt ans 
on a pensé que l'eucalyptus était bon contre la fièvre, on s'en est 
entiché, et l'on en a mis partout. 

— Et aujourd'hui? 

— Aujourd'hui, il n'y a rien de moins démontré que les vertus 
de l'eucalyptus, mais l'impulsion est donnée, on en plante toujours, 
et le mouvement continuera longtemps ! 

— Hé bien! s'il en est ainsi pour les autres essais agricoles! 

11 paraît qu'il n'en est pas absolument ainsi. 

Le boulevard que nous rencontrâmes en haut de la ville en 
fait le tour : promenade stratégique. Il éventre le fort de la Cas- 
bah pour passer au travers. Ce qui reste de la Casbah elle-même 
ne paraît pas devoir faire regretter ce qui en a disparu. Une 
petite mosquée, dans l'intérieur même du fort, a dû être jolie, 
mais les chrétiens s'en sont emparés, et Dieu sait comment ils 
l'ont accommodée ! — Quelques moucharabis délicats restent aux 
vieilles fenêtres et laissent apercevoir derrière leur trame... la 
bonne figure de nos artilleurs. — Mais de là -haut, la vue est su- 
perbe ; elle embrasse la ville dont la blancheur descend depuis 
le sommet de la côte jusqu'à l'écume des flots, les vertes collines 
qui ceignent Alger, Mustapha tout rouge, Matifou aplati sur 
l'eau, les golfes bleus et l'horizon infini de la mer. 

D'ailleurs, aux environs d'Alger, il n'y a pas de promenades 



56 



LA LECTURE 



banales, toutes sont charmantes, toutes dissemblables, toutes 
pleines de surprises. Une des plus intéressantes est celle de 
Mustapha supérieur, où est le Palais d'été du Gouvernement. La 
route qui y conduit est suspendue pendant trois kilomètres sur 
un abîme de verdure. Elle contourne à chaque cent pas d'abrup- 
tes ravins d'où montent les arbres hauts, drus et droits, tandis 
que les oliviers séculaires étendent sur nos têtes le dais protec- 
teur de leurs rameaux entrelacés. Partout des glycines, des 
jasmins, des roses, partout la parure embaumée d'un avril triom- 
phant. — Quant au Palais, ancienne résidence du général de la 
cavalerie sous les Deys, il paraît encore une merveille après tout 
ce que la ville nous a montré. Il échappe à toute description, car 
on ne peut peindre avec des mots la splendeur de ses marbres, 
l'éclat de ses faïences, et l'étincellement de la lumière sur cette 
joaillerie architecturale. Tout cela rehaussé par l'éclat d'une vé- 
gétation vraiment prodigieuse. — En avant du palais est un 
kiosque d'où les généraux d'autrefois avaient le spectacle si at- 
trayant et en même temps si nécessaire pour eux de la mer et du 
port. De là, ils voyaient sortir les corsaires et rentrer les prises, 
ils distinguaient les voiles ennemies à l'horizon, et ils veillaient 
sur la ville. Ils pensaient en effet qu'Alger ne pourrait être forcé 
que du côté du port, et leurs sentinelles ne surveillaient que les 
flots. L'affaire de Staouëli, et l'attaque à revers de la Casbah 
leur apprirent qu'en bonne stratégie, si l'on doit compter sur la 
règle, il ne faut pourtant pas négliger les improvisations ! 

Une promenade parmi tant d'autres, féconde en charmants as- 
pects, est celle de la pointe Pescade. La route tourne autour des 
criques qui dentellent la côte ; l'aspect change à chaque pas. On 
franchit des collines, on passe dans des ravins avec toutes les 
alternatives de la lumière et des ombres. A droite, un vieux fort 
turc surplombe la mer ; il a le profil d'une tête coiffée d'un tur- 
ban. Inutile aujourd'hui, il est ouvert à tous les vents et s'émiette 
sous le pied des chèvres qui se suspendent à ses créneaux. — 
Le retour, après le coucher du soleil, est toujours animé, car on 
se trouve en nombreuse compagnie. Les véhicules de toute sorte 
se pressent sur la route, et mêlent à la voix de la mer la joyeuse 
sonnerie de leurs grelots. — Il faut dire qu'Alger a, comme Na- 
ples, la passion des voitures, probablement parce que, là-bas 
comme ici, la plupart des rues ne sont accessibles qu'aux piétons. 
Tout le monde sait de reste que les gens vraiment enragés d'é- 



EX ALGER 57 

quitation sont les officiers de marine ! — Le moindre endroit 
d'Alger où puisse passer une brouette est sillonné d'au moins 
trois lignes d'omnibus. Des places grandes comme la main re- 
çoivent d'importantes stations de voitures, et les quelques rues 
assez larges pour qu'un attelage y circule raisonnablement sans 
entrer dans les boutiques, sont plus encombrées que ne Test à 
Paris le célèbre carrefour des écrasés ! Et quelle variété de formes ! 
Mais par exemple, pas une voiture neuve. Il semble qu'Alger soit 
le grand hôtel des Invalides, le grand capharnaûm, ou plutôt 
l'enfer de tous les pauvres vieux véhicules d'Europe ressuscites 
pour une seconde vie de supplices. La Méditerranée est leur 
Styx, ils l'ont franchie en payant le péage, et c'est ici qu'est 
réalisée la vision de Scarron « près de l'ombre d'un rocher, etc. » 
— Ce mouvement de voitures donne aux rues d'Alger une ani- 
mation extraordinaire, surtout si l'on ajoute que partout, entre 
les pieds des chevaux, à travers les roues des voitures, dans tous 
les intervalles exigus laissés par les hommes et les véhicule-, 
grouille une innombrable infanterie de bourricos agités comme 
des fourmis. — A peine plus gros que de forts chiens, ces petits 
ânes sont intrépides, mais dociles. Ils n'ont ni bride, ni longe, ni 
mors ; on les dirige à la voix ou à la main, et pour les arrêter, 
on les tire par la queue ! Ce sont les pourvoyeurs et les nettoyeurs 
d'Alger. Avec leur petit couffin sur le dos, ils apportent tout ce 
que mange la grande ville et emportent tout ce qu'elle dédaigne. 
Il faut les voir monter les rues escarpées de la Casbah ou des- 
cendre leurs escaliers : avec quelle précaution et quelle sûreté ils 
posent le pied en conservant l'équilibre de leur charge ! Ils ont 
un air sérieux, attentif et rusé qui les rend réellement intéres- 
sants, au moins pour nous, les Européens, qui, non contents d'a- 
voir fait Dieu à notre image, voulons à tout prix nous retrouver 
encore dans les bêtes, surtout avec nos qualités ! — L'Arabe y 
met moins de sentiment. Le bourrico est pour lui un instrument 
comme une brouette, et il n'en fait pas plus de cas. Aussi, il faut 
voir comme il le traite ! On a dit que le bourrico portait à lui seul 
toute la colonisation, parce que le chrétien tape sur le juif, le juif 
sur l'arabe, et l'arabe sur le bourrico! Si nous n'avons pas con- 
trôlé l'exactitude complète de ce dicton, au moins avons-nous pu 
voir que les deux dernières formules en sont scrupuleusement 
exactes. L'Arabe traite son bourrico de Turc à Maure. Il le sur- 
charge, le surmène et le roue de coups. A chaque instant vous 



58 



LA LECTURE 



rencontrez un grand gaillard de six pieds de haut, corpulent à 
proportion, perché sur un âne gros comme deux dindons ; la pau- 
vre bête ne pourrait supporter ce poids sur ses reins, aussi son 
cavalier se place-t-il absolument sur la croupe, et comme sou- 
vent ses jambes toucheraient terre, il les relève en les étendant 
sur le dos de la bête. Le manteau du cavalier cache cet arrange- 
ment, en sorte que si vous apercevez l'ensemble bien directement 
de dos, de façon à ce crue les pattes soient juste en projection les 
unes derrière les autres, vous avez la vision d'un animal nouveau 
et fantastique, avec un buste d'homme, une queue d'âne, et des 
pattes de cerf ! — L'Arabe irait beaucoup plus vite à pied que 
sur cette pauvre monture, mais son incurable paresse y trouve 
son compte, et il ne comprend pas les tortures qu'il inflige à son 
âne, auquel d'ailleurs il n'hésiterait pas à les infliger s'il les 
comprenait. 

Un jour, en haut d'El Biar, nous vîmes un malheureux bour- 
rico, grand comme une botte, qui pliait sous le faix d'une ef- 
froyable charge delentisques. Il ne pouvait plus avancer et tom- 
bait tous les dix pas : son imbécile de maître le relevait à grands 
coups de trique et allait évidemment l'achever sous le bâton. 
L'un de nous intervint ; il voulait que l'Arabe soulageât l'ànc, 
et surtout, qu'il ne l'assommât pas ainsi. L'homme comprenait le 
français, notre ami pensa qu'on pourrait s'entendre. 

— Pourquoi bats-tu ton bonriïco? lui dit-il. Il vaudrait mieux 
le décharger et porter ton bois en deux fois. Tu vas le foire 
crever. 

— Bon ! répondit l'Arabe, tu crois que je l'ai volé, tu vas me 
faire une affaire, mais je n'ai pas peur, tu me mèneras au juge 
de paix si tu veux, je ne dois rien sur le bourrico, j'ai des témoins, 
je l'ai payé un douro à Silman ben Guendouz, de Mustapha. 

— Je ne songe pas à te chicaner ; oui, je sais bien que le bour- 
rico est à toi. seulement, je ne veux pas que tu le battes comme 
cela : tu vois bien qu'il fait tout ce qu'il peut, et tu vas le tuer. 

— Alors tu reconnais que le bourrico est à moi, bien à moi, 
qu'il n'y a rien à dire là-dessus ? 

— Oui, oui, je le reconnais. 

— Et tu veux m'empêcher de le battre, de battre mon bourrico 
à moi ? Est-ce que je vais dans ton pays, moi, t'empêcher de bat : 
tre tes femmes, ton chien, ton bourrico, ou n'importe qui? Et si 
j'y étais, dans ton pays, si je voulais t'arrèter quand tu bats ton 



EN ALGER 59 

bourrico, tu me ferais prendre par les gendarmes ! Tiens ! tu es 
un homme sans justice, va chez toi battre ton bourrico, et laisse 
les autres battre le leur comme ils l'entendent î 

Rien ne saurait traduire- le ton de supériorité et de profonde 
commisération pour nous dont toute cette tirade fut débitée- Nous 
n'avions qu'à nous en aller, ce que nous fîmes au plus vite, pour 
ne pas entendre les coups de bâton sur la c — e du malheu- 
reux petit âne. 

La pitié est un sentiment aussi inconnu du sauvage que de 
l'animal. Ils n'ont ni l'un ni l'autre conscience de leur cruauté. 
LV-il du sauvage est semblable à celui des grands animaux, net. 
froid, vide, souvent très beau et très profond. — Les races du 
nord de l'Afrique ont presque toutes des yeux d'une incompara- 
ble beauté, et il semble vraiment qu'ils sont d'autant plus beaux 
que Ton descend davantage dans l'échelle de leur civilisation. 
Nous en jugeâmes par les Touaregs qu'on tenait prisonniers au 
fort de Bab-Azoum, et que nous visitâmes. Ils étaient là six, avec 
un Chambaa, tous pris dans une razzia récente, et fortement 
soupçonnés d'avoir vu de près la tragique fin de la mission FJat- 
ters. On les garde en cherchant à les apprivoiser, car on espère 
tirer d'eux ce qu'ils savent, plutôt en les traitant par la douceur 
que par la force. 

Quand on saura ce qu'ils peuvent apprendre, on les ramènera 
dans leur pays, d'abord pour qu'ils témoignent auprès de leurs 
compatriotes de la façon dont les Français traitent leurs en- 
nemis, ensuite pour qu'ils donnent à leurs tribus une idée de 
notre civilisation et des merveilles qu'ils auront vues. Aussi, au 
lieu de les tenir étroitement dans un cachot, on les fait sortir 
souvent, et on leur montre dans la ville tout ce que l'on peut 
Croire qu'ils verront ave: intérêt ou profit. — Malgré ces bons 
traitements, ils vivent sous le coup d'une terreur que rien 
n'apaise; ils ne comprennent pas cette mansuétude, elle est 
trop en dehors de leurs instincts et de leurs mœurs. Ils croient 
qu'on les épargne pour un supplice futur dont cette longue at- 
tente est le commencement. Chaque fois qu'on entre dans leur 
prison, ils pensent qu'on vient les chercher pour les exécuter. Ils 
sont braves et demeurent impassibles, mais leurs lèvres pâlis- 
sent et le flambeau de leurs yeux s'allume. C'est l'étincellement 
du regard de la bête méchante, surprise, tenue par le piège, non 
couarde et cauteleuse, mais superbe, et qu'on ne pourrait braver 



â– :0 LA LECTURE 

si elle bondissait en liberté ! Ils sont accroupis sous la garde 
d'un sous-officier de spahis ; ils ne disent ni ne font rien. Nous les 
i --urons en leur donnant des cigarettes; ils se lèvent. Ce sont 
des hommes magnifiques. Nous leur venons à l'épaule. — Sous 
le burnous blanc, ils sont vêtus d'une étoffe bleu foncé, dont une 
pièce enveloppe leur front et leur menton. Ils assurent cette 
étoffe avec la main sur le bas de leur visage en sijrne de respect. 
— Cinq d'entre eux se ressemblent : ils ont le nez droit et assez 
gros, la figure allongée et régulière, foncée, mais non noire. 
Quant au sixième qui est plus petit, il appartient à un tout autre 
type; il est d'un noir d*ébène, avec une jolie figure aquiline, et 
rappelle absolument certains Japonais à nez recourbé qui n'ont 
pas les yeux bridés. 

Nous voulons causer avec eux ; ils en sont ravis, mais cela ne 
va pas tout seul, car ils n'entendent pas un mot d'arabe. Heu- 
reusement, le Chambaa le sait; alors nous parlons français au 
spahi, qui traduit en arabe au Chambaa, lequel traduit en ber- 
bère aux Touaregs. Sa réponse nous revient par ce chemin tor- 
tueux! — Labiche a fait observer avec raison par un de ses per- 
s Minages qu'on avait bien peu de choses à se dire quand on ne 
s'était pas vu depuis vingt-cinq ans. Il n'y a rien d'étonnant dès 
lors à ce que les sujets de conversation ne soient pas très variés 
entre ces braves gens et nous 1 . Le seul terrain commun sur le- 
quel nous puissions nous rencontrer est la ville d'Alger, que nous 
connaissons les uns et les autres. Nous leur demandons ce qui 
les a le plus frappés depuis qu'il- y sont. Aussitôt la question 
traduite, ils s'animent, et répondent tous à la fois, sur le même 
ton, et de la même façon, nous le devinons bien, rien qu'à l'ex- 
pression des visages ; on voit que la même merveille a causé chez 
tous, y compris le Chambaa, la même énorme impression. Hé 
bien ! ce qui les a le plus vivement surpris dans notre civilisa- 
tion, c'est d'avoir vu les roumis faire du feu avec des pierres (1)! 

Ces malheureux grelottent sous le climat d'Alger, et l'un d'eux 
paraît avoir un gros rhume. Comme il tousse fortement, nous lui 
donnons quelques conseils, et l'un de nous lui dit en riant qu'il 
n'en mourra pas. Il rit aussi et répond qu'il n'est pas pressé 
d'aller en Paradis. Nous lui faisons demander s'il craint que les 
houris n'y soient pas jolies. Mais le plus vieux de la bande ne 

(1; Le charbon de terre. 



EN ALGER 61 

lui laisse pas le temps de répondre et nous dit : « Dans notre 
Paradis, il n'y a pas de femmes, c'est bon pour les Arabes. 
Notre Paradis à nous est un pays toujours vert, couvert de 
prairies, et arrosé de ruisseaux d'eau fraîche qui coulent sans 
jamais tarir! «Voilà le rêve définitif de ces nomades du pays 
de la soif ! Décidément, Dieu aura plus de mal qu'il ne le pen- 
sait à satisfaire dans son Paradis toutes les exigences de ses 
divers élus ! 

Que de choses nous n'avons pas encore vues! Combien nous 
seront toujours inconnues dans ce merveilleux pays! Mais là, 
comme ailleurs, l'impitoyable temps s'enfuit à tire d'ailes, les 
pages de la vie se tournent d'elles-mêmes sous le doigt trop 
paresseux, il faut fermer le livre et partir! 

On ne peut quitter Alger sans regret, sans çrarder l'espoir d'y 
revenir, et Ton conserve toujours dans les yeux la vision féerique 
de cet admirable rivage. — Nulle part peut-être nous n'avons 
éprouvé aussi vivement que là ce sentiment amer, connu de tous 
les voyageurs, qui fait qu'à l'heure du départ on se demande si 
la brièveté de nos jours et la contrariété de leurs traverses nous 
permettront de revoir jamais les lieux qui nous ont enchantés. 

Cuxisset-Carxot. 



FORT COMME LA MORT " 

{Suite) 



DEUXIÈME PARTIE 



I 



o 20 juillet, Paris. Onze heures soir. 

« Mon ami, ma mère vient de mourir à Roncières. Nous par- 
tons à minuit. Ne venez pas, car nous ne prévenons personne. 

Mais plaignez-moi et pensez à moi. 

« Votre Any. » 

« 21 juillet, midi. 

« Ma pauvre amie, je serais parti malgré vous si je ne m'étais 
habitué à considérer toutes vos volontés comme des ordres. Je 
pense à vous depuis hier avec une douleur poignante. Je songe 
à ce voyage muet que vous avez fait cette nuit en face de votre 
fille et de votre mari, dans ce wagon à peine éclairé qui vous 
traînait vers votre morte. Je vous voyais sous le quinquet huileux 
tous les trois, vous pleurant et Annette sanglotant. J'ai vu votre 
arrivée à la gare, l'horrible trajet dans la voiture, l'entrée au 
château au milieu des domestiques, votre élan dans l'escalier, 
vers cette chambre, vers ce lit où elle est couchée, votre premier 
regard sur elle, et votre baiser sur sa maigre figure immobile. 
Et j'ai pensé à votre coeur, à votre pauvre cœur, à ce pauvre 
cœur dont la moitié est à moi et qui se brise, qui souffre tant, 
qui vous étouffe et qui me fait tant de mal aussi, en ce moment. 

« Je baise vos yeux pleins de larmes avec une profonde pitié. 

« Olivier. » 
(1) Voir les numéros des 10 et 25 août, 10 et 25 septembre 18S9. 



FORT COMME LA MORT G3 



« 24 juillet. Roncières. 



« Votre lettre m'aurait fait du bien, mon ami, si quelque chose 
pouvait me faire du bien en ce malheur horrible où je suis tombée. 
Nous l'avons enterrée hier, et depuis que son pauvre corps ina- 
nimé est sorti de cette maison, il me semble que je suis seule sur 
la terre. On aime sa mère presque sans le savoir, sans le sentir, 
car cela est naturel comme de vivre ; et on ne s'aperçoit de toute 
la profondeur des racines de cet amour qu'au moment de la sépa- 
ration dernière. Aucune autre affection n'est comparable à 
celle-là, car toutes les autres sont de rencontre, et celle-là est de 
naissance ; toutes les autres nous sont apportées plus tard par les 
hasards de l'existence, et celle-là vit depuis notre premier jour 
dans notre sang même. Et puis, et puis, ce n'est pas seulement 
une mère qu'on a perdue, c'est toute notre enfance elle-même 
qui disparaît à moitié, car notre petite vie de fillette était à elle 
autant qu'à nous. Seule elle la connaissait comme nous, elle 
savait un tas de choses lointaines insignifiantes et chères qui 
sont, qui étaient les douces premières émotions de notre cœur. 
A elle seule je pouvais dire encore : « Te rappelles-tu, mère, le" 
jour où... ? Te rappelles-tu, mère, la poupée de porcelaine que 
grand'maman m'avait donnée? » Nous marmottions toutes les 
deux un long et doux chapelet de menus et mièvres souvenirs que 
personne sur la terre ne sait plus, que moi. C'est donc une partie 
de moi qui est morte, la plus vieille, la meilleure. J'ai perdu le 
pauvre cœur où la petite fille que j'étais vivait encore tout en- 
tière. Maintenant personne ne la connaît plus, personne ne se 
rappelle la petite Anne, ses jupes courtes, ses rires et ses mines. 

« Et un jour viendra, qui n'est peut-être pas bien loin, où je 
m'en irai à mon tour, laissant seule dans ce monde ma chère 
Annette, comme maman m'y laisse aujourd'hui. Que tout cela est 
triste, dur, cruel ! On n'y songe jamais, pourtant ; on ne regarde 
pas autour de soi la mort prendre quelqu'un à tout instant, 
comme elle nous prendra bientôt. Si on la regardait, si on y son- 
geait, si on n'était pas distrait, réjoui et aveuglé par tout ce qui 
se passe devant nous, on ne pourrait plus vivre, car la vue de ce 
massacre sans fin nous rendrait fous. 

« Je suis si brisée, si désespérée, que je n'ai plus la force de 
rien faire. Jour et nuit je pense à ma pauvre maman, clouée dans 
cette boîte, enfouie sous cette terre, dans ce champ, sous la pluie, 



61 



LA LECTURE 



et dont la vieille figure que j'embrassais avec tant de bonheur 
n'est plus qu'une pourriture affreuse. Oh ! quelle horreur, mon 
ami, quelle horreur ! 

« Quand j'ai perdu papa, je venais de me marier, et je n'ai pas 
senti toutes ces choses comme aujourd'hui. Oui, plaignez-moi, 
pensez à moi, écrivez-moi. J'ai tant besoin de vous à présent. 

« Anne. » 

« Paris, 25 juillet. 
« Ma pauvre amie, 

« Votre chagrin me fait une peine horrible. Et je ne vois pas 
non plus la vie en rose. Depuis votre départ je suis perdu, aban- 
donné, sans attache et sans refuge. Tout me fatigue, m'ennuie et 
m'irrite. Je pense sans cesse à vous et à notre Annette, je vous 
sens loin toutes les deux quand j'aurais tant besoin que vous 
fussiez près de moi. 

« C'est extraordinaire comme je vous sens loin et comme vous 
me manquez. Jamais, même aux jours où j'étais jeune, vous ne 
m'avez été tout, comme en ce moment. J'ai pressenti depuis 
quelque temps cette crise, qui doit être un coup de soleil de l'été 
de la Saint-Martin. Ce que j'éprouve est même si bizarre, que je 
veux vous le raconter. Figurez-vous que, depuis votre absence, je 
ne peux plus me promener. Autrefois, et même pendant les mois 
derniers, j'aimais beaucoup m'en aller tout seul par les rues en 
flânant, distrait par les gens et les choses, goûtant la joie de voir 
et le plaisir de battre le pavé d'un pied joyeux. J'allais devant 
moi sans savoir où, pour marcher, pour respirer, pour rêvasser. 
Maintenant je ne peux plus. Dès que je descends dans la rue, 
une angoisse m'oppresse, une peur d'aveugle qui a lâché son 
chien. Je deviens inquiet exactement comme un voyageur qui a 
perdu la trace d'un sentier dans un bois, et il faut que je rentre. 
Paris me semble vide, affreux, troublant. Je me demande : « Où 
vais-je aller? » Je me réponds : « Nulle part, puisque je me pro- 
mène. » Eh bien, je ne peux pas, je ne peux plus me promener 
sans but. La seule pensée de marcher devant moi m'écrase de 
fatigue et m'accable d'ennui. Alors je vais traîner ma mélancolie 
au Cercle. 

« Et savez-vous pourquoi ? Uniquement parce que vous n'ête s 
plus ici. J'en suis certain. Lorsque je vous sais à Paris, il n'y a 
plus de promenade inutile, puisqu'il est possible que je vous ren- 



FORT GOMME LA MORT 65 

contre sur le premier trottoir venu. Je peux aller partout parce 
que vous pouvez être partout. Si je ne vous aperçois point, je 
puis au moins trouver Annette qui est une émanation de vous. 
Vous me mettez, l'une et l'autre, de l'espérance plein les rues, 
l'espérance de vous reconnaître, soit que vous veniez de loin vers 
moi, soit que je vous devine en vous suivant. Et alors la ville me 
devient charmante, et les femmes dont la tournure ressemble à la 
vôtre agitent mon cœur de tout le mouvement des rues, entre- 
tiennent mon attente, occupent mes yeux, me donnent une sorte 
d'appétit de vous voir. 

« Vous allez me trouver bien égoïste, ma pauvre amie, moi 
qui vous parle ainsi de ma solitude de vieux pigeon roucoulant, 
alors que vous pleurez des larmes si douloureuses. Pardonnez- 
moi, je suis tant habitué à être gâté par vous, que je crie : « Au 
secours ! » quand je ne vous ai plus. 

« Je baise vos pieds pour que vous ayez pitié de moi. 

« Olivier. » 

« Roncières, 30 juillet. 
« Mon ami, 

« Merci pour votre lettre! J'ai tant besoin de savoir que vous 
m'aimez! Je viens de passer par des jours affreux. J'ai cru vrai- 
ment que la douleur allait me tuer à mon tour. Elle était en moi, 
comme un bloc de souffrance enfermé dans ma poitrine, et qui 
grossissait sans cesse, m'étouffait, m'étranglait. Le médecin qu'on 
avait appelé, afin qu'il apaisât les crises de nerfs que j'avais 
quatre ou cinq fois par jour, m'a piquée avec de la morphine, ce 
qui m'a rendue presque folle, et les grandes chaleurs que nous 
traversons aggravaient mon état, me jetaient dans une surexci- 
tation qui touchait au délire. Je suis un peu calmée depuis le 
gros orage de vendredi. Il faut vous dire que, depuis le jour de 
l'enterrement, je ne pleurais plus du tout, et voilà que, pendant 
l'ouragan dont l'approche m'avait bouleversée, j'ai senti tout d'un 
coup que les larmes commençaient à me sortir des yeux, lentes, 
rares, petites, brûlantes. Oh! ces premières larmes, comme elles 
font mal! Elles me déchiraient comme si elles eussent été des 
griffes, et j'avais la gorge serrée à ne plus laisser passer mon 
souffle. Puis, ces larmes devinrent plus rapides, plus grosses, plus 
tièdes. Elles s'échappaient de mes yeux comme d'une source, et 
il en venait tant, tant, tant, que mon mouchoir en fut trempé, et 
lect. — 55 x — 5 



i 



66 LA LECTURE 

qu'il fallut en prendre un autre. Et le gros bloc de chagrin sem- 
blait s'amollir, se fendre, couler par mes yeux. 

« Depuis ce moment-là, je pleure du matin au soir, et cela me 
sauve. On finirait par devenir vraiment fou, ou par mourir, si on 
ne pouvait pas pleurer. Je suis bien seule aussi. Mon mari fait des 
tournées dans le pays, et j'ai tenu à ce qu'il emmenât Annette, 
afin de la distraire et de la consoler un peu. Ils s'en vont en voi- 
ture ou à cheval jusqu'à huit ou dix lieues de Roncières, et elle 
me revient rose de jeunesse, malgré sa tristesse, et les yeux tout 
brillants de vie, tout animés par l'air de la campagne et la course 
qu'elle a faite. Comme c'est beau d'avoir cet âge-là ! Je pense que 
nous allons rester ici encore quinze jours ou trois semaines ; puis, 
malgré le mois d'août, nous rentrerons à Paris pour la raison que 
vous savez. 

« Je vous envoie tout ce qui me reste de mon cœur. 

« Axy. » 

« Paris, 4 août. 

« Je n'y tiens plus, ma chère amie ; il faut que vous reveniez, 
car il va certainement m'arriver quelque chose. Je me demande 
si je ne suis pas malade, tant j'ai le dégoût de tout ce que je fai- 
sais depuis si longtemps avec un certain plaisir ou avec une rési- 
gnation indifférente. D'abord, il fait si chaud à Paris, que chaque 
nuit représente un bain turc de huit ou neuf heures. Je me lève, 
accablé par la fatigue de ce sommeil en étuve, et je me promène 
pendant une heure ou deux devant une toile blanche, avec l'in- 
tention d'y dessiner quelque chose. Mais je n'ai plus rien dans 
l'esprit, rien dans l'œil, rien dans la main. Je ne suis plus un 
peintre!... Cet effort inutile vers le travail est exaspérant. Je fais 
venir des modèles, je les place, et comme ils me donnent des 
poses, des mouvements, des expressions que j'ai peintes à satiété, 
je les fais se rhabiller et je les flanque dehors. Vrai, je ne puis 
plus rien voir de neuf, et j'en souffre comme si je devenais aveu- 
gle. Qu'est-ce que cela? Fatigue de l'œil ou du cerveau, épuise- 
sement de la faculté artiste ou courbature du nerf optique? 
Sait-on! Il me semble que j'ai fini de découvrir le coin d'inexploré 
qu'il m'a été donné de visiter. Je n'aperçois plus que tout ce que 
le monde connaît : je fais ce que tous les mauvais peintres ont 
fait; je n'ai plus qu'une vision et qu'une observation de cuistre. 



FORT COMME LA MORT 67 

Autrefois, il n'y a pas encore longtemps, le nombre des motifs 
nouveaux me paraissait illimité, et j'avais, pour les exprimer, une 
telle variété de moyens que l'embarras du choix me rendait hési- 
tant. Or, voilà que, tout à coup, le monde des sujets entrevus 
s'est dépeuplé, mon investigation est devenue impuissante et sté= 
rile. Les gens qui passent n'ont plus de sens pour moi ; je ne trouve 
plus en chaque être humain ce caractère et cette saveur que j'ai- 
mais tant discerner et rendre apparents. Je crois cependant que 
je pourrais faire un très joli portrait de votre fille. Est-ce parce 
qu'elle vous ressemble si fort que je vous confonds dans ma 
pensée? Oui, peut-être. 

« Donc, après m'être efforcé d'esquisser un homme ou une 
femme qui ne soient pas semblables à tous les modèles connus, 
je me décide à aller déjeuner quelque part, car je n'ai plus le 
courage de m'asseoir seul dans ma salle à manger. Le boulevard 
Malesherbes a l'air d'une avenue de forêt emprisonnée dans une 
ville morte. Toutes les maisons sentent le vide. Sur la chaussée, 
les arroseurs lancent des panaches de pluie blanche qui écla- 
boussent le pavé de bois d'où s'exhale une vapeur de goudron 
mouillé et d'écurie lavée ; et d'un bout à l'autre de la longue des- 
cente du parc Monceau à Saint-Augustin, on aperçoit cinq ou six 
formes noires, passants sans importance, fournisseurs ou domes- 
tiques. L'ombre des platanes étale au pied des arbres, sur les 
trottoirs brûlants, une tache bizarre qu'on dirait liquide comme 
de l'eau répandue qui sèche. L'immobilité des feuilles dans les 
branches et de leur silhouette grise sur l'asphalte, exprime la 
fatigue de la ville rôtie, sommeillant et transpirant à la façon d'un 
ouvrier endormi sur un banc sous le soleil. Oui, elle sue, la 
gueuse, et elle pue affreusement par ses bouches d'égout, les 
soupiraux des caves et des cuisines, les ruisseaux où coule la 
crasse de ses rues. Alors, je pense à ces matinées d'été, dans votre 
verger plein de petites fleurs champêtres qui donnent à l'air un 
goût de miel. Puis, j'entre, écœuré déjà, au restaurant où man- 
gent, avec des airs accablés, des hommes chauves et ventrus, au 
gilet entr'ouvert, et dont le front moite reluit. Toutes ces nour- 
ritures ont chaud, le melon qui fond sous la glace, le pain mou, 
le filet flasque, le légume recuit, le fromage purulent, les fruits 
mûris à la devanture. Et je sors avec la nausée, et je retourne 
chez moi pour essayer de dormir un peu, jusqu'à l'heure du dîner 
que je prends au Cercle. 



C8 LA LECTURE 

« J'y retrouve toujours Adelmans, Maldant, Rocdiane, Landa 
et bien d'autres, qui m'ennuient et me fatiguent autant que des 
orgues de Barbarie. Chacun' a son air, ou ses airs, que j'entends 
depuis quinze ans, et ils les jouent tous ensemble, chaque soir, 
dans ce Cercle, qui est, paraît-il, un endroit où l'on va se dis- 
traire. On devrait bien me changer ma génération dont j'ai les 
yeux, les oreilles et l'esprit rassasiés. Ceux-là font toujours des 
conquêtes; ils s'en vantent et s'entre-félicitent. 

« Après avoir bâillé autant de fois qu'il y a de minutes entre 
huit heures et minuit, je rentre me coucher et je me déshabille en 
songeant qu'il faudra recommencer demain. 

« Oui, ma chère amie, je suis à l'âge où la vie de garçon devient 
intolérable, parce qu'il n'y a plus rien de nouveau pour moi 
sous le soleil. Un garçon doit être jeune, curieux, avide. Quand 
on n'est plus tout cela, il devient dangereux de rester libre. 
Dieu, que j'ai aimé ma liberté, jadis, avant de vous aimer 
plus qu'elle! Comme elle me pèse aujourd'hui! La liberté, pour 
un vieux garçon comme moi, c'est le vide, le vide partout, 
c'est le chemin de la mort, sans rien dedans pour empêcher de 
voir le bout, c'est cette question sans cesse posée : que dois-je 
faire? qui puis-je aller voir pour n'être pas seul? Et je vais de 
camarade en camarade, de poignée de main en poignée de main, 
mendiant un peu d'amitié. J'en recueille des miettes qui ne font 
pas un morceau. — Vous, j'ai Vous, mon amie, mais vous n'êtes 
pas à moi. C'est même peut-être de vous que me vient l'angoisse 
dont je souffre, car c'est le désir de votre contact, de votre pré- 
sence, du même toit sur nos têtes, des mêmes murs enfermant 
nos existences, du même intérêt serrant nos cœurs, le besoin de 
cette communauté d'espoirs, de chagrins, de plaisirs, de gaieté, 
de tristesse et aussi de choses matérielles, qui mettent en moi 
tant de souci. Vous êtes à moi, c'est-à-dire que je vole un peu de 
vous de temps en temps. Mais je voudrais respirer sans cesse l'air 
même que vous respirez, partager tout avec vous, ne me servir 
que de choses qui appartiennent à nous deux, sentir que tout ce 
dont je vis est à vous autant qu'à moi, le verre dans lequel je 
bois, le siège sur lequel je me repose, le pain que je mange et le 
feu qui me chauffe. 

a Adieu, revenez vite. J'ai trop de peine loin de vous. 

« Olivier. » 



FORT COMME LA MORT C9 

«■ Roncières, 8 août. 

« Mon ami, je suis malade, et si fatiguée que vous ne me 
reconnaîtrez point. Je crois que j'ai trop pleuré. Il faut que je me 
repose un peu avant de revenir, car je neveux pas me remontrer 
à vous comme je suis. Mon mari part pour Paris après-demain et 
vous portera de nos nouvelles. Il compte vous emmener dîner 
quelque part et me charge de vous prier de l'attendre chez vous 
vers sept heures. 

« Quant à moi, dès que je me sentirai un peu mieux, dès que 
je n'aurai plus cette figure de déterrée qui me fait peur à moi- 
même, je retournerai près de vous. Je n'ai, au monde, qu'Annette 
et vous, moi aussi, et je veux offrir à chacun de vous tout ce que 
je pourrai lui donner, sans voler l'autre. 

« Je vous tends mes yeux, qui ont tant pleuré, pour que vous 
les haisiez. « Anne. » 

Quand il reçut cette lettre annonçant le retour encore retardé, 
Olivier Bertin eut envie, une envie immodérée, de prendre une 
voiture pour aller à la gare, et le train pour aller à Roncières; 
puis, songeant que M. de Guilleroy devait revenir le lendemain, 
il se résigna et se mit à désirer l'arrivée du mari avec presque 
autant d'impatience que si c'eût été celle de la femme elle même. 

Jamais il n'avait aimé Guilleroy comme en ces vingt-quatre 
heures d'attente. 

Quand il le vit entrer, il s'élança vers lui, les mains tendues, 
s'écriant : 

— Ah! cher ami, que je suis heureux de vous voir! 

L'autre aussi semblait fort satisfait, content surtout de rentrer 
à Paris, car la vie n'était pas gaie en Normandie depuis trois 
semaines. 

Les deux hommes s'assirent sur un petit canapé à deux places, 
dans un coin de l'atelier, sous un dais d'étoffes orientales, et, se 
reprenant les mains avec des airs attendris, ils se les serrèrent 
de nouveau. 

— Et la comtesse, demanda Bertin, comment va-t-elle ? 

— Oh! pas très bien. Elle a été très touchée, très affectée, et elle 
se remet trop lentement. J'avoue même qu'elle m'inquiète un peu. 

— Mais pourquoi ne revient-elle pas ? 

— Je n'en sais rien. Il m'a été impossible de la décider à ren- 
trer ici. 



70 LA LECTURE 

— Que fait-elle tout le jour ? 

Mon Dieu, elle pleure, elle pense à sa mère. Ça n'est pas bon 
pour elle. Je voudrais bien qu'elle se décidât à changer d'air, à 
quitter l'endroit où ça s'est passé, vous comprenez ? 

— Et Annette ? 

— Oh ! elle, une fleur épanouie ! 

Olivier eut un sourire de joie. Il demanda encore : 

— A-t-elle beaucoup de chagrin ? 

— Oui, beaucoup, beaucoup, mais vous savez, du chagrin de 
dix-huit ans, ça ne tient pas. 

Après un silence, Guilleroy reprit : 

Où allons-nous dîner, mon cher? J'ai bien besoin de me dé- 
gourdir, moi, d'entendre du bruit et de voir du mouvement. 

— Mais, en cette saison, il me semble que le café des Ambas- 
sadeurs est indiqué. 

Et ils s'en allèrent, en se tenant par le bras, vers les Champs- 
Elysées. Guilleroy, agité par cet éveil des Parisiens qui rentrent 
et pour qui la ville, après chaque absence, semble rajeunie et 
pleine de surprises possibles, interrogeait le peintre sur mille 
détails, sur ce qu'on avait fait, sur ce qu'on avait dit, et Olivier, 
après d'indifférentes réponses où se reflétait tout l'ennui de sa 
solitude, parlait de Roncières, cherchait à saisir en cet homme, 
à recueillir autour de lui ce quelque chose de presque matériel 
que laissent en nous les gens qu'on vient de voir, subtile émana- 
tion des êtres qu'on emporte en les quittant, qu'on garde en soi 
quelques heures et qui s'évaporent dans l'air nouveau. 

Le ciel lourd d'un soir d'été pesait sur la ville et sur la grande 
avenue, où commençaient à sautiller, sous les feuillages, les re- 
frains alertes des concerts en plein vent. Les deux hommes, 
assis au balcon du café des Ambassadeurs, regardaient sous eux 
es bancs et les chaises encore vides de l'enceinte fermée jus- 
qu'au petit théâtre où les chanteuses, dans la clarté blafarde 
des globes électriques et du jour mêlés, étalaient leurs toilettes 
éclatantes et la teinte rose de leur chair. Des odeurs de fritures, 
de sauces, de mangeailles chaudes, flottaient dans les impercep- 
tibles brises que se renvoyaient les marronniers, et quand une 
femme passait, cherchant sa place réservée, suivie d'un homme 
en habit noir, elle semait sur sa route le parfum capiteux et frais 
de ses robes et de son corps. 

Guilleroy, radieux, murmura : 



FORT COMME LA MORT 71 

— Oh ! j'aime mieux être ici que là-bas. 

— Et moi, répondit Bertin, j'aimerais mieux être là-bas qu'ici. 

— Allons donc ! 

— Parbleu. Je trouve Paris infect, cet été. 

— Eh ! mon cher, c'est toujours Paris. 

Le député semblait être dans un jour de contentement, dans 
un de ces rares jours d'effervescence égrillarde où les hommes 
graves font des bêtises. Il regardait deux cocottes dînant à 
une table voisine avec trois maigres jeunes messieurs superlati- 
vement corrects, et il interrogeait sournoisement Olivier sur 
toutes les filles connues et cotées dont il entendait chaque jour 
citer les noms. Puis il murmura avec un profond ton de regret : 

— Vous avez de la chance d'être resté garçon, vous. Vous 
pouvez faire et voir tant de choses. 

Mais le peintre se récria, et pareil à tous ceux qu'une pensée 
harcèle, il prit Guilleroy pour confident de ses tristesses et de 
son isolement. Quand il eut tout dit, récité jusqu'au bout la lita- 
nie de ses mélancolies, et raconté naïvement, poussé par le be- 
soin de soulager son cœur, combien il eût désiré l'amour et le 
frôlement d'une femme installée à son côté, le comte, à son 
tour, convint que le mariage avait du bon. Retrouvant alors son 
éloquence parlementaire pour vanter la douceur de sa vie inté- 
rieure, il fit de la comtesse un grand éloge, qu'Olivier approu- 
vait gravement par de fréquents mouvements de tête. 

Heureux d'entendre parler d'elle, mais jaloux de ce bonheur 
intime que Guilleroy célébrait par devoir, le peintre finit par 
murmurer, avec une conviction sincère : 

— Oui, vous avez eu delà chance, vous ! 
Le député, flatté, en convint ; puis il reprit : 

— Je voudrais bien la voir revenir ; vraiment, elle me donne 
du souci en ce moment ! Tenez, puisque vous vous ennuyez à 
Paris, vous devriez aller à Roncières et la ramener. Elle vous 
écoutera, vous, car vous êtes son meilleur ami ; tandis qu'un 
mari..., vous savez... 

Olivier, ravi, reprit : 

— Mais, je ne demande pas mieux, moi. Cependant..., croyez- 
vous que cela ne la contrariera pas de me voir arriver ainsi ? 

— Non, pas du tout ; allez donc, mon cher. 

— J'y consens alors. Je partirai demain par le train d'une 
heure. Faut-il lui envoyer une dépêche? 



72 LA LECTURE 



— Non, je m'en charge. Je vais la prévenir, afin que vous 
trouviez une voiture à la gare. 

Comme ils avaient fini de dîner, ils remontèrent aux boule- 
vards ; mais au bout d'une demi-heure à peine, le comte soudain 
quitta le peintre, sous le prétexte d'une affaire urgente qu'il 
avait tout à fait oubliée. 

II 

La comtesse et sa fille, vêtues de crêpe noir, venaient de s'as- 
seoir face à face, pour déjeuner dans la vaste salle de Floncières. 
Les portraits d'aïeux, naïvement peints, l'un en cuirasse, un autre 
en justaucorps, celui-ci poudré en officier des gardes françaises, 
celui-là en colonel de la Restauration, alignaient sur les murs la 
collection des Guilleroy passés, en des cadres vieux dont la do- 
rure tombait. Deux domestiques, aux pas sourds, commençaient 
à servir les deux femmes silencieuses ; et les mouches faisaient 
autour du lustre en cristal, suspendu au milieu de la table, un 
petit nuage de points noirs tourbillonnant et bourdonnant. 

— Ouvrez les fenêtres, dit la comtesse, il fait un peu frais ici. 

Les trois hautes fenêtres, allant du parquet au plafond, et lar- 
ges comme des baies, furent ouvertes à deux battants. Un souf- 
fle d'air tiède, portant des odeurs d'herbe chaude et des bruits 
lointains de campagne, entra brusquement par ces trois grands 
trous, se mêlant à l'air un peu humide de la pièce profonde en- 
fermée dans les murs épais du château. 

— Ah ! c'est bon, dit Annette, en respirant à pleine gorge. 
Les yeux des deux femmes s'étaient tournés vers le dehors et 

regardaient au-dessous d'un ciel bleu clair, un peu voilé par cette 
brume de midi qui miroite sur les terres imprégnées de soleil, la 
longue pelouse verte du parc, avec ses îlots d'arbres de place en 
place et ses perspectives ouvertes au loin sur la campagne jaune 
illuminée jusqu'à l'horizon par la nappe d'or des récoltes mûres. 

— Nous ferons une longue promenade après déjeuner, dit la 
comtesse. Nous pourrons aller à pied jusqu'à Berville en suivant 
la rivière, car il ferait trop chaud dans la plaine. 

— Oui, maman, et nous prendrons Julio pour faire lever des 
perdrix. 

— Tu sais que ton père le défend. 

— Oh, puisque papa est à Paris ! C'est si amusant de voir 



FORT GOMME LA MORT 73 

Julio en arrêt. Tiens, le voici qui taquine les vaches. Dieu, qu'il 
est drôle ! 

Repoussant sa chaise, elle se leva et courut à une fenêtre 
d'où elle cria : « Hardi, Julio, hardi ! ». 

Sur la pelouse, trois lourdes vaches, rassasiées d'herbe, acca- 
blées de chaleur, se reposaient couchées sur le flanc, le ventre 
saillant, repoussé par la pression du sol. Allant de l'une à l'au- 
tre avec des aboiements, des gambades folles, une colère gaie, 
furieuse et feinte, un épagneul de chasse, svelte, blanc et roux, 
dont les oreilles frisées s'envolaient à chaque bond, s'achar- 
nait à faire lever les trois grosses bêtes qui ne voulaient pas. 
C'était là, assurément, le jeu favori du chien, qui devait le recom- 
mencer chaque fois qu'il apercevait les vaches étendues. Elles, 
mécontentes, pas effrayées, le regardaient de leurs gros yeux 
mouillés, en tournant la tête pour le suivre. 

Annette, de sa fenêtre, cria : 

— Apporte, Julio, apporte. 

Et l'épagneul, excité, s'enhardissait, aboyait plus fort, s'aven- 
turait jusqu'à la croupe, en feignant de vouloir mordre. Elles 
commençaient à s'inquiéter, et les frissons nerveux de leur peau 
pour chasser les mouches devenaient plus fréquents et plus longs. 

Soudain le chien emporté par une course qu'il ne put maîtriser 
à temps, arriva en plein élan si près d'une vache, que, pour ne 
point se culbuter contre elle, il dut sauter par dessus. Frôlé par 
le bond, le pesant animal eut peur, et, levant d'abord la tête, se 
redressa ensuite avec lenteur sur ses quatre jambes, en reniflant 
fortement. Le voyant déboutées deux autres aussitôt l'imitèrent; 
et Julio se mit à danser autour d'eux une danse de triomphe, 
tandis qu' Annette le félicitait. 

— Bravo, Julio, bravo ! 

— Allons, dit la comtesse, viens donc déjeuner, mon enfant. 
Mais lajeune fille, posant une main en abat-jour sur ses yeux, 
annonça : 

— Tiens ! le porteur du télégraphe. 

Dans le sentier invisible, perdu au milieu des blés et des avoi- 
nes, une blouse bleue semblait glisser à la surface des épis, et 
s'en venait vers le château au pas cadencé de l'homme. 

— Mon Dieu! murmura la comtesse, pourvu que ce ne soit pas 
une mauvaise nouvelle. 

Elle frissonnait encore de cette terreur que laisse si longtemps 



! 



74 LA LECTURE 

en nous la mort d'un être aimé trouvée dans une dépêche. Elle 
ne pouvait maintenant déchirer la bande collée pour ouvrir le 
petit papier bleu, sans sentir trembler ses doigts et s'émouvoir 
son âme, et croire que de ces plis si longs à défaire allait sortir 
un chagrin qui ferait de nouveau couler ses larmes. 

Annette, au contraire, pleine de curiosité jeune, aimait tout 
l'inconnu qui vient à nous. Son cœur, que la vie venait pour la 
première fois de meurtrir, ne pouvait attendre que des joies de 
la sacoche noire et redoutable attachée au flanc des piétons de 
la poste qui sèment tant d'émotions par les rues des villes et les 
chemins des champs. 

La comtesse ne mangeait plus, suivant en son esprit cet homme 
qui venait vers elle, porteur de quelques mots écrits, de quelques 
mots dont elle serait peut-être blessée comme d'un coup de cou- 
teau à la gorge. L'angoisse de savoir la rendait haletante, et elle 
cherchait à deviner quelle était cette nouvelle si pressée. A 
quel sujet? De qui? La pensée d'Olivier la traversa. Serait-il ma- 
lade ? Mort peut-être aussi ? 

Les dix minutes qu'il fallut attendre lui parurent interminables ; 
puis quand elle eut déchiré la dépêche et reconnu l'écriture de 
son mari, elle lut : « Je t'annonce que notre ami Bertin part pour 
Roncières par le train d'une heure. Envoie phaéton gare. Ten- 
dresses. » 

— Eh bien, maman? disait Annette. 

— C'est M. Olivier Bertin qui vient nous voir. 

— Ah ! quelle chance ! Et quand ? 

— Tantôt. 

— A quatre heures ? 

— Oui. 

— Oh ! qu'il est gentil ! 

Mais la comtesse avait pâli, car un souci nouveau depuis 
quelque temps grandissait en elle, et la brusque arrivée du peintre 
lui semblait une menace aussi pénible que tout ce qu'elle avait 
pu prévoir. 

— Tu iras le chercher avec la voiture, dit-elle à sa fille. 

— Et toi, maman, tu ne viendras pas ! 

— Non, je vous attendrai ici. 

— Pourquoi ? Ça lui fera de la peine. ' 

— Je ne me sens pas très bien. 

— Tu voulais aller à pied jusqu'à Berville, tout à l'heure. 



FORT COMME LA MORT 75 

— Oui, mais le déjeuner m'a fait mal. 

— D'ici là, tu iras mieux. 

— Non, je vais même monter dans ma chambre. Fais-moi pré- 
venir dès que vous serez arrivés. 

— Oui, maman. 

Puis, après avoir donné des ordres pour qu'on attelât le phaéton 
à l'heure voulue et qu'on préparât l'appartement, la comtesse 
rentra chez elle et s'enferma. 

Sa vie, jusqu'alors, s'était écoulée presque sans souffrance, 
accidentée seulement par l'affection d'Olivier, et agitée par le 
souci de la conserver. Elle y avait réussi, toujours victorieuse 
clans cette lutte. Son cœur, bercé par les succès et la louange, 
devenu un coeur exigeant de belle mondaine à qui sont dues 
toutes les douceurs de la terre, après avoir consenti à un mariage 
brillant, où l'inclination n'entrait pour rien, après avoir ensuite 
accepté l'amour comme le complément d'une existence heureuse, 
après avoir pris son parti d'une liaison coupable, beaucoup par 
entraînement, un peu par religion pour le sentiment lui-même, 
par compensation au train-train vulgaire de l'existence, s'était 
cantonné, barricadé dans ce bonheur que le hasard lui avait 
fait, sans autre désir que de le défendre contre les surprises de 
chaque jour. Elle avait donc accepté avec une bienveillance de 
jolie femme les événements agréables qui se présentaient, et, 
peu aventureuse, peu harcelée par des besoins nouveaux et des 
démangeaisons d'inconnu, mais tendre, tenace et prévoyante, 
contente du présent, inquiète par nature du lendemain, elle avait 
su jouir des éléments que lui fournissait le Destin avec une pru- 
dence économe et sagace. 

Or, peu à peu, sans qu'elle osât même se l'avouer, s'était 
glissée dans son âme la préoccupation obscure des jours qui 
passent, de l'âge qui vient. C'était en sa pensée quelque chose 
comme une petite démangeaison qui ne cessait jamais. Mais sa- 
chant bien que cette descente de la vie était sans fond, qu'une 
fois commencée on ne l'arrêtait plus, et cédant à l'instinct du 
danger, elle ferma les yeux en se laissant glisser afin de con- 
server son rêve, de ne pas avoir le vertige de l'abîme et le 
désespoir de l'impuissance. 

Elle vécut donc en souriant, avec une sorte d'orgueil factice 
de rester belle si longtemps ; et lorsqu'Annette apparut à côté 
d'elle avec la fraîcheur de ses dix-huit années, au lieu de souffrir 



76 LA LECTURE 

de ce voisinage, elle fut fière, au contraire, de pouvoir être pré- 
férée, dans la grâce savante de sa maturité, à cette fillette épa- 
nouie dans l'éclat radieux de la première jeunesse. 

Elle se croyait môme au début d'une période heureuse et tran- 
quille, quand la mort de sa mère vint la frapper en plein cœur. 
Ce fut, pendant les premiers jours, un de ces désespoirs profonds 
qui ne laissent place à nulle autre pensée. Elle restait du matin 
au soir abîmée dans la désolation, cherchant à se rappeler mille 
choses de la morte, des paroles familières, sa figure d'autrefois, 
des robes qu'elle avait portées jadis, comme si elle eût amassé 
au fond de sa mémoire des reliques, et recueilli dans le passé 
disparu tous les intimes et menus souvenirs dont elle alimente- 
rait ses cruelles rêveries. Puis quand elle fut arrivée ainsi à un 
tel paroxysme de désespoir, qu'elle avait à tout instant des crises 
de nerfs et des syncopes, toute cette peine accumulée jaillit en 
larmes, et, jour et nuit, coula de ses yeux. 

Or, un matin, comme sa femme de chambre entrait et venait 
d'ouvrir les volets et les rideaux en demandant : « Comment va 
Madame aujourd'hui ? » elle répondit, se sentant épuisée et cour- 
baturée à force d'avoir pleuré : « Oh ! pas du tout. Vraiment, je 
n'en puis plus. » 

La domestique qui tenait le plateau portant le thé regarda sa 
maîtresse, et émue de la voir si pâle dans la blancheur du lit, 
elle balbutia avec un accent triste et sincère : 

— « En effet, Madame a très mauvaise mine. Madame ferait 
bien de se soigner. » 

Le ton dont cela fut dit enfonça au cœur de la comtesse une 
petite piqûre comme d'une pointe d'aiguille, et dès que la bonne 
fut partie, elle se leva pour aller voir sa figure dans sa grande 
armoire à glace. 

Elle demeura stupéfaite en face d'elle-même, effrayée de ses 
joues creuses, de ses yeux rouges, du ravage produit sur elle par 
ces quelques jours de souffrance. Son visage qu'elle connaissait 
si bien, qu'elle avait si souvent regardé en tant de miroirs divers, 
dont elle savait toutes les expressions, toutes les gentillesses, 
tous les sourires, dont elle avait déjà bien des fois corrigé la pâ- 
leur, réparé les petites fatigues, détruit les rides légères apparues 
au trop grand jour, au coin des yeux, lui sembla tout à coup celui 
d'une autre femme, un visage nouveau qui se décomposait irré- 
parablement malade. 



FORT COMME LA MORT 77 

Pour se mieux voir, pour constater ce mal inattendu, elle s'ap 
proclia jusqu'à toucher la glace du front, si bien que son haleine, 
répandant une buée sur le verre, obscurcit, effaça presque l'image 
blême qu'elle contemplait. Elle dut alors prendre un mouchoir 
pour essuyer la brume de son souffle, et frissonnante d'une émo- 
tion bizarre, elle fit un long et patient examen des altérations de 
son visage. D'un doigt léger elle tendit la peau des joues, lissa 
celle du front, releva les cheveux, retourna les paupières pour 
regarder le blanc de l'œil. Puis elle ouvrit la bouche, inspecta 
ses dents un peu ternies où des points d'or brillaient, s'inquiéta 
des gencives livides et de la teinte jaune de la chair au-dessus 
des joues et sur les tempes. 

Elle mettait à cette revue de la beauté défaillante tant d'atten- 
tion qu'elle n'entendit pas ouvrir la porte, et qu'elle tressaillit 
jusqu'au cœur quand sa femme de chambre, debout derrière elle, 
lui dit: 

— Madame a oublié de prendre son thé. 

La comtesse se retourna, confuse, surprise, honteuse, et la do- 
mestique, devinant sa pensée, reprit: 

— Madame a trop pleuré, il n'y a rien de pire que les larmes 
pour vider la peau. C'est le sang qui tourne en eau. 

Comme la comtesse ajoutait tristement: 

— 11 y a aussi l'âge. 
La bonne se récria : 

— Oh ! oh ! Madame n'en est pas là ! En quelques jours de re- 
pos il n'y paraîtra plus. Mais il faut que Madame se promène et 
prenne bien garde de ne pas pleurer. 

Aussitôt qu'elle fut habillée, la comtesse descendit au parc, et 
pour la première fois depuis la mort de sa mère, elle alla visiter 
le petit verger où elle aimait autrefois soigner et cueillir des 
fleurs, puis elle gagna la rivière et marcha le long de l'eau jus- 
qu'à l'heure du déjeuner. 

En s'asseyant à la table en face de son mari, à côté de sa fille, 
elle demanda pour savoir leur pensée : 

— Je me sens mieux aujourd'hui. Je dois être moins pâle. 
Le comte répondit : 

— Oh ! vous avez encore bien mauvaise mine. 

Son cœur se crispa, et une envie de pleurer lui mouilla les 
yeux, car elle avait pris l'habitude des larmes. 

Jusqu'au soir, et le lendemain, et les jours suivants, soit 



78 LA LECTURE 

qu'elle pensât à sa mère, soit qu'elle pensât à elle-même, elle 
sentit à tout moment des sanglots lui gonfler la gorge et lui 
monter aux paupières, mais pour ne pas les laisser s'épandre 
et lui raviner les joues, elle les retenait en elle, et par un effort 
surhumain de volonté, entraînant sa pensée sur des choses étran- 
gères, la maîtrisant, la dominant, l'écartant de ses peines, elle 
s'efforçait de se consoler, de se distraire, de ne plus songer aux 
choses tristes, afin de retrouver la santé de son teint. 

Elle ne voulait pas surtout retourner à Paris et revoir Olivier 
Bertin avant d'être redevenue elle-même. Comprenant qu'elle 
avait trop maigri, que la chair des femmes de son âge a besoin 
d'être pleine pour se conserver fraîche, elle cherchait de l'appétit 
sur les routes et dans les bois voisins, et bien qu'elle rentrât fa- 
tiguée et sans faim, elle s'efforçait de manger beaucoup. 

Le comte, qui voulait repartir, ne comprenait point son obsti- 
nation. Enfin, devant sa résistance invincible, il déclara qu'il 
s'en allait seul, laissant la comtesse libre de revenir lorsqu'elle 
y serait disposée. 

Elle reçut le lendemain la dépêche annonçant l'arrivée d'Olivier. 

Une envie de fuir la saisit, tant elle avait peur de son premier 
regard. Elle aurait désiré attendre encore une semaine ou deux. 
En une semaine, en se soignant, on peut changer tout à fait de 
visage, puisque les femmes, même bien portantes et jeunes, sous 
la moindre influence sont méconnaissables du jour au lendemain. 
Mais l'idée d'apparaître en plein soleil, en plein champ, devant 
Olivier, dans cette lumière du mois d'août, à côté d'Annette si 
fraîche, l'inquiéta tellement, qu'elle se décida tout de suite à ne 
point aller à la gare et à l'attendre dans la demi-ombre du salon. 

Elle était montée dans sa chambre et songeait. Des souffles 
de chaleur remuaient de temps en temps les rideaux. Le chant 
des cris-cris emplissait l'air. Jamais encore elle ne s'était sentie 
si triste. Ce n'était plus la grande douleur écrasante qui avait 
broyé son cœur, qui l'avait déchirée, anéantie, devant le corps 
sans âme de la vieille maman bien-aimée. Cette douleur qu'elle 
avait crue inguérissable s'était, en quelques jours, atténuée jus- 
qu'à n'être qu'une souffrance du souvenir ; mais elle se sentait 
emportée maintenant, noyée dans un flot profond de mélancolie 
où elle était entrée tout doucement, et dont elle ne sortirait plus. 

Guy de Maupassant. 
(A suivre.) 



VARIETES MILITAIRES 



LES LANCIERS 



N'est-ce point encore cette éternelle antithèse dont parle le 
poète qui veut qu'au moment môme où les armes à feu atteignent 
un degré de perfectionnement inouï et voient leur portée s'ac- 
croître chaque jour, où des explosifs d'une puissance prodigieuse 
apportent à l'homme de guerre leur aide terrifiante, l'instrument 
de combat le plus primitif, la lance, refasse son apparition? Le 
comité de cavalerie, cédant en cela aux vives instances de M. de 
Galliffet, a, en effet, décidé que des lances seraient données aux 
dix régiments de dragons des divisions indépendantes, de façon 
à en armer le premier rang de chaque escadron, le second con- 
servant le sabre et le revolver ou la carabine. 

Ce retour au passé a soulevé parmi le monde militaire et la 
presse spéciale une très vive polémique dans laquelle nous 
n'avons pas à prendre parti ; il nous suffira de constater qu'en ces 
dernières années plusieurs puissances ont, comme nous et avant 
nous, rétabli ou étendu dans leurs armées l'emploi de la lance. 

Elle fut, on le sait, l'arme capitale des gens de guerre, pendant 
tout le moyen âge d'abord, et au début des temps modernes ; 
c'était d'ailleurs une arme noble dont la forme et le mode d'em- 
ploi même varièrent beaucoup. Jusqu'au neuvième siècle, par 
exemple, la lance se darde avec une courroie comme une sorte de 
javelot, ou se garde à la main comme une demi-pique ; avec 
Charles le Chauve elle devient démesurément longue et destinée, 
comme l'on disait alors, au « poussis ». La vulgarisation de l'em- 
ploi de la poudre amena fatalement la décadence de la lance qui, 
en France, commença sous Henri IV ; ce discrédit fut d'ailleurs 
accentué par ceci que, comme le fait remarquer le général Bardin, 
« la lance ne permettant aux gens d'armes de combattre que sur 
un seul rang, fut reconnue impuissante contre des escadrons de 






SI LA LECTURE 

quelque profondeur secondés par des i'eux d'artillerie ou des pis- 
tolets. » 

Folard et Maurice de Saxe en tentèrent une première résurrec- 
tion. Le célèbre maréchal prêcha d'exemple, d'ailleurs, en com- 
prenant un certain nombre de lanciers dans la légion qui portait 
son nom, mais ils disparurent a sa mort pour ne plus reparaître 
avec quelque stabilité, que sous l'influence de Napoléon. 

C'est lors de l'occupation de la Pologne que le puissant empe- 
reur se décida à la formation de cette nouvelle espèce de cava- 
lerie. Pourtant, alors qu'il n'était que consul, le colonel du troi- 
sième hussards, grand partisan de la lance, dota de cette arme, 
sans même en avoir demandé l'autorisation, un escadron de son 
régiment, et le présenta ainsi à Bonaparte dans une parade aux 
Tuileries : le premier consul ne fut pas séduit, l'heure n'était pas 
venue. 

Lorsqu'après la magnifique campagne de 1806, Napoléon fit son 
entrée à Varsovie, les Polonais, dont ses succès réveillaient les 
secrètes espérances, lui donnèrent comme garde d'honneur un 
corps de cavalerie recruté parmi les jeunes gens de la plus haute 
noblesse, et muni de la lance, arme traditionnelle du pays. L'em- 
pereur en fit un régiment qui, commandé par Poniatowski, vint 
grossir les forces de la garde impériale et se distingua en Es- 
pagne, à l'affaire de Somo-Sierra, par un fait d'armes resté célèbre 
dans les fastes de la cavalerie. C'était après le soulèvement de 
Madrid; Napoléon marchait en toute hâte sur la capitale, suivi de 
la cavalerie de la garde, en tête de laquelle se trouvait le régi- 
ment des lanciers polonais commandé par le colonel Krasinski. 
« Arrivé au col de Somo-Sierra, dit le général Thoumas, l'armée 
se trouve en face d'une division de 9,000 hommes, appuyée par 
seize canons qui dominaient et balayaient la route. La position 
semblait inexpugnable. Une infanterie qui eût voulu l'aborder de 
front, eût été hachée ; la tourner aurait été trop long : avant que 
les régiments d'infanterie détachés dans ce but eussent couronné 
les hauteurs qui, à droite et à gauche, dominent le col, la colonne 
du centre aurait été écrasée. Sans laisser à ses soldats le temps 
de s'étonner et à ses ennemis le temps de se reconnaître, l'empe- 
reur se tourne vers l'escadron d'escorte, et, montrant du doigt les 
batteries : a Allons, dit-il, enlevez-moi cela, et au galop! » Aus- 
sitôt l'escadron se précipite en colonne par quatre sur la route, 
sous le feu le plus violent : il est ramené, mais le colonel le rallie 






I 



LES LANCIERS 81 

et l'appuie avec les autres escadrons : la montagne est gravie au 
galop ; les lanciers pénètrent dans les batteries, clouent les ca- 
nonnière sur leurs pièces et s'en emparent ; l'infanterie espagnole, 
surprise de ce coup d'éclat, est mise en déroute, et le redoutable 
passage est enlevé. » 

De ce jour, la renommée de l'arme fut établie et la création de 
quatre régiments de lanciers de la ligne, organisés à l'instar de 
celui de la garde, en fut bientôt la' conséquence ; enfin, le 18 juin 
1811, les services rendus par eux entraînèrent la transformation 
de cinq régiments de dragons qui, avec les quatre déjà existants, 
constituèrent neuf régiments de chevau-légers lanciers. Réduits 
à six en 1814, ils portaient, avec le schapska, une petite veste 
étriquée de couleur verte, des épaulettes de même nuance et, 
suivant le numéro de leur régiment, un plastron écarlate, aurore, 
rose, cramoisi, bleu de ciel ou garance. Les régiments de lanciers 
prirent part à la campagne de Russie ainsi qu'à celles de 1813 et 
1814, mais c'est en 1815 surtout, aux Quatre-Rras et à Waterloo, 
qu'ils se distinguèrent en chargeant avec héroïsme les hussards 
et les dragons anglais. 

La Restauration ayant supprimé les lanciers, la foule fut per- 
suadée que les Alliés avaient, par une clause secrète des traités, 
stipulé la disparition de ce corps trop redoutable pour eux. Cette 
opinion se trouve même formellement exprimée dans un numéro 
de la Sentinelle de V Armée, journal spécial qui paraissait à cette 
époque. Quoi qu'il en soit, l'ordonnance du 30 août 1815 ne laissa 
subsister que le régiment de lanciers de la garde. A part une 
tentative du maréchal Gouvion Saint-Cyr, assez semblable à 
colle dont il est actuellement question pour former des régiments 
mixtes de chasseurs et de lanciers, ce n'est qu'à l'avènement de 
Louis-Philippe que l'on entend de nouveau parler de ceux-ci. 
Ce souverain, pour donner satisfaction aux vœux du public, pro- 
nonça le licenciement des lanciers de la garde et forma un régi- 
ment de ligne, les lanciers d'Orléans, dont le commandement fut 
donné au duc de Nemours et qui reprit l'uniforme des lanciers 
rouges de l'Empire. Une ordonnance de 1831 portant à six le 
nombre des régiments de lanciers, transforma à cet effet les cinq 
premiers régiments de chasseurs. Les uns et les autres eurent le 
schapska, la veste bleue, le pantalon garance à basanes, la lance 
avec flamme tricolore. Enfin, en 183G, deux nouveaux régiments 
vinrent s'ajouter aux autres, et le second Empire rétablit les lan- 

LECT. — 55 x — 6 



82 LA LECTURE 

cïers de la garde, de sorte qu'au début de la guerre franco-alle- 
mande, notre cavalerie, forte de 63 régiments, en comptait 9 de 
lanciers. D'ailleurs, leur histoire n'offre rien de saillant dans 
la période de 1830 à 1870, sauf une charge heureuse à Solférino, 
et dans la dernière guerre, ils se signalèrent plutôt par leur in- 
discipline, prompts à jeter leurs gaules dans les fossés des routes; 
cependant, à Frœschwiller, à Morsbronn et à Rezonville ils se 
firent bravement massacrer, sans résultat, malheureusement. Le 
peu d'éclat de leur intervention au cours de cette campagne ne 
fut sans doute pas sans contribuer à leur suppression, que le 
général de Cissey proposa à M. Thiers vers la fin de 1871. Les 
dix régiments de l'arme alors existants — le dixième avait été 
constitué en vertu d'un décret du gouvernement de la Défense 
Nationale — furent transformés en un nombre égal de régiments 
de dragons. 

Cette suppression souleva bien quelques protestations ; mais, en 
général, elle fut parfaitement accueillie ; des raisons très sérieuses 
la justifiaient amplement d'ailleurs, notamment la rareté probable 
des Contacts entre troupes de cavalerie et d'infanterie, vu la 
grande portée des armes à feu, l'infériorité de la lance dans les 
engagements de cavalerie et surtout la difficulté, par suite de la 
durée du service de plus en plus restreinte, de former de bons 
lanciers. Il est évident, en effet, que le maniement de cette arme 
est long à apprendre et à posséder pleinement ; or, le général 
de Brack, l'un des plus célèbres des officiers de cavalerie de l'Em- 
pire, l'a fort nettement déclaré : « La lance n'est une arme redou- 
table qu'à la condition d'être maniée par un cavalier adroit et 
solide. Au contraire, elle assure la perte d'un lancier malhabile 
et mauvais cavalier. » 

Quant aux difficultés et aux menus inconvénients résultant de 
la possession de la lance, voici ce qu'en dit d'une façon fort hu- 
moristique le capitaine Martin dans ses Etudes sur la Cavalerie : 

« Si, dans la ligne de bataille, un rang se resserre momenta- 
nément, le lancier sent sa jambe gauche froissée par la hampe 
de la lance de son voisin, tandis que sa jambe droite ne l'est pas 
moins par la hampe de sa propre lance. Une série de gros jurons 
peut seule atténuer ce mal passager. Si, dans une marche un peu 
longue, notre lancier se laisse aller, insensiblement, sans bien 
s'en rendre compte, à pencher du côté de sa lance, au lieu de se 
maintenir bien carrément en selle, il rognonne sa monture. La 






LES LANCIERS 83 

salle de police, la mise à pied sont au bout de l'étape et de ce re- 
lâchement dans la position du cavalier à cheval. »• 

Et pourtant, les partisans de la lance ont un gros argument en 
sa faveur : c'est celui qui résulte du rôle des uhlans clans l'armée 
allemande pendant toute la campagne de 1870. Nos voisins, on 
le sait, sont très férus de cette arme, et c'est un de leurs officiers 
qui, au lendemain de Sadowa, écrivait : œ La lance est la reine 
des armes, une forêt de lances inclinées sera toujours d'un puis- 
sant effet moral sur l'ennemi. » Il ne faisait d'ailleurs que para- 
phraser le maréchal de Saxe qui, lui-même, n'était que l'écho de 
Montecuculli. 

« Nous mettons en fait, dit de son côté le général Thoumas, 
que les lanciers seuls ont pu produire l'effet moral nécessaire 
pour réussir à l'attaque de Somo-Sierra et dans la charge de 
Custozza, exécutée par 100 cavaliers contre une brigade d'infan- 
terie. La lance est d'ailleurs l'arme par excellence pour la pour- 
suite. Dans les engagements de cavalerie contre cavalerie, la 
lance bien maniée, est loin d'être inférieure au sabre. Même dans 
le combat corps à corps, les Cosaques luttaient avantageusement 
contre nos meilleurs cavaliers. Témoin l'aventure arrivée au 
général Bro, alors capitaine, qui, croyant tenir un Cosaque par 
sa gauche, eut brusquement l'épaule coupée comme d'un coup 
de sabre par une volte rapide de la lance. » 

Quel que soit l'avis que l'on puisse porter sur l'utilité réelle de 
cette arme, on doit en constater l'emploi dans la plupart des 
armées européennes. A part l'Autriche qui, en 1884, a transformé 
en dragons ses 11 régiments de uhlans, les autres puissances en 
ont plutôt augmenté le nombre. L'Allemagne, notamment, a 
porté de 25 à 39 le nombre de ses régiments pourvus de lances ; 
de plus, les régiments de dragons et de hussards qui ne font pas 
de manœuvres ont reçu chacun 120 lances plus un officier et 
cinq sous-officiers de uhlans comme instructeurs. En Angleterre, 
sur 31 régiments de cavalerie, il y en a 5 de lanciers ; en Belgi- 
que, la proportion est plus forte : 4 sur 8 ; en Italie 10 sur 22, 
en Espagne, 8 sur 24. Quant à la Russie, la lance semble y être 
un peu moins en honneur qu'autrefois. Il y a peu de temps 
encore, dans toute la cavalerie régulière, le premier rang était 
armé de la lance, sauf les grenadiers à cheval de la garde et les 
dragons, mais y compris les cuirassiers. Actuellement, elle 
compte encore, cependant, 25 régiments sur 89 dans lesquels le 



84 LA LECTURE 

premier rang est pourvu de lances, savoir : 4 de cuirassiers, 
2 de uhlans et 19 de cosaques. 

Donner la lance aux cuirassiers semble un retour aux tradi- 
tions du moyen âge ; c'est là cependant une tendance très mar- 
quée d'une certaine école dont Marmont est l'inspirateur. N'est-ce 
pas d'ailleurs un argument contre elle de voir que, de l'avis 
mémo de tous ses défenseurs, elle ne peut constituer, seule, un 
armement suffisant. Napoléon I er écrivait déjà à Clarke : 

« Voyez s'il est possible de donner aux lanciers une carabine 
avec leur lance » ; et un auteur allemand examinant le triple rôle 
que peut être appelée à jouer la cavalerie, conclut : « Pour le 
combat en ligne, il faut le sabre ou la lance ; pour le combat indi- 
viduel, le revolver, pour le combat à pied, la carabine à répéti- 
tion. » Disons d'ailleurs que c'est là l'armement actuel des lan- 
ciers italiens ; que ce fut, en 1836, celui de nos propres lanciers. 

L'expérience tentée en France consiste donc à donner des 
lances à des régiments de dragons, de façon à en armer le pre- 
mier rang de chaque escadron. Ces lances sont de forme et de 
nature diverses ; on en préconise beaucoup, actuellement, de 
très légères faites en bambou du Tonkin ; on utilise aussi le vieux 
stock des lances modèle 1823 depuis vingt ans réintégrées clans 
les magasins de l'artillerie. En Allemagne, la lance réglemen- 
taire a trois mètres quinze de long. Il est vrai que l'on se plaint, 
en général, qu'elles sont trop longues et pas assez résistantes; 
aussi, un journal allemand .propose-t-il de les fabriquer en tôle 
d'acier, de ne leur laisser que deux mètres de longueur et de les 
conditionner comme les porte-mine ou les télescopes ; une moitié 
rentrant dans l'autre. C'est peut-être ingénieux, mais cela semble 
bizarre à première vue. 

Les lances expérimentées chez nous sont de deux tailles : les 
unes, comme celles des Allemands, ont 3 m 15, les autres 2 m 90. 
Les munira-t-on à nouveau des fanions qu'elles portaient jadis : 
c'était très chatoyant pour les yeux en temps de paix, lors des 
revues, mais plein de danger en campagne, si bien qu'en 1870 on 
les avait laissés en magasin avant départir. Il ne nous reste plus 
maintenant qu'à attendre le résultat des expériences ; encore ne 
doit-on pas oublier que « cinquante années de tactique en temps 
de paix, contiennent moins d'enseignements qu'un combat de 
vingt minutes. » 

A. Froment. 



BONHEUR INTIME'" 

(Suite) 



VII 

Le voyage, un séjour d'une semaine à Moscou, des visites aux 
parents de nos deux familles, l'agencement de notre apparte- 
ment, une nouvelle ville, des visages nouveaux, tout cela défila 
devant moi comme un rêve. Tout cela était si varié, si gai, si 
rayonnant, tout cela m'enveloppait de lumière, de chaleur et 
d'amour, si bien que notre existence si paisible de la campagne 
me parut bien loin déjà et bien insignifiante. 

Au lieu de la froideur et de la politesse hautaine auxquelles je 
m'étais attendue, je ne rencontrai partout, à mon grand étonne- 
ment, qu'une franche sympathie et la plus parfaite amabilité, 
non seulement parmi nos connaissances mais encore chez des 
personnes étrangères. On eût dit que tout le monde n'avait pensé 
qu'à moi et attendu mon arrivée avec une vive impatience. En 
outre, je retrouvai dans les cercles mondains, les plus distingués 
môme, nombre d'amis de mon mari dont il ne m'avait jamais 
parlé. Parfois j'étais singulièrement et désagréablement affectée 
des jugements sévères portés par lui sur maints de ces amis qui 
me semblaient d'excellentes natures. Je ne pouvais comprendre 
sa froideur vis-à-vis d'eux, son soin d'éviter des personnages 
dont la fréquentation ne pouvait que nous être utile, à mon point 
de vue ; je pensais que plus on connaît d'hommes bons, mieux 
cela vaut, et je les voyais tous bons. 

— Voici ce que nous ne devons pas oublier, m'avait-il dit au 

(1) Voir les numéros des 25 août, 10 et 25 septembre 18S9. 



86 LA LECTURE 

moment du départ, ici nous sommes des Crésus, mais à Péters- 
bourg nous ne serons pas môme riches. Il faut donc que nous n'y 
restions que jusqu'à Pâques et que nous n'assistions pas aux 
grandes fêtes si nous ne voulons pas éprouver de la gêne. Et 
même pour toi je n'aimerais pas... 

— Pourquoi irons- nous à des fêtes ? Nous avons nos parents, 
les théâtres, l'opéra où nous pourrons entendre de bonne mu- 
sique. 

Mais à peine étions-nous arrivés que tous ces bons propos 
s'évanouirent. J'étais subitement transplantée dans un milieu si 
inconnu et si beau, tant de plaisirs me retenaient, tant de choses 
intéressantes m'absorbaient, que d'un seul coup je reniai in- 
consciemment et mon passé et mes louables intentions. Jusqu'à 
présent je n'avais eu devant moi qu'une pâle copie de la vie, je 
n'avais pas encore vécu. Maintenant la vie réelle s'ouvrait à 
moi : qu'allait-elle me donner ? 

Les inquiétudes et l'ennui auxquels j'avais été en proie à 
Nikolsk, disparurent complètement, comme par magie. Mon 
amour pour mon mari se fit moins passionné et jamais je n'eus la 
pensée qu'il pouvait m'aimer moins qu'auparavant. Il m'eût été 
impossible en effet de douter de son amour, car Serge Michaïlo- 
witch devinait chacune de mes pensées, de même qu'il partageait 
chacune de mes sensations et qu'il exauçait chacun de mes dé- 
sirs. Son calme si serein n'existait plus, ou du moins il ne me 
causait plus la même irritation, et je sentais qu'à son amour d'au- 
trefois quelque chose s'était joint en lui qui m'attirait également. 
Quand nous avions fait une visite, accueilli quelque nouvelle 
connaissance, ou que toute tremblante par crainte d'avoir com- 
mis quelque sottise, j'avais rempli toute une soirée mes devoirs 
de maîtresse de maison, souvent il me disait : 

— Parfait, mon enfant, courage ! Bravo, c'est très bien ! 

Ces marques d'approbation me remplissaient de joie. Peu de 
temps après notre arrivée il écrivit à sa mère, et lorsqu'il m'in- 
vita à ajouter quelques lignes à sa lettre, il refusa de me laisser 
lire ce qu'il avait lui-même écrit. Naturellement j'insistai et voici 
ce que je lus : 

« Tu ne reconnaîtrais pas Mâcha, pas plus que je ne la recon- 
nais moi-même. Où donc a-t-ellepris cette assurance charmante, 
cette animation, cet air mondain, cette amabilité ? Et elle reste 
si simple, si naturelle, si gracieuse que tout le monde en est ravi. 






BONHEUR INTIME 87 

Moi-même je ne puis assez l'admirer et je crois que je l'en aime 
encore davantage, si c'est possible. » 

— Voilà donc ce que je suis ! pensai-je. 

Cette lettre me fit tant de bien et tant de plaisir que je crus 
sentir se doubler mon amour pour mon mari. Mes succès offraient 
quelque ebose d'inespéré pour moi. Partout on me répétait sur 
tous les tons que là j'avais fait îes délices d'un oncle, qu'ici une 
tante s'extasiait à propos de moi, qu'on eût en vain cherché ma 
pareille à Pétersbourg, que je n'avais qu'à vouloir pour être la 
femme la- plus à la mode. 

Il y avait surtout une cousine, la princesse D... qui appartenait 
au plus grand monde. Elle n'était plus de la première jeunesse 
et s'était prise pour moi d'un véritable engouement ; elle m'acca- 
blait de flatteries et cherchait à me faire perdre la tête. Quand 
elle vint, pour la première fois, m'inviter à un bal et qu'elle de- 
manda à mon mari la permission nécessaire, il me regarda et 
s'informa, avec un malicieux sourire à peine perceptible, si je 
désirais y aller. Je répondis d'un signe de tête affirmatif et je me 
sentis rougir. 

— Te voilà comme une coupable au moment des aveux, fit-il 
avec un franc éclat de rire. 

— Mais tu avais dit que nous n'assisterions pas à de grandes 
fêtes, que tu ne les aimais pas, répliquai-je, en levant sur lui un 
regard suppliant. 

— Si tu le désires, nous y assisterons. 

— Vraiment, il vaudrait mieux ne pas y aller. 

— Enfin, le désires-tu? 

Je ne répondis que par un silence facile à interpréter. 

— En elles-mêmes les fêtes ne sont pas un bien grand mal, 
poursuivit-il, ce qui est mauvais et funeste, ce sont les aspirations 
mondaines impossibles à contenter. Mais on doit voir ces fêtes et 
nous les verrons, ajouta-t-il d'un ton ferme. 

— Pour dire la vérité, fis-je, il n'y a rien que je désire autant 
que d'aller à ce bal. 

Nous y allâmes donc, et le plaisir que j'y trouvai dépassa toute 
attente. On eût dit que plus que jamais j'étais le centre autour 
duquel tout gravitait, que pour moi seule ces salons avaient été 
splendidement illuminés, cet orchestre réuni, cette foule rassem- 
blée. Depuis ma femme de chambre jusqu'à mes danseurs, jus- 
qu'aux vieillards qui me regardaient, chacun semblait me dire ou 



88 LA LECTURE 

me faire entendre qu'il m'aimait. L'impression générale sur 
laquelle je fus renseignée par ma cousine, tendait à faire conclure 
que je n'avais rien de commun avec les autres femmes, que 
j'avais quelque chose de particulièrement simple, touchant, 
ravissant. Ce succès me réjouit au point que j'avouai franche- 
ment à mon mari le désir de paraître encore à deux ou trois 
autres hais. 

— Uniquement pour m'en rassasier une fois pour toutes, ajoutai- 
je, bien que cela ne fût point conforme en tous points à ma con- 
viction intime. 

Mon mari y consentit volontiers et il m'accompagna avec 
plaisir dans les premiers temps, prenant sa part de mes triom- 
phes, semblant avoir oublié ce qu'il avait dit autrefois, ou du 
moins ne pas vouloir s'en souvenir. Plus tard il commença à s'en- 
nuyer visiblement et à se fatiguer du genre de vie que nous me. 
nions, mais je n'en avais que vaguement conscience, et lorsque je 
rencontrais son regard attentif et interrogateur fixé sur moi, je 
ne comprenais pas toute la signification de ce regard. J'étais 
enivrée par tout cet amour que j'avais éveillé dans les cœurs 
autour de moi, ces parfums raffinés, ces distractions, ces plaisirs 
dans lesquels je me plongeais pour la première fois ; l'influence 
morale sous laquelle mon mari m'avait toujours tenue s'était éva- 
nouie dans ce milieu agité. Je me trouvais à mon aise dans un 
monde où non seulement j'étais traitée comme son égale mais où 
j'étais même placée au-dessus de lui. Je n'en ressentais qu'un 
amour plus sûr et plus éclairé pour lui et je ne pouvais admettre 
qu'il fit mauvais visage en me voyant si heureuse de cette exis- 
tence mondaine. 

J'éprouvais un nouveau sentiment d'orgueil et de satisfaction 
quand, à mon entrée, tous les yeux se portaient sur moi. Lui, 
comme s'il eût honte d'affirmer devant cette foule ses droits sur 
moi, il s'empressait de me quitter et de s'enfoncer dans la masse 
des habits de soirée. 

— Attends, pensais-je parfois en le voyant se tenir à l'écart, 
l'air ennuyé, attends que nous soyons rentrés et tu sauras pour 
qui je cherche à être si belle et lequel j'aime le mieux de tous 
ceux qui m'ont entounV... 

Réellement je croyais n'attacher tant d'importance à mes succès 
que pour avoir la joie de les lui sacrifier. Un seul danger, selon 
moi, pouvait me menacer dans cette voie nouvelle — la jalousie 



BONHEUR INTIME 89 

que mon mari eût conçu au sujet de l'un ou de l'autre des cava- 
liers qui recherchaient ma présence. Mais il avait pleine et entière 
confiance en moi ; il restait si calme, si indifférent, tous les 
hommes me paraissaient si insignifiants, comparés à lui, que cet 
unique danger ne me causait aucune alarme. Néanmoins l'atten- 
tion que m'accordaient tant de personnes, me faisait plaisir et 
flattait mon amour-propre. J'en vins à me voir quelque mérite 
dans mon affection pour mon mari et j'apportai dans mes rap- 
ports avec lui un peu plus d'assurance, voire même un certain 
laisser aller. 

— J'ai très bien remarqué que tu causais beaucoup avecN.-N., 
lui dis-je un soir au retour d'un bal, le menaçant du doigt et 
nommant une des femmes les plus connues de Pétersbourg avec 
laquelle il s'était entretenu un instant, au cours de la soirée. 

Je ne disais ceci que pour le regaillardir un peu, car il était 
d'une taciturnité exceptionnelle et semblait plus ennuyé que 
jamais. 

— Ah! pourquoi parles-tu ainsi, murmura-t-il en fronçant le 
sourcil comme sous une douleur physique, que dis-tu là, Mâcha? 
De tels propos ne conviennent ni à toi ni à moi ; laisse-b\s donc 
à d'autres. Ils pourraient troubler la bonne harmonie qui règne 
entre nous ou qui reviendra, j'espère. 

Je fus toute confuse et je gardai le silence. 

— Reviendra-t-elle, Mâcha? qu'en penses-tu ! 

— Mais elle n'a pas changé et elle ne changera pas, dis-je, 
bien convaincue de ce que j'avançais. 

— Dieu le veuille ! D'ailleurs il est temps que nous repartions 
pour la campagne. 

C'était pour la première fois qu'il me parlait ainsi ; jusqu'alors 
j'avais cru qu'il acceptait notre nouvelle existence aussi facile- 
ment crue moi et j'étais insouciante et gaie. S'il s'ennuyait parfois, 
je me consolais en me disant que pour lui je m'étais beaucoup 
ennuyée à Nikolsk,et si un léger désaccord survenait entre nous, 
je pensais que -tout reprendrait une marche régulière dès que 
nous serions rentrés chez Tatiana Semenovna. 

Dans ces conditions, l'hiver passa rapidement pour moi et nous 
étions encore après Pâques à Pétersbourg. Cependant le diman- 
che suivant nous fîmes nos préparatifs de départ. Nos malles 
étaient prêtes ; mon mari avait terminé ses achats — fleurs, 
cadeaux, objets nécessaires pour notre séjour à la campagne — 






00 LA LECTURE 

et il se trouvait dans une situation d'esprit très douce et très heu- 
reuse. Nous fûmes surpris par la visite inattendue de ma cousine 
qui insista pour nous faire remettre notre départ jusqu'au samedi, 
afin d'assister à la grande soirée de la comtesse M... Elle nous 
dit que la comtesse comptait beaucoup sur moi, que le prince R... 
désirait beaucoup m'être présenté et qu'il irait à cette soirée uni- 
quement dans cette intention. Le prince me proclamait la plus 
jolie femme de toutes les Russies, la ville entière y serait — bref 
c'était une soirée manquée si je n'y allais pas. 

Mon mari était à l'autre bout du salon, causant avec, quelqu'un. 

— Viendrcz-vous, Marie ? demanda la princesse. 

— Nous partons après-demain, répondis-je, hésitante, regar- 
dant du côté de mon mari. 

Nos yeux se rencontrèrent et je me détournai vivement. 

— Je le persuaderai de rester, et samedi nous ferons tourner 
toutes les tètes. C'est dit ? 

— Cela bouleverserait tous nos plans, et puis nos malles sont 
faites, répliquai je, ne résistant plus que faiblement. 

— Ne pourrait-elle aller voir le prince dès ce soir et lui pré- 
senter ses hommages ? dit en ce moment mon mari, sans se rap- 
procher de nous, avec un tremblement de la voix que je ne lui 
avais jamais entendu. 

— Ah, il est jaloux maintenant! Je ne m'en étais pas encore 
aperçu, reprit ma cousine en riant : mais ce n'est pas pour le 
prince que je l'invite, Serge Michaïlovitch, c'est pour nous tous, 
y compris la comtesse R... 

— Cela dépend de Mâcha, répliqua froidement mon mari. 

J'avais très bien remarqué son agitation plus vive que d'habi- 
tude ; j'en ressentis de l'inquiétude et ne donnai aucune réponse 
définitive à la princesse. Lorsqu'elle fut partie, j'allai à mon 
mari ; il se promenait de long en large, d'un air pensif. l\ ne me 
vit ni ne m'entendit quand je m'approchai sur la pointe des pieds. 

— Sans doute il songe à sa chère maison de Nikolsk, me dis-je 
en l'examinant, il se revoit dans le salon, devant la table mise 
pour le thé ; il revoit ses champs, ses paysans, nos heures d'inti- 
mité au cours des soirs, nos repas nocturnes pris en cachette. 
Non, tous les bals du monde et les flatteries de tous les princes 
de la terre ne valent pas son cher repos ni ses douces caresses. 

Et je voulais lui annoncer que je n'irais pas à cette soirée, quand 
il se retourna brusquement et fronça le sourcil en me voyant ; 






BONHEUR INTIME 91 

aussitôt l'expression de ses traits se modifia. Il redevint l'homme 
fort, toujours calme, aux airs protecteurs mitigés de sagesse et 
de pénétration. Il comptait rester sans cesse au-dessus du com- 
mun des mortels, planer sur son piédestal devant moi. 

— Qu'as-tu, chère Mâcha? demanda-t-il d'un ton placide et 
indifférent. 

Je ne répondis pas, irritée de le voir dissimuler ainsi et refuser 
de se montrer à moi tel que je l'aimais. 

— Tu vas à cette soirée samedi? reprit-il. 

— J'y serais allée volontiers, mais cela te déplaît. Et puis nos 
préparatifs sont faits. 

Jamais il ne m'avait regardée ni parlé avec une telle froideur. 

— Nous ne partirons que mardi et je ferai déballer, par con- 
séquent tu peux y aller si tu veux. Fais-moi le plaisir d'y aller. 

Comme c'était son habitude quand il éprouvait une vive émo- 
tion, il continuait à marcher d'un pas inégal sans me regarder. 

— Vraiment je ne te comprends pas, ripostai-je en restant im- 
mobile, toi qui te dis si pacifique (jamais il ne me l'avait dit), me 
parler de cette façon ! Je suis prête à te faire ce sacrifice et tu 
m'invites à n'en rien faire — et cela avec une ironie que je ne t'ai 
jamais connue. 

— Ah, c'est toi qui te sacrifies ? reprit-il accentuant le mot. Eh 
bien, je me sacrifie également, que peut-on désirer de plus ? Un 
combat de générosité, voilà ce qui peut s'appeler un touchant 
accord. 

Je ne lui avais jamais entendu prononcer des paroles aussi 
cruellement mordantes. Le sarcasme me blessa, la dureté me 
révolta et me fit monter aux lèvres des mots à peu près sembla- 
bles. Etait-ce bien lui, qui avait toujours évité les grandes phrases 
entre nous, lui qui avait toujours été si simple et si franc ? Et 
pourquoi cette transformation ? Uniquement parce que j'avais 
voulu lui faire le sacrifice d'un plaisir que je considérais comme 
innocent, parce que je lui avais annoncé mon intention. Les rôles 
étaient intervertis : il reniait toute franchise et toute simplicité 
alors que moi je m'efforçais de les avoir. 

— Tu es bien changé, soupirai-je ; de quelle faute me suis-je 
donc rendue coupable envers toi? Ce n'est pas pour ce bal, mais 
pour quelque erreur dont tu entretiens soigneusement le souvenir 
dans ton coeur. Pourquoi manquer de franchise? Autrefois tu 



02 



LA LECTURE 



n'avais pas une telle frayeur de la sincérité. Dis-moi, qu'as-tu 
contre moi ? 

Et intérieurement je me disais avec satisfaction qu'il n'avait 
pas le droit de m'adresser un seul reproche à propos d'un inci- 
dent quelconque survenu pendant notre séjour à Pétersbourg. Je 
me plaçai au milieu de la chambre de telle façon qu'il devait 
passer tout près de moi ; je le regardai. Il s'approcherait, il me 
prendrait dans ses bras et tout serait oublié : cette pensée me 
passa par la tête et aussitôt je regrettai de n'avoir pu lui démon- 
trer plus tôt combien il avait tort; mais il resta à l'extrémité de 
la chambre et dit, me regardant à son tour : 

— Ainsi tu ne comprends pas ? 

— Non. 

— Eh bien, je vais te le dire. Il me répugne d'éprouver ce que 
j'éprouve et cependant je ne puis me défaire de ce sentiment. 

Il s'arrêta, visiblement effrayé du son rauque de sa voix. 

— Que veux-tu dire? demandai je pendant que des larmes 
d'indignation me brûlaient les yeux. 

— Il me répagne de te voir courir derrière ce prince — parce 
qu'il te trouve belle ! — oublieuse de ton mari, de toi-même, de ta 
dignité de femme, ne voulant pas comprendre ce que doit res- 
sentir ton mari en présence de ce manque de dignité. Et même lu 
viens encore dire à ce mari que tu te sacrifies ! En d'autres ter- 
mes : Ce serait un indicible bonheur pour moi de me montrer à 
Son Altesse Impériable, mais je te sacrifie ce bonheur. 

Plus il parlait, plus son agitation augmentait et sa voix était 
dure, incisive et cruelle : jamais je ne l'avais vu ainsi, jamais ;je 
ne m'étais attendue à l'y voir. Tout mon sang afflua à mon visage, 
j'eus peur de lui, et cependant le sentiment dune humiliation 
imméritée, mon amour-propre blessé firent naître en moi le désir 
de me venger. 

— Va donc, répliquai-je, depuis longtemps je suis prête à tout 
entendre. 

— Je ne sais ce que tu comptais entendre, mais moi je m'at- 
tendais à pis encore en te voyant plongée tous les jours dans 
cette fange, ce désœuvrement, ce luxe, ce monde stupide, et je 
m'attendais à tout ce qui, aujourd'hui, me fait éprouver une 
honte et une douleur comme jamais je n'en ai ressenti, honte de 
toi quand ton amie fouillait mon cœur de ses mains souillées et 
me taxait de jalousie. Jaloux? de qui? D'un homme que ni toi ni 



BONHEUR INTIME 93 

moi n'avons encore vu? Mais tu ne veux pas comprendre... et 
tu te sacrifies ! Pour qui? Et que sacrifies-tu ? Honte à toi, honte 
à ton avilissement ! Un sacrifice !... 

— Voilà en quoi la force de l'homme, pensai-je, hlesse et hu- 
milie la femme qui n'a aucune faute sur la conscience. Voilà 
les droits de l'homme, mais à ces droits je ne me soumettrai pas. 
— Non, repris-je tout haut, je ne sacrifierai rien — et je semis 
mes narines se gonfler et mes joues s'empourprer — j'irai samedi 
à ce bal, j'irai certainement. 

— Et je te souhaite bon amusement! Mais tout est fini entre 
nous! s'écria-t-il laissant éclater une fureur dont il n'était plus 
maître, tu ne me tortureras pas davantage. J'étais fou de... 

Ses lèvres tremblaient violemment. Il fit un suprême effort 
sur lui-même pour ne pas laisser échapper les mots prêts à sortir 
de sa bouche. En ce moment, je le craignais et le haïssais tout à 
la fois; je voulais parler longuement encore, me venger de l'hu- 
miliation qu'il m'avait infligée. Mais je serais fondue en larmes 
tout simplement. 

Il quitta la chambre, et quand je n'entendis plus le bruit de ses 
pas, je fus terrifiée de ce qui avait eu lieu. C'était une horrible 
pensée de me dire que cette union qui avait fait tout mon bon- 
heur était à jamais rompue, et je fus prête à revenir sur ce qui 
s'était passé. Mais serait-il assez calmé pour me comprendre 
lorsque je lui tiendrais la main en silence, le regardant seule- 
ment? Appréciera-t-il ma générosité? Et s'il prend ma douleur 
pour une feinte? ou que, se targuant de ses droits, il m'accueille 
avec hauteur et m'accorde un pardon plein de pitié. Pourquoi, 
pourquoi celui que j'aime m'a-t-il si cruellement offensée? Je 
ne le recherchai donc pas et je montai à ma chambre où je 
restai longtemps, pleurant, me répétant avec terreur les mots 
qu'il avait dits, les remplaçant par d'autres bien doux et bien 
tendres, pour penser encore à ce qui venait de se produire. 

Quand nous prîmes le thé ce soir-là et que je me trouvai 
avec mon mari en présence d'un tiers — S... qui nous rendait 
visite — je sentis qu'un abîme s'était ouvert entre nous. S... me 
demanda la date de notre départ : je ne parvins pas à lui ré- 
pondre. 

— Mardi, la comtesse R... donne une soirée: tu y vas, n'est-ce 
pas? fit mon mari. 

Je fus surprise du naturel avec lequel il m'adressa cette ques- 



94 LA LECTURE 

tion et je le regardai timidement. Ses yeux fixés sur moi avaient 
une expression ironique et méchante. 

— Oui, répliquai-je. 

Lorsque nous fûmes seuls, il vint à moi en me tendant la 
main. 

— Je t'en prie, pardonne ce que je t'ai dit, fit-il. 

Aussitôt je m'emparai de sa main, un sourire fut prêt à en- 
tr'ouvrir mes lèvres et les larmes à couler de mes yeux, mais il 
me retira sa main et alla s'asseoir à quelque distance de moi, 
comme s'il eût craint une scène sentimentale. Je ne compris pas 
qu'il pût encore s'imaginer avoir raison, et le refus que j'allais 
faire d'aller à ce bal me resta dans la gorge. 

— Il faut prévenir ma mère, dit-il, autrement elle serait 
inquiète. 

— Et quand penses-tu partir? 

— Mardi. 

— J'espère que ce n'est pas à cause de moi, ce retard? dis-je 
en le regardant bien en face. 

Ses yeux s'arrêtèrent sur moi, mais ils ne me dirent rien. Et 
soudain je trouvai son visage désagréable, tout vieilli... 

Nous allâmes donc à la soirée de la comtesse R.. Nos rap- 
ports semblaient être empreints du même caractère affectueux, 
mais combien ils étaient différents en réalité de ceux d'autre- 
fois ! 

Je faisais partie d'un groupe de dames, quand le prince 
s'avança vers moi, de sorte que je dus me lever pour lui parler. 
Involontairement je cherchai des yeux mon mari, et je l'aperçus 
à l'autre bout de la salle : il me regardait. Puis il se détourna. 
Je sentis une telle douleur et une telle confusion que je me trou- 
blai et que je rougis des épaules au front sous le regard du 
prince. Mais il ne m'en fallut pas moins rester debout pendant 
que Son Altesse m'examinait attentivement. Cependant notre 
entretien fut court, aucun siège ne se trouvant disponible à côté 
du mien ; d'ailleurs, il devina sans doute ce que j'éprouvais. Nous 
causâmes du dernier bal, de l'endroit où je comptais passer 
l'été, etc. En me quittant, il exprima le désir de faire la connais- 
sance de mon mari, et je les vis s'aborder et lier conversation. 
Le prince devait lui parler de moi, car, à différentes reprises, il 
me regarda en souriant. 

Tout à coup mon mari rougit, s'inclina respectueusement et 



BONHEUR INTIME 95 

disparut. Je rougis en me demandant ce que le prince allait penser 
de moi, et surtout de mon mari. Il me semblait que tous les yeux 
avaient remarqué son embarras et sa gaucherie. Dieu sait quelles 
conclusions on allait en tirer ! Et si l'on avait eu vent de la scène 
qui avait eu lieu entre mon mari et moi !... 

Ma cousine me reconduisit chez moi, et en route nous par- 
lâmes de mon mari. Je ne pus m'empêcher de lui raconter ce 
qui avait précédé cette malheureuse soirée. Elle s'efforça de me 
consoler en me disant que ceci était une de ces petites brouilles 
comme il en survient fréquemment en ménage — sans impor- 
tance, ne tirant nullement à conséquence. Elle jugea mon mari à 
son point de vue, et le déclara très orgueilleux et peu expansif. Je 
ne pus que lui donner raison sur ces deux points, et il me sembla 
que je comprenais mieux mon mari. 

Lorsque nous fûmes seuls encore, mon mari et moi, ce blâme 
me retomba sur l'âme comme un poids énorme, et je sentis que 
l'abîme creusé entre nous s'élargissait de plus en plus. 



VIII 



A partir de ce jour, notre vie et nos rapports subirent une 
transformation complète. 

Nous n'étions plus aussi heureux qu'autrefois d'être ensemble 
et seuls. Il y avait des questions que nous évitions, et il nous 
était plus facile de causer en présence d'un tiers qu'en tête-à- 
tête. La moindre allusion à la vie des champs ou aux bals nous 
mettait sur des épines, et alors il nous était désagréable de nous 
regarder. On eût dit que, tous deux, nous avions entrevu l'abîme 
qui nous séparait, et que nous avions peur de nous en appro- 
cher. 

J'avais la conviction que mon mari était très orgueilleux et 
très violent, et que je devais user de circonspection, si je ne 
voulais pas le toucher au défaut; il était persuadé que je ne pour- 
rais vivre loin du monde, que le séjour à la campagne m'était 
odieux et qu'il devait se soumettre à ma fantaisie. Aussi nous 
écartions soigneusement de nos conversations ce qui avait trait 
directement à ces choses, et tous deux nous nous jugions mal. 

Depuis longtemps déjà nous avions cessé d'être parfaits l'un 



96 



LA LECTURE 



pour l'autre. Maintenant nous faisions des comparaisons et nous 
analysions nos qualités. 

Au moment de notre départ, je m'étais trouvée très malade, 
de sorte qu'au lieu de nous rendre directement à Nikolsk, nous 
louâmes une villa d'où mon mari partit pour aller voir sa mère. 
J'étais déjà suffisamment rétablie pour l'accompagner quand il 
s'éloigna, mais il m'en dissuada, sous prétexte qu'il craignait 
pour ma santé. Je sentis que mon état ne lui inspirait aucune 
inquiétude, mais que la pensée de n'être point heureux à la cam- 
pagne le préoccupait. Je n'insistai donc pas et je restai seule. 
Loi'squ'il revint, je remarquai qu'il n'était plus dans ma vie ce 
qu'il y avait été jadis. 

Jadis, chacune de mes pensées ou de mes sensations que je 
ne lui communiquais pas me pesait comme une faute, chacune 
de ses pensées me semblait un précepte ; le moindre objet, un 
simple regard nous faisait rire aux éclats. Rien ne restait plus 
de tout cela, et le changement s'était opéré de telle façon que 
nous ne pouvions nous en rendre compte. 

Maintenant chacun de nous avait ses travaux et ses intérêts 
que nous ne tentions même plus de rendre communs. Nous 
avions même cessé de nous émouvoir à la pensée que chacun de 
nous s'était retiré dans un monde à lui spécial, étranger à l'autre ; 
nous nous habituâmes à ce train, et, au bout d'un an, nous 
n'éprouvions plus aucun embarras à nous regarder. Ses accès 
de gaieté et ses enfantillages avaient disparu, mais c'était le cas 
aussi pour cette indulgente indifférence envers toute chose qui 
m'avait tant irritée. Il n'avait plus ce regard profond qui, autre- 
fois, me troublait et me rendait nerveuse en même temps. Nous 
n'avions plus de ces prières et de ces jouissances artistiques 
partagées. D'ailleurs, nous n'avions plus que rarement l'occasion 
de nous voir : il était toujours absent, pour ainsi dire, et ne crai- 
gnait plus de me laisser seule. De mon côté, je vivais dans un 
milieu peu propre à me le faire regretter. 

Jamais nous n'avions de scènes ni de discussions ; je m'effor- 
çais de lui rendre agréable le séjour de la maison et il réalisait 
tous mes désirs : on eût dit que nous nous aimions toujours. 
Quand nous étions seuls, circonstance assez rare d'ailleurs, je 
n'éprouvais ni joie, ni émotion, ni trouble auprès de lui : il me 
semblait être complètement seule. Je savais très bien que 
l'homme qui se tenait là était mon mari et non un inconnu, un 






BONHEUR INTIME 97 

excellent homme — bref, mon mari, que je connaissais aussi bien 
que moi-même; je n'ignorais rien de ce qu'il ferait ou dirait, et 
si ses actes et ses paroles ne se rapportaient point exactement à 
ce que j'avais prévu, j'en concluais tout simplement qu'il s'était 
trompé. Au fond, je n'attendais rien de lui : il était mon mari, 
rien de plus. Il me semblait que notre situation était fort natu- 
relle, qu'elle ne pouvait être autre, que jamais même elle n'avait 
été autrement. 

Dans les premiers temps, je me sentis horriblement esseulée 
lorsqu'il s'éloignait, et je n'en appréciais que mieux la valeur de 
la protection qu'il étendait sur moi. A son retour, je me jetais à 
son cou avec une joie très vive, mais, au bout de quelques heures, 
cette impression s'effaçait, et je ne savais même plus de quelle 
chose je devais l'entretenir. Dans nos heures de calme tendresse, 
je sentais que ce n'était plus là ce dont mon cœur avait débordé 
un jour, et il me semblait lire la même chose dans ses yeux ; ïl 
y avait à notre tendresse des limites que mon mari ne voulait 
plus et que moi je ne pouvais plus franchir. Parfois, j'en con- 
cevais de la tristesse, mais je n'avais plus le temps de méditer 
longuement sur ces choses et j'essayais d'oublier ce chagrin en 
m'absorbant dans mille distractions s'offrant sans cesse à moi. 

La vie mondaine qui m'avait séduite par son éclat et les satis- 
factions accordées à mon amour-propre no tarda pas à me pos- 
séder entièrement. Elle devint pour moi une habitude, me tint 
rivée à elle et envahit dans mon âme la place qu'eussent dû oc- 
cuper d'autres sentiments. J'évitais d'être seule avec moi-même, 
parce que j'avais peur de réfléchir à ma situation. D'ailleurs, tout 
mon temps était pris, du matin au soir — môme les jours où je 
ne sortais pas. Les visites ne me valaient ni joie, ni ennui, et je 
pensais que tout devait marcher ainsi. 

Trois aimées s'écoulèrent ainsi. Pendant ce laps de temps, 
nos rapports ne se modifièrent en rien, absolument comme s'ils 
n'eussent pu être ni meilleurs, ni pires. 

Au cours de ces trois années, deux graves événements jetèrent 
seuls quelque trouble dans cette existence sans cependant y 
provoquer de réformes sérieuses : la naissance de mon premier 
enfant et la mort de ma belle-mère. Tout d'abord l'amour mater- 
nel s'empara de moi et me procura de tels ravissements que je 
crus à l'aurore d'une nouvelle existence ; au bout de deux mois, 
lorsque je recommençai à sortir, ce sentiment se calma, devint 
lect. — 55 x — 7 



98 



LA LECTURE 



une simple habitude et finit dans l'accomplissement placide d'un 
devoir. Mon mari, au contraire, était redevenu l'homme des 
anciens jours depuis l'entrée de son fils en ce monde, et doux, 
calme, intime, il avait reporté sur lui toute sa tendresse. Souvent, 
quand je me rendais en toilette de bal dans la chambre de 
l'enfant pour le bénir avant de m'éloigner, j'y rencontrais mon 
mari dont le regard tombait sur moi, pénétrant, sévère, tout 
chargé de reproches. Alurs un poids s'écroulait brusquement sur 
mon âme. Je restais effrayée de mon indifférence et je me deman- 
dais si j'étais plus mauvaise que les autres femmes; mais qu'y 
faire? Certes, j'aimais mon hls, mais je ne pouvais rester près 
de lui des journées entières ; cela m'ennuyait. 

La mort de Tatiana Semenovna le plongea dans une profonde 
douleur; aussi trouva-t-il très pénible d'habiter Nikolsk après ce 
deuil. Je la regrettai sincèrement et je partageai la tristesse de 
mon mari; cependant la vie me parut plus agréable et plus satis- 
faisante depuis lors, dans notre maison de campagne. Nous avions 
passé ces trois dernières années à la ville, avec un simple séjour 
de deux mois à Nikolsk. Nous partîmes pour l'étranger et 
allâmes prendre les eaux. 

Je comptais vingt et un ans ; je croyais notre situation finan- 
cière très brillante, je n'attendais plus rien du mariage et je 
m'imaginais être aimée de tous ceux qui m'approchaient. Ma 
santé était excellente et mes toilettes du meilleur goût; je me 
savais belle et le temps était magnifique; une atmosphère de 
beauté et d'élégance m'entourait : aussi je me trouvais dans les 
meilleures dispositions du monde pour jouir de la vie. Et cepen- 
dant, je n'avais plus cette gaieté de l'époque où mon bonheur 
était en moi, où j'étais heureuse parce que je méritais de l'être; 
où mon bonheur tout en étant très grand, laissait place pour des 
aspirations vers un bonheur plus grand encore. 

Oui, tout était bien différent alors! Mais, n'importe, j'étais 
contente, n'ayant plus rien à désirer, ni à espérer, ni à redouter. 
Ma vie était bien remplie et ma conscience en repos. 

Parmi tous les jeunes gens que je vis au cours de la saison, il 
n'en était pas un seul auquel j'eusse pu donner la préférence sur 
les autres — pas môme sur le vieux prince K..., notre ambassa- 
deur, qui me faisait un doigt de com\ L'un était trop jeune, l'autre 
trop âgé ; celui-ci était un Anglais trop blond, celui-là un 
Français à barbiche de bouc; tous m'étaient parfaitement indif- 






BONHEUR INTIME 99 

férents et cependant tous m'étaient indispensables ; ils faisaient 
partie intégrante du monde dans lequel je m'agitais. 

Il y avait également un Italien, le marquis D..., qui avait su 
s'imposer à mon attention par l'audace avec laquelle il exprimait 
son admiration pour moi. Il ne laissait échapper aucune occasion 
de me rencontrer — bal, promenade, excursion, etc. — et dès 
qu'il avait réussi, ne se lassait pas de chanter les louanges de 
ma beauté. Parfois je l'avais vu, de ma fenêtre, rôder autour de 
notre villa, et souvent le regard hardi de ses yeux étincelants 
m'avait fait rougir et contrainte de le tenir à distance. 

Le marquis D... était jeune, beau, élégant, j'avais remarqué 
surtout que par le sourire et par le front, il ressemblait beaucoup 
à mon mari — celui-ci était moins beau toutefois. Cette ressem- 
blance m'avait frappée, bien qu'au lieu de la bonté et du calme 
idéal de mon mari, le regard, la bouche et le menton allongé 
eussent une expression de brutalité, presque de bestialité. 

Je supposais alors qu'il m'aimait passionnément, et c'était avec 
une orgueilleuse pitié que parfois je pensais à lui. A différentes 
reprises, je voulus le ramener à la raison, prendre avec lui un 
ton à demi affectueux, à demi confiant, mais il repoussa brus- 
quement ces tentatives et, à mon grand déplaisir, continua à me 
donner des preuves de sa folle passion. Il ne m'en avait point 
encore fait l'aveu, mais elle menaçait d'éclater d'un instant à 
l'autre. Sans le reconnaître, j'avais peur de cet homme et je 
n'aimais pas penser à lui. 

Vers la fin de la saison, je tombai malade, et je ne pus sortir 
de quinze jours. Lorsqu'il me fut permis de quitter la chambre, 
j'allai un soir à un concert. Je savais que pendant ma retraite 
forcée, lady S,., était arrivée, Anglaise attendue et bien connue 
à cause de sa beauté. Un cercle d'amis fidèles se pressa autour 
de moi, mais un autre, bien plus considérable, entoura la nou- 
velle lionne. 

On ne parlait que d'elle et de sa beauté; on me la montra. Je 
la trouvai très jolie, en effet, mais la morgue hautaine de son 
visage me choqua et je ne m'en cachai point. Dès ce jour, tout 
ce qui m'avait paru si agréable m'ennuya. Le lendemain, 
lady S... organisa une excursion au château ; je refusai d'y 
prendre part. Il ne resta presque personne pour rester près de 
moi; alors tout se transforma à mes yeux, je ne vis plus que 
sottises et désagréments, je fus prête à pleurer. Je résolus de 



100 



LA LECTURE 



terminer ma cure le plus tôt possible et de repartir pour ls: 
Russie; un sentiment vil s'était emparé de moi, mais je ne voulais 
pas encore l'avouer. 

Je me dis donc souffrante et m'abstins de paraître aux fêtes; je 
ne sortis plus que le matin, seule, ponr aller boire à la source 
ou faire une promenade dans les environs avec L. M..., une 
Russe de mes amies. A cette époque, mon mari était absent; il 
était parti pour Heidelberg où il attendait la fin de mon traite- 
ment, et ne venait me rendre visite à Bade que de temps à 
autre. 

Or, un jour que lady S... avait entraîné toute la comprime 
dans une partie de plaisir, L. M... et moi nous nous rendîmes en 
voiture au château. Pendant que la calèche montait au pas la 
rouie onduleuse bordée de magnifiques châtaigniers à travers 
lesquels nous jouissions d'une vue superbe, dans les effets d'un 
soleil couchant, nous nous engageâmes dans une conversation 
sérieuse, ce qui ne nous était jamais arrivé. L. M..., que je con- 
naissais depuis longtemps cependant, me parut ponr la première 
fois une femme intelligente et bonne avec laquelle on pouvait 
causer et tuer profit d'une causerie. 

Nous parlâmes de nos familles, des enfants, de la vie creuse 
que l'on menait ici ; nous aspirâmes à revoir la terre nattde et 
tout à coup nous fûmes prises d'une douce mélancobe. Ce fut 
dans cet état d'esprit que nous atteignîmes le château. 

L'ombre et la fraîcheur y régnaient tandis qu'en haut les 
derniers rayons du soleil effleuraient les ruines; les pas les plus 
I _ rs et la voix la plus discrète trouvaient leur écho sous les 
voûtes. Et nous vîmes, enchâssé dans une baie comme dans un 
cadre, ce paysage badois si charmant et pourtant si froid pour 
nous autres, Russes. 

Nous nous assîmes pour nous reposer et contempler en silence 
le coucher du soleil. Bientôt des voix se firent entendre distinc- 
tement et il me sembla entendre prononcer mon nom. 

J'écoutai et je compris jusqu'au moindre mot. Le^ voix m'étaient 
connues : c'était celle du marquis D... et celle d'un Français, son 
ami, que je connaissais également. Ils parlaient de moi et de 
!ady / .... hr- Français faisait la comparaison des deux beautés et 
en t/rait des déductions qui, sans avoir rien de désobligeant pour 
moi, me firent monter le rouge au visage. Il détailla fort bien les 
charmes de chacune, expliqua que j'avais un enfant, que lady S... 



BONHEUR INTIME 101 

n'avait pas dix-neuf ans, que mon teint était plus beau, mais que 
ses formes étaient plus gracieuses, qu'enfin, elle était une grande 
dame, tandis que moi j'étais une de ces petites princesses rus-es 
comme on en voit tant dans les villes de bains. Bref, il concluait 
que j'agirais sagement en n'acceptant point d'entrer en lutte 
avec lady S... si je ne voulais que Bade fût mon tombeau. 

— Je la plains sincèrement. 

— Allez lui offrir vos consolations, riposta le Français aveo 
un éclat de rire joyeux et cruel. 

— Si elle part, je la suis, reprit la voix fortement entachée 
d'accent italien. 

— Heureux mortel qui croit encore à l'amour ! 

— L'amour! répéta la voix qui se tut un instant, il m'est 
impossible de ne pas aimer. Vivre sans aimer, ce n'est pas vivre. 
Faire de sa vie un roman, qu'y a-t-il de plus beau? Et mes 
romans ne restent point inachevés et je mènerai celui-ci jusqu'au 
dénouement comme les autres. 

— Bonne chance ! 

Je n'en entendis pas davantage, car ils tournaient un pan de 
muraille et le bruit de leurspas nous arriva d'une antre direction; 
ils descendaient un escalier et peu de temps après ils apparais- 
saient par une porte latérale, se montrant assez surpris de nous 
rencontrer là. Je rougis lorsque le marquis s'approcha de moi, 
et je fus prise de terreur quand il m'offrit son bras pour quitter 
le château. Malheureusement, je ne pus refuser, et, marchant 
derrière L. M... et le Français, nous nous dirigeâmes vers la 
voiture. 

J'étais froissée des propos que le Français avait tenus sur moi, 
bien qu'il eût exprimé tout simplement ma pensée intime, mais 
les paroles de l'Italien m'avaient stupéfiée par leur grossièreté. 
C'était pénible pour moi de les avoir surprises ; lui n'en éprouvait 
aucune gène. J'éprouvai de la répugnance à le sentir si près de 
moi et, sans le regarder, sans lui répondre, tenant mon bras de 
façon à ne rien entendre de ce qu'il me disait, je suivis vivement 
l'autre couple. 

Le marquis me parla du paysage, du bonheur inattendu de 
cette rencontre, et d'autres choses analogues, mais je ne 
l'écoutais pas. En ce moment, je pensais à mon mari, à mon 
enfant, à la Russie; j'éprouvais honte et regrets, et j'avais hâte 
de regagner ma paisible chambre de V Hôtel de Bade pour réflé- 






102 LA LECTURE 

chir à ce qui se passait en moi. L. M... n'avançait que lentement 
et la voiture était encore loin ; je crus remarquer aussi que mon 
cavalier ralentissait le pas dans l'intention de me retenir en 
arrière. 

— C'est impossible, me dis-je, et je voulus marcher plus vite. 
Le marquis me prit le bras : en ce moment, L. M... tournait 

un angle, nous étions seuls. Je fus prise de terreur. 

— Pardon, fis-je froidement, et je tentai de me dégager, mais 
les dentelles de ma manche s'accrochèrent à un bouton de son 
habit. Il se pencha, et je sentis ses mains dégantées toucher 
mon bras. 

Une sensation qui m'était encore inconnue et n'était ni de la 
peur ni de la joie me fit passer un frisson glacé sur tout le corps. 
Je le regardai, afin qu'il pût lire dans mes yeux tout le mépris 
que j'avais pour lui, mais mes yeux exprimaient autre chose : la 
frayeur et le trouble. Les siens avaient un éclat humide et se 
penchaient vers moi pour m'admirer avec ardeur et se glissaient 
dans mon cou, dans mon sein ; de ses deux mains il me saisit le 
poignet, ses lèvres entr'ouvertes me disaient qu'il m'aimait, que 
j'étais tout pour lui — et tandis que les mains resserraient leur 
étreinte, les lèvres s'avançaient vers moi... Mes veines char- 
riaient du feu, mes yeux se voilaient, et les mots que je voulais 
employer pour le repousser restèrent étranglés dans ma gorge. 

Tout à coup un baiser sonna sur ma joue, et tremblante et 
glacée je le regardai. Je n'avais la force ni de parler, ni de 
remuer tant la terreur me paralysait. Ceci ne dura qu'un instant, 
mais cet instant fut horrible ; maintenant je lisais clairement sur 
son visage : ce front bas, ces longues moustaches aux pointes 
relevées, ces joues soigneusement rasées, ce cou bruni par le 
hàle.... Je le haïssais, et cependant la passion qui le tenait 
trouva un puissant écho dans mon âme. J'eus une irrésistible 
envie de m' abandonner aux baisers de cette bouche gracieuse, à 
l'étreinte de ces mains blanches aux doigts chargés de bagues. 

Je fus prise de me jeter tête première dans l'abîme des 
ivresses défendues qui s'ouvrait sous mes pas. J'étais si malheu- 
reuse qu'aucun malheur plus grand n'aurait pu me frapper sans 
doute. Il passa son bras autour de ma taille et murmura : « Je 
vous aime! » d'une voix qui ressemblait tant à celle de mon 
mari. Et le souvenir de mon mari et de mon enfant me revint. 
Tout à coup j'entendis la voix de L. M... qui m'appelait. 



BONHEUR INTIME 103 

Je repris possession de moi-même et, lui arrachant ma main, 
je courus vers L. M. Nous montâmes eu voiture et alors je le 
regardai. Il se découvrit et en souriant nous dit quelque chose; 
il n'eut aucun pressentiment de l'inexprimable aversion que je 
ressentais pour lui en ce moment. Mon existence me paraissait 
si malheureuse, l'avenir si désespérant et le passé si sombre ! 

L. M. me parla, mais je ne compris pas un mot de ce qu'elle 
me dit. Il me semblait qu'elle ne m'adressait la parole que par 
pitié, pour ne point me montrer le mépris qu'elle avait pour 
moi, et clans chacun de ses mots ou de ses regards je retrouvais 
ce mépris mêlé à cette insultante pitié. Le baiser me brûlait 
encore la joue comme un stigmate infamant, et la pensée de mon 
mari, de mon enfant m'était insupportable. 

Quand je fus seule dans ma chambre, j'espérai pouvoir réflé- 
chir, mais la solitude m'épouvanta. Je ne pus boire le thé qu'on 
m'avait servi et, sans savoir pourquoi, je résolus d'aller rejoindre 
le soir même mon mari à Heidelberg. Je pris place dans un 
coupé avec ma femme de chambre, et lorsque le train se mit en 
mouvement, que l'air afflua vers moi par la portière ouverte, 
je redevins maîtresse de moi-même et je songeai à mon avenir. 
Toute ma vie depuis notre premier départ pour Pétersbourg 
m'apparut sous un jour nouveau et m'accabla d'un immense 
remords. 

Pour la première fois je revis avec netteté notre séjour à la 
campagne; pour la première fois je me demandai : quelles joies 
lui ai-je donc données dans ces derniers temps? Je me sentis 
coupable envers lui. Mais aussi pourquoi ne m'avait-il pas guidée, 
pourquoi n'avait-il pas confiance en moi, pourquoi évitait il toute 
explication, pourquoi me froissait-il? Pourquoi n'usait-il pas de 
la puissance de son amour? Ou ne m'aimait-il pas? Mais qu'il 
fût coupable ou non, je n'en sentais pas moins sur ma joue le 
baiser de cet étranger. 

A mesure que nous approchions de Heidelberg, les traits de 
mon mari se dessinaient avec plus de netteté à mes yeux et mon 
appréhension sur les premiers instants de notre réunion aug- 
mentait. Je voulais lui dire tout, montrer mon repentir clans mes 
larmes et obtenir son pardon. Moi-même je ne savais trop ce 
que signifiait ce tout et je ne croyais pas qu'il me pardonnât. 

Mais lorsque j'entrai clans la chambre de mon mari et que je 
vis ses traits calmes, un peu étonnés, je compris que je ne devais 



104 



LA LECTURE 



rien lui dire, rien lui avouer, lui demander aucun pardon. Un 
chagrin sans pareil et de profonds repentirs me pesaient sur la 
conscience. 

— Quelle idée ! fit-il, je comptais aller te chercher demain. 
Mais lorsqu'il eut examiné mon visage, il manifesta une cer- 
taine frayeur. 

— Qu'as-tu? Qu'est-il arrivé? demanda-t-il. 

— Rien, répondis-je en refoulant mes larmes, j'ai quitté Bade 
pour toujours et nous repartirons pour la Russie dès demain 
si c'est possible. 

Raconte-moi ce qu'il y a eu, reprit-il après avoir gardé un 
instant le silence. 

Je rougis malgré moi et je baissai les yeux ; je vis les siens 
briller de colère. J'eus peur qu'il ne soupçonnât quelque chose, 
et, avec une tranquillité affectée dont je ne me fusse pas crue 
capable, je répliquai : 

— Il n'y a rien eu. J'ai été prise de tristesse et d'ennui à rester 
seule, voilà tout, et j'ai beaucoup songé à notre vie et à toi. 
Depuis longtemps je me sens des torts envers toi; emmène-moi 
donc où tu voudras. Oui, je me sens coupable envers toi depuis 
longtemps, répétai-je en fondant en larmes, retournons à la 
campagne et ne la quittons plus. 

— Ma chère enfant, dit-il froidement, épargne-moi ces scènes 
émouvantes. Que tu songes à retourner à la campagne, c'est 
parfait, car nos ressources commencent à s'épuiser, mais pour 
toujours !... c'est pure chimère, je sais que tu ne peux y rester 
longtemps. Maintenant, prends une tasse de thé, cela te fera du 
bien. 

Et il se leva pour sonner. 

Je me représentai les pensées qu'il devait avoir en ce moment 
et je me sentis froissée de toutes celles que je lui attribuai 
lorsque je rencontrai son regard incrédule et plein d'humiliation 
fixé sur moi. Il ne voulait, il ne pouvait pas me comprendre. Et 
sous prétexte d'aller voir l'enfant, je me retirai, ayant hâte 
d'être seule pour pleurer, pleurer, pleurer 



L. Tolstoï. 



(A suivre.) 



OBSERVATIONS 



Chez les Battas, près de Sumatra, l'amant convaincu d'adul- 
tère est condamné à être mangé vif par le mari. 
Cela donne à réfléchir. 

Prié d'être témoin dans une affaire d'honneur, le prince de 
Ligne écrivait à son intendant : « Faites qu'il y ait à déjeuner 
pour quatre et à dîner pour trois. » 

Je connais beaucoup de gens qui n'aiment pas ce menu. 

Un humoriste a dit que si Dieu faisait publier dans tous les 
coins du monde que, le 1 er janvier, de midi à une heure, il son- 
nera ses cloches et laissera entrer dans le ciel tous ceux qui arri- 
veront à temps, mais qu'à une heure précise, il fermera les portes 
pour toute l'éternité, une immense quantité de femmes arrive- 
raient trop tard et, le soir même, ne seraient pas encore prêtes. 

Les paysans ont des mots charmants. Je me promenais à la 
campagne avec une femme dont l'enfant était pâle et chétif; 
nous rencontrons dans les bras de sa mère un petit bonhomme 
gros et rouge qui rendait jalouse la Parisienne : 

— « Comme votre enfant est bien portant, dit-elle à la paysanne. 

— « Oh ! Madame, le vôtre est d'une pâte plus fine. » 

Les gens du peuple ont sur toutes choses des aperçus piquants. 
Une vieille statue de saint Maclou a été placée sous le portail 
de l'église de Conflans-Sainte-Honorine. — Quand les gens sont 
vieux, me disait une paysanne, on les met à la porte. 

Un homme non marié ressemble à une moitié de ciseaux qui 
ne peut rien faire sans son autre moitié. 

ClIAMPFLEURY. 



OCTOBRE AUX CHAMPS 



I 
â– l'automne au bois 

Pas de trêve, pas de lacune au resplendissement. Les nuages 
ont perdu l'habitude de venir faire tache sur l'azur, soit le matin, 
soit le soir : l'astre se lève radieux, il se couche dans un embra- 
sement. 

Coquetterie du vieux dieu peut-être, car voici le seul moment 
de l'année où il trouve dans le paysage un placement vraiment 
cligne de ses rayons. Au point de vue du pittoresque, les bourgeon- 
nements du prinptemps ne méritent pas trop qu'il se mette en 
Irais d'illuminations. Quant à l'été, c'est une autre affaire. 

— Ne trouvez-vous donc pas ce bal charmant, mademoiselle? 
disait dans une fête de l'été dernier un danseur à une jeune per- 
sonne d'une franchise vin peu naïve. 

— Ah ! Monsieur, lui répondit-elle, il m'est impossible de 
trouver quelque chose joli quand je transpire ! 

Elle n'avait pas tort au moins de le penser : allez donc vous 
extasier sur quoi que ce soit quand vous étouffez. Il y a bien la 
fraîcheur des bois ! Parlons-en de la fraîcheur des bois, une ren- 
gaine poétique à cataloguer avec les promenades sous la coudraie 
et les danses sur la fougère. Ces belles images ont dû éclore dans 
l'imagination d'un citadin faisant sur Pégase sa première reprise 
de manège. Les bois, en été, représentent un four dont il faut se 
dépêcher de sortir si on ne tient pas à être cuit. 

La promenade sous bois a de tout autres charmes en automne, 
alors que la voûte est toujours assez épaisse pour abriter, mais 
que la brise plus fraîche attiédit la concentration de calorique 
qui se produit pendant la journée dans les dessous forestiers. 

L'automne est pour ces bois la saison du triomphe, celle où 
leurs beautés sont dans tout leur éclat, celle où nul trouble-fête 
ne vient gâter les charmes de leur parcours. Une véritable révo- 



OCTOBRE AUX CHAMPS 107 

lution s'est opérée clans la physionomie de la forêt qui s'étage sur 
la colline. Elle a perdu cette tonalité verdoyante dont la mono- 
tonie lui donnait, à distance, un caractère triste et morne ; seul, 
le chêne, qui y domine, a conservé sa parure d'un vert sombre ; 
elle s'est accentuée, elle tourne au noir, elle sert de repoussoir à 
la floraison des feuillages des autres essences, car cette transfor- 
mation suprême est si complète, qu'on pourrait l'accepter pour 
un épanouissement. 

Les feuilles cordiformes des peupliers, dont les fuseaux s'élan- 
cent de loin en loin de quelques bas-fonds, sont d'un beau jaune ; 
jaunes aussi, mais plus éclatantes, celles du bouleau ; quand le 
soleil de midi les noie de ses feux, on dirait une buée d'or s'éle- 
vant au-dessus d'une colonne de marbre. Çà et là les rouges, 
tantôt vineux, tantôt lavés d'amaranthe et de pourpre, dans les 
buissons surtout, sur la vigne vierge, quelques viornes, les 
épines-vinettes, les sumacs. C'est en roux, après avoir passé par 
le jaune pâle, que s'est teinte la feuille élégante du châtaignier. 
Quelques cimes se sont déjà dénudées, les trembles allongent 
leurs grands bras grisâtres, ils affectent, avant l'heure, la livrée 
funèbre qui, pendant sept mois, sera celle des végétaux. Surtout 
cela s'étend, comme un vernis, un rideau de vapeur transparente, 
qu'un rayon troue par intervalles en avivant par places ces co- 
loris disparates. 

Le sentier est déjà jonché de feuilles sèches, les plus hâtées 
dans la mort ; les dessous ont commencé à se dégarnir à droite 
comme à gauche ; la maturité des feuilles comme des fruits com- 
mence toujours par les bases ; les taillis s'ouvrent devant le 
regard ; entre les cépées aux brins luisants, on aperçoit partout 
où l'humidité séjourne, les massifs de ronces aux mille bras 
déliés, s'enchevêtrant comme des serpents et qui, grâce à l'abri 
sauvegardant leurs feuilles d'un vert gai, deviendront la provi- 
dence du chevreuil en hiver. La flore cryptogamique de l'arrière- 
saison, les cèpes, les bolets, les amanites, les agarics étalent leurs 
chapeaux multicolores au pied de quelques grands arbres, sur 
les bords du chemin surtout, où l'air a circulé, où quelque rayon 
vivifiant, perçant le dôme, a pu féconder la terre. 

Admirons, si bon vous semble, ces curieuses végétations, 
depuis le cèpe au chaperon de satin brun doublé de velours cou- 
leur de soufre, jusqu'à la fausse oronge au parasol d'un rouge 
éclatant comme celui des belles dames d'aujourd'hui ; mais, si 



103 LA LECTURE 

vous m'en croyez, passons. Je sais qu'il existe des connaisseurs 
qui jamais ne s'y trompent ; mais cette distinction des bons d'en- 
tre les méchants me semble aussi épineuse que le sera la besogne 
du jugement dernier ; quelle que soit ma confiance dans l'expé- 
rience du naturaliste, je crains toujours un peu que quelque gre- 
din affublé d'un faux nez ne se soit insinué dans cette réunion 
d'honnêtes champignons ; je partage encore l'opinion du rat des 
champs, et je dis avec lui : « Fi d'un plaisir que la crainte peut 
corrompre ! » Ces réflexions me décident ordinairement à m'ab- 
stenir de ces cueillettes toujours aventureuses peu ou prou. 

Du reste, si par hasard vous étiez porté sur votre bouche, des 
intermèdes assez fréquents de la promenade forestière vous don- 
neront les satisfactions dont vous êtes jaloux, et vous rentrerez, 
sinon l'estomac bien garni, au moins les poches pleines. Les 
châtaigniers portent au bout de chaque rameau un bouquet de 
hérissons dont quelques-uns, entr'ouverts, laissent apercevoir 
l'écorce vernissée des châtaignes qu'ils protégeaient ; baissez-vous 
et ramassez ; plus loin, dans une clairière, voici un néflier sau- 
vage assez richement pourvu, lui aussi, pour se montrer prodigue ; 
puis de petites pommes aigrelettes, des cormes, des cornouilles, 
tous les éléments d'un fruitier d'anachorètes, sans compter les 
faînes et les glands. Ceux-ci sont d'une abondance extraordinaire 
qui ménage de plantureuses mangeures aux sangliers, mais qui 
vaudra aussi, cette nourriture ayant l'inconvénient d'aigrir consi- 
dérablement le caractère des bêtes noires, de nombreuses estafila- 
des aux braves chiens qui auront mission de les amener au ferme. 

En revanche, à ce moment de la saison, les bruits sont presque 
nuls dans la forêt ; tous ses hôtes ailés, artistes ou simples ba- 
vards, les fauvettes, les rossignols, les coucous, les tourterelles 
sont partis ; le sifflement de quelque grive venue pour cuver sa 
vendange sous le couvert, le croassement d'un corbeau qui gagne 
la plaine, se mêlent seuls aux frémissements de feuilles à demi 
sèches que vous froissez en traversant les halliers, au frou-frou 
de la bruyère, qui s'égrène sous vos pas. 

A mesure que la journée s'avance, les attraits du milieu où nous 
errons perdent de leur vivacité, il faut bien le reconnaître ; aussi- 
tôt que le soleil s'incline vers l'ouest, la vapeur diaphane qui lus- 
trait le tableau s'épaissit, les éblouissements s'effacent dans le 
lointain d'abord, puis s'amortissent autour du promeneur. Les 
feuillages d'une coloration si tranchée s'éteignent dans la teinte 



OCTOBRE AUX CHAMPS 109 

grise qui les envahit. Les surfaces lumineuses, les trous d'ombre 
des massifs des deux coteaux perdent les uns et les autres de leur 
intensité, le brouillard qui monte du fond de la vallée les efface 
et les nivelle tour à tour. Ce rideau reste encore nacré sur le pla- 
teau où nous sommes, les nappes grisâtres de bruyère qui nous 
entourent s'éclairent quelque temps d'un chaud reflet ; mais les 
vapeurs nous gagnent à mesure que l'air devient plus incisif et 
plus frais, et c'est le tour des hauteurs de s'ensevelir dans le gris. 
Parfois, à la fin de la journée, le soleil touchant à l'horizon se 
montre rouge, ensanglantant de ses feux les masses de nuages 
qui l'encadrent, l'embrasement du couchant illuminant une futaie. 
En un instant, toutes les nuances intermédiaires et transitoires 
s'effacent de leurs racines à leur foùte, les chênes géants ressem- 
blent à des fûts de métal en fusion, et sur le tapis de feuilles 
mortes, également empourpré, leurs ombres se détachent en li- 
gnes du noir le plus intense. 

II 

RÉCOLTES ET TRAVAUX 

La fête des vendanges est la principale, mais n'est pas l'unique 
récolte du mois d'octobre. L'opération plus prosaïque, mais non 
moins essentielle de l'arrachage des pommes de terre, des bette- 
raves, des carottes, des rutabagas y a sa place. Pour recueillir 
les unes comme les autres de ces racines, il est essentiel de choi- 
sir un beau temps : plus elles seront sèches et dégagées de terre, 
lorsque vous les placerez dans les caves ou les silos où vous en- 
tendez les conserver, plus vous avez de chances de préserver de 
la pourriture ces éléments essentiels de l'alimentation de vos bes- 
tiaux. Les navets et les rutabagas pourraient rester en terre une 
partie de l'hiver; en les buttant légèrement, on parvient à les 
préserver des premières gelées. 

C'est encore en ce mois que l'on coupe les regains des prairies 
naturelles, un appoint de fourrages fort dédaigné des chevaux, 
mais très apprécié à l'étable ou à la bergerie ; il engraisse ou 
pousse à la production du lait, suivant l'espèce. Malheureusement, 
la dessiccation parfaite d'un regain est assez difficile à obtenir et 
exige des frais de main-d'œuvre qui en font une nourriture assez 
disp indieuse. Néanmoins, la ressource est précieuse pour les 
petits cultivateurs, qui trouvent toujours le temps d'aller donner 



110 LA LECTURE 

un coup de fourche et de râteau, en manière d'entr' actes, entre 
les travaux plus essentiels. 

Les labours et les semailles commencés en septembre, pour 
l'orge et l'avoine d'hiver, vont se poursuivre pour le froment. Le 
cultivateur ne doit jamais perdre de vue que, pour ces céréales, 
un ensemencement hâtif est une garantie de bon rendement. 

Quand on a fini avec ces opérations, on se consacre aux la- 
bours profonds à donner aux terres sur lesquelles les gelées 
exercent une si puissante action, afin de les mieux préparer pour 
le printemps. 

C'est également le moment de se livrer au curage des fossés, 
des pièces d'eau et des mares, dont les boues laissées en tas pen- 
dant les froids se trouveront dans de bonnes conditions pour être 
amoncelées au mois d'avril. 

Dans les bois, on élague, on récolte les glands et les faînes, que 
l'on destine à servir de semence, et l'on commence à arracher et 
à mettre en place les arbres de plantation. 

III 

CHASSE ET PÊCHE 

Octobre est le grand mois des arrivages d'automne, comme 
avril est le grand mois des arrivages du printemps. Les hôtes 
ont changé comme la physionomie de l'hôtellerie. C'était, il y a 
six mois, un débarquement d'amoureux enivrés des effluves du 
renouveau, tout enchantés de retrouver illuminés les lieux qu'ils 
avaient quittés dans des jours sombres, saluant d'une chanson les 
bourgeons qui s'entr'ouvraient pour leur souhaiter la bienvenue, 
pressés, hâtés, impatients de faire leur oeuvre dans la genèse 
printanière. Ceux qui arrivent aujourd'hui sont de véritables 
émigrants, ils nous rappellent ces pauvres paysans de la Brie, de 
la Champagne qui, en 1870, fuyant l'invasion avec leurs familles, 
couvraient nos routes de leurs lugubres convois ; ils viennent, 
chassés de la patrie par le froid qui, lui aussi, est un fléau, fati- 
gués déjà de cette vie errante dont ils ne connaissent pas le 
terme, préoccupés de leur alimentation, inquiets du lendemain, 
et les cris qu'ils jettent en s'appelant à travers les airs ont quelque 
chose de lamentable. 

Les départs ont été nombreux, depuis le commencement du 



OCTOBRE A.UX CHAMPS 111 

mois : l'arrière-garde des cailles et des râles de genêt a terminé 
son défilé ; il ne reste plus que quelques traînards; des éclopés, 
d'autres chez lesquels un trop épais blindage de graisse a étouffé 
l'instinct du tourisme ; la poule d'eau, la judelle ont généralement 
gagné les eaux du Midi ; la canepetière ou petite outarde est par- 
tie, ainsi que le hochequeue, le poui'.lot, le torcol, la pie-grièche, 
l'émerillon ; les désertions individuelles parmi les espèces répu- 
tées sédentaires ne sont pas moins nombreuses, bien qu'elles 
soient inaperçues. Beaucoup d'étourneaux vont faire de la villé- 
giature méditerranéenne, sans qu'on remarque une grande dimi- 
nution dans leurs bandes compactes ; il en est de même des 
alouettes des bois ou cujeliers : quelques-unes restent, les autres 
disparaissent, et môme des geais, dont, selon quelques natura- 
listes, un certain nombre d'individus auraient été signalés dans 
les Iles de l'Archipel en octobre 1883. 

Une autre émigration partielle serait beaucoup plus curieuse 
si elle était parfaitement démontrée. Comme les geais, comme le 
cujelier, comme l'étourneau, une partie de nos pinsons se met 
en route au mois d'octobre, ceci est incontestable; maison a pré- 
tendu que les voyageurs appartenaient exclusivement au beau 
sexe de l'espèce. Heureusement, pour la considération des pin- 
sonnés, que ce prétendu vagabondage indépendant a été attribué 
à une méprise de ceux qui l'auraient observé ; ils auraient pris 
pour des femelles des mâles récemment mués et non encore pour- 
vus de leurs teintes distinctives ; il n'y a point de Fiancées du 
roi de Garbc chez ces gentils fringilles. 

Arrivons aux voyageurs en transit, et citons d'abord la bé- 
casse; elle est chez nous depuis une quinzaine environ. Le pas- 
sage va se poursuivre jusqu'aux gelées. Ses cousines germaines, 
les bécassines, commencent à descendre dans les marais auxquels 
je vous engagerai à tâter le pouls tous les matins, si vous tenez 
à profiter du jour où l'auberge sera pleine. Un beau passage de 
bécassines est une aubaine rare, même pour les chasseurs qui 
habitent les lieux où ils s'effectuent, et qu'il faut mériter comme 
un prix d'excellence à force de persévérance et d'assiduité. 

Sur les eaux ouvertes, le bataillon des canards et des sarcelles 
se trouve, chaque matin, grossi de quelques recrues, qui le soir 
continueront peut-être leur vol dans la direction du sud. Il en 
est des voyageurs de la palmipédie comme de nos touristes : les 
uns, soit qu'ils soient d'humeur sédentaire, soit que les agré- 



112 LÀ LECTURE 

ments du gîte les captivent ou tout simplement qu'ils soient nés 
dans les environs, s'établissent sur quelques étangs, et s'y can- 
tonnent jusqu'à ce qu'un accident atmosphérique leur signifie 
leur congé ; d'autres s'en vont tout droit, étapes par étapes, dans 
les contrées où le déménagement forcé n'est plus à craindre. Les 
premières bandes d'oies apparaissent à la fin d'octobre. 

Parmi les oiseaux en transit, citons le merle à plastron dont le 
passage, concentré presque entièrement dans la Normandie, se 
prolonge pendant une quinzaine, les hérons, les grues, les cigo- 
gnes qui ne se montrent guère que dans l'Est, les milouins qui 
voyagent par bandes de trente à quarante, et les faucons-pèlerins, 
les zingari de l'air dont le séjour dans nos plaines est marqué 
par de quotidiennes rapines. 

Une passagère plus aimable, c'est la grive. En tout temps, 
une grive de vigne a son prix, quoi qu'en disent les classiques 
qui lui refusent le titie de gibier; mais dans les années de di- 
sette de poil et de plume, l'abondance de ce gentil prétexte à 
coups de fusil doit être considéré comme une faveur providen- 
tielle due probablement à l'intercession du grand saint Hubert, 
touché du désarroi de ses fidèles. 

Quant à la chasse, le mois d'octobre représente sa période la 
plus active, la plus mouvementée et la plus attachante. Eu plaine, 
il n'y a plus, il est vrai, grand'chose à faire ; cependant, dans les 
pays bocagers et couverts, comme dans les vignobles, les per- 
dreaux passés perdrix restent abordables et se défendent des 
pieds et des ailes avec une énergie qui double le prix de la con- 
quête ; et puis, on trouve au bois d'amples dédommagements : 
les coqs-faisans sont dans tout l'éclat de leur magnifique livrée; 
si les bécasses ne sont pas assez nombreuses pour devenir les 
objectifs d'une chasse spéciale, elles figurent dans le programme 
de la journée comme le plus agréable des intermèdes ; enfin, 
tandis que les massifs de la grande propriété retentissent de la 
fusillade des battues, le chasseur rustique, plus modeste, qu'il 
découple ses chiens courants sur un chevreuil, sur un lièvre ou 
sur un humble lapin, a de bonnes chances pour ne pas revenir 
bredouille. 

G. DE ClIERVILLE. 



Le Gérant : H. Dutertke. Farts. — imp. p^ Dupont (ci.) 



v* 



LES ASSOCIATIONS D'ETUDIANTS 



En France, le collégien et l'étudiant sont séparés l'un de 
l'autre par l'espace d'un trimestre. Le collégien finit au mois 
d'août avec le baccalauréat ; l'étudiant commence en novembre 
avec l'inscription dans une Faculté. 

Quelle différence pourtant entre la vie de l'étudiant et celle du 
collégien ! 

Le collège a sa discipline, la distribution réglée de chaque 
heure d'une journée, de chaque minute d'une heure, la surveil- 
lance constante et un système de peines et de récompenses immé- 
diates pour toutes les actions. Le collégien, même grandi, môme 
barbu, est un enfant qui obéit à des maîtres et à des règles. 
L'étudiant est son maître. Son travail intellectuel n'a d'autre 
sanction que l'examen, qu'il prépare d'ailleurs à sa guise. Il n'a 
pour sa conduite aucune direction. Après le dortoir, le logement 
en ville ; après le portier qui garde la grille de fer, le concierge 
qui tire le cordon à toute heure de la nuit ; après les études et 
les classes à heure fixe, la longue journée employée ad libitum ; 
après la promenade en rang, deux à deux, sous l'escorte d'un 
surveillant, la flânerie sur les trottoirs, dans les cafés, à la bras- 
serie. 

La transition est brusque. Elle inquiète beaucoup de familles, 

et cette inquiétude est une des raisons de la préférence des pa- 

• rents pour les écoles closes. Si l'on écoutait les mères, et même 

les pères, des internats seraient établis auprès des Facultés. Les 

doyens deviendraient des proviseurs, et, tous les trimestres, en- 

LKGT. — 56 x — 8 



114 LA LECTURE 

verraient à la maison paternelle le bulletin de la conduite et du 
travail de l'écolier. 

Les alarmes des parents ne sont pas sans motif. Il est rare 
qu'ils aient préparé leur fils à la vie indépendante, et le collège 
a donné aux jeunes gens des habitudes qui ne sont pas du tout 
colles que cette vie réclame. Il faudrait changer l'éducation dans 
les familles et dans les collèges pour n'avoir plus à tant redouter 
la liberté. Cette réforme est malaisée. Elle se fera pourtant 
quelque jour, dans les collèges au moins. Une opinion se forme 
sur ce point ; elle s'éclaire ; elle prend la mesure du possible ; 
elle s'imposera d'autant plus sûrement qu'elle sera plus raison- 
nable. Nous ne sommes pas éloignés du jour où la discipline 
aura pour objet, non plus d'obtenir l'obéissance passive, mais 
d'éveiller les deux sentiments connexes du devoir et de la res- 
ponsabilité. 

En attendant, ne bâtissons point de nouveaux pensionnats. Il 
vaut mieux faire à ses risques et périls l'apprentissage de la vie, 
que de ne le point faire du tout. Enfermer des Français majeurs, 
citoyens, électeurs ; leur assurer le couvert et le vivre ; les ha- 
biller du même drap ; les éveiller ou les envoyer au lit par le 
son du tambour ou de la cloche ; leur prescrire l'emploi de leur 
intelligence ; les accabler d'examens et d'interrogations ; les 
affranchir de la peine, mais aussi les priver du plaisir de 
vouloir, c'est préparer des hommes incapables d'initiative à un 
pays qui a besoin de l'action énergique de beaucoup d'hommes 
de bien. 

Laissons donc à l'étudiant sa liberté, toute sa liberté. Accrois- 
sons-la, au lieu de la restreindre, car il y a beaucoup à faire en- 
core dans le domaine des études pour la libération des intelli- 
gences. Tâchons de prévenir les abus, en fortifiant dans les 
jeunes âmes les bons sentiments qui s'y trouvent. 

II 

Un des moyens de prémunir l'étudiant contre l'abandon de 
soi-même et le laisser-aller dans la paresse et la mauvaise vie, 
c'est de faire naître en lui l'esprit de corps. 

L'esprit de corps est dangereux quand le corps est tout petit,' 
qu'il s'aperçoit lui-même tout entier et s'admire d'un coup d'œil ; 
quand il a des intérêts auxquels il sacrifie sans vergogne les in- 



LES ASSOCIATIONS D'ÉTUDIANTS 115 

térêts des autres ; quand il est une société d'admiration mutuelle 
et de mutuelle assurance contre ce qui n'est pas lui. Mais, même 
dans ces conditions fâcheuses, l'esprit de corps garde une vertu; 
il inspire l'idée de la dignité professionnelle et de la dignité per- 
sonnelle. Et peu importe l'épithète qui accompagne le mot di- 
gnité : la chose est d'essence noble ; elle est bienfaisante. 

Le corps des étudiants est de belle taille. Ils sont, à Paris, plus 
de dix mille ; en province, où des Universités naissent sous nos 
yeux, ils se comptent par centaines dans plusieurs villes. Ils sont 
de provenances diverses avec des destinations différentes. Ils 
étudient le droit, ou, comme ils disent, ils font leur droit pour de- 
venir avocats, magistrats, hommes politiques, à moins que ce ne 
soit simplement pour passer le temps. Ils font leur médecine, 
pour devenir des médecins ; leurs sciences ou leurs lettres, pour 
devenir des professeurs. Ils ne travaillent pas aux mêmes en- 
droits ; ils sont disséminés dans les bibliothèques, les salles de 
conférences, les hôpitaux et les laboratoires. Ils n'ont pas à mettre 
en commun des intérêts, ni des passions, ni des préjugés. Leur 
commun trésor, c'est la jeunesse et l'étude. L'esprit de corps ne 
leur peut inspirer que de la joie d'être jeune, et l'estime de leur 
belle profession, l'étude. 

Les étudiants, nombreux et disséminés, n'ont qu'un moyen de 
se connaître, c'est l'association. 

L'association, nos anciennes Universités la connaissaient ; de- 
puis le commencement de ce siècle, la jeunesse française en 
avait perdu l'habitude, qu'elle semble vouloir reprendre aujour- 
d'hui. L'étranger l'a toujours gardée. L'Allemagne, par exemple, 
est la terre classique des associations d'étudiants. 

Faut-il que nos étudiants y cherchent des modèles? 

Mais d'abord, il n'y a de place chez nous ni pour les Corps, ni 
pour les Burschenschaften, qui sont, en Allemagne, les associa- 
tions le plus en vue. Les Corps sont des sociétés aristocratiques, 
peu nombreuses, où entrent des jeunes gens de grande famille 
et des princes. D'un esprit d'opposition contre les Corps sont 
nées les Burschenschaften, mots dont la traduction littérale est 
Sociétés de boursiers, mais qui signifie réellement sociétés d'étu- 
diants. Les Burschenschaften se recrutent surtout clans la bour- 
geoisie aisée. Autrefois, ces deux sortes de groupes faisaient 
profession de se haïr. C'était au temps où, dans l'Allemagne mor- 
celée et soumise au régime de la Sainte-Alliance, les fils de la 



116 LA LECTURE 

bourgeoisie rêvaient, parmi les fumées du tabac et du vin, l'Alle- 
magne une, impériale et démocratique de l'avenir, au lieu que 
les fils de princes et de nobles caressaient, à travers les mêmes 
fumées, les souvenirs du temps féodal. 

L'empire d'aujourd'hui est un terrain commun pour ces an- 
ciens adversaires. Aux fils des bourgeois il donne l'unité alle- 
mande, l'apparence de la liberté politique, puisqu'il y a un 
Parlement d'Allemagne, et de la démocratie, puisque les députés 
sont élus par le suffrage universel. Aux fils des princes et des 
nobles, il donne un empereur, qui est en même temps un roi de 
droit divin et un chef de guerre, le premier officier du corps 
aristocratique des officiers de Prusse et d'Allemagne. D'ailleurs, 
la haute bourgeoisie allemande est moins portée aujourd'hui à 
railler la noblesse et à la détester qu'à redouter le « quatrième 
ordre » qui s'annonce avec une ligure très menaçante. 

Dans les villes universitaires, les Corps et les Burschenschaften 
tiennent le haut du pavé où ils font sonner leurs grandes bottes. 
Ils s'imposent aux oreilles par le tapage qu'ils font, aux yeux 
par les couleurs de leurs casquettes et de leurs baudriers, par 
leurs costumes et par toute l'étrangeté de leurs moeurs. 

La grande ambition d'un Corps est d'étonner le bourgeois. L'é- 
tudiant de Corps, Corpsstudent, se lève tard, vers dix. heures, 
passe à la salle d'armes, où on doit le voir au moins une heure 
par jour, puis chez le friseur, car la casquette du Corps ne doit 
être placée que sur une tête bien peignée. Il se rend au cabaret 
du corps où il prélude au dîner par une absorption de bière, de 
harengs et autres apéritifs. Il se promène, en compagnie de ses 
camarades, en gants glacés, cravache en main, la cravache ser- 
vant à régler les bonds du chien du Corps, qui est de la partie. 
Ensuite, retour à la brasserie, nouveaux apéritifs (apéritifs qui 
fermeraient un estomac de France) et le souper, puis le jeu. 

L'étudiant de Corps boit la bière selon des rites solennels, 
inscrits dans le Biercomment (règlement sur la façon de boire 
la bière). Il doit prendre son verre d'une certaine façon, lui faire 
dessiner tel ou tel geste, en marquant telle ou telle mesure, le 
vider toujours au commandement; bien entendu, le vider sou- 
vent. On n'est un Corpsstudent complet, selon le rituel de Leipzig, 
que lorsqu'on sait boire une chope entière aprô- le premier et le 
dernier vers, et une demi-chope après chacun des vers intermé- 
diaires de la chanson : In Leipzig angekommen, als Fuchs bin 



LES ASSOCIATIONS D'ETUDIANTS 117 

aufrjenommen (1). Les contraventions au Biercomment se ra- 
chètent par de nouvelles absorptions de bière. Quand elles sont 
graves, elles sont punies par une sorte d'excommunication, le 
Bierverschiess, qui est l'interdiction de boire et de chanter au ca- 
baret. Il faut, pour obtenir qu'elle soit levée, avaler un certain 
nombre de chopes, qui peut aller jusqu'à 36! Ajoutez les duels 
de bière (Bierskandal), qui s'engagent en riant, à propos de cer- 
taines injures : sont réputés tels les noms de savant, de docteur, 
donnés à un camarade ; la plus grave est l'appellation de « pape ». 
Le vainqueur du duel est celui qui a bu le premier, selon les rè- 
gles, la quantité, le quantum, qui varie selon les cas. Il paraît 
que la moyenne des chopes de bière avalées par chaque Corps- 
student à la séance du soir au cabaret est de 15 à 20. Il est vrai 
que MM. les étudiants se donnent le temps d'accomplir ces ex- 
ploits : ce n'est guère que vers quatre heures du matin qu'ils 
regagnent le logis, les jambes pliant sous le poids de la tête 
alourdie. 

Il y a pour le Corpsstudent un autre rituel, dont il suit les rè- 
gles avec autant d'exactitude : c'est le Duelcomment. Une des 
principales obligations de l'étudiant qui porte couleurs est 
d'accepter toute provocation qui lui est adressée. Il doit Yunbe- 
dingte Satisfaction, la satisfaction inconditionnelle. A qui- 
conque lui dit : « lch wùnsche mit Ihncn rnich hauen. Je désire 
me sabrer (me taillader) avec vous », il doit répondre : « Selir 
angenehm. Avec le plus grand plaisir. » Un geste, un coude 
heurté, un regard de travers sont des motifs suffisants. Mais le 
Corpsstudent doit se battre aussi sans raison, pour le plaisir. Le 
duel où l'on est provoqué est un accident; il y a des duels de 
Corps contre Corps, ou contre Burschenschaft, réguliers, régle- 
mentaires, des duels par fonction, un certain nombre de fois par 
semestre, certains jours de la semaine, en tel endroit, l'hiver; en 
tel autre, l'été. 

Le combattant y paraît armé d'une rapière dont la garde 
protège complètement la main. Il est vêtu de telle façon que son 
visage seul est en péril : encore les yeux sont-ils défendus par 
des lunettes en fer. Le combat est dirigé par un juge du camp, 
que l'on nomme l'Impartial. Des Secundanten assistent les deux 

(1) Arrivé à Leipzig, je fus reçu en qualité de Fuchs. Le nouveau (renard) 
est le Fuchs, qui n'est pas encore élevé à la dignité d'étudiant. 



118 LA LECTURE 

adversaires. Pendant les pauses, des Testanten redressent les 
lames, et des Schleppfùchse tiennent le bras droit du duelliste 
horizontalement, afin de lui éviter les crampes. 

Le spectacle de ces duels est public, et il est horrible. Ces 
jeunes gens, qui n'ont aucune raison pour se battre, se jettent les 
uns sur les autres avec furie. Ils se font des blessures non point 
dangereuses, mais affreuses. Ils aiment à répandre le sang d'au- 
trui et le leur ; ils sont partagés entre l'envie de balafrer et celle 
d'être balafrés, car on n'est point un vrai Corpsstudent tant 
qu'on n'a pas fait ou reçu sa blessure. Il n'est point rare que 
d'honnêtes figures carrées, d'aspect placide, portent plusieurs 
cicatrices. 

Pourquoi cette barbarie ? Elle paraît odieuse à beaucoup en 
Allemagne, mais elle a ses défenseurs. Ceux-ci disent en plein 
Parlement qu'il est bon, qu'il est nécessaire d'accoutumer la 
jeunesse à la vue du sang, et cette coutume continue d'être to- 
lérée. Il n'y a point d'apparence qu'elle soit proscrite du vivant 
de l'empereur Guillaume II, qui assistait aux duels de ses ca- 
marades, quand il était Corpsstudent à Bonn, et y prenait grand 
plaisir. Tenez pour certain que ces escorcheries, comme on disait 
jadis, sont les souvenirs de la vie primitive : il ne faut pas long- 
temps gratter l'Allemand pour retrouver le Germain. Le Ger- 
main ne devenait véritablement un homme que lorsqu'il avait 
frappé avec l'épée;- aussi cherchait-il toutes les occasions de 
guerre : il se battait toute sa vie, et il espérait se battre pendant 
toute la vie future. Il croyait qu'au Walhalla, les fidèles d'Odin 
se tiraient du sang tous les jours, pour s'asseoir, la nuit venue, 
à la table d'un banquet et boire à longs traits l'hydromel et la 
bière. Les étudiants d'aujourd'hui, qui se coupent le nea sans 
raison et fêtent ensuite les coups donnés et reçus, font leur 
Walhalla sur la terre. 

Ni les Corps, ni les Burschenschaften qui les imitent, bien 
qu'elles soient plus modernes et plus humaines, ne s'acclimate- 
raient chez nous. Nous ne savons pas boire au commandement, 
ni tant boire. Un étudiant d'outre-Rhin se glorifie d'être voll, 
c'est-à-dire — pardonnez-moi la traduction — plein. Ce mot-là, 
chez nous, provoque la nausée. Et nous avons ce préjugé de ci- 
vilisation de penser que le sang est fait pour demeurer dans les 
veines, et ne doit être répandu que pour la patrie. 

Heureusement pour l'Allemagne, ces étudiants de couleur, qui 



LES ASSOCIATIONS D'ÉTUDIANTS 119 

sont aussi, bien entendu, des étudiants qui n'étudient guère, sont 
l'exception. La grande masse des jeunes gens se groupe pour 
d'autres motifs que ces orgies de bière et de sang. Chaque Uni- 
versité compte un grand nombre de sociétés petites et grandes : 
sociétés musicales et de gymnastique, sociétés scientifiques, d'his- 
toire, de philosophie, de mathématiques ; sociétés d'étudiants de 
même Faculté ; en certains endroits, à Bonn, par exemple, où la 
religion catholique et la réformée ont chacune leur Faculté de 
Théologie, sociétés confessionnelles. 

Ici encore, tout n'est point à louer. Ce n'est pas que je n'aie 
pour ma part trouvé plaisir à ces quelques réunions, où un étu- 
diant lit un travail historique ou philologique à ses camarades 
qui l'écoutent en buvant de la bière, puis le discutent en buvant 
de la bière, pour terminer la soirée eu buvant de la bière. Ces 
fêtes intimes donnent l'impression de la vie calme, studieuse, 
heureuse, et le souvenir de l'Allemagne du temps passé, docte 
et endormie. Mais il y a dans ces petites sociétés un pédan- 
tisme prématuré. Les ligures à lunettes qu'on y voit, ces cheve- 
lures que le friseur n'a jamais touchées et dont la coupe varie 
entre la coiffure à la mouton et les boucles à la Raphaël, ces 
chapeaux roussis, ces devants de chemise et ces cravates qui ne 
s'entendent point, ces grandes oreilles et ces grosses pommettes, 
tout cela, et, dans la discussion, la lenteur, le piétinement dans 
le détail, la lourdeur, c'est déjà M. le professeur de gymnase, 
M. le Lehrer, avec sa solennité, son orgueil et les limites de son 
esprit. Il y a évidemment d'autres façons d'être sérieux en res- 
tant jeune. J'aime moins encore, bien entendu, les sociétés con- 
fessionnelles, d'autant moins que chaque confession y est divisée 
contre elle-même : par exemple, en catholiques, catholiques 
ultramontains et vieux catholiques. L'esprit de coterie et de 
secte y trouve des aliments à nourrir toute une vie. 

Est-ce tout, et ne trouverons-nous plus rien à imiter dans les 
Universités allemandes ? 

Oh ! que si ! les Universités allemandes sont des patries de la 
jeunesse allemande. Elles demeurent, malgré les coteries et les 
sectes, malgré les différences de conditions sociales, d'habitudes 
et d'études, de hautes personnes morales, dont l'histoire est 
mêlée intimement à l'histoire intellectuelle et politique de la pa- 
trie. Grâce à elles, la jeunesse des hommes qui doivent plus tard 
conduire les autres hommes fait, pour ainsi dire, corps dans 



120 LA LECTURE 

l'État. Elle sait qu'elle ne doit pas seulement se préparer à des 
métiers. Elle a le sentiment d'un devoir collectif envers elle- 
même et envers la patrie. La jeunesse, dans les Universités 
d'Allemagne, est une saison de la vie, le printemps, où la sève 
nationale monte au cerveau. 

L'unité allemande a été faite par la perfidie et la violence, mais 
après qu'elle avait été rêvée comme un idéal par des générations 
successives d'étudiants. Certes, ces rêves n'auraient pas suffi ; 
mais non plus la perfidie et la violence. Tous ceux qui avaient 
rêvé, en chantant et en buvant, la grandeur de la patrie, tous 
les conspirateurs d'autrefois, les membres des sociétés secrètes 
qui s'abordaient dans les salles des Universités en échangeant 
des formules cabalistiques et qui écrivaient sur l'écorce des ar- 
bres des devises ou des signes révolutionnaires, ont été surpris 
de voir leur grande ambition réalisée par un roi de droit divin, 
assisté d'un ministre, docteur en droit de la forco. Mais, tout de 
suite, ils ont acclamé l'Allemagne forte, le Deutschland, Deutsch- 
land ùber ailes, — V Allemagne, l'Allemagne au-dessus de tout! 
Ils ont estompé de poésie les figures rudes de Guillaume et de 
Bismarck. Ils ont fait de ces grands Prussiens des héros de la 
Germanie, à la fois légendaires et vivants. 

Aujourd'hui, la jeunesse des Universités, sans distinction, est 
groupée autour de l'idée nationale. Dans ces manifestations col- 
lectives, elle apparaît unie et forte. Quiconque a vu des proces- 
sions d'étudiants célébrer un deuil ou une fête, marcher en rang, 
d'un pas lourd, mais solide et réglé, en chantant quelque hymne 
de la Réforme, a reporté sa pensée mélancolique sur notre jeu- 
nesse, disséminée dans les cafés malsains, dans la compagnie de 
filles bêtes, et fredonnant des refrains stupides. Il a souhaité que 
cette jeunesse se ressaisît un jour, se rassemblât et prît conscience 
de son âme française. 

III 

Il y a quatre ans passés que les premières associations pari- 
siennes d'étudiants ont été fondées. 

Pour bien comprendre l'histoire de ces jeunes sociétés, il faut 
savoir tout d'abord que les dernières années ont vu naître deux 
sortes nouvelles d'étudiants, l'étudiant en Lettres et l'étudiant en 
Sciences. 



LES ASSOCIATIONS D'ETUDIANTS 121 

Tous ceux dont la tête grisonne se souviennent de l'ancien 
régime de la Faculté des Lettres. Cette faculté distribuait à tout 
venant l'enseignement de la philosophie, des lettres et de l'histoire. 
Tandis que la Faculté de Droit et la Faculté de Médecine, pour- 
vues d'élèves réguliers, les préparaient à des professions déter- 
minées, la Faculté des Lettres n'avait que des auditeurs dont 
elle ne connaissait ni les noms ni les vocations. Elle semait dans 
le vent la parole éloquente. Je sais bien que le bon grain n'était 
pas toujours perdu, et que c'était une belle idée, toute française, 
de mettre ainsi un homme en présence d'une foule, avec mission 
de l'instruire et de la charmer. Mais le système avait maints 
défauts. Il supposait chez les maîtres une alliance très rare de la 
science et de l'éloquence. Il incitait plus d'un qui n'était ni un 
Giïizot, ni un Villemain, ni un Victor Cousin, ni un Jules Simon, 
à forcer son talent. Il ne permettait au professeur que les grandes 
expositions générales, sans lui donner l'occasion d'associer des 
écoliers à son travail , de les initier à ses recherches et à sa 
méthode. L'enseignement supérieur des lettres n'était point ce 
qu'il doit être, selon le mot d'un grand professeur étranger : « la 
communication de l'intime ». 

Or, il y avait en France nombre de jeunes gens qui cher- 
chaient des maîtres : ceux qui se destinaient à l'enseignement 
public. Pour eux, en dehors de l'École Normale, qui recevait 
chaque année une quinzaine d'élèves, il n'y avait aucune direc- 
tion, aucun lieu d'études. Il est tout à fait extraordinaire que des 
milliers de professeurs de collèges et de lycées aient été, de la 
sorte, pendant si longtemps, élevés à la grâce de Dieu. Pour entrer 
au service de l'Université, le baccalauréat suffisait. Du bache- 
lier, le recteur faisait, à son gré, un professeur de lettres ou de 
grammaire, d'histoire ou de philosophie. La spécialité de chacun 
était désignée par les besoins du service. Parmi ces universitaires, 
les meilleurs et les plus vaillants s'instruisaient eux-mêmes : ils 
s'élevaient aux honneurs de la licence es lettres, même de l'agré- 
gation et du doctorat; d'autres faisaient leur métier tranquille- 
ment, sans autre ambition que d'atteindre la retraite avec le 
diplôme de bachelier et la palme d'officier d'académie. 

Le jour devait venir, et il est venu en effet, où l'on s'est dit en 
haut lieu que, puisqu'il y avait en France des professeurs qui 
n'avaient pas d'élèves et des élèves qui cherchaient des profes- 
seurs, il conviendrait peut-être de mettre les uns en face des 



122 LA LECTURE 

autres. Ce qui fut dit a été fait. Des bourses de licence et d'agré- 
gation sont aujourd'hui données à des jeunes gens qui se destinent 
au professorat. D'autres, qui n'ont point de bourse, mais qui ont 
la même vocation, se joignent à ces privilégiés. Un groupe d'étu- 
diants en Lettres s'est ainsi formé auprès des principales Facul- 
tés. Des étudiants en Droit sont tout de suite venus le grossir. Le 
progrès a été très rapide. J'ai connu à la Faculté de Paris 
huit élèves régulièrement inscrits : nous en avons aujourd'hui 
onze cents. 

Il a fallu modifier toute la façon de vivre à la Sorbonne, mul- 
tiplier les maîtres, placer à côté des grands cours la conférence 
intime, combiner l'enseignement pour un objet déterminé, in- 
staller les étudiants, leur donner des bibliothèques et des salles 
d'études. Il a fallu ouvrir des cabinets de professeur, où l'élève 
pût venir trouver le maître à des heures déterminées. La vieille 
Sorbonne n'avait point prévu tout cela, et elle n'y pouvait pour- 
voir. Voilà pourquoi mon ami très regretté, Albert Dumont, a 
fait bâtir rue Gerson, à côté du bâtiment que connaissent tous 
ceux qui ont été admis au concours général (bâtiment morne, 
auquel un chapiteau triangulaire donne des prétentions à l'ar- 
chitecture, qui soulignent sa misère), le baraquement que nous 
appelons dans le style officiel de nos affiches Pavillon Gerson. 

Cette petite maison de bois est tombée. Elle a disparu, comme 
toutes les annexes de la vieille Sorbonne, pour faire place au 
palais de la Sorbonne nouvelle. Je lui garderai un souvenir fidèle. 
C'est là que, pour la première fois, en France, des étudiants en 
Lettres se sont trouvés chez eux ; là qu'en toute liberté, sans ja- 
mais répondre à aucun appel, ils sont venus s'asseoir à des 
tables d'écoliers, qui étaient inconnues, comme les écoliers eux- 
mêmes, dans les vieux amphithéâtres ; là qu'ils ont trouvé, à 
portée de leur main, sans l'intervention d'un bibliothécaire, les 
livres nécessaires au travail quotidien ; là qu'ils ont entendu, 
dans des salles de conférences interdites au passant, la parole 
familière du maître ; là qu'ils ont appris à vivre en confiance les 
uns avec les autres et tous avec chacun de nous ; qu'ils nous ont 
conté leurs soucis, leurs besoins, leurs rêves ou leurs inquiétudes 
pour l'avenir. 

En même temps que l'étudiant en Lettres, pour les mêmes rai- 
sons, naissait en Sorbonne, auprès de la Faculté des Sciences, 
l'étudiant en Sciences. Lui aussi il eut son domicile dans des ba- 



LES ASSOCIATIONS D'ÉTUDIANTS 123 

raques en bois, qui s'élevaient sur le terrain vague, situé entre 
la Sorbonne et la rue des Ecoles, où M. le ministre Fortoul avait 
posé jadis, en cérémonie, la première pierre d'une nouvelle Sor- 
bonne. Cette fameuse première pierre a, pendant trente années, 
attendu la seconde. S'est-elle lassée à la fin ? Elle a disparu. Du 
moins M. Nénot, notre architecte, ne l'a point retrouvée quand il 
a établi les fondations de son superbe édifice, qui n'aura ainsi 
rien de commun avec M. Fortoul. 

Les deux corporations naissantes d'étudiants avaient à se faire 
place au soleil : chacune d'elles a fondé son association d'élèves 
et d'anciens élèves. Mais l'apparition de ces deux « nouveaux », 
le scientifique et le littéraire, dans le monde des étudiants, pro- 
voqua tout aussitôt une plus hardie entreprise. Elle donna au mot 
étudiant une signification plus étendue et, je dirai, plus haute. 
Les Sciences et les Lettres ont sur le Droit et la Médecine cette 
supériorité qu'elles sont plus générales et qu'elles embrassent 
l'ensemble des choses. En Allemagne, on les réunit avec 
raison sous un même vocable. On les appelle la Faculté de Phi- 
losophie. 

Huit jours après que j'avais lu sur les vitres du baraquement 
Gerson une affiche dont les signataires proposaient aux élèves de 
la Faculté des Lettres de former une société, je recevais, dans le 
môme baraquement, une délégation d'élèves de toutes les Fa- 
cultés. Ces jeunes gens venaient m'entretenir du projet qu'ils 
avaient formé de fonder une association de toutes les Facultés et 
Écoles d'enseignement supérieur. Ils m'exposèrent à grands 
traits leur idée. Elle leur était venue à la suite d'un incident qui 
avait fait grand bruit. Une feuille révolutionnaire avait insulté 
en bloc « les fils de la bourgeoisie pourrie ». 

Pour punir cette injure, des étudiants avaient convoqué les 
camarades à une réunion générale, dans un endroit singulière- 
ment choisi, mais qui était le seul lieu d'assemblée connu de la jeu- 
nesse des Ecoles, le jardin Bullier. Le soir même de la réunion, 
après que fut expédiée l'affaire qui était à l'ordre du jour, quel- 
ques-uns parlèrent de l'utilité qu'il y aurait à demeurer unis ; 
une commission fut nommée pour étudier le projet : elle rédigea 
les premiers statuts de l'Association générale (1). 

(1) Des réunions préparatoires furent alors tenues dans un amphithéâtre 
de la Faculté de Médecine, avec l'autorisation du très regretté doyen 



124 LA LECTURE 

Ce n'est pas sans surprise que j'entendis ces délégués m'ex- 
pliquer leurs intentions. Us voulaient, disaient-ils, non seulement 
établir des liens de camaraderie entre tous les étudiants, non 
seulement éveiller l'esprit de solidarité dans cette masse d'indi- 
vidus qui ne se connaissaient guère, non seulement procurer aux 
associés des avantages matériels, mais se préoccuper des études 
et des moyens de les perfectionner, arracher chacun à sa spécia- 
lité étroite, lui donner la curiosité de la science par la communi- 
cation établie entre des esprits différents et orientés vers tous les 
points de l'horizon intellectuel, opérer en un mot ce qu'ils appe- 
laient « la pénétration des études ». 

Ainsi les idées que nous cherchions, depuis quelques années, 
à répandre dans le public, ces jeunes gens les avaient comprises. 
Ils voulaient, comme nous, faire cesser l'isolement des enseigne- 
ments, élever le travail de l'étudiant au-dessus de la préparation 
à un métier, lui donner conscience de la beauté de sa profession 
et de la grandeur de ses devoirs. Alors que nous cherchions en 
core les moyens de réunir nos Facultés, de refaire un corps avec 
ces membres épars, ils groupaient les étudiants et en faisaient 
un corps, dont ils trouvaient tout de suite le nom ; car ils se pro- 
posaient de publier un bulletin de l'Association sous le titre : 
l'Université de Paris. 

Tels sont les débuts des associations parisiennes. Il im- 
porte que l'on sache bien qu'elles ont été créées par les étu- 
diants eux-mêmes. Elles sont l'oeuvre de leur belle et bonne ini- 
tiative. 

Béclard, grand ami de la jeunesse, et qui, le premier, a donné droit de 
cité à la jeune Association dans l'Université officielle. 

Ernest La visse. 
(A suivre). 



YILLIERS DE L'ISLE-ADAM 



Hélas! Je l'ai connu, Horatio! 
C'était un homme d'une verve 
infinie, d'une fantaisie exquise!... 



Ces mots que Shakespeare prête à Hamlet plaignant feu Yo- 
rick, son fou, s'appliquent bien à Villiers de l'Isle-Adam, qui 
fut le plus sage des hommes. 

Le plus sage, car ce grand écrivain vécut toujours et volon- 
tairement dans le Rêve, son imagination l'enveloppait de brumes 
d'or; il fermait les yeux pour ne point voir la vie ou les levait 
vers les étoiles ; sans cesse des phrases harmonieuses chantaient 
à son oreille ; il avait comme une perpétuelle hallucination de la 
Beauté. Il vivait distrait, perdu dans une pensée unique, comme 
un amoureux dans un unique amour, car il aimait les lettres, 
ah! plus que tout, que lui-même, que l'argent et la gloire, hélas 
posthume! qui l'attendait. 

Une fierté du nom, une fierté du cœur et de l'esprit donnaient 
une inoubliable allure, bien rare en notre époque, au comte 
Villiers de l'Isle-Adam, à sa maigre et fine silhouette, à sa pâ- 
leur, à ses cheveux envolés sur le front, à sa moustache et sa 
barbiche grisonnantes à la Louis XIII, à ses singuliers yeux 
bleus, à son sourire sarcastique et bon. 

Et son style est empreint de la même noblesse ironique, de la 
môme mélancolie hautaine. Villiers de l'Isle-Adam fut, en sa 
personne, dans ses idées et dans ses œuvres, comme le déposi- 
taire de belles traditions abolies, de touchantes gloires suran- 
nées : religion, amour, héroïsme, aristocralie du nom et de 
l'âme. C'est dans une de ses premières œuvres, inachevées, Isis, 
qu'on lit la plus aiguë, la plus pénétrante, la plus hère satire de 
notre progrès moderne et la plus glorieuse revendication de cet 
autrefois, qu'on juge si arriéré. 

Et quelle fine et douloureuse gaieté sur ses lèvres! Qui, mieux 
que lui, par le charme d'un .récit, par la singularité d'un bon 



126 LA LECTURE 

mot, par la grâce un peu tâtonnante d'une improvisation, tint 
autour de lui ses auditeurs silencieux, ravis ? 

Hélas! pauvre Villiers! c'était une âme charmante. 

Comme beaucoup d'hommes vraiment grands, il fut incom- 
pris. 

Le vrai Villiers n'est pas celui dont la notoriété se dépensait 
en éclairs d'esprit dans les brasseries et les conversations d'ar- 
tistes. Ce n'est pas celui des mystifications, si amusantes fus- 
sent-elles. C'est le Villiers des livres; et celui-là restera. 

La Révolte, un drame neuf et poignant en un acte et en prose, 
les Contes cruels, les Histoires insolites, et ce triomphant conte 
(TAkèdisséril, — la plus belle prose de rhéteur qui soit depuis 
Flaubert, — voilà le meilleur, et, si l'on peut dire, le cœur de 
l'œuvre de Villiers. Et que de pages parfaites dans Isis, l'Eue 
future, Axel, et même dans le Nouveau Monde \ 

S'il y a plus de justice dans les jugements de la Postérité que 
<lans ceux de la Célébrité contemporaine, les livres de Villiers de 
l'Isle-Adam monteront dans la lumière, alors que tant d'autres, 
aujourd'hui prônés, retourneront aux limbes et au néant. 

La gloire de Villiers, le maître méconnu, rayonnera alors à 
côté de celle de Barbey d'Aurevilly, le maître oublié. 

Ce qui était admirable en lui, c'était un cœur vibrant, chaud 
de tendresse et de bonté. Comme Flaubert, il aimait les grands 
hommes, les grandes œuvres, avec un culte, un respect modeste 
de fervent. Et cet amour en lui était si profond et si pur, que 
Villiers en avait comme la pudeur; un mot, un sourire, une 
ironie envers les profanes, trahissaient seuls, furtivement, son 
cœur. 

11 était bon, simple comme un enfant. Jamais il n'a fait le 
mal. Tous ceux qui l'ont vu l'ont aimé. C'est un grand malheur 
pour les siens et une grande perte pour les lettres qu'il soit 
mort. Mais, pour lui, atteint d'un cruel mal, sans doute vaut-il 
mieux qu'il n'ait point traîné sa vie dans la souffrance, et qu'il 
se soit éteint avec l'espoir de retrouver au delà un rêve plus beau 
et éternel. 

C'était le vœu de. sa croyance, exprimé par l'Hamlet de ce 
Shakespeare qu'il avait tant aimé : 

Mourir, durmir, dormir, rêver peut-être ? 

Paul MaRGUERITTE, 



LA TORTURE PAR L'ESPÉRANCE 



— Oh! une voix, une voix, pour crier !... 
Edgar Poe {Le Puits et le Pendule . 



Sous les caveaux de l'Official de Saragosse, au tomber d'un 
soir de jadis, le vénérable Pedro Arbuez d'Espila, sixième prieur 
des dominicains de Ségovie, troisième Grand-Inquisiteur d'Es- 
pagne, suivi d'un fra redemptor (maître-tortionnaire) et précédé 
de deux familiers du Saint-Office, ceux-ci tenant des lanternes, 
descendit vers un cachot perdu. La serrure d'une porte massive 
grinça : l'on pénétra dans un méphitique in-pace, où le jour de 
souffrance d'en haut laissait entrevoir, entre des anneaux scellés 
aux murs, un chevalet noirci de sang, un réchaud, une cruche. 
Sur une litière de fumier, et maintenu par des entraves, le carcan 
de fer au cou, se trouvait assis, hagard, un homme en haillons, 
d'un âge désormais indistinct. 

Ce prisonnier n'était autre que rabbi Aser Abarbanel, juif 
aragonais, qui, — prévenu d'usure et d'impitoyable dédain des 
Pauvres, — avait, depuis plus d'une année, été, quotidiennement, 
soumis à la torture. Toutefois, son « aveuglement étant aussi dur 
que son cuir », il s'était refusé à l'abjuration. 

Fier d'une filiation plusieurs fois millénaire, orgueilleux de 
ses antiques ancêtres, — car tous les Juifs dignes de ce nom sont 
jaloux de leur sang, — il descendait, talmudiquement, d'Otho- 
nicl, et, par conséquent, d'Ipsiboë, femme de ce dernier Juge 



128 LA LECTURE 

d'Israël : circonstance qui avait aussi soutenu son courage au 
plus fort des incessants supplices. 

Ce fut donc les yeux en pleurs, en- songeant que cette âme si 
ferme s'excluait du salut, que le vénérable Pedro Arbuez d'Es- 
pila, s'étant approché du rabbin frémissant, prononça les paroles 
suivantes : 

— « Mon fils, réjouissez-vous : voici que vos épreuves d'ici- 
bas vont prendre fin. Si, en présence de tant d'obstination, j'ai 
dû permettre, en gémissant, d'employer bien des rigueurs, ma 
tàcbe de correction fraternelle a ses limites. Vous êtes le figuier 
rétif qui, trouvé tant de fois sans fruit, encourt d'être séché... 
mais c'est à Dieu seul de statuer sur votre âme. Peut-être l'in- 
finie Clémence luira-t-tlle pour vous au suprême instant ! Nous 
devons l'espérer! Il est des exemples... Ainsi soit ! — Reposez 
donc, ce soir, en paix. Vous ferez partie, demain, de Vauto da fé : 
c'est-à-dire vous serez exposé au quemadero, brasier prémoni- 
toire de l'éternelle Flamme : il ne bride, vous le savez, qu'à 
distance, mon fils : et la Mort met, au moins, deux heures (sou- 
vent trois) à venir, à cause des langes mouillés et glacés dont 
nous avons soin de préserver le front et le cœur des holocaustes. 
Vous serez quarante-trois seulement. Considérez que, placé au 
dernier rang, vous aurez le temps nécessaire pour invoquer Dieu, 
pour lui offrir ce baptême du feu qui est de l'Esprit-Saint. Espérez 
donc en La Lumière, et dormez. » 

En achevant ce discours, dom Arbuez ayant, d'un signe, fait 
désenchaîner le malheureux, l'embrassa tendrement. Puis, ce fut 
le tour du fra redemptor, qui, tout bas, pria le juif de lui par- 
donner ce qu'il lui avait fait subir en vue de le rédimer ; — puis 
l'accolèrent les deux familiers, dont le baiser, à traders leurs ca- 
goules, fut silencieux. La cérémonie terminée, le captif fut laissé, 
seul et interdit, dans les ténèbres. 

Rabbi Aser Abarbanel, la bouche sèche, le visage hébété de 
souffrance, considéra d'abord, sans attention précise, la porte 
fermée. — « Fermée ?... » Ce mot, tout au secret de lui-même, 
éveillait, en ses confuses pensées, une songerie. C'est qu'il avait 
entrevu, un instant, la lueur des lanternes en la fissure d'entre 
les murailles de cette porte. Une morbide idée d'espoir, due à 
l'affaissement de son cerveau, émut son être. Il se traîna vers 
l'insolite chose apparue ! Et, bien doucement, glissant un doigt, 



LA TORTURE PAR L'ESPERANCE 129 

avec de longues précautions, dans l'entrebâillement, il tira la 
porte vers lui... stupeur! par un hasard extraordinaire, le 
familier qui l'avait refermée avait tourné la grosse clef un peu 
avant le heurt contre les montants de pierre ! De sorte que, le 
pêne rouillé n'étant pas entré dans l'écrou, la porte roula de 
nouveau dans le réduit. 

Le rabhin risqua un regard au dehors. 

A la faveur d'une sorte d'obscurité livide, il distingua, tout 
d'abord, un demi-cercle de murs terreux, troués par des spirales 
de marches ; — et, dominant, en face de lui, cinq ou six degrés 
de pierre, une espèce de porche noir, donnant accès en un vaste 
corridor, dont il n'était possible d'entrevoir, d'en bas, que les 
premiers arceaux. 

S'allongeant donc, il rampa jusqu'au ras de ce seuil. — Oui, 
c'était bien un corridor, mais d'une longueur démesurée ! Un 
jour blême, une lueur de rêve, l'éclairait : des veilleuses, sus 
pendues aux voûtes, bleuissaient, par intervalles, la couleur 
terne de l'air : — le fond lointain n'était que de l'ombre. Pas une 
porte, latéralement, en cette étendue ! D'un seul côté, à sa 
gauche, des soupiraux, aux grilles croisées, en des enfoncées du 
mur, laissaient passer un crépuscule — qui devait être celui du 
soir, à cause des rouges rayures qui coupaient, de loin en loin, 
le dallage. Et quel effrayant silence !... Pourtant, là-bas, au pro- 
fond de ces brumes, une issue pouvait donner sur la liberté ! La 
vacillante espérance du juif était tenace, car c'était la dernière. 

Sans hésiter donc, il s'aventura sur les dalles, côtoyant la 
paroi des soupiraux, s'efforçaut de se confondre avec la ténébreuse 
teinte des longues murailles. Il avançait avec lenteur, se traînant 
sur la poitrine — et se retenant de crier lorsqu'une plaie, récem- 
ment avivée, le lancinait. 

Soudain, le bruit d'une sandale qui s'approchait parvint jusqu'à 
lui clans l'écho de cette allée de pierre. Un tremblement le secoua, 
l'anxiété l'étouffait ; sa vue s'obscurcit. Allons ! c'était fini, sans 
doute ! Il se blottit, à croppetons, clans un enfoncement, et, à 
demi mort, attendit. 

C'était un familier qui se hâtait. Il passa rapidement, un arra- 
che-muscles au poing, cagoule baissée, terrible, et disparut. Le 
saisissement, dont le rabbin venait de subir l'étreinte, ayant 
comme suspendu les fonctions de la vie, il demeura, près d'une 
heure, sans pouvoir effectuer un mouvement. Dans la crainte d'un 

LECT. — 50 x — 9 



180 LA LECTURE 

surcroît de tourments s'il était repris, l'idée lui vint de retourner 
en son cachot. Mais le vieil espoir lui chuchotait, dans l'âme, ce 
divin Peut-être, qui réconforte dans les pires détresses ! Un mi 
racle s'était produit ! Il ne fallait plus douter ! Il se remit donc à 
ramper vers l'évasion possible. Exténué de souffrance et de faim, 
tremblant d'angoisses, il avançait ! — Et ce sépulcral corridor 
semblait s'allonger mystérieusement ! Et lui, n'en finissant pas 
d'avancer, regardait toujours l'ombre, là-bas, où devait être une 
issue salvatrice ! 

— Oh ! oh ! Voici que des pas sonnèrent de nouveau, mais, 
cette fois, plus lents et plus sombres. Les formes blanches et 
noires, aux longs chapeaux à bords roulés, de deux inquisiteurs, 
lui apparurent, émergeant sur l'air terne, là-bas. Ils causaient à 
voix basse et paraissaient en controverse sur un point important, 
car leurs mains s'agitaient. 

A cet aspect, rabbi Aser Abarbanel ferma les yeux : son cœur 
battit à le tuer ; ses haillons furent pénétrés d'une froide sueur 
d'agonie ; il resta béant, immobile, étendu le long du mur, sous 
le rayon d'une veilleuse, immobile, implorant le Dieu de David. 

Arrivés en face de lui, les deux inquisiteurs s'arrêtèrent sous 
la lueur de la lampe, — ceci par un hasard sans doute provenu 
de leur discussion. L'un d'eux, en écoutant son interlocuteur, se 
trouva regarder le rabbin ! Et, sous ce regard dont il ne comprit 
pas, d'abord, l'expression distraite, le malheureux croyait sentir 
les tenailles chaudes mordre encore sa pauvre chair ; il allait , 
donc redevenir une plainte et une plaie ! Défaillant, ne pouvant 
respirer, les paupières battantes, il frissonnait, sous l'effleure- 
ment de cette robe. Mais, chose à la fois étrange et naturelle, les 
yeux de l'inquisiteur étaient évidemment ceux d'un homme pro- 
fondément préoccupé de ce qu'il va répondre, absorbé par l'idée 
de ce qu'il écoute; ils étaient fixes — et semblaient regarder le 
juif sans le voir ! 

En effet, au bout de quelques minutes, les deux sinistres dis- 
cuteurs continuèrent leur chemin, à pas lents, et toujours causant 
à voix basse, vers le carrefour d'où le captif était sorti ; on ne 
l'avait pas vu!... Si bien que, dans l'horrible désarroi de ses 
sensations, celui-ci eut le cerveau traversé par cette idée : 
« Serais-je déjà mort, qu'on ne me voit pas? » Une hideuse im- 
pression le tira de léthargie : en considérant le mur, tout contre 
son visage, il crut voir, en face des siens, deux yeux féroces qui 






LA TORTURE PAR L'ESPERANCE 131 

l'observaient !... Il rejeta la tête en arrière en une transe éperdue 
et brusque, les cheveux dressés!... Mais non! non. Sa main 
venait de se rendre compte, en tâtant les pierres : c'était le reflet 
des yeux de l'inquisiteur qu'il avait encore dans les prunelles, et 
qu'il avait réfracté sur deux taches de la muraille. 

En marche ! Il fallait se hâter vers ce but qu'il s'imaginait 
(maladivement, sans doute) être la délivrance! vers ces ombres 
dont il n'était plus distant que d'une trentaine de pas, à peu près. 
Il reprit donc, plus vite, sur les genoux, sur les mains, sur le 
ventre, sa voie douloureuse ; et bientôt il entra dans la partie 
obscure de ce corridor effrayant. 

Tout à coup, le misérable éprouva du froid sur ses mains qu'il 
appuyait sur les dalles ; cela provenait d'un violent souffle d'air, 
glissant sous une petite porte à laquelle aboutissaient les deux 
murs. — Ah ! Dieu ! si cette porte s'ouvrait sur le dehors !... Tout 
l'être du lamentable évadé eut comme un vertige d'espérance ! Il 
l'examinait, du haut en bas, sans pouvoir bien la distinguer à 
cause de l'assombrissement autour de lui. — Il tâtait : point de 
verrous ! ni de serrure. — Un loquet !... Il se redressa : le loquet 
céda sous son pouce ; la silencieuse porte roula devant lui. 

« — Alléluia !... » murmura, dans un immense soupir d'ac- 
tions de grâces, le rabbin, maintenant debout sur le seuil, à la 
vue de ce qui lui apparaissait. 

La porte s'était ouverte sur des jardins, sous une nuit d'étoiles ! 
sur le printemps, la liberté, la vie ! Cela donnait sur la campagne 
prochaine, se prolongeant vers les sierras dont les sinueuses 
lignes bleues se profilaient sur l'horizon ; — là, c'était le salut ! 
— Oh ! s'enfuir : Il courrait toute la nuit sous ces bois de citron- 
niers dont les parfums lui arrivaient. Une fois dans les monta- 
gnes, il serait sauvé ! Il respirait le bon air sacré ; le vent le ra- 
nimait, ses poumons ressuscitaient ! Il entendait, en son cœur 
dilaté, le Veni foras de Lazare ! Et, pour bénir encore le Dieu 
qui lui accordait cette miséricorde, il étendit les bras devant lui, 
en levant les yeux au firmament. Ce fut une extase. 

Alors, il crut voir l'ombre de ses bras se retourner sur lui- 
même : — il crut sentir que ces bras d'ombre l'entouraient, l'en- 
laçaient, — et qu'il était pressé tendrement contre une poitrine. 
Une haute figure était, en effet, auprès de la sienne. Confiant, il 
abaissa le regard vers cette figure — et demeura pantelant, 



132 LA LECTURE 

affolé, l'œil morne, trémébond, gonflant les joues et bavant 
d'épouvante. 

— Horreur ! Il était dans les bras du Grand-Inquisiteur lui- 
même, du vénérable Pedro Arbuez d'Espila, qui le considérait, 
de grosses larmes plein les yeux, et d'un air de bon pasteur re- 
trouvant sa brebis égarée !... 

Le sombre prêtre pressait contre son cœur, avec un élan de 
charité si fervente, le malheureux juif, cpie les pointes du cilice 
monacal sarclèrent, sous le froc, la poitrine du dominicain. Et, 
pendant que rabbi Aser Abarbanel, les yeux révulsés sous les 
paupières, râlait d'angoisse entre les bras de l'ascétique dom 
Arbuez et comprenait confusément, que toutes les p/iases de la 
fatale soirée n'étaient qu'un supplice prévu, celui de VEspèrance ! 
le Grand-Inquisiteur, avec un accent de poignant reproche et le 
regard consterné, lui murmurait à l'oreille, d'une haleine brûlante 
et altérée par les jeûnes : 

— Eh quoi, mon enfant ! A la veille, peut-être, du salut... vous 
vouliez donc nous quitter ! 

A. DE VlLLIEUS DE l'IsLE-AdAM. 



FORT GOMME LA MORT'" 

(Suite). 



Elle avait envie de pleurer, une envie irrésistible — et ne vou- 
lait pas. Chaque fois qu'elle sentait ses paupières humides, elles 
les essuyait vivement, se levait, marchait, regardait le pare, et, 
sur les grands arbres des futaies, les corbeaux promenant dans le 
ciel bleu leur vol noir et lent. 

Puis elle passait devant sa glace, se jugeait d'un coup d'oeil, 
effaçait la trace d'une larme en effleurant le coin de l'oeil avec la 
houppe de poudre de riz, et elle regardait l'heure en cherchant à 
deviner à quel point de la route il pouvait bien être arrivé. 

Comme toutes les femmes qu'emporte une détresse d'âme ir- 
raisonnée ou réelle, elle se rattachait à lui avec une tendresse 
éperdue. N'était-il pas tout pour elle, tout, tout, plus que la vie, 
tout ce que devient un être quand on l'aime uniquement et qu'on 
se sent vieillir ! 

Soudain elle entendit au loin le claquement d'un fouet, courut 
à la fenêtre et vit le phaéton qui faisait le tour de la pelouse au 
grand trot des deux chevaux. Assis à côté d'Annette, dans le 
fond de la voiture, Olivier agita son mouchoir en apercevant la 
comtesse, et elle répondit à ce signe par des bonjours jetés des 
deux mains. Puis elle descendit, le cœur battant, mais heureuse 
à présent, toute vibrante de la joie de le sentir si près, de lui 
parler et de le voir. 

Ils se rencontrèrent dans l'antichambre, devant la porte du 
salon. 

Il ouvrit les bras vers elle avec un irrésistible élan, et d'une 
voix que chauffait une émotion vraie : 

— Ah ! ma pauvre comtesse, permettez que je vous embrasse ! 

(1) Voir les numéros des 10 et 25 août, 10 et 25 septembre et 10 oc- 
tobre 18S9. 



134 LA LECTURE 

Elle ferma les yeux, se pencha, se pressa contre lui en tendant 
ses joues, et pendant qu'il appuyait ses lèvres, elle murmura dans 
son oreille : « Je t'aime. » 

Puis Olivier, sans lâcher ses mains qu'il serrait, la regarda, 
disant : 

— Voyons cette triste figure? 
Elle se sentait défaillir. Il reprit : 

— Oui, un peu pâlotte; mais ça n'est rien. 
Pour le remercier, elle balbutia : 

— Ah ! cher ami, cher ami! — ne trouvant pas autre chose à 
dire. 

Mais il s'était retourné, cherchant derrière lui Annette dispa- 
rue, et brusquement : 

— Est-ce étrange, hein, de voir votre fille en deuil? 

— Pourquoi ? demanda la comtesse. 

Il s'écria, avec une animation extraordinaire : 

— Comment, pourquoi? Mais c'est votre portrait peint par 
moi, c'est mon portrait! C'est vous, telle que je vous ai rencon- 
trée autrefois en entrant chez la duchesse! Hein, vous rappelez- 
vous cette porte où vous avez passé sous mon regard, comme 
une frégate passe sous le canon d'un fort? Sacristi! quand j'ai 
aperçu à la gare, tout à l'heure, la petite debout sur le quai, 
tout en noir, avec le soleil de ses cheveux autour du visage, mon 
sang n'a fait qu'un tour. J'ai cru que j'allais pleurer. Je vous dis 
que c'est à devenir fou quand on vous a connue comme moi, qui 
vous ai regardée mieux que personne, et reproduite en peinture, 
Madame. Ah ! par exemple, j'ai bien pensé que vous me l'aviez 
envoyée toute seule au chemin de fer pour me donner cet étonne- 
ment. Dieu de Dieu, que j'ai été surpris ! Je vous dis que c'est à 
devenir fou! 

Il cria : 

— Annette, Nané. 

La voix de la jeune fille répondit du dehors, car elle donnait 
du sucre aux chevaux. 

— Voilà, voilà ! 

— Viens donc ici. 
Elle accourut. 

— Tiens, mets toi tout près de ta mère. 

Elle s'y plaça, et il les compara ; mais il répétait machinale- 
ment, sans conviction : « Oui, c'est étonnant, c'est étonnant, » 






FORT COMME LA MORT 135 

car elles se ressemblaient moins côte à côte qu'avant de quitter 
Paris, la jeune fille ayant pris en cette toilette noire une expres- 
sion nouvelle de jeunesse lumineuse, tandis que la mère n'avait 
plus depuis longtemps cette flambée des cheveux et du teint dont 
elle avait jadis ébloui et grisé le peintre en le rencontrant pour 
la première fois. 

Puis la comtesse et lui entrèrent au salon. Il semblait radieux. 

— Ah! la bonne idée que j'ai eue de venir ! — disait-il. Il se 
reprit : — Non, c'est votre mari qui l'a eue pour moi. Il m'a 
chargé de vous ramener. Et moi, savez-vous ce que je vous pro- 
pose? — Non, n'est-ce pas? — Eh bien, je vous propose au con- 
traire de rester ici. Par ces chaleurs, Paris est odieux, tandis 
que la campagne est délicieuse. Dieu ! qu'il fait bon ! » 

La tombée du soir imprégnait le parc de fraîcheur, faisait fris- 
sonner les arbres et s'exhaler de la terre des vapeurs impercep- 
tibles qui jetaient sur l'horizon un léger voile transparent. Les 
trois vaches, debout et la tète basse, broutaient avec avidité, et 
quatre paons, avec un fort bruit d'ailes, montaient se percher 
dans un cèdre où ils avaient coutume de dormir, sous les fenê- 
tres du château. Des chiens aboyaient au loin par la campagne, 
et dans l'air tranquille de cette fin de jour passaient des appels 
de voix humaines, des phrases jetées à travers les champs, d'une 
pièce de terre à l'autre, et ces cris courts et gutturaux avec les- 
quels on conduit les bêtes. 

Le peintre, nu-tête, les yeux brillants, respirait à pleine gorge; 
et comme la comtesse le regardait : 

— Voilà le bonheur, dit-il. 
Elle se rapprocha de lui. 

— Il ne dure jamais. 

— Prenons-le quand il vient. 
Elle, alors, avec un sourire : 

— Jusqu'ici vous n'aimiez pas la campagne. 

— Je l'aime aujourd'hui, parce que je vous y trouve, Je ne sau- 
rais plus vivre en un endroit où vous n'êtes pas. Quand on est 
jeune, on peut être amoureux de loin, par lettres, par pensées, 
par exaltation pure, peut-être parce qu'on sent la vie devant soi, 
peut-être aussi parce qu'on a plus de passion que de besoins du 
cœur; à mon âge, au contraire, l'amour est devenu une habitude 
d'infirme, c'est un pansement de l'âme, qui ne battant plus que 
d'une aile s'envole moins dans l'idéal. Le coeur n'a plus d'extases, 



! 






136 LA LECTURE 

mais des exigences égoïstes. Et puis, je sens très bien que je n'ai 
pas de temps à perdre pour jouir de mon reste. 

— Oh! vieux! dit-elle en lui prenant la main. 
Il répétait : 

— Mais oui, mais oui. Je suis vieux. Tout le montre, mes che- 
veux, mon caractère qui change, la tristesse qui vient. Sacristi, 
voilà une chose que je n'ai pas connue jusqu'ici : la tristesse ! Si 
on m'eût dit, quand j'avais trente ans, qu'un jour je deviendrais 
triste sans raison, inquiet, mécontent de tout, je ne l'aurais pas 
cru. Cela prouve que mon cœur aussi a vieilli. 

Elle répondit avec une certitude profonde : 

— Oh! moi, j'ai le cœur tout jeune. Il n'a pas changé. Si, il a 
rajeuni peut-être. Il a eu vingt ans, il n'en a plus que seize. 

Ils restèrent longtemps à causer ainsi dans la fenêtre ouverte, 
mêlés à l'âme du soir, tout près l'un de l'autre, plus près qu'ils 
n'avaient jamais été, en cette heure de tendresse, crépusculaire 
comme l'heure du jour. 

Un domestique entra, annonçant : 

— Madame la comtesse est servie. 
Elle demanda : 

— Vous avez prévenu ma fille ? 

— Mademoiselle est clans la salle à manger. 

Ils s'assirent à table, tous les trois. Les volets étaient clos, et 
deux grands candélabres de six bougies, éclairant le visage cl' An- 
nette, lui faisaient une tête poudrée d'or. Bertin, souriant, ne 
cessait de la regarder. 

— Dieu! qu'elle est jolie en noir! disait-il. 

Et il se tournait vers la comtesse en admirant la fille, comme 
pour remercier la mère de lui avoir donné ce plaisir. 

Lorsqu'ils furent revenus clans le salon, la lune s'était levée 
sur les arbres du parc. Leur masse sombre avait l'air d'une grande 
île, et la campagne au delà semblait une mer cachée sous la pe- 
tite brume qui flottait au ras des plaines. 

— Oh ! maman, allons nous promener, dit Annette. 
La comtesse y consentit. 

— Je prends Julio. 

— Oui, si tu veux. 

Ils sortirent. La jeune fille marchait devant en s'amusant avec 
le chien. Lorsqu'ils longèrent la pelouse, ils entendirent le souffle 
des vaches qui, réveillées et sentant leur ennemi, levaient la tète 



FORT COMME LA MORT 137 

pour regarder. Sous les arbres, plus loin, la lune effilait entre les 
branches une pluie de rayons fins qui glissaient jusqu'à terre en 
mouillant les feuilles et se répandaient sur le chemin par petites 
flaques de clarté jaune. Annette et Julio couraient, semblaient 
avoir sous cette nuit sereine le même cœur joyeux et vide, dont 
l'ivresse partait en gambades. 

Dans les clairières où l'onde lunaire descendait ainsi qu'en des 
puits, la jeune fille passait comme une apparition, et le peintre 
la rappelait, émerveillé de cette vision noire, dont le clair visage 
brillait. Puis, quand elle était repartie, il prenait et serrait la 
main de la comtesse, et souvent cherchait ses lèvres en traver- 
sant des ombres plus épaisses, comme si, chaque fois, la vue 
d'Annette avait ravivé l'impatience de son cœur. 

Ils gagnèrent enfin le bord de la plaine, où l'on devinait à 
peine au loin, de place en place, les bouquets d'arbres des fer- 
mes. A travers la buée de lait qui baignait les champs, l'horizon 
s'illimitait, et le silence léger, le silence vivant de ce grand es- 
pace lumineux et tiède était plein de l'inexprimable espoir, de 
l'indéfinissable attente qui rendent si douces les nuits d'été. 
Très haut dans le ciel, quelques petits nuages longs et minces 
semblaient faits d'écaillés d'argent. En demeurant quelques se- 
condes immobile, on entendait dans cette paix nocturne un con- 
fus et continu murmure de vie, mille bruits frêles dont l'harmo- 
nie ressemblait d'abord à du silence. 

Une caille, dans un pré voisin, jetait son double cri, et Julio, 
les oreilles dressées, s'en alla à pas furtifs vers les deux notes de 
flûte de l'oiseau. Annette le suivit, aussi légère que lui, retenant 
son souille et se baissant. 

— Ah ! dit la comtesse restée seule avec le peintre, pourquoi 
les moments comme celui-ci passent-ils si vite? On ne peut rien 
tenir, on ne peut rien garder. On n'a même pas le temps de goûter 
ce qui est bon. C'est déjà fini. 

Olivier lui baisa la main et reprit en souriant : 

— Oh ! ce soir, je ne fais point de philosophie. Je suis tout à 
l'heure présente. 

Elle murmura : 

— Vous ne m'aimez pas comme je vous aime ! 

— Ah ! par exemple !... 
Elle l'interrompit : 

— Non, vous aimez en moi, comme vous le disiez fort bien 



138 LA LECTURE 

avant dîner, une femme qui satisfait les besoins de votre cœur, 
une femme qui ne vous a jamais fait une peine et qui a mis un 
peu de bonheur dans votre vie. Cela, je le sais, je le sens. Oui, 
j'ai la joie ardente de vous avoir été bonne et secourable. Vous 
avez aimé, vous aimez encore tout ce que vous trouvez en moi d'a- 
gréable, mes attentions pour vous, mon admiration, mon souci de 
vous plaire, ma passion, le don complet que je vous ai fait de mon 
être intime. Mais ce n'est pas moi que vous aimez, comprenez- 
vous ! Oh, cela je le sens comme on sent un courant d'air froid. 
Vous aimez en moi mille choses, ma beauté qui s'en va, mon 
dévouement, l'esprit qu'on me trouve, l'opinion qu'on a de moi 
dans le monde, celle que j'ai de vous dans mon cœur ; mais ce 
n'est pas moi, moi, rien que moi, comprenez-vous? 
Il eut un petit rire amical : 

— Non, je ne comprends pas trop bien. Vous me faites une 
scène de reproches très inattendue. 

Elle s'écria : 

— Oh, mon Dieu ! Je voudrais vous faire comprendre comment 
je vous aime, moi ! Voyons, je cherche, je ne trouve pas. Quand 
je pense à vous, et j'y pense toujours, je sens jusqu'au fond de 
ma chair et de mon âme une ivresse indicible de vous appar- 
tenir, et un besoin irrésistible de vous donner davantage de 
moi. Je voudrais me sacrifier d'une façon absolue, car il n'y a 
rien de meilleur, quand on aime, que de donner, de donner tou- 
jours, tout, tout, sa vie, sa pensée, son corps, tout ce qu'on a, 
et de bien sentir qu'on donne et d'être prête à tout risquer pour 
donner plus encore. Je vous aime, jusqu'à aimer mes inquiétudes, 
mes tourments, mes jalousies, la peine que j'ai quand je ne vous 
sens plus tendre pour moi. J'aime en vous quelqu'un que seule 
j'ai découvert, un vous qui n'est pas celui du monde, celui qu'on 
admire, celui qu'on connaît, un vous qui est le mien, qui ne peui 
plus changer, qui ne peut pas vieillir, que je ne peux pas ne plus 
aimer, car j'ai, pour le regarder, des yeux qui ne voient plus que 
lui. Mais on ne peut pas dire ces choses. Il n'y a pas de mots pour 
les exprimer. 

Il répéta tout bas, plusieurs fois de suite : 
— Chère, chère, chère Any. 

— Julio revenait en bondissant, sans avoir trouvé la caille qui 
s'était tue à son approche, et Annette le suivait toujours, essouf- 
flée d'avoir couru. 



FORT COMME LA MORT 139 

— Je n'en puis plus, dit-elle. Je me cramponne à vous, mon- 
sieur le peintre ! 

Elle s'appuya sur le bras libre d'Olivier et ils rentrèrent, mar- 
chant ainsi, lui entre elles, sous les arbres noirs. Ils ne parlaient 
plus. Il avançait, possédé par elles, pénétré par une sorte de 
fluide féminin dont leur contact l'inondait. Il ne cherchait pas à 
les voir, puisqu'il les avait contre lui, et même il fermait les yeux 
pour mieux les sentir. Elles le guidaient, le conduisaient, et il allait 
devant lui, épris d'elles, de celle de gauche comme de celle de 
droite, sans savoir laquelle était à gauche, laquelle était à droite, 
laquelle était la mère, laquelle était la fille. Il s'abandonnait vo- 
lontairement avec une sensualité inconsciente et raffinée au 
trouble de cette sensation. Il cherchait même à les mêler dans 
son cœur, à ne plus les distinguer dans sa pensée, et il berçait 
son désir au charme de cette confusion. N'était-ce pas une seule 
femme que cette mère et cette fille si pareilles ? et la fille ne 
semblait-elle pas venue sur la terre uniquement pour rajeunir son 
amour ancien pour la mère ? 

Quand il rouvrit les yeux en pénétrant dans le château, il lui 
sembla qu'il venait de passer les plus délicieuses minutes de sa 
vie, de subir la plus étrange, la plus inanalysable et la plus com- 
plète émotion que pût goûter un homme grisé d'une même ten- 
dresse par la séduction émanée de deux femmes. 

— Ah ! l'exquise soirée ! dit-il, dès qu'il se retrouva entre elles 
à la lumière des lampes. 

Annette s'écria : 

— Je n'ai pas du tout besoin de dormir, moi ; je passerais toute 
la nuit à me promener quand il fait beau. 

La comtesse regarda la pendule : 

— Oh ! il est onze heures et demie. Il faut se coucher, mon 
enfant. 

Ils se séparèrent, chacun allant vers son appartement. Seule, 
la jeune fille, qui n'avait pas envie de se mettre au lit, dormit bien 
vite. 

Le lendemain, à l'heure ordinaire, lorsque la femme de cham- 
bre, après avoir ouvert les rideaux et les auvents, apporta le thé 
et regarda sa maîtresse encore ensommeillée, elle lui dit : 

— Madame a déjà meilleure mine aujourd'hui. 

— Vous croyez? 

— Oh ! oui. La figure de Madame est plus reposée. 



140 LA LECTURE 

La comtesse, sans s'être encore regardée, savait bien que c'était 
vrai. Son cœur était léger, elle ne le sentait pas battre, et elle se 
sentait vivre. Le sang qui coulait en ses veines n'était plus rapide 
comme la veille, chaud et chargé de fièvre, promenant en toute 
sa chair de l'énervement et de l'inquiétude, mais il y répandait 
un tiède bien-être, et aussi de la confiance heureuse. 

Quand la domestique fut sortie, elle alla se voir dans la glace. 
Elle fut un peu surprise, car elle se sentait si bien qu'elle s'atten- 
dait à se trouver rajeunie, en une seule nuit, de plusieurs années. 
Puis elle comprit l'enfantillage de cet espoir, et, après s'être en- 
core regardée, elle se résigna à constater qu'elle avait seule- 
ment le teint plus clair, les yeux moins fatigués, les lèvres plus 
vives que la veille. Comme son âme était contente, elle ne pou- 
vait s'attrister, et elle sourit en pensant : « Oui, dans quelques 
jours, je serai tout à fait bien. J'ai été trop éprouvée pour me 
remettre si vite. » 

Mais elle resta longtemps, très longtemps, assise devant sa 
table de toilette où étaient étalés, dans un ordre gracieux, sur 
une nappe de mousseline bordée de dentelles, devant un beau 
miroir de cristal taillé, tous ses petits instruments de coquetterie 
à manche d'ivoire portant son chiffre coiffé d'une couronne. Ils 
étaient là, innombrables, jolis, différents, destinés à des besognes 
délicates et secrètes, les uns en acier, fins et coupants, de formes 
bizarres, comme des outils de chirurgie pour opérer des bobos 
d'enfant, les autres ronds et doux, en plume, en duvet, en peau 
de bêtes inconnues, faits pour étendre sur la chair tendre la ca- 
resse des poudres odorantes, des parfums gras ou liquides. 

Longtemps elle les mania de ses doigts savants, promena de 
ses lèvres à ses tempes leur toucher plus moelleux qu'un baiser, 
corrigeant les nuances imparfaitement retrouvées, soulignant les 
yeux, soignant les cils. Quand elle descendit enfin, elle était à 
peu près sûre que le premier regard qu'il lui jetterait ne serait 
pas trop défavorable. 

— Où est M. Bertin? demanda-t-elle au domestique rencontré 
dans le vestibule. 

L'homme répondit : 

— M. Bertin est dans le verger, entrain de faire une partie de 
lawn-tennis avec mademoiselle. 

Elle les entendit de loin crier les points. 

L'une après l'autre, la voix sonore du peintre et la voix fine 



FORT COMME LA MORT 141 

de la jeune fille annonçaient : quinze, trente, quarante, avantage, 
à deux, avantage, jeu. 

Le verger, où avait été battu un terrain pour le lawn-tennis, 
était un grand carré d'herbe planté de pommiers, enclos par le 
parc, par le potager et par les fermes dépendant du château. Le 
long des talus qui le limitaient de trois côtés, comme les défenses 
d'un camp retranché, on avait fait pousser des fleurs, de longues 
plates-bandes de fleurs de toutes sortes, champêtres ou rares, 
des roses en quantité, des oeillets, des héliotropes, des fuchsias, 
du réséda, bien d'autres encore, qui donnaient à l'air un goût de 
miel, ainsi que disait Bertin. Des abeilles, d'ailleurs, dont les 
ruches alignaient leurs dômes de paille le long du mur aux espa- 
liers du potager, couvraient ce champ fleuri de leur vol blond et 
ronflant. 

Juste au milieu de ce verger on avait abattu quelques pom- 
miers, afin d'obtenir la place nécessaire au lawn-tennis, et un 
filet goudronné, tendu par le travers de cet espace, le séparait 
en deux camps. 

Annette, d'un côté, sa jupe noire relevée, nu-tête, montrant 
ses chevilles et la moitié du mollet lorsqu'elle s'élançait pour 
attraper la balle au vol, allait, venait, courait, les yeux brillants 
et les joues rouges, fatiguée, essoufflée par le jeu correct et sûr 
de son adversaire. 

Lui, la culotte de flanelle blanche serrée aux reins sur la che- 
mise pareille, coiffé d'une casquette à visière, blanche aussi, et 
le ventre un peu saillant, attendait la balle avec sang-froid, 
jugeait avec précision sa chute, la recevait et la renvoyait sans 
se presser, sans courir, avec l'aisance élégante, l'attention pas- 
sionnée et l'adresse professionnelle qu'il apportait à tous les 
exercices. 

Ce fut Annette qui aperçut sa mère. Elle cria : 
— Bonjour, maman ; attends une minute que nous ayons fini 
ce coup-là. 

Cette distraction d'une seconde la perdit. La balle passa 
contre elle, rapide et basse, presque roulante, toucha terre et 
sortit du jeu. 

Tandis que Bertin criait : « Gagné », que la jeune fille, sur- 
prise, l'accusait d'avoir profité de son inattention, Julio, dressé à 
chercher et à retrouver, comme des perdrix tombées dans les 
broussailles, les balles perdues qui s'égaraient, s'élança derrière 



142 LA LECTURE 

celle qui courait devant lui dans l'herbe, la saisit dans la gueule 
avec délicatesse, et la rapporta en remuant la queue. 

Le peintre, maintenant, saluait la comtesse ; pressé de se 
remettre à jouer, animé par la lutte, content de se sentir souple, 
il ne jeta sur ce visage tant soigné pour lui qu'un coup d'œil court 
et distrait; puis il demanda : 

— Vous permettez? chère comtesse, j'ai peur de me refroidir 
et d'attraper une névralgie. 

— Oui! oui, dit-elle. 

Elle s'assit sur un tas de foin, fauché le matin même, pour 
donner champ libre aux joueurs, et, le cœur un peu triste tout à 
coup, les regarda. 

Sa fille, agacée de perdre toujours, s'animait, s'excitait, avait 
des cris de dépit ou de triomphe, des élans impétueux d'un bout 
à l'autre de son camp, et, souvent, dans ces bonds, des mèches 
de cheveux tombaient, déroulées, puis répandues sur ses épaules. 
Elle les saisissait, et, la raquette entre les genoux, en quelques 
secondes, avec des mouvements impatients, les rattachait en 
piquant des épingles, par grands coups, dans la masse de la 
chevelure. 

Et Bertin, de loin, criait à la comtesse : 

— Hein! est-elle jolie ainsi, et fraîche comme le jour? 

Oui, elle était jeune, elle pouvait courir, avoir chaud, devenir 
rouge, perdre ses cheveux, tout braver, tout oser, car tout l'em- 
bellissait. 

Puis, quand ils se remettaient à jouer avec ardeur, la com- 
tesse, de plus en plus mélancolique, songeait qu'Olivier préférait 
celte partie de balle, cette agitation d'enfant, ce plaisir des petits 
chats qui sautent après des boules de papier, à la douceur de 
s'asseoir près d'elle, en cette chaude matinée, et de la sentir, 
aimante, contre lui. 

Quand la cloche, au loin, sonna le premier coup du déjeuner, 
il lui sembla qu'on la délivrait, qu'on lui était un poids du cœur. 
Mais, comme elle revenait, appuyée à son bras, il lui dit : 

— Je viens de m'amuser comme un gamin. C'est rudement bon 
d'être ou de se croire jeune. Ah oui ! ah oui ! il n'y a que ça ! 
Quand on n'aime plus courir, on est fini ! 

En sortant de table, la comtesse qui, pour la première fois, la 
veille, n'avait pas été au cimetière, proposa d'y aller ensemble, 
et ils partirent tous les trois pour le village. 



FORT COMME LA MORT 143 

Il fallait traverser le bois où coulait un ruisseau qu'on nom- 
mait la R,ainette, sans doute à cause des petites grenouilles dont 
il était peuplé, puis franchir un bout de plaine avant d'arriver à 
l'église bâtie dans un groupe de maisons abritant l'épicier, le 
boulanger, le bouclier, le marchand de vins et quelques autres 
modestes commerçants chez qui venaient s'approvisionner les 
paysans. 

L'aller fut silencieux et recueilli, la pensée de la morte oppres- 
sant les âmes. Sur la tombe, les deux femmes s'agenouillèrent et 
prièrent longtemps. La comtesse, courbée, demeurait immobile, 
un mouchoir dans les yeux, car elle avait peur de pleurer, et que 
les larmes coulassent sur ses joues. Elle priait, non pas comme 
elle avait fait jusqu'à ce jour, par une espèce d'évocation de sa 
mère, par un appel désespéré sous le marbre de la tombe, jus- 
qu'à ce qu'elle crût sentir àson émotion devenue déchirante que la 
morte l'entendait, l'écoutait, mais simplement en balbutiant avec 
ardeur les paroles consacrées du Pater noster et de Y Ave Maria. 
Elle n'aurait pas eu, ce jour-là, la force et la tension d'esprit 
qu'il lui fallait pour cette sorte de cruel entretien sans réponse 
avec ce qui pouvait demeurer de l'être disparu autour du trou qui 
cachait les restes de son corps. D'autres obsessions avaient pé- 
nétré dans son cœur de femme, l'avaient remuée, meurtrie, 
distraite ; et sa prière fervente montait vers le ciel pleine d'ob- 
scures supplications. Elle implorait Dieu, l'inexorable Dieu qui a 
jeté sur la terre toutes les pauvres créatures, afin qu'il eût pitié 
d'elle-même autant que de celle rappelée à lui. 

Elle n'aurait pu dire ce quelle lui demandait, tant ses ap- 
préhensions étaient encore cachées et confuses, mais elle sentait 
qu'elle avait besoin de l'aide divine, d'un secours surnaturel 
contre des dangers prochains et d'inévitables douleurs. 

Annette, les yeux fermés, après avoir aussi balbutié des for- 
mules, était partie en une rêverie, car elle ne voulait pas se 
relever avant sa mère. 

Olivier Bertin les regardait, songeant qu'il avait devant lui un 
ravissant tableau et regrettant un peu qu'il ne lui fût pas permis 
de faire un croquis. 

En revenant, ils se mirent à parler de l'existence humaine, 
remuant doucement ces idées amères et poétiques d'une philoso- 
phie attendrie et découragée, qui sont un fréquent sujet de cau- 
serie entre les hommes et les femmes que la vie blesse un 



144 



LA LECTURE 



peu et dont les cœurs se mêlent en confondant leurs peines. 

Annette, qui n'était point nuire pour ces pensées, s'éloignait 
à chaque instant afin de cueillir des fleurs champêtres au bord 
du chemin. 

Niais Olivier, pris d'un désir de la garder près de lui, énervé 
de la voir sans cesse repartir, ne la quittait point de l'œil. Il 
s'irritait qu'elle s'intéressât aux couleurs des plantes plus qu'aux 
phrases qu'il prononçait. Il éprouvait un malaise inexprimable de 
ne pas la captiver, la dominer comme sa mère, et une envie 
d'étendre la main, de la saisir, de la retenir, de lui défendre de 
s'en aller. Il la sentait trop alerte, trop jeune, trop indifférente, 
trop libre, libre comme un oiseau, comme un jeune chien qui 
n'obéit pas, qui ne revient point, qui a dans les veines l'indépen- 
dance, ce joli instinct de liberté que la voix et le fouet n'ont pas 
encore vaincu. 

Pour l'attirer, il parla de choses plus gaies, et parfois il l'in- 
terrogeait, cherchait à éveiller un désir d'écouter et sa curiosité 
de femme ; mais on eût dit que le vent capricieux du grand ciel 
soufflait dans la tète d'Annette ce jour-là, comme sur les épis 
ondoyants, emportait et dispersait son attention dans l'espace, 
car elle avait à peine répondu le mot banal attendu d'elle, jeté 
entre deux fuites avec un regard distrait, qu'elle retournait à ses 
fleurettes. Il s'exaspérait à la fin, mordu par une impatience 
puérile, et, comme elle venait prier sa mère de porter son pre- 
mier bouquet pour qu'elle en pût cueillir un autre, il l'attrapa 
par le coude et lui serra le bras, afin qu'elle ne s'échappât plus. 
Elle se débattait en riant et tirait de toute sa force pour s'en 
aller; alors, mû par un instinct d'homme, il employa le moyen 
des faibles, et ne pouvant séduire son attention, il l'acheta en 
tentant sa coquetterie. 

— Dis-moi, dit-il, quelle fleur tu préfères, je t'en ferai faire 
une broche. 

Elle hésita, surprise. 

— Une broche, comment? 

— En pierres de la même couleur : en rubis si c'est le coque- 
licot ; en saphir si c'est le bluet, avec une petite feuille en éme- 
raudes. 

La figure d'Annette s'éclaira de cette joie affectueuse dont les 
promesses et les cadeaux animent les traits des femmes. 

— Le bluet, dit-elle, c'est si gentil! 



FORT GOMME LA MORT 145 

— Va pour un bluet. Nous irons le commander dès que nous 
serons de retour à Paris. 

Elle ne partait plus, attachée à lui par la pensée du bijou 
qu'elle essayait déjà d'apercevoir, d'imaginer. Elle demanda: 

— Est-ce très long à faire, une chose comme ça ? 
Il riait, la sentant prise. 

— Je ne sais pas, cela dépend des difficultés. Nous presserons 
le bijoutier. 

Elle fut soudain traversée par une réflexion navrante. 

Mais je ne pourrais pas le porter, puisque je suis en grand 
deuil. 

Il avait passé son bras sous celui de la jeune fille, et la serrant 
contre lui : 

— Eh bien, tu garderas ta broche pour la fin de ton deuil, cela 
ne t'empêchera pas de la contempler. 

Comme la veille au soir, il était entre elles, tenu, serré, captif 
entre leurs épaules, et pour voir se lever sur lui leurs yeux bleus 
pareils, pointillés de grains noirs, il leur parlait à tour de rôle, 
en tournant la tête vers l'une et vers l'autre. Le grand soleil les 
éclairant, il confondait moins à présent la comtesse avec Annette, 
mais il confondait de plus en plus la fille avec le souvenir renais- 
sant de ce qu'avait été la mère. Il avait envie de les embrasser 
l'une et l'autre, l'une pour retrouver sur sa joue et sur sa nuque 
un peu de cette fraîcheur rose et blonde qu'il avait savourée 
jadis, et qu'il revoyait aujourd'hui miraculeusement reparue, 
l'autre parce qu'il l'aimait toujours et qu'il sentait venir d'elle 
l'appel puissant d'une habitude ancienne. Il constatait même, à 
cette heure, et comprenait que son désir un peu lassé depuis long- 
temps et que son affection pour elle s'étaient ranimés à la vue de 
sa jeunesse ressuscitée. 

Annette repartit chercher des fleurs. Olivier ne la rappelait 
plus, comme si le contact de son bras et la satisfaction de la joie 
donnée par lui l'eussent apaisé, mais il la suivait dans tous ses 
mouvements, avec le plaisir qu'on éprouve à voir les êtres ou les 
choses qui captivent nos yeux et les grisent. Quand elle revenait, 
apportant une gerbe, il respirait plus fortement, cherchant, sans 
y songer, quelque chose d'elle, un peu de son haleine ou de la 
chaleur de sa peau dans l'air remué par sa course. Il la regardait 
avec ravissement, comme on regarde une aurore, comme on 
écoute de la musique, avec des tressaillements d'aise quand elle 
lect. — 56 x — 10 



146 LA LECTURE 

se baissait, se redressait, levait les deux bras en même temps 
pour remettre en place sa coiffure. Et puis, de plus en plus, 
d'heure en heure, elle activait en lui l'évocation de l'autrefois ! 
Elle avait des rires, des gentillesses, des mouvements qui lui 
mettaient sur la bouche le goût des baisers donnés et rendus 
jadis; elle faisait du passé lointain, dont il avait perdu la sensa- 
tion précise, quelque chose de pareil à un présent rêvé ; elle 
brouillait les époques, les dates, les âges de son cœur, et rallu- 
mant des émotions refroidies, mêlait, sans qu'il s'en doutât, hier 
avec demain, le souvenir avec l'espérance. 

Il se demandait en fouillant sa mémoire si la comtesse, en son 
plus complet épanouissement, avait eu ce charme souple de 
chèvre, ce charme hardi, capricieux, irrésistible, comme la grâce 
d'un animal qui court et qui saute. Non. Elle avait été plus épa- 
nouie et moins sauvage. Fille des villes, puis femme des villes, 
n'ayant jamais bu l'air des champs et vécu dans l'herbe, elle était 
devenue jolie à l'ombre des murs, et non pas au soleil du 
ciel. 

Quand ils furent rentrés au château, la comtesse se mit à 
écrire des lettres sur sa petite table basse, dans l'embrasure 
d'une fenêtre ; Annette monta dans sa chambre, et le peintre 
ressortit pour marcher à pas lents, un cigare à la bouche, les 
mains derrière le dos, par les chemins tournants du parc. Mais il 
ne s'éloignait pas jusqu'à perdre de vue la façade blanche ou le 
toit pointu de la demeure. Dès qu'elle avait disparu derrière les 
bouquets d'arbre ou les massifs d'arbustes, il avait une ombre 
sur le cœur, comme lorsqu'un nuage couvre le soleil, et quand 
elle reparaissait dans les trouées de verdure, il s'arrêtait quel- 
ques secondes pour contempler les deux lignes de hautes fenêtres. 
Puis il se remettait en route. 

Il se sentait agité, mais content; content de quoi? de tout. 

L'air lui semblait pur, la vie bonne, ce jour-là. Il se sentait de 
nouveau dans le corps des légèretés de petit garçon, des envies 
de courir et d'attraper avec ses mains les papillons jaunes qui 
sautillaient sur la pelouse comme s'ils eussent été suspendus au 
bout de fils élastiques. Il chantonnait des airs d'opéra. Plusieurs 
fois de suite, il répéta la phrase célèbre de Gounod : « Laisse-moi 
contempler ton visage, » y découvrant une expression profon- 
dément tendre qu'il n'avait jamais sentie ainsi. 

Soudain, il se demanda comment il se pouvait faire qu'il fût 



FORT COMME LA MORT 147 

devenu si vite si différent de lui-même. Hier, à Paris, mécontent 
de tout, dégoûté, irrité, aujourd'hui calme, satisfait de tout, on 
eût dit qu'un dieu complaisant avait changé son âme. « Ce hon 
dieu-là, pensa-t-il, aurait bien dû me changer le corps en même 
temps, et me rajeunir un peu. » Tout à coup, il aperçut Julio qui 
chassait dans un fourré. Il l'appela, et quand le chien fut venu 
placer sous la main sa tête fine coiffée de longues oreilles frisot- 
tées, il s'assit dans l'herbe pour le mieux flatter, lui dit des gen- 
tillesses, le coucha sur ses genoux, et s'attendrissant à le caresser, 
l'embrassa comme font les femmes dont le cœur s'émeut à toute 
occasion. 

Après le dîner, au lieu de sortir comme la veille, ils passèrent 
la soirée au salon, en famille. 

La comtesse dit tout à coup : 

— Il va pourtant falloir que nous partions ! 
Olivier s'écria : 

— Oh, ne parlez donc pas encore de ça ! Vous ne vouliez pas 
quitter Roncières quand je n'y étais pas. J'arrive, et vous ne pen- 
sez plus qu'à filer. 

— Mais, mon cher ami, dit-elle, nous ne pouvons pourtant 
demeurer ici indéfiniment tous les trois. 

— Il ne s'agit point d'indéfiniment, mais de quelques jours. 
Combien de fois suis-je resté chez vous des semaines entières ? 

— Oui, mais en d'autres circonstances, alors que la maison 
était ouverte à tout le monde. 

Alors Annette, d'une voix câline: 

— Oh, maman ! quelques jours encore, deux ou trois. Il m'ap- 
prend si bien à jouer au tennis. Je me fâche quand je perds, et 
puis après je suis si contente d'avoir fait des progrès ! 

Le matin même, la comtesse projetait de faire durer jusqu'au 
dimanche ce séjour mystérieux de l'ami, et maintenant elle 
voulait partir, sans savoir pourquoi. Cette journée, qu'elle avait 
espérée si bonne, lui laissait à l'âme une tristesse inexprimable 
et pénétrante, une appréhension sans cause, tenace et confuse, 
comme un pressentiment. 

Quand elle se retrouva seule dans sa chambre, elle chercha 
même d'où lui venait ce nouvel accès mélancolique. 

Avait-elle subi une de ces imperceptibles émotions dont l'effleu- 
rement a été si fugitif que la raison ne s'en souvient point, mais 
dont la vibration demeure aux cordes du cœur les plus sensibles? 



148 LA LECTURE 

— Peut-être. Laquelle? Elle se rappela bien quelques inavoua- 
bles contrariétés dans les mille nuances de sentiment par les- 
quelles elle avait passé, chaque minute apportant la sienne ! Or, 
elles étaient vraiment trop menues pour lui laisser ce découra- 
gement. « Je suis exigeante, pensa-t-elle. Je n'ai pas le droit de 
me tourmenter ainsi. » 

Elle ouvrit sa fenêtre, afin de respirer l'air de la nuit, et elle y 
demeura accoudée, les yeux sur la lune. 

Un bruit léger lui fit baisser la tête. Olivier se promenait 
devant le château. — « Pourquoi a-t-il dit qu'il rentrait chez 
lui, pensa-t-elle; pourquoi ne m'a-t-il pas prévenue qu'il ressor- 
tait? Ne m'a-t-il pas demandé de venir avec lui? Il sait bien que 
cela m'aurait rendue si heureuse. A quoi songe-t-il donc? » 

Cette idée qu'il n'avait pas voulu d'elle pour cette promenade, 
qu'il avait préféré s'en aller seul par cette belle nuit, seul, un 
cigare à la bouche, car elle voyait le point rouge du feu, seul, 
quand il aurait pu lui donner cette joie de l'emmener. Cette idée 
qu'il n'avait pas sans cesse besoin d'elle, sans cesse envie d'elle, 
lui jeta dans l'âme un nouveau ferment d'amertume. 

Elle allait fermer sa fenêtre pour ne plus le voir, pour n'être 
plus tentée de l'appeler, quand il leva les yeux et l'aperçut. Il 
cria : 

— Tiens, vous rêvez aux étoiles, comtesse? 
Elle répondit : 

— Oui, vous aussi, à ce que je vois? 

— Oh! moi, je fume tout simplement. 
Elle ne put résister au désir de demander : 

— Comment ne m'avez-vous pas prévenue que vous sortiez? 

— Je voulais seulement griller un cigare. Je rentre, d'ailleurs. 

— Alors bonsoir, mon ami. 

— Bonsoir, comtesse. 
Elle recula jusqu'à sa chaise basse, s'y assit, et pleura; et la 

femme de chambre, appelée pour la mettre au lit, voyant ses 
yeux rouges, lui dit avec compassion : 

— Ah! Madame va encore se faire une vilaine figure pour 
demain. 

La comtesse dormit mal, fiévreuse, agitée par des cauche- 
mars. Dès son réveil, avant de sonner, elle ouvrit elle-même sa 
fenêtre et ses rideaux pour se regarder dans la glace. Elle avait 
les traits tirés, les paupières gonflées, le teint jaune; et le cha- 






FORT COMME LA MORT 149 

grin qu'elle en éprouva fut si violent, qu'elle eut envie de se 
dire malade, de garder le lit et de ne se pas montrer jusqu'au 
soir. 

Puis, soudain, le besoin de partir entra en elle, irrésistible, 
de partir-tout de suite, par le premier train, de quitter ce pays 
clair où l'on voyait trop, dans le grand jour des champs, les 
ineffaçables fatigues du chagrin et de la vie. A Paris, on vit dans 
la demi-ombre des appartements, où les rideaux lourds, môme 
en plein midi, ne laissent entrer qu'une lumière douce. Elle y 
redeviendrait elle-même, belle, avec la pâleur qu'il faut dans 
cette lueur éteinte et discrète. Alors le visage d'Annette lui 
passa devant les yeux, rouge, un peu dépeigné, si frais, quand 
elle jouait au lawn-tennis. Elle comprit l'inquiétude inconnue 
dont avait souffert son âme. Elle n'était point jalouse de la 
beauté de sa fille! Non, certes, mais elle sentait, elle s'avouait 
pour la première fois qu'il ne fallait plus jamais se montrer 
près d'elle, en plein soleil. 

Elle sonna, et, avant de boire son thé, elle donna des ordres 
pour le départ, écrivit des dépêches, commanda même par le 
télégraphe son dîner du soir, arrêta ses comptes de campagne, 
distribua ses instructions dernières, régla tout en moins d'une 
heure, en proie à une impatience fébrile et grandissante. 

Quand elle descendit, Annette et Olivier, prévenus de cette 
décision, l'interrogèrent avec surprise. Puis, voyant qu'elle ne 
donnait, pour ce brusque départ, aucune raison précise, ils gro- 
gnèrent un peu et montrèrent leur mécontentement jusqu'à l'in- 
stant de se séparer dans la cour de la gare, à Paris. 

La comtesse, tendant la main au peintre, lui demanda : 

— Voulez-vous venir dîner demain? 
Il répondit, un peu boudeur : 

— Certainement, je viendrai. C'est égal, ce n'est pas gentil, 
ce que vous avez fait. Nous étions si bien, là-bas, tous les trois! 

Guy de Maupassant. 
(A suivre). 



SURMENAGE SENTIMENTAL (1) 



(Suite et fin). 



III 



Depuis Je service en campagne, Catherine Lefrançois avait 
pensé à Doremus amoureusement. 

Avec l'éclat prodigieux de l'uniforme, avec ce luxe de passe- 
menteries inutiles, avec les lavages et les astiquages imposés 
par la discipline, le Soldat devient pour les femmes du peuple ce 
que Catherine elle-même était devenue pour Doremus : l'être 
soigné, capable de satisfaire aux instincts de raffinement qui 
parfois s'éveillent chez ces gens. Le Soldat prête au travail sen- 
timental qui accompagne la naissance de toute affection, et qui 
fait que jamais nous n'aimons une personne réelle, mais une 
sorte de personnage légendaire créé par nous-mêmes, à la res- 
semblance lointaine de quelqu'un souvent à peine entrevu. 

Puis, Catherine, qui avait une teinture d'instruction primaire, 
qui avait lu et relu ces petits volumes gaufrés d'or, distribués à 
l'école solennellement, avec une embrassade du Préfet, retenait 
certaines idées imprécises et générales de bravoure, de chevale- 
rie et de batailles. Et comme cette instruction rudimentaire n'a- 
vait fait entrer en sa tête aucune notion de la différence des 
époques et de la couleur locale, elle ne savait pas distinguer entre 
les héros vagues de l'histoire et le chasseur Doremus. Le cava- 
lier de deuxième classe était encore pour elle un guerrier. Et 

(1) Voir le numéro du 10 octobre 1889. 



SURMENAGE SENTIMENTAL 151 

notez qu'il avait surgi à ses yeux tout à coup avec un appareil 
particulièrement martial, guettant à un coin de route des enne- 
mis, tâtant du doigt la détente de sa carabine. 

Ensuite il avait, devant elle, soigné d'une manière touchante 
sa jument, ne se rappelant qu'il n'avait faim et soif qu'après lui 
avoir donné à manger et à boire. 

Et enfin il était survenu de nouveau, traînant son sabre sur 
les pavés, en grande tenue de sortie, avec des gants roches de 
peau blanche. 

Alors elle avait éprouvé pour lui, comme lui pour elle, de l'ad- 
miration, du respect et des sentiments d'une exceptionnelle élé- 
vation. Mais elle était allée à lui plus franchement qu'il n'était 
venu lui-même, avec une conscience nette de son désir : car elle 
n'était point factice comme le soldat : c'était une fille saine et 
simple à qui pesait sa virginité déjà mûre pour être cueillie. 

Chaque soir, elle revenait à la même heure sur la place de la 
Cathédrale, quêtant des yeux dans le crépuscule, tressaillant 
lorsque dans la rue voisine retentissait la cadence d'un pas mili- 
taire, et qu'elle apercevait le dolman de chasseur, d'un si joli 
bleu pâle à cette heure r \ jour, que les hommes de troupe 
semblent vêtus de drap fin comme les officiers. 

Et le jour où Doremus se décida enfin à revenir, cette rencon- 
tre leur parut si naturelle à tous deux qu'ils se mirent à marcher 
côte à côte, sans songer à s'accueillir par des paroles d'étonne- 
ment. 

Ils allaient sans presque rien dire, incapables de trouver des 
mots pour rendre leur émotion trop compliquée. Parfois, afin de 
se donner une contenance, ils affirmaient l'un ou l'autre d'une 
phrase brève la fraîcheur du soir après la lourde journée de 
juillet, ou la beauté continuelle du temps depuis plus d'un mois ; 
ou bien ils s'émerveillaient qu'il n'y eût encore qu'une seule 
étoile allumée dans le ciel pâle. 

— Et ça va toujours ? disait Doremus d'une voix tremblante. 

Elle répondait doucement : « Toujours. » Après un silence qui 
ne les embarrassait point, car ils ne soupçonnaient point qu'il y 
eût une nécessité quelconque à ne jamais laisser tomber la con- 
versation, elle reprenait : « Et vous ? » Doremus répondait : « Ça 
va, merci... » Et ils étaient parfaitement heureux. 

Ils sentaient tous les deux un invincible besoin d'être aussi 
près que possible l'un de l'autre. Elle s'était placée du côté où il 






152 LA LECTURE 

portait son sabre, et le long fourreau frôlait sa jupe, heurtait ses 
jambes. Chaque coup qu'elle recevait lui faisait plaisir. 

Lui souffrait de ne pouvoir la tenir par le bras ; mais il crai- 
gnait de se compromettre, car on pouvait rencontrer des offi- 
ciers. Ils marchèrent tout droit devant eux jusqu'à un endroit 
désert, et là Doremus prit le bras de Catherine. Ensuite ils re- 
vinrent sur leurs pas, et il la lâcha avec un soupir. Comme ils se 
retrouvaient sur la place où ils s'étaient rencontrés, Doremus 
dit : « Bonsoir donc. » Elle répondit : « Au plaisir », et il s'éloi- 
gna. 

Aussitôt qu'il l'eut quittée, ses dernières timidités tombèrent. 
Il descendit la rue d'un pas triomphal. Il songeait qu'il n'était 
plus abandonné, vu que maintenant « il avait une femme ». 

Mais le lendemain il réfléchit posément. 

Quelques-uns de ses camarades « avaient des femmes », parmi 
celles casernées dans les maisons mal famées de la ville, et se 
vantaient d'en tirer profit. N'ayant jamais eu sous les yeux 
d'exemples que ceux-là, Doremus ne pouvait se faire de l'amour 
aucune autre idée, bien qu'il eût le pressentiment d'autres plai- 
sirs inabordables, réservés aux hommes d'une essence supé- 
rieure comme les officiers. Et certes, en sa simplicité, il ne voyait 
à la conduite de ses égaux aucun reproche. Il aurait fait comme 
eux au besoin, s'il avait eu coutume de fréquenter les mauvais 
lieux. Mais il lui était impossible de concilier ces notions gros- 
sières de l'amour avec les sentiments que lui inspirait Cathe- 
rine ; et comme il n'était point capable d'apprécier la nature 
spéciale de ces sentiments, comme il ne remarquait en elle au- 
cune provocation et en lui-même aucun désir, il lui sembla qu'il 
y avait là une sorte d'anomalie dont il se jugeait un peu humilié, 
et qu'ils étaient tous les deux des êtres à part, sans doute déshé- 
rités. 

Cette inquiétude sourde atténua sa joie, mais il crut naïve- 
ment qu'il était obligé de demander à Catherine un rendez-vous 
autre part que dans la rue, et il emprunta deux francs à un en- 
gagé conditionnel de son escadron pour louer une chambre. 

Ce soir-là, lorsqu'il rencontra Catherine, il lui dit simplement 
comme tous les soirs : « Ah ! vous voilà... » et elle répondit : 
« Me voilà. » Mais lorsqu'ils se touchèrent la main, ils compri- 
rent, elle que ce serait pour aujourd'hui, et lui, qu'elle consen- 
tait. 



SURMENAGE SENTIMENTAL 153 

Ils se mirent en route, et ils paraissaient marcher au hasard, 
mais en réalité ils se dirigeaient vers une rue écartée, où Dore- 
mus savait trouver un abri pour leur pauvre amour, et un nid à 
bon marché. 

A mesure qu'ils approchaient de la misérable rue hospitalière, 
toujours muets, ils ralentissaient le pas et n'avançaient plus qu'à 
regret. Doremus reconnut la nécessité de poser à Catherine une 
question précise, et chercha des mots. Il dit enfin : « Peut-être 
bien que vous êtes fatiguée. » Elle ne devina pas l'intention et 
secoua la tète. Doremus ne se découragea point et reprit douce- 
ment : « Peut-être bien que vous aimeriez à vous reposer dans 
une chambre. » Elle rougit. Alors le cavalier changea complè- 
tement d'allures, et inhabile pour rendre par ses manières comme 
par son langage les nuances de son sentiment, il prit à faux les 
airs vainqueurs d'un troubade en bonne fortune. Il souffla son 
haleine au visage de Catherine et lui parla d'un bon lit. Elle fut 
blessée sans bien démêler pourquoi, mais elle répondit tout bas : 
« Oui. » Aussitôt, violemment ému par ce consentement ex- 
primé, Doremus redevint timide, gauche ; ils se turent tous les 
deux, dans une grande tristesse. 

Ils étaient arrivés au bas de la rue, qui tout à coup se dres- 
sait devant eux en perspective montante, entre deux murs noirs, 
troués de fenêtres dont le flamboiement avait des rougeurs de 
fournaise, et semblables à ces vieux murs, seuls restés debout, 
qui masquent des ruines effondrées dans un incendie. 

Ils s'arrêtèrent un instant, mais ni l'un ni l'autre n'osa recu- 
ler ; et ils se mirent à monter la rue à pas comptés, marchant 
au milieu de la chaussée, l'un à droite, l'autre à gauche du ruis- 
seau. 

Ils passèrent devant une maison où deux croisées étaient ou- 
vertes au premier étage, laissant apercevoir des gens attablés 
dans une salle commune, laissant tomber dans la rue une mu- 
sique de bastringue. Doremus murmura : « Voulez-vous entendre 
de la musique une minute ? » Elle répondit un peu plus vivement 
(pie de coutume. « Oh ! non. » Et il répliqua : « Ah ! pardon ! » 
Puis ils redescendirent toute la rue sans se presser. 

Ils errèrent encore quelques instants. Doremus hasarda : 
« Voilà bientôt qu'il est l'heure de rappliquer. » Elle répondit: 
« Neuf heures seulement qui vont sonner. » 



154 LA LECTURE . 

— Oui, dit-il ; mais j'ai mes bottes encore qui ne sont pas as- 
tiquées pour demain l'Ecole de régiment. 

— Ah ! fit-elle. Et elle s'arrêta. 

Alors il lui prit la main, balbutiant : « Ce sera donc pour une 
autre fois. » Elle sourit et dit : « Ce sera pour une autre fois. » 



IV 



Ils se promenaient ensemble tous les soirs. Pour quitter plus 
tard son étrange amoureux, Catherine l'accompagnait mainte- 
nant vers le quartier jusqu'à la rive gauche de la Seine. Les 
quais, absolument déserts de ce côté, lui plurent, et dès lors, ce 
fut là qu'ils se rencontrèrent, car elle venait au-devant de lui. 

Ils allaient le long des trottoirs. Ils s'accoudaient parfois au 
parapet et regardaient le fleuve couler, sensibles encore à la 
poésie des clairs de lune. 

Souvent la lumière des ciels d'été était si crue et si pénétrante 
qu'ils se garaient des passants comme en plein midi. Alors ils 
poussaient jusqu'aux ombrages du Cours-la-Reine, qui, à quelque 
distance, se massaient. L'étendue et la largeur de l'allée étaient 
superbes, et le balancement des vieux arbres inquiétait comme 
le geste d'un géant qui s'étire. C'était une vague impression de 
grandiose et de nocturne ; et là, les vivants qui pensent et qui 
aiment se sentaient égarés parmi les mystères d'une vie végéta- 
tive que trahissaient des bruissements emportés par des souffles. 

Soudain, un sifflet strident, le passage, encre les troncs et les 
branches, d'une lanterne rouge, le halètement d'une locomotive 
asthmatique. Et c'était comme en -ces allées de vieux parcs, 
qu'une voie de chemin de fer a coupées. D'ailleurs, pour Dore- 
mus, le voisinage des wagons et des machines ne gâtait rien. Il 
ne s'apercevait même point que cela troublât la paix de cette 
grande allée illuminée par la lune, et où l'ombre portée des 
objets ressemblait plutôt à une réverbération dans une eau j3ar- 
faitement tranquille. 

Catherine grandissait encore à ses yeux. Elle empruntait quel- 
que chose à la majesté des plantations et à la religion de la nuit. 

Quelquefois, ils franchissaient la rangée des arbres et s'avan- 
çaient jusqu'à la berge. Ils goûtaient alors des sensations très 



SURMENAGE SENTIMENTAL 155 

fines à la vue d'une feuille détachée, qui tournoyait un instant, 
puis se posait sur l'eau comme un oiseau et se laissait emporter 
sans bruit. Ils écoutaient, l'oreille tendue, l'imperceptible frois- 
sement d'étoffe des herbes. Et cela leur faisait presque mal. Cela 
les écœurait comme des friandises trop douces. Un soir qu'il fai- 
sait très chaud, ils s'étreignirent un instant et ils eurent des 
larmes dans les yeux, parce qu'un gamin s'était déshabillé sur la 
rive et barbotait dans l'eau voluptueusement. 

Le glissement muet des trains de bois et des grands bateaux 
plats leur donnait l'impression d'une douceur universelle, d'une 
entente des choses entre elles pour ne pas se heurter et pour ne 
pas faire de fracas. Et lorsqu'ils voyaient ces bateaux s'amar- 
rer, ils étaient émus à la pensée du profond sommeil où allaient 
tomber enfin ces paisibles mariniers de rivière, qui tout le jour 
avaient plongé dans l'eau leur gaffe d'un mouvement infatigable 
et régulier. 

La sympathie des deux amants s'adressait même au bateau 
qui allait dormir aussi, après avoir glissé au fil de l'eau tout le 
jour. 

Ils finirent ainsi par espérer qu'ils pourraient un soir être l'un 
à l'autre, sous le dais de ce ciel pur, en présence de cette eau qui 
coulait. 

Ils osaient maintenant s'asseoir sur la rive, dans la fraîcheur 
humide, et ils se prenaient les mains pour s'essayer aux enlace- 
ments ; Doremus frôlait de sa joue la manche de Catherine, pour 
s'enhardir aux baisers. 

Oh ! pourquoi ne s'oublièrent-ils pas jusqu'à s'aimer complète- 
ment ? Pourquoi le jour où Doremus ouvrit ses bras plus grands 
afin de prendre tout entière celle qu'il chérissait et de la serrer 
contre lui, le jour où ses lèvres rencontrèrent celles de Catherine 
et non plus l'étoffe de sa robe, pourquoi eut-il la vision des amours 
vagabondes exilées dans les fossés de fortifications et sur les 
bancs de promenades publiques ; pourquoi son désir étouffé par 
la pudeur d'une passion trop purifiée méconnut-il les encourage- 
ments et la complicité de l'ombre, des brises, des parfums, dans 
cette nuit où il était contagieux de s'aimer? Car enfin, s'ils 
avaient échangé une fois le baiser des bêtes, leur amour serait 
retombé à terre et à la portée de leurs cœurs humbles, et ils 
auraient joui du bonheur qui était fait pour eux : au lieu qu'ils 
continuèrent à souffrir de leur appétit inconscient d'exquises 



156 LA LECTURE 

tendresses et de leur extraordinaire surmenage sentimental. 

Cependant Catherine, dont le désir était plus précis, ne renon- 
çait pas à se donner. Et puisqu'ils n'avaient pu se posséder 
encore ni dans l'inacceptable bouge ni sous les ombrages déserts 
du Cours-la-Reine, elle l'introduisit un soir dans sa chambrette 
de bonne. 

Doremus s'était laissé conduire sans étonnement et sans peur 
jusqu'au palais officiel. Il monta docilement l'escalier de service, 
derrière Catherine, souriant des précautions qu'il fallait prendre 
et tenant son fourreau de sabre tout droit, pour ne point heurter 
les barreaux de la rampe. Mais devant la porte entr'ouverte, il 
s'arrêta court. « Entrez vite, a dit-elle. Il entra. Elle ferma la 
porte. Il resta debout, tenant toujours son sabre comme dans 
l'escalier, conservant d'ailleurs une position militaire, et n'osant 
enlever son lourd shako, puisque les soldats doivent attendre, 
pour se découvrir, l'ordre de leurs chefs. Et l'œil fixe, il ne dis- 
tinguait rien dans la modeste chambre à peine aérée par un va- 
sistas, écrasée par le toit en mansarde, éclairée par une seule 
bougie dans un chandelier de cuisine en cuivre. Il avait en face 
de lui le lit tout blanc, un lit de fer presque pareil à celui où il 
couchait lui-même dans la chambrée. La muraille aussi était 
blanche, vêtue d'un crépi de chaux immaculé. ' 

— Débarrassez-vous donc, Monsieur Doremus, insista Cathe- 
rine d'une voix douce. 

Il répondit très bas : « Oui, Mademoiselle », et il retira son 
shako et son sabre par obéissance. Mais il était encore plus em- 
barrassé avec ces deux objets à la main. Il chercha où les poser, 
et avisa une caisse carrée en bois blanc. Il s'assit sur le couver- 
cle, tout à côté de ses effets, très loin de Catherine. 

Puis il déplaça un peu son siège, parce qu'il avait contre lui 
une robe pendue — cette robe que portait Catherine le jour où 
elle lui avait servi à manger. 

Et enfin il fut installé, les bras ballants, juste en face d'elle ; 
alors ils se regardèrent en souriant, et, comme de coutume, ils ne 
trouvèrent rien à se dire. Elle vit tout de suite que ce serait ici 
comme ailleurs, et aussitôt elle fut désespérée de l'avoir amené. 

— Vous savez, dit-elle, vous ne pourrez pas rester ici long- 
temps. 

11 répondit tranquillement: « Oh ! non... » et, soulagé, il fit 
pour la première fois des frais de conversation : « Vous êtes bien 



SURMENAGE SENTIMENTAL 157 

commodément... C'est gai ici... » Use mit à jouer avec son sabre, 
puis s'apprêta à rattacher le ceinturon. 

— Voulez- vous que je vous aide ? demanda-t-elle. 

— Merci. 

11 se leva. Elle l'accompagna jusqu'à la rue, mais ne le suivit 
point. 



V 



Avec cette logique des enfants, qui est étroite et irréfutable, 
Doremus conclut qu'il n'avait pas d'amour pour Catherine Le- 
françois, et cessa de la voir. Il accepta cette conclusion sans ré- 
volte, mais avec tristesse. Il était de nouveau à l'abandon. Il avait 
perdu à la fois sa prétendue maîtresse et tout ce qu'elle avait 
remplacé pour lui : la femme elle-même lui manquait, à lui na- 
guère sobre d'amour et de vin, comme la plupart des soldats. 

Il avait perdu la ressource de ses vieilles habitudes. Il ne se 
promenait plus, car il ne rencontrait plus dans ses flâneries que 
l'ennui et l'isolement. Le dégoût des choses militaires, qu'avait 
déterminé en lui son accidentel affînement, était irrémédiable. Il 
s'était, sans utilité, détaché du Régiment, comme une branche 
qu'on a cueillie pour rien et ensuite jetée à terre. 

Il devint complètement inactif et apathique, s'endormant en 
plein midi, avec l'appétence de glisser au néant sur la pente du 
sommeil, comme les dormeurs obstinés des neiges polaires. Il 
était la proie facile de cette langueur et de cette consomption qui 
sévissent dans les casernes comme autrefois dans les cloîtres. 
Pourtant son intelligence n'était pas annihilée toute, et poursui- 
vait interminablement une maladive rêvasserie. 

Brusquement, à l'instant même où il se laissait aller tout à 
fait, l'idée fixe de Catherine revint s'emparer de lui avec une au- 
torité violente. L'image se planta dans son cerveau comme avec 
des clous. 

Oh ! nous qui avons de notre âme une connaissance anato- 
mique ; nous à qui toutes les extrêmes bizarreries des sensations 
et des désirs apparaissent expliquées par des causes simples et 
des influences naturelles ; nous qui, au bord de la folie, saurions 
peut-être nous analyser encore, et peut-être éprouverions moins 
de vertige que de curiosité, nous avons peine à concevoir l'espèce 



158 LA LECTURE 

d'effroi intellectuel qui devait saisir cette pauvre brute, au retour 
inattendu, injustifiable, de l'image féminine dans son cœur, dont 
il avait, avec le dogmatisme de sa naïveté, décrété l'indifférence. 

Et il faut nous rappeler les croyances des anciens peuples 
jeunes, qui, religieusement épouvantés par les surprises de 
l'inintelligible psychologie amoureuse, supposaient une interven- 
tion de divinité, une Vénus vengeresse, une possession de 
démon. 

Ce fut un fiévreux désarroi, dans ce cerveau si primitif, que les 
images trop intenses ne s'y distinguaient pas toujours bien des 
réalités, et que les apparitions rêvées de cette femme — qu'il ai- 
mait, sans le savoir, d'un amour hors de sa portée — tournaient 
à l'hallucination. Ce fut un cauchemar de démence, le choc de 
contradictions réalisées, car, enfin, pourquoi l'obsédait-elle, cette 
femme, du moment qu'il ne l'aimait pas ? Et il souffrait de tout 
le corps, de la tête surtout. Il demeurait immobile, comme les 
bêtes malades, le regard fixe, avec l'apparence de la stupidité. 

Mais à force de placide résignation, il ne s'effraya plus de sa 
démence ; il assista, très calme, à son propre délire, admettant 
qu'il était né dans son cœur un sentiment extraordinaire, hors 
nature, qu'il n'essayait point de comprendre, mais auquel il 
n'essayait plus de résister. 

Si bien qu'un soir il se mit en route, le dos voûté, et monta 
jusqu'à la place de la Cathédrale, comme s'il avait donné rendez- 
vous à Catherine Lefrançois. 

Il l'aperçut en effet de loin : elle semblait l'attendre. Il fut pris 
d'un tremblement, son cœur se contracta, et ces accidents encore 
inéprouvés lui parurent les symptômes d'une maladie mysté- 
rieuse, mortelle. 

Catherine devint toute pâle, puis très rouge. Ils se mirent à 
cheminer tous les deux sans rien dire, la tête basse, exprimant 
par leur silence et par leur accablement leur résignation au mal 
incompréhensible qui les travaillait, — mal sans issue, puisqu'ils 
venaient de reconnaître l'inutilité, l'impossibilité d'une sépa- 
ration. 

Et ils recommencèrent à se rencontrer ainsi tous les soirs, et 
à errer ensemble dans les rues avec une grande tristesse morne. 
Ils recommencèrent à s'aimer avec des battements de cœur, des 
oppressions, des brouillards devant les yeux, incapables de dé- 
gager l'enivrante volupté de leurs troubles nerveux, incapables 



SURMENAGE SENTIMENTAL 159 

de savourer les délices de leur passion pure, qui n'était pour ces 
cœurs élémentaires qu'un intolérable martyre. 



VI 



En cette vie désorientée, où les choses du quartier ne comp- 
taient plus, le départ pour les manœuvres, départ prévu, et dont 
la date était fixée depuis des semaines, fut pour Doremus un évé- 
nement inattendu et terrible. Il lui sembla que le Régiment, d'où il 
s'était retranché lui-même, le ressaisissait inopinément, avec des 
idées de vengeance. C'était un retour de déserteur empoigné par 
la gendarmerie : et les deux hommes qui marchaient à sa droite 
et à sa gauche dans le rang lui faisaient l'effet de gens qui vien- 
nent de vous mettre la main au collet. 

D'ailleurs, aucune souffrance, aucune mélancolie. Rien que la 
sensation d'être emporté, avec un contentement obscur de savoir 
que toute résistance est inutile. 

Des paysages indifférents défdaient, à des allures diverses, 
suivant le trot ou le pas des chevaux. Comme Doremus ne fai- 
sait ni réflexions ni raisonnements, il ne percevait que des im- 
pressions successives, et aucun lien entre elles. Tout à coup, il 
sentait qu'au-dessus de lui le ciel était bleu. Puis un étouffement 
d'ombre et un souffle plus frais lui annonçaient la tombée du 
soir. Quelquefois, à cause de la sueur qui lui ruisselait sur le 
visage, il se rappelait qu'il était depuis une heure en plein so- 
leil. Il se trouvait à cheval, sans y prendre garde, conduisant 
avec une habitude transformée en instinct sa monture, qui 
obéissait aux commandements. Tout à coup, il succombait à l'é- 
reintement : c'est qu'on avait manœuvré tout le jour et que 
l'heure du repos venait de sonner ; alors, il tombait endormi, 
n'importe sur quelle grange, ou bien il frissonnait ; une fraîcheur 
lui prenait les tempes, comme si on lui avait appliqué là deux 
larges pièces d'argent toutes froides : c'est que les escadrons ga- 
lopaient et se battaient à travers la plaine, c'est que les trom- 
pcttes avaient sonné la charge, et que la jument Acacie s'était 
emballée d'elle-même, à la sonnerie connue. 

L'image de Catherine qui l'avait si cruellement obsédé, lors 
de leur première séparation, s'était effacée cette fois, à la minute 



160 LA LECTURE 

même où ils se disaient adieu. Doremus ne prononçait plus son 
nom tout bas. Il ne pensait jamais à elle, et pourtant il souffrait 
de ne plus la voir. Mais il en souffrait dans une inconscience 
absolue, comme d'une blessure interne que son toucher ou sa 
vue n'auraient pu explorer. Sa douleur était complètement maté- 
rialisée, se réduisait à la sensation d'une pierre très pesante 
sous l'écrasement de laquelle il étouffait. Cela ne se distinguait 
point des autres sensations douloureuses que la fatigue lui cau- 
sait, crampes ou courbatures, et le tout s'apaisait à la fois du- 
rant les dix heures de sommeil lourd où chaque nuit il s'anéan- 
tissait. 

Un matin, il eut une impression de convalescence. Le jour 
précédent, les troupes s'étaient reposées, et son sommeil de la 
nuit s'était prolongé toute la journée, tandis que la pluie rafraî- 
chissait la campagne. 

Cette fois, le travail excessif du matin et de l'après-midi, les 
charges, la bataille quotidienne, l'interminable étape, rien ne le 
lassa. Son corps était assoupli et fortifié par l'entraînement des 
premiers jours, et il se réveillait transformé, redevenu comme 
jadis une brute vigoureuse. 

Le soir, on établit les cantonnements dans un village en fête. 
C'était l'assemblée. Les paysans, venus des hameaux voisins, 
avaient des guipures blanches au col de leurs bourgerons bleus, 
et dans la cour des fermes, ou même sur la grand'route, les 
carrioles dételées attendaient, les brancards en l'air. 

Le cabaret unique de l'endroit était plein de gens qui man- 
geaient ou qui jouaient aux cartes, au milieu d'une fumée acre 
de tabac et d'une vapeur de ragoûts. 

Mais la jeunesse dansait déjà dans une cabane en planches, 
qui n'avait pour parquet que la terre battue, et où l'orchestre, 
composé de trois musiciens, était installé sur une espèce de 
balcon, en l'air, que l'on atteignait par une échelle. 

Lorsque les chevaux de l'escadron furent attachés sous le 
hangar où ils devaient passer la nuit, les chasseurs firent inva- 
sion dans le bal, et tous les danseurs s'arrêtèrent pour admirer 
leurs tresses noires et leurs boutons d'argent. 

L'odeur saisissante et aigre qui se dégageait de cette foule 
souleva en Doremus un dériver dégoût, car il se rappelait je ne 
sais quel parfum délicat. Mais cela lui montait à la tête en même 
temps que cela le prenait à la gorge, et il s'enivrait peu à peu 



SURMENAGE SENTIMENTAL 161 

comme on s'enivre du gros vin qui vous a un instant répugné, 
et dont on a plus soif à mesure qu'on boit davantage. 

Alors il se mit à tourner comme les autres, saisissant au ha- 
sard des tailles épaisses, sentant des poitrines de filles robustes 
qui avaient chaud contre lui. 

Deux heures plus tard, il se roulait dans sa litière, et le lende- 
main il s'éveillait dispos, à son aise, comme délivré d'un poids. 

Or le même jour, Catherine Lefrançois quittait la ville et re- 
tournait vers son village. Elle portait son ballot dans une ser- 
viette nouée aux quatre coins, et elle pleurait en marchant : car 
le régiment devait revenir le surlendemain, et elle partait trop 
tôt pour revoir une dernière fois celui qu'elle aimait. Et puis, 
cela lui paraissait dur de reprendre le travail des champs, de 
gercer de nouveau ses mains à la lessive et de les noircir dans la 
terre : car la femme se dégrossit plus vite et plus complètement 
que l'homme, même parmi les gens de campagne, et rien que 
pour avoir aimé ainsi pendant quelques semaines au delà de ses 
moyens et de ses forces, elle revenait affinée et souffrante à 
jamais. 

Tandis que Doremus rentrait au quartier, insouciant et heu- 
reux, bien portant et brut, content de retrouver chaque chose en 
sa place et de reprendre sa vie de monotones habitudes, comme 
les gens qui reviennent d'une permission trop longue, et à qui la 
chambrée manquait. 

Et, en effet, il était allé en permission dans un pays féerique, 
mais dont l'atmosphère trop épurée ne s'appropriait point à l'ali- 
ment de ses rudes poumons. 

Abel Hermant. 



LECT. — Ofci S 



MADAME POLICHINELLE 



GILLE. 

Ta grandeur me remplit d'effroi, 
Polichinelle! — Réponds-moi. 
Il paraît que tu bats ta femme. 

POLICHINELLE. 

Eh ! oui, quekpiefois je l'entame! 

Oui, je la rosse, je la bats, 

Et même on m'entend de là-bas, 

Quand, féroce comme un Cosaque, 

Je lui tombe sur la casaque, 

Et de cent coups je lui fais don. 

GILLE. 

Mais, lui demandes-tu pardon? 

POLICHINELLE. 

Il serait beau que je le fisse! 

GILLE. 

Alors, dis, par quel artifice 
Es-tu cependant adoré ? 

POLICHINELLE. 

C'e^t que mon habit est doré. 



MADAME POLICHINELLE 



10S 



GILLE. 



Madame, dit-on, se révolte 
Parfois. 



POLICHINELLE. 



Eh! oui. Par l'archivolte 
De mon palais ! tu dis fort bien. 
Parfois elle rompt son lien. 



GILLE. 

Ces jours derniers, émancipée, 
La dame s'était échappée 
Par un élan bien réussi ! 

POLICHINELLE. 

Vrai Dieu ! cpi'elle était belle ainsi, 
Mon Espagnole, ma Chimène! 
Elle tranchait de l'inhumaine! 
Elle portait, d'un air mignon, 
La rose rouge à son chignon, 
Et, hère, elle frémissait toute 
Dans l'air libre, ayant une goutte 
De sam>; de taureau dans le cœur! 



GILLE 

Cependant, te voilà vainqueur. 
Parle-moi, beau chanteur de gammes : 
Quel charme en toi dompte les dames, 
Car ta bosse est pleine de vent 
Par derrière, aussi par devant ; 
Et comme tu fus un ivrogne, 
On voit fleurir ta rouge trogne. 
Pour le reste, nous t'égalons ! 

POLICHINELLE. 

C'est parce que j'ai des galons. 



164 LA LECTURE 



GILLE. 



Parlons franc. Tout le jour tu vides 

Les pots, de tes lèvres avides ; 

Et, trouvant que la soif te nuit, 

Tu les vides encor la nuit. 

Ta conduite est fort excentrique : 

Au retour, tu prends une trique, 

Et, délibérément, tu bats 

Le manteau, la robe et les bas 

De madame Polichinelle. 

Qui donc fait que la péronnelle 

Consent à ces jeux effrénés ? 

POLICHINELLE. 

La pourpre, — que j'ai sur mon nez ! 

GILLE. 

Bref, ayant mis à sec une outre, 
Tu vides l'autre, et passes outre ; 
Tu nous montres, étant fort laid, 
Des cheveux plus blancs que du lait, 
Et, de plus, tu deviens obèse. 
D'où, vient que ta femme te baise 
Ainsi qu'un héros de roman ? 
Apprends-moi donc quel talisman 
Fait qu'une dame si jolie 
Supporte la triste folie 
De ton caractère immoral ? 

POLICHINELLE. 

C'est mon chapeau de général ! 

Th. de Banville. 



NOTES ET SOUVENIRS"' 

(Suite) 



Mercredi 24 mai 1871, sept heures du matin. — Pas de canon. 
Temps admirable : le temps de la révolution de Juillet et des 
journées de Juin 1848. Des hivers très durs pour les guerres 
contre l'étranger, des étés admirables pour les guerres civiles, 
c'est la règle... Sept heures un quart. Premier coup de canon. 
La bataille recommence. L'insurrection, hier soir, n'avait plus 
que le Louvre, les Tuileries, l'Hôtel de Ville, la Banque, la Bi- 
bliothèque nationale, la Bourse... JRien que cela! 

Neuf heures du matin. — Avec M. Demarquay, à Satory. 
Quel spectacle ! Deux ou trois mille prisonniers parqués entre de 
grands murs. Çà et là, des trous dans ces murs... Et, par ces 
trous, s'allongent des bouches de canons chargés et braqués sur 
cet immense troupeau d'hommes. Les prisonniers sont accablés, 
silencieux... C'est à peine s'ils lèvent la tête pour nous regarder. 

« Cherchez, me dit M. Demarquay, votre machiniste doit être 
là. » Je cherche, mais le reconnaîtrai-je? Ils se ressemblent tous, 
ces visages amaigris, épuisés, atterrés, ravagés. Je le recon- 
nais pourtant... C'est lui, c'est bien lui. M. Demarquay le fait 
sortir des rangs, l'emmène à l'écart, lui demande son nom, son 
adresse à Paris, ce qu'il a fait pendant la Commune : « Pour les 
trente sous, dit-il, je n'ai marché que pour les trente sous. Il 
fallait bien vivre... J'ai une femme, des enfants... L'Opéra était 
fermé, etc., etc. » 

Nous rentrons à Versailles, et je m'en vais voir M. Mignet. Il 
est installé à la préfectuie de Versailles, auprès de son ami 
Thiers. Il a été obligé de quitter Paris, ses livres, ses habitudes, 
son cher cabinet de la rue d'Aumale, ses deux Académies. J'entre 
et je le trouve en train de travailler... Une de ses grandes feuilles 

(1) Voir le numéro du 10 octobre 1889. 



166 LA LECTURE 

de papier bleu est là, devant lui, à demi couverte de sa belle et 
ferme écriture. C'est un philosophe, c'est un sage... et c'est aussi 
le meilleur des hommes... Tout à l'heure il verra le général Ap- 
pert et lui remettra la petite note qu'il vient de prendre, pendant 
que je lui racontais l'histoire de mon machiniste. 

Huit heures du soir. — Encore une longue colonne de prison- 
niers. Trois ou quatre cents. Au dernier rang, seule entre deux 
dragons, le revolver à la main, une femme, jeune, assez belle, les 
mains liées derrière le dos, enveloppée dans un caban d'officier 
doublé de drap rouge, les cheveux épars. La foule crie : « La co- 
lonelle! la colonelle! » Tête haute, la femme répond à ces cla- 
meurs par un sourire de défi... Alors, de toutes parts, la foule 
crie : « A mort ! à mort ! » Les dragons de l'escorte vont être dé- 
bordés. Les gardiens de la paix se précipitent, repoussent la 
foule, protègent la femme, qui garde un imperturbable sang- 
froid, avec le même sourire toujours sur les lèvres. 

Un vieux monsieur s'écrie : « Pas de cruauté, c'est une femme, 
après tout ! » La colère de la foule , soudainement , en une 
seconde, se retourne contre le vieux monsieur. On l'entoure. 
« C'est un communard! c'est un incendiaire! » Il est très menacé; 
mais une voix perçante s'élève, une voix drôlette et gaie de gamin 
de Paris : « Faut pas lui faire du mal! C'est sa demoiselle, à ce 
monsieur! » Alors, brusquement, grand éclat de rire autour du 
vieux monsieur. Il est sauvé ; seulement, c'est lui alors qui, fu- 
rieux, la canne en l'air, se précipite sur le gamin en s'écriant : 
« Ma fille! ma fille! cette coquine! qui est-ce qui a dit ça? » Et le 
fou rire de redoubler! Rien de plus étrange que cette incroyable 
mobilité des sentiments humains. La foule avait passé, presque 
dans le même instant, de la plus sérieuse colère à la plus franche 
gaieté. 

Je suis ce convoi de prisonniers, et, rue de Satory, cette colonne 
arrivant de Paris se croise avec une autre colonne partant de 
Versailles pour Belle-Isle. 

L'attitude des prisonniers est très différente à l'arrivée et au 
départ... Chez ceux qui arrivent, il y a un reste d'excitation, de 
griserie d'alcool et de poudre ; on rencontre encore des regards 
chargés de colère et de haine, des gestes de provocation et de 
défi, Plus rien de cela chez les malheureux qui ont passé qua- 
rante-huit heures dans le parc de Satorv. Ils se sentent défmiti- 



NOTE'J ET SOUVENIRS 167 

vement écrasés et vaincus. Ils défilent dans un silence et dans 
un ordre effrayants, marchant au pas, résignés, dociles, entre 
deux files de gendarmes. La foule les regarde passer et n'a plus 
pour eux que des sentiments de pitié. Des sergents de ville, en 
tête de la colonne, portent des torches. On voit, dans la nuit, un 
grand tas noir qui marche. 

Jeudi 25 mai.— Paris est en feu. La Commune fait sa retraite 
de Moscou. On ne reprend pas Paris, on reprend des incendies. 
Deux Anglais déjeunent à côté de moi, dans la grande salle à 
manger de l'hôtel des Réservoirs, et, de leur conversation, j'ai 
saisi cette phrase dite du ton le plus calme. 

— Montretout is the best place to see Paris burn (Montretout 
est la meilleure place pour voir brûler Paris). 

Pendant que cet Anglais me donnait ce précieux renseigne- 
ment, un gamin crie sous les fenêtres de l'hôtel : Demandez la 
dernière édition du Petit Moniteur... L'incendie de Paris... Un 
sou, le grand incendie de Paris... 

Et, à côté de moi, un vieux monsieur décoré se fâche, mais se 
fâche tout rouge, parce qu'on vient de lui servir un bifteck trop 
cuit. 

— Saignant, dit-il au garçon, je vous l'avais demandé sai- 
gnant! 

Allons donc à Montretout, puisque c'est la meilleure place pour 
voir brûler Paris. Les Anglais sont gens pratiques et connaissent 
les bons endroits. Nous allons à Montretout, X... et moi. Temps 
admirable... Pas un souffle d'air... Les colonnes de fumée mon- 
tent toutes droites vers le ciel... Il y a là beaucoup de monde; 
on cherche à s'orienter. — Qu'est-ce qui brûle là? — C'est le 
ministère des finances. — Et là, un peu plus à gauche? — C'est 
le Palais-Royal. — Et par là, plus à droite? — C'est le Conseil 
d'Etat... Tout d'un coup, détonation très forte et lourde colonne 
de fumée. C'était l'explosion de la poudrière du Luxembourg. 
Nous l'avons su le soir. 

Un Anglais est installé là, à Montretout. Il a trois lorgnettes... 
trois... une grosse jumelle... une petite... et une longue-vue avec 
un pied... De temps en temps, il consulte un plan de Paris et il 
prend des notes sur un petit calepin... Sa figure rayonne autant 
que peut rayonner la figure d'un Anglais. Il est au bon endroit, 
le temps est clair, ses lorgnettes excellentes, et Paris brûle! De 



1G8 LA LECTURE 

temps en temps, il s'assied sur un petit pliant... Il n'a rien 
oublié. . il a son pliant. Rien de plus irritant que la vue de cet 
Anglais épanoui et souriant... Cela donne le désir devoir un peu 
brûler Londres. 

Retour à Versailles. Je rencontre un de mes amis, chirurgien 
militaire. 

— Voulez-vous venir avec moi? me dit-il : je vais, avec un train 
spécial, chercher des blessés à Clamart. 

Nous partons... A Bellevue, les ruines commencent... Nous 
descendons... Ce tas de décombres, c'était la gare de Clamart... 
On entend le canon de Paris... Et les mêmes grosses colonnes de 
fumée s'élèvent lourdement au-dessus des incendies... 

Dans la boue des tranchées du fort d'Issy, des débris de toutes 
sortes : vieux souliers, cartouches, gibernes, képis de gardes 
nationaux, bidons crevés... et surtout, confondus philosophique- 
ment, les obus prussiens qui ont commencé la destruction du 
fort, les obus versaillais qui l'ont achevée. 

A quelques minutes de là, dans une tranchée, près du cime- 
tière, grande fosse commune pour les insurgés... Un homme est 
là qui nous dit : 

— On en a déjà mis deux ou trois cents dans cette fosse, et, 
tenez, voilà une voiture qui en apporte. 

C'est un fourgon d'artillerie. Il contient une dizaine de cada- 
vres; on jette ces corps dans la fosse, une couche de terre par 
dessus, et c'est fini. Quel spectacle, avec ce canon qui gronde 
là-bas, et ces colonnes de fumée qui montent toujours dans le ciel. 
Derrière nous , ce fort déchiqueté ; devant nous , cette fosse 
béante. 

— Il va en venir d'autres, nous dit un fossoyeur, ça n'arrête pas. 

— Non, ça n'arrête pas, continue un vieux paysan. Les morts 
arrivent tout habillés ; les fossoyeurs prennent pour eux les effets 
qui peuvent encore servir; il n'y avait rien de bon sur les der- 
niers; c'est pour cela qu'ils n'ont rien pris. 

Ces choses-là se disent tout naturellement, et on les écoute 
sans surprise : on en a tant vu, tant vu, tant entendu, tant entendu 
depuis six mois... On a perdu la force de s'étonner. 

Nous entrons clans le fort! Sous la poterne, deux soldats du 
Gi c de ligne, à cheval sur un vieux banc de bois, jouent aux 
cartes. L'atout est cœur... Atout... atout... atout... pique... et 



NOTES ET SOUVENIRS 169 

carreau... J'ai gagné. Celui qui venait de dire ces mots éclate de 
rire. J'ai la chance aujourd'hui, j'ai la chance! C'est un petit 
soldat de vingt ans, tout blond, tout rond, tout rose, avec une 
bonne figure souriante et gaie. 

Un officier d'artillerie nous promène dans le fort. Nous mar- 
cbons littéralement sur du fer. Eclats d'obus, boulets, carcasses 
de bombes, boîtes de mitrailleuses, échantillons français et échan- 
tillons prussiens, mélangés à peu près à égale dose. Nous péné- 
trons dans les batteries. Les affûts sont cassés, tordus, endettés... 
Les canons encloués par les Prussiens, près des canons mis hors 
de service par l'artillerie versaillaise. Du côté du moulin de Pierre, 
une énorme brèche, les casemates à jour, le mur entièrement 
effondré, crevé... Et quel mur! de quelle épaisseur! Les casernes 
criblées, le sol jonché de caissons brisés, hachés... De tout cela 
se dégage une odeur nauséabonde. On ne peut pénétrer au fond 
d'une casemate; on est renversé, suffoqué... Ici, dans cette case- 
mate, nous dit l'officier, nous avons trouvé quatorze cadavres, et, 
dans cette autre, à côté, vingt fûts d'eau-de-vie. 

De la gare, on nous rappelle... Nous retournons... Les blessés 
sont installés dans le train... couchés sur de la paille, dans des 
wagons de marchandises, calmes, inertes. A celui-ci, on a coupé 
la jambe il y a trois jours... Cet autre a dans la cuisse une balle 
qui n'a pas été extraite, etc., etc. Ils ne se plaignent pas. 

Nous remontons dans le train ; nous avons pour compagnons 
deux officiers d'artillerie, un capitaine et un lieutenant. 

— Ah! dit le capitaine, c'est insupportable, j'ai une odeur de 
cadavre qui ne me quitte pas depuis avant-hier. 

— Moi aussi, répond le lieutenant. 
Et ils allument des cigares pour combattre cette odeur de 

cadavre. 

Nous arrivons ; on range les blessés par terre dans la gare ; pen- 
dant ce temps, un convoi de prisonniers défile dans la rue ; parmi 
eux, des pompiers, de vrais pompiers. Et la foule, très animée, 
crie à ces pompiers : Incendiaires! incendiaires! 

Un vieux monsieur, au comble de l'indignation, me raconte 
que ces pompiers, appelés pour éteindre les incendies de la 
rue Royale, ont jeté du pétrole sur le feu. 

Et, après m'avoir dit cela, le vieux monsieur se remet à crier: 
Incendiaires ! incendiaires ! en brandissant furieusement une 
ombrelle blanche doublée de vert, une ombrelle contre le soleil. 



170 LA LECTURE 

Vendredi 2G mai. — J'avais, ce soir, déjà fait dix pas dans la 
grande salle à manger des Réservoirs, cherchant une place pour 
dîner, mais, tout d'un coup, j'ai entendu de violents éclats de 
rire. C'étaient deux jeunes femmes et deux jeunes messieurs qui 
se pâmaient; véritablement, en de pareils jours, on dîne trop 
gaiement dans cette maison. Je suis encore allé aujourd'hui voir 
brûler Paris. J'ai le cœur serré. Je sors et me mets en quête d'un 
petit restaurant où je puisse dîner seul, tranquille, dans mon 
coin, sans éclats de rire autour de moi. 

J'avise, rue Duplessis, en face de la gare de la rive droite, une 
maison de modeste apparence. Je m'assieds à une table, dans 
un petit jardinet... Peu de monde; c'est bien la solitude que je 
cherchais. Mais je vois entrer un officier de marine; il vient à 
moi, me tend la main. C'est M. Trêve, le capitaine de frégate, 
qui, dimanche dernier, a eu l'honneur d'entrer, le premier, dans 
Paris. 

J'avais déjà rencontré le commandant Trêve, il y a six se- 
maines. Il était au désespoir; on ne voulait pas l'employer; on 
avait déjà trop de marins; cela mécontentait les officiers de 
l'armée de terre. Le commandant Trêve dut se résigner à faire 
la campagne en amateur. Il avait loué un cheval dans un ma- 
nège, et tous les matins, en uniforme, il s'en allait rôder du côté 
des avant-postes, cherchant à se rapprocher le plus possible de 
Paris. 

Or, dimanche dernier, vers deux heures de l'après-midi, le gé- 
néral Douay recevait une dépêche ainsi conçue : 

Je suis entré dans Paris. J'ai planté le drapeau tricolore sur le 
bastion 85. 

C'était signé : Commandant Trêve. Ni le général Douay ni au- 
cun des officiers de son état-major ne connaissaient ce nom. On 
crut tout d'abord à une mystification. Ilien n'était plus sérieux. 
Ce petit Breton héroïque et obstiné avait trouvé une fissure dans 
les fortifications; il s'y était glissé, et, du haut de ce bastion 85, 
criait à M. Thiers, au maréchal de Mac-Mahon et aux cent cin- 
quante mille hommes de l'armée de Versailles : 

— Venez donc... venez tout de suite... vous voyez bien... on 
peut entrer ! 

Mais alors la dépêche officielle du 21 mai : La porte de Saint- 
Cloud s'abattant sous le feu de nos canons, le général s'y précipi- 
tant et s' apercevant que la brèche était abordable, etc., etc. Pure 






NOTES ET SOUVENIRS 171 

invention ! C'était le commandant Trêve qui avait fait cette 
découverte, et, tout à l'heure, dans ce petit restaurant, il m'a 
appris la vérité sur l'entrée des troupes dans Paris. Le comman- 
dant parlait bas, très bas, tantôt très vite et tantôt très lentement; 
à deux ou trois reprises même, il s'est complètement arrêté, lais- 
sant tomber sa tête dans ses mains, oubliant que j'étais là, ne 
paraissant plus me voir, comme perdu dans le souvenir de cette 
extraordinaire aventure. J'étais obligé, au bout de quelques in- 
stants, de l'arracher à sa rêverie. Vouï me disiez que... Alors il 
revenait à lui et reprenait son récit, péniblement, avec effort. 

Ce récit, cette nuit même, quelques heures après avoir entendu 
le commandant Trêve, je l'ai noté sur mon carnet, et le voici re- 
produit, je crois, avec une parfaite fidélité. 

« Dimanche dernier, à huit heures et demie du matin, j'étais 
au Point-du-Jour, dans les cheminements, en face du pont-levis 
près du bastion 85; ce pont-levis, à moitié ruiné, était abattu. 
Depuis trois jours, tous les matins, je venais là; quelque chose 
m'attirait de ce côté, semblait me désigner ce point. Je suis Breton, 
croyant, superstitieux; je me disais : « Voilà le bon endroit... 
on peut entrer par là. » La nuit, j'en rêvais; je revoyais ce pont- 
levis. La veille, on avait établi là une batterie nouvelle qui de- 
vait battre en brèche le rempart et la porte. La distance était de 
onze cents mètres ! Je vais visiter les batteries... On tirait, mais 
sans résultat. La plupart des projectiles allaient frapper au-dessus 
de l'escarpe et se perdaient. 

« — C'est une expérience, me dit le commandant de la bat- 
terie ; elle ne réussit pas, je m'y attendais ; on m'a ordonné de 
tirer, je tire; il faut bien obéir. » 

« Une expérience ! On en était à faire des expériences, quand 
chaque minute comptait, quand Paris pouvait être pillé, incendié, 
détruit. 

« Je quitte cette batterie, et je m'en vais déjeuner, seul, dans 
un petit cabaret, sur la route de Sèvres... Puis je reviens à mon 
cheminement. La batterie ne tirait plus. Je regarde mon pont- 
levis, et, en le regardant, je me disais : « Mais ce point est aban- 
donné, il n'y a personne là. » Et la curiosité me prend d'y aller 
voir. Des soldats de ligne gardaient la tranchée avec deux ser- 
gents. Pour le moment, pas un officier. Je dis aux soldats : 

« — Je ne suis pas un traître, je ne passe pas aux insurgés ; ne 
« tirez donc pas sur moi, quand je vais sortir de la tranchée. Je 



172 LA LECTURE 

« veux aller jusqu'au bord du fossé pour voir de plus près ce 
« pont-levis. Si du rempart on tire sur moi, répondez au feu. Si 
« je tombe et si je ne peux pas revenir, vous irez me ramasser, 
« ce soir, à la nuit, pour ne pas vous exposer inutilement. » 

« Je pars, j'avance; me voilà à découvert, on va tirer sur moi. 
Rien... J'avance encore, je suis le bord du fossé. Je touche le 
pont-levis... Rien encore. Il est en ruines, mais il me semble 
qu'avec un peu d'audace et d'agilité on pourrait s'y risquer. 
J'examine le rempart... Toujours rien. Pas un coup de feu. Pas 
un être vivant. Je suis là en pleine évidence, en pleine lumière. 
Les soldats de ligne, dans la tranchée, la tête hors du fossé, me 
regardent. Je fais deux ou trois cents pas le long du fossé. Je 
reste là au moins un quart d'heure, et rien ne bouge du côté de 
Paris. 

« Je reviens lentement, très lentement. Je trouve les soldats 
dans un véritable enthousiasme. Ils m'entourent : « Mon colonel ! 
mon colonel ! » Ils voyaient mes cinq galons, et cinq galons, 
pour eux, c'est un colonel. Ce que je viens de faire leur paraît 
très hardi, et tous veulent le refaire avec moi. « On peut passer, 
mon colonel... emmenez-nous, mon colonel. » On peut passer, 
c'est bien mon avis, mais les emmener, c'est une autre affaire. 

« Je leur réponds que je suis là sans commandement, en cu- 
rieux, en amateur, que j'avais le droit de faire ce que j'ai fait, 
mais que je n'avais pas le droit de le leur faire faire... Et cepen- 
dant il n'y a personne, personne sur ce rempart ! 

« Je m'assieds dans la tranchée, au milieu de ces braves gens, 
et là je réfléchis... Entrer dans Paris le premier, c'était bien 
tentant ! Tout d'un coup, du côté de Paris, un homme paraît sur 
le parapet, agitant un mouchoir blanc et criant des mots qui ne 
pouvaient venir jusqu'à nous. Tous, nous prêtions l'oreille, 
tâchant d'entendre, n'entendant pas... Mais voici que l'homme 
disparaît au milieu de la fumée et de la poussière soulevée par 
un obus qui vient d'éclater à vingt pas de là. Est-il mort? Est-il 
vivant? Il s'était jeté à terre, il se relève, il agite de nouveau son 
mouchoir blanc, il crie de toutes ses forces. Et nous entendons 
distinctement ces mots : « Venez ! venez ! » 

« J'ai là une demi-minute d'hésitation. Etait-ce une ruse? 
Voulait-on m'attirer là, et ensuite nous massacrer, moi et les 
hommes qui m'auraient suivi ? Peut-être... Mais, peut-être aussi, 



NOTES ET SOUVENIRS 173 

était-ce un homme qui voulait et pouvait nous ouvrir Paris. La 
délibération ne fut pas longue. 

« Je dis aux soldats qui m'entouraient : « — Mes enfants, cet 
« homme nous appelle, il faut aller là, et j'y vais. » Tous veulent 
m'accompagner. Je leur répète que je ne suis pas leur chef, que 
je puis risquer ma peau, pas la leur, et que j'irai seul. Cepen- 
dant l'un des sergents me. dit : « — Ah ! moi, mon colonel, je suis 
« le plus vieux sergent de la compagnie, je veux aller, et j'irai 
« avec vous. » 

Cela est dit d'un ton si ferme, si net, si simple, que je lui ré- 
ponds : « Eh bien ! venez, vous, mais vous tout seul. » Nous 
partons tous les deux. Nous arrivons au pont-levis. Une seule 
poutre pour passer, et pas large, et bien avariée, et bien chan- 
celante. Je la tâte du pied. Elle vacille. Mais on peut garder son 
équilibre. Je passe le premier; le sergent, après moi; nous tra- 
versons le fossé, nous sommes dans la place, et nous nous met- 
tons à courir pour escalader le parapet. Nous arrivons à l'homme 
au mouchoir blanc. Il nous dit : 

« — Regardez! Personne! absolument personne! Faites en- 
« trer les troupes ! » 

« Mais à ce moment un nouvel obus vient tomber à dix mètres 
de nous. Jamais la batterie de Montretout n'avait tiré avec 
autant d'abondance et de précision. De là-bas, avec leurs lor- 
gnettes, ils nous voyaient, et, de leur mieux, tiraient sur nous. 
Pendant quelques instants, nous nous trouvons tous les trois, 
le sergent, l'inconnu et moi, dans un tourbillon de fumée, de 
poussière et de cailloux. Enfin, nous sortons de là intacts tous 
les trois, et l'homme au mouchoir me dit : 

« — Je m'appelle Ducatel, j'habite Passy, je suis conducteur 
« des ponts et chaussées. Voyez, rien devant vous, rien! Vous 
« pouvez aller jusqu'à la Muette sans rencontrer de résistance; 
« mais vite, vite, faites entrer les troupes. » 

« Il en parlait à son aise. Elles n'étaient pas à mes ordres, les 
troupes. Enfin, nous repassons tous les trois le pont-levis. Des 
officiers étaient accourus. Les hommes se rassemblaient de tou- 
tes parts. Moi, j'étais le seul à avoir cinq galons sur ma marche; 
on me laisse rédiger et signer la dépêche suivante : 

« Faites entrer les troupes. Nous sommes dans Paris. » 

« Le général Douay ne me connaissait pas, ne comprend rien 
à ma dépèche, télégraphie au maréchal, qui télégraphie à 



174 LA LECTURE 

M. Thiers, qui, lui, me connaissait. Bref, ce n'est qu'au bout de 
cinq quarts d'heure que Tordre d'entrer arrive et que la batterie 
de Montretout — elle avait continué de tirer avec acharnement 
— cesse de cribler de projectiles notre malheureux pont-levis. 

« On jette à la hâte quelques planches sur le pont. Les deux 
bataillons de tranchée se préparent à entrer, et encore, à ce mo- 
ment, s'élève-t-il entre les deux chefs de bataillon une querelle 
sérieuse sur une question de préséance. Moi, je n'étais plus rien. 
Mon rôle était fini. Deux heures après, le général Douay arrivait 
et les troupes entraient à grands flots, par quatre portes, dans 
Paris. » 

Nous n'avions pas achevé de dîner, quand nous entendons de 
grands cris au dehors. Nous sortons. Le ciel est absolument 
écarlate. Jamais nous n'avons rien vu de semblable. On se préci- 
pite sur les voitures. Nous rencontrons M. Limperani, député de 
la Corse, et nous nous dirigeons vers cette terrible lueur rouge. 
Est-ce Paris tout entier qui brûle? Nous n'avons pas d'autre 
pensée. Nous ne trouvons pas une parole à dire. 

Nous arrivons au parc de Saint-Cloud par la grille de Yille- 
d'Avray. La voiture a toutes les peines du monde à avancer au 
milieu des tranchées prussiennes mal comblées, du sol remué, 
bouleversé, des troncs d'arbres coupés et jetés au milieu de la 
route. 

Enfin, nous arrivons à la lanterne de Démosthène, c'est-à- 
dire à ce qui était la lanterne de Démosthène, et à ce qui n'est 
qu'un amas de pierres et de gravois. Ah ! ce n'est pas tout Paris 
qui brûle! Trois grands incendies seulement, mais, parmi ces 
trois grands incendies, un qui est immense, du côté de la Voilette. 
Il y a un quatrième feu moins violent, du côté de la Bastille. 

— Oh ! ce n'est rien celui-là, dit quelqu'un, c'est un petit res- 
tant d'un grand, feu d'hier soir. 

Ce quelqu'un ne se trompait pas, c'était un petit restant du 
grenier d'abondance. 

Nous restons là jusqu'à minuit, assis sur des arbres renversés, 
ne pouvant nous arracher à cet affreux spectacle. 

Et si, encore, nous étions seuls, nous Français, à voir flamber 
ces incendies allumés par des mains françaises ; mais non, l'ar- 
mée allemande est encore à Saint-Denis, et, en ce moment, 
joyeusement, des officiers prussiens regardent brûler Paris. 



NOTES ET SOUVENIRS 



175 



27 mai 1871. — Ce matin, munis de laissez-passer qui nous 
donnent le droit de libre circulation dans Paris, nous montons, 
B*** et moi, sur la r lace du Château de Versailles, dans une 
voiture de déménagement découverte. Nous sommes entassés 
quinze dans ce char à bancs. Prix : trois francs par tête. Le cocher 
s'est engagé à nous conduire jusqu'à la grille de l'avenue Uhrich 
(ancienne avenue de l'Impératrice). 

Je suis assis à côté d'un entrepreneur de menuiserie qui habite 
les Batignolles, et naturellement il se met à me parler de ses 
affaires. Il a une fille mariée à Versailles; il a su qu'elle était 
souffrante ; il est venu la voir et retourne chez lui. Il n'a pas 
quitté Paris pendant la Commune ; il prend les choses avec une 
parfaite philosophie. 

— On a bien exagéré tout ça, nous dit-il. Je ne sais pas, mais, 
moi, je vais et je viens de Paris à Versailles et de Versailles à 
Paris; on ne me dit jamais rien. Il n'y a qu'à marcher bien tran- 
quille, les mains dans ses poches. Assurément, c'est triste, tout ce 
qui se passe, mais on n'a pas le temps de s'ennuyer ; on voit des 
choses curieuses, des choses qu'on n'avait pas vues avant nous, 
des choses qu'on ne verra pas après, des choses qu'on pourra 
raconter plus tard. 

Quand nous traversons les ruines de Saint-Cloud — Saint- 
Cloud n'existe plus — mon voisin entend nos exclamations. 

— Oui, c'est affreux, dit-il. Mais quelles ruines! on n'a jamais 
vu de ruines pareilles! et puis, que voulez-vous? c'est la guerre. 

— La guerre, répond un de nous, en effet, ici, c'est la guerre. 
Ce sont les Prussiens qui ont brûlé et détruit Saint-Cloud... Et 
encore ont-ils fait cela inutilement, sauvagement, pendant l'ar- 
mistice, quand on ne se battait plus; mais les Prussiens étaient 
nos ennemis, nous détestaient et voulaient nous faire le plus de 
mal possible; tandis que, maintenant, ces ruines, la colonne 
Vendôme renversée, ces incendies, ce sont des Français qui... 

— Oh ! ne dites pas cela, s'écrie l'entrepreneur. Des Français, 
quelle erreur ! Ce sont les Prussiens! M. de Bismarck avait, pen- 
dant la Commune, des émissaires à Paris. Ils entraient, quand 
ils voulaient, comme ils voulaient, à l'Hôtel de Ville par une 
petite porte dérobée... On me l'a montrée. Et la colonne Ven- 
dôme, c'est avec l'argent de la Prusse qu'elle a été jetée par 
terre... J'étais là, sur la place, le 16 mai, quand elle est tombée. 
C'était un petit ingénieur tout jeune, un malin, je vous en ré- 



176 LA LECTURE . 

ponds, qui a dirigé l'opération. Il connaissait son affaire, celui- 
là ! Il n'avait pas fait de frais inutiles : un méchant échafaudage 
de quatre sous autour du piédestal, trois câbles, trois cabestans, 
une vingtaine d'hommes, et voilà tout... On avait coupé le bas de 
la colonne en sifflet... Ah ! il faut être juste, c'a été de l'ouvrage 
bien faite ! 

Il s'arrête un moment, nous regarde avec autorité; on sent 
l'admiration de l'entrepreneur de menuiserie, de l'homme du mé- 
tier pour cet ouvrage si bien faite... Il continue : 

— On croyait que ça allait s'écrouler violemment, ébranler les 
maisons du quartier, casser tous les carreaux... Pas du tout... 
Ça s'est passé en douceur. La colonne s'est couchée bien genti- 
ment, à la place marquée, sur un grand lit de fagots, de sable et 
de fumier. Il y a eu un grand nuage de poussière, et puis on a 
vu la colonne par terre, en morceaux, en miettes, en poudre... 
C'était vraiment curieux. J'avais voulu faire voir ça à mon gar- 
çon. Il a douze ans. Il est intelligent. Il travaille déjà à l'atelier 
comme apprenti, et je lui disais tout le temps, pendant l'opéra- 
tion, — il ne faut pas que les enfants aient des idées fausses, — 
je lui disais : « Tu entends bien, c'est pas ces gens-là, c'est pas 
des Français qui jettent la colonne par terre; c'est M. de Bis- 
marck qui fait tout ça, c'est M. de Bismarck! » 

Nous entrons dans le bois de Boulogne. La marche devient 
laborieuse. Les routes sont coupées par des fondrières, des tran- 
chées, de gros arbres renversés. Entre les deux lacs, nous som- 
mes obligés de mettre pied à terre ; la voiture ne peut aller plus 
loin. 

La bataille à Paris n'est pas terminée ; nous entendons dis- 
tinctement la fusillade et la canonnade. Voici par terre, dans 
l'herbe, des papiers brûlés, noircis, rongés par le feu. Le vent les 
a apportés là. Je ramasse un de ces lambeaux de papier. Dette 
inscrite. Rente 3 0/0. .. C'est le fragment d'un titre de rente au 
nom d'un M. Desmarets... Cela vient de l'incendie du ministère 
des finances. 

Nous suivons à pied l'avenue de l'Impératrice. Pas une fenêtre 
ouverte ! Pas une voiture ! Pas un passant ! Et il est dix heures du 
matin. Autour de l'arc de l'Etoile campent, les fusils en fais- 
ceaux, deux ou trois compagnies de ligne ; dans les Champs- 
Elysées, même silence, même solitude. Les soupiraux des caves 
sont partout bouchés avec du plâtre. A la jonction du boulevard 



NOTES ET SOUVENIRS 177 

Haussmann et du faubourg Saint-Honoré, un peu de mouvement, 
quelques allants et venants, cinq ou six boutiques entre-bâillées 
et une voiture découverte qui rôde, cherchant fortune. Nous 
hélons le cocher, il nous fait bon accueil. 

— Vous m'étrennerez, nous dit-il, c'est ma première sortie de- 
puis la bataille ; seulement, il ne faudra pas aller du côté de la 
Bastille et du Père-Lachaise, on se bat encore par là, et ferme. 

Nous voici en plein Paris. 

Je suis un obstiné collectionneur de journaux, d'images popu- 
laires et de caricatures. J'avais, il y a un mois, écrit à une brave 
femme, une ancienne choriste de l'Opéra qui tient une petite 
librairie rue des Martyrs, de mettre de côté un exemplaire de 
tout ce qui paraîtrait pendant la Commune. Je me fais conduire 
rue des Martyrs. A partir de la gare Saint-Lazare, nous retrou- 
vons tout le mouvement, toute l'animation de Paris. Ma mar- 
chande de journaux me remet un énorme ballot déjà ficelé à mon 
intention. 

— Emportez cela bien vite, me dit-elle. Il n'y a pas de temps 
à perdre pour les collections. Toute la police de Versailles va 
revenir à Paris et recommencer à nous tourmenter. Il est déjà 
venu, hier soir, un monsieur qui voulait tout saisir chez moi. 

Pendant ce temps, les pièces d'une batterie versaillaise de 
Montmartre tiraient sur le cimetière du Père-Lachaise où se li- 
vrait le dernier combat de la Commune. 

A chaque coup tiré sur les hauteurs de Montmartre, c'était un 
effroyable fracas dans la rue des Martyrs ; mais cela ne causait 
pas la moindre émotion. Personne n'y faisait la moindre atten- 
tion. Il y avait foule chez tous les marchands du quartier. Les 
ménagères faisaient littéralement queue chez le boucher. C'étaient 
de tous côtés des plaisanteries, des rires. L'issue de la bataille 
n'était plus douteuse ; on savait la Commune expirante ; on ne 
s'en occupait plus, on ne pensait qu'à revivre. 

Pendant que je réglais mon compte, une grosse ménagère à 
mine réjouie, son panier chargé sur le bras, entre pour acheter 
un journal : 

— En font-ils du vacarme, là-haut, à Montmartre ! 

— C'est la fin, répond la marchande, c'est le bouquet. Il n'y 
en a plus pour longtemps. 

— Et puis on y est habitué, n'est-ce pas, à ce bruit-là, depuis 
bientôt dix mois? 

lect. — 5ii x — 42 



178 LA LECTURE 

C'est là surtout ce qui est curieux et précieux à noter en ce 
moment: l'état d'esprit, les conversation-, les sentiments des 
petites gens, de ceux qui pensent tout haut, librement, ouverte- 
ment. Nous autres, nous nous tenons toujours un peu, nous nous 
surveillons, nous ne nous abandonnons jamais en pleine franchise. 

Si quelqu'un, sans la moindre prétention à la littérature, avait 
fait, de 1789 à 1793, office de fidèle sténographe dans les rues de 
Paris, il nous aurait laissé un livre qui nous manque. J'ai pris, 
depuis dix mois, beaucoup, beaucoup de notes en vue d'un tel 
livre. Il n'aura, si je le publie, d'autre mérite que l'exactitude et 
la sincérité, mais ce sera bien quelque chose. 

Je causais hier, à Versailles, devant les Réservoirs, avec cinq 
ou six personnes distinguées, cultivées, lettrées ; ces personnes 
me répétaient, avec de bien légères variantes, ce qu'elles avaient 
lu et ce que j'avais lu, le matin, dans les journaux. Cet entrepre- 
neur des Batignolles, tout à l'heure, dans le char à bancs, était 
autrement sincère, autrement lui-même dans sa conversation. 
Rien ne l'arrêtait, ni respect humain, ni souci de l'entourage, ni 
crainte du ridicule. Il allait naïvement, intrépidement, jusqu'au 
fond et jusqu'au bout de sa pensée. 

Mes interlocuteurs d'hier parlaient, sans nul doute, avec infi- 
niment de grâce et d'esprit ; rien de ce qu'ils disaient, cependant, 
ne m'a autant frappé que le mot que j'ai entendu en sortant de 
chez ma marchande de journaux. Je passais devant la boutique 
d'un boucher, une vieille femme se chamaillait avec un garçon 
qui voulait glisser trop de réjouissance. 

— Je croyais, s'écria-t-elle, que vous alliez être plus raisonna- 
ble qu'avant la guerre... Mais je vois bien que ce sera toujours 
la même chose. 

Hélas, oui ! très probablement ce sera toujours la même chose... 
Mais il est midi ; nous déjeunons en hâte chez Brébant, dans un 
petit cabinet de l'entresol, avec Meilhac, Bischoffsheim et Cha- 
vette, qui ont déjeuné là, tous les jours, pendant les deux mois 
de la Commune. Nous voulons, avant de retourner à Versailles, 
faire le tour des incendies. Nous avons gardé notre voiture du 
matin, et, grâce à nos laissezq^asser, partout on nous fait place. 

Allons d'abord rue de Rivoli... Ce matin, quand nous montions 
en voiture, à Versailles, notre ami, M. Joseph Bertrand, le se- 
crétaire perpétuel de l'Académie des Sciences, nous avait dit : 
« Vous m'apporterez des nouvelles de chez moi. » 



NOTES ET SOUVENIRS 179 

Nous prenons la rue Montmartre ; grand rassemblement près 
des halles, à la pointe Saint-Eustache ; un obus du Père-Lachaise 
vient de tomber là, il y a cinq minutes, mais il n'a pas éclaté et 
n'a fait aucun mal. Nous arrivons devant ce qui a été la maison 
de M. Bertrand. Plus rien que quatre murs entourant un im- 
mense monceau de décombres encore tout fumant. M. Bertrand 
a tout perdu : ses papiers, ses livres, ses manuscrits, ses notes, 
trente ans de travail et d'étude... tout cela est sous ces ruines. 
Nous avons revu M. Bertrand, le soir, à Versailles. Il avait reçu 
cette affreuse nouvelle, et jamais plus grand malheur n'a été 
supporté avec un plus tranquille courage, avec une plus héroïque 
simplicité. C'est à recommencer, il recommencera. 

Nous voici devant l'Hôtel de Ville... Quelle effrayante et admi- 
rable ruine ! On ne devrait pas toucher à ces murs déchiquetés 
et calcinés par l'incendie. On devrait les laisser là, toujours, en 
plein cœur de Paris, comme une éternelle leçon, en témoignage 
de nos fautes, de nos discordes, de nos folies. 

A l'intérieur, les grandes charpentes brûlent et fument encore. 
Tout autour de la place, de grandes barricades effondrées, éven- 
trées. Une clôture de planches entourait l'Hôtel de Ville; sur une 
de ces planches se trouvait une affiche trouée et rongée par le 
feu. C'est la dernière proclamation de la Commune, elle porte le 
n° 393... Trois cent quatre-vingt-quinze proclamations en deux 
mois ! La Commune aux soldats de Versailles. Frères, V heure 
du grand combat des peuples contre leurs oppresseurs est arrivée. 
N'abandonnez pas la cause des travailleurs, etc., etc. 

Avec des soins infinis, — rien n'arrête un collectionneur, — 
je réussis à détacher cette affiche, et je l'emporte, en souvenir de 
cette tragique promenade. Nous reprenons notre course ; nous 
traversons le Pont-Neuf, et nous tombons, au carrefour de la 
Croix-Ptouge, sur un vaste incendie ; c'est un immense magasin 
de nouveautés qui flambe à grand feu depuis quarante-huit 
heures. Et, tout près de là, les magasins sont ouverts, les pas- 
sants nombreux, actifs, remuants, affairés, ayant repris l'allure 
alerte du Parisien ; les rues voisines ont retrouvé leur mouve- 
ment, leur caractère, leur allure ordinaires. Je m'arrête et re- 
garde curieusement, pendant cinq minutes, un opticien de la rue 
du Vieux-Colombier qui, avec infiniment de calme, est en train 
de refaire sa montre; il range méthodiquement ses lorgnettes, 
ses lunettes, sas binocles et ses microscopes; sa femme lui donne 



180 LA LECTURE 

des conseils ; il sort de sa boutique pour voir l'effet, du dehors, 
sur le trottoir. Et l'incendie fait rage à cent mètres de là, et l'on 
entend distinctement des coups de canon du côté de la Bastille. 

Dans cette course rapide à travers Paris, au milieu de ce? 
ruines et de ces incendies, pendant que l'on se bat encore sur les 
hauteurs du Père-Lachaise, ce qui m'a certainement le plu? 
étonné, c'est cette reprise immédiate de la vie dans cette grande 
fourmilière humaine. Derrière les troupes de Versailles victo- 
rieuses, la vie ressortait soudainement d'entre les pavés. Oui, ce 
sont bien des fourmis, quittant leurs trous, et recherchant, et 
retrouvant, après ce grand bouleversement, leurs petits chemins 
et leurs petites habitudes d'autrefois. 

Nous nous remettons en marche ; nous suivons la ligne des 
quais, et, respirant une odeur acre qui nous prend à la gorge, 
nous défilons, à partir du Pont-Royal, entre une véritable haie 
d'incendies : incendie des Tuileries, incendie de la rue du Bac, 
incendie de la Caisse des dépôts et consignations, incendie du 
Conseil d'Etat, incendie du palais de la grande chancellerie de la 
Légion d'honneur. La besogne, de ce côté, a été faite en con- 
science et par des gens entendus. 

J'ai vu, depuis dix mois, bien des choses extraordinaires, 
mais rien de plus étrange, de plus fantastique que ce que j'ai 
vu là, tout à l'heure, de mes deux yeux... Entre le pont Royal et 
le pont de la Concorde, des pêcheurs à la ligne — ils étaient 
douze, je les ai comptés — étaient installés bien tranquillement, 
ne s'occupant, en aucune manière, de ce qui se passait 
au-dessus de leurs têtes, le regard fixé sur les petits bouchons 
qui frétillaient au bout de leurs lignes et profitant de tous ces 
désastres pour pêcher en temps prohibé. 

Nous remontons en voiture au pont de la Concorde ; nous trou- 
vons au Point-du-Jour un char à bancs qui, en une heure et 
demie, nous ramène à Versailles. Quelle journée! Ce soir, en me 
déshabillant, je sentais encore flotter autour de moi, comme une 
odeur de fumée, de soufre et de feu restée dans mes vêtements. 

Ludovic Halévy, 
de l'Académie Française. 
L4 suivre.) 



STRASS ET DIAMANTS 



(i) 



(Suite) 



IX 



A force de coups de fer dans sa frisure, de talent dans son 
nœud de cravate, de fleurs à sa boutonnière, Vitrac avait l'air 
aussi peu marquis que possible quand il entra dans la maison de 
la Chaussée-d'Antin dont il avait l'adresse. A la question qu'il 
posait, le concierge répondit d'un ton où se peignait le respect 
pour sa locataire : 

— Madame la comtesse de Rimont demeure au cinquième, la 
porte en face. 

Le visiteur eut un soubresaut, et, s'étant fait répéter le coeffi- 
cient de l'étage, il s'engagea dans l'escalier avec le geste d'un 
homme qui s'attendait à trouver moins ardue la route de l'in- 
connu. 

La porte lui fut ouverte par une petite femme épaisse et pour- 
tant fort active, dont le visage apparaissait, tout rond, dans un 
encadrement de coiffes, à la façon d'un cadran de pendule encastré 
dans un sujet bizarre. Pétronille, car c'était elle, passait sa vie à 
lutter contre une jovialité native qui lui valait, depuis quarante- 
cinq ans, les reproches doux, mais sérieux, de sa maîtresse. Elle 
demanda, tout épanouie par une satisfaction intense : 

— Monsieur le marquis de Vitrac ? 



(1) Voir les numéros des 25 septembre et 10 octobre 1889. 



182 LA LECTURE 

Et sur un geste affirmatif de ce noble personnage, elle ajouta: 

— Monsieur le marquis est attendu. 

Alors, de l'antichambre microscopique, à peine éclairée par la 
lampe qu'elle tenait, Pétronillc fit passer le jeune homme dans 
un salon qu'il faut décrire pour tâcher de faire comprendre quel 
fut l'étonnement de Vitrac en y mettant le pied. 

La première chose qu'il vit fut le portrait d'un enfant assis 
auprès d'une table couverte de livres. Le cadre frappait les yeux, 
d'abord par ses dimensions absolument disproportionnées avec 
celles de la pièce, et ensuite à cause de la couronne royale qui le 
surmontait. De chaque côté, pendait une applique représentant 
deux cors de chasse en miniature, dont les pavillons renfermaient 
des bougies allumées. Au pied du portrait, un fauteuil retourné 
montrait son dos de serge avec un air de bouderie qui, tout d'a- 
bord, faisait mal augurer de l'hospitalité du logis. 

De chaque côté du fauteuil un bahut-bibliothèque en imitation 
de chêne, plus veiné que nature, s'élevait à hauteur d'appui, dé- 
routant la curiosité par les rideaux, jadis verts, tendus derrière 
son vitrage. L'un des bahuts supportait une sphère de géographie 
comme principal sujet de décoration. Sur l'autre on voyait un té- 
lescope de cuivre. 

La cheminée de bois noir était ornée d'une statue équestre de 
Saint Louis dont l'auteur, soit par modestie, soit par prudence, 
avait esquivé les principales difficultés de son sujet. En effet, les 
jambes et le corps entier de l'animal disparaissaient jusqu'aux 
sabots sous une draperie fleurdelisée qui balayait le sol, — celui 
du désert de Palestine, sans doute, — tandis qu'un heaume, dont 
la visière était mobile, protégeait à volonté tout ou partie du royal 
visage, non seulement contre les traits des musulmans, mais en- 
core contre les regards indiscrets des chrétiens. 

Un piano carré, à pieds droits, semblait grelotter sous sa housse 
de reps jaunâtre, car la maîtresse du logis ne partageait pas les 
goûts du ver à soie en matière de température. Cet instrument, 
jadis effleuré par des mains augustes, servait de piédestal à un 
dévidoir encore ebargé d'une laine non moins sacrée. Quant aux 
sièges, rangés en bataille le long des murs, leur style anguleux 
ramenait le spectateur aux peintures de David, où les plus douces 
émotions de la vie sont empoisonnées par l'absence du confor- 
table. L'homme le moins enclin à la mollesse reculait d'un pas 
rien qu'en voyant ces coussins à vive arête, moins durs à l'œil 



STRASS ET DIAMANTS 183 

que le marbre ou l'airain, mais, en réalité, à peine moins inhos- 
pitaliers dans leurs contacts. 

Sur une de ces chaises curules, une grande femme était assise, 
laissant voir dans sa pose et sur ses traits plus de majesté que de 
bienveillance. Les vieux Romains, attendant les Gaulois dans le 
vestibule de leurs maisons, ne devaient pas avoir beaucoup moins 
envie de rire que la comtesse attendant Vitrac dans son salon, et 
Vitrac ne savait guère plus que les Gaulois à qui il rendait vi- 
site. Pour dire la vérité, le pauvre garçon se demanda tout d'a- 
bord s'il n'était pas entré chez une folle, tant le costume et la 
figure de son inconnue semblaient empruntés à un monde fan- 
tastique. 

M me de Rimont coiffait encore à la girafe ses cheveux restés les 
plus beaux du monde sous leur blancheur éclatante, et légers 
comme l'argent d'un filigrane. Deux larges coques dominaient la 
tête, accompagnées, sur chaque tempe, de papillotes savamment 
roulées qui s'arrêtaient juste à l'oreille. On aurait cru voir quel- 
que énorme phalène blanche battant des ailes au-dessus d'une 
pyramide de beignets couverts de sucre. Des rubans de gaze noire 
couronnaient l'édifice d'un nœud compliqué, et rien n'était plus 
étrange que le contraste entre la forme juvénile de la coiffure et 
l'aspect du visage, où se lisait l'approche d'un siècle. 

La robe en alépine grise — étoffe légère dont le nom même a 
disparu — était contemporaine de la coiffure et du visage. L'am- 
pleur énorme des manches, venant mourir au poignet, donnait 
l'idée d'un corps monstrueux composé de trois bustes réunis par 
leurs épaules. Celui du milieu, serré à la taille d'un ruban noir, 
offrait dans sa partie médiane deux systèmes de plissures qui se 
rejoignaient aux extrémités, comme le méridiens de deux sphères 
allongées. Un poète de la bonne époque aurait dit que le Temps, 
ce larron que nul n'arrête, avait dédaigné les écrins, tout en fai- 
sant main basse sur les bijoux. Un immense col à l'enfant, de li- 
non tout uni, bordé d'un ourlet fort simple, tombait jusqu'aux 
épaules, cachant l'échancrure accentuée du cou, jadis étalée aux 
heures élégantes. Enfin la jupe très plate, un peu courte, laissait 
voir, posés d'équerre sur leur socle de tapisserie, deux cothurnes 
noirs sans talons, dont la ganse étroite coupait en spirale la 
blancheur du bas. 

En présence de ce fantôme du passé qui le regardait dans sa 
fixité immobile, Vitrac — il l'a déclaré depuis — connut la frayeur 



184 LA LECTURE 

pour la première fois de sa vie. Non seulement il hésitait à entrer, 
mais encore, sans Pétronille, qui lui coupait la retraite, il aurait 
cherché à fuir. Ce futhien autre chose quand il entendit une voix 
rauque, très forte, presque masculine, s'échapper du fantôme et 
lancer cette interpellation : 

— Eh bien ! mon neveu, est-ce donc la première fois que vous 
entrez dans un salon de bonne compagnie? 

Vitrac, moitié par stupeur, moitié par loyauté, fut sur le point 
de répondre : . 

— Oui, ma tante. 

Mais l'amour-propre le retint et aussi la pensée qu'il était vic- 
time de quelque colossale plaisanterie. Ne voulant point passer 
pour un sot, il se dirigea vers le fantôme, la main tendue. Tel 
devait être don Juan lorsqu'il affrontait la statue du Comman- 
deur. 

— Bonjour, ma tante, fit-il gaillardement. Tout ravi de faire 
votre connaissance. 

M me de Rimont ne prit point la main de son neveu, mais elle 
désigna le portrait d'un geste hiératique souvent reproduit sur 
les stèles égyptiennes. 

— Saluez d'abord le roi, dit-elle gravement. Ici, vous êtes chez 
lui. 

Pour le coup, Vitrac ne douta plus qu'il fût chez une folle ; 
mais il fit bonne contenance et s'inclina devant la chapelle, sans 
comprendre, mais avec beaucoup de respect, toujours suivi par 
les regards fixes des deux vieilles. 

Comme on ne lui disait pas de s'asseoir et que le fauteuil était 
à portée de sa main, il le prit, le retourna, et s'apprêtait à s'y in- 
staller, quand deux cris perçants l'arrêtèrent au moment où le 
sacrilège allait s'accomplir. M me de Rimont s'était mise debout, 
toute tremblante. 

— Personne, dit-elle majestueusement, personne, sauf le roi, 
ne peut s'asseoir dans le fauteuil où s'est assis Charles X. 

Vitrac, impressionné quoi qu'il en eût, repoussa le trône à sa 
place réglementaire, puis il resta debout, fort embarrassé, n'osant 
plus dire une parole, ni toucher un meuble, ni poser le pied sur 
un tapis. Ce trouble révérencieux ne pouvait échapper à M ,ne de 
Rimont ; il parut la satisfaire. S'étant rassise, elle indiqua au 
jeune homme un siège moins auguste et congédia Pétronille d'un 



STRASS ET DIAMANTS 185 

geste toujours pharaonien. Alors, dévisageant le nouveau venu, 
elle lui dit au bout d'un instant : 

— Mon neveu, vous êtes fagoté d'une étrange sorte, probable- 
ment fort selon la mode. Mais vous avez beau faire : vous êtes 
Vitrac, et Vitrac jusqu'au bout des ongles. Ce n'est pas un mau- 
vais compliment. 

Le visiteur remercia par un salut à deux fins qui pouvait être, 
suivant les cas, une concession à la démence ou un hommage à 
la famille. Cependant il n'était plus aussi sûr de parler à une 
folle. 

— Mon neveu, reprit la comtesse, allant droit à son but, me 
ferez-vous la grâce de me dire si les gazettes racontent la vérité 
en vous prêtant de si beaux projets d'alliance ? 

René de Vitrac perdait de plus en plus sa première opinion 
sur l'état mental de la vieille dame. 

— Je doute fort que les « gazettes » parlent de moi ni en bien 
ni en mal, dit-il évasivement. 

— Vous en doutez ! fit-elle. Eh bien ! voyez plutôt, et dites si 
vous vous sentez fier. 

Elle lui tendait le Figaro entre le pouce et l'index, à l'endroit 
intéressant. Il prit le journal, le lut, se frotta les yeux, relut une 
seconde fois et le rendit à la comtesse, qu'il appela, cette fois, « ma 
tante » sans hésiter. A cette heure, ce n'était pas M me de Rimont 
qui côtoyait de plus près la folie, mais, à vrai dire, on serait de- 
venu fou à moins. Cependant Vitrac était trop de son époque 
pour ne pas savourer, tout d'abord, la subtile volupté de voir un 
journal s'occuper de lui, même en n'imprimant que son initiale. 
D'ailleurs il ne trouvait rien dans l'entrefilet qui sentît le blâme, 
et son mariage était annoncé comme une chose fort naturelle. Son 
mariage ! Ainsi la chose prenait tournure. On en parlait déjà. 

« Mais comme ces journaux sont renseignés ! » pensa-t-il avec 
plus d'admiration que de rancune. 

Quant à savoir d'où venait le renseignement, c'est une chose 
que son esprit léger n'essayait pas. Ne lisait-il point chaque 
jour, à cette même place, les plus secrets desseins des chanceliers 
et des empereurs ? Etait-il plus malaisé de deviner les pensées 
d'un modeste employé aux Einances, qui, Dieu merci ! n'avait 
rien à cacher ? 

Les yeux gris de M me de Rimont ne quittaient pas ceux du 



186 LA LECTURE 

jeune homme. Il se sentit obligé de répondre à leur question 
muette. 

— Mon Dieu ! fit-il négligemment, le dernier mot n'est pas dit 
sur ce mariage, ou plutôt c'est hier qu'on m'en a dit le premier. 
Et voilà, si j'ai bien compris, ce qui me vaut l'honneur... 

— Ne parlons pas d'honneur, interrompit la comtesse en éten- 
dant sa petite main ridée. C'est une chose qui devient rare, je le 
vois, même chez les Vitrac. Je croyais que vous étiez mort à la 
guerre, comme il convenait au dernier de votre maison. Dieu est 
cruel de m'avoir détompée. 

— Oh ! pour ça, ma tante, je le regrette, puisque vous en êtes 
fâchée. Mais je vous jure que ce n'est pas ma faute s'ils m'ont 
pris tout vif. 

— Est-ce qu'on se laisse prendre ? 

— Quelquefois, quand on a l'épaule en compote, et, dans la 
main, un morceau de lame bon tout au plus à ouvrir les huîtres. 

La comtesse parut oublier subitement pourquoi son neveu se 
trouvait en sa présence. Elle dit, regardant devant elle sans voir, 
comme inspirée : 

— Même chose advint à l'un des vôtres, combattant à Poitiers. 
Les Anglais le firent captif et le laissèrent aller contre sa pro- 
messe d'une rançon de vingt mille écus parisis. 

— Bien m'en a pris que les Allemands ne me missent point à 
rançon. S'ils m'avaient demandé seulement cinq louis, je n'aurais 
pu leur dire : Tope! 

— Ce n'est pas une raison pour faire un mariage... 

— Mais si, au contraire, c'est la meilleure des raisons. Quand 
on a, comme l'aïeul dont vous parliez, vingt mille écus dans sa 
poche, on épouse qui l'on veut. Quand on n'a rien, on est moins 
difficile. Tenez, ma chère tante, vous savez sur le bout du doigt, 
j'en suis sûr, l'histoire de ma famille et de la vôtre. Vous y trou- 
veriez un exemple à citer pour toutes les situations, sauf pour 
une seule, qui est précisément la mienne. Les Vitrac, parmi d'ex- 
cellentes habitudes, avaient celle d'être riches. 

— Mourant de faim, ils n'auraient pas épousé une comédienne. 
A propos, je pense que vous vous ferez comédien? 

— Hé ! ma tante, l'amiral, mon oncle et le vôtre, n'avait ni 
faim ni soif, que je sache, quand il se fit Turc ; ce qui ne valait 
guère mieux peut-être. 

Les joues ridées de la vieille femme rougirent comme si l'op- 



STRASS ET DIAMANTS 137 

probre eût daté de la veille. Mais bientôt, redressant la tête, elle 
dit : 

— Vous blasphémez. Je regrette de vous avoir fait venir, mais 
l'idée n'est pas de moi.. Depuis quarante-cinq ans, ces murailles 
n'avaient rien entendu qui ressemblât à vos paroles. J'en demande 
pardon à Celui dont l'image nous contemple. Donc, nous allons 
nous quitter, pour toujours sans doute, mais pas avant que je 
n'aie relevé votre défi. Non, Monsieur, je ne suis point embar- 
rassée pour vous montrer, par un exemple, comment on sait être 
pauvre chez nous. 

Vitrac, machinalement, tourna les yeux vers la pendule, 
comme pour lui demander de sonner onze heures du soir. Il 
faut avouer qu'il ne trouvait pas précisément ce que faisait espé- 
rer à ses vingt-cinq ans le message d'une dame « jeune et jolie ». 

— Ce ne sera pas long, commença la comtesse. N'ayez pas 
peur. Mais d'abord entendîtes-vous quelquefois parler du colonel 
de Rimont; lequel mourut en 1823 au siège de Cadix ? Il était mon 
mari et le dernier de sa race. Après moi, nulle créature humaine 
ne portera plus ce nom. 

— Je suis né vingt-sept ans après la guerre d'Espagne, fit ob- 
server Vitrac, et j'avoue... 

— Il suffit. Je vois qu'il ne faut pas faire grand fonds sur vos 
souvenirs de famille. Donc, je restai veuve, toute jeune, sans en- 
fants, et plus pauvre que vous n'êtes probablement. Le Roi, par 
bonheur, vint à connaître mes embarras. Il en eut compassion. 

— Hé! ma tante, s'écria l'incorrigible Vitrac, s'il y avait un 
roi... 

— Il y a un roi, le petit-fils de mon bienfaiteur ; et vous êtes 
chez lui, comme vous le verrez bientôt. Ses premières questions 
enfantines, ma bouche y a répondu. Je l'ai vu former ses pre- 
mières lettres ; souvent j'ai conduit son doigt sur ce globe de 
géographie. Car j'avais eu l'insigne honneur d'être attachée à la 
Maison de l'auguste enfant. Ce fut la joie, ce sera l'éternel hon- 
neur de ma vie. Que d'autres jugent de pareilles fonctions mo- 
destes ! Je ne les aurais pas changées contre celles de surinten- 
dante du palais. Peut-être, Monsieur, avez-vous entendu dire 
qu'il y eut une révolution en 1830 ? 

— Oh ! oui , dit le jeune homme, d'autant plus qu'elle acheva, 
j'ai oublié comment, de nous mettre sur la paille. 

— Ce fut un malheur assurément. Toutefois elle en causa de 



188 LA LECTURE 

plus considérables. Quant à moi, je ne crains pas de dire que je 
fus peu sensible à ceux qui m'étaient personnels. Je perdais tout 
ce qui peut faire l'objet des plus nobles, des plus tendres affections 
de ce monde. Mais j'aurais de la peine, sans doute, à vous faire 
comprendre quelle fut ma douleur, le vide affreux, complet, qui 
se lit autour de ma vie, désormais sans but. Un seul mot suffira : 
Sans ma foi de chrétienne, je me serais tuée. 

— Est-ce possible ! s'écria Vitrac, ému de l'évidente sincérité 
de cette douleur rétrospective. 

— Je m'attendais à votre étonnement, dit M me de Rimont. 
D'ailleurs, d'autres que vous m'ont jugée folle. Plût au ciel, Mon- 
sieur, que vous ne fussiez pas plus fou que moi ! Enfin, j'ai vécu. 
Mais, privée du bonheur de suivre dans l'exil mes maîtres bien- 
aimés, j'ai voulu m'exiler aussi, à ma manière. Quoi ! j'aurais 
foulé chaque jour cette terre dont ils étaient proscrits ! J'aurais 
passé sous les murs de leur palais habité par d'autres ! Je me 
serais mêlée à la foule des parjures et des ingrats, moi qui aurais 
donné ma vie pour la fidélité et la justice ! Non ; c'était impos- 
sible ! J'ai fui tout ce qui me rappelait des crimes odieux. A une 
époque terrible, ma mère avait caché Dieu chez elle : j'ai caché 
mon R,oi. Le voilà : son image consacre mon logis ; ses souvenirs 
l'embellissent ; mon dernier soupir s'exhalera sous ses yeux. 
Quand j'ai monté les marches que vous venez de gravir, j'ai fait 
serment de ne plus les descendre qu'une fois, clouée dans mon 
cercueil. J'ai fait serment d'être une morte, et je suis une morte 
en effet. Interrogez toute la terre si j'existe encore... Mais, pour 
vous, j'ai consenti à sortir du néant, car mes vieux os ont frémi 
quand j'ai su ce que vous voulez faire. Marquis de Vitrac! c'est 
un fantôme d'outre-tombe qui vous adjure de ne pas tomber dans 
l'infamie ! 

M me de Rimont s'était redressée à mesure qu'elle parlait. Elle 
se tenait debout, foudroyant son neveu du regard, le touchant 
presque de son doigt décharné, toute tremblante d'une indignation 
passionnée. Elle était sublime, si elle avait sa raison ; effrayante, 
si la folie la faisait agir. Mais, pour trancher la question, il ne 
fallait pas compter sur son neveu. Lui-même sentait ses idées va- 
ciller dans son cerveau, se demandant quelle hallucination s'em- 
parait de lui, s'il était encore de ce monde et bien éveillé, si quel- 
que cauchemar lui troublait les sens ; ou même si son esprit, 
séparé de son corps, flottait dans des limbes inconnus, peuplés 



STRASS ET DIAMANTS 189 

d'êtres bizarres. L'air, le costume, la voix de celle qui parlait ; 
son récit, son opinion sur les choses, tout, jusqu'à la forme de 
son langage, avait le caractère de l'étrange et de l'inusité. Il se 
demandait comment cette scène fantastique allait finir, s'il se re- 
trouverait jamais, lui Vitrac, dans une rue peuplée d'êtres hu- 
mains, vêtus, agissant, parlant comme lui. Quant à prononcer 
lui-même une parole, c'était un effort au-dessus de son énergie. 

Fort heureusement la porte s'ouvrit, sans qu'aucun bruit de 
sonnette eût annoncé la visite. Une jeune fille entra, coiffée d'une 
simple dentelle jetée sur ses cheveux blonds, assez grande, avec 
un front intelligent et un regard droit singulièrement sérieux pour 
les vingt ans qu'elle semblait avoir. Elle examina Vitrac d'un seul 
coup d'oeil, sans embarras, mais surtout sans surprise. 

Quant à lui, l'apparition de cette personne jeune, élégante et 
jolie dans ce milieu macabre, l'étonna d'abord comme aurait pu 
faire la rencontre d'un rosier couvert de boutons sur une ban- 
quise du pôle. Bientôt il reprit courage et ne douta plus qu'il fût 
encore du monde des vivants, tant la nouvelle venue semblait 
heureuse de vivre et peu faite pour le rôle d'esprit follet. 

— Madame, dit la jeune fille d'une voix douce mais résolue, 
voici l'heure où j'ai coutume de vous lire la Gazette. Mais peut- 
être qu'aujourd'hui je vous dérange? 

— Pas le moins du monde, ma chère Henriette. J'ai fini de 
causer avec mon neveu, que je vous présente : monsieur le mar- 
quis de Vitrac. Et, quant à lui, j'ai tout lieu de croire qu'il vous 
pardonnera l'interruption. L'entretien d'une femme de mon âge 
n'est pas toujours agréable pour un homme du sien. 

Les jeunes gens se firent ce salut à la mode qui est l'opposé de 
la danse arabe où tout remue, sauf les pieds. Leurs têtes plon- 
gèrent en avant; pas un muscle du corps ne bougea. Vitrac com- 
mençait à se dégrossir. 

— Bon Dieu ! quel drôle de salut ! s'écria la comtesse. Proba- 
blement, ce sont là vos belles manières, dans le monde de la 
basoche ! 

M lle Henriette parut vexée et, sans dire un mot, prit sa robe à 
deux mains, fit une belle révérence de menuet, reprit la position 
et attendit la riposte. 

Le marquis — il en est convenu plus tard — ne se sentit jamais 
plus gauche de sa vie. Tout en maugréant in petto contre M me de 
Pvimont, il songeait : 



190 LA LECTURE 

a Ma tante est l'idéal du désagréable, mais elle a des lectrices 
terriblement jolies. Qu'est-ce que je pourrais bien dire à cette 
charmante créature, qui doit être, pour le moins, fille de du- 
chesse? » 

M lle Henriette, de son côté, faisait manœuvrer le heaume de 
saint Louis, ce qui était sa distraction favorite chez sa vénérable 
amie. 

En même temps, elle regardait Vitrac dans la glace : 

« Le voilà donc, pensait-elle, ce grand séducteur qui se fait 
adorer des actrices ! Qui le prendrait pour tel à le voir et à l'en- 
tendre, ou plutôt à ne pas l'entendre, car il ne desserre pas les 
dents ? C'était bien la peine d'être en avance d'un quart d'heure, 
tout exprès pour être éblouie ! » 

M" 1C de Rimont jugea qu'il était temps d'intervenir pour sauver 
l'honneur de la famille. 

— Chère petite, lit-elle, ne vous figurez pas que j'ai pour 
neveu un élève de l'abbé de l'Épée. Mais ce pauvre garçon est 
encore tout ébaubi de mon histoire qu'il vient d'entendre, et le 
pire c'est qu'il n'en croit rien. 

Les yeux de la jeune fdle dirent à Vitrac : 
« Vous avez tort. Mais il faut avouer qu'on serait incrédule à 
moins. » 

— Ma chère enfant, continua la comtesse, voulez-vous appren- 
dre à ce saint Thomas en herbe quel jour je suis entrée ici pour 
la première fois? 

— Le deux août mil huit cent trente, répondit la jeune fdle 
sans hésiter. Je le tiens de mon grand-père, à qui appartenait 
déjà la maison. 

— Et combien de fois ai-je mis le pied hors de cet apparte- 
ment ? 

— Jamais. 

— Combien de personnes y sont entrées ? 

— Depuis quinze ans, fit Henriette avec un sérieux parfait, je 
n'y ai rencontré que mon père, Pétronille et les trois mousque- 
taires. 

— Les trois mousquetaires ! reprit René, qui se retrouva du 
coup en pleine hallucination. 

Son air de détresse mit le comble à l'amusement de la jeune 
personne. Elle répondit : 



STRASS ET DIAMANTS 191 

— Mais oui. Comme dans la légende, ils sont quatre. Au reste, 
Monsieur, vous en connaissez déjà un. 

— Je connais un mousquetaire ? 

M lle Henriette éclata de rire : elle en avait trop envie depuis 
quelque temps. L'accès dura dix bonnes secondes, qui parurent 
courtes à Vitrac, tout ébloui de cet écrin de perles étincelantes, 
de cette floraison de fossettes roses, de cette cascade de notes 
argentines. Mais la comtesse fronça le sourcil. De son temps, une 
jeune personne avait tout au plus la permission de sourire devant 
un étranger. Elle dit à cette nympbe par trop joyeuse : 

— Chère petite, ma pauvre vieille compagne a besoin de vous 
pour enfiler ses aiguilles. Dans cinq minutes, je suis à vous. 

La jeune fille comprit, fit une seconde révérence à Vitrac et le 
laissa seul avec son austère tante. 

— A présent, mon neveu, résuma celle-ci, nous allons nous 
quitter. Que Dieu et les âmes de nos parents vous éclairent ! J'ai 
fait mon devoir. Libre à vous, à présent, de traîner dans la bouc 
le cher vieux nom. 

Les yeux fixés sur une certaine porte, René semblait réfléchir 
et M me de Rimont supposa, peut-être à tort, qu'il pensait à. sa 
comédienne. Au bout d'un instant, il dit : 

— Mais, ma tante, nous n'avons pas abordé le cœur du sujet. 
Il est question, je l'avoue, d'un mariage un peu en dehors des 
règles, et, par parenthèse, il y a vingt-quatre heures qu'on m'en 
a dit le premier mot. Connaissez-vous M me Lepiez? Pouvez-vous 
m'affirmer qu'elle est de celles qu'un galant homme n'épouse pas? 
Pouvez-vous me citer quelque trait de sa vie qui soit contre elle? 
En ce moment vous n'êtes pas libre, mais permettez-moi de re- 
venir. Vous vous renseignerez, nous causerons, et vous verrez 
que je ne suis pas si dénaturé que j'en ai l'air, — puisque j'en ai 
l'air, à ce qu'il paraît. 

A son tour, la comtesse réfléchissait. Tout à coup, une inspi- 
ration sembla lui venir : 

— Mon neveu, dit-elle, soyez chez moi demain à cette heure-ci. 
Pour aujourd'hui, je vous congédie. 

Elle lui tendait la main. Il fit craquer dans la sienne les pau- 
vres vieux doigts desséchés. La comtesse poussa un cri de dou- 
leur et d'indignation tout à la fois . 

— Mon neveu, fit-elle, baiser la main d'une femme est une des 



192 LA LECTURE 

choses que doit savoir un gentilhomme. Pendant que vous l'êtes 
encore, apprenez. 

Etait-ce le langage, nouveau pour lui, qu'il entendait? Etait-ce 
l'éclat de cette majesté de la vieillesse et du malheur?.. Qui sait? 
N'était-ce pas un autre rayon plus doux qui venait de montrer à 
cet égaré le chemin de Damas? Quoi qu'il en soit, Vitrac se sen- 
tait fort ému. Fléchissant un genou, il mit ses lèvres sur la main 
qu'on lui tendait dans le vrai style. Lui-même avait alors si bon 
air, que M me de Rimont ne put s'empêcher de lui dire : 

— C'est bien, mon neveu. Il sert toujours d'avoir de la race. 
Il sortit : M 110 Henriette rentra et se mit à sa tâche quoti- 
dienne. 

La Gazette achevée sans incident, la comtesse baisa au front, 
comme d'habitude, sa lectrice ordinaire. Celle-ci mourait d'envie 
d'entendre parler de Vitrac, mais elle n'eut pointée plaisir. Tou- 
tefois, en la renvoyant, la comtesse lui commanda du ton impé- 
ratif qui lui revenait naturellement : 

— Mon coeur, demandez à votre père qu'il monte chez moi de- 
main à cette heure-ci. Vous voudrez bien ne pas l'accompagner. 

— Et la Gazette, Madame? 

— La Gazette, ce sera lui qui m'en tiendra lieu, petite. 

M lle Henriette crut que la nuit ne finirait jamais, tant sa curio 
site la tenait éveillée. 

L. de Tinseau. 
(A suivre.) 



LA GAPITULATIOxN DE METZ 



(i) 



« Le 2G, au soir, vers cinq heures, dit le commandant Samuel, 
je me trouvais dans le cabinet du maréchal Bazaine quand le 
porte s'ouvrit et l'intendant général Lebrun entra en s' écriant : 
« Bonnes nouvelles, monsieur le maréchal, j'ai pour quatre 
jours de vivres ! » Au lieu de se réjouir d'une pareille aubaine, 
au lieu de retarder d'autant la capitulation, le général en chef 
en paraissait plutôt contrarié. « Nous sommes à la veille de 
capituler ou de traiter, répondit-il froidement à l'intendant, je 
ne crois pas que cela puisse changer beaucoup la position. » 
Et il laisse partir le général Jarras pour le quartier général 
ennemi, sans l'instruire du changement qui vient de se produire 
dans la situation des vivres. 

Vainement, Bazaine a soutenu qu'il n'a reçu la commu- 
nication de M. Lebrun qu'après le départ du général Jarras. Le 
contraire a été établi par les dépositions de l'intendant général 
et de MM. Jarras, Samuel et Fay. Du reste, écrasé sous ces 
témoignages, le maréchal a cessé de nier, et le fait demeure 
acquis. 

« Ainsi, après avoir avancé de deux mois le terme de sa résis- 
tance par son incurie à recueillir et à économiser les vivres, il 
livrait volontairement à l'ennemi son armée et la place trois 
jours au moins avant d'y être contraint par l'épuisement des 
subsistances! » (Réquisitoire.) 

Comment l'écouter quand il cherche à s'excuser en alléguant 
qu'il n'avait pas la responsabilité du commandant de place, que 
c'est au gouverneur de Metz qu'il faut s'en prendre, et que la 
hâte de la reddition s'explique par l'intérêt qu'il portait aux 
soldats ? 

(1) Extrait des Dentiers Jouis de l'Armée du Rhin, par Alfred Duquet. Paris, G. Char 
pentier et G'". 

lect. — 56 X — 13 



194 LA LECTURE 

Cette sollicitude se serait réveillée Lien tard. Et quant aux 
pouvoirs du général Coffinières sur la place de Metz, ils étaient 
bien maigres à côté de ceux du commandant en chef. Que le gou- 
verneur ait manqué à ses devoirs, cela n'est pas douteux et nous 
ne l'avons que trop vu ; mais que la faute du général excuse le 
crime du maréchal, jamais on ne pourra l'admettre. Le maître 
de l'armée et de la place était Bazaine. Lui seul avait en main 
la force et le droit de commander ; Coffinières n'avait qu'à obéir 
ou à se révolter. Aussi bien, le maréchal va nous donner lui- 
même la preuve qu'il disposait à son gré de la place. Coffinières 
se refusait à livrer à l'armée les vivres de la garnison ; voici un 
passage significatif delà lettre par laquelle le commandant en chef 
lui intimait l'ordre de partager ces vivres avec l'armée : « Malgré 
vos observations sur les devoirs qui incombent à vos fonctions... 
je suis dans l'obligation de vous ordonner de mettre à la dispo- 
sition de l'intendant général de l'armée, pour le service des 
troupes campées autour de Metz, les denrées qu'il vous deman- 
dera. » Enfin, dans le protocole de la capitulation que nous 
donnerons plus loin, est-ce le fondé de pouvoirs du général 
Coffinières ou celui du maréchal Bazaine qui rend aux Prus- 
siens « la forteresse et la ville de Metz, avec tous les forts, etc. ? » 

C'est donc bien l'ex-maréchal qui est responsable, et quand il 
traitait quatre jours plus tôt qu'il pouvait le faire, il violait auda- 
cicusement l'article 255 sur le service des places : « Le com- 
mandant d'une place de guerre ne doit jamais perdre de vue 
qu'il défend l'un des boulevards de la France, l'un des points 
d'appui de ses armées, et que, de la reddition d'une place, avancée 
ou retardée d'un seul jour, peut dépendre le salut du pays. » 

Si celui qui a rédigé ces instructions prophétiques avait pris la 
plume après la défaite de l'armée de la Loire, occasionnée par la 
capitulation précipitée de Bazaine, se serait-il servi d'autres 
termes pour empêcher le retour d'un pareil désastre ? 

Mais le maréchal était lié ; il lui fallait se conformer aux stipu- 
lations arrêtées avec le prince Frédéric-Charles, non aux pre- 
scriptions militaires. Selon son mot, il fallait en finir; le terme 
était échu, rien ne pouvait retarder le payement, c'est-à-dire la 
livraison de l'armée et de Metz. Nous comprenons que les 
Prussiens s'irritent un peu de voir attaquer Bazaine, car ils n'ont 
rien à lui reprocher, et il exécuta ses engagements avec une 
rigueur tellement stricte et un empressement si grand que jamais 



LA CAPITULATION DE METZ 195 

on n'avait vu contractant, pour scrupuleux qu'il fût, en user de 
la sorte dans aucune affaire. 

Avec une hâte qui ne s'explique guère, le maréchal Bazaine 
fait donc partir, le soir même, le général Jarras pour Frescaty, 
en compagnie du colonel Fay et du commandant Samuel. « Tenu 
à l'écart pendant toute la durée de la campagne par le général 
en chef, qui croyait bon de n'initier à ses manœuvres politiques 
que les intimes de son entourage particulier, le général Jarras 
n'était tiré de l'inaction à laquelle il avait été intentionnellement 
réduit que pour dresser l'acte de décès de l'armée. » (Général 
H. Deligny.) 

Il faisait un temps épouvantable ; le vent soufflait en tempête, 
et la pluie fouettait lugubrement les vitres à moitié cassées du 
mauvais omnibus qui transportait les négociateurs. Les che- 
mins étant défonces, il fallut passer par Metz dont on eut 
grand'peine à se faire ouvrir les portes, le bruit du vent et les 
rafales empêchant le portier-consigne d'entendre les appels des 
sentinelles. 

On change de voiture, et les trois officiers repartent pour le 
camp prussien. Pendant le trajet, le général Jarras confie enfin 
à ses deux compagnons le but de leur voyage et leur lit les 
clauses de la capitulation arrêtées, la veille, par le général de 
Cissey, et approuvées par Bazaine. Le colonel Fay ne peut s'em- 
pêcher de protester. Mais le général Jarras sèchement : « Tout 
cela a été traité dans le conseil; il n'y a plus à y revenir. » Le 
colonel se tait et l'on arrive à une barricade prussienne. Il faut 
mettre pied à terre; il pleut toujours à torrents et l'ouragan 
paraît augmenter de violence ; les trois envoyés français gagnent 
péniblement Frescaty, trempés jusqu'aux os. 

Pendant que le général discutait avec M. de Stiehle dans une 
pièce séparée, MM. Fay et Samuel se séchaient de leur mieux. 
Au bout d'une heure, ces deux officiers et un capitaine entraient 
à leur tour, et l'on rédigeait définitivement les clauses de la capi- 
tulation. 

Le général Jarras avait été chargé d'obtenir que les officiers 
conservassent leur épée. Tout en exprimant la plus grande 
estime pour l'armée française, le général prussien se réfugie, â 
cet égard, derrière les ordres formels du roi. 

Le colonel Fay réclame alors les honneurs de la guerre pour la 
garnison. Nouvelle opposition du général de Stiehle. Cependant, 



196 LA LECTURE 

il cède sur ce dernier point, tant il a hâte de signer. Mais voici 
qu'il apprend par un mot du général Jarras que celui-ci n'a pas 
un pouvoir écrit. Mécontentement de M. de Stiehle. Il dit que le 
roi de Prusse comptait pour le lendemain sur la reddition de la 
place de Metz. « Puisqu'il en est ainsi, ajoutc-t-il, il faut nous 
donner rendez-vous pour le matin (il était déjà une heure 
avancée, deux ou trois heures du matin) ; donnons-nous, de nou- 
veau, rendez-vous à neuf heures, vous viendrez avec votre 
pouvoir, et nous signerons. » Les négociateurs se retirent à ce 
dernier mot. 

Les Prussiens comptaient si bien sur la parole de Bazaine 
qu'ils l'avaient escomptée. « En effet, tous les prisonniers fran- 
çais ont vu, en Allemagne, au commencement de leur captivité, 
un télégramme annonçant que le 27, à midi, Metz devait capi- 
tuler et se rendre. » Et voici que les exigences de certains 
officiers menaçaient de dégénérer en un conflit qui compromettait 
le résultat si laborieusement et si habilement obtenu par le prince 
Erédéric-Charles et Bazaine. Qu'importait à la Prusse que les 
officiers français gardassent ou non leur épée? Iln'étuit pas sage 
de mettre l'autorité du maréchal en péril et de tout risquer pour 
une si mince question. Aussi, quelques heures après son retour 
au Ban-Saint-Martin, le général Jarras recevait-il une lettre du 
général de Stiehle lui annonçant que le prince accordait à 
l'armée française les honneurs de la guerre, et que le roi avait 
répondu, par le télégraphe, qu'il laissait l'epée à tous les 
of liciers. On avait annoncé la reddition pour le 27 : il fallait qu'à 
ce jour elle fût consommée. C'est évidemment cette circonstance 
fortuite qui amena le roi ou le prince Frédéric-Charles à nous 
concéder ce que nous lui demandions. 

Mais si la conservation de l'épée ne déplaisait pas à Bazaine, 
il n'en était pas de môme pour ce qui concernait les honneurs de 
la guerre. Sa conscience de coupable redoutait trop les reproches 
et les malédictions des troupes sacrifiées, il craignait trop la 
révolte instinctive des braves gens vendus par lui à l'ennemi, 
pour leur laisser des armes dans les mains au moment de la 
livraison. La lettre du général de Stiehle le surprit donc fort 
désagréablement, et il dit au général Jarras qu'il n'entendait pas 
accepter le défilé... Le général crut devoir lui faire remarquer 
qu'en privant ainsi l'armée des lionncurs de la guerre, c'était lui 
enlever un des adoucissements qu'il avait été chargé de récla- 



LA CAPITUL \TION DE METZ 197 

mer... Il dut se retirer sans avoir rien obtenu : le maréchal main- 
tint sa première décision. Quand, avant de retourner au quartier 
général ennemi, le général Jarras prit les dernières instructions 
du commandant en chef, celui-ci lui renouvela sa défense et, 
malgré les efforts du général, lui répéta qu'il refusait le défilé. 
— « Le maréchal craignait sans doute que l'indignation de ses 
soldats n'étouffât la voix de la discipline et que, dans l'éga- 
rement du désespoir, leur fureur se tournât contre le chef dont les 
agissements tortueux les avaient conduits aune telle extrémité.» 
(Réquisitoire.) 

C'est alors que commença la navrante comédie des drapeaux. 
Bazaine chargea le général Jarras de prier le général de Stiehle 
de faire savoir au prince Frédéric-Charles qu'il était d'usage 
dans l'armée française, après une révolution, de détruire les dra- 
peaux qui avaient été délivrés aux troupes par le gouvernement 
déchu. La ruse, si ruse il y a eu, était enfantine, et nous verrons 
Lientôt que non seulement il était inadmissible de penser que les 
Prussiens ignoraient la conservation des aigles, insignes de l'Em- 
pire au nom duquel, jusqu'à la fin, les maréchaux avaient voulu 
traiter, mais que Bazaine lui-même avait promis comme trophées 
aux Prussiens armes et drapeaux. 

Quoi qu'il en soit, les trois négociateurs français arrivent, à 
cinq heures du soir, à Frescaty, rendez-vous nouveau à eux 
assigné par la lettre du général de Stiehle. 

Le général Jarras transmet littéralement la communication 
naïve dont le maréchal l'avait chargé concernant les drapeaux. 
Le général de Stiehle répond en souriant : « Non, général, je 
n'admets pas cela, je ne crois pas que cela ait été fait à cette 
époque. » Il répugne au général Jarras de continuer à mentir, 
et comme le général allemand lui adresse quelques questions 
auxquelles il ne lui .est pas possible de répondre, la conver- 
sation en reste là sur ce sujet. 

Ou Bazaine n'était pas d'accord avec les Prussiens, et alors 
c'était là un mensonge indigne d'un galant homme; ou il avait 
tout réglé à l'avance avec eux, et alors quel rôle faisait-il jouer 
au piteux général Jarras, et de quel nom qualifier sa conduite! 

C'est également en raillant que le chef d'état-major du prince 
allemand accueillit le refus des honneurs militaires. Quand le 
général Jarras demanda qu'on insérât la clause, en disant qu'on 
ne l'exécuterait pas, le Prussien fit observer « que les Allemands 



198 LA LECTURE 

avaient l'habitude de remplir les engagements écrits et de ne ja- 
mais écrire ceux qu'on ne remplissait pas ; » (Colonel Dcrrècagaix) 
mais les Français n'insistant pas, le général ennemi n'avait pas 
à être plus royaliste que le roi, et ne s'arrêta pas à la question, 
d'autant plus qu'il préférait qu'il n'y eût pas de défilé, n'étant 
pas sans inquiétude sur ce qui se passerait à ce moment. Ce qu'il 
voulait, et sans tarder, c'était la signature de la capitulation. 
C'est pourquoi l'appendice, réclamé par le général Coffînières en 
faveur de la ville et des habitants, ne présenta aucune difficulté. 
A neuf heures, le sort de Metz et de l'armée du Rhin était décidé. 
L'humiliante capitulation, la capitulation scélérate était signée! 
Voici cette lamentable pièce, qui restera l'éternel opprobre de 
celui qui l'a préparée et de ceux qui ne s'y sont pas opposés. 

« Entre les soussignés, le chef d'état- major général de l'armée 
française sous Metz et le chef d'état-major de l'armée prussienne 
devant Metz, tous deux munis des pleins pouvoirs de Son Excel- 
lence le maréchal Bazaine, commandant en chef, et du général en 
chef S. A. R. le prince Frédéric-Charles de Prusse, la présente 
convention a été conclue : 

« Article 1 er . — L'armée française placée sous les ordres du 
maréchal Bazaine est prisonnière de guerre. 

« Art. 2. — La forteresse et la ville de Metz, avec tous les 
forts, le matériel de guerre, les approvisionnements de toute 
espèce, et tout ce qui est propriété de l'Etat, seront rendus à 
l'armée prussienne dans l'état où tout cela se trouve au moment 
de la signature de cette convention. 

« Samedi, 29 octobre, à midi, les forts Saint-Quentin, Plappc- 
ville, Saint-Julien, Queuleu et Saint-Privat, ainsi que la porte 
Mazelle (route de Strasbourg), seront remis aux troupes prus- 
siennes. 

« A dix heures du matin de ce même jour, des officiers d'ar- 
tillerie et du génie, avec quelques sous-officiers , seront admis 
dans lesdits forts pour occuper les magasins à poudre et éventer 
les mines. 

« Art. 3. — Les armes, ainsi que tout le matériel de l'armée, 
consistant en drapeaux, aigles, canons, mitrailleuses, chevaux, 
caisses de guerre, équipages de l'armée, munitions, etc., seront 
laissés à Metz et dans les forts à des commissaires prussiens. Les 
troupes, sans armes, seront conduites, rangées d'après leurs 
régiments ou corps et en ordre militaire, aux lieux qui sont indi- 



LA CAPITULATION DE METZ 199 

qnés pour chaque corps. Les officiers rentreront alors librement 
dans l'intérieur du camp retranché ou à Metz, sous la condition 
de s'engager sur l'honneur à ne pas quitter la place sans Tordre 
du commandant prussien. 

« Les troupes seront alors conduites par leurs sous- officiers 
aux emplacements de bivouacs. Les soldats conserveront leurs 
sacs, leurs effets et les objets de campement (tentes, couver- 
tures, marmites, etc.). 

« Art. 4. — Tous les généraux et officiers, ainsi que les em- 
ployés militaires ayant rang d'officiers, qui engageront leur pa- 
role d'honneur, par écrit, de ne porter les armes contre l'Alle- 
magne et de n'agir d'aucune autre manière contre ses intérêts 
jusqu'à la fin de la guerre actuelle, ne seront pas faits prison- 
niers de guerre; les officiers et employés qui accepteront cette 
condition conserveront leurs armes et les objets qui leur appar- 
tiennent personnellement. 

« Pour reconnaître le courage dont ont fait preuve pendant la 
durée de la campagne les troupes de l'armée et de la garnison, 
il est, en outre, permis aux officiers qui opteront pour la capti- 
vité d'emporter avec eux leurs épées ou sabres, ainsi que tout ce 
qui leur appartient personnellement. 

« Art. 5. — Les médecins militaires, sans exception, reste- 
ront en arrière pour prendre soin des blessés ; ils seront traités 
d'après la convention de Genève ; il en sera de même du person- 
nel des hôpitaux. 

« Art. 6. — Des questions de détail, concernant principale- 
ment les intérêts de la ville, sont traitées dans un appendice 
ci-annexé, qui aura la même valeur que le présent protocole. 

« Art. 7. — Tout article qui pourra présenter des doutes sera 
toujours interprété en faveur de l'armée française. 

« Fait au château de Frescaty, le 27 octobre 1870. 

« L. Jarras. « De Stiehle. » 

Quand Bazaine écrit, dans son livre L'Armée du Rhin, que, 
s'il y avait eu défilé, « les officiers n'auraient pas alors conservé 
leurs épées », il ment effrontément et se prend à son propre 
piège, puisque les deux concessions ont été faites par le prince 
Frédéric-Charles et le roi, en même temps, le 27, avant la signa- 
ture du protocole, et non le 28 au matin, ainsi que l'insinue faus- 
sement l'ex-maréchal. Cela résulte indubitablement, et de la 



200 LA LECTURE 

déposition de MM. Jarras, Fay et Samuel, et du protocole lui- 
même, qui, signé le 27, contient la clause des épées et qui aurait 
parlé aussi des honneurs de la guerre, si le maréchal ne s'était 
opposé, avec une obstination invincible, à donner à ses soldats la 
consolation toujours accordée aux braves malheureux. 

Du reste, il tenait tant à ce que l'humiliation de son armée fût 
complète, qu'il refusa formellement la proposition du général de 
Stiehle qui lui offrait de neutraliser un bataillon, de le faire sor- 
tir avec armes et bagages, drapeau déployé, et de l'envoyer en 
Algérie. Sous le prétexte que le choix du bataillon serait une 
cause de jalousie, comme si l'on ne pouvait le tirer au sort, il 
refusa cette clause flatteuse. 

Quant aux aigles, que la convention de Frescaty abandonnait 
si misérablement aux Prussiens, comment croire, un seul instant, 
que le maréchal n'ait pas eu la volonté de les livrer? 

Rapportons tout d'abord ses explications. « Au rappoi^t du 
26 octobre, désirant que l'ennemi ne pût trouver aucune trace de 
cette mesure, je donnai, verbalement, l'ordre au général com- 
mandant l'artillerie (M. Soleille) de faire réunir, par les soins de 
son arme, les aigles des régiments pour les déposer à l'arsenal, 
où elles devaient être détruites. Cet ordre fut mal interprété dans 
un certain nombre de corps, ce dont je ne fus informé que plus 
tard, dans la journée du 27. Je donnai aussitôt un nouvel ordre 
par la voie de l'état-major général; malheureusement, on avait 
perdu des moments précieux. 

« Sur ces entrefaites, je chargeai le général Jarras, qui retour- 
nait auprès du chef d'état-major allemand, de faire observera ce 
dernier que les aigles n'existaient plus ; qu'à la nouvelle du chan- 
gement de gouvernement, elles avaient été retirées aux troupes, 
comme c'était d'ordre, et déposées à l'arsenal où elles elles avaient 
dû être détruites. 

« Le général Jarras revint dans la nuit du 27 au 28, avec la 
convention signée ; il n'avait pas réussi en ce sens que, le 28 au 
matin, il reçut une lettre du général de Stiehle se refusant à 
admettre la raison avancée et remettant tout en question. Les 
drapeaux étaient à l'arsenal. J'envoyai l'ordre d'en suspendre 
la destruction. J'ai préféré accepter la responsabilité d'une 
situation profondément regrettable, mais involontaire, à celle des 
affreux malheurs dont l'armée et les habitants se seraient trouvés 
menacés par suite du manquement à la convention signée, à celle 



LA CAPITULATION DE METZ 201 

de faire perdre à la ville de Metz les immenses avantages qui lui 
étaient accordes par l'appendice à la capitulation. » 

Nous le demandons à tout homme intelligent et de bonne foi, 
cette explication est-elle acceptable? N'est-elle pas, au contraire, 
l'aveu maladroit, mais fatal, du coupable qui essaye vainement de 
nier? Reprenons, en détail, la prétendue justification de Bazaiue. 

Pourquoi tenait-il à ce que l'ennemi « ne pût trouver aucune 
trace de la destruction des aigles ? » Il avait donc des engagements 
avec lui à cet égard. — Pourquoi « faire réunir » les drapeaux à 
l'arsenal pour les brûler? Chaque régiment pouvait s'en charger 
lui-même. — Pourquoi cette phrase : « où elles devaient être 
détruites? » N'est-elle pas obscure et doit-on s'étonner qu'un 
pareil ordre ait été « mal interprété? » De plus, le maréchal 
oublie de dire comment « il fut mal interprété dans un certain 
nombre de corps. » Veut-il dire, par là, qu'il est regrettable que 
quelques généraux et quelques colonels n'aient voulu laisser à 
personne le soin d'anéantir leurs glorieux étendards ; qu'il est 
fâcheux qu'ils ne les aient pas confiés à M. Soleille? Nous ne 
voyons pas d'autre explication, ce qui revient à dire qu'il n'aurait 
pas voulu voir l'ennemi privé d'un seul de ces trophées, puisque 
c'est à la « mauvaise interprétation » de certains colonels que l'on 
doit d'avoir soustrait aux Prussiens les quelques aigles qui ne 
sont pas à Berlin. 

« Il donna un nouvel ordre par la voie de l'état-major général. 
Pourquoi cet ordre écrit était-il moins dangereux le 27 que le 2G? 
Midlicureusement, on avait perdu des moments précieux. «Faut-il 
donc tant de temps pour brûler une cinquantaine de drapeaux? 
Puisque, de son propre aveu, il a appris « dans la journée du 27 » 
la non-exécution de son ordre verbal, puisque le général Jarras, 
rapportant la réponse du général de Stiehle au sujet des aigles 
qu'on aurait détruites lors delà chute de l'Empire (!), n'est revenu 
à Frescaty qu'après onze heures du soir et n'a vu Bazaine que le 
lendemain matin, pourquoi l'ex-maréchal n'a-t il pas employé la 
fin de la journée, la soirée et la nuit, s'il le fallait, à s'assurer de 
l'exécution de son ordre écrit? La chose avait assez d'importance 
pour qu'au besoin il se rendît lui-même à l'arsenal, et le maréchal 
commandant en chef l'armée française ne se serait pas diminué 
en faisant détruire, sous ses yeux, des aigles qui s'étaient victo- 
rieusement déployées sur tant de champs de bataille. 

Quant à la ruse enfantine dont il semblait vouloir user avec 



202 LA LECTURE 

l'ennemi, en lui faisant dire que les drapeaux avaient été détruits 
après le changement de gouvernement, il n'aurait pas fallu que 
les espions prussiens, Régnier, Boyer, les pi'isonniers français 
eussent informé les Allemands de l'existence de ces drapeaux ; 
il n'aurait pas fallu que les ennemis les eussent vus flotter encore 
fièrement au milieu de la fumée de Peltre çt de Bellevue. On ne 
répond pas à une pareille assertion et nous n'en voulons retenir 
qu'un second aveu : « A la nouvelle du changement de gouver- 
nement, les aigles avaient été retirées aux troupes, comme c'était 
d'ordre! » Pourquoi Bazaine ne s'est-il pas conformé à ce qui 
était d'ordre ? 

« J'envoyai V ordre d'en suspendre la destruction. » Ainsi, il 
prescrit, le 28, de suspendre la destruction de 50 drapeaux qu'il 
avait ordonné de brûler dans la journée du 27 ! Comme il n'igno- 
rait pas qu'on pouvait faire cette besogne en dix minutes, 
s'il a donné, le 28, l'ordre de suspendre l'opération, c'est qu'il 
savait qu'on ne l'avait pas commencée. Et quand nous disons que 
le maréchal a prescrit, le 28, de suspendre l'incinération, nous 
suivons sa version qui est fausse. C'est le 27, au matin, onze 
heures au moins avant la signature du protocole, dix heures 
avant le départ du général Jarras pour Frescaty, qu'il a donné 
au colonel de Girels, directeur de l'arsenal, par l'intermédiaire 
de M. Soleille, l'ordre, non de suspendre la destruction des dra- 
peaux, mais celui de les rendre aux Prussiens. « 27 octobre 1870, 
n° 1003. Par ordre du maréchal commandant en chef, tous les 
corps de l'armée doivent envoyer à l'arsenal leurs drapeaux et 
étendards. Je vous prie de les recevoir et de les conseruer ; ils 
feront partie de l'inventaire du matériel de la place qui sera 
établi par une commission d'officiers français et prussiens. » 

Or, cette lettre, qui ne parvint au colonel de Girels que le 28 
au matin, fut rédigée le 27, au matin, et faisait suite à cette 
autre, qui était destinée à faire tomber les régiments dans le 
piège odieux qu'on leur tendait : « 27 octobre, n° 1002. Par ordre 
du maréchal commandant en chef, les drapeaux et étendards 
devront être remis dans la journée à l'arsenal, etc. » 

1002-1003 : il est certain que l'une de ces lettres est à la suite 
de l'autre, que la rédaction des deux a été arrêtée, avant onze 
heures, entre le maréchal et M. Soleille, puisque c'est en sortant 
du grand quartier général que ce dernier les a dictées. Nous le 
répétons : la lettre 1002 était destinée à faire tomber les dra- 



LA CAPITULATION DE METZ 203 

peaux à l'arsenal ; la lettre 1003 en assurait la possession aux 
Prussiens. 

Mais Bazaine a peur que les colonels ne se décident pas à lui 
obéir. Alors, par une fourberie insigne, après avoir rendu l'inci- 
nération impossible par la lettre 1003, rédigée le matin, il se 
bâte d'écrire au général Picard que les drapeaux seraient brûlés, 
et fait mettre, en post-scriptum, dans une circulaire adressée 
aux commandants de corps : « C'est par erreur qu'en donnant 
l'ordre de porter les drapeaux à l'arsenal, on a omis de dire que 
c'était pour y être brûlés. » (Réquisitoire.) 

Nous avons une des lettres que les chefs de corps adressèrent 
alors aux généraux : « Montigny, le 27 octobre 1870. Mon cher 
général, monsieur le maréchal commandant en chef ordonne que 
les aigles de nos régiments d'infanterie soient recueillies, demain 
matin, par les soins du général commandant l'artillerie, et trans- 
portées à l'arsenal de Metz, où elles seront brûlées... Le général 
commandant le 2 e corps. Frossard. » 

Bazaine sait bien que, demain matin, le général Jarras sera 
revenu, que la capitulation sera signée, que l'incinération ne sera 
plus possible et que les Prussiens n'auront plus rien à lui reprocher. 

Quant aux drapeaux déjà versés à l'arsenal, il entend bien 
qu'on ne les anéantira pas sans ordres, et lorsque le colonel 
Nugues lui demande de "prescrire de brûler les aigles, Bazaine 
lui répond « qu'il se réserve d'envoyer, quand il voudra, des 
ordres directs ! » 

La préméditation ne peut être mieux établie. 

M. Soleille aidait son chef dans l'accomplissement de sa triste 
besogne, et quand les généraux d'artillerie se réunissaient chez 
lui, le 27, à deux heures de relevée, il leur annonçait que les 
drapeaux de l'arsenal seraient brûlés. Les dépositions des géné- 
raux de Rochebouët et de Berckheim, formelles à l'instruction, 
évasives mais non moins probantes à l'audience du conseil de 
guerre, ne laissent aucun doute à cet égard. 

Quand, le lendemain 28, le général de Stiehle écrira au géné- 
ral Jarras pour lui répéter que le prince Frédéric-Charles ne 
croit pas à la fable des aigles détruites lors du changement de 
gouvernement, lettre se terminant par la menace de ne pas exé- 
cuter la convention si le nombre des drapeaux livrés n'est pas 
suffisant, Bazaine s'empresse d'envoyer au directeur de l'arsenal 
l'ordre suivant : 



204 LA LECTURE 

28 octobre. 

« D'après la convention militaire signée hior soir, 27 octobre, 
tout le matériel de guerre, étendards, etc., doit être déposé et 
conservé intact jusqu'à la paix; les conditions définitives de la paix, 
doivent seules en décider. (Bazaine mentait, attendu qu'il n'y 
avait rien de semblable dans le protocole.) 

« En conséquence, le maréchal commandant en chef prescrit, 
de la manière la plus formelle, au colonel de Girels, directeur 
d'artillerie de Metz, de recevoir et de garder en lieu fermé les 
drapeaux qui ont été ou seront versés par les corps. Il ne devra, 
sous aucun prétexte, rendre les drapeaux déjà déposés, de quelque 
part que la demande en soit faite. 

« Le maréchal commandant en chef rend le colonel de Girels 
responsable de l'exécution de cette disposition qui intéresse au 
plus haut degré le maintien des clauses de la convention hono- 
rable (!) qui a été signée et l'honneur de la parole donnée. 

Le maréchal commandant en chef, 
« Bazaine. » 

Lorsqu'il s'agissait de détruire les drapeaux, le général en 
chef ne daignait ni écrire lui-même ni faire expédier par son 
état-major des ordres écrits ; mais lorsqu'il s'agit de les conser- 
ver à la Prusse, c'est lui qui prend la plume, qui commande en 
maître et qui fait porter sa décision par le général commandant 
l'artillerie de l'armée, en personne ! N'est-il pas clair que ces deux 
hommes se sont entendus pour conserver précieusement les 
aigles, tout en paraissant vouloir les soustraire à l'ennemi? Il ré- 
sulte en effet de la déposition du colonel de Girels qu'il « n'a 
reçu de personne, ni verbalement, ni par écrit, un ordre de dé- 
truire les drapeaux et qu'il en a reçu plusieurs qui prescrivaient 
de les conserver. » Il résulte encore de la déposition du même 
colonel que si les étendards de la cavalerie ont été brûlés le 23 
au matin, c'est de lui-même qu'il a agi, « sans avoir reçu aucun 
ordre de personne. » Il résulte enfin de la déposition du colonel 
Melchior que si les drapeaux de la Garde impériale ont été incen- 
diés, on ne le doit qu'à l'énergie de cet officier qui exigea cette 
destruction, bien que le sous-directeur lui affirmât a qu'il n'avait 
pas d'ordre pour cela ». 

Bazaine ne voulait pas que le prince Frédéric-Charles pût sup- 



LA CAPITULATION DE METZ 205 

poser qu'il avait manqué à ses engagements, et nous compre- 
nons le sourire du général de Stiehle lorsque le général Jarras 
lui a donné la mensongère explication convenue qui, du reste, 
ne fait guère d'honneur à l'imagination du prince et à celle de 
Bazaine. 

Voilà les manœuvres auxquelles le commandant en chef s'est 
livré pour fournir les palais et les basiliques de Berlin de couleurs 
qu'on n'est pas accoutumé de voir aux mains des ennemis de la 
France. 

« Il manquait seulement à ce drapeau, pour défier l'incon- 
stance, le tout-puissant prestige d'un malheur immense et immé- 
rité. Un général, élevé sous ses auspices aux plus hautes faveurs 
de la fortune, lui préparait cet étrange et cruel destin. Si mou- 
rir bravement et les armes à la main, pour le salut de ce dra- 
peau, constitue pour chacun de nous le plus grand des devoirs et 
h- suprême honneur, il faut bien reconnaître que sacrifier à des 
considérations personnelles les drapeaux de l'armée qu'on com- 
mande, les soustraire sournoisement, par une manœuvre dé- 
loyale, à ses soldats affaiblis et trompés, les déposer docilement 
et humblement aux pieds du vainqueur et rehausser de ce factice 
éclat un trop facile triomphe, c'est descendre autant qu'on peut 
descendre par le mépris du devoir et l'oubli de l'honneur ! » (Ré- 
quisitoire.) 

Mais il n'y a pas que la clause des drapeaux à flétrir dans le 
protocole de Frescaty ; c'est bien à lui que l'on peut appliquer 
les mots latins : Tôt verba, tôt scelera. 

Pourquoi rendre à l'ennemi « le matériel de guerre, les appro- 
visionnements de toute espèce, les canons, mitrailleuses, che- 
vaux, caisses de guerre, équipages, munitions, etc.? » Ici, nous 
ne savons pas résister au désir de reproduire les pages indignées 
du général d'Andlau, toutes pleines de raison et de patriotisme 
et que la lamentable fin de ce général ne saurait infirmer. 

« En admettant même que la capitulation fût nécessaire le 
jour où le maréchal Bazaine la proposait, il y avait autre chose 
à faire que d'envoyer immédiatement le général Jarras implorer la 
pitié de l'ennemi; il fallait opérer auparavant l'œuvre de destruc- 
tion, aussi complète que possible. Nous heurtons encore ici un de 
ces aperçus nouveaux que nous avons entendu émettre par des 
hommes dont on les eût le moins attendus ; mais, jusqu'à preuve 
contraire, nous soutiendrons que c'était là ce que commandaient 



ÃŽ03 LA LECTURE 

les circonstances, d'accord avec l'esprit et le texte des règlements. 
« 11 a toujours été enjoint de noyer les poudres, de détruire les 
munitions, d'enclouer les canons, quand on était obligé de les 
abandonner et qu'on craignait de les voir tomber entre les mains 
des ennemis. Au nom de quel droit viendrait-on proclamer 
d'autres principes, quand il s'agit d'une armée ou d'une place 
de guerre dont la destruction du matériel importe bien plus au 
salut du pays? Si le butin doit être immense, le sacrifice en est 
d'autant plus impérieux. A Àlmeida, « le général Brenier lit 
« jeter toutes les cartouches dans les puits, scier les affûts, tirer à 
c boulet sur la bouche des pièces pour les mettre hors de service, 
« et enfin charger les fourneaux de mine... Sauf deux cents 
« hommes au plus, cette héroïque garnison se sauva en ne livrant 
« aux Anglais qu'une place détruite. .. » | Thiers, Histoire du G 

i et de l'Empire, t. XII. p. 681. N'était-ce pas là le devoir 
tout tracé? Est-ce qu'il n'en avait pas été ainsi dans une foule 
d'autres s ges ? M. le maréchal Bazaine avait devant lui 
l'exemple que nous avaient donné les Mexicains à Puebla. 
Lorsque la résistance y fut jugée impossible, tout fut détruit; 
le maréchal Forey fut informé qu'il pouvait prendre possession 
d'une ville qui ouvrait ses portes : les officiers réunis attendaient 
ses ordres et se livraient. De tout le matériel, la France ne retira 
pas un canon ; l'armée de siège avait épuisé ses munitions, elle 
ne put même pas se réapprovisionner avec celles de l'ennemi... 
Plus loin, dans ses souvenirs, ne se rappelait-il pas ce qu'a- 
vaient fait les Russes à Sébastopol : les vaisseaux brûlant dans 
la rade, les casernes et les bâtiments incendiés, les forts de la 
rive gauche faisant explosion avec toute leur artillerie, pendant 
que cet incendie éclairait la retraite de l'armée de Gortscha- 
'.'... Qui donc a songé à blâmer nos anciens ennemis?... Xe 
vaut-il pas mieux détruire des vaisseaux que de les livrer? On en 
a toujours jugé ainsi dans la marine, et nous ne pensons pas que 
le code de f honneur soit différent pour l'armée de terre. 

K Dans l'armée de Metz, on a pensé autrement... Xos canons 
sont venus armer les batteries dirigées contre Paris ; les autres 
sont partis pour l'Allemagne avec nos drapeaux et nos armes ; 
et, quant à la ville de Metz, l'ennemi y perfectionne les travaux 
qu'on y avait continués avec soin jusqu'au jour de la capitula- 
tion. » (Général d'Andlau. 

Et pourtant les avertissements n'avaient pas fait défaut. Il 



LA CAPITULATION DE METZ 207 

avait été question, .dans la séance du 26, de détruire le matériel, 
et Bazaine répondit que ce matériel ferait retour à la France ! 
t Un officier de l'état-major général parla de la destruction du 
matériel : le maréchal s'emporta contre lui et le menaça de sa 
rigueur s'il tenait, au dehors, un pareil propos. » (Général d'An- 
dlau.) Le colonel de Villenoisy insistait très vivement, auprès 
du général Coifinières, pour la destruction des armes, du maté- 
riel de guerre et des poudres. Le général lui répondit : « Que 
voulez-vous, mon cher camarade, je n'y puis rien ; les Prussiens 
veulent avoir tout en bon état. » Les Prussiens avaient menacé 
de s'emparer des bagages des officiers, c'est-à-dire de leurs 
effets, armes, bijoux et argent, comme ils l'ont fait à Strasbourg, 
si le matériel était livré en mauvais état ; on comprend que le 
commandant en chef, qui s'était attribué un traitement de 
lSi.UA'O francs, auquel il avait à peine touché, préférait de beau- 
coup rendre le matériel et garder son argent. « Il n'y a donc pas 
lieu de s'étonner qu'il ait insisté sur la remise en bon état des 
armes et du matériel, puisqu'elle assurait à ses yeux la conser- 
vation de ses bagages. » (Général d'Andlau.) Et l'on se conforma 
si malheureusement à ses ordres « que chacun crut de son 
devoir, étant données les déclarations du maréchal, de veiller à 
ce que le matériel fût remis dans le meilleur état. Dans beau- 
coup de régiments, on alla jusqu'à faire nettoyer les armes, et le 
général de Berckheim, commandant l'artillerie du 6 e corps, qui, 
avant la capitulation, avait fait mettre ses mitrailleuses hors de 
service, reçut une réprimande. » (B are.) 

Que dire, enfin, de cette clause scandaleuse du protocole qui 
permet aux officiers de prendre des engagements avec les Prus- 
siens, de manière à rendre leur garde inutile ou très facile ? 
C'est avec raison que le conseil d'enquête sur les capitulations, 
présidé par le maréchal Baraguey-d'Hilliers, a blâmé cette in- 
fraction aux règlements, et c'est avec admiration que nous nous 
rappelons les officiers qui n'ont songé qu'à s'évader pour appor- 
ter leur bras au gouvernement de la Défense nationale. 

Le conseil de guerre réuni le 28, à huit heures et demie du 
matin, approuva sans protestation le protocole qui lui était 
soumis ! Voilà à quel degré d'abaissement moral en étaient 
arrivés les hommes qui avaient pourtant porté vaillamment le 
drapeau de la France dans toutes les parties du monde! Bazaine 
les avait ramenés à son niveau ! 



80B LA LECTURE 



II 

Bien ne saurait peindre la consternation qui se répandit sur 
la ville et dans les camps, lorsque l'affreuse nouvelle fut enfin 
une. On s'était refusé à croire de semblables infamies, et 
quand les preuves abondaient on les rejetait comme injurieuses 
pour des erénéraux et des maréchaux français, si faibles ou si 
pervertis qu'ils fussent. Maintenant, il fallait se rendre à l'évi- 
dence, les grands chefs avaient emboité le pas derrière le maré- 
chal Bazaine : pas un n'avait eu l'intelligence de découvrir la 
trahison ou le courage de s'y opposer. Le sacrifice allait être 
consommé. 

Dès le 26, au soir, un grand nombre d'officiers avaient été mis 
au courant des décisions prises dans la journée au Ban-Saint- 
Martin. « Les conseils de maréchaux se succèdent. Toutes les 
résolutions énergiques ont été écartées. On subira les conditions 
de l'ennemi. rai de Montluis 

La veille, M. Maréchal, maire de Metz, se faisant l'inter- 
prète du conseil municipal et des habitants, avait écrit au com- 
mandant en chef pour se plaindre de l'ignorance dans laquelle 
on le laissait sur les événements. Selon son habitude, Bazaine 
rejetait sur un autre la responsabilité de ce silence, et, après 
avoir annoncé que la reddition était imminente, ajoutait que le 
général Coffinières était chargé de mettre le conseil municipal 
au courant des négociations. ' tte nouvelle se propagea instan- 
tanément de tous tés. C était une douleur atroce à voir, suivie 
d'imprécations contre le misérable qui avait rendu possible le 
viol de la cité vierge. « Des hommes se hissèrent sur la statue 
du maréchal Fabert et la recouvrirent d'un immense crêpe noir. 
Il semblait que ce grand guerrier dût s'associer au deuil de la 
ville et se voiler la face devant les humiliations qui se prépa- 
raient. I Id'Andlau. Mais les rafales qui secouaient le 
•rai Jarras allant à l'abattoir de Frescaty rendirent bientôt 

3 rues inabordable- hacun rentra chez soi, chassé par la 

pluie, ne voyant aucun chef à suivre, ne sentant que l'énormiié 
d'une catastrophe qui faisait éclater les cœurs oppressés par les 
sanglots. 

Le 27, le gouverneur adressa à la population une proclama- 
tion dont nous ne dirons rien, sinon qu'elle assignait, comme 



LA CAPITULATION DE METZ 209 

terme extrême à la résistance, le 30 octobre. Personne ne pou- 
vait plus douter de la capitulation immédiate. 

Cette proclamation fut lacérée aussitôt qu'affichée, et l'agita- 
tion augmenta dans des proportions inquiétantes pour Bazaine, 
sans cependant que les citoyen* indignés pussent s'entendre et 
résister au commandant en chef. 

L'armée n'était pas plus calme et la discipline avait bien de la 
peine à réprimer les mouvements de désespoir que la situation 
faisait naître. La Garde Impériale était exaspérée, et quand les 
généraux Picard, de Cissey et Jeanningros demandent au colonel 
Péan, du 1 er grenadiers, de remettre son drapeau : « Je l'ai brisé 
et mis en pièces, répondit-il, et j'en ai partagé les lambeaux 
entre tous les officiers, sous-officiers et soldats du répriment. » 

Vivement ému par la mâle initiative du colonel Péan, le 
c-énéral Jeanningros va trouver le colonel des zouaves de la 
Garde : « Vous allez imiter immédiatement l'exemple du l €r gre- 
nadiers, lui dit-il; déchirez votre drapeau, faites scier les aigles 
ainsi que la hampe et partagez-en les morceaux entre tous vos 
zouaves. » Ce qui est exécuté sans retard. 

Enfin, le 28, la capitulation est officiellement annoncée à plu- 
sieurs corps, a L'armée est folle de douleur! Depuis vinirt-quatre 
heures, tous les officiers demandent des ordres, une direction, 
un centre, un point de ralliement. Tous les soldats sont prêts, ils 
attendent. L'esprit de discipline domine ; l'indignation est 
extrême; la vase déborde, mais on obéit, et l'on subit sans sédi- 
tion une situation honteuse et inouïe. » [Générai de Montluisant. I 

Cependant quelque- r _iments et presque tous les bataillons 
de chasseurs protestent par écrit. Voici comment le futur général 
Saussier s'élevait contre l'acte indigne approuvé par le conseil 
de' guerre du matin. 

« Queuleu, 28 octobre 1870. 

« Au maréchal Le Bœuf, commandant le 3 e corps d'armée, à 
S int-Julien. 

« Les officiers soussignés du 41 e régiment de ligne, quoique 
n'ayant pas encore reçu la communication officielle d'une capi- 
tulation sans condition, croient néanmoins devoir considérer 
comme vrai cet immense désastre. Ils se font un devoir de pro- 
tester de la façon la plus solennelle contre la reddition entière 
d'une armée qui n'a pas encore été battue par l'ennemi ; ils 
lect. — 5t3 x — 14 



210 LA LECTURE 

vous prient de vouloir bien être assuré de leur concours, et, si 
vous voulez bien faire appel à leur dévouement pour un acte 
énergique, ils se déclarent tous prêts à combattre. » 

(Suivent les signatures du colonel Saussier et de quarante- 
deux autres officiers de son régiment). 

Toutes les adresses se ressemblaient, toutes étaient remplies 
du meilleur esprit et du plus pur patriotisme. 

L'émotion était donc à son comble. Les jeunes officiers de- 
mandaient un chef à grands cris : le génie et l'artillerie diri- 
geaient le mouvement, et l'on se donna rendez-vous dans une 
des salles de l'École du Génie. Le général Clinchant était attendu 
comme un sauveur, il avait promis de se rendre à la réunion et 
le tumulte augmentait de minute en minute en ne le voyant pas 
paraître. Mais laissons parler un témoin oculaire. 

« A une heure et demie, je me transporte à la chefferie du 
génie. Rossel y est installé avec plusieurs officiers. On propose 
de s'emparer de l'arsenal. Clinchant ne vient toujours pas. Rossel 
envoie à un escadron du 12 e chasseurs l'ordre de s'emparer de 
la porte de Thionville et au 41 e de ligne d'envoyer 200 hommes 
à la porte Mazelle. 4 ou 5,000 hommes sont déjà inscrits pour 
partir. 

v A la direction du génie, le local étant trop petit, on se 
réunit dans une grange. Le commandant d'état-major Leperche 
s'y trouve. Un gros lieutenant de dragons, à mine réjouie, dit 
qu'il faut faire une manifestation pour prouver que l'armée ne 
souscrit pas tout entière à la capitulation de Bazaine. Il veut 
que l'on traverse la ville en masse et que l'on aille brûler les 
drapeaux déposés à l'arsenal. On répond qu'ils sont chez 
Bazaine. « Chez Bazaine! » crie-t-on de toutes parts. Rossel 
rentre. « On ne combat pas avec des drapeaux, dit-il, mais avec 
des armes. — Allons chercher des armes à l'arsenal! Oui!... 
Non!... » (Tumulte...) 

« Le colonel Boissonnet arrive et déclare que le général Clin- 
chant ne viendra pas à la réunion... (Hurrah de désapprobation.) 
Il faut tuer Bazaine, dit un capitaine d'infanterie. Le colonel 
Boissonnet finit par ne rien décider et l'on se sépare sans avoir 
rien fait. » (Un capitaine d'artillerie, aujourd'hui général.) 

Après avoir flétri, comme il convenait, les manœuvres de 
Bazaine, après avoir juré qu'il ne laisserait pas passer les sol- 
dats de sa brigade sous le joug de la capitulation, le fougueux 



LA CAPITULATION DE METZ 211 

combattant de Solferino et de Noisseville abandonnait les hommes 
de cœur qui avaient cru en lui, et nous le verrons plus tard, 
pour faire sa cour au livreur de Metz, jeter l'injure à la face de 
1 honnête et éloquent général Pourcet' qui avait eu le courage de 
suivre le général Serré de Rivière et de réclamer le châtiment 
de tant de crimes. 

On avait eu 6,000 adhésions, on avait espéré en avoir 15,000, 
on en aurait eu 50,000 ou 100,000 si Clinchant n'avait pas dé- 
serté d'après les séniles conseils du général Changarnier. Il fal- 
lut se rendre à l'évidence ; personne ne voulait prendre l'ini- 
tiative de la révolte sacrée : on était abandonné par tous les 
généraux. Un grand nombre d'officiers résolurent de passer à 
tout prix, seuls ou accompagnés, le revolver au poing, et, en 
effet, quelques-uns réussirent dans leur audacieuse entreprise. 
Mais, chose monstrueuse, dès que cette résolution fut connue, 
des chefs de l'armée prévinrent le maréchal Bazaine de ces pro- 
jets et l'engagèrent à prendre les dispositions nécessaires pour 
les déjouer ; ils lui promettaient, de leur côté, la surveillance la 
plus rigoureuse. Des ordres sévères furent donnés aux postes 
avancés pour empêcher les évasions pendant la nuit. M. de 
Cissey était au nombre des patriotes qui tenaient à ce que pas 
un Français n'échappât à l'ennemi, à ce que les armées de pro- 
vince fussent privées du concours si utile de tant d'officiers de 
mérite, de tant de courageux soldats ! 

Dans la même journée, certains généraux et colonels se révol- 
taient contre des ordres honteux et suivaient l'exemple donné, la 
veille, par le colonel Péan. 

Lorsque le 27, au soir, le général de Laveaucoupet reçut la 
lettre qui lui enjoignait de faire porter à l'arsenal les drapeaux 
de sa division pour y être brûlés, il avait bondi d'indignation et, 
pressentant la fourberie du commandant en chef, il avait or- 
donné de déposer toutes les aigles, le 23, au matin, chez lui. Au 
petit jour, il avait envoyé à Metz un de ses officiers d'ordonnance 
afin de s'informer de ce qui s'y passait. Cet officier revint pres- 
que immédiatement et dit à son chef : <i Mon général, on ne brûle 
pas les drapeaux. » Les soupçons du brave général étaient jus- 
tes, sa défiance l'avait bien servi. Violant les ordres qu'il avait 
reçus, il eut la gloire et le courage d'écrire le billet impératif 
que l'on va lire et qui fut adressé à tous les colonels de la divi- 
sion : « Faites sortir votre drapeau de l'étui ou plutôt du corbil- 



212 LA LECTURE 

lard où il est enfermé ; faites -lui rendre les honneurs pour la 
dernière fois, et ensuite qu'il soit brûlé ! » Cet ordre fut exécuté. 

« Le colonel Besard, du 13 e d'artillerie, fit brûler tout d'abord, 
sans s« soucier des conséquences, le drapeau de s*>u régiment. » 
(Steenacken et Le Goff.) 

Le soir du 27, le général Lapasset avait « reçu, en vertu des 
conventions, l'ordre du général commandant le 2 e corps de re- 
mettre à l'artillerie les drapeaux de ses régiments; ils devaient 
être transportés à l'arsenal de Metz et brûlés. Le mot brûlés était sou- 
ligné. Cet ordre n'était que la copie de celui du maréchal Bazaine. 

« C'en était trop, dit le général Lapasset. Pour la première 
fois de ma vie militaire, je refusai d'obéir. » — « Le lendemain, 
avant le point du jour, je fis venir mes colonels et je leur donnai 
l'ordre de brûler leurs drapeaux en présence de tous les officiers. 
Obligé de rendre compte, je répondis au général commandant le 
2 e corps : « La brigade mixte ne rend ses drapeaux à personne 
et elle ne se repose sur personne de la triste mission de les brû- 
ler ; elle l'a accomplie elle-même ce matin, et j'ai entre les mains 
les procès-verbaux de cette lugubre opération. » 

Quel spectacle émouvant que celui de tous les officiers de cette 
héroïque brigade regardant, pâles de rage et de désespoir, leurs 
glorieux étendards se tordre dans les flammes ! Au lointain, se 
dressent immobiles et sombres, comme enveloppés d'une brume 
de deuil, les forts, les murailles et les clochers de la ville perdue; 
une clameur de triomphe arrive du camp prussien jusqu'à l'ar- 
mée sacrifiée, l'avertissant qu'elle sera bientôt à la discrétion de 
vainqueurs impitoyables. Chacun sentait « que si l'ennemi avait 
pensé que l'on tenterait un effort désespéré, sublime, il aurait 
accordé d'autres conditions , honorables et dignes de la 
France. Il eût redouté des pertes trop cruelles et peut-être une 
défaite. » (Général Lapasset.) Et les malédictions s'amoncelaient, 
dans ces cœurs ulcérés, contre le général en chef dont la dupli- 
cité avait si traîtreusement préparé cet abominable guet-apens. 

A Metz, la désolation n'était pas moins grande. Le matin, les 
journaux avaient paru avec un large filet noir autour de la dé- 
claration annonçant la chute de la place. On y lisait également 
la proclamation du général Coffinières, une protestation de la 
garde nationale et les articles punissant de mort les commandants 
et généraux qui capitulent dans les conditions où Bazaine capi- 
lait. « Le 28 octobre est pour l'infortunée ville un jour de trouble, 






LA CAPITULATION DE METZ 213 

de souffrances et d'efforts violents et vains, comme ceux qu'on 
fait convulsivement pour vivre encore quand on va mourir. Les 
rues sont pleines de tumulte ; des clameurs bruyantes, des coups 
de feu s'y font entendre. La grande voix de la Mutte est déchaînée 
par quelques hommes exaltés qui ont envahi le clocher de la cathé- 
drale et s'y sont barricadés. L'air est rempli des sons de la vieille 
cloche municipale. Signe ordinaire de réjouissance dans la cité, 
ses volées, retentissant à cette heure d'angoisse, font l'effet du 
rire insensé que provoque parfois la frénésie de la douleur. Plus 
vrai dans sa signification est le tocsin d'incendie, cloche d'alarme, 
qu'on met en branle à son tour. En même temps, des groupes 
agités se forment ; des hommes fous de colère se portent, mena- 
çants, sur l'hôtel du commandant supérieur ; mais des piquets 
d'infanterie ont été placés aux abords des rues qui y donnent ac- 
cès. Des gardes nationaux, mêlés à des soldats, se réunissent en 
armes. Ils veulent se jeter à travers les lignes ennemies ; ils 
franchissent, le soir, les portes de la ville et disparaissent. Le 
tumulte se prolonge jusqu'à une heure avancée de la nuit. » (Le 
blocus de Metz.) 

Cette agitation, impuissante comme celle de l'agonie, ne pou- 
vait plus provoquer que des périls. Le maire et le conseil muni- 
cipal arrivent à la calmer par une proclamation dont le langage 
est compris. 

La journée avait été employée au désarmement. L'infanterie 
et la cavalerie avaient porté leurs armes et leurs munitions dans 
les forts et à Metz ; l'artillerie avait réparti ses innombrables voi- 
tures et canons à l'arsenal, sur les places de France et Cham- 
bières. La tristesse des soldats désarmés était navrante et n'avait 
d'égale que la consternation des habitants. 

La surexcitation était telle, par instants, que les soldats se 
laissaient prendre les fusils qu'ils allaient déposer aux magasins, 
et bientôt tous les Messins furent armés. Bazaine eut peur : par 
son ordre, les voltigeurs de la Garde entrèrent dans la ville pour 
réprimer toute tentative de résistance. Mais, à la vue du déses- 
poir de ces soldats d'élite, les révoltés ne songent plus à la lutte 
et « ils fraternisent avec eux dans des adieux déchirants. •» (Gé 
néral dAndlau.) 

Alfred Duquet. 
{A suivre.) 



BONHEUR INTIME (,) 

(Suite et fin). 



IX 

La vie se ranima dans notre vieille maison de Nikolsk, si 
longtemps abandonnée et morne. Mais l'ancienne vie ne pouvait 
recommencer : Tatiana Semenovna était morte et nous restions 
seuls en face l'un de l'autre. Maintenant nous n'avions cependant 
plus besoin de la solitude ; elle nous pesait plutôt. L'hiver fut 
d'autant plus pénible que j'étais souffrante et que je ne me 
rétablis définitivement qu'après la naissance de mon second 
fils. 

Nos i-apports entre mon mari et moi étaient ce qu'ils avaient été 
à Pétersbourg, d'une politesse froide. A la campagne, le moindre 
objet me rappelait ce qu'il avait été pour moi autrefois et ce que 
j'avais perdu. Il y avait entre nous quelque chose comme une 
insulte non pardonnée : mon mari me tenait rigueur tout en 
ayant l'air de ne rien savoir. Comment lui demander pardon si 
j'ignorais ce que j'avais à me faire pardonner? J'étais punie en 
ce sens qu'il ne se livrait plus à moi, qu'il me retirait son cœur. 
Ce cœur, il ne le donnait à personne, en aucun cas : on eût dit 
qu'il n'en avait plus. 

(1) Voir les numéros des 25 août, 10 et. 25 septembre et 10 octobre 1889. 



BONHEUR INTIME 215 

Parfois je me disais que, s'il agissait ainsi, c'était uniquement 
pour me faire souffrir, que le même amour des anciens jours 
était encore en lui et je m'évertuais à le faire jaillir. Mais il 
semblait éviter toute explication catégorique, me soupçonner 
d'hypocrisie, craindre de paraître ridicule en trahissant une 
émotion quelconque. Son regard et son accent me disaient : Je 
sais tout, tout ce que tu voudrais m'avouer, me confier, mais je 
sais aussi que tes actes diffèrent de tes paroles. D'abord je me 
sentis froissée par ce refus de franchise, puis je m'y habituai, 
pensant que chez lui c'était manque, non de droiture, mais de 
besoin d'expansion. 

En ce qui me concerne, il m'eût été impossible de lui dire que 
je l'aimais, de lui demander de prier avec moi ou de m'écouter 
quand j'étais au piano. Tacitement nous nous étions soumis tous 
deux à un certain règlement de vie : nous avions chacun notre 
propre existence, lui absorbé dans ses occupations auxquelles 
je ne sentais ni la nécessité ni le désir de m'intéresser, moi, 
plongée dans mon désœuvrement qui ne l'irritait ni ne l'affli- 
geait plus comme autrefois. Quant aux enfants, ils étaient encore 
trop jeunes pour venir en aide à notre réconciliation. 

Cependant le printemps arriva et nous reçûmes la visite de 
Katia et de Sonia, qui comptaient passer l'été à la campagne. 
Nikolsk devant subir de nombreuses réparations, nous partîmes 
tous pour Prokovsk. 

Je retrouvai le même logis avec sa terrasse, sa table à ral- 
longes, son piano. Je retrouvai aussi ma chère chambre de 
jeune fille avec ses rideaux blancs et tous les rêves que j'y avais 
laissés. Maintenant il y avait deux lits dans cette chambre : l'un, 
qui avait été le mien, était échu à mon gros joufflu de Kokscha; 
l'autre, plus petit, était occupé par Vania. 

Après les avoir bénis, je restais souvent dans cette chambre 
paisible, et aussitôt de tous les recoins, de tous les replis des 
souvenirs m'assaillaient : des voix connues me chantaient de 

vieilles chansons d'enfant Et qu'était-il advenu par la suite 

des temps? Des désirs que j'avais à peine osé formuler avaient 
été exaucés ; mes rêves les plus insaisissables et les plus confus 
s'étaient réalisés, et c'était précisément cette réalisation qui avait 
fait mon existence si lourde, si pénible, si morne. Et cependant 
tout n'est-il pas encore ce qu'il était : n'est-ce pas le même jardin 
que j'aperçois par la même fenêtre? Ne sont-ce pas les mêmes 



216 



LA LECTURE 



allées, la même pelouse, le même banc, là-bas au bord du ravin? 
N'est-ce pas le même chant qu'un rossignol recommence près 
de l'étang? La même touffe de lilas s'épanouit dans toute sa 

beauté, la même lune brille au-dessus de la maison mais que 

d'incroyables, que d'épouvantables changements se sont pro- 
duits néanmoins. 

Tout ce qui m'approche et qui pourrait m'être si cher se tient 
froidement à l'écart. Comme aux jours d'autrefois nous causons 
tranquillement, Katia et moi, quand nous sommes au salon, et 
nous parlons de lui. Mais le front de Katia est plissé, ses joues 
sont pâles, ses yeux ne brillent plus de bonheur et d'espérance : 
ils expriment une tristesse attendrie, presque de la pitié. Nous 
ne nous extasions plus à propos de Serge Michaïlovitch que 
nous critiquons au contraire; nous n'éprouvons plus aucun 
étonnement de la grandeur et des motifs de notre félicité et nous 
ne sentons plus le besoin de raconter à tout le monde ce qui se 
passe en nous. Nous parlons à voix basse, ainsi que des conspi- 
rateurs, et pour la centième fois peut-être nous nous demandons 
d'où peuvent provenir les changements constatés. 

Lui, il est toujours le même avec une ride plus profonde entre 
les sourcils, des cheveux grisonnants sur les tempes; seul son 
regard attentif et pénétrant qui m'évite sans cesse s'est voilé 
d'une sorte de nuage. Moi je suis toujours la même également, si 
ce n'est qu'il n'existe plus en moi. ni amour, ni soif d'amour, ni 
besoin de travail, ni contentement de moi-même, et que je vois 
loin de moi, impossible même, mon ancienne exaltation reli- 
gieuse, mon adoration pour lui, l'exubérance de mes sensations 
d'alors. Je ne comprendrais plus maintenant ce qui m'avait 
paru si simple et si clair : le bonheur de vivre pour les autres. 
Vivre pour les autres, aujourd'hui que je n'ai plus la volonté de 
vivre pour moi ! 

J'avais complètement renoncé à la musique au moment où 
nous étions allés nous fixer à Pétersbourg; la vue de mon vieux 
piano et de mes cahiers d'autrefois m'en rendit brusquement le 
goût. Comme un jour j'étais indisposée, je restai seule à la maison. 
Katia et Sonia l'avaient accompagné à Nikolsk pour examiner 
où en étaient les travaux. La table était mise pour le thé et, en 
attendant leur retour, je descendis au salon et pris place au 
piano. J'ouvris la sonate « Ouasi una fantasia» et je la jouai. La 
maison était absolument déserte et les fenêtres donnant sur le 



BONHEUR INTIME 217 

jardin étaient ouvertes. La mélodie solennelle d'autrefois emplit 
le salon de sa phrase mélancolique. 

La première partie finie, je regardai machinalement, par un 
reste d'habitude, le coin dans lequel il s'asseyait ordinairement 
pour m'écouter. Mais il n'était pas là; seule la chaise, à laquelle 
on n'avait pas touché depuis longtemps, était encore au même 
endroit Je vis la touffe de lilas baignée des ardeurs éclatantes 
du soleil couchant; l'air frais du crépuscule affluait autour de 
moi. Alors je m'accoudai sur le piano, je plongeai mon visage 
dans mes deux mains et je songeai. Longtemps je restai ainsi, 
toute à mon pa«;sé douloureux, avec la conscience de l'irréparable 
et toujours je songeai. Etait-il donc possible que j'en eusse fini 
avec la vie ! Et pour ne plus me souvenir, pour ne plus penser, 
je repris l'andante. Mon Dieu, me disais-je, pardonne-moi si je 
suis coupable, rends-moi ce qui était si beau et enseigne -moi ce 
que je dois faire et comment je dois vivre ! 

Un bruit de roues se rapprocha, puis un pas bien connu 
s'avança prudemment sur la terrasse, et le silence redevint aussi 
grand. La venue de ce pas n'éveilla rien en moi de ce que j'avais 
éprouvé autrefois. Quand j'eus fini de jouer, le pas était der- 
rière moi et une main se posa sur mon épaule. 

— C'est une heureuse idée que tu as eue de jouer cette sonate, 
dit-il. 

Je gardai le silence. 

— Tu n'as pas encore pris le thé? 

Je secouai la tête négativement, mais sans me retourner, afin 
qu'il ne vît pas l'altération de mes traits. 

— Katia et Sonia seront ici dans quelques instants. Le cheval 
s'est cabré, et elles ont préféré revenir à pied par la route. 

— Attendons-les. 

Et je passai sur la terrasse dans l'espoir qu'il m'y suivrait, 
mais il s'informa des enfants et s'en fut les retrouver. Cette fois, 
au son de sa voix amicale, il m'avait bien semblé que rien encore 
n'était perdu. Que puis-je désirer? me dis-je, il est doux et bon, 
excellent père, excellent époux. Sais-je moi-même ce qu'il me faut? 
Je m'assis sous la tente, sur le même banc où j'avais pris place 
le jour de nos aveux. Le soleil était couché et la nuit commençait 
à descendre. Un gros nuage planait au-dessus de la maison et 
du jardin ; à travers les branches des arbres, on distinguait encore 



218 LA LECTURE 

une dernière lueur à l'horizon, avec le scintillement de Vénus. 
L'ombre du nuage pesait sur tout le paysage tenu dans l'attente 
d'une pluie bienfaisante; le vent était tombé complètement, et 
pas une feuille, pas un brin d'herbe qui remuât. Les lilas et les 
merisiers exhalaient un parfum si pénétrant que l'atmosphère en 
était tout imprégnée, et ces odeurs pénétrantes m'arrivaient par 
vagues, tantôt lourdes, tantôt légères, de sorte que j'avais envie 
de fermer les yeux, de ne plus rien voir, de ne plus rien entendre, 
pour aspirer longuement ces parfums enivrants. Les dahlias et 
les rosiers, sans fleurs encore, s'alignaient au milieu des plan- 
ches fraîchement retournées, semblant se hisser peu à peu le long 
de leurs tuteurs ; les grenouilles coassaient à pleine voix, comme 
pour profiter des derniers instants avant la pluie qui les mettrait 
en fuite. Un rossignol avait fixé sa résidence dans le massif sous 
les fenêtres, et, quand je m'avançai, il s'envola brusquement vers 
l'allée et me jeta quelques notes, pour garder ensuite un silence 
attentif. En vain, j'essayai de reprendre du calme; moi aussi je 
protestais et j'attendais. Il revint enfin et s'assit près de moi. 

— Je crois que nous aurons de l'eau, dit-il. Katia et Sonia 
seront mouillées. 

— Oui. 

Et tous deux nous retombâmes dans notre mutisme. Le nuage 
arrêté au-dessus de nous descendait, la nature restait immobile, 
plus parfumée que jamais. Tout à coup une goutte frappa la 
tente et rebondit, une seconde s'écrasa au milieu du chemin, et la 
pluie commença, se faisant de plus en plus abondante. Les rossi- 
gnols et les grenouilles s'étaient tus. On n'entendait plus que le 
bruissement de l'eau, amoindri et rendu lointain par le bruit de 
la pluie, mais perceptible toujours. Quelque part, un oiseau, qui 
devait s'être mis à l'abri près de la terrasse, répétait un cri 
monotone — deux notes toujours les mêmes. Serge Michaïlovitch 
se leva pour partir. 

— Où vas-tu? fis-je en le retenant, on est si bien ici. 

— Il faut que j'envoie un parapluie et des galoches à Katia et 
à Sonia. 

— C'est inutile, la pluie va cesser. 

Il me donna raison et nous restâmes debout, au bord de la 
terrasse. 
Je posai mon bras sur la balustrade et j'avançai la tête, livrant 






BONHEUR INTIME 219 

mes cheveux et mon cou à l'ondée : le nuage se fondit au-dessus 
de nous. 

Enfin, au crépitement régulier de la pluie succéda le bruit des 
gouttes glissant du feuillage sur le sol. Les grenouilles se firent 
entendre de nouveau, de nouveau les rossignols élevèrent la voix 
et se répondirent de place en place : le paysage entier s'éclaira. 

— Que c'est beau, dit-il, et, se penchant, il passa la main sur 
mes cheveux humides. 

Cette simple caresse m'émut autant qu'un reproche et je fus 
près de pleurer. 

— Que faut-il de plus à l'homme? reprit-il; en ce moment, je 
suis si heureux que je ne désire rien. Mon bonheur est parfait. 

— Tu ne parlais pas ainsi quand il s'agissait du mien, pensai-je; 
si grand que fût le tien alors, tu en réclamais un plus grand 
encore. Maintenant, te voilà calme et satisfait, tandis que mon 
cœur est tout gonflé de regrets inexprimables et de larmes 

refoulées. 

— Oui, c'est beau, repli quai-j e , mais je suis attristée de voir 
tout si beau autour de moi. Je sens un tel vide en moi que je 
désire sans cesse. Et pourtant, tout est beau, tout est serein. 
Est-il donc possible qu'une souffrance ne se mêle plus aux jouis- 
sances qui nous viennent de la nature ? Ainsi, toi, par exemple, 
ne regrettes-tu rien du passé? 

Il retira sa main qui reposait sur ma tête et garda un instant 
le silence. 

— Oui, autrefois, cela m'est arrivé, surtout au printemps. J'ai 
passé des nuits entières en proie à des désirs, à des espoirs. 
Quelles douces nuits! Mais alors j'avais devant mes pas l'avenir, 
que j'ai derrière moi à présent. Maintenant, je jouis de ce qui est, 
et cela me suffit. 

Il avait prononcé ces derniers mots d'une voix si calme et si 
assurée, que je dus le croire, malgré ce que j'endurais de l'en- 
tendre parler ainsi. 

— Ainsi, tu ne désires plus rien? 

— Rien d'impossible, répliqua-t-il, pénétrant ma pensée, mais 
toi..., comme te voilà mouillée! s'interrompit-il en renouvelant 
sa caresse, toi tu es jalouse des feuilles, des brins d'herbe qui 
reçoivent la pluie... tu voudrais être la feuille, le brin d'herbe et 



220 LA LECTURE 

la pluie tout à la fois. Moi, j'en jouis comme de tout ce qui est 
jeune, beau, heureux en ce monde. 

— Et tu ne regrettes rien du passé? insistai-je, sentant un 
poids de plus en plus lourd m'écraserla poitrine. 

Il devint pensif et resta muet un instant avant de répondre : 
il voulait que cette réponse fût franche et nette. 

— Non, dit-il enfin d'un ton bref. 

— Ce n'est pas vrai! m'écriai-je en le regardant dans les yeux. 
Vraiment, tu ne regrettes pas le passé? 

— Non, je le bénis, je ne le regrette pas. 

— Et tu ne désires pas le revivre? 

— Autant désirer qu'il me poussât des ailes. C'est impossible. 

— Tu ne le désirerais pas meilleur? Tu ne fais de reproches 
ni à toi ni à moi? 

— Non, tout a été pour le mieux. 

— Ecoute, dis-je en lui prenant la main, pourquoi ne m'as-tu 
jamais exprimé ce que tu voulais de moi? J'aurais pu vivre comme 
tu le désirais. Pourquoi m'as -tu laissé ma liberté dont je ne 
savais user? Pourquoi as -tu cessé de me guider? Si tu avais 
voulu, il ne serait rien arrivé, rien... 

J'avais parlé d'une voix de plus en plus étouffée par le dépit, 
mais dans laquelle rien ne se retrouvait de notre ancien amour. 

— Qu'est-il arrivé? demanda-t-il en me regardant d'un air 
étonné, rien. Tout est bien, très bien. 

— Ne me comprend-il pas ou ne veut-il pas me comprendre? 
pensai-je, tandis que mes yeux se remplissaient de larmes. Ce qui 
est arrivé? repris-je, c'est que, sans m'être rendue coupable de 
quoi que ce soit envers toi, je suis victime de ton indifférence, 
de ton mépris même; c'est que, sans que je l'aie mérité, tu m'as 
pris tout ce qui m'était le plus cher. 

— Que dis-tu là? chère enfant, s'écria-t-il. 

— Non, laisse -moi aller jusqu'au bout. Tu m'as repris ton 
amour, ta confiance, jusqu'à ton estime. Après ce qui est arrivé, 
je ne puis plus croire que tu m'aimes. Non, laisse, je veux dire 
tout ce que j'ai là depuis longtemps, continuai-je, comme il faisait 
mine de m'interrompre; est-ce ma faute si je ne connaissais pas 
la vie et si tu m'as laissée faire seule mon initiation? Est-ce ma 
faute si, malgré les efforts que je fais depuis un an pour me rap- 
procher de toi, tu me repousses et feins de ne pas me comprendre? 



BONHEUR INTIME 221 

Et tout cela de telle façon que je n'aie pas un reproche à te faire, 
que je paraisse coupable et que je sois malheureuse. Oui, tu 
veux me rejeter dans cette existence, pour mon malheur et pour 
le tien. 

— De quoi tires-tu cette conclusion? demanda-il, surpris et 
effrayé. 

— Ne m'as-tu pas dit hier, hier et toujours, que nous ne pou- 
vions pas rester ici, que nous devions retourner à Pétersbourg, 
une ville qui m'est odieuse! Au lieu de me soutenir, tu évites 
toute explication franche, tu me refuses toute bonne parole. Et si 
je tombe jamais, tu me le reprocheras et tu seras heureux de ma 
chute. 

— Assez, fit-il, d'un ton sévère et dur, ce que tu dis là est mal. 
Cela prouve qu'en ce moment tu es irritée contre moi, que tu... 

— Que je ne t'aime plus ! Dis-le, dis-le donc ! ajoutai-je, et, mes 
larmes s'étant mises à couler, je m'assis sur le banc et cachai 
mon visage dans mon moucboir. 

Voilà comment il me comprend, pensai-je, en comprimant les 
sanglots qui menaçaient de m'étouffer. C'en est fait de notre 
amour. Il ne vient pas à mon secours, il ne veut pas me con- 
soler. Mes paroles l'ont blessé et sa voix reste froide et impas- 
sible. 

— Je ne sais ce que tu as à me reprocher, reprit-il, si ce n'est 
que je ne t'aime plus comme autrefois. 

— Plus comme autrefois !... 

— Mais en ceci le temps et nous-mêmes sommes les grands 
coupables. A chaque phase de la vie correspond une phase de 
l'amour — il se tut un instant. — Tu fais appel à ma franchise : 
veux-tu que je te dise toute la vérité? L'année que je te connus, 
je passai des nuits nombreuses dans l'insomnie, à ne penser qu'à 
toi, à refaire sans cesse l'édifice de mon amour, à sentir cet 
amour envahir mon cœur. Mais à Pétersbourg et à l'étranger, 
j'ai eu d'autres nuits d'insomnie pendant lesquelles je m'évertuai 
à détruire cet amour, ma souffrance et mon martyre. Je n'ai pu 
y parvenir. Cependant, j'ai su détruire ce qui en lui me faisait 
souffrir. Le calme m'est revenu. Je t'aime toujours, mais d'un 
amour différent. 

— Et tu appelles amour ce qui n'est qu'un tourment. Pourquoi 
m'as-tu permis de vivre dans le monde si le monde te paraissait 
pernicieux pour moi au point de te faire renoncer à m'aimer ? 



222 LA LECTURE 

— Le monde n'y est pour rien, chère amie. 

— Pourquoi n'as-tu pas usé de ton pouvoir? Pourquoi ne 
m'as-tu pas enchaînée, tuée? Cela eût été préférable pour moi, 
car, au moins, je n'aurais pas perdu tout ce qui était mon bonheur 
et j'aurais eu la honte en moins. 

Et je me remis à sangloter, cachant mon visage. Sonia et 
Katia parurent en ce moment sur la terrasse ; elles cuisaient 
gaiement et riaient. Lorsqu'elles nous aperçurent, elles se turent 
et se retirèrent aussitôt. Pendant longtemps nous gardâmes le 
silence. Mes larmes me soulagèrent ; enfin je le regardai. Il avait 
la tête appuyée sur sa main ; il parut vouloir me dire quelque 
chose en réponse à mon regard, mais il soupira fortement et 
pencha la tète. Je m'approchai de lui et j'écartai sa main. Pensifs, 
ses yeux se tournèrent vers moi. 

— Oui, dit-il, pour nous tous, mais surtout pour vous autres, 
femmes, il est indispensable d'épuiser tout ce qu'il y a de folie 
dans la vie avant d'arriver à ses véritables jouissances. Et l'expé- 
rience d'autrui ne profite à personne. Tu n'avais pas trempé tes 
lèvres dans ses séductions, je n'avais pas le droit de t'en priver, 
bien qu'elles fussent sans charmes pour moi depuis longtemps. 

— Pourquoi as-tu partagé ces folies avec moi? Pourquoi 
m'as-tu permis de m'y livrer si tu m'aimais ? 

— Tu n'aurais pas voulu, tu n'aurais pas pu me croire. Il te 
fallait les connaître par toi-même et tu les as connues. 

— Tu as toujours beaucoup philosophé, par la simple raison 
que tu m'aimais peu. 

— Ce que tu me dis là est cruel, reprit-il après un silence, en se 
levant pour aller et venir sur la terrasse et s'arrêter enfin devant 
moi; c'est cruel, mais c'est vrai. Je suis coupable. Ou je devais 
ne pas te permettre de m'aimer, ou t'aimer plus simplement. 

— Oublions tout, proposai -je timidement. 

— Non. Ce qui est parti est parti pour toujours. On ne revient 
pas sur le passé. 

Et sa voix s'attendrit. 

— Tout est revenu, fis-je en lui posant une main sur l'épaule: 
il prit ma main et la baisa. 

— Non, je ne te disais pas la vérité en affirmant que je ne 
regrettais pas le passé. Je regrette, je pleure ton amour, cet 
amour qui n'est plus et qui ne peut plus être. A qui la faute? 



BONHEUR INTIME 223 

Je l'ignore. L'amour existe encore, mais ce n'est plus le même. 
La place de l'autre est toujours là, déchirée et douloureuse, 
inerte. Le souvenir, la reconnaissance sont restés, mais... 

— Ne parle pas ainsi : les choses peuvent redevenir ce qu'elles 
ont été. C'est possible, n'est-ce pas ? 

Et je plongeai mon regard dans ses yeux qui étaient calmes 
et sereins. Mais je n'avais pas fini que je sentais déjà l'irréalisa- 
bilité de ce que je désirais et demandais. Il eut un sourire, un 
sourire doux et paisible comme un sourire de vieillard. 

— Que tu es jeune encore et que je suis vieux déjà. Il n'y a 
rien en moi de ce que tu cherches : pourquoi se faire illusion ? 

Debout près de lui, je restais silencieuse pendant que la paix 
se faisait en moi. 

— N'essayons pas de recommencer la vie, ne tentons pas de nous 
duper nous-mêmes. Dieu merci, c'est beaucoupdéjà d'être libres de 
troubles et d'agitations. Nous n'avons plus rien à chercher, nous 
n'avons aucune raison de nous emporter. Nous connaissons la 
part de bonheur qui nous est échue. Ce qu'il nous reste à faire, 
c'est d'aplanir les voies pour celui-là. 

Et du geste il me montra Vania sur les bras de la bonne 
qui s'était approchée. Puis se penchant sur moi et me don- 
nant un baiser, il conclut: 

— Voilà, chère amie, ce que nous avons à faire. 

Ce baiser était celui, non d'un amant, mais d'un vieil ami. 

Les parfums du jardin venaient à nous, de plus en plus pé- 
nétrants, tandis que le concert des voix lointaines se faisait plus 
large et plus solennel et que le ciel s'embrasait d'étoiles. Je le 
regardai, et tout à coup le calme fut complet en moi, comme si 
on m'eût enlevé un nerf malade, siège de mon mal et de ma 
douleur. Je compris que le sentiment enfin avait disparu pour 
toujours et que son retour ne m'eût valu que souffrances... Cette 
époque de ma vie avait été si douce, si heureuse... et elle était 
si loin déjà... 

— Mais il est temps de prendre le thé ! dit-il à demi-voix, et 
nous rentrâmes au salon. 

Sur le seuil, je rencontrai la nourrice portant Vania. Je lui 
pris l'enfant dont j'enveloppai soigneusement les petits pieds nus 
et je le serrai contre moi. Déjà tout endormi il agita ses mains 
aux doigs écartés et entr'ouvrit ses yeux ternes comme s'il eût 



224 



LA LECTURE 



cherché à se souvenir. Puis tout à coup ils s'arrêtèrent sur moi, 
une étincelle d'intelligence y brilla et ses lèvres s'écartèrent dan? 
un sourire. 

— Oh, toi, tu es à moi ! à moi !... pensai-je, et un frissonnement 
de bonheur courut dans tous mes membres. 

Puis je me mis à couvrir de baisers ses pieds, son corps, ses 
mains, sa tête aux rares cheveux. Mon mari s'approcha : vive- 
ment je voilai le visage de l'enfant. 

— Ivan Serghévitch ! dit-il en lui prenant le menton. 

Mais j'avais recouvert le petit Ivan : nul autre que moi ne de- 
vait le contempler longuement. Je regardai mon mari : ses yeux 
me rirent en se fixant sur moi, et, pour la première fois depuis 
bien des mois, cela me fit du bien de le regarder. 

Ce jour-là finit mon roman. L'amour d'autrefois est resté pour 
moi un précieux souvenir, quelque chose dont le retour est impos- 
sible. Un nouveau sentiment pour mes enfants et le père de mes 
enfants fut le début d'une nouvelle vie où je trouvai un bonheiT 
différent dont je n'ai pas encore touché le terme... 

L. Tolstoï. 



Le Gi'rant : II. Dutertre. 



Paris. — Imp. Padi, Dotcot (CL) 



LE RIRE ET LES LARMES 



Nous allons devant nous, mornes, éreintés de fatigue, traînant 
les pieds tout le long de cette platitude éternelle qu'on appelle 
« le chemin de la vie » ; route si banale, si invariablement et 
implacablement bordée des mêmes arbres et des mêmes tas de 
cailloux, qu'elle nous ôte jusqu'à la ressource suprême des dé- 
sespérés : l'ennui. Car enfin, l'ennui c'est encore un intérêt ; on 
se plaint, on se fait plaindre et surtout on ennuie les autres. Mais 
ici, pas même cela : rien, rien que l'irrémédiable dans l'affadis- 
sement, l'absolu dans l'insipidité. Vous les connaissez comme 
moi, n'est-ce pas, ces moments redoutables où le sentiment et la 
raison semblent prêts à s'effondrer sous le poids des réalités de 
la vie, tant l'homme se sent alors écrasé par l'évidence de sa 
misère et de sa sottise ? Mais rassurez- vous ; tenez bon une 
minute, et avant que j'aie fait vingt pas, le voyageur qui me suit 
ne pourra pas s'empêcher de dire, lorsqu'il passera devant vous : 

— Voilà un homme heureux. 

Un accident ridicule, une maladresse, un mot dit de travers, 
unemouchequivole,un souffle, un ri. n, et le rire, le rire béni, aura 
en un clin d'ceil transfiguré votre corps et rempli votre âme d'une 
pure joie. Pendant quelques instants la surprise et le plaisir au- 
ront fait de vous un des heureux de la terre, et quand vous aurez 
repris votre sérieux, ce monde qui vous semblait si lugubre vous 
paraîtra prendre un air de fête. 

Comme toutes les merveilles de la nature, le rire est un mys- 
tère. Il faut entendre des philosophes profonds et convaincus dis- 
serter là-dessus. Ils vous en font venir la chair de poule ! C'est 
qu'en effet savez-vous que c'est bien effrayant de rire sans savoir 
lect. — 57 x — 15 



226 LA LECTURE 

pourquoi on rit? Pour ma part, j'en fus bouleversé la première 
fois qu'on me fit entrevoir cet abîme. Mais enfin en me raison- 
nant je m'y suis fait, j'en ai pris mon parti, et au lieu de méditer, 
je regarde. 

C'est charmant à voir. 

Dans les premiers instants, on voit passer sur le visage une 
espèce de souffle à peine sensible. Bientôtlespaupières inférieures 
clignent légèrement, les coins de la bouche s'accentuent, se 
creusent ; les lèvres se resserrent, les yeux s'ouvrent : c'est le 
sourire contenu. 

Mais ce n'est pas assez : si la chose est vraiment amusante, les 
lèvres s'écartent, les dents paraissent ; les muscles des joues se 
contractent et relèvent les coins de la bouche vers les tempes ; 
les narines s'ouvrent, la respiration se précipite. 

— Oh ! oh ! mais c'est décidément très drôle ! 

Et la tète se renverse, le corps s'agite de soubresauts convul- 
sifs, les bras se contractent et se serrent contre le ventre. Peu à 
peu le rieur s'accroupit, se tord, perd l'équilibre, tombe, se roule 
en poussant des cris. Il a mal aux côtes, il a la colique... Il est 
mort. 

Heureusement ou malheureusement, les choses à mourir de 
rire ne se rencontrent pas dans cette vallée de larmes aussi sou- 
vent qu'on pourrait le craindre ou le souhaiter, de sorte qu'en 
dehors de ces décès d'ailleurs très gais, il reste encore dans la 
gamme du rire de quoi satisfaire les amateurs plus modestes qui 
savent se contenter d'un petit dérangement d'estomac, d'un point 
de côté ou d'une bretelle cassée, ce qui est déjà fort joli. 

Car on ne rit pas toujours en ce monde, et si le voyageur qui 
passait tout à l'heure revenait sur ses pas, vous qui riiez de si 
bon cœur il n'y a qu'un instant, peut-être il vous trouverait tout 
en pleurs. 

Quoi? Pleurez-vous pour tout de bon? Prenez garde : des yeux 
rouges et gonflés, des traits qui se contractent ou se boursouflent, 
des injections sanguinolentes sur tout le visage, un nez qui s'en- 
flamme, des traînées luisantes qii zèbrent les joues, composent 
au demeurant une des plus vilaines grimaces du monde. Si vous 
voulez me toucher et m'attendrir, mon cher monsieur, ne soyez 
pas si laid. 

Mais que les pleurs sont beaux quand ils coulent lentement, 
en silence, de deux grands yeux bleus ou noirs ; que, suspendus 



LE RIRE ET LES LARMES 227 

à de longs cils, ils y tremblent un instant, et puis roulent sur des 
joues pâlies par une douleur qui ne veut pas rougir ! Une atti- 
tude désolée, des gestes de découragement, l'abandon de toute la 
personne, viennent se joindre à l'éloquence muette des larmes ; 
les lèvres entr'ouvertes, les yeux levés au ciel, la tête languis- 
samment renversée, achèvent l'image touchante de la douleur 
vraie, et font entrer du même coup dans l'âme l'attendrissement 
et la conviction. 

C'est ainsi que pleurait la Madeleine : mais vous me direz qu'elle 
avait été une des femmes les plus belles et les plus amoureuses 
de son temps, et je conviendrai loyalement avec vous que la beauté 
jointe avec le repentir donne beaucoup de charme à l'expression. 

Tel est du moins l'effet expressif des larmes lorsqu'elles cou- 
lent dans des conditions suffisamment sérieuses et qu'elles sont 
à la fois justifiées par la situation et contenues par la dignité d'une 
douleur vraie. Car il n'est rien de plus détestable au point de vue 
de la conscience, de plus laid au point de vue de l'art, que ces 
pleurnicheries insignifiantes, excrétion pure et simple, produit 
sans valeur et sans intérêt, de l'aigreur ou du dépit : larmes 
feintes, vrais mensonges liquides, que l'hypocrite fait ruisseler 
à commandement, à travers ses grimaces de douleur. 

Rire et larmes, voilà l'histoire de presque toute notre vie, car, 
en dehors du plaisir et de la douleur, le reste, ma foi, ne vaudrait 
guère la peine de vivre. 

Aussi, malheur à ceux qui n'ont jamais su rire ni pleurer ; mal- 
heur, et plus inévitablement qu'on ne pense, car c'est parmi ces 
êtres sans chagrin et sans joie qu'on trouve les pessimistes, les 
athées, les criminels, les ennuyeux, toutes créatures malfaisantes 
qui se vengent de leur manque de cœur et d'esprit en insultant 
à ce qu'ils ne peuvent sentir ni comprendre. 

Ah ! c'est que parmi les titres de noblesse qui nous élèvent si 
fort au-dessus des bêtes, le rire et les larmes sont un apanage 
exclusif de l'homme; on peut discuter, ergofer, chicaner, tant 
qu'on voudra, sur les autres traits de la nature humaine, mais sur 
le rire et les larmes, non. 

Il n'y a qu'un être au monde qui rie et qui pleure : c'est l'homme. 

E. Mouton. 



NOTES ET SOUVENIRS" 1 

(Situe.) 



Versailles, mercredi 31 mai. — A deux heures, à la Chambre. 
Je n'avais pas vu la salle de spectacle du château de Versailles 
depuis le soir de la fameuse représentation offerte au roi d'Es- 
pagne. C'était le 20 août 1864. Nous étions M. Auber, M. Perrin, 
alors directeur de l'Opéra, et moi, blottis clans une petite 
baignoire, toute sombre, à gauche de la scène. Mes anciens 
collègues, les secrétaires rédacteurs de la Chambre, sont main- 
tenant installés dans cette loge. 

L'Empereur et l'Impératrice — je ne l'ai jamais vue plus 
radieusement belle que ce soir-là — étaient dans une grande loge, 
construite de face, au fond de la salle fastueusement décorée. 
Avec un air de triomphe mal contenu, M 1Ie de Montijo, 
devenue impératrice des Français, faisait les honneurs de 
Versailles au roi d'Espagne, à celui qui avait été son roi, et qui 
n'était plus que son hôte. D'un aspect assez mince, ne faisant pas 
grande figure, le mari de la reine Isabelle était assis entre l'Em- 
pereur et l'Impératrice. Trois grands fauteuils, presque trois 
trônes, étaient installés sur le devant de la loge. Tout à coup, 
l'Impératrice fit appeler un chambellan, qui se présenta respec- 
tueusement, non pas courbé, mais littéralement plié en deux, en 
habit rouge, la croix d'or au côté, cordon espagnol bleu de cie 
autour du cou. Quelque chose évidemment avait cloché dans 

(1) Voir les numéros des 10 et 25 octobre 1889. 



NOTES ET SOUVENIRS 229 

l'étiquette, et des paroles sévères étaient adressées au cham- 
bellan. L'Impératrice parlait avec une extrême animation; le 
chambellan rougissait, balbutiait, perdait contenance, s'inclinait 
de plus en plus, touchait terre; l'Empereur intervint doucement, 
avec un air d'indifférence et de lassitude, — son air habituel, — 
cherchant évidemment à apaiser l'Impératrice; le roi d'Espagne 
était fort gêné; par son sourire, par ses gestes un peu gauches, 
il disait clairement : « Mais cela n'est rien, rien du tout : cela n'a 
pas la moindre importance. » La salle entière, fort intriguée, 
avait les yeux fixés sur ce groupe des trois Majestés. 

Et quelle salle! Venus là, tous les trois, avec la troupe, avec 
l'Opéra, nous étions seuls en habit noir. Il n'y avait dans la salle 
que des uniformes éclatants, des habits brodés sur toutes les 
coutures; sur les poitrines, des plaques et des grands cordons de 
toutes les couleurs. Et les femmes ! Presque toutes jeunes et 
presque toutes belles! Un luxe inouï de toilettes! Un ruisselle- 
ment de rubis, de perles et de diamants ! C'était un éblouisse- 
ment. Nous nous demandions si nos affreux habits noirs n'étaient 
pas la cause de l'incident, s'ils ne faisaient pas scandale au 
milieu de toutes ces splendeurs ; nous nous étions rejetés un peu 
inquiets au fond de la loge. Nous avions peur d'être expulsés, et 
c'eût été grand dommage, car le spectacle était merveilleux 
sur le théâtre aussi bien que dans la salle. Mais non, le scandale, 
ce n'était pas nous... L'Impératrice se calma; nous ne fûmes pas 
renvoyés. 

Oui, le spectacle était merveilleux; pour donner de la Psyché 
de Corneille et de Molière une représentation qui n'eut jamais 
de lendemain, on avait appelé à Versailles la Comédie-Fran- 
çaise, les chœurs du Conservatoire et le corps de ballet tout 
entier de l'Opéra, faisant cortège à M llea Fonta , Mérante, 
Louise Marquet et Eugénie Fiocre. Les plus belles personnes de 
la Comédie-Française jouaient les rôles principaux : M lle Favart, 
Psyché; M Ue Lloyd, Vénus ; M lles Rosa Didier et Rose Des- 
champs, toutes deux divinement jolies, les deux grâces Phaène 
et Œgiale. L'Amour, c'était Dclaunay, dans tout l'éclat de son 
admirable talent; je l'entends encore murmurer la déclaration 
d'amour du vieux Corneille : 

Les rayons du soleil vous baisent trop souvent ; 
Vos cheveux souffrent trop les caresses du vent; 



230 LA LECTURE 

Dès qu'il les flatle,