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LA 

LÉGENDE DE LA MORT 

CHEZ LES BRETONS ARMORICAINS 

PAR 

ANATOLE LE BRAZ 

ANJNOTÉE 
Par GEORGES DOTTIN 

CORRESPONDANT DE l'iNSTITUT 
PROFESSEUR A l'uNIVERSITÉ DE RENNES 

ÉDITION DÉFINITIVE 
augmentée de plusîears récits et de notes nouvelle* 

TOME PREMIER 





PARIS 

LIBRAIRIE ANCIENNE HONORÉ CHAMPION 

EDOUARD CHAMPION 

5, QUAI MALAQUAIS 

1923 

Tous droits réservés 



LA LÉGENDE DE LA MORT 



TOME PREMIER 



DES MÊMES AUTEURS, A LA MÊME LIBRAIRIE 



Ouvrages de M. LE BRAZ. 

Tryphina Keranglaz. Poème, 1892, in-12 3 fr. » 

Textes bretons inédits pour servir à l'histoire du théâtre cel- 
tique. 1904, in-8 1 fr. » 

Cognoixierua et sainte Tréfine. Mystère breton en deux 
journées. Texte et traduction. 1904, in-8 4 fr. » 

Au pays d'exil de Chateaubriand. 1908, in-12. 2-= éd. 3 fr. 50 

Soniou Breiz-Izel. Chansons populaires de la Basse-Bretagne 
recueillies et traduites par F.-M. Luzel avec collaboration de M. A. 
LeBraz. Soniou (Poésies lyriques). 1890, 2 vol. in-8. . 16 fr. » 

Vieilles histoires du pays breton. 1905, in-12, 3' éd. 3 fr. 50 



Ouvrages de M. DOTTIN. 

Contes et légendes d'Irlande, traduits du gaélique. 1901, 
in-8 3 fr. 50 

Manuel pour servir à l'étude de l'antiquité celtique, nouvelle 
édition revue et augmentée. 1912, in-12 5 fr. » 

Louis Eunius ou le purgatoire de Saint-Patrice, my.stère 
breton en deux journées, publié avec introduction, traduction et 
notes. In-8 et planche 7 fr. 50 



Tous droits de traduction et de reproduction réservés 

pour tous les pays, 

y compris la Suède, la Norvège, la Hollande et le Danemark. 

S'adresser direclemenl pour traiter à M. Edouard CHAMPION. 



LA 



LÉGENDE DE LA MORT 

CHEZ LES BRETONS ARMORICAINS 



ANATOLE LE BRAZ 



ANNOTÉE 
Par GEORGES DOTTIN 

CORRESPONDANT DK l'iNSTITUT 
PROFFSSEUH A l'cXIVERSITÉ DK RENNES 



EDITION DEFINITIVE 

augmentée de plusieurs récits et de notes nouvelles 




PARIS 
^Librairie Ancienne HONORÉ CHAMPION, Éditeur 

5, QUAI MALAQUAIS 
1922 



AVERTISSEMENT 

DE LA PRÉSENTE ÉDITION 



En donnant aujourd'hui cette nouvelle édition 
d'une œuvre dont fai lieu de me montrer d'autant 
plus satisfait qu'elle n'est pas, à proprement par- 
ler, de moi, mais de toute ta Bretagne celtique, en 
quelque sorte, puisque c'est avec son étroite colla- 
boration et, à vrai dire, sous sa dictée qu'elle fut 
composée, je considère comme un devoir de cœur 
d'inscrire ici, dès l'abord, te nom vénéré de l'homme 
qui en assura pour la première fois la publication. 
Honoré Champion n'est plus, mais sa mémoire 
demeure pour moi inséparable de ces pages qu'il 
accueillit, qu'il aima et dont, tant qu'il vécut, il ne 
cessa de surveiller avec une tendresse spéciale les 
destins. Qu'elles reparaissent donc sous la pieuse 
invocation de ses mânes. 

Depuis trente ans bientôt que, par ses soins, la 
Légende de la Mort a vu le jour, elle a fourni, à 
l'étranger comme en France, une carrière des plus 
estimables dont le cours ne semble pas épuisé. 
Cette faveur qu'elle a rencontrée par le monde, il va 
[de soi qu'elle la doit uniquement au séduisant génie 
ide la race, toute de sensibilité et d'imagination, 



VI AVERTISSEMENT 



qui nous y a dévoilé ses conceptions les plus se- 
crètes et livré ses songes les plus émouvants. Je ne 
saurais, pour ma part, revendiquer d'autre mérite 
que d'avoir réussi à provoquer sa confidence et de 
m'être efforcé, aussi scrupuleusement qu'il était en 
moi, d'en reproduire à travers une traduction non 
seulement la lettre, mais l'esprit. Jamais lâche ne 
fut plus prenante ni, malgré la tonalité funèbre 
du sujet, plus féconde en joies : je l'ai poursuivie 
jusqu'à cette heure avec amour, m'employant à 
enrichir chaque réédition des thèmes nouveaux que 
j'avais eu l'heureuse fortune de découvrir dans 
l'intervalle. Celle-ci en renferme un certain nombre 
qui sont dignes, si je ne m'abuse, de compter parmi 
les plus significatifs. J'ajoute, non sans mélan- 
colie, qu'ils seront les derniers. Le moment est, en 
effet, venu de mettre à ces deux volumes, déjà trop 
compacts peut-être, le point final. 

Ce n'est pas que je les tienne sous leur forme 
actuelle pour complets. Je ne puis que répéter à 
cet égard ce que j'écrivais naguère dans l'Intro- 
duction (1), Avec toutes les additions qu'il a reçues^ 
le corps de cet ouvrage, si amplifié qu'il soit, est 
encore loin d'embrasser la somme totale des croyan- 
ces armoricaines relatives à la mort. La matière, 
d'abord, est inexhaustible ; elle se recrée à mesure 
qu'on l'exploite, et l'on serait tenté de lui appliquer 
avec une légère variante le mot de Pascal sur la 
nature, en disant qu'on se lassera plus tôt de la 



Voir p; Lxxviii 



I 



AVERTISSEMENT VH 

solliciter qu'elle ne se lassera de fournir. Puis, 
même sur les points que Von se flatte d'avoir le 
plus copieusement élucidés, le hasard vous garde 
presque toujours en réserve quelque révélation inat- 
tendue. C'est une expérience que je faisais encore 
récemment et qui vaut d'être relatée à cette place, 
ne fût-ce que pour la contribution in extremis 
qu'elle apporte à l'histoire si caractéristique, si 
foncièrement bretonne par le farouche appétit de 
justice dont elle témoigne, du culte de saint Yves- 
de-la-Vérité. S'il y avait un chapitre de la Lé- 
gende de la Mort où je fusse en droit d'espérer 
que la présente édition ne laissait plus subsister 
de lacune, c'était assurément celui-là. Or, il en 
subsistait une à tout le moins, que les circonstances 
se chargèrent de combler, mais après coup, alors 
que mon texte était déjà sous presse et que moi- 
même j'étais en route vers l'Amérique. 

J'avais pris passage sur la France et m'y étais 
— on le devine — tout de suite retrouvé en pleine 
Bretagne bretonnanie, mes compatriotes formant, 
comme à leur habitude, plus des quatre cinquièmes 
de l'équipage. Le capitaine en second, M. Le Pi- 
card, était de Tréguier. Dans mon adolescence, 
j'avais fréquenté chez son père, un artiste du meu- 
ble, qui exerçait aux portes de la ville un florissant 
commerce d'antiquités locales. Assis, l'officier el 
moi, dans le salon exigu du carré, sur l'arrière, 
nous vécûmes des minutes délicieuses à deviser de 
ces temps évanouis. 

■ — Vous nous avez raconté — me dit-il, un jour, 



VIII AVERTISSEMENT 



— V odyssée lamentable de la statue d'Yves le Véri- 
dique, arrachée à son sanctuaire de Porz-Bihan 
pour être incarcérée à Trédarzec, dans les greniers 
du presbytère ; mais vous êtes-vous jamais demandé 
ce qu'il advint de son autel ? 

Sur ma réponse négative, il continua : 
— // était, si vous vous rappelez, de granit : les 
pierres, lors de la démolition de la chapelle, en 
furent achetées par mon père qui les réassembla 
dans un coin de hangar, avec Vintention de les re- 
vendre à quelque amateur. Celui-ci se présenta en 
la personne d'Ambroise Thomas, le compositeur, 
qui s'était rendu, peu d'années auparavant, ac- 
quéreur de l'île Ziliek (1). C'est là, dans le petit 
oratoire privé, accoté à la maison d'habitation, 
que l'autel du grand Justicier a désormais son su- 
prême refuge. Je suppose que, durant les mois 
d'hiver, en l'absence des hôtes de l'île, il n'est pas 
sans recevoir encore des visites analogues à celles 
que lui faisaient parfois, dans notre hangar, des 
pèlerins mystérieux, descendus, la baguette écorcée 
en main, des hauts plateaux de l'intérieur ou même 
de la cime des monts d'Are. J'ai particulièrement 
souvenance de l'un d'eux dont les allures étranges 
produisirent sur mon âme d'enfant une vive im- 
pression. C'était un vieux, à la face maigre et rase, 
habillé à la manière de Cornouaille. Il nous tomba 



(I) Cette île, nommée aussi improprement /Z/i>fc, fait partie du 
petit archipel de Saint-Gildas, situé sur la côte trégorroise et dé- 
pendant de la commune de Penvénan. 



AVERTISSEMENT IX 



des nues un soir de novembre, vers Vheure du sou- 
per. A son entrée, nous fûmes tous saisis de com- 
passion, tant il était d'aspect minable, tant il avait 
Vair battu et triste. Mon père, après avoir écouté 
sa requête, qu'il lui chuchota dans V oreille, à voix 
très basse et comme honteuse, l'invita charitable- 
ment à partager notre repas, puis, au moment du 
coucher, lui fit dresser un lit de paille dans la gran- 
ge. Il nous resta trois jours, — trois jours pendant 
lesquels il ne conversa guère qu'avec saint Yves, 
enfermé dans le logis de planches qui abritait les 
pierres disjointes de son autel. Par instants, on 
l'entendait déblatérer avec véhémence, comme s'il 
eût apostrophé un ennemi invisible. A Vaube du 
quatrième matin, il prit congé de nous. Vous eus- 
siez dit d'un autre homme : ses traits respiraient 
l'allégresse, ses yeux rayonnaient. « Je m'en vais 
content », nous déclara-t-il d'un ton de triomphe 
quasi féroce, « j'aurai mon dû ! » Je le suivis du 
regard jusqu'à ce qu'il se fut effacé dans la brume. 
Son image traversa longtemps mes nuits et je fus 
des semaines sans m'approcher du hangar où, 
d'après les assertions de mon entourage, s'était 
conclu u/i pacte terrible entre le saint et son sup- 
pliant... 

Ainsi, même au large de l'Atlantique, sur la 
« mer stérile » dont parte te poète, je glanais à V im- 
proviste un épi insoupçonné. Combien d'autres 
manquent encore à la gerbe ! Mais il ne m'appar- 
tient plus, quant à moi, de la grossir davantage, 
et je me résigne donc à la lier définitivement, telle 



AVERTISSEMENT 



que la voici. Ce ne sera point, toutefois, avant d'a- 
voir renouvelé à mon savant ami, Georges Dottin, 
l'expression de ma plus affectueuse gratitude pour 
les multiples obligations dont je lui suis redevable. 
Je ne saurais assez le remercier de l'intérêt si puis- 
sant que ses notes magistrales ajoutent à mon tra- 
vail. Il semble qu'elles ouvrent, à chaque bas de 
page, comme autant de vastes échappées par oit 
la Bretagne funéraire se raccorde et s'unit à ses 
sœurs d'Outre-Manche : le lecteur ne voyage plus 
seulement dans les profondeurs de la conscience 
armoricaine ; il a le sentiment qu'il plonge dans 
les arcanes de toutes les Celties. 

Anatole Le Braz. 
Port-Blanc, 1« mars 1922. 



INTRODUCTION 



Les lecteurs de la première édition de cet ou- 
vrage (1), s'ils lui font l'honneur de le relire sous sa 
forme actuelle, éprouveront, sans doute, un vif dé- 
sappointement de ne plus trouver à cette place la 
belle introduction de Léon Marillier. Je les prie de 
croire que, s'il n'avait dépendu que de moi, elle y 
Serait encore. Et leurs regrets de l'en voir absente 
ne sauraient, hélas ! égaler les miens. Outre que je 
n'ignore pas tout ce qu'une telle suppression fait 
perdre à ce livre, qui en reste comme découronné, 
c'eût été pour moi un devoir de piété fraternelle de 
maintenir ici des pages que la mort de leur auteur 
m'a rendues sacrées. Un devoir plus impérieux, 
auquel je ne cède que le cœur saignant, me con- 
traint de les exclure. Et, si je m'en ouvre au public, 



(1) Paris, Champion, 1893. La seconde édition, pour laquelle a 
été écrite cette introduction, date de 1902; la troisième, de 1912, 



XII INTRODUCTION 



ce n'est pas tant pour me disculper à ses yeux, que 
parce que rien n'honore davantage la mémoire du 
probe et pur savant que fut Léon Marillier. 

Lorsqu'en 1892, devenu mon frère par alliance 
après avoir été mon frère d'études, il écrivit à ma 
demande la préface de ce recueil, il était encore 
tout jeune débutant dans le domaine des sciences 
religieuses où il ne devait pas tarder à passer maî- 
tre. Ce n'en était pas moins déjà, dès cette époque, 
un débutant d'une rare valeur, et il y parut bien, 
au fond comme à la forme de son introduction à la 
Légende de la Morl, le premier travail de ce genre 
où il se fût essayé. Il en reçut de grands éloges qui 
n'allaient naturellement pas sans quelques cri- 
tiques. Celles-ci surtout le touchèrent. Sa cons- 
cience infiniment scrupuleuse s'en exagéra, plus 
qu'il n'eût fallu peut-être, la portée, si bien qu'il 
ne tint plus aucun compte des qualités de son 
œuvre et n'en mesura que les faiblesses. Il me si- 
gnifia, dès lors, son ferme propos de ne la plus lais- 
ser reparaître en tête des éditions ultérieures qu'au- 
tant qu'il lui aurait été donné dé la refondre et de 
la récrire. Je lui répondis que j'attendrais le loisir 
espéré, un loisir, hélas ! qui ne devait venir jamais. 
Où l'eût-il trouvé, au milieu des tâches, d'année 
en année plus multiples, qui sollicitaient de toutes 
parts son activité prodigieuse et son esprit univer- 



INTRODUCTION XIII 



sel ? Maître de conférences à l'École des Hautes- 
Études, professeur d'histoire nationale à l'Hôtel 
de Ville, chargé d'un cours de morale à l'École nor- 
male des institutrices de la Seine et d'un cours de 
psychologie à Sèvres, directeur de la Revue de 
VHisioire des religions — que sais-je encore ? — 
les attributions les plus diverses se partageaient 
son puissant cerveau, et il n'en était pas une où le 
haut sentiment qu'il avait de ses devoirs ne lui fit 
une obligation de se répandre tout entier. Il se re- 
posait de ces charges accablantes en s'en créant de 
nouvelles. A quelle œuvre de justice, ou de progrès 
social, ou de fraternité entre les peuples, n'a-t-il pas 
apporté le concours de sa lumineuse intelligence 
et de son dévouement toujours dispos ? Par la 
parole et par la plume, je ne crois pas qu'il y ait 
une forme de l'idéal humain pour laquelle il n'ait 
combattu. Même chez lui, il ne s'appartenait point. 
Sa maison était aussi hospitalière que sa pensée : 
il y était tout à tous et à chacun. Jamais person- 
nalité plus riche ne se détacha de soi-même avec 
une abnégation plus sereine et ne se distribua plus 
magnifiquement. Il accumulait ainsi mille vies en 
une seule. C'est peut-être pourquoi la sienne fut si 
tragiquement interrompue par les destins jaloux. 
L'impeccable étude de mythologie comparée, qu'au 
lieu et place de l'ancienne introduction il rêvait 



XIV INTRODUCTION 



d'écrire pour la réédition de cet ouvrage, il se pro- 
posait précisément d'y consacrer les vacances au 
début desquelles il fut frappé. Il en est d'elle main- 
tenant comme de toute l'opulente moisson d'idées 
que promettait au monde ce cerveau exceptionnel : 
elle s'en est allée en terre, avec lui, dans l'humble 
nécropole trégorroise où il dort le dernier somme, 
à côté de tant d'êtres chers, victimes de la même 
catastrophe, auxquels, par un raffinement sauvage 
de la fatalité, il dut survivre plusieurs semaines, 
comme pour épuiser, avant de les rejoindre, toutes 
les affres de leur perte. 

Ce fut au cours de cette longue agonie, où l'ad- 
mirable lucidité de sa pensée ne subit pas une 
éclipse, que, s'entretenant avec moi, stoïquement, 
de tout ce qu'il était condamné à laisser derrière 
lui d'incomplet ou d'inachevé, il me fit, entre au- 
tres recommandations, défense expresse de re- 
donner ici non seulement l'introduction que l'on 
sait, mais encore les notes et références qui sont 
accompagnées de ses initiales dans le volume pri- 
mitif. « Tout cela, déclara-t-il, est du travail trop 
hâtivement fait ; je ne le signerais plus aujour- 
d'hui : par égard pour ma mémoire scientifique 
j'entends que tu le supprimes. » Vainement je lui 
représentai ce qu'une pareille exigence avait de 
douloureux pour moi et de peu équitable envers 



INTRODUCTION XV 

lui-même. Il ne s'en voulut point départir... J'o- 
béis donc à la volonté suprême de l'ami qui n'est 
plus. Mais j'en ai, je pense, assez dit, pour n'avoir 
pas besoin d'insister davantage sur l'amère im- 
pression de tristesse que j'éprouve à effacer de la 
couverture de ce livre le nom de Léon Marillier (1). 
J'ajoute tout de suite que ce m'est, du moins» 
une précieuse compensation de pouvoir l'y rem- 
placer par celui de M. Georges Dottin. Marillier 
lui-même, j'en suis sûr, pour le commentaire qu'il 
projetait d'entreprendre, ne se fût point souhaité 
un plus digne suppléant, et il n'en eût pas trouvé, 
en tout cas, de qui espérer une plus heureuse réa- 
lisation de son dessein. Si mes souvenirs sont 
exacts, l'erreur capitale signalée par la critique 
dans l'Introduction à la Légende de la Mort, et 
que l'auteur ne se pardonnait pas d'y avoir com- 
mise, résidait en des comparaisons trop étendues, 
partant trop aventureuses, entre les croyances fu- 



I 



(1) Depuis que J'écrivais ces lignes (1902), près de dix ans se 
sont écoulés. Pas plus aujourd'hui qu'alors je ne voudrais manquer 
à la mémoire de Léon Marillier. Mais ce ne sera point y manquer, 
je pense, que de mettre les lecteurs de cette réédition à même de 
se rendre compte avec quelle excessive sévérité l'auteur de l'In- 
troduction primitive jugeait son œu\Te. Empêché de reproduire 
ce remarquable morceau en tête de mon travail, je me crois, du 
moins, autorisé à le donner en appendice, à la fin du second vo- 
lume où tous ceux qui le connaissent déjà seront heureux de le 
retrouver. 



XVI INTRODUCTION 



néraires des Bretons et celles de peuplades loin- 
taines n'ayant avec eux ni parenté ethnique, ni con- 
formité d'humeur. Il est aisé, dès lors, d'augurer 
dans quel sens il eût corrigé sa rédaction pre- 
mière, et quelle méthode, tout inverse, il eût adop- 
tée. Cette méthode, la même qui a suscité en lin- 
guistique des découvertes si fécondes, quelqu'un la 
formulait récemment en ces termes : « Le rappro- 
chement de deux mots ou de deux contes prove- 
nant de deux peuples qui n'ont jamais eu de rap- 
ports historiquement constatés ne peut donner 
aucun résultat scientifique, s'il n'a pas été précédé 
par l'étude du mot ou du conte dans la langue d'o- 
rigine et chez le peuple où on l'a recueilli, et si cette 
étude n'a pas été complétée par un examen atten- 
tif du vocabulaire ou des traditions des langues de 
la même famille ou des peuples de la même race. 
On arrive ainsi à distinguer les traditions propres à 
telle race ou à tel peuple du fonds commun à tous 
les hommes. C'est seulement par une suite d'élimi- 
nations que l'on peut arriver à des conclusions 
sûres, sans s'exposer à rapprocher des faits, en 
apparence analogues, dont un examen plus métho- 
dique aurait montré la différence originelle (1). » 
Ou je me trompe fort, ou tel est, à la lettre, le pro- 



(1) Contes et légendes d'Irlande, préface, p. 1-2. Le Havre, 1901. 



INTRODUCTION XVII 



gramme que Marillier se fût attaché à suivre dans 
la réfection de son travail. Et de qui sont ces li- 
gnes ? De M. Georges Dottin. 

Les principes qu'il y établit de façon si nette, 
nul n'était mieux qualifié que lui pour en faire 
l'application au contenu de cet ouvrage. Disciple 
des Gaidoz, des d'Arbois de Jubainville et des 
Loth, il est du petit groupe des savants français 
qui ont le plus contribué, de notre temps, au pro- 
grès des études celtiques. Ses traductions des 
contes irlandais recueillis par M. Douglas Hydo 
ou publiés dans The Gaelic Journal — pour ne 
parler que de la partie de son œuvre qui intéresse 
spécialement le folklore — nous ont révélé l'exis- 
tence d'une littérature populaire curieuse au pre- 
mier chef et présentant un caractère dramatique 
parfois saisissant. Mais si la compétence de M. Dot- 
tin s'est plus particulièrement exercée dans le do- 
maine des études gaéliques, son érudition ne laisse 
pas de s'étendre à tout ce qui touche les formes de 
la vie traditionnelle chez les autres Celtes des îles 
ou du continent. C'est de quoi l'on aura vite fait de 
se convaincre, à l'abondance comme à la précision 
des notes dont il a bien voulu enrichir ces deux vo- 
lumes. Ils acquièrent ainsi une valeur et une signi- 
fication que je ne pouvais prétendre à leur donner. 
Là où je n'aspirais à soumettre pour la seconde fois 



XVIII INTRODUCTION 



au public qu'une catégorie de documents, limités, 
comme les recherches mêmes dont ils sont le fruit, 
à l'une des fractions les plus humbles du monde cel- 
tique, voici que l'on trouvera désormais, réunis et 
condensés avec autant de conscience que de science, 
les éléments d'une information d'ensemble sur les 
conceptions relatives à la mort dans le monde cel- 
tique tout entier. C'est la grande nouveauté, ce sera 
aussi, je n'en doute point, la grande originalité de 
cette réédition : tout le mérite en revient à mon 
distingué collaborateur qui, seul, trouvera excessif 
que j'aie tenu à lui témoigner ici ma gratitude. 

II 

« Un des traits par lesquels les races celtiques 
frappèrent le plus les Romains — écrit Renan (1) 
— ce fut la précision de leurs idées sur la vie fu- 
ture, leur penchant pour le suicide, les prêts et le 
contrats qu'ils signaient en vue de l'autre monde. 
Les peuples plus légers du Midi voyaient avec ter- 
reur dans cette assurance le fait d'une race mys- 
térieuse, ayant le sens de l'avenir et le secret de la 
mort, » Aussi loin que nous remontions, en effet, 
dans l'histoire des Celtes, la préoccupation de 



(1) Essais de morale et de critique (Paris, 1860), p. 451, 



INTRODUCTION XTX 



l'au-delà, comme nous disons aujourd'hui, semble 
avoir exercé sur leur imagination un prestige vrai- 
ment singulier. César nous montre les Gaulois se 
réclamant, sur la foi des druides, de la paternité 
du dieu de la Mort, et faisant profession d'en être 
tous descendus (1). « C'est pour cette raison, ajoute- 
t-il, qu'ils mesurent la marche du temps, non par 
les jours, mais par les nuits (2). » Nous savons éga- 
lement, grâce aux Commentaires, quelle impor- 
tance ils attachaient aux funérailles, quelle somp- 
tuosité tout exceptionnelle ils y déployaient (3). 
Nous savons enfin, toujours par la même voie, 
que le principal souci de l'enseignement druidique 
était d'inculquer aux âmes la certitude qu'elles 



(1) « Galli se omnes ab Dite patre prognatos praedicant, idque a 
druidibus proditura dicunt. »Z)c Bello Gallico, vi, 18. D'après une 
très ingénieuse étymologie de M. J. Loth, le vieux breton walatr 
(qui ne se trouve plus qu'en composition dans certains noms pro- 
pres comme saint Branwalatr, dont on a fait saint Brelade) serait 
identique au Scandinave Valfadir, épithète fréquemment appli- 
quée au dieu Odin. De même que Valfadir remonte à un vieux 
germanique valu-fader, de même walatr remonterait à un \neux 
celtique valu-(p)atir. Valu- désignant, selon l'opinion générale- 
ment admise, « la collectivité de ceux qui ont succombé sur le 
champ de bataille », Valfadir signifie proprement « Père des 
guerriers morts i. Si donc l'hypothèse de M. Loth est exacte, 
il s'ensuivTait que Walatr a le même sens et que, chez les Bretons 
comme chez les Germains, il a existé un personnage mythologique, 
un dieu « père des guerriers morts », ce qui viendrait confirmer le 
témoignage de César (Cf. Revue celtique, t. XV, p. 224-227). 

(2) De Bello Gallico, vi, 18. 

(3) Ibid., VI, 19. 



XX INTRODUCTION 



ne périssaient pas. Il est vrai qu'à ce propos César 
parle moins d'une survie que d'une sorte de mé- 
tempsychose (1). Mais M. Gaidoz (2) fait remar- 
quer à bon droit l'étrangeté de cette assertion, 
contredite par d'autres textes de César lui-même. 
Si, par exemple, on brûlait avec le défunt tout ce 
qu'il passait pour avoir aimé de son vivant, y com- 
pris ses chiens et ses esclaves (3), c'était évidem- 
ment pour qu'ils continuassent à le servir par delà 
le trépas. De même les prêts (4), auxquels il a été 
fait allusion plus haut : on ne les eût naturellement 
pas consentis sans une ferme croyance à l'immorta- 
lité personnelle. Que les druides n'aient point par- 
tagé *à cet égard l'opinion commune, qu'ils aient 
eu leur doctrine propre, peu différente ou, si l'on 
veut et comme quelques auteurs l'avancent, direc- 
tement inspirée de la conception pythagoricienne, 
il n'est pas impossible. Pomponius Mêla nous 
donne à entendre (5) qu'ils ne livraient point au 



(1) « Imprimis hoc volunt persuadera, non interire animas, sed 
ab aliis post mortem transira ad alios. » Ibid., vi, 14. 

(2) Encyclopédie des Sciences religieuses, t. V, p. 437-438. 

(3) De Bello Gallico, vi, 19. 

(4) « Olim negotiorum ratio etiam et exactio crediti deferebatur 
ad inferos. » Pomponius Mêla, De silu orbis, ni, 2. 

(5) « Unum ex eis quae praecipiunt in vulgus efduxisse, videlicet 
ut forent ad bella meliores, aeternas esse animas vitamque alteram 
ad mânes. » De silu orbis, ni, 2. 



INTRODUCTION XXI 



vulgaire toute leur science, qu'ils la gardaient, au 
contraire, presque exclusivement pour eux et pour 
leurs adeptes. Dans la question qui nous occupe, 
rien n'empêche de supposer que, tout en ayant 
leur théorie particulière et secrète sur les futures 
destinées de l'âme, ils se bornaient, pour la masse, 
à prêcher que l'être survit à la mort. 

C'était, en tout cas, le seul point que les Gau- 
lois eussent retenu de leur enseignement en cette 
matière, si nous en jugeons par les vers de la 
Pharsale où Lucain, s'adressant aux druides, s'ex- 
prime ainsi : « D'après vos leçons, les ombres ne 
vont pas aux silencieuses demeures de l'Erèbe ni 
dans les pâles royaumes souterrains de Pluton ; le 
même esprit anime les membres dans un autre 
monde ; si votre science n'est pas du charlata- 
nisme, la mort est le milieu d'une longue vie (1). » 
Reste à déterminer quel était pour les Celtes cet 
autre monde, cet orbis alius^ où la vie était censée 
reprendre et se poursuivre au lendemain de la 
mort. Roget de Belloguet a tenté de prouver qu'il 

I s'agissait de la lune (2) ; Henri Martin, lui, a mieux 
aimé se prononcer en faveur du soleil (3). Tous 



(1) Pharsale, i, 449-453. 

(2) Elhnogénie gauloise, t. III, p. 187. 

(3) Cf. Ibid., p. 184. 



XXIl INTRODUCTION 



deux, d'ailleurs, ont fait fausse route, pour n'avoir 
pas vérifié l'acception du mot orbis qui, comme l'a 
montré naguère M. Salomon Reinach (1), désigne, 
dans la langue de Lucain et des poètes de son 
époque, non le globe entier, mais seulement une 
région de la terre. Ce n'est pas dans une planète 
différente de la nôtre qu'il faut aller chercher l'é- 
lysée celtique. L' « autre monde », dont parle Lu- 
cain, n'était pas situé hors de celui-ci. Les morts 
ne s'évadaient pas plus de la terre qu'ils ne s'éva- 
nouissaient dans ses profondeurs. Mourir, c'était 
simplement émigrer. Lorsque le guerrier gaulois 
qui, au iv^ siècle avant notre ère, occupait avec 
son clan les provinces bataves actuelles, voyait les 
vagues déchaînées de la mer du Nord se ruer vers 
sa cabane pour l'engloutir, lui et les siens, impuis- 
sant à conjurer le péril, il revêtait son costume de 
bataille, puis, l'épée nue à la main, le bouclier au 
bras, sa famille serrée à ses côtés, il attendait sans 
défaillance l'instant suprême (2), assuré, cet instant 
franchi, de se retrouver sain et .sauf sur une autre 
rive et de continuer une existence identique dans 
un nouveau pays. 



(1) Revue celtique, t. XXII, p. 447-457. 

(2) Nicolas de Damas, fragm. 104 {Fragmenta historicorum 
graecorum, t. III, p. 457). 



INTRODUCTION XXIII 



Ce pays des morts, où les Celtes le plaçaient-ils ? 
C'est ce que l'on ne saurait guère indiquer avec 
précision. Eux-mêmes n'avaient, sans doute, sur ce 
point que des notions assez flottantes et confuses, 
et probablement la tradition variait-elle avec le 
milieu, selon qu'il était continental ou marin, 
comme cela se constate aujourd'hui encore en 
Basse-Bretagne, où les gens de l'intérieur n'assi- 
gnent pas aux âmes des défunts le même séjour 
que les gens de la côte. Les populations celtiques 
du littoral de l'Océan étaient tout naturellement 
portées à localiser ce séjour dans une ou plusieurs 
des multiples îles dont ils apercevaient la silhouette 
indécise au lai^e des eaux, et qui, tour à tour 
éclairées par le soleil ou voilées par les brumes, 
devaient leur apparaître comme des espèces de 
terres enchantées. Au iv® siècle après Jésus-Christ, 
du temps de l'historien Procope, c'est l'île de 
Bretagne qui est réputée, dans la croyance po- 
pulaire, pour être la patrie des morts. Sur la côte 
d'en face, nous raconte en substance cet historien, 
sont disséminés quantité de villages dont les ha- 
bitants pratiquent de concert le labourage et la 
pêche. Sujets des Francs pour tout le reste, ils 
sont cependant dispensés de leur payer tribut, en 
raison de certain service (c'est leur mot) qui leur 
incombe, disent-ils, depuis une époque déjà re- 



XXIV INTRODUCTION 



culée : ils se prétendent voués au passage des âmes. 
La nuit, durant leur sommeil, ils sont soudain 
réveillés en sursaut par des coups heurtés à la porte : 
du dehors, une voix les appelle à l'ouvrage. Ils se 
lèvent en hâte. Vainement se refuseraient-ils à 
obéir : une force mystérieuse les arrache au logis 
et les entraîne vers la grève. Des barques sont là, 
non point les leurs, mais d'autres. En apparence, 
elles sont vides ; en réalité, elles sont chargées de 
monde, presque à couler bas : l'eau vient affleurer 
le bordage. Ils y montent et saisissent les rames. 
Une heure après, malgré le poids des invisibles pas- 
sagers, ils sont à l'île, alors qu'en temps ordinaire 
le trajet ne demande pas moins d'une nuit et d'un 
jour. On n'a pas plus tôt touché le rivage breton 
que, brusquement, les barques s'allègent, sans 
qu'ils aient vu descendre aucun de leurs compa- 
gnons de traversée, et, à terre, une voix se fait en- 
tendre, celle-là même qui les a réveillés dans leur 
lit. C'est le conducteur des âmes qui présente un à 
un les morts qu'il amène, aux personnes qualifiées 
pour les recevoir, en appelant les hommes par le 
nom de leur père, les femmes, s'il y en a, par 
le nom de leur mari, et en déclinant pour 
chaque ombre les fonctions qu'elle exerçait de son 
vivant. 

Tel est, dans ses grandes lignes, le récit de Pro- 



INTRODUCTION XXV 



cope (1), l'épisode le plus complet que l'Antiquité 
nous ait transmis de la légende de la mort chez les 
Celtes. Tout y est suggestif à souhait, depuis le 
glissement de ces barques inconnues sur la mer 
nocturne jusqu'au mystérieux défilé funèbre à 
l'appel de l'invisible nomenclateur. Comment ne 
point rapprocher quelques-uns des détails conte- 
nus dans ce récit des traits analogues que nous a 
conservés la vieille poésie épique de l'Irlande ? Là 
aussi il est question d'un autre monde, où l'on se 
rend également par mer, soit dans un vaisseau de 
verre, soit dans un vaisseau de bronze. Les noms 
qu'on lui donne sont des plus divers : c'est tantôt 
mag mell, la « plaine agréable », tantôt iîr innam 
beo, « la terre des vivants », tantôt iîr nan ôg, la 
« terre des jeunes ». Dans les tableaux qu'on en 
fait, il est dépeint comme une contrée merveil- 
leuse. La belle fée le célèbre en termes séduisants 
à Condlé, fils de Cond : « Il y a un pays où il n'est 
pas malheureux d'aller. Je vois que le soleil baisse î 
quoique ce pays soit loin, nous y serons avant la 
nuit. C'est le pays de la joie ; ainsi pense quiconque 



■ (1) Delà guerre des Golhs, IV, 20. Tzetzès reproduit ce passage 
avec des variantes insignifiantes [ad. op. 169, chez Dûbner, Plu- 
tarchi fragmenta et spuria, p. 20-21). Claudien place le séjour des 
morts à l'extrémité des Gaules {In Rufinum I, 123 et suiv.). 
On trouve le navire des morts chez le pseudo-Orphée [Argonauli" 
[ques, 1141). 

2 



XXVI INTRODUCTION 



le parcourt (1). » Ni la mort, ni le péché, ni le scan- 
dale n'y sont connus ; le temps s'y passe en plaisirs 
sans fm. Bref, il réunit, semble-t-il, toutes les con- 
ditions d'une terre élyséenne. Faut-il en conclure 
qu'il répondait, dans la pensée des fili, à Vorbis 
alîus de Lucain, à la Bretagne insulaire de Pro- 
cope ? Le doute est peut-être permis. 

Les habitants de ce séjour de délices nous sont, 
en effet, présentés le plus souvent, non comme 
des morts, mais comme des êtres d'une nature à 
part, supérieure à l'humanité. On les désigne par 
le nom de sidhe qui veut dire « fées ». Ils logent 
dans des palais somptueux, où se voient jusqu'à 
cent cinquante lits, ornés de colonnes bien dorées, 
avec des cuves d'hydromel qui ne tarissent ja- 
mais (2). Leurs occupations habituelles sont les fes- 
tins et la guerre. Il n'est pas rare qu'ils y convient 
les simples mortels. Car, visibles ou invisibles à 
leur gré, volontiers ils fréquentent ce monde ; leurs 
chars enchantés volent à la surface des eaux. Mais 
ce sont surtout les filles de Mag Mell qui viennent 
quérir fortune d'amour aux rivages de l'Irlande. 
Elles ne ressemblent point aux femmes de ce pays ; 



(1) H. d'Arbois de Jubainvillc, L'épopée cellique en Irlandt, 
p. 389. 

(2) Voir l'index de L'épopée cellique en Irlande, et surtout les 
pages 199-200. 



INTRODUCTION XXVII 



quand elles sortent, elles laissent flotter leurs che- 
velures blondes ; leurs poitrines aux belles formes 
sont couvertes d'or ; elles possèdent des attraits 
sans nombre : un charme est dans leurs paroles 
qui blesse infailliblement au cœur. Elles savent 
leur pouvoir et se plaisent à l'éprouver sur les fils 
des hommes. Parce que la sidhe qui s'était donnée 
à lui l'a quitté, Cûchulainn l'indomptable languit 
d'un mal sans remède, jusqu'à ce que les druides 
lui aient fait boire un breuvage d'oubli (1). Quand 
elles ont jeté leur dévolu sur un jeune homme, 
elles lui remettent une pomme merveilleuse ; s'il 
pn mange, il leur appartient pour toujours : au- 
cune influence, aucune incantation n'ont désormais 
la vertu de le détacher d'elles ; il rompt les liens 
les plus chers pour les suivre sur les vagues « dans 
les régions situées au delà des mers immenses » et 
quelquefois disparaît ainsi sans retour (2). Non 
pas que celui qui a été ravi au « pays des fées » soit 
condamné à n'en plus sortir. Ce n'est point ici la 
terre d'où l'on ne revient pas. Nous voyons des 
héros s'y rendre, y demeurer un mois ou deux, puis 
regagner intacts leurs foyers. Il en va de même des 



(1) C'est le sujet de l'épopée intitulée : Sergr/ig^e Conculaind {H. 
d'Arbois de Jubainville, L'épopée celtique en Irlande, p. 174-216). 

(2) Par exemple, dans VEchlra Condla (H. d'Arbois de Jubain- 
ville, Uépopée celliqae en Irlande, p. 385-390). 



XXVIII INTRODUCTION 



mortels ordinaires, sauf que, rentrés dans leur pa- 
trie, ils restent astreints à certaines obligations ma- 
giques qu'ils ne sauraient impunément violer. 



III 



On a quelque peine à découvrir en quoi ce monde 
de pure féerie rappelle, à proprement parler, 
r « autre monde (1) ». L'homme de France le plus 
compétent en la matière, M. d'Arbois de Jubain- 
ville, n'hésite pourtant pas à les confondre (2). 
C'est une hypothèse à laquelle l'ont conduit, je 
suppose, les nombreux rapports qu'il a été le 
premier à signaler entre la légende irlandaise et 
la légende hellénique. Rapprochant la « plaine 
agréable » des Gaëls de la « plaine Elusion » des 
Grecs, il identifie avec les Bienheureux qui peu- 
plent l'une, les sidhe qui peuplent l'autre. Ceux-ci 
sont, comme ceux-là, des morts. Et ainsi s'expli- 
quent ces dénominations de « jeunes » et de « vi- 
vants » qui leur sont attribuées dans les textes, 
puisque, morts, ils jouissent de la vie sans fin et 



(1) Voir sur cette question le remarquable ouvrage de A. Nutt, 
The happy olherworld and Ihe Cellic doctrine of rebirlh, London, 
1897. 

(2) Le cycle mythologique irlandais et la mythologie celtique. Pa- 
ris, 1884. 



INTRODUCTION XXIX 



sont assurés d'une jeunesse éternelle... Rien, dans 
l'ancienne épopée, n'autorise expressément une 
pareille interprétation. II est, toutefois, d'autres 
traditions qui semblent militer en sa faveur. Tels 
les récits qui avaient cours sur les Tûatha De 
Danann, Ces Tûatha De Danann formaient la 
population de l'Irlande quand les fils de Mile 
(considérés comme les pères de la race actuelle) 
envahirent le pays. Vaincus, ils cédèrent la place 
aux nouveaux occupants et disparurent sans, 
toutefois, abandonner l'île où, tantôt visibles, 
tantôt invisibles, comme les sidhe, ils ne tardèrent 
pas à jouer, dans la croyance populaire, le rôle 
jadis réservé à ces personnages surhumains. Si donc 
l'histoire des Tûatha De Danann (1) a quelque 
fondement réel, si elle n'est pas une conception 
mythique, il en résulterait que la légende des an- 
cêtres morts se serait de bonne heure mélangée, 
substituée môme, à l'antique légende des fées. Or, 
il est certain que les parages attribués comme sé- 
jours d'outre-tombe aux Tûatha De Danann sont 
particuhèrement riches en sépultures de l'époque 
primitive : témoin la vaste nécropole des bords de 
la Boyne, si souvent visitée des archéologues, où 



(1) Le principal texte sur les Tûatha De Danann est le Calh 
Maige Turedh, Bataille de Moytura, traduit par M. H. d'Arbois 
de Jubainville, L'épopée celtique en Irlande, p. 393-448. 

a. 



XXX INTRODUCTION 



les annales irlandaises situaient le palais merveil- 
leux du roi Dagdé (1). 

Le morceau intitulé:» L'expédition de Néra », 
qui sert d'introduction au Tain bô Cuailnge (Enlè- 
vement des vaches de Cuailnge), épopée du x^ siè- 
cle, est le premier texte irlandais qui fasse mention 
précise d'un fantôme. Et voici à quelle occasion. 
« Un soir de Samhain — c'est-à-dire dans la nuit 
qui précède la Toussaint — le roi Ailill et la reine 
Medb proposèrent un prix au guerrier qui serait 
assez hardi pour aller nouer d'un lien d'osier les 
pieds d'un captif pendu la veille. Néra, seul, 
accepta de braver les ténèbres et l'horreur d'une 
semblable nuit que les démons ont coutume de 
choisir pour se montrer. Lorsqu'il eut atteint 
l'endroit, ce fut le pendu qui lui indiqua lui-même 
comment fixer le Hen d'osier : après quoi, il lui 
demanda de le prendre sur son dos et de le mener 
boire. Néra le prit donc et le porta de seuil en 
seuil. Le mort ne voulait entrer que dans une mai- 
son où l'on n'aurait ni vidé les seaux, ni couvert le 
feu. Quand il eut trouvé ce qu'il cherchait et qu'il 
eut fini de se désaltérer, il lança la dernière gorgée 
d'eau sur les hôtes de la maison et, tout aussitôt. 



(1) A. Nutt, The Celtic doctrine of rebirîh, p. 234. H. d'Arbois 
de Jubainville, Le cycle mythologique irlandais et la mythologie 
celtique, p. 271-272. 



INTRODUCTION XXXI 



ceux-ci moururent (1). » Cet épisode est significa- 
tif, en ce que l'acte mis ici au compte d'un pendu, 
c'est généralement à des fées qu'on l'impute. Beau- 
coup des récits où elles figurent nous les représen- 
tent, en effet, comme ennemies nées de la malpro- 
preté et du désordre. Elles pénètrent, elles aussi, 
dans les maisons, inspectent le ménage et se mon- 
trent impitoyables pour les gens qui négligent de 
jeter dehors les eaux sales (2). La confusion des 
morts et des fées est donc évidente dans VEchtra 
Nerai. Un passage du Togail Bruidne Dâ Derga 
(la destruction du château de Dâ Derga) fournit 
un argument encore plus caractéristique peut-être 
à l'appui de la doctrine de M. d'Arbois. Comme le 
roi Conairé est en voyage, il aperçoit en avant de 
lui, sur la route, trois hommes rouges à cheval. Il 
dépêche vers eux un de ses guerriers pour leur offrir 
d'entrer à son service, et il en reçoit cette réponse : 
« Nous montons les chevaux de Donn Tetscorach, du 
séjour des sidhe : bien que nous soyons vivants, nous 
sommes morls.n Les trois hommes rouges avaient .été 
bannis du pays des sidhe pour avoir menti (3). 



(1) Publié et traduit par Kuno Meyer, Revue celtique, t. X, 
p. 214-227. Cf. l'eau qui tue les Coranyeit des Mabinogion. 

(2) Voir, par exemple, Curtin, Taies of Ihe fairies, p. 178-179. 

(3) Whitley Stokes, The destruction of Dâ Derga's hoslel (Remu 
celtique, t. XXII, p. 39). 



XXXII INTRODUCTION 



Mais ces textes sont les seuls où l'on ait affaire 
à de véritables revenants. Par ailleurs, toutes les 
fois que des êtres venus de l'autre monde appa- 
raissent dans l'épopée irlandaise, ces êtres sont 
des fées, et non des morts. Dans les croyances mo- 
dernes, au contraire, l'identification des uns avec 
les autres est chose quasi constante. Les exemples 
abondent qui en font foi. A l'île de Man, un homme 
franchit le seuil d'une salle où les fées banque- 
taient ; parmi les convives, il reconnaît des per- 
sonnes de sa connaissance. L'une d'elles l'avertit 
charitablement de ne goûter à rien de ce qu'on 
pourra lui offrir, s'il ne veut s'exposer à ne jamais 
revoir sa demeure. Il se hâte de répandre sa coupe 
à terre et, à l'instant même, la salle, le festin, les 
gens assemblés, tout s'évanouit comme un mirage. 
La personne qui lui avait donné ce salutaire con- 
seil était un mort (1). En Irlande, la bean-sidhe (2), 
cette mystérieuse annonciatrice du trépas, est in- 
différemment, selon les cas, une fée ou un fantôme, 
et les âmes errantes des parents' morts sont parfois 
assimilées à des nains qui courent les routes, la 
nuit, en faisant de la musique (3). Comme les fées, 



(1) Rhys, Cellic folklore, p. 290, 

(2) En anglo-irlandais : banshee. Curtin, Taies of Ihe fairies, p. 32. 

(3) Deeney, Peasanl lore from Gaelic Ireland, p. 7. 



INTRODUCTION XXXIII 



les défunts sont censés habiter des résidences sou- 
terraines (1) ; comme les fées, on les rencontre par 
les chemins, à cheval sur de fantastiques montures 
qui galopent à toute vitesse (2), Le fer, qui protège 
contre les fées, est aussi un préservatif contre les 
revenants (3), Les jours consacrés aux fêtes des 
sidhe dans la mythologie irlandaise sont Belténé 
(le 1er mai) et Samhain (le l^^ novembre) : or, ce 
sont pareillement les dates où les morts redevien- 
nent leurs maîtres et recouvrent une liberté sans 
entraves (4). La nuit de Samhain, ils participent 
aux réjouissances des fées, boivent du vin dans 
les coupes des fées, dansent sous la lune aux ac- 
cords des instruments féeriques (5). Un homme que 
les fées avaient enlevé pour assister à leur partie 
de balle trouve chez elles sa sœur qu'il avait perdue 
trois années auparavant et obtient qu'elle lui soit 
rendue vivante (6). La croyance que la mort n'est 
réelle que pour les gens âgés est générale chez 



(1) G. Dottin, Contes irlandais, p. 64 ; cf. Annales de Bretagne, 
t, IX, p. 97 ; Larminie, Wesl-Irish folktales and romances, p. 33. 

(2) G. Dottin, Contes et légendes d'Irlande, p. 18-19 ; cf. p. 27. 

(3) J.-G. Campbell, Superslilions of Ihe Highlands and islands 
of Scotland, p. 152. 

(4) J.-G. Campbell, Superstitions of Ihe Highlands and islands 
of Scotland, p. 18. 

(5) Lady Wilde, Ancienl legends, p. 78-80. 

(6) L. L. Duncan, Furlher notes front county Leitrim. Folklore 
t.V,p. 180. 



XXXIV INTRODUCTION 



les Irlandais. Lorsqu'on disparaît de cette vie en 
pleine jeunesse, c'est qu'on a été ravi par les 
fées (1). La même croyance existe en Ecosse. Dans 
un conte recueilli par Campbell, une vieille femme, 
causant avec les fantômes de ses anciens maîtres, 
apprend de leur bouche que les sidhe viennent 
de s'emparer d'un jeune homme pleuré comme 
mort (2). Enfin, là où les deux catégories d'êtres 
ne sont pas entièrement confondues — et où ne 
s'est pas implantée l'idée chrétienne que les fées 
sont des démons (3) — ces derniers passent pour 
la descendance des Tûatha De Danann (4) qui, 
dans ces traditions plus récentes, sont authenti- 
quement conçus comme des ancêtres morts et non 
plus comme un peuple surnaturel. 

Ainsi la légende transmise par la voie orale 
supplée dans une large mesure aux silences de 
l'épopée savante. Ce que les fili (5) des premiers 



(1) The Gaelic Journal, t. V, p. 107, 124, 157, 170 ; cf. t. IV, 
p. 200 ; The Folklore Journal, t. IV, p. 358 ; Curtin, Taies of the 
fairies, p. 6-17, 23-28, 60-66, 68, 108-109, 158 ; Folklore, t. X, 
p. 121. 

(2) J. F. Campbell, Taies of Ihe Highlands, t. II, p. 66. 

(3) Haddon, A balch of Irish folklore, Folklore, t. IV, p. 352, 
cf. p. 117 ; Curtin, Taies of the fairies, p. 42 ; Gr. Croker, Fairy 
legends, éd. Wright, p. 36. 

(4) Kennedy, The fireside slories of Ireland, p. 131. 

(5) Les fili, dans l'ancienne Irlande, constituaient une classe 
importante de poètes et de conteurs. 



INTRODUCTION XXXV 



siècles ne nous disent pas ou qu'ils nous laissent 
à peine soupçonner, les conteurs des âges plus 
rapprochés nous l'enseignent. Quelle que soit, au 
surplus, l'opinion que l'on adopte sur ce point spé- 
cial, il n'en reste pas moins que la conscience irlan- 
daise fut toujours hantée, comme toute l'âme cel- 
tique, par l'impérieuse image d'un autre monde. 
Et ce qui le montre peut-être avec plus d'éloquence 
encore, c'est le parti que le christianisme sut tirer 
de cette préoccupation, en la détournant et en l'ex- 
ploitant à son profit. On a vu que la tradition rela- 
tive au séjour des sidhe ou des morts est double, en 
quelque sorte. Tantôt il revêt l'aspect d'un pays 
marin baigné par des eaux immenses dans les 
lointains lumineux du couchant. Mais tantôt aussi, 
il nous est représenté sous la forme d'une cité sou- 
terraine, comme c'est le cas pour les palais qui abri- 
tèrent dans leurs profondeurs la race vaincue des 
Tûatha De Danann. Il y a lieu de penser que la 
vénération païenne dont ces antiques nécropoles, 
étaient l'objet ne fut pas étrangère à la naissance, 
puis au développement du mythe chrétien du Pur- 
galoire de saint Patrice. 

On connaît cette fable pieuse (1). Lorsque saint 



(1) Cf. Th. Wright, Sainl Palrick's Purgalonj, London, 1884 | 
Eckleben, Die aelleste Schilderung vom Fege/euer des heiligen Palri' 



XXXVI INTRODUCTION 



Patrice voulut prêcher aux hommes d'Hibernie 
les dogmes du paradis et de l'enfer, il se heurta 
chez eux à la plus violente incrédulité. La vie fu- 
ture envisagée comme une sanction de la vie pré- 
sente n'était pas, en effet, une conception celtique. 
« Si tu veux que nous croyions à la réalité des tour- 
ments dont tu nous parles, dirent les auditeurs 
de Patrice, permets qu'un des nôtres s'en rende 
compte par ses yeux et nous en rapporte des nou- 
velles. » Le saint, pour les convaincre, exauça leur 
désir. Une fosse fut creusée, à moins qu'elle n'exis- 
tât déjà, sous forme de grotte ou de chambre fu- 
néraire — car, ainsi qu'on l'a justement observé, 
l'aspect physique des pays est pour beaucoup dans 
la création de ce genre de mythes — et un Irlan- 
dais s'y aventura. Quand il reparut, il avait sur 
la face toute l'épouvante des régions traversées 
et des spectacles entrevus. Cela se passait, dit-on, 
sur une petite île du Loch Derg, dans le comté 
actuel de Donegal, Ce coin sauvage et reculé de 
l'Irlande était destiné à devenir par la suite un 
centre de pèlerinage pour toute la chrétienté. Le 
voyage au « puits » ou purgatoire de saint Patrice 
fut une des dévotions les plus ferventes du moyen 



dus, Halle, 1885 ; G. 1 h. Krapp, The legend of sainl Patrick' s 
Purgalory. Baltimore, 1900. Pli. de Félice, L'autre monde, 
mythes et légendes. Le purgatoire de saint Patrice, Paris, 1906, 



INTRODUCTION XXXVII 



âge. Ceux qui l'avaient accompli en perdaient le 
goût des joies humaines et demeuraient sembla- 
bles à des morts parmi leurs contemporains. Les 
épreuves à subir étaient longues et redoutables. 
C'était toute une initiation, analogue à celle des 
mystères anciens ou de la franc-maçonnerie mo- 
derne. Le postulant devait d'abord s'assurer, par 
un scrupuleux examen de conscience, s'il se sen- 
tait la force d'âme et la bravoure nécessaires. Sa 
résolution arrêtée, il allait trouver Tévêque de la 
région qui, après lui avoir représenté les risques 
de l'entreprise, lui remettait une lettre pour le 
prieur du monastère de l'île sacrée. La navigation 
sur le lac se faisait, non sans péril, dans un tronc 
d'arbre évidé, juste assez large pour contenir le 
corps d'une personne : elle durait parfois des jours 
entiers, pendant lesquels le pèlerin était réduit au 
pain et à l'eau. Aussitôt débarqué, il se rendait à 
la cellule pénitentielle que le prieur, sur le vu de 
la lettre épiscopale, lui assignait et qui était à peine 
plus spacieuse qu'un cercueil. Il y restait sept jours, 
défunt au siècle, priant et se mortifiant. Le hui- 
tième jour, on l'enfermait dans une cellule encore 
plus profonde où il ne recevait plus d'aliment d'au- 
cune sorte. C'est là qu'on le venait chercher le 
lendemain — qui était le jour solennel — pour le 
mener en grande pompe à l'église. Il se confessait, 



XXXVIII INTRODUCTION 



communiait, entendait une messe de requiem, sa 
messe de mort, puis, précédé des clercs et des 
laïques chaulant des litanies, il s'acheminait vers 
l'entrée de la sombre caverne. Sur le seuil, le 
prieur l'avertissait une dernière fois de renoncer 
à son dessein, pendant qu'il en était encore temps, 
et, s'il persistait, lui donnait sa bénédiction avec 
son accolade, en lui disant : « Allez ! » L'instant 
d'après, il était retranché du monde : la porte re- 
tombait derrière lui, comme la dalle d'un sépulcre. 
On la rouvrait le jour suivant, à la même heure, 
avec le même cérémonial. Si l'homme ne reparais- 
sait point à ce moment précis, on jugeait qu'il avait 
succombé par manque de foi et l'on faisait le si- 
lence sur lui pour jamais. 

Ceux qui sortaient victorieux de l'épreuve ne 
tarissaient point en récits sur les merveilles ravis- 
santes ou terribles dont ils avaient été les témoins. 
Dans l'Europe du xiii^ et du xiv^ siècle, la for- 
tune de ces récits étranges fut presque aussi grande 
que celle des romans gallois., Dante, on le sait, 
s'en est visiblement inspiré. La relation du che- 
vaher Owen, surtout, eut un succès prodigieux. 
Marie de France la mit en vers (1). Et, quatre cents 



(1) Poésies de Marie de France, publiées par B. de Roquefort, 
t. II, p. 411-499. 



INTRODUCTION XXXIX 



ans plus tard, quoique défigurée au cours des âges, 
elle gardait encore assez de vertu féconde pour 
fournir un de leurs plus beaux thèmes dramati- 
ques aux deux émules espagnols Calderon (1) et 
Lope de Vega (2) .Mais nulle part, j'imagine — 
l'Irlande exceptée — elle n'eut une action plus 
directe sur les âmes que dans la Bretagne armo- 
ricaine, où ce fut également le théâtre qui la po- 
pularisa. La Vie de Louis Euniiis (3), naïvement 
découpée en scènes et dialoguées en vers frustes par 
quelque paysan inconnu, reste la lecture favorite 
des Bretons d'aujourd'hui, comme elle fut pour 
leurs ancêtres le spectacle le plus passionnant. 
« Il n'y a pas deux livres pareils à celui-ci, me con- 
fiait une vieille fileuse trégorroise ; — pensez donc ! 
on y voit comment les choses se passent dans l'au- 
tre monde. » 

IV 

C'est que, de tous les peuples celtiques, les Bre- 
tons sont peut-être celui qui a conservé le plus in- 



(1) Dans la pièce intitulée : El purgatorio de San Patricio. 

(2) Dans la pièce intitulée : El mayor prodigio, 

(3) Sur les manuscrits de Louis Eunius, voir Gaidoz et Sébillot, 
Bibliographie des Irad. et de la lill. populaire de la Bretagne {Rev, 
cell., t. V, p. 318, 323 ; cf. t. XI, p. 413, 416) ; G. Dottin, Louis Eu- 
nius ou le Purgatoire de saint Patrice, mystère breton, Paris, 19II ; 
Le Guennec, Bulletin de la Société archéologique du Finisîère, 
t. XXXIX, p. 65-104. 



XL INTRODUCTION 



tacte l'antique curiosité de la race pour les pro- 
blèmes de la mort. Il n'y a pas de sujet qui les 
captive davantage, ni qui leur soit plus domestique 
en quelque sorte, et plus familier. La physionomie 
même du pays qu'ils habitent semble avoir contri- 
bué à les entretenir dans cet état d'esprit. « Lors- 
qu'en voyageant dans la presqu'île armoricaine, 
dit Renan,... on entre dans la véritable Bretagne, 
dans celle qui mérite ce nom par la langue et la 
race, le plus brusque changement se fait sentir 
tout à coup. Un vent froid, plein de vague et de 
tristesse, s'élève et transporte l'âme vers d'autres 
pensées ; le sommet des arbres se dépouille et se 
tord ; la bruyère étend au loin sa teinte uniforme ; 
le granit perce à chaque pas un sol trop maigre 
pour le revêtir ; une mer presque toujours sombre 
forme à l'horizon un cercle d'éternels gémisse- 
ments... Il semble que l'on entre dans les couches 
souterraines d'un autre âge, et l'on ressent quel- 
que chose des impressions que Dante nous fait 
éprouver quand il nous conduit d'un cercle à un 
autre de son enfer (1). » La peinture est sans doute 
poussée au noir. Il n'en est pas moins incontesta- 
ble qu'il y a une gravité, une mélancolie propres à 
cette contrée. L'indécision de la lumière, la fré- 



(1) Renan, Essais de morale el de crilique, p. 375-376. 



INTRODUCTION XLl 



quence des brouillards, les déformations souvent 
singulières qu'ils font subir aux objets, les silhouet- 
tes fantômales et mystérieusement animées qu'ils 
prêtent, par exemple, aux rochers des côtes ou 
aux troncs, déjà bizarres en soi, des chênes ébran- 
chés sur les talus, la plainte du vent qui règne ici 
en maître, celle de la mer dont l'accent n'est ja- 
mais le même le long d'un rivage découpé à l'in- 
fini, tantôt creusé d'entailles profondes, tantôt 
semé de récifs ou jonché de galets, tout concourt 
à favoriser le penchant inné de l'imagination bre- 
tonne au fantastique et au surnaturel. 

Le paysage est, en eiïet, de compHcité avec le 
climat. A suivre les vieilles routes abandonnées, 
feutrées d'herbe molle, on s'explique sans trop de 
peine que la rencontre subite d'un passant tardif 
y puisse prendre le caractère d'une apparition. 
Telles régions, d'une solitude farouche et presque 
sinistre, appellent nécessairement le mythe. Et, 
pour qui a visité l'immense marais de tourbe noi- 
râtre, désigné sous le nom de Yeun Elez, dans le 
canton le plus sauvage de la Bretagne intérieure, 
au centre d'un dur horizon de granit d'où toute vie, 
même végétale, est comme absente, il n'est pas 
étonnant que le peuple en ait fait quelque chose 
d'analogue au Loch Derg d'Irlande, une sorte de 
vestibule des palais souterrains de la mort. C'est 



XLII INTRODUCTION 



encore à la nature des lieux, c'est au déferlement 
de la vague dans les fissures du littoral que doivent 
leur tragique légende tous ces « enfers » marins 
d'où montent des voix si lamentables, — enfer de 
Plougrescant, enfer de Plogoff, enfer de Groix, 
pour ne mentionner que les plus connus. On com- 
prend de même, au seul aspect des montagnet- 
tes bretonnes, qu'avec leurs profils tumulaires et 
leurs couronnements pyramidaux de quartz ou de 
schiste, elles soient devenues dans la tradition lo- 
cale de vastes sépultures des âges immémoriaux, 
abritant ou bien des sages doués de l'esprit pro- 
phétique, comme le Gwennklan qui dort sous le 
Ménez-Bré (1) ; — ou bien de fabuleux chefs de 
guerre, comme le roi Marc'h à qui est consacré 
l'un des sommets du Ménez-Hom (2) ; — ou enfin 
des êtres de stature et de puissance plus qu'hu- 
maines, comme ce Gewr, enseveli dans la montagne 
de Loqueffret et qu'il fallut pHer neuf fois sur lui- 
même pour l'y faire tenir tout entier. (3). 

Pour ces raisons et d'autres encore, on a pu 
dire de la Bretagne qu'elle était avant toute chose 



(1) Voir Enlre camarades, mélanges publiés par l'Association des i 
anciens élèves de la Faculté des lettres de Paris, 1901, p. 197-201. 1 

(2) Voir ci-après, chap. xiii. 

(3) Voir Annales de Bretagne, t. VIII, p. 409. 



INTRODUCTION XLIII 



le pays de la mort. Et rhomme a parfait à cet 
égard l'œuvre de la nature. Sur cette terre si pro- 
pice aux évocations d'outre-tombe, il a prodigué 
les monuments funéraires. Voyager en Bretagne, 
c'est fouler le sol classique des ossuaires et des 
charniers. Il n'est pas de bourgade si humble, pour 
ainsi parler, qui n'ait le sien ou qui n'en exhibe au 
moins les débris. Anciennement, une église bre- 
tonne n'allait jamais sans un ossuaire, soit aménagé 
dans ses murs mêmes, soit distant d'elle de quel- 
ques pas. En face de la maison de Dieu, on voulait 
la « maison des morts », ces autres dieux de la my- 
thologie primitive, et la dévotion des vivants ne 
s'attachait pas moins à l'une qu'à l'autre. Souvent 
l'ossuaire était plus beau, plus orné, plus monu- 
mental que l'église, comme c'est le cas pour les 
chapelles funéraires de la Roche-Maurice et de 
Saint-Servais. Beaucoup sont de pures merveilles 
architecturales. Les citer tous équivaudrait à 
dresser une interminable liste de paroisses. Il en 
est, comme le campo sanlo de Saint-Pol-de-Léon, 
avec sa large enceinte jalonnée d'édicules gothi- 
ques, qui donnent l'impression, non plus d'un tem- 
ple, mais d'une véritable cité de la mort* Les plus 
misérables d'aspect sont, du reste, parfois les plus 
saisissants, et, pour mesurer à quel point les Bre- 
tons se complaisent aux voisinages funèbres les 



XLIV INTRODUCTION 



plus tristement suggestifs, il n'est que de pérégriner 
dans les pauvres villages de la montagne, à Lanri- 
vain, par exemple, ou à Spézet. Vieux, délabré, la 
toiture crevassée par les vents ou les pluies, le 
charnier semble s'effondrer de la même ruine 
que les ruines humaines qu'il contient ; derrière 
les barreaux de la claire -voie, pêle-mêle avec 
des planches de cercueils, les ossements sont em- 
pilés par monceaux : il arrive qu'ils débordent 
et l'on peut frôler sur l'appui extérieur de la fenê- 
tre des rangées de crânes moussus qui suivent, 
de leurs yeux vides, les allées et les venues des 
passants. 

Comme si ce n'était pas assez de la muette élo- 
quence d'un tel spectacle, la plupart de ces « mai- 
sons des morts » sont agrémentées d'inscriptions 
latines, françaises, bretonnes, ressassant toutes 
le même refrain hallucinant. Memenlo mori, dit 
l'ossuaire de Guimilliau ; Cogita mori — Respice 
finem, répète celui de Lannédern. A Saint-Thé- 
gonnec, on croit s'entendre interpeller par les 
morts eux-mêmes : « C'est une bonne et saincte 
pensée de prier pour les fidèles trépassés — Re- 
quiescant in pace : amen. — Hodie mihi, cras lihi. 
— pécheurs, repantez-vous estants vivants, car, 
à nous, morts, il n'est plus de temps. — Priez pour 
nous trépassés : car, un de ces jours aussi, vous 



INTRODUCTION XLV 



en serez. — Sciez en paix (1). » L'inscription de La 
Martyre, en vers bretons, plus sobre, moins gé- 
missante, a quelque chose de plus âpre aussi et de 
plus véhément ; 

An Maro, an Barn, an Ifern ien 
Pa ho soing den e tle crena. 
Fol eo na preder e speret 
Guelet ez-eo ret deceda. 

La Mort, le Jugement, l'Enfer froid, — quand 
rhomme y songe, il doit trembler. — Fol est celui 
dont l'esprit ne réfléchit pas, — vu qu'il faut dé- 
céder (2). 

Les motifs sculpturaux qui décorent ces édifices 
sont naturellement en harmonie avec leur desti- 
nation. Ce sont des os en croix, des têtes de morts ; 
c'est quelquefois un ange élevant dans ses bras un 
petit personnage nu qui symbolise une âme ; quel- 
quefois un cadavre essayant avec effort de secouer 
les plis de son linceul et de se dégager de la tombe ; 
c'est surtout la figuration de la Mort elle-même, 
sous les traits d'un squelette armé de la lance qui 
lui est également donnée pour attribut dans les 
drames comiques et les mystères bretons. Son 



(1) Sur l'inscription de la crypte de l'ossuaire, voir Le Fureteur 
breton, t. II, p. 178. 

(2) Cf. E. Ernault, Revue celtique, t. XXV, p. 268-271. Cf. Le 
Fureteur breton, t. IV, p. 209. 



XLVI INTRODUCTION 



nom, dans le langage populaire, est VAnkou (le 
Trépas). Certains de ces Ankou de pierre ou de 
bois ont une célébrité régionale : il y a l' Ankou de 
Bulat, celui de Ploumilliau, celui de Cléden-Poher, 
celui de la Roche-Maurice, celui de Landivisiau, 
— et j'en passe. L' Ankou de Ploumilliau a long- 
temps trôné au-dessus de l'autel des morts, dans 
l'église même, et, de toute; les paroisses d'alen" 
tour, les gens le venaient prier, quelques-uns en 
lui apportant des offrandes. Sur le tailloir de granit 
qui surmonte le crâne décharné de l'Ankou de 
Landivisiau, se lit cette ironique épigraphe : « Or 
ça, je suis le parrain — De celui qui fera fin. » 
L'Ankou de La Roche-Maurice, lui, brandissant sa 
lance comme un javelot, a ce cri de menace ou de 
triomphe : « Je vous tue tous ! » 

L'usage est qu'une fois l'an, le soir de la Tous- 
saint, le Breton visite processionnellement les 
charniers où sont entassées les reliques de ses 
ancêtres ; mais il n'est guère de jour dans l'année 
qu'il ne s'agenouille, au cimetière, sur les tombes 
de ses morts les plus récents. Ailleurs, par mesure 
d'hygiène, on tend à éloigner de plus en plus des 
villages les lieux affectés aux sépultures. En Bre- 
tagne, de pareilles entreprises sont regardées 
comme de pures profanations. Exiler les morts du 
voisinage immédiat de l'éghse, n'est-ce pas, en 



INTRODUCTION XLVII 



quelque sorte, les faire mourir deux fois, en les re- 
tranchant de la communion de leurs proches, aux 
faits et gestes desquels on ne doute point qu'ils ne 
continuent de s'intéresser ? Aussi, le cimetière, 
sauf de très rares exceptions, occupe-t-il partout 
le centre de la bourgade. Il en est, à vrai dire, l'é- 
lément essentiel et comme le noyau vital. Les mai- 
sons qui l'entourent ne semblent groupées là que 
pour lui tenir compagnie. D'aucunes font corps 
avec son enclos, et je me souviens d'une salle d'au- 
berge, à Saint-Jean-du-Doigt, dont la table avait 
pour pendant au dehors une dalle funéraire dont 
elle n'était séparée que par le vitrage d'une fenêtre 
ouvrant au ras du sol sacré (1). Cette promiscuité 
quasi perpétuelle de la vie et de la mort est une des 
choses qui frappent le plus en ce pays. 

Il serait mauvais que l'enfant qui vient de naître 
n'eût pas à traverser le cimetière pour aller se 
faire baptiser. Jeune homme, c'est sous les ormes 
ou les ifs du cimetière qu'il donnera rendez-vous, 
après vêpres, à la jeune fille dont il aura « désir », 
et c'est sur le mur du cimetière que sa « douce » 



(1) C'est la maison désignée sous le nom d'hôtel de la Duchesse 
Anne. D'après M. Alb. Clouard {Tro Breiz, p. 384), la petite cha- 
pelle funéraire du cimetière de Saint-Jean-du-Doigt portait au- 
trefois une lanterne que l'on allumait chaque nuit. W. Le Fure- 
leur breton, t. VII, p. 237. 



XLVIIl INTRODUCTION 



attendra, les jours de pardon, qu'il l'invite à la 
promenade ou à la danse. C'est encore des mar- 
ches du cimetière que se font les proclamations, 
les annonces, les bans. Le cimetière est tout en- 
semble une tribune publique et un mail (1). On y 



(1) C'est aussi sur les marches des cimetières que se placent les 
chanteurs ambulants, les dimanche et jours de pardon. Volon- 
tiei-s, du reste, ils s'inspirent du cimetière dans leurs productions 
sur feuilles volantes. Une de leurs chansons les plus répandues en 
pays trégorrois est le Canlic Var ar Bcrejoii (cantique sur les ci- 
metières). « Puisque j'ai un peu de loisir — dit l'auteur de cette 
composition — je vais faire un cantique au cimetière, afin qu'il 
soit plus respecté... Écoutez, mon frère; écoutez, ma sœur... Dans 
le cimetière sont les corps de nos pères et de nos mères, de nos 
frères et de nos sœurs, de nos proches et de nos amis. Écoutez 
donc leur voix plaintive. Vous le pouvez, ne le refusez pas. Faites 
pour eux un bout de prière, pour soulager leur peine et leur an- 
goisse... Quand vous traversez le cimetière, priez pour ceux qui 
sont décédés... Réfléchissez cependant que vous serez comme eux 
sans tarder. Alors, à votre tour, pour obtenir une prière, vous 
souhaiterez de voir des gens passer... Respectez la terre du cime- 
tière : c'est par elle que vous avez passé pour (aller) recevoir le 
baptême, lorsque vous êtes venu en ce monde. Par elle il vous 
faudra passer encore, lorsque vous y serez mis comme les autres... 
Vous qui êtes enclins à la boisson,... quand vous êtes ivres, vous 
traversez le cimetière comme des brutes spns égards,... en jurant, 
en proférant des paroles déshonnêtcs, et cependant, après votre 
trépas, c'est lui qui recevra vos corps. » Le poète-paysan s'atta- 
que ensuite aux propriétaires avares qui voudraient avoir à eux 
seuls toute la terre : « Non, jamais vous ne serez rassasiés de terre 
jusqu'à ce qu'on vous en ait rempli la bouche. Vous ne vous tien- 
drez pour contents que lorsque vous aurez eu votre lot dans le ci- 
metière... Là, vous aurez de la terre sous vous, vous aurez de la 
terre de chaque côté, vous aurez de la terre sur vous. Vous serez 
enveloppés de terre, et ne verrez plus ni soleil ni lune. » Puis vient 
le thème de l'égalité devant la mort : « Au cimetière, il n'y a pas 
de primauté pour les gens de qualité. Le premier que l'on ense- 



INTRODUCTION XLIX 



fréquente par devoir et par goût. Sur la semaine, 
on s'y attarde volontiers en flâneries pieuses, le 
soir, après le travail fini, jusqu'à ce que les der- 
niers tintements de V Angélus aient expiré dans le 
silence. Le dimanche, la population l'envahit. Pour 
les Bretons, en effet, le dimanche est autant le 
jour des morts que le jour de Dieu. Et les fabriques 
paroissiales le savent bien. Le plus clair de leurs 
ressources, elles le doivent aux oboles dominicales 
versées en mémoire des morts. Assistez à une 
messe de village : trois, quatre quêteurs défilent, 
invoquant la générosité des fidèles en faveur de 
telle Notre-Dame ou de tel saint ; c'est à peine s'ils 
recueillent de-ci de-là quelque chétive offrande. 
Mais, derrière ceux-là, voici s'avancer un cin- 



velit est aus^si celui qui a le pas pour entrer au cimetière. La seule 
différence qu'il y ait entre les lieux de sépulture est qu'une place 
est réservée pour enterrer les huguenots et ceux qui se sont donné 
la mort... Par ailleurs, il n'y a point de distinction entre les gens 
de peu et la noblesse. Les tombes des pauvres se reconnaissent 
aux tertres de terre épars dans le cimetière... Des tombes plus 
hautes indiquent au passant où sont enterrés les prêtres. » Rele- 
vons encore ce passage : « Notre corps ne fera qu'un avec la terre 
du cimetière... Quand on exhumera nos ossements, on les jettera 
pêle-mêle dans le cimetière ou dans le charnier, exposés à la pluie 
et au vent. Quelque temps après, on les ramassera de nouveau 
pour leur donner la sépulture définitive... jusqu'au dernier jour du 
monde, jusqu'au jour du Jugement, le jour d'angoisse et d'épou- 
vante. » Ce Canlique des cimetières fait partie de la collection de 
chansons bretonnes sur feuilles volantes imprimée chez Le Gofïic, 
à Lannion. 



INTRODUCTION 



quième solliciteur. Il dit : Ewit an Anaon ! (pour 
les âmes) ; aussitôt le billon de pleuvoir, et souvent 
les menues pièces blanches. Il n'est si pauvre ser- 
vante de ferme ni si misérable gardeur de vaches 
qui ne tienne en réserve son « sou des morts ». 

L'ofïîce terminé, c'est à qui se répandra le plus 
vite parmi les tombes. Sur chaque tertre, sur 
chaque bloc mortuaire s'abat un essaim vivant. 
Et, là, un autre office commence, célébré, cette 
fois, par les croyants eux-mêmes et où il est aisé 
de voir, aux physionomies comme aux attitudes, 
qu'ils apportent ce qu'il y a en eux de plus per- 
sonnel, de plus intime et de plus profond. L'acte 
religieux par excellence, c'est au cimetière que le 
Breton l'accomplit. J'ai connu, à Paris, des familles 
d'ouvriers, d'hommes d'équipe, transplantées de 
Bretagne dans les quartiers de Grenelle ou de Vau- 
girard, qui, lorsqu'elles étaient de quelque loisir, 
s'en allaient, sous prétexte de prendre l'air, rôder 
par les avenues du cimetière Montparnasse. « Ça 
nous rappelle un peu chez nous », disaient-elles. 
A parcourir ces asiles funèbres, elles s'imaginaient 
retrouver leur pays. 

V 

Au fond, toute la conscience de ce peuple est â–  
orientée vers les choses de la mort. Et les idées' 



INTRODUCTION Ll 



qu'il s'en fait, malgré la forte empreinte chré- 
tienne qu'elles ont reçue, ne semblent guère diffé- 
rentes de celles que nous avons signalées chez ses 
ancêtres païens. Pour lui, comme pour les Celtes 
primitifs, la mort est moins un changement de 
condition qu'un voyage, un départ pour un autre 
monde. Et, sans doute, à propos de cet autre monde, 
il prononce bien les mots de paradis, d'enfer, de 
purgatoire ; mais il est visible qu'il ne s'en sert 
que comme d'une langue apprise et que ce qu'il 
aperçoit derrière ces vocables n'a qu'un rapport 
très lointain avec les notions particulières qu'ils 
expriment. 

Pas plus que les Gaulois du temps de Lucain ou 
les Gaëls de la vieille Irlande, les Bretons ne re- 
lèguent les morts dans une patrie distincte de 
celle des vivants. On retrouve, en effet, chez eux, 
très reconnaissables encore sous des modifications 
de détail, les vestiges de la double tradition irlan- 
daise qui voit dans l'autre monde tantôt une ré- 
gion souterraine, tantôt une région marine. La 
première est figurée, en Bretagne, par le Yeun 
Elez où les morts s'engouffrent dans les entrailles 
du sol, par un trou vaseux, le Youdic ; la seconde 
est figurée par un îlot rocheux, le Tévennec, au 
large de la Pointe du Raz. Comme dans le récit 
de Procope, les morts y sont conduits en barque, 



LU INTRODUCTION 



nuitamment. Ailleurs, au mythe de l'île on sub- 
stitue celui de la ville engloutie. C'est ce qui arrive 
en particulier sur toute la côte du Trégor. Là dort 
sous les eaux une terre immense dont les chape- 
lets d'îles égrenés le long du littoral sont les dé- 
bris encore subsistants. Une ville merveilleuse la 
couvrait de ses jardins, de ses rues, de ses por- 
tiques, de ses églises et de ses palais. C'était Ker-Is. 
Dans les beaux soirs d'été, quand les vents s'as- 
soupissent et que la mer est calme, on entend la 
sonnerie de ses cloches. Car, surprise en pleine vie, 
en pleine activité, par un cataclysme soudain, elle 
continue de vivre d'une vie mystérieuse, d'une vie 
enchantée. Ceux qui l'habitent pourraient dire, 
au rebours des trois hommes rouges de la légende 
irlandaise : « Bien que nous soyons morts, nous 
sommes vivants. » Ce n'est, du reste, pas le seul 
trait par où elle rappelle le fabuleux pays des sidhe. 
Avant le châtiment qui la frappe — et qui est 
une fiction chrétienne — elle apparaît, elle aussi, 
comme la contrée de la joie. Tous les jours, toutes 
les nuits, ce ne sont que Hesses, ripailles et volup- 
tés. Comme Tethra, le roi de Mag-Mell, Grallon, 
le roi de Ker-Is, prêche d'exemple à ses sujets. Et, 
dans Ahès ou Dahut, sa fille, qui ne reconnaîtrait 
la sœur bretonne de Fand, à sa flottante chevelure 
d'or, à sa beauté sans pareille, aux prestiges de sa 



INTRODUCTION LUI 



jeunesse, au charme irrésistible de sa voix ? Ainsi 
que Fand, Dahut recherche les fils des hommes ; 
ainsi que Fand, elle est experte aux maléfices d'a- 
mour, et les cœurs sont aussi dociles à son appel 
qu'à l'appel de Fand les cœurs d'un Cûchulainn 
ou d'un Condlé. Joignez que la même incertitude 
plane sur la ville sous-marine que sur la terre « des 
vivants ». Est-elle un séjour élyséen ou simplement 
une cité de féerie ? On ne saurait le dire au juste. 
Non pas que des gens de ce monde ne l'aient visi- 
tée ; il en est d'elle, sur ce point encore, comme de 
Mag-Mell, et il n'est pas nécessaire d'être sorti de 
cette vie pour y avoir accès. D'aucuns ont donc 
franchi ses portes et causé avec ses habitants. Mais 
leurs témoignages ne nous apprennent rien de pré- 
cis sur les êtres qu'ils ont rencontrés : on se de- 
mande s'il s'agit de morts véritables ou si ce ne se- 
raient pas plutôt des victimes analogues à celles 
des sidhe, que des sortilèges magiques retiendraient 
captives au fond des eaux. Les deux conceptions 
se mêlent et se pénètrent si étroitement qu'il est 
bien difficile de les débrouiller. 

En Bretagne comme en Irlande, la confusion 
s'est produite de bonne heure entre les person- 
nages purement fantastiques et les fantômes. C'est 
ainsi que les formes redoutables, primitivement 
engendrées par la peur des ténèbres, sont, à la 



LIV INTRODUCTION 



longue, devenues des morts. Les kannerezed-noz 
(lavandières de nuit) qui, d'abord ont dû être des 
fées des eaux, passent aujourd'hui pour tordre le 
linge des morts, sur la berge des étangs ou la mar- 
gelle des fontaines, au creux des vallons déserts. 
Le hopper-noz (crieur de nuit), le huguel-noz (en- 
fant ou pâtre de la nuit) et, de façon générale, tous 
les Esprits de l'ombre, à mesure que s'obscurcis- 
sait dans la croyance populaire la notion de leur 
caractère antérieur, ont été rangés de même parmi 
les revenants. A titre de revenants anonymes, tou- 
tefois, et sans autres attributions définies que 
d'être de mystérieux semeurs d'épouvante. Par là, 
peut-être, restent-ils vaguement distincts des morts 
proprement dits. 

Ces derniers continuent, en effet, pour la plu- 
part, de faire dans l'autre monde ce qu'ils faisaient 
dans celui-ci. Et, de tous les rapprochements qui 
s'imposent entre la légende bretonne et l'ancienne 
conception celtique, ce n'est pas ici sans doute le 
moins significatif. Le trépas ne change rien à la 
condition de l'homme. Le mort est « parti », mais 
la vie qu'il mène dans sa nouvelle résidence est 
identique à son existence d'autrefois. Comme le 
Celte des âges épiques était assuré de retrouver 
sur l'autre rive son harnais de guerre et ses armes, 
ainsi le Breton de nos jours est censé reprendre 



INTRODUCTION LV 



« là-bas » ses outils et ses habitudes. Les bouti- 
quiers de Ker-Is n'ont pas cessé d'offrir aux cha- 
lands leurs étoffes, ni les maraîchers leurs légumes. 
Ailleurs, nous voyons le fantôme d'un laboureur 
pousser la charrue, ou bien c'est le rouet d'un vieux 
fileur d etoupes qui se fait entendre, après sa mort, 
aussi obstiné que de son vivant. Ces êtres d'outre- 
tombe sont désignés par un nom collectif : ann 
Anaon, les Ames. Mais ces âmes n'apparaissent 
point séparées de leurs corps. Le défunt garde sa 
forme matérielle, son extérieur physique, tous ses 
traits. Il garde aussi son vêtement coutumier ; il 
[porte la même veste de travail, le même feutre à 
[larges bords qu'on lui a connus quand il était de 
[ce monde. Et ses sentiments non plus, ni ses goûts, 
[ni ses préoccupations, ni ses intérêts ne sont deve- 
inus autres. Les idées chrétiennes n'ont pu entamer 
^sur ce point la vieille croyance primitive. Le mort 
: a ses sympathies et ses aversions, ses amours et ses 
haines. Un manque d'égards le met hors de lui ; si 
on lui fait du tort, ri se venge. Son âpreté paysanne 
ne l'abandonne pas, ni davantage, il est vrai, le 
souvenir des dettes qu'il a laissées impayées et dont, 
au reste, il ne s'acquitte pas moins religieusement 
que ne faisait le Celte du temps des druides. Comme 
^'de son vivant, il se passionne, fermier, pour son 
champ, pêcheur, pour sa barque et pour ses filets. 



LVI INTRODUCTION 



Sa maison, il la hante presque autant que par le 
passé. Il revient s'asseoir dans l'âtre, chauffer ses 
pieds à la braise, converser avec les servantes, sur- 
veiller le train des gens et celui des choses. 

Il revient, ai-je dit ? L expression est impropre. 
Ce ne sont point là des revenants, puisque, à parler 
exactement, ils ne se sont point éloignés, ou si 
peu ! On n'a pas plus tôt cloué le cadavre dans sa 
bière qu'on le rencontre, la minute d'après, adossé à 
la barrière de son courtil. Si la mort est un voyage, 
le retour, en tout cas, suit de bien près le départ. 
Peut-être est-ce au mode chrétien de sépulture 
qu'il faut attribuer cette déformation de l'ancien 
mythe. La création des cimetières a dû suggérer 
l'idée que l'autre monde commençait au seuil de la 
fosse: il n'a donc pas été localisé dans une région 
déterminée, spéciale, isolée par des montagnes ou 
par la mer. Le Ycun Elcz s'est vu dépouiller ainsi 
d'une partie de son prestige : on a continué d'y ache- 
miner les âmes, mais seulement les âmes inquiètes, 
dangereuses, celles qu'on ne peut faire tenir en 
repos que là. De même pour le rocher de Tévennec 
et les autres élysces maritimes : on n'y a plus logé 
que les mânes inapaisés des morts de la mer dont 
nul enclos de terre bénite n'a recueilH les restes. 

Le surplus — c'est-à-dire l'immense majorité 
des morts — on ne se les représente plus accoin- 



INTRODUCTION LVII 



plissant ces lointaines équipées funèbres. Il semble 
qu'en entrant dans la tombe, ils entrent du même 
coup dans l'autre vie. Ils revivent donc, en défini- 
tive, aux lieux mêmes où ils ont toujours vécu. Le 
séjour des morts se confond avec celui des vivants. 
Il n'est plus ici ou là, dans tel canton terrestre ou 
dans tel îlot marin : il est partout ; il s'étend aussi 
loin que s'étend la Bretagne, et c'est le pays bre- 
ton tout entier qui devient, à la lettre, le « pays des 
morts ». Les légendes le montrent expressément 
Invisibles le jour, mais non absentes, les âmes, dès, 
le coucher du soleil, envahissent les champs, les 
landes, les chemins, pour vaquer à leurs silencieuses 
besognes. Elles sont aussi nombreuses, aussi pres- 
sées « que les brins d'herbe d'une prairie ou les 
grains de sable de la grève ». Elles devisent entre 
elles dans le frisson des feuillages et le murmure du 
vent. Elles rôdent autour des maisons, elles y pé- 
nètrent, elles s'y installent jusqu'au premier chant 
du coq. Longtemps ce fut un usage en Bretagne 
de ne point verrouiller les portes la nuit en pré- 
vision de la venue possible des morts (1). Aujour- 
d'hui encore, on a soin de couvrir de cendre la 



(1) M. Perdrizet {Bévue des études anciennes, t. VII, p. 30-32) 
explique par cette coutume l'habitude des anciens Celtes de ne 
point fermer la porte de leur maison, que nous rapporte Nicolas 
de Damas (chez Stobée, xliv, 41),sans doute d'après Poseidônios 



LVIII INTRODUCTION 



braise de l'âtre, pour qu'ils soient assurés de trou- 
ver du feu à toute heure. Et les aliments qu'on dis- 
pose ou qu'on laisse sur la table, le soir de certaines 
fêtes, répondent à la même préoccupation. Par une 
espèce d'accord tacite, il est entendu que la terre 
appartient, le jour, aux vivants, la nuit, aux morts. 
Et le pacte veul:, être respecté de part et d'autre. 
Le vivant qui le rompt s'expose à de fâcheuses 
rencontres, susceptibles d'entraîner les plus fu- 
nestes conséquences. Mais le mort, de son côté, 
ne peut l'enfreindre sans dommage : lequel ? On 
ne nous le dit pas de façon explicite. Mais nous 
voyons constamment les âmes errantes trembler 
d'être surprises par le jour. Une puissance supé- 
rieure — celle de Dieu, déclarera le christianisme 
— les contraint de regagner, souvent à regret, les 
résidences diurnes qui leur sont assignées. 

Serait-ce qu'il a existé, dans la conception popu- 
laire primitive, une sorte d'organisation hiérar- 
chique et de police régulière du peuple de VAnaon ? 
Plusieurs indices tendraient à le faire croire. L'un 
des plus caractéristiques est le personnage de VAn- 
kou. Son multiple rôle prête à des hypothèses fort 
diverses. Il se peut qu'il ait été, à l'origine, soit le 
similaire de ce Dispater dont les Gaulois de César 
se proclamaient descendus, soit un de ces dieux, 
un de ces « rois » des morts, que les traditions irlan- 



INTRODUCTION LIX 



daises font trôner au pays des sidhe. « Salut, La- 
braid, rapide manieur d'épée ! » chante un poème 
du cycle d'Ulster. « Il hache les boucliers, il dis- 
perse les javelots, il blesse les corps, il tue les 
hommes libres ; il recherche les carnages, il y est 
très beau ; il anéantit les armées ; il disperse les 
trésors. toi qui attaques les guerriers, salut, La- 
braid (1) ! » On retrouve comme un écho de ces 
strophes farouches dans la ballade bretonne qui 
exalte l'omnipotence de l'Ankou. De même que 
les rois de Mag-Mell, l'Ankou voyage sur un char, 
un. char qui ne rappelle guère, il est vrai, les bril- 
lantes descriptions de l'épopée gaélique, mais qui, 
pour grinçants que soient ses essieux, n'en répand 
pas moins la terreur et la dévastation sur son pas- 
sage. Par tous ces traits, l'Ankou fait évidemment 
penser à quelque antique divinité de la mort. Il en 
a d'autres, par contre, qui semblent provenir d'une 
conception très différente. Parfois, en effet, il nous 
est représenté comme une espèce d'administrateur, 
préposé à la garde et à la surveillance des choses 
d'outre-tombe. « C'est lui le maire des morts », me 
disait un jour un paysan. Dans cette conception, 
chaque paroisse a son Ankou. Cet Ankou local est 



(1) H. d'Arbois de Jubainville, L'épopée céllique en Irlande, 
p. 185-186. 



LX INTRODUCTION 



pris dans le commun des morts et sa charge n'est 
que temporaire : elle revient de droit au dernier 
défunt de l'année, lequel en est investi jusqu'à la 
fin de l'année suivante. Peut-être, comme l'a in- 
sinué Marinier (1), faut-il voir ici la survivance 
lointaine d'un ancien culte ancestral : l'Ankou de 
chaque village aurait été, aux temps reculés, le 
chef le plus récemment mort ; puis, l'organi- 
sation par clans et le culte des ancêtres ayant 
tous deux disparu, la croyance populaire aurait 
attribué à n'importe quel mort, pourvu qu'il fût 
le plus récent, les prérogatives du chef jadis 
adoré. 

Quoi qu'il en soit de la valeur ou de l'inanité 
de ces conjectures, ce qu'on ne saurait nier, c'est 
que la religion de la mort, si chère à la conscience 
celtique, a conservé des racines singulièrement 
vivaces et profondes dans l'âme du peuple breton. 
Si elle n'est pas toute sa religion, comme on serait 
presque tenté de le soutenir, du moins en est-elle 
la trame la plus résistante et le fond le plus per- 
manent. Le christianisme n'a pu que consacrer ce 
qu'il était impuissant à détruire. Et ainsi s'est per- 
pétué jusqu'à nos jours l'anachronisme d'une race 



(1) La légende de la Morl en Basse-Brelagne, l'« édition, p. xlix- 
Lii ; ci-après, t. II, appendice. 



INTRODUCTION LXI 



ne vivant que de ses morts, et avec ses morts, goû- 
tant leur commerce tout en le redoutant, et fai- 
sant d'eux, de leurs gestes, de leurs démarches, de 
leurs joies ou de leurs tristesses, de leurs regrets 
ou de leurs désirs, je ne dis pas seulement sa pensée 
constante, mais son entretien éternel. 



VI 



Entrez sous le premier chaume venu, par une 
de ces soirées d'hiver qui, créant au Breton des 
loisirs forcés, l'arrachent à sa taciturnité habi- 
tuelle et lui fournissent l'occasion d'épancher le 
trop-plein de ses rêves. La famille, à qui se sont 
jointes quelques personnes du voisinage, est ras- 
semblée dans la pièce principale — souvent la pièce 
unique — servant à la fois de cuisine, de salle à 
manger et même de dortoir, comme en témoignent 
les grands lits-clos à devants de chêne sculpté, qui 
se font face de chaque côté de l'âtre et auxquels 
est adossé, en guise de marchepied, un long coffre 
de bois, destiné aussi à tenir lieu de siège, le banc- 
tossel. Les hommes prennent place sur ces bancs 
ou dans les fauteuils primitifs — des troncs d'ar- 
bres façonnés à coups de hache — qui occupent 
à demeure les deux encoignures profondes du 



LXII INTRODUCTION 



Vaste foyer. D'aucuns éfibrent du chanvre (1), 
d'autres tressent des cordonnets de paille pour les 
paniers ou pour les ruches, la plupart se délectent 
à fumer en paix de minuscules pipes en terre noire 
qui pendent à leurs lèvres, le fourneau renversé. 
Un peu à l'écart du groupe masculin s'installe la 
partie féminine de l'assistance. Ainsi le veut l'éti- 
quette bretonne : le haut-bout de la maison appar- 
tient, de par l'antique préjugé social, au sexe fort ; 
le bas-bout est le lot des femmes. Celles-ci trico- 
tent, filent, cardent. Au ronronnement monotone 
des rouets se mêlent le cliquetis léger des aiguilles 
et le rude grincement des peignes. Dans l'âtre, le 
feu flambe d'un éclat vif ou brûle d'une douce 
clarté, selon qu'il est d'ajonc sec ou de mottes. Une 
mince chandelle de résine fixée à une pince de fer 
complète le décor : la lumière inégale qu'elle pro- 
jette n'a guère d'autre effet que de balancer les 
masses d'ombre à son vacillement fumeux. 

Maintenant, écoutez la conversation. Tout d'a- 
bord, elle ne roule que sur l,es menus faits de la 
journée. Les hommes parlent de leurs travaux : 
on a ensemencé tel champ, défoncé telle friche, 
empierré tel chemin. Les femmes échangent les 



(1) Rhys signale à Llanaelhaearn des veillées analogues que ; 
l'on appelle pilnas, où l'on raconte des histoires en apprêtant du 
chanvre et en cardant de la laine [Cellic folklore, p. 215). ji 






INTRODUCTION LXIII 



commentaires les plus divers sur la quantité de 
lait donnée par les vaches, sur le sermon entendu 
le dimanche d'avant, à la grand'messe, sur le 
cours du beurre au marché, sur la petite chroni- 
que scandaleuse du village et le dernier racontar 
local. Ce sont des sujets vite épuisés. Quelqu'un 
dit : « Hé, les filles ! si vous chantiez un sône !... » 
Ou bien c'est une « histoire » que l'on souhaite 
d'ouïr, une de ces innombrables histoires d'aven- 
tures et de merveilles dont Luzel a recueilli avec 
une conscience si admirable les types les plus im- 
portants. Au dehors, cependant, la nuit se fait plus 
lourde et plus compacte, et son oppression mélan- 
colique semble gagner peu à peu les âmes elles- 
mêmes, à l'intérieur de l'humble logis. Les propos 
s'espacent : il y a de grands interv^alles de silence 
vaguement inquiet. Qu'à ce moment une boufîée 
de vent ébranle la vitre, que la flamme agonisante 
ait un brusque sursaut, que la corde d'un rouet 
vienne à se rompre, ou que la nappe qui enveloppe 
le pain sur la table frémisse à quelque souffle d'air, 
c'est assez pour communiquer à tous ces hommes, 
à toutes ces femmes, le sentiment délicieux et poi- 
gnant à la fois de la confuse présence de VAnaon. 
Et, comme à un signal attendu, les voilà partis sur 
le chapitre, l'inévitable, le passionnant chapitre 
de la mort et des morts. Plus n'est besoin désor- 



LXIV INTRODUCTION 



mais de stimuler les mémoires ni les langues. Les 
propos se croisent, les récits succèdent aux récits, 
et avec quelle ferveur pénétrante ! avec quelle re- 
ligieuse gravité ! 

Parmi les gens assemblés là, il n'en est pas un, 
depuis l'aïeul quasi centenaire jusqu'au plus petit 
pâtre, qui n'ait eu quelque mystérieuse révélation 
des êtres ou des choses d'outre-tombe. Et cela n'a 
rien d'étonnant, si l'on songe qu'ils en sont encore 
à cet état d'esprit où l'événement le plus simple 
de la vie courante veut être expliqué par des rai- 
sons d'ordre surnaturel. La plupart de ces « lé- 
gendes de la mort » ne sont, en effet, que des in- 
cidents réels, voire banaux, qu'une imagination 
prévenue a interprétés dans le sens de ses désirs 
ou de ses craintes. Un paysan breton s'est-il laissé 
surprendre aux champs par le crépuscule ? Il se 
hâte vers sa demeure, déjà troublé à l'idée de 
quelque funèbre rencontre possible. En avant de 
lui, cependant, chemine un de ses pareils. A priori, 
il décide qu'étant donnée l'heure tardive ce ne peut 
être un vivant, et il ralentit sa marche pour n'a- 
voir point à le dépasser. Mais, tout en se tenant à 
distance respectueuse, il ne le quitte pas du regard. 
Et voici qu'à la taille, à l'allure, aux vêtements, il 
croit reconnaître tel de ses voisins qu'il enterra 
l'autre jour. Il croit? Non. C'est chez lui une con-» 



INTRODUCTION LXV 



viction immédiate, une certitude absolue. Aussi, 
dès que le fantôme a disparu (entendez : dès que le 
passant a tourné dans un sentier de traverse), lui, 
le paysan, il prend sa course, arrive chez lui hors 
d'haleine et, aux questions de sa femme, de ses en- 
fants épouvantés, répond qu'il vient de faire route 
avec leur voisin mort. La légende est créée. Le len- 
demain, on la colporte de seuil en seuil dans tout 
le village, non sans l'agrémenter de détails nou- 
veaux. L'hiver d'après, elle est au répertoire des 
veillées, qui lui impose une sorte de consécration 
définitive, en la dramatisant. 

Les Bretons excellent, en effet, dans ce genre de 
récits. Comme il n'y a pas de sujet qui les captive 
davantage, il n'y en a pas non plus où ils dé- 
ploient des ressources plus riches et plus variées. 
Ils y mettent, semble-t-il, le tout d'eux-mêmes. Et 
ce tout n'est pas rien, s'il est exact que peu de 
races ont eu une manière plus originale de sentir 
et de penser. « Comparée à l'imagination classique, 
dit Renan, l'imagination celtique est vraiment l'in- 
fini comparé au fini (1). » Le certain, c'est qu'on ne 
saurait vivre longtemps avec le peuple breton sans 
être frappé de ce qu'il a dans l'âme de fin, de rare, 
et parfois d'exquis. Ses chants, du reste, sont là 



(1) Essais de morale el de critique, p. 386. 



LXVI INTRODUCTION 



pour en témoigner. Une poésie d'essence peu com- 
mune s'y révèle, délicatement nuancée dans les 
Soniou, pleine d'accent et de sobre énergie dans les 
Gwerziou. Et ce qui n'est pas moins remarquable, 
c'est l'art inconscient et tout spontané avec lequel 
ce peuple sans culture s'entend à traduire ses émo- 
tions et ses rêves. Comme il est né poète, il est né 
conteur. Il a le sens instinctif de la composition ; 
il a surtout le don inné du mouvement, du pitto- 
resque, de la couleur. Ainsi s'expliquent la forme 
et le ton, en quelque sorte littéraires, de ces lé- 
gendes. Ce sont autant de petits drames que sou- 
vent le conteur a vécus lui-même, qui le touchent, 
en tout cas, au plus vif de son être, et auxquels il 
imprime dès lors le timbre et, si j'ose dire, le frisson 
de sa personnalité. Par là ces récits funèbres se dis- 
tinguent des contes mythologiques. Le conte est 
impersonnel ; il vient de loin ; il a traversé les es- 
paces et les durées ; il parle de pays étranges, de 
héros fictifs, d'aventures extraordinaires dont on 
se divertit sans trop y croire ; on se le répète d'âge 
en âge, sans en changer la substance ni môme les 
termes, un peu comme une leçon : il a quelque 
chose d'absolu et de définitif. La légende, au con- 
traire, est un produit local : on l'a vue germer, 
croître, s'épanouir. Elle est perpétuellement en 
voie de formation et de transformation : elle est 



INTRODUCTION LXVII 



vivante. Les acteurs qu'elle met en scène, chacun 
les connaît ou les a connus. Ce sont des gens du 
canton, de la paroisse, ce sont vos proches, c'est 
vous-mêmes. Ce qui leur arrive peut arriver à n'im- 
porte qui, et dans les mêmes circonstances, et dans 
les mêmes lieux. Car le cadre aussi est réel : vous 
l'avez sous les yeux, à votre porte. C'est le chemin 
creux où vous avez passé cinquante fois, c'est la 
ïande dont vous voyez d'ici mou'omier les ajoncs, 
c'est le cimetière enfoui là-bas sous la sombre ver- 
dure des grands ifs, c'est la mer, cet autre cime- 
tière sans épitaphes et sans croix, que si lamenta- 
blement vous entendez gémir. Pour atteindre à une 
espèce de grandeur tragique, le conteur de légendes 
n'a donc qu'à se livrer en toute simplicité d'âme 
aux fortes impressions qu'il a le premier reçues des 
choses qu'il raconte : sans le vouloir et sans le sa- 
voir, il crée de la beauté. 

J'ai tâché qu'un peu de l'âpre saveur de ces ré- 
cits demeurât sensible dans les versions que j'en 
donne. Je ne me flatte point d'y être parvenu. Du 
moins me suis-je appliqué, même au risque de pa- 
raître incorrect et barbare, à serrer d'aussi près 
qu'il m'était possible le texte breton. Car c'est en 
breton que presque tous ces documents ont d'a- 
bord été rédiges, et, sauf quelques indications de 
rites ou de croyances dues à l'entremise de cor- 



LXVIII INTRODUCTION 



respondants sûrs (1), ils ont tous été recueillis par 
moi, directement, sous la dictée des conteuses ou 
des conteurs. Pendant près de quinze années con- 
sécutives, je n'ai guère cessé, je puis le dire, de 
solliciter la mémoire populaire, parcourant à ce 
dessein toute la Bretagne, le Morbihan seul mis à 
part dont les dialectes m'étaient moins familiers. 
Des autres régions armoricaines, Goëlo, Trégor, 
Léon, Haute et Basse Cornouailles, il n'y en a pas 
une oii je n'aie promené mes recherches. Et, si je 
ne le laisse point ignorer, c'est sans doute pour 
que l'on soit renseigné sur la provenance multiple 
de ces légendes, mais c'est aussi parce que j'ai 
conservé de ces pérégrinations un souvenir dont 
le temps n'a point affaibli la douceur. Je revois les 
scènes et les villages : c'est tantôt un intérieur de 
sabotiers, dans l'Argoat, avec l'âtre primitif au 



(1) Les membres de rensei^cinent primaire m'ont été d'un 
grand secours, et notamment MM. Labous, instituteur à Bénodet, 
Madeleneau, instituteur à Tréflcz, Cliarlos I.e Bras, instituteur à 
Cléder, Joseph Le Bras, instituteur à Cliâteauneuf, puis à Pont- 
l'Abbé. Je dois également une mention spéciale à plusieurs de 
mes anciens élèves du lycée de Quimper, MM. Le Corre, Barré, 
Créac'h, Guérin, Prigent, d'autres encore, et je ne saurais non 
plus omettre toutes les facilités que m'ont fournies dans ma tâche 
le docteur Colin, de Quimper, et mon beau-frère, le docteur Her- 
land, de Rosporden. J'aurais voulu pouvoir nommer de même les 
membres du clergé qui se sont intéressés à mon enquête. Si je 
tais leurs noms pour leur obéir, j'entends, du moins, ne pas leur 
taire ma reconnaissance. 



INTRODUCTION LXIX 



centre de la hutte et, dans le trou du toit, un pan 
de ciel nocturne où les astres brillaient ; — tantôt 
la chambre de veille, au phare de l'île de Sein, le 
gardien de service assis à son banc de quart et les 
réflecteurs de la lanterne balayant de leurs feux 
paisibles la mer démontée ; — tantôt la misérable 
auberge de Corn-Cam, perdue dans les funèbres 
soUtudes du Ménez-Mikêl, gîte précaire de rouliers 
en détresse qui, faute de lits, s'allongeaient sur le 
sol de terre battue pour dormir ; — tantôt... Mais 
je n'en finirais pas d'évoquer les hospitalités peu 
banales qu'il me fut souvent donné de connaître. 
D'aucune d'elles je ne m'en allais les mains vides. 
Que les humbles qui m'y firent accueil trouvent 
ici l'expression de ma gratitude ! Nombre d'entre 
eux savent maintenant de science certaine ce qu'il 
y a de vrai dans ces fictions de la mort dont nous 
devisâmes ensemble, dans nos rencontres passées. 
Quelques parcelles de leur pensée resteront du 
moins mêlées à ce livre qui est un peu comme leur 
testament. 

Si j'ai fait en sorte d'étendre mes investigations 
à toutes les contrées bretonnes dont les parlers 
m'étaient accessibles, il y a cependant des cantons 
où j'ai plus particulièrement séjourné et qui m'ont 
fourni la contribution la plus importante. Car il 
en est de la mémoire de nos paysans comme des 



LXX INTRODUCTION 



bahuts qui ornent leurs fermes : elle est comble 
de choses, mais lente à s'ouvrir. Ce n'est que par 
une série de pesées régulières, en quelque sorte, 
que l'on arrive à forcer ses secrets et à lui arracher 
bribe à bribe ce qu'elle contient. Ce travail de 
patience veut des jours et des mois. Un des points 
de la Bretagne où j'ai pu le pratiquer avec le plus 
de fruit est le Port-Blanc, comme on aura l'occa- 
sion d'en juger par la fréquence avec laquelle ce 
nom revient aux pages de ces deux volumes. Pour 
donner une idée de la méthode que j'ai suivie, je 
ne saurais mieux faire, je crois, que de montrer 
comment je procédai dans ce milieu restreint. 

Le Port-Blanc est un petit hameau marin dépen- 
dant de la commune de Penvénan, à quelque dix 
kilomètres de Tréguier, sur la Manche. Comme la 
station gauloise dont parle Procope, il est habité 
par une population de pêcheurs qui vivent autant 
de la culture de leurs champs que du produit de 
leurs barques. Ils en vivent, du reste, assez mal, 
le sol étant plutôt avare et la côte médiocrement 
poissonneuse. Aussi beaucoup s'embauchent-ils, 
à l'issue de l'hiver, pour la dure pêche polaire dans 
les mers d'Islande : ils n'en reviennent guère plus 
riches, hélas !... quand ils en reviennent. D'autres 
vont se louer à Jersey, pour la récolte des pommes 
de terre. Ceux qui répugnent à s'expatrier se 



INTRODUCTION LXXI 



créent des industries supplémentaires afin d'ajou- 
ter à leur maigre gain. Ils taillent de la pierre, par 
exemple, dans les vastes éboulis de roches dont 
ces parages sont semés ; ou bien ils s'emploient à 
la cueillette d'une espèce recherchée de varech 
qu'ils vendent aux pharmaciens ; ou encore ils 
ramassent le goémon, le fanent, le brûlent pour 
en faire de la soude. Mais surtout, ils quêtent les 
épaves le long des grèves, à la marée de nuit, 
quand les douaniers de guet sont hors d'état de 
les surprendre. En dépit de ces « mille métiers », 
comme ils disent, leur sort est précaire. Ils ne s'en 
plaignent pourtant pas. Ils ont dans le sang le bel 
optimisme de leur race. Chez ceux que la terrible 
plaie bretonne, l'alcool, n'a point abrutis, la phy- 
sionomie est gaie, ouverte, avenante. Il n'est pas 
de réalité douloureuse dont ils ne se consolent par 
des rêves. Ils aiment les chimères. Dans leurs chau- 
mières basses, devant les maigres feux de brande, 
ils se récitent ou se font lire des scènes extraites 
d'anciens romans de chevalerie accommodés en 
drames naïfs. Ils chantent volontiers et, lorsqu'ils 
se sentent en confiance, se plaisent aux longues 
causeries. 

Le meilleur de mon adolescence s'est écoulé 
parmi eux. Plus tard, j'ai contracté l'habitude, qui 
m'est chère, de passer mes vacances au Port-Blanc. 



LXXII INTRODUCTION 



Ma maisonnette d'été voisine avec leurs logis. Me 
connaissant de vieille date, ils me traitent comme 
un des leurs. Lorsque j'entrepris d'explorer le 
champ des légendes funèbres de la Bretagne — le 
seul que mon regretté maître, M. Luzel, eût laissé 
à peu près intact — la région du Port-Blanc fut 
une de celles où je poussai les premières pointes. 
Tout d'abord, je dois l'avouer, les résultats furent 
pauvres. Les gens, interrogés séparément, ne 
savaient rien ou ne voulaient rien livrer. « Nous 
verrons, me disaient-ils, nous réfléchirons. Il faut 
du temps pour se rappeler. » Dans l'été de 1891, 
je pris le parti de les réunir chez moi. Je les invitai 
par groupes à venir « causer », le samedi soir, la 
semaine finie. Au début, ils se montrèrent hési- 
tants. Puis la cordialité, la simplicité de l'accueil 
les ayant mis à l'aise, les premiers qui s'étaient 
risqués en amenèrent d'autres. Bientôt ce fut à 
qui s'empresserait. Pour qu'ils se sentissent moins 
dépaysés, nos assises se tenaient dans la cuisine. 
Chacun s'installait où il trouvait place. Ma femme 
servait du cidre aux hommes, du café aux com- 
mères. Il y avait une large provision de tabac en 
poudre pour les priseuses, et les fumeurs non plus 
n'étaient pas oubliés, ni davantage les chiqueurs. 
Ponctuellement, sur le coup de huit heures, huit 
heures et demie, nous entendions dans les petits 



INTRODUCTION LXXIII 



chemins caillouteux du village retentir le bruit de 
sabots qui nous annonçait nos hôtes. Ils entraient, 
saluaient dès le seuil la « maisonnée » avec une 
poHtesse sans humilité qui est de tradition dans la 
race, et la veillée estivale commençait toutes fe- 
nêtres ouvertes sur la mer et sur la nuit. 

J'eus cependant à vaincre encore plus d'une 
résistance pour entraîner les conversations sur le 
terrain souhaité. On se demandait quel genre d'in- 
térêt je portais à ces croyances et si mes questions 
n'étaient pas inspirées par une curiosité impie. 
« Ce n'est pas au moins pour tourner en dérision 
nos histoires, monsieur ? Les morts n'aiment pas 
la plaisanterie et nous ne nous soucions pas d'atti- 
rer leur courroux ! » Je dus faire appel à toute la 
force de persuasion dont j'étais capable pour rassu- 
rer leurs scrupules. Ma prétention de consigner par 
écrit les légendes qui m'étaient contées engendra 
de nouvelles craintes dans l'esprit timoré des 
femmes. Lorsque je voulus prendre la plume, je 
vis leurs fronts se rembrunir et leurs lèvres se 
pincer. Elles avaient peur qu'il n'y eût là quelque 
sacrilège. Plusieurs hochèrent la tête, en murmu- 
rant : « Si les prêtres le savent, ils nous refuseront 
nos Pâques. » Heureusement que les hommes, en 
ce pays trégorrois, sont de tempérament assez 
frondeur. Leurs moqueries triomphèrent des ap- 



LXXIV INTRODUCTION 



préhensions, d'ailleurs injustifiées, de leurs com- 
pagnes, et j'eus enfin cause gagnée. 

Ce furent de mémorables soirées auxquelles je 
ne repense jamais sans un vif sentiment de plaisir. 
Tandis que je feuilletais ces âmes primitives, il 
me semblait communier avec le génie profond de 
leur race. Pour mettre en train mon monde, c'était, 
à l'ordinaire, moi qui donnais le branle. J'entamais 
le récit de quelque épisode recueilli en d'autres 
régions. Et, dans le rond de clarté de la lampe, je 
voyais soudain toutes les têtes se pencher, les 
physionomies s'animer, les traits se tendre. Tout 
en parlant, j'assistais au travail de résurrection 
que chacune de mes phrases provoquait dans ces 
obscurs cerveaux peuplés de vastes souvenirs. Il 
était rare qu'on me laissât terminer sans m'inter- 
rompre. Nanti, n'è kel ével-sé ! (Non, ce n'est pas 
comme cela), s'écriait quelqu'un ; aman vé larel a 
fesson ail (ici, l'on conte la chose de façon diffé- 
rente). On devine avec quelle hâte je lui passais la 
parole et, de conteur, me faisais scribe. Je n'avais 
plus qu'à crisper mes doigts sur la plume, doré- 
navant. Une émulation contagieuse enfiévrait peu 
à peu l'assemblée. De tous les coins de la pièce, 
des voix s'élevaient, réclamant leur tour. J'étais 
souvent obligé de contenir les impatiences et de 
modérer les ardeurs. Mais, sitôt que j'avais dit : 



I 



INTRODUCTION LXXV 



« à VOUS, un tel », le silence se rétablissait instan- 
tanément ; les corps se figeaient en une immobi- 
lité hiératique, le buste incliné, les mains aux ge- 
noux ; on entendait, à la lettre, voleter au-dessus 
de la lampe les papillons de nuit que sa lumière 
fascinait Et quelle pâleur subite sur toutes les 
faces, quand, aux endroits pathétiques, le narra- 
teur baissait involontairement le ton, en ralentis- 
sant son débit, comme épouvanté lui-même des 
mystères qu'il allait révéler ! 

Deux ou trois des habitués de ces réunions 
étaient vraiment des conteurs émérites. La grandi- 
loquence de Laur Mainguy, par exemple, n'avait 
d'égale que la verve rude et sobre de Jean-Marie 
Toulouzan. L'un est un vieux tailleur de pierres, 
à demi aveugle ; l'autre, un ancien pêcheur d'Is- 
lande, retraité de la mer. Tous deux maniaient 
leur langue avec une admirable maîtrise. Les con- 
teuses, toutefois, étaient peut-être encore supé- 
rieures aux conteurs le^ plus distingués. Il y en 
avait, comme Jeanne-Marie Bénard, comme Ca- 
therine Carvennec, qui conduisaient leurs « his- 
toires » avec une expérience de feuilletonistes pro- 
fessionnels. Mais les « reines » de ces veillées 
étaient, de l'avis commun. Lise Bellec et Marie- 
Cinthe Toulouzan, deux vieilles filles, sœurs par le 
talent, mais aussi dissemblables que possible d'as- 



LXXVI INTRODUCTION 



pect et de manières (1). Lise Bellec est couturière à 
la journée. C'est une petite femme rondelette, 
potelée, avec de fines extrémités d'aristocrate, des 
gestes sages, quasi précieux, et une douce figure 
de nonne. Sa causerie est charmante de gravité et 
d'onction. Elle s'exprime avec une aisance tran- 
quille, sans une incertitude, sans une retouche, 
d'une voix toujours cristalline, souple néanmoins 
et harmonieusement nuancée. Vous diriez d'une 
flûte qui module. Elle se plaçait, en général, à mes 
côtés, sur une chaise basse, et, pendant que j'écri- 
vais sous sa dictée, suivait des yeux le mouvement 



(1) Durant l'intervalle écoulé entre cette édition et la précé- 
dente, tout ce « petit monde d'autrefois » a disparu. Jeanne-Marie 
Bénard a quitté le Port-Blanc : les autres ont quitté la vie. Jean- 
Marie Toulouzan est parti le premier, bientôt suivi de Laur Main- 
guy. Puis ce fut le tour de Marie-Cinthe. Lise Bellec a vécu jus- 
qu'en avril dernier (1911). Quelque six ou sept mois auparavant, 
je lui avais conduit des amis américains qui désiraient la con- 
naître et lui remettre un peu d'argent. Malade depuis près d'une 
année, il ne restait déjà plus d'elle qu'un minimum de matière : 
mais, dans le corps étrangement amenuisé et comme transparent, 
l'âme demeurait intacte, exquise de .noblesse et de douceur. Sa 
voix faible, presque d'outre-tombe, aimait encore à plaisanter. 
En remerciant mes amis, elle leur dit avec un joli sourire : 

— Je m'en irai tranquille, maintenant : j'ai de quoi payer le 
péage du grand pont. » Née le 14 février 1827, elle avait, quand 
elle mourut, quatre-vingt-quatre ans sonnés. (Voir Le Fureteur 
breton, t. VII, p. 209-213.) 

Un an plus tard, à la suite d'une conférence que j'avais été priôj 
de faire sur elle, à Cincinnati, mes auditrices décidèrent de se coti-1 
ser pour ériger, dans le cimetière de Penvénan où elle repose, une! 
tombe destinée à perpétuer la mémoire de cette âme délicieusoJ 



INTRODUCTION LXXVII 



de ma main, s'arrêtant pour me permettre de la 
rattraper, dès qu'elle me sentait en retard. Bref, 
l'idéal de la conteuse. Marie-Cinthe, elle, est fruste, 
avec des traits sommaires, une peau rugueuse 
comme une écorce, et des prunelles vert d'eau, 
d'un éclat phosphorescent. Maigre, nerveuse, tou- 
jours en action, elle apportait dans ses récits une 
fougue extraordinaire : elle les mimait, les jouait, 
les vivait, avec une intensité presque farouche ; 
elle s'hallucinait de ses propres paroles. Il se déga- 
geait de cette étrange vieille une sorte d'électricité 
qui, à de certains moments, nous faisait frissonner 



';ui, toute sa vie, trouva le moyen de faire de l'idéalisme avec 
cinq sous par jour. L'inauguration de la tombe eut lieu dans l'été 
de 1912. La plupart des écrivains et bardes bretons eurent à cœur 
d'y assister, et l'Amérique s'y fit représenter par Miss Marion De- 
vereux et Henriette Spencer Porter. 

A quelque temps de là, je reçus, un soir, au Port-Blanc, la visite 
de la sœur aînée de Lise, qui, très ingambe encore, venait d'entrer 
dans sa quatre-vingt-dix-huitième année. 

— J'ai une grande faveur à vous demander, me dit-elle dès l'a- 
Lord. 

— Laquelle donc, Cinthe ? 

— Voici. Je Suis au bout de mon âge, et je compte que Dieu va 
ni'appcler bientôt à connaître enfin les joies de son Paradis. Alors, 
— continua-t-elle avec des larmes dans la voix — , je voudrais, si 
vous y êtes consentant, qu'on m'enterre auprès de ma sœur ca- 
dette, sous la belle pierre que vous avez fait placer sur elle. Cela 
me serait une grande satisfaction, et à elle aussi, j'en suis sûre. 

— Certes, oui, ma brave Cinthe : c'est entendu. 

— Dieu vous le rende en bénédictions de toute sorte I 
D'apprendre que son vœu suprême était exaucé, elle en eut sur 

son vieux visage parcheminé un rayonnement de jeune allégresse. 



LXXVIII INTRODUCTION 



tous. Elle avait des silences éloquents, des silences 
tragiques. Elle intéressait au drame les choses 
mêmes qui nous entouraient, l'immense paysage 
de ténèbres du dehors. « Tenez !... Écoutez le 
vent !... Écoutez la mer !... » C'était d'une solen- 
nité impressionnante et sinistre. 
" Si la tâche de collecteur de légendes a souvent 
ses déboires, elle a aussi ses pures satisfactions et 
son charme. Je ne l'ai jamais mieux éprouvé que 
durant ces veillées de Port-Blanc, parmi ces fan- 
tastiques concerts de songes que semblait accom- 
pagner en sourdine la plainte infinie des vagues 
dans l'insondable de la nuit. 

VII 

Il va sans dire que je ne prétends point avoir 
donné dans ce livre, même après les additions con- 
sidérables (1) que j'y ai faites, la somme des tra- 



(1) Ces additions sont de deux sortes : 1° des récits ; 2° des 
croyances et coutumes funéraires. Les récits ajoutés sont au 
nombre d'un peu plus de trente ; les croyances et coutumes, au 
nombre d'une centaine environ. Il s'en est suivi quelques rema- 
niements dans la disposition générale de l'ouvrage. D'abord, il a 
fallu créer des chapitres nouveaux ; puis, 'même pour les parties 
qui ne sont pas nouvelles, on a parfois modifié l'ordre adopté 
dans la première édition, certains détails de mœurs et certaines 
légendes ayant paru mieux à leur place sous d'autres rubriques. 
L'index dressé à la fin du second volume permettra, du reste, au 
lecteur de s'orienter sans effort. 



INTRODUCTION LXXIX 



ditions bretonnes relatives à la mort. J'apporte 
simplement ma gerbe de moissonneur conscien- 
cieux, persuadé, tout le premier, qu'il en reste 
bien d'autres à faucher pour ceux qui repasseront 
sur mes traces. La mémoire des Bretons est iné- 
puisable. Plus on l'explore, plus on désespère d'en 
toucher le fond. Je l'ai trop pratiquée pour ne 
savoir pas à quel point elle est la terre de l'imprévu, 
indéfiniment féconde en surprises. Mais surtout je 
n'oublie pas que la légende est, chez ce peuple, à 
l'état de création continue. Au moment même 
qu'on la fixe sous une de ses formes, elle est en 
train de s'épanouir en des formes nouvelles. Chaque 
âge, chaque génération, chaque tempérament la 
retravaille et la repétrit, lui imprime un autre ca- 
ractère en lui insufflant une autre âme. Vivante, 
elle évolue sans cesse, selon la loi de tout orga- 
nisme vivant. 

Car elles vivent, ces légendes, elles vivent dans 
le cœur des Bretons d'aujourd'hui presque aussi 
intensément qu'elles vécurent dans le cœur de 
leurs plus lointains ancêtres. N'est-ce pas Maril- 
lier qui, naguère, écrivait à ce propos (1) : « Les 
croyances qui ont donné naissance à ces récits, 



(I) La légende de la Morl en Basse-Brelagne, l'« édition, p. vu ; 
ci-après, t. II, appendice. 



LXXX INTRODUCTION 



OÙ les acteurs principaux sont les âmes des morts, 
sont des croyances encore actives et fécondes... » ? 
Hélas ! il ne pensait pas si bien dire, le malheu- 
reux ! Sans elles, sans leur tyrannique empire sur 
des esprits terrifiés, il est probable qu'il n'eût 
point péri, ni peut-être plus d'un de ceux qui le 
précédèrent dans le trépas. Lorsque, après l'en- 
gloutissement de la barque qui le portait, lui et... 
les autres, le courant l'eut déposé sur le récif au- 
quel il dut de ne disparaître pas noyé, ce fut en 
vain qu'il emplit l'étroit estuaire marin du cri for- 
cené de sa détresse. La côte était cependant assez 
rapprochée pour qu'il pût distinguer non seule- 
ment le profil des maisons, mais jusqu'aux ombres 
des gens dans le cadre des vitres encore éclairées. 
A tout instant, il se disait : « On va venir ». Point. 
Les lumières du rivage s'éteignirent l'une après 
l'autre et personne ne bougea. Il cria toute la 
nuit : toute la nuit on le laissa crier. Ce n'^st qu'à 
l'aube — à l'aube, remarquez bien — qu'on se dé- 
cida enfin à recueillir cette épave humaine que la 
mer avait épargnée et qu'un secours moins tardif 
nous eût sans doute permis de conserver à la vie, 
à la science, à toutes les nobles choses qu'il aima. 
Et pourquoi le secours ne vint-il que lorsqu'il ne 
pouvait plus servir qu'à prolonger la plus atroce 
des agonies physiques et morales ? Une femme de 



INTRODUCTION LXXXI 



pêcheur à qui j'en faisais tristement reproche me 
répondit en baissant la tête : « Oh ! nous enten- 
dions bien les appels : ils déchiraient assez la nuit ! 
Mais, à cause de cela même, nous croyions que 
c'étaient les Ames de VEnfer de Plougrescani qui 
hurlaîeni. » 

Notez qu'il n'y a pas de marins plus intrépides 
que les habitants de cette côte. Ils se font un jeu 
quotidien de mépriser la mort. Mais ils ont des 
morts une peur irraisonnée, une peur sauvage, 
capable de tout abolir en eux, même le plus élé- 
mentaire sentiment d'humanité. Dieu me garde 
de le leur imputer à crime ! Ce n'est point leur 
faute s'ils n'ont pas encore répudié l'antique héri- 
tage d'une race sur qui pèse si lourdement le joug 
des superstitions primitives, oppressa gravi sub 
relligione (1). Puissent, du moins, les bienfaits de 
l'instruction moderne libérer les cerveaux de leurs 
fils de ces fantômes d'un autre temps ! Puisse la 
Légende de la Morl n'être bientôt plus pour les 
Bretons qu'un souvenir, embaumé par l'un d'eux 
aux pages de ce livre, comme dans un linceul ! 

A. Le Braz. 

Rennes, 19 mai 1902. 



(1) Lucrèce, De naîura reram, I, v. 57. 



LXXXII INTRODUCTION 



Nota bene. — Relativement aux notes qui ac- 
compagnent le texte de cet ouvrage, un avertisse- 
ment est nécessaire. Parmi ces notes, quelques- 
unes sont de moi. Ce sont celles qui ont pour objet 
d'éclairer ou de compléter, soit par des observa- 
tions personnelles, soit par des renseignements 
de topographie ou d'ethnographie, soit encore par 
des variantes abrégées, les récits des conteurs. 
Toutes les autres sont de M. Dottin et donnent à 
cette édition son véritable caractère par les com- 
paraisons qu'elles établissent, d'une part, avec les 
légendes de la Bretagne armoricaine, publiées an- 
térieurement à cette édition ; d'autre part, avec les 
croyances analogues des Irlandais, des Ecossais, 
des habitants de l'Ile de Man, du Pays de Galles et 
de la Cornouaille anglaise. 

Pour ne pas étendre outre mesure ces notes, 
M. Dottin a dû se résoudre à éliminer les nom- 
breuses références au folklore de la Haute-Bre- 
tagne que contenait la première édition. Les tra- 
ditions de la Bretagne de langue française ou, 
comme on dit, du pays gallo, ne sont pas néces- 
sairement d'origine celtique. Les rapports de cette 
partie de la province avec les provinces limitro- 
phes de la Normandie et du Maine sont étroits et 
nombreux. Historiquement, on a sans cesse occa- 
sion de les constater, linguistiquement aussi. Nul 



INTRODUCTION LXXXIII 



doute que cette intimité de commerce, favorisée 
par la parenté des dialectes, n'ait eu fréquem- 
ment pour résultat des échanges de coutumes et de 
contes. Il convient cependant de remarquer qu'en 
fait il n'y a guère de tradition relative à la mort 
qui ne soit commune aux deux Bretagnes. Si l'on 
dépouille à ce point de vue le folklore galle que 
MM. Decombe, Orain, et surtout M. Paul Sébil- 
lot (1) ont exploré depuis plus de vingt aimées avec 



(1) Des nombreuses publications de M. P. Sébillot, celles où 
Ton trouvera le plus de renseignements sur la légende de la mort 
en Haute-Bretagne sont les suivantes : Contes populaires de la 
Haute- Bretagne, Paris, 1880-1881 ; — Littérature orale de la 
Haute- Bretagne, Paris, 1881 ; — Traditions et superstitions de la 
Haute-Bretagne, Paris, 1882 ; — Coutumes populaires de la Haute- 
Bretagne, Paris, 1885 ; — Petites légendes chrétiennes de la Haute- 
Bretagne, Paris, 1886. — M. P. Sébillot a bien voulu nous signaler 
quelques publications relatives à la légende de la mort en Basse- 
Bretagne et a même pris la peine de résumer des articles dont 
nous n'avions pu prendre connaissance. Nous tenons à lui en pré- 
senter ici tous nos remerciements. 

P. Decombe, qui est l'auteur d'un intéressant recueil de chan- 
sons populaires d'Ille-et-Vilaine, a publié dans Mélusine, i. III, 
col. 61, un article intitulé : Le Diable et la Sorcellerie en Haule- 
Brelagne. 

Parmi les ouvrages de M. A. Orain, outre un article dans Mélu- 
sine, t. III, col. 472, sur le monde fantastique en Haute-Bretagne, 
il faut signaler le Folklore de Vllle-el-V Haine, Paris, Maisonneuve, 
1898, deux volumes où l'on peut trouver de nombreux détails 
relatifs à la mort et aux usages funéraires. 

Enfin M. J.-M. des Noyers a publié dans la Revue de Bretagne, 
t. XXXIII (1905), p. 140, 335, 306, un article sur quelques inter- 
signes ou avènements au pays malouin qui fournissent matière à de 
nombreuses comparaisons avec le premier chapitre de notre ou- 
vra?e. 



LXXXIV INTRODUCTION 



autant de persévérance que de succès, on s'aper- 
çoit vite que non seulement il offre quantité de 
ressemblances avec le folklore breton, mais encore 
qu'il lui est le plus souvent identique. Alors, objec- 
tera-t-on, pourquoi l'avoir exclu ? C'est d'abord, 
nous l'avons dit, parce qu'il fallait se borner. C'est 
ensuite parce qu'à tout prendre l'identité que nous 
signalons est beaucoup moins intéressante en soi 
que la confrontation, même lacunaire, entre les 
croyiances des Bretons armoricains et celles de 
leurs congénères des autres pays. Ce travail aidera, 
du moins, la pensée du lecteur à reconstituer, dans 
la mesure où de telles reconstitutions sont vala- 
bles, le patrimoine d'idées commun, sinon propre, 
à tous les peuples celtiques. 

Comme nous venons de le laisser entendre, il 
n'est pas sans présenter des lacunes. Si les réfé- 
rences bibliographiques aux documents publiés 
jusqu'à ce jour sur la Basse-Bretagne sont, autant 
que possible, complètes, il n'en est probablement 
pas de même des comparaisons avec les croyances 
analogues chez les Gaëls, les Kymry et les Cor- 
nouaillais d'outre-mer. Sur un grand nombre de 
points, on a été obhgé de circonscrire la tâche, 
soit que les renseignements précis fissent défaut 
ou ne fussent pas suffisamment accessibles, soit, 
au contraire, que l'abondance des exemples ris- 



INTRODUCTION LXXXV 



quàt de grossir indéfiniment le commentaire sans 
ajouter à son intérêt. On a pris soin, en revanche, 
de relever les différences au même titre que les 
ressemblances. Les premières ne sont pas moins 
instructives que les secondes. Puis, de ce que telles 
superstitions, tels usages, cités par M. Dottin, ne 
paraissent pas se rencontrer en Bretagne, il serait 
prématuré de conclure qu'ils n'y existent pas en 
réalité. Réservons l'avenir. Là où ni mes devan- 
ciers, ni moi, nous n'avons rien découvert de pa- 
reil, les enquêteurs futurs seront peut-être plus 
heureux. Et il reste, en tout cas, que les matériaux 
rassemblés ici sont assez variés, comme assez nom- 
breux, pour donner une idée à peu près nette de 
l'ensemble des conceptions celtiques relatives à la 
mort. 

Dans les notes, les titres des ouvrages sont sou- 
vent indiques en abrégé. La bibliographie détail- 
lée, placée ci-après, reproduit les titres complets, 
ainsi que les dates et les lieux de publication. L'in- 
dex qui termine l'ouvrage, et qui est aussi l'œuvre 
de M. Dottin, a reçu tous les développements qu'il 
pouvait comporter. Il ne comprend pas seulement 
tous les faits surnaturels relevés dans la Légende 
de la Mort, mais encore les détails de mœurs et de 
coutumes les plus caractéristiques. On y a fait en- 
trer de même les noms des conteurs et des auteurs 



LXXXVI INTRODUCTION 



cités, ainsi que les désignations de lieux. Seuls ont 
été omis les noms des personnages qui figurent 
dans les récits, pour la bonne raison que la plupart 
ne 'sont pas authentiques. J'ai dû, en effet, pour 
éviter des froissements légitimes, remplacer le plus 
souvent les noms réels par des noms supposés» 
lorsque les conteurs eux-mêmes ne se chargeaient 
pas de ce soin. Et maintenant, que ce livre suive 
ses destins ! Quels qu'ils doivent être, nous avons 
le sentiment d'avoir fait de notre mieux (1). 



(1) La troisième édition ne diffère de la seconde que par quel- 
ques additions au texte et aux notes et références bibliograpiii- 
ques. La quatrième édition, outre des corrections, contient de nou- 
veaux récits et indications de coutumes ; l'index a été revu et com- 
plété. 



INDEX DES LIVRES CITÉS 



Annales de Bretagne, publiées par la Faculté des Lettres de 
Rennes (depuis 1886). Rennes, in-8o. 

Annuaire des Iradilions populaires. Paris, 1887-1888. 

Cours de littéralure celtique, par H. d'Akbois de Jubain ville, 
t. V, L'épopée celtique en Irlande. Paris, 1892, xliv-536 p. 

Arehaeclogia Cambrensis. London, depuis 1846. 

An Irish precursor of Danle, a sludy on the vision of Heaven and 
Hell ascribed to the eighth-century Irish saint Adamnân, with 
translation of the Irish text.by C. S. Boswell. London, 1908, xnj- 
262 p. 

Traditions and hearlhside stories of We'^t C> rnwall, by W. Bot- 
trell, 2' séries. Peniance, 1873, in-S», 298 p. 

Bulletin de la Société archéologique du Finistère, Quimper, 
depuis 1873. 

Voyage dans le Finistère, par Cambry. Paris, an VII, 3 vol. in-8<'. 

The Cambro-Briton, London, 1820-1822. 

Popular laies of the West Highlands orally colleded with a trans- 
lation, by J. F. Campbell. Edinburgh, 1860-1862, 4 vol. in 12. 

Superstitions of the Highlands and i lands of Scotland, colleded 
entirely from oral sources, by J. Gregorson Campbell. Glasgow, 
1900, in-S", xx-318 p. 

Fairy legends and traditions of the South of Ireland, by T. Crofton 
Croker (lit édition 1825), a ncw and complète édition by T. 
Wright. London, in-8'', 352 p. 



LXXXVIII INDEX DES LIVRES CITES 

Taies of tlie fairies and of the ghosl-world, collected from oral 
tradition in South-west Munster by J. Curtin. London, 1895, 
in-8°, xii-198 p. 

Cymru fu yn cynwys hanesion, traddodiadau yn nghyda 
chwedlau a dammegion cymreig. Wrexbam, 1862. 

Pensant lore from Gaelic Ireland, collected by Daniel Deeney. 
London, 1900, in-8o, xi-80 p. 

Conles et légendes d'Irlande, traduits du gaélique par G. Dottin. 
Le Havre, édition de La Province, 1901, in-B", 218 p. 

Contes irlandais, traduits du gaélique par G. Dottin. Rennes, 
Plihon et Hervé, 190 , in-B", vi-276 p. Les mêmes contes, accom- 
pagnés du texte irlandais, ont été publiés dans les Annales de 
Bretagne, t. X-XVII, et chez D. Hyde, An Sgéaluidhe Gaedhea- 
luch, London. Ils ont été recueillis en Connaught par D. Hyde. 

Folklore, a quarterly Review of mylh, tradition, institution 
and custom. London, depuis 1890. 

The Folklore Journal. London, 1883-1889, 7 vol. in-B". 

The Folklore Record. The Folklore Society, 18;8-1882, 5 vol. 
in-B". 

Antiquités de la Bretagne, par M. le chevalier de Fréminville, 
Finistère. Brest, Lefournier, 1832, in-S», 334 p. 

Le Fureteur breton, bulletin documentaire illustré, publié par 
M. Le Dault, L. Durocher, Et. Port. Paris, depuis 1903. 

The Gentleman'' s magazine libranj, a classifled collection of the 
chiîf contenus of the G. M. from 1871 to 1888. Popular super-ti- 
tions éd. by G. L. Gomme, London, 1884. English traditional lore, 
London, 1885. 

Notes on the folklore of the Nortli-East of Scotland, by \V. Gregor, 
London, 1881, in-S», xii-238 p. 

L'Hermine, revue littéraire et artistique de Bretagne, Rennes, 
depuis 1889. 

Guionvac'h. Etudes sur la Bretagne, par L. Kérardven (L. Du- 
filhol), 2« éd. Pari% 1835, in-S», 387 p. 

Legendary Fictions of the L ish Celts, collected and narratcd by 
Patrick Kennedy (P* édition 1866). London, 1891, in-8», xvi- 
312 p. 



INDEX DES LIVRES CITES LXXXIX 

The Fireside Slories of Ireland, by P. Kennedy. Dublin, 1870, 
in-8°, xii-174 p. 

Legends of saints and sinners, collected and translated froin 
the Irish, by D. Hyde. Dublin, in-S», xiv-295 p. 

Histoire de Bretagne, par A. de La Borderie, Rennes, 189G- 
1899. 

Barzaz-Breiz, par H. de La Villemarqué, 6« éd., Paris, 1867- 

West-Iris'i folklales and romances, collected and translated by 
W. Larmime. London, 1898, in-8°, xxvui-2ô8 p. 

Carnac, l'gendes, traditions, coutumes et contes du pays, paf Z. Le 
Roi-zic. Nant^, 1909, 2» éd., 1912. 

Contes populaires de Basse-Bretagne, par F.-M. Luzel. Paris, 
1887, 3 vol. in-r2°, xx-452, 454, 480 p. 

Légendes chrétiennes de la Basse-Bretagne, par F.-M. Luzel- 
Paris, 1881, 2 vol. in-8°, xi-363, 376 p. 

Veillées bretonnes, mœurs, chants, contes t récits populaires 
des Bretons-Armoricains, par F.-M. Luzel. Morlai.x, Paris, 
H. Champion, 1876, in-16, 292 p. 

Les Mabinogion du Livre Rouge de Hergest, avec les variantes 
du Livre Blanc de Rhydderch, traduits du gallois, avec une in- 
troduction, un commentaire explicatif et des notes critiques, par 
J. LoTH. Paris, 1913, 2 vol. gr. in-8°, 438-380 p. 

Irish wonders, the ghosts, giants, pookas, démons, leprcchawns, 
banshecs, fairies, ivilches, widows, old maids, and other marvels of 
the Enierald isle, popular taies as told by the people, by D. R. Mac 
Anally. London, 1888, in-S», xv-218 p. 

Essai sur les antiquités du département du Morbihan, par J. 

Mahé. Vannes, 1825, in-80, iv-500 p. 

Mélusine, recueil de mythologie, littérature populaire, tradi- 
tions et usages, dirigé par H. Gaidoz, Paris, 1877-1902, in-4''. 

Mémoires de la Société d'émulation des Côtes-du-Ncrd, Saint- 
Biieuc, depuis 1865. 

The Physicians of Myddvai (Meddygon Myddfai), translated 
by J. Pughe and edited by J. Williams Ab Ithel. Llandovery, 
1861,xxx-470p. 

Le plus ancien texte des Meddygon Myddfai, par P. Diverrès 
Paris, 1913, in-S°, cv-300 p. 



XC INDEX DES LIVRES CITES 

Sludies on Ihe legend of ihe holg Grail, with especial référence lo 
Ihe hypolhesis of ils Celtic origin, by A. Nutt. London, 1888, xvi- 
281 p. 

Beside Vie fire, a collection of Irish Gaelic folks lories, edited» 
translated and annotated by Douglas Hyde, with additiona^ 
notes by Alfred Nutt. London, 1890, in-8°, lviii-203 p. 

Welsh folklore, a colleclion of folldales and legends of North Wales 
by the Rev. Elias Owen. Oswentry, 1896. 

Antiquarian and piduresque tour in Wales, by Th. Pennant 
London, 1778. 

Galerie bretonne, ou Vie des Bretons de l'Armorique, paf O. 
Perrin et A. BouET, Paris, 1838, 3 vol. in-8°. 

Bévue des traditions populaires, recueil mensuel de mythologie, 
littérature orale, ethnographie traditionnelle et art populaire, 
dirigée par P. Sébillot. Paris, depuis 1885. 

Bévue de Bretagne et de Vendée. Nantes, 1857-1888. 

Bévue celtique, publiée par H. Gaidoz, 1870-1885 ; par H. d'Ar- 
BOis DE JuBAiNviLLE, depuis 1885 ; par J. Loth, depuis 1910. 
Paris, in-8°. 

Celtic folklore, Wdsh and Manx, by John Rhys. Oxiord, 1901, 
in-8«, XLViii-718 p. 

Le folklore de France, par P. Sébillot, Paris, 1904-1907, 4 vol. 
gr. in-8°. 

Sélections from ancient Irish poeîry translated by Kuno Meyer, 
2-ï édition, London, 1913. 

Le Finistère en 1836, par Emile Souvestre. Brest, 1838, in-4°, 
iv-256 p. 

Les derniers Bretons, par Emile Souvestre. Paris, 1858 (l" édi- 
tion, 1835-1837). 

Three manths in the forests of France, by Margaret Stokes, 
London, 1895. 

Voyage en Basse- Bretagne, par Vérusmor (Alexis Géhin), 
avec annotations complémentaires par B, Jollivet. Guingamp 
(1855), in-8o, 348 p. 

Ancient legends, mystic ch rms and superstitions of Ireland, 
with sketches of the Irish past, by lady Wilde. London, 1888, 
in-S", xii-347 p. 

Y sien Sioned neu y gronfa gymmysg. Gwrecsam, 1894. 



LA LÉGENDE DE LA MORT 

chez les Bretons Armoricains 



CHAPITRE PREMIER 



Les Intersignes. 

Les intersignes (1) annoncent la mort. Mais la 
personne à qui se manifeste l'intersigne est rare- 
ment celle que la mort menace. 

Si l'intersigne est aperçu le matin, c'est que 
l'événement annoncé doit se produire à bref délai 
(huit jours au plus). Si c'est le soir , l'échéance est 
plus lointaine ; elle peut être d'une année et même 
davantage. 



(1) Le mot « intersigne » se rend en breton de diverses manières 
suivant les régions. Les désignations les plus fréquentes sont 
celles de seblanchoit, semblants ; de sinaliou, signes avertisseurs ; 
de traous pont, choses d'épouvante. Sur les intersignes, cf. L.-F. 
Sauvé, Traditions populaires de la Basse-Bretagne, Intersignes et 
présages de mort {Revue celtique, t. VI, p. 495-499). L. Dufilhol, 



LES INTERSIGNES 



Personne ne meurt sans que quelqu'un de ses 
proches, de ses amis ou de ses voisins n'en ait été 
prévenu par un intersigne. 

Les intersignes sont comme l'ombre, projetée 
en avant, de ce qui doit arriver. 

Si nous étions moins préoccupés de ce que nous 
faisons ou de ce qui se fait autour de nous en ce 
monde, nous serions au courant de presque tout 
ce qui se passe dans l'autre. 

Les personnes qui nient les intersignes en ont 
autant que celles qui en ont le plus. Elles les nient 
uniquement parce qu'elles ne savent ni les voir, 
ni les entendre ; peut-être aussi parce qu'elles les 
craignent et qu'elles ne veulent rien entendre ni 
rien voir de l'autre vie. 



« Certaines gens ont. plus que d'autres le don de 
voir. 

« Dans mon jeune temps on se montrait du 
doigt, non sans une secrète épouvante, les per- 
sonnes qui étaient douées de ce pouvoir mysté- 
rieux. 

— « Hennés hen eus ar pouar ! disait-on (Celui- 
là a le pouvoir). 



Guionvac'h, 2* éd., p. 184-185, énumère quelques intersignes. 
Sur les intersignes en pays vannetais, voir Z. Le Rouzic, Carnac, 
2« éd., p. 135-147 ; Y. Le Diberder, Annales de Bretagne, t. XXVII, 
p. 419-432. On trouvera des histoires d'intersignes en Galles dans 
Yslcn sioned, p. 62 et suiv. 



LES INTERSIGNES 



« Dans cette catégorie privilégiée, il faut ranger 
en première ligne ceux « qui ont passé en terre bé- 
nite et en sont sortis avant d'avoir été bapti- 
sés (1). » 

« Voici le cas : 

« Un enfant vient de naître. Le redeur, que l'on 
est allé trouver, a fixé l'heure du baptême. Mais 
vous savez comme les gens de la campagne sont 
peu exacts. Père et matrone, parrain et marraine 
flânent en chemin, s'attardent aux auberges s'il 
y en a sur la route, n'arrivent au bourg que long- 
temps après l'heure convenue. Le prêtre s'est 
lassé de les attendre vainement ou a été appelé 
par quelque autre devoir de son ministère. Nos 
gens se rendent au porche, trouvent l'église dé- 
serte. A leur tour de s'y morfondre. Il n'y fait pas 
chaud. L'enfant crie. La matrone, la groacli-ann- 
holenn (la vieille-au-sel), déclare que si l'on reste 
là, le nouveau-né risque « d'attraper sa mort ». On 
gagne quelque endroit mieux abrité, l'auberge la 
plus voisine. On y patiente, en vidant chopine, 
jusqu'au retour du prêtre. L'enfant a passé au ci- 
metière, terre bénite, et en est sorti sans avoir été 
fait chrétien. Il aura le don de voir. 

« L'aventure se produit souvent. De là vient 
que tant de Bretons ont la faculté de voir ce 



(1) Cf. Sauvé, L'enfance et les enfanls, Mélusine,i. I, col. 374; 
Le Carguet, Supersîilions et Légendes du cap Sizun {Revue des 
Traditions populaires, t. IV, p. 465). En Irlande, on dit que les 
personnes nées la nuit ont pouvoir sur les fantômes et peuvent 
voir les esprits des morts (lady Wilde, Ancienl legends, p. 204). 



LES INTERSIGNES 



qui reste invisible aux yeux de la plupart des 
hommes. 

(Communiqué par René Alain, garçon de bureau aux 
Archives départementales, ancien cliantre à Penhars. 
— Quimper.) 



Ont encore le don de voir, ceux qui possèdent le 
trèfle a quatre feuilles (1), l'épi à sept têtes, ou le 
grain qui a passé dans la meule sans être moulu et 
au four sans être cuit. 



Quand deux personnes voyagent de conserve, 
dont l'une a le don de voir les intersignes ou les 
revenants, il suffît que celle-ci mette sa main dans 
la main ou son pied sur le pied de l'autre pour lui 
communiquer la faculté qu'elle possède (2). 

(Pierre Le Gofï. — Argol.) 



(1) En Irlande, la possession du trèfle à quatre feuilles donne la 
science. Dans un conte, un paysan qui tenait une brassée d'herbe 
où se trouvait un trèfle à quatre feuilles, comprend aussitôt la 
conversation de deux chiens dont les aboiements se répondaient ; 
il laisse tomber la brassée et la conversation devient un bruit in- 
compréhensible (G. Dottin, Contes el légendes d'Irlande, p. 143- 
145. Cf. Kennedy, Legendarij fictions of the Irish Cclts, p. 102-103). 

(2) Si l'on veut voir à la lueur du jour les trépassés, il faut mon- 
ter et se tenir sur les pieds de quelqu'un., C'est une croyance de 
l'île de Man rapportée par Rhys {Cellic folklore, p. 330). Dans une 
tradition galloise, un fermier est abordé une nuit par un étranger 
qui lui dit de mettre son pied sur le sien ; il aperçoit alors une 
maison de fée située juste au-dessous de sa demeure (Rhys, ibid., 
p. 230). En Irlande, il y a une autre pratique pour voir les trépas- 
sés. Si l'on prend un os d'épaule de mouton bien débarrassé de 



LES INTERSIGNES 



Entendre des chuteâ d'objets — écuelles, as- 
siettes ou verres — qui se cassent en tombant, 
signe de mort (1) pour un parent ou pour un ami 
en voyage. 

Les menuisiers qui fabriquent les cercueils sa- 
vent d'avance si quelqu'un de la région doit mou- 
rir dans la journée ou dans la nuit. Ils en sont pré- 
venus par le bruit des planches, qui s'entre-cho- 
quent d'elles-mêmes dans le grenier (2) 

• 
« « 

Qui voit une belette (eur garellik) doit mourir 

dans l'année (3). 

* 

Quand la pie vient se poser sur le toit, c'est que 
quelqu'un doit mourir dans la maison (4). 



toute viande, et que pendant la nuit on regarde par-dessus, à la 
troisième fois, on voit tous les gens de connaissance qui sont morts 
(Curtin, Taies of fairies, p. 84). Dans les Hautes-terres d'Ecosse, 
d'après les particularités de cet os, des spécialistes peuvent pré- 
dire la mort ou la vie (J. G. Campbell, Superslilions of Ihe High 
lands and islands of Scolland, p. 263). 

(1) Un tableau ou une glace qui tombe de la muraille est un 
inlersigne de mort (W. Gregor, Noies on Ihe folklore of Ihe Norlh- 
Easl of Scolland, p. 203). 

(2) Voir ci-après, p. 17, n. 1. 

(3) Dicton du cap Sizun. J'en mentionne l'origine, parce que 
nulle part ailleurs en Basse-Bretagne je n'ai retrouvé semblable 
croyance. Mais la belette joue un grand rôle dans les contes mer- 
veilleux de l'Irlande. Voir, par exemple, D. Hyde, Beside Ihe fire, 
p. 73, 75, 77 ; G. Dottin, Conles irlandais, p. 42, 43, 225-227. 

(4) Dans le Morbihan, trois pies sautant ensemble sur une route 
présagent la venue d'un enterrement {Fr. Marquer, Traditions et 
superslilions du Morbihan, Bévue des Iradilions populaires, t. XI, 



6 LES INTERLIGNES 



Quand un coq vient chanter tout auprès de vous, 
c'est que votre dernière heure est proche. 



Quand une poule, après s'être empêtrée dans de 
la paille, en a garde un brin attaché à sa queue, 
c'est signe de deuil pour les gens de la maison. 

* 

Si le coq chante dans l'après-midi, c'est pour 
annoncer grande joie ou grand deuil (1). S'il chante 

p. 41). En Irlande, une pie qui frappe à la fenêtre annonce qu'il y 
aura une mort clans la maison (G. H. Kinahan, Noies on Irish fol- 
klore, The Folklore record, t. IV, p. 99). Il en est de même d'une pie 
qui vient jacasser à la porte (lady Wilde, Ancicnl legends, p. 180). 

Si l'orfraie passe dans la rue ou dans un village, elle emportera 
son mort (Le Rouzic, Carnac, p. 137). 

Le corbeau est souvent ussi en Bretagn ^ un intorsigne de 
mort : « Ils croient que deux corbeaux président à chaque maison 
et qu'ils prédisent la vie et la mort » (district de Quimper) (Cam- 
bry, Voyage dans le Finistère, t. III, p. 48). Des corbeaux planant 
sur une maison sont un présage de mort (Verusmor, Voyage en 
Basse-Bretagne, p. 341. Cf. Sauvé, Revue celtique, t. VI, p. 497). 

En Galles un corbeau croassant au-dessus d'une maison y 
annonce la mort (E. Owen, Welsh folklore, p. 304). 

Dans les Hébrides, avant la mort d'un enfant, on voit souvent 
des moineaux chaque jour, pendant une quinzaine, venir à la 
porte de la maison (Goodrich-Freer, More folklore from the Hébri- 
des, Folklore, t. XIII, p. 51), 

En Irlande, quand en se rendant à une réunion on entend à 
gauche le croassement d'un corbeau, c'est qu'un des membres de 
l'assemblée sera tué {The Folklore Journal, t. II, p. 66-67). Un 
vol de corneille au-dessus d'une maison ou d'une personne est un 
intersigne de mort (lady Wilde, Ancient legends, p. 181). 

(1) En Irlande, quand un coq chante trois fois, la nuit ou à une 
heure insolite, c'est un signe de mort (Deeney, Peasani lore from 



LES INTERSIGNES 



la nuit avant minuit, c'est signe de grand malheur, 
d'accident ou de mort. 



L'oiseau de la mort (ar sparfel) voltige autour 
de la maison et frappe à la vitre quand vient la 
mort (1). 

Lorsque les chiens hurlent la nuit, c'est que la 
mort, essaye de s'approcher de la maison (2). 



Gaelic Ireland, p. 55, 60, 78) ; il en est de même d'une poule qui 
chante comme un coq à n'importe quel moment (Deeney, ibid., 
p. 78). On trouve la même croyance dans le Nord-Est de l'Ecosse 
{Folklore Journal, t. VII, p. 43), en Bretagne (Le Rouzic, Carnac, 
p. 138, et en Galles {Cijmru fu, p. 299 ; E. Owen, Welsh folklore, 
p. 297) ; H. C. Tierney {Hermine, t. XXXIII, p. 235) rapporte que 
l'intersigne est plussûr encore quand le coq, en chantant le soir, 
porte les yeux sur le cimetière. En Leitrim, il est recommandé de 
tuer la poule qui chante comme un coq {Folklore, t. VII, p. 181). 
Dans les Hébrides, même rêver qu'un coq chante dans l'obscurité 
est un intersigne de mort (Goodrich-Freer, More folklore from the 
Hébrides, Folklore, t. XI II, p. 36). 

(1) Cf. E. Owen, Welsh folklore, p. 297, où l'oiseau est le chat- 
huant. Quand des oiseaux noirs voltigent autour des navires des 
Terreneuvas, c'est signe qu'un matelot mourra. (P. Sébillot, Re- 
vue des traditions populaires, t. XII, p. 394). Au moment où une 
personne trépasse, un oiseau entre dans la maison et attend la 
mort pour emporter l'dme (M. A. Courtney, The Folklore Journal, 
t. V, p. 217). A Kilcurry, on croit qu'au moment d'une mort un 
pigeon entre à la maison et qu'on entend un léger coup à la fe- 
nêtre {Folklore, t. X, p. 122). En Galles, c'est un signe de mort si 
de petits oiseaux entrent dans la maison et voltigent autour des 
chambres (H. C. Tiemey, Hermine, t. XXXIII, p. 235). 

(2) « Les hurlements d'un chien leur annoncent la mort » Cam- 
bry. Voyage dans le Finistère, t. I, p. 71. Cf. Marquer, Traditions 
et superstitions du Morbihan, Revue des traditions populaires^ 

6 



8 LES INTERSIGNES 



Si, pendant le mariage à l'église, vient à s'é- 
teindre le cierge placé devant l'un des deux époux, 
c'est que celui-ci ne tardera pas à être veuf (1). 



Dans le pays de Paimpol, les femmes de marins 
qui sont depuis longtemps sans nouvelles de leurs 
maris se rendent en pèlerinage à Saint-Loup-le- 
Petit (Sa-Loup-ar-Bihan) , dans la commune de 
Lanloup, entre Plouézec et Plouha, Elles allument 
aux pieds du saint un cierge dont elles se sont mu- 
nies. Si le mari se porte bien, le cierge brûle joyeu- 
sement. Si le mari est mort, le cierge luit d'une 
flamme triste, intermittente, et tout à coup s'é- 
teint (2). 



t. XI, p. 41 ; Mahé, Essai sur les anliquilés du Morbihan, p. 211). 
On trouve la même croyance au pays de Galles [Cymru fu, p. 299 ; 
H. C. Tierney, Hermine, t. XXXIII, p. 235 ; E. Owen, Welsh 
folklore, p. 304, 

En Irlande, le hurlement d'un chien tourné vers le nord présage 
la mort d'un homme ou d'une femme de la famille. Si le chien a 
le museau en l'air, c'est un chef qui mourra (tex'.e irlandais du 
xvm« siècle dans Mélusine, t. V„ col. 86). La même croyance est 
rapportée par Deeney (Peasanl lore from Gaelic Ireland, p. 78), 
mais l'intersigne est moins précis : « un chien qui se plaint autour 
d'une maison est un signe de mort ». Dans les Hébrides, quand 
un chien, sans raison suffisante, hurle en plein jour, c'est qu'il 
aperçoit un enterrement de fantômes (Goodiich-Freer, More folk- 
lore from the Hébrides, Folklore, t. XIII, p. 34). 

(1) Cf. L. Dufdhol, Guionvac'h, 2'' éd., p. 200. 

(2) Quand la chandelle de résine s'éîeint à plusieurs reprises, 
c'est un intersigne de mort (Le Calvez, La mari en Basse-Bretagne, 
Bévue des Iradilions populaires, t. III, p. 45 . 

Lorsqu'il se forme en côté de la chandelle de. résine une colonne 



LES INTERSIGNES 



Si l'on se réveille le matin avec des taches 
couleur « jaune cire » sur les mains, il faut s'at- 
tendre à voir sous peu les cierges funèbres dans la 
maison. 

Lorsqu'on sent odeur de cierge dans une mai- 
son, c'est signe que l'on enterrera sous peu l'un 
de ses hôtes. 



Il ne faut jamais laisser brûler trois chandelles 
à la fois dans une même pièce, sinon c'est signe 
que l'on aura bientôt à allumer les trais chandelles 
de la morl. 

(Allusion aux trois chandelles qu'on allume dans 
les veillées funèbres : l'une au chevet du défunt, 
l'autre sur la table, la troisième dans le foyer (1).) 

(Marie-Jeanne Fiche, — Rosporden.) 

Dicton : 

Teir goulaouen 'bars an Vj 
Ze zin pront d'eur maro crij 

(Trois lumières dans la maison annoncent à 
bref délai une mort douloureuse,) 



qui reste sans se consumer, c'est un inlersigne de mort (W. Gre- 
gor, Notes on the folklore of Ihe Norlh-Easl of Scolland, p. 204). 
Voir ci-après, p. 18. 

(1) En Irlande, on met autour du ercueil cinq chandelles, dont 
une ne doit pas être allumée (Haddon, A balch of Irish folklor-. 
Folklore, t. IV, p. 351). 



10 LES INTERSIGNES 



Quand le timbre de l'horloge se met à sonner en 
même temps que la clochette qu'agite l'enfant de 
chœur, au moment de l'Élévation, c'est signe de 
mort pour l'une quelconque des personnes qui 
assistent à la messe. 

Si le son de la cloche vibre longtemps après que 
la cloche a fini de sonner, c'est que la mort est sus- 
pendue sur quelqu'un de la paroisse (1). 



Quand on voit en rêve une personne portant un 
faix de linge sale, c'est signe qu'on doit perdre à 
bref délai un de ses proches (2). 

Si le hnge est blanc par endroits, c'est signe que 
cette mort ne nous causera que peu ou point de 
chagrin. 

Si on rêve à de l'eau douce ou salée, c'est que 
l'un des siens est malade. Si l'eau est claire, il 
est sauvé ; si elle est trouble, sa mort est pro- 
chaine (3). 



Rêver de chevaux, signe de mort, à moins que 
les chevaux ne soient blancs. 



(1) Cf. Le Rouzic, Carnac, p. 137, 

(2) En Écosse/la vision d'une personne enveloppée d'un suaire 
est un intersigne de mort. The Genlleman's Magazine Librartj, 
popular superstitions, p. 203). Rêver d'un mort est signe qu'il re- 
viendra (G. Henderson, Survivais in belief among the Cells, p. 40). 

(3) Cf. Le Calvez, Médecine superslilieuse [Revue des Traditions 
populaires, t. VII, p. 90). 



LES INTERSIGNES 11 



Souvent, c'est le malade lui-même, ou, comme 
on dit, son « Expérience (1) », qui se fait l'annon- 
ciateur de sa propre mort. Il revêt, en ce cas, les 
formes et les déguisements les plus bizarres, se 
présente, par exemple, sous l'aspect d'un animal 
blanc ou noir, selon qu'il doit être sauvé ou perdu 
dans l'autre monde. 

Une femme sur le point de trépasser fut vue en 
chemise sur la branche d'un pommier, à quelque 
distance de la maison, au moment précis où elle 
entrait en agonie (2). 



Quand on est pris, sans cause apparente, d'un 
frisson subit (3), on dit généralement que « c'est 
l'Ankou (la Mort) qui vient de passer ». 



(1) Experians. C'est le ternie consacré, en Bretagne ; il équivaut 
à ce que l'on appelle le « double ». 

(2) Cf. A. Le Braz, Pâques d'Islande, p. 55-56. L'intersigne du 
«double » a été relevé aussi en Irlande. 

Deux jeunes gens, qui étaient partis en barque, apparaissent 
Jouant dan5 un champ loin du rivage à un homme du voisinage. 
Le lendemain, on les trouve noyés (Deeney, Peasant lore from 
Gaelic Ireland, p. 43). Un homme que des amis aperçoivent sur* 
la route im jour où il n'était pas sorti de chez lui meurt bientôt 
après (Deeney, ibid., p. 50-53). Un médecin endormi dans son 
lit s'aperçoit lui-même et apparaît à sa femme debout auprès de 
la table. Il meurt la nuit suivante (Kennedy, Legendary ficikns, 
p. 169-170). Un daim que l'on aperç i au loin, mais qui devient 
invisible si l'on en app oche est, dans .l'ile Lewis, un signe de 
mort (M. Mac Phail, Folklore from Ihe Hébrides, Folklore, t. VIII, 
p. 383). 

(3) Cf. Le Rouzic, Carnac, p. 136. En Ecosse, im bourdonne- 
ment d'oreilles est l'intersigne de la mort d'un ami dont on recevra 

6. 



12 LES INTERSIGNES 



A l'appel brusque de quelqu'un, au contact im- 
prévu de quelque chose, faites-vous instinctive- 
ment un soubresaut ? C'est que la mort qui ve- 
nait de s'abattre sur vous vous quitte pour s'em- 
parer d'un autre. 



Se sentir les yeux tout à coup pleins de larmes, 
signe que l'on aura bientôt à pleurer quelqu'un 
des siens (1). 



bientôt la nouvelle (J. G. Campbell, Superslilions of Ihe Highlands 
and islands of Scotland, p. 258. Cf. Goodrich-Freer, More folklore 
from Ihe Hébrides, Folklore, t. XIII, p. 33). Si l'on, se sent les 
pieds excessivement fatigués, c'est qu'on aura à aller inviter les 
gens à un enterrement {ibid., p. 61). Si on est saisi par une sensa- 
tion d'horreur en quelque lieu, c'est signe que quelqu'un s'est noyé 
là (G. Henderson, Survivais in belief among ihe Cells, p. 226). 

(1) Les intersignes sont en Bretagne si nombreux et si variés 
qu'il est impossible de les énumérer tous. Voici quelques inter- 
signes, connus dans les pays deltiques, que nous n'avons pas rele- 
vés en Bretagne. En Ecosse, le pluvier doré qui crie la nuit, ou le 
coucou qui chante sur le haut de la maison ou sur la cheminée sont 
des intersignes funèbres (J. G. Campbell, Superslilions of Ihe High- 
lands and islands of Scolland, p. 25). En Irlande, le coucou annonce 
la mort à une certaine famille (lady Wilde, Ancicnt legends, p. 138). 

En Galles, les oies donnent des présages de mort, quand elles vo- 
lent au-dessus d'une maison ou pondent un petit œuf. II en est de 
même d'une poule qui pond un petit œuf ou qui pond deux œufs 
le même jour (E. Owen, Welsh folklore, p. 304-305). 

En Cornwall, la tourterelle est un oiseau de mauvais augure 
{Folklore Journal, t. V, p. 32) et l'apparition soudaine de rats ou 
de souris est un signe de mort {The Folklore Journal, t. V, p. 217 ; 
Folklore, t. IX, p. 257 ; cf. t. XI, p. 345). Dans le m.ême pays, 
quand on voit sur un chêne des feuilles étrangères, c'est pour cer- 
taines familles un présage de mort {The Folklore Journal, t. V, 
p. 32). En Galles, une personne qui apporte de la bruyère dans une 



LES INTERSIGNES 13 



maison cause la mort d'un membre de la famille (E. Owen, Welsh 
folklore, p. 305). En Irlande, un roitelet, qui chante au pied d'un 
lit, annonce la mort ; autant de fois il s'abat sur le sol, autant de 
morts on aura à pleurer (The Folklore Journal, t. II, p. 66-67). 

Si l'on voit dans les limites de la même ville les deux bouts 
d'un arc-en-ciel, c'est signe qu'il y aura une mort dans la ville 
{Folklore, t. X, p. 364). 

On croit à Kilcurry (Irlande) que si le premier agneau de la 
saison que l'on voit est noir, on mourra dans l'année {Folklore, 
t. X, p. 121 ; lady Wilde, Ancient legends, p. 180). 

Le bruit d'un ver rongeant du bois est en Ecosse un intersigne 
de mort (W. Gregor, ?*oles on Ihe folklore of Ihe Norlh-Easl of 
Scolland, p. 203). En Galles, l'insecte qui fait le même bruit que 
le mouvement d'une montre est aussi un présage de mort (E. 
Owen, Welsh folklore, p. 305). Il en est de même d'une joie extra 
ordinaire, d'une récolte exceptionnellement bonne (W. Gregor. 
ibid., p. 204). Lorsqu'un fermier, en semant ou en plantant oublie 
une rangée ou un sillon, c'est en Galles signe de mort. (E. Owen, 
Welsh folklore, p. 304.) 

En Ecosse, les fantômes sont souvent des intersigns de mort. 
Une nuit, on voit un revenant s'approcher du lit d'un dt' se? frères 
et l'embrasser. Celui-ci meurt bientôt après (Mac Phail, Folklore 
from ihe Hébrides ; Filklore, t. IX, p. 88). Un homme sent sur 
son dos le poids d'un cadavre ; quelque temps après, il apprend 
qu'un naufrage a eu lieu (W. A. Craigie, Some Highland f Iklore ; 
Folklore, t. IX, p. 376). En Galles, des gens ont vu des amis s'appro- 
cher d'eux, et se dissiper dans l'air quand ils s'avançaient pour 
leur serrer la main. Cette apparition est considérée comme le signe 
de la mort des personnes ainsi aperçues (E. Owen, Welsh folklore, 
p. 303). 

Les memb es des vieilles familles irlandaises ont leur bean- 
sidhe, fantôme sous forme de femme qui vient les avertir du 
moment où ils mourront. Les familles d> parvenus n'en ont point 
(G. H. Kinahan, The Folklore record, t. IV, p. 121-122). La bean- 
sidhe des O'Brien était une femme séduite et tuée par un membre 
de cette famille ; elle apparaiss it au clair de lun-^, la nuit où mour- 
rait un O'Brien ; elle avait une robe blanche, de longs cheveux 
noirs, un figure pâle ; sa voix était étrange et elle poussait de 
longs soupirs (Kennedy, The fireside slories of Ireland, p. 143-144 . 
La bean-sidhe est quelquefois le fantôme d'une personne qui 
était pendant sa vie très attachée la famille qu'elle vient avertir 



14 LES INTERSIGNES 



de l'approche de la mort. Mais alors son chant est doux ; il encou- 
rpge le moribond et console les survivants (Mac Anally, Iri h 
Wondcrs, p. 110). La bean-sidhe chante surtout la nuit, un ou 
deux jours avant la mort ; elle n'est entendue le plus souvent que 
par celui qui doit mourir {ibid., p. 112; cf. lady Wilde, Ancicnt 
legends, p. 135-137). 



LES INTERSIGNES 15 



Huit inter signes poxir la même mort. 

Toutes les fois qu'il est mort quelqu'un des 
miens, j'en ai été avertie par un intersigne. Mais 
les intersignes qui m'ont le plus frappée, ce sont 
ceux qui précédèrent la mort de mon mari. J'en 
eus de toute sorte, pendant les sept mois que dura 
sa maladie. 

Un soir que je l'avais veillé un peu tard, je m'é- 
tais endormie de lassitude, sur le banc, auprès du 
lit. Je fus réveillée brusquement par un bruit sem- 
blable à celui d'une fenêtre qui s'ouvre. « Allons ! 
pensai-je, c'est le vent qui fait des siennes (1). » 
Il venait de me passer sur la figure un soufïle hu- 
mide et frais, comme s'il sortait d'une cave. Je me 
rappelai que j'avais oublié du lin peigné sur la 
haie du courtil où je l'avais mis à sécher, et je me 
dis : « Pourvu que le vent n'ait pas déjà emporté 
mon lin ! » 

Je me levai précipitamment. A ma grande sur- 
prise, la fenêtre était hermétiquement close. J'allai 



(l) Un coup de vent subit qui ne brise et ne dérange rien est 
un intersigne pour une famille irlandaise. Il est causé par le pas- 
sage de l'âme du mort (lady Wilde, Ancienl legends, p. 139). 



16 LES INTERSIGNES 



à la porte et je l'ouvris. Il faisait une nuit claire, 
pleine d'étoiles. Le lin était toujours sur la haie ; 
les arbres du courtil se tenaient immobiles. Pas 
une ombre de vent. 

Je ne m'inquiétai pas trop de ce premier fait, si 
mystérieux qu'il me parût. A quelques jours de là, 
à la tombée du jour, je filais, sur le pas de la porte, 
en compagnie d'une voisine. Tout à coup, je m'en- 
tendis appeler par mon mari qui était couché à 
l'autre bout de la maison, dans un lit près de l'âtre. 
J'accourus. 

— Que te faut-il ? lui demandai-je. 

Il ne me répondit point, et je vis qu'il dormait 
profondément, la tête tournée du côté de la mu- 
raille. 

Je revins vers la voisine. 

— Est-ce que vous n'avez pas entendu Lucas 
m'appeler, tout de suite ? 

— Si bien. 

— Comment expliquer cela ? Il dort mainte- 
nant d'un sommeil de blaireau... 

Un mois ou deux s'écoulèrent. Mon homme n'al- 
lait ni mieux, ni pis. Cette nuit-là, je venais de m'é- 
tendre à son côté et je commençais à prendre mon 
repos, quand j'entendis, dans le grenier, juste au- 
dessus de ma tête, le pas de quelqu'un qui marchait 
avec précaution. Puis, ce furent comme des chu- 
chotements entre plusieurs personnes (1). Puis, un 



(1) En Ecosse, si l'on entend à la porte un murmure de voix 
humaines et qu'on n'aperçoive personne, c'est un intersigne de 



LES INTERSIGNES 17 



fracas de planches qu'on remue (1). Enfin les 
coups répétés d'un marteau enfonçant des poin- 
tes (-2). 

Tout cela était bien extraordinaire, car la trappe 
du grenier n'avait pas été levée depuis plus d'une 
semaine, et, en tout cas, il n'y avait dans ce gre- 
nier qu'un peu de balle d'avoine, quelque menu 
fagot, et pas une seule planche. 

Je criai à haute voix : 

— Qui est-ce donc qui fait là-haut tout ce bruit, 
pour empêcher des chrétiens de dormir ? 

Je fis ensuite le signe de la croix et j'attendis... 

Mais dès que j'eus parlé le bruit cessa. 

Le lendemain, j'allai à la rivière laver des draps. 
Pour se rendre de chez nous au Guindy (3), il n'y 
a pas de route, mais un étroit sentier qui longe 
sur presque tout le trajet des talus plantés d'aul- 
nes. Je m'étais à peine engagée dans le sentier que 
j'entendis un pas derrière moi et aussi une respi- 
ration haletante, ainsi qu'un bruissement dans 



mort. Les voix sont celles de gens qui causent à voix basse en 
attendant la levée du corps (W. Gregor, Notes on Ihe folklore f,f 
Ihe Norlh-Easl oj Scolland, p. 203). 

(1) Un craquement de planches est un intersigne de mort pour 
une famille irlandaise (lady Wilde, Ancienl legends, p. 138). Au 
Paj-s de Galles, les bruits qui ressemblent à ceux que font les 
fabricants de cercueils ou les porteurs d'une bière funèbre, enten- 
dus d'en dohors ou d'en haut, son', des intersignes de mort (H. G. 
Tiemey, Hermine, t. XXXIII, p. 235 ; E. Owen, Welsh folklore, 
p. 303-304). 

(2) Cf. Le Rouzic, Carnac, p. 149. 

(3) Le Guindy iraverse le territoire de Pluzunet. C'est lui qui 
conflue à Tréguier avec 1? Jaudy. 



18 LES INTERSIGNES 



les branches d'aulne qui surplombaient. Chose 
étrange : je reconnus distinctement le pas de mon 
mari, le pas qu'il avait du temps qu'il était bien 
portant, quand il rentrait de sa journée dans une 
des fermes d'alentour. 

Je me retournai. 

Personne !!! 

Je passai la matinée au lavoir. Au retour, je 
n'entendis plus rien, mais le faix de linge que je 
portais se mit à peser sur mes épaules d'un tel 
poids qu'on aurait juré que la toile s'était chan- 
gée en plomb. J'ai compris depuis ce que cela si- 
gnifiait. Parmi ces draps se trouvait celui qui de- 
vait servir trois^ours après à ensevelir mon pauvre 
cher homme. 

Car, trois jours après, Lucas mourut. Dieu ait 
son âme ! Ces trois jours durant, les signes se suc- 
cédèrent de façon presque ininterrompue. 

Une nuit, c'était la porte qui battait avec vio- 
lence, une rumeur de foule pénétrant dans la mai- 
son, des pas nombreux montant l'escalier et le 
redescendant. La nuit suivante, c'étaient des son- 
neries lointaines de cloches (1), une lumière (2) 



I 



(1) En Galles, un son de cloche dans l'oreille est un signe sûr 
de mort dans le voisinage {Cymru fu, p. 297). 

(2) En Galles, un intersigne est la felch candie, « chandelle de 
mort » ou co pse candie (canwijll gorjf), « chandelle de cadavre » ; 
c'est une torche magnifique à flamme bleue qui s'avance majes- 
tueusement de place en place ; quelquefois elle apparaît dans la 
main du fantôme de la personne qui doit bientôt mourir [The Cam- 
bro-Brilon, t. I, p. 350 ; Cymru fu, p. 295 ; E. Owen, Welsh fol- 
klore, p. 298-301 ; H. C. Tierney, Hermine, t. XXXIV, p. 53-55; 



LES INTERSIGNES 19 



brûlant d'une flamme pâle au chevet du lit où 
nous couchions, puis des chants de prêtres qui 
s'en venaient, par les champs, de la direction du 
bourg. 

J'en étais arrivée à ne plus pouvoir fermer 
l'œil. 

Mais ce fut la dernière nuit qui fut la plus ter- 
rible. Mon mari, qui ne paraissait pas plus mal, 
m'avait défendu de veiller. Quand j'eus constaté 
qu'il reposait, j'essayai de m'assoupir à mon tour. 
Mais, à ce moment, les cahots d'une charrette se 
firent entendre. C'était d'autant plus surprenant 
qu'il n'y avait aucune voie charretière dans le voi- 
sinage de notre maison. Lorsque nous étions venus 



Rhys, Cellic folklore, p. 275) ; quelquefois elle semble sortir du lit 
du malade et aller au cimetière par le chemin que suivent les en- 
terrements {Folklore, t. V, 1894, p. 293 ; cf. Revue des Iradilions 
populaires, t. XXVI, p. 345). Le 31 octobre, à minuit, les femmes 
s'assemblent dans l'église paroissiale. D'après l'état de la flamme 
de la chandelle qu'elles tiennent à la main, elles conjecturent leur 
sort à venir ; elles entendent les noms ou voient les cercueils de 
ceux qui mourront dans l'année (Rhys, ibid., p. 321). 

En Ecosse et dans l'île de Man, Ks lumières sont souvent des 
intersignes de mort. Tantôt c'est pendant la nuit, la veille du 
1^' mai, une lumière qui semble sortir d'une maison et qui se 
dirige vers l'église {Folklore, t. VIII, p. 208). Tantôt des lumières 
qui apparaissent dans le cimetière avant un enterrement ou au 
moment d'une mort (p. 209-210), ou sur la route du cimetière 
(W. Gregor, Noies on the folklore of Vie Norlh-Easl of Scolland, 
p. 203). Quelquefois c'est une boule de feu avec une queue comme 
un cerf-volant (p. 247). Un homme, sur les deux épaules duquel 
on aperçoit une lumière, meurt bientôt f près (p. 220). Une jeune 
fille paraît toute lumineuse au moment même où son père mourait 
(p. 255-256). A la suite d'un naufrage, on aperçoit des lumières 
sur la grève (p. 212). 

7 



20 LES INTERSIGNES 



l'habiter, nous avions dû y transporter nos meu- 
bles dans des brouettes. Cependant c'était bien 
vers notre maison que se dirigeait la voiture. Le 
cri de l'essieu mal graissé se faisait de plus en plus 
distinct (1). Je l'entendis bientôt tout contre le 
pignon. Je me levai sur les genoux. Dans le mur 
auquel s'appuyait le bois du lit, il y avait une lu- 
carne. Je regardai par cette lucarne, pensant que je 
verrais passer la charrette. Mais je ne vis rien que 
l'aire toute blanche, au clair de la lune, et les for- 
mes noires des arbres sur les fossés des champs. 
L'essieu continuait pourtant de grincer, et la char- 
rette de cahoter. Elle fit le tour de la maison une 
première fois, puis une seconde, puis une troi- 
sième. Au troisième tour, un coup formidable s'a- 
battit sur la porte (2). Mon mari se réveilla en sur- 
saut : 



(1) Cf. la charrette de l'Ankou, ch. m. 

(2) Trois coups frappés à la porte sont un intersigne de mort 
(Le Calvez, La m'crl en Bassc-Brelagne, Re ue des Tradiluns 
populaires, t. III, p. 45. Cf. Le Rouzic, Carnac,p. 143). En Irlande, 
si à minuit, pendant trois nuits successives, on entend frapper à 
la porte de la maison, c'est un intersigne de mort (Deeney, Pea- 
sc.ni lore from Gaclic Ireland, p. 55-60). En Ecosse, l'intersigne 
consiste en trois coups frappés à intervalles réguliers d'une ou 
deux minutes (W. Gregor, J>ioles on the ftlldore of the North-East 
o/ Scctland, p. 203). En Galles, la personne qui est la plus proche 
parente de celle qui va mourir entend un bruit plaintif (cijhiraelh) 
qui fait dresser les cheveux et glace le sang dans les veines [The 
Cambro-Brilon, t. I, p. 350) ; il part de la maison du moribond pour 
finir au cimetière ; les chiens qui l'entendent s'enfuient et se ca- 
chent (E. Owen, Welsh folklore, p. 302-303). La cyhiraelh est sou- 
vent personnifiée en une sorte de bean-sidhe. (Rhys, Cellic 
folklore, p. 452). 



LES INTERSIGNES 21 



— Qu'y a-t-il ? 

Je ne voulus pas l'attrister et je répondis : 

— Je ne sais pas. 

Mais je grelottais d'épouvante. 

Il faut croire qu'on ne meurt pas de frayeur, 
puisque j'ai surv^écu à cette nuit-là. 

Mon homme trépassa le lendemain, qui était un 
samedi, sur le coup de dix heures. 

Communiqué par M. Le Mare, insliluteur ; conté par une 
vieille filandière de Pluzunet (Côtes-du-Nord). — Août 
1891.1 



22 LES INTERSIGNES 



II 

L'intersigne des « bœufs ». 



Ceci se passait un peu avant la « Grande Révo- 
lution », Je le tiens de ma mère, qui avait seize 
ans à l'époque, et qui n'a jamais menti. 

Elle était vachère dans une ferme de Briec. Je ne 
saurais vous dire au juste le nom de la ferme, mais 
elle devait être située quelque part aux alentours 
de la Plaine (1). Il me souvient que le maître s'ap- 
pelait Youenn (Yves), C'était un brave homme, 
et, qui plus est, un homme savant. Il avait étudié 
au collège de Pont-Croix, pour être prêtre. Mais il 
avait préféré revenir au labour, sans doute parce 
qu'il ne se sentait pas la vocation. Il n'avait pas 
désappris toutefois ce qui lui avait été enseigné 
au temps de sa jeunesse, et on le vénérait dans le 
pays, attendu qu'il savait lire dans toute espèce 
de Hvres. On disait même qu'il était capable de 



(1) La Plaine, « ar Blénenn », est le nom sous lequel on désigne 
un vaste plateau marécageux, en re Bri c e, Pleyben. J'ai tra- 
versé cette triste région. Il m'en est resté une impression poi- 
gnante de mélancolie et de solitude. Cela ressemble à une Camar- 
gue sans soleil. Rien que des champs de joncs où dorment, çà et: 
Ik, des mares lugubres. \ 



LES INTERSIGNES 23 



converser, en n'importe quelle langue, avec n'im- 
porte qui. 

Un matin, il dit au « grand charretier » : 

— Tu mettras le joug à la plus jeune paire de 
bœufs, afin que je les aille vendre à la foire de 
Pleyben. 

Il était comme cela. Qu'il s'agît de vendre ou 
d'acheter, il ne se décidait jamais qu'au dernier 
moment, et cela lui réussissait toujours. On pré- 
tendait qu'il avait un esprit familier qui lui 
soufflait à l'oreille, à l'instant précis, ce qu'il 
devait faire. Aussi ne faisait-il que d'excellents 
marchés. 

Donc, le grand charretier imposa le joug aux 
deux bœufs les plus jeunes et sella un cheval pour 
le maître. 

Celui-ci se mit en route, après avoir distribué 
sa tâche à chacun dans la ferme. 

Sa femme, qui était venue au seuil pour le re- 
garder partir, dit à ma mère : 

— Aussi vrai que je vous l'affirme, Tina, des 
deux jeunes bœufs que voilà, mon homme me rap- 
portera cent écus. 

Ma mère s'en fut conduire aux champs les va- 
ches dont elle avait la garde. A la « brume de 
nuit » elle les ramena. Le sentier qu'elle devait 
suivre faisait croix avec la grand'route. Comme 
elle arrivait au carrefour, elle rencontra le maître 
qui s'en retournait de la foire. Elle ne fut pas peu 
surprise de voir qu'il revenait avec la paire de 
bœufs dont il s'était promis de se débarrasser. 



i LES INTERSIGNES 



Vous savez qu'en Basse-Bretagne on ne se gène 
pas pour causer librement même avec les maîtres : 

— M'est avis, Youenn, dit ma mère, que la foire 
de Pleyben ne vous a guère rapporté. 

— C'est ce qui te trompe, répondit le maître 
d'un ton étrange : elle m'a rapporté plus que je ne 
souhaitais. 

— Voire, pensa ma mère... En tout cas, il n'a- 
vait pas l'air joyeux ; il laissait aller son cheval au 
pas, la bride abandonnée sur le cou. Quant à lui, il 
avait les bras croisés, la tête inclinée et songeuse. 
Les bœufs l'escortaient, l'un à droite, l'autre à 
gauche, avec une sorte de solennité : ils avaient dû 
perdre à la foire le joug qui les attachait. C'étaient 
d'ailleurs deux bonnes bêtes dociles, quoique jeu- 
nes. Ils n'avaient pas encore été attelés à la char- 
rue, ni au tombereau, parce que Youenn les réser- 
vait pour la vente, mais on voyait déjà, à leur 
allure posée, à la façon paisible dont ils allon- 
geaient le mufle vers le sol, qu'ils étaient tout 
prêts à faire de vaillante besogne. 

Pour le moment ils avaient l'air, eux aussi, de 
songer à des choses tristes, comme le maître. 

On marcha quelque temps en silence, les vaches 
en avant. Ma mère se demandait ce que le maître 
avait bien pu vouloir dire. En quoi donc la foire 
de Pleyben lui avait-elle rapporté plus qu'il ne 
souhaitait ? 

Il tenait le miheu de la chaussée, avec la paire 
de bœufs. Ma mère cheminait dans l'herbe de la 
douve. 



LES INTERSIGNES 25 



Tout à coup Youenn l'interpella : 

— Tina, dit-il, je ramènerai moi-même les va- 
ches. Toi, prends cette voie de traverse et cours 
d'une haleine jusqu'au bourg. Tu passeras d'abord 
chez le menuisier pour lui commander un cercueil 
de six pieds de long sur deux pieds de large. Puis 
tu te rendras au presbytère. Quel que soit le prêtre 
de sei'vice, tu le prieras de prendre son sac d'cx- 
Irême-onclion (1) et de te suivre chez nous au plus 
vite. 

Ma mère regarda le maître avec stupéfaction. 
Il avait des larmes qui roulaient sur la joue. 

— Va, commanda-t-il, et sois prompte. 

Ma mère prit ses sabots dans ses mains, enfila la 
voie de traverse, et courut au bourg tout d'une 
haleine. 

Une heure après, elle était de retour à la ferme. 
Un des vicaires l'accompagnait. 

Sur le seuil était assise la fermière. 

— Vous arrivez trop tard, dit celle-ci au vicaire, 
mon mari est trépassé. 

Ma mère n'en pouvait croire ses oreilles. 

La fermière fit tout de même entrer le prêtre. 
Ma mère se glissa derrière eux dans la cuisine. 
Sur la table, on avait étendu un matelas, et le 
maître était couché dessus, mort. Il avait encore 
ses vêtements de la journée. Le vicaire asper- 



{l) Ar sac'h-nouenn app lé aussi ar sac'h-Jû. C'est une sorte de 
sacoche en velours noir dans laquelle le prêtre met un ro;het, 
une étole et les saintes huiles, pour aller extrémiser les moribonds 



26 LES INT£RSIGNES 



gea le corps d'eau bénite et commença les prières 
funèbres. 

Quand il fut parti, ma mère reçut l'ordre de 
gagner le lit, car on préparait tout pour la der- 
nière toilette du défunt. 

Ce lit était au bas bout de la maison. Une simple 
cloison de planches séparait la pièce de la cuisine. 
Je n'ai pas besoin de vous dire que ma mère n'avait 
nulle envie de dormir. Elle fit mine de se coucher, 
et de tirer sur elle les volets du ht. Mais quand il se 
fut écoulé quelque temps, elle se releva en chemise 
et vint coller l'oreille à la cloison. 

Il n'était resté dans la cuisine que la veuve de 
Youenn et deux vieilles femmes du voisinage qui 
avaient coutume d'ensevelir. 

Dans la cour, on entendait causer les gens de la 
maison, et d'autres, venus des alentours pour la 
veillée. Tous se demandaient comment la mort 
avait pu abattre si soudainement un homme aussi 
solide. 

C'était aussi ce qui intriguait ma mère. Elle ne 
tarda pas à être renseignée, car elle ne perdit pas 
un mot du récit que faisait la fermière aux deux 
vieilles femmes, dans la cuisine, pendant qu'elles 
lavaient ensemble le cadavre de Youenn. 

— Vous savez, disait la fermière, que jamais il 
ne manquait de vente. Quand je l'ai vu revenir 
avec les boeufs, je lui en ai fait le reproche. 

— Youenn, lui dis-je, cette fois tu es en faute. 

— C'est la première fois et ce sera la dernière, 
me répondit-il. 



LES INTERSIGNES 27 



■ — Plaise à Dieu ! fis-je. 

Il me regarda drôlement et il me dit : 

— Voilà un souhait que tu regretteras vite de 
voir exaucé, car il t'en viendra grande peine... 
Oui, poursuivit-il, après un silence, c'est la pre- 
mière fois que tu me prends en faute sur un mar- 
ché, et ce sera aussi la dernière, parce que nul autre 
marché je ne ferai de ma vie. Demain, l'on m'en- 
terrera. 

— J'avais bien envie de le traiter de rêveur (1), 
mais je me souvins de certaine parole qu'il m'avait 
dite naguère. « Le premier averti de ma mort, ce 
sera moi », m'avait-il souvent répété. Je le vis si 
abattu que la peur me saisit. Évidemment, il avait 
dû avoir son intersigne. Je lui demandai, toute 
tremblante : 

— Que s'est-il donc passé depuis ce matin ? 

— Ma foi de Dieu, dit-il, nous étions arrivés à la 
descente de Châteaulin, quand tout à coup les 
bœufs, qui jusque-là avaient fait la route paisible- 
ment, s'arrêtèrent et se mirent à renifler avec 
bruit. Puis l'un d'eux dit à l'autre, en son langage 
de bête : « M'est avis qu'on nous mène à Château- 
lin ? — Oui, répondit l'autre, mais on nous ramè- 
nera ce soir à la Plaine ». Je les exposai sur le 
champ de foire. Les gens se mirent à tourner à 
Tentour, chacun disait : « Voilà une belle paire de 



(1) Le mot « rêveur » est usité, dans le pays de Quimper, aussi 
bien en breton qu'en français, pour désigner quelqu'un qui a des 
idées bizarres, saugrenue^. 

7. 



28 LES INTERSIGNES 

bouvillons », mais personne ne m'en demandait le 
prix. Ce fut ainsi toute la journée. Durant long- 
temps je dévorai mon impatience, mais quand je 
vis le champ de foire se vider et venir la tombée du 
soir, je ne pus me défendre de jurer et de sacrer 
tout bas. En vérité, à ce moment-là, je crois que 
j'eusse donné mes deux bêtes pour rien, si seule- 
ment j'en avais trouvé preneur. Le bœuf noir et 
gris s'étant mis à creuser le sol de son sabot, je lui 
détachai un coup de pied dans le ventre. Il me re- 
garda alors du coin de l'œil, tristement, et il me dit : 
« Youenn, avant deux heures il fera nuit, et dans 
quatre heures vous serez mort. Retournons vite à 
la ferme, vous, pour mettre votre conscience en 
règle, et nous, pour nous préparer à notre travail 
de demain qui sera de vous porter en terre ». 

— Voilà ce que m'a conté mon homme, ajouta 
la fermière ; un autre se serait peut-être mis en 
colère contre le bœuf, mais lui, qui était un homme 
de sens, il a suivi son conseil. Grâce à quoi il a tré- 
passé, non dans la douve du grand chemin, comme 
un animal, mais dans sa maison, muni pour lo 
voyage des prières d'un prêtre, comme un bon 
chrétien. 

— Douéda bardono ann anaonn ! (Dieu pardonne 
aux défunts !) murmurèrent les vieilles femmes. 

Ma mère fit le signe de la croix et regagna son lit. 

Le lendemain, les deux bouvillons traînèrent au 
bourg de Briec la charrette funèbre. 

Ceci se passait un peu avant la « Grande Révo- 
lution ». Depuis ce temps-là, on prétend que les 



LES INTERSIGNES 29 



bœufs ne parlent plus, si ce n'est pourtant à l'heure 
de minuit, durant la veillée de Noël (1). 

(Conté par Naïc, vieille marchande de fruits. — Quimper, 1887.) 



(1) Un fermier voulut entendre ce que pourraient bien se dire 
SCS bœufs et se cacha dans le grenier, au-dessus de l'étable. 

— Que ferons-nous demain ? demanda l'un des bœufs à son 
compagnon ? 

— Nous porterons notre maître en terre. 

Ce fut, en effet. le premier travail qu'ils firent. Le fermier épou- 
vanté trépassa dans la nuit (Cf. Mahé, Essai su- les anliquilés du 
Morbihan, p. 231 ; Perrin, Galerie brel nne, t. III, p. 152 ; Luzcl, 
La veillée de Notl, Revue de Bretagne el de Vendée, t. X, 1861, 
p. 432 ; Le Calvez, La mort en Dasse-Brelarjne, Revus des Iradi-^ 
lions populaires, t. II f, p. 51 ; A. Le Braz, Vieilles histoires du paijs 
brelan, p. 143). 



30 LES INTERSIGNES 



III 

Là danse des pois. 

Mme Madec était une vieille cpicicrc de Pont- 
Croix (1). Comme elle était malade depuis long- 
temps, elle prit pour la remplacer à la boutique 
une jeune fille des environs. 

Un soir, un paysan vint demander à acheter des 
petits pois. La jeune fille se mit à le servir. Elle 
avait déjà versé les pois dans un des plateaux de 
la balance et s'apprêtait à les peser, quand, tout 
à coup, les voilà de sauter et de tourbillonner, 
comme font les danseurs et les danseuses, les jours 
de pardon. 

Je vous promets que c'était une drôle de ga- 
votte. 

La jeune fille crut à une farce du paysan. Mais 
celui-ci se tenait à distance du comptoir, les bras 
croisés, suivant la manière bretonne. 

Et il était encore plus ahuri que celle qui le ser- 
vait de voir la danse que dansaient les pois, et qui 
dura bien deux ou trois minutes. Même il fit des 
difïicultés pour les prendre sous prétexte qu'ils 
devaient être ensorcelés. 

(1) Finistère. 



LES INTERSIGNES 31 



Quand il fut parti, la jeune fille s'empressa vers 
l'arrière-boutique, pour conter la chose à M™^ Ma- 
dec. 

Mais M "'6 Madec était hors d'état de l'entendre. 
Elle venait de rendre l'âme. 

(Conté par M"e Riolay. — Quimper, Juin 1891.) 



32 LES INTERSIGNES 



IV 

L'intersigne des a épingles ». 



Vous connaissez les « grandes coiffes » que por- 
tent les femmes, dans les circonstances solen- 
nelles, au pays de Tréguier et de Goëlo (1). Vous 
n'ignorez pas non plus qu'on en rabat les ailes, 
lorsqu'on est en deuil de l'un de ses proches. 

Il est indispensable que vous sachiez cela, pour 
comprendre l'intersigne que voici : 

Il s'est produit dans une maison d'Yvias, il y a 
de cela une quarantaine d'années. C'était un di- 
manche de Pâques. La jeune fille de la maison 
(elle s'appelait Marie-Louise) était en train de s'at- 
tifer pour la messe. Elle avait sorti de son armoire 
ses vêtements les plus beaux, comme il sied pour 
une fête de cette importance, et aussi la plus bro- 
dée de ses calioles (c'est le nom que nous donnons 
ici à nos grandes coiffes). Certaines femmes ont 
besoin, pour se coiffer, d'une ou même de plusieurs 
aides. Marie-Louise s'en tirait d'ordinaire toute 
seule, et peu de catioles cependant étaient aussi 



(1) Le Goëlo comprend toute la partie bretonne de l'arrondisse- 
ont de Saint-Bricuc. Le Trieux le sépare du pays de Tréguier. 



LES INTERSIGNES 33 



joliment disposées que la sienne. Ce matin-là, elle 
était donc debout devant son miroir. Sa coiffe 
était déjà à moitié mise. Elle avait ramené sur son 
front un double bandeau de cheveux, rassemblé 
les tresses au fond du bonnet. Elle n'avait plus, 
pour être prête, qu'à replier les ailes de sa coiffe, 
puis à les épinglcr l'une sur l'autre. Elle en ajusta 
sans peine les bouts, étant, comme je vous l'ai dit, 
très habile de ses mains. Mais lorsqu'il s'agit de les 
épingler, ce fut une autre histoire. 

Elle tenait les épingles entre ses dents, afin d'a- 
voir les bras libres. D'habitude, une seule épingle 
lui suffisait à établir solidement l'édifice de sa coif- 
fure. 

L Elle en prend une... L'épingle lui ghsse des 
doigts. 

Elle en prend une autre, la fixe à la place vou- 
lue... Ding !... la seconde épingle se détache, 
tombe sur le plancher de la chambre, en faisant 
un petit bruit clair, et les ailes de la coiffe se dé- 
ploient sur les épaules de Marie-Louise. 

Marie-Louise essaye d'une troisième, d'une qua- 
trième épingle... La douzaine y passe. 

Peine perdue. 

Il semble que les épingles se refusent à fixer les 
ailes de la coiffe ou que les ailes de la coiffe se refu- 
sent à se laisser fixer. 

Or le deuxième son de la messe venait de sonner 
au bourg. La jeune fille risquait d'arriver en re- 
tard à l'église, ce qui n'eût pas été convenable un 
jour de Pâques. 



31 LES INTERSIGNES 



Dépitée, elle se résigne enfin à faire ce qu'elle 
n'avait jamais fait, à appeler une servante pour 
l'aider à mettre sa coiffe. 

La servante monte. 

Elle eût aussi bien fait de rester en bas à vaquer 
à sa besogne de cuisine. 

Pas plus que sa maîtresse, elle ne réussit à faire 
tenir les épingles. Autant elle en fourre dans la 
coiffe, autant il en pleut à terre. A chaque épingle 
qu'elle fixe, elle dit : « Pour sûr, ça y est cette 
fois » ! INIarie-Louise qui a les bras levés, pour 
maintenir les deux ailes de tulle, les laisse retom- 
ber en poussant un soupir d'aise, mais dès que les 
bras de la jeune fille retombent, les ailes de la 
coiffe font de même (1). 

— Encore une épingle, pour voir ! 

Il y en eut bientôt tout un tas aux pieds de Ma- 
rie-Louise. Ding ! Ding ! Ding !... A chaque épin- 
gle nouvelle, toujours le même petit bruit clair... 

Le troisième son de la messe sonna. 

Marie-Louise ne put arriver à temps à l'église. 
Elle s'en confessa au recteur, le soir, en lui con- 
tant son aventure. Le recteur lui dit : 

— Notez ce jour dans votre mémoire. 

Peu de temps après, la jeune fille d'Yvias apprit 
que son fiancé, qui était soldat en Algérie, avait 
trépassé le dimanche de Pâques, vers les. dix heu- 
res du matin. 

(Conté par Jeanne- Yvonne Pariscoat, marchande. — 
Yvias, août 1888.) 



(1) Cf. Gwerzlou Breiz-Izel, t. II, p. 383. 



LES INTERSIGNES 35 



La main sur la porte. 

C'était au Pont-Labbé, il y a bien soixante-dix 
ans. Ma grand'mère était très malade, presque à 
l'article de la mort. Ma mère la veillait, en com- 
pagnie de ses trois sœurs. 

Vers le milieu de la nuit, ma mère dit à ses trois 
sœurs qui étaient encore un peu jeunes et que la 
fatigue accablait : 

— Allez vous reposer, enfants. La moitié de la 
nuit est déjà passée. Je veillerai bien, seule, main- 
tenant, jusqu'au matin. 

Et les trois fillettes de gagner leur chambre 
commune. 

Au moment où celle qui était entrée la dernière 
fermait la porte, elle fit un grand cri : 

— Voyez donc ! 

Sur le bois de la porte une main (1) s'étalait, les 
cinq doigts ouverts, une main maigre, osseuse et 
ridée, avec de grosses veines saillantes. Et cette 
main était toute pareille à celle de la moribonde. 



(1) Les mineurs de Comwall voient parfois une main de mort 
qui porte une lumière. C'est un signe de malheur (Revue des Ira- 
diticns populaires, t. II, p. 474). 



36 LES INTERSIGNES 



Les jeunes filles furent prises de tristesse ; elles 
s'agenouillèrent au pied de leurs lits pour faire 
leur prière, comme elles avaient coutume. 

Mais elles eurent beau enfoncer leurs têtes dans 
les matelas des lits et appliquer toute leur pensée 
à l'oraison qu'elles récitaient, elles songeaient tou- 
jours, malgré elles, . à la main, et ne pouvaient 
s'empêcher de glisser un regard de côté pour voir 
si elle apparaissait encore. 

La main restait collée à la même place. 

Soudain, ma mère monta : 

— Venez, dit-elle, je crois que c'est la fin. 

Elles redescendirent toutes les quatre et arri- 
vèrent juste à temps pour recevoir le dernier sou- 
pir de la vieille. 

(Conté par M™» Riolay. — Quimpcr, juin 1891.) 



LES INTERSIGNES 



VI 
L'intersigne du « berceau ». 

Marie Gouriou demeurait au village de Min- 
Guenn (la Pierre-Blanche), près de Paimpol. Son 
homme était à Islande, où il faisait la pêche. 

Ce soir-là, Marie Gouriou s'était couchée, après 
avoir placé sur le banc-îossel (1), tout contre son 
lit, le berceau où dormait son petit enfant. 

Elle était assoupie depuis quelque temps, lors- 
que dans son sommeil elle crut entendre l'enfant 
pleurer. Elle ouvrit les yeux, regarda. 

Jésus-ma-Doué ! (Jésus mon Dieu !) la chambre 
était pleine de lumière, et un homme, penché sur le 
berceau, berçait doucement le petit, en lui chan- 
tant à mi-voix un refrain de matelot. L'homme 
avait rabattu sur son visage le capuchon de son 
ciré, en sorte qu'on ne pouvait distinguer ses 
traits. 

— Qui êtes-vous ? s'écria Marie Gouriou, épou 
vantée. 

L'homme leva la tête. La femme Gouriou re- 
connut son mari. 



(1; Le banc adossé au lit. 



38 LES INTERSIGNES 



— Comment ! tu es déjà de retour ?... 

Il n'y avait guère plus d'un mois qu'il était 
parti. 

Elle remarqua que ses habits ruisselaient, et 
cela sentait très fort l'eau de mer. 

— Prends donc garde, dit-elle, tu vas mouiller 
l'enfant... Attends, je vais allumer du feu. 

Elle avait déjà les deux jambes hors de son lit 
et s'apprêtait à passer son jupon. Mais la lumière 
étrange qui emplissait la maison s'évanouit aussi- 
tôt. Marie chercha à tâtons les allumettes, en frotta 
une, et constata que son mari n'était plus là. 

Elle ne devait plus le revoir. Le premier chas- 
seur (1) qui revint d'Islande lui apprit que le na- 
vire où s'était embarqué son homme s'était perdu 
corps et biens, la nuit même où Gourion lui était 
apparu penché sur le berceau de son fils. 

(Conté par Goanvic, cantonnier. — Paimpol.) 



(1) On appelle ainsi les navires qui, dans le courant de mai, 
vont chercher en Islande les produits de la première pêche com- 
mencée depuis mars. Ils rapportent le poisson aux armateurs et 
des nouvelles aux parents des pêcheurs. 



LES INTERSIGNES 39 



VII 



L'intersigne du a cadavre ». 



J'avais environ douze ans. Nous habitions alors 
le petit hameau marin de Leschiagat où mon père 
était sous-patron des douanes. Ma mère avait un 
frère, l'oncle Jean, marié non loin de nous, à Pont- 
Labbé, chez lequel j'allais quelquefois passer les 
fêtes de Noël ou celles de Pâques, avec mes cou- 
sines. J'aimais beaucoup cet oncle qui me rappor- 
tait toujours quelque souvenir de ses voyages, car 
il naviguait au long cours, comme second à bord 
de la Virginie, un navire de Nantes qui faisait les 
campagnes des mers du Sud. Ma mère aussi avait 
une grande affection pour son frère, un peu plus 
jeune qu'elle, et dont elle était la marraine. Il lui 
écrivait presque aussi souvent qu'à sa femme. Et, 
justement, ce jour-là, on avait reçu une lettre de 
lui annonçant qu'il venait d'arriver à Montevideo, 
qu'il était en bonne santé, et que, sous peu, la Vir- 
ginie devait faire voiles vers la France. 

Je me rappelle très bien ces détails, parce que, 
comme je vous l'ai dit, je m'intéressais vivement 
à tout ce qui concernait mon oncle. 



40 LES INTERSIGNES 



Nous avions soupe seules, ma mère et moi, mon 
père étant de garde sur la côte. Il faisait assez mau- 
vais temps, pluie et vent mêlés. Quand il fut 
l'heure de me coucher, ma mère me dit : 

— N'oubhe pas l'oncle Jean dans tes prières, au 
moins ! 

— Oh ! n'ayez crainte, répondis-je. 

Je manquais rarement de réciter un paler tout 
exprès à son intention, afin qu'il pensât, de son 
côté, à me rapporter quelque présent bien beau du 
pays où il voyageait. 

Je fis donc, ce soir-là, comme de coutume, mais, 
sans que j'eusse su dire pourquoi, à mesure que je 
priais je me sentais devenir toute triste, si triste 
que je finis par me mettre à pleurer. Ma mère, 
alors, s'approchant de mon Ht, me demanda : 

— Qu'est-ce que tu as donc à gémir ainsi ? Dors 
vite : tu vois bien que la nuit est venue. 

En me parlant de la sorte, elle me désignait une 
petite lucarne, semblable à un hublot de navire, 
qui était percée dans le mur, un peu au-dessus de 
ma tête, et par laquelle on pouvait apercevoir, en 
effet, un carré de ciel sombre où des nuages pas- 
saient. J'essuyai mes larmes et feignis de fermer 
les yeux. Mais quand ma mère eut repris son tricot 
auprès de la table, je les rouvris de nouveau et res- 
tai à songer, dans l'obscurité. Dehors, le vent souf- 
flait par grandes bouffées, maisj dans les inter- 
valles d'accalmie, on entendait le crépitement de 
la pluie sur les ardoises du toit. Je distinguais le 
bruit d'autant mieux que notre maison n'avait 



LES INTERSIGNES 41 



pas d'étage. Or, soudain, il me sembla qu'une 
goutte d'eau traversait le plancher du grenier et 
tombait sur mes draps. Et, après celle-là, ce fut 
une seconde, puis une troisième, puis cinq, dix, 
vingt autres à la suite (1). Cela faisait toc, toc, toc, 
par petits coups réguliers et lents. Je hélai ma 
mère. 

— Quoi ? fit-elle. Qu'est-ce qu'il y a encore ? 

— Je crois qu'il pleut dans mon lit. 

— Quelle idée ! 

Elle promena la main sur mes couvertures, prit 
la chandelle pour regarder au plancher et constata 
qu'il n'y avait pas la plus légère marque d'humi- 
dité nulle part. Le bruit lui-même avait cessé. 

— Tu sais, me dit ma mère, si tu continues à 
faire ta sotte et à rêver de choses qui ne sont pas, 
au lieu de dormir, j'en avertirai ton père, quand 
il va rentrer. 

J'avais peur de mon père, qui était un homme de 
manières rudes, quoique foncièrement bon, et je 
promis d'être dorénavant bien sage. Ma mère ce- 
pendant s'était à peine éloignée que les étranges 
toc... toc... toc... recommençaient. D'où cette 
eau pleuvait-elle ainsi, sans laisser de traces, je 
n'arrivais pas à m'en rendre compte, en dépit de 



(1) Lorsqu'un marin meurt en mer, sa femme entend à la tête 
de son lit un bruit d'eau tombant goût e à goutte (Sauvé, Mélu- 
sine, t. Il, col. 254. Cf. Mahé, Essai sur les anliquilés du Mir- 
bihan, p. 115). Rêver d'eau qui coule le long^u mur intérieur de 
la maison est un intersigne de mort (Goodrich-Freer, More folkl re 
from Ihe Hébrides, Folklore, t. XIII, p. 37). 



42 LES INTERSIGNES 



tous mes efforts, si bien qu'à la longue, je n'y prê- 
tai plus qu'une attention de plus en plus distraite 
et réussis même, je crois, à m'assoupir, car je n'en- 
tendis pas rentrer mon père. 

Un fracas subit, comme d'un barrage qui crève, 
me réveilla en sursaut. Je me dressai sur mon 
séant, les yeux grands ouverts et toute frisson- 
nante. Ce que je vis alors me glaça d'une telle hor- 
reur que d'y songer encore, après cinquante ans, 
je me sens pâlir. La lucarne — cette lucarne qui 
était au-dessus de ma tête, dans le mur — semblait 
ébranlée par des chocs effrayants. Brusquement, 
elle céda et une poussée d'eau s'engouffra par le 
trou béant. Il en venait, il en venait. En un clin 
d'œil, je me sentis submergée, et cela montait, 
montait sans fin, en couches profondes, vertes, 
transparentes. Je me faisais l'effet d'être assise au 
fond de la mer. Le mur, le plancher, le bois même 
de mon lit clos, tout avait disparu. De quelque 
côté que je tournasse mes regards, je n'apercevais 
que de l'eau, de l'eau encore, toujours de l'eau !... 
J'avais conscience d'être là comme une noyée qui 
fût demeurée vivante. Et vous ne sauriez vous 
figurer combien c'était aiîreux. 

Mais le plus terrible, le voici. 

Comme je regardais avec stupeur cette eau s'a- 
monceler, le cadavre d'un homme à demi-nu passa 
presque à toucher mon visage, étendu de son long 
et flottant, inerte, ballotté par les vagues. Il avait 
les bras en croix et les jambes écartées. Les lam- 
beaux d'un caleçon de molleton rouge étaient 



LES INTERSIGNES 43 



retenus par un bout de corde autour de ses reins!... 
Je me rejetai violemment en arrière. Mes draps 
faisaient un grand bruit d'eaux clapotantes : je 
crus qu'elles allaient m'emporter avec le cadavre 
qu'elles entraînaient et je poussai un cri déchirant, 
pour appeler au secours. 

Mon père, que je ne savais pas rentré, ne fit qu'un 
bond jusqu'à mon lit : je me souviens qu'il avait 
encore dans les mains son fusil qu'il était sans 
doute en train d'astiquer, comrne chaque fois qu'il 
revenait du dehors par mauvais temps. Persuadé 
que je rêvais à des choses pénibles, il me secoua de 
toute sa force. 

— Réveille-toi, Marguerite ! 

— Oh ! je ne suis que trop réveillée, répondis-je. 

Mes dents claquaient et tout mon corps ruisse- 
lait d'une sueur froide, comme si vraiment je fusse 
sortie d'un bain. Mon père, très ému, me demanda : 

— Alors, qu'est-ce qui te prend ? Qu'est-ce 
qui t'est arrivé ? Parle ! 

Je le regardai avec des yeux suppliants, en si- 
lence. Il adoucit aussitôt sa voix, me caressa, 
m'encouragea : 

— N'aie pas peur... Ta mère m'a déjà conté que 
tu avais eu de drôles d'idées dans la tête, ce soir : 
dis-moi ce que c'est ; je ne te gronderai pas. 

Je lui jetai mes bras autour du cou et me mis à 
sangloter contre sa poitrine. 

— La mer ! m'écriai-je... toute la mer était là, 
dans mon lit, et il y avait dedans le corps d'un 
noyé qui flottait. 

8 



44 LES INTEP.SIGNES 



— Et comment était-il, ce noyé ? 

— Je ne sais pas... Je ne l'ai vu que par en des- 
sous, et je n'ai remarqué qu'une chose, c'est qu'il 
portait un caleçon rouge comme ceux de l'oncle 
Jean. 

— Eh bien ! petite, c'est signe que l'oncle Jean 
est en bonne santé. N'as-tu pas entendu dire qu'on 
rêvait toujours le contraire de la vérité ? 

— Ce n'était pas un rcve, murmurai-je. 
Il ne fit pas semblant de comprendre. 

— Donne-moi une de tes mains et rendors-toi. 
Je reste à ton côté. Comme cela tu te sentiras en 
sûreté, n'est-ce pas ? 

— Oui, mon père. 

Comme je ne bougeais plus, au bout d'un quart 
d'heure il me laissa, me croyant endormie pour de 
bon cette fois et alla rejoindre ma mère. J'enten- 
dis celle-ci qui lui demandait h voix basse : 

— Qu'en penses-tu Yvon ? 

— Je pense que ton frère a péri. Parce qu'il 
aimait plus particulièrement cette enfant, il l'a 
choisie pour se manifester à elle. C'est son inter- 
signe qu'elle vient de voir. 

— Mon pauvre, pauvre frère ! Dieu ait son âme ! 
dit ma mère toute pâle. 

Et je vis ses larmes tomber en pluie sur l'ou- 
vrage qu'elle tenait. 

Douze jours plus tard, une dépêche arrivait de 
Nantes, annonçant de la part de la Compagnie 
pour laquelle naviguait mon oncle qu'un transat- 
lantique de Saint-Nazaire avait rencontré dans 



LES KNTERSIGNES 45 



les mers du Sud une embarcation vide qui avait 
été reconnue comme appartenant à la Virginie. 
Du navire lui-même on ne savait rien : il avait dû 
toucher quelque récif et couler à pic avec son équi- 
page. 

(Conté par Marguerite Guerneur. — Quimper.) 



46 LES INTERSIGNES 



VIII 

L'iutersigne de u la tête coupée ». 

Une nuit que Barba Louarn, de Paimpol, était 
restée à filer jusqu'à une heure très tardive, elle 
s'endormit de fatigue sur sa tâche. Elle avait bien 
près de soixante-dix ans, la pauvre vieille !... Sa 
quenouille lui ayant échappé des mains et ayant 
fait du bruit en tombant sur le rouet, Barba se ré- 
veilla en sursaut. Elle ne fut pas peu surprise de 
voir toute la pièce éclairée d'une lumière blanche. 
Dans le milieu de la chambre, il y avait une table 
ronde où Barba avait coutume de déposer à me- 
sure les écheveaux de lin qu'elle avait filés. Or, 
sur le tas d'écheveaux elle vit une tête, une tête 
fraîchement coupée et d'où le sang dégouttait. 

Dans cette tête, elle reconnut celle de son fils, 
marin à bord d'un bâtiment de l'Etat. 

Les yeux étaient grands ouverts et la regar- 
daient avec une inexprimable angoisse. 

— Mabic ï Mabic ! (Petiot, ! Petiot !), s'écria- 
t-elle, en joignant les mains, que t'est-il arrivé, 
mon Dieu ? 

Sitôt que la vieille eut parlé ainsi, la tête roula 
sur la table et en fit le tour, par neuf fois. 



LES INTERSIGNES ' 47 



Puis elle reparut en haut du tas d'écheveaux. 

— Adieu, ma mère ! dit une voix. 

Barba Louarn se retrouva plongée dans l'obs- 
curité. Des voisines la ramassèrent, le lendemain, 
évanouie, sur le plancher de la chambre. 

On apprit, à quelque temps de là, que cette 
même nuit, à cette même heure, son fils Yvon 
Louarn, second maître à bord du Redoutable, avait 
eu la tête détachée du tronc, dans une fausse ma- 
nœuvre ; et, comme c'était par gros temps, la tête 
avait roulé de-ci de-là sur le pont, avant qu'on 
eût pu la saisir au passage. 

(Conté pa Marie- Jeanne Le Vay. — Paimpol.) 



48 LES INTERSIGNES 



IX 

L'intersigne de « l'image dans Teau (1) n. 

J'étais bien jeune alors, mais j'ai de ceci une 
souvenance aussi fraîche que si la chose s'était 
passée d'hier. Or, j'ai soixante-huit ans sonnes. 
J'en avais à peu près douze à l'époque dont je vous 
parle. On m'avait prise, par charité, comme gar- 
deuse de vaches, à la ferme de Coat-Beuz, dans la 
paroisse de Kerfeunteun (2), Ce matin-là, on m'a- 
vait envoyée paître le troupeau dans les prairies, 
le long du Steir (3), où le foin avait été fauché de 
la veille. 

Pendant que mes bêtes broutaient çà et là, je 
m'étais assise sur la berge de la rivière, et je m'a- 
musais, pour passer le temps, à battre l'eau avec 



(1) Guillaume Floury, le héros de Pécheur d'Islande, le Yann de 
Loti, a raconté à M. A. Dayot qu'en se penchant un soir, au clair de 
lune, pour se désaltérer à une fontaine, il avait senti une tape sur 
l'épaule, entendu une plainte pareille à un appel de cauchemar et 
vu dans l'eau une tète de mort, celle d!un de ses amis parti pour 
Islande et qui n'est pas revenu (Le Fureteur brclon, t. VIII, p. 210), 

(2) Kerfeunteun est une commune rurale, presqu ; un faubourg, 
aux portes de Quimper. 

(3) Le Steir conflue avec l'Odet à Quimper m.ème. Kemper si- 
gnifie « confluent ». 



LES INTERSIGNES 49 



la gaule qui me servait d'ordinaire à rassembler 
les vaches. 

Soudain, je tressaillis. 

Devait moi, dans l'eau qui était à cet endroit 
dormante, mais très limpide, je venais de voir, 
aussi nettement que je vous vois, se dessiner la 
figure et tout le haut du corps de mon maître. 

Je remarquai même qu'il avait l'air sombre. Je 
crus qu'il s'apprêtait à me gronder, parce qu'il me 
surprenait à flâner ainsi, et je n'osais détourner la 
tête. 

Mon embarras dura bien deux ou trois minutes. 

A la fin, étonnée de n'attraper ni gronderie, ni 
gifle — car il était réputé pour avoir le geste 
prompt, — je pris mon courage à deux mains et 
me relevai d'un bond. 

Jugez de ma stupéfaction, quand je constatai 
qu'il n'y avait dans le pré que mes vaches et moi. 

A moins de s'être abîmé sous terre, le maître ne 
pouvait avoir disparu si vite. D'autre part, il n'y 
avait pas de doute possible : c'était bien son image 
que je venais de voir là, dans l'eau de la rivière. 

Je ruminai cette aventure étrange tout le reste 
de la journée. 

A la brume de nuit, je rentrai avec mes bêtes. 
La première personne dont je fis rencontre, en ou- 
vrant la barrière du Coat-Beuz, ce fut précisément 
le maître. 

— Il ne m'a rien dit là-bas, pensai-je ; mais il va 
me rudoyer maintenant. 

Pas du tout ! Il m'accueillit, au contraire, avec 



50 LES INTERSIGNES 



des paroles joyeuses, m'accompagna dans l'étable, 
et me montra gentiment comment il fallait atta- 
cher les vaches, chose dont je m'étais jusqu'alors 
acquittée assez mal. 

Le voyant de si bonne humeur, ma foi ! je me 
mis à causer. 

— Vous avez dû avoir bien chaud, ce midi, Jean 
Derrien, quand vous avez passé du côté des prés. 
Vous auriez dû faire comme moi et tremper vos 
pieds dans l'eau. Ça rafraîchit tout le sang. 

— Qu'est-ce que tu racontes ? fit-il. Je ne suis 
pas allé du côté des prés. C'était aujourd'hui la 
foire de Saint-Trémeur, et j'en arrive. 

Je m'aperçus alors seulement qu'il avait sa 
veste des dimanches. 

— Tiens ! Je croyais..., il m'avait semblé !... 
Je balbutiais maladroitement. 
Heureusement que la corne sonna pour le sou- 
per. 

A table, je ne desserrai pas les dents. Mais j'a- 
vais l'esprit bien tourmenté, je vous promets. 

Je couchais au bas bout de la cuisine avec la 
grande servante (1). Nous partagions le même lit. 
Quand nous fûmes toutes deux dans nos draps, je 
dis à ma compagne : , - 

— Il y a un malheur suspendu sur cette maison. 
Je lui contai l'aventure. Elle me traita de folle, 

mais je vis bien qu'au fond elle n'était pas plus 
rassurée que moi-même. 



(l) Ar valès-vraz, la prinripale domestiqUe. 



LES INTERSIGNES 51 

Comme le jour approchait, mais avant que les 
coqs n'eussent chanté, j'entendis qu'on appelait 
la grande servante, de l'autre bout de la cuisine, 
où était le lit des maîtres. Je la poussai du coude ; 
elle se leva. Peu d'instants après, elle accourait 
m'apprendre que Jean Derrien venait de trépasser. 
Il était mort d'un coup de sang. 

(Conté par Nalc, fruitière ambulante. — Quimper, 1888.) 



52 ^ LES INTERSIGNES 



X 

L'intersigne des a rames ». 

Un soir, après souper, nous étions, comme cela, 
à causer au coin du feu. On était en plein hiver, et 
vous savez si, en cette saison, le vent souffle sur 
nos côtes. Je n'avais que dix ans à l'époque, j'en 
ai aujourd'hui soixante-trois, mais de semblables 
souvenirs ne sortent de la mémoire que lorsque la 
vie s'en va du corps. D'entendre meugler la tem- 
pête, on en vint tout naturelleînent à parler de 
mon frère aîné, Guillaume, qui était alors marin 
sur la mer. Ma mère fit observer que depuis long- 
temps on n'avait eu de ses nouvelles. Sa dernière 
lettre était datée de Valparaiso. Dans cette lettre, 
il se disait en parfaite santé, mais elle remontait 
déjà à six mois. Il est vrai que les matelots ne sont 
pas prodigues d'écritures. 

— Tout de même, disait ma mère, je voudrais 
bien savoir où il est à cette heure. Pourvu qu'il 
n'ait pas à pâtir du coup de vent qu'il fait ce soir ! 

Là-dessus on commença les prières auxquelles 
on ajouta un Paler tout exprès à l'intention de 
mon frère Guillaume. Puis, nous nous en fûmes 
coucher. 

Moi je partageais le lit de ma sœur Coupaïa. 



LES INTERSIGNES 53 



Nous dormions déjà à moitié, lorsque la voix de 
ma mère nous réveilla. Son lit était placé au bout 
du nôtre, à côté de l'âtre. 

— Hé ! les enfants, est-ce que vous n'entendez 
pas ? 

— Quoi donc, mamm ? 

— Ce bruit, au dehors. 

C'est moi qui couchais au bord. Je me levai sur 
mon séant, et je tendis l'oreUle. 

— Oui, dis-je, j'entends le bruit de quatre rames 
qui frappent l'eau en cadence. 

— Est-ce tout ? demanda la bonne femme. 

— Non, ma foi ! J'entends aussi des gens con- 
verser entre eux. 

— Sors donc du lit, Marie-Cinthe (1), et en- 
tr'ouvre la fenêtre pour tâcher de comprendre en 
quelle langue ils parlent. 

J'obéis. J'entr'ouvris la fenêtre avec précau- 
tion, de peur que la bourrasque ne m'en poussât 
les battants à la figure. 

Les voix venaient de la mer dont notre maison 
(celle-là même que j'habite encore) n'était séparée 
que par la route. C'étaient évidemment les voix 
des quatre rameurs. Ce qu'il y avait de bizarre, 
c'est que chacun d'eux avait l'air de par er dans 
une langue difîérente. Quelques mots arrivèrent 
jusqu'à moi. Je les ai retenus ; les voici : 

— Hourra... Sinemara... Dali... Ariboué... 



(l) C'est l'abréviation générale en Bassi-Bre'agne pour le pré- 
nom, très fréquent n paj"s trécorrois, de Marie-Hyacinthe. 



54 LES INTERSIGNES 



Anglais, espagnol, italien, il y avait peut-être 
là dedans de tout cela à la fois. Il me sembla aussi 
que l'un des hommes du canot mystérieux s'ex- 
primait en breton. Mais, dans ce charabia de lan- 
gues, et surtout à cause du vent, je ne pus distin- 
guer ce qu'il disait. 

— Eh bien, Marie-Cinthe ? interrogea ma mère. 

— Ce doit être, répondis-je, le canot de quelque 
navire en détresse dans nos parages, et qui a à son 
bord des matelots de divers pays. 

— Rallume la chandelle, en ce cas, afin que ces 
pauvres gens trouvent une maison éclairée, quand 
ils débarqueront. 

Ma mère était une femme secourable. Elle ai- 
mait à rendre service, dans la mesure de ses 
moyens, surtout lorsqu'elle avait affaire à des ma- 
rins, car on l'était, chez nous, de père en fils. 

Moi, de rallumer la chandelle, et de passer mon 
jupon et mon corsage. Je grelottais de froid, un 
peu de peur aussi, je l'avoue. 

Puis je restai là à attendre... une demi-heure, 
une heure. 

Mais personne ne vint cogner à la porte. Les 
hommes du canot avaient dû débarquer, cepen- 
dant. On n'entendait plus ni bruit de rames, ni 
bruit de voix. A la fin, ma mère me dit de me re- 
coucher. Coupaïa était déjà rendormie. Malgré la 
frayeur étrange dont je me sentais saisie, je ne 
tardai pas à faire comme elle. 

Le lendemain, dès le point du jour, le premier 
soin de la vieille Toulouzan fut d'aller aux infor- 



LES INTERSIGNES 55 



mations. Mais elle eut beau questionner de porte 
en porte, elle ne put recueillir aucun renseigne- 
ment. Personne, hormis nous, n'avait eu vent de 
quoi que ce fût. Même les douaniers de garde, 
cette nuit-là, entre Buguélès et Treztêl, juraient 
leur plus grand serment que pas un navire n'avait 
été en vue et que pas un canot n'avait rangé la 
côte. 

Ma mère rentra, la figure toute pâle. 

La journée se passa pour nous à attendre la nuit 
avec impatience, et cependant à craindre sa venue. 

Comme nous nous mettions à table pour souper, 
le second de mes frères, qui était allé la veille par 
mer à Perros, se montra dans le cadre de la porte. 
Nous ne comptions pas sur lui avant la marée sui- 
vante. J'apportai son couvert, et le repas com- 
mença. Tout à coup, mon frère poussa un cri : 

— On a donc suspendu aux poutres de la viande 
saignante ? dit-il, en levant les yeux au plafond. 

— Tu auras bu de trop, répliqua ma mère, que 
cette exclamation avait troublée. 

— Damen ! voyez plutôt. Ce ne sont cependant 
pas des gouttes d'eau salée que j'ai là. 

Il avait posé sa main à plat sur la table. Sur le 
dos de cette main, trois larmes rouges étaient en 
effet tombées on ne sait d'où, trois larges gouttes 
de sang frais (1). 



(1) Peut-être faut-il rapprocher de cet épisode une croyance 
écossaise : trois gouttes de sang froid tombant du nez indiquent 
la mort d'un parent (W. Gregor, .V> les on Ihe folklore of Ihe Norlh- 
Easi of Scolland, p. 205). 

9 



56 LES INTERSIGNES 

Ma mère devint aussi blanche qu'un cadavre. 

— Pour sûr, murmura-t-elle, il y a un malheur 
sur l'un des nôtres. 

Chacun gagna son lit. Mais une même pensée 
nous tint tous éveillés, jusqu'à ce que la fatigue 
eût raison de notre épouvante. Nous écoutions si 
les rameurs inconnus ne faisaient pas entendre le 
bruit cadencé de leurs avirons. Le vent s'était 
apaisé. La nuit était silencieuse. Nous n'entendîmes 
rien de particulier... Il n'en fut pas de même, le 
troisième soir. Ma m^re venait d'éteindre la chan- 
delle, quand de nouveau arriva jusqu'à nous le 
plic-ploc de quatre rames frappant l'eau, deux à 
deux. De nouveau, je me levai. Cette fois, je vou- 
lais en avoir le cœur net, je voulais voir. Je me 
rhabillai et je sortis. La mer miroitait sous la lune. 
Je fouillai des yeux toute l'étendue claire des 
eaux. Je ne vis que les rochers de Saint-Gildas qui 
semblaient des spectres et, très loin, les bêtes mau- 
vaises, les Sept-Iles (1). 
De barque, point ! 



(1) Le paysage de mer que l'on embrasse du Port-Blanc est, 
le soir, l'un des plus fantastiques que je connaisse. A droite est 
l'île de Saint-Gildas. avec sa chapelle de piercs brutes, son petit 
bois de pins, et la grande traînée de ses roches éparses. A gauch^, 
c'est Groagué (l'île aux femmes) et, plus au nord, les masses cy- 
clopéennes du Castd-Nevez et du Castel-Coz (du château neuf et 
du château vieux). Par derri're, s'aperçoit Tome, en breton Ta- 
féak, longue échine tourmentée où la lumière se joue, suivant le 
temps et l'heure, en teintes adorables ou sinistres. Enfin, à l'ex- 
trême horizon, comme bâties aux confins de la mer visible, appa- 
raissent « Ar Gentilès », les* Sept-Iles, Rouzic (La Roussote) en 
tête. Véritables apparitions, en effet ! Fantômes capricieux, qui, 



LES INTERSIGNES O/ 



Et cependant le plic-ploc continuait de résonner 
dans la nuit, comme un tic-tac régulier d'horloge. 

Mais c'était tout. Les rameurs « nageaient » en 
silence. Ils ne conversaient plus entre eux, dans 
leurs multiples jargons. Mon frère m'avait rejoint 
sur la falaise. Il avait l'œil plus exercé que le mien. 

— Eh bien ? nous demanda la vieille, quand 
nous eûmes repassé le seuil. 

Mon frère répondit : 

— Ce doit être un intersigne de marin. 

Ma mère, de son lit, commença aussitôt le De 
profundis. 

Nous pensions tous à Guillaume, et, tout en 
priant, nous ne pouvions nous empêcher de san- 
gloter. 

Je ne crois pas que nous ayons pleuré autant, 
un mois après, lorsque la mère, de retour de Tré- 
guier où elle avait été toucher sa « délégation », 
au bureau de la marine, nous annonça que Guil- 
laume était mort. 

C'était le sous-commissaire qui lui avait com- 
muniqué !a chose. Juste le soir où, pour la pre- 
mière fois, nous avions entendu le bruit des rames, 
le frère aîné, étant à Karikal des Indes, avait été 
commandé pour aller à terre, avec le canot du 
bord, en compagnie de trois matelots, chercher des 



par les jours clairs, semblent s'avancer jusqu'à toucher presque 
la côte, puis, soudain, s'évanouissent dans la brume, dans la 
profonde immensité grise, comme ces demeures enchantées que 
l'imagination bretonne croit voir surgir, à époques fixes, du mou- 
vant infini des eaux. 



58 r LES INTERSIGNES 



officiers. Il était revenu au navire avec un fort mal 
de tête. Le lendemain, son nez avait saigné. Le 
surlendemain, on avait débarqué son cadavre 
pour être inhumé dans le cimetière catholique... 
En ce monde, il ne faut s'étonner de rien. Tout s'y 
fait par la seule volonté de Dieu. 

(Conté par Marie-Cinthe Toulouzan. — Port-Blanc, août 1891.) 



LES INTERSIGNES 



XI 

L'intersigne de « l'étang ». 

Jean Trémeur, du village de Kergogn, non loin 
de Quimper, était, sur la semaine, un bon journa- 
lier, mais, le dimanche, c'était miracle quand il ne 
s'attardait pas jusqu'à nuit close à boire chopine 
dans les auberges de Penhars, qui était sa paroisse. 
Le plus souvent, il fallait souper sans lui. Quelque- 
fois même, on l'attendait encore, après les écuelles 
lavées et les grâces dites. Alors, Perrina, sa ména- 
gère, commandait à sa fille Josik : 

— Mets ta cape et va chercher ton ivrogne de 
père ; sans cela, il est capable de laisser ses jambes 
au cabaret et de se noyer dans l'étang. 

Il y avait, en effet, un étang profond sur le bord 
de la route, dans une ancienne carrière abandon- 
née. Et c'est bien pourquoi Josik n'obéissait ja- 
mais qu'à contre-cœur. Elle avait frayeur, d'a- 
vance, d'être obligée de passer auprès de ce grand 
trou d'eau où l'on voyait, disait-on, des « choses 
de nuit » et d'où l'on entendait sortir des « bruits 
d'épouvante ». 

Tout de même elle allait, parce que, si elle avait 
rechigné, sa mère l'eût battue ; et puis, elle aimait 



60 LES INTERSIGNES 



bien son père qui était gentil avec elle et ne se fai- 
sait pas trop tirer la veste pour rentrer, quand c'é- 
tait elle qu'on lui envoyait. 

Or, ce soir-là, il y avait clair de lune et la surface 
de l'étang, noire d'habitude, brillait comme de l'ar- 
gent neuf. Josik, à cause de cela, au lieu de détour- 
ner la tête comme de coutume, glissa un coup 
d'œil du côté de l'eau. Elle ne fut pas peu surprise 
de voir qu'il y avait sur l'autre bord une lavan- 
dière, agenouillée dans sa caisse de bois, qui, les 
manches retroussées, s'apprêtait à laver du linge. 
La fillette ne distinguait pas son visage ; mais, 
comme elle portait la coiffe et tout l'accoutrement 
des paysannes de la contrée, Josik ne douta point 
que ce ne fût quelqu'une de la paroisse. Et elle 
s'enhardit à lui adresser la parole, selon l'usage : 

— Je crois que vous lavez, dit-elle. 

— Oui, Josik, répondit la femme, en appelant 
l'enfant par son nom, comme si elle la connaissait. 

— Vous avez choisi un drôle de jour et une 
drôle d'heure, fit Josik encore plus rassurée. 

La femme répliqua : 

— Dans notre métier, on n'a pas le choix. 

— C'est donc de l'ouvrage pressé ? 

— Oui, Josik, car c'est le drap de mort dans 
lequel on ensevelira demain celui que vous allez 
chercher (1). 

Et, en disant cela, la femme déploya devant elle 
un linceul qui s'élargit, s'élargit, jusqu'à couvrir 



(1) Cf. p. 18 et ch. XIX, Ftcil civ, note. 



LES INTERSIGNES 61 



tout l'étang. Josik, folle de peur, s'était mise à 
courir vers le bourg. Elle arriva hors d'haleine sur 
le seuil du « débit » où elle savait que son père 
avait coutume de faire ce qu'il appelait, comme 
au Chemin de Croix, sa « dernière station », Sa 
conviction était qu'elle allait le trouver mort : en 
sorte qu'elle fat toute soulagée de constater qu'il 
n'était pas beaucoup plus soûl qu'à l'ordinaire. 
Moitié le tirant, moitié le soutenant, elle l'emmena. 
Lorsqu'ils arrivèrent au trou d'eau, il n'y avait 
plus là ni lavandière, ni linceul. Josik pensa : 

— C'était quelque voisine, je parie. Ça l'a 
ennuyée d'être vue lavant un dimanche, à une 
heure où elle espérait bien qu'il ne surviendrait 
personne : alors, par crainte que je ne la recon- 
naisse, elle m'a dit des choses d'épouvante, pour 
me faire sauver. 

Elle n'en parla donc pas à son père, ni non plus 
à sa mère qui était couchée quand ils furent de 
retour. Et elle se mit au lit, l'esprit tranquille, 
tandis que l'ivrogne s'installait, comme à son ha- 
bitude, au coin de l'âtre pour manger la soupe 
qu'on avait la précaution de lui tenir chaude dans 
les cendres... Que se passa-t-il ensuite ? Dieu le 
sait. Toujours est-il que Perrina, s'étant réveillée 
dans la nuit, s'aperçut que son mari n'était pas 
encore venu la rejoindre. Elle le héla un peu dure- 
ment, persuadé qu'il était resté endormi sur l'es- 
cabeau du foyer. Comme il ne répondait pas, elle 
se leva pour le secouer. A la lumière de la chan- 
delle de résine, qu'il avait laissée brûler, elle vit 



62 LES INTEBSIGNES 



qu'il avait entre les genoux son ccuel'ée à moitié 
pleine. Et il dormait, en effet, mais du sommeil de 
ceux qui n'ont plus jamais ni faim, ni soif, du der- 
nier sommeil. Doué da bardôno d'an anaon ! (Dieu 
pardonne aux défunts.) 

(Conlé par Jcan-L'ierre Dupont. — Quimper.) 



LES IiNTERSIGNES 63 



XII 
La u pipée » de Jozon Briand. 

Jozon Briand demeurait alors à Kermarquer (1). 
Je vous parle d'il y a soixante ans environ. Il avait 
coutume, le soir, après souper et les prières dites, 
de rester au coin de l'âtre à fumer une « pipée ». 
Ce soir-là, quand il voulut bourrer sa pipe, il s'a- 
perçut, non sans humeur, qu'il ne restait plus que 
quelques grains de poussière de tabac dans sa 
blague. 

Sa femme lui dit, du lit clos où elle était allon- 
gée déjà : 

— Offre à Dieu cet ennui, Jozon. Tu trouveras 
d'autant plus de saveur à ta v pipée » de demain. 

— Ce n'est pas à mon âge qu'on change ses ha- 
bitudes, répondit le fermier, 

— Songe donc que tout le monde est couché 
dans la maison. 

— Tant pis ! J'irai moi-même au bourg cher- 
cher du tabac. 

Et il fit comme il disait. 



(1) Manoir situé en Penvénan, à un kilomètre environ du bourg, 
et dont l'avenue s'amorce au chemin de Fort-Blanc. Toute cette 
route de Penvénan à la mer est jalonnée de maisons à sinistres 
souvenirs. 

0. 



64 ^ES INTERSIGNES 



Pour arriver au bourg de Penvénan, il avait à 
passer Barr-ann-HëoI, et vous savez que c'est un 
mauvais endroit. Il est de tradition dans le pays 
qu'une « groac'h » y guette, à l'angle des deux 
routes (1), les gens attardés. Nombreux sont ceux 
qui, par elle, ont été traités de vilaine façon. Un 
peu avant de parvenir à cet endroit, Jozon Briand 
eut soin de tirer ses sabots et de marcher nu-pieds, 
afin de n'éveiller point l'attention de la « vieille ». 

Déjà il avait laissé à quelques pas derrière lui la 
borne de pierre blanche sur laquelle était d'ordi- 
naire assise la fée malfaisante de Barr-ann-Hëol, 
quand il croisa quatre hommes portant un cer- 
cueil (2). 

— Que veut dire cet enterrement de nuit ? 
pensa Jozon. 

Il eut d'abord l'idée d'arrêter les porteurs et de 
les interroger, mais, réflexion faite, il préféra se 
ranger dans la douve, sans leur adresser la parole. 

Au bourg, il trouva la « buraliste » encore sur 
pied, acheta sa provision de tabac et s'en revint 



(1) Les carrefours sont réputés pour particulièrement dangereux. 
En Cornwall, on évite les carrefours après la tombée de la nuit 
(M. A. Courtney, The Folklore Journal, t. V, p. 218). 

En Galles, au xviiie siècle, quand on conduisait un mort à 
l'église, on récitait le Pater à chaque carrefour (Arc/iae/ogr/a Cam- 
brensis, 1872, p. 332). 

(2) Un Irlandais rencontre une nuit trois hommes qui portaient 
un cercueil et le prient de les aider. Il y'consent. Il reconnaît cos 
trois hommes qui sont des cousins à lui, morts depuis longtemps. 
Quelques jours après, il apprend que son frère était mort en Cali- 
fornie, la nuit même de cette funèbre rencontre (Deeney.Peasani 
tore from Gaelic Ireland, p. 9-10). 



LES INTERSIGNES 65 



chez lui. Au retour comme à l'aller, il put passer 
Barr-ann-Hëol sans encombre. La « groac'h » 
était sans doute occupée ailleurs. En arrivant à 
l'avenue d'ormes qui conduit de la route au ma- 
noir de Kermarquer, il ne fut pas peu surpris de 
voir la barrière grande ouverte ; il était sûr de 
l'avoir fermée derrière lui, lors de son départ pour 
le bourg. C'était chose qu'il recommandait tou- 
jours à ses valets de ferme et à laquelle lui-même 
ne manquait jamais, à cause de toutes les bêtes, 
chevaux, vaches ou moutons, que les gens de Pen- 
vénan ne laissaient que trop volontiers vaguer 
dans ces parages. 

Il pesta un brin, ramena l'un contre l'autre les 
battants de la barrière, et assujettit solidement la 
chaînette qui les nouait. Puis il enfila l'ailée, sous 
l'ombre noire des arbres, tout en songeant à la 
bonne - pipée » qu'il fumerait, avant de se coucher, 
au coin de l'âtre, les pieds à la braise. Il l'ava-t 
b'en gagnée, vraiment ! 

Mais, en entrant dans la cour, il fut frappé 
de stupeur. Le cercueil qu'il avait croisé tantôt 
était placé en travers de sa porte et les quatre 
hommes se tenaient à côté, immobiles, deux à 
chaque bout. 

Jozon Briand n'était pas un trembleur. Il avait 
fait la guerre au temps du « Vieux Napoléon ». II 
marcha droit aux quatre hommes : 

— Vous vous trompez d'adresse, leur d^t-il ; 
personne ici n'a fait prendre de mesure pour « les 
cinq planches ». 



GG LES INTERSIGNES 



— Celui qui nous a envoyés ne se trompe 
jamais ! répondirent les hommes d'une seule voix. 

Et l'on eût dit que cette voix sortait de la terre 
des morts. 

C'est oe que nous allons savoir ! s'écria Jozon 
Briand. Il enjamba le cercueil, ouvrit la porte. 
Mais, à peine entré, il trébucha, en poussant un 
long soupir. Quand on le releva, tout son sang lui 
était sorti par le nez. Il eut encore le loisir, cepen- 
dant, de raconter son aventure et de faire con- 
naître ses dernières volontés, mais non de fumer 
sa dernière « pipée ». On prétend qu'il la réclame 
chaque fois que la cheminée fume, à Kermarquer. 

(Conté par Françoise Thomas, pêcheuse de goémons. 
— Penvénan, 1884.) 



LES INTERSIGNES 67 



XIII 

L'intersigne de » l'enterreinent (1) n. 

Marie Creac'hcadic, jeune fille de quinze à seize 
ans, était sei'vante à la ferme de Kervézenn, en 
Briec. Non loin de Kervézenn, s'éteignait douce- 
ment, dans une chaumière isolée, un vieillard 
aveugle qui était l'oncle de Marie, à la mode de 
Bretagne, et à qui elle allait quelquefois faire vi- 
site. 

Un matin, elle s'en revenait de Quimper, où 
elle avait coutume d'aller chaque jour porter du 
lait, avec une petite voiture à bras. On était en 
hiver et il faisait à peine jour. Marie se trouva tout 
à coup devant un char à bancs, dont un paysan, 
qu'elle reconnut, conduisait le cheval par la bride. 
Elle n'eut que le temps de se garer (2), avec sa 
voiture, dans la douve. Le char à bancs passa ; 
elle vit qu'il contenait un cercueil. Derrière, venait 



(1) Cf. Sauvé, Mélusine, t. I, col. 374. 

(2) En Ecosse, il est recommandé aux gens qui voyagent d* 
nuit, sur une grande route, de se tenir sur les côtés du chemin, d^ 
crainte de rencontrer un enterrement de fantômes. Les fantômes 
les jetteraient par terre ou les contraindraient à porter la bière 
jusqu'au cimetière (J.-G. Campbell, Superslilions cf Ihe Ilighlands 
and islands of Scctland, p. 248). 



68 LES INTERSIGNES 



le porteur de croix, puis un prêtre, le recteur de 
Briec, et enfin le cortège funèbre. Marie ne fut pas 
médiocrement surprise de voir que le deuil était 
mené par les plus proches parents de son oncle 
l'aveugle (1). 

— Allons, se dit-elle, il paraît que mon oncle est 
mort. 

Elle rentra à Kervézenn, tout attristée, un peu 
dépitée aussi qu'on ne lui eût pas fait part de la 
mort du pauvre vieux, qu'elle aimait beaucoup. 

La maîtresse de maison, remarquant qu'elle 
avait l'air tout drôle, lui demanda : 

— Qu'est-ce donc qui vous est arrivé, Marie ? 

— Il m'est arrivé que je viens de me croiser avec 
l'enterrement de mon oncle, et qu'on n'a pas dai- 
gné me faire part de sa mort. 

La maîtresse de maison se mit à rire. 

— Vous avez rêvé, ma fille ; car, certes, vous 
n'étiez pas bien réveillée quand vous avez vu ce 
que vous dites. Si votre oncle était mort, on l'au- 
rait su dans le quartier. 

— Eh bien, répondit Marie, j'en aurai le cœur 
net ! 



(1) En Galles, des gens ont rencontré la nuit un cortège mor- 
tuaire et parmi la foule des assistants ont reconnu des voisins 
morts depuis longtemps ; quelquefois, le convoi funèbre est suivi 
par des personnes que l'on entend converser entre elles, mais dont 
on ne comprend pas le langage (Rhys, Celiic folklore, p. 272, 274). 
Le convoi de fantômes va parfois de la demeure du mourant à l'é- 
glise (E. Owen, Welsh folklore, p. 301-302). En Bretagne, certaines 
personnes ont le don de voir à l'avance les enterrements de leurs, 
proches ou même leur propre convoi (Le Rouzic, Carna c, p. 47-48) 



LES INTERSIGNES G9 



Et elle alla, d'une course, jusqu'à la chaumière. 

Elle y trouva le vieil aveugle, couché, comme à 
son ordinaire, dans le lit clos, auprès de l'âtre. Seu- 
lement il avait la face toute jaune et ne respirait 
presque plus. Une de ses filles qui était là, avec 
d'autres parents, invita Marie à se joindre à eux 
pour la veillée, cette nuit-là, en ajoutant que ce 
serait sans doute la dernière. 

Elle ne manqua pas de s'y rendre. 

Comme elle était un peu fatiguée de sa journée, 
elle s'assoupit, au bout d'une heure ou deux. Sou- 
dain, il lui sembla que quelque chose de lourd 
venait de heurter contre la porte. Elle se réveilla 
en sursaut, et s'aperçut que les autres veilleurs, 
eux aussi, dormaient d'un sommeil profond. 

La porte cependant s'était ouverte. 

Marie vit entrer un cercueil qui fut déposé par 
des mains invisibles sur le banc-tossel (1). 

Elle eut grand'peur et se tint bien coi à la place 
où elle était assise. Elle serra même très fort ses 
paupières sur ses yeux. Mais, quand elle ne vit 
plus, elle entendit..., elle entendit les mains mys- 
térieuses fourrager dans le cercueil parmi les ru- 
bans de bois ou ripes qu'on étend sous les cadavres 
et le chanvre peigné qu'on tord en guise d'oreiller 
sous leur nuque. 

En ce moment, l'oncle fit un long soupir. 

A l'aube, on constata qu'il était déjà froid. 



(1) En Ecosse, le bruit d'un cercueil que l'on déposerait à In 
porte est un inlersigne de mort (W. Gregor, Ncdes on Ihe folkloi e 
of Ihe North-Easi of ScoUand, p. 203). Voir ci-dcôsus, p. 5, 17. 



70 LES INTERSIGNES 



Marie Creac'hcadic s'en fut à Kervézenn, le 
cœur chaviré, prier qu'on voulût bien lui per- 
mettre d'assister à l'enterrement. Mais la maî- 
tresse de maison lui fit observer que les pratiques 
de la ville attendaient leur lait, qu'elle n'était 
d'ailleurs que la parente éloignée du mort et qu'elle 
s'était suffisamment acquittée envers lui en le 
veillant toute une nuitée. 

La pauvre fille dut se résigner. Elle s'attela à la 
petite voiture et se dirigea vers Quimper. Elle ren- 
contra l'enterrement — le vrai, cette fois — au 
même tournant du chemin où elle avait déjà croisé 
l'autre (1). 

Craignant qu'on ne lui fît reproche pour n'être 
pas venue se mêler au cortège, elle se jeta dans un 
champ dont la barrière était ouverte. Elle attendit 
là, en regardant à travers les ajoncs du talus, que 
le convoi se fût éloigné. Elle s'apprêtait à quitter 
sa cachette, quand elle fut clouée sur place par la 
stupeur. Voici que, par la route, s'avançait, d'un 
pas hésitant, un vieux à la figure jaune comme 
cire, et c'était son oncle, son oncle l'aveugle, qui 
suivait à distance son propre enterrement. 

Pour le coup, Marie Creac'hcadic s'évanouit d'é- 
pouvante. Des gens qui passaient par le champ la 



(1) Dans le sud du paj'^ de Galles, on a pu remarquer qu'un 
enterrement réel est passé peu de temps après par le chemin où 
l'on avait vu le convoi fantastique (L. Chaworth-Musters, Supers- 
titions du sud du Pays de Galles, Revue des traditions populaires, 
t. VI, p. 484 ; H. C. Tierney, Hermine, t. XXXIV, p. 54-55). 



LES INTERSIGNES 71 

trouvèrent une heure plus tard, qui gisait dans le 
fossé. Ils la rapportèrent à Kervézenn, à demi 
morte (1). 

(Conté par Marie Manchec, couturière. — Quimper.) 



(1) Cf. M. Blacqae, Enlerremenl vu à l'avance {lievue des Iradi- 
Huns populaires, t. VI, p. 398) ; P.-Y. Sébillot, Contes et légendes 
du pays de Gouarec, Revue de Brelagne, de Vendée et d'Anjou 
t. XVIII, p. 60. 



72 LES INTERSIGNES 



XIV 

L'iatersigne du « choix de la tombe » 

Ceci se passait en un temps où le café n'avait 
pas encore pris, dans les moeurs bretonnes, la place 
prépondérante qu'il y occupe aujourd'hui. On en 
buvait, mais pas chez soi, et jamais plus d'une ou 
deux fois par semaine, quand on avait occasion de 
se rendre au bourg. On se réunissait alors à quatre 
ou cinq personnes de connaissance chez quelque 
débitante réputée pour « servir du bon », et l'on 
échangeait les nouvelles tout en dégustant avec 
componction le précieux breuvage. 

Au Faouet, l'auberge où les paysannes aisées 
s'attablaient de préférence était celle de M^^^ Mor- 
gan, située juste en face du cimetière dont elle 
n'était séparée que par la route. Etait-ce à cause 
de cette proximité ? Toujours est-il que M™^ Mor- 
gan savait d'avance, de façon à peu près certaine, 
quand un enterrement devait avoir lieu, et s'il 
serait de première, de seconde ou de troisième 
classe : elle avait, comme on disait, des « avertis- 
sements ». 

Parmi les habituées les plus fidèles de son éta- 
blissement, aux « jours de café », figurait une 



LES INTERSIGNES 73 



jeune fermière d'une pureté de traits si exception- 
nelle qu'on ne la désignait, dans toute la paroisse, 
que par le surnom de Plac'h Coani (Jolie Fille). 
Or, un après-midi que Plac'h Coant avait fait 
mettre au feu la grande cafetière pour elle et pour 
quelques amies, Mâ„¢e Morgan, au moment de rem- 
plir les tasses, dit tout à coup, en promenant les 
yeux d'une femme à l'autre : 

— N'est-il pas triste de penser que, sur le nom- 
bre que nous sommes ici, il y en aura, sous peu, 
une qui manquera ! 

— Qu'entendez-vous par là ? demanda Plac'h 
Coant qui avait cru sentir se poser plus longtemps 
sur elle le regard de la débitante. 

Celle-ci reprit : 

— C'est une vision que j'ai eue avant-hier, après 
le soleil couché. J'étais debout à la fenêtre dont je 
m'apprêtais à clore les volets, lorsque mon atten- 
tion fut attirée par les allées et venues, tout à fait 
inusitées à cette heure tardive, d'une femme qui 
circulait entre les tombes du cimetière, le visage 
penché vers le sol, comme cherchant quelque 
chose. Je compris tout de suite que ce qu'elle cher- 
chait, c'était l'emplacement de sa propre sépul- 
ture. Et je ne me trompais pas, car, arrivée là-bas, 
entre la pierre d'Anna Cabel et celle de Marie Go- 
rin, elle s'arrêta, se mit à genoux, fit le geste de 
prendre des mesures avec son tablier, puis, l'opé- 
ration accomplie, s'évanouit brusquement dans le 
crépuscule, mais pas assez vite, cependant, pour 
que je n'aie pas eu le temps de la reconnaître. 



74 LES INTERSIGNES 



— Ah ! s'écria en chœur toute la tablée secouée 
par l'angoisse ; — et qui était-ce ? 

— Une de nous, hélas ! 

— Laquelle ?... Au nom de Dieu, dites laquelle ! 

— Tout ce que je puis vous révéler, c'est qu'il y 
en a une parmi nous qui ne" boira plus de café en 
notre compagnie. 

Et, quelque insistance qu'on apportât à l'en 
prier, M^^ Morgan refusa de prononcer une parole 
de plus sur le sujet. 

A deux ou trois jours de là, le bruit courait au 
Faouët que la plus jolie paroissienne à qui il eût 
jamais donné naissance était en danger de mort, 
et la semaine n'était pas finie qu'on sonnait pour 
elle les grands glas. A l'enterrement, une des amies 
qui se trouvaient avec elle chez M^^^ Morgan de- 
manda à la débitante : 

— C'était donc elle que vous aviez vue ? 

— Oui, la pauvre ! C'était bien elle, et vous 
allez en avoir la preuve au cimetière. 

Le cortège funéraire, au sortir de l'église, se 
dirigea en effet directement vers l'endroit que 
Mme Morgan avait indiqué, et la fosse de Plac'h 
Coant avait été creusée exactement à la place que 
sa « semblance » avait choisie, entre la tombe 
d'Anna Cabel et celle de Marie Gorin. 



(Conté par Le Bouar. — Le Faou'^t.) 



LES INTERSIGNES /O 



XV 

L'intersigne de a l'alliance ». 

Marie Cornic, de Bréhat, avait épousé un capi- 
taine au long cours qu'elle aimait de toute son âme. 
Malheureusement, par métier, il était obligé de 
vivre la plupart du temps loin d'elle. Mai'ie Cornic 
passait ses nuits et ses jours à se repaître du sou- 
venir de l'absent. Dès qu'il était parti, elle s'en- 
fermait dans sa maison, n'acceptant d'autre com- 
pagnie que celle de sa mère, qui demeurait avec 
elle et qui la morigénait même quelquefois sur cette 
affection trop exclusive qu'elle avait pour son 
mari. 

Elle lui disait sans cesse : 

— Il n'est pas bon de trop aimer, Marie. Nos 
« anciens », du moins, le prétendaient. Trop de rien 
ne vaut rien. 

A quoi Marie ripostait par un proverbe : 

JS'hen eus mann a vacT bars ar bed, 
Met caroiid ha bezan caret. 

« Il n'est rien de bon dans le monde — que 
d'aimer et d'être aimée. » 

La jeune femme ne sortait de chez elle que le 
matin, et c'était pour se rendre à l'église où elle 



76 LES INTERSIGNES 



assistait régulièrement à toutes les messes, priant 
Dieu, la Vierge et tous les saints de Bretagne de 
veiller sur son mari et de le ramener à Bréhat, sain 
et sauf. 

Le jardin qui entourait sa maison était contigu 
au cimetière. Elle fit percer une porte dans le mur 
de séparation et put désormais aller et venir de 
chez elle à l'église, de l'église chez elle, sans avoir 
à traverser le bourg, sous les regards indiscrets des 
commères. 

Une nuit, elle se réveilla en sursaut. Il lui sembla 
qu'elle venait d'entendre sonner la cloche. 

— Serait-ce déjà la première messe, la messe 
d'aube ? se demanda-t-elle. 

Sa chambre était éclairée d'une lumière vague. 
Comme on était en hiver, elle pensa que c'était le 
petit jour. La voilà de se lever et de se vêtir en 
grande hâte, puis de s'en aller d'une course jus- 
qu'à l'église. 

Elle fut tout étonnée, en entrant, de trouver la 
nef pleine de monde, plus étonnée encore de voir 
que c'était un prêtre étranger qui officiait. 

Elle se pencha à l'oreille d'une de ses voisines : 

— Pardon, dit-elle, si je vous dérange. Mais que 
signifie cette solennité ? J'étais à la grand'messe, 
dimanche dernier ; j'ai attentivement écouté le 
prône, et je ne me souviens pas d'avoir entendu 
annoncer de fête majeure pour cette semaine... 

La voisine était si profondément absorbée dans 
son oraison que Marie Cornic ne put obtenir d'elle 
aucune réponse. 



LES INTERSIGNES 77 



A ce moment, il se fit une espèce de remous dans 
l'assistance. C'était le chasse-gueux (1) qui s'ou- 
vrait passage à travers les rangs serrés de la foule. 
D'une main il tenait sa hallebarde, de l'autre un 
plat de cuivre qu'il promenait sous le nez des gens, 
en bramant d'une voix lamentable : 

— Pour VAnaon, s'il vous plaît ! PourV Anaon (2) ! 
Les gros sous pleuvaient dans le plat de cuivre. 
Marie Cornic regardait s'avancer le quêteur. 

— C'est singulier, pensait-elle. Je ne reconnais 
personne ici, pas même le chasse-gueux. Je n'ai 
cependant pas ouï dire qu'on ait donné un suc- 
cesseur à Pipi Laur. Dimanche dernier, c'était 
encore lui qui portait la hallebarde... En vérité, 
je suis tentée de croire que je rêve. 

Elle finissait à peine cette réflexion que le chasse- 
gueux était près d'elle. 

Vite, elle mit la main à sa poche. 

Fatalité ! dans son empressement à accourir à la 
messe, elle avait oublié de prendre son porte-mon- 
naie. 

L'homme de la quête secouait le plateau déses- 
pérément. 

— Pour VAnaon ! Pour le pauvre cher Anaon ! 
clamait-il. 

— Mon Dieu ! balbutia Marie Cornic qui se sea- 
tait prête à défaillir de honte, je n'ai pas un sou 
sur moi. 



(1) Le chasse-gueux (les Bretons prononcent chasse-de-Dieu) 
"n'est autre que le suisse. 

(2) Les « âmes du Purgatoire ». Voir ch. xiii. 



78 LES INTERSIGNES 



Le chagse-gueux lui dit alors, d'un ton dur : 

— On ne vient jDas à cette messe-ci, sans appor- 
ter son oboîe aux âmes défuntes. 

La malheureuse femme retourna ses poches pour 
lui faire constater qu'elles étaient vides. 

— Vous voyez bien que je n'ai pas un rouge liard. 

— Il faut cependant que vous me donniez quel- 
que chose ! Il le faut ! 

— Quoi ! que puis- je vous donner ? murmura- 
t-elle, à bout de forces. 

— Vous avez votre alliance d'or. Déposez-îa 
dans le plateau. 

Elle n'osa pas dire non. Elle croyait sentir tous 
les yeux fixés sur elle. Elle fit glisser sa « bague de 
noces » hors de son doigt. Mais à peine l'eut-ellc 
déposée dans le plateau, qu'une angoisse étrange 
lui étreignait le cœur. Elle se prit le front entre les 
mains et se mit à pleurer en silence. Combien de 
temps resta-t-elle dans cette attitude ? Elle n'au- 
rait su le dire. 

...Six heures cependant venaient de sonner. Le 
recteur de Bréhat, en ouvrant une des portes basses 
de l'église, ne fut pas peu surpris de voir une femme 
à genoux, au pied de l'un des piliers. Il la reconnut 
aussitôt, et, allant à elle, il lui toucha l'épaule : 

— Que faites-vous là, Marie Cornic ? 
Elle sursauta sur sa chaise. 

— Mais... Monsieur le recteur... j'assiste à la 
messe !... 

— La messe !!... Au moins eussiez-vous dû at- 
tendre qu'elle fût commencée ! 



LES INTERSIGNES 79 



Alors seulement, Marie Cornic songea à regarder 
autour d'elle. De l'innombrable assistance qui tout 
à l'heure emplissait l'église, il ne restait plus per- 
sonne. Elle faillit s'évanouir de stupeur. Mais, 
avec de bonnes paroles, le recteur la réconforta. 

— Marie, lui dit-il, racontez-moi ce qui s'est 
passé. 

Elle raconta tout, point par point, sans omettre 
un détail. Le récit terminé, le recteur prononça 
tristement : 

— Venez, Marie. Celui qui vous a dépouillée de 
votre bague de noces n'a pas dû l'emporter bien 
loin. 

Ce disant, il franchissait la balustrade du chœur 
et gravissait les marches de l'autel. Il souleva la 
nappe. L'alliance était sur la pierre sacrée. 

— Emportez-la, dit-il, en la rendant à la jeune 
femme, et rentrez chez vous. Vous avez beaucoup 
aimé, vous aurez beaucoup à pleurer. 

Quinze jours après, Marie Cornic apprenait 
qu'elle était veuve. Le navire que commandait son 
mari avait sombré en vue des côtes d'Angleterre, 
la nuit où elle assistait à la messe étrange, et à 
l'heure même où le « chasse-gueux des morts » la 
contraignait à quitter sa bague. 

(Conté par Jeanne-Marie Bénard, femme d'un douanier 
et originaire de Bréliat. — Port-Blanc en Penvénan 
(Côtes -du-Nord).) 



10 



CHAPITRE II 
Avant la mort. 



Pratiques de divination pour savoir quand 
on mourra. 

Un moyen de connaître approximativement 
dans quel délai on doit mourir consiste à poser sur 
l'eau de certaines sources sacrées une croix faite 
de deux ramilles de saule. Si la croix flotte, la mort 
ne tardera guère ; si, au contraire, la croix s'en- 
fonce, le terme est encore assez éloigné : il le sera 
d'autant plus qu'elle aura coulé plus vite (1). 

(Communiqué par F. Le Roux. — Rosporden.) 



(1) Quelquefois, et selon les sources, la croyance veut que l'on 
soit d'autant plus menacé que la croix s'enfonce plus rapidement. 
C'est le cas pour la fontaine de Saint-Léger, en Quimerc'h, où le 
rite se pratique de façon courante, le jour du pardon. 

« Si la chemise des enfants enfonce dans l'eau de certaines fon- 
taines, l'enfant meurt dans l'année « (Cambry, Voyage dans le 
Finistère, t. I, p. 175). Cette coutume existait à Loguivy, d'après 
Jollivet, Les Côtes du JSord, t. IV, p. 46. Elle est signalée à Yvias 



82 AVANT LA MORT 



Dans la région de Saint-Jean-Trolimon (pays de 
Cap-Caval), il était naguère d'usage, au commen- 
cement de chaque année, de couper et de beurrer 
autant de tartines de pain qu'il y avait de per- 
sonnes dans la maison (1). Le chef de famille pre- 



par H. de Kerbeuzcc {Revue des Iradilions populaires, XXXI, 
p. 293). 

Dans le Pays de Galles, pour savoir si une personne guérira, 
on jette un de ses vêtements dans le puits de Gwynedd et selon 
le côté sur lequel il s'enfonce, on pronostique la mort ou la gué- 
rison (Rhys, Cellic folklore, p. 365). 

(1) « Ils faisoient encore ailleurs au mes me jour à ces fontaines 
les offrandes d'autant de pièces de pain qu'il y avoit de personnes 
dans leurs familles, jugeant de ceux qui dévoient mourir cette 
année-là par la manière dont ils voyoient flotter sur l'eau les 
morceaux qu'ils avoient jetés en leur nom. » [Vie de Monsieur 
le Noblelz, chez H. Gaidoz, Superslilions de la Basse- Bretagne au 
xviie siècle, Revue celtique, t. II, p. 485.) Si le côté beurré se tour- 
nait en dessous, c'était la mort ; si deux morceaux se collaient, 
signe de maladie ; si le pain restait entre deux eaux, la vie était 
en danger ; s'il surnageait, on était sûr de vivre (Verusmor, Voyage 
en Basse-Brelagne, p. 261). Sur la divination par les morceaux de 
pain, voir A. Le Braz, Les saints bretons d'après la tradition popu- 
laire, Annales de Bretagne, t. XIII, p. 84-85. 

Dans les Hébrides, la veille de la Touss'aint, on creuse dans le 
sol un petit trou de la dimension d'une soucoupe, puis on y re- 
met la terre qu'on en a enlevé et, le lendemain matin, on le vide. 
Si on y trouve un ver mort, c'est signe que la fin de la vie est 
proche ; si le ver est vivant, c'est qu'on vivra encore à la Tous- 
saint suivante (Goodrich-Freer, More folklore from tlie Hébrides, 
Folklore, t. XIII, p. 54). 

En Cornwall, pour savoir si l'on doit mourir dans l'année, on 
met dans un vase rempli d'eau de source autant de feuilles de 
lierre qu'il y a de gens dont on veut connaître la destinée. Le 
vase est placé sur la pierre du foyer et on l'y laisse toute la nuit. 
Au matin, on regarde les feuilles. Celles qui sont devenues noires 
présagent la mort à bref délai (la douzième nuit est le terme 



AVANT LA MORT 83 



nait ces tartines et les lançait en l'air successive- 
ment en disant à mesure : 

— Celle-ci est pour un tel... Celle-ci pour tel 
autre... Et, ainsi de suite, jusqu'à ce qu'il eût 
nommé tout le monde, sans s'oublier lui-même. 
Chacun, alors, se baissait pour ramasser sa tar- 
tine. Malheur à qui trouvait la sienne renversée sur 
le côté beurré : il était sûr de mourir dans l'année. 

(Communiqué par Victor Guérin. — Qulmper.) 



A Plégat-Guerrand, sur le bord du chemin vici- 
nal du Guerlesquin,il y a une fontaine appelée 
Feunleun-an-Ankou (la fontaine du Trépas). Celui 
qui veut être renseigné sur son destin n'a qu'à s'y 
rendre la première nuit de mai (l),sur le coup de 
minuit, et à s'y pencher au-dessus de l'eau. S'il 



extrême). Si les feuilles ont des taches rouges, elles présagent la 
mort violente (W. Bottrell, Traditions and hearthside siories, 
2* séries, p. 284). 

Dans l'île de Man, il y a une coutume analogue. Le 12 novembre 
au soir, on met du sel dans un dé à coudre et on le renverse sur 
une assiette pour former un petit tas. On répète l'opération au- 
tant de fois qu'il y a de personnes dans la maison et on attribue 
un tas de sel à chacune. On laisse l'assiette en cet état toute la nuit 
et au matin on regarde si quelque tas s'est écroulé ; car la per- 
sonne à qui a été attribué un tas qui n'aurait pas subsisté doit 
mourir dans l'année. Le 12 novembre de notre calendrier corres- 
pond au 1*' novembre ancien style (Rhys, Celtic folklore, p. 318). 

(1) La première nuit de mai (Beltene) est en Irlande une des 
nuits où les âmes errent en grand nombre dans les campagnes. 
V. ch. XVI. 

10. 



84 AVANT LA MORT 



doit mourir sous peu, au lieu de son image vivante 
c'est la tête qu'aura son squelette qui lui appa- 
raîtra. 



(Jacquette Craz. — Lanmeur,) 



Sur le rivage septentrional de la rade de Brest, 
la tradition veut que le mois de mai soit néfaste. 

Un patron de L'Auberlach avait fait construire 
à Brest un bateau neuf. Gomme on était au mois 
de mai, il lui donna, au baptême, le nom de « Fleur 
de Marie », persuadé que cela lui porterait bonheur. 
Mais quelqu'un qui assistait à la cérémonie dit en 
hochant la tête : 

— La Vierge même ne peut pas empêcher le 
mois de mai d'être le mois de mai, bien qu'il lui 
soit voué. Ce bateau-là n'aura pas de chance. Je 
plains les hommes qui s'y embarqueront. 

Dès l'hiver suivant, le bateau se perdait au 
large et l'on ne revit jamais aucun de ceux qui le 
montaient. 

(Communiqué par Amédëe Créac'ik.) 



Actions qui entrainent la mort. 

Une femme enceinte ne doit pas accepter d'être 
marraine. Elle ou son fruit mourrait dans l'année. 



Quand un conscrit part pour l'armée, s'il re- 
tourne la tête pour saluer une dernière fois la flèche 



AVANT LA MORT 85 



de son clocher ou la cheminée de sa maison, c'est 
signe qu'il ne les reverra pas vivant. 



Les gens qui découvrent des trésors (1) n'en 
jouissent pas longtemps. Leur sort ou, comme on 
dit, leur « planète c est de mourir (2) un an jour 
pour jour après leur découverte. 



(1 ) En Bretagne comme en Irlande, ce sont souvent les revenants 
qui indiquent l'endroit où est caclié un trésor ou un talisman (D. 
Hyde, Beside Ihe fire, p. 159 ; G. Dottin, Contes irlandais, p. 64 ; 
Curtin, Taies of Ihe fairies, p. 131). 

(2) Un homme avait vu à terre dans un cimetière une pièce de 
cinq francs ; mais chaque fois qu'il essayait de la prendre, elle 
rentrait dans le sol. Il finit par s'en emparer eo mettant son cha- 
peau dessus, et, en creusant à l'endroit où il l'avait trouvée, il dé- 
couvrit un trésor. Il ne 'arda guère à mourir. P. -Y. Sébillot, 
Contes et légendes du paij- de Gouarec, Revue de Bretagne, de Ven- 
dée et d'Anjou, t. XVIII l i897), p. 67. 



86 AVANT LA MORT 



XVI 
Le trésor du mort. 

Une fermière de Plounéour-Lanvern, Marie- 
Jeanne Thos, chaque fois qu'elle allait dans son 
courtil, voyait, auprès de la barrière donnant sur 
la route, un homme des environs, mort depuis près 
de cinq ans. Il lui faisait des signes avec la main, 
comme pour l'inviter à le suivre quelque part. Un 
beau jour, impatientée de son manège, elle s'enhar- 
dit à marcher jusqu'à lui et à, lui demander : 

— Qu'est-ce que c'est? Que voulez-vous de moi ? 
Il lui fit signe de passer la barrière et de venir. 

— Ma foi, se dit-elle, j'en aurai le cœur net. 
Et la voilà de cheminer sur les pas du mort. Il la 

mena ainsi jusqu'au sommet d'une lande déserte, 
où il y avait une grande roche. L'homme, s 'age- 
nouillant à terre, se mit à gratter le sol avec ses 
doigts. Quand il eut fini, il se tourna vers la femme 
et lui montra le trou qu'il venait de creuser. Elle se 
pencha et vit un monceau de pièces d'or qui bril- 
laient d'un éclat neuf (1). Jamais elle n'avait con- 
templé pareille somme. Tandis qu'elle regardait 



(1) La tradition galloise mentionne une classe de revenants qui 
indiquent où sont cachés des tFésors et à qui il faut les remettre 
(E. Owen, Welsh folklore, p. 202J. 



AVANT LA MORT 87 



cet or avec une admiration mêlée d'envie, le mort 
disparut. 

— S'il m'a révélé sa cachette, c'est sans doute 
pour que je profite de ce qu'elle contient, pensa 
Marie- Jeanne Thos. 

Et, ramassant à poignées les pièces étalées de- 
vant elle, elle en remplit son tablier. Rentrée chez 
elle, elle les empila dans son armoire. Et, le soir, 
elle dit à son mari : 

— Tu désirais un nouveau cheval : tu peux en 
acheter, non pas un, mais quatre, mais dix, et da- 
vantage, car nous sommes riches. 

— Comment cela ? s'informa-t-il, tout joyeux. 
Elle lui raconta son aventure. Mais le front du 

fermier aussitôt se rembrunit. 

— Si tu tiens à ta vie, va vite reporter cet argent 
où tu l'as pris. 

— Pourquoi ? 

— Parce que si tu ne t'en débarrasses pas, tu es 
vouée à mourir dans l'année. 

Dès le lendemain matin, elle courut à la lande 
haute remettre les pièces d'or à leur place. Mais, 
peu de jours après, ayant eu besoin de prendre du 
linge dans son armoire, elle entendit un bruit d'ar- 
gent : elle regarda et vit, avec stupeur, que c'était 
le trésor du mort qui était revenu. 

— C'est bien ce que je craignais, lui dit son mari. 
Va trouver le recteur : peut-être te donnera-t-il un 
bon conseil. 

Mais le recteur l'arrêta dès les premiers mots de 
son histoire. 



AVANT LA MORT 



— Je ne puis rien pour vous, déclara- t-il. Vous 
avez délivré ce mort, et maintenant il faut qu'à 
bref délai vous preniez sa place. Préparez-vous 
donc à mourir chrétiennement et commandez 
qu'on mette l'argent du trésor avec vous, dans 
votre cercueil. Ainsi seulement vous serez sauvée 

Elle ne tarda pas à trépasser, en effet, sans avoir 
été malade. Et l'on enterra avec elle le trésor du 
mort pour qu'il ne causât plus la perte de per- 
sonne (1). 

(Conté par Pcrrinc Laz. — Quimper.) 



(1) Il y a, dans les croyances irlandaises, un certain nombre 
d'autres actes qui sont prohibés comme pouvant être suivis de 
mort. Ainsi, un malade ne doit être visité ni le vendredi, ni par 
une personne qui"vient d'une veillée funèbre ; on ne doit couper 
les cheveux et les ongles d'un malade qu'après rélablissement 
(lady Wilde, Ancient legends, p. 214). Dans certaines parties de 
l'Irlande, quand une personne meurt subitement dans un champ 
ou sur une route, on n'aime pas recevoir son cadavre dans une 
maison, car, si on y consentait, une personne de la maison mour- 
rait avant un an (R. Clark, Folklore collecled in co. Wexford- 
The Folklore record, t. V, p. 82). Dans les Hébrides, si l'on cou- 
vrait une maison avec des roseaux, la mort s'ensuivrait (Goodrich, 
Freer, More folklore from the Hébrides, Fdlklore,i. XIII, p. 32). 
Un enfant qui marche à reculons abrège la vie de sa mère {ibid., 
p. 31). 



WANT LA MORT 89 



XVII 

La vie qtii va et vient avec la mer. 

Mon père était gabarier. Tous les jours, il des- 
cendait la rivière du Jaudy jusqu'à la mer, pour 
aller chercher du goémon ou du sable. C'était un 
dur métier, quoiqu'il ne rapportât guère. Un soir, 
la gabare s'échoua dans les vases. Mon père, mal- 
gré la température — on était en décembre — se 
mit à l'eau pour essayer de la dégager, et, en ren- 
trant à la maison, se coucha, malade d'une fièvre 
quî ne le quitta plus. De semaine en semaine il alla 
s'affaiblissant. 

— Je suis fichu, nous dit-il un matin. Je n'ai 
plus quatre jours à vivre. 

Notez que c'était, avant ce malheur, un homme 
robuste, dans toute la force de l'âge. Et cela le dé- 
sespérait de mourir si jeune, surtout qu'il savait 
dans quelle misère nous allions rester. 

Il y avait pourtant des moments où nous repre- 
nions confiance, parce que lui-même semblait re- 
prendre vie et couleur. Ma mère lui disait : 

— Avoue que tu vas mieux, Tuai ? 
Alors, il riait d'un rire triste : 

— C'est qu'il est flot à cette heure, Marivonne, 
répondait-il en hochant la tête, mais tu verras 
après, quand il sera jusant. 



90 AVANT LA MORT 



Et c'était vrai. La vie allait et venait en lui tan- 
tôt plus et tantôt moins, selon que la mer montait 
ou descendait. Il nous disait de ne pas nous en 
étonner, que cela était habituel chez les marins, 
quand ils étaient, comme lui, sur le point de quit- 
ter ce monde. 

A l'aube du quatrième jour, comme je lui appor- 
tais de la soupe chaude, il me demanda : 

— C'est grande marée aujourd'hui, n'est-ce pas, 
Bétrys ? 

— Oui, père, fis-je. Pourquoi ? 

— Parce que c'est la fm qui approche, mon 
enfant. Remporte cette soupe : je n'ai goût de 
rien. 

Il avait des larmes dans les yeux, et moi aussi 
j'avais beaucoup de peine à m'empêcher de pleu- 
rer. Ma mère s'était approchée : 

— J'avais l'intention d'aller ce matin jusqu'au 
lavoir, dit-elle, mais, si tu as besoin de moi, je m'ab- 
stiendrai de sortir. 

— Non, non, répondit-il. Va laver. Il suffira que 
tu sois de retour pour midi. Je, n'ai besoin que du 
prêtre, et Bétrys ira me le chercher, quand il sera 
temps. 

Ma mère, pour lui obéir, s'en alla au lavoir, em- 
menant mes petits frères et mes petites sœurs, 
pour qu'ils ne restassent pas à faire du bruit dans 
la maison. Et je demeurai seule auprès du malade 
De temps à autre, il me disait : 

— Bétrys, va regarder où est arrivée la mer. 
Comme notre logis n'était qu'à une quinzaine 



AVANT LA MORT 91 



de pas de la berge, je n'avais qu'à ouvrir la porte 
pour voir jusqu'où l'eau avait monté dans la ri- 
vière. Je revenais vers le lit, en annonçant : 

— La bouée noire est à flot. 
Ou bien : 

— La moitié des vases est couverte. 

Quand il sut que l'eau touchait aux premières 
pierres du débarcadère, il me dit : 

— C'est le moment d'aller chercher le recteur. 
J'aurais voulu attendre que ma mère fût rentrée, 

mais il ne le permit pas. Je ne fus, d'ailleurs, pas 
longue à faire ma tournée, car je courus tout d'une 
haleine jusqu'à Troguéry, et, moins d'une demi- 
heure plus tard, je ramenais le prêtre. Mon père se 
confessa, reçut les sacrements et pria le recteur de 
nous recommander aux bonnes âmes de la pa- 
roisse quand il ne serait plus. Après quoi, il ajouta 
d'un ton presque gai : 

— Vous pouvez avertir Yann Gam de mettre 
pioche en terre, Monsieur le recteur. 

Yann Gam, c'était le fossoyeur du bourg. 
Quand ma mère arriva du lavoir avec la mar- 
maille, mon père lui dit : 

— Voilà, Marivonne : le recteur sort d'ici ; tous 
mes comptes sont en règle. 

Et, s'adressant à moi : 

— La mer doit être étale, Bétrys ? 

— Oui, répondis-je, elle est bien haute. 

On l'entendait; en effet, clapoter doucement, 
presque à toucher la berge. Alors, mon père dit à 
ma mère : 

il 



92 AVANT LA MORT 



— Tu peux prévenir les voisines : c'est l'heure de 
commencer les prières des agonisants. 

Il fut admirable de résignation et de piété, le 
pauvre cher homme, et tint à mêler sa voix aux 
voix des femmes qui récitaient les oraisons. Ce- 
pendant, on le voyait baisser, baisser peu à peu. 
Et tout se passa comme il avait prédit : aux ap- 
proches de la marée basse, il cessa de vivre (1). 

(Conté par la vieille Bélrys. — Troguéry, 1900.) 



Dieu fait mourir ceux qu'il aime, le samedi soir, 
parce que c'est aussi le samedi soir qu'après avoir 
créé le monde il commença à prendre son repos. 



Passion da Vener, 
Maro d'ar Zadorn, 
Inîerramani d'ar Ziil ; 
D'ar Baradoz hec'h ei zur. 

Passion (agonie), le vendredi, — Mort, le sa- 
medi, — Enterrement, le dimanche ; Au Paradis 
on ira sûrement. 

(Dicton (le Basse-Bretagne.) 



(1) Sur la côte du Pays de Galles, on croit que la marée a une 
influence sur la vie de l'homme, que les enfants naissent avec le 
flot et que les personnes meurent avec le jusant [Folklore, t. IX, 
1898, p. 189. Un des plus beaux poèmes irlandais du x* siècle, la 
lamentation de la Vieille de Bêara [Sélections from ancienl Jrish 
poetry, p. 89) semble faire allusion à cette croyance. En Cornwall 
aussi, on croit que la vie s'en va à la marée descendante (M. A. 
Courtney, The Folklore Journal, t. V, p. 217). 



AVANT LA MORT 93 



La fin du monde. 

Tant que restera allumée la lampe qui brûle 
dans le chœur des églises, le monde est assuré de 
vivre. 



Le jour où Dieu permettra que cette veilleuse 
s'éteigne dans une église — une seule ! — c'est que 
pour les hommes et les choses de la terre l'heure 
fatale sera venue. La mort de cette petite flamme 
sera l'intersigne de la mort universelle. 



Un prêtre, à qui l'on demandait quand viendrait 
la fin du monde, répondit : 

— Si, passant de nuit près d'une église, vous n'en 
voyez pas les vitres éclairées, annoncez hardiment 
que la fin du monde est proche. 



Quand les hommes oublient d'entretenir la 
lampe sainte, Dieu lui-même y pourvoit. 



94 AVANT LA MORT 



XVIII 
L'aventure de Jean Cariou. 

Ce soir-là, Jean Cariou, sacristain de Penvénan^ 
après avoir sonné VAngelus, avait fait sa ronde 
habituelle dans l'église. Rentré chçz lui, il se rap- 
pela qu'il avait oublié de regarder s'il restait assez 
d'huile pour la nuit, dans la lampe qui doit brûler 
éternellement au fond du sanctuaire. 

Mais, comme cette idée ne lui vint qu'au mo- 
ment de se mettre au lit, quand il était déjà moitié 
dévêtu, il se coucha tout de même, en se disant que 
la veilleuse durerait bien jusqu'au lendemain. 

Et il s'endormit profondément. 

11 devait y avoir pas mal de temps qu'il dormait, 
lorsqu'à travers son sommeil il s'entendit appeler 
par une voix douce (1) : 

— Cariou ! Cariou ! 

— Déjà ! murmura-t-il, pensant que c'était 
Môna, sa femme, qui le réveillait pour VAngelus 
de l'aube, et trouvant que le jour se levait de bien 
bonne heure. 



(1) Dans une légende galloise, c'est un médecin qu'une voix mys- 
térieuse appelle et invite à se rendre au chevet d'un malade (E. 
Owen, Welsh folklore, p. 294-297.) 



AVANT LA MORT 95 



Car la chambre était pleine d'une lumière blan- 
che comme celle des matins d'été. 

— Cariou, reprit doucement la voix, hâte-toi : la 
lampe de l'église va s'éteindre. 

Ce n'était pas sa femme qui lui parlait, mais une 
grande forme lumineuse, drapée dans un manteau 
couleur de ciel. La figure était nimbée d'or. Cariou 
la reconnut, pour l'avoir vue dans les images 
pieuses, dans les iôlennou. 

C'était la figure même de Jésus-Christ. 

Le sacristain fit un rapide signe de croix, et se 
retrouva soudain dans une complète obscurité. La 
grande forme lumineuse s'était évanouie. 

Minuit tinta à l'horloge de la tour. 

Cariou, tout essoufflé, arriva juste à temps pour 
ranimer la lampe sainte. 

(Conté par Charles Le Braz, mon frère — Penvé- 
nan, 1890.) 



Le sacristain, dont on vient de lire l'aventure et à qui j'avais 

donné par discrétion le nom de Jean Cariou, s'appelle, en réalité, 
Jean Morvan. Il vit encore. Un après-midi de septembre 1912, 
il se présentait chez moi, au Port-Blanc. 11 avait eu connaissance, 
quelques mois plus tôt, du récit que j'avais écrit sous la dictée de 
mon frère et considérait, disait-il, comme un devoir de conscience 
de m'apporter, à la première occasion, une relation authentique 
des faits, tels exactement qu'ils s'étaient passés. Voici, traduit en 
français, ce qu'il me raconta en breton : 



Il n'y avait pas un an que j'étais installé à Penvénan, comme 
sacristain. C'était une place très enviée et, dans la paroisse même. 



96 AVANT LA MORT 



beaucoup s'étaient offerts pour la remplir. Le recteur m'avait 
donné la préférence sur tous mes concurrents. Parmi ceux-ci, 
plus d'un, vous pensez, me faisait grise mine et n'eût pas été fâché, 
le cas échéant, de me jouer quelque mauvais tour. Mais je n'en 
prenais pas autrement de souci. 

Tout allait à merveille, ma foi, et en dehors de mes occupations 
de sacristain qui n'absorbaient qu'une partie do mon temps, j'a- 
vais du travail autant que j'en pouvais abattre. Il faut vous dire, 
en effet, que je suis tailleur de mon vrai métier. Or, ce soir-là, — 
un soir de décembre, je me rappelle bien, — j'étais resté veiller un 
peu tard, désirant terminer un ouvrage pressé. Sur les instances de 
ma femme, pourtant, je finis, vci"s onze heures, par me mettre au 
lit. Je dormais depuis un bon moment lorsqu'à travers mon som- 
meil, que j'ai toujours eu léger, je m'entendis soudain appeler par 
mon prénom : 

— Jean ! 

La voix devait provenir de l'intérieur d'un tambour en bois sur 
lequel s'ouvrait la porte d'entrée, car le son en était indistinct et 
comme étouffé. Je m'étais dressé sur mon séant pour écouler, ne 
sachant encore si je rêvais ou si j'étais réveillé pour de bon. 

Une seconde fois, la voix reprit : 

— Jean ! 

Du coup, je demandai : 

— Quoi ? Qu'est-ce que c'est ? 

Pas de réponse. Quelques secondes s'écoulèrent dans le silence, 
qui était profond. Je ne bougeais pas, attendant toujours. Alors, 
la voix lança un troisième appel, plus fort : 

— Jean ! 

Un peu impatienté, je bougonnai : 

— Après ? Qu'est-ce que vous lui voulez, à Jean ? 
La voix répliqua : 

— Je veux qu'il se lève, comme c'est son devoir. 

— Pourquoi ? 

— Parce que la lampe de l'église est éteinte. 

Cette lampe, j'étais sûr de l'avoir alimentée la veille comme 
ehaque soir après la sonnerie de l'angélus, mais il peut arriver que 
l'huile soit de mauvaise qualité ou que la mèche se consume plus 
vite que d'habitude. Sans hésiter davantage, je m'arrachai de mes 
draps et enfilai mon pantalon. Le mouvement que je fis réveilla 
ma femme : 

— Qu'est-ce qui te prend ? Où vas-tu ? 



AVANT LA MORT 97 



— Quelqu'un est venu me prévenir que la lampe de l'église 
était éteinte et je vais la rallumer. 

— Qui ça, ce quelqu'un ? 

— Je ne sais pas. 

— Quelle heure cst-il donc ? 

— Environ minuit et demi. 

— Et tu parles de traverser le bourg à pareille heure, tout seul, 
quand il y a tant de gens qui t'en veulent et n'attendent qu'une 
occasion pour se venger ? Qui te dit qu'on n'est pas à te guetter 
derrière la porte ? 

— Il en sera ce qu'il plaira à Dieu, répondis-je. Quels malheurs 
n'attirerais-je pas sur nous et peut-être sur le monde entier, si je 
laissais l'église, toute une nuit, sans lumière. Mon devoir est d'al- 
ler ; j'irai. 

Je me munis d'allumettes et d'un bout de bougie, puis, sans 
prêter l'oreille aux objurgations de ma femme qui me voyait déjà 
mis en pièces par l'un ou l'autre de mes anciens concurrents, je 
poussai la porte du tambour. Je pensais trouver là le personnage 
qui m*avait rendu leser\ice de m'averlir, mais la place était vide. 
Chose plus étrange, la porte d'entrée de la maison que je me sou- 
venais d'avoir fermée au verrou était demeurée parfaitement 
close. Je l'ouvris : il faisait relativement clair dehors, quoiqu'on 
fût dans le mois très noir, mais j'eus beau regarder à droite et à 
gauche, il n'y avait pas une âme dans la rue. Tout le bourg dor- 
mait. J'écoutai si j'entendrais s'éloigner un pas. Rien. J'étais le 
seul être vivant dans la nuit. Je m'acheminai vers le cimetière, je 
gravis les marches qui y donnent accès du côté nord, et pénétrai 
dans l'église qui était effectivement plongée dans une obscurité 
complète. La lampe du chœur était bel et bien éteinte. J'avais 
froid dans tous les membres, à me sentir parmi ces ténèbres. Vous 
ne sauriez croire ce que c'est terrifiant le dedans d'une église 
sans lumière en pleine nuit ! Je ne voudrais pas, quant à moi, 
recommencer deux fois l'expérience. C'était, en vérité, comme si 
la fin du monde allait venir. 

Je cherchai d'abord, à tâtons, le bénitier, afin de faire mon 
signe de croix, et ce fut seulement ensuite que j'eus le courage 
d'allumer mon bout de bougie. Je me dirigeai plus rassuré vers le 
chœur. Comme j'allais franchir la balustrade, il me sembla que la 
Suspension, accrochée là-haut à ses quatre chaînes, tournait sur 
elle-même et s'agitait avec un drôle de bruit, comme si elle eût été 
une chose vivante. Je frissonnai. 



98 AVANT LA MORT 



— Voilà qui n'est pas naturel, pensai-je. 

J'amenai pourtant à moi la suspension. Et devinez ce que je 
vis... Une chauve-souriSj monsieur, une énorme chauve-souris 
qui. les ailes prises dans les chaînes, essayait en vain de se dégager. 
Aussi bien, il n'y en a que trop, de ces bêtes, à nicher dans les 
voûtes de l'église. En hiver, lorsque je me rends à la sacristie avant 
l'aube, pour les apprêts de la première messe basse, celle du se- 
cond vicaire, elles volettent par bandes jusque sous mon nez... 
Celle-ci était d'une taille absolument extraordinaire. C'était elle 
qui, en se débattant, avait soulTlé la lumière sainte. Je m'empres- 
sai de la délivrer, pour ne l'avoir plus devant les yeux, tellement 
elle était hideuse, et je ne fus soulagé que lorsqu'elle eut disparu 
dans l'ombre, 

La lampe rallumée, je m'en retournai me coucher, mais ni ma 
femme, ni moi ne dormîmes guère le reste de la nuit. Nous étions 
troublés l'un et l'autre : il y avait dans mon aventure un mystère 
que nous n'arrivions pas à comprendre. Moi, je tâchais de me per- 
suader que l'inconnu qui m'avait si charitablement réveillé était 
un des prêtres de la paroisse. 

— Appelé pour extrémiser quelque moribond, me disais-je, il aura 
constaté, en allant prendre son « sac noir » à la sacristie, que la lampe 
ne brûlait plus, et il sera accouru pour me héler en toute hâte. 

Je résolus d'en avoir le cœur net. Dès le lendemain matin, avant 
la messe de chacun de ces messieurs, je leur demandai à tour de 
rôle si l'on était venu, dans la nuit, réclamer leur ministère. Leur 
réponse à tous trois fut la même : nul d'entre eux n'était sorti. 
C'était naturellement au recteur que je m'étais adressé en dernier 
lieu, puisque c'était lui qui disait la troisième messe. Quand il 
l'eût achevée, je le rejoignis à la sacristie : 

— Monsieur le recteur, lui déclarai-je, j'ai une confession à vous 
faire. 

Et je lui racontai de point en point mon histoire. Il m'écouta 
d'un air grave, puis, lorsque j'eus fini : 

— Remerciez Dieu, Jean Morvan, me dit-il. C'est lui qui vous 
a envoyé un de ses anges, à moins que Jésus-Christ ne se soit dé- 
rangé lui-même. Et vous pouvez juger par là de l'importance qu'il 
attache à ce que la lampe du sanctuaire ne s'éteigne jamais tant 
que le monde sera monde. Veillez dorénavant sur elle avec plus 
de soin et allez en paix. 

Vous savez maintenant la vérité, monsieur : je vous serai re- 
connaissant de la rétablir pour les autres. 



AVANT LA MORT 99 



Auprès de l'Ile Grande se trouve une petite île, 
appelée en français l'île Canton, en breton Enès 
Aganlon ou Agalon. On y remarque deux croix de 
granit érigées à cent cinquante pas environ l'une 
de l'autre. La croyance est qu'elles se rapprochent 
tous les sept ans de la longueur d'un grain de blé : 
quand elles se rencontreront, ce sera la fin du 
monde. 

Au milieu de la grande plage de Saint-Michel- 
en-Grève, se dresse une croix monolithe plantée 
dans le sable et que la mer recouvre à chaque ma- 
rée. On l'appelle Croaz al Lew-drèz (La croix de la 
Lieue de Grève). Elle s'enfonce tous les cent ans 
de la longueur d'un grain de froment. Quand elle 
aura complètement disparu dans le sable, ce sera 
la fin du monde. 

A la fin du monde paraîtra l'Antéchrist. Il naîtra 
du mariage d'un prêtre défroqué et d'une bonne 
sœur (1). 

L'agonie. 

Dès que l'état d'un malade semble désespéré, 
les gens de la maison se mettent à genoux auprès 
de son lit et commencent les prières des agonisants. 



(1) Sur l'Antéchrist en Irlande, cf. G. Dottin, Les deux chagrins 
du royaume du ciel [Revue cellique, t. XXI, 349-358). 

11. 



100 AVANT LA MORT 



On n'attend généralement pas qu'il ait rendu le 
dernier soupir ni même perdu toute connaissance 
pour allumer à son chevet une « chandelle bénite » 
(eur goulou bennigel) ; et, dès qu'il entre en ago- 
nie, on trace avec cette chandelle un signe de croix 
au-dessus de son visage. C'est dit-on, pour facihter 
la séparation de l'âme d'avec le corps (1). 

♦ 

En Léon, quand une personne est gravement 
malade et sans espoir de guérison, dix jeunes filles 
d'alentour se rendent processionnellement à l'ora- 
toire de la Vierge le plus rapproché pour demander 
au Christ, par l'intercession de sa mère, que cette 
personne soit immédiatement « délivrée ». 

Neuf de ces jeunes filles prennent en groupe les 
devants, munies chacune d'un chapelet qu'elles 
égrènent sans fin tout le long de la route. Elles 
sont tenues de n'échanger aucune parole ni entre 
elles, ni avec les passants. La dixième, qui les suit, 
à quelque distance, a seule qualité pour répondre 
aux questions des gens qui, voyant défiler le cor- 
tège, s'informent pour quelle personne du parage 
il s'est mis en chemin. 

(Communiqué par Prigent. — Plouénan.) 

* 
» » 

Lorsqu'un moribond a trop de mal à trépasser,^ 
il y a un moyen infaillible d'abréger son agonie : 



(1) Il est fait mention chez L.Dufilhol, Guionyac'/j, 2'^ éd., p. 178 
du cierge bénit qui aide à trépasser. 



AVANT LA MORT 101 



c'est de le descendre de son lit et de lui faire poser 
ses pieds nus sur le sol nu (1). 

Il n'a pas plus tôt pris contact avec la terre que 
les influences qui tenaient sa vie en suspens sont 
rompues. 

(Communiqué par Le Duigou. — Scaer.) 



Dans le pays de Gourin, on va pour les mori- 
bonds à la chapelle de Saint-Mîn, qui fait partie 
de la trêve du Saint, sur la route de Roudouallec. 
Il y a dans cette chapelle une statue de saint Di- 
boan dont le nom signifie « qui guérit de toute 



1) Cette même coutume a été relevée en Ecosse ; mais le mo- 
tif qu'on en donne est que le moribond ne pourrait mourir s'il y 
avait des plumes d'oiseaux sauvages dans les oreillers ou la 
couette (VV. Gregor, Notes on Ihe folklore of the North Easl of Scol- 
land, p. 206). Pour la même raison, dans le comté de Leitrini en 
Irlande, on couche les moribonds sur une paillasse ; après la mort, 
on brûle la paille sur le haut d'une colline et la lueur apprend aux 
gens du voisinage que la mort a passé par là (L. Duncan, Purifier 
noies from county Leilrim, Folklore, t. V, p. 181). En Cornwall, 
on dit qu'on ne meurt pas paisiblement sur des oreillers contenant 
des plumes d'oiseaux sauvages (M. A. Courtney, Cornlsh folklore ; 
The Folklore Journal, t. V, p. 217). 

A Quelven en Guern (Morbihan), il y a un mel beniguel, sorte 
de boule en pierre de granit que l'on place sur la tête du malade 
dont on veut abréger l'agonie (L. Bonnemèrc, Le mal béni. Revue 
des Traditions populaires, t. XII, p. 100). Cf. J. Loth, Annales de 
Bretagne, t. XIX, p. 246 ; Le Rouzic, Carnac, p. 29-33. 

En Ecosse, pour abréger l'agonie, on brise une quenouille au- 
dessus de la tète de l'agonisant (W. Gregor, I\'oles on the folklore 
of the Norlh-Easl of Scolland, p. 206). 



102 AVANT LA MORT 



peine (1) ». On commence par faire visite à cette 
statue et lui exposer le cas. Puis on se rend à la 
fontaine du saint, qui coule au fond du vallon. 
C'est elle qui transmet l'oracle. Mais, pour cela, il 
faut d'abord la vider complètement avec une 
écuelle. Cette opération accomplie, on se penche 
sur le trou par lequel l'eau vive sourd de terre. Si 
elle fait du bruit en sourdant, c'est que le mori- 
bond est sur le point de trépasser ; si, au con- 
traire, elle s'épanche sans bruit, toutes les chances 
sont pour qu'il revienne à la vie (2). 

(Naïc an Ené, du village de Saint-Jean, en Spézet.) 



(1) Cf. A. Le Braz, Les sainls bretons d'après la îradiiion popu- 
laire {Annales de Bretagne, t. VIII, p. 209-210 ; t. IX, p. 246). 

(2) Pour savoir si une maladie doit être mortelle, on met le 
malade entre deux trous ; l'un est le trou de vie, l'autre le trou 
de mort ; selon qu'il tourne son visage vers l'un ou vers l'autre 
il se rétablira ou mourra (W. Gregor, Notes on the folklore of ihe 
North-East of Scolland, p. 205). Si le malade n'éternue pas, la 
maladie se termine par la mort {ibid., p. 204). Enfin, il suffit de 
fermer les yeux, d'aller au bout do la maison et alors seulement 
de regarder autour de soi. Si l'on voit des 'poules ou des canards 
avec la tête sous leur aile, le malade mourra avant trois jours 
(J.-G. Campbell, Superstitions of the Highlands and islands fo 
Scolland, p. 261). 

En Irlande, pour savoir si un malade doit se rétablir, on prend 
neuf pierres lisses dans un courant, on les jette par-dessus l'épaule 
droite, puis on les met dans un feu de tourbe et on les y laisse pen- 
dant une nuit. Si la maladie doit avoir une issue fatale, les pierres 
choquées l'une contre l'autre au matin rendront le son d'une clo- 
che (lady Wilde, Ancienl legends, p. 206). 

Dans le traité de médecine galloise attribué à Riwallon de 
Myddfai et à ses fils, on trouve quelques pronostics de mort. On 
appfique sur les sourcils, l'index ou les jambes du malade, de la 



AVANT LA MORT 103 



violette écrasée ; s'il dort, c'est qu'il vivra ; si non, il mourra. On 
prend un œuf pondu le jeudi dans la maison du malade ; on écrit 
dessus FGOGYLQYS ; on le met en sûreté en dehors de la mai- 
son. Le lendemain matin, on brise l'œuf ; s'il en sort du sang, 
le malade mourra ; si non, il vivra {The phijsicians of Myddfai, 
p. 11, 26, 52, 75 ; 257, 436, 456). On laisse tomber, du bout du 
doigt, du lait d'une femme nourrice dans l'urine du malade ; si 
le lait reste à la surface, le malade vivra {ibid., p. 132, 336). On 
donne à boire au malade de la fleur de pâquerette écrasée dans 
du vin, ou de la pimprenelle, de l'euphorbe, du 'rèfle écrasés dans 
de l'eau, ou du jus d'herbe mélangé à du vin blanc ; s'il vomit ou 
non, il mourra ou reviendra à la santé {ibid., p. 133, 336 ; 228, 41 1 ; 
256, 436). On enduit le talon du malade avec du gras de porc, on 
donne le reste à manger à un chien ; si le chien le mange, le malade 
guérira (ibid., 156, 353). 



104 AVANT LA MORT 



XIX 

Lo moribond extréxnisé par un prêtre mort (1). 

Lomm Grenn était journalier à la ferme de Ker- 
niz. En ce temps-là, il n'y avait pas d'horloges 
chez les riches, encore moins chez les pauvres gens. 
Lomm Grenn, pour savoir s'il était l'heure de se 
rendre à son travail, avait coutume de consulter 
la couleur du ciel. Dès qu'il le voyait blanchir, il 
se levait, s'habillait et se mettait en route. Une 
nuit, en se réveillant, il crut remarquer qu'il fai- 
sait clair-de-jour, et sauta promptement hors du 
lit. 

C'était en hiver. Lomm partit, encore ensom- 
meillé. Comme il allait par le grand chemin, il 
croisa un prêtre portant l'hostie, accompagné d'un 
enfant de chœur qui faisait tinter une clochette. 

Le prêtre, en passant près de Lomm, lui dit : 

— Suivez-moi ! 

On ne refuse pas d'obéir à un prêtre qui porte le 
bon Dieu. Lomm suivit, tête nue, en récitant des 
prières pour la personne qu'on allait extrémiser. 

Le prêtre et l'enfant de chœur s'engagèrent dans 
une garenne. 



(1) Cf. Luzel, Le sacrement de Vexlréme-oncUon [Revue celtique, 
t. XII, p. 268-279). 



AVANT LA MORT 105 



— Tiens, pensa Lomm, il paraît que c'est à Tré- 
gloz qu'il y a quelqu'un de malade. Probablement, 
le vieux Guilcher. 

C'était, en effet, au manoir de Trégloz, et c'était 
aussi Guilcher le vieux. Il était là, étendu sur son 
lit, et déjà mûr pour la terre. Deux hommes fai- 
saient mine de l'assister, mais, en réalité, ils dor- 
maient profondément sur leurs sièges. Ils ne rou- 
vrirent même pas les yeux, pendant que le prêtre 
administrait au moribond les derniers sacrements. 
Lomm, qui s'était agenouillé sur le seuil, ne put 
s'empêcher de trouver cela scandaleux. 

Le prêtre, ayant terminé son office, fit le signe de 
la croix et dit, en s'adressant à Guilcher le vieux : 

— Brave homme, il y a longtemps que je vous 
devais vos sacrements. Je vous les ai donnés. Nous 
sommes quittes. 

Cette parole, Lomm Grenn n'en comprit jamais 
le sens. 

Cependant le prêtre sortit. 

— Allez maintenant à votre travail, dit-il au 
journaher. Vous y serez encore de bonne heure. 

Lorsque Lomm arriva à Kerniz, il ne trouva en 
effet sur pied que la servante de cuisine. ^ 

— Vous êtes bien matinal ! lui dit-elle. Nos gens 
ne sont pas levés, et je ne fais que d'allumer le feu 
pour la soupe. 

— Tant mieux I répondit Lomm. Au moins on 
ne m'accusera pas de paresse. 

Et en attendant que la soupe fût prête, il alla 
curer la crèche aux chevaux. Quand il rentra dans 



106 AVANT LA MORT 



la maison pour déjeuner, il entendit un des hom- 
mes attablés qui disait : 

— Vous savez la nouvelle ? Guilcher le vieux 
est mort cette nuit sans avoir reçu les sacrements. 

— Cela est faux, s'écria Lomm ; si Guilcher le 
vieux est mort, c'est en chrétien ; j'ai moi-même 
assisté le prêtre qui lui administrait l' extrême- 
onction ; j'ai vu lui donner le bon Dieu. 

Et Lomm de raconter son aventure. 

— Dame ! reprit le laboureur qui avait parlé, 
j'ai rencontré tout à l'heure un de ceux qui veil- 
laient Guilcher. C'est de lui que je tiens la chose. 
Ils étaient deux, et s'endormirent si bien l'un et 
l'autre, qu'ils n'ont pas su à quel moment le tré- 
passé avait rendu l'âme. Celui que j'ai rencontré, 
c'est Yves Menez. Il allait au bourg chercher la 
croix d'argent, et était même fort inquiet sur la 
façon dont il serait accueilli par le recteur. 

— Eh bien, il faut que j'en aie le cœur net ! mur- 
mura Lomm Grenn. Je vais au presbytère de ce pas. 

Il se rendit au presbytère. 

Quand il eut exposé le cas, le recteur lui dit : 

— Tout ce que je puis vous affirmer, c'est que le 
prêtre gue vous avez suivi n'était pas de ce monde. 
L'étourderie des deux veilleurs aurait pu causer la 
damnation éternelle de Guilcher le vieux. Mais Dieu 
a des ressources infinies pour sauver les âmes. 

Lomm Grenn s'en retourna à son travail. A par- 
tir de ce jour, il demeura préoccupé, étrangement 
sérieux, presque triste. Au printemps il mourut. 

(Conté par Fantic Omnès, — Bégard, 1888.) 



AVANT LA MORT 107 



XX 

La femme aux deux chiens. 

Ceci se passait au temps où les toiles de Basse- 
Bretagne étaient renommées entre toutes. Il n'y 
avait pas alors, à Penvénan ni aux alentours, de 
fileuse qui filât aussi fin que Fant Ar Merrer, de 
Crec'h-Avel. Tous les mercredis, elle allait à Tré- 
guier vendre son fil. Un mardi soir, elle se dit : 

— Il faudra que demain je sois sur pied de bonne 
heure. 

Elle se coucha avec cette préoccupation. 

Au milieu de la nuit, elle se réveilla et fut éton- 
née de voir qu'il faisait déjà presque clair. Elle se 
leva en grande hâte, s'habilla, jeta sur ses épaules 
son paquet d'écheveaux et se mit en route. 

Arrivée au pied de la montée qui mène vers 
Groaz-Ar-Brabant (1), elle fit rencontre d'un 
jeune homme. 

Ils se bonjourèrent mutuellement et cheminè- 
rent côte à côte jusqu'à la croix. 

Là, le jeune homme prit Fant Ar Merrer par le 
bras et lui dit : 

— Arrêtons ici. 



(1) La Croix du Brabanl {?), au carrefour des roules qui vont de 
Penvénan à la Roche-Demen et de Tréguier au Trévou. 



108 AVANT LA MORT 



Il la poussa dans la douve, contre le talus, et se 
plaça devant elle comme pour la protéger. 

A peine se furent-ils ainsi rangés de la route, que 
Fant entendit venir un bruit épouvantable. Ja- 
mais elle n'avait ouï fracas pareil. Il y aurait eu, 
à la file, cent lourdes charrettes lancées au galop, 
qu'elles n'auraient pas fait plus de train. 

Le bruit approchait, approchait. 

Fant tremblait de tous ses membres. Néan- 
moins elle cherchait à voir ce que ceci pouvait être. 

Une femme passa dans la route, courant à perdre 
haleine ; elle allait si vite qu'on entendait palpiter 
les ailes de sa coiffe, comme si c'eussent été deux 
ailes d'oiseau. Ses pieds nus touchaient à peine le 
sol ; il en pleuvait des gouttes de sang. Ses che- 
veux dénoués flottaient derrière elle. Elle agitait 
les bras, en des gestes désespérés, et hurlait lugu- 
brement. 

C'était une plainte si angoissante, que Fant Ar 
Merrer en avait froid jusque sous les ongles. 

Cette femme était poursuivie par deux chiens 
qui semblaient se disputer entre, eux à qui la dévo- 
rerait. 

De ces chiens, l'un était noir, l'autre blanc (1). 

C'étaient eux qui faisaient tout le vacarme. 

A chacun de leurs bonds, les entrailles de la 
terre résonnaient. 



(1) Cf. la lutte du corbeau et de la colombe sur le mur du cime- 
tière (Luzel, Légendes chrétiennes, t. I, p. 173. Voir aussi t. I, 
p. 185 et p. 202). 



AVANT LA MORT • 109 



La femme fuyait dans la direction de la croix. 

Fant Ar Merr la vit s'élancer sur les marches du 
calvaire. A ce moment, le chien noir était parvenu 
à la saisir par le bas de sa jupe. Mais elle, se pré- 
cipitant, étreignit l'arbre de la croix et s'y tint 
cramponnée de toutes ses forces. 

Le chien noir disparut aussitôt, en lâchant un 
aboi terrible (1). 

Le chien blanc resta seul auprès de la malheu- 
reuse et se mit à lécher ses blessures. 

Le jeune homme dit alors à Fant Ar Merrer : 

— Vous pouvez maintenant continuer votre 



(1) D'après un conte irlandais (D. Hyde, Legends of saints and 
sinners, p. 188 ; G. Dot Un, Contes Irlandais traduits du gaélique, 
p. 137), la Vieille de Bèara vit un jour passer une femme aussi 
blanche qu'un cygne et qui dépassait le vent dans sa course. Der- 
rière elle venaient deux mâtins qui avaient deux mètres de langue 
enroulés autour de leurs cous ; un globe de feu sortait de leur 
gueule. A la suite des chiens, il y avait un carrosse noir attelé de 
deux chevaux, et chaque roue laissait sur la route une traînée de 
feu. Une voix sortit du carrosse et demanda à la Vieille de Bêara 
si elle n'avait rien vu passer. Elle raconta ce qu'elle avait vu et 
demanda ce que signifiaient la femme et les deux mâtins : « Je 
suis le diable, dit la voix, et ce sont deux mâtins que j'ai envoyés 
à la poursuite de cette âme... C'est une femme qui a offensé un 
prêtre, elle est morte en état de péché mortel ; si les mâtins ne 
l'atteignent pas avant qu'elle soit arrivée au ciel, elle obtiendra 
son pardon par l'intercession de la Vierge et elle sera hors de mon 
atteinte. Mais si les mâtins l'atteignent avant qu'elle soit arrivée 
au ciel, elle est à moi ». Voir aussi ci-dessous, t. II, ch. xx. 

On ne doit pas pleurer les défunts avant qu'il ne se soit écoulé 
trois heures ou au moins une heure depuis la mort^ car la plainte 
de ceux qui se lamentent pourrait attirer le* chiens qui guettent 
les âmes pour les dévorer avant qu'elles n'aient atteint le trône de 
Dieu (lady Wilde, Ancirni Legends, p. 118, -214). 



110 AVANT LA MORT 



route. Il n'est que minuit. Ne vous exposez plus à 
voir ce que vous avez vu. Je ne serai pas toujours 
là pour vous protéger. Il y a des heures où il ne 
faut pas être sur les chemins (1). Quand vous arri- 
verez à Kervénou, entrez dans la maison qui est 
là. Vous y trouverez un homme en train de mou- 
rir. Passez le reste de la nuit à réciter près de son 
chevet les prières des agonisants et ne sortez de 
cette maison qu'à l'aube. Quant à moi, je suis 
votre bon ange. 

(Conté par Marie-Louise Bellec. — Port-Blanc.) 
(1) Voir ch. XIII. 



i 



CHAPITRE III 
L'Ankou (1). 



UAnkou est l'ouvrier de la mort (oberour ar 
maro). 



Le dernier mort de l'année, dans chaque pa- 
roisse, devient l'Ankou de cette paroisse pour 
l'année suivante (2). 



(1) L'Ankou est la mort personnifiée. D'après une communica- 
tion de George Henderson, professeur de celtique à l'Université 
de Glasgow, An l-Aog « la Mort » est parfois personnifié en Ecosse 
de la même manière que l'Ankou. 

(2) A Guémené-sur-Scorff et à Berné, c'est le premier mort qui 
est l'Ankaw. On dit à Guémené que l'Ankaw de l'année étrangle 
ceux qui meurent après lui. (J. Loth, Annales de Bretagne, t. IX, 
p. 462). 

Chez J. Mahé, Antiquités du Morbihan, p. 114, l'Ankou est le 
Spectre avant-coureur de la mort. Un ouvrier tombé d'un toit qu'il 
réparait et à qui l'on demandait la cause de l'accident dit : Je 
n'ai fait aucune imprudence ; c'est mon ankou qui m'a renversé. 
Dans les Lettres Morbihannaises, l'Ankou représente une idée 
très vague. « Le moindre météore aperçu (la nuit) ne peut être que 
l'âme errante du dernier décédé de la maison ou du village ; une 
fois signalée, elle reparaîtra les nuits suivantes, tantôt sous la 



112 l'ankou 

Quand il y a eu, dans l'année, plus de décès que 
d'habitude, on dit, en parlant de l'Ankou en fonc- 
tion : 

— War ma fé, heman zo eun Anko drouk. (Sur 
ma foi, celui-ci est un Ankou méchant.) 

On dépeint l'Ankou, tantôt comme un homme 
très grand et très maigre, les cheveux longs et 
blancs, la figure ombragée d'un large feutre ; tan- 
tôt sous la forme d'un squelette drapé d'un lin- 
ceul (1), et dont la tête vire sans cesse au haut de 
la colonne vertébrale, ainsi qu'une girouette au- 
tour de sa tige de fer, afin qu'il puisse embrasser 
d'un seul coup d'œil toute la région qu'il a mission 
de parcourir (2). 



forme de la fouine ou du chat, se glissant furtivement dans un 
grenier, tantôt sous celle du hibou immobile sur le faîte d'un toit, 
ou du cheval égaré galopant en hennissant autour du hameau 
consterné » [Leltrcs Morbihannaises, Lycée armoricain, t. XIII, 
1829, p. 48). Cf. Y. Le Diberder, Annales de Bretagne, t. XXVII, 
p. 418-419. 

(1) C'est cette conception que M. Le Rouzic a notée à Carnac 
{Carnac, p. 136). 

(2) On peut voir dans l'église de Ploumilliau une curieuse repré- 
sentation Se ce dernier type. C'est une statuette, en bois jadis 
peinturluré, mais que le temps a recouverte d'une épaisse couche 
de poussière. Elle rappelle à certains égards les « écorchés » qui 
ornent bizarrement la plupart des cabinets d'histoire naturelle, 
mais le ventre se creuse en un trou béant. Cet « Ankou » a été la 
terreur de mon enfance. Son voisinage troublait toujours mes 
jeunes prières. Il me souvient d'avoir vu de vieilles femmes s'age- 
nouiller devant lui. On l'asurnommédans le pays Ervoanik Plouillo, 
Yves de Ploumilliau (avec le diminutif ironique). On ne vient 
Jamais à Ploumilliau sans lui faire visite. Il vient de subir à peu 
près le même traitement que saint Yves de Vérité {voir ch. v). 



l'ankou 113 

Dans l'un et l'autre cas, il tient à la main une 
faux. Celle-ci diffère des faux ordinaires, en ce 
qu'elle a le tranchant tourné en dehors. Aussi 



Voici à la Suite d quelles circonstances. L'histoire est jolie et mé- 
rite d'ôtre contée, ne fût-ce que pour montrer combien sont encore 
vivantes chez les Bas-Bretons les superstitions relatives à la mort. 

Il y a à Ploumilliau un fonctionnaire, excellent homme d'ail- 
leurs, mais qui a le tort, aux yeux de beaucoup de personnes de 
l'endroit, d'afficher un mépris trop bruyant pour des croyances 
ou, si l'on veut, pour des superstitions qui leur sont chères. Ces 
personnes lui en savent naturellement mauvais gré. L'une d'elles, 
en particulier, lui a voué une véritable haine. Appelons-la Janik, 
et le fonctionnaire M. K. On comprendra sans peine que je m'abs- 
tienne de donner les vrais noms. Toujours est-il que, désespérant 
de voir M. K. se convertir jamais, Janik en est venue à désirer sa 
mort. Nos paysannes de Basse-Bretagne ne sont pas tendres pour 
les mécréants. Pour arriver à ses fins, Janik va trouver l'Ankou. 
Elle lui fait des neuvaines, le supplie, en des oraisons appropriées, 
de supprimer un homme qui est un scandale pour la paroisse. 
Puis, elle attend, confiante. Un mois, deux mois, trois mois se 
passent. M. K. continue à se porter comme un charme. Que fait 
donc la faux du terrible faucheur ? Serait-elle émoussée ? Au- 
rait-elle perdu toute vigueur ? Janik s'impatiente ; Janik s'in- 
quiète. Il ne se peut pas que l'Ankou n'ait point entendu sa prière. 
S'il ne l'a déjà exaucée, c'est évidemment qu'il est trop vieux, 
qu'il a besoin d'être rajeuni. Durant ses longs agenouillements 
devant la mysté ieuse image, Janik n'a pas été sans remarquer 
qu'elle a piètre mine. La poussière des temps s'est accumulée sur 
elle. Elle en est toute grise. Il faut lui rendre ses couleurs. 

Janik fait atteler le char à bancs, part pour Lannion et en ra- 
mène un peintre. 

L'après-midi des jours de semaine, les églises des bourgs bre- 
tons sont généralement désertes. Tout au plus si quelque vieille 
femme pieuse et désœuvrée y égrène son chapelet dans un coin. 
Encore est-elle plongée dans sa dévotion, l'oreille et l'âme fermées 
à tout ce qui n'est pas sa prière. Le peintre arrive, appuie son 
échelle au cintre intérieur du porche, rhabille Ervoanik d'un badi- 
geon multicolore, et décampe, sans même avoir été vu. Janik se 



114 l'ankou 

l'Ankou ne la ramène-t-il pas à lui, quand il fau- 
che ; contrairement à ce que font les faucheurs de 
foin et les moissonneurs de blé, il la lance en avant. 



Le char de l'Ankou [karrik ou karriguel ann An- 
kou) est fait à peu près comme les charrettes dans 



frotte les mains. Sa vengeance est désormais assurée. Pensez donc ! 
Un Ankou tout neuf ! 

Vient le dimanche. Il y a foule à la grand'messe. M. le recteur 
entame son prône. Quel vent de distraction a donc soufflé sur les 
fidèles ? Sans cesse ils retournent la tête, chuchotent entre eux ; 
il se passe certainement quelque chose d'insolite, au bas de l'église; 
M. le rect ur regarde, et n'est pas moins surpris que ses parois- 
siens de constater que l'Ankou a fait p^au neuve. 

Conclusion : comme M. le recteur n'aime pas qu'on touche, 
sans son assentiment, aux statues de son église, fût-ce pour les 
restaurer, comme, d'autre part, il n'a pas été sans découvrir le 
fin mot de l'histoire et qu'il ne veut pas encourager des desseins 
aussi peu évangéliques, ne pouvant atteindre Janik, il a du moins 
châtié Ervoanik, son complice irresponsable, en le bannissant du 
porche où il trônait sinistrement, et en le reléguant au deuxième 
étage de la tour, dans une sorte d'asile pour saints infirmes ou 
hors d'usage, que l'on appelle à PloumiUiau la « chambre au lin ». 
Naguère, on y déposait, jusqu'à ce qu'ils fussent vendus, les éche- 
veaux de lin peigné que les bonnes âmes apportaient, chaque di- 
manche, en offrande à la grand'messe. La chambre a, depuis, 
cliangé de destination. Du temps que j'étais enfant, on y entas- 
sait déjà les statues défraîchies ou démodées. Je m'y suis glissé 
bien souvent sur les pas du sonneur de cloches. Je retrouve en- 
core toute vive au fond de ma mémoire l'impression de terreur 
étrange que me causait ce peuple en bois, avec son immobilité, son 
silence, et la fixité troublante de ses yeux. Ceux qui voudront 
désormais faire visite à Ervoanik Plouillo devront l'aller chercher 
en ce lieu d'exil. (Cf. Le Fureteur breton, l. viu (1912), p. 31). — 
Hélas ! pourquoi faut-il que j'ajoute aujourd'hui (1921) qu'ils ne 



l'ankou 115 

lesquelles on transportait autrefois les morts (1). 

Il est traîné d'ordinaire par deux chevaux atte- 
lés en flèche. Celui de devant est maigre, efflan- 
qué, se tient à peine sur ses jambes. Celui du limon 
est gras, a le poil luisant, est franc du colHer (2). 

L'Ankou se tient debout dans la charrette. 

Il est escorté de deux compagnons, qui tous 
deux cheminent à pied. L'un conduit par la bride 



l'y trouveront même plus ! Ayant voulu récemment le revoir, j'ai 
appris qu'on s'en était « débarrassé », voici plusieurs années déjà, 
comme d'un meuble sans intérêt, en le cédant pour une somme 
minime à un de mes anciens condisciples, grand collectionneur 
d'» antiquités », lequel avait dû l'hospitaliser dans sa villa de Saint- 
Efflam, à quelque six ou sept kilomètres de Ploumilliau. Qu'est-il 
advenu de lui par la suite ? Le décès de son acheteur, arrivé dans 
l'intervalle, l'a-t-il condamné à un plus lointain expatriement ? 
Ou bien, de déchéance en déchéance, a-t-il connu, à son tour, au 
bout du compte, cette fin de tout qu'il représentait ? Autant de 
questions que je suis obligé de laisser sans réponse. 

(1) Cf. Luzel, Revue de Bretagne el de Vendée, t. X, 1861, p. 434. 

(2) A Carnac, on dit deux bœufs ou un mauvais cheval (Le 
Rouzic, Carnac, p. I3fi). Le carrosse de la mort est connu en 
Irlande ; à Kilcurry, on l'appelle dead coach ou deaf coacli ; il est 
noir, traîné par quatre chevaux sans tête, conduit par un cocher 
sans tête ; il ne fait aucun bruit. La route qu'il suit est bien 
déterminée et on a pu la tracer sur une carte ; il part de l'église 
et fait un tour complet avant d'y revenir. Ce carrosse est un 
intersigne de mort, mais non pour la personne qui le rencontre 
(Bryan J. Jones and W. B. Yeats, Traditions and supersiilions 
colleded oui al Kilcurry, co. Loulh, Folklore, t. X, p. 119, 122. 
Cf. Cr. Croker, Fairij legends, p. 250). 

En Cornwall, au contraire, celui qui le rencontre mourra bien- 
tôt. A Penzance, c'est un carrosse à l'ancienne mode, traîné par 
des chevaux sans tête, dont on entend le bruit à minuit (Miss 
Courtney, Cornish Folklore, The Folklore Journal, t. V, p. 107), 
Dans la croyance populaire, les chevaux et le cocher ont bien une 

12 



116 l'ankou 

le cheval de tête. L'autre a pour fonction d'ouvrir 
les barrières des champs ou des cours et les portes 
des maisons. C'est lui aussi qui empile dans la 
charrette les morts que l'Ankou a fauchés (1). 



Lorsque l'Ankou se met en route pour sa tour- 
née, sa charrette est, dit-on, pleine de pierres, afin 
de rouler plus lourdement et de faire plus de bruit. 

Arrivé près de la maison où se trouve le mori- 
bond qu'il doit cueiHir, il décharge brusquement 
sa charrette, pour faire place à son nouveau « lest ». 

De là ce fracas de pierraille que l'on entend si 
souvent dans les logis où l'on veille un mourant, 
juste à l'instant où celui-ci rend le dernier soupir. 

(Maryvône Mainguy. — Port-Blanc.) 



tôLe humaine, mais cette tête est invisible ; si nous la voyions, nous 
pourrions reconnaître les gens dont les ilmes font ainsi pénitence 
(W. Bottrell, Tradilions and hearlhside slories, 2^ séries, p. 66). 

En Irlande, la vue pendant la nuit d'une voiture qui avance 
sans être traînée par des chevaux est un pronostic de malheur 
{Folklore, t. IV, p. 352). 

(1) « On parle du Cariquel Ancou (la brouette de la mort). Elle 
est couverte d'un drap blanc, des squelettes la conduisent ; on 
entend le bruit de sa roue quand quelqu'un est près d'expirer » 
(Cambry, Voyage dans le Finistère, t. I, p. 72). A Carnac, on 
entend avant les tempêtes le bruit d'une mauvaise brouette. C'est 
le bruit de la brouette qui avait servi aux chouans à transporter 
le corps d'un soldat républicain (Le Rou/.ic, Carnac, p. 89). 



I 



l'ankou 117 



XXI 

Le char de la znort. 

C'était un soir, en juin, dans le temps qu'on 
laisse les chevaux dehors toute la nuit. 

Un jeune homme de Trézélan (1) était allé con- 
duire les siens aux prés. Comme il s'en revenait en 
sifflant, dans la claire nuit, car il y avait grande 
lune, il entendit venir à l'encontre de lui, par le 
chemin, une charrette dont l'essieu mal graissé 
faisait : Wik ! wik ! 

Il ne douta pas que ce ne fût karriguel ann An- 
Itoii (2) (la charrette, ou mieux la brouette de la 
Mort). 

— A la bonne heure, se dit-il, je vais donc voir 
enfin de mes propres yeux cette charrette dont on 
^jarlc tant ! 

Et il escalada le fossé où il se cacha dans une 
touffe de noisetiers. De là il pouvait voir sans être 
vu. 

La charrette approchait. 

Elle était traînée par trois chevaux blancs atte- 



(1) Près Bégard (Côtes-du-Nord). 

(2) On dit tantôt kar (charrette), tantôt karric (petite charrette), 
tantôt enfin karriguel (brouette), pour désigner le ciiar de Ip. 
Mort. 



118 l'ankou 

lés en flèche. Deux hommes l'accompagnaient, 
tous deux vêtus de noir et coifTés de feutres aux 
larges bords (1). L'un d'eux conduisait par la 
bride le cheval de tête, l'autre se tenait debout à 
l'avant du char. 

Comme le char arrivait en face de la toufïe de 
noisetiers où se dissimulait le jeune homme, l'es- 
sieu eut un craquement sec. 

— Arrête ! dit l'homme de la voiture à celui qui 
menait les chevaux. 

Celui-ci cria : Ho ! et tout l'équipage fit halte. 

— La cheville de l'essieu vient de casser, reprit 
l'Ankou. Va couper de quoi en faire une neuve à 
la touffe de noisetiers que voici. 

— Je suis perdu ! pensa le jeune homme qui 
déplorait bien fort en ce moment son indiscrète 
curiosité. 

Il n'en fut cependant pas puni sur-le-champ. Le 
charretier coupa une branche, la tailla, l'introdui- 
sit dans l'essieu, et, cela fait, les chevaux se remi- 
rent en marche. 

Le jeune homme put rentrer chez lui sain et 
sauf, mais, vers le matin, une fièvre inconnue le 
prit, et le jour suivant, on l'enterrait. 

(Conté par Françoise Omnès de Bégard, plus connue 
sous le nom de Fantic Jan ar Gac (Françoise (fille de) 
Jeanne Le Gac). — Septembre 1890.) 



(1) Cf. ci-dessus, p. 115. Un pêcheur du Bono rentrant au port 
voit sortir de l'eau la tête d'un homme couvert d'un grand cha- 
peau plat en feutre (Le Rouzic, Carnac, p. 54). 



l'ankou 119 



XXII 
L'aventure de Gab Lucas. 

Gab Lucas était journalier à Rune-Riou. Chaque 
soir, il s'en retournait à Kerdrenkenn où il demeu- 
rait avec sa femme et ses cinq enfants, dans la 
plus misérable chaumière de ce pauvre village. Car 
Gab Lucas n'avait pour faire vivre les siens que 
les dix sous qu'il gagnait chaque jour péniblement. 
Cela ne l'empêchait pas d'être gai de caractère et 
vaillant à l'ouvrage. Les maîtres de Rune-Riou 
l'estimaient fort. La semaine finie, ils l'engageaient 
régulièrement à passer avec eux la veillée du sa- 
medi soir où l'on buvait du flip (1) en mangeant 
des châtaignes grillées. Sur le coup de dix heures, 
on se séparait. Le fermier remettait à Gab sa paye 
de la semaine et la ménagère y joignait toujours 
quelque cadeau pour la maisonnée de Kerdren- 
kenn. 

Un samedi soir, elle lui dit : 

— Gab, j'ai mis de côté pour vous un sac de 
pommes de terre. Vous le porterez de ma part à 
Madeleine Dénès, votre femme. 



(1) Espèce de grog au cidre. 

12. 



120 l'ankou 

Gab Lucas remercia, jeta le sac sur son dos et se 
mit en route, après avoir souhaité le bonsoir à cha- 
cun. 

De Rune-Riou à Kerdrenkenn, il y a bien trois 
quarts de lieue. Gab marcha d'abord allègrement. 
La lune était claire, et le bon flip qu'il avait bu lui 
faisait chaud dans l'estomac. Il sifflotait (1) un 
air breton pour se tenir compagnie, tout joyeux 
de la joie qu'aurait Madeleine Dénès en le voyant 
rentrer avec un beau sac de pommes de terre. On 
en ferait cuire le lendemain une pleine marmitée ; 
on y ajouterait une tranche de lard, et tout le 
monde se régalerait. 

Cela alla bien l'espace d'un quart de lieue. 

Mais, au bout de ce temps, la vertu du flip s'é- 
tant dissipée à la fraîcheur de la nuit, Gab sentit 
toute la fatigue de sa journée lui revenir. Il com- 
mença à trouver que le sac de pommes de terre lui 
pesait lourd sur les épaules. Bientôt il n'eut plus 
de cœur à siffler. 

— Si du moins, pensait-il, je faisais rencontre 
de quelque roulier !... Mais je n'aurai pas cette 
chance. 

Il arrivait à ce moment près du calvaire de Ke- 
rantour, où s'amorce à la grand'route le petit che- 



(1) Il n'est pas bon de siffler sur les routes, la nuit. Un homme 
qui avait celte habitude entendit, sur ses talons, quelqu'un qui 
sifflait mieux que lui. C'était le diable. Il n'y a que le diable, à 
siffler pendant la nuit (P. Y. Sébillot, Contes el légendes du pays 
de Gouarec, Revue de Bretagne, de Vendée el d'Anjou, t. XVII I, 
p. 66). 



i 



l'ankou 121 

min de Nizilzi, qui mène à la ferme du même nom. 

— Ma foi, se dit Gab, je vais toujours m'asseoir 
un instant sur les marches de la croix pour repren- 
dre haleine. 

Il déposa son fardeau, s'assit à côté, et, ayant 
battu le briquet, alluma sa pipe. 

La campagne s'étendait au loin silencieuse. 

Tout à coup, les chiens de Nizilzi se mirent à 
hurler lamentablement. 

— Qu'est-ce qu'ils ont donc à faire ce vacarme ? 
songeait Gab Lucas. 

Il entendit alors, dans le petit chemin creux, le 
bruit d'une charrette. Les essieux, mal graissés, 
criaient : Wiy-a-œag ! wig-a-wag ! 

— Allons ! se dit Gab, voilà mon vœu près d'être 
exaucé. Ce sont, sans doute, les gens du manoir qui 
vont charger du sable à Saint-Michel-en-Grève. 
Ils me porteront mon sac jusqu'à mon seuil. 

Il vit déboucher les chevaux, puis la charrette. 
Ils étaient terriblement maigres et efflanqués, ces 
chevaux. Ce n'étaient certes pas ceux de Nizilzi, 
toujours si gras, si luisants. Quant à la charrette, 
elle avait pour fond quelques planches disjointes ; 
deux claies branlantes lui servaient de rebords. Un 
homme de haute taille, un grand escogriiïe aussi 
décharné que ses bêtes, conduisait ce piteux atte- 
lage. Un vaste chapeau de feutre lui ombrageait 
toute la figure. Gab ne put le reconnaître. Il le 
héla tout de même : 

— Camarade, n'y aurait-il pas un peu de place 
dans ta charrette pour le sac que voici ? J'en ai 



122 - l'ankou 

le dos rompu. Je ne vais pas loin, à Kerdrenkenn 
seulement ! 

Le charretier passa sans répondre. 

— Il ne m'aura pas compris, se dit Gab. Son af- 
freuse charrette fait un tel bruit ! 

L'occasion était trop belle pour la manquer. Gab 
Lucas s'empressa d'éteindre sa pipe, la fourra dans 
la poche de sa veste, empoigna le sac de pommes 
de terre, et courut après la charrette qui allait 
encore assez vite. Il finit par la rejoindre et y 
laissa tomber le sac, en poussant un ouf ! de sou- 
lagement. 

Mais, comment expHquer cela ? Le sac passa au 
travers des vieilles planches et chut à terre. 

— Quelle espèce de charrette est-ce donc ceci ? 
se dit Gab. 

Il ramassa le sac, voulut de nouveau le poser 
dans la charrette, en le poussant cette fois plus 
avant. 

Mais le fond de la charrette n'avait décidément 
aucune sohdité, car le sac passa au travers, en- 
traînant Gab Lucas. Tous deux roulèrent sur le sol. 

L'étrange attelage continuait cependant sa 
route. Son mystérieux conducteur n'avait même 
pas détourné la tête. 

Gab les laissa s'éloigner. Quand ils eurent dis- 
paru, il s'achemina à son tour vers Kerdrenkenn 
où il arriva à moitié mort de peur. 

— Qu'as-tu ? lui demanda Madeleine Dénès, le 
voyant tout défait. 

Gab Lucas raconta son aventure; 



l'ankou 123 

— C'est bien simple, lui dit alors sa femme. Tu 
as rencontré Karrik ann Ankoii. 

Gab faillit en faire une fièvre. 

Le lendemain, il entendit le.glas tinter à l'église 
du bourg. Le maître de Nizilzi était mort la nuit 
précédente vers les dix heures, dix heures et demie. 

(Conté par Marie- Yvonne Mainguy. — Porl-Blanc.) 



124 l'ankou 



XXIII 
La vision de Pierre Le Rûn. 

Au temps dont je vous parle, les tailleurs de 
campagne n'étaient pas nombreux. On venait sou- 
vent nous quérir de fort loin. Encore, pour être 
assuré de nous avoir, fallait-il nous prévenir plu- 
sieurs semaines à l'avance. 

J'avais promis d'aller travailler au Minihy, à 
trois lieues de chez moi, dans une ferme qui s'ap- 
pelait Rozvilienn. 

Je me mis en route une après-midi de dimanche, 
à l'issue des vêpres, de façon à arriver pour souper 
à Rozvihenn. On m'avait demandé pour toute une 
semaine. Je tenais à être au travail dès le lundi 
matin. 

— Ah ! c'est vous, Pierre ? me dit Catherine 
Hamon, la ménagère, en me voyant apparaître 
dans la cuisine. 

— C'est moi, Catel... Mais je n'aperçois pas ici 
Marco, votre mari. Peut-être n'est-il pas encore 
revenu du bourg. 

— Hélas ! il n'y est même pas allé... Voici une 
quinzaine de jours qu'il est couché là, sans bouger. 

Elle me montrait le lit clos, près de l'âtre. 



l'an KO u 125 

Je m'approchai, et, m'agenouillant sur le banc- 
lossel, j'écartai les rideaux (1). 

Le vieux Marco était étendu tout de son long, 
immobile. Sa figure était creusée par la maladie. 
Je pensai en moi-même : « Celui-ci a presque pris 
sa tête de mort ». Néanmoins je lui fis mine riante, 
je le plaisantai, comme c'est l'habitude en pareil cas. 

— Çà, Marco î qu'est-ce que tu fais donc là ? En 
voilà une posture pour un homme de ton âge et de 
ton tempérament !... Te laisser terrasser ainsi, toi, 
un homme en chêne ! 

Il me répondit je ne sais quoi ; il avait la respi- 
ration si oppressée, la voix si faible, que le son de 
ses paroles n'arriva pas jusqu'à mes oreilles. 

— Comment l'avez-vous trouvé, Pierre ? me 
demanda Catherine, quand j'eus pris ma place à 
table, parmi les gens de la ferme. 

— Heu ! dis-je, il n'est certainement pas bien, 
mais avec des corps bâtis comme l'est Marco, il y 
a toujours de la ressource. 

Je ne disais pas le fond de ma pensée, ne vou- 
lant pas effrayer Catel. En allant me coucher, je 
songeais : 

— C'est fini !... Il ne passera pas la semaine... 
En vérité, mon Pierre, tu ne tailleras plus de braies 
pour ton vieux client de Rozvilienn !... 

Sur cette réflexion mélancolique, je me fourrai 
dans mes draps. 



(1) Au pays de Tréguier, les liLs clos ont des rideaux au lieu de 
voleté. 



126 l'ankou 

On me traitait à Rozvilienn, non pas en tailleur, 
mais en hôte. Au lieu de me faire coucher à la cui- 
sine, ou à l'écurie, comme cela arrivait souvent à 
mes confrères, on me réservait la plus belle pièce 
de toute la maison. C'était une vaste chambre qui, 
du temps où Rozvihenn était château, avait dû 
servir de salle. Elle communiquait avec la cuisine 
par une porte étroite, percée dans le pignon, et 
avait sur la cour une haute et large fenêtre d'au- 
trefois, qui s'ouvrait presque du plancher au pla- 
fond. Car elle avait un plancher, cette chambre, 
un parquet de chêne, un peu délabré, il est vrai, 
faute d'entretien, mais qui, avec les restes d'an- 
ciennes peintures, encore visibles, çà et là, sur les 
murailles, ne laissait pas de donner à tout l'appar- 
tement un certain air de noblesse. Le lit était à 
baldaquin et faisait face à la fenêtre. 

D'habitude, lorsque l'heure du « bonsoir » avait 
sonné, je m'arrêtais un instant sur le seuil de la 
chambre, et, avant de fermer la porte, je criais 
d'un ton d'importance aux gens de Rozvilienn en- 
core réunis dans la cuisine : ■ 

— Saluez le marquis de Pont-ar-veskenn (Pont 
du dé à coudre) qui va, dans son lit à baldaquin, 
rejoindre Madame sa marquise. 

Cette facétie ou d'autres du même genre les fai- 
saient rire aux éclats. 

Le matin, au premier déjeuner, avec des ma- 
nières cérémonieuses, ils me demandaient des nou- 
velles de ma nuit. Je leur débitais les histoires les 
plus extraordinaires. J'avais reçu la visite de la 



l'ankou 127 

Princesse aux cheveux d'or ou celle de la Princesse 
à la main d'argenl. Vous voyez d'ici à quels déve- 
loppements cela prêtait. Je vous promets qu'alors 
il n'y avait personne de triste. 

Mais, cette fois-ci, comme bien vous pensez, il 
ne pouvait être question ni de princesses, ni de 
marquises. 

J'avais le cœur navré de me dire qu'un de ces 
prochains soirs, je m'entendrais réveiller pour aller 
assister ce bon Marco à ses derniers moments. 

C'était vraiment un digne homme, que Marco 
Hamon : serviable, loyal, compatissant. Je me mis 
à me remémorer toutes ses qualités, à part moi, et, 
ce faisant, je m'endormis. 

Combien de temps dura mon somme, c'est ce 
que je ne saurais dire. Toujours est-il qu'il me sem- 
bla soudain entendre craquer le bois vermoulu du 
parquet, comme si quelqu'un traversait la cham- 
bre. 

J'ouvris les yeux. 

La lune était levée. Il faisait clair comme en 
plein jour. 

Je parcourus du regard toute la pièce. Personne ! 

J'allais me replonger sous mes draps, quand je 
crus sentir une fraîcheur sur mes épaules. 

Je regardai du côté de la fenêtre et je vis qu'elle 
était ouverte. Je pensai que j'avais oubHé de la 
fermer en me couchant. Je sautai à bas du lit, déjà 
j'avais la main sur un des battants, lorsque, là, 
dans la cour, à deux pas de moi, je \âs un homme 
qui allait et venait, les bras derrière le dos, du pas 

13 



128 l'ankou 

nonchalant de quelqu'un qui attend et qui se 
promène pour abréger l'ennui de l'attente. Il 
était grand, maigre, le chef ombragé d'un chapeau 
large. 

Au miheu de la cour, près du puits, stationnait 
un char de structure grossière, attelé de deux che- 
vaux étiques dont la crinière était si longue qu'elle 
traînait jusqu'à terre et s'emmêlait dans leurs 
pieds de devant. Les montants étaient à claire- 
voie ; entre les barreaux, pendaient au dehors des 
jambes, des bras, voire des têtes, des têtes hu- 
maines, jaunes, grimaçantes, hideuses ! 

Il n'était que trop facile de deviner à quel bou- 
cher appartenait toute cette viande. 

Croyez, d'ailleurs, que je restai à regarder ce 
spectacle moins de temps que je n'en mets à vous 
le décrire. 

Laissant la fenêtre telle qu'elle était, je regagnai 
mon lit à quatre pattes ; j'avais une peur horrible 
que l'homme au grand chapeau me vît ou m'en- 
tendît. 

Une fois au lit, je m'enfonçai tout entier sous les 
couvertures, mais j'eus soin de ménager à la hau- 
teur de mes yeux une sorte de petit soupirail, de 
trou de jour, par lequel je pouvais continuer de 
voir, sans être vu. 

Pendant près d'une demi-heure, l'homme au 
grand chapeau passa et repassa dans la lumière 
de la fenêtre, découpant à chaque fois son ombre 
gigantesque sur le parquet de la chambre. 

Tout à coup, dans la pièce même, je distinguai 



I 



t'ANKOU 129 

de nouveau le bruit de pas qui précédemment 
m'avait réveillé. 

C'était quelqu'un qui débouchait par l'embra- 
sure de la porte, donnant accès dans la cuisine. 

Il ressemblait de point en point à l'autre, à 
l'homme de la cour, sauf qu'il était encore plus 
grand, encore plus maigre. .Sa tête n'était pas pro- 
portionnée à son corps. Elle était menue, menue, 
et elle branlait si fort en tous sens qu'on craignait 
sans cesse de la voir se détacher. Ses yeux n'étaient 
pas des yeux, mais deux petites chandelles blan- 
ches brûlant au fond de deux grands trous noirs. 
Il n'avait pas de nez. Sa bouche riait d'un rire qui 
allait rejoindre ses oreilles. 

Moi, je sentais des gouttes de sueur froide sour- 
dre de mes tempes et ruisseler tout le long de ma 
poitrine, de mes cuisses et de mes jambes, jusqu'à 
mes pieds. 

Quant à mes cheveux, ils étaient si raides que 
j'aurais pu, je crois, le lendemain encore, m'en 
servir comme d'aiguilles. 

Ah ! il n'y a pas beaucoup de gens à savoir 
comme moi ce que c'est que la peur ! 

Attendez !... ce n'est pas tout. 

L'homme à la tête démontée avait frôlé mon lit, 
en passant, mais il s'en était éloigné aussitôt pour 
aller se poster à la fenêtre. Or, à ce moment, un 
deuxième personnage entra de la cuisine dans la 
chambre. Je l'entendis venir avant de le voir. Car 
il faisait un fameux bruit ! On l'eût dit chaussé de 
abots trop grands et trop lourds pour ses pieds. 



130 l'ankou 

Il les traînait sur le plancher, les heurtait sans 
cesse l'un contre l'autre, trébuchait, se rattrapait, 
menait, en un mot, un tel vacarme que, ma foi ! 
persuadé que c'était à moi qu'on en voulait déci- 
dément, et préférant la mort même à l'angoisse 
qui me dévorait, je rejetai mes draps et me dressai 
sur mon séant. 

L'homme aux sabots s'arrêta immédiatement ; 
il était à trois pas de mon chevet. 

Je le reconnus tout de suite. C'était Marco Ha- 
mon, le pauvre cher Marco. 

Il me lança un regard désespéré qui me fit dans 
le cœur comme le froid d'un coup de couteau. Puis, 
ayant poussé un long et triste soupir (1), il me 
tourna brusquement le dos. 

Tout disparut. 

Les battants de la fenêtre se refermèrent avec 
violence (2). 

Quelques minutes encore, par les routes pier- 
reuses, au loin, sous la lune, retentit le wig-a-wag 
du chariot funèbre. 

Il n'y avait pas de doute possible : l'Ankou em- 
menait Marco. 

Je n'osais plus rester seul dans la chambre. Je 
me réfugiai à la cuisine. J'y trouvai Catel assise 
dans l'âtre, et somnolant à demi, près de la chan- 
delle de résine qui éclairait à peine. 

— Gomment va Marco ? lui demandai-je. 



(1) Le breton dit, d'un mot expressif : eun huannadenn. 

(2) Voir après, p. 214. 



l'ankou 131 

Elle se frotta les yeux et murmura : 

— Je suis restée à le veiller. Je crois qu'il repose. 
Il n'a eu besoin de rien. 

— Voyons ! dis-je. 

Nous penchâmes nos têtes à l'intérieur du lit 
clos. Effectivement, Marco Hamon n'avait eu be- 
soin de rien : il était mort !... Je lui fermai les 
yeux, non sans y avoir lu le même regard déses- 
péré qu'il m'avait lancé tout à l'heure, en passant 
dans la chambre. 

Je suis sûr que Marco Hamon, avant de s'en 
aller, avait demandé à venir me trouver dans mon 
lit, « parce qu'il avait quelque chose à me dire ». 
J'eus le tort de l'effaroucher, étant moi-même 
affolé par l'épouvante. C'est le plus grand de mes 
remords. 

Et maintenant, vous pouvez m'en croire, moi 
qui ai vu l'Ankou comme je vous vois : c'est une 
chose terrible que de mourir ! 

(Conté par Pierre Le Rûn, tailleur. — Penvénan, 1886.) 



L'Ankou se sert d'un ossement humain pour ai- 
guiser sa faux. 

Quelquefois il en fait redresser le fer par les for- 
gerons qui, sous prétexte d'ouvrage pressé, ne 
craignent pas de tenir leur feu allumé, le samedi 
soir, après minuit. 

Mais le forgeron qui a travaillé pour l'Ankou ne 
travaille plus ensuite pour personne. 



132 l'ankou 



XXIV 

L'histoire du forgeron. 

Fanch ar Floc'h était forgeron à Ploumilliau. 
Comme c'était un artisan modèle, il avait toujours 
plus de travail qu'il n'en pouvait, exécuter. C'est 
ainsi qu'une certaine veille de Noël, il dit à sa 
femme après le souper : 

— r. Il faudra que tu ailles seule à la messe de mi- 
nuit avec les enfants : moi, je ne serai jamais prêt 
à t'accompagner : j'ai encore une paire de roues à 
ferrer, que j'ai promis de livrer demain matin, sans 
faute, et, lorsque j'aurai fini, c'est, ma foi, de mon 
lit que j'aurai surtout besoin. 

A quoi sa femme répondit : 

— Tâche au moins que la cloche de l'Élévation 
ne te trouve pas encore travaillant. 

— Oh ! fit-il, à ce moment-là, j'aurai déjà la tête 
sur l'oreiller. 

Et, sur ce, il retourna à son enclume, tandis que 
sa femme apprêtait les enfants et s'apprêtait elle- 
même pour se rendre au bourg, éloigné de près 
d'une lieue, afin d'y entendre la messe. Le temps 
était clair et piquant, avec un peu de givre. Quand 
la troupe s'ébranla, Fanch lui souhaita bien du 
plaisir. 



l'ankou 133 

— Nous prierons pour toi, dit la femme, mais 
souviens-toi, de ton côté, de ne pas dépasser l'heure 
sainte. 

— Non, non. Tu peux être tranquille. 

Il se mit à battre le fer avec ardeur, tout en sif- 
flotant une chanson, comme c'était son habitude, 
quand il voulait se donner du cœur à l'ouvrage. Le 
temps s'use vite, lorsqu'on besogne ferme. Fanch 
ar Floc'h ne le sentit pas s'écouler. Puis, il faut 
croire que le bruit de son marteau sur l'enclume 
l'empêcha d'entendre la sonnerie lointaine des ca- 
rillons de Noël, quoiqu'il eût ouvert tout exprès 
une des lucarnes de la forge. En tout cas, l'heure de 
l'Élévation était passée, qu'il travaillait encore. 
Tout à coup, la porte grinça sur ses gonds. 

Étonné, Fanch ar Floc'h demeura, le marteau 
suspendu, et regarda qui entrait. 

— Salut ! dit une voix stridente. 

— Salut ! répondit Fanch. 

Et il dévisagea le visiteur, mais sans réussir à 
distinguer ses traits que les larges bords rabattus 
d'un chapeau de feutre rejetaient dans l'ombre. 

C'était un homme de haute taille, le dos un peu 
voûté, habillé à la mode ancienne, avec une veste à 
longues basques et des braies nouées au-dessus du 
genou. Il reprit, après un court silence : 

— J'ai vu de la lumière chez vous, et je suis 
entré, car j'ai le plus pressant besoin de vos ser- 
vices. 

— Sapristi ! dit Fanch, vous tombez mal, car 
j'ai encore à finir de ferrer cette roue, et je ne veux 



134 l'ankou 

pas, en bon chrétien, que la cloche de l'Élévation 
me surprenne au travail. 

— Oh ! fit l'homme, avec un ricanement étrange, 
il y a plus d'un quart d'heure que la cloche de l'É- 
lévation a tinté. 

— Ce n'est pas Dieu possible ! s'écria le forgeron 
en laissant tomber son marteau. 

— Si fait ! repartit l'inconnu. Ainsi, que vous 
travailliez un peu plus, ou un peu moins !... D'au- 
tant que ce n'est pas ce que j'ai à vous demander 
qui vous retardera beaucoup ; il ne s'agit que d'un 
clou à river. 

En parlant de la sorte, il exhiba une large faux, 
dont il avait jusqu'alors caché le fer derrière ses 
épaules, ne laissant apercevoir que le manche, que 
Fanch ar Floc'h avait, au premier aspect, pris 
pour un bâton. 

— Voyez, continua-t-il, elle branle un peu : vous 
aurez vite fait de la consolider. 

— Mon Dieu, oui ! Si ce n'est que cela, répondit 
Fanch, je veux bien. 

L'homme s'exprimait, d'ailleurs, d'une voix im- 
périeuse qui ne souffrait point de refus. Il posa lui- 
même le fer de la faux sur l'enclume. 

— Eh ! mais il est emmanché à rebours, votre 
outil ! observa le forgeron. Le tranchant est en 
dehors ! Quel est le maladroit qui a fait ce bel ou- 
vrage ? 

— Ne vous inquiétez pas de cela, dit sévèrement 
l'homme. Il y a faux et faux. Laissez celle-ci comme 
elle est et contentez-vous de la bien fixer. 



l'ankou 135 

— A votre gré, marmonna Fanch ar Floc'h, à qui 
le ton du personnage ne plaisait qu'à demi. 

Et, en un tour de main, il eut rivé un autre clou 
à la place de celui qui manquait. 

— Maintenant, je vais vous payer, dit l'homme. 

— Oh ! ça ne vaut pas qu'on en parle. 

— Si ! tout travail mérite salaire. Je ne vous don- 
nerai pas d'argent, Fanch ar Floc'h, mais, ce qui a 
plus de prix que l'argent et que l'or : un bon aver- 
tissement. Allez vous coucher, pensez à votre fin, 
et, lorsque votre femme rentrera, commandez-lui 
de retourner au bourg vous chercher un prêtre. Le 
travail que vous venez de faire pour moi çst le der- 
nier que vous ferez de votre vie. Kénavô ! (Au 
revoir.) 

L'homme à la faux disparut. Déjà Fanch ar 
Floc'h sentait ses jambes se dérober sous lui : il 
n'eut que la force de gagner son lit où sa femme le 
trouva suant les angoisses de la mort. 

— Retourne, lui dit-il, me chercher un prêtre 
Au chant du coq, il rendit l'âme, pour avoir forgé 

la faux de l'Ankou (1). 

(Conté par Marie-Louise Daniel. — Ploumilliau.) 



L'Ankou a deux pourvoyeuses principales qui 
sont : 



(1) Cf. A. Le Braz, Vieilles hisloires du pays breton, p. 223-245. 

13. 



136 l'ankou 



lo La Peste (ar Vossenn) ; 

2° La Disette [ar Gernès, c'est-à-dire la Cherté;, 



Autrefois, il en avait une troisième : la Gabelle 
{ann Deok holen, le droit du sel). Mais celle-ci, la 
duchesse Anne en a purgé le monde. 



l'ankou 137 



XXV 

La duchesse Anne et la Gabelle. 

La duchesse Anne demeurait au château du 
Korrec, en Kerfot (1). Un jour, son mari lui dit : 

— La réunion des États va avoir lieu, il faut que 
je m'y rende. 

— Prenez garde à ce que vous y ferez. Surtout, 
n'imposez pas de nouvelles charges à la Bretagne. 

— Non, non. 

Il partit, assista aux États, puis s'en revint à 
son manoir. 

— Eh bien ? lui demanda la duchesse. 

— Heu ! répondit-il, j'ai dû consentir à l'impo- 
sition de la gabelle. 

— Ah ! 

Sans rien ajouter, la duchesse passa à la cuisine 
et glissa quelques mots dans l'oreille de la servante 
qui faisait cuire de la bouillie pour le repas de son 
maître. 

Peu d'instants après, la servante servait la bouil- 



(1) Il n'est pas en Basse-Bretagne d'ancienne demeure sei- 
gneuriale qui ne passe pour avoir été le château de la « duchesse 
Anne >. 



138 ^'ankou 

lie toute chaude. Le mari de la duchesse y planta 
la cuiller. 

— Pouah ! s'écria-t-il aussitôt, on a oublié d'y 
mettre du sel ! 

— Hé ! répondit la duchesse, d'un ton gogue- 
nard, qu'importe ! 

— Cette bouillie est exécrable, vous dis-je. 

— Il faudra cependant que vous la mangiez 
telle quelle. Vous devez l'exemple à nos paysans. 
Vous les privez de sel. Privez-vous-en vous-même. 

— J'entends qu'on sale mes aliments ! 

— Abohssez donc la gabelle. 

— Je ne le puis. J'ai juré d'aider à la mainte- 
nir, tant que je vivrai. 

— Tant que vous vivrez ? 

— Certes. 

— Oh ! bien, ce ne,,sera donc pas pour long 
temps ! fit la duchesse Anne, et, prenant sur la 
table un couteau à lame effilée, elle le plongea dans 
le cœur de son mari. Puis elle ordonna à un de ses 
domestiques d'aller annoncer partout que la ga- 
belle était morte. 

Les nobles protestèrent : 

— Votre mari, dirent-ils, avait cependant juré 
de maintenir la gabelle, tant qu'il vivrait. 

— Oui, répondit la duchesse Anne, mais il est 
mort, et av'ec lui nous allons enterrer la gabelle. 

Depuis lors, en efîet, on n'a plus jamais entendu 
parler de ce fléau du monde. 

(Conté par Anna Drutot. — Pédernec, 1888.) 



l'ankou 139 



La Peste (ar Vossenn) est boiteuse. Cela ne 
l'empêche pas d'aller aussi vite que le vent. Seu- 
lement, elle ne peut pas sauter les rivières. Elle 
n'a d'autre moyen de les franchir que de se faire 
porter sur le dos de quelque brave homme trop 
complaisant. 



140 l'ankou 



XXVI 

Celui qui porta la peste sur les épaules. 

Un vieux, de Plestin, la rencontra un soir sur 
les bords du Douron. Elle était assise sur la berge, 
regardant l'eau couler. Elle venait de Lanmeur 
qu'elle avait dépeuplé et se rendait dans le pays 
de Lannion. 

— Hé, vieux ! cria-t-elle, auriez-vous l'obli- 
geance de me prendre sur vos épaules pour me 
faire passer l'eau ? Je vous en récompenserai bien. 

Le vieux, qui ne la connaissait pas, y consentit. 

L'ayant chargée sur ses épaules, il entra dans la 
rivière. Mais, à mesure qu'il avançait, il la sentait 
peser sur lui d'un poids plus lourd. 

A la fin, épuisé, et le courant étant très fort, il 
dit : 

— Ma foi, bonne dame, je vais vous planter là. 
Je ne tiens pas à me noyer pour vous. 

— De grâce, ne fais pas cela. Ramène-moi plu- 
tôt à l'endroit où tu m'as prise. 

— Soit. 

Et il rebroussa chemin, sans trop de peine, son 
fardeau s'allégeant à mesure qu'il se rapprochait 
du rivage. 



l'ankou 141 

Le pays de Lannion fut ainsi présenté de la 
peste. 

Mais si le vieux avait laissé tomber la vilaine 
groac'h (fée) au beau milieu de la rivière, comme il 
en avait eu d'abord l'intention, le monde eût été 
débarrassé d'elle à jamais (1). 

(Conté par mon père, N.-M. Le Braz.) 



A Plogofï, dans le Cap-Sizun, on raconte comme 
voici l'apparition de la peste. 

Un navire passait au large, couvert de grandes 
voiles sombres. Quand il fut en face de la vallée de 
Parkou-Bruk, on en vit s'élever une longue fumée 
blanche semblable au fantôme d'une femme. Elle 
vint vers la côte, en traversant l'air, sans toucher 
l'eau. C'était la Peste. En un seul jour elle eut dé- 
vasté tout le pays à trois lieues à la ronde. 

(Conlé par Gaïd Alain. — Plogoff.) 



Quant à la Disette (ar Gernès), elle durera 
malheureusement plus longtemps que le pain. 




(1) Cf. R. F. Le Men, Traditions et superstitions de la Basse- 
Bretagne [Revue celtique, I, p. 427 et suiv.) ; A. Le Braz, Les saints 
bretons d'après la tradition populaire (Annales de Bretagne, t. XII, 
p. 87-88), 



142 l'ankou 



XXVII 
La Moi^t invitée à un repas. 

Ceci se passait au temps où les riches n'étaient 
pas trop fiers et savaient user de leur richesse pour 
donner quelquefois un peu de bonheur au pauvre 
monde. 

En vérité, ceci est passé depuis bien longtemps. 

Laou ar Braz était le plus grand propriétaire 
paysan qui fût à Pleyber-Christ. Quand on tuait 
chez lui soit un cochon, soit une vache, c'était tou- 
jours un samedi. Le lendemain, dimanche, Laou 
venait au bourg, à la messe matinale. La messe 
terminée, le secrétaire de mairie faisait son prône, 
du haut des marches du cimetière, hsait aux gens 
assemblés sur la place les nouvelles lois, ou pu- 
bliait, au nom du notaire, les ventes qui devaient 
avoir lieu dans la semaine. 

— A mon tour ! criait Laou, lorsque le secré- 
taire de mairie en avait fini avec ses paperasses. 

Et, comme on dit, il « montait sur la croix (1) ». 



(1) En Basse-Bretagne, le cimetière entoure généralement l'é- 
glise, et dans le cimetière se dresse un calvaire de bois ou le plus 
souvent de granit, orienté vers la place du bourg. Son piédestal 
qui, en certains endroits, affecte d'ailleurs la forme d'une chaire, 
sert presque toujours de tribune publique. C'est de là-haut que les 



l'ankou 143 

— Çà ! disait-il, le plus gros cochon de Kéresper 
vient de mourir d'un coup de couteau. Je vous in- 
vite à la fête du boudin (ar gwadigennou). Grands 
et petits, jeunes et vieux, bourgeois et journaliers, 
venez tous ! La maison est vaste : et, à défaut de 
la maison, il y a la grange ; et, à défaut de la gran- 
ge, il y a l'aire à battre. 

Vous pensez si, quand paraissait Laou ar Braz 
sur la croix, il y avait foule pour l'entendre ! C'é- 
tait à qui ramasserait les paroles de sa bouche. On 
assiégeait les marches du calvaire. 

Donc, c'était un dimanche, à l'issue de la messe, 
Laou lançait à Valligrapp (à l'attrape qui pourra) 
son annuelle invitation : 

— Venez tous ! répétait-il, venez tous ! 

A voir les têtes massées autour de lui, on eût dit 
un vrai tas de pommes, de grosses pommes rouges, 
tant la joie éclatait sur les visages. 

— N'oubliez pas, c'est pour mardi prochain ! 
insistait Laou. 

Et tout le monde faisait écho : 

— Pour mardi prochain ! 

Les morts étaient là, sous terre. On piétinait 
leurs tombes (l).Mais, en ce moment-ci, qui donc 
s'en souciait ? 



orateurs profanes s'adressent au peuple. « Monter sur la croix » 
est sjTionyme de haranguer. 

(1) En Irlande, si une femme mariée marche sur des tombes, 
son enfant aura un pied bot (lady Wilde, Ancienl legends, p. 205). 
Si on butte contre une tombe et que l'on gliï^sc à terre, on mourra 
avant la fin de l'année {ibid., p. 83). 



144 l'ankou 

Comme la foule commençait à se disperser, une 
petite voix grêle, une petite voix cassée interpella 
Laou ar Braz. 

— Mé iellou ivé ? (Irai-je aussi, moi ?) 

— Damné sois-jeî s'écria Laou, puisque je vous 
invite tous, c'est qu'il n'y aura personne de trop. 

La joyeuse perspective d'un grand repas à Ké- 
resper fit que beaucoup de gens se soûlèrent ce 
dimanche-là, que pas mal d'autres se soûlèrent 
encore le lundi, pour mieux fêter, le lendemain, 
la mort du « prince (1) ». 

Dès le mardi matin, ce fut une interminable 
procession dans la direction de Kéresper. Les plus 
aisés suivaient la route en chars à bancs ; les men- 
diants s'acheminaient par les sentiers de traverse, 
sur leurs béquilles. 

Chacun était déjà attablé devant une assiette 
pleine, lorsqu'un invité tardif se présenta. Il avait 
l'air d'un misérable. Sa souquenille de vieille toile, 
toute en loques, était collée à sa peau et sentait 
le pourri. 

Laour ar Braz vint au-devant de lui et lui fit 
faire une place. 

L'homme s'assit, mais ne toucha que du bout des 
dents aux mets qu'on lui servait. Il s'obstinait à 
garder la tête baissée, et, malgré les efforts de ses 
voisins pour entrer en conversation avec lui, il ne 
desserra pas les lèvres, de tout le repas. Personne 
ne le connaissait. Des « anciens » lui trouvaient la 



(1) C'est le sobriquet du coclion en Basse-Bretagne. 



l'ankou 145 

mine de quelqu'un qu'ils avaient connu naguère 
mais qui était mort, voici beau temps. 

Le repas prit fin. Les femmes sortirent pour ja- 
casser entre elles, les hommes pour allumer une 
« pipée ». Tout le monde était en joie. 

Laou se posta à la porte de la grange où avait eu 
lieu le festin, afin de recevoir le Iriigaré, le « mer- 
ci », de chacun. Force gens bredouillaient et tibu- 
baient. Laou se frottait les mains. Il aimait qu'on 
s'en allât de chez lui, plein jusqu'à la gorge. 

— Bien ! dit-il, il y aura, ce soir, dans les douves 
des chemins aux abords de Kérespcr, des pissées 
aussi grosses que des ruisseaux. 

Il était enchanté de lui, de ses cuisinières, de ses 
tonneaux de cidre et de ses convives. 

Soudain, il s'aperçut qu'il y avait encore quel- 
qu'un à table. C'était l'homme à la souquenille de 
vieille toile. 

— Ne te presse pas, dit Laou en s'approchant 
de lui. Tu étais le dernier arrivé ; il est juste que tu 
sois le dernier parti... Mais, ajouta-t-il, tu risques 
de t'endormir devant une assiette et un verre vides. 

L'homme avait, en effet, retourné son assiette 
et son verre (1). 

En entendant la parole de Laou, il leva lente- 
ment la tête. Et Laou vit que cette tête était une 
tête de mort. 



(1) Dans plusieurs contes irlandais, on peut remarquer que les 
revenants refusent de manger ou de boire (Curlin, Taies of Ihe 
fairies, p. 128 ; G. Dotlin, Conles el légendes d'Irlande, p. 26). 



146 l'ankou 

L'homme se mit sur pied, secoua ses haillons 
qui s'éparpillèrent à terre, et Laou vit qu'à chaque 
haillon était attaché un lambeau de chair pourrie. 
L'odeur qui s'en exhalait et aussi la peur le pri- 
rent à la gorge. 

Laou retint son haleine pour n'aspirer point 
cette pourriture, et demanda au squelette : 

— Qui es-tu et que veux-tu de moi ? 

Le squelette, dont les os se voyaient mainte- 
nant à nu comme les branches d'un arbre dépouillé 
de ses feuilles, s'avança jusqu'à Laou, et, lui po- 
sant sur l'épaule une main décharnée, lui dit : 

— Trugaré, Laou ! Quand je t'ai demandé, au 
cimetière, si je pouvais venir aussi, tu m'as répondu 
qu'il n'y aurait personne de trop. Tu t'avises 
un peu trop tard de t'informer qui je suis. C'est 
moi qu'on nomme l'Ankou. Comme tu as été gen- 
til pour moi, en m'invitant au même titre que les 
autres, j'ai voulu te donner à mon tour une preuve 
d'amitié, en te prévenant qu'il ne te reste pas plus 
de huit jours pour mettre tes affaires en règle. 
Dans huit jours, je repasserai par ici en voiture, 
et, que tu sois prêt ou non, j'ai mission de t'em- 
mener. Donc, à mardi prochain ! Le repas que je 
te ferai servir ne vaudra peut-être pas le tien, mais 
la compagnie sera encore plus nombreuse. 

A ces mots, l'Ankou disparut. 

Laou ar Braz passa la semaine à faire le partage 
de ses biens entre ses enfants ; le dimanche, à 
l'issue de la messe, il se confessa ; le lundi, il 
se fit apporter la communion par le recteur de 



l'ankou 147 

Pleyber-Christ et ses deux acolytes ; le mardi soir, 
il mourut. 

Sa largesse lui avait valu de faire une boniie 
mort. 

Ainsi soit-il pour chacun de nous ! 

(Conté par Le Coat. — Quimper, 1891.) 



Le chemin de la mort. 

Autrefois, des fermes situées en pleine campa- 
gne, il n'y avait, pour se rendre au bourg, que de 
mauvais petits chemins qu'on appelait des ga- 
rennes. 

C'est par là que les gens allaient à la messe, le 
dimanche, par là aussi que les morts allaient au 
cimetière. 

En hiver, quand ces chemins étaient défoncés 
par les pluies, on j)renait par le champ voisin pour 
franchir le mauvais pas. 

De là, tant de sentiers longeant les vieilles routes, 
dans la campagne bretonne, et paraissant faire 
avec elles double emploi. De là tajit d'échaliers aux 
marches de pierre, encastrés dans les talus, pour 
en permettre ou pour en faciliter le passage. 

Plus tard, on construisit des routes meilleures, 
et les anciennes furent abandonnées des vivants. 
Mais les morts, c'est-à-dire les convois funèbre?, 
continuèrent d'y passer (1). On eût cru commettre 



(1) Cf. O. Perrin et A. Bouet, Galerie bretonne, t. III, p. 158-159. 



148 l'ankou 



un sacrilège en conduisant un homme à sa der- 
nière demeure par une autre voie que celle où l'a- 
vaient précédé ses père, grand-père, vieux-père 
(bisaïeul), doux-père (trisaïeul) et tous ses aïeux, 
de temps immémorial. 

Ces chemins, désormais fréquentés par les seuls 
enterrements, reçurent le nom de chemins de la 
mori (hent ar Maro). 

Malheur au propriétaire assez mal avisé pour 
vouloir interdire, sur ses terres, l'accès d'une de 
ces voies sacrées (1). 



Dans la presqu'île de Crozon, le chemin de la 
mort s'appelle : heni corf (le chemin du corps). Il 
est défendu par la tradition d'y courir, ou d'y 
pousser des cris, ou d'y commettre des incongrui- 
tés (2). 



(1) Il ne manque pas d'endroits en Basse-Bretagne où oe genre 
de servitudes existe encore. Les chemins de la mort figurent même 
parfois au cadastre. C'est ain<5i qu'un champ, en Trégrom, canton 
de Plouaret, Côtes-du-Nord, est désigné sous le nom de Parc Henl 
an Haon. Hent an Haon, qu'il faudrait l^re aujourd'hui Hent ar 
C'hanw, signifie « le chemin du deuil », et ce chemin traversait 
évidemment le champ ainsi dénommé. 

(2) En Irlande, la route que doivent suivre les enterrements n'est 
pas quelconque. En Connaught, on ne doit pas conduire un enter- 
rement par un chemin direct (Deeney,. Peasanl lorc from Gaelic 
Ireland, p. 77 ; cf. Haddon, A balch of Irish folklore ; Folklore, 
t. IV, p. 357). Dans le comté de Wicklow, à Castlemacadam, le 
convoi funèbre doit passer la rivière (G. H. Kinahan, Noies on 
Irish folklore ; The Folklore record t. IV, p. 119). La raison en 
est, sans doute, la croyance répandue que les mauvais esprits ne 



l'ankou 149 



Je venais de prendre à ferme le domaine de Ker- 
lann en Penhars, voici de cela une trentaine d'an- 
nées. Parmi les prairies dépendant du domaine, il 
s'en trouvait une qui n'était que marécages et 
fondrières. Une voie charretière la traversait. Je 
la fis condamner pour empêcher mes bêtes d'aller 
s'embourber dans ce sol mouvant. Aux deux is- 
sues, je fis mettre des barrières fixes (marc'h- 
cleul) . 

Un matin, comme j'étais aux champs, quelle ne 
fut pas ma surprise en voyant un enterrement 
arrêté devant une de ces barrières. 

Je courus de ce côté. 

— Que voulez-vous ? demandai-je à l'homme 
qui conduisait la charrette funèbre. 

— Passage, parbleu !... De quel droit as-tu 
bouché le chemin de la morl ? 

— Malheureux, si tu engageais ta charrette 
dans ce pré, je suis certain que tu ne l'en tirerais 
plus. 

— C'est par ici que nos morts sont toujours 



peuvent passer l'eau (Cf. Curlin, Taies of Ihe fairies, p. 194). Il 
est considéré comme irrespectueux pour les morts de prendre le 
plus court chemin quand on porte le cercueil à la tombe (lady 
Wilde, Ancient legcnds, p. 118, 213). 

En Ecosse, on ne porte pas le cercueil en face du soleil ; on fait 
de longs circuits pour se rendre au cimetière (J. Fra/.er, Dealh and 
burial cusloms, Scolland, The Folklore Journal, t. III, p. 281). En 
Cornwall, on ne mène point un corps au cimetière par une nou- 
velle route {M. A. Courtney, Folklore Journal, t. V, p. 218). 



150 l'ankou 

allés au cimetière ; c'est par ici qu'ils passeront 
encore, que tu sois content ou non ! 

Ce n'était pas le moment d'entamer une discus- 
sion. Je fis enlever la barrière, bien résolu à la re- 
mettre en place aussitôt après et à interdire dé- 
sormais, au moyen d'un écriteau, le passage par 
cette dangereuse prairie. 

Mais quand, le soir, j'en parlai à ma femme et à 
nos voisins, tous se récrièrent d'une seule voix : 

— Y songes-tu ? Fermer le chemin de la morl ! 
Mais nous n'aurions plus dans cette maison une 
seule nuit de repos ! Les morts, que tu aurais em- 
pêchés de passer par une route qui leur est consa- 
crée, viendraient nous arracher de nos hts, nous 
rouler à terre et nous faire mille avanies !... Garde- 
toi de commettre une semblable impiété ! 

Je dus m'incliner. Les barrières fixes disparu- 
rent définitivement. Je les remplaçai par des mu- 
rets en pierres sèches, faciles à démolir et à recons- 
truire. 

(Conté par René Alain. — Quimper, 1887.) 



Les morts semblent veiller eux-mêmes à ce que 
ces chemins restent toujours libres. 

Un cultivateur d'Argol étant allé, le soir, por- 
ter du fumier à l'un de ses champs que traversait 
une voie funèbre, laissa la charrette dételée à l'en- 
trée de la brèche, en se disant qu'il la déchar- 
gerait le lendemain. Il rentra chez lui, soupa 
et se mit au lit. Il dormait déjà depuis quel- 



l'an KO u 151 

que temps, lorsqu'il se sentit soudain rudement 
secoué par une main trop dure pour être celle de 
sa femme. 

— Quoi ? Qu'est-ce qu'il y a ? demanda-t-il, 
réveillé en sursaut. 

Il se pencha entre les volets du lit clos et ne vit 
personne. Mais une voix, qui n'était pas celle d'un 
vivant, lui dit d'un ton de menace : 

— Lève-toi et va tout de suite dégager le « che- 
min du corps », sinon le premier travail que fera 
ta charrette sera de te porter en terre. 

Il ne se le fit pas dire deux fois. 

vComrauniqué par Pierre Le Goff.) 



C'est surtout dans ces mauvais petits chemins, 
appelés chemins de la morl, qu'on rencontre la 
charrette de l'Ankou, 



14 



152 l'ankou 



XXVIII 
Sur le passage de l'Ankou. 

Un dimanche soir que je m'étais attardé au 
bourg, je trouvai, en rentrant au logis, ma femme 
et ma servante à demi mortes de peur. Elles 
avaient des figures si bouleversées que je fus ef- 
frayé moi-même. Évidemment il avait dû, en mon 
absence, survenir quelque malheur. J'élevais à 
cette époque un magnifique poulain. Ma première 
pensée fut qu'il s'était cassé la jambe. 

Voyant que les femmes restaient là, sans mot 
dire, comme hébétées, je m'écriai : 

— Mais enfin, parlez donc ! Qu'est-ce qui est 
arrivé ? 

Ma femme finit par ouvrir la bouche : 

— N'as-tu rien rencontré sur ta route ? fit-elle 
d*une voix haletante. 

— Non, rien ! pourquoi ?... 

— Tu n'as pas vu déboucher une charrette par 
le chemin de la mort ? 

— En vérité, non. 

— Nous non plus, nous ne l'avons pas vue, 
mais, en revanche, je te promets que nous l'avons 



l'ankou 153 

entendue ! C'était là-bas, dans la montée. Jésus 
Dieu, quel bruit ! Les chevaux soufflaient avec 
une telle force, qu'on eût dit le fracas d'un vent 
d'orage... Le grincement de l'essieu vous déchi- 
rait l'oreille... A un moment l'attelage s'est mis à 
piétiner sur place comme impuissant à gravir la 
côte... Ah ! il en donnait des coups de sabots dans 
le sol ! Cela sonnait comme des marteaux sur l'en- 
clume... Le bruit a duré cinq à six minutes, puis, 
subitement, tout s'est tu... Marie la servante et 
moi, nous nous regardions avec stupeur pendant 
tout ce vacarme. Nous n'osions bouger, ni l'une 
ni l'autre. Je ne sais pas comment nous ne sommes 
pas devenues folles. 

— Folles assez, vraiment ! Est-ce qu'on se met 
dans ces états pour une charrette qui passe ? 

— Oh ! ce n'était pas une charrette comme les 
autres !... D'abord il n'y a que les charrettes d'en- 
terrement qui se risquent dans ce chemin, et il n'y 
a personne de mort dans le quartier. 

— Alors ? 

— Hausse les épaules, tant que tu voudras. Je 
te dis, moi, que Carr ann Ankou est en tournée 
dans nos parages. Nous ne tarderons pas à savoir 
quelle est la personne qu'il vient chercher. 

Je laissai dire ma femme, et sortis là-dessus pour 
aller donner un coup d'œil aux étables. 

Comme je revenais, je trouvai dans la cuisine un 
de nos proches voisins. Il avait la mine affligée ; 
j'allais lui en demander la raison, quand ma femme 
me dit : 



154 l'ankou 

— J'espère que vous ne vous moquerez plus de 
moi, René. Voilà Jean-Marie qui vient nous an- 
noncer que sa fille aînée a trépassé subitement, et 
me prier d'aller faire la veillée auprès du cadavre. 

Naturellement, je ne trouvai rien à répondre. 

(Conté par René Alain. — Quimper, 1887.) 



l'ankou 155 



XXIX 
La route barrée. 

Trois jeunes gens, les trois frères Guissouarn, du 
village de l'Enès, en Callac, revenaient d'une veil- 
lée d'hiver dans une ferme assez éloignée de chez 
eux. Pour rentrer, ils avaient à suivre quelque 
temps l'ancienne voie royale de Guingamp à Car- 
haix. Il faisait temps sec et claire lune, mais le 
vent d'est soufflait avec violence. 

Nos gars, que le cidre avait égayés, chantaient 
à tue-tête, s'amusant à faire résonner leurs voix 
plus fort que le vent. 

Soudain, ils virent quelque chose de noir au 
bord de la douve. C'était un vieux sécot de chêne 
que la tempête avait déraciné du talus. 

Yvon Guissouarn, le plus jeune des trois frères, 
qui avait l'esprit enclin à la malice, imagina un bon 
tour. 

— Savez-vous ? dit-il, nous allons traîner cet 
arbre en travers de la route, et, ma foi, s'il survient 
quelque roulier après nous, il faudra bien qu'il des- 
cende de voiture pour déplacer l'arbre s'il veut 
passer. 

— Oui, ça lui fera faire de beaux jurons, ac- 
quiescèrent les deux autres. 

Et les voilà de traîner le sécot de chêne en tra- 

14. 



156 l'ankou 

vers du chemin. Puis, tout joyeux d'avoir inventé 
cette farce, ils gagnèrent le logis. Ils ne couchaient 
pas dans la maison. Pour être plus à portée de soi- 
gner les bêtes, tous trois avaient leurs lits dans la 
crèche aux chevaux (1). Comme ils avaient veillé 
assez tard et qu'ils avaient en plus la fatigue d'une 
journée de travail, ils ne furent pas longs à s'en- 
dormir. Mais, au plus profond de leur premier 
somme, ils furent réveillés en sursaut. On heurtait 
avec bruit à l'huis de l'établc. 

— Qu'est-ce qu'il y a ? demandèrent-ils en sau- 
tant à bas de leurs couchettes. 

Celui qui frappait se contenta de heurter à nou- 
veau, sans répondre. 

Alors, l'aîné des Guissouarn courut à la porte et 
l'ouvrit toute grande : il ne vit que la nuit claire, 
n'entendit que la grosse haleine du vent. Il essaya 
de refermer la porte, mais ne put. Les forces de ses 
frères réunies aux siennes ne purent pas davan- 
tage. Alors, ils furent saisis du tremblement de la 
peur et dirent d'un ton supphant : 

— Au nom de Dieu, parlez ! Qui êtes-vous et 
qu'est-ce qu'il vous faut ? 

Rien ne se montra, mais une voix sourde se fit 
entendre, qui disait : 

— Qui je suis, vous l'apprendrez à vos dépens 
si, tout à l'heure, l'arbre que vous avez mis en tra- 
vers de la route n'est pas rangé contre le talus. 
Voilà ce qu'il me faut. Venez. 



(1) On appelle crèche, en Basse-Bretagne, l'élable ou l'écurie. 



l'ankou 157 

Ils allèrent tels qu'ils étaient, c'est-à-dire à moi- 
tié nus, et confessèrent par la suite qu'ils n'avaient 
même pas senti le froid, tant l'épouvante les pos- 
sédait tout entiers. Quand ils arrivèrent près du 
corps de l'arbre, ils virent qu'une charrette étrange, 
basse sur roues, attelée de chevaux sans har- 
nais, attendait de pouvoir passer. Croyez qu'ils 
eurent tôt fait de replacer le sécot de chêne à l'en- 
droit oi!i ils l'avaient trouvé abattu. Et l'Ankou — 
car c'était lui — toucha ses bêtes, en disant : 

— Parce que vous aviez barré la route, vous 
m'avez fait perdre une heure : c'est une heure que 
chacun de vous me devra. Et si vous n'aviez pas 
obéi incontinent à mon injonction, vous m'auriez 
dû autant d'années de votre vie que l'arbre serait 
resté de minutes en travers de mon chemin. 

(Conté par un maçon, de Callac.) 



Les raaisons neuves et la Mort. 

Il ne faut jamais entrer pour la première fois 
dans une maison que l'on vient de faire construire 
sans s'y être fait précéder par un animal domes- 
tique quelconque, chien, poule ou chat. 



â–  



Quand une maison neuve est en construction, 
l'on n'a pas plus tôt mis en place la marche du seuil 
que l'Ankou s'y vient asseoir, pour guetter la pre- 



158 l'ankou 

mière personne de la famille qui la franchira (1). 
Il n'y a qu'un moyen de l'éloigner : c'est de lui 
donner en tribut la vie de quelque animal : un œuf 
suffît, pourvu qu'il ait été couvé. Dans le pays de 
Quimperlé, on immole un coq et on arrose les fon- 
dations avec son sang. 



(1) En Ecosse, on croit que la construction d'une maison en- 
traîne à bref délai la mort du propriétaire (Walter Gregor, Bévue 
des Iradilions populaires, t. VI, p. 173; cf. Goodrich-Freer, More 
folklore from tke Hébrides, Folklore, t. XIII, p. 52). Dans le Mor- 
bihan, on croit que c'est ceux qui vont habiter la maison neuve 
qui sont menacés de mourir dans l'année. Pour détourner le mau- 
vais sort, il faut que la maison soit habitée d'abord par une per- 
sonne seule et, de préférence, célibataire (F. Marquer, Traditions 
ci superstitions du Morbihan, Revue des traditions populaires, t. XI, 
p. 660). 

On ne rebâtit pas une maison dans laquelle quelqu'un a été 
brûlé (Curtin, Taies of ttie fairies, p. 113). 



l'ankou 159 



XXX 

L'Ankou dans la maison neuve. 

Fulupic an Toër, un couvreur en chaume, de 
Plouzélambre, achevait un soir de couvrir une 
maison neuve qu'un petit fermier de la commune 
avait fait bâtir dans le dessein de venir l'habiter à 
la Saint-Michel suivante. 

Son travail fini, Fulupic descendit de son échelle 
et l'enleva pour la serrer à l'intérieur de la maison, 
avec ses autres outils, ainsi qu'il en avait coutume 
chaque soir au moment de regagner son logis. 
Mais, quand il ouvrit la porte à cet effet, il fut tout 
étonné d'apercevoir une ombre debout dans le 
couloir qui séparait la cuisine de la pièce de 
décharge (1). 

— Pioii zo azé .^(Quiest là ?)demanda-t-il, non 
sans un petit froid dans le dos, car il était certain 
que, de toute la journée, pas un être vivant ne s'é- 
tait montré dans les alentours. 

L'ombre ne bougea ni ne répondit. Alors il répéta 
sa question : 

— Piou zo azé ? 



(l) Mot à mot le haut-boiil du bas-bout far penncrec'h hag ar 
penn-îraoïLha plupart de ces maisons bretonnes n'ont qu'un rez- 
de-chaussée divisé en deux pièces, Tune servant d'habitation, 
l'autre de décharge ou même de crèche. 



160 l'ankou 

Même silence de la part de l'inconnu. 

— Sacré Dié, se dit Fulupic, voici un person- 
nage qui ne semble pas désireux de lier conversa- 
tion. Il ne doit cependant pas s'être introduit ici 
pour voler, car, puisqu'il n'y a encore que le toit 
et les murs, je ne vois pas ce qu'il pourrait empor- 
ter. Je vais l'interpeller une troisième fois ; s'il 
persiste à faire le muet, tant pis, je lui enfonce mon 
échelle dans le ventre : ça lui ouvrira peut-être la 
bouche, du môme coup. 

Et Fulupic de recommencer pour la troisième 
fois : 

— Piou zo azé ? 

Et cette fois fut, en eiïct, la bonne, car l'homme 
mystérieux releva la tête qu'il avait jusqu'alors 
tenue obstinément baissée sur la poitrine, et d'une 
voix caverneuse, il prononça : 

— Da vesir ha mesîr an holl, pa teiiz clioanl da 
glewed (Ton maître et le maître de tous, puisque tu 
désires le savoir). 

La curiosité de Fulupic était plus que satisfaite. 
Dans le visage de l'homme, la place des yeux et 
celle du nez étaient vides, et la mâchoire inférieure 
pendait. Le couvreur ne se soucia pas d'avoir d'au- 
tres explications. Il planta là son échelle et se 
sauva de toute la vitesse de ses jambes : il avait 
reconnu l'Ankou. 

(Conté par Jobenn Daniel. — Ploumilliau.) 



l'ankou 161 



XXXI 

La ballade de l'Ankoa (1). 

Vieux et jeunes, suivez mon conseil. — Vous 
mettre sur vos gardes est mon dessein ; — Car le 
trépas approche, chaque jour, — Aussi bien pour 
l'un que pour l'autre. 

— Oui es-tu ? dit Adam, — A te voir j'ai 
frayeur. — Terriblement tu es maigre et défait ; — 
Il n'y a pas une once de viande sur tes os ! 

— C'est moi l'Ankou, camarade ! — (C'est moi) 
qui planterai ma lance dans ton cœur ; — Moi, qui 
te ferai le sang aussi froid — Que le fer où la pierre ! 

— Je suis riche en ce monde ; — Des biens, j'en 
ai à foison ; — Et si tu veux m'épargner, — Je 
t'en donnerai tant que tu voudras. 

— Si je voulais écouter les gens, — Accepter 
d'eux un tribut, — (Ne fût-ce) qu'un demi-denier 
par personne, — Je serais opulent en richesses ! 

Mais je n'accepterai pas une épingle, — Et je ne 
ferai grâce à nul chrétien, — Car, ni à Jésus, ni à 
la Vierge, — Je n'ai fait grâce même. 

Autrefois, les « pères anciens (2) » — Restaient 
neuf cents ans sur la brèche. — Et cependant, vois, 



(l) Cf. Annales de Bretagne, t. V, p. 458-461. 
("2) Les patriarches. 



162 l'ankou 

ils sont morts, — Jusqu'au dernier, voici long- 
temps ! 

Monseigneur saint Jean, l'ami de Dieu ; — Son 
père Jacob, qui le fut aussi ; — Moïse, pur et sou- 
verain ; — Tous je les ai touchés de ma verge. 

Pape ni cardinal je n'épargnerai ; — Des rois (je 
n'en épargnerai) pas un. — Pas un roi, pas une 
reine, — Ni leurs princes, ni leurs princesses. 

(Je n'épargnerai) archevêque, évêque, ni prê- 
tres, — Nobles, gentilhommes ni bourgeois, — Ar- 
tisans ni marchands, — Ni, pareillement, les la- 
boureurs. 

Il y a des jeunes gens de par le monde, — Qui se 
croient nerveux et agiles ; — Si je me rencontrais 
avec eux, — Ils me proposeraient la lutte. 

Mais, ne t'y trompe point, l'ami ! — Je suis ton 
plus proche compagnon, — Celui qui est à ton 
côté, nuit et jour, — N'attendant que l'ordre de 
Dieu. 

N'attendant que l'ordre du Père Éternel !... 
Pauvre pécheur, je te viens appeler. — C'est moi 
l'Ankou, dont on ne se rachète point ! — Qui se 
promène invisible à travers le monde ! — Du haut 
du Menez, d'un seul coup de fusil, — Je tue cinq 
mille (hommes) en un tas (1) ! 

(Chanté par Laur ar Junter. — Port-Blanc, août 1891.) 



(1) Comparez la création de la Mort dans le mystère breton de 
la Création du Monde. 

Dieu le Père 
« Je vaiâ créer la Mort, qui sera impitoyable souverainement. 



l'ankou 163 

ElJe tuera Adam, Eve, son épouse, et tout homme, issu de leur 
lignée, qui, participant de leur nature, prendra vie. 

Mort cruelle, je t'ordonne à cette heure de te lever et de te met- 
tre en marche à travers le monde entier. Tu les tueras tous, sans 
pitié ; tu iras jusqu'au sein de leur palais chercher les rois." 

Tu obéiras au premier commandement. Ni vieux, ni jeunes ne 
pourront t'échapper. Tu voyageras de nuit aussi bien que de jour. 
Que l'on crie ou que l'on pleure, ne te laisse pas attendrir. 

Tu auras un corps qui sera léger et rapide, capable de traver- 
ser le monde en un rien de temps. Tu chemineras par mer aussi 
aisément que par terre. Jamais on n'aura vu créature aussi cruelle 
ni insensible. 

Tu auras des flèches qui frapperont violemment. Où tu entre- 
ras, tu porteras l'épouvante. 

La Mort 

Mon Dieu, mon créateur, je vous remercie de m'avoir mise au 
monde et de m'avoir nommée La Mort. Sur mer et sur terre, cer- 
tes je cheminerai. Jamais, quant à moi, je ne ferai grâce à per* 
sonne. 

Puisque vous me donnez pouvoir sur la vie de chacun, l'heure 
venue, il ne leur servira de rien de faire des façons !... » 
(Extrait d'un manuscrit provenant de la bibliothèque de M. Luzel. 

La Mort est, du reste, comme embusquée à toutes les pages de 
ce mystère. A peine créée, elle se présente devant Adam pour le 
menacer, elle se tient au chevet d'Ès-e quand celle-ci accouche, 
elle préside aux fureurs de Caïn, elle promène enfin à travers tout 
le drame, avec son spectre hideux, son refrain sinistre : la, me t 
ar Maro !... (Oui, c'est moi qui suis la Mort.) Sur l'Ankou dans 
le théâtre celtique, voir \. Le Braz {Histoire du Ihéâlre celtique, 
p. 105-107,296, 416-417). 



15 



CHAPITRE IV 
La mort simulée. 



XXXII 
n n'est pas bon de simuler la mort (1). 

Autrefois, il y avait au collège de Tréguier de 
grands élèves dont quelques-uns avaient vingt- 
deux et même vingt-cinq ans. C'étaient de jeunes 
paysans auxquels on n'avait fait commencer leurs 
études que sur le tard. Bien qu'ils se destinassent 
à la prêtrise, ils se livraient souvent à des plaisan- 
teries qui sentaient le rustre. 

Un jour, débarqua au petit séminaire un gar- 
çonnet de chétive apparence, et dont l'esprit n'é- 
tait guère plus robuste que le corps. Il était, 
comme on dit chez nous, briz-zod, c'est-à-dire un 



(1) Il ne semble pas que cette croyance soit générale en Irlande. 
Dans les Contes el Légendes d'Irlande, p. 170-173, une vieille femme 
simule la mort pour se procurer quelques ressources et n'en 
éprouve aucun dommage. 



166 LA MORT SIMULÉE 

peu bête. Ses parents avaient pensé qu'à cause de* 
sa simplicité même il ferait un bon prêtre, et s'é- 
taient saignés aux quatre veines pour l'entretenir 
au collège. 

Le cher pauvret ne tarda pas à devenir le souffre- 
douleur de ses camarades. Il n'était pas de mé- 
chant tour qu'on ne lui jouât. 

Il avait, d'ailleurs, une âme sans rancune et se 
prêtait bonasseriient à tout ce qu'on exigeait 
de lui. 

En ce temps-là — je ne sais si cela existe encore 
— les grands élèves avaient au collège des cham- 
bres qu'ils occupaient à deux ou trois. On les appe- 
lait pour cette raison des chambrisles (1). 

Notre « innocent » avait pour compagnons de 
chambrée Jean Coz, de Pédernek, et Charles Gla- 
ouier, de Prat, 

Un soir qu'Anton L'Hégaret — ainsi se nom- 
mait le briz-zod — était resté prier à la chapelle, 
Charles Glaouier dit à Jean Coz : 



(1) E. Renan, qui fut élève en ce petit séminaire de Tréguier 
et qui lui a conservé un pieux souvenir, trace le portrait suivant 
des jeunes gens qui le peuplaient, vers 1830 {Souvenirs d'enfance 
el de jeunesse, p. 136) : 

« Mes condisciples étaient pour la plupart de jeunes paysans 
des environs de Tréguier, vigoureux, bien portants, braves, et, 
comme tous les individus placés à im degré de civilisation infé- 
rieure, portés à une sorte d'affectation virile, à une estime exagé- 
rée de la force corporelle, à un certain mépris des femmes et de 
ce qui leur paraît féminin. Presque tous travaillaient pour être 
prêtres... Le latin produisait sur ces natures fortes des effets 
étranges. C'étaient comme des mastodontes faisant leurs huma- 
nités. » 



LA MORT SIMULÉE 167 

— Si tu veux, nous allons bien nous amuser, 
aux dépens de l'idiot. 

— Comment cela ? 

— Tu vas défaire tes draps. Puis, nous les sus- 
pendrons, l'un à la tête, l'autre au pied'de mon lit, 
de manière à former une « chapelle blanche ». Je 
me coucherai, et, lorsque L'Hégaret entrera, tu lui 
annonceras, les larmes aux yeux, que je suis mort. 
Tu seras censé m'avoir "veillé jusqu'à ce moment, 
et tu l'inviteras à te remplacer. Tu sais comme il 
est docile. Il ne sera pas nécessaire de le supplier. 
Tu auras soin, en sortant, de laisser la porte en- 
tr'ouverte. Tu diras aux camarades des chambres 
voisines de se tenir avec toi dans le couloir. Je vous 
promets à tous une scène désopilante. Si jamais, 
après une pareille nuit, L'Hégaret consent à veil- 
ler un mort, je veux que le crique me croque. 

— Bravo ! s'écria Jean Coz, il n'y a que toi pour 
avoir des imaginations aussi extraordinaires ! 

Les voilà de se mettre à l'œuvre. 

En un clin d'œil, les draps sont attachés au pla- 
fond. Une serviette est disposée sur la table de 
nuit. L'assiette, où les étudiants ont coutume de 
déposer leur savon, sert de plat pour l'eau bénite. 
On allume à côté quelques bouts de chandelle. 
Bref, tout l'appareil funèbre est au complet, et, 
dans le lit, Charles Glaouier, rigide, les mains 
jointes, les yeux mi-clos, simule à merveille le ca- 
davre. 

... Lorsque Anton L'Hégaret entra, il ne fut 
pas peu surpris de voir Jean Coz à genoux au 



168 LA MORT SIMULÉE 

milieu de la chambre et récitant le De profundis. 

— Qu'est-ce qu'il y a donc ? demanda-t-il. 

— Il y a que notre pauvre ami Charles a rendu 
son âme à Dieu, répondit Jean Coz d'un ton bas et 
lugubre. 

— Charles Glaouier ! Il était si bien portant 
tout à l'heure. 

— La mort a de ces coups imprévus. Voici deux 
heures que je le veille. J'ai dû l'ensevelir, tout seul. 
Je suis brisé d'émotion et de fatigue. Vous êtes, 
comme moi, son frère de chambrée. Je vous serai 
reconnaissant de prendre ma place auprès de sa 
dépouille mortelle, jusqu'à ce que je vienne vous 
relever, après avoir goûté quelque repos. 

— Allez, allez vous reposer, murmura « l'inno- 
cent ». 

Et il s'agenouilla sur le carrelage de brique, à 
l'endroit que Jean Coz venait de quitter. Tirant 
de sa poche son livre d'heures, il se mit à débiter 
toutes les oraisons d'usage en pareille circonstance. 
De temps en temps, il s'interrompait pour mou- 
cher une des chandelles, pour jeter un peu d'eau 
soi-disant bénite sur le corps, et aussi pour dévi- 
sager timidement le camarade que Dieu avait rap- 
pelé à lui. Car c'était peut-être la première fois 
qu'Anton le simple se trouvait face à face avec un 
trépassé. 

Il était si préoccupé de remplir décemment sa 
fonction de veilleur funèbre qu'il n'entendait pas 
les chuchotements qui se faisaient à quelques pas 
de lui, dans l'entre-bâillement de la porte. 



LA MORT SIMULÉE 1G9 

Toute la bande des camarades dont les cellules 
donnaient sur ce couloir était là, les yeux aux 
aguets ; ils n'attendaient, pour se gaudir, que la 
burlesque scène promise par Jean Coz au nom de. 
Glaouier. 

Ils attendirent longtemps. 

Les heures nocturnes sonnèrent, l'une après 
l'autre. 

Minuit retentit, quand son tour fut venu. 

Une impatience mêlée de peur commençait à 
gagner chacun. 

Un des écoliers dit à mi-voix : 

— Glaouier ne bouge pas. Si cependant il était 
mort pour de bon !... 

Ce fut le signal d'une débandade. Seuls, les plus 
résolus demeurèrent. 

— Entrons ! Il faut savoir !! prononça Jean 
Coz. Peut-être Glaouier a-t-il imaginé de nous mys- 
tifier tous, et non plus seulement Anton L'Héga- 
ret. Il est de force à cela. 

Ce fut une irruption dans la chambre. 

Mais, dès les premiers pas, les « apprentis 
prêtres » restèrent cloués sur place par l'épou- 
vante. 

Le visage de Glaouier était jaune comme cire. 
Ses yeux étaient convulsés et fixes. Le soufïïe de 
l'Ankou avait terni son regard. L'âme, pour s'é- 
chapper, avait écarté les lèvres. On ne voyait plus 
entre les dents blanches qu'un trou béant, un 
creux noir et sinistre. 

— Le malheureux ! s'écrièrent d'une commune 



170 LA MORT SIMULÉE 



voix les étudiants, il est mort, il est réellement 
mort ! 

— Jean Coz ne vous l'avait-il donc pas dit ? 
interrogea tranquillement l'idiot (1). 

(Conté par Catherine Carvennec. — Port-Blanc.) 



(1) C'est peut-être en traduisant cette légende que j'ai le plus 
vivement senti l'impossibilité presque absolue de faire passer dans 
la phrase française quelque chose de l'horreur tragique que dis- 
tille à chaque mot le récit breton. Catherine Carvennec a la voix 
mélodieuse et lente. Elle nous racontait ce qui précède avec une 
aisance tranquille, comme s'il se fût agi d'un événement très or- 
dinaire. Tout en écrivant, au gré de sa parole, j'examinais du 
coin de l'œil d'autres conteuses qui étaient là et qui attendaient 
leur tour. Elles étaient pâles, pâles de terreur. J'ai rarement vu 
sur des figures humaines une telle expression d'angoisse. Eh bien, 
je n'ai fait que traduire mot à mot le récit de Catherine Carven- 
nec : d'où vient que le meilleur s'en est évaporé ? C'est ma faute, 
sans doute. Je remplis un acte de conscience en m'en accusant 
ici, et pour ce récit, et pour tous les autres. 



LA MORT SIMULÉE 171 

XXXIII 
Qui plaisante avec la mort trouve à qui parler. 

Liza Roztrenn, du manoir de Kervénou, était la 
plus jolie fille de paysan qui marchât dans toute la 
paroisse du Faouct (1), et môme dans les paroisses 
d'alentour. 

Elle était fiancée depuis quelques mois à Loll (2) 
ar Briz, un jeune homme de Plourivo, qui la ve- 
nait voir une fois par semaine, le dimanche. 

Liza Roztrenn avait l'humeur gaie et plaisante. 
Loll l'aimait d'un amour trop grave, à son gré ; 
aussi l'entreprenait-elle souvent, et il n'était pas 
d'espièglerie qu'elle ne s'amusât à lui faire. 

Il y avait à Kervénou une petite servante pour 
le moins aussi espiègle que Liza. Elle aidait sa maî- 
tresse à luiiner le pauvre Loll. Quand celui-ci arri- 
vait au manoir, le dimanche matin, il était rare 
que Liza fût là pour le recevoir, La petite servante 
se chargeait d'expliquer au galant l'absence de sa 
fiancée, et lui débitait à ce propos les histoires les 
plus invraisemblables. Or Liza était tout simple- 
ment allée se cacher au grenier ou derrière le tas de 
paille, dans la cour. Elle se montrait tout à coup, 
au moment où, désappointé, Loll s'apprêtait à re- 



(1) Entre Pontricux et Châtclaudrcn, dans les Côtes-du-Nord. 

(2) Diminutif d'Olivier. 

IS. 



172 LA MORT SIMULÉE 



prendre le chemin de Plourivo. C'étaient alors 
chez les deux écervelées des éclats de rire sans fin. 
Loll ne tardait pas à se dérider lui-même, tout en 
reprochant à son amoureuse de gaspiller en enfan- 
tillages un temps qu'il eût été si bon de passer 
à se dire de douces choses. 

Mais Liza était incorrigible. 

Un samedi soir, elle dit à la petite servante avec 
qui elle couchait : 

— Quelle farce drôle pourrions-nous bien faire 
demain à Loll ar Briz ? 

— Dame ! répondit la petite servante, il fau- 
drait en tout cas inventer quelque chose de nou- 
veau, car nos ancicnnas ruses sont éventées pres- 
que toutes. 

— C'est aussi mon avis. Écoute, Annie (c'était 
le nom de la petite servante), il m'est venu une 
idée. Je voudrais voir si Loll m'aime vraiment au- 
tant qu'il le dit. Quand il arrivera demain et qu'il 
te demandera où je serai, tu lui répondras, avec un 
visage tout triste : « Hélas ! ell« s'en est allée à 
Dieu ! Plus jamais vous ne la verrez en ce monde ». 

— Vous ferez donc la morte, Liza ? 

— Précisément. 

— On prétend que cela porte malheur. 

— Bah ! une plaisanterie innocente... Rien que 
pour juger si Loll aurait peine de cœur en me 
croyant perdue. 

— Soit, repartit Annie. 

Elles passèrent une grande moitié de la nuit à 
organiser le complot» 



LA MORT SIMULÉE 173 

Le soleil du lendemain se leva. Nos deux folles 
s'en allèrent à la messe matinale, comme elles en 
avaient l'habitude, depuis que Loll ar Briz avait 
été admis à faire sa cour à Liza. Celui-ci pouvait 
ainsi passer le temps de la grand'messe en tête à 
tête avec sa promise, le reste du personnel de la 
ferme se rendant au bourg pour assister à l'office. 
Au deuxième son des cloches (1), vieux parents, 
domestiques, porcher, tout le monde s'acheminait 
vers le Faouet. Une demeurait au manoir que Liza 
et la petite servante. C'était le moment que Loll 
choisissait pour faire son apparition. 

Dès que les deux jeunes filles se virent seules, ce 
dimanche-là, elles s'empressèrent de mettre à exé- 
cution le projet médité la veille. Liza Roztrenn 
s'étendit tout de son long sur la table de la cuisine, 
la tête appuyée à la miche de pain qui se trouvait, 
comme c'est l'usage, au haut bout, près de la fe- 
nêtre, et qu'enveloppait une nappe fraîche, sortie 
de l'armoire le matin même. 

Sur le corps de Liza, la petite servante jeta un 
drap de lit. 

Puis elle alla s'asseoir sur le banc étroit qui court 
le long des meubles dans la plupart des fermes bre- 
tonnes. 

Le troisième coup de la grand'messe venait de 
sonner. La vibration des cloches s'éteignait à peine, 
que Loll ar Briz parut dans le cadre de la porte ou- 
verte. 



(1) Il y a trois sonneries, espacées d'une demi-heure, pour la 
grand'messe. 



174 LA MORT SIMULÉE 

— Bonjour et joie à vous, Annie ; où est Liza, 
votre maîtresse ? 

— C'est mauvais jour et tristesse que vous de- 
vriez dire, Loll ar Briz, fit, d'un ton larmoyant, 
Annie l'espiègle. 

— Qu'y a-t-il donc, que vous parlez de la sorte ? 

— Il y a que ma maîtresse ne sera pas votre 
femme, Loll ar Briz. 

— Voulez-vous signifier par là que je ne suis plus 
de son goût ? ou bien, depuis dimanche dernier, 
est-il venu quelque nouveau galant qui m'a dé- 
planté ? 

— Liza Roztrenn ne sera p^s votre femme ni 
celle d'aucun homme. Liza Roztrenn est mainte- 
nant auprès de Dieu ! 

— Morte ! Liza !... Prenez garde, Annie. Toute 
plaisanterie n'est pas bonne à faire. 

— Mais regardez donc du côté de la table ! Sou- 
levez le drap, et voyez ce qu'il y a dessous ! 

Le jeune paysan devint tout pâle. De quoi la petite 
servante s'amusa fort, au dedans d'elle-même. 
Il alla au drap le souleva, et recula épouvanté. 

— Hélas ! ce n'est que trop .vrai ! s'écria-t-il. 

— Loll, prononça Annie en s'efforçant de garder 
son sérieux, n'avez-vous pas entendu dire que des 
amants avaient ressuscité leurs amoureuses mor- 
tes, en les prenant sur leurs genoux, et en leur don- 
nant un baiser ? Si vous essayiez ce remède !... 

— Malheureuse ! vous osez plaisanter encore !! 

— Essayez, vous dis-je, et ne vous fâchez pas. 
Tenez, je vais vous aider 



LA MORT SIMULÉE 175 

Elle se leva du banc où elle était assise. Mais elle 
ne se fut pas plus tôt approchée de la table, qu'elle 
faillit tomber à la renverse. 

Liza Roztrenn avait réellement au cou la cou- 
leur de la mort. Ses yeux agrandis n'avaient plus 
de regard. 

— Ce n'est pas possible ! Ce n'est pas possible ! 
hurla par trois fois la pauvre Annie... Çà, Loll ar 
Briz, prêtez-moi donc secours... Mettons-la sur 
son séant... Je vous jure qu'elle est vivante... 
Elle ne peut pas être morte !... 

Si ! Liza Roztrenn était morte, et bien morte. 
Les efforts réunis de Loll ar Briz et d'Annie la ser- 
vante ne servirent qu'à tourmenter un cadavre. 

Le lendemain, on enterrait dans le cimetière du 
Faouët la jolie héritière de Kervénou. 

Il est probable que son fiancé s'en consola à la 
longue. Mais la petite servante en resta folle. 

(Conté par Jean-Marie Toulouzan (1 ), piiiucur de pierres. 
— Port-Blanc.) 



(1) Je travaillais à l'église du Faouël, au moment où le fait se 
passa, ajoutait Jean-Marie Toulouzan. Je n'ai pas connu les per- 
sonnages de l'iiistoire, mais des ouvriers originaires du pays, qui 
étaient employés au même chantier, avaient souvent occasion de 
rencontrer la pauvre folle. Elle mendiait son pain de maison en 
maison. Elle éclatait de rire, brusquement, et, l'instant d'après, 
elle sanglotait à fendre l'âme. » 



CHAPITRE V 
Moyens d'appeler la mort sur quelqu'un. 



Quand on veut appeler la mort sur quelqu'un 
que l'on hait, il suffît de s'adresser à une personne 
expérimentée. Il y en a au moins une dans chaque 
paroisse. Elle vous remet un petit sac contenant 
une mixture où il entre : 

1° Quelques grains de sel (1) ; 



(1) Le sel est employé dans plusieurs pratiques funéraires en 
Galles et en Ecosse. 

Dans le Sud du Paj's de Galles, quand un pauvre meurt, on 
met sur son corps une assiette pleine de sel et on enfonce dans le 
sel une bougie allumée, pour se prémunir contre le mauvais Es- 
prit. Ailleurs, on trace une croix dans le sel et on met à chaque 
bout do la croix un quartier de pomme ou d'orange (L. Chaworth- 
Musters, Revue des tradilions populaires, t. VI, p. 485). 

En Ecosse, on place sur la poitrine du mort une assiette con- 
tenant un peu de sel, et, sur le ventre, un plat contenant un peu 
de terre et une motte de gazon (W. Gregor, JS'oles on Ihe folklore 
of Ihe North-Easl of Scolland, p. 207 ; J.-G. Campbell, Supersli- 
iions of Ihe Highlands and islands of Scolland. p. 241 ; Goodrich- 
Freer, More folklore from Ihe Hébrides, Folklore, t. XIII, p. 60. II 
en est de même en Irlande, the Gentleman's Magazine library, 
popular superslilions, p. 199). L'assiette de sel est quelquefois 



178 MOYENS d'appeler LA MORT SUR QUELQU'UN 

2° Un peu de terre prise au cimetière (1) ; 

3° De la cire vierge (2) ; 

4° Une araignée qu'on a soi-même attrapée en 
un coin de sa maison ; 

5° De la rognure d'ongles (pour se la procurer, 
on ronge ses propres ongles avec les dents). 

On doit porter ce petit sac, suspendu au cou, 
pendant neuf jours consécutifs. Ce temps écoulé, 
on le place dans un endroit où l'on présume que 



mise dans le cercueil (J.-G. Frazer, Dcalh and burial cusfoms, 
Scotland, The Folklore Journal, t. III, p. 281). 

Dans le sud du Pays de Galles, à la mort d'une personne, on 
fait venir le sin-ealer « mangeur de péchés » de la paroisse, qui 
met sur la poitrine du défunt une assiette pleine de sel et sur le 
sel un morceau de pain ; puis il murmure quelques paroles sur le 
pain, le mange et s'en va rapidement. Il a pris sur lui, croit-on, 
toutes les fautes du défunt. Le sin-ealer est regardé comme cou- 
pable des fautes qu'il s'est ainsi incorporées, et est généralement 
méprisé {Archaeologia Cambrensis, t. III (1852), p. 330-331. Cf. 
Revue des Iradilions populaires, t. VI, p. 484). 

En Bretagne, on a jadis employé le sel à conserver des cadavres, 
Le Fureteur breton, t. VII, p. 239 ; t. VIII, p, 22), 

{ 1 ) En Ecosse, la terre du cimetière sert à des pratiques de sor- 
cellerie. Jetée dans un ruisseau de moulin, elle arrête la marche 
de la meule (W. Gregor, Notes on Ihe folklore o/ Vie Nord-East of 
Scotland, p. 216). 

Il y a même des pratiques de médecine populaire se rapportant 
à la terre prise au passage d'un enterrement. En Irlande, pour se 
délivrer des verrues, il faut prendre de la terre sous le pied droit 
au moment o(i passe un convoi funèbre et la lancer dans la direc- 
tion que suit le cortège (Haddon, A batch of Irish folklore ; Fol- 
klore, t. IV, p. 356). 

(2) C'est sans doute le vestige de la figure en cire qui servait aux 
pratiques d'envoûtement. En Ecosse, on se servait d'une grossière 
poupée d'argile (G. Henderson, Survivais in belief among the Celts, 
p. 15-16. 



MOYENS d'appeler LA MORT SUR QUELQU'UN 179 

passera l'individu dont on veut la mort. Il importe 
qu'il soit bien en évidence, qu'il attire l'attention, 
qu'il tente la curiosité. On le dispose, par exemple, 
au milieu d'un sentier ou sur l'aire d'une maison. 
Votre ennemi le ramasse, croyant avoir trouvé 
une bourse pleine ; il le palpe, l'ouvre. C'est assez. 
II mourra dans les douze mois. 

(Communiqué par François le Roux. — Rosporden.) 



Le jeteur de sorts peut aussi vous donner une 
pièce de deux liards percée ; il suffit de la glisser, 
étant à jeun, le dimanche, à la messe, dans la poche 
de la personne que l'on veut faire mourir. 



I 



180 MOYENS d'appeler LA MORT SUR QUELQU'UN 



XXXIV 

L'écuelle sous le lit. 

Il y a vingt ou vingt-cinq ans, la servante d'une 
jeune dame de Morlaix, que je ne vous nommerai 
pas, parce qu'elle est encore en vie, fut tout éton- 
née, un matin, en faisant la chambre de sa maî- 
tresse, de trouver sous le lit une écuelle qui parais- 
sait remplie de sable. Elle pensa que c'était la 
dame qui l'avait mise là tout exprès et lui demanda 
s'il fallait l'y laisser. Mais la maîtresse ne montra 
pas moins d'étonnement que la servante. 

— Une écuelle sous mon lit, dites-vous ?... 
Qu'est-ce qu'elle peut bien y faire, grand Dieu ! 

— Ma foi, venez et vous verrez vous-même. 

Elles vidèrent l'écuelle sur le parquet et consta- 
tèrent qu'elle ne contenait pas que du sable, mais 
encore des œufs, des épingles, et enfin de menus 
fragments d'os. Voilà donc la d.ame fort intriguée. 
Qui avait pu placer là ces objets, et dans quel des- 
sein ? 

— Tâchez de vous informer discrètement dans 
notre voisinage, recommanda-t-elle à la servante ; 
il faut que nous tirions ceci au clair, il y a quelque 
chose là-dessous. 

La servante se mit aussitôt à courir le quartier. 
A force d'aller, de venir et de questionner les com- 



MOYENS d'appeler LA MORT SUR QUELQU'UN 181 

mères, elle finit par apprendre ce que voici : son 
maître, avant de se marier, avait eu des relations 
avec une nommée Catherine Jagoury, de la rue 
Bourret, laquelle était employée à la manufacture 
des tabacs ; la rumeur publique disait même que 
cette Catherine Jagoury avait eu de lui un enfant ; 
ce qui était sûr, c'est qu'elle ne lui pardonnait pas 
de l'avoir abandonnée et, à diverses reprises, on 
l'avait entendue déclarer que, par un moyen ou 
par un autre, elle se vengerait. Le « coup de l'é- 
cuelle sous le lit » cachait évidemment un sorti- 
lège quelconque et qui ne pouvait avoir été ima- 
giné que par la jeune fille délaissée. 

La servante ne fit ni une ni deux ; sans attendre 
d'avoir pris conseil de sa maîtresse, elle alla conter 
la chose à la police. Le commissaire manda immé- 
diatement Catherine Jagoury à son bureau. 

— Vous savez de quoi l'on vous accuse, n'est-ce 
pas ? Allons, dites la vérité. 

La jeune cigarière devint toute blanche. 

— Elle est donc morte ! s'écria-t-elle... Eh bien ! 
oui, c'est moi... Il m'avait donné sa parole... Elle 
n'avait qu'à ne pas l'épouser ! 

— Ainsi, c'est pour la faire mourir que vous 
avez mis l'écuelle ?... 

— Oh ! ce n'est pas moi qui l'ai mise, mais je ne 
dirai pas qui... Moi, vous pensez, on m'aurait jetée 
à la porte. 

— Et qu'y avait-il dans cette écuelle ? 

— Il y avait ce qu'il fallait : du sable de cime- 
tière, trois coques d'œufs frais pondus par trois 



182 MOYENS d'appeler LA MORT SUR QUELQU'UN 

poules différentes, deux épingles en croix et des 
morceaux de reliques. Voilà. J'ai prononcé la for- 
mule sur le tout... 

— Quelle formule ? 

— Allez la demander à celle qui me l'a apprise... 
Ça n'est pas mon secret. 

— Bref, vous avez voulu commettre un crime ? 

— Un crime, c'est tuer quelqu'un. Je n'ai pas 
tué : je n'ai fait qu'invoquer la mort. 

— Oui... Eh bien ! nef recommencez pas. Celle 
pour qui vous l'avez invoquée se porte à merveille, 
heureusement pour vous. Allez ! 

La jeune fille eût préféré être jetée en prison 
plutôt que de s'entendre dire que le maléfice n'a- 
vait pas produit son effet (na oa kel deiil da vad). 
Elle en fit une maladie. La dame à qui elle en avait 
fut, de son côté, fort ennuyée du zèle de sa ser- 
vante, car l'histoire courut la ville, et les journaux 
la mirent par écrit. 

(Communiqué par Joseph Le Coat. — Morlaix, 1896.) 



Il est un moyen encore plus infailHble de se dé- 
barrasser d'un ennemi. C'est d'aller vouer (gvvestla) 
celui que l'on hait à saint Yves-de-la-Vérité (1). 



(1) La chapelle de saint-Yvcs-de-la-Vérité. — En face du quai 
de Tréguier, de l'autre côté du Jaudy, sur une gracieuse éminence 
tapissée d'ajonc et de bruyère, s'élevait naguère une petite cha- 
pelle sous le vocable de saint Sul. Elle appartenait aux seigneurs 
du Verger, de la famille de Clisson, qui lui adjoignirent vers la fîa du 



MOYENS d'appeler LA MORT SUR OUELQU'lN 183 

On fait saint Yves juge de la querelle. 
Mais il faut être bien sûr d'avoir de son côté le 
bon droit. 



xviiie siècle un ossuaire en granit. La chapelle tomba en ruines, 
mais l'ossuaire lui survécut. On y entassa les statues de saints 
demeurées sans abri. Parmi elles se trouvaient deux images de 
saint Yves, dont l'une, très ancienne, passait aux yeux du peuple 
j>our être plus particulièrement celle de saint Yve>-dc-la-Vérité. 
Saint Yves-de-la-Vérilé devint peu à peu, à l'exclusion de tout 
autre thaumaturge, le patron de cet ossuaire, transformé en ora- 
toire. C'est là qu'on alla désormais invoquer sa justice. 

Aujourd'hui, l'ossuaire même a disparu. Il n'était déjà plus de- 
bout en 1882 ; à cette époque, un cultivateur, resté célèbre dans 
la région sous le nom de « crucifié » de Hengoat, fut trouvé assas- 
siné et suspendu en croix aux brancards d'une charrette. Ses 
assassins, qui étaient, croyait-on, ses beaux-frères, avaient tenté 
d'abord de se débarrasser de lui sans effusion de sang en le fai- 
!«ant vouer à saint Yves. Mais la vieille femme qu'on avait char- 
gée de cette mission objecta que la chapelle était démolie et que 
le saint Yves n'y était plus. 

Le recteur de Trédarzcc, dans la paroisse duquel était situé 
l'oratoire, avait enlevé la statue et l'avait reléguée dans la cour 
de son presbytère, parce que « son sacristain ayant été voué lui- 
même avait, par suite d'une coïncidence singulière, succombé 
quelque temps après ». Le recteur espérait sans doute par ce 
moyen radical couper court à la superstition. Il n'en fut rien. On 
continua d'aller s'agenouiller sur l'emplacement de l'ossuaire. Les 
plus audacieux ne craignirent pas de frapper à la porte même 
du recteur, pour lui demander à voir le saint. Le recteur les écon- 
duisit d'abord, avec des ménagements ; plus tard, sa patience 
se lassant, il y mit, dit-on, quelque brutalité. Des pèlerins qu'il 
avait fait jeter hors de sa maison l'assignèrent au tribunal de saint 
Yves. Et, s'il faut en croire la légende, ce jour-là même, qui était 
un dimanche, à l'issue de la grand'messe, il mourut (Voir ci-après, 
p. 199, une des versions de cette légende. Cf. Au pays des pardons, 
p. 22-25). 

Quant à la superstition, elle est aussi vivace que jamais. Au 
mois d'août 1891, on m'a montré du doigt une femme atteinte 



184 MOYENS d'appeler LA MORT SUR QUELQU'UN 

Si c'est vous qui avez le torl, c'est vous qui serez 
frappé. 



La personne qui a été vouée juslemenl à saint 
Yves-de-la- Vérité sèche sur pied pendant neuf 
mois. 

Elle ne rend toutefois le dernier soupir que le 
jour où celui qui l'a vouée ou fait vouer franchit le 
seuil de sa maison. 

Lasse d'être si longtemps à mourir, il arrive sou- 



d'une maladie de langueur, en me disant : « Voyez celle-là ! c'est 
un tel qui l'a vouée. Elle n'attend plus que son terme ". 

A la moindre contestation qui tourne à l'aigre, on menace en- 
core l'adversaire de l'aller vouer à saint Yves. Et la menace pro- 
duit toujours son effet. 

Les renseignements que je donne sur ce culte homicide sont de 
provenances diverses. Mais je les ai plus particulièrement recueil- 
lis à Penvénan, de la bouche de Pierre Simon et de celle de Por- 
rine Le Moal. 

On a vu plus haut d'autre part, que l'autel en pierre de 
saint Yves-de-la-Vérité avait été acheté par M™^ Ambroise Tho- 
mas et que c'est lui qu'elle a fait instaurer dans le petit oratoire 
privé attenant à sa maison de Ziliek, en Penvénan. Le bruit public 
voulait qu'elle eût également donné refuge à la statue du saint, et 
l'île Ziliek devint pendant quelque temps le but d'un pèlerinage 
suspect. Mais, d'après la version la plus récente, cette statue, à 
la suite de nombreuses vicissitudes, aurait émigré à Guingamp 
où elle aurait été acquise par M. G. de Kerguézec, député des Cô- 
tes-du-Nord. 

Sur l'histoire de la chapelle et de la légende, voir P. Hémon, 
Sainl Yves-de-la-V érilé, Annales de Bretagne, t. XXV, p. 20-46. 
Cf. Le Fureteur breton, t. IV, p. 128 ; t. V, p. 53, et aussi 
L. Jobbé-Duval, « L'adjuration à saint Yves-de-la-Vérité », A'ou- 
lelle revue historique de droit français et étranger, t. XXXIII, 
p. 550, 722, qui étudie la légende du point de vue juridique. 



MOYENS d'appeler LA MORT SUR QUELQU'UN 185 

vent qu'elle mande chez elle celui qu'elle soup- 
çonne d'être son envoûteur, afin d'être plus tôt 
délivrée. 



Pour vouer quelqu'un à saint Yves-de-la- Vérité, 
il faut : 

1° Glisser un liard dans le sabot de la personne 
dont on souhaite la mort ; 

2° Faire à jeun trois pèlerinages consécutifs à la 
maison du saint ; le lundi est le jour consacré ; 

3° Empoigner le saint par l'épaule et le secouer 
rudement en disant : « Tu es le petit saint de la 
Vérité (Zaniik-ar-WirionéJ . Je te voue un tel. Si le 
droit est pour lui, condamne-moi. Mais si le droit 
est pour moi, fais qu'il meure dans le délai rigou- 
reusement prescrit (1) » ; 

4° Déposer comme offrande aux pieds du saint 
une pièce de dix-huit deniers marquée d'une croix ; 

5° Réciter les prières habituelles, en commen- 
çant par la fin (2) ; 



â–  



(1) Voici la formule en breton : 

Te eo Zanlik ar Wirione. Me a ivestl dit heman. Mar man ar gwir 
a du gant-han, condaon ac'hanon. Mes, mar man ar givir a du gan- 
in, gra d'ez-han merwel a-berz ann lermenn rik. En Comwall, 
pour vouer quelqu'un à la mort, on récite le psaume 109 en ap- 
pliquant ses malédictions à la personne qui a tort (W. Bottrell, 
Traditions and hearlhside slories, 2'* séries, p. 229). Les Slaluls de 
Sainl-Malo, éd. de 1620, p. 486, mettent au rang des sorciers ceux 
qui p ient saint Yves pour faire mourir de maie mort ceux contre 
qui ils sont indignés (H. de Kerbeuzec). Revue des traditions po- 
pulaires, t. XXVII, p. 139. 

(2) Sur l'efficacité de la lecture à rebours, voir aussi p. 374. 



186 MOYEN d'appeler LA MORT SUR QUELQU'UN 

6° Faire trois fois le tour de l'oratoire, sans 
tourner la tête (1). 



Autrefois, il y avait dans l'oratoire de Saint- 
Yves-de-Ia-Vérité, derrière la statue du saint, une 
alêne, pareille à celles dont se servent les cordon- 
niers. 

Pour être plus sûr de se faire entendre du saint, 
on plantait cette alêne par trois fois dans le bois 
de sa statue, en disant à chaque fois : 

— Pa'z oui ar jug braz, clew ac'hanonl (Puisque 
tu es le grand juge, entends-moi). 

(Lise Bellec. — Port-Blanc.) 



A la sortie de La Roche-Derrien, sur la route de 
Langoat, il y avait jadis une chapelle de saint 
Yves, aujourd'hui détruite, où l'on vénérait éga- 
lement saint Yves-de-la-Vérité, comme on le pou- 
vait voir par la statue du saint. 

Ces statues de saint Yves-de-la-Vérité se distin- 
guaient des autres images de saint Yves en ce 
qu'elles avaient le doigt du milieu, le médius de la 
main droite, levée pour bénir, beaucoup plus long 
que les autres doigts. 

(M""* Longeard. — La Roche-Derrien.) 



(1) Cf. A. Le Braz, Au pays des pardons, p, 16-17. 



MOYENS d'appeler LA MORT SUR QUELOU'UN 187 



XXXV 

L'histoire du maréchal ferrant. 

Il était une fois un maréchal ferrant qui s'appe- 
lait Fanchi et qui avait sa forge au bourg de 
Caouennek (1). Il eu tivait de plus quelques ar- 
pents de terre attenant à sa forge, et il trouvait 
moyen de nourrir deux ou trois vaches. Il aurait 
dû être à l'aise dans ses affaires, car il travaillait 
avec courage. Malheureusement, sa î^emme était 
un puits de dépenses. L'argent que Fanchi lui re- 
mettait, il ne le revoyait plus, sans qu'il pût sa- 
voir à quoi il avait été employé. Il ne se doutait 
pas, l'excellent homme, que Marie Bénec'h, sa 
triste moitié, tandis qu'il peinait à l'enclume, pas- 
sait son temps à commérer d'auberge en auberge, 
et à payer du micamo, c'est-à-dire du café « salé 
avec de l'eau-de-vie », à toutes les Jeannettes du 
voisinage. 

Fanchi avait un apprenti, nommé Louiz, qui 
était dans sa maison depuis nombre d'années et en 
qui il avait grande confiance. 

Un soir, il dit à l'apprenti : 

— Sois de bonne heure sur pied demain matin. 
I Marie Bénec'h prétend que sa bourse est vide. Nous 



(1) Entre Pluzunet et Tonquédec. 

1« 



188 MOYENS d'appeler LA MORT SUR QUELQU'UN 

irons à la Roche-Derrien vendre la vache rousse. 
C'est la « foire du chaume » (foar-ar-zoul), nous en 
trouverons peut-être un bon prix. 

La vache rousse fut, en effet, bien vendue. Trois 
cents écus sonnants, sans compter les arrhes. 

Comme Louiz et Fanchi s'en revenaient vers 
Caouennek, l'apprenti dit au maître : 

— A votre place, je ne donnerais pas cet argent 
à Marie Bénec'h, en une seule fois. Je le ramasse- 
rais dans un tiroir et je ne m'en séparerais qu'au 
fur et à mesure des besoins du ménage. 

— C'est une heureuse idée, répondit Fanchi, qui 
n'avait jamais pensé à cela. 

Rentré chez lui, il mit les trois cents écus, rangés 
en plusieurs piles, dans une grosse armoire de 
chêne dont il fourra la clef sous son traversin. 

Mais son manège n'avait pas échappé à l'œil de 
Marie Bénec'h. Dès qu'elle entendit ronfler son 
mari que cette journée de foire avait harassé, elle 
se leva discrètement, déroba la clef, courut à l'ar- 
moire, et fit rafle de l'argent. . 

Qui fut bien attrapé le lendemain ? Ce fut Fan- 
chi, le forgeron. 

Ses soupçons se portèrent aveuglément sur son 
apprenti. 

— Louiz^ s'écria-t-il, pâle de colère, j'ai suivi 
ton conseil. Voilà ce qui m'en revient. Rends-moi 
mes trois cents écus. 

— Je ne les ai pas pris. 

— Tu nies ? Soit. Tu vas de ce pas m'accompa- 
gner à Saint- Yves-de-la-Vérité ! 



if 



MOYENS d'appeler LA MORT SUR QUELQU'UN 189 

— Je suis prêt à vous accompagner partout où 
il vous plaira. 

Ils se mirent en route. 

Quand ils furent arrivés à la porte de l'oratoire, 
le maréchal prononça les paroles consacrées. Le 
saint inclina la tête par trois fois, pour montrer 
qu'il avait compris et aussi pour déclarer qu'il 
allait faire justice. 

Fanchi regagna Caouennek, soulagé. Quant à 
Louiz, qui avait été allègre au départ, il ne le fut 
pas moins au retour. 

A l'entrée du bourg, Fanchi lui dit : 

— Tu penses bien que d'ici longtemps nous ne 
travaillerons plus ensemble. 

— A votre gré, maître, répondit Louiz. J'estime 
cependant qu'avant peu vous aurez reconnu que ce 
n'est pas moi le coupable. 

Ils se séparèrent... 

Marie Bénec'h guettait son mari du seuil de la 
forge. 

— Où as-tu été ? lui demanda-t-elle. 

— A Saint- Yves-de-la-Vérité. 

— Quoi faire ? 

— Vouer à la mort, dans un délai de douze mois, 
la personne qui m'a volé mes trois cents écus. 

— Ah ! malheureux ! malheureux ! s'écria Ma- 
rie Bénec'h, qui déjà avait au cou la couleur de la 
mort, si du moins tu m'avais prévenue ! tes trois 
cents écus n'ont pas été volés. C'est moi qui les ai 
pris, cette nuit, pendant que tu dormais. Retour- 
nons vite défaire ce que tu as fait. 



k 



190 MOYENS d'appeler LA MORT SUR QUELQU'UN 

— Il est trop tard, femme. Par trois fois le saint 
a incliné la tête. 

A partir de ce jour, Marie Bénec'h ne fit en effet 
que languir (1), et, les douze mois écoulés, elle 
mourut. 

(Conté par Marie-Hyacinthe Toulôuzan. — Port-Blanc.) 



(1) Habasque [Nolions historiques... sur le lilloral du déparlemenl 
des Côles-du-Nord, t. I, p. 285), parle des mauvais vents soufflés 
par les personnes envieuses et qui font mourir de langueur. 



MOYENS d'appeler LA MORT SUR QUELQU'UN 191 



XXXVI 



L'histoire du fusil. 



Nous avions une belle genêtaie, située au pen- 
chant de la colline, assez loin de la maison. Il ne 
manquait pas de gens pour y venir couper du ge- 
nêt sans notre permission, de sorte que mon frère 
aîné décida un soir d'y aller faire le guet, pour tâ- 
cher de pincer le voleur. Quand il fut pour partir, 
je le vis qui se dirigeait d'abord vers la chemi- 
née (1). 

— De grâce, lui dis-je, ne prends pas le fusil ! 
Mais il ne voulut pas m'écouter. 

Une heure plus tard, il rentrait, blême de colère. 

— Qu'est-ce que tu as ? 

— Il y a que, non content de nous voler notre 
genêt, on m'a enlevé mon arme. 

Et il nous raconta qu'au moment où il franchis- 
sait le talus de la genêtaie, son arme à la main, 
quelqu'un qui était caché de l'autre côté avait 
saisi le fusil par le canon, le lui avait arraché à 
l'improviste et s'était sauvé en l'emportant. 



(1) C'est au manteau de la cheminée que sont accrochées les 
armes dans les fermes bretonnes. 

16. 



192 MOYENS d'appeler LA MORT SUR QUELQU'UN 

— Et tu n'as pas pu voir qui c'était ? demanda 
mon père. 

— Si fait : j'ai bien reconnu Hervé Bideau, le 
bourrelier. 

— Oh ! bien, c'est un malin... Tu peux faire une 
croix sur le fusil, car tu ne le reverras plus. 

— Comment ça ?... Pas plus tard que demain 
matin, de gré ou de force, je l'aurai. 

— Non, car le bourrelier ira le déposer à la mai- 
rie, en disant qu'il t'a rencontré chassant avec, en 
temps prohibé. Tu attraperas un procès et une 
amende, voilà tout, et le fusil sera confisqué par 
les juges. 

— On a le droit de se défendre contre les vo- 
leurs, peut-être ! 

— Comment prouveras-tu qu'il volait ? Où sont 
tes témoins ? 

— Malédiction de Dieu ! s'écria mon frère, soit, 
je n'irai pas réclamer mon fusil, mais si, avant de- 
main soir, à pareille heure, Bideau ne me l'a pas 
rapporté, eh bien ! aussi vrai que je suis ici, je le 
fais vouer à saint Yves. 

— Ne prononce pas de telles paroles, dit mon 
père, tu ne sais pas à quoi tu t'engages. 

— Tant pis ! Je n'en démordrai pas. Il faut 
qu'on sache où est le Droit et la Vérité ! 

Nous espérions que la nuit le calmerait. Mais, 
dès le lendemain matin, il était sur pied, aussi en- 
ragé que la veille. 

— Où vas-tu ? 

— Chercher Anna Rouz. 



MOYENS d'appeler LA MORT SUR QUELQU'UN 193 

Cette Anna Rouz était une vieille pèlerine qui sa- 
vait toutes les oraisons possibles pour rendre la vie 
aux gens et aussi pour la leur ôter. Elle demeurait 
à peu de distance de chez nous, dans une espèce de 
hutte de paille et d'argile où, à toute heure de jour 
et de nuit, il y avait des gens qui l'allaient consul- 
ter. Mon frère se rendit donc chez elle et la pria, 
comme il était d'usage quand on recourait à ses 
services, de venir souper à la maison le soir même. 
Il rentra plus calme, nous annonça que la vieille 
viendrait à la tombée du crépuscule, et partit tra- 
vailler aux champs. Mais mon père, lui, restait 
tourmenté : 

— Si cependant Youen — Youen était le nom 
de mon frère — si cependant Youen n'avait pas le 
bon droit pour lui !... ne cessait-il de répéter. 

A la fin, ne tenant plus en place, il se résolut à 
profiter de l'absence de mon frère, pour tâcher 
d'obtenir que le bourrelier restituât le fusil, de lui- 
même. Et il alla le trouver au bourg. 

— Écoute, lui dit-il; Youen est décidé de pous- 
ser l'affaire. Si tu ne lui fais pas réparation, il char- 
gera saint Yves-de-la- Vérité de prononcer la sen- 
tence (1). 

— Je me moque de saint Yves, de ton fils et de 

I toi-même, répondit l'insolent bourrelier. 
(1) Presque jusqu'à nos jours, en Galles, le fermier à qui un 
objet de valeur avait été dérobé consultait un sorcier et « vouait » 
le coupable présumé; invariablement, l'objet volé faisait retour à 
çon possesseur dans le délai fixé. (E. Owen, Welsh folklore, p. 217). 



194 MOYENS d'appeler LA MORT SUR QUELQU'UN 

— S'il t'arrive malheur, il ne faudra donc t'en 
prendre qu'à toi, repartit mon père. 

Et il s'en revint me conter comment avait été 
accueillie sa démarche. 

— N'en parle pas à ton frère, me dit-il. Il n'y a 
plus qu'à laisser les choses s'accomplir. 

Sur la fin du jour, comme nos gens arrivaient du 
travail, nous vîmes paraître Anna Rouz. Elle avait 
revêtu ses effets du dimanche et mis ses chaus- 
sures de route qui étaient de gros souliers d'homme. 
Elle prit place à table avec nous et, le repas ter- 
miné, attendit que les domestiques eussent quitté 
la cuisine avant de nous entretenir de l'objet pour 
lequel mon frère l'avait mandée. 

— Alors, dit-elle, en s'adressant à mon père, 
vous êtes consentant, Zacharie Prigent, que je 
fasse de la part de votre fils le voyage de Saint- 
Yves-de-Vérité ? 

— Oui, répondit mon père en baissant la tête. 

— Et vous, Youen Prigent, reprit-elle en se 
tournant vers mon frère, vous êtes toujours dans 
la ferme intention de courir la chance ? 

— Plus que jamais ! déclara-t-il d'une voix forte. 
Il faut que saint Yves prononce entre l'autre et moi. 

— Dites donc après moi comme voici : 

Olro sont Erwan ar Wirionè 

A oar dcus an cil hag eguilè, 

Lakel ar givir élec'h ma man, 

Hag an torl gant an hini man ganlhan (1). 



(1) Voir ci-dessus une autre formule, p. 85. 



MOYENS d'appeler LA MORT SUR QUELQU'UN 195 

Monseigneur saint Yves-de-la- Vérité — qui sa- 
vez le pour et le contre — mettez le droit où il doit 
être — et le tort avec celui qui l'a. 

Mon père et moi, nous n'avions plus dans les 
veines une goutte de sang qui ne fût g'acée ; mais 
mon frère répéta, sans trembler, l'oraison que ve- 
nait de réciter la vieille. 

— C'est bien, fit-elle. Maintenant, il faut que 
vous me procuriez deux choses : d'abord, une 
pièce de dix-huit deniers, ensuite une poignée de 
clous non comptés. 

En ce temps-là, il était rare que l'on ne gardât 
point dans les maisons toutes sortes de monnaies 
anciennes qui n'avaient plus cours, mais qui, di- 
sait-on, portaient bonheur. Mon père alla donc à 
son armoire, prit une petite boîte pleine de sous 
d'autrefois, et y choisit pour Anna Rouz la pièce 
qu'elle demandait ; puis, descendant au bas bout 
du logis, il puisa, les yeux fermés, une poignée de 
clous dans le tiroir d'un bahut où l'on conservait 
pêle-mêle les menues ferrailles. 

— Voilà ! dit-il en tendant le tout à la 
« voueuse ». 

Elle mouilla son doigt de salive et traça une 
croix sur le liard (1), avant de le glisser dans son 
corsage ; quant à la poignée de clous, elle la fit dis- 
paraître dans une des poches de son tablier. 

— Sans être trop curieux, interrogea mon père, 



(1) On dit indifféremment liard ou pièce de dix-huit deniers. 



196 MOYENS d'appeler LA MORT SUR QUELQU'UN 

peut-on savoir, Anna, comment vous opérerez ? 
— Je n'ai rien à vous cacher, répondit-elle, puis- 
que c'est pour vous que je vais travailler. Demain 
matin, dès le chant du coq, après avoir veillé toute 
cette nuit, tout habillée, je me rends d'abord à l'é- 
ghse de la paroisse où je fais une courte prière, 
puis je fais une station devant le seuil de Hervé 
Bideau, votre adversaire, où je me signe trois fois 
de la main gauche ; après cela seulement je me mets 
en route, en ayant bien soin de ne parler à per- 
sonne, même pour répondre à un salut, tant que 
je n'ai pas perdu de vue notre clocher. Sur le tra- 
jet, il faut que je m'arrête à trois carrefours et que 
je refasse chaque fois trois signes de croix, tou- 
jours de la main gauche. Parvenue à Tréguier, 
j'attends le coucher du soleil avant de passer sur 
l'autre rive, là où est bâtie la chapelle. Si les alen- 
tours sont déserts, je m'approche de la lucarne 
sans vitres qui est dans le pignon et, détournant 
la tête, je lance la poignée de clous à l'intérieur. Je 
fais ensuite trois fois le tour de la maison du saint, 
en marchant en sens inverse du soleil, comme cela 
se pratique pour les morts (1), et en récitant trois 
De profundis pour la délivrance des âmes abandon- 
nées. Alors j'entre, je dépose le liard sur l'autel 
aux pieds du saint, et je dis : « Tu sais pourquoi et 
pour qui je viens ; tu es payé : fais justice ». Voilà, 



(1) En Irlande, dans un cimetière, on a l'habitude de marcher, 
autant que possible, avec le soleil, la main di-oite vers le centre 
du cercle (Haddon, A balch of Irish folklore, Folklore, t. IV, 
p. 358). ^ 



MOYENS d'appeler LA MORT SUR QUELQU'UN 197 

Zacharie Prigent : vous êtes maintenant aussi sa- 
vant que moi. 

— Oui, murmura mon père, mais tout de même 
c'est une chose terrible. 

— S'il vous venait du regret, soit à l'un, soit à 
l'autre, au cours de cette nuit, réfléchissez, vous 
serez à temps, jusqu'à l'heure où chantera le coq, 
pour vous dédire. 

Là-dessus, Anna Rouz nous souhaita le bonsoir 
et s'en retourna chez elle. Mon frère aussi s'ache- 
mina vers l'écurie, où il couchait ; moi-même je 
gagnai le lit, et mon père resta seul, à songer, de- ' 
vant la cendre chaude, à la lueur du golo lutic (de 
la chandelle de résine). Il était tout triste. Comme 
je n'arrivais pas à m'endormir, je pus, à travers 
les volets de mon lit clos, voir qu'il avait le front 
dans ses mains et qu'il pleurait. J'aurais voulu le 
consoler, mais je n'étais pas moins navrée que lui, 
et je ne trouvais rien à lui dire. Tout à coup, il me 
sembla qu'on marchait dans le fumier de la cour. 
Alors, je hélai : 

— Père ! 

— Quoi, ma fille ? 

— Il y a quelqu'un là, dehors. 

Il se leva, vint ôter la barre qui fermait la porte, 
ouvrit le battant et demanda : 

— Est-ce toi, Youen ? 

Non, répondit une voix, c'est moi, Hervé Bi- 
deau, le bourrelier... Je vous ai mal reçu ce matin, 
en quoi j'ai eu tort : je viens faire la paix et rendre 
le fusil. 



I 



198 MOYENS d'appeler LA MORT SUR QUELQU'UN 

— Entre, dit mon père. 

Je respirai, comme si l'on m'eût enlevé de des- 
sus la poitrine un poids de cinq cents livres. Mon 
père alla chercher un pichet de cidre et les deux 
hommes burent ensemble à la santé l'un de l'autre, 
en amis. Quand Bideau fut pour prendre congé, 
mon père lui dit : 

— Attends : je vais avec toi : il faut que je passe 
chez Anna Rouz, 

Et il emporta deux écus pour payer la vieille, 
car on lui devait le prix de ce genre de pèlerinages, 
même quand on les décommandait. 

(Conté par Marie-Anne Prigent. — Pédernec, 1894.) 



MOYENS d'appeler LA MORT SUR QUELQU'UN 199 



XXXVII 

La revanche des pèlerins. 

J'habitais alors Trédarzec, d'où je suis natif et 
où j'exerçais le métier de tailleur. Un soir d'été, 
comme je cousais, les jambes en croix sur la table, 
près de la fenêtre ouverte, je vis déboucher par la 
route de Pleudaniel deux voyageurs, un homme 
et une femme, qui venaient évidemment de loin, 
car ils portaient la fatigue sur leur figure, et leurs 
souliers étaient couverts d'une épaisse poussière. 
En m'apercevant, ils s'arrêtèrent, et l'homme s'ap- 
procha pour me demander : 

— Pourriez-vous, s'il vous plaît, parrain, me 
dire si c'est bien par ici le chemin qui mène à Saint- 
Yves-de-la- Vérité ? 

— Oui, répondis-je. Mais si c'est le saint que 
vous allez voir, je vous avertis que vous ne le trou- 
verez pas à la maison. 

L'étranger crut que je plaisantais : 

— Les tailleurs aiment partout à farcer, obser- 
va- t-il. 

— Je parle, au contraire, très sérieusement, 
compère, et avec le désir de vous épargner, à vous 

17 



200 MQYENS d'appeler LA MORT SUR QUELQU'UN 

et à votre femme qui semble si lasse, une cam- 
pagne inutile. 

En entendant cela, ils vinrent tous deux s'ap- 
puyer sur le rebord extérieur de la fenêtre, et je 
leur expliquai comme quoi, depuis l'année précé- 
dente, le recteur de la paroisse, M. Kerleau, soi- 
disant pour faire cesser un scandale, avait obtenu 
de la propriétaire, M^^^ Bécot, de Paimpol, l'auto- 
risation d'enlever le saint et se proposait même de 
faire démolir l'oratoire. 

— Alors, murmura la femme d'un ton navré, le 
recteur de Trédarzec ne veut donc pas qu'il de- 
meure une justice en ce monde pour les pauvres 
gens ! 

— Vous savez, dis-je, il n'est pas du pays : il 
nous est venu de l'autre côté de la rivière (1) : c'est 
un Goëloard, et, là-bas, ils n'ont pas l'esprit fa- 
çonné comme le nôtre. 

L'homme réfléchit un instant : 

— Il n'a tout de même pas brûlé le saint pour se 
chauffer les pieds ? questionna- t-il. 

— Non. Il l'a mis à la retraite dans son grenier. 
C'est du moins ce que l'on prétend, mais il ne fe- 
rait pas bon y aller voir. 

— Pourquoi ? 

— Parce que M. Kerleau n'a pas 1 humeur pa- 
tiente, qu'il est bâti comme un Hercule et que, 



(1) Le Trieux, qui sépare le Trégor du Goëlo et constitue aux 
yeux des populations riveraines une ligne de démarcation ethno- 
graphique. 



I 

I 



MOYENS d'appeler LA MORT SUR QUELQU'UN 201 

quand les mains lui démangent, il administre aussi 
facilement un coup de poing qu'une bénédiction. 

— Ma ! (soit !), fit l'homme, il en sera ce qui 
sera. Merci, en tout cas, de vos bons avis. 

Et ils s'éloignèrent, la tête basse, l'air plus ha- 
rassé que jamais, dans la direction du cimetière. 
Je les suivis des yeux. Arrivés parmi les tombes, 
ils s'assirent côte à côte sur l'une d'elles et paru- 
rent se consulter, l'espace environ d'un quart 
d'heure, tout en se reposant. Au bout de ce temps, 
ils se levèrent et tournèrent l'église comme pour 
gagner le presbytère. Je ne sus pas autre chose de 
leurs déportements, ce jour-là. 

Mais, le lendemain matin, une nouvelle surpre- 
nante courait le bourg : le recteur, si robuste, si 
resplendissant de santé, la veille, avait les jambes 
à moitié paralysées. Ce n'était qu'en traînant les 
pieds qu'il avait pu monter à l'autel pour dire sa 
messe. En une nuit, Kerleau « le puissant », comme 
on l'appelait, était devenu presque aussi faible 
qu'un enfant qui risque ses premiers pas sans li- 
sières. Voici, d'après les racontars, ce qui s'était 
passé. L'inconnu et sa femme s'étaient présentés 
au presbytère et étaient entrés en pourparlers avec 
la servante, lui offrant une jolie somme d'argent 
si elle consentait à les conduire au grenier, devant 
la statue du saint. 

— Pensez que nous avons marché dix-huit lieues 
pour implorer son intercession ! suppliait la femme. 

La servante allait peut-être céder, quand le rec- 
teur qui, de sa chambre, avait probablement vu 



202 MOYENS d'appeler la mort sur quelqu'un 

les deux étrangers sonner au presbytère, fit brus- 
quement irruption dans la cuisine : 

— Qu'est-ce que c'est ? Qu'est-ce que vous cher- 
chez ? 

— Saint Yves, Monsieur le recteur. 

— Allez donc le trouver où il habite : à l'église. 
Il est assez facile à reconnaître sur l'autel du bas- 
côté, à droite du chœur. 

f — Oui, mais ce n'est pas à celui-là que nous 
avons affaire, 

— Ah ! je comprends ! Vous êtes encore, vous, 
de ces païens qui déshonorent la religion en la fai- 
sant servir à des pratiques de sorcellerie ! Eh bien ! 
je ne veux pas de ça, moi ! Hors d'ici ! 

Avant que l'homme eût pu articuler une protes- 
tation, il l'avait saisi au collet et jeté à la porte. 
Puis, comme la femme ne suivait pas assez vite 
son mari, à son gré, il s'oublia jusqu'à lever le pied 
à la hauteur de ses reins pour l'envoyer plus vite 
le rejoindre dans la cour. Elle, alors, pâle d'indi- 
gnation, se retourna vers le prêtre qui les chassait 
et, désignant le grenier au-dessus de sa tête : 

— Mauvais ministre de Dieu, de par celui que tu 
retiens prisonnier là-haut, parmi les fagots, les 
toiles d'araignées, les vieilles poussières et les rats, 
pour l'empêcher de frapper les forts et de venger 
les faibles, je t'annonce que, le geste que tu viens 
de faire si mal à propos, tu ne le recommenceras 
plus de ta vie. 

Elle n'avait pas fini de parler que le sang se gla- 
çait à demi dans les deux jambes du recteur. Et 



MOYENS d'appeler LA MORT SUR QUELQU'UN 203 

jamais plus il ne devait en recouvrer le complet 
usage (1). 

Maintenant, est-ce bien ainsi que se passèrent 
les choses ? Je n'étais pas sur place et ne puis 
vous rapporter que ce que j'ai ouï dire. Par contre, 
ce que je vais vous confier à présent, je suis à même 
de vous le certifier aussi exact que si j'en avais été 
le témoin, puisque c'est à mon propre fils, Urbain 
Morvan, qu'arriva l'histoire. 

Mais, d'abord, sachez que nous avons toujours 
eu, dans la famille, de belles voix, de vraies voix 
de sacristains. Celle d'Urbain, quoique pas encore 
complètement formée, car il n'avait que seize ans 
à l'époque, lui avait valu l'emploi de premier aco- 
lyte dans le chœur. Il s'en acquittait si bien et s'é- 
tait mis, par ailleurs, tellement au courant de tout 
le traintrain de l'église que, le sacristain de Tré- 
darzec ayant été appelé, sur les entrefaites, à la 



(i) D'après une autre version recueillie à Trédarzec, en 1920, 
de la bouche de Marguerite Quellec, M. Kerleau se trouvait, un 
jour, seul dans l'église quand il fut abordé par une pauvresse, 
étrangère à la paroisse, mais que l'on y voyait souvent passer à 
petits pas menus, parce qu'elle était impotente, et que l'on 
désignait sous le nom de Mari Goz (Marie la vieille). Elle venait 
demander la permission de rendre visite à saint Yves-de-la- 
Vérité dans le grenier du presbytère. Le recteur lui répondit 
avec rudesse : 

— Oui-dà I vous êtes encore à mijoter quelque sorcellerie, 
vieille traîne-la-patte (coz ruzérez coz) 1 

— Oh ! repartit-elle, blessée, vous la traînerez aussi, Mon- 
sieur le recteur (c'hwi ruzo iè, olro Person). 

Et, à dater de ce jour, en effet, M. Kerleau ne marcha plus 
que très péniblement, en s'appuyanl sur deux cannes. 



204 MOYENS d'appeler la mort sur quelqu'un 

caserne de Guingamp pour sa période de vingt- 
huit jours, on n'hésita pas à lui demander de le 
suppléer pendant son absence. 

Il y avait près de deux semaines déjà qu'il avait 
pris ses nouvelles fonctions. Et donc, ce matin-là, 
qui était le second dimanche de septembre, si je 
ne me trompe, il s'était rendu, dès la fine pointe 
de l'aube, à l'église, pour tout préparer en vue des 
offices. Après avoir rempli les burettes saintes et 
sorti des tiroirs de la sacristie les ornements sacer- 
dotaux, il se disposait à ouvrir les portes, avant 
la venue des fidèles, en commençant, selon l'habi- 
tude, par celle qui donne du côté du presbytère et 
sert uniquement à ces messieurs prêtres. Or, il 
n'eut pas plus tôt tourné la clef dans la serrure que 
le loquet fut violemment soulevé du dehors et qu'à 
la grande stupéfaction de mon fils, qui n'eut que 
juste le temps de s'écarter pour n'être pas bousculé 
par eux, trois individus étrangers à la paroisse 
s'engouffrèrent en coup de vent dans la nef. Le trio 
comprenait deux hommes, dont un penchant sur 
l'âge, et une femme, elle-même assez vieille, qui 
boitait. Tous avaient des mines si farouches qu'Ur- 
bain, vaguement effrayé, se réfugia dans le chœur 
et, pour se donner une contenance, se mit, quoique 
ce ne fût pas encore l'heure, à allumer les cierges 
au maître-autel. 

Les trois intrus, cependant, s'étaient également 
avancés vers la balustrade. Ils se tenaient là en 
groupe, causant entre eux, à voix basse, avec ani- 
mation. La femme surtout paraissait excitée. A un 



MOYENS d'appeler L\ MORT SL-R OUELOU'UN 205 

certain moment, mon fils put l'entendre qui ré- 
pétait : 

— Si ! Si ! Il faut le vouer ! Il faut le vouer ! 
Comme Urbain finissait d'allumer le dernier 

cierge, l'homme d'âge l'interpella : 

— Mabih ! (1) voulez-vous me faire le plaisir 
d'allumer aussi des chandelles pour nous devant 
saint Yves ? 

— Si cela peut vous être agréable, je ne demande 
pas mieux, répondit Urbain, en descendant les 
marches du maître-autel. 

Celui qui avait parlé tira de sa poche une bougie 
et, avec son couteau, la découpa en trois morceaux 
de longueur pareille, puis, après en avoir effilé les 
mèches, les tendit à Urbain qui les alluma. 

— Ayez la bonté, dit l'homme, de les placer en 
demi-cercle aux pieds du saint. 

Urbain fit ce qu'il désirait et ne s'occupa plus 
des trois étranges pèlerins, lesquels, de leur côté, 
s'absorbèrent dans leurs dévotions, les yeux fixés 
sur les petites flammes qui montaient des trois 
bouts de chandelle. Derrière eux, les gens de la 
messe basse vinrent s'agenouiller un à un. L'église 
s'emplit peu à peu, puis se vida, l'office terminé, 
pour se remplir de nouveau, quand Urbain eut 
achevé de sonner les trois coups de la grand'messe. 
Celle-ci. c'était toujours M. Kerleau qui la célé- 
brait. D'ordinaire, à cause de la peine qu'il avait 
à marcher, depuis l'événement que je vous ai dit, 



(1) Diminutif de mab, fils. 



i 



206 MOYENS d'appeler la mort sur quelqu'un 

il arrivait bien avant le second son. Mais, cette 
fois, il y avait près de dix minutes que le troisième 
avait retenti, et le recteur ne se montrait pas. In- 
quiet, mon fils traversa la foule des fidèles assem- 
blés, pour aller avertir- le vicaire qui expédiait 
quelques pénitentes au confessionnal. 

— Courez au presbytère, lui commanda le prê- 
tre, et revenez tout de suite me rendre compte de 
ce que vous aurez appris. 

L'instant d'après, Urbain était de retour, tout 
effaré : 

— Vite ! Vite! M. le recteur agonise, et la bonne, 
seule avec lui, est à moitié folle d'épouvante. 

Le vicaire de se précipiter vers la sacristie pour 
y cueillir le sac noir contenant les saintes huiles. 

Vous pensez quel brouhaha dans l'église ! Tout 
le monde s'était levé, à l'exception des trois pèle- 
rins mystérieux qui, depuis le matin, étaient res- 
tés immobiles sur leurs chaises, comme perdus 
dans leur oraison. Quand ils se levèrent à leur tour, 
Urbain, passant près d'eux, remarqua que le der- 
nier des bouts de bougie venait de s'éteindre, et il 
entendit derrière lui la femme murmurer : 

— C'est fait. Nous avons eu notre revanche. 
A ce moment même, il recevait de la part du 

vicaire l'ordre de tinter les grands glas pour an- 
noncer à la paroisse que le recteur était mort. 
Et voilà. 

(Conté par Jean Morvan. — Penvénan, 1912). 



MOYENS d'appeler LA MORT SUR QUELQU'UN 207 



XXXVIII 
Le bateau-sorcier. 

A l'île de Sein, comme la propriété est infiniment 
morcelée, les conflits d'intérêts sont fréquents et 
engendrent parfois des rancunes inexpiables. Les 
femmes surtout sont acharnées à la vengeance. 
Trop faibles pour s'attaquer ouvertement à un 
ennemi, lorsque celui-ci est un homme, elles s'ar- 
rangent pour le vouer à la mer, c'est-à-dire à la 
mort. 

Voici comment elles procèdent. 

Il y a dans l'île un certain nombre de veuves ré- 
putées pour avoir reçu en naissant le don de vouer. 
On ne les nomme pas tout haut, mais on les con- 
naît. Elles ont, dit-on, commerce avec les mauvais 
Esprits des eaux qui les admettent, la nuit, aux 
« sabbats de la mer ». Elles se servent, pour se ren- 
dre à ces sabbats, d'une embarcation de forme 
toute spéciale. Vous avez vu nos îliennes ramasser 
du goémon dans le galet. Elles l'empilent dans des 
mannes d'osier, à fond rentrant comme un cul de 
bouteille, et, pour fixer la charge, y plantent une 
courte baguette appelée bâ bédina (bâton à goé- 
monner). Eh bien ! c'est dans une manne d'osier 
de ce genre que les Vieilles du Sabbat (Groac'hed 

17. 



208 MOYENS d'appeler la mort sur quelqu'un 

ar Sabbad) vont faire leurs tournées de nuit. Bag^ 
5orccrés (bateau-sorcier) est le nom par lequel on 
désigne cette sorte d'embarcation. Les vieilles n'y 
peuvent trouver place qu'à la condition de s'ac- 
croupir sur leurs talons, et c'est en cet équipage 
qu'elles gagnent le large, munies seulement du bâ 
bédina en guise d'aviron et de gouvernail. Il n'est 
pas rare que des pêcheurs les rencontrent, mais ils 
se donnent garde de s'en vanter, sachant bien que 
la plus légère indiscrétion leur serait fatale. 

Et donc, lorsqu'on a quelqu'un dont on souhaite 
la mort, on s'abouche avec une de ces veuves. En 
général, ce n'est point à son logis qu'on se rend. 
On s'arrange pour se trouver sur son passage et on 
lui dit, de l'air le plus naturel : 

— Moereb (tante), j'aurais besoin de vous. 

Si elle est disposée à écouter votre requête, elle 
vous fixe un endroit désert où l'attendre, après le 
coucher du soleil. C'est le plus souvent derrière 
l'énorme masse de rocher dite An Iliz (l'église), à 
mi-chemin du bourg et du phare. 

Là, vous lui livrez le nom de l'homme que vous 
désirez voir périr. Elle vous demande : 

— Combien de temps lui accordes-tu pour se 
repentir du tort qu'il t'a fait et le réparer ? 

On donne un terme quelconque : une semaine, 
quinze jours, un mois. Plus le délai qu'on indique 
est rapproché, plus la « voueuse» se fait payer cher. 

L'afïaire une fois conclue, vous pouvez retourner 
chez vous tranquille. Votre ennemi périra au jour 
marqué. 



MOYENS d'appeler LA MORT SUR'qUELQU'uN 209 

Pour chaque individu qu'elle voue, il faut que la 
vieille accomplisse trois voyages, assiste à trois 
sabbats et remette, chaque fois, aux démons du 
vent et de la mer (1) un objet ayant appartenu à 
l'homme qu'il s'agit de faire disparaître. 

On cite nombre d'îliens qui ont disparu par l'ef- 
fet de ces pratiques. J'ai, par exemple, entendu 
raconter ceci : Deux frères s'étaient mortellement 
brouillés, à propos de succession et de partage. Un 
matin qu'ils prenaient la mer — et naturellement 
pas sur le même bateau — leurs femmes vinrent, 
selon l'usage de l'île, surveiller de la pointe du môle 
leur embarquement, de peur qu'ils ne restassent 
à se soûler dans quelque auberge. Or, comme elles 
étaient là, se défiant du regard, une d'elles dit à 
l'autre : 

— Va donc plutôt voir chez toi si la couturière 
a fmi de tailler ta coiffe de veuve. 

Et le mari, en effet, ne rentra jamais. Il avait dû 
sombrer à l'endroit même où il avait été voué. 

(Conté par Cheffa, matrone à l'Ile de Sein, 1898.) 

(1) Cf. Les prêtresses de l'île de Sein { Pompe nius Mêla III, 
6, 48) qui peuvent soulever des tempêtes. 



CHAPITRE VI 
Le départ de Tâme. 



Dès la mort, l'âme comparaît au tribunal de 
Dieu pour y subir le jugement particulier (1). Mais, 
sitôt le jugement rendu, elle retourne sur le corps 
(non dedans), et elle reste là pendant toute la du- 
rée de l'enterrement, jusqu'après l'inhumation. 
En général, il n'est donné de la voir qu'au prêtre 
qui célèbre les funérailles. M. Dollo, lui, la voyait 
toujours et savait même en quel lieu d'alentour 
elle devait se rendre ensuite pour y accomplir sa 
pénitence. 



Ce M. Dollo, recteur de Saint-Michel-en-Grève, 
fut un des prêtres les mieux renseignés sur tout ce 
qui touche à VAnaon (2). Il savait en quelles direc- 



(1) Ce jugement aurait lieu trois jours après la mort (I. Paquet. 
Bévue des traditions populaires, t. XV, p. 617). 

(2) Voir ch. xiii. 



212 LE DÉPART DE l'aME 

lions s'étaient dispersées les âmes de tous les morts 
qu'il avait enterrés, sauf deux. 



Outre les prêtres, peuvent encore voir la sépa- 
ration de l'âme d'avec le corps (1) les personnes 
qui en ont reçu le don spécial ou à qui, pour une 
raison ou pour une autre, le myslère a été révélé. 



(1) Dans le pays de Galles, on croit que pendant les rêves l'âme 
est séparée du corps. Un jour qu'un moissonneur s'était endormi 
dans un champ, on vit sortir de sa bouche un petit homme noir 
qui, après avoir fait le tour du champ et avoir été jusqu'auprès 
d'un cours d'eau, revint et rentra dans la bouche du moisson- 
neur. Celui-ci ne tarda pas à s'éveiller et raconta qu'il avait rêvé 
qu'il s'était promené autour du champ et était allé jusqu'à la 
rivière. — Aussi est-il dangereux d'éveiller un homme qui rêve 
(c'est-à-dire dont l'âme se promène), car cet homme mourrait ou 
deviendrait fou. Souvent, l'âme prend la forme d'un lézard noir 
(Rhys, Celtic folklore, p. 602-603, 606). Dans l'épopée irlandaise, 
on trouve aussi l'idée qu'il ne faut pas remuer un homme qui a un 
songe (H. d'Arbois de Jubainville, VépQpce celtique en Irlande, 
p. 179, 1. 12). En Ecosse, on raconte que l'âme d'un homme en- 
dormi et rêvant peut sortir de son corps sous forme d'abeille (G. 
Henderson, Survivais in belief among Ihe Cclls, p. 83-85). 



LE DÉPART DE l'aME 213 



XXXIX 



La fenêtre ouverte. 



J'étais allée, un soir, veiller un de mes parents, 
de Trélévern, qui était à l'article de la mort. C'é- 
tait un pêcheur, du nom de Jean Guilcher, qui 
avait été dans son beau temps un des plus robustes 
gars du pays. Même usé par la misère et par les 
années, il gardait encore une vigueur peu com- 
mune. On le vit bien à cette occasion. Pendant 
deux jours, il agonisa : son corps ne consentait pas 
à se séparer de son âme. 

A tout moment, on disait autour de son lit : 

— C'est pour cette fois ! 

Et l'on croyait entendre expirer son souffle. 
Mais, l'instant d'après, il rouvrait les yeux, regar- 
dait les gens qui le veillaient et faisait signe qu'on 
lui donnât à boire. 

Quand j'arrivai, il était au plus bas. Pourtant il 
me reconnut. Je m'assis à son chevet et me mis à 
réciter, avec les autres personnes présentes, les 
prières des agonisants. Tout à coup je sentis qu'on 
me touchait le coude. C'était lui, le vieux Guilcher, 
qui voulait attirer mon attention. Je me penchai 
au-dessus de son visage : 



214 LE DÉPART DE l'aME 



— Vous avez quelque chose à me dire ? deman- 
dai-je. 

Il fit un grand effort et, d'une voix faible, faible 
me murmura dans l'oreille : 

— On a oublié d'ouvrir la fenêtre : mon âme ne 
peut pas s'en aller (1). 

Il n'y avait qu'une seule fenêtre dans la pièce : 
je courus à elle, et, poussant l'espagnolette, je l'ou- 
vris toute grande. En revenant prendre ma place 
auprès du moribond, je sentis comme une haleine 
embaumée, quoiqu'il n'y eût pas une seule fleur(2) 
dans la maison, puisqu'on était au cœur de l'hiver, 
en décembre. 

Quand je fus pour me rasseoir sur ma chaise, je 
vis que Guilcher avait les yeux fixes et les lèvres 
écartées : en ce court intervalle, il avait rendu 
l'âme. 

(Conté par Françoise Bideau. — Trévou-Tréguignec.) 



Lorsqu'un mourant trépasse les yeux ouverts, 
c'est que l'Ankou n'a pas fini sa besogne dans la 



(1) En Galles, quand une personne meurt, on ouvre les fenêtres 
(Rhys, Celtic folklore, p. 601). En Ecosse, on ouvre les portes 
et les fenêtres au moment de la mort (W. Gregor, Noies on Ihe 
folklore of Ihe North-East of Scolland, p. 206 ; J.-G. Frazer, Death 
and burial cusloms, Scolland, The Folklore Journal, t. III, p. 282). 
Dans un conte rapporté par Luzel {Légendes chrétiennes de la 
Basse-Bretagne, t. II, p. 140), c'est par la fenêtre que sort un mort 
appelé par le diable Cf. ci-dessus, p. 127. 

(2) Voir ci-après, p. 274. - 



LE DÉPART DE l'aME 215 

maison, et il faut s'attendre à le voir revenir à bref 
délai pour quelque autre des membres de la fa- 
mille (1). 



(1) « A Ploucdern, si l'œil gauche d'un mort ne se ferme pas, 
un de ses plus proches parents est menacé sous peu de cesser 
d'être » (Cambry, Voyage dans le Finistère, t. II, p. 169. Cf. Ve- 
rusmor, Voyage en Basse-Bretagne, p. 341). En Ecosse, si les pau- 
pières ne sont pas closes, on^met dessus un penny (W. Gregor, 
\otes on the folklore of Ihe Ncrth-East of Scotland, p. 207). 

En Irlande et en Ecosse, c'est la non-rigidité du cadavre qui 
est un présage de mort ; si un corps ne devient pas raide après la 
mort, c'est qu'il y aura dans la maison, immédiatement, une 
autre mort (G. -H. Kinahan, I\'oles on Irish folklore ; The Folklore 
record, t. IV, p. 106. W. Gregor, Noies on Ihe folklore of ihe iVor//i- 
East of Scotland, p. 210). 



216 LE DÉPART DE l'aME 



XL 
L'âxne vue sous la forme d'une souris blanche. 

Quoique Ludo Garel ne fût que domestique, ce 
n'était pas le premier venu. Il avait sans cesse l'es- 
prit occupé d'une foule de choses auxquelles ne 
pense généralement pas le vulgaire. Ses conti- 
nuelles méditations l'avaient mené très loin. Il 
avouait lui-même qu'il possédait à peu près à fond 
tout ce qu'il" est donné à un homme de connaître. 

— Toutefois, ajoutait-il, il y a encore un point 
qui m'embarrasse et sur lequel je n'ai aucune lu- 
mière : c'est la séparation de l'âme d'avec le corpp. 
Quand j'aurai éclairci ce point, il ne me restera 
plus rien à apprendre. 

Son maître, un des derniers survivants de la no- 
ble maison du Quinquiz, avait en lui grande con- 
fiance, le sachant homme d'honneur et de bon con- 
seil. 

Un beau jour, il le manda à son cabinet. 

— Mon pauvre Ludo, lui dit-il, je ne suis pas du 
tout à mon aise aujourd'hui. Je couve, je crois, 
quelque mauvaise maladie, et j'ai le pressentiment 
que je n'en réchapperai pas. Si encore mes affaires 
étaient en règle !... Ce maudit procès que j'ai à 
Rennes me donne bien du tourment. Voici près de 



ï 



LE DÉPART DE l'aME 217 

deux ans qu'il traîne. Si du moins je le voyais se 
terminer à mon avantage, avant de mourir, je 
m'en irais le cœur plus léger. Je te tiens pour un 
garçon avisé, Ludo Garel. D'autre part — tu me 
l'as assez prouvé — il n'est pas de service que tu 
ne sois prêt à me rendre. Je te demande celui-ci, 
qui sera probablement le dernier. Demain matin, 
à la prime aube, tu te mettras en route pour Ren- 
nes. Tu feras visite à chacun des juges, et tu leur 
demanderas de se prononcer au plus vite ou pour 
ou contre moi. Tu as la langue bien pendue ; je 
compte que tu trouveras moyen de les disposer en 
ma faveur. Quant à moi, je vais me mettre au lit. 
Plaise à Dieu de ne me rappeler de ce monde que 
lorsque tu seras de retour ! 

Ludo, avant de prendre congé, s'efforça de rele- 
ver les esprits abattus de son maître. 

— Ne vous occupez que de vous remettre sur 
pied. Monsieur le Comte. Vous n'êtes pas encore 
mûr pour l'Ankou. Tâchez que je vous retrouve 
bien portant. Je me charge du reste, sur ma foi ! 

Il passa toute l'après-midi à faire ses préparatifs 
de voyage et à ruminer dans sa cervelle les dis- 
cours qu'il tiendrait aux juges. 

A la trouble-nuit (1), il se coucha, afin d'être 
réveillé de meilleure heure. Il dormit mal. Mille 
idées, mille propos incohérents lui galopaient dans 
la tête. 



I 



(1) Ann Iroubl-noz, le crépuscule, ou mieux, l'heure d'entre chien 
loup, comme disaient nos pères. 



218 LE DÉPART DE l'aME 



Soudain, il lui sembla entendre le chant du coq. 

— Ho ! Ho ! se dit-il, voici la prime aube. Il est 
temps de déguerpir. 

Et Ludo Garel se mit en route. 

On était au cœur de l'hiver. A peine s'il voyait 
clair pour marcher. Après une heure, une heure et 
demie de marche, il se trouva au pied d'un mur qui 
lui barrait le chemin. Il se mit à le longer, et arriva 
devant un escalier de pierre dont il gravit les de- 
grés. C'était l'échalier d'un cimetière. 

— Hum ! pensa Ludo, en se voyant entouré de 
tombes et de croix, heureusement que la mauvaise 
heure doit être passée depuis longtemps. 

Il n'avait pas fini de se parler de la sorte, qu'il 
vit une ombre se lever de terre et se diriger sur lui 
par une des allées latérales. Quand l'ombre fut 
toute proche, Ludo s'aperçut qu'il avait affaire en 
elle à un jeune homme de figure distinguée, vêtu 
d'étoffe noire et fine. 

Il bonjoura le jeune homme. 

— Bonjour, répondit celui-ci. Vous êtes de bonne 
heure en voyage. 

— Je ne sais pas au juste quelle heure il peut 
être, mais le coq chantait quand j'ai quitté la mai- 
son. 

— Oui, le coq blanc (1) ! repartit le jeune 
homme. Quel chemin faites-vous ? 



(1) Les coqs blancs et les coqs gris, me dit ma conteuse, passent 
pour des écervelés, des volatiles sans jugeotte. Ils ne savent pas 
distinguer quand point le vrai jour et chantent hors de propos. 
Aussi ne doit-on pas se fier à leur chant. 



LE DÉPART DE l'aME 219 

— Je vais du côté de Rennes. 

— Moi aussi. Si vous voulez bien, nous ferons 
un bout de route ensemble. 

— Je ne demande pas mieux. 

La mine et le ton du jeune homme inspiraient la 
confiance. Ludo Garel, un peu inquiet d'abord, 
fut bientôt enchanté de l'avoir pour compagnon, 
d'autant plus que le jour tardait terriblement à 
venir. Chemin faisant, ils causèrent. Peu à peu, 
Ludo devint expansif. Il mit l'inconnu du cime- 
tière au courant de tout ce qui le concernait, de la 
maladie mystérieuse de son maître, des sombres 
pressentiments qu'il lui avait exprimés la veille, 
et du motif pour lequel il l'avait chargé d'entre- 
prendre ce voyage. L'inconnu écoutait, mais ne 
disait presque rien. 

Sur ces entrefaites, le chant du coq retentit dans 
une ferme voisine. 

— Pour le coup, s'écria Ludo, l'aube va poindre. 

— Pas encore, répondit le jeune homme. Le coq 
qui a chanté, c'est le coq gris. 

En effet, le temps s'écoula, la nuit restait tou- 
jours aussi noire. 

Nos gens continuèrent de marcher. Mais Ludo 
ayant vidé le sac de ses confidences, et l'inconnu 
ne paraissant pas disposé à livrer les siennes, la 
conversation languit, puis finit par s'éteindre. 

Quand on ne cause pas, le jour, on s'ennuie ; la 
nuit, on a peur (1). 



(1) Je ferai remarquer que c'est une femme qui raconte. 



220 LE DÉPART DE l'aME 

Ludo Garel commençait à dévisager son compa- 
gnon du coin de l'œil et à trouver son allure singu- 
lière. Il appelait la lumière de tous ses vœux. 

Enfin, un troisième coq chanta. 

— Ah ! fit Ludo, avec un soupir de soulage- 
ment, cette fois du moins, c'est le bon ! 

— Oui, répondit le jeune homme, cette fois, 
c'est le coq rouge. Maintenant l'aube va blanchir 
le ciel. Mais vous voyez que vous l'aviez devancée 
de beaucoup. Il était à peine minuit quand vous 
êtes rentré au cimetière où vous m'avez rencontré. 

— C'est possible, fit Ludo à voix basse. 

— Une autre fois, tâchez de tenir meilleur 
compte de l'heure. Si je ne vous avais accompagné 
jusqu'à ce moment, il vous serait arrivé plus d'une 
fâcheuse aventure (1). 

— Grand merci, en ce cas ! murmura Ludo Ga- 
rel humblement. 

— Ce n'est pas tout. J'ai à vous dire qu'il est inu- 
tile que vous poursuiviez votre route. Le procès de 
votre maître est jugé depuis hier soir et c'est en 
faveur de votre maître que se sont prononcés les 
juges. Retournez donc près de lui, pour lui annon- 
cer cette bonne nouvelle. 

— Jésus-Maria Credo ! Tant mieux, en vérité. 
Monsieur le Comte va guérir du coup ! 

— Non. Il va mourir, au contraire. A ce propos, 



(1) Cf. dans un conte irlandais, le bon revenant qui conseille 
de ne pas rester dehors la nuit et qui indique comment se garer des 
lutins (G. Dottin, Conles el légendes d'Irlande, p. 24-27). 



I 



LE DÉPART DE l'aME 221 

Ludo Garel, il vous sera permis de voir la sépara- 
tion de l'âme d'avec le corps. C'est une chose, je le 
sais, que vous désirez voir depuis longtemps. 

— Vous l'ai-je dit ! s'exclama Ludo qui se de- 
manda, un peu tard, s'il n'avait pas trop bavardé 
au long de la route. 

— Vous ne me l'avez pas dit. Mais celui qui m'a 
envoyé à votre secours vous connaît mieux que 
vous ne vous connaissez vous-même. 

— Et je pourrai voir la séparation de l'âme 
d'avec le corps ? 

— Vous la verrez. Votre maître trépassera tan- 
tôt, sur les dix heures, dix heures et demie. Comme 
on croira que vous êtes allé jusqu'à Rennes et que 
vous en êtes revenu (car vous ne soufflerez mot de 
notre rencontre), on insistera pour que vous pre- 
niez du repos. Mais refusez de vous coucher. Res- 
tez au chevet du comte, et ne quittez pas des 
yeux sa figure. Quand il sera mort, vous verrez son 
âme s'échapper de ses lèvres sous la forme d'une 
souris blanche. Cette souris disparaîtra aussitôt 
dans quelque trou. Vous ne vous en soucierez 
point. Par exemple, vous ne laisserez à personne 
le soin d'aller quérir la croix funéraire à l'église du 
bourg. Vous irez vous-même. Arrivé sous le por- 
che, vous attendrez que la souris vous ait rejoint. 
N'entrez pas à l'église avant elle. Contentez- vous 
toujours de la suivre. C'est essentiel. Si vous vous 

onformez strictement à mes recommandations, 
vous saurez avant ce soir ce que vous aspirez tant 
à connaître. Et maintenant, Ludo Garel, adieu ! 



222 LE DÉPART DE l'aME 

Sur ce, l'étrange personnage s'évanouit en une 
vapeur légère, vite confondue avec celles qui mon- 
taient du sol humide, dans le jour naissant. 

Ludo Garel s'en revint au Quinquiz. 

— Dieu soit loué ! dit le maître en voyant en- 
trer son domestique. Tu as eu raison, brave servi- 
teur, de faire diligence. Je suis au plus bas. Si tu 
avais tardé d'une demi-heure, tu n'aurais guère 
trouvé qu'un cadavre. Comment cela a-t-il mar- 
ché, à Rennes ? 

— Vous avez gagné votre procès. 

— Je t'en sais bon gré, mon ami. Grâce à toi, je 
puis mourir tranquille. 

Cette fois, Ludo Garel ne tenta point de récon- 
forter son maître par des paroles d'espérance. Il 
savait que la destinée (1) doit s'accomplir. Il alla 
tristement se placer à la tête du lit, de façon néan- 
moins à ne jamais perdre de vue le visage du 
comte. La salle était pleine de gens en larmes. La 
comtesse prit Ludo par le bras et lui dit à l'oreille. 

— Vous êtes harassé de fatigue. Il ne manque 
pasnci de monde pour veiller mon pauvre mari. 
Allez dormir. 

— Mon devoir, répondit le domestique, est de 
rester au chevet de mon maître jusqu'au dernier 
moment. 

Et il resta, malgré toutes les instances. 

Dix heures sonnèrent. Ainsi qu'avait prédit l'in- 



{l) Ar blanédenn (la planète), disait ma conteuse. C'est l'ex- 
pression consacrée. 



LE DÉPART DE l'aME 223 

connu, le seigneur du Quinquiz entra en agonie. 
Une vieille femme entonna les « grâces ». L'assis- 
tance murmura les répons. Ludo Garel mêla sa 
voix à celles des autres, mais sa pensée n'était pas 
à la prière qu'il marmottait. Elle était toute ten- 
due vers ce qui se passerait tout à l'heure, au mo- 
ment de la séparation de l'âme d'avec le corps. 

Le comte, cependant, commençait à balancer la 
tête de droite et de gauche (1), sur le traversin. 
C'est qu'il entendait venir la mort, sans savoir en- 
core de quelle direction. 

Tout à coup il se raidit. La mort l'avait touché. 

Il poussa un long soupir, et Ludo vit son âme 
s'exhaler de ses lèvres sous la forme d'une souris 
blanche. 

L'homme du cimetière avait dit vrai. 

La souris ne fit d'ailleurs que paraître et dispa- 
raître. 

La vieille femme qui avait entonné les « grâces » 
entreprit le De profundis. Ludo profita, pour s'es- 
quiver, de l'émotion causée par la fin dernière du 
comte. Et de trotter, par un sentier de traverse, 
jusqu'au bourg. L'ordre n'était pas encore donné, 
au Quinquiz, d'aller quérir la croix funéraire, qu'il 
était déjà sous le porche de l'église. La souris 
blanche y arrivait presque en même temps que lui. 
Il la laissa pénétrer la première dans la nef. Elle se 



(1) En Cornwall, on croit que si l'on secouait le corps au mo- 
ment où la respiration s'arrête, on le rappellerait à la vie (M. A, 
Courtney, The Folklore Journal, t. V, p. 218). 

18 



224 LE DÉPART DE l'aME 

mit à trottiner vite et menu, mais lui, faisait de 
grandes enjambées, et il put ainsi la suivre, sans 
trop de peine. Trois fois, il fit derrière elle le tour 
de l'église. Le troisième tour terminé, elle sortit de 
nouveau par le porche. Ludo se précipita sur ses 
traces tenant embrassée sur sa poitrine la croix 
funéraire, qu'il avait enlevée au passage. Les son- 
nailles de la croix tintaient, tintaient, et la souris 
détalait, détalait. La souris, la croix et Ludo qui 
la portait parcoururent ensemble tous les champs 
du Quinquiz. La petite bête blanche sautait par- 
dessus chaque barrière, comme le maître avait cou- 
tume de faire, de son vivant, puis longeait les qua- 
tre fossés. 

Une fois fini le tour des champs, elle reprit la di- 
rection du manoir. Arrivée dans l'aire, elle s'ache- 
mina vers un bâtiment isolé où l'on enfermait les 
instruments de labour. Sur tous elle posa les pat- 
tes (1). Charrues, boyaux, bêches, à tous elle dit 
adieu. 

De là, elle regagna la maison, 

Ludo la vit grimper sur le cadavre et se laisser 
mettre avec lui dans le cercueil. 

Le clergé vint chercher le corps. La messe d'en- 



(1) Le seigneur du Quinquiz, dont il est question dans celte 
légende, était apparemment un de ces gentilshommes-paysans, 
jadis nombreux en Basse-Bretagne, qui se rendaient aux champs, 
l'épée au côté, et ia suspendaient à quelque tronc de chêne, pour 
prendre en main le manche de la charrue. Il y en avait parmi eux 
qui ne dédaignaient pas de disputer aux simples laboureurs, dans 
les marradek, la palme du charruage. 



I 



LE DÉPART DE l'aME 225 

terrement fut chantée ; le cercueil fut descendu 
dans la fosse. Mais dès que le prêtre célébrant l'eut 
aspergé d'eau bénite, dès que les proches parents 
eurent jeté dessus les premières mottes de terre, 
Ludo en vit sortir derechef la souris blanche. 

Le jeune homme inconnu lui avait expressé- 
ment recommandé de la suivre jusqu'au bout, fut- 
ce par ronce, épine ou fondrière. 

Le voilà donc de planter là l'enterrement et de se 
remettre à pèleriner derrière la souris. 

Ils traversèrent des bois, franchirent des marais, 
escaladèrent des fossés (1), passèrent des bourgs, 
tant et si bien qu'ils aboutirent à une vaste lande 
au milieu de laquelle se dressait le tronc à demi 
desséché d'un arbre. Il était si vieux, si pelé qu'on 
n'aurait su dire si c'était un tronc de hêtre ou de 
châtaignier. L'intérieur en était creux. Vraiment, 
il ne se maintenait debout que par miracle. Encore 
sa maigre écorce était-elle fendue de haut en bas. 
La souris se glissa dans une de ces fentes, et Ludo 
vit aussitôt apparaître le seigneur du Quinquiz 
dans le creux de l'arbre. 

— mon pauvre maître, s'écria-t-il, les mains 
jointes, que faites-vous ici ? 

— Tout homme, mon cher Ludo, doit faire sa 
pénitence, à l'endroit que Dieu lui assigne. 

— Puis-je au moins vous venir en aide de quel- 
que façon ? 



(1) En Bretagne, on donne le nom de fossés aux talus, souvent 
élevés, qui séparent les champs les uns des autres. 



226 LE DÉPART DE l'aME 

— Oui, tu le peux. 

— Comment ? 

• — En jeûnant pour moi l'espace d'un an et un 
jour (1). Si tu le fais, je serai délivré pour jamais, 
et ta béatitude suivra de près la mienne. 

— Je le ferai, répondit Ludo Garel. 

Il tint promesse. Son jeûne accompli, il mourut. 

(Conté par Marie-Louise Bellec, couturière. — • Port-Blanc.) 



(1) Ce délai est d'origine juridique. 



LE DÉPART DE l'aME 227 



XLI 
Le znort dans l'arbre. 

Jean-René Brélivet, cultivateur à Trégarvan, 
dit un matin à sa femme : 

— Les vents ont tourné à la pluie. Si je ne ra- 
masse pa> aujourd'hui le chanvre, il riscfue d'être 
mouillé. Je ne pourrai donc pas aller à l'enterre- 
ment de François Ouenquis : tu y assisteras à ma 
place. N'oublie pas que l'office est pour neuf 
heures. 

— Bien, lui répondit sa femme : je vais me pré- 
parer. 

Ce François Quenquis était un voisin à eux et 
un peu leur parent, décédé de l'avant-veille. 

Arrivé dans la chènevière dont un talus était 
mitoyen du verger de François Quenquis, Jean- 
René Brélivet se mit au travail, non sans une pen- 
sée de regret, toutefois, pour celui qu'on s'apprê- 
tait à porter en terre et avec lequel il avait tou- 
jours entretenu les meilleurs rapports. 

— La vie de l'homme est peu de chose, songeait- 
il, en rassemblant par monceaux les tiges du chan- 
vre séché. 

Vers neuf heures, comme le glas commençait à 
tinter à l'église du bourg, il s'arrêta un instant de 

18. 



228 LE DÉPART DE l'aME 

travailler et regarda dans la direction de la ferme 
du mort, cherchant s'il apercevrait le convoi. Or, 
quelle ne fut pas sa frayeur, lorsque, sur le talus 
commun aux deux propriétés, il vit François Quen- 
quis en personne qui se faufilait entre les arbres, 
faisait une petite pause auprès de chacun d'eux et 
les examinait à tour de rôle, d'un air préoccupé !... 

— Ceci est singulier, se dit Jean-René Brélivet 
en esquissant un signe de croix. 

Dans le chemin, non loin de là, on entendait le 
chant des prêtres. Preuve que l'enterrement était 
en marche. Et cependant, il n'y avait pas de doute 
possible : c'était bien le mort que le ramasseur de 
chanvre avait devant les yeux. A quel manège se 
livrait-il donc de. la sorte ? 

— Tiens ! il paraît qu'il a découvert ce qu'il lui 
fallait, murmura Jean-René à part soi, car le voici 
qui s'adosse au tronc du vieil orme. 

Il y avait, au milieu du talus, un orme très âgé, 
dont on avait, l'année précédente, rasé les grosses 
branches, en ne lui laissant que les jeunes pousses. 
François Quenquis s'y tint quelques instants ap- 
puyé, puis, tout à coup, sans que Jean-René Bré- 
livet se fût rendu compte comment cela s'était 
fait, se trouva perché, à cinq pieds du sol, sur une 
ramille grosse à peine comme le doigt d'un enfant 
et qui, pourtant, ne semblait point plier sous son 
poids. Jean-René fut si émerveillé de la chose qu'il 
en oublia sa frayeur. Et, voyant que le mort le re- 
gardait avec douceur du haut de ce siège étrange, 
1 s'enhardit à l'interroger. 



LE DÉPART DE l'aME 229 

— Nous avons toujours vécu en bonne amitié, 
François Quenquis. Explique-moi donc pourquoi, 
désirant t'asseoir, tu n'as pas choisi la maîtresse 
branche d'un des grands chênes qui sont à côté de 
toi sur le talus, mais cette ramille toute menue, 
juste assez forte pour soutenir un roitelet. 

François Quenquis secoua doucement la tête et 
répondit : 

— Je n'ai pas eu le choix, Jean-René, Dieu mar- 
que à chacun le lieu et la durée de sa pénitence 
Moi, mon lot est de rester ici jusqu'à ce que cette 
pousse soit devenue assez robuste pour fournir le 
bois d'un manche à quelque instrument de travail. 

En parlant ainsi, le mort avait la mine si triste, 
que Jean-René Brélivet en eut le cœur tout remué. 

— Oh ! bien ! s'écria-t-il, tu vas donc être 
promptement délivré !... Justement, ma femme 
me disait, ces jours-ci, que son petit râteau à éten- 
dre la pâte sur la crêpière avait besoin d'un nou- 
veau manche. C'est un instrument de travail aussi, 
je suppose, qu'un pareil outil. 

Et, sans attendre la réponse du mort, il sauta 
sur le talus, monta dans l'orme et coupa la pousse 
au ras de l'arbre avec son couteau. En même 
temps qu'il la détachait, il entendit un « merci » 
joyeux. L'apparition s'était évanouie comme se 
dissipe au vent un flocon de fumée. Et c'était exac- 
tement l'heure où l'on mettait en terre le cercueil 
de François Quenquis. 

(Conté par Pierre Le Goff. — Argol.) 



230 LE ÔÉPART DE l'aME 



XLII 
Le secret de la morte. 

La femme Tanguy, de Penhars, ramassait du 
bois mort dans la forêt de Quistinic. Soudain, 
comme elle passait auprès d'un châtaignier très 
vieux et très rongé, elle vit, debout dans le creux 
de l'arbre, la forme d'une femme sans tête (1). 
Malgré son épouvante, elle eut la présence d'es- 
prit de lui demander : 

— Est-ce de la part de Dieu ou de la part du 
diable que vous êtes là ? 

— De la part de Dieu, répondit l'étrange per- 
sonnage. 

— Que puis-je pour votre service ? 

— Je suis ici pour ma pénitence jusqu'à ce 
qu'une âme charitable m'ait délivrée d'un secret. 
Voulez-vous être celle-là ? 

— Parlez : je vous écoute. 



(1) Dans un conte irlandais (Curtin, Taies of Ihe fairies, p. 141), 
un paysan, voyageant la nuit, aperçoit un homme sans tête qu'un 
fantôme poursuit. A la croix du Nignol, sur la route de Carnac à 
Auray, un jeune tailleur de pierre a vu à deux reprises différentes 
un buste humain, la tête, les bras et le torse, qui marchait en 
sautant sur la route. Le Rouzic, Carnac, p. 69. 



LE DÉPART DE l'aME 231 

— Non, ce n'est ni l'heure, ni le lieu. Mais trou- 
vez-vous demain, à minuit sonnant, sur le pont de 
Trohir. Là, je parlerai. 

— C'est bien. Je serai au rendez-vous. 

De retour chez elle, Anna Tanguy raconta l'a- 
venture à une voisine et la pria de l'accompagner 
le lendemain au pont de Trohir. Malheureusement, 
elles se mirent en route un peu trop tard, et les 
douze coups sonnaient à Penhars qu'elles étaient 
encore à deux cents pas du pont. Lorsque enfin 
elles y parvinrent, elles regardèrent vainement de 
tous côtés : il n'y avait personne. 

— Que faire ? demanda la femme Tanguy, très 
peinée d'avoir manqué de parole à la morte. 

— Ma foi, à votre place, je commanderais une 
messe à son intention : du moins lui aurez-vous 
prouvé ainsi votre bonne volonté, dit la voisine. 

Anna Tanguy se rendit donc chez le recteur de 
Penhars, dès qu'il fit jour, et lui remit le prix d'une 
messe à laquelle elle assista bien dévotement. Le 
soir même, comme elle était pour se coucher, elle 
s'entendit appeler trois fois par son nom. Elle ne se 
retourna point. Alors une voix qu'elle reconnut 
pour celle de la femme sans tête cria du dehors : 

— Où voulez-vous que je pose ceci ? 

— Sur la pierre du seuil (1), répondit à tout ha- 
sard Anna Tanguy. 

— Dieu vous bénisse ! reprit la voix. Vous m'a- 
vez soulagée de mon fardeau. 



(1) CI. p. 157 et récit civ. 



232 LE DÉPART -DE l'aME 

Et, par le cadre de la fenêtre, Anna Tanguy vit 
une grande lumière (1) qui, peu à peu, se perdait 
au loin dans la nuit. C'est son bon ange, sans 
doute, qui lui avait inspiré la réponse qu'elle avait 
faite. Car ce que la morte avait à déposer n'était 
rien autre que son secret. Si, au lieu de le lui faire 
déposer sur la pierre du seuil, Anna Tanguy l'avait 
reçu elle-même, elle eût dû prendre dans l'autre 
monde la place de la défunte, en attendant d'être 
pareillement délivrée à son tour. 

(Conté par Dupont. — Quimper.) 



(1) Cf. ch. VII, p. 260. 



LE DÉPART DE l'aME ' 233 



XLIII 
L'âme vue sous la forme d'un moucheron (1). 

Yvon Penker était un homme sage, et qui vivait 
dans la crainte de Dieu. Il avait pour meilleur ami 
Pêr Nicol. Pêr Nicol tomba gravement malade et 
fit aussitôt mander Yvon Penker. 

— Je sens que je vais mourir, lui dit-il. Tu es 
l'homme que j'ai le plus aimé et estimé en ce 
monde. Je voudrais que tu m'assistes jusqu'à mon 
dernier moment. 

Penker répondit : 

— Je ne te quitterai pas. 

Et il s'installa, en effet, au chevet de son ami. 
Vers le milieu de la nuit, Nicol lui dit d'une voix 
oppressée : 

— Donne-moi ta main. 

Dès que Penker eut mis la main dans la sienne, 
le moribond trépassa. 

Penker qui le regardait mourir, les yeux pleins 
de larmes, vit alors sortir de sa bouche un mou- 
cheron (eur fubuenn) (2), un moucheron grêle, 



(1) Cf. F. -M. Luzel, Légendes chrétiennes, t. II, p. 189. 

(2) Divers insectes, dans les pays celtiques, sont associés au 
surnaturel. En Gornwall, le même nom piskey désigne les fées 



I 



234 LE DÉPART DE l'aME 

aux ailes ténues, pareil aux éphémères que l'on 
voit tourbillonner, les soirs d'été, aux bords des 
ruisseaux. 

L'insecte alla tremper ses pattes dans une bas- 
sinée de lait qui était là, sur une table. Puis il 
voleta tout à travers la pièce et, brusquement, 
disparut. 

— Que peut-il être devenu ? se demandait Yvon 
Penker. 

Il ne tarda pas à le voir reparaître. 

Cette fois, le moucheron se posa sur le cadavre 
et y resta. Il se laissa même enfermer dans la bière 
avec le mort. 

Penker ne le revit plus qu'au cimetière. Comme 
les premières mottes de terre roulaient dans la 
fosse, le moucheron s'évada du cercueil. Penker 
comprit alors seulement que ce moucheron devait 
être l'âme de Pêr Nicol, et il résolut de le suivre en 
quelque lieu qu'il allât. 

Or, le moucheron se rendit dans une lande 
située non loin de la ferme où Pêr Nicol habi- 



et la punaise verte que l'on trouve sur les ronces (W. Bottrell, 
Tradilions and hearlhside slories, p. 292). D'après Rhys, pisky 
désignerait les papillons de nuit. En Irlande, on croit que les 
papillons sont les âmes des ancêtres (Rhys, Cellic folklore, p. 612). 
Cf. un passage de la vie de saint Vincent Ferrier, par Albert Le 
Grand, éd. Thomas et Abgrall, p. 128 : « on vit toute cette ma- 
tinée grand nombre de papillons blancs de merveilleuse beauté 
voltiger par la fenestre de sa chambre d'où ils ne s'en allèrent, si- 
non quand il eut rendu l'esprit ». En Ecosse, le papillon de nuit 
est un signe de mort, ou la forme qu'a prise un revenant (G. Hen- 
derson, Survivais in belief among ihe Cells, p. 79). 



LE DÉPART DE l'aME 235 

tait de son vivant. Là, il se posa sur une épine 
d'ajonc. 

— Pauvre chère petite mouche, que venez-vous 
faire ici ? demanda Penker, l'homme sage. 

— Tu me vois donc ! 

— Je vous vois, puisque je vous parle. Dites- 
moi, ne seriez-vous pas l'âme du défunt Pér Nicol 
qui fut mon meilleur ami en ce monde ? 

— Si, Yvon, je suis ton ami mort, je suis Pêr 
Nicol. 

— Viens donc avec moi en ma maison. Je t'y 
mettrai dans un coin où tu seras bien tranquille, 
et nous converserons ensemble de temps en temps 
comme autrefois. 

— Je ne peux, mon pauvre Yvon. Ici est la 
place que Dieu m'a fixée pour y faire ma péni- 
tence, et je dois y demeurer pendant cinq cents 
ans. Il faut que le bon Dieu t'aime bien pour t'a- 
voir permis de reconnaître mon âme sous cette 
forme de moucheron. 

— Oh ! je ne t'ai pas perdu de vue un seul 
instant depuis l'heure où tu t'es séparé de ton 
corps. Si pourtant ! je me trompe : pendant quel- 
ques minutes tu as disparu, sani que j'aie pu 
me rendre compte en quel lieu tu pouvais être. 
Mais d'abord dis-moi, je te prie, pourquoi tu as 
commencé par tremper tes pattes dans la jarre 
de lait ? 

— Ne devais-je pas me blanchir, avant de com- 
paraître devant le grand Juge ? 

— Et ensuite, quand tu t'es esquivé, après 



236 LE DÉPART DE l'aMF 



avoir voleté de-ci de-là tout au travers de la mai- 
son, qu'es-tu devenu ? 

— Si tu m'as vu voleter de-ci de-là tout au tra- 
vers de la maison, c'est qu'il fallait que je prisse 
congé de chacun des meubles. Lorsque ensuite je 
me suis esquivé, c'était encore pour aller, dans la 
cour et dans les étables, prendre congé des instru- 
ments qui m'avaient servi naguère et des bêtes qui 
m'avaient aidé au labour (1). Cela fait, je me suis 
présenté. au tribunal de Dieu. 

— Tu n'as pas été longtemps à faire tout cela. 

— Les âmes ont des ailes qui vont vite. 

— Mais pourquoi t'es-tu laissé enfermer dans le 
cercueil avec ton corps ? / 

— J'étais tenu d'y rester jusqu'à ce que Dieu 
eût prononcé ma sentence. 

— J'aurais souhaité qu'il te permît d'accomplir 
une partie de ta pénitence en ma maison, auprès 
de moi, pendant le temps que j'ai encore à vivre. 
Dieu doit savoir que nous nous aimions d'une ami- 
tié rare, Pêr Nicol. 

— Il le sait, en effet, Yvon Penker. Sois certain 
qu'il ne tardera pas à nous réunir. Avant peu, ton 



(1) L'esprit, au moment où il quitte le corps, doit voyager par- 
tout ou il a été pendant sa vie et, tout ce temps-là, il est visible 
(Bryan J. Jones, Traditions and superslilions colleded al Kilcurry, 
co. Loulh, Folklore, t. X, p. .121). Dans la seconde Vision d'Adam- 
nan (xi" siècle) on raconte que l'âme, après avoir quitté le corps, 
se rend à quatre endroits : le lieu de sa naissance, le lieu de sa 
mort, le lieu de son baptême et le lieu de son enterrement {^Revue 
celtique, t. XII, p. 425). 



LE DÉPART DE l'aME 237 

âme sera venue me rejoindre dans cette lande. 
Trois mois après, jour pour jour, on enterrait 
Yvon Penker, l'homme sage (1). 

(Conté par Catherine Carvennec. — Port-Blanc.) 



L'âme apparaît aussi sous la forme d'une fleur, 
d'une grande fleur blanche ; elle est plus belle à 
mesure qu'on s'approche d'elle et s'éloigne quand 
on veut la cueillir. 



(1) Il me souvient d'avoir entendu, dans mon enfance, raconter 
cette même légende, mais avec des détails beaucoup plus circons- 
tanciés, à Miliau Arzur, le roi des conteurs du pays de Ploumilliau. 
J'ai fait bien des recherches pour les retrouver sous cette forme 
plus complète. Je n'ai pas abouti. Il y avait, en particulier, un dia- 
logue tout à fait saisissant entre l'âme du mort, d'une part, et les 
instruments de labour, puis les bêtes, d'autre part. A chacune des 
bêles et à chacun des instruments, l'âme demandait : Pe drouk, 
pe vad am eus grél ganid ? (Est-ce le bien, est-ce le mal que j'ai 
fait avec toi ?) Elle avait l'air de les appeler en témoignage. La 
phrase que je cite m'est restée dans la mémoire, sans doute à 
cause de la persistance avec laquelle elle se répétait dans le récit. 
Ce dialogue fait penser au Débat du corps el de rame si célèbre 
au moyen âge, et qui a pénétré en Irlande (H. Gaidoz, Le débal du 
corps el de rame en Irlande, Revue celtique, t. X, p. 463-470; 
G. Doltin, Une version irlandaise du dialogue du corps et de l'âme 
attribué à Robert Crosseteste, Revue celtique, t. XXIII, p. 1). Une 
version galloise de ce débat a été signalée par M. J. Loth dans le 
Livre Noir de Carmarthen, manuscrit de la fin du xii* siècle. 



238 LE DÉPART DE l'aME 



XLIV 
La séparation de l'Ame et du Corps (1). 

VAme. 

Adieu à vous, mon Corps, adieu je dis. 

Vous et moi ne faisions qu'un en notre pre- 
mière saison : 

S'il plaît à Dieu aujourd'hui de nous séparer. 

Puisque nous avons bien vécu, nous ne devons 
pas nous en attrister. 

Le Corps. 

Hélas ! ma pauvre Ame, mon essence immor- 
telle. 

J'entends forger mes chaînes, vous allez me 
quitter ! 

J'ai fait pour vous le sacrifice de mes penchants, 

Et, maintenant, vous me laissez seul. 

L'Ame. 

Il est vrai, mon compagnon, mon camarade de 
fortune, 



(l) Cf. H. de la Villemarqué, Barzaz Breiz, 6* éd., p. 500-506. 



LE DÉPART DE l'aME 239 

Pour ce qui est des Commandements, vous n'en 
avez enfreint aucun. 

Mais Dieu ordonne, de par sa toute-puissance, 
Que nous cessions, moi, d'être votre maîtresse, 
vous d'être mon serviteur. 

Dieu, s'il est content de nos bons déportements, 
Peut ne rien changer à notre condition 
Et nous laisser ensemble, sans nous séparer, 
A vivre en repos, unis comme par le passé. 
Ainsi en était-il sous la première Loi : 
Mais Adam bouleversa tout par sa désobéis- 
sance, 

Et, maintenant, le Corps est séparé de l'Ame, 
Vous allez à la terre et moi je vais au ciel. 

Le Corps. 

Si c'est moi la maison qui fut faite pour vous 
)ger. 

Aujourd'hui qu'on nous sépare, qui vous rece- 
rra ? 

Vous serez triste de me quitter, moi, votre frère, 

Et je serai plus triste encore sans vous, ma vraie 
ame. 

L'Ame. 

Quand je serai délivrée des liens où vous me 
tenez captive, 

tLe palais de la Trinité, des Saints et des Anges 
Est préparé pour me recevoir, plus magnifique- 



240 LE DÉPART DE l'AME 

Que les demeures du Soleil quand il brille à 
l'Orient. 

Le Corps. 

Si c'est pour l'avoir bien servi 

Que Dieu le Père vous donne place en son pa- 
lais, 

Je prétends en toute justice à ma part dans vos 
honneurs, 

Puisque j'ai été l'instrument de vos vertus. 

UAme. 

Attendez, mon ami, que vienne à nouveau 

La Résurrection : je me cramponnerai à votre 
main, 

Et, fussiez-vous aussi lourd que le fer, après 
avoir séjourné au ciel. 

J'aurai la force d'un aimant pour vous attirer à 
ma suite. 

Le Corps. 

Quand je serai le captif étendu dans la tombe. 

Et que mes membres se seront décomposés dans 
la terre, 

Quand je n'aurai plus d'intact ni main, ni pied, 
ni bras. 

Il sera bien tard pour songer à m'enlever là- 
haut. 

L'Ame. 

Celui qui créa le monde, sans modèle et sans ma- 
tière, 



LE DÉPART DE l'aME 241 

Est assez puissant pour vous redonner forme. 

Celui qui vous façonna, le premier, en un temps 
où vous n'étiez pas encore, 

Sera capable de vous trouver là où vous ne serez 
plus. 

Le Corps. 

Vous m'avez en mépris et vous me repoussez, 
moi, votre ami. 

Parce que vous me voyez plein d'imperfections ; 

Il n'y a d'amour que là où il y a égalité : 

Me jugeant inférieur, vous me laissez de côté. 

UAme. 

Les corps vertueux, comme vous l'avez été, 
Sont des trésors précieux dans la terre bénite. 
Comme sont les racines de la rose, de la lavande 

ou de la fleur de lys, 

Dans le coin d'un jardin, ainsi vous serez dans 

l'église. 

Le Corps. 

La rose, la fleur de lys et autres bouquets de 
même sorte 

Perdent leurs pétales, puis de nouveau les re- 
trouvent ; 

Si je leur suis semblable, comme vous le dites, 

Avant qu'il soit un an, je serai ressuscité. 

K L'Ame. 

^K Une année composée d'autant de jours que les 



242 LE DÉPART DE l'aME 

Mais dont chaque jour serait de mille ans, 
Amènera peut-être pour nous la Résurrection, 
Mille ans, devant Dieu, ne sont qu'un jour. 

Le Corps. 

Adieu à vous, ma vie, adieu encore, puisqu'il le 
faut ! 

Dieu vous conduise au lieu où vous aspirez ! 

Vous resterez toujours éveillée, — moi, hélas ! 
je dormirai. '' 

Quand viendra le terme, ne manquez pas de 
m'avertir. 

UAme. 

Adieu, corps bienheureux, et merci 
De votre obéissance et de vos bons services. 
Quand viendront les anges sonner les trompettes 
Pour appeler au Jugement général, nous nous 
reverrons. 

Le Corps. 

Allez donc, ma vie, recevoir le lot 

Auquel vous prétendez dans le grand héritage, 

Des joies éternelles du Firmament ! 

Moi, mon agonie est close, mes yeux se ferment, 

Je vais exhaler mon dernier soupir (1). 



(i) Ce « débat » entre l'âme et le corps m'a été récité par une 
femme de la commune du Vieux-Marché, Catherine Maho, demeu- 
rant non loin de la chapelle des Sept-Saints. Cette Catherine 
Maho est une « prieuse » de profession. Elle va, comme elle dit, 
« autour dos morts ». Elle connaît une kyrielle d'oraisons appro- 



LE DÉPART DE l'aME 243 



priées aux différentes phases de la veillée funèbre. Lorsque 
l'agonie s'annonce comme devant être particulièrement longue et 
pénible, elle a recours aux strophes dont on vient de lire la tra- 
duction et qui ont, à l'entendre, la vertu de décider le corps à 
laisser s'évader l'âme. Cette composition se trouvait, du reste, 
autrefois dans le colportage. J'en possède un exemplaire sous 
celte forme, sans nom d'imprimeur, avec cette différence que le 
« débat » proprement dit y est précédé d'une sorte d'introduction 
;de quarante-huit vers) et que les propos de chaque interlocu- 
teur ne sont pas nettement séparés. A la fin du dialogue, on lit 
cette mention : « Composé par M. AUin, recteur de Béy ». La pièce 
entière a pour titre : Canlic spirituel var ar séparation eus an Ene 
rurus fiac e Gorf. Le mystère du Jugement dernier contient une 
cène qui a pour sujet la séparation de l'âme et du corps (A. Le 
Braz, Histoire du ihéàire celtique, p. 297-799). 



19 



CHAPITRE VII 
Après la mort. 



Lorsque quelqu'un vient de mourir, on com- 
mence par dresser ce que l'on appelle sa « chapelle 
blanche ». 

Aujourd'hui, l'on se contente de parer le lit 
mortuaire. Mais, il y a peu de temps encore, c'é- 
tait sur la table de la cuisine, contre la fenêtre (1) 
que l'on couchait le cadavre. On étendait sur le lit 
un drap blanc : deux autres draps étaient appen- 
dus aux poutres du plafond, de chaque côté de la 
table, et l'on y épinglait de place en place soit des 
branchettes de gui, soit des rameaux de laurier (2). 

(Catherine Carvennec. — Port-Blanc.) 



(1 ) Cf. A. Le Braz, Funérailles d'été, dans Pâques d'Islande, p. 101; 
Le Rouzic, Carnac, p. 175. En South-Uist, dans les Hébrides, 
c'est aussi sur une table de la cuisine que le corps est exposé 
(Goodrich-Freer, Alore folklore from the Hébrides, Folklore, t. XIII, 
p. 60. 

(2) En Ecosse, quand on a lavé le corps et qu'on Ta vêtu d'une 
chemise et de bas, on le met sur la strykin beuird et on le couvre 
d'un drap (W. Gregor, Noies on the folklore of the Norlh-Eals of 

Icolland, p. 207). 



246 APRÈS LA MORT 



Au temps où l'usag-e existait encore de coucher 
le mort sur la table de cuisine, la tête reposait au 
haut bout, sur un oreiller de balle d'avoine, dans 
le jour de* la principale et, le plus souvent, unique 
fenêtre, là où, d'ordinaire, était placée à demeure 
la tourte de pain, et le linge que l'on étendait sur 
le cadavre était toujours une des grandes nappes 
dont on avait coutume de recouvrir ce pain pour 
le préserver du soleil ou de la poussière. 

Ces nappes étaient généralement d'une toile 
assez fine et ornées d'une croix rouge ou bleue, 
tissée dans la trame (1). 



tendus de draps, et la porte ouverte, car l'âme voltige dans la 
chambre. On enlève les draps des murs quand le cercueil sort de 
la maison (Haddon, A balcli of Irish folklore ; Folklore, t. IV, 
p. 351). A Cork, on ne touche pas à la chambre mortuaire avant 
que les pleureurs ne soient revenus de l'enterrement [Folklore, 
t. VIII, p. 76). 

(1) Je suis devenu, par suite d'une circonstance intéressante à 
relater, le dépositaire d'une nappe de ce genre, l'une des der- 
nières, probablement, qui subsistent. 

Dans l'été de 1909, je vis arriver chez moi, un soir, Lise Bellec 
qui habitait alors, à peu de distance, l'ancien manoir à demi 
ruiné de Kerviniou. Elle portait un léger paquet enroulé dans son 
tablier et, après m'avoir demandé, avec sa politesse habituelle, 
une minute d'entretien, elle me tint à mi-voix, et d'un ton un peu 
mystérieux, le discours que voici : 

— Vous savez qu'il y a maintenant beaucoup de gens riches qui 
courent les campagnes à la recherche des vieilles choses. Nous en 
avons une dans la famille, depuis plus de cent ans, et que je ne 
voudrais pour rien au monde voir piasser dans des mains d'étran- 
gers. C'est un simple carré de toile, mais qui a pour moi un prix 
inestimable, car il a couvert le pain que mon père, mon grand- 



APRÈS LA MORT 247 



Naguère, en Trégor, pour indiquer qu'il y avait 
un mort dans la maison, l'on suspendait au de- 
hors, de chaque côté de la porte, deux des longues 
mantes noires à cagoule qui sont le vêtement de 
deuil des femmes du pays. 

(Catherine Carvenncc . — Port-Blanc.) 



Lorsqu'un chef de famille vient de décéder, la 
première chose à faire, s'il y a des ruches dans le 



I 



père el peut-être mon bisaïeul ont mangé, et il a couvert pareille- 
ment leurs corps (Dieu pardonne à leurs âmes !) depuis l'heure de 
leur dernier soupir jusqu'à celle de leur mise au cercueil. Or, on 
est déjà venu me demander à l'acheter, comme curiosité, et l'on 
m'en a même offert jusqu'à cent francs. J'ai répondu que je ne 
m'en dessaisirais ni pour argent ni pour or. Mais ces étrangers 
sont capables de revenir quelque jour où il n'y aurait à la maison 
que ma sœur Gode, el j'ai peur que celle-ci, qui n'est pas aussi 

tricte que moi sur ce point, ne se laisse tenter. Cent francs, c'est 
une grosse somme pour deux pauvresses comme nous, qui n'avons 

as un liard. Alors, pour empêcher que cela ne soit, j'ai pris la 
nappe et je vous l'apporte. Rendez-moi le service de la garder et 
de la transmettre à vos enfants en souvenir de moi. Ainsi je serai 

ranquille sur son sort. 
Tout en parlant, elle avait déplié devant moi la nappe en ques- 

ion. Inutile, je pense, d'ajouter que je l'ai toujours. C'est une 
Jîne toile de chanvre, chef-d'œuvre de quelque tisserand de cam- 
pagne. Elle est, non point carrée, mais rectangulaire, et mesure 
'2 mètres de long sur m. 90 de large. Trois grandes bandes rouges 
lia traversent et, à l'une de ses extrémités, qui est frangée de rouge 
et de bleu, elle porte une croix rouge sur une espèce de socle qua- 
drillé de rouge et de bleu. Le tout est d'une nuance un peu passée, 
mais d'un grain extraordinairement délicat et solide. 



248 APRÈS LA MORT 



courtil, c'est de les mettre en deuil, en épinglant 
des lambeaux d'étoffe noire dans la paille. Si l'on 
omettait cette précaution, toutes les abeilles 
mourraient et, les ruches une fois vides, le malheur 
ne tarderait pas à vider aussi la maison (1). 



(Baptiste Toupin, jardinier. — Plouguiel.) 



L'ensevelissement. 

Pour la parure funèbre du mort, on commence 
par lui passer une chemise blanche. Aux vieil- 
lards, on met par surcroît un bonnet de nuit. S'il 
s'agit d'une femme, après lui avoir peigné et lissé 
les cheveux, on la revêt de sa coiffe la plus belle, 
ainsi que de sa collerette et de sa guimpe. 

Quant à l'ensevelissement proprement dit, il 
consiste à envelopper le cadavre jusqu'à mi-corps 
dans un drap frais, à peu près comme on emmail- 
lote un enfant, de façon que les bras restent libres 
et que les pieds eux-mêmes ne soient pas trop en- 
través (2). 



(1) Cette coutume est rapportée par Cambry {Voyage dans le 
Finistère, t. II, p. 16), et attribuée au district de Lesneven. 

En Ecosse, on ne manque pas d'annoncer la mort aux abeilles 
et on met un crêpe à la ruche ; si l'on y manquait, les abeilles s'of- 
fenseraient et quitteraient la place (J. Frazer, Death and burial 
cusloms, ScoHand, The Folklore Journal, t. III, p. 281). 

En Irlande, quand un essaim d'abeilles quitte subitement la 
ruche, cela présage que la mort rôde auprès de la maison (lady 
Wilde, Ancienl legends, p. 181). 

(2) En Irlande, dans le cercueil, on joint quelquefois les pieds 
du mort en épigglant les bas l'un à l'autre ; mais il faut enlever 



APRÈS LA MORT 249 



On joint ensuite les mains du mort, paume con- 
tre paume, et on lui enroule un chapelet — le sien, 
autant que possible — autour des poignets. 

(Marie-Jeanne Fiche. — Rosporden.) 



Les personnes qui procèdent aux ensevelisse- 
ments sont presque toujours les mêmes dans cha- 
que quartier. C'est une fonction, une sorte de sa- 



ies épingles avant de mettre le corps en terre ; sinon, le mort re- 
viendrait pour dire qu'il a les pieds liés (Curtin, Taies of the fai- 
ries, p. 157). Une autre coutume semble inspirée aussi par le désir 
de laisser au mort la liberté de ses mouvements. A la maison, on 
cloue le couvercle du cercueil ; mais quand on est au bord de la 
fosse, on enlève les clous et on les met les uns en travers des 
autres sur le couvercle (Curtin, Taies of Ihe fairies, p. 156). En 
Ecosse, en mettant le corps dans le cercueil, on coupe avec des 
ciseaux tous les cordons du linceul (J.-G. Campbell, Superstitions 
cf the Highlands and islands of Scotland, p. 241). Dans les Hé- 
brides, les bandes qui lient les orteils, les mains et la figure du 
cadavre pendant l'exposition sont enlevées lors de la mise au cer- 
cueil pour que le mort ne soit pas retenu lorsqu'il ira au Juge- 
ment (Goodrich-Freer, More folklore from the Hébrides, Folklore 
t. XIII, p. 60). On coud le linceul sur le corps des morts ; c'est 
là un privilège qui leur est réservé ; il en résulte qu'on ne doit 
jamais raccommoder les vêtements d'une personne sur la personne 
elle-même {ibid., p. 29-30). On ne doit pas clouer le cercueil 
d'un enfant nouveau-né ; si on le fait, la mère n'aura pas d'aulre 
enfant (lady Wilde, Ancient legends, p. 214). 

D'autres coutumes irlandaises semblent procéder d'une croyance 
contraire à celle-là. On lie quelquefois un fil autour de l'orteil d'un 
cada\Te (Haddon, A bntch of Irish folklore, Folklore, t. IV, p. 36S). 
Le veuf qui donne à sa femme morte un solide cercueil est sûr de 
trouver immédiatement une autre femme (G.-H. Kinaban, Koles 
on Irish folklore, The Folklore record, t. I\', p. 100). 



250 APRÈS LA MORT 



cerdocc. On dit qu'elles sont averties par une divi- 
nation mystérieuse qu'on va avoir besoin de leurs 
offices, dans tel ou tel endroit, avant que le messa- 
ger chargé de les prévenir ait fini de nouer les cor- 
dons de ses souliers. 

La vieille Lena Bitoux, de Kermaria, avait déjà 
franchi la moitié du parcours, quand on l'envoyait 
chercher. 

— Oui, oui, disait-elle. Je sais ce que c'est : 
épargnez-vous des paroles inutiles.. 



(Claude l'Ollivier. — Porl -Blanc.) 



Dans la presqu'île de Crozon, chaque paroisse 
a ses ensevehsseuses attitrées, en quelque sorte, 
et dont c'est proprement la spécialité. Ce sont, 
pour l'ordinaire, de vieilles femmes. Elles appor- 
tent à leurs fonctions une dignité singulière, com- 
mencent par se tremper les mains dans l'eau bé- 
nite et ne manient ensuite le mort ou la morte 
qu'avec des précautions infinies. A les entendre, 
il n y a rien de plus sensible qu'un cadavre (N'eus 
ne'ra ken guizidic hag eur c'horf maro). 

, (Pierre Le Goff. — Argol). 



En quelques régions, une fois le mort enseveli, 
on inc'ine au-dessus de lui le cierge qui brûle à son 
chevet, pour faire égoutter de la c re bénite sur 
son linceul. 



APRÈS LA MORT 251 



II est bon d'ensevelir les morts dans des draps 
qui ont servi à tapisser les murs sur le passage de 
la procession, un dimanche de Fête-Dieu (Zul-ar- 
zacramanl) . 



Si l'on se pique le doigt en épinglant le linceul 
d'un mort, c'est signe que, de son vivant, le défunt 
avait contre vous quelque rancune cachée. Ne pas 
manquer, en pareil cas, de faire dire une messe 
pour le repos de son âme. 



Aujourd'hui les plus pauvres ont leur cercueil 
fourni soit par la municipalité, soit par une quête 
faite parmi les voisins (1). Il n'en a pas toujours 
été de même. 

Dans mon enfance, il y avait pour les indigents 
une façon de bière toute primitive que l'on dési- 
gnait par le terme peu décent de sparlou-moc'h{2). 



(1) Cf. Milin, Noies sur l'Ile de Balz {Revue des traditions popu- 
laires, t. X, p. 52). 

(2) Le sparl est une entrave que l'on met au cou des pourceaux 
ou d'autres bêtes, pour les empêcher de s'introduire dans les 
champs ; il est formé d'une traverse de bois dans laquelle sont 
fixés deux montants enserrant le cou de l'animal et que l'on réunit 
par le haut au moyen d'une cordelette. — Quant à moc'A, c'est le 
pluriel de porc' fiel, cochon. 



252 APRÈS LA MORT 



Elle consistait en deux planches horizontales 
entre lesquelles on plaçait le cadavre et que l'on 
fixait à l'aide de six bâtonnets, trois sur chaque 
côté, les deux premiers prenant le cou, deux au- 
tres maintenant les bras collés le long des hanches, 
les deux derniers enserrant les jambes à la hau- 
teur des chevilles. Des trous de tarière étaient 
percés dans les deux planches pour recevoir ces 
bâtonnets qui y étaient assujettis avec des coins, 
comme cela se fait pour les bâtons des claies qui 
ferment les brèches des champs. Rien de plus sim- 
ple, on le voit, ni non plus de plus grossier. 

Pour les tout jeunes enfants, j'ai ouï-dire à mon 
grand-oncle que, de son temps — c'est-à-dire 
quelques années avant la Révolution — le procédé 
était encore plus rudimentaire. On découpait deux 
moitiés de vieilles écorces d'arbre, on couchait le 
petit mort dans le creux de l'une, on rabattait sur 
lui la seconde, comme un couvercle de berceau, 
et l'on amarrait le tout avec un lien de genêt tordu 
(eun éré bâlan) (1). 

(Communiqué par mon père N.-M. Le Braz. — Tré- 
guier, 1898.) 



(1) Je relève à ce propos dans les archives du Parlement de Bre- 
tagne (25 septembre 1724. Reg. 343, f» 15 et 16) l'arrêt suivant 

« Le Procureur général remontre que... les Païsans, pour en-i 
terrer les enfants, enlèvent des écorces d'arbres pour leur servir! 
de bières, ce qui fait périr les arbres, et requiert... 

« La Cour fait défense à toutes personnes d'enlever ou faire] 
enlever les écorces des arbres et surtout ceux des châtaigniers! 
pour servir de bières aux eûfants, et à tous recteurs, curés et] 



APRÈS LA MORT 253 



prêtres de les enterrer en cet étal à peine de 500 I. d'amende vers 
les uns et les autres... Et sera le présent arrêt lu et publié aux 
prônes des grand'mcsses des paroisses de la Province, i 

Dans quelques parties de l'Irlande, le cercueil ne servait qu'à 
transporter les morts au cimetière. A Enniscorthy (Wcxford), on 
lirait le mort du cercueil pour l'enterrer dans une fosse revêtue de 
molles de gazon. Dans le Kerry, anciennement, on mettait le 
corps dans un lit de coquillages (A. S. G., Wexford folklore, The 
folklore Journal, t. VII, p. 39). 



254 APRÈS LA MORT 



XLV 
L'histoire du bedeau de Névez. 

Autrefois, dans les petits villages, c'était tou- 
jours le bedeau qui devait mettre les morts au 
cercueil. 

Le bedeau du bourg de Névez, un jour qu'il ve- 
nait de remplir cet office, s'en retournait à l'église, 
afin de tout disposer pour l'enterrement, lorsque, 
sur la barrière d'un champ, au bord de la route, il 
aperçut un homme assis, vêtu de ses bardes du 
dimanche. 

— Bonjour, camarade Jean-Louis, dit l'homme, 
en levant la tête qu'il avait d'abord tenue baissée. 

— Comment, s'écria le bedeau stupéfait, c'est 
vous qui êtes là, Joachim Lasbleiz ! 

C'était précisément le mort qu'il avait enfermé 
dans sa bière quelques minutes auparavant, après 
lui avoir passé ses effets les plus propres. 

— Oui, c'est bien moi, repartit Lasbleiz. Je suis 
venu te guetter ici, pour t'avertir qu'il faut que 
tu recommences incontinent ta besogne. 

— Vous n'étiez donc pas bien, tel que je vous 
avais mis ? 

— Non, tu as repHé mon bras gauche sous mon 
corps : je ne veux pas m'en aller dans cette posture. 



APRÈS LA MORT 255 



Ce disant, il disparut. Le bedeau rebroussa che- 
min aussitôt, rentra dans la maison mortuaire, et, 
au grand scandale de la famille, rouvrit le cer- 
cueil. Ce que Lasbleiz avait dit était vrai : le bras 
gauche était replié sous le corps. Le bedeau remit 
les choses en ordre et se dirigea de nouveau vers 
le bourg. Comme il passait devant la barrière, il 
vit que le défunt était encore là, mais debout, 
cette fois, et la tête haute. 

— Aurais-je commis quelque autre manque- 
ment ? se demanda le bedeau. 

Mais non : le mort se contenta de lui faire un 
signe de la main, comme pour prendre congé. 

— Dieu vous donne ses joies ! dit le bedeau, en 
se découvrant. 

Et ce fut tout. 

(Conté par Coudray. — Coray.) 



Il y a dans chaque paroisse quelqu'un qui a la 
spécialité de faire la barbe aux morts. A Penvé- 
nan, c'était, autrefois, le vieux Flem (Ar Flem coz). 
Il savait, dit-on, d'après le bruit que faisait le poil 
sous le rasoir, si le trépassé était ou n'était pas en 
état de grâce pour paraître dans l'autre monde. 



Tant que le cadavre n'a pas quitté la maison 
mortuaire, il ne faut ni balayer le parquet, ni 
épousseter les meubles, ni jeter dehors aucune 



256 APRÈS LA MORT 



poussière ou balayure (1), de crainte d'expulser 
aussi l'âme du mort et d'attirer sur soi ses ven- 
geances. 

En revanche, il faut avoir soin de vider ou tout 
au moins de couvrir tout vase contenant un li- 
quide (le lait excepté), afin que l'âme ne risque 
pas de s'y noyer (2). 



Tant que le mort est sur les tréteaux funèbres, 



(1) Cf. Le Calvez, La morl en Basse-Brdagne {Revue des Iracli- 
tions populaires, t. III, p. 46). En Ecosse, le balayage d'une cham- 
bre où un cadavre a été doit être fait par une femme qui a passé 
Vàge d'enfanter et non par un jeune homme ou une jeune femme 
(G. Henderson, Survivais in belief among Ihe Cells, p. 292). 

(2) « On en voyoit plusieurs qui avoient grand soin de vuider 
toute l'eau qui se trouvoit dans une maison, quand quelqu'un y 
estoit décédé; de peur que l'ûme du défunt ne s'y noyât» {Vie 
de M. le Noblelz, 1666, chez II. Gaidoz, Superstitions en Basse- 
Bretagne au XVII « siècle, Revue celtique, t. II, p. 485). Cf. Verus- 
mor, Voyage en Basse-Bretagne, p. 342. 

Chez O. Perrin et A. Bouet {Galerie bretonne, p. 156), c'est la 
coutume contraire qui est mentionnée. On a soin de tenir tous les 
vases remplis d'eau, pour que l'âme ne cherche pas à se purifier 
dans le lait; qu'elle pourrait corrompre. Puis, quand on pense que 
l'âme s'est purifiée, on jette et on remplace toute l'eau de la mai- 
son. En Ecosse, on verse sur le sol tout le lait qu'il y a dans la 
maison ; on met du fer dans toutes les victuailles pour éviter 
qu'elles se corrompent ; quelquefois on jette dehors tous les oi- 
gnons et le beurre (W. Gregor, Notes on the folklore of Ihe Norlh- 
East of Scolland, p. 207). En Bretagne, quand une personne 
mourait du cancer, on mettait sur la table une moche de beurre ; 
le cancer allait dans le beurre et on enterrait la moche une heure 
après la mort (Le Calvez, Revue des Traditions populaires, t. VII, 
p. 91). 



APRÈS LA MORT 257 



c'est lui faire offense que d'envoyer les gens 
de la maison à l'ouvrage, comme si de rien 
n'était (1). 



(1) Tant que l'inhumation n'a pas été faite, on n'attelle pas les 
chevaux, à moins qu'un cours d'eau ne sépare de la maison mor- 
tuaire (W. Gregor, Noies on the folklore of Ihe North-East of 
Scolland, p. 207). Les mauvais Esprits ne passent pas les cours 
d'eau. 

Quand un adulte meurt, on n'attelle pas la charrue-, et aucun 
ouvrier ne travaille tant que le corps n'est pas enterré (R. Clark, 
Folklore collecled in co. Wexford, The folklore record, p. 82). En 
Ecosse, au départ du cott\'oi, on lâche les animaux, et s'ils sui- 
vent le cortège, cela prouve la sympathie qu'ils avaient pour le 
défunt (W. Gregor, p. 212). 



258 APRÈS LA MORT 



XLVI 
Le foin gâté. 

En ce temps-là, j'étais petite servante à Ker- 
saliou. Barthélémy Roparz, le maître de la mai- 
son, vint à mourir. C'était au commencement de 
juillet : le fils aîné, Louis, travaillait dans une 
prairie voisine à faner les foins, avec les domes- 
tiques. On m'envoya le prévenir de rentrer tout 
de suite. Peu après, les autres travailleurs rentrè- 
rent aussi, pour la collation de trois heures. Quand 
ils 'eurent fini de manger, l'un d'eux demanda : 

— Est-ce qu'il faut retourner au pré ? 

— Oui, bien sûr, répondit le fils Roparz. Le 
temps menace, et si les foins ne ■ sont pas terminés 
aujourd'hui, ils risquent d'être perdus demain. 

— Ce n'est pas l'usage, quand il y a un mort 
sur les tréteaux, fit observer le vieux Christophe 
Loarer qui était à Kersaliou depuis près de trente 
ans. 

Louis Roparz lui dit avec dureté : 

— Le maître ici, désormais, c'est moi, je pense, 
et non pas vous ! Allez, et faites ce que je vous 
commande. 

Ils allèrent, quoique à contre-cœur. 



APRÈS LA MORT 259 



Comme ils approchaient du pré, ils ne furent 
pas peu surpris de voir qu'un homme les y avait 
devancés, qui se promenait de long en large, sem- 
blant prendre plaisir à piétiner les foins. Lors- 
qu'ils furent plus près encore, leur étonnement se 
changea en frayeur, car, à la démarche et aux vê- 
tements de l'étrange promeneur, -ils le reconnu- 
rent pour Barthélémy Roparz en personne. 

— Le vieux Loarer prononça : 

— Doué da bardorC an Anaon ! (Dieu pardonne 
aux défunts). 

Incontinent, la vision disparut, et les hommes 
pénétrèrent dans la prairie où ils trouvèrent leurs 
fourches disposées en croix deux par deux. 

— Ce foin-ci, vous verrez, ne vaudra pas grand'- 
chose, dit Christophe Loarer à ses compagnons. 

Cependant, à quelques jours de là, quand on le 
mit en meule dans la cour du manoir, le foin avait 
belle apparence... Des mois s'écoulèrent. Le pro- 
pos de Loarer était depuis longtemps sorti de l'es- 
prit des domestiques, et Loarer lui-même ne fai- 
sait plus mine de s'en souvenir. Un soir, Louis 
Roparz dit au valet d'écurie : 

— Marquis (c'était un surnom qu'on lui don- 
nait), tu prendras dorénavant le fourrage des 
bêtes au tas de foin de cette année. 

On était à la fin de l'automne, dans la saison des 

I labours. Lorsque, le lendemain matin, on voulut 
atteler à la charrue la meilleure jument de Kersa- 
liou, c'est à peine si elle pouvait tenir sur ses jam- 
bes, et, dans la journée, elle creva. Moins d'une 
20 
i 



260 APRÈS LA MORT 



semaine plus tard, ce fut le tour d'une autre ju- 
ment, une poulinière magnifique qui n'avait pas 
sa pareille dans le canton. Cette fois, le fils Roparz 
fit venir le vétérinaire qui s'enquit de ce qu'on 
avait donné à manger à la bête. On lui montra le 
foin qu'il trouva de belle qualité. 

— Il y a quelque chose, déclara-t-il, mais je ne 
sais pas quoi. 

Et sa science ne servit pas davantage pour les 
autres chevaux ; car, en l'espace d'une petite 
quinzaine, toute l'écurie y passa. C'était la ruine 
pour les Roparz. Le fils devint triste, sombre : par 
surcroît, il se mit à boire. Le soir de Noël, il ne 
rentra pas. La mère nous envoya dans toutes les 
directions à sa recherche. Ce fut Christophe Loarer 
qui le découvrit : il s'était pendu à la branche d'un 
pommier-. D'avoir manqué à son père défunt lui 
avait porté malheur. 

(Conté par Catherine Lescop. — Plouvorn.) 



La nuit où quelqu'un de vos proches vient de 
mourir, vous voyez marcher devant vous des lu- 
mières dont vous êtes toujours séparé par le même 
intervalle, quelque effort que vous fassiez pour 
les atteindre (1). 



(1) Il y a une croyance analogue en Irlande. Sur la tombe d'une 
personne très pieuse on a vu, dit-on, des lumières (Ph. Redmond, 
Some Wexford folklore, Folklore, t. X, p. 362). Sur les lumières qui 
marchent, voir Le Rouzic, Cornac, p. 120-121 ; ci-dessus, p. 18. Cf. 



APRÈS LA MORT 261 



La mort des usuriers ou des gens riches qui ont 
été durs envers le pauvre monde est toujours sui- 
vie de tempête, de pluie d'orage ou d'éclairs (1). 

La colère des éléments ne s'apaise que lorsque 
le cadavre a quitté la maison mortuaire. 

Il est rare que les personnes qui le veillent 
n'aient pas à rallumer à plusieurs reprises les cier- 
ges déposés près du lit (2). 



Il y a un moyen assuré de ne jamais retrouver 
une personne morte sur son chemin ; c'est d'em- 
brasser son cadavre avant la mise au cercueil (3). 



Dans la Basse-Cornouaille, on dit que pour don- 



i 



làme changée en fleur, qui s'éloigne quand on veut la cueillir (ci- 
dessus, p. 204) et le mort qui marche devant vous et que vous ne 
pouvez rejoindre (P. Sébiilot, Légendes du pays de Paimpol, Revue 
de Bretagne, de Vendée el d'Anjou, t. XI, p. 91). Les êtres qui sont 
toujours à la même distance de ceux qui les poursuivent sont fré- 
quents dans les contes celtiques. Voir, par exemple, le mabinogi de 
Pwyll {Les Mabinogion, traduits par J. Loth, 2« éd., t. I, p. 95) 
el la Prise du château de Dâ Derga (éd. Stokes, Revue cellique, 
t, XXII, p. 37). 

(1) Voir ci-après, p. 281. 

(2) Dans les îles d'Irlande, quand une personne meurt, on met 
12 roseaux allumés autour du lit pour empêcher le diable de venir 
prendre l'âme ; les mauvais Esprits ne peuvent franchir un cercle 
de feu (lady Wilde, Ancienl legends, p. 118). 

(3) En Ecosse, si l'on veut ne pas rêver d'un mort, il faut toucher 



262 APRÈS LA MORT 



ner force et longue vie à des enfants chétifs, il 
n'est que de les mener prier auprès d'un enfant 
mort et de leur faire embrasser (1). 

(Marie-Jeanne Fiche. — Rosporden.) 



son cadavre (K. Carson, Burial cusloms, Folklore, t. XI, p. 210). 
Les gens qui font partie du cortège funèbre vont voir le mort et 
touchent sa poitrine ou son front ; sans cela son image ne quitte- 
rait pas leur esprit (W. Gregor, Noies on Ihe folklore of Ihe Norlh- 
Easi of Scotland, p. 210). Dans le Sutherlandshire, on croit que le 
cadavre d'une personne assassinée ne se corrompt pas jusqu'au 
moment où on y touche (J. G. Campbell, Superslilions of ihe 
Highlands and islands of ScoUand, p. 243). Dans les Hébrides, si 
une personne mise en présence d'un cadavre ne pose pas sa main 
dessus, elle aura à le voir de nouveau (Goodrich-Freer, More 
folklore from ihe Hébrides, Folklore, t. XIII, p. 60). 

(1) En Cornwall, le toucher de la main d'un mort guérit cer- 
taines maladies (M. A. Courtney, Cornish folklore, The Folklore 
Journal, t. V, p. 204-205). En Irlande, un morceau du drap qui 
a enveloppé un cadavre guérit le mal de tête et l'enflure, si on 
l'attache autour de la partie malade (lady Wilde, Ancient legends, 
p. 82). Une courroie de peau découpée sur un mort sert à mettre en 
votre pouvoir toute personne sur laquelle vous la posez sans qu'elle 
le sente (Deency, Peasanl lore from Gaelic Ircland, p. 17). Dans un 
conte irlandais (G. Dottin, Conles irlandais, p. 93), cette courroie 
magique est découpée sur le corps d'un taureau. 

Une personne qui dérobe dans un cimetière la main d'un mort 
a le pouvoir d'enlever le beurre à ses voisins, aussi longtemps 
qu'elle garde cette main dans sa maison (R. Clark, Folklore col- 
lecied in co. Wexford, The folklore record, p. 81). La main d'un 
enfant mort sans baptême, qui vient d'être déterrée dans le cime- 
tière au nom du diable, est un charme puissant (lady Wilde, An- 
cienl legends, p. 82). 

Une chandelle placée dans la main d'un mort fait tomber dans 
un sommeil cataleptique les personnes présentes (lady Wilde, 
Ancicnl legends, p. 82). 

Au contraire, le toucher du cadavre par les animaux est regardé 
comme funeste. En Irlande, il faut tuer tout animal qui passe sur 



APRÈS LA MORT 263 



La veillée mortuaire. 
La veillée mortuaire (1) s'appelle ann noz-veil. 



Certaines personnes privilégiées savent d'a- 
vance quand il doit y en avoir une dans la région. 



Mon beau-père était de ce nombre. Il avait un 
bâton d'épine rouge qu'il appelait « son compa- 
gnon de nuit ». C'était un solide penn-baz, qui s'as- 
sujettissait au poignet, comme tous les penn-baz, 



I 



un cadavTe exposé (L. Duncan, Furlher noies from county Lei- 
trim, Folklore, t. VII, p. 181). En Ecosse, après la mort, on en- 
ferme les poules et les chats, car s'ils sautaient sur le cadavre, la 
première personne qu'ils rencontreraient après deviendrait aveu- 
gle (W. Gregor, Noies on Vie folklore of Ihe Norlh-Easl of Scolland, 
p. 207). 

(1) En Irlande, ceux qui vont à une veillée funèbre ont des pré- 
cautions à prendre et des observances à garder. Il est bon qu'ils 
aient du sel dans leur poche et qu'ils en mangent quelques grains 
pour se défendre contre les mauvais esprits (Deeney, Peasanl lore 
from Gaelic Ireland, p. 41). Il faut pendant une veillée que l'hor- 
loge soit arrêtée, que l'on n'enlève pas les cendres, que l'on allume 
sa chandelle, non pas à celle d'un autre, mais à une allumette ou 
au feu. On ne peut refuser une pipe qu'un assistant vous offre, 
il faut en tirer au moins deux bouffées (Deeney, ibid., p. 78). Les 
personnes qui ont été à une veillée funèbre ne doivent jamais 
prendre un enfant dans leurs bras avant de s'être plongé les mains 
dans l'eau bénite (lady Wilde, Ancienl legends, p. 213). 

En Galles, les veillées mortuaires, communes autrefois, ont 
maintenant disparu (E. L. Barnwell, On some ancienl Welsh 
cusloms and furnilure, Archaeologia Cambrensis, 1872, p. 331. 

20. 



ÉB 



264 APRÈS LA MORT 



à l'aide d'un cordonnet de cuir. Lorsque mon 
beau-père rentrait de la promenade, il ne man- 
quait jamais d'aller suspendre son bâton à un clou 
derrière l'armoire. Or, deux ou trois jours avant 
qu'il dût y avoir une veillée funèbre dans le quar- 
tier, le bâton d'épine rouge se mettait à osciller, 
lentement d'abord, puis de plus en plus vite, en- 
tre l'armoire et le mur, les heurtant à tour de rôle. 

Quand il heurtait l'armoire, on entendait : doc. 

Quand il heurtait le mur, on entendait : die. 

On eût dit le balancier d'une horloge, ou mieux 
le battant d'une cloche sonnant un glas. 

Ce dic-a-doc ! dic-a-doc ! durait quelquefois une 
demi-heure. 

Nous devenions pâles de terreur. 

Mais le beau-père prononçait de sa voix tran- 
quille : 

— Ne faites pas attention ! c'est tout simple- 
ment qu'une noz-veil est proche. 

(Conté par René Alain. — Quimper, 1887.) 



Autrefois, sitôt que le moribond avait trépassé, 
la ménagère se mettait à confectionner des crêpes 
pour la médianoche de la veillée à laquelle parents, 
amis, voisins devaient prendre part, au moins à 
raison d'une personne par « feu >;. J'ai vu de ces 
veillées funèbres où il y avait jusqu'à cinquante 
assistants, et quelquefois davantage. 

D'heure en heure se succédaient les grâces, c'est 



APRÈS LA MORT 265 



à-dire les prières en commun, où luttaient et riva- 
lisaient d'émulation les personnes réputées pour 
avoir le répertoire le plus riche en oraisons, en tra- 
ductions bretonnes des hymnes et des psaumes 
de l'ÉgHse. Il y en avait, de ces récitations, qui du- 
raient plus d'une demi-heure sans désemparer, et 
c'était à qui débiterait sur le mode le plus rapide 
les plus longues et les moins connues (1). 

(Communiqué par mon père N.-M. Le Braz. — Tréguier.) 



(I) Ces traductions de prières en breton rimé étaient générale- 
ment empruntées à un livre d'heures, jadis très répandu dans 
nos campagnes et que l'on appelait Heuriou Briz, du nom de son 
auteur Dom Charles Le Bris, prêtre du diocèse de Léon et rec- 
teur de Cléder. Les Heuriou brezonnec ha latin (Heures bretonnes 
et latines) parurent pour la première fois en 1760, chez Périer, à 
Quimper. 

En Galles, après la mort, on organise une veillée de prières 
auprès du corps du défunt et on entretient des cierges allu- 
més aux deux côtés du lit dans la chambre mortuaire (H. C. 
Tierney, L'Hermine, t. XXXIV, p. 9). 

En Irlande, à la veillée funèbre, les parents se placent en ordre, 
les plus proches parents à la tête du mort. Par intervalles, tous 
se lèvent, entonnent la lamentation funèbre et racontent les vertus 
du défunt, pendant que la veuve et les orphelins adressent au 
cadavre de tendres épithètes et rappellent les heureux jours qu'ils 
ont passés ensemble (lady Wilde, Ancient legends, p. 119). 

En Ecosse, le corps est gardé jour et nuit, surtout la nuit, pour 
que les mauvais Esprits ne viennent pas marquer le corps. La 
veillée se passe quelquefois à lire la Bible, souvent aussi à fumer, 
à boire du wiskey, à manger du pain et du fromage (que l'on sert 
vers minuit) et même à jouer des toui-s aux personnes peureuses 
en imitant la voix et les gestes du mort (Gregor, Notes on Ihe fol- 
klore of Ihe North Easl of Scotland, p. 209). En Irlande, dans le 
comté de Leitrim, il y a des jeux que l'on ne joue qu'aux veillées 
funèbres {Folklore, t. V, p. 190-191). A Limerick, on se livre à des 
ieux d'adresse après le lever du jour. Dans le sud de l'Irlande, il y 



266 APRÈS LA MORT 



Dans la Cornouaille, après le repas de minuit, 
on ne récite plus de prières. L'âme, dit-on, est 
partie (1). 



Dans la « montagne » (environs de Carhaix), 
lorsque c'est un habitant du bourg qui a trépassé, 
toute la population agglomérée se relaie par équi- 
pes pour veiller le défunt. La nuit est divisée en 
un certain nombre de « quarts ». A la fin de chaque 
quart, un homme va de seuil en seuil agiter la clo- 
chette de la mort (cloc'hic ar maro) pour avertir 
les gens qui dorment que leur tour de veille est 
arrivé (2). 



a cinquante ans, on jouait pendant la veillée funèbre une sorte de 
pantomime représentant le combat de deux jeunes gens, la mort 
de l'un d'eux et son rappel à la vie par un sorcier (lady Wilde, 
Ancienl legends, p. 121). Dans les Highl^nds, c'est un véritable 
combat que les amis du défunt engagent et qu'ils poursuivent 
jusqu'à effusion de sang (J. G. Frazer, Dealli and burial customs, 
Scotland, The Folklore Journal, t. III, p. 281). On honore le mort 
par la quantité de boisson et de tabac que l'on donne aux veilleurs 
(G. H. Kinahan {Notes on Irish folklore, Tke Folklore record, t. IV, 
p. 100). Dans une légende de Cr. Croker, Fairij legends, p. 189, le 
narrateur, décrivant une veillée mortuaire et voulant en donner 
une idée avantageuse, dit qu'il n'y eut pas moins de trois filles à 
y trouver des maris. 

(1) Cf. A. Le Braz, Les saints bretons d'après la tradition popu- 
laire {Annales de Bretagne, t. IX, p. 51). 

(2) Sur les anciennes veillées funèbres en Bretagne, cf. O. Per- 
rin et A. Bouet, Galerie bretonne, t. III, p. 157. 



APRÈS LA MORT 267 



I 



Dans la région de Douarnenez, la veillée funèbre 
ne va jamais sans un repas, généralement co- 
pieux, que l'on sert aux approches de minuit. La 
croyance est que le mort participe à cette agape, 
où l'on a soin de lui dresser son couvert (1). S'il 
n'avait pas ce viatique suprême, il serait sans 
force, dans l'autre monde, pour atteindre le terme 
qui lui est assigné. 

(Communiqué par M"* Le Bras. — Quéménéven.) 



A Belle-Ile-en-Mer, quand il y a un mort dans 
un village, tout le village « chôme », comme on dit, 
pour se rendre à la veille mortuaire qui s'appelle 
« la corvée ». 



(1) En Ecosse, la nuil qui suit l'enlerrement, on dispose, dans la 
chambre où était le corps, du pain et de l'eau. Le mort revient en 
prendre sa part. Si l'on oubliait de^prendre celte précaution, le 
mort ne pourrait reposer dans l'autre monde (Gregor, yoles on 
the folklore of Ihe yorlh-East of Scolland, p. 21). En Irlande, on 
a coutume pendant les nuits qui suivent une mort de mettre à 
l'extérieur de la maison de la nourriture, gâteau grillé ou pommes 
de terre ; les Esprits viennent les manger (lady Wilde, Ancienl 
legends, p. 118). On fait la même chose le soir qui précède le 
1" novembre [ibid., p. 140). V. ci-après ch. xiv. On enferme 
quelquefois dans le cercueil des noix que le mort mangera, croit- 
on (Curtin, Taies of Ihe fairies, p. 54). 

Ces noix sont vraisemblablement les noix des fées du recueil 
de traditions irlandaises intitulé le Dinnshenchus {Folklore, t. III, 
p. 506, I 43). On doit leur comparer les noisettes de sagesse et 
de poésie du même recueil {Revue celtique, t. XV, p. 457). 



268 APRÈS LA MORT 



Quand il y a une veillée de mort dans le pays de 
Rosporden, l'heure venue de faire le repas de mi- 
nuit, on sert aux personnes qui veillent du pain et 
du miel. L'odeur du miel est, dit-on, particuliè- 
rement douce à Vanaon (1). Souvent on voit une 
petite mouche, pas du tout semblable à celle de 
nos climats, sortir des lèvres entr'ouvertes du ca- 
davre et venir se poser sur le bord du vase où le 
miel est contenu. Les gens croient que c'est l'âme 
du mort qui fait sa provision de nourriture, avant 
de se mettre en route pour le lieu qui lui est assi- 
gne. Aussi est-il d'usage de laisser le vase décou- 
vert toute la nuit (2). 



(Marie-Jeanne Fiche. — Rosporden.) 



A l'Ile de Sein, on ne se contente pas, à la veil- 
lée, de prier pour le mort actuel. On récite encore 
un De profundis pour chacun des morts de la fa- 
mille dans le passé, aussi loin qu'on puisse remon- 
ter, en les désignant par leurs noms, prénoms et 



(1) Cf. E. Souvestre, Le Finislère en 1836, p. 133. 

(2) Le lait est aussi, paraît-il, particulièrement agréable aux 
âmes (A. Le Braz, La nuit des morts, dans Pâques d'Islande, p. 307) ; 
cf. Cambry, Voyage dans le Finislère, t. I, p. 229 : « La nation 
bretonne est remarquable par sa piété pour les morts. On passe 
des nuits sur la tombe de ses parents, on y verse des pleurs, on 
fait des libations de lait ». Voir ci-dessus, p. 256 et ch. xiv. 



APRÈS LA MORT 269 



surnoms. Il y a des vieilles auxquelles on a spé- 
cialement recours pour la circonstance, parce que 
leur mémoire prodigieuse est comme un registre 
où les annales funéraires de chaque famille pen- 
dant plusieurs générations seraient demeurées in- 
délébilement inscrites. 



Tout le temps qu'un mort reste exposé, c'est l'u- 
sage que les gens du quartier viennent lui faire vi- 
site une dernière fois : cela s'appelle aller dire ses 
prières, ou encore aller jeler de Veau hénile. Au 
chevet du mort, sur une chaise , est placée une 
assiette creuse remplie d'eau bénite où trempe un 
brin de buis également bénit (du jour des Ra- 
meaux précédent). Chaque visiteur asperge (1) 
une première fois le vdsage du cadavre avant de 
s'agenouiller, puis une seconde fois, au moment de 
se relever. Si les gouttelettes font mine de sécher 
presque instantanément au contact de la peau du 
mort, c'est mauvais signe pour le destin qui at- 
tend son anaon dans l'autre monde. 

(Anna Drutot. — Pédernec.) 



Tant que le mort n'a pas été mis en bière, il faut 
qu'une des ouvertures de la maison reste sans être 



(1) En Ecosse, après la mort, on asperge d'eau les chaises et le 
meubles (W. Gregor, IScÀes on Ihe folklore of Ihe Norlh-East of 
ScoUand, p. 207). 



270 APRÈS LA MORT 



close, à moins qu'il n'y ait dans la porte une de ces 
lunettes que l'on appelle « trous de chat » ou qu'il 
ne manque au châssis de la fenêtre un carreau, 
comme la chose arrive fréquemment; même chez 
les gens aisés. Sans cela, on dit que l'âme du dé- 
funt tournera dans le logis jusqu'à ce qu'il se pro- 
duise parmi les personnes de la famille un autre 
décès (1). 



Il n'est pas bon de garder chez soi, après le dé- 
part du cercueil pour le cimetière, la chandelle qui 
avait été allumée au chevet du cadavre. Si, par 
inadvertance, on venait à la rallumer dans la 
suite, pour quelque usage, la mort ne tarderait pas 
à fondre de nouveau sur la maison. Aussi la porte- 
t-on d'ordinaire en offrande à l'église, n'en restât- 
il qu'un menu bout (2). 



(1) Voir ci-dessus, p. 214. 

(2) De même, en Irlande, le savon, la serviette, l'eau qui ont 
servi à la toilette mortuaire doivent être jetés sous un buisson 
pour qu'on ne s'en serve plus (L. L. Duncan, Furlher noies from 
counly Leilrim; Folklore, t. V, p. 181). Dans les Hébrides, on 
brûle après la mort les herbes marines qui composaient le lit du 
malade (Goodrich-Freer, More folklore from the Hébrides, Folklore, 
t. XIII, p. 60). V. ci-dessus, p. 84, note. 



APRÈS LA MORT 271 



XLVII 
La vdillée du prôtre. 

Je me souviendrai toujours de cette date : c'é- 
tait le 20 du mois de février. Je veillais le vicaire, 
un digne prêtre, mort le matin même. Il y avait 
encore avec moi, comme veilleurs, Fanch Savéant 
le menuisier, et une vieille filandière, Marie-Cinthe 
Corfec. 

Le mort était assis dans un fauteuil, revêtu de 
ses plus beaux ornements. Il avait une figure re- 
posée, presque souriante. 

Nous disions les prières à voix basse, chacun à 
part soi. 

Le silence et l'immobilité commençaient à m'as- 
soupir. Craignant de m'endormir tout à fait, je 
proposai à Fanch et à Marie-Cinthe de réciter les 
grâces en commun, afin de nous tenir éveillés mu- 
tuellement. 

Le menuisier ne demandait pas mieux, mais la 
vieille filandière, qui n'était jamais de l'avis d'au- 

I^^trui, préféra aller s'asseoir à l'écart, près du foyer, 
^^k)our continuer à prier seule. 
^M Savéant et moi demeurâmes près du cadavre. 
H J'entrepris les grâces. Lui donnait les répons. 
I 



272 APRÈS LA MORT 



Tout à coup, il fit de la main un geste, comme 
pour me dire de me taire et d'écouter. 
Je prêtai l'oreille. 

— N'entendez-vous pas ? me demanda-t-il. 
J'entendis un petit bruit clair, argentin, mais si 

léger, léger !... On eût dit le drelin-dindin d'une 
clochette lointaine, d'une menue clochette, aux 
sons purs comme du cristal, qui aurait tinté dans 
la campagne, à des lieues de nous. 

Cela dura quelques secondes. 

Puis, ce fut une musique suave (1) qui semblait 
sortir des murs, du plancher, des meubles, de tous 
les points de la chambre. 

Ni Savéant ni moi n'avions jamais entendu mu- 
sique si douce. 

Savéant regarda à droite, à gauche, pour voir 
d'où cela pouvait venir. Mais il ne découvrit rien, 

La musique ayant cessé, j'allais reprendre les 
grâces interrompues, quand un bruit nouveau se 
produisit. 

C'était, cette fois, un long bourdonnement mo- 
notone. On eût juré qu'un essaim d'abeilles venait 
de faire invasion dans la chambre et qu'il se ba- 
lançait d'une cloison à l'autre, cherchant quelque 
endroit où se suspendre. 

— Ce n'est pas possible, me dit Savéant. Il doit 
y avoir des bourdons par ici. 



(1) En Galles, des mourants ont raconté qu'ils entendaient dô 
douces voix chantant dans l'air. (E. Owen, Welsh folklore, p. 305- 
307). 



I 



APRÈS LA MORT 273 



Il prit un des cierges qui brûlaient devant le 
mort, réleva au-dessus de sa tête, le promena en 
l'air, mais nous eûmes beau fouiller des yeux les 
coins et recoins, nous n'aperçûmes pas même 
l'ombre d'une mouche. 

Le bourdonnement continuait cependant, tan- 
tôt strident, sonore, tantôt léger, confus, à peine 
perceptible. 

Fanch et moi, nous étant rassis, nous restâmes 
longtemps à nous regarder l'un l'autre, tout pen- 
sifs. 

Nous n'avions pas peur, mais nous étions trou- 
blés, à cause de l'étrangeté de ces choses. Nous 
étions comme dans un rêve. 

Soudain, la grosse voix de Marie-Cinthe nous fit 
sursauter. 

— Si vous voulez, disait-elle, vous viendrez vous 
chauffer à votre tour. Je prendrai votre garde au- 
près du mort. 

Nous lui demandâmes si elle n'avait rien en- 
tendu. 

Elle répondit que non. 

Et nous-mêmes, à partir de ce moment, nous 
n'entendîmes plus rien. 

(Conté par A.-M. L'Horset. — Penvénan, 1889.) 



La mort de saint Jorand. 

Saint Jorand n'a son nom dans aucun calen- 
drier : c'était un trop pauvre homme. Mais il n'en 
possède pas moins une chapelle à lui, et qui n'est 



274 APRÈS LA MORT 

pas à mépriser, puisqu'elle a mérité d'être appelée 
la Belle-Église, tout près de la gare de Plouec. 

Saint Jorand mourut dans le temps où se célé- 
braient à Tréguier les fêtes de la canonisation de 
saint Yves. Comme les gens de Plouec s'en reve- 
naient à cheval de ces fêtes, ils entendirent sonner 
à toute volée les cloches de la Belle-Église sans 
qu'il y eût personne pour les mettre en branle. 
Et, dès qu'ils furent auprès de la chapelle, leurs 
chevaux s'agenouillèrent d'eux-mêmes sur le che- 
min. 

Alors, ils se dirent : 

— Quelqu'un de saint a dû mourir en ce lieu. 

Ils poussèrent la porte et aperçurent saint Jo- 
rand étendu de son long à la place où est aujour- 
d'hui son tombeau. Ses mains étaient jointes sur 
la poitrine et, à la hauteur du cœur, une magni- 
fique rose rouge avait fleuri, qui exhalait un par-^ 
fum délicieux. 

Ils ensevelirent le saint pieusement et, dès le 
lendemain, les miracles commencèrent autour de 
sa tombe (1). 

(Conté par le sacristain de la Belle-Eglise — 1903.) 



(1) Cf. la gwerz Sanl Joranl, chez Luzel, Giverziou Breiz-Izel, 
t. II, p. 53». 



APRÈS LA MORT 275 



XLVIII 
La veillés de Lôn. 

Lorsque mourut Lôn Ann Torfado (1), ainsi ap- 
pelé parce que sa vie durant il n'avait fait que 
mettre en pratique les préceptes d'Ollier Hamon !e 
mauvais clerc (2), sa femme convia en vain le voi- 
sinage à venir faire près de son cadavre la veillée 
mortuaire. 

. — Je ne tiens cependant pas, se dit-elle, à veil- 
ler seule ce mécréant. J'aurais trop peur que, 
mort, il ne me jouât quelque farce plus vilaine 
encore que toutes celles qu'il m'a jouées de son 
vivant. 

Ceci se passait un samedi soir. 

Quoique l'heure fût quelque peu avancée, la 
femme de Lôn Ann Torfado se rendit au bourg. 



(1) Torfado, forfaits. 



(2) On peut lire dans les Gwerziou Breiz'lzel{l. II, p. 293) une 
version, d'ailleurs très incomplète, de cette ballade du mauvais 
clerc, qui a joui naguère d'une grande vogue par toute la zone 
maritime du pays trégorrois. Le nom d'Olivier Hamon y est resté 
synonyme de « vaurien », de f débauché )>,ou mieux de fanfaron 
de vices. Cet Olivier Hamon, « natif du canton » (il a soin de ne 
pa? spécifier), fut destiné par ses parents à la prêtrise, tourna 
bride dès les premières années d'étude, se fit valet, se maria, 
mangea la dot de sa femme, battit le pays et « mourut dans 
la peau d'un chien ». 



276 APRÈS LA MORT 



Elle pensait : 

— Je trouverai bien à l'auberge trois ou quatre 
mauvais sujets, de l'espèce de Lôn, qui ne deman- 
deront pas mieux que de l'assister dans sa nuit 
dernière. Il suffira que je leur promette, pour les 
allécher, cidre et vin ardent (1), à discrétion. 

Ce qu'elle prévoyait arriva. 

Dans l'auberge actuellement tenue par les La- 
geat, et qui est à l'entrée du bourg, une troupe 
de buveurs menait grand tapage, en jouant aux 
cartes. 

La femme de Lôn franchit le seuil et dit : 

— Y a-t-il parmi les chrétiens qui sont ici quatre 
hommes charitables capables de me rendre un 
service ? 

— Oui, répondit un des buveurs, pourvu qu'il 
ne s'agisse pas d'aller coucher avec vous, car vous 
avez passé l'âge. 

— Il s'agit de veiller mon mari qui vient d'ex- 
pirer. Je promets cidre et vin ardent à discré- 
tion. 

— Aussi bien, garçons, fit en s'adressant à ses 
camarades l'homme qui avait déjà parlé, l'auber- 
giste nous a menacés de nous jeter à la porte, au 
coup de neuf heures. Suivons cette femme. Nous 
continuerons notre partie chez elle, et la boisson 
ne nous coûtera rien. 

— Allons ! s'écrièrent les autres. 

La femme de Lôn retourna au logis, escortée de 



(1) Gwin-ardant, eau-de-vie. 



APRÈS LA MORT 277 



I 



quatre gaillards à demi-soûls et qui, tout le long 
du chemin, braillèrent à tue-tête. 

— Nous voici arrivés, dit-elle, en poussant la 
porte. Je vous prierai d'être un peu moins bruyants 
par respect pour le mort. 

Il était là, le mort, allongé sur la table de la cui- 
sine. On avait jeté sur lui la nappe au pain, le 
seul linge à peu près convenable qu'il y eût 
dans la maison. Le visage toutefois était à dé- 
couvert. 

— Hé ! mais, s'écria un des veilleurs improvi- 
sés, c'est Lôn Ann Torfado ! 

— Oui, répondit la veuve. Il a trépassé dans 
l'après-midi. 

Elle alla à une armoire, en tira verres et bou- 
teilles, disposa le tout sur le banc-tossel et dit aux 
hommes : 

— Vous boirez à votre soif. Moi, je vais me cou- 
cher. 

— Oui, oui, vous pouvez laisser Lôn à notre 
garde. Nous l'empêcherons bien de s'échapper. 

La femme partie, les hommes s'installèrent à 
une petite table placée près du mort, sur laquelle 
brûlait une chandelle et où un rameau de buis 
trempait dans une assiette pleine d'eau bénite. 

Je ne vous ai pas encore dit leurs noms. C'é- 
taient Fanch Vraz, de Kerautret, Luch ar Bitouz, 
du Minn-Camm, et les deux frères Troadek, de 
Kerelguin. Tous, gens résolus et sans souci, que la 
présence d'un cadavre n'était pas pour impres- 
sionner. 



278 APRÈS LA MORT 



Fanch Vraz sortit de la poche de sa veste un jeu 
de cartes qui ne le quittait jamais. 

— Coupe ! dit-il à Guillaume Troadek. 
Et voilà le jeu en train. 

Une heure durant, on joua, on but, on jura et 
sacra. 

En entrant, les gars n'étaient ivres qu'à demi ; 
ils l'étaient maintenant tout à fait, sauf le plus 
jeune des Troadek. Celui-là avait un peu plus de 
pudeur que les autres. 

— Tout de même, garçons, dit-il, ce n'est pas 
bien ce que nous faisons là. Ne craignez-vous pas 
que nous ayons à nous repentir de nous compor- 
ter ainsi à l'égard d'un mort ? Nous n'avons seu- 
lement pas récité un De profundis pour le repos 
de son âme. 

— Ho ! ho ! ho ! ricana Luch ar Bitouz, l'âme 
de Lôn Ann Torfado ! Si tant est qu'il en ait ja- 
mais eu une, elle aimerait mieux jouer et boire 
avec nous que d'entendre réciter des De profun- 
dis ! 

— Sacré Dié, oui ! appuya Fanch Vraz. C'était 
un fier chenapan que ce Lôn. Je suis sûr, tout 
mort qu'il est, que, si on lui proposait une partie, 
il /accepterat encore (1). 

— Ne dis pas de ces choses, Fanch. 

— Nous allons bien le voir ! 



(1) Au pays de Galles, c'est le diable qui figure comme parte- 
naire des joueurs de cartes ; la partie se joue d'ordinaire sur un 
pont. (E. Owen, Welsh folklore, p. 147-150.) 



APRÈS LA MORT 279 



Joignant le geste à la parole, il brassa les car- 
tes, et, comme c'était à lui la donne, au lieu de 
quatre jeux, il en fit cinq. 

— Vieux Lôn ! cria-t-il, il y en a un pour toi. 
Alors se passa une chose terrible à dire. 

Le mort, dont les mains étaient jointes sur la 
poitrine, laissa glisser peu à peu son bras gauche 
jusqu'à la table des joueurs, posa la main sur les 
cartes qui lui étaient destinées, les éleva au-dessus 
de son visage, comme pour les regarder, puis en fit 
tomber une, pendant qu'une voix formidable 
hurlait par trois fois : 

— Pique et atout, damné sois-je ! Pique et 
atout ! Pique et atout (1) ! 

Nos quatre lurons, d'abord pétrifiés par l'épou- 
vante, eurent vite fait de trouver la porte. Et ce ne 
fut pas Fanch Vraz, malgré toute sa forfanterie, 
qui demeura le dernier. Ils se précipitèrent de- 
vant eux, dans la nuit, sans se demander quelle 
route ils faisaient. Jusqu'à l'aube, ils vaguèrent 
ainsi, par les champs, semblables à des taureaux 
affolés. Lorsque, avec le jour, ils regagnèrent enfin 
chacun leur maison, ils avaient tous au cou la cou- 
leur de la mort. Fanch Vraz expira dans la se- 
maine. Les autres en réchappèrent, mais après 



(1) Dans une légende rapportée par Curlin {Talcs of Ihe fairies, 
p. 149-150), un mort étendu sur la table pour la veillée reprend 
vie pour déclarer qu'il est innocent d'un incendie dont on Ta 
accusé ; il retombe mort, au moment où il allait donner des ren- 
seignements sur l'au-delà, parce qu'une personne présente l'a in- 
terrompu. 

31. 



280 APRÈS LA MORT 



avoir tremblé pendant près d'une année une fiè- 
vre mystérieuse dont ils ne purent guérir qu'à 
force d'absorber de l'eau de la fontaine de Saint- 
Gonéry (1). 

(Conté par Jeanne-Marie Corre. — Penvénan, 1886.) 



(1) La fontaine de Saint-Gonéry, en Plougrescant, attire nombre 
de malades. Le sentier qui y mène est tellement fréquenté que le 
propriétaire du pré où elle se trouve l'a fait paver. La vieille com- 
plainte du saint recommande surtout son eau pour la guérison des 
« maux de tête ». Mais elle est aussi très efficace pour la fièvre, 
moins cependant que les pincées de terre prises au tombeau du 
pieux thaumaturge et qu'on se suspend au cou, dans un petit 
sachet de toile. 



APRÈS LA MORT 281 



XLIX 
La porte ouverte. 

Ceci se passait à Lescadou, dans le vieux ma- 
noir de ce nom, sur les confins de Penvénan et de 
Plouguiel. 

On y veillait le maître de maison, un certain Le 
Grand, mort dans la journée. La veillée compre- 
nait d'abord les domestiques, hommes et femmes, 
puis quelques voisins et voisines qui étaient ve- 
nus s'offrir, selon l'usage. 

L'agonie de Le Grand avait été accompagnée 
de singulières choses. Pendant qu'il mourait, la 
chienne s'était mise à se démener dans sa niche, 
en poussant d'effroyables hurlements. Quand on 
alla à elle, pour l'apaiser, on la trouva en proie 
aux flammes, la chair à demi rôtie, et puant une 
odeur d'enfer. 

Elle expira, comme son maître rendait le der- 
nier soupir. On vit en cela une étrange coïnci- 
dence. 

A peine l'homme et l'animal furent-ils trépas- 
sés, qu'il s'éleva un orage extraordinaire (1). Un 



(1) En Ecosse, lorsqu'un ouragan éclate sur la tombe encore 
ouverte, c'est que le défunt a eu une vie mauvaise ou a conclu un 



282 APRÈS LA MORT 



mculon de paille qui était dans la cour fut trans- 
porté par la violence de la bourrasque à près de 
deux cents mètres plus loin, dans une prairie. Un 
vieil if se fendit de la cime aux racines. 

Les gens qui veillaient devisèrent entre eux, 
longuement, de toutes ces choses. 

On savait trop bien que Le Grand n'avait pas 
vécu exempt de reproche. Il avait toujours eu la 
réputation d être dur pour les siens, impitoyable 
envers le pauvre monde. 

Tout à coup, veilleurs et veilleuses se turent. 

La porte venait de s'ouvrir, toute grande. On 
sattendait à voir paraître quelqu'un... Mais il 
n'entra que du vent. 

— Va vite fermer cette porte ! dit une femme à 
l'un des domestiques. 

L'homme se leva, ferma l'huis et revint prendre 
sa place au foyer. Mais il ne s'était pas rassis sur 
son escabelle, que la porte était de nouveau toute 
grande ouverte. 

— Quel maladroit ! s'écria-t-on. On voit bien 
qu'il n'a jamais été à Paris (1). 

— Je vous jure que je l'avais fermée, dit 
l'homme. 



pacte avec Satan (W. Gregor, Notes on Ihe folklore of Ihe Norlh- 
Easl of Scoiland, p. 214). 

En Galles du Nord, au contraire, le tonnerre ou l'éclair en plein 
hiver annonce la mort de l'homme important de la paroisse 
{Archaelogia Cambrensis, 1872, p. 333). 

(1) Au dire des Bretons, il faut aller à Paris pour apprendre à 
fermer les portes derrière soi. 



APRÈS LA MORT 283 



Et il alla la fermer encore, en ayant soin, cette 
fois, de la pousser avec force, pour la bien assu- 
jettir dans son cadre. 

— Là ! maintenant, si elle se rouvre, vous ne 
direz pas que c'est ma faute, grogna-t-il, en re- 
gagnant l'àtre. 

— Ou tu n'es qu'une ganache, ou cette porte est 
ensorcelée ! fit un autre domestique ; vois, elle 
est plus ouverte que jamais. 

— Va donc la fermer à ton tour. Pour moi, j'y 
renonce. 

— Oh ! j'en viendrai à bout, quand le diable y 
serait ! 

Cet autre domestique était un gars solidement 
râblé, avec des bras de lutteur. Il empoigna le 
battant, le fit rouler sur ses gonds, furieusement, 
et s'y arc-bouta des deux épaules. 

— Je parie, dit-il, que tous les vents du monde 
ne l'entre-bâilleront plus ! 

Il n'avait pas fini de parler, que la port^ lui 
frappait dans le dos et l'envoyait s'aplatir sur le 
sol, à deux pas. 

Il se ramassa, tout meurtri, jurant et sacrant : 

— Mille malédictions rouges ! Qui est-ce qui se 
permet d'ouvrir cette porte ? 

On entendit un long ricanement, et une voix 
qui disait : 

— Ne te vantais-tu pas de la fermer, quand le 
diable y serait ? 

L'homme fut efïrayé, mais il voulut faire le 
brave : 



284 APRÈS LA MORT 



— Je demande qui est celui qui se permet d'ou- 
vrir cette porte, répéta-t-il. 

— Moi ! répondit la voix, d'un ton si sec, si dur, 
si courroucé, que l'homme n'insista plus, et pour 
cause. Il lui semblait qu'une haleine de feu lui lé- 
chait la figure. Son épouvante était d'autant plus 
forte qu'il ne voyait personne. 

Il vint, tout pâle, se perdre dans le groupe des 
veilleurs et des veilleuses, qui, eux aussi, trem- 
blaient la fièvre froide, la fièvre de la peur. 

L'horloge de la maison tinta lentement l'heure 
de minuit. 

Et, quand le douzième coup eut sonné, les chan- 
delles qui brûlaient auprès du lit du mort s'étei- 
gnirent comme d'elles-mêmes. 

Il ne se trouva pas un dans l'assistance pour 
oser les rallumer ; en sorte que le cadavre demeura 
dans une obscurité profonde. On entendait par 
instant claquer les draps au vent de la porte ou- 
verte, comme si c'eussent été les toiles d'une les- 
sive étendue en plein air sur l'herbe des prés. 

De minuit jusqu'à l'aube, les gens qui veillaient 
n'échangèrent pas une parole. Et plus une prière 
ne fut récitée. On se tenait rencognés les uns con- 
tre les autres, éclairés seulement par la braise du 
foyer et par la fumeuse lueur du lulic, de la chan- 
delle de résine. On tâchait, avec les mains, de se 
boucher les oreilles et les yeux, et l'on attendait 
le jour avec impatience. 

(Conté par Jeanne-Marie Corre, couturière. — Pcnvé- 
nan, 1888.) 



il 



APRÈS LA MORT 285 



L'éloge du mort (1) 

En plusieurs régions de la Cornouaille finisté- 
lienne, l'usage existe encore de faire l'éloge du dé- 
funt. Ce sont surtout des femmes, vieilles men- 
diantes, vieilles fileuses, vieilles pèlerines par pro- 
curation, qui ont la spécialité de ce genre de dis- 
cours. 

C'est au commencement de la veillée, quand 
tous les parents sont réunis, que la personne char- 
gée d'improviser l'éloge du mort prend la parole. 
Elle se place généralement au pied du lit, les yeux 
fixés sur le cadavre. Elle relate sur un ton de mé- 
lopée les principales circonstances de la vie du dé- 
funt, insiste surtout sur ce fait qu'il « n'a jamais 
fait de tort à ses semblables », et termine en exal- 
tant ses vertus modestes, en rappelant qu'il a tou- 
jours été bon mari, bon père et bon travailleur. 

Elle ne néglige aucun détail sur la façon dont il 
a mené la tâche qui fut la sienne dans l'existence. 



Il 



(1) En Irlande, le caoine ou lamentation funèbre se compose 
d'une lamentation versifiée combinée à une énumérationdes vertus 
du défunt. Dans les comtés de Cork et de Kerry, il y avait des 
pleureurs professionnels. A Limerick, la parente la plus proche du 
défunt heurte le cercueil d'une pierre qu'elle tient à la main et en- 
tonne la lamentation (G. H. Kinahan, Noies on Irish folklore, The 
Folklore record, t. IV", p. 100). Un exemple de caoine est donné 
par lady Wilde, Ancienl legends, p. 10. Malheureusement, la pro- 
venance n'en est pas indiquée avec précision, et lady Wilde ne 
sachant pas l'irlandais (Cf. D. Hyde, Beside Ihe fire, p. xiii-xiv), 
il est difficile de dire quel crédit il faut attribuer à la traduction 

glaise. 



286 APRÈS LA MORT 



C'est ainsi que la vieille Henriette Danzé, d'Au- 
dierne, ayant à louer un jeune homme, du nom de 
Hervé Masson, qui gagnait son pain à faire des 
courses pour autrui, s'en acquittait de la manière 
suivante : 

« Toutes les fois qu'on avait besoin de ses ser- 
vices, il était prêt. Qu'il s'agît d'aller annoncer 
une naissance ou un décès, ou de faire quelque 
commission que ce fût, jamais il ne disait non. A 
toute heure du jour ou de la nuit, il partait. Cons- 
tamment, soit pour l'un, soit pour l'autre, il était 
sur les routes du Cap (1). Personne n'était meil- 
leur marcheur que lui, et il n'y avait pas non plus 
de messager plus sûr ni plus discret. Avec lui, on 
pouvait être tranquille : il n'oubliait rien de ce 
qui lui avait été recommandé et accomplissait 
ponctuellement chaque chose. Sa probité aussi 
était sans pareille. On ne courait aucun risque à 
lui confier n'importe quoi, et même de l'argent. Ce 
n'est pas lui qu'on aurait vu s'arrêter à boire dans 
toutes les auberges, et se soûler, et perdre ses com- 
missions dans les douves des chemins, comme font 
tant d'autres. Jamais non plus il ne prenait pour 
ses courses plus qu'il ne lui était dû. Bref, il était 
honnête en tout ce qui regardait son métier. A 
cause de cela, prions Dieu qu'il lui donne sa part 
de paradis (lod ar baradoz). » 

Souvent l'oratrice ou, comme on dit communé- 
ment, la prêcheuse prend à témoin l'assistance de 



(1) La région du Cap-Sizun, d'Audierne à la Pointe du Raz. 



à 



APRÈS LA MORT 287 



la véracité de ses dires. Ou bien c'est l'assistance 
qui, d'elle-même, spontanément, intervient pour 
corroborer les affirmations de la prêcheuse : 

— Cela est vrai... C'est la pure vérité. 

Non pas que ces rustiques oraisons funèbres ne 
soient un peu comme tous les panégyriques de ce 
genre : il serait excessif de croire qu'elles brillent 
toujours par la sincérité. 

— Hed ê ficha'nhê eun lammic (il faut leur faire 
un bout de toilette) disait la vieille Henriette 
Danzé. 

Souvent le personnage prête peu à l'éloge. En 
ce cas, le talent de la prêcheuse consiste à savoir 
tirer parti des apparences. 

Exemple : un homme meurt. Toute sa vie, il n'a 
guère fait que s'enivrer. Il a fini, comme on dit, 
« tué par la boisson ». Mais, huit ou dix jours 
avant de s'éteindre, son état de faiblesse était tel 
qu'il ne pouvait plus ni manger, ni boire. L'orai- 
son funèbre argue de cette circonstance pour sa- 
luer en cet homme le modèle des ivrognes con- 
vertis. Ne s'est-il pas rangé dans la dernière se- 
maine qui a précédé son trépas ? 

Du reste, il n'est pas bon de médire d'un 
mort (1), sinon l'on s'expose à sa vengeance. 

On raconte, à ce propos, qu'un cordonnier de 
Pleyben, apprenant qu'un des pires soûlards de 



(l) Non seulement on ne doit pas médire des morts, mais encore 
on ne doit parler d'eux qu'avec respect. On ne prononce point le 
nom d'un défunt en Bretagne sans le faire suivre de la formule 



288 APRÈS LA MORT 



la paroisse avait été trouvé noyé dans une mare 
de purin, s'était écrié, en guise d'oraison funè- 
bre : 

— Creuvel é' la ganl hé gorfad diwezan ! (Il a 
donc crevé de sa dernière ventrée.) 

Le soir même, comme il travaillait penché sur 
son cuir, il entendit respirer fortement derrière 
lui. Il se retourna pour voir qui était là et fut tout 
saisi de reconnaître le mort qui le regardait avec 
des prunelles rouges et qui murmurait en rica- 
nant : 

— Te greuvô ivè, kéréer ! (Toi aussi tu crèveras, 
cordonnier !) 

Pareille scène se renouvela le lendemain, et 
encore les jours suivants. Le cordonnier trans- 
porta son atelier dans une autre pièce. Peine per- 
due. Le spectre était toujours debout derrière lui. 
Alors, le cordonnier, pour fuir cette obsession, 
finit par délaisser son ouvrage, se mit à courir les 
cabarets, de désespoir, et mourut, au bout de 
quelques mois, de la même mort que celui dont il 
avait médit (1). 

(Communiqué par Henri Coudray, — Coray, 1894.) 



Doué da bardono d'an anaon « Dieu pardonne aux défunts ! ». En 
Ecosse, les formules les plus employées sont : chuid a fhlailheanas 
da, « qu'il ait sa part de paradis! », ou chuid a throcair da, «qu'il 
ait sa part de miséricorde ! » (J. G. Campbell, Supersliiions of Ihe 
Highlands and islands of Scolland, p. 239). 

(1) C'est une aussi grande faute de dire un mensonge sur des 
morts que dix mensonges sur des vivants (Curtin, Taies of Ihe 
fairies, p. 55. Voir ci-après ch.xix, récit CI II: 



APRÈS LA MORT 289 



A Saint-Pol-de-Léon, les décès sont annoncés 
de la façon suivante : 

Quatre veuves de l'Hospice, s'il s'agit d'une 
femme, quatre vieillards, s'il s'agit d'un homme, 
précédés, dans l'un et l'autre cas, de deux orphe- 
lins, pieds nus, parcourent les rues de la ville, en 
faisant tinter des clochettes. De place en place, 
la troupe s'arrête, les clochettes se taisent et l'un 
des enfants glapit : 

Recommandi a rer d'ho pédennou mad ann hini 
a zo bét héman pe hennont, niaro hiriè hay a vo in- 
ierrel varc'hoaz... Ann hini a neuz dévotion, da hedi 
évii he éné. Bequiescal in pace. 

[On recommande à vos bonnes prières celui (ou 
celle) qui a été un tel (ou une telle), mort aujour- 
d'hui, et qui sera enterré demain... Avis à qui a 
dévotion de prier pour son âme. Bequiescal in 
pace.] (1). 



(1) Sur les « bannisseurs » des morts, voir Le Fureteur breton, 
t. VII, p. 25, 189 ; t. VIII, p. 30 ; t. IX, p. 32. 



CHAPITRE VIII 
L'Enterrement (H 



A Plestin-les-Grèves, quand j'étais enfant, les 
morts étaient conduits au bourg, en charrette, le 
recteur les précédant à cheval. 

Cette charrette était un chariot ordinaire, de 
ceux qui servent à transporter les blés au marché 
ou le fumier aux champs. On l'aménageait tou- 
tefois d'une façon spéciale pour la circonstance. 
Par exemple, on disposait des branches de saule 
courbées en arceaux pour former capote au-dessus 
du cercueil. Sur ces arceaux on étendait des draps 
blancs, et les chevaux ou les bœufs que l'on atte- 
lait étaient pareillement revêtus d'un drap en 
guise de caparaçon. C'était aussi un simple drap 
qui recouvrait le cercueil, les ornements funé- 
raires n'existant pas alors dans le mobilier de nos 
églises de campagne. 

(Communiqué par mon père, N.-M. Le Braz, — Tréguier, 
1898.) 



(1) Sur les rites funéraires des anciens Bretons, voir A. de la 
Borderie, Hislùire de Bretagne, t. II, p. 288-289. 



292 l'enterrement 



Aujourd'hui, les morts ne sont plus transportés 
en charrette au cimetière, sauf en quelques can- 
tons de la Basse-Cornouaille. Dans les communes 
qui n'ont pas de corbillard, ils sont portés à bras 
par des personnes désignées d'avance (1). Quel- 
quefois, c'est le mourant lui-même qui les a dési- 
gnées. 

Ces porteurs, ainsi que les gens qui tiennent les 
cordons et les cierges, doivent appartenir à la 
même catégorie sociale que le défunt, c'est-à-dire 
que les mariés doivent être portés par des mariés, 
les jeunes gens par des jeunes gens, les laboureurs 
par des laboureurs, les marins par des marins. 
Les personnes investies de ces fonctions se coti- 
sent entre elles, après l'enterrement, en vue de 
réunir l'argent d'un « service funèbre » pour le 
trépassé. 

(Communiqué par mon père, N.-M. Le Braz. — Tréguier.) 



Quand un cercueil est transporté en voiture au 
cimetière, il ne faut pas que l'homme qui conduit 



(1) En Irlande, chacune des personnes qui font partie du convoi 
funèbre tient à honneur de porter le cercueil pendant une partie 
du chemin (lady Wilde, Ancienl legends, p. 119). Dans l'Ouest 
de l'Irlande, quand on porte un corps au cimetière, les porteurs 
s'arrêtent à moitié chemin et élèvent un petit monument de pierres 
sèches auquel personne n'ose jamais toucher {ibid., p. 83). 



l'enterrement 293 



monte dans le véhicule : il doit aller à pied et 
tenir le cheval de tête par la bride. 



Il ne faut jamais donner un coup de fouet aux 
chevaux qui traînent un corbillard. S'ils s'arrê- 
tent (1), il faut attendre qu'ils se remettent d'eux- 
mêmes eh marche ou, en tout cas, ne les stimuler 
que de la voix, en leur parlant avec douceur. 



Si le véhicule dans lequel on porte le cercueil 
au cimetière s'arrête à un moment donné sur le 
parcours, c'est signe que, dans les huit jours, il 
servira au même office pour un des autres mem- 
bres de la famille du mort ou, à tout le moins, 
pour une des autres personnes de son village. 

(Communiqué par Paul Coudray. — Quimper.) 



D'après le bruit que font les roues de la char- 
rette mortuaire, on peut dire si le mort est direc- 
tement sauvé ou non. Si elles tournent sans effort, 
c'est qu'il ira tout droit au ciel ; si, au contraire, 



(l) Si le corbillard s'arrête en se rendant au cimetière, il y aura 
bientôt un autre mort dans la maison de celui que l'on porte en 
terre (M. A. Courtney, Cornish folklore, The Folklore Journal, 
t. V, p. 218). 



294 l'enterrement 



elles grincent, il devra subir une pénitence d'au- 
tant plus dure et plus longue que les grincements 
seront plus criards. ,, , tk,* ^ 

^ (Id. — Ibid.) 



Dans les parages d'Elliant et de Tourc'h, chez 
les Mélennic (1), il est d'usage qu'en tête du con- 
voi funéraire le plus proche parent du défunt 
porte une grande lanterne à vitres de corne où 
brûle un cierge bénit. 



A l'Ile de Sein, lorsqu'un mari perd sa femme, 
il va quérir les plus proches parents de la défunte 
— généralement les cousins germains — pour 
creuser la fosse. C'est lui-même qui donne les me- 
sures. Le travail terminé, si les mesures ont été 
observées, il prononce : 

— Elle est bien faite. 

Après quoi, il paie à boire ,à l'auberge. Les per- 
sonnes qui ont creusé la fosse sont aussi celles à 
qui revient le privilège de porter le corps au cime- 
tière. 

Avant que le cercueil sorte de la maison mor- 
tuaire, on met une marmitée de soupe sur le feu, 
et, au retour de l'enterrement, cette soupe est 



(1) On appelle ainsi les populations de ces communes, parce que 
la couleur qui domine dans les broderies de leurs vêtements est 
le jaune (mélen). 



l'enterrement 295 



servie à toute la parenté, avec accompagnement 
de rasades d'eau-de-vie. 

(Communiqué par Hem-i Porzmoguer. — Ile de Sein.) 



Il ne faut pas faire passer deux fois le cercueil 
d'un mort sur un pont ; sinon, le pont croulera. 

C'est ainsi qu'à Châteaulin, où l'église est située 
sur la rive droite du canal (1) et le cimetière sur 
la rive gauche, quand quelqu'un meurt sur cette 
rive gauche, plutôt que de lui faire franchir deux 
fois le pont, on célèbre le service d'enterrement, 
non dans l'église paroissiale, mais dans la cha- 
pelle votive qui lui fait face sur l'autre berge, et 
qui est connue sous le vocable de « Vieux-Bourg ». 



Lorsqu'un convoi funèbre s'apprête à franchir 
un pont, les prêtres s'interrompent de chanter 
jusqu'à ce qu'on l'ait franchi. 

(Communiqué par Henri Coudray. — Coray.) 



Dans le Léon, sur le trajet suivi par le convoi 
funèbre (2), on heurte la tête du cercueil au pié- 



(1) Le canal de Nantes à Brest, 

(2) Sur ce trajet, voir ci-dessus, p. 147. 

22 



296 l'enterrement 



destal de toutes les croix dressées le long du che- 
min (1). 



A Bénodet et dans la région, au moment où le 
cercueil sort de l'église, après la messe d'enterre- 
ment, les porteurs ont coutume de le heurter à la 
muraille (2). Ils agissent ainsi, selon d'aucuns, 
pour dire adieu à l'église, au nom du mort ; 
selon d'autres, pour demander à saint Pierre 
d'ouvrir toutes grandes à l'âme les portes du 
paradis. 



(1) En Irlande, avec le bois qui reste une fois le cercueil achevé, 
on fait de petites croix de m. 60 de haut et de m. 27 de large ; 
ces croix sont peintes en vert, bleu, rouge et jaune. Elles sont 
effilées à la base. L'une, qui doit être plantée sur la tombe, est 
mise sur le cercueil. Les autres sont portées derrière par ceux qui 
mènent le deuil. Au carrefour le plus proche du cimetière, il y a 
un arbre, frêne ou aubépine ; le cortège s'arrête et les porteurs 
de croix montent dans l'arbre et fixent leurs croix dans les bran- 
ches. Cette coutume a été constatée à Cong (comté de Mayo), 
à Tenacre et à Bannow [Wexford] (M. Stokes, Three months in 
the foresls of France, p. 145-148 ; cf. p. 256-258 ; G. H. Kinahan, 
Noies on Irish folklore, The Folklore record, t. IV, p. 120). 

En Irlande, si un cortège funèbre, sur le chemin du cimetière, 
rencontre une vieille église, il en fait trois fois le tour (Haddon, 
A balch of Irish folklore. Folklore, t. IV, p. 360). De même, avant 
de descendre le corps dans la fosse, on porte le cercueillrois fois 
autour de deux bêches disposées en croix (lady Wilde, Ancient 
legends, p. 83). 

(2) A Saint-Mayeux (Côtes-du-Nord), quand on entre une bière 
à l'église, on heurte d'abord le côté gauche, puis le côté droit de la 
porte avant d'entrer [Revue des Traditions populaires, t. VIII, 
p. 558). 



l'enterrement 297 



Les marins de Loguivy, près de Paimpol, qui 
vont, chaque été, faire la pêche du homard à l'Ile 
de Sein, ont l'habitude, quand l'un des leurs tré- 
passe dans l'île, d'aller baiser le cercueil avant qu'il 
sorte de l'église pour être inhumé au cimetière. 

Cinq ans plus tard, le temps légal écoulé, ils 
procèdent à l'exhumation des reliques pour les 
rendre à la terre loguivienne et les emportent 
vers le bateau où elles doivent être embarquées, 
en suivant le même cérémonial que le jour de l'en- 
terrement provisoire. 



Il ne faut jamais se mettre à la fenêtre ou sur le 
seuil de la porte pour regarder passer un enterre- 
ment (1) ; sans quoi, l'on a l'air de se moquer du 
mort, de lui dire : « Tu vois, nous restons ici, tan- 
dis que tu t'en vas là-bas ». Le mort, ainsi provo- 
qué, toujours se venge. Le seul moyen de l'hono- 
rer et d'éviter sa colère, c'est de sortir dans la 
route, de s'agenouiller à terre et d'incliner la tête 
sur son passage. 



(1) On ne doit pas regarder un enterrement par la fenêtre, sous 
peine de suivre bientôt le mort dans sa tombe (W. Gregor, Noies 
on the folklore of tlie North-Easl of Scolland, p. 214). En Irlande, 
si l'on rencontre un enterrement, on doit faire volte-face et suivre 
l'enterrement, au moins la distance de quatre pas (lady Wilde, 
Ancienl legends, p. 83). 



298 l'enterrement 



La maison seule. 

Il ne faut jamais laisser la maison seule pen- 
dant l'enterrement, sinon le mort dont on croit 
accompagner la dépouille au cimetière reste la 
garder. 

Un boucher de Gouesnac'h devait le prix d'un 
veau à des fermiers de Clohars. Un samedi matin, 
passant à peu de distance de la ferme, il se dit : 

— Tiens, je vais faire un détour et régler la 
vieille Lharidon. 

Naïc Lharidon était le nom de la bonne femme 
qui tenait la ferme avec ses deux fils. 

Le voilà donc de prendre le chemin qui menait 
chez elle. En entrant dans la cour, il fut assez sur- 
pris de n'apercevoir personne nulle part. « Est-ce 
qu'ils seraient tous aux champs ? » pensa-t-il. La 
porte même de la maison était fermée, contre 
l'habitude. Il se risqua néanmoins à soulever le 
loquet : le battant tourna sur ses gonds, et il se 
trouva dans la cuisine. Elle lui parut aussi déserte 
et silencieuse que le dehors. 

— Holà ! cria-t-il, on est donc tous morts ici ? 

— Ma foi, c'est à peu près comme vous dites, 
lui répondit une voix cassée qu'il reconnut pour 
être celle de la vieille Lharidon. 



l'enterrement 299 



Comme il faisait très sombre dans le logis, il de- 
manda : 

— Où êtes-vous, Naïc ? 

— Ici, dans le coin de l'âtre, boucher. 

Il s'approcha et la vit, en effet, qui remuait la 
cendre du foyer avec la petite fourche en fer dont 
on se sert dans les campagnes pour mettre au feu 
les branchettes d'ajonc. 

— Oh bien ! reprit le boucher, je n'ai affaire 
qu'à vous. Je viens vous apporter le prix de votre 
veau : voulez-vous compter l'argent ? C'est quatre 
écus, si j'ai bonne mémoire. 

— Oui, oui, vous n'avez qu'à les déposer sur la 
table. 

— A votre gré... Santé à vous, Naïc, et à la pro- 
chaine, car je suis pressé. 

— Dieu nous donne la grâce de nous revoir, 
boucher ! 

Jamais il n'avait trouvé la vieille si accommo- 
dante. Elle ne s'était pas même dérangée pour véri- 
fier si la somme y était, elle qui, d'ordinaire, récla- 
mait volontiers plus que son- dû. Tout en se faisant 
ces réflexions, le boucher avait regagné la grand'- 
route. Au moment où il l'atteignait, il vit venir de 
la direction du bourg de Clohars un groupe de gens 
en deuil. Parmi eux étaient les deux fils Lharidon. 
Il s'arrêta pour les « bonjourer » au passage. 

— Il y avait donc un enterrement aujourd'hui ? 
leur demanda-t-il. 

— Oui, répondit l'aîné des Lharidon d'une voix 
triste. 

22. 



300 l'enterrement 



— Quelqu'un de vos proches, peut-être ?... 
C'est donc ça que j'ai trouvé votre mère tison- 
nant la cendre d'un air si préoccupé. Elle n'a 
même pas eu le cœur de compter l'argent que je 
lui apportais pour le prix du veau. 

Les deux Lharidon le regardaient, hébétés. 

— Notre mère, dites-vous ?... Vous avez parlé 
à notre mère ? 

— Certes. Qu'est-ce qu'il y a là de si extraor- 
dinaire, que vous me dévisagez avec cette mine 7 

— Mais c'est elle que nous venons d'enterrer ! 
Ce fut au tour du boucher d'écarquiller les 

yeux. 

— Je l'ai pourtant vue comme je vous vois, 
affîrma-t-il. 

La servante des Lharidon, qui était avec eux, 
leur dit alors : 

— Je vous avais ayertis... Il ne fallait pas lais- 
ser la maison seule... Maintenant la morte ne la 
quittera qu'au coucher du soleil (1). 

Les Lharidon et leur suite attendirent cette 
heure-là pour rentrer chez eux. Quand ils péné- 
trèrent dans la cuisine, la morte en était partie, 



(1) En Ecosse, il y a une croyance comparable à celle-là. II faut, 
dit-on, aussitôt le cercueil enlevé, retourncF les chaises sur les- 
quelles il était placé et les laisser là jusqu'au coucher du soleil ou 
jusqu'au retour de l'enterrement ; sinon, l'esprit du mort revien- 
drait (W. Gregor, Noies on the folklore of the Norih-East of Scoi- 
land, p. 212). En Galles, il y a une cinquantaine d'années, les 
gens qui avaient assisté à l'enterrement jetaient dans la tombe, 
après les dernières prières, de petites branches de romarin {Arehaeo- 
logia Cambrensis, 1872, p. 333). 



l'enterrement 301 



mais l'argent du boucher était bien sur la table 
et la fourche à prendre l'ajonc était couchée en 
travers de la cendre sur la pierre du foyer. 



(Conté par Joseph Mahé. — Quimper.) 



Les cimetières (l). 

Il ne faut jamais se risquer dans les cimetières, 
la nuit, sous peine de malheur. Si l'on est con- 
traint, pour quelque motif, d'y passer, on le peut, 
cependant, sans dommage, à la condition que ce 
soit aux heures impaires, neuf heures, onze heu- 
res, etc. 



L'arbre consacré des cimetières bretons est l'if. 
Il n'y en a généralement qu'un par cimetière. On 
dit qu'il pousse une racine dans la bouche de cha- 
que mort (2). 



(1) Le cimetière de Lanrivoaré renferme les corps de 7.727 saints; 
on n'y peut entrer qu'après s'être déchaussé ; un étranger qui y 
avait pénétré en sabots tomba à la renverse, ses entrailles autour 
de lui. Dans un coin du cimetière, on voit des pains métamor- 
phosés en pierre, parce qu'un seigneur qui surveillait la cuisson de 
son pain avait refusé d'en donner un morceau à un pauvre (Sauvé, 
Le cimetière des saints, Annuaire des traditions populaires, t. II, 
p. 20-23. Cf. Revue celtique, t. III, p. 220, Chez Fréminville, Anti- 
quités du Finistère, t. I, p. 235-237, le nombre des saints est 
de 7.777. Sur le fondement historique de cette légende, voir A. de 
la Borderie, Histoire de Bretagne, t. II, p. 505-507. 

(2) Dans une légende bretonne bien connue, le lis merveilleux 
qui pousse sur la tombe de Salaûn l'insensé sort de la bouche 



302 l'enterrement 



Dans le pays de Lannion, on a coutume de dire 
plaisamment qu' « à Saint-Michel-en-Grève les 
morts n'emportent pas leurs ongles avec eux dans 
la terre » (E Lomikêl-an-Trez n'a kei ho ivino gant 
an dud en douar). Que si vous demandez pour- 
quoi, on vous répond : 

— Parce qu'ils sont inhumés dans le sable. 

Le cimetière est, en effet, situé en bordure de la 
grève et, malgré le parapet qui le protège, conti- 
nuellement ensablé. 



Sur la côte sud du Finistère, l'usage veut, sur- 
tout s'il s'agit d'un marin, que l'on recouvre le 
cercueil, dans la fosse, avec du sable fin et blanc, 
pris à la grève prochaine. 



Le mort qu'on vient d'enterrer n'a pas encore 
commencé sa première nuit dans le cimetière, que 
le dernier mort enterré avant lui s'approche de sa 
tombe et lui dit : 

— Lève-toi. C'est à toi de prendre la garde. 



même du cadavre (Fréininvillc, Anliquilés de la Bretagne, Finis- 
tère, p. 128). En Irlande, c'est du corps de Noisé et de Deirdré que 
sortent les deux arbres qui ont poussé sur leur tombe (Voir ci- 
après, ch. XIII.). En Cornwall, on ne touche jamais aux arbustes 
du cimetière ; si on en arrachait les feuilles ou les branches, on 
serait visité la nuit par les Esprits (M. A. Courtney, Cornish 
folklore, The Folklore Journal, t. V, p. 218). 



l'enterrement 303 



Et il faut qu'il se lève et qu'il prenne la garde 
auprès de la porte du cimetière pour veiller sur 
ceux qui y dorment, jusqu'à ce qu'il y ait dans la 
paroisse un nouveau décédé qui le remplace, car 
c'est toujours le dernier venu qui remplit cette 
fonction (1). 

(Lauric Laur. — Pcnvénan, 1896.) 

(1) En Irlande, il y a une croyance analogue. La dernière per- 
sonne enterrée ne repose pas et doit garder les autres ; aussi 
quand deux personnes sont mortes en même temps, les parents 
des deux défunts rivalisent de célérité pour les faire enterrer. A 
Renvylc, pendant que l'on creuse la tombe, les hommes présents 
fument et laissent du tabac et des pipes pour l'âme qui garde les 
autres tombes (Haddon, A balch of Irish folklore, Folklore, t. IV, 
p. 363). A Salruck, on conserve les pipes dans des boîtes placées 
sur les tombes {Folklore, t. XII, p. 104, 259). A Kilmurry, le 
dernier mort qui entre dans le cimetière a pour mission de tirer 
de l'eau pour humecter les lèvres des âmes du purgatoire ; lorsque 
deux convois se présentent en même temps à la porte du cime- 
tière, les deux cortèges se livrent bataille et le parti vainqueur 
entre le premier (K. L. Pyne, A burial superstilion in counly Cork, 
Folklore, t. VI II, p. 180). Dans le cimetière de Kilranelagh, il y 
a un puits et dans le mur, au-dessus de ce puits, une sorte de re- 
trait où sont logées des coupes en bois. Ces coupes sont fournies 
par tous ceux qui enterrent dans le cimetière un enfant au-dessous 
de cinq ans. L'âme du dernier mort enterré doit donner une coupe 
d'eau à chacun de ses prédécesseui-s et garder l'enclos sacré Jus- 
qu'à l'arrivée du prochain convoi (Kennedy, Legendarg fictions, 
p. 166-167). L'idée que les morts ont soif est très répandue dans 
les pays celtiques. Dans les Hébrides, on met quelquefois un bol 
d'eau dans le lit d'où l'on a enlevé un cadavre, pour le cas où le 
mort aurait soif (Goodrich-Freer, More folklore from the Hébrides, 
Folklore, t. Xlll, p. 66). Voir aussi ci-dessus, ch. vu. 

D'après lady \ViIde {Ancient legends of Ireland, p. 82-83, 213), 
le dernier mort enterré a soit à garder les autres, soit à porter 
du bois et de l'eau dans l'autre monde, soit à revenir sur terre 
annoncer à quelqu'un de sa parenté la prochaine venue de la mort. 

En Bretagne, les tombes du cimetière de Collorec sont munies 



304 l'enterrement 



Ils sont généralement deux « gardiens de la 
mort », un homme pour les hommes, une femme 
pour les femmes. Et ils se tiennent, la nuit, l'un 
en face l'autre, chacun d'un côté de l'entrée du 
cimetière. 

Mon Olivier, de Camlez, revenant, assez tard 
dans la nuit, de la moisson à Kerham, vit, en pas- 
sant devant le cimetière, un homme et une femme 
adossés chacun à un des pihers de l'entrée, et qui 
semblaient se cacher d'elle. 

Elle crut que c'étaient des amoureux qui s'é- 
taient donné rendez-vous là, pour causer sans être 
vus. Et elle leur dit, histoire de les plaisanter : 

— Vous avez tout de même choisi un drôle d'en- 
droit, jeunes gens ! 

Mais une voix lui répondit, qui la fit se sauver 
au plus vite : 

— Allez en votre chemin et attendez d'être ici 
pour vous mêler de ce qui s'y passe. 

(Catherine Carvennec. — Port-Blanc, 1902.) 



Les charniers. 



Autrefois, il y avait des charniers dans tous les 
cimetières bretons. Il 'en reste encore quelques- 



ehacune d'une écuelle servant de bénitier ; celle-là même, dit-on, 
où le mort avait coutume de manger sa soupe quand il était de ce 
monde (A. Le Braz, Les sainls bretons d'après la tradilion popu- 
laire, Annales de Bretagne, t. IX, p. 40). 



l'enterrement 305 



uns, mais dont on ne prend plus soin (1). On y 
laisse les « reliques » (ar relegou) moisir' en tas, 
pêle-mêle. Il y a seulement une trentaine d'années, 
les choses n'allaient pas de la sorte. En ce temps- 
là, quand on exhumait un squelette, on rangeait 
les os les uns sur les autres, en bon ordre, et l'on 
plaçait la tête dans une boîte à laquelle on don- 
nait tantôt la forme d'un cercueil, tantôt celle 
d'une chapelle. Les murs des charniers étaient 
garnis de ces petites boîtes, peintes de diverses 
couleurs, en noir, si le défunt était d'âge mûr ; en 
blanc, si c'était un enfant ; en bleu, si c'était une 
jeune fille. Sur chacune se lisait l'inscription fu- 
néraire : Ci-fjîl le chef de... suivie du nom du tré- 
passé (2). 

Le soir de la Toussaint, après les « vêpres de 
l'Anaon «, avait lieu la « procession du char- 
nier ». Par les sentiers, entre les tombes, la foule 
se dirigeait vers l'ossuaire, clergé en tête (3). Un 
prêtre entonnait l'hymne lugubre : 

Deomp d'or Garnel, Crislenien !... 
(Allons au charnier, chrétiens !...) 

La lueur vacillante de quelque torche éclairait 
par intervalles l'intérieur de l'ossuaire. Par les 



(1) Les charniers sont cependant encore très soigneusement 
entretenus dans le pays de Goëlo. 

(2) Cf. la relation d'une promenade archéologique faite en 
Bretagne en septembre 1850 par MM. de Caumont, de Soultrait 
et G. Bouet {Bulletin monumental, vol. 16 (1850), p. 433). 

(3) 11 m'a été donné d'assister encore à une procession de ce 
genre, dans quelques bourgs de la Cornouaille (V. ch. xiv). 



306 l'enterrement 



ouvertures en forme de cœur dont étaient percées 
toutes les boîtes, il semblait que l'on vît grimacer 
la bouche triste des morts. 

On disait, de mon temps, que, durant cette 
nuit-là, les bouches sans lèvres des trépassés re- 
couvraient la parole, et qu'on entendait deviser 
entre elles les têtes de morts des ossuaires. 

— Qui es-tu ? demandait une des têtes à sa 
voisine. 

La conversation s'engageait, et, peu à peu, 
devenait générale. 

Un vivant à qui il eût été donné d'y assister 
aurait été renseigné en une seule nuit sur tout ce 
qui s? passe de l'autre côté de ta mort. 

En outre, il aurait entendu nommer tous ceux 
qui devaient mourir dans l'année (1). 

{Conté par mon père, N.-M. Le Braz. — Tréguier.) 



(1) En Galles, la veille de la Toussaint, sous le porche de l'église 
d'Aberhafesp, une voix venant de l'église proclama, à minuit, le 
nom d'un homme qui, peu de semaines après, mourut. (E. Owen, 
Welsh folklore, p. 169-170.) En Irlande, à Pâques, à la Pentecôte 
et à Noël, si après avoir orné les tombes de leurs parents, les gens 
écoulent dans l'obscurité, à la porte de l'église, ils entendent les 
noms de ceux qui mourront bientôt. (Croker, Fairy legends, t. II, 
p, 288.) 



l'enterrement 307 



LI 

La ctirio3ité de louennic Bolloc'h. 

louennic Bolloc'h eut cette curiosité impie. 

louennic Bolloc'h était un mendiant qui ne 
manquait ni d'esprit, ni de savoir-faire. Il s'était 
fait ce raisonnement : 

— Si je pouvais prévenir, d'avance, du jour de 
leur mort tous ceux qui sont destinés à mourir 
cette année, j'arriverais à me faire ainsi de jolis 
profits. 

Donc, le soir de la Toussaint, il s'arrangea pour 
être à Castel-Pôl (Saint-Pol-de-Léon). Il avait en- 
tendu dire qu'à Castel-Pôl il y avait, non pas un, 
mais dix, mais vingt charniers dans le cimetière. 
Il se dissimula tant bien que mal, en se couchant 
dans l'herbe à plat ventre. Et il attendit en cette 
posture le colloque des morts. 

Vous n'ignorez pas qu'à Castel-Pôl, les ossuai- 
res sont encastrés dans les murs du cimetière. 

Un mort de l'un des charniers interpella un au- 
tre mort du charnier d'en face. 

— Ami, disait-il, est-ce que tu m'écoutes ? 
louennic Bolloc'h sentit cette parole passer au 

ras de lui comme le soufïle glacial d'une bise. 



308 l'enterrement 



— Ami, répondit l'autre mort, je t'écoute, mais 
il y a un vivant entre nous. 

— Je le sais. Il est venu pour entendre la liste 
des morts de la prochaine année. 

— Qu'il l'entende donc ! 

— Qu'il sache que le premier de la Hste n'a plus 
à vivre que deux minutes ! 

— Qu'il sache que le premier de la liste a nom 
louennic Bolloc'h ! 

Les deux voix se croisaient à travers la nuit, 
rapides, sifflantes. Chacun des mots qu'elles pro- 
féraient entrait comme un fer froid dans les oreil- 
les du pauvre mendiant. A peine son nom eut-il 
été prononcé qu'il rendit l'âme. On trouva le len- 
demain son cadavre raidi. On crut qu'il avait eu 
le sang gelé par la grande fraîcheur de la nuit et 
on l'enterra à l'endroit même où il était trépassé. 

(Conté par Jean Cloarec. — Laz, Finistère, 1890.) 



l'enterrement 309 



LU 
Celle qui paaea la nuit dane tin charnier. 

C'était un soir de grande journée (1) à Guerno- 
ter. Il y avait là, réunis, les domestiques princi- 
paux de trois ou quatre fermes des environs. Le 
souper avait été copieux et largement arrosé, 
comme c'est l'usage en pareille circonstance. 
Quand tous eurent bu et mangé à leur content, 
on fit cercle autour du foyer ; les hommes allu- 
mèrent leurs pipes, les femmes s'assirent à leurs 
rouets, et une conversation générale s'engagea. 

D'abord — cela va sans dire — on devisa des 
incidents de la journée, qui avait été laborieuse. 

Les gens de Guernoter et ceux des fermes qui 
leur avaient prêté bonne aide étaient partis dès 
trois heures du matin pour Saint-Michel-en-Grève, 
— un voyage de cinq lieues, un long voyage, 
lorsqu'il s'agit de le faire au retour avec des tom- 
bereaux chargés de sable humide par-dessus bord. 

A ce propos, on parla harnais ; on vanta l'étalon 
gris de Roc'h-Laz, le plus fier limonier qu'il y eût 



(1) On appelle « grandes journées i {devez braz) certaines solen- 
nités agricoles. Elles ont lieu pour des travaux d'importance aux- 
quels ne suffisent ni le personnel, ni le matériel ordinaires de la 
ferme. On y convoque le ban et l'arrière-ban des voisins et amis. 
Tels sont, en particulier, les charrois de sable et de varech. 



310 l'enterrement 



à la ronde ; puis on en vint à dire un mot des 
bourgs que l'on avait traversés. Chacun fut d'a- 
vis que le meilleur cidre d'auberge se buvait chez 
les Moullek, à PloumiUiau. 

— Oui, appuya Maudez Merrien, un des « gars », 
et si l'on m'en donnait seulement par jour une 
douzaine de chopines à boire, j'irais volontiers 
remplacer YAnkou de PloumiUiau (1) pendant une 
semaine ou deux. 

— Ne plaisantez pas ainsi, Maudez, dit la maî- 
tresse de Guernoter. Vous aurez peut-être affaire 
à l'Ankou plus tôt que vous ne voudrez. 

Cette réflexion de Marie Louarn suffît pour in- 
cliner la conversation vers les choses de la mort. 
Une servante cita l'exemple de quelqu'un qui s'é- 
tait moqué d'Ervoanic Plouillo et qu'on avait 
trouvé noyé le soir même. 

— Tout ça, c'est des histoires de bonnes feni- 
mes, ricana un des assistants. 

— Les morts sont morts, ajouta un autre ; un 
mort ne peut rien contre un vivant. 

— N'empêche, reprit la servante, que si on 
vous proposait de passer la nuit dans le charnier, 
vous ne parleriez pas si haut. 

Tous les gars de se récrier en chœur. 

Quand les hommes ont de la boisson sous le nez, 
ils sont prêts à manger le diable et ses cornes. 

Oui, en paroles ! Car, à l'action, ils ne sont pas 
si braves. 



(1) V. plus haut, p. 112 



l'enterrement 311 



C'est ce que l'on vit bien, ce soir-là, à Guernoter. 

Yvon Louarn, le maître, n'avait bu que modé- 
rément, afin de mieux griser son monde. Il s'é- 
tait fourré dans le coin de l'âtre, et de là il écou- 
tait, plus qu'il ne parlait. 

En entendant les gars se récrier de la sorte, au 
propos tenu par la servante, il intervint, 

— Eh bien ! prononça-t-il, feignant un grand 
sérieux, il ne sera pas dit que j'aurai perdu une 
si belle occasion de mettre au défi des gaillards 
de votre valeur. Je donne demain matin un 
écu de six francs à celui d'entre vous qui aura 
le courage de passer toute cette nuit dans le 
charnier. 

Les gars s'entre-regardèrent, riant d'un rire 
forcé, faisant mine de tourner la chose en simple 
jeu. Deux ou trois gagnèrent la porte, comme 
pour satisfaire un besoin. 

— Allons ! insista Yvon Louarn, tâtez-vous î 
J'ai dit un écu de six livres. Un écu de six livres 
à gagner en une seule nuit ! Vous n'aurez pas 
souvent pareille aubaine. Qui se décide ? 

Personne ne se décidait. Tous cherchaient une 
défaite. Ce fut Mandez Merrien qui la trouva le 
premier, 

— J'accepterais la gageure, dit-il, si la journée 
n'avait été si rude et si longue. Mais ce soir, Yvon 
Louarn, je ne donnerais pas pour vingt écus de 
s'-x livres mon ht de baie d'avoine dans l'écurie 
du Mezou-Meur. 

Et là-dessus, il se leva. 



312 l'enterrement 



Les autres appuyèrent son dire et se disposè- 
rent à imiter son exemple. 

Le maître de Guernoter allait sans doute leur 
décocher quelque trait d'ironie, lorsque, du mi- 
lieu des femmes, une petite voix claire se fit en- 
tendre : 

— Maître, disait la petite voix, me donneriez- 
vous, tout comme à l'un de ceux-ci, les six francs, 
si je faisais ce qu'ils n'osent faire ? 

Celle qui hasardait cette question était une 
fillette de treize ou quatorze ans, mais si chétive, 
si menue qu'elle n'avait pas l'air d'en avoir dix. 
On l'appelait Mônik, tout court. Elle n'avait pas 
de nom de famille, parce qu'elle ne s'était jamais 
connu de parents. C'était une « enfant de l'aven- 
ture ». On l'avait recueillie à la ferme, par pitié ; 
on l'y employait comme vachère. Elle n'avait 
pour gages que sa nourriture et son vêtement. 
D'ordinaire, elle n'élevait jamais la voix à la veil- 
lée, où on l'occupait à dévider le fil qu'avaient 
filé les autres servantes ; elle s'acquittait de sa 
tâche, à l'écart, silencieusement : tout au plus 
l'entendait-on chuchoter, en travaillant, quelque 
prière, car elle était dévotieuse, l'esprit toujours 
tendu vers les choses de la religion. 

Grande fut la surprise de Marie la fermière 
quand elle vit la langue de Mônik se déher si hors 
de propos. 

— Écoutez donc cette mijaurée ! s'écria-t-elle. 
On a bien raison de dire que l'envie d'argent est 
!a perte des âmes. Voici une malheureuse qui, 



l'enterrement 313 



pour six livres, consentirait à se damner si on la 
laissait faire !... N'avez-vous pas de honte, petite 
va-nu-pieds que vous êtes ? 

— Croyez, maîtresse, que si je gagne cet ar- 
gent, je n'en ferai pas mauvais usage, répondit 
humblement la petite gardeuse de vaches. 

— Tu en feras l'usage qu'il te plaira, dit le fer- 
mier, pourvu que tu le gagnes. Je ne suis pas fâ- 
ché de voir une femmelette comme toi relever un 
défi devant lequel ces hommes reculent. Seulement, 
nous t'accompagnerons jusqu'au charnier, nous 
fermerons sur toi la porte, et tu n'en sortiras que 
demain matin, à l'aube, quand nous irons t'ouvrir. 

Ainsi fut fait, malgré les protestations indi- 
gnées de Marie Louarn. 

Le charnier était plein d'ossements. Mais dès 
que Mônik fut entrée, les ossements se rangè- 
rent contre les murs, s'empilant les uns sur les 
autres, pour lui faire une place où elle pût s'éten- 
dre comme dans son lit. 

Mônik commença par s'agenouiller, invoqua la 
protection des âmes défuntes, puis s'allongea sans 
crainte sur le sol de terre humide qui sentait la 
mort. 

A peine se fut-elle étendue qu'une torpeur déli- 
cieuse envahit tous ses membres, et des musiques 
douces, lointaines se prirent à murmurer autour 
d'elle, comme pour la bercer. 

Elle ne se souvenait plus d'être dans un os- 
suaire. Elle était ailleurs, mais elle ne savait pas 
où, dans un pays tout bleu, tout bleu. Elle ne dis- 



314 



L ENTERREMENT 



tinguait rien. Elle essayait d'ouvrir les yeux pour 
voir, mais ses paupières étaient aussi lourdes que 
si elles eussent été de plomb. 

Elle dormit ainsi sa pleine nuitée, d'un sommeil 
surnaturel. A l'aube, elle fut étonnée de se retrou- 
ver dans le charnier. La porte était déclose, et le 
maître de Guernoter disait à la fillette : 

— Voici l'écu de six livres, Mônik. Il est à vous; 
vous l'avez bien gagné. 

— Je vous remercie, mon maître, répondit l'en- 
fant. 

Et elle se rendit à l'église avec la pièce blanche. 
Le recteur était à son confessionnal : elle l'y alla 
trouver, lui conta ce qu'elle avait fait, et, lui re- 
mettant l'argent, le pria de dire une messe à l'in- 
tention de l'âme du purgatoire qui en avait le plus 
besoin. 

— Peut-être est-ce l'un de mes parents incon- 
nus qui en bénéficiera, ajouta-t-elle. C'est pour 
cela que j'ai toujours rêvé, depuis que je suis en 
âge de raison, d'avoir à moi quelques sous. Les 
âmes défuntes le savaient. Aussi m'ont-elles pro- 
tégée cette nuit. 

— Eh bien, dit le recteur, en lui donnant l'ab- 
solution, vous allez être tout de suite satisfaite. 
La messe que je vais dire sera vôtre. 

Mônik y assista pieusement et prit part à la 
communion. 

La messe finie, comme elle s'apprêtait à sortir, 
l'âme légère, pour gagner Guernoter, elle se croisa 
sous le porche avec un homme à cheveux blancs ; 



l'enterrement 315 



il semblait vieux comme la terre, et cependant il 
avait le corps droit, la démarche aisée. Il aborda 
la fillette, avec une profonde révérence : 

— Jeune demoiselle, porteriez-vous ce billet à 
Kersaliou ? 

— Oui bien, homme vénérable, répondit-elle en 
prenant le billet qu'il lui tendait. 

Le vieillard eut un sourire si bon, un remercie- 
ment si tendre, que Mônik croyait encore voir le 
sourire, entendre le remerciement, tandis qu'elle 
s'acheminait vers Kersaliou, et jamais elle n'avait 
eu au cœur une joie si douce. 

— Quelle belle figure il avait ! pensait-elle. 
Kersaliou est un manoir noble dont dépendait, 

avant la Révolution, le domaine de Guernoter. 
Une avenue de grands hêtres y conduit. Lorsque 
la petite vachère s'engagea dans l'avenue, les 
feuilles des hêtres se mirent à bruire, à bruire, et 
presque à chanter, comme si chacune d'elles avait 
été un oiseau. 

— Je ne sais pas, se disait Mônik, mais il me 
semble qu'il va m'arriver aujourd'hui quelque 
chose d'extraordinairement heureux. J'ai comme 
un pressentiment que la rencontre de ce vieillard 
me portera bonheur. 

Elle allait entrer dans la cour de Kersaliou, 
quand elle se trouva face à face avec le proprié- 
taire du manoir. 

Elle le honjoura. 

— Où allez-vous ainsi, ma petite ? lui deman- 
da-t-il. 

23. 



316 l'enterrement 



— Chez vous, Monsieur de Kersaliou. 

— Et qu'allez-vous faire chez moi ? » 

— Vous apporter ce billet qui m'a été remis 
pour vous. 

Elle raconta son aventure du porche, et com- 
bien le vieillard lui avait paru beau, malgré son 
grand âge. 

— Le reconnaîtriez-vous, si on vous faisait voir 
son portrait ? interrogea le gentilhomme qui, à 
la lecture du billet, était subitement devenu tout 
pâle. 

— Certes oui, je le reconnaîtrais. 

— Venez donc. 

Il l'emmena au manoir et lui en fit parcourir 
toutes les chambres. Quoique Kersahou fût bien 
déchu de son ancienne splendeur, les apparte^- 
ments y avaient gardé fort grand air. Aux murs, 
dans de vastes cadres enrichis de dorures, étaient 
suspendus des portraits représentant d'illustres 
personnages de la maison noble de Kersaliou. 

Le seigneur actuel promena Mônik de l'un à 
l'autre. 

Devant chacun, il lui demandait : 
' — Est-ce celui-ci ? 

— Non, répondit-elle, ce n'est pas encore celui-là. 
Ils défilèrent ainsi devant tous. Mônik avait 

beau regarder avec attention, dans aucun d'eux 
elle ne reconnaissait l'imposante et vénérable 
figure du vieillard rencontré sous le porche. 

Le maître de Kersahou demeura un instant sans 
mot dire, la mine songeuse et désappointée. 



l'enterrement 317 



Tout à coup il se frappa le front. 

— Suivez-moi au grenier ! ordonna-t-il à la 
fillette. 

Ce grenier était plein d'une foule de choses des 
temps d'autrefois. Il y avait là de vieilles drape- 
ries en loques, de vieilles statues mutilées, de 
vieux tableaux criblés de trous. Le gentilhomme 
se mit à fouiller parmi ces tableaux. A mesure 
qu'il les dégageait de tout ce fatras, il les tendait 
à Mônik qui les essuyait avec le revers de son ta- 
blier. 

— Le voilà ! s'écria soudain la petite. 

Elle avait reconnu les traits du vieillard, quoi- 
que la couleur fût un peu effacée. 

— C'est bien, dit le maître de Kersaliou. Des- 
cendons maintenant à mon cabinet. 

Là, il ouvrit un gros livre dans lequel étaient 
inscrits tous les noms des membres de sa famille, 
et, après l'avoir consulté : 

— Ma chère Mônik, prononça-t-il, écoutez-moi. 
Le vieillard que vous avez rencontré sous le por- 
che était le père-doux (l)de mon grand-père. Voici 
plus de trois cents ans qu'il est mort. Depuis 
trois cents ans, il languissait, faute d'une messe, 
dans les flammes du purgatoire. Cette messe, il 
fallait qu'un pauvre la payât spontanément, de 
ses maigres deniers. C'est ce que vous avez fait, 
ainsi qu'en témoigne le billet que vous m'avez re- 
mis et qui est de l'écriture du défunt. Grâce à 



(1) Tad-cun « trisaïeul » (mot à mot : père doux). 



318 l'enterrement 



vous, mon ancêtre de la sixième génération a été 
sauvé. Il me charge de vous en récompenser, d'une 
façon digne de lui et digne de vous. Désormais, 
vous ne servirez plus ailleurs qu'en ma maison. Je 
vous promets que vous y serez traitée avec égards. 
Dites seulement si vous consentez à ce que je vous 
propose. 

La pauvre petite gardeuse de vaches était si 
loin de s'attendre à une telle bonne fortune, qu'elle 
resta comme clouée sur place, incapable de pro- 
férer une parole. 

Mais le maître de Kersaliou devina aisément 
que c'était le saisissement et la joie qui la ren- 
daient muette. 

A partir de ce jour, elle vécut au manoir. Elle 
y trouva le bonheur, mais, comme disait Yvon 
Louarn, de Guernoter, pour l'écu de six livres, 
elle l'avait bien gagné (1). 

(Conté par Marie-Louise Bellec, couturière. — Port-Blanc.) 



(1) J'ai recueilli plusieurs versions de cette légende, et dans 
des régions très diverses. Comme elles sont beaucoup moins 
complètes que celle que j'ai rapportée ; comme, d'autre part, elles 
ne renferment aucun détail nouveau, je n'ai pas cru devoir les 
transcrire. Il y en a tout un cycle, mais sans différences notables. 
Je veux cependant en résumer une qui permettra de juger de ce 
que sont toutes les autres. Elle m'a été contée à Quimper, par 
une fille Kerhoas. 

« Une jeune couturière des environs de Penmarc'h avait une 
grande dévotion pour l'Anaon. Un soir qu'elle rentrait de son 
travail à une heure tardive, elle entendit un remuement et comme 
des plaintes étouffées dans des broussailles qui bordaient le che- 



l'enterrement 319 



min. Elle demanda : « Qui est là ? » Personne ne lui répondit. 
Elle en conclut qu'il y avait là une âme en peine qui avait besoin 
de secours. Le lendemain, elle se rendit de bon matin à l'église et 
recommanda une messe « à l'intention de celle des âmes du purga- 
toire à qui il ne manquerait plus qu'une messe pour être sauvée » 

Il fut fait selon son désir. 

Elle assista elle-même à l'ofTice. Comme elle quittait l'église, 
elle rencontra dans le cimetière un jeune homme tout de blanc 
vêtu. Ce Jeune homme l'accosta et lui dit : 

— Vous êtes couturière de votre état, n'est-ce pas ? 

— Oui, mon'iieur. 

— Combien gagnez-vous par jour, dans les maisons que vous 
fréquentez ? 

— Douze sous. 

— Eh bien ! si vous voulez en gagner trente, allez à Audieme. 
Vous verrez une maison blanche au coin de la place. Vous frap- 
perez, vous demanderez la dame de la maison et vous lui direz 
que vous venez de ma part. 

La Jeune fille obéit. La dame de la maison la reçut d'abord 
assez mal. 

— Je ne sais de qui vous voulez me parler. Je n'ai chargé per- 
sonne de me chercher une couturière. 

La Jeune fille cependant tenait les yeux obstinément fixés sur 
une broche de Jais que la dame portait au cou et dans laquelle 
était encadrée une miniature. 

— Pardon, madame, dit-elle au bout d'un instant, vous avez 
au cou le portrait de la personne qui m'a envoyée ici. 

— C'est impossible ! Ce portrait est celui de mon fils. Voici 
dix ans qu'il est mort. 

— C'est donc votre fils que j'ai rencontré. Je le jurerais par 
Jésus-Christ et par la Vierge ! 

La vieille dame se fit alors raconter l'aventure par le menu. 
La jeune fille ne cela rien, ni le bruit qu'elle avait ouï la veille 
dans les ajoncs, ni la messe qu'elle avait fait dire le matin même 
et au sortir de laquelle elle s'était croisée dans le cimetière avec 
le jeune homme vêtu de blanc. 

La vieille dame comprit qu'elle lui devait la délivrance de son 
fils. Elle la garda désormais près d'elle et, en mourant, lui laissa 
tout son bien.» 



320 l'enterrement 



LUI 
La fille au linceul. 

C'était aux environs de Morlaix, dans un en- 
droit dont je ne sais plus le nom. Il y avait là une 
auberge tenue par un homme et sa femme. Comme 
domestique, ils n'avaient qu'une jeune servante, 
fille de joyeuse humeur, prompte à rire et à se 
moquer. 

Un soir, deux jeunes hommes de la contrée vin- 
rent s'attabler à l'auberge. Ils invitèrent à boire 
avec eux l'hôtelier, sa femme et la servante. 

On causa d'abord, comme entre gens de con- 
naissance, puis quelqu'un proposa une partie de 
cartes, qui fut acceptée. 

Quand on joue, le temps passe vite. 

Les deux jeunes gens furent désagréablement 
surpris d'entendre tout à coup sonner onze heu- 
res. Ils avaient bien une heue de chemin à faire 
pour rentrer chez eux, et mauvaise route. 

— Sapristi ! dit l'un d'eux, nous allons nous 
trouver dehors à une heure peu chrétienne... 
Qu'en penses-tu, Jacques ? 

— Oui, Fanch, répondit l'autre, il n'est pas bon 
de battre les sentiers, à pareille heure. Pour ma 
part, je ne suis pas rassuré du tout. 



l'enterrement 321 



» 



— Eh bien ! intervint l'aubergiste, pourquoi ne 
restez-vous pas coucher ? 

La servante de se récrier aussitôt. Elle ne se 
souciait probablement pas d'avoir encore à dres- 
ser un lit, avant de gagner le sien. 

— Je voudrais bien voir pareille chose ! dit-elle, 
sur un ton de moquerie acerbe. Comment ! vous 
êtes à deux, vous êtes l'un et l'autre à la fleur de 
l'âge, vous avez la mine prospère, le poing robuste, 
et vous n'osez voyager de nuit !... En vérité, vous 
avez eu, jusqu'à ce jour, la réputation d'être les 
plus fiers du pays à la lutte, mais je vois bien main- 
tenant que vous n'en avez que la réputation. 

— A la lutte, repartit Jacques, on se mesure 
avec des vivants. Ceux-là, je ne les crains pas. 

— C'est donc des morts que vous avez peur ? 
Vous nous la baillez belle ! Soyez tranquilles ! 
Les morts sont bien où ils sont. Ce n'est pas eux 
qui viendront vous chercher chicane. 

— Cela s'est vu plus d'une fois, dit Fanch. 

— Oui, dans les histoires de commères ! 

— Ne parlez pas ainsi, Katic, prononça la caba- 
retière, que l'incréduHté de sa servante scandali- 
sait. Vous nous porteriez malheur. 

— Moi, reprit la jeune fille, grâce à Dieu, je n'ai 
pas de ces peurs stupides. Je marcherais dans un 
cimetière avec autant d'assurance que sur un 
grand chemin, et à toute heure de nuit aussi bien 
que de jour. 

Les deux jeunes hommes s'exclamèrent d'une 
commune voix : 



322 l'enterrement 



— Cela se dit, mais quand il s'agit de le faire !... 

— Tout de suite, si vous voulez ! riposta 
Katic, dont l'amour-propre était piqué. Tenez, 
le cimetière n'est pas loin, puisqu'il n'y a que 
la route à traverser. Gageons que je fais trois fois 
le tour de l'église, en chantant et sans presser 
le pas. 

— Malheureuse ! dit la cabaretière, vous vou- 
lez donc tenter l'Ankou ? 

— Non, je veux simplement montrer à ces deux 
imbéciles que moi, qui ne suis qu'une femme, j'ai 
plus de « tempérament » qu'eux. 

— Nous tenons le pari, répondirent Jacques et 
Fanch, peu flattés de se voir traiter ainsi d'imbé- 
ciles. Nous tenons le pari, quoi qu'il advienne. 

— Suivez-moi donc, tous. Vous resterez sur les 
marches de l'échaHer du cimetière. De là, vous 
jugerez, et il n'y aura pas de tricherie possible. 

— Pour moi, je ne sortirai point, dit la cabare- 
tière. Ce que vous allez faire est contre la loi de 
Dieu. 

Son mari, lui, accompagna les deux jeunes 
hommes. Tous trois grimpèrent les marches de 
l'échalier qui menait au cimetière, et ils demeu- 
rèrent là, en dehors, tandis que Katic, la servante, 
franchissait l'échaher et s'acheminait vers l'égHse 
par l'allée de sable, entre les tombes. 

Dans la nuit claire, la lune montait. 

Arrivée près de l'égHse, Katic se mit à en faire 
le tour, en marchant du pas des gens dans une 
procession. On entendait sa voix, pure et fraîche 



l'enterrement 323 



comme une eau de source, qui chantait le joli can- 
tique : 

^.Vi ho salud, Bouanès ann EU...) 
(Nous vous saluons, Reine des Anges.) 

Elle fit ainsi le tour de l'église une première 
fois, puis une seconde. 

L'aubergiste dit aux jeunes hommes : 

— Elle a désormais gagné son pari. Allons boire 
une chopine, en attendant qu'elle revienne. 

Ils rentrèrent à l'auberge. 

Katic cependant commençait le troisième tour. 
Comme elle passait devant le porche, elle vit la 
porte de fronl (1) large ouverte. Elle glissa un coup 
d'œil dans l'intérieur de l'église. Le catafalque 
était au milieu de la nef, ainsi qu'aux jours d'en- 
terrement ou de messe funèbre, et, sur le cata- 
falque, un linceul était étendu. A l'entour, les 
cierges brûlaient, dans les grands chandeliers d'ar- 
gent. 

Katic pensa aussitôt : 

— Jacques et Fanch, dépités, ont imaginé de 
me faire peur. Ils ont allumé les cierges et jeté un 
drap blanc sur le catafalque. 

La voilà de prendre le drap, d'achever son tour, 
et de revenir à l'auberge. 

— Tenez, dit-elle, je vous rapporte votre drap. 
Je ne suis pas aussi facile à épouvanter qu'un 
moineau. 



(1) Ann or dâl. Elle s'ouvre d'ordinaire à la base du clocher et 
fait face au chœur. 



324 l'enterrement 



L'aubergiste et les deux jeunes hommes se re- 
gardèrent entre eux, persuadés que Katic avait 
perdu la tête. 

— Oh ! ne faites pas les étonnés, reprit-elle. 
C'est vous qui avez jeté ce drap sur le catafalque 
et c'est vous aussi qui avez allumé les cierges. On 
ne m'attrape pas avec de la glu. 

— Katic, dit l'aubergiste, non seulement nous 
n'avons pas été à l'éghse, mais nous ne sommes 
même pas entrés au cimetière. 

— Vous verrez que ceci tournera mal ! fit, de 
son lit, la maîtresse de la maison qui était allée se 
coucher. Couchez-vous près de moi, Katic, et de- 
main, si vous m'en croyez, vous vous rendrez au 
confessionnal. 

L'aubergiste emmena les deux jeunes hommes 
dans sa chambre ; Katic partagea le lit de sa maî- 
tresse. 

Elles ne dormirent ni l'une, ni l'autre. Chaque 
fois que Katic essayait de tirer les draps à elle, 
des mains invisibles la découvraient. Elle com- 
mençait à regretter son équipée. Elle attendait le 
jour avec impatience. Dès qu'il parut, elle se leva 
et courut à l'église. Le recteur était dans la sacris- 
tie, en train de revêtir son aube pour la première 
messe. 

— Monsieur le recteur, supplia-t-elle, veuillez 
me confesser sur-le-champ. 

Le prêtre la fit agenouiller dans la sacristie 
même. Elle lui confia, sans omettre aucun détail, 
tous les événements de la nuit. 



l'enterrement 325 



— A quelle heure, ma fille, demanda- t-il, avez- 
vous remarqué que le porche était ouvert ? 

— Il pouvait être minuit ou proche. 

— Trouvez-vous donc au même lieu, ce soir, à 
minuit. Vous rapporterez le linceul, et vous aurez 
soin de vous munir d'une aiguille et d'une pelote 
de gros fil. Vous étendrez le Hnceul sur le cata- 
falque... 

— Je n'oserai jamais, Monsieur le recteur. 

— Il le faut, ma fille. Vous verrez un mort s'al- 
longer sur le linceul... 

— Oh ! 

— Vous l'y envelopperez aussitôt et vous l'y 
coudrez. 

— Je n'oserai jamais, Monsieur le recteur. 
J'aime mieux mourir... 

— Ne dites pas cela, Katic. Si vous mouriez 
maintenant, vous seriez damnée. Il ne fallait pas 
oser hier, vous n'auriez pas à oser aujourd'hui. 
D'ailleurs, prenez courage, vous ne serez pas 
seule, je vous assisterai. 

— Merci, Monsieur le recteur ! 

— Vous tâcherez de coudre très vite, très vite. 
Quand il ne vous restera plus que trois ou quatre 
coutures à faire, vous direz assez haut, pour que 
je vous entende : « J'ai fini ! » N'oubliez pas cette 
recommandation, c'est essentiel. 

— Je vous obéirai de point en point. Monsieur 
le recteur. 

Un peu avant minuit, Katic était dans l'église. 
Comme la veille, le catafalque occupait le milieu 



326 l'enterrement 



de la nef, et, dans les grands chandeliers d'argent, 
les cierges se consumaient. 

— Mon Dieu ! mon Dieu ! murmura la pauvre 
fille, donnez-moi force et courage. 

Elle déplia le drap qu'elle rapportait et le dis- 
posa proprement sur le catafalque. 

Alors, seulement, elle s'aperçut que ce drap 
était vieux, qu'il sentait le moisi et que des vers 
serpentaient en guise de fils dans la trame. 

Il ne fut pas plus tôt déployé que Katic vit ve- 
nir un cadavre à demi pourri. Elle le vit se hisser 
jusqu'à la plate-forme du catafalque et se coucher 
dans le linceul. 

Katic, de relever les coins de la toile, et de cou- 
dre, de coudre. 

Le recteur était là, enfermé dans son confes- 
sionnal, qui attendait. 

Il demandait de temps en temps : 

— Approchez-vous de la fin, Katic ? 

— Pas encore, répondait-elle. 
Tout à coup elle s'écria : 

— J'ai fini ! 

— Dieu vous fasse paix ! prononça le prêtre. 
Et il s'esquiva de l'église. 

Sur le seuil, il se retourna et dit : 

— Maintenant c'est à vous et au mort de vous 
expliquer seule à seul. 

Il est dans l'ordre que le jour se lève, même sur 
les pires choses. Lorsque, le lendemain matin, le 
bedeau vint sonner VAngelus, il trouva le cata- 
falque au miheu de la nef, quoiqu'il fût certain 



l'enterrement 327 



de l'avoir rangé la veille, dans un des bas-côtés, A 
l'entour, gisaient épars les membres en lambeaux 
d'un pauvre jeune corps (1). Les dalles étaient 
maculées de sang. Il en avait jailli des éclabous- 
sures jusque sur les chapiteaux des piliers. 

Le bedeau courut au presbytère. Il conta au 
recteur ce qu'il venait de voir. 



(1) Les revenants sanguinaires sont rares en Bretagne. On les 
trouve, au contraire, fréquemment dans les légendes irlandaises. 
Une femme tue son mari et essaie de tuer son fils (Contes irlan- 
dais, p 8-10) ; une autre revient dévorer son mari (Curtin, p. 114). 
La nuit, les revenants rôdent autour des maisons ; une personne 
qui avait entrebâillé sa porte pour regarder dehors a la main 
saisie par un fantôme ; un chien lâché au dehors rentre longtemps 
après, couvert de sang et avec une marque mystérieuse au cou 
(Deeney, Peasanl lore froi:i Gaelic Ireland, p. 66-70). Un iioaime 
doit se battre pendant trois nuits de suite avec trois sœurs-fan- 
tômes et ne réussit à les maîtriser qu'en se servant des chaînée 
d'une charrue (Curtin, p. 127-130). Les revenants errent sur lee 
routes désertes et battent et tuent tous ceux qu'ils rencontrent 
(Curtin, p. 137). Une jeune fille, qui avait eu l'imprudence d'en- 
trer dans un cimetière à la nuit, est appelée par un mort qui 
l'oblige à le retirer de sa tombe et à le prendre sur son dos. Elle 
doit le porter dans une maison où il n'y a ni eau propre, ni eau 
bénite. Il y égorge les trois jeunes fils de la maison, et, de leur 
sang mêlé à de la farine d'avoine, compose une bouillie qu'il 
mange en forçant la jeune fille à en prendre sa part. Mais celle-ci 
a la précaution de ne rien manger et de mettre sa part dans un 
mouchoir. Elle reporte le mort à sa tombe au moment où le coq 
chante ; si elle l'avait reposé dans la fosse avant le chant du coq, 
elle aérait restée à jamais enterrée avec lui. De retour à la maison 
où le mort s'était fait porter, elle met la bouillie sanglante dans 
la bouche des jeunes garçons et ceux-ci ressuscitent (Curtin, Taies 
of Ihe fairies, p. 183-189 ; cf. Conles et légendes d'Irlande, p. 149- 
152). On trouve dans le Morbihan des revenants qui aiment à 
lutter avec les passants, mais sans leur faire grand mal. Le 
Roupie, Carnae, p. 93. 



328 l'enterrement 



— Dieu soit loué ! dit le prêtre. Allez annoncer 
à ses patrons que Katic est morte, mais en même 
temps affirmez-leur de ma part qu'elle est sau- 
vée (1). 

(Conté par Marie-Louise Bellec. — Port-Blanc.) 



(1) Cf. Luzel, Fanlic Loho ; Légendes chrétiennes, t. II, p. 125. 
V. aussi, dans Fouquet, Légendes, contes et chansons populaires 
du Morbihan, le conte intitulé : Alice de Quinipily. E. Souvestre 
a donné dans sa première édition des Derniers Bretons une légende 
analogue : Le drap mortuaire, qui a disparu dans les éditions sui- 
vantes. 

Non seulement il ne faut pas dérober le linceul des morts, mais 
il faut encore que le linceul soit entier. Si l'on enlève un morceau 
du linceul, le mort revient le demander (communication de 
M. J. Loth, Guémené-sur-Scorff. Cf. Le Rouzic, Carnac, p. 145..] 
Luzcl, Le linceul des morts. Revue celtique, t. XIII, p. 200-219). 

En Ecosse, au contraire, on coupe une partie du linceul, que '. 
l'on conserve à côté d'une mèche de cheveux du défunt. (W. Gre-: 
gor, Note» on the folklore of the Norlh-Lasl oj Scotlund, p. 211.) 



l'enterrement 329 



LIV 
La coiffe de la morte. 

Je ne saurais vous dire au juste combien il y a 
de temps de ceci. Toujours est-il que Louis, fils de 
mon oncle Jean, s'était engagé à fournir quelques 
milles de paille à un hôtelier de Pontrieux. Cette 
paille, il l'avait lui-même achetée au manoir du 
Guern, en Servel. Il s'entendit avec les jeunes 
gens du manoir pour faire le charroi, qui se com- 
posa de quatre charrettes. La route est longue de 
Servel à Pontrieux. Mais les auberges sont nom- 
breuses ; partant, les étapes sont courtes. Nos 
convoyeurs de paille ne manquèrent pas de cho- 
piner gaiement. Tous jeunes, ils avaient bonne 
tête et le gosier large. A Pontrieux, livraison faite, 
on acheva la noce ; et si, au retour, les charrettes 
étaient vides, les conducteurs, en revanche, étaient 
quelque peu pleins. 

Tant que dura le jour, ils dirent des folies et 
chantèrent des chansons. La nuit venant, ils se 
turent, cheminant silencieux à côté de leurs bêtes. 
Mais vous savez qu'il n'est pire ivresse que celle 
qui couve en dedans. 

Comme nos gens traversaient le bourg de Pom- 



330 l'enterrement 



merit, passé la onzième heure, mon cousin Louis 
s'écria : 

— Damné serai-je ! Les filles de Pommerit 
avaient jadis la réputation d'être de fines dan- 
seuses de nuit. Est-ce qu'elles se coucheraient 
maintenant avec les poules ? 

— Gars, tu en as menti, repartit le fils aîné du 
Guern, car en voici une, deux, trois, quatre, cinq, 
six, sept, huit, qui dansent, ma foi, fort gentiment 
au clair de lune ! 

Il montrait du doigt, dans l'enclos du cimetière 
qui surplombait la route, dea formes noires qui 
semblaient, en effet, onduler doucement comme 
des Bretonnes en danse. 

— Hé ! lui dit un de ses frères, ce que tu prends 
pour des danseuses, ce sont les croix des tombes. 
Tu ne les vois bouger que parce que tu titubes. 

— A moins que ce ne soient des touffes de cy- 
près qui se balancent sur des sépultures de nobles, 
dit un autre. 

— C'est ce que nous allons savoir ! hurla le fils 
aîné du Guern, en se précipitant sur les marches 
de l'échalier qu'il enjamba d'un bond. 

Quand il reparut, un instant après, il froissait 
une coiffe blanche dans la main. 

— Qui est-ce qui avait raison ? clama-t-il... 
seulement, voilà : l'occasion est perdue ; les johs 
oiseaux de nuit se sont envolés. 

Ce disant, il fourrait la coiffe dans sa poche. 
Tout le long de la route, ensuite, on l'entendit 
qui se répétait à lui-même : 



l'enterrement 331 



— Petite coiffe de toile fine, qu'il était donc 
gracieux, le visage que tu encadrais !... La jolie 
fille, en vérité !... Je ne souhaite qu'une chose : 
c'est qu'elle vienne te réclamer au Guern. 

Quand les bêtes furent dételées et les charrettes 
calées dans la cour du manoir, le premier soin de 
chacun fut de s'en aller coucher. On était abruti 
de boisson et harassé de fatigue. Le fils aîné lui- 
même dormait debout. Cependant il ne gagna son 
lit qu'après avoir religieusement pHé la coiffe dans 
un coin de son armoire. 

Au réveil, ce fut encore à elle qu'il pensa tout 
d'abord. 

En faisant tourner la clef dans l'armoire, il di- 
sait, reprenant son refrain de la veille : 

— Petite coiffe de toile fine, qu'il était donc 
gracieux, le visage que tu encadrais !... 

Mais le battant ne fut pas plus tôt ouvert, qu'il 
poussa un cri. . . un cri de stupeur, d'angoisse, d'épou- 
vante, à vous faire dresser les cheveux sur la tête ! 

Tous ceux qui étaient dans le logis accoururent. 

A la place de la blanche coiffe en toile fine, il y 
avait une tête de mort. 

Et, sur la tête, il restait des cheveux, de longs 
et souples cheveux, qui prouvaient que c'était la 
tête d'une fille. 

Le fils aîné était si pâle qu'il en paraissait vert. 
Tout à coup, il dit avec colère, tout en faisant 
mine de rire : 

— Ça, c'est un vilain tour que quelqu'un a voulu 
me jouer. Au diable, cette hure ! 

24 



332 l'enterrement 



Déjà il avançait la main pour saisir la tête et la 
lancer au dehors (1). 

Mais, à ce moment, les mâchoires s'entr'ouvri- 
rent hideusement, et l'on entendit une voix qui 
ricanait : 

— J'ai fait selon ton désir, jeune homme : je 
suis venue au Guern te réclamer ma coiffe. Ce 
n'est pas ma faute si tu as changé d'avis, depuis 
hier. 

Je vous promets que le fils aîné du Guern ne 
riait plus, et que la colère lui avait passé, comme 
s'abat un coup de vent, quand la pluie crève. 

Sa mère, qui se tenait derrière lui, le prit par la 
manche de sa veste. 

— Jozon, murmura-t-elle, tu t'es comporté 
comme un fripon. Tu vas, s'il te plaît, te rendre 
incontinent au presbytère. Il n'y a que le vieux 
recteur qui puisse arranger tout ceci. 

Le jeune homme ne se le fit pas dire deux fois. Il 
n'était que trop pressé de sortir de ce mauvais pas. 



(1) Dans un conte irlandais, un homme revenant d'un enterre- 
ment trouve un crâne ; il le ramasse et le reporte dans le cime- 
tière. Sur la route, il rencontre un mort qui lui apprend que c'est 
sa tête qu'il a trouvée et que s'il l'avait gardée, il lui serait arrivé 
malheur (Larminie, Wesl-lrish folklaks and romances, p. 31-32). 
Dans une légende bretonne (P. Y. Sébillot, Contes el légendes du 
pays de Gouarec, Revue de Bretagne, de Vendée el d'Anjou, 
t. XVIII, p. 60-61), un homme qui avait enlevé dans le cimetière 
une tête de mort et qui l'avait emportée chez lui, est bientôt 
obligé de la reporter à l'endroit où il l'avait prise : la tête ne 
cessait de crier et ne lui laissait aucun repos. Au milieu des tom- 
bes, il est assailli par des Esprits invisibles qui le battent rude- 
ment. 



l'enterrement 333 



Une demi-heure après, il amenait le recteur. Le 
cligne prêtre esquissa quelques signes de croix, mar- 
monna quelques paroles latines, puis prenant la tête 
de mort, il la mit entre les mains du jeune homme. 

— Tu vas, commanda-t-il, la rapporter au char- 
nier de Pomment, d'où elle est venue. Tu l'y dé- 
poseras au coup de minuit. Seulement tu auras 
soin de te faire accompagner d'un enfant non bap- 
tisé encore (1). Gaud Keraudrenn, du hameau 
voisin, est précisément accouchée la nuit dernière. 
Rends-toi d'abord chez elle, et prie-la de ma part 
qu'elle te confie son nouveau-né. Dieu te donne la 
grâce de réparer ta faute ! 

Le soir du même jour, Jozon du Guern repar- 
tait pour Pommerit, une tête de mort dans une 
main, un nouveau-né sur l'autre bras. 

Par exemple, il ne fredonnait plus : 

— Petite coiffe de toile fine... 

Comme on dit, il n'en menait pas large. Il mar- 
« hait vite, néanmoins, et, à minuit sonnant, il 
réintégrait la tête de mort dans le charnier d'où 
elle était venue. 



(1) Sur les pouvoirs mystérieux des enfants non baptisés qui 
ont passé en terre bénite, voir ch. i, p. 3. 

Dans une liistoire de lavandières de nuit racontée par Sauvé 
(Annuaire des traditions populaires, t. 111, p. 16-1&), la femme 
à qui une des lavandières demande de l'aider, lui répond qu'elle 
a les bras engourdis et qu'elle vient d'un baptême. Alors la lavan- 
dière lui dit que si elle n'avait pas porté à l'église un innocent, 
ce qui lui enlevait tout pouvoir sur elle, elle l'aurait si bien « tor- 
due, détordue, retordue, que jamais débrouilleur d'écheveaux 
n'aurait été capable de débrouiller ce que j'aurais fait de toi ». 



334 l'enterrement 



Sur son bras, le tout petit enfant gémissait, à 
cause de la fraîcheur, bien qu'il s'efforçât de le 
bien abriter avec le pan de sa veste. 

— Ah ! crièrent en chœur tous les ossements du 
charnier, tu as eu une fière idée de te faire accom- 
pagner de cet enfant ! sinon que nous n'avons pas 
le droit de le priver du baptême, tes os et les siens, 
Jozon du Guern, seraient déjà dispersés parmi les 
nôtres ! 

Le lendemain, le jeune homme assista, en qua- 
lité de parrain, le nouveau-né de Gaud Kerau- 
drenn sur les fonts baptismaux de Servel. Mais, 
rentré chez lui, il ne fit. que dépérir. La mort l'a- 
vait regardé de trop près. Il ne passa pas l'an- 
née (1). 

(Conté par Pierre Simon. — Penvénan, 1889.) 



La partie du cimetière réservée aux suicidés(2), 
aux protestants et aux enfants morts sans bap- 



(1) Dans ses traits essentiels, l'histoire est vraie ; c'est une 
histoire d'ivrogne ; un garçon pris de boisson rapporta chez lui 
une tête de mort qu'il avait enlevée d'un charnier : dégrisé, il fut 
saisi de terreur, et demanda conseil au recteur qui lui indiqua, 
pour se tirer d'affaire, le moyen que rapporte la légende. La chose 
s'est passée vers 1860. Mais il convient d'ajouter que c'est là un 
thème légendaire fort répandu en Bretagne. J'ai recueilli des 
récits analogues à Elliant, d'autres à Plougastcl. Les événements 
réels ne servent jamais que d'occasion à l'apparition de légendes 
déjà toutes prêtes à éclore. 

(2) En Ecosse, il y a de nombreuses croyances relatives aux 
suicidés. On dit en Ecosse que le corps d'un suicidé ne s'enfonce 



l'enterrement 333 



tême s'appelle le « cimetière noir » (ar verred dû) 
ou encore « le cimetière non baptisé » (ar verred 
disvadé). 



pas dans l'eau (W. Gregor, JS'otes on Ihe folklore of ihe Norlh- 
Easl of Scolland, p. 208). Le suicidé est enterré à part et chaque 
passant jette une pierre sur sa tombe ; rien ne pousse sur une 
telle tombe ; si une femme enceinte marchait dessus, l'enfant 
qu'elle porte mourrait {ibid., p. 2tb). La tombe d'un suicidé doit 
être située hoi"s de la vue de la mer et de la terre cultivée {An an- 
cieni Highland supersliiion, The Folklore Journal, t. V, p. 160). Si 
elle était en vue de la mer, on ne pourrait attraper aucun hareng 
(J. G. Campbell, Superstilions of Ihe Highlands and islands of 
Scolland, p. 243). On ne sort pas le corps d'un suicidé d'une mai- 
>on par la porte, mais on le fait passer par un trou pratiqué entre 
entre le mur et le chaume (ibid., p. 242). Boire dans le crâne d'un 
suicidé est un remède pour l'épilepsie (G. Henderson, Survivais in 
belief among ihe Cells, p. 302). 



24. 



33(3 l'enterrement 



LV 
Le linceul de Marie-Jeanne 

Marie-Jeanne Hélary vivait seule, depuis de 
longues années, dans une petite maison au bord 
de la grève. Elle passait le temps à filer sur le pas 
de sa porte. Elle n'avait pas de plus chère jouis- 
sance que de voir de beau linge, filé par elle et 
tissé par le tisserand du bourg, s'empiler sur les 
planches de son armoire. 

Un soir, elle tomba malade, se coucha, et ne se 
releva plus. 

Comme voisins, elle n'avait que les Rojou, dont 
la ferme était située à un quart de lieue de là dans 
les terres. 

La pauvre vieille dut mourir seule, comme elle 
avait vécu. 

Le lendemain, le fermier Gonéri Rojou, étant 
allé prendre du goémon à la grève, s'étonna de 
voir fernvée la porte de Marie-Jeanne. 

— Elle sera peut-être partie en pèlerinage, pen- 
sa-t-il. 

Il dit la chose à sa femme, en rentrant. 

Deux jours se passèrent. 

Le troisième jour, la femme Rojou dit à son 
homme : 



l'enterrement 337 



— Je vais faire un tour du côté de chez Marie- 
Jeanne, pour voir si elle est revenue. 

Quand elle arriva à la maison de la vieille, elle 
trouva la porte encore fermée. L'idée lui vint de 
regarder par la fenêtre. Elle vit alors une chose 
bien triste. La moitié du corps de Marie-Jeanne 
Hélary pendait hors du lit, et sa tête reposait sur 
le banc-tossel. 

La femme Rojou courut d'une haleine à la 
ferme. 

— Prends un levier, dit-elle tout essoufflée à son 
homme, et suis-moi. 

Le levier servit à jeter la porte dans la maison. 
L'odeur de la morte infectait, sa chair tombait 
déjà en pourriture. Rojou et sa femme la tirèrent 
cependant du lit et retendirent sur la table. 

— Nous allons toujours l'ensevelir, dit l'homme 
Vois donc si tu ne trouveras pas dans l'armoire 
quelque pièce de toile propre, car les draps du lit 
sont sales et presque en lambeaux. 

La femme Rojou n'eut pas plus tôt ouvert l'ar- 
moire qu'elle demeura émerveillée, comme en ex- 
tase. L'armoire était comble de linge tout neuf, 
qui sentait bon la lavande, et qui était blanc 
comme la neige et fin au toucher comme la soie. 

— Oh ! la belle armoirée ! s'écria la femme Ro- 
jou. 

Et le malin Esprit lui souffla aussitôt une vilenie. 

Vous n'êtes pas sans savoir combien les ména- 
gères aiment le beau linge et comme elles s'enor- 
gueillissent, à chaque lessive, de l'entendre cla- 



338 l'enterrement 



quer au vent, sur l'herbe des prés, puis de le voir 
se disposer en hautes piles sur les étagères, dans 
les armoires de chêne. Le rêve de la femme Rojou 
avait toujours été de pouvoir, comme la vieille 
Marie-Jeanne, passer ses journées à filer de fin lin 
qu'elle verrait ensuite se transformer en fine toile. 
Mais la « pauvre » n'avait, hélas ! que trop à faire 
dans son ménage, autour de son homme, de ses 
quatre enfants, et des bêtes qu'il faut soigner à 
l'instar des gens. Depuis douze ans qu'elle était 
mariée, son rouet chômait dans un coin de la cui- 
sine, et, en fait de toile, il n'y avait guère chez 
elle que de la toile d'araignée. 

Donc le malin Esprit lui disait : 

— Femme Rojou, tu es seule avec ton mari dans 
la maison de la défunte. Personne encore, dans la 
contrée, ne sait que la vieille a trépassé. Personne 
non plus ne sait au juste ce que renferme son ar- 
moire. Nul ne sera surpris qu'on l'ait trouvée vide. 
Pas un héritier ne réclamera, puisque Marie-Jeanne 
Hélary vivait solitaire et racontait elle-même 
qu'elle avait perdu toute sa parenté. Ce qu'elle 
laisse s'en ira à vau-l'eau, deviendra la proie de 
l'État, du « gouvernement », qui est à lui seul plus 
riche que tout le monde, et qui n'a jamais fait 
quoi que ce soit pour Marie-Jeanne Hélary. Toi, 
au contraire, tu t'es toujours montrée serviable 
envers elle, tu vas tout à l'heure t'occuper de lui 
rendre les derniers devoirs. N'est-il pas juste que 
tu prennes ta part de ce qu'il y a dans la maison 
et dont elle n'a désormais que faire ? 



I 



l'enterrement 339 



Ainsi parla le diable, le tentateur éternel. 

Lénan Rojou était une honnête femme, mais 
elle était la fille de sa mère, et sa mère était la fille 
d'Eve. Elle écouta les propos du démon. 

— Ho ! ho ! Gonéri, dit-elle, ce n'est pas les lin- 
ceuls qui manquent. Il y a ici de quoi ensevelir 
cent cadavres. Regarde plutôt ! 

Comme sa femme, Gonéri Rojou s'extasia. 

— Si tu voulais, reprit celle-ci, nous aurions à 
nous tout ce linge, sauf ce qu'il en est besoin pour 
faire un « drap de mort » à la vieille Marie-Jeanne. 

— Après tout, observa Rojou, pourquoi d'au- 
tres, et non pas nous ? 

— Il y a là de quoi faire six douzaines de beaux 
draps de lit, autant de nappes pour envelopper le 
pain (1), et au moins quatre-vingts chemises 
d'homme, de femme et d'enfant. Ne le crois-tu 
pas, Gonéri ? 

— Si, ma foi !... Écoute, tu vas rester ici garder 
la vieille. Moi, je vais déloger les pièces de toile et 
les transporter chez nous. Cela ne sera ni vu, ni 
entendu. Je t'en laisserai seulement une, dans la- 
quelle, pendant que je ferai ma tournée, tu taille- 
ras le linceul. 

Et Gonéri Rojou de partir, chargé comme un 
âne. Encore ne sentait-il pas le poids de son péché 



(1) Dans la plupart des fermes bretonnes où se pratiquent 
encore les anciens usages, le pain demeure constamment sur la 
table. On l'enveloppe d'une nappe (ann doubler). C'est cette 
nappe que l'on déploie devant l'hôte, au moment où il prend place 
à la table commune. 



340 l'enterrement 



qui aurait dû peser à ses épaules plus que tout le 
reste. 

Au bout d'une demi-heure, il était de retour. 

Le cadavre de Marie-Jeanne Hélary attendait 
toujours son linceul. Lénan Rojou, à genoux sur 
une pièce de toile déployée à terre, tenait une paire 
de ciseaux dans sa main droite, mais ne se déci- 
dait pas à en faire usage. 

— Damen ! s'écria Gonéri, dès le seuil, il ne sem- 
ble pas que tu aies beaucoup avancé la besogne. 

— Aussi bien, répondit Lénan, ce serait grand 
dommage d'entamer une toile si blanche pour un 
pauvre corps qui tombe en pourriture. Ne penses- 
tu pas que la vieille Marie-Jeanne aimerait autant 
dormir, une fois morte, dans les draps où elle cou- 
chait de son vivant ? 

— Tu as peut-être raison, dit Rojou qui, comme 
beaucoup de maris, occupés aux durs travaux des 
champs, laissait à sa femme le soin de penser pour 
elle et pour lui. 

Il fut entendu qu'on n'entamerait pas la pièce 
de toile neuve et qu'on ensevehrait la vieille dans 
ses vieux draps. 

Ce qui fut fait. 

Le soir même, le glas tinta pour le décès à l'é- 
glise du bourg. Un menuisier apporta le cercueil ; 
Marie-Jeanne Hélary y fut couchée à demi nue, 
et en grande hâte, car elle puait à force. Gonéri 
Rojou s'était chargé de tous les frais d'enterre- 
ment et de sépulture. Dans tout le pays, on loua 
sa générosité. Le dimanche d'après, M. le recteur 



l'enterrement 341 



le prôna en chaire, lui et sa femme, en les recom- 
mandant tous deux en exemple à l'assistance, 
comme de parfaits enfants de Jésus-Christ. 

Ils ne se montrèrent nullement vains de ces élo- 
ges. De quoi on leur sut encore plus de gré. 

Au fond, ils n'avaient pas la conscience tran- 
quille. Lénan, elle, se consolait assez facilement 
de ses remords. Il lui suffisait de contempler la 
belle ordonnance que présentait dans son ar- 
moire, naguère si vide, le linge de Marie-Jeanne 
Hélary. Mais, de Gonéri Rojou, il n'en était pas de 
même. Le pauvre cher homme n'avait plus de 
goût au travail, mangeait du bout des dents et ne 
pouvait dormir que d'un œil. 

Une nuit qu'il somnolait ainsi, il se dressa tout 
à coup sur son séant. On cognait à la porte. 

— Qui est là ? demanda-t-il. 
Pas de réponse. 

Il pensa que c'était quelque ivrogne attardé, 
quoiqu'il n'y eût pas grand passage par l'aire de 
sa métairie. 

— Qui est là ? répéta-t-il une seconde fois, puis 
une troisième. 

Toujours pas de réponse. 

— Damné sois-je ! s'écria-t-il d'un ton d'autant 
plus furieux qu'il avait l'esprit plus malade, je 
m'en vais tout à l'heure vous faire confesser votre 
nom, que vous veniez de la part de Dieu ou de la 
part du diable ! 

Il fit mine de se lever, mais il n'eut pas plus tôt 
la tête hors du lit qu'il sentit ses cheVBux se hé- 



342 l'enterrement 



risser d'épouvante. La porte du logis était grande 
ouverte. Il était cependant bien sûr d'en avoir 
solidement ppussé le verrou, avant de se coucher. 
Ce n'était rien encore. La nappe, qui enveloppait 
le pain sur la table de la cuisine, se déployait, se 
déployait. On eût dit un drap repoussé peu à peu 
par les pieds d'un dormeur qui a trop chaud. Puis, 
sur la nappe, se dessina la forme rigide d'un ca- 
davre. La tourte de pain, à peine entamée, ser- 
vait d'oreiller à la tête. Cette tête, Gonéri Rojou 
la vit se soulever lentement. 

Il referma les yeux, bien décidé à ne rien voir de 
plus. 
1^ Mais il oublia de se boucher les oreilles. 

Il ne put s'empêcher d'entendre un petit pas 
menu de vieille qui trottinait à travers la maison. 

Puis ce fut le bruit que font en s'écartant les 
battants mal graissés d'une armoire. 

Puis ce fut une voix cassée, chevrotante, qui 
ricanait, en imitant par moquerie l'exclamation 
jailHe naguère des lèvres de Lénan devant le linge 
de Marie-Jeanne Hélary : 

— Oh ! la belle armoirée ! la belle armoirée ! 

Gonéri Rojou entr'ouvrit les paupières. Il éprou- 
vait un besoin de voir, qui était plus fort que sa 
volonté d'homme. 

L'obHque clair de lune, entrant par le cadre de 
la porte, découpait sur le sol de terre battue un 
carré de lumière blanche tout pareil à une toile 
étendue en long et en large. A l'une des extrémités 
était agenouillée une vieille femme. Elle tenait une 



l'enterrement 343 



paire de ciseaux dans sa main droite. Gonéri la 
reconnut à son profil. C'était Marie-Jeanne, la 
morte ! 

— C'est pourtant dommage, disait-elle, conti- 
nuant d'imiter le ton de Lénan, c'est pourtant 
dommage d'entamer une toile si blanche pour un 
pauvre corps qui tombe en pourriture... La vieille 
Marie-Jeanne aimerait autant, une fois morte, 
dormir dans les draps où elle couchait de son vi- 
vant... 

Gonéri Rojou sentit une sueur froide ruisseler 
le long de ses membres. 

La vieille fit une pause, puis reprit : 

— Eh bien ! non ! non ! non ! Je veux être ense- 
velie dans le lin que j'ai filé ! 

Par trois fois, elle répéta avec insistance : 

— Il me faut mon linceul ! Il me faut mon lin- 
ceul !! Il me faut mon linceul !!! 

Là-dessus, elle disparut. 

Par amitié pour sa femme, Gonéri Rojou ne l'a- 
vait point réveillée. A l'aube, elle se réveilla d'elle- 
même. Gonéri lui dit alors : 

— Femme, sais-tu quel est le premier travail 
que tu vas faire à ton lever ? 

— Oui, mon homme, je vais piler de l'ajonc vert 
pour les bêtes, puis je débarbouillerai les enfants. 

— Non, dit Gonéri, tu te mettras sur ton «trente- 
et-un (1) » ; tu tâcheras d'être à l'église au mo- 



(1) War da bégémenl, dit l'expression bretonne, c'est-à-dire 
« sur ton combien » (au sens exclamatif). 

25 



344 L*ENTERREMENT 



ment où M. le recteur reçoit à confesse, et tu lui 
avoueras en confession notre faute. 

— Y penses-tu, Gonéri ? Et de quoi donc te 
mêles-tu, s'il te plaît ? 

— Ce n'est pas tout, poursuivit l'homme ; je 
marcherai sur tes pas, emportant sur mes épaules 
le linge volé qui est là, dans l'armoire. N'oublie 
pas de demander au recteur quel usage nous en 
devrons faire. 

— Quel usage !... quel usage !!... repartit la 
femme, en colère. Si quelqu'un doit le savoir, c'est 
moi, et non le recteur ! Ne t'inquiète donc pas de 
ce linge. 

— J'ai mes raisons pour m'en inquiéter, dit 
Gonéri. Il y va de ta paix et de la mienne, en ce 
monde et dans l'autre. 

Il raconta à sa femme sa vision de la nuit. 

Lénan, dès lors, ne fit plus d'objection. Elle dis- 
posa elle-même le faix de linge sur les épaules de 
son mari et le précéda au bourg. Arrivée à l'église, 
elle se blottit dans le confessionnal du recteur, 
pendant que Gonéri l'attendait, avec sa charge, 
près des fonts baptismaux. ■ 

Le recteur dit à Lénan, quand elle lui eut tout 
avoué : 

— Revenez cette nuit, ma fdle, accompagnée 
de votre homme. Quant au Hnge, vous le dépose- 
rez à la sacristie, où je l'exorciserai. J'espère en 
avoir fait sortir avant ce soir l'âme funeste qui est 
en lui et qui n'est autre que votre péché à tous 
deux. 



l'enterrement 345 



Lénan et Gonéri s'en retournèrent à la ferme, 
mais le soir de ce jour les retrouva en prière, dans 
l'église, avec le recteur. 

Quand sonna l'heure de minuit, celui-ci fit signe 
à Lénan. 

— Voici l'heure, dit-il. Prenez dans la sacristie 
les pièces de toile ; ne vous étonnez point de les 
sentir aussi légères que plume, et allez les étendre 
une à une, sur la tombe encore fraîche de Marie- 
Jeanne. Ayez surtout bien soin d'attendre qu'une 
ait disparu avant de déplier l'autre. Nous prierons 
ici, pendant ce temps, votre mari et moi. Quand 
tout sera fini, vous viendrez nous rendre compte 
et vous nous direz ce que vous aurez vu. 

Lénan Rojou n'était pas fière, en s'en allant, à 
l'heure de minuit, accompHr cette restitution, 
dans le cimetière de la paroisse. 

Gonéri Rojou non plus n'était pas fier, dans le 
chœur de l'égHse, où il priait côte à côte avec le 
recteur pour le retour heureux de sa femme. 

Il fut soulagé d'un grand poids en la voyant re- 
paraître par la porte de la sacristie, saine et 
sauve. 

Elle tremblait pourtant de tous ses membres. 

— Eh bien ? Lénan, demanda le recteur. 

— Oh ! répondit-elle, j'ai vu des choses que nul 
autre ne verra. 

— * Exphquez-vous, Lénan ! 

— D'abord, Monsieur le recteur, j'ai déplié une 
première pièce de toile sur la tombe. Un vent s'est 
élevé aussitôt, et la pièce de toile s'est envolée en 



346 l'enterrement 



gémissant. J'en ai déplié une seconde. Le même 
vent s'est élevé de nouveau, et la seconde pièce de 
toile s'est envolée comme la première, mais sans 
gémir. J'en ai déplié une troisième. Celle-ci a fait 
un bruissement léger comme l'haleine du prin- 
temps à travers les feuilles nouvelles. Puis elle 
s'est gonflée comme une voile, et s'en est allée au 
loin, par le chemin de Saint- Jacques (1), tout au 
fond du ciel. La terre de la tombe alors s'est cre- 
vassée ; j'ai vu Marie- Jeanne Hélary allongée, 
toute nue, dans le creux noir de la fosse. J'ai de- 
phé la quatrième pièce de toile. Au Heu de s'en- 
voler, celle-ci s'est engouffrée en terre, et la morte 
s'est roulée dedans, en faisant : brr ! brr ! comme 
quelqu'un qui a très froid (2). Restait la cinquième 
et dernière pièce. J'allais la déplier et l'étendre, 
lorsque quatre anges descendus du paradis me 
l'ont arrachée des mains. J'ai entendu une voix 
mélodieuse qui disait : « Vous êtes pardonnes ! 
Et c'est tout. 

— C'est assez ! prononça le recteur. Ton mari 
et toi, Lénan Rojou, vous pouvez aller en paix. 
Souvenez-vous seulement que s'il est mauvais de 
voler les vivants, il est odieux de voler les morts ! 



(1) La Voie lactée. 

(2) Dans un conte publié par Luzel {Le linceul des morls, Revue 
celtique, t. XIII, p. 200-219), une morte est condamnée, en puni- 
tion de ses fautes, à rester, chaque nuit pendant trois heures, nue 
dans la terre jusqu'à ce qu'un vivant ait le courage de lui présenter 
son linceul. 



l'enterrement 347 



Quant à Marie -Jeanne Hélary, soyez certains 
qu'elle ne vous tourmentera plus (1). 

(Conté par Baptiste Geffroy, dit Javré. — Penvénan, 
1896.) 



(1) Une femme avait pris un drap auprès d'une tombe et s'en 
était servie pour faire du linge à sa petite fille. Elle entend une 
nuit dans sa maison une voix qui criait : « Rends-moi mon drap 
blanc, ou je te brûle ! • Elle reporte le linceul au cimetière, emme- 
nant avec elle son enfant âgée de deux ans. Cette précaution la 
sauva : « Vous avez bien fait d'amener avec vous ce petit ange, 
dit une voix, car, sans cela, je vous aurais tuée » (P.-Y. Sébillot, 
Conles el légendes du pays de Gouarec, Revue de Bretagne, de Vendée 
et d'Anjou, t. XVIII, p. 65). 

Voir aussi les rapprocliements indiqués p. 328. 



348 l'enterrement 



LVI 
La bague du capitaine. 

Il y a quelque cinquante ans, un navire étran- 
ger fit naufrage sur la côte de Buguélès, en Penvé- 
nan. On recueillit une dizaine de cadavres. Comme 
on ignorait s'ils étaient chrétiens, on les enterra 
dans le sable, à l'endroit où on les avait trouvés. 
Parmi eux était le corps d'un grand et beau jeune 
homme, plus richement vêtu que ses compagnons, 
et que, pour cette raison, on jugea être le capi- 
taine. A l'annulaire de la main gauche, il portait 
une grosse bague en or sur laquelle étaient gra- 
vées des lettres d'une écriture inconnue. 

Buguélès est habité par une population d'hon- 
nêtes gens. On enterra, ou plutôt on ensabla le 
beau jeune homme, sans le dépouiller de sa bague. 

Des années se passèrent. Le souvenir du nau- 
frage s'était peu à peu effacé. Cependant, à la 
veillée, quelquefois, en attendant le retour des 
hommes partis en mer, les femmes devisaient en- 
core de celui qu'elles appelaient « le capitaine 
étranger », et de la grosse alhance en or pur qu'il 
portait au doigt. 

La première fois que Môna Paranthoën, une 
jeune couturière des environs, entendit raconter 



il 



l'enterrement 349 



cette histoire, elle ne fit que rêver toute la nuit de 
cette alliance qu'on disait si belle. Le lendemain 
elle y songea encore, et le surlendemain, et tous 
les jours suivants. Cela devint chez elle une han- 
tise. Elle était passablement coquette, comme le 
sont toutes les jeunes couturières, et elle se disait 
qu'un bijou est fait pour briller à la lumière du 
soleil béni, non pour s'encrasser dans les ténèbres 
de la tombe. Longtemps néanmoins, je dois l'a- 
vouer, elle repoussa la tentation. Mais son métier 
même l'y exposait sans cesse. Quand elle cousait 
dans les maisons de Buguélès, ce qui advenait 
presque journellement, elle était obhgée de s'ins- 
taller sur la table, près de la fenêtre, et toutes les 
fenêtres de ce pays regardent du côté de la grève. 

A la fin, la malheureuse n'y tint plus. 

Un soir, sa journée close, elle fit mine de retourner 
1 hez elle, puis, quand elle fut bien sûre de n'être 
pas vue, elle descendit à pas de loup vers la plage. 

Le lieu de la sépulture des noyés était marqué 
par une croix grossière, faite de bois badigeonné 
de goudron, qu'on avait eu soin de planter juste 
au-dessus du cadavre du beau capitaine. A tout 
seigneur, tout honneur. 

Nuit pleine, et tous les pêcheurs rentrés, Môna 
Paranthoën n'avait pas à craindre d'être déran- 
gée. Elle s'agenouilla, se mit à gratter le sable 
avec ses ongles, furieusement. Bientôt, elle par- 
vint à tirer à elle une des mains du cadavre, la 
gauche. L'anneau y était toujours. Elle tenta de 
le faire glisser sur le doigt, mais la peau racornie 



350 l'enterrement 



formait de gros bourrelets. Elle essaya de ses ci- 
seaux. Peine perdue : les ciseaux ne mordaient pas 
dans ce cuir tanné par l'eau de la mer. Alors, exas- 
pérée, elle saisit le doigt entre ses dents et le tran- 
cha d'un coup. Puis, l'ayant recraché dans la fosse, 
elle y fit de même rentrer la main, nivela le sable, 
épousseta son tablier, en se relevant, et s'enfuit 
emportant la bague. 

Le lendemain, elle vint à son ouvrage, comme à 
l'ordinaire. Seulement, elle avait la tête envelop- 
pée d'un fichu de laine, par-dessus sa coiffe, et elle 
était toute pâle. 

— Qu'avez-vous donc, Môna ? lui demanda la 
ménagère. 

— Oh ! rien, fit-elle, un peu mal aux dents. Cela] 
va passer. 

Et elle entama sa couture. 

Mais, au lieu de passer, le mal ne fît que croître,] 
au point de forcer Môna Paranthoën à quitter son' 
travail. Elle s'en alla, en gémissant. 

Elle disparaissait à peine au tournant du sen-] 
tier, qu'il s'éleva un grand tumulte dans le village. 
Des gamins qui jouaient dans la grève étaient su- 
bitement remontés, criant à tue-tête : 

— Venez voir ! venez voir ! 

— Quoi ? 

— Ce qu'il y a « au cimetière des noyés » ! 
Tout Buguélès, hommes et femmes, descendit] 

derrière eux jusqu'à la mer. Quand on fut arrivé j 
à l'endroit, voici ce qu'on vit. Au pied de la croix- 
goudronnée, une manche de veste sortait du sable,! 



l'enterrement 351 



et de la manche sortait une main, et les doigts de 
cette main étaient affreusement crispés, sauf un, 
l'annulaire, qui se dressait, rigide et menaçant. 
On eût dit qu'il désignait avec colère quelqu'un 
tout là-haut, dans les landes maigres qui dominent 
les petites maisons éparses des pêcheurs. A sa base, 
il portait une entaille profonde. 

Une des femmes qui étaient là parla ainsi : 

— C'est le doigt de la bague : on la lui a volée, 
et il la réclame. 

— Réenfouissons toujours cette main, répondit 
un des hommes. 

Et il la recouvrit de sable. 

L'assistance se dispersa, en échangeant mille 
commentaires. Quand ceux qui étaient partis en 
mer rentrèrent, le soir, on leur conta la chose. Ils 
furent de l'avis commun : cela sentait le sacrilège. 

On s'endormit fort tard dans les chaumières, et 
l'on dormit mal. 

Au petit jour, les plus impatients coururent au 
cimetière des noyés. De nouveau, le doigt fatal se 
dressait sur le sable lisse. 

— Voyons voire jusqu'au bout, dirent-ils. 

Et ils réenfouirent le doigt, la main, toute, 
comme on avait fait la veille. Puis ils allèrent qué- 
rir çà et là d'énormes galets et des quartiers de 
roches qu'ils entassèrent par-dessus. 

Oui, mais deux heures plus tard le doigt repa- 
raissait ; les pierres semblaient s'être écartées 
d'elles-mêmes respectueusement, et formaient cer- 
cle à distance. 

25. 



352 l'enterrement 



Alors, on eut recours à d'autres moyens. Le rec- 
teur de Penvénan, accompagné d'un chantre et 
d'un enfant de chœur, vint conjurer le mort, en 
l'aspergeant d'eau bénite. 

Mais le beau capitaine n'était probablement pas 
chrétien, car il ne se laissa pas conjurer. 

— Il redemande son alliance ! répéta la femme 
qui avait parlé la première fois. 

Maintenant, chacun pensait comme elle. Mais, 
où la trouver, cette alliance, où la trouver, pour 
la rendre ? 

L'enfant de chOeur, agenouillé dans le sable, dit : 

— Ce doigt-là a été ressoudé par la puissance de 
Dieu ou du diable, après avoir été coupé avec des 
dents. Et, certes, ces dents-là étaient aiguisées et 
fines. 

Il n'avait pas achevé, que, par la route goémon- 
neuse qui mène de la mer aux maisons de Buguélès, 
apparaissait Môna Paranthoën, la couturière. Du 
moins, les ménagères la reconnurent à sa robe de 
double-chaîne et à l'élégance fraîche de son tablier. 
Car de son visage on ne voyait rien, tellement il 
était entortillé de linges et de châles. Sur son corps 
si souple, elle avait l'air de porter une tête mons- 
trueuse. 

Elle avançait lentement, exhalant une plainte 
sourde à chaque pas qu'elle faisait. 

Lorsqu'elle fut arrivée au groupe, elle pria, du 
geste, qu'on la laissât passer. 

Entre le pouce et l'index, elle tenait une grosse 
bague d'or... Vous devinez le reste ! 



l'enterrement 353 



Les hommes voulurent faire un mauvais parti à 
Môna Paranthoën. Mais elle écarta les linges qui 
couvraient sa figure et leur montra sa bouche vide 
de dents, pleine de pus. On se contenta de la fuir, 
comme une pestiférée 

Je l'ai rencontrée plus d'une fois, vaguant par 
les chemins, la tête toujours enveloppée de hail- 
lons. Elle ne pouvait plus parler, mais elle geignait 
lugubrement. 

Quant au capitaine étranger, depuis lors il re- 
pose en paix, sa belle alHance d'or au doigt, et rê- 
vant, j'imagine, de la « douce » qui la lui avait 
donnée. 

(Conté par Françoise Thomas, journalière. — 
Penvénan, 1881.) 



354 l'enterrement 



LVII 
La main sanglante. 

Un pêcheur de Goulien, dans le Cap-Sizun, trou- 
va un jour, en mer, le cadavre d'une noyée. Comme 
il l'amarrait derrière sa barque pour la remorquer 
à terre, il s'aperçut qu'elle portait au doigt une 
belle bague d'or. Le malin Esprit lui souffla l'idée 
de s'emparer de cette bague. Il était seul à bord de 
son bateau et, par conséquent, assuré de n'être vu 
de personne. Il saisit donc le bras de la morte, 
mais la chair du doigt avait gonflé : impossible 
d'en faire glisser l'anneau. 

Alors, le pêcheur tira de sa poche son couteau 
de marin, à lame forte et tranchante, et, pour avoir 
le bijou, trancha le doigt de la noyée. 

Aussitôt — chose étrange — la blessure se mit 
à saigner comme si le cadavre était encore vivant. 
Et le sang coulait en telle abondance que tout le 
sillage de la barque, au loin, en était rouge. 

Arrivé à terre, le pêcheur s'empressa d'enfouir 
le cadavre dans le sable de la grève, sans prévenir 
ni maire, ni clergé. Puis il gagna son logis, avec la 
bague. Sa femme l'attendait pour souper. Ils se 
mirent à table. Tout à coup, la femme, ayant tourné 
par hasard les yeux vers la fenêtre, s'écria : 



l'enterrement 355 



— Jésus, mon Dieu ! Regarde donc, Jean-Clet, 
qu'est-ce que cela signifie ? 

Il leva la tête, regarda, lui aussi. A la vitre supé- 
rieure de la fenêtre était appliquée la paume d'une 
main verdâtre à laquelle un doigt manquait, et, 
de la partie mutilée un mince filet de sang descen- 
dait, descendait sans fin, le long du verre. 

L'homme, qui avait gardé pour lui le secret de 
son aventure, devint tout pâle. 

— Attends, dit-il, je vais voir dehors ce que 
c'est. 

Et il sortit. A l'instant, la main disparut. 

— Reviens ! lui cria sa femme... On ne la voit 
plus. 

Il rentra, mais il n'eut pas plus tôt repris sa 
place à table que de nouveau la main fut visible, 
La femme dit : 

— Sûrement, il y a quelque malheur sur nous ! 

— Bah ! répondit le pêcheur, nous avons peut- 
être la berlue, l'un et l'autre. Ne pensons plus à 
cela, et allons nous coucher. 

Il espérait qu'une fois dans leurs couvertures et 
derrière les volets du lit-clos, ils cesseraient de 
voir... Il se trompait, car, dès qu'il eut soufflé la 
chandelle et que l'intérieur de la maison fut tout 
entier dans la nuit, la main apparut en clair sur le 
noir de la fenêtre : on eût dit qu'elle brillait dans 
l'ombre, et le sang qui s'en épanchait faisait 
^ comme une traînée de feu. Alors, l'homme, épou- 
m vanté, se confessa : il dit à sa femme le forfait qu'il 
^L avait commis. 



356 



L ENTERREMENT 



— Vous n'avez qu'un parti à prendre, déclara 
celle-ci : c'est d'aller au plus vite enterrer la bague 
avec le cadavre. Puis, demain, vous passerez chez 
le recteur et vous lui commanderez une messe pour 
« une personne inconnue ». 

Ainsi fit le pêcheur. Et la main sanglante ne se 
montra plus. 

(Conté par Le Bour. — Audierne.) 



l'enterrement 357 



LVIII 
Histoire d'vm iossoyeur (1). 

Le fossoyeur de Penvénan était en ce temps-là 
Poëzevara le Vieux. On ne l'appelait guère que 
Poazcoz. Si vieux qu'il fût, et, quoiqu'il eût « la- 
bouré par six fois toute l'étendue du cimetière », 
c'est-à-dire quoiqu'il eût couché successivement 
dans le même trou jusqu'à six morts, c'était un 
homme qui pouvait vous dire, à un jour près, 
depuis combien de temps tel ou tel était en terre, 



(1) Le folklore des fossoyeurs est assez riche en Ecosse, en 
Irlande et en Cornwall. En voici quelques extraits : 

Celui (ou un de ses proches parents) qui comble le premier 
une fosse ne tarde pas à mourir (Mac Phail, Folklore from Ihe 
Hébrides, Folklore, t. VII, p. 403). On ne creuse pas de fosse 
le lundi ; le même fossoyeur qui a commencé à creuser une fosse 
doit la terminer (Haddon, A bateh of Irish folklore. Folklore, t. IV, 
p. 358). 

En Cornwall, avant de creuser une nouvelle fosse, le fossoyeur 
va sonner trois coups à la cloche de l'église (M. A. Courtney, The 
Folklore Journal, t. V, p. 218). 

Il est malchanceux d'être enterré le premier dans un cimetière 
(J.-G. Frazer, Dealh and burial customs, Scotland, The Folklore 
Journal, t. III, p. 281), et les gens ont une grande répugnance 
à quitter un vieux cimetière et à en inaugurer un nouveau (W. 
Gregor, Notes on Ihe folklore of Ihe Norlh-Easl of Scotland, p. 215). 



358 l'enterrement 



et même à quel degré de « cuisson (1) » devait être 
arrivé son cadavre. Bref, on eût difficilement 
trouvé un fossoyeur plus entendu. Il continuait 
de voir clair comme en plein jour dans les fosses 
qu'il avait comblées. La terre bénite du cime- 
tière était, pour ses yeux, transparente comme de 
l'eau. 

Or, un matin, le recteur le fit appeler : 

— Poaz-coz, Mab Ar Guenn vient de trépasser. 
Je pense que vous pourrez lui creuser son trou 
où le grand Roperz fut enfoui, il y a cinq ans 
N'est-ce pas votre avis ? 

— Non, IVLonsieur le recteur, non !... Dans ce 
coin-là, voyez-vous, les cadavres se conservent 
longtemps. Je connais mon Roperz. A l'heure 
qu'il est, c'est à peine si la vermine a commencé 
à lui travailler les entrailles. 

— Tant pis ! arrangez-vous !... La famille de 
Mab Ar Guenn désire vivement qu'il soit enterré 
à cette place, Roperz y est depuis cinq ans. Qu'il 
cède le tour à un autre. Ce n'est que justice. 

Poaz-coz s'en alla, hochant la tête. Il n'était 
pas le maître, il devait obéir, mais il n'était pas 
content. 

Le voilà de mettre pioche en terre. 

La fosse fut bientôt déblayée aux trois quarts. 

— Encore un coup de pioche, se dit Poaz, et 
j'aurai, si je ne me trompe, atteint le cercueil. 



(1) C'est l'expression consacrée chez les fossoyeurs bretons 
Poaz co, « il est cuit », c'est-à-dire pourri. 



l'enterrement 359 



Il le donna de si bon cœur, ce coup de pioche, 
que non seulement il atteignit le cercueil, mais 
même qu'il l'éventra. Des éclaboussures infectes 
lui jaillirent au visage. Il se reprocha d'avoir 
frappé trop fort. 

— Dieu m'est témoin pourtant, murmura-t-il, 
que je n'avais nulle intention de blesser ce pauvre 
Roperz ! Même, je vais faire en sorte qu'il ne 
soit pas trop gêné par le voisinage de Mab Ar 
Guenn. 

Le brave fossoyeur passa deux heures à évider 
de telle façon le fond de la fosse que deux cer- 
cueils y pussent tenir à l'aise, celui de Roperz 
occupant une espèce de retrait. 

Cela fait, il se sentit la conscience plus tran- 
quille, quoique, néanmoins, il ne fût pas rassuré 
tout à fait. L'idée d'avoir « brutahsé un de ses 
morts » lui causait de l'ennui. Il ne soupa point 
de bon appétit ce soir-là, et s'alla coucher plus tôt 
que d'habitude. 

Il avait déjà fait un somme, quand le bruit de 
la porte tournant sur ses gonds le réveilla. 

— Qui est là ? demanda-t-il, en se mettant sur 
son séant. 

— Tu ne m'attendais donc pas ? répondit une 
voix qu'il reconnut aussitôt, malgré son ton ca- 
verneux. 

— A te dire vrai, François Roperz, je pensais 
que tu serais venu... 

— Oui, je suis venu te montrer en quel état tu 
m'as mis ! 



360 l'çnterrement 



La lune était haute dans le ciel ; sa vive lu- 
mière éclairait toutes choses dans la maison du 
fossoyeur. 

— Vois, continua le spectre ... On ne traite pas 
ainsi un vivant, encore moins un mort. 

Il avait déboutonné sa veste à longues basques. 
Poaz-coz ferma les yeux. Il y avait de quoi mou- 
rir de dégoût. La poitrine du grand Roperz n'é- 
tait plus qu'un trou hideux où des fragments de 
côtes brisées apparaissaient mêlés à une sorte de 
bouilHe verdâtre. 

— En vérité, François Roperz, suppliait le mal- 
heureux Poaz, en vérité, pardonne-moi !... Je 
ne suis pas aussi coupable que tu penses. Je ne 
voulais pas toucher à ta fosse. Je savais bien que 
ton temps n'était pas fini... Mais je ne suis qu'un 
domestique. Quand le recteur commande, je ne 
peux que m'incliner, sous peine de perdre mon 
unique gagne-pain, car je suis trop vieux pour 
changer de métier... D'ailleurs, c'est la première 
fois que pareille chose m'arrive. Jamais défunt 
n'avait encore eu à se plaindre de moi : tous ceux 
du cimetière te le diront... 

— Aussi, je ne te garde pas rancune, Poaz-coz. 
D'autant plus que tu as fait ton possible pour 
réparer le dommage que tu m'as causé involon- 
tairement. 

Le fossoyeur rouvrit les yeux. Le spectre avait 
reboutonné sa veste. Poaz-coz l'écouta parler 
désormais sans épouvante. 

— Je vois bien, s'écria-t-il, que, même dans 



l'enterrement 361 



l'autre monde, tu es resté le meilleur des 
hommes. 

— Hélas ! fit Roperz, le meilleur d'ici ne vaut 
pas grand'chose là-bas. 

— Tu n'es donc pas entièrement heureux ? 

— Non. Il me manque une messe. J'ai pensé 
qu'après ce qui vient d'avoir lieu, tu n'hési- 
terais pas à la faire dire et à la payer de tes 
deniers. 

— Certes non, je n'hésiterai pas. Tu auras la 
messe qui te manque, François Roperz ! 

— Tu ne m'as pas laissé finir ; il faut que cette 
messe soit dite par le recteur de Penvénan, par 
lui-même, entends-tu ? 

— J'entends. 

— Merci, Poaz-coz ! prononça le spectre. Ce 
fut sa dernière parole. Le fossoyeur le vit sortir, 
traverser la place du bourg, et franchir l'échalier 
du cimetière. 

Le surlendemain, qui était un dimanche, au 
prône de la grand'messe, le recteur annonça, 
pour le mardi de la semaine à venir, un ser- 
vice « recommandé par Poëzevara, le fossoyeur, 
pour l'âme de François Roperz, de Kervi- 
niou (1) ». 

Ce mardi arriva. La messe fut dite. Le recteur 



(1) Le fossoyeur Poëzevara est mort en 1889. La légende est de 
très récente formation ; elle a pourpoint de départ des faits exacts ; 
le recteur n'est pas mort le jour où il a dit une messe pour l'âme 
du mort mutilé, mais il a eu une attaque ce jour-là. 



362 l'enterrement 



officiait en personne, et au premier rang des assis- 
tants était agenouillé Poaz-coz. J'y étais aussi, 
moi qui vous parle. Ma chaise touchait celle du 
fossoyeur. 

Au moment où, l'office terminé, le recteur s'a- 
cheminait vers la sacristie, Poaz me poussa le 
coude. 

— Regarde donc ! dit-il, d'une voix qui trem- 
blait. 

— Quoi ? 

— Ne vois-tu pas quelqu'un qui entre à la sa- 
cristie, derrière le recteur ? 

— Si fait. 

— Tu ne le reconnais pas ? 

Et, comme je ne trouvais pas assez vite 
qui ce pouvait être, Poaz-coz me souffla dans 
l'oreille : 

— Mais, c'est François Roperz, malheureux, 
c'est François Roperz ! 

C'était vrai. Je le reconnus tout de suite, quand 
Poaz me l'eût nommé. Le port, la démarche, le 
vêtement, c'était de tout point François Roperz. 
J'en demeurai tout abasourdi. 

— Tu verras, me dit Poaz-coz, il y a encore 
quelque chose là-dessous. 

En effet. 

Comme le recteur, après avoir dépouillé les or- 
nements sacerdotaux, traversait le cimetière pour 
gagner son presbytère par le plus court, on le vit 
soudain s'affaisser sur lui-même et tomber mort, 
non loin de la fosse fraîchement comblée où, près 



l'enterrement 363 



du cercueil de François Roperz, reposait celui de 
Mab Ar Guenn (1). 

(Conté par Baptiste Geffroy. — Penvénan, 1886.) 



(1) La croyance qu'il ne faut jamais enterrer un mort là où il 
y a déjà un autre cadavre se trouve en Irlande ; par exemple dans 
un épisode du Voyage de Maelduin (H. d'Arbois de Jubainville, 
Cours de lilléralurc celtique, t. V, p. 495) et dans le conte de Tadhg 
O'Cathain {Annales de Bretagne, t. VIII, p. 533, 535 ; D. Hyde, 
Legends of saints and sinners, p. 230). 



I 



CHAPITRE IX 
Le sort de l'âme (i). 



Le prêtre qui célèbre l'enterrement est, dit-on, 
averti, au moment où le cercueil touche le fond 
de la fosse, si l'âme du mort est sauvée ou perdue. 

Aussi, lorsqu'il ferme tout de suite son livre, 
en quittant la tombe, et se dépêche d'expédier le 
chant, c'est qu'il n'y a plus rien à faire : le mort 
est damné. 



Au moment où le prêtre jette sur le cercueil la 
première pelletée de terre, il peut voir dans son 
livre d'heures quel doit être le sort de la personne 
enterrée. Mais il lui est interdit de divulguer ce 
secret, sous peine de prendre — fût-ce en enfer 
— la place du défunt. 



(1) En Ecosse, on allume une ou deux chandelles que l'on pose 
à côté du corps : si le feu prend au linceul, c'est que le mort était 
vendu au démon (W. Gregor, Noies on Ihe folklore of Ihe Norlh' 
Easl of Scotland, p. 207). Une averse sur la tombe ouverte indique 
que l'âme est heureuse (ibid., p. 213). Voir ci-dessus, p. 281. 

En Galles, au xviii« siècle, on regardait comme de bon augure 
que, dans le trajet de la maison mortuaire à l'église, il plût assez 
pour mouiller la bière {Archaeologia Cambrensis, 1872, p. 332). 



366 LE SORT DE l'aME 



Il est un moyen à la portée de tous pour savoir 
si une âme est damnée ou non. 

Il suffît de se rendre, au sortir du cimetière, 
aussitôt après l'enterrement, dans un lieu élevé 
et découvert, d'où l'on ait vue sur une certaine 
étendue de pays. De là-haut, on crie le nom du 
mort par trois fois, dans trois directions diffé- 
rentes. Si une seule fois l'écho prolonge le son, 
c'est que l'âme du défunt n'est point damnée. 



Quand on perd une dent, soit qu'on la fasse 
arracher, soit qu'elle tombe d'elle-même, il ne 
faut pas commettre l'imprudence de la jeter, car 
si un chien la ramasse, on est damné. 

Il ne faut pas non plus la faire disparaître dans 
le feu, sinon elle va droit en enfer, et l'on est dans 
l'obhgation de l'y aller chercher après sa mort. 

De deux choses l'une, ou bien on la garde sur 
soi, dans son porte-monnaie, par exemple — ou 
bien on la dépose à l'égUse dans le bénitier (1). 

(Communiqué par Prigent. — Plouénan.) 



(1) Le mal de dents et les dents tiennent quelque place dans les 
traditions et les coutumes relatives à la mort. 

Le mal de dents qui prend à trois heures de l'après-midi est, 
à Lannion, le présage de la mort d'un proche parent. Si l'on a 
mal aux dents au moment où l'on voit un intersigne, c'est qu'on 
doit mourir bientôt (Le Calvez, Revue des Iradilions populaires. 



LE SORT DE l'aME 367 



Pour les femmes du Léon, vendre ses che- 
veux (1), c'est vendre son âme, et cela, dit-on, 
parce que l'eau du baptême a coulé dessus. 



Si les fleurs qu'on place sur le lit où repose un 
mort se fanent dès qu'on les y pose, c'est que l'âme 
est damnée ; si elles ne se fanent qu'au bout de 
quelques instants, c'est que l'âme est en purga- 
toire, et plus elles mettent de temps à se faner, 
moins longue sera la pénitence. 



Il y a, dit-on, des gens qui savent, d'après la 
couleur de la fumée s'élevant d'une maison où il 



t. VII, p. 90). A Penvénan, perdre une dent dans le cimetière 
au moment où on voit un prêtre est un signe de mort certaine et 
r>roche {ibid., p. 90). Dans les Hébrides, rêver que l'on perd une 
dent est l'intersigne de la mort d'un ami intime (Goodrich-Freer, 
More folklore from Ihe Hébrides, Folklore, t. XIII, p. 52). 

En Cornwall, on enterre des dents avec le mort, en prévision 
de la résurrection des corps qui devront être alors dans un état 
arfait (M. A. Courtney, Cornish folklore. Folklore, t. V, p. 343). 
Dans le comté de Kildare (Irlande), on entourait le corps do 
dents d'animaux, moulons, chèvres, vaches, etc. (A. S. G., Wex- 
jord folklore, The Folklore Journal, t. VII, p. 39). 

(1) Dans le Pays de Galles, quand on se fait couper les che- 
veux, il faut les recueillir soigneusement et les cacher ; les brûler 
serait préjudiciable à la santé (Rhys, Cellic Folklore, p. 599). 

26 



308 LE SORT DE l'aME 

y a un mort, si ce mort doit aller au ciel, au pu^^- 
gatoire ou en enfer (1). 



Mais, pour avoir des renseignements sûrs, il 
n'est que de s'adresser : 
1° A l'Agrippa ; 
2° A la messe de trentaine ou ofern drantel. 



L'Agrippa (2). 

h^ Agrippa est un livre énorme (3), Placé de- 
bout, il a la hauteur d'un homme. 

Les feuilles en sont rouges, les caractères en 
sont noirs. Pour qu'il ait son efficacité, il faut qu'il 
ait été signé par le diable. 

Tant qu'on n'a pas à le consulter, on doit le 
maintenir fermé à l'aide d'un gros cadenas. 

C'est un livre dangereux. Aussi ne faut-il pas^ 
le laisser à portée de la main. On le suspend, au 



(1) « Quand un individu va cesser d'être, on consulte ici (à Lan- 
derneau) la fumée. S'élève-t-elle avec facilité ? Le mourant doi( 
habiter la demeure des bienheureux. Est-elle épaisse ? Il doitj 
descendre dans les antres du désespoir, dans les cavernes de l'en- 
fer. » (Cambry, Voyage dans le Finistère, t. II, p. 169. Cf. Verus- 
mor, Voyage en Basse-Brelagne, p. 340). 

(2) Luzel, Légendes chrétiennes, t. II, p. 361, 371 et 374 ;î 
Soniuu Brciz-Izel, t. I, p. XXX. H. Le Carguet, Superstitions el\ 
croyances du Cap Sizun, Revue des traditions populaires, t. IX,, 
p. 61-64. 

(3) Comparez le grand livre du pasteur Polkinghorne en Cornr 
wall, ci-dessous, ch. xx. 



LE SORT DE l'aME 369 

moyen d'une chaîne, à la plus forte poutre d'une 
pièce réservée. Il est nécessaire que cette poutre 
ne soit pas droite, mais tordue. 

Le nom de ce livre varie avec les pays. 

En Tréguier, il s'appelle VAgrippa (1) ; dans 
la région du Châteaulin, VEgremonl, dont il y a 
une variante Egromus (2) ; aux alentours de 
Quimper, Ar Vif ; dans les parages du Haut- 
Léon, An Negromans ; à Plouescat, le livre de 
Vigromancerie (3). 



Ce livre est vivant (4). Il répugne à se laisser 
consulter. Il faut être plus fort que lui pour lui 
arracher ses secrets. 

Tant qu'on ne l'a pas dompté, on n'y voit que 
du rouge. Les caractères noirs ne se montrent que 
lorsqu'on les y a contraints, en rossant le hvre, 



(1) Ainsi nommé du philosophe Cornélius Agrippa (1486-1 534 
auteur du De occulta philosophia, où il démontre que la magie 
est une science véritable, le but et le couronnement de toutes les 
autres. 

(2) Dans le mystère breton des Quatre fils A'jmon, Mogis, qu 
passait pour avoir été à l'école en enfer, fait, une fois converti, 
ce serment : 

Je porterai désormais, au lieu de VEgromus, 

Le livre inimitable de la Passion de Jésus, 

Et, au lieu de V Albert, la Couronne de la Vierge, 

Je mettrai en pièces sous mes pieds mes livres de sorcellerie 

(3) Bulletin de la Société archéologique du Finistère, t. IV, p. 61 

(4) De là peut-être ce nom bizarre de « Ar Vif » (le vif) qu'on lu 
donne en Basse-Cornouaille. 



370 LE SORT DE l'aME 

comme un cheval rétif. On est obligé de se battre 
avec lui, et la lutte dure parfois des heures en- 
tières. On en sort baigné de sueur. 



L'homme qui possède un agrippa ne peut plus 
s'en défaire sans le secours du prêtre, et seulement 
à l'article de la mort. 



Primitivement, il n'y avait que les prêtres à 
posséder des agrippas. Chacun d'eux a le sien. 
Le lendemain de leur ordination, ils le trouvent^ 
à leur réveil sur leur table de nuit, sans qu'ils 
sachent d'où il leur vient et qui le leur a apporté. 

Pendant la grande Révolution, beaucoup d'ec- 
clésiastiques émigrèrent. Quelques-uns de leurs i 
agrippas tombèrent entre les mains de simples 
clercs qui, durant leur passage aux écoles, avaient 
appris l'art' de s'en servir. Ceux-ci les transmirentl 
à leurs descendants. Ainsi s'expHque la présence 
dans certaines fermes du « livre étrange ». 

Le clergé sait combien il a été détourné d'a- 
grippas, et quels sont les profanes qui les détien- 
nent. 

Un ancien recteur de Penvénan disait : 

— Il y a dans ma paroisse deux agrippas qui 
ne sont pas où ils devraient être. 

Le prêtre ne fait mine de rien, tant que le dé- 
tenteur est en vie ; mais lorsque, aux approches 
de la mort, il est appelé à son chevet, après avoir 



LE SORT DE l'aME 371 

entendu la confession du moribond, il lui parle en 
ces termes : 

— Jean ou Pierre, ou Jacques, vous aurez un 
poids bien lourd à porter par delà le tombeau, si 
vous ne vous en êtes débarrassé dans ce monde. 

Le moribond demande avec étonnement : 

— Quel est ce poids ? 

— C'est le poids de Vagrippa qui est en votre 
maison, répond le prêtre. Livrez-le moi ; sinon, 
ayant un tel fardeau à traîner, vous n'arriverez 
jamais jusqu'au paradis. 

Il est rare que le moribond n'envoie point aussi- 
tôt détacher l'agrippa (1). 

L'agrippa, détaché, cherche à faire des siennes. 
Il mène un sabbat à travers toute la ferme. Mais 
le prêtre l'exorcise et le fait tenir tranquille. Puis 
il commande aux personnes qui sont là d'aller 
quérir un fagot d'ajonc. Il y met le feu lui-même. 
L'agrippa est bientôt réduit en cendres. Le prêtre 
recueille alors cette cendre, l'enferme dans un 
sachet, et passe le sachet au cou du moribond, en 
disant : 

— Que ceci vous soit léger ! 

» » 

Il est difficile à un recteur de dormir à l'aise, 
tant qu'il reste un seul agrippa dans sa paroisse 



(1) Au Pays de Galles, on raconte l'histoire de Huw Llwyd qui, 
à son lit de mort, ordonna à sa fille d'aller jeter ses livres de magie 
dans la rivière et qui ne put mourir en paix qu'après que son ordre 
eut été exécuté (E. Owen, Welsh folklore, p. 253). 



26. 



372 LE SORT DE l'aMF 

entre d'autres mains que les siennes ou celles de 
ses vicaires. 



Il n'est pas nécessaire d'être, prêtre pour savoir 
quand un homme qui n'est pas du métier possède 
un agrippa. 

L'homme qui possède un agrippa sent une 
odeur particulière. Il sent le soufre et la fumée, 
parce qu'il a commerce avec les diables. C'est 
pourquoi l'on s'écarte de lui. 

Puis, il ne marche pas comme tout le monde. Il 
hésite dans chaque pas qu'il fait, de crainte de 
piétiner une âme. 



LE SORT DE l'aME 373 



LIX 

L'agrippa qui revient toujovirs à la maison. 

Loizo-goz, de Penvénan, en avait un qui l'em- 
barrassait fort ; il n'eût pas demandé mieux que 
de le passer à quelque autre. Il le proposa à un 
cultivateur de Plouguiel qui l'accepta. 

Une nuit, on entendit dans tout le pays un va- 
carme épouvantable. C'était Loizo-goz qui con- 
duisait Vagrippa à Plouguiel, en le tirant par sa 
chaîne. 

Au retour, Loizo-goz chantait gaîment. Il se 
sentait un poids de moins sur le cœur. Mais, à 
peine rentré chez lui, toute sa joie tomba. L'a- 
grippa était déjà revenu occuper son ancienne 
place. 

A quelque temps de là, Loizo-goz fit un grand 
feu d'ajonc et y jeta le mauvais livre. Mais les 
flammes, au lieu de dévorer Vagrippa, s'en écar- 
taient. 

— Puisque le feu n'y peut rien, essayons de 
l'eau ! se dit Loizo-goz. 

Il traîna le Hvre à la grève de Buguélès, monta 
dans une barque, gagna le large, et lança à la mer 
Vagrippa auquel il avait eu soin d'attacher plu- 
sieurs grosses pierres, afin de le faire descendre 
jusqu'au fond de l'abîme et de l'y maintenir. 



374 LE SORT DE l'aME 

— Là, pensa-t-il, cette fois du moins, nous voilà 
séparés pour jamais. 

Il se trompait. 

Comme il s'en revenait par la grève, il entendit 
derrière lui un bruit de chaîne dans les galets. 
C'était Vagrippa qui achevait de se débarrasser 
des grosses pierres, Loizo-goz le vit passer à côté 
de lui, rapide comme une flèche. Au logis, il le 
retrouva, suspendu à la poutre accoutumée. La 
couverture, les feuillets étaient secs. Il semblait 
que l'eau de la mer ne les eût même pas touchés. 

Loizo-goz dut se résigner à garder son agrippa. 

(Conté par Baptiste Gefïroy, dit Javré. — Penvénan, 1886.) 



L'agrippa contient les noms de tous les diables 
et enseigne le moyen de les évoquer. 

On peut savoir, grâce à lui, si tel défunt est 
damné. 

Le prêtre qui vient de célébrer un enterrement 
va aussitôt consulter son agrippa. A l'appel de 
leurs noms, tous les démons accourent. Le prêtre 
les interroge un à un. 

— As-tu pris l'âme d'un tel ? 

Si tous répondent : Non, c'est que l'âme est 
sauvée. 

Pour les congédier, le prêtre les appelle de nou- 
veau par leurs noms, mais en commençant par le 
nom du diable qui est arrivé le dernier, et ainsi 
de suite. 



LE SORT DE l'aME 375 



LX 

Le curé de PluQ^uHan. 

Les ignorants qui se mêlent de lire dans VA- 
grippa, dans VEgremonl, ou dans le Vif, sont du- 
rement châtiés de leur imprudence. 

Le curé de Pluguiïan (1) entra un jour dans la 
sacristie, pensant y trouver le bedeau, dont il 
avait besoin. La sacristie était vide. 

— Il ne doit cependant pas être loin, se dit le 
curé, car voici ses sabots. 

Il appela : 

— Jean ! Jean ! 
Pas de réponse. 

Il allait sortir, impatienté, quand il aperçut son 
Vif » tout grand ouvert sur la table, à la page oîi 
sont inscrits les noms des démons. 

— Ah ! je comprends! s'écria-t-il. Jean aura in- 
voqué les diables et n'aura pas su les congédier. 
Ils l'ont emporté dans l'enfer. Pourvu que je n'ar- 
rive pas trop tard ! 

Très vite, il se mit à débiter la kyrielle des 
noms, en commençant par la fin. 

(1) Finistère. 



376 LE SORT DE l'aME 

Aussitôt, le bedeau reparut. Il était déjà tout 
noir. Sur son crâne, ses cheveux étaient roussis. 

Il fut longtemps sans recouvrer l'usage de la 
parole, tant sa terreur avait été grande (1). Quant 
à ce qu'il avait vu dans son voyage, il ne s'en ou- 
vrit jamais à personne, pas même à sa femme. 

(Conté par René Alain. — Quimper.) 



L'Ofern drantel. 
(LA MESSE DE TRENTAINE) 

Autrefois, c'était l'habitude de faire célébrer 
pour chaque défunt une trentaine, c'est-à-dire 
une série de trente services. Les prêtres disaient 
les vingt-neuf premières messes à leur église de 
paroisse. Mais la trentième, il était d'usage de 
l'aller dire à la chapelle de saint Hervé, sur le 
sommet du Ménez-Bré (2). C'est cette messe de 



(1) Des histoires semblables se racontent un peu partout dans 
la Basse-Bretagne. J'en ai recueilli plus de vingt variantes, et 
dans les endroits les plus divers. La légende est la même : le lieu 
de la scène change seul, ainsi que les noms des personnages en 
cause. Cf. aussi Le Carguet, Superstitions et légendes du Cap Sizun 
{Revue des traditions populaires, t. XI, p. 61-62). 

(2) Le Ménez-Bré (la montagne élevée) est un monticule isolé 
qui se dresse en avant de la chaîne principale de l'Arez, moitié dans 
la commune de Pédernek, moitié dans celle de Louargat. 11 est 
pour le pays trégorrois ce que sont le Ménez-Mikel pour la Haute- 
Cornouaille et le Ménez-Hom pour la côte ouest du Finistère, une 
sorte de montagne sainte ; on ne saurait voyager dans les arron- 
dissements de Lannion ou de Guingamp sans voir au loin sa 
grande croupe bleue, et la petite chapelle qui la surmonte. Cette 



LE SORT DE l'aME 377 

trentaine que les Bretons appellent Ann ofern 
draniel. 

Elle se célébrait à minuit. On la disait à re- 
bours, en commençant par la fin. 

Sur l'autel, on n'allumait qu'un des cierges. 

Tous les défunts de l'année se rendaient à cette 
messe ; tous les diables aussi y comparaissaient. 

Le prêtre qui l'allait dire devait être à la fois 
très savant et très hardi. Dès le bas de la mon- 
tagne, il se déchaussait, et gravissait la pente, 
pieds nus, car il fallait qu'il fût « prêtre jusqu'à 
la terre (1) ». Il montait, tenant d'une main un 
bénitier d'argent, brandissant de l'autre un gou- 



chapelle est placée sous l'invocation de saint Hervé, patron dés 
poètes populaires et des nomades chanteurs de complaintes. 11 
vécut aveugle, comme Homère, et dompta les loups. Un escalier 
de gazon conduit à son sanctuaire que la foudre détruisit par- 
tiellement à deux reprises différentes. Le porche ne fut Jamais 
atteint. 11 passe pour avoir été bâti par le diable. Est-ce pour ce 
motif que la tradition a voué tout l'édicule à la célébration de 
Vofern draniel, de la messe de trentaine, qu'on appelle encore la 
messe des damnés ? Ce misérable porche ne sert guère aujour- 
d'hui qu'à abriter du vent d'ouest les quelques moutons que de 
petits pâtres font paître sur le Menez. On y sent une vague odeur 
d'étable, et l'humble chapelle a tout l'air d'une maison de berger, 
campée dans la sauvage solitude. A l'entour, pousse une herbe 
fine et drue. On a de ce haut lieu une admirable vue. On domine 
les vallées du Léguer, du Jaudy, du Trieux, et les longs dos de 
pays qui séparent ces rivières, filant, comme elles, vers la Man- 
che. Derrière soi, on a la ligne houleuse de l'Arez, l'échiné de la 
terre bretonne. Qui a contemplé la Bretagne du sommet de Bré, 
par un jour lumineux, est assuré d'emporter d'elle une merveil- 
leuse image. 

(1) Pour le contact avec la terre, comparez p. 101. 



378 LE SORT DE l'aME ' 

pillon et faisant de tous côtés de continuelles as- 
persions. Souvent, il avait peine à avancer, tant 
se pressaient autour de lui les âmes défuntes, 
avides de recevoir quelques gouttes d'eau bénite 
et de se procurer de la sorte un soulagement mo- 
mentané. 

La veille, il avait fait transporter dans la cha- 
pelle un fort sac de graines de lin. 

La messe dite, il commençait l'appel des diables, 
dans le porche. Ils accouraient, en poussant des 
hurlements sauvages. C'était le moment terrible. 
Malheur à l'officiant, s'il perdait la tête ! Il impo- 
sait silence aux démons, les faisait défiler devant 
lui un à un, les obligeait à montrer leurs griffes 
pour voir si l'âme du défunt, à l'intention de qui 
il avait célébré Vofern dranlel, n'était pas tombée 
en leur possession, puis les renvoyait à mesure, 
en distribuant à chacun une graine de lin, car les 
diables ne consentent jamais à s'en aller les mains 
vides. S'il CvAnmettait une seule omission, il était 
contraint, en échange, de livrer sa propre per- 
sonne. Il encourait donc sa damnation éternelle. 



LE SORT DE l'aME 379 



LX! 
L'imprudence du jeune prêtre. 

Un soir, un jeune prêtre, encore novice en ces 
matières, se chargea imprudemment d'aller dire 
Vofern-draniel à Ménez-Bré. 

Il eut le malheur de se troubler. 

Les diables aussitôt se ruèrent sur lui. 

Par un hasard providentiel, Tadik-Coz (1) était 
encore en oraison, dans son presbytère de Bégard, 
à deux lieues de Bré. Ayant entendu quelque bruit 
du côté de la montagne, il prêta l'oreille : 

— Ho ! ITo ! se dit-il, il y a du grabuge là-haut ! 

Vite, il sella son bidet de Cornouaille qui allait 
comme le vent. 

Quand il arriva à la chapelle, les diables em- 
portaient déjà le jeune prêtre dans leurs griffes, 
par une brèche qu'ils avaient ouverte dans le pi- 
gnon (2). 

Tadik-Coz put cependant saisir par une jambe 
son pauvre confrère. Les diables n'essayèrent pas 
de lutter contre lui. Ils avaient trop appris à le 
craindre. Sa vue seule les mit en fuite. Ils dispa- 



(1) Voir ci-après, ch. xx. 

(2) Cf. ci-dessus, p. 335, note. 

87 



380 



LE SORT DE l'aMË 



Furent avec des cris de rage. Le jeune prêtre fut 
sauvé. Tadik-Coz se contenta de le sermonner de 
sa bonne voix tranquille. 

— Mon enfant, lui dit-il, pour faire ce que nous 
faisons, nous, les vieux, attendez que vous ayez 
notre expérience. Que cette leçon vous soit profi- 
table ! 

(Conté sur le Ménez-Bré, par Rénéan Auffret, 
de Pédernek, 1889.) 



LE SORT DE l'aME 381 



LXII 
Tadik-Coz. 

Ce Tadik-Coz était un maître pour célébrer 
Vofern dranlel. On prétend que depuis qu'il est 
mort il n'y a plus de prêtre qui sache la dire. 

Il fit une fois un de ces miracles qui ne sont 
possibles qu'à Dieu. 

Il venait de célébrer la messe de trentaine pour 
un défunt de Tréglamus (1). Or, en passant la 
revue des démons, il vit que l'un d'eux tenait 
entre ses griffes l'âme de ce défunt. Un autre que 
Tadik-Coz se fût dit : 

— Le mort est dûment damné ; il n'y a plus 
rien à faire. 

Mais Tadik-Coz était un gaillard qui ne se dé- 
courageait pas aisément. Je crois bien que, pour 
sauver une âme, il aurait été nu-pieds jusqu'en 
enfer. 

— Hé, l'ami ! dit-il au démon, tu as l'air bien 
fier de ce que tu tiens là ! Franchement, il n'y a 
pas de quoi t'enorgueilHr à ce point. J'ai connu 
le défunt, quand il était encore de ce monde. Un 



(1) Petite commune des Côtes-du-Nord, située au pied du Mé- 
nez-Bré. 



382 LE SORT DE l'aME 

pauvre hère, en vérité ! Il a déjà eu tant de misère 
pendant sa vie, que ton enfer lui apparaîtra pres- 
que comme un lieu de délices. Quand on a pâti 
comme lui sur la terre, on n'a pas grand'chose à 
craindre, même d'une éternité de tourments. 

— C'est un peu vrai, répondit le démon. Je n'ai 
aucun plaisir à le vexer. Et, ma foi, je ne demande- 
rais pas mieux que de faire un échange. 

— Je te le propose, cet échange. 

— Quelle âme me livreras-tu à la place ? 

— La mienne... mais à une condition ! 

— Parle. 

— Voici : vous autres, diables, vous passez pour 
être très fins. Moi, de mon côté, à tort ou à raison, 
je ne me considère pas comme un imbécile. Ga- 
geons que tu ne me mettras pas à court ! 

— Soit. 

— Entendons-nous bien, n'est-ce pas ! Si je 
perds, mon âme est à toi ; si je gagne, elle me 
reste. Dans les deux cas, celle que tu détiens ne 
t'appartient plus. Commence par la lâcher. 

Le diable desserra ses griffes. L'âme du défunt 
de Tréglamus s'envola, légère, en souhaitant mille 
bénédictions à Tadik-Coz. 

— Allons ! reprit celui-ci, j'attends ! 
Le diable se grattait l'oreille. 

— Eh bien ! dit-il à la fin, fais-moi voir quelque 
chose que je n'aie pas encore vu. 

— Ce n'est que cela ! Au moins, tu n'es pas 
difficile à contenter. 

Tadik-Coz mit la main à la poche de sa soutane 



LE SORT DE l'aME 383 

et en sortit une pomme et un couteau. Avec le 
couteau, il coupa en deux la pomme. Puis, mon- 
trant au diable interloqué l'intérieur du fruit. 

— Regarde ! dit-il. 

Et, comme le diable ne paraissait pas com- 
prendre, il ajouta : 

— Tu as sans doute vu l'intérieur de bien des 
pommes, mais l'intérieur de celle-ci, tu ne l'avais 
certainement pas encore vu ! 

Le démon demeura -penaud ; il dut s'avouer 
vaincu, et Tadik-Coz rentra dans son presbytère 
de Bégard en se frottant joyeusement les mains. 

(Conté par Naïc Fulup, du Hinger-Vihan, en Pédemek, 

1889.) 



Quand Tadik-Coz célébrait la messe de tren- 
taine sur le Ménez-Bré, la montagne tout entière 
s'illuminait de telle sorte qu'il y faisait aussi clair 
qu'en plein jour. 

Ck)ulouam. — Cailac. 



384 LE SORT DE l'aME 



LXIII 
La mère dénaturée. 

Yvona Coskêr était entrée vers l'âge de dix- 
huit ans au service du seigneur de Kerham. C'é- 
tait une fille jolie. La beauté, hélas ! est souvent 
un don funeste. Le seigneur de Kerham, un jour, 
ayant trouvé Yvona seule à la cuisine, s'approcha 
d'elle et lui dit : 

— La comtesse, ma femme, est déjà sur le re- 
tour. Si tu consens à devenir ma douce maîtresse, 
Yvonaïk, je te donnerai à ma mort la moitié de 
mes biens. 

La malheureuse se laissa tenter. Elle devint la 
maîtresse du seigneur de Kerham. 

Elle eut de lui cinq enfants bâtards. 

Sur l'ordre du seigneur, elle les étouffait à me- 
sure, et lui-même allait les planter (1) dans un 
petit bois, non loin du manoir. 

Elle se trouva enceinte pour la sixième fois. Sa 
grossesse fut pénible. Une nuit qu'elle était au lit 
et ne pouvait fermer l'œil, elle se dressa tout à 
coup sur son séant, épouvantée. 



(1) Le mot enterrer (inlerri) ne s'emploie en breton que s'il 
s'agit d'un ensevelissement en terre bénite. 



' LE SORT DE l'aME 385 

L'enfant qu'elle portait s'était mis à parler dans 
son sein (1). 
Il disait : 

— Ma pauvre petite mère, je sais que tu me 
tueras comme tu as tué mes cinq frères. Du moins, 
ne me fais pas mourir comme eux sans baptême. 
Sinon, ma pauvre petite mère, tu seras damnée, 
damnée pour l'éternité. 

Depuis lors jusqu'au moment de sa délivrance, 
Yvona Coskêr entendit la voix de l'enfant répé- 
ter, chaque nuit, le même propos. 

Quand elle eut accouché, clandestinement comme 
toujours, son premier soin fut de baptiser elle- 
même la chère créature. Puis, au lieu de l'étran- 
gler, comme elle avait fait pour les autres, elle 
voulut lui donner à téter. Mais l'enfant se refusa 
à prendre le sein. 

— Hélas ! mon lait est maudit, pensa-t-elle. 
Et elle se mit à sangloter amèrement. 

Le seigneur arriva sur ces entrefaites. 

— Comment ! s'écria-t-il, rouge de colère, vous 
n'avez pas encore étranglé cet avorton ! 

Il arracha l'enfant des bras de la mère, lui tor- 
dit le cou, et l'emporta au petit bois, où il l'en- 
fouit au pied du sixième arbre. 

Yvona Coskêr cependant ne faisait plus que 
gémir. Elle s'était prise en horreur. Elle souhai- 
tait d'être morte. 



(1) Cf. pour l'épisode de l'enfant qui parle avant d'être né, en 
Irlande, H. Gaidoz, Méliisine, t. IV, col. 228-229. 



I 



386 LE SORT DE l'amE 

Dès qu'elle put se lever, elle alla trouver la 
châtelaine de Kerham et s'agenouilla devant elle 
pour implorer son pardon. La bonne dame, qui 
était une sainte, lui dit : 

— Ce n'est pas à moi qu'il faut demander par- 
don, ma pauvre fille, mais bien à Dieu et aux cinq 
enfants que vous avez privés de baptême. Je vais 
vous donner un sage conseil. Allez de ce pas trou- 
ver le recteur de Tréguier. Confessez-vous à lui. 
Il vous dira ce que vous aurez a faire. 

Yvona se mit en route pour Tréguier. 
Le recteur, après l'avoir entendue en confes- 
sion, secoua tristement la tête et dit : 

— Je ne puis vous donner l'absolution, Yvona. 
Il faudra que vous alliez de paroisse en paroisse 
et de confessionnal en confessionnal, jusqu'à ce 
que vous ayez passé entre les mains de quatorze 
prêtres. Le quatorzième seulement aura pouvoir 
de vous absoudre. 

Yvona Coskêr fit ce qui lui était recommandé. 
Elle marcha tant et tant que ses souliers s'usè- 
rent. Elle tomba, plutôt qu'elle ne s'agenouilla, 
aux pieds du quatorzième prêtre. 

C'était un tout jeune abbé, frais émoulu du 
séminaire, et qui avait une figure de fille, pleine 
de douceur. 

Quand elle eut fini de se confesser, il la releva ^ 
et lui dit : 

— Allez en paix, pauvre femme, et accomplis- 
sez de point en point mes instructions. 

Votre pénitence vous coûtera cher, mais vous 



LE SORT DE l'aME 387 



serez sauvée, si vous avez le courage de la subir 
jusqu'au bout. 

Donc, vous vous rendrez au petit bois où le sei- 
gneur de Kerham a planté vos enfants. Vous vous 
y rendrez avant l'heure de minuit et vous atten- 
drez. Quoi qu'il vous puisse arriver, demeurez 
confiante en la miséricorde de Dieu. Vous aurez 
d'ailleurs un auxiliaire puissant qui vous aidera 
à surmonter cette terrible épreuve. 

Quel serait cet auxiliaire, le jeune prêtre ne le 
dit pas. 

En quoi consisterait la terrible épreuve, il ne 
le dit pas davantage. 

Yvona Coskêr se sentit néanmoins le cœur sou- 
lagé. Malgré ses jambes enflées, ses pieds meur- 
tris et saignants, elle se remit vaillamment en 
route, pour gagner Kerham et le petit bois, près 
du manoir. Elle y parvint, à la tombée de la nuit. 
Elle se prosterna dans l'herbe humide, sous les 
grands arbres. Son âme était tout angoissée de 
songer que les six pauvres créatures étaient en- 
fouies là, et, au souvenir de ses crimes, ses larmes 
se mirent à couler dru. 

Cependant les douze coups de minuit sonnè- 
rent à la chapelle du manoir. 

Yvona leva la tête. Au-dessus d'elle, dans les 
branches, elle venait d'entendre un léger bruit. 
Comme elle se demandait ce que ce pouvait être, 
elle vit une bande d'écureuils dégringoler le long 
des troncs. Et tous fondirent sur elle ; ils la ren- 
versèrent sur le sol, et commencèrent à lui labou- 

27. 



388 LE SORT DE l'aME 

rer le sein avec leurs dents, avec leurs griffes, en 
criant : 

— Ah ! nous la tenons enfin, la mauvaise mère ! 
la mauvaise mère ! 

Elle comprit alors que ces écureuils étaient les 
enfants qu'elle avait fait mourir si cruellement. 
Elle murmura : 

— Que la volonté de Dieu soit faite ! 

Et elle se laissa déchirer le corps, sans un mou- 
vement, sans une plainte. 

Toutefois, ayant remarqué, au bout d'un mo- 
ment, que les écureuils n'étaient qu'au nombre 
de cinq, elle demanda : 

— Vous devriez être six, mes cliers enfants. Où 
donc est resté le sixième ? 

Les écureuils ne répondirent pas, mais se mi- 
rent à la dévorer furieusement. Elle se crampon- 
nait aux herbes et aux touffes de genêts, tant la 
doukur était atroce. A la fin, les écureuils, à force 
de fouiller sa chair, arrivèrent jusqu'à son cœur. 
L'un d'eux y mordit avec une telle rage que le 
sang jaillit, puis retomba comme une pluie rouge. 
Pour le coup, Yvona Coskêr exhala un long gé- 
missement. 

— Ma Doué ! ma Doué ! (Mon Dieu ! mon Dieu!) 
cria-t-elle. 

Elle allait s'évanouir. 

Mais, soudain, ses yeux, à demi clos déjà, vi- 
rent s'approcher une grande lumière. Et cette 
lumière enveloppait un enfant beau comme le 
jour. Il souriait doucement, d'un sourire céleste. 



LE SORT DE l'aME 389 

— Courage ! courage, petite mère chérie ! dit- 
il. Je suis l'enfant que tu as baptisé de tes propres 
mains. Grâce au baptême, j'ai pu aller en paradis. 

J'ai intercédé pour toi auprès de Dieu. Il m'a 
promis que tu serais sauvée. Mais il est nécessaire 
auparavant que mes cinq petits frères morts sans 
baptême aient fait jaillir de ton cœur autant de 
gouttes de sang qu'il eût fallu de gouttes d'eau 
pour les baptiser. C'est pourquoi ils t'ont mise en 
cet état. Ne faiblis point, petite mère chérie ! Ta 
peine touche à sa fin. 

Ces paroles se répandirent comme un baume 
sur la soufTrance aiguë d'Yvona. 

Elle garda les yeux fixés sur la consolante appa- 
rition jusqu'à ce que son sang eût fini de couler. 
Bientôt, dans la lumière surnaturelle qui grandis- 
sait à mesure, elle vit la forme d'un deuxième en- 
fant, puis celle d'un troisième. Enfin, elle en put 
compter six, et alors elle mourut. 

Le lendemain, des gens du manoir passant dans 
le petit bois, y trouvèrent le cadavre déchiqueté 
d'Yvona Coskêr. 

La châtelaine ordonna que son ancienne ser- 
vante fût inhumée en terre bénite. Toutefois, 
comme elle n'était pas très rassurée sur son sort 
dans l'autre monde, elle fit célébrer une messe de 
trentaine pour savoir si Yvona était sauvée. 

Ce fut le jeune prêtre qui la célébra. 

Il avait prévenu la châtelaine : 

— Remarquez bien ce qui se passera au mo- 
ment de l'offertoire. 



390 LE SORT DE l'aME 

Or, voici ce qu'elle vit. 

Une colombe blanche (1), aux ailes tachetées 
de sang, planait au-dessus de l'officiant. 

La dame de Kerham ne douta plus du salut 
d'Yvona Coskêr (2). 

(Conté par Jeanne-Marie Bénard. — Port-Blanc.) 



Les nuits d'étoiles nous apprennent combien il 
y a d'âmes défuntes, depuis que le monde est 
monde. 

Les étoiles qui brillent très clair sont les âmes 
qui jouissent de la gloire éternelle ; les étoiles qui 
brillent à peine sont les âmes qui n'ont pas encore 
terminé leur purgatoire ; les étoiles qui brûlent 
tristement et sans éclat sont les âmes perdues. 

Les groupes d'étoiles sont les morts d'une même 
famille, réunis. 

(Françoise Bertliou. — Région de Quimperlé.) 



(1) Les âmes sous forme d'oiseaux sont un thème fréquent dans 
les légendes religieuses de l'Irlande. Au' Paradis, Elle et Enoch 
sont entourés d'oiseaux auxquels ils racontent le Jugement der- 
nier (Revue celtique, t. XXI, p. 377). Voir aussi ci-après, ch. xiii. 

(2) Cf. dans les Gwerziou Breiz-Izel, t. II, p. 533, La Mauvaise 
Servante (on trouve dans la complainte les principaux épisodes de 
la légende). 

Cf. aussi : Luzel, Légendes chrétiennes, t. II, p. 163 : Quelque 
compagnie que Von suive, on en a toujours sa pari ; p. 207 : La 
femme qui ne voulait pas avoir d'enfants ; Gwerziou Breiz-Izel, t. I, 
p. 88 : Marie Quelen ; Mélusine, t. IX, p. 61-62 ; Y. Le Diberder. 
Annales de Bretagne, t. XXVI I, p. 433. 



CHAPITRE X 
Les noyés. 



Lorsqu'un enfant naît de nuit, et qu'il fait 
claire lune, la plus ancienne des vieilles femmes 
qui assistent l'accouchée court se poster sur le 
seuil de la porte pour examiner l'état du ciel, au 
moment précis oij le nouveau-né fait son appari- 
tion dans la vie. Si les nuages enserrent à ce mo- 
ment la lune, comme pour l'étrangler, ou s'ils 
s'épandent sur sa face, comme pour la submer- 
ger, on en conclut que la pauvre chère petite 
créature finira un jour noyée ou pendue (1). 



Qui meurt de mort violente doit rester entre 
vie et mort, jusqu'à ce que se soit écoulé le temps 
qu'il avait naturellement à vivre (2). 



(1) Voir pour tout ce qui concerne les présages qui entourent la 
naissance et les premières années de l'enfant : F. Sauvé, L'en- 
fance el les enfanls en Basse-Bretagne, Mélusine, t. III, c. 374. 

(2) D'après une tradition analogue, le corps des marins noyés 
se conserve jusqu'au moment où serait arrivée leur mort naturelle 
(Mélusine, t. II, col. 253). Dans un conte recueilli par Curlin 
(Taies of Ihe fairies, p. 139), un homme tué par un fantôme revient 
dire qu'il est mort en ce monde, mais non en l'autre. A l' Ile-Grande 
on rapporte que les noyés, au bout de neuf jours, remontent sur 
l'eau, surgissent debout, les bras en croix, puis se couchent fCh: 
Le Goffic, Le Fureleur breton, t. VII, p. 137). 



392 LES NOYÉS 



LXIV 

Celle qui s'était noyée. 

Marie Kerfant, la fille de mon parrain, se noya 
volontairement à Servel. Quand on retrouva le 
cadavre, les yeux avaient été mangés par les cra- 
bes. Les parents furent fort affligés de cette mort. 
Ils aimaient beaucoup leur fille et l'avaient ma- 
riée avantageusement à un brave homme. Du 
vivant de Marie, ils n'avaient eu qu'un reproche 
à lui faire, celui d'être trop ambitieuse. Quelque 
temps avant de se noyer, elle était venue trouver 
son père. 

— Mon père, lui avait-elle dit, mon mari n'est 
pas à sa place dans la petite métairie que nous 
occupons. Il lui faudrait une ferme plus impor- 
tante. Celle du Bailloré est • libre. Prêtez-nous 
mille écus, et nous la pourrons louer. 

— Non, répondit mon parrain, je ne te prêterai 
pas ces mille écus. Ton mari ne tient nullement 
à quitter la ferme où vous êtes et où vous vivez 
très à l'aise. C'est toi qui as toujours dans la tête 
mille projets ruineux. Je ne veux pas t'encoura- 
ger dans cette voie qui te mènerait promptement 
à la mendicité. 

Marie Kerfant ne répHqua mot, mais elle s'en 



LES NOYÉS 393 



alla toute pâle, tant elle était vexée de ce refus et 
de cette réprimande. 

Quinze jours après, on apprenait sa mort. 

Ses parents n'osèrent même pas recommander 
des messes pour son âme, craignant qu'elle ne fût 
damnée. 

Or, une nuit que la vieille Mac'harit, la femme 
de mon parrain, tardait à s'endormir, elle enten- 
dit sur le banc-lossel, près du lit, une voix qui 
demandait : 

— Ma mère, dormez-vous ? 

— Non, en vérité, répondit Mac'harit. Est-ce 
bien toi, ma fille, qui me parles ? 

— Oui, c'est moi. 

— Pourquoi, malheureuse, as-tu fait ce que tu 
as fait ? 

— Parce que le père n'a pas voulu m'aider à 
m'établir au Bailloré. 

— Nous l'avons pensé depuis. Tu avais grand 
tort aussi d'être si exigeante... 

— Ne parlons plus de cela. 

— Puisque tu reviens, c'est que tu n'es pas 
damnée. Dis-moi comme vont tes affaires dans 
l'autre monde. 

— Ma foi, jusqu'à présent je n'ai pas trop à me 
plaindre, grâce à deux baisers que j'ai reçus de la 
Vierge, après avoir été noyée. Toutefois la justice 
de Dieu est encore à venir. 

Elle ne dit point ce que signifiaient ces paroles, 
et sa mère se donna garde de la questionner là- 
dessus. La morte cependant ajouta : 



394 LES NOYÉS 



— Priez mon homme, de ma part, de ne point 
se remarier avant six ans. D'ici là, il ne sera pas 
entièrement veuf. S'il n'attend pas que ce délai 
soit expiré, il fera croître ma pénitence. 

— Je le lui dirai, prononça Mac'harit. Et moi, 
ne puis-je rien pour toi ? 

— Si, vous pouvez supplier en mon nom Notre- 
Dame de Bon-Secours, de Guingamp, afin qu'elle 
continue à m 'être favorable. 

— C'est bien. Mais de ce qui est dans la maison 
n'y a-t-il rien qui te convienne ? 

— Je n'ai besoin de rien. 

— Tu vis, cependant. Explique-moi donc com- 
ment tu fais pour vivre ? 

— Vous voyez, je suis vêtue de haillons. Ce 
sont les vêtements que vous donnez aux pauvres. 
Je me nourris de même du pain que vous leur dis- 
tribuez (1). 



(1) Pour qu'un mort ne reste pas nu dans l'autre monde, il fautj 
distribuer ses habits à des amis ou à des pauvres. Ceux-ci nej 
doivent les porter d'abord qu'à la messe, pendant trois dimanches 
consécutifs et les asperger chaque fois d'eau bénite. Cette obliga- 
tion accomplie, ils peuvent s'en vêtir quand et comme ils le veu- 
lent (Curtin, Taies of Ihe falries, p. 10). En général, tout ce qu'oa'j 
distribue aux pauvres lors des funérailles sera rendu avec intérêt! 
au défunt dans l'autre monde (Mac Phail, Tradilions, cuslomni 
and superstitions of Ihe Lewis ; Folklore, t. VI, p. 170). Voir ci- 
après, récit LXXXI, 

En Galles, au xvni« siècle, lorsque le cercueil était placé sur lel 
brancard, devant la porte de la maison, la plus proche parente du] 
mort tendait à des pauvres par-dessu.« le cercueil un certain nom- 
bre de pains blancs et quelquefois un fromage dans lequel était] 
une pièce de monnaie {Archaeologia Cambrensis, 1872, 331-332).! 



LES NOYÉS 395 

Ce disant, elle disparut. On ne la revit plus. 
Elle est sans doute sauvée, car sa mère accomplit 
son vœu à Notre-Dame de Bon-Secours, et son 
mari attendit sept ans pour reprendre femme. 

(Conté par Fantic Omnès. — Bégard, 1887.) 



Pour retrouver le cadavre d'un noyé, on prend 
une botte de paille ou une planche, on y assu- 
jettit une écuelle de bois qu'on emplit de son, et 
dans le son on plante une chandelle bénite, allu- 
mée. On pose le tout sur l'eau. La chandelle se 
dirige vers l'endroit où gît le cadavre. Il n'y a 
qu'à chercher là oii elle s'arrête (1). 



(1) Cf. Mélusine, t. II, col. 262. D'après Cambry, Voyage dans 
le Finistère, t. III, p. 151», du côté de Guingamp, quand on ne 
peut trouver le corps d'un noyé, on met un cierge allumé sur un 
pain qu'on abandonne au cours de l'eau ; on trouve le cadavre dans 
l'endroit où le pain s'arrête. D'après une tradition recueillie par 
Milin (Noies sur Vile de Balz) un homme qui s'était noyé apparaît 
à sa fille à l'endroit même où était son cadavre [Revue des Iradi- 
lions populaires, t. X, p. 53). En Irlande et en Ecosse, pour re- 
trouver le cadavre d'un noyé, il y a plusieurs pratiques : mettre 
de la paille à flotter sur l'eau ; elle s'arrêtera à l'endroit où est le 
corps (Haddon, A balch of Irish folklore, Folklore, t. IV, p. 360) ; 
quelquefois on enveloppe dans la paille un parchemin sur lequel 
un prêtre a écrit des caractères cabalistiques {Choice Noies from 
Noies and Queries, p. 42) ; ou bien mettre un pain à l'endroit 
où la personne est tombée dans l'eau ; le pain s'arrête là où est 
le noyé et se met à tourner sur lui-même (W. Gregor, Noies on 
Ihe folklore of llie Norili-Easi of Scolland, p. 208). Quelquefois 
on aperçoit une lumière sur la rivière à l'endroit précis où est le 



396 LES NOYÉS 



Quand on retire de l'eau le cadavre d'un noyé, 
il se met à saigner du nez si parmi les personnes 
présentes se trouve quelqu'un de ses proches (1). 



Lorsqu'un équipage de barque vient à périr en 
mer, c'est toujours le corps du patron que l'on 
retrouve en dernier lieu (2). 



corps d'un noyé (J. Frazcr, Dealh and burial cusloms, ScoUand. 
The Folklore Journal, t. III, p. 281 ; cf. Folklore, t. VII, p. 81)- 
Enfin, il y a des gens qui voient en rêve la place où l'on retrou, 
vera le cadavre (W. A. Craigie, Some Highland folklore, Folklore 
t. IX, p. 376). 

(1) Cf. Sauvé, Mélusine, t. II, col. 254. A l'île de Bat?, on dit 
qu'un noyé étranger, s'il est chrétien, saigne quand on l'enterre 
en terre sainte (Milin, Noies sur Vile de Balz, Revue des tradilions 
populaires, t. X, p. 53 ; cf. XII, 397). 

(2) Je ne sais si ce dicton a cours ailleurs qu'au Port-Blanc, sur 
la côte trécorroise, mais là il passe pour avoir une valeur absolue. 
Les pêcheurs de ce hameau marin vous citent mille exemples à 
l'appui. En voici un tout récent. Dans lé courant d'avril 1891 un 
lougre venant de Cherbourg toucha sur l'un des nombreux écueils 
qui avoisinent les Sept-IIes. Il était monté par deux hommes 
d'équipage et commandé par le patron Bénard. Il y avait en outre 
à bord, comme passagers, deux piqueurs de pierres. Le patron 
et ses deux matelots sautèrent dans le canot, afin d'aller à la côte 
chercher du secours et sauver ensuite les piqueurs de pierres qui 
furent laissés sur l'épave. Il se trouva que l'épave fut portée par 
la marée au Port-Blanc, où les piqueurs de pierre furent recueil- 
lis sains et saufs, tandis que le canot sombrait corps et biens dans 
la dangereuse passe des Sept-Iles. Les cadavres des deux mate- 
lots furent retrouvés au bout de quelques jours. Mais c'est seule- 



LES NOYÉS 397 



Quand il y a des naufrages dans la baie de 
Douarnenez, la mer transporte les noyés dans la 
grotte de l'Autel, près de Morgat. Leurs âmes 
séjournent en ce lieu pendant huit jours, avant 
de partir définitivement pour l'autre monde. 
Malheur à qui troublerait leur pénitence, en s'a- 
venturant dans la grotte durant ces huit jours ! 
Il y périrait de maie mort (1). 



ment cinq mois après le sinistre, en août, qu'on eut des nouvelles 
du patron Bénard. Des pêcheurs de Port-Blanc, mouillés au large, 
ont vu le long de leur bord filer son cadavre. Ils l'ont reconnu à 
ses vêtements demeurés presque intacts. Des goémons avaient 
déjà pris racine sur les côtes du mort et des patelles s'étaient 
attachées aux semelles de ses bottes. Quand les pêcheurs ont 
voulu le saisir, sa chair leur a coulé entre les doigts. 

(1) Celui dont je tiens ce renseignement, — Prosper Pierre, de 
Douarnenez, — le complétait à l'aide de l'histoire que voici (on 
la raconte encore dans le pays) : Un brick anglais vint faire côte 
sur les rochers de Beg-ar-Gador (la pointe de la Chaise). Équi- 
page et passagers furent engloutis. Le lendemain du sinistre, des 
marins, passant devant l'ouverture de la grotte de l'Autel, enten- 
dirent des cris de détresse qui venaient de l'intérieur. « Ce sont 
les noyés » pensèrent-ils, et ils se signèrent, mais pour s'éloigner 
au plus vite. A quelque distance, ils rencontrèrent un douanier de 
servnce, à qui ils firent part de la chose. Le douanier sauta incon- 
tinent dans une barque, et, malgré les protestations indignées 
des marins, il pénétra dans la grotte. 11 y trouva une jeune An- 
glaise cramponnée au rocher en forme d'autel, d'où la grotte a 
pris son nom. L'histoire se termine en idylle. La jolie naufragée 
épousa, dit-on, son sauveur. 

La grotte de l'Autel a une profondeur de 40 mètres. C'est une 
des curiosités célèbres de la baie de Douarnenez. Emile Souvestre 
en a jadis donné, dans Les Derniers Bretons, une description qud- 
que peu romantique, mais qui n'a cependant pas trop vieilli. 



398 LES NOYÉS 



Les nuits de tourmente, on entend tout le long 
de la côte les noyés qui s'appellent entre eux (1). 



Quand un pêcheur périt en mer, les goélands 
et les courlis viennent siffler et battre de l'aile 
aux vitres de sa maison. 



A Gueltraz (île Saint-Gildas), près de Port- 
Blanc, on voit souvent débarquer des noyés qui 
viennent faire provision d'eau douce. Ils chemi- 
nent, silencieux, en une longue procession qu'une 
femme conduit. Quelquefois cependant on les en- 
tend chuchoter entre eux à voix basse. Mais de 
leur conversation on ne distingue jamais qu'un 
mot : ia\.. ia\... (oui!., oui !...). 

La silhouette de leur navire s'aperçoit au loin, 
comme perdue dans les nuages. 



(1) « Les Crierien (à l'île de Sein) sont les ossements des nau- 
fragés qui demandent la sépulture, désespérés d'ôtre depuis leur 
mort ballotiés par les éléments «(Cambry, Voyage dans le Finis- 
tère, t. II, p. 253 ; cf. Verusmor, Voyage en Basse-Bretagne, p. 271 ; ■ 
Sauvé, Mélusine, t. II, col. 254). « Les bonnes gens croient qu'une 
tempête ne peut cesser que quand les corps impurs et les cadavres 
ont été vomis sur la côte [district de Quimper] .(Cambry, Voyage 
dans le Finislcre, t. III, p. 49). Le mugissement lointain de l'O- 
céan, le sifflement des vents entendus dans la nuit sont la voix du 
noyé qui demande un tombeau (Cambry, Voyage dans le Finis 
tère, t. I, p. 72). 



LES NOYÉS 399 



Quand les pêcheurs de Trévou-Tréguigiaec s'em- 
barquent la nuit pour la pêche, ils voient souvent 
des mains de cadavres se cramponner au bordage 
des bateaux. Les femmes ne s'accrochent pas 
ainsi avec les mains, mais elles laissent flotter sur 
les eaux leurs cheveux, où les rames s'embar- 
rassent. 



400 LES NOYÉS 



LXV 
La tête du mort. 

Mon père, Yves Le Flem, avait coutume d'aller 
la nuit chercher des épaves le long de la grève. 

Cette nuit-là, il avait emporté son filet sur ses 
épaules ; il comptait le poser aux environs de 
Bruk, et il s'acheminait de ce côté, tout en flâ- 
nant. 

Tout à coup son pied heurta quelque chose qui 
sonna creux et se mit à rouler avec bruit dans les 
galets. 

— Qu'est-ce que cela peut-être ? se dit-il. 

Il courut après l'objet qui dégringolait tou- 
jours, car la pente à cet endroit était rapide. 

Jugez de son désappointement, quand, l'ayant 
saisi, il s'aperçut à la lueur de sa lanterne que 
c'était une tête de mort. 

Il n'eut rien de plus pressé que de lancer au 
loin cette épave humaine. 

Mais aussitôt une grande clameur s'éleva de la 
mer. 

Mon père épouvanté crut voir des milliers de 
bras qui s'agitaient hors de l'eau (1). 



i 



(1) On dit quelquefois en Bas3e-Bretagne que ce sont les noyéa 
qui produisent les vagues de la mer {Revue des traditions popu- 



LES NOYÉS 401 

En même temps des mains invisibles s'effor- 
çaient de lui arracher son filet. 

Il comprit qu'il avait mal agi en manquant de 
respect à la tête de mort. Il savait, d'autre part, 
qu'il ne fait pas bon avoir affaire à des noyés. Le 
voilà de se remettre en quête du crâne ; le retrou- 
ver ne fut pas chose facile. 

Mon père se disait : 

— Si je l'ai rejeté dans la mer, je suis un homme 
perdu. Tous les bras qui s'agitent là-bas si déses- 
pérément vont m'entraîner avec eux dans l'â- 
bîme. 

Fort heureusement, la tête de mort avait été 
arrêtée par un rocher. 

Mon père la reporta pieusement à l'endroit où 
elle gisait quand son pied l'avait heurtée tout 
d'abord. 

Grâce à quoi il put rentrer chez lui sain et sauf. 

(Conté par Marie- Yvonne Le Flem. — Port-Blanc.) 



Qui se fie à la mer se fie à la mort. Qui meurt 
en mer, meurt donc toujours par sa faute (1). 



laires, l. XII, p. 395). Lorsque les vagues de la mer déferlent 
avec un bruit sourd sur les plages, cela présage un naufrage ou 
un autre malheur. Le Rouzic, Cornac, p. 152. 

1) Dans les Hébrides, il y a des croyances relatives aux mo- 
ments où il est impossible de se noyer et aux gens qui ne peuvent 
se noyer. Ainsi, personne ne s'est jamais noyé pendant que le soleil 
était visible dans le ciel ; les idiots ne peuvent se noyer, parce 



402 LES NOYÉS 



C'est pourquoi les noyés, qu'ils aient péri volon- 
tairement ou non, restent faire pénitence à l'en- 
droit où ils ont été engloutis, jusqu'à ce que d'au- 
tres viennent se noyer à la même place. Alors 
seulement, ils sont délivrés. 



Vers 1856, trente-deux personnes affrétèrent 
une gabarre pour se rendre par mer au pardon de 
Benn-Odet, à l'embouchure de la rivière de Quim- 
per. Le temps était beau. La traversée de la 
baie se fit sans encombre. Mais à l'entrée des 
Vire-Court (1), en face de Lanroz, la barque 
chavira, probablement par suite d'une fausse ma- 
nœuvre. 

Ce naufrage fit grand bruit en son temps. Plu- 
sieurs années après, le souvenir en était encore 
présent à toutes les mémoires, et les bateaux qui 
descendaient la rivière se garaient avec soin des 
parages où l'accident avait eu lieu. Ils avaient 
souvent grand'peine à s'en écarter. Une sorte de 
fascination sinistre les y attirait. Plusieurs même 



que c'est le poids de la cervelle qui entraîne l'homme au fond de 
l'eau ; il en est de même des personnes qui ont un petit signe noir 
au-dessus de la bouche. Goodrich-Freer, More folklore from Ihe 
Hébrides, Folklore, t. XII, p. 61). 

(1) La rivière de Quimper, formée par la réunion de l'Odet et du 
Steir, s'évase à 2 kilomètres de la ville en une sorte de lac salé 
qu'on appelle la Baie. Au sortir de ce lac, elle s'étrangle de nou- 
veau, et coule, rapide, en décrivant des circuits connus sous le 
nom significatif de « Vire-Court ». 



LES NOYÉS 403 

y sombrèrent par la suite. A chaque disparition 
de ce genre, les marins de Quimper se murmu- 
raient entre eux, à voix basse, sur le port : 

— Ah ! vous voyez !... vous voyez !... Les an- 
ciens se sont fait remplacer... C'est des nouveaux 
qu'il faut se défier maintenant (1). 

(Conté par René Alain. — Quimper, 1389.) 



Quand on fait remarquer aux femmes de l'île 
de Sein combien leur cimetière est étroit, elles 
vous répondent par le dicton suivant : 

Etre an Enez hac ar Beg 
Eman terred ar gwazed. 

[Entre l'Ile et la Pointe (du Raz) est le cime- 
tière des hommes.] 

(Communiqué par Le Bour. — Audierne.) 



Les noyés dont le corps n'a pas été retrouvé 
et enseveli en terre sacrée errent éternellement 
le long des côtes. 

Il n'est pas rare qu'on les entende crier dans la 
nuit, lugubrement : 

— lou ! lou ! 



(1) A l'ile d'Arz, si un navire se brise sur les rochers de la côte, 
c'est que l'Anklieu l'a poussé sur le récif (Verusmor, Voyage en 
Basse-Bretagne, p. 71). 



404 LES NOYÉS 



On dit alors, dans le pays de Cornouaille : 

— E-man lannic-ann-ôd o iouall ! (Voilà lannic- 
ann-ôd, — Peiit-Jean de la grève, — qui hurle !). 

Tous ces noyés hurleurs sont indistinctement 
appelés lannic-ann-ôd (1). 

lannic-ann-ôd n'est pas méchant, pourvu qu'on 
ne s'amuse pas à lui renvoyer sa plainte sinistre. 
Mais malheur à l'imprudent qui se risque à ce 
jeu ! Si vous répondez une première fois, lannic- 
ann-ôd franchit d'un bond la moitié de la dis- 
tance qui le sépare de vous ; si vous répondez 
une deuxième fois, il franchit la moitié de cette 
moitié ; si vous répondez une troisième fois, il 
vous rompt le cou. 



(1) Voir W. Y. E, Wentz, The fairy-failh in Cellic counlries, 
p. 192-193. A l'Ile aux Moines, Pair en or (Gars de la côte) repré- 
sente à la fois le Bugul Noz (Berger de nuit) des Bas-Vannetais et le 
Korrigan. Sur les navires, il est tour à tour serviable et insuppor- 
table ; bien intentionné, il avertit les marins des gros temps 
(J. Loth, Annales de Bretagne, t. XVII, p. 424). A Locmariaquer, 
le Paulr-Giielven se fait entendre avant la tempête par des cris 
plaintifs et lugubres. Le Rouzic, Carnac, p. 59. 



LES NOYÉS 405 



LXVI 
lannic-ann-ôd. 

Un domestique de ferme revenait de conduire 
les bêtes aux champs, un soir d'été, dans le temps 
où l'on commence à leur faire passer les nuits 
dehors. Comme il cheminait par un sentier de 
grève, il entendit sonner sur les galets les sabots 
de lannic-ann-ôd. Le domestique était un luron. 
Il savait toutes les histoires qui se débitent aux 
veillées d'hiver, sur le compte de lannic-ann-ôd, 
et il s'était promis de les vérifier à la première 
occasion. 

— Ma foi, se dit-il, je vais en avoir le cœur net. 

En garçon avisé toutefois, il attendit d'être 
assez près de la ferme, avant de répondre aux 
« lou » stridents, que poussait derrière lui le rô- 
deur de plages. 

Alors seulement, il poussa à son tour un « lou » 
sonore. 

lannic-ann-ôd fut sans doute interdit de tant 
d'audace, car il se tut subitement. Le domestique 
constata qu'en revanche il s'était fort rapproché. 
Sa silhouette apparaissait maintenant là-bas, à 
l'autre bout du sentier, toute noire dans le clair 
de lune. 



406 LES NOYÉS 



Voici les cris de reprendre de plus belle. 

Cette fois, le domestique n'y fit écho qu'arrivé 
au milieu de la cour de la ferme. 

lannic-ann-ôd touchait à ce moment à la bar- 
rière. 

Il hurlait avec une rage croissante : 

— lou ! lou ! lou ! 

Il y avait de la provocation dans sa plainte. 

Le domestique s'était mis à courir vite, vite, 
aussi vite que s'il avait eu des ailes aux talons. 

Parvenu au seuil du manoir, il cria le troisième 
« lou », en même temps qu'il refermait le lourd 
battant de chêne. 

Un formidable coup s'abattit du dehors sur la 
porte ; on eût juré qu'elle volait en éclats. Et la 
voix du hurleur s'éleva menaçante : 

— Passe pour une fois : mais si tu y reviens, je 
ferai de toi un homme ! 

Le domestique se l'est tenu pour dit (1). 



(Conté par René Alain. — Quimper, 1889.) 



(1) Dans les traditions d'Ouessant, lannig an aod crie d'un ton 
lamentable au seuil des portes : un lam lan d'in dre indan ann 
nor, « donnez-moi un peu de feu par-dessous la porte ». Malheur 
à celui qui lui présente un tison par-dessous sa porte, car son bras,r 
puis tout son corps y passe avec le tison et on ne le revoit plus' 
(Luzel, Votjage à Ouessanl ; VEcho de Morlaix, 2 mai 1874 ; Revue 
de France, t. IX, p. 773). 



LES NOYÉS 407 



LXVII 
La chance de Jean Duig^u. 

Jean Duigou, marin-pêcheur à Lanclévennec, 
péchait une nuit, dans la rade de Brest, à quelques 
encablures de terre, tout seul dans son bateau. 
Tout à coup, d'un des bois qui couvrent cette 
côte, s'éleva un hurlement prolongé. Jean Duigou, 
pensant que c'était quelque farceur qui voulait 
lui faire peur, répondit par un hurlement sem- 
blable. 

Une seconde fois, le même cri de détresse re- 
tentit. Et Jean Duigou d'y répondre encore. 

— Il commence à m'agacer, ce vilain singe ! se 
dit-il. Et s'il recommence, je lui riposte par un 
« coc'h ! (1) » qui s'entendra jusqu'au fond de la 
rade. 

Il n'avait pas fini de se parler de la sorte que la 
voix du personnage invisible hurla pour la troi- 
sième fois : 

— lou... ou... ou ! 

Alors, Jean Duigou, de toute la force de ses 
poumons : 



(1) C'est le mot de Cambronne en breton. 



408 LES NOYÉS 



— Coc'h evid-oul... oui... oui... (M... pour 
toi !) beugla-t-il. 

Mais le dernier son s'étrangla dans sa gorge. 
Quelqu'un se tenait dans le bateau, derrière lui, 
et lui étreignait le cou entre des doigts aussi durs 
que des pinces de fer. Une sueur de souffrance et 
d'angoisse inonda le visage du pêcheur. 

— Qui que vous soyez, au nom de Dieu, lâchez- 
moi ! supplia-t-il. 

Alors, l'autre : 

— Oui, je te lâche, mais ce n'est point parce que 
tu as invoqué le nom de Dieu... Si ton bateau 
n'avait pas été en chêne, c'en était fait de toi. 

Ce disant, il desserra les doigts et disparut. 

Jean Duigou avait eu de la chance. Et il vit 
bien que ce que disent les vieilles gens est vrai : à 
savoir que le bois de chêne est un talisman pré- 
cieux contre les mauvais Esprits. 



(Conté par Pierre Le Gofï. — Argol.) 



LES NOYÉS 409 



LXVIII 
Les cinq trépassés da la Baie. 

C'étaient deux marins de Quimper. 

Ils s'étaient chargés de transporter dans leur 
chaloupe des fûts de cidre à destination de Benn- 
Odet (1). 

Peut-être s'attardèrent-ils chez l'aubergiste à 
qui ils avaient à livrer la cargaison. Toujours est- 
il qu'ils laissèrent passer l'heure de la marée. Par- 
venus à l'endroit qu'on nomme « la Baie », ils 
n'eurent plus assez d'eau et durent échouer pi- 
teusement dans les vases... Six heures à attendre 
avant la prochaine marée, et cela en pleine nuit!... 
Ils firent contre mauvaise fortune bon cœur. 
Tous deux se roulèrent dans les plis de la voile 
qu'ils avaient amenée. Déjà ils fermaient l'œil, 
quand une voix très forte les appela l'un et l'autre 
par leurs prénoms respectifs. 

— Ohé ! Yann !... Ohé ! Caourantinn. 

— Ohé ! répondirent Caourantinn et Yann. 
C'est de la sorte que les marins ont coutume de 

se héler entre eux. 



(1) Benn-Odet (extrémité de l'Odet) est un hameau marin situé 
à l'embouchure de l'Odet, rive gauche. 



410 LES NOYÉS 

— Venez nous chercher ! reprit la voix. 

La nuit était si noire qu'on n'y voyait plus à 
deux brasses. La voix, quoique très forte, sem- 
blait venir de très loin. Puis, elle avait, en vérité, 
quelque chose d'étrange. Yann et Caourantinn 
se touchèrent du coude. 

— Je crois bien, dit Yann, que c'est la voix de 
mon vilain patron, de Yannic-ann-ôd. 

— Je le crois aussi, murmura Couarantinn. Te- 
nons-nous cois. Ce n'est pas le moment de lever 
le nez. 

Et ils s'entortillèrent plus étroitement dans la 
voile. 

Mais ils avaient encore plus de curiosité que de 
peur. Yann, le premier, se haussa, pour regarder 
au-dessus du bordage. 

— Vois donc ! dit-il à son compagnon. 

Le fond de la baie, à leur gauche, venait de s'é- 
clairer subitement d'une lumière qui semblait 
sortir des eaux. Et dans cette lumière se profilait 
une barque toute blanche (1), et dans la barque 
cinq hommes étaient debout, les bras tendus en 
avant. Ces cinq hommes étaient vêtus pareille- 
ment de cirés blancs parsemés de larmes noires. 

— Ce n'est pas Yannic-ann-ôd, dit Yann ; ce 
sont des âmes en détresse (2). Parle-leur, Caou- 



(1) Cf. une communication de M. Galabert {Revue des traditions 
populaires, t. XVIII, p. 194-195). 

(2) Cf. les vaisseaux fantastiques montés par des réprouvés que 
gardent des démons sous forme de cliiens énormes (Sauvé, Mélu- 
sine, II, 137). 



LES NOYÉS 411 



rantinn, toi qui cette année as fait tes Pâques. 
Caourantinn se fit un porte-voix de ses mains, 
et cria : 

— Nous ne pouvons aller vous chercher ; nous 
sommes échoués ici. Venez à nous vous-mêmes ou 
dites-nous ce qu'il vous faut. Ce que nous pour- 
rons, nous le ferons. 

Les deux marins virent alors les cinq fantômes 
s'asseoir chacun à son banc. L'un prit le gouver- 
nail, les autres se mirent à ramer. Mais, comme 
ils ramaient tous du même côté, l'embarcation, 
au lieu d'avancer, virait sur place. 

— Sont-ils bêtes ! grogna Yann ; en voilà des 
matelots d'eau douce !... J'ai bien envie d'aller 
leur montrer la manœuvre. C'est peut-être ça 
qu'il leur faut. Qu'en dis-tu, Caourantinn ? si tu 
restais garder le bateau ? 

— Non pas ! si tu y vas, je t'accompagne. 

— Après tout, il n'y a pas de risque. Nous pou- 
vons laisser le bateau là où il est. Il y en a encore 
pour une bonne heure avant le premier flot. Viens 
çà, camarade, à la grâce de Dieu ! 

C'est à peine s'ils eurent de l'eau jusqu'à mi- 
jambes. 

Ils s'acheminèrent sur le fond de vase dans la 
direction de la barque blanche. 

Plus ils approchaient, plus les matelots surna- 
turels faisaient force rames, et plus aussi la barque 
blanche virait, virait, virait. 

Quand les deux compagnons furent tout près 
d'elle, elle sombra soudain, et avec elle disparut 



412 LES NOYÉS 



la lumière (1) qui éclairait le coin de la Baie. La 
nuit et la mer un instant se confondirent. Puis, à 
la place où étaient les quatre rameurs, s'allumè- 
rent quatre cierges. A leur clarté douteuse, Yann 
et Caourantinn s'aperçurent que le cinquième fan- 
tôme, celui qui tenait tout à l'heure le gouvernail, 
dressait encore au-dessus de l'eau la tête et les 
épaules. 

Ils s'arrêtèrent, saisis d'épouvante. A vrai dire, 
ils eussent préféré être ailleurs. Mais comme ils 
s'étaient tant avancés, ils n'osaient plus rebrous- 
ser chemin. L'homme avait, du reste, une figure 
si triste, si triste, qu'il eût fallu être mauvais 
chrétien pour n'en avoir point pitié. 

— Êtes-vous de la part de Dieu ou de la part 
du diable ? demanda Yann. 

Comme s'il eût deviné leur pensée et les senti- 
ments qui les agitaient, l'homme leur dit : 

— N'ayez aucune crainte. Nous sommes ici 
cinq âmes qui souffrons cruellement, et mes quatre 
compagnons souffrent encore plus que moi. La 
tristesse que vous voyez sur mon visage n'est rien 
auprès de la leur. Voilà plus de cent ans que nous 
attendons en ce Heu le passage d'un homme de 
bonne volonté. 

— S'il n'est que de bien vouloir, nous sommes à 
votre disposition, répondirent Yann et Caouran- 
tinn. 



(1) LefeuSaint-Elmc est un noyé qui réclame des prières (Sauvé, 
Mélusine, t. II, col. 139). 



LES NOYÉS 413 



— Vous irez, s'il vous plaît, trouver le recteur 
de Plomelin, et vous le prierez de faire dire pour 
nous, au maître-autel de l'église, cinq messes 
mortuaires pendant cinq jours de suite. Puis vous 
aurez soin que, pendant ces cinq jours, à ces cinq 
messes, assistent régulièrement trente-trois per- 
sonnes, vieilles ou jeunes, hommes, femmes ou 
enfants. 

— Doué da bardonoann Anaonl (Dieu pardonne 
aux défunts !) murmurèrent les deux marins, en 
faisant le signe de la croix. Nous vous satisferons 
de notre mieux. 

Le lendemain, Yann et Caourantinn allèrent 
trouver le recteur de Plomelin. Ils lui payèrent 
d'avance les vingt-cinq messes. Ils assistèrent eux- 
mêmes à toutes ; pour être sûrs des trente-trois 
assistants exigés, ils emmenaient chaque jour de 
Quimper leurs femmes, leurs enfants, leurs pro- 
ches et leurs amis. Jamais on ne vit tant de monde 
à la fois aux messes basses de Plomelin. 

Le sixième jour, Yann dit à Caourantinn : 

— Si tu veux, nous nous rendrons à la Baie, 
cette nuit, pour savoir si ce que nous avons fait 
est bien fait ?... 

— Soit, répondit Caourantinn à Yann. 

Et la nuit venue, ils descendirent la rivière dans 
leur chaloupe. Ils mouillèrent à l'endroit où ils 
avaient échoué six jours auparavant. Et ils atten- 
dirent. Bientôt, la lumière qu'ils avaient déjà vue 
commença de monter au-dessus des flots. Puis, 
la barque blanche se dessina, et dans la barque 



414 LES NOYÉS 



réapparurent les cinq fantômes. Ils avaient tou- 
jours leurs cirés blancs, mais les larmes noires n'y 
étaient plus. Leurs bras, au lieu d'être tendus en 
avant, étaient croisés sur leur poitrine. Leur face 
rayonnait. 

Et, tout à coup, sonna une musique délicieuse (1), 
si attendrissante que Caourantinn et Yann en 
eussent volontiers pleuré de bonheur. 

Les cinq fantômes s'inclinèrent tous à la fois, 
et les deux marins les entendirent qui disaient 
avec une voix douce : 

— Trugarè ! Trugarè ! Trugarè ! (Merci ! mer- 
ci ! merci !). 

(Conté par Marie Manchec, couturière. — Quimper, 
1891.) , 



(1) En Irlande, c'est lorsqu'un accident ou une mort doit arriver 
sur mer qu'on entend une musique douce, accompagnant d'har- 
monieuses plaintes : ce sont les fées qui réclament celui ou celle 
qui va mourir. Pour empêcher le mauvais sort de s'accomplir, il 
faut avoir sur le bateau de la musique et des chants ; les fées, 
occupées à écouter, laissent passer le moment fatal (lady Wilde, 
Ancienl legends, p. 81). 



LES NOYÉS 415 



LXIX 
Les naufragés de Gueltraz (Ile Saint-Gildas). 

En face de Port-Blanc, sur la côte trécorroise, 
est un îlot fait de quelques masses de rochers et 
planté d'un bois de pins. On l'appelle Gueltraz. 
Il est habité par un fermier et sa famille, qui 
vivent plus encore du goémon qu'ils ramassent 
que des pommes de terre qu'ils récoltent. 

Leur meilleure aubaine, ce sont les épaves que 
la mer leur jette quelquefois, car ces parages sont 
hérissé?; d'écueils. 

Un matin, après une nuit de tempête, ils trou- 
vèrent d'énormes madriers que les vagues avaient 
roulés sur le galet. Ils les eussent volontiers traî- 
nés jusqu'à la ferme, mais leurs forces réunies 
n'auraient pas suffi à les remuer. Ils durent se 
contenter de faire bonne garde autour des pièces 
de bois ; ils avaient à craindre que la marée sui- 
vante ne les remportât. 

Ils restèrent là toute l'après-midi. La nuit 
tomba, qu'ils y étaient encore. Pour se réchauf- 
fer, ils avaient allumé un grand feu sur la plage. 

Tout à coup, ils sentirent passer sur eux un 
souffle glacial, et leur feu s'éteignit brusquement. 

En même temps, dans l'ombre, ils virent venir 

29 



410 LES NOYÉS 



à eux cinq matelots qui semblaient sortir de la 
mer, car leurs « cirés » étaient ruisselants. Chacun 
de ces matelots marchait courbé sous un faix de 
planches, de vieilles planches à demi pourries, qui 
dégouttaient pareillement, et tous les cinq di- 
saient en chœur d'une voix sépulcrale : 

— Il nous en manque L.. Il nous en manque !... 
Le fermier et ses gens prirent peur. Toutefois, 

son fils aîné, qui avait navigué à VÉtal, s'enhardit 
à demander. 

— Qu'est-ce qui vous manque, les garçons ? 
Mais il n'eut pas plus tôt parlé, qu'il tomba à la 

renverse, sans que personne l'eût touché, et des 
coups invisibles se mirent à pleuvoir dru comme 
grêle sur lui et sur ses compagnons. Ils se jetèrent 
tous la face contre terre, en hurlant de douleur et 
d'épouvante... Ce n'est que longtemps après que 
les coups eurent cessé, qu'ils se hasardèrent à se 
relever, pour s'enfuir. Ils virent alors que la mer 
battait son plein, et que les madriers flottaient 
déjà à quelque distance du rivage. 

Quant aux cinq matelots, ils avaient disparu. 

Mais on entendait leurs voix qui chantaient, en 
s'éloignant. Ce qu'ils chantaient et en quelle lan- 
gue, on n'aurait su le dire, quoique le fils aîné du 
fermier prétendît que c'était de l'espagnol. 

(Conté par Françoise Thomas, dit Ann liini Rouz (la 
Rousse). — Penvénan.) 



LES NOYÉS 417 



La a Bag-ncz ». 
LA BARQUE-FANTOME 

Toutes les fois qu'il doit se produire quelque si- 
nistre dans les parages de l'Ile de Sein, l'oil voit 
} «paraître un bateau-fantôme, tantôt incliné sur 
it'S eaux sombres, la pointe de son « gui » trem- 
pant dans la vague, tantôt dessiné en silhouette 
indécise sur le fond orageux du ciel. 

On le désigne sous le nom de bag-noz (barque de 
..uit), parce que c'est surtout à la tombée de la nuit 
qu'on le voit soudain surgir, sans qu'on puisse 
dire de quelle direction il vient, ni quelle route il 
fait. Car il s'évanouit tout à coup, au moment 
où on le regarde, pour se montrer, l'instant d'a- 
près, sur un autre point de l'horizon. Il vogue 
toute voile dehors, avec un pavillon noir en berne. 

Les barques de l'île l'ont souvent croisé quand 
elles rentraient du large, aux premiers signes 
avant-coureurs du mauvais temps. Quelques-unes 
même ont essayé de l'accoster, pensant que c'était 
quelque bateau en détresse, d'autant que son 
équipage — qui doit être nombreux — ne cesse 
de crier et d'appeler, comme pour demander du 
secours, avec des voix suppliantes, des voix tristes 
à fendre l'âme. Mais, sitôt qu'on faisait mine 
d'approcher, la vision s'effaçait, et les voix elles- 
mêmes devenaient si lointaines qu'on ne savait 
plus si c'était dans les profondeurs de la mer ou 



418 LES NOYÉS 



dans les profondeurs du ciel qu'on les entendait 
hurler. 

On raconte cependant qu'une nuit, un pilote de 
l'île parvint à serrer le bateau-fantôme d'assez 
près pour constater qu'il n'y avait personne à 
bord, sauf, sur l'arrière, l'homme de barre. Le 
pilote héla cet homme : 

— Puis-je quelque chose pour vous et désirez- 
vous que je vous remorque ? 

Au lieu de répondre, l'homme fit jouer le gou- 
vernail et le bateau disparut. 

Si le pilote avait eu la présence d'esprit de dire : 
Bequiescal in pace, il aurait sauvé toute cette batc- 
lée de marins défunts. , 

L'homme de barre en question est toujours, à| 
ce que l'on prétend, le dernier noyé de l'année (1). 
Des raraasseuses de goémon, étant un soir à la 
pointe de Kilaourou, dans l'est de l'île, virent les ' 
voiles de la bag-noz passer à raser la pointe. Parmi 
elles se trouvait une veuve Fauquet, dont le mari, 
quelques semaines auparavant, avait disparu dans 
la chaussée de Sein, sans que la mer eût rendu 
son cadavre. Or, quel ne fut pas son émoi de; 
reconnaître dans le personnage qui menait la^ 
barque funèbre le mari qu'elle avait perdu ! C'é-j 
tait si bien lui qu'elle ne put s'empêcher de tendre 
les bras vers son Anaon, en criant : 



(1) D'après H. Le Carguet {Revue des traditions populairesg 
t. IV, p. 655), c'est le premier mort de l'année. Cf. ci-dessiisi 
p. 111. 



LES NOYÉS 419 



— Jozon ! Jozon kès ! (Joseph ! mon cher Jo- 
seph !) 

Mais lui ne détourna seulement pas son visage. 
Et la barque s'éloigna, silencieuse, ne laissant 
même pas derrière elle la trace d'un remous dans 
les eaux qu'elle fendait (1). 

(Marzin, gardien de phare. — Ile de Sein, 1896.) 



(1) En Bretagne, on voit quelquefois un vaisseau-fantôme, à la 
suite d'un naufrage (P. Sébillot, Revue des traditions populaires, 
l. XII, p. 395). 

Le vaisseau-fantôme est connu en Cornwall (W. Boltrell, Tra- 
ditions and hearihside slories, p. 141 ; M. A. Courtney, Cornish 
folklore, The Folklore Journal, t. V, p. 189) et en Ecosse (W. Gre- 
gor, Revue des traditions populaires, t. XI, p. 330). 

Dans les Hébrides, la vue d'un bateau sur le rivage présage un 
cercueil (Goodrich-Freer, More folklore from Ihe Hébrides, Fol- 
klore, t. XIII, p. 52). 



420 LES NOYÉS 



LXX 
A bord de la a JeiinQ Mathilde ». 

J'étais, en ce temps-là, matelot à bord de la 
Jeune-Mathilde du port de Tréguier. Nous faisions 
les campagnes d'Islande. Mon frère était aussi de 
l'équipage. 

Une nuit que nous étions de quart tous deux, 
îui à l'avant, moi à l'arrière du navire, je le vis 
accourir à moi tout effaré. 

— Laur, me dit-il à voix basse, viens vite ! Il 
y a là-bas quelqu'un qui gémit, accroché à l'é- 
trave, sous le boui-dehors (le beaupré) (1). 

Je me dirigeai vers l'avant, à pas légers, en prê- 
tant l'oreille. J'étais un peu ému, je l'avoue : des 
frissons désagréables me couraient sous la peau. 

J'eus beau écouter, je n'entendis rien. 

— Avance encore, me chuchota mon frère. 
Pousse jusqu'à la cloche et penche-toi sur le bor- 
dage. 

J'eusse préféré revenir sur mes pas, mais je ne 



(1) Comparez le mystérieux passager en surnombre (A. Le Braz, 
Conles du soleil et de la brume, p. 161) dont le poids, comme celui 
des âmes que portent les barques des morts (ci-dessus, p. xxiv), 
risque- de faire couler le bateau. 



LES NOYÉS 421 



voulais pas être pris pour un lâche. J'allai jusqu'à 
la cloche, je me penchai au-dessus des flots. 

Alors j'entendis.. . 

Voyez-vous, il me semble les avoir encore dans 
l'oreille, ces cris, ces longs gémissements de dé- 
tresse. 

A moitié fou de terreur, je courus réveiller le 
capitaine. 

Dès les premiers mots, il m'imposa silence. 

— Ne parlez de ceci à personne de l'équipage. 
Ce que vous m'annoncez n'est pas nouveau pour 
moi. C'est probablement l'âme de quelcpi'un de 
nos anciens camarades péris en mer, qui fait sa 
pénitence autour de la Jeune-Maihilde (1). Ne 
vous occupez pas d'elle ; gardez-vous de la trou- 
bler. Surtout ne vous penchez plus au-dessus du 
bordage. Le mort vous attirerait. 

Le capitaine se tut. Je me disposais à remonter 
sur le pont. Il me rappela. 

— Laur, reprit-il, retenez ce conseil pour votre 
gouverne. Les morts de la mer n'aiment pas qu'on 
ait l'air de les voir ou de les entendre. 

Là-dessus, il me raconta une aventure qui lui 
était arrivée dans la précédente campagne. 

La Jeune-Maihilde était mouillée sur les lieux 
de pêche. Il faisait grande brume. A deux pas de 
soi, on ne distinguait rien. La mâture même était 



(1) Il est quelquefois question en Basse-Bretagne de bateaux 
remorqués par des âmes de matelots invisibles (P. Sébillot, Re- 
vue des traditions populaires, t. XII, p. 394). 



422 LES NOYÉS 



devenue invisible, en sorte que le navire semblait 
rasé comme un ponton. Tout à coup, le capitaine 
avait vu le pont se couvrir de femmes. Elles 
étaient vêtues de noir et portaient des manteaux 
de deuil, le capuchon rabattu sur le visage. Leur 
nombre était si grand qu'il n'aurait pu les comp- 
ter. Il y en avait vingt fois plus qu'il n'y en a le 
dimanche de Pâques à la grand'messe. Elles tour- 
naient la tête de côté et d'autre, avaient l'air de 
chercher quelque chose ou quelqu'un. 
Le capitaine me demanda : 

— Sais-tu qui étaient ces femmes ? 

— Des âmes défuntes, sans doute. 

— Oui : des âmes de mères, d'épouses, de fian- 
cées, en quête de leurs proches ou de leurs galants 
noyés à Islande (1). Elles cherchaient leurs ca- 
davres pour les pousser au rivage et leur faire 
donner la sépulture en terre bénite... Je demeu- 
rai bien coi. Si j'avais ouvert la bouche ou fait 
un geste, je ne serais pas ici à l'heure qu'il est. 
Imite mon exemple, Laur, chaque fois que tu te 
trouveras en des passes analogues. C'est le plus 
sûr. 

...Le lendemain matin, le capitaine réunit l'é- 
quipage et lui défendit de s'approcher à l'avant, 
sauf le cas de nécessité absolue. 



i 



(1) J'ai entendu raconter pareille chose, dit Jeanne Bénard qui 
assistait à la veillée. Seulement les âmes défuntes étaient celles 
de femmes légères que les matelots avaient embarquées pour 
s'amuser d'elles une nuit ou deux, et dont ils s'étaient ensuite 
débarrassés en les précipitant à la mer. 



LES NOYÉS 423 

Les hommes parurent surpris de cet ordre. Mon 
frère et moi nous savions à quoi nous en tenir. 

{Conté par Laur Mainguy. — Port-Blanc.) 



Lorsque des pêcheurs trouvent en mer le ca- 
davre d'un noyé, ils l'attachent à la remorque 
derrière le bateau. Si, en route, le corps entraîné 
par les remous vient se ranger le long du bordage, 
c'est signe, ou bien que l'embarcation est destinée 
à sombrer à bref délai, ou, à tout le moins, qu'un 
des hommes de l'équipage ne tardera pas à mourir 
noyé. 

• « 

Si, au lieu de ramener le cadavre à la remorque, 
on le recueille dans le bateau, il faut avoir soin de 
prononcer certaines formules de conjuration, de 
dire par exemple : 

— Nous t'embarquons avec nous, mais c'est à 
la condition que tu ne nous porteras pas mal- 
heur ! 

Il faut veiller aussi à ce que ni l'ancre, ni les 
rames, ni aucun des engins de manœuvre ne soient 
au contact du cadavre (1). 

(Communiqué par Douarinou. — Châteaulin.) 



(1) Dans les Hébrides, on ne transporte pas les morts dans un 
bateau servant à la pêche (Goodrich-Freer, The powers of evil in 
Ihe ouler Hébrides, Folklore, X, 272). Lorsque des pêcheurs se 
sont noyés, on ne se sert plus du bateau qu'ils montaient (W. Gre- 
gor, Revue des traditions populaires, t. IV, p. 660). 

89. 



424 LES NOYÉS 



L'enterrement fictif des noyés 
LE « PROELLA t 

A Ouessant, où tous les hommes sont marins, la 
mer prélève sur la race un nombreux tribut de 
victimes. Les cadavres que l'on retrouve ont leur 
dernière demeure assurée dans le cimetière. Mais 
la liste est longue de ceux que l'océan ne rend 
jamais. Pour que ces noyés sans sépulture ne 
soient pas condamnés à errer sans fin dans l'autre 
monde, les Ouessantins pratiquent pour le repos 
de leurs Anaon un simulacre d'enterrement. L'en- 
semble de la cérémonie s'appelle un proella (cor- 
ruption peut-être du début de quelque hymne 
funéraire latine commençant ,3 e suppose, par Pro 
illa anima...) 

On procède de la manière suivante : 
Dès que le syndic des gens de mer, en résidence 
à l'île, a été prévenu administrativement de la 
disparition d'un « îliei; », il mande, non la mère, 
ou la veuve, ou la fille du mort, mais l'homme le 
plus ancien de la parenté, et il lui fait part du 
décès probable du « disparu ». L' « ancien » se met 
aussitôt en route à travers l'île, entre chez tous 
les proches de la famille, dont le nombre dépasse 
quelquefois soixante et même quatre-vingts, et 
leur annonce la triste nouvelle, en se servant de 
cette formule invariable : 



LES NOYÉS 425 



— Vous êtes avertis qu'il y aura, ce soir, proella 
chez un tel. 

Et ce n'est qu'à la tombée de la nuit qu'il se 
rend à la maison du mort. Il entre dans la cour à 
pas de loup, va regarder par la fenêtre si la femme, 
qui ne sait pas encore qu'elle est veuve, est chez 
elle, et s'il l'aperçoit dans la cuisine, frappe trois 
petits coups à la vitre. Après cette sorte de préam- 
bule et de préparation, il passe la porte, en se con- 
tentant de prononcer la phrase sacramentelle : 

— Il y a proella chez toi, ce soir, ma pauvre en- 
fant. 

Les femmes du voisinage, accourues derrière 
lui, se précipitent alors dans la maison et, par 
leurs gémissements et leurs cris, font bruyam- 
ment chorus avec la douleur de la famille. C'est 
ce qu'on appelle « mener le deuil ».Plus les plaintes 
sont aiguës et déchirantes, plus elles réjouissent 
l'âme du mort. Tout en se livrant à ces démons- 
trations, on vaque aux apprêts funèbres. Sur la 
table, déblayée des restes du repas, on étale une 
nappe blanche ; puis, sur cette nappe, on dispose 
en croix deux serviettes pliées ; et enfin, au croi- 
sement de ces serviettes, on couche une petite 
croix, fabriquée instantanément avec deux de ces 
bouts de cire que l'on fait bénir à l'église le jour 
de la Chandeleur. Cette croix est censée repré- 
senter le défunt. Une assiette, dans laquelle on 
verse le contenu du bénitier de la maison et 
où l'on met à tremper un rameau de buis, com- 
plète, avec des chandelles allumées de part et 



426 LES NOYÉS 



d'autre sur les bancs, cette décoration funéraire 
improvisée. 

De tous les coins de l'île, cependant, les proches 
arrivent pour le proella. Et la veillée de mort com- 
mence. Une « prieuse » de profession récite les 
prières habituelles et l'assistance donne les répons. 
Quelquefois, entre deux De profundis, la prieuse 
entonne l'éloge du « disparu ». Il y avait naguère, 
dans l'île, une vieille femme réputée pour ce genre 
d'oraisons funèbres (1) ou, comme on dit, ces 
prézec. 

Le lendemain, le clergé vient, comme pour un 
enterrement ordinaire, chercher le « corps », c'est- 
à-dire la petite croix de cire jaune posée sur les 
serviettes blanches et portée à bras, ni plus ni 
moins que s'il s'agissait d'un vrai cercueil. Toute 
la foule suit, les hommes tête nue, les femmes en- 
capuchonnées dans leurs mantes. Le catafalque 
est dressé au milieu de l'église pour recevoir la 
croix du proella. L'ofïîciant célèbre la messe, 
donne l'absoute, puis va à une sorte d'armoire 
scellée dans le mur d'un des bas-côtés et y enferme 
la croix, parmi nombre d'autres qui l'y ont de- 
vancée. Elle demeurera dans cette sépulture pro- 
visoire jusqu'au soir du l^'" novembre. Ce jour-là, 
à l'issue des vêpres, on transporte processionnel- 
lement toutes les croix de proella, entassées au 
cours de l'année, dans un monument spécial bâti 
au centre du cimetière pour servir de tombeau 



(1) Voir ci-dessus, p. 285. 



LES NOYÉS 427 



collectif à tous les Ouessantins disparus en mer(l). 
Et ce monument, semblable à une petite citerne 
que ferme un grillage, est désigné, lui aussi, par 
le nom de proella (2). 

(Communiqué par M. Crenn, juge de paix à Ouessant.) 



(1) Luzel, dans son Voyage à Ouessanl, donne une copie de l'in- 
cription tracée sur ce monument : 

ICI 

NOUS DÉPOSONS 

LES CROIX DE PROELLA 

EN MÉMOIRE 

DE NOS MARINS 

QUI MEURENT 

LOIN DE LEUR PAYS 

DANS LES GUERRES 

LES MALADIES ET LES NAUFRAGES 

[Revue de France, t. IX, p. 781.) 

(2) L'enterrement fictif des noyés à Ouessant a été signalé dès 
l'an Vin chez Tliévenard {Mémoires relatifs à la marine. Revue 
des traditions populaires, t. VI, p. 156-157). 

Cf. P. Sébillot, Les pêcheurs {Revue des traditions populaires, 
t. XIV, p. 346-347) ; A. Le Braz, Le sang de la sirène, p. 96-111. 
A Ploubanazlec, dans un coin du cimetière, il y a des croix com- 
mémoratives qui portent les noms des marins morts en mer {Re- 
vue des traditions populaires, t. XII, p. 396). 



CHAPITRE XI 
Les villes englouties. 



LXXI 

La ville d'Is (1). 

Des marins de Douarnenez péchaient une nuit 
dans la baie, au mouillage. 

La pêche terminée, ils voulurent lever l'ancre. 
Mais tous leurs efforts réunis ne purent la rame- 
ner. Elle était accrochée quelque part. Pour la 
dégager, l'un d'eux, hardi plongeur, se laissa cou- 
ler le long de la chaîne. 

Quand il remonta, il dit à ses compagnons : 

— Devinez en quoi était engagée notre ancre ? 

— Hé ! parbleu ! dans quelque roche. 

— Non. Dans les barreaux d'une fenêtre. 

Les pêcheurs crurent qu'il était devenu fou. 

— Oui, poursuivit-il, et cette fenêtre était une 
fenêtre d'église. Elle était illuminée. La lumière 



(1) Voir p. Sébillot, Le folklore de France, t. II, p. 41-59. 



430 LES VILLES ENGLOUTIES 

qui venait d'elle éclairait au loin la mer profonde. 
J'ai regardé par le vitrail. Il y avait foule dans 
l'église. Beaucoup d'hommes et de femmes avec 
de riches costumes. Un prêtre se tenait à l'autel. 
J'ai entendu qu'il demandait un enfant de chœur 
pour lui répondre la messe. 

— Ce n'est pas possible ! s'écrièrent les pê- 
cheurs, 

— Je vous le jure sur mon âme ! 

Il fut convenu qu'on irait conter la chose au 
recteur. 

Ils y allèrent en effet. 

Le recteur dit au marin qui avait plongé : 

— Vous avez vu la cathédrale d'Is. Si vous vous 
étiez proposé au prêtre pour lui répondre sa messe, 
la ville d'Is tout entière serait ressuscitée des flots 
et la France aurait changé de capitale. 

(Conté par Prosper Pierre, — Douarnenez, 1887.) 



A Keryolet, près de Troguêr, sur la route de 
Plogofî à la Pointe du Raz, se voient encore les 
murs en ciment de la ville d'Is. 



La ville d'Is s'étendait de Douarnenez à Port- 
Blanc. Les Sept-Iles en sont des ruines. La plus 
belle éghse de la ville s'élevait à l'endroit où sont 



LES VILLES ENGLOUTIES 431 

aujourd'hui les récifs des Triagoz. C'est pourquoi 
on les appelle encore Trew gêr (1). 

Dans les rochers de Saint-Gildas, quand les 
nuits sont claires et douces, on entend chanter 
une sirène, et cette sirène, c'est Ahès, la fille du 
roi Grallon. 

Quelquefois aussi, des cloches tintent au large. 
Il est impossible d'ouïr un carillon plus mélo- 
dieux. C'est le carillon des cloches d'Is. 



Un des quartiers de la ville s'appelait Lexobie. 
Il y avait dans Is cent cathédrales, et, dans cha- 
cune d'elles, c'était un évêque qui officiait. 

Quand la ville fut engloutie, chacun garda l'atti- 
tude qu'il avait et continua de faire ce qu'il fai- 
sait au mom-ent de la catastrophe. Les vieilles qui 
filaient continuent de filer. Les marchands de 
drap continuent de vendre la même pièce d'é- 
toffe aux mêmes acheteurs. Et cela durera ainsi 
jusqu'à ce que la ville ressuscite et que ses habi- 
tants soient déhvrés (2). 



(1) Les pêcheurs de Port-Blanc sont de hardis étymologistes. 
Ils décomposent Trewger ou Treoger, nom breton des Triagoz, en 
Traou-Ker, mot à mot le ba& de la ville. 

En Cornwall, dans la tombe d'un capitaine mort en mer, on en- 
tend sonner la cloche qu'il faisait retentir au moment où le navire 
sombra (M. A. Courtney, The Folklore Journal, t. V, p. 189 ; 
W. Bottrel, Traditions and hearlhside stories, p. 277-278). 

(2) Voir Ch. Le Gofiîc, Le Fureteur breton, t. VII, p. 137. 



432 LES VILLES ENGLOUTIES 



Le premier pont que l'on voulut bâtir à Douar- 
nenez, sur le bras de mer de Pouldavid, croula 
parce qu'il était édifié au-dessus de l'endroit 
même où Dahut, fille de Gralon — que l'on ap- 
pelle aussi Ahès — fut repoussée par son père 
dans les flots, sur l'ordre de saint Gwénolé. 



La demeure d'Ahès est, dit-on, à cent lieues au 
large. C'est de là qu'elle parcourt la mer en chan- 
tant, accompagnée d'une grande ba'eine qui ne 
la quitte jamais et dévore tous les marins que la 
sirène a séduits. (Coulouam. - Callac.) 



Ahès ou Dahut, la fille unique du roi Grallon, 
continue de hanter la mer depuis la nuit où son 
père, sur l'ordre de saint Gwénolé, l'y précipita. 
Seulement elle a changé son nom d'Ahès ou de 
Dahut contre celui de Mary Morgane. Quand il 
y a belle lune au large et que le temps trop clair 
annonce un orage prochain, on l'entend qui chante 
avec sa voix de sirène, comme il est dit dans une 
vieille gwerz dont je n'ai retenu que ces deux vers : 

Ahès, breman Mari Morgan, 
E skeud al loar, dan noz, a gan. 

[Ahès, maintenant Mary Morgane, — au reflet 
de la lune, dans la nuit, chante.] 

(Conté par Tine Fouquet. — Ile de Sein.) 



LES VILLES ENGLOUTIES 433 



LXXII 

Mary Morgane (1). 

J'avais dans les douze ans à l'époque et je na- 
viguais comme mousse à bord d'un des bateaux- 
pilotes de l'île. Un matin, comme nous croisions 
un peu avant l'aube dans les parages de l'Ar-Men, 
en attente des navires de la Flotte, qui devaient 
rentrer à Brest, nous vîmes soudain, par bâbord, 
la mer qui était admirablement unie et lisse se 
froncer légèrement sans que le moindre souffle 
de brise eût troublé sa surface. 

— Oh ! oh ! s'écria Tymeur, le patron, il y a de 
la grosse bête par là ! 

Nous pensions qu'il allait surgir quelque énorme 
poisson. Aussi quelle ne fut pas notre stupeur 
quand un merveilleux buste de femme nue s'éleva 
soudain au-dessus des eaux ! Nous restâmes un 
instant, comme médusés, à la contempler. Ses 
cheveux très noirs, séparés en deux bandeaux sur 
son front, semblaient glisser derrière son dos en 
une longue tresse qui venait ensuite faire plusieurs 



(1) Comparez le nom de la fée Morgain dans les romans de la 
Table Ronde, et de la Morrigan de l'épopée irlandaise. L. A. Pal- 
ton, Morgain la fée, Boston, 1903. 



434 LES VILLES ENGLOUTIES 

fois le tour de son corps. Elle se tenait droite, ses 
bras soutenant ses seins, et elle nous regardait 
fixement, sans avoir l'air de bouger, tant ses mou- 
vements étaient aisés et souples. Cependant il 
était visible qu'elle se rapprochait de nous. 

— Aux avirons, tous ! commanda le patron, et 
souque dur ! 

Il avait la voix altérée. Moi, je tremblais, je ne 
savais pourquoi, de tous mes membres. 

Nous regagnâmes l'Ile à force de rames, sans 
plus nous soucier de la Flotte. 

— C'est une journée perdue, dit un des hommes 
de l'équipage, quand nous fûmes ancrés dans le 
port. 

A quoi Tymeur répondit d'un ton de colère : 

— Tu aurais peut-être préféré perdre ta vie ? 
Et il ajouta, plus calme : 

— Au lieu de nous plaindre, faisons le signe de 
la croix, les enfants, pour remercier Dieu et saint 
Gwénolé. Ceux-là sont rares qui, ayant rencontré 
Mary Morgane, ont revu vivants la terre. 

J'appris ainsi qui était la mystérieuse belle 
femme de la mer. Depuis, grâce au ciel, je ne l'ai 
plus retrouvée sur mon chemin. 

(Conté par Tonton Rozen. — Ile de Sein.) 



LES VILLES ENGLOUTIES 435 



LXXIII 
Les Jardins de Ker-Is. 

Un patron de barque et son mouss^e étaient 
allés tous deux à la pêche. A mi-chemin de la côte 
aux Sept-Iles, ils jetèrent l'ancre. Il faisait si chaud 
qu'au bout d'une heure le patron s'endormit. 

C'était le moment du reflux. 

La mer baissa tellement que la barque finit par 
se trouver à sec. 

Grande fut la surprise du mousse en voyant tout 
à l'entour non pas des goémons, mais un champ 
de petits pois. Il laissa dormir le patron, sauta à 
terre et se mit à cueillir le plus qu'il put de cosses 
vertes. Il en emplit la barque. 

Quand le patron se réveilla, la mer avait monté. 
Il fut tout étonné de voir la barque pleine de pe- 
tits pois et le mousse qui s'en régalait. 

— Qu'est-ce que cela signifie ? demanda-t-il en 
se frottant les yeux, persuadé qu'il avait la berlue. 

L'enfant conta la chose. 

Le patron comprit alors qu'ils avaient mouillé 
dans la banheue de Ker-Is, là où les maraîchers de 
la grande ville avaient autrefois leurs cultures (1). 

(Conté par Jeanne-Marie Bénard. — Port-Blanc.) 



(I) Dans le Voyage de Bran, fils de Febal (vii« siècle), ce qui pa- 



436 LES VILLES ENGLOUTIES 



Ma mère a vu la ville d'Is s'élever au-dessus des 
eaux. Ce n'étaient que châteaux et tourelles. Dans 
les façades s'ouvraient des milliers de fenêtres. 
Les toits étaient luisants et clairs, comme s'ils 
avaient été de cristal. Elle entendait distinctement 
les cloches sonner dans les églises et le murmure 
de la foule dans les rues. 

(Conté par Jeantie-Marie Bénard. — Port-Blanc.) 



A Lomikel (Saint-Michel-en-Grève), les jours de 
très grande marée, quand la mer déchale au loin, 
on voit poindre encore au-dessus des sables, la 
(c croix rouge >- qui surmontait le plus haut clocher 
de la ville d'Is. 

(Marguerite Philippe (i). — Pluzunet.) 



Lorsque le jour de la résurrection sera venu 
pour Ker-Is, le premier qui apercevra la flèche de 
l'église ou qui entendra le son des cloches devien- 
dra roi de la ville et de tout son territoire. 



rait être la mer aux hommes est pour les fées une plaine fertile et 
couverte de fleurs {Sélections from ancienl Irish poelrij, p. 6). La 
légende des villes englouties peut être le point de départ de cette 
conception. 

(I) Sur cette célèbre conteuse et chanteuse bretonne, voir Le 
Fureteur breton, t. V, p. 162 ; t. VI, p. 20 ; Revue celtique, t. XXXI, 
p. 529. 



LES VILLES ENGLOUTIES 437 



LXXIV 
Les xxiar chauds de Ker-Is. 

Une femme de Pleumeur-Bodou, étant descen- 
due à la grève puiser de l'eau de mer pour faire 
cuire son repas, vit tout à coup surgir devant elle 
un portique immense. 

Elle le franchit et se trouva dans une cité splen- 
dide. Les rues étaient bordées de magasins illu- 
minés. Aux devantures s'étalaient des étoffes ma- 
gnifiques. Elle en avait les yeux éblouis et che- 
minait, la bouche béante d'admiration, au milieu 
de toutes ces richesses. 

Les marchands étaient debout sur le seuil de 
leur porte. 

A mesure qu'elle passait près d'eux, ils lui 
criaient : 

— Achetez-nous quelque chose ! Achetez-nous 
quelque chose ! 

Elle en était abasourdie, affolée. 

A la fin, elle finit par répondre à l'un d'eux : 

— Comment voulez-vous que je vous achète 
quoi que ce soit ? Je n'ai pas un Hard en poche. 

— Eh bien ! c'est grand dommage, dit le mar- 
chand. En prenant ne fût-ce que pour un sou de 
marchandise, vous nous eussiez délivrés tous. 



438 LES VILLES ENGLOUTIES 

A peine eut-il parlé, la ville disparut. 

La femme se retrouva seule sur la grève. Elle 
fut si fort émue de cette aventure qu'elle s'éva- 
nouit. Des douaniers qui faisaient leur ronde la 
transportèrent chez elle. A quinze jours de là, 
elle mourut. 

(Conté par Lise Bellec. — Port-Blanc.) 



LES VILLES ENGLOUTIES 439 



LXXV 

La vieille de Ker-Is. 

Deux jeunes hommes de Buguélès étaient allés 
nuitamment couper du goémon à Gueltraz, ce qui 
est sévèrement prohibé, comme chacun sait. Ils 
étaient tout occupés à leur besogne, quand une 
vieille, très vieille, vint à eux. Elle pliait sous le 
faix de bois mort. 

— Jeunes gens, dit-elle d'une voix suppliante, 
vous seriez bien gentils de me porter ce fardeau 
jusqu'à ma demeure. Ce n'est pas loin, et vous 
rendriez grand service à une pauvre femme. 

— Oh bien ! répondit l'un d'eux, nous avons 
mieux à faire. 

— Sans compter, ajouta l'autre, que tu serais 
capable de nous dénoncer à la douane. 

— Maudits soyez-vous ! s'écria alors la vieille. 
Si vous m'aviez répondu : oui, vous auriez ressus- 
cité la ville d'Is (1). 

Et, sur ces mots, elle disparut. 

(Conté par Françoise Thomas. — Penvénan, 1886.) 



(I) La plus ancienne mention historique de la submersion d'Is 
^t chez Bertrand d'Argentré [VHisloire de Bretagne, 2» édition, 
1588), p. 94 : « Aucuns ont escrit que durant la vie de ce Roy 

30 



440 LES VILLES ENGLOUTIES 



La montagne du Roc'h-Karlès, entre Saint- 
Michel-en-Grève et Saint-Efïlam, sert de tombe à 
une ville magnifique. 

Tous les sept ans, pendant la nuit de Noël, la 
montagne s'entr'ouvre, et par la fente on entre- 
voit les rues splendidement illuminées de la ville 
morte. 



(Grallon), la ville d'Ys, près Kemper, fut abysmée et submergée 
de la mer, encores aujourd'huy les habitants monstrent les ruines, 
et le reste des murailles, si bien cimentées, que la mer n'a peu 
les emporter, disans que le roy Grallon estoit lors dedans quand 
elle ruina. Ce sont des acciden.s, lesquels par semblables sub- 
mersions de mer sont souvent aduenus ailleurs : et Dieu conserva 
Loth de semblable fortune. Mais de cela n'y a pas de leurs tes- 
moignages, ny autre, qu'un ancien bruit baillé de main en main. » 
On trouve la même légende à peu près dans les mêmes termes 
chez P. Le Baud [Histoire de Bretagne, 1638, p. 45-46) : « Leur 
grande cité de Ys située près la grand mer, si comme on dit, fut 
en celuy temps pour les péchez des habitants submergée par les 
eaux issants de celle mer qui repassèrent leurs termes, laquelle 
submersion le Roy Grallons qui lors estoit en celle cité eschappa 
miraculeusement : c'est à sçavoir par le mérite de sainct Guingal- 
reus duquel il est touché cy-après. El dit l'on que encores en 
appierent ses vestiges sus la rive de celle mer, qui de l'ancien nom 
de la cité est jusques à maintenant appelé Ys. » 

Chez Albert le Grand ( Vie des Saints de la Bretagne Armoriqae, 
1636), c'est saint Gwénolé qui prévient Grallon de la submersion 
prochaine d'Is « dont on attribua la cause principale à la princesse 
Dahut, fille impudique du bon Roy, laquelle périt en cet abysme » 
(éd. Thomas et Abgrall, p. 63). 

La submersion d'Is est un épisode du mystère breton de saint 
Gwénolé. A. de la Borderie (Histoire de Bretagne, t. I, p. 322-324) 
pense que la légende de Grallon n'est pas très ancienne ; il en 
montre le germe dans un lai de Maiie de France, Gracient Meur. 



LES VILLES ENGLOUTIES 441 

La ville ressusciterait s'il se trouvait quelqu'un 
d'assez hardi pour s'aventurer dans les profon- 
deurs de la montagne, au premier coup sonnant 
de minuit, et d'assez agile pour en être sorti, au 
moment où retentirait le douzième coup (1). 



(1) Sur les villes englouties en Basse-Bretagne, cf. Sauvé, Mé- 
Jusine, t. II, col. 331-332 ; Proverbes el dictons de la Basse-Bretagne 
{Bévue celtique, t. III, p. 220-222). En Galles, on parle d'une ville 
engloutie au fond de la mer à Caer Loda ; sous le Llyn Syfaddon 
il y a une ville disparue dont on entend les cloches (Rhys, Celtic 
folklore, p. 74-207 ; cf. 405). Dans une autre légende galloise, 
un lac aurait été formé et une ville aurait été submergée par la 
faute d'une femme qui avait oublié de fermer un puits qu'il était 
nécessaire de tenir toujours clos (Rhys, Cellic folklore, p. 367-368, 
377). Dans une triade de la Myfyrian Archaiologij of Wales (2" éd., 
p. 404, 37), il est dit que Seithynin, roi de Dyvet, dans un jour 
d'ivresse, lâcha la mer sur les États de Gwyddno Garanhir ; on 
met ces États sur l'emplacement de la baie actuelle de Cardigan 
(J. Loth, Les Mabinogion. 2» éd., t. I, p. 276. note 7 ;t. II, p. 310). 

Dans le Dinnshenchus irlandais, Boand, femme de Nechtan, prise 
d'une fatale curiosité, est cause du débordement d'une fontaine 
magique dont les vagues s'étendent jusqu'à la mer {Revue celtique, 
t. XV, p. 315). 

En Ecosse, deux villages auraient été engloutis sous le la 
Ericht (W. Gregor, Revue des traditions populaires, t. IX, p. 79). 



TABLE DES MATIÈRES DU TOME I 



Pages 
Avertissement de la présente édition v 

Introduction xi 

La croyance à la vie future chez les Celtes, p. xviii ; les fées et 
les morts en Irlande, p. xxviii ; les charniers et les cimetières 
bretons, p. xxxix ; les revenants en Bretagne, p. l ; les légendes 
aux veillées ; les conteurs, les conteuses, p. lxi ; la vie des légendes, 
p. Lxxviii ; remarques sur les notes et l'index, p. lxxxi. 

Index des livres cités lxxxvii 



CHAPITRE PREMIER 

les intersignes 

Définition de l'intersigne, p. 1 ; ceux qui ont le don de voir, 
p. 2 ; présages fournis par les objets, p. 5 ; par les animaux, p. 5 ; 
par les cierges, p. 8 ; par les cloches, p. 10 ; par les rêves, p. 10 ; 
par l'apparition du double, p. 11 ; par une sensation subite, p. 11. 

I. — Huit intersignes pour la même mort. . . 15 

II. — L'intersigne des bœufs 22 

III. — La danse des pois 30 

IV. — L'intersigne des épingles 32 

V. — La main sur la porte 35 

VI. — L'intersigne du berceau 37 

VII. — L'intersigne du cadavre 39 

VIII. — L'intersigne de la tête coupée 46 

IX. — L'intersigne de l'image dans l'eau. ... 48 

X. — L'intersigne des rames 52 

XI. — L'intersigne de l'étang 59 

XII. — La pipée de Jozon Briand 63 

XIII. — L'intersigne de « l'enterrement » 67 

XIV. — L'intersigne du choix de la tombe. ... 72 
XV. — L'intersigne de « l'alliance » 75 

80. 



444 TABLE DES MATIÈRES 

Pages 
CHAPITRE II 

AVANT LA MORT 

Pratiques de divination pour savoir quand on mourra : par les 
sources, p. 81 ; par les tartines de pain, p. 82 ; actions qui entraî- 
nent la mort, p. 81. 

XVI. — Le trésor du mort 86 

XVII. — La vie qui va et vient avec la mer 89 

Date de la mort pour ceux que Dieu aime, p. 92 ; la fin du monde 
et la lampe des églises, p. 93. 

XVIII. — L'aventure de Jean Cariou 94 

Les croix qui marchent, p. 99 ; l'Antéchrist, p. 99 ; l'agonie, 
p. 99 ; moyens pour abréger l'agonie, p. 100 ; la maladie est-elle 
mortelle ? p. 101. 

XIX. — Le moribond extrémisé par un prêtre mort. 104 
XX. — La femme aux deux chiens 107 

CHAPITRE III 



Définition de l'Ankou, p. 111 ; son apparence, p. 112 ; son 
char, p. 114 ; ses deux compagnons, p. 115. 

XXI. — Le char de la Mort 117 

XXII. — L'aventure de Gab Lucas 119 

XXIII. — La vision de Pierre Le Rûn 124 

La faux de l'Ankou, p. 131. 

XXIV. — L'histoire du forgeron 132 

Les pourvoyeuses de l'Ankou : la Peste, la Disette, la Gabelle, 

p. 135. 

XXV. — La duchesse Anne et la Gabelle. 137 

La Peste, p. 139. 

XXVI. — Celui qui porta la Peste sur ses épaules. . 140 
La Disette, p. 141. 

XXVIL '— La Mort invitée à un repas 142 

Le chemin de la mort, p. 147. 

XXVIII. — Sur le passage de TAnkou 152 



TABLE DES MATIÈRES 445 

Pagw. 
XXIX. — La route barrée 155 

Les maisons neuves et la Mort, p. 157. 

XXX. — L'Ankou dans la maison neuve 159 

XXXI. — La ballade de l'Ankou 161 

CHAPITRE IV 

LA MORT SIMULÉE 

XXXII. — Il n'est pas bon de simuler la mort. ... 165 

XXXIII. — Qui plaisante avec la mort trouve à qui 

parler 171 

CHAPITRE V 

MOYENS d'appeler LA MORT SUR QUELQU'UN 

Le petit sac et son contenu, p. 177 ; la pièce de monnaie percée, 
p. 179. 

XXXIV. — L'écueUe sous le lit 180 

Saint Yves de la Vérité, pratiques à employer pour lui vouer des 

ennemis, p. 182 ; statues de saint Yves, p. 186. 

XXXV. — L'histoire du maréchal ferrant 187 

XXXVI. — L'histoire du fusU 191 

XXXVII. — La revanche des pèlerins 199 

XXXVIII. — Le bateau-sorcier .207 

CHAPITRE VI 

LE DÉPART DE L'AME 

Le Jugement particulier, p. 211 ; ceux qui peuvent voir la sépa- 
ration de l'âme d'avec le corps, p. 212. 

XXXIX. — La fenêtre ouverte 213 

Les yeux ouverts, p. 214. 

XL. — L'âme vue sous la forme d'une souris blan- 
che 216 

XLI. — Le mort dans l'arbre 227 

XLII — Le secret de la morte . , , 230 



446 - TABLE DES MATIÈRES 

Pages . 
XLIII — L'âme vue sous la forme d'un moucheron. 233 

L'âme sous la forme d'une fleur, p. 237. 

XLIV. — La séparation de l'âme et du corps . . . . 238 

CHAPITRE VII 

APRÈS LA MORT 

La chapelle blanche, p. 245 ; le deuil de la maison, p. 247 ; le 
deuil des abeilles, p. 248 ; l'ensevelissement, p. 248 ; le cercueil, 
p. 251. 

XLV. — L'histoire du bedeau de Névez 254 

Précautions à prendre tant que le mort est dans la maison, 
p. 256. 

XLVI. — Le foin gâté . 258 

Les lumières qui fuient, p. 260 ; la colère des éléments, p. 261 ; 
embrasser le cadavre, p. 261. 

Ceux qui savent quand il y aura une veillée mortuaire, p. 263 ; 
la veillée mortuaire, le repas de minuit, p. 264. 

XLVII. — La veillée du prêtre 271 

La mort de saint Jorand, p. 273. 

XLVIII. — La veillée de Lôn 275 

XLIX. — La porte ouverte 281 

L'éloge du mort, p. 285 ; l'annonce du décès, p. 289. 

CHAPITRE VIII 
l'enterrement 

La charrette mortuaire, p. 291 ; les porteurs, p. 292 ; les che- 
vaux, p. 293 ; le cierge, p. 294 ; les parents, p. 294 ; la traversée 
du pont, p. 295 ; heurter le cercueil, p, 297 ; baiser le cercueil ; 
il ne faut pas regarder un enterrement par la fenêtre, p. 297. 

L. — La maison seule 298 

Les cimetières, p. 301 ; la garde du cimetière, p. 302 ; les char- 
niers, p. 304. 

LI. — La curiosité de louennic Bolloc'h 307 

LU. — Celle qui passa la nuit dans un charnier . . 309 



TALLE DES MATIÈRES 447 

Pages 

LUI. — La fille au linceul. . 320 

LIV. — La coiffe de la morte 329 

Le cimetière réservé, p. 334. 

LV. — Le linceul de Marie- Jeanne 336 

LVL — La bague du capitaine 348 

LVIl. — La main sanglante 354 

LVIII. — Histoire d'un fossoyeur 357 

CHAPITRE IX 

LE SORT DE l'aMB 

Pratiques pour connaître le sort de l'âme dans l'autre vie, p. 365 ; 
perdre une dent, p. 366 ; vendre ses cheveux, p. 367 ; les fleurs, 
p, 367 ; la fumée, p. 367 ; l'Agrippa ou Vif ou Egremont, p. 368. 

LIX. — L'Agrippa qui revient toujours à la maison. 373 
L'évocation des diables, p. 374. 

LX. — Le curé de Pluguffan 375 

La messe de trentaine, p. 376. 

LXI. — L'imprudence du jeune prêtre 379 

LXII. — Tadik-Co7. 381 

Le Ménez-Bré, p. 383. 

LXIIl. — La mère dénaturée 334 

Les Buits d'étoiles, p. 390. 

CHAPITRE X 

LES NOYÉS 

Présages à la naissance des enfants, p. 391 ; l'état intermédiaire 
entre la vie et la mort, p. 391. 

LXIV. — Celle qui s'était noyée 392 

Découverte du corps d'un noyé, p. 395 ; les ' -s sur les côtes, 
f. 397. 

LXV. — La tôte du mort 400 

La pénitence des noyés, p. 402 ; le cimetière de Sein, p. 403 ; les 
ftoyés hurleurs, p. 403. 

LXVI. — Jannic ann ôd . , 405 



448 TABLE DES MATIÈRES 

Pages 

LXVII. — La chance de Jean Duigou 407 

LXVIII. — Les cinq trépassés de la baie 409 

LXIX. — Les naufragés de Gueltraz 415 

La barque-fantôme, p. 417. 

LXX. — A bord de la « Jeune Mathilde » 420 

Les noyés et les bateaux, p. 423 ; l'enterrement fictif des noyés, 
le proella, p. 424. 

CHAPITRE XI 

LES VILLES ENOLOUTIES 

LXXI. — La ville d'Is 429 

Ahès, les habitants, d'Is, p. 431, 

LXXII. — Mary Morgane 433 

LXXIII. — Les Jardins de Ker-Is 435 

La résurrection d'Is, p. 436 ; les clochers d'Is, p. 436. 
LXXIV. — Les marchands de Ker-Is 437 

LXXV. — La vieille de Ker-Is 439 

Le rocher qui s'ouvre tous les sept ans. p. 440. 



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à 1715.1911. 

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tions de la Bretagne avec le pouvoir central. 1911 7 -fr. 50 

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XI» siècle et Catalogue des Dignitaires jusqu'à la Révolution. 1916. 9 fr. 

— KIII. Jean Allbnou, Histoire féodale des Marais, territoires et église de 
Dol, Enquête par tourbe, ordonnie par Henri II, roi d'Angleterre, texte latin 
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cordaire. II. Le Rouvemement de Lonl«-Phi lippe et l'Avenir. — III. Un article 
inédit du Peuple eonstitaant . 1919, iB-8, 40 p. 2 fr. 50 

— XV. G. EsN*CLT. La vie et les œuvres comiqnes de C.-M. Le Laé. Poème 
français. Les Trois Bretons. L'Ouessantide. Poème breton. La burlesque oraison 
funèbre de Michel Morin. 1921, in-8, 292 pages. 20 fr. 

— XVI. F. DuiNE Inventaire liturgique de l'hagiographie bretonne. 1923. 
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— XVII. F. DuiMB. Catalogue des Sources hagiographiques pour l'histoire de 
Bretagne, jusqu'à la fin du xii* siècle. 1923. 64 pages. 6 fr. 

— XVIIi. D. Bbrsard. Essai d« bibliographie, de Théodon>-Cl*nde-Henri 
Kersart de la Villemarqué (1815-1895). 1928. 22 pages. 2 fr. 25 



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Sommaire de la i"> Série (illustrée). 
Les dernières années de Chateaubriand. — Une déracinée : Henriette Renan. — 
Le Curé breton. — Les débuts politiques de Jules Simon. — A la Veillée. — 
Narcisse Quellien et le bardisme armoricain. — Les acteurs du peuple en Basse- 
Bretagne. — Les Saints d'Albert-le-6rand. — L'amiral Réveillère et l'autarchisme, 

— Le général Le Flô. — Calvaires et Pardons. — Une comédie inédite d'Emile Sou- 
vestre. — J. L. Hamon on la genèse d'un artiste. — Trois « maritimes». — Le 
mouvement panceltique, etc. 

Somtnaire de la S* Série (illustrée). 
Nos derniers sanctuaires. — Sur les pas de Renan. — La Villemarqué et la 
question du « Bar«az-Breiz ». — Au Pays de la Tour d'Auvergne. — Le barde des 
matelots : Yann Nibor. — Une idylle »ur une grammaire bretonne. — La « Bre- 
tagne I) de Gustave Geffroy. — Dans la Comouaille des Monts. — Charniers et 
Ossuaires. — De Keramborgne à Pluxunet. — Goélettes d'Inlande. — Le Bien du 
Pêcheur. — Chei Taffy : quinze jours dans la Galle du Sud, etc. 

Sommaire de la 3* Série 
Le château de Barberine. — Guy de Maupassant et la Bretagne. — Deux Répu- 
blicains. — Marion de Faouet et la grande misère du xviiie sif-cle. — Eginane 
et Kuignaouan. — Les polders du Mont Saint-Michel. — La vraie Perrinalc. — 
Les Fêtes révolutionnaires dans une commune bretonne. — Leconte de Lisle à Rennes. 

— La statue de Clémence Roger — Un Breton citoyen de Rom"^. — Médaillons 
de Poètes. — L'Eoartèlement de la Bretagne. — La Pénitence de Marie-Reine. — 
Figures de la petite ville, etc. 

Sommaire de la 4' Série 
Un voyageur italien en Bretagne an xiv« siècle. — Anne de Bretagne à Blois. 

— Un pèlerinage aux Rochers. — Lettre ouverte à M me de Sévigné. — Sur la 
piste de Yann-ar-Gwenn. — Laprade et Brizeux. -*- La maison mortuaire d'Emile 
Souvestre. — Au val de l'Arguenon. — Les deux Villiers. — Hosmapanon. — 
Tristan Corbière, — Une relation inédite de l'explosion du Panayoti. — Prosper 
Roux. — Le monument de Narcisse Kuellien. — Souvenirs sur le Gonidec de 
Traissan. — Mgr Duchesne. — Félix et Louis Hémon. — Félix Le Dantec. — 
Joseph Bédier de Ménézouarn. — Trois auteurs (Alphonse de Chateaubriand, 
Charles Géniaux, Yves Mirande). — L'Océan. — Au village (Jos Parker, Anselme 
Changeur. — Auguste Dupouy. — François Menez. — La Hante-Bretagne. — 
La Bretagne du Sud-Ouest. — Le folklore d'une paroisse bretonne. — Les trois 
pardons de Brô. — Et nos cimetières?— Le renouveau celtique. — L'héroïsme 
Breton. 

Dans ces nouvelles éditions complètement refondues et enrichies d'un nouveau 
tome inédit, c'est tout le passé de la vieille péninsule armoricaine, mœurs, tra- 
ditions, croyances, littérature, etc., qui nous est présenté en une synthèse plaisante. 

Pr\xNée à l'Académie française. 




1 



GR 

455 

14. 

v.l 



Le Braz, Anatole, 1859-1926. 
La légende de la mort ; 



I 



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-',s_-^'m^