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Full text of "L'Algérie"

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L'ALGERIE 




MARIE ANNE DE BOVET 



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L'ALGÉRIE 



PARIS 

E. DE BOCCARD, ÉDITEUR, 

Successeur de FONTEMOING & C»», 

1, RUE DE MÉDICIS, 1 



1920 
Tous droits réservés. 




p 



A mon ami 

PAUL HUBERT, 

Souvenir des années tragiques. 

M. A. DE B. 



AVANT-PROPOS 



Voici quelque vingt ans, un laborieux archiviste avait arrêté à la cote 7763 
la bibliographie algérienne. Est-il bien expédient d'accroître d'une unité un chiffre 
déjà aussi imposant et depuis lors combien grossi? Pour ma justification j'invoque 
l'autorité de ce grand Francis Bacon qui — même en renonçant au paradoxe 
lui attribuant l'œuvre de Shakespeare — a quasi tout su, tout vu, tout prévu. 
Ars est homo additiis naturae : excellente définition de l'indéfinissable. La créa- 
tion, dont il n'est qu'un cliélif atome, l'homme l'a recréée toute dans son cerveau. 
Il l'a tranformée, colorée, distillée, cristallisée, en la passant à la flamme de cet 
on ne sait quoi venu on ne sait d'où qu'est l'idéal. Et de ce creuset est sortie, 
s'épanouissant subtile, somptueuse, en des manifestations infiniment diverses, une 
fleur chimérique, tellement plus merveilleuse qu'aucune des merveilles positives de 
la science. Si l'illustre chancelier a dit vrai, si l'art, c'est ce que l'homme met 
de soi dans la nature, chacun peut à son tour légitimement reprendre, pour la 
traduire en sa pauvre langue, la plus lue des pages du livre immense. L'émotion, 



vin AVANT-PROPOS 

la sincérité qu'il y apportera sont susceptibles d'engendrer une parcelle d'art. Ces 
lignes n'ont point pour objet une monographie de l'Algérie. Simples notes de 
route, qu'elles inspirent à des Français, à des amis de la France, le désir, moins 
de vérifier les sensations, très profondes, ressenties par l'auteur que d'en cher- 
cher de personnelles, qui peut-être seront autres, et leur but sera atteint. 



CHAPITRE PREMIER 



ALGER ET LE SAIIEL 



L'Algérie a le tort d'être désignée improprement. Expression qui n'est physiquement ni 

politiquement exacte. L'Afrique Mineure, seule connue des anciens, ce fut l'Ifrykia, puis la 

Mauritanie. Venus de l'Orient, les conquérants arabes la qualifièrent « Occident » et, selon ses 

trois divisions encore existantes : Maghreb-el-asna — le plus rapproché, — Maghreb-el-austh — 

celui du milieu, — Maghreb-el-acsa — le plus éloigné. La médiocre ville romaine qu'avait été 

Icosium ne fut longtemps qu'un port sans importance dépondant des princes do Tlemcen, cet 

Al-Djezaïr dont plus tard le hasard d'un assez bon mouillage fut pour la domination turque, 

puissance toute maritime, moins une capitale qu'une base. Aussi bien aurait-co pu être Bougie, 

plus considérable alors, dont la rade est analogue. Nos pères, n'en tenant aucun compte, 

donnaient à tout le littoral, depuis Tripoli jusqu'à Geula, le nom générique de « pays barba- 

resques ». Gela fort justement, car le mot ne vient pas de « barbares » mais de « berbères ». 

Lorsque, pour venger l'insulte qui lui était faite, le drapeau fleurdelysé fut hissé sur la Kasba, 

nul ne prévoyait que, de coups de fusil en coups de sabre, ce beau fait d'armes engendrerait 

l'annexion d'un immense territoire. 11 lui fallut un nom. Extension de la prise d'Alger, il devint 

l'Algérie. Et cependant, la blanche cité mollement assise parmi les verdures luxuriantes et les 

éclatantes floraisons au flanc des collines de Mustapha, de la Bouzaréa, d'£l-Biar, que baignent 

les flots bleus — qu'a-t-elle de commun avec les terres désertiques, calcinées, farouches sur 

lesquelles, jusqu'aux plus avancés des postes sahariens : les Forts-Lallemand, Mac-Mahon, 

Polignac, Miribel, les oasis d'In-Salah, de Bou-Denib, de Ghadamès, du Toual, du Gourara, du 

Tafilet, flottent nos trois couleurs ? Trois cents lieues de pays conquis pied à pied au prix de 

1 



2 ALGÉRIE 

glorieux et sanglanls sacrifices, trop dédaignés aujourd'hui. Et l'épopée ne sera pas close peut- 
être au temps proche où se célébrera son centenaire, car il reste à, soumettre ces nomades 
ténébreux et rapaces, Touareg, Chaâmba, rideau fuyant à travers lequel le littoral tend la main 
à Tombouctou, au Tchad, cœur du bled-el-soudam — pays noir. 

A sa dignité de métropole Alger n'a que perdu. On se doit consoler de vieillir en constatant 
combien chaque année de ce qui se dit le progrès apporte à l'héritage ancestral do vulgarité, 
de laideur. Au train dont cola marche, mieux vaut s'en aller avant qu'il n'en reste plus rien. 
Notre époque cependant s'en targae-t-elle assez, d'être artiste... Mot dont on abuse au point 
de le faire prendre en aversion. Aimez-vous l'art, on en a mis partout — jusque dans le manche 
de votre parapluie, le couvercle de votre soupière. Vraiment, l'homme en ajoute trop. Telle- 
ment que la nature n'est plus nulle part. On ne voit que lui, et c'est moins beau. Mais il y a 
pire. Certaine forme de l'art, non la moindre, échappe entièrement à sa collaboration : le 
« caractère », mot imprécis pour ce qui est l'imprécision môme. Le caractère, arrangement 
spontané des choses de la nature avec celles de l'humanité, combinaison fortuite à ce qu'il 
semble, et en vérité régie par les lois indéterminées d'une esthétique supérieure. Il nous 
appartient de dégager le caractère. !Mais dès que nous y portons la main, c'est pour le détruire. 
Que dire alors de ces interventions brutales que sont les bouleversements utilitaires ou sanitai- 
res?... Plus néfastes encore les embellissemenls démocratiques. Au Musée des Antiquités de 
Mustapha se voient de précieuses quoique mauvaises estatupes montrant des aspocis de l'Alger 
de 1830. C'est pour donner envie de pleurer sur ceux d'aujourd'hui. 

Descendons sur le musoir de la grande jetée. Tournons le dos à la rade et tenions de re- 
constituer par l'imagination la vieille cité mauresque. Assez nettement, au milieu des plâtras qui 
la noient, se dessine l'éventail renversé qu'elle formait entre les massifs remparts dont subsis- 
tent quelques fragments dégringolant en pente raide du pied do la Kasba pour s'éployer sur la 
Marine, où i)résentement de larges boulevards incendiés de soleil se juchent par-dessus les voûtes. 
à arcades on bordure dos quais affairés. On la distingue à ce qu'elle constitue un massif com- 
pact de maisons étroitement pressées, aux terrasses imbriquées en façon des écailles d'une 
pomme de pin. Comme pour attester sa survivance, en protestation contre l'intruse dont les 
cent bras l'étouffent, Al-Djozaïr se détache d'Alger par ses colorations propres. Phénomène dû 
sans doute aux différences de construction modifiant les jeux d'ombres. L'aube la teinte délica- 
tement de turquoise et do corail, le midi l'enveloppe d'un blanc éblouissant, au crépuscule elle- 
s'estompe dans une chaude vapeur d'améthyste. Hérissez-la de coupoles, de minarets à revête- 
monts céramiques — elle ne possédait pas moins de cent-soixante Jcoubas et mosquées. Ceintu- 
rez-la de murailles crénelées, de bastions massifs, de tours farouches. A la place de cette tach& 
d'huile que font les maçonneries la débordant de toutes parts, ne voyez que rochers abrupts, aux 



ALGER ET LE SAHEL 8 

Ions d'onyx et de porphyre, où s'accrochent orangers et citronniers aux fruits d'or, pins aux 
rouges écorces, oliviers au feuillage pâle, mimosas et magnolias, poivriers et grenadiers, aloôs 
et cactus. Semez ces collines do blanches villas enfouies dans des verdures sur lesquelles une 
flore de serre chaude met son éclat et sa grâce. Jetez par là-dessus ce qui demeure immuable: 
le bleu do lapis du ciel répondant à celui, d'indigo, delà mer, tout embus d'or. N'est-ce pas un 
décor de rêve? 

Il n'en reste que des débris. Le site toutefois ne pouvait être massacré. C'est une des plus 
belles qui soient, cette ample baie qui se recourbe en faucille depuis la tour espagnole du Penon 
jusqu'au cap Matifou — altération fantaisiste de TamenVfouss, « la Maindroile » — dans le cadre 
sévère du massif kabyle érigeant sur deux plans ses crêtes fîères et fines. On ne sait à quelle 
heure du jour elle donne aux yeux le plus de joie. Est-ce au moment où, la dernière étoile se 
mourant dans des iridescencos d'opale au-dessus de la nacre fuyante du flot, le soleil mon le der- 
rière les profondeurs violettes, enturbannées de neige, les éclaire en mauve, qui passe à la fleur 
de pêcher, pour tout d'un coup s'épanouir en pourpre triomphant? C'est alors la splendeur de la 
lumière qui s'épand sur la mer et les monts. Et dans l'ardente vibration de l'air, où dansent des 
poussières brillantes, s'atténue ce que présente de disparate et d'inharmonieux la ville éclatant 
en blancheur. Est-ce vers le soir, lorsque le couchant qui, sur les coupoles byzantines de Notre- 
Dame d'Afrique, déroule ses somptueu-ses écharpes orangé, colore l'orient de certain glacis 
gorge-de-pigoon semblant le reflet d'un parterre d'hortensias roses et bleus? Los barques de 
pêche alors, sous blanche voile latine, par centaines cinglent vers le large, et elles semblent un 
vol de mouettes fuyant dans cette atmosphère irréelle. 

Fût Alger sans aulre mérite, Alger conserverait une valeur documentaire. Quelques lieux 
caractéristiques marquent comme témoins de sa sinistre histoire. Entre la place du Gouvernement 
et la Mosquée de la Pêcherie — qui, édifiée au xvii' siècle par un captif chrétien, affecte curieu- 
sement la forme de croix latine, avec nef, transept et abside — cette paisible placette d'où par- 
tent des guimbardes desservant la banlieue, c'est l'ancien Badistan, le marché aux esclaves. Là se 
tenait l'ignominieux trafic de chair blanche dont vivaient la magnificence et la débauche de cette 
oligarchie de forbans. Encore que ce ne soit plus qu'un emplacement, une émotion y naît de ce 
qu'il y a coulé de larmes de rage et de désespoir. Durant les trois siècles qu'exista la Régence, 
combien de chrétiens tombèrent au pouvoir de ces écumeurs de la mer? L'année lo82 en 
compta plus de dix mille. Dans un seul trimestre de IGGl, trente-trois bâtiments français et 
Ikollandais sont amarinés par eux et, en une seule année, rien que les Anglais en perdent trois 



4 ALGÉRIE 

cent cinquante. Pour tous les malheureux mis à rançon ou que rachètent les Pères de la Merci, 
que de milliers, obscurs et pauvres, finirent leurs jours dans l'esclavage — celui des femmes 
combien atroce. L'œuvre de rédemption des captifs était la grande institution charitable do l'épo- 
que. Délivré des bagnes barbaresques, Vincont-de-Paul s'en occcupaavec zèle. L'archevêque de 
Palerme, capitaine-général de Sicile pour Philippe II, avait organisé pour cet objet un véritable 
ministère. 

Tout à l'extrémité de Mustapha se localise le souvenir d'un dos plus grands de ces escla- 
ves. Il y a là un cimetière musulman, autour du marabout d'Abd-er-Rhaman, dit Bou-Kobrine, 
« l'homme aux deux tombeaux », à cause qu'un douar de Kabylie revendique pareillement 
l'honneur de posséder ses cendres. Au-dessus de cette oas's de paix et de grâce, noyée parmi 
les laideurs industrielles et faubouriennes qui, comme une lèpre, rongent ce quartier bas, une 
muraille de roc rouge se dresse, face à la mer, couronnée d'oliviers et de pins. Elle n'aura plus 
pour longtemps à demeurer dans sa beauté, car on y voit déjà des traces de boulevards, ne de- 
vant un sursis qu'aux événements actuels. Des grottes l'affouillent, dont l'une, ornée par la colo- 
nie espagnole d'un buste en marbre, serait celle où Cervantes fut repris avec ses compagnons 
d'évasion. De ces esprits biscornus que dévore la fureur destructive des traditions affirment, à 
coups pesants de dissertations pédantesques, que ce ne saurait être celle-là. Pourquoi? La ten- 
tative avortée de l'illustre manchot est relatée au livre premier de Don Quichotte et nul n'en 
conteste la véracité. Alors autant ici qu'ailleurs, sinon plutôt qu'ailleurs dans le lieu séculaire- 
ment tenu pour tel. Controverse analogue à celle qui divise les historiographes algérois au su- 
jet de Geronimo. Le P. Ilaëdo, bénédictin de Valladolid, qui fut captif en Algérie et, a écrit la 
très intéressante Topografia y istoria d'Argel, rapporte l'histoire de cet Arabe converti, muré 
vivant dans un bloc de pisé du Fort des Vingt-quatre Heures, alors en construction. Lorsque 
— le lycée le remplaça — il fut démoli par le génie militaire, on trouva ce cadavre, conservé en 
creux comme ceux de Pompéi, dont le moulage se voit au Musée, tandis qu'à la cathédrale 
Saint-Philippe un monument commémore le martyr. Eh bien! non. Des messieurs très éru- 
dits le soutiennent mordicus contre d'autres non moins doctes, ce n'est pas cet enmuré 
connu, mais quelqu'autre anonyme. Ergotages aussi stériles que puérils, rappelant V argumen- 
tahor des scoliastes qui retroussaient leurs manches pour disputer plus A^goureusement sur des 
chinoiseries. 

L'ancien ilôt, aujourd'hui de l'Amirauté, où s'enracine le môle curviligne qui, caprice bizarre, 
présente à la lame sa concavité, est un de ces récifs que les corsaires turcs, en les réunissant 
pour protéger leur darse, avaient couverts de défenses. 11 en reste, au pied de la tour octogo- 
nale du phare, un gros bastion trapu. C'était la demeure du « capitan » — le maître du port. 
De braves mathurins à présent y sont casernes. A l'entrée de sa voûte sinistre, assise sur d'énor- 



ALGER ET LE SAHEL 5 

mes piliers, dos inscriptions racontent de tragiques épisodes. En 1683 la flotte de Duquesne: 
onze vaisseaux de haut bord, vingt frégates, quinze galères, deux brûlots, sept galiotes h bombes *, 
vingt-cinq flûtes, se tenait embossée devant le front de mer, armé de trois-cent soixante bou- 
ches à feu. Le P. Le Vacher, vicaire apostolique, tenant l'emploi du consul Dubourdieu, que 
prudemment avait, quelque temps auparavant, embarqué le chef d'escadre d'Alméras, s'effor- 
çait de négocier avec le pacha. Il y fut sommairement coupé court. Perclus de rhumastismes, 
atteint d'éléphantiasis, le vieux missionnaire, apporté dans un fauteuil, fut mis à la bouche d'un 
canon. Celte pièce historique, du calibre 270 et posant 23.000 kilos, est conservée à l'Arsenal de 
Brest. Vingt résidents français partagèrent son sort, un Choiseul-Beaupré devant son salut à 
l'amitié d'un reïs. Le bombardement qui s'en suivit détruisit la moitié de la ville et le quart des 
habitants. Mais ce n'était pas une solution. Plus tard, le maréchal d'Estrées arrosait Alger de 
projectiles, vain châtiment d'un identique forfait. Cette fois avaient péri, à cette même place, le 
consul Piollc, le P. IMontmasson, le F. Francillon, M. de la Croizièro de Montheuse et quarante 
marins, tous au préalable effroyablement torturés, « morts fidèles à Dieu et au roi». C'est un 
sujet de fierté nationale que l'indomptable héroïsme avec quoi tant de cadets de France don- 
naient leur vie pour la pénétration pacifique des paysbarbaresques. Auprès des noms d'hommes 
de mer liés à celte histoire: les Château-Renaud, Beaulieu, Noaillos, de Lhéry, de Coëtlogon, 
d'Harcourt, de Sourdis, on doit conserver ceux des deux Berthodc, de Marseille, des Provençaux 
Chaix, Jacques de Vias, du P. Bionneau, de Panissault, de Loys de la Molhe d'Ariès — dont la 
lointaine alliance honore l'auteur de ces lignes. Encore ce Sanson NapoUon, gentilhomme de la 
chambre de Louis XIII, tué les armes à la main après dix années de besogne diplomatique dans 
la Régence. Et ce Paschal de Saint-Estève, chargé secrètement de soulever contre les Turcs les 
Morisques. lequel périt dans d'horribles supplices sans laisser échapper une parole de nature à 
compromettre qui que ce fut. 

Notation intéressante, ces patrons corsaires qui terrorisaient le bassin de la Méditerranée 
étaient pour la plupart des renégats italiens, français, grecs. Barberousse, fils d'un potier de 
l'île dcMételin, issu lui-même d'un gentilhomme deSaintonge, son frère Khaïr-ed-Din, son neveu 
Hassan le vaniteux, Dragut, qui tint tète au grand amiral Doria, Salah-reïs, dont les armes triom- 
phèrent jusque dans le Sahara, le Vénitien Memmo, portant un nom de doge, Mezzomorto, en 
Islam Hadj'Hussein, féroce entre tous, le génois Piccinini, devenu Ali-Bitchnine, qui avait offert 
à Mahomet celte mosquée transformée depuis en Nolre-Dames-des-Victoires, de même que Sa- 

i. Nil novum sub sole. Ces projectiles araient nom « marmites ardentes » et la description qui en reste montre que c'était 
exactement nos obus à explosion retardée. En outre le chef d'escadre Lhéry avait inventé des bombes du poids do 900 livres, 
mesurant 8 pieds 10 pouces de hauteur, 4 pieds 10 pouces de diamètre et chargées de 84 quintaux de poudre, ^'inertie des bu- 
reaux — déjdl — en empocha l'adoption. 



6 ALGÉRIE 

far, esclave affranchi pour prix de son apostasie, a fait construire une de celles subsistant dans 
la Kasba. Et ce dey Mustapha, dont la demeure, intacte, aujourd'hui la Bibliothèque, est, avec 
le « palais de la fille du Sultan», devenu l'archevêché, la plus belle des maisons mauresques 
d'Alger. Et ce Flamand aussi, qui par altération de « puits du reïs Mourad », a donné son nom 
au charmant village Birmandreis. Combien d'autres. Ce serait une histoire singulière à recons- 
tituer, et atroce, celle de ces aventuriers exécrables, souvent grands marins et hommes de gou- 
vernement, beaucoup simples bêtes lie proie et de scélératesse, quelques-uns uniquement abjects, 
tel Caïd-Mohammed, juif converti au cathoHcisme, puis derechef renégat, se distinguant par sa 
fureur contre les chrétiens — tous rapaces, jouisseurs, débauchés et cruels. Figures parfois de 
psychologie curieuse, ainsi Euldj-Ali-el-Fortas « Le Chauve », Calabrais qui conquit Tunis et 
combatit à Lépante, dont on croit qu'il demeurait en son particulier attaché à la foi de ses 
pères, et d'aucuns cependant lui attribuent le martyre de Géronimo. Ne lui fallait-il pas cacher 
son jeu? 

Certain vieil ami que j'ai, d'esprit paradoxal, prétend que cette engeance tarée, mécréante 
et cynique n'est point perdue. Transformée seulement, mœurs adoucies par l'amollissement des 
temps, avec en moins le courage physique, mais d'identique mentalité, elle survit, assure-t-il, 
particulièrement prospère sur la terre algérienne, dans les aigrefins de la spéculation et de la 
politique. Je ne le dis pas, mais n'y contredis point. 

Cette Régence d'ailleurs ne fut jamais à proprement parler un Etat organisé. Au vrai, asso- 
ciation do bandits, ses régimes successifs de beylerbeys, de pachas triennaux, d'aghas, en scission 
avec la Porte, puis deys, rivalisent de faiblesse et d'instabilité. Elle se débat dans le sang comme 
dans la boue. Menu fait entre mille relaté par le chroniqueur Mohammed-Seghir. « Sur ces 
entrefaites — c'était au xviii» siècle — le dey mourut assassiné par un derviche qui avait caché 
un yatagan sous son burnous noir. Il était à ce moment entouré de ses principaux officiers. Tous 
dégainèrent et se jetèrent sur le meurtrier. Mais chacun d'eux voulut profiler du tumulte pour 
se défaire de ses concurrents, en sorte qu'ils s'enlreluèrent tous les sept. C'est ainsi que fut 
nommé Baba-Ali-bou-Sebaâ. » Lorsqu'on porta l'investiture à ce vieux janissaire maboul — ceci 
n'est point de l'argot, mais de l'arabe — on le trouva sur le pas de sa porte occupé à saveter 
ses bottes. 

Puis c'était les tribus qui se délassaient de leurs propres querelles pour lutter contre l'élé- 
ment turc. Les Kabyles ravageaient la Mitidja. Ils portaient leurs déprédations jusqu'aux portes 
d'Alger. En ces occasions, le pal sévissait avec intensité, les têtes coupées pourrissaient aux cré- 
naux, les chefs étaient écorchés vifs et de leur peau bourrée de paille on façonnait des manne- 
quins exposés sur les remparts. Les haines confessionnelles s'en mêlaient. Née du mysticisme 
arabe, la doctrine soufiste, qui a engendré les confréries religieuses, se dressait contre le maié- 



ALGER ET LE SAIIEL 7 

rialismo de rislamisme ottoman. L'anarchie avait pour cortège la famine et la peste, les inva- 
sions de sauterelles, les tremblements de terre. Et toujours le lupanar restait debout. 

L'impuissance do la chrétienté à le jeter bas tenait tant au manque de cohésion des efTorts 
qu'aux difficultés de cette opération militaire qu'est un débarquement. Ce n'était pas faute d'y 
tâcher. Echecs de Diego de Voga, de Santa-Cruz, de Moncade. Heureux contre les pirates bou- 
giotes, les Espagnols avaient pris l'ancienne capitale hammadite et l'occupèrent trente ans. Une 
grandiloquente inscription au seuil de son imposante citadelle pare Charles-Quint du titre d'Afri- 
canus. Ils tenaient garnison à Bône, à Bizerte. Livrée par les captifs révoltés, Tunis était mise 
à sac, et le sultan aghlébite Moulaï-IIassan contraint de libérer les esclaves chrétiens, de con- 
céder la pêche du corail, de payer un tribut de douze mille ducats d'or, plus — la diplomatie 
d'antan avait do la fantaisie — six étalons et douze faucons. Au vrai, son fils ra3'ant déposé en 
lui donnant le choix — louable déférence — entre la prison perpétuelle et avoir les yeux cre- 
vés, ce qu'il préféra, il faut ensuite que Don Juan d'Autriche reprenne la ville, plus tard défini- 
tivement perdue. Quant à Alger, le Scipion castillan y devait briser ses crocs. Son expédition 
fut un désastre. Certain très vilain faubourg qui déshonore le rivage entre lochampde manœuvres 
elles abattoirsa conservé le nom de hameau Charles-Quint. Là était son camp. Le conseil de guerre 
y fut tenu où Fernand Cortoz opina contre le rembarquement. 11 se souvenait d'avoir brûlé ses 
vaisseaux. La prudence prévalut. Fiat volunlas lua,soupiV!i l'empereur en regardant le ciel. Aban- 
donnant son artillerie, avec les restes do son armée, il repritlamer sur les débris de la flotte génoise 
vaincue par la tempête et tant bien que mal ralliée à Malifou. S'il eût écouté le conquistador, 
celui-ci peut-être lui aurait donné Alger. Et sans doute la nonchalance espagnole n'en aurait rien 
fait de plus que d'Oran, simple établissement servant de lieu d'exil aux gens en défaveur, et 
d'où jamais ne partit aucun effort de pénétration. 

Au coin du square Brcsson, où les bonnes d'enfants flirtent avec les chasseurs d'Afrique à 
l'ombre des bambous et des magnolias, une plaque de marbre situe approximativement la porto 
Bab-Azoun, contre laquelle s'étaient brisé les chevaliers de Malte, chargeant à pied. A leur tête 
marchait le porte-enseigne Pons de Balaguer, dit Savignac. Criblé de javelots empoisonnés, 
avant de rendre l'âme il ficha sa dague dans le bois on criant : « Nous reviendrons. » Comme 
l'ordre portait par dessus l'armure la soubreveste cramoisie barré de la croix blanche, dès lors 
la superstition arabe en inféra qu'Al-Djezaïr serait prise par des guerriers vêtus de rouge. Le 
pantalon garance devait réaliser cette prophétie du gentilhomme français. Mais pendant trois 
siècles encore, que de tentatives infructueuses. Ce fut le chevalier Paul, ce hardi marin qui était 
bien vraiment un enfant de la balle, sa mère, une lavandière de Marseille, l'ayant mis au monde 
dans l'embarcation qui la ramenait du château d'If. Lors de la répression de l'insurrection de 
71, nos troupes découvrirent dans la Kalâa des Beni-Abbès, nid d'aigle des Mokrani, un canon 



8 ALGERIE 

provenant de l'expédition malheureuse du duc de Beaufort contre Djidjelli. Cent ans plus lard, 
nouvelle défaite espagnole que venge mal un bombardement par les Danois. L'insolence des 
flibustiers n'était pas encore abattue. Cette môme année où, du haut des Pyramides, quarante 
siècles nous contemplent, ils enlèvent sur le littoral sarde un millier de personnes. Bonaparte 
jura leur extermination, mais ne tint point parole. En 1816 bombardement par l'escadre anglo- 
hollandaise de lord Exmouth. Cette fois la Régence doit remettre tous les esclaves chrétiens — 
traité dont, pour assurer l'exécution, il faut la démonstration navale de l'amiral Jurien de la 
Gravière, premier du nom. L'honneur de forcer la caverne d'Ali-Baba nous était réservé. « Les 
Français», disaient les reïs, « sont si prompts qu'ils cuisent leur soupe à Marseille et la man- 
gent chaude en Alger. » Lorsque pourtant un pacha de mauvaise humeur eut effleuré de son 
chasse-mouche ce personnage, en soi chétif, où s'incarnait la majesté du royaume de France, 
pour laver l'outrage nous avons pris trois ans. Le temps avait été mis à profit. Peu de campa- 
gnes furent préparées avec telle perfection. Après une répétition générale du débarquement 
donnée à Toulon en présence du duc d'Angoulême, le 25 mai on appareilla : 347 bâtiments, dont 
7 petits vapeurs en leur prime nouveauté, plus 150 felouques, tartanes et balancelles. Le 14 juin 
36.000 hommes et 2.000 chevaux prennent terre à Sidi-Ferruch. Vainement la tempête se met-elle 
contre nous. Les 78.000 colis de matériel sont jetés à la mer pour être drossés au rivage, où ils 
parviennent en bon état, grâce à la précaution prise par l'intendance de les placer dans des fûts 
goudronnés. Le 19, combat de Staoueli. L'actuelle fureur... disons iconoclaste a vidé la Trappe 
qui consacrait le champ de bataille. Certain sergent Vinoy y conquiert l'épaulelte : quarante 
ans plus tard, il sauvera du désastre de Sedan les troupes auxquelles Paris a dû son héroïque 
défense. Ce jour-là Alger est pris à revers. Le 4 juillet tombe entre nos mains le Bordj-el-Taous 
— Fort des Paons — duquel, dans la ceinture que lui fait aujourd'hui un bois d'eucalyptus, les 
formidables murailles portent témoignage de ce qu'était sa force. Le 6, la capitulation est signée 
sur les hauteurs d'El-Biar. L'interprète Bracevilz, vétéran des campagnes d'Egypte, qui en avait 
porté les conditions au dey, l'échappa belle au milieu des janissaires en fureur. II leur imposa 
par son hautain mépris du danger. L'intrépidité hors du feu est la plus héroïque de toutes. Le 
lendemain les soldats rouges de Charles X font leur entrée par la porte demeurée close à ceux 
de Charles-Quint. 

Au total l'opération n'avait pas coûté plus de 90 morts et quelque 500 blessés. Mais M. de 
Bourmont payait cher son bâton de maréchal. Tandis qu'il poussait son cheval à travers l'étrange 
et mystérieuse cité, un de ses quatre fils servant avec lui expirait aux ambulances. Ce n'était pas 
assez. Los libéraux l'accusèrent de malversation à cause que — selon l'usage des caisses orien- 
tales — celle du dey, qu'on s'imaginait receler les trésors de Golconde, avait été trouvée quasi 
vide. La Kasba d'ailleurs n'était qu'une misérable agglomération de petits bâtiments délabrés, 




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ALGER ET LE SAHEL » 

parmi lesquels a été conservé le pavillon du coup d'éventail. Un sinistre trophée y fut décou- 
vert : cent dix têtes des marins de deux bricks français qui avaient fait côte auprès de Dellys. 
Les vainqueurs furent généreux. On transporta à Smyrne les janissaires, à Naples le dey avec 
cinquante-cinq femmes et unesoixantaine de serviteurs. La terrible Régence avait vécu ; la Médi- 
terranée était libre. Gesla Dei per Francos. 

La sécheresse de ces souvenirs est impuissante à restituer l'Alger qui devrait être. Si Alger 
n'est pas tout à fait « l'Œil du Monde » — style arabe — Alger néanmoins n'est pas une ville 
indifférente. Certes on y voit trop de ces abominables gratte-ciel plâtrés, déshonneur de ce qui 
fut l'art noble entre tous. On y voit trop de magasins « à l'instar » — médiocre instar de nos 
préfectures de seconde classe. Et trop, oh ! combien trop de cinémas offensant la vue par la pu- 
blicité agressivement grossière de leurs affiches hideuses. Grotesque aboutissement de notre 
civilisation offert aux indigènes. Au demeurant, résultat habituel des juxtapositions do races, la 
fusion no s'opère que par les vices. Toute cette canaille qui grouille dans les rues louches du 
quartier de lalMarine : Espagnols pouilleux, Maltais crapuleux, gouapes d'Italie, écume do Pro- 
vence, est fâcheusement représentative de la postérité de Japhet. En contact avec la famille 
sémitique par les petits juifs sordides et la tourbe de ces «Boni-Ramassés » n'ayant plus guère de 
musulman qu'un torchon sale enroulé autour de la chéchia crasseuse, ils ont mis en commun 
leur ivrognerie avec la fainéantise de ceux-ci et la lâcheté de ceux-là. C'est la descendance de 
Cham peut-être la moins pourrie, tant qu'elle demeure dans l'intégrité du type haoussa, bam- 
bara ou yolof — peu de temps d'ailleurs, l'immigré du Soudan ne reproduisant guère que par 
métissage sous le soleil, pour lui trop pâle, du Tell. Et dans les bouges de la cité mauresque, 
improprement dite, par extension, la ICasba, où la basse débauche européenne va chercher le 
ragoût abject de celle de l'Orient, l'alcool a ravalé la prostituée arabe jusqu'à la dégradation 
des « Marie l'Anisede » qui sont les pierreuses des quartiers « francs ». 

Elle offre cependant, la vieille ville haute, d'autres attraits que celui, contestable et malsain, 
d'une nocturne tournée des grands-ducs. Non qu'elle n'ait été saccagée. Conservant son périmè- 
tre triangulaire entre les Tournants Rovigo, la Rampe Vallée, les boulevards Gambetta et de la 
Victoire — qui marque la ligne des anciens remparts ainsi que du ravin comblé du Centaure 
— elle a été évenlrée parles rues Randon et Marengo, dont la malpropreté populaire n'a pas 
l'excuse du pittoresque. Un ilôt exquis a dû d'être respecté à la vénération entourant la sé- 
pulture d'un savant marabout, cet autre Abd-er-Rhaman, dit le Tsalibi, du nom de sa tribu, 

naguère maîtresse de la Mitidja. Dans l'enclos qui, entre de quelconques bâtisses neuves, dé- 

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10 ALGÉRIE 

vale en creux d'un polit ravin, c'est, ombragé de cyprès, un charmant spécimen de ces menus 
arrangements architecturaux arabes, tirant leur grâce du défaut d'ordonnance. Mosquée au subtil 
détairornemental do bibelot, kouba oîi le pieux personnage repose sous le tahout drapé de soie- 
ries somptueuses, délicieusement fanées, patios à arcades basses revêtues de faïences, donnant 
accès à de mystérieux logis — sans loi apparente, par la vertu d'une élégance propre, d'une 
libre fantaisie, d'une juste et délicate harmonie naturelle, tout cola s'ajoute au petit bonheur. 
Et ce bonheur est rare. Dans la pénombre chaude des sanctuaires, pieds déchaussés croisés 
sous , l'enveloppement blanc du burnous, des dévots — beau prétexte à somnolence — sont 
hypnotisés dans leur rêve, le chapelet do bois s'égrenant vaguement entre les doigts endormis. 
A l'entour, parmi les romarins et les santonines, un petit cimetière de l'uniforme modèle: dalles 
étroites et longues, figurant le corps, avec une pierre à la tôte, une aux pieds et, pour les fem- 
mes, une au milieu. Dans le marbre ambré ou dans le plâtre encadré de carreaux émaillés 
bleus et verts, un trou en écuclle pour que les oiseaux y viennent boire. Michelet n'était qu'un 
plagiaire. Elles sont toutes semblables. « Le tombeau de l'avare et celui du prodigue ne diffè- 
rent point: deux mottes de terre recouvertes d'une pierre plate. » Ainsi parle le moallagha — 
« collier » de poésies — d'Amar-Ibn-Calthoun. Un de ceux-ci — lequel? — est celui d'un con- 
sidérable seigneur, ce dernier prince de Gonstantine qui, le il octobre 1837, répondait à un par- 
lementaire : « Si les chrétiens manquent de poudre, nous leur en donnerons. Mais tant qu'un 
de nous sera vivant, ils n'entreront pas dans la ville. » Vanité des mots... Le surlendemain, au 
prix de pertes cruelles, à commencer par le maréchal Danrémont, nos troupes emportaient d'as- 
saut la forteresse naturelle depuis Massinissa réputée inexpugnable. Et nombre de ses défen- 
seurs étaient encore de ce monde, y compris le bey Ahmed, qui survécut longtemps à sa dé- 
chéance. Non d'ailleurs — justice soit rendue aux bravos — sans avoir dix. années durant tenu 
contre nous la campagne. 

Banale si l'on veut, la flânerie dans la Kasba. On y prend néanmoins, très fortement, con- 
tact avec l'âme indigène. Masse compacte et confuse de maçonneries vétustés qui, pour ne pas 
crouler, s'étayent les unes les autres, dans l'ombre morne de ses ruelles en escalier, le mystère 
de ses façades aveugles et muettes, elle figure bien lo sépulcre d'Al-Djezaïr. Le peu de vie qui 
l'anime semble celle d'un corps paralysé par les extrémités. Refuge de la torpeur où s'engourdit 
l'Islam, sourd aux échos de l'activité européenne: roulements de tramways, cornes d'automo- 
biles, sirènes du port. En des échoppes minuscules, assis à jambes rebindaines sur une natte 
d'alfa, des hommes barbus jusqu'aux yeux cousent avec gravité des gandouras, gansent des bur- 
nous, soutachent des vestes. D'autres piquent dos babouches, brodent en soie et en or sur cuir- 
ou sur velours, sculptent le bois de cèdre et l'incrustent de nacre, martèlent des plateaux de 
cuivre, cisèlent des bracelets d'argent. Leurs longs doigts blancs et fins tels ceux des femmes. 




Mauresques dans leur maison 




Au cimetière d'El-Kettar (Alger) 



ALGER ET LE SAHEL 11 

sont adroits et lents. Ils ne sollicitent le passant ni même le regardent. Ailleurs des éventaires 
présentent sucreries poisseuses et pâtisseries grasses, infâmes fritures luisantes d'huile, tripes 
sanguinolentes et innommables morceaux d'une répugnante « bidoche ». Sur le pavé rompu s'of- 
frent par tout petits las carottes et navels, oignons et piments, oranges et cacaouettes. Et par- 
dessus traînent de ces colliers embaumés, faits de fleurs de jasmin, de grenadier, de cassie, dont, 
à deux pour un sou, se parent les moukères. Ces risibles négoces sont exclusivement mascu- 
lins comme, en pays musulmans, tout travail extérieur. Ombre de travail, fort prisé par ces par- 
tisans du moindre effort. En des boutiques sombres, sentant le poivre et le safran, oîx à peine 
a-t-il place pour ses mouvements mesurés, le « moutchou » mozabite vend sa menue épicerie, 
sa quincaillerie commune, ses cotonnades grossières. Voici un carrefour où se concentre la vie 
locale. Vieille petite mosquée perdue entre des cassines galeuses, la salle de prière ouvrant sur 
une courette fort sale, où les ablutions rituelles de pieds poudreux se font dans l'eau que verse 
une fontaine encadrée de faïence. Elle s'accoste d'une minuscule école : salle basse où le taleb, 
une longue baguette à la main pour stimuler les paresseux — je veux dire les plus paresseux — 
se lient accroupi sur les talons au milieu de ses élèves qui glapissent des versets du Coran. Il 
vente du nord aujourd'hui et chacun à tour de rôle va se pelotonner contre le réchaud de 
terre où de la braisette rougoie dans les cendres. En face le bain maure. A côté un barbier tond, 
selon le rite, les crânes noyés dans la mousse de savon fleurant la mauvaise rose et le benjoin 
rance. Ici enfin, sur le fourneau constituant tout son établissement, le kaouadji prépare son 
café trouble et sirupeux, servi dans des tasses sans soucoupe aux clients qui, demi-étendus sur 
le pas do la porte, secouent leur indolence pour, à grands tours de bras lout à fait hors de pro- 
portion avec leur objet, jouer aux dominos. Tout cela se passe sans bruit. Même le bavardage 
de ces gens tellement repliés sur eux-mêmes qu'on se demande où ils peuvent bien trouver 
quelque chose à se dire, leur intarissable bavardage même trouble ù peine le silence. Los en- 
fants mêmes qui polissonnent — galopins en culottes trouées et chéchia vermineuse, gamines 
effrontées qu'engoncent des fourreaux de pilou rouge ou d'indienne violette, petites juives à 
l'œil quêteur, en atours sordides et criards — eux-mêmes ne sont point tapageurs. 

Puis ce sont des iacis de passages ténébreux, couverts par l'accolement des étages en sur- 
plomb do deux masures tout de guingois, des labyrinthes de venelles désertes, entre les murailles 
percées de rares lucarnes grillagées en fer qui s'effrite sous la rouille. De sinistres culs-de-sac 
semble de? coupe-gorge. Et la main de Fatma dont le dessin rudimentaire est l'unique représen- 
tation de la figure humaine tolérée par le dogme, peinte en sang-de-bœuf au-dessus du seuil 
pour conjurer les mauvais esprits, on y croirait voir l'emblème de quelque scélérate maffia. 
Illusion romantique. Les coups de couteau et de matraque ne sévissent guère que dans les 
maisons mal famées qui cyniquement s'étalent au long des voies principales. A cette heure-ci, 



13 ALGÉRIE 

ces dames prennent le frais sur la porte. Front bestial, menton épais, cigarette aux lèvres rou- 
gies de fard européen fraternisant avec le koli'eul oriental qui agrandit les yeux noirs sans lu- 
mière entre lesquels un tatouage dessine ses sillons bleuâtres, elles roulent dos hanches 
massives et des seins lourds sous l'ample culotte en satinette crevette ou jonquille et le casaquin 
de cameloltc lyonnaise brochée amande ou groseille. Plus au contraire une rue est retirée et 
discrète, plus elle est respectable. Badigeonnées en bleu de lessive ou vert d'eau dormante, ou 
bien palinées d'une crasse séculaire qu'a roussie le soleil, les demeures y sont si jalousement 
closes, si profondément silencieuses qu'on les croirait à l'abandon. Non que parfois n'en soit en- 
trebaillé l'huis massif et vermoulu, bardé de têtes de clous, très bas sous le cintre en stuc 
décoré d'arabesques. Mais en vain jetez-vous vers l'intérieur un regard indiscret. Il se brise sur 
les deux angles morts que forment d'un côté le couloir accédant au patio en façon de puits, hu- 
mide l'hiver, l'été étouffant, de l'autre l'étroit escalier fuyant dans l'ombre. Comment se fait-il 
que soit intérieurement si ténébreuse cette ville à distance éclatante de blancheur? C'est qu'en 
réalilé elle constitue une manière de soubassement à la cité aérienne des terrasses passées au 
lait de chaux et incendiées de soleil, domaine exclusif des femmes, les maris en étant bannis 
crainte qu'ils n'aperçoivent celles du voisin. 

En ces mystérieux logis vivent les citadins indigènes, désignés sous le nom de Maures, fils 
combien dégénérés des conquérants de l'Espagne où brilla la culture orientale depuis si long- 
temps éteinte. Population molle, engourdie, occupant de petits emplois publics ou s'adonnant 
à de nonchalants commerces. V^ers la fin du jour vous les voyez, lourds et lents, en beau cos- 
tume soutaché de nuances tendres et burnous de drap fin, chaussettes tombant sur les babou- 
ches jaunes, qui musardent place du Gouvernement, ou bien attablés aux terrasses des cafés 
européens. Leurs femmes jouissent d'une liberté relative. Formes abolies dans le large panta- 
lon à plis en calicot, serré aux chevilles, et sous le haïk blanc en laine rayée de soie, les enve- 
loppant toute, le voile assujetti sur la racine du nez laissant voir des yeux de velours terne, 
qui ne se font pas faute de dévisager hardiment les jeunes officiers bleu-ciel, par couple en géné- 
ral elles trottinent, claquant sur le pavé les talons Louis XV de souliers à barrettes dans lesquels 
parfois elles ont oublié de mettre des bas. Elles s'accostent — comment se reconnaissent-elles, 
ces Aïcha, ces Zorah, ces Baïa toutes pareilles? Elles montent en tramway, s'extasient aux de- 
vantures de Bab-Azoun et de la rue d'Isly, font leur marché, les riches accompagnées d'une né- 
gresse portant le couffin. 

Les vendredis surtout Alger fourmille de ces uniformes silhouettes non sans grâce. Le 
peu de part que prennent au culte les musulmanes font pour elles du jour consacré à Allah 
— l'Unique, le Miséricordieux, Lui seul est Grand — une occasion non de dévotion, mais de fôto. 
Le plus fréquenté des cimetières est celui d'El-Kettar, qui des fossés de la Kasba dévale sur la 



ALGER ET LE SAHEL I3 

penle boisée d'oliviers et d'eucalyptus dominant la vallée des Consuls. Leurs blanches théories 
se déroulent au long du chemin où sont accroupis dans la poussière estropiés hideux, aveugles 
aux prunelles sanglantes, repoussantes nudités sous de sommaires guenilles ne tenant ensemble 
que par leur crasse. Celte cour des miracles s'égaie de flûtes et de tambourins accompagnant 
des chanteurs en fausset nasillard dont, à en juger par les mines des auditeurs, le répertoire 
doit être fort obscène. Ces dames ne craignent point de s'y délecter au passage, en compagnie 
des enfants qu'elles traînent à leur suite ainsi que du gros mouton familier, élevé dans la mai- 
son, qui sera égorgé pour la fèto de l'Aïd-el-Kébir. Entrées dans le champ de repos, elles sont 
chez elles, l'accès ce jour-là en étant interdit aux hommes. Simple fiction, puisqu'il n'est pas clos 
et les curieux ne manquent point à l'entour. Supérieure au préjugé, la moukère algéroise ne 
s'en dévoile pas moins librement, ce qui ne ménage pas toujours des surprises agréables. On se 
groupe, assises sur les talons, au milieu des tombes dans l'herbe parfumée et fleurie, on gri- 
gnotto cacaouettes grillées, nougats poisseux, beignets au miel. Et on jacasse... Sous tous les 
cieux l'agilité de la langue est en raison directe du vide de l'esprit. Certaines sépultures démar- 
que sont entourées d'un grillage en façon de cage à poulets. Des personnes importantes, dont 
le haïk de soie entrouvert découvre des vestes en velours brodé d'or, y tiennent cercle. Leur 
sensibilité ne s'émeut point de la scène de désolation qui se joue à quelques pas. A cropetons 
sur la terre fraîchement remuée et le plâtre frais, une veuve apparemment gémità grands éclats. 
De rauques sanglots entrecoupent une lugubre mélopée que rythme un balancement du corps.. 
Mais voici qu'elle se redresse, essuie avec un mouchoir jaune à fleurs vertes son visage tumé- 
fié, se meta éplucher une orange et rentre tranquillement dans la conversation joyeuse d'amies 
assises en rond tout auprès. Intermède qui lui rend des forces pour tout d'un coup reprendre 
automatiquement son lamento. Rite dont la durée est fixée par l'usage et auquel mettra fin un 
nouvel hymen très hâtif. 

Pour saccager Il-Djezaïr le génie militaire avait son excuse : nécessités slatégiques dans 
une ville où étaient encore à craindre les traîtrises. Cette arme savante, dont la malignité des 
bons petits camarades traduit les initiales par « génie malfaisant », a d'ailleurs fait preuve de 
goût en conservant pour son usage de ces maisons mauresques qui surnagent dans l'océan de 
modernes bâtisses. Aux actes de vandalisme perpétrés depuis il n'est d'autre mobile que la spé- 
culation. Peut-être ne présentait-il pas grand intérêt pittoresque, ce faubourg de Bab-el-Oued, 
la « Cantère » des Espagnols qui s'y étaient agglomérés. Tout valait mieux cependant, tout que 
l'actuelle abomination de cet échiquier fait de casernes on saindoux dont les six étages se héris- 
sent de balcons verts ou bleus. Cherchant l'ombre au retour d'une promenade sur l'éblouis- 
sant front de mer, pour mes péchés je m'y suis fourvoyée et la nuit m'en a poursuivie le cau- 
chemar. N'est-il pas question de jeter bas, pour sans doute le remplacer de même, ce lambeau 



,14 ALGÉRIE 

de la cilé barbaresque qui descend sur la Marine? Et la ville haute aussi, il se trouvera une 
municipalité béotienne pour la raser sous prétexte d'hygiène. A la vérité prend-on souci de la 
couleur locale en édifiant des monstruosités comme la nouvelle préfecture, l'hôlel des postes, 
méritant certaine épithètc dont nous raillons la lourde mégalomanie germanique. Même, si ne les 
sauvait l'enchantement de ses jardins des Mille et une Nuits, combien fâcheux les agrandisse- 
ments du Palais d'été. Faire du « kolossal » avec de l'art arabe !... La beauté d'un édifice re- 
pose essentiellement sur la justesse des proportions. Déplacez-les, vous déséquilibrez la masse, 
vous faussez le style. Quiconque a goùlé la noble eurythmie du te;Tiple de Thésée ressent 
douloureusement l'église de la Madeleine. Amoindrir est dangereux, agrandir est funeste. Ré- 
duit en bibelot, le sublime Moïse de Saint-Pierre-aux-liens perd sa signification; mais allez 
donc mettre une Tanagra à l'échelle de la victoire de Samothrace... L'architecture mauresque 
est toute grâce un peu mièvre, élégance frôle jusqu'à la maigreur, petite en somme, au sens 
aimable du mot. Elle vaut par le souple jaillissement des lignes, par un sentiment délicat des 
valeurs, subtilement fondues ou opposées librement, par certaine atmosphère d'intimité mysté- 
rieuse. De n'être pas forgé par la sévère étude de la figure humaine, le dessin musulman est 
sans solidité, rachetant ce défaut par la finesse, l'ingéniosité, la richesse, sobre pourtant, dans 
le détail d'ornements qui, toujours pareils, savent, mais oui, être toujours variés. L'asymétrie 
confère un charme aux édifices de faible dimension dans lesquels ce stylo se confine. Dès que 
vous les amplifiez, ce qui était fantaisie devient incohérence. Ils se dôgingandent, ils sont en 
l'air. Le caractère en est perdu, leurs faiblesses, qui s'accentuent, cessent d'être une grâce. Et 
puis, où est la spontanéité, cette vertu maîtresse de l'art? Ce n^esl plus que du plaqué. 

Peut-être néanmoins convient-il de se montrer indulgent. Go doit-être fort malaisé de créer 
un style néo-algérien. A telles enseignes que le très entreprenant maire de Constantine dote sa 
ville de monuments administratifs en simili-Trianon. 

Ce qu'Alger a par-dessus tout et dont ne le dépouillera aucun des vandalismes de la civili- 
sation, c'est son merveilleux Sahel. Bien que proprement ce mot signifie « littoral », il désigne 
l'hinterland des cités maritimes. Et si la côte de Bougie, toute en corniche jusqu'à Djidjelli, est 
d'une beauté sans égale, de laquelle n'approche pas, même de très loin, celle d'Alger, au Sa- 
hel d'Alger par contre nul autre n'est comparable. 

Terre ardente d'argile rouge qui, cuite et recuite au soleil, se craquelé comme poterie dans 
un four surchauffé et, dès que l'humecte la moindre infiltration, revêt un manteau d'herbes 
aux chauds effluves aromatiques. Des lacis de ravins la sillonnent, pentes fourrées de jujubiers. 



ALGER ET LE SAIIEL 15 

(le caroubiers^ de lentisques, de ricins, de lauriers, de spina-christi, où éclatent les pompons 
de soie jaune des mimosas, les étoiles roses des oléandres, les taches écarlates des grenadiers, 
les arbouses semblant des fraises, les corymbes des myrtes à couleur et senteur de miel. Et 
partout les cloches de pourpre, ici énormes, des volubilis s'enroulant jusqu'cà la cime des 
arbres, drapant de leur élégance les troncs décharnés, les buissons épineux. Au fond des gor- 
ges, le filet d'eau, bien frôle, qui patiemment les a creusées, invisibld sous un épais tapis de 
graminées, donne la vie à des vergers tout en fraîcheur : orangers et citronniers au feuillage 
luisant, portant à la fois leurs fruits et leurs fleurs, gros figuiers tortus aux racines traçantes, 
mûriers en dôme touffu, amandiers fleuris de neige, parfois un saule argenté, un tremble clair. 
Une petite ferme blanche s'y terre dans l'ombre humide, égayée de géraniums et de rosiers. 
En Jiaut, les crêtes arides se hérissent d'aloès rigides, de cactus revêches, gardiens de ces 
oasis. Sur les talus des chemins creux, que retiennent les souches déchaussées d'oliviers très 
vieux, entrecroisant leurs rameaux en voûte légère qui atténue la lumière violente, parmi les 
fenouils à l'odeur amère et forte, les hautes asphodèles balancent leurs grappes grêles, d'un 
rose si pâle, si pâle qu'il semble agoniser. C'est pourquoi sans doute le paganisme en ornait 
ses tombeaux. Entre tous ces vallonnements, des vignes, des cultures. Terre généreuse, qui 
sait être féconde et demeurer en beauté. Terre brûlante, mais non brûlée, s'épanouissant, su- 
perbe, sous le baiser du soleil qui féconde ses entrailles. 

Inlassablement on erre dans cette campagne dont lignes et couleurs se fondent en une vi- 
brante, une puissante symphonie. Couleurs dont l'éclat n'éblouit point h cause qu'elles s'en- 
veloppent dans les mauves délicats, les violets profonds des ombres; lignes sobres, nettes, 
hautaines, mais s'adoucissant d'une grâce sauvage. Les gens précis qui tiennent à motiver 
leurs pas choisissent des buts. C'est Birmandreis, Birkadem, Tixeraïn, les cafés maures d'Iîydra 
et de Kadous. Ils descendent le ravin de la Femme Sauvage qui, au déclin du jour, prend ma 
foi raine farouche. On y hâte sa course, soulagé de rencontrer les gourbis en boue, lattes, 
branches sèches et vieilles boîtes à sardines des cantonniers kabyles dont les rébarbatives 
épouses, qui cuisent le couscouss au revers du chemin parmi la marmaille quasiment nue, se 
détournent à votre passage, tandis que grondent, hargneux, les chiens maigres à long poil 
blanc et museau de loup. 

Encore peut-on chercher, au milieu des pins d'Alep, le marabout do Sidi-Medjebar, à qui 
les divorcées vont demander un nouveau mari, ou bien celui de Sidi-Yahia, perché en haut 
d'un bois d'oliviers vénérables. Des malades y viennent en pèlerinage, traînant leur fièvre 
parmi les sépultures depuis longtemps oubliées sur lesquelles des pigeons bleus roucoulent 
dans le soleil. Aussi, par des sentiers tout parfumés on ne sait de quoi, grimpe-t-on à Kouba, 
où, des jardins de l'ancien séminaire, l'œil ébloui embrasse, dans sa courbe voluptueuse, toute 



16 ALGÉRIE 

la baie noyée d'or et d'azur. Du côté opposé, traversant des lieux cliarmanls si ne les avilis- 
saient quelques guinguettes et ne les ridiculisaient des noms saugrenus : Climat-de-France, 
Relour-de-la-Chasse, Beau-Fraisier, on gagne celle vallée des Consuls, pas trop gâlée encore 
par les vide-bouteilles des mercantis algérois, au fond de laquelle, lors de la conquôle, la bri- 
gade de Loverdo fut à deux doigts d'être taillée en pièces. Suivant de longs lacets, on monte 
à Noire-Dame d'Afrique. Par-dessus l'immense cimetière israélite se superposant à celui des 
cbréliens, où est enseveli un des héros de l'épopée algérienne, le général Yusuf, par-dessus le 
fort des Anglais, ainsi nommé sans doute à cause que l'a bâti le Turc Djafar, par-dessus l'an- 
cienne Dar-el-Baroud, « la Maison de poudre » des deys, devenue une caserne, par-dessus ce 
fâcheux Saint-Eugène dont, d'en haut, n'apparaît point la vulgarité de banlieue — par-dessus 
tout cela on voit onduler la splendeur bleue du large. Et lui faisant face, un sarcophage de 
granit est érigé à la mémoire de ceux qu'engloutit la Méditerranée perfide. 

« Combien de matelots, combien de capitaines... » 

Montant, montant toujours, on gravit la rude colline de la Couzaréa, hérissée de palmiers 
nains. Et de là, bien au-delà de la pointe Pescade, on découvre des étendues lumineuses, jus- 
qu'au Djebel-Chcnoua, la montagne de marbre rose qui domine Tipaza, et au-delà du cap Mati- 
fou la Mitidja verte et rousse bornée par les cimes altières du Djurjura. 

Voulez-vous allez moins loin? Gagnez la batterie des Arcades dont les canons désuets bra- 
quent à travers la verdure leurs gueules inoffonsives. Engagez-vous dans un bois d'araucarias 
énormes, d'eucalyptus géants, au pied desquels croissent de nobles acanthes. Descendant au 
long des rouges murailles d'aspect sinistre qui enclosent la riante villa Abd-el-Tif, séjour des 
« prix de Rome » algériens, contournez les jardins de l'Inslitut Pasteur, tout flamboyants de 
sauges et de capucines. Et vous débouchez sur la vieille fontaine du Ilamma. Depuis quatre 
siècles que, sous l'ombre d'épais' platanes, elle verse son eau fraîche, l'humidité a patiné sa 
maçonnerie d'étranges tons glauques. Des pariétaires fleurissent dans les joints et les crevas- 
ses. Voici venir une caravane de bourricots hirsutes, le poil ébouriffé en toison. Tout petits, 
chacun disparaît sous la lourde charge de charbon de bois en sacs fermés par des rameaux 
verts. L'œil intelligent, la physionomie réfléchie, d'eux-mêmes ils s'écartent do la route pour 
aller s'abreuver. Puis doux, patients, résignés, ils reprennent leur marche accablante. Les mai- 
gres âniers sont haillonneux comme seuls savent l'être des Kabyles. La gandoura trouée, en 
cotonnade passée du blanc à ce ton spécial auquel une grande reine n'a pas craint de donner 
son nom, couvre bien juste les cuisses plates et laisse nues les jambes fines, nerveuses, dont le 
soleil a tanné la peau en du cuir fauve, emmanchant des pieds de corne grise. Autour de la 
tête au profil aigu, où luisent des yeux aussi noirs que leur marchandise, s'entortille un a chè- 
che » de calicot fort sale. Le burnous, vraisemblablement hérité de leur grand-père, dont la 



ALGER ET LE SAHEL 17 

laine grossière est malelassée de maladroits rapiéçages, se trouve réduit par des raccourcisse- 
ments successifs à l'état de pèlerine effilochée. Mais il est drapé fièrement, avec cet enroule- 
ment autour du bras qui est celui du Romain dans si toge. Matraque au poing, ces hommes 
ont marché toute la nuit. Leur pas rythmé n'accuse aucune fatigue. Ce soir ils s'endormiront 
sur le sol nu, auprès de leurs bêtes entravées, dans quelque creux aux portes de la ville. Puis 
à l'aube, les ânes portant quelques grains, moins chargés qu'au départ, car l'échange n'est pas 
égal, ils reprendront le chemin du pauvre douar accroché à quoique flanc de montagne, où leur 
gîte n'est guère qu'une tanière. 

Le Ilamma — c'est le nom de celte bande de terre d'alluvions, profondément humide, inon- 
dée souvent, qui s'élend de la base des collines à l'étroite plage au long de laquelle s'alignent 
les « cabanons » de la bourgeoisie algéroise, unique point de la côte où l'on se puisse baigner 
et respirer la brise marine, insuffisant dictame contre l'été torride. Ce nom, elle le lient de la 
lourde et chaude vapeur d'éluve qui l'enveloppe, fécondant les cultures des maraîchers maho- 
nais entre des haies de roseaux glauques et de grêles tamaris. Le Jardin d'Essai lui doit ses 
végétations tropicales. C'est merveille, ces avenues entrecroisées de platanes dont je n'ai vu 
les pareils qu'en Anatolie et sur les pentes du Magne, de bambous plus gros que le bras, de 
ces dragonnicrs qu'en réduction de serre nous appelons dracoenas, de ficus, de lataniers, de 
choemerops qui sont à ceux ornant nos appartements comme à ceux-ci le pot de basilic de 
Jenny l'ouvrière. Et colle des magnolias colossaux, un enchantement lorsque s'y épanouissent 
les larges corolles odoriférantes, d'un blanc opaque, en accord avec les carillons do clochettes 
ivoire des yuccas deux fois hauts comme nous. La plus magnifique est celle des multipliants, 
cette sorte de baobab dont les branches laissent tomber en stalactites des échevaux de fibres 
qui, en louchant terre, s'y enracinent et donnent naissance à un nouveau tronc, chaque arbre 
faisant ainsi à lui seul une forêt. Toutes espèces acclimatées, poussant comme chiendent. Et 
sous leur ombre, dispersés en un délicieux désordre, massifs de géraniums et d'héliotropes ar- 
borescents, rosiers en hauts buissons toujours fleuris, abulilons jaunes tachetés de rouge, cad- 
miums éclatants, altéas mauves, roses, pourpre, daturas aux cornets d'un blanc morbide, poin- 
settas étalant leurs larges étoiles du plus riche vermillon, hibiscus dont les étranges pétales 
orangés s'allongent d'un onglet bleuâtre. Et encore des champs de pervenches d'un bleu in- 
tense, de primevères de la Chine à contexturo de camélia, d'anémones, de renoncules, do pour- 
piers aux cent couleurs. Pourquoi faut-il que la malaria fasse presque déserts ces jardins dignes 
d'une sultane ? Elle monte, vers le soir, des rigoles d'irrigation que remplissent les norias 
mues par un honnête mulet, tournant tout seul, s'arrêtant quand il en a assez, puis reprenant 
son manège avec la mine sagace de qui sait exactement mesurer son effort. Elle s'élève aussi, 

avec des nuées de moustiques, de ces bassins de marbre où des touffes de papyrus et des arums 

3 



18 ALGÉRIE 

dont los conques laiteuses à pistil d'or exhalant une odeur de citron, en se reflétant dans l'eau 
morte, donnent l'harmonie faite de blea sourd, de vert froid, de blanc ambré, avec de légères 
touches jaunes, qui est celle de la céramique arabe. 

Au demeurant, que sert de savoir où l'on va? Plutôt vaguer à l'aventure et découvrir 
des sites dont on ignore les noms, moins encore, do ces aspects accidentels des choses qui ne 
se décrivent point et sont pour l'œil une caresse. Au creux d'un ravin, au flanc d'une hauteur, 
c'est une maison mauresque noyée dans les verdures luisantes. Sa blancheur à aveugler se drape 
du manteau rutilant d'un bougainvillier violet ou couleur de feu, de la douceur d'une pâle gly- 
cine, de la grâce frôle d'un jasmin. Moitié bordj, moitié villa, ancienne demeure de plaisance, 
dont étaient bien défendus les trésors et les femmes, d'un de ces boucaniers qui, entre deux 
croisières de sang et de rapine, s'y vautraient dans le luxe oriental fait de joyaux, de parfums, 
de riches étoffes, de fleurs, de fraîcheur et de voluptés. Aujourd'hui exploitation où un labo- 
rieux colon cultive en primeurs tomates et petits pois. Celle nature africaine est toute en con- 
trastes. Vous descendez une sente sinueuse, profondément encaissée entre des talus calcinés, 
semblant taillés dans un bloc de porphyre, que couronnent les larges raquettes épineuses des 
figuiers de Barbarie. Le désert lointain vous souffle à la face l'haleine brûlante du sirocco. Un 
tournant et vous débouchez sur un petit pré frais où rêve une cigogne, gravement perchée sur 
une de ses échasses roses. Une humble métairie arabe, cube do plâtre percé d'entrées de pigeon- 
nier, des lainages de couleurs vives séchant sur une haie de roseaux empanachés de gris, de 
ces poules algériennes au cou déplumé qui s'eîTarent, un chien méfiant qui vous guette, une 
chèvre accrochant ses longues soies rousses au buisson qu'elle ravage, un adolescent bronzé 
et nu dans sa gandoura, nonchalamment occupé au teillage de fils d'aloès, un gros figuier, 
une treille, un puits... Coin perdu. Nul n'y va ni n'en vient. On ne sait comment on y est ar- 
rivé, c'est avec peine qu'on on sort. C'est exquis. Et le croissant délié de la jeune lune qui 
doucement se lève par-dessus les frondaisons légères d'un bouquet d'eucalyptus s'échevelant 
sur le ciel verdissant, d'une divine pâleur. Des riens: un groupe de pins d'un vert intense au 
sommet d'une crête d'un rouge ardent, une dégringolade d'yeuses dans une gorge sombre, un 
palmier surgissant auprès d'une coupole blanche, pareil à une aigrette sur un turban... Et l'on 
songe à ce voyageur que d'Annunzio nous montre, retour de contrées de splendeur, et qu'é- 
meut la simple vision a d'un maigre cyprès florentin à l'orée d'un bois d'oliviers ». 




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CHAPITRE II 



A TRAVERS LA MITIDJA 



Après Terreur géographique, la confusion ethnologique. Tous nos sujets indigènes sont en- 
globés sous l'étiquelle arabe. Avec cependant la race conquérante n'a point cessé de cohabiter 
celle, autochtone, des Berbères dans ses deux grandes divisions : les Kabyles montagnards du 
Tell et les nomades de certaines régions désertiques. En outre l'histoire de ce pays — tandis 
que l'automobile file au long des routes ombragées de la grasse Mitidja, elle me revient en mé- 
moire à l'état schématique — cette histoire tourmentée montre quelles couches successives ont 
formé l'agglomération des cinq millions d'âmes musulmanes qui le peuplent. 

Les Berbères sont-ils de souche cananéenne? Sont ils venus d'Arabie, des siècles avant l'Is- 
lam, avec certain vague Ifricas? Sont-ils issus de ces Lybiens, ancêtres des Touareg, dont une 
tribu était celle des Afarik? Les documents anciens ne brillent généralement point par la clarté. 
Que dire des chroniqueurs arabes, leur imprécision congénitale aggravée de poésie et de 
grandiloquence ? En faveur de la dernière hypothèse on allègue que le temachek parlé par les 
grands pillards voilés de noir du Sahara et le Zoiiaouïa, idiome des laborieux paysans du Djur- 
jura, des Babors, ainsi que des pasteurs de l'Aurès, sont d'origine commune, aussi le langage 
des Marocains farouches du Bif et de ceux, pacifiques, de la Chaouïa. 

Tout ce qu'on peut dire des Berbères du Nord, c'est que trois siècles avant J.-C. dénom- 
més Numides, ils constituaient deux grands groupements : la Massylie — Tunisie et région de 
Constantine — et la Massélysie, s'étendant jusqu'à la Molocalh, actuelle Moulouya. Le premier 
de leurs princes dont il soit fait mention est ce Navar 'Aës que Flaubert a habillé en héros ro- 
mantique. Son fils Gala fut assez puissant pour tenir tête à Carthage. On le sait, la colonie 



20 ALGÉRIE 

lyricnne d'ailleurs ne fut jamais qu'un com[iloir niarilimo appuyé sur un hinterland, mais qui 
possédait au long du lilloral de filiales nombreuses, jusqu'à Tingis et Sala, les Tanger et Rabat 
d'aujourd'hui. 

Vint le grand JMassinlssa et sa lutte acharnée contre Sy(jhax. La littérature tragique en a 
retenu l'épisode de Sophonisbe, fille d'Asdrubal, princesse déplorable qui paya de sa vie l'adul- 
Icre malgré elle dû à la foi punique, la donnant, selon l'intérêt de l'heure, à l'un puis à l'autre 
des antagonistes. Massinissa enlin l'emporte. Cette Cirta qui lient do l'empereur Constantin 
son nom moderne — K'sanlhina sous la forme arabe — se fait gloire que le vainqueur y ait 
placé sa cour brillante, où fleurissaient les civilisations grecque et latine. 

Quand, après un demi-siècle de règne, il laissa ses Etats partagés entre ses trois fils Micipsa, 
Adherbal et Iliempsal, commence, ou pluîôt recommence l'anarchie qui sera endémique deux 
mille années durant. Tout en s'entredéchirant, les Numides prennent parti pour Marins ouSylla, 
César ou Pompée, Antoine ou Octave. Jugurlha les réunit de nouveau en un faisceau qui brave 
les légions. Epopée immortalisée par Sallusle. Elle finit avec le héros, qu'a livré la trahison et 
que les vainqueurs laissent mourir de faim en son cachot. 

Dès lors, morcelée entre do nombreux princes asservis à Rome, la Numidie reprendra un 
semblant d'unité sous Juba II, élevé dans le palais d'Auguste et l'époux de Séléné, fille d'An- 
toine et de Cléopâtre. Après lui, nouvel affaiblissement. Les trois premiers siècles de notre ère 
voient la prospérité de la province romaine d'Afrique. A son tourelle périclite. Les Berbères 
se réorganisent sous forme fédérative. Très intense était la vitalité de ce peuple qui depuis a 
perdu jusqu'à son nom, ne survivant que chez une énergique tribu de l'Atlas marocain. C'est 
alors l'incursion des Vandales venus de l'ibérie. Ils s'accordent avec la populalion^indigène, 
comme eux attachés à l'hérésie du Lybien Arius. Au demeurant ne pénètrent-ils point l'intérieur. 
Genséric règne cinquante ans à Carthage, d'où il va mettre Rome à sac. Mais dans ce climat 
amollissant se perdent les vertus guerrières des barbares. Ilildéric n'est plus qu'un vassal de 
l'empire d'Orient. Vainement Gélimer s'efforce-t-il de maintenir le royaume goth d'Afrique. Il 
est balayé par les Grecs. Antalas tente de faire renaître l'indépendance numide. Justinien envoie 
contre lui Bélisaire. Le protectorat byzantin s'établit, s'armant de forteresses dont des vestiges 
subsistent auprès des ruines romaines. La persécution des donatistes — le nom de cet évêque 
schismatique est conservé par une localité voisine de Constantine — provoque^un soulèvement 
formidable. Le patrice Salomon en a difficilement raison. Dévastation, massacres. Selon Pro- 
copo, au cours de ces guerres cinq millions de Berbères auraient péri. Enfin se produit ce con- 
sidérable fait historique de l'invasion musulmane, qui, partie des sables de l'Yemen et du Hed- 
jaz, ne sera arrêté qu'à Poitiers par la chevalerie de Charles Martel. 

L'Islam à cette heure est tout neuf. Voici quelque douze ans que le Prophète a été ense- 



A TRAVERS LA MITIDJA 2l' 

voli à Médine, en celle petite chambre carrée, tendue de riches étoffes, où désormais, sans ja- 
mais s'éteindre, l'huile parfumée brûlera dans des lampes d'or. Son cercueil en bois de cèdre 
revêtu de larmes d'argent repose entre ceux de son beau-père Abou-Bekr, de sa fille Fatma et 
d'Omar, le premier khalife. Une tombe ouverte y attend le fils Méryem, Sidna-Aïssa, qui — les 
Juifs ayant crucifié un faux Jésus — est remonté vivant au ciel pour en redescendre au jour du 
Jugement. Si vraiment « ïslam » signifie l'action de s'abandonner à la volonté d'Allah — l'In- 
formé, le Perspicace, le Distributeur, Il est Unique — cette aveugle soumission du ni'slem « le 
résigné », en donnant naissance au fatalisme n'a pas tout d'abord engendré l'indolence qui en est 
la sœur jumelle. Car la ruée de l'Orient sur l'Occident fut de sauvage énergie. Vers 644 se place, 
sous la conduite d'Amr-Ibn-el-Asr, la première razzia, chassant les Grecs de la Cyrénaïque. Puis 
Abdallah-ben-Zobéir s'empare de « Carthadjina » aux portes de laquelle est tué le patrice Gré- 
gorius, que les Arabes nomment Djoredjir. L'an 46 de l'hégire, qui est noire 667, entre en lice 
le grand conquérant Okba-ben-Nafi. Avec lui le flot submerge toute l'Ifrykia, du golfe de Gabès 
au cap Spartel. 

Non sans luttes. Il faut trente ans pour que, dit l'historien Ibn-Khaldoun, « la liberté de la 
Berbérie descende au sépulcre, d'où elle ne devait sortir ni à la troisième aurore, ni à la troi- 
sième semaine, ni à la troisième année. «Encore les fils des vaillants Numides sont-ils vaincus, 
non domptés. Des soulèvements ravagent cette terre saturée de sang. Mouvements religieux 
parfois autant que nationaux. Car si les Berbères ont embrassé l'islamisme, c'est dans ses schis- 
mes. Prophètes et mahdis se manifestent chez eux, engendrant des sectes sans nombre. Nul 
peuple ne fut aussi versatile en matière de foi. Après avoir adoré les divinités phéniciennes, 
puis sacrifié àcelles du paganisme romain, renonçant à Jupiter et Vénus comme à Tanit et Baâl, 
ils étaient revenus à leurs dieux primitifs : Siniferna, celui de la guerre, Mastinon, sorte de 
Moloch. Des tribus juives immigrées lors des persécutions de Caligula et de Sévère leur avaient 
apporté le monothéisme mosaïque. Volontiers ils s'étaient faits chrétiens, et au xiii* siècle il 
s'en trouvait encore parmi eux. 

Cette résistance exaspérait les khalifes de Bagdad, suzerains des émirs et oualis d'Ifrykia, 
ces Abbassides dont la puissance — Ilaroun-al-Beschid ne traila-t-il point de pair avec Charle- 
magne? — dura jusqu'à l'effroyable invasion mogole qui fit de l'Asie un charnier. L'un de ces 
commandeurs des Croyants se résolut à envoyer contre d'aussi obstinés rebelles « une armée dont 
la tête de colonne serait déjà chez eux alors que l'arrière-garde se trouverait encore chez lui. » Lé- 
gère exagération sans doute: les Orientaux sont des Gascons graves. Tant il y a qu'en ce temps 
une épouvantable saignée semble avoir été décisive. Les vaincus dès lors s'associèrent aux vain- 
queurs. Quand les Arabes sont appelés en Espagne par le comte Julien, ils ont pour compa- 
gnons d'armes les Berbères. C'est à un chef de ceux-ci que doit son nom Djebel-Tarik, devenu 



23 ALGÉRIE 

Gibraltar, ce rocher qui était une des deux colonnes d'ilercule, en vis-à-vis du Djebel Moussa 
« le Mont-aux-Singes », dominant Ceuta. Faut-il en croire la légende voulant que la trahison 
du gouverneur de l'Andalousie eût pour objet de venger l'outrage fait à sa fille par le roi goth 
Iloderic? Pourquoi non ? La plus petite cause souvent donne le plus grand effet. Du moins nous 
apparaît elle petite, au vrai déterminante occasionnelle de l'effet incluclable. La pelure d'orange 
est une fatalité, non un accident. 

Pendant que monte vers le Nord le flot des Sarrasins qui, repoussés pied à pied par les 
princes chrétiens, perdrontseulementseptsièclesplus tard leur dernier royaume européen do Gre- 
nade, c'est, en Afrique, une inextricable et sanglante confusion. Des familles de potentats, dont 
certains furent des justiciers et des législateurs, sont en incessants conflits. Almoravidcs^ issus 
de nomades sahariens, almohades dont le berceau fut celle mélancolique pelile Nédroma qui, 
aux confins nord-marocains, région toute berbère, sommeille entre ses remparts croulants dans 
un cirque perdu du massif des Trara. A Fez, fastueuse et lettrée — quantum mulalus ab illo — 
régnent les édrisides, les mérinides, les zirides. De Tlemcen les abd-o!-oualites et les zeyani- 
tes, de Bougie les hammadites font des centres de haute culture. A Kairouan, qui naît au vu" siè- 
cle, i\ Tunis, seulement au xi% les hafsidos, les aghlébiles sont débauchés, ivrognes, féroces, 
mais parfois hommes de gouvernement. Ainsi cet Ibrahim If qui, tout en commettant de mons- 
trueux forfaits, rendait exacte justice à son divan, en vertu d'un axiome digne de notre Louis XI : 
« Il n'est permis à aucun, hormis le prince, de mal faire. Les sujets sont les soutiens de l'Etat. 
Il faut empêcher que les grands les oppriment. » Un moment ce pays fut pacifié par l'émir 
Abou-Zekaia, qui étendit sa domination jusque sur les principautés musulmanes d'Espagne. Il était 
l'allié de l'Empereur Frédéric II, ce Germain si partial envers les Sarrasins, et laissa un trésor 
abondant ainsi qu'une bibliothèque de 30. 000 manuscrits. C'est contre son successeur El-Mos- 
tancer que Saint-Louis dirigea la dernière croisade. Le récit qu'en fait Ibn-Khaldoun est 
curieux : 

« Le peuple des Francs descend de Japhet. Il habite la rive septentrionale de la mer romaine 
occidentale. Au levant il a pour voisins les Grecs, au couchant les Gallogos... Louis fils de 
Louis, RedFrans, entra en discussion avec le Khalife parce que les héritiers d'un marchand de 
Mehdia refusaient de payer des marchands provençaux. » — Les guerres déjà avaient des mo- 
biles économiques — «... Avec lui le prince d'Angleterre, le Red Ra(jon » — roi d'Aragon — 
« Le Seigneur de la Grande Terre » — sans doute le comte de Toulouse — « G. 000 chevaliers et 
30.000 hommes de pied débarquèrent de 300 navires... Le doigt de Dieu le frappa et il mourut 
de la peste. On paya alors à l'armée 210.000 écus d'or pour qu'elle s'en retournât dans son 
pays. Depuis lors la décadence des Francs ne s'arrêta plus. Leurs princes se partagèrent l'em- 
pire... La famille du roi existe encore, mais sans puissance et au dernier degré de faiblesse. » 



A TRAVERS LA MITIDJA 23 

Médiocre en géopraphio, l'historien des Berbères n'était pas trop mal informé sur la poli- 
tique européenne. Car ceci est écrit aux pires heures de notre guerre de Cent ans. Celte dynas- 
tie néanmoins, ô Ibn-Khaldoun, a repris du poil de la bête. C'était ses descendants, les Ouled- 
el-Rexj, « fils de roi », ces princes beaux et braves dont l'un enleva d'assaut Constantine, 
assiégée pour la qualre-vinglième fois de son histoire, un autre, du haut de son cheval de 
bronze, tient Alger sous son épée tendue, un troisième enfin s'illustra par la prise de la Smala, 
ce fait d'armes si français dans l'élégance de son audace un peu folle. 

Gela s'entend bien que les convoitises européennes aussi s'abattaient sur le littoral afri- 
cain. Dès le xiii" siècle Gènes, Pise, Venise, y établissent des /oyz^foî^A-.? — ces comptoirs, pêche- 
ries d'épongés et de corail dont la concession était accordée moyennant finance par les princes 
arabes. Procédé do pénétration pacifique qui est invariablement l'avant-garde des conquêtes. 
Le commerce ouvre les routes aux armées pour que les armées ensuite assurent le commerce, 
La première intervention militaire est en 1202 celle d'Aragonais s'emparant de CoUo, où dès 
l'antiquité existaient des teintureries de pourpre. On prend, on perd, pour reprendre et reper- 
dre. En 1390 véritable croisade de Français, de Catalans, de Génois sous le duc de Bourbon. 
Avec Jean 1°' les Portugais entrent en lice. Ils prennent pied dans ces ports du Maroc qui, 
cinq cents ans plus tard, seront i-econquis par nous. Alphonse V se décore du titre, depuis lors 
conservé par Sa Mojesté Très Fidèle, de « Roi des pays en deçà et au delà de la mer, Rédempteur 
des captifs. » Prudent et avisé, Louis XI préfère l'action diplomatique: il entretient dos consuls 
à Bougie, à Ceuta. 

Voici le lourdes Espagnols, Après la chute de Boabdii, ils pourchassent les Maures au pays 
d'où ceux-ci étaient venus. Mostaganem est occupé, Ténès, Dellis, Mers-el-Kébir, Oran, les 
presidios marocains où ils sont demeurés. Dans son testament Isabelle la Catholique avait écrit: 
« Il no faut pas interrompre la conquête de l'Afrique ni cesser de combattre les infidèles ». L'in- 
fluence posthume de cette énergique souveraine décida son pusillanime et parcimonieux époux 
à entreprendre contre Alger — qui alors seulement prend figure dans l'histoire — l'expédition 
du capitaine général Diego deCordoba, dont les fauconneaux et ribaudequins lançaient dos bou- 
lots de quarante livres, aussi terrifiants par ce temps que les actuelles marmites. L'Espagne ce- 
pendant abandonne la lutte. Les chevaliers de Malte la continuent, les Anglais s'y mettent, les 
Hollandais, les Toscans. 

Avec le début du xvi" siècle, événement capital qui do nouveau va transformer les pays 
barbaresques. Les eaux méditerranéennes se trouvaient depuis longtemps disputées aux pi- 
rates turcs par les marins sardes, corses, siciliens, maltais. Parmi ceux-ci le plus redouté était 
alors Baba-Aroudj, établi dans l'île de Djerba, sous l'égide du sultan Moulay-Mohammed, de 
qui il entretenait le bon vouloir par des tributs agréablement présentés, tel celui-ci: cinquante 



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ALGÉRIE 



jeunes nobles caslillans tenant en laisse ou portant au poing chiens de prix et oiseaux rares, 
avec quatre vierges d'une grande beauté, richement vêtues et montées sur des genêts andalous. 
Joli cadeau à faire à un enfant... Appelé à la rescousse par le pacha d'Alger pour le délivrer de 
la garnison espagnole du Penon tenant la ville sous ses feux, «Barbaroxa», afin d'avoir ses 
coudées franches, supprime l'imprudent Selim-el-ïounsi, qui fut étouffé dans son bain. Soldat 
autant que marin, il étend sa domination dans le Tell. La besogne lui est facilitée par une anar- 
chie plus profonde que jamais. Puis il sait employer des procédés simplificateurs : ainsi, à Tlem- 
cen, pour mettre fin à la dynastie zeyanite, en noyer les vingt-deux rejetons dans le Sahridji, 
celte vaste piscine aujourd'hui à sec, théâtre de leurs naumachies. Manchot comme était boiteux 
Tamerlan, ce forban, qui périt dans un obscur combat, a sa place, bien que de moindre enver- 
gure, parmi les grands conducteurs d'hommes. 

Après tant d'admixlions et d'infiltrations, l'Algérie non moins que la Macédoine aurait pu 
donner son nom à certain excellent mélange culinaire. Ces habitants du Maghreb, qu'avec 
exactitude nos pères qualifiaient Maugrabins, ne constituent pas un élément ethnique carac- 
térisé. Avant l'invasion sémitique, quelle proportion de sang européen s'était introduit dans 
celui des autochtones? En Aurès se rencontrent des masques romains. Les gens de Tébessa, 
comme Lambèze, comme Timgad, cité de la légion Tertia Augusta, se disent « Roumi », le 
mot, ici ne signifiant pas chrétiens. Dans la région du Saf-Saf, proche Constantine, se trouvent 
les Ouled el Djouhala : « fils de païens ». Certains types portent la marque hébraïque. Dans 
les querelles de tribus kabyles il en est une qualifiée Ben-Yaoudi, le nom de juif pris en un 
sens injurieux. Les Ghaouias de l'Aurès, parmi lesquels les blonds ne sont point rares, les roux 
surtout, ni les yeux bleus, ne seraient-ils pas issus des Vandales survivants réfugiés, dit Pro- 
cope, sur ces crêtes inaccessibles? Une tribu kabyle est dite les Ouled-el-Askri, « fils de sol- 
dats ». Il n'est pas téméraire de les présumer descendants de mercenaires gaulois ou baléares 
à la solde de Carthage, non plus que les Aït-Fraouen — « Francs? » — des auxiliaires sardes, 
bretons, dalmates et sicambres de la IIP légion, qui naguère occupait précisément leur territoire. 

Les Phéniciens, c'est leurs rejetons peut-être que nous retrouverons au Mzab. Ces» Taga- 
rins » qui à Alger peuplaient un quartier haut entre la Kasba et le Fort l'Empereur, c'était 
des « Morisques », des « Andalous », les nommait-on ainsi, étant retour du hled-el-endalous, 
et métissés assurément d'espagnol. Leur exode dura deux cents ans et il en revint, croit-on, 
quelque trois millions. Le croisement des janissaires turcs, bon nombre desquels étaient origi- 
naires de Circassie, avec les femmes indigènes avait donné ces coulouglis dont les descendants 
ont largement contribué au recrutement de nos premiers régiments de tirailleurs, à'oii leur 
nom populaire de turcos. Dans certaines régions sahariennes, les négresses importées du Sou- 
dan ont fortement mâtiné de sang noir la population arabe ou berbère. Et toute cette écume 



A TRAVERS LA MITIDJA 25 

de renégats corses, génois, siciliens, vénitiens, albanais, calabrais, maltais, dalmales, grecs, 
catalans, qui à la suite des grands aventuriers infestaient Al-Djezaïr, que n'y ont-ils pas laissé 
de leur race? Et les captifs aussi — il y en eut même d'Anglais, de Flamands — y passant des 
années, parfois leur vie entière. Et les captives donc, qui, vendues à l'encan, non seulement 
peuplaient les harems des pachas et des reïs, mais procréaient chez les riches Arabes de l'inté- 
rieur — c'est dans les grandes familles apparemment que survit le plus de leur atavisne, géné- 
ralement italien, espagnol ou'provençal. Et quoi encore?... Non loin de Meknès, par-dessus 
la cité romaine gracieusement dénommée Volubilis, qu'on commence à exhumer, va s'effon- 
drant le Ksar-Faroun. Quels Egyptiens s'étaient établis en cet extrême Maghreb? 

L'amalgame néanmoins produit par tant d'apports est assez homogène. En Kabylie le type 
primitif demeure à peu près dans son intégrité. Mais ailleurs, par l'ascendant de la race con- 
quérante, imposant sa foi et ses lois, sa mentalité, ses mœurs, l'Arabe le plus souvent s'est as- 
similé le Berbère. Bien des tribus autochtones renient leur origine ou l'ont oubliée. Et la fusion 
de ces deux éléments'a absorbé'les autres. Résultat dû surtout au plus puissant réactif qui soit : 
la religion. Ce sont les compatriotes du Prophète qui ont importé l'Islam au Maghreb. Cela 
aurait suffi pour leur conférer la prédominance. Voilà pourquoi, en contradiction avecle point 
de départ de ce trop long développement, bien que l'Arabe pur sang donne seulement, grosso 
modo, un million contre deux — les deux autres cinquièmes faits de Maures, dejiègres et de 
a Beni-Ramassés » — ce n'est pas tellement absurde après tout d'attribuer son nom à tous'por- 
teurs de burnous. 

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Le Kabyle se distingue aisément de l'Arabe. Coupe de visage moins ovale, profil moins 
aigu, nez moins aquilin, front moins fuyant, sourcils moins arqués, physionomie'plus dure mais 
marquant moins de ruse. L'immigré d'Asie est plus souple que fort. Par atavisme 'de cava- 
lier, il a les jambes trop longues en^proportion du busie; sa poitrine est trop*étroite pour sa 
taille. L'indigène africain présente^une moindre distinction de type. Auprès de la finesse de ce- 
lui-là, il semble un'peu''Iourd. Moins usé aussi, la monogamie l'ayant préservé de cet épuise- 
ment spécial aux autres peuples musulmans. Tout en lui donne l'impression d'une supériorité 
d'énergie, de robustesse, de cette solidité qui fait défaut à l'Arabe, essentiellement nerveux et 
instable. Celui-ci, assure un^dicton^local, a dans la tête un tambour, celui-là un^caillou. En ce 
pays oii tant do choses se lisent sur le sable, on a observé que l'empreinte du pied nu d'un 
Kabyle est plus appuyée, plus profonde que celle même de l'Européen. 11 est permis de prêter 
à cette notation un'sens symbolique . 

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2C 



ALGÉRIE 



Sans y regarder d'aussi près, le descendant des fiers Numides se reconnaît à ce qu'il ne 
dédaigne pas de travailler. Colporteur souvent, davantage paysan. Symbole aussi, la livrée 
couleur de terre que lui font des vêlements qu'oncques jamais ne connut dans leur blancheur. 
Ces hommes lenis et patients que nous voyons tailler la vigne, pousser la charrue dans la plaine 
féconde sont descendus des gorges du massif hautain qui la domine. Ce sont leurs femmes, 
celles dont les informes lainages bariolés éclatent comme des fleurs dans les sillons où elles se 
courbent, sarclant les plantations de tabac et de safran, les champs de géraniums et de verveine 
cultives pour la distillation '. Au rebours de la femme arabe, allant à visage découvert, elles s'a- 
donnent aux travaux extérieurs. De haute stature, taillées en force, dans les plus humbles la- 
beurs elles apportent les allures tragiques. Chez les anciens Berbères les pythonisses jouaient 
un rôle considérable. Il en fut d'illustres : ces « Lalla » Gouraya, Khadidja, Marnia, qui ont 
donné leur nom à la cime surplombant Bougie, au pic culminant de Djurjura, à certain lieu vé- 
néré de l'extrême ouest-oranais, devenu un de nos postes militaires après l'avoir été des Ro- 
mains. Sorcières, leurs filles déchues le sont encore par le visage, dès qu'elles ont dépassé la 
toute prime jeunesse, mais avec certaine noblesse que leur confèrent des traits anguleux, un 
profil d'oiseau de proie, des yeux perçants et durs, la sévérité d'expression de ces peuples sans^ 
joie. 

La Mitidja est une coupe remplie de soleil entre les cimes qui l'encadrent de leurs lignes 
d'élégance un peu sèche, mais parfaitement harmonieuse. De tous les points y est visible, ju- 
chée sur sa colline non loin de Tipaza, l'énorme masse cylindrique ridiculement qualifiée Tom- 
beau de la Chrétienne. Duveyrier traduisait Kohr-Roumia par « le Tombeau romain ». Bien 
que le style en soit gréco-punique, comme dans la province de Constantine l'analogue IMedra- 
cen, et d'autres, moindres, àFrenda en Oranie, l'appellation aurait une justesse approximative. 
Car des esprits superficiels ont voulu y voir la sépulture de Juba II, vraiment roumi par son 
éducation toute romaine. Cela semble plausible, puisqu'il avait fait sa capitale de Césarea tout 
proche, aujourd'hui Cherchell. Mais précisément ù cause de la vraisemblance, les archéologues, 
s'appuyant sur un texte vague de Pomponius Mêla, préfèrent y situer Syphax. Vanité des cho- 
ses !... Se faire enterrer de façon aussi voyante pour que la postérité ignore votre nom... 

Quel que fût ce prince numide, dont les cendres, voilà bol âge, ont été profanées par les 
chercheurs de trésors, reconnaîtrait-il à ses pieds les terres oîi il régna? Dans ce jardin des 
Hespérides la glèbe généreuse donne tout ce qu'on lui demande, même du thé de Chine. (Je 
n'en ai pas goûté: méfiez-vous). Les chroniqueurs berbères vantent la richesse de leur pays 
aux temps anciens. Mais à l'époque de notre conquête, la Mitidja était une brousse fiévreuse. 

1. L'Algérie pourrait concurrencer la Bulgarie pour l'essence de roses. Elles viennent partout, abondantes, et ce n'est pas^ 
difficile d'y planter la variété spéciale. Quant au géranium rosat, il donne trois coupes par an à Doufarik. 



A TRAVERS LA MITIDJA 87 

Parmi les cours d'eau, souvent à sec et qui pourtant la faisaient marécageuse, il en est un dit 
« rivière de la Maladie» — oued-el-Merdh... dont, par un louable souci de décence, l'adminis- 
tration a modifié le nom en oued Meurad. Soit noté en passant, dans le massif des Maures, en- 
vahi au ix^ siècle par les Sarrasins, les torrents ont nom « ouâdi ». Ce riant Boufarik, nid de ver- 
dure et vase à parfums, où les jardins sont clos de haies de roses, était empoisonné à tel point 
que « les oiseaux de passage y tombaient morts ». Exagération arabe, j'imagine. Le fait est que 
la malaria fauchait annuellement jusqu'au quart des habitants. L'Algérie — et il ne s'agissait 
alors que du Tell — fut longtemps réputée insalubre à l'égal de Cayenne. Cela va de soi que 
l'opposition impulail à crime au gouvernement cette conquête si coûteuse que tout un parti 
en préconisait l'abandon. Les plus doctes hygiénistes y déclaraient impossible l'acclimatation de 
l'Européen. De fait a-t-il fallu près de deux générations pour que le nombre des naissances 
équilibrât celui des décès. Aujourd'hui il est en excès de vingt-cinq pour cent. Malheureuse- 
ment, on le sait, la moitié de celte population immigrée n'est pas française ou ne l'est que de 
nom. L'éternel apologue de Bertrand et Raton. 

L'assainissement de la belle Mitidja a été dû pour une part à l'apostolat du docleux 
Maillot en faveur de la quinine substituée aux saignées dans le traitement du paludisme.. Davan- 
tage fut-ce l'œuvre du défrichement, cette arme à deux tranchants. La terre est une bourrue bien- 
faisante: remuée, elle se fâche et exhale les miasmes délétères ; la cultiver l'apaise et elle les 
résorbe. Que n'a-t-il pas fallu débroussailler, épierrer, assécher, drainer, irriguer, labourer, 
semer, planter... Combien ont été victimes de cette œuvre sans gloire... 11 est question d'élever 
un monument en l'honneur des colons. Ce serja justice. Mais à condition qu'il soit autre que la 
colonne érigée récemment à la mémoire des morts de l'armée d'Afrique, sorte de gigantesque 
phare dominant Alger de son agressive laideur. 

Le colon mourait en défrichant, le soldat en se battant. Celui-ci avait quand même un peu 
plus de mérite, car le colon mourait pour sa terre alors que le soldat mourait pour le colon. Dès 
les premiers pas sur le sol africain se dressent des témoignages de sa valeur. Aux heures tragi- 
ques où je le salue en passant, le petit obélisque qui immortalise « les dix-huit braves de Beni- 
Mercd » prend une signification particulièrement forte. Car ce sontde telles traditions qui forgent 
les héros. Dix-neuf hommes du 26" de ligne, avec deux chasseurs d'Afrique et le sous-aide major 
Ducros allant rejoindre son poste, sont assaillis par 200 cavaliers. Sommé de se rendre, le ser" 
gent Blandan riposte par un coup de fusil. Quand il tombe, son ordre suprême est de tenir jus- 
qu'à la mort. Le détachement de secours no trouva que cinq survivants criblés de blessures. 
Quasi aux portes d'Alger, cela se passait après onze ans d'occupation. Episode entre tant d'au- 
tres. A Sidi-Rached, 50 chasseurs d'Afrique sous le capitaine Daumas, enveloppés par 1.500 Ara- 
bes, se retranchent dans un marabout. Le capitaine Favas, qui avec 60 cavaliers se trouvait en 



S8 



ALGÉRIE 



arrière des lignes ennemies, les traverse au galop de charge pour combattre auprès 
marades. A l'arrivée d'un bataillon, sur sept officiers il en restait un. Dans la région de Mosta- 
ganem, c'est Mazagran, où les 300 joyeux du capitaine Lelièvre — désormais qualifié par les 
troupiers « rude lapin » — pendant trois jours, sans eau, sans vivres, se défendent en un réduit 
de pierres sèches contre 1.200 assiégeants. Ces actions et tant d'autres ne valent pas uniquement 
par leur beauté propre. Menues sinon nulles au point de vue stratégique, elles n'en ont pas 
moins été un facteur considérable du succès de nos entreprises africaines par l'admiration et la 
crainte qu'inspirait>ux indigènes ce genre de courage, qui n'est pas le leur : savoir froidement 
mourir. 

Au temps des Turcs Blida perlait un nom que je ne saurais dire. L'arabe dans ses mots brave 
l'honnêlelé: témoin les Mille et Une Nuits, éditions qui ne sont point adusum Delphini. Cette 
ville de joie fut cependant plus difficile à réduire qu'Alger. Bourmonts'y étant aventuré, son 
aide-de-camp est tué d'un coup de feu sur le seuil du quartier général. Le colonel de Fresche- 
ville et son officier payeur, surpris hors des portes, sont décapités. Occupée, puis évacuée suc- 
cessivement par le duc de Rovigo, les maréchaux Clauzel et Valée, pour la soumettre il fallut 
dix ans. Aujourd'hui, entre ses vergers de mandariniers, ses pépinières, ses eaux vives, dans 
la molle tiédeur d'un climat que, l'élé, rafraîchit la brise descendant du massif en un brusque 
sursaut dressé au-dessus d'elle — et où, l'hiver, on peut patiner aux glacières du col de Chréa 
— Blida aujourd'hui est une de ces somnolentes sous-préfectures algériennes qui vivent de leur 
seule garnison. A plusieurs reprises ravagée par des tremblements de terre, bien que la moitié 
de sa population soit indigène, elle a perdu loule couleur locale. Son Bois Sacré lui reste, dont 
les oliviers, tellement vieux qu'ils chancellent sur leurs énormes souches tortues, doivent être 
contemporains du vénéré Sidi-Yacoub-ech-Chérif enseveli sous leur ombre lumineuse. Je sup- 
plie le lecteur de pas croire ces deux mois accolés par inadvertance. Ici, dans tout il y a de la 
lumière. Et au demeurant, qu'est-ce donc, le clair-obscur? 

On sait que l'édicule dit par ellipse marabout — qu'on devrait nommer kouba — cube de 
plâtre coiffé d'une coupole et de modèle uniforme dans la nudité de son auslère blancheur, est 
une chapelle fort exiguë abritant les restes d'un saint musulman. Ici nous en voyons deux pour 
un seul m'rabel. Voici pourquoi. Lors de son voyage en Algérie, l'impératrice Eugénie avait 
voulu visiter ce tombeau. Afin de la satisfaire tout en évitant ce qui, à l'époque, était tenu pour 
sacrilège, on en édifia rapidement un autre, postiche. Et présentement on ne sait plus lequel 
est le véritable. Ne discutons point. Et souvenons-nous que les colons sont, pour une bonne 
part, originaires des parages de la Cannebière. 




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CHAPITRE III 



VERS LE DESERT 



Au grand artiste qui vers 1830 a découvert l'Algérie nous devons, sur les gorges de la 
Ghiffa, des impressions dithyrambiques à l'excès. Il les a regardées d'un œil qui ignorait les 
Pyrénées et les Alpes, les Dolomites, les Carpathes, les Balkans. En même temps que l'Orient 
lui était révélé par le Maghreb, cet occident profondément orientalisé en effet, l'Atlas lui révélait 
la montagne. Il a vu grandiose ce qui n'est que grand, farouche de la simple sauvagerie. En 
Algérie même, bien que ne méritant pas son nom horrilique « Défilé de la mort », le Ghabet-el- 
Akra, qui, entre Bougie et Sétif, entaille un massif des Babors, offre des aspects plus saisissants 
peut-être. Mais ne le reprochons pas à Fromentin : c'est dans celte fraîcheur un peu ingénue de 
sensations qu'il a puisé la sincérité, la force et la grâce à la fois de ces pages de peintre qui 
est un écrivain et d'écrivain qui est un peintre. A la vérité goûte-t-on mieux pédestrement la 
beauté de ce sile un peu surfait. L'automobile passe trop haut sur la route en corniche, bordée 
de nopals dont beaucoup ont poussé leur fleur. Mot absurde pour la maigre chose verdâtre, au 
bout d'une hampe rigide haute de plusieurs mètres, que celte plante étrange produit une seule 
fois et en meurt aussitôt. 

La voie ferrée ne gâte pas trop le paysage, se dissimulant avec discrétion sous de nombreux 
tunnels. On monte, on monte par de longs lacets au flanc du Nador, entre des croupes couleur 
d'ocre. De rares et pauvres douars s'y accrochent, les gourbis en boue séchée aplatis sur le sol 
avec lequel ils se confondent. On ne les reconnaît qu'aux buissons de figuiers de Barbarie qui 
les entourent, tant ressource comestible, combien médiocre, que défense contre qui?... L'in- 
digène est retiré, soupçonneux, cachotier : il enveloppe de mystère sa vie et sa demeure. Apre 



30 ALGÉRIE 

nature que sauve la magie de la lumière. Tout à coup, vision de cette profonde poésie pastorale 
dite biblique, sans doute à cause que l'âge de la Bible est l'aurore de notre humanité : un oued 
ourlé de lauriers-roses que traversent des brebis blanches et des chèvres noires, poussée par 
un jeune berger pieds nus sur les cailloux gris, bronzé, svelte et fier en ses draperies de laine 
rousse, 

Médéa. N'était le cadre uniforme des petites villes algériennes : une chemise en maçonnerie 
percée de meurtrières, avec saillants d'angles et portes s'ouvrant aux quatre points cardinaux, 
son aspect serait tout européen. Juchée sur sa hauteur, dans une ceinture, aussi riante qu'elle 
même est morne, d'amandiers, d'abricotiers, de pruniers, de mûriers, de micocouliers, tout à 
l'entour dévalent des pentes uniquement couvertes de vignes. Terres rouges et caillouteuses, 
favorable à nos plants du Midi : aramon, grenache, alicante, carignan, sinsault, qui donnent 
un cru estimé, très lourd d'alcool. L'Algérie, voici trente ans, importait pour sept millions et 
demi de vin. Présentement elle en exporte des millions d'hectolitres dont le chiffre m'échappe. 
Si l'on considère qu'à l'heure où ces lignes sont écrites, ce qui, au prix de revient, vaut une 
douzaine de francs se vend soixante-dix, on estimera que les colons n'ont pas eu tort de s'obs- 
tiner. A une époque où étaient près de l'einporter les partisans de l'évacuation, ces paroles 
hautaines ont été dites : « La France est assez riche pour payer ses gloires ». Avances dont elle 
est aujourd'hui remboursée. Du moins devrait-elle l'ôlre si... Mais cela est question économi- 
que. Laissons, avec leurs épines, les roses aux rosiers. 

Le temps se gâte. Du sommet, que couronnent les ruines d'une vaste enceinte berbère, du 
Ben-Chikao, descead une brume chargée de pluie. Bientôt nous enveloppe une ouate froide. 
On n'y voit plus à trois tours de roue devant soi. Cela est fâcheux, car le chemin serpente au- 
dessus de ravins à pic. Au col, nous patinons dans une neige à demi fondue. C'est gris, aigre, 
triste. Le voilà, le beau ciel de l'Algérie, le voilà bien... A force d'avoir monté cependant, on 
descend, par des taillis de pins chétifs. Où sont les asphodèles qui ont donné leur nom au gros 
bourg de Berrouaghia? C'est marché aujourd'hui. La cohue des indigènes manque de joie. Ces 
blancs plus ou moins sales de leurs loques pittoresques veulent du soleil. Par ce crachin digne 
de Dunkerque, elles sont lamentables. Cela sent le chien mouillé. Tout grelotteux, les Bédouis 
qui ont amené leurs bêtes pataugentdans laboue glacée, chaussés de l'exacte sandale du paysan 
ruthène : un morceau de peau de vache grossièrement taillé en forme, serré au bas de la jambe 
par un cordon de cuir par-dessus un entortillement de chiffons. Boue épaisse, gluante, tenace 
que fait l'argile africaine, et décorée en argot de colons du nom gracieux de « bagali ». Notre 
torpédo fuit, épouvantée. Elle descend, elle descend, par une spirale vertigineuse, avec raison 
dite l'Escargot. Nous émergeons du brouillard, nous rentrons dans le soleil. Flots de poussière. 
Il y a. quelque chose de changé. On s'en aperçoit au débouché d'une gorge où il fait chaud entre 



VERS LE DÉSERT 31 

ses murailles de grès rouge calciné. Brusquement c'est le Sud qui surgit. Ou ne le reconnaît 
pas uniquement à l'apparition des chameaux. Ce semble qu'un rideau tiré révèle l'immensité 
unie, moins vue que pressentie. Celle dépression soudaine, celte chute dans un ample horizon 
lumineux qui ailleurs annoncent la mer... Une limpidité aussi dans l'air : l'atmosphère déserti- 
que pure de fumées, de relents, d'exhalaisons humaines... 
Je suis vraiment à l'entrée du Sahara. 



9 9 

Sur les cartes du temps de la conquête, où on se croyait obligé de rendre en caractères latins 
les mots arabes par des orthographes hérissées, on lit : Ssah'hrà. Aussi écrivait-on qaïdh et qadhi, 
qbails — ce qui, à la vérité se rapprochait davantage de Kebaïls, lequel nom d'ailleurs n'est pas 
celui des Kabyles, mais Imazighen, signifiant « hommes libres » — oh! ma tête... Jusqu'à 
l'herbe du désert dont on avait fait KaVfaà. Débauches d'apostrophes et d'h aspirées ayant pour 
prétexte de traduire les gutturales inflexions arabes. Sagement on est revenu de ce phonétisme 
imparfait autant que compliqué. Une faute cependant est consacrée par l'usage dans un mot qui 
se prononce bien nettement a beurnous ». 

Le Sahara — désignation imprécise d'une chose qui ne l'est pas moins. Chose immense. 
Des bords du Nil au littoral de l'Atlantique, du pied de l'Atlas aux rives du Niger et du Congo, 
région nue, tantôt sables, tantôt pierres, tantôt argile impitoyablement durcie, généralement 
plate, accidentée parfois, où quasi jamais ne tombe de pluie, dénuée de toute eau superficielle 
hormis ces dépressions saumâtres et magnésiennes, recouvertes d'une croûte saline : les « chotts » 
les « sebkhas ». Sol par conséquent stérile, n'était qu'en certaines parties il donne de vagues 
herbes dont veulent bien se contenter les chevaux rarement, quelquefois les moutons, les cha- 
meaux toujours. Voilà le Grand Sahara, dont l'élenduo égale à peu près celle de l'Europe. Le 
Petit Sahara — tout est relatif — constitue l'hinlerland de notre Afrique du Nord. Ses bornes, 
qui ne sauraient être fixées, vont chaque jour s'avançant vers le Sud. Pénétration obtenue au 
prix d'une somme héroïque d'énergie, d'intrépidité, de souffrances. Voici trois quarts de siècle 
à peine que l'ont entreprise les Duveyrier, Soleillet, de Foucault, Caillé, Rohlfs, Foureau, Lamy, 
Laing, Gentil, Largeau, tant d'autres que je m'excuse d'oublier, civils et militaires. Je me 
rappelle l'émotion provoquée, il n'y a pas si longtemps, par l'affreux désastre de'Ja mission 
Flallers. 

Géographiquement, l'Algérie comporte trois divisions. Le Tell, « pays des collines », c'est, 
entre la mer et la première chaîne de montagnes, quelque quinze millions d'hectares arables, 
dont, sous condition d'être suffisamment arrosés — mais ceci est précaire — la fertilité pour- 



82 ALGÉRIE 

rait nourrir trois fois sa population actuelle. Au revers méridional de l'Atlas Tellien s'étend la 
région mixte des plateaux et des steppes, avant-désert que l'Atlas Saharien sépare du désert 
proprement dit. Désert plus ou moins mitigé. Empiriquement, les Arabes distinguent entre le 
Sahara habité,: Fiafi, Kifa celui qui est habitable et|l'inhabitable Falat. Ou encore disent-ils 
des parties où se trouvent les oasis : Bled-el-djerid « le pays des dattes ». Dans ces « Terri- 
toires du Sud » — leur dénomination officielle — environ 430.000 humains trouvent leur sub- 
sistance. Densité d'une faiblesse saugrenue pour une superficie équivalente à celle de la France. 
Il n'y en a pas moins une existence et des mœurs sahariennes, des villes sahariennes, une 
population saharienne sédentaire et urbaine, si l'on ose ainsi dire, outre celle, pastorale, des 
nomades. Il y en a toujours eu. Procope, Hérodote en ont parlé. C'était les Gétules « peuple 
farouche et barbare », ditSalluste, « qui ne connaissait pas le nom romain ». Le nom français 
a été plus heureux. Et jamais le S. P. Q. R. n'a pu inspirer plus de respect et de crainte que le 
« biouro », comme les indigènes désignent l'administration militaire qui seule a charge de ces 
régions non colonisées. 

Depuis le temps où j'apprenais à lire les caries, passionnée déjà de l'inconnu, m'attirait le 
mystère de ces grands espaces à peu près blancs. On ne perd rien pour attendre, car me voici 
au seuil de cet étrange pays. 

Boghari, actuel terminus du chemin de fer à voie unique i, c'est la porte du désert de la pro- 
vince d'Alger. Dans un site abrupt, mais non sans cette beauté de la nature africaine, faite de 
lumière et de lignes, poudreuse agglomération de mercantis. Sous les arcades de la place, plan- 
tée de chétives verdures, sombres échoppes indigènes et juives. En son centre, des parterres 
d'aspect singulier. De fait sont-ils formés de tuiles fichées dans le sol, où elles dessinent des 
figures géométriques. Voilà qui est pour économiser l'arrosage en ce pays altéré à l'état chro- 
nique. Si on y regarde de très près toutefois, entre les trapèzes et les rhomboïdes on aperçoit 
quelques chrysanthèmes souffreteux. Sur une morne bâtisse est écrit « Hôtel-de-Ville ». Mo- 
deste, la façade opposée porte le mot plus adéquat « Mairie ». Vague auberge dont moins il sera 
parlé mieux cela lui Aaudra. Je suis entrée dans la région des gîtes douteux, des nourritures 
infâmes. Mais qu'importent ces choses? Levons les yeux vers l'azur éblouissant. Entre des mu- 
railles délabrées, pourtant rébarbatives encore, cette masse rousse de maisons agglutinées 
comme les rayons d'une ruche, dont elles ont la couleur, épousant la forme triangulaire de l'é- 
peron de roc où elle s'agrippe, c'est le Boghari indigène. L'effet est saisissant du premier vu de 
ces ksour sahariens, entrepôt, marché et forteresse, ainsi qu'il convient en des parages où qui 
n'est pasteur ou marchand est pillard — je veux dire l'a été, mais ne demanderait qu'à le rede- 

1. Depuis il a été avancé d'une soixantaine de kilomètres. 



I 




VERS LE DÉSERT 38 

venir. Ville de plaisir aussi : la corruption des grands centres... Ne riez pas. Bien qu'à l'orée 
seulement du désert, quelque deux mille habitants, c'est beaucoup. Les nomades qui viennent 
ici échanger leur laine contre du blé y trouvent la population féminine dispensatrice des volup- 
tés contestables ayant pour adjuvant la danse dont ce soir on m'offre le spectacle. 

Dans la salle à manger empuantie de friture, d'ail et de tabac, où l'on abandonnerait bien 
volontiers son repas aux mouches qui vous le disputent, voici une de ces a artistes «justement, 
installée à sa petite table. Le massif faciès bestial s'éclaire de certaine intelligence relevant plu- 
tôt de l'astuce. Par-dessus la robe fourreau en grosse mousseline à rideaux ramagée orange et 
bleu, tombe la melhafa de méchante gaze rayée vert et saumon — cette sorte de manteau de 
cour, partie intégrante du costume de la femme arabe, si déguenillée soit-elle, et dût-il traîner, 
lamentable, dans la poussière ou la boue. La tête est surchargée de lourdes tresses d'un noir 
mat et gras, s'enlrcmêlant avec des étoffes de couleurs vives, assez mal ajustées : le guermour. 
Au cou, aux poignets, sur la poitrine opulente cliquètent les lourds bijoux en orfèvrerie émail- 
lée plutôt grossière. Aux chevilles linlinabulent les Ma/Â;a/ d'argent, et l'effet de ces bracelets 
pour jambes nues est fâcheux sur des bas de colon chair dans des souliers jaunes à hauts ta- 
lons. Elle mange à même le plat, maniant la fourchette avec des gestes non sans grâce de ses 
mains fines, paume et ongles teints au henné, et boit du gros vin noir avec un air de faire la 
nique à Mahomet. Un drôle de petit chien l'accompagne. Cela étonne en pays musulman, où 
sauf le noble sloughi, chasseur do gazelles, l'espèce, tenue pour impure, est écartée de la fami- 
liarité. Il quête auprès des dîneurs. Honni soit qui mal y pense. Ces dames sont supérieures à 
un genre de provocation en usage dans notre occident. Celle-ci d'ailleurs est pour ainsi dire un 
chef de service de qui l'importance se mesure au sobriquet de « la sous-préfète » sous lequel 
elle est connue dans le territoire de la commune mixte : quelque chose comme trente mille 
kilomètres carrés. Le voisinage ici va loin. 

La nuit venue, je monte au ksar. C'est fort raidc. A cette heure l'aspect en est fantomati- 
que. Au long des ruelles en escalier les maisons, comme en Kabylie, ne sont pas surmonlées 
de terrasses, mais couvertes d'une toiture en tuiles, simples rez de chaussée sans autre ouver- 
ture extérieure que la porte fermée et verrouillée. Un faible rai de lumière, filtrant par quelque 
joint, décèle seul la vie familiale, étroitement recluse, de la cour intérieure. Quelques boutiques 
encore ouvertes, où un lumignon fumeux éclaire vaguement des ustensiles en fer battu, un 
pain de sucre piqueté de mouches, des mouchoirs de cotonnade rouge et jaune pendus pêle- 
mêle avec des chapelets do piments, des babouches, des chandelles. Des sons aigus et discor- 
dants nous guident vers les cafés maures, seuls vivants dans celte ville morte. Leurs fortes 
lampes à pétrole projettent au dehors une lueur sur les dalles raboteuses. Celui où nous entrons 
est pareil à tous les autres. Salle basse, de médiocre dimension, autour de laquelle court un di- 

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34 ALGÉRIE 

van en maçonnerie recouvert de naltes. Sur les murs au badigeon écaillé vert et bleu pâles, or- 
nés de chromos représentant principalement des types féminins de tous pays, une raie de crasse 
marque la hauteur des têtes de ceux qui s'y asseoient, jambes croisées. Dans un angle, le four- 
neau au charbon de bois. Les faïences qui l'encadrent, dans les tons bleu sourd, vert froid, 
jaune citron, et quelques touches orangé, n'ont rien de commun avec les azulcjos décorant 
les turbés des sultans à Brousse. Camelote dont cependant, fondue encore par les fumées, 
l'harmonie éteinte satisfait l'œil et que les maçons indigènes disposent avec une fantaisie agréa- 
ble dans son incohérence. En face, enfouis sous le burnous, les musiciens, complètement abru- 
tis. Trop éveillé au contraire, la première flûte, joli garçon de type équivoque, en culotte mauve, 
veste pistache et gilet beige. 11 va, vient, se démène. En mon honneur il attaque sur son aigre 
instrument aux assourdissantes stridences la Marseillaise — horreur ! Un autre indigène à 
majestueuse tournure de caïd semble faire les honneurs. Il sort un instant et nous amène de& 
danseuses. Elles sont laides, mal fagotées dans leur velours de colon fripé de couleurs criardes, 
des gazillons lamés d'or terni et d'argent rougi taponnés n'importe comment autour des che- 
veux acajou sale tordus avec des fils de corail. Le patron s'évertue à la mettre en verve, le iar 
et la devbouka lapent avec fénésis, la g'haïla, la gasba glapissent à tue-tête. C'est sans grand ef- 
fet. 11 fait froid ce soir — froid pour elles — et cela glace leur inspiration. Le peu qu'elles ex- 
hibent de leur talent manque d'intérêt. On s'excuse et nous explique. C'est la morte-saison. 
Les étoiles travaillent dans le sud: àBiskra, à Touggourt — comme chez nous elles font la Côte 
d'Azur. D'autres se reposent dans leurs terres. Car elles placent leurs économies là-bas, vers 
Messad, Djelfa, au cœur du territoire des Ouled-Naïl, leur patrie, où souvent finissent-elles 
dans la peau d'une respeclable autant que riche matrone. Celles qui restent à Boghari sont très 
« purée ». Et cet état résultant de l'infériorité de leurs charmes et mérites, je comprends la 
désillusion que me donne cette soirée. 

Tous les clients ne sont pas de mon avis. Témoin ce nègre superbement découplé qui^ 
drapé à l'antique dans sa djellaba en poil de chameau, brun rayée de jaune, le corps penché en 
avant comme à l'appel du désir et reposant sur son bras replié — altitude sculpturale vraiment 
— dévore avec des yeux de luxure ces piètres hélaïres. Dans le noir absolu de son visage lui- 
sant, que souligne l'écarlate de la chéchia sous laquelle le crâne tondu ras hausse le front 
lourd, les deux globes laiteux des prunelles répondant à la ligne brillante des dents de jeune 
loup, cette tête semble une boule d'ébène incrustée de nacre et d'ivoire. 

Allons, au Sahara je verrai mieux. Le café bu — par respect on nous l'a servi sur un pla- 
teau et dans une buire de cuivre — un bakshich à l'orchestre et nous descendons par les rues 
maintenant muettes comme la tombe, toutes bleues de lune sous un ciel profond, palpitant d'é-- 
toiles. Cela est beaucoup plus beau. 




Danse d'Ouled-NaUls 



VERS LE DÉSERT 85 

De bon matin je monte à cheval pour grimper, par une assez mauvaise roule en lacets de 
neuf kilomètres, à Boghar, qui face au ksar de Boghari, domine de trois cents mètres la vallée 
du Chélif. Ce n'est, au milieu des bois de pins, qu'un poste militaire. Il fut romain — les posi- 
tions stratégiques sont immuables — puis Abd-el-Kader en fit un de ses réduits. Le général 
Baraguay d'IIilliers le lui enleva. Depuis lors, c'est nous qui de là commandons les routes du 
désert. L'hospitalité de l'administrateur et du mess des officiers me permet d'y passer vingt- 
quatre heures. La grande redoute, au pied de laquelle s'abrite dans les amandiers et les mû- 
riers un rustique petit village de colons, est considérable. Sa garnison de tirailleurs rappelés 
au service pour la durée de la guerre doit aux événements une certaine importance. Ils enca- 
drent des recrues dont l'instruction est intensive. Afin de provoquer les engagements, ce dépôt 
possède une petite nouba qui parcourt le pays, accompagnant des sergents beaux parleurs. Si 
un instant on en oublie la signification douloureuse, ce fracas guerrier reporte aux temps héroï- 
ques de l'Algérie, dont vivent ici de grands souvenirs. C'est de Boghar pris pour base que 
partit la poursuite ardente de la Smala, atteinte à quelque quarante lieues. J'avais dessein d'ac- 
complir ce pèlerinage en mémoire d'un de mes très proches qui eut la bonne fortune d'en 
être. Sur la carte, tout est simple. Piste fréquentée par les caravanes et de là, via Zenina, je 
gagnerais Laghouat, mon actuelle destination. Arrivée à pied d'œuvre, je bute sur des diffi- 
cullés. Volontiers on me donnera un cheval et un guide. Mais, dans cette région marécageuse, 
les terres ont été détrempées par de récentes pluies. Sauf au bordj de la commune mixte de 
Chellala, je ne trouverais aucun gîte sur une distance de deux cents kilomètres. Parcours d'ail- 
leurs monotone, dénué d'intérêt. J'y renonce et me console en me remémorant le détail de ce 
fait d'armes. 

La colonne formait deux échelons. D'abord un bataillon de zouaves, six cent chevaux, 
moitié chasseurs d'Afrique, moitié spahis, et une section de montagne. Ensuite deux bataillons 
des 36° et C4« couvrant le convoi de 800 chameaux et mulets qui portent pour vingt jours d'eau, 
de vivres et d'orge. En tout moins de 2.000 hommes. Une zmala — telle en devrait être l'ortho- 
graphe phonétique — c'était, on le sait, une ville nomade, avec femmes, enfants, trésors, trou- 
peaux. Celle d' Abd-el-Kader comptait 7.000 tentes et quelque 18.000 âmes, dont 3.000 combat- 
tants. Elle se dissimulait si bien que, pendant plusieurs jours, le duc d'Aumale, égaré par de 
faux avis, erra au hasard à sa recherche. Marches dangereuses, entourées d'ennemis invisibles 
qui rôdent, renseignés par la trahison, guettant la moindre défaillance. Emporté par l'ardeur 
de ses beaux vingt ans, le chef se porte en avant avec la cavalerie. Les éclaireurs découvrent 
enfin, masqué par une ondulation du terrain, le camp établi dans les bas-fonds de Taguine. On 
est un contre cinq. Les aides de camp du prince lui conseillent de se replier pour attendre les 
zouaves et les canons, qui sont à deux heures en arrière. Un agha, qui est des nôtres, mettant 



36 ALGÉRIE 

pied à terre pour lui embrasser la botte, le supplie : « Par la tête de ton père, ne fais pas celte 
folie d'altaquor. » Le fils de Saint Louis riposte: « Ceux de ma race no reculent jamais. » La 
charge sonne. Morris à droite, Yusuf à gauche, lui au centre, la poignée de braves tombe comme 
la foudre sur l'ennemi surpris. Tout est balayé. Pas assez en nombre pour la prendre entière, 
on coupe la zmala en deux et s'empare de la moitié. L'émir ne doit son salut qu'à la vitesse de 
sa monture. Il laisse sur le terrain 300 cadavres, 3.000 prisonniers, un immense butin. Il y laisse 
surtout son prestige. L'affaire nous a coulé neuf tués, douze blessés, vingt-huit chevaux. Et 
quand l'infanlerie avec l'artillerie arrivèrent, hors d'haleine, ayant couvert trente lieues en 
trenle-six heures, sans puits, elles n'avaient pas laissé en arrière un traînard ni perdu un 
mulet. V 

Ce succès, pivot sur lequel évolua, pour bientôt s'effondrer, la puissance du grand rebelle, 
était dû au sang-froid, à la décision, à l'énergie du duc d'Aumale. Car il n'y faut pas voir seu- 
lement le coup de tôle d'un intrépide jeune prince, impatient de gagner ses éperons. Folie, soit. 
A laFguerre folie souvent est sagessse. La retraite — je liens celle opinion de feu mon vieil ami 
le général du Barail qui, sous-lieutenant, y fut blessé — était plus périlleuse que le combat. 
L'éveil donné à l'émir, pas un homme peut-être de la colonne morcelée n'eût échappé. C'était 
question de vaincre ou mourir. Pour l'avoir compris, ce fils de roi a justifié ce qu'en disait son 
chef: « ^Décision prompte, courage eniraînant, corps infatigable, amour du travail, le tout di- 
rigé par une haute intelligence et un ferme bon sens ». Il s'y connaissait, Bugeaud — Bou-el- 
Nessra, « le Père de la Victoire ». Qui a eu l'honneur d'approciier le duc d'Aumale, d'autre part 
accompli par le charme de son esprit, la profondeur de sa culture, la séduction de sa personne, 
ne saurait que ratifier un jugement aussi autorisé. 

Epris de poésie, l'Arabe abonde en qualificatifs, hyperboles, métaphores. ïl amplifie tout 
nom d'un surnom. Boghar, c'est « le Balcon du Sud ». Si en effet, surtout de la vieille tour du 
télégraphe optique, la vue embrasse les monts et les vaux du Tell, de l'autre côté elle s'étend 
sur le désert, déroulant son tapis fauve semblable à une peau de lion. Dans le flot de lumière 
orangée dont le baigne le couchant, on me montre le ruban à peine sensible qu'y dessine la 
pisle sur laquelle demain je m'élance à la découverte du Sahara. Et de vivre mon rêve obstiné 
je me sens comme oppressée par une émotion où met sa note mélancolique le mystère des pro- 
fondeurs infinies. 



CHAPITRE IV 



LE SAHARA D'ALGER 



Avanl de monter en aulomobile on trouve une égoïste satisfaction à regarder le départ de 
la diligence. D'où les entreprises do messageries algériennes ont-elles pu tirer ces falotes guim- 
bardes, qui déjà devaient être réformées aux temps préhistoriques des « Laffite et Gaillard?» On 
se demande avec effroi comment tiendront le coup cette carcasse déjetée, ces ferrailles dislo- 
quées, ces ais disjoints, ces roues branlantes. Par quel phénomène de compression contiendra- 
t-elle ce qui s'y enfourne de voyageurs, pressés comme sardines en boîte? Indigènes pour la 
plupart, il est vrai, ayant l'habitude des postures recroquevillées. Mais ces mobilisés qui rejoi- 
gnent... Est-ce l'effet du cou nu, de la veste si courte, qu'ils sont donc gros, les zouaves territo- 
riaux. Et toujours il en arrive, il en arrive, et même, correctement voilées, des moukères por- 
tant un enfant, une couple de couffins. Sur le toit, un entassement de colis à frémir. Miracle 
que ne s'effondrent point ces planches délabrées. Et toujours on en ajoute. Jusqu'à un pa- 
nier de poisson, suintant sa glace fondue, qui déjà a fait un bon bout de chemin et va à Ghar- 
daïa. Ginq cents kilomètres par celte voie rapide, sous le soleil africain !... Autant l'abandon- 
ner à lui-même: il serait assuré d'arriver par ses propres moyens... Faute d'autre place, une 
femme européenne escalade intrépidement les marche-pied jusqu'au siège du conducteur, au 
niveau des bagages. Il semble étroit déjà pour ce volumineux personnage. Adossée à une barre 
de fer, ses pieds reposent sur une planchette vacillante. Elle se couvre la tête d'une mantille 
cl paraît très satisfaite de son sort. Moins heureux ce maigre Espagnol couleur cuir de Gor- 
doue, arrivé au tout dernier moment. Mais on s'arrange toujours. Impavide, par un rétablisse- 
ment des poignets il se hisse au sommet de la pile, y étend sa couverture bariolée, s'y assied 



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38 ALGÉRIE 

à jambes rebindaines et allume son pnpelito. C'est fou... Au premier cahot il sera précipité sur 
le sol et se rompra les os... Nul ne semble en prendre souci, pas plus lui que les autres. Sans 
hâte, mais avec beaucoup de désordre, force criailleries en sabir et d'assez gros jurons, le char- 
gement se complète. Une petite heure de retard: cela ne compte pas. On va démarrer, quand 
Messaoud s'aperçoit avoir oublié chez lui son fouet. Tandis que, nonchalamment, il s'en va le 
quérir, les soldats descendent boire un verre. C'est le dernier : en territoire du Sud, où il n'y 
a 'pas d'électeurs, l'autorité militaire a pu inlerdir tout alcool. Nul ne s'impatiente. Le capu- 
chon du burnous ramené sur la figure, résignés, les musulmans dorment déjà. Enfin on part. 
Le « négro » a enfilé une longue blouse bleue de roulier beauceron par-dessus sa culotte dé- 
chirée en toile d'emballage verdâtre s'accordant mal avec le fastueux, quoiqu'assez sale, gilet 
vieux rose brodé de soie. La chéchia rejetée en arrière sur sa tignasse crépue, il rassemble les 
cinq mules étiques, et cahotant, grinçant, la lourde machine s'éloigne bon train à un trot désuni 
que panachent des galops intempestifs. 

Jusqu'à Djelfa, où changeront de voiture ceux qui vont plus avant, ils en ont pour vingt- 
six heures. 

Au désert, une roule, c'est une piste. Une piste, c'est une trace foulée par les caravanes et 
que jalonnent des carcasses de chameaux. Dans les parages fréquentés — relativement, bien 
entendu: c'est ici le domaine du relatif — cette définition romantique, du moins quanta son 
second terme, a cessé d'être exacte. L'apparition des automobiles a nécessité la création d'une 
sorte de voie mixte. Pour l'établir, prétend mon chauffeur, qui est un humoriste, il suffit d'un 
balai. Vlan ! à droite, les pierres, vlan! à gauche, dessinant une bordure et voilà: roulez. Il y 
a du vrai. Aux points toutefois où le sous-sol récèle de l'humidité, des procédés moins sommai- 
res s'imposent. L'empierrement est chose aisée, la matière première ne manquant pas. La main 
d'oeuvre non plus : indigènes payant leurs prestations, condamnés à des peines légères ou su- 
bissant la contrainte par corps. Tout paresseusement qu'ils s'exécutent, petit à petit on arrive. 
Rien ne presse. Celle que nous suivons n'a pas donné tant de peine : c'est l'ancienne plate-forme 
d'une voie ferrée dont jamais ne furent posés les rails. Pourquoi? Demandez à Allah (le Savant, 
l'Informé, le Maître de l'univers. Il est Un). On en construit une nouvelle que, tronçon par 
tronçon, les travaux languissants amèneront jusqu'à Laghouat. Notre piste routière lui est sen- 
siblement parallèle. On s'étonne qu'elle décrive des courbes. A quoi bon, dans cette étendue 
sans relief et où il n'y a lieu de se détourner pour desservir des localités inexistantes? Imper- 
tinente question. Pensez-vous que les ingénieurs aillent à la billobaude? Le désert, sachez-le, 
n'est point un plan uni sur lequel le ballon lancé de la lisière du Tell roulerait jusqu'au Congo. 
II procède par longues ondulations s'enveloppant les unes dans les autres, que l'absence de re- 
pères rend insensibles à l*œil. Le curieux de la chose c'est que, curviligne là où le terrain sem- 



LE SAHARA D'ALGER 39 

ble une table de billard, aux endroits mouvementés le tracé est rectiligne, en sorte qu'on s'y 
livre au jeu des montagnes russes. Les ponts-et-chaussées ont leurs raisons que la nôtre ne 
connaît pas. On n'en aurait cure si la vue n'était affligée par des disques indicateurs de virages 
et de cassis peu harmoniques avec l'ambiance désertique. 

Ici tout terme géographique prend une signification spéciale. Ainsi on nous dit que nous 
sommes dans la « vallée » du Ghélif. Moi, Je veux bien. De fait voilà, sabrant la plaine fauve, 
une tranchée profonde, comme taillée à la bêche, où, entre des berges à pic d'argile crevassée, 
aussi sèche qu'amadou dont elle a la couleur, luisante à la dire vernissée, un peu de boue est 
formée par une humidité qui parfois, oui vraiment, se manifeste en petites flaques ou menus 
filets. Il paraît que cela coule, puisque nous le remontons. Le Ghélif, s'il vous plaît, est le plus 
grand « cours d'eau » algérien : quelque 700 kilomètres de route, autant que la Garonne. Seul 
de tous ceux qui, on ne sait trop où ni comment, prennent leur source dans les profondeurs 
sahariennes, obstiné à braver la soif, à lutter contre les sables, se perdant, se retrouvant, il par- 
vient à la mer, destination naturelle des fleuves. Fleuve?... Ainsi parle la géographie. Je con- 
nais sa basse vallée où, non loin de son embouchure aux environs de Mostaganem, il fait quel- 
que figure. Elle estremarquable par des températures torrides. Serait-ce que ces eaux sahariennes 
les ont charriées jusque dans le Tell plus clément? En réalité elle doit d'être une fournaise à 
son encaissement entre les pentes arides de FOuarensenis et le massif brûlé du Dahra, qui 
fait écran contre la brise marine. A Orléansville le mercure, l'été, oscille entre 40° et 50° à 
l'ombre. 

C'est seulement à son entrée dans le défilé de Bogharri que, grossi par l'adjonction du Nahr- 
Ouassel, descendu des plateaux du Sersou, le Ghélif est promu à sa dignité hydrographique. 
Pour lui faire honneur on l'a chevauché d'un pont qui ne serait pas déplacé sur la Loire. Moins 
la rapidité et la profondeur, l'eau qui passe sous ses arches donne en volume à peu près comme 
un petit gave pyrénéen. Jusque-là il s'intitule modestement Oued-en-Namous, « le Ruisseau des 
Moustiques >;. Autour de ses rives calcinées, un chaos de monticules couleur d'ocre, de formes 
bizarres, aussi parfaitement nus que si le feu du ciel avait ici anéanti quelque Sodorae. L'hori- 
zon est barré par des hauteurs aux lignes heurtées, crochues. Qu'est donc devenue l'immensité 
aperçue du Balcon du Sud? Sans nous en douter, nous sommes descendus dans un bas-fond. 
Pas davantage ne nous rendons-nous compte que le terrain se relève. Et voilà que sous nos 
pneus se déroule le vide. Le vide, oui, car il n'y a rien. Rien?... Rien. Ges noms cependant sur 
la carte?... Encore une particularité de la géographie désertique. Une localité, c'est un puits, 
qui souvent s'accoste d'un caravansérail. Et autour, rien, vous dis-je. Bougzoul, Aïn-Oussera, 
El-Mesrane... il y aura là pourtant des gares, déjà à demi construites. Que desserviront-elles? 
Le désert. Il y a donc quelque chose au désert et quelqu'un? Mais oui. Seulement ce sont cho- 



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ALGÉRIE 



ses et gens — oh ! peu, bien peu de gens, et de choses moins encore — noyés dans l'étendue 
quijsemble plate, son uniformité abolissant les plans, et l'est si peu qu'une colonne en marche 
disparaît tout d'un coup dans un repli. 

La comparaison du désert avec la mer n'est pas une vaine figure de rhétorique. Nous voici 
dans une région d'alfa. Celte famille de grarainée dont les vertus solides sont caractérisées par 
son nom botanique : siipa tenacissima, et qui sert à fabriquer tapis, cordes, paniers, plats, pa- 
pier de luxe, fourrage apprécié du cheval qui dans ses fibres aqueuses trouve à boire et à 
manger — l'alfa, pousse en grosses touffes donnant un aspect de houle accentué par son ton 
glauque. Nous y rattrapons la diligence. Bien qu'elle ait plusieurs fois relayé, finies les grandes 
allures. A peine si les mulets trottinent. Le soleil est cuisant, le sol dur. La femme à la man- 
tille cependant a toujours le sourire, quoiqu'un peu contraint. L'Espagnol n'a pas encore perdu 
l'équilibre. La masse confuse et suante de l'intérieur, dans laquelle sont amalgamés les gros 
zouaves, déborde par les fenêtres aux carreaux cassés. La chaleur en effet dilate les corps. Je ne 
sais si le poisson est demeuré. Nous passons assez vite pour que nul parfum ne le révèle. 

Le désert étant 1res varié — si vous ne me croyez pas, allez-y voir, et c'est la grâce que je 
vous souhaite — la mer d'alfa bientôt cède la place à un chaos de pierraille. Bientôt pour notre 
18 H. P., mais des heures et des heures pour les charrettes à mules lourdement chargées de toisons 
en suint, sanguinolentes encore, qui remontent vers le Tell: quinze jours de marche depuis 
Laghouat. Ne fussent-ils pas coiffés du béret bleu, on reconnaîtrait des Basques dans leurs con- 
ducteurs, des hommes rudes, trapus, le front buté, l'œil dur, les joues creuses ayant le grain et 
la couleur de vieilles tiges de botte, mines farouches de forbans, au demeurant les meilleurs fils 
du monde. Le convoi passé, de nouveau c'est la solitude entre le bleu vif du ciel et le jaune ar- 
dent d'un chapelet de dunes basses. Au loin des surfaces scintillantes comme du vif argent. 
Mirages?... Non : les Zahrez Gharbi et Ghergui — de l'Ouest et de l'Est — chotts très salins que 
l'été n'a pas encore desséchés tout à fait. Autre aspect en un point d'eau où nous faisons halte 
pour rafraîchir le moteur, et dit « la Mare de l'Ecuelle ». Ecuelle soit, cette dépression, sensible- 
ment circulaire. Mais où est la mare?... On nous rit au nez. L'eau existe, puisque voilà des ar- 
bres, si l'on peut ainsi dire de maigres et funèbres thuyas, de tristes jujubiers hérissés. Demander 
à la voir est oublier où nous sommes. Au demeurant ces tentatives de végétation sont affligeantes. 
Il faut être ce qu'on est. Plutôt cet entassement énorme et fantastique, que nous contournons, 
de blocs étranges aux tonalités violâtres avec des coulées de rouille, dont la surface spongieuse 
est saupoudrée d'un gris sale, malsain, semblant une lèpre. Apprenant que c'est une montagne 
de sel, je rends mon estime à cette agglutination inquiétante. En cet instant précis le soleil, très 
avancé dans sa course, la drape d'un triomphal manteau de pourpre. Des prismes s'allument 
aux facettes de ses roches à arêtes vives. Une splendeur illumine l'horizon. Le bleu profond de 



LE SAHARA D'ALGER 41 

la terre loiiUaine s'unit à celui du ciel par un trait do flamme. Puis il monte, il se dilue en une 
onde verdissante qui éteint l'incendie d'en haut. Tout pâlit dans un bref crépuscule et presque 
d'un coup s'évanouit. Devant nous une masse sombre que trouent quelques lumières. C'est 
Djelfa. 

Qui l'eût cru?... Toutes ces pentes insensibles m'ont hissée à près de 1.200 mètres. On est 
ici au cœur du massif des Ouled-Naïl, dont hier j'apercevais les cimes bleues. Il faut le savoir. 
Sur ce plateau aride, brûlé de soleil et balayé par les vents, au point où une manière de col 
constitue un nœud de routes stratégiques, cette place d'armes a été créée, devenue le marché 
de la région, exclusivement pastorale. Dans une enceinte carrée, forme de castramétation pri- 
mitive suffisante pour servir de réduit contre d'éventuels belligérants sans artillerie, deux larges 
rues aux maisons basses se croisent. Les indigènes — presque la totalité des habitants — sem- 
blent dépaysés dans ce bourg d'aspect si peu arabe. Poudreuse, maussade, l'été un four, l'hiver, 
glaciale dès que souffle la tramontane, Djelfa n'a de « joyeux » que sa garnison. Encore est-ce 
par antiphrase. Pires que jamais, les «groupes spéciaux», en ce moment où la mobilisation les 
a grossis de tant de chevaux de retour. Un de leurs officiers — commandement peu recherché 
comme bien on pense — me dit posséder dans sa compagnie un record : quarante-sept condam- 
nations. Ni la rigueur de la discipline ni l'interdiction de l'alcool — le vin demeure et aussi y 
a-t-il la complicité des mercantis — ne sauraient empêcher tous désordres. Le plus regrettable 
c'est que l'indigène, accoutumé aux tirailleurs, ses compatriotes, et aux zouaves, qui sont Algé- 
riens, se met à appeler « les sofdats français » ces apaches en uniforme. Sans doute il les con- 
naissait, mais en petit nombre, tandis que cet afflux de fâcheux réservistes et d'indésirables ter- 
ritoriaux, c'est pour lui donner une brillante idée de Paris, dont la plupart proviennent, et dans 
son esprit, Paris c'est la France. Remis en main, les moins mauvais éléments sont envoyés aux 
armées. Quelques-uns le demandent. Par malheur ce sonten général d'incorrigibles pochards, que 
chaque jour da prêt il faut mettre en prison. H en est davantage qui, pour esquiver leur feuille 
de roule^ tirent les plus ingénieuses carottes. Car — parlant leur langage — les tripes au soleil 
certes ne leur font pas peur, mais si c'est à propos d'un litre, d'une manille ou d'une gueuse. 
Quant à se faire trouer la peau pour la patrie, vous ne voudriez pas. Certains sont morts d'avoir 
absorbé une trop forte dose de laurier-rose destiné à se donner la fièvre. Comment se compor- 
tent ceux qui vont au feu? Les chefs à qui incombe la difficile mission de les y conduire, avec 
le surcroît de péril de recevoir une balle dans le dos, s'accordent à dire qu'en somme, l'en- 
nemi devant, de bonnes mitrailleuses derrière, entre tuer le diable et être tués par lui, ils pren- 



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42 ALGÉRIE 

nent le parti le plus sage. En ce temps admirable oîitantde débonnaires bourgeois se sont mués 
en héros, elle est démonétisée, la légende des mauvaises têtes faisant les plus vaillants soldats. 
A plus forte raison ici, où il s'agit d'êtres profondément dégradés. Oîi l'homme puiserait-il le 
courage de mourir pour la plus haute des abstractions, si ce n'était dans le sentiment, incons- 
cient parfois, de l'honneur? Et l'honneur ne fleurit point dans la boue. 

Ce qu'il reste en Afrique de joyeux, c'est la canaille invétérée, ou bien des dégénérés que 
leurs tares physiques, engendrées par tous les vices, rendent inaptes à faire campagne. Les co- 
lons ne sont pas sans murmurer de voir ce joli monde traîner ses godillots en de paisibles gar- 
nisons, mangeant chaud, buvant frais — et sec — vaguement occupé à d'inutiles exercices ou 
de nonchalantes corvées. La poste leur apportant les subventions spéciales dont ils vivent dans 
le civil, ils sont les meilleurs clients du quartier particulièrement prospère en celte sorte de ca- 
pitale des tribus exerçant l'industrie féminine que vous savez. S'ils sont indignes de porter les 
armes, disent les mobilisés d'Algérie, ou si l'on juge peu expédient de leur en donner, n'est-il 
donc point certaines rudes et malsaines besognes de guerre? Et plusellessont malsaines, mieux 
cela vaudrait, ajoutent des esprits exempts de cette sensiblerie qui volontiers s'exerce en faveur 
des gredins au détriment des honnêtes gens. Occasion unique de purger la société d'une ver- 
mine. Pour les blâmer il faudrait oublier qu'en ce moment coule à flots le plus pur, le plus géné- 
reux de notre sang. 

Les quelque quatre cents Européens de Djelfa constituent une paroisse. Pour demander un ren- 
seignement je sonne à la porte surmontée d'une croix. Un soldat m'ouvre. — « Monsieur le curé? 
— C'est moi. » Le clergé africain portant la barbe, il n'a eu qu'à se raser le menton pour être 
moustachu à l'ordonnance. Mobilisé sur place, infirmier à l'hôpital, il revient d'administrer un 
joyeux qui, d'un camarade, a reçu sept coups de couteau dans le ventre. Il est perdu, sans qu'on 
ait pu lui arracher le nom de son assassin. Ces gibiers de polence, réfractaires à toute discipline 
sociale, se soumettent entre eux à des règles de fer. Le sentiment qui lui inspire cet obstiné 
mutisme émane-t-il d'une étincelle d'honneur, d'ailleurs mal placé? Ceux qui, les connaissant 
bien, sont sans illusions littéraires, y voient plutôt une lâche crainte de vengeance dont ne 
peut triompher la certitude même d'en être délivré par la mort. 

Pénible sacerdoce, celui de ces prêtres du Sud. Isolés parmi des ouailles aussi pauvres de 
vie spirituelle que d'argent, non seulement ils ne trouvent pas de compensations matérielles à 
la stagnation morale du milieu, mais encore leur pénurie les humilie devant le clergé musul- 
man, devant la richesse surtout des marabouts. La loi de séparation cependant a dû, dans cet 
archidiocèse, souffrir quelques entorses. Par mesure transitoire — je ne sais ce qu'on fera plus 
tard — • des indemnités sont allouées aux curés. Ici, c'est cent cinquante francs par mois. Vu la 
quasi absence de casuel, au désert où, pour les Européens, la vie est difficile, ce serait le dénué- 



LE SAHARA D'ALGER 43 

ment si quelques leçons n'y pourvoyaient, supplément appréciable aux uniques ressources de 
l'école primaire. 

La seule note locale que me donne Djelfa, c'est l'arrivée de la diligence. Le sourire s'est 
transformé en un rictus douloureux. Je ne sais ce qu'est devenu l'Espagnol. Messaoud n'a rien 
perdu de sa dignité ni de sa nonchalance, mais a pris cette teinte grisâtre qui est la pâleur des 
nègres. L'intérieur n'est plus qu'un bloc compact et amorphe, d'oîi lentement se dégagent des 
jambes ankylosées, des bras gourds, des visages défaits. Vous me croirez si vous voulez : le 
poisson est fidèle au poste. Il repartira demain matin. Je n'ose demander si c'est tout seul. 



CHAPITRE V 



LAGHOUAT 



Comme tout de la nature, le désert connaît ce frisson de la fine pointe du jour, son unique 
et bien bref passage de douceur. Pour se mettre en roule, c'est l'heure exquise. Dans l'opale 
du ciel se déploie une nappe d'améthyste pâle dont le ton va se décomposant en écharpes de 
ce bleu chimérique, de ce rose irréel, grâce froide des aurores. Tout d'un coup, mordant l'hori- 
zon bas, le soleil émerge — le soleil, maître et seigneur de ces grandes terres nues. Avec lui 
monte une tiédeur qui vous caresse et bientôt tout est baigné dans un flot d'or liquide. 

En quoi consiste la beauté du Sahara? Et d'abord, a-t-il une beauté? Il faudrait définir ce 
mot avec une impossible exactitude. Moins encore oset-on parler de son charme. Puisqu'il 
captive cependant, c'est qu'il a du charme et de la beauté. Charme hautain, fait de sa mysté- 
rieuse solitude, de son silence solennel, beauté sévère qui réside dans la simplicité des lignes, 
l'ampleur des plans, le vide de l'espace. Cet attrait singulier, dénué de sensibilité qui y demeure 
rebelle. Mais comment le rendre concret? Le vocabulaire du peintre est illimité; si restreinte 
au contraire, la palette de l'écrivain. Alors que les tons se multiplient, se subtilisent, se vola- 
tilisent à l'infini, les mots sans cesse se répètent. Combien sèche et rigide, la plume, en regard 
du pinceau aux flexions si souples, dont une tendresse ou une vigueur suffit pour donner l'ac- 
cent. Tout peut être peint. Mais comment décrire là où il n'y a rien? Rien que de la lumière. 
Lumière, dis-je, non couleur. Car le désert est moins coloré que nuancé. Le jaune est sa domi- 
nante, toute la gamme du jaune clair au roux ardent, avec des modulations d'ocre inclinant, 
sans l'atteindre, au rouge. D'autres tonalités assurément se manifestent, mais subordonnées à 
celle-là. Des rocailles sont rosâtres, vineuses, brique. Ici les efîorescences salines ou magné- 



LAGHOUAT 45 

siennes que sue le sous-sol mettent des blancs ternes. Là les herbes sèches et roches donnent 
des verts-de-gris. Ailleurs ce sont coulées comme de cendres. Si peu de relief que présente le 
terrain, des ombres jouent dans les trous, les plis, les crevasses, d'un mauve qui, vers le soir, 
s'intensifie en violet. N'importe : la grande lumière diffuse enveloppe tout d'un jaune vibrant 
plutôt que violent, dans lequel tout se fond. Le désert est une symphonie en jaune majeur. 
Paysage purement linéaire et lumineux. Guère d'accidents, peu de variété, à peine de mouve- 
ment, un ton d'ensemble absorbant les notes de détail. Et cette monotonie et cette uniformité, 
cette immobilité, cette monochromie engendrent quelque chose de très prenant. Que vous di- 
rai-je?... Il faut y être- 
Courant vers le Sud, l'âpreté de la nature s'accentue. Plus d'alfa — ces « herbages » aussi 
précieux ici que chez nous ceux du Cotentin. Saugrenue semble l'étymologie donnée par Soleil- 
let du nom de ce pays : sahel, plaine, râ, pâturage. Question d'espèce. Les vaches ne vivraient 
pas ici, mais qui sait si les chameaux s'acclimateraient dans la vallée d'Auge? Ne croyez pas 
d'ailleurs cette terre tout à fait dénuée. Il y a une flore désertique. Aux yeux avertis môme est- 
elle très variée, quoique sans abondance. Là où le profane ne voit que de vagues choses évidem- 
ment végétales, grisâtres, altérées, desséchées, hérissées, hargneuses, l'indigène dislingue le 
remeiz du regcim et du regiiig. Le hallab n'est pas du demâad ni du adhid; ne prenez point du 
zeita pour du dhoura et gardez-vous de confondre le neci avec Varfedj ou le dhammeran avec le 
chebry. Il faut être bien ignorant pour ne pas reconnaître le chi'ch {artcmisia alba odoratis- 
sima), variété d'absinthe sauvage, d'avec cette autre, l'armoise, dont m'échappe le nom arabe, 
sans jamais en avoir su le nom latin. Môme je puis vous dire que sur l'une d'elles — laquelle? 

— certain insecte dépose des cocons utilisés par des nomades en guise d'amadou, tandis que 
l'autre leur fournit un détestable succédané du tabac. Il y a encore le gKlaf [atriplex hali- 
mus) qui me paraît être une sorte de pourpier — • je mo trompe certainement — et le r'iem, 
semblant une manière de thym, à moins que ce soit le contraire. Tout cela constitue des pâtu- 
rages — c'est comme j'ai l'honneur de vous le dire — entre lesquels les initiés font autant de 
différence que nous entre trèfle et luzerne, vesce, gesse ou sainfoin. Les botanistes aussi, cela 
est admirable, s'y reconnaissent et les déterminent. Etes-vous curieux d'apprendre que le driîin 

— dont, en temps de famine, les graines à la rigueur remplacent l'orge — c'est t arlhratherum 
pungens, et ampelo desmus tenax ce diss dont oi\ tresse des cordes et recouvre les gourbis?... 
Ou encore qu'a nom gracieux parmelia esculenla ce lichen réputé comestible qui s'étend, tel 
une lèpre, au pied de certaines herbes ?... On me l'a dit, je le redis ; mais je n'y tiens pas. 

Voulez-vous des fleurs? Le choix est plus limité. En grattant le sable toutefois, vous trouve- 
rez de petites touffes de cette étrange plante semblant pétrifiée, la rose de Jéricho — pauvre Jé- 
richo, triste rose — qui, mise dans l'eau, s'épanouit en minuscules corolles couleur de cendres. 



46 



ALGÉRIE 



Lo déserl n'est pas non plus absolument solitaire. De très en très loin apparaît un consi- 
dérable troupeau: brebis blanches, habillées d'une laine épaisse que justifie mal le climat, chè- 
vres noires aux longues soies traînantes. Que mangent ces bêtes? Une herbe verte et tendre, à 
condition d'être broutée aussitôt qu'elle pointe hors de terre. Voilà pourquoi on ne la voit jamais. 
Noblement déguenillés, les bergers portent un fusil en travers des épaules, ce qui leur donne 
figure romantique de brigands. Arme généralement désuète, à un canon, voire à tabatière, 
d'autant plus inoffensive actuellement que la vente de la poudre est rigoureusement interdite. 
Où peuvent bien aller ces indigènes parfois rencontrés, ne craignant pas d'être deux sur un 
malheureux mulet, ou bien qui, battant fortement le sol dur comme fer de la plante, qui ne 
l'est pas moins, de leurs larges pieds nus, poussent devant eux d'infortunés bourricots surchar- 
gés de ballots hétéroclites? Peut-être où je vais moi-même. Pour le nomade, la distance n'existe 
pas. 

Vision de l'Algérie militaire et pittoresque d'Horace Vernet, Delacroix, Fromentin : une 
troupe de goumiers licenciés, retour du front de Belgique, et regagnant leurs tentes. Le bur- 
nous bleu, blanc, brun, rouge les enveloppe sur la haute selle où ils sont comme vissés, genoux 
très relevés, le large étricr chaussé à fond par la botte souple en maroquin brodé. Les petits 
chevaux gris, dont la queue balaie le sol, pointent au bruit du moteur. L'un des cavaliers s'ap- 
proche. Tout jeune lieutenant, la croix de guerre à la veste khaki, Ferhat-Madhani est le petit- 
fils du bachagha Lakdar, mort depuis peu, chargé d'ans et d'honneurs. Son teint blanc sous le 
haie, le blond de sa moustache naissante, hérité de la majestueuse barbe rousse de l'aïeul, té- 
moignent d'un atavisme berbère. Il me souhaite la bienvenue à l'entrée des parcours de ces tri- 
bus dont héréditairement les siens sont les chefs. Quand je me remets en marche, sa monture 
se cabre tout droit. Il lui rend la main. C'est vraiment chose belle, un cavalier arabe galopant 
dans le désert. 

Moins nerveux, les chameaux rencontrés ne s'apeurent guère. Même nous considèrent- 
ils avec bienveillance, en balançant leur long cou sinueux, d'un air affable, entendu et stupide. 
Dans les lellis en laine marron rayée de blanc et de noir emboîtant leurs flancs creux, ils vont, 
lenls et sûrs, sobres par nécessité, goinfres aux occasions — tels leurs maîtres — capables de 
rester trois ou quatre jours sans boire, l'hiver jusqu'à six ou sept, mais, aux puits abondants, 
pouvant d'une rasade absorber cinquante litres. Leur ventre est une outre qui se gonfle et se 
dégonfle à vue d'œil. 

On s'émerveille de trouver au désert autant d'humains. De quoi vivent-ils? A la vérité n'en 
compte-t-on guère qu'un pour cent hectares. 

Quand on parle de l'immensité saharienne, il faut s'entendre. Certes le Sahara est immense, 
comme l'est la mer. Mais comme sur mer aussi, ce qu'en embrasse la vue est en somme assez 



LÂGHOUAT 47 

peu considérable. On a l'impression do l'immensité par illusion, à cause que c'est vide et que 
rien ne délimite l'horizon. Mais pour si peu que le terrain s'élève, il masque les lointains, ou 
s'il est déclive, ceux-ci s'effondrent — démonstration empirique, on le sait, de la convexité du 
globe. En outre, l'enveloppement lumineux abolissant toutes oppositions de valeurs, il on ré- 
sulte de singulières observations optiques. D'abord dans l'appréciation des distances. On aper- 
çoit un mamelon, on va le toucher de la main — une couple de lieues vous en sépare. Au re- 
bours, on se retourne vers le puits, le bordj qu'à la minute on quitte — évanoui. D'autre part 
cette grande lumière, qui boit les couleurs, fausse aussi les proportions, et sans loi apparente. 
De loin cela arrive qu'une chèvre semble une mule. Par contre, ce troupeau qui pâture, des 
chèvres?... Ce sont des chameaux. Là-bas, un champ de pierres... A ce qu'elles se déplacent 
vous reconnaissez des moutons. Au sommet d'une petite crête, cet arbre, dirait-on pas, si ce 
n'était invraisemblable, un chêne?... Ce n'est qu'un genêt épineux. 

Mais voilà des tentes en mouvement... Alors ce doit être des dromadaires. Oui : clignant 
des yeux dans le soleil, je vois leur silhouette cocasse se découper sur l'horizon. Non : regar- 
dant mieux, je distingue le brun-rouge à bandes orangé et noires des « maisons de laine ». Et je 
demeure perplexe. Eh bien ! c'est l'un et l'autre : une famille qui déménage. Façons de lentes, 
ces bassour ajustés au bât des chameaux, cage sur laquelle sont jetés des feloudj faisant aux 
femmes un abri contre les regards. Les plus jeunes enfants sont avec elles, les aînés suivent à 
bourricot avec les hommes, maîtres à cheval, serviteurs à pied, des chiens, des négresses, les 
troupeaux, d'autres chameaux portent les lentes, les nattes, les ustensiles, les provisions, les 
coffres pleins de bardes. Ils se tiennent à l'écart de la roule fréquentée. Dans les villes le mu- 
sulman cache son intérieur, aux champs son gourbi, au désert son campement. Et celle cara- 
vane, c'est un campement qui marche. 

Aïn-cl-Ibel — « la Fontaine des Chameaux »... Je m'excuse d'écrire si souvent ce mot. Mais 
nous sommes dans leur domaine. Soit dit en passant, qui donc les a appelés « vaisseaux du dé- 
sert » ?... Ne serait-ce pas Joseph Prudhomine?... Non: c'est Mahomet. Ici un changement de 
bougie me retient quelques instants. Des indigènes qui se trouvent au caravansérail s'assem- 
blent autour de la voiture. Ce genre de véhicule les intéresse beaucoup : goût inné de ces no- 
mades par essence — même ceux qui se sont fixés l'ont dans le sang — pour la rapidité de la 
locomotion. Les caïds riches, les marabouts se sont empressés de l'adopter. Si la couleur locale 
y perd, on y gagne une plus facile pénétration du Sahara. Les Arabes n'aiment pas moins la 
machina, qu'au début ils qualifiaient « chemin de feu », comme « bateaux à fumée » les vapeurs. 
Le nil admirari étant chez eux un principe do bonne éducation, ils ne « s'épatent » nullement 
de toutes nos inventions et très vite se les assimilent. Dans le plus petit bureau de poste vous 
en trouvez envoyant des télégrammes pour ne rien dire ou pendus au téléphone pour se souhai- 



r. 



48 



ALGÉRIE 



ter le bonjour. N'en concluez point à leur européaaisation. Ce sont de grands enfants qui font 
joujou. Leur langue immobile n'étant pas propre à forger de ces néologismes scientifiques que 
nous tirons du grec, c'est drôle d'entendre, dans un flux de paroles pour nous inintelligibles, 
les mots « cardan, carburateur, magnéto » sortir des lèvres d'Ali qui, en tracassant ses ferrailles, 
daigne leur donner quelques explications. Je saisis « fissa, fissaj), qui revient souvent et 
qu'admiralifs ils répètent. « Vite, vite »... vertu merveilleuse aux yeux de ces gens qui font 
« chouïa, chouïa » le peu qu'ils font. Toutefois l'effort d'apprendre à conduire ne se trouve 
que parmi les « Beni-Ramassés » d'Alger, qui font des chauffeurs adroits, un peu fous et très 
ficelle. 

Je m'étonne de voir ici une petite consiruction à l'européenne, c'est-à-dire ayant des fenê- 
tres. Maison forestière, me dit-on. Mon regard circulaire sur ce bled nu comme la main trahis- 
sant un ahurissement bien légitime, on m'assure que là-bas, vers des hauteurs qui commencent 
à s'ériger, premiers contreforts du Djebel-Amour, « il y a de la forêt ». J'ai assez d'expérience 
déjà pour prendre le mot dans son acception locale. Maquis épineux sans doute, ou bien plan- 
tation clairsemée de tamaris pour fixer les sables — moins encore : étendue d'alfa que l'admi- 
nistration protège contre la dent des troupeaux. Car cette plante est exploitée industriellement. 
Depuis que la sparte, sa sœur jumelle, a à peu près disparu des plaines brûlées de Murcie, 
c'est à l'Algérie que l'Angleterre particulièrement en demande pour je ne sais plus combien de 
raillions par an. Peut-être est-ce les gardes d'ici qui, certaine année de sécheresse, ont manqué 
être massacrés par la population, dont les animaux mouraient de faim et à qui il a fallu céder 

la place. 

La piste devient mauvaise, tantôt raboteuse à l'excès nous secouant comme noix en sac, 
tantôt sablonneuse au point de caler les roues, ailleurs amollie par une humidité souterraine 
creusant des trous où nous pensons rester. On est en train de la charger. Le piqueur vit dans 
sa roulotte et une ligure de femme paraît à la fenêtre, dénuée d'agrément, je dois le dire, autant 
que son existence. La diligence le ravitaille; il traîne à sa suite, dans les tonneaux d'arrosage, 
une eau échauffée. Les terrassiers indigènes ont dressé leurs guitounes, devant lesquelles, sur 
un feu de broussailles, cuit le couscouss. En culotte haiilonneuse et gandoura sale, ils accom- 
plissent nonchalamment une besogne aussi vaine que celle de Sisyphe. Bientôt l'argile remon- 
tera par-dessus la caillasse et l'absorbera. Encore une maison, basse, carrée, massive, placée 
au hasard parmi les pierrailles, sans un brin d'herbe à l'entour, sans un pouce d'ombre. L'homme 
à visage boucané et mangé de rude barbe noire, qui sort sur le seuil, est-ce un sauvage, un 
ermite, un voleur de grand chemin?... Non: un cantonnier. Au salaire de cent quatre vingt 
dix francs par mois — quarante de plus qu'un curé — il vit ici tout au long de l'année. Je le 
soupçonne de ne point tarir, pour se laver ni se désaltérer, l'eau de sa citerne. Et une bouteille 



LAGHOUAT 49 

qu'au passage lui remet subrepticement Ali me paraît être, plutôt que du Saint-Galraier, de cet 
anis del Mono, le plus incendiaire des alcools. 

Le caravansérail de Sidi-Maklouf est remarquable par quelques chétifs palmiers, plantés 
sans doute en l'honneur du saint enseveli sous une kouba dont le blanc de chaux vibre avec 
violence. Duveyrier, débutant comme tout jeune naturaliste dans ses explorations africaines, a 
trouvé ici cet animal fabuleux, le rat à trompe, qu'il nomme macroscelides Rozeli. L'espèce 
n'en est point perdue, m'a affirmé un excellent vétéran du service des affaires indigènes, le 
commandant Cauvet, export en faune désertique et collectionneur de poissons de sables. Même 
s'était-il attiré le courroux d'un de ses chefs en lui en présentant un, celui-ci ayant cru à la 
mystification classique des troupiers d'Algérie qui trompe — pardon pour l'involontaire jeu de 
mots — tant d'amateurs... jusqu'au jour où se décolle la queue empruntée à un rongeur pour 
être artistement ajustée au nez d'un autre. 

Vaguement j'ai entendu le cantonnier hirsute apprendre à mon chauffeur que « Beschir a 
perdu sa mule ». Car le Sahara est une potinière. Aux confins marocains je retrouverai des his- 
toires de la frontière tunisienne. Quelques kilomètres plus loin, Ali freine brusquement. Qu'est- 
ce qui barre la piste?... La mule de Beschir. Abattue sur ses jarrets ouverts et saignants, elle 
redresse la tête. Ses pauvres yeux remplis d'un immense désespoir s'attachent aux miens ; une 
lueur les traverse comme de reproche à la fois et do prière. En ce langage muet des animaux, 
si touchant à cause de son impuissance, elle me dit: 

— « Je servais fidèlement mon maître. Docile, je portais ses fardeaux, j'endurais la faim, 
la soif, la fatigue, les coups. Je vivais auprès de sa tente, je faisais partie de sa famille, il me 
nourrissait et m'abreuvait. Que m'est-il arrivé? Pourquoi est-ce que je souffre? Pourquoi suis- 
je seule? Il m'a ôté le bât, si lourd à mon échine, qui me faisait sa chose et pour cela je le sup- 
portais patiemment. Et il est parti sans retourner la tête, il m'a abandonnée. Toi qui passes, tu 
semblés me regarder avec compassion. Les humains peuvent tout: c'est pourquoi nous leur 
sommes soumis. Ne feras-tu rien pour moi? » 

Puis, comme comprenant tout d'un coup qu'il n'y a plus qu'à mourir, dans les prunelles de 
l'animal humble et résigné passe une sorte de dédain farouche. Epuisé par l'effort suprême, il 
se recouche de son long. Tout ce que je puis, c'est ordonner de passer au large pour ne pas écra- 
ser le corps pantelant. Ali m'obéit, et nous calons dans le sable. Il ne maugrée point, ayant cette 
patience de sa race faite de beaucoup d'apathie. Mais quand j'e.xprime avec véhémence mon indi- 
gnation que Beschir n'ait point achevé sa mule, y ajoutant le regret d'être sans revolver, en 
son particulier, je le devine, il juge « la madame » un peu maboule. 

Aux heures douloureuses où, par centaines de mille, pour faire leur devoir des braves souf- 
frent et meurent, n'est-ce point péché que s'attendrir sur une bête? Mais je me rappelle, l'autre 



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ALGÉRIE 



jour, un officier de mes amis dont, ayant vu tomber tant de ses hommes, la voix tremblait en 
parlant de l'agonie de ses chevaux. 

L'oued-Mzi est redoutable. Qui s'en douterait à voir ce ruisseau coulant à fleur de terre, 
tellement peu sensible est le thalweg? Plus attentif, vous distinguez une très large bande allu- 
viale, dont les apports de sables et de galets sont parfaitement secs. Qu'un orage éclate dans le 
Djebel-Amour et, sans qu'ici tombe une goutte de pluie, avec une rapidité incroyable un torrent 
furieux se déchaîne, balayant tout sur son passage, charriant pierres, arbres, cadavres d'ani- 
maux, voire d'humains. Encore une notion à bannir de notre esprit. Chez nous torrent impli- 
que encaissement : au désert, il a pour lit la plaine. En aval, à son confluent avec l'oued-Biskra, 
celui-ci, qui a pris le nom Djedli, s'en offre, aux grands jours, im de trois lieues. S'il en faut 
croire les géographes, les eaux sahariennes s'épanchent ainsi à cause de l'imperméabilité du sol. 
Fort bien. Mais puisqu'il ne les boit pas, que deviennent-elles? Car à peine apparues, elles dis- 
paraissent. Sources imprécises, cours mal reconnaissable, et, pour finir, les rives effacées, perte 
dans les fonds salins des chotts. Tété à sec, l'hiver tout juste marécageux, voilà les rivières déser- 
tiques. L'évaporalion?... Les météorologistes en effet ont calculé que l'Algérie reçoit annuelle- 
ment des nuages un volume d'eau équivalent à celui débité par le Nil. Et elle ne cesse de tirer 
la langue. Combien de choses sont mal arrangées. Tant il y a que, dans cette boucle que nous 
coupons — ayant passé à gué, non sans peine, pas à cause de l'eau, mais du sable, — l'an passé 
la diligence fut emportée par la crue et plusieurs personnes périrent. L'autre jour une automo- 
bile demeura immobilisée pendant deux heures sur ce tronçon de chaussée empierrée et surélevée 
en remblai, la piste étant rompue devant et derrière. Et l'on ne savait si le flot se retirerait ou 
continuerait de monter. Voici une stèle érigée à la mémoire d'un maréchal des logis noyé 
en tentant de sauver un de ses hommes. Peut-être plus avant verrons-nous un mzara, cairn rap- 
pelant qu'une caravane est morte de soif. Telle est la logique de ces régions dépourvues de mesure. 

Aujourd'hui l'oued est dans ses bonnes. Et il met un sourire au seuil de l'oasis dont devant 
nous se dresse la masse d'un vert sourd. Un petit bois de frêles tamaris jetant sur la route leur 
ombre légère, des animaux qui s'abreuvent, des négresses habillées de rouge portant sur la tête 
des cruches de cuivre étincelant dans la magnificence du soleil au zénith et voilà le grand bar- 
rage qui capte les eaux. Car il y en a ici, positivement il y en a. Puis une large avenue de su- 
perbes platanes, très animée, au long de laquelle Ali corne triomphalement et roule en excès de 
vitesse dans un flot de poussière dorée. Une porte franchie et avant que j'aie eu le temps de me 
reconnaître, voici pour^m'accueillir des officiers en dolman écarlale des spahis, en vareuse azur 
des tirailleurs, un agha dans la blancheur immaculée de son haïk de soie, de ses burnous de 
laine fine, la cravate de commandeur éclatant sous la barbe grisonnante... Belle entrée de ville 
saharienne. 




-'^^i 



Dans ic Chtctt de Laghouat 



LAGHOUAT 51 

Dans le Tell ce ne sont pas les burnous qui manquent. A Laghouat je fais connaissance 
avec les Arabes. Ils sont ici chez eux: quelque cinq mille contre trois à quatre centaines d'Eu- 
ropéens, plus autant de juifs. Agents de police, 'facteurs, allumeurs de réverbères, tout est mu- 
sulman. Pas un marchand français. Pas même un pharmacien: vous prenez vos médicaments à 
l'hôpital militaire. Ville exclusivement militaire d'ailleurs, comme toutes celles des Territoires 
du Sud. Le chef d'annexé — le « biouro » — détient toute autorité, même, dans certaine mesure, 
judiciaire. Il est maire de la commune : des communes couvrant la superficie des cinq dépar- 
tements de Bretagne. Il fait fonctions de juge de paix pour les affaires des Européens, celles des 
indigènes ressortissant du cadi. Régime que ceux-ci préfèrent de beaucoup à l'administration 
civile des communes mixtes, soit dit sans oilenser des fonctionnaires remplis de mérite. Je n'au- 
rais garde de soulever une question épineuse entre foutes et me borne à noter l'opinion des 
intéressés. J'ajoute que les administrateurs civils ne dédaignent point d'emprunter aux mili- 
taires beaucoup de leurs allures et de leurs procédés. 

L'âme arabe est-elle aussi mystérieuse que d'aucuns le prétendent? J'incline à penser qu'on 
y soupçonne quantité de choses qui n'y sont pas. Vision superficielle, voulue un peu parla ten- 
dance naturelle au voyageur de découvrir l'extraordinaire. En outre, tout ce qui tient à l'Orient 
est tellement pictural qu'on s'efforce, par une psychologie complexe, d'appareiller le subjectif 
avec l'objectif. C'est, je crois, se donner plus de peine que cela ne vaut. L'Arabe me semble assez 
pénétrable en somme. Si souvent on s'y trompe, c'est qu'il est, même inconsciemment, trom- 
peur par essence. 11 l'est dans la relation du physique avec le moral. Tout de sa structure annonce 
la force : pommettes accentuées, maxillaires solides, front massif, cadre de Toeil profond, lignes 
robustes autant qu'harmonieuses. Apparence dissimulant une mollesse qui, poliment, se dit non- 
chalance. Il ne connaît pas celte énergie foncière faite de persévérance et d'endurance; la sienne 
est intermittente, désordonnée, sans suite. L'application, la persistance de l'effort lui sont in- 
connues. Joignez-y l'aversion pour le travail : vous avez de belle, bonne et incurable paresse. 
De l'intelligence certes; mais à l'état de ces terres qu'il appelle djelaf, « mortes » faute d'être 
arrosées. Sa pénurie d'idées générales est surprenante. Il n'a souci de l'abstrait, et le concret 
prend chez lui forme d'inlrigue, à quoi le rendent très apte sa finesse, sa souplesse, sa ruse 
aussi, arme redoutable des faibles — les faibles que sont ces hommes batailleurs et braves, ce 
qui n'a rien à démêler avec la force de caractère. Et, tout contradiction, il sait être rusé jusqu'à 
la fourberie en conservant des ingénuités d'enfant. 

La gravité des Arabes... En a-t-on assez parlé, de leur gravité !... Elle est en effet dans leur 
physionomie, mais plutôt expression passive d'une somnolence allant volontiers jusqu'à l'hébé- 



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ALGÉRIE 



tude. Nulle mentalité ne saurait résister au défaut de vie inlellecluelle. Ou bien c'est un masque 
auquel naïvement nous nous laissons prendre, mais qui tombe dès que les agite une de leurs 
surexcitations|d'êtres impulsifs et mobiles à l'excès. Les yeux miroir de l'âme?... Grands, d'un 
noir d'enfer que traversent des lueurs d'or, les leurs témoigneraient d'une vie intérieure com- 
bien intense. Observez les mieux. Ce noir est mat, sans profondeur. Ces flambées, c'est à propos 
de rien : colère puérile, joie futile, chagrin à fleur de peau, ou bien convoitise d'une âpreté 
extrême. Rien de plus. La dignité du port, le geste mesuré, la démarche lente?... Autant d'alti- 
tudes, que favorise la noblesse sculpturale des draperies. Nul n'est moins maître de soi que 
l'Arabe. Il le paraît parce qu'il est patient. Mais sa patience résulte de son indolence. « im- 
patient, pourquoi te presses-tu? Rien ne se fait que par l'ordre de Dieu ». Dicton qui ne vau- 
drait quand il s'agit de 'prendre un train, ce que, nous le savons, aiment fort ces apathiques. 
Pourtant ils ne le manquent pas plus que vous et moi, attendu que, parfaitement oisifs, ils sont 
de loisir pour se rendre à la gare sans une hâte de mauvais goût. Ce parallèle qu'on se plaît 
à établir entre le chrétien qui s'agite, sans que toujours Dieu le mène, et le musulman, 
calme entre les mains d'Allah, tourne aisément en faveur de celui-ci. C'est lui faire la partie trop 
belle. Les gestes de l'activité sont souvent dépourvus d'élégance et une personne affairée sem- 
ble ridicule à qui demeure dans l'aisance du nonchaloir. En conclure à la supériorité de l'iner- 
tie sur l'action, ce que font les orientalistes systématiques, est un paradoxe excessif, qui d'ail- 
leurs a beaucoup servi. Mais si la nervosité de l'Arabe ne s'extériorise pas autant que la nôtre, 
en revanche elle provoque de brusques et fréquentes ruptures d'équilibre. Clé de l'incohérence 
de son caractère s'appariant avec celle de son climat. 

L'assimilation de la race est-elle une chimère? Qu'en pensez-vous, avec autant de diver- 
gences? Notre caractère est fait d'ordre, d'exactitude, de méthode; le sien tout confusion, 
imprécision, incurie. L'ordonnance, la cohésion, la régularité, chez nous poussées à l'excès, 
lui sont antipathiques. Notre architecture sociale, comme l'autre, repose sur la subordination, 
peut-être outrée aussi, de la partie au tout; de même que les édifices musulmans valent par le 
détail, leurs sociétés sont indéfiniment particularistes. Le principe de la famille arabe est tout le 
rebours du nôtre. Les conceptions morales ne sont pas moins différentes. L'Arabe a des généro- 
sités non sans grâce et grandeur. C'est selon comme il est luné, aussi extrême dans le sens con- 
traire. Mais il tient le pardon pour lâcheté et que ce n'en est point une de vous poignarder dans 
le dos. Charitable, comme le prescrit le Prophète, la libéralité ne constitue pas seule à ses yeux 
un mérite, mais la prodigalité. Afin d'y mieux pourvoir, il ne se fait nul scrupule de corriger la 
fortune par l'improbité. Ingénieusement il établit entre le « bien de justice », fruit du travail 
ou de l'héritage, et le « bien d'injustice », produit de la rapine, un distinguo à l'avantage de ce 
dernier, qui témoigne d'une virilité supérieure. 



LAGHOUAT 53 

« Tout comme la vertu le vice a ses degrés... » 

Le nomade pratique trois sortes de razzias : la /eA' ha, licite entre toutes, ayant pour mo- 
bile la vengeance, la khratefa, pillage de jour, mieux porté que le terbig, pillage de nuit. Quant 
au vol pur et simple, khriana, il jouit d'une considération mitigée par le fait d'être mesquin. 
Bon pour les gens de peu, pour les pauvres — que précisément sa langue appelle meskine. . Mys- 
tères de la philologie !... Parlerai-je de la concussion des chefs indigènes? Sujet délicat. Si elle 
est ce que prétendent des esprits chagrins, empêtrés dans nos notions d'intégrité publique, ceux 
qui en font les frais n'en éprouvent que le regret de n'être pas du côté du manche. Toute auto- 
rité n'émane-t-elle point d'Allah (le Juste, le Vivant, l'Eternel), à qui le bon musulman dit : « Tu 
es le couteau, je suis la chair: tranches à ta volonté ». 

Une idiosyncrasie qui no doit pas être omise, c'est le sens de l'hospitalité. J'en ai goûté de 
fastueuses, j'en ai connu de sommaires, selon les moyens de chacun, toujours plutôt au-dessus 
qu'au-dessous. Partout je l'ai trouvé prévenante et cordiale; du moins l'apparence y était, et 
c'est tout ce qu'on peut raisonnablement désirer. L'Arabe en outre est parfaitement poli, non 
seulement par ses formules fleuries, mais par le tact, la discrétion, l'obligeance, l'empressement 
sans importunité. Avec nous, celui des basses classes, en sachant n'être point obséquieux n'est 
jamais grossier. Il a de l'aisance, do la dignité, de la bonne grâce. Dans la caste de grande 
tente on trouve une élégante courtoisie. Dans toutes conditions il est ce que nous appelons 
« bien élevé », expression convenue quoiqu'impropre, car ce qu'elle implique est affaire non de 
dressage, mais do distinction native. 

Tel j'ai vu l'indigène, tel je le montre. Et tel quel, on peut vivre côte à côte en bonne intel- 
ligence. Que demander de plus? Pourquoi rêver une impossible fusion? D'autant que nous 
voudrions le faire pareil à nous, ce qui n'a pas plus de raison en somme que nous faire pareils 
à lui. Or, il vous le dira : « la queue du lévrier ne se redressera point, quand même tu la met- 
trais vingt ans dans un moule ». Et pourquoi essayer ? Ce serait fort laid. 

ç 9 

Le fractionnement de la population en tribus — elles sont au nombre d'un millier — s'é- 
tend jusqu'aux villes. Celle-ci était faite de trois agglomérations, ennemies autant que les Atri- 
des. D'i'.ne butte rocheuse à l'autre les Ouled-Serghine et les Ahlaf s'entredéchiraient comme 
chats sauvages, avec l'alliance variable des Ouled-el-hadj-Aïssa, gent maraboutique retran- 
chée sur un mamelon isolé. Depuis que nous leur avons apporté « la paix française », ils se 
bornent à se regarder en chiens de faïence. 

Après la sanglante prise d'assaut par Pélissier, les Laghouatis, unis contre nous, s'étant 



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ALGÉRIE 



défendus avec une farouche énergie, le quartier des services militaires et administratifs a été 
assez ingénieusement construit dans la dépression entre les escarpements jumelés. Maisons bas- 
ses à arcades, badigeonnées d'ocre rouge et jaune, ne faisant pas trop mauvaise figure. Les deux 
chtetls qui se massent étroitement sur les pentes, c'est la ville arabe de type uniforme : ruelles 
escarpées, raboteuses entre des logis à terrasses, sans jours extérieurs, bâties en tôb, ces bri- 
ques d'argile desséchée dont la couleur morne s'associe à l'ambiance de torpeur, de crasse, de 
pouillerie. Le monde indigène se retrouve sur la place Du Barail, ou bien au long de l'Avenue 
Margueritte, large, poudreuse, calcinée, qui conduit au très imposant quartier de cavalerie. 
C'est là qu'on flâne, qu'on bavarde. « Dans la bouche fermée », dit la sagesse orientale, « la mou- 
che n'entre pas ». Maxime insuffisamment méditée par les Arabes. Quoiqu'après tout, secrets et 
dissimulés comme ils sont, peut-être estiment-ils, 'non sans raison, que parler beaucoup pour ne 
rien dire soit le meilleur moyen de déguiser sa pensée. 

Dans l'ombre des arcades entre lesquelles, aux ardeurs du jour, tombent des toiles gros- 
sières, sur des nattes sont affalés des paquets de linge sale. Indigènes jouant aux dominos, ou 
sommeillant, ou ne faisant rien, sinon caresser leurs pieds déchaussés. Contrairement à ce qu'on 
imagine, ils fument assez peu. Au seuil des petites épiceries, de boutiques aux menus trafics 
incertains, on fait parlotte. Vous voyez un caïd, ou un officier de tirailleurs, de spahis retraité, 
Légion d'Honneur sur son burnous, accroupi des heures devant l'échoppe d'un marchand de 
tabac. Partout on boit du café. A peine avez-vous échangé quelques mots avec un Arabe, il 
vous y convie. Par égards pour vos habitudes, une chaise est apportée on ne sait d'où, d'où 
encore, on ne le sait pas davantage, le petit plateau de cuivre, faute de table au besoin posé à 
terre. Et vous voilà installés, en pleine rue. L'entretien est borné et languissant. Entre euxn^ 
trouvent-ils même pas toujours matière. En ce cas ils tournent dans le cercle des propos préli- 
minaires. — « Tu vas bien? — Je vais bien. Et loi, tu vas bien? — Je vais bien. Et chez toi, 
on va bien? (signifiant non pas « dans ta famille », sujet tabou entre musulmans, mais ton 
douar, ta tribu, ton quartier, ton commerce, tes troupeaux) — On va bien. » Après un instant 
de silence. — « Alors ta santé est bonne? — Elle est bonne. Et la tienne, elle est bonne? — 
Elle est bonne aussi. Et chez toi? — Chez moi il n'y a que du bien, Allah soit glorifié! — 
Louange à Lui: il est Unique. » Pause. — « Et ton cheval... et ton poulain... et ta mule... » 
Ainsi de suite, jusqu'à épuisement non d'animaux domestiques, car ils recommenceraient, mais 
de forces vives. Les Arabes, nous le savons, sont polis oh! combien. Cérémonieux, ils s'entre- 
baisent la main, après quoi chacun baise la sienne. Plus sans façon, ils se la touchent simple- 
ment, mais en portant aussitôt son index à ses lèvres. Pour peu, pour très peu qu'ils se con- 
naissent davantage, ils sont extrêmement démonstratifs. Se précipitant dans les bras l'un de 
l'autre, ils s'accolent, ils se baisent sur la tête et se rebaisent, avec des transports frénétiques. 



LAGHOUAT 55 

On dirait d'un père et d'un fils après des années de séparation. Manifestations graduées selon 
les rangs respectifs. Tous les musulmans sont égaux... devant Dieu — c'est entendu. Nous pa- 
reillement. 11 n'y a chez eux comtes ni marquis. On est Un-Tel fils d'Un-Tel. Aucune distinc- 
tion que le titre el-hadj, soit personnel, soit hérité du père ou de l'aïeul qui est allé à la Mecque. 
Quand même, tout à l'heure je parlais dans l'automobile de l'agha des Larbâa. Autour de la 
voiture se pressaient ses clients, ses zmoul — hommes de zmala — et c'est l'épaule que lui 
baisaient ceux-ci, ceux-là le pan de son burnous. A cheval, c'eût été, pour certains, son étrier. 
Et quels éclats d'affection, de respect, d'attachement... En résumé, le «grave » Arabe s'exté- 
riorise avec beaucoup de passion. 

Ces foules sont fort bariolées. Le blanc en est la dominante, à cause du chècho enve- 
loppant la tête et les épaules, serré autour du front par la brima, — la corde en poil de 
chameau — de la gandoura, parfois légèrement rayée de noir, du burnous souvent. Mais sou- 
vent aussi il en est de couleurs vives, dont certains sont d'uniforme: l'écarlate galonné d'or 
des caïds — celui d'apparat, qui leur confère l'investiture — le garance des spahis, le bleu clair 
des mokhazni, le bleu et le vert foncés des gendarmes et des forestiers indigènes. On en voit de 
bruns, en poil de chameau, qui sont fort beaux, d'azur, tourterelle, gris perle, parfois de noirs, 
de grenat rarement. Par-dessous ces draperies apparaissent les nuances vives ou tendres, et pas 
nécessairement assorties, du costume soulaché : bleu turquoise ou ardoise, vert émir ou pista- 
che, gris souris ou mastic, capucine ou jonquille, saumon ou groseille, prune ou lilas, se ma- 
riant avec une fantaisie heureuse. Draps soyeux, de grande finesse — et quel métrage en exige 
l'ampleur de la culotte — abondance de passementerie, au gilet multiples grelots « faits à la 
main », soubises dorées à la veste, pompons de soie au capuchon, les bottes en maroquin rouge 
brodé d'argent... l'élégance arabe est à bon prix. Et, alors que, mesquins, nos hommes en- 
dossent, selon l'heure et la circonstance, des vêtements de qualités diverses, mais également 
vilains, ces gens fastueux, partout et toujours, du matin au soir, voire du soir au matin, traî- 
nent dans toutes les poussières et les crasses des atours dignes de parer notre féminine frivolité. 
C'est dire que, chez ceux dont le pécune n'est pas à hauteur de la magnificence, de lamenta- 
bles désaccords se produisent entre les pièces de leur habillement. Même avec les babouches, 
facilement ils sacrifient les chaussettes. Puis le burnous est un très décoratif cache-misère. J'en 
vois un, du plus rutilant incarnadin, recouvrant des loques de calicot sale, sans que nul y trou- 
vât matière à rire. L'Arabe au surplus ne se déride guère. Apparence de sérieux à laquelle en- 
core nous nous leurrons. Et par là ces animations sont dépourvues de gaîté. 

L'absence de l'élément féminin est frappante. Car ce n'est pas ici les libres allures de la 
moukère algéroise. Quelques ballots informes passent, strictement enveloppés dans le haïk in- 
digo qui croise sur le visage, ménageant tout juste l'interstice suffisant pour un œil, un seul. Par 



56 ALGÉRIE 

contre abondent ces effrontés polissons dits en sabir ouled plaça. Les « fils de la place » sont 
souvent d'abjecis petits drôles, exerçant des métiers que je ne saurais dire. Amusants, les tout 
petits, sous le burnous de laine bariolée qui semble taillée dans un tapis, la menue tête brune 
et fine aux yeux ardents encadrée du capuchon pointu. Et celui-là, pas plus haut que ça, reve- 
nant de l'école, ùri gros livi'e sous le bras^ sérieux comme un mufti... Je lui soufis et l'appelle 
ialeb. Très fier, le « lettré » se piète au milieu du chemin, en une attitude cabotine, et jusqu'à 
ce que je sois hors de vue fait mine d'étudier son problème. 

Rendons justice aux gamins arabes des deux sexes — car les filles roulejit les rues avec les 
garçons, très éveillées et passablement inquiétantes — ils ne sont pas importuns. Leur conti- 
nuel « bonjôr, madame, sordi » est une formule. Jamais le sou demandé ne. leur est donné et 
ils n'insistent point. Quant aux mendiants, assez discrets en somme, je tiens d'un cadi une ré- 
ponse infaillible pour se débarrasser d'eux: Allah inoiibhàlik — et Dieu pourvoira à'tes besoins ». 
Ils n'en sont pas convaincus, maiS' comprennent que vous êtes un étranger averti. 

Au long du mur d'enceinte, c'est le marché. On circule entre les chameaux accroupis sur 
leurs jarrets ou bien clopinant sur trois pattes, entravés au moyen d'un bracelet en corde serré 
par une cheville de bois, qui replie sur la cuisse le pied gauche, — jamais le droit. Cet animal 
saugrenu, quand on le charge, prend le ciel à témoin de sa destinée malheureuse. en poussant 
des cris déchirants, hargneux parfois à croire qu'il va dévorer son maître de ses larges palettes 
jaunes et déchaussées, tournant son long cou maigre vers sa gibbosité pour voir, avec une cons- 
ternation sans cesse renouvelée, tout ce qu'on y place. L'opération terminée, d'une brusque dé- 
tente de ses jambes de faucheux il se met debout, et dès lors muet, résigné, soumis^ il va, il va, 
il ira indéfiniment. Tellement stupide d'ailleurs que, quand on le décharge, il manifeste le 
même désespoir mêlé d'indignation. 

Très intelligent au contraire le bourricot, patient et doux, un peu cabochard. Avec sa tête 
réfléchie et fine, une pointe de malice dans les yeux, ses jambes délicates, son poil qui, bien 
tenu, serait brillant', n'étaient les longues oreilles, le gros ventre et la discordante chanson, ce 
serait une petite bête charmante. Ceux du Soudain en particulier, d'un gris très pâle avec sur 
le dos la croix noire rappelant qu'il a été la monture de Jésus rentrant à Jérusalem pour y su- 
bir sa Passion. Mais la plupart du temps- cet ilote est à la fois pelé et hirsute, sale, blessé sou- 
vent. C'est horrible : on- lui entretient à l'épaule droite — jamais la gauche — une petite plaie 
vive que, pour presser son trotlinement, on farfouille du bout d'une baguette. Le président du 
comité d'hivernage d'Alger me disait que des Anglais ont renoncé à revenir à cause des mau- 
vais traitements dont sont l'objet, de la part des indigènes, les animaux en général et surtout 
les ânes. Plus on va vers le Midi, moins en trouve de considération, de pitié à l'égard de nos 
« amis muets ». Sujet d'irritation et de souffrance pour qui pressent, et en est touché, ce qu'il y 




Le Barbier en plein air 



LAGHOUAT 57 

a au fond de ces pauvres âmes obscures. L'Arabe prend si peu souci de son humble serviteur 
que souvent il le laisse chargé jusqu'à ce que tout soit vendu. Lorsqu'enfin Aliboron n'a plus 
sur le dos que le bât rembourré de chiffons, il se roule dans la poussière avec autant de déli- 
ces que si c'était herbe fraîche, puis s'allonge en plein soleil, et, mangé de mouches, il somnole 
en attendant de reprendre le collier de misère. 

Ici ce sont des moutons apeurés, réunis en lot par les cornes au moyen d'un lien d'alfa; 
là des chèvres espiègles qui subrepticement broutent les fanes des carottes. Sur le sol brûlé, le 
blé, l'orge en petits menions. Des blocs gluants et suintants, couverts de guêpes: conglomérats 
de mauvaises dattes, qu'on débite au couteau. De menus tas de légumes, d'oranges, de glands 
doux grillés, de fèves bouillies, de pois chiches. Des bottes d'orge en vert, guère plus grosses 
que si elles étaient d'asperges, et vendues avec autant de cérémonie. Plus précieux encore les 
fagotins de r'iem, ce combustible du Sahara dont les tiges et racines ligneuses, sèches de nais- 
sance, brûlent, non sans fumée, pour les besoins culinaires. Il y a aussi des étalages de vieilles 
bottes percées, de babouches éculées, de burnous usagés, de couvertures de rencontre, de ché- 
chias d'occasion — horreur! — et des poteries égueulées, et des ustensiles délabrés, vagues lam- 
beaux, déchets indéterminés, objets incertains, tous les rebuts de Tell. Marché aux puces exha- 
lant des relents de crasse, de sueur, de suint, de vieux cuir, de friture à l'huile, que traversent 
— d'où émanent-elles? — des bouffées de safran et de benjoin. Des corroyeurs raclent les toi- 
sons grasses, des savetiers rapiècent des chaussures avachies; ici on tresse des cordes de laine, 
là on répare des selles fatiguées. Un barbier en plein vent tond les crânes et rafraîchit les bar- 
bes. Les kaouadjis servent leurs minuscules tasses de café boueux, brûlant et trop sucré. Des 
chiens efflanqués se disputent d'innommables débris. Un aveugle en invraisemblables guenil- 
les, un estropié tout retourné sur lui-môme, les membres en vrille, la tête à rebours sur le cou, 
égrènent avec leur chapelet une plainte aigiie et lamentable que ponctue le nom cent fois ré- 
pété d'Allah (le Très glorieux, l'Immense et le Certain). Grouillement sans agitation, sans ta- 
page, qui à l'absence de toute excitation alcoolique doit une sorte de dignité. 

Mais que de poussière... Pulvérulences rouges de cette argile recuite piétinée par les bê- 
tes, jaunes des sables apportés par le vent du désert. Pour la fuir il y a l'oasis qui fait à la ville 
une ceinture verte. Une oasis, n'est-ce pas? c'est un bois de palmiers ombrageant des jardins 
et que voilà donc une définition séduisante. Nous voici cheminant dans un dédale de sentes 
étroites entre de très hautes murailles de boue grise au pied desquelles coule une séguia lim- 
pide. Ces rigoles d'irrigation distribuent l'eau avec exacte mesure. Pas une goutte perdue de 
celle qu'on peut capter. Question vitafe en des régions que quasi jamais le ciel n'arrose, et par 
là elle a raison de l'incurie de la race. Les dattiers jaillissent haut dans l'atmosphère ardente, 
leur stipe architectural semblant une svelte colonne dont les ciselures seraient les écailles et le 

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ALGÉRIE 



chapiteau s'épanouirait eu panaciie. La lumière est tamisée par leur ombre légère. Fraîcheur 
et silence; pas même un chant d'oiseau. C'est tout. Mais les jardins?... Les jardins sont der- 
rière les clôtures. Combien précieux, on en peut préjuger par l'importance de leurs portes, 
massives et rébarbatives, plusieurs épaisseurs de planches superposées et entrecroisées, bar- 
dées de morceaux de fer-blanc. Tout auprès, il est vrai, souvent une brèche béante. On ne la 
répare guère, maison ne manque pas de donner un double tour de l'énorme clé. Cela demande 
moins de peine. Grâce à ces murs croulants le passant se peut rendre compte de ce qu'est un 
jardin arabe. D'abord faut-il exclure toute idée de fleurs, même celles, communes, qui égaient 
nos plus modestes potagers. La plupart n'excèdent pas un quart d'arpent. Rares ceux d'un ar- 
pent et encore appartiennent-ils parfois à plusieurs membres d'uao même famille. La propriété 
indigène est divisée à l'infini. On n'imagine pas quelles difficultés successorales naissent des 
partages entre les agnats paternels, les fils et les héritiers privilégiés: veuve, mère, aïeule, 
sœurs, filles et petites-filles. Cela arrive qu'un défunt laisse à celui-ci un 12/48% à celle-là 
un 8/48% 14/48' à cet autre. On va jusqu'à des 164/864° de part, des 322/864% des 161/864°... 
Considérez par ailleurs les indivisions melk, de la famille, arch, de la tribu, et voyez si est siné- 
cure l'emploi de cadi... Ces petits enclos sont cultivés en plates-bandes assez soigneusement con- 
trebutées, afin qu'un lacis de filets d'eau arrose le pied des carottes et navets, courges, fèves, 
oignons, fel-fel — ces minces piments rouges dont on incendie tous les mets — artichauts demi- 
sauvages et fort coriaces, appelés kliarechef. Un peu d'orge, toujours coupée en vert comme 
fourrage. Puis au pied des palmiers, une demi-douzaine par jardin, souvent moins — l'oasis de 
Laghouat en compte trente mille — quelques orangers, beaucoup de figuiers, quantité d'abri- 
cotiers, pêchers, pruniers, grenadiers, amandiers. Fruits médiocres, par excès de chaleur, hors 
que les dattes, également de qualité inférieure, n'ont pas assez des 30° que j'ai trouvés en jan- 
vier. Partout une treille s'accroche et les raisins sont excellents. Puis, comme le désordre arabe 
se retrouve toujours, ici un tas de pierrailles, là un éboulis de torchis, de vieux bidons vides, 
des lambeaux de nattes, des chiffons gras. De très en très loin un indigène qui nonchalamment 
se livre à l'horticulture, ou bien qu'on croise poussant devant lui l'éternel bourricot et qui vous 
salue d'un « bonjôr » auquel — échange de courtoisies linguistiques — vous répondez en ba- 
fouillant la formule d'où nous avons tiré « salamalec ». Vous errez ainsi dos heures durant. 
Vous vous égarez, aboutissant à une impasse, revenant sur vos pas, tâchant de vous repérer 
sur un arbre mort, une branche dépassant un mur, n'y parvenant point, tournant sur vous- 
même ainsi que dans la forêt de Brocéliande, séjour de la fée Viviane et de l'enchanteur Mer- 
lin. Et, il m'est impossible d'expliquer pourquoi, c'est délicieux. 

Mieux encore, lorsqu'à force de vous perdre, vous débouchez sur l'oued, dont une ample 
courbe enserre un côté de l'oasis. Ayant fini par savoir le chemin, que d'instants j'y ai passés. 



LAGHOUAT 59 

assise dans le sable, à l'ombre claire des roseaux et des tamaris. Paisible, le canal d'amenée 
faisant la corde de l'arc baigne les jardins, ici clos par des haies de djérids sèches. La têle dans 
le feu, les pieds dans l'eau, c'est l'idéal des palmiers. Ceux-ci en frissonnent de bonheur et la 
gerbe dorée de leur cime s'incline amoureusement sur la fraîcheur bénie. Arbre singulier. A 
distance, en masse, il donne un vert sombre, lourd et froid. De près, son feuillage doré est infi- 
niment lumineux et l'élégance de ses lignes se dessine avec une délicatesse exquise. Aussi se 
présente-t-il à son avantage isolé ou en groupe de fûts d'inégale hauteur que sait ordonner l'im- 
peccable justesse de la nature. De cotte eau une légère vapeur molle monte et enveloppe l'ar- 
deur de la lumière dans une transparence bleuâtre. Il y a là des finesses de tons et des rapports 
de valeurs dont un peintre pleurerait de joie. Ce site se compose entre des excroissances de ro- 
ches calcinées, semblant d'onyx veiné de porphyre, et une haute dune dont scintille la pous- 
sière d'or. Par delà l'oued, dans un bouquet de lauriers-roses, une kouba dont la blancheur est 
celle de l'argent en fusion. Puis plus rien que le désert brûlé et dur, fuyant dans les lointains 
d'un bleu étrange, comme roussi de chaleur. 

La dérivation laisse au fond du lit immense un ruisseau suffisant pour que des négresses y 
lavent ces lainages qu'on ne voit jamais propres. Elles ont apporté un réchaud de terre, une 
bourrée pour chauffer l'eau dans un chaudron, savonnent, battent avec un fléau de cuir, rin- 
cent, tordent, mettent sécher, ce qui n'est pas long. Oripaux rouges, verts, orangé, violets, 
bleu vif font sur le sable un tapis bariolé. Quand c'est fini, elles s'ajustent autour des reins le 
lourd ballot, placent sur leur tête le matériel, sans oublier les brindilles qui peuvent rester du 
précieux combustible, puis elles s'en vont de leur allure balancée, bombant les seins, rou- 
lant des hanches. De tous les gestes éternels, celui de la lavandière peut-être a le plus beau 
rythme. 

Le lit de l'oued-Mezi est large au point qu'on dirait une plage. On se prendrait à y cher- 
cher des coquillages, pour n'y trouver que mâchoires de moutons et vertèbres de chameaux. 
Des enfants — cela complète l'analogie — jouent, se gourment, font la culbute, au grand dam 
de la décence, les culottes étant souvent absentes sous la gandoura, tandis que les filles, pour 
barboter, se troussent jusqu'à la ceinture. De jeunes garçons, montés en couverte et bridon, 
galopent furieusement des poulains, le burnous gonflé par la course. Du fond du bled arrivent 
des files d'ânes, leurs oreilles seules pointant hors de la charge de r'/em, heureusement plus volu- 
mineux que lourd. Comme si ce n'était pas assez, au passage du gué, pour ne pas se mouiller, 
leur conducteur se juche par-dessus le tout. On le battrait. Des chameaux, à présent, lents 
et las. Le visage brûlé et fermé de leur sokhar est terni par la fatigue des longues marches alté- 
rées. Cependant ses pieds nus dans les grossiers brodequins jaunes de forme byzantine épousent 
avec force le sol. L'apathie de l'Arabe n'a d'égale que son endurance. lis viennent de ces profon- 



60 ALGÉRIE. 

deurs fauves qui semblent vides et pourtant palpitent d'une vie retirée, mystérieuse. Sur la 
ligne basse de l'horizon un point apparaît, grain de sable roulé par le vent. Il grossit, se pré- 
cise; un spahi. Le cheval gris lancé à fond de train, queue et crinière échevelées, la culotte 
bleue, les burnous blanc et rouge, le fusil en travers des arçons : un Fromentin. Il n'y manque 
que la gazelle poursuivie et le sloughi à ses trousses. Exactement au bord de l'eau, avec cette 
brusquerie du cavalier arabe, cruelle à déchirer les barres, il arrête sa monture, qui plie les 
jarrets. Le cou soyeux, tout brillant de sueur, s'allonge dans ce mouvement de souple élégance 
que Delacroix comprenait si bien. Et, tout frémissant encore, remerciant d'un léger hennisse- 
ment doux, le « buveur d'air » s'abreuve à la rivière. 

Des rien, tout cela, ne valent pas d'être notés. El pourtant, sous l'absolue pureté du ciel, 
le soleil de feu, dans l'atmosphère sèche, limpide, sonore, avec, devant soi, l'espace infini qui 
flambe, l'harmonie enfin que donnent les justes accords de la lumière du sable et de l'eau, ils 
prennent une indicible grandeur. 

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Dès qu'on s'écarte de la grande route — c'est façon de dire — les pistes deviennent pré- 
caires. Ici, plus de pierres, heureusement, pourtant funestes aux pneus, que de sables qui vous 
immobilisent, et abondance de trous provoquant des sursauts dont vos os s'entrechoquent 
comme dans une danse macabre. On va cahin-caha, sans excès de vitesse, ce qui au demeurant 
ne nous vaudrait aucun procès-verbal. Si se présentent des coulées sablonneuses, difficiles à 
franchir, on coupe de l'alfa pour en faire un lit sous les roues. Si on n'en trouve pas, on fait 
comme on peut. Triomphe du système D. Le plus laborieux, c'est les passages de ce qui a nom 
rivières: l'oued-Mzi notamment, deux fois franchi et qui, comme nous le remontons vers la 
montagne, s'encaisse en des coupures assez notables. Il faut découvrir les gués. Ce n'est pas 
sans peine. Le chauffeur s'en va en reconnaissance. Le khodja qui m'accompagne pour me ser- 
vir d'interprète en profite pour faire sa prière méridienne. Un khodja, c'est quelqu'un qui écrit. 
Secrétaire du bureau arabe, Mohammed-ben-Taleb est khodja. Dans un genre différent, je suis 
khodja. Etat pour lequel l'Arabe nourrit une considération fort mince. Un homme qui travaille 
— quoique modérément — et assis sur une chaise, non sur une selle... Mais si celui qui écrit 
est peu de chose, considérable est la chose écrite. La carta — une des infiltrations italiennes de 
ce sabir fait pour moitié de mot arabes et le reste emprunté aux langues latines — en impose à 
ces illettrés. Ils professent un respect superstitieux pour « les écritures », c'est à dire l'appareil 
des lois, décrets, arrêtés, circulaires, organe complexe, mystérieux, tout-puissant de notre auto- 
rité. Le khodja, comme le taleb — le « savant» au sens de celui qui sait quelque chose — est 




La partie de Dominos 




La Prière 



n 




LAGHOUAT 61 

généralement doux, mélancolique et pâle. Souvent il est pieux. Celui-ci en particulier, fils d'un 
important mok kadem — sorte de docteur en théologie — de la zaouïa des Tedjanya où je me 
rends, comme toi persona grata auprès des marabouts. 

Le Prophète, on le sait, a prescrit cinq prières quotidiennes. Peut-être était-ce dans un 
intérêt hygiénique, puisqu'elles ont pour adjuvant des ablutions, le plus souvent d'ailleurs né- 
gligées et pour cause. Même ainsi simplifiée, aux musulmans mêlés à la vie européenne cette 
pratique n'est pas toujours d'un accomplissement facile. Cependant elle constitue un des cinq 
principes auxquels le culte islamique se réduit. Le plus essentiel est la profession de foi : « La 
ilaha ill Allah, Mohammed ressoul Allah. » L'index levé à hauteur des yeux au moment de la 
mort en est le symbole et la confession, lesquelles confèrent le salut. Au vrai croyant il ne suffit 
point d'attester par la chehada que Dieu est unique — c'est vrai, mais on le répète par trop 
souvent. Il y faut encore le jeûne du ramadan, la dîme aumônière, enfin le pèlerinage de la 
Mecque lui mettant en poche la clé du paradis. Doctrine schématique bien faite pour une race 
dont l'esprit paresseux et nébuleux, dénué de logique, par suite réfractaire au raisonnement, 
s'assoupit sur des formules. Dogme assez pur en somme n'étaient les voluptés promises en ré- 
compense éternelle. Et on n'y va pas de main morte. A un cavalier qui fuyait le combat, son 
caïd s'efforçant de le ramener cria : « Quarante houris t'attendent au ciel. » C'est beaucoup. Ainsi 
pensa, modeste, celui-ci qui, éperonnant avec plus de force sa monture, riposta : « Fatma me 
suffît». 

Le khodja fait sa prière. Face à l'Orient — l'Orient sacré d'oii leur est venu le Livre — bras 
levés vers le ciel, paumes en dehors^ il murmure les paroles rituelles, se prosterne, se relève, 
retombe sur les genoux, touche la terre du front, se redresse, s'aplatit de nouveau, se remet 
debout et recommence. Silhouettés dans l'air ardent et pur, ces gestes hiératiques ne touchent 
pas seulement à titres de manifestation spirituelle, mais prennent valeur d'art. 

Le gué est trouvé. Nous passons. Quels cahots!... Allah akbar !... Oui, Il est Grand, et il 
est Unique certes, mais pour l'heure II ne m'est pas Clément. 

Ces territoires sont les parcours des Larbâa. J'y roule dans la voiture de leur chef, double 
phaélon azur rechampi canari, des branches de fleurs peintes sur les panneaux. L'agha Djelloul- 
ben-Lakdar est le fils du grand bachagha '. Il a autorité sur dix tribus faisant une trentaine de 
mille âmes. Ses frères Ben-Daoud, Yahia, Belkacem sont caïds, son fils aîné Dahilis caïd des 
caïds. Sagement nous avons laissé à ce peuple certains vestiges de sa constitution hiérarchisée. 
« Dès que vous êtes trois », dit Mahomet, a ayez un chef ». Quelques tentes ou gourbis plantés 
en rond forment un douar. Gens de même famille, ils reconnaissent la suprématie d'un kébir — 

1. Depuis il en a reçu le titre. 



62 ALGÉRIE 

un « grand », lequel est un bien petit compagnon. Plus nombreuses, les agglomérations noma- 
des comme sédentaires constituent la ferka, ayant à sa tête un cheikh, « vieillard » qui peut-être 
fort jeune. Plus considérable encore, ce sont les tribus — ai'ch ou nedja — dont tous les mem- 
bres sont de soucbe commune, se disant beni-aus, « cousins », chacune subordonnée à un caïd. 
L'agha est le chef d'un groupement supérieur et au sommet plane le bachagha. Avant la con- 
quête, ces titres se transmettaient par une hérédité pas toujours strictement régulière chez ces 
hommes turbulents. Sous des formes égalitaires la société arabe est foncièrement aristocratique. 
« Prends un buisson épineux. Arroses le pendant une année entière avec de l'eau de roses : il ne 
donnera jamais que des épines. Prends un dattier. Laisse-le sans eau : il donnera toujours des 
dattes. » Deux castes possèdent et se disputent la prééminence : les djouad — au singulier djiid 
— issus des conquérants de l'Afrique, et les cheurfa — pluriel de chérif — qui descendent de 
Fatma, la fille du Prophète. En des pays oîi notre organisation n'a pas réussi à créer un état 
civil, les arbres généalogiques, on le pense bien, présentent de nombreuses et profondes lacunes, 
des filiations fantaisistes jusqu'à l'impossible. Mais la tradition, les prétentions qui s'imposaient 
créaient la possession d'état. En bas les khammès, métayers fort misérables, assez analogues à 
des serfs; puis les laboureurs et les pasteurs, tous plus ou moins guerriers; ensuite une manière 
de bourgeoisie faite par les ksouriens, artisans et trafiquants — les sekakri, « marchands de 
poivre », ainsi dédaigneusement qualifiés par le nomade ; enfin la noblesse et l'Eglise : « hom- 
mes de poudre » et « hommes de tapis », c'est-à-dire de sang militaire ou maraboulique — voilà 
à peu près notre féodalité, en combinaison avec le régime de la propriété tribale. 

Aujourd'hui, intermédiaires entre notre autorité et la masse, c'est de nous que les chefs 
tiennent l'investiture. Mais certaines familles ont conservé trop de prestige et d'influence pour 
qu'en fait ne soit pas souvent respecté le principe de l'hérédité. Le chef indigène exerce des droits 
de police limités et contrôlés. L'essentiel de ses fonctions c'est la répartition et la perception 
des impôts, dont il prélève le dixième. Cela s'appelle « faire suer le burnous ». Je ne discuterai 
point le sens péjoratif de cette ironique expression algérienne. L'impôt est de trois catégories. 
Uachour se paie sur la terre non possédée, mais cultivée, tant par « charrue », superficie va- 
riable selon la nature du sol. Le zekhat, taxe sur les troupeaux, et songez qu'un chameau est 
contribuable aux taux de quatre francs. La lezma enfin, en Kabylie, est une capitation et au dé- 
sert frappe les palmiers. II est des caïdats très pauvres. A leurs titulaires le gouvernement 
accorde une allocation leur assurant l'appoint de cent francs par mois. D'autres enrichissent 
fort ceux qui en sont nantis. Au Sahara on a peine à croire que ce puisse être sinon par le 
tour de bâton. On aurait tort. Qu'y sévisse le pot de vin, si l'on ose ainsi dire en pays musul- 
man, cela n'est pas douteux. Toutefois la population désertique n'est point négligeable ma- 
tière fiscale. Je pourrais reproduire l'évaluation détaillée des troupeaux — « le bien qui mar- 



LAGHOUAT 63 

che » — chevaux, armes, bijoux de femmes — article important — vêtements, tapis, tentes, 
ustensiles, grains emmagasinés, numéraire enfoui, constituant le capital d'un chef nomade. Elle 
se monte à quelque 23.000 douros : une belle petite pièce de 123.000 francs. Cela vous semble 
beaucoup?... A moi aussi. Celui qui l'a établi pourtant fait autorité en matière saharienne. 
Et depuis plus d'un demi-siècle qu'écrivait le général Daumas tout a tellement augmenté! 

Les Larbâa que nous ne voyons guère, perdus dans le bled, sont des cavaliers hardis et 
braves. Parmi eux se recrutent nos meilleurs goumiers. Ils nous témoignent de la fidélité. Peut- 
être à cause de leur inimitié héréditaire avec leurs voisins les Ouled-Sidi-Cheikh, dont l'hosti- 
lité tenace à notre domination s'est manifestée encore par la sérieuse insurrection de 1883. Aussi 
parce qu'ils sont intelligents et qu'un axiome de la sagesse arabe dit: « La main que lu ne peux 
couper, baise-la ». 

L'agha Djelloul est très représentatif du type de grand seigneur arabe tel que l'a, exté- 
rieurement du moins, modifié la juxtaposition de nos mœurs à celles du Maghreb. Riche, autant 
qu'on le peut présumer, car les fortunes de ses pareils sont mal assises, rongées de dettes jus- 
qu'à la garde, ce qui cahin-caha s'ajuste avec un train considérable de serviteurs, de chevaux, 
tout un apparat répondant tant aux goûts de faste et d'ostentation de la race qu'aux obligations 
de la dignité, remplies avec moins de bonne grâce que de magnificence. Peut-être l'avez-vous 
rencontré sur les boulevards, un de ceux qui, très décoratifs et très regardés, ne dédaignent 
point de s'y dissiper fort avec une impassible majesté et, loin des yeux de leurs coreligionnai- 
res, s'oublient à sabler le Champagne dans les grands cabarets de jour et de nuit. Cela dit sans 
viser personnellement l'agha des Larbâa, excellent musulman sans conteste, puisqu'il est 
hadji. Pour le moment, il revient du front de Belgique, où il était allé visiter ses goums qui y 
grelottaient. Dans la mesure où cela est légitime de le souhaiter de nos sujets arabes, celui-ci 
compte parmi les plus dévoués. Souvent il réside en une charmante petite villa juchée parmi 
les oliviers tout en haut de Mustapha. Les chefs à qui leurs moyens le permettent se rappro- 
chent le plus souvent possible du soleil officiel. Toujours ils ont quelque requête à présenter 
pour leurs gens ou eux-mêmes, une cabale à déjouer, une intrigue à nouer, se défendre d'une 
calomnie, éclaircir, à moins que ce soit l'embrouiller, certaine affaire ténébreuse, protes- 
ter de leur loyalisme, crier misère, chauffer la rosette, la cravate ou la plaque. Je ne mentionne 
pas le ruban, tellement il est prodigué sur les burnous. A Laghouat, sa maison du chtett, sans 
aucune apparence la distinguant des plâtras voisins, est meublée à l'européenne, les appar- 
tements du moins où il reçoit. Très meublée même. Car le salon, étroit et long comme toutes 
pièces mauresques, comporte à chacune de ses extrémités un mobilier de préfecture, bois doré 
et damas de soie, Tun cramoisi l'autre bleu. De beaux tapis, des orientaleries plutôt de pacotille 
sont les seules notes locales relevant cette banalité. On la retrouve dans sa propriété du bled, à 



64 ALGÉRIE 

quelques lieues de l'oasis. Les surprises du désert. Vous roulez dans le vide, puis tout d'un coup 
voilà, entre de hautes murailles blanches, un jardin mal tenu, une kouba — la sépulture de 

amille — une manière de castel de style incertain, assez délabré, aussi sévèrement clos qu'une 
forteresse. La demeure intime est séparée du Dar-Dyaf, « maison des hôtes », par des pas- 
sages tortueux, des portes massives. Comme dans bien d'autres, mon sexe m'en a ouvert l'ac- 
cès. J'y reviendrai; mais me voici parvenue à une étape dont me sollicite Tintérêt immédiat. 

Le chaînon brûlé du Djebel-Milok est un rameau de ce massif du Djebel-Amour, aux som- 
mets variant entre les cotes 1.200 à 2.000, qui sépare le Sahara d'Alger des steppes d'alfa du pla- 
teau oranais. Monts très escarpés, dont les gorges seraient assez richement boisées n'étaient 
la dent des chèvres et les incendies, souvent volontaires à l'effet de donner des pacages. Je me 
trouve exactement au pied de la muraille de roc quasi à pic, qu'ici entaille une cuvette ellipti- 
que creusée par un torrent descendu au long d'une sabrure profonde. Des blocs dégringolés du 
haut de la crête lui forment une fortification naturelle. Ce lieu singulier appartient à l'agha. 
Aux temps d'anarchie — Tordre que nous lui avons substitué est un bienfait auquel les popula- 
tions se montrent sensibles — on pouvait y retirer en toute sécurité les troupeaux, les enfants, 
les femmes. Aujourd'hui les badigeons roses et verts d'une sorte de « folie » s'y écaillent dans 
l'humidité d'un jardin délicieusement sauvage. Jardin oriental, rien qu'eau et verdure. Des 
figuiers colossaux tordent leurs troncs et traînent leurs branches basses — on dirait des baobabs 
— dans le sable parfumé de menues herbes blanchâtres fortement aromatiques. Des palmiers 
chœmerops épanouissent au sortir de terre leur gerbe élégante et robuste. Entre d'épais lau- 
riers-roses, le petit oued clair et frais bru isse sur les cailloux blancs. La chanson de l'eau... 
partout l'harmonie en est douce. Au désert elle mesure le rythme vital. Oasis en miniature où 
il fait bon prendre la collation servie par le khammès qui vit ici du cinquième de maigres cul- 
tures : sa part, le khamsa, dont il tient son nom. Il vit... Pour ne pas mourir le 'Saharien s'ac- 
commode de lait de brebis ou de chamelle, de couscouss et de dattes, sans que l'abondance de 
ces aliments en rachète la frugalité. Son vêtement, peu de chose, nul le chauffage. Pour l'éclai- 
rer il a les étoiles — mais à quoi bon?... Il dort. Et que ferait-il d'argent de poche? 

On repart. Mais non... Qu'attendons-nous?... Que le khodja ait fini sa prière. Numéro 
trois, numéro quatre, je ne sais plus. Occasion à ne pas laisser perdre d'y joindre les ablutions. 
Je supplie Mohammed-ben-Taleb de ne voir dans ces paroles aucune intention d'ironie. Bien 
que nos pratiques soient plus discrètes, il sied de respecter sous toutes ses formes lo culte du 
Divin. Les musulmans nous en donnent l'exemple. S'ils ont été à notre endroit d'une farouche 
intolérance, si contre les chrétiens sans défense ils le sont encore — voyez les Turcs avec Ar- 
méniens, Maronites, Syriens — c'est que les antagonismes confessionnels sont étroitement 
liés à ceux des races. Mais Mahomet le dit : « La nourriture de ceux qui ont reçu les Ecritures 



LAGHOUAT !?ô 

avant vous » — c'est nous — « est licite pour vous; la vôtre l'est également pour eux ». La 
Bible en cITot est tenue en Islam pour livre révélé. Je doute qu'on la lise beaucoup. Quant à 
nous, peut-être est-ce un tort de négliger le Coran. C'est que, pour nos mentalités éprises de 
mesure, de clarté, il est cruellement diffus et obscur. Soit remarqué au passage, quoique niant 
la divinité de .Tésus-Christ, la théologie musulmane lui attribue un caractère de prophète en- 
gendré par le souffle de Dieu (Sourate XIX, versets IG et passim). Ce « Rouch Allah », n'est-ce 
pas le Verbum Dei? Quoi qii'il en soit, nous sommes les infidèlos. INIais les vrais Croyants esti- 
ment que du moins doit-on croire en quelque chose. Et ils disent : « Un chrétien est inférieur à 
un musulman; un juif est pire qu'un chrétien; un idolâtre pire qu'un juif; un porc pire qu'un 
idolâtre; celui qui ne prie pas est pire qu'un porc ». Los Laghouatis parlent encore avec une 
considération attendrie de deux anciens commandants du territoire: les généraux de Sonis et 
de Ganay « qui étaient des hommes religieux. » Ce dernier aussi, ajoutons le, à cause que : 
« Pense donc, madame, il dépensait au moins cent francs par jour » — mérite non moins co!i- 
sidérable aux yeux de ceux mêmes qui n'en proQtaient point. Je ne sais si les indigènes visitent 
parfois la basilique Notre-Dame d'Afrique. Assurément ils ne souriraient pas d'y voir en ex voto 
la célèbre canne de Lamoricière — Bou-IIara-houa : « Celui de la matrr.que » — une médaille 
de Bugeaud, les épées de Pélissier et de Yusuf. « Intelligences non affranchies », dit la Libre- 
Pensée deo Batignolles — qu'attendre de (raîneurs de sabre? — mais quand même des lurons. 
Ainsi du moins en jugent ceux qu'ils ont non-seulement vaincus, mais domptés, pacifiés et 
organisés. 

Tatijemout est, dans une maigre oasis, un pauvre ksar croulant. De la demeure du caïd, 
chez qui je couche, tout au haut de l'amphiléâtrej on voit dévaler sous ses pieds les cubes de 
boue desséchée qui constituent un village saharien. Le Bil-el-Dyaf mis à ma disposition est, 
comme toutes autres « chambres des hôtes », meublé, avec une toilette fort sommaire, d'une 
couchette en fer garnie de draps douteux et de ces lourdes couvertures bariolées de Gafsa qui 
semblent des tentures décrochées de la muraille. Le lit est meuble européen par excellence, 
les Arabes s'en tenant aux matelas recouverts de lapis. 

Yahia-ben-Taouti appartient à la famille du bachagha Cheikh-Ali-ben-Salem. Ceci ne vous 
dit rien ; mais dans la région de Laghouat la signification en est considérable. Décoré, cela va 
de soi, parlant très bien le français, il me donne de son loyalisme et de celui des siens deux 
témoignages probants. Sa tribu a fourni cinquante volontaires aux tirailleurs. Entre nous, Fari- 
ditc de ce bled a sa part dans une aussi noble ardeur que stimule la prime; cinquante douros 
ensemble ne s'y voient guère. Quant au caïd, son fils aine, maréchal des logis de spahis auxi- 
liaires, est prisonnier on Westphalie. Il sert d'interprète à ses camarades et s'occupe de la répar- 
tition des colis de couscouss, de dattes, de figues, de café par lesquels est adoucie la captivité 

9 



66 ■ ALGÉRIE 

de ces enfants du soleil dans les frimas germaniques. Son père me montre une lettre reçue ré- 
cciîunent, écrite en français, la correspondance en arabe leur étant interdite, et il appelle mon 
attention sur ce passage: a Mes amitiés sincères à Si-Aïssa-ben-Taïeb, à Ahmed-bcn-Smaïl et 
Roua Marrouchouch sans oublier Bab-Elali. » Les mots mis ici en italiques ne sont pas des 
noms, ainsi que cela semble, et signifient : « Nous n'irons point à la sablirno Porte. » Ingénieux, 
n'cs;t-ce pas? Cela a passé comme muscade. C'était au moment où TAlIemagne s'efforçait d'en- 
rôler dans l'armée ottomane nos soldats musulmans prisonniers. Elle avait complé sans le peu 
de .sympathie des Arabes pour les Turcs. 

L'hospitalité très cordiale du caïd de Tadjomont a pensé m'être fatale. Le méchoui dû aux 
hôles de marque m'attendait. Excellent en soi, ce mouton rôti entier, au bois et en plein air, 
enfilé d'une porche et servi tel que sur un énorme plat de cuivre. 11 est d'étiquetio de le man- 
ger avec ses doigts. Ne vous récriez point : cela se fait avec élégance. Vous dites : « Bhmillah ! » 
et vous atîaquez, en arrachant délicatement la peau dorée, rissolée et fort savoureuse. Jus- 
qu'alors cela va bien. Lever proprement des aiguillettes est plus malaisé. Naguère l'amphytrion 
suppléait à la maladresse européenne. N'en déplaise à Fromentin, admirateur do « leurs belles 
mains blanches » ainsi employées, ce ne devait pas être sans heurt pour nos préjugés, injus- 
tifiés d'ailleurs, si on songe à celles de nos cuisinières. Courtoisement attentifs à flatter nos 
plus absurdes manies, actuellement il fiit usage d'un couteau et d'une fourchette au bout de 
laquelle il vous présente les morceaux de choix. Mais par une juste réciprocité de politesse, 
prenons-les avec celle du père Adam. N'est-ce point ainsi après tout que nous en usons avec 
les écrevisses? Et ensuite on passe à la ronde le bassin, l'aiguièro, la serviette. Ce mets d'hon- 
neur autant que de résistance est digne de tous les éloges. Le jus demeure enfermé dans la 
chair, lui communiquant une remarquable succulence. Son 'seul tort est d'arriver trop tard. 
Une fois pour toutes j'indique le menu à peu près invariable. Que vous soyez \\n convive ou 
vingt-cinq, il en va de même. Dans le second cas, deux moulons seront servis, mais pour vous 
seul, il y en a toujours un. Disproportion évidente. C'est qu'il ne s'agit point de quantité de 
viande, mais du méchoui en soi. Ne craignez pas que soit perdu ce que vous en laissez. Cola 
va à « la famille », qui jamais ne mange avec vous, puis aux serviteurs, aux clicnls et les chiens 
font leur affaire des os, rare aubaine. Avant lui, voici l'ordre. La cheiirba, épaisse soupe de pâ- 
tes dans un bouillon rouge de piment, parfois aromatisés au cumin, au fonouil ou à la corian- 
dre. Les premières cuillerées ne sont pas du tout mauvaises; les suivantes vous mettent le 
palais à vif. Puis la lorta, plate ou roulée, feuilleté très bien fait, mince, léger, généralement 
farci de hachis : assez délicat si ce n'était trop gras. Ensuite, un peu plus, un peu moins, la 
série des ragoûts : agneau aux pruneaux — triomphe de la cuisine arabe — moutoi aux pom- 
mes de terre, agneau aux laitues, mouton aux pois chiclies, agneau aux petits oignons^ boulettes 



LAGHOUAT 67 

do mouton haché au fenouil, poulet maigre vaguement marengo. Tout cehi nageant dans une 
sauce brune généreusement poivrée. Parlant de je ne sais plus quelle ville chinoise, Marco 
Polo^ à l'appui de son assertion qu'elle est la plus peuplée du monde, dit qu'elle consommo 
quotidiennement quatre-vingt-quatorze quintaux de poivre. Gela semble beaucoup. Toutes pro- 
portions gardées, je ne m'étonnerais pas que l'Algérie approchât do cet excès. Los Arabes, 
songez-y, sans doute parce qu'ils prennent seulement de l'eau, habituellement mauvaise, ou 
de ce petit-lait aigre qu'ils appellent ch'nin, boivent très pou. Quant à nous, pour éteindre 
cet incendie, non sans quelque mépris secret ils nous offrent de ces vins blancs que le soleil 
africain a chargés de caramel et d'alcool, ou bien, cola est mieux, de la tisane de Champagne 
dont parfois ceux qui sont esprit fort vident une coupe, alléguant que c'est de la gazouse. 
Chez un caïd, il m'en souvient, c'est du vieux Gliypre qu'on me versait à plein grand verre. J'ai 
dû lui affirmer qu'il s'exagérait des habitudes d'intempéraiice des roumis, d'une roumia surtout. 
Le méchoui enfin est apporté solennellement sur la table, débarrassée au préalable de tous 
impedimenta. Vous n'avez pas idée de ce que cela tient de place, un mouton entier. S'il n'y a 
absolument pas moyen de le caser, on le pose sur un de ces petits guéridons mauresques très 
bas, on bois de cèdre, et les convives se disposent autour, jambes croisées sur le la[ii3. J'aime 
assez cela. C'est plus couleur locale. Et aussi le déplacement fait faire un peu d'exercice. Vous 
vous escrimez de votre mieux. Mais après tant d'entrées, l'enthousiasme n'y est pas. Grâce à 
l'élasticité gastrique des races réputées sobres, les indigènes y pratiquent dos brèches qui nous 
épouvantent. Et ne croyez pas que ce soit fini. A présent c'est le couscouss, cette semoule cuite 
à la vapeur dans un entonnoir d'alfa — le keskès, d'où son nom — fade bouillie quand elle 
est préparée avec du caillé et des raisins secs, emportant la bouche si c'est assaisonné à la merga 
toute rouge de fel-fcl. Enfin vient le dessert. Le deuxième sadouk de cette interminable his- 
toire du portefaix qui remplit nombre des Mille et Une Nuits, chante ces strophes. « pâtis- 
series, douces, fines et sublimes pâtisseries enroulées par les doigts... En dehors de vous, pâ- 
tisseries, je ne saurais aimer jamais rien. Vous êtes mon unique espoir, toute ma passion... 
kenafa, ya kenafa, nageant dans le beurre et le miel, le cri de mon désir vers toi est ex- 
trême... » Ai-je goûté au kenafa, fait de vermicelle?... Je ne saurais le dire. Mais ce que je 
connais des pâtisseries arabes en général me porte à juger ce lyrisme vraiment hyperbolique. 
Les meilleures sont de pâte d'amandes compacte, sucrée à l'excès, dont le parfum à la rose, 
à l'anis, à la pistache est neutralisé par celui du beurre rance. Parlerai-je de certains beignets 
au miel frits à la graisse de mouton?... Mais ils ne se mangent pas dans les bonnes maisons. 
Les fruits consolent. Heureux lorsqu'on a pour terminer du café, toujours excellent, et non, tenu 
pour plus « habillé », ce terrible thé vert additionné de menthe poivrée et servi quasi à l'état 
de sirop, cruelle épreuve pour qui a le goût de le boire sans sucre. 



M 



68 ALGÉRIE 

Absorber tout cela, môme en chipotant adroitement sur son assiette — quoique, très bien 
élevé, je l'ai dit, l'Arabe n'insiste jamais, force est bien de lui faire raison — voilà déjà une be- 
sogne. Le digérer est pire, môme pour un estomac robuste, tel celui qui, ici, constitue le plus 
précieux de mes biens. Mais quand on a été honorée de six diffas dans une semaine, dont (jiiatre 
à la file, ce n'est plus la dyspepsie qui vous guette : c'est la mort. Le soir où je fus reçue par 
Yahia-ben-Taouti, telle était l'extrémité de ma détresse. Si un éclair de génie ne m'eût illuminé 
le cerveau, je n'aurais point survécu pour vous le raconter. Je me souvins — cela s'oublie en 
voyage — que nous étions un vendredi et m'en prévalus pour m'abstenir do chair. Non seule- 
ment je fus excusée, mais ma considération s'en accrut. 

A Tadjemout je laisse l'automobile. Ceci, c'est de la politique. Entre Tagha des Larbâa et 
le marabout des Tedjanîya existe une querelle. J'en tairai le sujet, brûlant encore après un cou- 
ple d'années. L'Arabe a la mémoire longue autant que la dent dure. Les autorités ont obtenu 
un baiser lamourette qui n'a pas éteint les ressentiments. Et la dignité de l'agha lui interdit 
d'envoyer ses gens chez le marabout. Celui-ci me fait chercher par une tapissière attelée de 
deux fortes mules noires, luisantes et fringantes. En dépit des cahots résultant de la conjonction 
des terrains raboteux avec leurs allures désunies, la chaleur qui monte me jette en une som- 
nolence. Un arrôt brusque m'en tire. Est-ce que le khodja va encore faire sa prière?... Non. 
Le cocher, emburnoussé fort noblement, s'est précipité à bas du "siège. Il ramasse une pierre 
et s'avance d'un pas suspendu vers quelque chose que je finis par distinguer: un lièvre rasé 
entre deux touITcs de ce qui ici est une herbe. Comment ne s'enfuit-il pas? Il est fasciné par un 
grand vautour planant au-dessus de nos têtes. Le projectile est lancé, le rate. Rompu l'enchan- 
tement, il détale et l'oiseau do proie s'élève dans l'éther bleu. 

De grands bâtiments bas éclatant en blancheur dans des verdures. Une vaste cour comme 
de quelque considérable exploitation agricole. Un gros nègre rempli de majesté dans la neige 
de ses lainages, et qu'escorte une suite respectueuse, s'avance à ma rencontre. Je suis à Kour- 
dane, villégiature des marabouts. Celui qui me fait accueil, c'est l'aîné, chef héréditaire de l'or- 
dre s'il n'avait cédé ses droits à son cousin germain, lequel est absent. Ces vénérés personna- 
ges sont noirs. Voici par quelle aventure. 

Sidi-Mohammcd-Seghir-Tedjani, mort en 1853, ne laissait que des filles. La baralm, c'est-à- 
dire la grâce, passait à la branche do Temacin, près de Touggourt. Peu jaloux de se voir dé- 
chus du rang de maison-mère, les gens d'Aïn-Madhi se souvinrent que le défunt avait renvoyé 
une négresse dont il avait un fils et qui, à ce moment, était grosse. Quand on songe à l'impor- 
tance pour un Arabe, surtout de ce rang, d'un enfant mâle, pas n'est besoin d'avoir l'esprit 
tourné vers le mal pour supposer que cet homme sage avait ses raisons. Mais il n'est pays oii 
on soit aussi peu regardant en la matière. La claustration des femmes garantit tellement mal la 




LAGHOUAT 69 

sincérité des filiations que si ou cherchait la petite bôle, nulle généalogie ne tiendrait debout. 
C'est à désespérer de tout. On rechercha donc cette nouvelle Agar qu'on retrouva dans une ville 
du Tell avec ses deux fsmacl en guenilles. Décrassés, somptueusement vêtus, montés sur des 
mules richement harnachées, les négrillons furent ramenés en triomphe au milieu d'un enthou- 
siasme délirant. Soit dit pour confondre la malignité, Ahmed-ben-IMohammed — ainsi ([ualifié 
— donnait déjà la bénédiction avec une dignité toute maraboutique. D'autre part, pour le fils 
d'un blanc, il était, dit-on, terriblement foncé... Enfin cela vous est sans doute égal. A moi pa- 
reillement. 

L'histoire a une suite. Venu 70, certains notables arabes furent internés en France comme 
otages, parmi eux celui-ci. A Bordeaux il connut la fille d'un gendarme et l'épousa. Lorsqu'il 
fut rendu à l'amour de ses ouailles, sans avoir embrassé l'islamisme elle fut une parfaite mara- 
boute. L'éminent ingénieur des mines qui, deux ans avant le désastre de la colonne Flatters, 
avait accompli partie de la même mission en vue d'étudier le tracé d'un chemin de fer reliant 
le Sud-Algérien au bassin du Niger — M. Choisy a été reçu ici. En un temps où pas un cheveu 
de ma tête ne prévoyait qu'un jour je marcherais sur ces traces, il me dépeignait, avec son 
esprit charmant de pince-sans-rire, la cocasserie de ce couple : elle, toute menue, en toilette de 
soirée satin bleu et dentelles blanches, fulgurante de bijoux, lui énorme, bon enfant, criblé de 
petite vérole, à qui on cherchait une pendule sur le ventre. Hébété dans sa graisse, abruti 
d'alcool — effet du séjour chez les infidèles — il lui abandonnait les rênes de la zaouïa 
qu'elle tenait d'une poigne vigoureuse. Tellement entrée dans la peau de son personnage 
que, devenue veuve, tantôt quinquagénaire, elle convola avec son beau-frère El-Bachir, 
successeur du défunt à qui Allah avait refusé des héritiers. Si elle ne contracta pas une troi- 
sième union avec le neveu depuis quelques années délenteur du pieux majorât, c'est que vrai- 
ment la voisine était un peu mûre. Retirée des affaires après fortune faite, elle habite une élé- 
gante villa à Alger. Quand je vous le dis que, même en pays musulman, les femmes peuvent 
tout ce qu'elles veulent... Seulement il y faut la manière. 

Kourdane est l'œuvre de cette Gasconne muée en Saharienne. Elle en a fait une demeure 
élégante et véritablement confortable, avec même certains raffinements européens sur lesquels 
je n'insiste pas. Toujours, bien entendu, les discordances caractéristiques. De magnifiques 
tapis du Khorassan, d'Anatolie, du Hedjaz, et des vitrages en mousseline suisse, déchirés et 
sales. Des lustres en verre de Venise — par quel miracle leur fragilité est-elle parvenue jus- 
qu'ici? — voisinent avec des appliques de bazar en métal fondu. Sur des tentures en soie et 
velours brodé de Brousse, des écrans japonais à treize sous. Des services en porcelaine dorée, 
semblant provenir de la foire do Neuilly, disposés pêle-mêle avec les pièces (rorfèvrerio mas- 
sive et les cuivres repoussés. De très belles poteries anciennes, persanes et mauresques, se 



70 ALGÉRIE 

mêlent à des garnitures do cheminée en zinc d'art. Dans la chambre où j'ai dormi, parmi des 
meubles tunisiens en cèdre ajouré incrusté de nacre et d'ivoire, s'étalait, agressive, une table 
de nuit, sauf voire respect, en bois blanc verni noyer, toute déjetée. 

J'ai passé à Kourdane une soirée mélancolique et douce. La conversation avec Sidi-Mo- 
liammed avait été languissante autant que courtoise. Il comprend très peu de français, le parle 
moins encore. Et peut-être à cause que je suis assez polyglotte, dès qu'il me faut recourir à 
un truchement, je deviens slupide. Ce saint homme d'ailleurs ne goûte guère notre compagnie 
noa plus que nos usages. C'est un dos motifs pour lesquels il a passé la main à son cadet. Aussi 
parce que, tout on Dieu, aux dignités il préfère uv.e existence retirée et dévote. Plus adapta- 
ble, Sidi-Ali d'autre part ne semble pas posséder toutes les qualifications de son état. Cela ar- 
rive qu'on lo voie affalé dans une rue de Laghouat, ivre-mort d'absinthe, sans que nul oso por- 
ter la main sur sa personne sacrée. Seule la discipline militaire obtient des mokhazni, non 
sans peine, qu'il soit ramassé et porté dans une pièce fraîche du bureau arabe où, installé sur 
une natte, il cuve discrètement sa purée bien tassée. Officiellement je devrais parlera l'impar- 
f lit. Mais qu'est-ce que la contrebande auprès de l'infraction aux lois du Livre?... Remarque 
émanant d'un esprit profane. La vénération des indigènes pour leurs marabouts est supérieure 
aux contingences. Chez nous la sainteté est personnelle; en Islam elle est héréditaire. Je ne 
doute point que celui de qui émane la baraka n'ait été un parangon do toutes les vertus; mais 
qu'en ont affaire ceux à qui il Ta transmise? Aussi ces liommes qui, à leur vie paresseuse entre 
toutes dans l'ombre des mosqi:ées doivent d'être gras et blafards, sont-ils généralement fort 
débauchés, parfaitement ignorants, leur intelligence développée en roublardise et sens très 
averti des choses temporelles. « Méfie-toi du cheval par devant, de la jument par derrière, du 
marabout par tous les bouts »... irrévérence de quelque esprit fort qui n'a point entamé les 
masses. Est-ce ici, est-ce ailleurs? — on m'a conté ce trait. Dos fidèles apportent leur dîme. 
Ordre est donné aux serviteurs d'emmagasiner le blé... puis de conduire les chameaux au pâtu- 
rage. MeJdoub ! — c'était écrit. Résignés, les nomades s'en retournèrent pédestrement. Ces 
animaux valent dans les cinquante à soixante douros. Voilà comme on fait les bonnes maisons. 
A présent cela me revient : ce marabout si avisé était une maraboute. 

Des méchants prétendent que Sidi-Mohammed, avec plus de décorum, sacrifie non moins 
à l'apéritif. Peut-être est-ce pour en prendre à son aise que jamais il ne se met à table avec les 
étrangers. S'étanl excusé, il me laisse donc en compagnie du méchoui, et le khodja en tiers. 
Je crois bien faire en aiguillant l'entretien vers un sujet convenable à la tournure de cet esprit 
pieux. Notamment je lui explique de mon mieux le dogme de la Trinité et comme quoi il ne 
faut pas nous en croire moins qu'eux monotliéistes. Je me délasse de celte théologie par une 
promenade au jardin, dans l'ardent clair-obscur du bref crépuscule. Un jardin véritable, avec 



I 



LAGHOUAT 71 

des buissons de roses, des berceaux de jasmins, des fontaines encadrées de faïences qui mur- 
murent sous des couverts de figuiers, d'amandiers, de lauriers-roses. Plus inattendues, deux 
tombes en marbre: celle de la femme du marabout Mobammed et de sa fille, mortes tout ré- 
cemment d'un mal dont il n'a pas su me dire la nature. Il en est tout attristé. N'empêche que 
ce vieux nègre va convoler avec une de ses nièces. La corrélation qui, dans l'esprit cbrclion, 
existe entre la sainteté et la chasteté n'a pas cours chez les musulmans. La splendeur pure et 
bleue de la nuit me retiendrait dehors, si elle ne fraîchissait beaucoup. Au Sahara, les écarts 
de trente degrés dans les vingt-quatre heures sont monnaie courante. Je regagne mes apparte- 
ments, dont les somptuosités s'éclairent d'une couple de bougies suifardes plantées de traviole 
dans des chandeliers d'auberge. On a allumé un grand feu de branchages odoriférants, J'éleins 
le luminaire misérable et demeure dans la lumière vive des flammes, assise à l'orientale sur le 
tapis épais. Soit dit à colle occasion, alors que nous niellons la haute laine dessus, les Arabes 
la mettent dessous, faisant l'endroit de ce qui nous semble l'envers. C'est évidemment eux qui 
ont raison, puisque ce sont leurs lapis. 

Le repos est délicieux dans ce silence absolu du désert, avec une légère morsure de tris- 
tesse à se sentir loin, si loin de ces gens, de ces choses : 

« Les fils mystérieux où nos cœurs sont liés »... 

Aïn-Madiii est à peu de distance de Kourdanc. Très misérable oasis. Même ce nom évo- 
cateur de palmiers ne lui convient-il guère, car elle en possède un seul. Des figuiers en om- 
bragent les maigres jardins. Malte-Brun la mentionne — unique ville du Sahara algérien avec 
Biskra — et parle des grands arbres qui la masquent, ne laissant apercevoir que le faîte de 
ses tours. Il la situe à quinze journées de marche de toute autre agglomération et lui attribue 
certaine importance. Ce n'est plus qu'un ksar aux trois quarts désert dans son enceinte dé- 
mantelée. Lors du siège dont elle conserve les traces, ses murailles, par endroits demeurées 
intactes dans leur hauteur de vingt à trente pieds et leur épaisseur de douze, faisant chemin de 
ronde au sommet, étaient flanquées d'une trentaine de bastions carrés deux fois plus hauts. 
Formidable appareil pour l'époque. Aussi la ville, qui comptait alors quatre cents feux et ar- 
mait huit cents combattants, put-elle tenir six mois. Siège en règle, avec tranchées qui n'ont 
pas été comblées depuis et mines pratiquées par des Marocains du Figuig, habiles en cette spé- 
cialité. J'omettais de dire que ceci se passait entre le marabout et Abd-el-Kader. Vieille ran- 
cune. Le frère et prédécesseur de celui-là, [a)'ant ici repoussé l'attaque du bey d'Oran, l'avait, 
poursuivi jusqu'à Mascara, do concert avec les Hachera. Ses alliés ayant fait défection, il fut 



72 ALGÉRIE 

battu et tué. Or celte tribu, c'était celle do l'émir, fils lui-même d'un marabout sans importance. 
Etre contre notre adversaire rapprocha de nous les Tedjanîya. L'année suivante cependant ils 
refusèrent l'entrée de leur ville à la colonne du général Marey-Monge qui parcourait ce bled 
pour recevoir les soumissions. On négocia à Tadjemoul et on tomba d'accord pour ouvrir les por- 
tes à un escadron d'officiers, le lieutenant-colonel Saint-Arnaud en tête. Depuis ils se sont ral- 
liés autant que des vaincus et des musulmans peuvent l'ôlre à des chrétiens et à leurs maîtres. 

Par attachement à leurs marabouts, les LaghouaLis, qui plus tard nous opposèrent une si 
vaillante résistance, avaient prii parti, contre Abd-ol-Kader. Celui-ci jura que ceux qui tom- 
beraient entre ses mains auraient les yeux crevés à coups d'éperons et seraient écorchés vifs 
pour faire des tambours avec leur peau. Il tint parole une fois au moins. Le « chevaleresque » 
émir, on le voit, avait ses heures. 11 massacra 57 blessés de Sidi-Brahim que leurs camarades 
du glorieux 8» bataillon de chasseurs avaient emportés dans leur sortie désespérée. Après les 
avoir traînés à sa suite dans les gorges du Djebel-Amour, il en agit de même avec les 200 pri- 
sonniers du détachement du lieutenant Marin. Sorti du rang des zouaves, donc personnolloment 
brave sans doute, ce triste officier ne possédait pas le sang-froid, l'énergie, l'inflexible senli- 
ment de l'honneur et du devoir, nécessaires qualifications du chef. Surpris dans les ravins brû- 
lants d'Aïn-Temouchent, il avait mis bas les armes. Epargné pour être échangé, il passa en 
conseil de guerre et fut condamné à mort. Le jugement ayant été cassé en révision, on lui fit 
la grâce de le laisser disparaître avec sa honte. 

Je n'ai pas fait le pèlerinage de Sidi-Brahim, là-bas, près de Nemours et de la frontière du 
Rif. Mais mes yeux se sont mouillés devant le monument élevé sur la place d'Armes d'Oran 
pour honorer ces héros. Et j'y ai été fort en colère contre Fromentin. Les Lettres de Jeunesse 
parlent en ces termes de la reddition d'Abd-el-Kader : 

« Le duc d'Aumale est allé le recevoir à Oran... » — L'émir s'éfant livré au général Lamo- 
ricière fut conduit au prince à qui, avec beaucoup de dignité, il présenta sa dernière jument 
comme cheval de gada. — « Il y a longtemps que cela se mitonnait. On en a fait les honneurs 
au duc et la nouvelle doit arriver à Paris le jour môme de l'ouverture des Chambres. Les char- 
latans!... Lesgredins!... » 

Bizarre façon d'accueillir un succès national. Il était hypnotisé par le burnous. Jamais ces 
yeux d'artiste n'ont vu l'Arabe que dans ses draperies et ses attitudes. Auprès de ce bel émir 
pictural et théâtral, que pesaient tous ces pauvres hères do Français morts pour le combattre? 
Quand même, c'est excessif do qualifier « gredin »... mais qui donc au fuit?... Les hommes 
politiques, j'espère — leur habituel revenant-bon. A moins quo ce fût le vainqueur de la 
Smala... Ou encore le capitaine Dutertre, décapité sous les yeux de ses chasseurs, ce Hégulus 
qui a eu le tort de n'être point Romain, mais simplement un brave de chez nous. 



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LAGHOUAT 73 

Fromentin ajoute: « Le militaire est consterné comme s'il ne lui restait plus rien à faire. » 

« Le militaire » — terme méprisant qu'il affectionne. C'est positif que ces gens n'ont pas 
le sens commun. Voilà des occasions de se faire casser la tête qui s'évanouissent et cela les 
consterne... Mais n'exagérons rien. Je suis en mesure d'affirmer — de seconde main — que le 
sentiment provoqué dans l'armée d'Afrique par cet événement a été plus voisin du soulagement 
que de la consternation. 

« Ne me parlez pas », écrit-il encore, « d'un pays infesté par le militaire. » 

Cher maître, vous êtes un ingrat. Sans cette engeance, vous eussiez été l'auteur de Domi- 
nique, et c'est quelque chose, mais non peut-être un grand peintre, ce qui a son prix. Car à ce 
moment précis, c'est à l'autorité « du militaire » que vous avez dû d'être chaperonné par ce 
sheikh Ahmed-ben-Gana pour qui vous vous épanchez en dithyrambes. Et l'année suivante, 
tandis que, dans la paisible retraite de votre atelier, vous ficeliez vos études pour en faire des 
chefs-d'œuvre, tandis que vous écriviez vos délicieux souvenirs, ce même commandant de 
Saint-Germain qui vous obligea était tué pour maintenir haut et ferme le drapeau sous les plis 
duquel vous avez pu faire vos caravanes, un peu plus aventureuses qu'aujourd'hui, mais, grâce 
« au militaire » pas plus périlleuses... pour vous. Que votre ombre en demande son opinion à 
celle de Regnard, qui visita Alger, mais comme esclave des Barbarcsques. De cet officier dont 
je viens de parler il reste son nom au bordj de Biskra. C'est moins que n'a laissé Fromentin, 
mais ce n'est pas mal non plus. Et de Teffort obstiné, sanglant donné par ses pareils durant 
trois quarts de siècle est sorti notre domaine africain. Ce n'est pas à dédaigner, môme mis en 
balance avec un certain nombre de maîtresses toiles et de deux ou trois pénétrants in-18 jésus. 

Il est à regretter pour la mémoire d'un esprit aussi élevé, joint à un noble caractère, que 
ces passages n'aient pas été supprimés de sa correspondance. 

Aïn-Madhi, qui m'a suggéré cette parenthèse oiseuse, est historique à un autre titre en- 
core. C'est le berceau de \<xfelloua de Léon Roche. Histoire généralement moins connue qu'elle 
ne le mérite. 

La vie d'action et d'aventures conserve, car, voici une quinzaine d'années seulement, cet 
homme remarquable est mort nonagénaire. Venu jeune à Alger, puis entré dans le corps des 
interprètes militaires, il vécut trente-deux ans en Islam. Bel athlète blond, excellent cavalier, 
un peu cerveau brûlé, un peu hâbleur, doué d'une endurance et d'une opiniâtreté peu commu- 
nes, brave au feu — il fut un des dix-sept officiers de l'état-major du maréchal Clauzel qui 
chargèrent les Kabyles sur ce mot de leur chef: « Faites, messieurs, à ces pouilleux l'honneur 
de les cravacher » — il ne l'était pas moins hors du feu, et maintes fois joua sa tête. Il avait tout 
ce qu'il faut pour plaire aux indigènes et les indigènes lui plaisaient. A telles enseignes qu'il 

embrassa l'islamisme. Entendons-nous. Pénétrer l'âme arabe pour la rapprocher de la nôtre 

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74 ALGÉRIE 

était son objectif — son utopie si vous voulez, il prit le meilleur moyen de gagner leur con- 
fiance. « Omar-ben-Rouch », put éviter l'abjuration solennelle. Mais il avait consciencieuse- 
ment pioché le Coran et pratiquait en stricte exactitude. 

« Ces murs mêmes, Seigneur, peuvent avoir des yeux. » 

On n'est nullement en sûreté au désert, n'y étant pas aussi seul que cela semble et pouvant 
être repéré à grande distance. Aussi ne fut-il jamais pris en défaut. Cependant en priant avec les 
gestes musulmans, dans son cœur il invoquait le Dieu des chrétiens. Quel front d'airain ne lui a-t-il 
pas fallu pour, plusieurs années durant, même vis-à-vis des siens, qui s'en affligeaient, porter 
ce masque. Quand il l'eut rejeté, sa conscience réprouva cette apparente apostasie. A Rome, 
il commença d'autres éludes théologiques aux fins de se faire jésuite. Nouveau sujet de cha- 
grin pour sa famille. Le maréchal Bugeaud tenait à ses services; il l'en empêcha en le rappelant 
à son poste sous peine d'être porté déserteur. Le P. de Villefort, qui l'instruisait, diagnostiquant 
une vocation sans solidité, lui écrivit : « On arrive à Dieu par biezi des voies difTérentes, pourvu 
qu'on observe ses commandements. Or il nous ordonne d'honorer notre père et notre mère et 
d'obéir à nos chefs. » Ainsi Léon Roche put-il devenir l'Eminence grise du gouvernement géné- 
ral et poursuivre une longue carrière pleine d'honneur plus encore que d'honneurs. 

Alors qu'Abd-el-Kadcr n'avait pas encore déployé l'étendard vert, le faux néophyte s'était 
attaché à sa personne. L'émir était séduisant. Même passe-t-il pour avoir possédé certain pou- 
voir magnétique. Il avait emmené son jeune ami au siège d'Aïn-Madhi, dans ce camp dont la 
place est marquée d'une kouba. Lorsqu'il fallut se séparer de l'ennemi déclaré de la France, en lui 
avouant la supercherie, ce fut une scène plutôt chaude. Courroux légitime en somme, et ce chef 
avisé entretenait un bourreau en permanence. Désarmé toutefois par le courage qui, dans des 
parties aussi risquées, est le meilleur atout, il se contenta de vouer ce « joueur de religion » au 
châtiment d'Allah (le Rétributeur, le Vengeur, Il est Unique!) Allah d'ailleurs (le Magnanime) 
en agit tout au rebours, faisant de l'ox-Omar un ministre plénipotentiaire et de l'émir un cap- 
tif. Par la suite ils se réconcilièrent. 

Un épisode comique avait traversé cette partie de l'existence de Léon Roche qui fut à un 
cheveu de tourner au tragique. A son corps défendant Abd-el-Kader l'avait marié à la fille d'un 
de ses parents, caïd de Miliana. Jamais il ne la connut, au sens biblique ni à l'autre, le voile ne 
tombant que la nuit de noces qu'il avait esquivée. Ultérieurement il divorça dans les formes. 

Cette extraordinaire aventure n'avait pas été stérile. Ayant lié partie avec les Tedjanîya, 
Léon Roche obtint d'un de leurs plus doctes mokaddems certaine consulfalion canonique. Lors 
de son pèlerinage à la Mecque — avant lui n'y avaient pénétré de chrétiens qu'un Italien et 



LAGHOUAT 75 

un Anglais — il la fit confirmer par le granJ-chérif. Une seconde sancli;)n lui fut donnée au 
Caire par une medjelès de quatre ulémas. Dépouillée des interminables commentaires qui l'en- 
guirlandent — abondance, redondances, défaut de liaison caractéristiques du génie arabe — 
voici ce qu'en substance dit cette fellôua. 

« Quand un peuple musulman dont la terre a été envahie par les infidèles a combattu de 
toutes ses forces et de tous ses moyens, quand il est certain que la poursuite de la guerre ne 
peut amener que misère, ruine et mort sans aucune chance de vaincre, tout en conservant l'es- 
poir de secouer son joug avec l'aide d'Allah (l'Entendant et le Voyant, l'Apparent et le Caché), 
il peut accepter de vivre sous leur domination, à la condition expresse qu'il conserve le libre 
exercice de sa religion et que ses femmes et ses filles soient respectées. » 

Bien que laissant toute latitude pour la venue du Moul-el-Sahâ, « le Maître de l'heure », 
elle n'en a pas moins servi sans doute l'œuvre de pacification. Ce syllogisme aussi, favorable à 
la nonchalance : la force est une des formes de la baraka; les Roumis possèdent la force; le 
vrai croyant doit s'incliner devant ce qui vient d'Allah (le Fort, le Puissant, l'Incommensurable, 
Il est Un, Louange à Lui!) Mektoubl enfin, raison dernière de toutes choses. La différence es- 
sentielle entre le fatalisme musulman et la soumission chrétienne ne saurait être mieux établie 
que par lafière parole de notre héroïque pastoure. Qui donc, à la cour veule de Chinon, lui po- 
sait ce dilemne ironique : « Vous prétendez que Dieu veut sauver la France et vous demandez 
au roi des hommes d'armes. S'il le veut, il n'en a que faire. » A quoi, avec son sens positif de 
bonne Lorraine, épuré d'idéal, elle riposta: « Les hommes d'armes batailleront et Dieu leur 
donnera la victoire ». 

L'origine des ordres religieux musulmans est dans le « soufisme i, c'est-à-dire la recher- 
che de la pureté parfaite engendrant une intensité de vie spirituelle propre à mettre l'âme en 
rapports directs avec la divinité, l'homme faisant abstraction de son individualité pour se con- 
centrer dans l'unité absolue d'Allah (Invisible, Intangible, sans couleurs, sans limites). Doctrine 
de même nature que le mysticisme chrétien, bouddhique, brahmanique, mais à laquelle le 
matérialisme musulman donne de fortes entorses. Il est une poésie maraboutique pour célé- 
brer le thé qui, entre autres propriétés bienfaisantes, lui attribue colle « d'ouvrir la porte aux 
deux meilleurs désirs que Dieu ait donnés à l'homme : manger et aimer ». Suit un vers impos- 
sible à rapporter honnêtement. Cela se récite en façon de cantique. 

Ces ordres sont en somme des confréries. Les Senoussîya qui, pour s'établir en Tunisie, 
au désert lybique, dans la région du Tchad, ont abandonné le charmant vallon berbère de Ma- 
zouna, n'ont jamais cessé de nous être hostiles. Les Rhamanîya nous marquent peu de sympa- 
thie. C'était leur grand-maître ce cheikh El-Heddad qui en 71 proclama la guerre sainte. S'é- 
tant rendu au général Saussier avec ces paroles non sans noblesse: « Je suis un cadavre entre 



76 ALGÉRIE 

les mains », nonagénaire, il mourut en détention. Il y a encore les Khadrîya, les Khelouatîya, 
les Ghadelîya et d'autres, comportant plus de 300zaouïas, quelque 2.000 raokkadems, et, au jugé, 
200.000 khouans, affiliés plus ou moins dévots. 

La famille actuelle des marabouts Tedjanîy ne remonte qu'au début du siècle dernier. 
Mais leur chedjara, non sans solutions de continuité, les rattache à un saint du viii® de l'hé- 
gire. Cet ordre a exercé une autorité considérable, jusqu'au Sénégal. Il est fort diminué et sa 
ville sainte très déchue. La population vit uniquement du tissage des burnous. Selon l'us arabe, 
les hommes ne font rien, sinon, j'imagine, leurs prières. Mais dans tous les misérables in- 
térieurs se trouve le métier primitif : un cadre de bois avec un roseau horizontal pour main- 
tenir la chaîne. Derrière, sur un lambeau de natte, une couple de paquets de chiffons assujettis 
par des broches et des agrafes d'argent et qu'animent à peine de grands yeux obscurs. Sans 
navette, de maigres doigts agiles lancent la trame qui ensuite est serrée au moyen d'un peigne 
de métal. A deux, il faut une semaine pour exécuter cette ample pièce qui sera gansée et le 
capuchon ajusté par un homme. L'aiguille ici est monopole du sexe dit fort. Ces burnous com- 
muns se vendent à Laghouat trente francs. Défalquez le prix de la laine — en ce moment plus 
d'un douro la toison — et du filage, le bénéfice du marchand : vous voyez ce que gagnent 
ces femmes. Les aumônes de la zaouïa pourvoient à l'indispensable. Au Sahara c'est peu de 
chose. Elle est riche. Cela ne paraît guère. Bâtiments en fort mauvais état, quelques morceaux 
intéressants noyés dans des plâtras délabrés, des cours poussiéreuses plutôt que sales, le soleil 
se chargeant de dessécher les immondices, le tout clos de murailles farouches, quoique ruinées 
en maints endroits. 

Dans ces enceintes mornes sont nourris et instruits des enfants envoyés jusque du Maroc 
par les bienfaiteurs de la confrérie. Pépinière de tolbas. Ces jeunes hommes efféminés, les on- 
gles teints au henné, les yeux agrandis de ko'heul, type équivoque fort goûté des femmes et à ce 
litre redouté des maris, font du Coran leur étude à peu près exclusive. Le savoir par coeur n'est 
pas petite affaire. Mais la mémoire est la faculté intellectuelle — si c'en est une — la plus dé- 
veloppée chez les Arabes. Il y en a qui peuvent vous dégoiser 120.000 vers. El c'est un art que 
la récitation du livre saint sur Une mélopée procédant par consonnances imparfaites dans des 
modes bizarres, de caractère généralement mineur, avec des dissonnances étranges et de brus- 
ques sautes de l'aigu ou grave — non sans charme si la langue n'était aussi gutturale et l'ac- 
cent aussi nasillard. Les mieux doués de ces étudiants y ajoutent la grammaire et la versifica- 
tion, quelques notions d'arithmétique, d'astronomie, de jurisprudence musulmane. Mais la 
matière essentielle ce sont les tefsara, ces commentaires du Livre, confus, touffus, diffus comme 
cela se doit attendre d'esprits enclins à la poésie et à l'éloquence autant qu'ils sont de philoso- 
phie sommaire. L'interprétation, a dit un de leurs docteurs, durera autant que durera l'isla- 




Une rue à Ain-Madhi 




I 



LAGHOUAT 77 

misnie. On connaît songez-y, sept méthodes pour lire le Coran. Est-ce cette langue flexible, 
nuancée à l'extrême, riche en métaphores, éminemment propre à conter qui a engendré ce génie 
brouillé, amorphe, dépourvu d'invention, de coordination, invertébré pour ainsi dire?... Est-ce 
au contraire le génie qui a réagi sur la langue? Pourtant il y a eu une culture arabe. Un ou- 
vrage ancien du cheikh Mouh-Eddine expose les éléments de cent vingt cinq sciences. Du moins 
me l'a-l-on dit: je n'ai eu garde de vérifier, et pour cause. Mais enfin de cette culture, celle 
des a Endalous », nous possédons des témoignages. Aujourd'hui ce n'est plus que de la scolas- 
tique. Dégénérescence qui est allée de pair avec celle de l'énergie. Chez les races dont décroit 
la vigueur, la pensée s'étiole. Voyez les Hindous. C'est l'épée et la charrue qui font le sang et 
les muscles de l'esprit. 

Dans le secret des zaouïas entretient-on autant que d'aucuns le croient le germe de la 
djehad, cette guerre sainte déterminante de tous mouvements insurrectionnels? La meilleure 
sauvegarde contre ces ferments, c'est la poudre sèche. Car le soufisme détourne « de s'exposer 
à la mort dans des entreprises supérieures à ses forces ». Amen. 

La mosquée d'Aïn-Madhi n'a de remarquable que le tombeau du premier Tedjanîy, en cèdre 
sculpté, doré et peint, d'un beau travail, que recouvre un riche brocart de Brousse rose éteint 
et vert pâle, lamé et broché d'or. La décoration est celle de toutes ces chambres funéraires : 
panneaux où sont écrits au pinceau en rouge, bleu et vert des versets coraniques, œufs d'autru- 
che à glands de soie, étendards de velours brodé offerts par des zélateurs, notamment le bey de 
Tunis et le pacha de Marrakech, cetEl-Glaoui qui, après avoir été notre ennemi, nous a rendu de 
grands services aux heures sombres des massacres de Fez. Enfin de ces horloges de nos cam- 
pagnes, à gaîne et à poids, dont on se demande pourquoi les Arabes ornent invariablement leurs 
sanctuaires. Au vrai l'Oriental est épris d'horlogerie. Quelle est dont la Majesté chérifienne qui 
collectionnait les pendules et dont le rêve obstiné, jamais assouvi, était que marchassent d'ac- 
cord les deux à trois cents rassemblées? Mais dans les mosquées, qu'ont-ils besoin de savoir 
l'heure, ces flâneurs éternels, moins soucieux d'y faire leurs dévotions que de tuer les journées 
lentes? Et pourquoi, oh! pourquoi, jusqu'au Sahara, ce rappel des fermes berrichones ou nor- 
mandes? Nul jamais ne le saura. Il y en a ici deux ou trois anciennes, assez belles en leur genre, 
lequel jure singulièrement avec les somptueux tapis de Perse et de Turquie où je traîne les ba- 
bouches en bateau passées par-dessus mes chaussures. Je finis par en perdre une et, afin de 
marquer mon respect pour le saint lieu, demeure un pied en l'air jusqu'cà ce qu'on l'ait retrou- 
vée. Procédé auquel on paraît sensible. 

Dans la cour précédant la salle de prières, où se font les ablutions, on me montre une jolie 
couleuvrine de bronze vert ciselé qui constituait toute l'artillerie de siège du bey d'Oran. E11& 
est jetée dans un coin, n'importe comment. Ce semble qu'elle aurait droit à figurer dans les; 



78 ALGÉRIE 

tro'jhées d'armes, très belles, des marabouts défunts qui ornent un salon à Kourdane, parmi les- 
quelles le long fusil à pierre, incrusté de corail, de turquoise et de nacre, avec lequel Mohammed- 
gQo-iiir — « le Petit », son frère était Kebir « le Grand » — coupa les rênes du cheval d'Abd-el- 
Kader imprudemment rapproché du corps de place. Mais elle a été mise là; elle y est demeurée. 

La maison natale du saint ancêtre est conservée intacte, bloc rébarbatif, dénué de tout ca- 
ractère. Ses descendants habitent diverses demeures tout aussi inintéressantes. Chez lequel ai-je 
déjeuné? — si l'on peut qualifier ainsi ce repas aussi terriblement dînatoire. « Les Français seuls 
savent composer un livre et manger avec méthode ». Peut-être celle assertion de l'auteur du 
Génie du Christianisme est-elle trop généralisée, mais bien applicable au génie arabe, tant lit- 
téraire que gastronomique. La diffa invariable me fut olTerte dans un logis tout neuf, devant 
d'être propre à la fraîcheur immédiate de ses peintures bleu tendre. J'y ai été douloureusement 
affectée par une suspension de la rue Saint-Denis, des chaises en bois courbé de Vienne et des 
tapis d'Avignon, sur lesquels a été servi le méchoui. Le caïd avait été invité, vieux bonhomme 
édonté, la mine humble et pauvre, tout à fait abruti par la présence d'une roumia de distinction. 
Il ne recouvra ses esprits que devant son assiette. Oh! la sobriété des Arabes... Si seulement il 
n'avait été mis aussi mal à l'aise par l'obligation qu'il s'imposait de se servir d'une fourclictle... 

Chez mes divers hôtes je demande, comme cela se doit, à voir « la famille ». On y compte, 
et partout ces dames sont en atours de gala. C'est vraiment pour humilier la mesquinerie d'un 
tailleur de voyage. Que doivent-elles penser de nous, dans leurs soieries somptueuses, coiffées 
d'une tiare en orfèvrerie émaillée, ruisselantes de lourdes chaînes, de bracelets massifs? Elles 
affectionnent particulièrement les colliers de sequins, qui aujourd'hui sont des louis, avec au 
centre une pièce de cent francs. Dans la maison de Sidi-Mahmoud. ma première visite est pour 
sa mère. Enorme masse adipeuse empaquetée d'un haïk écarlate. Je la trouve effondrée sur 
des coussins dans une de ces petites pièces sombres, ne recevant de jour que par la porte, qui 
rayonnent autour d'une cour en façon de puits. A mon entrée elle se lève avec peine. Mon essa- 
lam halik répond à son « bonjôr ». Poignée de mains. Pour montrer que j'ai de l'usage, je baise • 
mon index. On m'offre une chaise, décrochée du mur. Elle se laisse choir pesamment. Nous 
nous dévisageons avec une gravité polie. Une négresse apporte le thé et des dattes. Ma troisième 
ou quatrième tasse aujourd'hui — du thé vert. Cela nous occupe. Des enfants morveux, des 
servantes fort sales se pressent curieusement et familièrement devant la porte. Un petit bicot 
encapuchonné, très comique dans son importance, me déclare qu'il est allé à l'école française. 
« Ça que tu lui diras, moi je lui dirai ». Ce que je lui ai dit ni ce qu'elle m'a répondu ne mérite 
d'être transmis à la postérité. Elle en a vite assez. Moi de même. Elle se relève en gémissant. 
Je me lève. L'interprète m'explique qu'elle va me conduire chez les épouses de son fils. « Très 
beau, tu verras, même chose comme chez les Français ». Soufflant d'ahan, la respectable dame 



LAGHOUAT 79 

se hisse devant moi par un escalier de moulin et m'introduit dans une chambre meublée d'un 
grand lit de cuivre anglais, où nul jamais ne couche, et d'une toilette genre Maple sur le mar- 
bre de laquelle s'alignent tous les petits instruments compliqués en argent et ivoire dont pas 
davantage oncques ne se sert-on. Une demi-douzaine de chaises sont disposées semi-circulai- 
rement. Dédaigneuse de ces raffinements occidentaux, la matrone s'écroule sur le tapis, a Bon- 
jôr, madame :) — « Essalam halikoum » — pluriel, car elles sont deux. L'une vraiment belle dans 
le genre sculptural : grande, à rencontre de la plupart des femmes arabes, un étrange type 
égyptien, des yeux de ruse et de cruauté luisants dans l'ivoire, teint de ces êtres claustrés, bleui 
au front par le tatouage, très magnifique en une chape de soie amarante et émeraude tissée 
d'or, par-dessus un fourreau citron, immobile, silencieuse, hautaine, elle semble une princesse 
pharaonique. L'autre, c'est « la Tunisienne ». On m'en avait prévenue, d'un ton admiratif, car 
elle en tire une distinction. Celte pièce dernier confort moderne est son chez elle. Vêtue à l'eu- 
ropéenne hélas! si l'on peut ainsi dire, d'une robe empire en salin bleu paon que recouvre un 
long manteau de peluche simili loutre — au Sahara! — et coiffée d'un caloquet en velours noir 
pailleté, cela lui donne assez l'apparence d'une chanteuse de beuglant en costume de ville, 
dont elle n'est pas sans avoir la physionomie spéciale. Des femmes encore assises en rond autour 
de nous. Concubines, parentes pauvres, servantes favorites, je ne sais. Mais évidemment de rang 
inférieur, ne goûtant point aux rafraîchissements : dattes, café — ma quatrième ou cinquième 
lasse aujourd'hui. Entretien stéréotypé. Ici, ailleurs, partout, il ne diffère que dans l'ordre où 
se présentent les propos. 

« — Le pays te plaît? — Oh! oui : beau bled, bled m'iih. — On est très content de te voir. 
— Et moi donc ! — Où est ton mari? — A la guerre. — Ah! guerra, guerra... » Nous hochons 
tristement la tête. « — Est-ce qu'elle va durer encore longtemps? — Dieu seul le sait. Il est 
grand. Allah akbar! — Tu as des enfants? — Macache mutchacho ». Notons au passage cette 
infiltration espagnole, venue avec « moukère. » — C'est malheureux. — Très. — Et ta mère?... 
Et ton père?... » Le fait que le mien étaitgénéral me confère un prestige. « — Tu te plais à El 
Arhouat?... » (Orthographe plus exactement phonétique que celle adoptée). « Oh!... — Tu viens 
de DjezaïrV... C'est beau? — Ah!... — Tu as vu Sidi gouverner?... Il va bien?... Tu lui diras 
que nous aimons la France. — (Du ton pénétré qu'impose une situation vaguement officielle :) Je 
le sais. Je sais que les Tedjanîya (variante : les Larbâa, les Beni-Chose, les Ouled-Machin) sont 
fidèles et dévoués. C'est pourquoi je viens chez eux. — Tu es la bienvenue. Tu reviendras? — 
IncK allali! — On te souhaite beaucoup de bonheur. — Moi pareillement : bonheur bessèfe... » 

Je me sens idiote. Avis sans doute partagé. Pour prendre congé je profite d'un des silences 
solennels qui ponctuent cet échange d'idées. Geignante, la grosse maraboute se remet sur ses 
pieds qu'on dirait atteints d'éléphantiasis. Ses brus lui emboîtent le pas à ma suite, puis le trou- 



80 ALGÉRIE 

peau (les femmes imprécises et, le petit bicot en tête, nous nous dirigeons processionnellcment vers 
la sortie. Passages sombres, cours lugubres. Une négresse pile dans un mortier de pierre le cous- 
couss dont les grains perdus sont picores par des pigeons bleus, d'étiques poules au cou rouge, 
un gros mouton privé, une chèvre familière. Des chats farouches dévorent on ne sait quels dé- 
bris. Des outres pendent à des crochets, des chapelets de piments sèchent au soleil. Toujours de 
ces tas de plâtras oubliés sans doute par quelque maçon. Tout d'un coup le sourire d'un figuier 
se penchant sur un puits. A l'angle de deux corridors ces dames s'arrêtent : limite qu'elles no 
doivent pas franchir. Salamalecs. Dans l'ignorance de ce que sont les femmes de moindre im- 
portance je commets un impair. L'une d'elles, à qui je n'ai pas tendu la main, se précipite en 
m'offrant la sienne. Crainte de récidive, je presse avec effusion toutes ces paumes au henné, 
excès de politesse qui probablement m'induit en gaffe inverse. Un bessalama collectif. Enfin je 
gagne la porte où m'attend mon escorte masculine, et qui se referme derrière moi à grand fracas 
de clé. Ouf!... 

Ce n'est qu'un répit. Autre maison (voir ci-dessus). Ici l'interprète est une gamine très fu- 
tée. Comment expliquer que, les petites filles arabes étant pour la plupart vives et fines, pres- 
que toutes les femmes soient si lourdement apathiques? Je remarque cependant une lueur intel- 
lectuelle éclairant la physionomie dure et fermée de la maraboule en robe sang de bœuf broché 
olive et argent, melhafa violette lamée d'or. Epuisé le dialogue de rigueur, elle me déclare pé- 
remptoirement que « les Français ne doivent pas faire la paix avant d'avoir repris l'Alsace et la 
Lorraine />. Merci du conseil... J'acquiesce de tout cœur. Cette personne si avertie est, paraît-il, 
une maîtresse femme, très influente dans l'ordre et qui gouverne avec grande compétence les 
affaires de la zaouïa. Poliment j'exprime mon regret de ne pas être en Algérie depuis assez 
longtemps pour en avoir appris la langue, ce qui me rendrait encore plus agréable de visiter les 
dames arabes. Elles s'en affligent avec moi. Au vrai ne trouverais-je sans doute pas grand chose 
à leur dire, elles pas davantage. Certes l'assimilation de notre culture par l'Arabe n'est que du 
plaqué. Causez un certain temps avec le plus « parisien » de ces grands chefs, qui parlent par- 
faitement le français, viennent faire la fête chez nous, ont vu Sarah et promené leur burnous 
au foyer de la danse — vous vous abandonnez à l'illusion que seuls vous séparent le costume 
et la religion. Puis tout d'un coup Tabifue se creuse. Mais enfin il y a quelques ponts. Tandis 
qu'entre nous et leurs épouses, c'est la muraille de la Chine. 

Loin que l'ignorance de la femme indigène nous soit un sujet d'étonnement, on se doit 
émerveiller qu'elle sache si peu que ce soit. Presque jamais elle ne sait lire. Je pourrais nom- 



LAGHOUAT 81 

mer la fille d'un très considérable agha, le plus grand seigneur d'une région saharienne autre 
que celle-ci, qui, ayant eu une gouvernante française — fait exceptionnel — parle couramment 
notre langue, mais ne la lit point et non plus la sienne. Avec cela, forcloses du monde ex- 
térieur, oîi puiser des notions générales? Sur la vie locale elles sont bien assez informées. L'oi- 
siveté absolue de toutes celles que leur rang et leur fortune élèvent au-dessus des besognes mé- 
nagères fait du bavardage l'unique occupation de leurs journées. Le ragot est un rongeur qui 
pénètre partout. Pour le colporter il y a les servantes, les nègres, à qui le mépris de leur pig- 
ment ouvre les portes du gynécée, les juives apportant leurs marchandises. Ces dames s'entre- 
visitent beaucoup et échangent leur documentation. Puis, outre l'époux, ont accès auprès d'elles 
le père, les frères, les fils, les oncles, neveux et cousins. L'Européen, qui ne dépasse point le Bit- 
el-Dyaf, l'Européenne, admise dans l'intérieur, mais n'y rencontrant pas les hommes, ne peuvent 
guère imaginer qu'existe une vie familiale. C'est un tort. L'Arabe est même de complexion assez 
domestique, bon père en général, souvent bon époux, part faite à un principe qui d'ailleurs n'abo- 
lit pas autant qu'on le croirait la jalousie féminine. Rentré au foyer, désemburnoussé et désen- 
turbanné — du moins je le présume — jambes croisées sur des coussins au milieu des siens, 
comme tous les maris du monde il raconte ses affaires et celles d'aulrui. Par ainsi les femmes 
bien douées — puisqu'il n'y a pas à compter sur l'éducation pour développer les intelligences 
paresseuses ou médiocres — s'assimilent plus de choses que cela ne nous semble possible. Ce 
n'est même pas rare qu'elles soient consultées et donnent de sages conseils. 

Dans plusieurs intérieurs laghouatis, lorsque je visitais la femme, le mari arrivait. Infrac- 
tion à l'étiquette musulmane que jamais je n'avais constaté en Turquie. Maisons simili-euro- 
péennes — oh! combien simili. La nudité des demeures arabes, leur manque de tiédeur intime, 
l'absence de celte âme que donne à nos logis une ambiance d'occupations famihères, on n'en est 
point choqué : c'est dans le rythme. Tandis que le vide moral de ces salons de dentiste... Que 
penseraient-ils, ces gens, de nos homes fouillis, avec leurs arrangements libres quoique ordon- 
nés de meubles, de bibelots, de fleurs, de livres, d'ouvrages qui traînent, épars en un désordre 
apparent mais logique, cadre vivant de la vie de qui l'habite? Et que parlé-je d'ouvrages?... 
Les femmes du commun travaillent par nécessité. Mais que des « madames » fassent œuvre de 
leurs doigts pour écrire, peindre, jouer d'un instrument, tirer une aiguille, la lecture même, un 
labeur... Notre besoin d'actionner muscles et méninges est tenu par les esprits orientaux pour 
parfaitement saugrenu. 

Juxtapositions qui donnent des effets baroques. Dans un de ces appartements de parade 

j'ai été reçue par une jeune femme parlant français, avec timidité, mais correctement. Si en cela 

elle dérogeait à l'usage, par contre c'est la seule que j'aie rencontrée portant l'ancien costume 

au lieu de ces très vilains fourreaux sans lignes dont elles s'affublent. Toute menue, elle était 

11 



82 



ALGÉRIE 



fort jolie en large pantalon bouffant de soie bleu turquin et veste gris perle soutachée de rose. Ici 
non moins que les autres strictement recluse et voilée, elle compte, après la guerre, venir avec 
son époux à Paris. Allah! (Il est Unique) oii allons-nous?... Voilà bien le mauvais esprit qui 
infeste les « grandes villes », destructeur des traditions, corrupteur des mœurs. Ainsi quelques- 
unes do ces dames m'ont avoué envier fort notre liberté. Si on ne les émancipe point, peut-être 
y a-t-il de leur faute. Effleurant ce sujet avec un lieutenant indigène, éclairé par la vie de garni- 
son, je lui représentais qu'après tout nul principe dogmatique musulman n'est en jeu, et quant 
au reste, je nous proposais en exemple, affirmant qu'à de rares exceptions près l'honneur de nos 
maris est aussi sauf que le leur. Triste et sagace, il hocha la tête. « — Les femmes françaises, 
ce n'est pas la même chose. Les nôtres feraient le mal à chaque pas ». 

C'est lui qui le dit. Il le sait mieux que moi. Je veux croire qu'il exagère. Toutefois, on me 
l'assure, tant de précautions contre certaine infortune seraient tout à fait illusoires. L'ennui 
n'est-il pas le pire ennemi de la vertu? Je dédie le propos à ces voyageurs qui, égarés par l'at- 
trait de l'exotisme, se font une loi d'établir sans cesse des parallèles peu flatteurs pour notre 
moralité. Quand il s'agit de celle de l'Orient, le sophisme est vraiment trop voulu. 

Ne croyez pas non plus que la pluralité des épouses agrée tant que cela aux musulmanes. 
Loti nous a initiés aux sentiments à cet endroit des harems ottomans. Pour inférieure au déve- 
loppement intellectuel que la femme arabe de grande tente soit à ses sœurs turques de la bonne 
compagnie, celles qui ont avec nous quelque contact préféreraient inliniment notre régime ma- 
trimonial. Autre baliverne, usée à force d'avoir servi : « C'est tout bonnement la régularisa- 
tion de ce qui chez nous se pratique hypocritement ». Dans son excellent ouvrage sur l'Afrique 
du Nord sociale et économique, M. Aynard a cru devoir en faire justice. Bien bon d'avoir pris au- 
tant de peine pour ce qui, au point de vue de la dignité de l'épouse et de la propreté du foyer, 
ne mérite pas l'honneur de la discussion. Quant à dire que les mauvaises mœurs en sont abo- 
lies, c'est comme si, pour supprimer le vol, on déclarait licite de s'approprier le bien d'autrui. 
Raisonnements en forme de serpent qui se mord la queue. Ceci d'ailleurs n'empêche pas cela; 
demandez-le aux Ouled-Naïl. Et au bref, inutile de s'épuiser en arguments spéculatifs : regardez 
où sont tombées les sociétés polygames. 

N'empêche qu'un écrivain de qui je tairai le nom s'étonne naïvement de l'accueil plutôt 
frais fait par le grand roi et sa cour à Tobligeante recherche d'un sultan du Maroc demandant 
la main de la princesse de Conti. a On ne se doutait certainement pas du degré de civilisation 
de la cour chérifienne ». Qu'attendre de ces barbares de Versailles?... Excusez-les en considé- 
rant que ce Moulay-Ismaïl passe pour avoir engendré 548 fils en outre de 340 filles. Mettons 
qu'il y ait un peu d'amplification arabe. Quand même c'était pour rebuter l'étroîtesse de nos es- 
prits européens. 



Mi 



LA.GHOUAT 83 

La polygamie d'ailleurs se démode. Tout « renchérit » tellement. Une femme, cela coûte 
déjà bien assez, surtout en un pays où c'est le mari qui paie la dot. Des Arabes avertis m'ont 
avoué leur envie pour le système inverse. D'autre part la proportion des sexes, partout sensi- 
blement égale, est ici, assure la statistique, à l'avantage du masculin qui l'emporterait de 18 7o- 
Or la ressource manque aujourd'hui des captives. On y supplée par de fréquents divorces : pres- 
que SO 7o des mariages, ce qui revient à échanger les femmes entre soi. C'est moins onéreux 
et on a la paix au logis. Les ménages doubles se trouvent plutôt chez les gens de petite condi- 
tion, où elles sont les servantes. Devenues inaptes — elles vieillissent vite, sujettes à beaucoup 
d'incommodités résultant de la mauvaise hygiène — elles-mêmes souvent réclament une coad- 
jutrice. 

11 y a mieux. Chez un méchant petit marabout de rien du tout, j'ai vu une épouse mûris- 
sante dévorée du désir de divorcer pour prendre sa retraite. Elle se plaint de rhumatismes. 
Ce bled n'est pas assez sec pour elle — que lui faut-il donc? Elle a la nostalgie de son ksar 
natal, là-bas, plus loin dans le Sud. Puis cela l'ennuie de faire le couscouss. Le cheveu, c'est 
que son mari ne veut rien savoir. Il a mis dans sa maison une couple de jeunes houris d'ail- 
leurs médiocres. Mais sa confiance et son affection demeurent à cette sultane valideh aux char- 
mes copieux autant que défraîchis, abandonnés dans des lainages lie de vin sales quoiqu'étoilés 
de clinquant, les cheveux rougeâtres de henné déteint tout désordonnés sous des oripeaux 
orange et vert, d'énormes pieds débordant des babouches qu'elle traîne lourdement. Non sans 
vanité — le cœur féminin n'est que contradictions — elle exhibe, en témoignage de la ten- 
dresse dont elle ne veut plus, les présents qu'il lui apporte de ses voyages à Alger: éventails 
japonais, petits singes en peluche, canaris en duvet, dessous de lampe en chenille, vases en 
verro filé, fleurs artificielles, toute la boutique à treize. Jusqu'à un coucou de la Forêt Noire 
marquant sept heures dix à perpétuité. Impossible de se dépêtrer de cet époux modèle. Elle 
s'en désole. Cependant elle a le sourire. Môme, si j'osais, je la dirais rigolarde. C'est parla 
sans doute qu'elle retient malgré elle son seigneur et maître, heureux d'une relâche aux pieu- 
ses méditations de son état. 

Cette main-mise de la première femme n'est pas rare. Mohammed-ben-Cheikh-Ali, caïd de 
Laghouat et caïd des caïds des hsour de l'Oued-Mzi, n'ayant pas eu d'enfants de la sienne, en 
a pris une plus jeune. Il est riche. Dans son jardin de l'oasis, vaste, frais, ombreux, embaumé 
d'orangers et de jasmins, rougeoyant de grenadiers en fleur, il a une maison à chaque extré- 
mité, avec service particulier. Il passe alternativement un jour dans l'une, un jour dans l'au- 
tre, en bon musulman tenu à rendre des soins égaux. Mais il nourrit pour l'aînée une prédi- 
lection. Elle le mérite, paraissant intelligente, et attachant par une physionomie de grande 
bonté. Son intérieur s'égaie de deux nièces, les plus jolies Arabes que j'aie connues. Rien de 



84 



ALGÉRIE 



l'habituelle lourdeur bestiale. De la distinction, de la finesse, l'ovale d'une pureté parfaite, 
une douceur charmante dans les yeux en amande dont le velours s'anime d'une clarté intérieure 
éclairant la pâleur chaude. Très parées, celle-ci en fraise écrasée et émeraude, celle-là en ci- 
tron et turquoise, elles font avec beaucoup d'aisance et de grâce les honneurs du thé. Presque 
toujours la femme arabe est sans joie. Ces jeunes filles, elles, sont marquées au sceau d'une 
mélancolie profonde. C'est que 

« Leur âme a son secret, leur vie a son mystère. . . » 
Elles tenaient à m'en faire confidence. Seulement la présence de leur oncle les paralysait. Sur 
leur désir, je suis retournée les voir. N'étant pas annoncée cette fois, je les ai surprises en 
nôgligé : des flanelles de coton que nous ne tolérerions point à nos femmes de chambre, avec 
des bijoux, toujours, moins de bijoux, mais des bijoux. Leurs bijoux, c'est le sang de leurs 
veines. Il n'est lamentable pauvresse aux chevilles crasseuses de qui ne tintent les khalkhal et 
dont no soient assujettis avec une bzaïm d'argent des chiffons bons pour la hotte. Crainte qu'à 
ne nous voir jamais qu'un ou deux anneaux aux doigts nos sœurs arabes nous jugent déplo- 
rablement « meskines », je leur dis que nous aussi possédons des bijoux, mais que notre 
usage est de les porter seulement aux occasions. Et c'est ici que l'auteur s'embarrasse. 
Faites-leur donc comprendre notre vie mondaine... Comment leur expliquer la nature de nos 
rapports sociaux avec l'autre sexe?... Leur décrire notre toilette du soir?... Elles en seraient 
renversées. Leur représenter un bal, à elles qui ne connaissent la chorégraphie que comme 
enseigne à la profession que vous savez '^... Et encore l'Ouled-Naïl danse-t-elle seule, tandis 
que nous... De grâce n'en concluez pointa la supériorité de leur pudeur. Rappelez-vous lo mot 
de mon officier indigène et établissez la contre-partie de l'axiome : tout est pur pour les purs. 
Non... il faut y renoncer. Un mur entre nous, vous dis-je, un mur. 

Ce mur, mes jeunes amies le sautent pour m'ouvrir leur cœur. Leur père était caïd dans 
le Djebel-Amour. Chambré par son frère — les mauvaises langues disent grisé — il les fiança 
aux fils de celui-ci, encore en bas âge alors qu'elles étaient de petites filles. Devenues orphe- 
lines, elles acquièrent la liberté de disposer d'elles-mêmes. Leur oncle, qui en a la tutelle, les 
mène devant le cadi aux fins de ratifier ou d'annuler le choix paternel. Mais en chemin il leur 
déclare que si c'est non, au retour il leur tirera des coups de fusil. La question était tranchée. 
Seulement elles l'avaient trouvée amère. Dès qu'une occasion se présenta, elles se réfugièrent 
chez leur autre oncle, celui-ci. Et depuis, avec une fermeté de propos exceptionnelle on ces 
créatures amorphes, elles se refusent à en sortir. Cependant l'engagement tient bon. Pourquoi 
s'y dérobent-elles? Parce que leurs cousins appartiennent à une tribu nomade et qu'elles n'ont 
pas le goût de la tente, même la grande. Aussi, convenez-en, les procédés du futur beau-père 
sont plutôt réfrigérants. Mohammed, lui, est un homme excellent: il ne demande qu'à garder 



LAGHOUAT 85 

ses nièces. Leur tante numéro un les aime à l'égal d'une mère. Néanmoins, situation fausse 
et précaire. Pour rompre il faut le consentement non des petits cousins, qui n'ont pas voix au 
chapitre, mais de leur père, lequel n'en veut pas démordre. Elles sont riches: voilà le nœud de 
l'affaire. Demeurer dans le célibat?... Chose monstrueuse, inouïe, impossible. Au surplus ne se 
soucient-elles nullement de braver les lois divines et humaines. Rien de plus légitime que le 
désir du mariage chez des femmes rigoureusement confinées dans la vie de l'intérieur — ne 
pas confondre avec la vie intérieure. Et en attendant elles passent fleur. Songez donc : vingt 
ans aux dattes. 

Elles voulaient me dire cela parce que « je connais les officiers » et le leur redirais. Les 
officiers, le « biouro », source de tout pouvoir. Mais non en l'espèce. J'en ai parlé pourtant au 
colonel commandant le territoire. Sur mon affirmation qu'elles sont très jolies, cet aimable 
vieux garçon a déclaré leur porter un vif intérêt. C'est tout ce qu'il peut faire pour elles. L'im- 
mixtion officieuse dans les affaires de famille n'est pourtant pas sans exemple. Témoin celui-ci. 
Parmi les femmes tombées entre nos mains avec la smala se trouvait la fille de Mohammed-el- 
Hadj-Kharroubi, premier khodja d'Abd-el-Kader. C'est un jeune agha de belle mine, notre allié, 
qui s'en était emparé. Ameur-ben-Ferhat aima, fut aimé et épousa, avec l'assentiment du duc 
d'Aumale. Le père voulut faire rompre l'union. C'était son droit. Il s'en fut réclamer auprès du 
maréchal Bugeaud, qui le chapitra, mais en vain. On le cuisina. Après de longues négociations, 
on s'arrêta à ce compromis. Beau-père récalcitrant et gendre obstiné comparurent devant une 
medjelès présidée par le mufti d'Alger. Ces docteurs déclarèrent le mariage nul. Ainsi sauve- 
gardé le principe de la puissance paternelle, séance tenante le consentement fut donné et les 
époux conjoints à nouveau. Mais il s'agissait d'un rebelle, ayant à se faire pardonner. J'ai eu 
le tort de faire connaître à ces jeunes filles un épisode propre à éveiller en elle de fallacieux 
espoirs. Toutefois, aux dernières nouvelles que j'en ai eues, le bon oncle était entré en pourpar- 
lers avec le méchant. Celui-ci devient plus traitable, mais moyennant une indemnité de vingt 
mille douros. On hésite: c'est un denier. Les esprits chagrins qui, pour mieux dénigrer notre 
civilisation, loin certes d'être satisfaisante, exaltent les peuples attardés dans des formules 
plus simples n'ont pas beau jeu quand il s'agit de la cupidité. Dans l'Islande d'antan, je me le suis 
laissé dire, la monaie d'échange, bien encombrante et malodorante, était le hareng. Pour se 
procurer des harengs on faisait assurément autant de vilaines choses que nous pour des billets 
bleus. Passion humaine, sous quelque forme que ce soit. Chez l'Arabe, en dépit de la noble al- 
lure qu'il doit au burnous, elle est dominante. « On aime », dit-il, « le maître de l'or, même 
s'il est chien fils de chien » — kelb-ben-kelb, la pire injure, et pourquoi donc? 



86 



ALGÉRIE 



On ne s'ennuie pas une minute à Laghouat. Qui toutefois se propose de poursuivre vers le 
Sud souhaiterait plus de facilités pour en sortir. Un autobus postal fait le service quotidien de- 
puis Boghari, concurremment avec la diligence. Mais seule celle-ci, de deux jours l'un, dessert 
Ghardaïa. Et à cette pensée les cheveux se dressent. Pendant huit jours j'attends une des irré- 
gulières occasions d'automobile. Quand parlirai-je? Et serai-je pilotée par Wagner, Pépète ou 
Chocolat? 

Mon impatience ne s'apaise qu'avec Veddhen — l'appel pour la prière du crépuscule. Il s'é- 
lève de la terrasse d'une opulente mosquée toute neuve, en pendant à une belle église de di- 
mensions excessives pour le nombre des nasrani. Le sanctuaire musulman n'est pas plus rem- 
pli que le nôtre, les Laghouatis préférant faire leurs dévotions dans diverses koubas, d'où cinq 
fois par jour surgit ?iinsi la psalmodie rituelle. Je monte alors au fort Bouscaren ou au fort 
Morand — deux braves pai'mi les braves qui tombèrent ici. Voir le soleil s'abîmer dans le dé- 
sert est une joie des yeux dont on ne se lasse point. C'est fini : il a disparu. Regardons au loin. 
De même que dans les montagnes de Grèce, dans les plaines sahariennes les premiers plans 
sont nuls. Paysages tout en perspective. La ligne idéale qui limite l'étendue se dessine en ou- 
tre-mer ourlé d'orangé. Dans l'absolue pureté de l'atmosphère, trait d'une singulière préci- 
sion. Le demi-cercle de crêtes se découpe durement en ocre sur le ciel violemment empourpré. 
Déjà nous ne sommes plus dans la lumière. C'est l'heure « où on ne peut plus distinguer un 
fil noir d'un fil blanc ». Vers l'orient qui s'endort, le bleu de l'étlier va défaillant. L'oasis 
s'abolit dans les ombres qui graduellement s'épaississent comme par la superposition de voiles 
de gaze indigo. Seuls se distinguent les plus élevés des palmiers. Leurs cimes épanouies en 
gerbes d'eau se silhouettent avec netteté sur le ciel incandescent : suprême caresse du soleil 
qui s'en va embraser d'autres terres. Tout est tellement linéaire que, malgré cette lueur 
d'incendie, cela semble froid. Contradiction dont m'apparaît l'absurdité et cependant, pour fixer 
tant bien que mal cette impression, je no saurais trouver d'autres mots. Peu à peu ce feu qui ne 
chauffe point s'atténue en une sorte de reflet citron pas mûr où passent des nuances fugitives d'a- 
méthyste pâle, de saphir agonisant, de turquoise mourante. Une à une s'allument les étoiles, si 
brillantes qu'on les croirait doublées de volume. Dans le silence qui tombe, solennel, une voix 
s'entend, partie on ne sait d'où, extraordinairement distincte, un hennissement, un aboi, le 
piétinement sourd des troupeaux rentrant du pâturage. Puis une odeur, exaspérée par la cha- 
leur du jour, cette odeur que je n'ai sentie qu'au désert, de résines aromatiques qui sont peut- 
être de myrrhe et d'encens. Le gouffre de ténèbres se troue de quelques points lumineux: les 



3 




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LAGHOUAT 87 

feux des nomades, loin, loin au fond du bled immense. Et on sant peser sur soi la tristesse in- 
finie des soirs. 

Tout d'un coup des stridences de cuivre éclatent, des roulements vifs, pareils à une salve 
de mousquelerie: la retraite, sonnée par la clique des joyeux, ici comme partout remplaçant les 
garnisons normales, dont le sang coule à flots en Flandre, en Gliampagne, en Lorraine. Tous 
ces refrains connus; l'immortelle « Casquette », la marche des zouaves « Pan! pan! l'Arbi 
les chacals sont par ici..., celle des tirailleurs: 

« Gentil turco, quand autour de ta boule 
Comme un serpent s'enroule 

Le calicot 
Qui le sert de shako » 

cette autre : 

K Ce chic exquis 
Par les turcos acquis 
Ils le doivent à qui? 
A Joseph Bourbaki... » 

à les entendre, remuant un magnifique passé de gloire, rythmant un sublime présent d'hé- 
roïsme, nos angoisses, nos espoirs passionnés m'étreignent à la gorge. Et bêtement je me mets 
à pleurer. 



CHAPITRE VI 



LES SEPT VILLES DU MZAB 



« Chocolat » s'explique de soi-même. Ce moricaud conduisant un officier qui reconnaît une 
piste, en définitive je pars avec Pépète, nom générique de tous Espagnols. Au dernier mo- 
ment on s'aperçoit qu'il faut démonter le moteur. Ce sera pour demain. Ils y sont à quatre, 
dont un Kabyle pas du tout maladroit. Cela n'en marche guère plus vite. Le lendemain matin, 
remise au tantôt. Le tantôt, remise au lendemain matin. On travaillera toute la nuit — je n'y 
crois qu'à moitié — et à sept heures tapant, démarrage. Levée dès l'aurore, comme si cela de- 
vait précipiter les événements, j'attends, armée du peu qu'il me reste de patience. L'heure passe ; 
ma réserve s'épuise. Je laisse pourtant une marge raisonnable à l'imprécision locale. La der- 
nière goutte tarie, je me rends au garage, d'un pas qu'oncques n'a-t-on vu dans Laghouat. Un 
des hommes ronfle sur un tas de chiffons gras. Un autre joue de la flûte. Industrieux, le Ka- 
byle rapièce ses sbats éculées. Le quatrième se fait du café. De ci gît le carter, de là la ma- 
gnéto. Le patron?... 11 est chez lui; il dort. Alors, le départ?... On me regarde avec ce sourire 
amusé et indulgent, réponse aux questions enfantines. Soulagée par tout ce que mon légitime 
courroux me suggère de vitupérations et de vaticinations, une fumée dont je suffoque autant 
que d'indignation me révèle que le feu allumé avec des débris de caisses brûle à proximité des 
bidons d'essence. Je m'enfuis épouvantée. 

Mais voilà qu'une rosée bienfaisante fait tomber cette ébullition. "Wagner vient d'arriver 
du Nord, en route pour le Sud. Allah akbar! (Il est Grand, Il est Clément, Il est Unique) — pas 
Wagner, mais Allah. Attendez : il y a un cheveu. Sa voiture — pas celle d'Allah, mais de Wag- 
ner — comporte seulement trois places en sus de la sienne, et il a déjà cinq voyageurs. Effon- 



LES SEPT VILLES DU MZAB 89 

dreiuent. Mais non : cet Alsacien de Roubaix, devenu blédard, est homme de ressource. Il tient 
à ses clients ce langage : 

— Cette dame voyage pour le gouvernement. Il faut absolument qu'elle soit ce soir à Ghar- 
daïa. Arrangez-vous pour tenir tous derrière. 

Ces gros Mozabites?... Impossible. Comment déjà pouvaient-ils s'y empiler à quatre?... 
Néanmoins ils ne se récrient pas. Ils hésitent seulement, se consultent. 

— Vous ne voulez pas?... Je vais au « bureau », je me fais réquisitionner et je vous plante 
tous ici. C'est jour de diligence. Vous finirez par arriver. 

Ils se résignent. J'ai la place de devant. Mais mon bagage?... Le leur encombre les gardes- 
crotte, les deux côtés du capot. Impavide, Wagner déclare qu'il va décharger ce qui nous gêne. 
Cela viendra par les messageries.. Autant arracher à la lionne ses lionceaux. L'apparition d'un 
képi galonné venu pour me souhaiter bon voyage abaisse le diapason des protestations. Tout 
s'arrange. On paiera le port de leurs colis, sauf un dont ils refusent absolument de se séparer. 
Comme il est hors de raison qu'on tienne tant à un couffin d'oranges, nous subodorons quelque 
double fond propice à la contrebande. Mais cela ne nous regarde pas. Ils se tassent trois sur la 
banquette pour deux, un autre assis sur chaque portière. En cours de route ils échangeront les 
places. En voilà pour deux cents kilomètres. 

Cet attrait singulier du désert, qui prend et qui retient, on voudrait se le définir à soi-même. 
Tâche sans espoir car — risquerai-je cette amphibologie ? — l'attrait est par définition indéfi- 
nissable. Si je l'ai dit déjà, qu'on me le pardonne, eu égard à la difficulté de toujours revenir 
en termes différents sur des choses pareilles. Oui, le désert retient. Rentrée en France, 
dans la splendeur pourtant de l'été, nos bois profonds, nos prés en fleur, nos eaux claires, la 
douceur de notre ciel, l'atmosphère des tendresses ancestrales émanant du sol qui nous est cher, 
à l'heure où nous sommes cent fois plus cher encore — cela ne m'a pas ressaisie au premier 
contact. J'étais comme décontenancée. 

On ne saurait s'assimiler les paysages désertiques sans bannir de sa mémoire le souvenir 
do tous autres. Comparer est pour le voyageur une capitale erreur de méthode. A ces gens qui 
emportent avec eux des esprits fermés^ des yeux myopes, des sens émoussés, des idées précon- 
çues — au fait, pourquoi voyagent-ils? — je conseille de mettre dans leur valise, au lieu de 
cela, deux très simples principes. Le premier, c'est que rien ne ressemble à rien. Considérez 
l'espèce humaine, Des centaines de millions d'êtres ont tous un nez, une bouche, deux yeux, 
une couple d'oreilles. Chacun cependant, de même famille ethnique, de même famille de sang, 
possède, dans un type général, son individualité. Chiens, chevaux, toutes les bêtes, si on y est 
attentif, se différencient entre elles. Dans la nature il en va de même. C'est à quoi ceux qu'elle 

intéresse et qui l'aiment, doivent des satisfactions toujours renouvelées. 

13 



90 



ALGÉRIE 



Car — ceci est le second point — rien en elle qui n'ait son charme. Bien que soit établi un 
canon do la beauté humaine, nombreux ceux qui plaisent en s'en écartant souvent beaucoup. 
A plus forte raison ceci est-il vrai de la nature, pour laquelle n'existe pas ce canon. Charme mo- 
difié à l'infini par l'ambiance. L'absence de végétation, en Beauce donne de la laideur; en Afri- 
que, elle crée du beau, parce que cette nudité se drape de lumière, parce que les êtres qui la 
peuplent sont adéquats à ses couleurs et à ses formes. Dissociez ces éléments, cela ne va plus. 
Ces aspects de l'oued-Mzi qui hier me ravissaient, sur les bords de la Loire ils seraient inexis- 
tanls. Dans le bled, les bords de la Loire sonneraient faux. Si vous n'aimez que la verdure, 
n'allez pas au Sahara. Mais la forêt de Fontainebleau y serait tout aussi déplacée qu'en Brie 
une oasis. Les joies vives et profondes du touriste consistent à dégager ces harmonies locales 
des choses, ces combinaisons climatiques de lignes et de tons. 

Considérez le palmier. Arbre en zinc, dit-on si on ne connaît que ceux de la promenade 
des Anglais — d'ailleurs grosses plantes d'appartements fort différents du phoenix dactylifera, 
vulgô dattier. On pense autrement quand on a vu celui-ci aux oasis, dans sa grâce fîère, son 
port hautain, son élégance patricienne, frissonner de bien-être à la fraîcheur vespérale, ou tordu 
par le sirocco depuis sa base jusqu'à la pointe de sa cîme. Le chameau?... Au jardin d'Acclima- 
tation il nous fait rire. Dans le bled il a sa grandeur touchante, en silhouette sur le ciel de 
flamme à l'heure du maghreb, d'opale à celle du chergui. Un guenilleux arabe aux Champs- 
Elysées inspirerait plus de dégoût encore que de pitié. Au seuil du gourbi, de la guitoune, sa 
native dignité d'attitudes nous retient môme de compatir à son indigence. Et au surplus, ici il 
n'est point indigent. L'eau, par nous dédaignée, passée l'heure du bain, l'eau, au désert, chétif 
filet, flaque saumâtre, non seulement par sa rareté précieuse elle est chose auguste et sacrée, mais 
elle prend en soi une valeur esthétique due à son accord particulier avec le ciel et le soleil, le sa- 
ble et l'argile. Une perdrix se levant d'un chaume n'a d'attrait que pour le chasseur. Quand c'est 
d'une touffe d'alfa, elle anime la solitude oppressive, elle adoucit d'un sourire tant de sévérité. 

L'intelligence de la nature dans tous ses aspects est faite aussi de celle d'un élément psy- 
chique qui lui est intimement lié. Une soc éventrant la glèbe, une faucille qui coupe les épis, 
une chèvre qu'on trait, une bêle de somme portant son fardeau, un troupeau qui s'abreuve, un 
feu qui s'allume pour le repas du soir, une femme puisant de l'eau, un berger mettant sa main 
au-dessus de ses yeux pour voir au loin — gestes quotidiens, millénaires, éternels, dans ces 
pays âpres et durs ils s'ennoblissent d'un caractère émouvant. Car ils sont représentatifs de la 
vie réduite à ses besoins primordiaux, semblant peu de chose à nous, qui en avons tellement 
d'autres, pourtant nos besoins aussi, lesquels survivraient à la perte de tous raffinements. Je 
parlais de paysages linéaires: ils sont le cadre d'une vie dépouillée. Et par ainsi le rythme de 
l'humanité se trouve avec celui de la nature en ce juste accord, essence de la beauté. 



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LES SEPT VILLES DU MZAB 91 



» 9 



La comparaison du désert avec une peau de panthère dont les taches sont figurées par les 
oasis n'est pas neuve, Slrabon, en étant l'auteur, à moins que ce soit Ptolémée. Très exacte- 
ment elle se vérifie dans la région des dhayas. Par ce mot entendez une dépression à peine sen- 
sible où s'accumulent les limons qu'entraînent les pluies — car il pleut bien une demi-douzaine 
de fois l'an, et quelles pluies — mêlés de débris végétaux et animaux. Oasis en miniature, dont 
à intervalles assez éloignés est semée la plaine fauve, généralement faites d'un arbre unique 
sous lequel pousse de l'herbe, oui vraiment, une herbe qui, l'hiver, est verte. Imaginez, en plus 
grand, ces cuvettes que, pour maintenir de la fraîcheur à leurs racines, on creuse au pied des 
marronniers de nos boulevards. Ces arbres sont des betoum, que nous appelons pistachiers- 
térébinthe. De haut port, ombelliformes, dépouillés de leurs branches basses par les caravaniers 
qui en font du feu, leur large parasol sombre et luisant abrite un véritable petit pré — tant que 
le soleil ne l'a pas transformé en paillasson. On les plante au milieu d'un buisson de jujubier épi- 
neux — le zefsouf — qui les défend contre la dent des chameaux et meurt quand l'arbre a pris 
assez de force pour pomper toute l'humidité souterraine. Ah! c'est qu'il n'y en a pas pour tout 
le monde. Leur croissance est très lente, leur longévité considérable. Pourquoi on les plante?... 
Pour bien des raisons. D'abord ce sont — au désert chose inappréciable — des repères. Pas 
seulement au désert. Dans le Tell, depuis le débouché des Portes de Fer jusqu'aux pieds de 
Conslantine, s'étendent d'âpres régions, brûlées l'été, l'hiver, glaciales : la Medjana, le plateau 
sélifien, doni, une fois les moissons coupées, la nudité n'est pas moindre. Si vous allez visiter 
les fouilles de celte cité romaine qui finira peut-être par s'égaler à Timgad : l'antique Cuicul, 
nommée par les Arabes Djemila — « la Jolie », épithète singulièrement mal appropriée — vous 
ferez, depuis la gare de Saint-Arnaud, trente kilomètres par un détestable chemin. Et vous 
rencontrerez un caroubier. C'est « l'arbre », point de direction, phare, poteau indicateur : 
« l'arbre » enfin. Mieux partagé, ce bled ci a ses nombreux betoums. Ils donnent aussi leur om- 
bre. L'ombre, une chose encore, chez nous banale, qui au Sahara prend de la grandeur et de 
la poésie. Quand vous aurez chevauché une étape dans les sables à la réverbération implacable, 
vous verrez ce que vous sera l'ombre, pourtant médiocre, d'un tamaris ou d'un gommier. 
« Plutôt la mort d'un homme que d'un arbre » est un dicton indigène. En Kabylie, où pour- 
tant ils ne manquent pas, on est propriétaire d'un arbre — que dis-je? de la moitié d'un arbre, 
figuier, olivier ou frêne, celui-ci pour ses feuilles dont se nourrit le bétail. 

Ce pistachier qui ne donne pas de pistaches a cependant ses utilisations pratiques. Sa noix 
de galle est riche en tannin. De ses feuilles on extrait de la teinture noire, de son oléo-résine 



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ALGÉRIE 



baies délayé dans de l'eau donne de 1' 



fait 



de la térébenthine. Le suc de 

bouillir avec de l'alun, elle est indélébile. Précieux betoum. 

Durant les trente premières lieues ils nous tiennent compagnie. Pas un être humain, pas 
un chameau, pas une chèvre. Plus d'alfa : rien que les touffes grises de la triste armoise. Le 
ciel et le soleil: c'est tout. Monde de flamme et de silence. Quatre points d'eau, quatre relais 
pour la diligence. Nous croisons celle qui monte vers le nord, infime atome dans l'espace. 
L'allure des mules mornes tient le milieu entre l'immobilité et le pas. Ne parlons point des 
voyageurs... Et pourtant ils inspirent de l'envie à ces hommes en uniforme que nous rencon- 
trons. A dessein je ne dis point des soldats, dont les joyeux n'ont que le nom. Ils rejoignent 
leur garnison lointaine; quinze jours de marche depuis le terminus de la voie ferrée, dormant 
dans les caravansérails. Pas de crainte qu'ils désertent. S'écarter de la piste, ce serait la mort 
affreuse de faim et de soif. Ironie du destin, cette importance vitale de l'eau pour des gens à 
qui le goût en est moins familier que celui des alcools variés. Lenls et las, musette en bandou- 
lière, ils traînent sur le sol dur les godillots poudreux. Ils n'ont pas le sourire : c'est moins gai 
que le « Sébasto ». Ne les plaignez point, car s'ils n'étaient ici, ils seraient au feu, honneur 
dont ils ne sont nullement jaloux. D'ailleurs voici, en sens inverse, d'honnêtes tringlots condui- 
sant trois ou quatre prolonges de ravitaillement. Nous passons. Et de nouveau la solitude im- 
mense. 

Il doit bien y avoir par ici des gangas, cette sorte de perdrix rouge, assez coriace, qui se- 
rait excellente aux choux si les choux ne manquaient. Sa rareté la rend invisible. Plus rares 
encore les gazelles, et devenues tellement craintives que, pour les approcher, il faut la palience 
et la ruse du nomade. Malgré l'interdiction de la chasse, hier m'a été servi un rôti de ce gra- 
cieux animal que c'est péché vraiment de mettre en broche. Aux temps héroïques de l'Algérie 
on trouvait dans le Sahara des troupeaux d'autruches. L'abus des chasses militaires les a refou- 
lées vers le Soudan. Ne le reprochons pas trop à ces officiers de la première heure : c'était leur 
unique joie. Au vrai ceux d'aujourd'hui n'en ont guère davantage. Pourquoi ne pralique-t on 
pas dans le bled Télevage de ce volatile? Ce ne serait nullement produit négligeable. La colo- 
nie du Cap a exporté annuellement jusqu'à cent tonnes de plumes — que de chapeaux, compris 
ceux des généraux — valant de cinq à six cents francs le kilo. Faites le compte. Depuis, la de- 
mande a baissé, le prix par conséquent. Mais il ne tiendrait qu'à nous de les remettre à la 
mode, sans que a S. P. A. ait à prendre les armes, puisque, pour avoir des panaches, on se 
borne à déplumer périodiquement la queue. Et ce n'est pas tout. Les œufs sont fort délectables. 
Elle n'en pond guère qu'un par semaine, mais suffisant, je l'ai vérifié, pour une ojnelette de 
vingt personnes. Sa chair enfin n'est point à dédaigner, particulièrement savoureuse en salmis. 
C'est, somme toute, une énorme pintade. Des parcs à autruches au Sahara me semblent indi- 



Ji 



LES SEPT VILLES DU MZAB 93 

qués. J'en connais bien en Normandie et en Seine-et-Marne, ainsi que de casoars et de nandous. 

Tilrempt, c'est la grande dhaya. Dans des sables d'or pâle les pistachiers sont nombreux 
el de belle venue. De loin on dirait d'un parc dont le caravansérail blanc serait le château. 
Pour s'y rendre on lui tourne nettement le dos et même en se retournant, on le perd de vue. 
Impression fort pénible à l'heure d'un déjeuner très tardif. Puis subito on bute dessus. En mon- 
tagne ces phénomènes sont explicables. Mais ici?... Cruelle énigme. Ce n'est point l'ordinaire 
asile des caravanes, mais un de ces sortes d'hôlels sahariens entretenus et contrôlés par l'au- 
torité militaire. En plus vaste, en mieux tenu, le type est identique. De deux côtés du quadri- 
latère formé par dé hautes et épaisses murailles, des hangars servant d'écuries. Les chameaux, 
entravés, demeurent en plein air parmi poules, dindons, chèvres et lapins. Sur les deux autres 
s'ouvrent des cellules sans fenêtre, ici meublées, sommairement et proprement, devant un aspect 
d'élégance à ces épaisses couvertures bariolées de Gafsa, plus lourdes que chaudes, mais si dé- 
coratives. Salle à manger décente, cuisine acceptable où opère un « chef » en veste brodée 
niauve et culotte safran. Ce n'est pas le patron. Celui-ci, ex-cuisinier indigène du mess des of 
fîciers à Laghouat, est renommé pour ses talents. On le célèbre à l'envie sur un de ces livres 
où les voyageurs sont priés d'écrire quelque niaiserie. Son suppléant m'a convenablement 
alimentée, sans plus. 

Ces situations sont fort avantageuses. Non pas tant du fait des casseroles, les Européens 
étant rares et, sauf ceux de grande marque, les indigènes, assis à terre en quelque coin, con- 
somment leurs propres vivres. Mais il y a les ingénieux petits traflcs. Exemple. Un nomade 
pauvre a besoin urgent d'orge. Pour s'en procurer en échange. de quelques toisons, il lui fau- 
drait attendre le marché Je plus voisin, à deux, à trois cents kilomètres de son campement. 
Le caravansérail est moins éloigné. De la laine?... Le tenancier n'en a que faire. Par pure obli- 
geance il la prend, au-dessous du cours, donne le grain au-dessus, un bon coup de pouce aux 
deux pesées. Additionnez beaucoup d'opérations de ce genre et vous vous y retrouvez. 

Passable jusqu'ici, la piste devient détestable. A chaque cahot je frémis pour les infortunés 
assis sur les portières. Mais ils sont retenus par l'enchevêtrement des dix jambes. Nous péné- 
trons dans le Chebka. Imaginez le squelette d'une terre morte à la suite de quelque effroyable 
convulsion. Invraisemblable chaos de pierre : de la pierre, de la pierre, rien que de la pierre, 
sans un brin d'herbe pour abriter un moucheron. Insensiblement nous sommes montés à quel- 
que sept cents mètres et nous voici sur une immense hammada, plateau calcaire bizarrement 
tailladé en tout sens par un réseau de crevasses. Chacun de ces méandres porte un nom d'oued. 
Faut-il que les hydrographes soient enragés pour avoir trouvé leur compte dans une région 
plus que toute autre du désert digne du nom bled-el-aC euch « le pays de la soif». Au vrai, en 
leur langage, un oued, la plupart du temps, n'est qu'un thalweg. La plus élémentaire géologie 



94 



ALGÉRIE 



cependant nous dit que ces affouillements sont l'œuvre de l'eau. Seule aussi son action a poli ce 
roc, au point que ne saurait s'y accrocher le moindre lichen. C'est elle encore qui a produit ces 
érosions le trouant en ruche, en colombier. Quelle formidable masse il en a fallu pour désagré- 
ger ainsi un morceau de pierre mesurant en superficie 200.000 kilomètres carrés ! Et, cela est 
étrange, ici comme dans les parties basses du désert, la poussière laisse aux lèvres une saveur 
salée. A pareille altitude avoir la sensation de respirer des embruns... En ces pays déréglés on 
doit s'attendre à tout. 

La lugubre désolation de la Chebka ne se rachète point par l'ampleur de l'horizon. On passe 
d'un ravin dans un autre, la vue toujours bornée. Ou si quelque échappée s'entrouvre, ce n'est 
que pour voir davantage de pierre, de la pierre jaune brûlé qui se violacé dans les ombres. 
Couleurs riches et dures, lignes heurtées, incohérentes, atmosphère de mort. Des heures du- 
rant nous roulons dans ce huitième cercle de l'enfer, non sans angoisse au regard des pneus. 
Quant à une panne, veuille nous l'épargner Allah le Miséricordieux, Maître de TUnivers. Mais 
imaginez ici la marche d'une colonne : celle qui d'abord y pénétra du commandant Du Barail, 
placé, après la prise de Laghouat, avec huit cents fantassins, cent vingt-cinq chevaux et une 
section de montagne, à la tête d'un cercle englobant l'aghalik des Larbâa, le bachaghalik des 
Ouled-Naïl et la surveillance du Mzab. C'est au cours d'un raid de police qu'entraîné par son 
ardeur, le premier il fit, pacifiquement, luire à Ghardaïa nos baïonnettes. 

Que les campagnes d'Afrique n'aient pas été l'école de la grande guerre, soit. Mais elles 
forgeaient des soldats d'airain. Et dans ces expéditions au demeurant, le plus difficile n'était 
pas tant de mourir que de vivre. Celui qui l'a dit en savait quelque chose : c'était Bugeaud. 

Voilà que des panaches verts ont surgi, évanouis aussitôt. Mirage?... Non : les lignes 
étaient immédiates et précises, non point estompées, vacillantes dans la vapeur du recul. Ils 
reparaissent, et d'autres, d'autres encore, dont les troncs s'enfoncent dans les gorges. Puis tout 
a disparu derechef derrière un grand éperon barrant la route. Nous le contournons. Le couloir 
s'évase en cuvette et l'oasis se déplace. Changement à vue de féarie. Une butte élevée domine 
la houle des palmiers, surmontée de cet obélisque tronqué pareil à une cheminée d'aération 
de mine, qui est le minaret mozabite. Sur ses flancs, dégringolade de maçonneries blanches, en 
terrasses superposées, jusqu'au mur d'enceinle au pied duquel une nezla de nomades éparpille 
ses tentes en /e/oMc?/' noir, jaune et brun, dans un lit de sable épais. Une longue file de chameaux 
pénètre dans le ksar par une porte dont le cintre frôle leur bosse. L'automobile stoppe en dehors, 
devant le bureau du P. T. T. — allô ! allô! Le caïd à barbe grise, que sa forte corpulence dé- 
note commerçant prospère, m'y attend, en compagnie des notables. En bon français il me prie à 
m'arrêlcr chez lui. Impossible : je suis signalée à Ghardaïa pour ce soir. Berriane sera une étape 
du retour. 



^ 




Berriane, vue à vol d'avion 






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•«3 ; w* 




Ghardaïa 



LES SEPT VILLKS DU MZAB 95 

Nous retombons dans le sépulcre. Parvenu au terme de sa course, le soleil un instant le 
drape de pourpre flamboyante. Une splendeur illumine le ciel. Brusquement s'éteint l'incen- 
die, noyé dans des ondes livides. Bienvenue la nuit, très obscure et très chaude, effaçant ces 
visions horriliques. « Le Colimaçon », m'annonce Wagner. On |se|sent couler au long d'une 
spirale vertigineuse dans un abîme de ténèbres où scintillent de faibles éclairages. Nous voici 
rendus. Des militaires m'accueillent. Par une grimpette très raide je me hisse au bordj dont la 
masse imposante projette une lourde tache sur le velours sombre criblé d'étoiles. Une massive 
porte de fer se referme derrière moi. Ce n'est pas très gai. 

Au réveil — par la diane, car je suis dans une caserne — je n'ai pas cette joie de l'aspect 
imprévu dont vous a privé une arrivée nocturne, irritant la curiosité. Ma chambre ouvre sous 
les arcades de la cour où se trouvent les bureaux du commandement. Disposition commune aux 
constructions françaises et indigènes, motivée par la nécessité vitale de se défendre contre le 
soleil. Mais sortie sur la courtine, dans la lumière ardente et limpide du malin, c'est un ébouis- 
sement. 

Ce cirque elliptique est le centre de la vallée de l'oued-IMzab, élargi d'environ une demi- 
lieue sur une longueur de quatre à cinq. Plus qu'aucune autre rivière désertique celle-ci est un 
lit parfaitement sec, peu sensible en profondeur, aux bords à peine relevés — rien qui ressem- 
ble à une berge — à fond de sable rouge tellement pulvérulent que, s'il vente, on dirait de 
l'eau sanglante qui coule. Elle pénètre dans ce bassin et s'en échappe par deux cols étroits sa- 
brant une muraille très abrupte de roc brûlé, absolument nu, aux crêtes couronnées de bridjas 
en ruines — des fortins, anciennes vedettes d'où on signalait... devinez quoi? L'approche des 
djich de Châamba pillards?... Oui. Mais aussi les « crues » de l'oued. C'est comme je vous le 
dis. Aujourd'hui on a le télégraphe. 

De ses rives surgissent, à faibles distances, des pitons escarpés — les goûr — portant les 
pyramides blanches et rousses des villes mozabites, chacune coiffée de son minaret bizarre et 
entourée de ses palmiers. Ceux-ci se comptent, élant contribuables. Le total de la région est, en 
chiffre rond, 170.000, dont plus du tiers pour l'oasis de Ghardaïa, laquelle s'en va fuyant vers 
la queue de la vallée, sa masse verte dorée par le soleil qui flambe en un ciel de lapis. De l'ocre 
jaune et rouge, du blanc, du bleu profond, du vert sourd — polyphonie à la fois éclatante et fine 
de toutes agglomérations sahariennes, mais ici de particulière intensité. Le fort étant assis sur 
un mamelon isolé, le ksar s'offre à la vue dans son ensemble. Le plus important du Sud-algé- 
rien : trois mille feux faisant une dizaine de mille âmes, chef-lieu d'un territoire de quelque 



96 ALGÉRIE 

quatre millions d'hectares, dont l'aspect de ce bled explique que ses 32.000 habitants soient 
exclusivement citadins. 

Hughes Le Roux venant à chameau du Sud-Oranais, a écrit qu'ayant abordé le Mzab par 
le plateau méridional, les sept villes se sont présentées à ses yeux. Surexcitée sans doute par 
les mirages, son imagination l'a leurré. Ou peut-être c'est qu'il a voulu, en artiste, parer la vé- 
rité. Prosaïquement attachée aux précisions, je leur dois de le contredire. Que de certains points 
des lèvres de l'entonnoir soit visible El-At'euf en même temps que les quatre autres, cela se 
peut. Je ne l'ai point vérifié. Ajoutons-y les ruines lugubres du ksar Sidi-Saïd qui, du haut 
d'une crête, commandait le débouché de l'oued. Mais je défie l'aigle lui-même de distinguer 
d'ici Berriane, à 38 kilomètres N.-O. ni Guerrara, à 90 N.-E., lesquelles achèvent de constituer 
l'heptapole. 

Que sont les Mozabites? — plutôt devrait-on les qualifier Mzabites, mieux encore Mzabi ou 
Beni-Mzab. Leur idiome s'apparente au chaouïa des Kabyles, les Berbères du Nord et au tema- 
chek, des Touareg, les Berbères du Sud. Ni des uns toutefois ni des autres ils n'ont le type, le 
caractère, les mœurs. Issues d'une des tribus Israélites immigrées en Ifrykia?... Rien non plus 
du juif dans les traits physiques, sinon le teint blafard, beaucoup dans leur mentalité. Descen- 
dants des Carthaginois?... Pourquoi pas? L'effondrement d'un empire ne fait point qu'un peu- 
ple se dissipe en fumée. Au sang punique ils devraient leur mercantilisme. D'aucuns ont subo- 
doré dans leur islamisme des vestiges du culte de Tâanit. Déesse de la pluie, elle mérite bien 
leur adoration, mais les en récompense mal. Sans doute est-ce la folle du logis qui dans la mos- 
quée de Ghardaïa m'adonne l'impression d'un temple de Bâal, avec ses nefs sombres, sinistres, 
écrasées sur de barbares piliers trapus qu'ont noircis les lampes séculaires, toutes fouillées de 
retraits en gueule-de-four, lesquels servent bonnement à déposer les babouches. Somme toute, 
nul ne sait rien au juste, eux-mêmes pas davantage, à moins qu'ils ne jugent point à propos de 
nous en informer. Race retirée et secrète. Une idée m'est bien venue, mais dont je reconnais 
la fantaisie outrancière. Ce serait des Auvergnats. Ils en ont, je vous affirme, la structure : car- 
rés, solidement plantés sur des pieds importants, large face à collier de barbe noire, front têtu, 
mâchoire vorace, mains en battoir. A leurs seuls mollets on les distinguerait des Arabes aux 
pilons de coq : mollets énormes et fort velus, ce qu'il est facile de constater, celui du commun 
allant nu-jambes. Et aussi ne porte-t-ilpas le burnous, mais la djellabah à capuchon, en épaisse 
laine de chameau, brune rayée de noir, de jaune et de blanc, exactement la limousine de notre 
plateau central. 

Je supplie qu'on oublie au plus vite ce que je viens d'écrire. Et pour montrer que je suis sé- 
j'ieuse à mes heures, j'ajoute avoir consulté sur la matière un aimable et délicat lettré mzabile, 
fixé à Bou-Saûila, d'où .souvent il vient visiter Paris, hôte assidu de nos bibliothèques, car il sait 



LES SEPT VILLES DU MZAB 97 

lo français autant que vous et moi. Sliman-ben-Ibrahiin estime son peuple parfaitement arabe, 
provenant des premiers conquérants venus de l'Irak, en Mésopotamie, et du Yémen. A telles en- 
seignes que dans cette région asiatique sont nombreux ceux... dirai-je de sa famille?... Le mot 
est trop étroit... De sa tribu?... Il est trop vaste. Mettons de sa gens : les Ba-Amer. Avec le ré- 
gime tribal, le nom va loin. Imaginez parents tous nos Dubois, Durand ou Martin... Donc les 
Mzabites seraient des Arabes, métissés de Berbères au temps de cet empire mixte détruit au u» siè- 
cle de l'hégire par l'invasion dos Beni-IIilal. Moi je veux bien. Seulement je m'entête à deman- 
der : pourquoi sont-ils si différents des Berbères et des Arabes? 

Faute de précision sur leur caractère ethnique, leur filiation religieuse du moins a été éta- 
blie. L'orthodoxie musulmane comprend quatre rites : les malékites en Afrique, Les hanéfites 
en pays ottomam, en Egypte et en Arabie les chaféites, aux Indes et en Extrême-Orient les 
hanébaliles. Sur cette [)ure doctrine, outre certaines sectes de moindre importance, notamment 
les malazélistes, rationalistes qui fleurissent au Maroc, se sont greffés deux grands schismes, 
nés des dissentiments relatifs à la succession de Mahomet comme khalife, c'est-à-dire « lieute- 
nant de Dieu », réplique de notre vicaire de Jésus-Christ. Ici encore, crainte de passer pour un 
esprit superficiel, je noie la protostation de ceux-ci, s'attestant les héritiers directs du Prophète 
et que les autres sont d'ultérieurs hétérodoxes. J'y consens bien volontiers. Le dogme chiite est 
professé en Perse. Le kharedjisme avait fait beaucoup d'adeptes en Berbérie, où des torrents 
de sang coulèrent pour sa cause. Cette race était à un degré rare possédée du goût de s'entre- 
tuer pour le plaisir, car il ne semblait point que ce fût par passion confessionnelle, si peu fixés on 
la matière, qu'à on croire son historien, Ibn-Khaldoun, avant son entrée définitive dans le gi- 
ron de l'Islam elle aurait apostasie onze fois. Certains kharedjites néanmoins, plus obstinés — 
ils se disent aussi ibâhdiles ou bien ouahabites, du nom de deux imans qui successivement les 
réformèrent — s'enfuirent devant les persécuteurs jusqu'à Ouargla. Un saut. Expulsés de ces 
oasis par les Châamba, ils remontèrent ici, assurés que nul ne leur disputerait ce peu enviable 
séjour. La légende veut qu'un ibàhditc priant à la Mecque et implorant un signe de la faveur 
divine, vil, par un ciel serein, de l'eau couler d'une gouttière : mizab. Ainsi les habitants au- 
raient-ils donné leur nom à l'oued au lieu d'en tirer le leur. Amère plaisanterie d'Allah (l'In- 
formé, le Perspicace, Il est le Seul), car, en les amenant dans cette géhenne, il n'a pas tenu 
ses alléchantes promesses. Avec une tenace volonté de vivre, ils aménagèrent la Chebka 
et s'y organisèrent en république fédérative. Etat assez important pour que le visitât Léon 
l'Africain. 

Peuple sans histoire, il n'en fut pas plus heureux. Une anarchie chronique le déchirait. Im- 
puissant à s'ordonner, non moins — étant peu doué en vertus guerrières — à se défendre con- 
tre les nomades qui le molestaient et le rançonnaient, il finit par recourir à notre protection. 

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98 



ALGÉRIE 



Pour clamer aujourd'hui son altachemont, il se targue de s'êlro donné à la France. Façon de 
dire. Il eût préféré recueillir les avantages de sa vassalité sans en accc[)ter la dé[ien(lance. A 
telles enseignes que, peu après le traité conclu avec le maréchal Ilandon, Ghardaïa refusait le 
passage à la colonne Marguerilte en marche vers le Sud. Insolence à la({uelle on répondit en 
enfonçant les portes et entrant dans la ville t.imbours battant. Tel Panurge, le Mzabite craint 
naturellement les coups. Il se le tint pour dit. Aussi lorsqii'en 1882, aux fins d'annexion pure et 
simple, rendue nécessaire par de grands désordres, le général de la Tour d'Auvergne se pré- 
senta à la tête de 1.200 hommes, avec un convoi d'autant de chameaux, l'opération ne soufirit 
aucune difficulté. 

Des protestations de fidélité dont cette population nous accable on sait ce qu'il faut pren- 
dre. Son intérêt en est le meilleur garant. Faible groupe, d'occupations sédentaires, de tem- 
pérament pacifique, isolé au milieu de tribus hardies et rapaces, elle ne pouvait conserver 
d'existence propre. Si le drapeau qui flotte sur le bordj marque la perle de son indépendance, 
d'ailleurs précaire, par contre il lui est une sauvegarde plus efficace que celle, auparavant ache- 
tée à beaux deniers comptants et toujours douteuse, tantôt des Ouled-Sidi-Gheikh, tantôt des 
Laârba, selon l'humeur du moment et l'état des relations de l'une ou l'autre de ces confédéra- 
tions avec celle des Chaâmba. Comme au temps d'Hamilcar, ces hypothétiques débris des Car- 
thaginois avaient leurs mercenaires. Le marché en somme a été au profit des trafiquants qu'ils 
ont toujours été. Ce point de passage entre le Soudan et la Berbérie était un important centre 
d'échanges, les nomades apporlan t des laines tissées ou brutes, des cuirs, des dattes, du henné, de 
l'alun, de l'ivoire, des plumes d'autruche, des dépouilles de renard, de guépard, de chat sauvage, 
et recevant de la poudre et du plomb, des armes, des céréales, des colonnades, de l'épicerie et de 
la quincaillerie communes. En outre les Mzabites sont les banquiers usuraires de ces tribus tou- 
jours en mal d'espèces sonnantes, se remboursant en marchandises, spéculation éminemment 
fructueuse, enfin opérant l'agio sur les monnaies, notamment l'échange du douro français con- 
tre la pièce de six réaux tunisiens valant dix-huit sous l'un. 

Cependant la principale source de richesse des marchés sahariens — j'ai nommé le trafic 
delà chair humaine — s'est trouvée tarie. D'autre part cette région entre toutes deshéritée ne 
pouvant évidemment pas nourrir ses habitants, ceux-ci s'en vont commercer dans les ksour du 
désert et les villes du Tell, depuis l'humble « moulchou » jusqu'au notable négociant dont la 
boutique n'offre guère plus d'apparence. Qui connaît bien Alger a fréquenté, rue de la Lyre, chez 
certains Abdellah-ben-el-hadj-Salah. Seul dans son échoppe, il y débite nonchalamment, bien 
que fort cher, haïks et ceintures de soie, gilets soutachés, burnous de drap fin, babouches de 
maroquin et de velours brodés, couvertures bariolées, voire gandouras en calicot et indiennes 
à quinze sous le mèlre. Important personnage occulte qu'on appelle plaisamment l'ambassadeur 




LES SEPT VILLES DU MZAB 99 

du Mzab. Car non seulement il dissimule derrière son comptoir de fort grosses aiïaires, mais il 
lienl les fils de maintes inlrij^ues. Pou soucieux de vendre, il vous offre le café et se plaît à la 
conversation en français fort correct. Loin de vous apprendre quoi que ce soit, toujours il tirera 
de vous quelque chose. Peut-être bien n'étais-je pas encore tout à fait décidée à aller dans son 
pays qu'il le savait et me donnait une lettre pour son cousin le caïd des Beni-Isguen. 

A rencontre de l'Israélite, le Mzabite ne pratique point l'axiome : « ubi bene, ibi palria -a . 
Ce n'est pas seulement son cœur qu'il laisse en sa tant ingrate patrie, mais aussi sa famille, 
quitte à s'en créer une de rechange au pays où il gagne de l'argent. Rares les dérogations à la 
coutume. J'en ai vu une chez le caïd de lîerriane. Lorsqu'il me reçut en sa vaste et claire mai- 
son aux décorations polychromes dans le goût tunisien, sa femme, par exception aussi, monta 
me saluer. Ainsi ai-je pu la complimenter sur ses gâteaux, notamment un quatre-quarts très 
réussi. Art qu'elle avait acquis à Tiaret, froide ville des fertiles plateaux du Sersou, où il a fait 
fortune et où elle a vécue douze ans avec lui, sans en savoir plus long d'ailleurs, n'étant ja- 
mais sortie de chez elle. Ce caïd est un esprit fort. Car en parlant de coutume, je dis mal : il 
s'agit bel et bien d'une prescription religieuse. Celte société si particulière est soumise à un ré- 
gime théocratique. Légalement nous avons substitué l'autorité et la juridiction du caïd et du 
cadi à celles du clergé. Dans les mœurs cependant elle demeure. Tolbas, irouanes, azzabas — 
beaucoup de titres pour peu de savoir — gouvernent despotiquement la vie privée. Les ibâhdi- 
tes sont les puritains de l'Islam et leur conception des pouvoirs ecclésiastiques n'est pas sans 
analogie avec celle de Calvin, régentant de sa main de fer jusqu'à l'alcôve des citoyens de Ge- 
nève. Armés du droit d'exclusion de la communauté, ces prêtres sont les rigides gardiens des 
traditions, ils y ont un intérêt bien clair : la fusion de leurs ouailles avec les autres éléments 
musulmans serait l'anéantissement de leurs prérogatives. Aussi tiennent-ils mordicus à la règle 
qui interdit aux femmes de sortir du pays. Le mari doit revenir au moins tous les deux ans 
pour faire un petit Mzabite, après quoi il retourne à son négoce et à son ménage infidèle. Lors- 
qu'il revient définitivement manger ses rentes au soleil — oh! quel soleil! — de la Chebka, il 
est dûment purifié et absous. 

Ces intérieurs sont jalousement clos. Ils se sont entrebâillés pour moi sous l'égide de la 
supérieure des sœurs missionnaires de Notre-Dame-d'Afrique : les Dames Blanches. Religieu- 
ses d'esprit très distingué, très ouvert aux choses du siècle, ici comme à Laghouat, comme à 
Biskia, tant par leur charité intelligente que par la pureté de vie qui impose à ces races enfon- 
cées dans la sensualité grossière, elles inspirent non seulement le respect, mais une sorte d'af- 
fection. Et s'interdisant rigoureusement l'ombre même de prosélytisme, elles font aimer le nom 
chrétien. Que de fois, m'égarant dans le dédale morne, poudreux, de ruelles et d'impasses, je 
suis allée frapper à la petite porte surmontée d'une croix. Leur établissement vaste, blanc. 



100 ALGÉRIE 

aéré, dont la méticuleuse netteté couventuelle fait une oasis au milieu de tant de fange et de 
crasse, comporte d'abord un dispensaire où quotidiennement une centaine de malades reçoivent 
des soins. Spectacle d'horreur quand les mères y amènent de malheureux petits êtres blêmes, 
scrofuleiix, pourris par le mal honteux qui règne à l'état endémique, les yeux rongés de ces 
ophtalmies purulentes que rend si communes chez les indigènes la réverbération solaire sur la 
pierre et les sables, combinée avec l'absence do toute propreté et qu'un sang vicié aggrave. Sa- 
nics sur lesquelles l'habitude a blasé ces gens, qui néanmoins secouent un peu leur passivité 
pour accepter le soulagement offert. Ces dames tiennent aussi une école, où elles s'efforcent 
d'enseigner un peu de français. Enfin elles dirigent un ouvroir pour le tissage des tapis. De 
toutes petites dévident la laine. Elles commencent en utilisant les déchets pour faire des cou- 
vertures à l'usage des bureaux de bienfaisance. Puis elles abordent les travaux plus compliqués. 
Le genre local est ras, à points noués, la couleur dominante caroubier. Elles copient aussi des 
modèles du Djebel-Amour, haute laine, dans de sobres et chaudes tonalités rouge et bleu foncés, 
ou bien de ïombouctou et enieore de chez les Touareg, fond blanc à dessins indigo de style très 
pur, ou l'inverse avec de très légères notes cramoisies — et des dokhalis de Laghouat, souples 
et légères tentures blanches à motifs de nuances éclatantes. 

Cet art tout oriental avait, on le sait, élé introduit à Aubusson par des Sarrasins demeurés 
dans le pays, limite de la poussée musulmane en France, hors deux pointes dans les Dombes 
et l'Auxerrois. L'outillage ainsi que les types ont été modifiés, et combien. Mais ici tout demeure 
immobile. Pour primitif qu'il soit, le métier n'en donne pas un tissage moins serré et régulier, 
si ce n'est que jamais une pièce n'est parfaitement d'équerre. Le progrès commence à se mani- 
fester fâcheusement avec les teintures chimiques. Les teintures végétales pourtant sont encore 
employées, moyennant une majoration de prix, étant beaucoup plus belles et durables Les tra- 
ditionnels procédés sahariens sont les meilleurs. La laine est lavée au carbonate de potasse, qui 
dans le désert se trouve partout, dispensant les nomades d'acheter du savon, dont au surplus ne 
font-ils pas un usage aliusif. Pour la mieux blanchir on la passe au plâtre ou bien dans une so- 
lution de chlorure de soude, dont sont chargées les eaux des chotts. Soigneusement cardée et 
filée, mélangée de poil de chèvre et de chameau la rendant soyeuse, elle est teinte avec de la 
garance et du pastel, qui croissent spontanément dans les montagnes. On obtient le rose avec 
le safran, l'orangé avec le sumac, le jaune avec le réséda sauvage, la gaude de chez nous, lequel, 
pour donner du vert, se marie à l'indigo venu des Indes, celui-ci avec de la crème de tartre 
donnant du violet et le sulfate de fer avec de la noix de galle du noir — tous bains fixés avec 
de l'alun, aussi un produit du Sahara. Tons riches, veloutés, moelleux, souvent vifs, brutaux 
parfois, jamais communs. Le génie musulman est maître en l'art subtil de fondre et d'opposer 
les valeurs, à cause que s'est reportée sur le coloris son esthétique entravée du côté du dessin. 




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LES SEPT VILLES DU MZAB 101 

Certes, cetlo iiuluslrio ici est loin d'émuler celle du Hedjaz, de la Perse. Rudes et barbares 
ses produits auprès de ceux du Kurdistan, type de perfection absolue, tissu ras — seul vrai- 
ment artistique — sur chaîne de soie, dont certains tons de particulière finesse: le bleu tur- 
quoise, le verl-de-gris, le rose de poche, sont passés jusqu'à soixante fois au bain de teinture. 
Pour les débarrasser de la poussière, ils sont mis à tremjier quinze jours dans l'eau courante, 
d'où ils sortent plus frais et plus brillants. On en connaît qui, après trois cents ans d'usage, 
semblent à peine détachés du métier. Les tapis algériens, auprès d'eux, ne sont que camelote. 
Tels quels, ils humilient ces abominables moquettes criardes, vulgaires, honte de la civilisation 
européenne. Toujours les couleurs en sont soit éclatantes sans dureté, soit rabattues avec dis- 
tinction, et modulées harmonieusement sans s'écarter d'une dominante dont la valeur picturale 
n'est pas moindre que la musicale. 

L'enfmt arabe est fort précoce. C'est merveille comme sont habiles déjà des fillettes de dix 
ans. J'en vois une, pas plus haute que ça, mélancolique et pâle, silencieuse, attentive à son 
modèle, jelant sa laine d'un geste souple et mesuré. Accroupi dans sa jupe, son tout petit frère 
grignote un quignon de pain, ne la perdant pas de vue, grave comme un marabout. Tout le 
jour durant ils restent ainsi. Elle est sa gardienne : il lui faut bien l'amener. Autant de pris sur 
le vagabondage par les rues, plaie de la vie populaire de ces races, aggravant la corruption en- 
gendrée par les promiscuités hideuses des intérieurs. Les religieuses tâchent d'y remédier au 
moyen de garderies. Mais que de peine pour triompher, par persuasion prudente, de l'Ignorance, 
de l'abrutissement des mères, de le^ir méfiance, de la résistance des pères redoutant l'influence 
européenne. Au point de vue professionnel aussi leur efTort se heurte à la coutume qui enferme 
les filles vers leur douzième année. Même chez les Laghouatis, d'intelligence ouverte, le pré- 
jugé les retire de l'atelier avant qu'elles soient capables de travailler sans direction. On vou- 
drait bien... Mais que diraient les voisins?... 

Ces dames me mènent faire des visites. La fermeture des demeures est aussi compliquée 
que primitive leur distribution et leur ameublement sommaire. Les clés sont de véritables 
massues, fort efficaces au cours des rixes. Chacun circule gravement avec, pendu au cou, ce 
morceau de fer qui pèse une livre et mesure un pied de long. Dans le Tell le Mzabite se recon- 
naîtrait do l'Arabe à cela seul qu'il trotte comme rat empoisonné. Bon pour qui n'a point d'af- 
faires l'élégance du nonchaloir. Mais au pays de ses pères, c'est le bon bourgeois en vacances, 
et l'embonpoint qui habituellement le caractérise s'accommode à merveille de la flâne. En ou- 
tre il y a une clé en bois s'introduisant par un trou coudé, pratiqué dans la maçonnerie, pour 
soulever une barre au moyen de chevilles qui s'emboitent dans ses encoches. Quant aux visi- 
teurs, on ne leur ouvre qu'à bon escient, après qu'ayant frappé du plat de la main la lourde 
porte en rondins do palmiers, ils se sont nommés. 



lOa ALGÉRIE 

On s'imaginerait mal ce que ces logis peuvent être sordides. Dans l'angle droit formé par 
le couloir sur le dehors et celui qui accède à l'intérieur, un réduit noir, logement du bourricot 
ou du mulet, voire des deux. Me croira-t-on si je dis avoir vu un chameau accroupi, au milieu 
de ses excréments, dans la cour, qu'il remplissait toute? 11 no pouvait entrer et sortir qu'en 
marchant sur les genoux. Debout, sa tête dépassait la terrasse, fraternisant avec le panache 
d'un palmier dont le tronc s'enfonçait dans les profondeurs sombres. Gela se voit assez souvent, 
la maison bâtie autour de l'arbre. Cette courette constitue l'unique pièce, avec, tout autour, des 
niches à lapin où l'on dort. Innommables taudis encombrés d'immondices qu'on enlève seule- 
ment quand ils gênent par trop. Si l'atmosphère n'est pas absolument méphitique, c'est grâce 
à l'ouverture de la terrasse, aussi malpropre que le reste, mais recuite par le soleil, qui purifie 
tout. De la « bidoche » sanguinolente y sèche, de la laine cardée, des chapelets de piments, des 
bourrées de palmes, d'invraisemblables loques multicolores. 

Ce que j'ai vu de plus nauséabond, c'est chez l'épouse divorcée de l'un des deux seuls Mo- 
zabites qui soient aux armées. Celui-ci ayant un fils en bas âge que le cadi a attribué à la mère, 
elle touche pour lui l'allocation de dix sous par jour. Une fortune. Misérable avorton suifard, 
chassieux, empaqueté dans un burnous crasseux, le capuchon ramené sur le crâne mangé de 
gourme, jamais il ne bouge de dessus un tas de chifTons, étant paralysé des membres inférieurs 
par suite d'un mal héréditaire que je ne nommerai point. Pourvu que ne meure pas avant la 
fin de la guerre cette poule aux œufs d'or... Au bureau on a des raisons de croire qu'il a déjà 
été remplacé. Maison ferme les yeux. Le régime du sabre est indulgent autant que sceptique. 
Un lambeau de tapis grossier, c'est le lit de la mère. Un âtro sans cheminée, le moulin de pierre 
à broyer le grain, le kcskès^ une guerbaâ pour l'eau — l'outre en peau de bouc intérieurement 
galipolée — et une pour l'huile, un vieux pot en cuivre bossue, voilà tout le ménage. Celte 
personne, répondant au nom guilleret d<> Chocha, n'en a pas moins le sourire. De mœurs d'ail- 
leurs fort légères, nie dit-on. A défaut de celui du champ de bataille, les Alzabites ont un cou- 
rage plus difficile en vérité... Hospitalière aussi, elle m'offre le café. Frappée d'épouvante, je 
lire la religieuse par sa manche pour qu'elle m'emmène. 

Un peu moins immondes, voilà à peu près tous les logis mzabiles du commun. Dans un au- 
tre, plus vaste, ce qui permet d'y emmagasiner davantage d'ordures, vision effroyable. La mère 
esl folle. On la lient à la chaîne sur la terrasse, point maltraitée, les musulmans professant le 
respect de ceux dont Allah a obscurci l'esprit. Au demeurant est-elle inoffensive, mais c'est pour 
empêcher qu'elle aille chez les voisins. A peu près nue — horribile visu — car elle déchire les 
guenilles qu'on lui met, les cheveux rasés, hideuse, sa manie est de faire la prière à la façon 
des hommes. Tout le jour durant elle se livre au simulacre de ce pieux exercice, génuflexions, 
prosternations, marmotage indistinct. Puis elle se couche en rond, comme un chien, et elle dort. 




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LES SEPT VILLES DU MZAB 103 

D'autres visiles ne sont guère pour me réconforter. C'est dans les familles où il y a une 
« petite mariée » : douze ans, dix, voire sept. Et vivant effeclivement avec leur mari, souvent 
très jeune — j'ai vu des couples ne comptant pas trente ans à eux deux — parfois barbon, 
comble de l'abjection. A la vérité, me disent les religieuses, n'ont-ellos pas grand chose à ap- 
prendre. Errant dans Ghardaïa, si vous voulez éviter des offenses à votre pudeur, détournez 
vos yeux des passages voûtés, des culs-de-sac ténébreux où polissonnenl filles et garçons. Pour- 
quoi comparer ces gens à des bêtes? Les bêtes sont propres dans leurs mœurs, saines, obéis- 
sant aux lois de nature. Elles s'accouplent, reproduisent et ignorent le vice. 

Les nouvelles mariées se reconnaissent à un toupignard enguirlandé de clinquant qu'elles 
portent pendant les premiers mois. La femme mzabite tresse une fois pour toutes, avec des 
cordelettes en laine de couleur, des fils de corail, d'aventurine, de verroterie, ses cheveux rou- 
gis au henné, que de fois à autre elle rafraîchit en les enduisant de beurre rance. Comme ses 
sœurs arabes elle a les ongles et les paumes passés à cette teinture, les tatouages bleus au front 
et aux pommettes, dès le maillot du noir d'antimoine autour des yeux. Elle y ajoute l'élégance 
locale d'une goutte de goudron gracieusement posée au bout du nez. 

La stupidité de ces créatures est invraisemblable. Diversion à l'ennui pesant de leur exis- 
tence recluse et vide, les visites des « seuras » sont toujours bien accueillies. Qu'est-ce donc 
quand elles amènent une « madame »?... De porte en porte nous sommes escortées par une 
bande de gamines effrontées et criardes, qui entrent avec nous. D'autres sortent des maisons 
et nous happent par nos vêtements. Rares les logis qui nous demeurent clos. J'en vois un pour- 
tant dont le maître, jeune, faciès dur et buté, s'était adossé à l'huis, bras étendus, tel Valentine 
des Huguenots, pour nous interdire d'y toquer. Il y a, exceptionnellement, de ces indigènes fa- 
rouches. Au chtettde Lagliouat, je m'en souviens, une femme, à mon passage, a fait rentrer sa 
progéniture, eu me dardant des regards furieux et proférant des paroles apparemment dépour- 
vues d'aménité. 

x\ous voici entrées. Un troupeau de femelles se pressent autour de nous. Elles me dévisa- 
gent comme si j'étais une chèvre à cinq pattes, me palpent, curiosité peut-être admirative, 
mais assez pou de mon goût. Je ne suis pas seule à éprouver de la répulsion pour ces contacts. 
La patience évangclique n'en défend point la supérieure et elle secoue avec quelque brusquerie 
ces pattes de singe s'accrochant à son voile, à son chapelet. Leurs étonnements, leurs ques- 
tions sont d'enfants de cinq ans. La nature m'ayant voulue blonde, elles n'étaient pas bien sûres 
que je fusse de chair et d'os, car ce type est totalement inconnu des Mzabites. Un intérêt que 
je ne m'expliquais pas s'attachait à mes mains. La clé m'en fut donnée. J'étais, par cette cha- 
leur, gantée de fil blanc. On s'apitoyait, me croyant malade — la lèpre alors?... Grand merci! 
Une d'elles, avertie par la fréquentation du dispensaire, suggéra que c'était des pansements. 



104 ALGÉRIE 

Afin de réduire à néant ces suppositions blessantes, je les relirai. Exclamations, rires hystériques. 
Certainement on en parle encore. Pour s'assurer que mes doigts étaient vivants, chacune 
voulut les toucher. Empressement auquel je me dérobai par la retraite. Mais auparavant on 
avait sollicité le don de ces objets bizarres. Do bon cœur je les abandonnai. Aussitôt ils furent 
lacérés et on se les partagea. Peut-être leur a-t-on fait place dans les sachets en maroquin où 
se portent les amulettes. Car de ce qu'il y a eu dans ma famille un archevêque, les religieuses 
avaient pris texte pour m'attribuer une essence maraboutique. 11 ne fallait rien moins pour re- 
lever à leurs yeux cette Française « si riche » — qu'Allah les entende, le Juste, le Distributeur, Il 
est Un ! — qui s'en va en un méchant petit costume gris tout uni. Les dames en effet qui habi- 
tent ces bauges sont étincelantes de bijoux barbares en or arabe de faible litre, argent massif, 
cuivre émaillé. Heureusement pour ma considération, ma ceinture s'adornait d'une assez grosse 
vieille boucle hollandaise donnant à penser que je n'étais pas absolument « meskine ». 

IjCS demeures opulentes, cela s'entend, sont plus spacieuses et moins sales. On y trouve 
d'assez beaux tapis, des coffres en bois peint armés de solides serrures, où beaucoup de numé- 
raire sans doute est enfoui sous les bardes, des femmes esifin qui, à défaut d'un intellect plus 
développé, ont des façons relativement policées. Toutefois je ne connais dans Gliardaïa — la 
seule paraît-il sur trois mille — qu'une maison où j'ai pu accepter sans dégoût les dattes et le 
thé à la menthe offerts par une créature à peu près possible. Je ne mentionne pas celle du caïd, 
tenu par son emploi à avoir un DU-el-Dijaf fort convenable. Sa femme Faffa, assez gra- 
cieuse, a assisté à notre collation, sans y prendre part, comme de règle; mais sa seule présence 
constituait une infraction à l'étiquelte. A vingt deux ans elle a eu cinq enfants, dont un seul 
survit. Bien que ce soit une simple fille, son père semble l'adorer. Dans toute l'Algérie la mor- 
tulilé infantile est considérable, encore que tende à l'atténuer le fonctionnement, dont on nous 
sait gré, d'officielles inllrmcrics indigènes. Peut-être est-ce aller contre la sagesse d'Allah à qui 
le vrai croyant dit: « Tu es le couteiiu, je suis la chair », car la population musulmane qui en 
deux lustres, par suite du choléra, <lu lypiius et de la petite vérole, de la grande famine, de la 
révolte des Kabyles, avait diminué d'un demi-million, augmente depuis lors de quelques 90000 
tètes l'an. De ce train, que mangeront-ils au désert? 

Le Mzab participe-t-il à ce mouvement ascensionnel? Les longues absences des maris sem- 
blent y mettre obstacle. Cola arrive cependant que celui à qui le séjour rituel au foyer n'a pas 
donné le résultat escompté trouve, deux ans plus tard, sa petite famille accrue. Il n'en presse 
pas moins tendrement le nouveau-venu sur son cœur. Que si, par aventure, celui-ci s'avère 
négrillon, l'heureux père ne s'arrête pas à ce détail. Mekloiib ! « Ce que Dieu donne on le doit 
accepter les yeux fermés )>. Quant au retard c'est qu'il est bou-mergout : « celui qui s'est en- 
dormi ». Cet oubli dans le seii) maternel est d'un puissant secours aussi pour établir les filia- 



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LES SEPT VILLES DU MZAB 105 

lions arabes. Sans des enfants posthumes — oh! combien — couvrant des lacunes de plusieurs 
années, pas une généalogie de chérif ne tiendrait debout. Pour remonter à la fille du Prophète, 
pensez donc ! 

Ces ballots informes cependant, rarement rencontrés par les rues, tellement farouches 
qu'au passage d'un homme cela se retourne contre la muraille... A qui se fier?... Mais comment 
s'opère la sélection? Elles encore, elles ont un œil — l'œil qui, pour les diriger, émerge des 
plis épais du haïk. Tandis qu'eux, d'après ce trait cyclopéen, jeter le mouchoir... Tant bien que 
mal il y est pourvu par des renseignements. Honnête industrie qu'exerce quelque hadjousa de 
la famille. La vieille femme a à se faire pardonner son existence encombrante de bête de 
somme hors d'âge qu'on se fait scrupule d'abattre. Souvent c'est la propre mère du mari. Tâche 
si malaisée de se concilier sa bru... 

Et par-dessus cette pourriture, d'innocents rouges-gorges, oiseaux familiers, qui nichent 
aux rebords des terrasses, volètent et se perchent, picorent les miettes, note de grâce jaseuse 
pour consoler de tant de laideur. 

Je n'étonnerai personne en disant quel soulagement cela donne aux religieuses, qui chaque 
jour visitent ces senlines, de se retrouver, après journée faite, dans leur communauté blanche et 
pure. Pourquoi elles se vouent à besogne aussi ingrate?... Dans l'espoir que peut-être une des 
paroles qui tombent portera son germe. Fût-ce une seule sur des milliers et des milliers, 
œuvre agréable au cœur de Dieu. Apostolat uniquement moral, toléré au prix d'un détache- 
ment absolu do toute question confessionnelle. La prudence et la prudhomie de leur état 
les maintiennent dans les bornes exactes oîi leur zèle deviendrait indiscret. Fort rares en Algé- 
rie, les conversions n'y sauraient être qu'entièrement spontanées. J'en ai vu un triple exemple 
chez les Pères Blancs, qui ont à Gliardaïa un établissement assez considérable, dont un hôpital 
constitue l'élément essentiel. Ce sont trois frères medabiah — nom donné à une colonie d'un 
millier d'Arabes qui possèdent leur oasis particulière, devant certaine influence à ce qu'ils pac- 
tisent tantôt avec un po/" tantôt avec un autre, assurant l'équilibre instable des partis. Nés d'un 
Européen qui a passé et d'une femme de mauvaise vie, tandis que leur mère et leurs sœurs 
sont demeurées musulmanes, ce qui serait parfaitement respectable si d'autre part elles ne 
croupissaient dans le bourbier, la même flamme mystique s'est allumée en leurs âmes. Bra- 
vant l'hostilité haineuse, ils ont demandé le baptême et se sont réfugiés à l'ombre des autels : 
l'un moniteur, le seco;id cuisinier, le troisième à toutes mains. Beaux jeunes gens fins et doux, 
à la messe, en burnous blanc, la tête rasée que découvre la chéchia tenue à la main, ils sem- 
blent de jeunes lévites des premiers âges chrétiens. 



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106 ALGÉRIE 



P 

? 



Pour vanter la gravité musulmane il faut n'avoir jamais vu un marché arabe. Spectacle que 
je goûte particulièrement dans cette ville étrange à laquelle on devrait donner son nom mza- 
bite : Taghardaïek. Je suis au mieux avec le caïd, bel homme très décoratif, d'une distinction 
de type rare chez ceux de sa race. Il parle à peine français. Pour les idées que nous avons à 
échanger, ce peu suffît. Sous les arcades entourant la grande place carrée, il tient ses assises en 
une petite pièce sombre, meublée d'un minuscule bureau bas en bois blanc — ils ne paporas- 
sent guère — et d'une natte sur laquelle il est assis à jambes rebindaines, drapé dans la ma- 
jesté de son burnous et de son autorité. Gras, lippu, l'œil matois, le cadi l'assiste. Il me fait 
apporter une chaise, le café, et je prends place auprès d'eux. Sous le pan de ciel bleu vif embu 
d'or qui fait un vélum somptueux, en dépit dos relents de laine grasse, des exhalaisons fauves 
des chameaux, des effluves de sueurs humaines, des senteurs de cuir échaufl'é, des graillonna- 
ges de friture, malgré la poussière brûlante qui pique les yeux et prend à la gorge, ce grouille- 
ment lumineux offre un amusement sans cesse renouvelé. On voit ici de durs faciès frappés 
dans l'airain, nomades de mine très farouche, voire féroce, dont l'âpreté mercantile n'a rien de 
la couleur romanti(|ue libéralement attribuée aux brigands. Soudain, par-dessus la rumeur 
sourde et continue comme celle de la houle, éclatent des clameurs aiguës. Une querelle a surgi, 
portée d'emblée nu paroxysme de la violence. Il se peut qu'elle aboutisse à une rixe sanglante, 
la nefra, ceux-ci, ceux-là prenant parti selon des motifs incertains. A moins que les fureurs tom- 
bent aussi brusquement qu'elles s'étaient déchaînées. Ou bien, escortés de leurs témoins, les 
parties se présentent devant cette sorte de mahakma dont je semble l'assesseur. Qui à droite, 
qui à gauche, deux paquets de laine rousse s'affalent sur le sol et les griefs sont exposés, non 
sans que le chaouch ait peine à obtenir que ce soit à tour de rôle. « EskouH ! eskouli ! •» entends- 
je souvent répété, ce qui — mo croiroz-vous? — signifie : « Tais-toi ! » Véhémence intensifiée 
encore par la rudesse gutturale de la langue et qu'appuie une mimique de parfait comédien. De 
temps à autre, par des paroles que je devine peu amènes, caïd et cadi s'efforcent d'endiguer cette 
intempérance. Visiblement ni l'un ni l'autre n'écoutent. Ils savent que si Mohammed a raison, 
M'barek n'a pas tort, et finalement les renvoient dos à dos. Un peu plus loin le débat reprend, 
dans un mode adouci, le répertoire des invectives étant épuisé, aussi parce qu'après la vio- 
lence, chacun veut essayer de la ruse. Cela pourra bien finir ce soir, demain, par un coup de 
matraque traîtreusement asséné dans l'ombre. Affaire enterrée avec celui qui est assommé, sauf 
représailles éventuelles de la famille, longuement mûries. 

Au Sahara, comme en Kabylie, tout différent personnel est envenimé par les antagonis- 



LES SEPT VILLES DU MZAB 107 

mes de çof. Et nulle part ne sont pires qu'au Mzab ces divisions en factions toute arbitraires. 
Ce bâtiment qui drosse sur le rabah sa façade ajourée à colonnettes, c'est le siège de la djemaâ. 
Par un privilège dont ne laissent pas de murmurer les Arabes, nous avons conservé à cette 
organisation démocratique son assemblée où se traitent les affaires locales. Pour en faire partie 
il faut être père de famille et posséder un minimum censitaire. Verre d'eau agité de tempêtes 
n'ayant rien à envier à celles de nos parlements. Hier je passais devant Bou-Noura, dont les 
massives murailles d'appareil berbère baignent leurs fondations dans le sable de l'oued. Un des 
revers de la butte sur laquelle s'érige le ksar ne porte que des ruines. Conséquence des que- 
relles intestines de cet Etat dans l'Etat, lequel compte un millier d'habitants. Je ne sais plus 
dans quelle ville de l'heptapole était née cette grande dispute de la graine de potiron importée 
du Tell, que les uns appelaient ^amma, les autres takmaït. Shibboleth qui, après deux siècles, 
les divise encore. Faute de motif aussi sérieux on se partage en çof Chergui et çof Gharbi, 
l'orientation des quartiers étant prétexte à s'entre-déchirer congrument. 

Mon ami Aïoub-ben-Smail se fait un devoir — même l'exagère-t-il — de me piloter dans sa 
ville. Je le remarque en passant, ces noms bibliques légèrement altérés à l'arabe sont plus qu'ail- 
leurs communs au Mzab. Celui-là, c'est Job fils d'ismaïl. Dans Sliman, Brahim, Yakoub, Daoud, 
Yussef, Moussa, Younès, se retrouvent aisément Salomon et Abraham, Jacob, David, Joseph, 
Moïse, Jonas. Yaliia, c'est Jean. Des femmes s'appellent Hanna. Un musulman me demandait 
s'il n'y a pas des chrétiens prénommés Jésus, comme chez eux des Aïssa. Lui ayant répondu que 
nous estimerions déplacé d'en user aussi cavalièrement, il en a été fort étonné, car dans toutes 
leurs familles un des fils porte le nom du Prophète. C'est que, lui dis-je, le Prophète n'est pas 
Dieu. 

Le caïd m'introduit dans la grande mosquée. Faveur qui ne serait point accordée à un 
Arabe. C'est toujours entre confessions voisines que sévit la pire intolérance. Antipathie bien 
réciproque de frères ennemis. Le meurtre d'Ali, gendre de Mahomet, ne sera jamais pardonné 
aux ouahabites par les orthodoxes. Tels les francs-maçons ne cessant de reprocher à je ne sais 
qui la mort combien lointaine de certain Hiram — nom ayant la signification fâcheuse de « petit 
chameau ». A l'entrée d'une roumia dans le sanctuaire on attache si peu d'importance qu'on ne 
me présente même pas de babouches. Voyant mon hésitation, il me dit : 

— Tu peux... Ici par terre pas mouillé kif-kif le Tell. 

Ah! diantre non. On s'en rend compte du haut du minaret. Ascension d'une vingtaine d'éta- 
ges de chez nous par un sombre escalier de moulin, périlleusement raboteux. Ces terres incan- 
descentes qu'embrasse l'œil ébloui semblent le résidu de quelque conflagration for/nidable. La 
lumière qui les inonde est comme de flamme, les ksour triangulaires s'érigeant sur leurs cônes 
de roc sont pareils à de colossales ruches d'argile calcinée dans la fournaise. Les oasis mêmes, 



lOa ALGÉRIE 

leurs palmes tellement dorées n'évoquent pas l'idée d'eau inséparable de toute végétation. Il y 
en a pourlanl : il le faut bien. Si on en doutait, elle se révélerait par le grincement continu des 
poulies allant la puiser dans les entrailles du sol. Système de va-et-vient actionné par un cha- 
meau ou un mulet. Quand il remonte le plan incliné, la courroie descend une guorbaâ; quand 
il le descend, elle la remonte et automatiquement le contenu en est déversé dans un bassin 
d'où les séguias la distribuent selon le besoin, des tampons do laine faisant office do barrage. 
Tout cela |est menu, menu. Un champ d'orge ou de millet, grand comme un mouchoir de po- 
che, et partagé par ces rigoles en figures géométriques, semble un jeu de puzzle. Le Mzab pos- 
sède dans les trois mille de ces puits. Parfois ils meurent. Alors on cherche plus loin la nappe 
souterraine. Nuit et jour s'enlend leur chanson plaintive. Elle monte jusqu'à l'étroit lanternon 
d'où je considère ce pays singulier^ animant seule le silence dans lequel est endormie la magni- 
ficence lumineuse. 

Car l'agglomération humaine qui dévale à mes pieds est muette comme la tombe dans son 
enceinte en pisé dont subsistent quelques tours. Comme si ces murailles ne l'enfermaient pas 
assez, d'autres encore séparent les Oulcd-Aïssa des Ouled-Sliman, le quartier des medabiah de 
celui des juifs que tout à l'heure je parcourais. J'y rencontrais de curieuses têtes de Christ, pro- 
fil aigu et fin, grands yeux illuminés, physionomie mystique et ardente. Mais dès qu'ils pren- 
nent un peu d'âge, le teint blafard, les paupières ourlées de ro;ige, des bouffissures malsaines, 
des stigmates de scrofule et de névrose rendent le type répulsif. Leur mine de chien battu, leur 
aspect famélique ne s'accordent pas exactement avec la réalité. Les constitutions locales, il est 
vrai, leur interdisent la possession de la terre. Ils ne sont pas représentés à la djemaâ. Et les 
Mzabites leur revalent le mépris dans lequel ils sont tenus par les Arabes. Mais, selon la norme 
hébraïque, héritage de Tubalcaïn, qui les incline vers les métaux, orfèvres, bijoutiers, armu- 
riers, ce sont d'industrieux artisans, fort habiles de leurs longs doigts crochus et pâles. Plus 
pauvres, ils exercent les métiers de cordier, cordonnier, teinturier, tanneur, cardeur de laine. 
Et leurs bouges nauséabonds récèlent du numéraire dont ils trafiquent iiotitement, rogneurs 
d'or et d'argent plutôt qu'usuriers, cette spécialité étant tenue par la race dominante avec une 
maîtrise qui ne laisse guère de champ à la concurrence. Si les hommes sont étiquos à faire 
croire qu'ils ont adopté le régime du Précurseur au désert — ce n'est pas ici les sauterelles qui 
manquent — les femmes par contre se tassent en masse de suif, et leur décrépitude est telle- 
ment j prématurée qu'on voit des sorcières descendues de leur manche à balai allaitant un pou- 
pon. Geste de grandeur et de grâce touchante qui devient un blasphème à la nature. Considé- 
rant les mères, on s'émerveille que les filles, morbidement précoces, délurées, provocantes, 
soient généralement jolies, n'était on ne sait quoi d'équivoque — ou plutôt on le sait trop — 
qui en"elles'abolit l'enfance. Quant à leurs frères, ils sont marqués de ce sérieux solennel que 



LliS SEPT VILLES DU MZAB 109 

j'ai constaté pareillement chez ceux de Pologne. Dans leur école, l'instituteur me les a présen- 
tés avec orgueil. Car 1res appliqués à l'étude sont ces vieux petits garçons qui semblent porter 
en eux la gravité sinistre du Talrnud accrue do celle de Pentateuque — que d'ailleurs ils igno- 
rent, ceci n'étant point une nidrashin où sont enseignés l'hébreu et les livres saints. 

Cette communauté d'un millier d'âmes est fort ancienne et sa synagogue, enfermée, lugu- 
bre, possède un précieux Ancien-Testament sur soixante-dix rouleaux de vélin. Elle n'a pas 
été admise au bénéfice du décret Crémioux, l'annexion lui ayant été postérieure. Un seul de ses 
membres, qui à l'époque habitait temporairement Laghouat, a été fait citoyen malgré lui. Sans 
vouloir s'échauder les doigts à cette question brûlante, me sera-t-il permis de rapporter que le 
parti républicain de Constantine avait télégraphiquement conjuré Gambetla de ne point prendre 
une mesure conférant les droits civiques à des gens dont la plupart alors étaient illettrés et ne 
parlaient pas le français? Me hasarderai-je à ajouter que quatre jours après sa promulgation, 
les Juifs d'Alger en manifestèrent leur gratitude en se joignant à une tourbe espagnole et mal- 
taise pour insulter le général Walsin-Esterhazy qui eut son sabre arraché, ses épaulettes, et de 
bien peu échappa au sort du maréchal Brune ? 

Les oasis du Mzab s'étendent librement, sans clôtures autres que, parfois — ô civilisation! 
— des rangées de bidons vides séparant les jardins. Celle de Ghardaïa s'allonge en suivant la 
vallée sur près de sept kilomètres. Le réseau de séguias ne met point obstacle à la circulation, 
car elles s'enjambent aisément. Ce mariage de sables brûlants avec de l'eau saumâlre produit 
des carottes, des navets, des oignons de la Terre promise, des cuciirbilacés géants, notamment 
le (juerroum, concombre qui atteint jusqu'à un mètre cinquante de long. Les gousses rouges de 
piments se mêlent agréablement aux fleurs blanches à cœur noir des fèves. Des laitues montent 
si vite que le soleil ne leur laisse pas le temps de blanchir. Pour comprendre la valeur que 
prennent ici ces humbles légunieis, objets de soins aussi minutieux que nos orchidées, il faut 
avoir vu un propriétaire à cropelons au milieu de son jardin embaumé de menthe et d'opopo- 
nax, caressant ses courges d'un regard plus amoureux qu'oncques il n'attacha sur aucune 
femme. A quel [)rix leur renvient un radis, d'ailleurs coriace? Combien vrai qu'une chose vaut 
par la peine qu'elle coûte : dans ces cultures potagères, déQ à la nature, ils mettent leur or- 
gueil. Et ceux qui, dans le Tell, trafiquent et amassent, envoient des subsides pour l'entretien 
de leur petit morceau do terre dérobé à ce qui est vraiment l'image de la stérilité. Pour le cas 
où vous seriez tenté d'avoir dans ce bled une villégiature, je crois devoir vous prévenir que le 
terrain nu s'y vend de dix sous à dix francs le mètre et « en ville » jusqu'à six douros. 



110 ALGÉRIE 

Bravant le rapport des épilhètos, on ne saurait qualifier l'ombre du palmier que de lim- 
pide, transparente. I^lle fait de son mieux pour abriter, quand même épuisés de chaleur, figuiers, 
amandiers, pêchers, abricotiers : ces mechmech aux fruits pas plus gros qu'une mirabelle. Et 
bien vite sont réduits sur souche à l'élal de « uialaga » les délicieux raisins produits par les 
pampres s'accrochant à ces arbres, aux pieds desquels prospère un arbuste analogue au troëne : 
le lawsania inermis, qui donne le henné. Telle quelle, pour cette ombre, le palmier est sacré, 
il est divin. On en voit de « marabout », roconnaissables au chiffon noué à la base de leur pa- 
nache. Pour nos habitudes, essence ornementale, au désert il constitue la ressource absolue, 
qui seule le rend habitable. Vous promenant dans une oasis, gardez-vous bien d'endomma- 
ger ses surgeons : le fecila qui, transplanté, prend nom hochana. Dès qu'un âne peut passer 
sous ses palmes, il est promu djebbara. Dans sa huitième année il devient fructifère. Il atteint 
la hauteur de nos maisons à cinq étages. Nul aquilon ne peut le déraciner, car pour aller 
puiser profondément le suc vital, il émet par milliers des radicelles adventives le liant aux 
entrailles de la terre. Son stipe fait de fibres entrelacées résiste aux plus terribles de ces rafales 
qui transportent les dunes. Flexible quasi autant que le rotin, comme lui imbrisable, il est ployé 
parfois jusqu'à effleurer le sol de sa cime et se redresse, hautain. Sa résistance est extrême. 
Exigeant pour la maturité de ses fruits des températures torrides, il supporte parfaitement ce 
bref et dur passage do refroidissement nocturne que, l'hiver, le rayonnement du sable fait des- 
cendre jusqu'à — 6° alors qu'à midi le mercure accusera -[- 2o à 30. Et pourvu que ses racines 
trouvent de l'humidité, toute chargée qu'elle soit de sel nocif aux autres végétaux, les -|- 45 à50° 
des jours d'été ne dessèchent point ses rameaux d'une courbe si élégante et noble. En présence 
de tels mérites, la poésie orientale a attribué au palmier le caractère d'un être animé. En même 
temps que l'homme, il a été créé le sixième jour. Chacun est personnellement connu. Il fait par- 
tie d'une f.iMiille. Des gens parfois en possèdent un seul. Nesouriez point : ceux de certaines 
variétés — vous douleriez-vous que les yeux avertis en distinguent plus de cent? — valent jus- 
qu'à un millier de francs. En plein rapport, il rend dans les trois douros de revenu et paie une 
taxe de trente à quarante centimes. On ne s'imagine pas tout ce que donne un palmier. Ce fruit 
que, dans l'innocence du jeune âge, je croyais provenir de chez le confiseur, c'est le soleil qui 
l'enrobe de caramel. Il en est tellement chargé que, la récolte faite, on l'entasse au haut d'un 
caniveau par où s'écoule l'excès. Ce qui pour nous n'est qu'un dessert, au Sahara constitue 
l'aliment primordial : le pain. A la vérité n'est-ce pas celle qu'exporte, la degla, datte muscade, 
mais une espèce plus petite, moins sucrée, assez âpre et très féculente. Un nomade qui en a 
son capuchon rempli couvre à pied comme à cheval ou à méhari des distances incroyables. Et 
certains sujets portent des régimes pesant vingt kilos. 

Est-ce tout? Non. Le jus de dattes fraîches est employé pour tanner ce cuir de chèvre, si 



LES SEPT VILLES DU MZAB 111 

souple, leiiit en rouge avec des baies d'acacia épineux dit horrida, que nous appelons maroquin 
et les Arabes filait. Concassés et pressés en tourteaux, les noyaux offrent au chameau une nour- 
riture dont il est très friand. La sève de l'arbre donne le laymi, sorte de bière laiteuse et fade 
qui plaît ù ces estomacs sevrés d'autres boissons fermentées. Sèches, les palmes font des nattes, 
des ciayonnages. Avec leurs fibres on tresse dos cordes, des nattes, des couffins. Cette fine 
bourre soyeuse dont sont ouatées les écailles fait du crin végétal. Les troncs enHu des mâles 
improductifs — le palmier est dioique — se débitent en demi-rondins, seule charpente des 
constructions sahariennes, .l'en oublie peut-être. Le palmier en vérité, c'est le « Bel-Men » du 
Bourgeois (jenlilhomme... 

Ces oasis sont cultivées par des Soudanais de belle race. Légalement affranchis par l'an- 
nexion, dans la pratique ils demeurent esclaves. Au vrai où iraient-ils? L'esclavage d'ailleurs, 
chez les musulmans, a toujours été assez paternel. Sorte de parents pauvres, ils contribuent 
même parfois, je l'ai insinué, à l'accroissement de la famille. On en voit cependant de ré- 
fractaires, au regard de qui l'attitude des autorités n'est pas très nette. Ainsi certaine négresse 
venue chez les Sœurs Blanches pour se faire panser un très vilain ulcère, et s'y trouvant tel- 
lement bien qu'elle refusa de réintégrer le domicile de son maître. Il la réclama et elle lui fut 
restituée. « Pas d'affaires » : trop souvent le mot d'ordre au Sahara. Et quoique le militaire, 
par définition, ne rêve que plaies et bosses, les « biouros » savent se montrer très débonnai- 
res. Cette femme s'élant enfuie derechef, on finit par la laisser tranquille. Elle demeure chez 
les religieuses, servante inutile et cabocharde, satisfaite de son grain de mil et de quelques gue- 
nilles, moyennant qu'il y ait beaucoup de rouge. 

Des plus nonchalants est le labour de ces noirs vigoureusement musclés. Sous ce soleil 
qui, l'hiver, leur suffit à peine, ils émulent le joli lézard de palmier corselé de salin gris argent, 
le dhobb — ou si vous préférez lacerla uromastor — dit fouette-queue. D'une délente de cet 
appendice, que hérissent de rudes piquants, il coupe en deux son ennemie personnelle, la re- 
doutable vipère cornue. Il présente cette particularité d'exprimer ses sentiments, je ne sau- 
rais dire lesquels, en se gonflant puis se dégonflant avec bruit. 

La quasi unique occupation des nègres du Mzab étant le puisage de l'eau, lorsque par rare 
fortune ils s'en trouvent dispensés, ce leur est grande allégresse. Certain soir je m'étais attardée 
sous ce ciel de velours d'où descend une voluptueuse douceur, me grisant du parfum violem- 
ment capiteux des fleurs de cassie dont les grêles verdures s'efforcent d'égayer la base du bordj. 
Soudain des you-you aigus déchirent la nuit, avec basse continue de lam-lam, et le coin d"où 
ils proviennent s'illumine de feux de couleur. Bamboula pour célébrer quehjues gouttes de 
pluie tombées vers la fin du jour. Gouttes émormes, dont chacune aurait rempli un dé à cou- 
dre, mais au total la contenance d'une carafe. Cela me semblait ainsi. J'en jugeais mal. Car au 



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ALGÉRIE 



malin, dans le lit de l'oued, dont n'était même pas tombée la poussière, des femmes recueillaient 
à la cuiller le peu du précieux liquide stagnant en des creux de roche. Songez qu'ici on est 
propriétaire par acte authentique d'une pente pierreuse d'où éventuellement ruissellera un filet 
d'eau. Celte « précipitation atmosphérique » — ainsi parh;, avec simplicité, la météorologie — 
consécutive à quelque lointaine « manifestation orageuse », ayant coïncidé avec mon séjour, 
on m'en fille compliment que «j'avais les éperons verts », et rien ne saurait vous rendre plus 
populaire au Sahara. 

Pour que la rivière coule, c'est une autre affaire. Le phénomène se produit chaque trois ou 
quatre ans. Ne croyez pas que je vous en conte. Les gens du Djouf, partie du désert de Lybie, 
affirment qu'à Marzouk ils sont restés trente-cinq ans sans pluie et quarante-deux à Koufra — 
fort heureusement d'ailleurs, l'averse si longtemps différée ayant, dans sa rage, détruit ces 
deux villes... Non : je ne suis pas encore imprégnée de l'excessivité arabe. Ce que je vous dis est 
parfaitement exact. « L'année où l'oued a coulé »... c'est un repère. Dès qu'est signalé le flux 
bienheureux, chacun se rue pour télégraphier la nouvelle aux parents et amis du Tell. Ceux 
qui ont assisté à ce spectacle n'estiment point si saugrenus les imposants barrages en pierres 
sèches contrebutés de sable s'appuyantà des enrochements de moellons. En amont de Gliardaïa 
il en est un fait bonnement d'ordures ménagères bien tassées, que le génie militaire n'a pas dé- 
daigné de prendre pour soubassement à un étroit viaduc en belle maçonnerie. Ne vous récriez 
point: sans humidité, pas de putréfaction. 

Par cette voie je me rends incognito à Mlika, dont le piton les surmonte. Mais dissimulez 
vous donc dans ces vastes espaces vides et lumineux... Avant même que, hors d'haleine et fort 
échauffée, j'aie, au sommet du raidillon, atteint la première enceinte — cette bourgade de deux 
cent cinquante feux s'en offre une double, et fort rébarbative — un indigène me harponne. 
Puis le Cciïd apparaît, avec, en l'absence du cadi, son suppléant, le bachadel, et, après l'échange 
des courtoisies de rigueur, c'est flanquée de ces deux personnages, escortée de plusieurs nota- 
bles, précédée d'une bande de gamins, que, solennellement, je visite la « ville royale » — pour- 
quoi ainsi qualifiée, je l'ignore. Tant de politesse n'est que le masque de la défiance. Force est 
de la subir avec une bonne grâce non moins factice. Ayant ainsi parcouru le labyrinthe de ve- 
nelles poussiéreuses et désertes, m'étant extasiée sur la profondeur des trois puits forés dans 
le roc vif, dont l'un atteint 93 mètres, m'étant penchée sur la margelle pour constater l'intense 
chaleur qui s'en dégage, je dois accepter une collation improvisée : dattes, figues, oranges, pru- 
neaux, pistaches, raisins et abricots secs, rahat-loukoum, pâtisseries arabes fraternisant avec 
des « petits beurres » fossiles, excellent café extra-fort, enfin le thé ultra-vert. Un certain nom- 
bre de burnous ont pris place uvec moi autour de la table étroite, couverte d'une nappe dou- 
teuse et garnie de porcelaines dorées, fort vilaines. Les seigneurs de moindre importance sont 



LES SEPT VILLES DU MZAB 113 

accroupis sur des nattes; la plèbe se presse dans le vestibule; au dehors la tourbe des men- 
diants. Nous consommons en silence, nous entre-considérant avec gravité. Quand je prends 
congé, non moins cérémonieusement on m'accompagne au dehors des remparts. N'étaient mes 
énergiques protestations, on me ferait plus loin la conduite. Enfin seule !... A l'aller j'enfonçais 
dans le sable jusqu'à la cheville. Au retour par un autre chemin je me meurtris les ])ieds sur 
des cailloux aigus. Car je traverse un de ces immenses cimetières qui, sans clôture, s'épan- 
chent autour des ksour. Etranges nécropoles. La dureté du sol s'opposant à ce que soient creu- 
sées des fosses, le corps est emmuré dans du plâtre que recouvrent quelques pierres et par- 
dessus, disposés avec un souci décoratif, des tessons de poterie. Quand l'excès de chaleur a 
crevé l'enduit, les'sépultures récentes exhalent des miasmes putrides. Peu à peu cependant le 
S'ible qui s'infiltre momifie les cadavres. Et en somme le Mzab doit à son absolue sécheresse 
d'être salubro entre toutes régions sahariennes. Allah apparemment (l'Omniscient, Il est Un, 
Gloire à Lui!) reconnaît les siens; mais je doute que les vivants puissent distinguer les lombes 
de leurs morts. Lugubres ces charniers par-dessus lesquels je vois planer de grands charognards 
et cela ne me dit rien qui vaille. 

Bah ! le soleil est là, qui triomphe de tout — le soleil dont, au risque de rabâcher, toujours 
on parle et reparle — le soleil, en cette saison même assez ardent pour qu'on ne s'étonne point 
que, l'été, il puisse confire les dattes et cuire un gigot de gazelle. A tort on reprocherait au fort 
d'être sombre, quasiment froid. Il faut songera ceux qui, aux mois torrides, y tiennent le dra- 
peau, bien faible garnison si loin, si loin, dans l'immensité du désert hostile. Ce fort est amé- 
nagé pour une quinzaine d'officiers, 133 hommes et 55 chevaux, bureaux militaires et du re- 
ceveur des finances, hôpital, poudrière, magasins, réduit, puits et citerne. Un détail m'a été 
donné relatif à sa construction. La pierre se trouvait à pied d'œuvre, et comment, mais la dif- 
ficulté, c'était la chaux. Car on no pouvait se contenter de ce gypse terreux qui, cuit, donne le 
faible mortier indigène. Pour la faliriquer il fallut arracher, dans un rayon de vingt lieues, 
tout le r'ietn végétant au fond des cuvettes où le veut dépose un peu de quelque chose qui 
ressemble vaguement à de la glèbe. Combustible se payant jusqu'à quatre francs le quintal 
vert, si l'on ose ainsi dire, lequel, étant desséché de naissance, n'en brûle pas plus mal, non 
sans émettre une épaisse fumée très aromatique. 

Découragée par l'expérience de Mlika, je renonce à dépouiller l'auréole dont me pare le 
patronage du « beylick » et j'accepte les invitations officielles. La difîa mozabite ne comporte 
pas le méchoui, vu la rareté du mouton en ce Sahara aggravé. Pareillement le cheval: dans 
toute la confédération vous n'en trouverez guère qu'un quarteron. Le caïd d'El-At'euf qui, au 
retour, m'accompagne jusqu'à Ghardaïa — deux grosses lieues par le lit de l'oued — en monte 
un assez beau, de robe noire, exceptionnelle dans la race barbe, dont le voisinage exaspère mon 

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114 ALGÉRIE 

mulel fort rétif. Ce jeune Mozabite a ma foi! si fière mine arabe sur sa selle toute brodée d'ar- 
gent, que j'en conçois des doutes propres à ofTenser la vertu de sa mère. 

L'austérité ibâhdite interdit de nous offrir du vin. L'eau est exécrable et abominablement 
aigre leur raïb, sorte de lait caillé. A Beni-Isguen, la règle religieuse proscrit mê'iie l'usage du 
tabac. Un agha de mes amis à qui, comme on me l'avait dit, je le répétais, m'a répondu par 
un accès de douce hilarité. Je n'y tenais nullement, ayant des raisons de ne pas prendre au sé- 
rieux un puritanisme qui défend aussi de porter de la soie, que sais-je encore? Pour se docu- 
menter à cet égard, il suffit d'une promenade dans le quartier des Ouled-Naïl à Ghardaïa. 11 
se trouve en dehors des portes, touchant au très petit faubourg européen tassé en bas du bordj : 
la poste, l'auberge décorée du nom d'hôtel, les écoles française et Israélite, quelques maisons à 
l'usage des officiers. N'en inférez point que cette industrie doive sa prospérité au très faible élé- 
ment que lui fournit notre civilisation éminemment corrompue, comme chacun sait. Et quand 
cela se dit en pays musulman, c'est plutôt drôle. La débauche indigène y pourvoit copieuse- 
ment — sans insister sur certains trop jolis éphèbes dont l'un, comiquement accoutré d'une 
redingote noire par-dessus la culotte citron et le gilet soutaché pistache, offre inlassablement 
ses services, en faisant valoir sa qualité d'ancien élève du lycée d'Alger. Ces dames, selon 
Tus de la profession, se tiennent à l'étalage sur leur seuil, tatouées, fardées, très parées en inel- 
hafa de gaze lamée et fourreau de soie éclatante, coiffées de tiares en orfèvrerie, immobiles, 
quasi hiératiques, cigarette aux lèvres, attendant le client dans ce détachement dédaigneux de 
tout marchand oriental. J'en remarque une qui, consciente de ce qu'elle a de mieux, assise sur 
une chaise, sa robe troussée aux genoux, exhibe une paire de jambes assez bien faites, fâcheu- 
sement gainées de bas de gros coton d'un rose agressif. Un joyeux s'efforce de lier partie. Insen- 
sible à ses gestes éloquents, elle demeure de glace. En vain lui montre-t-il le contenu de son 
porte-monnaie. Elle secoue la tête avec mépris. Ce n'est évidemment pas la garnison qui leur 
paie les bijoux dont elles s'adornent. Car elles en ont encore quoique, cédant aux exhortations, 
quelque peu impératives sans doute, des autorités militaires, elles aient récemment, le coeur 
bien gros, porté au Trésor leurs colliers de louis et de napoléons en échange de papiers bleus 
dont ne leur apparaît point l'équivalence. 

El At'euf est la doyenne des sept villes, née l'an 400 de l'hégire. Pour quelque deux milles 
croyants, une couple de mosquées, ce qui signifie deux çofs auxquels leur inimitié ne permet 
pas de prier côte à côte. Son oasis, très ensablée, est protégée par une enceinte à créneaux. 
Une boucle de Toued l'enserre, que double une ceinture rocheuse formant cirque clos oîi l'on 
n'accède que par deux cols. A Beni-Isguen, peuplée et riche, les murailles sont de belle et 
bonne maçonnerie moderne. Contre qui, ce luxe de défenses?... Ils vous affirmeront qu'elles 
visent les Chaâmba. Eh quoi! la France n'est-elle pas là?... Sans doute. Mais qui donc, hors 




À 



LES SEPT VILLES DU MZAB 115 

Allah (l'Invisible, l'Intangible, sans forme, sans couleurs, sans limites, II est le Seul), qui 
donc sait ce qu'il peut advenir? L'essentiel c'est qu'à l'occasion elles ne servent pas contre nous. 
Les Mzabites sont des renards apprivoisés: gare à la basse-cour. Sur le plateau qui couronne 
l'amphithéâtre se dresse une tour en pisé et curieuse charpente, mesurant 80 pieds en hauteur 
et 40 de circonférence. Reste des anciennes fortifications, en un temps de suprême péril elle 
avait été construite en une nuit par le pouvoir miraculeux d'un saint personnage. Je félicite 
les notables du caractère sacré de leur ville. Pour ne pas demeurer en reste, je leur parle de 
la cité du grand marabout chrétien. Bien qu'ils m'écoutent avec une curiosité attentive, je suis 
sans illusions. Ce que je leur dis des merveilles de l'Urbs, des splendeurs de la basilique vati- 
cane ne les frappe aucunement. Cette dure fournaise, cette aridité farouche, ces misérables con- 
glomérais de boue sèche et de plâtras poudreux, c'est à leurs yeux la plus belle patrie du 
monde. Si les Mzabites savaient le latin, modifiant à leur usage l'orgueilleux axiome hongrois, 
ils diraient : « Extra « Mzabum » non est vita; si est vita, non est ita ». 



■ 9 9 

Comment nier l'attrait de ces âpres solitudes? Je voudrais m'y enfoncer plus avant. Emchi! 
emchU... Avec devant soi ces étendues qui semblent sans bornes, il n'y a pas de raison pour 
s'arrêter. Une invitation me tente, à Ouargla, la métropole — mot ridiculement inadéquat — 
des tribus châaamba. Piste si précaire pour l'automobile qu'on me conseille le cheval, en trois 
étapes. Avec l'empereur Maximin les légions étaient allées jusque là pour forcer dans leurs re- 
paires les Gétules farouches. Dans l'oasis de N'gouça on a découvert une inscription romaine. 
Subsistera-t-elle aussi longtemps celle qui, à Ouargla, immortalise les victimes du désastre 
de 1881? Il eut lieu à quelque deux cents lieues de ce poste avancé, vers l'ouest, entre El-Go- 
léa et In-Salah. La plus perfide, la plus lâche des trahisons l'avait préparé. Au point d'eau dit 
« le Lac vaseux », la portion principale de la colonne — mission, ne l'oublions pas, toute pacifi- 
que — est assaillie par deux à trois cents cavaliers à méhari, des amis de la veille, en qui Flat- 
ters avait trop mis sa confiance. Au même moment on pouvait lire dans la Bévue des Deux 
Mondes : « Il est appelé par les Touareg Hoggar, assuré des bonnes dispositions des Adjzer... 
Son expérience a démontré l'axiome depuis longtemps formulé que cent hommes bien ar- 
més peuvent parcourir le désert sans avoir rien à craindre. » Si d'aussi téméraires aftir- 
mations ne comportaient des conséquences tragiques, ce serait drôle. La littérature s'évertue 
à peindre les Touareg sous des couleurs romantiques de chevaleresques guerriers, encora 
que voleurs de grand chemin. N'est-ce point à regret^ nous dit-on, qu'ils ont adopté le fusil, 
déclarant a traîtresse » une arme qui tue à distance? Et ils se vantent de ne connaître que 



116 ALGÉRIE 

trois maîlres : Dieu, l'honneur, la vérité. Tel n'est pas l'avis de ceux qui pensent que le chef 
a'zdjar Ikhenoukhen, lequel a rejeté sur les Ahaggar la responsabilité du massacre, en était le 
principal auteur. Par les récits de quelques survivants indigènes on sait (jue « Jes hommes en 
pantalon rouge » se battirent comme des lions. Il en est un qui, une cuisse traversée en trois 
endroits, l'autre on deux, la tète fendue d'un coup de sabre, faisait encore tête. Touché par 
tant de vaillance, un chef, assure-t-on, le sauva. Etait-ce le colonel? Certains l'ont prétendu. 
D'autres ont déclaré l'avoir vu pourfendu de l'épaule à la ceinture. Nul u'a affirmé sa mort. 
Est-il vrai que, quatorze ans plus lard, quatre Européens étaient depuis longtemps captifs dans 
une tribu lointaine? L'officier interprète Djebari qui, déguisé en pèlerin, a cherché leurs tra- 
ces, y croyait dur comme fer. Même les aurait-il aperçus, sans pouvoir leur parler. L'un d'eux, 
selon son assertion, étant toubib, il l'identifiait avec le docteur Guiard, compagnon de Flatters 
ainsi que le capitaine Masson et l'ingénieur Roche. N'oublions pas leurs noms. Ces mystères, 
souvent forgés de toutes pièces par l'imagination surexcitée, prenant des indices pour des certi- 
tudes, échafaudanl sur une têle d'épingle d'ingénieuses hypothèses, renferment presque tou- 
jours une paille de la taille d'une poutre. Est-ce vraisemblable que, possédant de tels gages, ces 
nomades, chez qui la cupidité est passion dominante, ne les eussent point mis à rançon? Objec- 
tion à quoi les partisans de la survivance ont répondu que nos compatriotes auraient refusé de 
quitter d'aussi aimables gens... Mieux vaut après tout entendre ces choses qu'être sourd. 

Quant à l'autre fraction de la colonne — la fourberie des guides l'avait coupée en deux — 
son sort fut épouvantable. On on tient le détail des dix « hommes en pantalon court » qui y 
échap|;èrent. Ils étaient quarante et seize Français, commandés par le lieutenant de Dianous. 
Leurs chameaux volés, presque sans eau et sans vivres, quarante trois jours durant ils mar- 
chent, sous le soleil de feu, vers Ouargla — le salut — finissant par manger de l'herbe, par 
boire leur sang el leur urino. Si redoutables encore cependant (jue n'osent les attaquer de front 
ces grands guerriers bronzés, sur leurs montures rapides, à qui donnent une apparence moyen- 
âgeuse la lance, le bouclier, la coiffure surmontée de plumes, le litliâm, ce voile noir les mas- 
quant comme la visière d'un casque. Ils suivaient à la piste, hyènes en quête de cadavres. Ou 
a contesté l'épisode des dattes offertes à ces affamés, chargées d'un poison étrange qui, outre de 
graves désordres phj-^siologiques, provoque des accès de frénésie, après quoi seulement ils au- 
raient risqué le combat. Quoiqu'il en soit, c'est mourant déjà d'on ne sait quel mal que le lieu- 
tenant tomba en brave, les armes à la main. Quelque temps encore les autres traînèrent leur 
misère atroce, s'entretuant pour se dévorer. Ainsi périt le dernier Français, maréchal-des-lo- 
gis Pobéguin, assommé à coups de matraque, puis dépecé ea quartiers par un boucher ka- 
byle... Lorsque sur les hordjs du désert, nous voyons flotter les trois couleurs, en l'honneur des 
héros morts pour elles, saluons-les bien bas. 



LES SEPT VILLES DU MZAB 117 

Aujourd'hui, au [)rix seulemeut de quelque endurance, je pourrais, simple femme, avec une' 
faible escorte, suivre celle voie douloureuse. El d'El-Goléah on me tend la main. Mais la vie 
est contrariante. Elle est brève aussi, et trop remplie. A regret me voici donc roulant vers le 
nord, .l'ai quitté Ghardaïa par un soleil implacable, découpant comme à la pointe sèche l'ombre 
portée des grands blocs erratiques, témoins millénaires du cataclysme qui a fait de la Chebka 
un sépulcre. Dans la région des dhayas le feu du ciel s'éteint, de lourds nuages s'amoncellent. 
Une chape de plomb écrase le désert. La bise s'élève glaciale et bientôt amène une trombe de 
grêlons gros comme des cacaoueltes, meurtrissant le visage. Le chauffeur se laisse couler au 
fond de la voiture : ses doigts gourds refusent de tenir le volant. Recroquevillée sous ma mince 
fréchia tunisienne, en claquant des dents je médite avec amertume le sage avis méconnu de ne 
pas voyager au Sahara sans une peau de bique. Cependant, je ne suis pas une ni'slem, moi 
— une résignée. A l'estime d'Amar, le prochain point d'eau n'est guère éloigné que d'une 
vingtaine de kilomètres, citerne accostée d'un café maure. Je le conjure de faire nn effort. 
Prolitanl d'une accalmie, il remet en marche. Bleus de froid, nous couvrons une distance 
qui me rappelle les « petites lieues » de Normandie. Eniin nous voici jambes croisées devant 
un feu de broussailles. Tandis que le vieil Arabe édenté, yeux chassieux, barbe de patriarche, 
prépare le café, je me remémore la fâcheuse notoriété de Nili. Voici une couple d'années peut- 
être, en ce lieu la diligence fut attaquée, pillée, deux Mozabites tués. Origine d'une grande que- 
relle entre un puissant aghaet un riche marabout. L'agha jurait sur la barbe de son père que 
ses gens étaient innocents comme l'enfant nouveau-né, tandis que le marabout en savait long. 
Le marabout attestait Allah (Lui seul est Grand) qu'un mot de l'agha suffirait pour livrer les 
coupables. Des sceptiques ont suggéré un troisième larron : le concurrent indigène du conces- 
sionnaire des messageries postales. Peut-être. Mais pourquoi chercher à savoir? En Algérie ce 
genre de curiosité est si rarement satisfait. 

Le ciel demeure gris. Que sous cette livrée de cendres le désert est lugubre. De mon voyage 
plusieurs jours durant j'ai gardé en souvenir une douleur aiguë, me privant de l'usage de ma 
main, .iuste ciiâtiment de mon incrédulité quand on me disait les nomades sujets aux rhuma- 
tismes. Le ïargiii s'en défend de son mieux en ne se l<«vant jamais. L'eau d'ailleurs, chose 
sainte, ne saurait être avilie à aussi bas emploi. Gomme la cotonnade indigo de sa tunique et 
son pantalon déchargent sur la peau, il a le corps tout bleu, ce qui, d'abord, lui paraît fort joli. 
Pourquoi pas? Et les femmes se teignent en jaune avec de l'ocre. Leurs enfants devraient ve- 
nir au monde verts. Mais on outre, affirment-ils, cette coloration du pigment les préserve des 
refroidissements. Au fait, puisque le blanc n'est pas conducteur... Et qui donc ignore l'influence 
des rayons ultra-violets? 

Je ne songe pas à me plaindre de cet épisode. Car un peu plus loin nous recontrons une 



118 



ALGÉRIE 



automobile en panne de magnéto depuis la veille au soir. Voici trente heures que les cinq ou 
six voyageurs indigènes, dont un lieutenant de spahis, grelottent dans leurs burnous, sans rien 
à se mettre sous la dent. Dire qu'ils ont le sourire serait exagéré. Mais quoi?... Mektoub ! Mon 
chauffeur promet de leur envoyer de Laghouat une voiture de secours. N'a-t-il pas oublié?... 
Peut-être qu'ils y sont encore. 



•S 



I 



I 



CHAPITRE VII 



LA FORET DES CEDRES 



Je quitte Miliana. Dans son corset de pierre à bastions, redans et courtines — les Romains 
déjà avaient là un castrum — elle est suspendue comme un balcon fleuri aux flancs nus du 
Zaccar, tout rouilles de minerai de fer. De magnifiques platanes bordent ses rues mornes, qu'a 
vidées l'exode du régiment de tirailleurs. Au pied de l'esplanade, emplacement de l'ancienne 
kasba turque, des eaux vives jaillissent et descendent en cascade dans les vergers d'arbres à 
feuilles caduques se mêlant aux orangers, aux oliviers. La vue s'étend sur d'immences vallonne- 
ments d'ocre rouge et jaune qui ne jalonnent aucunes routes. Invisible môme la voie ferrée en- 
tre ses haies d'eucalyptus et de mimosas. Par places des miroitements d'acier révèlent le cours 
sinueux du Chélif. Gomme de tous les paysages nord-africains se dégagent une grandeur, une 
rudesse, une mélancolie. 

Au long de la route en lacets bordée de cactus, une carriole me descend à Afl'reville. Très 
animé par contre, ce centre de colonisation n'aurait rien pour attirer s'il n'était le point de 
départ de Tautobus pénétrant le massif bleu de TOuarensenis dont hier soir, sur un ciel vio- 
lemment empourpré, j'admirais les lignes nobles et puissantes. L'embarquement ne se fait pas 
sans difficultés. Il convient d'assortir les voyageurs. Entre les gros zouaves territoriaux on in- 
sinue los enfants. Des moukères sont tassées ensemble tout au fond. Autant que possible 
un Européen n'est pas côte-à-côte avec un indigène. Une mystérieuse protection me vaut la 
place favorisée auprès du chauffeur, un « Pepète » à fière mine d'hidalgo. De l'autre côté je 
suis flanquée par un jeune médecin-major dont le chien arabe se couche à nos pieds. Toutjeune, 
gros tas blanc où brillent des yeux inquiets dont l'éclat farouche s'adoucit en se posant sur le 



120 ALGÉRI!-: 

maître qui l'a recueilli abandonné et mourant dans le bled, sur l'étrangère en qui il devine une 
amie. Le musulman ne maltraite pas les fidèles gardiens de ses troupeaux et de ses tentes ; 
mais jamais ne leur donne une caresse. Celles qu'il reçoit de moi rend celui-ci rêveur. 

Vaste plaine baignée de soleil. La roule franchit sur un pont monumental le Chélif dont 
le lit, digne du Rhône, se creuse d'un cours analogue à celui de la Bièvre. C'est assez pour 
faire de ces terres rouges un grenier. Les fermes rencontrées sont opulentes et riantes entre 
leurs clôtures de roseaux et de tamaris, ombragées parfois dn micocouliers leur donnant l'as- 
pect des métairies provençales. Mais bientôt c'est la montée par des coulées schisteuses, à tra- 
vers une brousse de genévriers et de câpriers, delentisques, de palmiers nains. Les grappes tris- 
tes des asphodèles se penchent sur ces grosses touffes vertes de longues feuilles rubannées et 
luisantes qui, si elles ne sont pas des aspidistras, leur ressemblent comme des sœurs. Eboulis 
couleur de cendres, voire de suie; par places, sur les pentes, maigres boisements de pins d'Alep, 
de chênes-liège. De col en col, de ravin en ravin, on longe de petits oueds encaissés au fond 
desquels des lauriers-roses boivent la vie. En palier on fait bien ses vingt à l'heure, vitesse qui 
aux côtes s'abaisse à celle d'un trotteur poussif. Mais rien ne presse. L'air est tiède, le ciel exqui- 
semenl par, la lumière s'enveloppe d'un mauve tendre. Un arôme pénétrant flotte dans l'air : 
celui des cistes, qui du large, révèle la Corse. Aux relais — la diligence alterne de deux jours 
l'un avec l'autobus — où l'on stoppe pour rafraîchir le moteur, bien qu'à pareille allure il n'en ait 
guère besoin, les gros zouaves descendent prendre un verre. Au « Café du Vent », seuil très 
découvert à l'altitude do mille mètres, un garde forestier indigène avec qui j'avais lié conversa- 
tion tient à m'offrir une tasse, politesse que je lui rends au « Camp des Scorpions ». De petits 
douars fort misérables se terrent au fond des ravins, gourbis se confondant avec les broussailles. 
Noire arrivée esl attendue par quelques yaouleds guenilleux qui en espèrent vaguement 
on ne sait quel profit. Ils ne demandent rien. La mendicité arabe est généralement muette, ou 
à peu près. Je noie l'imploration patiente dos grands yeux doux dans un front obtus, tatoué de 
la main de Falma, qu'attache sur moi une pauvresse pas même voilée. Un enfant quasiment nu, 
se tenant à peine sur ses jambes, s'accroche aux plis du seroual de calicot en loques, tant bien 
que mal retenu aux hanches par un haillon rouge. Emmailloté de chiffons, le dernier-né tire 
désespérément sur un sein tellement desséché qu'on se demande s'il y trouve sa pitance. Leur 
aîné, dans une gandoura sale sauvegardant imparfaitement la décence, montre en attitudes sculp- 
turales un admirable corps d'éphôbe, fin, nerveux, d'un chaud ton bistré. 

Teniet-el-IIâad, élevé de 1.200 mètres sur une croupe de l'Ouarensenis, doit sans doute 
son nom « le Col du Dimanche » à ce que le marché, fort important en céréales et bétail, s'y 
tient le septième jour. A soixante kilomètres de la ligne Alger-Oran, c'est un centre commer- 
cial, en grande miijorilé peuplé d'indigènes. Néanmoins, n'étaient les burnous, on dirait un 




I 



LA FORÊT DES CÈDRES 121 

gros bourg de chez nous. Sur un mamelon isolé, le village nègre, sur un autre, le bordj mili- 
taire qui avait été construit pour surveiller les communications du Tell, aux limites duquel nous 
sommes, avec la région des steppes. Les bâtiments de la commune mixte, où je reçois une cor- 
diale hospitalité, constituent, comme tous leurs pareils, une façon de petite forteresse. Grande 
cour où se trouvent les bureaux, les écuries, le corps-de-garde, une autre où s'ouvrent les ap- 
partements. Derrière, un jardin, petite oasis de fraîcheur dans cette cuvette argileuse, nue 
comme la main hors le temps des moissons. 

Les administrateurs portent un élégant uniforme, montent beaucoup à cheval, parlent «rabe, 
cela va de soi, ainsi que kabyle, gouvernent leurs territoires assez militairement, quoique civils, 
ne gobent pas du tout les caïds et se montrent très accueillants aux touristes. Nombre d'entre 
eux sont de famille algérienne. Cela semble les qualifier pour l'emploi : « nourris dans le sé- 
rail »... A la vérité l'antagonisme inévitable entre le colon et l'indigène les prédispose peut- 
être à une insuffisante bienveillance pour leurs administrés. Est-ce un bien, est-ce un mal ? Il y 
a, dans ces petites villes, tout un monde blédois : fonctionnaires des affaires indigènes, des fo- 
rêts, des ponts-et-chaussées, des finances, médecins de colonisation. La sortie de la messe à 
Téniet est un Longchamp au petit, tout petit pied. Intimité facile, presque obligée pour ne pas 
périr d'ennui, pénurie totale de distractions extérieures, excès de l'élément masculin qui, sur 
le terrain spécial aux célibataires, ne dispose que de ressources lamentablement médiocres, tout 
cela en fait le paradis des filles à marier. Souvent jolies, l'origine de la plupart des immigrés 
étant dans cos races méridionales où le type féminin s'avère régulier et fin, elles doivent aux 
circonstances particulières de l'existence coloniale, plus libre, plus en dehors, de la vivacité, de 
l'agrément, un sens averti des choses. N'en déplaise à des dénigrements systématiques, elles 
font en général de bonnes épouses, d'habiles ménagères et ont beaucoup d'enfants. La vie du 
bled est plutôt terne. Mais on est les maîtres, c'est-à-dire à peu de frais « quelqu'un ». Et cela 
se lire en somme comme ailleurs. 



9 ç 

Face à Téniet, une haute crête aiguë se découpe en vert sombre sur l'azur du ciel; la Forêt 
des Cèdres, dont la masse ténébreuse couvre les deux versants d'un rameau de l'Ourensenis, 
qui lui doit son nom : Djebel-el-Meddad. Non pas la seule de l'Algérie, mais la plus belle et la 
plus vaste : près de quatre mille hectares. J'y monte à cheval, mon mokhazni d'escorle assis 
jambes croisées au-dessus des bagages dont est chargé le mulet de bât. Pour demeurer des heu- 
res durant dans une posture qui, au bout de quelques minutes, nous donne la crampe, les 

Orientaux ne doivent pas avoir l'articulation du genou conformée comme la nôtre. Un indigène 

16 



122 ALGÉRIE 

à pied nous accotnpagne. A l'inleiition de ceux qui s'imaginent les Arabes lacilurnes, en con- 
cluant à de graves pensées ou de poétiques rêveries sous leur crâne tondu, je mentionne que, 
pendant plus de deux heures, pas un instant les langues n'ont fait trêve, sans gestes, à la vé- 
rité sans rires, sans éclats de voix : des robinets gouttant dans un bassin. Peut-être quand on ne 
comprend pas ce qui se dft en est-on davantage frappé : en aucun des pays assez nombreux où 
m'a conduite mon humeur voyageuse je n'ai autant qu'en Algérie entendu de parlage. 

J'ignore les cèdres du Liban, mais j'ai peine à les croire plus que ceux-ci magnifiques. Leur 
nom arabe dérive de medda « s'étendre, couvrir », en raison de la forme de leur cime aplatie 
aux longues branches quasi horizontales. Le mélange avec des yeuses, des chênes-liège et des 
chênes zéens atténue un peu ce que leur tonalité a de funèbre. L'aspect néanmoins demeure- 
rait fort sévère si le soleil ne filtrait à travers ces parasols gigantesques s'ouvrant jusqu'à qua- 
rante mètres au-dessus du sol. Peu de taillis, à peine quelques buissons épineux, les arbres 
plutôt clair-semés. Le chemin qui s'enroule au flanc de la montage est bordé de rochers énor- 
mes, les uns la surplombant, les autres suspendus au-dessus de l'abîme. Cette lumière tamisée, 
ces profondeurs remplies de mystère, la j)urelé, à cette altitude, de l'air que chargent des efflu- 
ves résineux, ce silence solennel enfin, le charme en est si pénétrant que, pour n'être point 
troublée par le bavardage de mes gens,je pousse en avant ma monture. C'est à regret que je par- 
viens à la maison forestière qui va être mon gîte. Le brigadier se trouve absent. Il est veuf. Je 
suis tout à fait chez moi. Le garde-champêtre d'un douar voisin m'attend sur le seuil. Je prends 
possession de la chambre, sommaire mais propre, du garde-général en tournée. Installation vile 
faite. Je descends à la cuisine pour, avec l'aide de Kadour et do Zérouk, immuablement drapés 
dans leur burnous, pré|)arer mon dîner. Au vrai leurs gestes, nobles autant qu'inutiles, sont à 
peu près ceux de l'a Auguste » des cirques. 

Sensation excitante de se sentir si loin, si haut, perdue dans la forêt sauvage. A plusieurs 
reprises me réveille l'aboiement du chacal. Des hurlements plus lointains, sinistres, serait-ce 
ceux de la hyène? Pourquoi pas? Voici quelques semaines un de ces hideux fauves est venu 
jusqu'ici enlever un âne. Et ce sifflement, strident, lugubre, qui à plusieurs reprises déchire 
l'air... On dirait un gémissement de la nature secouée par un grand frisson. Qui a vécu en Polo- 
gne ne se méprend point à la sonorité spéciale de ces rafales. Au réveil, ayant poussé le volet, 
un cri d'admiration m'échappe. Ce n'est pas ce que je venais chercher; mais je regretterais de 
n'avoir pas vu cette merveille : les cèdres sous la neige. 

Et il y en a, de la neige — il y en a tellement que toute une semaine je vais rester blo- 
quée. C'est un peu long. Cependant on s'arrange de tout. J'ai loisir de méditer sur la su- 
bordination de l'absolu au relatif. Actuellement le « 'confort moderne » se résume pour moi 
en ceci : un toit sur ma tête, abondance do bois — d'ailleurs humide, maie sa fumée se fait 



I 



LA FORÊT DES CÈDRES 123 

pardonner par ses exhalaisons aromatiques — de quoi manger pour deux jours, la Dépêche Al- 
gérienne d'avant-hier dont je lis attentivement jusqu'à la dernière annonce, alors qu'en temps 
normal à peine si l'on épluche dédaigneusement une demi-douzaine de journaux. Non sans con- 
fusion je connais ce que, faute d'autre chose et songeant qu'on pourrait ne pas avoir cela, tient 
de place dans la vie une matérialité bien médiocre : des repas quelconques, un lit chaud, du 
café, des cigarettes, un feu flambant. La lampe, sa classique compagne, fait défaut, imparfaite- 
ment remplacée par une couple de bougies dans des phares de jardin. La question nourriture 
n'est p<is sans me préoccuper. Que n'est-on des corps glorieux?... Elle est résolue par Yasses 
qui pour descendre au ravitaillement à Téniet s'appuie ses quatre lieues en suivant des traverses 
oîi il enfonce jusqu'au jarret. Un asses, c'est un gardien, un veilleur. Partout vous en trouvez 
un dont on ne sait trop ce qu'il garde. Rentré à la nuit noire, glacé, sentant le chien mouillé 
dans ses lainages, les jambes trempées en dépit des chiffons dont il les a entortillées par-dessus 
les sbals à semelle trop mince, il m'apporte quelques livres que m'envoie la charité de l'admi- 
nistrateur. Allons, la vie est belle. Je relis du déjà lu, je pioche mon Joanne, je me récite les 
fables de La Fontaine. Je me crochète une paire de gants de laine à laquelle il manquera deux 
doigts... Bah! je tiendrai celte main-là dans ma poche. J'écris à des gens que surprendra ce su- 
bit accès d'amitié. Puis j'ai mes occupations de cordon-bleu : vous n'avez pas idée du temps 
qu'il y faut. Hors cela, mon service ost surabondamment assuré par les deux personnages si 
décoratifs que pour un peu je m'excuserais quand ils lavent la vaisselle. Leurs jours se passent 
à somnoler sur un tapis, auprès du réchaud de terre oîi rougeoie de la braise. Le « champî- 
tre » ne parle pas français. Il prend une joie enfantine à m'apprendre des mots arabes, ravi si 
je le prie de me passer du zebda pour beurrer mon toast, du melah pour saler mon pot. Pas une 
fois je n'ai confondu mousse avec kermonsse, celui-ci la figue, celui-là le couteau. Il rit silen- 
cieusement dans sa barbe grise parce que j'ai dit /ouk au lieu de thaïe ce qui revenait à « monte 
en bas » ou « descends en haut ». Tout greloltaiit il me répète « berde, berde », à (luoi, non 
moins sagace, je riposte : « berde besseffe ». Matin et soir il me serre affectueusement la main 
en me souhaitant : « Allah cratiksaha ! » ou quelque chose d'approchant, ce qui signifie « que 
Dieu te donne la santé ». 

Avec Zéroulc la conversation est plus variée et abondante. Ancien sergent de tirailleurs, 
médaillé du Maroc — en quel mépris il tient ses coreligionnaires du « Maghreb le plus éloigné » 
— après douze années d<> service il a revêtu l'uniforme bleu soutaché do rouge des mokhazni. 
Ces cavaliers, constituant la force armée des communes mixtes et indigènes, fournissent leur 
cheval, le nourrissent et touchent une solde mesuelle de 120 à 150 francs qui s'augmente des 
backschich. Poste très recherché, fût-ce seulement à cause du prestige qu'il confère aux yeux 
du vulgum pecus, source en outre de petits profits plus ou moins licites. Autant par vanité que 



124 ALGÉRIE 

par inlérêt, tout Arabe aspire à être détenteur de la moindre parcelle d'autorité, dont il use et 
abuse copieusement. Le dernier chaouch a conscience de participer à la puissance suprême. Et 
s'il la tenait à lui seul, le poids en pèserait lourdement sur la plèbe des burnous. 

Zérouk est locjuace, sinon toujours lucide. A propos de certaine poule au riz, que j'estime 
avoir été un chef-d'œuvre, dont Kadour et lui se sont partagé les reliefs, il émet un jugement 
trop flatteur pour être passé sous silence. 

— Les femmes françaises, ils saventy faire. Les femmes arabes, y a pas bon... ils fouti rien. 
Je lui représente que la femme du forestier indigène tout à l'heure passait avec une charge 

de bois sous laquelle aurait succombé une mule. 

— Ça, c'est rien. Quel manger c'est-y qu'elle fait? Le couscouss. El les habits, elle y con- 
naît pas. Moi j'en avais une bonne. Elle avait appris avec la madame d'un capitaine. Elle rac- 
commodait ma gandoura, mes chaussettes, même chose comme femme française. Et elle cuisait 
des gâteaux plus meilleurs qu'à Paris. 

Cet homme rempli de sens n'est point partisan de la polygamie. 

— Un Arabe, il marie une femme. Elle est mauvaise. Besseffe femmes arabes mauvaises. 
Alors il en marie une autre. Elle est mauvaise kif-kif. Une pour un homme, barca. 

— INIais quand elle est devenue vieille? 
Il rit du rire en dedans de sa race. 

— Y en a assez des moukères. Lui a bonne femme à la maison et dehors il fait même chose 
comme Français. 

Tout attachant que soit son entretien, il ne suffirait point à remplir les heures lentes. 
Mais il y a la forêt. Dans le ciel pur et pâle, un ciel de saphir, le soleil épanche une lumière 
froide et limpide comme eau de roche. Le givre scintille à toutes les aiguilles des rameaux, 
dentelle qu'envierait Arachnée. Un décor de féerie. Dos sbats chaussés par-dessus mes bottes 
de filali, je sors. 11 convient de marcher bien droit sur la route. Dans cette ouate perfide, si 
on déviait, ce serait tôt fait de rouler au fond d'un ravin. Un grand gypaète décrit au-dessus 
des dômes glacés ses cercles concentriques : quelque bête par là s'est tuée en glissant sur une 
roche. Non sans fatigue à piétiner dans celte épaisseur, j'atteins une manière de balcon en 
surplomb du cirque profond où se tapit le douar des Beni-Meddad. Les « Fils des Cèdres » cul- 
tivent quelque peu d'orge et pâturent des troupeaux. Ici s'ouvre une large échappée sur les 
Zaccars ensoleillés. On distingue Miliana, blanche dans son nid de verdure. Dieu soit loué! il 
existe un monde extérieur. Vision fugitive, abolie par une tombée de gros flocons, comme un 
rideau brusquement abaissé. Tout juste le temps de rentrer avant que la nuit se fasse. Et ce sera 
quinze heures de ténèbres. 

La maison forestière occupe le contre d'une clairière assez vaste. Tout auprès,- celle du 



LA FORÊT DES CÈDRES 125 

garde indigène, sans ouvertures extérieures, bien qu'ici ne soient pas à redouter les indiscré- 
tions. Plus bas, un enclos fait de branchages inclinés du dedans au dehors, isolant le gourbi 
en bourrées mal jointoyées par des mottes d'argile. J'y vais remercier la femme de Vassès qui m'a 
envoyé des sortes de crêpes en feuilleté très léger, luisantes de beurre lequel, par heureuse 
fortune, se trouve être frais. Le sol battu, que pénètre l'humidité envahissante de la neige. Dans 
un coin, deux vaches grosses comme des terre-neuve. Dans l'autre, des tas de chiffons — 
ce sont les lits — une vieille natte, quelques ustensiles. Le chien couché auprès du feu. De je 
ne sais où, car on n'y voit goutte, la maîtresse du logis tire un lambeau de tapis qu'elle replie 
en coussin, et, d'un geste vraiment plein de noblesse, m'invite à prendre place. Une très ab- 
surde crainte des parasites me retient debout. J'ai tort. Caria fumée qui monle et tant bien que 
mal — plutôt mal que bien — s'échappe par un trou ménagé dans la toiture en herbe sèche, 
me pique cruellement les yeux. Assise à icrre, je la sentirais moins. De cette tanière, qui abrite 
toute une famille, la femme sort peu. Dans ses loques rouges et vertes, que rehaussent les bra- 
celets et les agrafes d'argent, elle possède une réelle dignité. Au surplus, son mari n'est-il pas 
fonctionnaire? Ce qu'il peut émarger n'obère évidemment que peu le budget de l'Algérie. Mais 
quoi?... De la semoule pour le couscouss, un peu d'huile et de sel, voilà tout ce qu'ils ont à ache- 
ter. Le lait de leurs vaches réduction Collas, les œufs de leurs poules étiques, les gros fruits fa- 
des des figuiers de Barbarie que les indigènes plantent en ligne, tels des ceps — réglé le cha- 
pitre de la table. Le reste est trop insignifiant pour valoir d'être mentionné. Sensible au 
modeste chiffon de papier que je lui glisse dans la main, Aïsclia, à moins que ce soit Baia ou 
Zorah, l'accepte sans servilité. 

Un adoucissement a amolli la neige. Des oiseaux reparaissent, des hérissons sortent de 
leurs trous. Je lève des perdrix rouges, j'aperçois une gerboise. Sous les parasols demeuré blancs, 
des mousses apparaissent. Solides pourtant, des branches qui plient sous le poids me saupou- 
drent au passage d'une poussière glacée. Certains arbres sont énormes. Des chênes verts tra- 
pus, tordus, tassés sur leur souche déchaussée, semblent s'effacer pour faire place au cèdre 
roi. 11 l'est vraiment par son port altier, par sa majesté, sa magnificence. De croissance très 
lente, de longévité extraordinaire, on a établi qu'un fût mesurant 1 m. 80 de diamètre compte 
trois cent dix ans d'âge. Sachez qu'il en est atteignant neuf mètres de circonférence et calculez. 
Très volontaire, il pousse oii cela lui chante, semblant doué d'esprit de contradiction. Scienti- 
fiquement semé, il ne veut rien savoir, mais germe dans la crevasse d'une roche qui plus tard 
éclate sous la poussée de ses puissantes racines. Bois léger et tendre, d'un beau ton ocré, le 
grain lisse et fin, facile à travailler, il est précieux pour l'ébénisterie. Délicieusement odorifé- 
rant, enfermez votre linge dans une armoire en cèdre, vous le parfumez quasi au santal. Plus 
vulgaire, son utilisation principale en traverses de chemin de fer, à cause qu'il est imputresci- 



126 ALGÉRIE 

ble. La quantité d'arbres morts sur pied ou gisants est telle que, pour nettoyer la forêt, on vend 
le bois dix sous le stère à qui l'enlève. Besogne malaisée. Terrain très déclive, une seule route 
à peu près carrossable, le poids énorme de ces titans foudroyés — il y faudrait de ces plans incli- 
nés en fil de fer comme dans les Vosges et une scierie à pied d'œuvre. L'administration s'ef- 
force au mieux de civiliser sa forêt. Administralivement, elle a raison; au point de vue esthéti- 
que, la Ghaba-Meddad n'a qu'à y perdre. Je ne la vois pas avec des layons bien rectilignes, 
des ronds-points en étoile et des poteaux indicateurs. En saison les Anglais y viennent assez 
nombreux. Si on allait s'aviser d'y construire un hôtel? Cela fait trembler. Encourager le tou- 
riste à visiter un site est, paraît-il, un bien pour le pays; ce n'en est pas un pour le touriste. 
Allez vite aux Cèdres tant qu'ils demeurent dans leur sauvagerie. 

Le brigadier est de retour. Avec lui je puis m'aventurer dans les sentiers. Discret jusqu'à 
la taciturnité, il est un guide, non un cicérone, cette plaie. Tout au plus s'il m'indique les ar- 
bres notables, doyens millénaires de ces centenaires : Messaoud et Messaouda, la Sultane. Il 
me fait grâce de leurs dimensions. Qu'importe?... C'est colossal et voilà tout. De la gelée étant 
revenue sur le demi-dégel, des chevelures de stalactites pendent aux branches et le soleil fait 
scintiller leur facettes comme les cristaux d'un lustre. On marche, hésitant à violer cette blan- 
cheur infiniment pure. Une plaque de sang en travers du chemin... Théâtre de la capture d'un 
lièvre par un chat sauvage dont les traces apparaissent, griffant à peine le velours blanc de ce 
tapis somptueux. Sous sa séduisante candeur, combien perfide, la neige, et cruelle. Le souvenir 
me vient d'un épisode tragique des campagnes africaines, dont en Kabylio^ au pied de la forêt 
de Taourirt-Ighii, j'ai vu le monument commémoratif. Une colonne surprise par la tourmente, 
le général Bosquet marchant avec elle vingt-deux heures dans un mètre cinquante de neige où 
une cinquantaine d'hommes demeurèrent ensevelis, deux cents autres ayant les pieds gelés, 
dont beaucoup durent subir l'amputation. 

Montant au Kef-Siga, je ne risque rien de pareil. Quand même, c'est dur. Un Kef, c'est un 
pic. Celui-ci marque le point culminant du Djebel-el-Meddad. Ascension que le devoir me com- 
mande. Car la descente étant moins mauvaise, j'en profite pour partir demain, crainte que peut- 
être elle devienne pire. Me voilà emboîtant le pas au garde, à la lettre, attentive à poser mon 
pied dans le trou creusé par le sien. Cela va tout seul. L'en retirer, d'une épaisseur variant 
entre vingt et quarante centimètres, c'est plus pénible. Petit exercice répété au long de deux 
grosses lieues, en contournant l'éperon. Pour faire bonne contenance il m'a fallu bandor à fond 
mon amour-propre. Je n'avais pas froid, croyez le, parvenue au sommet à point pour la bonne 
pneumonie que m'épargna Saint-Nicolas, patron des voyageurs. De ce col, où souffle une bise 
aiguë, la vue embrasse les deux versants, dominés par la masse centrale de l'Ouareiisenis, s'éri- 
geant dans toute son ampleur, en forme de vaisseau de haut bord dont les pics seraient les 



LA FORÊT DES CÈDRES 127 

mâts. Un fouillis de contreforts ravinés, que sillonnent de menues traces blanches, en descend 
jusqu'aux grands plateaux dorés de Sersou, prolongés par l'infini des steppes désertiques. En 
haut la Suisse, en bas l'Afrique : aspect paradoxal. Intéressé par le côlé technique plus que par 
le pittoresque, le brigadier attire mon attention sur des arbres isolés dont leur position straté- 
gique fait des postes de guette du sommet desquels, au temps chaud, des vedettes signalent 
l'incendie, fléau de ces forêts algériennes riches en essences résineuses et que l'on combat par 
des contre-feux de broussailles. Dans l'ouate glacée qui nous enveloppe, cela aussi détone sin- 
gulièrement. 

La descente comporte des pentes tellement raides que je m'assieds sur ma dignité et les dé- 
vale en me laissant glisser sur le fond de ma culotte arabe. Souvent ces gorges étroites et pro- 
fondes sont obstruées par un de ces cadavres formidables qui, entraînant avec eux d'énormes 
blocs de pierre étroitement enserrés dans leurs racines, ont tout écrasé sous leur chute. Les 
nuits d'ouragan qui les arrachent aux entrailles du roc, ce doit être sinistre, le fracas de tels 
écroulements. 

Comme elle me semble haute, la jument blanche sur laquelle je redescends à Teniet-el- 
Haad par un raccourci choisi en raison de son escarpement y faisant la couche de neige plus 
mince. C'est judicieux. Mais par instants je ne sais plus oîi sont les oreilles de ma monture. Et 
juchée ainsi au-dessus du précipice, côtoyé de très près, fort peu confortable est cette sensation 
d'instabilité de l'assiette, aggravée par de fréquentes glissades. De furtifs regards risqués sur ces 
profondeurs horrifîques inclinent mon esprit vers des méditations sur l'inanité d'une existence 
humaine. Abd-el-Kader l'a dit éloquemment : « La mort est une contribution frappée sur nos 
tètes. Par Dieu, Maître du monde, tournez l'encolure de vos chevaux et reprenez la charge ». 

Le lendemain j'étais à Blida, où je bénissais le soleil. Depuis dix jours, en dépit des vêle- 
ments et du feu, je n'avais pu me réchauffer à fond. Dans les pays faite pour la chaleur, des 
températures variant entre deux à trois degrés au-dessus ou au-dessous de zéro, c'est beaucoup 
plus froid qu'ailleurs. Ce que je dis est idiot. Mais telle j'ai éprouvé la sensation en Italie, en 
Grèce, ici, telle je la rends. 



CHAPITRE VIII 



D'ËL-KANTARA A BISKRA 



Comme Boghari est l'entrée du désert d'Alger, El-Kanlara esl celle du désert de Constan- 
tine. Tout au long du trajet une bruine froide m'accompagne. Hier, du haut de la vieille cité 
numide, romaine et byzantine, nid d'aigle juché par-dessus ces gorges du Rummel, les plus 
farouchement grandioses qui soient, je considérais un vaste paysage tout africain dans la sévé- 
rité de ses nobles lignes nues, réchauffées i)ar des colorations jaune ardent et rouge terre-cuite. 
Aujourd'hui ce pourrait aussi bien être l'Ecosse. Quelques rayons seulement viennent briller 
sur les lacs salés Mzouri et Tinzilt, sur un chapelet de dépressions marécageuses que peuplent 
poules d'eau, grèbes, sarcelles. Région mélancolique et pâle, des efforescences salines mettant 
sur le sol une lèpre. A mesure que la voie ferrée monte sur Batna, une brume se forme, une 
neige légère poudre à frimas ces sommets. Ici doit s'arrêter le touriste curieux de visiter, 
ainsi que le devoir l'ordonne, le Lamboesis et le Thamagudi de Trajan. Mais le temps est peu 
favorable aux promenades archéologiques. Je brûle l'étape. Malgré d'hypocrites regrets, pré- 
texte saisi aux cheveux pour me laisser couler vers ce Sud qui me sollicite. 

Le couloir suivi par la ligne entre des pentes maigrement boisées de pins d'Alep, de juju- 
biers, de caroubiers, l'arbre des Lotophages, appartient au massif de l'Aurès. Les Turcs n'y ont 
point pénétré, les Arabes ne s'y sont guère fixés. Les Romains par contre y ont laissé des traces 
dont témoignent les ruines mises au jour de ces deux opulentes cités. On nous y tient pour 
leurs héritiers : « Roumi-ouled-Roumâm ». La population est berbère, famille distincte de celle 
des Kabyles, et dont le nom générique chaouïa dérive du mot « pasteurs de brebis ». Ce qu'il 
peut y subsister d'atavisme latin, voire germain et gaulois, n'a pas rendu ces montagnards 



D'EL-KANTARA A BISKRA 129 

plus assimilables. Rudes, lourds, têtus, a de la viande dans le crâne au lieu de cervelle », ils 
ont été difficiles à réduire. Le sont-ils complètement? Chose dont nulle part en Algérie on ne 
saurait jurer. Rappelez-vous, voici une quinzaine d'années, en plein Tell, aux portes deMiliana, 
l'échauffourée de Margueritle. Une de ces séances de danse mystique, analogues à celle des 
derviches tourneurs, qui se donnent parfois dans les cafés maures, provoque chez les musulmans 
une surexcitation nerveuse propre à engendrer les pires désordres. Quand ils se trouvent en cet 
état pathologique, une harangue enflammée autant que nébuleuse, quelques propos sybillins — 
ndhar gheda nahar : « le jour de demain sera un jour » — une loque verte arborée au bout 
d'un bâton et les voilà partis pour la djehad. Accès de « guerre sainte » qui consiste à se ruer 
sur quelques colons isolés, égorgeant, violant, incendiant, non sans avoir pillé au préalable. 
Ainsi avait fait les Rir'ha, « Fils du Vent ». Ainsi, l'autre jour, six mois après mon passage à ce 
paisible Aïn-Touta (ou Mac-Mahon), ont fait une forte bande de Chaouïas. Soulèvement comme 
l'autre avorté dans l'œuf, et dont la répression a été rigoureuse, mais qui a coûté la vie à l'ad- 
ministrateur, au sous-préfet de Batna, à quelques forestiers et gendarmes. 

Ce groupe ethnique déchu a son passé de gloire. Passé obscur. Sur l'histoire berbère bien 
des documents existent sans doute, monuments de la haute culture arabe du moyen-âge, en- 
fouis dans la poussière des zaouïas d'où ne sont point curieux de les exhumer l'insouciance et 
l'indolence des mokkadems. Un épisode du moins en a survécu, reconstitué tant bien que mal. 
C'est qu'il était de nature à frapper les esprits. 

Entre Tébessa, l'antique Theveste, Souk'haras, la Thagaste où naquit Saint-Augustin et ces 
plateaux nus des Nememcha, riches en phosphates, limitrophes de la Tunisie — région où est 
enfouie une intense vie romaine — dans une plaine stérile et morne se trouve Ksar-Baghaï, sur 
les ruines du siège épiscopal de Saint-Donat, foyer d'un grand schisme. Une enceinte byzantine, 
construite par Gautharis, subsiste en partie, avec des tours rondes et carrées, les vestiges de la 
citadelle, quelques colonnes d'une basilique. D'après son périmètre, on calcule qu'elle devait 
enfermer une trentaine de mille âmes. Ce fut, au vu® siècle, le centre d'une confédération de 
tribus pastorales et guerrières, jouissant de certaines libertés sous un prince dont les actes 
étaient contrôlés par une sorte de conseil fédéral. La monarchie constitutionnelle, on le voit, 
n'est pas d'hier. C'est par un de ces chefs, Koceila, paraissant avoir été chrétien, que fut battu 
et tué le grand conquérant arabe Okba-ben-Nafé. Quelque vingt ans plus tard, une femme gou- 
vernait ces peuplades, avec tant de sagesse et de fermeté que son empire s'étendit sur tous les 
groupements numides. On croit que son nom était Damiah ou Dihaï bent (« fille de ») Thabet. 
Mais elle a passé dans la légende sous celui de la Kahina, signifiant « la Magesse ». Ce qu'on 
sait d'elle est fragmentaire, transmis par tradition arabe. Ibn-Khaldoun, muet sur son époux, lui 

attribue des enfants. Et, à l'en croire, celle princesse ne dédaignait pas les beaux jeunes hom- 

17 



130 ALGÉRIE 

mes, témoin certain Khaled-ben-Iczid, un des compagnons de l'émir Hassan, tombé entre ses 
mains, et qu'elle aurait élevé au rang de favori. Un autre poète-historien des Berbères, Moham- 
med-Ibn-Sassi, dont le manuscrit est de découverte assez récente, assure qu'elle mourut vierge 
à trente ans. Il y a lieu de pencher plutôt pour la version en faisant une Catherine II qu'une 
Elisabeth — de qui d'ailleurs on serre de plus près la vérité en disant qu'elle fut célibataire. Et 
vraiment la Kahina semble avoir eu des fils, lesquels embrassèrent l'islamisme et dont l'aîné 
fut placé par les Arabes victorieux à la tête des tribus Djeraouah. Quant à elle, à tort on Ta qua- 
lifiée juive. Elle professait le mosaïsme, ce qui est tout autre chose : la différence entre une re- 
ligion et une race. 

Tel était le prestige de la reine de l'Aurès que, quand certain pacha d'Egypte, ayant con- 
quis la Tunisie, demanda quels chefs fameux lui restaient à vaincre, on lui répondit : « La 
Kahina ». Avec 45.000 hommes il lui livra bataille entre Girta et Thevesle, fut mis en déroute 
et poursuivi jusqu'à Gabès. Après quelques années de paix, le khalife Abd-el-]Malek marcha 
contre elle à la tête de 60.000 combaltanls. Mais les temps étaient changés. Par suite de divi- 
sions intestines, des défections se produisirent. A ceux qui lui restèrent fidèles, la Kahina adressa 
des exhortations enflammées. « Ces richesses que Dieu vous a données, l'heure est venue de 
les sacrifier pour le salut de la patrie. Il faut que ces superbes forêts, ces villages, ces champs, 
ces jardins qui font de notre contrée un paradis terrestre soient réduits en cendres le jour où 
l'envahisseur franchira nos limites. Il faut que les forteresses soient rasées, les barrages des 
rivières coupés, afin que l'ennemi harassé, sans abri, mourant de soif, ne trouve sur la terre 
conquise que débris fumants et sources taries ». Lorsque Tarmée arabe déboucha du col du Djo- 
bel-Tesouf, le spectacle terrifiant s'offrit à sa vue d'un pays en flammes sur une étendue de deux 
cents milles carrés. Tels des démons, les Berbères en surgirent pour vaincre ou mourir. Ayant 
combattu avec Ténergie du désespoir, ils furent écrasés par des forces dix fois supérieures. Cou- 
verte de blessures, leur reine tomba aux mains de l'ennemi, eut la tète tranchée et fut jetée 
dans le puits qui porto encore son nom : Bir-es-Kahina. 

C'en était fait du pays aurasien, dévasté, ruiné à jamais. A-l-il vraiment été aussi riche que 
le prétend l'emphase arabe? Les chroniques l'affirment boisé au point que « les routes étaient 
bordés d'arbres assez touffus pour permettre de voyager tout le jour sans être incommodé par le 
soleil ». Il est positif qu'en creusant leurs silos dans ce sol aride, les indigènes souvent mettent 
au jour d'énormes souches calcinées d'oliviers et de chênes-liège. Si, après tout, ces terres n'en 
avaient valu la peine, les Arabes, pour les conquérir, eussent-ils fait d'aussi sanglants efforts? 
Et ce n'était point chose si ancienne, la prospérité romaine dont demeurent de conridérables té- 
moignages '. L'action des modifications climatiques est radicale. Sous des cieux assez sembla- 

1. Je regrette de ne pouvoir que mentionner les ruines de Madaure, patrie d'Apulée, lesquelles, à mesure qu'avancent les 
fouilles, s'avèrent rivales de celles de Timaad. 



1 
I 




Une porte à Sidi-Okba 




La brèche d'El-Kantara 



D'EL-KANTARA A BISKRA 131 

bles à ceux de l'Afrique du Nord, à Argos et à Epidaure, séparés par une dizaine de lieues, vous 
voyez deux théâtres qui pouvaient contenir quinze mille spectateurs. L'une n'est plus qu'une 
méchante bourgade, l'autre un lieu désert. Dans l'intervalle, pas une goule d'eau et pour tous 
habitants quelques misérables chevriers fabriquant des fromages. 

La grandeur sauvage de cette région est pour séduire les voyageurs ne craignant pas le 
camping, unique moyen de les visiter. Occasion intéressante entre toutes de se livrer à ce sport 
fort de mode et qui le mérite. Procurez-vous du matériel de campement, louez trois ou quatre 
de ces robustes mulets qui, sous une lourde barda, couvrent quotidiennement, par les pires che- 
mins, leurs douze lieues. Ayez, pour commander vos muletiers et vous servir de truchement, 
un serviteur emburnoussé. Soyez convenablement introduit auprès des chefs indigènes. Et, au 
prix de deux à trois cents louis, si vite dépensés dans la banalité d'un palace-hôtel, vous aurez 
trois mois de beau tourisme, avec par surcroît la chance de tirer quelques lynx et mouflons. 
J'avais étudié, combien passionnément, l'itinéraire, les voies et moyens. Hélas! nous sommes 
de cire entre les mains de Dieu (Lui seul est grand!) Qu'il me prête seulement vie... L'Aurès 
au printemps, laKabylie en automne, ou inversement, afin d'éviter les chaleurs torrides comme 
les froids intenses do ces climats extrêmes, et ces visions fortement contrastées avec celles du 
Sud donneront la possession complète de la si diverse Algérie. 

La vallée s'est resserrée en un défilé de plus en plus abrupt. A la petite station où je des- 
cends, il se trouve barré net par une colossale muraille de roc aux colorations sévères : rouille 
sombre, gris violacé, bleu ardoise. Le train poussif disparaît dans les entrailles delà montagne. 
Mais pour nous, où est l'issue? Un tournant de la route et se révèle la brèche formidable ou- 
verte par le coup de pied d'Hercule, comme en fait foi le nom de ce poste au temps de Cara- 
calla, corps-dc-garde du Tell, vigie sur le désert. Ce n'est plus qu'un hameau blotti, au fond 
de la coupure, entre les mûriers et les frênes, les orangers et les lauriers-roses : la gare, la poste, 
la gendarmerie, l'école (où recrute-t-elle des élèves?), trois ou quatre maisons européennes en- 
tourées de jardins frais, un aimable petit hôtel — voilà tout El-Kantara. Au vrai, El-Kantara 
n'est rien, ou du moins n'est-ce qu'un pont : « Le Pont ». A deux cents mètres plus loin il chevau- 
che l'oued, de biais, tenant toute la largeur de l'étranglement, lequel mesure à peine quarante 
mètres. Pont romain qu'a massacré une restauration désastreuse. Le G. RL en est-il coupable? 
Je le crains, car une dalle cnrochée porte ces mots : « 2« et 31' de ligne, 2« génie, 1844 ». Par- 
donnons-leur d'avoir été de détestables architectes, car c'étaient de braves soldats. Par-dessus 
seize siècles ils donnent la main à leurs camarades de la VP légion Ferrata, des Syriens, qui 



132 



ALGÉRIE 



plus haut dans l'Aurès, au col de Tighinamine, ont laissé une inscription attestant que leur est 
due la route. 

Ce lieu est dit Foum-es-Sahara. « Porte » serait plus adéquat que « bouche ». Dès que vous 
l'avez franchie, ce n'est pas seulement la plaine immédiate, le brusque élargissement en per- 
pective immense : c'est un autre climat. Au dire local, ce gigantesque écran arrêterait les nuages 
du Tell. Je no sais ce qu'en pense la science; mais empiriquement, rien de plus exact. D'un 
côté, temps -aigre et maussade; de l'autre, le bleu et l'or du ciel, la grande lumière diffuse, la 
molle tiédeur. Contraste d'une précision saisissante. 

Continuez par la route, qui de boueuse est devenue poudreuse, en contre-haut du torrent 
profondément encaissé dont le lit est l'ompu par de gros blocs blancs entre lesquels l'eau coule, 
verte comme celle d'un gave, baignant palmiers, figuiers, tamaris penchés sur ses berges. Pour- 
suivez jusqu'à une haute terrasse naturelle portant les ruines d'un grand caravansérail. Là, 
retournez-vous. Le rempart aux crêtes aiguisées en dents de scie se développe dans sa farouche 
splendeur d'ambre et de pourpre. Il semble à pic. Pourtant ce fourmillement noir et fauve sur 
son flanc, c'est un troupeau de chèvres qui trouve pâture dans les longues crevasses brûlées lui 
donnant l'aspect d'un buffet d'orgue. A travers sa prodigieuse déchirure triangulaire, le Djebel- 
Metili fait toile de fond, d'une sévère coloration schisteuse. A vos pieds, enveloppée par les 
sinuosités de l'oued, la fraîcheur verte de l'oasis, que domine le Village Rouge, où s'enfouis- 
sent le Village Blanc et le Village Noir — d'ailleurs de même couleur, étant pareillement bâtis 
en boue calcinée. A présent, face au rebours. Une étrange falaise d'argile flamboyante se dé- 
coupe en tours et bastions, redans, glacis et courtines, semblant une cité féodale noyée dans 
du sang. En arrière éclate la blancheur de la Montagne d'Albâtre. Au troisième plan une chaîne 
violette qui, en fayant vers le Sud, s'estompe dans l'ardente vibration de la lumière. Et la plaine 
vermeille dont la ligne d'horizon, tant elle est basse, ne limite point la chute vers l'immense 
dépression saharienne. Dans la majesté du désert il semble saugrenu, ce petit serpent noir qui 
glisse sur un remblai : la train reparu, descendant vers Biskra. 

La population de l'oasis est aimable. Elle l'est plutôt trop, familiarisée par les peintres 
qu'attirent les bords charmants de l'oued El-Kantara. Population arabe. Les Chaouïus, retirés 
et défiants, se retranchent dans leurs ravins, préférant les plus inaccessibles et, à l'instar de 
leurs cousins kabyles, groupant leurs douars autour d'une rjuelâa, nid d'aigle leur servant de 
magasin et de forteresse. Il est parmi eux des tribus troglodytes, celles notamment qui, non loin 
d'ici, cultivent de beaux vergers au fond des gorges de Tilatou, affouillées de grottes profondes. 
Mais ici, en ce site riant, c'est la mollesse heureuse, les façons amènes. Un indigène qui, sur son 
seuil, coud à la machine, me demande, avec un vif intérêt, des nouvelles de ma santé. Je ri- 
poste par des propos obligeants au sujet de sa petite fille, assise dans la poussière, fière comme 



D'EL-KANTARA A BISKRA 133 

une sultane sous une coiffure aussi haute qu'elle en verroterie et clinquant. L'inévitable café. 
Il a été domestique à Paris, « chez une comtesse ». L'éternelle naïveté dont je souris : « Peut- 
être lu la connais? » Vérification faite — vous ne me croirez pas — elle se trouve être de mes 
relations. Le monde est grand comme une boîte à violon. Enchanté, Khaled saisit avec em- 
pressement cette occasion de quitter son ouvrage et s'offre pour me servir de guide à litre 
gracieux. Tâche dont il s'acquitte avec autant de discrétion que d'intelligence. Il se désole que 
mon séjour soit aussi bref. Moi pareillement. On voudrait s'attarder ici. Les flâneries dans l'oasis 
sont exquises. L'abondance d'eaux vives lui donne un caractère particulier. A chaque pas ses 
vallonnements offrent un aspect nouveau. Tableau dont jamais on ne se lasse, celui des noires 
Nausicaa. Superbes de formes, que généreusement révèle la gandoura haut troussée, mi-partie 
vert vif et jaune ardent, orangé et écarlale, soit qu'elles tordent, qu'elles étendent, qu'au creux 
des roches elles piétinent dans la mousse savonneuse, leurs mouvements sont de parfaite eu- 
rythmie. Elles rient de toutes leurs dents d'ivoire enchâssées dans l'ébène; gaîté puérile de 
leur race en contraste avec la gravité des fillettes arabes, sveltes et fines, qui écoutent un jeune 
berger jouant de la flûte de roseau. 

L'agglomération indigène d'El-Kantara s'enorgueillit d'une école franco-arabe de garçons, 
installée fort magnifiquement. Elle est très fréquentée. J'en ai visité beaucoup; de toutes j'ai 
rapporté même impression. L'aspect de ces parterres do coquelicots que font, sous les chéchias, 
des rangées de gamins à la mine éveillée, à l'œil vif, est pour réjouir le cœur des personnes im- 
bues d'un aveugle respect pour l'instruction populaire. Examinez les cahiers. L'écriture est gé- 
néralement bonne : les caractères arabes tenant du dessin, sans peine ils s'assimilent les nôtres. 
Souvent ils manifestent des dispositions pour le calcul. Mais à tout prendre, ces établissements 
sont des volières de perroquets. La faute en est-elle au caractère de la race tel qu'il s'est fixé 
depuis l'écroulement de la civilisation hispano-mauresque? Intelligente assurément, une paresse 
atavique, une constitutionnelle incapacité d'effort lui barrent à certaine limite bien vile atteinte 
le champ du savoir. On le constate dans les lycées algériens. Les élèves indigènes, de déve- 
loppement précoce, se distinguent tant que l'assimilation des matières enseignées n'est affaire 
que de facilité et de mémoire. A l'âge où l'on commencée mettre de soi-même dans l'étude, c'est- 
à-dire à apprendre avec fruil, leur esprit se noue. Rares ceux qui poursuivent leur éducation 
dans les medersa : l'école supérieure musulmane. Officiers, ils arrivent par le rang, très ex- 
ceptionnellement capables d'obtenir le troisième galon. Le cas du colonel Ben-Daoud a été uni- 
que. Dans les emplois publics qui leur sont ouverts, ils demeurent en sous-ordre. Quant aux 



134 ALGÉRIE 

écoles primaires, une fondamentale erreur pédagogique contribue à cette superficialité absolu- 
ment stérile. Si le génie oriental pèche par le défaut d'organisation, de cohésion, de méthode, 
le nôtre parfois pousse à l'excès ces vertus. En France déjà certains esprits, évidemment enta- 
chés d'obscurantisme, estiment inutile au paysan, sinon nocif, d'autres connaissances que la 
lecture, l'écriture et les quatre règles. Si son penchant l'incline à aller plus outre, il s'instruira 
par les lectures et n'en saura que mieux. A plus forte raison combien inexpédiente l'importation 
de programmes fort mal adaptés h des mentalités et des contingences profondément divergen- 
tes. Autant semer des petits pois au Sahara. Parler à un petit Bédoui de l'histoire romaine, 
des dynasties mérovingiennes, des fleuves de la Chine, l'abrutir par la syntaxe d'une langue 
dont il ne fera jamais usage que pour ses intérêts — voilà bien de quoi secouer son apathie 
intellectuelle!... Et le mécanisme électoral, le jeu des institutions parlementaires... Heureu- 
sement il n'y comprend rien, car notre prestige, n'en doutez pas, aurait fort à en souffrir. J'ai 
assisté à une colle de géographie. « — Tu vas à Paris? Par où passes-tu? » Docile, il montre 
les endroits sur la carte. Jamais il n'a vu un chemin de fer ; la mer, il ne sait ce que c'est. La 
capitale, abstraction qu'il ne conçoit point. Les distances, sans valeurs relatives. Nulle notion 
des réalités. Aucune corrélation entre les paroles proférées et les idées qu'elles expriment. Jac- 
quot, vous dis-je, qui pour réclamer sa graine de tournesol glapit qu'il a déjeuné. Certain offi- 
cier des affaires indigènes procédait, en sa qualité de maire, à des interrogations. Indépendant 
et frondeur — cela est assez fréquent dans ce service — il s'avisa de demander au phénix de la 
classe le cours des oueds de la région. Comme celui-ci demeurait bouche bée, l'instituteur, 
scandalisé, en appela au programme : le sacro-saint, l'intangible, l'unique — tous les attributs 
d'Allah — garantissant son élève ferré à glace, quoique Saharien, sur les bassins du Rhin et du 
Rhône. 

Cola dit, rendons hommage au zèle de ces maîtres, dont certains sont indigènes, naturali- 
ses ou non, parfois mariés à une Française, laquelle dispense l'instruction aux rares filles que 
des parents sans préjugés ne craignent point d'exposer aux périls de notre culture démoralisa- 
trice. 

Le résultat de cet enseignement tout décoratif, à quelques pas de l'école du Village Blanc 
s'en offre la constatation. Assise sous un palmier, buvant la lumière, regardant le soleil rou- 
geoyer, le sable poudroyer, l'oasis verdoyer, ne pensant à rien sinon que bien excusable en ces 
climats est l'indolence, un bel adolescent qui passe, sans aller nulle part, entre en conversa- 
tion. Je crois devoir le complimenter surson excellent français. Très fier de sa belle éducation, 
il écrit, en ronde irréprochable, son nom sur mon calepin : Amrat-Mabrouk-ben-Saïd-ben- 
Ahnied. Il n'a plus ses parents et vit chez son frère. « — Qu'est-ce qu'il fait, ton frère? — Rien. 
— Et loi? — Je garde la chèvre ». Me voyant sourire, il ajoute, impavide : — a Les Arabes, tu 



I 



D'EL-KANTARA A BISKRA 135 

sais, c'est tous des fainéants ». Je ne te l'ai pas fait dire, Amrat-Mabrouk. Pour s'en convaincre, 
il suffit d'en observer un qui par hasard travaille. Une demi-douzaine d'autres font cercle àl'en- 
tour, le considérant avec un mélange de commisération et de sens critique. De ce seul effort ils 
semblent las. 

Un esprit distingué, très documenté sur les choses algériennes, a écrit : « Donner de l'ins- 
truction aux Arabes, c'est faire boire un âne qui n'a pas soif ». Propos dont les tolbas ont été 
très froissés. J'abrite mon impertinence derrière l'autorité de ce chef de cabinet d'un gouver- 
neur général — saluons au passage le nom de M. Aynard, tombé au champ d'honneur — pour 
déclarer à la barbe de très doctes personnages, de qui je vénère la sapience, que l'enseignement 
professionnel est le seul me semblant convenir au prolétaire arabe. A la vérité y faut-il d abord 
un apostolat combattant son aversion pour le travail des mains, lesquelles il a adroites autant 
que vif l'entendement. Qu'on fasse des charpentiers et des maçons, des tourneurs, des méca- 
niciens, des électriciens, des tisserands — à ceci s'emploie l'école de Bou-Saada, non sans avoir 
peine à triompher du préjugé qui, au rebours de chez nous, attribue cette occupation aux fem- 
mes, les hommes se réservant la couture. Qu'on leur inculque des méthodes agricoles perfec- 
tionnées. 11 y a de quoi faire, car l'indigène sème avant de labourer, fait usage d'araires en 
bois, dépique son grain sur l'aire et non seulement, au pays des phosphates, ignore les amen- 
dements, mais pour tout assolement se borne à la jachère alternée. Si l'Arabe est paresseux, il 
est intéressé. Amenez-le à ce que ceci tue cela. La voilà, la bonne besogne. 

On n'entre dans le désert proprement dit qu'à El-Outaya signifiant « la grande plaine», 
comme Baghdad, qui n'est pas seulement l'opulente cité riveraine du Tigre, mais aussi l'em- 
placement d'une des 125 villes qu'on nous assure avoir, au xiii^ siècle des Francs, été floris- 
santes dans les sables desséchés et les marais fiévreux de l'Oued-Mya. N'eût-ce été que des vil- 
lages, c'est beaucoup en regard de ce qu'il en reste : Ouargla et Ngouça, plus les assez impo- 
santes ruines berbères de Sedrata. 

Ici le désert bientôt s'humanise en un chapelet d'oasis qui, s'égrenant entre les crêtes du 
Zab et les contreforts sahariens de TAurès, forment la région des Zibans. 

Biskra mérite le choix qu'en ont fait les hiverneurs. Ce sont eux qui le gâtent. Trop d'hô- 
tels, un champ de courses, jusqu'à un casino. Les Roumis ont restauré l'œuvre des Romains, 
car une inscription exhumée mentionne, eu un lieu solitaire aujourd'hui, l'édification d'un théâ- 
tre. Cet important nœud de routes fut occupé fortement par les légions d'Hadrien et de Marc- 
Aurèle. Sur ce temps les documents font défaut. Mais les sables n'en ont pas enseveli toutes 



136 ALGÉRIE 

traces. Visions saisissantes, ces débris millénaires qui, calcinés par tant de soleils dévorants, 
attestent encore la majesté du nom romain. Le fort Saint-Germain occupe certainement le site 
du caslrum nommé Ad Piscinam. Ces thermes étaient-ils l'actuel Hammam-Salahine, où l'eau jail- 
lit à 76°, médiocre établissement fréquenté par les indigènes, isolé au milieu de mornes pierrail- 
les que les dépôts de marnes gypseuses et les efflorescences sulfureuses colorent étrangement 
en blanc verdâlre, jaunâtre, violâtre? Les positions stratégiques sont invariables. Ici c'est au 
confluent des deux oueds, dont il suffirait de rompre le barrage pour faire périr de soif palmiers 
et gens. Procédé d'intimidation le plus efficace, à moins de recourir à celui inspiré par l'axiome : 
morte la bête, mort le venin. A quelques lieues d'ici, proche la grande zaouïa des Rhamanyâ 
dans l'enceinte ruinée d'une forteresse byzantine, se trouve un « lieu dit » rappelant un des 
plus meurtriers épisodes de nos campagnes algériennes. L'insurrection locale fomentée par le 
cheikh Bou-Ziane, ancien porteur d'eau qui s'était proclamé chérif, ne fut maîtrisée que par la 
prise de Zaatcha, après cinquante-deux jours de siégé nous coûtant soixante officiers et neuf 
cents hommes. L'oasis fut rasée. Mode de répression rigoureuse entre tous. Au désert la vie d'un 
homme ne pèse pas une once auprès de celle d'un palmier. 

Le colonel Séroka, qui a commandé ici, était un de ces officiers de l'armée d'Afrique — les 
Pein, les Desvaux, les Daumas, les du Barail — possédant à la pointe de leur sabre un joli brin 
de plume. Malheureusement demeuré inédit, son précis historique de la région des Zibans nous 
apprend que le labarum y flotta sous le patrice Salomon. Les conquérants arabes l'avaient re- 
liée au Tell par une ligne de bordjs ainsi qu'un service de pigeons voyageurs. Ils s'entendaient 
fort bien à maintenir les communications entre les parties de leur immense empire, témoin ce 
système de signaux de feu au long du littoral, par lequel l'Espagne causait avec l'Egypte. Un 
pèlerin marocain, qui a laissé une relation de son voyage en I008, parle de la splendeur de 
Biskra, « grande et belle cité, population considérable, commerce actif, agriculture florissante. 
On y voit de vastes édifices. Les savants y sont nombreux». Lorsque le duc d'Aumale l'occupa, 
y laissant une garnison peu après massacrée, il ne subsistait de ces temps prospères qu'un mi- 
naret, écroulé depuis, auquel on montait par cent vingt marches. La peste, le pillage, l'anar- 
chie, le régime de sang et de rapine avaient fait leur œuvre. Dans ce chaos surnage une figure 
intéressante : Ferhat-ben-Saïd, héros du Sahara, chevaleresque autant que brave, une façon de 
Saladin, assassiné en 1848. Le meurtre ici n'est pas tenu en défaveur comme par nos esprits 
naïfs, susceptible d'ailleurs de s'allier à de la générosité. C'est ainsi que certain bey de Constan- 
tine ayant attiré un chef qui le gênait, pour l'empoisonner avec un tuyau de pipe, comme celui-ci 
se montrait récalcitrant à mourir, il le fit achever, sous prétexte de le soigner, par son chirur- 
gien-barbier — après quoi il en adopta les enfants, qui le chérirent. 

La paix française n'a pas encore mis fin aux querelles séculaires des deux grands çofs du 



à 




Laveuses dans l'Oned d'Bl-Kantara 




Marché dans l'oasis 



D'EL-KANTARA A BISKRA 137 

Zab, partagé entre les Ben-Gana et les Bou-Okhaz. Lorsque, assez récemment, le chef de ceux-ci, 
Ali-Bey, fut tué d'un coup de fusil demeuré anonyme, la malignité publique ne se fit pas faute 
de commenter le « h fecit cui prodest ». Potin saharien. Tout ce que j'en sais c'est que le chef 
des Ben-Gana, l'agha Bou-Aziz, est extrêmement beau et « très parisien ». Dans sa fastueuse 
demeure de Biskra j'ai passé, en compagnie de l'aimable femme d'un officier des afi'aires indi- 
gènes, des heures fort amusantes, quoique la conversation fût plutôt cahotée avec « madame 
l'agha » et ses filles, lesquelles, par exception, parlent assez bien le français. Un de ses cadets 
est sheikh de Sidi-Okba. Il m'y a donné une diffa des plus pittoresques, sous une tente ornée 
dQ magnifiques tapis, dressée dans son jardin tout parfumé d'oranger, de cassie et de jasmin. Un 
frère plus jeune était parmi les convives. Très timide, à deux femmes que nous étions, impos- 
sible de lui arracher une parole. Parfaitement joli garçon, un peu efTéminé comme souvent l'ado- 
lescent arabe, Abd-el-Ali semblait un prince de féerie en sa culotte écarlate brodée et rebrodée 
d'or avec la veste et le gilet vieux rose. 

Cette oasis est un lieu vénéré. Par ici, l'an 62 de l'hégire, périt dans un combat le conqué- 
rant Okba-ben-Nafé, qui avait conduit son cheval victorieux du littoral de la mer Rouge aux 
grèves de l'Allanlique. La mosquée abrite son tombeau, dont l'austère simplicité se rachète par 
l'emphase de l'épitaphe en écriture coufique. Il en est de plus mal placées. Car l'émir fut un de 
CCS hommes investis des grandes missions historiques. L'évolution dont il a été l'agent affecta 
plus de mille années durant le bassin de la Méditerranée. Fort vétusté, ce sanctuaire ne se dis- 
lingue par aucune apparence non plus que de luxe intérieur. Les pèlerins enrichissent-ils le 
ksar? Il n'y paraît guère. Contrastant avec la beauté de ses palmiers, il est délabré et sordide. 
En notre honneur la population avait cru devoir pavoiser. Profusion de petits drapeaux don- 
nant un aspect de li juillet d'autant plus malencontreux que celte pauvreté possède un carac- 
tère particulièrement intense. Ce sont à chaque pas des « motifs » qui, selon une de ces lois 
esthétiques impossibles à déterminer, se composent de soi-même par le rapport des lignes et 
des valeurs. 

En chemin nous avons dépassé un convoi do condamnés militaires conduits au pénitencier, 
quelque part dans l'immensité désertique. Un superbe Sénégalais, qui porte sur sa têle une vo- 
lumineuse barda, a conservé mine riante. La puérile insouciance du noir le rend amorphe au 
regard de toutes traverses. Parmi les autres, physionomies humbles et soumises de chien har- 
gneux mais dompté, il en est un dont le regard jeté sur notre voiture, sur l'officier surtout qui 
nous accompagne, renferme des abîmes de colère, de haine, de férocité, avec aussi une atroce 
détresse qui nous remue. Encore que ce soit, n'en doutez pas, un sinistre gredin, une émotion 
naît de voir cet être broyé dans l'étau de la froide vindicte sociale. Quelques minutes plus tard, 

un des spahis d'escorte revient sur nous à bride abattue. Pour exploiter peut-être ces pitiés fo- 
is 



133 



ALGÉRIE 



minines qui passent, les hommes se sont affalés à terre, déclarant ne pouvoir marcher plus avant. 
La chaleur est forte, l'étape est dure. Mais l'heure n'a pas sonné de la grande halte et le briga- 
dier ne connaît que le règlement. Refus d'obéissance?... On sait son code militaire... Grave 
incident que le commandant tranche avec simplicité. Il ordonne de ramener les mulets que 
l'ardeur des tringlots a entraînés en tête de colonne, alors qu'ils doivent se tenir en queue, et 
de charger les hommes à tour de rôle. En son par-dedans le gradé estime fort déplacée celte 
sollicitude. Tout Arabe a le goût des abus d'autorité. 

Les Biskris sont d'origine berbère. Gomme cela est habituel aux rejetons du grand peuple 
déchu, ils émigrent dans les villes pour y exercer de petits métiers. A Alger notamment, porte- 
rais et bateliers, ils grossissent la tourbe des Beni-Ramassés. Ici ils vivent des étrangers. Aussi 
est-ce la seule localité algérienne où l'on soit importuné par la mendicité et les offres de service. 
Les villages dont est semée l'oasis, qui couvre une superficie de 1,300 hectares, constituant 
le Vieux-Biskra, commandé par les ruines d'un fort turc, croupissent dans leur paresse. Les 
palmiers sont de belle venue, mais la température n'est pas encore assez incendiaire pour con- 
fire les dattes à souhait. Les orangers par contre rutilent de leurs sanguines. Il semble que ce 
ton généreux soit un reflet de ceux de l'Amar-Khadou, croupe de l'Aurès à laquelle sa forme et 
sa couleur ont valu son nom : « Joue Rouge ». Flamboiement d'incarnats somptueux qui, eu 
accord avec l'or des sables et le bleu profond du ciel, seraient à eux seuls le dictame pour les 
Anglais, les Russes qui viennent chauffer leurs rhumatismes, cicatriser leurs poumons, bercer 
leur neurasthénie dans ce séjour de mollesse tiède, fleurie et embaumée. 





Chemin dans l'oasis de Bislira 




Une rne du vlenx Blskra 



CHAPITRE IX 



L'OUED RIR'II 



« Sept océans d'encre ne parviendraient pas à décrire toutes les merveilles de la nature ». 
(Coran). Que prétendre faire avec une pauvre petite bouteille? Tellement merveilleuse, la na- 
ture, que même dans son apparente monotonie, indéfiniment elle se renouvelle. Entre Biskra 
et Touggourt, c'est toujours le Sahara; mais c'est un Sahara particulier. Parmi d'autres carac- 
téristiques il présente celle d'être bleu au lieu de jaune. Pour moins mal dire — celle couleur 
africaine est insaisissable — le jaune ambiant s'enveloppe de bleu. Un bleu chimérique, de sub- 
tile pâleur, un bleu irisé, vapeur plutôt que lumière. C'est que cette plaine torride est humide 
aussi. Très basse, par endroits notablement inférieure au niveau de la mer, ici vient mourir 
la longue chaîne de chotls qui depuis le golfe de Gabès écorne le désert. Un Mississipi préhis- 
torique y a certainement coulé, car le terrain est rompu par des affouillements, des érosions, 
des lits desséchés enlro des berges brûlées. Sans être grand clerc d'ailleurs, ce semble que par 
tout le désert ces énormes dépôts encore mal amalgamés de marnes, sables, galets, argile, 
soient des alluvions qu'a salpêtres la mer. Les géographes ont reconnu sur un millier de kilo- 
mètres le cours de l'oued Igharghar, tellement oblitéré qu'il est devenu piste de caravanes, 
cependant attesté par la tradition comme déterminé par la science. Son nom est un mot 
temachek, harmonie imitative du ruissellement de l'eau tombant, disent les Touareg, du haut 
plateau où prennent leur source les eaux du Sahara. L'imagination se plaît à l'hypothèse, dans 
le mystère de ces profondeurs ardentes, de quelque gigantesque cascade analogue aux Victoria 
Falls. Celles-ci toutefois se résolvent en un Zambèze, tandis que les fleuves sahariens ne fe- 
raient guère honneur à leur mère. Quoi qu'il en soit, non seulement celui-là, mais ses affluents 



140 ALGÉRIE 

aussi sont connus : Toued-Mya notamment, lequel en posséderait lui-même une centaine, et 
l'oueJ-Rir'h, dont tient son nom la région oîi nous sommes. Il n'y a que l'eau qu'on ne voit 
pas. Mais elle existe, s'épanchant en nappe souterraine entre 40 et 400 mètres de profondeur. 
C'est aux points les plus élevés de son niveau que se manifestent les oasis, ici nombreuses. 

La polilique africaine, a dit je ne sais qui, doit être hydraulique. En vertu de quel axiome 
des projets gigantesques on été élaborés pour arroser le Sahara. D'abord par la rupture du seuil 
de Gabès, amenant la Méditerranée jusqu'ici avec, comme résultat présumé, l'évaporation an- 
nuelle de huit à dix milliards de mètres cubes d'eau retombant en pluie d'or pour féconder les 
terres tout en abaissant la température. Résultat incertain no valant peut-être pas le déblaie- 
ment d'une masse aussi colossale. En réplique à celte inondation du Sahara oriental, préconisée 
par M. Roudaire, M. Donald Mackenzie, soucieux des intérêts du Bornou, du Darfour, du Oua- 
daï, a étudié l'inlroduction de l'Océan par la dépression d'El-Djouf, dans l'extrême Sud maro- 
cain, ouvrant une route nautique jusqu'au centre du Sahara occideolal. D'autre part M. Favard 
a établi le devis monstre d'un barrage du Niger eu aval de Tombouctou — analogue à celui 
d'Assouan par lequel le père nourricier de l'Egypte fertilise OoO.OOO hectares — dirigeant ses 
eaux vers le Touat, d'où les distribuerait un réseau de canalisations. Gomme on a des raisons 
de croire que ces divers bassins communiquent par des émissaires souterrains, ce serait une 
irrigation générale permettant la culture du riz et du coton, de la cannera sucre, de l'indigo, du 
mais, du sorgho et du millet, du sésame et de l'arachide, du manioc, de la patate. Bref, la four- 
naise transformée en une gronouillière qui serait le grenier du monde. Au prix de quelques pe- 
tits milliards on en verrait l'affaire. Une bagatelle aujourd'hui. 

Les ingénieurs passent communément pour gens positifs. Il n'en est au contraire dont se 
déchaîne aussi ardemment l'imagination, mais en l'étayant de si impeccables autant que formi- 
dables alignements de chiffres qu'on en demeure sans voix. 

En attendant le jour où nous irons en yacht de la Méditerranée au Tchad, un brave petit 
train couvre trois fois par semaine la cinquantaine de lieues séparant Biskra de Touggourt. Om- 
nibus oh! combien, de quoi ne se plaint pas le touriste. Toutefois est-il sage de ne s'embarquer 
que muni de provisions de bouche, de bougies et de couvertures. Car les ensablements de la 
voie sont fréquents. Le record est détenu par une panne de cinquante-deux heures — peut-être 
bien légende calomnieuse. J'en ai éprouvé une de quatre seulement. Par bonheur avions-nous 
pu, soufilant, cahotant, grinçant, atteindre une gare, où d'ailleurs il ne se trouvait rien à man- 
ger. De m'avoir cordialement invitée à sa table je garderai au chef une reconnaissance éter- 
nelle. A la vérité de tels incidents constituent la seule distraction de cet unique employé fran- 
çais des stations désertiques, infiniment petits points blancs perdus dans l'immensité. 

Le Sahara cependant est habité, encore que faiblement. Des indigènes, pour voir passer la 



« 




L'OUED RIR'H 141 

« machina » viennent de ces oasis dont, à distance, la verdure bleuit dans la fluidité de l'at- 
mosphère scintillante. Voilà même un facteur qui prend le courrier et l'emporte dans le capu- 
chon de son burnous. La ligne range d'assez près l'extrémité du grand lac Melrir'h, auquel son 
miroitement azuré, moiré de cristallisations salines, donne un aspect de mer calme^ rendu plus 
vraisemblable encore par les falaises que créent des mirages, se déformant, s'évanouissant, puis 
reparaissant dans la vibration lumineuse. A M'raïer nous roulons en plein chott Merouan : magma 
de boues salpetrées, de sables magnésiens, que rend pestilentiel l'excès de chaleur. La fièvre 
monte avec une moiteur qui atténue l'éclat du soleil, le rabattant à des tons très fins de saphir 
et d'or pâle. 

Au paludisme endémique de l'Oued-Rir'h — le tem, qui règne concurremment avec l'afTec- 
tion éruptive dite « bouton do Biskra » — celle population, d'origine berbère, doit d'être fort 
dégénérée. Abâtardie en outre par un copieux métissage de sang noir, primitivement sans doute 
avec les autochtones, qu'on croit avoir été des Ethiopiens, puis avec des Soudanais. L'emploi 
de la quinine à doses massives enraye quelque peu le mal. Mais les nomades, les habitants des 
oasis éloignées s'en tiennent à la traditionnelle thérapeutique arabe. On sait de quel éclat — 
procédant de l'école de Dioscoride — elle brillait au moyen-âge. L'anesthésie leur est connue, 
pratiquée au moyen du chanvre indien. Pareillement l'aseptisation des plaies, par la cautérisa- 
tion au fer rouge ou avec do l'huile bouillante : le procédé d'Ambroise Paré. A l'instar de nos 
pères, ils combattent la fièvre par des saignées, des boissons aromatiques, du quassia amara. 
Leur pharmacopée est exclusivement faite de simples. Avant tout le thapsia, dont on sait quelles 
propriétés puissamment révulsives possède la résine extraite de ses racines, et qu'ils qualifient 
« Père de la santé ». Comme vésicants ils ont encore les emplâtres de cantharides, do moutarde, 
de fleurs d'anémone et de daphné. Ainsi que l'alun, le henné est un astringent, vulnéraire 
aussi et spécifique contre la lèpre. La gale, assez commune chez eux, le chameau y étant sujet, 
se traite par des baies de lentisque pilées dans l'huile, la dyssenterie par Técorce de grenade 
torréfiée, les tumeurs cancéreuses par les feuilles de ciguë, dont les graines sont un sédatif, le 
rhumatisme par le camphre, l'huile de jusquiame, des baumes où le benjoin et la pommade de 
concombre enrobent la belladone, la mandragore, le datura slramonium, ces dangereuses 
solanées, cousines germaines de notre honnête pomme de terre. Ils font usage de l'opium, pos- 
sédant même \q& wfxviéiQsmexicaJia Qi californica qui donnent la morphine. Il suffît d'avoir vu les 
raquettes du figuier de Barbarie pour comprendre que, râpées, elles constituent un mucilage 
efficace. Le safran et le piment, le tamaris et l'ivraie, l'ambre et le gingembre figurent-ils sur 
notre Codex comme sur le leur, je l'ignore. Mais contre maintes incommodités, notamment 
celles de leurs appareils digestif et intestinal incendiés de poivre rouge, ils ont nos bons vieux 
remèdes : la casse et le séné, la rhubarbe et la douce-amère, la coloquinte et le nerprun, le 



142 ALGÉRIE 

kermès, la noix voniique, vulgo fève de Saint-Ignace, les infusions, qu'ils sucrent à l'excès 
avec (lu miel, de camomille et de bourrache sauvages, d'angélique, de mélisse, de pariétaire, 
de sauge, de verveine, d'anis étoile, de menthe, de serpolet et de romarin. Avec cela ils s'en 
tirent, n'étaient les affreuses ophtalmies purulentes, la malaria, la mortalité infantile, enfin, à 
l'état endémique, certain mal que je ne saurais nommer. 

Parenthèse digne d'un apothicaire, mais pas trop déplacée peut-être en ces parages mor- 
bides. 

De vastes palmeraies s'étendent au long de la voie en alignements rectilignes décelant la 
main européenne. Plantations nouvelles qui vont toujours s'étendant. Nous sommes dans le 
bled-el-djerid par excellence, pays de la datte muscade, exploitée industriellement par des so- 
ciétés anonymes pour l'exportation. Culture nécessitant le forage de puits artésiens, lesquels 
atteignent en moyenne à 70 mètres le niveau de la Bahar Tahtani. De la civilisation offerte c'est 
ce que les oasiens apprécient le plus. Le commandant Lamy a rapporté ce propos d'un caïd 
d'ElGoléa : « Les tuyaux sont comme les anneaux de cuivre que nous mettons dans le nez de 
nos mehara et les seguias comme leurs brides. Avec cela vous nous ferez marcher comme nous 
les faisons marcher ». A telles enseignes qu'ils ont nommé Fontaine de la Paix le puits de Tamerna, 
le premier ayant excité leur admiration par son débit de 4.000 litres à la minute. Ceux d'Our- 
lane et de Sidi-Amrar donnent l'hectolitre à la seconde. Au début ils vomissaient des poissons, 
tous aveugles, mollusques et crustacées d'eau douce. Ce n'est donc pas la mer qui serait ve- 
nue jusqu'ici. Mais alors, tout ce sel?... Le nom de l'ingénieur Jus, qui y mourut à la peine, est 
marabout chez la Rouara. Il avait, disent-ils, retrouvé la tarière avec laquelle le prince à deux 
cornes, Donk'hl Korneïs, creusait le sable et perçait le roc. S'il est vrai que toute légende re- 
pose sur un élément de vérité — rien ne pouvant naître du néant — on en est fondé à con- 
clure qu'en des temps mythiques les puits artésiens étaient connus ici. Pourquoi non? La 
question de l'oau, c'est le to be or not to be du désert. L'amener en surface, puis la défendre 
contre les sables qui la boivent, sans jamais en être moins altérés, préoccupation primor- 
diale de populations naguère plus nombreuses qu'aujourd'hui. Car les historiens arabes men- 
tionnent quelque trois cents agglomérations dans le seul Oued-Rir'h, qui en compte à peine une 
trentaine. Selon cette loi universelle : le besoin crée l'organe, il est fort plausible qu'y ait été 
en usage un procédé analogue à la sonde artésienne. Avant le fait capital qui a été le pivot de 
riiumanilé — j'ai nommé la découverte de l'imprimerie — les connaissances, n'étant ni vulga- 
risées ni fixées, sombraient avec les sociétés. Et tout était à refaire sans qu'on pût travailler sur 
la base de l'acquis, hors certaines traditions orales bientôt déformées. 

Considérant seulement le forage à la main, le puisatier indigène y est fort habile. Au désert, 
les réservoirs d'eau sont de diverses sortes. D'abord le ghedir : un trou, un fossé, une cuvette 




L'OUED RIR'H 143 

en terrain argileux, petite mare retenant quelques jours seulement un liquide boueux, dont 
néanmois il n'est pas fait fi. C'est quand môme mieux que Turine de chameau. Puis il y a Va(jla 
ou haouassa, excavation de faible profondeur, aboutissant à une nappe superficielle qui se re- 
nouvelle lentement. Elle est laissée à fleur de terre, recouverte d'une plate-forme en palmes 
sèches, par-dessus laquelle on assujettit plusieurs épaisseurs de cuir. Quand une caravane l'a 
repérée, on déblaie le sable amoncelé par le vent, on la découvre, on installe une noria de for- 
lune; et si on a la chance qu'elle ne soit pas tarie — que d'atroces déceptions parfois! — on puise 
pour déverser dans un bassin adjacent. Les animaux boivent, sans que nul avant eux ait droit 
à une gorgée. Le seul véritable puits, c'est celui à nappe ascendanle : le bir ou dm. Pour l'ob- 
tenir le gheta d'abord, sans la baguette fourchue de nos sourciers, reconnaît le point favorable. 
Puis, nu, oint de graisse, narines et oreilles bouchées à la cire, suspendu au bout d'une corde, 
il creuse, un va-et-vient remontant les couffins remplis de sable, et boise à mesure avec des pou- 
trelles de palmier. L'instant périlleux est celui où certains indices lui révèlent l'immédiate proxi- 
mité de l'eau qui, au dernier coup de pioche, jaillira violemment. Parfois il y pourvoit en proje- 
tant d'en haut, pour défoncer celle croûte généralement rocheuse, une lourde masse. Tant le 
danger couru que l'importance sociale de la fonction confèrent à la corporation un prestige com- 
pensateur de ce que ce métier a de pénible. La plupart des puisatiers qui échappent aux accidents 
sont emportés par la phtisie. Les puits aussi meurent, empoisonnés par des infiltrations d'eau 
corrompue, ou bien ensablés, malgré de fréquents curages se faisant en plongée qu'on a vu 
durer jusqu'à cinq minutes. 

Industrie primitive qui est en voie de disparaître. Toutefois ne faudrait-il pas croire que le 
système artésien ait abouti à la perfection. Gela arrive qu'un puits creusé ici en tarisse un autre 
là. Il faudrait un régime hydraulique comme ailleurs un régime forestier. Mais les données en 
sont encore inconnues. Le résultat de ces tâtonnements est qu'une oasis revivifiée parfois dépé- 
rit de nouveau. Rien de navrant comme le spectacle de ces palmiers s'enlisant dans le sable qui 
monte et y agonisant d'asphyxie lente auprès d'éboulis de boue sèche, ruines du village aban- 
donné. 

Le 5 décembre 18o4, un cavalier arabe épuisé et couvert de poussière se présentait au pa- 
lais du gouvernement. Aussitôt introduit, sur sa demande, auprès du maréchal Randon, il lui 
remettait un pli tout chaud encore du flanc de son cheval fourbu à travers le cuir de la djebira. 
En voici la teneur dans sa candide impudence. 

« Louange au Dieu unique! 



144 



ALGÉRIE 



« A l'Altesse généreuse et illustre placée sous la garde de Dieu (qu'il soit adoré et glori- 
fié!), à sa Seigneurie le maréchal commandant en chef Alger et ses dépendances au nom du gou- 
vernement français (que Dieu le fortifie et le maintienne sous sa protection; qu'il fertilise 
par une pluie féconde le parterre de ses pâturages. Amen !) 

« Que le salut ainsi que la miséricorde et la bénédiction de Dieu soient sur toi aussi long- 
temps que les astres accompliront leur révolution dans le firmament, ainsi que sur les fonction- 
naires, caïds, ministres attachés à ton service, te suivant dans les cérémonies. 

« Après m'être intéressé à ta personne et à l'état de ta santé, que Dieu ait pour agréable, je 
perle à ta connaissance que je suis ton serviteur et ton fils. Or si le fils s'écarte de la bonne 
voie, c'est à son père de l'y ramener. Nous sommes les sujets d'Alger depuis les temps anciens. 
Je viens donc m'abriter sous tes ailes et le drapeau de la nation française afin que tu aies pour 
moi de la bienveillance et me fasses atteindre en dignité et considératiou le rang do mes ancê- 
tres et enfin que tu exauces mes vœux de prospérité. 

« Pardonne mes fautes passées. Je me place sous votre égide parce que vous êtes une na- 
tion généreuse et bienfaisante... Si toutefois, ô Sultan, on me reprochait les meurtres que j'ai 
commis, on aurait tort, parce que ce sont des événements qui se sont accomplis par la volonté 
de Dieu. C'est chez nous une habitude de faire traditionnelle. Car selon l'usage de nos aïeux, 
on ne devenait sultan de notre contrée que par le meurtre. Tiens, je vais te raconter comment 
ils procédaient ». 

(Suit une énumération copieuse d'égorgcments de frères et cousins, parmi lesquels il men- 
tionne son propre enfant, encore à la mamelle, victime de son prédécesseur). 

« C'est ainsi que je viens de te l'exposer. 

« Quand je suis arrivé au pouvoir, les bavardages et mauvais propos ont circulé h tel point 
que nous étions à la veille de voir se produire de graves désordres. Dès lors j'ai suivi les exem- 
ples de ma famille et à mon tour me suis fait justice par le sang. Si cela est advenu, c'est donc 
que Dieu l'a voulu. Mais aujourd'hui je me repens et je demande que tu sois bon pour moi et 
m'attaches à toi par tes bienfaits. En résumé, sache que je suis ton serviteur obéissant et ton 
enfant. 

« /?e6î, 1271, 

Selmaii ben Ali bon Djellab ;). 

Document édifiant sur la mentalité des tyranneaux falots et féroces, s'intitulant sultans, 
que nous avons remplacés dans l'Oued-Rirh'. Les désirs qu'il exprimait étaient devancés : de- 
puis huit jours notre drapeau flottait sur Touggourt. Pas tout à fait cependant comme il l'en- 
tendait, car le colonel Desvaux, du 3" spahis, commandant la colonne, avait substitué l'autorité 
de la France à celle de ce potentat. Ce semble que la population n'ait pas perdu au change. 




Rue à Touggourt 



I 



L'OUED RIR'H 145 

Tâche sans espoir néanmoins que faire le bonheur des gens malgré eux. En 71, soulevée par 
les intrigues de son ancien maître, réfugié à Tunis, elle massacra la garnison. Quant à lui, 
tombé dans la misère, il mourut obscurément à Tanger, abruti de kif et d'alcool. 

Cette principauté d'opérette, si elle n'eût été aussi sanguinaire, n'avait rien des splendeurs 
orientales, dont j'ai idée d'ailleurs que notre imagination toujours les a fort surfaites. La 
kasba, remplacée par le bordj militaire, n'était qu'un labyrinthe de petites cours sombres et 
sales, entourées de misérables bâtiments, avec un minuscule jardin pour les femmes, planté de 
figuiers, de rosiers et de jasmins, le tout donnant sur un fossé putride, défense de la ville et 
son dépotoir. 

De la dynastie des Ben-Djellab il ne reste que leurs os pourrissant dans une étrange hypo- 
gée perdue au milieu des sables, à faible distance des murs. Série de toutes petites koubas très 
basses où, dans une atmosphère oppressive de vieilles poussières et de décomposition dessé- 
chée, vont s'effritant des œufs d'autruche à glands de soie fanés, leur unique décoration. De 
nombreuses tombes enfantines témoignent de la simplicité radicale avec quoi étaient tranchées 
les compétitions successorales et réglées les minorités précaires. Si les morts musulmans re- 
viennent, il doit y avoir ici de singulières danses macabres, assassins faisant vis-à-vis aux as- 
sassinés. Dans un de ces caveaux, d'aspect particulièrement sinistre, où mon entrée met en 
fuite un gros scorpion, j'avise un paquet violet gisant sur le sol auprès d'un sépulcre en bois 
peint. Tout vérifié, c'est une vieille harpie qui se redresse en me dardant dos regards farouches. 
Serait-ce l'ombre de cette Lolla-Aïchouch, femme de tête autant que do mœurs dévergondées, 
qui avait exercé le pouvoir au nom de son fils Abd-er-Ilhaman, l'une et l'autre ultérieurement 
supprimés par notre ami Selman, comme elle-même avait fait place nette de ceux qui la gê- 
naient? Ou bien le fantôme d'Oum-ÏIani, fille d'un bey turc de Constantine et d'une captive espa- 
gnole, épousée au xvii« siècle par un de ces princes? La vivacité de son esprit, la virilité de son 
caractère avalent tellement subjugué les Arabes que, narguant toutes convenances, elle allait 
visage découvert, montait à cheval, chassait et guerroyait. Elle joua un rôle prépondérant dans 
la politique d'un Etat à l'époque sans doute de quelque importance, puisqu'on rapporte que 
Salah-rcïs, beylerbey d'Alger, razzia ici 12.000 esclaves. Riais non: ces daines ne sauraient s'être 
réincarnées dans un paquet aussi peu aimable. Sultane déchue peut-être, épave des Ben-Djel- 
lab, pleurant la fin de sa race. 

Tant que je me trouve dans ces dispositions funèbres, je rends visite ù notre cimetière. 
Clos d'une grille, envahi par les sables que souvent il faut déblayer, ce sont, sur les croix, 
d'humbles noms de chez nous. Quelques officiers aussi, déjeunes femmes fauchées par la ma- 
laria — démenti à la légende de la Française n'accompagnant pas son mari aux séjours colo- 
niaux — enfants qui n'ont pu surmonter l'anémie engendrée par cette terre embrasée. Hormis 

19 



146 ALGÉRIE 

la garnison, il n'y a pas à Touggourt vingt Européens. Les premiers qui s'y étaient établis, un 
ménage de marchands nommés Jouge, avaient été enlevés par les rebelles, longtemps traînés à 
leur suite au désert, enfin échangés. Lorsqu'il n'a pas tué dans le premier accès de violence, 
l'Arabe traite assez bien les otages que lui conseille de garder son intérêt. Si je parle au pré- 
sent c'est que, dans les parages perdus, ces incidents parfois surviennent encore. On ne les 
ébruite pas et on a raison. La patronne de l'auberge fut ensuite, pendant longtemps, l'unique 
Française de Touggourt. Voici bientôt un demi-siècle, elle était venue des montagnes du Jura 
avec sa sœur, aujourd'hui propriétaire d'un fort bon hôtel à Biskra. Fortunes faites, d'ailleurs 
modestes, qui représentent combien de peines, de labeurs, de périls mômes. L'une d'elles — 
et c'est plus ou moins l'histoire de beaucoup de colons — me racontait que, concessionnaires 
de terres dans la région de Sétif, avant que le défrichement eût donné des résultats apprécia- 
bles, son mari et elle avaient vécu en faisant le pain pour les ouvriers du chemin de fer. La 
nuit ils pétrissaient et cuisaient, puis allaient le porter sur les chantiers, après quoi seulement 
ils avaient loisir pour la culture. Et quand elle se trouvait seule à la ferme, avec un berger in- 
digène, elle veillait en tirant de temps à autre des coups de fusil par les fenêtres afin d'intimi- 
der les voleurs de chevaux et de moutons. J'ajoute qu'entre temps ces vaillantes femmes éle- 
vaient une nombreuse progéniture. Il me souvient de ma surprise, à Bou-Saàda, si je ne me 
trompe, en me trouvant, dans la seule boutique européenne, en présence d'une vieille Arlé- 
sienne, depuis cinquante-sept ans immigrée au Sahara sansavoir jamais quitté lo fichu de mous- 
seline et la petite coiffe de dentelle à rubans de velours. Elle a essaimé dans toute l'Algérie. 

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Touggourt est essentiellement saharien. Je m'y plais infiniment. La si cordiale hospitalité 
du commandant du cercle et de M""' Deluol y est pour beaucoup. J'y suis très agréable- 
ment logée. Pour une fois, le génie a réussi ses bâtiments militaires, fort imposants, tout en 
étant très mauresques, avec leurs arcades, leurs coupoles blanches, leurs terrasses dominant 
le rabah — la grand' place — sur laquelle s'érige la haute tour conservée de l'ancienne kasba, 
en réplique au minaret de la mosquée. Je passe des heures amusantes au possible à regarder 
ce grouillement de la vie ksourienne dont jamais on ne se lasse. Un puits artésien en occupe 
le centre, dont l'eau, exécrable, jaillit à flots. Auprès, une façon de square, oui vraiment, formé 
par des gommiers. Devant la porte du bureau, nonchalamment accroupis sur des nattes, les 
mokhaznis attendent les ordres en toisant, dédaigneux, le commun des burnous. Les cimes de 
palmiers isolés ondulent faiblement à la brise tiède sur le ciel d'une pureté parfaite, rose le 
matin, puis d'azur s'intensifiant en outremer quand le soleil s'élève au zénith, pour tourner à 




L'OUED RIR'H 147 

l'orangé à mesure qu'il s'abaisse sur l'horizon et s'abîment enfin dans le sombre velours de la 
nuit. Des chameliers parfois, arrivés le soir pour le marché du lendemain, et qui dormiront au- 
près de leurs tellis déchargés, allument des feux dont la flamme se mêle 

« A V obscure clarté qui tombe des étoiles ». 

Du côté des sables monte la lointaine chanson d'une flûte, mélancolique et grêle, tandis que, 
du quartier de la débauche, s'épanche la mélodie, guère plus joyeuse, des orchestres rythmant 
les danses lentes. Je tarde et je tarde à aller dormir dans l'immense chambre, où, sous la haute 
coupole centrale, mon lit me fait l'effet du sarcophage de Napoléon. 

Ce matin, au réveil, je vois à l'entrave au superbe méhari blanc, somptueusement harna- 
ché de maroquin rouge brodé, des amulettes pendant au bout de fils de verroterie et de corde- 
lettes en laine de couleurs vives. A l'entour, des serviteurs, puis une horde de Bédouis guenil- 
leux et très poudreux d'avoir évidemment fait à pied, dans le désert, une longue route. Le 
chaouch apparaît : il crie des noms et tout ce monde s'engouffre sous les arcades. Quelque 
chose se passe. Le soir j'apprends ce que c'est. Un riche indigène a été dévalisé en son absence 
et son asses tué. On a eu des raisons d'arrêter son frère. Mais celui-ci a fourni un alibi. Foule 
de gens de sa tribu, le cheikh en tête, ont surabondamment juré que ce jour-là et à cette heure, 
il mangeait avec eux le couscouss. Sceptiques par état, les officiers savent ce qu'il en faut pen- 
ser. Pour la forme on a interrogé tous ces hommes, sans attacher nulle importance à leurs ex- 
plications aussi obscures que prolixes. Reste à cuisiner le cheikh. Voici comment on procède. 
On pose des questions tout à fait étrangères à l'espèce, les tournant et les retournant en tous 
sens jusqu'au flagrant délit de contradiction. Alors : 

« — Tu vois bien : tu as menti. Qu'est-ce qui me prouve donc que tu ne mens pas aussi 
dans l'autre affaire ? 

« — Ji ti jure, mon capitaine... » 

Plus énorme est l'imposture soutenue par un Arabe, plus solennels les serments dont il 
l'appuie. Assez logique en somme. 

« — Akaî'bi ouràsek ya, Sidi... Je te le jure sur ma tête, seigneur... sur la tête de mon 
père... 

— Voyons, toi, un homme de grande tente, un chef, fils de chef, lu ne vas pas te dés- 
honorer par un faux témoignage. 

— Que je meure si je ne dis pas vrai. 

— Réfléchis bien. Pourquoi cacher la vérité? 

— Si je la cache, qu'Allah (Lui Seul est Grand, Il est Unique) égare mon tombeau. 



148 ALGÉRIE 

— Ton intérêt est de venir en aide à la justice. 

— Je ne veux que le bien... Je suis ton serviteur... Si c'était ainsi, je le dirais. 

Dix heures d'affilée, pas une de moins, au bout desquelles la duplicité orientale vaincue 
par la fermeté européenne, ce magnifique seigneur drapé dans Tira maculée blancheur de ses 
lainages avec la majesté d'un sénateur romain, déclare, impavide : 

— Tu es mon père... Tu sais ce qui est véritable... Ce jour-là Ahmed n'était pas avec nous». 
Ce n'est pas plus difficile que cela. Seulement il y a un cheveu. L'inculpé est neveu ou 

cousin de tel puissant caïd. Pour ne pas attirer sur le cheikh des vengeances, il faut lui pro- 
mettre qu'au conseil de guerre il ne sera pas fait état publiquement de sa rétractation commu- 
niquée aux juges et à l'avocat. Et ce chef, qui se parjure aussi simplement qu'il mange une datte, 
regagne sa tribu, aveuglément confiant dans la parole du « biouro ». Merci pour cet hommage. 

Irrégularités judicaires peut-être, mais sans lesquelles ce serait au Sahara impossible de 
rendre exacte justice. Que si vous objectez : pourquoi ne pas les laisser se gourmer entre eux 
ou s'accorder h leur guise, ce qu'ils préféreraient de beaucoup? j'y consens. Toujours notre 
besoin de coordination et d'uniformité. 

Des scènes de ce genre se reproduisent périodiquement à la chekaïa. La chckaia, c'est 
l'audience de l'administrateur civil ou militaire. Littéralement « la plainte ». G?»r outre les 
menus délits qui en ressortissenl, elle consiste surtout à ouïr l'exposé des querelles à l'élat 
chronique entre ces grands enfants passionnés, à la fois rancuniers et fantasques. Tant bien 
que mal on les concilie. Du bon sens, de la droiture, une bonhomie un peu bourrue a\ec les 
petits, avec les grands, courtoise, l'expérience enfin de ces mentalités spéciales suffisent pour 
rendre d'excellents jugements de Salomon. Et les indigènes en général préfèrent cette juridic- 
tion, à celle, d'ailleurs assez restreinte, de leurs mahakmas. Le cadi connaît des successions 
et partages, des divorces ce qui n'est pas mince besogne. Il est principalement notaire. Son 
éducation s'est faite dans une médersa et il a pénétré les arcanes de la sunnia arabe ou des ka- 
noun kabyles, tels que les codifient des traités de jurisprudence, étude favorite des musulmans, 
notamment celui de Sidi-Khelil. Chez eux, tout vient du Livre, tout lient dans le Livre. Et les 
ousoul, principes du droit, sont fondés sur son interprétation, ainsi que sur celle du hadil, pa- 
roles du Prophète extérieures au Coran, recueillies par ses disciples et constituant une des bases 
du dogme. Le cadi « aux mains trouées »... ainsi le qualifient ses justiciables. Un jour Jésus 
rencontre Chilan (c'est Satan : vous l'avez deviné), conduisant un bourricot très chargé. 
« — D'où viens-tu? — De la ville, où j'ai vendu aux femmes des ruses et malices. — T'ont- 
elles bien paj'é? — Vois : il plie sous le faix de leur argent. — Qu'en vas-tu faire? — J'ai un pro 
ces : je le porte au cadi »... 

Mais ici comme ailleurs, s'il fallait croire tout ce qui se raconte... 



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L'OUED EIR'H 149 



ç 9 



Nous savons combien fantasque ce climat de l'Afrique du Nord, ignorant le régime des 
vents réglés. Les météorologistes y perdent leur latin. En hiver, par 28 à 30° de chaleur, un offi- 
cier monte h cheval avec une peau de bique bouclée sur le troussequin. C'est qu'il dormira en 
un bordj du désert et qu'au fin matin le rayonnement nocturne des sables aura abaissé le mer- 
cure à glace, voire jusqu'à — 7°. L'été, écarts analogues, les minima beaucoup moindres, mais 
les maxima oscillant de + 48 à -\- 56. La nuit, guère plus de 30 : un rien. Vers les onze heu- 
res on monte sur la terrasse, se coucher dans une manière de garde-manger pour se préserver 
des moustiques aux morsures cuisantes, en outre véhicules du paludisme. Par contre, plus de 
mouches : l'excès de chaleur les a tuées. « Au Sahara », disent les indigènes, « la puce elle- 
même abandonne le pèlerin ». Plutôt mal que bien on sommeille jusqu'à l'appel à la prière de 
Yasser. Frisson do l'aube qui donne un malaise sans fraîcheur, puis le feu éclate et monte, fé- 
roce, obligeant à descendre dans la maison un peu « déchaufîée ». Barbarisme seul bon pour ex- 
primer le léger abaissement d'une température de four. On essaie do somnoler encore quelque 
peu. Puis, mollement, on expédie les affaires, par bonheur peu actives. Et depuis neuf heures 
jusqu'au coucher du soleil, qui rendra un semblant de vie, c'est l'écrasement moite dans la demi- 
obscurilé du logis mort au milieu de la ville silencieuse comme une tombe. Tout autour la plaine 
flambe. On veut écrire la lettre la plus familière. Après avoir mis « mon cher X », la sueur 
coule dans la raie du dos et pour faire jaillir les plus quelconques phrases on se presse les mé- 
ninges tel un vieux citron. S'il faut se rendre pour le service dans quelque tribu, c'est de nuit. 
Supposant que le cavalier pût affronter la fournaise, sa monture y succomberait. Ainsi se jus- 
tifie la théorie militaire africaine qu'en colonne seule vaut l'infanterie, car l'homme boit moins 
que le cheval et qu'il supporte mieux la fatigue, parce qu'il a la volonté, le sentiment du de- 
voir, le moral enfin. Repas sans appétit, en dépit des épices qui excitent l'estomac en l'incen- 
diant. Point de légumes verts, sinon de conserve. Jamais de poisson. L'éternel mouton plus ou 
moins à saveur de suint et de maigres poules coriaces. Le gibier?... Allez donc le chasser!... 
Le beurre vient de Constantine, en boîtes, et le lait condensé, à moins que vous vous accom- 
modiez de celui, rare et mauvais, de chèvre ou do chamelle. On n'a pas de goût pour le vin ; 
l'alcool est du poison. De l'eau minérale, si le ravitaillement ne manque point, celle des puits 
tellement saumâlro que même pour le café il faut la distiller. L'unique variété alimentaire se 
trouve dans les poudres, gouttes, cachets, pilules pour combattre dyspepsie, gastralgie^ enté- 
rite, hépatisme. Les maris ont envoyé femme et enfants dans le Tell — on est toujours le Nord 
de quelqu'un. Les garç.ons...vous vous en doutez, ce n'est pas positivement ohé! ohé! Le bridge 



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et le billard demandent bien de l'effort. Tôt épuisée la bibliothèque. Les plus aimables humeurs 
s'aigrissent. Celles que la nature a faites atrabilaires vont s'exaspérant. Grinche chronique. 
Qu'est-ce que prennent les grands chefs!... Charitablement on se console en pensant au cama- 
rade détaché dans quelque petit poste du Grand Erg, où la touffeur se solidiGe pour ainsi dire 
en une brume rousse faisant écran incandescent qui obscurcit la lumière en laissant passer la 
chaleur. Il est là, seul Français avec son ordonnance, et une fois par mois, sauf anicroche, ar- 
rivent le convoi et la poste. 

Mais la fraîcheur de l'oasis?... D'abord, Touggourt, comme le veut la sécurité, retranché 
sur une butte sablonneuse, se trouve, ainsi que le commande l'hygiène, tout à fait en dehors 
de sa forêt de palmiers. Les routes y conduisant sont chauffées à blanc sous l'ombre problé- 
matique déjeunes oliviers qui semblent s'acclimater, contrairement à la loi de leur habitat tout 
maritime. En outre, une oasis, sachez-le, n'est pas plus fraîche qu'une buanderie. Enfin, parti- 
culièrement irriguée, celle-ci est paludéenne. L'eau amenée par les séguias pour baigner les 
racines des dattiers tandis que rôtit leur cime, retombe ensuite dans des feggaras de niveau 
inférieur. Chargée du salpêtre qu'elle entraîne — cet arrosage est un dessalage — puis corrom- 
pue par la chaleur, c'est la ma-el-fessed a l'eau gâtée ». Le défaut de pente rendant très lent 
son écoulement, ces rigoles stagnantes engendrent des miasmes délétères. Même en hiver on ne 
voit pas sans appréhension, vers la fin du jour, s'élever la brume légère que pompe le soleil. 
Le matin aussi, l'eau se vaporise, pour une autre raison : c'est qu'elle jaillit à une température 
(-f- 2C°) plus chaude que celle de l'air. Lorsque je me lève d'assez bonne heure, le puits sous 
ma terrasse fume comme une énorme soupière. 

De deux maux choisissant le moindre, au bain turc on préfère la torréfaction. 

Une oasis ressemble à une autre oasis, un ksar est pareil à tous les ksour. Toujours renou- 
velé néanmoins le plaisir de la flâne dans l'un ou l'autre. Ici la ville surtout est amusante. Cela 
se doit entendre en jargon d'atelier, car la joie n'y règne point. Même l'animation du marché, très 
considérable, n'est guère qu'une rumeur, bourdonnement sourd, traversé par le balek ! aigu 
crié sur le passage d'un chameau affolé. Ce moutonnement de laines rousses donne l'aspect, et 
aussi le fumet, d'un troupeau piétinant dans la poussière rouge. Les céréales sont la principale 
matière à négoce. Il y a les coins des peaux brutes et des cuirs ouvrés, ceux du tan, de l'huile, 
de la poterie, de la vannerie, des cordes d'alfa et de laine. Il y a celui, noir et poisseux, du 
galipot, celui, rutilant, des oranges. Il y a celui où, accroupis entre un réchaud de terre et une 
petite enclume, les couteliers, avec des gestes lents, forgent le mouss du nomade, lame assez 
affilée pour servir de rasoir, à poignée de corne et gaîne de bois recouvert en cuir rouge, une 
lanière pour l'attacher à la ceinture, une autre où pend la pierre à fusil noire ou verte. Il y a — 
horribile visu — le marché à la viande. Il y a, sur des lambeaux de tapis, les étalages de fripe- 









--^..:,-t;.*-.- ^..: 



Sur la place à Touggourt 




Le Marché 




I 



L'OUED RIR'H 151 

rie, de quincaillerie, d'indiennes, qui se mesurent par brasses, coudées et empans. Il y a les 
parfums — rien de ceux d'Arabie : des laissés pour compte de cosmétiques rances, d'essences 
communes. Il y a nos vieux ribouis fraternisant avec les chaussures indigènes d'occasion. Un 
« meskine » va très bien babouche à un pied, à l'autre bottine jaune veuve de ses lacets. Dans 
l'uniformité blanche des costumes éclatent la veste écarlate et la culotte bleue des spahis, les 
extravagants burnous des nègres distingués, ne craignant pas le mauve, le safran, le lie de 
vin, le vert pré, fautes de goût que ne commettrait pas un Arabe. Ce sont les harratin, afifran- 
chis soudanais qui facilement deviennent tuberculeux. Quel soleil leur faut-il donc? Et on 
achète, et on vend, et on troque, avec d'âpres marchandages, et on fait de l'agio et de l'usure, 
éperdument. 

Tout autour de la grand' place c'est le beau quartier : le quartier neuf, riche, administratif, 
militaire, lequel va s'étendant vers la gare, reliée à la ville par un primitif petit tramway à 
mules. On y voit des maisons en plâtre cuit, avec des fenêtres et la façade ornée d'un balcon, 
suprême élégance locale. Il en est de fantaisistes aux balustres faites de bouteilles placées tête- 
bêche, du plus heureux effet. Splendeurs auxquelles vous préférerez le vagabondage à travers le 
dédale obscur de la vieille ville en ses divers zgag plus ou moins hostiles les uns aux autres, 
chacun retranché entre ses remparts de pisé : celui des nègres et celui des juifs, celui des 
étrangers, ceux des Touggourtins selon leur çof. La plupart de ces venelles tortueuses sont 
couvertes, bonne précaution pour le temps chaud. Un âne chargé de fagots suffit à les barrer. 
Vous vous aplatissez de votre mieux contre les sinistres murailles couleur de cendres derrière 
lesquelles palpite une vie invisible. Des bancs de maçonnerie les rétrécissent encore, où les 
hommes parfois s'accroupissent pour respirer les effluves de ces poussières chaudes soulevées 
par les rares passants, faites de la dessication des immondices. Des culs-de-sac sinistres s'en- 
foncent dans les ténèbres, où parfois un rayon blême filtre d'un de ces puits que sont les cours 
intérieures. On dirait d'un immense terrier. Mais ils ont leur cité aérienne de terrasses blanches. 
De ci de là une porte tailladée d'ornements géométriques, peinturlurée de rouge et de vert, 
décèle la demeure d'un notable. Elle est passée au lait de chaux, se glorifie d'un étage; une ou 
doux lucarnes la trouent et on devine derrière le grillage des regards curieux de femmes. Voilà 
qu'on débouche sur une placette mangée de soleil. Auprès du puits accosté d'un palmier, un tas 
d'oranges et de grenades éclate violemment sous le pan de ciel d'un bleu ardent. Puis on re- 
tombe dans ces cheminements où la lumière s'éteint, où tout bruit vient mourir. C'est un sou 
lagement d'émerger enfin à l'air libre. 

Gomme au sortir de ces taupinières on comprend le nomade. Aux portes de la ville un 
vaste campement s'étend dans la plaine : tribu de la confédération des Ouled-Naïl qui a adopté 
cet hivernage. Ici la vie arabe s'extériorise. Feux allumés entre les tentes, bourricots mangeant 



-»S"' 



152 ALGÉRIE 

leur provenJe, chameaux accroupis, chiens faméliques et farouches, enfants demi-nus se vau- 
trant dans le sable, pêle-mêle avec les chèvres familières en quête d'une problématique pâture, 
femmes portant do l'eau dans des jarres de terre peinte aux formes archaïques — parfois hélas! 
leur sont substitués de vieux bidons à essence abandonnés dans le désert par des automobiles... 
Ce patriarche aux yeux morts dans sa face émaciée et terreuse allongée d'une barbe blanche 
qui, jambes croisées sur le seuil de sa maison de laine, du malin' au soir égrène son chapelet 
en noyaux d'olives... Au pas il reconnaît une roumia et la salue d'un courtois a bonjôr, ma- 
dame ». Vie primitive, rudimentaire, mais lumineuse sous le soleil de Dieu. 

Aigu et grêle, l'appel mystique monte du haut minaret. L'heure bénie est venue où le roi 
du désert va s'engloutir dans l'océan des sables. Spectacle dont chaque jour on s'émerveille : 
la grande onde fauve s'accentuant en orangé, une violente explosion de pourpre, un passage 
cxquisement subtil de vert citrin — l'anéantissement enfin dans l'indigo profond de la nuit. 

9 9 

Je serais désolée si, au cas où ces lignes tomberaient sous leurs yeux, certaines appré- 
ciations du caractère national offensaient mes amis arabes. Un jugement fûl-il erroné, son mé- 
rite essentiel est d'être sincère; aussi ne saurait-il se laisser influencer paT des sympathies per- 
sonnelles. La détermination d'ailleurs des lignes générales d'un type ethnique laisse beaucoup 
de jeu aux individualités. Parmi les bons souvenirs emportés de Touggourt je dois men- 
tionner celui du cadi Koraïschi. Originaire de Constantine, sa parfaite connaissance de notre 
langue, les ouvertures de son esprit s'alliant à la coulumière bonne grâce indigène m'ont rendu 
fort agréable son commerce. Et je ne dois oublier ni sa maison élégante et nette, où des gazel- 
les privées viennent manger dans la main, ni sa femme, avec qui malheureusement la conver- 
sation était faite de gestes, de sourires et do bonne volonté, ni la timide et charmante Fatma- 
Zorah, qui a fait ses éludes à l'école française, et à qui son père laisse une demi-liberté lui 
permettant de fréquenter dans les ménages militaires. Cela est bien que les filles de bonne fa- 
mille arabe secouent l'héréditaire torpeur intellectuelle comme physique de leur sexe, qu'elles 
prennent des clartés de la culture qui domine le monde, qu'elles s'affranchissent de l'excès des 
contraintes entravant leur développement naturel. La société indigène ne saurait que gagner 
à cette adjonction de forces. Mais qu'Allah les préserve d'abandonner leurs costumes soniptueux. 
Parlant sérieusement, il est à souhaiter qu'elles demeurent en accord avec le caractère de la 
race, sans même rejeter peut-être certains de ces préjugés qui font corps avec l'armature des 
principes, lesquels elles ne remplaceraient point par les nôtres. Il semble peu expédient d'incli- 
ner la réforme de leur éducation à émuler leurs sœurs européennes. Non que je trouve nos 





I 



L'ODED RIR'H i53 

filles à reprendre, tout au rebours. Elles sont 1res bien comme elles sont parce qu'elles sont 
dans leur norme; celles-là auront avantage à rester dans la leur. Les idiosyncrasies ne sont 
point choses fortuites, mais nées d'un enchaînement millénaire de conditions psychiques et de 
circonstances extérieures. Autant il est louable d'en atténuer les abus, autant les abolir serait 
compromettre gravement l'équilibre social. Façon de voir qui me paraît être celle des pères 
arabes, bien rares encore, enclins à marcher dans cette voie. Et je leur ai plu en la résumant 
dans une formule conforme à leur style imagé : jamais abricotier ne portera de prunes; à quoi 
bon, puisque, si la prune est bonne, l'abricot ne l'est pas moins; améliorons donc séparément la 
prune et l'abricot. 

En compagnie du cadi je fais ma visite au marabout de Temacine. Trois à quatre lieues par 
les sables en voiture à mules, non sans tirage. L'oasis est fort belle, baignée par un va.«5te 
marais dans lequel la tradition locale veut que se soient enlisées des légions. Du minaret l'as- 
pect est curieux, de ces miroirs d'étain brillant au soleil à travers une légère buée bleuâtre. Tout 
autour l'infini désertique. C'est ici l'extrémité méridionale du chapelet d'oasis de l'Oued-Rir'h 
et l'entrée des parcours des Cbaâmba. Le caïd Abd-el-Kader-ben-el-hadj-Saïd, intelligent et 
actif — remuant surtout, assurent les mauvaises langues, mais il n'est pays où l'on soit plus 
débineur qu'au Sahara — s'est emballé pour la culture du coton dans cette humidité brûlante 
et lui croit de l'avenir. Acceptons en l'augure, car ce serait la richesse. Il en est une autre, 
essayée avec succès à Touggourt et ici : celle de l'asperge, qui se plaît, on le sait, en terrain 
sablonneux. S'accommodera-t-elle, en fin de compte, d'arrosage salpêtre? L'administration ne 
suffit pas à fournir des griffes. Primeur à laquelle seraient assurés de vastes débouchés. 

La zaouïa ne se trouve pas à Temacine même, mais à Tamelhat, une demi-lieue plus loin. 
Le caïd se joint à nous. Cas unique à ma connaissance, possédant un braque bleu d'Auvergne, 
lequel ne semble nullement dépaysé, il l'admet dans sa familiarité au point de l'emmener 
avec lui, sur mon assurance que je suis la meilleure amie des chiens. Bien m'en a pris. La 
sympathie entre bêtes et gens étant réciproque, le brave animal, à table, se blottit dans ma jupe, 
et ainsi puis-je subrepticement lui passer la plus forte part des quatorze plats constituant la 
diffa. 

Cette famille maraboutique passe pour nous être particulièrement dévouée. Elle l'a montré 
d'ailleurs lors de la grave répercussion qu'avait eue dans le Sud la révolte des Kabyles. Les re- 
belles, après avoir pillé Temacine, s'étant présentés pacifiquement devant Tamelhat — ils 
n'osaient risquer le sacrilège d'une agression — les portes leur en furent fermées avec celte 
réponse : « C'est par la volonté d'Allah que les Français sont les maîtres ». 

Bien que filiale de celle d'Aïn-Madhi, cette zaouïa est plus considérable. Sa sphère d'in- 
fluence s'étend fort avant dans le Soudan, jusqu'au Foula. Ayant été, voici vingt ans, détruits 

20 



154 



ALGÉRIE 



par une invasion de termites rongeant les charpentes, les bâtiments sont neufs, assez imposants 
avec leurs dix coupoles. Venue quelques années plus tôt, j'aurais été reçue par une personne 
de mon sexe. A la mort du cheikh, la chouïkha s'étant déclarée grosse, par suite le règlement 
de la succession se trouvant suspendu, elle avait assumé l'administration de la communauté. 
Ici comme ailleurs le provisoire dure. Car l'enfant n'est jamais né — remarquable exemple de 
bon-mergout — et jusqu'à son dernier jour elle a tenu d'une main ferme les rênes du gouver- 
nement. 






CHAPITRE X 



LES DU«IES DU SOUF 



L'auteur de ces lignes à cheval. Le mokhazni qui lui prête sa monture n'ayant rien voulu 
changer au harnachement, elle a un fusil en travers du pommeau et un sabre passé sous le 
quartier de la selle. Faute de public, le comique de l'effet est perdu. En avant d'elle — le respect 
cède à la nécessité de la guider — ledit cavalier à mulet. En flanc-garde une chamelle chargée 
des vivres et du bagage, que du bout d'une baguette dirige une petit nomade chaâmba en gue- 
nilles de laine naguère blanches. La robe de cette bête d'abord m'intrigue. Elle me paraît beige. 
Mais ces taches noires, brillantes, qui la marbrent?... C'est qu'ayant eu la gale, elle a été en- 
duite de goudron. Le mal étant passé, aucune contagion, m'assure-t-on, à craindre pour ma 
valise. Je ne suis qu'àdemi-rassurée. 

Cette petite caravane en a pour quatre jours de marche à travers la région du Souf, limi- 
trophe du Sud tunisien. 

L'oasis de Touggourt traversée de part en part — exquise à l'heure matinale, dans sa va- 
peur légère, des pigeons bleus roucoulant sous le soleil tamisé — pendant quelques kilomètres 
c'est une table de billard en argile tellement nue et battue qu'on la dirait vernie. Une barre 
jaune vif limite l'horizon proche. Tout d'un coup nous nous y heurtons. Les dunes. Le voilà 
donc enfin, le désert conforme aux idées préconçues. 

Elles ne se manifestent d'abord qu'en plateaux de sable ondulés que mamelonnent de peti- 
tes buttes fixées par des buissons à'olenda, cette broussaille aux racines sarmenteuses et traçan- 
tes en surface, combustible valant, le croirez-vous? trois francs cinquante le quintal métri- 
que. Prix de la charge de chameau, car on n'a qu'à se baisser pour en avoir. Au surplus, n'en 



15G ALGÉRIE 

faut-il pas des quantités à raison d'un habitant par deux cents hectares, et à qui le feu ne sert 
qu'aux besoins d'une cuisine rudimentaire. Quoi, ce pays est peuplé?... Vous le voyez bien, 
puisque nous y voici déjà trois. 

Peu à peu les dunes se forment, moutonnent, montent en houle pétrifiée et pourtant fluide. 
Leur formation donne exactement des aspects de vagues : tantôt en croupe arrondie, tantôt, 
prêtes à déferler, s'effilant à arêtes vives. On s'efforce de les contourner par la base en louvoyant 
dans les sillons qui se creusent entre elles, toile une embarcation par grosse mer. Si c'est im- 
possible, le cheval les attaque au trot, finissant, quand elles sont plus hautes et plus rapides, 
par deux ou trois foulées de galop. Parvenue au sommet il s'arrête sur la crête, qui coule sous 
ses pieds comme de l'eau, puis descend avec beaucoup de prudence, en zigzag s'il juge la pente 
trop forte. A peine est-ce nécessaire de le soutenir non plus que de le diriger. Cela suffit de se 
prêter à ses réactions lesquelles ne laissent pas d'être dures à ce jeu indéfini de montagnes 
russes. Lorsque la tête de votre monture disparaît entre ses genoux, la sensation n'est rien 
moins qu'agréable. On s'y fait. D'ailleurs mieux que par les rênes il est retenu par le sable où 
il enfonce jusqu'au boulet. 

A chaque dune gravie on espère découvrir quelque chose. Et c'est, dans l'espace infini, la 
mer : une mer de soufre qui se serait solidifiée un jour de tempête. 

Solidifiée... pas tant que cela. Ce sable siliceux, d'extrême finesse, étant mis en mouve- 
ment par le moindre souffle, les dunes se déforment. Du moins les indigènes en voient-ils la 
différence, car aux profanes ce semble miraculeux qu'on se puisse repérer sur des profils aussi 
sensiblement pareils. U serait, pense-t-on, tellement plus simple, pour le trajet direct, de sui- 
vre la route idéale tracée par les poteaux télégraphiques, qui de cent en cent mètres marquent 
la distance. Oui, mais il y a un cheveu, lequel est un câble. Les sables mettent un entêtement 
malfaisant à s'accumuler à leurs pieds, au point souvent de les rompre. Par endroits il faut les 
arc-bouter doublement, voire les mettre en fer. Vous en voyez d'enterrés, les fils à fleur de sol. 
Si bien que, pendant des lieues et des lieues, impossible de longer la ligne. On doit prendre 
l'arc de la corde, ce qui ajoute au kilométrage administratif de sérieux appoints. Puis on la re- 
joit, on la recoupe. Comme fréquemment elle se trouve masquée, d'autres repères s'imposent. 
Il y est pourvu par des pylônes en ciment, édifiés sur des poins culminants et à certains angles 
optiques les rendant visibles de très loin. Mais ces angles précisément tromperaient les non- 
initiés qui, croyant marcher dessus, s'écarteraient à droite ou à gauche ; et si légère que soit une 
divergence initiale elle est, on le sait, susceptible de vous conduire tout à l'opposé. Croyez-moi, 
ne vous y fiez point. Se perdre ici, on frémit d'y penser. La base de ces signaux est consolidée, 
comme celle des digues, par des cubes de ciment disposés en tous sens. Malgré cela, souvent 
ils s'affaissent, s'inclinent, parfois s'effondrent sous la poussée de ces sables à la fois compacts 



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Dans les dunes de Souf 




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3ft- 



Uans les sables de Souf 



LES DUNES DU SOUF - 157 

et mouvants. Ou bien leur silhouette est modifiée par l'écroulement d'une dune voisine, qui la 
dégage, ou son exhaussement, qui l'engage. Alors on cherche autre chose. On a les traces des 
caravanes, voire des voyageurs isolés. Empreintes vite effacées, hors s'il a un peu plu. Restent 
les crottes de chameau, telles des marrons d'Inde, se détachant harmonieusement sur fond 
jaune. Par bonheur, ces ruminants estimables autant que stupides sont très intempérants en la 
matière. Encore ce fil d'Ariane n'est-il point infaillible, car si on s'oriente à faux, comment, sans 
traces de pieds, discerner dans quel sens on suit la piste tracée par leurs incongruités? Or ces 
larges palettes rondes et spongieuses marquent moins le passage du lourd quadrupède que ne 
s'impriment les orteils d'un petit berger. 

Il y a aussi les carcasses de ceux qu'ont abandonnés les caravanes. Moins que ne l'imagine 
l'orientalisme romantique. Sans jamais broncher ni se plaindre, le vaisseau du désert parfois 
tombe de fatigue extrême. Le prix cependant en est trop élevé pour que son maître ne le ménage 
point dans la limite du possible. Normalement, vers sa dix-huitième année, la fleur de l'âge 
pour une aussi énorme bête, il meurt d'inanition, ses dents lui refusant le service, usées 
d'avoir broyé tant de bois : le hateub, nom générique de toutes ces plantes ligneuses, quasi son 
seul fourrage. Son endurance supérieure ne le défend point de certaines fragilités. C'est dans 
une heure de distraction assurément que le Créateur a fabriqué cet animal saugrenu. L'enco- 
lure serait de courbe assez élégante si elle n'emmanchait une tête falote, trop petite pour l'en- 
semble. La puissance du dos est rendue ridicule par la bosse, unique, on le sait, chez le dro- 
madaire, double chez le véritable chameau asiatique. Taillé pour être très fort, il ne charge 
guère que cent cinquante kilos. Il se prive, par ses façons hargneuses, du mérite de sa doci- 
lité. Il est gauche, il est ahuri et ses mines entendues sont risiblcs. Les jambes enfin, vraiment 
d'une jolie ligne fine, mais que rompent les genoux cagneux, difformes, toujours pelés, les 
jambes constituent sa faiblesse. Si grêles en proportion de sa masse, elles sont sujettes à se 
briser comme verre. Accident auquel d'ordinaire sont dûs, après quelles agonies atroces, ces 
ossements qui blanchissent au désert. Repères excellents, je l'ai constaté, ayant au retour re- 
connu un squelette remarqué à l'aller. Pour en finir avec les vertus chamelières, ajoutons qu'on 
leur doit de la laine fort belle, du lait acceptable, d'excellent cuir. Leur fiente ne fait pas seule- 
ment office des cailloux du Petit Poucet : desséchée, elle est combustible. Quant au méhari, 
on peut lui demander de couvrir, un mois durant, sa centaine de kilomètres par jour, mangeant 
peu et ne buvant guèro. Question de fonds, car il n'est pas vite. Son trot n'existe point auprès 
de celui du cheval, son pas allonge moins. Le record de la rapidité pour faire de la route ap- 
partient au bon mulet. Et l'âne blanc de Tunisie ou du Touat l'égale presque, en portant son 
quintal métrique. 

Pour se diriger le nomade enfin, et cela l'emporte sur tout, possède son instinct tenant 



158 



ALGÉRIE 



de celui du pigeon voyageur. Le jour il consulle le soleil, la nuit les étoiles. Orientation qui lui 
est particulière : il place la polaire à l'est, la Mecque au sud. Le tout est de s'entendre. Mais 
quand il y a des nuages?... Bien qu'exceptionnellement, cela arrive. Eh bien! si ne lui suffit 
son obscure intuition, il dort. Dormir : la grande affaire de l'Islam, endormi à travers les âges. 

De cette intuition voici un exemple topique. 

Tahar-ben-Brahim, mon escorte et mon guide, est un mokhazni de toute confiance. Rous- 
seau et chafouin, une vieille redingote noire d'instituteur par-dessus sa culotte de toile bleue 
soutachée de blanc, appareil peu martial pour un ancien brigadier de spahis, on ne reconnaît 
pas en lui le type arabe ni kabyle. C'est qu'il est mohadjerid. Ainsi sont qualifiés les descen- 
dants de cent-quarante-six familles juives naguère converties à l'islamisme manu militari. Ils 
sont bien excusables de n'être que de tièdes musulmans. Aussi mon Tahar ne se fait-il pas faute 
de siffler son litre à la barbe du Prophète. Il ne pouvait boire mon vin, car je ne m'en étais 
point embarrassée, mais sa djebira recelait des choses mystérieuses. Tant il y a que nous che- 
vauchions lentement, son burnous en tête, point de direction, moi comme hypnotisée par la 
grande lumière diffuse, de pureté absolue entre la pureté jaune du sable et celle, bleue, du ciel. 
La chamelle allait de son côté, tendant son cou râpé pour arracher au passage quelque herbe 
— on ne sait quel nom donner à ces choses si peu herbacées — qu'elle mâchait bruyamment 
de ses affreuses longues dents déchaussées et jaunes. Ne croyez pas dépourvu de sélection ali- 
mentaire cet animal à la fois sobre et vorace. Il renifle dédaigneusement certaines de ces touffes 
grises et sèches. Quelle prodigieuse puissance a la A'ie végétale pour s'accommoder du terrain 
le plus stérile qui soit. Tout en pâturant et en marchant avec ces déhanchements de danseuse, 
unique grâce de sa cocasserie, la chamelle, de fois à autre, attache sur moi ses petits yeux en 
boule de loto, bêtement sagaces, avec mine de dire: « Si tu ne m'avais pas, que ferais-tu? » 
Nous allons. A des propos échangés entre le cavalier et le chamelier je ne prête d'abord aucune 
attention et pour cause. Toutefois je finis par m'apercevoir qu'ils sont en désaccord. Avec véhé- 
mence Lamsi semble contredire Tahar, lequel répond par le juste mépris d'un fonctionnaire 
pour un va-nu-pieds. Nous allons, nous allons. Ai-je la berlue?... Je vois un bordj. Ferdjane, 
déjà? Il n'est pas dix heures, nous nous sommes mis en roule à huit et l'étape est de quelque 
cinq lieues. Tahar, interrogé, bafouille des paroles confuses. Je regarde mieux. Sans doute, ici 
tout est pareil... Ce profil cependant ne m'est pas inconnu. Remarque dont je fais part au mo- 
khazni. J'arrête mon cheval, lui sa mule. Le petit Chaâmba rit silencieusement de toutes ses 
dents de louveteau. Enfin, l'aveu : 

— Tu as raison... On est revenu à M'Guitler. 

Charmant. Mais que sert de se fâcher? Vu la faible distance, je décide d'y retourner pour 
déjeuner. Avec surabondance de détails oiseux autant qu'imprécis, Tahar m'explique que, de- 



1 



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LES DUNES DU SOUF 150 

puis son dernier voyage, un tassement s'est produit, en sorte qu'il a pris le Sifilet-es-Sollhan 
pour le Sifilet-es-Youddi. a Sabre du Sultan », « Sabre du Juif » : noms qui vont bien à ces 
crêtes affilées comme des lames. A tout péché miséricorde. De nouveau en selle. Le soleil tape 
dur. On s'engourdit, les yeux clignent et se ferment de la réverbération des sables. On va, on 
va. Tahar me lire de ma somnolence en me criant de l'attendre : il s'éloigne pour lire la dis- 
tance aux poteaux télégraphiques. Pour me réveiller je mets pied à terre. La bride rabattue 
par-dessus sa tête et laissée pendante, ainsi que tous ses congénères le cheval demeurera, se 
croyant attaché, parfaitement immobile. Poulains, on les dresse à cela en se tenant assis à 
leurs pieds et, s'ils tirent, imprimant une secousse qui leur déchire les barres. Le mokhazni 
revient. Il paraît perplexe. Colloque animé avec Lamsi. Aurions-nous derechef perdu la piste? 
Probable, car dans le flux de paroles du petit nomade, je distingue, appuyées du geste, celles-ci 
dont par hasard la signification m'est connue : 

— Chouf ellrek. (Vois le chemin) 

Je commence à la trouver mauvaise. Mes vives objurgations m'attirent de mon guide cette 
réponse, d'un ton de suffisance, qu'il connaît le Souf comme sa poche, tandis que jamais ce 
« gosse » n'a fait le voyage. Cependant je scrute l'horizon. 

— Ecoute, Tahar... Je n'ai pas l'habitude du désert. Mais je sais que notre direction est 
droit à l'est. Or nous marchons en plein vers le couchant, même qu'il commence à nous aveugler. 

Force lui est bien de se rendre à l'évidence et il consent, mais de quel air offensé, que 
Lamsi prenne la tête. Sauvés, mon Dieu!... Nous nous sommes appuyé une bonne douzaine 
de kilomètres supplémentaires. Mais nous gagnons le bordj avant la nuit. 

Ces bordjs, ils sont sinistres. Sur de petits plateaux, un massif blockhaus carré en pierre et 
ciment, hautes murailles percées de meurtrières, des saillants, chaque angle coiffé d'une cou- 
pole basse. Auprès, le puits. Et rien d'autre, rien. Cependant c'est le gîte, c'est-à-dire l'eau, 
le feu, l'abri, la satisfaction du besoin de se blottir pour la nuit qui fait à l'animal le plus sau- 
vage chercher un repaire. Le gîte... pour comprendre toute la valeur du mot il faut songer 
qu'entre celui qu'on a quitté, celui oîi on arrive, celui où demain on se rendra il n'y a rien, rien 
que la faim et la soif. Il faut avoir, vers la fin de l'étape, au jour déclinant, ressenti cette an- 
goisse, en dépit qu'on en veuille rire, angoisse de l'immensité, de la solitude, du vide. Alors, 
quand au loin apparaît le gîte, tout petit, oh ! si petit dans l'océan de sable, alors, je vous as- 
sure, on ne fait pas les malins. 

Franchie la lourde porte qui ce soir sera soigneusement barrée et verrouillée — contre 
qui? — c'est la cour de tout caravansérail. Les chambres, des cubes en maçonnerie, parfaite- 
ment nus. Celle réservée aux officiers, qui est la mienne, comporte une table de bois brut, deux 
chaises de fer, un chevalet pour la sellerie. Le gardien est venu me tenir l'étrier. Vieux spahi 



160 ALGÉRIE 

OU tirailleur médaillé, vingt francs par mois, plus les profits. L'emploi est âprement convoité. 
On décharge mon matelas, mon traversin, mes couvertures; j'ai même des draps : quel luxe ! 
Tahar fait mon lit, si je puis ainsi dire. J'ouvre ma valise et ma cantine. Il y a bien un trou qua- 
lifié cuisine ; mais plutôt préparer le repas en plein air, ma casserole posée sur trois pierres entre 
lesquelles on a mis de la braise. Et je confectionne certain poulet aux tomates à se relécher les 
doigts. Œufs durs et sardines, oranges : un festin. Désastre!... Tahar a oublié de charger le 
pain. Ces gens ont des façons si détachées et souriantes d'annoncer leurs sottises qu'on en est 
désarmé. Cependant cela manque d'agrément d'être condamné à la kesra. La galette arabe, 
qu'elle soit de froment ou d'orge, est une pâte sans levain, blanche, insipide, mal cuite, quand 
elle est fraîche collant aux dents comme de la pâte de guimauve, si elle ne l'est point, s'effritant 
telle du plâtre. 

Tandis que mijote mon fricot, je m'assieds sur le seuil. C'est effroyablement morne. Pour 
animer cette nature pétrifiée, rien que notre chamelle cherchant une pâture tellement clair-se- 
mée qu'elle s'éloigne jusqu'à disparaître. Si on ne la retrouvait pas?... Alarme vaine. Une fois 
elle a été volée. Lamsi l'a rejointe à cinq jours de marche, démêlant ses traces parmi celles de 
vingt autres. Un bon nomade se targue de reconnaître à la piste une femme d'une fille, un liè- 
vre d'une hase, la tribu du passant, au noyau d'une datte l'arbre qui l'a produite. Plutôt le 
croire qu'essayer. « Faites-en autant », se récrient triomphalement ces esprits obstinés à démon- 
trer la supériorité de la barbarie sur la civilisation. Mais nous faisons d'autres choses, assez 
difficiles aussi, que ceux-là ne font point. Tout à l'heure nous croisions le méhariste qui, de 
deux jours l'un, porte le courrier de Touggourt. 11 part à neuf heures du soir et se dirige sans 
un pouce d'erreur. Le même homme, réfractaire à la plus rudimentaire arithmétique, établit 
ses additions en comptant des trous dans le sable. Je ne me sens nullement humiliée par la 
perspicacité spéciale de mon petit Ghâamba. Nos lointains ancêtres la possédaient parce qu'elle 
leur était nécessaire. Retombons à l'état sauvage, nos descendants la retrouveront. 

Là-bas, là-bas — est-ce une illusion? — sur le couchant on dirait des silhouettes d'hommes, 
de bêtes. Elles ont disparu, puis elles reparaissent. Plus rien. Et soudain, à quelques portées 
de fusil, les voici qui surgissent : deux beaux chameaux blancs, gras et bien en laine, l'un por- 
tant son maître, l'autre chargé de tellis, et deux serviteurs à pied. Les salaam halikoum. Un 
riche marchand de Biskra qui se rend à Guémar pour échanger du blé contre le tabac de cette 
oasis, fort, parfumé, un peu amer, très goûté des Sahariens le prisant en mélange avec des 
feuilles d'arak. Bientôt son pot est à bouillir non loin du mien. Cet homme somptueusement 
vêtu déchire de ses doigts des morceaux de mouton et les jette dans l'huile avec des pois chi- 
ches et force piments. Quand c'est à point il m'offre d'y goûter. Je décline la politesse, y 
répondant par une bouteille de Saint-Galmier qu'il accepte. Ses gens ont installé son coucher: 




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LES DUNES DU SOUF 161 

trois tapis superposés, une couverture piquée en indienne verte, un coussin long recouvert 
d'une taie de fine toile blanche brodée et festonnée. Puis ils viennent partager son repas. 

Je m'attarde à regarder le soleil disparaître dans une froide lumière orange et bleue. Un 
bref passage, infiniment triste, de jaune blafard, et c'en est fini du crépuscule. Au ciel clair 
encore brille d'un éclat vif la conjonction de Vénus et de Jupiter. C'est l'année, revenant à 
longs intervalles, où se célèbrent leurs noces. Tout s'assombrit, sans pourtant qu'il fasse noir. 
Ce semble que les ténèbres s'éclairent de rayons pâles, lueur irréelle venue d'on ne sait quel 
au-delà. Je comprends à présent ce que m'avaient dit des voyageurs, des soldats: qu'il faut avoir 
campé au désert pour savoir ce qu'est la pureté, la sérénité, la majesté de la nuit. 

Est-ce un frisson moral qui passe, ou bien vient-il de la fraîcheur qui tombe? Je rentre. A 
la lumière vacillante d'une bougie fichée dans une bouteille, sans grand appétit, je dîne. Dans 
la cour, faiblement éclairée par un feu de broussailles, Tahar et Lamsi mangent le couscouss, 
augmenté de mes restes auxquels ils font honneur, l'un noblement, l'autre avec voracité. Le 
cheval broie son orge, le mulet tique, les chameaux accroupis ruminent. Le chien, blanc et hir- 
sute, assis sur mon seuil, me considère, attentif. Il ne se laisse pas caresser et ne prend pas de 
ma main les os que je lui donne. Le gardien m'apporte le café. Je ris des personnes graves qui 
décrètent : a N'en buvez pas le soir : cela vous agiterait. » Ici, tout au long du jour on en ab- 
sorbe. Mon record toutefois, il m'en souvient, a été en Turquie : vingt-sept tasses bien comptées, 
au vrai des dés à coudre. Lassitude profonde. La cigarette s'éteint entre les lèvres. Cependant, 
tandis que tout s'endort, le sommeil me fuit. N'en accusez point, personnes graves, le café, 
mais le silence — ce silence oppressif qui vous étreinl et vous pèse comme une chape de plomb. 
Entendre le silence... ne croyez pas à un vain carambolage de mots. Le silence à cette suprême 
puissance, le silence fait autour de vous par une immensité absolument vide, on l'entend, je 
vous assure, et il tient éveillé, inquiet. La fatigue enfin l'emporte. Des aboiements me réveille- 
ront : le marchand de Biskra qui, la lune levée, se remet en route. Au premier moment on se 
dit: « Où suis-je? » Puis : « Qu'est-ce que je fais ici? » Et, de nouveau écrasé, on retombe au 
néant. 

Le réveil, dans ces cellules, manque de gaîté. Faute de fenêtre, pour faire sa toilette, très 
sommaire, il faut entrebâiller la porte. Mais quel est l'indiscret?... Sous une poussée les chè- 
vres entrent, effrontément. Familières, elles cherchent les miettes du repas. Si on n'y prenait 
garde elles dévoreraient éponges et savon. Paquetage, chargement. Il est bon d'y avoir l'œil : 

l'imperturbabilité de Tahar ce soir remplacerait mal ce qu'il aurait oublié. Durant qu'on selle 

21 



1C2 ALGÉRIE 

les bêtes, je rends visite à la femme du gardien, invisible dans son antre où, de la cour, on ac- 
cède par une porte dégondée que chaque fois, s'évitant ainsi le travail de la remettre d'aplomb, 
patiemment on déplace et replace. A l'extérieur s'accole au mur un petit courtil fait de fagots 
épineux. Quelquefois des poules; mais pour les nourrir il faut être riche. Des figues distribuées 
aux mutchachos déguenillés, morveux et peu amènes me valent ce sourire maternel identique 
sous toutes latitudes et toujours touchant. 

En route. Et le jour d'aujourd'hui sera comme celui d'hier, comme celui de demain. L'ob- 
servation cependant, attentive à animer ce vide, s'aiguise. On distingue d'anémiques petites 
fleurs mauve pâle, écloses à ras du sol, la force leur manquant pour pousser plus avant. D'ani- 
maux, point, hors le khranfouss, le cancrelas des sables, qui en émerge puis s'y renfonce, ses 
antennes faisant tarière. Il en est d'invisibles : des poissons qui en cette saison dorment au sein 
du sable chaud. Ne dites pas que ce sont des lézards, puisque j'en ai vu un, vivant, quoique 
dans son coma de six mois, qui fait partie d'une collection ichtyologique. Partout au désert les 
oiseaux sont rares. Que si un indigène en voit un traverser sa route, il le tient pour messager 
d'Allah, chargé de lui rendre courage. Ici moins qu'ailleurs. Autour des bordjs seulement, où 
elles trouvent des miettes — mais où nichent-elles? — de ces charmantes bergeronnettes gris 
de perle qui volent peu et courent vite, vite, laissant sur le sable l'empreinte de leurs petites 
griffes. Nullement sauvages, on leur mettrait quasiment un grain de sel sur la queue. Mais voilà, 
tournoyant dans une gloire d'or, un vautour. /?ara avis aussi. Son instinct sinistre lui a signalé, 
de très loin, quelque charogne. Il doit y avoir par ici des fenecs, ces jolis tout petits renards 
couleur de sable blanc, qui, tant bien que mal, s'apprivoisent, en dépeuplant la basse-cour. A 
moins qu'ils dévorent les bergeronnettes, je ne vois pas de quoi, en liberté, ils se nourrissent. 
Mais avez-vous entendu ce coup do fusil? A grande distance peut-être. Dans la sonorité do co 
silence, on en tressaille. La chasse pourtant est rigoureusement interdite, même — pour des 
motifs assez clairs — la vente des munitions. Bah ! le plomb se trouve et l'indigène possède tous 
les éléments pour l'antique formule de la poudre : 7S O/q de salpêtre, 12,3 0/0 de soufre et autant 
de charbon de bois. 

On va, on va, dans les endroits plats somnolant sur la selle. Parfois on traverse des « pâ- 
turages » de drinn dont s'élève le murmure des tiges sèches et creuses entrechoquées par la 
brise. Chanson du désert comme les marais ont celle des roseaux. De loin en loin on se trouve 
dans des dépressions demi-argileuses avec traces du grès très friable, gris-blouâtre, qui a formé 
tout ce sable, comme, en infiniment petit, celui de la forêt de Fontainebleau. Et voilà qui justi- 
fie les films sahariens tournés dans les gorges d'Apremont. Puis les dunes recommencent 
à s'élever, à déferler, énormes, sans fin. De combien d'ossements elles sont la sépulture. Une 
armée de Cambyse y a été ensevelie. Poursuivant le sultan de Touggourt^ la colonne Desvaux a 



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LES DUNES DU SOUF 1C3 

couvert en trois étapes cette route réputée infranchissable. Les troupiers juraient tout ce qu'ils 
savaient et déclaraient : « Il faut que le bon Dieu ne soit jamais venu par ici ». 

Nous allons, nous allons. Tombons-nous sur des traces, la sagacité trouve sujet à s'exercer: 
un chameau, deux chameaux, cheval, âne ou mulet, les pieds nus ou chaussés d'un homme, de 
deux. On fait des rencontres. Saluts échangés et on passe. C'est ici une route commerciale en- 
tre l'Oued-Rir'h et le Djérîd tunisien. Les Souâfa — malgré soi on cède à la vulgarité de cette 
calembredaine : justement ainsi nommés les habitants d'une région oh! combien altérée! — les 
Souâfa sont grands voyageurs et les plus intrépides piétons de l'Afrique du Nord. Ce n'est pas 
peu dire, car vous ne trouverez pas plus infatigable que l'Arabe, quoique tellement paresseux. 
Le Souâfi se vante de pouvoir abattre ses trente lieues en vingt-quatre heures. Tout bon Bédoui 
d'ailleurs, muni de vingt-cinq kilos de couscouss et autant de son poisseux conglomérat de dat- 
tes, portés par un bourricot, entreprendra en deux mois la traversée du Sahara, depuis le golfe 
de Gabès jusqu'à Marrakech. Pour de plus courts trajets, dont la longueur encore nous épou- 
vante, vivres dans son capuchon, couteau à la ceinture, malraque derrière la nuque, où il noue 
ses mains, voilà tout l'équipage. Son pas, égal, rapide, fortement appuyé, &si à\i khazel-el-kelb 
« le trot du chien ». Toute la question est de boire. Les Touareg sont entraînés à s'en passer 
jusqu'à cinq jours, les Chaâmba seulement trois. 

Chose incroyable : ici on se retrouve. Au bordj de Moniat-el-Caïd, un cavalier en voyage 
demande à me saluer. C'est un Laârba, tête boucanée de forban bon enfant. Il m'a vue dans 
cet autre désert et sait que je suis amie de son bachagha. Si nous pouvions causer directement, 
nous échangerions les potins laghouatis. 

Animation, relative, très relative, qui ne dure que d'octobre à mai. Pendant cinq mois, 
c'est l'enfer avec toutes ses flammes. Le courrier est seul à passer, quelquefois un officier en 
tournée de service, allant de nuit. L'un deux m'a dit avoir ainsi — Tahar était-il son guide? 
— chevauché sans répit du coucher au lever du soleil, pour se retrouver au point d'où il était 
parti. Heureux encore quand on n'est pas pris dans un de ces terribles coups de sirocco, ici 
devenu ce que nous appelons le simoun — pourquoi, puisqu'en arabe il a nom khamsin ? 
C'est alors que, sous sa poussée furieuse, se produisent les grands déplacements de dunes. La 
tourmente d'hiver les modifie parfois. Mais le passage du vent étant normalement du sud-est au 
nord-ouest, un va-et-vient s'établit qui en laisse le graphique général sensiblement constant. 
J'en ai expérimenté une : ce qui s'appelle un adjej. Chose qu'on est bien aise d'avoir vue pour 
ne plus la revoir. L'atmosphère s'embue d'une nuée blafarde à travers laquelle le disque solaire 
paraît en façon de pain à cacheter jaune, tel la pleine lune à son lever. Ce voile pulvérulent ne 
laisse filtrer qu'une lumière sourde, comme si la tamisait du papier huilé. Des rafales aigres, 
rageuses, lancinantes passent en flèches. Il ne fait pas froid; pourtant elles nous glacent les^ 



164 ALGÉRIE 

moelles. On a chaussé des lunettes d'auto et, courbé sur l'encolure, présentant le dos à la bour- 
rasque, on passe au milieu de tourbillons jaillissants ainsi que des geysers. Cependant faut-il 
risquer un œil pour ne pas perdre le spectacle des « dunes qui fument ». Balayé par la tem- 
pête, le sable est soulevé du fond des sillons, escalade les pentes, coule sur le versant opposé 
et ainsi de suite à perte de vue. Etant pulvérisé jusqu'à l'extrême limite de la finesse, quasi 
transformé en vapeur, il donne l'aspect d'une mer bouillante qui déferle. 

Aujourd'hui rien de pareil. Calme plat. Dans un éclairage vif sans violence, les arêtes s'af- 
firment, de précision linéaire. Une chaleur douce s'ajuste avec l'amble berceur. Allure un 
peu molle, à cause que ma monture, hier soir, a refusé l'eau d'un puits trop saumâtre. Cela lui 
fera quarante-huit heures sans boire. Ce patricien a des délicatesses qu'ignore la grossièreté du 
chameau. Allant à son pas lent, mais constant et sans velléité de refus, je songe que sur le che- 
val arabe tout a été dit. Un aussi admirable animal mérite cependant qu'on le redise, d'après 
les Arabes mêmes. 

Arabe ou barbe? — celui-ci autochtone comme les Berbères, et non dégénescence de celui- 
là, d'origine syrienne, acclimaté par les conquérants. Au vrai se sont-ils croisés et confondus. 
« L'homme a été créé avec le limon, le cheval avec le vent ». Aussi appelle-t-on « buveur d'air » 
— chareb-er-rih' — le cheval noble lequel « n'a pas de malice ». Pour être parfait il doit avoir 
trois choses longues : les oreilles, l'encolure, les membres antérieurs; trois courtes : le dos, l'os 
de la^queue, les membres postérieures; trois larges : le front, le poitrail, la croupe ; trois pures: 
l'œil, le poil, le sabot. Selon d'autres connaisseurs, ce serait : quatre larges : front, membres, 
arrière et avant-main; quatre courtes : rein, oreilles, queue et paturon; quatre longues : enco- 
lure, rayons supérieurs, ventre, hanches. Les douze points sont à peu près identiques, sauf 
divergence quant à l'oreille. Je penche pour laisser la longue au mulet. Quant à la queue, en 
raccourcir l'os est un crime aux yeux des Arabes. Ils la veulent allongée par les crins, que les 
trois premières années ils coupent pour les faires repousser plus épais, plus soyeux. En des ré- 
gions où la^^boue est rare, c'est fort beau. Si le pur-sang anglais ne possédait les mérites qui 
font de lui le type supérieur de l'espèce, ce petit balai dont s'orne sa croupe serait assez ridi- 
cule. En outre, le cheval ne compte pas moins de quarante épis, dont je vous fais grâce, parmi 
lesquels certains portent malheur. 

La robe a son importance. Le blanc, monture de prince, noble entre tous, mais sensible à 
la chaleur; le véritable blanc, bien entendu, à peau rose, non celui à peau noire qui n'est qu'un 
gris. Gris truite, tisonné, zébré, tigré, rarement pommelé, gris bleu — lequel est notre étour- 
neau foncé — gris « pierre de rivière » ou « pigeon sauvage ». L'alezan brûlé — aucheguen 
meglauk — est le plus vite, le bai cerise — hameur soum — le plus endurant. Le noir a une 
valeur de rareté. On estime assez le poil-de-cerf, le louvet, je me demande pourquoi dit « che- 





LES DUNES DU SOUF 165 

val vert ». Pour le pie, le rouan, l'aubère, on n'a que mépris. Pareillement pour le ladre, le 
belle-face. Sans doute est-ce d'Algérie que nous est venu cet injuste jugement : « balzanes qua- 
tre, bon à abattre ». Le pire, c'est l'isabelle, surtout à crins lavés, qualifié « cheval de juif ». 

Tous signes néanmoins peuvent être trompeurs. Gela arrive, « une peau de lion sur le dos 
d'une vache ». Parmi les vices rédhibitoires on range l'habitude de a refuser l'étrier » et de 
« renier l'éperon » : ce que nous appelons être difficile au montoir et ruer à la botte. 

Rarement le cheval arabe est castré. Les pauvres seuls, sans serviteur pour le garder, lui 
infligent ce déshonneur. D'aucuns préfèrent à l'étalon la jument, plus résistante, plus sûre aussi 
pour la guerre — et pour la razzia — parce qu'elle ne trahit point son cavalier par des hennis- 
sements. D'autre part elle constitue un capital productif. « Son ventre est un trésor, son dos un 
siège d'honneur » — ceci à cause que ses réactions sont plus douces. Le Prophète l'a proclamé : 
« Une épouse intelligente, une cavale féconde, voilà les plus grands biens ». (11 place, je l'af- 
firme, la cavale après l'épouse). 

Tout cheval de cette race est d'ailleurs, on le sait, de remarquable endurance. « Il peut la 
faim, il peut la soif ». Dans certaine mesure, car c'est en somme une bête délicate. L'orge lui 
est nécessaire, quelques herbacés. Et aussi le besoin de s'abreuver plus souvent que le cha- 
meau et plus purement le rend-il inutilisable au cœur du Sahara. En dépit de sa taille peu éle- 
vée, il est fort. Les montures de chasseurs d'Afrique portent, en colonne, équipement, armes, 
paquetage, fourrage, vivres de réserve, outils, fers et clous, jusqu'à IGO kilos. Considérez 
encore qu'il est intelligent, courageux, patient, docile, bien que parfois un peu cabochard, affec- 
tionné à son maître, et dites-moi si, aux vertus .que possède le cheval, seraient dignes de l'être 
beaucoup de cavaliers. 

Au point de vue technique, il a plus de résistance que de vitesse. La fougue de son galop 
fait illusion. Une fantasia est chose vertigineuse, à quoi ne se méprend point le connaisseur. 
Le mot le dit : c'est de la fantaisie, ce n'est pas du train. Mettez le buveur d'air sur Longchamp, 
il ne sera nulle part. Les foulées d'un crack plongent dans la stupeur les caïds qui assistent 
parfois au Grand Prix. Quant à des épreuves de fond, au trot, n'en parlons pas. Mais que lui 
importe? Sur son terrain il ne craint personne, puisque seul il y peut vivre. 

Get animal précieux est l'objet de soins fort sommaires. Pas de pansage : on se borne à 
l'essuyer avec un chiffon de laine. Quand c'est possible, on le lave. Son meilleur âge de service 
est de sept à quatorze ans. Mais dès sa deuxième année le poulain est monté. La selle arabe 
est un monument : pommeau élevé, très haut Iroussequin formant dossier. Pour faire de la 
route, rien de plus confortable. Moins lorsqu'il s'agit de passer la jambe — je parle en faible 
femme qui monte à califourchon et en culotte, seule équitation de tourisme pratique. Une fois 
qu'on en a goûté, même pour la promenade on n'en veut plus d'autre. Le lapis comporte sept 



166 ALGÉRIE 

feutres superposés, que l'élégance commande de couleurs différentes. Mais les arçons, en bois 
de laurier-rose, sont cruellement durs. Eux les veulent ainsi aux fins de multiplier les points de 
contact, conformément au principe essentiel : ne pas être en l'air, épouser le rein... Je n'ose 
ajouter l'expression soldatesque autant que graphique du vieux maréchal-des-logis instructeur 
qui, adolescente, m'avait mise à cheval. La sangle est si peu serrée que c'est à frémir. Alarme 
vaine, car, placée très en avant, la selle se trouve dans son aplomb naturel. Les étriers au con- 
traire, tenus trop courts pour nos habitudes, sont très en arrrière, ce qui a pour effet de placer 
la jambe le plus près possible du cheval : autre précepte. Pas de mors de filet : on estime que 
cela embrouille les aides. La bride est nouée au point où le cheval, raccourcissant au galop les 
muscles de l'encolure, vient donner dans la main. L'extrémité fait office de cravache. Cela est 
curieux que, ferrant très légèrement son cheval, souvent les seuls pieds de devant, l'Arabe 
prodigue le métal dans le mors, instrument de torture qui durcit la bouche, dans le large et 
lourd étrier à l'arête tranchante agissant comme éperon, de quoi il abuse, dans l'étrivière en- 
fin, dont les yeux massifs martyrisent, par une juste réciprocité, le cavalier, provoquant même 
des exostoses sur le bas de la jambe. Au trot surtout, quand on s'enlève, c'est fort dur. Mais il 
faut y voir une marque d'honneur vous distinguant du manant qui va à pied. 

Au résumé, l'équitation arabe est fort agréable. « Monter à cheval, lâcher les chiens, cela 
Ole les vers de la tête ». Un autre dicton affirme que « le paradis de la terre se trouve sur le dos 
d'un cheval, dans l'étude des livres » — ceci est inattendu — enfin, ce qui ne saurait se tra- 
duire décemment, « on beine guerabous ameça ». 

Ces Souâfa dont on parle, où donc sont-ils? Patience. Pour atteindre, à Ourmasse, la pre- 
mière de leurs agglomérations, il m'a fallu abattre la distance de Paris à Orléans. Tout pré- 
venu que vous soyez, l'aspect en est déconcertant. Soit l'une soit l'autre — elles sont une di- 
zaine — imaginez, ceinturé de dunes, un cirque sensiblement elliptique, uni et nu comme 
aire à dépiquer. En son centre, une ruche de pierre. A l'entour, par groupes généralement fort 
petits, des panaches de palmiers dépassant plus ou moins le sol, tronc souvent invisible ou émer- 
geant à peine. Approchez-vous d'un de ces bouquets de verdure, escaladez un talus, non sans 
risque do glissades, et regardez à vos pieds. Au fond d'un entonnoir de profondeur variable 
les arbres s'enracinent. A leur ombre, l'habituel jardin : les légumes arabes, un peu d'orge, une 
couple de figuiers et autant d'abricotiers auxquels s'enlacent des pampres, du tabac en menues 
parcelles, un carré de chanvre indien, un plant de henné, quelques pieds de coton. Pour l'arro- 
ser, un puits à bascule, donnant assez d'humidité, puisqu'y pousse cette chose inattendue 



LES DUNES DU SOUF 167 

en pareil pays : des melons d'eau. Multipliez ces trous par X et vous avez une oasis. Envi- 
ron 180.000 palmiers au total : ci une dizaine de mille trous. 

Le pourquoi de cette fantaisie?... La nappe d'eau toujours, cette nappe d'eau dont la mali- 
gnité s'entête à demeurer souterraine. Ici plus qu'ailleurs elle existe car, vous me croirez si 
vous voulez, « souf », en berbère, c'est « rivière ». Et le chef-lieu de ce district sec comme 
amadou a nom El-Oued. Mystification?... Pas du tout. Au temps des Romains, sachez-le, un 
abondant cours d'eau coulait par ici. Fuyant devant l'invasion arabe, la population, chré- 
tienne sans avoir répudié la magie, habituellement exercée par des pythonisses, lui jeta un 
sort qui l'engouffra sous terre. Les sables charriés par le vent du désert ont fait le reste. 
Ceux qui était restés ou qui sont revenus doivent s'en mordre les doigts. Car, quoique devenus 
bons musulmans, impossible de la désensorceler. La puissance du Christ a prévalu sur celle 
d'Allah. Le mal étant définitif, l'industrie humaine y a paré. Le Souâfi creuse, creuse, rejetant 
le sable au dehors pour former un rempart protégeant son ouvrage^ dont ensuite il affermit le 
sommet par une palissade de djérid que bute un chaînon de pierre sèches. A moins de bourras- 
ques formidables, les apports ne feront que l'épaissir et le fortifier. Travail fait à la main et de- 
mandant un bout de temps, on le pense. Lent labeur de patience têtue qui ne rebute point ces 
gens jamais pressés. A raison de dix sous les cent couffins de sable retiré, à la vérité assez 
petits, ils n'y font pas fortune. Parvenu à un mètre de la couche humide, on plante. Ensuite 
on fore le puits et on n'a plus qu'à cultiver. On s'y emploie diligemment. Chaque dattier est 
entouré d'une rigole qu'on remplit de crottin recueilli sur les pistes des caravanes. On l'arrose 
avec amour. Vient-il à dépérir, on le déchausse, on l'étaie et on émonde les racines desséchées 
ou pourries pour donner aux autres la force de se développer; puis doucement, tendrement 
on les recouvre. Opération chanceuse à laquelle parfois il succombe. Ou bien il tombe, écrasant 
les arbres sous-jacents. Quand le khamsin a comblé un jardin, tout est à refaire. 

Conçoit-on que cela vaille autant de peines, ces fruits qui, de loin en loin figurent dans nos 
desserts? Apparemment, car, avec \eshaoulis tissés par les femmes, ses dattes, les meilleures 
de toutes, constituent l'unique article d'échange de la population. Les tribus forment deux 
groupes d'origine différente : Adouan, sédentaires et pacifiques, race autochtone, et Troud, 
Arabes nomades, pasteurs et guerriers, c'est-à-dire pillards. Le Souàfi citadin est vif, intelli- 
gent, actif, très commerçant. Naguère il trafiquait jusqu'en pays haoussa, au cœur du Soudan. 
Aujourd'hui c'est plutôt avecla Tunisie, d'où il importe grains et laines. 11 fait aussi de la contre- 
bande, notamment de ces burnous fins et de ces légers haïks de soie du Djerîd, à passer dans une 
bague, avec'lesquels, au temps des sultans de Touggourt, il leur payait tribut. El-Oued possède 
un poste de douane qui remplit son devoir avec une rigueur extrême. J'ai vu, pour deux paniers 
d'oranges et quelques étoffes, infliger cent francs d'amende. Considérant que le commandant 



les ALGÉRIE 

supérieur d'un territoire militaire n'a pas pouvoir pour une pénalité supérieure à cinquante 
francs, vous serez d'avis sans doute que la disproportion est vraiment trop à l'avantage d'un 
simple brigadier. 

Misérable pays, certes. De fait il ne saurait nourrir tous ceux qui y naissent, dont bon 
nombre vont travailler en Tunisie : domestiques, portefaix, terrassiers. L'or cependant n'y est 
pas aussi rare que cela semble. Lorsque le colonel Desvaux parvint A El-Oued, les habitants 
furent pris à leur propre piège. Par une malice cousue de fil blanc — la ruse orientale au fond 
est très ingénue — ils avaient pensé intimider les Français en répandant le bruit que leur ville 
comptait quatre mille feux et vingt mille âmes, dont cinq mille combattants. Du premier chiffre 
il y eut à retrancher un zéro et le second fut réduit des trois quarts. Mais on s'en tint aux ren- 
seignements donnés pour imposer une contribution de 60.000 francs. Elle fut payée dans les 
quarante-huit heures. 

Les villages souâfa ne sont pas moins extraordinaires que les jardins. Ruche, ai-je dit : 
métaphore qui n'est pas tirée de longueur. Pressées les unes contre les autres, les maisons sont 
une agglutination de minuscules coupoles recouvrant des cellules à hauteur d'homme, qui me- 
surent de deux à trois mètres de côté. Pourquoi aussi petites? A cause de leur fragilité. La ma- 
çonnerie à peu près sèche, que supportent des poutrelles en bois de palmier, est faite de frag- 
ments de gypse siliceux qui se trouve en abondance dans les sables. Ils doivent le nom « roses 
du Souf » à ce que leur cristallisation, d'une délicatesse infinie, affecte des formes de fleur. Jolis 
bibelots d'étagère, mais précaires matériaux de construction. Aussi bien ces niches, dont le 
moindre soleil fait un four, servent-elles seulement pour y dormir quelques semaines d'hiver, 
le reste de l'année resseres à provisions. La vie se passe sous une guitoune dressée dans la 
cour parmi poules, chèvres et pigeons. Au temps le plus chaud, la famille se transporte dans 
un gourbi entouré d'une haie de palmes sèches, non dans son jardin, si elle en a un — car 
imaginez la température qui règne au fond de ces puits — mais en plein bled. Là du moins la 
rôtissoire est aérée. 

El-Oued possède son quartier européen. Le bordj : casernements, magasins, hôpital, mess 
des officiers, ce réduit fortifié enfin de tous établissements sahariens, refuge éventuel '. Puis les 
bureaux et logements y afférents, la poste, la douane, le dar-dyaf, tout blanc de ses plâtres 
frais. Les hôtes jusqu'à présent ont été si rares que le besoin ne s'en faisait guère sentir. C'est 
moi qui l'inaugure. Tout cela égayé — c'est façon de dire — par des espaces dénommés jardins 

1. Précaution qui n"e&t pas vaine. Peu après mon passage des Iribus s'agitèrent, des coups de fusil furent tirés aux portes 
d'El-Oued, des vies menacées, la maison du cheikh mise à sac. Il fallut envoyer le peu de troupes que l'on avait sous la 
main. La mentalité arabe s'avère dans ce fait que les troubles avaient été fomentés par certain puissant marabout... aux fins 
de faire ensuite preuve de sa fidélité en les apaisant et par ainsi obtenir la plaque de grand-officier. 



Mu 



^ 



LES DUNES DU SOUF 169 

OÙ, à grand renfort d'arrosage, on fait pousser, pathétique effort, de chétifs arbustes et quel- 
ques fleurs que transforme en friture la première morsure de l'été. Un large trottoir bétonné 
met en communication ces divers édifices. Partout ailleurs ce n'est que sable dans lequel on 
patauge. Sable partout. Il est en suspension dans l'air, vous pénètre par les yeux, le nez, les 
oreilles. Il crisse entre vos dents, s'insinue entre la peau et la chemise. Vous en trouvez dans 
vos draps, dans votre cuvette. Vous en buvez dans votre verre, vous en mangez dans votre soupe. 
C'est très sain. Rien de plus pur que le sable. Cela s'entend bien que le dispensaire militaire 
est une véritable clinique ophtalmologique. A Kouinine, particulièrement éventé, le tiers de la 
population est aveugle. Mais à part cela, c'est avec juste raison que le Souâfî vante la salubrité 
de son bled. J'en ai éprouvé la différence avec l'Oued-Rirh' quand, au retour, dès mon entrée 
dans l'oasis de Touggourt m'a assaillie la fade, chaude et morbide odeur d'eau pourrie. 

Les indigènes notables habitent des maisons moins primitives. Car l'abondance de gypse 
permet la fabrication du plâtre, rendu article de luxe par le prix du combustible. Toujours elles 
sont surmontées de la coupole caractéristique. Sur la place du marché, où un mokhazni a grand 
peine à maintenir l'ordre autour du tas de blé apporté ce matin par une caravane, je remarque, 
fort imposante, une de ces demeures. Voilà qu'un personnage en sort, à haute mine de caïd, qui 
se trouve n'être qu'un serviteur. Il me salue et par l'intermédiaire de mon interprète me dit que 
« madame Tagha » me prie d'entrer prendre le thé avec elle. Allons, encore un de ses dialogues 
stéréotypés et pétillants... La politesse me commande la résignation. Par un vestibule dont les 
bancs de maçonnerie sont revêtus de faïences, puis le passage coudé de rigueur, on m'intro- 
duit dans une vaste pièce aux tapis somptueux et tentures de soie tunisiennes, qui, n'étaient 
les fâcheux bibelots de foire, serait vraiment fort belle. Une négresse magnifiquement vêtue — 
ainsi parle-t-on dans les Mille et Une Nuits — me baise la main et me dit, selon toute appa- 
rence, que sa maîtresse vient dans l'instant. Il va encore falloir s'entretenir par gestes... Juge- 
ment téméraire. Quelques minutes plus tard je suis en conversation animée avec une femme 
parfaitement arabe, y compris les draperies lamées, les bijoux cliquetants, les paumes au henné, 
les légers tatouages, mais qui parle français comme vous et moi, intelligente, avertie, dont enfin 
la suite de mon séjour me mettra à même de connaître la cordialité et la bonté. Voici le mot de 
l'énigme. Ainsi qu'elle-même originaire de Constantine, appartenant à la famille du dernier 
bey, Mohammed Manamanni a pris sa retraite comme capitaine de tirailleurs. Elle a mené la 
vie de garnison, uyant son jour, recevant les femmes des camarades français et les camarades 
mêmes, avec cette concession au préjugé musulman que c'était seulement en présence de son 
mari. Ayant brigué le burnous écarlate, bien dû à ses loyaux services, il a obtenu l'aghalik 
d'une tribu nomade de ce désert dont le climat convient à ses rhumatismes. Je le crois!... Comme 

on ne peut sortir d'ici qu'à cheval ou à chameau et que Madame Manamanni Bey n'aime pas 

22 



170 



ALGÉRIE 



la locomotion en bassour, quand elle va passer la canicule dans le Tell, sans souci du qu'en 
dira-t-on elle enfourche une selle. Mais au demeurant ne lui déplaisent point cette chaleur et 
cette sécheresse. Sa maison est vaste. Faute d'enfants pour la remplir, elle y élève de jeunes pa- 
rentes orphelines. J'ai eu le plaisir de dîner plusieurs fois avec elle, à la française, tête-à-tête, 
l'agha étant en tournée et l'étiquette arabe ne permettant point de prendre place auprès de nous 
à la nièce qu'elle m'a présentée, charmante fillette gracieuse, fine, un peu farouche, telle une ga- 
zelle apprivoisée dont elle a les beaux yeux noirs chauds et doux comme une caresse. Non moins 
que les obligeances du capitaine Perdriaux et de l'officier-interprète Temime, cette hospitalité 
indigène, de nature inaccoutumée, a contribué âme laisser d'El-Oued le meilleur souvenir*. 



1 



J'ai dans le pays de mes amis Tedjanyià. Pas à El-Oued, où c'est la concurrence. Volens 
volens je visite cette zaouïa de je ne sais plus quel ordre, le marabout ayant fait courir après 
moi. Vieil homme édenté et plutôt gâteux, il me promène avec fierté dans son établissement. 
Agglomération incohérente de cours nues, de chambres basses et sombres, le tout sordide. 
Accroupis dans tous les coins, de jeunes loqueteux blêmes, physionomies vicieuses, sournoises 
et hypocrites, ânonnent les sourates du Coran. Dès qu'ils nous aperçoivent, en témoignage de 
zèle leur diapason s'élève d'une octave et ce fausset suraigu émet des clameurs comme si on les 
écorchait vifs. Paternel au milieu de ce troupeau de volailles affolées, le saint homme leur 
abandonne à baiser le bord de son burnous vert et ses mains sales égrenant l'éternel chapelet. 
Il m'introduit dans la kouba où repose son vénérable père. Je crois devoir prendre une mine de 
circonstance. Mais un apprenti taleb me présente une chaise, un autre apporte le café. Petit 
five o'clock funéraire tout à fait réjouissant. 

Plus opulente et moins mal tenue, la maison tedjanyià à Guémar se pique de quelque ar- 
chitecture. La coupole est décorée intérieurement d'un lacis d'arabesques taillées au couteau en 
plein stuc et peintes de rose, de bleu, de vert. Ouvrage d'un maçon du cru à qui sont dûs les 
édifices modernes publics et privés. Frappé de ses talents naturels — car il est dénué de toute 
instruction — le gouverneur, lors de sa récente visite, l'a enlevé, au grand dam des riches 
Souâfa. Certain génie traîne dans le sang dégénéré des Berbères. J'ai vu, à Djemila, un Kabyle, 
simple terrassier employé aux fouilles, à qui le conservateur, M. de Crésolles, a pu confier la 
restauration des mosaïques. Sans aucune notion de dessin, il reconstitue fort exactement et 



1. Le chagrin causé au vieux chef par les troubles qui, pendant son pèlerinage à la Mecque, éclalôrent parmi ses tribus, 
la disgrâce qui s'en suiTit pour lui, hâtèrent sa fin. Et quelques mois plus tard sa femme le suivait dans la tombe. 




EL-OUED - Vu à vol d'avion 




Le iSordj de Ferdjane (Souf) — Vu à vol d'avion 



LES DUNES DU SOUF 171 

avec un art naïf, ornements, oiseaux, poissons, voire bras et jambes, même en raccourcis sa- 
vants. 

Le cheikh de Guémar, septuagénaire d'apparence ascétique, à l'encontre de ses pareils, 
passe pour fort intelligent. Il s'excuse sur ses pieuses occupations de ne point partager la diffa 
servie dans une vaste salle que meublent do nombreux lits de fer. Le personnage maraboutique 
qu'il a délégué pour en faire les honneurs — son embonpoint me le fait présumer être d'impor- 
tance — s'acquitte de ce devoir en s'empiffrant à vous donner une indigestion rien que de le 
regarder. Signe particulier : il mange avec ses doigts tous les plats, même l'omelette. Dédai- 
gneux de la serviette pliée auprès de son assiette, entre chacun il tient à l'air ses bonnes grosses 
mains luisantes de graisse jusqu'au moment où, après le méchoui, on passe l'aiguière. Est-ce 
ici qu'à je ne sais plus quel général les oranges ont été présentées dans certain récipient re- 
bondi, destiné à tout autre usage, dont un mercanti facétieux avait vendu à la zaouïa une dou- 
zaine, énormes et somptueux, comme le dernier cri européen en matière de compotiers? Les 
temps ont marché et j'atteste n'avoir rien vu de pareil. 

L'héritier présomptif du marabout fait de touchants efforts pour apprendre le français. Bien 
qu'orné d'une large barbe au milieu du visage, il a pour professeur, d'ailleurs fantaisiste, le 
fils du caïd, lequel a fréquenté l'école française et, désireux d'entrer dans l'armée, se propose 
de poursuivre ses études au lycée d'Alger. En mon honneur Si Bou'hari a écrit au tableau noir 
une phrase. Je prends la liberté d'y corriger une faute d'orthographe. 11 est ravi. Tant bien que 
mal il nomme chaque objet qui se présente, ou bien me demande le mot, le répétant laborieu- 
sement et riant comme un enfant quand il a réussi à le prononcer. 

Guémar doit quelque prospérité au tissage de tapis haute laine, de couleurs éclatantes. Il 
n'y paraît guère. Autant nous sommes enclins à faire montre de l'argent que nous n'avons pas, 
autant l'Arabe est soigneux de dissimuler celui qu'il possède. Nous tenons à l'apparence; lui 
tout au rebours. Tant par incurie qu'à cause de son peu de besoins et de l'extériorisation de sa 
vie, pas davantage ne sacrifie-t-il au luxe intime. Du numéraire entassé, voilà sa conception de 
la fortune. Rien toutefois de la cassette d'Harpagon. Car non seulement il est imprévoyant et 
prodigue, mais, par ostentation, il prêtera cent douros comme un sou à qui les lui demande à 
haute voix au milieu du marché. Une petite page d'histoire qui s'est écrite dans ce bled-ci ca- 
ractérise à plusieurs points de vue sa psychologie. 

Le principal fauteur des troubles du Sud en 71 fut Mohammed-ben-Tounsi-ben-Brahim dit 
Bouchoucha (le Chevelu). Originaire du Djebel-Amour, emprisonné pour vol, au sortir du pé- 
nitencier il était allé au Figuig, puis dans le Touat, où, par des pratiques de thaumaturgie, il 
avait acquis assez d'empire pour pouvoir se faire reconnaître chérif. Son prestige s'était accru 
d'un mariage auquel fut contrainte une descendante du grand marabout Sidi-Gheikh. Fatma- 



172 



ALGÉRIE 



bent-Djelloul méprisa toujours cet homme sans naissance et à la première occasion se mit sous 
la protection de nos troupes. Aventurier qui nous donna beaucoup de fil à retordre. A Guémar 
il massacra quelque peu et pilla consciencieusement. Pour se débarrasser de lui, les Souâfa 
payèrent de fortes rançons. Commerçants avisés, ceux de Kouinine, Taghzout et Zgourn — ap- 
partenant au çof Ben-Gana — récupérèrent leur argent en faisant la commission de cartouches 
de chassepot et de poudre anglaise fournies par les juifs tunisiens, qui récompensaient ainsi la 
France d'avoir fait des citoyens de leurs frères d'Algérie. Mais les gens d'El-Oued, Debila et 
Guémar — tenant pour le çof Bou-Okhaz — prétendirent s'opposer à ce trafic, de quoi résulta 
un violent combat. Ne vous hâtez point à conclure que les Bou-Okhaz nous fussent fidèles, ni 
hostiles les Ben-Gana. Avec les Arabes il n'en va jamais aussi simplement. Ceux-ci pas plus 
que ceux-là n'étaient ouvertement insurgés; tacitement l'esprit était le même. Les uns comme 
les autres louvoyaient dans ces réseaux d'intrigues confuses, de violents antagonismes person- 
nels, d'ardentes compétitions d'influences, d'âpres conflits d'intérêts qui constituent toute la vie 
morale du Sahara, tenant la place des idées générales absentes, ouvrant un champ infini à la 
duplicité, à la mobilité, à l'astuce de la race. En fin de compte, le çof de Taghzout dut payer à 
celui de Guémar vingt-cinq mille francs qui se trouvèrent encore, en or et en douros, cachés 
sous des amas de loques au fond des coffres en bois peint. 

Les actes de Bouchoucha en somme n'étaient que du brigandage. Ayant demandé à la 
communauté mozabite de Ouargla trente mille francs de tribut, comme dix mille seulement 
avaient pu être réunis, bon prince, il empocha la somme... après quoi il fît égorger les notables 
pris en otages. Il sut pourtant mourir avec noblesse. Devant le conseil de guerre, il dit : « Je 
sais que j'ai mérité la mort. .le ne la crains pas. Condamnez-moi : vous ferez bien. Mais pour 
l'amour de Dieu, épargnez-moi toutes vos questions inutiles et fusillez-moi vite». On ne fit pas 
droit à ce vœu si légitime et avant d'être mené devant le peloton d'exécution, il fut harcelé 
quinze jours durant par des chinoiseries procédurières auxquelles il n'entendait goutte et qu'il 
n'écoutait pas. La fô-ô-ôrme... 

Période tragique. Le décret Crémieux — déterminante non pas unique, mais principale du 
soulèvement — était du 24 octobre 70. A l'heure où la France perdait sa plus belle et dernière 
armée, des préoccupations plus graves, semble-t-il, s'imposaient à un gouvernement s'intitulant 
« de la défense nationale »... Le 13 mars suivant, les premiers coups de fusil partaient dans la 
Medjana. Le Mokrani avait été assez chevaleresque pour attendre que la France fût délivrée de 
l'invasion. Les derniers furent tirés le 20 janvier 72, à 760 kilomètres dans le Sud. 200.000 in- 
digènes avaient pris les armes. Pendant le premier mois on demeura impuissant devant le pil- 
lage, l'incendie, le massacre, qui s'arrêtèrent bien juste à l'entrée do la Mitidja. On n'avait 
sous la main que 4.000 hommes de troupes algériennes demeurées fidèles, 3.000 joyeux et quel- 



■ 



LES DUNES DU SOUF 173 

ques milices qui déployèrent beaucoup de courage. Les contingents envoyés par petits paquets 
finirent par donner 80.000 hommes. Mais, sauf plusieurs bataillons de garde mobile possédant 
certaine instruction militaire, ce n'étaient que des recrues à qui il fallait enseigner jusqu'à la 
signification des sonneries. En cinq ou six semaines elles étaient pétries par ces hommes d'éner- 
gie et de décision : les Saussier, les Lalleraand, les Gérés, et jetées contre les rebelles. Le ba- 
chagha, on le sait, fut tué'. Plus ardent encore à la lutte, son frère Bou-Mezrag finit par être 
pris, trouvé demi-mort de soif dans le désert. Gracié et déporté en Nouvelle-Calédonie, sa 
peine lui fut remise en récompense de son concours dévoué lors de l'insurrection des Canaques 
en 1879. Mais il voulut y finir ses jours. Son orgueil se refusait à retourner au pays où était 
consommée la déchéance des siens. Ce qu'avait été l'importance des Ouled-Mokrane se mesure 
au fait que leur chef encaissait jusqu'à 700.000 francs de redevances, ayant d'autre part à soute- 
nir un train de baron féodal. Le bachagha fut le dernier de ces grands-vassaux arabes dont, 
malgré l'exemple d'Abd-el-Kader, cet utopiste qu'était Napoléon III avaitrêvéle maintien. Leurs 
fils ne sont plus que des fonctionnaires. 

Quant à la population kabyle, elle n'est pas remise encore des rigueurs fiscales de la ré- 
pression. Les terres confisquées pour une valeur de dix-huit millions — moyenne de quarante 
francs l'hectare — plus de trente millions payés en espèces, voilà de quoi inspirer des réflexions 
pour l'avenir à des gens qui font meilleur marché de leur vie que de leurs biens. Les exécutions 
d'ailleurs et les déportations furent nombreuses. Le meurtre et la rapine, on est prié de le con- 
sidérer, avaient été le mobile des masses, voire de certains chefs, plus que le souci, légitime 
en somme, qui en guidait d'autres, de nous jeter à la mer. Peut-être n'est-il pas hors de propos 
de le mentionner, la plupart des avocats jugèrent ingénieux de défendre leurs clients en faisant 
le procès des bureaux arabes. C'est le lapin qui avait commencé. L'autorité civile n'en eut pas 
moins recours à ces officiers, depuis longtemps d'ailleurs copieusement outragés, pour des be- 
sognes nullement militaires et non pas minces. Désarmer les tribus — plus de 200.000 fusils à 
récupérer — faire rentrer les amendes; établir les états des colons et indigènes fidèles ayant 
droit à des indemnités ou au prix du sang — près de vingt millions furent répartis entre dix 
mille familles — aider l'administration des domaines à liquider la situation territoriale en dé- 
gageant l'individu du séquestre collectif afin de reconstituer la propriété privée, établie sous le 
régime tribal de façon confuse et obscure ; négocier avec les tribus des compensations pour le 
rachat de leurs terres; déterminer les centres de colonisation et en assurer la création — de tout 
cela leur connaissance des gens, des choses, de la langue les faisaient auxiliaires indispensables. 
En sorte qu'après avoir maîtrisé la révolte, ce qui ressortissait de leur métier, ces sabreurs ont 
été des instruments de pacification et d'organisation. 

1. Il fut enseveli avec les honneurs militaires au cimetière musulman de Mustapha-Inférieur. 



174 ALGÉRIE 

Evénements bien oubliés de nous. Trop oubliés. Mais au Sahara le temps n'a pas éteint les 
ressentiments anciens qu'ils avaient exacerbés. Je demande au caïd de Guémar, chez qui j'ai 
reçu une hospitalité cordiale, un guide pour certaine roule que mon mokhazni, le caquet ra- 
battu par notre fâcheuse expérience, avoue connaître imparfaitement. Ahmed-Lallali hoche la 
tête. Puisque, sur l'invitation du marabout de Taghzout, je m'y arrête, plutôt y prendre l'homme 
dont j'ai besoin. Ce ne serait pas expédient qu'un de ses gens m'accompagne chez les ennemis 
héréditaires. Il faut bien que les humains s'occupent à quelque chose. Quand ils ont si peu à 
faire, la ressource leur reste de se détester. 

Peu conforme au type de sa caste, Mohammed-el-Aïd est un jeune, beau et brillant cavalier. 
Il avait très vaillante mine à cheval quand, me rencontrant dans le bled, il me pria à déjeuner 
pour le lendemain. De près il s'avère passablement abruti. Mettons que c'est par le kif et ne par- 
lons pas de l'alcool. Son unique épouse, de qui il semble fort épris — sentiment que les bien- 
séances musulmanes lui commanderaient de mieux dissimuler — est fort jolie, avec ces façons 
effarouchées, meilleur de la grâce des jeunes femmes arabes. Elle m'offre, et très gentiment, 
une'robe en soie du Djérid, fine et molle, blanche brodée de mauve, dont l'empiècement est naï- 
vement gansé de grossière laine verte. Je lui jure de m'en parer « pour plaire à mon mari quand 
il reviendra de la guerre ». Entre nous, je la vois plutôt en voile de piano. 

Le marabout a un frère qui m'avait été défini par le geste significatif d'un doigt posé sur 
le front. Maboul, je ne sais, mais présentant tous les caractères physiques de ces dégénérés 
qu'engendre la débauche. De suprême élégance dans un caftan de satin lilas piqué par-dessus 
une culotte pistache et un gilet feuille morte, enturbanné de damas bouton d'or, il tient à me 
faire les honneurs de sa chambre a à la française ». Grande pièce voûtée dont un immense lit 
anglais en cuivre constitue le principal ornement. Lit de repos, car c'est ici une salle d'apparat, 
rien de l'intimité conjugale qui, en quelque recoin, se limite à des coussins et des tapis. Des 
meubles européens hétéroclites et délabrés y voisinent avec de médiocres orientaleries, dans 
une saleté, un désordre indescriptibles, partout des tasses poisseuses du café ou du thé servi 
les jours précédents et qu'achèvent des nuées de mouches. Redoutant l'offre d'une collation, 
j'argue de la hâte qui, bien à mon regret, me talonne, pour presser le tour du propriétaire. 
Quelques morceaux d'art mauresque ne sont pas sans intérêt. Mais c'est avec orgueil qu'on me 
montre une tente en maçonnerie d'éblouissante blancheur — « tu vois, kif-kif de la toile » — 
aménagée en pavillon. Cette fantaisie d'un marabout défunt est-elle un rappel du nom par le- 
quel les auteurs anciens désignaient une région qu'on a identifiée avec celle-ci : Guitoune- 
Beïdal — les dunes en effet donnant assez l'aspect d'un immense campement. D'autre part les 
tentes des nomades étant en laine de couleur, le rapport n'apparaît pas évident. La zaouïa est 
vaste, claire. Ses cours spacieuses, plantées de chélives verdures, présentent celte particularité 



LES DUNES DU SOUF 175 

qu'on y voit, comme sièges de jardin, des fauteuils de damas groseille, passés par le soleil à 
des tons pisseux. Ils servent à tout, hors à s'asseoir. Sur celui-ci une selle, sur celui-là un sac 
de farine, les bras et le dossier dédorés de cet autre, perchoirs à pigeons. Dans l'espoir d'y trou- 
ver quelque grain de mil, une poule effrontée pique vigoureusement du bec le crin qui s'échappe 
par des ouvertures béantes. 

Taghzout n'est plus qu'un misérable village. Il a été un centre de culture. Je ne l'entends 
point au sens propre des pommes de terre qu'on avait essayé d'acclimater dans ces sables, 
mais qui y dégénèrent à la grosseur d'une noix, comme les tomates, d'ailleurs excellentes, sem- 
blant des cerises. La zaouïa formait des lettrés, notamment ce Brahim-ben-Mohammed qui ici 
copia le manuscrit, depuis disparu, du docte Adouani, un des rares documents arabes sur le 
Sahara, traduit par Ch. Féraud, l'auteur de cet ouvrage de vif intérêt traitant du Sud-Algérien, 
qui, ce n'est pas croyable, n'existe point à la Bibliothèque Nationale. 

Aujourd'hui le ksar est pour moitié un amas de décombres que nul jamais ne s'aviserait 
de déblayer. En attendant l'écroulement de son propre logis, on vit au milieu d'effondrements 
poudreux qui furent ceux des voisins. Même y vit-on bruyamment — chose rare — car des 
clameurs s'élèvent d'un coin de la ruche d'argile. Sachant la politesse orientale, je me borne 
à interroger des yeux. « Une noce... Tu veux voir?... » Certes. Tout voir est mon devoir. Pa- 
labres. Le cheikh envoie quérir son épouse, une moukère algéroise fort gaillarde, à qui tout à 
l'heure, chez elle, sans qu'elle fût voilée, Tahar baisait la main. Tout essoufflée, elle arrive, 
entre, sort, enfin m'introduit. Crainte que mon seroual effarouchât ces dames, il avait fallu les 
prévenir que j'appartiens à leur sexe. Façon de dire. Ce me semble plutôt être au sein d'une 
ménagerie, à moins que ce soit une maison de folles, section des agitées. Grouillant dans une 
cour trois fois trop petite pour les contenir, une horde de femelles en loques éclatantes autant 
que sales, par-dessus lesquelles cliquètent de grossiers ornements métalliques, sautent sur place, 
gigoltent, se trémoussent avec des contorsions de possédées, piaillent, gloussent, glapissent, 
cacophonie enragée par-dessus laquelle éclate un hurlement en fausset suraigu, exaspéré, dé- 
chirant à la fois et furieux, donnant à se demander si c'est qu'on les égorge ou qu'elles se dis- 
posent à égorger quelqu'un. Car je me rappelle le récit que m'en a fait un des témoins des 
massacres de Fez, rythmés par ce « you-you » des femmes, expression d'une surexcitation vio- 
lente jusqu'à la férocité. Parmi ces convulsionnaires je cherche l'héroïne de la fête. A peine si 
je l'aperçois, au fond d'une des alvéoles sombres servant de chambre, paquet de soieries versi- 
colores et de clinquant, autour duquel s'affairent des matrones, lamentable image de ce qu'elle 
sera un jour. Visage de cire, bestial à la fois et puéril, où brûlent sans l'éclairer deux énormes 
yeux noirs. Passive, amorphe, seule silencieuse au milieu de ce vacarme, tiraillée de mains en 
mains, on l'attife, on la farde, on l'oint, on la parfume. Des senteurs fades de benjoin et de sa- 



176 ALGÉRIE 

fran se mêlent à celle de graisse rance, aux émanations de sueur et de crasse que dégage ce 
trépignement. 'Pour que je ne l'approche point, d'épaisses formes s'interposent. Est-ce à cause 
que n'est pas finie sa toilette ou bien redoute-t-on que la roumia lui jette un sort? J'inclinerais 
à croire ceci, car on me regarde sans bienveillance. Au demeurant en ai-je vite assez. Sans au- 
tre divertissement, cette_ danse de Saint-Guy durera tout le jour, puis la nuit entière. Grand 
bien leur fasse ! Je m'enfuis et remonte à cheval. Bénie la solitude dans le bled morne et mort... 

C'est avec dédain que Touggourt, ce grand centre, considère le chélif El-Oued. Je n'en 
veux pour témoignage que celui de mon petit chamelier. Sur la route du retour, des heures 
durant il chante, en tant que soit du chant une mélopée dénuée d'accent, de relief, de cadence, 
s'enroulant sur soi-même en volutes sans fin, le plus efficace des soporifiques si ne l'eût coupée 
à intervalles un cri strident, de^modejbizarre^ que vainement j'essaie de noter. Je demande à 
Tahar le sens des paroles. Ce sont de ces improvisations vagues par lesquelles le nomade 
berce la longueur des pistes lentes. En]substance Lamsi dit : a Quel bonheur d'aller vers la ville 
où il y a des cafés, de la musique, do belles femmes qui dansent et qui... » Je ne saurais ache- 
ver qu'en latin. Par l'intermédiaire du cavalier je crois devoir morigéner ce galopin : 

a. — Tu n'as pas honte, à ton âge... » 

Mais lui, comme un coq de combat sa crête redresse sa petite tête rusée, sournoise et vi- 
cieuse, et, se drapant avec fierté dans la gandoura guenilleuse, depuis le départ, il me solli- 
cite de remplacer, sans le secours cette fois du truchement, il émet son unique mot de fran- 
çais : 

— Dégourdi ! . . . dégourdi ! . . . 

Cette satisfaction à les quitter eût fort mortifié les Souâfa qui nourrissent pour leurs sables 
un touchant attachement. 



^ 



à 



CHAPITRE XI 



BOU-SAADA 



Bou-Saâda, c'est a le Lieu du Bonheur », Ainsi pense le maître éminent qui s'y est fixé, 
non seulement pour posséder mieux types et paysages algériens, mais aussi parce que tout lui 
en agrée. Il parle arabe comme Mahomet lui-même; il vit à l'arabe. Il ne s'est pas fait musul- 
man, mais l'Islam lui est sympathique. D'ardente bonne foi il s'efforce de dissiper les préjugés 
séparant les deux races. Ses amitiés sont indigènes. Il cohabite avec un lettré qu'il appelle 
son collaborateur, prétendant — trop modeste peut-être — lui devoir cette connaissance par- 
faite de l'âme arabe qui fait de lui le meilleur orientaliste actuel. Car c'est une chose d'exé- 
cuter avec plus ou moins de virtuosité un morceau de bravoure sur ces thèmes essentiellement 
picturaux, et c'en est une autre de s'être profondément assimilé les êtres et les choses, d'en 
avoir pénétré le caractère, dégagé la poésie, de tenir enfin le ton qui enveloppe tout du rayon- 
nement intime — ce qui en somme ennoblit, en le subjectivant, un art plutôt objectif. Gela est 
à noter, M. Dinet ne quitte le Sahara que l'hiver. Il a raison. Un pays ne prend toute sa valeur 
que dans l'intégrilé de son caractère climatique : la Russie glacée, le Sahara brûlé. Outre ce 
point de vue artistique, les logis indigènes étant conçus en vue de la chaleur, dès que passe un 
de ces brefs et rudes coups de froid africains, on y grelotte. 

Bou-Saâda cependant esttorride. Cela étonne, à soixante lieues seulement dans le Sud, sé- 
paré du Sahara par les monts du Zab, en réalité situé dans la région intermédiaire des steppes. 
La situation encaissée en est cause. On y accède aisément en automobile soit d'Alger, soit de 
Bordj-bou-Arréridj, foyer de la révolte des Kabyles, sur les hauts plateaux mornes de la Med- 
jana qui se déroulent au sortir du sauvage massif des Bibane, noir comme l'enfer. On en 

23 



178 ALGÉRIE 

descend sur le travers de l'immense cuvette du Hodna, mesurant plus que la distance de Paris 
à Rouen sur un peu moins que celle de Rouen au Havre. Désert dont un lac salé occupe le cen- 
tre. Entendez par là, sur une superficie guère moindre que celle du Léman, une terre amphi- 
bie, croûte salpêtrée et traîtresse où vous vous enliserez peut-être, mais ne vous noierez jamais. 

Cette plaine est une cuve à lessive. Contraste saisissant. Hier j'étais en Kabylie, malgré la 
saison avancée déjà, noyée de pluie. Le site délicieux de Rougie, accrochée, toute blanche, en 
son berceau de verdures sombres fleuries de myrtes et de roses, aux flancs rouilles de la Gou- 
raya, Rougie et sa baie merveilleuse encadrée par les cimes hautaines des Rabor, et sa magni- 
fique corniche montant au dôme de porphyre du cap Carbon — Rougie que, s'il n'y pleuvait 
autant et n'y régnait la fièvre, son site ferait digne d'être la rivale d'Alger, se perlait dans la 
brume. Ouvrirai-je une parenthèse pour dire que toujours m'avait intriguée ce nom si bizarre 
de ville africaine? C'était bien facile à savoir. La Saldae romaine le tient d'une tribu voisine, 
Redjaia, dont les Espagnols firent Rugia. Ne croyez pourtant que ce soit sans relations avec 
ces choses qui nous éclairent, leur vocable venant de ce que la cire exportée de la 
capitale berbère était fondue en celte forme. Quel plaisantin a trouvé cela ?... Littré. 
Rougie fut une ville sainte : « Mekka Seghira ». Dans cette « Petite Mecque » 99 mara- 
bouts avaient leur sépulture. Sans doute la poétique arabe a-l-elle ajouté un 9 afin de donner 
ce chiffre trop amusant pour être exact. Pareillement convient-il peut-être de retrancher un 
zéro aux 100.000 habitants que lui attribuent les anciens auteurs. Certain manuscrit intitulé 
« Galerie de littérature » est un dictionnaire biographique des poètes, jurisconsultes, mathé- 
maticiens, astronomes qui y fleurissaient sous la dynastie hammadite, effondrée au xii^ siècle. 
Ses écoles de théologie et de médecine étaient réputées. Est-ce pour y étudier qu'y est venu le 
grand illuminé Raymond Lulle?JMal lui en prit, car on le lapida. Le pieux Touati, dont la kouba 
subsiste, avait à travers son burnous^ transformé en écran magique, fait voir au sultan En-Nour, 
orgueilleux de son faste et adonné aux débauches, la ville déchue, repaire de pirates dont le 
général Trézel s'empara après un combat acharné immortalisé par Horace Vernet. Il est posi- 
tif que les vestiges de l'enceinte médiévale indiquent une cité considérable qui escaladait la 
montagne, uniquement peuplée aujourd'hui d'un pénitencier militaire. Il n'en reste que la 
Porte de la Mer, avec deux forts turcs et la massive kasba do Charlcs-Quint^ uniques vestiges 
de son passé. Quant aux palais célèbres de l'Etoile et de la Perle qui s'érigeaient sur la Rridja, 
à leur place d'agressives immeubles à six étages s'épatent bêtement, pareils à des dindons fai- 
sant la roue. 

Que nous voilà donc loin du Hodna... Mais non : pas très loin. Pourtant c'est le Sud déjà, 
dans sa splendeur, et le monde des mirages. J'ai dû savoir l'explication scientifique de ce phé- 
nomène de réfraction. Dieu me garde de me la rappeler. Ce serait souffler sur les ailes d'un 



BOU-SAADA 179 

papillon. Tout ce que j'en ai retenu, c'est ce qu'il montre renversées des images lointaines. Le 
respect do la vérité doit l'emporter sur celui dû aux savants. Déjà j'en avais vu, des mirages, 
en Camargue : le village des Saintes-Maries-de-la-Mer, où je me trouvais, flottant à distance 
dans l'atmosphère, les maisons sans fondations, les arbres sans racines, mais pas plus la tête 
en bas que vous ni moi. Au désert, c'est de l'eau, de la végétation. Tout d'un coup un ruisseau 
coupe votre route. Vous arrivez dessus : rien. A une distance dont l'estimation est impossible, 
puisqu'elle n'existe pas, un lac entouré d'arbres, le tout enveloppé d'une chimérique vapeur 
bleuâtre, vision précise cependant et qui persiste jusqu'à ce que, surgie par enchantement, par 
enchantement, elle s'évanouisse. Images lointaines... c'est bientôt dit. Que reflètent ces mira- 
ges, jamais pareils à eux-mêmes? Où sont-ils, ces oliviers, ces cyprès, ces pins parasols que 
nous apercevons, inclinés sur des étangs qui miroitent — où sont-ils, alors que, dans un rayon 
de tant et tantde lieues, tout est nu? Où sont ces hautes falaises qui, àl'horizon bas, encadrent 
le chott, quand nous savons ce bassin absolument plat? Nul ne saurait le dire. Au vrai, les 
mirages du désert sont comme ceux de la vie : ils ne résistent point à un examen très attentif. 
C'est fluide, c'est en l'air, de conlexture irréelle, assez pour leurrer le voyageur affaibli et surex- 
cité à la fois par la fatigue et la soif, mais ne trompant qu'à demi celui qui roule en tout con- 
fort et sécurité. D'autre part, c'est sottise que les scruter froidement. Plutôt s'abandonner à 
leur magie fugitive et décevante, finissant par ne plus distinguer la réalité de l'illusion. 

Bien réel, Msila, puisque nous y faisons halte. De loin on en aurait pu douter. Car c'est 
miracle, ce bosquet d'Amathonte posé en plein milieu du bled aride. Il y a là une gendarmerie 
enfouie dans des palmiers chœmerops — ceux de nos appartements — qu'envierait une villa de 
Monte-Carlo. Un oued où coule vraiment de l'eau a suffi pour créer ce centre indigène de cinq 
mille habitants. Les terres d'alentour au surplus ont été en état de culture : des ruines romai- 
nes l'attestent, des vestiges de travaux hydrauliques. On a des raisons de croire que l'olivier y 
prospérait. La présence d'une nappe artésienne donne à espérer que réussiraient de nouvelles 
plantations. Un arbre en plein rapport, songez-y, donne six kilos d'huile par récolte. C'est de 
l'huile que subsiste la Kabylie, en produisant plus de douze mille tonnes par an, et de la meil- 
leure qualité. Avec à peu près autant de figues sèches exportées, sans compter celles qui, avec 
les glands doux et la galette d'orge, constituent le fonds de son alimentation, les caroubes, 
demandées en Angleterre pour la nourriture du bétail, le liège, le tan, le crin végétal donné 
par les palmiers nains — voilà les ressources de cette population laborieuse, tassée dans des 
villages haut perchés et d'une densité supérieure à celle de la Hollande*. Partout on vit. 

1. Ces -villages, amas de masures pressées les unes contre les autres en façon de feuilles d'artichauts, sont au nombre 
de 14 à 1,500 et il en est qui comptent de 2,000 à 2,&00 habitants. Une égale densité dans tout le Tell le peuplerait de 40 
millions d'âmes. 



180 ALGÉRIE 

Donnez de l'eau au désert, il vous la rendra au centuple. Le monde est vieux, dit-on ; n'en 
croyez rien. Il y a encore de beaux jours pour l'activité des générations. 

Tout à l'extrême pointe de Hodna, Bou-Sâada doit son charme à l'oued frais descendu de 
la montagne et qui le baigne en permanence. Analogue à celui d'El-Kantara, torrent encaissé en- 
tre des berges sur lesquelles se penche la verdure des jardins. Comme partout où de l'eau bleue 
clapote sur des cailloux blancs, le spectacle des lavandières est inépuisable de grâce. Chaque 
région affectionne une particulière harmonie de couleurs pour l'accoutrement féminin : ici vert 
et rouge, là rouge et bleu, ailleurs bleu et noir, noir et vert, rouge et jaune. A Bou-Sâada, 
c'est le rouge et violet. Tous ces lainages accrochés aux buissons donnent des parterres de 
fuchsias. Chaque trou dans la pierre fait un petit bassin rempli de mousse savonneuse et c'est 
surtout, j'imagine, pour le plaisir de la piétiner qu'on se livre à ces orgies de blanchissage, la 
propreté n'étant, par ailleurs, vertu dominante. Les hommes ne dédaignent point de s'y 
livrer, et pas seulement les serviteurs nègres ou les « meskines ». Voyez ce bel Arabe, décoratif 
et digne, drapé dans un burnous azur. Il se déchausse, se dévêt, garde seulement sa gandoura 
qu'il serre aux reins avec un mouchoir, pans relevés découvrant les cuisses. Puis il jette ses 
vêtements à l'eau, nonchalamment les savonne, les tord. En lézardant au soleil il attend que ce 
soit sec, se rhabille et rentre chez lui manger le couscouss. La journée a été employée. 

L'eau, l'eau : préoccupation chère et constante; l'eau : objet de dilection et de vénération. 
J'étais allée jusqu'aux dunes qui, vers le bled infini, font un rempart à l'oasis. Un grondement 
se fait entendre, l'or de l'atmosphère tourne au cuivre, déjà nous soufflètent de grosses gouttes 
brûlantes. L'aimable administrateur civil qui veut bien me faire les honneurs de son territoire 
m'engage à presser le pas. Il s'agit de repasser l'oued. Sur un pont?... Vous n'y pensez point. 
Même permanente et copieuse, une rivière saharienne n'est en somme qu'un lit désordonné où 
serpente, coulant en filets, s'attardant en flaques, un ruisseau aisément franchi d'une enjam- 
bée, de deux au besoin, en s'aidant d'une pierre. Dix minutes plus tard nous aurions été séparés 
de la ville par un torrent d'un abondance et d'une violence ne nous laissant d'autre alternative 
que de passer la nuit assis dans le sable. Cela a duré une demi-heure à peine. Aussitôt le bleu 
reparu dans sa pureté ardente, tout Bou-Saâda s'est précipité vers l'oued. Des grappes blanches 
s'accrochent aux murs de soutènement des jardins, aux rampes qui en descendent. On regarde 
bouillonner un flot limoneux : l'eau, l'eau bénie et féconde, l'eau, source de vie. Chacun dans 
son cœur chante l'hymne de l'eau. Et demain, sous les palmiers lavés, rafraîchis, rajeunis, heu- 
reux, les bourgeons des grenadiers auront éclaté, les figuiers seront couverts de feuilles d'un 
verl tendre. C'est à vue d'œil littéralement que, sous cette eau toute imprégnée de soleil, s'ac- 
complit, impétueuse, généreuse, la poussée de la végétation. 

Pour en constater les progrès, M. Dinet vient me chercher. En bon oasien il possède son 



BOU-SAADA 181 

jardin, où il a édifié un petit pavillon en forme de kouba. Nous autres, nous voulons le jardin 
autour de la maison. Chez les Arabes, les maisons s'agglomèrent entre des murailles, pressées 
comme les grains d'un épi. Et, tel le Marseillais à sa bastide, l'Algérois à son cabanon, on va 
passer la journée dans son jardin. Prétexte à sortir. On écoute les pigeons roucouler et chanter 
les rouge-gorge; on regarde mûrir les fruits, fleurir les fleurs, voler les mouches; on respire 
les roses, les jasmins, l'odeur fraîche de l'eau; on se baigne dans la lumière; on fait la colla- 
tion. Ici, Sliman-ben-Brahim fait des vers, son ami les traduit. 

Ceux qui tiennent à voir des choses plus définies peuvent étudier la fécondation artificielle 
des palmiers. Cet arbre est dioïque. Les sujets mâles portent des fleurs munies d'étamines seu- 
lement, formant grappe qui, avant la maturation du pollen, s'enferme dans une spathe. S'en 
remettre au vent du soin de porter la poussière fécondante sur les sujets de l'autre sexe serait 
précaire. On sépare les brins et les insère, par incision en forme de greffe, dans l'ovaire des ré- 
gimes femelles. Gela se passe tout au sommet de ces troncs élevés et flexibles, non sans donner 
à trembler pour les opérateurs: des nègres souvent, agiles autant que les singes, leurs frères. 
Ainsi la proportion des arbres improductifs peut-elle être considérablement inférieure à celle 
des fructifères. Les palmiers mâles sont les coqs du règne végétal. On ne conserve que l'indis- 
pensable et le surnombre est abattu pour le bois. 

9 

Bou-Saâda est dans la plaine, que le ksar domine avec fierté. Mais plaine qui assez brus- 
quement se relève contre un massif aux lignes médiocres, devant tout à la puissance de ses 
colorations. Remontant l'oued, au long d'un taillis de lauriers-roses, c'est une promenade 
délicieuse d'aller jusqu'au moulin Ferrero. Façon de kasba agrafée à une butte en surplomb, 
certaines de ses pièces sont taillées dans le roc vif. La chute qui l'actionne dégringole sur des 
grès sanglants. Tout à l'entour les terres sont rouillées du minerai de fer qu'elles recèlent. 
Mais en bordure du torrent, une ceinture de peupliers argentés enferme un long verger écla- 
tant de fleurs parmi les cultures potagères. Suivant à cheval la route de Biskra, qui par 
d'étroits défilés coupe la chaîne du Zab, ce sont d'autres aspects de cette nature tourmentée et 
colorée. Polyphonie éclatante à la fois et subtile : tons orangés, carminés, vineux, s'adoucissant 
au rose de pêche, jaunes stridents qui s'assourdissent en bistre, violets intenses se rabattant en 
mauve — de tout, même des gris morts, illuminés soudain d'une coulée corail. De tout hormis 
du vert. Plus encore qu'ailleurs, ici on constate qu'il n'est vide ni nudité là où régnent lumière 
et couleur. Pour surprendre le secret de cette palette somptueuse et fine, ce n'est pas trop de 
la vie d'un peintre. Les tonalités encore, on y arrive; mais c'est l'éclairage. Et si l'éclairage est 



182 ALGÉRIE 

faux, les tonalités se trouveront dénaturées. L'artiste se doit consoler de ses limitations en son- 
geant que les yeux qui n'ont pas bu la lumière africaine, ni celle de l'Orient, sont impuissants 
à la comprendre. Plus elle est juste, plus elle déconcerte. Qui ne l'a remarqué sur les toiles des 
paysagistes algériens? — les maisons sont sans consistance; on les croirait d'ouate. Rien de 
plus vrai, comme si l'inconsistance du caractère se retrouvait dans celle des objets. L'in- 
tensité de la chaleur crée une sorte de brume, dans l'extrême-Sud assez dense pour voiler le 
disque solaire, enveloppant tout d'une atmosphère jaune et sourde, comme de poussière vapo- 
risée. Cette brume — non pas une buée, l'air étant parfaitement sec — a pour effet de décom- 
poser, au sens de la vision, l'argile calcinée des murailles, plus compacte à la vérité que solide, 
dont ce semble toujours qu'elle va s'effondrer. Elle devient fluide, cotonneuse, d'ouate enfin: 
nul mot ne saurait être plus expressif. Qu'on ne me reproche point l'empirisme de cette expli- 
cation qui n'en est pas une. Tels les aspects me frappent, tels de mon mieux je les rends, sans 
m'erabarrasser du comment et du pourquoi. 

Phénomène qu'à cause sans doute d'une température très élevée j'observe particulière- 
ment à El-Hamel. Un séjour à Bou-Saâda serait incomplet sans une visite à cette maison des 
Rhamanyia, promise d'ailleurs à un frère du cheikh, rencontré deux ou trois mois plus tôt 
dans un autre bled. En son cirque de montagnes rousses que strient de failles schisteuses cu- 
rieusement feuilletées, le ksar est perché haut sur un piton abrupt, dominé encore par les vastes 
bâtiments de la zaouïa. De la grande salle des hôtes la vue embrasse un ample panorama de 
noble sévérité. Les marabouts s'enorgueillissent fort de leur mosquée toute neuve. Il n'y a pas 
de quoi. Œuvre en style néo-byzantin — moins byzantin que « néo » — d'un maçon italien de 
Tunis, elle reluit de revêtements en déplorables faïences de salle de bain. Les sculptures intérieu- 
res présentent des motifs tout à fait étrangers à la décoration musulmane, confinée dans les 
figures géométriques et épigraphiques qu'elle sait interpréter avec tant d'art. On y voit des ana- 
nas, des pommes de pin, des lézards, des bateaux. Abondance d'ancres et de poissons, facétie 
perdue pour ces pieux personnages, qui n'y ont point reconnu le symbole d'une des vertus théo- 
logales ni l'emblème des premiers chrétiens. Ils m'ont d'ailleurs semblé parfaitement abrutis. 
Cette famille maraboutique a pourtant donné deux personnalités de valeur : le cheikh Moham- 
med-ben-Belkacem et sa fille Lella-Zineb, qui lui avait officiellement succédé. La baraka se 
continue en des enfants blêmes, bouffis, malsains, pénétrés de leur dignité les figeant dans l'hé- 
bétude comme elle les engonce dans leur burnous. Décidément, la sainteté héréditaire donne 
de médiocres produits. 




BOU-SAADA 183 



9 9 



Ce soir, séance de danse chez Zidana. Etoile réputée, la dernière peut-être à posséder les 
saines traditions de son art. Même en ces pays immobiles, tout se perd. Elle arrive d'Alger, où 
son concours avait été demandé pour une représentation au profit de quelque œuvre de guerre. 
Fixée ici, riche, elle y tient école et vous entendez bien que sa maison n'est pas uniquement le 
temple de Terpsichore. Superficiellement informé des choses algériennes, on croit volontiers 
Ouled-Naïl synonyme des mots divers par lesquels nous désignons ce que, poliment, les Ara- 
bes appellent mrah m'serra : « femme libre ». Peut-être les qualifient-ils parfois d'une épi- 
thète plus suggestive; mais je ne la connais point. Conception inexacte. Toute prostituée n'est 
pas nécessairement une Ouled-Naïl, ni toute Ouled-Naïl une prostituée. Le plus fort contingent 
cependant de la corporation est fourni par le considérable groupement nomade ou demi-no- 
made qui occupe d'immenses territoires entre le Djebel-Amour et les Ziban. Presque unique- 
ment pastorales, ces tribus sont pauvres. Les femmes sont belles — selon le canon de la 
beauté arabe — intelligentes et sans préjugés. Los hommes ne s'en embarrassent pas davan- 
tage. Le général Daumas, si bien documenté sur les mœurs sahariennes, rapporte que l'austère 
Abd-el-Kader ayant prétendu abolir la séculaire coutume d'offrir aux voyageurs ses épouses et 
ses filles, une affreuse disette survint. On y vit un signe de la désapprobation d'Allah (l'Omnis- 
cient, l'Omnipotent, l'Eclairé, l'Informé, Il est Unique!) et c'en fut fait de ce passage de vertu. 
C'eût été tuer la poule aux œufs d'or. Car ainsi l'ambiance locale est-elle favorable au déve- 
loppement professionnel de cette particulière vocation. Par légions ces dames s'établissent dans 
les ksour du désert ou les villes du Tell pour gagner leur vie ainsi que celle des leurs, ne per- 
dant point le contact, même si elles sont sans esprit de retour. Selon les facultés de chacune, la 
chorégraphie est l'accessoire ou le principal du métier. Si sur les gynécées mon sexe me permet 
d'être mieux informée, sur ce monde spécial par contre les hommes en savent plus long que 
moi. Les vétérans de la vie algérienne m'assurent qu'on y trouvait naguère les seules femmes 
arabes avec qui, sauf rares exceptions, il fût possible de causer, par là exerçant dans les sphè- 
res indigènes une assez notable influence. Mais tout dégénère et ce type a à peu près disparu. 
L'usage de l'alcool y est pour beaucoup. Que dire d'une civilisation qui corrompt l'immoralité 
même?... 

Ce qu'il en est de Zidana, je ne sais. Belle encore, de ce modèle lourd qui est le leur, de la 
majesté, certaine noblesse d'allure s'alliant à quelque chose de crapuleux. La gravité de la 
courtisane arabe rachète par une sorte de hiératisme son ignominie essentielle. Et cela l'apparie 
dans quelque mesure à ce que nous savons de celles de la Grèce, parmi lesquelles n'en était-il 



184 ALGÉRIE 

même pas de sacrées? Nous sommes courtoisement accueillis au seuil. Un escalier de moulin 
nous mène sur la terrasse qu'éclairent deux fortes lampes à pétrole. Nous prenons place sur 
des lapis. On nous sert le café. Ces dames sont alournées fort galamment. Elle en gros tulle 
bleu turquin, veste de velours pourpre très brodée d'or, la melhafa en mousseline blanche lamée, 
les bijoux massifs, la haute tiare d'orfèvrerie émaillée, enlurbannée de soiries bleues et rouges 
tissées d'argent et empanachée d'autruche noire. Sa sœur, beaucoup plus jeune, jolie, l'ovale 
pur, ce vague, cette mélancolie, cette inconscience de la physionomie féminine arabe. « Son vi- 
sage », dit une poésie erotique, « est comme la lune touchant à sa quatorzième nuit... Ses 
joues sont un bouquet de roses... Ses yeux sont la bouche d'un fusil : ils brûlent comme la pou- 
dre ». Qu'elles soient libres ou non, leurs yeux, beaux de forme et de couleur, m'ont toujours 
paru amorphes. Quant aux roses de leur teint, il ne peut s'agir que de roses-thé, ce qui n'en 
est pas plus mal. Celle-ci est la seule que j'aie vue dont la pâleur présente une transparence de 
sang sous la peau, nuance infiniment délicate de certains camélias. A l'entendre tousser on 
comprend pourquoi. Elle est en soie framboise brochée abricot. Deux autres, presque des 
enfants encore — filles, élèves? — en bleu, en mauve. 

Sur la danse orientale il est convenu de s'extasier. Au risque de passer pour béotienne, je 
confesse n'être pas à ce point férue d'exolisme. Admiration, soit dit entre nous, pour laquelle 
je soupçonne qu'on se bat quelque peu les flancs. Ce que j'en préfère, c'est la musique. Bar- 
bare si l'on veut pour nos oreilles qui ont des exigences différentes. La résolution de la sensi- 
ble sur la tonique lui est inconnue. Nous en sommes irrités d'abord jusqu'à la souffrance. Mais 
on s'y fait et à ce perpétuel inassouvissement d'un besoin impérieux on finit par trouver un 
charme pervers. La musique traditionnelle, dite de Grenade, ne comporte pas moins de vingt- 
quatre modes, la plupart s'appareillant à noire mineur. Le plus usité est le remel-maïa, cons- 
truit sur la gamme la-si-do-ré-mi-fa dièze-sol-la. Son caractère est en accord avec celui de la 
race. Mouvements lents et accélérations non motivées, rythmes saccadés ou nonchalants, mais 
toujours imprécis, dissonnances heurtées ou molles, rarement harmonieuses, avec cependant 
des tendresses, dessins fugitifs, modulations fantasques, cadences brusques et lasses, ne don- 
nant pas le sentiment d'une conclusion. Pas de lignes, pas d'ordonnance, pas de fil conduc- 
teur. Dans l'orchestre : rebeb, kanilra, snitra, khamendja, c'est la g'heita qui prédomine, la 
flûle de bois, dont les stridences sont assourdies par les batteries du tar et de la derbouka. Sur 
des thèmes archaïques, de faible relief, les instrumentistes improvisent à l'infini. Indolente, 
comme à regret, une danseuse se lève. De la danse?... Si vous voulez. Danse des mains, les 
poignets se désarticulant en flexions serpentines, tandis que les doigts imitent le battement des 
ailes de papillon. Danse du ventre aussi, pas très accentuée, et sans que ce soit joli, joli, sous 
les vêtements cela n'a rien de commun avec l'ignoble indécence de ce qu'on a vu dans les 



BOU-SAADA 185 

« rues du Caire » de nos expositions. Encore, empruntée à l'Inde, danse des seins et du cou, 
aux curieux effets de frisson. Quant aux jambes, à notre estime agent essentiel de la danse, 
elles ne donnent rien. Les pieds glissent, parfois se lèvent légèrement. Si du moins ils étaient 
nus... Mais chaussés hélas! de souliers jaunes à talons Louis XV sur des bas de coton rose. Tous 
mouvements très enveloppés et de parfaite eurythmie, juste suffisants pour que voltigent dans 
le dos les sachets à amulettes. Le seul qui soit violent est une brusque cambrure en arrière, le 
seul aussi vraiment voluptueux. Bien qu'assez pesante, Zidana y excelle. Aussi dans ce cri 
étrange, l'équivalent du oUé ! ollé! qui scande les habaneras et les malaguenas : trille éclatant, 
à l'aigu, qui retombe sur la dominante. Puis la danse du mouchoir, puis les évolutions à deux, 
toujours dans une tonalité nuancée faiblement, sur ce rythme indécis et las. Ce qu'il y a de 
mieux chez la danseuse arabe, c'est qu'elle n'a pas le sourire : ce sourire figé, stupide, bête- 
ment provoquant de nos demoiselles à tutu. A peine si les lèvres esquissent une expression en 
dedans, grave, profonde, dans laquelle il n'y a rien sans doute, mais qu'il ne tient qu'à soi de 
s'imaginer rempli de chos^. Avec les yeux chastement baissés, c'est un effet voulu, mais absolu. 

Pour varier cette monotonie agréablement berceuse, on invite Ahmed à exhiber ses talents. 
Ahmed est un très bel éphèbe, particulier type masculin — je ne dis pas viril — des Ouled- 
Naïl. Fin, souple, élégant: un marbre florentin. Regard d'eau trouble, câlin, grâce de jeune 
chat. Avec des mines charmantes il se fait prier. Et sa danse est plus efféminée que celle des 
femmes. Il est leur serviteur, vivant auprès d'elles, à l'écart des hommes. Apparemment élevé 
à la brochette pour même emploi, le gamin qui, encapuchonné et pieds nus, très drôlement 
exécute un pas du moukhala, le fusil simulé par un bâton. 

On chante enfin. Chaudes, sonores, un peu dans la gorge, les voix malheureusement sont 
rauques, éraillées, voix d'alcool et de débauche. Ces dames ayant des pudeurs que nous igno- 
rons masquent leur bouche de la main. La bouche est impure. C'est pourquoi le Targui la 
lient constamment voilée. Mélodies invertébrées, lourdes de nostalgie et de langueur. Toutes 
cantilènes classiques et très anciennes, telles — je ne garantis pas l'orthographe, et n'essayez 
pas de prononcer — le Mendeloun ana moutchaki et le Bekaan aâba khev, par lequel les artis- 
tes remercient l'auditoire. J'en remarque une, très prenante, à deux voix alternées, en réponse 
avec la flûte de roseau au son grêle, puéril, de douceur infinie. Cela s'estompe dans les spirales 
fuligineuses des cigarettes, vous engourdit. On a le sentiment que cela ne finira jamais et on 
ne s'en plaint pas. Les effluves de jasmin et de safran, la beauté de la nuit, chaude comme une 
caresse — vous avez médit de la nuit, ô Rostand, quel blasphème ! — cette atmosphère surtout 
crée le charme. Et surtout, surtout, de se sentir si loin de l'Opéra. 



2i 



CHAPITRE XII 



LE SUD-ORANAIS ET LES OASIS DU FIGUIG 



Au temps où, tout jeune officier, mon père avait, à Oran, pris pied sur le sol africain, la 
ville comptait une douzaine de mille habitants, en majorité juifs d'origine espagnole ou orien- 
tale, comme la plupart de ceux d'Algérie. Actuellement la centaine de mille est dépassée. Le 
pourcentage Israélite est descendu à 10 "/o, les Zeraffa, Hanoussa, Adida, Sebba, Fassina, Mo- 
lina, Pereira, Bechagia, Aboucaya, Haki-Biana, les Jaïs, Ghich et Belaïch, les Saffar, Allouch 
et Salvator, Akoum et les Alban, les Timsitt et les Teboul, les Azoulay et les Valensi, voire Mar- 
dochée-Cahen-Aknine, qui, par la vertu du décret Crémicux, sont nos concitoyens, se trouvant 
noyés dans les Ferez, Lopez, Sanchez, Fernandez, et jMoralès, Pomarès, Olivarès, Jimenès, les 
^aleriola, Espinosa, Cerveria, Gomila, les Saltano, Moro, Gasco, les Diaz, Sintôs, Verdù, Cata- 
laûn, Xuereb. Pour une bonne part, m'assure-t-on, ceux-ci également sont Français, par natu- 
ralisation personnelle. Je le veux bien aussi. Tant il y a que, sur cinquante noms cueillis au 
hasard dans une feuille locale, j'en découvre tout juste dix-huit aux consonnances de chez nous. 
En outre la statistique accuse 25.000 étrangers, sans compter les indigènes, en nombre moin- 
dre. De toutes les agglomérations du Tell, c'est celle où, proportionnellement, vous voyez le 
moins de burnous. Il y grouille surtout une tourbe de « Beni-Ramassés ». 

Trois siècles durant cette ville fut espagnole ; espagnole elle demeure. Elle n'est qu'à huit 
heures de mer de Carthagène. Du sommet des monts brûlés où elle s'accroche on distingue les 
feux allumés sur ceux de Murcie. Jusque sur ce rivage Castillans et Aragonais ont pourchassé 
les Maures. De cette inexpugnable position naturelle, fortifiée encore par de puissants ouvra- 
ges, ils avaient fait un Gibraltar africain. Mais tandis que, du haut de son enclave, l'énergique 



I 




Le marché à Bou-Saâda 




L'oued de Bou-Saâda 



'i 



j 



LE SUD-ORANAIS ET LES OASIS DU FIGUIG 187 

Angleterre commande la Méditerranée, de la sienne n'a tiré aucun parti la nonchalante Espa- 
gne. Sentinelle armée jusqu'aux dents qui gardait le vide. Par cette brèche — signiQcation du 
berbère Ouahran — à peine quelques faibles et d'ailleurs désastreuses tentatives de pénétration. 
Plume au chapeau de sa Majesté Catholique : c'était tout. Lieu d'exil pour les fils de famille qui 
n'étaient pas sages, pour les grands ayant cessé de plaire. On y allait aussi prendre les eaux, 
et de modestes thermes à mi-chemin de Mers-el-Kébir doivent leur nom « Bains de la Reine » 
aux cures réitérées qu'y fît l'infortunée mère de Charles-Quint. 

Tout fortuit, ce caractère ethnique d'Oran se trouve en accord singulier avec celui que la 
nature a donné à sa baie. Et sur ces lignes de sévère, de hautaine noblesse, l'Espagne a mis sa 
signature par la chapelle de la Vierge érigée au bas du fort Santa-Cruz, sur les flancs abrupts 
du Murdjadjo, témoignage de la dévotion particulière de ce peuple dont la formule populaire 
de salutation est : — a Ave Maria — Purissima ». Rien ici de la douceur, de la mollesse 
d'Alger. Point de feuillages luxuriants, de fleurs éclatantes, de parfums voluptueux. Ce semble 
que la mer elle-même, entre le cap Falcon et le promontoire d'Arzeu, n'ait point ce rythme 
berceur qui la balance, indolente, du cap Matifou à la pointe Pescade. Pour s'ajuster exacte- 
ment à son cadre, il eût été désirable qu'Oran demeurât sombre, taciturne, altière, resserrée 
entre ses remparts fauves. Mais de la misérable ville, ruinée par un tremblement de terre, 
qu'en 1792 abandonna le gouvernement de Charles IV, disputée ensuite entre Arabes et Turcs 
qui lui donnèrent le coup de grâce, notre domination a fait un grand centre commercial, étouf- 
fant et poudreux, où les vestiges du passé, semblable à l'hidalgo drapé dans sa cape de 
pauvreté et d'orgueil, sont submergés par des entassements de bâtisses démocratiques non 
seulement sans élégance, mais sans luxe, ici où l'on ne vit que pour gagner de l'argent. Elevés 
au hasard des besoins, sur un site irrégulier et escarpé, elles ne donnent même pas ce qui, 
faute de style, caractérise les cités modernes : l'unité, l'ordonnance, l'ampleur. Les quartiers 
riches, qui n'en sont pas plus gais, s'enchevêtrent d'ilôts mesquins ou sordides, uniformément 
mornes. La pouillerie n'y est point pittoresque. Seul le port y met une animation canaille. Son 
assiette mouvementée transforme en alpinisme la circulation entre la Marine et le plateau que 
couronne une gare colossale en contrefaçon — oh ! combien ! — d'Alhambra, avec étape sur 
la terrasse où s'agrafe le Château-Neuf. Neuf, il l'était par rapport au Castillo-Viejo, l'ancienne 
kasba, depuis rasée; mais les trois tours massives de cette rébarbative citadelle, curieusement 
plantée en plein milieu de la ville, sont antérieures à l'expédition du cardinal Ximinès, le 
reste édifié au cours du xvi« siècle. 

Non moins que son littoral, l'hinterland d'Oran est âpre et dur. Vallonnements brûlés, 
friches d'argile recuite alternant avec d'immenses champs d'orge et de blé. Et, à perle de vue, 
des ceps alignés au long des sillons rouges. L'économie agricole est bannie de ces lignes. 



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ALGÉRIE 



Toutefois noterai-je que, voici une quarantaine d'années, la vigne était en Algérie culture 
toute exceptionnelle. La première récolte digne d'être mentionnée fut celle de 1879: 346.000 
hectolitres. Dix ans plus tard elle était de quinze cent mille. J'ai oublié par combien de mil- 
lions elle se chiffre aujourd'hui. L'invasion du phylloxéra, en ruinant les colons assez impru- 
dents pour avoir mis tous leurs œufs dans le même panier, n'empêche qu'on plante encore, 
qu'on plante toujours. Trop, objectent les gens sages. A quoi les emballés ripostent: qui ne 
risque n'a rien. Avec ses aléa, mais les gros bénéfices qu'elle est susceptible de donner en 
compensation à de cruels déboires, la viticulture tient du jeu : passion autant que spéculation. 
La terre cependant ne souffre point qu'on la violente. Elle ne rémunère en définitive que l'ef- 
fort"patient et soutenu. Les crus rouges de Médéa, blancs de Mascara sont fixés. En Mitidja, la 
production, parfois de fallacieuse abondance — je sais un gros capitaliste à qui ce leurre a coûté 
toute sa fortune — s'est régularisée en même temps que la valeur s'en accroissait par des 
procédés de vinification mieux appropriés au climat. Dans celte belle vallée de la Soummam 
qui, entre les versants kabyles couverts d'oliviers, va tomber à la mer aux portes de Bougie, 
des colons du Beaujolais, apportant la méthode réfléchie, le persévérant labeur, ont créé 
d'excellents vignobles. En Oranie souvent on a marché trop vite. On vous défonçait et vous 
plantait en un tourne-main des cinq, six, sept cents hectares. Préparation insuffisante du sol, 
cépages trop hâtifs, rendement très inférieur à des prévisions téméraires, et c'était des déconfi- 
tures d'une couple de millions comme un sou. Nous ne sommes point ici dans la Terre Pro- 
mise. Si la grappe a le soleil, qui fait l'alcool, elle a aussi ses redoutables ennemis de partout 
et d'autres par surcroît : la sécheresse, le sirocco, les sauterelles. On se monte la tête par des 
exemples de cinquante pièces à l'hectare et davantage. Ce serait prétendre avoir à chaque 
coup tous les atouts en main. Raisonnablement il convient de n'en pas escompter plus de vingt 
en moyenne. J'en atteste les vignerons de France, voilà certes de quoi se satisfaire. 

9 9 



La rude Oranie cependant a sa perle et c'est la perle de l'Algérie. On en a trop parlé pour 
qu'il soit expédient d'y revenir. L'ancienne capitale des brillantes dynasties almoravide et al- 
mohade, mérinide et zeyianite, où toute la moitié du xiii" siècle régna le grand Yarmoracen, 
qui avait une garde chrétienne, oîi vint mourir ce Boabdil qui, selon les sévères paroles de sa 
mère, « n'ayant pas su défendre en homme son royaume, le pleura comme une femme » — 
Tlemcen, rivale en richesse et en culture de Gordoue, de Séville, de Grenade, dont les méder- 
sas, où professa Ibn-Khaldoun, un des flambeaux de l'intelleclualité musulmane, étaient fré- 
quentées par des étudiants venus de Bagdad — Tlemcen, ultime refuge de la haute civilisation 



LE SUD-ORANÂIS ET LES OASIS DU FIGUIG 189 

du peuple berbère, si lamentablement effondré, vulgaire sous-préfecture à présent, somnolant 
dans sa mollesse fleurie, est l'unique ville du Maghreb central qui possède des monuments de 
réelle valeur. On y saisit le sens de cet art tout abstrait, étant exclusivement décoratif. Qui dit 
décor en effet dit fantaisie. Or la fantaisie, c'est l'élimination du concret, sa subordination du 
moins, systématique à tel point que, si même l'inspiration initiale vient d'un modèle, il est sty- 
lisé jusqu'à n'être plus caractérisé. Voyez, dans les tapis, dans les broderies d'Orient, la fleur : 
aplatie comme celle d'un herbier, réduite en schéma, au minimum seulement de lignes essen- 
tielles elle s'avère rose, œillet ou tulipe. L'architecture mauresque repose entièrement sur l'ar- 
cade, ouverte ou aveugle. Du plein cintre elle fait l'arc outrepassé, brisé, lancéolé, polylobé. Elle 
les coiffe de voûtes légères à facettes et alvéoles, nervures et arêtes vives que surmontent des 
coupoles ovoïdes. Puis cette structure élégante et fragile se revêt d'ornementation. Briques 
de couleur en cordons contrariés, terre cuite peinte modelée en fleurons, frises et corniches, 
tuiles vernissées et carreaux de majolique aux tonalités délicates, boiseries de cèdre et de 
thuya finement ajourées, blanches dentelles de plâtre, guipures en stuc de polychromie dis- 
crète, ciselures d'albâtre ambré — toujours le motif est emprunté à la géométrie. Notre art 
interprète la nature, le leur le thème linéaire, conventionnel en somme, dont, par des 
enroulements et des déroulements ad infiniticm, la sécheresse, pour ne pas dire l'indigence, 
se nourrit, se complique, s'étoffe, s'enveloppe et se développe, s'épanchant en variations, 
s'épanouissant en fioritures, spires, volutes, l'arabesque enfin aux mille caprices et détours. 
Avec une élémentaire simplicité de moyens on obtient l'effet absolu. Pour n'en citer qu'un 
exemple, vous allez visiter la mosquée hors les murs de Sidi-el-Haloui — ce cadi de 
Séville mort en odeur de sainteté ici, où il s'était retiré comme marchand de bonbons. Si 
personne ne se trouve là pour vous l'ouvrir, vous ignorerez la richesse de ses fameux chapi- 
teaux d'onyx. Mais on en a tant vu, do travail du marbre... Tandis que l'art musulman seul 
vous offrira un minaret dont les carreaux émaillés, aussi frais que le jour où ils furent posés, se 
présentent en formule de circonférences entrelacées, dans cette harmonie d'extrême distinc- 
tion : verte, blanche et noire, réchauffées par un rien de terra-cotta. Ces combinaisons infini- 
ment ingénieuses de lignes partant du simple pour aller au composé constituent la caractéris- 
tique d'un art secondaire, mais charmant, petit, je le répète, dans une acception nullement 
péjorative, auquel il ne faut pas demander autre chose qu'une caresse pour les yeux comme 
le sont pour le corps les souples soieries orientales tissées de nuances subtiles et lamées d'or 
éteint. 

Tlemcen n'a pas que ses monuments, malheureusement mal encadrés dans la banalité 
d'un médiocre modernisme, et ceux de la sainte Bou-Medine, toute proche, et les ruines im- 
posantes de Mansoura, la ville jumelle. Elle a l'enchantement de son site. Avec juste raisoa 



190 ALGÉRIE 

les Romains avaient nommé Pomaria la cité primitive, devenue ensuite Agadir — en berbère 
« la Forteresse » — dont il subsiste seulement des débris de remparts mangés de verdure, ainsi 
qu'un hautain minaret s'érjgeant, solitaire, parmi les acanthes et les asphodèles. Les sources 
abondantes qui jaillissent de cette terrasse dominant un magnifique horizon entretiennent de 
plantureux vergers. A chaque pas ce sont des coins exquis. Flânant autour de l'enceinte, au 
pied de ce vieux bastion berbère, troué comme une écumoire — la Porte des Tuiliers — j'en- 
tre dans un cercle de curieux au milieu desquels opère en Aïssaoua. (Se rend-on bien compte 
que ce nom signifie « jésuite ? ») Tête nue, sa mèche rituelle sautillant en queue de rat sur 
le crâne rongé de pelade, tout suant des grimaces, des contorsions, des hurlements que rythme 
une batterie exaspérée de darbouka, les yeux révulsés, l'écume aux lèvres, il mâche de la 
paille enflammée, s'enfonce des couteaux dans le gosier jusqu'à la garde. Spectacle hideux que 
je fuis au plus vite. Un sentier s'offre, entre des buissons de jujubiers et de cactus. Je l'enfile 
au hasard et débouche sur une déclivité d'herbe fleurie, toute éclaboussée de soleil à travers 
d'opulents ombrages, et coulant en pente molle vers de lumineux bois d'oliviers et de bellom- 
bras. Cimetière tellement ancien que le sol a absorbé les sépulcres. Quelques-uns l'affleurent 
encore sous les anémones et les pervenches. D'orgueilleux monuments abritaient des morts dont 
nul ne sait plus les noms. Quelle était cette traditionnelle sultane à la mémoire perdue de qui 
une coupole octogone s'érige sur des arcades quintilobées du dessin le plus pur et le plus élé- 
gant? Une averse me surprend. Je me réfugie sous le porche d'une kouba. De la pénombre 
chaude émerge une haute silhouette blanche. Je comprends qu'on m'invite à entrer, et me voici 
assise à jambes rebindaines en face de mon hôte, sur une peau de mouton — qui ne laisse pas 
de m'inspirer ([uclques inquiétudes — entre nous un réchaud de terre rougeoyant de braise, où 
bout le café dont il m'offre une tasse. Pour en user aussi familièrement avec le saint lieu, serait- 
ce l'ombre du pieux personnage dont, dans un coin, s'allonge la tombe étroite, encadrée de 
faïences? Simplement le gardien. Tout au long du jour il demeure ici, engourdi dans cette 
torpeur que nous imaginons être du rêve, recevant les offrandes des dévots venus pour implo- 
rer des guérisons miraculeuses. A la majesté de sa barbe, à la gravité de ses gestes, à la 
noblesse de sa courtoisie, à la grandiloquence devinée de ses discours on dirait aussi bien un 
grand-vizir. Peut-être après tout est-ce le dernier des Abencerrages, dont n'eût été que 
l'avant-dernier celui de Chateaubriand. Ne riez point. TIemcen est peuplé de vieilles familles 
de Maures andalous, fort déchues dans leurs biens, qui n'en conservent pas moins au fond 
dos coffres en bois de cèdre les clés de leur maison de Grenade. Qui sait jamais, qui sait ce 
que réserve aux Croyants le Distributeur, le Rélribuleur^ Maître de l'Univers, Il est Grand, 
Il est Unique, Louange à Lui! 



LE SUD-ORANAIS ET LES OASIS DU FIGUIG 191 

Dire qu'on roule sur la roule de Tombouctou n'est qu'un mot: toute route conduit quelque 
part. Là toutefois où il n'y a rien s'abolit le sentiment des distances. Trois fois la semaine un 
train qui couvre gentiment ses trente kilomètres à l'heure mène à l'actuel terminus de la ligne 
sud-oranaise. L'imagination s'échauffe à penser que pour atteindre la vieille cité berbère dont 
le mystère a été violé par nos armes, il suffirait de prolonger le ruban d'acier sur quelque 
cinq cents lieues de pays. Réflexion puérile et saugrenue. Cela viendra pourtant. Lorsque Id 
désastre de la mission Flatters, en surexcitant les passions sahariennes, provoqua l'insurrection 
du Ouled-Sidi-Cheikh, cette voie étroite, d'intérêt purement stratégique, s'arrêtait à Saïda, 
limite du Tell. Sans les facilités qu'elle donna pour des concentrations de troupes, le mouve- 
raet peut-être eût gagné Mascara, qui s'agitait. Le souvenir d'Abd-el-Kader n'est point perdu 
dans la région qui fut le foyer de sa résistance. La sécurité étant à ce prix, on sut faire vite. A 
raison d'un demi-kilomètre par jour, en huit mois le rail fut poussé jusqu'à Méchéria. Ulté- 
rieurement il atteignit Colomb-Béchar, distant du littoral comme Avignon de Paris. Ne croyez 
pas que ce fût besogne si simple. Les plateaux ondulent entre 800 et l.SOO mètres, par des 
pentes considérables. Puis il y a la traversée mouvante du chott Chergui, immense cuvette 
remplie d'un magma de sable, d'argile, de sel, de sulfate de chaux, que marbrent des moisis- 
sures verdâlres, violacées, lie de vin tournée, jaune d'oeuf pourri. Le poste militaire qui en 
occupe le centre est gracieusement dénommé « le Lieu Vert ». Cola est positif que le Kreider 
possède un jardin — façon de parler — créé par les loisirs des ingénieux légionnaires. Le 
Paradou auprès de celui qui donne son nom, en diminutif, à Djenian-bon-Rezg, où se voient 
un quarteron de palmiers souffreteux et une douzaine de peupliers, fort étonnés de se trouver 
là. On y montre avec une orgueilleuse tendresse deux planches de carottes et de radis, entre 
des bordures de cet épinard rose qualifié tétragone. Auprès de la redoute, des écroulements de 
boue et de plâtras marquent le site d'un village. Bois, tuiles, briques en avaient été enlevés 
pour bâtir plus loin Duveyrier, abandonné à son tour, dont les matériaux transportables ont 
été utilisés dans la construction, plus avant encore, de Beni-Ounif. L'intrépide explorateur qui 
a donné au Sahara sa vie entière se consolerait de n'être plus immortalisé que par une gare 
en voyant marcher d'un tel pas la pénétration dont il fut l'ardent apôtre. 

Ces petites stations sont des blockhaus en parfait é[at de défense. Précaution inutile, as- 
surent les optimistes. Ainsi pense cette femme hardie qui, dans l'une d'elles, seule avec deux 
subordonnés indigènes, fait le service de son mari mobilisé. Bled-el-baroud cependant, « pays 
de poudre », où le mieux est de tenir sèche la sienne. Passé Aïn-Sefra, on est en territoire 



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ALGÉRIE 



récemment incorporé à l'Algérie. Etait-il marocain? Dans le doute, favorable à leur duplicité, 
certains chefs avaient deux sceaux pour en faire usage selon que l'intérêt les inclinait vers 
l'autorité chérifienne ou celle de la France. Leur soumission n'a point été une promenade 
militaire. Si la première page des journaux à gros tirage ne s'était point consacrée exclusive- 
ment aux exploits des escarpes avec leur iconographie, elle aurait pu donner place à des récits 
héroïques ainsi qu'à des portraits de braves gens. Le fait d'armes d'El-Moungar émule celui, 
immortel, de Sidi-Brahim. Au Puits-des-Gazelles, une colonne perd dès le début la moitié de 
son effectif. Presque tous blessés, les survivants font tête, tandis qu'un tirailleur est dépêché 
pour demander du renfort. Nouveau soldat de Marathon, il couvre cent kilomètres en vingt- 
quatre heures et vient tomber mourant sur l'escalier du mess. A l'affaire de M'Tarfa, où on 
se bat dans les dunes, à midi, par 70° de chaleur, les hommes préfèrent s'offrir aux balles que 
demeurer à plat ventre dans le sable embrasé. La surprise du poste de Timimoun a inscrit 
une page d'Jionneur dans les annales des bataillons d'Afrique, comptant déjà celle de Maza- 
gran. A la vérité est-ce leur peau qui était l'enjeu de ces corps à corps au couteau avec l'en- 
nemi entré dans la place en rampant. La lutte cependant s'ennoblissait de l'image du drapeau 
flottant au-dessus d'elle. Aussi ne siérail-il point de marchander l'éloge à ceux qui, en se défen- 
dant, le défendaient. Faute de pouvoir récompenser individuellement des hommes dont plus 
tard, mis bas l'uniforme, le ruban jaune serait sali dans toutes les fanges, on les glorifia collec- 
tivement par le nom « Cour des Joyeux » inscrit sur une plaque au centre du bordj. 

Par bien d'autres épisodes encore, à l'époque — voici une quinzaine d'années — men- 
tionnés en quelques lignes de journal, distraitement lues entre le compte-rendu d'une première 
et les détails d'un crime crapuleux, la frontière marocaine a été reculée de quelque cinquante 
kilomètres vers l'ouest, élargissant d'autant le territoire algérien'. Le Touat dont c'est ici la 
roule, nom global d'un chapelet d'oasis — tel est en idiome temachek la signification du nom 
— s'allonge en ligne filiforme au cœur des Ergs torrides. Un dicton local assure qu'une 
jument saillie à l'entrée de celte avenue de palmiers met bas à la sortie. Tenons nous en aux 
précisions géographiques : quelque 600 kilomètres de long. 330 villages y prospèrent, vivant 
de leurs dix millions de dattiers et de moulons dont la température a modifié le vêtement eij 
poil au lieu de laine. Du moins me l'a-l-on dit : je ne les ai point vus. Soit mentionné à 
titre de curiosité, dans un livre du temps où ces régions étaient enveloppées du plus épais 
mystère j'ai lu que les Touati seraient issus du métissage de Touareg avec des Portugais cap- 
tifs. Cela au témoignage d'un fonctionnaire colonial qui avait subi le même sort. Assertion 
fantaisiste sans doute, mais en valant une autre. Car nous n'en savons pas plus long que les 

1. (Euvre à laquelle demeurera impérissablement lié le nom du général Laperrine qui, tandis que ces lignes étaient sous 
presse, a trouvé une mort tragique dans ces mêmes régions farouches où il était respecté et aimé autant que redouté. 



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LE SUD-ORANAIS ET LES OASIS DU FIGUIG 193 

anciens sur ceux qu'ils appelaient Gélules, Garamantes, Lotophages. Ces oasiens étant, en leur 
qualité de sédentaires, relativement policés et pacifiques, ont accepté sans trop de mauvaise 
grâce notre autorité, protection contre leurs voisins et cousins les Ahaggar. Tenir ceux ci en 
respect est l'objet de notre établissement au Gourara, au Tidikelt, au Tafilelt, ce bled berceau 
de la dynastie chérifîenne et aussi centre de production du souple cuir de chèvre que nous 
appelons maroquin. L'état de cordonnier y est exercé avec distinction et tenu en grand hon- 
neur. La paix française a été donnée à ces populations. Paix très armée. Le Targui « qui 
paraît et disparaît comme un esprit » est fuyant au figuré non moins qu'au propre. Son noir 
tedjelmoul masque le visage de Janus. Tel amWar, chef de tribu, tel amenokal, chef de con- 
fédération, fait solennellement avec nous aujourd'hui pacte d'amitié; demain il nous égor- 
gera pour un peu de butin, voire pour le plaisir. Ne viennent-ils pas d'assassiner le P. de Fou- 
cault qui depuis trente ans vivait parmi eux, tenu pour marabout, assurait-on, et qui de 
l'Evangile ne leur apportait que la charité? Il les soignait dans leurs maladies, demandant en 
échange la liberté de ses observations scientifiques, connaissant mieux qu'eux-mêmes leur 
langue — à peu près seules les femmes la lisent et l'écrivent — dont il a établi la grammaire 
et le dictionnaire. Admirable figure de moine qui, en revêtant le froc, n'avait pas dépouillé la 
vaillance, l'énergie, l'activité du soldat. Brillant officier de cavalerie, il quitte l'armée pour se 
consacrer tout entier à cette Afrique dont l'étreint la griffe. Sous l'humble déguisement de 
marchand juif il est le premier à pénétrer profondément le Maroc ténébreux, déterminant les 
positions astronomiques, reconnaissant l'hydrographie, relevant les altitudes. Un élan spirituel 
le jette dans une Trappe. La flamme cependant dont est embrasée cette âme ne saurait s'étein- 
dre sous les cendres de l'anéantissement mystique. Congé lui est donné de retourner au désert, 
pour y vivre une vie ardente et pure d'ascète et de savant. Que voilà donc de nobles gloires 
françaises. Moins connues de notre insouciance que celle d'un Bonnot, de telles mentalités ne 
vous semblent-elles pas plus dignes de fixer l'attention ? 

Les ksour de ces régions lointaines : Timimoun, In-Salah, Adrar, Abanam, Igli, Bou- 
Denib, ce sont des capitales. N'était le paludisme, dit par les indigènes ikhroiid — « mal exter- 
minateur » — n'étaient bien d'autres choses encore, à peu près on y vit. Mais dans les petits 
postes jalonnant la route... On n'y a pas les ressources de ceux qui se trouvent au long de 
l'actuel tronçon de voie ferrée. Pour voir passer le train quotidien, montant ou descendant, 
les sous-officiers de la légion s'assemblent, en tunique numéro un et pantalon blanc. Car un 
visage féminin parfois est aperçu aux portières. Puis c'est un vague camarade qu'on hèle. 
D'Oran le wagon-restaurant apporte du poisson, des légumes verts^ du porc frais, un régal. 
La grande vie. Tandis que plus outre, perdu dans le vide, de point d'eau en point d'eau, à dix, 

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ALGÉRIE 



quinze, vingt lieiies de distance, le bordj morne dont ne peut, en sécurité, s'éloigner la poignée 
d'hommes. Pas de télégraphe. Chaque quinzaine le convoi de ravitaillement,[quelquefois, dans sa 
marche lente et lourde, assailli, voire enlevé par un djich. Soleil de feu, terre de braise, hori- 
zon de flamme, l'ennui qui écrase comme une chape de plomb brûlant... '. 

Vagabondage par-delà les limites que m'imposent le temps et la sagesse. C'en est assez 
pour moi, à mon regret, de pousser jusqu'au bout du rail. Dur désert, ce sud-oranais, encore 
qu'en ces jours de printemps s'efforce de l'adoucir — tentative émouvante — le drinn fleuri, 
tout blanc de minuscules et charmantes étoiles dont la fragilité rappelle celles dites chez nous 
« désespoir-du-peintre ». Apreté plus sauvage qu'au Sahara des deux autres provinces, mais 
que parent l'éclat de sa nudité, l'accord des sables d'ocre ardente avec le bleu ardent du ciel, 
les arêtes vives et hardies des montagnes dont il est mouvementé, dernier chaînon de l'Atlas 
du Maghreb central se soudant à celui du Maghreb « le plus éloigné ». Grès violemment co- 
lorés de pourpre, d'orangé, d'amarante, que strient de blanches coulées salines. Elles sont très 
farouches. Les gorges de Moghrar, traversées par la ligne, présentent un chaos de masses dis- 
loquées, devant à leur rouge patiné de suie et à leur caractère ruiniforme l'aspect des décom- 
bres d'un titanesque incendie. Passage sinistre, bien fait pour avoir été le repaire de ce I3ou- 
Amama qui nous donna assez de peine à réduire, obscur marabout de la zaouïa dont, parmi 
de chétifs dattiers, nous voyons la coupole surgir au-dessus d'un ksar croulant. 

Mais tout d'un coup, de nouveau en plaine, cette prairie d'invraisemblable émeraude?... Ce 
ne peut être qu'un rêve, car la Normandie ne connaît rien de pareil. Je me frotte les yeux. 
Attentive, je m'aperçois que c'est mouvant. Cela grouille. Un vol de sauterelles s'est abattu 
ici. Aubaine pour les nomades, qui les mettent à confire dans la saumure et s'en régalent, 
tel le Précurseur. Mais par ailleurs, désastre. Cet exécrable acridien, on le sait, subit une série 
de métamorphoses. Il en est une où, pour dépouiller la peau ayant cessé de lui plaire, il se 
suspend aux broussailles, tête en bas et par un rétablissement sur ses pattes on ressort d'acier 
s'écorche soi-même comme on arrache un gant. Son actuelle livrée est la plus somptueuse. 
Voletant à fleur du "sol, le soleil paillette d'or l'émeraude translucide de ses ailes. Saison 
des amours. De sa tarière pas plus grosse qu'un fil, la locuste — j'aime lui donner ce nom 

1. L'autre jour, dans une vague localité du bled lointain, le hasard me faisait rencontrer des sapeurs du génie remonlant 
de Tamanrasset — trente-cinq jours de voyage — où ils avaient remis h la relève leur service de T. S F. et qui m'ont donné, 
tout chauds, des détails émouvants sur l'héroïque agonie du général Lapcrrine. Cinq hommes et un sergent, depuis un an seuls 
dans ce poste avancé en pays des Touareg, avec un détachement de méharistcs indigènes. Pas un brin d'herbe. Comme nour- 
riture, du « singe » et la chance de tirer une gazelle, des légumes secs, en guise de farine, du blé concassé. Pas de vin, rare- 
ment du tabac, parfois plusieurs semaines sans beurre, huile ni graisse. Pas de médecin; pour toute pharmacie, de la quinine 
et du permanganate. Un courrier à peu près mensuel. Et la baule-paye de cinq francs... De tout cela ils n'avaient conservé que 
la joie de leur pRrmission de quatre-vingts jours vers laquelle ils allaient. 

Les soldats vraiment sont de braves gens. 



* 



LE SUD-ORANAIS ET LES OASIS DU FIGUIG 196 

empoisonneur — fouille les sables pour y déposer son chapelet d'œufs minuscules, à raison de 
plusieurs milliers chacune. Et bientôt montera vers le nord, querens quem devoret, une de ces 
bandes dont on en a vu couvrant une longueur de six lieues sur une de profondeur et, mesu- 
rée au mètre cube, comportant quelque cinquante milliards de ces rongeurs. Fléau de Dieu 
laissant la terre nue oîi il a passé. C'est l'invasion de 1866 qui avait causé la grande famine, 
dont ont péri 100.000 indigènes peut-être. Un nuage de ces criquets si justement dits « pèle- 
rins » était arrivé jusqu'à la mer où ils ont pourri sur la plage par tas de trois à quatre mètres 
de hauteur. Aujourd'hui on sait'mieux les combattre. Cependant peu après que j'eus quitté 
Laghouat ils ont dévoré partie de l'oasis. 

Une crête nue, aiguë. A son pied la houle d'or fluide d'une haute bande de dunes. Plus 
bas le large lit à sec d'un oued. Entre les deux une imposante redoute de style mauresque et 
au-dessous un pauvre village indigène qu'entourent de maigres jardins. Puis le vide qui s'abaisse 
vers le couchant baigné de rutilance. C'est Aïn-Sefra : « la Source Jaune », notre vedette à la 
lisière des hauts plateaux sud-oranais, surveillant les territoires de parcours des Ouled-Sidi- 
Cheikh. Exposée à un double danger d'inondation par l'eau et par le sable, contre la menace 
permanente de celui-ci elle a une défense. Si au débotté on vous propose une promenade au 
« Bois de Boulogne », ne croyez pas que le cafard ait troublé les cervelles. Vraiment elles mé- 
ritent le nom que plaisamment on leur a donné, ces plantations tentées pour fixer la dune et 
qui ont réussi au-delà de toute espérance. Pins, poivriers, tamaris, mimosas, aussi des peu- 
pliers et des saules ont trouvé le suc nourricier, formant une oasis de nature inattendue. Aux 
jours d'été la fraîcheur en est celle d'une serre. Mais en ce radieux avril il fait bon errer sous 
son ombre légère, dorée de paillettes. Pourquoi m'est-elle évocatrice de ces chimériques bois 
sacrés dont nous entretient la mythologie?... C'est le triomphe de la sensation sur la raison 
qu'échappe à l'analyse ce qui touche le plus fortement. 

Exceptionnel au contraire, le péril de l'eau, mais autrement redoutable. En 1904, la partie 
basse fut dévastée par une des crues foudroyantes de ces pays violents. Parmi les victimes, assez 
nombreuses, se trouva une femme singulière qui avait copieusement défrayé la chronique du 
bled. Discutable dans son caractère, mais non dans ses dons rares. Le peu qu'elle a laissé ins- 
pire un vif regret de ce qu'aurait donné l'avenir. Faire œuvre d'artiste — toujours on en re- 
vient à cette définition parfaite — c'est styliser le réel. Le réel fournit la matière brute, d'une 
puissance, d'une richesse, d'une variété infinies. Le style réside en nous. Il jaillit de notre sen- 
sibilité. C'est l'abstrait saisissant le concret. Déterminer le concret, en être ému, puis l'exlério- 
riser avec sincérité et tendresse, voilà le processus de l'écrivain comme du peintre. Isabelle 
Eberhardt possédait la vision aiguë des choses de l'Islam. Elle les ressentait intensément. Pour 
les exprimer, sa plume avait des subtilités pénétrantes. Ce n'était pas seulement un esprit; noyée 



196 ALGÉRIE 

dans l'écume de sa vie trouble il y avait une âme. Car l'art en son sens absolu, l'art qui n'est 
pas de la virtuosité, sa source ne saurait être que pure et profonde. Les origines de cette jeune 
femme étaient incertaines. Sa mère, veuve ou divorcée d'un général russe répondant au nom 
fâcheux de Moerder. Son père?... Point sur lequel elle-même peut-être n'était pas très fixée. 
Devait-elle le jour à un second époux, de la main droite ou gauche, sujet russe musulman? On 
diagnostiquerait volontiers une adraixtion orientale dans son mélange de sang slave et germa- 
nique, au témoignage du nom qu'elle tenait de qui? Et à quel atavisme devait-elle sa maî- 
trise de notre langue? Sa formation intellectuelle se fit à Genève, auprès d'un sien oncle, 
Alexandre Trophimowsky, réfugié nihiliste. De ces extraordinaires milieux de révolution- 
naires cultivés elle roula dans toutes les bohèmes. Elle connut les pires misères. A Mar- 
seille, assure sa légende, ayant déjà revêtu l'habit masculin, elle aurait travaillé sur le port. La 
faim bande désespérément les muscles. Ce corps assez frêle au surplus était d'endurance peu 
commune. De bout en bout elle a parcouru l'Algérie à cheval, partageant la vie des indigènes. 
Elle parlait parfaitement l'arabe et s'était faite musulman. Je supplie le prote de ne point corri- 
ger une volontaire faute de genre. Emburnoussée, enturbannée, le crâne tondu, fréquentant les 
cafés maures, elle avait adopté les mœurs comme le costume non de la femme, mais de l'homme, 
ce qui, en pays d'Islam, est séparé par un abîme. Des officiers qui l'ont connue me l'ont dé- 
peinte, la voix éraillée, le geste canaille, semblant un de ces crapuleux voyous qui sur toutes 
les marines d'Orient promènent leurs vices équivoques. Que venait-elle faire? Chargée par la 
famille du marquis de Mores de pénétrer — elle s'en serait fait fort — le secret d'une mort 
encore mal expliquée? Envoyée de certain journal férocement anti-militariste aux fins de dé- 
noncer les agissements coupables des « brutes galonnées? » Que n'a-t-on pas dit?... Tant et si 
bien que, relevant de la nationalité russe, elle fut expulsée. Pour rentrer par la fenêtre elle 
épousa dans les formes un maréchal-des-logis indigène dont la veste rouge l'avait retenue à El- 
Oued, en ce Souf d'où j'arrive. Sliman Ehmmi ayant obtenu sa naturalisation^ elle devenait 
Française. Mariage qui ne fixa point l'existence vagabonde et de toutes façon... disons fan- 
tasque, à laquelle mit fin la catastrophe d'Aïn-Sefra. Qui sait si ce ne fut pas pour le mieux? 
Avant trente ans épuisée d'aventures, obscurcie de haschich, corrodée d'alcool, eût-elle 
fourni la carrière dont brillante s'avérait la promesse? Fleur éclatante et parfumée éclose 
dans la fange, elle en était trop éclaboussée peut-être pour parvenir à l'épanouissement. De 
cette détérioration de soi elle avait conscience, mais non l'énergie de remonter la pente. Et 
cela est amer. D'aucuns se font une élégance — toute littéraire d'ailleurs, étant gens fort 
rangés — de prôner la vie « libre » c'est-à-dire dénuée de point fixe, ce qui n'est que du 
désorbitement, la vie en rupture d'attaches, parlant de devoirs, affranchie de conventions, et 
cela du même coup débarque le lest de la morale, croyant puiser l'indépendance, trouver la 



LE SUD-ORANAIS ET LES OASIS DU FIGUIG 197 

fierté dans une rébellion systématique contre toute discipline sociale. Je les invite à chercher 
sur le Carnet de route certain gémissement déchirant. Gela est digne de remarque, le réfrac- 
taire qui se prétend maître de sa destinée en est fatalement le triste pantin. Celle-ci a vécu sa 
vie, comme on dit. Mais avant qu'elle fût morte sa vie l'avait tuée. 

Un groupe de burnous et d'uniformes. On entoure pour le congratuler l'agha Si-Moulay 
qui vient de recevoir la plaque de grand-officier. Le général Redier de qui l'hospitalité me rend 
aimable ce bled sévère, me présente ce majestueux personnage, lequel me prie d'honorer sa 
demeure. Comme il s'absente, son fils m'y conduira et m'y recevra. Le lendemain malin j'en- 
fourche une jolie jument baie dont la selle est recouverte de velours bleu turquin, et nous voilà 
chevauchant par les sables. Ce jeune homme est pâle, mélancolique, petite fleur bleue. Il a fait 
ses études au lycée d'Oran et semble un taleb plutôt qu'un chef. Il me confesse ne point aimer 
le Sahara. Ses aspirations sont pour le Tell, la France, Paris. Mais il est l'aîné : le devoir l'atta- 
che au domaine familial, aux tribus qui seront siennes un jour. Il est déjà veuf. Tout à l'heure, 
chez sa mère avec qui, dérogeant à l'usage, après le repas il me conduit prendre le café — 
matrone noble et souriante, elle m'embrasse sur les deux joues — je verrai son fils Idriss, 
comme lui pensif et nostalgi(iue. Selon la règle il songe à se remarier. Point embarrassé cer- 
tes : c'est un parti. Mais il a des exigences. Et comment choisir? Nos mœurs matrimoniales — 
il me le dit bien bas — lui paraissent préférables. Encouragée par ses confidences, je lui parle 
de mes petites amies, les nièces du caïd de Laghouat. Il connaît l'histoire : le désert immense 
est une loge de portière. Je les lui affirme fort jolies et de tous point charmantes. Cela l'inté- 
resse. Alliance irréalisable, m'a-t-on assuré. Les familles sont séparéespar des inimitiés tribales, 
par des antagonismes de confréries, ceux-là Tedjanîya, ceux-ci Zianïa. Les Monlaigu et les 
Capulet. Et une Juliette invisible ne saurait vraiment susciter un Roméo. 

Merveilleusement coloré, ce couloir de grès qui aboutit à Tiout. La gamme dominante est 
nuancée du rose ardent au rouge pourpré. Par places on dirait des bancs de corail. Un carmin 
éclatant est strié de tons pêche, une coloration abricot éclaire une masse vineuse. Ici des veines 
de soufre courent au long d'une muraille semblant de briques calcinées; là ce sont des coulées 
de cuivre dans un puissant vermillon. Des nuages, dont la course est rapide sous le souffle assez 
violent du vent d'ouest, déplacent à chaque instant la lumière et l'ombre. Elles se succèdent, 
brusques, ou bien s'enveloppent l'une l'autre, puis se dissocient, se fondent de nouveau, dere- 
chef se séparent pour se pénétrer encore et encore se poursuivre. Jeux est bien dit : c'est une 
partie de cache-cache. Et lorsque, pour un moment, le soleil s'est voilé, une onde violacée 



198 ALGÉRIE 

s'épanche sur ce rougeoiement, donnant du lilas dans les clairs, dans les foncés montée au 
ton de l'aubergine. Mes yeux y prennent plus de joie qu'à Texamen des hadjerat mektoubat 
auxquelles toutefois je me crois obligée de marquer de l'intérêt. Ces « pierres écrites » ne sont 
pas seules de leur espèce dans le Sud-Oranais et il en est d'analogues aux pays touareg. Qui 
n'est clerc en ces choses y voit des « jean bout d'homme » tracés au couteau par un pâtre 
s'ennuyant à garder ses moutons. L'effigie d'un lion n'a rien pour étonner : c'est bien notre 
faute si a disparu le « saïd » — le seigneur. Plus imprévus les éléphants*. Mais les gens qui sa- 
vent affirment que voici deux mille ans ces pachydermes prospéraient dans l'Aurès. De quoi 
s'est autorisé l'auteur de Salammbô pour les faire figurer comme bêtes de guerre dans l'armée 
carthaginoise. Et c'était certes de rudes tanks. Que sont ces chasseurs armés d'arcs et de flèches, 
coiffés de plumes, tels des sachems indiens? Tout ce qu'on sait, c'est que ces gravures rupes- 
tres sont fort vénérables. Et un archéologue venu ici tout exprès pour les voir — n'en disputons 
point — a trouvé ce vestige d'art berbère primitif analogue aux pedros pintados, les pierres 
peintes des ruines aztèques de l'Arizona. 

En ce ravin brûlé, pas d'autre végétation que, par endroits, un souffreteux duvet blanchâ- 
tre. Puis un évasement et des palmiers jaillissent. Surprises toujours renouvelées, ces soudai- 
nes affirmations de vie dans la désolation de terres mortes. A leurs pieds un oued où parfois il 
doit y avoir de l'eau, puisque voilà un barrage et aussi des roseaux, en vérité, et des lauriers- 
roses. Même y en a-t-il un peu, car des négresses y piétinent leurs lainages cramoisis qui, sous 
la mousse savonneuse, donnent un effet de fraises à la crème. L'eau, c'est l'orgueil de Tiout. 
A telles enseignes qu'on y trouve des poissons — rara avis, n'était trop hardie cette image. Et 
dans le jardin de l'agha, embaumé d'on no sait quels effluves aromatiques, languit un 
oranger. 

Cette famille est originaire de Miliana, issue d'un savant qui y fut célèbre, mais apparentée 
aux gens d'ici. Population marocaine, arabe, plus ou moins mélangée?... Rien d'ardu comme 
ces problèmes ethnologiques, supérieurs à ma compétence. Ce que je sais, comme tout le 
monde, c'est que les Berabers — leur nom en dit assez — forment une confédération impor- 
tante et puissante dans ce bled-es-sida, le « pays non soumis » par opposition au bled-es-magh- 
zen, lequel nous avons vigoureusement entamé. Rudes, farouches, très guerriers, rapaces, 
cela s'entend, donc pillards, le « bien d'injustice » étant plus profitable que celui dû à la justice 
du Distributeur (Lui Seul est Grand !), ils nous ont donné, nous donnent et nous donneront 

1. Une croyance arabe veut que le lion n'attaque jamais une femme. Fait qui se serait vi5riQé. A cela il y aurait une 
explication en forme de serpent qui se mort la queue. P'orte de cette certitude, se croyant à l'abri du danger, la femme arabe 
consei-vcrdit en présence du fauve cette altitude calme et assurée qui intimide. Car là est tout le secret du dompteur, sans le 
concours d'aucun don mystérieux, de nul romantique pouvoir de fascination. 




LE SUD-ORANAIS ET LES OASIS DU FIGUIG 199 

encore du fil à retordre. Ceux qu'a ralliés la crainte ou l'intérêt n'ont pas cette grâce souple et 
féline de nos sujets arabes. En chemin nous avons rencontré un parent de l'agha et nous allons 
tous trois boite à botte. Bras nus dans la gandoura blanche sous le burnous noir, front bas et 
buté, physionomie dure, fermée, maussade, voilà un tout autre type. Il parle à peine le français 
et cela me dispense de me mettre en frais, de quoi au demeurant paraît-il ne se soucier guère. 
Pour l'excuser, mon aimable jeune hôte me dit : « Il est très timide ». J'y consens. Toutefois 
j'aime mieux faire connaissance avec lui ici qu'au coin d'un bois — métaphore bien peu adé- 
quate au désert. Le méchoui même ne le déride point et il ne supporte pas sans humeur la 
taquinerie de son cousin insistant pour, comme lui, boire avec moi du Champagne, vainement 
baptisé « de lagazouse ». 

Voici un instant, au loin dans la plaine, le train tout doucettement cheminait, petit, oh ! si 
petit, semblant un jouet d'enfant. Etablissant un rapprochement entre ce rien là et l'immensité 
dont le vide apparent recèle des forces hostiles et frémissantes, Victor Hugo eût dit : « Ceci tuera 
cela ». 

Beni-Ounif est un monument de la lièvre de spéculation qui sévit dans les pays neufs. 
Sur les albums de publicité de voyages, vous aurez remarqué, au nom de cette localité qui n'a 
rien de célèbre, l'imposante façade crénelée et flanquée de tours de l'hôtel du Sahara: un 
palace, ma chère. Au vrai, du crépi sur de la boue. Et derrière, l'ordinaire caravansérail, vaste, 
assez propre, dont les chamljres en façon de cellule s'ouvrent sur une cour poussiéreure où 
volailles, chèvres et moutons errent en quêle d'épluchures. Mais grande salle de fêtes, décorée 
a dans le goût mauresque » d'une polychromie à faire hurler, tandis que des fricots imprécis 
sont servis à de rares clients par un indigène en culotte trouée et tablier douteux. Image de 
cette ville surgie des sables, auprès d'un misérable petit ksar et d'une chétive palmeraie. La 
mairie, la chapelle, où de loin en loin se dit une messe, le bain maure, le pavillon du com- 
mandant d'armes, le cercle militaire, les casernes, des entrepôts, jusqu'aux abreuvoirs, tout est 
monumental, avec luxe d'arcades et de coupoles d'un blanc à aveugler. Immense place centrale, 
tracée de larges voies — absurdité aux régions torrides — demeurées à l'état d'amorce, qui 
devaient rejoindre, quinze cents mètres plus loin, les bâtiments du bureau arabe. Plan gran- 
diose. En six mois des fortunes furent faites. Tel mercanti à qui on n'avait jamais vu de chaus- 
settes dans ses savates n'allait plus qu'en voiture. Le déchaînement de l'orgie crapuleuse. Les 
douros, les louis, les billets bleus coulaient comme l'eau. De tout cela il reste quelques ilôts de 
maisons basses, dont beaucoup inachevées et d'autres closes. Les magasins sont vides, l'hôtel 



200 ALGÉRIE 

aussi, le foudouk pareillement, les indigènes n'ayant pas plus à faire ici que les Européens. 
Amas de plâtras qui vont s'écaillant au soleil, s'effritant sous le sirocco. Dans peu d'années Beni- 
Ounif ne sera plus qu'un poste militaire. Et c'est plus avant dans la course au Sud que sera 
édifiée une aussi passagère capitale de ce territoire dont l'organisation ne saurait marcher du 
même pas que l'extension. 

Site au demeurant de nul intérêt, grillé, éventé, ensablé. Ce matin j'ai dû pousser des 
cris d'orfraie pour qu'on vienne débloquer ma porte devant laquelle, par la nuit de tempête, 
s'était amoncelée une dune. Voyez combien ce bas monde est le domaine du relatif. Le cadre 
des affaires indigènes étant très réduit par la guerre, c'est un lieutenant interprète qui fait fonc- 
tions de chef d'annexé. A le voir jaune comme un coing et maigre à faire peur, on se récrie sur 
l'insalubrité du climat. Eh bien ! pas du tout. C'est du Tchad qu'il a rapporté celte mine. Demi- 
mort de dyssenterie, d'anémie et du foie, quatre mois de voyage à cause de son extrême fai- 
blesse, on l'a placé ici en convalescence. Evidemment cela ne vaut pas Saint-Moritz. 
Mais Beni-Ounif est le vestibule du Figuig. Et le Figuig, de grâce, allez-y. Vous aviez 
raison, mon lieutenant, qui là-bas, vers les confins tunisiens, me recommandiez de ne point 
quitter l'Algérie sans avoir ici touché la terre du Maroc. Afin d'accomplir ce raid j'ai couvert 
en dix jours deux mille cinq cents kilomètres et, d'une traite, trente-huit heures de chemin de 
fer. Je ne le regrette pas. Tout cela pour une oasis, quand on en a déjà tant visité?... Oui, mais 
celle-ci ne ressemble point aux autres. Mieux?... C'est toujours mieux, le pas encore vu. 

La frontière idéale entre l'Algérie et le Maroc est marquée par la Zousfana. Franchie à gué, 
l'eau mouillant à peine les boulets du cheval, une barrière physique se dresse, chaînon de mé- 
diocre élévation qui masque le but. Que vous le traversiez par l'un ou l'autre des étroits kheneg 
qui l'échancrenl : le col de la Juive, ceux de Zenaga ou de Tarlat, vous vous trouvez sur un 
moutonnement léger de sables où s'enfoncent des palmiers clairsemés, parmi lesquels éclate le 
blanc éblouissant de petits marabouts solitaires. Théâtre du guet-apens qui déclancha notre 
occupation. Sur place elle m'est expliquée par un témoin oculaire. Tout frais débarqué du Pa- 
lais-Bourbon aux roueries très différentes de celles du bled, le nouveau gouverneur général 
tenait essentiellement à n'avoir avec les gens du Figuig que des entretiens amicaux. En vain 
le commandement — en l'espèce le général O'Connor — lui représente combien imprudente 
une démarche si elle n'est appuyée d'une bonne petite colonne. Il lui expose l'étal d'esprit de 
populations inaccessibles à tous autres arguments que les baïonnettes, ayant besoin de voir ces 
baïonnettes pour y croire, depuis si longtemps enfin que nous respections leur territoire, refuge 
de déserteurs, pourvoyeur de rebelles, persuadés de l'impuissance de la France vis-à-vis du 
Figuig. Mais allez donc écouter ces sabreurs, étrangers aux beautés de la diplomatie et qui, 
pour gagner un bout de galon, de ruban, feraient battre les montagnes ensemble... Le grand 




LE SUD-ORANAIS ET LES OASIS DU FIGUIG 201 

chef avait été, à Paris, mis en garde contre ces déplorables tendances. II impose donc sa volonté 
formelle de ne se présenter qu'avec une faible escorte d'honneur. On s'incline, non sans pren- 
dre quelques précautions discrètes. Le peu de monde qu'on a sous la main est embusqué dans 
les replis. Le cortège s'avance en bel arroi. Déjà on aperçoit l'enceinte de Zenaga, où doit avoir 
lieu l'entrevue, et qui se couronne de burnous au milieu desquels luisent des canons de fusil. 
C'est pour mieux accueillir « le dey » : il n'est ici bonne fêle sans que parle la poudre. Et voici 
la première salve. Seulement des balles sifflent devant, derrière, de tous côtés parmi les pal- 
miers. Des blessés tombent, des morts. Stupeur et affolement. Si le sentiment de leur respon- 
sabilité avait laissé aux militaires loisir de rire, ils y eussent trouvé sujet dans certaines fuites 
éperdues que rendaient plus comiques encore des inexpériences en matière d'équitation. M. Jon- 
nart cependant donne l'exemple de la tenue. Très bravement il veut faire tête de sa personne. 
Mais la toge à présent le cède aux armes. Par les petits sillons qui se creusent dans la houle 
des sables on défile l'élément civil lequel, lui excepté, ne se le fait pas dire deux fois. Puis, au 
prix de pertes assez sensibles, on se replie en bon ordre. Finie, la pénétration pacifique. Le 
mouton était devenu enragé. Hic et nunc il aurait fallu châtier l'insolence. Contenant cette ar- 
deur belliqueuse, le général demanda huit jours pour avoir des renforts, du canon. La semaine 
suivante, après un bombardement instructif, on entrait dans la place sans une égralignure. Les 
Figuiguiens étaient fixés. Et sur le terrain de celle échauffourée une faible femme aujourd'hui, 
suivie d'un simple cavalier bleu, chevauche en sécurité parfaite. 

Bientôt s'ouvre à la vue un très vaste bassin que de trois côtés ferment de rouges escarpe- 
ments altiers et farouches. Vers le maghreb fuit en s'abaissant la plaine marocaine. Au milieu de 
cette dépression, la palmeraie. Non, comme tant d'autres, pareille à un burnous vert étalé sur 
le sable, mais mouvementée en gradins. Le raidillon qui s'y engage, tellement étroit par places 
que le fer des étriers gratte le pisé des clôtures, serpente au flanc de grès rouilles, affouillés 
par les eaux en excavations profondes, tuyaux d'orgue, stalactites et stalagmites. On y voit 
même des cascades. Cascatelles tout au plus. Assez cependant pour donner la chanson d'un 
ruissellement frais. 

Les sept ksour du Figuig sont bâtis sur des sources, un excepté. Pour remédier à leur pé- 
nurie, les habitants de Zenaga avaient froidement détourné au moyen d'une feggara — canal 
souterrain, à quoi les gens d'ici excellent — celle d'El-Oudaghir, le défendant ensuite par un 
bridja, c'est-à-dire fortin, contre de justes revendications. Tant bien que mal, on s'est accom- 
modés depuis. L'hydraulique est un art que nous n'avons pas eu à leur enseigner. Parfaitement 
conçu leur réseau de feggaguir amenant l'eau dans des réservoirs d'où des séguias, qui sont à 
ciel ouvert, la distribuent aux cultures. Le moul-el-mâ, a maître de l'eau », ouvre, ferme, me- 

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2Q2 ALGÉRIE 

sure à la clepsydre le temps de chacun selon sa redevance. L'usage du tiers du débit une heure 
par quinzaine se paie six cents francs. Calculez le nombre d'abonnés et dites si une source au 
Figuig ne vaut pas ferme en Beauce. Ces bassins de retenue^ dûs à l'industrie locale, sont une 
épine au flanc du corps des ponts-et-chaussées. Car, les ingénieurs l'affirment, de construction 
défectueuse, ils ne peuvent pas tenir. Dans leur impassibilité musulmane ceux-ci les narguent. 
Voyez donc l'impertinence... On adjure le bureau de ne pas les montrer aux jeunes polytechni- 
ciens. S'ils allaient en conclure à la faillite des équations et des épures ?... Que si on veut exas- 
pérer la légitime irritation de ces hommes très savants, on leur rappelle, dans le Tell oranais, 
la rupture de leur barrage du Sig et ses terribles ravages, celle du barrage de l'Habra qui coûta 
la vie à cent soixante colons. Au vrai, tels les clients des médecins de Molière, ces infortunés ont- 
ils eu la consolation de mourir selon les règles... Je m'empresse de décliner la responsabilité 
de cet irrévérent rapprochement dû à un vieux blédard do mes amis. 

Les compétitions aquatiques ne sont pas seules à diviser les ksour. Nulles gens qui soient 
plus en défense les uns contre les autres. D'abord enceinte commune à peu près continue sur 
un parcours de quelque seize kilomètres. Puis chacun la sienne. El-Oudaghir ne nourrit qu« 
trop de griefs contre Zenaga, qui est à couteaux tirés avec El-Haadid. El-Maïz Foukhani, « la 
Chèvre d'en haut », montre les dents à El-Maïz Talhani, « celle d'en bas », tandis que El- 
Hamma « Supérieur » et a l'Inférieur » se regardent en chiens de faïence. Ce n'est pas encore 
assez. Dans tout jardin de quelque importance se dresse une tour de guette permettant de sur- 
veiller le voisin. L'humeur éminemment querelleuse de cette population est le fruit d'une ma- 
lédiction. En châtiment de son impiété et du dérèglement de ses mœurs, certain marabout des 
temps écoulés prononça : « Qu'Allah vous rende jusqu'au jour du Jugement Dernier comme des 
cardes qui s'entre-déchirent ! » Pareille vaticination avait été lancée sur les Berbères de Ka- 
bylie par leur grande maraboute Khadidja. 

Ces gens sont de mine peu avenante, voire farouche. Très basanés, souvent davantage, 
étant métissés de sang noir, le type est rude, dur, commun. Plus de ces hommes au teint mat, 
aux yeux de velours, allures nobles, façons courtoises. Plus de « bonjôr » jeté au passage, de 
café offert à tout bout de champ, d'essais de conversation. Force est bien de nous tolérer, mais 
en nous lardant de regards hargneux. Ce ne sont pourtant que citadins d'inclinations toutes 
mercantiles. Hors les brodeurs sur maroquin, fort habiles, tout ksouri qui a amassé deux cou- 
ples de douros achète un pain de sucre, un sac de poivre, une pièce de cotonnade et s'accroupit 
derrière sa marchandise. Selon les us sahariens, chaque notable a partie liée avec un chef no- 
made. Il lui fournit l'orge et le blé — une vingtaine de quintaux par cheval et autant pour la 
famille — les emmagasine chez lui, où son client vient en prendre au fur et à mesure du be- 
soin, ainsi que le thé, le sucre, les dattes. D'autre part, à des époques déterminées il se rend 



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LE SUD-ORANAIS ET LES OASIS DU PIGUIG 203 

dans la tribu pour échanger des objets manufacturés, des cartouches, contre de la laine, du cuir. 
L'un est le banquier, l'entropositaire de l'autre, qui éventuellement le protège contre les ris- 
ques de razzia. Il y a des juifs au Figuig. De ceux à turban noir et barbe de patriarche dans un 
visage de cire présentant, en dépit des yeux chassieux, certain caractère biblique. Mais aussi des 
juifs mulâtres ou quarterons qui sont d'abjects spécimens d'humanité. Peu prospères d'ailleurs, 
handicapés par l'interdiction de prêter à intérêts ainsi que de posséder de la terre. 

De ce que, dans tant de ksour, j'ai vu de reclus et de morne, rien d'égale l'aspect morne 
et reclus de ceux-ci. Ruelles escarpées, raboteuses, où les pas soulèvent des poussières recuites 
entre de grises murailles d'argile calcinée, la circulation à cheval n'y est possible qu'en se co- 
gnant les genoux aux tournants et, dans les parties couvertes, en baissant la tête. Labyrinthe 
sordide, donnant l'impression d'une taupinière abandonnée. De place en place, des hommes 
affalés dans leurs laines roussies ou leur cotonnade indigo sur les bancs de maçonnerie s'acco- 
tant aux façades, rôtissent au soleil le crâne nu, rasé à vif, qu'enturbanne un mouchoir tortillé 
autour du front boucané. Une vie cependant palpite dans cet amas de boue sèche. Même, me 
dit-on, un foyer d'intellectualité musulmane y couve sous les cendres qui semblent l'ensevelir. 
Comme on comprend le génie d'intrigues ténébreuses de ces populations stagnantes, écrasées 
de tristesse.... Une activité de nature quelconque est indispensable au cerveau autant qu'au 
corps certain jeu des muscles. 

Blanc, net, aéré, le bordj repose la vue. Image de la clarté, de l'ordre, nos historiques et 
capitales vertus, se drossant vis-à-vis l'incurie, l'incohérence musulmanes. La prudence a voulu 
qu'il fût placé à la lisière des plantations. C'est dire plutôt rissolé ce qui fait pour paraître un 
jardin de touchants efforts. De proportions monumentales, ses actuels habitants y tiennent à 
l'aise : le commandant, l'officier interprète, le médecin-major. Avec l'agent des postes, et gardés 
par quelques mokhazni, ils incarnent la puissance du peuple français. Autorité nominalement 
juxtaposée, au vrai superposée à l'illusoire souveraineté chérifienne. Celle-ci est représentée par 
un pacha que nous y avons mis. Jeune Maure de Tanger, frêle, languissant et pâle dans l'élé- 
gance de son burnous gris perle, personnage amorphe, abruti de paresse et de débauche : 
un oripeau au bout d'un bâton. C'en est assez pour maintenir la fiction. Son dar-el-maghzen, 
« la maison du gouvernement », vaste, délabré et vide, isolé dans la plaine, comporte comme 
garnison une poignée de va-nu-pieds recrutés dans la canaille des ports, habillés vaille que 
vaille de façon disparalo, qui présentent les armes très correctement. Quant au surplus, appa- 
raisse le moindre symptôme d'effervescence, ils fileront à travers le bled tel un troupeau de 
gazelles, leur chef donnant l'exemple de la vélocité. Moins précaire comme sauvegarde la vue 
des brèches pratiquées par nos obus dans ces remparts que tenait pour inexpugnables la naïve 
infatuation des Figuiguiens. Non qu'ils aient causé grand dégât, traversant le torchis comme 



204 ALGÉRIE 

une écuyère de cirque un cerceau de papier. On y peut voir le symbole de celte inconsistance 
qui fait la force musulmane. D'un coup de hache vous tranchez le tronc d'un chêne, mais pas 
un coussin de plume. La démonstration toutefois a inspiré cette crainte salutaire qui est le 
commencement de la sagesse. 

Les indigènes apprécient-ils les apports de notre occupation, notamment un hôpital 
tout frais bâti, intelligemment adapté à leurs habitudes, avec, comme lits, des divans maçonnés 
recouverts de nattes? Qui le sait? Jamais vous ne saurez rien d'un Marocain, moins encore que 
d'un Arabe, sinon qu'il a ou n'a pas senti votre poigne. De ce que la nôtre, plutôt gantée de 
velours, s'est abattue sur lui, doit-on se tenir pour assuré contre toute réaction? Point sur lequel 
les gens avertis ne sont guère mieux fixés que mon inexpérience. Tant il y a que le comman- 
dant Pariel, un vétéran du bled, ne craint pas d'avoir sa femme auprès de lui. L'été on s'échappe 
de la fournaise en villégiaturant dans une paillottesur un plateau du Djebel-Maïz ou du Djebel- 
Masoura. On s'y trouve à merveille, quotidiennement ravitaillés par un muletier. Et la tempé- 
rature oblige, vers le soir, de changer pour de la laine les vêlements de toile. Que pourrait-on 
raisonnablement souhaiter de mieux? 

Eu leur compagnie je rends visite au pacha. Les hommes restent à deviser en arabe, fumant 
et buvant le sirupeux thé à la menthe. Nous pénétrons dans le gynécée pour prendre le nôtre 
avec ces dames. L'une est sa femme, une Figuiguienne, jolie et fort éveillée, ma foi, qui traîne 
avec nonchalance ses babouches de filali brodé où tinlinabulent les anneaux d'argent encerclant 
les chevilles nues. Nous prenons place sur les matelas où, les chaleurs venant, on a remplacé 
les tapis par des nattes, et elle s'affale en rond à nos pieds, comme un gentil petit animal do- 
mestique. Sa sœur est une divorée qui préfère ne pas reprendre de mari. L'usage que, paraît-il, 
elle fait de sa liberté justifie l'anathème du marabout ancien. Elle n'a pas froid aux yeux et ne 
paraît rien moins que sotte. Le sabir qu'elle zézaie drôlement ne permet pas d'en juger mieux, 
mais nous met à même de soutenir une conversation laborieuse. Nous démêlons que Dherifa, 
ce qui veut dire « gracieuse », s'ennuie. Elle aspire à un avancement de son époux qui les 
conduirait dans un grand centre. Oh! Casablanca... Tu connais?... Oh! Rabat... Bled mlih... 
Bon bled... Officiers beseff... Est-ce Zahra, signifiant « fleur », qui l'a si bien instruite de 
ce qu'elle devrait ignorer?... L'uniforme la surexcite fort. Entre nous, je crains bien que ce 
pauvre pacha... Mais vais-je pas faire des caquets?... Plutôt m'abstraire du bavardage confus 
de nos hôtesses, bercée par le roucoulement tendre des pigeons bleus nichés dans tous les 
trous des murailles encadrant de leur blancheur ardente le carré de la cour. Et il y en a, des 
trous, et des crevasses... C'est la faute du soleil qui dévore ces matériaux fragiles. Dans un 
coin un sac de plâtre éventré, ailleurs un éparpillement de paquets de boue durcie qualifiés 
briques témoignent qu'on a en vue des réparations. Mais il fait chaud... la vie est longue... 



J 




Dans l'oasis de Figuig 



LE SUD-ORANAIS ET LES OASIS DU FIGUIG 205 

Les briques se désagrègent, le plâtre s'envole au vent, la bâtisse se tasse comme un tampon 
d'ouate grise. Alors cela ne vaut plus la peine. Plutôt s'en offrir une neuve, quand on aura le 
temps et qui ne le sera pas longtemps. 

Est-ce à cause qu'elle contraste fortement avec la tristesse pesant ici sur les agglomérations 
humaines qu'une oasis donne aux yeux tant de joie? Certain officier amené bon gré mal gré au 
Sahara par le service me raillait. — « Qu'y trouvez-vous donc?... Affaire d'imagination ». 
'^oit. Songez-y, monsieur l'intendant, c'est la collaboration de l'imagination avec la nature qui 
engendre l'art. — « Le moindre petit bois de chez nous n'est-il pas mieux? » Comparaison 
n'est pas raison. Laissons où ils sont nos chers bois de France, qui sont très bien. Mais abreu- 
vons-nous du charme, lumineux et enveloppé à la fois de ces accords de verdure, de sable, de 
soleil dans un cadre de lignes pures et une harmonie de tonalités subtiles. A qui même le 
génie descriptif ne serait pas aussi parcimonieusement mesuré une lassitude viendrait de mo- 
duler éternellement ce thème. Plus las encore le lecteur. Comme sujet de je ne sais combien 
de toiles Claude Monet s'est satisfait d'une meule vue à différentes heures du jour. La plume 
ne possède point ce pouvoir... dont en l'espèce elle a abusé peut-être. Que dire sur l'oasis du 
Figuig que je n'aie, bien trop abondamment, dit sur tant d'autres ? Les traits par quoi elle se 
caractérise sont faiblement déterminés. Ils sont pourtant. Tenez, au détour d'un des sentiers 
tortueux qui sillonnent le dédale, cet évaseinent en façon de clairière. La lumière ardenle, ta- 
misée en poussière d'or, s'émiette sur la surface glauque d'un bassin. Ne vous penchez pas sur 
lui. L'eau est huileuse et putride. On ne s'en étonne point sachant les cimetières établis pré- 
cisément au-dessus des sources. Serait-ce à son impureté qu'elle doit une intensité morbide en 
faisant un miroir d'émeraude? Baignée de fraîcheur, ondoie une nappe d'orge déjà blonde. 
Elle se hâte de mûrir, car bientôt une journée suffirait à griller la moisson. La misère des 
murailles d'argile grise est drapée dans le vert tendre des figuiers chargés de fruits avant que 
soient complètement épanouies leurs jeunes feuilles. Les grenadiers éclatent de bourgeons 
rutilants. Les amandiers légers frémissent à la brise. Sur l'or pâle du sol une jonchée blanche 
de pétales d'abricotiers défleuris. Les rameaux roses des pêchers découpent nettement leur 
réseau d'une délicatesse infinie, donnant un exquis décor japonais. Par-dessus les têtes, le 
frémissement des palmes, dôme mouvant, d'élégance hautaine où pépient les rouges-gorges et 
roucoulent les tourterelles. Une douceur vous pénètre, une langueur, un abandon de tout soi- 
même. Quoiqu'au Maghreb, comme on respire ici l'atmosphère de l'Orient... 

Mais ce son discordant, perçu par la raison, non par l'oreille?... A deux cent cinquante 
lieues d'ici, sur les quais grouillants et suants d'Alger, une sirène, à grandes clameurs striden- 
tes, annonce l'appareillage. On me retient cependant. Demeurez avec nous... Si vous alliez 
être torpillée... Un caïd me morigène: « A qui se met la corde au cou Dieu donne quelqu'un 



206 



ALGÉRIE 



pour la tirer ». Je lui réponds : « Mekhtoub ! » Les mois ont succédé aux mois. Il faut partir, 
emportant comme viatique ces paroles qu'en agitant son mouchoir vers ceux qui restent on 
leur jette : 

— Au revoir!... A bientôt!... Je reviendrai... Inch'allah! 



FIN 




■I 
.Â. 



ERRATA 



Page 8, ligne 35. — Loin d'être vide, le trésor du dey couvrit les frais de l'expédition, se montant à 
52 millions. Mais il avait été d'une difficile évaluation exacte, étant composé de numéraire entassé en 
vrac : louis et napoléons, piastres fortes de Portugal et doublons d'Espagne, sequins de Venise, guinées 
anglaises, doubles quadruples mexicaines (380 fr ). Aussi des pièces d'argent, écu», doupos, soltanis, 
dinars, boudjous, 'usqu'à de la monnaie de billon. 

Page 62, ligne 25. — Durant que ce volume était sous presse le régime dei caïdat» a été modifié. 
A présent les chefs indigènes reçoivent des appointements fixes, variant selon l'importance de leur 
emploi. 



D'autre part, des améliorations notables ont été apportées dans les voies de communication du 
Sud, lesquelles sont en constant progrès de nature à favoriser le tourisme. 



I 



TABLE DES MATIÈRES 



Avant-Propos ^ vu 

CHAPITRE PREMIER 
Alger et le Sahel . | 

CHAPITRE II 
A travers la Mitidja 19 

CHAPITRE III 
Vers le Désert. 29 

CHAPITRE IV 
Le Sahara d'Alger 36 

CHAPITRE V 
Laghouat 41 

CHAPITRE VI 
Les sept villes du Mzab 88 

CHAPITRE VII 
La Forêt des Cèdres 119 

CHAPITRE VIII 

D'El-Kantara à Biskra 128 

27 



210 '^^^^^^^^^^^^^^V ALGÉRIE 

CHAPITRE IX 

L'Oued Rir'h .... ^^^^^B .^^^^^^B- • 130 

CHAPITRE X 

Les Dunes du Souf ^^^^ . 185 

CHAPITRE XI 

Bou-Saâda 177 

CHAPITRE XII 
Le Sud-Oranais et les Oasis du Figuig 188 



Imprimerie Générale de ChâtilIon-sar-Soine. — Euthard-Picbat. 



DT 280 .B68 1920 

SMC 

Bovet, Marie Anne de. 

L ' Alg^berie. 

AZT-9962 (acsk)