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I
HISTOIRE
DE LA MAGIE ET DE LA SORCELLERIE
EN FRANCK
I
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LA MAGIE
i:t la
SORCELLERIE
EN FRANCE
Ils SORCIERS D'Aï rREFOIS Ll SABBA1
LA QU'ERRE \ i X SORCIERS
LES SORCIERS Dl \' |y > FOURS
P \K
TH. DE CAUZONS
I
Origine de la Sorcellerie
Ce qu'on r. limitait des <-orcières
Opinions diverses à leur Bujel
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DATE A UG ! ° 19 89
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\
V
AVANT-PROPOS
L'histoire de la Magie en France, malgré
l'intérêt d'un problème toujours actuel, a sus-
cité jusqu'à présenl forl peu d'historiens. Nous
n'eu connaissons qu'un: Qarinet. Cet écrivain,
dans un ouvrage publié en 1818, a tenté un
travail d'ensemble sur les destinées de la sor-
cellerie dans notre pays. Son livre, Histoire de
la Magie en France, est, de l'avis de tous, bien
incomplet. Connue il se ressenl aussi de l'esprit
de 9on temps, toujours porté à faire de l'Eglise
catholique le bouc émissaire des péchés du
monde, il cherche, malgré l'évidence, à la
rendre responsable de la propagation de la
magie. Garinet ne peut donc être considéré
comme un historien, car la première qualité
de l'histoire est l'impartialité. Son mérite est
d'avoir eu l'idée de faire sur la question un
VI LA SORCELLERIE EN FRANCE
travail chronologique beaucoup plus utile, mais
autrement laborieux à faire, que les tableaux
d'imagination, ou que les discussions jusqu'alors
fort en honneur, clans les innombrables ouvrages
traitant des magiciens.
Si, en effet, l'histoire de la magie dans son
ensemble n'avait tenté personne, la magie elle-
même n'avait pas manqué d'écrivains. Les
livres à son sujet sont innombrables et je crois
impossible d'en dresser une liste complète. Ils
semblent pouvoir se partager en plusieurs
groupes : 1° Les livres magiques proprement
dits, renfermant les recettes, les formules de
l'art magique, l'n certain nombre de ces livres
se rééditent sans cesse, ce qui fait supposer un
renouveau perpétuel d'amateurs. Tels sont par
exemple: les Secrets merveilleux du Petit Albert,
les Admirables secrets du Grand Albert, la Clef des
Songes, le Grimoire du Pape Honorius, la Clavicule
de Salomon, VEnchiridion du pape Léon, le Trésor
du vieillard des Pyramides, la Poule noire, le
Dragon rouge, les traités de Chiromancie, de
Graphologie, de Cartomancie, etc.
2° Nous avons ensuite les ouvrages histori-
\\ • \\ I l'RÛPOS VII
ques. Souvent ce sont de petites brochures, des
pamphlets, donnant sous une forme tantôt
admirative, tantôt critique, le récit des événe-
ments merveilleux pa i l'époque. Parmi les
cents historiques, nous pouvons ranger Les livres
plus complets qui nous renseignent parfois
incidemment, d'autres fois de Eaçon |>lns déli-
bérée, mit les visions, apparitions, contes popu-
laires, en un mol, sur tous 1rs incidents
magiques d'un pays, «l'un temps, d'un peuple.
I >e ces ouvrages, plusieurs sont dus à des auteurs
illusties. qui nous ont transmis les faits anciens
d'intervention des «Mes n'appartenant pas Ã
notre momie, comme Plutarque, Lucien, Cicéron,
Pline. Apulée, St-Augustin, etc.
Il existe des livres de magie polémiqui
écrits dans le but de démontrer, ou, au eon-
traire, de mer la vérité des événements extra-
naturels. Ces ouvrages se sont fort multiplies
à partir de la Réforme protestante, surtout
quand la persécution violente des sorciers eut
suscité une réaction d'abord timide, puis plus
audacieuse. Nous aurons l'occasion dt mention-
ner quelques-uns de ces ouvrages.
VIII LA SORCELLERIE EX FRANCE
4° Les livres s'occupant du droit judiciaire,
écrits dans les temps antérieurs à la Révolution,
ont, presque tous, des chapitres plus ou moins
longs consacrés à la discussion des cas magi-
ques. Ils énumèrent ou commentent les lois
canoniques et civiles, sur lesquelles doivent
s'appuyer les juges des criminels de magie. A
cette catégorie d'ouvrages se rattachent les
directoires de l'Inquisition, dont nous ayons
conservé plusieurs spécimens, comme ceux
d'Eymeric, de Bernard Gui, de Bernard de
Côme, etc. Quelques auteurs plus spécial i
se sont proposés d'appliquer à la magie les
règles inquisitoriales communes. Tel le fameux
« Marteau des sorcières » des inquisiteurs alle-
mands Sprenger et Institor ; tel encore le gros
traité des « Recherches magiques » du jésuite
Del Rio, et bien d'autres que nous aurons
l'occasion de citer dans ce travail. Parmi les
livres judiciaires, nous pouvons classer certains
ouvrages fameux chez nous : la « Démono-
manie », par exemple, du jurisconsulte Bodin ;
celle du juge lorrain Remy; le livre de l'« In-
constance des démons », écrit d'un conseiller-juge
AVANT-PROPOS IX
au Parlement de Bordeaux, Pierre de Lancre,
resté fameux dans 1rs annales de la sorcellerie.
5° En dernier lieu, nous pouvons ranger les
livres scientifiques OU médicaux qui, depuis
longtemps déjà , — car on peul remonter jus-
qu'à Hippocrate, on1 essayé d'expliquer natu-
rellement, et de ranger parmi les infirmités
humaines, bon nombre d'événements, de faits,
de phénomènes étranges, attribués par d'autres
n .i«s cuises surnaturelles.
Certains écrits sciaient difficiles à classer,
car ils appartiennent à plusieurs de ces groupes,
mais cela n'a aucune importance, car notre but
est simplement de donner une idée d'ensemble
des divers points de vue m. us lesquels la magie
a pu être considérée et traitée autrefois. Ces
aspects différents se présentent encore à l'his-
torien de la magie, (pu doit ainsi la considérer
au point de vue de la pratique, de l'histoire,
de la polémique, du droit e1 de la scien
Nous ne prétendons pas avoir lu tous les
livres traitant de la sorcellerie, ce sciait impos-
sible à un homme, mais nous avons tenté de
réunir, et nous avons lu un nombre d'ouvrages,
X LA. SORCELLERIE EN FI1AM l
appartenant à chaque groupe, largement suffi-
sant pour nous donner des idées précises et
aussi complètes que nous avons pu, sur tiotre
sujet. Nous' avons utilisé, cela va sans duc, les
précieux recueils de pièces, composés spéciale-
ment pour servir à l'histoire de l'Inquisition
ou de la magie, ceux par exemple de Frédéricq
en Belgique, de Hansen en Allemagne, de
Boissac en France; nous avons, en un mot, fait
de notre mieux pour que le présent ouvrage
puisse tout cà la fois intéresser et renseigner
nos lecteurs. Inutile d'ajouter qu'en véritable
historien, nous n'avons de parti pour ou contre
personne. Nous racontons ce qui s'est dit, ce
qui se dit, et si, par hasard, nous émet tops une
opinion, c'est que nous croyons, en la circons-
tance, être l'organe du sens commun, et non
celui d'un parti quelconque.
Notre plan est bien simple. Nous nous occu-
pons d'abord des généralités sur la magie. Nous
tâchons de préciser ses origines, sa définition,
les causes de sa propagation au Moyen-Age ; nous
K VANT -PROPOS XI
faisons ensuite un résumé de ce qu'on disait
des sorciers médiévaux, de leurs sabbats, de leurs
crimes, de leur puissance, des remèdes à leur ma-
lice. C'est notre première partir, laquelle forme
le premier volume de L'ouvrage entier.
Dans les deux volumes suivants, nous parcou-
rons les, annales historiques de notre pays. e1
notons les manières diverses dont les autorités
ecclésiastiques ou civiles ont cru bon de traiter
les sorciers. Les fluctuations de la législation
à leur sujet sont étranges au point de vue de la
raison, car la raison est naturellement portée Ã
supposer la permanence et l'invariabilité du
juste et du vrai ; elles fin eut SOUVenl fort cruelles
et par conséquent ne sont pas à l'honneur de la
race humaine. Dans ces lugubres pages, nous
aurons l'occasion de traiter brièvement, mais
aussi scientifiquement que possible, les causes fa-
meuses des Templiers et de Jeanne d'Are; nous
rencontrerons ;nissi sur notre route bien des mys-
tères politiques, bien des épidémies (le névroses
et, sur tous ces points, nous raconterons suc-
cinctement, mais clairement, ce qui s'est pas
Notre troisième partie, qui fait le quatrième
XII LA SORCELLERIE EN FRANCE
volume et dernier, est consacrée à la sorcellerie
contemporaine. Sa composition nous a demandé
un travail considérable et nous espérons que le
lecteur, grâce à nos labeurs, pourra se former une
idée exacte des faits merveilleux dont la dis-
cussion durera probablement longtemps encore.
Nous n'avons pas à prendre parti. Notre rôle
d'historien se contente d'exposer les faits réels,
ceux aussi que les uns racontent, tandis que
d'autres les nient, les explications et les théo-
ries de tous. Nous nous sommes contentés de
cette tâche déjà complexe, car il nous a semblé
que les discussions des partis opposés n'ont pas
encore résolu toutes les difficultés, ni fait une
lumière suffisante sur tous les points.
Le but poursuivi dans cette Histoire de la
Sorcellerie en France, n'est pas de rire ou de
faire rire des travers de nos aïeux et de nos
contemporains. Il sera sans doute difficile au
lecteur de retenir un sourire en face des extra-
ordinaires affirmations des sorciers et de leurs
juges, mais l'impression générale de l'étude des
folies magiques est plutôt triste. D'abord, on se
sent mal à l'aise de se voir entouré de tant de
AVANT-PROPOS XIII
mystères impénétrables: puis on est mécontent
de constater le peu de progrès faits par l'huma-
nité dans cette étude des phénomènes tenant
au monde des esprits, que i - -prits soient
en dehors ou en dedans de l'homme : en troi-
sième lieu, le cœur souffre de découvrir trop
souvent des fripons, des charlatans, de véri-
tables criminels, sous le manteau des magiciei
on est surtout navré que l'ignorance humaine
ait cru. malgré ses ténèbres, trancher la qi.
tion dans le sens le plus redoutable, et pro-
noncer la mort contre h s - :s. Plus on
avance dans cette his jusqu'Ã une certaine
que au meins. plus les supplia - - multi-
plient, et plus la question devient poignante :
mais si ces gens ne sont pas coupables ? Il fallut
longtemps pour q; se décid douter de la
puissance des magiciens: puis streindre
exterminations. Le xvnr siècle en vit les der-
niers exemples.
De nos jours, on ne brûle plus guère de sor-
ciers, si ce n'est ici ou là , dans des mouvements
populaires et chez des peuples au gouverne-
ment mal organisé. La crainte du sorcier existe
XIV LA SORCELLERIE EN FRANCE
cependant toujours, même chez nous. Elle est
un mal : car elle débilite l'homme et ne lui
permet pas de combattre les dangers avec
toutes les forces de l'homme. Il serait bien
fâcheux que les spirites, les occultistes, les
somnambules, les chiromanciens des villes, les
sorciers des campagnes et les autres magiciens
de nos jours, entretinssent cette crainte et sur-
tout l'idée d'être humains malfaisants revêtus
de pouvoirs extranaturels; la peur est en effel
mauvaise conseillère. Pour se défendre des
anciens sorciers, le peuple les jeta au feu ;
qui sait ce qu'il ferait contre les nouveaux sor-
ciers le jour où, malgré les raisonnements des
savants, il attribuerait une efficacité malfai-
sante aux pratiques mystérieuses des mages du
xx e siècle ?
Ces réflexions et bien d'autres naîtront, nous
l'espérons, d'elles-mêmes, dans l'esprit de nos
lecteurs. Nous pensons que ces pages écrites
dans le seul but de faire connaître la vérité sur
une des plus grandes bizarreries de l'humanité,
intéresseront et instruiront plus d'une personne.
Plus d'un sans doute trouvera notre travail
AVANT-PROPOS XV
insuffisant. Nous l'avons cependant étudié de
notre mieux, mais fort conscienl de la grandeur
de La tâche, nous serons reconnaissant à ceux
qui voudront nous apporter leurs lumières,
nous faire connaître des jugements inconnus,
dépouiller pour nous les archives départemen-
tales, qui commencent à être inventoriées dans
tous 1rs départements, el nous aider, en un mot,
à faire de cet ouvrage, dans ses éditions futures,
une histoire aussi complète que possible de
la sorcellerie en France.
Th. de CAUZONS.
PREMIÈRE PARTIE
ORIGINES, DOCTRINES et RITES de la SORCELLERIE
CHAPITRE PREMIER
Origines de la Sorcellerie
AKTICLE PR] M 1ER
Antiquité de la Sorcellerie
I
Il est difficile de préciser, d'un trait, l'idée
attachée aux mots de sorcellerie et de magie. Trois
choses distinctes sont en effet réunies dans la con-
ception de l'idée magique, telle que les siècles l'ont
formée: on y perçoit nettement, dès les origines, la
prédiction de l'avenir par des procédés divers :
étude des astres, des victimes égorgées, du vol des
oiseaux, explication des songes, tirage des sorts, et
bien d'autres choses encore. Le mot de magie rappelle
encore des prodiges opérés, qui semblaient dépasser
2 LA. SORCELLERIE EN FRANCE
les forces naturelles, et, le plus souvent, surtout
dans les époques chrétiennes, devaient produire un
effet néfaste, bien que la méchanceté ne fut pas
essentielle aux miracles antiques. Enfin, dans le
sorcier, nous voyons,d'après les souvenirs du Moyen-
Age, un homme ayant des rapports avec les démons,
adorant les diables, se vouant à eux, jouissant sur
la terre du pouvoir de Satan. Prédiction, prodiges,
culte de Satan ou, en général, des esprits, tels sont les
caractères principaux de ce qui pourrait s'appeler
une religion, un art ou une science, suivant le point
de vue considéré, mais a pris ou reçu tout simplement
la dénomination de magie et, plus tard, celle de sor-
cellerie beaucoup plus générale.
Ces deux termes employés souvent comme syno-
nymes, ont cependant des étymologies bien dif-
férentes : la sorcellerie désignant spécialement la
divination par le sort ; et la magie, la doctrine et la
puissance des mages ou prêtres de la religion des
Perses. Comment, venant de points si éloignés, ces
expressions en sont venues à se confondre, est une
question résolue déjà par bien des écrivains. Il
suffira de rappeler que les prêtres de l'ancienne
religion assyrienne ou chaldéenne, depuis longtemps
observateurs du ciel et possesseurs de bon nombre
de données astronomiques, avaient cru apercevoir,
ORIGINES DE LA SORCELLERIE 3
ou prétendaient avoir constaté une certaine relation
entre les mouvements des étoiles et les événements
de la terre. Une fois qu'on le crut autour d'eux,
leur science d'astrologues ne leur attribua pas moins
de vénération que leurs connaissances sidérales,
peut-être plus de profit. Aussi, quand les conquêtes
de Cyrus eurent mis fin au grand empire de Baby-
lone et quel.-, religion des Perses pénétra avec ses
prêtres sur les bords de l'Euphrate, les prêtres
persans ou mages ne manquèrent pas de
joindre les pratiques chaldéennes honorifiques et
lucratives aux rites plus spiritualistes peut-être de
la religion victorieuse. Depuis lors, Ã leur nom,
s ' att acha, comme à celui des Chaldéens, l'idée de
devins par l'étude des astres, puis de devins en
général, et les sorciers ou devins par le sort se trou-
vèrent leurs confrères, faciles à confondre, comme
s'occupant avec eux de la révélation de l'avenir (1).
Sorciers et mages se rencontrèrent donc sur le
terrain commun de la divination ; ils arrivèrent Ã
une ressemblance à peu près complète, quand onleur
attribua, aux uns et aux autres, le pouvoir de faire
(1) Mai kv. La Magie et l'Astrologie dans V Antiquité et au
the Bible, art. Magic, p. 206
4 LA SORCELLERIE EN FRANC]
des prodiges par l'invocation des dieux ou des dé-
mons, unie à l'accomplissement de certains rites.
Déjà les vieux mages de la Perse passaienl pour
d'habiles thaumaturges: on leur reconnaissait, entre
autres, le don de faire descendre sur leurs sacrifices
le feu céleste. De plus, l'ancienne croyance zoroas-
trienne aux deux principes opposes du bien et du
mal, — personnifiés dans Ormuzd et Ahriman, en-
tourés tous deux de génies classifiés, niais opposés,
représentant les puissances ou vertus de l'Etre
infini, en même temps que les formes solaires, les
phénomènes naturels et les forces vivantes de la
nature, — avait naturellement conduit à la création
de divers rites pour s'assurer la protection des bons
esprits et éloigner les mauvais. Il en était résulté une
liturgie composée d'enchantements et d'évocations,
qui se concilia fort bien avec les pratiques analogues
de la Chaldée et assura à la magie, science des mages,
le caractère spécial d'une religion surtout rituelle,
s'adressant aux dieux secondaires, bons ou mau-
vais, mais principalement aux seconds, et sollici-
tant d'eux l'octroi d'une faveur ou l'apaisement de
leur colère.
Les mages se transformèrent ainsi en magiciens,
d'autant plus que les vicissitudes politiques les
mirent en rapport avec les prêtres de l'Egypte,
ORIGINES DE LA SORCELLERIE 5
comme eux, astronomes et astrologues ; comme eux,
médecins, alchimistes ; supposant comme eux une
relation entre les êtres de la terre, ceux du ciel
sidéral el les divinités invisibles bonnes ou mau-
vaises. Au contact de ces diverses civilisations
perses, chaldéennes, égyptiennes, se constitua une
sorte de science occulte réservée à des initiés,
mais grandement redoutée du vulgaire, soit qu'elle
se servit de secrets naturels ou extra-naturels
connus de ses adeptes, soil qu'elle agit seulement
sur l'imagination des mortels, on lui attribua peu
à peu tous les maux de l'humanité.
A quel moment dune ces magiciens, déjà posses-
seurs de pas mal de noms (1), reçurent-ils encore
celui de sorciers? Il n'est pas facile de le dire. Dans
une loi célèbre où l'empereur Constance menace de
mort les devins et les mages », il ne. prononce
pas le mut de sorciers, quoique nous remarquions,
dans 1,- texte de son édit, bien des lignes caractéris-
tiques de la sorcellerie future Que personne, dit
l'empereur, ne consulte un auspice ou un ma thé-
ci maticien, (pie nul n'aille trouver le devin. Silence
« aux déclarations perverses des augures et des
(1) Del Rio. l'issu â– > magicarum Win sex. in-4,
Mayence, L624J I. 1. c. 2, p. >;.
6 LA. SORCELLERIE EN FRANGE
« prophètes. Que les Chaldéehs, les mages et
« autres individus que le vulgaire appelle des mal-
ci faiteurs (maleficos) Ã cause de la grandeur de
« leurs forfaits, ne tentent rien de ce genre. Silence
« perpétuel à toute curiosité de l'avenir. Car terrassé
« du glaive vengeur, quiconque désobéira sera frappé
« de la peine capitale ».
Au milieu du iv c siècle par conséquent, le mot
de sorcier ne paraît pas encore synonyme de magi-
cien. Il en est encore de même au milieu du siècle
suivant, si nous nous en rapportons aux statuts
d'un concile tenu en Irlande, vers l'an 150. Dans ses
canons 14 et 16, il inflige en effet une pénitence au
chrétien qui consulte les aruspices à la mode païenne,
ou croit aux consultations des miroirs par les devi-
neresses, mais il ne prononce pas encore le terme
de sorcier. En revanche, à la fin du vi e siècle, une
décision d'un concile de Narbonne en 589, canon 14,
punit de l'excommunication et d'une amende les
devins qu'on appelait « carages » ou sorciers,
personnages que d'autres documents, presque con-
temporains, tels que la Vie de Si Eloi par St-Ouen
(+648), les Lettres de SI Grégoire I pape (1),
(1) Guegorius I, epistol. 1. VII, 66 ad Januarium. (+ 604)
ORIGINES DE LA SORCELLERIE 7
flétrissent comme des adeptes de superstitions
païennes, semblables aux aruspices, aux enchan-
teurs, aux devins, aux fabricants de maléfi<
Nous pouvons doue reporter au courant du
vi e sicdr la création du mot \ sorcier et son
identification aux autres de\ îns.
L'invention du mot sorcier avait suivi fort
tard, comme on le voit, la découverte des pratiques
magiques, sans leur apporter des connaissances
ni des procédés nouveaux. Suivant l'usage presque
généra] depuis le haul Moyen-Age, nous considérerons
donc comme synonymes les termes de sorcellerie et
de magie, de sorciers et de magiciens. Sans doute,
certains ailleurs ont voulu mettre quelque « 1 i il » -
rence entre eux, onl tenté d'établir une ligne de
démarcation entre la sorcellerie ou divination et la
magie, consistant en l'art de faire des prodiges Ã
l'aide du démon ; peut-être, en théorie, pourrait-on
en effet concéder quelques distinctions subtiles que
n'a guère connues la manière de parler populaire ;
aussi, en pratique, devins, enchanteurs, sorciers,
nécromans, magiciens et autres personnages de
même industrie, restent et resteront membres de la
même confrérie.
LA SORCELLERIE EN FRANCE
II
Mais, au fait, quelle définition pourrait-on donner
de l'art ou science qui nous occupe ? Nous en trou-
verons des manifestations très diverses, d'une bizar-
rerie stupéfiante, sous des formes.ici grossières, LÃ
sanglantes, quelquefois plus raffinées; mais quand
elles ne prétendronl pas être purement el simplement
des phénomènes naturels ou «les tours de presti-
digitation, elle se diront les œuvres d'êtres non
humains, de nature, invisible, d'esprits en un mot,
bons ou mauvais, des mauvais principalement* et
la sorcellerie consistera précisément à faire intervenir
ces esprits dans un but ou dans un autre. Qu'il s'agisse
de connaître l'avenir, ou de produire certaines appa-
ritions, ou d'influer sur la nature, on d'atteindre
l'homme directement, trois choses resteront ton-
jours en présence: le magicien, source du phéno-
mène; l'esprit, agent de ce phénomène; la créature
humaine, victime ou bénéficiaire de son action. Si nous
voulons renfermer en peu de mots ces données diverses,
nous pourrons dire que la magie, dans son ensemble,
est l'art de faire intervenir les êtres spirituels ou extra-
terrestres pour le bien ou le mal temporel de l'homme.
ORIGINES DE LA SORCELLERIE 9
Telle est lu magie noire ou sorcellerie, dont l'agent
supposé était l'espril mauvais, appelé chez les chré-
tiens diable, S;. tan, Lucifer ou démon, (".(.mine le
Moyen-Age ne mu pas les bons anges à La disposition
des hommes, il n'eul pas à donner un nom à l'art «le les
évoquer, mais il classa parmi les démons les esprits
estimés autrefois bienfaisants chez les païens. On
nomma magie blanche ou naturelle, une science
secrète réputée souvent diabolique chez les igno-
r;mK bien qu'en réalité d'ordre tout naturel (1).
Elle consistait à connaître et à utiliser «1rs forces, des
propriétés de la nature, inconnues du grand public.
H V a sans dire que tel acte.réputé par l'un magie
blanche, s,- trouvait classé par d'autres dans la magie
I1()ilv Prédire les événements par les étoiles pouvait
ainsi, suivant les préjugés, paraître une science natu-
relle ou UI1 art extra-naturel. Si l'on admettait un
rapport réel constant entre les astres el les hommes,
l'astrologii appartenait à La magie blanche, c'est-
à -dire formait une science naturelle, connue d'un
petit nombre d'hommes privili Si l'on n'ad-
mettai , p as ce rapport, prédire l'avenir supposait
l'intervention d'êtres extra-naturels et l'astrologie
se rangeait dans la magie noire.
1 Del Rio, p. 3, â–
10 LA SORCELLERIE EN FRANI l
Les modernes ont distingué encore d'autres
variétés de magie : la magie imitative, basée sur
l'idée d'une relation nécessaire entre une cause
et son effet (1). Elle suppose que, si l'effet se pro-
duit, la cause ne tardera pas à paraître. La pluie,
par exemple, fait un certain bruit en tombant sur
la terre :1a magie imitative, afin d'avoir de la pluie,
fera le bruit en question, espérant ainsi faire naître
la cause de l'effet. On a appelé magie sympathique
celle qui admet une relation persistante entre des
objets ou des êtres ayant un rapport de ressemblance
ou une relation plus ou moins intime (2). Ainsi.
pour guérir une blessure, certains soignaient l'arme
qui l'avait faite : pour tuer quelqu'un, il suffisail
de détruire une statuette lui ressemblant ou un
objet lui ayant appartenu.
Toutefois ces magies secondaires rentrent évi-
demment dans les magies précédentes et supposent
toujours l'emploi, ou de forces naturelles mystéiieuses,
ou de forces extra-naturelles et spirituelles. Nous
pouvons donc conserver notre définition de la magie
basée sur l'intervention des esprits, ce qui est la
sorcellerie courante, en laissant de côté la question
(1) Frazer. Le Hameau d'or, t. 1, p. 4, 15, 36 seq. 86 seq.
(2) Frazer. Le Hameau d'or. t. 1, p. 4 seq. 45.
ORIGINES DE LA SORCELLERIE 11
de fait susceptible de soulever des controversi
l'infini, si tel ou tel acte, réputé magique autre-
fois, le fut réellement.
III
La magie se distingue ainsi fort nettement de la
religion, en ce que la religion bien comprise a pour
but le bien éternel de la créature, le culte el l'ado-
ration du Créateui ou Démiurge, seul Dieu absolu,
étemel, incommunicable, tandis que la magie
se propose directement le sort terrestre, el fort
indirectement la destinée ultérieure de l'homme.
De plus, elle s'adresse, non au Dieu Buprême,
mais aux divinités secondaires de quelque nom
qu'elles soient revêtues.
On sait en effet que le genre humain tout entier,
saut «les exceptions individuelles, auxquelles il
difficile d'être toujours bien constantes avec files-
mêmes, a admis l'existence plus ou moins nettement
conçue d'une force sou vei aine, origine et motrice
de tous les momies, à laquelle on a donné le nom de
Dieu. Mais, plus l'esprit humain a compris dans cet
Etre souverain l'ensemble de toutes les excellences,
12 LA SORCELLERIE EN FRANCE
plus il a dû faire effort, afin d'expliquer le con-
tact entre ce Dieu parfait et sa créature impar-
faite.
Ce contact, il l'a établi au moyen d'êtres inter-
médiaires plus ou moins nettement définis, qui
foi ment une vaste hiérarchie à classes variées.
h' Idée platonicienne, issue du Plérôme ou Essence
de Dieu, était une vertu divine qui, passant en
la forme mal définie d'éon, s'approchait déjà de
la nature; mais, au dessous de cette Idée ou éon, il
y a bien de la marge jusqu'aux êtres plus difformes
que l'homme, inférieurs même a lui, imaginés par
les religions ou les superstitions sans nombre
des mortels, auxquels on a cependant attribué
quelque puissance sur la matière. Impossible d'énu-
mérer les noms inventés pour les désigner. Ces
noms sont innombrables et varient suivant les lan-.
gués et les pays. Les plus connus chez nous sont
déjà variés : Eons, archanges, anges, chérubins, séra-
phins, et autres esprits du Ciel chrétien, diables,
demi-dieux, démons, génies, héros, fées, elfes, korri-
gans, nains, gnomes, lutins, follets, farfadets, etc.,
il y en a pour tous les goûts et toutes les fonctions.
Naturellement, quand il s'agit d'analyser la nature
ou constitution intime de tous ces êtres, les divergen-
ces ne sont pas moins variées que la nomenclature, et
ORIGINES DE LA SORCELLERIE 13
l'on se donnera un mal inutile à vouloir les concilier.
Pour notre sujet, il suffira de rappeler la doctrine
reçue dans le Christianisme, qui, sur ce point comme
sur tant d'autres, a épuré et précisé les croyances
vulgaires plus anciennes. Il admet l'existence d'êtres
intelligents, autres que Dieu et que les hommes. Ce
sonl les anges, purs esprits «pu se distinguent des
hommes en ce qu'ils ne perçoivenl pas par des
sens, bien qu'on ne puisse, surtoul de nos jours,
dire très exactement en quoi consiste la nature d'un
esprit. Parmi les docteurs chrétiens, du reste, il s'est
produit sous ce rapport des variations assez frap-
pantes de sentiments, puisque bon nombre d'an-
ciens Pères supposaient aux anges, comme aux
âmes, une sorte de demi corps, et voulaienl peut-
être les distinguer «ainsi des Vertus ou Puissances
divines, manifestations extérieures de la Divinité,
éons éternels tout a lait spirituels connue Dieu.
Quoiqu'il en soit, ces anges sonl dits, actuellement,
des esprits s;ms corps, partagés en deux branches
opposées : les bous, restés serviteurs fidèles de Dieu
et divisés en neuf chœurs ; et les mauvais, ou
démons, rebelles à la suite de leur chef Lucifer ou
Satan. Ces démons ou diables joueront dans la sor-
cellerie le rôle principal. Sans entrer dans de plus
grands détails, qu'il nous suffise d'avoir rappelé ici
14 LA SORCELLERIE EN FRANCE
les données principales de la doctrine catholique
sur leur existence et leur origine.
Le ciel, séjour de Dieu et des bons anges ; l'enfer,
prison de Satan et des démons, — lieux mystérieux sur
lesquels les théologiens du Christianisme ont lon-
guement disserté sans accroître beaucoup nos con-
naissances, — ne restent pas sans communication
avec la terre. D'abord, celle-ci leur envoie sans cesse
de nouveaux hôtes, les âmes des hommes morts, qui
vont, s'ils sont sans tache, ou après une purifi-
cation plus ou moins longue, en cas de fautes par-
donnables, grossir les chœurs angéliques ; s'ils
meurent impardonnés et impardonnables, fournir
des recrues aux phalanges diaboliques.
De plus, les hommes peuvent, d'après la croyance
générale, adresser leurs vœux et leurs prières aux
habitants soit du ciel, soit de l'enfer. Les sorciers se
rangèrent parmi les invocateurs des démons ; et
cette invocation satanique ne constitua pas, aux
yeux des croyants du Moyen-Age, un crime moins
grand que les dommages causés aux contemporains
par l'intervention ainsi sollicitée des puissances
mauvaises.
Anges et saints peuvent également recevoir les
prières de leurs amis terrestres. Généralement ceux-ci
sollicitent surtout une intervention d'ordre matériel,
ORIGINES DR LA SORCELLERIE 15
et, sous ce rapport, le cullc des saints semble entrer
dans la définition donnée plus haut de la magie.
Toutefois deux considérations l'en distinguent : c'est
qu'il suppose toujours, implicitement au moins, la
prédominance du bien éternel et surnaturel sur
celui plus temporel demandé explicitement ; en
second lieu, d'après la véritable doctrine catho-
lique, la seule chose que le dévot sollicite du saint ou
de l'ange, est son intercession, sa propre prière
auprès de Dieu. Seul le Créateur, maître souverain
des choses, peut agir de lui-même sur la création.
S'il délègue ou non son pouvoir à des inférieurs,
est une question ouverte, sur laquelle l'accord des
gens compétents n'est pas fait.
Cela est la théologie des savants. Le peuple fidèle
y va plus simplement. Il s'adresse au saint lui-même
et, plus souvent encore, Ã son image, dont il ne sait
que difficilement faire abstraction, un peu comme
le populaire grec ou romain finissait par confondre
le dieu et sa statue, ou, comme le nègre fétichiste, qui
ne saurait guère préciser si l'esprit habite dans son fé-
tiche ou n'est que le fétiche lui-même. Ne soyons pas
trop sévères pour ces croyances et ces pratiques des
simples. La vie ne leur est pas douce, ils y tiennent
cependant ; et, plus rapidement persuadé: que les
riches et les savants de la faiblesse ou de la vanité
16 LA SORCELLERIE EN FRANCE
des moyens curatifs d'invention humaine, ils se
hâtent d'aller chercher le secours des forces supé-
rieures, que leurs imaginations, restées plus incultes,
placent non loin et supposent presque semblables
aux leurs.
Est-il nécessaire d'ajouter que la prière adressée
au Créateur pour obtenir de lui un secours maté-
riel : soulagement des douleurs, prolongation de la
vie, protection dans les dangers ou autre assistance
de ce genre, ne manque pas de logique dans la con-
ception juive et chrétienne d'une séparation absolue
entre la personnalité du Démiurge et son œuvre, la
création ? Si Dieu, en effet, a créé le monde quand il
a voulu, comme il a voulu, de la façon qui lui a plu,
se réservant pleins pouvoirs de le modifier quand
bon lui semble, s'il le maintient, pour ainsi dire,
arbitrairement, par une volonté quotidienne tou-
jours susceptible de changement, — autant que
nous pouvons concevoir de changement en Dieu, —
il est on ne plus logique de demander son intervention
dans toutes les circonstances de la vie, d'implorer
de sa puissance soit la conservation d'un être chéri,
soit la suppression d'un être ou d'un phénomène
nuisible. — ■Dans l'hypothèse rationaliste d'un
monde éternel, ou dans la conception panthéistique
d'une création émanant obligatoirement de Dieu, les
ORIGINES DE LA SORCELLERIE 17
prières d'ordre matériel ne se conçoivent plus, puis-,
que, dans le premier cas, le Démiurge n'existe pas ;
dans le second cas, Dieu et le monde sont mus l'un
dans l'autre par une sorte de nécessité qui ne leur
laisse pas la liberté. En tout cas, il serait injuste,
une fois admise la théorie chrétienne, de ranger
parmi les prières magiques celles adressées à Dieu,
tant pour les causes spirituelles que pour les
nécessités temporelles. La prière magique est
exclusivement la prière dirigée à un génie ou dieu
secondaire, presque toujours de la classe des esprits
mauvais, et non moins souvent dans un but d'ordre
matériel.
IV
La ressemblance entre les anciennes religions
polythéistes ou fétichistes et la magie ainsi définie
fut nettement aperçue par les docteurs ecclésias-
tiques. Sans doute, quelques-uns, en petit nombre,
admirent l'opinion que les païens adoraient le vrai
Dieu, en adorant leurs idoles, bien que leur culte
et leurs croyances fussent grossiers et erronés.
Mais la grande majorité des Pères anciens et des
écrivains médiévaux soutinrent que les dieux des
18 LA. SORCELLERIE EN FRANCE
païens étaient des démons, et, par suite, que leur culte
n'était autre chose que de la magie (1). Cette idée
revient sans cesse dans les conciles et les décisions
des autorités de l'Eglise, pendant presque mille
ans. Nous aurons l'occasion d'en citer plusieurs
témoignages. Elle semble du reste avoir été déjÃ
celle du législateur des Hébreux, car la sévérité dé-
ployée par lui contre les pratiques magiques paraît
bien avoir eu sa cause dans l'opinion que magie
et paganisme n'étaient qu'un. L'Exode (xxn, 18)
dit brutalement : « Tu ne laisseras pas vivre les
magiciennes » et, non moins rudement, le Deutéro-
nome (xvm, 10-12) proclame la loi : « Prenez garde
de vouloir imiter les abominations des peuples,
et qu'il ne se trouve personne parmi vous qui pré-
tende purifier son fils ou sa fille en les faisant passer
par le feu, ou qui consulte les devins, ou qui observe
les songes et les augures, ou qui use de maléfices
et d'enchantements, ou qui consulte les pythonisses
ou les devins, ou qui interroge les morts, car le
Seigneur a toutes ces choses en abomination. »
Dans les religions polythéistes, telles que nous
(1) Maury. La Magie, p. 32, note. — Hastings, art. Sorcery,
p. 603. — Hagen, S. J. art. Teufel dans le Kirchenlezicon,
2 e édit. — Tîiomassin, De Incarnatione, 1. X c. 2, 6.
ORIGINES DE LA. SORCELLERIE 19
les connaissons, il n'est pas facile en effet de faire
une distinction solidement fondée entre le magicien
et le prêtre. Tous deux font des sacrifices, des enchan-
tements, des prédictions ; tous d'eux s'adressent Ã
une divinité secourable ou terrible, mais proche
d'eux ; tous deux attachent une importance extraor-
dinaire à l'accomplissement des rites reçus, Ã
des paroles fixes, des gestes consacrés. Prêtre et
magicien se piquent l'un et l'autre de pouvoir
consulter la volonté des dieux, de les évoquer, de
guérir des maladies, de cicatriser les plaies, d'exer-
cer en un mot une certaine influence sur la nature.
Aussi le même homme est-il facilement prêtre
d'une divinité reçue et devin, ou magicien, en dehors
de son occupation officielle. Si, dans les auteurs
anciens, nous voyons assez souvent les magiciens
cités en dehors du sacerdoce et quelquefois opposés
aux prêtres des cultes reconnus, c'est qu'il s'agit
alors d'une lutte d'influence, ou de dieux contraires,
ou de castes en lutte, mais non de rites et de résul-
tats bien différents.
Ces réflexions nous amènent à la discussion de
questions bien difficiles à résoudre. Il est bien
certain que les moyens, les procédés employés
par les sorciers du Moyen-Age et les nôtres, ont une
ressemblance frappante avec ceux de l'antiquité
20 LA SORCELLERIE EN FRANCE
la plus reculée ; mais comment expliquer cette trans-
mission de rites bizarres et de croyances étranges ?
Faut-il supposer comme l'ont cru divers auteurs,
tant païens que chrétiens, que les sorciers consti-
tuaient dès l'antiquité une caste, une école fermée,
dans laquelle on entrait après un certain stage et
où s'enseignaient les secrets reçus des aïeux ; caste
ou école qui, de génération en génération, aurait
trouvé moyen de se perpétuer à travers toutes les
vicissitudes politiques ou religieuses, par un recru-
tement sagace, assez modéré pour ne pas trop attirer
l'attention, assez prudent pour ne porter que sur
des sujets d'une discrétion convenable ? Ou faut-il
croire que pratiques et rites de sorcellerie se sont
perpétués par hasard, de père en fds, sans qu'on
puisse trouver quoi que ce soit qui ressemble Ã
une caste ou à une école ? Ou faudrait-il admettre,
phénomène plus extraordinaire, que les sorciers médié-
vaux et nos magiciens contemporains ont retrouvé
par hasard les procédés des mages anciens, parce
qu'ayant affaire à des clients semblables aux leurs,
opérant dans des conditions analogues, ils ont été
instinctivement amenés à user des mêmes moyens ?
Chaque système a ses défenseurs et ses preuves,
ce qui permet d'admettre une certaine dose de
vérité dans chacun d'eux. Il est une quatrième
ORIGINES DE LA SORCELLERIE 21
théorie qui semble au premier abord assez sédui-
sante et que nous ne saurions laisser de côté. De
la ressemblance entre la magie et le sacerdoce anti-
que, elle conclut que la magie n'est autre chose
qu'un sacerdoce non officiel, soit qu'il s'adresse Ã
des divinités passées de mode, soit qu'il représente
le culte de populations vaincues avec leurs dieux.
Chez les Assyriens, par exemple, la magie auiait
représenté le culte des divinités touranicnnes anté-
rieures aux civilisations sémitiques, comme la magie
romaine aurait été les restes des anciens rites étrus-
ques, latins, italiques, forcés de s'incliner devant
les dieux plus spécifiquement romains. Dans l'im-
mense amalgame du monde conquis par Rome,
ces diverses magies auraient fusionné, se seraient
accrues d'alluvions diverses locales. Chez nous,
elles auraient absorbé certaines croyances, certains
rites, certaines formules druidiques, qui auraient
ainsi voisiné avec les superstitions orientales, ita-
liennes, africaines, germaniques ou autres, et pris
un caractère indéniable de ressemblance avec toutes
les magies connues.
Nous pouvons certainement admettre que la
résistance des peuples vaincus a souvent pris la
forme d'une opposition religieuse, et que l'accom-
plissement des mystères a dissimulé maintes fois
22 LA SORCELLERIE EN FRANCE
des réunions de rebelles. Après tout, sous une forme
ou une autre, c'était la compénétration de la .poli-
tique et de la religion, qui est de notre temps, comme
dé tous les temps. Il ne me déplaît pas de supposer
dans les générations opprimées un espoir persistant
de revenir au jour et d'obtenir justice, par l'adhé-
sion inébranlable aux croyances ataviques, aux
dieux de la famille et de la nation, quand même leur
culte devrait se faire la nuit, dans le désert, sur la
montagne, dans des cavernes isolées, au milieu des
périls accrus par l'effroi des vainqueurs, bien convain-
cus que leurs sujets rebelles ont recours à l'invocation
des puissances infernales. Elles ne pouvaient être en
effet qu'infernales ces divinités vaincues, puisque seuls
les dieux vainqueurs avaient le droit de se mon-
trer au jour et de triompher dans les cortèges officiels
à la lumière du soleil. Toutefois, s'il est permis
jusqu'à un certain point de considérer les réunions
nocturnes des sorciers comme des conciliabules de
partisans de religions anciennes opprimées, la res-
semblance des pratiques magiques sous tous les
climats et dans tous les peuples n'en constitue pas
moins un phénomène curieux (1).
(1) Frazer, Le Rameau d'or. Traduit par Stiébel et Toutain.
3 vol. in-S, Paris, 1903, t. 1, passim.
ORIGINES DE LA SORCELLERIE 23
Est-il possible de l'expliquer par les rapports
internationaux, plus ou moins vifs suivant les
époques, mais devenus faciles, comme nous l'avons
dit, sous l'égide de la paix romaine, et dans le
sein de l'empire romain ? 11 est bien certain que,
dans les deux ou trois premiers siècles de notre
ère, il paraît y avoir eu une extraordinaire diffu-
sion des cultes orientaux dans la direction de
l'Occident : les prêtres égyptiens faisaient alors
merveille à Rome, qui offrait des temples à Isis,
sans repousser les Bonnes déesses de Phrygie, ni
le Mithra persan. Une fois détrônés par le chris-
tianisme, tous ces dieux vaincus se sont-ils
dissimulés et, s'empruntant mutuellement leurs
théories et leurs rites, ont-ils constitué la religion
souterraine de la sorcellerie future, à peu près la
même partout et imprégnée surtout d'orienta-
lisme par suite des circonstances de son origine ?
Cela se peut et nous ne voyons aucune difficulté
à l'admettre en partie. Mais nous reconnaissons
que cette uniformité de pratiques magiques peut
s'expliquer aussi de la ressemblance imposée Ã
toutes les religions par suite de leur origine, ou com-
mune ou semblable.
24 LA SORCELLERIE EN FRANCE
Nous touchons encore ici à un problème toujours
agité, que personne n'a encore résolu de façon défi-
nitive, celui de l'origine des religions. Si nous lais-
sons de côté les trois religions juive, chrétienne et
musulmane, dites positives et dues à des révéla-
tions bien connues, celles du Yahveh judaïque, de
Jésus et de Mahomet, et que nous parlions seulement
des religions polythéistes ou monothéistes plus an-
ciennes, nous savons que les hypothèses imaginées
pour expliquer la naissance de l'idée religieuse
se ramènent, somme toute, à deux. La première,
commune surtout chez les chrétiens en général, les
catholiques en particulier, admet une révélation
primitive faite au premier homme, qui connut
Dieu plus parfaitement que ses descendants et
fit connaître à ses enfants un certain nombre
de qualités du Démiurge dont il avait été la
création immédiate, avec les moyens de lui plaire
ou de l'honorer. Ces données, transmises par
Adam à ses fils, s'obscurcirent peu à peu et se
corrompirent dans la suite des temps, mais néan-
moins gardèrent, dans les diverses religions qui en
ORIGINES DE LA SORCELLERIE 25
sortirent, quelques traits de leur origine commune.
Les partisans de cette hypothèse, adversaires des
théories modernes de révolution et du progrès
incessant dans l'humanité, s'appuient à tort ou Ã
raison sur les recils de la Genèse; ils croient à l'appa-
rition soudaine de l'homme adulte, plus beau, plus
parfait, moins sauvage, et, si on peut le dire d'un
homme seul, plus civilisé que les nombreuses races
destinées à sortir de lui.
La seconde opinion semble avoir été non inventée,
ca, elle est fort ancienne, mais adoptée par la majo-
rité des ennemis actuels du christianisme, a la suite
des encyclopédistes du xvm" siècle, et surtout du
fameux ouvrage de Dupuis : L'origine de tous
les cultes, ou Rein/ion universelle, publié en 1795,
livre illisible et condensé en un abrège plus clair,
plus nerveux, qui parut l'année suivante. D'après
sa théorie, 1rs premiers dieux ne furent autre chose
que les phénomènes naturels, bienfaisants ou funestes,
soleil, lune, terre, eau, tonnerre, pluie, maladies,
etc., qui excitèrent l'affection ou la terreur des hom-
mes. De ces phénomènes naturels, la faculté raison-
nante de l'humanité passa peu à peu à la conception
de forces cachées ou d'esprits, causes de ces phéno-
mènes, et, peu à peu, par le travail du sorcier-prêtre,
par les études des philosophes, le cerveau humain
25 LA SORCELLERIE EN FRANCE
finit par dégager un Dieu unique, de plus en plus
spirituel, dégagé du monde contingent, parfait.
En d'autres termes, ce n'est point Dieu qui aurait
fait l'homme, c'est l'homme qui aurait créé Dieu.
Si l'on adopte la première théorie, c'est-à -dire
celle de la création adulte et de la révélation primi-
tive, la magie est une déviation impie de l'idée reli-
gieuse, car elle a cherché le secours d'êtres subor-
donnés, génies ou démons, au lieu de garder sa véné-
ration, son culte, ses prières, pour le seul Dieu.
Toutefois, vu l'origine commune des idées et des
pratiques religieuses, on pourrait supposer qu'en
dépit de toutes les variations dues au temps et Ã
l'espace, il est resté dans les différentes religions
secondaires, devenues magiques, suffisamment de
points de ressemblance pour maintenir entre elles
cette conformité qui nous frappe dans la sorcellerie
de tous les âges.
Si l'on se range au contraire à la théorie évolutive
des religions comme des races, la magie devient
la mère de la vraie religion, elle a été l'ébauche du
culte rendu, par l'humanité sauvage, aux dieux gros-
siers qu'elle inventait, Ã mesure qu'elle se distinguait
de plus en plus des animaux. Dans ce cas, la magie ou
sorcellerie serait simplement un reste de ces cultes pri-
mitifs, transmis à travers les siècles, comme la bar-
ORIGINES DE LA SORCELLERIE 27
barie primitive resle plus ou moins dissimulée, mais
facilement reconnaissable, sous le vernis de la civi-
lisation. Cette transmission rendrait compte de
tant de points admis et pratiqués par les sorciers
des divers climats. Il va sans dire qu'entre les deux
opinions, nous ne pouvons que laisser le choix Ã
nos lecteurs, d'autant plus que, même parmi les catho-
liques, il est de bons esprits qui ne répugnent nulle-
ment à admettre l'évolution dans la constitution
du monde et la formation progressive de l'humanité,
en vertu de lois divines, éternelles, bien qu'incon-
nues de nous. Dans le cas où l'homme se serait
lentement formé de l'animal, la révélation primitive
n'aurait plus sa raison d'être, pas plus qu'elle
n'a du reste de fondement historique ; mais alors
pour expliquer l'uniformité de la magie, nous sommes
obligés de revenir aux opinions énoncées plus haut,
«t de nous contenter ici comme ailleurs, d'une solu-
tion à peine approximative de notre problème.
VI
Quoi qu'il en soit, comme nous l'avons dit, aussi
baut qu'on remonte dans l'histoire, on n'en constate
pas moins chez tous les peuples, dans toutes les
28 LA SORCELLERIE EN FRANCE
religions, la croyance cà des êtres, génies, démons,
anges ou demi-dieux, intermédiaires entre l'homme
et Dieu, aptes souvent à servir l'homme ou à lui
nuire. Parallèlement à cette croyance, nous rencon-
trons, également universelle, la tendance de l'homme
à recourir à des forces extranaturelles pour lui ou
ses semblables, tantôt pour en obtenir une aide,
un secours, une guérison, une faveur quelconque,
la connaissance de l'avenir: tantôt pour écraser des.
forces adverses, punir, tuer, en un mot, faire du mal.
Parfois c'est Dieu, tel qu'on le conçoit, dont on
appelle le secours par des imprécations ou des malé-
dictions, et, sous ce rapport, les imprécations bibli-
ques ne sont pas moins connues que celles de Chrysès,
dans l'Iliade (i, 'M), celles de Camille à Rome et
tant d'autres; plus souvent, on s'adresse cà des génies
moins grands et moins hauts que Dieu, et, soit par
des adjurations, soit par des rites spéciaux, on s'ef-
force de les contraindre à accomplir les volontés
humaines. Ce qui est assez curieux, du reste, c'est
que, si tous les hommes connurent la prière simple
et admirent, à peu d'exceptions près, cette inter-
vention de puissances divines ou semi-divines dans
les affaires terrestres, le secret de l'obtenir par des
procédés censés infaillibles, resta toujours le secret
ou le privilège d'un petit nombre, prêtres, devins»
ORIGINES DE LA SORCELLERIE 29
mages, sorciers ou autres, parfois bienfaisants comme
les prêtres, surtout malfaisants comme les sorciers.
Phénomène non moins singulier ! Les procédés
des sorciers semblent n'avoir pas changé depuis la
préhistoire ; ils se retrouvent identiques à peu près
partout : les philtres ou breuvages magiques, les
nœuds, les rubans, les baguettes avec les conjura-
tions de toutes formes, s'employaient déjà chez
les vieilles races chamites ou touraniennes, dites
de Summer et d'Accad, habitant la Chaldée avant
les Assyriens classiques. El déjà , à cette époque,
on croyait que les sorcières, car l'art magique, indé-
pendant du sacerdoce astrologique, fut plutôt fémi-
nin (1), se rendaient à leurs réunions sur un morceau
de bois.
Il est particulièrement intéressant de voir signa-
lées au second et au quatrième siècle de notre ère,
les pratiques magiques du xix e , spécialement l'évo-
cation des morts, les consultations par les anneaux,
les tables tournantes et peut-être les suggestions
hypnotiques. « Les Magiciens, dit Tertullien (.\po-
log. xxiii), font paraître des fantômes, ils évoquent
(1) Soldas-, Geschichte der Uexenprozease, aeu gearbeitel
von D r Heimich Heite. 2 in-S. Stuttganl. lSSCi, «-. 2, p. 20. -
Hastings, art. Magic, p. 2»is. — Darkhbebg et Saglio. Die-
tionnairc des antiquités grecques et romaines, art. Magie.
30 LA SORCELLERIE EN FRANCE
les âmes des morts, ils font rendre des oracles à des
enfants, à des chèvres, à des tables, ils imitent les
prodiges en habiles charlatans, ils savent même
envoyer des songes par le moyen des anges et des
démons, qu'ils ont invoqués, et qui leur ont confié
leur pouvoir. »
De son côté, Ammien Marcellin (1. xxix, c. i) rap-
porte que des conjurés, conspirant contre l'empe-
reur Yalens, qui régna de 364 à 369, se livrèrent
à des opérations magiques pour connaître le nom
•du successeur du prince. Les conjurés ayant été
découverts et saisis, Hilarius, l'un d'eux, après
avoir subi la question, donna aux juges les détails
suivants sur l'opération : « Magnifiques juges, nous
avons construit, à l'instar du trépied de Delphes,
avec des baguettes de laurier, sous les auspices de
l'enfer, cette malheureuse table que vous voyez,
et après l'avoir soumise, dans toutes les règles, Ã
l'action des formules mystérieuses et des conjura-
tions avec tous les accompagnements, pendant de
longues heures, nous sommes parvenus enfin à la
mettre en mouvement ; or, quand on voulait la
consulter sur les choses secrètes, le procédé pour
la faire mouvoir était celui-ci : on la plaçait au
milieu d'une maison soigneusement purifiée par-
tout avec des parfums d'Arabie ; on posait dessus
ORIGINES DE LA SORCELLERIE 31
un plateau rond avec rien dedans, lequel était fait
de divers métaux. Sur les bords du plateau, étaient
gravées les 24 lettres de l'alphabet, séparées exacte-
ment par des intervalles égaux. Debout, au-dessus,
quelqu'un instruit dans les sciences des cérémonies
magiques, vêtu d'étoffes de lin, ayanl des chaus-
sures de lin, la télé ceinte d'une torsade et portant
à la main un feuillage d'arbre heureux, après s'être
concilié par certaines prières la protection du dieu
qui inspire les prophètes, fait balancer un anneau
suspendu au dais, lequel anneau est tiessé d'un
lil très fin et consacré suivant des procédés mysté-
rieux. Cet anneau, sautant cl tombant dans l'inter-
valle des lettres, selon qu'elles l'arrêtent successi-
vement, compose des vers héroïques répondant
aux questions posées et parfaitement réguliers
comme ceux de la Pythie.... (1) »
Indépendamment de ces ressemblances étonnant
il reste toujours la question bien intéressante, mais
fort difficile à résoudre, celle d'expliquer cette pei
tance de la sorcellerie à travers tant de siècles
chrétiens, car nous avons vu plus haut les hypo-
(1) Les effluves odiquee, conférences faites i d L866 pu 1.- baron
de Reichenhacii. précédées d'une notice historique »ur les
Effets mécaniques de l'od par Albert DE Rochas, Paris, in-8,
s. d., p. IX.
32 LA SORCELLERIE EN FRANCE
thèses concernant la magie païenne, Tandis que
certains croyants, hypnotisés par l'idée diabolique,
croient y voir un culte satanique, prolongé par
l'action directe du démon, agissant dans sa sphère,
— comme le Verbe de Dieu agit dans la sienne, afin
de préparer, protéger ensuite son Eglise et l'assister
jusqu'à la consommation des siècles, — d'autres y
trouvent une simple caste de mystificateurs,qui depuis
tant de milliers d'années se transmettent de géné-
ration en génération leurs petits secrets et leuis
espérances, ainsi que le font, dit-on, les gitanos,
et comme peuvent le faire les prestidigitateurs.
Peut-être, sans aller chercher si loin, pourrait-on
voir dans la similitude des moyens, le simple résul-
tat d'impostures analogues, car l'esprit de l'homme,
peu inventif en somme, trouve des solutions à peu
près semblables pour des besoins de mémo genre,
dans tous les pays.
Ces hypothèses et toutes celles qu'on pourrait
imaginer restent arbitraires, car il est impossible de
les appuyer sur des preuves historiques ; il nous
suffira de les avoir signalées sans y insister. DéjÃ
le renouveau de la sorcellerie, de la magie,
des sciences occultes en général, dans le milieu
des populations chrétiennes médiévales, ne laisse
pas de constituer un problème déjà complexe.
ORIGINES DE LA SORCELLERIE 33
On peut toutefois en donner, ce semble, quelques
raisons, incomplètes chacune, aptes pourtant, si
l'on se garde de trop les généraliser, à faire com-
prendre les causes multiples du bizarre phénomène
en question.
ARTICLE DEUXIEME
Recrudescence de la Sorcellerie au Moyen-Age
1
C'est une mauvaise plaisanterie, ou nue contre-
vérité flagrante, d'affirmer que la sorcellerie naquit
au Moyen-Age, et d'attribuer son existence à l'in-
fluence ou aux croyances de l'Eglise. En étudiant
plus tard l'historique des mesures de répression
adoptées contre les pratiques magiques, nous cons-
taterons qu'elles se suivent régulièrement et
sans interruption depuis les temps du paganisme,
et que déjà les empereurs polythéistes avaient du
frapper sévèrement certaines classes de magiciens
ou de devins. La magie précéda donc de beaucoup
l'établissement du Christianisme et, comme nous
l'avons vu, fut au contraire un legs du paganisme
mourant à la religion victorieuse. Il n'en est pas
31 LA SORCELLERIE EN FRANCE
moins certain qu'à partir du xi e siècle, un regain de
popularité parut favoriser la sorcellerie et lui assurer
une diffusion jusqu'alors inouïe.
Vers cette époque, la chrétienté occidentale, fort
divisée au point de vue politique, mais solidement
organisée au point de vue religieux, s'engagea dans
les grandes luttes politico-religieuses, qui prirent le
nom de Croisades, et se trouva en contact, armé sans
doute, susceptible toutefois de laisser se produire des
échanges d'idées, avec le paganisme du Nord et
celui de l'Orient. Or, les mythologies païennes des
peuples septentrionaux, saxons, prussiens, danois,
Scandinaves ou slaves, regorgent de dieux peu méta-
physiques, fort batailleurs en revanche, sans compter
une infinité de demi-dieux souterrains (1). Autour de
ces dieux et demi-dieux, les poètes du Nord avaient
imaginé des légendes sans nombre, dans lesquelles
les sorcières et les enchantements trouvèrent une
large place, légendes que les nouveaux convertis
firent indubitablement connaître à leurs apôtres
guerriers. Ceux-ci, déjà fort disposés au merveilleux,
ne se firent pas sans doute beaucoup prier pour
(1) Schwenk. Mythologie Jer Germonen, der Slaven, etc.
passim, 7 in-8, Francfort 1855.
ORIGINES DE LA SORCELLERIE 35
trouver un charme dans les récits païens, pleins de
féeries et de sorcelleries.
Sans être trop téméraires, nous pouvons attribuer
une influence semblable aux luttes contre l'Islam.
Ces luttes, coupées de nombreuses trêves, déter-
minèrent des relations de plus en plus fréquentes
avec les musulmans; elles firent connaître certai-
nement aux Croisés de L'Espagne ou de l'Orient,
avec l'existence des anges demi-corporels, les légendes
enchanteresses et les fantastiques imaginations
orientales. Personne chez nous n'ignore les Mille et
une Nuits, spécimen de ces récits orientaux, où le
merveilleux se mêle sans cesse aux moindres actions
humaines. On sait au reste qu'avant Mahomet, les
Arabes croyaient aux sorts, aux sybilles, aux génies
(djinns), aux ogres et a mille autres êtres fantas-
tiques. La vie du prophète fut parsemée de trop de
merveilles pour que sa réforme modifiât beaucoup
l'esprit imaginatif de sa race, et quoique sous des
noms différents, les récits musulmans cadraient assez.
bien avec les données populaires sur les fées, les elfes,
les gnomes, chers aux imaginations occidentales (1).
(1) Cacssi.v de Perceval, Essai sur l'hif'oire des Arabes
avant l'islamisme, 3 in-8, Paris, 1817. t. 1, \>. 261, 265, 370. —
Burton, Pilprimage to Al Medinah and Mcccali, Mémorial
édition. Londres, 2 in-8, 1893, passim.
36 LA. SORCELLERIE EN FRANCE
Tous les peuples non chrétiens ont, du reste,
des croyances et des superstitions tellement sem-
blables qu'il devait être impossible, à u'importe
quel observateur, de n'être pas frappé de leur
existence. « Les Juifs, une fois qu'ils eurent aban-
donné la loi mosaïque pour suivre les pres-
criptions multipliées et puériles de la Mischna,
tombèrent dans un monde de superstitions qui laissa
rentrer librement les pratiques païennes. La doctrine
des anges et des démons reçut des rabbins de nou-
veaux développements, et ces esprits inférieurs
finirent par constituer un vaste panthéon démonolo-
gique qui encombra le culte d'une foule d'obser-
vances ridicules, et la tradition, d'un nombre incroya-
ble de légendes fantastiques. Les démons ne furent
en réalité, comme les anges, que des personnifications
des agents de la nature. Chaque partie de l'univers
fut mise sous le gouvernement d'un esprit céleste,
ce qui conduisit à en multiplier singulièrement le
nombre. On arriva jusqu'Ã en compter deux mille
cent qui président, selon les rabbins, aux herbes
dont la terre est couverte, et leur nombre total
s'éleva à neuf cent mille ; il y en eut pour tous les
phénomènes et pour toutes les actions de la vie ;
chaque planète, chaque étoile, chaque météore
obtint le sien. Les docteurs affirmèrent que la
ORIGINES DK LA SORCELLERIE 37
différence des sexes existe chez les anges, les-
quels ont chacun des noms particuliers qui entrent
dans la composition des charmes et des conjura-
tions.
« Les démons pinces sous le commandement de
Samaël, l'ange de la mort, qui a pris la place de
Satan, sont créés les uns du feu.les autres de l'air,
ou de l'eau, ou de la terre; les juifs en distinguent
de trois sortes : les premiers ressemblent aux anges,
les seconds ;iu\ hommes, les troisièmes aux lut
les uns et les autres sont, comme les anges, pourvus
d'ailes et connaissent l'avenir. Aussi Samaël a-t-il
sous ses ordres les maliens et les enchanteurs.
Les démons, disent les rabbins, sont maies et femel-
les et engendrent comme nous. Habitant les lieux
déserts ou impurs, ils affectionnent les fumiers, les
cloaques, les lieux obscurs. On voit que c'est la
même doctrine que professaient les premiers chré-
tiens. La croyance à un démon incube, Lililh, ci
aux sorcières n'était pas moins vivace chez les juifs
que chez les chrétiens. Pour chasser les démons, il
faut recourir, selon les rabbins, aux incantations et
aux prières ; mais les magiciens, qui se sont liés
à eux par un commerce abominable, les évoquent Ã
l'aide de certaines formules. L'emploi des charmes,
des talismans de toute sorte, furent la conséquence
38 LA SORCELLERIE EN FRANCE
naturelle de cette conception démonologique (1) ».
Malgré les efforts de l'Eglise pour diminuer au-
tant que possible les contacts entre les juifs et les
chrétiens, nous pouvons bien admettre que les
spéculations rabbiniques contribuèrent en quelque
mesure à populariser les croyances fantastiques.
D'un autre côté si, par hasard, quelque croisé eut
connaissance des croyances mazdéennes conservées
en Perse, malgré l'islamisme officiel, et parmi
certaines sectes, dont plusieurs membres habitant
la Syrie furent certainement, lors des Croisades, en
relations avec les Occidentaux, il y trouva encore
une infinité de démons : les anciens dévas des
races indo-européennes transformés par les secta-
teurs du mazdéisme en des esprits malfaisants et
pervers, auxquels étaient maintenant unies- les
anciennes divinités secondaires ou esprits supé-
rieurs (Amschaspands) de la religion d'Ormuzd,
devenus à leur tour des démons pour les chiites.
Les mauvais esprits des religions anciennes n'avaient
du reste pas disparu pour cela, les clews par exemple
(1) Nous avons emprunté cette page à l'ouvrage bien docu-
menté de A. Matjry, La Magic et l'Astrologie dans l'antiquité et
au Moyen-Age, livre qui nous a rendu bien d'autres services et
auquel nous engageons le lecteur de recourir, pour y trouver,
s'il le désire, les références que nous ne pouvons donner ici.
ORIGINES DE LA SORCELLERIE 39
de l'Avesta, mais s'étaient transformés dans l'ima-
gination populaire en géants, ou en démons infé-
rieurs ayant à leur tête Ifrit.
Qu'un hasard eut mis enfin nos voyageurs en contact
avec les populations de l'Inde, ils y eussent retrouvé
des esprits malfaisants, toujours hostiles à l'homme,
toujours en lutte avec les divinités, et, naturelle-
ment, les procèdes habituels employés pour les
éloigner, incantations, exorcismes, formules magi-
ques, imprécations de toutes formes. Ils y eussent
vu les prodiges opérés par les magiciens de l'In-
doustan du Moyen-Age, comme par ceux de nos
jours, sans que la réforme bouddhique ait modifié
et encore moins diminué la superstition générale,
ni le nombre «les démons. Les plus intrépides explo-
rateurs du Moyen-Age en pénétrant chez les Tartares,
quelques-uns jusque en Chine, y rencontraient encore
les prestiges des Chamans, ainsi que les esprits (chin)
aux formes bizarres, auteurs réputés de bien des
maux, sous lesquels gémissent les hommes.
II
Le paganisme médiéval apportait a'nsi une sorte
de confirmation à la croyance indéracinable des
40 LA SORCELLERIE EN FRANCE
peuples chrétiens aux esprits malfaisants : croyances
basées, sans doute, sur les récits de la Bible el
<le l'Evangile, mais appuyées surtout par les vieilles
traditions locales remontant, d'âge en âge, aux
religions primitives de chaque peuple. Il est bien
évident que les convertis, par l'effet des armes
des Croisés, ne pouvaient oublier subitement leurs
imaginations antérieures ; ils apportaient dans les
groupes chrétiens, qui les recevaient, les récits mer-
veilleux de leur enfance païenne, et ces récits ne
devaient pas trop contrarier les tendances de
leurs auditeurs, non moins avides de prestiges
et de miracles. Que ce fut donc par les simples
relations, nées de la guerre, ou du commerce
ou de la paix ; que ce fût par l'introduction dans
la société chrétienne de membres ravis aux
peuples encore païens, nous n'avons aucune peine
à admettre une certaine influence des nouveaux
venus sur le peuple, très porté à croire à toutes les
merveilles.
Mais les clercs, les savants de l'Eglise, se trouvèrent,
eux aussi, par le fait des Croisades, amenés en contact
avec les Orientaux chrétiens et ne manquèrent pas de
s'initier aux innombrables spéculations byzantines,
sur les anges, les démons, leurs relations avec les
hommes d'une part, aux légendes grecques déjÃ
ORIGINES DE LA SORCELLERIE 41
foisonnant à l'infini d'autre part, double source de
récits et de croyances magiques.
Dès le commencement du christianisme, les chré-
tientés de l'Orient produisirent en effet d'intrépides
théologiens et de non moins audacieux commen-
tateurs à l'esprit subtil, cjui tentèrent d'incorporer
à la nouvelle doctrine hou nombre d'éléments
puisés dans la philosophie soit hellénique, soit
persane. De ces essais, plusieurs furent heureux;
adoptés par les premiers Docteurs, ils entrèrent
très bien dans les cadres évangéliques, et les résultats
de cette fusion de données philosophiques et de
vérités révélées se manifestèrent peu à peu dans les
décisions dogmatiques du iv siècle el des âges sui-
vants. En revanche, bon nombre «le tentatives trop
risquées échouèrent lamentablement, elle donnèrent
naissance aux hérésies sans nombre dont l'invasion
remplissait déjà l'apôtre saint Paul d'une sainte
colère, et cjui, maigre les a na théines apostoliques,
continuèrent de gagner du terrain et de diviser pro-
fondément les groupements qui cependant pré-
tendaient tous arborer le signe du Christ.Faire l'é-
tude, même l'énuméralion des partis divers nés
ainsi clans le sein de l'Eglise orientale, n'est pas de
notre sujet. 11 suffit de noter leur existence et de
mentionner comme une des causes de leur origine
42 LA SORCELLERIE EN FRANCE
l'amour intense des subtilités métaphysiques, sachant
concilier pourtant les pensées les plus abstruses
avec les images les plus matérielles.
Ainsi les gnostiques, aux sectes innombrables,
dont l'influence sur le développement du chris-
tianisme et sur les pratiques du culte ou de la piété
paraît avoir été beaucoup plus grande qu'on ne
l'avait cru jusqu'à présent, s'attachèrent en parti-
culier à l'insoluble question de la création impar-
faite, souvent mauvaise, par un Dieu parfait et
bon. Ils adoptèrent les théories platoniciennes des
idées émanées de Dieu, et, comme l'Ecole néopla-
tonicienne d'Alexandrie, bâtirent sur ce fondement
les systèmes les plus variés d'éons, groupés deux Ã
deux en sizygies, mâles et femelles, s'engendrant
les uns les autres, suivant les caprices des inventeurs
de chaque système, de façon que peu à peu il se
glissât une certaine jalousie entre ces fils de Dieu,
d'où des luttes, des compétitions et, finalement,
une création mêlée de bien et de mal, comme l'était
déjà la famille divine.
Dans les édifices gnostiques, il fut facile de trouver
une place à Satan et à tous les anges bons ou mau-
vais nommés par l'Ecriture, même à beaucoup
d'autres. Plusieurs systèmes attribuèrent à Satan
une sorte de prépondérance dans le monde matériel,
ORIGINES DE LA SORCELLERIE 43
quelques-uns en firent le Créateur et insistèrent,
chose dangereuse, sur la parole figurée de l'Ecriture,
que Satan est tout à la fois prince des ténèbres et
prince de ce monde. D'où la conception bien médiévale
d'un ciel, séjour du bien sous toutes les formes ; d'un
enfer, origine, source et demeure du mal tant moral
que matériel ; d'une terre, mélange des deux, où
le ciel a posé la main par le Rédempteur et son
Eglise, mais où Satan a conservé un pouvoir à peine
limité par les droits de Dieu et les privilèges accordés
à la société chrétienne.
Sans doute, un certain nombre de ces théories,
taxées d'assez bonne heure d'hérésie, se virent éner-
giquement rejetées par les écrivains ecclésiastiques,
saint [renée de Lyon entre autres. Mais, sous une
forme plus mitigée, la conception néoplatonicienne
de vertus ou d'anges hiérarchisés, déjà insinuée par
saint Paul, fit son chemin dans les écoles orthodoxes
et trouva le moyen de pénétrer le monde occidental,
par l'intermédiaire d'un auteur anonyme du iv e
siècle ou du v e siècle, qui, sous le faux nom de Denys
l'Aréopagite, composa un certain nombre d'ouvrages
d'une théologie mystique transcendantale. Son ori-
gine était probablement égyptienne ; toutefois, ses
ouvrages, connus sous le nom du célèbre disciple de
saint Paul, obtinrent, aux yeux des théologiens de
44 LA SORCELLERIE EN FRANCE
l'Ecole, presque l'autorité des livres apostoliques. Or.
son succès, commencé par les traductions timides
du vm e siècle et de Scot Erigène, se décida»
lorsque les relations avec Byzanee multiplièrent les
manuscrits et les personnes capables de les traduire,
faisant connaître non seulement les livres déjà fort
dangereux du pseudo Aréopagite, mais sans doute
bien d'autres ouvrages, orthodoxes ou non, moins
connus, tous partisans d'anges aux idées humaines,
hiérarchisés, en lutte pour la possession de ce bas.
monde et de ses habitants (1).
Avec les écrits théologiques de l'église grecque, les
légendes de même origine pénétraient aussi dans le
monde occidental, qui n'avait cependant pas besoin
d'un tel renfort pour apprendre à vivre dans l'irréel.
Les récits si connus de Simon le Magicien s' envolant
en présence de Néron et précipité à terre par le
diable, à la prière de S. Pierre ; Térébinthe, un
des premiers manichéens, jeté du haut du toit parle
démon ; Pierre, fondateur supposé des Bogomiles,
condamné à être lapidé, annonçant à ses dis-
ciples qu'il ressusciterait le troisième jour, tan-
dis que, du monceau de pierres qui le couvrait, il
(1) Soldax. c. 10, t. 1, p. 178 seq.
ORIGINES DE LA SORCELLERIE 45
ne sortait au bout de trois jours qu'un démon sous
la figure d'un loup, et mille autres contes de même
genre, peuvent nous donner l'idée de ce que le
contact des byzantins devait apprendre aux croisés
et aux clercs de l'Europe. Parmi toutes ces légendes,
une en particulier jouit d'une vogue immense et
se trouva répétée sous mille formes, ce fut celle
d'un pacte conclu entre l'homme et Satan. Le type
primitif de cette légende paraît bien oriental. En
voici le récit abrégé attribué à un certain Eutychien,
clerc de l'Eglise d'Adana. cl connu en Occident par
la traduction qu'en fit en latin Paul diacre de Xaples,
au temps de Charles le Chauve ou de Charles le Gros.
Théophile était économe de l'église d'Adana.
Homme plein de qualités, mais ne manquant pas
d'ambition, il refusa cependant, avec prières ins-
tantes, le siège épiscppal d'Adana devenu vacant,
et laissa nommer un autre évêque à sa place.
Sous un motif ou sous un antre, le nouvel évêque
destitua l'économe qui, dévoré de colère et de
chagrin, se résolut de recourir à la magie pour se
venger ou retrouver la place perdue. Or, il y avait
dans la ville un juif exercé dans tous les arts
diaboliques, et qui avait entraîné beaucoup d'âmes
dans l'abîme. Théophile alla le trouver la nuit,
se plaignit du tort que l'évêque lui avait fait
46 LA SORCELLERIE EN FRANCE
et réclama son assistance. Le juif lui répondit :
— «Reviens demain à la même heure ; je te présen-
terai à mon maître, et il te donnera ce que tu désires ».
— Il s'en alla content et revint le lendemain Ã
minuit. Le juif le conduisit au cirque, après l'avoir
averti de ne pas se laisser effrayer par les choses
qu'il verrait ou entendrait, et surtout de ne pas
faire le signe de la croix. A peine Peut-il promis
qu'il vit une multitude d'hommes vêtus de manteaux
blancs et portant des flambeaux, et le démon assis
au milieu d'eux. Le juif lui présenta l'économe
et lui exposa l'objet de sa demande. — «Comment puis-
« je, répondit le démon, secourir un homme qui
« sert Dieu ? S'il veut me servir et faire partie de
« mon armée, il s'en trouvera bien ; il aura plus de
« pouvoir qu'auparavant, et commandera à tous,
« même à l'évêque ». — L'économe promit tout et
baisa les pieds de son nouveau maître. Puis le diable
dit au juif :-- «Qu'il renie le Fils de Marie et tout ce
« que je hais, et qu'il mette cela par écrit, s'il veut
« obtenir ce qu'il désire ». L'économe renonça donc
au Christ et à sa mère; puis il fit un écrit, qu'il
scella de son sceau.
« Le lendemain, l'évêque, par une inspiration sans
doute de la Providence, se décida à rappeler avec
honneur l'ancien économe : il lui rendit sa charge
ORIGINES DE LA SORCELLERIE 47
devant le clergé et le peuple, s'accusant de l'avoir
renvoyé el d'avoir mis à sa place un autre moins
habile que lui. Bientôt Théophile prit des airs de
hauteur et de fierté à l'égard de tout le monde, et,
pendant quelque temps, on trembla devant lui.
Le juif venait souvent le voir en secret, et lui disait:
— » Yois-tu comme mon maître est venu prompte-
« meut à ton secours. — Je le vois bien, répondait
« l'économe, et je te remercie de ta médiation ». —
(.(•pendant Dieu, se souvenant de la vie édifiante
qu'il avait menée autrefois, toucha le cœur de cet
orgueilleux ; de sorte (pie, rentrant en lui-même, il
se mit à considérer ce qu'il avait l'ait, et à penser
qu'il se préparait un malheur éternel, et qu'il avait
changé la lumière contre les ténèbres. Ses angoisses
augmentaient encore quand il se demandait ce qu'il
répondrait au jugement dernier: à cette, heure où
les secrets des cœurs seront dévoilés, qui aurait
pitié de lui et le protégerait? Alors, après avoir été
tourmenté pendant longtemps par ces pensées, il
se sentit inspiré d'invoquer le secours de Marie,
refuge de tous les pécheurs. S'adressant à son âme
plongée dans l'état du péché, il lui dit : « Lève-toi
• les ténèbres qui t'enveloppent, et va te prosterner
« devani Marie, car elle est puissante et peut guérir
« tous les maux ».
48 LA SORCELLERIE KN FRANCE
■Il se rendit aussitôt à l'église Notre-Dame et la
pria jour et nuit, pendant quarante jours, de l'arra-
cher à la gueule du dragon. Il jeûna aussi pendant
tout ce temps, après quoi la Sainte Vierge lui apparut Ã
minuit, et lui dit : Comment oses-tu, malheureux!
« invoquer mon secours après avoir renié mon Fils,
« ton Sauveur ? Comment puis-je intercéder pour
o tù, auprès de Celui à qui tu as renoncé? Comment
« puis-je ouvrir la bouche en ta laveur devant le
(( tribunal terrible du souverain juge, dont tu t'es
« éloigné?- Je sais, répondit-il, je sais (pie j'ai
< beaucoup péché contre vous et Celui qui est né
« de vous, et que je ne mérite aucun pardon ; mais
« .s! le repentir n'était rien, comment les habitants de
« Ninive, et David et saint Pierre auraient-ils été
i ! luvés ? Comment notre Seigneur aurait-il accueilli
« Zachée le publicain ? Comment St Paul, d'un
« vase de colère qu'il était, serait-il devenu un
< vase d'élection ? Eh bien! dit la Vierge, con-
« fesse donc Celui que tu as renié, et je le prierai de
« t'accuéillir favorablement ». - Il confessa Notre
Seigneur, et la sainte Vierge lui dit qu'Ã cause du
baptême qu'il avait reçu et de la compassion qu'elle
portait à tous les chrétiens, elle prierait pour lui
son divin Fils. Pendant trois jours, il resta étendu
par terre, pleurant, priant et jeûnant. La Sainte des
ORIGINES DE L\ SORCELLERIE 49
Saintes lui apparut alors d'un visage gai, et lui dit :
« - -Homme de Dieu, le Seigneur a vu tes larmes, et
« accepte ta pénitence. Il fa pardonné à cause de ni( i,
« si tu veux persévérer jusqu'à la mort».- - II promit
tout avec un visage reconnaissant, et pria la Sainte
Vieigc de l'aider à reprendre au démon l'écrit qu'il
lui avait donné. Au bout de trois à quatre jours,
cet écrit lui l'ut rendu dans une vision. Lorsqu'il
s'éveilla, il le trouva sur sa poitrine et trembla d'éton-
nement et de joie. I.e peuple étant assemblé dans
l'église, Théophile, après l'Evangile, alla se jeter aux
pieds de l'évêque, lui confessa tous ses péchés, et lui
raconta sa délivrance. L'évêque rendit grâces avec
tout le peuple a Dieu et à la Sainte Vierge pour ce
miracle de miséricorde; le contrat fut brûlé, et la
foule se mit à chanter Kyrie eleison. Mais Théophile
s'en alla à l'église Xotre-Dame, prit un peu de nour-
riture, tomba malade, et mourut ; l'Eglise l'a mis au
nombre des saints (1) ».
Inutile d'insister sur ce conte pieux, qui, encore de
nos jours, édifie les retraites des pensionnats, et dans
lequel nous retrouverions sans peine les appa-
(1) Nous avons emprunté le texte de ce récit à la Mystique
divine, naturelle et diabolique, par Gôrres, ouvrage traduit de
l'allemand par M. Charles Sainte-Foi. Paris, Poussk-lgue-Rusand,
4 in-12, 1862, t. IV, p. 237, seq.
50 LA SORCELLERIE EN FRANCE
ritions de Marie, ses discours aux voyants, les
effusions mystiques et bien d'autres traits deve-
nus classiques. Ce que nous avons à y remar-
quer : c'est la croyance au sabbat ou réunion
d'affdiés sous la présidence du démon, la convic-
tion si profondément ancrée dans les esprits du
Moyen-Age que certains hommes faisaient alliance
avec le démon : surtout, le fond même de la légende,
qui fut infiniment diversifiée, mais, dans son essentiel,
revint toujours à la même donnée primitive, d'un
pacte conclu entre un certain Théophile et Satan.
D'après ce pacte, l'homme avait cédé son âme au
démon ; en échange, le prince de l'enfer avait procuré
les biens terrestres. Une fois fortune faite et jouissant
de toute sa prospérité, Théophile, après le bonheur
de ce monde, voulut ne pas manquer celui de l'autre ;
il tricha donc le démon en obtenant à force de bonnes
Å“uvres l'intervention de Marie ; celle-ci arrachait Ã
Satan le contrat portant la signature de Théophile
et le rendait à ce dernier. Certainement les inventeurs
de ces légendes n'y voyaient que l'édification Ã
obtenir, la dévotion à Marie à propager, les pièges
de Satan à repousser, sans apercevoir les dangers
cachés dans le fantastique du récit : d'abord l'exal-
tation de l'imagination au lieu du développement
de la volonté raisonnée, puis la tentation inévitable
ORIGINES DE LA SORCELLERIE 51
aux âmes peu énergiques, de faire comme Théo-
phile, et, puisque les Saints ou les Anges n'octroyaient
pas de faveurs pécuniaires, de s'adresser aux génies
de ténèbres plus généreux, sauf, à se repentir plus
tard, après fortune faite et quand la nécessité s'en
ferait sentir.
III
Si la renaissance de la sorcellerie, jamais éteinte
il est vrai, rendue cependant peu apparente, et comme
dissimulée dans les régions chrétiennes, parce
qu'elle était combattue sans relâche, tint en par-
tie, comme nous le supposons, à des influences exté-
rieures, soit païennes, soi! byzantines, il se produi-
sit pour elle au XI e siècle, un phénomène analogue
à celui qui devait donner naissance vers le début du
xiii siècle, au développement théologique, et au
XIV e , à la renaissance littéraire et artistique païenne-,
mouvements très puissants les uns et les autres.
et tous dûs au contact des livres, des idées et des
hommes de l'Orient.
Nous croyons en effet à leur influence dans le
développement de la magie et de la sorcellerie occi-
dentale, d'autre part, nous reconnaissons qu'un mou-
vement tout intérieur de la société chrétienne se
52 LA SORCELLERIE EN FRANCE
développait intense, dans le monde du Moyen-Age,
bien apte à procurer des adeptes à la magie, Ã
multiplier surtout les partisans du culte des esprits
mauvais. Ce fut l'extension extraordinaire du
culte des saints et des anges, qui paraît s'être
développée simultanément à la croyance du pou-
voir diabolique et être devenue une véritable
obsession (1). On était loin des premières mani-
festations de vénération aux reliques des martyrs,
application douce et chrétienne, sous les voûtes des
catacombes, des usages funèbres du paganisme.
Tandis que celui-ci, devenu surtout rituel, con-
servait des coutumes survivant à la foi, disparue
ou devenue fort indécise, à l'immortalité de
l'âme, les chrétiens multipliaient sur leurs mo-
destes tombes les signes non équivoques de cette
foi redevenue vivante, et, sachant leurs frères vivants
dans le Seigneur, se consolaient de leur dispaiition
momentanée par l'espoir inébranlable de revivre
avec eux. Déjà ils comptaient sur leur intercession
auprès de la Divinité, pour arriver, comme eux,
sans encombre, au port ; mais, cette intercession
espérée, ils l'attendaient comme un secours invi-
(1) Gebhart. Moines et Papes. Paris, in-16, 1897, p. 21.
ORIGINES DE LA SORCELLERIE 53
sible de la grâce, non comme une opération thauma-
Lurgique.
L'introduction en masse des païens, dans la société
chrétienne, paraît avoir été un des facteurs les plus
importants du changement survenu dans la manière
de considérer les choses, dès la fin du m e siècle,
devenu plus rapide et plus profond, quand la
conversion dé Constantin lit disparaître le danger
d'être chrétien et sembla, au contraire, annoncer
au christianisme une période de privilèges. Mais en
apportant leurs personnes à la nouvelle société
religieuse, les masses populaires lui apportèrent
aussi leur goût des rits, leur amour des images,
leurs tendances à des croyances matérialisées. Les
évêques de l'époque, participant aux opinions ré-
gnantes ou cédant à une sage condescendance,
tâchèrent de sanctifier et de rattacher à la religion
chrétienne les usages qui, par leur longue possession,
semblaient indéracinables et liés pour toujours
à des idées polythéistes. Les processions remplacèrent
donc les théories qui s'accomplissaient en l'hon-
neur des dieux, dont les saints recueillaient l'héri-
tage. Le culte populaire de la madone remplaça,
suivant les pays, celui de Vesta, de Cérès, de Diane,
ou de Vénus, et se combina avec d'autres rémi-
niscences païennes locales. Les lampes allumées
54 LA SORCELLERIE EN FRANCE
devant son image dans les chaumières méridionales
rappellent à s'y méprendre celle qui brûlait devant
les dieux lares.
Sans doute, l'Eglise chrétienne pouvait trouver
d'elle-même les cérémonies nécessaires à ses dévo-
tions, et c'est la raison pour laquelle ses théologiens
répugnent à reconnaître, une provenance paieane
des usages dont nous parlons. Toutefois les analogies
paraissent trop nombreuses et trop grandes pour
être fortuites. Il nous semble bien voir les
saints se mettre aux lieux et place des divi-
nités anciennes affectées à telle ou telle maladie,
à telle ou telle fonction. On dira chez nous le feu
de saint Antoine ou de saint Roch, le mal de
saint Méen, la danse de Saint-Guy. Saint Marcoul se
chargera de guérir les scrofules, saint Onufre les
rhumatismes, saint Hildevert, prononcé Tirelever,
rendra aux enfants le service de détruire leurs vers,
et sainte \Yildgeforth, prononcée Vierge forte, don-
nera de la force aux mères et aux filles anémiées.
C'est le règne des saints guérisseurs succédant aux
dieux guérisseurs du paganisme. On en ferait des
litanies interminables de ces saints miraculeux, dont
le culte se compliqua de cérémonies particulières.
En Bretagne, par exemple, les femmes se frottent
le ventre, ici à une statue de saint Nicolas, ailleurs
ORIGINES DE LA SORCELLERIE 55-
de sainte Marguerite ou de saint Anastase, ou saint
Ronan, ou sainte Brigitte, ou même à une pierre
dite de saint Ronan, qui paraît un vieux monolithe
phallique, pour devenir fécondes.
Dans certains pays, saint Christophe procure aux
jeunes filles le mari désiré, si on lui enfonce une
épingle dans le pied ; certaines fontaines, consacrées
à tel ou tel saint, procurent du lait aux mères qui
en manquent ; saint Gilles guérit l'épilepsie, saint
Hubert, la rage. Contre les coliques ou diarrhées
des petits-enfants, bien des saints sont efficaces,
surtout saint Divy, en Bretagne ; pour faire marcher
les petits, on aura recours à d'autres saints, et ainsi
de suite pour toutes les misères et infirmités
humaines (1). Aux propriétés euratives, les saints
joignent d'autres attributs ravis aux anciens
dieux. « Kn Grèce, la Vierge qui a remplacé l'astre
d'Aphrodite, ouvre les portes de l'aurore, les
quarante saints ramènent le rossignol et le prin-
temps ; saint Nicolas calme les tempêtes : à Corfou.
c'est saint Spiridion ; saint Georges protège les
(1 ) Bien des livres ont et'- écrits sur les saints guérisseurs.
Nous nous contenterons de citer : /.es saints guérisseurs île la
Bretagne, par le D r Henri Ll ÉGARD, Paris, in-S. 1903. Maury,
dans son ouvrage La Magie et l'Astrologie dans ''antiquité et an
Moyen- Age, déjà mentionné, donne un grand nombre d'exemplrs
et de citations. Nous lui en avons emprunté quelques exemples.
.*)6 LA SORCELLERIE EN FRANC]
laboureurs et les moissons : 1rs bergers recomman-
dent leurs troupeaux à saint Démétrius, qui est
plus débonnaire que Pan, et il n'est pas de nom
inserit dans la légende auquel on n'attribue quelque
influence heureuse. Saint Elie, vénéré sur les mon-
tagnes, a été substitué au soleil (ilélios), que l'on
adorait sur les cîmes qu'il dore de ses l'eux. En
Italie, saint Antoine a. de son côté, pris la place de
Consus ou de Neptunus Equester, le dieu des courses
du cirque : il est devenu le patron des chevaux (1).
Il était évident que le christianisme vainqueur
ne pouvait accorder moins de bienfaits, ou se mon-
trer moins puissant, (pie le paganisme disparu : de la
la nécessite d'insérer dans tous les livres de pieté,
dans les sermons, surtout dans les ouvrages hagio-
graphiques, des merveilles analogues a celles que
racontait l'antiquité païenne, en se donnant tout
juste la peine de les démarquer. Les visions, les appa-
ritions, la chute du tonnerre, les bruits mystérieux,
les miracles de toutes soldes, si souvent mentionnés
dans la littérature polythéiste, apparurent non moins
(1 ) V. M.u-ry, 1. c. p. 153. — Le P. Delehaye. S. J.. a publié
an petit livre : Les légendes hagiographiques, in-12, Bruxelles,
1906, où se trouve une infinité d'exemples de saints substitués
aux dieux.
ORIGINES DE LA SORCELLERIE 57
innombrables dans les écrits du christianisme, en
particulier dans la vie des Saints. Comme il ne fallait
pas que le protecteur de tel monastère parut moins
puissant que le protecteur d'un autre, le moine,
dévot à son patron, se hâtait de surcharger sa biogra-
phie, déjà suspecte, d'une multitude de détails tou-
jours plus surprenants, et, sans se soucier de loyauté
historique OU littéraire, prenait son bien où il pouvait,
dans les autres hagiographes, ou, s'il était érudit,
dans les rêves du paganisme.
Ce fui alors, au IV e siècle et dans les siècles posté-
rieurs, une débauche de prodiges, de miracles, qui
ne laissaient plus «le place aux lois naturelles. Quand
l'écrivain ne savail pas, il inventait sans vergogne.
A. l'imagination, fertile bien que barbare, des moines,
nous devons ainsi ces actes des martyrs, ou les roues
se brisent, les lions deviennent des agneaux, le ton-
nelle foudroie les juges; où les bourreaux se conver-
tissent, le feu perd sa violence, le lupanar sa honte,
récits merveilleux dans lesquels nous finissons d'être
étonnes surtout de la mort finale du martyr, autour
duquel ont jailli tant de prodiges. Sans risquer le
supplice, du reste, on pouvait être thaumaturge, et
les récits occidentaux sous ce rapport ne le cèdent
guère à ceux qui avaient conservé le souvenir des
ermites de la I.vbie, de la Palestine ou de la Syrie.
53 LA SORCELLERIE EN FRANCE
Un point à signaler dans cette avalanche de miracles
est l'intervention fréquente du diable, toujours
vaincu, il est vrai, mais présent quand même, et
passablement agaçant. Sous la forme d'un Maure,
il tire par sa manche un des religieux, fds de saint
Benoît, et le fait sortir de l'église pendant l'oraison,
jusqu'à , ce que le fouet vigoureusement donné, non au
diable déguisé en Maure, mais au religieux, rendit
ce dernier plus fidèle, et fit fuir le premier. Quand
Benoît veut bâtir le monastère du Mont Cassin, le
diable se place sur les pierres et les rend si pesantes
qu'il est impossible de les soulever, jusqu'Ã ce que le
thaumaturge vienne d'un signe de croix rompre
le charme.
Que l'on parcoure les hagiographes de tout le
Moyen-Age, ce sont partout les mêmes récits, les
mêmes merveilles, les mêmes légendes. Sans doute,
bien de ces récits ont un sens gracieux et moral;
pris à la lettre pourtant, ils ne pouvaient que surex-
citer l'imagination et fausser le jugement. Us lais-
saient en effet croire au miracle à jet continu, en
faveur des serviteurs de Dieu, ou pour la perte de
ses adversaires, ce qui n'est certainement pas con-
forme à la réalité des faits ; ils amenaient de plus Ã
la conviction que la vertu, c'est-Ã -dire le bien moral
et surnaturel, a sur la terre une récompense immé-
ORIGINES DE LA SORCELLERIE 59
diate. Conclusion archifausse de prémisses mal
fondées, peu conforme à la vraie notion de la vertu
surnaturelle et contraire aux faits les plus patents.
Malgié tout, comme ces récits plaisaient aux imagi-
nations populaires, cadraient avec leurs tendances
ataviques, attiraient la vénération et les offrandes
aux monastères ou aux églises possédant des reli-
ques miraculeuses, il se trouvait des écrivains pour
les écrire, des orateurs pour les raconter, et les
imaginations continuaient de s'exalter de plus en
plus, prédisposées à voir partout le doigt et la puis-
sance de puissances invisibles, augéliques ou saintes,
bonnes ou mauvaises, comme, chez nous encore»
les récits d'apparitions saintes ou de fées, de spec-
tres, de revenants, finissent par causer une certaine
nervosité aux gens les plus rassis, une crédulité et
une frayeur difficiles à guérir chez les tempéraments
plus faibles OU plus nerveux.
Dans ces conditions, la dévotion au diable, risquait
fort de croître simultanément avec la dévotion aux
saints. Ceux-ci, il est vrai, avaient Dieu pour pro-
tecteur, mais Satan ne manquait pas de serviteurs.
Comme le choix entre les deux maîtres et les deux
royaumes était laissé à l'homme faible et pauvre;
malgré les miracles des saints, et le bonheur futur
qu'il fallait acheter par la pénitence, les privations,
63 LA SORCELLERIE EN FRANCE
la souffrance, plus d'un se rappelait que Lucifer
encore si puissant avait autrefois domine presque
seul, qu'il était même, d'après 1rs dires de ses adver-
saires, le prince de ce monde, que sa voie était large
et facile, sans croix ni épines ; que, roi débonnaire,
il réclamait peu de choses de ses adeptes, et que,
si l'on prédisait sa défaite finale, elle paraissait être
encore t'oit loin.
Nous ne saurions oublier d'ajouter (pu- s'il y eut,
à partir du xi e siècle, une véritable épidémie de
culte diabolique, si, comme on l'affirma, beau-
coup se donnèrent alors à Satan et renoncèrent Ã
la religion chrétienne, nous pouvons supposer que
le Catharisme, ou manichéisme occidental, apparais-
sant au xi'' siècle, et présentant le diable comme un
dieu aussi puissant, aussi éternel que le Dieu bon,
ne pouvait qu'apporter un encouragement à la
dévotion des fidèles de Satan. Telle est du moins
l'hypothèse soutenue par un certain nombre d'écri-
vains. Sans la rejeter complètement, nous devons
faire remarquer que les Cathares n'adoraient pas
le Dieu du mal. Loin de là , ils l'abhoraient pro-
fondément ainsi que toutes les œuvres de sa puis-
sance. On ne saurait donc reprocher aux Mani-
chéens d'avoir répandu le culte du diable directe-
ment. Cependant, le fait de parler sans cesse de
ORIGINES DE LA SORCELLERIE (il
Satan, le préjugé établi chez les catholiques que le
diable était le Dieu de Cathares, problablement la
confusion établie chez les esprits ignorants entre les
dieux et les diables, en sorte qu'on finissait par
ne plus hop savoir quels étaient les maîtres légi-
times, toutes ces causes réunies ont bien pu établir
une certaine dépendance entre la diffusion du
Catharismeet celle du culte diabolique.
Al: I l> 1 I I ROISIEME
La Sorcellerie, renaissance du Paganisme
antique
I
Bien que théoriquement distincts, deux faits
se confondent dans la sorcellerie : le prodige d'ori-
gine satanique, et le culte de l'esprit mauvais. Que
des esprits empreints du merveilleux chrétien
fussent tout disposés à admettre le merveilleux
diabolique, la chose paraît assez naturelle et se rat-
tache aux facultés subjectives des croyants plus
qu'à la réalite objective des faits. 11 est néanmoins
surprenant, Ã nos yeux.de trouver, chez les auteurs
<}2 LA SORCELLERIE EN FRANGE
de livres traitant de la sorcellerie et des sciences
connexes, une confiance aussi absolue dans la
véracité et la sagacité des auteurs païens, que
dans les ouvrages censés édifiants des plumes chré-
tiennes. Les contes de Plutarque sur l'apparition
de Thésée à Marathon, sur le démon tué par
les habitants de Chéronée, sur le spectre apparais-
sant à Brutus avant la bataille de Philippe ; les
histoires analogues de tant d'autres grecs ou latins,
voisinent avec les merveilles que racontent Grégoire
de Tours, Sulpice Sévère, et leurs innombrables
imitateurs en hagiographie sacrée (1). Miracles
païens, miracles chrétiens, tous les faits extraor-
dinaires n'offraient aucune difficulté aux esprits
ainsi conformés.
D'autre part.il n'était pas difficile aux érudits de
retrouver, chez les anciens, des prodiges analogues
à ceux qu'on attribuait aux sorciers. L'influence
des aiguillettes dans les mariages, les hommes chan-
(1) On peut voir ces rapprochements entre autres dans les
ouvrages de Le Loyer, Discours et histoires des spectres, visions
et apparitions etc., Paris, in-8, 1605 ; — Jean Wier, Histoires,
disputes et discours des illusiotis et impostures etc. Réédition de
Paris, in-8, 1885. — De Laxcre, Tableau de l'inconstance des mau-
vais anges et démons, Paris, in-4, 1613. — Bodin, Démonomanie,
souvent rééditée. — Del Rio, Diquisitionum magicarum libri sex,
Mayence, in-4, 1624. — Lavater, De spectris, lemuribus, etc.
in-16, Genève, 1570, etc.
ORIGINES DE LA SORCELLERIE 63
gés en bêtes, les orages produits parles conjurations,
les maladies soudaines, les guérisons enchantées, tous
les détails en un mot de la magie médiévale, tels que
nous les étudierons plus loin, se trouvaient facile-
ment corroborés par les témoignages d'auteurs an-
ciens. En fallait-il davantage à des esprits prévenus
pour fortifier leurs croyances. .Mai s, en même temps,
n'y avait-il pas un danger de mettre ainsi en paral-
lèle les deux religions, l'ancienne et la nouvelle,
sources de merveilles identiques ? Bon nombre
d'individus ne pouvaient-ils pas se tromper en leur
accordant une puissance semblable, donner même
la préférence à la plus ancienne, moins gênante ?
Il se pourrait donc bien que l'élude des auteurs
anciens jamais complètement oubliée, reprenant
alors vigueur par la découverte de documents plus
nombreux, et sans doute, aussi, comme nous l'avons
déjà signalé, le contact des lettrés byzantins, ail
contribué à la conviction des savants d'abord, du
peuple ensuite, que visions, enchantements, pro-
diges, n'étaient nullement des chimères, sauf
suivant les cas à les attribuer ici aux esprits bons,
là aux démons.
64 LA SORCELLERIE EN FRANCE
II
Cela est possible, ainsi que put l'être une consé-
quence, assez étrange au premier coup d'oeil, de la
doctrine des Pères de l'Eglise sur le paganisme.
A la suite des Juifs, nous l'avons déjà dit, les
premiers chrétiens et les écrivains du christia-
nisme avaient affirmé que les dieux des païens
étaient des démons. D'après cette donnée, la religion
du Christ était venue supplanter leur culte et le
remplacer par celui du Dieu triple et un. De fait, ce
dernier avait triomphé. Toutefois, dans les replis
des âmes populaires, bien des souvenirs païens étaient
restés ; bien des pratiques se conservaient d'un culte
plus ou moins avoué à des dieux autrefois vénérés,
mis en disgrâce, il est vrai, estimés quand même
vivant encore, suivant la doctrine victorieuse, sous
le nom de diables, auxquels, suprême imprudence,
une parole évangélique, interprétée sans doute dans
un sens trop matériel, semblait attribuer la puissance
sur ce monde et ses richesses.
Quand la religion chrétienne, par la décadence de
la foi ou la multiplication de ses commandements,
devint une gêne ; quand, de plus, elle excita la haine,
ORIGINES DE LA SORCELLERIE 65
conséquence des abus introduits par une trop longue
prospérité, surtout d'une fortune trop accrue ou
d'un pouvoir imprudemment exercé ; lorsque, pré-
cisément dans le même temps, le contact de peuples
encore adorateurs d'idoles, et celui du paganisme
antique par les livres, eut rafraîchi le souvenir des
anciens dieux, il en sortit peut-être l'idée de jeter
à terre le christianisme vainqueur, de faire recon-
quérir aux divinités antiques le terrain perdu, leur
rendre les honneurs délaissés, et, puisque démons
elles étaient, mettre les démons à la place de
Dieu.
Une fois le principe admis que les démons étaient
puissants, qu'ils étaient les princes de ce monde,
que de son côté le christianisme avait perdu sa voie,
comme le proclamaient à cette époque mille bouches
hérétiques et, plus discrètement, bien des désirs réfor-
mateurs, quoi de plus naturel que de suppléer Ã
ce qu'il était censé ne plus pouvoir fournir, en évo-
quant les démons, et en sollicitant leur aide dans
les maux actuels par mille artifices. Qui sait, si le
droit romain remis en honneur ne contribua pas,
de son côté, dans une certaine mesure, à éveiller
l'idée de reprendre, après tant de siècles d'inter-
ruption, ce que, d'après lui, avaient autrefois fait
les anciens devins, aruspices, augures, mages, sorciers
06 LA SORCELLERIE EN FRANCE
en un mot, si souvent désignés comme pouvant
nuire ou servir aux hommes ?
De toutes ces hypothèses, - car, malheureuse-
ment, nous ne pouvons sur tous ces points émettre
que des hypothèses, et non tirer des conclusions
fermes, — on peut sans trop de témérité, admettre
au moins une partie. Ce qui est bien certain, c'est
que l'Eglise crut effectivement voir, Ã une certaine
époque, dans les croyances et les pratiques magiques,
une survivance du paganisme, et qu'alors elle s'occupa
de réfréner les superstitions trop accentuées, au lieu
de les traiter, comme elle l'avait fait en d'autres
temps, avec une certaine tolérance. Parmi les docu-
ments que nous pourrions citer à l'appui de cette
thèse, et nous aurons l'occasion d'en faire connaître
un certain nombre, nous nous contenterons de citer
ici le témoignage du concile de Leptine, dans le Hai-
naut, tenu en 743 ou 745, et confirmé par Carloman.
Non seulement il dit formellement dans son ca-
non 4 : « Nous décrétons aussi, comme mon père
(Charles Martel) l'avait déjà ordonné, que quicon-
que aura pratiqué des observances païennes, sera
puni d'une amende de xv sous », mais il joignit Ã
ses canons une liste des superstitions en obser-
vance, dont on n'a que les titres, bien suffisants
pour nous donner une idée de la persistance des
ORIGINES DE LA SORCELLERIE 67
souvenirs païens. En voici la traduction, avec quel-
ques explications dues à divers savants, emprun-
tées par nous à l'ouvrage de Hefele : Histoire des
Conciles (§ 362) : 1° Du sacrilège sur les sépulcres
des morts ; 2° du sacrilège sur les morts, c'est-à -
dire dadsisas, probablement diverses cérémonies
païennes, en particulier des banquets imités de
l'antiquité ; 3° du carnaval en février, fête germa-
nique à l'honneur du soleil ; 4° des petites maisons
ou temples de feuillages, dressées pour y célébrer
des fêtes privées ; 5° des sacrilèges dans les églises,
c'est-Ã -dire des danses ou chants ou banquets tenus
dans les églises ; 6° des sacrifices en forêt, qu'on ap-
pelle nimidas, peut-être les sacrifices bien germani-
ques de têtes de chevaux ; 7° des choses qu'on fait
sur les pierres, c'est-Ã -dire des sacrifices sur les
pierres sacrées ; 8° des sacrifices à Mercure ou à Jupi-
ter ; 9° des sacrifices offerts par quelques personnes
aux saints, devenus les remplaçants des anciens
dieux ; 10° des philactères et des ligatures, talismans
de toute, sorte, que l'on portait sur soi ; 11° des fon-
taines consacrées aux sacrifices ; 12° des enchante-
ments ; 13° des augures tirés des oiseaux ou des
excréments, et des cris des chevaux et des bœufs ;
14° des devins et des sortilèges ; 15° du feu obtenu
en frottant le bois ou nodfyr, c'est-Ã -dire, des bu-
68 LA SORCELLERIE EN FRANCE
chettes enflammées sur lesquelles on sautait, pour
avoir un sort heureux ; 16° du crâne ou cerveau des
animaux servant de sacrifice, ou examiné comme
servant aux présages ; 17° des observances païen-
nes au sujet du foyer, ou au commencement de quel-
que action ; 18° des lieux inconnus considérés comme
saints, c'est-à -dire des lieux séjours de divinités ca-
chées, qui pouvaient se venger si l'on passait sans
respect sur leur domaine ; 19° de certaines herbes,
que le populaire appelle de sainte Marie ; 20° des fêtes
en l'honneur de Jupiter ou de Mercure ; 21° des
éclipses de lune et des cris poussés à sa disparition ;
22° des tempêtes soulevées par la magie, des cor-
nes à boire et des cuillers servant à des usages supers-
titieux ; 23° des fosses tracées autour des villas
pour en écarter les sorcières ; 21° des courses ou
processions païennes qu'on appelle yrias, faites en
se déchirant les vêtements et les chaussures ; 25° des
morts que le peuple croit saints, comme les anciens
germains plaçaient leurs héros dans le Walhalla
ou paradis ; 26° des idoles de farine ; 27° des simu-
lacres de bois ou de racines ; 28° des simulacres por-
tés dans les champs ; 29° des images votives, pieds
ou mains de bois, consacrées à la mode païenne ; 30° de
la croyance que les femmes mangent la lune, ou lui
commandent, et peuvent arracher le cœur des hommes.
ORIGINES DE LA. SORCELLERIE 69
Sans doute, ce concile, présidé par saint Boniface,
avait affaire à des populations récemment conver-
ties, mais, longtemps encore, les capitulaires des
souverains et les décisions postérieures des évêques
reviendront sur des superstitions analogues que
mentionnent d'autres conciles plus éloignés du
paganisme germain. Nous pouvons donc légitime-
ment le considérer comme reflétant l'opinion ecclé-
siastique intelligente du temps. Il nous permet de
saisir sur le vif combien magie, sorcellerie, paga-
nisme, se compénétraient l'un l'autre, aux yeux des
évêques, en sorte que nous ne devrons pas nous
étonner de voir traiter plus tard les sorciers comme
des apostats, c'est-à -dire comme des chrétiens retour-
nés au paganisme.
CHAPITRE II
Le Pouvoir des Esprits
Article premier
Les Ames des Morts
I
Quelle qu'en fut la cause, la renaissance, ou, si
l'on préfère, l'accroissement de la sorcellerie au
Moyen-Age n'en est' pas moins un fait certain, que
mille documents contemporains confirment. D'autre
part, la sorcellerie, sous une forme ou sous une
autre, supposait un génie auquel le sorcier rendait
honneur et qui, en retour, manifestait sa puissance,
suivant le désir du magicien.
La manière d'honorer le génie variait beaucoup
suivant les circonstances. En bon nombre d'endroits,
elle comportait une offrande ou un sacrifice, accom-
pagné de prières et d'adjurations, qui ne laissaient
aucun cloute sur la parenté de ce culte démoniaque
avec le culte polythéiste ancien. On attribue au
LE POUVOIR DES ESPRITS 71
page Grégoire III (731-741) une sorte de code péni-
tentiel, extrait des ouvrages des Pères antérieurs,
dans lequel plusieurs chapitres ne permettent pas
d'hésiter sur la permanence des idées magiques et
leur rapprochement avec l'ancienne idolâtrie : « Il nous
a semblé bon de défendre aux propriétaires lorsqu'ils
reçoivent leurs termes, de ne pas donner quittance
de tout ce qui a été offert aux idoles ;- - preuve que
les offrandes idolâtriques se maintenaient encore, —
s'ils continuent de le faire après cette défense,
on les excluera de la communion pendant cinq ans. »
Un peu plus loin, nous lisons dans le même docu-
ment : « On appelle augures, ceux qui observent le
vol ou le chant des oiseaux; devins (I Iarioli). ceux
qui sacrifient sur les autels des idoles ; auspices,
les observations des voyageurs. Quiconque aura fait
l'augure, observé les auspices, fait une divination
ou un vœu en dehors de l'Eglise,ceux également qui
font des prédictions grâce à leurs enchantements,
ce qui est tout à fait diabolique ; tous ces coupables
auront une pénitence de trois ans ». Plus loin encore :
« Les maléfices, soit qu'ils aient nui effectivement,
soit qu'ils aient été supposés le faire, se retournent
contre leurs auteurs et les plongent dans l'abîme,
à moins d'un vrai repentir. Tout maléfique, homme ou
femme, qui, pour guérir des fièvres son fils ou sa fille,
72 LA. SORCELLERIE EN FRANCE
l'aura mis sur le toit ou dans la fournaise ; quiconque
croit pouvoir se protéger contre l'éclipsé de lune par
ses cris, ou des maléfices sacrilèges ; l'homme assez au-
dacieux pour honorer à la manière des païens Jupiter,
Bélus ou Janus, tous ceux-là subiront une pénitence
de six années ». Un dernier article est non moins
explicite : « Celui qui immole aux démons dans des
choses minimes, c'est-à -dire auprès des sources
ou des arbres, qu'il soit en pénitence pendant une
année. Celui qui aura immolé aux démons avec tous
les appareils, devra expier sa faute dix ans, selon les
canons. A mon avis, immoler aux démons avec les
appareils, c'est croire à toutes les imaginations les
plus honteuses, c'est aussi prédire l'avenir par ce
â– qu'on appelle faussement les sorts des saints, avec
des enchantements, des caractères écrits, maints
objets suspendus ou attachés ; toutes choses par.
le moyen desquelles l'union pestiférée des hommes
et des mauvais anges a produit un art satanique ».
Par conséquent, prédictions, guérisons, enchante-
ments, sacrifices aux démons, tout cela, d'après Gré-
goire III et les auteurs dont il a emprunté les
paroles, n'est qu'une forme d'idolâtrie.
Il semble donc que nous n'avons plus besoin
d'insister sur cette union intime entre magie et paga-
nisme, que nous avons affirmée déjà si souvent. Mais
LE POUVOIR DES ESPRITS 73
nous devons ici faire une remarque de la plus grande
importance pour l'histoire qui va suivre, car elle nous
permettra de préciser ce qui est véritablement de la
sorcellerie et ce qui n'en est pas. Les documents,
que nous possédons sur la magie médiévale, peuvent
se grouper en deux séries : la première comprend
les pièces provenant des chroniques, des bulles, des
décisions conciliaires et autres sources indépen-
dantes des procès inquisitoriaux ou civils de la
sorcellerie — c'est la partie spécialement histori-
que de ces documents ; — la seconde série comprend
les témoignages des démonologues, les bulles pon-
tificales s'appuyant sur les procès ; naturellement,
les dépositions des accusés et les sentences judi-
ciaires font une partie importante de cette seconde
catégorie de documents, c'est à dire, des documents
d'ordre juridique. Or, si l'on compare dans une
vue d'ensemble ces deux séries d'informations, on
trouve dans l'une et dans l'autre bien des points
analogues au premier coup d'œil, invocations,
charmes, maléfices, apparitions, mais la seconde
nous présente un je ne sais quoi de plus répugnant,
de plus invraisemblable, de plus fantastique. On
y raconte des profanations de ce que les religions
locales offrent de plus sacré, l'Eucharistie chez les
Catholiques, le pain de la Cène chez les Protestants.
74 LA SORCELLERIE EN FRANCE
Les sabbats y sont des orgies, pour la description
desquelles l'imagination humaine s'est efforcée d'in-
venter ce qu'elle a pu de plus hideux. Si la magie des
documents du groupe historique nous fait encore
l'effet d'une sorte de religion, d'un culte plus ou
moins complet, la sorcellerie du groupe judiciaire
n'est plus qu'un amas confus, contradictoire de toutes
les abominations qu'a pu enfanter une imagination
affolée. Et quand on s'aperçoit que les récits sont Ã
peu près les mêmes en France, dans n'importe
quelles provinces, en Italie, en PLspagne, en Angle-
terre, en Allemagne, partout où nous pouvons
retrouver leurs traces, rien n'est capable d'effacer
l'impression que les aveux prétendus des sorciers
criminels se ressemblent trop pour être admissibles.
Malgré tous les raisonnements du monde, il est
impossible au lecteur de toutes ces folies de ne pas
croire que leur confession est truquée, qu'elle a été
extorquée par des juges prévenus, acquis d'avance
aux révélations les plus étranges, obsédés par les
idées courantes de leurs temps, et que, grâce au
terrible moyen de conviction de l'époque, ils ont
obtenu, à force de tourments, l'adhésion de malheu-
reuses créatures à une liste de questions préparées,
presque partout les mêmes.
Que, dans ces conditions, on ne puisse attacher
LE POUVOIR DES ESPRITS ;0
qu'une confiance très médiocre aux aveux contenus
dans les protocoles des procès et dans les autres
pièces qui s'appuient sur ces mêmes protocoles, est
chose évidente. Aussi nous est-il impossible de consi-
dérer comme convaincues de magie, les innombrables
victimes des procès de sorcellerie. Nous ne saurions
en aucune façon les considérer toutes, ni même la plus
grande partie d'entre elles, comme membres d'une
caste mystérieuse conservatrice de l'idée païenne
et des vieilles pratiques magiques d'autan. Toutefois,
si nous laissons de côté, en les estimant dénuées de
tout fondement, les diableries extravagantes qui
leur furent imputées, il nous est sans doute permis
de voir, dans les accusations portées contre eux,
la trace des préjugés courants, basés sur les réminis-
cences des anciennes croyances ou pratiques des
vrais magiciens de l'Antiquité et du haut Moyen-
Age. Ces accusations ne disent pas ce que les
sorciers faisaient ou pouvaient faire, elles révèlent,
ce que, d'après les racontars, on leur attribuait.
Les dépositions des procès de sorcellerie servent
ainsi à constater la persistance des opinions anti-
ques , et nous pouvons, en usant d'une sage cri-
tique, en profiter dans les tableaux d'ensemble
que nous avons à tracer.
Ainsi, vrais ou supposés, les sacrifices de crapauds,
7G L.\ SORCELLERIE EN FRANCE
de poules noires et d'autres animaux, censés faits-
au diable dans les sabbats, se rattachaient à la magie
primitive et aux religions polythéistes. Les pré-
tendus meurtres d'enfants nouveaux-nés, immolés
dans les mêmes réunions, peuvent se considérer
comme des souvenirs des anciens sacrifices humains.
La prostitution des sorcières au démon, si souvent
mentionnée dans les ■démonologies du xvi e siècle,
fait songer aux prostitutions sacrées, exigées par le
culte de bon nombre d'anciennes divinités impures.
Le diable enfin, qui apparaît presque seul dans les.
scènes de la sorcellerie postérieure, n'est que la syn-
thèse, la concrétion, pour ainsi dire, des mille génies,
démons, demi-dieux des anciens. Toutefois, à côté
de sa personnalité écrasante, on aperçoit encore
quelques esprits subordonnés qui jouent leur rôle
dans la mystique satanique de tous les temps r
Jetons donc un regard sur leurs personnalités et
leurs actes.
II
Les premiers de ces esprits étaient les âmes des
morts. La force invisible, qui meut les corps et cesse
son action lors du trépas, cette force que nous
appelons l'âme, a toujours intrigué les hommes.
LE POUVOIR DES ESPRITS 77
Aussi haut que nous pouvons remonter dans
l'histoire, nous constatons une importance spéciale
donnée à l'âme humaine, car, suivant la croyance
générale, bien qu'avec plus ou moins de précision,
elle a toujours été considérée comme survivant Ã
la séparation de l'être qu'elle agitait. On sait
même qu'une théorie moderne, dite de l'ani-
misme, veut faire du culte des âmes l'origine
et comme l'essai primitif des religions. Ses.
principales formes seraient, suivant les uns : le
culte des ancêtres — resté si populaire dans les
régions de l'Extrême Orient et devenu chez nous le
culte traditionnel des morts, - et le totémisme, —
religion des peuples de l'Asie méditerranéenne et
de bien d'autres, — ■qui suppose une sorte d'incor-
poration d'un esprit dans le totem, objet matériel
se diversifiant suivant les pays, les tribus, les fa-
milles (1). D'après d'autres systèmes, l'animisme
consisterait à attribuer une âme non seulement
aux êtres dits vivants, mais encore à tous les phéno-
mènes que l'homme peut concevoir. Quoi qu'il
en soit de cette différence de définitions, les âmes
(1) Sur le culte des ancêtres et le totémisincon peut consulter
l'ouvrage de Chantepie de la Satjssaye, Manuel d'histoire de»
religions, traduit de l'allemand sous la direction de Henri Hubert
et de Isidore Lévy, Paris, in-8, 1904.
78 LA SORCELLERIE EX FRANCE
humaines restaient vivantes et capables d'agir même
après la mort.
De là à supposer qu'elles pouvaient revenir en
ce monde, il n'y avait qu'un pas, qui semble à beau-
coup difficile à franchir, mais que les Spirites, nos
contemporains, et bon nombre de nos aïeux, ont
franchi sans peine, dans tous les pays. Les âmes
pouvaient d'abord venir sur un appel, une évocation
de la terre. Un exemple fameux, tiré de la Bible,
donna un fondement presque inébranlable à cette
croyance. 11 est raconté en effet (I. Reg. xxvm, 7)
que le roi Saiil, surpris par les Philistins et ne pou-
vant obtenir du Seigneur des éclaircissements sur
ce qu'il devait faire, fit rechercher une pythonisse,
c'est-à -dire, une femme pouvant prédire l'avenir; il
la trouva à Endor et la pria de faire apparaître le
prophète Samuel. Celui-ci apparut en effet, il Jui
annonça pour le lendemain une défaite sanglante
et la mort, ce qui se réalisa. Quelle que fut l'inter-
prétation donnée par les savants à cette anecdote
fameuse, elle ne pouvait certes que confirmer les
esprits dans la persuasion de la possibilité d'une
évocation des esprits défunts. La parole du Deu-
téronome (xvm, 11) : « Qu'il ne se trouve parmi
vous ni enchanteur, ni Pythonisse, ni devins, ni
consulteurs de morts », semble indiquer que toutes
LE POUVOIR DES ESPRITS 79
ces « abominations » se trouvaient en usage dans
les populations païennes voisines.
En fait, les auteurs anciens nous ont transmis la
légende de diverses évocations. Ulysse, dans Y Odyssée,
(1. X et XI) se rend sur le conseil de Circé dans le
pays des Cimmériens, il y évoque l'ombre du devin
Tirésias. Pausanias, roi de Lacédémone, fit revenir
l'âme de Cléonice, jeune fille qu'il avait tuée Ã
Byzance. Erychtone, sorcière de Thessalie, ressuscita
un mort, qui prédit à Pompée la guerre de Pharsale.
On attribua aussi à Apollonius la résurrection d'une
jeune fille, l'évocation d'Achille ; à Apion le gram-
mairien, celle d'Homère ; à Néron, celle de sa mère ;
à l'empereur Othon, celle de Galba. Des prêtres ou
magiciens, spécialement experts dans ce genre de
merveilles, avaient reçu chez les Grecs le nom de
Psychagogues, et, entre toutes, les sorcières de Thes-
salie jouissaient d'une réputation extraordinaire
quant à leur puissance sur les enfers (1).
Lucain nous a laissé, dans sa Pharsale (1. VI), un
exemple d'évocation de mort faite par une sorcière
thessalienne, Erichto, Ã la demande de Sextus
(1 ) Del Rio, p. 226, 237. — Le Loyer. Discours et histoires
des spectres, visions et apparitions des esprits, angesr, démons et
âmes se monstrans visibles aux hommes, divisez en huit livres.
Paris, in-8, 1605, p. 202, seq. 520 seq. 672.
80 LA SORCELLERIE EN FRANCE
Pompée. Le sujet choisi était un légionnaire récem-
ment tué. Pour bien nous convaincre que les sor-
cières du Moyen-Age n'en savaient pas plus que leurs
devancières, et, sous des noms différents, étaient
vraiment les légitimes héritières des magiciennes anti-
ques, il nous suffira de traduire une page du poète
latin, celle de l'évocation proprement dite : « Alors
faisant au cadavre de nouvelles blessures, elle lui
verse un sang plein de chaleur et purifie ses entrailles
du sang corrompu. Elle y a mêlé des flots de l'écume
lunaire, toutes les horreurs de la nature, la bave des
chiens enragés, les entrailles du lynx, les os de l'hyène,
la moelle du cerf nourri de serpents, le rémora qui
retient le navire, malgré le souffle de l'Eurus gon-
flant la voile, les yeux du dragon, la pierre sonore
que l'aigle couve et réchauffe, le serpent ailé des
Arabes, la vipère de la mer Rouge, la membrane
du céraste encore vivant, la cendre du phénix sur
l'autel de l'Orient. Ayant aussi mêlé les vils poisons
et les poissons fameux, elle ajouta des herbes magi-
ques, souillées dans leur germe par sa bouche impure,
et tous les venins qu'elle-même a créés.
« Alors sa voix plus puissante que tous les phil-
tres se fait entendre aux dieux des morts. Ce n'est
d'abord qu'un murmure confus et qui n'a rien de la
voix humaine. C'est à la fois l'aboiement du chien,
LE POUVOIR DES ESPRITS 81
le hurlement du loup, le cri lugubre du hibou, le
sifflement des serpents, il tient aussi du gémisse-
ment des ondes qui se brisent contre un écueil, du
mugissement des vents dans les forêts, et du bruit du
tonnerre déchirant la nue. Tous ces sons divers
n'en font qu'un. Elle y ajoute le chant magique et
ces paroles qui pénètrent jusque dans le fond des
enfers (1) ».
Euménides, Styx, Chaos, Pluton, la Mort, Persé-
phone, Hécate, Cerbère, les Parques, Charon, sont
invoqués à leur tour : « Noires divinités, écoutez
ma prière, et, si ma bouche est assez impure, assez
criminelle pour vous implorer, si jamais elle ne
vous nomma sans s'être remplie de sang humain, si
j'ai égorgé tant de fois sur vos autels et la mère
et l'enfant qu'elle avait dans ses flancs, si j'ai rempli
les vases de vos sacrifices des membres déchirés
de tant d'innocents qui auraient vécu, soyez pro-
pices à mes vœux». Mais l'ombre évoquée semble
redouter toujours de revenir dans son corps et de
répondre à la magicienne. Celle-ci, furieuse de ce
retard, fouette le cadavre avec un serpent vivant, et
(1) Nous avons emprunté la traduction et le résumé de cette
eoène à la traduction de la Pharsale par M. Durand, Paris, in-18,
et à Goerres, Mystique, traduite par Sainte-Foi, t, IV, p.
134 seq.
82 LA SORCELLERIE EN FRANCE
continue de troubler de ses menaces le silence du
royaume des ombres : « Tisiphone, mégère à l'oreille
dure, ne m'enverrez-vous pas à coups de fouet
cette ombre maudite ? Je vais vous conjurer par
votre vrai nom, et attacher à la chaîne les chiens du
Styx à la lumière du jour. Je vous suivrai à travers
les tombeaux et les bûchers ; je vous chasserai de
toutes les tombes. Et toi, Hécate ! je t'enchaînerai
dans ta forme pâle et maladive, pour que tu ne puisses
plus en changer ; je révélerai tes mystères, Proserpine,
je dirai à quel indigne appât tu t'es laissé prendre et
retenir dans les royaumes sombres ; par quel inces-
tueux amour tu t'es livrée au morne roi des morts,
et que ta mère, après ton infamie, n'a pas voulu te
rappeler. Pour toi, le plus méchant des juges, je
briserai tes voûtes et j'y enverrai Titan, et la lumière
du jour y pénétrera. Obéirez-vous ? Faut-il que
j'invoque celui dont l'apparition fait trembler la
terre, afin que la furie obéisse à ses coups. » Enfin,
l'ombre apparaît, prédit la défaite de Pompée et»
sur un nouvel enchantement, regagne pour toujours
les enfers.
On voit, par cet exemple, que l'imagination des
Anciens avait facilité la voie aux inventions
médiévales ; toutefois, l'évocation des morts se
heurta dans le christianisme à la théorie du
LE POUVOIR DES ESPRITS 83
jugement divin, qui suit la mort et fixe le sort
définitif de l'âme. Celle-ci relevant de Dieu seul.il
était assez difficile de la faire évoquer par les sor-
cières ; les démonologues tournèrent la difficulté. Ils
concédèrent qu'en des cas fort rares, Dieu pourrait
donner à une âme la faculté de réapparaître, mais
que ces cas devaient être peu fréquents. Si donc
les esprits défunts revenaient sur la terre, ce n'était
que par un artifice du démon ; en d'autres termes, le
démon prenait leur forme, leur voix, leurs habitudes,
et représentait le personnage de l'âme évoquée.
En bonne règle, si on voulait s'en tenir aux
pratiques de l'Antiquité, l'appel d'un défunt eût
comporté l'apparition de son fantôme ; mais, comme,
dans ces conditions, l'évocation d'un esprit, sur com-
mandement d'un tiers, devait être assez difficile, nous
en trouvons fort peu d'exemples mentionnés dans les
annales de la sorcellerie du Moyen-Age. Je ne sais
même s'il en existe un formel. Il était plus facile de
faire parler une âme, sans la faire voir, et ce fut sous
cette forme mitigée que semble s'être surtout pra-
tiquée l'évocation des âmes, c'est-à -dire, suivant
l'opinion des auteurs ecclésiastiques, celle des démons
qui les figuraient. On appela les magiciens capables
de consulter les morts, des nécromanciens ou nécro-
mans. Ils avaient eu de nombreux ancêtres, car cette
84 LA SORCELLERIE EN* FRANCE
sorte de divination fut toujours en honneur. Nous au-
rons l'occasion de mentionner un peu plus loin les pro-
cédés les plus ordinaires employés par les nécromans
médiévaux. On nous permettra de nous contenter
de les avoir simplement signalés ici, à propos de
l'évocation des âmes, et de renvoyer à la fin de
notre ouvrage l'étude des nécromanciens modernes
ou Spirites.
III
Les esprits des défunts pouvaient aussi se mani-
fester sans appel défini. C'étaient les spectres ou
revenants, dont les apparitions innombrables ont
charmé ou terrifié l'humanité depuis des siècles.
Sur la nature de ces spectres, les opinions se parta-
gèrent suivant les circonstances : s'il y eût, en tous
temps, des incrédules, qui les traitèrent de fumis-
teries ou de produits de l'imagination, de nombreux
savants, philosophes, théologiens, soit du paganisme,
soit du catholicisme ou du protestantisme, mori-
génèrent, de leurs accents les plus durs, les auda-
cieux négateurs des croyances populaires, mais ne
purent s'entendre sur l'explication du phénomène.
Les uns crurent que les âmes revenaient elles-mêmes,
LE POUVOIR DES ESPRITS 85
avec la permission de Dieu ; d'autres supposèrent
des fantômes envoyés par Dieu ; un troisième
parti admet des âmes ou des fantômes venant de
Dieu, dans certains cas, des fantômes procédant du
diable, en d'autres circonstances.
Il fallut donc discerner les apparitions des bons
et des mauvais anges, celles des anges et des
âmes ; les apparitions venues de Dieu, celles venant
des démons. Ce fut l'objet de traités et de livres
parfois considérables, qui ne satisfirent pas tous
les partis, car, si tout le monde croyait aux appa-
ritions et tenait à en avoir comme preuves de la
vérité de ses croyances, la diversité des croyances
rendit précisément l'entente difficile. Ainsi les
premiers Réformés, Luther, Mélanchton, se piquèrent
d'avoir eu des visites du diable, des visions d'âmes ;
ils traitèrent en revanche de fausses et de menson-
J
gères les visions catholiques, qui proclamaient
l'erreur du Protestantisme. Naturellement, les
Catholiques ripostèrent sur le même ton : ils
avaient dans leur passé un si grand nombre d'appa-
ritions, que les Protestants auraient eu beaucoup Ã
faire pour en contrebalancer l'importance. Au
reste, assez volontiers, ils concédèrent que les
réformateurs avaient eu en effet des vivions, mais
elles étaient d'origine diabolique : car les deux
86 LA SORCELLERIE EN FRANCE
partis se concédaient le diable mutuellement (1).
La difficulté de se reconnaître, au milieu des pré-
tentions opposées, provenait de ce que les théo-
logiens mystiques accordaient au démon la faculté
de se transformer ou d'apparaître en âme sainte,
en esprit de lumière. Pour déjouer ses ruses, il n'était
pas trop d'une sagacité et d'une prudence extra-
ordinaire. 11 savait fort bien, disait-on, conseiller
des pratiques pieuses, donner d'abord de bons con-
seils, afin de gagner la confiance, mais, une fois dans
la place, peu à peu, il changeait de tactique, entraî-
nait l'âme au doute, puis au péché, et finalement au
rejet de Dieu. Bien que toujours utiles, souvent effi-
caces, la prière, la mortification, l'usage des sacre-
ments, la direction du confesseur, n'empêchaient
cependant pas le triomphe du Malin. Seule, l'obéis-
sance complète à l'Eglise pouvait empêcher la
chute totale. Malheureusement, plus d'une fois, les
représentants de l'Eglise ne surent pas distinguer
immédiatement l'influence mauvaise, et, pendant
de longues années, se laissèrent prendre par des
apparences de sainteté, quelquefois percées enfin
(1) Lavater. De spectris, lemuribns et mctgnis atque insolitis
frayoribus, in-16, Genève, 1570, passim. — D. Calmet, Traité
sur les apparitions des esprits, 2 in-12, Paris, 1751, t. 1, p. 371.
LE POUVOIR DES ESPRITS 87
à jour, peut-être aussi conservées jusqu'à la fin.
Mais que venaient faire les âmes dans le monde
qu'elles avaient quitté ? Elles faisaient savoir ce
qui se passait dans l'autre, disaient leur situation
particulière, donnaient des avertissements aux
vivants. Pour cela,elles empruntaient une forme cor-
porelle, semblable quelquefois à leur ancien corps,
d'autres fois celle d'un animal. On disait en parti-
culier, comme chez les Anciens, que les aines des
assassinés apparaissaient pour faire connaître leurs
meurtriers. Les récits de ce genre se contaient en
tous les pays.avec des variantes. Ce qui nous paraît
plus fort, c'est qu'ils aient trouvé créance devant des
tribunaux réguliers. Ainsi, devant la Tournelle de
Paris au xvi e siècle, à propos de L'assassinai de la
femme du bailli de Couloiniuiers. de ses enfants et
de la nourrice du plus jeune, il fut seul. 'nu que la
défunte avait apparu à son mari et lui avait révélé
les noms des meurtriers. A peu près vers la même
époque, le Parlement de Bretagne confirmait un
jugement capital dans des conditions analogues.
Un marchand assassiné par sa femme et enterré
dans un cellier apparaissait à son frère, lui faisait
signe de le suivre jusqu'au lieu de la sépulture. Le
frère faisait fouir le lieu désigné, y trouvait le cadavre,
et la femme fut condamnée à être pendue, puis
88 LA SORCELLERIE EX FRANCE
brûlée (1). Quelquefois les victimes se chargeaient
à elles seules de la vengeance. « J'ai vu, raconte
Bodin, jurisconsulte éminent qui, sous le rapport de
la sorcellerie, fut loin de s'élever au-dessus des idées
de son temps, j'ai vu un jeune homme prisonnier
l'an MDLXIX, qui avait tué sa femme en colère et
qui avait eu sa grâce, qui lui fut entérinée, lequel
néanmoins se plaignait qu'il n'avait aucun repos,
étant toutes les nuits battu par icelle, comme il
disait. » Avec bon sens, le jurisconsulte ajoute : « Et
toutefois on sait assez que cela n'advient pas à tous
les meurtriers (2) ».
Il suffit de parcourir un recueil quelconque de
vies des Saints, pour y trouver des apparitions
d'âmes bienheureuses venant manifester le bonheur,
dont elles jouissent dans le ciel. En revanche, les
damnés viennent aussi quelquefois révéler leui sort.
Des innombrables légendes de ce genre, une des plus
connues concerne un théologien de Paris qui, au
milieu de l'office funèbre célébré pour son repos éter-
nel, leva la tête et s'écria : « Je suis accusé par un
juste jugement de Dieu », puis, dans l'office renvoyé
(1) Le Loyer, Discours et histoires de spectres, visions et appa~
ritions etc., Paris, in-4, 1605, p. 677 seq.
(2) Bodin. De la Démonomanie des sorciers, in-16, Anvers,
1586, p. 123.
LE POUVOIR DES ESPRITS
89
au lendemain par suite de l'émoi général : « Je suis
jugé par un juste jugement de Dieu », et enfin, à une
troisième reprise : « Je suis condamné par un juste
jugement de Dieu ». Le jeune Bruno assistant à cette
scène terrible y prit, dit-on, la résolution de quitter le
monde, puis alla fonder l'ordre fameux des Chartreux,
dans une vallée déserte du Dauphiné (vers 1084).
Parfois, sans revêtir une forme visible, les âmes
donnaient des signes de leur présence par des gémis-
sements, des plaintes, des cris ; elles grattaient aux
portes, jetaient des flammes, des pierres ; impri-
maient quelquefois sur des livres ou du bois l'em-
preinte de leurs mains, et si les objets touchés sem-
blaient marqués comme par le feu, on en concluait
que l'âme se trouvait en enfer ou au purgatoire. La
plupart des récits touchant les âmes défuntes, récits
fort nombreux dans la littérature chrétienne, ont
rapport à des prières demandées. Comme spécimen
de ces récits, j'emprunte le suivant à Doni Calmet,
dans son traité sur les Apparitions des esprits (Tome I,
p. 364). Un bourgeois de la ville d'Oppenheim, nommé
Humbert Birk, était mort (1620). « Le samedi qui
suivit ses obsèques, on commença d'ouïr certains
bruits dans la maison où il avait demeuré avec sa
première femme, car, lorsqu'il mouiat, il s'était
remarié avec une autre femme.
90 LA SORCELLERIE EN FRANCE
« Le maître de cette maison, soupçonnant que
c'était son beau-frère qui y revenait, lui dit : « Si
vous êtes Humbert mon beau-frère, frappez trois
fois contre la muraille. En même temps.on ouït trois
coups seulement : car pour l'ordinaire il frappait
plusieurs coups. Il se faisait aussi quelquefois
entendre à la fontaine, où l'on allait puiser de l'eau
et effrayait tout le voisinage : il ne proférait pas
toutefois des voix articulées ; mais il se faisait
entendre par des coups redoublés, par du bruit, une
palpitation, un gémissement, un coup de sifflet, ou
par cri, comme d'une personne qui se lamentait.
Tout cela dura pendant environ six mois, puis cessa
tout à coup.
« Au bout d'un an, et peu après son anniversaire,
il se fit entendre beaucoup plus fort qu'auparavant.
Le maître de la maison et ses domestiques les plus
hardis lui demandèrent enfin ce qu'il souhaitait,
et en quoi on pourrait l'aider ; il répondit, mais d'une
voix rauque et basse : « Faites venir pour samedi
prochain le curé avec mes enfants. » Le curé étant
incommodé ne put s'y rendre au jour marqué ;
mais il y vint le lundi suivant, accompagné de bon
nombre de personnes.
« On en avertit Humbert, qui répondit d'une
manière fort intelligible. On lui demanda s'il deman-
LE POUVOIR DES ESPRITS 91
dait des messes : il en demanda trois ; s'il voulait
qu'on fit des aumônes à son intention, il dit : Je
souhaite qu'on donne aux pauvres huit mesures de
grains ; que ma veuve donne quelque chose Ã
tous mes enfants. Il ordonna ensuite qu'on réformât
ce qui avait été mal distribué dans sa succession, ce
qui allait environ à vingt florins. On lui demanda
pourquoi il infestait cette maison plutôt qu'une
autre; il répondit qu'il y était forcé par des conju-
rations et des malédictions ; s'il avait reçu les saints
sacrements de l'Eglise: «Je les ai reçus du curé votre
prédécesseur. » On lui fit dire le Pater et Y Ave : il
les récita avec peine, disant qu'il en était empêché
par un mauvais esprit, qui ne lui permettait pas de
dire au curé beaucoup d'autres choses.
« Le curé, qui était un prémontré de l'abbaye de
Toussaints, vint au monastère le mardi 12 janvier
1621, afin de prendre l'avis du supérieur dans une
affaire si singulière ; on lui donna trois religieux
pour l'aider de leurs conseils. Ils se rendirent à la
maison où Humbert continuait ses instances ; car
on n'avait encore rien exécuté de ce qu'il avait
demandé. Il s'y trouva grand nombre de personnes
des environs. Le maître du logis dit à Humbert de
frapper la muraille : il la frappa assez doucement ;
il lui dit de nouveau : « Allez chercher une pierre et
92 LA SORCELLERIE EN FRANCE
frappez plus fort, »- ■il différa un peu, comme ayant
été ramasser une pierre, et donna un coup plus fort sur
la muraille ; le maître dit à l'oreille à son voisin le plus
bas qu'il pût : — « qu'il frappe sept fois, » — et aussitôt
il frappa sept fois. Il témoigna toujours un grand
respect pour les prêtres, et il ne leur répondait pas
avec la même hardiesse qu'aux laïques ; comme on lui
en demanda la cause, c'est, dit-il, qu'ils ont avec eux
le S. Sacrement ; ils ne l'avaient pas toutefois autre-
ment, que parce que, ce jour-là , ils avaient dit la
messe. Le lendemain, on dit les trois messes qu'il
avait demandées, et on se disposa aussi à faire un
pèlerinage, qu'il avait spécifié dans le dernier entretien
qu'ils eurent avec lui ; on promit de faire les aumônes
au premier jour. Depuis ce temps, Humbert ne revint
plus ».
IV
Comment les âmes défuntes peuvent elles revenir,
agir sur les objets matériels, prendre une forme
visible ou tangible ? De quelle nature étaient ces
formes, réelle ou fantastique, substantielle ou non ?
Tels furent les gros problèmes que les théologiens du
Moyen-Age durent agiter, avant que les Spirites ne
vinssent expliquer à leur tour par des théories rationa-
LE POUVOIB DES ESPRITS 93
listes, ces phénomènes fort surnaturels en apparence.
Les discussions nombreuses, ardentes entre les
croyants, interrompues par les attaques de flanc
des incrédules, et parsemées d'objections sans
nombre, ne pouvaient a priori aboutir qu'Ã la cons-
tatation bien superflue de l'ignorance humaine,
puisque les plus intrépides discuteurs ne savaient
pas, plus que nous, en quoi consistent exactement la
nature de l'âme, celle d'un esprit, les propriétés
inhérentes à la nature spirituelle, celles de la matière
et le mode de jonction entre les deux sortes de
substances que nous avons appelées l'une corps,
l'autre esprit, sans que cette dénomination nous ait
appris beaucoup de choses. 11 en est du reste de ces
questions métaphysiques comme de bien d'autres,
où l'homme déguise son ignorance en fabriquant
des noms nouveaux. Quoi qu'il en soit, les théo-
logiens finirent par se rallier plus ou moins à l'opi-
nion modérée qui, du reste, ne solutionnait aucun
problème, et consistait à dire que Dieu accordait
aux âmes une faculté extraordinaire transitoire
d'agir sur les corps (1).
Si cette concession divine est réelle, nous pouvons
bien dire qu'elle est assez désagréable, en certaines
(1 ) Suarez. De anima. 1. 6, c. 2, n. 3. — GÔRRE9, t. TU ,p. 417.
94 LA SORCELLERIE EN FRANCE
circonstances, pour les vivants, car les âmes ainsi
délivrées pour quelque temps de leur séjour mysté-
rieux dans l'autre monde se manifestent, d'après les
récits qui en sont faits, de façon plutôt fâcheuse.
Elles semblent en effet agir comme des démons,
posséder une force qu'elles mettent au service de
leurs fidèles, ou dont elles se servent au contraire,
pour faire enrager les hommes habitant encore la
terre (Del Rio, p. 264).
Mille récits de ce genre excitent toujours les ima-
ginations dans toutes les régions possibles, assez
imprécis du reste, se ressemblant presque tous, mais
aptes, par le sentiment de terreur qu'ils suscitent, Ã
faire surgir d'autres visionnaires et d'autres narra-
teurs. Dans l'impossibilité où nous sommes de donner
une trop longue place à ces légendes, nous nous
contenterons de deux faits, arrivés en des contrées
fort éloignées l'une de l'autre, et suffisants pour
pour donner une idée des manifestations psychiques
dont il s'agit : « En 1583, raconte Gôrres (1. V,
c. xxin), une maison de Riga fut hantée par un
esprit, après la mort d'un de ceux qui l'habitaient.
Pendant que les gens de la maison étaient à table,
celle-ci leur fut enlevée sans que l'on vit personne.
Toute la paille, qui était ramassée en tas, fut hachée
très menue ; les portes des chambres, quoique fer-
LE POUVOIR DES ESPRITS 95
mées au verrou et munies de cadenas, furent ôtées
de leurs gonds, et d'énormes pierres, enduites de poix,
furent lancées d'en haut. Un Polonais, qui était
présent alors, fut atteint d'une pierre au crâne, de
sorte qu'il resta plusieurs jours à demi-mort. Un
prêtre, qui avait été témoin de tous ces faits, bénit la
maison avec l'encens et l'eau bénite, et tout ce
désordre disparut, avant même qu'il eût recours aux
exorcismes accoutumés, ce que les propriétaires de la
maison affirmèrent dans la suite avec de grandes
actions de grâces ».
Une Péruvienne esclave et baptisée dans la mis-
sion d'Itatina.se confessa mal et mourut dansl'impé-
nitence; elle se nommait Catherine. Or.voici ce qu'on
raconta : « Dans la nuit où mourut Catherine, toute
la maison fut remplie d'une odeur tellemenl infecte
qu'on fut obligé d'exposer le cadavre en plein air.
Le frère de l'hôtesse fut tiré de sa chambre par le
bras ; une servante reçut sur les épaules quelque
chose qui ressemblait à de la chaux, de sorte qu'elle
en porta les marques pendant plusieurs jours ; un
cheval, très tranquille auparavant, devint furieux
et se mit à frapper des pieds les murs de son écurie,
pendant toute la nuit ; les chiens, de leur côté, ne
firent qu'aboyer et courir. Lorsque le cadavre fut
enterré, une des servantes étant entrée dans l'ap-
96 LA SORCELLERIE EN FRANCE
partement où Catherine avait été malade, vit, sans
apercevoir personne, voler vers elle un vase qui était
en haut sur une planche. La ville et les enviions
virent des tuiles el des ardoises lancées à plus de deux
mille pas avec un bruit épouvantable, quoiqu'il n'y
.en eût point dans la maison ; car elle était couverte
de feuilles de palmiers, comme presque toutes les
autres maisons de la ville. Une servante fut, en pré-
sence de toutes les autres, tirée par la jambe, sans
qu'on vit personne. Une autre, étant allée, le
7 octobre, chercher un vêtement dans le vestiaire,
vit Catherine se lever et prendre un vase. Comme elle
se sauvait épouvantée, le vase frappa derrière elle
avec une telle force contre le mur qu'il se brisa en
mille morceaux. Le lendemain, une croix dessinée
sur le papier, qui était attachée au mur de cette
chambre, en fut arrachée en présence de tous et
déchirée en trois morceaux. Le même jour, pendant
que la maîtresse soupait dans le jardin, une moitié de
tuile tomba sur la table et la renversa. Va petit
enfant de quatre ans qu'elle avait se mit en même
temps à crier : « Maman, maman, Catherine m'étran-
' gle ». On ne put le délivrer qu'en lui suspendant au cou
des reliques. Tout cela contraignit la maîtresse à quit-
ter sa maison et à se retirer chez une de ses parentes,
après y avoir laissé quelques servantes pour la garder.
LE POUVOIR DES ESPRITS 97
« Le 19 du même mois, comme une de celles-ci
entrait dans la salle à manger, elle s'entendit appeler
trois fois par Catherine. L'épouvante, dont elle fut
saisie, lui ôta toutes ses forces. Les autres lui ayant
conseillé d'invoquer le secours de Dieu, et de retourner
ensuite avec un cierge allumé au lieu où la voix
l'avait appelée, elle le fit, accompagnée de deux
autres plus courageuses. Lorsqu'elles furent arrivées
dans la salle, elles entendirent Catherine dire à la
première qu'elle devait éloigner ses compagnes,
jeter le cierge parce qu'il lui faisait mal, et rester
seule. Le fantôme exhalait une puanteur incroyable,
et jetait des flammes de toutes les jointures ; sa tête
et ses pieds étaient en feu, et, comme châtiment
symbolique de son libertinage, elle avait autour des
reins une ceinture enflammée, large de dix à huit
doigts, et qui allait jusqu'à terre. La servante pâlit
et trembla lorsqu'elle entendit le spectre lui dire :
« Approche donc, je t'ai déjà appelée tant de fois ».
— Celle-ci lui répondit, sans trop savoir ce qu'elle
disait : « Bon Jésus, comment ne pas être épou-
vantée en te voyant ?» — Comme elles parlaient
ensemble, un bel enfant vêtu de blanc apparut à la
servante et lui dit de prendre courage et de bien
remarquer ce que Catherine lui disait, afin de le
rapporter aux autres ; puis d'aller aussitôt à confesse,
98 LA SORCELLERIE EN FRANCE
pour se purifier de toutes ses fautes. LÃ dessus
Catherine lui dit : « Sache que je suis damnée, et
que je souffre horriblement, parce que je n'ai déclaré
dans mes confessions que les fautes les plus légères...
tandis que je cachais les péchés les plus graves et
particulièrement criminels... »
Nous n'avons pas besoin de souligner les invrai-
semblances, les contradictions de telles histoires,
évidemment inventées comme des apologues moraux
et édifiants, mais considérées comme véritables par
des âmes simples, portées au merveilleux. Inutile
également, je l'espère, de faire remarquer la facilité
avec laquelle les esprits ainsi disposés étaient sus-
ceptibles de croire aux actes extraordinaires du démon
et des sorciers. Les récits de ces apparitions en
chaire, dans les réunions pieuses, dans les soirées
familiales, ne pouvaient manquer d'impressionner
les imaginations des auditeurs et les rendre plus
faciles à interpréter un bruit, un fantôme, une ombre,
comme une apparition d'âmes défuntes.
Mais qui dira au milieu de quel effroi, le verrou de la
chaumière poussé avec précaution par crainte d'irrup-
tion subite d'un revenant, un voyageur ou un moine
racontait que là -bas, dans les pays lointains slaves, il
y avait des vampires. Les enfants se représen-
taient déjà une énorme chouette, au bec crochu,
LE POUVOIR DES ESPRITS 99
voletant dans les ténèbres, et se sentaient mal Ã
l'aise. C'était bien pis quand on expliquait que, là -bas,
les vampires étaient des hommes morts, des cadavres,
qui pendant la nuit se levaient de leurs tombes,
se rendaient dans les maisons de leurs familles ou
de leurs amis, et, durant le sommeil, suçaient dou-
cement le sang des vivants, bientôt épuisés, mourant
vite et devenant vampires à leur tour. On disait
que les villages décimés finissaient par vaincre leurs
terreurs, fouillaient les cimetières, y trouvaient des
morts engraissés, fleuris. C'étaient eux, les vampires,
On leur perçait le cœur d'un épieu, il en sortait un
sang vermeil ; aussi, pour se débarrasser de leurs
morsures mortelles, les tuer définitivement, il fallait
absolument les consumer dans les flammes. Heureu-
sement cette sorte de fléau naquit assez tard. Jus-
qu'alors inouï, malgré les tentatives de le rattacher
aux résurrections apparentes ou réelles des temps
précédents, le vampirisme ne parut qu'au xvnr 8
siècle et dans les pays lointains de la Moravie, de la
Bohême, de la Hongrie, de la Pologne, de la Silésie.
Il y excita beaucoup les imaginations, semble-t-il,
mais, du moins, ne causa pas de victimes (1).
(1) D. Calmet, Traité sur les Apparitions, Paris, 2 in-12, 1751 ,
t. II, p. 31 seq.
100 LA SORCELLERIE EN FRANCE
ARTICLE DEUXIEME
Les Génies
I
Sur la cause, la manière, la signification des appa-
ritions des revenants, bien des discussions s'agi-
tèrent, comme nous l'avons vu, car les uns attri-
buèrent ces visions aux démons ; d'autres crurent Ã
une survivance de l'âme, capable encore d'actions
par elle-même dans ce monde ; d'autres admirent
que Dieu seul pouvait autoriser les âmes à revenir,
et cette dernière opinion finit par devenir l'opinion
commune des théologiens. Toutefois, ils acceptèrent
presque tous que le démon pouvait prendre la forme
d'un défunt, et, dans une sorte de corps fantastique,
apparaître aux survivants. Que la chose fut diffi-
cile à élucider, cela va de soi. Aussi les discussions
avancèrent peu la connaissance intime de phéno-
mènes, dont bien peu de personnes contestaient
la vérité.
Il en fut de même des apparitions et de l'activité
des génies, appelés parfois démons familiers. Produits
gracieux de l'imagination ou des terreurs popu-
LE POUVOIR DES ESPRITS 101
laires, ces génies veillaient au cours des sources,
planaient sur les brouillards des fontaines, habitaient
les eaux bleues des lacs, épiaient les profondeurs des
bois, veillaient sur la graine qui germe, sur la moisson
dans les greniers, ne méprisaient pas les toits de
chaume, sans refuser non plus d'aller protéger les
existences plus fortunées (1). Ils habitaient, les uns
dans l'espace sublunaire, d'autres dans l'air, d'autres
sous terre; aucun monde ne leur était fermé, aucun
phénomène n'échappait à leur influence; car le
phénomène, c'était eux: naïade, dryade, fée, follet,
toutes forces inconnues se révélant par des mani-
festations ici bénignes, là redoutables, et ne prenant
une forme personnelle que par le besoin de l'esprit
humain de concrétiser, de préciser quand il le peut,
afin de comprendre, ou de croire.
Dans la classification théologique des anges, où
fallait-il mettre ces mille génies, que l'antiquité
avait connus et dont l'humanité entière, du nord au
sud, du couchant à l'orient, avait ressenti la bien-
veillance, plus rarement la malignité ? Les païens,
et, à leur suite, quelques anciens Pères, les avaient
casés dans une classe intermédiaire entre les anges
(1) Trithème, cité par Del Rio, p. 279. — Lactance. De
Divinis inatitutionibus, 1. 2, c. 15. — Wier, 1. 1, c. 20, t. 1, p. 109.
102 LA SORCELLERIE EN FRANCE
et les démons; c'était trop peu précis pour les théo-
logiens postérieurs. Ciel ou enter, il fallait appartenir
à l'un ou à l'autre. Faute chez eux de perfections
suffisantes, sans doute, nu casa tous nos pauvres
génies dans l'enfer.
Dans l'enfer, les naïades joyeuses dont les bergers
d'autan avaient si souvent admiré les ébats ; dans
l'enfer, ces fées jeunes ou vieilles, survivance peut-
être des druidesses, que le paysan breton avait vues
danser dans la lande : dans renier, ce lutin qui chante
dans le lover pauvre cl a soin d'éloigner les mauvais
levés du berceau de l'enfant. Les théologiens, évi-
demment, n'y entendaient rien ; et le peuple en
savait beaucoup plus qu'eux, lui qui, au moment de
la naissance d'un nouveau-né, avait soin de dresser,
dans une chambre à part, une table à trois couverts >
pour les dames blanches attendues, qui devaient
apporter leur don à l'enfant. Petites divinités des
bois et des eaux, la théologie vous fut fatale ; elle
voulut préciser ce qui se cachait derrière, votre
apparence brumeuse, elle vous dépouilla ainsi de
votre prestige, et, déchirant la légende qui attache
le fil de la Vierge au manteau de la mère de Jésus,
elle déclara n'y trouver que le produit d'une araignée.
On eut passé aux savants de détruire les légendes,
s'ils avaient pu les remplacer, et surtout si la con-
LE POUVOIR DES ESPRITS 103
séquence de la mise en enfer de tous les génies-
n'eût été homicide. Malheureusement une fois décidé
que les fées, les lutins, les follets étaient des diables,
causer avec eux, les attendre, les prier, les voir,
c'était se ranger parmi les adorateurs de Satan,
crime antisocial au premier chef, dont le bûcher
seul pouvait faire justice. Avec une telle menace
sur les imaginations, il est étrange que l'existence
de nos demi-divinités ait survécu au Moyen-Age.
Mais elles étaient si ancrées dans les mémoires,
fournissaient une explication si commode de ce qu'on
ne comprend pas, faisaient si souvent sentir leur
influence bienveillante aux bons, maligne aux mé-
chants, qu'en dépit des théologiens et des juges
elles continuèrent d'animer les prés et les bois, les
vallons et les sources.
Chose curieuse, quelques théologiens eurent même
pour ces démons familiers une certaine condescen-
dance, et, sans trop expliquer le comment, consentirent
à les laisser provisoirement demeurer en dehors de
l'enfer. De ces démons, dit l'abbé Trithème (1), les
(1) Trithème ou Tritheim (Jean) né en 1462, mort en 1516,
abbé des bénédictins de Spanheim, a écrit un grand nombre d'ou-
vrages d'histoire et de théologie. Le passage, que nous citons, est
tiré de ses Questions à Maximilien César ; il ^ été donné par
Del Rio, Disquisitiones, p. 279
101 LA SORCELLERIE EN FRANCE
uns habitent les forêts et les bois ; ils tendent des
pièges aux chasseurs ; d'autres séjournent dans les
plaines malsaines, ils égarent les voyageurs pendant
la nuit ; plusieurs demeurent dans les lieux cachés
et les cavernes ; les antres moins agités et moins
pervers, aiment à loger dans les r::ins obscurs des
demeures humaines. » C'était déjà gentil de laisser
ces pauvres petits démons, loin des grilles de leur
grand chef. Du reste, les bonnes âmes simples du
populaire, sans trop se soucier de toutes les spécu-
lations, n'avaient aucun doute touchant l'exis-
tence de ces génies, demi-dieux ou demi-démons.
Leurs noms étaient divers comme leurs pays et
leurs fonctions ; ils avaient un sexe, et se diver-
sifiaient par leurs caractères, tantôt complaisants,
tantôt désagréables aux hommes.
II
Fées, korrigans, elnes, elfes, goblins, gnomes,
nains, géants, ogres, lutins, follets, ondins >
sylphes, salamandres, très variées leurs dénomi-
nations, — et encore changeaient-elles suivant
les langues, — mais leurs besognes ne l'étaient
pas moins. On ne savait pas tout sans doute ;
LE POUVOIR DES ESPRITS 105
on se racontait pourtant bien des choses sur le
compte de ces génies. Les uns aimaient danser en
rond dans les clairières, au bord des sources, des
rivières ou des mares, à la clarté de la lune, mais
ne voulaient pas de spectateurs et punissaient l'in-
congru qui venait troubler Leurs ébats. D'autres se
plaisaient derrière l'âtre, dans le foyer ; s'amusaient
à faire sauter des étincelles, à entendre chanter les
marmites, et rendaient de petits services dans les
maisons hospitalières. Quelquefois le pavé était lavé,
le linge repassé ou recousu, le lin filé, le feu allumé,
le pain cuit par des mains invisibles, reconnaissantes
du gâteau déposé pour le génie tutélaire, de la bonne
parole dite en sa faveur.
Il arrivait parfois que les lutins travaillaient beau-
coup, mais ne faisaient pas grand'chose ; aussi
tout en les traitant d'esprits familiers, on mettait
leur activité au chapitre du démon. De ces esprits,
nous raconte Jean Wier (1), médecin du duc de
Clèves, qui cependant osa attaquer les procédures
usitées contre les sorcières et les déclarer plus dignes
de l'ellébore que du bûcher ; de ces esprits « les uns
(1) Histoires, disputes et discours des illusions et impostures
des diables, des magiciens infâmes, sorcières et empoi sonneurs, etc.
par Jean Wier. Réédition de Paris, 1885, 2 vol. In-8, t. 1, p. 124.
106 LA SORCELLERIE EN FRANCE
sont doux et plaisants, et sont à bon droit nommés
esprits familiers : ce sont ceux qui se tiennent prin-
cipalement dans les maisons au plus coi (tranquille)
de la nuit et font la besogne des serviteurs, lesquels
on entend monter et descendre les degrés, ouvrir
les portes, faire le feu, tirer de l'eau, apprêter Ã
manger, et faire toutes choses nécessaires à une
maison ; encore qu'ils ne fassent rien. On en entend
quelques-uns d'entre eux, lesquels quelquefois font
longtemps auparavant les choses, que peu après
nous voyons être faites, ce qu'ils font par la pré-
voyance qu'ils ont des choses futures, au moyen
«le quelques signes occultes, tellement qu'ils aver-
tissent que bientôt les marchands doivent venir
pour emporter la marchandise qui est en vente :
ce que, autrefois j'ai observé, étant fort jeune,
avec mes frères Arnaud et Mathias, en la maison de
Théodore et Agnès, mon père et mère (desquels
Dieu se souviendra par sa miséricorde au jour de
la résurrection des justes), ce qui n'était pas sans
nous effrayer grandement, car lorsqu'il y avait
beaucoup de houblon au grenier, et que les . mar-
chands étaient en chemin pour venir l'acheter,
nous entendions toute la nuit les goblins le jeter
par sachées du long des degrés, en la même manière
que le jour suivant en montrait la vérité. On prenait
LE POUVOIR DES ESPRITS 107
toujours ce présage en bonne part. Car, quand les
marchands avisent à leurs trafics, et qu'ils ont
quelque voyage à faire pour leur train de marchan-
dise, ils ont accoutumé d'en deviser quelque temps
devant, et dire qu'ils vont en voyage pour cette
cause. Ce que le diable ayant entendu, montre
beaucoup auparavant ses tromperies à ceux vers
lesquels les marchands s'acheminent : car la distance
des lieux lui en donne tout loisir : et ainsi il semble
que le diable prévoie et pronostique les choses, les-
quelles sont déjà commencées. »
Nous laissons naturellement à Wier la responsa-
bilité de ses explications. Son diable rendant service
paraît, somme toute, un bon diable. Revenons Ã
nos génies.
Les uns, préposés aux trésors métalliques de
la terre, les accumulaient et les gardaient dans
leurs cavernes ; ils aimaient à manier le marteau
sur l'enclume, et, d'un œil fraternel, contem-
plaient les forgerons, auxquels, Ã l'occasion, ils ren-
daient des services, tandis que les mineurs, avides
de dérober leurs trésors, se trouvaient parfois en
butte à leur hostilité. On reconnaissait (1) « deux
(1) J'emprunte le passage suivant à D. Calmet, Traité des
Apparitions, t. 1, p. 249.
108 LA SORCELLERIE EN FRANCE
ou trois sortes d'esprits qui apparaissent dans les
mines : les uns sont fort petits et ressemblent Ã
des nains ou des pygmées ; les autres sont comme
des vieillards recourbes et vêtus comme des mi-
neurs, ayant la chemise retroussée et un tablier de
cuir autour des reins : d'autres font ou semblent
faire ce qu'ils voient faire aux autres, sont fort gais,
ne font mal à personne, mais, de tous leurs travaux,
ne résulte rien de réel.
« En d'autres mines, on voit des esprits dange-
reux, qui maltraitent les ouvriers, les chassent,
les tuent quelquefois et les contraignent d'aban-
donner des mines très riches et très abondantes.
Par exemble, à Annebcrg, dans une mine appelée
« Couronne de roses », un esprit en forme de cheval
fougueux et ronflant tua douze mineurs, et obligea
les entrepreneurs d'abandonner cette entreprise,
quoique d'un très grand rapport. Dans une autre,
nommée S. Gregori en Siseberg, il parut un esprit
ayant la tête couverte d'un chaperon noir, qui
saisit un mineur, l'éleva fort haut, puis le laissa
tomber et le blessa considérablement. »
Certains génies, à l'occasion, cousaient les sou-
liers, aides modestes de pauvres savetieis; d'autres
travaillaient les draps ; les plus familiers habitaient
les maisons des hommes, ils y faisaient l'office de
LE POUVOIR DES ESPRITS 109
serviteurs. On racontait ainsi qu'en Islande, des
démons familiers, nommes Trolès, servaient les
habitants, les avertissaient des accidents ou des
maladies qui devaient leur arriver, les réveillaient
pour aller à la pèche quand il faisait bon ; s'ils y
allaient sans l'avis de ces génies, la pêche ne réus-
sissait pas. On dit aussi qu'un jeune ecclésiastique,
habitant un séminaire de Paiis, avait un génie qui
le servait, lui parlait, arrangeait sa chambre et ses
habits. Comme le Supérieur entendit causer un
jour dans l'appartement du séminariste, il insista
pour avoir des preuves de l'existence du génie
familier ; celui-ci, au commandement de son maître,
apporta une chaise ; aussi, sans vouloir ébruiter
l'affaire, le supérieur, après avoir pris les ordres de
l'archevêque, rendit le séminariste à sa famille.
Ailleurs, les démons familiers manifestent leur
colère de façon plus ou moins brutale, s'ils sont
mécontents. Les cailloux lancés sur les toits ou
dans les appartements; la batterie de cuisine qui se
livre à des entrechats, sous l'influence de mains
invisibles ; les lits qui se déplacent, et mille autres
agaceries imputées tantôt aux âmes défuntes,tantôt
aux sorciers, tantôt aux diables, peuvent l'être
non moins justement aux génies. On a, du reste, fait
des livres sur leurs fredaines. Cependant, en maintes
HO LA SORCELLERIE EN FRANCE
circonstances, ils se montrèrent des serviteurs un
peu espiègles sans doute, mais pas trop méchants.
Tel ce démon qui, suivant l'affirmation du bon
moine Césaire d'Heisterbach (Dialogus miraculorum,
1. m, c. 5 n. ( .>, 10, 35) servit fidèlement un chevalier
et ouérit sa femme d'un mal mortel en allant cher-
cher, en Arabie, du lait de lionne pour en enduire
le corps de la malade. Notre bon chroniqueur Frois-
sart (1) connaissait bien des aventures de génies.
Il nous conte, en effet, l'histoire d'un esprit, (Mon,
d'abord au service d'un clerc, puis d'un seigneur ;
ce démon allait voyager et venait raconter à son
maître les nouvelles de ce qui se passait dans le
monde.
Dans certains cas, le génie familier prend le rôle
de ce que la théologie catholique appelle l'ange
gardien; il est réputé tel par celui qui reçoit sa visite.
Bodin, le jurisconsulte, que nous avons déjà cité,
nous « parle d'une personne de sa connaissance,
qui était encore en vie lorsqu'il écrivait. C'était en
1588. Cette personne avait un esprit familier, qui,
depuis 37 ans, lui donnait de bons avis sur sa con-
duite, tantôt pour la corriger de ses défauts, tantôt
(1) Chroniques, 1. 3, c. 22 ; Edition du Panthéon littéraire,
t. Il, p. 346 seq.
LE POUVOIR DES ESPRITS 111
pour lui faire pratiquer la vertu, ou pour lui aider
à résoudre les difficultés qu'elle rencontrait dans
la lecture des livres saints, ou lui donner de bons
â– conseils sur ses propres affaires. Ordinairement,
il frappait à sa porte à trois ou quatre heures du ma-
tin, pour l'éveiller ; et comme cette personne se dé-
fiait de tout cela, craignant que ce ne fut un mauvais
ange, l'esprit se fit voir à lui en plein jour, frappant
doucement sur un bocal de verre, puis sur un banc.
Lorsqu'il voulait faire quelque chose de bon et d'utile,
l'esprit lui touchait l'oreille droite ; mais s'il était
question d'une chose mauvaise et dangereuse, il
lui touchait l'oreille gauche, de sorte que, depuis ce
temps-là , il ne lui était rien arrivé, dont il n'eût été
averti auparavant. Quelquefois il a entendu sa voix,
et un jour qu'il se trouva en un danger éminent
de sa vie, il vit son génie sous la forme d'un
enfant d'une beauté extraordinaire, qui l'en ga-
rantit (1) ».
Si le démon familier se fâche, il devient facilement
dangereux. L'évêché d'Hildesheim en possédait un,
dont le plaisir, si l'on en croit le bon abbé Trithème,
(1) Nous donnons le résumé fait par D. Calmet. Traité des
Apparitions, t. 1, p. 260, du récit beaucoup plus long de Bonrx
dans sa Démonomanie, 1. 1, c. 2, p. 17, seq.
112 LA SORCELLERIE EN FRANCE
était d'aider les marmitons. « De notre temps, dit
le narrateur (1), un esprit malin apparut à plusieurs,
par long espace de temps, en habit de paysan, au
diocèse de Hildesheim : et pour ce qu'il portait un
bonnet, les villageois l'appelaient communément
Hedcckin, c'est-Ã -dire porte-bonnet. Cet esprit, qui
se nommait Hutgin, prenait singulier plaisir de
hanter les gens, faisant merveilles, parlant, inter-
rogeant, répondant familièrement à chacun, appa-
raissant parfois en forme visible, parfois parlant
sans se faire voir. Il ne faisait mal à personne si on
ne l'agaçait : mais si quelqu'un lui faisait outrage,
il s'en souvenait bien, et rendait la pareille. Bur-
card, comte de Lucque, ayant été tué par Herman,
comte deVuisenbourg, cette comté de Yuisenbourg
semblait être exposée en proie : au moyen de quoi,
cet esprit vint trouver Bernard, évêque d'Hildes-
heim, et le réveillant, lui dit : « Sus debout, tête
chauve, dresse une armée, car tu conquerras aisé-
ment la comté de Yuisenbourg, abandonnée et
laissée en proie à cause d'un meurtre. » L'évêque
se levant, après avoir averti ses gens de guerre,
envahit et posséda cette comté, laquelle il joignit
( 1 ) Nous empruntons la traduction du passage suivant à Wier
dans l'ouvrage réédité, cité plus haut. t. 1, p. 127, seq.
LE POUVOIR DES ESPRITS 113
pour toujours à l'évêché de Hildesheim, du consen-
tement de l'Empereur.
« Le même esprit soûlait (avait coutume) avertir
souvent cet évêque de plusieurs dangers, encore
qu'on ne l'en requit point. Il se montrait maintes
fois parmi la maison de l'évêque, servant assez
promptement les cuisiniers, avec lesquels il devisait
presque ordinairement en la cuisine. Par accoutu-
mance, il devint si familier, que personne ne le crai-
gnait, tellement qu'un jour il advint qu'un des
valets de cuisine commença à le brocarder et ou-
trager, jetant contre lui toutes les ordures qu'il
pouvait trouver en la cuisine. L'esprit pria plusieurs
fois le maître cuisinier de réprimer le valet, autre-
ment il s'en vengerait : mais pour toute réponse,
le cuisinier lui dit : « Tu es un esprit et tu crains
un valet? » A quoi le diable répliqua : « Puisque
tu ne le veux pas châtier quand je t'en prie, avant
qu'il soit longtemps, tu verras combien je le crains. »
Cela dit, il s'en alla tout dépité. Tôt après, comme un
jour, sur le soir, ce valet, las de travail, dormait
tout seul en la cuisine, ce diable vint, l'étrangla,
le dépeça et jeta les pièces en une grande marmite,
laquelle il mit près du feu. Le maître cuisinier ayant
découvert cette tragédie, commença à maudire
l'esprit, lequel, plus irrité que devant, le lendemain
114 LA SORCELLERIE EN FRANCE
prit des vilains crapauds, et éprcignit (répandit en
les pressant) leur sang et leur venin sur le rôti
qu'on devait servir sur la table de l'évêque et de
ses courtisans : Ã cause de quoi le cuisinier l'ayant
outragé derechef, il le jeta du haut du pont dans
les fossés du château. Puis il faisait la ronde toute
nuit sur les murailles de la ville et du château et
contraignit toutes les gardes de faire le guet.
« Tri thème fait un autre conte de ce diable,
comme s'en suit : Un homme du pays, étant sur le
point de faire quelque lointain voyage, et étant
en peine de sa femme qui n'était guère chaste, dit,
en se jouant, à cet Hutgin : « Oh ! bon compagnon,
je te recommande ma femme jusqu'Ã mon retour,
avise de la bien garder. » La femme, en l'absence
de son mari, se voulut incontinent accointer d'un
adultère et tâchait d'en attirer plusieurs, les uns
après les autres ; mais cet esprit se mettait invisible-
ment entre deux, jetant du lit en bas les paillards,
de telle sorte que pas un d'eux ne put jamais avoir
la compagnie de cette femme, laquelle toutes les nuits
et presque à toutes les heures de l'absence de son
mari, introduisait en sa maison nouveaux pail-
lards : mais sitôt qu'ils s'avançaient pour la tou-
cher, l'esprit les jetait au loin contre terre. Finale-
ment le mari revint, et comme il était encore assez
(I
LE POUVOIR DES ESPRITS 115
loin de sa maison, son commis le vint recueillir
joyeusement, et lui dit : « Je suis très joyeux de
« ton retour, afin d'être délivré de cette fâcheuse
« commission que tu m'avais baillée. » Sur ce, le
mari demanda : « Qui es-tu donc ? — Je suis, dit-il
« Hutgin, auquel tu baillas ta femme en garde, il y
« a tel temps. Je te l'ai bien gardée, mais avec toutes
« les peines du monde ; tellement qu'elle n'a commis
« aucun adultère. Mais je te prie que désormais
« tu ne m'en laisses plus la charge : car j'aimerais
« mieux garder tous les pourceaux de Saxe que cette
tienne femme, qui a essayé tout ce dont elle a pu
« aviser, pour me tromper et faire folie de son corps. »
— Finalement l'évêque sus nommé, nommé Bernard,
contraignit par censures ecclésiastiques, ce malin
esprit à sortir du pays. »
Ce dernier trait du bon abbé de Spanheim est
caractéristique de l'époque où les censures ecclé-
siastiques effrayaient les hommes, les animaux et
les diables ; elles n'empêchaient pas, comme on
le voit dans le récit précédent, les grosses grivoiseries
des hommes, ni les tours des esprits familiers.
Ceux-ci frisaient souvent l'impertinence. Ainsi,
en 1557, un de ces coquins tomba avec le tonnerre
dans la maison d'un cordonnier Poudot et se mit Ã
jeter des pierres de tous côtés de la chambre. On
116 LA SORCELLERIE EN FRANGE
ramassa un grand coffre de ces pierres qui ne fai-
saient de mal à personne ; mais, quand Latomy, pré-
sident du Parlement de Toulouse, s'avisa de venir
voir ce qui se passait, le follet lui fit voler son bon-
net d'un coup de pierre et le força de déguerpir (1).
Un autre lutin espiègle mettait, disait-on, sa queue
dans la seringue d'un apothicaire, pour empêcher
l'eau de sortir.
Fort souvent, si les esprits sont malfaisants, leur
malveillance se traduit d'une façon bénigne, quand ils
prennent par exemple la forme d'animaux plus
gênants que meurtriers. Klle est connue l'histoire
de la petite belette blanche, qui habitait le corps
d'un soldat (2). Un jour,qu'i) donnait la bouche ou-
verte, ses camarades virent la bête sortir de sa
gorge, aller vers un ruisseau qu'elle passa sur l'épée
d'un des soudards spectateurs, en guise de pont.
Après une absence de quelque durée, l'esprit rentra
par le même chemin, sous la même forme, dans son
homme, qui se réveilla aussitôt et raconta qu'il
venait de faire un long voyage, pendant lequel il
(1) Bodin. Demonomanie, 1. 3, c. 6, p. 271.
(2) Wier, 1. 1, c. 14, t. 1, p. 68. — Des contes plus ou moins
semblables se disent un peu en tous les pays. Cf. Frazer, Le
Rameau d'or, t. 1, p. 191, seq. Ce sont les âmes des gens endormis
qui vont se promener hors de leurs corps sous une forme animale.
EE POUVOIR DES ESPRITS 117
avait passé deux fois sur un pont en fer. — Ces faits et
des milliers d'autres qu'on pourrait citer, racontés
par les chroniqueurs naïfs ou par les écrivains
spéciaux qui les discutent, sont loin d'avoir été
tous considérés comme des apologues, comme de
simples historiettes propres à distraire (1).
ARTICLE TROISIEME
Les vrais Démons
I
Tous les diablotins dont nous venons de parler
portaient en bloc le nom de démons. Leur existence
demi-terrestre faisait cependant d'eux un monde
spirituel à part, sur lequel les théologiens déconcertés,
ne se hasardant pas à contredire trop franchement
l'opinion générale, n'osaient, nous l'avons vu, émettre
que des hypothèses assez contradictoires. Tandis que
les uns distinguaient des démons ignés, aériens,
aquatiques, souterrains, nocturnes, et autres, per-
(1 ) Garinet. Histoire de la Magie en France, in-8, Paris, 1818
Dissertation sur les dénions, p. XXXVII, p. 123.
118 LA SORCELLERIE EN FRANCE
mettant ainsi d'introduire dans les catégories
démoniaques tous les demi-dieux de l'antiquité ;
d'autres chicanaient sur les demeures prétendues
de tous ces génies et soupçonnant, dans tous
les contes sur les esprits, le produit des imagina-
tions populaires, tâchaient de combattre la bonne
envie qu'ils avaient d'y croire eux aussi ; ils
essayaient donc de s'en tenir au principe fondamental
des deux grandes classes d'esprits : les bons et les
mauvais.
Une fois sur ce terrain, ils étaient inébranlables ;
ils prenaient leur revanche de tous ces follets ni bons
ni mauvais, sur les vrais démons, habitants de l'enfer,
sujets et compagnons de Satan, considérés par le
dogme ecclésiastique comme de purs esprits, autre-
fois anges, maintenant déchus, après une tentative
de rébellion contre Dieu, qui, dans la lutte où ïes
les rebelles devaient succomber, avait trouvé à ses
côtés St Michel et les bons anges. (1) Sous une
forme ou sous une autre, l'idée d'esprits rebelles, de
lutte entre Dieu et des géants, ou des génies, se
retrouve à peu près partout, dans les mythes reli-
gieux, chez toutes les races. Cette coïncidence est
(1) Suarez, De Angelis, I. 7, cl. — Petau, De Angelis, 1.3,
c. 3. — Isaie, XIV, 12 seq.
LE POUVOIR DES ESPRITS 119 1
assez curieuse, mais se rattache, comme l'explica-
tion de la magie, à des problèmes fort obscurs, en
particulier à celui de l'origine des religions, dont
nous avons dit un mot dans les premières pages de
ce livre, sans avoir nulle prétention de le résoudre.
Nous nous contentons ici de rappeler quelle était la
doctrine reçue à leur sujet au Moyen-Age, à l'époque
du plein épanouissement de la sorcellerie.
Bien qu'étant en enfer, ces démons jouissaient
de la faculté de venir sur la terre tenter les hommes.
C'était à leur chef qu'une tradition tardive, consignée
dans l'Apocalypse (xn, 7), avait attribué le rôle
de tentateur primitivement donné à un serpent dans
les récits anciens de la Genèse (m, 1 seq.), qui con-
cernaient la création et la chute du premier hom-
me. Chacun connaît ces récits bibliques, l'histoire du
fruit présenté par le serpent à Eve et par Eve Ã
Adam, fruit qui devint, dans les narrations occi-
dentales, une pomme; nous la trouverons plus
d'une fois rappelée dans les procès des sorciers.
Depuis cette époque, l'humanité, sans compter ses
imperfections et ses passions naturelles, avait
eu sans cesse à ses côtés des tentateurs invisibles,
qui, sans trêve ni pitié, l'avaient portée au mal et
incitée à se révolter, elle aussi, contre le Créateur.
La théologie mystique, surtout, avait insisté sur
120 LA SORCELLERIE EN FRANCE
la présence continuelle de ces. diables, démons rugis-
sant autour de la pauvre créature humaine, proie
convoitée par les terribles dragons vomis de l'Enfer.
Pour se défendre, elle pouvait sans doute en appeler
à sa propre énergie, mais on lui rappelait surtout la
nécessité du secours divin et de la protection des
bons anges. Malgré des restrictions de principe
l'ensemble de l'enseignement médiéval, surtout
depuis les discussions arides et confuses du pélagia-
nisme sur la grâce, tendait à mettre en conflit les
deux grands royaumes de Dieu et de Satan autour
de l'âme humaine, et à confier le sort de celle-ci
aux péripéties de la lutte angélique, plutôt qu'à lui
dire que seule elle péchait, seule elle était responsable,
seule elle avait à agir, à veiller, à combattre. Cet
enseignement est du reste encore celui de la théologie
dite mystique, dans sa tendance générale, s'entend,
car nous trouvons chez elle l'affirmation répétée de
la nécessité de l'effort personnel.
En résumé, les démons instigateurs du premier
péché, tel qu'il est connu par la Genèse, s'étaient vu
imputer tous les autres crimes commis depuis la
naissance de l'homme. Sans doute leur responsabilité
ne faisait pas disparaître la culpabilité humaine ;
mais, en bonne logique, elle eût dû la diminuer beau-
coup. Toutefois, les moralistes, après avoir fortement
LE POUVOIR DES ESPRITS 121
accentué la tentation, insistaient encore plus sur
la gravité de la faute, la pénitence méritée et la gran-
deur de l'expiation future, en sorte que l'homme,
exposé aux séductions diaboliques, impuissant Ã
lutter seul, avait un besoin indispensable du secours
de Dieu et des bons anges. La doctrine augustinienne
affirmait que ce secours était toujours suffisant.
Comment avec cet appui suffisant et tout-puissant,
l'homme ne venait-il pas à bout de l'attaque infernale?
Cela restait dans le vague, et les discussions qu'a-
vait soulevées Gotteschalc dans le courant du
. ix e siècle, autour de ces questions difficiles, n'avaient
pu que troubler les âmes par la perspective d'une
prédestination absolue, irrésistible ; c'est-à -dire,
somme toute, ou Dieu vainqueur malgré la faiblesse
de l'homme, ou Satan triomphant malgré la bonne
volonté du chrétien. Parmi loutcs les fautes de l'hu-
manité, l'idolâtrie, toujours considérée comme la
faute par excellence au point de vue du sacerdoce
juif et de la nationalité d'Israël, n'avait pas manqué
de prendre une place importante dans la théologie
* morale du christianisme, et, puisque péché grave,
remontait elle aussi a une suggestion diabolique.
C'était, du reste, les démons eux-mêmes qui s'étaient
fait adorer à la place de Dieu sous la forme des idoles.
C'était pour renverser leur domination et leur culte
122 LA SORCELLERIE EN FRANCE
que le Verbe, Fils incarné de Dieu, avait vécu et
souffert, en apportant au monde la Rédemption
évangélique (1).
II
Maintenue à ces hauteurs dogmatiques et morales,
la croyance aux démons ne pouvait guère susciter
d'autres objections que celles des adversaires de
toute religion positive, de toute révélation, et des
fondements essentiels du christianisme. Malheureu-
sement, elle ne s'y tint guère. De bonne heure, par
suite de certaines croyances juives, de divers pas-
sages évangéliques, et surtout de l'influence persis-
tante des idées polythéistes, on chargea les démons
de tous les maux de l'ordre matériel (2). Une fois
posé le principe que les dieux des païens étaient dès
démons, la chose allait toute seule. Les poètes n'a-
vaient-ils pas attribué à Neptune, à Amphitrite et
à d'autres dieux ou déesses, le domaine des flots ?
n'avaient-ils pas déclaré que ces dieux assistés
d'Eole, d'Aquilon, de Borée, autres divinités de l'air,
(1 ) Thomassin. De Incamalione, 1. 2, c. 9 Ã 34 ; 1. 1, c. 1, Ã 5 ;
c. 3 Ã 16 ; 1. 9, c. 8.
(2) Suarez. De Angelis, 1. 8, c. 20, n. 10.
LE POUVOIR DES ESPRITS 123
soulevaient les tempêtes ? Or ces dieux et déesses
étaient des démons, des diables, donc les tempêtes
étaient suscitées par le diable. Ce raisonnement avec
la raideur du syllogisme semblait irréfutable. Comme,
de plus, les diables se tenaient à la disposition des
sorciers, malheur à la pauvresse qui au moment d'un
naufrage se trouvait sur la falaise ; il fallait un diable,
une sorcière, et ma foi ! tant pis si ce n'était pas elle,
•elle payait pour la vraie coupable.
Le raisonnement, fait pour l'orage sur l'océan,valait
naturellement pour tous les autres phénomènes,
réputés nuisibles ou funestes à l'homme. Il est bien
•certain que l'interprétation littérale de certains
textes de l'Evangile prêtait à l'adoption de la théorie
courante. Puisque Jésus guérit les épileptiques en
chassant leurs démons, il semblait bien découler
logiquement que tout épileptique était un démonia-
que. Si quelqu'un avait osé émettre déjà l'idée qu'il
ne faut pas chercher dans l'Evangile la notion vraie
des phénomènes naturels, mais seulement la manière
dont le peuple se les représentait aux temps messia-
niques, son opinion n'avait pas eu beaucoup de
succès. Aussi, en bloc, les maladies relevèrent de la
puissance diabolique, surtout celles, dont le caractère,
épidémique ou terrifiant, semblait déjouer les efforts
d'une médecine à son enfance et dépasser les quelques
124 LA SORCELLERIE EN FRANCE
connaissances d'alors sur la nature complexe des
corps (1). A chaque instant, en présence de la peste, de
la rage, des convulsions hystériques, de maladies ou
de guérisons soudaines, nous voyons, depuis l'anti-
quité jusqu'à nos jours, les médecins consultés déclarer
gravement que cela dépasse les forces de la nature,
les ressources de la médecine, et par conséquent que
le surnaturel intervient dans la mécanique humaine,
que la maladie, si ce n'est la guérison, est divine ou
diabolique. De nos jours, l'inconvénient, bien que
sérieux au point de vue de l'apologétique en général,
n'entraîne cependant pas de conséquences irrépara-
bles. Il en était bien différemment quand l'accusation
d'avoir lancé telle ou telle maladie pouvait conduire
au bûcher le sorcier, réputé l'instigateur du démon.
Avec l'imagination surabondante des époques mé-
diévales agitées, et s'appuyant sur les principes posés,
considérés comme des fondements solides, les savants
et le peuple se trouvèrent d'accord pour jeter sur les
épaules du démon tout ce qui les effrayait, les gênait,
ou même troublait leurs conceptions des choses.
Elles furent donc rares, les souffrances qu'on n'attribua
pas à Satan. Son pouvoir s'étendait, croyait-on, sur
(1) Del Rio, 1. 3, pars. 1, qu. 4, sect. 5 p., 40 4.seq ; 1. 4. c. 3,
qu. 2, p. 578 seq.
LE POUVOIR DES ESPRITS 125
la nature entière. Le vent, l'orage, la neige, la grêle,
la pluie, dès qu'ils devinrent gênants, — car, s'ils
rendaient service, on les considérait comme un
bienfait divin, — passèrent de la météorologie dans
le domaine des esprits, Au moment d'une tempête,
des témoins se trouvèrent pour affirmer qu'ils avaient
vu des démons suspendus aux mâts du navire en
péril ; on savait même que ces démons marins pre-
naient plutôt l'aspect de femmes. Si les nuages cou-
vraient la terre, des démons s'y tenaient cachés,
ou les tiraient de cachettes inconnues pour la des-
truction des moissons et le malheur des hommes.
Naturellement les épidémies, comme les épizooties,
étaient leur ouvrage.
Une fois lancée sur cette voie, l'imagination se
donnait carrière dans les mille détails de la vie ordi-
naire tant publique que familiale, car chaque homme,
chaque famille, chaque maison, tout groupement
humain, pouvait être l'objet des malices des êtres
invisibles. On se racontait alors bien des tours joués
par leur malveillance à la pauvre humanité. Hagio-
graphies, théologiens, conteurs et démonologues se
donnent la main dans la composition des récits
les plus terrifiants, et les annales des ordres reli-
gieux sont, en particulier, pleines de diableries les
plus étranges. Au couvent de Clairvaux, par exemple.
126 LA SORCELLERIE EX FRANCE
en 1124, un jeune novice, nommé Achard, doit com-
battre le démon, non pas simplement moralement,
mais physiquement. « Il eut un jour une véritable
lutte à soutenir contre lui ; il y eut de part et d'autre,
en ce combat, des coups donnés et reçus, jusqu'à ce
(jue le novice vainqueur renversa son adversaire
en lui brisant la tête ; et, pendant qu'il le traînait
par les cheveux, il lui resta dans la main une partie
du crâne brisé, avec les chairs qui le recouvraient, et il
en sortit une odeur insupportable. Il jeta l'os loin de
lui avec horreur. Mais le démon disparut, laissant
après lui des traces de son passage ; car, pendant une
année entière, la main, avec laquelle le novice l'avait
saisi, exhalait une telle odeur qu'il ne pouvait la
porter à la bouche ou au nez sans avoir mal au
cœur (1) ». Sous toutes les formes, homme, animal,
feu, fumée, odeur, le diable intervient dans la vie
monastique ; on le voit, on l'entend. Il griffe l'un,
accable l'autre de coups, attache le troisième, em-
pêche certains de dormir, d'autres de prier ; jette
les uns hors de leur couche, enlève la nourriture
des autres, en suspend divers la tête en bas ; étouffe
même ou étrangle des coupables.
(1) Manrique, Annales Cistercenium, 4 in-fol. Lyon, 1642
seq. t. 1, p. 155, cité par G-ôrres, t. IV, p. 494.
LE POUVOIR DES ESPRITS 127
Il n'est pas moins terrible dans la vie civile. Ici il
halluciné des armées entières, en faisant apparaître
à leurs yeux d'autres armées, qui disparaissent quand
on veut les atteindre. Les anciens connaissaient
déjà des prodiges de cette sorte, renouvelés par les
démons de la Poméranie pour effrayer l'année con-
quérante de Wladislas I, roi de Pologne (1). Dans
certains cas, le démon apparaît sous forme de spectre,
messager de mauvaises nouvelles ; dans d'autres, il
prend des formes humaines, afin de faire tort à des
innocents.par exemple, l'apparence d'un jeune homme
qu'on aperçoit auprès d'une femme, pour faire sus-
pecter sa vertu.
Dans telle maison, les meubles dansaient, les casse-
roles se choquaient, les objets les pins hétéroclites
volaient à travers les airs. Impossible de trouver
le repos dans une maison hantée ! On ne pouvait y
prier en paix, ni manger tranquillement, ni dormir.
Les lits s'y renversaient, des seaux d'eau venaient
à l'improviste déranger les dormeurs. Heureux s'es-
timaient les habitants qui, de leur lit ou de leur cham-
bre, n'étaient pas précipités par la fenêtre sur le sol,
ou dans un puits ; ou bien, chose non moins désagréa-
(1) Le Loyer, p. 332. — Del Rio, p. 294, d'après V Histoire
de Pologne de Cromer.
10
128 LA SORCELLERIE EX FRANCK
ble, ne se trouvaient pas brusquement transportés
dans des pays éloignés, à des milles et des milles de
leurs demeures. Les histoires de maisons hantées se
racontent dans tous les pays et sont communes encore
de nos jours avec des variantes locales : il nous suffira
d'en donner quelques exemples.
« En 1654, dit Brognoli, auteur d'un ouvrage
plein de faits merveilleux (1), je reçus à Bergame
la visite d'un jeune comte de la Valteline, qui était
prêtre et docteur en droit canon et civil. Il me raconta
que, depuis deux ans, les démons lui jetaient chaque
nuit des pierres, et faisaient un tel bruit qu'il ne
pouvait demeurer ni dans son château, ni même
dans la vallée. Un jour, deux ecclésiastiques vinrent
lui proposer de passer la nuit avec lui dans sa chambre,
se vantant de ne point craindre les démons. Il y
consentit. Mais, voilà qu'un peu avant minuit, le
bruit commence, la terre tremble, des pierres fuman-
tes sont jetées et sur le jeune homme et sur les ecclé-
siastiques, qui furent saisis d'une telle crainte qu'ils
ne pouvaient ni parler, ni se remuer dans leurs lits.
(1) Brognoli, de l'ordre des frères mineurs eut l'occasion de
prendre part à bon nombre d'exorcismes. Son ouvrage est inti-
tulé : Alexicacon, hoc est de maleficiis ac moribus maleficis cognos-
cendis, "Venise, 1714. Le passage que nous donnons est tiré de
la Dispidatio, II, n. 429. Traduction dans Gôrres, t. IV, p. 267.
LE POUVOIR DES ESPRITS 129
L'un d'eux eut la fièvre, et l'autre la dyssenterie,
et tous deux eurent si honte de leur faiblesse qu'ils
partirent dès le matin sans saluer leur hôte. »
Un pasteur protestant du comté de Hohenlohe,
nommé Schupart, fut, suivant son propre récit, sou-
mis à des persécutions de même genre (1) «Le jour et
la nuit, on lui jetait des couteaux pointus et aigus.
Bien des fois, la nuit, on lui jeta, à lui et à sa femme,
des cordes autour des pieds ou du cou, de manière Ã
les étrangler, s'ils n'avaient été éveillés par ceux qui
les gardaient. Bien des fois aussi, la maison était
toute en flammes. Il reçut sur toutes les parties de
son corps plusieurs milliers de pierres, de dix à quinze
livres, jetées avec la même force que si elles eussent
été lancées par un canon, sans qu'il en fut blessé
cependant. (Heureusement)! En présence de plus de
cent témoins, lui et sa femme recevaient des soufflets,
ou bien on empoisonnait leur nourriture, de manière
qu'ils étaient obligés de la rejeter. On salissait d'en-
cre, ou on déchirait les feuilles de sa Bible. Un jour
qu'il voulait prêcher, on lui emporta tous les livres
dont il avait besoin, ainsi que sa perruque, qu'il
trouva ensuite sur la tête de sa femme, sans savoir
(1) Tiré d'une dissertation de G. P. Yerpoorten, de Dae-
tnonum existentia, Gedani, 1779, dans Ctôrres.
130 LA SORCELLERIE EN FRANGE
qui l'y avait mise. Dans leur angoisse, ils tombèrent Ã
genoux, pour invoquer le secours de Dieu, et com-
mandèrent au démon, au nom de Jésus-Christ, de
rapporter tous les objets qui avaient disparu ; et,
le soir même, ils virent ces objets revenir par la fenêtre
avec un grand bruit. Cet état de choses dura huit ans,
et, pendant tout ce temps, ils n'eurent pas une minute
de sécurité... Ainsi, la lampe qui l'éclairait était ren-
versée sur la table, et continuait de brider par terre,
ou bien elle était transportée d'un lieu à un autre.
Tantôt on lui jetait la table qu'on avait servie pour
le repas, et les plats qu'on y avait mis, et le siège
sur lequel il devait s'asseoir ; tantôt on le piquait
avec des aiguilles, ou on le mordait si fort que la trace
en paraissait encore une heure après. »
« J'ai reçu le 25 août 1746, écrit D. Calmet (1),
une lettre d'un fort honnête homme, curé de la paroisse
de Walsche, village situé dans la montagne de Vôge,
au comté de Dabo ou Dalcsbourg dans la Basse-
Alsace, diocèse de Metz, Par cette lettre, il me dit
que le 10 juin 17 10, à huit heures du matin, lui étant
dans sa cuisine avec sa nièce et sa servante, il vit
tout à coup un pot de fer, qui fut mis à terre et y fit
(1) Traité des Ajjparifioiis, t. 1, p. 254, seq.
LE POUVOIR DES ESPRITS 131
trois ou quatre tours, sans qu'il y eût personne qui
le mit en mouvement. Un moment après, une pierre,
d'environ une livre pesant, fut jetée de la chambre
voisine dans la même cuisine, en présence des mêmes
personnes, sans qu'on vit la main qui la jetait. Le
lendemain, Ã neuf heures du matin, quelques carreaux
de vitres furent cassés et quelques pierres furent
jetées à travers ces carreaux, avec une dextérité qui
parut surnaturelle. L'esprit ne fit jamais de mal Ã
personne et ne fit rien que pendant le jour, et jamais
la nuit. Le curé employa les prières marquées dans
le rituel pour bénir sa maison et, depuis ce t< mps-là ,
le Génie ne brisa plus de vitres ; mais il continua Ã
jeter des pierres sur les gens du curé, sans toutefois
les blesser. Si l'on apportait de l'eau de la fontaine,
il jetait des pierres dans le seau : il se mit ensuite
à servir dans la cuisine. Un jour, comme la servante
plantait des choux au jardin, le Génie les arrachait
à mesure, et les mettait en monceaux : la servante
eut beau tempêter, menacer, jurer à l'allemande, le
Génie continua ses badineries.
« Un jour qu'on avait bêché et préparé un carreau
au jardin, on trouva la bêche enfoncée de deux
pieds en terre, sans qu'on vit aucun vestige de celui
qui l'avait ainsi fichée en terre ; on remarqua sur la
bêche un ruban, et, au côté de la bêche, deux pièces
132 LA SORCELLERIE EN FRANCE
de deux sols, que la servante avait serrée la veille
dans une petite boîte. Quelquefois, il prenait plaisir
à déplacer la vaisselle de faïence et d'étain, et à la
ranger en rond dans la cuisine, ou dans le porche, ou
même dans le cimetière, et toujours en plein jour.
Un jour, il remplit un pot de fer d'herbes sauvages,
de son, de feuilles d'arbres et y avant mis de l'eau,
le porta au jardin dans l'allée ; une autre fois, il le
suspendit au cramail sur le feu. La servante ayant
cassé deux œufs dans un petit plat pour le souper du
curé, le Génie y en cassa deux autres en sa présence,
la servante ayant seulement tourné le dos pour y
mettre du sel. Le curé étant allé dire la messe, il
trouva au retour toute sa vaisselle, ses meubles,
son linge, pain, lait et autres choses, répandus dans
la maison.
« Quelquefois, il formait sur le pavé d«s cercles,
tantôt avec des pierres, tantôt avec du blé ou des
feuilles, et, dans un moment, aux yeux des assistants,
tout cela était renversé et dérangé. Fatigué de tout
ce manège, le curé fit venir le maire du lieu, et lui
dit qu'il était résolu de quitter la maison curiale.
Dans ces entrefaites, arriva la nièce du curé, qui leur
dit que le Génie avait arraché les choux du jardin,
et avait mis de l'argent dans un trou en terre. On y
alla et on trouva la chose comme elle l'avait dite.
LE POUVOIR DES ESPRITS 133
On ramassa l'argent, qui était celui que le curé avait
mis dans son poêle, en un lieu non enfermé : et un
moment après, on le trouva de nouveau, avec des
liards. deux à deux, répandu dans sa cuisine.
Les agents du comte de Limange. étant arrh
a Walsche, allèrent chez le curé et lui persuadèrent
que tout cela était l'efTet d'une sorcellerie : ils lui
dirent de prendre deux pistolets et de les tirer Ã
iroit où il remarquerait quelques mouvements.
Le Génie jeta en même temps de la poche d'un de
•fficiers deux pièces d'argent : et, de] lis temps,
il ne se fit plus sentir dans la maison. »
Avec des variantes et quelques ineu: n plus
ou en moins, '. - tts de maisons ha sem-
blent à peu s, mais ils sont fort nombreux i
compliquent parfois de cas de ] ssession diabolique
personnelle, avec leurs manifestations étranges et sou-
vent de vraies souffrance -
je si 1
times du démon - ^aient de vo; _ les in<
vénients ne diminuaient guère : les démons se joi-
gnaient aux voyageurs sous des formes d: s, les
égaraient, les frappaient, les emportaient à tra-.
les airs dans des pays inconnus, si loin qu'ils n'en
rev nient pourrait-or en do
apr es pies fameux contenus dans l'his-
134 LA SORCELLERIE EN FRANCE
toire, sans oublier celui de Romulus. « Tel était
le comte de Mâeon, nous raconte Bodin (1), des
plus grands sorciers de son temps, lequel nous trou-
vons en nos histoires avoir été appelé par un homme,
lorsqu'il traitait à sa table grande compagnie, et
n'osant désobéir cà Sa tan, il trouva un cheval noir à la
porte qui l'attendait, sur lequel il fut soudain porté
avec l'homme et disparut, sans jamais plus être vu. »
C'était bien fait pour ce comte sorcier, et sans
doute, pour les blasphémateurs, les impies qui appe-
laient le diable, se donnaient à lui ou lui envoyaient
d'autres personnes par des ■va-t-en au diable ! » ils
méritaient que le démon les emportât; il ne faut pas
trop les plaindre puisqu'ils n'ont trouvé que ce
qu'ils demandaient. Le plus fâcheux est que Satan
venait quelquefois, même souvent, s'emparer du
corps d'innocents, en faire son jouet, sa chose, les
torturer sous toutes les formes, les posséder en un
mot. Il faut nous arrêter un instant sur l'étude de ce
qu'on appelait possession, car les phénomènes y
avant rapport ont joué un rôle considérable dans
Histoire de la sorcellerie.
(1) Bodin. Démonomanie, I. 2, c. 4, p. 146.
LE POUVOIR DES ESPRITS 135
III
Ma foi ! Ce ne devait pas toujours être gai d'être
entrepris par le diable, car les faits dits de possession,
fort connus et fort nombreux, font supposer un vérita-
ble martyre, et chez les possédés, et chez les personnes
appelées à les assister. Dans le langage théologique,
on distingue entre l'obsession et la possession. Il n'y
a pas simplement entre ces deux modes de persécution
diabolique une différence de degrés, on peut y trou-
ver quelque chose de plus. Dans l'obsession, l'in-
fluence du diable est extérieure au corps et à l'âme,
elle ressemble à celle d'un homme qui en harcèle un
autre, le presse de faire un acte déterminé, y revient
sans cesse, ou lui rappelle sans and soit un souvenir
du_ passé, soit une délibération à prendre, en sorte
que l'esprit du patient revient, sans pouvoir s'en
dégager, sur la même idée, jusqu'à ce qu'un incident
vienne briser le charme. Il est évident que le libre
arbitre de l'obsédé reste entier et qu'il peut agir en
sens contraire, de l'obsession, s'il le veut : il est maître
de lui, mais se trouve néanmoins obligé à une certaine
lutte pour exercer cette maîtrise.
Dans la possession, l'action du diable est interne,
13G LA SORCELLERIE EN FRANGE
«lie s'exerce à l'intérieur du corps et s'unit tellement
à la personnalité du sujet que celui-ci parle au nom
du démon, dit : je, nous, comme s'il était le démon.
Le diable semble remplacer l'âme jusqu'à un certain
point et se sert du corps du possédé, ainsi que d'un
corps lui appartenant. Les signes de la possession,
d'après les théologiens, étaient communément : parler
des langues inconnues, ou les comprendre ; voir Ã
distance ou à travers un corps opaque; faire des choses
dépassant la force du sujet. Naturellement, dans
l'examen de tous ces critères, il pouvait se trouver
beaucoup de subjectivité delà part de l'examinateur.
Mais enfin, avec plus ou moins de facilité, suivant la
dose de crédulité de chacun, tout le monde, ou à peu
près, admettait au Moyen-Age que le diable peut
posséder un homme.
Le résultat de la possession ne laissait pas d'être
redoutable. En effet le possédé, tout en gardant son
libre arbitre, n'était plus maître de son corps. Il
sautait, dansait, se convulsionnait au gré du démon,
son seigneur. Il volait à travers les airs, marchait
la tête en bas, roulait les yeux, bavait. Il voyait,
assurait-on, à toute distance, l'opacité n'arrêtait
plus son regard, il parlait des langues étrangères
sans les avoir apprises, connaissait les consciences,
révélait les péchés les plus cachés, se répandait en
LE POUVOIR DES ESPRITS 137
blasphèmes et en sacrilèges, surtout souffrait et tâ-
chait de faire souffrir.
Sans doute, en maintes circonstances, le démon qui
parlait une langue étrangère la parlait mal, ne la
comprenait pas; souvent les péchés, imputés à quel-
qu'un des assistants ou à une personne absente, se
trouvaient une pure calomnie après enquête, mais
ces incidents n'empêchaient pas la foi à la possession;
le diable est si menteur, disait-on, et cette réponse
suffisait à tout. Par exemple, quand il accusait
quelqu'un d'être sorcier, on le. trouvait très véridique,
et des milliers de malheureux périrent de la confiance
mise alors dans la parole du démon.
S'il s'agissait d'expliquer le pourquoi de la posses-
sion, les motifs du pouvoir concédé ainsi au démon
sur un corps sanctifié parole baptême,les auteurs mys-
tiques et les démonologues n'étaient pas embarrassés.
De même que tous les maux physiques, considérés
tantôt comme des châtiments de coupables, tantôt
comme des épreuves envoyées aux justes, suivant
les cas, c'est-à -dire suivant l'appréciation personnelle
de celui qui prononce, les possessions, ici, punissaient
certains crimes : le blasphème, l'imprécation, le
sacrilège, la raillerie. le vol d'un objet sacré ou appar-
tenant à un saint ; là , surtout quand 1! s'agissait de
religieux ou de religieuses, de personnes fort ortho-
138 LA SORCELLERIE EN FRANCE
doxcs, pieuses même, on les estimait des épreuves
destinées à purifier l'âme, à faire ressortir la gloire de
Dieu, la puissance de l'Eglise ; nous les verrons sou-
vent considérées comme le produit delà méchanceté
des sorciers, comme l' effet de leurs sortilèges, dues
par conséquent à la malice du démon et de ses suppôts;
mais, même en ce cas, comme dans tous les autres
maux produits par la méchanceté des créatures,
Dieu pouvait tirer sa gloire, en forçant le démon Ã
parler, à révéler l'auteur de la possession, en obéis-
sant aux exorcistes et, enfin, en quittant la place
devant leurs imprécations et leurs prières.
On se racontait des phénomènes de possession
plus qu'étranges, devant lesquels les plus croyants
sentaient, non sans terreur, le doute traverser leurs
esprits. A Naples, par exemple, les femmes, avant
d'accoucher, commençaient par faire sortir de leur
corps une ou plusieurs grenouilles envoyées par le
diable, animaux qu'on devait recueillir avec soin
sur des tapis ou dans des vases, car si une seule tou-
chait le sol, c'en était fait delà mère.(DEL Rio, p. 117),
En Angleterre, les habitants de tout un district
naissaient avec une queue, en punition d'une faute
commise jadis par leurs pères envers St-Thomas de
Cantorbéry : ils avaient coupé la queue de son cheval.
(Del Rio, p. 112). Un enfant possédait un diable
LE POUVOIR DES ESPRITS 139
dans le corps, sous la forme d'un serpent qui l'étouf-
fait, et l'enfant rendait des grenouilles en nombre
incalculable et jusqu'à 24 écureuils vivants. C'est
véritablement extraordinaire ce que pouvait con-
tenir un corps de possédé. Sous l'influence de l'exor-
cisme, il rendait du charbon, des dents, des cheveux,
des épines, des couteaux, des pelotes d'épingles, des
aiguilles de toutes tailles, des reptiles, des scarabées,
des couleuvres, des écureuils, de la fumée, des odeurs
de soufre, des oiseaux, des insectes, des essaims de
mouches, des troupes de chauves-souris, et tout ce
qu'on pourrait imaginer d'objets hétéroclites (1).
Les livres de démonologie sont pleins de faits de ce
genre, ou d'autres non moins bizarres, rapportés
avec une bonne foi que nous pouvons croire, entière ;
fort rarement, J'autéur semble poser un point d'inter-
rogation ; le plus souvent, il parle avec l'accent d'une,
conviction inébranlable ; le démon est en effet si
puissant à ses yeux, et, naturellement, toutes les pos-
sessions ne peuvent être que l'œuvre de Satan.
(1 ) Gurre9, t. I V, p. 587, scq. — Del Rio, p. 407.
110 LA SORCELLERIE EN FRANCE
IV
Il nous reste des descriptions presque innom-
brables des possessions des âges passés. Avec des
nuances, elles se ressemblent tellement qu'il ne
peut y avoir le moindre doute qu'elles n'appartien-
nent à une seule famille et ne rassortent d'une origine
commune. Aussi, pour ne pas nous répéter inutile-
ment sans profit, nous nous contenterons d'insérer
ici le procès-verbal officiel d'une possession célèbre,
sur laquelle nous aurons l'occasion de revenir plus,
tard, et qui, heureusement, se termina sans mort
d'homme ; il s'agit de la possession des religieuses
d'Auxonne, en 1662, pendant le règne de Louis XIV,
à l'époque la plus florissante de la civilisation
française. Ce procès-verbal, signé de quatre évê-
ques et de quatre docteurs en Sorbonne, nous
donne donc ce que croyaient des personnes intel-
ligentes, appartenant aux plus hautes classes,
sociales et intellectuelles, dont on ne saurait sus-
pecter, ni la science pour leur temps, ni la
bonne foi.
LE POUVOIR DES ESPRITS 141
« Nous, soussignés (1), après avoir entendu le
rapport de l'évêque de Chalon-sur-Saône sur les
phénomènes qui se sont manifestés à Auxonne,
dans plusieurs personnes ecclésiastiques ou laïques,
lesquelles paraissaient possédées du malin esprit ;
lorsque le dit évêque, sur l'ordre du roi, et d'après
la commission de l'archevêque de Besançon, a dirigé,
pendant quinze jours sur les lieux mêmes, les exor-
cismes, après s'être adjoint plusieurs prêtres d'un
grand mérite et d'une grande vertu, et M. Morel,
autrefois médecin à Châlon, connu par sa science
et son expérience, qui tous ont porté sur cette affaire
le même jugement, nous regardons comme prouvés
et incontestables les faits suivants : Premièrement,
que toutes ces filles, sans exception, au nombre de
dix-huit, paraissent avoir eu le don des langues,
répondant exactement aux exorcistes, lorsque ceux-ci
leur parlaient en latin, et parlant elles-mêmes en
cette langue; que l'une d'entre elles, Anne l'Ecos-
saise, appelée sœur de la Purification, a compris ce
que L'un des exorcistes lui disait en irlandais, et l'a
traduit plusieurs fois en français. Secondement,
(1) Nous empruntons la traduction de ce document à Gôrres,
Mystique, traduct. de M. Sainte-Foi. L'auteur l'avait extrait
du recueil Les Causes célèbres, t. XI, p. 278, probablement celui
de Lebrun vers 1848.
142 LA SORCELLERIE EN FRANCE
que toutes, ou presque toutes, ont eu le don de con-
naître l'intérieur et les pensées des autres, lorsque
ces pensées s'adressaient à elles. Ainsi, lorsque les
exorcistes leur commandaient intérieurement quel-
que chose, elles le faisaient exactement. L'évêque
de Châlon ayant ordonné, dans sa pensée seulement,
au démon qui possédait Denise Parisot, servante
du lieutenant-général d'Auxonne, de venir à lui
pour se faire exorciser, Denise vint aussitôt, quoi-
qu'elle demeurât dans un quartier éloigné de la ville,
et elle lui dit qu'on lui avait ordonné de se présenter
à lui. La même chose fut essayée avec la sœur
M. Janini de l'Enfant-Jésus, et avec Humberte de
Saint-François, à qui l'évêque recommanda, au
moment même de son paroxysme, de se prosterner,
les mains étendues, en croix, devant le Saint-Sacre-
ment, ce qu'elle lit aussitôt. Les autres ecclésiasti-
ques, voyant que la même chose se répétait tous' les
jours, avaient pris l'habitude de n'adresser jamais
à ces religieuses les ordres qu'ils voulaient leur don-
ner que par la pensée.
« Troisièmement, en diverses circonstances, elles
ont prédit l'avenir, et particulièrement en ce qui
concerne les maléfices que l'on voulait trouver,
non seulement dans le cloître, mais aussi dans le
corps des autres sœurs, avec lesquelles elles n'avaient
LE POUVOIR DES ESPRITS 143
pu s'entendre auparavant, et qui les rendaient
ensuite au moment précis qui avait été déterminé
par les premières. Plus d'une fois, elles ont dit, au
seigneur évêque et à ses prêtres, des particularités
très secrètes, relativement à leur famille ou à leur
maison. Une fois même, on lui indiqua l'époque
d'un voyage qu'il devait faire à Paris, époque qu'il
ne connaissait pas lui-même. Quatrièmement, pres-
que toutes, surtout dans leurs paroxysmes, ont mon-
tré une grande horreur des choses saintes, et particu-
lièrement de L'Eucharistie et de la Pénitence, de
sorte que, plus d'une fois, il fallut employer plusieurs
heures pour confesser l'une de ces religieuses, Ã
cause de l'opposition qu'elle y mettait et des cris
qu'elle poussait. Avant la communion, elles étaient
tourmentées par des convulsions, où la volonté
n'avait évidemment aucune part. Dès qu'elles
avaient reçu la sainte Hostie, elles poussaient des
hurlements effroyables et se roulaient par terre;
pendant ce temps, l'hostie restait au bout de leur
langue, qu'elles allongeaient ou retiraient sur l'ordre
de l'exorciste, sans que toutefois elles se permissent
rien d'injurieux contre le St-Sacrement. Ceci durait
quelquefois une demi-heure, plus ou moins, et dès
qu'elles avaient avalé l'hostie, elles recouvraient
aussitôt le calme et ne se souvenaient plus de ce
ti
144 LA SORCELLERIE EN FRANCE
qui s'était passé. La seule approche des reliques
d'un saint leur donnait de violents accès de fu-
reur, et souvent elles disaient le nom du saint Ã
qui appartenaient ces reliques, avant dé les avoir
vues. Lorsque le seigneur évêque leur imposait
les mains, en secret et sans qu'elles pussent le savoir,
elles témoignaient par des signes manifestes qu'elles
en ressentaient l'effet, et s'écriaient que cette main
leur était insupportable, et les brûlait. Enfin, pen-
dant la sainte messe et au milieu des exorcismes,
elles vomissaient d'effroyables blasphèmes contre
Dieu et la sainte Vierge, blasphèmes qui ne pou-
vaient sortir que de la bouche du démon. Cinquiè-
mement, toutes les fois qu'on les forçait de montrer
par des signes surnaturels la présence du démon,
elles ont obéi avec docilité. Le seigneur évéque or-
donna, entre autres choses, à Denise, d'arrêter
le pouls du bras droit, puis celui du bras gauche,
pendant que l'autre marchait régulièrement ; et le
médecin constata que l'ordre avait été parfaitement
exécuté. La même chose arriva deux ou trois fois
à la sœur de la Purification. Or, l'une et l'autre
étaient également en parfaite santé, et ce phéno-
mène ne pouvait par conséquent être attribué
qu'à la volonté de l'exorciste. La poitrine de la sœur
Marguerite de l'Enfant-Jésus, sur l'ordre de son
LE POUVOIR DES ESPRITS 145
exorciste, s'enfla et s'éleva d'une manière prodi-
gieuse, puis s'affaissa et reprit son volume ordinaire ;
et cela deux ou trois fois de suite. La sœur L. Arri-
vey de la Résurrection, en présence de l'un des
ecclésiastiques, garda pendant assez longtemps
dans sa main un charbon embrasé, sans qu'il en
résultât aucune trace de brûlure.
« Sixièmement, sur le simple commandement
des exorcistes, leur corps a acquis une merveilleuse
insensibilité. Ainsi, le seigneur évêque ayant ordonné
au démon de Denise de fermer tous ses sens, le méde-
cin lui enfonça une épingle sous l'ongle d'un doigt,
sans qu'elle ressentit aucune douleur. On lui ordonna
ensuite d'arrêter le sang, et l'on retira l'épingle
sans que le sang coulât. Puis.dès qu'on lui ordonna
de couler, il coula en effet, pour s'arrêter de nou-
veau, lorsqu'on lui commanda de s'arrêter. Ce phé-
nomène se renouvela plus tard chez la sœur de la
Purification, qui engageait les assistants à employer
le fer et le feu, parce qu'elle ne sentait rien de tout
ce qu'on lui faisait. Plusieurs d'entre elles qui,
d'après la déclaration de quelques autres, devaient
aller le lendemain au sabbat, en ayant été empê-
chées, tombèrent dans une espèce de léthargie, au
moment même où le sabbat devait avoir lieu, et
cet état dura plus de cinq quarts d'heure. Ceci
146 LA SORCELLERIE EN FRANCE
arriva, entre autres, à la sœur de la Purification.
Tous ses sens étaient fermés, elle était sans mou-
vement, sans parole, sans sentiment, les bras en
croix sur la poitrine, et tellement raides qu'il était
impossible de les séparer, les yeux fermés d'abord,
puis ouverts, mais immobiles et privés de la faculté
de voir. Lorsqu'elle revint de cette extase, elle
raconta comment elle avait été en esprit au sabbat,
et tout ce qu'elle y avait vu, Septièmement, après
des exorcismes de plusieurs heures, il leur sortait
souvent de l'estomac des corps étrangers qu'elles
considéraient comme des maléfices et des charmes ;
elles vomissaient des morceaux de cire, des os, des
cheveux, des cailloux plus larges et plus épais qu'un
thaler, de sorte qu'il nous paraît difficile qu'elles
eussent pu les rendre par la gorge dans l'état naturel.
Bien plus, Denise, après un exorcisme de trois
heures et des efforts extraordinaires, rendit un jour
par la bouche~une grenouille ou un crapaud vivant,
gros comme le poing et qu'on brûla aussitôt. Hui-
tièmement, les démons, dont ces pauvres filles se
disaient possédées, forcés de sortir par les exorcis-
mes, ont paru donner, Ã l'approche du Saint-Sacre-
ment, des signes surnaturels et convaincants de
leur départ. L'évêque ayant ordonné à ceux qui
possédaient Denise, de partir et de briser une vitre
LE POUVOIR DES ESPRITS 147
qu'il leur montra du doigt, la vitre fut aussitôt brisée.
La sœur Humberte se trouva guérie entièrement le
jour de la Présentation de la Sainte Vierge, et,
comme signe de sa guérison, elle rejeta par la bouche
un morceau de taffetas roulé, sur lequel étaient
inscrits en caractères rouges le nom de Marie et qua-
tre autres lettres initiales désignant saint Hubert
et saint François de Sales. La sœur de la Purification,
ayant été délivrée de plusieurs démons, le jour de
la fête de saint Grégoire le Thaumaturge, rendit
aussi "par la bouche, comme signe de sa guérison,
un morceau de drap dans un cercle de cuir, sur
lequel était écrit le nom de Grégoire. Et le même
jour, comme signe qu'elle avait été délivrée de
plusieurs autres démons, elle montra tout à coup
écrit, comme avec du sang, sur sa ceinture, en
gros caractères, ces mots: Jésus, Marie, Joseph;
et cependant les exorcistes, un moment aupara-
vant, avaient vu cette ceinture toute blanche.
« Neuvièmement, parmi les mouvements et les
poses de ces possédées pendant les exorcismes,
quelques-unes étaient si extraordinaires, qu'elles
surpassaient évidemment leurs forces, même celles
de la nature humaine. La sœur Humberte, ayant
reçu l'ordre d'adorer le Saint-Sacrement, se pros-
terna à terre, mais de telle sorte qu'elle ne touchait
148 LA SORCELLERIE EN FRANCE
le sol qu'avec la pointe du ventre, tandis que la
tête, les pieds et les mains, ainsi que tout le reste
du corps, étaient levés en l'air. La sœur de la Résur-
rection fit la même chose et resta quelque temps
dans cette position, le corps ployé en cercle, de sorte
que la pointe des pieds touchait le front. Constance
et Denise furent plusieurs fois jetées contre la terre,
en ne la touchant qu'avec le crâne et les pieds,
tout le reste du corps étant en l'air, et elles mar-
chèrent en cet état. Toutes ou presque toutes,
lorsqu'elles étaient à genoux, les bras croisés sur la
poitrine, se renversaient en arrière, de sorte que
le haut de la tête touchait la pointe des pieds, tan-
dis que la bouche baisait la terre et y faisait avec la
langue le signe de la croix. Denise, quoique jeune
et de chétive apparence, enlevait avec deux doigts
et retournait en sens contraire, dans ses accès, un
vase de marbre rempli d'eau bénite, et si lourd
que deux personnes très fortes auraient eu de la
peine à l'ôter de son piédestal. Plusieurs d'entre
elles aussi se frappaient de la tête contre le mur
ou contre le sol avec une telle violence que, dans
l'ordre naturel des choses, elles auraient dû se
mettre en sang ; et cependant, il ne paraissait
aucun signe de contusion ni de blessure. Dixième-
ment, toutes ces femmes étaient de différents
LE POUVOIR DES ESPRITS 149
états, séculières, protestantes, novices, professes,
les unes jeunes, les autres âgées, celles-ci de la ville,
celles-là d'ailleurs, les unes de bonne famille, et les
autres de basse extraction ; les unes pauvres, les
autres riches. Ces phénomènes ont commencé Ã
se manifester dans le couvent depuis plus de dix
ans, et l'on ne peut comprendre comment, dans
un si long espace de temps, parmi tant de femmes
de dispositions et d'intérêts si opposés, l'imposture,
si elle avait eu lieu, aurait pu rester cachée. Après
un examen attentif, le seigneur évêque n'a trouvé
personne, soit dans le cloître., soit dans la ville, qui
ne lui ait rendu un témoignage favorable de l'inno-
cence et de la vie irréprochable des sœurs, ou des
ecclésiastiques qui ont travaillé en sa présence
dans les exorcismes ; et lui, de son côté, les a tou-
jours trouvés exemplaires. Considérant toutes ces
choses et, de plus, le témoignage du sieur Morel,
médecin, qui a été présent à toute l'affaire, et qui
assura que toutes ces choses surpassent les limites
de la nature et ne peuvent venir que du démon ;
nous croyons que tous ces faits extraordinaires
sont au-dessus des forces de la nature humaine et
ne peuvent venir que de la possession du démon.
Tel est notre avis. Donné à Paris, le 20 janvier
1652. Ont signé : f Marc, archevêque de Toulouse ;
150 LA SORCELLERIE EN FRANCE
t Nicolas, évêque de Rennes ; f Henri, évêque de
Rodez ; f Jean, évêque de Chalon-sur-Saône ;
F. Morel, Nicolas Cornet, N. Grandin, frère Phi-
lippe Le Roy, tous docteurs de Sorbonne. »
Ce procès-verbal, d'une concision toute scienti-
fique, serait de nos jours signé par les plus éminents
psychiatres et ne différerait probablement qu'en
sa conclusion. Il nous fait ressortir et les convulsions,
et les supercheries, et le caractère épidémique de
la folie démoniaque, en même temps qu'il nous révèle
le sens tout subjectif de la décision des juges. Ils
prononcent démoniaques les phénomènes en ques-
tion, parce qu'ils n'en comprennent ni la nature,
ni l'origine : c'est très humain ; ils appuient leur opi-
nion sur celle d'un médecin, de renom sans doute,
et nous devons reconnaître leur prudence. Nous
verrons que, malgré l'apparence surnaturelle des
phénomènes énoncés, les modernes auraient plus
de peine que leurs aïeux à prononcer la réalité de
la possession. Ce que nous regretterons toujours,
et par dessus tout, c'est que ces possessions, vraies
ou prétendues, aient été l'occasion de mort d'hommes,
tant l'idée préconçue subsistait que le diable
agissait au compte et sur l'ordre des sorciers, et
que la mort seule pouvait débarrasser la terre
d'une engeance aussi redoutable.
LE POUVOIR DES ESPRITS 151
ARTICLE QUATRIEME
Les Démons Incubes et succubes
I
Une des questions les plus controversées, parmi
les savants, touche les apparitions diaboliques.
Les livres de démonologie sont, en effet, pleins de
récits, où le diable se rend sensible, ici, à la vue,
sous la forme d'une pierre, d'un arbre, de feuilles,
ou d'animaux, homme, chien, chat, oiseau, crapaud,
bouc; quelquefois, mais assez rarement, de mouton,
car l'agneau était censé la figure du Christ, et de bien
d'autres ; là , à l'oreille, par une voix, une parole,
un cri, le roulement du tonnerre, le bruit du vent ;
ailleurs, Ã l'odorat, par une odeur quelquefois suave,
plus souvent acre, celle du soufre par exemple ;
assez souvent au toucher, par des coups, des souf-
flets, des chocs, des marques sur le corps et d'autres
phénomènes analogues. Comment l'esprit incorporel
pouvait-il ainsi agir ou réagir sur les êtres maté-
riels ?
Les réponses à cette question sont difficiles Ã
concilier, tant elles se ressentent de l'état mental
152 LA SORCELLERIE EN FRANGE
de leurs auteurs. Tandis que les sceptiques niaient
l'existence même de cette action, les cerveaux les
plus crédules l'admettaient entière et sans excep-
tion. D'autres se tenaient dans un certain milieu,
rejetaient plusieurs faits, en admettaient d'autres,
et se construisaient une théorie conforme à leurs
croyances. Pour les docteurs anciens, qui suppo-
saient aux démons un demi-corps, la difficulté se
trouvait considérablement diminuée. Aux écrivains
scolastiques, qui rangèrent le diable parmi les esprits
purs, elle se présenta entière, et chacun se tira d'af-
faire, comme il put. Les plus modérés supposèrent
que le diable agissait, dans un grand nombre de
cas, sur l'imagination, et faisait voir, entendre, sentir,
ouïr ce qui n'existait réellement pas. S'ils s'en étaient
tenus là , il y aurait bien peu de peine à les concilier
avec les théories modernes sur les névroses ; mais-
ils reconnurent aussi que les patients voyaient,
entendaient ou sentaient quelque objet réel en
dehors d'eux. La fabrication de cet objet incom-
bait au diable. Il en prenait, assurait-on, la matière
dans l'air, condensait cet air et lui donnait une
forme visible et palpable. Au besoin, il empruntait
la dépouille d'un cadavre, le corps d'un animal
qu'il agitait, remuait comme l'âme remue le corps,
comme il mouvait lui-même le corps des possédés.
LE POUVOIR DES ESPI'.I 1 S 153
Aux objections posées par des adversaires, les
théologiens fort érudits ne manquaient pas de
répondre, surtout par des preuves d'autorité. Les
auteurs païens fournissaient bon nombre d'exem-
ples propices, sans compter certains incidents
bibliques ou évangéliques, convenablement inter-
prétés, el divers passages des Pères de l'Eglise,
auxquels on attribuait, suivant les circonstances,
le don d'inerrance. Dans la multitude de légendes
nées sous la plume des moines, à partir du VI"
siècle, il n'était pas difficile non plus de trouver des
incidents typiques, capables de fermer la bouche
aux incrédules. Du reste, an Moyen-Age, comme
de nos jours, les écrivains intransigeants avaient
à leur disposition une autre sorte d'argument qui
pouvait remplacer tous les autres, ils accusaient
leurs adversaires d'incrédulité, d'athéisme, de schisme
et d'hérésie, accusations gênantes de notre temps
pour les fidèles soucieux de leur foi et de leur
réputation aux yeux des croyants, niais ne pou-
vant non plus abdiquer leur raison ; accusation
terrible en un temps où l'Inquisition, tribunal
contre l'hérésie, pouvait intervenir, et, selon la dispo-
sition ou les convictions des juges, convaincre
effectivement d'hérésie ; ce qui pouvait aboutir Ã
une peine fort grave, quelquefois au bûcher.
154 LA SORCELLERIE EN FRANCE
A ces questions sur les corps des démons, se mê-
laient celles plus générales touchant le pouvoir des
esprits sur le monde matériel et la terre. Pouvaient-ils
créer ou non ? Leur pouvoir allait-il jusqu'à trans-
porter les corps d'un lieu à un autre, changer
les sexes, rendre la jeunesse aux vieillards, fabri-
quer de l'or véritable, transmuter les métaux et
mille autres opérations analogues. Naturellement,
chacun répondait à son sens. Il est curieux de voir
certains auteurs, relativement modérés, refuser au
démon le pouvoir de créer ou d'organiser des corps
de grands animaux, mais leur concéder la fabri-
cation des insectes, même en grand nombre. L'ana-
tomie, encore inconnue, ne laissait pas en effet
soupçonner une mécanique aussi parfaite dans le
ciron que dans l'hippopotame. On croyait que le
monstre offrait plus de difficulté à former que l'im-
perceptible bijou vivant ; que la montagne réalisait
plus de merveille que le moindre cristal. En tout
cas, ces problèmes se trouvaient discutés en des
écrits nombreux, parfois en de fort doctes élucu-
brations qui supposent des lectures nombreuses,
mais actuellement nous ennuient ou nous font sou-
rire, bien que, pendant des siècles, elles aient suscité
violemment les passions.
LE POUVOIR DES ESPRITS 155
II
L'éternel féminin ne pouvait échapper à l'atten-
tion des démons. Déjà les païens racontaient que
les faunes, les satyres, les sylvains se délectaient
dans les couches des hommes. La mythologie poly-
théiste était pleine des bonnes fortunes des dieux
et demi-dieux, même de Jupiter.roi divin de l'Olympe ;
mais, plus encore, la Bible ne racontait-elle pas le
triste sort des sept maris successifs de Sara, fille
de Raguel, tous immolés par un démon jaloux (Tobie,
VI, 14) ? Etait-il possible de nier, après tant d'exem-
ples, l'amour des esprits pour les filles dos hommes ?
Aussi, bien des histoires, tantôt scabreuses, tantôt
plaisantes, couraient sur les génies familiers. Ces
petits coquins avaient, eux aussi, leurs amourettes,
et si la femme convoitée ne cédait pas aux caprices
du lutin, celui-ci ne se gênait pas pour jouer de
méchants tours. L'un volait le pain de la jeune fille
qu'il désirait, l'autre déchirait sa robe, un troisième
brisait les cruches de la maison. On disait même
qu'un follet avait persécuté, pendant aes mois, une
dame de Pavie et lui avait joué la mauvaise
156 LA SORCELLERIE EN FRANCE
plaisanterie de la déshabiller en pleine rue (1).
Evidemment les mauvais esprits, une fois épris,
ne pouvaient s'en tenir à des farces plus ou moins
inoffensives, aussi leur imputait-on jusqu'Ã la con-
naissance charnelle des hommes. Suivant qu'ils
s'attaquaient à des femmes ou à des mâles, on les
appelait incubes ou succubes ; et les rapports sexuels
entre les esprits et les habitants de la terre furent
crus ou discutés par les gens les plus sérieux. A leur
décharge, nous pouvons constater que les théoga-
niies, c'est-Ã -dire les unions entre les dieux et les
hommes, furent admises chez presque tous les peu-
ples, et si les théologiens du Moyen-Age ignoraient
les légendes de l'Inde, de la Chine et du Pérou,
sans parler de celles de l'Egypte et de bon nombre
de contrées africaines (2), ils connaissaient celles
de la Grèce sur les nombreux enfants de Jupiter
ou d'Apollon, et celles de Rome sur la naissance divine
de ses fondateurs, Romulus et Rémus. De plus^
ils connaissaient le fameux texte de la Genèse (VI,
(1) SiMsTiiAiii d'Amexo. In lu Démonialité et des animaux
incubes <t succubes. Paris, in-18, 1ST5, ]>. :;:; seq. — (Wirres,
t. V. p. 114 : t. IV, p. 284 seq.
(2) Saintyves. Les Vierges Mères et les naissances miracu-
leuses, in-16, Paris 1908, ouvrage intéressant, dont je ne conseil-
lerais cependant la lecture qu'aux personnes munies d'une foi
inébranlable et d'un sûr jugement critique.
LE POUVOIR DES ESPRITS 157
2. 4) : « Les enfants de Dieu, voyant que les filles
des hommes étaient belles, prirent pour leurs fem-
mes celles d'entre elles qui leur avaient plu... Or,
il y avait en ce temps-là sur la terre des géants ;
car depuis que les enfants de Dieu eurent épousé
les filles des hommes, il en sortit des enfants qui
furent des hommes puissants et fameux dans le
siècle ». - Dans ce passage, à la suite d'un certain
nombre d'auteurs anciens, ils supposaient que le
ternie d'enfants de Dieu signifiait les Anges, et, des
lors, se croyaient le droit d'admettre la possibilité
et l'existence d'une union charnelle entre les mor-
tels et les esprits.
Non seulement union charnelle, niais encore
procréation d'êtres, fils tout à la lois de l'homme
et du démon ! Parmi les résultats de la copulation
monstrueuse, on citait ici certains monstres mi-hom-
mes, mi-loups, ou présentant des tares censées démo-
niaques; là c'étaient des jeunes filles, bien laites d'ail-
leurs, mais vouées au diable leur père dés leur nais-
sance, sorcières par conséquent dans l'aine et des-
tinées au bûcher. Ailleurs, on rangeait parmi les
enfants du démon tous les hommes grands, robustes,
audacieux et méchants ; or, l'érudition de certains
auteurs du haut Moyen-Age, trop imbus de pré-
jugés contre l'Antiquité, mit dans cette catégorie
158 LA SORCELLERIE EX FRANCE
les grands hommes du paganisme, connus sous
des aspects divers. Ainsi Romulus, Servius Tullius,
Platon, Alexandre, Scipion l'Africain, l'empereur
Auguste, furent proclamés fils des dieux anciens,
c'est-à -dire des démons et des mortelles ; déclaration
qui semblait en apparence conforme à celle des anciens
auteurs païens, pour qui l'apothéose, ou la filiation
divine, semblait la monnaie courante des flatte-
ries officielles. Dans un autre sens, je veux dire en
repoussant toute idée de flatterie, certains catholi-
ques affirmèrent plus tard que Luther et ses plus
renommés collaborateurs avaient aussi dû le jour
à l'œuvre des esprits infernaux (1).
On trouvait la confirmation de ces hypothèses,
et d'autres semblables, dans les historiens qui affir-
maient la génération démoniaque de la race des
Huns, ou imputaient aux démons incubes l'origine de
la population Cypriote. Dans la discussion de toutes
ces questions graveleuses, les théologiens, surtout
les démonologues, ne reculaient pas devant les détails
les plus réalistes ; mais rien n'approchait de ce
qui se racontait du sabbat, où, disait-on, le diable,
(1) Laxcre (Pierre de) Tableau de l'inconstance des mauvais
anges et des démons, in-4, Paris, 1613, p. 231. — Le Loyer, p. 313
seq.
LE POUVOIR DES ESPRITS 159
sous une forme animale ou humaine, s'accouple
avec les femelles présentes. Son membre est dur,
affreux, hérissé d'écaillés, projetant une semence
froide ; quelquefois il en a deux, l'un devant,
l'autre derrière. Pour compenser, les mêmes narra-
teurs, ou leurs compagnons, donnent aussi au
diable deux visages; l'un en haut, l'autre en
bas. Il serait, nous le croyons, impossible à la
crédulité la plus grande de nos contemporains,
d'ajouter foi à de telles billevesées, et, pourtant,
elles attirèrent l'attention des personnages les plus
graves et suscitèrent les discussions les plus appro-
fondies.
Comme il va de soi, les discu leurs ne purent se
mettre d'accord. Pourtant, si plusieurs admirent
chez les esprits une vraie concupiscence, avec pro-
jection de vrai sperme, la majorité des écrivains
sérieux se rangea derrière la bannière du grand
théologien scolastique, saint Thomas d'Aquin.
Cet homme, d'une intelligence remarquable, dont
personne ne peut contester ni l'énorme science ni
la haute raison, nous le voyons, non sans stupeur,
ne pas rejeter purement et simplement, comme une
fable insensée, l'idée d'une copulation diabolique,
mais chercher gravement un mode d'expliquer le
phénomène.
12
160 LA SORCELLERIE EX FRANCE
L'explication de saint Thomas (1) consista Ã
admettre l'union charnelle, le coït apparent ou réel
entre le démon et la femme, union d'où pouvaient
naître des êtres vivants ; mais la fécondation ne
pouvait cependant être l'œuvre directe du diable,
car n'étant pas créateur et n'ayant pas les organes
nécessaires, il ne pouvait émettre la semence du
mâle. Il avait donc recours à un stratagème : il se
faisait succube pour un homme, recevait ainsi la
liqueur spermique, qu'incube à son tour, il allait
transmettre à distance à une femme. C'était la fécon-
dation artificielle toute trouvée. Que devenaient,
dans cette hypothèse, les lois sociales de l'héritage,
même de l'hérédité princière ? Nous le laissons
deviner au lecteur. Il est évident que c'en était
fait des familles, des races, du mariage même, si
un intermédiaire invisible venait ainsi troubler
les relations conjugales.
Les plus illustres théologiens et les démonologues
les plus avisés se rangèrent à la suite de saint Tho-
mas, mais des esprits audacieux risquèrent d'au-
tres explications. Une théorie, assez conforme au
génie de l'époque, supposa dans les démons une scien-
(1) S. Thomas d'Aquix. Summa theôlogica. 1° part, quest. 51,
articul. 3 ad 6.
LE POUVOIR DES ESPRITS 161
ce médicale bien supérieure à celle des médecins,
capable de suppléer par un procédé artificiel Ã
l'opération humaine. Les histoires anciennes sont
pleines de femmes ayant conçu au contact d'une
fleur, d'un fruit, dans un bain, sans l'intervention
d'un mâle (1) ; plus d'un conte de ce genre, resté
dans la mémoire de telle ou telle contrée, facilita
l'adoption de la théorie qui nous occupe. On l'ap-
puya du reste sur d'autres faits non moins indiscu-
tables (2). En Portugal, assurait-on, le vent d'ouest
produisait un effet étrange sur les juments : elles
pouvaient concevoir et enfanter sans avoir besoin
de l'étalon, tant ce vent chaud avait d'influence
sur les substances génératrices des femelles ; rien
d'étonnant donc que les esprits pussent produire
un effet analogue sur l'ovaire féminin, sans avoir
besoin d'une liqueur séminale d'origine masculine.
Aux incrédules, restés inébranlables malgré cet
(1) Saixtyves. Les Vierges Mens et les naissances miracu-
leuses, p. 19 seq.
(2) On peut voir dans Hansex, Quellen und Uriieisuchungen zur
Geschichte des Hexemsahns undder Hexenverfolgung,um Mittelalter
Bonn, in-8, 1901, des extraits de plusieurs auteurs relatifs aux
incubes. Les deux exemples, que nous donnons, sont à la page
85. Ils sont tirés d'un traité manuscrit sur les démons, qui
semble du xv e siècle, et paraissent empruntés à Guillaume de
Paru, ( + 1249 ) philosophe assez hardi du xm e siècle, et évêque de
Paris.
162 LA SORCELLERIE EN FRANCE
exemple, on rappelait l'aventure de la femme d'un
soldat saxon. Elle fut enlevée par un ours et portée
dans une caverne, où l'ours la connut; elle en eut
plusieurs fils, qui plus tard recouvrèrent la liberté
avec leur mère, et vécurent auprès de son mari.
Ils se firent soldats, mais leur origine arsine se mani-
festait par une certaine déviation du visage, un peu
semblable à celle de la tête de l'ours.
Quelques auteurs, trouvant insuffisantes les expli-
cations données jusqu'ici, mais ne pouvant se rési-
gner à abandonner l'union des esprits et des femmes,
croyaient la rendre possible en supposant que le
démon s'emparait d'un cadavre masculin, l'ani-
mait par sa puissance et pouvait par son intermé-
diaire jouir de la femme. D'autres écrivains fort
orthodoxes reculaient devant l'existence de créa-
tures, vraiment filles de Satan et de la femme ;
ils expliquèrent donc l'enfant des démons incubes
ou succubes, non d'une passion ou d'une possession
charnelle des esprits incorporels, mais d'une simu-
lation de leur part, afin d'entraîner l'homme ou la
femme au péché. C'eût été une tentation charnelle
excitée dans l'imagination en même temps que
dans les yeux et le corps du patient, par le corps
fictif d'un démon incapable d'en ressentir la contre-
partie. Ajoutons, pour être justes, qu'à toutes les
LE POUVOIR DES ESPRITS 163
époques, il y eut des cerveaux plus froids qui reje-
tèrent en bloc la possibilité même d'une union entre
l'homme et l'esprit. Convaincus déjà , ou se doutant
des lois de la séparation des règnes naturels, ils expli-
quèrent par le cauchemar, la folie, le rêve ; tout au
plus, si cela était nécessaire, par une tentation dia-
bolique, les récits invraisemblables des imaginations
maladives et tentèrent, bien que longtemps sans
grand espoir, de réagir contre leurs contemporains.
De ces contradicteurs, le xm e siècle et les âges sui-
vants n'en virent qu'un petit nombre, ils n'attachè-
rent qu'une importance assez faible aux opinions,
jugées paradoxales, de docteurs cependant considé-
rés. Aussi, sous l'influence du préjugé, la législa-
tion contre les prétendus coupables de copulation
diabolique se fit barbare. Elle aboutit à des mons-
truosités. Nous verrons, en plusieurs circonstances,
des jeunes gens brûlés parce qu'on les affirmait
nés de l'union de leurs mères avec Satan; maintes
sorcières subirent le même sort, comme coupables
d'inceste diabolique. Comment qualifier, si elle fut
réellement prononcée, (1) la sentence de l'inquisi-
(1) Tirée de la chronique de Guillaume Bafdix, dans l'His-
toire du Languedoc, de Dom Vaissette, édition Privât, t. IX,
preuves, col. 8. Certains détails permettent de mettre ce récit
en suspicion.
164 LA SORCELLERIE EN FRANCE
teur de Toulouse, Hugues de Baniols, sentence con-
firmée par le sénéchal de la ville, condamnant au
feu une femme de soixante ans, Angèle de la Barthe,
comme ayant eu de Satan un enfant à tête de bouc
ou de loup, à queue de serpent, qu'elle éleva deux
ans et qui disparut ensuite (1275) ?
CHAPITRE III
Le Pouvoir des Sorciers
ARTICLE PREMIER
Les Crimes des Sorciers
I
Tous les dénions, génies, diables et diablotins se
tenaient à la disposition de leurs amis terrestres,
les sorciers. Un pacte plus ou moins explicite, l'abju-
ration de la foi chrétienne, l'adoration de Satan,
quelquefois un écrit, par lequel le magicien se recon-
naissait l'homme lige du prince des ténèbres et
lui donnait son âme, précédaient la remise à l'homme
du redoutable pouvoir infernal. Mais, cette condition
remplie, Satan ne marchandait plus sa collaboration ;
il mettait généreusement sa puissance à la disposi-
tion des hommes, afin de leur procurer la fortune, la
richesse, les biens de ce monde, surtout la faculté de
nuire à leurs ennemis, beaucoup plus îarement celle
d'être utiles à leurs amis.
166 LA SORCELLERIE EN FRANCE
L'idée d'un pacte entre Satan et les hommes
remonte assez haut dans l'histoire. Les poà ¨tes latins
supposaient déjà une sorte de convention entre les
dieux et les magiciens, ou même entre les dieux et
leurs adorateurs. « Quel est donc le pacte qui tient
les dieux enchaînés ? » disait Lucam, à propos des
magiciens de Thessalie (1). De leur côté, les Pères
de l'Eglise, S. Cyprien, S. Augustin et d'autres, parlant
des magiciens, leur avaient reproché une sorte de
traité avec les démons. Il n'en fallait pas tant pour
supposer la confection de conventions suivant les
règles et de contrats écrits. La légende, mentionnée
plus haut, de Théophile donna le thème, sur lequel
il n'y eut plus qu'Ã broder ; les artisans ne man-
quèrent pas. Le signe du pacte se trouva quelquefois
une fleur, un fruit, un objet quelconque, offert,
croyait-on, comme une sorte de sacrifice à Satan.
Dans certaines causes de sorcellerie, ces pactes
jouèrent un grand rôle, mais il n'est pas toujours
facile de discerner ce que voulaient dire les accusa-
teurs. Ainsi, lors de la possession de Loudun (2),
à la suite de laquelle on brûla comme magicien le
(1) Pharsale, 1. 6, vers le milieu, traduct. de Durand, Paris,
p. 213.
(2) Baissac. Les grands jours de la sorcellerie, p. 466, 467, 500.
LE POUVOIR DES SORCIERS 167
curé Urbain Grandier, les religieuses possédées
déclarèrent que leur mal était arrivé par deux pactes,
dont l'un avait pour marque trois épines et l'autre,
un bouquet de roses,
C'est par ce bouquet de roses, touché et senti par
la Supérieure, que le démon Astaroth était entré en
elle. Pendant d'autres exorcismes, les possédées
exhibèrent divers objets assez disparates, qu'elles
étaient censées sortir de leur corps et qui, suivant
elles, constituaient les pactes de Grandier.
« Le premier, de cendres, de vers, de poils et d'on-
gles de quelque corps humain, rapporté par Asmo-
dée, à l'exorcisme du 15 mai.
« Le deuxième, de sang, de matière grisâtre, qu'il
fut impossible de distinguer, et de deux morceaux
de quelque chose de la grosseur d'une noisette, ce
pacte rapporté le 17 mai par Léviathan.
« Le dernier, de trois marques de sang, selon l'ap-
parence, sur du papier, et de huit graines d'oranges.
« On présenta encore à l'accusé un tuyau de plume
d'oie, rendu par M me de Belciel (la Supérieure) Ã
l'exorcisme du 13 juin, ainsi qu'un petit paquet
de cinq pailles, trouvé sur elle le 30 avril précédent. »
On brûla soigneusement ces prétendus pactes ;
mais que signifiaient-ils, dans la pensée au moins des
exorcistes et des possédés ? la chose n'est pas claire.
168 LA SORCELLERIE EN FRANCE
Peut-être faut-il ne les considérer que comme des
charmes, c'est-à -dire des objets ensorcelés, opérant
par contact, grâce à l'intervention du démon ren-
fermé en eux ? Il est inutile du reste de chercher une
doctrine dans les opérations si souvent contradictoires
de la sorcellerie, surtout de celle des derniers siècles.
Quoiqu'il en soit, en dehors d'objets matériels,
emblèmes du pacte, nous trouvons signalées, en
maintes circonstances, des conventions passées entre
le démon et le magicien. On prétendait que le dernier
devait les signer de son sang et, pour le faire, se piquer
les doigts ou les bras, afin de recueillir la goutte de
sang nécessaire. Dans les procès de sorcellerie, le
mode de pacte, qui revient le plus souvent, est celui du
sabbat, ou de la synagogue, comme disaient les
anciens démonologues, c'est-à -dire des réunions prési-
dées par le diable. Dans ses parties essentielles, il
comportait la présentation au diable de la sorcière
novice, un certain interrogatoire, puis le renoncement
de la postulante aux divers mystères de la foi chré-
tienne ; enfin la promesse d'obéir désormais au
diable, ce qu'on appelait l'hommage rendu au diable.
Le baiser du démon, les cérémonies obscènes et les
autres détails que nous verrons plus tard dans la des-
cription du sabbat, apparaissent comme des hors-
d'œuvre en ce qui concerne le pacte, promesse réci-
LE POUVOIR DES SORCIERS 169
proque d'obéissance de la part du magicien, vis à vis
des ordres diaboliques, d'assistance de la part du
diable, lorsqu'il sera évoqué par le sorcier.
II
Les résultats de l'alliance diabolique, fort divers
suivant la croyance générale, étaient le plus souvent
malfaisants. On accordait aux magiciens ou aux
sorciers le pouvoir de lancer la foudre, de déchaîner
ou de calmer les tempêtes.C'était une vieille supersti-
tion, celle d'attribuer cà certains hommes une influence
sur les phénomènes météorologiques, puisque le
populaire de l'Egypte la supposait déjà dans ses
prêtres. On la retrouve chez les Grecs, chez les
Romains, chez les peuples barbares, et on y croit si
sérieusement que les législateurs ne dédaignent pas
de la mentionner dans leurs codes. Sènèque, à vrai
dire, se moquait de ce qui se racontait dans le public
sur les tempêtes de grêle apaisées par des sacrifices :
« A Cléorns, dit-il, il y avait, chose incroyable, des
observateurs officiels de la grêle. Quand ils annon-
çaient son arrivée, vous vous attendiez que les hom-
mes courussent chercher leurs manteaux ou leurs
nattes; pas le moins du monde, chacun pour soi,
170 LA SORCELLERIE EN FRANCE
l'un immolait un agneau, l'autre un poulet, et la
grêle s'éloignait dès qu'elle avait goûté un peu de
sang. (1) » S. Agobard, évêque de Lyon au ix e siècle,
essaya également d'enlever à ses fidèles la croyance
aux orages magiques (2) ; en dépit des philosophes
et des évêques, le peuple continua d'attribuer aux
sorciers la formation des tempêtes.
Rien d'étonnant qu'avec de telles croyances, les
pouvoirs publics se montrassent sévères pour les
perturbateurs de l'atmosphère. « Beaucoup de gens,
dit une loi de l'empereur Constance (3), ont recours
aux arts magiques, ils osent troubler les éléments
et nuisent à la vie des innocents ; ils invoquent les
mânes et cherchent à nuire à leurs ennemis. Que
la peste mortelle fasse disparaître ces ennemis de la
nature ! » Le code des Visigoths fait également men-
tion des hommes malfaisants, qui suscitent les
tempêtes et , par des incantations, sont repu tés envoyer
la grêle sur les moissons et les vignes. Ils recevront
deux cents coups de fouet. Sans se laisser ébranler
par les objections, le peuple continua, pendant tout
le Moyen-Age, d'imputer aux sorciers les troubles de
(1) Séxèque. Questions naturelles. 1. 4, cité par Del Rio.
Disquisit magie. 1. 2, qu. 11p. 136.
(2) S. Agobard. Liber de Grandinc.
(3) Code de Justinien, lib. 9, tit. 18, loi 6.
LH POUVOIR DES SORCIERS 171
l'atmosphère ; aussi, quand la mode fut bien établie de
brûler les évocateurs de Satan, plus d'une victime se
vit immolée à l'opinion générale. « Et de fait, nous
raconte Bodin (1), au Livre des Cinq Inquisiteurs
il est dit, que l'an 1488, il advint au diocèse de
Constance un orage violent, de grêle, foudre et tem-
pête, qui gâta les fruits quatre lieues d'étendue. Tous
les paysans accusaient les sorciers : on prit deux
femmes, l'une "'Anne de Mindelen, l'autre Agnès.
Etant présentées à la question, après avoir dénié,
enfin confessèrent séparément qu'elles avaient été
aux champs au même jour avec un peu d'eau, et,
l'une ne sachant rien de l'autre, avaient fait chacune
une fosse, et troublé l'eau dedans la fosse sur le midi,
avec quelques paroles qu'il n'est besoin de savoir,
invoquant le diable et, cela fait.sitôt qu'elles furent
de retour en la maison, l'orage survint : elles furent
brûlées vives. »
P Puissants sur les nuages, les magiciens ne l'étaient
pas moins sur la terre. Leur art servait à dessécher
ou à geler les moissons. Il va de soi qu'on prit contre
ces malfaiteurs une série de dispositions législatives,
impuissantes à enrayer le mal. Une croyance curieuse
(l) Dhnonologie, 1. 2. c. 8, p. 191.
172 LA. SORCELLERIE EN FRANCE
attribua aux sorciers le pouvoir de faire passer les
moissons d'un champ dans un autre ou même dans
une contrée lointaine, en particulier dans la Mangonie,
pays fabuleux, réputé le grenier général des diables
et des sorciers. L'évêque de Lyon, S. Agobard, eut
beaucoup de peine à soustraire à la fureur populaire,
excitée par cette croyance, trois hommes et une
femme venant de Bénévent , dont le costume
étranger et la langue avaient attiré l'attention, et
qu'on affirmait venus à Lyon dans un navire
aérien. (1)
Tarir les sources n'était qu'un jeu pour les amis
des démons. Avec une poignée de poudre magique
répandue dans les campagnes, ils infestaient des
contrées entières de sauterelles, de rats, d'insectes,
de loups même. Ils envoyaient la peste meurtrière
des cités. St Augustin avait cru à ce prodige : son
autorité devint convaincante pour les âges postérieurs.
Aussi, les sorciers partagèrent avec les Juifs et les
lépreux le triste privilège d'être estimés les auteurs
des fléaux terribles, qui épouvantèrent l'Europe Ã
plusieurs reprises, et tombèreut comme eux victimes
des préjugés en faveur.
(1) S. Agobard, De Grandine. — Soldan, p. 129. — Del Rio,
p. 141, 392.
LE POUVOIR DES SORCIERS 173
III
Les crimes publies ne leur suffisant pas, les sorciers,
surtout ceux qui se reconnaissaient à une marque
dans l'œil, deux pupilles, ou dans la prunelle une
figure de cheval, de chien, de patte de crapaud, fasci-
naient et enchantaient de leur simple regard. Le
mauvais œil est encore redouté en bien des contrées.
Les Italiens, pour détruire l'effet du charme, font les
cornes avec leurs doigts ; en d'autres pays, on crache
par terre. Voulez-vous avoir une idée de la puissance
du mauvais œil, écoutez ce que nous conte Gorres (1),
auteur d'une Mystique que certains croyants ont
jugée rationaliste : « C'est particulièrement en
Espagne, dit-il, que l'on trouve des hommes ou des
femmes douées de cette faculté singulière. Une dame
française nommée d'Aulnoi écrit à ce sujet dans son
Voyage en Espagne, t. 2, qu'il y a dans ce pays des
gens, qui ont un tel venin dans les yeux, que lorsqu'ils
regardent fixement quelqu'un, et surtout un enfant,
(1) La mystique divine naturelle et diabolique, par Gorres
ouvrage traduit de l'allemand par M. Charles Sainte Foi, 5 in-12,
Paris, 1861, t. III. p. 296,
174 LA SORCELLERIE EN FRANCE
celui-ci meurt de consomption. Elle dit avoir connu
un homme qui avait un œil contagieux, et qui rendait
malades tous ceux qu'il regardait de cet œil ; de
sorte qu'on le força à le couvrir d'un emplâtre, car
l'autre œil n'avait rien de contagieux. Quelquefois
quand il se trouvait chez ses amis, on lui apportait
des coqs, et il disait : « Lequel voulez-vous que je tue ? »
Il regardait fixement celui qu'on lui désignait, et
bientôt la pauvre bête tournait en cercle comme prise
de vertiges, et tombait morte au bout de quelques
instants.
« Vida (1) connaissait un vieillard à Viterbe qui
possédait aussi la faculté de tuer de son regard tous
les reptiles, les petits oiseaux et tout ce qui avait une
vie chétive. Son mauvais œil avait des taches de
sang, ses cheveux étaient hérissés sur sa tête et
tout son extérieur était repoussant. Au printemps, •
lorsque les germes commencent à pousser et que les
arbres fleurissent, s'il entrait dans un jardin, c'était
une véritable désolation ; car toutes les fleurs qu'il
regardait se flétrissaient et mouraient, comme em-
pestées par le souffle de la mort.
(1) Vida Marc- Jérôme.chanoine de^t- Jean de Latran ( + I066),
éputé un des meilleurs poètes latin de son temps, écrivit un ou-
JLe sur les vers à soie (Lyon et Bâle, 1537 ). d ou est tirée 1 anec-
!'
vrage sur
dote citée par Grôrres
LE POUVOIR DES SORCIERS 175
« Le médecin Borel (1) a connu aussi, clans sa pra-
tique, plusieurs hommes, dont le regard était tellement
contagieux, que non seulement ils tarissaient le lait
dans le sein des nourrices, mais endommageaient
encore les feuilles et les fruits des arbres, que l'on
voyait se dessécher et tomber. La chose allait si loin
qu'ils n'osaient pins sortir avant d'avoir donné le
temps d'avertir les petits enfants et les nourrices de
leur approche, et d'écarter les animaux nouvellement
nés, et en général toutes les choses auxquelles ils
pouvaient nuire. Il en a connu d'autres dont le regard
usait peu à peu les verres et les miroirs dont ils se
servaient, de sorte qu'ils étaient obligés d'en changer
de temps en temps, et que souvent même il se formait
des trous dans le verre. Saint André connaissait une
femme qui ne pouvait se servir longtemps des mêmçs
lunettes ; elle lui en montra une paire, qui était toute
rongée au milieu, et qui avait une multitude de
petites cavités. »
On conçoit que les hommes doués d'une vue pareille
devaient être terribles. Heureusement pour le genre
humain, les juges des sorciers, représentant la justice
(1) Borel Pierre (+ 1689), médecin du roi, membre de l'Aca-
démie des sciences, a écrit entre autres Historiarum et observa-
iionum medico-physicarum centuriœ (1653 in-8), d'où est tir<^
l'observation citée, observ. 67 cent. 3.
13
176 LA SORCELLERIE EN FRANCE
humaine et images du juge suprême, échappaient en
général à leur influence. Pas toujours cependant, car
si l'on en croît certains inquisiteurs allemands fort
experts, Sprenger et ses collaborateurs, dont nous
aurons à parler plus tard, les juges se laissaient
parfois influencer par l'œil des sorciers qu'ils ren-
voyaient sans les punir, marque évidente du pouvoir
diabolique des accusés. Ce pouvoir s'exerçait donc
néfaste sur les malheureux soumis aux rayons lumi-
neux du mauvais œil, sur ceux aussi que le sorcier
avait pu toucher même légèrement ; les maux pou-
vaient alors sur les misérables, les démons s'empa-
raient d'eux, les maladies s'acharnaient sur leurs
corps.
IV
Tant de calamités supposaient l'intervention du
diable. En d'autres cas, les sorcières opéraient par
elles-mêmes. Elles tuaient, disait-on, des enfants pour
composer avec leur sang, leurs cervelles, leurs grais-
ses ou leurs os, des matières propres aux maléfices.
Parfois, elles faisaient rôtir ces tendres victimes,
ou déterraient des cadavres d'enfants, pour les
dévorer en d'effroyables banquets ; quelquefois,
elles les réduisaient en cendres et le résidu des pau-
LE POUVOIR DES SORCIERS 177
vres corps servait à la confection de charmes. Elles
suçaient, assurait-on encore, le sang des hommes,
pénétraient dans les chambres et aspiraient sous
les ongles le sang des dormeurs, qui ne tardaient
pas à en mourir. Elles enfonçaient des aiguilles
dans le crâne ou sous les ongles des nouveau-nés ;
ajoutaient, s'il était nécessaire, la vertu des procé-
dés magiques à leur malice ordinaire, pour faire
avorter les femmes ou les femelles des animaux (1).
Ainsi, dans le diocèse de Lausanne, l'inquisiteur
Pierre fit condamner au feu un sorcier nommé
Stedelein, qui se reconnut coupable d'avoir fait
avorter sept fois la maîtresse d'un logis et, pendant
plusieurs années, les bestiaux qui lui appartenaient.
Tous ces crimes étaient le fait d'un lézard, caché
par le sorcier sous le seuil de la maison. On chercha
ledit lézard sans le trouver, mais la terre, qui le cou-
vrait, fut transportée ailleurs et tout revint à l'or-
dre, y compris le sorcier, qui fut brûlé (vers 1430) (2).
Malgré toutes les précautions, en présence d'ennemis
si redoutables, les Inquisiteurs eux-mêmes se trou-
vaient soumis à certains dommages. Ce qui arriva
(1) Lba. Histoire de V Inquisition, traduct. franc, t. III, p. 602 1
— Hansen, p. 93, 122, 229. — Mémoires de Jacques du Clercq-
t. III, p. 16 seq.—*- Le Loyer, p. 706. — Gôrres, t. V, p. 367 seq.
(2) Nider. Forniicarius, dans Hansen, p. 92.
178 LA SORCELLERIE EN FRANCE
au Pierre, dont nous venons de parler. S'étant levé
une nuit sans se munir du signe de la croix, il se
laissa aller à une impatience immédiatement punie,
car le diable le précipita au bas d'un escalier, ce qui
le mit au lit pour trois semaines (Nider, p. 98 ; Del
Rio, p. 134).
Les sorciers pouvaient bien d'autres choses :
par exemple, délivrer les prisonniers de leurs chaînes
dans certaines conditions. Ces conditions, très spé-
ciales, ne les mirent pas à l'abri du châtiment, si
l'on en juge par le nombre de ceux qui périrent sur
les bûchers. Ils avaient, du reste, dans les démons,
des serviteurs aimant à se jouer de leurs maîtres,
car si un malheureux, brisé par la torture, expirait
dans le cachot, il était de notoriété publique que
le diable l'avait étranglé. C'était un petit incon-
vénient. En d'autres cas, la malice du sorcier se
retournait contre lui par la permission divine. S'il
se hasardait à donner la victoire à des troupes amies,
parfois la poussière magique, envoyée sur les adver-
saires, grâce sans doute à une saute de vent, reve-
nait sur sa propre troupe et la faisait battre (1).
Chacun savait, au Moyen-Age, que les Huns avaient
(1) Historia comitum ardensium dans le Recueil des historiens
de la Gaule el de la France, t. XI, p. 298.
LE POUVOIR DES SORCIERS I79
dû leurs succès aux magiciens ; si les Tartares bat-
taient les Polonais, c'est que les premiers portaient
un étendard qui, fortement agité, produisait une
fumée intense, des nuages opaques dans lesquels
les Polonais perdaient la tête. Sur mer aussi, les
incantations produisaient leur effet : personne
n'ignorait que les victoires des marins Scandinaves
étaient dues à leur science magique.
Les sorciers, comme l'avait admis l'Antiquité,
savaient transformer leurs victimes en bêtes. L'exem-
ple biblique de Nabuchodonosor arrivait à point
comme confirmation de cette merveille, et dans les
auteurs païens, depuis l'aventure du loi Midas
jusqu'à l'Ane d'or d'Apulée, il n'était pas difficile
de trouver des précédents. A vrai dire, cependant,
sur ce point, naquirent de vives controverses. Les
théologiens, en présence de telles mutations, durent
en effet trancher la question connexe de la transfor-
mation des âmes, ce que les plus savants reconnais-
saient être un privilège divin. Aussi, pour sauve-
gaider les droits souverains de la divinité, certains
refusèrent aux diables et aux sorcières le pouvoir
fantastique de changer un homme en animal. Ils
leur accordèrent toutefois de faire croire à ce chan-
gement, de donner à leurs victimes des instincts,
des mouvements de bêtes ; plus encore, par des
183 LA SORCELLERIE EN FRANCE
prestiges tout puissants, de leur fabriquer des
corps aériens d'animaux, qui, sans leur enlever la
substance humaine, les faisaient voir sous une forme
animale, simplement apparente.
Quelques lignes d'un démonologue fameux, Le
Loyer (1), nous renseigneront sur l'opinion de son
temps: « A ce propos, le même saint Augustin dit
avoir connu le père de Prestantius, qui avait été
changé en mulet, et avait porté sur son dos le bagage
des soldats. Il estime que cette métamorphose
n'était qu'une imposture du diable, et que jamais le
père de Prestantius n'avait été changé en mulet,
et moins porté aucuns bagages, et que ce n'étaient
que les diables qui éblouissaient les yeux des per-
sonnes et faisaient accroire que le père de Prestan-
tius était mulet et portait les bagages, combien que
les diables les portassent eux-mêmes. Et voilà l'opi-
nion de saint Augustin, par laquelle il n'a pas voulu
donner tant de licence au diable sur les corps hu-
mains, leur esprit et leur entendement, qu'il les
puisse manier à sa volonté, tant s'en faut qu'il ait
le pouvoir de changer le corps.
(1) Discours et histoires des spectres, visions et apparitions
des esprits, anges, dénions et âmes se montrans visibles aux *
hommes... par Le Loyer, conseiller du roi au siège présidial
d'Angers. Paris, chez Nicolas Buon, 1605.
LE POUVOIR DES SORCIERS 181
« Je voudrais toutefois passer plus outre que n'au-
rait fait saint Augustin et lâcher taut soit peu la
bride au diable : car force nous est de croire par
l'expérience et procès infinis faits aux sorciers,
que le diable s'aide des corps humains, auxquels
il ôte l'esprit et la raison pour un temps, afin de
leur persuader d'autant plus facilement qu'ils sont
bétes. Et cela ne lui est point autrement difficile,
et crois qu'il le peut faire, n'étant si admirable
qu'on dirait bien ; puisqu'autrefois on a vu des per-
sonnes nourries entre les loups qui auraient telle-
ment oublié leur naturel d'homme, qu'on ne les
eût pris que pour loups, combien qu'ils eussent
la figure humaine. » Après avoir raconté l'histoire
d'un enfant élevé parmi les loups, marchant Ã
quatre pattes, qui fut, dit-on, présenté au landgrave
de Hesse, - - histoire qui fait penser au Livre de la
Jungle, de notre contemporain Rudyard Kipling — ,
puis celle d'un homme atteint de boulimie diaboli-
que, au dire de saint Paulin de Noie, notre auteur
ajoute : « Ceux des sorciers qui se penseront être
changés en bêtes, ne seront contents quelquefois
de se jeter sur la charogne, de se nourrir d'herbes
et de foin comme les animaux des champs, ils se
rendront encore friands delà chair hum aine,attaque-
ront les hommes pour les dévorer, mais le plus sou-
182 LA SORCELLERIE EN FRANCE
vent les enfants qui n'ont point de résistance. »
Les loups-garous seront ainsi non des loups vrais,
mais des hommes se croyant loups ; théorie des mo-
dernes, avec la différence essentielle toutefois que
la pathologie actuelle voit dans ces affections une
mélancolie, un délire, en un mot une maladie men-
tale, tandis que les Anciens y voyaient l'action du
diable et punissaient en criminels ceux qu'ils,
auraient dû soigner comme des aliénés !
L'opinion se divisait donc sur la transformation
de l'homme en animal. Elle était plus unanime
sur d'autres propriétés des sorciers. Ainsi, on admet-
tait que leurs corps jouissaient de la singulière pro-
priété de surnager dans l'eau, car les démons, dont
ils étaient l'habitation ou les serviteurs, avaient
une nature légère ou ignée (1). De cette croyance
générale, naquit la coutume de jeter les sorcières
dans une rivière, afin de les convaincre. Si elles
n'allaient pas au fond, c'était un signe palpable,
évident, de la présence du démon chez elles, et il
n'était pas besoin d'autre preuve pour, delà rivière,
les faire passer au bûcher. Le Parlement de Paris,,
encore à la fin du xvn e siècle, dut rendre plusieurs
[1) Laxcrk, p. 11. — Le Loyer, p 413. — Gôkres, t. V, p. 4.40.
LE POUVOIR DES SORCIERS 183
ordonnances, afin d'interdire l'emploi de ce mode de
preuve, sans réussir à l'extirper complètement.
Ainsi, en 1694, Ã Dinteville, le juge du lieu fit jeter
dans l'Aube, pieds et poings liés, un homme et sa
femme accusés de sorcellerie et d'empoisonnement ;
en 1696, à Montigny-le-Roi, près d'Auxerre, plusieurs
hommes et femmes, accusés de sorcellerie, deman-
dèrent eux-mêmes à subir l'épreuve dans la rivière
de Sernin. Il paraît même, au dire des voyageurs,
qu'au milieu du xix e siècle, la même superstition
amenait des pratiques semblables dans les îles de
la Prusse polonaise, le Monténégro et l'Herzé-
govine (1).
Non moins dangereuse pouvait s'estimer la faculté
des sorciers de prendre la figure d'autres hommes:
arme à deux tranchants, utile à leurs amis qu'ils
voulaient sauver, terrible aux innocents qu'ils
voulaient perdre. Toutefois, certains auteurs esti-
maient que les sorciers étaient gênés par la Provi-
dence divine dans l'exercice de cette faculté, afin
de ne pas faire accuser ni condamner injustement
des innocents. En revanche, on leur attribuait le
pouvoir de se donner à eux-mêmes l'aspect d'un
(1) Tanon, Histoire des Tribunaux de V Inquisition en
France, in-8, Paris. L893, p. 321, note.
181 LA SORCELLERIE EN FRANCE
animal. Blessait-on un chat pendant la nuit, c'était
peut-être une sorcière cachée, qui, le lendemain,
portait, visibles sur son- corps, les traces des bles-
sures faites à l'animal (1). Quant aux loups-garous
dissimulant des sorciers, c'était chose admise depuis
longtemps ; les ouvrages de démonologie sont
pleins de leurs aventures et de leurs crimes. Nous
aurons l'occasion d'en signaler plusieurs, qui durent
confesser leurs forfaits devant la justice et les expier
sur le bûcher. Reconnaissons cependant que, bien
que ce fût la croyance dominante, il existait des di-
vergences d'opinion, semblables à celles qui concer-
naient les mutations des victimes des sorciers.
Plusieurs n'accordaient aux magiciens transformés
que des corps fantastiques.
Certains contestaient même aux sorcières le droit
de se changer en insectes et de pénétrer ainsi dans
les maisons, les portes closes. Toutefois, la difficulté
d'entrer se trouvait résolue d'une autre façon.
Car, indépendamment des cheminées toujours ou-
vertes, chemin habituel du sabbat, le démon, adroit
de nature, rendait aux sorcières le service d'ou-
(1) Soldan, p. 184. — Bodin, p. 166. — Janssen, L'Alle-
magne et la Réforme, trad. franc. 7. in-8, Paris,, 1892, seq. t. VI,
p. 456. j
LE POUVOIR DES SORCIERS 185
vrir et de fermer sournoisement les portes, en dépit
des serrures et des verrous. S'il se présentait des
difficultés particulières, il se chargeait sans peine de
faire un trou dans les murs (1).
V
A tous ces méfaits, les sorciers, magiciens et sor-
cières, ajoutaient celui d'envoyer une maladie Ã
distance soit aux bestiaux, soit aux hommes (2).
On sait que cette croyance est encore foit répandue
dans nos campagnes. Que le lait des vaches soit
bleu, ou tarisse, que les femelles des troupeaux
avortent, qu'une épidémie ou même une maladie
accidentelle fasse périr quelques animaux, il n'est
besoin ni de vétérinaire, ni de consultation. Chacun
connaît bien le coupable, c'est un sorcier, que la
terreur ou une certaine peur du ridicule empêchent
toutefois de dénoncer à la justice, mais qui n'en
est pas moins redouté par tous, et dont on raconte
en secret les redoutables prouesses. On concède
(1) Del Rio, p. 185.
(2) Lea, t. III, p. 499, 601, 612.— Lancée, p. 327.— Daneau,
De veneficis, Cologne, in-32, 1575, p. 16, 85, et^. — Del Rio,
p. 140, seq.
186 LA SORCELLERIE EN FRANCE
parfois que l'accident peut être dû à un poison natu-
rel, répandu dans les pacages ou mêlé aux aliments,
et, dans ce cas, le sorcier est un simple empoisonneur,
mais l'explication est par trop simple, il doit y avoir
autre chose ; de nos jours, comme au Moyen-Age,
avec le venin, le sorcier emploie le sortilège, grâce
à la puissance surnaturelle dont il dispose.
Nous avons vu plus haut qu'en beaucoup de
pays, l'influence néfaste est attribuée à l'œil du sor-
cier; parfois, sans regarder, même sans voir, l'ami du
démon peut agir : il suffit de ses enchantements
et de ses charmes. Contre ces maladies extraordi-
naires, il faut évidemment des remèdes non moins
extraordinaires ; nous verrons plus loin comment
on se défendit contre les sorciers ; ici, il nous suffira
de noter qu'aux charmes, on put opposer des contre-
charmes ; à des incantations, répondre par des incan-
tations plus puissantes. Mais on discuta sur la
légitimité de tels moyens de défense. Etait-il permis
d'avoir recours au diable pour combattre le diable
lui-même? Non . sans hésitation, les théologiens
se prononcèrent pour la négative ; ils recomman-
dèrent les moyens approuvés par l'Eglise, mais
défendirent les autres ; ce qui n'empêcha pas d'y
avoir recours. Cela, du reste, n'allait pas sans dan-
ser, car le charme une fois confectionné et lancé
LE POUVOIR DES SORCIERS 187
devait produire son effet. Si le sorcier le retirait
d'une personne, il devait le loger dans une autre
ou dans un animal, sinon le charme revenait sur lui
et pouvait causer sa mort.
En dehors donc du plaisir de se venger, on peut
se demander quels avantages trouvaient les magi-
ciens dans leur commerce avec les démons. Somme
toute, ces avantages paraissent assez restreints.
Quelques sorcières prétendirent éprouver une jouis-
sance intense dans l'accouplement diabolique ;
ce ne fut cependant pas cette volupté imaginaire
qui fit la fortune ou mieux la popularité du sorcier,
il faut la chercher plutôt dans la conviction que
le démon mettait ses trésors à la disposition de ses
amis. La vue des pauvres hères, en grande majorité
misérables, qu'on accusait de sorcellerie, ne paraît
pas avoir découragé la croyance tenace des trésors
diaboliques, cachés en terre, gardés par des dragons
fabuleux ou des génies. On retrouve en effet des
contes de ce genre dans tous les pays et dans tous
les temps. Pour expliquer que les serviteurs d'un
maître si riche fussent eux-mêmes si pauvres, on
affirma que le diable montre en effet ses trésors
aux sorciers, et leur remet des pièces d'or qui les
remplissent de joie, mais quand ils veulent s'en
servir, l'or s'est trouvé changé en charbon, en
188 LA SORCELLERIE EX FRANCE
cendre, en fumée, ou a disparu. Attrapés une fois,
les sorciers n'en continuaient pas moins de faire
les affaires du diable, tant ils avaient été hallucinés
par ses prestiges, et, malgré leur misère réelle, pas-
saient toujours pour des distributeurs de pouvoirs
et de fortunes féeriques.
Des innombrables récits brodés sur les trésors
sataniques, nous nous contenterons du suivant
dont l'intention édifiante n'échappera à personne :
« Michel Schramm (1), jeune homme de dix-sept
ans, fut envoyé par ses parents à Wûrzburg pour y
faire ses études. Il y fit de mauvaises connaissances,
comme il n'arrive, hélas ! que trop souvent ; et ces
faux amis le mirent en relation avec d'autres plus
mauvais encore. L'un d'eux, étudiant en droit, le
conduisit chez un homme qui s'occupait de magie.
On but largement. Le magicien vanta son art. et
il n'en fallut pas davantage pour exciter la curiosité
de ces deux jeunes fous. Il y fut beaucoup question
surtout d'une certaine racine, qui, mise sur la langue,
faisait tout obtenir par la parole, ou qui, introduite
(1 ) Nous empruntons ce conte à l'ouvrage déjà cité de Gôrres
qui l'a puisé dans un livre édifiant dû aux Jésuites et intitulé :
Gloria Posthuma S. Ignatii, compilation de faits baroques, qu'on
ne se douterait pas composée par les collègues des futurs Bol-
landistes.
LE POUVOIR DES SORCIERS 189
dans un doigt, ouvrait les portes et les caisses,
attirait les trésors à la lumière du jour, brisait les
chaînes et faisait beaucoup d'autres merveilles.
Le magicien fit entendre à ces jeunes gens qu'il
était facile de se la procurer, qu'il fallait pour cela
seulement avoir le courage de soutenir la vue du
démon, qui du reste n'était pas trop désagréable,
et de lui signer un petit écrit. La chose leur plaît.
Ils croient prudent néanmoins de mettre pour condi-
tion que leur pacte avec le diable n'aura son effet
qu'après qu'ils auront fait usage de cette racine
et que, dans le cas où ils se croiraient trompés, ils
auront le droit de le reprendre. La condition est
acceptée ; ils présentent leurs doigts, et il en coule
une goutte de sang avec laquelle ils signent leur
pacte avec le diable.
« Le magicien leur donne à chacun un bâton, et
les conduit hors de la ville, à un carrefour; là , il
trace un cercle autour d'eux, y écrit certains signes,
et évoque le démon, qui paraît aussitôt au milieu
du cercle, sous la forme d'un jeune homme. Les
deux novices, saisis d'épouvante, pâlissent, se regar-
dent et font mine de fuir. Mais le magicien, pré-
voyant le danger, les avait liés de telle sorte, qu'ils
ne purent s'échapper. Ils reprirent un peu de cou-
rage et purent présenter au démon, au bout de
190 LA SORCELLERIE EN FRANCE
leur bâton, le pacte qu'ils avaient signé. Cela fait,
le diable parla quelque temps avec le magicien
dans une langue inconnue ; puis il fixa la fameuse
racine à l'endroit de leurs doigts d'où avait coulé
le sang, sans qu'ils éprouvassent aucune douleur.
Ils retournent à la ville, essaient leur art, et réus-
sissent comme on le leur avait promis. Leurs doigts
ouvraient les serrures, attiraient les pièces d'or en-
fouies dans la terre à deux palmes de profondeur,
comme l'aimant attire le fer ; une coupe remplie
d'eau se renversait, touchée par eux, et s'élevait
en l'air sans laisser tomber le liquide qu'elle renfer-
mait ; une chaîne de fer, roulée autour de leur
eorps, tomba en morceaux. Les hommes légers
étaient charmés à la vue de ces effets merveilleux,
et auraient volontiers donné dix âmes pour posséder
Ja racine merveilleuse.
« Michel retourna dans son pays, fit merveille
avec son art, et comme il consistait surtout à ouvrir
les serrures, il courut bientôt risque d'être pendu ;
car on le soupçonna d'être l'auteur d'un vol consi-
dérable qui avait été commis. Ses camarades, vou-
lant aussi découvrir des trésors, l'attirèrent dans
une forêt et le menacèrent de le tuer à l'instant, s'il
refusait de leur livrer la racine. Il leur en donna une
autre qu'ils prirent pour la véritable, parce qu'en
LE POUVOIR DES SORCIERS 191
la prenant, "il avait fait quelque chose de singulier
avec son doigt; et c'est ainsi qu'il échappa de
leurs mains. Cefévènement lui ouvrit les yeux sur
le danger auquel il s'exposait en livrant son âme
pour une chose de rien, et il pensa sérieusement dès
lors à sortir de cet état. Il alla trouver un prêtre,
qui le fortifia dans sa résolution. Et c'est ainsi qu'il
vint à Molsheim, chez les Jésuites, pour essayer
s'il ne pourrait pas, par les mérites de saint Ignace,
recouvrer son pacte avec le démon. Il resta chez eux
douze jours, portant le cilice, jeûnant et se préparant
à son abjuration. Au jour désigné, on le conduisit
dans la chapelle du saint, où étaient réunis un
grand nombre de témoins, entre autres le sufïra-
gant de Strasbourg. Le recteur dit la messe, et Michel
lut la formule de l'abjuration. Lorsqu'il fut arrivé
à cette parole: « Je renonce., il sentit quelque chose
qui lui liait la gorge comme pour l'étrangler, de sorte
que celui qui l'assistait fut obligé de lui faire le signe
de la croix, en invoquant saint Ignace. Il put alors
achever de lire la formule, que le recteur plaça sur
l'autel. Mais ni le diable ni l'écrit ne reparaissaient.
On continua donc pendant quelques jours, avec plus
de zèle encore, les pénitences et les prières. Le 13
janvier 1613, le recteur étant arrivé au canon de
la messe, tous ceux qui étaient présents, entendirent
14
192 LA. SORCELLERIE EN FRANCE
le bruit d'un tapis qu'on étendait, sans que personne
ne vit rien descendre. Mais Michel aperçut le démon
se cacher à droite de l'autel, lui montrer son écrit,
après l'avoir jeté. On le trouva, après la messe, sous
la nappe d'autel de dessus, et l'on rendit grâces Ã
Dieu et au saint. »
ARTICLE DEUXIEME
Les Procédés des Sorciers
I
Changez le nom du saint, variez à votre guise
les détails et vous aurez, dans le récit ci-dessus, le
modèle des narrations innombrables avec lesquelles
s'amusait la foi des peuples. Narrations édifiantes
sans doute, propres jusqu'Ã un certain point Ã
détourner des superstitions magiques et à inspirer
le repentir, mais fort aptes aussi à soutenir la créance
commune au pouvoir diabolique et à celui des
sorciers.
Ceux-ci, du reste, avaient tant de cordes à leur
arc ! Il serait impossible d'énumérer tous les moyens,
I.E POUVOIR DES SORCIERS 193
employés par eux, pour obtenir les merveilles atten-
dues ou redoutées. Ils variaient à l'infini, suivant
les pays et les caprices de chacun. Veut-on savoir
comment les sorcières s'y prenaient pour susciter
des tempêtes, voici ce que nous en rapporte un
auteur bien renseigné (1). « (Le diable), dit-il»
tormente l'esprit de ces femmelettes, il les remplit
de diverses imaginations et leur donne des. diverses
occasions : comme si pour se venger de leur ennemy,
elles devaient troubler l'air, émouvoir des tempêtes
et faire tomber la grêle. Par quoi, il les instruit tel-
lement que quelquefois elles jettent des cailloux
en arrière contre le soleil couchant ; quelquefois
elles jettent en l'air du sablon d'un torrent ; quelque-
fois elles mouillent un goupillon en l'eau, puis elles
en aspergent vers le ciel : ou bien elles font un trou
en terre et y mettent de l'urine ou de l'eau qu'elles
remuent avec le doigt ; quelquefois, elles font bouil-
lir des poils de pourceau dedans un chaudron ;
quelquefois elles mettent de travers quelque tron-
che (souche), ou autre pièce de bois au bord d'une
rivière, et font une infinité de telles folies. »
(1) Wier. Histoire disputes et discours, etc. t. 1, p. 357. — -
Fbazer, Le Rameau d'or, t. 1, p. 69, seq. donne de nombreux
exemples des charmes employés par les sauvages pour avoir de
la pluie ou du beau temps.
194 LA SORCELLERIE EN FRANCE
Un inquisiteur fameux d'Allemagne, Sprenger (1),
raconte qu'en Souabe, un paysan, avec sa petite
fille, âgée d'environ huit ans, étant allé visiter ses
champs, se plaignait de la sécheresse, en disant :
« Hélas ! quand Dieu nous donnera-t-il de la pluie ? »
La petite fille lui dit incontinent, qu'elle lui en
ferait venir quand il voudrait. Il répondit : « Et
qui t'a enseigné ce secret ? — C'est ma mère, dit-
elle, qui m'a fort défendu de le dire à personne. —
Et comment a-t-elle fait pour te donner ce pouvoir ?
— Elle m'a mené à un maître qui vient à moi, au-
tant de fois que je l'appelle. — Et as-tu vu ce
maître ? - - Oui, dit-elle, j'ai souvent vu entrer des
hommes chez ma mère, à l'un desquels elle m'a
vouée. » Après ce dialogue, le père lui demanda
comment elle ferait pour faire pleuvoir, seulement
sur son champ. Elle demanda simplement un peu
d'eau ; il la mena à un ruisseau voisin, et la fille
ayant nommé l'eau au nom de celui auquel sa mère
l'avait vouée, aussitôt on vit tomber sur le champ
(1) Sprenger ( + 1495) est un des auteurs du Maliens maie-
ficarum, véritable code de l'Inquisition des sorciers. Les éditions
de cet ouvrage ont été fort nombreuses, car il a exercé une in-
fluence véritable sur tous les procès de sorcellerie. On poiurait
presque dire qu'il les a créés en Allemagne. Nous citons le passage
qxie nous donnons, d'après Calmet, Livre des apparitions, t. 1,
p. 156.
LE POUVOIR DES SORCIERS 195
du paysan une pluie abondante. Le père, convaincu
que sa femme était sorcière, l'accusa devant les
juges, qui la condamnèrent au feu. La fdle fut bapti-
sée et vouée à Dieu ; mais elle perdit alors le pou-
voir de faire pleuvoir à sa volonté ! »
Ailleurs, pour obtenir un orage sérieux, on avait
recours à des procédés plus extraordinaires. Bodin,
le démonologue, auquel nous avons fait déjà plus
d'un emprunt, nous en conte un exemple célèbre (1).
« Nous lisons aussi en Pontanus, dit-il, une histoire
mémorable au livre Y, que les Français se voyant
assiégés par les Espagnols, en la ville de Suesse, au
royaume de Naples, lors que tout brûlait de séche-
resse et de chaleur, et que les Français étaient
réduits à l'extrémité faute d'eau douce, il se trouva
là plusieurs prêlres sorciers, qui traînèrent le crucifix
par les rues la nuit, lui disant mille injures et blas-
phèmes, et le jetèrent en la mer, puis ils baillèrent
une hostie consacrée à un âne, qu'ils enterrèrent
tout vif sous la porte de l'église, et après quelques
charmes et blasphèmes détestables (qu'il n'est besoin
de savoir), il tomba une pluie si violente qu'il sem-
blait un vrai déluge ; par ce moyen, l'Espagnol
quitta le siège. »
(1) Bodix. Démonomanie, 1. 2, c. 8, p. 103.
193 LA SORCELLERIE EN FRANCE
II
Si l'imagination des sorciers avait trouvé tant de
moyens élégants d'avoir de la pluie (1), on doit bien
penser qu'elle n'avait pas été à court pour en inven-
ter de toutes sortes, dans le but soit d'imposer,
soit de guérir les innombrables infirmités, tant de
l'homme que des bestiaux. En ce qui concerne
les guérisons, les magiciens conseillaient parfois des
moyens naturels, comme l'application de pigeons
partagés en deux, remèdes que nos populations
emploient encore, car il est réputé guérir la ménin-
gite ou la fièvre typhoïde. La chair de canard jouis-
sait aussi, dit-on, de propriétés curatives. Un prêtre
était atteint d'une monomanie mystique (2) ; « une
paysanne qui le servait, s'étant mise au lit après
un bain, se sentit la tête lourde, et tomba dans de
violentes convulsions. Elle se fit mettre sur la tête
un morceau de chair de canard. Le lendemain matin,
elle se trouva mieux, mais le morceau de chair
(!) Frazek, t. I, pag. 87, donne des exemples nombreux
de superstitions relatives à la pluie.
(2) Extrait de Gôrres, Mystique, t. IV. p. 415.
LE POUVOIR DES SORCIERS 197
était devenu sec et ridé. Mis dans l'eau, il de-
vint noir, et il en sortit une matière sanguinolente
et purulente. Le prêtre, ayant remarqué la chose,
essaya la chair de canard comme un préservatif
contre les influences défavorables. Il se mit sur le
creux de l'estomac un morceau de cette chair, enve-
loppé dans de la toile. Ce moyen lui réussit parfai-
tement, dans une circonstance assez singulière.
Une paysanne ayant perdu son fils et le croyant
damné, vint à lui pour lui confier sa peine. La dou-
leur avait altéré profondément ses traits ; et, quand
elle fut partie, il remarqua que son corps exhalait
une odeur insupportable. C'était le morceau de
chair de canard, qui, jeté dans l'eau, devint tout Ã
fait noir. A partir de ce moment, il continua l'usage
de ce moyen, dont il éprouva les plus heureux
effets. » (Cf. Frazer, t. n, p. 259 seq.)
Tant mieux pour les malades aussi facilement
guérissables. Les sorciers, en cas d'insuccès, recou-
raient à d'autres remèdes. Rien de plus efficace,
en certains cas, que le port de pierres spécifiées (1).
Nous savons que le pape Jean XXII croyait à la
vertu de la corne de serpent contre le poison. Des
;i) Sur la magie des pierres, v. Frazer, t. I, p. 13.
108 LA SORCELLERIE EN FRANCE
colliers de cailloux, de jaspe, d'herbes, guérissaient
des fièvres. Les herbes encore, mais en potion,
jouissaient de vertus magiques. Tous ces moyens,
et bien d'autres, avaient surtout pour résultat la
guérison de maladies envoyées par les sorciers,
assez souvent la découverte du sorc ier auteur du
maléfice. Si l'on en croit l'inquisiteur allemand,
déjà cité, Sprenger (1) : « quand on veut savoir qui
est la sorcière qui a rendu un cheval impotent et
malélicié, en Allemagne, on va quérir des boyaux
d'un autre cheval mort, en le traînant jusques Ã
quelque logis, sans entrer par la porte commune,
mais par la cave ou par dessous terre, et là font
brûler les boyaux du cheval. Alors la sorcière qui
a jeté le sort, sent en ses boyaux une douleur colique
et s'en va droit à la maison où l'on brûle les boyaux
pour prendre un charbon ardent et soudain sa dou-
leur cesse. Et si on ne lui ouvre la porte, la maison
s'obscurcit de ténèbres avec un tonnerre effroyable
et menace de ruine, si ceux qui sont dedans ne
veulent ouvrir. »
En lisant de tels passages dans des ouvrages répu-
tés sérieux, on se prend à douter, ou de sa raison, ou
(1 ) Nous empruntons 1 passage cité à Bodik; Démonomanie,
1, 3, c. 5, p. 250,
EE POUVOIR DES SORCIERS 199
de celle de l'écrivain. Nous ne pouvons les multiplier
indéfiniment, mais nous en donnerons encore un,
extrait également de la Démonomanie de Bodin (1. 3
c. 5). « Si Satan, dit-il, guérit la plaie du corps, il
laisse toujours un ulcère à l'âme. J'en mettrai un
exemple que M. Jean-Martin, lieutenant du prévôt
de la cité de Laon, car la vérité ne peut être mieux
connue que par les juges bien expérimentés en telles
choses (par le moyen des procès qu'ils font) m'a
dit, quand il fil le procès de la sorcière de Ste-Preuve,
qui avait rendu un maçon impotent et courbé, en
sorte qu'il avait. la tête presque entre les jambes
et avait opinion que la -sorcière lui avait fait ce mal.
Il lit dire à la sorcière, comme juge bien avisé, qu'il
n'y avait moyen de sauver sa vie, sinon en guéris-
sant le maçon. Enfin elle se fit apporter par sa fille
un petit paquet de sa maison, et après avoir invoqué
le diable, la face en terre, marmottant quelques
charmes, en présence d'un chacun, elle bailla le
paquet au maçon, et lui dit qu'il se baignât en un
bain ; et qu'il mit ce qui était dedans le paquet en
son bain, en disant ces mots : Va, de par le diable»
autrement qu'il n'y avait moyen de le guérir. Le
maçon fit ce qu'on lui dit et fut guéri. On voulut
savoir ce qu'il y avait au paquet auparavant que
de le mettre au bain, ce que toutefois elle avait
200 LA SORCELLERIE EN FRANCE
défendu : on trouva trois petits lézards vifs. Et
pendant que le maçon était dedans le bain, il sentait
comme trois grosses carpes, et puis on rechercha
diligemment au bain ; mais on n'y trouva ni carpe,
ni lézard. La sorcière fut brûlée vive, et ne voulut
jamais se repentir. » De toute l'histoire, le dernier
détail paraît seul authentique, et, pourtant, cette
pauvre sorcière avait essayé de guérir.
III
A ces recettes pseudo-scientifiques, les sorciers
ajoutaient d'autres procédés de guérison extra-
naturels. C'étaient d'abord certaines paroles de
la Ste-Ecriture. Pour empêcher que le vin ne se gâtât,
il suffisait d'écrire sur le tonneau : « Goûtez et
voyez que le Seigneur est bon. » Pour guérir un'
cheval des vers, on disait sur la bête malade : « Au
nom du Père f et du Fils f et du Saint-Esprit t je
t'exorcise ou adjure toi ver, par Dieu le Père f et
par le Fils f et par le Saint f Esprit, que tu ne man-
ges ni ne suces la chair, ni le sang, ni les os de ce
•cheval, et que tu sois aussi paisible qu'a été ce bon
personnage Job, et aussi bon que saint Jean, lors-
qu'il baptisait Notre-Seigneur au Jourdain, au
LE POUVOIR DES SORCIERS 201
nom du Père f et du Fils f et du Saint f Esprit. »
On récitait ensuite trois Pater et trois Ave Maria
à l'oreille du cheval, à l'honneur de la Sainte-Tri-
nité, Seigneur f Fils f Esprit f Marie f.
Quelquefois la recette se compliquait de remèdes
naturels et de choses sacrées. A une religieuse
malade de la vessie et urinant des pierres, un vieil
homme, nommé Abraham, donna la consultation
suivante (1). « Premièrement et avant toute chose
il faut qu'elle reçoive le sacrement. Puis, qu'au matin
et au soir elle boive plein un petit verre de la boisson
qui s'ensuit. Prenez une drachme de rhubarbe
bien élue (choisie), des racines de campane, de
l'armoise vulgairement surnommée rouge, de la
petite centaurée et de la mente aquatique. Mettez
le tout dedans un pot neuf, excepté l'armoise, et le
faites bouillir en vin blanc en l'honneur des trois
saints noms, et mettez l'armoise bouillir en une
chopine d'eau. Faites de plus dire par quelque
pauvre, à cinq diverses fois, la Patenôtre et Y Ave
(1) Wier, dans son ouvrage déjà cité, donne de nombreuses
recettes magiques. Nous lui en avons emprunté quelques-unes.
T. II, p. 80 et passim. — Mais le plus curieux recueil de secrets
magiques est un rarissime petit livret, soigneusement pourchassé
parla Commission d'examen des livres de colportai;!' (30 novem-
bre 1852), qui a pour titre: Phylactères ou préservatifs contre les
maladies, les maléfices et enchantements. E.vorcismcs, pratiques et
croyances populaires. Publication à " Albano, noble portugais.
202 LA SORCELLERIE EN FRANCE
Maria, la première fois sera à l'intention de la fille
ensorcelée et en souvenance que Jésus fut mené
au jardin ; la seconde, en souvenance que Jésus-
Christ sua sang et eau ; la troisième, en souvenance
que Jésus-Christ fut condamné ; la quatrième, en
souvenance que Jésus-Christ innocent fut mis en
croix ; la cinquième fois se dira en l'honneur de la
Passion, en laquelle Jésus-Christ rendit l'âme en
croix ; et afin que par ce moyen il lui plaise de con-
vertir la sorcière et ôter la maladie dont elle a été
cause, il faut qu'un homme simple prie dévotement
en cette façon, étant à genoux ; il faut aussi que le
malade oye (entende) la messe l'espace de huit jours
sans discontinuer et qu'il se lève lorsqu'on chante
l'Evangile. Il faut encore que parmi son boire et
son manger, on mêle de l'eau bénite et du sel exorcisé.»
Les divers objets aptes à recevoir une bénédiction
ecclésiastique, l'eau baptismale, les cierges bénits,
le saint Chrême, plus tard les Agnus Dei, les médailles
et autres choses de même genre, réputés antidiabo-
liques, entraient de façon fort irrégulière dans la
composition des charmes et des contre-charmes,
guérissant ici la maladie, la donnant ailleurs. \\
est en effet assez curieux que le même objet se
trouve noté comme curatif dans un endroit, et, au
contraire, nuisible dans un autre. A cette diablerie,
LE POUVOIR DES SORCIERS 203
en partie double, appartenaient les conjurations,
insufflations, enchantements, bénédictions diabo-
liques d'articles à avaler ou à porter, parfois comme
préservatifs, d'autres fois comme curatifs. C'étaient
des amulettes, talismans, anneaux, charmes divers,
consistant en animaux enfouis ici ou là , en che-
veux, vêtements, ou pièce quelconque appartenant
à la personne ensorcelée. On constate tant de diver-
sité dans les charmes qu'il serait impossible d'en
dresser une liste même incomplète. Ils variaient
au gré de chaque magicien, dépendaient du pays,
de la crédulité des habitants, de l'imagination des
inventeurs et surtout de leur audace.
Il en était de même de leurs prières spéciales»
incantations, adjurations, dont les formules sont
excessivement diverses. I a plupart des pseudo-inven-
teurs ont imité, sans grands efforts d'esprit, les
prières ou les formules d'exorcismes déjà usitées
dans la religion de leur pays, chez nous, par con-
séquent, ceux de l'Eglise catholique ; ils se sont
contentés de changer quelques mots et quelquefois
d'en ajouter qui n'ont aucun sens. Les écrivains
catholiques, amateurs à outrance des choses extraor-
dinaires, ont voulu voir dans ces imitations
saugrenues la preuve que la magie était une contre-
façon diabolique de l'Eglise. Il eut été plus simple,
211 LA SORCELLEIUE EN FRANCE
trop simple sans doute, d'y reconnaître tout
bonnement l'industrie de pauvres hères, qui sans,
grande imagination, cherchaient à utiliser, pour-
leur bénéfice personnel, les prières ecclésiastiques
auxquelles la foi des peuples prêtait une grande
efficacité. Quoi qu'il en soit, on a pu dresser de
longues listes de conjurations ou prières magi-
ques. Dans celles qui nous restent du Moyen-Age,
dont plusieurs ont encore une certaine vogue, toutes,
les langues se trouvent représentées, j'entends les.
langues usitées ou connues dans le pays, et même
quelques autres parlées nulle part, car on y trouve
des mots absolument inintelligibles. Le tout entre-
mêlé de signes de croix, de génuflexions, de Pater
noster, d'Ave Maria, et d'autres prières fort respec-
tables. Plus la réunion de ces paroles prises un peu
partout paraissait bizarre, plus surprenant sans,
doute devait être le résultat obtenu (1).
Voulons-nous avoir quelques spécimens de ces.
incantations médicales. Pour enlever le mal de dents*
il suffisait de dire : Galbes galbât, g aides galdat.
Comme spécifique fébrifuge, on coupait une pomme
en trois morceaux : sur l'un, le sorcier écrit :
(1) Papus, Traité élémentaire de magie pratique, a donné plu-
sieurs exemples de ces conjurations magiques.
LE POUVOIR DES SORCIERS 205
Increatur pater ; sur le second : Immensis pater ;
sur le troisième ; Mternus pater. Si le remède n'est
pas suffisant, l'opérateur prend trois hosties sur
lesquelles il écrit : febrim omni laude colendam r
puis : languorem sanitati et gauchis ascribendum*
et enfin : Pax f max f fax f ou encore : Pater pax f
adonay f filins vita f sabaoth f spiritus sanctus f
fetragrammaton.
On peut supposer que l'effort du patient, pour
comprendre un tel charabias, suffisait, en certain
cas, à lui faire oublier son mal, et à le mettre
sur la voie de la guérison. Il en était de même
des formules suivantes, et des milliers d'invocations,
de même acabit, indiquées dans les giimoires.
S'il s'agissait d'arrêter une hémorragie interne
ou externe, on disait : In nomine Patris et Filii et
Spiritus Sancti : Curât, cara farite confirma, con-
sana insaholite ou : sepa f sepaga f sepagoga j - sang y
arrête-toi. Tout est consommé, au nom du Père f
padendi f et du Fils f pandera f et du Saint Esprit f
pandorica f paix soit avec toi, Amen. Bien d'autres-
formules plus ou moins bizarres servaient encore Ã
arrêter le sang. Le sorcier écrivait quelquefois avec
le sang du malade sur son front la parole : Consum-
matum est, tout est accompli. Ailleurs, il employait
une invocation plus longue comme la suivante :
206 LA SORCELLERIE EN FRANCE
Au sang d'Adam la mort est sortie f, au sang du
Christ la mort est amortie f , je te commande, ô sang
en vertu de celte mort que tu arrêtes ton cours. Inutile
de faire remarquer une fois de plus que le libellé
de l'adjuration, étant laissé au génie du magicien,
pouvait varier à l'infini (1).
Contre la morsure du chien enragé, on avait
recours à l'intervention de saint Hubert, mais les
procédés magiques n'avaient pas une moins grande
efficacité. Un remède, moins coûteux que nos insti-
tuts Pasteur, consistait à écrire dans du pain :
Irioni Khiriori afjera Kuder fere, puis à l'avaler.
On pouvait écrire aussi sur du papier ou sur du
pain, que devait avaler l'homme mordu ou le chien
enragé, — l'effet produit étant le même, — la formule
suivante : roi de gloire Jésus-Christ, viens en paix,
au nom du Père t ma.r, au nom du Fils f max, au
nom du Saint-Esprit prav, Gaspar, Melchior, Bal-
thazar f prax ~\ max f Dieu imax.
Contre n'importe quelle calamité, les sorciers
possédaient des remèdes non moins efficaces. Dans
le pays de Clèves, la conjuration suivante chassait
les chenilles du jardin : Chenilles bien aimées, ce
(1) Le transfert des maladies ou leur guérison par procédés
magiques sont de tous les pays. On peut en voir de nom-
breux exemples dans Fuazrr, t. II, p. 256.
LE POUVOIR DES SORCIERS 207
repas que vous faites en automne vous profite autant
que la Vierge Marie prenait de plaisir quand en buvant
et mangeant on ne parlait point de Jésus-Christ, au
nom de Dieu. Amen. Afin d'éviter les épizooties
des étables, une chauve-souris clouée à la porte a
toujours produit un effet merveilleux ; quelquefois,
c'est un lézard ou un crapaud ou un chat-huant
qu'il faut enterrer au contraire, sous le seuil de
l'écurie, en accompagnant la cérémonie de quelques
paroles magiques (1).
Comme le sorcier pouvait envoyer la maladie
par un simple contact ou une parole à distance,
les mêmes moyens se trouvaient aptes à la faire
disparaître ; mais,ce qui est fort étrange, c'est qu'on
disait qu'il fallait que le malade eût confiance,
sinon la guérison ne se produisait pas. « Il y avait
un savetier sorcier dans Paris, nous raconte Bo-
din (2), qui guérissait de cette sorte la fièvre quarte,
en touchant seulement la main ; mais celui qui ne
voulait pas croire qu'il put guérir, ne guérissait
point. J'en ai vu un autre qui était de Mirebeau
en Anjou, qui guérissait du mal de dents en la
même sorte : et voyant Messire Charles des Cars,
(1) Frazer, t. I, p. 41.
(2) Démonomanie, 1. 3, c. 1, p. 215.
208 LA SORCELLERIE EN FRANCE
évêque de Langres et pair de France, frappé d'une
fièvre quarte, il lui dit qu'il connaissait un homme
qui le guérirait sûrement. Le jour suivant, il lui
amena un homme qui lui toucha la main et lui
demanda comment il s'appelait. Et après avoir
su son nom, il lui dit : Fiez-vous en moi, que vous
êtes guéri. J'étais alors en sa chambre. Et parce
que je me pris à sourire, comme aussi fit Le Fèvre,
médecin très docte, oyant ce nouveau saint rempli
de miracles : Non, dit-il, je gage cent écus à qui
voudra, qu'il est guéri. Après qu'il fut parti, je dis
à l'évêque de Laon, que c'était la façon la plus ordi-
naire des sorciers d'attirer la confiance des hommes
pour les détourner de se fier en Dieu, et de rapporter Ã
sa louange tout le bien et le mal qui nous advient. »
La foi aux sorciers, qui étonnait Bodin, et lui
faisait voir partout l'opération satanique, nous
semble au contraire une des conditions primordiales
de la réussite du sort. Si les religions exigent, elles aussi,
la foi au miracle, pour l'obtenir, elles nous donnent Ã
supposer une certaine relation entre l'esprit du
suppliant et le résultat désiré par lui. Cette relation,
condition d'une guérison religieuse, ne l'est pas
moins des guérisons naturelles. De nos jours, les
médecins n'ignorent pas que la confiance de leurs
malades en leur science et leur dévouement influe
LE POUVOIR DES SORCIERS 209
sur le rétablissement, non moins que l'emploi
physique ou chimique des remèdes. Et cette analo-
gie entre le sorcier, le prêtre et le médecin, si étrange
qu'elle paraisse au premier coup d'oeil, peut donner
l'explication de certains faits réels, clans lesquels,
suivant l'opinion subjective d'un chacun, on trouve
l'action du diable, ou d'un miracle divin, qui cepen-
dant paraissent dûs plutôt à la confiance inébran-
lable du miraculé et à l'influence incontestable,
bien qu'assez inexpliquée, qui existe entre l'esprit
et le corps de l'homme.
ARTICLE TROISIEME
Les nombreux Maléfices
I
Les charmes, dont nous venons de donner une idée,
voulaient guérir. Mais le sorcier devait sa réputation
plutôt à la malveillance et usait, croyait-on, de son
pouvoir, surtout pour le mal. Rien ce qui intéressait
l'humanité n'échappait à sa malice. Le souffle d'une
sorcière donnait la peste, en vertu d'un poison que
renfermait sa bouche, disait l'un, en vertu simplement
210 LA SORCELLERIE EN FRANCE
d'un sortilège, disait un autre. Quant au résultat,
il paraissait incertain. Au dire de chroniqueurs plus
ou moins sûrs, le pape Clément VII mourut empoi-
sonné par une fumée ; ce fait n'était pas incon-
testable ; il était au contraire bien assuré, puisque
l'inquisiteur Sprenger le racontait, qu'une sorcière
voisine de Brisach et de Fribourg, s'étant disputée
avec sa voisine, se vengea d'elle en lui soufflant pen-
dant la nuit une sorte de vent chaud, qui lui donna
subitement la lèpre. Même au moment de mourir, cette
haleine empestée restait redoutable. Ainsi, dans la
Forêt Noire, une sorcière,au moment de monter sur le
bûcher, dit au bourreau : « Voici ta récompense, et lui
souffla au visage ; d'où, sur le champ, une lèpre affreu-
se, qui en peu de jours le réduisit à l'extrémité. (1)
Les prestiges des sorcières faisaient avorter les
femmes et les animaux, comme nous l'avons dit,
ou ravissaient leur lait, ainsi que celui des troupeaux.
Leur parole seule suffisait parfois à donner la mort.
Certains magiciens possédaient des flèches enchan-
tées par le démon, elles tuaient à distance ceux qu'ils
voulaient frapper, même sans les voir,car le diable se
chaigeait de porter les traits à la victime. En Allema-
(1) Ces détails sont tirés de Del Rio, Disguisitionum magica-
rum?\. 4, p. 1, q. 4, sect. 2, p. 393.
LE POUVOIR DES SORCIERS 211
gne, certains sorciers, appelés sagittaires, tiraient leurs
flèches sur un crucifix et les projectiles allaient tuer
ceux qu'avaient nommés les malfaiteurs. « Il y avait,
nous dit Bodin (1), un sorcier qu'on appelait Pum-
bert, au village de Lendenbourg en Allemagne, auquel
Satan avait appris de tirer à coups de traits le Cru-
cifix au jour du Grand Vendredi, et que par ce moyen
et de quelques paroles, qu'il ne faut savoir, il pou-
vait, tirant en l'air,tuer tous les jours trois hommes,
les ayant vus et connus,avec un ferme et arrêté pro-
pos de les faire mourir, encore qu'ils fussent enfermés
en la plus grande forteresse du monde. Enfin les pay-
sans du village le démembrèrent en pièces, sans forme
ne figure de procès, après avoir été commis par lui plu-
sieurs homicides : c'était l'an 1420. » On racontait éga-
lement que les magiciens pouvaient, par des procédés
magiques, mettre le feu aux maisons de leurs ennemis.
Si les conjurations, les adjurations diaboliques,
les fascinations, les insufflations et autres rites de
même puissance, produisaient déjà des effets si redou-
tables, que ne devaient pas opérer les herbes cueillies
la nuit, au clair de la lune, ou à genoux en se tournant
vers le soleil levant pendant la récitation de l'oraison
(1 ) Bodin. Démonomanie, 1. 2, c. 8, p. 201.
212 LA SORCELLERIE EX FRANCE
dominicale, dans les bois hantés. Bien plus puissantes,
celles qu'avait coupées une jeune viergeja veille de la
St Jean, pendant une nuit obscure, à la clarté d'un
cierge magique. Que dire des onguents, philtres et
breuvages, mixtures étranges de poudre ou de venin
des crapauds nourris d'hosties consacrées, de ces in-
nombrables crapauds confiés comme des bestiaux
à la garde des enfants admis au sabbat ; leur corps
mis en poudre, ou leur venin recueilli, se mêlait avec
des os de mort piles, du sang d'enfant, de la pollution
humaine, du flux féminin, de la graisse de pendu, des
ailes de chauve-souris, du venin ou des os de vipère
et de dragon, des entrailles de monstres, de la bave
de chien enragé, de la moelle de cerf mangé par les
serpents, du bois de potence, des yeux de taupe et
d'autres ingrédients analogues.
Le résultat de ces drogues ou pommades infâmes,
dans lesquelles les substances les plus hétéroclites
entraient en proportion peu définies, était merveilleux.
Elles donnaient la mort, ce qui n'était pas très fort;
mais la guéiison, ce qui était mieux. Une des convic-
tions les plus inébranlables des croyants était que,
par les philtres et les compositions diaboliques, on
pouvait inspirer à un homme soit l'affection et
l'amour, soit la haine pour une autre personne.
Les traités de mystique diabolique sont pleins
LE POUVOIR DES SORCIERS 213
d'histoires de philtres. « Brognoli (1) nous raconte
qu'une jeune fille de Venise, âgée de dix-sept ans,
reçut un philtre du domestique de son père, qui
s'était épris d'elle. On l'entendit tout à coup s'écrier
la nuit : « Je vais mourir, si l'on ne me conduit vers
lui. » Ses parents accoururent, ne pouvant rien com-
prendre aux paroles de leur fille, qui s'était distinguée
jusque-là par sa modestie. Mais le démon, qui possé-
dait leur servante, trahit le coupable, qui prit aussitôt
la fuite. « Je fus appelé le lendemain, ajoute Brosnoli
et je demandai à la jeune fille si c'était bien de propos
délibéré qu'elle avait prononcé ces paroles. Elle
me répondit qu'elle s'était sentie tout à coup éprise
d'amour pour ce domestique ; que son esprit et son
imagination avaient été troublés comme par un
nuage, et qu'une force invincible lui avait mis ces
paroles sur les lèvres. Elle fut guérie par l'emploi
des remèdes spirituels. » Plus d'un croira difficile-
ment à la magie du philtre en question. On raconte
cependant d'autres faits plus surprenants.
« En 1589 (2), vivait à Gênes un jeune homme bien
(1) Brognoli, frère mineur, auteur d'un ouvrage plein de faits
extraordinaires, Alexicacon hoc est de maleficiis ac moribus male-
ficis cognoscendis. Venise 1714. Le passage est dans Gôrres
t. V, p. 361.
(2) Cité par Del Rio, 1. 6,c. 2. sce. 1 qu. 3 p. 948 et Gôrres,!. c.
214 LA SORCELLERIE EN FRANCE
élevé d'ailleurs, qui fut pris tout à coup d'un violent
amour pour une femme, et se livra tout entier à sa
passion. Pendant trois mois,ils s'écrivirent en cachette,
jusqu'Ã ce que le jeune homme tomba dangereuse-
ment malade. On ne saurait s'imaginer tout ce qu'il
rejeta par la bouche, en présence de plusieurs témoins :.
des cheveux de femme, des coquilles d'oeuf, du coton,,
des épingles, des morceaux d'aiguille, d'os et de fer
le tout mêlé de sang. Un père jésuite, qui était présent,,
l'engagea à rompre un commerce aussi pernicieux
pour lui, et lui demanda s'il avait en sa possession
quelque lettre ou quelque objet d'elle. Il lui répondit
qu'elle lui avait écrit, il est vrai, mais qu'il avait
déchiré ses lettres. Le père n'ajouta point foi à ses
paroles, et conseilla à ses parents de chercher dans
toutes ses armoires, et d'en ôter tous les objets qui
pourraient avoir quelque rapport avec sa passion
criminelle. Le malade ayant été averti de la chose
par une voix secrète, demanda avec des cris terribles
la clef de son armoire, et, lorsqu'il l'eut, il la porta à sa
bouche pour l'avaler, mais on l'en empêcha. Il la
mit sous son oreiller, et, à l'instant même, il perdit la
vue. Sa mère le supplia de la rendre. Il la chercha et
ne la trouva point ; il crut qu'on la lui avait prise, et
se mit à crier bien plus fort encore après avoir cherché
si elle n'était pas dans son lit. Pendant ce temps-là ,.
LE POUVOIR DES SORCIERS 215
on avait forcé la serrure de l'armoire et l'on y avait
trouvé deux lettres d'amour, que l'on jeta au feu
A peine furent-elles brûlées qu'il recouvra la vue et
retrouva sa clef. A partir de ce moment, commença sa
guérison spirituelle et corporelle et il fut bientôt
parfaitement rétabli. »
Plus tragique l'histoire d'une veuve Lorraine,Marie
de Ranfoin. Un médecin, Poiret, lui ayant donné
deux philtres, fut congédié. « Poiret devint furieux
et Marie tomba bientôt clans des états extraordinaires.
La moitié de son corps était comme raidie par le froid
et sans aucune sensation, tandis que l'autre moitié
était agitée par des mouvements si violents que,
malgré la faiblesse de sa constitution, quatre hommes
très forts pouvaient à peine la tenir. Tantôt son
crâne s'ouvrait et se fermait ensuite, tantôt il s'en-
flait d'une manière monstrueuse. La chose fit du
bruit. Le médecin et ses partisans attribuèrent ces
phénomènes a l'imagination de la malade. Son évê-
que la fit venir à Nancy : six des médecins les plus,
distingués de la ville furent chargés de l'examiner, et
déclarèrent unanimemenLque, parmi les symptômes
de cette maladie, il y en avait quelques-uns qui ne
pouvaient s'expliquer d'une manière naturelle. L'é-
vêque chargea les ecclésiastiques les plus savants.
et les plus habiles d'examiner l'état de la malade v
216 LA SORCELLERIE EN FRANCE
et plusieurs évêques s'adjoignirent à eux. On employa
les exoreismes, et tous furent d'avis que Marie était
possédée du démon. En effet, elle était enlevée en
l'air, avec une telle force que six personnes pouvaient
à peine la retenir. Elle grimpait sur les arbres, de
branche en branche, avec l'agilité d'un chat. Elle
faisait tout ce qu'on lui commandait en italien, en
allemand, en latin, en grec, en hébreu ; elle lut une
lettre latine fermée, et indiqua une lettre qu'on avait
omise. Un grand nombre de témoins assistèrent Ã
toutes ces expériences. Les esprits qui possédaient
la malade désignaient toujours Poiret comme l'auteur
du mal, de sorte qu'il résolut de prendre la fuite. »
Malgré bien des protections, Poiret fut arrêté, con-
damné et exécuté, sans donner aucun signe de repen-
tir — ce que nous croyons sans peine. - On brûla
peu après une femme Anna Boules, compagne de ses .
forfaits, qui, en revanche, avoua tout ce qu'on voulut
et mourut en 1622, dit le biographe, de la manière
la plus édifiante (1).
Les philtres amoureux, souvent mentionnés par
les païens, manquaient quelquefois de délicatesse.
(1) Le fait très connu de Poiret, brûlé par ordre du duc Henri
de Lorraine, a été raconté bien des fois : nous l'avons extrait de
Gôbkes, 1. c.
LE POUVOIR DES SORCIERS 217
« Nous avons connu, disent Henri Institor et
Jacques Sprenger, docteurs en théologie (1), une
vieille, laquelle non seulement enchanta, par boissons
amoureuses, trois abbés l'un après l'autre ; mais
aussi (comme le commun bruit est encore aujour-
d'hui entre les frères du couvent) les fit mourir, et
mit le quatrième hors du sens. Encore n'a-t-elle
point de honte de confesser en public, qu'elle a fait
cette méchanceté et la fait encore, et que les abbés
ne se sont pu retirer de son amour, pour autant qu'ils
avaient mangé autant de sa fiente que son bras était
gros. » La vieille malpropre échappa, paraît-il, au
châtiment, plus heureuse que bon nombre de ses
confrères. On sait au reste que les philtres s'admi-
nistraient, non-seulement comme potions amoureuses,
mais pour frapper quelqu'un de folie, le soumettre Ã
la volonté du sorcier; ils opéraient comme les autres
charmes magiques.
II
Un animal, d'une importance toute particulière,
semble souvent mêlé aux histoires de sorcellerie, c'est
(1 ) Auteurs de l'ouvrage célèbre Mulleus malle ficorum, part. 1.
qu. 7, cité par Wier, t. I, p. 480.
218 LA SORCELLERIE EN FRANCE
le crapaud. D'où vient l'idée d'une relation entre la
placide bête, amie des jardiniers et grand destructeur
des limaces, et le diable ? je l'ignore. Peut-être cela
vint-il de l'opinion attribuant une influence dispropor-
tionnée à la liqueur plus ou moins venimeuse que
lance l'animal pour se défendre. Quoiqu'il en soit, les
crapauds étaient les amis des sorcières, qui les nourris-
saient et même les habillaient. On (l) racontait qu'une
sorcière de Compiègne fut trouvée saisie de deux
crapauds baptisés par un prêtre. Elle avait fait un
maléfice avec un autre crapaud et, par son moyen,
empoisonné un fermier : aussi fut-elle brûlée. Une
autre sorcière de Sainte-Preuve, brûlée également,
fut fouillée et on trouva deux crapauds en ses
pochettes. Plus fort encore : « Et pendant que
j'écrivais cette histoire, dit très sérieusement Bodin,
le démonologue, on m'avertit qu'une femme
enfanta d'un crapaud, près de la ville de Laon. De
quoi la sage-femme étonnée et celles qui assistèrent
à l'enfantement déposèrent, et fut apporté le cra-
paud au logis du Prévôt, que plusieurs ont vu
différent des autres.
« L'histoire de Froissart témoigne aussi, continue
(1) Bodix. Démonomanie, 1. 2, c. 8, p. 195.
LE POUVOIR DES SORCIERS 219
notre Bodin, qu'il y eut un curé à Soissonsqui, pour
se venger de son ennemi, s'adressa à une sorcière,
qui lui dit qu'il fallait baptiser un crapaud et le
nommer, et puis lui faire manger une hostie consacrée,
ce qu'il fit ainsi qu'il confesse, et autre choses qu'il
n'est besoin d'écrire. Depuis il fut brûlé tout vif.
Les cinq inquisiteurs des Sorciers (Sprenger) récitent
aussi, qu'entre autres ils ont fait le procès à une sor-
cière, qui confessa avoir reçu l'hostie consacrée en
son mouchoir, au lieu de l'avaler, et la mit dedans
un pot, où elle nourrissait un crapaud, et mit le tout
avec d'autres poudres que le diable lui bailla pour
mettre sous le seuil d'une bergerie, en disant quel-
ques paroles, qu'il n'est besoin d'écrire, pour faire
mourir le bétail. Et fut surprise, convaincue et brûlée
toute vive. »
A tous les procédés indiqués plus haut, incantations,
onguents, breuvages, ou encore à des amulettes,
à des charmes, à mille objets fort disparates,
surtout à des aiguillettes, c'est-à -dire à des bouts
de fil, ou de rubans noués, le sorcier recourait
pour empêcher la consommation des mariages. Il
est véritablement renversant de trouver cette
croyance, tellement ancrée dans les esprits d'une
certaine époque, que les papes la mentionnent
dans leurs bulles et que le grand théo^gien mé-
220 LA SORCELLERIE EN FRANCE
diéval St-Thomas en fait presque un dogme catho-
lique (1).
On suposait donc au magicien la faculté de rendre
à son gré l'homme ou la femme impuissant, de faire
naître dans leur cœur une aversion irrésistible ou
au contraire un tendre attachement l'un pour l'autre.
La ligature, nœud ou aiguillette de fil, se plaçait assez
indifféremment dans les habits, sous l'oreiller. Fait
on ne peut plus étrange, la curieuse superstition re-
montait à la plus haute antiquité, elle était déjÃ
connue, nous l'avons dit, des peuples antérieurs aux
Assyriens classiques (2) et son usage pourrait être
suivi pour ainsi dire siècle par siècle, depuis cette
époque.
« Voici ce que Bodiu raconte (3) En 1567, pendant
qu'il était substitut du procureur du roi à Poitiers,
on lui dénonça plusieurs sorcières. Etant rentré chez
lui, il raconta toute leur histoire à son hôtesse, qui
était une femme très estimée ; et, comme elle avait
beaucoup d'expérience dans les choses de ce genre,
(1) St Thomas, Quodlibct XI, a. 10 : « Mais la foi catholique
veut que les démons soient quelque chose et puissent nuire
par leurs opérations et empêcher la copulation charnelle. »
(2) Art. Magic, dans le Dictïonary of the Bible d'IlASTiNGS
t. III, p. 208;— Frazer, t, I, p. 319 seq.
(3) Bodin, 1. 2, c. 1, p. 99. Nous donnons le texte cité par
Ctôrres, t. V, p. 365.
LE POUVOIR DES SORCIERS 221
elle lui raconta à son tour, en présence du secrétaire
Jacques de Beauvais, qu'il y avait cinquante maniè-
res d'empêcher tout rapport entre un homme et une
femme ; que l'appétit sexuel pouvait être lié ou dans
l'homme ou dans la femme seulement ; que d'autres
fois l'un des deux était épris d'amour pour l'autre,
tandis que celui-ci ne pouvait le supporter, ou bien
qu'ils s'aimaient ardemment l'un l'autre, mais dès
qu'ils voulaient remplir les devoirs du mariage ils se
frappaient et se déchiraient d'une manière horrible ;
qu'il était beaucoup plus facile de jeter un sort de ce
genre sur l'homme que sur la femme, que l'on pouvait
jeter le sort sur lui pour un jour, pour un an ou pour
toute la vie ; qu'il y en avait qui étaient inaccessibles
aux influences de cette sorte, et que quelques-uns
l'étaient seulement avant le mariage. Elle lui com-
muniqua en même temps toutes les légendes et toutes
les formules qui se rapportaient à ce genre d'opéra-
tions magiques, et ces formules n'appartenaient Ã
aucune langue. Virgile, dans sa huitième églogue,
veut que l'on fasse neuf nœuds ; elle n'en demandait
qu'un, et indiquait de quelle espèce de cuir et de
quelle couleur il devait être. Comme cette espèce
de sort était très commune dans le Poitou, le juge
criminel de Tours, en 1560, sur la simple indication
d'une jeune femme nouvellement marié , qui accu-
222 LA SORCELLERIE EN FRANCE
sait sa voisine d'avoir noué son mari, fit jeter celle-ci
dans une tour obscure, et la menaça de l'y laisser
toute sa vie si elle ne dénouait l'homme qu'elle
avait ensorcelé. Deux jours après, la prisonnière fit
•savoir au jeune marié que le charme était rompu.
Aussitôt que le juge l'eût appris, il la fit sortir de
prison. »
III
Nous rencontrerons sur notre route plusieurs
noueurs d'aiguillettes qui ne s'en tirèrent pas Ã
si bon compte. On comprend du reste combien, Ã
une époque de foi ardente, la haine des sorciers
devait augmenter par suite de leur réputation d'em-
ployer, pour leurs maléfices, les objets considérés
-comme saints : l'eau bénite, les huiles saintes, les
Agnus Dei, les débris de vêtements sacerdotaux,
surtout l'Eucharistie. Celle-ci se trouve à chaque
instant mentionnée dans les procès médiévaux de
la sorcellerie, après surtout que l'institution de la
Fête-Dieu par Urbain IV (1264) eut renouvelé ou,
si l'on veut, pour ainsi dire, formé le culte moderne
envers le Saint-Sacrement. Les prédicateurs profi-
tèrent de la circonstance pour insister sur l'importance
de la communion, sur la vénération due à l'Hostie,
LE POUVOIR DES SORCIERS 223
sur la présence réelle, sur les miracles opérés par
elle, et de là vint tout naturellement l'idée d'em-
ployer sa puissance cachée à faire des maléfices.
Y eut-il réellement des sacrilèges de cette sorte ?
Il est impossible de répondre de façon bien précise.
On peut croire qu'ils furent peu nombreux. Mais
on accusa les sorciers d'en avoir commis et ils
l'avouèrent fréquemment. (1).
Dans les récits du sabbat, l'Eucharistie est en
effet souvent mentionnée. On y voit des prêtres
qui disent la messe avec des détails que nous aurons
l'occasion de donner, qui prouvent surtout l'affo-
lement de l'imagination des conteurs, mais l'usage
principal des hosties consacrées paraît avoir été de
nourrir les crapauds du diable, qui, brûlés ensuite,
servaient par leurs cendres à la composition des
maléfices les plus puissants.
Surtout dans les charmes relatifs à l'amour, on
croyait à l'efficacité toute spéciale de l'Eucharistie.
Evidemment, cette plus que bizarre application de
l'auguste Sacrement des chrétiens, de celui que
l'Eglise médiévale vénérait comme le gage le plus
précieux de l'amour divin pour les hommes, témoi-
(1) Del Rio, p. 139, p. 363, 365. — G-ôrres, t. \ , p. 245 seq.
— Soudan, p. 249. — Hansen, p. 192.
16
221 LA SORCELLERIE EN FRANCE
gnait d'une foi vive, mais aussi d'une singulière
superstition, même dans l'usage des objets les plus
sacrés. Quoi qu'il en soit, l'Eucharistie se vit alors
employée à deux fins contradictoires. Tandis que
les exorcistes s'en servaient comme d'un puissant
secours antidémoniaque (1), les sorbiers l'employaient
pour opérer leur besogne malfaisante d'amour.
Ils écrivaient sur une hostie ou prononçaient en sa
présence des paroles abominables ; le pain sacré,
réduit alors en poudre et consommé par deux per-
sonnes, produisait en elles un feu violent, qui les
portait ardemment l'une à l'autre. Il fallait sinon
le diable, du moins un esprit diabolique, pour em-
ployer de cette façon le « froment des élus et le
vin qui fait germer les vierges. » On sait qu'en plein
xvii e siècle, des messes noires se célébraient sur le
corps nu de la femme qui voulait se faire aimer :
après quoi,une partie au moins de l'hostie consacrée,
absorbée secrètement par le futur amant, allumait
en son cœur un feu de concupiscence inextinguible.
On n'en finirait pas d'énumérer les méfaits attri-
bués aux sorciers et à leurs serviteurs les démons.
Envoyer à quelqu'un des poux, des insectes, une
(1) Gôrres, t. IV, p. 203, 276, 316, 326, 530, 557, etc.
LE POUVOIR DES SORCIERS 225
vermine quelconque, des maladies, arrêter la fabri-
cation du beurre dans les laiteries, égarer les voya-
geurs, mettre tout sens dessus dessous dans une
maison, faire apparaître un bois, un village, un
nuage qui disparaît quand on s'approche, et mille
autres faits de ce genre, sont des maux relativement
minimes, encore imputés de nos jours aux gens
« qui font du mal. » Au Moyen-Age, on supposait
qu'il leur était loisible de mettre dans l'estomac
des corps durs ou nuisibles, et de faire sortir du corps
par l'anus, la bouche, le nez, les oreilles, la peau f
mille choses étrangères (Wier, t. I, p. 56 seq). Les
sorcières se trouvaient naturellement responsables
de toutes les maladies nerveuses au caractère un
peu mystérieux, inconnu à cette époque, insuffi-
samment connu de la nôtre, telle l'épilepsie, le mal
divin des anciens, fruit d'une possession démoniaque,
d'après l'Evangile ; la danse de St-Guy, la catalepsie,
le somnambulisme et surtout les phénomènes divers
de l'hystérie, que l'on assura être les caractères
spécifiques de la présence de Satan dans un corps.
Au ressort de la magie, appartenaient, non toujours,
mais souvent, les apparitions des fantômes, des
revenants, des trépassés, car elles pouvaient naître
de l'opération des diables et avoir leur origine
dans une incantation ; il en était de même de bien
228 LA SORCELLERIE EN FRANCE
des bruits sans cause apparente, que l'on suppo-
sait produits par des esprits, et surtout de la posses-
sion, que le sorcier fut reconnu capable d'envoyer.
Ces terribles hommes pouvaient empêcher d'uri-
ner, ce qui s'appelait cheviller (1) ; ils frappaient
leurs adversaires de folie, et parfois même, si l'on
s'en rapporte aux plus crédules, ressuscitaient les
morts. D'autres écrivains, comme nous l'avons dit
à propos du pouvoir des diables, refusaient un si
grand pouvoir aux sorciers, mais admettaient que,
sur leur ordre, le démon pouvait se loger dans un
cadavre et lui redonner une vie factice, ou former
un corps fantastique semblable à celui du défunt.
Dans l'énumération forcément incomplète des
exploits des magiciens, nous devons nous garder
d'oublier l'envoûtement, déjà connu de l'ancienne
Egypte, de l'Assyrie, des magiciens grecs et romains,
si souvent mentionné au Moyen-Age; c'est-à -dire,
le maléfice opéré au moyen de statuettes de cire
ou de plomb, censées baptisées et représentant
dès lors, au moins moralement, les personnes aux-
quelles on voulait nuire. Ces victimes, ignorantes
de leur destin et ne pouvant le combattre, rece-
(1) Bodix, p. 99 ; Colin de Plaxcy, Dictionnaire Infernal,
art. Chevillement.
LE POUVOIR DES SORCIERS 227
vaient, assurait-on, le contre-coup des blessures
faites à leurs images. L'envoûtement, basé sur la
croyance d'un lien possible entre deux objets éloi-
gnés, comme suite de relations anciennes plus pro-
ches ou d'une simple ressemblance, c'est-Ã -dire, sur
la magie sympathique, aurait, si l'on en croit certains
modernes, une efficacité réelle. Il a été en tous cas
pratiqué partout et, de nos jours, les sorciers des
pays encore sauvages, continuent de l'employer. (1).
Une épingle traversant le cœur ou la tête de la statue,
devait avoir pour conséquence la mort prochaine
de son sosie humain. Brisait-on une jambe de cire,
celle de chair devait se briser. Faisait-on fondre la
statuette, on affirmait que la vie de la personne
correspondante s'éteignait peu à peu, ou que, s'il
s'agissait d'un maléfice d'amour, son cœur se mettait
à brûler de passion dans le sens voulu par le magi-
cien. Nous aurons l'occasion de signaler bon nombre
de cas d'envoûtement, qui semble avoir été la ma-
nière préférée de mettre à mort un grand personnage,
(1) Lea, t. III, p. 544, 565. — Soldan, p. 137. — Wier, t. I,
p. 341. — Bernard Gui, Practica inquisitionis hœreticcc pra-
vitatis, Paris, in-4, 1886, p. 292. — Maspéro, Peuples de l'Orient
classique, t. I, p. 213. — Hastings, art. Magic, Babyloniau
religion. — Daremberg et Saglio, art. Magic. — Du Cange,
Glossarium, art. Vultivoli.
228 LA SORCELLERIE EN FRANCE
contre lequel tous les autres maléfices eussent été
sans efficacité. Quelquefois, mais très rarement,
l'envoûtement s'opérait par un crapaud, qu'on
perçait d'aiguilles et dont les blessures se répercu-
taient sur la victime (1).
Une fois lancé dans les récits des crimes des sor-
cières, le peuple ne tarissait plus, il racontait, non
sans trembler, les méfaits vraiment extraordinaires
de quelques-unes de ces atroces femmes vouées au
démon. Elles avaient, assurait-on, le triste courage
d'enlever à un homme sa moelle, son sang, son cœur,
son foie, ses nerfs ; de mettre à leur place de la paille
hachée et de laisser, dans cet état, leur victime dépé-
rir de consomption. Le plus merveilleux, Ã mon
avis, est que le pauvre homme se contentât de
dépérir (Soldan, p. 106 ; Wier, t. I, p. 57).
(1) Fbazer, Le rameau d'or, traduit par Stiebel et Toutain,
3 in-8, Paris, 1903,seq. t. 1, p. 5 seq. — A. de Rochas, L'Envoûte-
ment, in-18, Paris. — Decrespe, On peut envoûter, in-18, Paris.
LE POUVOIR DES SORCIERS 229
ARTICLE QUATRIEME
Le Sabbat
I
Tout cela nous semble déjà fort étrange. Et que
dirons-nous des sabbats, c'est-à -dire, des réunions
où les sorciers et les sorcières présentaient leurs
hommages au diable visible sous une forme cor-
porelle, y recevaient ses ordres, ses présents, s'y
prostituaient à lui, ou, entre eux, célébraient le
culte satanique, et se livraient à mille cérémonies
plus fantastiques les unes que les autres. Il faut
désespérer de concilier les récits nombreux qui nous
ont été laissés sur ces conciliabules ténébreux ;
les contradictions y fourmillent ; toutefois l'idée
générale est bien à peu près la même : c'est celle
d'une réunion secrète, dans laquelle les associés
d'un culte magique viennent retremper leur foi,
adopter de nouveaux frères, communier au sacri-
fice de leur dieu. Par cette notion générale, le sabbat
peut se rattacher aux mystères anciens d'Eleusis,
d'Apollon, de l'Egypte ; il peut encore nous faire
230 LA SORCELLERIE EN FRANCE
penser aux rites cachés de dieux vaincus ; mais il
se complique de détails tellement invraisemblables,
incohérents, inconvenants, absurdes, qu'on ne peut
s'empêcher de frissonner au souvenir des souffrances
morales ou matérielles de la torture, capables d'ar-
racher l'aveu de telles absurdités à des femmes, le
plus souvent, mais aussi à des hommes bien trempés.
Voici, en résumé, ies circonstances les plus essentiel-
les des sabbats, telles que nous les font connaître
les procès de sorcellerie et les ouvrages spéciaux.
Le sabbat se tenait un peu partout: dans les
églises parfois, ou dans des maisons particulières^
sur les places publiques, le plus souvent dans des
carrefours ou dans les montagnes, en des endroits
déserts, sur des prairies, autour d'un arbre renommé.
Pas de temps bien spécifié, mais cependant presque
toujours la nuit, fort rarement à midi. Tous les jours
étaient bons. Dans certains pays cependant, le
lundi, le mercredi ou le vendredi paraissent avoir été
choisis de préférence. Quelques fêtes, celle de saint
Jean-Baptiste, correspondant au solstice d'été et rap-
pelant par ses feux de joie les antiques réjouissances
païennes, donnaient lieu à des réunions solennelles (1).
(1) Daneau, p. 78 seq. — Bodin, p. 143 seq. — Del Rio, p.
1C7 seq. — Gorres, t. V, p. 190. — Collin du Plancy, Dic-
tionnaire Infernal, art. Sabbat.
LE POUVOIR DES SORCIERS 231
Au jour fixé, la sorcière, seule dans sa chambre,
se dépouillait de ses vêtements et se frottait le corps
d'un onguent spécial donné par le diable quelque-
fois, souvent aussi préparé par ses soins à elle, dans
sa maison ou aux sabbats précédents. Il suffisait
parfois de mettre cet onguent sur les vêtements
sans se dévêtir, d'autres fois sur les mains, souvent
sur un bâton, un manche à balai ou une chaise.
Les préparatifs terminés, la sorcière se mettait Ã
cheval sur le bâton, qui s'envolait, transportant
comme un coursier ailé l'étrange voyageuse. En
certains cas, le démon apparaissait lui-même sous
la forme d'un bouc ou d'un cheval, qu'il suffisait
d'enfourcher ; ailleurs, sans moyens visibles, la
femme voyageait à travers les airs, emportant avec
elle les enfants qu'elle avait touchés de son doigt
ou oints de son onguent. Dans certains pays, on
supposait que la magicienne avait des compagnes
de route, Hécate ou Diane, déesses de la nuit, ou
Hérodiade ; ailleurs, il s'agissait d'Holda, la déesse
Scandinave, ici de dame Habonde, là d'un démon
appelé Benzozia ou Bizazia, ou encore de génies
femelles, les lamies (1).
(1) CALMET, t. 1, p. 137 seq. — Hansen, p. 82, 100, 107. —
Lancre, p. 106. — Suarez, De vitiis religionis contrariis, 1. 2,
c. 16, n. 8, 23. — Le Loyer, p. 706. — Soldan, p. 109.
232 LA SORCELLERIE EN FRANCE
Ces divers démons faisaient d'autres besognes :
Habonde et Bizazia venaient, disait-on en Alle-
magne, la nuit, manger et boire dans les demeures
de leurs amis. Aussi avait-on soin de ne pas mettre
de couvercles aux vases de provision. Les la mies de
leur côté, connues des anciens, étaient des femmes
ou des démons ayant l'apparence de femmes, qui
venaient, pendant la nuit encore, enlever les enfants
pour les tuer ou les faire rôtir : c'est pourquoi des
prières leur étaient faites de ne pas nuire aux petites
créatures. Avec ses compagnes ou seule, la sor-
cière partait donc, par la fenêtre si cela se pouvait,
sinon par la cheminée, et les vastes cheminées d'au-
trefois semblaient en effet dans leur vaste manteau,
offrir une issue toujours ouverte aux voyageuses
enchantées.
Les variantes entre tous ces dires, l'extraordi-
naire aussi de ces voyages parfois à de longues dis-
tances, n'avaient pas laissé d'étonner les inquisi-
teurs et les juges, auxquels les accusées racontaient
leurs fredaines. Aussi, pendant que les masses popu-
laires et l'immense majorité des gens instruits ne
voyaient pas de difficultés aux voyages diaboli-
ques, des écrivains de sang-froid, comme Jean de
Salisbury, évêque de Chartres (+ vers 1180), trai-
taient d'aveuglement, de mensonge et de folie, les
LE POUVOIR DES SORCIERS
233
transports au sabbat ; d'autre part, certains juges
plus critiques tentaient de se rendre compte par
des expériences de ce qui se passait. La plupart
du temps, avertis par le sorcier de l'heure du départ
mystérieux, ils désiraient y assister, voyaient les
onctions se faire, le voyageur s'asseoir et s'endormir
en leur présence. Ils attendaient l'heure du réveil
et, à leur grande stupéfaction, le magicien, qu'ils
n'avaient pas quitté des yeux, n'en prétendait pas
moins avoir assisté à la réunion démoniaque, pris
part aux rites et rencontré bon nombre de connais-
sances, dont il révélait les noms à la justice.
De nos jours, la plupart des gens, se disant sensés,
traiteraient les contes des sorcières de fumisteries
ou de rêves. Au Moyen-Age, les témoins oculaires
de l'erreur, tout remplis de prestiges diaboliques,
cherchèrent des explications plus en rapport avec
leurs idées. Les uns admirent que le démon, pou r
jouer un tour aux juges incrédules, avait remplacé
le sorcier par une figure lui ressemblant, tandis que
le vrai corps se transportait réellement au sabbat.
Les autres, incrédules même à cette supercherie,
expliquèrent que le sorcier n'avait pas bougé de
place, mais par l'artifice du démon et sa propre
malice, sans parler de la vertu soporifique de l'on-
guent, était tombé dans une extase magique, dans
234 LA SORCELLERIE EN FRANCE
laquelle il avait vu, ou cru voir, ce qu'il rapportait
aux juges. Ce qui nous renverse, c'est que cette
explication, soutenable jusqu'Ã un certain point,
ne dispensait pas toujours du bûcher, car, soit arti-
fice de Satan, soit malice personnelle, soit usage
d'un onguent diaboliquement préparé, il y avait
bien, assurait-on, toujours quelque chose qui témoi-
gnait d'une volonté perverse, d'un pacte consenti
avec l'enfer et d'un cœur voué au démon (1).
II
Quoiqu'il en soit, venues à pied ou à - cheval, les
sorcières trouvaient le diable au sabbat. Il y affectait
les formes les plus diverses, on le voyait en arbre,
dans une cruche, quelquefois sur un trône doré ; le
plus souvent c'était un crapaud, une grenouille, un
bouc, un chat, un chien noir ; souvent aussi, il avait
l'apparence d'un homme noir, ou rouge, quelquefois
blanc, mais fort maigre, avec des membres velus,
des griiïes en guise d'ongles. Sous toutes ces appa-
rences animales, la partie la plus remarquable de
(1) Bodix, p. 158. — Del Rio, p. 167, 802. — Lancbe, p. 97.
LE POUVOIR DES SORCIERS 235
son corps, au dire des sorcières, paraissait être un mem-
bre obscène, monstrueux, couvert d'écaillés, quelque-
fois double, l'un devant l'autre derrière, emblème des
voluptés futures. Les détails que nous donnent les
livres de démonologie sont difficiles à dire en français.
On convenait généralement que la semence du diable
était froide et son accouplement douloureux. Pour-
tant des fillettes prétendaient y éprouver une im-
mense joie et soupirer après son retour.
Une première cérémonie consistait à baiser le
derrière du diable, quelle que fut sa forme ; en Savoie
on baisait aussi son pied. Parfois, pour faciliter l'ac-
complissement du rite, Satan voulait bien avoir
deux visages, l'un en haut, l'autre en bas, mais le
cas était rare. Une malheureuse savoyarde, mise
deux fois à la torture, finit par avouer ce que voulait
le juge, en particulier, que le diable prit d'abord la
forme d'un homme, puis celle d'un chien noir, auquel
elle fit révérence, en le baisant au c... (1)
Les préliminaires terminés , on présentait au
démon les nouveaux convertis, auxquels il impri-
mait sa marque, après avoir reçu leur promesse de
fidélité. Cette marque satanique, nous la retrouvons
(1) Laxcre, p. 71, — Danbau, p. 36, 61. — Kansen, p. 191,
192, 102, 194, 190. — Calmet, t. 1. p. 140.
236 LA SORCELLERIE EN FRANCE
signalée sans cesse. Elle avait toutes les formes pos-
sibles et se logeait en une partie quelconque du corps,
aussi bien clans l'œil que dans l'anus. Sa caractéris-
tique était d'être insensible. Les médecins modernes
savent que diverses maladies, l'hystérie entre autres,
produisent l'anesthésie sur divers points du corps.
Ces endroits insensibles paraissaient aux yeux d'alors
des marques diaboliques. On donnait des règles et
des conseils pour les reconnaître. Parfois visibles,
elles consistaient en empreintes de pattes de crapaud,
d'araignée, d'un petit chien ou d'un loir. Plus souvent
peu apparentes : trouver alors l'empreinte de Satan
demandait de la sagacité. Aussi, sous prétexte de
la chercher, les chirurgiens de l'époque ne manquaient
pas d'infliger une vraie torture aux suspects de
magie, qui, rasés par tout le corps, complètement
nus, se sentaient piqués à outrance par la sonde
médicale, jusqu'à ce que pût être découvert un
endroit insensible à la douleur : c'était la fameuse
marque, trop souvent réputée preuve convaincante
de sorcellerie , et par conséquent, messagère du
supplice.
Les contradictions abondent dans les données sur
la sorcellerie. Ainsi après avoir bien piqué un homme
et découvert un petit point moins vulnérable, bien
que les tressaillements de son pauvre corps et ses
LE POUVOIR DES SORCIERS 237
gémissements eussent abondamment prouvé qu'il
ressentait la souffrance, on concluait qu'il apparte-
nait à la secte secrète, dont les membres se vouaient
à Satan. Il était connu qu'en récompense de leur
vœu le diable accordait à ses fidèles divers privilèges,
celui en particulier de ne pas sentir les tortures.
Sous ce prétexte, on jugeait convenable de redoubler
les tourments des accusés, qui, tenaces pendant une
ou deux séances douloureuses, les membres disloqués,
les jambes ou les doigts écrasés, à demi-morts de
faim, finissaient tôt ou tard par succomber à la souf-
france. Ils disaient alors tout ce qu'ils savaient, ou
plutôt tout ce qu'ils ne savaient pas. Dans le même
ordre d'idées, on prétendait aussi que certaines
amulettes, données par le démon, empêchaient les
aveux, ou enlevaient la possibilité de souffrir. De là ,
le soin de visiter avec soin les suspects, dans les plus
intimes replis de leurs corps, après les avoir rasés
partout, pour leur dérober le précieux talisman.
De plus, comme Satan, seul, sans présents sensibles,
était bien capable de protéger ses fidèles possédés, on
joignait à toutes les précautions naturelles, celle
d'y joindre les secours surnaturels des reliques, des
prières, des exorcismes. On inondait les accusés
d'eau bénite, et les mêmes précautions permettaient
d'allumer le bûcher, qui, sans cela, eût risqué lui
238 LA SORCELLERIE EN FRANCE
aussi d'être possédé et de ne pas prendre feu (1).
Privilège diabolique bizarre ! On racontait encore
que par l'effet de la marque ou du talisman satani-
que, les sorciers ne pouvaient pleurer, même au
milieu de tortures, même malgré les objurgations
des juges ou les supplications et les larmes de leurs
familles, ce qui paraissait très extraordinaire, sur-
tout chez les femmes. Aussi nous trouvons, en maints
procès, la mention spéciale que l'accusée n'a pu
pleurer malgré ses efforts, et c'était une preuve nou-
velle, presque péremptoire, de sa culpabilité !
III
Une fois les rà ©ceptions faites, tandis que les jeunes
enfants étaient envoyés à l'écart garder les trou-
peaux de crapauds, le démon recevait les rapports
de ses fidèles, les récompensait de caresses plus ou
moins obscènes, s'ils lui avaient amené des enfants ou
de nouveaux clients, les frappait au contraire, si leur
négligence, leur indiscrétion ou leur infidélité méritait
un châtiment. Ce diable là n'était donc pas toujours un
(1) Histoire des diables de Loudun. p. 128, 189.
LE POUVOIR DES SORCIERS 239
bon diable. Il l'était d'autant moins qu'en général il
n'enrichissait guère ses fidèles, mais au contraire leur
infligeait parfois des amendes et, bien mieux, les obli-
geait à lui apporter leurs propres enfants, destinés au
banquet commun ou à la fabrication des maléfices.
On se mettait en effet à table. D'après certains récits,
le menu était bon, les vins capiteux; d'après d'autres,
les invités y mangeaient pitoyablement, des restes
de cadavres, des membres d'enfants, sans sel, avec
un assaisonnement digne du lieu. La coupe était
parfois commune ; une fois vide, elle servait aux
besoins naturels du diable d'abord, des autres ensuite.
Puis venaient des danses, des rondes diverses, où les
narrateurs s'ingéniaient à mettre des traits diamé-
tralement contraires aux usages de leurs pays ; ainsi
faire les rondes en tournant le dos au centre du cercle,
danser en se tenant dos à dos avec son danseur.
Diables et sorciers faisaient dans ces bals les rôles
galants, qui se terminaient naturellement par une
promiscuité répugnante, où Satan lui-même prenait
grand plaisir. Tout ce que l'imagination la plus mala-
dive avait pu inventer se passait donc dans ces
fameux bals du sabbat. (1).
(1) Lancrb, p. 120, 148, 132, 202, 223 et passim.
I?
240 LA SORCELLERE EN FRANCE
Comme intermèdes, on racontait dans certains
lieux que les sorcières, aidées des diables, faisaient
alors les onguents et les breuvages magiques, destinés
à leur servir plus tard. Nous en connaissons déjÃ
bien des ingrédients : les crapauds voisins y étaient
mis à contribution, on exprimait leur venin, on les
pilait, on les réduisait en cendres ; les enfants y
apportaient leur sang, leur chair, leurs os, souvent
aussi le résidu de leurs corps consumés, puis il y
avait des os de mort, des débris de cadavres, et
des plantes, et tout ce que fournissait le démon de
son cru.
On disait aussi qu'on célébrait des messes diabo-
liques. Tantôt un prêtre sorcier célébrait une messe
véritable devant une croix renversée, avec des cier-
ges noirs, avec une hostie noire aussi, quelquefois
avec une hostie blanche qui devait être profanée
par le démon, ou souillée. Tantôt le diable pre-
nait la place du crucifix. Quelquefois le prêtre
célébrant tenait la tête en bas, les pieds en l'air;
d'autres fois, une femme ou un démon, ou n'im-
porte qui, jouait le rôle de célébrant. L'aspersion
réglementaire se faisait d'urine du diable. Dans
cette liturgie extraordinaire, il y avait un autel,
des chandeliers, une croix, des pains, des orne-
ments, mais c'étaient des contrefaçons, aussi dis-
LE POUVOIR DES SORCIERS 241
tantes que possible des objets analogues usités dans
l'église. (1)
De tels récits, multipliés en abondance dans les
livres et les procès de sorcellerie, finissent par nous
fatiguer et nous laissent rêveurs. Nous avons peine
à admettre que des juges se soient trouvés, qui aient
cru à la réalité de pareils contes, qui aient pu écouter
gravement et faire écrire, dans le libellé de leurs juge-
ments, le résumé de telles énormités. Et pourtant,
cette sorcellerie échevelée nous apparaît à la fin du
Moyen-Age et dans les premiers siècles des temps
modernes, dégénérant en véritable épidémie. Au
Nord, au Midi, en France, en Espagne, en Italie, en
Allemagne, dans les contrées Scandinaves, en Grande-
Bretagne, nous retrouvons des récits analogues.
Devant cette maladie, les princes, l'Eglise, les
parlements s'unissent pour combattre. La poursuite
devint cruelle, elle contribua plus que toute autre
chose à faire prendre au sérieux les contes délirants,
débités dans les affres de la torture.
Sans doute, beaucoup de confessions sont dites
avoir été reçues en dehors des tourments. Mais la
règle de l'Inquisition imitée par les autres tribunaux,
(1) Laxcre, p. 80, 122, 126, 129.— Gôrres, t. V, p. 224, 232.
242 LA SORCELLERIE EN FRANCE
était de faire confirmer les aveux arrachés par la
question, hors de la chambre où les malheureux
avaient souffert. Dans bien des cas, nous pouvons
donc supposer une expression équivoque. De plus, la
simple frayeur, que n'a-t-elle pas fait dire à des cer-
veaux faibles ? Ils affirmaient alors tout ce qu'ils
avaient entendu raconter dans les récits effrayants
des veillées familiales, croyant parfois, par un effet
d'auto-suggestion, avoir pris part aux scènes enten-
dues, espérant aussi peut-être. apaiser leurs juges par
un aveu fictif et se tirer indemnes. Combien de fois
aussi les prétendus aveux ne furent-ils que des réponses
à des questions posées par les enquêteurs redoutés,
et l'on sait avec quelle facilité les gens craintifs,
faibles de cerveaux ou découragés, répondent facile-
ment par l'affirmative à tout ce qu'on leur demande.
En tout cas, la crédulité des autorités sociales déve-
loppa, d'une manière maladive, la propension de
tant de gens à cette époque à vivre dans un monde
irréel et à chercher, par des procédés imaginaires,
quelques soulagements à leurs misères trop réelles.
Malgré tout, en réfléchissant, nous ne pouvons nous
empêcher de trouver fort extraordinaire que n'importe
qui ait pu croire un instant aux fables du Sabbat.
Même si les réunions magiques avaient pu se faire, il
était impossible d'admettre que les scènes décrites s'y
LE POUVOIR DES SORCIERS 243
soient passées. Où donc le diable eût-il trouvé des
amateurs ? Il laissait ses fidèles dans la misère. A
vrai dire, cela n'embarrassait pas les démonologues.
Ils reconnaissaient le fait et l'expliquaient par l'in-
tervention de Dieu, qui ne permet pas à Satan de
distribuer à sa guise les trésors souterrains dont il
connaît l'existence ; d'autre part, ils supposaient
que la curiosité l'emportait parfois sur la peine, ou
que le démon trouvait moyen de faire goûter un
grand plaisir au sabbat, ou enfin que l'homme, une
fois donné à Satan, ne peut plus se dégager de ses
filets. Ces explications sont loin de nous suffire et
nous nous demandons encore : Qui cela aurait-il pu
amuser, hommes ou femmes, d'aller chevaucher sur
un bâton, un bouc ou un diable, dans le désert ou le
froid, pour recevoir les injures ou les coups, que Satan
ne ménageait pas à ses adorateurs, et, comme récom-
pense, baiser le derrière d'un homme, d'un chat, d'un
bouc, d'un crapaud. On parlait bien, nous l'avons vu,
de banquets entre sorciers et démons, suivis de
débauches, mais le sexe y était surtout représenté
par de vieilles femmes. Il ne pouvait donc s'agir de
réunions nocturnes entre jeunes débauchés, avec ou
sans diables, et Satan lui-même pouvait-il rendre
aimables et désirables les pauvres vieilles décrépites,
qui ne l'étaient plus ?
244 LA SORCELLERIE EX FRANCE
IV
11 nous est resté bien des récits du sabbat et des
livres entiers composés à son sujet. En donner des
extraits serait se répéter sans beaucoup de profit.
Nous nous contenterons de donner ici quelques détails
caractéristiques, tirés du compte-rendu d'un procès
fameux de sorcellerie de Logrono dans la vieille
Castille, en 1610 (1). Les accusés étaient de la Navarre,
ils paraissent s'être ressentis de la sorcellerie alors
florissante au pays français de Labourd, où elle donna
lieu à des poursuites fort sanglantes.
« Le sabbat, dans le nord de l'Espagne, comme du
reste, dans tout le pays basque, même français,
était appelé du nom d'aquelarre, comme qui dirait,
la lane ou lande, où le Bouc convoque ses assemblées.
Cette dénomination vient de ce que le Diable s'y
(1) Le procès-verbal de l'autodafé tenu à cette occasion est
intitulé : « Relacion de las personas qvie salieron al auto de la fè
que los senores don Alonso Becerra Holguin, del habito de
Alcan tara licencia clo Juen Valle Alvarado, y licenciado Alonso
de Salasar y Frias, inquisidores apostolicos del reino de Navarra
y su distrito celebraron en la ciudad de Logrono, en 7 y 8 del
mes de noviembre de 1610 aiios. « Nous donnons quelques pas-
sages des extraits de cette relation faits pa^ Jules Baissac.
Les Grand* jours de la sorcellerie, in-8, Paris, 1890, c. 6, p. 107 seq.
LE POUVOIR DES SORCIERS 245
montrait le plus communément sous la forme d'un
bouc. Lorsqu'une personne, séduite par un ou une
des maîtres ou maîtresses chargés de propager le
culte de Satan, avait promis son hommage, le diable,
une nuit où il devait y avoir sabbat, vers 9 ou 10
heures, envoyait vers elle un ancien ou une ancienne,
qui, après l'avoir réveillée, si elle dormait, lui frottait
les mains, les tempes, la poitrine, les parties honteuses
et la plante des pieds avec un liquide verdâtre et
fétide ; puis, elle était tirée de la maison par la porte
ou la fenêtre, que le diable venait ouvrir, ou par un
trou quelconque de dessous la porte, une chatière,
s'il y en avait, et emportée vivement à travers les
airs au lieu de la réunion. Là , elle était présentée au
démon, assis sur un siège, tantôt en or, tantôt en
bois, où il trônait gravement et avec majesté. La
figure du diable était généralement triste et renfro-
gnée. Il avait le front ceint d'une couronne de petites
cornes, avec trois autres très grandes, semblables
à des cornes de bouc, une sur le devant de la tête et
les deux autres sur le derrière. De la grande corne
de devant, rayonnait une lumière, moins brillante
que celle du soleil, mais plus vive que celle de la lune,
et qui éclairait toute l'assemblée. Il avait les yeux
ronds, grands, fort ouverts, enflammés et menaçants,
la barbe d'une chèvre, le visage noir, le corps d'un
246 LA SORCELLERIE EN FRANCE
homme et d'un bouc tout ensemble, les doigts des
mains et des pieds d'une personne ordinaire, mais
tous égaux, ceux des mains effilés et crochus comme
les serres d'un oiseau de proie, ceux des pieds palmés
comme des pieds d'oie. Sa voix était effroyable et
détonnante ; quand il parlait, on eut cru entendre
le braiment d'un mulet.
« Ses paroles étaient confuses, mal articulées,
il parlait d'un ton rauque et hautain. Quand la
maîtresse sorcière lui présentait la novice, elle lui
disait : « Seigneur, je vous amène et vous présente
une telle. » Le diable l'accueillait avec bienveillance
et lui promettait de bien la traiter, en l'invitant Ã
faire le plus de recrues possible. Puis elle se mettait
à genoux, et on lui faisait prononcer la formule
d'abjuration, par laquelle elle renonçait à Dieu, à la
Vierge Marie, sa sainte Mère, à tous les saints et
saintes du Paradis, à toute sa foi chrétienne, en un
mot. Elle promettait et jurait de ne plus avoir
désormais pour Dieu et Seigneur que le diable, seul
Dieu véritable, qui serait son sauveur et qui lui
donnerait le ciel. Après quoi, elle le baisait à la
main gauche, Ã la bouche, Ã la poitrine, au-dessus
du cœur et aux parties honteuses ; puis le diable, se
tournant de l'autre côté, levait la queue, assez sem-
blable à celle d'un âne, et la novice le baisait à l'anus,
LE POUVOIR DES SORCIERS 247
qu'il avait toujours sale et puant, et, au moment du
baiser, il lâchait un vent d'une odeur terrible. Ensuite
le démon étendait la main gauche, la posait sur
l'épaule gauche de la novice, et d'un coup d'ongle
très douloureux, il marquait l'initiée d'un signe,
qu'elle conservait toute sa vie. Outre ce signe, que
le diable lui imprimait souvent sur telle autre partie
du corps qu'il jugeait convenable, et qui la rendait
insensible sur ce point, il lui faisait au coin de l'œil
« avec quelque chose de chaud, qu'on eût dit en or»,
mais sans lui faire éprouver de douleur, une autre
marque : celle d'un petit crapaud, qui est le signe
distinctif auquel les sorciers et sorcières se reconnais-
saient entre eux. Pour prix de ses bons offices, la
sorcière maîtresse recevait quelques pièces de mon-
naie d'argent, qu'elle devait toutefois dépenser dans
les vingt-quatre heures, si elle ne voulait les voir
se réduire en fumée, et un crapaud habillé, qui n'était
lui-même qu'un petit démon, qu'elle passait, au bout
de quelque temps, sur l'ordre du diable, Ã la novice,
pour lui servir d'ange gardien.
« La cérémonie de l'abjuration terminée, le diable
et les anciens d'entre les sorciers prévenaient la
novice à ne jamais prononcer les noms de Jésus et de
la Vierge Marie, non plus qu'Ã faire le signe de la
Croix ; puis on l'envoyait se divertir et danser avec
248 l.\ SORCELLERIE EN FRANCE
les autres, autour de semblants de feux, que le diable
lui disait être les feux de l'enfer, et qu'il lui fallait
traverser, pour lui montrer qu'ils ne brûlaient point,
et que tout <e qu'on en disait à l'église n'était que
mensonge. C'était au son du tambourin et de la flûte
que l'on dansait. Les divertissements et les danses,
sous le regard satisfait du diable, qui les contemplait
silencieusement du haut de son trône, duraient jus-
qu'au chant du coq, après minuit. Dès que le coq
se mettait à chanter, la fête prenait fin ; tout le
monde rentrait chez soi, emporté à travers les airs.
Le Auteur Juan de Goyburu en Navarre raconta
qu'une nuit, comme il venait du sabbat de Zugarra-
mudi et s'en retournait chez lui, Ã deux lieues de
là , le crapaud habillé qui l'accompagnait, ayant en-
tendu chanter le coq un peu plus tôt que de coutume,
disparut tout à coup et le laissa au milieu de son
chemin qu'il dut continuer à pied ; jusque-là le voyage
avait été aérien.
« Pour être admis aux fêtes du sabbat, il fallait
avoir l'âge de raison; les enfants, qu'on y amenait,
étaient tenus à l'écart et occupés à garder un grand
troupeau de crapauds, que les sorciers, en compagnie
du diable, avaient pris dans les champs pour en faire
des poisons. Quoique ces crapauds, en cette qualité
et n'étant point des démons, ne dussent pas, ce
LE POUVOIR DES SORCIERS
249
semble, avoir droit à des égards particuliers, ceux
qui les gardaient devaient les traiter avec un grand
respect », sous peine d'être fustigés. Une Marie de
Yurreteguia, ayant voulu, d'un coup de pied, en
ramener un qui s'écartait du troupeau, au lieu de se
servir de la petite houssine qu'on lui avait donnée
pour cela, fut fouettée et pincée de si cruelle façon
qu'elle en porta longtemps les marques.
« Les crapauds habillés.qui sont de petits démons,
comme il a été dit, ne sont associés qu'aux sorciers et
sorcières qui ont fait leur abjuration ; ce sont en
quelque sorte de petits anges gardiens et des instruc-
teurs, qui ne quittent le service que lorsqu'on est
tout à fait affermi dans la foi et que l'on sait bien
préparer les poisons. Arrivé à ce degré de haute
licence, l'initié reçoit, avec quelques antres instruc-
tions complémentaires, la bénédiction du diable.
D'après le témoignage de Michel de Goyburu, le
roi de YAquelarre (car le sabbat avait souvent un
roi ou une reine des sorciers) et de quelques autres
sorciers de l'autodafé en question, cette bénédiction
était" donnée de la manière suivante : Le diable
levait la main gauche jusqu'au front, les doigts en
l'air, puis après avoir baissé le bras jusqu'à la cein-
ture, il le relevait brusquement et, d'un demi-tour
de main, jetait sa bénédiction.
250 LA SORCELLERIE EN FRANCE
« Les crapauds gardiens, dont il s'agit ici, étaient
vêtus de petits habits de drap et de velours de
différentes couleurs, ouverts sur le devant jusqu'au
dessous du ventre. Ils portaient un chaperon, Ã la
manière des pages, et avaient un collier de grelots
et autres joyaux, autour du cou. Des sorciers étaient
tenus de les nourrir délicatement; s'ils y manquaient,
les crapauds savaient leur rappeler leur devoir :
« Notre maître, disait l'un d'eux à son fidèle, vous
me faites faire maigre chère ; donnez-moi à manger. »
Une Beltrana Fargue dit qu'elle donnait à têter
au sien. C'étaient ces crapauds qui réveillaient les
sorciers, s'ils dormaient, pour les faire aller au sabbat,
et les oignaient du fameux onguent, qui devait faciliter
leur transport à travers les airs ; c'étaient eux encore
qui leur disaient le mal qu'il y avait à faire : champs
à dévaster, fruits, troupeaux à détruire, personnes Ã
tuer, poisons à composer.
« Lorsqu'on avait donné à manger aux crapauds
(du sabbat), on les fouettait de verges ; furieux, les
crapauds se gonflaient, et le diable excitait les sor-
cières à frapper, en leur criant : « Encore, encore »,
jusqu'à ce qu'il leur eût dit : « Assez «.Alors les sorcières
prenaient l'animal du pied ou de la main, et le cra-
paud se redressant rendait, par la bouche ou par le
derrière.une eau verdâtre et puante, qui était recueillie
LE POUVOIR DES SORCIERS 251
dans un vase. C'était avec cette eau que, les jours
de sabbat, les lundis, mercredis et vendredis, après
neuf heures du soir, avant de partir, les sorciers se
frottaient le visage, les mains, les pieds, les parties
honteuses et la plante des pieds, en disant : « Sei-
gneur c'est en ton nom que je fais cette onction ;
désormais je ne veux faire qu'un avec toi ; je serai
démon, et ne veux rien avoir de commun avec
Dieu ! » Puis le crapaud habillé, un petit démon
celui-là , qu'il faut distinguer de l'autre, leur ouvrait
une issue, fenêtre, porte, chatière ou trou quelconque,
pour les faire sortir. Il paraît que, au besoin, il les
rapetissait pour cela. La Maria de Yurreteguia disait
que son diable à elle l'amoindrissait au point de la
réduire à rien, pour la tirer de la maison, et que, une
fois dehors, elle reprenait sa forme ordinaire. Le plus
souvent, ils faisaient leur voyage par les airs, ayant
leurs crapauds habillés à leur gauche, mais quelque-
fois aussi ils le faisaient à pied, précédés de ces mêmes
crapauds sautillant et gambadant.
« A YAquelarre de Zugarramurdi, comme à tous
les autres sabbats, il suffisait que le nom de Jésus ou
de la Vierge Marie fût prononcé, pour que tout
disparût. Il y a cependant une particularité à noter :
tandis que, ailleurs, les sorciers n'avaient guère à leur
disposition, pour faire le mal.d'autre forme que celle
252 LA SORCELLERIE EN FRANCE
du chat ou du loup-garou, ils pouvaient, Ã Zugarra-
murdi, se transformer en porcs, en chèvres ou boucs,
en mules ou mulets, en tous autres animaux quel-
conques, selon l'avantage qu'ils y avaient, même en
brebis.
« A Zugarramurdi, comme à Berroscoberro, dans
le pays basque, les grandes réunions sabbatiques
avaient lieu la veille des principales fêtes de l'année,
soit des fêtes de Pâques, des Rois, de l'Ascension,
du Corpus Christi (Fête-Dieu), de la Toussaint, de la
Purification, de l'Assomption et de la Nativité de la
Sainte-Vierge et de Saint Jean-Baptiste : le procès-
verbal ne mentionne ni la Pentecôte, ni Noël. C'était
dans ces circonstances solennelles, que se faisaient
les confessions générales et que se célébrait la messe
noire. On se confessait de tout le mal qu'on n'avait
pas fait et que l'on eût pu faire. Le diable imposait
des pénitences, souvent accompagnées du fouet;
puis il donnait l'absolution. Pendant que cela se
passait, six ou sept diablotins, quelquefois plus, selon
l'occurrence, disposaient l'autel. Ils dressaient un
grand dais avec une vieille toile sale, dégoûtante.
Sous le dais se trouvait tout l'attirail en contre-façon
des choses d'église : l'image du diable, en guise de
croix, dans une niche ; calice, hostie, missel et
burettes. Le diable se vêtait d'habits pontificaux,
LE POUVOIR DES SORCIERS 253
semblables à ceux de nos évêques, avec cette diffé-
rence qu'ils étaient, comme le reste, noirs et crasseux.
Les diablotins qui le servaient remplissaient, en
la circonstance, le rôle des diacres, sous-diacres et
acolytes dans les cérémonies ecclésiastiques ; l'un
lui passait l'aube, l'autre l'étole, un troisième
la chasuble, un quatrième le manipule, etc. Sur
l'autel, il y avait un grand missel, qui paraissait être
une grosse pierre, et la messe, dont on ne connaît pas
très bien toute la liturgie, était chantée à voix rauque
et caverneuse par d'autres démons, en guise de chan-
tres.
« Le diable, à l'endroit de sa messe correspondant
à l'offertoire, faisait un sermon, dans lequel il rappe-
lait à ses fidèles qu'il n'y avait pas d'autre Dieu que
lui ; que lui seul était leur sauveur et pouvait leur
ouvrir le paradis ; qu'ils auraient beaucoup à souffrir
en cette vie, il est vrai, mais qu'il leur réservait
de grandes compensations pour l'autre. Puis, après
les avoir exhortés à faire aux chrétiens le plus de mal
possible, il reprenait l'office, c'est-à -dire que .arrivé
à l'offertoire, il s'asseyait sur un siège noir, et la
doyenne des sorcières, celle qu'on nommait la reine
du sabbat, prenait place à côté de lui, tenant d'une
main une paix, sur laquelle était gravée la figure du
diable, et de l'autre, un petit plat, comme celui dont
254 LA SORCELLERIE EN FRANCE
on se sert pour les quêtes dans les églises du Midi ;
elle avait autour du cou une chaîne en similor, dont
chaque anneau était empreint d'une figurine émaillée
du Maître. Les sorciers approchaient tous ensuite,
rangés en file suivant l'ordre de leur ancienneté,
faisaient trois révérences profondes, en avançant le
pied gauche, baisaient la paix et déposaient leur
offrande dans le plat : cette offrande n'était généra-
lement pas riche ; les uns donnaient deux liards,
d'autres un sou, les plus fortunés poussaient la géné-
rosité jusqu'à mettre trois réaux, — un franc. — -dans
le bassin. En jetant son sou dans le plat, on disait:
« Ceci est pour la gloire du monde et l'honneur de la
fête. » Les femmes offraient aussi des gâteaux,
des œufs et autres choses, que recevaient les acolytes
servantes.puis elles se prosternaient devant le diable,
qui se levait debout, et qu'elles baisaient à la main
gauche d'abord, ensuite où et comme il a été dit
plus haut. L'offrande terminée, le diable continuait
sa messe. A l'endroit, qui répond à l'élévation de
l'hostie, il levait en l'air un morceau arrondi de
vieille savate, sur lequel était marquée sa laide figure,
en disant : « Ceci est mon corps ». Toute l'assemblée
se prosternait et adorait en s'écriant : « Aquerra-
goyti, Aquerrabeyti, » ce qui veut dire : « Bouquin en
haut, Bouquin en bas. » Le diable élevait de même
LE POUVOIR DES SORCIERS 255
le calice, et les sorciers adoraient encore : ce calice
est une sorte de gobelet noir et sale. Le diable
mangeait l'hostie, c'est-Ã -dire le morceau de savate,
buvait ce qu'il y avait dans le calice, puis les sorciers
faisaient cercle autour de lui, et il leur donnait la
communion qui avait lieu sous les deux espèces ;
mais, au lieu de pain, c'était un morceau de quelque
chose de dur, difficile à avaler, et au lieu de vin,
une gorgée d'un liquide excessivement amer, qui
donnait froid au cœur.
« Dès que le diable avait fini sa messe, « il les
connaissait tous, hommes et femmes, » dit le procès-
verbal en question, charnellement et sodomiquement.
Il ne s'en tenait pourtant pas là . Comme il avait,
paraît-il, le sens du beau, quoi qu'en disent ses
détracteurs, il faisait choix ensuite d'un certain
nombre de jolies filles que l'on mettait à part. A Zu-
garramurdi, le soin de cette sélection était confié à la
reine même du sabbat, à cette époque une Graciana
Barrenechea. Il ressort du rapport inquisitorial que,
loin de se plaindre, les pères ou époux de ces préférées
se tenaient pour très honorés ; un nommé Juan de
Sansin battait du tambour en avant du rideau, tandis
que sa femme était en aparté avec le diable... »
« Michel de Goyburu raconta que, plusieurs fois
par an, lui et les sorcières doyennes faisaient au
18
236 LA SORCELLERIE EN FRANCE
diable une offrande, qui lui était fort agréable. Pour
cela, ils allaient de nuit aux églises, emportant avec
eux un petit coffre à anses. Ils déterraient les cada-
vres en putréfaction, les désossaient, en reliraient
la cervelle et la moelle, « qui sont pour le diable des
bouchées savoureuses », et les mettaient dans leur
coffret, avec tous les morceaux tendres, c'est-Ã -dire
pourris, qualifiés ici de friands ; puis ils bouchaient
la fosse en y rejetant la terre, et s'en allaient retrou-
ver le Maître. Ils s'éclairaient dans ce travail, d'une
lumière «très obscure », sans qu'on sache de quoi elle
était faite, ajoute le texte, ce qu'on n'a pas su depuis
non plus et qu'on ne saura jamais probablement.
Un Juan de Echalar assura que, lorsque les sorciers
s'en allaient seuls à cette besogne de nuit, sans être
accompagnés du diable, ils étaient précédés d'un
cierge fait du bras entier d'un enfant mort sans
baptême ; l'extrémité des doigts, auxquels on avait
mis le feu, éclairait comme une lanterne sourde.
Cette lumière, du reste, était telle, que les sorciers
seuls pouvaient la voir. De retour à l'aquelarre avec
leur puant butin, les sorciers et sorcières le présen-
taient au diable, après trois profondes révérences et
en faisant la figue (c'est-Ã -dire en mettant le pouce
entre l'index et le médius et fermant le poing, signe
de mépris) de la main gauche. Le diable le recevait en
LE POUVOIR DES SORCIERS 257
souriant à sa manière, et le mettait dans un cabas
en jonc tressé, qu'il avait à côté de lui.
« La figue ne s'adressait pas au diable ; c'était,
et le rapport qualifie la chose de comble d'infamie,
pour insulter aux chairs chrétiennes putréfiées que
l'on offrait au démon. Ces chairs, avec les os, le
diable les croquait avec de grosses dents, qu'il a
blanches comme celles des nègres, et les dévorait
gloutonnement, frétillant comme un porc. Il en lais-
sait néanmoins une part pour les sorciers, qui la
mangeaient et même, par une grâce spéciale du
maître, la trouvaient savoureuse, quelque dégoûtant
que fût le mets. Il paraît que c'était comme une sorte
de communion qui donnait de la force et disposait
à mal faire : encore un mode de profanation des
mystères chrétiens.
« Plusieurs fois l'année, mais surtout à l'époque
des floraisons, on fabriquait des poisons et des
poudres. Le diable désignait certaines personnes,
à qui il indiquait les campagnes à parcourir, Ã
l'effet d'y chercher les vers, insectes, plantes, etc.,
dont ces poudres et ces poisons devaient être faits :
on partait par bandes, chacune ayant son petit coin
de pays à explorer. On visitait de préférence les lieux
incultes et déserts, les cavernes sombres, les ravins
et les fondrières, les trous de rochers, les crevasses
258 LA SORCELLERIE EN FRANCE
de vieux murs, et l'on en rapportait tous les cra-
pauds, lézards, limaces, limaçons, vesses-de-loups,
etc., que l'on pouvait y trouver. Tout cela était
apporté au sabbat, le diable le bénissait, de la main
gauche naturellement et avec le singulier geste que
nous avons dit, et l'on en faisait des poisons. On
commençait par écorcher les crapauds à belles dents,
sans s'inquiéter de leurs cris, puis on les dépeçait,
avec les lacertiens et autres reptiles, et on mettait
ces morceaux dans une marmite, où on les faisait
bouillir, mélangés avec les os et chairs putrides
tirés des églises, dans le liquide verdà tre, excrété
par les crapauds, démons habillés.
« Les poisons et onguents qui sortaient de cette
préparation, le diable les distribuait aux sorciers
et sorcières. C'était avec cela qu'on détruisait les
récoltes, que l'on tuait le monde, bêtes et gens...
Il arrivait parfois, toujours à cette même époque
des floraisons, que c'était tout le sabbat, diables
et diablotins en tête, qui s'en allait en procession
à travers champs répandre, deçà delà , les poudres
pestilentielles. Pour la circonstance, sorciers et
sorcières avaient changé de formes ; les uns étaient
chats ou chattes, les autres chiens ou chiennes ;
il y en avaient qui étaient porcs ou truies, beaucoup
étaient boucs ou chèvres; toute la création animale,
LE POUVOIR DES SORCIERS 259
en un mot, figurait clans cette procession de l'enfer.
On ne dit pas la forme que prenait le diable ; peut-
être conservait-il celle de bouc, qu'il avait à l'aque-
larre. Ce que l'on ne s'explique pas très bien, mais
qui ne paraît pas, cependant, avoir embarrassé les
juges inquisiteurs de Logrono, c'est que, en répan-
dant les poudres en question, qu'on lançait, non
pas devant soi, mais derrière son dos, toutes ces
formes animales, chats, chiens, boucs, chèvres,
porcs et autres, qui n'ont d'ordinaire que des pattes
ou des pieds, se servaient pour cela de la main gauche.
Quant à la lumière qui éclairait et guidait le cor-
tège, nous savons qu'elle n'était vue que des affi-
liés, de sorte que, en dehors des réponses des sor-
cières aux questions des juges, réponses arrachées
par la torture, on chercherait vainement ailleurs
une déclaration quelconque de témoin oculaire....
« Toutes les fois que les sorciers mouraient,
on les laissait d'abord enterrer ; puis, au premier
sabbat qui avait lieu, on se rendait en chœur, diables
et diablotins en tête, comme en la procession dont
il vient d'être parlé, au lieu de leur sépulture,
avec des pioches et des bêches. Les cadavres étaient
exhumés, et on leur enlevait d'abord les suaires
bénits, ce qui permettait, paraît-il, d'a\oir prise
sur eux ; puis, avec de grands couteaux apportés
260 LA SORCELLERIE EN FRANCE
exprès, on les éventrait et on leur arrachait les
entrailles. C'étaient les parents les plus proches
du défunt qui étaient chargés de cette opération,
comme aussi de dépecer le cadavre, dont les débris
étaient portés au sabbat : le père dépeçant et empor-
tant son fds sur son dos, le fils son père, le mari
son épouse, l'épouse son mari. On faisait d'ordi-
naire trois morceaux de tout le corps : l'un était
mis en pot-au-feu, l'autre rôti à la broche, et le troi-
sième laissé cru. Une table était dressée, sur laquelle
on étendait de grandes nappes, sales et noires, et
la bande s'attablait tout autour pour le festin.
C'étaient encore les parents les plus proches qui en
faisaient les honneurs ; le père servait à chacun des
convives un morceau bouilli, un morceau rôti et
un morceau cru de ce qui avait été son fds ; le fds
un triple morceau de même, de ce qui avait été son
père, etc. Le diable se réservait le cœur ; à part cela,
sorciers et sorcières pouvaient demander les mor-
ceaux de leur préférence. Les crapauds habillés
avaient aussi leur part, qu'ils mangeaient en se
disputant et en croassant. Au dire des. sorciers,
pour si fétides et dégoûtantes que parussent ces
viandes, elles leur étaient plus agréables à manger
que « mouton, chapons et poulets. » La chair des
hommes était, néanmoins, à leur dire, encore meil-
LE POUVOIR DES SORCIERS 261
leure et plus savoureuse que celle des femmes.
« Ce n'étaient pas seulement des sorciers et sor-
cières que l'on déterrait pour les manger, on déter-
rait aussi et l'on mangeait les cadavres d'autres
personnes, mortes de maladie. La Graciana Barre-
nechea déclara que, en sa qualité de reine du sabbat,
elle avait le droit de disposer des restes, qu'elle
emportait chez elle. Elle les serrait dans une grande
huche, qu'elle fermait soigneusement, pour que
son mari, une de ses filles et son gendre, qui n'étaient
point sorciers, ne les vissent point ; et quand son
mari, sa dite fille et son gendre n'étaient pas là ,
elle tirait ces restes de la huche, les faisait rôtir
et les mangeait en compagnie de deux autres de
ses filles, qui étaient sorcières comme elle, de Michel
et Juan de Goyburu, et de quelques autres sorciers,
ses parents. On lui fit citer les noms d'une foule de
personnes, hommes et femmes, petits garçons et
petites filles, qu'on avait mangé de la sorte à Vaque-
larre. Juan de Goyburu raconta qu'il avait déterré
son propre fils et l'avait mangé chez lui, en société
d'autres sorciers, qui lui avaient payé chacun leur
écot de ce festin.
« Au sabbat qui suivait celui où avaient été
mangées les chairs putréfiées que nous venons de
dire, on faisait cuire les os tenus en réserve, en addi-
262 LA SORCELLERIE EN FRANCE
donnant ce bouillon des feuilles, branches et racines
d'une plante appelée en basque balarrona, qui
avait la vertu d'attendrir les os et « d'en faire, dit
notre procès-verbal, comme des navets cuits. »
On en mangeait une partie et on pilait le reste dans
des mortiers, pour en extraire un gros jus, que
l'on passait ensuite à travers des tamis très fins.
Ce jus sortait de là clair et limpide, avec une teinte
un peu jaune, et le diable le recueillait dans une
fiole. Le sédiment était séché, et on le pulvérisait
ensuite : on s'en servait pour la composition des poi-
sons. Le venin de ces pharmaques était tel qu'une
toute petite goutte de la liqueur ou un atome de
la poudre suffisait pour tuer raide une personne,
ce qui expliquait, à cette époque, la plupart des
cas d'apoplexie foudroyante. Chaque sorcier et
sorcière recevait une provision de poudre et de li"
queur jaune pour ses opérations particulières.»
LE POUVOIR DES SORCIERS 263
ARTICLE CINQUIEME
Les Devins
I
Tel était donc le sabbat. Il est connu partout
et, bien qu'avec de nombreuses variantes, se res-
semble à lui-même dans tous les pays. Ma foi 1
le diable du sabbat ne m'est pas sympathique.
Bien qu'on le décore des noms de Satan et de Luci-
fer, il n'est pas même cousin de ces esprits bibliques.
Mangeur de charognes, éleveur de crapauds, qu'a-t-il
de commun avec le premier, tel que nous le repré-
sente le livre de Job, commissaire général de la
police de Yahveh sur la terre, et souriant ironique-
ment à la confiance que celui-ci a dans la fidélité
de ses serviteurs. En quoi ressemble-t-il, malgré
ses prétentions à se dire le sauveur, au splendide
Lucifer, Titan orgueilleux, dont le trône, au-dessus
de tous les anges, lui paraît encore trop bas, puisque
celui de Dieu est encore supérieur. La magnifique
image de l'archange rebelle, luttant pour la supré-
matie contre Michel et, bien que terrassé, restant
264 LA SORCELLERIE EN FRANCE
toujours l'adversaire indomptable de son vain-
queur, pouvait lui attirer des partisans, et per-
mettre, dans le langage apocalyptique, la constitu-
tion d'une cité satanique en face de la cité de Dieu.
Nous comprenons que, resté toujours le second,
malgré sa défaite, il ait trouvé des églises qui l'aient
cru égal au premier, et placé roi d'un monde infé-
rieur de ténèbres et de matière, vivant éternelle-
ment en contrepoids du monde de la lumière. Mais
le diable de nos pauvres sorciers est vraiment trop
misérable, trop honteux, trop cynique, pour conqué-
rir une adhésion quelconque.
Et son culte ? Serait-ce donc là le terme de ces
réunions secrètes de la magie assyrienne ou égyp-
tienne, connaissant la science des astres, les secrets
de la nature, ayant à sa disposition des charmes
si puissants que les adjurations les plus solennelles
aux dieux d'Assur et de Misraïm n'étaient pas
toujours efficaces pour annihiler leur influence ?
Etait-ce là où devaient aboutir les mystères d'Or-
phée, d'Eleusis, de Mithra, mystères de théosophes
et d'ascètes, cherchant par la lutte contre leurs
passions, par le jeûne, par la méditation, la solution
des énigmes sans nombre du monde et de l'homme?
Et, si nous adoptons l'identification des dieux du
paganisme avec les démons, quelle différence entre
LE POUVOIR DES SORCIERS
265
le diable des sorciers et le Jupiter, roi de l'Olympe,
dieu très bon et très grand, dont le froncement
des sourcils fait trembler le ciel et la terre ; avec
Apollon, dieu des poètes et père des Muses ; avec
Minerve, la sage déesse d'Athènes; avec Mars qui
préside aux combats, et Vulcain utile par ses forges,
et Cérès à la blonde couronne d'épis. Dieux gracieux,
bien qu'inconséquents, de la Grèce, divinités bien-
faisantes ou terribles de l'Orient, protecteurs divins
bien qu'un peu lourds de Rome, dieux belliqueux
de la Gaule et de la Germanie, malgré les plaisirs
grossiers de vos élus, vous avez tous quelque point
qui plaît à vos adorateurs, qui mérite une certaine
critique de vos adversaires, qui vous permettra de
prolonger longtemps encore votre règne, malgré
les splendeurs victorieuses de la Croix. Et vous,
divinités secondaires, mânes, lares, pénates, fées
légères, lutins capricieux, follets volages, gnomes,
korrigans, esprits de l'air, de la terre et de l'onde,
quelle relation pouvez-vous avoir avec ces affreux
diablotins, enfants de chœur d'un maître sale, ou
revêtus de la dépouille d'un crapaud ?
Il est clair que le sabbat n'a pas de rapport avec
la magie ancienne, mère ou fille d'une religion incom-
plète; c'est une fantasmagorie, née d'imaginations
impures; c'est un rêve malsain, un cauchemar de
266 LA SORCELLERIE EN FRANCE
cerveaux en délire ; ou plutôt, c'est le produit d'une
terreur affolée, qui ne sait ce qu'elle dit, ne peut
que supposer chez le diable, singe et ennemi de
Dieu, une sorte de contrefaçon du culte divin tel
qu'elle le connaît, tel que ses églises le lui présen-
tent, mais dans son ignorance de ce qu'ont inventé
les religions anciennes, croit qu'il suffit d'ajouter
l'absurde, la grossièreté et la saleté à la liturgie
de Dieu, pour en faire celle du diable. Impossible Ã
un lecteur de sang-froid, de croire un instant à la
réalité de ces réunions diaboliques, où rien n'est
nouveau, rien n'est grand, rien n'attire. — La seule
chose étonnante dans leur récit, c'est que des juges
instruits aient pu y croire, et, parce qu'ils y croyaient,
arrachaient à de pauvres gens, par des tortures
répétées, l'aveu de leur présence à des assemblées
impossibles. Sous ce rapport donc, la sorcellerie
médiévale tout imaginaire, ne peut être considérée
comme la suite et la continuation de l'antique
magie. Il en est différemment, si nous considérons
les sorciers sous leur aspect de devins. C'est par la
divination, nous l'avons vu, qu'ils donnèrent la
main aux magiciens et aux astrologues ; c'est par
elle que leur nom devint commun à tous les adeptes
des sciences occultes. Nous devons consacrer quel-
ques instants à les étudier sous ce rapport.
LE POUVOIK DES SORCIERS 267
II
Comme l'humanité avait cherché depuis long-
temps des remèdes extra-naturels aux maladies et
aux impuissances de sa nature mortelle, de même
elle chercha à triompher, par des moyens sembla-
bles, d'une autre faiblesse, qui lui a toujours pesé
beaucoup et dont elle a toujours vivement désiré
s'affranchir. La connaissance de l'avenir, provi-
dentiellement celée aux hommes, n'a en effet jamais
cessé de les intriguer ; elle limite trop aux temps
présents et passés leur science fort limitée, bien
que très ambitieuse. Aussi, l'histoire du Paganisme,
tout comme celle du Christianisme, est-elle remplie de
tentatives ayant pour but de connaître les événe-
ments futurs.
Or, ceux-ci, assurait-on, sont connus de Dieu,
qui garde pour lui leur connaissance et ne les révèle
aux hommes que dans des cas tout à fait exception-
nels ; mais ils sont aussi connus, ou peuvent être
prévus en tout ou partie, par l'ennemi de Dieu,
Satan, qui, plus complaisant pour les hommes,
ou désireux de faire échec, sur ce point encore, Ã
son adversaire divin, se fera peut-être un plaisir
268 LA SORCELLERIE ENT FRANCE
malin, si l'on sait le prendre, de communiquer
sa science à l'impatience de l'homme. Les discus-
sions entre théologiens, sur la question de savoir
si les diables connaissaient l'avenir, aboutirent fina-
lement à cette conclusion qu'ils en savaient plus
que nous, bien que ne possédant pas l'omniscience
divine. Ils ne pouvaient connaître d'une manière
certaine les futurs contingents, c'est-Ã -dire, les faits
qui dépendent de la volonté libre de Dieu, des anges
ou des hommes, ni les pensées internes et les actes
libres des individus. Toutefois, esprits fort perspi-
caces, ils pouvaient procéder par conjecture et
deviner, la plupart du temps, ce que ferait l'homme
dans telle ou telle circonstance. Etres agiles, il
leur était facile de savoir ce qui se passait à l'ins-
tant même en des contrées lointaines ; êtres intelli-
gents et expérimentés, ils connaissaient les secrets
de la nature, les propriétés des plantes, des miné-
raux, les lois de l'atmosphère, bien des choses Ã
nous inconnues. Ils pouvaient donc, s'ils le vou-
laient, par des voix, des songes, des apparitions,
nous faire connaître tout ou partie de ce que nous
désirerions savoir.
Communiquer avec les esprits et recevoir leurs
inspirations devint comme un sacerdoce grande-
ment considéré dans l'Antiquité. Chez les peuples
LE POUVOIR DES SORCIERS 269
sauvages ou du moins barbares, c'est même l'uni-
que sacerdoce (1) : car leurs prêtres, en effet, sans culte
régulier, sans temples ni autels, sans enseignement
dogmatique ou moral, n'en cumulent pas moins les
fonctions de devins, de prophètes, d'exorcistes, de
thaumaturges, de médecins, de fabricants d'idoles
et d'amulettes. Leur influence est considérable,
car leur visage a quelque chose qui inspire la crainte.
Ils s'entretiennent, du reste, dans un état de surex-
citation étrange par divers excitants, qui leur don-
nent une force musculaire factice et provoquent
en eux des hallucinations, des convulsions ou des
rêves, qu'ils regardent comme un enthousiasme
divin. Dupes de leur propre délire, ils en imposent
même quand ils se trompent : les Européens, rési-
dant dans leurs pays, se laissent quelquefois influen-
cer par des fables répétées avec assurance et finis-
sent par y croire.
Les femmes exercent parfois ce sacerdoce magi-
que. Leur organisation nerveuse, plus facilement
excitable, les rend très propres au métier de devin
et d'enchanteur. Elles entrent avec plus de facilité
dans ce délire fatidique, poussé quelquefois jusqu'Ã
(1) Voir Maury, La Magic et l'Astrologie dans l'Antiquité et au
Moyen-Age. auquel nous empruntons les détails qui suivent.
270 LA SORCELLERIE EN FRANCE
la fureur, qu'on tic-ut pour le plus haut degré de
l'inspiration. Les Germains el les Celtes avaienl <!•â–
semblables prophétt qu'entourait la vénération
publique et dont les avis étaient écoutés, même des
guerriers les plus expérimentés. Elles se retrouvent
aussi chez les premiers Arabes, dans l'histoire des-
quels elles ont plusieurs fois joué un rôle. Chacun
connaît l'influence exercée par les oracles de Delphes,
prononcés par une femme en extase; mais Delphes
n'avait pas le monopole des prédictions : bien des
temples, bien des antres possédaient aussi leurs
devineresses ; et, jusqu'Ã la fin de l'empire romain,
les devins, de tout genre ne rent d'être consultés,
officiellement quelquefois, quand ils remplissaient
les rôles d'aruspices et d'augures; plus secrètement
souvent, mais non moins crus, quand, aux pratiques
officielles, ils joignaient les rites les plus étranges
venus d'Egypte ou de la Chaldée.
Lorsque les théologiens du Moyen-Age voulurent
classer tous ces prophètes, ils mirent à part les
prophètes juifs et les justes, auxquels Dieu avait
parfois révélé l'avenir. Les autres se rangèrent en
huit classes. A la tête de tous, on plaçait les devins
qui connaissaient l'avenir par la communication
directe de l'esprit extra-terrestre, dieu supposé des
païens, démon des chrétiens, et les pythonisses
LE POUVOIR DES SORCIERS 27t
inspirées, croyait-on, par un démon familier. Venaient,
ensuite les nécromans, évocateurs des morts ; les
astrologues, lecteurs du ciel ; les mages aux nom-
breux prestiges ; les augures, qui sans parler directe-
ment au démon, se servaient de signes intermédiaires
dont l'interprétation était leur affaire. Simples impos-
teurs, les enchanteurs faisaient croire aux hommes
ce qu'ils voulaient. Quant aux sorciers, on en fai-
sait la huitième classe des devins ; leur caractéristi-
que était de rencontrer Satan en certains lieux et
de faire beaucoup de mal. Cette division (1) plus
ou moins acceptée des savants, n'empêcha pas le
peuple de confondre les devins, les prédiseurs
â– d'avenir et tous les industriels ou charlatans de
même acabit avec les sorciers, car ils se servaient
de procédés analogues, et se rapprochaient tellement
d'eux qu'il était difficile de les distinguer.
(1) Nous empruntons cette division au curieux petit livre du
théologien protestant Lambert Daneau : De veneficiis, quos olim
eortilegos, nunc autem vulgo sortiarios vocant dialogus, in- 16,
Cologne, 1575, mais elle n'a pas été généralement reçue par les
écrivains, qui en ont établi d'autres à leur guise.
10
272 LA SORCELLERIE EN FRANCE
III
En fait, leurs noms étaient fort divers, comme
les phénomènes sur lesquels ils prétendaient appuyer
leur science. De tous ces prédiseurs, les astrologues,
considérés comme plus sérieux, s'étaient fait une
place hors pair. Depuis des siècles, la croyance était
bien établie qu'il existait une certaine relation entre
les vicissitudes des astres et les faits, ou les êtres,
du monde sublunaire. En soi, elle n'était pas com-
plètement fausse cette opinion, car nous reconnais-
sons bien nous-mêmes, par une expérience person-
nelle, que le temps, c'est-à -dire les phénomènes
météorologiques, le soleil, la lune, la pluie, le vent,
l'état électrique ou orageux de l'atmosphère, le froid,
agissent sur nos dispositions nerveuses, par con-
séquent sur notre caractère, notre intelligence, notre
être moral. Nos aïeux ne s'étaient donc pas si gros-
sièrement trompés qu'il semble ; au reste, tout prouve
qu'ils se montrèrent toujours fins observateurs.
Leur tort consista à vouloir généraliser ces phéno-
mènes, à en imaginer là où l'expérience n'en avait
pas montrés, et à croire à une influence obligatoire
des astres, tellement impulsive, que les événements
LE POUVOIR DES SORCIERS 273
de la terre dépendaient du ciel, non de la volonté
humaine. Les théologiens scolastiques réagirent, en
partie, contre les préjugés de l'Antiquité. Ils semblent
pourtant avoir concédé bien des points, que nous ne
sommes guère disposés à admettre, par exemple que
l'on pouvait, non pas avec certitude, mais avec
quelque probabilité, conjecturer le caractère d'un
enfant d'après les constellations de sa naissance.
Dans certains pays, les rapports entre l'homme et les
astres se basaient sur l'identification entre ces der~
niers et les dieux, protecteurs de l'homme ou de ses
membres. Chez les Egyptiens, par exemple, chaque
membre d'un défunt se plaçait sous la protection
d'un Dieu astre particulier. La tête appartenait au
dieu Ra ou soleil ; le nez et les lèvres à Anubis, dieu
chacal ; les yeux à la déesse Hâthor, vache et lune ;
les dents à la déesse Selk, la chevelure à Moou, le
Nil céleste ; les genoux à Neith, les pieds à Phtha,
tous dieux mi-terrestres, mi-célestes, aux propriétés
du reste assez confuses. Pendant la vie, chaque divi-
nité avait aussi la garde des membres isolés, et, en
cas de maladie, on devait invoquer le dieu que cela
regardait. On sait aussi que d'Egypte vint l'idée
d'une association entre les dieux planètes et les
métaux, association souvent affirmée par les alchi-
mistes médiévaux ; Saturne, c'était le plomb •
274 LA SORCELLERIE EN FRANCE
Mars, le fer ; Jupiter, l'étain ; Vénus, le cuivre ;
Mercure, le vif argent ; le soleil, l'or ; et la lune,
l'argent. Somme toute, en Egypte, et il en était de
même en Perse et en Chaldée, les phénomènes
terrestres se trouvaient rattachés par un lien étroit
aux astres et aux divinités que représentaient ces
astres, ou qui les gouvernaient. De ces pays, la con-
viction des dépendances des hommes vis-à -vis des
cieux passa aux Grecs et aux Romains, de qui nos
aïeux la reçurent.
Une fois la chose admise, il était possible peut-être
de déterminer les conditions de cette dépendance,
de préciser ces relations de la terre au ciel, et, vu la
fixité des lois célestes, de prédire l'avenir des indi-
vidus nés sous telle ou telle étoile, le résultat d'une
action entreprise sous une influence stellaire bonne
ou mauvaise ; d'annoncer ainsi les événements
principaux qui pourraient intéresser les nations ou
l'humanité entière, et, suivant cette connaissance,
de prendre une décision destinée à modifier ou Ã
empêcher le résultat prévu.
A cette tâche s'appliquèrent les prêtres chaldéens,
qui paraissent avoir été des premiers à observer le
ciel d'une manière raisonnée, d'où le nom de «chal-
déens» donné aux astrologues des âges suivants. Les
prêtres de l'Egypte s'occupèrent aussi du calcul
LE POUVOIR DES SORCIERS 275
des mois, des éclipses, du zodiaque, et, comme leurs
confrères d'Asie, déterminèrent, d'après des données
religieuses, les jours fastes et les jours néfastes,
mais aussi tentèrent d'établir les règles des relations
entre les évolutions des astres et les destinées humai-
nes. Si, comme nous n'en doutons guère, l'astro.
logie, c'est-à -dire, la prédiction d'après les astres,
resta une science trompeuse, ses adeptes n'en ren-
dirent' pas moins des services à l'astronomie future,
car ils découvrirent partiellement l'influence qu'ont,
les uns sur les autres, les astres principaux du sys-
tème solaire ; ils notèrent aussi les principaux mou-
vements diurnes et nocturnes ; ils apprirent à dis-
tinguer les planètes des étoiles fixes, bien que, faute
d'instruments sans cloute, il leur fut difficile de se
prononcer sur la nature des dernières. En résumé,
l'astronomie, dans ses débuts, trouva dans les astro-
logues des partisans d'autant plus attachés à elle
qu'ils y trouvaient leur compte et, par leur moyen»
elle réalisa des progrès qui, peut-être, sans la supers-
tition commune, eussent réclamé bien d'autres
siècles, avant d'être obtenus.
En tous cas, les chaldéens rencontrèrent dans le
monde romain, quand ils vinrent y chercher fortune,
une crédulité aussi grande que celle de leur pays
d'origine. Des livres d'astrologie furent composés,
276 LA SORCELLERIE EN FRANCE
que chacun consultait avec soin avant de commencer
une entreprise, quand le conseil de l'astrologue
titulaire ne pouvait être demandé ou s'estimait
trop dispendieux. Le satirique Juvénal (1) ne man-
que pas de se moquer de ce travers fort répandu,
paraît-il, parmi les dames de Rome. Tout ce que leur
prédit un astrologue leur semble, dit-il, émaner du
temple de Jupiter Ammon, car Delphes ne rend
plus d'oracles. Plus loin, le poète avertit son lecteur
d'éviter la rencontre de celle qui feuillette sans cesse
des éphémérides ; qui est si forte en astrologie
qu'elle ne consulte plus et que déjà elle est con-
sultée ; de celle qui, sur l'inspection des astres,
refuse d'accompagner son époux à l'armée ou dans
sa terre natale. Veut-elle seulement se faire porter
à un mille : l'heure du départ est prise dans son
livre d'astrologie. L'œil lui démange-t-il pour se
l'être frotté ? point de remède, avant d'avoir par-
couru son grimoire. Malade au lit, elle ne prendra
de nourriture qu'aux heures fixées dans son Pélo-
siris : ainsi s'appelait un astrologue égyptien dont
un traité d'apotélesmatique avait emprunté le
nom. Les femmes de condition médiocre, continue
(1) Ju vénal, Satire VI. Nous en donnons le résumé d'après
Maury, op. cit., p. 74.
LE POUVOIR DES SORCIERS 277
Juvénal, font le tour du cirque avant de consulter
la destinée ; après quoi, elles livrent au devin leur
main et leur visage. Quant aux plus opulentes, elles
faisaient venir à grands frais, de l'Inde et de la
Phrygie, des augures versés dans la connaissance
des influences sidérales.
L'histoire romaine fourmille de récits témoignant
de la crédulité générale à la divination par les
astres. Si les empereurs se décidèrent parfois Ã
interdire l'art des astrologues, ce n'est point qu'ils
n'y ajoutaient pas foi, mais bien que les conseils
des constellations pouvaient être parfois de mau-
vais conseils et encourager des compétiteurs. Ils
auraient voulu réserver la science redoutable pour
eux seuls et leur usage personnel. Vains efforts,
l'astrologie vit la ruine des empereurs et de l'em-
pire, sans perdre de son prestige, et nous la verrons
exercer sa puissance jusqu'à une époque relati-
vement proche de nous.
La conviction d'un rapport entre les astres et
l'homme se manifesta par la croyance à d'autres
phénomènes, propres à exalter la vanité des mor-
tels. Comme nous,du reste, les Anciens attachaient
à leurs personnes une importance extrême ; mais,
moins conscients de la place modeste de la terre
dans l'ensemble du monde, ils admettaient volon-
278 LA SORCELLERIE EN FRANGE
tiers que les prodiges des cieux n'avaient d'autre-
but que le service ou la gloire des hommes. La Bible
elle-même nous a laissé un témoignage de cette
croyance dans l'histoire fameuse de Josué arrêtant
le soleil, afin que le jour prolongé lui permit d'a-
chever la victoire remportée en ce jour, sur les
peuplades des Amorrhéens. Chose curieuse, le même
miracle, si l'on s'en rapporte aux historiens espa-
gnols, permit au cardinal Ximenès de Cisneros, le
grand ministre de Ferdinand le Catholique, de
battre les Maures près d'Oran (1509) ; tant la fierté
nationale d'un peuple croit de son honneur d'inté-
resser à sa cause les cieux eux-mêmes.
Parmi les manifestation de la même mentalité,,
nous pouvons seulement mentionner les récits pres-
que innombrables qui, tant chez les païens que chez
les chrétiens, nous parlent de prodiges aériens, sen-
sibles à propos des événements terrestres. Des étoiles,
apparaissent au berceau du grand homme et des
globes de feu s'évanouissent à sa mort. Si la lune
ou le soleil s'éclipsent, c'est pour annoncer quelque
événement terrible ; quant aux comètes, elles présa-
geaient infailliblement ou une guerre, ou une famine,
ou un autre malheur quelconque. Plus rarement
comme celle qui apparut après la mort de Jules César^
on interprétait son arrivée en bonne part. Cette
LE POUVOIR DES SORCIERS 279
interprétation favorable naquit, il est vrai, longtemps
après l'événement, lorsque le pouvoir d'Auguste
bien assis ne permettait plus de considérer son avè-
nement comme une calamité publique. Certains
météores très spéciaux, ne laissaient aucun doute sur
leur origine miraculeuse ; telles les croix lumineuses
apparues dans les airs, la première aux yeux de
Constantin marchant contre Maxence, les autres
quand les Français chassèrent enfin les Anglais de
leur patrie, quand Albuquerque partit pour la
conquête des Indes, Richard Cœur de Lion pour la
Croisade et le cardinal Ximenès déjà nommé pour
son expédition d'Oran ; telles encore ces visions
d'armées lumineuses ou obscures se combattant
dans le ciel, ces vues d'épées sanglantes, ces lettres
lumineuses, ces globes ou langues de feu que les
chroniques et les récits hagiographiques nous men-
tionnent si souvent ; telles encore ces marques lumi-
neuses, Ã forme de croix, qui s'attachaient, dit-on,
aux vêtements, aux outils, aux corps des ouvriers
envoyés par Julien l'Apostat pour la reconstruction
du temple de Jérusalem ; phénomène qui se repro-
duisit, si nous en croyons les chroniques, au temps
de Childéric III, lorsque Pépin le Bref était maire du
Palais, et pendant une expédition de Charlemagne
contre Witiking, et au temps de l'empereur Othon I.
280 LA SORCELLERIE EN FRANCE
La Réforme ne put naturellement pas naître sans
prodiges, et, parmi ces prodiges, on cite de nouveau
les croix attachées aux vêtements, « avertissemen
aux Allemands et Saxons, dit Le Loyer (1), d'avoir
leur recours à la croix de Notre-Seigneur, méditer
en sa passion, et être mémoratifs de ses bénéfices
récents ». Nous nous souvenons nous-mêmes d'avoir,
à l'époque de la guerre franco-prussienne, en-
tendu beaucoup parler de croix semblables vues
en Alsace, signes de bonheur ou de malheur, suivant
la nationalité du commentateur.
IV
Nous avons donné une place d'honneur aux astro-
logues, vu leur importance historique et la consi-
dération dont ils jouirent au Moyen-Age, comme dans
les temps anciens. Il nous suffira maintenant d'énu-
mérer rapidement les autres adeptes de l'art divi-
natoire. C'étaient les consulteurs des sorts par les
dés, les osselets, les livres ouverts au hasard, sor-
(1) Le Loyer. Discours et histoire des spectres, visions et
apparitions, in-4, Paris, 1605, t. IV, p. 389, 396. Les faits de météo-
res estimée miraculeux sont très nombreux dans les chroniques,
mais je ne connais pas d'ouvrages qui en aient fait la liste.
LE POUVOIR DES SORCIERS 281
ciers qui avaient donné leur nom à toute la corpo-
ration des magiciens. Suivant le cas, ils pratiquaient
la cléromancie, la palomancie, la stichomancie, la
rhapsodomancie. Il y avait des devins qui se ser-
vaient de bâtons jetés en l'air, et, suivant la figure et
la direction de la chute, pronostiquaient l'avenir.
Leur art s'appelait la rabdomancie ; mais ce nom
appartenait aussi aux gens qui se piquaient de décou-
vrir les sources, les trésors cachés ou les voleurs, au
moyen d'une baguette. De nos jours encore, il
existe bien des personnes qui croient à la vertu de
la baguette de coudrier pour la découverte des
sources, mais ne s'accordent pas pour décider si le
don d'invention des eaux cachées, - - car il ne s'agit
plus de trésors ni de voleurs comme autrefois, — est
une propriété nerveuse du sujet, ou une vertu de la
baguette, ou n'est qu'un instinct appuyé sur la
connaissance des terrains.
On connaissait encore les liseurs de l'avenir indi-
viduel dans les lignes de la main; leur science
appelée chiromancie est loin d'avoir passé de mode.
Encore de nos jours, on imprime des livres qui
apprennent à savoir ce que signifient la ligne de vie
ou du cœur, celle de la santé et de l'esprit, celle de
la fortune et du bonheur, ce que présagent les parties
renflées de la paume, modestement surnommées
282 LA SORCELLERIE EN FRANCE
montagnes de Vénus, de Jupiter, du soleil, de Mars,
de Mercure ou de la lune. Les bohémiennes de nos
foires ont la spécialité des consultations de la main,
qui peuvent faire plaisir au client, et ne lui font
guère d'autre mal que d'alléger sa bourse. Les nécro-
mans, devenus les spirites contemporains, évo-
quaient les esprits des morts. Obéissant à leur
appel, les défunts apparaissaient aux yeux du devin»
ou aux regards des parents enthousiasmés, sous des
formes vagues, faites de nuées peu consistantes,
ou dans des miroirs, des vases pleins d'eau, des bou-
teilles remplies de parfums ou d'autres objets plus
ou moins brillants. On sait que les nécromans de
nos jours procurent quelquefois certains attouche-
ments de la main du mort, et, plus perfectionnés
que leurs aïeux, parviennent à photographier les
mains ou même les formes entières plus ou moins
nettes de certaines personnes décédées.
L'ornitomancie ou science des augures, si vénérée
des Romains,tirait ses présages du vol ou de l'appétit
des oiseaux. Chacun connait l'épisode du consul
Claudius Pulcher (247 a. J. C.) : au moment de livrer
bataille aux Carthaginois, on vint lui annoncer que
les poulets sacrés refusaient de manger. C'était de
mauvais augure : « Eh bien ! répondit-il, qu'on les
jette à la mer, s'ils ne mangent pas, ils boiront ».
LE POUVOIR DES SORCIERS 283
Le consul eut tort, car il fut battu. Non moins
célèbres, les aruspices étudiaient les entrailles des
animaux fraîchement égorgés, ce qui se nommait faire
de l'aruspicine ou de la statoscopie.En ces temps,tout
servait de présages ; augures et aruspices savaient
les discerner et prédisaient ce qui devait se passer,
d'après la rencontre de tel ou tel animal, son chant,
son cri, son éternument, sa démarche, ou n'importe
quel détail le concernant. Plus subtils, les salisateurs
s'observaient eux-mêmes, ils basaient leurs prédictions
sur le mouvement du premier membre qui venait
à remuer dans leur corps.
Parfois les songes savamment interprétés soule-
vaient le voile des événements futurs. La Bible
renfermait trop d'exemples de songes divins pour
que personne osât douter de l'oniroscopie. Ici, le
prophète examinait avec soin les excréments des
bestiaux; là , il prêtait une oreille attentive aux sons
rendus par une lame de métal ou des pierres jetées
dans l'eau. Les vases d'eau servaient souvent dans
Jes séances divinatoires de lécanomancie. Tantôt on
écrivait des paroles magiques sur des lames de
cuivre, qui, mises dans le vase, révélaient à une vierge
ce qu'elle désirait voir. Tantôt, au clair de la lune,
on emplissait de liquide un vase d'argent et, dans la
lumière d'une lampe réfléchie sur la surface du vase,
284 LA SORCELLERIE EN FRANCE
le spectateur apercevait ce qu'il voulait connaître.
Chez les Anciens, on mettait dans un bassin plein
d'eau des pierres précieuses et des lames d'or ou
d'argent, gravées de centaines de caractères, dont
on faisait hommage aux démons. Après les avoir
conjurés par des paroles magiques, on leur proposait
la question dont la réponse était désirée, et, du fond
de l'eau, sortait une voix basse, semblable à un
sifflement de serpent, qui donnait la solution atten-
due. Ailleurs, il suffisait de contempler la surface
de l'eau pour y apercevoir la figure désirée, c'était
l'hydromancie.
Souvent l'avenir se lisait sur un objet brillant
quelconque, miroir, vase d'huile, verre, boule de
métal, anneau, ongle, épée, acier, ivoire. Les métho-
des de consultation de cette sorte surnommées cap-
toptromancie, cristallomancie, dactylomancie, ony-
chomancie variaient suivant les devins, qui, au
Moyen-Age, comme de nos jours, car cette science se
pratique encore chez nous et ailleurs, les agrémen-
taient de prières, d'invocations de saints ou de
démons. Tout, paraît-il, n'était pas tromperie dans
les visions de ce genre, car la fixation d'un point
brillant est un moyen de produire le sommeil hyp-
notique, bien connu des médecins. Par ce phéno-
mène et celui des idées subconscientes, conservées
LE POUVOIR DES SORCIERS 285
dans la mémoire, sans que l'attention les ait remar-
quées, on a expliqué, ou tâché d'expliquer, les faits
singuliers de visions aperçues dans les miroirs par
des individus de bonne foi. En tout cas, le client,
s'il ne voyait pas lui-même les figures mystérieuses,
pouvait certainement s'en rapporter à l'innocence
de l'enfant chargé de ce soin et à l'expérience du
commentateur.
Si, du reste, le croyant éprouvait un échec, bien
d'autres divinations aux noms bizarres lui restaient :
il y avait en effet la géomancie, au moyen d'une
poignée de terre ; l'alfridarie, espèce d'astrologie ;
la brotonomancie ou inspection des poussières et des
blessures ; l'oculomancie qui servait à découvrir
un larron, suivant la manière dont il tournait les
yeux. La tephramancie étudiait la cendre du feu
des sacrifices ; la bélomancie, le jet des flèches ; la
sycomancie, les feuilles du figuier ; la géloscopie,
le rire des personnes ; la sternomancie, les bruits
du ventre ; la xylomancie, la figure des bois ren-
contrés sur le chemin ; l'ariblacie ou science des
ariolistes consultait les autels. Mais on connais-
sait encore la palmoscopie, étude de la palpi-
tation des victimes ; l'hippomancie, étude des
chevaux ; l'arithmancie, divination par les nombres ;
et bien d'autres aux noms savants et bizarres :
286 LA SORCELLERIE EN FRANCE
aéromancie, pégomancie, castronomancie, brizo-
mancie, cleidomancie, ophiomancie, ingromancie,
myomancie, aspidomancie, lithomancie, alectryo-
mancie, spodomancie, cubomancie, astragalomancie,
libanomancie, céraunoscopie, omphalomancie, scia-
mancie, phyllorhodomancie, stolisomancie, tiro-
mancie, cosquinomancie, nigromancie, œnomancie^
pératoscopie, ragalomancie, spodomancie, omo-
mancie, causimomancie, amniomancie, céromancie,
lychnomancie, margaritomancie, oomancie, chao-
mancie, daphnomancie, ornéomancie, pyromancie,
etc. Avec tant de moyens de connaître l'avenir,
car nous en omettons un bon nombre, nous ne
saurions douter que nos ancêtres ne se trouvassent
mieux renseignés sur les temps futurs que sur
l'histoire du passé.
CHAPITRE IV
La Sorcellerie en face du peuple et
de l'Eglise
ARTICLE PREMIER
L'art magique répandu partout
I
Nous avons vu à quelles causes probables il est
permis d'attribuer l'énorme développement de la
sorcellerie au Moyen-Age. Il se pourrait que les per-
sécutions dont les hérétiques,— surtout les Cathares,
plus tard Albigeois, qui apparaissent vers l'an 1000,
et les Vaudois, postérieurs de deux siècles, — furent
alors l'objet, firent naître la croyance au sabbat.
Cette réunion diabolique dans des lieux écartes
nous semble être une invention médiévale, ajoutée
à toutes les anciennes superstitions païennes encore
subsistantes. Les persécutés, contraints pour se voir,
se concerter, célébrer leur culte, de se réunir la nuit
2 i
288 JLA SORCELLERIE EN FRANCE
dans des souterrains, au milieu des bois, dans des
endroits déserts, furent estimés avoir un culte dia-
bolique. Comme on savait que les Cathares mani-
chéens admettaient un double principe éternel, celui
de la lumière et celui des ténèbres, facilement assi-
milés dans le langage populaire à Dieu et à Satan, il
était très facile de leur attribuer le culte du dernier seu-
lement, puisque Dieu restait l'apanage des chrétiens.
De là à imaginer qu'ils voyaient Satan en personne,
et ensuite qu'ils étaient transportés à leurs réunions
par le démon, il n'y avait qu'un pas vite franchi. Les
détails supplémentaires se trouvèrent tout seuls. Peut-
être, fut-ce à ces réunions occultes, des Vaudois en par-
ticulier, que l'on dut la confusion étrange, longtemps
admise, entre les membres de cette secte et les sorciers.
Malgré cette assimilation, les Cathares peuvent
être considérés plus justement comme les propaga-
teurs du culte satanique, non seulement en vertu
de leur doctrine fondamentale des deux principes-
mais surtout à cause de l'effroi qu'ils causaient Ã
l'Eglise. Depuis la découverte des premiers mani-
chéens, prêtres d'Orléans, condamnés par un Concile
et brûlés sur l'ordre du roi Robert-le-Pieux en 1022,.
jusqu'à la disparition de la terrible hérésie, trois
cents ans et plus s'écoulèrent. Quand on la vit
répandue en France, où la plupart des seigneurs du
LE PEUPLE ET l' ÉGLISE 289
Midi s'étaient ralliés à elle, en Champagne, sur les
bords du Rhin, en Italie, dont plusieurs villes se
donnèrent des municipalités cathares, à Rome
même en face du trône pontifical, qu'on connut ses
dogmes rappelant ceux des manichéens d'autrefois,
sa morale ascétique, son organisation puissante
avec ses parfaits ou moines, prédicateurs intrépides,
leurs supérieurs évêques, leur grand chef pape de
l'Orient, il fut évident qu'à ne pas la vaincre, l'Eglise
risquait d'être vaincue. La lutte grandiose s'engagea
implacable. Bientôt il fut visible que la parole ne suf-
firait pas ; on dut recourir à la force : et ce fut l'épique
guerre albigeoise,où le Nord batailleur se rua cinquante
ans sur le Midi frondeur, pour le terrasser; ce fut ensuite
l'établissement de l' Inquisition, avec ses tribunaux ac -
tifs, aux yeux de lynx, inaccessibles à la crainte,vérita-
bles cours martiales de la société chrétienne en danger.
Or, la chose était claire, puisque l'Eglise était divine,
ses ennemis devaient être diaboliques. Pas de milieu
possible. « Quiconque n'est pas pour moi, est contre
moi », cette parole évangélique dictait le jugement des
fidèles : l'hérétique donc appartenait à Satan. 11 faut
nous rendre compte, au reste, de la mentalité de ces
temps agités. Que les croyants fussent troublés, il y
avait de quoi : les ix e et x e siècles venaient de s'écou-
ler au milieu de scandales inouis, de désordres indes-
290 LA SORCELLERIE EN FRANCE
criptibles. Si les invasions des Normands et l'organi-
sation de la féodalité dans l'empire carolingien dissous,
avec ses guerres interminables, avaient donné déjÃ
bien des sujets de crainte aux esprits pacifiques, quels
gémissements devaient s'élever dans les monastères
au récit de ce qui se passait à Rome. Un pape,Foimose,
arraché de son tombeau, souffleté et jeté au Tibre ; et
ses successeurs, jouets de l'aristocratie romaine, se
succédant ou plutôt se superposant sur le trône pon-
tifical, d'où la révolution prochaine les plongeait,
les yeux crevés, dans les cachots du fort St-Ange. Il y
a deux, trois papes à la fois. Quelquefois les empe-
reurs, les Othon, descendent en Italie, remettent un
peu d'ordre dans le chaos, installent un nouveau
pape après avoir déposé les autres ; mais, dès qu'ils
sont partis, les culbutes recommencent et le pontife
allemand n'a guère d'autre chance d'échapper au
supplice que de suivre les fourgons de l'armée; qui
remonte vers le Nord. Et, comble de scandale, un
enfant de 12 ans,Benoît IX, neveu de deux papes, est
hissé sur le trône de St-Pierre (1033) par les comtes
de Tusculum(l) « et l'Europe chrétienne crut que
(1) Nous empruntons la page suivante au livre si intéressant
du regretté M. Emile Gebhart, Moines et Papes, in-16, Paris,
1897, p. 53.
LÉ PEUPLE ET L'ÉGLISE 291
les temps prédits par le visionnaire de Pathmos
commençaient et que l'Antéchrist venait de coiffer
la tiare.
« Il ne fit que piller et que tuer » a écrit de lui l'un
de ses successeurs, le grave Victor III. Quand il
atteignit sa seizième année, le scandale de sa vie
sembla si affreux, que les capitaines de Rome jurè-
rent de l'étrangler à l'autel, au moment où il tien-
drait Dieu dans ses mains impures. Une éclipse de
soleil le sauva : les conjurés épouvantés n'osèrent
toucher au pape. Benoît s'enfuit à Crémone, près
de l'empereur Conrad. Henri III le rétablit en 1038.
Pendant six nouvelles années, il régna au Latran
à la façon d'un sultan asiatique ; il faillit même un
jour abdiquer,pour épouser la fdle d'un baron romain.
Le peuple se souleva le 7 janvier 1044, le chassa de
Rome et prit pour pape l'évêque de Sabine, Sil-
vestre III. On crut trouver alors, dans l'oratoire de
Benoît IX, les livres magiques, qui lui servaient pour
l'évocation du diable ou la séduction des femmes.
Mais Silvestre ne dura que quarante-neuf jours.
Benoît, à la tête d'une troupe de brigands, rentra au
palais apostolique et commença son troisième règne,
qui fut d'une année. Il abdiqua alors, par contrat
signé avec son successeur, Grégoire VI, qui lui assu-
rait, comme prix de la papauté, le denier de saint
292 LA SORCELLERIE EN FRANCE
Pierre des Anglais. Grégoire était un riche curé d'une
paroisse de Rome et passait pour simple d'esprit.
Ce prêtre obscur, devenu par simonie le maître de
l'Eglise, sut lire dans l'âme d'un moine qu'il s'attacha
en qualité de chapelain, Hildebrand, et jamais dans
la suite, Grégoire VII ne parla de lui qu'avec respect.
« Cependant la chrétienté avait trois papes à la
fois, c\r Benoît IX était toujours reconnu par le
parti léodal, et Silvestre III pontifiait dans un châ-
teau-fort des monts de la Sabine. L'empereur fit
déposer et cloîtrer du même coup, par un concile,
Grégoire et Silvestre, et nomma un allemand encore,
l'évêque de Bamberg, Clément II. Clément consacré
dans la nuit de Noël 1046, sacra à son tour Henri III,
et ce couronnement fut l'une des pompes les plus
magnifiques de la Rome médiévale. Le nouveau
pape songeait à réformer la discipline, le César ger-
manique couvrait l'Eglise de son bouclier ; la chré-
tienté se prit à respirer. Mais elle oubliait Benoît IX
qui, de sa tour de Tusculum, couvait Rome du
regard. L'empereur repassa les Alpes ; le pape impé-
rial fut empoisonné et, pour la quatrième fois, en
octobre 1047, le pontife démoniaque monta sur le
siège de St-Pierre. Il régna encore huit mois et neuf
jours et s'enfuit à l'approche de Boniface, comte de
Toscane, dont l'armée apportait un nouveau pape
LF. PEUPLE ET L'ÉGLISE 293
allemand, Damase II. Ce fut sa retraite définitive.
Il avait alors vingt-six ans, et l'histoire n'a plus
rencontré son nom à partir de ce jour. Les Basiliens
de Grotta-Ferrata, toujours fidèles au lointain sou-
venir des tyrans de Tusculum, racontent qu'il s'en-
sevelit dans une cellule de leur couvent et mourut
en odeur de sainteté. A l'appui de cette légende, ils
montrent, dans leur cloître, la pierre sous laquelle
dort, Ã l'ombre des buissons de roses, attendant le
jour formidable du jugement, celui qui fut le pape
Benoît IX».
II
Que les âmes pieuses crussent à Satan déchaîné, en
écoutant les voyageurs raconter toutes ces horreurs,
cela ne peut nous étonner, d'autant plus que les
fléaux semblaient alors s'abattre sur le monde. Pré-
cisément dans ces premières années du xi e siècle, une
famine terrible ravageait la France et l'on racontait
que certains affamés se laissèrent aller à manger de
la chair humaine. Or, dans les esprits simplistes du
peuple et des monastères, il fallait concilier tout
cela avec une croyance indéfectible à la Providence
divine considérée, non comme la gardienne conser-
294 LA SORCELLERIE EX FRANCE
vatrice des grandes lois universelles dominant l'évo-
lution des mondes, mais comme une puissance qu'on
ne pouvait assujettir à aucune règle, qu'on ne suppo-
sait pas s'en être fixé elle-même, et qui, par consé-
quent agissait par une suile de volontés sans cesse
répétées, mais non toujours obligatoirement les
mêmes. Elle n'était pas capricieuse cette Providence,
non, car elle dirigeait toutes choses vers une fin
connue d'elle seule ; ou plutôt, cette fin était bien
connue des croyants, c'était l'exaltation du règne
de Dieu sur la terre, la domination de son Eglise.
Du moins, si la fin était sûre, les moyens semblaient
divers. Ne soupçonnant pas la fixité de ce que nous
appelons les lois naturelles, faute d'un terme plus
approprié, chaque incident de la vie journalière
revêtait aux yeux croyants un caractère miraculeux :
il avait un but spécialement voulu, tantôt d'épreuve
ou de châtiment, tantôt de récompense, tantôt
d'avertissement et de menace.
Il suffit de parcourir les chroniques et, a fortiori,
les quelques vies des saints du temps, pour se con-
vaincre qu'aux yeux du xi c siècle rien ne se fait, sinon
par une volonté souveraine, pas du tout neutre au
milieu des conflits de la terre. En dehors des faits
ordinaires, censés non miraculeux parce qu'ils sont
réguliers et nue L'homme y est accoutumé, tout ce
LE PEUPLE ET L* ÉGLISE 295
qui lui paraît tant soit peu étrange, doit être divin ou
diabolique, fait avec une intention spéciale que
l'événement découvrira. Consultons, par exemple,
un des chroniqueurs les plus connus du xi e siècle,
Raoul Glaber, narrateur franc et naïf, qui croit au
diable comme à Dieu. A ses yeux (1) « le Père qui est
au Cieux » ne ménage pas à ses enfants les avertisse-
ments et les menaces. Il emploie la nature, les phé-
nomènes inattendus de la terre, les signes des astres
comme présages de sa colère. Tous les fléaux qui
affligèrent la France sous le règne de Robert « ont
été annoncés avec certitude par les éléments». Le
Vésuve vomit du soufre et lance des pierres à plus
de trois milles, et l'incendie ravage tout aussitôt
les villes d'Italie et de France, s'attaque même Ã
Saint Pierre de Rome. Une comète qui s'évanouit Ã
chaque aurore, « au premier chant du coq », précède
de quelques jours l'incendie de l'église du Mont-Saint-
Michel. Le 29 juin 1033, le soleil s'éclipsa et devint
couleur de safran : « Les hommes en se regardant les
uns les autres, se voyaient pâles comme des morts ;
tous les objets en plein air prirent une teinte livide.
La stupeur remplit alors tous les cœurs : on s'atten-
(1) La page suivante est empruntée à l'ouvrage cité ci-dessus
de Gebhart, Moines et Papes, p. 37.
296 LA SORCELLERIE EN FRANCE
dait à quelque catastrophe générale de l'humanité. »
Le même jour, en effet, à Rome, les barons romains
tentaient d'assassiner le pape à St-Pierre. Six années
plus tard, nouvelle éclipse de lune, qui « paraît
couverte de sang noir », et, le même mois, chute d'un
bolide lumineux : quelque temps après, guerre entre
le roi Henri et les fds du comte de Blois. Un soir,
Widon, archevêque de Reims, qui était moins bon
astronome que son prédécesseur Gerbert, aperçut
une étoile très brillante qui s'agitait violemment
de haut en bas, prête à se détacher du ciel et à écraser
la terre. « Tous ces prodiges, conclut notre historien,
tendaient à ramener les hommes à une vie meilleure,
par la voie de la pénitence. »
Les esprits de la trempe de notre moine, — ils se
comptaient par milliers à son époque, sans parler
de la nôtre, remplissaient les cloîtres et exerçaient
sur les populations une influence prépondérante,- —
manquaient de proportion et de perspective dans
leurs vues : tout leur semblait sur le même plan et
de même importance; la lune donc pouvait bien dis-
paraître pour faire présager un petit incident terrestre,
qui intéressait quelques centaines d'individus. Or, Ã
ces mêmes esprits, le diable se représentait comme un
lion tournant autour d'eux, cherchant à les tenter,
pour les entraîner dans l'enfer. Les impulsions de la
LE PEUPLE ET L'ÉGLISE 297
chair devenaient diaboliques, le sommeil, qui attachait
à sa couche le moine fatigué ou paresseux, n'était
qu'un artifice de Satan ; l'envie de dérober au monas-
tère quelques lopins de sa terre ou quelques fruits
de son verger venait évidemment de l'enfer. Du
haut en bas de l'échelle sociale, chacun jugeait ainsi
que le diable était responsable de ce qui arrivait de
fâcheux, de ce qu'inventait la malice des autres
hommes, et aussi de ce qui troublait la quiétude
personnelle.
III
Devant cette mentalité qui sera celle du Moyen- Age
dans son ensemble et ne cessera pas d'être celle des
âmes, dites pieuses, jusqu'à nos jours, il n'est guère
d'événement naturel. Qu'un phénomène quelconque
se produise, inexplicable immédiatement, ou plutôt
— car nous n'expliquons pas grand chose — inusité,
il sera l'effet d'un miracle divin ou d'un prestige
satanique. Satan, du reste, est si fin, dira-t-on,
qu'il sait se transformer en ange de lumière, imiter
tellement les sentiments de Dieu, qu'Ã moins de
beaucoup de sagacité et de prudence, l'homme s'y
laisse prendre. De là grand embarras, parfois, pour
juger de l'origine du fait extraordinaire. Etait-il
298 LA SORCELLERIE EN FRANCE
divin, était-il satanique ? Cela dépendait beaucoup
de l'intérêt personnel. En tout cas, il ne venait
point de la nature.
La conviction, qui rattachait ainsi à Dieu ou
au diable la production des événements singuliers,
jugeait de la même manière les individus. Ceux-ci
ne pouvaient rester neutres. Ils étaient à Dieu ou
à Satan, pour ou contre, jamais simplement hommes,
avec leurs qualités ou leurs défauts, donnés par la
nature ; les uns plus doués, les autres moins ; chacun
ayant à remplir dans ce monde une tâche proportion-
née à ses moyens. De plus, l'opinion régnante, que
rien n'arrive en vertu des lois naturelles, supposait
l'intervention des êtres supérieurs dans le destin
de leurs serviteurs. Aussi, dès qu'un homme sortait
de l'ordinaire, Ã n'importe quel point de vue, le
soupçon naissait de lui-même qu'une intervention
extranaturelle, divine ou diabolique, devait y
être pour quelque chose. Les saints, les amis des
monastères, les protecteurs des églises, se voyaient
entourés d'une atmosphère divine faisant naître
les miracles sous leurs pas, les environnant de mer-
veilles, terrassant leurs ennemis. Dans un camp
opposé, mauvais, se rangeaient tous ceux qui trou-
blaient les idées courantes. Si donc de malheureux
hérétiques, mécontents, vivaient à part, c'est qu'ils
LE PEUPLE ET L'ÉGLISE 299
étaient attirés par le diable ; si quelque homme
se distinguait par ses études de la nature, par sa
science, faisant contraste avec l'ignorance des cer-
veaux étroits, ses connaissances ne pouvaient lui
venir que du démon.
Cette croyance ne resta pas sans danger, comme
nous le verrons, pour ceux qui en étaient l'objet.
Elle s'adressait, au reste, aux personnages les plus
saints et les plus hauts placés. Gerbert d'Aurillac,
devenu archevêque de Reims, puis pape sous le
nom de Silvestre II (989), avait fait en Espagne
des études de médecine et d'alchimie ; il ne man-
qua pas d'avoir une réputation de sorcier bien éta-
blie, ce qui ne l'empêcha pas de parvenir ; mais
les tentatives faites par lui, avec l'appui de l'empe-
reur Othon III, de réformer les moines de St-Paul-
hors-les-Murs, ou de les remplacer par des chanoines
réguliers, réveilla les soupçons. On raconta que (1)
« l'apôtre apparut de nuit à l'empereur et lui fit
une verte réprimande. « Un moine, bien que cor-
« rompu, dit le saint, ne peut être rejeté de sa pro-
« fession.il doit être jugé par Dieu dans l'ordre même
« auquel il s'était consacré. » Le pape de l'an 1000
(1) Gebhart, Moines et Papes, p. 20.
303 LA SORCELLERIE EN FRANCE
découragé, isolé dans sa métropole, encore frémis-
sante de la révolte de Crescentius, reprit donc ses
parchemins, son Virgile et ses horloges ; mais, sî
quelque moine s'égarait en pleine nuit dans la région
sinistre du Ccelius, il apercevait, au sommet de
la plus haute tour du Latran, un fantôme qui sem-
blait se pencher sur Rome endormie : c'était le
vieux Gerbert, observant dans ses miroirs astrono-
miques les secrets du ciel. Le noir passant, épou-
vanté, se signait et fuyait à travers les ténèbres.
N'avait-il pas surpris le vicaire du Christ en collo-
que sacrilège avec Satan ? »
La même accusation de sorcellerie atteignit bien
d'autres papes, Benoît IX (1033-1056), Jean XX
(1024-1033), Jean XXI (1276-1277), S. Grégoire VII
(1073-1085), Boniface VIII (1294-1303) qui avait,
comme plus tard Alexandre VI, un démon familier,
et d'autres encore. Il n'est guère d'hommes illustres
que la légende médiévale n'ait enveloppés d'une
atmosphère magique : Alexandre le Grand, César,
bon nombre d'empereurs romains, Charlemagne.
La reine Basine, mère de Clovis, était magicienne ;
Brunehaut, reine d'Austrasie, n'avait pas manqué
de faire un pacte avec le diable. Tous les princes,
qui, jusques et y compris Napoléon I er , eurent
quelque querelle avec l'Eglise : Henri II et Henri VIII
LE PEUPLE ET L' ÉGLISE 301
d'Angleterre ; Charles-Martel, Philippe le Bel, et
d'autres en France ; Manfred de Naples, Frédéric I er ,
et Frédéric II d'Allemagne, Alphonse X de Cas-
tille, furent censés avoir quelque démon familier,
user de procédés diaboliques ou opérer des mer-
veilles de ce genre. D'autre part, presque tous les
souverains, jusqu'au xvm e siècle, se laissèrent
séduire par les apparentes connaissances de l'astro-
logie. Ils ne manquèrent pas de faire tirer l'horos-
cope de leurs enfants, et l'habileté des devins trouva,
sans doute plus d'une fois, le moyen d'expliquer
ce que l'expérience démontrait contraire à leurs-
prédictions.
Nous verrons bientôt, dans la seconde partie de
cet ouvrage, que dans les classes élevées de la société,
la noblesse, la haute bourgeosie, parmi les évo-
ques, dans les cloîtres, le reproche de sorcellerie
fut pendant tout le Moyen-Age jeté à la tête des
gens que l'on voulait perdre. Accusation terrible
pour tous, même haut placés, car les choses les plus
innocentes s'interprétaient facilement de sciences
ou d'arts coupables ; de . plus, les préjugés alors
répandus rendaient la défense presque impossible ;
l'obstination dans la torture, le refus de confesser
le crime imaginaire, l'éloquence du prévenu, tout
s'estimait prestiges magiques, dignes de mort.
302 LA SORCELLERIE EN FRANCE
Quiconque faisait des recherches hors des voies
ordinaires devait être sorcier, et, s'il ne l'était pas,
il passait au moins pour tel. C'était le sort de l'alchi-
miste. Par .le fait même qu'il cherchait à découvrir
ou à exploiter les secrets de la nature, on le soup-
çonnait de recourir volontiers au diable ; ses cornues
avaient des airs fantastiques, le feu de ses four-
neaux n'était que celui de l'enfer, son laboratoire
passait pour le temple où il offrait des sacrifices Ã
Satan, et les lueurs apparues subitement des pou-
dres enflammées, représentaient Satan obéissant
à son évocation. Son compère l'astronome, impuis-
sant à se débarrasser de sa doublure d'astrologue,
ne s'estimait pas capable d'examiner les astres
pour découvrir les lois de leurs mouvements, sans
joindre à cette étude celle de l'avenir, d'après la
conjonction des planètes. Du reste, qui se souciait
de l'observateur désintéressé du ciel. « Cette astro-
« logie, écrivait Jean Kepler (1), qui pourtant ne la
« rejetait pas complètement, est une fille bien folle !
« Mais, seigneur Dieu ! comment sa mère, la très
« sage astronomie pourrait-elle vivre sans cette extra-
« vagante ? Le monde est encore beaucoup plus fou
(1) Cité par Janssen, t. VI, p. 423.
LE PEUPLE ET l' ÉGLISE 303
-(. qu'elle et tellement fou que, pour permettre à sa
« vénérable mère de subsister.la fille folle parvient Ã
<( duper, Ã entortiller les hommes par ses mensonges
k et ses balivernes. La vraie science rapporte si peu
« à qui s'y adonne, que la mère mourrait certainement
« de faim, si la fille ne lui apportait pas son salaire. »
Il en était de même de la pacifique médecine. On
l'estimait privée de toute efficacité, si deux com-
pagnes, l'alchimie et l'astrologie, ne lui faisaient
cortège. La connaissance des mystères hors de la
science humaine de l'époque lui était plus nécessaire
que celle des simples ou du corps humain. Le méde-
cin donc devait étudier les constellations, connaître
les cieux favorables à l'administration d'un lave-
ment ou d'une saignée. Et, ma foi ! la réputation
de l'astrologue, plus que sa science médicale, assu-
rait au docteur du Moyen-Age, la clientèle, la renom-
mée, le pain de chaque jour.
IV
Malgré leurs connaissances rudimentaires, du
reste, les médecins d'antan, comme beaucoup de
nos contemporains, n'aimaient pas qu'on trouvât
leur science en défaut. Si quelque chose leur échappait,
304 LA SORCELLERIE EN FRANCE
si leurs diagnostics allaient de travers, si les mala-
dies résistaient aux remèdes, la faute ne devait pas
s'imputer à leur ignorance : ils ne savaient ni douter
ni errer. L'explication venait d'elle-même, comme
nous la trouvons encore trop souvent exprimée
de nos jours : telle infirmité m'échappe, elle est
surnaturelle ; elle se guérit par des moyens que
j'ignore, ce ne peut être que par miracle. « Il n'était
venu encore à l'idée de personne (1), depuis Hippo-
crate, jusqu'au siècle dernier, à plus forte raison
dans tout le cours du Moyen-Age, et même bien
avant, dans les beaux jours de la Renaissance, de
mettre en question la réalité de causes occultes,
surnaturelles, et de ne point attribuer à des agents
étrangers, cacodémons ou esprits consciemment
mauvais, beaucoup de maladies qui, pour être recon-
nues aujourd'hui parfaitement natuielles, n'en
attendent pas moins encore leur explication der-
nière. Il n'y a pas eu jusqu'à près de notre temps
un médecin, pour peu qu'il lui restât de foi reli-
gieuse, catholique ou protestante, qui n'ait admis
cette réalité.
« Citons d'abord l'opinion d'un catholique :
(1 ) La page suivante est extraite de Jules Baissac, Les grands
jours de la sorcellerie, p. 184, seq.
LE PEUPLE ET l' ÉGLISE 335
« Ce catholique est Jean Fernel, le Galien mo-
derne, ainsi qu'on l'a justement dénommé, une
des plus grandes gloires de notre France. Fernel
était mathématicien, astronome, philosophe, méde-
cin, et de plus un écrivain d'une rare distinction.
Comme médecin, il n'a pas eu peut-être d'égal
dans tout le xvi e siècle : « Il a rappelé à la vie l'art
médical à peu près mort » a dit de lui Guy Patin.
Eh bien ! cet homme extraordinaire, le premier
auteur d'un traité spécial de Pathologie, où il est
cependant question, quoique en termes un peu
vagues, de l'épilepsie, de l'hypocondrie, de la fré-
nésie, de la manie, de la mélancolie, comme de
maladies naturelles, croit à l'action des malins
esprits sur le corps de l'homme ; il croit que des magi-
ciens, des sorciers, peuvent, au moyen d'impréca-
tions, d'enchantements et autres pratiques magi-
ques, rendre possédé qui ils veulent ; et il dislingue
les possédés des maniaques, en ce que ceux-là ont
le privilège, selon lui, de lire dans le passé et de
deviner les choses les plus secrètes. Les possédés,
du reste, sont facilement reconnaissables, car ils
deviennent tout tremblants quand on prononce
devant eux quelques paroles à la louange de Dieu.
Il a été témoin d'un cas de délire, qui avait été causé
par la présence du diable dans le corps d'un indi-
303 LA SORCELLERIE EN FRANGE
vida et que les plus doctes médecins de l'époque
n'avaient point su discerner. Fernel allait, sous ce
rapport, aussi loin que la superstition la plus vul-
gaire : il tenait la lycanthropie pour chose très
certaine, indubitable.
« Le protestant, lui, n'est pas une moins grande
gloire que Fernel ; c'est Ambroise Paré, le restaura-
teur de la chirurgie en France, un homme de génie
en même temps qu'un parfait honnête homme.
Or, voici ce que Paré pense des démons : « Les dé-
« nions, dit-il, se forment tout subit en ce qu'il
« leur plaît ; souvent on les void se transformer
« en serpents, crapaux, chats-huants, corbeaux,
« boucs, ânes, chats, chiens, loups, taureaux ; ils
« se transmuent en hommes et aussi en anges de
« lumière ; ils hurlent la nuit et. font bruit comme
« s'ils étaient enchaînez ; ils remuent bancs, tables,
« bercent les enfants, feuillettent les livres, comp-
« tent l'argent, jettent la vaisselle par terre, etc. ;
« ils ont plusieurs noms comme cacodémons, incubes,
« succubes, coquemares, gobelins, lutins, etc.
« Les actions de Satan sont supernaturelles et
« incompréhensibles, passant l'esprit humain, et
« n'en peut-on rendre raison non plus que de l'ai-
« mant qui attire le fer et fait tourner l'aiguille...
« Ceux qui sont possédés du démon, parlent la
LE PEUPLE ET L' ÉGLISE 307
« langue tirée hors la bouche, par le ventre, par
« les parties naturelles ; ils parlent divers langages
« incognus, font trembler la terre, tonner, esclairer,
« desracinent et arrachent les arbres, font marcher
« une montagne d'un lieu en un autre, soulesvent
« en l'air un chasteau et le remettent en sa place,
« fascinent les yeux et les esblouissent, etc. »
« Quant aux sorciers, inutile de dire, après la
citation qui précède, que notre grand Paré ne met
pas le moins du monde leur existence en doute et
que, tout humain, tout bon et pieux chrétien qu'il
était, il tient pour un devoir du prince et de la société
la chasse à ce vilain monde. Le diable, capital et
ennemi juré de l'homme, nous afflige souvent,
dit-il, de terribles maladies ; pour cela, il se concerte
avec les sorciers, que Paré qualifie de pendars.
Ces sorciers qui, avec des moyens subtils, parvien-
nent à déranger la santé, en lésant l'entendement
et les principales fonctions de l'organisme, agissent
en vertu d'un pacte fait avec les malins esprits.
«• Un autre médecin protestant, celui-ci un an-
glais, John Cotta, estime qu'il y a une différence
à établir entre possédés et ensorcelés. Tous les pos-
sédés ne le sont point par ensorcellement ; le diable
n'a pas toujours besoin du ministère des sorciers
pour agir ; le plus souvent même il agit directement :
303 LA SORCELLERIE EN FRANCE
« La raison, dit John Cotta, reconnaît que les
« malades sont affligés par la puissance surnaturelle
« immédiate du diable de deux manières : la prê-
te mière, c'est par des choses qui sont claires et
« manifestes au médecin docte seulement ; la se-
« coude, c'est par des choses qui sont apparentes
« à la vue du vulgaire. » Les deux signes auxquels
le médecin « docte », d'après notre auteur, recon-
naissait qu'il y avait intervention diabolique étaient
premièremsnt, l'apparence surnaturelle de la mala-
die dont souffrait le patient ; deuxièmement, l'inef-
ficacité des remèdes employés. En d'autres termes,
si le médecin se trouvait en présence de symptômes
auxquels il ne comprenait rien, ce qui, pour beau-
coup d'empiriques de cette époque, devait être fré-
quent, ou si, pour une raison inconnue quelconque,
le remède prescrit n'opérait pas comme d'habitude,
il y avait infection démoniaque, possession, ce n'était
pas douteux. Comme on croyait en ce temps-là que,
depuis la révélation et avec l'enseignement ressor-
tant des divines Ecritures, on n'avait plus à s'occu-
per de la recherche des causes premières ; que,
d'ailleurs, le surnaturel étant la base de la foi et
de l'ordre social lui-même, il eut été impie, athée,
révolutionnaire, d'expliquer, autrement que par lui,
ce qu'on ne comprenait pas, tout ce qui, dans cet
LE PEUPLE ET L'ÉGLISE 309
incompris, ne pouvait venir de Dieu, venait néces-
sairement du diable : prêtres, médecins, légistes,
juges, docteurs en tous droits, tout le monde, offi-
ciel et autre, pensait de même à cet égard. Comment
le vulgaire eût-il pu avoir une autre pensée ? »
ARTICLE DEUXIEME
Ce qu'étaient les sorciers
I
Bref, les siècles passés, — sans parler du nôtre, —
virent l'action du diable un peu partout, le plus
souvent amenée par l'intervention des sorciers.
Mais alors une question difficile se pose : Au fond,
qu'étaient-ils donc ces sorciers vrais ou prétendus,
devins, magiciens, astrologues et autres ? Des
hallucinés, des imposteurs, des charlatans, ou de
vulgaires coquins, empoisonneurs, voleurs, assas-
sins, malfaiteurs de toute espèce ? Il est impossible
de répondre d'un seul mot et, dans l'ensemble : il
nous faut instituer des catégories.
En ce qui concerne les astrologues, nous devons
310 LA SORCELLERIE EN FRANCE
distinguer trois sortes d'astrologies, auxquelles on
a donné les noms de météorologique, médicale et
judiciaire.
La première, l'astrologie météorologique, basée
sur l'observation des coïncidences entre le retour
des saisons, les phases de la lune, et certains phéno-
mènes intéressant la terre, comme l'abondance
des pluies, du vent, la fréquence des orages, la chute
des neiges, la chaleur ardente, et par conséquent
les travaux correspondants de la culture, ou les
précautions à prendre pour la cueillette des mois-
sons et des fruits, semble fort légitime et prouvée
expérimentalement. Sans doute, les anciens person-
nifièrent et concrétisèrent leurs découvertes, en
sorte que, l'imagination s'en mêlant, ils attachèrent
un rapport de cause à effet, à des relations de simple
concomitance ; par exemple, ayant remarqué que
les pluies arrivaient à l'époque où les Hyades se
levaient, que l'apparition de Sirius était suivie
des grandes chaleurs de l'été, il leur parut naturel
de donner le nom de pluvieux aux premiers de ces-
astres, celui d'ardent au second, et bientôt ils décla-
rèrent les Hyades causes de la pluie et Sirius cause
de la chaleur. Mais leurs observations n'étaient
pas vaines, bien qu'incomplètes ; les astrologues cé-
lestes ne faisaient intervenir aucune puissance?
LE PEUPLE ET L'ÉGLISE 311
extranaturelle dans leurs calculs ; leur science était
légitime, les services rendus par leurs prédictions
ou leurs conseils ne sauraient être éclipsés par les
erreurs commises. Nous vivons encore sur leurs
expériences : les dictons de nos campagnes sur la
lune rousse qui ronge les fruits, sur la pluie de St-
Médard, sur les orages d'avril et tant d'autres, bien
interprétés, peuvent rendre service ; ils servent Ã
pronostiquer l'avenir des récoltes, non sans doute
d'une manière précise ni infaillible, mais par à peu
près.
Ces astrologues inoffensifs eurent le mérite sérieux
d'avoir, sinon démontré, du moins pressenti l'étroite
solidarité de tous les phénomènes du monde maté-
riel. S'ils durent, au Moyen-Age, joindre quelque
appareil charlatanesque et ne pas se contenter de
l'observation du ciel, cela tint à l'esprit général du
temps et à la nécessité de vivre. Etudier le retour
des éclipses, calculer les lunaisons, découvrir la
précession des équinoxes, demandait du temps et
ne rapportait guère ; il fut plus profitable d'imagi-
ner l'avenir d'après les combinaisons des sphères.
Nous n'en saurions faire un trop grand reproche
à ceux que la fortune n'avait pas favorisés. Du reste,
même dans l'application de leur science aux destinées
humaines, tout n'était pas encore complètement faux-
312 LA SORCELLERIE EN FRANGE
L'astrologie médicale, elle aussi, pouvait jus-
qu'Ã un certain point se soutenir. Il est en effet im-
possible d'admettre l'influence des astres sur les
phénomènes météorologiques et ne pas l'étendre
aux corps vivants. L'expérience journalière démon-
tre que pour des raisons assez inconnues du reste,
nos nerfs, notre cerveau, notre complexion san-
guine, tout notre corps ressent les changements
atmosphériques. Qui d'entre nous n'a entendu
dire à un goutteux ou à un rhumatisant que ses
douleurs lui font prévoir le temps ? Depuis long-
temps, on a observé que certaines maladies, certaines
affections frappent plutôt au printemps, d'autres
en été, et ainsi de suite. Comme, d'autre part, il
existait une relation entre les astres et les variations
météorologiques, il était assez légitime d'en admettre
une entre les astres et les maladies du corps. Que
les médecins anciens, tous astrologues, aient encore
attribué un rapport de causalité à des phénomènes
simplement concomitants, qu'ils aient environné
leurs conseils de bonnets pointus, de baguettes, de
consultations en latin baroque, ce sont des travers
dûs à la connaissance encore insuffisante des lois
naturelles, ou exigés par la crédulité générale. Il
serait encore injuste de trop leur en vouloir.
Mais ces deux sortes d'astrologues n'étaient pas
LE PEUPLE ET L* ÉGLISE 313
les vrais astrologues. Ils n'étaient réputés tels que,
lorsqu'à l'astrologie médicale ou météorologique,
ils joignaient l'astrologie judiciaire. Celle-ci avait
pour but de découvrir une relation entre les astres,
et le caractère, la santé, surtout la destinée d'un
individu. Les prédictions astrologiques étaient fon-
dées sur les aspects, c'est-à -dire, sur les positions
où se trouvaient le soleil, la lune et les planètes,
les uns par rapport aux autres, soit au moment de
la naissance, soit à quelque autre période critique
de l'existence d'une personne ; et sur certaines
influences que l'on attribuait arbitrairement à cha-
cun des corps célestes. Dans le but de faciliter la
détermination des aspects, toute l'étendue du ciel
était divisée en douze parties égales, qu'on nommait
les maisons du ciel. Elles étaient limitées par les
cercles de position, c'est-à -dire, l'horizon, le méri-
dien et quatre cercles passant par les extrémités
nord et sud de l'horizon. Ces cercles étaient réputés
immobiles, en sorte qu'un corps céleste, par l'efîet
de la rotation diurne, parcourait dans l'espace de
vingt-quatre heures, chacune des douze maisons
célestes. On donnait le nom d'horoscope au com-
mencement de la première maison, ou au point de
l'écliptique, qui se levait au moment même de l'ob-
servation. Le thème était le tableau des places des
314 LA SORCELLERIE EN FRANCE
divers astres au moment de la consultation, et la
conclusion, tirée de l'étude du thème combiné avec
les propriétés attachées fort arbitrairement aux
maisons et aux planètes s'appelait jugement, d'où
vint à l'art en question l'épithète de judiciaire.
Le jugement dépendait donc de la nature des pla-
nètes, de leur aspect, de la maison du ciel où elles
paraissaient au moment de la consultation. Chaque
planète était iéputée dominer sur quelques classes
d'hommes, le soleil sur les rois, Mercure sur les phi-
losophes, etc. ; et aussi avoir quelques propriétés :
le soleil était bienfaisant et favorable, Mercure
inconstant et variable, Jupiter tempéré et bénin,
Saturne triste, morose et froid, etc. Suivant donc
que ces diverses planètes se rencontraient séparées
ou réunies, dans telle ou telle maison du ciel, on
en tirait un présage, car chaque maison avait elle-
même des spécialités: la première était la maison de
la vie ; la deuxième, celle des richesses, la troi-
sième celle des frères, la quatrième celle des liens de
parenté, etc. Chaque école d'astrologie pouvait,
naturellement, modifier ces principes arbitraires
et établir des règles pour tous les cas.
Il est possible d'excuser,d'admettre même, jusqu'Ã
un certain point, l'exercice de l'astrologie météorolo-
gique et de l'astrologie médicale, la première surtout ;
LE PEUPLE ET L* ÉGLISE 315
car il faut avouer que la pratique de la seconde se
mêla à beaucoup de charlatanisme. Les bonnets
pointus, les longues robes, les airs mystérieux des
médecins astrologues d'autrefois, faisaient plus pour
la guérison que les prétendues consultations des
astres. En admettant en effet une relation qui
semble bien réelle entre notre constitution et les
variations des saisons, il en résulte simplement la
nécessité de quelques précautions aux époques
déterminées par l'expérience, les délicats devront
se couvrir aux froids; les gens sujets aux bronchites,
se garer des brumes et des frimas ; les apoplectiques,
prendre garde aux chaleurs ; les tuberculeux, se
méfier du printemps et de la chute des feuilles.
Quant à croire que Jupiter influe vraiment sur la
qualité d'un lavement, qu'il n'est même pas indif-
férent de le prendre en une phase quelconque de
la lune, il faudrait, pour nous le faire admettre, des
expériences autrement sérieuses que celles des an-
ciens bonnets pointus.
Mais l'astrologie judiciaire ne semble pas pouvoir
trouver d'excuses. Malgré son immense influence,
malgré la faveur dont elle fut l'objet jusqu'au
xvm e siècle et même au-delà , il est impossible de
considérer dans ses adeptes autre chose que des
charlatans, des escrocs, des hallucinés. En dépit de
316 LA SORCELLERIE EN FRANCE
quelques coïncidences, sur lesquelles ils insistèrent
outre mesure, — car enfin ils étaient assez nom-
breux pour que, de leurs prédictions contradictoires,
il y en eut bien au moins une qui s'approchât suffi-
samment de la réalité, - il est impossible d'imaginer
ou d'admettre un rapport quelconque entre l'être
libre qu'est l'homme et la place de telle ou telle
planète dans l'une ou l'autre des maisons du ciel.
I T ne légère réflexion suffit à convaincre le plus naïf
de la fausseté absolue des bases de l'astrologie judi-
ciaire, c'est que, s'il s'agit, par exemple, de prononcer
sur l'avenir d'un enfant, le jugement sur l'un doit
logiquement être valable sur tous les enfants nés
en même temps, au même jour, dans les conditions
sidérales identiques. Or, à qui voudra-t-on faire
croire que les enfants, nés à Paris le même jour,
mourront ensemble, auront la même fortune, la
même réussite ou les mêmes insuccès. Malgré l'iden-
tité des influences planétaires de leurs berceaux,
ils n'auront certainement ni le même caractère,
ni le même sort. L'expérience quotidienne nous
est un bien sûr garant de l'inefficacité des calculs de
nos astrologues. Si leur succès dura si longtemps, il
faut sans doute l'attribuer à quelques coïncidences
heureuses, à l'inépuisable crédulité de la race humaine
et, aussi, à la souplesse d'esprit des prophètes.
LE PEUPLE ET l' ÉGLISE 317
II
Que, dans tous les cas, il ne semble pas néces-
saire de supposer une accointance entre les astrolo-
gues et les démons, cela va de soi. Il en est de même
des devins de tout acabit, que nous pouvons bien
mettre sur le même pied que les astrologues, c'est-à -
dire, croire habiles à se servir de quelques phénomènes
réels, pour exagérer leur science, grâce surtout Ã
la connaissance qu'ils avaient de leur public. Prenons
par exemple les chiromanciens. Sans efîorts, ils
peuvent distinguer une main d'homme d'une main
de femme, reconnaître l'homme de l'atelier et celui
de bureau, la cuisinière et la couturière, la lavan-
dière et la femme du monde, l'âge approximatif du
client. Sur ces premières données, d'après les mots
échappés aux débuts de l'entrevue, ils peuvent devi-
ner à moitié s'il s'agit d'une consultation pour
maladie, d'une peine de cœur, d'un objet à retrouver.
Le hasard fait le reste, si les prophètes tombent
juste. Souvent aussi, leur flair les avertit du danger
d'être trop précis, dans le cas où ils ne voient rien,
et, comme ii fut toujours permis aux oracles d'être
obscurs, cette obscurité sert à cacher leur ignorance.
318 LA SORCELLERIE EN FRANCE
Augures, auspices, cartomanciens, tous les pro-
nostiqueurs des temps anciens doivent être donc
considérés comme de purs imposteurs. Leur excuse
était que ni les uns ni les autres ne paraissent bien
méchants. Le plus grand mal qu'ils commettaient,
de vivre aux dépens d'autrui, faisait plaisir à tout
le monde : pourquoi donc renoncer à un art qui
rapporte tant et coûte si peu ?
Astrologues et devins, imposteurs ou trompés»
ne constituèrent qu'une classe, la plus élevée, jugée
la moins coupable des sorciers ; aussi, un nombre
relativement petit de leurs confrères tombèrent victi-
mes de la haine contre les sciences occultes sata-
niques. Cette haine s'acharna plutôt contre d'autres
sorciers, les magiciens, les invocateurs ou adora-
teurs du diable et les sorciers du sabbat. Quelle
opinion devons-nous avoir de tous ces malheureux ?
Furent-ils des innocents, des fous, des coupables ?
Y eût-il quelque chose de sérieux dans leur art,
■dans les apparitions qu'ils racontèrent ? Y eut-il
alors quelque semblant de justice dans les poursuites
qui leur furent faites et les supplices qui les termi-
nèrent ?
A ces diverses questions, les auteurs répondent
suivant leurs préjugés. Les partisans de l'existence
du diable, sûrs de son intervention dans nos affaires,
LE PEUPLE ET L'ÉGLISE 319
affirment la réalité des faits racontés, malgré leur
invraisemblance. Ils posent de plus à leurs adver-
saires quelques questions fort embarrassantes. Com-
ment expliquez-vous, leur disent-ils, et la persis-
tance de la croyance à la sorcellerie, et, si vous êtes
catholique, la conduite de l'Eglise dans cette affaire ?
Surtout, comment expliquez-vous tant de faits
extraordinaires renversants, connus de nos aïeux,
bien constatés par nous, sinon par le diable et ses
confrères ? Il est bien certain que la troisième question
particulièrement ne laisse pas que d'être gênante,
car, nous devons bien l'avouer, nous expliquons
fort peu de choses. La terre tourne autour du soleil
depuis des millions d'années, sans que nous ayons pu
encore bien en savoir les raisons.et le blé germe cha-
que automne, et les fleurs nous charment chaque
printemps, et nous engendrons, et nous naissons, et
nous mourrons, sans jamais avoir pu voir bien clair
aux motifs, aux causes, aux pourquoi de tant de
choses intéressantes. Faut-il en conclure que tout
est divin ou diabolique : Divin, oui, si nous croyons
à un Démiurge, en ce sens que nous lui attribuons
l'origine et la conservation du monde ; non, dans
le sens d'une intervention spéciale, occasionnelle
de sa puissance. Tous ces phénomènes qui, bien
qu'inexplicables pour notre science incomplète,
320 LA SORCELLERIE EN FRANCE
reviennent toujours, nous les appelons naturels,car
nous sentons,plutôt que nous ne le démontrons, qu'ils
sont liés les uns aux autres, dépendent de principes
supérieurs à ceux que balbutient nos lèvres, qu'ils
sont mus par des forces analogues à celles qui gou-
vernent les deux et les abîmes ; surtout nous consta-
tons chez eux une certaine fixité, dans leurs causes
immédiates ou dans leurs effets les plus rapprochés ;
fixité d'où nous est venue précisément la possibilité
de leur étude et l'utilisation de leurs services.
Les négateurs du diable répondent donc qu'ils
ne savent pas tout, n'expliquent pas tout, et n'en
croient cependant pas davantage à cette interven-
tion surnaturelle, dont on leur parle sans la démon-
trer. Pour eux, les magiciens d'antan, furent des
prestidigitateurs ou des farceurs. Quelquefois, les
prétentions au pouvoir surnaturel semblent avoir
couvert des crimes fort vulgaires, très naturels.
Sous ce rapport, il se pourrait que la réputation d'em-
poisonneurs, faite aux sorciers, comme aux Juifs ou
aux lépreux, n'ait pas été complètement usurpée ;
bien qu'on soit autorisé à la croire trop généralisée
et trop souvent imputée à des innocents. Sur ce
point, comme sur bien d'autres, nous devons nous
tenir en garde contre la suggestion produite par les
documents officiels, toujours supposés infaillibles.
LE PEUPLE ET i/ ÉGLISE 321
Si les lois, si les juges ont condamné les sorciers
comme empoisonneurs, il est naturel de les croire
tels, et beaucoup en effet le croient. L'historien ce-
pendant a vu tant de choses, tant d'erreurs humaines,
qu'il sait retenir son jugement et, pour le mettre d'ac-
cord avec celui des anciens juges, veut avoir les pièces
du procès, y voir au moins quelque peu, leur trouver
quelques analogies avec ce qu'il sait de certain ou, du
moins, n'approuver que sous bénéfice d'inventaire.
Comme, d'autre part, certains magiciens se révé-
lèrent des farceurs ou des imposteurs, que plus
d'un se laissa prendre en flagrant délit, il est diffi-
cile à admettre chez eux une bonne foi inébranlable.
Nous pouvons bien soupçonner, chez bon nombre
d'alchimistes ou d'inventeurs, l'emploi du strata-
gème de la magie pour obtenir les loisirs ou les res-
sources nécessaires à leurs travaux ; ce que l'astro-
nomie n'obtenait pas, l'astrologie l'arrachait aux
bourses crédules. Il put bien se faire que le four-
neau de l'alchimiste dût également son charbon et ses
cornues à la réputation du magicien. Peut-être lève-
rions-nous plus facilement le voile censé diabolique de
leurs expériences, sans les stratagèmes employés pour
garder leurs secrets? Car, au Moyen-Age, il fallait, pour
surprendre ces gens mystérieux en délit de mensonge,
une évidence bien manifeste. Dans une atmosphère
322 LA. SORCELLERIE EN FRANCE
saturée de surnaturel, de visions, d'apparitions, de
miracles, un observateur devait avoir beaucoup
de sang-froid et de fermeté, en face d'une apparition
réputée diabolique, pour s'approcher du spectre
et s'assurer s'il était bien de chair et d'os.
III
Mais ne peut-on pas admettre chez ces magiciens,
ou chez d'autres êtres pervertis, l'adoration de
Satan et, sinon des évocations réelles, du moins la
volonté d'en faire ? Sous ce rapport, il semble bien
qu'en effet le culte de Satan ait eu quelques adeptes
au Moyen-Age, fort rares du reste. Si on en accusa
les Cathares, ce fut par une conséquences tirée de
leur dualisme, bien que toute contraire à leur pra-
tique. Les Vaudois et d'autres hérétiques, accusés
de Luciférianisme, le furent à tort ; mais, dans le
trouble général des esprits, dans cette mentalité
surchauffée que nous révèlent les documents ecclé-
siastiques de l'époque, il put très bien se faire que
le diable, représenté partout comme puissant prince
de ce monde, distributeur de la fortune, eut quel-
ques adeptes, quelques prières, quelques sacrifices.
Nous croyons cependant que, si quelques groupes
LE PEUPLE ET l' ÉGLISE 323
sataniques se fondèrent, ils furent peu nombreux,
sans grandes ramifications, sans influence, car
l'autorité ecclésiastique était vigilante sous ce
rapport, et, si elle frappa très souvent à tort, comme
nous le croyons, du moins elle n'eût pas laissé se
constituer un groupe réel et agissant de Satanistes.
Malgré cela, divers vestiges témoignent d'esprits
habitués à penser souvent au diable dans les
siècles dont nous parlons. Il suffit de voir les vieilles
églises du xn e siècle et des temps postérieurs : le
diable y est sculpté dans les stalles, rit dans les gar-
gouilles, grimace dans les chapiteaux, se glisse dans
les bénitiers, clans les cloîtres, partout. Il suffit de
constater les expressions de langage restées jus-
qu'Ã nous : que le diable t'emporte ! Va-t-en au diable !
être au diable, le diable n'y perd rien, et tant d'autres
plus ou moins imagées, restes d'une langue imprégnée
de diabolisme, dans laquelle les évocations trouvèrent
une place toute naturelle. Signes d'une croyance
bien solide au démon, ces manifestations diverses ne
constituaient cependant pas un danger pour l'état
social d'alors.
Il en était autrement du sabbat et de ses adhérents.
Mais que devons-nous en croire ? Les détails donnés
plus haut suffisent sans doute au lecteur. Ils suffirent
à beaucoup d'écrivains, fort crédules d'ailleurs, qui les
321 LA- SORCELLERIE EN FRANCE
déclarèrent des chimères; ils parurent pourtant plau-
sibles à bon nombre d'autres juges, dont le bon sens
trouva suffisamment démontré que des femmes
eussent adoré au sabbat le diable, sous la forme d'un
bouc ayant un visage sous la queue. Pour nous, s'il est
permis d'admettre que certaines de ces prétendues réu-
nions diaboliques furent des conventicules d'héréti-
ques ou de rebelles, nous ne pouvons, dans l'immense
majorité des cas dont nous avons les procès, recon-
naître que des exemples d'hallucinations, de sugges-
tion ou d'abattement moral, suite de tortures réitérées.
Du fait que les femmes formaient le plus-grand nombre
des personnes adonnées à la sorcellerie, l'hypothèse
d'une suggestion extérieure ou d'une auto-suggestion
intense prend une consistance sérieuse. Il n'est pas
de médecin tant soit peu observateur, s'il n'est pas
lui même halluciné, qui ne sache avec quelle facilité
la femme s'illusionne sur elle-même et sur les autres.
D'une imagination ardente, très souvent plus ou
moins hystérique ou psychiasthénique, elle croit
voir ou entendre ce qui n'existe pas ; un premier
mensonge échappé à sa faiblesse devient promptement
une réalité, qu'elle affirme dès lors avec une bonne
foi entière. Et puis, vivant, comme alors, au milieu de
racontars fantastiques, ignorant tout de la fixité
et de l'économie des phénomènes naturels, l'esprit
LE PEUPLE ET L'ÉGLISE 325
rempli d'histoires de fées et de lutins, de bons anges,
de miracles et de démons, les nerfs tendus par la mi-
sère, ou la douleur, ou la frayeur des juges, il lui était
souvent impossible à elle-même de se rendre compte
de ce qu'elle croyait réellement.Alors,devant l'interro-
gation ou l'affirmation de l'inquisiteur,elle répondait
à tout hasard, se grisant de ses propres paroles, et,
comme font les hystériques, ajoutait mensonge sur
mensonge, sans s'apercevoir même qu'elle mentait.
Cet état d'illusion fut-il entretenu par des onguents
spéciaux ou des breuvages hypnotiques et insensibili-
sateurs ? Beaucoup le crurent à l'époque, les écri-
vains, qui traitent de nos jours de la magie, le concè-
dent volontiers. Les propriétés de l'opium, du datura,
du chanvre, paraissent avoir été connues depuis long-
temps. Un certain nombre de sorcières eussent été,
dans ce cas, des hallucinées par empoisonnement,
comme le sont quelquefois, d'une manière transitoire,
quelquefois pour toujours, les trop grands buveurs
d'absinthe ou d'alcool et les fumeurs d'opium, nos
contemporains.
Même en admettant un certain emploi des narco-
tiques, en supposant aussi une suggestion intense,
nous n'en restons pas moins effrayés et rêveurs devant
le nombre incalculable de sorciers et de sorcières»
un million, sans exagérer, peut-être, qui avouèrent
326 LA SORCELLERIE EN FRANCE
leur culpabilité, reconnurent avoir fait des pactes
avec le démon et, par son entremise, causé des préju-
dices aux hommes. Ces aveux multipliés, en face du
supplice le plus terrible, enlevèrent les hésitations
de beaucoup d'inquisiteurs ou de juges. Ils ne laissent
pas que d'intriguer les sceptiques de nos jours, qui,
sans .parti pris, parcourent les liasses des procès ou
les énormes volumes, dans lesquels les auteurs des
xyi e et du xvn e siècle ont accumulé les faits à leur
connaissance.
IV
La solution de l'énigme a cependant été trouvée
depuis longtemps. Des hommes, peu sceptiques sur
d'autres points, fort croyants même, mais appelés par
leurs fonctions à voir de près les prétendus sorciers,
ou jugeant de plus loin que les juges, la signalèrent,
et leurs protestations répétées firent enfin reculer le
fléau de crédulité, qui décimait l'Europe. Ils compri-
rent à quelle grave erreur conduisaient dans les
jugements, l'emploi de la torture, d'une part ; le
mode absurde d'interrogatoire, de l'autre.
Nous n'aurons que trop souvent à la signaler, cette
erreur. Pour la comprendre, et lire, d'un œil calme,
le récit des hécatombes, nous n'avons qu\à nous repré-
hcae*
LE PEUPLE ET l' ÉGLISE 327
sentei comment pouvait s'engager un procès de
sorcellerie, choisi entre mille. Un enfant est malade,
les parents inquiets font consulter le médecin, qui
vient, examine, ausculte, n'y voit pas grand-chose
et déclare que la chose est grave, mais qu'il fera son
possible. Or, une vieille femme passe alors devant la
maison, elle connaît l'enfant, lui a peut-être donné
quelque friandise, ou, au contraire, l'a menacée pour
une raillerie, ou un fruit volé ou une pierre lancée
dans le jardin de la pauvrette. Elle s'arrête donc et
demande des nouvelles. Que veut la vieille ? disent
les parents. On leur explique ce qu'elle demande.
Peut-être laissent-ils échapper quelque parole d'im-
patience. L'enfant a entendu, sans le vouloir. Dans
son délire, le nom de la vieille revient sur ses
lèvres, tantôt il sourit à la vision, tantôt il la repousse
avec horreur. Que se passe-t-il donc ? L'imagination
de la famille est en travail. La vieille serait-elle
sorcière ? Pourquoi l'enfant parle-t-il d'elle ? Pour-
quoi l'obsession de son nom ? Oh ! oui, ce doit être
une sorcière, et l'enfant meurt. Vengeance !
Le bruit s'est répandu de la maladie, des convul-
sions, de l'obsession du petit malade ; on en chuchote
dans le village ou la ville, on regarde avec effroi
la vieille qui passe, la fumée qui sort de son pauvre
toit. Qui sait ce qui se passe là ? On a entendu des
328 LA SORCELLERIE EN FRANCE
bruits sinistres : chacun tremble pour soi, pour ses
enfants, pour les siens; il faut avertir l'autorité qui
avisera. Et l'autorité est avertie, échevin, bailli,
juge, vidame, officiai ecclésiastique, pasteur, peu
importe. Tout ce monde s'agite, l'opinion se crée :
c'est une sorcière . On doit l'arrêter et l'interroger !
Des sbires vont chercher la pauvre. Elle ne com-
prend rien à ce qu'on lui veut, menace de son bâton,
jure peut-être, se défend, tout est inutile,il faut qu'elle
vienne en présence du juge. Devant le magistrat, forte
de sa conscience, la femme veut protester de son
innocence. Oh ! il sait bien à quoi s'en tenir, le juge,
et se sent bien sûr d'avoir le dernier mot. — Vous avez
lancé un sort contre tel enfant ? — Moi, mais non,
je vous assure. — Allons, vous êtes sorcière, avouez-le
donc. — Mais je ne suis et n'ai jamais été sorcière. —
Allons, allons, avouez, la justice sera miséricordieuse,
si vous avouez ; sinon, nous serons inexorables, car
nous sommes bien renseignés, nous avons le pacte
signé par vous. — Quel pacte ? — Allons ! vous le
savez bien, mieux que nous sans doute. — Depuis
quand êtes-vous sorcière ? — Mais je ne le suis pas. —
Allons, bon ;.vous niez maintenant ce qui est clair
comme le jour. — Et le dialogue continue, une heure,
deux heures. — - La vieille est conduite en prison,
■enchaînée, rudoyée, on ne lui donne que du pain
LE PEUPLE ET L'ÉGLISE 329
et de l'eau ; ses gardiens l'appellent sorcière, lui
déclarent qu'elle sera brûlée.
Si sa tête n'est pas solide, la pauvre femme ne
tarde pas à radoter. Mais oui, elle est sorcière, et,
vivement conduite devant le juge, elle lui raconte
les cauchemars de sa nuit. Comme elle sait, ainsi que
tout le monde, ce qui se passe au sabbat, elle y est
allée sur un manche à balai, elle a vu le diable, l'a
baisé, a assisté à sa messe et le reste. Si elle s'arrête, on
lui pose des questions. — Comment était le diable, noir
ou rouge ? — ■Rouge. — Sur quoi était-il assis, sur un
trône? — Oui. — Ne vous a-t-il pas donné un crapaud ?
—Oui, — et ainsi de suite. — Si la vieille est plus résis-
tante, on la laisse en prison, plusieurs jours, plusieurs
semaines, plusieurs mois, on la suggestionne par des
interrogatoires plus ou moins fréquents ; à demi morte
de faim, de saleté, de frayeur, son courage commence
à fléchir. La pauvre, elle n'est pas au bout de ses
épreuves !
Voici en effet que le juge la fait comparaître encore.
Il est plus sombre que d'habitude. Dans une pièce
voisine, on entend des bruits lugubres. Des hommes
noirs ou masqués, attendent à la porte. Que lui veut-on,
à la vieille femme ? L'interrogatoire habituel reprend,
lancinant, énervant. Enfin le juge s'arrête. — Vous
refusez d'avouer. Que votre sang soit sur votre tête.
330 LA SORCELLERIE EN FRANCE
— Il dicte la sentence interlocutoire qui ordonne de
soumettre l'inculpée à la question. Les hommes noirs
s'avancent, elle recule, proteste; on l'entraîne, on
la déshabille, on lui lie les mains derrière le dos et une
corde, solidement fixée à ses poignets, commence Ã
l'élever lentement dans les airs, c'est l'estrapade.
Horreur, crie-t-elle, vous me cassez les bras. —
Avouez. - - Oh ! les monstres. — Et la vieille s'élève
lentement, ses pieds quittent terre, ses bras disloqués
se rejoignent sur la tête. Et, tout à coup, douleur
affreuse ! la corde subitement relâchée laisse choir
dans un cri de suprême angoisse son fardeau vivant,
qui s'arrête à quelque distance du sol. C'est une dou.
leur sans nom.— Avouez, lui dit-on. —Et quelquefois
vaincue par la douleur,elle avoue tout ce qu'on veut :
Elle a tué l'enfant, lui a donné une pomme ensor-
celée, l'a empoisonné de son regard. Elle a tout
fait, tout, — mais qu'on la détache.
Si elle s'évanouit ou, les lèvres blêmes, serrées, par
un effort intense, retient ses cris et ses larmes, c'est
un signe évident qu'elle est sorcière, que le diable
l'a marquée. Alors, des chirurgiens l'inspectent,
la piquent, jusqu'Ã ce qu'on trouve l'endroit insen-
sible, la trace de la griffe du diable. Cette fois, la
preuve est faite, il faudra^ bien~qu'elle avoue. Et,
une fois tant bien que mal rétablie, l'infortunée
LE PEUPLE ET L* ÉGLISE
331
revientà la torture, oh! pas la même, elle s'y habitue-
rait. Mais on sait varier les plaisirs. Sur le chevalet,
solidement nouée par des cordelettes qui lui entrent
dans les chairs, elle absorbe une pinte, deux, trois,
quatre pintes d'eau qui l'étouiïent, soulèvent son
estomac. Il faut qu'elle fasse signe, demande grâce
et avoue. Si cela ne suffit pas, on a les brodequins
pour les jambes, les poucettes pour les doigts : les os
craquent, se brisent, le sang coule, la moelle se répand,
quelquefois le membre cède à une traction violente. -
N'est-ce pas assez, on a le. feu sous les pieds, les tenail-
les ardentes. La plus forte constitution, soumise Ã
ce régime, supporte une séance, deux, il faut qu'elle
cède et l'aveu vient. - Et les complices ? La sorcière
n'en a pas.Elle doit en trouver ou gare ! le supplice va
recommencer. Et elle en trouve, ce sont ses parents,
Ses amis, son pasteur, les juges, les bourgeois, ses
bienfaiteurs, n'importe qui, et tous les noms sont
inscrits par le greffier ; ils ne seront pas plongés dans
l'oubli.
Comme elle a avoué, la sorcière, son sort à elle est
fixé. Le jour est près où on la brûlera, et, comme à un
spectacle, Ã un feu de joie, le pays entier vient assister
à son agonie. Les cendres sont jetées au vent, cha-
cun retournant chez soi avec la conscience d'avoir
échappé à un danger. Mais qu'apprend-on soudain ?
332 LA SORCELLERIE EN FRANCE
d'autres sorciers dans le village et la ville voisine, un
tel et un tel, qui aurait cru cela d'eux? Les victimes
désignées par la sorcière sont en effet arrêtées à leur
tour. A moins de protection spéciale, à moins de ré-
ponses jugées suffisantes — et Dieu sait, quelles elles-
étaient ! — les nouveaux inculpés, soumis au même
traitement, avoueront à leur tour, accuseront d'autres
coupables, et la tache s'étendra, ravagera des districts
entiers, menacera d'éteindre le royaume, si le peuple
ne commence à s'effrayer pour lui-même, ou que le
souverain, les yeux enfin dessillés, ne mette une fin
aux poursuites.
Variez quelques détails et vous aurez, lecteurs, le
tableau concrétisé des procès de sorcellerie qui ont
coûté à l'Europe plus de créatures que cent ans de
guerre. La torture et la cruauté ont arraché des
aveux de sorcellerie, et d'autres non moins étranges,,
à des milliers d'êtres, rendus stupides parla souffrance.
Il n'en est pas moins renversant de constater le
nombre extraordinaire des victimes immolées à la
croyance aux sorciers, croyance éminemment popu-
laire, puisqu'elle a survécu jusqu'à nous, peut être
fleurit plus que jamais.
LE PEUPLE ET L'ÉGLISE 333
ARTICLE TROISIEME
Opinions diverses dans l'Eglise relativement
aux sorciers
I
L'immense majorité des condamnations de sor-
cellerie fut l'œuvre des tribunaux civils, en France,
comme ailleurs. Ce fait incontesté de quiconque con-
naît un peu son histoire ressortira abondamment de
ce que nous dirons plus tard. On n'en a pas moins
accusé l'Eglise catholique romaine d'avoir inventé
\e procès de magie ; d'avoir, par ses dogmes sur le
diable et les anges, créé la sorcellerie et, par ses tri-
bunaux d'inquisition, donné les règles et les modèles
que suivirent les autres tribunaux.
Comme l'Eglise a en effet exercé, pendant quelques
siècles, une influence quasi prépondérante sur l'opinion
publique de l'Occident, et, de nos jours, en possède
encore une non médiocre, nous sommes obligés, dans
une histoire de la sorcellerie, d'étudier de près quelle
fut réellement la position prise par l'Eglise vis-à -vis
de la magie, de discuter, brièvement au moins, les
reproches que lui font ses adversaires.
334 LA SORCELLERIE EN FRANCE
En ce qui concerne la magie, il est bien clair,
comme nos lecteurs le savent, que l'Eglise ne l'a pas
inventée; car la magie, connue déjà des antiques
religions, vivait longtemps avant la naissance du
Christianisme. Comme l'empire romain païen, sans
parler des autres peuples, poursuivit les magiciens et
les condamna à la peine du feu, devenue la peine
légale de la sorcellerie, il serait plus juste d'imputer
aux empereurs païens l'invention du délit et de la
peine des sorciers. D'autre part, nous ne saurions
nier que la croyance au diable, aux démons, n'ait
été en effet admise par l'Eglise, et qu'elle ne fut
développée dans les rangs populaires par les légendes
innombrables, produits de l'imagination, le plus sou-
vent monastique. Toutefois, si certaines bulles des
papes, que d'aucuns estiment des plus regrettables»
ont pu faire croire à la sorcellerie proprement
dite avec ses mille folies, il semble plus logique d'at-
tribuer leur composition à des rapports venus des
pays auxquels elles sont adressées, que de supposer
à ces bulles une origine spontanée et spécifiquement
romaine.
Pour l'Inquisition, tribunal exceptionnel, organisé
par les papes contre l'hérésie, avec motifs sérieux,
elle a été attaquée à outrance, diffamée à plaisir,
exagérée de façon étrange et, souvent, mal connue ou
LE PEUPLE ET l' ÉGLISE 335
calomniée. Nous n'ignorons ni ses faiblesses, ni les
cruautés qu'on peut lui reprocher, ni les condamna-
tions capitales qui lui sont dues. Cependant, relative-
ment à la sorcellerie, plusieurs remarques peuvent être
faites en faveur de ses tribunaux si honnis .D'abord,
c'est que, — bien élevé, trop élevé déjà — le nombre
des sorciers brûlés par ses ordres, — trente mille, dit
un inquisiteur des derniers temps de son activité, —
est modeste auprès du total formidable des victimes.
En second lieu, dans le vrai pays de l'Inquisition, en
Espagne, où ce tribunal exceptionnel eut rang de
tribunal royal, avec une organisation extraordinai-
rement savante, le chiffre des sorciers brûlés se
réduit à quelques dizaines, et, quand l'autodafé de
Logrono eut attiré l'attention de l'autorité supérieure
de l'Inquisition, c'est-Ã -dire ce qu'on appelait la
Suprême de Madrid, les instructions données par
elle mirent fin, ou à peu près, aux condamnations.
Enfin, il nous faut remarquer que, malgré les appa-
rences extérieures, l'arrestation, l'obligation de
l'aveu, la dénonciation des complices, la torture,
usitées dans l'Inquisition et par les tribunaux civils,
eurent un autre caractère dans la première que chez
les seconds. Non seulement l'arrestation était moins
arbitraire, non plus que l'exécution, puisque, à peu
près partout, en France en particulier, l'Inquisition
336 LA SORCELLERIE EN FRANCE
était obligée d'avoir recours en ces points à l'autorité
civile ; mais elle l'était moins aussi, par suite des
règles imposées aux inquisiteurs. Ils ne pouvaient
procéder à la torture, ni à la sentence, sans l'avis de
l'évêque ; ils devaient demander l'avis de jurés, sou-
vent appelés « bons hommes », parmi lesquels se
trouvaient souvent des contradicteurs. De plus, la
torture devait, sous peine d'irrégularité pour le
juge ecclésiastique, être assez modérée pour ne com-
porter ni mutilations, ni la mort. Elle ne devait pas
être réitérée. Et, bien que des inquisiteurs aient
dépassé plus d'une fois ces règles humaines, elles n'en
existaient pas moins, elles ne laissaient pas le champ
complètement libre aux caprices du juge (1).
Ajoutons que, dans l'Inquisition, la torture n'était
jamais employée comme châtiment ; ce qu'on appe-
lait la « question préalable », souffrance inutile
ajoutée au dernier supplice, lui était inconnue.
Chez elle, la torture ne servait que pour la recherche
de la preuve et des complices. C'était beaucoup trop,
il est vrai. Du moins, si l'accusé avouait de suite, il en
était indemne. Je sais bien qu'il était difficile d'avouer
(1) Sur tous ces points, nous prions le lecteur de se reporter
à notre ouvrage sur l'Inquisition en France, t. 11, La Procédure
inquisitoriale.
LE PEUPLE ET L' ÉGLISE 337
de suite qu'on était sorcier, aussi je me garderais
d'approuver le conseil donné parfois aux inculpés
d'avouer un crime imaginaire. Mais je constate
que l'aveu, dans l'Inquisition, dispensait d'autres
poursuites et que, si, à cet aveu, était jointe une
déclaration de repentir ou d'abjuration du diable,
l'accusé échappait à la peine capitale, était le plus
souvent soumis à des pénitences relativement
insignifiantes. Dans ces conditions, c'était un vrai
bonheur pour l'inculpé de sorcellerie d'avoir affaire
avec l'Inquisition ou, en général, avec un tribunal
strictement ecclésiastique. Et l'on peut bien affir-
mer que, si le crime de sorcellerie fut resté, comme le
désiraient les papes, strictement réservé à l'Eglise,
on aurait eu certes à déplorer bien des morts d'in-
nocents, mais que l'humanité n'aurait pas sur la
conscience les effroyables sacrifices que nous aurons
à mentionner.
II
Ces remarques faites pour sauvegarder la vérité
historique, une question se pose sur ce qu'a pensé
effectivement l'Eglise dans l'affaire qui nous inté-
resse, c'est-à -dire relativement à la sorcellerie.
Quand nous parlons de l'Eglise, terme assez vague
338 LA SORCELLERIE EN FRANCE
où chacun met ce qu'il veut, nous ne nous en tenons
pas strictement à ce qu'on appelle l'Eglise ensei-
gnante, c'est-Ã -dire le pape et le corps des pasteurs,
ou plus étroitement encore le pape seul, avec ou sans
ses conseillers de la Curie romaine ; nous prenons
l'expression « église » dans un sens plus historique
que théologique, et, dans ce nom, nous comprenons
les chefs hiérarchiques, les écrivains, les docteurs,
les théologiens, sans exclure le peuple ordinaire des
fidèles ; car, ainsi qu'il arrive toujours, et l'histoire
de la société chrétienne en fournirait plus d'un
exemple, les idées populaires rejaillissent plus ou
moins rapidement sur les chefs, autour desquels
s'établit une certaine atmosphère d'opinion ; et
réciproquement, l'influence des chefs, des écrivains,
des prédicateurs, ne manque pas de créer, dans les
rangs des fidèles, des courants en faveur des idées
qui leur sont chères.
Ceci posé, bien que le fait puisse paraître étrange
à bien des personnes, l'Eglise ne semble pas avoir
eu de doctrines arrêtées, bien constantes, sur la sor-
cellerie. Elle suivit sur ce point particulier, beaucoup
plus que sur les questions strictement dogmatiques,
où la continuité historique des tendances est mani-
feste, elle suivit, dis-je, d'une manière sensible
l'influence régnante. Je crois même qu'il serait difficile
LE PEUPLE ET L'ÉGLISE 339
de préciser ce qu'elle pensa, dans son ensemble, sur
la sorcellerie, car, à toutes les époques, on peut
constater plus ou moins nettement, dans son sein,
trois opinions, ou si l'on préfère, trois partis, dont
voici, en gros, les tendances.
Le premier parti consent à admettre, comme vrais,
la plupart des faits rapportés. Rien ne l'effraie des
histoires les plus fantastiques. Le Dieu de Platon
lui est inconnu. Ce n'est pas une Intelligence suprême,
dont les idées, plus ou moins personnifiées, restent
éternelles, qui a créé le monde. Son Démiurge est
plus semblable à l'homme. Les savants du parti pren-
nent à la lettre ou, tout au plus dans un sens métapho-
rique, les divers passages bibliques qui, s'accordent
avec leur thèse. Ils sont convaincus que la puis-
sance divine n'agit pas simplement comme Provi-
dence, dominatrice et conservatrice de grandes lois
naturelles, mais à la façon d'une maîtresse de mai-
son un peu tatillonne, qui se fâche, pardonne, oublie
diverses choses, ainsi que Yahveh oublia de créer
la femme ; elle répare ici, dérange ailleurs, s'occupe
de tout, et bouleverse parfois. Pour ce parti, dans
lequel, nous devons le dire immédiatement, il y a
des nuances, l'orage, la grêle, la sécheresse, les trem-
blements de terre, les épidémies, tous les fléaux
terrestres en un mot, sont des manifestations de la
340 LA SORCELLERIE EN FRANCE
colère de Dieu et de sa puissance en courroux. Aux
yeux de ce parti qu'on pourrait appeler le parti
de va comme je te pousse, rien ne se passe naturelle-
ment dans la nature. Aussi, n'a-t-il aucune difficulté
à admettre l'intervention des diables en faveur des
magiciens, et à mettre sur le dos du démon tout ce
qui, provisoirement, dépasse ou surprend l'intelli-
gence de l'homme. Nous aurons, Ã la fin de cet ou-
vrage, Ã constater, parmi les catholiques actuels, la
survivance de ce parti intransigeant ; pour le mo-
ment, contentons-nous de signaler sa présence Ã
tous les âges, et en particulier au Moyen-Age,
comme nous avons déjà pu le voir.
Il a toujours existé parmi les catholiques et, a for-
tiori, dans les autres groupes chrétiens, une tendance
complètement opposée à la première. Pour ses par-
tisans, qui ne doutent aucunement, ni de l'existence
de Dieu, ni les dogmes fondamentaux du Christia-
nisme, — car sans cela ils ne seraient plus ni catho-
liques, ni chrétiens, — le Créateur, le Démiurge, —
être tout puissant, souverainement sage, dont notre
raison peut se démontrer l'existence et, par compa-
raison, balbutier quelques-unes de ses qualités, —
agit sur le monde par une action souveraine, préser-
vatrice, qui dépasse de beaucoup nos conceptions,
et qu'on appelle la Providence. Il sait et il fait ce
LE PEUPLE ET L'ÉGLISE 341
qu'il veut maintenant, non par une volonté chan-
geante ou capricieuse, mais il l'a toujours fait, su et
voulu par une volonté éternelle, — et pour employer
un terme humain, — prévoyante dès l'origine.
Les détails de la vie animale, humaine, terrestre,
stellaire et autre, résultent de cette volonté primi-
tive, immuable, éternelle — que nous ne pouvons
comprendre, tellement elle diffère de la nôtre, infime,
sans horizon, sans puissance. Les divers phéno-
mènes des existences mondiales, dirigés par ce qu'on
appelle les lois naturelles, ne sont jamais déviés,
car ils ne dépendent d'aucun caprice ni humain, ni
angélique, ni diabolique, ni même divin, puisque le
Démiurge ne saurait avoir de caprices. Les tenants
de cette opinion reconnaissent au reste que les
hypothèses — actuellement revêtues par la science
humaine du nom de lois naturelles, — peuvent très
bien n'être pas de vraies lois, c'est-à -dire des
principes de causalité générale ; mais simplement
des formules incomplètes, imparfaites, indiquant
des rapports, secondaires et seulement apparents,
de cause à effet.
Cette opinion se trouve mal à l'aise, quand il s'agit
des miracles, entendus dans le sens de bouleverse-
ments accidentels ou occasionnels des choses, car
l'enseignement théologique attache une grande
312 LA SORCELLERIE EN FRANCE
importance à la valeur démonstrative ou apologéti-
que du miracle. Elle est peu disposée à les admettre
et, sur ce point, donne la main aux rationalistes, ce
qui la fait regarder de travers par les intransigeants.
Sa raison est que Dieu est trop sage et trop puissant
pour ne pas avoir tout prévu dés le commencement.
Suivant elle, les événements rares ne sont ni plus ni
moins merveilleux que les phénomènes constants ; les
uns comme les autres nous échappent, et dans leurs
causes et dans leur évolution, car ils dépassent notre
intelligence et notre pouvoir. Si on leur oppose les
textes bibliques ou évangéliques, les adhérents
de cette opinion en interprètent quelques-uns par
l'allégorie, disent qu'on ne comprend pas les autres,
dont le récit a subi l'influence de l'écrivain oriental.
Si les chrétiens dont nous parlons ne se refusent
pas à admettre l'existence d'esprits, c'est-à -dire
d'êtres invisibles, supérieurs en intelligence à l'hom-
me, si même, sans vouloir ni trop insister, ni l'ex-
pliquer, ils ne voient pas d'impossibilité à des com-
munications entre ces esprits et les nôtres, — en sorte
que, d'une manière mystérieuse, les esprits pourraient
nous tenter, les diables ; ou nous donner de bons con-
seils, les anges gardiens, — ils se refusent à admettre
que jamais cela puisse se faire par une voix exté-
rieure, une langue humaine, mais par un contact
LE PEUPLE ET L'ÉGLISE 343
spirituel, imperceptible à nos organes et dans un
langage dont nous n'avons aucune idée. Il n'est pas
absolument impossible aux yeux de ces penseurs, —
bien que rien ne le démontre bien péremptoirement,
— que des esprits soient préposés au gouvernement,
à la direction, au mouvement des astres et peut-être
même des êtres moindres ; d'autant plus que, suivant
les idées néoplatoniciennes toujours en faveur,
et depuis longtemps, dans les sphères chrétiennes ;
conformément aussi à bien des passages bibli-
ques, la distinction n'est pas facile à faire, — si elle
peut se prouver, — entre les anges personnels et
les éons, esprits ou vertus de Dieu. Mais quels qu'ils
soient, ces esprits, s'ils existent et s'ils ont une
action sur les mondes, agissent suivant des règles
fixes définies, conformément à une discipline supé-
rieure, dont nous ne faisons guère que d'entrevoir
les grandes lignes, et qui ne leur permet pas les fras-
ques commises aux dépens des mortels.
Une fois ces concessions faites à ce qu'ils estiment
l'unique doctrine dogmatique intangible, nos chré-
tiens raisonneurs se refusent à admettre l'action
arbitraire des anges et des démons dans les
affaires de ce monde et dans les questions maté-
rielles, soit qu'ils agissent d'eux-mêmes, soit qu'ils
soient actionnés par des caprices humains. Leurs
344 LA SORCELLERIE EN FRANCE
raisons sont simples : 1° ces esprits n'ont pas d'orga-
nes, semblables aux nôtres, pour agir sur la matière,
sinon ils ne seraient plus de purs esprits ; 2° admettre
leur intervention serait supposer un bouleverse-
ment toujours possible; alors, dans cette inquiétude,
on ne bâtirait pas, on ne travaillerait pas, on n'in-
venterait rien, on ne labourerait pas, on se laisserait
mourir ; si les hommes qui croient aux diables
travaillent quand même, ils le font par manque de
logique et, en général, le font mal ; 3° surtout, car
c'est la raison fondamentale, personne n'a jamais
constaté de façon nette, péremptoire, s'imposant Ã
tous, l'intervention angélique ou diabolique. La plu-
part des récits touchant les Esprits sont des contes
fantastiques, dûs à des imaginations malades, ou Ã
des narrateurs amis du merveilleux. Jamais personne
n'a pu, en plein jour, reproduire des phénomènes
obtenus, disait-on, dans les ténèbres, dans des con-
ditions où le contrôle devenait difficile ; personne
n'a jamais pu, par des moyens diaboliques ou autres,
procurer une invention quelconque, un bien persis-
tant à la terre, la solution d'une des questions phy-
siques, naturelles ou métaphysiques, qui embar-
rassent les penseurs.
Ce parti hostile à toute intervention diabolique,
tenant les miracles pour suspects, est lui-même
LE PEUPLE ET l' ÉGLISE 345
grandement suspecté d'hérésie et d'hétérodoxie
par les intransigeants, et même par les modérés
dont nous parlerons ci-après. Il est bien certain
que, par son incrédulité sur l'action diabolique, il
avoisine le groupe des libres-penseurs, protestants
avancés, matérialistes ou rationalistes, desquels
les croyants ont raison de se défier. D'autre part,
si on passe en revue les divers détails de la sorcelle-
rie, qu'il nie en bloc, on s'aperçoit non sans étonne-
ment que chacun de ces détails est lui-même rejeté
par quelqu'un des intransigeants ou des modérés.
Les vrais théologiens, en effet, saint Thomas, Suarez
et d'autres, refusent aux magiciens le pouvoir de
commander à la nature et aux lois de l'univers. Si,
en revanche, ces théologiens accordent aux démons
la faculté de faire la pluie, de former des tempêtes,
d'agir sur l'atmosphère, plusieurs le nient, comme
saint Agobard ; certainement, de nos jours, peu de
personnes consentiront à attribuer au diable la for-
mation des nuages, de la grêle, de la neige, de l'ora-
ge, quelque désagréables que puissent être ces divers
phénomènes.
S'agit-il d'enlever les bestiaux, ou les moissons,
si le travail se fait magiquement, les gendarmes
sont sans puissance, ce que ne reconnaîtra pas faci-
lement le volé ; s'agit-il de maladies des bestiaux,
346 LA SORCELLERIE EN FRANCE
bien des paysans croient à leur origine démoniaque,
mais bon nombre vont, pour les guérir, chercher le vé-
térinaire et non les sorciers ; quant à l'enlèvement
des moissons, à leur transport d'un champ à un autre,
ou dans un pays lointain, même à leur dessèchement
par l'effet d'un sort, toutes opérations concédées
autrefois au diable, bien que niées par plusieurs, de
nos jours peu d'écrivains des plus intransigeants
oseraient en soutenir la réalité. Les sorciers peuvent -
ils mettre le feu aux maisons sans les toucher, ou
enlever les prisonniers de leurs cachots ? Oui, répon-
dait-on assez facilement jadis : nos lecteurs resteront
sans doute plus indécis. Les Anciens déjà mettaient
en doute la faculté du diable de faire parvenir ses
amis à la fortune, aux honneurs, à la papauté;
si plusieurs lui supposaient assez de puissance pour
donner la victoire sur le champ de bataille, nous
laisserons ces croyants fidèles se débrouiller avec
nos états-majors. - - Procurer de Tor ou en fabriquer,
serait faire plaisir à beaucoup qui n'ont pu trouver
encore ce secret. — Enchanter les bêtes, les faire
parler, en apparence ; opérer par leur moyen les
actes incroyables que plusieurs racontent, semble
à d'autres de simples mystifications. — La création
de petits animaux semblait possible autrefois,
quand le microscope n'avait pas permis de décou-
LE PEUPLE ET L'ÉGLISE 347
vrir les merveilles des organismes infiniment petits.
Depuis les recherches de Pasteur et de Claude Ber-
nard, nul homme sensé ne voudrait plus affirmer
la production spontanée d'êtres organisés, surtout
tant soit peu complexes, car cette production lui sem-
blerait contraire aux lois de conservation et de
génération des espèces naturelles, bien qu'un mys-
tère épais enveloppe encore toutes ces choses.
Parle-t-on de démons incubes ou succubes admis
jadis ? Peu d'hommes se croiraient, de nos jours,
engendrés de cette manière. En ce qui concerne les
sabbats, il faudrait aller bien loin pour trouver
quelqu'un qui y croie, et, de tout temps, les récits
sur eux ont rencontré de nombreux et sérieux con-
tradicteurs.Lesloups-garous se heurtaient déjà depuis
longtemps à l'opinion de bon nombre de démono-
logues. Si les magiciens peuvent faire parler les ani-
maux autrement qu'en apparence, semble dépendre
de la question de l'intelligence des bêtes, que ne peut
modifier le démon, suivant les grands théologiens.
Ces mêmes savants lui refusent le droit de changer
les sexes, de ressusciter les morts, de donner la science
infuse. Est-il possible au diable d'apparaître sous
forme de spectres ? Oui, répondent les anciens et
certains modernes, qui ajoutent cependant qu'il
faut beaucoup se méfier des illusions, tandis que
348 LA SORCELLERIE EN FRANCE
les autres ne voient dans ces apparitions que des
fantômes et des hallucinations. Somme toute, le
seul pouvoir démoniaque, reconnu par l'ensemble
de ceux qui consentent à admettre une certaine rela-
tion entre les esprits et les hommes, est celui de nous
tenter, et, tout au plus, de nous halluciner en trou-
blant notre imagination et nos facultés mentales,
pouvoir déjà formidable et malfaisant, dont on
pourrait réclamer des preuves incontestables avant
d'y croire, mais qui, même admis, ne suppose pas
le bouleversement de l'ordre providentiel.
III
Entre le parti intransigeant de la diablerie et du
miracle partout, et celui de la négation générale, il
s'en trouve un troisième à limites fort indécises,
car il embrasse une infinité de variantes. Dans ce
parti, peuvent se ranger, bien qu'à des places diffé-
rentes, la plupart des théologiens protestants et les
les scolastiques, dont le but a été, on le sait, de con-
cilier la foi et la raison, en prouvant par le raison-
nement la véracité des dogmes imposés par l'autorité.
Ils s'approchent les uns plus, les autres moins, des
opinions extrêmes, suivant leur tournure d'esprit
LE PEUPLE ET L'ÉGLISE 349
spéciale. En général, il est facile de voir que leur
croyance à la sorcellerie et au pouvoir du démon, — â–
dont ils n'ont pas d'expérience personnelle, et pour
cause, — s'appuie, non pas précisément sur l'opinion
générale, mais sur les récits anciens, soit des auteurs
profanes, soit des livres sacrés. L'opinion courante,
ils savent en effet, Ã l'occasion la combattre ou la
braver ; mais, hommes de savoir didactique plus
qu'expérimental, ils se laissent impressionner parce
qu'affirment les livres, surtout par ce qu'ils lisent
dans la Bible.
Ce n'est pas qu'ils n'osent de temps en temps
toucher à l'arche sainte et faire entrer un peu de
rationalisme dans le Temple. Depuis l'école allégo-
rique fort large d'Alexandrie jusqu'aux protes-
tants libéraux de nos jours, non moins amateurs
d'explications allégoriques, l'usage des figures n'a
cessé d'être au service des commentateurs scriptu-
raires. Les uns en prennent plus, les autres moins;
mais tous en usent, et peut-être serait-il assez diffi-
cile, si l'on s'en donnait la peine, de trouver un seul
fait miraculeux ou extraordinaire, qui n'ait été
soumis à l'interprétation figurée, qui l'a dépouillé
de son auréole merveilleuse. Si nous nous rappelons
quelques-uns de ceux ayant rapport au diable,
nous les trouvons souvent expliqués par des meta-
350 LA SORCELLERIE EX FRANCE
phores, des figures ou des allégories ; il en est ainsi
du serpent démon de la Genèse, du chérubin du Para-
dis terrestre, de la prophétesse d'Endor,de l'Ange de
Sennachérib, de la mutation de Nabuchodonosor,
des anges d'Héliodore, de la tentation diabolique
du Seigneur au désert, de l'épileptique de Gézara,
et en général de tous les possédés évangéliques,
de l'ange libérateur de saint Pierre, et des autres.
Aucune de ces explications, quelle que fût l'autorité
de son inventeur, n'a été adoptée par tous, mais
la tentative d'en trouver témoigne de l'esprit incer-
tain, peu cohérent, de ce que nous appelons le parti
modéré.
En somme, c'est un camp de milieu. Ne pouvant
se débarrasser complètement des passages bibliques,
où l'on voit le démon intervenir sans gêne dans nos
petites affaires, les soldats de ce tiers parti accep-
tent le principe de l'intervention diabolique dans
le monde matériel et, a fortiori, celui des à coups
divins, appelés miracles ; mais, sous un prétexte ou
sous un autre, ils les « minimisent » comme l'on
dit. Souvent, dans la pratique, ils refusent de recon-
naître la réalité de ces interventions divines :
les phénomènes dits miraculeux, ils les expliquent
par notre ignorance, l'étonnement où ils nous plon-
gent, — à moins de circonstances exceptionnelles,
LE PEUPLE ET L'ÉGLISE 351
qu'ils multiplient ou diminuent suivant leurs appré-
ciations individuelles. Quant aux faits de sorcelle-
rie, ils sont l'œuvre de malfaiteurs naturels, ou
les hallucinations de cerveaux déments, faibles ou
fous, qui relèvent plutôt de l'art médical, que de la
justice civile ou ecclésiastique. Quand ils vont
jusqu'à ce point, les adhérents du tiers parti sont
très près du parti négateur. Ils s'en approchent ou
s'en éloignent, suivant les circonstances, d'après
le vent qui souffle, l'impulsion des chefs actuels,
l'esprit d'action ou de réaction qui règne. Au fond,
ce parti mitoyen est, dans l'Eglise comme dans
l'Etat, la grosse masse, composée d'éléments fort
divers, et dont le poids l'emporte de beaucoup,
s'il s'avise de pencher d'un côté. Il nous reste préci-
sément à dire un mot de ces fluctuations dans l'his-
toire de l'Eglise, en ce qui touche la sorcellerie.
352 LA SORCELLERIE EN FRANCE
ARTICLE QUATRIEME
Fluctuations de I opinion de l'Eglise relativement
aux sorciers
I
A toutes les époques de l'histoire ecclésiastique,
il se. trouva certainement des membres de chacun
des partis dont nous venons de parler ; si nous ne
pouvons toujours apporter le témoignage direct
d'écrivains de leur bord, il est du moins facile, en
lisant les invectives des orateurs crédules contre
les impies qui ne croyaient pas, de supposer que tout
le monde n'était pas de leur opinion. La chose est
au reste facile à supposer à priori et ne mérite pas,
nous le croyons, de plus amples recherches. Mais
ce qui est intéressant, c'est de voir quelle fut, aux
diverses époques, l'idée dominante, de quel côté se
porta la grande masse des chrétiens amorphes,
car, suivant qu'on crut ou non à l'invocation des
diables et à leur intervention, on tenta ou non de
se défendre ; or, la poursuite meurtrière des sorciers
naquit, précisément, de la conviction momentanée
de la réalité de cette intervention.
LE PEUPLE ET l' ÉGLISE 353
Une première période, assez caractérisée, s'étend
de Jésus-Christ à la fin du vi e siècle. En général,
les écrivains ecclésiastiques y considèrent les dieux
païens comme des démons, tandis que les païens sou-
tiennent l'autorité de leurs dieux et raillent celui
des chrétiens. Ces docteurs ne voient pas de diffi-
cultés à ce que les dieux démons du paganisme
fassent des tours aux hommes, car les chrétiens
ont les bons anges à leur service. Influencés par
tous les récits du paganisme sur les apparitions,
les visions, les oracles, les prodiges des anciennes
divinités, ils consentent à les admettre; de même
que les païens, vivant dans une sphère de pro-
diges très semblables, n'aperçoivent rien de bien
spécial dans les récits miraculeux de la Bible ou de
l'Evangile. C'est donc un prêté pour un rendu,
entre les deux religions en présence. Les interpré-
tations sont cependant différentes. Tandis que les
Juifs et les païens mettent les prodiges chrétiens
au compte de Beelzébuth ou des démons, les Pères
de l'Eglise affirment qu'ils sont le fait de la bonté
divine, et qu'au contraire les prétendus miracles des
païens sont simplement des prestiges démoniaques(l) .
(1) Thomassin, De Incarnaiione Verbi, 1. 12, c. 1. i.
354 LA SORCELLERIE EN FRANGE
« Autrefois, nous dit saint Athanase, les démons
« environnaient les hommes de prestiges vains et de
« fantômes; ils étaient dans les sources, les fleuves,
« les pierres ou les arbres et, par leurs prestiges, plon-
« geaient ainsi les insensés dans la stupeur ; mainte-
« nant que le Verbe de Dieu est apparu, tous ces
« spectres et ces fantômes ont disparu ; le chrétien
« par un simple signe de croix chasse au loin toutes
« leurs ruses. » Le signe de la croix anéantit ainsi
la puissance démoniaque ; les reliques des saints
jouissent du même privilège. Les démons, assure
saint Jean Chrysostôme, ne peuvent même soutenir
la vue de la châsse qui contient leurs restes sacrés.
« Prenez, dit-il, un homme possédé d'un démon en
« fureur, amenez-le au sépulcre qui contient les reli-
« ques des saints, vous le verrez sauter en arrière et
« s'enfuir ; même s'il doit passer à travers des charbons
« ardents, il sort du vestibule du temple et n'ose
« même lever les yeux sur la châsse. » Ces Pères ne
nient pas le pouvoir satanique, ils le déclarent
seulement inférieur à celui des chrétiens. La même
idée se retrouve un peu partout à cette époque,
sous une forme ou sous une autre, et l'on ne refuse
pas aux magiciens de faire des miracles. «Aussi, dé -
« clare saint Augustin, les magiciens font des mira-
« clés d'une manière autre, les bons chrétiens d'une
LE PEUPLE ET L' ÉGLISE 355
a manière autre, les mauvais chrétiens d'une manière
« autre encore ; les magiciens, grâce à leurs contrats
« privés ; les bons chrétiens, par le droit public ;
« les mauvais chrétiens par les apparences ou les
« symboles du droit public. »
Tertullien attache aux éclipses une signification
prophétique de malheurs publics. Beaucoup d'écri-
vains ecclésiastiques, Origène, Tertullien, saint
Jean Damascène, le Vénérable Bède, croient que
les comètes annoncent la mort des rois, ou la peste,
ou la guerre, ou d'autres calamités. Toutefois, comme
il faut sauvegarder la liberté humaine, — et cela
prouve une théorie philosophique et dogmatique
bien nette déjà dans les écoles chrétiennes, — les
astres ne seront que des signes de l'avenir, ils ne
le produiront pas, ainsi que le croyaient les astro-
logues païens. D'autres Pères, du reste, attaquent
vivement la croyance à l'astrologie, ils ne veulent
pas entendre parler d'influence des astres. « Pour-
ce quoi, s'écrie saint Ambroise, les lois, pourquoi les
« proclamations juridiques, qui imposent un châti-
« ment aux coupables,assurent la sécurité desinno-
« cents! Pourquoi ne pardonne-t-on pas les criminels,
« puisqu'ils ont péché, disent les astrologues, non
« de leur plein gré, mais nécessairement ? A quoi bon
« le travail du laboureur, pourquoi ne pas attendre
356 LA SORCELLERIE EN FRANCE
« que les privilèges accordés au jour de sa naissance
« remplissent d'eux-mêmes les greniers de moissons
« recueillies sans labeur ?.... » C'était parler sagement.
Comme, à la même époque, nous rencontrons
bon nombre d'auteurs attribuant aux démons les
pestes, les tempêtes, les grêles, et d'une manière
générale, tous les phénomènes tant soit peu décon-
certants ; que saint Augustin nous affirme que les
démons sont attirés par certains signes, par l'em-
ploi de diverses sortes de pierres, de bois, de char-
mes, de cérémonies (De Civitat Dei, XXI, 6) ; que
saint Grégoire de Tours, dans les récits si précieux
de nos premières annales nationales, nous parle
de pythonisses, de magiciens punis, de prodiges
dans les cieux qui le remplissent d ; crainte, sans
parler des innombrables miracles que Dieu prodigue
en faveur de ses saints, nous avons des preuves
bien suffisantes de la foi commune aux prestiges,
aux merveilles diaboliques, Ã tout ce qui constitue
l'essentiel de la sorcellerie, c'est-à -dire à l'action
des esprits mauvais sur le monde matériel.
LE PEUPLE ET L* ÉGLISE H57
II
Cette première période de l'histoire ecclésiastique
est celle de l'entrée des païens dans la nouvelle
société chrétienne. Ils y apportent leurs idées, leurs
superstitions, leurs coutumes: Les chefs de l'Eglise,
soit parce qu'ils subissent l'influence de la masse,
soit qu'ils ne voient pas d'inconvénients trop graves
à concéder quelque chose au besoin d'un culte un peu
matériel pour les populations, laissent s'introduire,
dans la pratique chrétienne, bien des usages poly-
théistes ; mais ils essaient de les christianiser de leur
mieux. Les amulettes se changent en médailles,
les Dianes en Vierges, les lustrations en eau bénite,
les naïades en saints ou saintes protecteurs des
sources ; les pèlerinages se dirigent vers les tombes
des martyrs ou des confesseurs illustres. Peut-être
le populaire en prend-il plus qu'on ne lui en donne ?
l'intelligence du danger que peut faire subir à l'Evan-
gile une empreinte trop prononcée de paganisme,
amène alors une réaction qui s'étendra à la croyance
à la magie.
A partir du vn e siècle au moins, car le mouvement
se dessine déjà dans le courant du vi e siècle, les
353 LA SORCELLERIE EN FRANCE
évêques combattent de toutes leurs forces les habi-
tudes païennes restées en usage : D'abord la divina-
tion par les sorts, les augures, par ce qu'on appelle les
sorts des saints, mélange bizarre de pratique païenne
appliquée aux restes des serviteurs du Christ, divi-
nation que condamnent les conciles d'Agde (514)
et d'Orléans (511) ; puis, le retour aux pratiques
païennes,encore courantes,du reste, dans une partie de
la population non baptisée. Ainsi le concile d'Orléans
(533) : «Les catholiques qui ne conservent pas intacte
la foi reçue et retournent au culte des idoles, ou
séduits par l'attrait du défendu mangent les chairs
immolées dans les rites païens, doivent être éloignés
des églises. » Celui de Cluse en 551 (Eauzedansle
Gers) châtie les enchanteurs qui, par l'instinct du
diable, prétendent enchanter les cornes à boire ;
un concile de Tours (567) revient sur les sacrifices
païens et les rites accomplis par des chrétiens auprès
des pierres, des sources, des arbres consacrés aux
démons. A mesure que nous avançons, ces prescrip-
tions anti-païennes se multiplient, se précisent,
redoublent encore, lorsque la conversion, forcée ou
demi-forcée, des Saxons vient amener dans les rangs
chrétiens un nouveau flot d'âmes encore imprégnées
de polythéisme.
Mais le point fort étonnant de cette lutte toute
LE PEUPLE ET I.' ÉGLISE 359
naturelle, c'est le changement que nous constatons
dans la position prise vis à vis de la magie et des pres-
tiges démoniaques quelconques. Tandis que les
Pères anciens admettaient leur réalité, ceux de
l'époque où nous sommes ne semblent plus y croire.
S'ils combattent les sorciers, devins, astrologues,
magiciens et autres, ce n'est point qu'ils croient Ã
leur puissance ; ils les considèrent comme des reve-
nants, des restes de paganisme, restes qu'il faut arra-
cher, non à cause de ce qu'ils peuvent faire, mais
par ce qu'ils trompent les peuples, leur font croire
des balivernes, les maintiennent dans des supers-
titions païennes, les empêchent en un mot d'avoir
une foi éclairée, sincère, complète. Alors les conciles
et les docteurs recommandent non seulement de
ne pas faire de sorcellerie, mais de ne pas y croire.
Ils ont toujours l'idée que les démons sont iden-
tiques aux dieux du paganisme, mais ils les voient
d'un autre œil ; autrefois, ces dieux étaient quelque
chose, possédaient certain pouvoir ; maintenant,
ils sont bridés et sans puissance. Que tout le monde
ne se soit pas dégagé complètement de la créance
antique, cela va de soi, mais nous avons assez de
textes pour prouver que la tendance nouvelle fut
celle des cercles éclairés, de l'Eglise officielle.
Dans ses anathèmes contre les Priscillianistes,
360 LA SORCELLERIE EN FRANCE
le premier concile de Braga, tenu en 561, dans la
province de Minho en Portugal, décrète : Quiconque
croit que le diable, parce qu'il a fait certaines choses
dans le monde, peut aussi de lui-même produire
le tonnerre, et les éclairs, les orages et la sécheresse....
Quiconque croit les âmes et les corps des hommes
astreints à quelque destinée dépendante des étoiles...
Quiconque croit que les douze signes des astres,
observés par les mathématiciens, correspondent
aux membres de l'âme et du corps.... qu'il soit ana-
thème. » Ce semble bien être le même esprit qui
circule dans le décret du concile de Tours de l'an
813 : « Les prêtres doivent avertir les peuples
fidèles et ne pas leur laisser ignorer que les arts
magiques, les incantations, ne peuvent servir de
remèdes à aucune maladie des hommes ; ne peuvent
guérir les animaux malades, boiteux ou mourants ;
les chapelets d'ossements ou d'herbes ne peuvent
rendre aucun service aux hommes ; toutes ces
choses sont simplement les lacs et les pièges de
l'ennemi antique, qui, toujours perfide, s'efforce de
tromper le genre humain. »
Quelques années plus tard, saint Agobard, arche-
vêque de Lyon, lutte de tout son pouvoir contre
les idées superstitieuses de ses peuples. Le simple
titre de son ouvrage : « Contre î.a folle opinion du
LE PEUPLE ET l' ÉGLISE 361
vulgaire touchant la grêle et le tonnerre » indique
ce que pense le prélat lyonnais. Il flétrit les supers-
titions dont il s'agit, comme dénuées de sens com-
mun et fait, entre autres choses, la remarque sui-
vante que nous pourrons retrouver dans toute
l'histoire de la sorcellerie : « Ce qu'il y a de plus
« incroyable, c'est que beaucoup de ces malheureux —
« des hommes et des femmes, que la populace voulait
« précipiter dans le Rhône, pour avoir produit des ora-
« ges, détruit ou emporté les récoltes, etc. — avouaient
« en effet qu'ils étaient magiciens. Tant d'erreurs, et
« de si absurdes, ont cours dans ce monde, qu'il est
« douteux que les païens, disposés à tout croire, Ã
« raison de leur aveuglement, eussent daigné y arrêter
« leur attention. »
Bon nombre de conciles du vm e et du ix e siècle
parlent des sorciers ; en général, ils défendent les
pratiques magiques et les incantations comme des
restes idolâtriques, sans exprimer d'une manière
bien nette si les Pères croient ou ne croient pas Ã
l'efficacité des moyens démoniaques. Un capitulaire
de Charlemagne de l'année 769, — on sait que les
capitulaires étaient les décrets d'assemblées mixtes
de seigneurs et d'évêques, — dit par exemple :
« Nous ordonnons que, tous les ans, chaque évêque
visite son district avec soin, s'efforce de confirmer
362 LA SORCELLERIE EN FRANCE
et d'enseigner son peuple, qu'il tâche aussi de décou-
vrir et d'interdire toutes les pratiques païennes, les
devins, les sortilèges, les augures, les phylactères,
les incantations et toutes les ordures des gentils. » —
Un concile de Paris en 829 n'est pas beaucoup
plus formel : « Il y a , dit-il, bien d'autres maux
fort pernicieux, restes incontestables des rites
païens, tels sont les mages, les augures, les sorti-
lèges, les empoisonneurs, les devins, les enchan-
teurs, les interprètes des songes, que la loi divine
ordonne de punir sans rémission... Il n'est pas dou-
teux, comme beaucoup le savent, que grâce à cer-
tains prestiges, Ã des illusions diaboliques, certains
ceiveaux sont tellement empoisonnés par les philtres
d'amour, des mets, des phylactères, que la plupart
les croient devenus fous, car ils ne comprennent
plus leur propre abaissement. Ils prétendent en
effet pouvoir, par leurs maléfices, troubler l'atmos-
phère, envoyer la grêle, prédire l'avenir, faire dispa-
raître le lait ou les fruits, pour les donnei à d'au-
tres ; des récits innombrables circulent sur ce qu'ils
peuvent faire. Si on en découvre, hommes ou fem-
mes, le prince doit les corriger avec d'autant plus
de rigueur et de sévérité, que pleins d'une audace
méchante et téméraire, ils ne craignent pas de servir
le diable plus ostensiblement. »
LE PEUPLE ET L'ÉGLISE 363
En revanche,il existe un autre capitulaire de Char-
lemagne, dont le but est bien clairement de com-
battre la croyance à la sorcellerie. Dans l'assemblée
de Paderborn de 785, destinée à régler les con-
quêtes faites sur les Saxons, il est prescrit : « Qui-
conque croit, à la manière des païens, qu'une per-
sonne est sorcière et mange les hommes, et, pour
ce motif, brûle cette personne, mange sa chair ou
la fait manger à d'autres, doit-être puni de mort. »
Ainsi, ce n'est point la sorcière qui est punie, mais
celui qui a cru à la sorcière.
Le texte le plus souvent cité comme preuve du
mouvement de réaction de l'époque carolingienne
contre la croyance générale, est un chapitre — dit
canon « episcopi », à cause du mot qui le com-
mence, — des collections canoniques du x e siècle,
inséré dans le Décret de Gratien, vaste compilation
du xii e siècle qui a servi longtemps de code à l'Eglise.
Attribué à un prétendu concile d'Ancyre, on croit
qu'il fut rédigé vers l'an 900, sur d'anciens écrits,
dont l'un, intitulé : De l'esprit et de V âme, remonterait
jusqu'au vi e siècle et aurait été estimé faussement
l'œuvre de saint Augustin. En tout cas, ce « canon »
fameux reflète l'opinion régnante des premières
années du x e siècle. Vu son importance, nous le
donnons en entier.
364 LA SORCELLERIE EN FRANCE
« Les évêques et leurs ministres doivent s'effor-
cer, par tous les moyens, d'arracher à fond de leurs
paroisses l'art de la magie et du sortilège, pernicieuse
invention du diable. S'ils découvrent un homme ou
une femme coupable de ce crime, qu'ils le flétris-
sent, le couvrent de honte et le chassent de leur
territoire. L'apôtre dit en effet : « Fuyez l'héré-
« tique après lui avoir fait une première, puis une
« seconde réprimande, et sachez que quiconque
« reste en cet état est perverti. » Us sont en effet
pervertis et les captifs du diable ceux qui, abandon-
nant leur Créateur, cherchent la protection diabo-
lique, aussi faut-il nettoyer la sainte Eglise d'une
telle peste. — § 1. N'omettons pas non plus ce qui
suit : Quelques femmes criminelles, qui, séduites
par des illusions et des fantômes démoniaques,
se sont replacées sous le joug de Satan, croient et
répètent que, pendant la nuit, avec Diane, déesse
des païens, ou bien avec Hérodiade et une foule
innombrable d'autres femmes, elles chevauchent
sur certains animaux et franchissent de grands
espaces au milieu du silence des ténèbres, obéissant
à cette déesse comme à une souveraine, et appelées
certaines nuits auprès d'elle pour la servir. Or, plût
à Dieu que ces femmes eussent été les seules victi-
mes de leur méchanceté et n'eussent pas entraîné
LE PEUPLE ET l' ÉGLISE 365
beaucoup d'âmes dans l'abîme de l'incrédulité.
En effet, une foule innombrable, victime de cette
fausse opinion, croit à la vérité de tous ces récits,
et, les croyant, abandonne le sentier de la foi droite.
Elle se laisse enlacer dans l'erreur des païens, car
elle estime qu'en dehors du seul Dieu, il peut exister
quelqu'autre divinité et quelqu'autre puissance.
Aussi, les prêtres, dans les églises qui leur sont con-
fiées, doivent mettre tout leur zèle à instruire le
peuple, Ã lui apprendre que tout cela est faux, que
ce sont de purs fantômes, envoyés dans l'âme des
fidèles, non par l'esprit de Dieu, mais par l'esprit
malin. — § 2. Satan, en effet, qui se transfigure
en ange de lumière, devenu par l'infidélité maître
de l'âme d'une pauvre femme, prend aussitôt la
forme et les apparences de diverses personnes, et,
se jouant, pendant le sommeil, de l'âme qu'il tient
captive, lui montre des objets tantôt gais, tantôt
tristes, des visages connus et inconnus ; il la conduit
ainsi hors du droit chemin. Tout cela se passe uni-
quement dans l'esprit, mais l'âme infidèle est con-
vaincue que tout cela est réel. A qui n'arrive-t-il
pas, en effet, de sortir de soi-même dans les songes
et les visions nocturnes, et de voir, en rêve, bien des
choses que, à l'état de veille, il n'a jamais vues ?
Qui donc serait assez borné et assez sot pour s'ima-
366 LA SORCELLERIE EN FRANCE
giner que tout ce qui se passe dans l'esprit seulement
existe aussi au dehors, quand le prophète Ezéchiel
a eu les visions du Seigneur, en esprit, non dans
son corps et que l'apôtre Jean a vu et entendu les
mystères de l'Apocalypse dans son esprit, non dans
son corps, comme il le dit lui-même : « Je fus sur le
« champ ravi en esprit. » Et Paul n'ose pas dire
qu'il a été ravi en corps. Il importe donc de dire
publiquement à tous, que celui qui croit de pareilles
choses et autres du même genre, a perdu la foi, et
que quiconque n'a dans le Seigneur une foi droite,
n'est pas à lui, mais à celui en qui il croit, c'est-à -dire
au diable. Or, de Notre-Seigneur il est écrit : « Tou-
« tes choses ont été faites par lui ». Quiconque donc
croit que quelque chose peut être fait, une créature
changée en mieux ou en pire, ou transformée en
une autre espèce, ou dotée d'une apparence différente,
autrement que par le Créateur lui-même, celui qui
a tout fait, et par qui tout a été fait, celui-là est
incontestablement un infidèle et pire qu'un païen. »
En dépit des efforts des canonistes et des démono-
logues postérieurs, il est bien certain que le ou les
rédacteurs de ce canon ne croyaient pas et ne vou-
laient pas croire au sabbat, Ã la lycanthropie, et
autres merveilles diaboliques. C'était bien aussi
l'intention de l'auteur d'un vieux pénitentiel aile-
LE PEUPLE ET l' ÉGLISE 367
mand du x e siècle, inséré dans la collection canoni-
que ou Décret de Burchard de Worms, 1. 19 (+ 1026) :
il met en effet sur le même pied la faute de ceux qui
ont tenté de faire quelques sortilèges, et celle de
•ceux qui y ont cru : «Avez-vous ajouté foi ou avez
vous pris part à la perfidie des enchanteurs et de
ceux qui s'appellent lanceurs de tempêtes, comme
s'ils pouvaient au moyen d'incantations démonia-
ques, mettre en branle les tempêtes ou modifié les
esprits des hommes ? Si vous y avez cru, ou si vous
y avez pris part, vous ferez un an de pénitence aux
jours canoniques ».
Nous estimons donc qu'au vn e , au vm e , ix e et
x e siècles, l'opinion d'une partie au moins des
hommes influents de l'Eglise tentait de faire rejeter,
comme des rêves,les contes débités sur les magiciens
et leurs compères. Toutefois il existait des oppo-
sants toujours influencés par l'autorité de la Bible
et celle des Pères antérieurs. Nous le constatons faci-
lement par les sanctions d'un certain nombre de
capitulaires ou de conciles et par l'ouvrage connu
de Raban Maur (+ 856), savant abbé de Fulda
puis archevêque de Mayence. Il écrivit un traité
entier sur les prestiges des magiciens, dans lequel,
s'appuyant sur l'autorité de saint Augustin et de
saint Isidore, il reconnaît que les divinations et
'25
368 LA SORCELLERIE EN FRANCE
autres prestiges magiques n'ont par eux-mêmes
aucune valeur, mais que s'ils en ont, cela leur est
accordé par la permission divine ; théorie qui essaie
évidemment de concilier les objections, alors en vo-
gue et triomphantes, avec la réalité des faits attestés,
que l'abbé de Fulda n'osait nier complètement.
En revanche, l'esprit négateur continua de se
manifester bien après le x e siècle, puisque nous lisons
dans un écrit célèbre de Jean de Salisbury, évêque
de Chartres (+ 1181), (Policraiicus, 1. 2, c. 17 e ) :
« L'esprit malin pousse, avec la permission de Dieu,
« la licence de sa malice à ce point, que ce que certains
« souffrent par leur faute en imagination, ils le croient
« misérablement et faussement réel et extérieur.
« C'est ainsi qu'ils disent qu'une certaine Nocticula
« ou Hérodiade convoque, comme souveraine de la
« nuit, des assemblées nocturnes, où l'on banquette
« et se livre à toutes sortes d'exercices, et ou les uns
« sont punis et les autres récompensés selon leurs
« mérites. Ils croient encore que des enfants y sont
« sacrifiés aux lamies, coupés en morceaux et dévorés
« gloutonnement, puis rejetés et, parla miséricorde de
« la présidente, reportés dans leurs berceaux. Qui
« serait assez aveugle pour ne pas voir que ce n'est lÃ
« qu'une méchante illusion des démons ? Il ne faut
« pas oublier que ceux, à qui cela arrive, sont de
LE PEUPLE ET L' ÉGLISE 369
« pauvres femmes ou des hommes simples et crédules.
« Le meilleur remède contre cette maladie, c'est de
« s'en tenir fermement à la foi, de ne pas prêter l'oreille
« à ces mensonges et de ne point arrêter son attention
« sur d'aussi pitoyables folies. »
D'autres écrivains certainement restaient encore
incrédules aux contes du sabbat ; car, en 1310, Ã
l'époque où l'autorité du diable était bien assise,
un synode de Trêves de 1310 s'en tenait toujours au
canon Episcopi : « Qu'aucune femme ne prétende
chevaucher, aux heures de la nuit, avec Diane,
déesse des païens, ou avec Herodiana, en compagnie
d'une multitude d'autres femmes ; car c'est une
illusion démoniaque. »
Le même esprit inspirait au concile de Prague
de 1349 (can. 55) le décret suivant : « Les curés
doivent avertir leurs paroissiens que les sortilèges
n'ont aucune influence sur les maladies, la grêle,
les orages et la sécheresse ; il leur est donc interdit,
sous peine d'excommunication, d'user de n'importe
quels sortilèges ou superstitions, d'interroger ou
d'appeler les devins. »
370 LA. SORCELLERIE EN FRANCE
III
Les effo