(logo)
(navigation image)
Home American Libraries | Canadian Libraries | Universal Library | Project Gutenberg | Children's Library | Biodiversity Heritage Library | Additional Collections

Search: Advanced Search

Anonymous User (login or join us)Upload
See other formats

Full text of "La magie et la sorcellerie en France"

Vs 



K 



4'ft 



m 



•• 



> ^ 



, . 



& 



« - 



* 4 



HkS 



* 



Sa 



1434 

I 

. 1 
. 1 
ROBAh 



m 



■■£ 



X 



m 



t*f'i 



l *£1 




:\ 






I 



HISTOIRE 

DE LA MAGIE ET DE LA SORCELLERIE 

EN FRANCK 



I 



En vente à la même Librairie : 

D 1 Friedrichs. La Franc-Maçonnerie en Russie et eu Pologne, 1 vo- 
lume pet. in-8, de 1 1 payes. - fr, 

Lesacher et Mareschal. Nouvelle botanique médicale comprenant 
les plantes des jardins et des champs susceptibles d'être em- 
ployées dans l'art de guérir, de leurs vertus et de leur- dangi 

d'après les auteurs anciens et modernes, de leurs n - Bavants 

latins et français, de leurs noms vulgaires, etc i volumes 

in-8 Jésus, illustrés de 20" planches in couleurs hors-texte, 
dans un cartonnage toile anglaise. -i fr* 

Marcus m. Vèze. La Transmutation des Métaux : l'oi alchimique, 
l'argentaurum ; divers procédés de fabrication avec lettres et 
documents à l'appui, une brochure in-12. 2 fr. 

Fabre d'Olivet. Les Vers dorés de Pythagore, expliqués el traduits 
en français. Réimpression de l'édition originale de 1813 â la- 
quelle on a ajouté les Commentaires d'Hiéroclès. Un volume in-8 
raisin. 15 t> 

11 a été tiré 10 exemplaires sur papier de Hollande à 30 fr: 

Boeiime. Clef ou explication des divers points et termes principaux 
employés par Jacob Boehme dans ses ouvrages. Traduite de 
l'allemand sur l'édition de ses œuvres complètes imprimées en 
1715 et réimprimées textuellement sur la rarissime édition fran- 
çaise de 1826. Un volume pet. in-8 avec un grand tableau hors 
texte. 5 fr. 

Catalogue à prix marqués d'une bibliothèque occulte comprenant 
environ 1.800 ouvrages sur la Sorcellerie, l'Alchimie, le Magné- 
tisme, la Càbbale, la Franc-Maçonnerie, les Sociétés secrètes, etc. 

2 fr. 



DU MEME AUTEUR: 

Histoire de / Inquisition en France 

Tome I. Les Origines, in-8 carré. 7 fr. 

Pour paraître prochainement : 

Tome II. La Procédure inquisitoriale. 




LA MAGIE 



i:t la 



SORCELLERIE 



EN FRANCE 

Ils SORCIERS D'Aï rREFOIS Ll SABBA1 

LA QU'ERRE \ i X SORCIERS 

LES SORCIERS Dl \' |y > FOURS 

P \K 
TH. DE CAUZONS 



I 



Origine de la Sorcellerie 

Ce qu'on r. limitait des <-orcières 
Opinions diverses à leur Bujel 




LIBRAIRIE DORBOX-AINE 

53 ter. Quai des GrandB-AugOBtins 
PARIS 



MICROFORME BY 

PRESERVATION 

SERVICES 

DATE A UG ! ° 19 89 



•w i - 

\ 



V 



AVANT-PROPOS 



L'histoire de la Magie en France, malgré 
l'intérêt d'un problème toujours actuel, a sus- 
cité jusqu'à présenl forl peu d'historiens. Nous 
n'eu connaissons qu'un: Qarinet. Cet écrivain, 
dans un ouvrage publié en 1818, a tenté un 
travail d'ensemble sur les destinées de la sor- 
cellerie dans notre pays. Son livre, Histoire de 
la Magie en France, est, de l'avis de tous, bien 
incomplet. Connue il se ressenl aussi de l'esprit 
de 9on temps, toujours porté à faire de l'Eglise 
catholique le bouc émissaire des péchés du 
monde, il cherche, malgré l'évidence, à la 
rendre responsable de la propagation de la 
magie. Garinet ne peut donc être considéré 
comme un historien, car la première qualité 
de l'histoire est l'impartialité. Son mérite est 
d'avoir eu l'idée de faire sur la question un 



VI LA SORCELLERIE EN FRANCE 

travail chronologique beaucoup plus utile, mais 
autrement laborieux à faire, que les tableaux 
d'imagination, ou que les discussions jusqu'alors 
fort en honneur, clans les innombrables ouvrages 
traitant des magiciens. 

Si, en effet, l'histoire de la magie dans son 
ensemble n'avait tenté personne, la magie elle- 
même n'avait pas manqué d'écrivains. Les 
livres à son sujet sont innombrables et je crois 
impossible d'en dresser une liste complète. Ils 
semblent pouvoir se partager en plusieurs 
groupes : 1° Les livres magiques proprement 
dits, renfermant les recettes, les formules de 
l'art magique, l'n certain nombre de ces livres 
se rééditent sans cesse, ce qui fait supposer un 
renouveau perpétuel d'amateurs. Tels sont par 
exemple: les Secrets merveilleux du Petit Albert, 
les Admirables secrets du Grand Albert, la Clef des 
Songes, le Grimoire du Pape Honorius, la Clavicule 
de Salomon, VEnchiridion du pape Léon, le Trésor 
du vieillard des Pyramides, la Poule noire, le 
Dragon rouge, les traités de Chiromancie, de 
Graphologie, de Cartomancie, etc. 

2° Nous avons ensuite les ouvrages histori- 



\\ • \\ I l'RÛPOS VII 



ques. Souvent ce sont de petites brochures, des 
pamphlets, donnant sous une forme tantôt 
admirative, tantôt critique, le récit des événe- 
ments merveilleux pa i l'époque. Parmi les 
cents historiques, nous pouvons ranger Les livres 
plus complets qui nous renseignent parfois 
incidemment, d'autres fois de Eaçon |>lns déli- 
bérée, mit les visions, apparitions, contes popu- 
laires, en un mol, sur tous 1rs incidents 
magiques d'un pays, «l'un temps, d'un peuple. 
I >e ces ouvrages, plusieurs sont dus à des auteurs 
illusties. qui nous ont transmis les faits anciens 
d'intervention des «Mes n'appartenant pas à 
notre momie, comme Plutarque, Lucien, Cicéron, 
Pline. Apulée, St-Augustin, etc. 

Il existe des livres de magie polémiqui 
écrits dans le but de démontrer, ou, au eon- 
traire, de mer la vérité des événements extra- 
naturels. Ces ouvrages se sont fort multiplies 
à partir de la Réforme protestante, surtout 
quand la persécution violente des sorciers eut 
suscité une réaction d'abord timide, puis plus 
audacieuse. Nous aurons l'occasion dt mention- 
ner quelques-uns de ces ouvrages. 



VIII LA SORCELLERIE EX FRANCE 

4° Les livres s'occupant du droit judiciaire, 
écrits dans les temps antérieurs à la Révolution, 
ont, presque tous, des chapitres plus ou moins 
longs consacrés à la discussion des cas magi- 
ques. Ils énumèrent ou commentent les lois 
canoniques et civiles, sur lesquelles doivent 
s'appuyer les juges des criminels de magie. A 
cette catégorie d'ouvrages se rattachent les 
directoires de l'Inquisition, dont nous ayons 
conservé plusieurs spécimens, comme ceux 
d'Eymeric, de Bernard Gui, de Bernard de 
Côme, etc. Quelques auteurs plus spécial i 
se sont proposés d'appliquer à la magie les 
règles inquisitoriales communes. Tel le fameux 
« Marteau des sorcières » des inquisiteurs alle- 
mands Sprenger et Institor ; tel encore le gros 
traité des « Recherches magiques » du jésuite 
Del Rio, et bien d'autres que nous aurons 
l'occasion de citer dans ce travail. Parmi les 
livres judiciaires, nous pouvons classer certains 
ouvrages fameux chez nous : la « Démono- 
manie », par exemple, du jurisconsulte Bodin ; 
celle du juge lorrain Remy; le livre de l'« In- 
constance des démons », écrit d'un conseiller-juge 



AVANT-PROPOS IX 



au Parlement de Bordeaux, Pierre de Lancre, 
resté fameux dans 1rs annales de la sorcellerie. 

5° En dernier lieu, nous pouvons ranger les 
livres scientifiques OU médicaux qui, depuis 
longtemps déjà, — car on peul remonter jus- 
qu'à Hippocrate, on1 essayé d'expliquer natu- 
rellement, et de ranger parmi les infirmités 
humaines, bon nombre d'événements, de faits, 
de phénomènes étranges, attribués par d'autres 
n .i«s cuises surnaturelles. 

Certains écrits sciaient difficiles à classer, 
car ils appartiennent à plusieurs de ces groupes, 
mais cela n'a aucune importance, car notre but 
est simplement de donner une idée d'ensemble 
des divers points de vue m. us lesquels la magie 
a pu être considérée et traitée autrefois. Ces 
aspects différents se présentent encore à l'his- 
torien de la magie, (pu doit ainsi la considérer 
au point de vue de la pratique, de l'histoire, 
de la polémique, du droit e1 de la scien 

Nous ne prétendons pas avoir lu tous les 
livres traitant de la sorcellerie, ce sciait impos- 
sible à un homme, mais nous avons tenté de 
réunir, et nous avons lu un nombre d'ouvrages, 



X LA. SORCELLERIE EN FI1AM l 

appartenant à chaque groupe, largement suffi- 
sant pour nous donner des idées précises et 
aussi complètes que nous avons pu, sur tiotre 
sujet. Nous' avons utilisé, cela va sans duc, les 
précieux recueils de pièces, composés spéciale- 
ment pour servir à l'histoire de l'Inquisition 
ou de la magie, ceux par exemple de Frédéricq 
en Belgique, de Hansen en Allemagne, de 
Boissac en France; nous avons, en un mot, fait 
de notre mieux pour que le présent ouvrage 
puisse tout cà la fois intéresser et renseigner 
nos lecteurs. Inutile d'ajouter qu'en véritable 
historien, nous n'avons de parti pour ou contre 
personne. Nous racontons ce qui s'est dit, ce 
qui se dit, et si, par hasard, nous émet tops une 
opinion, c'est que nous croyons, en la circons- 
tance, être l'organe du sens commun, et non 
celui d'un parti quelconque. 



Notre plan est bien simple. Nous nous occu- 
pons d'abord des généralités sur la magie. Nous 
tâchons de préciser ses origines, sa définition, 
les causes de sa propagation au Moyen-Age ; nous 



K VANT -PROPOS XI 

faisons ensuite un résumé de ce qu'on disait 
des sorciers médiévaux, de leurs sabbats, de leurs 
crimes, de leur puissance, des remèdes à leur ma- 
lice. C'est notre première partir, laquelle forme 
le premier volume de L'ouvrage entier. 

Dans les deux volumes suivants, nous parcou- 
rons les, annales historiques de notre pays. e1 
notons les manières diverses dont les autorités 
ecclésiastiques ou civiles ont cru bon de traiter 
les sorciers. Les fluctuations de la législation 
à leur sujet sont étranges au point de vue de la 
raison, car la raison est naturellement portée à 
supposer la permanence et l'invariabilité du 

juste et du vrai ; elles fin eut SOUVenl fort cruelles 

et par conséquent ne sont pas à l'honneur de la 
race humaine. Dans ces lugubres pages, nous 
aurons l'occasion de traiter brièvement, mais 

aussi scientifiquement que possible, les causes fa- 
meuses des Templiers et de Jeanne d'Are; nous 
rencontrerons ;nissi sur notre route bien des mys- 
tères politiques, bien des épidémies (le névroses 

et, sur tous ces points, nous raconterons suc- 
cinctement, mais clairement, ce qui s'est pas 
Notre troisième partie, qui fait le quatrième 



XII LA SORCELLERIE EN FRANCE 

volume et dernier, est consacrée à la sorcellerie 
contemporaine. Sa composition nous a demandé 
un travail considérable et nous espérons que le 
lecteur, grâce à nos labeurs, pourra se former une 
idée exacte des faits merveilleux dont la dis- 
cussion durera probablement longtemps encore. 
Nous n'avons pas à prendre parti. Notre rôle 
d'historien se contente d'exposer les faits réels, 
ceux aussi que les uns racontent, tandis que 
d'autres les nient, les explications et les théo- 
ries de tous. Nous nous sommes contentés de 
cette tâche déjà complexe, car il nous a semblé 
que les discussions des partis opposés n'ont pas 
encore résolu toutes les difficultés, ni fait une 
lumière suffisante sur tous les points. 

Le but poursuivi dans cette Histoire de la 
Sorcellerie en France, n'est pas de rire ou de 
faire rire des travers de nos aïeux et de nos 
contemporains. Il sera sans doute difficile au 
lecteur de retenir un sourire en face des extra- 
ordinaires affirmations des sorciers et de leurs 
juges, mais l'impression générale de l'étude des 
folies magiques est plutôt triste. D'abord, on se 
sent mal à l'aise de se voir entouré de tant de 



AVANT-PROPOS XIII 

mystères impénétrables: puis on est mécontent 
de constater le peu de progrès faits par l'huma- 
nité dans cette étude des phénomènes tenant 
au monde des esprits, que i - -prits soient 
en dehors ou en dedans de l'homme : en troi- 
sième lieu, le cœur souffre de découvrir trop 
souvent des fripons, des charlatans, de véri- 
tables criminels, sous le manteau des magiciei 
on est surtout navré que l'ignorance humaine 
ait cru. malgré ses ténèbres, trancher la qi. 
tion dans le sens le plus redoutable, et pro- 
noncer la mort contre h s - :s. Plus on 
avance dans cette his jusqu'à une certaine 

que au meins. plus les supplia - - multi- 
plient, et plus la question devient poignante : 
mais si ces gens ne sont pas coupables ? Il fallut 
longtemps pour q; se décid douter de la 
puissance des magiciens: puis streindre 

exterminations. Le xvnr siècle en vit les der- 
niers exemples. 

De nos jours, on ne brûle plus guère de sor- 
ciers, si ce n'est ici ou là, dans des mouvements 
populaires et chez des peuples au gouverne- 
ment mal organisé. La crainte du sorcier existe 



XIV LA SORCELLERIE EN FRANCE 

cependant toujours, même chez nous. Elle est 
un mal : car elle débilite l'homme et ne lui 
permet pas de combattre les dangers avec 
toutes les forces de l'homme. Il serait bien 
fâcheux que les spirites, les occultistes, les 
somnambules, les chiromanciens des villes, les 
sorciers des campagnes et les autres magiciens 
de nos jours, entretinssent cette crainte et sur- 
tout l'idée d'être humains malfaisants revêtus 
de pouvoirs extranaturels; la peur est en effel 
mauvaise conseillère. Pour se défendre des 
anciens sorciers, le peuple les jeta au feu ; 
qui sait ce qu'il ferait contre les nouveaux sor- 
ciers le jour où, malgré les raisonnements des 
savants, il attribuerait une efficacité malfai- 
sante aux pratiques mystérieuses des mages du 
xx e siècle ? 

Ces réflexions et bien d'autres naîtront, nous 
l'espérons, d'elles-mêmes, dans l'esprit de nos 
lecteurs. Nous pensons que ces pages écrites 
dans le seul but de faire connaître la vérité sur 
une des plus grandes bizarreries de l'humanité, 
intéresseront et instruiront plus d'une personne. 
Plus d'un sans doute trouvera notre travail 



AVANT-PROPOS XV 

insuffisant. Nous l'avons cependant étudié de 
notre mieux, mais fort conscienl de la grandeur 
de La tâche, nous serons reconnaissant à ceux 
qui voudront nous apporter leurs lumières, 
nous faire connaître des jugements inconnus, 
dépouiller pour nous les archives départemen- 
tales, qui commencent à être inventoriées dans 
tous 1rs départements, el nous aider, en un mot, 
à faire de cet ouvrage, dans ses éditions futures, 
une histoire aussi complète que possible de 
la sorcellerie en France. 



Th. de CAUZONS. 



PREMIÈRE PARTIE 
ORIGINES, DOCTRINES et RITES de la SORCELLERIE 



CHAPITRE PREMIER 
Origines de la Sorcellerie 



AKTICLE PR] M 1ER 

Antiquité de la Sorcellerie 

I 

Il est difficile de préciser, d'un trait, l'idée 

attachée aux mots de sorcellerie et de magie. Trois 
choses distinctes sont en effet réunies dans la con- 
ception de l'idée magique, telle que les siècles l'ont 
formée: on y perçoit nettement, dès les origines, la 
prédiction de l'avenir par des procédés divers : 
étude des astres, des victimes égorgées, du vol des 
oiseaux, explication des songes, tirage des sorts, et 
bien d'autres choses encore. Le mot de magie rappelle 
encore des prodiges opérés, qui semblaient dépasser 



2 LA. SORCELLERIE EN FRANCE 

les forces naturelles, et, le plus souvent, surtout 
dans les époques chrétiennes, devaient produire un 
effet néfaste, bien que la méchanceté ne fut pas 
essentielle aux miracles antiques. Enfin, dans le 
sorcier, nous voyons,d'après les souvenirs du Moyen- 
Age, un homme ayant des rapports avec les démons, 
adorant les diables, se vouant à eux, jouissant sur 
la terre du pouvoir de Satan. Prédiction, prodiges, 
culte de Satan ou, en général, des esprits, tels sont les 
caractères principaux de ce qui pourrait s'appeler 
une religion, un art ou une science, suivant le point 
de vue considéré, mais a pris ou reçu tout simplement 
la dénomination de magie et, plus tard, celle de sor- 
cellerie beaucoup plus générale. 

Ces deux termes employés souvent comme syno- 
nymes, ont cependant des étymologies bien dif- 
férentes : la sorcellerie désignant spécialement la 
divination par le sort ; et la magie, la doctrine et la 
puissance des mages ou prêtres de la religion des 
Perses. Comment, venant de points si éloignés, ces 
expressions en sont venues à se confondre, est une 
question résolue déjà par bien des écrivains. Il 
suffira de rappeler que les prêtres de l'ancienne 
religion assyrienne ou chaldéenne, depuis longtemps 
observateurs du ciel et possesseurs de bon nombre 
de données astronomiques, avaient cru apercevoir, 



ORIGINES DE LA SORCELLERIE 3 

ou prétendaient avoir constaté une certaine relation 
entre les mouvements des étoiles et les événements 
de la terre. Une fois qu'on le crut autour d'eux, 
leur science d'astrologues ne leur attribua pas moins 
de vénération que leurs connaissances sidérales, 
peut-être plus de profit. Aussi, quand les conquêtes 
de Cyrus eurent mis fin au grand empire de Baby- 
lone et quel.-, religion des Perses pénétra avec ses 
prêtres sur les bords de l'Euphrate, les prêtres 
persans ou mages ne manquèrent pas de 
joindre les pratiques chaldéennes honorifiques et 
lucratives aux rites plus spiritualistes peut-être de 
la religion victorieuse. Depuis lors, à leur nom, 
s ' att acha, comme à celui des Chaldéens, l'idée de 
devins par l'étude des astres, puis de devins en 
général, et les sorciers ou devins par le sort se trou- 
vèrent leurs confrères, faciles à confondre, comme 
s'occupant avec eux de la révélation de l'avenir (1). 
Sorciers et mages se rencontrèrent donc sur le 
terrain commun de la divination ; ils arrivèrent à 
une ressemblance à peu près complète, quand onleur 
attribua, aux uns et aux autres, le pouvoir de faire 



(1) Mai kv. La Magie et l'Astrologie dans V Antiquité et au 



the Bible, art. Magic, p. 206 



4 LA SORCELLERIE EN FRANC] 

des prodiges par l'invocation des dieux ou des dé- 
mons, unie à l'accomplissement de certains rites. 
Déjà les vieux mages de la Perse passaienl pour 
d'habiles thaumaturges: on leur reconnaissait, entre 
autres, le don de faire descendre sur leurs sacrifices 
le feu céleste. De plus, l'ancienne croyance zoroas- 
trienne aux deux principes opposes du bien et du 
mal, — personnifiés dans Ormuzd et Ahriman, en- 
tourés tous deux de génies classifiés, niais opposés, 
représentant les puissances ou vertus de l'Etre 
infini, en même temps que les formes solaires, les 
phénomènes naturels et les forces vivantes de la 
nature, — avait naturellement conduit à la création 
de divers rites pour s'assurer la protection des bons 
esprits et éloigner les mauvais. Il en était résulté une 
liturgie composée d'enchantements et d'évocations, 
qui se concilia fort bien avec les pratiques analogues 
de la Chaldée et assura à la magie, science des mages, 
le caractère spécial d'une religion surtout rituelle, 
s'adressant aux dieux secondaires, bons ou mau- 
vais, mais principalement aux seconds, et sollici- 
tant d'eux l'octroi d'une faveur ou l'apaisement de 
leur colère. 

Les mages se transformèrent ainsi en magiciens, 
d'autant plus que les vicissitudes politiques les 
mirent en rapport avec les prêtres de l'Egypte, 



ORIGINES DE LA SORCELLERIE 5 

comme eux, astronomes et astrologues ; comme eux, 
médecins, alchimistes ; supposant comme eux une 
relation entre les êtres de la terre, ceux du ciel 
sidéral el les divinités invisibles bonnes ou mau- 
vaises. Au contact de ces diverses civilisations 
perses, chaldéennes, égyptiennes, se constitua une 
sorte de science occulte réservée à des initiés, 
mais grandement redoutée du vulgaire, soit qu'elle 
se servit de secrets naturels ou extra-naturels 
connus de ses adeptes, soil qu'elle agit seulement 
sur l'imagination des mortels, on lui attribua peu 
à peu tous les maux de l'humanité. 

A quel moment dune ces magiciens, déjà posses- 
seurs de pas mal de noms (1), reçurent-ils encore 
celui de sorciers? Il n'est pas facile de le dire. Dans 
une loi célèbre où l'empereur Constance menace de 
mort les devins et les mages », il ne. prononce 

pas le mut de sorciers, quoique nous remarquions, 
dans 1,- texte de son édit, bien des lignes caractéris- 
tiques de la sorcellerie future Que personne, dit 

l'empereur, ne consulte un auspice ou un ma thé- 
ci maticien, (pie nul n'aille trouver le devin. Silence 
« aux déclarations perverses des augures et des 



(1) Del Rio. l'issu â– > magicarum Win sex. in-4, 

Mayence, L624J I. 1. c. 2, p. >;. 



6 LA. SORCELLERIE EN FRANGE 

« prophètes. Que les Chaldéehs, les mages et 
« autres individus que le vulgaire appelle des mal- 
ci faiteurs (maleficos) à cause de la grandeur de 
« leurs forfaits, ne tentent rien de ce genre. Silence 
« perpétuel à toute curiosité de l'avenir. Car terrassé 
« du glaive vengeur, quiconque désobéira sera frappé 
« de la peine capitale ». 

Au milieu du iv c siècle par conséquent, le mot 
de sorcier ne paraît pas encore synonyme de magi- 
cien. Il en est encore de même au milieu du siècle 
suivant, si nous nous en rapportons aux statuts 
d'un concile tenu en Irlande, vers l'an 150. Dans ses 
canons 14 et 16, il inflige en effet une pénitence au 
chrétien qui consulte les aruspices à la mode païenne, 
ou croit aux consultations des miroirs par les devi- 
neresses, mais il ne prononce pas encore le terme 
de sorcier. En revanche, à la fin du vi e siècle, une 
décision d'un concile de Narbonne en 589, canon 14, 
punit de l'excommunication et d'une amende les 
devins qu'on appelait « carages » ou sorciers, 
personnages que d'autres documents, presque con- 
temporains, tels que la Vie de Si Eloi par St-Ouen 
(+648), les Lettres de SI Grégoire I pape (1), 



(1) Guegorius I, epistol. 1. VII, 66 ad Januarium. (+ 604) 



ORIGINES DE LA SORCELLERIE 7 

flétrissent comme des adeptes de superstitions 
païennes, semblables aux aruspices, aux enchan- 
teurs, aux devins, aux fabricants de maléfi< 
Nous pouvons doue reporter au courant du 
vi e sicdr la création du mot \ sorcier et son 
identification aux autres de\ îns. 

L'invention du mot sorcier avait suivi fort 
tard, comme on le voit, la découverte des pratiques 
magiques, sans leur apporter des connaissances 
ni des procédés nouveaux. Suivant l'usage presque 
généra] depuis le haul Moyen-Age, nous considérerons 
donc comme synonymes les termes de sorcellerie et 
de magie, de sorciers et de magiciens. Sans doute, 
certains ailleurs ont voulu mettre quelque « 1 i il » - 
rence entre eux, onl tenté d'établir une ligne de 
démarcation entre la sorcellerie ou divination et la 
magie, consistant en l'art de faire des prodiges à 
l'aide du démon ; peut-être, en théorie, pourrait-on 
en effet concéder quelques distinctions subtiles que 
n'a guère connues la manière de parler populaire ; 
aussi, en pratique, devins, enchanteurs, sorciers, 
nécromans, magiciens et autres personnages de 
même industrie, restent et resteront membres de la 
même confrérie. 



LA SORCELLERIE EN FRANCE 



II 



Mais, au fait, quelle définition pourrait-on donner 
de l'art ou science qui nous occupe ? Nous en trou- 
verons des manifestations très diverses, d'une bizar- 
rerie stupéfiante, sous des formes.ici grossières, Là 
sanglantes, quelquefois plus raffinées; mais quand 
elles ne prétendronl pas être purement el simplement 
des phénomènes naturels ou «les tours de presti- 
digitation, elle se diront les œuvres d'êtres non 
humains, de nature, invisible, d'esprits en un mot, 
bons ou mauvais, des mauvais principalement* et 
la sorcellerie consistera précisément à faire intervenir 
ces esprits dans un but ou dans un autre. Qu'il s'agisse 
de connaître l'avenir, ou de produire certaines appa- 
ritions, ou d'influer sur la nature, on d'atteindre 
l'homme directement, trois choses resteront ton- 
jours en présence: le magicien, source du phéno- 
mène; l'esprit, agent de ce phénomène; la créature 
humaine, victime ou bénéficiaire de son action. Si nous 
voulons renfermer en peu de mots ces données diverses, 
nous pourrons dire que la magie, dans son ensemble, 
est l'art de faire intervenir les êtres spirituels ou extra- 
terrestres pour le bien ou le mal temporel de l'homme. 



ORIGINES DE LA SORCELLERIE 9 

Telle est lu magie noire ou sorcellerie, dont l'agent 
supposé était l'espril mauvais, appelé chez les chré- 
tiens diable, S;. tan, Lucifer ou démon, (".(.mine le 
Moyen-Age ne mu pas les bons anges à La disposition 
des hommes, il n'eul pas à donner un nom à l'art «le les 
évoquer, mais il classa parmi les démons les esprits 
estimés autrefois bienfaisants chez les païens. On 
nomma magie blanche ou naturelle, une science 
secrète réputée souvent diabolique chez les igno- 
r;mK bien qu'en réalité d'ordre tout naturel (1). 
Elle consistait à connaître et à utiliser «1rs forces, des 
propriétés de la nature, inconnues du grand public. 
H V a sans dire que tel acte.réputé par l'un magie 
blanche, s,- trouvait classé par d'autres dans la magie 
I1()ilv Prédire les événements par les étoiles pouvait 
ainsi, suivant les préjugés, paraître une science natu- 
relle ou UI1 art extra-naturel. Si l'on admettait un 
rapport réel constant entre les astres el les hommes, 
l'astrologii appartenait à La magie blanche, c'est- 
à-dire formait une science naturelle, connue d'un 
petit nombre d'hommes privili Si l'on n'ad- 

mettai , p as ce rapport, prédire l'avenir supposait 
l'intervention d'êtres extra-naturels et l'astrologie 
se rangeait dans la magie noire. 



1 Del Rio, p. 3, â–  



10 LA SORCELLERIE EN FRANI l 

Les modernes ont distingué encore d'autres 
variétés de magie : la magie imitative, basée sur 
l'idée d'une relation nécessaire entre une cause 
et son effet (1). Elle suppose que, si l'effet se pro- 
duit, la cause ne tardera pas à paraître. La pluie, 
par exemple, fait un certain bruit en tombant sur 
la terre :1a magie imitative, afin d'avoir de la pluie, 
fera le bruit en question, espérant ainsi faire naître 
la cause de l'effet. On a appelé magie sympathique 
celle qui admet une relation persistante entre des 
objets ou des êtres ayant un rapport de ressemblance 
ou une relation plus ou moins intime (2). Ainsi. 
pour guérir une blessure, certains soignaient l'arme 
qui l'avait faite : pour tuer quelqu'un, il suffisail 
de détruire une statuette lui ressemblant ou un 
objet lui ayant appartenu. 

Toutefois ces magies secondaires rentrent évi- 
demment dans les magies précédentes et supposent 
toujours l'emploi, ou de forces naturelles mystéiieuses, 
ou de forces extra-naturelles et spirituelles. Nous 
pouvons donc conserver notre définition de la magie 
basée sur l'intervention des esprits, ce qui est la 
sorcellerie courante, en laissant de côté la question 



(1) Frazer. Le Hameau d'or, t. 1, p. 4, 15, 36 seq. 86 seq. 

(2) Frazer. Le Hameau d'or. t. 1, p. 4 seq. 45. 



ORIGINES DE LA SORCELLERIE 11 

de fait susceptible de soulever des controversi 
l'infini, si tel ou tel acte, réputé magique autre- 
fois, le fut réellement. 



III 



La magie se distingue ainsi fort nettement de la 
religion, en ce que la religion bien comprise a pour 
but le bien éternel de la créature, le culte el l'ado- 
ration du Créateui ou Démiurge, seul Dieu absolu, 
étemel, incommunicable, tandis que la magie 
se propose directement le sort terrestre, el fort 
indirectement la destinée ultérieure de l'homme. 
De plus, elle s'adresse, non au Dieu Buprême, 
mais aux divinités secondaires de quelque nom 

qu'elles soient revêtues. 

On sait en effet que le genre humain tout entier, 
saut «les exceptions individuelles, auxquelles il 
difficile d'être toujours bien constantes avec files- 
mêmes, a admis l'existence plus ou moins nettement 
conçue d'une force sou vei aine, origine et motrice 
de tous les momies, à laquelle on a donné le nom de 
Dieu. Mais, plus l'esprit humain a compris dans cet 
Etre souverain l'ensemble de toutes les excellences, 




12 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

plus il a dû faire effort, afin d'expliquer le con- 
tact entre ce Dieu parfait et sa créature impar- 
faite. 

Ce contact, il l'a établi au moyen d'êtres inter- 
médiaires plus ou moins nettement définis, qui 
foi ment une vaste hiérarchie à classes variées. 
h' Idée platonicienne, issue du Plérôme ou Essence 
de Dieu, était une vertu divine qui, passant en 
la forme mal définie d'éon, s'approchait déjà de 
la nature; mais, au dessous de cette Idée ou éon, il 
y a bien de la marge jusqu'aux êtres plus difformes 
que l'homme, inférieurs même a lui, imaginés par 
les religions ou les superstitions sans nombre 
des mortels, auxquels on a cependant attribué 
quelque puissance sur la matière. Impossible d'énu- 
mérer les noms inventés pour les désigner. Ces 
noms sont innombrables et varient suivant les lan-. 
gués et les pays. Les plus connus chez nous sont 
déjà variés : Eons, archanges, anges, chérubins, séra- 
phins, et autres esprits du Ciel chrétien, diables, 
demi-dieux, démons, génies, héros, fées, elfes, korri- 
gans, nains, gnomes, lutins, follets, farfadets, etc., 
il y en a pour tous les goûts et toutes les fonctions. 
Naturellement, quand il s'agit d'analyser la nature 
ou constitution intime de tous ces êtres, les divergen- 
ces ne sont pas moins variées que la nomenclature, et 



ORIGINES DE LA SORCELLERIE 13 

l'on se donnera un mal inutile à vouloir les concilier. 
Pour notre sujet, il suffira de rappeler la doctrine 
reçue dans le Christianisme, qui, sur ce point comme 
sur tant d'autres, a épuré et précisé les croyances 
vulgaires plus anciennes. Il admet l'existence d'êtres 
intelligents, autres que Dieu et que les hommes. Ce 
sonl les anges, purs esprits «pu se distinguent des 
hommes en ce qu'ils ne perçoivenl pas par des 
sens, bien qu'on ne puisse, surtoul de nos jours, 
dire très exactement en quoi consiste la nature d'un 
esprit. Parmi les docteurs chrétiens, du reste, il s'est 
produit sous ce rapport des variations assez frap- 
pantes de sentiments, puisque bon nombre d'an- 
ciens Pères supposaient aux anges, comme aux 
âmes, une sorte de demi corps, et voulaienl peut- 
être les distinguer «ainsi des Vertus ou Puissances 
divines, manifestations extérieures de la Divinité, 
éons éternels tout a lait spirituels connue Dieu. 
Quoiqu'il en soit, ces anges sonl dits, actuellement, 

des esprits s;ms corps, partagés en deux branches 
opposées : les bous, restés serviteurs fidèles de Dieu 
et divisés en neuf chœurs ; et les mauvais, ou 
démons, rebelles à la suite de leur chef Lucifer ou 
Satan. Ces démons ou diables joueront dans la sor- 
cellerie le rôle principal. Sans entrer dans de plus 
grands détails, qu'il nous suffise d'avoir rappelé ici 



14 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

les données principales de la doctrine catholique 
sur leur existence et leur origine. 

Le ciel, séjour de Dieu et des bons anges ; l'enfer, 
prison de Satan et des démons, — lieux mystérieux sur 
lesquels les théologiens du Christianisme ont lon- 
guement disserté sans accroître beaucoup nos con- 
naissances, — ne restent pas sans communication 
avec la terre. D'abord, celle-ci leur envoie sans cesse 
de nouveaux hôtes, les âmes des hommes morts, qui 
vont, s'ils sont sans tache, ou après une purifi- 
cation plus ou moins longue, en cas de fautes par- 
donnables, grossir les chœurs angéliques ; s'ils 
meurent impardonnés et impardonnables, fournir 
des recrues aux phalanges diaboliques. 

De plus, les hommes peuvent, d'après la croyance 
générale, adresser leurs vœux et leurs prières aux 
habitants soit du ciel, soit de l'enfer. Les sorciers se 
rangèrent parmi les invocateurs des démons ; et 
cette invocation satanique ne constitua pas, aux 
yeux des croyants du Moyen-Age, un crime moins 
grand que les dommages causés aux contemporains 
par l'intervention ainsi sollicitée des puissances 
mauvaises. 

Anges et saints peuvent également recevoir les 
prières de leurs amis terrestres. Généralement ceux-ci 
sollicitent surtout une intervention d'ordre matériel, 



ORIGINES DR LA SORCELLERIE 15 

et, sous ce rapport, le cullc des saints semble entrer 
dans la définition donnée plus haut de la magie. 
Toutefois deux considérations l'en distinguent : c'est 
qu'il suppose toujours, implicitement au moins, la 
prédominance du bien éternel et surnaturel sur 
celui plus temporel demandé explicitement ; en 
second lieu, d'après la véritable doctrine catho- 
lique, la seule chose que le dévot sollicite du saint ou 
de l'ange, est son intercession, sa propre prière 
auprès de Dieu. Seul le Créateur, maître souverain 
des choses, peut agir de lui-même sur la création. 
S'il délègue ou non son pouvoir à des inférieurs, 
est une question ouverte, sur laquelle l'accord des 
gens compétents n'est pas fait. 

Cela est la théologie des savants. Le peuple fidèle 
y va plus simplement. Il s'adresse au saint lui-même 
et, plus souvent encore, à son image, dont il ne sait 
que difficilement faire abstraction, un peu comme 
le populaire grec ou romain finissait par confondre 
le dieu et sa statue, ou, comme le nègre fétichiste, qui 
ne saurait guère préciser si l'esprit habite dans son fé- 
tiche ou n'est que le fétiche lui-même. Ne soyons pas 
trop sévères pour ces croyances et ces pratiques des 
simples. La vie ne leur est pas douce, ils y tiennent 
cependant ; et, plus rapidement persuadé: que les 
riches et les savants de la faiblesse ou de la vanité 



16 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

des moyens curatifs d'invention humaine, ils se 
hâtent d'aller chercher le secours des forces supé- 
rieures, que leurs imaginations, restées plus incultes, 
placent non loin et supposent presque semblables 
aux leurs. 

Est-il nécessaire d'ajouter que la prière adressée 
au Créateur pour obtenir de lui un secours maté- 
riel : soulagement des douleurs, prolongation de la 
vie, protection dans les dangers ou autre assistance 
de ce genre, ne manque pas de logique dans la con- 
ception juive et chrétienne d'une séparation absolue 
entre la personnalité du Démiurge et son œuvre, la 
création ? Si Dieu, en effet, a créé le monde quand il 
a voulu, comme il a voulu, de la façon qui lui a plu, 
se réservant pleins pouvoirs de le modifier quand 
bon lui semble, s'il le maintient, pour ainsi dire, 
arbitrairement, par une volonté quotidienne tou- 
jours susceptible de changement, — autant que 
nous pouvons concevoir de changement en Dieu, — 
il est on ne plus logique de demander son intervention 
dans toutes les circonstances de la vie, d'implorer 
de sa puissance soit la conservation d'un être chéri, 
soit la suppression d'un être ou d'un phénomène 
nuisible. — ■ Dans l'hypothèse rationaliste d'un 
monde éternel, ou dans la conception panthéistique 
d'une création émanant obligatoirement de Dieu, les 



ORIGINES DE LA SORCELLERIE 17 

prières d'ordre matériel ne se conçoivent plus, puis-, 
que, dans le premier cas, le Démiurge n'existe pas ; 
dans le second cas, Dieu et le monde sont mus l'un 
dans l'autre par une sorte de nécessité qui ne leur 
laisse pas la liberté. En tout cas, il serait injuste, 
une fois admise la théorie chrétienne, de ranger 
parmi les prières magiques celles adressées à Dieu, 
tant pour les causes spirituelles que pour les 
nécessités temporelles. La prière magique est 
exclusivement la prière dirigée à un génie ou dieu 
secondaire, presque toujours de la classe des esprits 
mauvais, et non moins souvent dans un but d'ordre 
matériel. 



IV 



La ressemblance entre les anciennes religions 
polythéistes ou fétichistes et la magie ainsi définie 
fut nettement aperçue par les docteurs ecclésias- 
tiques. Sans doute, quelques-uns, en petit nombre, 
admirent l'opinion que les païens adoraient le vrai 
Dieu, en adorant leurs idoles, bien que leur culte 
et leurs croyances fussent grossiers et erronés. 
Mais la grande majorité des Pères anciens et des 
écrivains médiévaux soutinrent que les dieux des 



18 LA. SORCELLERIE EN FRANCE 

païens étaient des démons, et, par suite, que leur culte 
n'était autre chose que de la magie (1). Cette idée 
revient sans cesse dans les conciles et les décisions 
des autorités de l'Eglise, pendant presque mille 
ans. Nous aurons l'occasion d'en citer plusieurs 
témoignages. Elle semble du reste avoir été déjà 
celle du législateur des Hébreux, car la sévérité dé- 
ployée par lui contre les pratiques magiques paraît 
bien avoir eu sa cause dans l'opinion que magie 
et paganisme n'étaient qu'un. L'Exode (xxn, 18) 
dit brutalement : « Tu ne laisseras pas vivre les 
magiciennes » et, non moins rudement, le Deutéro- 
nome (xvm, 10-12) proclame la loi : « Prenez garde 
de vouloir imiter les abominations des peuples, 
et qu'il ne se trouve personne parmi vous qui pré- 
tende purifier son fils ou sa fille en les faisant passer 
par le feu, ou qui consulte les devins, ou qui observe 
les songes et les augures, ou qui use de maléfices 
et d'enchantements, ou qui consulte les pythonisses 
ou les devins, ou qui interroge les morts, car le 
Seigneur a toutes ces choses en abomination. » 
Dans les religions polythéistes, telles que nous 



(1) Maury. La Magie, p. 32, note. — Hastings, art. Sorcery, 
p. 603. — Hagen, S. J. art. Teufel dans le Kirchenlezicon, 
2 e édit. — Tîiomassin, De Incarnatione, 1. X c. 2, 6. 



ORIGINES DE LA. SORCELLERIE 19 

les connaissons, il n'est pas facile en effet de faire 
une distinction solidement fondée entre le magicien 
et le prêtre. Tous deux font des sacrifices, des enchan- 
tements, des prédictions ; tous d'eux s'adressent à 
une divinité secourable ou terrible, mais proche 
d'eux ; tous deux attachent une importance extraor- 
dinaire à l'accomplissement des rites reçus, à 
des paroles fixes, des gestes consacrés. Prêtre et 
magicien se piquent l'un et l'autre de pouvoir 
consulter la volonté des dieux, de les évoquer, de 
guérir des maladies, de cicatriser les plaies, d'exer- 
cer en un mot une certaine influence sur la nature. 
Aussi le même homme est-il facilement prêtre 
d'une divinité reçue et devin, ou magicien, en dehors 
de son occupation officielle. Si, dans les auteurs 
anciens, nous voyons assez souvent les magiciens 
cités en dehors du sacerdoce et quelquefois opposés 
aux prêtres des cultes reconnus, c'est qu'il s'agit 
alors d'une lutte d'influence, ou de dieux contraires, 
ou de castes en lutte, mais non de rites et de résul- 
tats bien différents. 

Ces réflexions nous amènent à la discussion de 
questions bien difficiles à résoudre. Il est bien 
certain que les moyens, les procédés employés 
par les sorciers du Moyen-Age et les nôtres, ont une 
ressemblance frappante avec ceux de l'antiquité 



20 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

la plus reculée ; mais comment expliquer cette trans- 
mission de rites bizarres et de croyances étranges ? 
Faut-il supposer comme l'ont cru divers auteurs, 
tant païens que chrétiens, que les sorciers consti- 
tuaient dès l'antiquité une caste, une école fermée, 
dans laquelle on entrait après un certain stage et 
où s'enseignaient les secrets reçus des aïeux ; caste 
ou école qui, de génération en génération, aurait 
trouvé moyen de se perpétuer à travers toutes les 
vicissitudes politiques ou religieuses, par un recru- 
tement sagace, assez modéré pour ne pas trop attirer 
l'attention, assez prudent pour ne porter que sur 
des sujets d'une discrétion convenable ? Ou faut-il 
croire que pratiques et rites de sorcellerie se sont 
perpétués par hasard, de père en fds, sans qu'on 
puisse trouver quoi que ce soit qui ressemble à 
une caste ou à une école ? Ou faudrait-il admettre, 
phénomène plus extraordinaire, que les sorciers médié- 
vaux et nos magiciens contemporains ont retrouvé 
par hasard les procédés des mages anciens, parce 
qu'ayant affaire à des clients semblables aux leurs, 
opérant dans des conditions analogues, ils ont été 
instinctivement amenés à user des mêmes moyens ? 
Chaque système a ses défenseurs et ses preuves, 
ce qui permet d'admettre une certaine dose de 
vérité dans chacun d'eux. Il est une quatrième 



ORIGINES DE LA SORCELLERIE 21 

théorie qui semble au premier abord assez sédui- 
sante et que nous ne saurions laisser de côté. De 
la ressemblance entre la magie et le sacerdoce anti- 
que, elle conclut que la magie n'est autre chose 
qu'un sacerdoce non officiel, soit qu'il s'adresse à 
des divinités passées de mode, soit qu'il représente 
le culte de populations vaincues avec leurs dieux. 
Chez les Assyriens, par exemple, la magie auiait 
représenté le culte des divinités touranicnnes anté- 
rieures aux civilisations sémitiques, comme la magie 
romaine aurait été les restes des anciens rites étrus- 
ques, latins, italiques, forcés de s'incliner devant 
les dieux plus spécifiquement romains. Dans l'im- 
mense amalgame du monde conquis par Rome, 
ces diverses magies auraient fusionné, se seraient 
accrues d'alluvions diverses locales. Chez nous, 
elles auraient absorbé certaines croyances, certains 
rites, certaines formules druidiques, qui auraient 
ainsi voisiné avec les superstitions orientales, ita- 
liennes, africaines, germaniques ou autres, et pris 
un caractère indéniable de ressemblance avec toutes 
les magies connues. 

Nous pouvons certainement admettre que la 
résistance des peuples vaincus a souvent pris la 
forme d'une opposition religieuse, et que l'accom- 
plissement des mystères a dissimulé maintes fois 



22 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

des réunions de rebelles. Après tout, sous une forme 
ou une autre, c'était la compénétration de la .poli- 
tique et de la religion, qui est de notre temps, comme 
dé tous les temps. Il ne me déplaît pas de supposer 
dans les générations opprimées un espoir persistant 
de revenir au jour et d'obtenir justice, par l'adhé- 
sion inébranlable aux croyances ataviques, aux 
dieux de la famille et de la nation, quand même leur 
culte devrait se faire la nuit, dans le désert, sur la 
montagne, dans des cavernes isolées, au milieu des 
périls accrus par l'effroi des vainqueurs, bien convain- 
cus que leurs sujets rebelles ont recours à l'invocation 
des puissances infernales. Elles ne pouvaient être en 
effet qu'infernales ces divinités vaincues, puisque seuls 
les dieux vainqueurs avaient le droit de se mon- 
trer au jour et de triompher dans les cortèges officiels 
à la lumière du soleil. Toutefois, s'il est permis 
jusqu'à un certain point de considérer les réunions 
nocturnes des sorciers comme des conciliabules de 
partisans de religions anciennes opprimées, la res- 
semblance des pratiques magiques sous tous les 
climats et dans tous les peuples n'en constitue pas 
moins un phénomène curieux (1). 



(1) Frazer, Le Rameau d'or. Traduit par Stiébel et Toutain. 
3 vol. in-S, Paris, 1903, t. 1, passim. 



ORIGINES DE LA SORCELLERIE 23 

Est-il possible de l'expliquer par les rapports 
internationaux, plus ou moins vifs suivant les 
époques, mais devenus faciles, comme nous l'avons 
dit, sous l'égide de la paix romaine, et dans le 
sein de l'empire romain ? 11 est bien certain que, 
dans les deux ou trois premiers siècles de notre 
ère, il paraît y avoir eu une extraordinaire diffu- 
sion des cultes orientaux dans la direction de 
l'Occident : les prêtres égyptiens faisaient alors 
merveille à Rome, qui offrait des temples à Isis, 
sans repousser les Bonnes déesses de Phrygie, ni 
le Mithra persan. Une fois détrônés par le chris- 
tianisme, tous ces dieux vaincus se sont-ils 
dissimulés et, s'empruntant mutuellement leurs 
théories et leurs rites, ont-ils constitué la religion 
souterraine de la sorcellerie future, à peu près la 
même partout et imprégnée surtout d'orienta- 
lisme par suite des circonstances de son origine ? 
Cela se peut et nous ne voyons aucune difficulté 
à l'admettre en partie. Mais nous reconnaissons 
que cette uniformité de pratiques magiques peut 
s'expliquer aussi de la ressemblance imposée à 
toutes les religions par suite de leur origine, ou com- 
mune ou semblable. 



24 LA SORCELLERIE EN FRANCE 



Nous touchons encore ici à un problème toujours 
agité, que personne n'a encore résolu de façon défi- 
nitive, celui de l'origine des religions. Si nous lais- 
sons de côté les trois religions juive, chrétienne et 
musulmane, dites positives et dues à des révéla- 
tions bien connues, celles du Yahveh judaïque, de 
Jésus et de Mahomet, et que nous parlions seulement 
des religions polythéistes ou monothéistes plus an- 
ciennes, nous savons que les hypothèses imaginées 
pour expliquer la naissance de l'idée religieuse 
se ramènent, somme toute, à deux. La première, 
commune surtout chez les chrétiens en général, les 
catholiques en particulier, admet une révélation 
primitive faite au premier homme, qui connut 
Dieu plus parfaitement que ses descendants et 
fit connaître à ses enfants un certain nombre 
de qualités du Démiurge dont il avait été la 
création immédiate, avec les moyens de lui plaire 
ou de l'honorer. Ces données, transmises par 
Adam à ses fils, s'obscurcirent peu à peu et se 
corrompirent dans la suite des temps, mais néan- 
moins gardèrent, dans les diverses religions qui en 



ORIGINES DE LA SORCELLERIE 25 

sortirent, quelques traits de leur origine commune. 
Les partisans de cette hypothèse, adversaires des 
théories modernes de révolution et du progrès 
incessant dans l'humanité, s'appuient à tort ou à 
raison sur les recils de la Genèse; ils croient à l'appa- 
rition soudaine de l'homme adulte, plus beau, plus 
parfait, moins sauvage, et, si on peut le dire d'un 
homme seul, plus civilisé que les nombreuses races 
destinées à sortir de lui. 

La seconde opinion semble avoir été non inventée, 
ca, elle est fort ancienne, mais adoptée par la majo- 
rité des ennemis actuels du christianisme, a la suite 
des encyclopédistes du xvm" siècle, et surtout du 
fameux ouvrage de Dupuis : L'origine de tous 
les cultes, ou Rein/ion universelle, publié en 1795, 
livre illisible et condensé en un abrège plus clair, 
plus nerveux, qui parut l'année suivante. D'après 
sa théorie, 1rs premiers dieux ne furent autre chose 
que les phénomènes naturels, bienfaisants ou funestes, 
soleil, lune, terre, eau, tonnerre, pluie, maladies, 
etc., qui excitèrent l'affection ou la terreur des hom- 
mes. De ces phénomènes naturels, la faculté raison- 
nante de l'humanité passa peu à peu à la conception 
de forces cachées ou d'esprits, causes de ces phéno- 
mènes, et, peu à peu, par le travail du sorcier-prêtre, 
par les études des philosophes, le cerveau humain 



25 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

finit par dégager un Dieu unique, de plus en plus 
spirituel, dégagé du monde contingent, parfait. 
En d'autres termes, ce n'est point Dieu qui aurait 
fait l'homme, c'est l'homme qui aurait créé Dieu. 

Si l'on adopte la première théorie, c'est-à-dire 
celle de la création adulte et de la révélation primi- 
tive, la magie est une déviation impie de l'idée reli- 
gieuse, car elle a cherché le secours d'êtres subor- 
donnés, génies ou démons, au lieu de garder sa véné- 
ration, son culte, ses prières, pour le seul Dieu. 
Toutefois, vu l'origine commune des idées et des 
pratiques religieuses, on pourrait supposer qu'en 
dépit de toutes les variations dues au temps et à 
l'espace, il est resté dans les différentes religions 
secondaires, devenues magiques, suffisamment de 
points de ressemblance pour maintenir entre elles 
cette conformité qui nous frappe dans la sorcellerie 
de tous les âges. 

Si l'on se range au contraire à la théorie évolutive 
des religions comme des races, la magie devient 
la mère de la vraie religion, elle a été l'ébauche du 
culte rendu, par l'humanité sauvage, aux dieux gros- 
siers qu'elle inventait, à mesure qu'elle se distinguait 
de plus en plus des animaux. Dans ce cas, la magie ou 
sorcellerie serait simplement un reste de ces cultes pri- 
mitifs, transmis à travers les siècles, comme la bar- 



ORIGINES DE LA SORCELLERIE 27 

barie primitive resle plus ou moins dissimulée, mais 
facilement reconnaissable, sous le vernis de la civi- 
lisation. Cette transmission rendrait compte de 
tant de points admis et pratiqués par les sorciers 
des divers climats. Il va sans dire qu'entre les deux 
opinions, nous ne pouvons que laisser le choix à 
nos lecteurs, d'autant plus que, même parmi les catho- 
liques, il est de bons esprits qui ne répugnent nulle- 
ment à admettre l'évolution dans la constitution 
du monde et la formation progressive de l'humanité, 
en vertu de lois divines, éternelles, bien qu'incon- 
nues de nous. Dans le cas où l'homme se serait 
lentement formé de l'animal, la révélation primitive 
n'aurait plus sa raison d'être, pas plus qu'elle 
n'a du reste de fondement historique ; mais alors 
pour expliquer l'uniformité de la magie, nous sommes 
obligés de revenir aux opinions énoncées plus haut, 
«t de nous contenter ici comme ailleurs, d'une solu- 
tion à peine approximative de notre problème. 



VI 



Quoi qu'il en soit, comme nous l'avons dit, aussi 
baut qu'on remonte dans l'histoire, on n'en constate 
pas moins chez tous les peuples, dans toutes les 



28 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

religions, la croyance cà des êtres, génies, démons, 
anges ou demi-dieux, intermédiaires entre l'homme 
et Dieu, aptes souvent à servir l'homme ou à lui 
nuire. Parallèlement à cette croyance, nous rencon- 
trons, également universelle, la tendance de l'homme 
à recourir à des forces extranaturelles pour lui ou 
ses semblables, tantôt pour en obtenir une aide, 
un secours, une guérison, une faveur quelconque, 
la connaissance de l'avenir: tantôt pour écraser des. 
forces adverses, punir, tuer, en un mot, faire du mal. 
Parfois c'est Dieu, tel qu'on le conçoit, dont on 
appelle le secours par des imprécations ou des malé- 
dictions, et, sous ce rapport, les imprécations bibli- 
ques ne sont pas moins connues que celles de Chrysès, 
dans l'Iliade (i, 'M), celles de Camille à Rome et 
tant d'autres; plus souvent, on s'adresse cà des génies 
moins grands et moins hauts que Dieu, et, soit par 
des adjurations, soit par des rites spéciaux, on s'ef- 
force de les contraindre à accomplir les volontés 
humaines. Ce qui est assez curieux, du reste, c'est 
que, si tous les hommes connurent la prière simple 
et admirent, à peu d'exceptions près, cette inter- 
vention de puissances divines ou semi-divines dans 
les affaires terrestres, le secret de l'obtenir par des 
procédés censés infaillibles, resta toujours le secret 
ou le privilège d'un petit nombre, prêtres, devins» 



ORIGINES DE LA SORCELLERIE 29 

mages, sorciers ou autres, parfois bienfaisants comme 
les prêtres, surtout malfaisants comme les sorciers. 

Phénomène non moins singulier ! Les procédés 
des sorciers semblent n'avoir pas changé depuis la 
préhistoire ; ils se retrouvent identiques à peu près 
partout : les philtres ou breuvages magiques, les 
nœuds, les rubans, les baguettes avec les conjura- 
tions de toutes formes, s'employaient déjà chez 
les vieilles races chamites ou touraniennes, dites 
de Summer et d'Accad, habitant la Chaldée avant 
les Assyriens classiques. El déjà, à cette époque, 
on croyait que les sorcières, car l'art magique, indé- 
pendant du sacerdoce astrologique, fut plutôt fémi- 
nin (1), se rendaient à leurs réunions sur un morceau 
de bois. 

Il est particulièrement intéressant de voir signa- 
lées au second et au quatrième siècle de notre ère, 
les pratiques magiques du xix e , spécialement l'évo- 
cation des morts, les consultations par les anneaux, 
les tables tournantes et peut-être les suggestions 
hypnotiques. « Les Magiciens, dit Tertullien (.\po- 
log. xxiii), font paraître des fantômes, ils évoquent 



(1) Soldas-, Geschichte der Uexenprozease, aeu gearbeitel 

von D r Heimich Heite. 2 in-S. Stuttganl. lSSCi, «-. 2, p. 20. - 
Hastings, art. Magic, p. 2»is. — Darkhbebg et Saglio. Die- 
tionnairc des antiquités grecques et romaines, art. Magie. 



30 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

les âmes des morts, ils font rendre des oracles à des 
enfants, à des chèvres, à des tables, ils imitent les 
prodiges en habiles charlatans, ils savent même 
envoyer des songes par le moyen des anges et des 
démons, qu'ils ont invoqués, et qui leur ont confié 
leur pouvoir. » 

De son côté, Ammien Marcellin (1. xxix, c. i) rap- 
porte que des conjurés, conspirant contre l'empe- 
reur Yalens, qui régna de 364 à 369, se livrèrent 
à des opérations magiques pour connaître le nom 
•du successeur du prince. Les conjurés ayant été 
découverts et saisis, Hilarius, l'un d'eux, après 
avoir subi la question, donna aux juges les détails 
suivants sur l'opération : « Magnifiques juges, nous 
avons construit, à l'instar du trépied de Delphes, 
avec des baguettes de laurier, sous les auspices de 
l'enfer, cette malheureuse table que vous voyez, 
et après l'avoir soumise, dans toutes les règles, à 
l'action des formules mystérieuses et des conjura- 
tions avec tous les accompagnements, pendant de 
longues heures, nous sommes parvenus enfin à la 
mettre en mouvement ; or, quand on voulait la 
consulter sur les choses secrètes, le procédé pour 
la faire mouvoir était celui-ci : on la plaçait au 
milieu d'une maison soigneusement purifiée par- 
tout avec des parfums d'Arabie ; on posait dessus 



ORIGINES DE LA SORCELLERIE 31 

un plateau rond avec rien dedans, lequel était fait 
de divers métaux. Sur les bords du plateau, étaient 
gravées les 24 lettres de l'alphabet, séparées exacte- 
ment par des intervalles égaux. Debout, au-dessus, 
quelqu'un instruit dans les sciences des cérémonies 
magiques, vêtu d'étoffes de lin, ayanl des chaus- 
sures de lin, la télé ceinte d'une torsade et portant 
à la main un feuillage d'arbre heureux, après s'être 
concilié par certaines prières la protection du dieu 
qui inspire les prophètes, fait balancer un anneau 
suspendu au dais, lequel anneau est tiessé d'un 
lil très fin et consacré suivant des procédés mysté- 
rieux. Cet anneau, sautant cl tombant dans l'inter- 
valle des lettres, selon qu'elles l'arrêtent successi- 
vement, compose des vers héroïques répondant 
aux questions posées et parfaitement réguliers 
comme ceux de la Pythie.... (1) » 

Indépendamment de ces ressemblances étonnant 
il reste toujours la question bien intéressante, mais 
fort difficile à résoudre, celle d'expliquer cette pei 
tance de la sorcellerie à travers tant de siècles 
chrétiens, car nous avons vu plus haut les hypo- 



(1) Les effluves odiquee, conférences faites i d L866 pu 1.- baron 
de Reichenhacii. précédées d'une notice historique »ur les 
Effets mécaniques de l'od par Albert DE Rochas, Paris, in-8, 
s. d., p. IX. 



32 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

thèses concernant la magie païenne, Tandis que 
certains croyants, hypnotisés par l'idée diabolique, 
croient y voir un culte satanique, prolongé par 
l'action directe du démon, agissant dans sa sphère, 
— comme le Verbe de Dieu agit dans la sienne, afin 
de préparer, protéger ensuite son Eglise et l'assister 
jusqu'à la consommation des siècles, — d'autres y 
trouvent une simple caste de mystificateurs,qui depuis 
tant de milliers d'années se transmettent de géné- 
ration en génération leurs petits secrets et leuis 
espérances, ainsi que le font, dit-on, les gitanos, 
et comme peuvent le faire les prestidigitateurs. 
Peut-être, sans aller chercher si loin, pourrait-on 
voir dans la similitude des moyens, le simple résul- 
tat d'impostures analogues, car l'esprit de l'homme, 
peu inventif en somme, trouve des solutions à peu 
près semblables pour des besoins de mémo genre, 
dans tous les pays. 

Ces hypothèses et toutes celles qu'on pourrait 
imaginer restent arbitraires, car il est impossible de 
les appuyer sur des preuves historiques ; il nous 
suffira de les avoir signalées sans y insister. Déjà 
le renouveau de la sorcellerie, de la magie, 
des sciences occultes en général, dans le milieu 
des populations chrétiennes médiévales, ne laisse 
pas de constituer un problème déjà complexe. 



ORIGINES DE LA SORCELLERIE 33 

On peut toutefois en donner, ce semble, quelques 
raisons, incomplètes chacune, aptes pourtant, si 
l'on se garde de trop les généraliser, à faire com- 
prendre les causes multiples du bizarre phénomène 
en question. 



ARTICLE DEUXIEME 

Recrudescence de la Sorcellerie au Moyen-Age 

1 

C'est une mauvaise plaisanterie, ou nue contre- 
vérité flagrante, d'affirmer que la sorcellerie naquit 
au Moyen-Age, et d'attribuer son existence à l'in- 
fluence ou aux croyances de l'Eglise. En étudiant 
plus tard l'historique des mesures de répression 
adoptées contre les pratiques magiques, nous cons- 
taterons qu'elles se suivent régulièrement et 
sans interruption depuis les temps du paganisme, 
et que déjà les empereurs polythéistes avaient du 
frapper sévèrement certaines classes de magiciens 
ou de devins. La magie précéda donc de beaucoup 
l'établissement du Christianisme et, comme nous 
l'avons vu, fut au contraire un legs du paganisme 
mourant à la religion victorieuse. Il n'en est pas 



31 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

moins certain qu'à partir du xi e siècle, un regain de 
popularité parut favoriser la sorcellerie et lui assurer 
une diffusion jusqu'alors inouïe. 

Vers cette époque, la chrétienté occidentale, fort 
divisée au point de vue politique, mais solidement 
organisée au point de vue religieux, s'engagea dans 
les grandes luttes politico-religieuses, qui prirent le 
nom de Croisades, et se trouva en contact, armé sans 
doute, susceptible toutefois de laisser se produire des 
échanges d'idées, avec le paganisme du Nord et 
celui de l'Orient. Or, les mythologies païennes des 
peuples septentrionaux, saxons, prussiens, danois, 
Scandinaves ou slaves, regorgent de dieux peu méta- 
physiques, fort batailleurs en revanche, sans compter 
une infinité de demi-dieux souterrains (1). Autour de 
ces dieux et demi-dieux, les poètes du Nord avaient 
imaginé des légendes sans nombre, dans lesquelles 
les sorcières et les enchantements trouvèrent une 
large place, légendes que les nouveaux convertis 
firent indubitablement connaître à leurs apôtres 
guerriers. Ceux-ci, déjà fort disposés au merveilleux, 
ne se firent pas sans doute beaucoup prier pour 



(1) Schwenk. Mythologie Jer Germonen, der Slaven, etc. 
passim, 7 in-8, Francfort 1855. 



ORIGINES DE LA SORCELLERIE 35 

trouver un charme dans les récits païens, pleins de 
féeries et de sorcelleries. 

Sans être trop téméraires, nous pouvons attribuer 
une influence semblable aux luttes contre l'Islam. 
Ces luttes, coupées de nombreuses trêves, déter- 
minèrent des relations de plus en plus fréquentes 
avec les musulmans; elles firent connaître certai- 
nement aux Croisés de L'Espagne ou de l'Orient, 
avec l'existence des anges demi-corporels, les légendes 
enchanteresses et les fantastiques imaginations 
orientales. Personne chez nous n'ignore les Mille et 
une Nuits, spécimen de ces récits orientaux, où le 
merveilleux se mêle sans cesse aux moindres actions 
humaines. On sait au reste qu'avant Mahomet, les 
Arabes croyaient aux sorts, aux sybilles, aux génies 
(djinns), aux ogres et a mille autres êtres fantas- 
tiques. La vie du prophète fut parsemée de trop de 
merveilles pour que sa réforme modifiât beaucoup 
l'esprit imaginatif de sa race, et quoique sous des 
noms différents, les récits musulmans cadraient assez. 
bien avec les données populaires sur les fées, les elfes, 
les gnomes, chers aux imaginations occidentales (1). 



(1) Cacssi.v de Perceval, Essai sur l'hif'oire des Arabes 
avant l'islamisme, 3 in-8, Paris, 1817. t. 1, \>. 261, 265, 370. — 
Burton, Pilprimage to Al Medinah and Mcccali, Mémorial 
édition. Londres, 2 in-8, 1893, passim. 



36 LA. SORCELLERIE EN FRANCE 

Tous les peuples non chrétiens ont, du reste, 
des croyances et des superstitions tellement sem- 
blables qu'il devait être impossible, à u'importe 
quel observateur, de n'être pas frappé de leur 
existence. « Les Juifs, une fois qu'ils eurent aban- 
donné la loi mosaïque pour suivre les pres- 
criptions multipliées et puériles de la Mischna, 
tombèrent dans un monde de superstitions qui laissa 
rentrer librement les pratiques païennes. La doctrine 
des anges et des démons reçut des rabbins de nou- 
veaux développements, et ces esprits inférieurs 
finirent par constituer un vaste panthéon démonolo- 
gique qui encombra le culte d'une foule d'obser- 
vances ridicules, et la tradition, d'un nombre incroya- 
ble de légendes fantastiques. Les démons ne furent 
en réalité, comme les anges, que des personnifications 
des agents de la nature. Chaque partie de l'univers 
fut mise sous le gouvernement d'un esprit céleste, 
ce qui conduisit à en multiplier singulièrement le 
nombre. On arriva jusqu'à en compter deux mille 
cent qui président, selon les rabbins, aux herbes 
dont la terre est couverte, et leur nombre total 
s'éleva à neuf cent mille ; il y en eut pour tous les 
phénomènes et pour toutes les actions de la vie ; 
chaque planète, chaque étoile, chaque météore 
obtint le sien. Les docteurs affirmèrent que la 



ORIGINES DK LA SORCELLERIE 37 

différence des sexes existe chez les anges, les- 
quels ont chacun des noms particuliers qui entrent 
dans la composition des charmes et des conjura- 
tions. 

« Les démons pinces sous le commandement de 
Samaël, l'ange de la mort, qui a pris la place de 
Satan, sont créés les uns du feu.les autres de l'air, 
ou de l'eau, ou de la terre; les juifs en distinguent 
de trois sortes : les premiers ressemblent aux anges, 
les seconds ;iu\ hommes, les troisièmes aux lut 
les uns et les autres sont, comme les anges, pourvus 
d'ailes et connaissent l'avenir. Aussi Samaël a-t-il 
sous ses ordres les maliens et les enchanteurs. 
Les démons, disent les rabbins, sont maies et femel- 
les et engendrent comme nous. Habitant les lieux 
déserts ou impurs, ils affectionnent les fumiers, les 
cloaques, les lieux obscurs. On voit que c'est la 
même doctrine que professaient les premiers chré- 
tiens. La croyance à un démon incube, Lililh, ci 
aux sorcières n'était pas moins vivace chez les juifs 
que chez les chrétiens. Pour chasser les démons, il 
faut recourir, selon les rabbins, aux incantations et 
aux prières ; mais les magiciens, qui se sont liés 
à eux par un commerce abominable, les évoquent à 
l'aide de certaines formules. L'emploi des charmes, 
des talismans de toute sorte, furent la conséquence 



38 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

naturelle de cette conception démonologique (1) ». 
Malgré les efforts de l'Eglise pour diminuer au- 
tant que possible les contacts entre les juifs et les 
chrétiens, nous pouvons bien admettre que les 
spéculations rabbiniques contribuèrent en quelque 
mesure à populariser les croyances fantastiques. 

D'un autre côté si, par hasard, quelque croisé eut 
connaissance des croyances mazdéennes conservées 
en Perse, malgré l'islamisme officiel, et parmi 
certaines sectes, dont plusieurs membres habitant 
la Syrie furent certainement, lors des Croisades, en 
relations avec les Occidentaux, il y trouva encore 
une infinité de démons : les anciens dévas des 
races indo-européennes transformés par les secta- 
teurs du mazdéisme en des esprits malfaisants et 
pervers, auxquels étaient maintenant unies- les 
anciennes divinités secondaires ou esprits supé- 
rieurs (Amschaspands) de la religion d'Ormuzd, 
devenus à leur tour des démons pour les chiites. 
Les mauvais esprits des religions anciennes n'avaient 
du reste pas disparu pour cela, les clews par exemple 



(1) Nous avons emprunté cette page à l'ouvrage bien docu- 
menté de A. Matjry, La Magic et l'Astrologie dans l'antiquité et 
au Moyen-Age, livre qui nous a rendu bien d'autres services et 
auquel nous engageons le lecteur de recourir, pour y trouver, 
s'il le désire, les références que nous ne pouvons donner ici. 



ORIGINES DE LA SORCELLERIE 39 

de l'Avesta, mais s'étaient transformés dans l'ima- 
gination populaire en géants, ou en démons infé- 
rieurs ayant à leur tête Ifrit. 

Qu'un hasard eut mis enfin nos voyageurs en contact 
avec les populations de l'Inde, ils y eussent retrouvé 
des esprits malfaisants, toujours hostiles à l'homme, 
toujours en lutte avec les divinités, et, naturelle- 
ment, les procèdes habituels employés pour les 
éloigner, incantations, exorcismes, formules magi- 
ques, imprécations de toutes formes. Ils y eussent 
vu les prodiges opérés par les magiciens de l'In- 
doustan du Moyen-Age, comme par ceux de nos 
jours, sans que la réforme bouddhique ait modifié 
et encore moins diminué la superstition générale, 
ni le nombre «les démons. Les plus intrépides explo- 
rateurs du Moyen-Age en pénétrant chez les Tartares, 
quelques-uns jusque en Chine, y rencontraient encore 
les prestiges des Chamans, ainsi que les esprits (chin) 
aux formes bizarres, auteurs réputés de bien des 
maux, sous lesquels gémissent les hommes. 



II 



Le paganisme médiéval apportait a'nsi une sorte 
de confirmation à la croyance indéracinable des 



40 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

peuples chrétiens aux esprits malfaisants : croyances 
basées, sans doute, sur les récits de la Bible el 
<le l'Evangile, mais appuyées surtout par les vieilles 
traditions locales remontant, d'âge en âge, aux 
religions primitives de chaque peuple. Il est bien 
évident que les convertis, par l'effet des armes 
des Croisés, ne pouvaient oublier subitement leurs 
imaginations antérieures ; ils apportaient dans les 
groupes chrétiens, qui les recevaient, les récits mer- 
veilleux de leur enfance païenne, et ces récits ne 
devaient pas trop contrarier les tendances de 
leurs auditeurs, non moins avides de prestiges 
et de miracles. Que ce fut donc par les simples 
relations, nées de la guerre, ou du commerce 
ou de la paix ; que ce fût par l'introduction dans 
la société chrétienne de membres ravis aux 
peuples encore païens, nous n'avons aucune peine 
à admettre une certaine influence des nouveaux 
venus sur le peuple, très porté à croire à toutes les 
merveilles. 

Mais les clercs, les savants de l'Eglise, se trouvèrent, 
eux aussi, par le fait des Croisades, amenés en contact 
avec les Orientaux chrétiens et ne manquèrent pas de 
s'initier aux innombrables spéculations byzantines, 
sur les anges, les démons, leurs relations avec les 
hommes d'une part, aux légendes grecques déjà 



ORIGINES DE LA SORCELLERIE 41 

foisonnant à l'infini d'autre part, double source de 
récits et de croyances magiques. 

Dès le commencement du christianisme, les chré- 
tientés de l'Orient produisirent en effet d'intrépides 
théologiens et de non moins audacieux commen- 
tateurs à l'esprit subtil, cjui tentèrent d'incorporer 
à la nouvelle doctrine hou nombre d'éléments 
puisés dans la philosophie soit hellénique, soit 
persane. De ces essais, plusieurs furent heureux; 
adoptés par les premiers Docteurs, ils entrèrent 
très bien dans les cadres évangéliques, et les résultats 
de cette fusion de données philosophiques et de 
vérités révélées se manifestèrent peu à peu dans les 
décisions dogmatiques du iv siècle el des âges sui- 
vants. En revanche, bon nombre «le tentatives trop 
risquées échouèrent lamentablement, elle donnèrent 
naissance aux hérésies sans nombre dont l'invasion 
remplissait déjà l'apôtre saint Paul d'une sainte 
colère, et cjui, maigre les a na théines apostoliques, 
continuèrent de gagner du terrain et de diviser pro- 
fondément les groupements qui cependant pré- 
tendaient tous arborer le signe du Christ.Faire l'é- 
tude, même l'énuméralion des partis divers nés 
ainsi clans le sein de l'Eglise orientale, n'est pas de 
notre sujet. 11 suffit de noter leur existence et de 
mentionner comme une des causes de leur origine 



42 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

l'amour intense des subtilités métaphysiques, sachant 
concilier pourtant les pensées les plus abstruses 
avec les images les plus matérielles. 

Ainsi les gnostiques, aux sectes innombrables, 
dont l'influence sur le développement du chris- 
tianisme et sur les pratiques du culte ou de la piété 
paraît avoir été beaucoup plus grande qu'on ne 
l'avait cru jusqu'à présent, s'attachèrent en parti- 
culier à l'insoluble question de la création impar- 
faite, souvent mauvaise, par un Dieu parfait et 
bon. Ils adoptèrent les théories platoniciennes des 
idées émanées de Dieu, et, comme l'Ecole néopla- 
tonicienne d'Alexandrie, bâtirent sur ce fondement 
les systèmes les plus variés d'éons, groupés deux à 
deux en sizygies, mâles et femelles, s'engendrant 
les uns les autres, suivant les caprices des inventeurs 
de chaque système, de façon que peu à peu il se 
glissât une certaine jalousie entre ces fils de Dieu, 
d'où des luttes, des compétitions et, finalement, 
une création mêlée de bien et de mal, comme l'était 
déjà la famille divine. 

Dans les édifices gnostiques, il fut facile de trouver 
une place à Satan et à tous les anges bons ou mau- 
vais nommés par l'Ecriture, même à beaucoup 
d'autres. Plusieurs systèmes attribuèrent à Satan 
une sorte de prépondérance dans le monde matériel, 



ORIGINES DE LA SORCELLERIE 43 

quelques-uns en firent le Créateur et insistèrent, 
chose dangereuse, sur la parole figurée de l'Ecriture, 
que Satan est tout à la fois prince des ténèbres et 
prince de ce monde. D'où la conception bien médiévale 
d'un ciel, séjour du bien sous toutes les formes ; d'un 
enfer, origine, source et demeure du mal tant moral 
que matériel ; d'une terre, mélange des deux, où 
le ciel a posé la main par le Rédempteur et son 
Eglise, mais où Satan a conservé un pouvoir à peine 
limité par les droits de Dieu et les privilèges accordés 
à la société chrétienne. 

Sans doute, un certain nombre de ces théories, 
taxées d'assez bonne heure d'hérésie, se virent éner- 
giquement rejetées par les écrivains ecclésiastiques, 
saint [renée de Lyon entre autres. Mais, sous une 
forme plus mitigée, la conception néoplatonicienne 
de vertus ou d'anges hiérarchisés, déjà insinuée par 
saint Paul, fit son chemin dans les écoles orthodoxes 
et trouva le moyen de pénétrer le monde occidental, 
par l'intermédiaire d'un auteur anonyme du iv e 
siècle ou du v e siècle, qui, sous le faux nom de Denys 
l'Aréopagite, composa un certain nombre d'ouvrages 
d'une théologie mystique transcendantale. Son ori- 
gine était probablement égyptienne ; toutefois, ses 
ouvrages, connus sous le nom du célèbre disciple de 
saint Paul, obtinrent, aux yeux des théologiens de 



44 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

l'Ecole, presque l'autorité des livres apostoliques. Or. 
son succès, commencé par les traductions timides 
du vm e siècle et de Scot Erigène, se décida» 
lorsque les relations avec Byzanee multiplièrent les 
manuscrits et les personnes capables de les traduire, 
faisant connaître non seulement les livres déjà fort 
dangereux du pseudo Aréopagite, mais sans doute 
bien d'autres ouvrages, orthodoxes ou non, moins 
connus, tous partisans d'anges aux idées humaines, 
hiérarchisés, en lutte pour la possession de ce bas. 
monde et de ses habitants (1). 

Avec les écrits théologiques de l'église grecque, les 
légendes de même origine pénétraient aussi dans le 
monde occidental, qui n'avait cependant pas besoin 
d'un tel renfort pour apprendre à vivre dans l'irréel. 
Les récits si connus de Simon le Magicien s' envolant 
en présence de Néron et précipité à terre par le 
diable, à la prière de S. Pierre ; Térébinthe, un 
des premiers manichéens, jeté du haut du toit parle 
démon ; Pierre, fondateur supposé des Bogomiles, 
condamné à être lapidé, annonçant à ses dis- 
ciples qu'il ressusciterait le troisième jour, tan- 
dis que, du monceau de pierres qui le couvrait, il 



(1) Soldax. c. 10, t. 1, p. 178 seq. 



ORIGINES DE LA SORCELLERIE 45 

ne sortait au bout de trois jours qu'un démon sous 
la figure d'un loup, et mille autres contes de même 
genre, peuvent nous donner l'idée de ce que le 
contact des byzantins devait apprendre aux croisés 
et aux clercs de l'Europe. Parmi toutes ces légendes, 
une en particulier jouit d'une vogue immense et 
se trouva répétée sous mille formes, ce fut celle 
d'un pacte conclu entre l'homme et Satan. Le type 
primitif de cette légende paraît bien oriental. En 
voici le récit abrégé attribué à un certain Eutychien, 
clerc de l'Eglise d'Adana. cl connu en Occident par 
la traduction qu'en fit en latin Paul diacre de Xaples, 
au temps de Charles le Chauve ou de Charles le Gros. 
Théophile était économe de l'église d'Adana. 
Homme plein de qualités, mais ne manquant pas 
d'ambition, il refusa cependant, avec prières ins- 
tantes, le siège épiscppal d'Adana devenu vacant, 
et laissa nommer un autre évêque à sa place. 
Sous un motif ou sous un antre, le nouvel évêque 
destitua l'économe qui, dévoré de colère et de 
chagrin, se résolut de recourir à la magie pour se 
venger ou retrouver la place perdue. Or, il y avait 
dans la ville un juif exercé dans tous les arts 
diaboliques, et qui avait entraîné beaucoup d'âmes 
dans l'abîme. Théophile alla le trouver la nuit, 
se plaignit du tort que l'évêque lui avait fait 



46 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

et réclama son assistance. Le juif lui répondit : 

— «Reviens demain à la même heure ; je te présen- 
terai à mon maître, et il te donnera ce que tu désires ». 

— Il s'en alla content et revint le lendemain à 
minuit. Le juif le conduisit au cirque, après l'avoir 
averti de ne pas se laisser effrayer par les choses 
qu'il verrait ou entendrait, et surtout de ne pas 
faire le signe de la croix. A peine Peut-il promis 
qu'il vit une multitude d'hommes vêtus de manteaux 
blancs et portant des flambeaux, et le démon assis 
au milieu d'eux. Le juif lui présenta l'économe 
et lui exposa l'objet de sa demande. — «Comment puis- 
« je, répondit le démon, secourir un homme qui 
« sert Dieu ? S'il veut me servir et faire partie de 
« mon armée, il s'en trouvera bien ; il aura plus de 
« pouvoir qu'auparavant, et commandera à tous, 
« même à l'évêque ». — L'économe promit tout et 
baisa les pieds de son nouveau maître. Puis le diable 
dit au juif :-- «Qu'il renie le Fils de Marie et tout ce 
« que je hais, et qu'il mette cela par écrit, s'il veut 
« obtenir ce qu'il désire ». L'économe renonça donc 
au Christ et à sa mère; puis il fit un écrit, qu'il 
scella de son sceau. 

« Le lendemain, l'évêque, par une inspiration sans 
doute de la Providence, se décida à rappeler avec 
honneur l'ancien économe : il lui rendit sa charge 



ORIGINES DE LA SORCELLERIE 47 

devant le clergé et le peuple, s'accusant de l'avoir 
renvoyé el d'avoir mis à sa place un autre moins 
habile que lui. Bientôt Théophile prit des airs de 
hauteur et de fierté à l'égard de tout le monde, et, 
pendant quelque temps, on trembla devant lui. 
Le juif venait souvent le voir en secret, et lui disait: 
— » Yois-tu comme mon maître est venu prompte- 
« meut à ton secours. — Je le vois bien, répondait 
« l'économe, et je te remercie de ta médiation ». — 
(.(•pendant Dieu, se souvenant de la vie édifiante 
qu'il avait menée autrefois, toucha le cœur de cet 
orgueilleux ; de sorte (pie, rentrant en lui-même, il 
se mit à considérer ce qu'il avait l'ait, et à penser 
qu'il se préparait un malheur éternel, et qu'il avait 
changé la lumière contre les ténèbres. Ses angoisses 
augmentaient encore quand il se demandait ce qu'il 
répondrait au jugement dernier: à cette, heure où 
les secrets des cœurs seront dévoilés, qui aurait 
pitié de lui et le protégerait? Alors, après avoir été 
tourmenté pendant longtemps par ces pensées, il 
se sentit inspiré d'invoquer le secours de Marie, 
refuge de tous les pécheurs. S'adressant à son âme 
plongée dans l'état du péché, il lui dit : « Lève-toi 
• les ténèbres qui t'enveloppent, et va te prosterner 
« devani Marie, car elle est puissante et peut guérir 
« tous les maux ». 



48 LA SORCELLERIE KN FRANCE 

■ Il se rendit aussitôt à l'église Notre-Dame et la 
pria jour et nuit, pendant quarante jours, de l'arra- 
cher à la gueule du dragon. Il jeûna aussi pendant 
tout ce temps, après quoi la Sainte Vierge lui apparut à 
minuit, et lui dit : Comment oses-tu, malheureux! 
« invoquer mon secours après avoir renié mon Fils, 
« ton Sauveur ? Comment puis-je intercéder pour 
o tù, auprès de Celui à qui tu as renoncé? Comment 
« puis-je ouvrir la bouche en ta laveur devant le 
(( tribunal terrible du souverain juge, dont tu t'es 
« éloigné?- Je sais, répondit-il, je sais (pie j'ai 

< beaucoup péché contre vous et Celui qui est né 
« de vous, et que je ne mérite aucun pardon ; mais 
« .s! le repentir n'était rien, comment les habitants de 
« Ninive, et David et saint Pierre auraient-ils été 
i ! luvés ? Comment notre Seigneur aurait-il accueilli 
« Zachée le publicain ? Comment St Paul, d'un 
« vase de colère qu'il était, serait-il devenu un 

< vase d'élection ? Eh bien! dit la Vierge, con- 
« fesse donc Celui que tu as renié, et je le prierai de 
« t'accuéillir favorablement ». - Il confessa Notre 
Seigneur, et la sainte Vierge lui dit qu'à cause du 
baptême qu'il avait reçu et de la compassion qu'elle 
portait à tous les chrétiens, elle prierait pour lui 
son divin Fils. Pendant trois jours, il resta étendu 
par terre, pleurant, priant et jeûnant. La Sainte des 



ORIGINES DE L\ SORCELLERIE 49 

Saintes lui apparut alors d'un visage gai, et lui dit : 
« - -Homme de Dieu, le Seigneur a vu tes larmes, et 
« accepte ta pénitence. Il fa pardonné à cause de ni( i, 
« si tu veux persévérer jusqu'à la mort».- - II promit 
tout avec un visage reconnaissant, et pria la Sainte 
Vieigc de l'aider à reprendre au démon l'écrit qu'il 
lui avait donné. Au bout de trois à quatre jours, 
cet écrit lui l'ut rendu dans une vision. Lorsqu'il 
s'éveilla, il le trouva sur sa poitrine et trembla d'éton- 
nement et de joie. I.e peuple étant assemblé dans 
l'église, Théophile, après l'Evangile, alla se jeter aux 
pieds de l'évêque, lui confessa tous ses péchés, et lui 
raconta sa délivrance. L'évêque rendit grâces avec 
tout le peuple a Dieu et à la Sainte Vierge pour ce 
miracle de miséricorde; le contrat fut brûlé, et la 
foule se mit à chanter Kyrie eleison. Mais Théophile 
s'en alla à l'église Xotre-Dame, prit un peu de nour- 
riture, tomba malade, et mourut ; l'Eglise l'a mis au 
nombre des saints (1) ». 

Inutile d'insister sur ce conte pieux, qui, encore de 
nos jours, édifie les retraites des pensionnats, et dans 
lequel nous retrouverions sans peine les appa- 



(1) Nous avons emprunté le texte de ce récit à la Mystique 
divine, naturelle et diabolique, par Gôrres, ouvrage traduit de 
l'allemand par M. Charles Sainte-Foi. Paris, Poussk-lgue-Rusand, 
4 in-12, 1862, t. IV, p. 237, seq. 



50 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

ritions de Marie, ses discours aux voyants, les 
effusions mystiques et bien d'autres traits deve- 
nus classiques. Ce que nous avons à y remar- 
quer : c'est la croyance au sabbat ou réunion 
d'affdiés sous la présidence du démon, la convic- 
tion si profondément ancrée dans les esprits du 
Moyen-Age que certains hommes faisaient alliance 
avec le démon : surtout, le fond même de la légende, 
qui fut infiniment diversifiée, mais, dans son essentiel, 
revint toujours à la même donnée primitive, d'un 
pacte conclu entre un certain Théophile et Satan. 
D'après ce pacte, l'homme avait cédé son âme au 
démon ; en échange, le prince de l'enfer avait procuré 
les biens terrestres. Une fois fortune faite et jouissant 
de toute sa prospérité, Théophile, après le bonheur 
de ce monde, voulut ne pas manquer celui de l'autre ; 
il tricha donc le démon en obtenant à force de bonnes 
œuvres l'intervention de Marie ; celle-ci arrachait à 
Satan le contrat portant la signature de Théophile 
et le rendait à ce dernier. Certainement les inventeurs 
de ces légendes n'y voyaient que l'édification à 
obtenir, la dévotion à Marie à propager, les pièges 
de Satan à repousser, sans apercevoir les dangers 
cachés dans le fantastique du récit : d'abord l'exal- 
tation de l'imagination au lieu du développement 
de la volonté raisonnée, puis la tentation inévitable 



ORIGINES DE LA SORCELLERIE 51 

aux âmes peu énergiques, de faire comme Théo- 
phile, et, puisque les Saints ou les Anges n'octroyaient 
pas de faveurs pécuniaires, de s'adresser aux génies 
de ténèbres plus généreux, sauf, à se repentir plus 
tard, après fortune faite et quand la nécessité s'en 
ferait sentir. 



III 



Si la renaissance de la sorcellerie, jamais éteinte 
il est vrai, rendue cependant peu apparente, et comme 
dissimulée dans les régions chrétiennes, parce 
qu'elle était combattue sans relâche, tint en par- 
tie, comme nous le supposons, à des influences exté- 
rieures, soit païennes, soi! byzantines, il se produi- 
sit pour elle au XI e siècle, un phénomène analogue 
à celui qui devait donner naissance vers le début du 
xiii siècle, au développement théologique, et au 
XIV e , à la renaissance littéraire et artistique païenne-, 
mouvements très puissants les uns et les autres. 
et tous dûs au contact des livres, des idées et des 
hommes de l'Orient. 

Nous croyons en effet à leur influence dans le 
développement de la magie et de la sorcellerie occi- 
dentale, d'autre part, nous reconnaissons qu'un mou- 
vement tout intérieur de la société chrétienne se 



52 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

développait intense, dans le monde du Moyen-Age, 
bien apte à procurer des adeptes à la magie, à 
multiplier surtout les partisans du culte des esprits 
mauvais. Ce fut l'extension extraordinaire du 
culte des saints et des anges, qui paraît s'être 
développée simultanément à la croyance du pou- 
voir diabolique et être devenue une véritable 
obsession (1). On était loin des premières mani- 
festations de vénération aux reliques des martyrs, 
application douce et chrétienne, sous les voûtes des 
catacombes, des usages funèbres du paganisme. 
Tandis que celui-ci, devenu surtout rituel, con- 
servait des coutumes survivant à la foi, disparue 
ou devenue fort indécise, à l'immortalité de 
l'âme, les chrétiens multipliaient sur leurs mo- 
destes tombes les signes non équivoques de cette 
foi redevenue vivante, et, sachant leurs frères vivants 
dans le Seigneur, se consolaient de leur dispaiition 
momentanée par l'espoir inébranlable de revivre 
avec eux. Déjà ils comptaient sur leur intercession 
auprès de la Divinité, pour arriver, comme eux, 
sans encombre, au port ; mais, cette intercession 
espérée, ils l'attendaient comme un secours invi- 



(1) Gebhart. Moines et Papes. Paris, in-16, 1897, p. 21. 



ORIGINES DE LA SORCELLERIE 53 

sible de la grâce, non comme une opération thauma- 
Lurgique. 

L'introduction en masse des païens, dans la société 
chrétienne, paraît avoir été un des facteurs les plus 
importants du changement survenu dans la manière 
de considérer les choses, dès la fin du m e siècle, 
devenu plus rapide et plus profond, quand la 
conversion dé Constantin lit disparaître le danger 
d'être chrétien et sembla, au contraire, annoncer 
au christianisme une période de privilèges. Mais en 
apportant leurs personnes à la nouvelle société 
religieuse, les masses populaires lui apportèrent 
aussi leur goût des rits, leur amour des images, 
leurs tendances à des croyances matérialisées. Les 
évêques de l'époque, participant aux opinions ré- 
gnantes ou cédant à une sage condescendance, 
tâchèrent de sanctifier et de rattacher à la religion 
chrétienne les usages qui, par leur longue possession, 
semblaient indéracinables et liés pour toujours 
à des idées polythéistes. Les processions remplacèrent 
donc les théories qui s'accomplissaient en l'hon- 
neur des dieux, dont les saints recueillaient l'héri- 
tage. Le culte populaire de la madone remplaça, 
suivant les pays, celui de Vesta, de Cérès, de Diane, 
ou de Vénus, et se combina avec d'autres rémi- 
niscences païennes locales. Les lampes allumées 



54 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

devant son image dans les chaumières méridionales 
rappellent à s'y méprendre celle qui brûlait devant 
les dieux lares. 

Sans doute, l'Eglise chrétienne pouvait trouver 
d'elle-même les cérémonies nécessaires à ses dévo- 
tions, et c'est la raison pour laquelle ses théologiens 
répugnent à reconnaître, une provenance paieane 
des usages dont nous parlons. Toutefois les analogies 
paraissent trop nombreuses et trop grandes pour 
être fortuites. Il nous semble bien voir les 
saints se mettre aux lieux et place des divi- 
nités anciennes affectées à telle ou telle maladie, 
à telle ou telle fonction. On dira chez nous le feu 
de saint Antoine ou de saint Roch, le mal de 
saint Méen, la danse de Saint-Guy. Saint Marcoul se 
chargera de guérir les scrofules, saint Onufre les 
rhumatismes, saint Hildevert, prononcé Tirelever, 
rendra aux enfants le service de détruire leurs vers, 
et sainte \Yildgeforth, prononcée Vierge forte, don- 
nera de la force aux mères et aux filles anémiées. 
C'est le règne des saints guérisseurs succédant aux 
dieux guérisseurs du paganisme. On en ferait des 
litanies interminables de ces saints miraculeux, dont 
le culte se compliqua de cérémonies particulières. 
En Bretagne, par exemple, les femmes se frottent 
le ventre, ici à une statue de saint Nicolas, ailleurs 



ORIGINES DE LA SORCELLERIE 55- 

de sainte Marguerite ou de saint Anastase, ou saint 
Ronan, ou sainte Brigitte, ou même à une pierre 
dite de saint Ronan, qui paraît un vieux monolithe 
phallique, pour devenir fécondes. 

Dans certains pays, saint Christophe procure aux 
jeunes filles le mari désiré, si on lui enfonce une 
épingle dans le pied ; certaines fontaines, consacrées 
à tel ou tel saint, procurent du lait aux mères qui 
en manquent ; saint Gilles guérit l'épilepsie, saint 
Hubert, la rage. Contre les coliques ou diarrhées 
des petits-enfants, bien des saints sont efficaces, 
surtout saint Divy, en Bretagne ; pour faire marcher 
les petits, on aura recours à d'autres saints, et ainsi 
de suite pour toutes les misères et infirmités 
humaines (1). Aux propriétés euratives, les saints 
joignent d'autres attributs ravis aux anciens 
dieux. « Kn Grèce, la Vierge qui a remplacé l'astre 
d'Aphrodite, ouvre les portes de l'aurore, les 
quarante saints ramènent le rossignol et le prin- 
temps ; saint Nicolas calme les tempêtes : à Corfou. 
c'est saint Spiridion ; saint Georges protège les 



(1 ) Bien des livres ont et'- écrits sur les saints guérisseurs. 
Nous nous contenterons de citer : /.es saints guérisseurs île la 
Bretagne, par le D r Henri Ll ÉGARD, Paris, in-S. 1903. Maury, 
dans son ouvrage La Magie et l'Astrologie dans ''antiquité et an 
Moyen- Age, déjà mentionné, donne un grand nombre d'exemplrs 
et de citations. Nous lui en avons emprunté quelques exemples. 



.*)6 LA SORCELLERIE EN FRANC] 

laboureurs et les moissons : 1rs bergers recomman- 
dent leurs troupeaux à saint Démétrius, qui est 
plus débonnaire que Pan, et il n'est pas de nom 
inserit dans la légende auquel on n'attribue quelque 
influence heureuse. Saint Elie, vénéré sur les mon- 
tagnes, a été substitué au soleil (ilélios), que l'on 
adorait sur les cîmes qu'il dore de ses l'eux. En 
Italie, saint Antoine a. de son côté, pris la place de 
Consus ou de Neptunus Equester, le dieu des courses 
du cirque : il est devenu le patron des chevaux (1). 

Il était évident que le christianisme vainqueur 
ne pouvait accorder moins de bienfaits, ou se mon- 
trer moins puissant, (pie le paganisme disparu : de la 
la nécessite d'insérer dans tous les livres de pieté, 
dans les sermons, surtout dans les ouvrages hagio- 
graphiques, des merveilles analogues a celles que 
racontait l'antiquité païenne, en se donnant tout 
juste la peine de les démarquer. Les visions, les appa- 
ritions, la chute du tonnerre, les bruits mystérieux, 
les miracles de toutes soldes, si souvent mentionnés 
dans la littérature polythéiste, apparurent non moins 



(1 ) V. M.u-ry, 1. c. p. 153. — Le P. Delehaye. S. J.. a publié 
an petit livre : Les légendes hagiographiques, in-12, Bruxelles, 

1906, où se trouve une infinité d'exemples de saints substitués 
aux dieux. 



ORIGINES DE LA SORCELLERIE 57 

innombrables dans les écrits du christianisme, en 
particulier dans la vie des Saints. Comme il ne fallait 
pas que le protecteur de tel monastère parut moins 
puissant que le protecteur d'un autre, le moine, 
dévot à son patron, se hâtait de surcharger sa biogra- 
phie, déjà suspecte, d'une multitude de détails tou- 
jours plus surprenants, et, sans se soucier de loyauté 
historique OU littéraire, prenait son bien où il pouvait, 
dans les autres hagiographes, ou, s'il était érudit, 
dans les rêves du paganisme. 

Ce fui alors, au IV e siècle et dans les siècles posté- 
rieurs, une débauche de prodiges, de miracles, qui 
ne laissaient plus «le place aux lois naturelles. Quand 
l'écrivain ne savail pas, il inventait sans vergogne. 
A. l'imagination, fertile bien que barbare, des moines, 
nous devons ainsi ces actes des martyrs, ou les roues 
se brisent, les lions deviennent des agneaux, le ton- 
nelle foudroie les juges; où les bourreaux se conver- 
tissent, le feu perd sa violence, le lupanar sa honte, 
récits merveilleux dans lesquels nous finissons d'être 
étonnes surtout de la mort finale du martyr, autour 
duquel ont jailli tant de prodiges. Sans risquer le 
supplice, du reste, on pouvait être thaumaturge, et 
les récits occidentaux sous ce rapport ne le cèdent 
guère à ceux qui avaient conservé le souvenir des 
ermites de la I.vbie, de la Palestine ou de la Syrie. 



53 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

Un point à signaler dans cette avalanche de miracles 
est l'intervention fréquente du diable, toujours 
vaincu, il est vrai, mais présent quand même, et 
passablement agaçant. Sous la forme d'un Maure, 
il tire par sa manche un des religieux, fds de saint 
Benoît, et le fait sortir de l'église pendant l'oraison, 
jusqu'à, ce que le fouet vigoureusement donné, non au 
diable déguisé en Maure, mais au religieux, rendit 
ce dernier plus fidèle, et fit fuir le premier. Quand 
Benoît veut bâtir le monastère du Mont Cassin, le 
diable se place sur les pierres et les rend si pesantes 
qu'il est impossible de les soulever, jusqu'à ce que le 
thaumaturge vienne d'un signe de croix rompre 
le charme. 

Que l'on parcoure les hagiographes de tout le 
Moyen-Age, ce sont partout les mêmes récits, les 
mêmes merveilles, les mêmes légendes. Sans doute, 
bien de ces récits ont un sens gracieux et moral; 
pris à la lettre pourtant, ils ne pouvaient que surex- 
citer l'imagination et fausser le jugement. Us lais- 
saient en effet croire au miracle à jet continu, en 
faveur des serviteurs de Dieu, ou pour la perte de 
ses adversaires, ce qui n'est certainement pas con- 
forme à la réalité des faits ; ils amenaient de plus à 
la conviction que la vertu, c'est-à-dire le bien moral 
et surnaturel, a sur la terre une récompense immé- 



ORIGINES DE LA SORCELLERIE 59 

diate. Conclusion archifausse de prémisses mal 
fondées, peu conforme à la vraie notion de la vertu 
surnaturelle et contraire aux faits les plus patents. 
Malgié tout, comme ces récits plaisaient aux imagi- 
nations populaires, cadraient avec leurs tendances 
ataviques, attiraient la vénération et les offrandes 
aux monastères ou aux églises possédant des reli- 
ques miraculeuses, il se trouvait des écrivains pour 
les écrire, des orateurs pour les raconter, et les 
imaginations continuaient de s'exalter de plus en 
plus, prédisposées à voir partout le doigt et la puis- 
sance de puissances invisibles, augéliques ou saintes, 
bonnes ou mauvaises, comme, chez nous encore» 
les récits d'apparitions saintes ou de fées, de spec- 
tres, de revenants, finissent par causer une certaine 
nervosité aux gens les plus rassis, une crédulité et 
une frayeur difficiles à guérir chez les tempéraments 
plus faibles OU plus nerveux. 

Dans ces conditions, la dévotion au diable, risquait 
fort de croître simultanément avec la dévotion aux 
saints. Ceux-ci, il est vrai, avaient Dieu pour pro- 
tecteur, mais Satan ne manquait pas de serviteurs. 
Comme le choix entre les deux maîtres et les deux 
royaumes était laissé à l'homme faible et pauvre; 
malgré les miracles des saints, et le bonheur futur 
qu'il fallait acheter par la pénitence, les privations, 



63 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

la souffrance, plus d'un se rappelait que Lucifer 
encore si puissant avait autrefois domine presque 
seul, qu'il était même, d'après 1rs dires de ses adver- 
saires, le prince de ce monde, que sa voie était large 
et facile, sans croix ni épines ; que, roi débonnaire, 
il réclamait peu de choses de ses adeptes, et que, 
si l'on prédisait sa défaite finale, elle paraissait être 
encore t'oit loin. 

Nous ne saurions oublier d'ajouter (pu- s'il y eut, 
à partir du xi e siècle, une véritable épidémie de 
culte diabolique, si, comme on l'affirma, beau- 
coup se donnèrent alors à Satan et renoncèrent à 
la religion chrétienne, nous pouvons supposer que 
le Catharisme, ou manichéisme occidental, apparais- 
sant au xi'' siècle, et présentant le diable comme un 
dieu aussi puissant, aussi éternel que le Dieu bon, 
ne pouvait qu'apporter un encouragement à la 
dévotion des fidèles de Satan. Telle est du moins 
l'hypothèse soutenue par un certain nombre d'écri- 
vains. Sans la rejeter complètement, nous devons 
faire remarquer que les Cathares n'adoraient pas 
le Dieu du mal. Loin de là, ils l'abhoraient pro- 
fondément ainsi que toutes les œuvres de sa puis- 
sance. On ne saurait donc reprocher aux Mani- 
chéens d'avoir répandu le culte du diable directe- 
ment. Cependant, le fait de parler sans cesse de 



ORIGINES DE LA SORCELLERIE (il 

Satan, le préjugé établi chez les catholiques que le 
diable était le Dieu de Cathares, problablement la 
confusion établie chez les esprits ignorants entre les 
dieux et les diables, en sorte qu'on finissait par 
ne plus hop savoir quels étaient les maîtres légi- 
times, toutes ces causes réunies ont bien pu établir 
une certaine dépendance entre la diffusion du 
Catharismeet celle du culte diabolique. 



Al: I l> 1 I I ROISIEME 

La Sorcellerie, renaissance du Paganisme 

antique 



I 



Bien que théoriquement distincts, deux faits 
se confondent dans la sorcellerie : le prodige d'ori- 
gine satanique, et le culte de l'esprit mauvais. Que 
des esprits empreints du merveilleux chrétien 
fussent tout disposés à admettre le merveilleux 
diabolique, la chose paraît assez naturelle et se rat- 
tache aux facultés subjectives des croyants plus 
qu'à la réalite objective des faits. 11 est néanmoins 
surprenant, à nos yeux.de trouver, chez les auteurs 



<}2 LA SORCELLERIE EN FRANGE 

de livres traitant de la sorcellerie et des sciences 
connexes, une confiance aussi absolue dans la 
véracité et la sagacité des auteurs païens, que 
dans les ouvrages censés édifiants des plumes chré- 
tiennes. Les contes de Plutarque sur l'apparition 
de Thésée à Marathon, sur le démon tué par 
les habitants de Chéronée, sur le spectre apparais- 
sant à Brutus avant la bataille de Philippe ; les 
histoires analogues de tant d'autres grecs ou latins, 
voisinent avec les merveilles que racontent Grégoire 
de Tours, Sulpice Sévère, et leurs innombrables 
imitateurs en hagiographie sacrée (1). Miracles 
païens, miracles chrétiens, tous les faits extraor- 
dinaires n'offraient aucune difficulté aux esprits 
ainsi conformés. 

D'autre part.il n'était pas difficile aux érudits de 
retrouver, chez les anciens, des prodiges analogues 
à ceux qu'on attribuait aux sorciers. L'influence 
des aiguillettes dans les mariages, les hommes chan- 



(1) On peut voir ces rapprochements entre autres dans les 
ouvrages de Le Loyer, Discours et histoires des spectres, visions 
et apparitions etc., Paris, in-8, 1605 ; — Jean Wier, Histoires, 
disputes et discours des illusiotis et impostures etc. Réédition de 
Paris, in-8, 1885. — De Laxcre, Tableau de l'inconstance des mau- 
vais anges et démons, Paris, in-4, 1613. — Bodin, Démonomanie, 
souvent rééditée. — Del Rio, Diquisitionum magicarum libri sex, 
Mayence, in-4, 1624. — Lavater, De spectris, lemuribus, etc. 
in-16, Genève, 1570, etc. 



ORIGINES DE LA SORCELLERIE 63 

gés en bêtes, les orages produits parles conjurations, 
les maladies soudaines, les guérisons enchantées, tous 
les détails en un mot de la magie médiévale, tels que 
nous les étudierons plus loin, se trouvaient facile- 
ment corroborés par les témoignages d'auteurs an- 
ciens. En fallait-il davantage à des esprits prévenus 
pour fortifier leurs croyances. .Mai s, en même temps, 
n'y avait-il pas un danger de mettre ainsi en paral- 
lèle les deux religions, l'ancienne et la nouvelle, 
sources de merveilles identiques ? Bon nombre 
d'individus ne pouvaient-ils pas se tromper en leur 
accordant une puissance semblable, donner même 
la préférence à la plus ancienne, moins gênante ? 
Il se pourrait donc bien que l'élude des auteurs 
anciens jamais complètement oubliée, reprenant 
alors vigueur par la découverte de documents plus 
nombreux, et sans doute, aussi, comme nous l'avons 
déjà signalé, le contact des lettrés byzantins, ail 
contribué à la conviction des savants d'abord, du 
peuple ensuite, que visions, enchantements, pro- 
diges, n'étaient nullement des chimères, sauf 
suivant les cas à les attribuer ici aux esprits bons, 
là aux démons. 



64 LA SORCELLERIE EN FRANCE 



II 



Cela est possible, ainsi que put l'être une consé- 
quence, assez étrange au premier coup d'oeil, de la 
doctrine des Pères de l'Eglise sur le paganisme. 
A la suite des Juifs, nous l'avons déjà dit, les 
premiers chrétiens et les écrivains du christia- 
nisme avaient affirmé que les dieux des païens 
étaient des démons. D'après cette donnée, la religion 
du Christ était venue supplanter leur culte et le 
remplacer par celui du Dieu triple et un. De fait, ce 
dernier avait triomphé. Toutefois, dans les replis 
des âmes populaires, bien des souvenirs païens étaient 
restés ; bien des pratiques se conservaient d'un culte 
plus ou moins avoué à des dieux autrefois vénérés, 
mis en disgrâce, il est vrai, estimés quand même 
vivant encore, suivant la doctrine victorieuse, sous 
le nom de diables, auxquels, suprême imprudence, 
une parole évangélique, interprétée sans doute dans 
un sens trop matériel, semblait attribuer la puissance 
sur ce monde et ses richesses. 

Quand la religion chrétienne, par la décadence de 
la foi ou la multiplication de ses commandements, 
devint une gêne ; quand, de plus, elle excita la haine, 



ORIGINES DE LA SORCELLERIE 65 

conséquence des abus introduits par une trop longue 
prospérité, surtout d'une fortune trop accrue ou 
d'un pouvoir imprudemment exercé ; lorsque, pré- 
cisément dans le même temps, le contact de peuples 
encore adorateurs d'idoles, et celui du paganisme 
antique par les livres, eut rafraîchi le souvenir des 
anciens dieux, il en sortit peut-être l'idée de jeter 
à terre le christianisme vainqueur, de faire recon- 
quérir aux divinités antiques le terrain perdu, leur 
rendre les honneurs délaissés, et, puisque démons 
elles étaient, mettre les démons à la place de 
Dieu. 

Une fois le principe admis que les démons étaient 
puissants, qu'ils étaient les princes de ce monde, 
que de son côté le christianisme avait perdu sa voie, 
comme le proclamaient à cette époque mille bouches 
hérétiques et, plus discrètement, bien des désirs réfor- 
mateurs, quoi de plus naturel que de suppléer à 
ce qu'il était censé ne plus pouvoir fournir, en évo- 
quant les démons, et en sollicitant leur aide dans 
les maux actuels par mille artifices. Qui sait, si le 
droit romain remis en honneur ne contribua pas, 
de son côté, dans une certaine mesure, à éveiller 
l'idée de reprendre, après tant de siècles d'inter- 
ruption, ce que, d'après lui, avaient autrefois fait 
les anciens devins, aruspices, augures, mages, sorciers 



06 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

en un mot, si souvent désignés comme pouvant 
nuire ou servir aux hommes ? 

De toutes ces hypothèses, - car, malheureuse- 
ment, nous ne pouvons sur tous ces points émettre 
que des hypothèses, et non tirer des conclusions 
fermes, — on peut sans trop de témérité, admettre 
au moins une partie. Ce qui est bien certain, c'est 
que l'Eglise crut effectivement voir, à une certaine 
époque, dans les croyances et les pratiques magiques, 
une survivance du paganisme, et qu'alors elle s'occupa 
de réfréner les superstitions trop accentuées, au lieu 
de les traiter, comme elle l'avait fait en d'autres 
temps, avec une certaine tolérance. Parmi les docu- 
ments que nous pourrions citer à l'appui de cette 
thèse, et nous aurons l'occasion d'en faire connaître 
un certain nombre, nous nous contenterons de citer 
ici le témoignage du concile de Leptine, dans le Hai- 
naut, tenu en 743 ou 745, et confirmé par Carloman. 
Non seulement il dit formellement dans son ca- 
non 4 : « Nous décrétons aussi, comme mon père 
(Charles Martel) l'avait déjà ordonné, que quicon- 
que aura pratiqué des observances païennes, sera 
puni d'une amende de xv sous », mais il joignit à 
ses canons une liste des superstitions en obser- 
vance, dont on n'a que les titres, bien suffisants 
pour nous donner une idée de la persistance des 



ORIGINES DE LA SORCELLERIE 67 

souvenirs païens. En voici la traduction, avec quel- 
ques explications dues à divers savants, emprun- 
tées par nous à l'ouvrage de Hefele : Histoire des 
Conciles (§ 362) : 1° Du sacrilège sur les sépulcres 
des morts ; 2° du sacrilège sur les morts, c'est-à- 
dire dadsisas, probablement diverses cérémonies 
païennes, en particulier des banquets imités de 
l'antiquité ; 3° du carnaval en février, fête germa- 
nique à l'honneur du soleil ; 4° des petites maisons 
ou temples de feuillages, dressées pour y célébrer 
des fêtes privées ; 5° des sacrilèges dans les églises, 
c'est-à-dire des danses ou chants ou banquets tenus 
dans les églises ; 6° des sacrifices en forêt, qu'on ap- 
pelle nimidas, peut-être les sacrifices bien germani- 
ques de têtes de chevaux ; 7° des choses qu'on fait 
sur les pierres, c'est-à-dire des sacrifices sur les 
pierres sacrées ; 8° des sacrifices à Mercure ou à Jupi- 
ter ; 9° des sacrifices offerts par quelques personnes 
aux saints, devenus les remplaçants des anciens 
dieux ; 10° des philactères et des ligatures, talismans 
de toute, sorte, que l'on portait sur soi ; 11° des fon- 
taines consacrées aux sacrifices ; 12° des enchante- 
ments ; 13° des augures tirés des oiseaux ou des 
excréments, et des cris des chevaux et des bœufs ; 
14° des devins et des sortilèges ; 15° du feu obtenu 
en frottant le bois ou nodfyr, c'est-à-dire, des bu- 



68 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

chettes enflammées sur lesquelles on sautait, pour 
avoir un sort heureux ; 16° du crâne ou cerveau des 
animaux servant de sacrifice, ou examiné comme 
servant aux présages ; 17° des observances païen- 
nes au sujet du foyer, ou au commencement de quel- 
que action ; 18° des lieux inconnus considérés comme 
saints, c'est-à-dire des lieux séjours de divinités ca- 
chées, qui pouvaient se venger si l'on passait sans 
respect sur leur domaine ; 19° de certaines herbes, 
que le populaire appelle de sainte Marie ; 20° des fêtes 
en l'honneur de Jupiter ou de Mercure ; 21° des 
éclipses de lune et des cris poussés à sa disparition ; 
22° des tempêtes soulevées par la magie, des cor- 
nes à boire et des cuillers servant à des usages supers- 
titieux ; 23° des fosses tracées autour des villas 
pour en écarter les sorcières ; 21° des courses ou 
processions païennes qu'on appelle yrias, faites en 
se déchirant les vêtements et les chaussures ; 25° des 
morts que le peuple croit saints, comme les anciens 
germains plaçaient leurs héros dans le Walhalla 
ou paradis ; 26° des idoles de farine ; 27° des simu- 
lacres de bois ou de racines ; 28° des simulacres por- 
tés dans les champs ; 29° des images votives, pieds 
ou mains de bois, consacrées à la mode païenne ; 30° de 
la croyance que les femmes mangent la lune, ou lui 
commandent, et peuvent arracher le cœur des hommes. 



ORIGINES DE LA. SORCELLERIE 69 

Sans doute, ce concile, présidé par saint Boniface, 
avait affaire à des populations récemment conver- 
ties, mais, longtemps encore, les capitulaires des 
souverains et les décisions postérieures des évêques 
reviendront sur des superstitions analogues que 
mentionnent d'autres conciles plus éloignés du 
paganisme germain. Nous pouvons donc légitime- 
ment le considérer comme reflétant l'opinion ecclé- 
siastique intelligente du temps. Il nous permet de 
saisir sur le vif combien magie, sorcellerie, paga- 
nisme, se compénétraient l'un l'autre, aux yeux des 
évêques, en sorte que nous ne devrons pas nous 
étonner de voir traiter plus tard les sorciers comme 
des apostats, c'est-à-dire comme des chrétiens retour- 
nés au paganisme. 



CHAPITRE II 
Le Pouvoir des Esprits 



Article premier 
Les Ames des Morts 

I 

Quelle qu'en fut la cause, la renaissance, ou, si 
l'on préfère, l'accroissement de la sorcellerie au 
Moyen-Age n'en est' pas moins un fait certain, que 
mille documents contemporains confirment. D'autre 
part, la sorcellerie, sous une forme ou sous une 
autre, supposait un génie auquel le sorcier rendait 
honneur et qui, en retour, manifestait sa puissance, 
suivant le désir du magicien. 

La manière d'honorer le génie variait beaucoup 
suivant les circonstances. En bon nombre d'endroits, 
elle comportait une offrande ou un sacrifice, accom- 
pagné de prières et d'adjurations, qui ne laissaient 
aucun cloute sur la parenté de ce culte démoniaque 
avec le culte polythéiste ancien. On attribue au 



LE POUVOIR DES ESPRITS 71 

page Grégoire III (731-741) une sorte de code péni- 
tentiel, extrait des ouvrages des Pères antérieurs, 
dans lequel plusieurs chapitres ne permettent pas 
d'hésiter sur la permanence des idées magiques et 
leur rapprochement avec l'ancienne idolâtrie : « Il nous 
a semblé bon de défendre aux propriétaires lorsqu'ils 
reçoivent leurs termes, de ne pas donner quittance 
de tout ce qui a été offert aux idoles ;- - preuve que 
les offrandes idolâtriques se maintenaient encore, — 
s'ils continuent de le faire après cette défense, 
on les excluera de la communion pendant cinq ans. » 
Un peu plus loin, nous lisons dans le même docu- 
ment : « On appelle augures, ceux qui observent le 
vol ou le chant des oiseaux; devins (I Iarioli). ceux 
qui sacrifient sur les autels des idoles ; auspices, 
les observations des voyageurs. Quiconque aura fait 
l'augure, observé les auspices, fait une divination 
ou un vœu en dehors de l'Eglise,ceux également qui 
font des prédictions grâce à leurs enchantements, 
ce qui est tout à fait diabolique ; tous ces coupables 
auront une pénitence de trois ans ». Plus loin encore : 
« Les maléfices, soit qu'ils aient nui effectivement, 
soit qu'ils aient été supposés le faire, se retournent 
contre leurs auteurs et les plongent dans l'abîme, 
à moins d'un vrai repentir. Tout maléfique, homme ou 
femme, qui, pour guérir des fièvres son fils ou sa fille, 



72 LA. SORCELLERIE EN FRANCE 

l'aura mis sur le toit ou dans la fournaise ; quiconque 
croit pouvoir se protéger contre l'éclipsé de lune par 
ses cris, ou des maléfices sacrilèges ; l'homme assez au- 
dacieux pour honorer à la manière des païens Jupiter, 
Bélus ou Janus, tous ceux-là subiront une pénitence 
de six années ». Un dernier article est non moins 
explicite : « Celui qui immole aux démons dans des 
choses minimes, c'est-à-dire auprès des sources 
ou des arbres, qu'il soit en pénitence pendant une 
année. Celui qui aura immolé aux démons avec tous 
les appareils, devra expier sa faute dix ans, selon les 
canons. A mon avis, immoler aux démons avec les 
appareils, c'est croire à toutes les imaginations les 
plus honteuses, c'est aussi prédire l'avenir par ce 
â– qu'on appelle faussement les sorts des saints, avec 
des enchantements, des caractères écrits, maints 
objets suspendus ou attachés ; toutes choses par. 
le moyen desquelles l'union pestiférée des hommes 
et des mauvais anges a produit un art satanique ». 
Par conséquent, prédictions, guérisons, enchante- 
ments, sacrifices aux démons, tout cela, d'après Gré- 
goire III et les auteurs dont il a emprunté les 
paroles, n'est qu'une forme d'idolâtrie. 

Il semble donc que nous n'avons plus besoin 
d'insister sur cette union intime entre magie et paga- 
nisme, que nous avons affirmée déjà si souvent. Mais 



LE POUVOIR DES ESPRITS 73 

nous devons ici faire une remarque de la plus grande 
importance pour l'histoire qui va suivre, car elle nous 
permettra de préciser ce qui est véritablement de la 
sorcellerie et ce qui n'en est pas. Les documents, 
que nous possédons sur la magie médiévale, peuvent 
se grouper en deux séries : la première comprend 
les pièces provenant des chroniques, des bulles, des 
décisions conciliaires et autres sources indépen- 
dantes des procès inquisitoriaux ou civils de la 
sorcellerie — c'est la partie spécialement histori- 
que de ces documents ; — la seconde série comprend 
les témoignages des démonologues, les bulles pon- 
tificales s'appuyant sur les procès ; naturellement, 
les dépositions des accusés et les sentences judi- 
ciaires font une partie importante de cette seconde 
catégorie de documents, c'est à dire, des documents 
d'ordre juridique. Or, si l'on compare dans une 
vue d'ensemble ces deux séries d'informations, on 
trouve dans l'une et dans l'autre bien des points 
analogues au premier coup d'œil, invocations, 
charmes, maléfices, apparitions, mais la seconde 
nous présente un je ne sais quoi de plus répugnant, 
de plus invraisemblable, de plus fantastique. On 
y raconte des profanations de ce que les religions 
locales offrent de plus sacré, l'Eucharistie chez les 
Catholiques, le pain de la Cène chez les Protestants. 



74 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

Les sabbats y sont des orgies, pour la description 
desquelles l'imagination humaine s'est efforcée d'in- 
venter ce qu'elle a pu de plus hideux. Si la magie des 
documents du groupe historique nous fait encore 
l'effet d'une sorte de religion, d'un culte plus ou 
moins complet, la sorcellerie du groupe judiciaire 
n'est plus qu'un amas confus, contradictoire de toutes 
les abominations qu'a pu enfanter une imagination 
affolée. Et quand on s'aperçoit que les récits sont à 
peu près les mêmes en France, dans n'importe 
quelles provinces, en Italie, en PLspagne, en Angle- 
terre, en Allemagne, partout où nous pouvons 
retrouver leurs traces, rien n'est capable d'effacer 
l'impression que les aveux prétendus des sorciers 
criminels se ressemblent trop pour être admissibles. 
Malgré tous les raisonnements du monde, il est 
impossible au lecteur de toutes ces folies de ne pas 
croire que leur confession est truquée, qu'elle a été 
extorquée par des juges prévenus, acquis d'avance 
aux révélations les plus étranges, obsédés par les 
idées courantes de leurs temps, et que, grâce au 
terrible moyen de conviction de l'époque, ils ont 
obtenu, à force de tourments, l'adhésion de malheu- 
reuses créatures à une liste de questions préparées, 
presque partout les mêmes. 

Que, dans ces conditions, on ne puisse attacher 



LE POUVOIR DES ESPRITS ;0 



qu'une confiance très médiocre aux aveux contenus 
dans les protocoles des procès et dans les autres 
pièces qui s'appuient sur ces mêmes protocoles, est 
chose évidente. Aussi nous est-il impossible de consi- 
dérer comme convaincues de magie, les innombrables 
victimes des procès de sorcellerie. Nous ne saurions 
en aucune façon les considérer toutes, ni même la plus 
grande partie d'entre elles, comme membres d'une 
caste mystérieuse conservatrice de l'idée païenne 
et des vieilles pratiques magiques d'autan. Toutefois, 
si nous laissons de côté, en les estimant dénuées de 
tout fondement, les diableries extravagantes qui 
leur furent imputées, il nous est sans doute permis 
de voir, dans les accusations portées contre eux, 
la trace des préjugés courants, basés sur les réminis- 
cences des anciennes croyances ou pratiques des 
vrais magiciens de l'Antiquité et du haut Moyen- 
Age. Ces accusations ne disent pas ce que les 
sorciers faisaient ou pouvaient faire, elles révèlent, 
ce que, d'après les racontars, on leur attribuait. 
Les dépositions des procès de sorcellerie servent 
ainsi à constater la persistance des opinions anti- 
ques , et nous pouvons, en usant d'une sage cri- 
tique, en profiter dans les tableaux d'ensemble 
que nous avons à tracer. 

Ainsi, vrais ou supposés, les sacrifices de crapauds, 



7G L.\ SORCELLERIE EN FRANCE 

de poules noires et d'autres animaux, censés faits- 
au diable dans les sabbats, se rattachaient à la magie 
primitive et aux religions polythéistes. Les pré- 
tendus meurtres d'enfants nouveaux-nés, immolés 
dans les mêmes réunions, peuvent se considérer 
comme des souvenirs des anciens sacrifices humains. 
La prostitution des sorcières au démon, si souvent 
mentionnée dans les ■ démonologies du xvi e siècle, 
fait songer aux prostitutions sacrées, exigées par le 
culte de bon nombre d'anciennes divinités impures. 
Le diable enfin, qui apparaît presque seul dans les. 
scènes de la sorcellerie postérieure, n'est que la syn- 
thèse, la concrétion, pour ainsi dire, des mille génies, 
démons, demi-dieux des anciens. Toutefois, à côté 
de sa personnalité écrasante, on aperçoit encore 
quelques esprits subordonnés qui jouent leur rôle 
dans la mystique satanique de tous les temps r 
Jetons donc un regard sur leurs personnalités et 
leurs actes. 



II 



Les premiers de ces esprits étaient les âmes des 
morts. La force invisible, qui meut les corps et cesse 
son action lors du trépas, cette force que nous 
appelons l'âme, a toujours intrigué les hommes. 



LE POUVOIR DES ESPRITS 77 

Aussi haut que nous pouvons remonter dans 
l'histoire, nous constatons une importance spéciale 
donnée à l'âme humaine, car, suivant la croyance 
générale, bien qu'avec plus ou moins de précision, 
elle a toujours été considérée comme survivant à 
la séparation de l'être qu'elle agitait. On sait 
même qu'une théorie moderne, dite de l'ani- 
misme, veut faire du culte des âmes l'origine 
et comme l'essai primitif des religions. Ses. 
principales formes seraient, suivant les uns : le 
culte des ancêtres — resté si populaire dans les 
régions de l'Extrême Orient et devenu chez nous le 
culte traditionnel des morts, - et le totémisme, — 
religion des peuples de l'Asie méditerranéenne et 
de bien d'autres, — ■ qui suppose une sorte d'incor- 
poration d'un esprit dans le totem, objet matériel 
se diversifiant suivant les pays, les tribus, les fa- 
milles (1). D'après d'autres systèmes, l'animisme 
consisterait à attribuer une âme non seulement 
aux êtres dits vivants, mais encore à tous les phéno- 
mènes que l'homme peut concevoir. Quoi qu'il 
en soit de cette différence de définitions, les âmes 



(1) Sur le culte des ancêtres et le totémisincon peut consulter 
l'ouvrage de Chantepie de la Satjssaye, Manuel d'histoire de» 
religions, traduit de l'allemand sous la direction de Henri Hubert 
et de Isidore Lévy, Paris, in-8, 1904. 



78 LA SORCELLERIE EX FRANCE 

humaines restaient vivantes et capables d'agir même 
après la mort. 

De là à supposer qu'elles pouvaient revenir en 
ce monde, il n'y avait qu'un pas, qui semble à beau- 
coup difficile à franchir, mais que les Spirites, nos 
contemporains, et bon nombre de nos aïeux, ont 
franchi sans peine, dans tous les pays. Les âmes 
pouvaient d'abord venir sur un appel, une évocation 
de la terre. Un exemple fameux, tiré de la Bible, 
donna un fondement presque inébranlable à cette 
croyance. 11 est raconté en effet (I. Reg. xxvm, 7) 
que le roi Saiil, surpris par les Philistins et ne pou- 
vant obtenir du Seigneur des éclaircissements sur 
ce qu'il devait faire, fit rechercher une pythonisse, 
c'est-à-dire, une femme pouvant prédire l'avenir; il 
la trouva à Endor et la pria de faire apparaître le 
prophète Samuel. Celui-ci apparut en effet, il Jui 
annonça pour le lendemain une défaite sanglante 
et la mort, ce qui se réalisa. Quelle que fut l'inter- 
prétation donnée par les savants à cette anecdote 
fameuse, elle ne pouvait certes que confirmer les 
esprits dans la persuasion de la possibilité d'une 
évocation des esprits défunts. La parole du Deu- 
téronome (xvm, 11) : « Qu'il ne se trouve parmi 
vous ni enchanteur, ni Pythonisse, ni devins, ni 
consulteurs de morts », semble indiquer que toutes 



LE POUVOIR DES ESPRITS 79 

ces « abominations » se trouvaient en usage dans 
les populations païennes voisines. 

En fait, les auteurs anciens nous ont transmis la 
légende de diverses évocations. Ulysse, dans Y Odyssée, 
(1. X et XI) se rend sur le conseil de Circé dans le 
pays des Cimmériens, il y évoque l'ombre du devin 
Tirésias. Pausanias, roi de Lacédémone, fit revenir 
l'âme de Cléonice, jeune fille qu'il avait tuée à 
Byzance. Erychtone, sorcière de Thessalie, ressuscita 
un mort, qui prédit à Pompée la guerre de Pharsale. 
On attribua aussi à Apollonius la résurrection d'une 
jeune fille, l'évocation d'Achille ; à Apion le gram- 
mairien, celle d'Homère ; à Néron, celle de sa mère ; 
à l'empereur Othon, celle de Galba. Des prêtres ou 
magiciens, spécialement experts dans ce genre de 
merveilles, avaient reçu chez les Grecs le nom de 
Psychagogues, et, entre toutes, les sorcières de Thes- 
salie jouissaient d'une réputation extraordinaire 
quant à leur puissance sur les enfers (1). 

Lucain nous a laissé, dans sa Pharsale (1. VI), un 
exemple d'évocation de mort faite par une sorcière 
thessalienne, Erichto, à la demande de Sextus 



(1 ) Del Rio, p. 226, 237. — Le Loyer. Discours et histoires 

des spectres, visions et apparitions des esprits, angesr, démons et 
âmes se monstrans visibles aux hommes, divisez en huit livres. 
Paris, in-8, 1605, p. 202, seq. 520 seq. 672. 



80 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

Pompée. Le sujet choisi était un légionnaire récem- 
ment tué. Pour bien nous convaincre que les sor- 
cières du Moyen-Age n'en savaient pas plus que leurs 
devancières, et, sous des noms différents, étaient 
vraiment les légitimes héritières des magiciennes anti- 
ques, il nous suffira de traduire une page du poète 
latin, celle de l'évocation proprement dite : « Alors 
faisant au cadavre de nouvelles blessures, elle lui 
verse un sang plein de chaleur et purifie ses entrailles 
du sang corrompu. Elle y a mêlé des flots de l'écume 
lunaire, toutes les horreurs de la nature, la bave des 
chiens enragés, les entrailles du lynx, les os de l'hyène, 
la moelle du cerf nourri de serpents, le rémora qui 
retient le navire, malgré le souffle de l'Eurus gon- 
flant la voile, les yeux du dragon, la pierre sonore 
que l'aigle couve et réchauffe, le serpent ailé des 
Arabes, la vipère de la mer Rouge, la membrane 
du céraste encore vivant, la cendre du phénix sur 
l'autel de l'Orient. Ayant aussi mêlé les vils poisons 
et les poissons fameux, elle ajouta des herbes magi- 
ques, souillées dans leur germe par sa bouche impure, 
et tous les venins qu'elle-même a créés. 

« Alors sa voix plus puissante que tous les phil- 
tres se fait entendre aux dieux des morts. Ce n'est 
d'abord qu'un murmure confus et qui n'a rien de la 
voix humaine. C'est à la fois l'aboiement du chien, 



LE POUVOIR DES ESPRITS 81 

le hurlement du loup, le cri lugubre du hibou, le 
sifflement des serpents, il tient aussi du gémisse- 
ment des ondes qui se brisent contre un écueil, du 
mugissement des vents dans les forêts, et du bruit du 
tonnerre déchirant la nue. Tous ces sons divers 
n'en font qu'un. Elle y ajoute le chant magique et 
ces paroles qui pénètrent jusque dans le fond des 
enfers (1) ». 

Euménides, Styx, Chaos, Pluton, la Mort, Persé- 
phone, Hécate, Cerbère, les Parques, Charon, sont 
invoqués à leur tour : « Noires divinités, écoutez 
ma prière, et, si ma bouche est assez impure, assez 
criminelle pour vous implorer, si jamais elle ne 
vous nomma sans s'être remplie de sang humain, si 
j'ai égorgé tant de fois sur vos autels et la mère 
et l'enfant qu'elle avait dans ses flancs, si j'ai rempli 
les vases de vos sacrifices des membres déchirés 
de tant d'innocents qui auraient vécu, soyez pro- 
pices à mes vœux». Mais l'ombre évoquée semble 
redouter toujours de revenir dans son corps et de 
répondre à la magicienne. Celle-ci, furieuse de ce 
retard, fouette le cadavre avec un serpent vivant, et 



(1) Nous avons emprunté la traduction et le résumé de cette 
eoène à la traduction de la Pharsale par M. Durand, Paris, in-18, 
et à Goerres, Mystique, traduite par Sainte-Foi, t, IV, p. 
134 seq. 



82 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

continue de troubler de ses menaces le silence du 
royaume des ombres : « Tisiphone, mégère à l'oreille 
dure, ne m'enverrez-vous pas à coups de fouet 
cette ombre maudite ? Je vais vous conjurer par 
votre vrai nom, et attacher à la chaîne les chiens du 
Styx à la lumière du jour. Je vous suivrai à travers 
les tombeaux et les bûchers ; je vous chasserai de 
toutes les tombes. Et toi, Hécate ! je t'enchaînerai 
dans ta forme pâle et maladive, pour que tu ne puisses 
plus en changer ; je révélerai tes mystères, Proserpine, 
je dirai à quel indigne appât tu t'es laissé prendre et 
retenir dans les royaumes sombres ; par quel inces- 
tueux amour tu t'es livrée au morne roi des morts, 
et que ta mère, après ton infamie, n'a pas voulu te 
rappeler. Pour toi, le plus méchant des juges, je 
briserai tes voûtes et j'y enverrai Titan, et la lumière 
du jour y pénétrera. Obéirez-vous ? Faut-il que 
j'invoque celui dont l'apparition fait trembler la 
terre, afin que la furie obéisse à ses coups. » Enfin, 
l'ombre apparaît, prédit la défaite de Pompée et» 
sur un nouvel enchantement, regagne pour toujours 
les enfers. 

On voit, par cet exemple, que l'imagination des 
Anciens avait facilité la voie aux inventions 
médiévales ; toutefois, l'évocation des morts se 
heurta dans le christianisme à la théorie du 



LE POUVOIR DES ESPRITS 83 

jugement divin, qui suit la mort et fixe le sort 
définitif de l'âme. Celle-ci relevant de Dieu seul.il 
était assez difficile de la faire évoquer par les sor- 
cières ; les démonologues tournèrent la difficulté. Ils 
concédèrent qu'en des cas fort rares, Dieu pourrait 
donner à une âme la faculté de réapparaître, mais 
que ces cas devaient être peu fréquents. Si donc 
les esprits défunts revenaient sur la terre, ce n'était 
que par un artifice du démon ; en d'autres termes, le 
démon prenait leur forme, leur voix, leurs habitudes, 
et représentait le personnage de l'âme évoquée. 

En bonne règle, si on voulait s'en tenir aux 
pratiques de l'Antiquité, l'appel d'un défunt eût 
comporté l'apparition de son fantôme ; mais, comme, 
dans ces conditions, l'évocation d'un esprit, sur com- 
mandement d'un tiers, devait être assez difficile, nous 
en trouvons fort peu d'exemples mentionnés dans les 
annales de la sorcellerie du Moyen-Age. Je ne sais 
même s'il en existe un formel. Il était plus facile de 
faire parler une âme, sans la faire voir, et ce fut sous 
cette forme mitigée que semble s'être surtout pra- 
tiquée l'évocation des âmes, c'est-à-dire, suivant 
l'opinion des auteurs ecclésiastiques, celle des démons 
qui les figuraient. On appela les magiciens capables 
de consulter les morts, des nécromanciens ou nécro- 
mans. Ils avaient eu de nombreux ancêtres, car cette 



84 LA SORCELLERIE EN* FRANCE 

sorte de divination fut toujours en honneur. Nous au- 
rons l'occasion de mentionner un peu plus loin les pro- 
cédés les plus ordinaires employés par les nécromans 
médiévaux. On nous permettra de nous contenter 
de les avoir simplement signalés ici, à propos de 
l'évocation des âmes, et de renvoyer à la fin de 
notre ouvrage l'étude des nécromanciens modernes 
ou Spirites. 



III 



Les esprits des défunts pouvaient aussi se mani- 
fester sans appel défini. C'étaient les spectres ou 
revenants, dont les apparitions innombrables ont 
charmé ou terrifié l'humanité depuis des siècles. 
Sur la nature de ces spectres, les opinions se parta- 
gèrent suivant les circonstances : s'il y eût, en tous 
temps, des incrédules, qui les traitèrent de fumis- 
teries ou de produits de l'imagination, de nombreux 
savants, philosophes, théologiens, soit du paganisme, 
soit du catholicisme ou du protestantisme, mori- 
génèrent, de leurs accents les plus durs, les auda- 
cieux négateurs des croyances populaires, mais ne 
purent s'entendre sur l'explication du phénomène. 
Les uns crurent que les âmes revenaient elles-mêmes, 



LE POUVOIR DES ESPRITS 85 

avec la permission de Dieu ; d'autres supposèrent 
des fantômes envoyés par Dieu ; un troisième 
parti admet des âmes ou des fantômes venant de 
Dieu, dans certains cas, des fantômes procédant du 
diable, en d'autres circonstances. 

Il fallut donc discerner les apparitions des bons 
et des mauvais anges, celles des anges et des 
âmes ; les apparitions venues de Dieu, celles venant 
des démons. Ce fut l'objet de traités et de livres 
parfois considérables, qui ne satisfirent pas tous 
les partis, car, si tout le monde croyait aux appa- 
ritions et tenait à en avoir comme preuves de la 
vérité de ses croyances, la diversité des croyances 
rendit précisément l'entente difficile. Ainsi les 
premiers Réformés, Luther, Mélanchton, se piquèrent 
d'avoir eu des visites du diable, des visions d'âmes ; 
ils traitèrent en revanche de fausses et de menson- 

J 

gères les visions catholiques, qui proclamaient 
l'erreur du Protestantisme. Naturellement, les 
Catholiques ripostèrent sur le même ton : ils 
avaient dans leur passé un si grand nombre d'appa- 
ritions, que les Protestants auraient eu beaucoup à 
faire pour en contrebalancer l'importance. Au 
reste, assez volontiers, ils concédèrent que les 
réformateurs avaient eu en effet des vivions, mais 
elles étaient d'origine diabolique : car les deux 



86 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

partis se concédaient le diable mutuellement (1). 
La difficulté de se reconnaître, au milieu des pré- 
tentions opposées, provenait de ce que les théo- 
logiens mystiques accordaient au démon la faculté 
de se transformer ou d'apparaître en âme sainte, 
en esprit de lumière. Pour déjouer ses ruses, il n'était 
pas trop d'une sagacité et d'une prudence extra- 
ordinaire. 11 savait fort bien, disait-on, conseiller 
des pratiques pieuses, donner d'abord de bons con- 
seils, afin de gagner la confiance, mais, une fois dans 
la place, peu à peu, il changeait de tactique, entraî- 
nait l'âme au doute, puis au péché, et finalement au 
rejet de Dieu. Bien que toujours utiles, souvent effi- 
caces, la prière, la mortification, l'usage des sacre- 
ments, la direction du confesseur, n'empêchaient 
cependant pas le triomphe du Malin. Seule, l'obéis- 
sance complète à l'Eglise pouvait empêcher la 
chute totale. Malheureusement, plus d'une fois, les 
représentants de l'Eglise ne surent pas distinguer 
immédiatement l'influence mauvaise, et, pendant 
de longues années, se laissèrent prendre par des 
apparences de sainteté, quelquefois percées enfin 



(1) Lavater. De spectris, lemuribns et mctgnis atque insolitis 
frayoribus, in-16, Genève, 1570, passim. — D. Calmet, Traité 
sur les apparitions des esprits, 2 in-12, Paris, 1751, t. 1, p. 371. 



LE POUVOIR DES ESPRITS 87 

à jour, peut-être aussi conservées jusqu'à la fin. 
Mais que venaient faire les âmes dans le monde 
qu'elles avaient quitté ? Elles faisaient savoir ce 
qui se passait dans l'autre, disaient leur situation 
particulière, donnaient des avertissements aux 
vivants. Pour cela,elles empruntaient une forme cor- 
porelle, semblable quelquefois à leur ancien corps, 
d'autres fois celle d'un animal. On disait en parti- 
culier, comme chez les Anciens, que les aines des 
assassinés apparaissaient pour faire connaître leurs 
meurtriers. Les récits de ce genre se contaient en 
tous les pays.avec des variantes. Ce qui nous paraît 
plus fort, c'est qu'ils aient trouvé créance devant des 
tribunaux réguliers. Ainsi, devant la Tournelle de 
Paris au xvi e siècle, à propos de L'assassinai de la 
femme du bailli de Couloiniuiers. de ses enfants et 
de la nourrice du plus jeune, il fut seul. 'nu que la 
défunte avait apparu à son mari et lui avait révélé 
les noms des meurtriers. A peu près vers la même 
époque, le Parlement de Bretagne confirmait un 
jugement capital dans des conditions analogues. 
Un marchand assassiné par sa femme et enterré 
dans un cellier apparaissait à son frère, lui faisait 
signe de le suivre jusqu'au lieu de la sépulture. Le 
frère faisait fouir le lieu désigné, y trouvait le cadavre, 
et la femme fut condamnée à être pendue, puis 



88 LA SORCELLERIE EX FRANCE 

brûlée (1). Quelquefois les victimes se chargeaient 
à elles seules de la vengeance. « J'ai vu, raconte 
Bodin, jurisconsulte éminent qui, sous le rapport de 
la sorcellerie, fut loin de s'élever au-dessus des idées 
de son temps, j'ai vu un jeune homme prisonnier 
l'an MDLXIX, qui avait tué sa femme en colère et 
qui avait eu sa grâce, qui lui fut entérinée, lequel 
néanmoins se plaignait qu'il n'avait aucun repos, 
étant toutes les nuits battu par icelle, comme il 
disait. » Avec bon sens, le jurisconsulte ajoute : « Et 
toutefois on sait assez que cela n'advient pas à tous 
les meurtriers (2) ». 

Il suffit de parcourir un recueil quelconque de 
vies des Saints, pour y trouver des apparitions 
d'âmes bienheureuses venant manifester le bonheur, 
dont elles jouissent dans le ciel. En revanche, les 
damnés viennent aussi quelquefois révéler leui sort. 
Des innombrables légendes de ce genre, une des plus 
connues concerne un théologien de Paris qui, au 
milieu de l'office funèbre célébré pour son repos éter- 
nel, leva la tête et s'écria : « Je suis accusé par un 
juste jugement de Dieu », puis, dans l'office renvoyé 



(1) Le Loyer, Discours et histoires de spectres, visions et appa~ 
ritions etc., Paris, in-4, 1605, p. 677 seq. 

(2) Bodin. De la Démonomanie des sorciers, in-16, Anvers, 
1586, p. 123. 



LE POUVOIR DES ESPRITS 



89 



au lendemain par suite de l'émoi général : « Je suis 
jugé par un juste jugement de Dieu », et enfin, à une 
troisième reprise : « Je suis condamné par un juste 
jugement de Dieu ». Le jeune Bruno assistant à cette 
scène terrible y prit, dit-on, la résolution de quitter le 
monde, puis alla fonder l'ordre fameux des Chartreux, 
dans une vallée déserte du Dauphiné (vers 1084). 

Parfois, sans revêtir une forme visible, les âmes 
donnaient des signes de leur présence par des gémis- 
sements, des plaintes, des cris ; elles grattaient aux 
portes, jetaient des flammes, des pierres ; impri- 
maient quelquefois sur des livres ou du bois l'em- 
preinte de leurs mains, et si les objets touchés sem- 
blaient marqués comme par le feu, on en concluait 
que l'âme se trouvait en enfer ou au purgatoire. La 
plupart des récits touchant les âmes défuntes, récits 
fort nombreux dans la littérature chrétienne, ont 
rapport à des prières demandées. Comme spécimen 
de ces récits, j'emprunte le suivant à Doni Calmet, 
dans son traité sur les Apparitions des esprits (Tome I, 
p. 364). Un bourgeois de la ville d'Oppenheim, nommé 
Humbert Birk, était mort (1620). « Le samedi qui 
suivit ses obsèques, on commença d'ouïr certains 
bruits dans la maison où il avait demeuré avec sa 
première femme, car, lorsqu'il mouiat, il s'était 
remarié avec une autre femme. 



90 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

« Le maître de cette maison, soupçonnant que 
c'était son beau-frère qui y revenait, lui dit : « Si 
vous êtes Humbert mon beau-frère, frappez trois 
fois contre la muraille. En même temps.on ouït trois 
coups seulement : car pour l'ordinaire il frappait 
plusieurs coups. Il se faisait aussi quelquefois 
entendre à la fontaine, où l'on allait puiser de l'eau 
et effrayait tout le voisinage : il ne proférait pas 
toutefois des voix articulées ; mais il se faisait 
entendre par des coups redoublés, par du bruit, une 
palpitation, un gémissement, un coup de sifflet, ou 
par cri, comme d'une personne qui se lamentait. 
Tout cela dura pendant environ six mois, puis cessa 
tout à coup. 

« Au bout d'un an, et peu après son anniversaire, 
il se fit entendre beaucoup plus fort qu'auparavant. 
Le maître de la maison et ses domestiques les plus 
hardis lui demandèrent enfin ce qu'il souhaitait, 
et en quoi on pourrait l'aider ; il répondit, mais d'une 
voix rauque et basse : « Faites venir pour samedi 
prochain le curé avec mes enfants. » Le curé étant 
incommodé ne put s'y rendre au jour marqué ; 
mais il y vint le lundi suivant, accompagné de bon 
nombre de personnes. 

« On en avertit Humbert, qui répondit d'une 
manière fort intelligible. On lui demanda s'il deman- 



LE POUVOIR DES ESPRITS 91 

dait des messes : il en demanda trois ; s'il voulait 
qu'on fit des aumônes à son intention, il dit : Je 
souhaite qu'on donne aux pauvres huit mesures de 
grains ; que ma veuve donne quelque chose à 
tous mes enfants. Il ordonna ensuite qu'on réformât 
ce qui avait été mal distribué dans sa succession, ce 
qui allait environ à vingt florins. On lui demanda 
pourquoi il infestait cette maison plutôt qu'une 
autre; il répondit qu'il y était forcé par des conju- 
rations et des malédictions ; s'il avait reçu les saints 
sacrements de l'Eglise: «Je les ai reçus du curé votre 
prédécesseur. » On lui fit dire le Pater et Y Ave : il 
les récita avec peine, disant qu'il en était empêché 
par un mauvais esprit, qui ne lui permettait pas de 
dire au curé beaucoup d'autres choses. 

« Le curé, qui était un prémontré de l'abbaye de 
Toussaints, vint au monastère le mardi 12 janvier 
1621, afin de prendre l'avis du supérieur dans une 
affaire si singulière ; on lui donna trois religieux 
pour l'aider de leurs conseils. Ils se rendirent à la 
maison où Humbert continuait ses instances ; car 
on n'avait encore rien exécuté de ce qu'il avait 
demandé. Il s'y trouva grand nombre de personnes 
des environs. Le maître du logis dit à Humbert de 
frapper la muraille : il la frappa assez doucement ; 
il lui dit de nouveau : « Allez chercher une pierre et 



92 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

frappez plus fort, »- ■ il différa un peu, comme ayant 
été ramasser une pierre, et donna un coup plus fort sur 
la muraille ; le maître dit à l'oreille à son voisin le plus 
bas qu'il pût : — « qu'il frappe sept fois, » — et aussitôt 
il frappa sept fois. Il témoigna toujours un grand 
respect pour les prêtres, et il ne leur répondait pas 
avec la même hardiesse qu'aux laïques ; comme on lui 
en demanda la cause, c'est, dit-il, qu'ils ont avec eux 
le S. Sacrement ; ils ne l'avaient pas toutefois autre- 
ment, que parce que, ce jour-là, ils avaient dit la 
messe. Le lendemain, on dit les trois messes qu'il 
avait demandées, et on se disposa aussi à faire un 
pèlerinage, qu'il avait spécifié dans le dernier entretien 
qu'ils eurent avec lui ; on promit de faire les aumônes 
au premier jour. Depuis ce temps, Humbert ne revint 
plus ». 



IV 



Comment les âmes défuntes peuvent elles revenir, 
agir sur les objets matériels, prendre une forme 
visible ou tangible ? De quelle nature étaient ces 
formes, réelle ou fantastique, substantielle ou non ? 
Tels furent les gros problèmes que les théologiens du 
Moyen-Age durent agiter, avant que les Spirites ne 
vinssent expliquer à leur tour par des théories rationa- 



LE POUVOIB DES ESPRITS 93 

listes, ces phénomènes fort surnaturels en apparence. 

Les discussions nombreuses, ardentes entre les 
croyants, interrompues par les attaques de flanc 
des incrédules, et parsemées d'objections sans 
nombre, ne pouvaient a priori aboutir qu'à la cons- 
tatation bien superflue de l'ignorance humaine, 
puisque les plus intrépides discuteurs ne savaient 
pas, plus que nous, en quoi consistent exactement la 
nature de l'âme, celle d'un esprit, les propriétés 
inhérentes à la nature spirituelle, celles de la matière 
et le mode de jonction entre les deux sortes de 
substances que nous avons appelées l'une corps, 
l'autre esprit, sans que cette dénomination nous ait 
appris beaucoup de choses. 11 en est du reste de ces 
questions métaphysiques comme de bien d'autres, 
où l'homme déguise son ignorance en fabriquant 
des noms nouveaux. Quoi qu'il en soit, les théo- 
logiens finirent par se rallier plus ou moins à l'opi- 
nion modérée qui, du reste, ne solutionnait aucun 
problème, et consistait à dire que Dieu accordait 
aux âmes une faculté extraordinaire transitoire 
d'agir sur les corps (1). 

Si cette concession divine est réelle, nous pouvons 
bien dire qu'elle est assez désagréable, en certaines 

(1 ) Suarez. De anima. 1. 6, c. 2, n. 3. — GÔRRE9, t. TU ,p. 417. 



94 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

circonstances, pour les vivants, car les âmes ainsi 
délivrées pour quelque temps de leur séjour mysté- 
rieux dans l'autre monde se manifestent, d'après les 
récits qui en sont faits, de façon plutôt fâcheuse. 
Elles semblent en effet agir comme des démons, 
posséder une force qu'elles mettent au service de 
leurs fidèles, ou dont elles se servent au contraire, 
pour faire enrager les hommes habitant encore la 
terre (Del Rio, p. 264). 

Mille récits de ce genre excitent toujours les ima- 
ginations dans toutes les régions possibles, assez 
imprécis du reste, se ressemblant presque tous, mais 
aptes, par le sentiment de terreur qu'ils suscitent, à 
faire surgir d'autres visionnaires et d'autres narra- 
teurs. Dans l'impossibilité où nous sommes de donner 
une trop longue place à ces légendes, nous nous 
contenterons de deux faits, arrivés en des contrées 
fort éloignées l'une de l'autre, et suffisants pour 
pour donner une idée des manifestations psychiques 
dont il s'agit : « En 1583, raconte Gôrres (1. V, 
c. xxin), une maison de Riga fut hantée par un 
esprit, après la mort d'un de ceux qui l'habitaient. 
Pendant que les gens de la maison étaient à table, 
celle-ci leur fut enlevée sans que l'on vit personne. 
Toute la paille, qui était ramassée en tas, fut hachée 
très menue ; les portes des chambres, quoique fer- 



LE POUVOIR DES ESPRITS 95 

mées au verrou et munies de cadenas, furent ôtées 
de leurs gonds, et d'énormes pierres, enduites de poix, 
furent lancées d'en haut. Un Polonais, qui était 
présent alors, fut atteint d'une pierre au crâne, de 
sorte qu'il resta plusieurs jours à demi-mort. Un 
prêtre, qui avait été témoin de tous ces faits, bénit la 
maison avec l'encens et l'eau bénite, et tout ce 
désordre disparut, avant même qu'il eût recours aux 
exorcismes accoutumés, ce que les propriétaires de la 
maison affirmèrent dans la suite avec de grandes 
actions de grâces ». 

Une Péruvienne esclave et baptisée dans la mis- 
sion d'Itatina.se confessa mal et mourut dansl'impé- 
nitence; elle se nommait Catherine. Or.voici ce qu'on 
raconta : « Dans la nuit où mourut Catherine, toute 
la maison fut remplie d'une odeur tellemenl infecte 
qu'on fut obligé d'exposer le cadavre en plein air. 
Le frère de l'hôtesse fut tiré de sa chambre par le 
bras ; une servante reçut sur les épaules quelque 
chose qui ressemblait à de la chaux, de sorte qu'elle 
en porta les marques pendant plusieurs jours ; un 
cheval, très tranquille auparavant, devint furieux 
et se mit à frapper des pieds les murs de son écurie, 
pendant toute la nuit ; les chiens, de leur côté, ne 
firent qu'aboyer et courir. Lorsque le cadavre fut 
enterré, une des servantes étant entrée dans l'ap- 



96 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

partement où Catherine avait été malade, vit, sans 
apercevoir personne, voler vers elle un vase qui était 
en haut sur une planche. La ville et les enviions 
virent des tuiles el des ardoises lancées à plus de deux 
mille pas avec un bruit épouvantable, quoiqu'il n'y 
.en eût point dans la maison ; car elle était couverte 
de feuilles de palmiers, comme presque toutes les 
autres maisons de la ville. Une servante fut, en pré- 
sence de toutes les autres, tirée par la jambe, sans 
qu'on vit personne. Une autre, étant allée, le 
7 octobre, chercher un vêtement dans le vestiaire, 
vit Catherine se lever et prendre un vase. Comme elle 
se sauvait épouvantée, le vase frappa derrière elle 
avec une telle force contre le mur qu'il se brisa en 
mille morceaux. Le lendemain, une croix dessinée 
sur le papier, qui était attachée au mur de cette 
chambre, en fut arrachée en présence de tous et 
déchirée en trois morceaux. Le même jour, pendant 
que la maîtresse soupait dans le jardin, une moitié de 
tuile tomba sur la table et la renversa. Va petit 
enfant de quatre ans qu'elle avait se mit en même 
temps à crier : « Maman, maman, Catherine m'étran- 
' gle ». On ne put le délivrer qu'en lui suspendant au cou 
des reliques. Tout cela contraignit la maîtresse à quit- 
ter sa maison et à se retirer chez une de ses parentes, 
après y avoir laissé quelques servantes pour la garder. 



LE POUVOIR DES ESPRITS 97 

« Le 19 du même mois, comme une de celles-ci 
entrait dans la salle à manger, elle s'entendit appeler 
trois fois par Catherine. L'épouvante, dont elle fut 
saisie, lui ôta toutes ses forces. Les autres lui ayant 
conseillé d'invoquer le secours de Dieu, et de retourner 
ensuite avec un cierge allumé au lieu où la voix 
l'avait appelée, elle le fit, accompagnée de deux 
autres plus courageuses. Lorsqu'elles furent arrivées 
dans la salle, elles entendirent Catherine dire à la 
première qu'elle devait éloigner ses compagnes, 
jeter le cierge parce qu'il lui faisait mal, et rester 
seule. Le fantôme exhalait une puanteur incroyable, 
et jetait des flammes de toutes les jointures ; sa tête 
et ses pieds étaient en feu, et, comme châtiment 
symbolique de son libertinage, elle avait autour des 
reins une ceinture enflammée, large de dix à huit 
doigts, et qui allait jusqu'à terre. La servante pâlit 
et trembla lorsqu'elle entendit le spectre lui dire : 
« Approche donc, je t'ai déjà appelée tant de fois ». 
— Celle-ci lui répondit, sans trop savoir ce qu'elle 
disait : « Bon Jésus, comment ne pas être épou- 
vantée en te voyant ?» — Comme elles parlaient 
ensemble, un bel enfant vêtu de blanc apparut à la 
servante et lui dit de prendre courage et de bien 
remarquer ce que Catherine lui disait, afin de le 
rapporter aux autres ; puis d'aller aussitôt à confesse, 



98 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

pour se purifier de toutes ses fautes. Là dessus 
Catherine lui dit : « Sache que je suis damnée, et 
que je souffre horriblement, parce que je n'ai déclaré 
dans mes confessions que les fautes les plus légères... 
tandis que je cachais les péchés les plus graves et 
particulièrement criminels... » 

Nous n'avons pas besoin de souligner les invrai- 
semblances, les contradictions de telles histoires, 
évidemment inventées comme des apologues moraux 
et édifiants, mais considérées comme véritables par 
des âmes simples, portées au merveilleux. Inutile 
également, je l'espère, de faire remarquer la facilité 
avec laquelle les esprits ainsi disposés étaient sus- 
ceptibles de croire aux actes extraordinaires du démon 
et des sorciers. Les récits de ces apparitions en 
chaire, dans les réunions pieuses, dans les soirées 
familiales, ne pouvaient manquer d'impressionner 
les imaginations des auditeurs et les rendre plus 
faciles à interpréter un bruit, un fantôme, une ombre, 
comme une apparition d'âmes défuntes. 

Mais qui dira au milieu de quel effroi, le verrou de la 
chaumière poussé avec précaution par crainte d'irrup- 
tion subite d'un revenant, un voyageur ou un moine 
racontait que là-bas, dans les pays lointains slaves, il 
y avait des vampires. Les enfants se représen- 
taient déjà une énorme chouette, au bec crochu, 



LE POUVOIR DES ESPRITS 99 

voletant dans les ténèbres, et se sentaient mal à 
l'aise. C'était bien pis quand on expliquait que, là-bas, 
les vampires étaient des hommes morts, des cadavres, 
qui pendant la nuit se levaient de leurs tombes, 
se rendaient dans les maisons de leurs familles ou 
de leurs amis, et, durant le sommeil, suçaient dou- 
cement le sang des vivants, bientôt épuisés, mourant 
vite et devenant vampires à leur tour. On disait 
que les villages décimés finissaient par vaincre leurs 
terreurs, fouillaient les cimetières, y trouvaient des 
morts engraissés, fleuris. C'étaient eux, les vampires, 
On leur perçait le cœur d'un épieu, il en sortait un 
sang vermeil ; aussi, pour se débarrasser de leurs 
morsures mortelles, les tuer définitivement, il fallait 
absolument les consumer dans les flammes. Heureu- 
sement cette sorte de fléau naquit assez tard. Jus- 
qu'alors inouï, malgré les tentatives de le rattacher 
aux résurrections apparentes ou réelles des temps 
précédents, le vampirisme ne parut qu'au xvnr 8 
siècle et dans les pays lointains de la Moravie, de la 
Bohême, de la Hongrie, de la Pologne, de la Silésie. 
Il y excita beaucoup les imaginations, semble-t-il, 
mais, du moins, ne causa pas de victimes (1). 



(1) D. Calmet, Traité sur les Apparitions, Paris, 2 in-12, 1751 , 
t. II, p. 31 seq. 



100 LA SORCELLERIE EN FRANCE 



ARTICLE DEUXIEME 

Les Génies 

I 

Sur la cause, la manière, la signification des appa- 
ritions des revenants, bien des discussions s'agi- 
tèrent, comme nous l'avons vu, car les uns attri- 
buèrent ces visions aux démons ; d'autres crurent à 
une survivance de l'âme, capable encore d'actions 
par elle-même dans ce monde ; d'autres admirent 
que Dieu seul pouvait autoriser les âmes à revenir, 
et cette dernière opinion finit par devenir l'opinion 
commune des théologiens. Toutefois, ils acceptèrent 
presque tous que le démon pouvait prendre la forme 
d'un défunt, et, dans une sorte de corps fantastique, 
apparaître aux survivants. Que la chose fut diffi- 
cile à élucider, cela va de soi. Aussi les discussions 
avancèrent peu la connaissance intime de phéno- 
mènes, dont bien peu de personnes contestaient 
la vérité. 

Il en fut de même des apparitions et de l'activité 
des génies, appelés parfois démons familiers. Produits 
gracieux de l'imagination ou des terreurs popu- 



LE POUVOIR DES ESPRITS 101 

laires, ces génies veillaient au cours des sources, 
planaient sur les brouillards des fontaines, habitaient 
les eaux bleues des lacs, épiaient les profondeurs des 
bois, veillaient sur la graine qui germe, sur la moisson 
dans les greniers, ne méprisaient pas les toits de 
chaume, sans refuser non plus d'aller protéger les 
existences plus fortunées (1). Ils habitaient, les uns 
dans l'espace sublunaire, d'autres dans l'air, d'autres 
sous terre; aucun monde ne leur était fermé, aucun 
phénomène n'échappait à leur influence; car le 
phénomène, c'était eux: naïade, dryade, fée, follet, 
toutes forces inconnues se révélant par des mani- 
festations ici bénignes, là redoutables, et ne prenant 
une forme personnelle que par le besoin de l'esprit 
humain de concrétiser, de préciser quand il le peut, 
afin de comprendre, ou de croire. 

Dans la classification théologique des anges, où 
fallait-il mettre ces mille génies, que l'antiquité 
avait connus et dont l'humanité entière, du nord au 
sud, du couchant à l'orient, avait ressenti la bien- 
veillance, plus rarement la malignité ? Les païens, 
et, à leur suite, quelques anciens Pères, les avaient 
casés dans une classe intermédiaire entre les anges 



(1) Trithème, cité par Del Rio, p. 279. — Lactance. De 
Divinis inatitutionibus, 1. 2, c. 15. — Wier, 1. 1, c. 20, t. 1, p. 109. 



102 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

et les démons; c'était trop peu précis pour les théo- 
logiens postérieurs. Ciel ou enter, il fallait appartenir 
à l'un ou à l'autre. Faute chez eux de perfections 
suffisantes, sans doute, nu casa tous nos pauvres 
génies dans l'enfer. 

Dans l'enfer, les naïades joyeuses dont les bergers 
d'autan avaient si souvent admiré les ébats ; dans 
l'enfer, ces fées jeunes ou vieilles, survivance peut- 
être des druidesses, que le paysan breton avait vues 
danser dans la lande : dans renier, ce lutin qui chante 
dans le lover pauvre cl a soin d'éloigner les mauvais 
levés du berceau de l'enfant. Les théologiens, évi- 
demment, n'y entendaient rien ; et le peuple en 
savait beaucoup plus qu'eux, lui qui, au moment de 
la naissance d'un nouveau-né, avait soin de dresser, 
dans une chambre à part, une table à trois couverts > 
pour les dames blanches attendues, qui devaient 
apporter leur don à l'enfant. Petites divinités des 
bois et des eaux, la théologie vous fut fatale ; elle 
voulut préciser ce qui se cachait derrière, votre 
apparence brumeuse, elle vous dépouilla ainsi de 
votre prestige, et, déchirant la légende qui attache 
le fil de la Vierge au manteau de la mère de Jésus, 
elle déclara n'y trouver que le produit d'une araignée. 

On eut passé aux savants de détruire les légendes, 
s'ils avaient pu les remplacer, et surtout si la con- 



LE POUVOIR DES ESPRITS 103 

séquence de la mise en enfer de tous les génies- 
n'eût été homicide. Malheureusement une fois décidé 
que les fées, les lutins, les follets étaient des diables, 
causer avec eux, les attendre, les prier, les voir, 
c'était se ranger parmi les adorateurs de Satan, 
crime antisocial au premier chef, dont le bûcher 
seul pouvait faire justice. Avec une telle menace 
sur les imaginations, il est étrange que l'existence 
de nos demi-divinités ait survécu au Moyen-Age. 
Mais elles étaient si ancrées dans les mémoires, 
fournissaient une explication si commode de ce qu'on 
ne comprend pas, faisaient si souvent sentir leur 
influence bienveillante aux bons, maligne aux mé- 
chants, qu'en dépit des théologiens et des juges 
elles continuèrent d'animer les prés et les bois, les 
vallons et les sources. 

Chose curieuse, quelques théologiens eurent même 
pour ces démons familiers une certaine condescen- 
dance, et, sans trop expliquer le comment, consentirent 
à les laisser provisoirement demeurer en dehors de 
l'enfer. De ces démons, dit l'abbé Trithème (1), les 



(1) Trithème ou Tritheim (Jean) né en 1462, mort en 1516, 
abbé des bénédictins de Spanheim, a écrit un grand nombre d'ou- 
vrages d'histoire et de théologie. Le passage, que nous citons, est 
tiré de ses Questions à Maximilien César ; il ^ été donné par 
Del Rio, Disquisitiones, p. 279 



101 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

uns habitent les forêts et les bois ; ils tendent des 
pièges aux chasseurs ; d'autres séjournent dans les 
plaines malsaines, ils égarent les voyageurs pendant 
la nuit ; plusieurs demeurent dans les lieux cachés 
et les cavernes ; les antres moins agités et moins 
pervers, aiment à loger dans les r::ins obscurs des 
demeures humaines. » C'était déjà gentil de laisser 
ces pauvres petits démons, loin des grilles de leur 
grand chef. Du reste, les bonnes âmes simples du 
populaire, sans trop se soucier de toutes les spécu- 
lations, n'avaient aucun doute touchant l'exis- 
tence de ces génies, demi-dieux ou demi-démons. 
Leurs noms étaient divers comme leurs pays et 
leurs fonctions ; ils avaient un sexe, et se diver- 
sifiaient par leurs caractères, tantôt complaisants, 
tantôt désagréables aux hommes. 



II 



Fées, korrigans, elnes, elfes, goblins, gnomes, 
nains, géants, ogres, lutins, follets, ondins > 
sylphes, salamandres, très variées leurs dénomi- 
nations, — et encore changeaient-elles suivant 
les langues, — mais leurs besognes ne l'étaient 
pas moins. On ne savait pas tout sans doute ; 



LE POUVOIR DES ESPRITS 105 

on se racontait pourtant bien des choses sur le 
compte de ces génies. Les uns aimaient danser en 
rond dans les clairières, au bord des sources, des 
rivières ou des mares, à la clarté de la lune, mais 
ne voulaient pas de spectateurs et punissaient l'in- 
congru qui venait troubler Leurs ébats. D'autres se 
plaisaient derrière l'âtre, dans le foyer ; s'amusaient 
à faire sauter des étincelles, à entendre chanter les 
marmites, et rendaient de petits services dans les 
maisons hospitalières. Quelquefois le pavé était lavé, 
le linge repassé ou recousu, le lin filé, le feu allumé, 
le pain cuit par des mains invisibles, reconnaissantes 
du gâteau déposé pour le génie tutélaire, de la bonne 
parole dite en sa faveur. 

Il arrivait parfois que les lutins travaillaient beau- 
coup, mais ne faisaient pas grand'chose ; aussi 
tout en les traitant d'esprits familiers, on mettait 
leur activité au chapitre du démon. De ces esprits, 
nous raconte Jean Wier (1), médecin du duc de 
Clèves, qui cependant osa attaquer les procédures 
usitées contre les sorcières et les déclarer plus dignes 
de l'ellébore que du bûcher ; de ces esprits « les uns 



(1) Histoires, disputes et discours des illusions et impostures 
des diables, des magiciens infâmes, sorcières et empoi sonneurs, etc. 
par Jean Wier. Réédition de Paris, 1885, 2 vol. In-8, t. 1, p. 124. 



106 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

sont doux et plaisants, et sont à bon droit nommés 
esprits familiers : ce sont ceux qui se tiennent prin- 
cipalement dans les maisons au plus coi (tranquille) 
de la nuit et font la besogne des serviteurs, lesquels 
on entend monter et descendre les degrés, ouvrir 
les portes, faire le feu, tirer de l'eau, apprêter à 
manger, et faire toutes choses nécessaires à une 
maison ; encore qu'ils ne fassent rien. On en entend 
quelques-uns d'entre eux, lesquels quelquefois font 
longtemps auparavant les choses, que peu après 
nous voyons être faites, ce qu'ils font par la pré- 
voyance qu'ils ont des choses futures, au moyen 
«le quelques signes occultes, tellement qu'ils aver- 
tissent que bientôt les marchands doivent venir 
pour emporter la marchandise qui est en vente : 
ce que, autrefois j'ai observé, étant fort jeune, 
avec mes frères Arnaud et Mathias, en la maison de 
Théodore et Agnès, mon père et mère (desquels 
Dieu se souviendra par sa miséricorde au jour de 
la résurrection des justes), ce qui n'était pas sans 
nous effrayer grandement, car lorsqu'il y avait 
beaucoup de houblon au grenier, et que les . mar- 
chands étaient en chemin pour venir l'acheter, 
nous entendions toute la nuit les goblins le jeter 
par sachées du long des degrés, en la même manière 
que le jour suivant en montrait la vérité. On prenait 



LE POUVOIR DES ESPRITS 107 

toujours ce présage en bonne part. Car, quand les 
marchands avisent à leurs trafics, et qu'ils ont 
quelque voyage à faire pour leur train de marchan- 
dise, ils ont accoutumé d'en deviser quelque temps 
devant, et dire qu'ils vont en voyage pour cette 
cause. Ce que le diable ayant entendu, montre 
beaucoup auparavant ses tromperies à ceux vers 
lesquels les marchands s'acheminent : car la distance 
des lieux lui en donne tout loisir : et ainsi il semble 
que le diable prévoie et pronostique les choses, les- 
quelles sont déjà commencées. » 

Nous laissons naturellement à Wier la responsa- 
bilité de ses explications. Son diable rendant service 
paraît, somme toute, un bon diable. Revenons à 
nos génies. 

Les uns, préposés aux trésors métalliques de 
la terre, les accumulaient et les gardaient dans 
leurs cavernes ; ils aimaient à manier le marteau 
sur l'enclume, et, d'un œil fraternel, contem- 
plaient les forgerons, auxquels, à l'occasion, ils ren- 
daient des services, tandis que les mineurs, avides 
de dérober leurs trésors, se trouvaient parfois en 
butte à leur hostilité. On reconnaissait (1) « deux 



(1) J'emprunte le passage suivant à D. Calmet, Traité des 
Apparitions, t. 1, p. 249. 



108 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

ou trois sortes d'esprits qui apparaissent dans les 
mines : les uns sont fort petits et ressemblent à 
des nains ou des pygmées ; les autres sont comme 
des vieillards recourbes et vêtus comme des mi- 
neurs, ayant la chemise retroussée et un tablier de 
cuir autour des reins : d'autres font ou semblent 
faire ce qu'ils voient faire aux autres, sont fort gais, 
ne font mal à personne, mais, de tous leurs travaux, 
ne résulte rien de réel. 

« En d'autres mines, on voit des esprits dange- 
reux, qui maltraitent les ouvriers, les chassent, 
les tuent quelquefois et les contraignent d'aban- 
donner des mines très riches et très abondantes. 
Par exemble, à Annebcrg, dans une mine appelée 
« Couronne de roses », un esprit en forme de cheval 
fougueux et ronflant tua douze mineurs, et obligea 
les entrepreneurs d'abandonner cette entreprise, 
quoique d'un très grand rapport. Dans une autre, 
nommée S. Gregori en Siseberg, il parut un esprit 
ayant la tête couverte d'un chaperon noir, qui 
saisit un mineur, l'éleva fort haut, puis le laissa 
tomber et le blessa considérablement. » 

Certains génies, à l'occasion, cousaient les sou- 
liers, aides modestes de pauvres savetieis; d'autres 
travaillaient les draps ; les plus familiers habitaient 
les maisons des hommes, ils y faisaient l'office de 



LE POUVOIR DES ESPRITS 109 

serviteurs. On racontait ainsi qu'en Islande, des 
démons familiers, nommes Trolès, servaient les 
habitants, les avertissaient des accidents ou des 
maladies qui devaient leur arriver, les réveillaient 
pour aller à la pèche quand il faisait bon ; s'ils y 
allaient sans l'avis de ces génies, la pêche ne réus- 
sissait pas. On dit aussi qu'un jeune ecclésiastique, 
habitant un séminaire de Paiis, avait un génie qui 
le servait, lui parlait, arrangeait sa chambre et ses 
habits. Comme le Supérieur entendit causer un 
jour dans l'appartement du séminariste, il insista 
pour avoir des preuves de l'existence du génie 
familier ; celui-ci, au commandement de son maître, 
apporta une chaise ; aussi, sans vouloir ébruiter 
l'affaire, le supérieur, après avoir pris les ordres de 
l'archevêque, rendit le séminariste à sa famille. 

Ailleurs, les démons familiers manifestent leur 
colère de façon plus ou moins brutale, s'ils sont 
mécontents. Les cailloux lancés sur les toits ou 
dans les appartements; la batterie de cuisine qui se 
livre à des entrechats, sous l'influence de mains 
invisibles ; les lits qui se déplacent, et mille autres 
agaceries imputées tantôt aux âmes défuntes,tantôt 
aux sorciers, tantôt aux diables, peuvent l'être 
non moins justement aux génies. On a, du reste, fait 
des livres sur leurs fredaines. Cependant, en maintes 



HO LA SORCELLERIE EN FRANCE 

circonstances, ils se montrèrent des serviteurs un 
peu espiègles sans doute, mais pas trop méchants. 
Tel ce démon qui, suivant l'affirmation du bon 
moine Césaire d'Heisterbach (Dialogus miraculorum, 
1. m, c. 5 n. ( .>, 10, 35) servit fidèlement un chevalier 
et ouérit sa femme d'un mal mortel en allant cher- 
cher, en Arabie, du lait de lionne pour en enduire 
le corps de la malade. Notre bon chroniqueur Frois- 
sart (1) connaissait bien des aventures de génies. 
Il nous conte, en effet, l'histoire d'un esprit, (Mon, 
d'abord au service d'un clerc, puis d'un seigneur ; 
ce démon allait voyager et venait raconter à son 
maître les nouvelles de ce qui se passait dans le 

monde. 

Dans certains cas, le génie familier prend le rôle 
de ce que la théologie catholique appelle l'ange 
gardien; il est réputé tel par celui qui reçoit sa visite. 
Bodin, le jurisconsulte, que nous avons déjà cité, 
nous « parle d'une personne de sa connaissance, 
qui était encore en vie lorsqu'il écrivait. C'était en 
1588. Cette personne avait un esprit familier, qui, 
depuis 37 ans, lui donnait de bons avis sur sa con- 
duite, tantôt pour la corriger de ses défauts, tantôt 



(1) Chroniques, 1. 3, c. 22 ; Edition du Panthéon littéraire, 
t. Il, p. 346 seq. 



LE POUVOIR DES ESPRITS 111 

pour lui faire pratiquer la vertu, ou pour lui aider 
à résoudre les difficultés qu'elle rencontrait dans 
la lecture des livres saints, ou lui donner de bons 
â– conseils sur ses propres affaires. Ordinairement, 
il frappait à sa porte à trois ou quatre heures du ma- 
tin, pour l'éveiller ; et comme cette personne se dé- 
fiait de tout cela, craignant que ce ne fut un mauvais 
ange, l'esprit se fit voir à lui en plein jour, frappant 
doucement sur un bocal de verre, puis sur un banc. 
Lorsqu'il voulait faire quelque chose de bon et d'utile, 
l'esprit lui touchait l'oreille droite ; mais s'il était 
question d'une chose mauvaise et dangereuse, il 
lui touchait l'oreille gauche, de sorte que, depuis ce 
temps-là, il ne lui était rien arrivé, dont il n'eût été 
averti auparavant. Quelquefois il a entendu sa voix, 
et un jour qu'il se trouva en un danger éminent 
de sa vie, il vit son génie sous la forme d'un 
enfant d'une beauté extraordinaire, qui l'en ga- 
rantit (1) ». 

Si le démon familier se fâche, il devient facilement 
dangereux. L'évêché d'Hildesheim en possédait un, 
dont le plaisir, si l'on en croit le bon abbé Trithème, 



(1) Nous donnons le résumé fait par D. Calmet. Traité des 
Apparitions, t. 1, p. 260, du récit beaucoup plus long de Bonrx 
dans sa Démonomanie, 1. 1, c. 2, p. 17, seq. 



112 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

était d'aider les marmitons. « De notre temps, dit 
le narrateur (1), un esprit malin apparut à plusieurs, 
par long espace de temps, en habit de paysan, au 
diocèse de Hildesheim : et pour ce qu'il portait un 
bonnet, les villageois l'appelaient communément 
Hedcckin, c'est-à-dire porte-bonnet. Cet esprit, qui 
se nommait Hutgin, prenait singulier plaisir de 
hanter les gens, faisant merveilles, parlant, inter- 
rogeant, répondant familièrement à chacun, appa- 
raissant parfois en forme visible, parfois parlant 
sans se faire voir. Il ne faisait mal à personne si on 
ne l'agaçait : mais si quelqu'un lui faisait outrage, 
il s'en souvenait bien, et rendait la pareille. Bur- 
card, comte de Lucque, ayant été tué par Herman, 
comte deVuisenbourg, cette comté de Yuisenbourg 
semblait être exposée en proie : au moyen de quoi, 
cet esprit vint trouver Bernard, évêque d'Hildes- 
heim, et le réveillant, lui dit : « Sus debout, tête 
chauve, dresse une armée, car tu conquerras aisé- 
ment la comté de Yuisenbourg, abandonnée et 
laissée en proie à cause d'un meurtre. » L'évêque 
se levant, après avoir averti ses gens de guerre, 
envahit et posséda cette comté, laquelle il joignit 



( 1 ) Nous empruntons la traduction du passage suivant à Wier 
dans l'ouvrage réédité, cité plus haut. t. 1, p. 127, seq. 



LE POUVOIR DES ESPRITS 113 

pour toujours à l'évêché de Hildesheim, du consen- 
tement de l'Empereur. 

« Le même esprit soûlait (avait coutume) avertir 
souvent cet évêque de plusieurs dangers, encore 
qu'on ne l'en requit point. Il se montrait maintes 
fois parmi la maison de l'évêque, servant assez 
promptement les cuisiniers, avec lesquels il devisait 
presque ordinairement en la cuisine. Par accoutu- 
mance, il devint si familier, que personne ne le crai- 
gnait, tellement qu'un jour il advint qu'un des 
valets de cuisine commença à le brocarder et ou- 
trager, jetant contre lui toutes les ordures qu'il 
pouvait trouver en la cuisine. L'esprit pria plusieurs 
fois le maître cuisinier de réprimer le valet, autre- 
ment il s'en vengerait : mais pour toute réponse, 
le cuisinier lui dit : « Tu es un esprit et tu crains 
un valet? » A quoi le diable répliqua : « Puisque 
tu ne le veux pas châtier quand je t'en prie, avant 
qu'il soit longtemps, tu verras combien je le crains. » 
Cela dit, il s'en alla tout dépité. Tôt après, comme un 
jour, sur le soir, ce valet, las de travail, dormait 
tout seul en la cuisine, ce diable vint, l'étrangla, 
le dépeça et jeta les pièces en une grande marmite, 
laquelle il mit près du feu. Le maître cuisinier ayant 
découvert cette tragédie, commença à maudire 
l'esprit, lequel, plus irrité que devant, le lendemain 



114 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

prit des vilains crapauds, et éprcignit (répandit en 
les pressant) leur sang et leur venin sur le rôti 
qu'on devait servir sur la table de l'évêque et de 
ses courtisans : à cause de quoi le cuisinier l'ayant 
outragé derechef, il le jeta du haut du pont dans 
les fossés du château. Puis il faisait la ronde toute 
nuit sur les murailles de la ville et du château et 
contraignit toutes les gardes de faire le guet. 

« Tri thème fait un autre conte de ce diable, 
comme s'en suit : Un homme du pays, étant sur le 
point de faire quelque lointain voyage, et étant 
en peine de sa femme qui n'était guère chaste, dit, 
en se jouant, à cet Hutgin : « Oh ! bon compagnon, 
je te recommande ma femme jusqu'à mon retour, 
avise de la bien garder. » La femme, en l'absence 
de son mari, se voulut incontinent accointer d'un 
adultère et tâchait d'en attirer plusieurs, les uns 
après les autres ; mais cet esprit se mettait invisible- 
ment entre deux, jetant du lit en bas les paillards, 
de telle sorte que pas un d'eux ne put jamais avoir 
la compagnie de cette femme, laquelle toutes les nuits 
et presque à toutes les heures de l'absence de son 
mari, introduisait en sa maison nouveaux pail- 
lards : mais sitôt qu'ils s'avançaient pour la tou- 
cher, l'esprit les jetait au loin contre terre. Finale- 
ment le mari revint, et comme il était encore assez 



(I 



LE POUVOIR DES ESPRITS 115 

loin de sa maison, son commis le vint recueillir 
joyeusement, et lui dit : « Je suis très joyeux de 
« ton retour, afin d'être délivré de cette fâcheuse 
« commission que tu m'avais baillée. » Sur ce, le 
mari demanda : « Qui es-tu donc ? — Je suis, dit-il 
« Hutgin, auquel tu baillas ta femme en garde, il y 
« a tel temps. Je te l'ai bien gardée, mais avec toutes 
« les peines du monde ; tellement qu'elle n'a commis 
« aucun adultère. Mais je te prie que désormais 
« tu ne m'en laisses plus la charge : car j'aimerais 
« mieux garder tous les pourceaux de Saxe que cette 

tienne femme, qui a essayé tout ce dont elle a pu 
« aviser, pour me tromper et faire folie de son corps. » 
— Finalement l'évêque sus nommé, nommé Bernard, 
contraignit par censures ecclésiastiques, ce malin 
esprit à sortir du pays. » 

Ce dernier trait du bon abbé de Spanheim est 
caractéristique de l'époque où les censures ecclé- 
siastiques effrayaient les hommes, les animaux et 
les diables ; elles n'empêchaient pas, comme on 
le voit dans le récit précédent, les grosses grivoiseries 
des hommes, ni les tours des esprits familiers. 
Ceux-ci frisaient souvent l'impertinence. Ainsi, 
en 1557, un de ces coquins tomba avec le tonnerre 
dans la maison d'un cordonnier Poudot et se mit à 
jeter des pierres de tous côtés de la chambre. On 



116 LA SORCELLERIE EN FRANGE 

ramassa un grand coffre de ces pierres qui ne fai- 
saient de mal à personne ; mais, quand Latomy, pré- 
sident du Parlement de Toulouse, s'avisa de venir 
voir ce qui se passait, le follet lui fit voler son bon- 
net d'un coup de pierre et le força de déguerpir (1). 
Un autre lutin espiègle mettait, disait-on, sa queue 
dans la seringue d'un apothicaire, pour empêcher 
l'eau de sortir. 

Fort souvent, si les esprits sont malfaisants, leur 
malveillance se traduit d'une façon bénigne, quand ils 
prennent par exemple la forme d'animaux plus 
gênants que meurtriers. Klle est connue l'histoire 
de la petite belette blanche, qui habitait le corps 
d'un soldat (2). Un jour,qu'i) donnait la bouche ou- 
verte, ses camarades virent la bête sortir de sa 
gorge, aller vers un ruisseau qu'elle passa sur l'épée 
d'un des soudards spectateurs, en guise de pont. 
Après une absence de quelque durée, l'esprit rentra 
par le même chemin, sous la même forme, dans son 
homme, qui se réveilla aussitôt et raconta qu'il 
venait de faire un long voyage, pendant lequel il 



(1) Bodin. Demonomanie, 1. 3, c. 6, p. 271. 

(2) Wier, 1. 1, c. 14, t. 1, p. 68. — Des contes plus ou moins 
semblables se disent un peu en tous les pays. Cf. Frazer, Le 
Rameau d'or, t. 1, p. 191, seq. Ce sont les âmes des gens endormis 
qui vont se promener hors de leurs corps sous une forme animale. 



EE POUVOIR DES ESPRITS 117 

avait passé deux fois sur un pont en fer. — Ces faits et 
des milliers d'autres qu'on pourrait citer, racontés 
par les chroniqueurs naïfs ou par les écrivains 
spéciaux qui les discutent, sont loin d'avoir été 
tous considérés comme des apologues, comme de 
simples historiettes propres à distraire (1). 



ARTICLE TROISIEME 

Les vrais Démons 

I 

Tous les diablotins dont nous venons de parler 
portaient en bloc le nom de démons. Leur existence 
demi-terrestre faisait cependant d'eux un monde 
spirituel à part, sur lequel les théologiens déconcertés, 
ne se hasardant pas à contredire trop franchement 
l'opinion générale, n'osaient, nous l'avons vu, émettre 
que des hypothèses assez contradictoires. Tandis que 
les uns distinguaient des démons ignés, aériens, 
aquatiques, souterrains, nocturnes, et autres, per- 



(1 ) Garinet. Histoire de la Magie en France, in-8, Paris, 1818 
Dissertation sur les dénions, p. XXXVII, p. 123. 



118 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

mettant ainsi d'introduire dans les catégories 
démoniaques tous les demi-dieux de l'antiquité ; 
d'autres chicanaient sur les demeures prétendues 
de tous ces génies et soupçonnant, dans tous 
les contes sur les esprits, le produit des imagina- 
tions populaires, tâchaient de combattre la bonne 
envie qu'ils avaient d'y croire eux aussi ; ils 
essayaient donc de s'en tenir au principe fondamental 
des deux grandes classes d'esprits : les bons et les 
mauvais. 

Une fois sur ce terrain, ils étaient inébranlables ; 
ils prenaient leur revanche de tous ces follets ni bons 
ni mauvais, sur les vrais démons, habitants de l'enfer, 
sujets et compagnons de Satan, considérés par le 
dogme ecclésiastique comme de purs esprits, autre- 
fois anges, maintenant déchus, après une tentative 
de rébellion contre Dieu, qui, dans la lutte où ïes 
les rebelles devaient succomber, avait trouvé à ses 
côtés St Michel et les bons anges. (1) Sous une 
forme ou sous une autre, l'idée d'esprits rebelles, de 
lutte entre Dieu et des géants, ou des génies, se 
retrouve à peu près partout, dans les mythes reli- 
gieux, chez toutes les races. Cette coïncidence est 



(1) Suarez, De Angelis, I. 7, cl. — Petau, De Angelis, 1.3, 
c. 3. — Isaie, XIV, 12 seq. 



LE POUVOIR DES ESPRITS 119 1 

assez curieuse, mais se rattache, comme l'explica- 
tion de la magie, à des problèmes fort obscurs, en 
particulier à celui de l'origine des religions, dont 
nous avons dit un mot dans les premières pages de 
ce livre, sans avoir nulle prétention de le résoudre. 
Nous nous contentons ici de rappeler quelle était la 
doctrine reçue à leur sujet au Moyen-Age, à l'époque 
du plein épanouissement de la sorcellerie. 

Bien qu'étant en enfer, ces démons jouissaient 
de la faculté de venir sur la terre tenter les hommes. 
C'était à leur chef qu'une tradition tardive, consignée 
dans l'Apocalypse (xn, 7), avait attribué le rôle 
de tentateur primitivement donné à un serpent dans 
les récits anciens de la Genèse (m, 1 seq.), qui con- 
cernaient la création et la chute du premier hom- 
me. Chacun connaît ces récits bibliques, l'histoire du 
fruit présenté par le serpent à Eve et par Eve à 
Adam, fruit qui devint, dans les narrations occi- 
dentales, une pomme; nous la trouverons plus 
d'une fois rappelée dans les procès des sorciers. 
Depuis cette époque, l'humanité, sans compter ses 
imperfections et ses passions naturelles, avait 
eu sans cesse à ses côtés des tentateurs invisibles, 
qui, sans trêve ni pitié, l'avaient portée au mal et 
incitée à se révolter, elle aussi, contre le Créateur. 
La théologie mystique, surtout, avait insisté sur 



120 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

la présence continuelle de ces. diables, démons rugis- 
sant autour de la pauvre créature humaine, proie 
convoitée par les terribles dragons vomis de l'Enfer. 
Pour se défendre, elle pouvait sans doute en appeler 
à sa propre énergie, mais on lui rappelait surtout la 
nécessité du secours divin et de la protection des 
bons anges. Malgré des restrictions de principe 
l'ensemble de l'enseignement médiéval, surtout 
depuis les discussions arides et confuses du pélagia- 
nisme sur la grâce, tendait à mettre en conflit les 
deux grands royaumes de Dieu et de Satan autour 
de l'âme humaine, et à confier le sort de celle-ci 
aux péripéties de la lutte angélique, plutôt qu'à lui 
dire que seule elle péchait, seule elle était responsable, 
seule elle avait à agir, à veiller, à combattre. Cet 
enseignement est du reste encore celui de la théologie 
dite mystique, dans sa tendance générale, s'entend, 
car nous trouvons chez elle l'affirmation répétée de 
la nécessité de l'effort personnel. 

En résumé, les démons instigateurs du premier 
péché, tel qu'il est connu par la Genèse, s'étaient vu 
imputer tous les autres crimes commis depuis la 
naissance de l'homme. Sans doute leur responsabilité 
ne faisait pas disparaître la culpabilité humaine ; 
mais, en bonne logique, elle eût dû la diminuer beau- 
coup. Toutefois, les moralistes, après avoir fortement 



LE POUVOIR DES ESPRITS 121 

accentué la tentation, insistaient encore plus sur 
la gravité de la faute, la pénitence méritée et la gran- 
deur de l'expiation future, en sorte que l'homme, 
exposé aux séductions diaboliques, impuissant à 
lutter seul, avait un besoin indispensable du secours 
de Dieu et des bons anges. La doctrine augustinienne 
affirmait que ce secours était toujours suffisant. 
Comment avec cet appui suffisant et tout-puissant, 
l'homme ne venait-il pas à bout de l'attaque infernale? 
Cela restait dans le vague, et les discussions qu'a- 
vait soulevées Gotteschalc dans le courant du 

. ix e siècle, autour de ces questions difficiles, n'avaient 
pu que troubler les âmes par la perspective d'une 
prédestination absolue, irrésistible ; c'est-à-dire, 
somme toute, ou Dieu vainqueur malgré la faiblesse 
de l'homme, ou Satan triomphant malgré la bonne 
volonté du chrétien. Parmi loutcs les fautes de l'hu- 
manité, l'idolâtrie, toujours considérée comme la 
faute par excellence au point de vue du sacerdoce 
juif et de la nationalité d'Israël, n'avait pas manqué 
de prendre une place importante dans la théologie 

* morale du christianisme, et, puisque péché grave, 
remontait elle aussi a une suggestion diabolique. 
C'était, du reste, les démons eux-mêmes qui s'étaient 
fait adorer à la place de Dieu sous la forme des idoles. 
C'était pour renverser leur domination et leur culte 



122 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

que le Verbe, Fils incarné de Dieu, avait vécu et 
souffert, en apportant au monde la Rédemption 
évangélique (1). 



II 



Maintenue à ces hauteurs dogmatiques et morales, 
la croyance aux démons ne pouvait guère susciter 
d'autres objections que celles des adversaires de 
toute religion positive, de toute révélation, et des 
fondements essentiels du christianisme. Malheureu- 
sement, elle ne s'y tint guère. De bonne heure, par 
suite de certaines croyances juives, de divers pas- 
sages évangéliques, et surtout de l'influence persis- 
tante des idées polythéistes, on chargea les démons 
de tous les maux de l'ordre matériel (2). Une fois 
posé le principe que les dieux des païens étaient dès 
démons, la chose allait toute seule. Les poètes n'a- 
vaient-ils pas attribué à Neptune, à Amphitrite et 
à d'autres dieux ou déesses, le domaine des flots ? 
n'avaient-ils pas déclaré que ces dieux assistés 
d'Eole, d'Aquilon, de Borée, autres divinités de l'air, 



(1 ) Thomassin. De Incamalione, 1. 2, c. 9 à 34 ; 1. 1, c. 1, à 5 ; 
c. 3 à 16 ; 1. 9, c. 8. 

(2) Suarez. De Angelis, 1. 8, c. 20, n. 10. 



LE POUVOIR DES ESPRITS 123 

soulevaient les tempêtes ? Or ces dieux et déesses 
étaient des démons, des diables, donc les tempêtes 
étaient suscitées par le diable. Ce raisonnement avec 
la raideur du syllogisme semblait irréfutable. Comme, 
de plus, les diables se tenaient à la disposition des 
sorciers, malheur à la pauvresse qui au moment d'un 
naufrage se trouvait sur la falaise ; il fallait un diable, 
une sorcière, et ma foi ! tant pis si ce n'était pas elle, 
•elle payait pour la vraie coupable. 

Le raisonnement, fait pour l'orage sur l'océan,valait 
naturellement pour tous les autres phénomènes, 
réputés nuisibles ou funestes à l'homme. Il est bien 
•certain que l'interprétation littérale de certains 
textes de l'Evangile prêtait à l'adoption de la théorie 
courante. Puisque Jésus guérit les épileptiques en 
chassant leurs démons, il semblait bien découler 
logiquement que tout épileptique était un démonia- 
que. Si quelqu'un avait osé émettre déjà l'idée qu'il 
ne faut pas chercher dans l'Evangile la notion vraie 
des phénomènes naturels, mais seulement la manière 
dont le peuple se les représentait aux temps messia- 
niques, son opinion n'avait pas eu beaucoup de 
succès. Aussi, en bloc, les maladies relevèrent de la 
puissance diabolique, surtout celles, dont le caractère, 
épidémique ou terrifiant, semblait déjouer les efforts 
d'une médecine à son enfance et dépasser les quelques 



124 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

connaissances d'alors sur la nature complexe des 
corps (1). A chaque instant, en présence de la peste, de 
la rage, des convulsions hystériques, de maladies ou 
de guérisons soudaines, nous voyons, depuis l'anti- 
quité jusqu'à nos jours, les médecins consultés déclarer 
gravement que cela dépasse les forces de la nature, 
les ressources de la médecine, et par conséquent que 
le surnaturel intervient dans la mécanique humaine, 
que la maladie, si ce n'est la guérison, est divine ou 
diabolique. De nos jours, l'inconvénient, bien que 
sérieux au point de vue de l'apologétique en général, 
n'entraîne cependant pas de conséquences irrépara- 
bles. Il en était bien différemment quand l'accusation 
d'avoir lancé telle ou telle maladie pouvait conduire 
au bûcher le sorcier, réputé l'instigateur du démon. 
Avec l'imagination surabondante des époques mé- 
diévales agitées, et s'appuyant sur les principes posés, 
considérés comme des fondements solides, les savants 
et le peuple se trouvèrent d'accord pour jeter sur les 
épaules du démon tout ce qui les effrayait, les gênait, 
ou même troublait leurs conceptions des choses. 
Elles furent donc rares, les souffrances qu'on n'attribua 
pas à Satan. Son pouvoir s'étendait, croyait-on, sur 



(1) Del Rio, 1. 3, pars. 1, qu. 4, sect. 5 p., 40 4.seq ; 1. 4. c. 3, 
qu. 2, p. 578 seq. 



LE POUVOIR DES ESPRITS 125 

la nature entière. Le vent, l'orage, la neige, la grêle, 
la pluie, dès qu'ils devinrent gênants, — car, s'ils 
rendaient service, on les considérait comme un 
bienfait divin, — passèrent de la météorologie dans 
le domaine des esprits, Au moment d'une tempête, 
des témoins se trouvèrent pour affirmer qu'ils avaient 
vu des démons suspendus aux mâts du navire en 
péril ; on savait même que ces démons marins pre- 
naient plutôt l'aspect de femmes. Si les nuages cou- 
vraient la terre, des démons s'y tenaient cachés, 
ou les tiraient de cachettes inconnues pour la des- 
truction des moissons et le malheur des hommes. 
Naturellement les épidémies, comme les épizooties, 
étaient leur ouvrage. 

Une fois lancée sur cette voie, l'imagination se 
donnait carrière dans les mille détails de la vie ordi- 
naire tant publique que familiale, car chaque homme, 
chaque famille, chaque maison, tout groupement 
humain, pouvait être l'objet des malices des êtres 
invisibles. On se racontait alors bien des tours joués 
par leur malveillance à la pauvre humanité. Hagio- 
graphies, théologiens, conteurs et démonologues se 
donnent la main dans la composition des récits 
les plus terrifiants, et les annales des ordres reli- 
gieux sont, en particulier, pleines de diableries les 
plus étranges. Au couvent de Clairvaux, par exemple. 



126 LA SORCELLERIE EX FRANCE 

en 1124, un jeune novice, nommé Achard, doit com- 
battre le démon, non pas simplement moralement, 
mais physiquement. « Il eut un jour une véritable 
lutte à soutenir contre lui ; il y eut de part et d'autre, 
en ce combat, des coups donnés et reçus, jusqu'à ce 
(jue le novice vainqueur renversa son adversaire 
en lui brisant la tête ; et, pendant qu'il le traînait 
par les cheveux, il lui resta dans la main une partie 
du crâne brisé, avec les chairs qui le recouvraient, et il 
en sortit une odeur insupportable. Il jeta l'os loin de 
lui avec horreur. Mais le démon disparut, laissant 
après lui des traces de son passage ; car, pendant une 
année entière, la main, avec laquelle le novice l'avait 
saisi, exhalait une telle odeur qu'il ne pouvait la 
porter à la bouche ou au nez sans avoir mal au 
cœur (1) ». Sous toutes les formes, homme, animal, 
feu, fumée, odeur, le diable intervient dans la vie 
monastique ; on le voit, on l'entend. Il griffe l'un, 
accable l'autre de coups, attache le troisième, em- 
pêche certains de dormir, d'autres de prier ; jette 
les uns hors de leur couche, enlève la nourriture 
des autres, en suspend divers la tête en bas ; étouffe 
même ou étrangle des coupables. 



(1) Manrique, Annales Cistercenium, 4 in-fol. Lyon, 1642 
seq. t. 1, p. 155, cité par G-ôrres, t. IV, p. 494. 



LE POUVOIR DES ESPRITS 127 

Il n'est pas moins terrible dans la vie civile. Ici il 
halluciné des armées entières, en faisant apparaître 
à leurs yeux d'autres armées, qui disparaissent quand 
on veut les atteindre. Les anciens connaissaient 
déjà des prodiges de cette sorte, renouvelés par les 
démons de la Poméranie pour effrayer l'année con- 
quérante de Wladislas I, roi de Pologne (1). Dans 
certains cas, le démon apparaît sous forme de spectre, 
messager de mauvaises nouvelles ; dans d'autres, il 
prend des formes humaines, afin de faire tort à des 
innocents.par exemple, l'apparence d'un jeune homme 
qu'on aperçoit auprès d'une femme, pour faire sus- 
pecter sa vertu. 

Dans telle maison, les meubles dansaient, les casse- 
roles se choquaient, les objets les pins hétéroclites 
volaient à travers les airs. Impossible de trouver 
le repos dans une maison hantée ! On ne pouvait y 
prier en paix, ni manger tranquillement, ni dormir. 
Les lits s'y renversaient, des seaux d'eau venaient 
à l'improviste déranger les dormeurs. Heureux s'es- 
timaient les habitants qui, de leur lit ou de leur cham- 
bre, n'étaient pas précipités par la fenêtre sur le sol, 
ou dans un puits ; ou bien, chose non moins désagréa- 



(1) Le Loyer, p. 332. — Del Rio, p. 294, d'après V Histoire 
de Pologne de Cromer. 

10 



128 LA SORCELLERIE EX FRANCK 

ble, ne se trouvaient pas brusquement transportés 
dans des pays éloignés, à des milles et des milles de 
leurs demeures. Les histoires de maisons hantées se 
racontent dans tous les pays et sont communes encore 
de nos jours avec des variantes locales : il nous suffira 
d'en donner quelques exemples. 

« En 1654, dit Brognoli, auteur d'un ouvrage 
plein de faits merveilleux (1), je reçus à Bergame 
la visite d'un jeune comte de la Valteline, qui était 
prêtre et docteur en droit canon et civil. Il me raconta 
que, depuis deux ans, les démons lui jetaient chaque 
nuit des pierres, et faisaient un tel bruit qu'il ne 
pouvait demeurer ni dans son château, ni même 
dans la vallée. Un jour, deux ecclésiastiques vinrent 
lui proposer de passer la nuit avec lui dans sa chambre, 
se vantant de ne point craindre les démons. Il y 
consentit. Mais, voilà qu'un peu avant minuit, le 
bruit commence, la terre tremble, des pierres fuman- 
tes sont jetées et sur le jeune homme et sur les ecclé- 
siastiques, qui furent saisis d'une telle crainte qu'ils 
ne pouvaient ni parler, ni se remuer dans leurs lits. 



(1) Brognoli, de l'ordre des frères mineurs eut l'occasion de 
prendre part à bon nombre d'exorcismes. Son ouvrage est inti- 
tulé : Alexicacon, hoc est de maleficiis ac moribus maleficis cognos- 
cendis, "Venise, 1714. Le passage que nous donnons est tiré de 
la Dispidatio, II, n. 429. Traduction dans Gôrres, t. IV, p. 267. 



LE POUVOIR DES ESPRITS 129 

L'un d'eux eut la fièvre, et l'autre la dyssenterie, 
et tous deux eurent si honte de leur faiblesse qu'ils 
partirent dès le matin sans saluer leur hôte. » 

Un pasteur protestant du comté de Hohenlohe, 
nommé Schupart, fut, suivant son propre récit, sou- 
mis à des persécutions de même genre (1) «Le jour et 
la nuit, on lui jetait des couteaux pointus et aigus. 
Bien des fois, la nuit, on lui jeta, à lui et à sa femme, 
des cordes autour des pieds ou du cou, de manière à 
les étrangler, s'ils n'avaient été éveillés par ceux qui 
les gardaient. Bien des fois aussi, la maison était 
toute en flammes. Il reçut sur toutes les parties de 
son corps plusieurs milliers de pierres, de dix à quinze 
livres, jetées avec la même force que si elles eussent 
été lancées par un canon, sans qu'il en fut blessé 
cependant. (Heureusement)! En présence de plus de 
cent témoins, lui et sa femme recevaient des soufflets, 
ou bien on empoisonnait leur nourriture, de manière 
qu'ils étaient obligés de la rejeter. On salissait d'en- 
cre, ou on déchirait les feuilles de sa Bible. Un jour 
qu'il voulait prêcher, on lui emporta tous les livres 
dont il avait besoin, ainsi que sa perruque, qu'il 
trouva ensuite sur la tête de sa femme, sans savoir 



(1) Tiré d'une dissertation de G. P. Yerpoorten, de Dae- 
tnonum existentia, Gedani, 1779, dans Ctôrres. 



130 LA SORCELLERIE EN FRANGE 

qui l'y avait mise. Dans leur angoisse, ils tombèrent à 
genoux, pour invoquer le secours de Dieu, et com- 
mandèrent au démon, au nom de Jésus-Christ, de 
rapporter tous les objets qui avaient disparu ; et, 
le soir même, ils virent ces objets revenir par la fenêtre 
avec un grand bruit. Cet état de choses dura huit ans, 
et, pendant tout ce temps, ils n'eurent pas une minute 
de sécurité... Ainsi, la lampe qui l'éclairait était ren- 
versée sur la table, et continuait de brider par terre, 
ou bien elle était transportée d'un lieu à un autre. 
Tantôt on lui jetait la table qu'on avait servie pour 
le repas, et les plats qu'on y avait mis, et le siège 
sur lequel il devait s'asseoir ; tantôt on le piquait 
avec des aiguilles, ou on le mordait si fort que la trace 
en paraissait encore une heure après. » 

« J'ai reçu le 25 août 1746, écrit D. Calmet (1), 
une lettre d'un fort honnête homme, curé de la paroisse 
de Walsche, village situé dans la montagne de Vôge, 
au comté de Dabo ou Dalcsbourg dans la Basse- 
Alsace, diocèse de Metz, Par cette lettre, il me dit 
que le 10 juin 17 10, à huit heures du matin, lui étant 
dans sa cuisine avec sa nièce et sa servante, il vit 
tout à coup un pot de fer, qui fut mis à terre et y fit 



(1) Traité des Ajjparifioiis, t. 1, p. 254, seq. 



LE POUVOIR DES ESPRITS 131 

trois ou quatre tours, sans qu'il y eût personne qui 
le mit en mouvement. Un moment après, une pierre, 
d'environ une livre pesant, fut jetée de la chambre 
voisine dans la même cuisine, en présence des mêmes 
personnes, sans qu'on vit la main qui la jetait. Le 
lendemain, à neuf heures du matin, quelques carreaux 
de vitres furent cassés et quelques pierres furent 
jetées à travers ces carreaux, avec une dextérité qui 
parut surnaturelle. L'esprit ne fit jamais de mal à 
personne et ne fit rien que pendant le jour, et jamais 
la nuit. Le curé employa les prières marquées dans 
le rituel pour bénir sa maison et, depuis ce t< mps-là, 
le Génie ne brisa plus de vitres ; mais il continua à 
jeter des pierres sur les gens du curé, sans toutefois 
les blesser. Si l'on apportait de l'eau de la fontaine, 
il jetait des pierres dans le seau : il se mit ensuite 
à servir dans la cuisine. Un jour, comme la servante 
plantait des choux au jardin, le Génie les arrachait 
à mesure, et les mettait en monceaux : la servante 
eut beau tempêter, menacer, jurer à l'allemande, le 
Génie continua ses badineries. 

« Un jour qu'on avait bêché et préparé un carreau 
au jardin, on trouva la bêche enfoncée de deux 
pieds en terre, sans qu'on vit aucun vestige de celui 
qui l'avait ainsi fichée en terre ; on remarqua sur la 
bêche un ruban, et, au côté de la bêche, deux pièces 



132 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

de deux sols, que la servante avait serrée la veille 
dans une petite boîte. Quelquefois, il prenait plaisir 
à déplacer la vaisselle de faïence et d'étain, et à la 
ranger en rond dans la cuisine, ou dans le porche, ou 
même dans le cimetière, et toujours en plein jour. 
Un jour, il remplit un pot de fer d'herbes sauvages, 
de son, de feuilles d'arbres et y avant mis de l'eau, 
le porta au jardin dans l'allée ; une autre fois, il le 
suspendit au cramail sur le feu. La servante ayant 
cassé deux œufs dans un petit plat pour le souper du 
curé, le Génie y en cassa deux autres en sa présence, 
la servante ayant seulement tourné le dos pour y 
mettre du sel. Le curé étant allé dire la messe, il 
trouva au retour toute sa vaisselle, ses meubles, 
son linge, pain, lait et autres choses, répandus dans 
la maison. 

« Quelquefois, il formait sur le pavé d«s cercles, 
tantôt avec des pierres, tantôt avec du blé ou des 
feuilles, et, dans un moment, aux yeux des assistants, 
tout cela était renversé et dérangé. Fatigué de tout 
ce manège, le curé fit venir le maire du lieu, et lui 
dit qu'il était résolu de quitter la maison curiale. 
Dans ces entrefaites, arriva la nièce du curé, qui leur 
dit que le Génie avait arraché les choux du jardin, 
et avait mis de l'argent dans un trou en terre. On y 
alla et on trouva la chose comme elle l'avait dite. 



LE POUVOIR DES ESPRITS 133 

On ramassa l'argent, qui était celui que le curé avait 
mis dans son poêle, en un lieu non enfermé : et un 
moment après, on le trouva de nouveau, avec des 
liards. deux à deux, répandu dans sa cuisine. 

Les agents du comte de Limange. étant arrh 
a Walsche, allèrent chez le curé et lui persuadèrent 
que tout cela était l'efTet d'une sorcellerie : ils lui 
dirent de prendre deux pistolets et de les tirer à 

iroit où il remarquerait quelques mouvements. 
Le Génie jeta en même temps de la poche d'un de 

•fficiers deux pièces d'argent : et, de] lis temps, 
il ne se fit plus sentir dans la maison. » 

Avec des variantes et quelques ineu: n plus 

ou en moins, '. - tts de maisons ha sem- 

blent à peu s, mais ils sont fort nombreux i 

compliquent parfois de cas de ] ssession diabolique 
personnelle, avec leurs manifestations étranges et sou- 
vent de vraies souffrance - 

je si 1 
times du démon - ^aient de vo; _ les in< 
vénients ne diminuaient guère : les démons se joi- 
gnaient aux voyageurs sous des formes d: s, les 
égaraient, les frappaient, les emportaient à tra-. 
les airs dans des pays inconnus, si loin qu'ils n'en 
rev nient pourrait-or en do 
apr es pies fameux contenus dans l'his- 



134 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

toire, sans oublier celui de Romulus. « Tel était 
le comte de Mâeon, nous raconte Bodin (1), des 
plus grands sorciers de son temps, lequel nous trou- 
vons en nos histoires avoir été appelé par un homme, 
lorsqu'il traitait à sa table grande compagnie, et 
n'osant désobéir cà Sa tan, il trouva un cheval noir à la 
porte qui l'attendait, sur lequel il fut soudain porté 
avec l'homme et disparut, sans jamais plus être vu. » 
C'était bien fait pour ce comte sorcier, et sans 
doute, pour les blasphémateurs, les impies qui appe- 
laient le diable, se donnaient à lui ou lui envoyaient 
d'autres personnes par des ■ va-t-en au diable ! » ils 
méritaient que le démon les emportât; il ne faut pas 
trop les plaindre puisqu'ils n'ont trouvé que ce 
qu'ils demandaient. Le plus fâcheux est que Satan 
venait quelquefois, même souvent, s'emparer du 
corps d'innocents, en faire son jouet, sa chose, les 
torturer sous toutes les formes, les posséder en un 
mot. Il faut nous arrêter un instant sur l'étude de ce 
qu'on appelait possession, car les phénomènes y 
avant rapport ont joué un rôle considérable dans 
Histoire de la sorcellerie. 



(1) Bodin. Démonomanie, I. 2, c. 4, p. 146. 



LE POUVOIR DES ESPRITS 135 



III 



Ma foi ! Ce ne devait pas toujours être gai d'être 
entrepris par le diable, car les faits dits de possession, 
fort connus et fort nombreux, font supposer un vérita- 
ble martyre, et chez les possédés, et chez les personnes 
appelées à les assister. Dans le langage théologique, 
on distingue entre l'obsession et la possession. Il n'y 
a pas simplement entre ces deux modes de persécution 
diabolique une différence de degrés, on peut y trou- 
ver quelque chose de plus. Dans l'obsession, l'in- 
fluence du diable est extérieure au corps et à l'âme, 
elle ressemble à celle d'un homme qui en harcèle un 
autre, le presse de faire un acte déterminé, y revient 
sans cesse, ou lui rappelle sans and soit un souvenir 
du_ passé, soit une délibération à prendre, en sorte 
que l'esprit du patient revient, sans pouvoir s'en 
dégager, sur la même idée, jusqu'à ce qu'un incident 
vienne briser le charme. Il est évident que le libre 
arbitre de l'obsédé reste entier et qu'il peut agir en 
sens contraire, de l'obsession, s'il le veut : il est maître 
de lui, mais se trouve néanmoins obligé à une certaine 
lutte pour exercer cette maîtrise. 

Dans la possession, l'action du diable est interne, 



13G LA SORCELLERIE EN FRANGE 

«lie s'exerce à l'intérieur du corps et s'unit tellement 
à la personnalité du sujet que celui-ci parle au nom 
du démon, dit : je, nous, comme s'il était le démon. 
Le diable semble remplacer l'âme jusqu'à un certain 
point et se sert du corps du possédé, ainsi que d'un 
corps lui appartenant. Les signes de la possession, 
d'après les théologiens, étaient communément : parler 
des langues inconnues, ou les comprendre ; voir à 
distance ou à travers un corps opaque; faire des choses 
dépassant la force du sujet. Naturellement, dans 
l'examen de tous ces critères, il pouvait se trouver 
beaucoup de subjectivité delà part de l'examinateur. 
Mais enfin, avec plus ou moins de facilité, suivant la 
dose de crédulité de chacun, tout le monde, ou à peu 
près, admettait au Moyen-Age que le diable peut 
posséder un homme. 

Le résultat de la possession ne laissait pas d'être 
redoutable. En effet le possédé, tout en gardant son 
libre arbitre, n'était plus maître de son corps. Il 
sautait, dansait, se convulsionnait au gré du démon, 
son seigneur. Il volait à travers les airs, marchait 
la tête en bas, roulait les yeux, bavait. Il voyait, 
assurait-on, à toute distance, l'opacité n'arrêtait 
plus son regard, il parlait des langues étrangères 
sans les avoir apprises, connaissait les consciences, 
révélait les péchés les plus cachés, se répandait en 



LE POUVOIR DES ESPRITS 137 

blasphèmes et en sacrilèges, surtout souffrait et tâ- 
chait de faire souffrir. 

Sans doute, en maintes circonstances, le démon qui 
parlait une langue étrangère la parlait mal, ne la 
comprenait pas; souvent les péchés, imputés à quel- 
qu'un des assistants ou à une personne absente, se 
trouvaient une pure calomnie après enquête, mais 
ces incidents n'empêchaient pas la foi à la possession; 
le diable est si menteur, disait-on, et cette réponse 
suffisait à tout. Par exemple, quand il accusait 
quelqu'un d'être sorcier, on le. trouvait très véridique, 
et des milliers de malheureux périrent de la confiance 
mise alors dans la parole du démon. 

S'il s'agissait d'expliquer le pourquoi de la posses- 
sion, les motifs du pouvoir concédé ainsi au démon 
sur un corps sanctifié parole baptême,les auteurs mys- 
tiques et les démonologues n'étaient pas embarrassés. 
De même que tous les maux physiques, considérés 
tantôt comme des châtiments de coupables, tantôt 
comme des épreuves envoyées aux justes, suivant 
les cas, c'est-à-dire suivant l'appréciation personnelle 
de celui qui prononce, les possessions, ici, punissaient 
certains crimes : le blasphème, l'imprécation, le 
sacrilège, la raillerie. le vol d'un objet sacré ou appar- 
tenant à un saint ; là, surtout quand 1! s'agissait de 
religieux ou de religieuses, de personnes fort ortho- 



138 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

doxcs, pieuses même, on les estimait des épreuves 
destinées à purifier l'âme, à faire ressortir la gloire de 
Dieu, la puissance de l'Eglise ; nous les verrons sou- 
vent considérées comme le produit delà méchanceté 
des sorciers, comme l' effet de leurs sortilèges, dues 
par conséquent à la malice du démon et de ses suppôts; 
mais, même en ce cas, comme dans tous les autres 
maux produits par la méchanceté des créatures, 
Dieu pouvait tirer sa gloire, en forçant le démon à 
parler, à révéler l'auteur de la possession, en obéis- 
sant aux exorcistes et, enfin, en quittant la place 
devant leurs imprécations et leurs prières. 

On se racontait des phénomènes de possession 
plus qu'étranges, devant lesquels les plus croyants 
sentaient, non sans terreur, le doute traverser leurs 
esprits. A Naples, par exemple, les femmes, avant 
d'accoucher, commençaient par faire sortir de leur 
corps une ou plusieurs grenouilles envoyées par le 
diable, animaux qu'on devait recueillir avec soin 
sur des tapis ou dans des vases, car si une seule tou- 
chait le sol, c'en était fait delà mère.(DEL Rio, p. 117), 
En Angleterre, les habitants de tout un district 
naissaient avec une queue, en punition d'une faute 
commise jadis par leurs pères envers St-Thomas de 
Cantorbéry : ils avaient coupé la queue de son cheval. 
(Del Rio, p. 112). Un enfant possédait un diable 



LE POUVOIR DES ESPRITS 139 

dans le corps, sous la forme d'un serpent qui l'étouf- 
fait, et l'enfant rendait des grenouilles en nombre 
incalculable et jusqu'à 24 écureuils vivants. C'est 
véritablement extraordinaire ce que pouvait con- 
tenir un corps de possédé. Sous l'influence de l'exor- 
cisme, il rendait du charbon, des dents, des cheveux, 
des épines, des couteaux, des pelotes d'épingles, des 
aiguilles de toutes tailles, des reptiles, des scarabées, 
des couleuvres, des écureuils, de la fumée, des odeurs 
de soufre, des oiseaux, des insectes, des essaims de 
mouches, des troupes de chauves-souris, et tout ce 
qu'on pourrait imaginer d'objets hétéroclites (1). 
Les livres de démonologie sont pleins de faits de ce 
genre, ou d'autres non moins bizarres, rapportés 
avec une bonne foi que nous pouvons croire, entière ; 
fort rarement, J'autéur semble poser un point d'inter- 
rogation ; le plus souvent, il parle avec l'accent d'une, 
conviction inébranlable ; le démon est en effet si 
puissant à ses yeux, et, naturellement, toutes les pos- 
sessions ne peuvent être que l'œuvre de Satan. 



(1 ) Gurre9, t. I V, p. 587, scq. — Del Rio, p. 407. 



110 LA SORCELLERIE EN FRANCE 



IV 



Il nous reste des descriptions presque innom- 
brables des possessions des âges passés. Avec des 
nuances, elles se ressemblent tellement qu'il ne 
peut y avoir le moindre doute qu'elles n'appartien- 
nent à une seule famille et ne rassortent d'une origine 
commune. Aussi, pour ne pas nous répéter inutile- 
ment sans profit, nous nous contenterons d'insérer 
ici le procès-verbal officiel d'une possession célèbre, 
sur laquelle nous aurons l'occasion de revenir plus, 
tard, et qui, heureusement, se termina sans mort 
d'homme ; il s'agit de la possession des religieuses 
d'Auxonne, en 1662, pendant le règne de Louis XIV, 
à l'époque la plus florissante de la civilisation 
française. Ce procès-verbal, signé de quatre évê- 
ques et de quatre docteurs en Sorbonne, nous 
donne donc ce que croyaient des personnes intel- 
ligentes, appartenant aux plus hautes classes, 
sociales et intellectuelles, dont on ne saurait sus- 
pecter, ni la science pour leur temps, ni la 
bonne foi. 



LE POUVOIR DES ESPRITS 141 

« Nous, soussignés (1), après avoir entendu le 
rapport de l'évêque de Chalon-sur-Saône sur les 
phénomènes qui se sont manifestés à Auxonne, 
dans plusieurs personnes ecclésiastiques ou laïques, 
lesquelles paraissaient possédées du malin esprit ; 
lorsque le dit évêque, sur l'ordre du roi, et d'après 
la commission de l'archevêque de Besançon, a dirigé, 
pendant quinze jours sur les lieux mêmes, les exor- 
cismes, après s'être adjoint plusieurs prêtres d'un 
grand mérite et d'une grande vertu, et M. Morel, 
autrefois médecin à Châlon, connu par sa science 
et son expérience, qui tous ont porté sur cette affaire 
le même jugement, nous regardons comme prouvés 
et incontestables les faits suivants : Premièrement, 
que toutes ces filles, sans exception, au nombre de 
dix-huit, paraissent avoir eu le don des langues, 
répondant exactement aux exorcistes, lorsque ceux-ci 
leur parlaient en latin, et parlant elles-mêmes en 
cette langue; que l'une d'entre elles, Anne l'Ecos- 
saise, appelée sœur de la Purification, a compris ce 
que L'un des exorcistes lui disait en irlandais, et l'a 
traduit plusieurs fois en français. Secondement, 



(1) Nous empruntons la traduction de ce document à Gôrres, 
Mystique, traduct. de M. Sainte-Foi. L'auteur l'avait extrait 
du recueil Les Causes célèbres, t. XI, p. 278, probablement celui 
de Lebrun vers 1848. 



142 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

que toutes, ou presque toutes, ont eu le don de con- 
naître l'intérieur et les pensées des autres, lorsque 
ces pensées s'adressaient à elles. Ainsi, lorsque les 
exorcistes leur commandaient intérieurement quel- 
que chose, elles le faisaient exactement. L'évêque 
de Châlon ayant ordonné, dans sa pensée seulement, 
au démon qui possédait Denise Parisot, servante 
du lieutenant-général d'Auxonne, de venir à lui 
pour se faire exorciser, Denise vint aussitôt, quoi- 
qu'elle demeurât dans un quartier éloigné de la ville, 
et elle lui dit qu'on lui avait ordonné de se présenter 
à lui. La même chose fut essayée avec la sœur 
M. Janini de l'Enfant-Jésus, et avec Humberte de 
Saint-François, à qui l'évêque recommanda, au 
moment même de son paroxysme, de se prosterner, 
les mains étendues, en croix, devant le Saint-Sacre- 
ment, ce qu'elle lit aussitôt. Les autres ecclésiasti- 
ques, voyant que la même chose se répétait tous' les 
jours, avaient pris l'habitude de n'adresser jamais 
à ces religieuses les ordres qu'ils voulaient leur don- 
ner que par la pensée. 

« Troisièmement, en diverses circonstances, elles 
ont prédit l'avenir, et particulièrement en ce qui 
concerne les maléfices que l'on voulait trouver, 
non seulement dans le cloître, mais aussi dans le 
corps des autres sœurs, avec lesquelles elles n'avaient 



LE POUVOIR DES ESPRITS 143 

pu s'entendre auparavant, et qui les rendaient 
ensuite au moment précis qui avait été déterminé 
par les premières. Plus d'une fois, elles ont dit, au 
seigneur évêque et à ses prêtres, des particularités 
très secrètes, relativement à leur famille ou à leur 
maison. Une fois même, on lui indiqua l'époque 
d'un voyage qu'il devait faire à Paris, époque qu'il 
ne connaissait pas lui-même. Quatrièmement, pres- 
que toutes, surtout dans leurs paroxysmes, ont mon- 
tré une grande horreur des choses saintes, et particu- 
lièrement de L'Eucharistie et de la Pénitence, de 
sorte que, plus d'une fois, il fallut employer plusieurs 
heures pour confesser l'une de ces religieuses, à 
cause de l'opposition qu'elle y mettait et des cris 
qu'elle poussait. Avant la communion, elles étaient 
tourmentées par des convulsions, où la volonté 
n'avait évidemment aucune part. Dès qu'elles 
avaient reçu la sainte Hostie, elles poussaient des 
hurlements effroyables et se roulaient par terre; 
pendant ce temps, l'hostie restait au bout de leur 
langue, qu'elles allongeaient ou retiraient sur l'ordre 
de l'exorciste, sans que toutefois elles se permissent 
rien d'injurieux contre le St-Sacrement. Ceci durait 
quelquefois une demi-heure, plus ou moins, et dès 
qu'elles avaient avalé l'hostie, elles recouvraient 
aussitôt le calme et ne se souvenaient plus de ce 

ti 



144 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

qui s'était passé. La seule approche des reliques 
d'un saint leur donnait de violents accès de fu- 
reur, et souvent elles disaient le nom du saint à 
qui appartenaient ces reliques, avant dé les avoir 
vues. Lorsque le seigneur évêque leur imposait 
les mains, en secret et sans qu'elles pussent le savoir, 
elles témoignaient par des signes manifestes qu'elles 
en ressentaient l'effet, et s'écriaient que cette main 
leur était insupportable, et les brûlait. Enfin, pen- 
dant la sainte messe et au milieu des exorcismes, 
elles vomissaient d'effroyables blasphèmes contre 
Dieu et la sainte Vierge, blasphèmes qui ne pou- 
vaient sortir que de la bouche du démon. Cinquiè- 
mement, toutes les fois qu'on les forçait de montrer 
par des signes surnaturels la présence du démon, 
elles ont obéi avec docilité. Le seigneur évéque or- 
donna, entre autres choses, à Denise, d'arrêter 
le pouls du bras droit, puis celui du bras gauche, 
pendant que l'autre marchait régulièrement ; et le 
médecin constata que l'ordre avait été parfaitement 
exécuté. La même chose arriva deux ou trois fois 
à la sœur de la Purification. Or, l'une et l'autre 
étaient également en parfaite santé, et ce phéno- 
mène ne pouvait par conséquent être attribué 
qu'à la volonté de l'exorciste. La poitrine de la sœur 
Marguerite de l'Enfant-Jésus, sur l'ordre de son 



LE POUVOIR DES ESPRITS 145 

exorciste, s'enfla et s'éleva d'une manière prodi- 
gieuse, puis s'affaissa et reprit son volume ordinaire ; 
et cela deux ou trois fois de suite. La sœur L. Arri- 
vey de la Résurrection, en présence de l'un des 
ecclésiastiques, garda pendant assez longtemps 
dans sa main un charbon embrasé, sans qu'il en 
résultât aucune trace de brûlure. 

« Sixièmement, sur le simple commandement 
des exorcistes, leur corps a acquis une merveilleuse 
insensibilité. Ainsi, le seigneur évêque ayant ordonné 
au démon de Denise de fermer tous ses sens, le méde- 
cin lui enfonça une épingle sous l'ongle d'un doigt, 
sans qu'elle ressentit aucune douleur. On lui ordonna 
ensuite d'arrêter le sang, et l'on retira l'épingle 
sans que le sang coulât. Puis.dès qu'on lui ordonna 
de couler, il coula en effet, pour s'arrêter de nou- 
veau, lorsqu'on lui commanda de s'arrêter. Ce phé- 
nomène se renouvela plus tard chez la sœur de la 
Purification, qui engageait les assistants à employer 
le fer et le feu, parce qu'elle ne sentait rien de tout 
ce qu'on lui faisait. Plusieurs d'entre elles qui, 
d'après la déclaration de quelques autres, devaient 
aller le lendemain au sabbat, en ayant été empê- 
chées, tombèrent dans une espèce de léthargie, au 
moment même où le sabbat devait avoir lieu, et 
cet état dura plus de cinq quarts d'heure. Ceci 



146 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

arriva, entre autres, à la sœur de la Purification. 
Tous ses sens étaient fermés, elle était sans mou- 
vement, sans parole, sans sentiment, les bras en 
croix sur la poitrine, et tellement raides qu'il était 
impossible de les séparer, les yeux fermés d'abord, 
puis ouverts, mais immobiles et privés de la faculté 
de voir. Lorsqu'elle revint de cette extase, elle 
raconta comment elle avait été en esprit au sabbat, 
et tout ce qu'elle y avait vu, Septièmement, après 
des exorcismes de plusieurs heures, il leur sortait 
souvent de l'estomac des corps étrangers qu'elles 
considéraient comme des maléfices et des charmes ; 
elles vomissaient des morceaux de cire, des os, des 
cheveux, des cailloux plus larges et plus épais qu'un 
thaler, de sorte qu'il nous paraît difficile qu'elles 
eussent pu les rendre par la gorge dans l'état naturel. 
Bien plus, Denise, après un exorcisme de trois 
heures et des efforts extraordinaires, rendit un jour 
par la bouche~une grenouille ou un crapaud vivant, 
gros comme le poing et qu'on brûla aussitôt. Hui- 
tièmement, les démons, dont ces pauvres filles se 
disaient possédées, forcés de sortir par les exorcis- 
mes, ont paru donner, à l'approche du Saint-Sacre- 
ment, des signes surnaturels et convaincants de 
leur départ. L'évêque ayant ordonné à ceux qui 
possédaient Denise, de partir et de briser une vitre 



LE POUVOIR DES ESPRITS 147 

qu'il leur montra du doigt, la vitre fut aussitôt brisée. 
La sœur Humberte se trouva guérie entièrement le 
jour de la Présentation de la Sainte Vierge, et, 
comme signe de sa guérison, elle rejeta par la bouche 
un morceau de taffetas roulé, sur lequel étaient 
inscrits en caractères rouges le nom de Marie et qua- 
tre autres lettres initiales désignant saint Hubert 
et saint François de Sales. La sœur de la Purification, 
ayant été délivrée de plusieurs démons, le jour de 
la fête de saint Grégoire le Thaumaturge, rendit 
aussi "par la bouche, comme signe de sa guérison, 
un morceau de drap dans un cercle de cuir, sur 
lequel était écrit le nom de Grégoire. Et le même 
jour, comme signe qu'elle avait été délivrée de 
plusieurs autres démons, elle montra tout à coup 
écrit, comme avec du sang, sur sa ceinture, en 
gros caractères, ces mots: Jésus, Marie, Joseph; 
et cependant les exorcistes, un moment aupara- 
vant, avaient vu cette ceinture toute blanche. 

« Neuvièmement, parmi les mouvements et les 
poses de ces possédées pendant les exorcismes, 
quelques-unes étaient si extraordinaires, qu'elles 
surpassaient évidemment leurs forces, même celles 
de la nature humaine. La sœur Humberte, ayant 
reçu l'ordre d'adorer le Saint-Sacrement, se pros- 
terna à terre, mais de telle sorte qu'elle ne touchait 



148 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

le sol qu'avec la pointe du ventre, tandis que la 
tête, les pieds et les mains, ainsi que tout le reste 
du corps, étaient levés en l'air. La sœur de la Résur- 
rection fit la même chose et resta quelque temps 
dans cette position, le corps ployé en cercle, de sorte 
que la pointe des pieds touchait le front. Constance 
et Denise furent plusieurs fois jetées contre la terre, 
en ne la touchant qu'avec le crâne et les pieds, 
tout le reste du corps étant en l'air, et elles mar- 
chèrent en cet état. Toutes ou presque toutes, 
lorsqu'elles étaient à genoux, les bras croisés sur la 
poitrine, se renversaient en arrière, de sorte que 
le haut de la tête touchait la pointe des pieds, tan- 
dis que la bouche baisait la terre et y faisait avec la 
langue le signe de la croix. Denise, quoique jeune 
et de chétive apparence, enlevait avec deux doigts 
et retournait en sens contraire, dans ses accès, un 
vase de marbre rempli d'eau bénite, et si lourd 
que deux personnes très fortes auraient eu de la 
peine à l'ôter de son piédestal. Plusieurs d'entre 
elles aussi se frappaient de la tête contre le mur 
ou contre le sol avec une telle violence que, dans 
l'ordre naturel des choses, elles auraient dû se 
mettre en sang ; et cependant, il ne paraissait 
aucun signe de contusion ni de blessure. Dixième- 
ment, toutes ces femmes étaient de différents 



LE POUVOIR DES ESPRITS 149 

états, séculières, protestantes, novices, professes, 
les unes jeunes, les autres âgées, celles-ci de la ville, 
celles-là d'ailleurs, les unes de bonne famille, et les 
autres de basse extraction ; les unes pauvres, les 
autres riches. Ces phénomènes ont commencé à 
se manifester dans le couvent depuis plus de dix 
ans, et l'on ne peut comprendre comment, dans 
un si long espace de temps, parmi tant de femmes 
de dispositions et d'intérêts si opposés, l'imposture, 
si elle avait eu lieu, aurait pu rester cachée. Après 
un examen attentif, le seigneur évêque n'a trouvé 
personne, soit dans le cloître., soit dans la ville, qui 
ne lui ait rendu un témoignage favorable de l'inno- 
cence et de la vie irréprochable des sœurs, ou des 
ecclésiastiques qui ont travaillé en sa présence 
dans les exorcismes ; et lui, de son côté, les a tou- 
jours trouvés exemplaires. Considérant toutes ces 
choses et, de plus, le témoignage du sieur Morel, 
médecin, qui a été présent à toute l'affaire, et qui 
assura que toutes ces choses surpassent les limites 
de la nature et ne peuvent venir que du démon ; 
nous croyons que tous ces faits extraordinaires 
sont au-dessus des forces de la nature humaine et 
ne peuvent venir que de la possession du démon. 
Tel est notre avis. Donné à Paris, le 20 janvier 
1652. Ont signé : f Marc, archevêque de Toulouse ; 



150 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

t Nicolas, évêque de Rennes ; f Henri, évêque de 
Rodez ; f Jean, évêque de Chalon-sur-Saône ; 
F. Morel, Nicolas Cornet, N. Grandin, frère Phi- 
lippe Le Roy, tous docteurs de Sorbonne. » 

Ce procès-verbal, d'une concision toute scienti- 
fique, serait de nos jours signé par les plus éminents 
psychiatres et ne différerait probablement qu'en 
sa conclusion. Il nous fait ressortir et les convulsions, 
et les supercheries, et le caractère épidémique de 
la folie démoniaque, en même temps qu'il nous révèle 
le sens tout subjectif de la décision des juges. Ils 
prononcent démoniaques les phénomènes en ques- 
tion, parce qu'ils n'en comprennent ni la nature, 
ni l'origine : c'est très humain ; ils appuient leur opi- 
nion sur celle d'un médecin, de renom sans doute, 
et nous devons reconnaître leur prudence. Nous 
verrons que, malgré l'apparence surnaturelle des 
phénomènes énoncés, les modernes auraient plus 
de peine que leurs aïeux à prononcer la réalité de 
la possession. Ce que nous regretterons toujours, 
et par dessus tout, c'est que ces possessions, vraies 
ou prétendues, aient été l'occasion de mort d'hommes, 
tant l'idée préconçue subsistait que le diable 
agissait au compte et sur l'ordre des sorciers, et 
que la mort seule pouvait débarrasser la terre 
d'une engeance aussi redoutable. 



LE POUVOIR DES ESPRITS 151 



ARTICLE QUATRIEME 

Les Démons Incubes et succubes 

I 

Une des questions les plus controversées, parmi 
les savants, touche les apparitions diaboliques. 
Les livres de démonologie sont, en effet, pleins de 
récits, où le diable se rend sensible, ici, à la vue, 
sous la forme d'une pierre, d'un arbre, de feuilles, 
ou d'animaux, homme, chien, chat, oiseau, crapaud, 
bouc; quelquefois, mais assez rarement, de mouton, 
car l'agneau était censé la figure du Christ, et de bien 
d'autres ; là, à l'oreille, par une voix, une parole, 
un cri, le roulement du tonnerre, le bruit du vent ; 
ailleurs, à l'odorat, par une odeur quelquefois suave, 
plus souvent acre, celle du soufre par exemple ; 
assez souvent au toucher, par des coups, des souf- 
flets, des chocs, des marques sur le corps et d'autres 
phénomènes analogues. Comment l'esprit incorporel 
pouvait-il ainsi agir ou réagir sur les êtres maté- 
riels ? 

Les réponses à cette question sont difficiles à 
concilier, tant elles se ressentent de l'état mental 



152 LA SORCELLERIE EN FRANGE 

de leurs auteurs. Tandis que les sceptiques niaient 
l'existence même de cette action, les cerveaux les 
plus crédules l'admettaient entière et sans excep- 
tion. D'autres se tenaient dans un certain milieu, 
rejetaient plusieurs faits, en admettaient d'autres, 
et se construisaient une théorie conforme à leurs 
croyances. Pour les docteurs anciens, qui suppo- 
saient aux démons un demi-corps, la difficulté se 
trouvait considérablement diminuée. Aux écrivains 
scolastiques, qui rangèrent le diable parmi les esprits 
purs, elle se présenta entière, et chacun se tira d'af- 
faire, comme il put. Les plus modérés supposèrent 
que le diable agissait, dans un grand nombre de 
cas, sur l'imagination, et faisait voir, entendre, sentir, 
ouïr ce qui n'existait réellement pas. S'ils s'en étaient 
tenus là, il y aurait bien peu de peine à les concilier 
avec les théories modernes sur les névroses ; mais- 
ils reconnurent aussi que les patients voyaient, 
entendaient ou sentaient quelque objet réel en 
dehors d'eux. La fabrication de cet objet incom- 
bait au diable. Il en prenait, assurait-on, la matière 
dans l'air, condensait cet air et lui donnait une 
forme visible et palpable. Au besoin, il empruntait 
la dépouille d'un cadavre, le corps d'un animal 
qu'il agitait, remuait comme l'âme remue le corps, 
comme il mouvait lui-même le corps des possédés. 



LE POUVOIR DES ESPI'.I 1 S 153 

Aux objections posées par des adversaires, les 
théologiens fort érudits ne manquaient pas de 
répondre, surtout par des preuves d'autorité. Les 
auteurs païens fournissaient bon nombre d'exem- 
ples propices, sans compter certains incidents 
bibliques ou évangéliques, convenablement inter- 
prétés, el divers passages des Pères de l'Eglise, 
auxquels on attribuait, suivant les circonstances, 
le don d'inerrance. Dans la multitude de légendes 
nées sous la plume des moines, à partir du VI" 
siècle, il n'était pas difficile non plus de trouver des 
incidents typiques, capables de fermer la bouche 
aux incrédules. Du reste, an Moyen-Age, comme 
de nos jours, les écrivains intransigeants avaient 
à leur disposition une autre sorte d'argument qui 
pouvait remplacer tous les autres, ils accusaient 
leurs adversaires d'incrédulité, d'athéisme, de schisme 
et d'hérésie, accusations gênantes de notre temps 
pour les fidèles soucieux de leur foi et de leur 
réputation aux yeux des croyants, niais ne pou- 
vant non plus abdiquer leur raison ; accusation 
terrible en un temps où l'Inquisition, tribunal 
contre l'hérésie, pouvait intervenir, et, selon la dispo- 
sition ou les convictions des juges, convaincre 
effectivement d'hérésie ; ce qui pouvait aboutir à 
une peine fort grave, quelquefois au bûcher. 



154 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

A ces questions sur les corps des démons, se mê- 
laient celles plus générales touchant le pouvoir des 
esprits sur le monde matériel et la terre. Pouvaient-ils 
créer ou non ? Leur pouvoir allait-il jusqu'à trans- 
porter les corps d'un lieu à un autre, changer 
les sexes, rendre la jeunesse aux vieillards, fabri- 
quer de l'or véritable, transmuter les métaux et 
mille autres opérations analogues. Naturellement, 
chacun répondait à son sens. Il est curieux de voir 
certains auteurs, relativement modérés, refuser au 
démon le pouvoir de créer ou d'organiser des corps 
de grands animaux, mais leur concéder la fabri- 
cation des insectes, même en grand nombre. L'ana- 
tomie, encore inconnue, ne laissait pas en effet 
soupçonner une mécanique aussi parfaite dans le 
ciron que dans l'hippopotame. On croyait que le 
monstre offrait plus de difficulté à former que l'im- 
perceptible bijou vivant ; que la montagne réalisait 
plus de merveille que le moindre cristal. En tout 
cas, ces problèmes se trouvaient discutés en des 
écrits nombreux, parfois en de fort doctes élucu- 
brations qui supposent des lectures nombreuses, 
mais actuellement nous ennuient ou nous font sou- 
rire, bien que, pendant des siècles, elles aient suscité 
violemment les passions. 



LE POUVOIR DES ESPRITS 155 



II 



L'éternel féminin ne pouvait échapper à l'atten- 
tion des démons. Déjà les païens racontaient que 
les faunes, les satyres, les sylvains se délectaient 
dans les couches des hommes. La mythologie poly- 
théiste était pleine des bonnes fortunes des dieux 
et demi-dieux, même de Jupiter.roi divin de l'Olympe ; 
mais, plus encore, la Bible ne racontait-elle pas le 
triste sort des sept maris successifs de Sara, fille 
de Raguel, tous immolés par un démon jaloux (Tobie, 
VI, 14) ? Etait-il possible de nier, après tant d'exem- 
ples, l'amour des esprits pour les filles dos hommes ? 
Aussi, bien des histoires, tantôt scabreuses, tantôt 
plaisantes, couraient sur les génies familiers. Ces 
petits coquins avaient, eux aussi, leurs amourettes, 
et si la femme convoitée ne cédait pas aux caprices 
du lutin, celui-ci ne se gênait pas pour jouer de 
méchants tours. L'un volait le pain de la jeune fille 
qu'il désirait, l'autre déchirait sa robe, un troisième 
brisait les cruches de la maison. On disait même 
qu'un follet avait persécuté, pendant aes mois, une 
dame de Pavie et lui avait joué la mauvaise 



156 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

plaisanterie de la déshabiller en pleine rue (1). 
Evidemment les mauvais esprits, une fois épris, 
ne pouvaient s'en tenir à des farces plus ou moins 
inoffensives, aussi leur imputait-on jusqu'à la con- 
naissance charnelle des hommes. Suivant qu'ils 
s'attaquaient à des femmes ou à des mâles, on les 
appelait incubes ou succubes ; et les rapports sexuels 
entre les esprits et les habitants de la terre furent 
crus ou discutés par les gens les plus sérieux. A leur 
décharge, nous pouvons constater que les théoga- 
niies, c'est-à-dire les unions entre les dieux et les 
hommes, furent admises chez presque tous les peu- 
ples, et si les théologiens du Moyen-Age ignoraient 
les légendes de l'Inde, de la Chine et du Pérou, 
sans parler de celles de l'Egypte et de bon nombre 
de contrées africaines (2), ils connaissaient celles 
de la Grèce sur les nombreux enfants de Jupiter 
ou d'Apollon, et celles de Rome sur la naissance divine 
de ses fondateurs, Romulus et Rémus. De plus^ 
ils connaissaient le fameux texte de la Genèse (VI, 



(1) SiMsTiiAiii d'Amexo. In lu Démonialité et des animaux 
incubes <t succubes. Paris, in-18, 1ST5, ]>. :;:; seq. — (Wirres, 
t. V. p. 114 : t. IV, p. 284 seq. 

(2) Saintyves. Les Vierges Mères et les naissances miracu- 
leuses, in-16, Paris 1908, ouvrage intéressant, dont je ne conseil- 
lerais cependant la lecture qu'aux personnes munies d'une foi 
inébranlable et d'un sûr jugement critique. 



LE POUVOIR DES ESPRITS 157 

2. 4) : « Les enfants de Dieu, voyant que les filles 
des hommes étaient belles, prirent pour leurs fem- 
mes celles d'entre elles qui leur avaient plu... Or, 
il y avait en ce temps-là sur la terre des géants ; 
car depuis que les enfants de Dieu eurent épousé 
les filles des hommes, il en sortit des enfants qui 
furent des hommes puissants et fameux dans le 
siècle ». - Dans ce passage, à la suite d'un certain 
nombre d'auteurs anciens, ils supposaient que le 
ternie d'enfants de Dieu signifiait les Anges, et, des 
lors, se croyaient le droit d'admettre la possibilité 
et l'existence d'une union charnelle entre les mor- 
tels et les esprits. 

Non seulement union charnelle, niais encore 
procréation d'êtres, fils tout à la lois de l'homme 
et du démon ! Parmi les résultats de la copulation 
monstrueuse, on citait ici certains monstres mi-hom- 
mes, mi-loups, ou présentant des tares censées démo- 
niaques; là c'étaient des jeunes filles, bien laites d'ail- 
leurs, mais vouées au diable leur père dés leur nais- 
sance, sorcières par conséquent dans l'aine et des- 
tinées au bûcher. Ailleurs, on rangeait parmi les 
enfants du démon tous les hommes grands, robustes, 
audacieux et méchants ; or, l'érudition de certains 
auteurs du haut Moyen-Age, trop imbus de pré- 
jugés contre l'Antiquité, mit dans cette catégorie 



158 LA SORCELLERIE EX FRANCE 

les grands hommes du paganisme, connus sous 
des aspects divers. Ainsi Romulus, Servius Tullius, 
Platon, Alexandre, Scipion l'Africain, l'empereur 
Auguste, furent proclamés fils des dieux anciens, 
c'est-à-dire des démons et des mortelles ; déclaration 
qui semblait en apparence conforme à celle des anciens 
auteurs païens, pour qui l'apothéose, ou la filiation 
divine, semblait la monnaie courante des flatte- 
ries officielles. Dans un autre sens, je veux dire en 
repoussant toute idée de flatterie, certains catholi- 
ques affirmèrent plus tard que Luther et ses plus 
renommés collaborateurs avaient aussi dû le jour 
à l'œuvre des esprits infernaux (1). 

On trouvait la confirmation de ces hypothèses, 
et d'autres semblables, dans les historiens qui affir- 
maient la génération démoniaque de la race des 
Huns, ou imputaient aux démons incubes l'origine de 
la population Cypriote. Dans la discussion de toutes 
ces questions graveleuses, les théologiens, surtout 
les démonologues, ne reculaient pas devant les détails 
les plus réalistes ; mais rien n'approchait de ce 
qui se racontait du sabbat, où, disait-on, le diable, 



(1) Laxcre (Pierre de) Tableau de l'inconstance des mauvais 
anges et des démons, in-4, Paris, 1613, p. 231. — Le Loyer, p. 313 
seq. 



LE POUVOIR DES ESPRITS 159 

sous une forme animale ou humaine, s'accouple 
avec les femelles présentes. Son membre est dur, 
affreux, hérissé d'écaillés, projetant une semence 
froide ; quelquefois il en a deux, l'un devant, 
l'autre derrière. Pour compenser, les mêmes narra- 
teurs, ou leurs compagnons, donnent aussi au 
diable deux visages; l'un en haut, l'autre en 
bas. Il serait, nous le croyons, impossible à la 
crédulité la plus grande de nos contemporains, 
d'ajouter foi à de telles billevesées, et, pourtant, 
elles attirèrent l'attention des personnages les plus 
graves et suscitèrent les discussions les plus appro- 
fondies. 



Comme il va de soi, les discu leurs ne purent se 
mettre d'accord. Pourtant, si plusieurs admirent 
chez les esprits une vraie concupiscence, avec pro- 
jection de vrai sperme, la majorité des écrivains 
sérieux se rangea derrière la bannière du grand 
théologien scolastique, saint Thomas d'Aquin. 
Cet homme, d'une intelligence remarquable, dont 
personne ne peut contester ni l'énorme science ni 
la haute raison, nous le voyons, non sans stupeur, 
ne pas rejeter purement et simplement, comme une 
fable insensée, l'idée d'une copulation diabolique, 
mais chercher gravement un mode d'expliquer le 
phénomène. 



12 



160 LA SORCELLERIE EX FRANCE 

L'explication de saint Thomas (1) consista à 
admettre l'union charnelle, le coït apparent ou réel 
entre le démon et la femme, union d'où pouvaient 
naître des êtres vivants ; mais la fécondation ne 
pouvait cependant être l'œuvre directe du diable, 
car n'étant pas créateur et n'ayant pas les organes 
nécessaires, il ne pouvait émettre la semence du 
mâle. Il avait donc recours à un stratagème : il se 
faisait succube pour un homme, recevait ainsi la 
liqueur spermique, qu'incube à son tour, il allait 
transmettre à distance à une femme. C'était la fécon- 
dation artificielle toute trouvée. Que devenaient, 
dans cette hypothèse, les lois sociales de l'héritage, 
même de l'hérédité princière ? Nous le laissons 
deviner au lecteur. Il est évident que c'en était 
fait des familles, des races, du mariage même, si 
un intermédiaire invisible venait ainsi troubler 
les relations conjugales. 

Les plus illustres théologiens et les démonologues 
les plus avisés se rangèrent à la suite de saint Tho- 
mas, mais des esprits audacieux risquèrent d'au- 
tres explications. Une théorie, assez conforme au 
génie de l'époque, supposa dans les démons une scien- 



(1) S. Thomas d'Aquix. Summa theôlogica. 1° part, quest. 51, 
articul. 3 ad 6. 



LE POUVOIR DES ESPRITS 161 

ce médicale bien supérieure à celle des médecins, 
capable de suppléer par un procédé artificiel à 
l'opération humaine. Les histoires anciennes sont 
pleines de femmes ayant conçu au contact d'une 
fleur, d'un fruit, dans un bain, sans l'intervention 
d'un mâle (1) ; plus d'un conte de ce genre, resté 
dans la mémoire de telle ou telle contrée, facilita 
l'adoption de la théorie qui nous occupe. On l'ap- 
puya du reste sur d'autres faits non moins indiscu- 
tables (2). En Portugal, assurait-on, le vent d'ouest 
produisait un effet étrange sur les juments : elles 
pouvaient concevoir et enfanter sans avoir besoin 
de l'étalon, tant ce vent chaud avait d'influence 
sur les substances génératrices des femelles ; rien 
d'étonnant donc que les esprits pussent produire 
un effet analogue sur l'ovaire féminin, sans avoir 
besoin d'une liqueur séminale d'origine masculine. 
Aux incrédules, restés inébranlables malgré cet 



(1) Saixtyves. Les Vierges Mens et les naissances miracu- 
leuses, p. 19 seq. 

(2) On peut voir dans Hansex, Quellen und Uriieisuchungen zur 
Geschichte des Hexemsahns undder Hexenverfolgung,um Mittelalter 
Bonn, in-8, 1901, des extraits de plusieurs auteurs relatifs aux 
incubes. Les deux exemples, que nous donnons, sont à la page 
85. Ils sont tirés d'un traité manuscrit sur les démons, qui 
semble du xv e siècle, et paraissent empruntés à Guillaume de 
Paru, ( + 1249 ) philosophe assez hardi du xm e siècle, et évêque de 
Paris. 



162 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

exemple, on rappelait l'aventure de la femme d'un 
soldat saxon. Elle fut enlevée par un ours et portée 
dans une caverne, où l'ours la connut; elle en eut 
plusieurs fils, qui plus tard recouvrèrent la liberté 
avec leur mère, et vécurent auprès de son mari. 
Ils se firent soldats, mais leur origine arsine se mani- 
festait par une certaine déviation du visage, un peu 
semblable à celle de la tête de l'ours. 

Quelques auteurs, trouvant insuffisantes les expli- 
cations données jusqu'ici, mais ne pouvant se rési- 
gner à abandonner l'union des esprits et des femmes, 
croyaient la rendre possible en supposant que le 
démon s'emparait d'un cadavre masculin, l'ani- 
mait par sa puissance et pouvait par son intermé- 
diaire jouir de la femme. D'autres écrivains fort 
orthodoxes reculaient devant l'existence de créa- 
tures, vraiment filles de Satan et de la femme ; 
ils expliquèrent donc l'enfant des démons incubes 
ou succubes, non d'une passion ou d'une possession 
charnelle des esprits incorporels, mais d'une simu- 
lation de leur part, afin d'entraîner l'homme ou la 
femme au péché. C'eût été une tentation charnelle 
excitée dans l'imagination en même temps que 
dans les yeux et le corps du patient, par le corps 
fictif d'un démon incapable d'en ressentir la contre- 
partie. Ajoutons, pour être justes, qu'à toutes les 



LE POUVOIR DES ESPRITS 163 

époques, il y eut des cerveaux plus froids qui reje- 
tèrent en bloc la possibilité même d'une union entre 
l'homme et l'esprit. Convaincus déjà, ou se doutant 
des lois de la séparation des règnes naturels, ils expli- 
quèrent par le cauchemar, la folie, le rêve ; tout au 
plus, si cela était nécessaire, par une tentation dia- 
bolique, les récits invraisemblables des imaginations 
maladives et tentèrent, bien que longtemps sans 
grand espoir, de réagir contre leurs contemporains. 
De ces contradicteurs, le xm e siècle et les âges sui- 
vants n'en virent qu'un petit nombre, ils n'attachè- 
rent qu'une importance assez faible aux opinions, 
jugées paradoxales, de docteurs cependant considé- 
rés. Aussi, sous l'influence du préjugé, la législa- 
tion contre les prétendus coupables de copulation 
diabolique se fit barbare. Elle aboutit à des mons- 
truosités. Nous verrons, en plusieurs circonstances, 
des jeunes gens brûlés parce qu'on les affirmait 
nés de l'union de leurs mères avec Satan; maintes 
sorcières subirent le même sort, comme coupables 
d'inceste diabolique. Comment qualifier, si elle fut 
réellement prononcée, (1) la sentence de l'inquisi- 



(1) Tirée de la chronique de Guillaume Bafdix, dans l'His- 
toire du Languedoc, de Dom Vaissette, édition Privât, t. IX, 
preuves, col. 8. Certains détails permettent de mettre ce récit 
en suspicion. 



164 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

teur de Toulouse, Hugues de Baniols, sentence con- 
firmée par le sénéchal de la ville, condamnant au 
feu une femme de soixante ans, Angèle de la Barthe, 
comme ayant eu de Satan un enfant à tête de bouc 
ou de loup, à queue de serpent, qu'elle éleva deux 
ans et qui disparut ensuite (1275) ? 



CHAPITRE III 
Le Pouvoir des Sorciers 



ARTICLE PREMIER 

Les Crimes des Sorciers 

I 

Tous les dénions, génies, diables et diablotins se 
tenaient à la disposition de leurs amis terrestres, 
les sorciers. Un pacte plus ou moins explicite, l'abju- 
ration de la foi chrétienne, l'adoration de Satan, 
quelquefois un écrit, par lequel le magicien se recon- 
naissait l'homme lige du prince des ténèbres et 
lui donnait son âme, précédaient la remise à l'homme 
du redoutable pouvoir infernal. Mais, cette condition 
remplie, Satan ne marchandait plus sa collaboration ; 
il mettait généreusement sa puissance à la disposi- 
tion des hommes, afin de leur procurer la fortune, la 
richesse, les biens de ce monde, surtout la faculté de 
nuire à leurs ennemis, beaucoup plus îarement celle 
d'être utiles à leurs amis. 



166 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

L'idée d'un pacte entre Satan et les hommes 
remonte assez haut dans l'histoire. Les poètes latins 
supposaient déjà une sorte de convention entre les 
dieux et les magiciens, ou même entre les dieux et 
leurs adorateurs. « Quel est donc le pacte qui tient 
les dieux enchaînés ? » disait Lucam, à propos des 
magiciens de Thessalie (1). De leur côté, les Pères 
de l'Eglise, S. Cyprien, S. Augustin et d'autres, parlant 
des magiciens, leur avaient reproché une sorte de 
traité avec les démons. Il n'en fallait pas tant pour 
supposer la confection de conventions suivant les 
règles et de contrats écrits. La légende, mentionnée 
plus haut, de Théophile donna le thème, sur lequel 
il n'y eut plus qu'à broder ; les artisans ne man- 
quèrent pas. Le signe du pacte se trouva quelquefois 
une fleur, un fruit, un objet quelconque, offert, 
croyait-on, comme une sorte de sacrifice à Satan. 
Dans certaines causes de sorcellerie, ces pactes 
jouèrent un grand rôle, mais il n'est pas toujours 
facile de discerner ce que voulaient dire les accusa- 
teurs. Ainsi, lors de la possession de Loudun (2), 
à la suite de laquelle on brûla comme magicien le 



(1) Pharsale, 1. 6, vers le milieu, traduct. de Durand, Paris, 
p. 213. 

(2) Baissac. Les grands jours de la sorcellerie, p. 466, 467, 500. 



LE POUVOIR DES SORCIERS 167 

curé Urbain Grandier, les religieuses possédées 
déclarèrent que leur mal était arrivé par deux pactes, 
dont l'un avait pour marque trois épines et l'autre, 
un bouquet de roses, 

C'est par ce bouquet de roses, touché et senti par 
la Supérieure, que le démon Astaroth était entré en 
elle. Pendant d'autres exorcismes, les possédées 
exhibèrent divers objets assez disparates, qu'elles 
étaient censées sortir de leur corps et qui, suivant 
elles, constituaient les pactes de Grandier. 

« Le premier, de cendres, de vers, de poils et d'on- 
gles de quelque corps humain, rapporté par Asmo- 
dée, à l'exorcisme du 15 mai. 

« Le deuxième, de sang, de matière grisâtre, qu'il 
fut impossible de distinguer, et de deux morceaux 
de quelque chose de la grosseur d'une noisette, ce 
pacte rapporté le 17 mai par Léviathan. 

« Le dernier, de trois marques de sang, selon l'ap- 
parence, sur du papier, et de huit graines d'oranges. 

« On présenta encore à l'accusé un tuyau de plume 
d'oie, rendu par M me de Belciel (la Supérieure) à 
l'exorcisme du 13 juin, ainsi qu'un petit paquet 
de cinq pailles, trouvé sur elle le 30 avril précédent. » 

On brûla soigneusement ces prétendus pactes ; 
mais que signifiaient-ils, dans la pensée au moins des 
exorcistes et des possédés ? la chose n'est pas claire. 



168 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

Peut-être faut-il ne les considérer que comme des 
charmes, c'est-à-dire des objets ensorcelés, opérant 
par contact, grâce à l'intervention du démon ren- 
fermé en eux ? Il est inutile du reste de chercher une 
doctrine dans les opérations si souvent contradictoires 
de la sorcellerie, surtout de celle des derniers siècles. 
Quoiqu'il en soit, en dehors d'objets matériels, 
emblèmes du pacte, nous trouvons signalées, en 
maintes circonstances, des conventions passées entre 
le démon et le magicien. On prétendait que le dernier 
devait les signer de son sang et, pour le faire, se piquer 
les doigts ou les bras, afin de recueillir la goutte de 
sang nécessaire. Dans les procès de sorcellerie, le 
mode de pacte, qui revient le plus souvent, est celui du 
sabbat, ou de la synagogue, comme disaient les 
anciens démonologues, c'est-à-dire des réunions prési- 
dées par le diable. Dans ses parties essentielles, il 
comportait la présentation au diable de la sorcière 
novice, un certain interrogatoire, puis le renoncement 
de la postulante aux divers mystères de la foi chré- 
tienne ; enfin la promesse d'obéir désormais au 
diable, ce qu'on appelait l'hommage rendu au diable. 
Le baiser du démon, les cérémonies obscènes et les 
autres détails que nous verrons plus tard dans la des- 
cription du sabbat, apparaissent comme des hors- 
d'œuvre en ce qui concerne le pacte, promesse réci- 



LE POUVOIR DES SORCIERS 169 

proque d'obéissance de la part du magicien, vis à vis 
des ordres diaboliques, d'assistance de la part du 
diable, lorsqu'il sera évoqué par le sorcier. 



II 



Les résultats de l'alliance diabolique, fort divers 
suivant la croyance générale, étaient le plus souvent 
malfaisants. On accordait aux magiciens ou aux 
sorciers le pouvoir de lancer la foudre, de déchaîner 
ou de calmer les tempêtes.C'était une vieille supersti- 
tion, celle d'attribuer cà certains hommes une influence 
sur les phénomènes météorologiques, puisque le 
populaire de l'Egypte la supposait déjà dans ses 
prêtres. On la retrouve chez les Grecs, chez les 
Romains, chez les peuples barbares, et on y croit si 
sérieusement que les législateurs ne dédaignent pas 
de la mentionner dans leurs codes. Sènèque, à vrai 
dire, se moquait de ce qui se racontait dans le public 
sur les tempêtes de grêle apaisées par des sacrifices : 
« A Cléorns, dit-il, il y avait, chose incroyable, des 
observateurs officiels de la grêle. Quand ils annon- 
çaient son arrivée, vous vous attendiez que les hom- 
mes courussent chercher leurs manteaux ou leurs 
nattes; pas le moins du monde, chacun pour soi, 



170 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

l'un immolait un agneau, l'autre un poulet, et la 
grêle s'éloignait dès qu'elle avait goûté un peu de 
sang. (1) » S. Agobard, évêque de Lyon au ix e siècle, 
essaya également d'enlever à ses fidèles la croyance 
aux orages magiques (2) ; en dépit des philosophes 
et des évêques, le peuple continua d'attribuer aux 
sorciers la formation des tempêtes. 

Rien d'étonnant qu'avec de telles croyances, les 
pouvoirs publics se montrassent sévères pour les 
perturbateurs de l'atmosphère. « Beaucoup de gens, 
dit une loi de l'empereur Constance (3), ont recours 
aux arts magiques, ils osent troubler les éléments 
et nuisent à la vie des innocents ; ils invoquent les 
mânes et cherchent à nuire à leurs ennemis. Que 
la peste mortelle fasse disparaître ces ennemis de la 
nature ! » Le code des Visigoths fait également men- 
tion des hommes malfaisants, qui suscitent les 
tempêtes et , par des incantations, sont repu tés envoyer 
la grêle sur les moissons et les vignes. Ils recevront 
deux cents coups de fouet. Sans se laisser ébranler 
par les objections, le peuple continua, pendant tout 
le Moyen-Age, d'imputer aux sorciers les troubles de 



(1) Séxèque. Questions naturelles. 1. 4, cité par Del Rio. 
Disquisit magie. 1. 2, qu. 11p. 136. 

(2) S. Agobard. Liber de Grandinc. 

(3) Code de Justinien, lib. 9, tit. 18, loi 6. 



LH POUVOIR DES SORCIERS 171 

l'atmosphère ; aussi, quand la mode fut bien établie de 
brûler les évocateurs de Satan, plus d'une victime se 
vit immolée à l'opinion générale. « Et de fait, nous 
raconte Bodin (1), au Livre des Cinq Inquisiteurs 
il est dit, que l'an 1488, il advint au diocèse de 
Constance un orage violent, de grêle, foudre et tem- 
pête, qui gâta les fruits quatre lieues d'étendue. Tous 
les paysans accusaient les sorciers : on prit deux 
femmes, l'une "'Anne de Mindelen, l'autre Agnès. 
Etant présentées à la question, après avoir dénié, 
enfin confessèrent séparément qu'elles avaient été 
aux champs au même jour avec un peu d'eau, et, 
l'une ne sachant rien de l'autre, avaient fait chacune 
une fosse, et troublé l'eau dedans la fosse sur le midi, 
avec quelques paroles qu'il n'est besoin de savoir, 
invoquant le diable et, cela fait.sitôt qu'elles furent 
de retour en la maison, l'orage survint : elles furent 
brûlées vives. » 

P Puissants sur les nuages, les magiciens ne l'étaient 
pas moins sur la terre. Leur art servait à dessécher 
ou à geler les moissons. Il va de soi qu'on prit contre 
ces malfaiteurs une série de dispositions législatives, 
impuissantes à enrayer le mal. Une croyance curieuse 



(l) Dhnonologie, 1. 2. c. 8, p. 191. 



172 LA. SORCELLERIE EN FRANCE 

attribua aux sorciers le pouvoir de faire passer les 
moissons d'un champ dans un autre ou même dans 
une contrée lointaine, en particulier dans la Mangonie, 
pays fabuleux, réputé le grenier général des diables 
et des sorciers. L'évêque de Lyon, S. Agobard, eut 
beaucoup de peine à soustraire à la fureur populaire, 
excitée par cette croyance, trois hommes et une 
femme venant de Bénévent , dont le costume 
étranger et la langue avaient attiré l'attention, et 
qu'on affirmait venus à Lyon dans un navire 
aérien. (1) 

Tarir les sources n'était qu'un jeu pour les amis 
des démons. Avec une poignée de poudre magique 
répandue dans les campagnes, ils infestaient des 
contrées entières de sauterelles, de rats, d'insectes, 
de loups même. Ils envoyaient la peste meurtrière 
des cités. St Augustin avait cru à ce prodige : son 
autorité devint convaincante pour les âges postérieurs. 
Aussi, les sorciers partagèrent avec les Juifs et les 
lépreux le triste privilège d'être estimés les auteurs 
des fléaux terribles, qui épouvantèrent l'Europe à 
plusieurs reprises, et tombèreut comme eux victimes 
des préjugés en faveur. 



(1) S. Agobard, De Grandine. — Soldan, p. 129. — Del Rio, 
p. 141, 392. 



LE POUVOIR DES SORCIERS 173 



III 



Les crimes publies ne leur suffisant pas, les sorciers, 
surtout ceux qui se reconnaissaient à une marque 
dans l'œil, deux pupilles, ou dans la prunelle une 
figure de cheval, de chien, de patte de crapaud, fasci- 
naient et enchantaient de leur simple regard. Le 
mauvais œil est encore redouté en bien des contrées. 
Les Italiens, pour détruire l'effet du charme, font les 
cornes avec leurs doigts ; en d'autres pays, on crache 
par terre. Voulez-vous avoir une idée de la puissance 
du mauvais œil, écoutez ce que nous conte Gorres (1), 
auteur d'une Mystique que certains croyants ont 
jugée rationaliste : « C'est particulièrement en 
Espagne, dit-il, que l'on trouve des hommes ou des 
femmes douées de cette faculté singulière. Une dame 
française nommée d'Aulnoi écrit à ce sujet dans son 
Voyage en Espagne, t. 2, qu'il y a dans ce pays des 
gens, qui ont un tel venin dans les yeux, que lorsqu'ils 
regardent fixement quelqu'un, et surtout un enfant, 



(1) La mystique divine naturelle et diabolique, par Gorres 
ouvrage traduit de l'allemand par M. Charles Sainte Foi, 5 in-12, 
Paris, 1861, t. III. p. 296, 



174 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

celui-ci meurt de consomption. Elle dit avoir connu 
un homme qui avait un œil contagieux, et qui rendait 
malades tous ceux qu'il regardait de cet œil ; de 
sorte qu'on le força à le couvrir d'un emplâtre, car 
l'autre œil n'avait rien de contagieux. Quelquefois 
quand il se trouvait chez ses amis, on lui apportait 
des coqs, et il disait : « Lequel voulez-vous que je tue ? » 
Il regardait fixement celui qu'on lui désignait, et 
bientôt la pauvre bête tournait en cercle comme prise 
de vertiges, et tombait morte au bout de quelques 

instants. 

« Vida (1) connaissait un vieillard à Viterbe qui 
possédait aussi la faculté de tuer de son regard tous 
les reptiles, les petits oiseaux et tout ce qui avait une 
vie chétive. Son mauvais œil avait des taches de 
sang, ses cheveux étaient hérissés sur sa tête et 
tout son extérieur était repoussant. Au printemps, • 
lorsque les germes commencent à pousser et que les 
arbres fleurissent, s'il entrait dans un jardin, c'était 
une véritable désolation ; car toutes les fleurs qu'il 
regardait se flétrissaient et mouraient, comme em- 
pestées par le souffle de la mort. 



(1) Vida Marc- Jérôme.chanoine de^t- Jean de Latran ( + I066), 
éputé un des meilleurs poètes latin de son temps, écrivit un ou- 
JLe sur les vers à soie (Lyon et Bâle, 1537 ). d ou est tirée 1 anec- 



!' 

vrage sur 

dote citée par Grôrres 



LE POUVOIR DES SORCIERS 175 

« Le médecin Borel (1) a connu aussi, clans sa pra- 
tique, plusieurs hommes, dont le regard était tellement 
contagieux, que non seulement ils tarissaient le lait 
dans le sein des nourrices, mais endommageaient 
encore les feuilles et les fruits des arbres, que l'on 
voyait se dessécher et tomber. La chose allait si loin 
qu'ils n'osaient pins sortir avant d'avoir donné le 
temps d'avertir les petits enfants et les nourrices de 
leur approche, et d'écarter les animaux nouvellement 
nés, et en général toutes les choses auxquelles ils 
pouvaient nuire. Il en a connu d'autres dont le regard 
usait peu à peu les verres et les miroirs dont ils se 
servaient, de sorte qu'ils étaient obligés d'en changer 
de temps en temps, et que souvent même il se formait 
des trous dans le verre. Saint André connaissait une 
femme qui ne pouvait se servir longtemps des mêmçs 
lunettes ; elle lui en montra une paire, qui était toute 
rongée au milieu, et qui avait une multitude de 
petites cavités. » 

On conçoit que les hommes doués d'une vue pareille 
devaient être terribles. Heureusement pour le genre 
humain, les juges des sorciers, représentant la justice 



(1) Borel Pierre (+ 1689), médecin du roi, membre de l'Aca- 
démie des sciences, a écrit entre autres Historiarum et observa- 
iionum medico-physicarum centuriœ (1653 in-8), d'où est tir<^ 
l'observation citée, observ. 67 cent. 3. 

13 



176 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

humaine et images du juge suprême, échappaient en 
général à leur influence. Pas toujours cependant, car 
si l'on en croît certains inquisiteurs allemands fort 
experts, Sprenger et ses collaborateurs, dont nous 
aurons à parler plus tard, les juges se laissaient 
parfois influencer par l'œil des sorciers qu'ils ren- 
voyaient sans les punir, marque évidente du pouvoir 
diabolique des accusés. Ce pouvoir s'exerçait donc 
néfaste sur les malheureux soumis aux rayons lumi- 
neux du mauvais œil, sur ceux aussi que le sorcier 
avait pu toucher même légèrement ; les maux pou- 
vaient alors sur les misérables, les démons s'empa- 
raient d'eux, les maladies s'acharnaient sur leurs 
corps. 



IV 



Tant de calamités supposaient l'intervention du 
diable. En d'autres cas, les sorcières opéraient par 
elles-mêmes. Elles tuaient, disait-on, des enfants pour 
composer avec leur sang, leurs cervelles, leurs grais- 
ses ou leurs os, des matières propres aux maléfices. 
Parfois, elles faisaient rôtir ces tendres victimes, 
ou déterraient des cadavres d'enfants, pour les 
dévorer en d'effroyables banquets ; quelquefois, 
elles les réduisaient en cendres et le résidu des pau- 



LE POUVOIR DES SORCIERS 177 

vres corps servait à la confection de charmes. Elles 
suçaient, assurait-on encore, le sang des hommes, 
pénétraient dans les chambres et aspiraient sous 
les ongles le sang des dormeurs, qui ne tardaient 
pas à en mourir. Elles enfonçaient des aiguilles 
dans le crâne ou sous les ongles des nouveau-nés ; 
ajoutaient, s'il était nécessaire, la vertu des procé- 
dés magiques à leur malice ordinaire, pour faire 
avorter les femmes ou les femelles des animaux (1). 
Ainsi, dans le diocèse de Lausanne, l'inquisiteur 
Pierre fit condamner au feu un sorcier nommé 
Stedelein, qui se reconnut coupable d'avoir fait 
avorter sept fois la maîtresse d'un logis et, pendant 
plusieurs années, les bestiaux qui lui appartenaient. 
Tous ces crimes étaient le fait d'un lézard, caché 
par le sorcier sous le seuil de la maison. On chercha 
ledit lézard sans le trouver, mais la terre, qui le cou- 
vrait, fut transportée ailleurs et tout revint à l'or- 
dre, y compris le sorcier, qui fut brûlé (vers 1430) (2). 
Malgré toutes les précautions, en présence d'ennemis 
si redoutables, les Inquisiteurs eux-mêmes se trou- 
vaient soumis à certains dommages. Ce qui arriva 



(1) Lba. Histoire de V Inquisition, traduct. franc, t. III, p. 602 1 
— Hansen, p. 93, 122, 229. — Mémoires de Jacques du Clercq- 
t. III, p. 16 seq.—*- Le Loyer, p. 706. — Gôrres, t. V, p. 367 seq. 

(2) Nider. Forniicarius, dans Hansen, p. 92. 



178 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

au Pierre, dont nous venons de parler. S'étant levé 
une nuit sans se munir du signe de la croix, il se 
laissa aller à une impatience immédiatement punie, 
car le diable le précipita au bas d'un escalier, ce qui 
le mit au lit pour trois semaines (Nider, p. 98 ; Del 
Rio, p. 134). 

Les sorciers pouvaient bien d'autres choses : 
par exemple, délivrer les prisonniers de leurs chaînes 
dans certaines conditions. Ces conditions, très spé- 
ciales, ne les mirent pas à l'abri du châtiment, si 
l'on en juge par le nombre de ceux qui périrent sur 
les bûchers. Ils avaient, du reste, dans les démons, 
des serviteurs aimant à se jouer de leurs maîtres, 
car si un malheureux, brisé par la torture, expirait 
dans le cachot, il était de notoriété publique que 
le diable l'avait étranglé. C'était un petit incon- 
vénient. En d'autres cas, la malice du sorcier se 
retournait contre lui par la permission divine. S'il 
se hasardait à donner la victoire à des troupes amies, 
parfois la poussière magique, envoyée sur les adver- 
saires, grâce sans doute à une saute de vent, reve- 
nait sur sa propre troupe et la faisait battre (1). 
Chacun savait, au Moyen-Age, que les Huns avaient 



(1) Historia comitum ardensium dans le Recueil des historiens 
de la Gaule el de la France, t. XI, p. 298. 



LE POUVOIR DES SORCIERS I79 

dû leurs succès aux magiciens ; si les Tartares bat- 
taient les Polonais, c'est que les premiers portaient 
un étendard qui, fortement agité, produisait une 
fumée intense, des nuages opaques dans lesquels 
les Polonais perdaient la tête. Sur mer aussi, les 
incantations produisaient leur effet : personne 
n'ignorait que les victoires des marins Scandinaves 
étaient dues à leur science magique. 

Les sorciers, comme l'avait admis l'Antiquité, 
savaient transformer leurs victimes en bêtes. L'exem- 
ple biblique de Nabuchodonosor arrivait à point 
comme confirmation de cette merveille, et dans les 
auteurs païens, depuis l'aventure du loi Midas 
jusqu'à l'Ane d'or d'Apulée, il n'était pas difficile 
de trouver des précédents. A vrai dire, cependant, 
sur ce point, naquirent de vives controverses. Les 
théologiens, en présence de telles mutations, durent 
en effet trancher la question connexe de la transfor- 
mation des âmes, ce que les plus savants reconnais- 
saient être un privilège divin. Aussi, pour sauve- 
gaider les droits souverains de la divinité, certains 
refusèrent aux diables et aux sorcières le pouvoir 
fantastique de changer un homme en animal. Ils 
leur accordèrent toutefois de faire croire à ce chan- 
gement, de donner à leurs victimes des instincts, 
des mouvements de bêtes ; plus encore, par des 



183 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

prestiges tout puissants, de leur fabriquer des 
corps aériens d'animaux, qui, sans leur enlever la 
substance humaine, les faisaient voir sous une forme 
animale, simplement apparente. 

Quelques lignes d'un démonologue fameux, Le 
Loyer (1), nous renseigneront sur l'opinion de son 
temps: « A ce propos, le même saint Augustin dit 
avoir connu le père de Prestantius, qui avait été 
changé en mulet, et avait porté sur son dos le bagage 
des soldats. Il estime que cette métamorphose 
n'était qu'une imposture du diable, et que jamais le 
père de Prestantius n'avait été changé en mulet, 
et moins porté aucuns bagages, et que ce n'étaient 
que les diables qui éblouissaient les yeux des per- 
sonnes et faisaient accroire que le père de Prestan- 
tius était mulet et portait les bagages, combien que 
les diables les portassent eux-mêmes. Et voilà l'opi- 
nion de saint Augustin, par laquelle il n'a pas voulu 
donner tant de licence au diable sur les corps hu- 
mains, leur esprit et leur entendement, qu'il les 
puisse manier à sa volonté, tant s'en faut qu'il ait 
le pouvoir de changer le corps. 



(1) Discours et histoires des spectres, visions et apparitions 
des esprits, anges, dénions et âmes se montrans visibles aux * 
hommes... par Le Loyer, conseiller du roi au siège présidial 
d'Angers. Paris, chez Nicolas Buon, 1605. 



LE POUVOIR DES SORCIERS 181 

« Je voudrais toutefois passer plus outre que n'au- 
rait fait saint Augustin et lâcher taut soit peu la 
bride au diable : car force nous est de croire par 
l'expérience et procès infinis faits aux sorciers, 
que le diable s'aide des corps humains, auxquels 
il ôte l'esprit et la raison pour un temps, afin de 
leur persuader d'autant plus facilement qu'ils sont 
bétes. Et cela ne lui est point autrement difficile, 
et crois qu'il le peut faire, n'étant si admirable 
qu'on dirait bien ; puisqu'autrefois on a vu des per- 
sonnes nourries entre les loups qui auraient telle- 
ment oublié leur naturel d'homme, qu'on ne les 
eût pris que pour loups, combien qu'ils eussent 
la figure humaine. » Après avoir raconté l'histoire 
d'un enfant élevé parmi les loups, marchant à 
quatre pattes, qui fut, dit-on, présenté au landgrave 
de Hesse, - - histoire qui fait penser au Livre de la 
Jungle, de notre contemporain Rudyard Kipling — , 
puis celle d'un homme atteint de boulimie diaboli- 
que, au dire de saint Paulin de Noie, notre auteur 
ajoute : « Ceux des sorciers qui se penseront être 
changés en bêtes, ne seront contents quelquefois 
de se jeter sur la charogne, de se nourrir d'herbes 
et de foin comme les animaux des champs, ils se 
rendront encore friands delà chair hum aine,attaque- 
ront les hommes pour les dévorer, mais le plus sou- 



182 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

vent les enfants qui n'ont point de résistance. » 
Les loups-garous seront ainsi non des loups vrais, 
mais des hommes se croyant loups ; théorie des mo- 
dernes, avec la différence essentielle toutefois que 
la pathologie actuelle voit dans ces affections une 
mélancolie, un délire, en un mot une maladie men- 
tale, tandis que les Anciens y voyaient l'action du 
diable et punissaient en criminels ceux qu'ils, 
auraient dû soigner comme des aliénés ! 

L'opinion se divisait donc sur la transformation 
de l'homme en animal. Elle était plus unanime 
sur d'autres propriétés des sorciers. Ainsi, on admet- 
tait que leurs corps jouissaient de la singulière pro- 
priété de surnager dans l'eau, car les démons, dont 
ils étaient l'habitation ou les serviteurs, avaient 
une nature légère ou ignée (1). De cette croyance 
générale, naquit la coutume de jeter les sorcières 
dans une rivière, afin de les convaincre. Si elles 
n'allaient pas au fond, c'était un signe palpable, 
évident, de la présence du démon chez elles, et il 
n'était pas besoin d'autre preuve pour, delà rivière, 
les faire passer au bûcher. Le Parlement de Paris,, 
encore à la fin du xvn e siècle, dut rendre plusieurs 






[1) Laxcrk, p. 11. — Le Loyer, p 413. — Gôkres, t. V, p. 4.40. 



LE POUVOIR DES SORCIERS 183 

ordonnances, afin d'interdire l'emploi de ce mode de 
preuve, sans réussir à l'extirper complètement. 
Ainsi, en 1694, à Dinteville, le juge du lieu fit jeter 
dans l'Aube, pieds et poings liés, un homme et sa 
femme accusés de sorcellerie et d'empoisonnement ; 
en 1696, à Montigny-le-Roi, près d'Auxerre, plusieurs 
hommes et femmes, accusés de sorcellerie, deman- 
dèrent eux-mêmes à subir l'épreuve dans la rivière 
de Sernin. Il paraît même, au dire des voyageurs, 
qu'au milieu du xix e siècle, la même superstition 
amenait des pratiques semblables dans les îles de 
la Prusse polonaise, le Monténégro et l'Herzé- 
govine (1). 

Non moins dangereuse pouvait s'estimer la faculté 
des sorciers de prendre la figure d'autres hommes: 
arme à deux tranchants, utile à leurs amis qu'ils 
voulaient sauver, terrible aux innocents qu'ils 
voulaient perdre. Toutefois, certains auteurs esti- 
maient que les sorciers étaient gênés par la Provi- 
dence divine dans l'exercice de cette faculté, afin 
de ne pas faire accuser ni condamner injustement 
des innocents. En revanche, on leur attribuait le 
pouvoir de se donner à eux-mêmes l'aspect d'un 



(1) Tanon, Histoire des Tribunaux de V Inquisition en 
France, in-8, Paris. L893, p. 321, note. 



181 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

animal. Blessait-on un chat pendant la nuit, c'était 
peut-être une sorcière cachée, qui, le lendemain, 
portait, visibles sur son- corps, les traces des bles- 
sures faites à l'animal (1). Quant aux loups-garous 
dissimulant des sorciers, c'était chose admise depuis 
longtemps ; les ouvrages de démonologie sont 
pleins de leurs aventures et de leurs crimes. Nous 
aurons l'occasion d'en signaler plusieurs, qui durent 
confesser leurs forfaits devant la justice et les expier 
sur le bûcher. Reconnaissons cependant que, bien 
que ce fût la croyance dominante, il existait des di- 
vergences d'opinion, semblables à celles qui concer- 
naient les mutations des victimes des sorciers. 
Plusieurs n'accordaient aux magiciens transformés 
que des corps fantastiques. 

Certains contestaient même aux sorcières le droit 
de se changer en insectes et de pénétrer ainsi dans 
les maisons, les portes closes. Toutefois, la difficulté 
d'entrer se trouvait résolue d'une autre façon. 
Car, indépendamment des cheminées toujours ou- 
vertes, chemin habituel du sabbat, le démon, adroit 
de nature, rendait aux sorcières le service d'ou- 



(1) Soldan, p. 184. — Bodin, p. 166. — Janssen, L'Alle- 
magne et la Réforme, trad. franc. 7. in-8, Paris,, 1892, seq. t. VI, 
p. 456. j 



LE POUVOIR DES SORCIERS 185 

vrir et de fermer sournoisement les portes, en dépit 
des serrures et des verrous. S'il se présentait des 
difficultés particulières, il se chargeait sans peine de 
faire un trou dans les murs (1). 



V 



A tous ces méfaits, les sorciers, magiciens et sor- 
cières, ajoutaient celui d'envoyer une maladie à 
distance soit aux bestiaux, soit aux hommes (2). 
On sait que cette croyance est encore foit répandue 
dans nos campagnes. Que le lait des vaches soit 
bleu, ou tarisse, que les femelles des troupeaux 
avortent, qu'une épidémie ou même une maladie 
accidentelle fasse périr quelques animaux, il n'est 
besoin ni de vétérinaire, ni de consultation. Chacun 
connaît bien le coupable, c'est un sorcier, que la 
terreur ou une certaine peur du ridicule empêchent 
toutefois de dénoncer à la justice, mais qui n'en 
est pas moins redouté par tous, et dont on raconte 
en secret les redoutables prouesses. On concède 



(1) Del Rio, p. 185. 

(2) Lea, t. III, p. 499, 601, 612.— Lancée, p. 327.— Daneau, 
De veneficis, Cologne, in-32, 1575, p. 16, 85, et^. — Del Rio, 
p. 140, seq. 



186 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

parfois que l'accident peut être dû à un poison natu- 
rel, répandu dans les pacages ou mêlé aux aliments, 
et, dans ce cas, le sorcier est un simple empoisonneur, 
mais l'explication est par trop simple, il doit y avoir 
autre chose ; de nos jours, comme au Moyen-Age, 
avec le venin, le sorcier emploie le sortilège, grâce 
à la puissance surnaturelle dont il dispose. 

Nous avons vu plus haut qu'en beaucoup de 
pays, l'influence néfaste est attribuée à l'œil du sor- 
cier; parfois, sans regarder, même sans voir, l'ami du 
démon peut agir : il suffit de ses enchantements 
et de ses charmes. Contre ces maladies extraordi- 
naires, il faut évidemment des remèdes non moins 
extraordinaires ; nous verrons plus loin comment 
on se défendit contre les sorciers ; ici, il nous suffira 
de noter qu'aux charmes, on put opposer des contre- 
charmes ; à des incantations, répondre par des incan- 
tations plus puissantes. Mais on discuta sur la 
légitimité de tels moyens de défense. Etait-il permis 
d'avoir recours au diable pour combattre le diable 
lui-même? Non . sans hésitation, les théologiens 
se prononcèrent pour la négative ; ils recomman- 
dèrent les moyens approuvés par l'Eglise, mais 
défendirent les autres ; ce qui n'empêcha pas d'y 
avoir recours. Cela, du reste, n'allait pas sans dan- 
ser, car le charme une fois confectionné et lancé 



LE POUVOIR DES SORCIERS 187 

devait produire son effet. Si le sorcier le retirait 
d'une personne, il devait le loger dans une autre 
ou dans un animal, sinon le charme revenait sur lui 
et pouvait causer sa mort. 

En dehors donc du plaisir de se venger, on peut 
se demander quels avantages trouvaient les magi- 
ciens dans leur commerce avec les démons. Somme 
toute, ces avantages paraissent assez restreints. 
Quelques sorcières prétendirent éprouver une jouis- 
sance intense dans l'accouplement diabolique ; 
ce ne fut cependant pas cette volupté imaginaire 
qui fit la fortune ou mieux la popularité du sorcier, 
il faut la chercher plutôt dans la conviction que 
le démon mettait ses trésors à la disposition de ses 
amis. La vue des pauvres hères, en grande majorité 
misérables, qu'on accusait de sorcellerie, ne paraît 
pas avoir découragé la croyance tenace des trésors 
diaboliques, cachés en terre, gardés par des dragons 
fabuleux ou des génies. On retrouve en effet des 
contes de ce genre dans tous les pays et dans tous 
les temps. Pour expliquer que les serviteurs d'un 
maître si riche fussent eux-mêmes si pauvres, on 
affirma que le diable montre en effet ses trésors 
aux sorciers, et leur remet des pièces d'or qui les 
remplissent de joie, mais quand ils veulent s'en 
servir, l'or s'est trouvé changé en charbon, en 



188 LA SORCELLERIE EX FRANCE 

cendre, en fumée, ou a disparu. Attrapés une fois, 
les sorciers n'en continuaient pas moins de faire 
les affaires du diable, tant ils avaient été hallucinés 
par ses prestiges, et, malgré leur misère réelle, pas- 
saient toujours pour des distributeurs de pouvoirs 
et de fortunes féeriques. 

Des innombrables récits brodés sur les trésors 
sataniques, nous nous contenterons du suivant 
dont l'intention édifiante n'échappera à personne : 
« Michel Schramm (1), jeune homme de dix-sept 
ans, fut envoyé par ses parents à Wûrzburg pour y 
faire ses études. Il y fit de mauvaises connaissances, 
comme il n'arrive, hélas ! que trop souvent ; et ces 
faux amis le mirent en relation avec d'autres plus 
mauvais encore. L'un d'eux, étudiant en droit, le 
conduisit chez un homme qui s'occupait de magie. 
On but largement. Le magicien vanta son art. et 
il n'en fallut pas davantage pour exciter la curiosité 
de ces deux jeunes fous. Il y fut beaucoup question 
surtout d'une certaine racine, qui, mise sur la langue, 
faisait tout obtenir par la parole, ou qui, introduite 



(1 ) Nous empruntons ce conte à l'ouvrage déjà cité de Gôrres 
qui l'a puisé dans un livre édifiant dû aux Jésuites et intitulé : 
Gloria Posthuma S. Ignatii, compilation de faits baroques, qu'on 
ne se douterait pas composée par les collègues des futurs Bol- 
landistes. 



LE POUVOIR DES SORCIERS 189 

dans un doigt, ouvrait les portes et les caisses, 
attirait les trésors à la lumière du jour, brisait les 
chaînes et faisait beaucoup d'autres merveilles. 
Le magicien fit entendre à ces jeunes gens qu'il 
était facile de se la procurer, qu'il fallait pour cela 
seulement avoir le courage de soutenir la vue du 
démon, qui du reste n'était pas trop désagréable, 
et de lui signer un petit écrit. La chose leur plaît. 
Ils croient prudent néanmoins de mettre pour condi- 
tion que leur pacte avec le diable n'aura son effet 
qu'après qu'ils auront fait usage de cette racine 
et que, dans le cas où ils se croiraient trompés, ils 
auront le droit de le reprendre. La condition est 
acceptée ; ils présentent leurs doigts, et il en coule 
une goutte de sang avec laquelle ils signent leur 
pacte avec le diable. 

« Le magicien leur donne à chacun un bâton, et 
les conduit hors de la ville, à un carrefour; là, il 
trace un cercle autour d'eux, y écrit certains signes, 
et évoque le démon, qui paraît aussitôt au milieu 
du cercle, sous la forme d'un jeune homme. Les 
deux novices, saisis d'épouvante, pâlissent, se regar- 
dent et font mine de fuir. Mais le magicien, pré- 
voyant le danger, les avait liés de telle sorte, qu'ils 
ne purent s'échapper. Ils reprirent un peu de cou- 
rage et purent présenter au démon, au bout de 



190 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

leur bâton, le pacte qu'ils avaient signé. Cela fait, 
le diable parla quelque temps avec le magicien 
dans une langue inconnue ; puis il fixa la fameuse 
racine à l'endroit de leurs doigts d'où avait coulé 
le sang, sans qu'ils éprouvassent aucune douleur. 
Ils retournent à la ville, essaient leur art, et réus- 
sissent comme on le leur avait promis. Leurs doigts 
ouvraient les serrures, attiraient les pièces d'or en- 
fouies dans la terre à deux palmes de profondeur, 
comme l'aimant attire le fer ; une coupe remplie 
d'eau se renversait, touchée par eux, et s'élevait 
en l'air sans laisser tomber le liquide qu'elle renfer- 
mait ; une chaîne de fer, roulée autour de leur 
eorps, tomba en morceaux. Les hommes légers 
étaient charmés à la vue de ces effets merveilleux, 
et auraient volontiers donné dix âmes pour posséder 
Ja racine merveilleuse. 

« Michel retourna dans son pays, fit merveille 
avec son art, et comme il consistait surtout à ouvrir 
les serrures, il courut bientôt risque d'être pendu ; 
car on le soupçonna d'être l'auteur d'un vol consi- 
dérable qui avait été commis. Ses camarades, vou- 
lant aussi découvrir des trésors, l'attirèrent dans 
une forêt et le menacèrent de le tuer à l'instant, s'il 
refusait de leur livrer la racine. Il leur en donna une 
autre qu'ils prirent pour la véritable, parce qu'en 



LE POUVOIR DES SORCIERS 191 

la prenant, "il avait fait quelque chose de singulier 
avec son doigt; et c'est ainsi qu'il échappa de 
leurs mains. Cefévènement lui ouvrit les yeux sur 
le danger auquel il s'exposait en livrant son âme 
pour une chose de rien, et il pensa sérieusement dès 
lors à sortir de cet état. Il alla trouver un prêtre, 
qui le fortifia dans sa résolution. Et c'est ainsi qu'il 
vint à Molsheim, chez les Jésuites, pour essayer 
s'il ne pourrait pas, par les mérites de saint Ignace, 
recouvrer son pacte avec le démon. Il resta chez eux 
douze jours, portant le cilice, jeûnant et se préparant 
à son abjuration. Au jour désigné, on le conduisit 
dans la chapelle du saint, où étaient réunis un 
grand nombre de témoins, entre autres le sufïra- 
gant de Strasbourg. Le recteur dit la messe, et Michel 
lut la formule de l'abjuration. Lorsqu'il fut arrivé 
à cette parole: « Je renonce., il sentit quelque chose 
qui lui liait la gorge comme pour l'étrangler, de sorte 
que celui qui l'assistait fut obligé de lui faire le signe 
de la croix, en invoquant saint Ignace. Il put alors 
achever de lire la formule, que le recteur plaça sur 
l'autel. Mais ni le diable ni l'écrit ne reparaissaient. 
On continua donc pendant quelques jours, avec plus 
de zèle encore, les pénitences et les prières. Le 13 
janvier 1613, le recteur étant arrivé au canon de 
la messe, tous ceux qui étaient présents, entendirent 



14 



192 LA. SORCELLERIE EN FRANCE 

le bruit d'un tapis qu'on étendait, sans que personne 
ne vit rien descendre. Mais Michel aperçut le démon 
se cacher à droite de l'autel, lui montrer son écrit, 
après l'avoir jeté. On le trouva, après la messe, sous 
la nappe d'autel de dessus, et l'on rendit grâces à 
Dieu et au saint. » 



ARTICLE DEUXIEME 

Les Procédés des Sorciers 

I 

Changez le nom du saint, variez à votre guise 
les détails et vous aurez, dans le récit ci-dessus, le 
modèle des narrations innombrables avec lesquelles 
s'amusait la foi des peuples. Narrations édifiantes 
sans doute, propres jusqu'à un certain point à 
détourner des superstitions magiques et à inspirer 
le repentir, mais fort aptes aussi à soutenir la créance 
commune au pouvoir diabolique et à celui des 
sorciers. 

Ceux-ci, du reste, avaient tant de cordes à leur 
arc ! Il serait impossible d'énumérer tous les moyens, 



I.E POUVOIR DES SORCIERS 193 

employés par eux, pour obtenir les merveilles atten- 
dues ou redoutées. Ils variaient à l'infini, suivant 
les pays et les caprices de chacun. Veut-on savoir 
comment les sorcières s'y prenaient pour susciter 
des tempêtes, voici ce que nous en rapporte un 
auteur bien renseigné (1). « (Le diable), dit-il» 
tormente l'esprit de ces femmelettes, il les remplit 
de diverses imaginations et leur donne des. diverses 
occasions : comme si pour se venger de leur ennemy, 
elles devaient troubler l'air, émouvoir des tempêtes 
et faire tomber la grêle. Par quoi, il les instruit tel- 
lement que quelquefois elles jettent des cailloux 
en arrière contre le soleil couchant ; quelquefois 
elles jettent en l'air du sablon d'un torrent ; quelque- 
fois elles mouillent un goupillon en l'eau, puis elles 
en aspergent vers le ciel : ou bien elles font un trou 
en terre et y mettent de l'urine ou de l'eau qu'elles 
remuent avec le doigt ; quelquefois, elles font bouil- 
lir des poils de pourceau dedans un chaudron ; 
quelquefois elles mettent de travers quelque tron- 
che (souche), ou autre pièce de bois au bord d'une 
rivière, et font une infinité de telles folies. » 



(1) Wier. Histoire disputes et discours, etc. t. 1, p. 357. — - 
Fbazer, Le Rameau d'or, t. 1, p. 69, seq. donne de nombreux 
exemples des charmes employés par les sauvages pour avoir de 
la pluie ou du beau temps. 



194 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

Un inquisiteur fameux d'Allemagne, Sprenger (1), 
raconte qu'en Souabe, un paysan, avec sa petite 
fille, âgée d'environ huit ans, étant allé visiter ses 
champs, se plaignait de la sécheresse, en disant : 
« Hélas ! quand Dieu nous donnera-t-il de la pluie ? » 
La petite fille lui dit incontinent, qu'elle lui en 
ferait venir quand il voudrait. Il répondit : « Et 
qui t'a enseigné ce secret ? — C'est ma mère, dit- 
elle, qui m'a fort défendu de le dire à personne. — 
Et comment a-t-elle fait pour te donner ce pouvoir ? 
— Elle m'a mené à un maître qui vient à moi, au- 
tant de fois que je l'appelle. — Et as-tu vu ce 
maître ? - - Oui, dit-elle, j'ai souvent vu entrer des 
hommes chez ma mère, à l'un desquels elle m'a 
vouée. » Après ce dialogue, le père lui demanda 
comment elle ferait pour faire pleuvoir, seulement 
sur son champ. Elle demanda simplement un peu 
d'eau ; il la mena à un ruisseau voisin, et la fille 
ayant nommé l'eau au nom de celui auquel sa mère 
l'avait vouée, aussitôt on vit tomber sur le champ 



(1) Sprenger ( + 1495) est un des auteurs du Maliens maie- 
ficarum, véritable code de l'Inquisition des sorciers. Les éditions 
de cet ouvrage ont été fort nombreuses, car il a exercé une in- 
fluence véritable sur tous les procès de sorcellerie. On poiurait 
presque dire qu'il les a créés en Allemagne. Nous citons le passage 
qxie nous donnons, d'après Calmet, Livre des apparitions, t. 1, 
p. 156. 



LE POUVOIR DES SORCIERS 195 

du paysan une pluie abondante. Le père, convaincu 
que sa femme était sorcière, l'accusa devant les 
juges, qui la condamnèrent au feu. La fdle fut bapti- 
sée et vouée à Dieu ; mais elle perdit alors le pou- 
voir de faire pleuvoir à sa volonté ! » 

Ailleurs, pour obtenir un orage sérieux, on avait 
recours à des procédés plus extraordinaires. Bodin, 
le démonologue, auquel nous avons fait déjà plus 
d'un emprunt, nous en conte un exemple célèbre (1). 
« Nous lisons aussi en Pontanus, dit-il, une histoire 
mémorable au livre Y, que les Français se voyant 
assiégés par les Espagnols, en la ville de Suesse, au 
royaume de Naples, lors que tout brûlait de séche- 
resse et de chaleur, et que les Français étaient 
réduits à l'extrémité faute d'eau douce, il se trouva 
là plusieurs prêlres sorciers, qui traînèrent le crucifix 
par les rues la nuit, lui disant mille injures et blas- 
phèmes, et le jetèrent en la mer, puis ils baillèrent 
une hostie consacrée à un âne, qu'ils enterrèrent 
tout vif sous la porte de l'église, et après quelques 
charmes et blasphèmes détestables (qu'il n'est besoin 
de savoir), il tomba une pluie si violente qu'il sem- 
blait un vrai déluge ; par ce moyen, l'Espagnol 
quitta le siège. » 

(1) Bodix. Démonomanie, 1. 2, c. 8, p. 103. 



193 LA SORCELLERIE EN FRANCE 



II 



Si l'imagination des sorciers avait trouvé tant de 
moyens élégants d'avoir de la pluie (1), on doit bien 
penser qu'elle n'avait pas été à court pour en inven- 
ter de toutes sortes, dans le but soit d'imposer, 
soit de guérir les innombrables infirmités, tant de 
l'homme que des bestiaux. En ce qui concerne 
les guérisons, les magiciens conseillaient parfois des 
moyens naturels, comme l'application de pigeons 
partagés en deux, remèdes que nos populations 
emploient encore, car il est réputé guérir la ménin- 
gite ou la fièvre typhoïde. La chair de canard jouis- 
sait aussi, dit-on, de propriétés curatives. Un prêtre 
était atteint d'une monomanie mystique (2) ; « une 
paysanne qui le servait, s'étant mise au lit après 
un bain, se sentit la tête lourde, et tomba dans de 
violentes convulsions. Elle se fit mettre sur la tête 
un morceau de chair de canard. Le lendemain matin, 
elle se trouva mieux, mais le morceau de chair 



(!) Frazek, t. I, pag. 87, donne des exemples nombreux 
de superstitions relatives à la pluie. 

(2) Extrait de Gôrres, Mystique, t. IV. p. 415. 



LE POUVOIR DES SORCIERS 197 

était devenu sec et ridé. Mis dans l'eau, il de- 
vint noir, et il en sortit une matière sanguinolente 
et purulente. Le prêtre, ayant remarqué la chose, 
essaya la chair de canard comme un préservatif 
contre les influences défavorables. Il se mit sur le 
creux de l'estomac un morceau de cette chair, enve- 
loppé dans de la toile. Ce moyen lui réussit parfai- 
tement, dans une circonstance assez singulière. 
Une paysanne ayant perdu son fils et le croyant 
damné, vint à lui pour lui confier sa peine. La dou- 
leur avait altéré profondément ses traits ; et, quand 
elle fut partie, il remarqua que son corps exhalait 
une odeur insupportable. C'était le morceau de 
chair de canard, qui, jeté dans l'eau, devint tout à 
fait noir. A partir de ce moment, il continua l'usage 
de ce moyen, dont il éprouva les plus heureux 
effets. » (Cf. Frazer, t. n, p. 259 seq.) 

Tant mieux pour les malades aussi facilement 
guérissables. Les sorciers, en cas d'insuccès, recou- 
raient à d'autres remèdes. Rien de plus efficace, 
en certains cas, que le port de pierres spécifiées (1). 
Nous savons que le pape Jean XXII croyait à la 
vertu de la corne de serpent contre le poison. Des 



;i) Sur la magie des pierres, v. Frazer, t. I, p. 13. 



108 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

colliers de cailloux, de jaspe, d'herbes, guérissaient 
des fièvres. Les herbes encore, mais en potion, 
jouissaient de vertus magiques. Tous ces moyens, 
et bien d'autres, avaient surtout pour résultat la 
guérison de maladies envoyées par les sorciers, 
assez souvent la découverte du sorc ier auteur du 
maléfice. Si l'on en croit l'inquisiteur allemand, 
déjà cité, Sprenger (1) : « quand on veut savoir qui 
est la sorcière qui a rendu un cheval impotent et 
malélicié, en Allemagne, on va quérir des boyaux 
d'un autre cheval mort, en le traînant jusques à 
quelque logis, sans entrer par la porte commune, 
mais par la cave ou par dessous terre, et là font 
brûler les boyaux du cheval. Alors la sorcière qui 
a jeté le sort, sent en ses boyaux une douleur colique 
et s'en va droit à la maison où l'on brûle les boyaux 
pour prendre un charbon ardent et soudain sa dou- 
leur cesse. Et si on ne lui ouvre la porte, la maison 
s'obscurcit de ténèbres avec un tonnerre effroyable 
et menace de ruine, si ceux qui sont dedans ne 
veulent ouvrir. » 

En lisant de tels passages dans des ouvrages répu- 
tés sérieux, on se prend à douter, ou de sa raison, ou 



(1 ) Nous empruntons 1 passage cité à Bodik; Démonomanie, 
1, 3, c. 5, p. 250, 



EE POUVOIR DES SORCIERS 199 

de celle de l'écrivain. Nous ne pouvons les multiplier 
indéfiniment, mais nous en donnerons encore un, 
extrait également de la Démonomanie de Bodin (1. 3 
c. 5). « Si Satan, dit-il, guérit la plaie du corps, il 
laisse toujours un ulcère à l'âme. J'en mettrai un 
exemple que M. Jean-Martin, lieutenant du prévôt 
de la cité de Laon, car la vérité ne peut être mieux 
connue que par les juges bien expérimentés en telles 
choses (par le moyen des procès qu'ils font) m'a 
dit, quand il fil le procès de la sorcière de Ste-Preuve, 
qui avait rendu un maçon impotent et courbé, en 
sorte qu'il avait. la tête presque entre les jambes 
et avait opinion que la -sorcière lui avait fait ce mal. 
Il lit dire à la sorcière, comme juge bien avisé, qu'il 
n'y avait moyen de sauver sa vie, sinon en guéris- 
sant le maçon. Enfin elle se fit apporter par sa fille 
un petit paquet de sa maison, et après avoir invoqué 
le diable, la face en terre, marmottant quelques 
charmes, en présence d'un chacun, elle bailla le 
paquet au maçon, et lui dit qu'il se baignât en un 
bain ; et qu'il mit ce qui était dedans le paquet en 
son bain, en disant ces mots : Va, de par le diable» 
autrement qu'il n'y avait moyen de le guérir. Le 
maçon fit ce qu'on lui dit et fut guéri. On voulut 
savoir ce qu'il y avait au paquet auparavant que 
de le mettre au bain, ce que toutefois elle avait 



200 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

défendu : on trouva trois petits lézards vifs. Et 
pendant que le maçon était dedans le bain, il sentait 
comme trois grosses carpes, et puis on rechercha 
diligemment au bain ; mais on n'y trouva ni carpe, 
ni lézard. La sorcière fut brûlée vive, et ne voulut 
jamais se repentir. » De toute l'histoire, le dernier 
détail paraît seul authentique, et, pourtant, cette 
pauvre sorcière avait essayé de guérir. 



III 



A ces recettes pseudo-scientifiques, les sorciers 
ajoutaient d'autres procédés de guérison extra- 
naturels. C'étaient d'abord certaines paroles de 
la Ste-Ecriture. Pour empêcher que le vin ne se gâtât, 
il suffisait d'écrire sur le tonneau : « Goûtez et 
voyez que le Seigneur est bon. » Pour guérir un' 
cheval des vers, on disait sur la bête malade : « Au 
nom du Père f et du Fils f et du Saint-Esprit t je 
t'exorcise ou adjure toi ver, par Dieu le Père f et 
par le Fils f et par le Saint f Esprit, que tu ne man- 
ges ni ne suces la chair, ni le sang, ni les os de ce 
•cheval, et que tu sois aussi paisible qu'a été ce bon 
personnage Job, et aussi bon que saint Jean, lors- 
qu'il baptisait Notre-Seigneur au Jourdain, au 



LE POUVOIR DES SORCIERS 201 

nom du Père f et du Fils f et du Saint f Esprit. » 
On récitait ensuite trois Pater et trois Ave Maria 
à l'oreille du cheval, à l'honneur de la Sainte-Tri- 
nité, Seigneur f Fils f Esprit f Marie f. 

Quelquefois la recette se compliquait de remèdes 
naturels et de choses sacrées. A une religieuse 
malade de la vessie et urinant des pierres, un vieil 
homme, nommé Abraham, donna la consultation 
suivante (1). « Premièrement et avant toute chose 
il faut qu'elle reçoive le sacrement. Puis, qu'au matin 
et au soir elle boive plein un petit verre de la boisson 
qui s'ensuit. Prenez une drachme de rhubarbe 
bien élue (choisie), des racines de campane, de 
l'armoise vulgairement surnommée rouge, de la 
petite centaurée et de la mente aquatique. Mettez 
le tout dedans un pot neuf, excepté l'armoise, et le 
faites bouillir en vin blanc en l'honneur des trois 
saints noms, et mettez l'armoise bouillir en une 
chopine d'eau. Faites de plus dire par quelque 
pauvre, à cinq diverses fois, la Patenôtre et Y Ave 



(1) Wier, dans son ouvrage déjà cité, donne de nombreuses 
recettes magiques. Nous lui en avons emprunté quelques-unes. 
T. II, p. 80 et passim. — Mais le plus curieux recueil de secrets 
magiques est un rarissime petit livret, soigneusement pourchassé 
parla Commission d'examen des livres de colportai;!' (30 novem- 
bre 1852), qui a pour titre: Phylactères ou préservatifs contre les 
maladies, les maléfices et enchantements. E.vorcismcs, pratiques et 
croyances populaires. Publication à" Albano, noble portugais. 



202 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

Maria, la première fois sera à l'intention de la fille 
ensorcelée et en souvenance que Jésus fut mené 
au jardin ; la seconde, en souvenance que Jésus- 
Christ sua sang et eau ; la troisième, en souvenance 
que Jésus-Christ fut condamné ; la quatrième, en 
souvenance que Jésus-Christ innocent fut mis en 
croix ; la cinquième fois se dira en l'honneur de la 
Passion, en laquelle Jésus-Christ rendit l'âme en 
croix ; et afin que par ce moyen il lui plaise de con- 
vertir la sorcière et ôter la maladie dont elle a été 
cause, il faut qu'un homme simple prie dévotement 
en cette façon, étant à genoux ; il faut aussi que le 
malade oye (entende) la messe l'espace de huit jours 
sans discontinuer et qu'il se lève lorsqu'on chante 
l'Evangile. Il faut encore que parmi son boire et 
son manger, on mêle de l'eau bénite et du sel exorcisé.» 
Les divers objets aptes à recevoir une bénédiction 
ecclésiastique, l'eau baptismale, les cierges bénits, 
le saint Chrême, plus tard les Agnus Dei, les médailles 
et autres choses de même genre, réputés antidiabo- 
liques, entraient de façon fort irrégulière dans la 
composition des charmes et des contre-charmes, 
guérissant ici la maladie, la donnant ailleurs. \\ 
est en effet assez curieux que le même objet se 
trouve noté comme curatif dans un endroit, et, au 
contraire, nuisible dans un autre. A cette diablerie, 



LE POUVOIR DES SORCIERS 203 

en partie double, appartenaient les conjurations, 
insufflations, enchantements, bénédictions diabo- 
liques d'articles à avaler ou à porter, parfois comme 
préservatifs, d'autres fois comme curatifs. C'étaient 
des amulettes, talismans, anneaux, charmes divers, 
consistant en animaux enfouis ici ou là, en che- 
veux, vêtements, ou pièce quelconque appartenant 
à la personne ensorcelée. On constate tant de diver- 
sité dans les charmes qu'il serait impossible d'en 
dresser une liste même incomplète. Ils variaient 
au gré de chaque magicien, dépendaient du pays, 
de la crédulité des habitants, de l'imagination des 
inventeurs et surtout de leur audace. 

Il en était de même de leurs prières spéciales» 
incantations, adjurations, dont les formules sont 
excessivement diverses. I a plupart des pseudo-inven- 
teurs ont imité, sans grands efforts d'esprit, les 
prières ou les formules d'exorcismes déjà usitées 
dans la religion de leur pays, chez nous, par con- 
séquent, ceux de l'Eglise catholique ; ils se sont 
contentés de changer quelques mots et quelquefois 
d'en ajouter qui n'ont aucun sens. Les écrivains 
catholiques, amateurs à outrance des choses extraor- 
dinaires, ont voulu voir dans ces imitations 
saugrenues la preuve que la magie était une contre- 
façon diabolique de l'Eglise. Il eut été plus simple, 



211 LA SORCELLEIUE EN FRANCE 

trop simple sans doute, d'y reconnaître tout 
bonnement l'industrie de pauvres hères, qui sans, 
grande imagination, cherchaient à utiliser, pour- 
leur bénéfice personnel, les prières ecclésiastiques 
auxquelles la foi des peuples prêtait une grande 
efficacité. Quoi qu'il en soit, on a pu dresser de 
longues listes de conjurations ou prières magi- 
ques. Dans celles qui nous restent du Moyen-Age, 
dont plusieurs ont encore une certaine vogue, toutes, 
les langues se trouvent représentées, j'entends les. 
langues usitées ou connues dans le pays, et même 
quelques autres parlées nulle part, car on y trouve 
des mots absolument inintelligibles. Le tout entre- 
mêlé de signes de croix, de génuflexions, de Pater 
noster, d'Ave Maria, et d'autres prières fort respec- 
tables. Plus la réunion de ces paroles prises un peu 
partout paraissait bizarre, plus surprenant sans, 
doute devait être le résultat obtenu (1). 

Voulons-nous avoir quelques spécimens de ces. 
incantations médicales. Pour enlever le mal de dents* 
il suffisait de dire : Galbes galbât, g aides galdat. 
Comme spécifique fébrifuge, on coupait une pomme 
en trois morceaux : sur l'un, le sorcier écrit : 



(1) Papus, Traité élémentaire de magie pratique, a donné plu- 
sieurs exemples de ces conjurations magiques. 



LE POUVOIR DES SORCIERS 205 

Increatur pater ; sur le second : Immensis pater ; 
sur le troisième ; Mternus pater. Si le remède n'est 
pas suffisant, l'opérateur prend trois hosties sur 
lesquelles il écrit : febrim omni laude colendam r 
puis : languorem sanitati et gauchis ascribendum* 
et enfin : Pax f max f fax f ou encore : Pater pax f 
adonay f filins vita f sabaoth f spiritus sanctus f 
fetragrammaton. 

On peut supposer que l'effort du patient, pour 
comprendre un tel charabias, suffisait, en certain 
cas, à lui faire oublier son mal, et à le mettre 
sur la voie de la guérison. Il en était de même 
des formules suivantes, et des milliers d'invocations, 
de même acabit, indiquées dans les giimoires. 

S'il s'agissait d'arrêter une hémorragie interne 
ou externe, on disait : In nomine Patris et Filii et 
Spiritus Sancti : Curât, cara farite confirma, con- 
sana insaholite ou : sepa f sepaga f sepagoga j - sang y 
arrête-toi. Tout est consommé, au nom du Père f 
padendi f et du Fils f pandera f et du Saint Esprit f 
pandorica f paix soit avec toi, Amen. Bien d'autres- 
formules plus ou moins bizarres servaient encore à 
arrêter le sang. Le sorcier écrivait quelquefois avec 
le sang du malade sur son front la parole : Consum- 
matum est, tout est accompli. Ailleurs, il employait 
une invocation plus longue comme la suivante : 



206 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

Au sang d'Adam la mort est sortie f, au sang du 
Christ la mort est amortie f , je te commande, ô sang 
en vertu de celte mort que tu arrêtes ton cours. Inutile 
de faire remarquer une fois de plus que le libellé 
de l'adjuration, étant laissé au génie du magicien, 
pouvait varier à l'infini (1). 

Contre la morsure du chien enragé, on avait 
recours à l'intervention de saint Hubert, mais les 
procédés magiques n'avaient pas une moins grande 
efficacité. Un remède, moins coûteux que nos insti- 
tuts Pasteur, consistait à écrire dans du pain : 
Irioni Khiriori afjera Kuder fere, puis à l'avaler. 
On pouvait écrire aussi sur du papier ou sur du 
pain, que devait avaler l'homme mordu ou le chien 
enragé, — l'effet produit étant le même, — la formule 
suivante : roi de gloire Jésus-Christ, viens en paix, 
au nom du Père t ma.r, au nom du Fils f max, au 
nom du Saint-Esprit prav, Gaspar, Melchior, Bal- 
thazar f prax ~\ max f Dieu imax. 

Contre n'importe quelle calamité, les sorciers 
possédaient des remèdes non moins efficaces. Dans 
le pays de Clèves, la conjuration suivante chassait 
les chenilles du jardin : Chenilles bien aimées, ce 



(1) Le transfert des maladies ou leur guérison par procédés 
magiques sont de tous les pays. On peut en voir de nom- 
breux exemples dans Fuazrr, t. II, p. 256. 



LE POUVOIR DES SORCIERS 207 

repas que vous faites en automne vous profite autant 
que la Vierge Marie prenait de plaisir quand en buvant 
et mangeant on ne parlait point de Jésus-Christ, au 
nom de Dieu. Amen. Afin d'éviter les épizooties 
des étables, une chauve-souris clouée à la porte a 
toujours produit un effet merveilleux ; quelquefois, 
c'est un lézard ou un crapaud ou un chat-huant 
qu'il faut enterrer au contraire, sous le seuil de 
l'écurie, en accompagnant la cérémonie de quelques 
paroles magiques (1). 

Comme le sorcier pouvait envoyer la maladie 
par un simple contact ou une parole à distance, 
les mêmes moyens se trouvaient aptes à la faire 
disparaître ; mais,ce qui est fort étrange, c'est qu'on 
disait qu'il fallait que le malade eût confiance, 
sinon la guérison ne se produisait pas. « Il y avait 
un savetier sorcier dans Paris, nous raconte Bo- 
din (2), qui guérissait de cette sorte la fièvre quarte, 
en touchant seulement la main ; mais celui qui ne 
voulait pas croire qu'il put guérir, ne guérissait 
point. J'en ai vu un autre qui était de Mirebeau 
en Anjou, qui guérissait du mal de dents en la 
même sorte : et voyant Messire Charles des Cars, 



(1) Frazer, t. I, p. 41. 

(2) Démonomanie, 1. 3, c. 1, p. 215. 



208 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

évêque de Langres et pair de France, frappé d'une 
fièvre quarte, il lui dit qu'il connaissait un homme 
qui le guérirait sûrement. Le jour suivant, il lui 
amena un homme qui lui toucha la main et lui 
demanda comment il s'appelait. Et après avoir 
su son nom, il lui dit : Fiez-vous en moi, que vous 
êtes guéri. J'étais alors en sa chambre. Et parce 
que je me pris à sourire, comme aussi fit Le Fèvre, 
médecin très docte, oyant ce nouveau saint rempli 
de miracles : Non, dit-il, je gage cent écus à qui 
voudra, qu'il est guéri. Après qu'il fut parti, je dis 
à l'évêque de Laon, que c'était la façon la plus ordi- 
naire des sorciers d'attirer la confiance des hommes 
pour les détourner de se fier en Dieu, et de rapporter à 
sa louange tout le bien et le mal qui nous advient. » 
La foi aux sorciers, qui étonnait Bodin, et lui 
faisait voir partout l'opération satanique, nous 
semble au contraire une des conditions primordiales 
de la réussite du sort. Si les religions exigent, elles aussi, 
la foi au miracle, pour l'obtenir, elles nous donnent à 
supposer une certaine relation entre l'esprit du 
suppliant et le résultat désiré par lui. Cette relation, 
condition d'une guérison religieuse, ne l'est pas 
moins des guérisons naturelles. De nos jours, les 
médecins n'ignorent pas que la confiance de leurs 
malades en leur science et leur dévouement influe 



LE POUVOIR DES SORCIERS 209 

sur le rétablissement, non moins que l'emploi 
physique ou chimique des remèdes. Et cette analo- 
gie entre le sorcier, le prêtre et le médecin, si étrange 
qu'elle paraisse au premier coup d'oeil, peut donner 
l'explication de certains faits réels, clans lesquels, 
suivant l'opinion subjective d'un chacun, on trouve 
l'action du diable, ou d'un miracle divin, qui cepen- 
dant paraissent dûs plutôt à la confiance inébran- 
lable du miraculé et à l'influence incontestable, 
bien qu'assez inexpliquée, qui existe entre l'esprit 
et le corps de l'homme. 



ARTICLE TROISIEME 

Les nombreux Maléfices 

I 

Les charmes, dont nous venons de donner une idée, 
voulaient guérir. Mais le sorcier devait sa réputation 
plutôt à la malveillance et usait, croyait-on, de son 
pouvoir, surtout pour le mal. Rien ce qui intéressait 
l'humanité n'échappait à sa malice. Le souffle d'une 
sorcière donnait la peste, en vertu d'un poison que 
renfermait sa bouche, disait l'un, en vertu simplement 



210 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

d'un sortilège, disait un autre. Quant au résultat, 
il paraissait incertain. Au dire de chroniqueurs plus 
ou moins sûrs, le pape Clément VII mourut empoi- 
sonné par une fumée ; ce fait n'était pas incon- 
testable ; il était au contraire bien assuré, puisque 
l'inquisiteur Sprenger le racontait, qu'une sorcière 
voisine de Brisach et de Fribourg, s'étant disputée 
avec sa voisine, se vengea d'elle en lui soufflant pen- 
dant la nuit une sorte de vent chaud, qui lui donna 
subitement la lèpre. Même au moment de mourir, cette 
haleine empestée restait redoutable. Ainsi, dans la 
Forêt Noire, une sorcière,au moment de monter sur le 
bûcher, dit au bourreau : « Voici ta récompense, et lui 
souffla au visage ; d'où, sur le champ, une lèpre affreu- 
se, qui en peu de jours le réduisit à l'extrémité. (1) 
Les prestiges des sorcières faisaient avorter les 
femmes et les animaux, comme nous l'avons dit, 
ou ravissaient leur lait, ainsi que celui des troupeaux. 
Leur parole seule suffisait parfois à donner la mort. 
Certains magiciens possédaient des flèches enchan- 
tées par le démon, elles tuaient à distance ceux qu'ils 
voulaient frapper, même sans les voir,car le diable se 
chaigeait de porter les traits à la victime. En Allema- 



(1) Ces détails sont tirés de Del Rio, Disguisitionum magica- 
rum?\. 4, p. 1, q. 4, sect. 2, p. 393. 



LE POUVOIR DES SORCIERS 211 

gne, certains sorciers, appelés sagittaires, tiraient leurs 
flèches sur un crucifix et les projectiles allaient tuer 
ceux qu'avaient nommés les malfaiteurs. « Il y avait, 
nous dit Bodin (1), un sorcier qu'on appelait Pum- 
bert, au village de Lendenbourg en Allemagne, auquel 
Satan avait appris de tirer à coups de traits le Cru- 
cifix au jour du Grand Vendredi, et que par ce moyen 
et de quelques paroles, qu'il ne faut savoir, il pou- 
vait, tirant en l'air,tuer tous les jours trois hommes, 
les ayant vus et connus,avec un ferme et arrêté pro- 
pos de les faire mourir, encore qu'ils fussent enfermés 
en la plus grande forteresse du monde. Enfin les pay- 
sans du village le démembrèrent en pièces, sans forme 
ne figure de procès, après avoir été commis par lui plu- 
sieurs homicides : c'était l'an 1420. » On racontait éga- 
lement que les magiciens pouvaient, par des procédés 
magiques, mettre le feu aux maisons de leurs ennemis. 
Si les conjurations, les adjurations diaboliques, 
les fascinations, les insufflations et autres rites de 
même puissance, produisaient déjà des effets si redou- 
tables, que ne devaient pas opérer les herbes cueillies 
la nuit, au clair de la lune, ou à genoux en se tournant 
vers le soleil levant pendant la récitation de l'oraison 



(1 ) Bodin. Démonomanie, 1. 2, c. 8, p. 201. 



212 LA SORCELLERIE EX FRANCE 

dominicale, dans les bois hantés. Bien plus puissantes, 
celles qu'avait coupées une jeune viergeja veille de la 
St Jean, pendant une nuit obscure, à la clarté d'un 
cierge magique. Que dire des onguents, philtres et 
breuvages, mixtures étranges de poudre ou de venin 
des crapauds nourris d'hosties consacrées, de ces in- 
nombrables crapauds confiés comme des bestiaux 
à la garde des enfants admis au sabbat ; leur corps 
mis en poudre, ou leur venin recueilli, se mêlait avec 
des os de mort piles, du sang d'enfant, de la pollution 
humaine, du flux féminin, de la graisse de pendu, des 
ailes de chauve-souris, du venin ou des os de vipère 
et de dragon, des entrailles de monstres, de la bave 
de chien enragé, de la moelle de cerf mangé par les 
serpents, du bois de potence, des yeux de taupe et 
d'autres ingrédients analogues. 

Le résultat de ces drogues ou pommades infâmes, 
dans lesquelles les substances les plus hétéroclites 
entraient en proportion peu définies, était merveilleux. 
Elles donnaient la mort, ce qui n'était pas très fort; 
mais la guéiison, ce qui était mieux. Une des convic- 
tions les plus inébranlables des croyants était que, 
par les philtres et les compositions diaboliques, on 
pouvait inspirer à un homme soit l'affection et 
l'amour, soit la haine pour une autre personne. 

Les traités de mystique diabolique sont pleins 



LE POUVOIR DES SORCIERS 213 

d'histoires de philtres. « Brognoli (1) nous raconte 
qu'une jeune fille de Venise, âgée de dix-sept ans, 
reçut un philtre du domestique de son père, qui 
s'était épris d'elle. On l'entendit tout à coup s'écrier 
la nuit : « Je vais mourir, si l'on ne me conduit vers 
lui. » Ses parents accoururent, ne pouvant rien com- 
prendre aux paroles de leur fille, qui s'était distinguée 
jusque-là par sa modestie. Mais le démon, qui possé- 
dait leur servante, trahit le coupable, qui prit aussitôt 
la fuite. « Je fus appelé le lendemain, ajoute Brosnoli 
et je demandai à la jeune fille si c'était bien de propos 
délibéré qu'elle avait prononcé ces paroles. Elle 
me répondit qu'elle s'était sentie tout à coup éprise 
d'amour pour ce domestique ; que son esprit et son 
imagination avaient été troublés comme par un 
nuage, et qu'une force invincible lui avait mis ces 
paroles sur les lèvres. Elle fut guérie par l'emploi 
des remèdes spirituels. » Plus d'un croira difficile- 
ment à la magie du philtre en question. On raconte 
cependant d'autres faits plus surprenants. 

« En 1589 (2), vivait à Gênes un jeune homme bien 



(1) Brognoli, frère mineur, auteur d'un ouvrage plein de faits 
extraordinaires, Alexicacon hoc est de maleficiis ac moribus male- 
ficis cognoscendis. Venise 1714. Le passage est dans Gôrres 
t. V, p. 361. 

(2) Cité par Del Rio, 1. 6,c. 2. sce. 1 qu. 3 p. 948 et Gôrres,!. c. 



214 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

élevé d'ailleurs, qui fut pris tout à coup d'un violent 
amour pour une femme, et se livra tout entier à sa 
passion. Pendant trois mois,ils s'écrivirent en cachette, 
jusqu'à ce que le jeune homme tomba dangereuse- 
ment malade. On ne saurait s'imaginer tout ce qu'il 
rejeta par la bouche, en présence de plusieurs témoins :. 
des cheveux de femme, des coquilles d'oeuf, du coton,, 
des épingles, des morceaux d'aiguille, d'os et de fer 
le tout mêlé de sang. Un père jésuite, qui était présent,, 
l'engagea à rompre un commerce aussi pernicieux 
pour lui, et lui demanda s'il avait en sa possession 
quelque lettre ou quelque objet d'elle. Il lui répondit 
qu'elle lui avait écrit, il est vrai, mais qu'il avait 
déchiré ses lettres. Le père n'ajouta point foi à ses 
paroles, et conseilla à ses parents de chercher dans 
toutes ses armoires, et d'en ôter tous les objets qui 
pourraient avoir quelque rapport avec sa passion 
criminelle. Le malade ayant été averti de la chose 
par une voix secrète, demanda avec des cris terribles 
la clef de son armoire, et, lorsqu'il l'eut, il la porta à sa 
bouche pour l'avaler, mais on l'en empêcha. Il la 
mit sous son oreiller, et, à l'instant même, il perdit la 
vue. Sa mère le supplia de la rendre. Il la chercha et 
ne la trouva point ; il crut qu'on la lui avait prise, et 
se mit à crier bien plus fort encore après avoir cherché 
si elle n'était pas dans son lit. Pendant ce temps-là,. 



LE POUVOIR DES SORCIERS 215 

on avait forcé la serrure de l'armoire et l'on y avait 
trouvé deux lettres d'amour, que l'on jeta au feu 
A peine furent-elles brûlées qu'il recouvra la vue et 
retrouva sa clef. A partir de ce moment, commença sa 
guérison spirituelle et corporelle et il fut bientôt 
parfaitement rétabli. » 

Plus tragique l'histoire d'une veuve Lorraine,Marie 
de Ranfoin. Un médecin, Poiret, lui ayant donné 
deux philtres, fut congédié. « Poiret devint furieux 
et Marie tomba bientôt clans des états extraordinaires. 
La moitié de son corps était comme raidie par le froid 
et sans aucune sensation, tandis que l'autre moitié 
était agitée par des mouvements si violents que, 
malgré la faiblesse de sa constitution, quatre hommes 
très forts pouvaient à peine la tenir. Tantôt son 
crâne s'ouvrait et se fermait ensuite, tantôt il s'en- 
flait d'une manière monstrueuse. La chose fit du 
bruit. Le médecin et ses partisans attribuèrent ces 
phénomènes a l'imagination de la malade. Son évê- 
que la fit venir à Nancy : six des médecins les plus, 
distingués de la ville furent chargés de l'examiner, et 
déclarèrent unanimemenLque, parmi les symptômes 
de cette maladie, il y en avait quelques-uns qui ne 
pouvaient s'expliquer d'une manière naturelle. L'é- 
vêque chargea les ecclésiastiques les plus savants. 
et les plus habiles d'examiner l'état de la malade v 



216 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

et plusieurs évêques s'adjoignirent à eux. On employa 
les exoreismes, et tous furent d'avis que Marie était 
possédée du démon. En effet, elle était enlevée en 
l'air, avec une telle force que six personnes pouvaient 
à peine la retenir. Elle grimpait sur les arbres, de 
branche en branche, avec l'agilité d'un chat. Elle 
faisait tout ce qu'on lui commandait en italien, en 
allemand, en latin, en grec, en hébreu ; elle lut une 
lettre latine fermée, et indiqua une lettre qu'on avait 
omise. Un grand nombre de témoins assistèrent à 
toutes ces expériences. Les esprits qui possédaient 
la malade désignaient toujours Poiret comme l'auteur 
du mal, de sorte qu'il résolut de prendre la fuite. » 
Malgré bien des protections, Poiret fut arrêté, con- 
damné et exécuté, sans donner aucun signe de repen- 
tir — ce que nous croyons sans peine. - On brûla 
peu après une femme Anna Boules, compagne de ses . 
forfaits, qui, en revanche, avoua tout ce qu'on voulut 
et mourut en 1622, dit le biographe, de la manière 
la plus édifiante (1). 

Les philtres amoureux, souvent mentionnés par 
les païens, manquaient quelquefois de délicatesse. 



(1) Le fait très connu de Poiret, brûlé par ordre du duc Henri 
de Lorraine, a été raconté bien des fois : nous l'avons extrait de 
Gôbkes, 1. c. 



LE POUVOIR DES SORCIERS 217 

« Nous avons connu, disent Henri Institor et 
Jacques Sprenger, docteurs en théologie (1), une 
vieille, laquelle non seulement enchanta, par boissons 
amoureuses, trois abbés l'un après l'autre ; mais 
aussi (comme le commun bruit est encore aujour- 
d'hui entre les frères du couvent) les fit mourir, et 
mit le quatrième hors du sens. Encore n'a-t-elle 
point de honte de confesser en public, qu'elle a fait 
cette méchanceté et la fait encore, et que les abbés 
ne se sont pu retirer de son amour, pour autant qu'ils 
avaient mangé autant de sa fiente que son bras était 
gros. » La vieille malpropre échappa, paraît-il, au 
châtiment, plus heureuse que bon nombre de ses 
confrères. On sait au reste que les philtres s'admi- 
nistraient, non-seulement comme potions amoureuses, 
mais pour frapper quelqu'un de folie, le soumettre à 
la volonté du sorcier; ils opéraient comme les autres 
charmes magiques. 



II 



Un animal, d'une importance toute particulière, 
semble souvent mêlé aux histoires de sorcellerie, c'est 



(1 ) Auteurs de l'ouvrage célèbre Mulleus malle ficorum, part. 1. 
qu. 7, cité par Wier, t. I, p. 480. 



218 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

le crapaud. D'où vient l'idée d'une relation entre la 
placide bête, amie des jardiniers et grand destructeur 
des limaces, et le diable ? je l'ignore. Peut-être cela 
vint-il de l'opinion attribuant une influence dispropor- 
tionnée à la liqueur plus ou moins venimeuse que 
lance l'animal pour se défendre. Quoiqu'il en soit, les 
crapauds étaient les amis des sorcières, qui les nourris- 
saient et même les habillaient. On (l) racontait qu'une 
sorcière de Compiègne fut trouvée saisie de deux 
crapauds baptisés par un prêtre. Elle avait fait un 
maléfice avec un autre crapaud et, par son moyen, 
empoisonné un fermier : aussi fut-elle brûlée. Une 
autre sorcière de Sainte-Preuve, brûlée également, 
fut fouillée et on trouva deux crapauds en ses 
pochettes. Plus fort encore : « Et pendant que 
j'écrivais cette histoire, dit très sérieusement Bodin, 
le démonologue, on m'avertit qu'une femme 
enfanta d'un crapaud, près de la ville de Laon. De 
quoi la sage-femme étonnée et celles qui assistèrent 
à l'enfantement déposèrent, et fut apporté le cra- 
paud au logis du Prévôt, que plusieurs ont vu 
différent des autres. 

« L'histoire de Froissart témoigne aussi, continue 



(1) Bodix. Démonomanie, 1. 2, c. 8, p. 195. 



LE POUVOIR DES SORCIERS 219 

notre Bodin, qu'il y eut un curé à Soissonsqui, pour 
se venger de son ennemi, s'adressa à une sorcière, 
qui lui dit qu'il fallait baptiser un crapaud et le 
nommer, et puis lui faire manger une hostie consacrée, 
ce qu'il fit ainsi qu'il confesse, et autre choses qu'il 
n'est besoin d'écrire. Depuis il fut brûlé tout vif. 
Les cinq inquisiteurs des Sorciers (Sprenger) récitent 
aussi, qu'entre autres ils ont fait le procès à une sor- 
cière, qui confessa avoir reçu l'hostie consacrée en 
son mouchoir, au lieu de l'avaler, et la mit dedans 
un pot, où elle nourrissait un crapaud, et mit le tout 
avec d'autres poudres que le diable lui bailla pour 
mettre sous le seuil d'une bergerie, en disant quel- 
ques paroles, qu'il n'est besoin d'écrire, pour faire 
mourir le bétail. Et fut surprise, convaincue et brûlée 
toute vive. » 

A tous les procédés indiqués plus haut, incantations, 
onguents, breuvages, ou encore à des amulettes, 
à des charmes, à mille objets fort disparates, 
surtout à des aiguillettes, c'est-à-dire à des bouts 
de fil, ou de rubans noués, le sorcier recourait 
pour empêcher la consommation des mariages. Il 
est véritablement renversant de trouver cette 
croyance, tellement ancrée dans les esprits d'une 
certaine époque, que les papes la mentionnent 
dans leurs bulles et que le grand théo^gien mé- 



220 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

diéval St-Thomas en fait presque un dogme catho- 
lique (1). 

On suposait donc au magicien la faculté de rendre 
à son gré l'homme ou la femme impuissant, de faire 
naître dans leur cœur une aversion irrésistible ou 
au contraire un tendre attachement l'un pour l'autre. 
La ligature, nœud ou aiguillette de fil, se plaçait assez 
indifféremment dans les habits, sous l'oreiller. Fait 
on ne peut plus étrange, la curieuse superstition re- 
montait à la plus haute antiquité, elle était déjà 
connue, nous l'avons dit, des peuples antérieurs aux 
Assyriens classiques (2) et son usage pourrait être 
suivi pour ainsi dire siècle par siècle, depuis cette 
époque. 

« Voici ce que Bodiu raconte (3) En 1567, pendant 
qu'il était substitut du procureur du roi à Poitiers, 
on lui dénonça plusieurs sorcières. Etant rentré chez 
lui, il raconta toute leur histoire à son hôtesse, qui 
était une femme très estimée ; et, comme elle avait 
beaucoup d'expérience dans les choses de ce genre, 



(1) St Thomas, Quodlibct XI, a. 10 : « Mais la foi catholique 
veut que les démons soient quelque chose et puissent nuire 
par leurs opérations et empêcher la copulation charnelle. » 

(2) Art. Magic, dans le Dictïonary of the Bible d'IlASTiNGS 
t. III, p. 208;— Frazer, t, I, p. 319 seq. 

(3) Bodin, 1. 2, c. 1, p. 99. Nous donnons le texte cité par 
Ctôrres, t. V, p. 365. 



LE POUVOIR DES SORCIERS 221 

elle lui raconta à son tour, en présence du secrétaire 
Jacques de Beauvais, qu'il y avait cinquante maniè- 
res d'empêcher tout rapport entre un homme et une 
femme ; que l'appétit sexuel pouvait être lié ou dans 
l'homme ou dans la femme seulement ; que d'autres 
fois l'un des deux était épris d'amour pour l'autre, 
tandis que celui-ci ne pouvait le supporter, ou bien 
qu'ils s'aimaient ardemment l'un l'autre, mais dès 
qu'ils voulaient remplir les devoirs du mariage ils se 
frappaient et se déchiraient d'une manière horrible ; 
qu'il était beaucoup plus facile de jeter un sort de ce 
genre sur l'homme que sur la femme, que l'on pouvait 
jeter le sort sur lui pour un jour, pour un an ou pour 
toute la vie ; qu'il y en avait qui étaient inaccessibles 
aux influences de cette sorte, et que quelques-uns 
l'étaient seulement avant le mariage. Elle lui com- 
muniqua en même temps toutes les légendes et toutes 
les formules qui se rapportaient à ce genre d'opéra- 
tions magiques, et ces formules n'appartenaient à 
aucune langue. Virgile, dans sa huitième églogue, 
veut que l'on fasse neuf nœuds ; elle n'en demandait 
qu'un, et indiquait de quelle espèce de cuir et de 
quelle couleur il devait être. Comme cette espèce 
de sort était très commune dans le Poitou, le juge 
criminel de Tours, en 1560, sur la simple indication 
d'une jeune femme nouvellement marié , qui accu- 



222 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

sait sa voisine d'avoir noué son mari, fit jeter celle-ci 
dans une tour obscure, et la menaça de l'y laisser 
toute sa vie si elle ne dénouait l'homme qu'elle 
avait ensorcelé. Deux jours après, la prisonnière fit 
•savoir au jeune marié que le charme était rompu. 
Aussitôt que le juge l'eût appris, il la fit sortir de 
prison. » 

III 

Nous rencontrerons sur notre route plusieurs 
noueurs d'aiguillettes qui ne s'en tirèrent pas à 
si bon compte. On comprend du reste combien, à 
une époque de foi ardente, la haine des sorciers 
devait augmenter par suite de leur réputation d'em- 
ployer, pour leurs maléfices, les objets considérés 
-comme saints : l'eau bénite, les huiles saintes, les 
Agnus Dei, les débris de vêtements sacerdotaux, 
surtout l'Eucharistie. Celle-ci se trouve à chaque 
instant mentionnée dans les procès médiévaux de 
la sorcellerie, après surtout que l'institution de la 
Fête-Dieu par Urbain IV (1264) eut renouvelé ou, 
si l'on veut, pour ainsi dire, formé le culte moderne 
envers le Saint-Sacrement. Les prédicateurs profi- 
tèrent de la circonstance pour insister sur l'importance 
de la communion, sur la vénération due à l'Hostie, 



LE POUVOIR DES SORCIERS 223 

sur la présence réelle, sur les miracles opérés par 
elle, et de là vint tout naturellement l'idée d'em- 
ployer sa puissance cachée à faire des maléfices. 
Y eut-il réellement des sacrilèges de cette sorte ? 
Il est impossible de répondre de façon bien précise. 
On peut croire qu'ils furent peu nombreux. Mais 
on accusa les sorciers d'en avoir commis et ils 
l'avouèrent fréquemment. (1). 

Dans les récits du sabbat, l'Eucharistie est en 
effet souvent mentionnée. On y voit des prêtres 
qui disent la messe avec des détails que nous aurons 
l'occasion de donner, qui prouvent surtout l'affo- 
lement de l'imagination des conteurs, mais l'usage 
principal des hosties consacrées paraît avoir été de 
nourrir les crapauds du diable, qui, brûlés ensuite, 
servaient par leurs cendres à la composition des 
maléfices les plus puissants. 

Surtout dans les charmes relatifs à l'amour, on 
croyait à l'efficacité toute spéciale de l'Eucharistie. 
Evidemment, cette plus que bizarre application de 
l'auguste Sacrement des chrétiens, de celui que 
l'Eglise médiévale vénérait comme le gage le plus 
précieux de l'amour divin pour les hommes, témoi- 



(1) Del Rio, p. 139, p. 363, 365. — G-ôrres, t. \ , p. 245 seq. 
— Soudan, p. 249. — Hansen, p. 192. 

16 



221 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

gnait d'une foi vive, mais aussi d'une singulière 
superstition, même dans l'usage des objets les plus 
sacrés. Quoi qu'il en soit, l'Eucharistie se vit alors 
employée à deux fins contradictoires. Tandis que 
les exorcistes s'en servaient comme d'un puissant 
secours antidémoniaque (1), les sorbiers l'employaient 
pour opérer leur besogne malfaisante d'amour. 
Ils écrivaient sur une hostie ou prononçaient en sa 
présence des paroles abominables ; le pain sacré, 
réduit alors en poudre et consommé par deux per- 
sonnes, produisait en elles un feu violent, qui les 
portait ardemment l'une à l'autre. Il fallait sinon 
le diable, du moins un esprit diabolique, pour em- 
ployer de cette façon le « froment des élus et le 
vin qui fait germer les vierges. » On sait qu'en plein 
xvii e siècle, des messes noires se célébraient sur le 
corps nu de la femme qui voulait se faire aimer : 
après quoi,une partie au moins de l'hostie consacrée, 
absorbée secrètement par le futur amant, allumait 
en son cœur un feu de concupiscence inextinguible. 
On n'en finirait pas d'énumérer les méfaits attri- 
bués aux sorciers et à leurs serviteurs les démons. 
Envoyer à quelqu'un des poux, des insectes, une 



(1) Gôrres, t. IV, p. 203, 276, 316, 326, 530, 557, etc. 



LE POUVOIR DES SORCIERS 225 

vermine quelconque, des maladies, arrêter la fabri- 
cation du beurre dans les laiteries, égarer les voya- 
geurs, mettre tout sens dessus dessous dans une 
maison, faire apparaître un bois, un village, un 
nuage qui disparaît quand on s'approche, et mille 
autres faits de ce genre, sont des maux relativement 
minimes, encore imputés de nos jours aux gens 
« qui font du mal. » Au Moyen-Age, on supposait 
qu'il leur était loisible de mettre dans l'estomac 
des corps durs ou nuisibles, et de faire sortir du corps 
par l'anus, la bouche, le nez, les oreilles, la peau f 
mille choses étrangères (Wier, t. I, p. 56 seq). Les 
sorcières se trouvaient naturellement responsables 
de toutes les maladies nerveuses au caractère un 
peu mystérieux, inconnu à cette époque, insuffi- 
samment connu de la nôtre, telle l'épilepsie, le mal 
divin des anciens, fruit d'une possession démoniaque, 
d'après l'Evangile ; la danse de St-Guy, la catalepsie, 
le somnambulisme et surtout les phénomènes divers 
de l'hystérie, que l'on assura être les caractères 
spécifiques de la présence de Satan dans un corps. 
Au ressort de la magie, appartenaient, non toujours, 
mais souvent, les apparitions des fantômes, des 
revenants, des trépassés, car elles pouvaient naître 
de l'opération des diables et avoir leur origine 
dans une incantation ; il en était de même de bien 



228 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

des bruits sans cause apparente, que l'on suppo- 
sait produits par des esprits, et surtout de la posses- 
sion, que le sorcier fut reconnu capable d'envoyer. 

Ces terribles hommes pouvaient empêcher d'uri- 
ner, ce qui s'appelait cheviller (1) ; ils frappaient 
leurs adversaires de folie, et parfois même, si l'on 
s'en rapporte aux plus crédules, ressuscitaient les 
morts. D'autres écrivains, comme nous l'avons dit 
à propos du pouvoir des diables, refusaient un si 
grand pouvoir aux sorciers, mais admettaient que, 
sur leur ordre, le démon pouvait se loger dans un 
cadavre et lui redonner une vie factice, ou former 
un corps fantastique semblable à celui du défunt. 

Dans l'énumération forcément incomplète des 
exploits des magiciens, nous devons nous garder 
d'oublier l'envoûtement, déjà connu de l'ancienne 
Egypte, de l'Assyrie, des magiciens grecs et romains, 
si souvent mentionné au Moyen-Age; c'est-à-dire, 
le maléfice opéré au moyen de statuettes de cire 
ou de plomb, censées baptisées et représentant 
dès lors, au moins moralement, les personnes aux- 
quelles on voulait nuire. Ces victimes, ignorantes 
de leur destin et ne pouvant le combattre, rece- 



(1) Bodix, p. 99 ; Colin de Plaxcy, Dictionnaire Infernal, 
art. Chevillement. 



LE POUVOIR DES SORCIERS 227 

vaient, assurait-on, le contre-coup des blessures 
faites à leurs images. L'envoûtement, basé sur la 
croyance d'un lien possible entre deux objets éloi- 
gnés, comme suite de relations anciennes plus pro- 
ches ou d'une simple ressemblance, c'est-à-dire, sur 
la magie sympathique, aurait, si l'on en croit certains 
modernes, une efficacité réelle. Il a été en tous cas 
pratiqué partout et, de nos jours, les sorciers des 
pays encore sauvages, continuent de l'employer. (1). 
Une épingle traversant le cœur ou la tête de la statue, 
devait avoir pour conséquence la mort prochaine 
de son sosie humain. Brisait-on une jambe de cire, 
celle de chair devait se briser. Faisait-on fondre la 
statuette, on affirmait que la vie de la personne 
correspondante s'éteignait peu à peu, ou que, s'il 
s'agissait d'un maléfice d'amour, son cœur se mettait 
à brûler de passion dans le sens voulu par le magi- 
cien. Nous aurons l'occasion de signaler bon nombre 
de cas d'envoûtement, qui semble avoir été la ma- 
nière préférée de mettre à mort un grand personnage, 



(1) Lea, t. III, p. 544, 565. — Soldan, p. 137. — Wier, t. I, 
p. 341. — Bernard Gui, Practica inquisitionis hœreticcc pra- 
vitatis, Paris, in-4, 1886, p. 292. — Maspéro, Peuples de l'Orient 
classique, t. I, p. 213. — Hastings, art. Magic, Babyloniau 
religion. — Daremberg et Saglio, art. Magic. — Du Cange, 
Glossarium, art. Vultivoli. 



228 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

contre lequel tous les autres maléfices eussent été 
sans efficacité. Quelquefois, mais très rarement, 
l'envoûtement s'opérait par un crapaud, qu'on 
perçait d'aiguilles et dont les blessures se répercu- 
taient sur la victime (1). 

Une fois lancé dans les récits des crimes des sor- 
cières, le peuple ne tarissait plus, il racontait, non 
sans trembler, les méfaits vraiment extraordinaires 
de quelques-unes de ces atroces femmes vouées au 
démon. Elles avaient, assurait-on, le triste courage 
d'enlever à un homme sa moelle, son sang, son cœur, 
son foie, ses nerfs ; de mettre à leur place de la paille 
hachée et de laisser, dans cet état, leur victime dépé- 
rir de consomption. Le plus merveilleux, à mon 
avis, est que le pauvre homme se contentât de 
dépérir (Soldan, p. 106 ; Wier, t. I, p. 57). 



(1) Fbazer, Le rameau d'or, traduit par Stiebel et Toutain, 
3 in-8, Paris, 1903,seq. t. 1, p. 5 seq. — A. de Rochas, L'Envoûte- 
ment, in-18, Paris. — Decrespe, On peut envoûter, in-18, Paris. 



LE POUVOIR DES SORCIERS 229 



ARTICLE QUATRIEME 

Le Sabbat 

I 

Tout cela nous semble déjà fort étrange. Et que 
dirons-nous des sabbats, c'est-à-dire, des réunions 
où les sorciers et les sorcières présentaient leurs 
hommages au diable visible sous une forme cor- 
porelle, y recevaient ses ordres, ses présents, s'y 
prostituaient à lui, ou, entre eux, célébraient le 
culte satanique, et se livraient à mille cérémonies 
plus fantastiques les unes que les autres. Il faut 
désespérer de concilier les récits nombreux qui nous 
ont été laissés sur ces conciliabules ténébreux ; 
les contradictions y fourmillent ; toutefois l'idée 
générale est bien à peu près la même : c'est celle 
d'une réunion secrète, dans laquelle les associés 
d'un culte magique viennent retremper leur foi, 
adopter de nouveaux frères, communier au sacri- 
fice de leur dieu. Par cette notion générale, le sabbat 
peut se rattacher aux mystères anciens d'Eleusis, 
d'Apollon, de l'Egypte ; il peut encore nous faire 



230 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

penser aux rites cachés de dieux vaincus ; mais il 
se complique de détails tellement invraisemblables, 
incohérents, inconvenants, absurdes, qu'on ne peut 
s'empêcher de frissonner au souvenir des souffrances 
morales ou matérielles de la torture, capables d'ar- 
racher l'aveu de telles absurdités à des femmes, le 
plus souvent, mais aussi à des hommes bien trempés. 
Voici, en résumé, ies circonstances les plus essentiel- 
les des sabbats, telles que nous les font connaître 
les procès de sorcellerie et les ouvrages spéciaux. 
Le sabbat se tenait un peu partout: dans les 
églises parfois, ou dans des maisons particulières^ 
sur les places publiques, le plus souvent dans des 
carrefours ou dans les montagnes, en des endroits 
déserts, sur des prairies, autour d'un arbre renommé. 
Pas de temps bien spécifié, mais cependant presque 
toujours la nuit, fort rarement à midi. Tous les jours 
étaient bons. Dans certains pays cependant, le 
lundi, le mercredi ou le vendredi paraissent avoir été 
choisis de préférence. Quelques fêtes, celle de saint 
Jean-Baptiste, correspondant au solstice d'été et rap- 
pelant par ses feux de joie les antiques réjouissances 
païennes, donnaient lieu à des réunions solennelles (1). 



(1) Daneau, p. 78 seq. — Bodin, p. 143 seq. — Del Rio, p. 
1C7 seq. — Gorres, t. V, p. 190. — Collin du Plancy, Dic- 
tionnaire Infernal, art. Sabbat. 



LE POUVOIR DES SORCIERS 231 

Au jour fixé, la sorcière, seule dans sa chambre, 
se dépouillait de ses vêtements et se frottait le corps 
d'un onguent spécial donné par le diable quelque- 
fois, souvent aussi préparé par ses soins à elle, dans 
sa maison ou aux sabbats précédents. Il suffisait 
parfois de mettre cet onguent sur les vêtements 
sans se dévêtir, d'autres fois sur les mains, souvent 
sur un bâton, un manche à balai ou une chaise. 
Les préparatifs terminés, la sorcière se mettait à 
cheval sur le bâton, qui s'envolait, transportant 
comme un coursier ailé l'étrange voyageuse. En 
certains cas, le démon apparaissait lui-même sous 
la forme d'un bouc ou d'un cheval, qu'il suffisait 
d'enfourcher ; ailleurs, sans moyens visibles, la 
femme voyageait à travers les airs, emportant avec 
elle les enfants qu'elle avait touchés de son doigt 
ou oints de son onguent. Dans certains pays, on 
supposait que la magicienne avait des compagnes 
de route, Hécate ou Diane, déesses de la nuit, ou 
Hérodiade ; ailleurs, il s'agissait d'Holda, la déesse 
Scandinave, ici de dame Habonde, là d'un démon 
appelé Benzozia ou Bizazia, ou encore de génies 
femelles, les lamies (1). 



(1) CALMET, t. 1, p. 137 seq. — Hansen, p. 82, 100, 107. — 
Lancre, p. 106. — Suarez, De vitiis religionis contrariis, 1. 2, 
c. 16, n. 8, 23. — Le Loyer, p. 706. — Soldan, p. 109. 



232 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

Ces divers démons faisaient d'autres besognes : 
Habonde et Bizazia venaient, disait-on en Alle- 
magne, la nuit, manger et boire dans les demeures 
de leurs amis. Aussi avait-on soin de ne pas mettre 
de couvercles aux vases de provision. Les la mies de 
leur côté, connues des anciens, étaient des femmes 
ou des démons ayant l'apparence de femmes, qui 
venaient, pendant la nuit encore, enlever les enfants 
pour les tuer ou les faire rôtir : c'est pourquoi des 
prières leur étaient faites de ne pas nuire aux petites 
créatures. Avec ses compagnes ou seule, la sor- 
cière partait donc, par la fenêtre si cela se pouvait, 
sinon par la cheminée, et les vastes cheminées d'au- 
trefois semblaient en effet dans leur vaste manteau, 
offrir une issue toujours ouverte aux voyageuses 
enchantées. 

Les variantes entre tous ces dires, l'extraordi- 
naire aussi de ces voyages parfois à de longues dis- 
tances, n'avaient pas laissé d'étonner les inquisi- 
teurs et les juges, auxquels les accusées racontaient 
leurs fredaines. Aussi, pendant que les masses popu- 
laires et l'immense majorité des gens instruits ne 
voyaient pas de difficultés aux voyages diaboli- 
ques, des écrivains de sang-froid, comme Jean de 
Salisbury, évêque de Chartres (+ vers 1180), trai- 
taient d'aveuglement, de mensonge et de folie, les 



LE POUVOIR DES SORCIERS 



233 



transports au sabbat ; d'autre part, certains juges 
plus critiques tentaient de se rendre compte par 
des expériences de ce qui se passait. La plupart 
du temps, avertis par le sorcier de l'heure du départ 
mystérieux, ils désiraient y assister, voyaient les 
onctions se faire, le voyageur s'asseoir et s'endormir 
en leur présence. Ils attendaient l'heure du réveil 
et, à leur grande stupéfaction, le magicien, qu'ils 
n'avaient pas quitté des yeux, n'en prétendait pas 
moins avoir assisté à la réunion démoniaque, pris 
part aux rites et rencontré bon nombre de connais- 
sances, dont il révélait les noms à la justice. 

De nos jours, la plupart des gens, se disant sensés, 
traiteraient les contes des sorcières de fumisteries 
ou de rêves. Au Moyen-Age, les témoins oculaires 
de l'erreur, tout remplis de prestiges diaboliques, 
cherchèrent des explications plus en rapport avec 
leurs idées. Les uns admirent que le démon, pou r 
jouer un tour aux juges incrédules, avait remplacé 
le sorcier par une figure lui ressemblant, tandis que 
le vrai corps se transportait réellement au sabbat. 
Les autres, incrédules même à cette supercherie, 
expliquèrent que le sorcier n'avait pas bougé de 
place, mais par l'artifice du démon et sa propre 
malice, sans parler de la vertu soporifique de l'on- 
guent, était tombé dans une extase magique, dans 



234 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

laquelle il avait vu, ou cru voir, ce qu'il rapportait 
aux juges. Ce qui nous renverse, c'est que cette 
explication, soutenable jusqu'à un certain point, 
ne dispensait pas toujours du bûcher, car, soit arti- 
fice de Satan, soit malice personnelle, soit usage 
d'un onguent diaboliquement préparé, il y avait 
bien, assurait-on, toujours quelque chose qui témoi- 
gnait d'une volonté perverse, d'un pacte consenti 
avec l'enfer et d'un cœur voué au démon (1). 



II 



Quoiqu'il en soit, venues à pied ou à- cheval, les 
sorcières trouvaient le diable au sabbat. Il y affectait 
les formes les plus diverses, on le voyait en arbre, 
dans une cruche, quelquefois sur un trône doré ; le 
plus souvent c'était un crapaud, une grenouille, un 
bouc, un chat, un chien noir ; souvent aussi, il avait 
l'apparence d'un homme noir, ou rouge, quelquefois 
blanc, mais fort maigre, avec des membres velus, 
des griiïes en guise d'ongles. Sous toutes ces appa- 
rences animales, la partie la plus remarquable de 



(1) Bodix, p. 158. — Del Rio, p. 167, 802. — Lancbe, p. 97. 



LE POUVOIR DES SORCIERS 235 

son corps, au dire des sorcières, paraissait être un mem- 
bre obscène, monstrueux, couvert d'écaillés, quelque- 
fois double, l'un devant l'autre derrière, emblème des 
voluptés futures. Les détails que nous donnent les 
livres de démonologie sont difficiles à dire en français. 
On convenait généralement que la semence du diable 
était froide et son accouplement douloureux. Pour- 
tant des fillettes prétendaient y éprouver une im- 
mense joie et soupirer après son retour. 

Une première cérémonie consistait à baiser le 
derrière du diable, quelle que fut sa forme ; en Savoie 
on baisait aussi son pied. Parfois, pour faciliter l'ac- 
complissement du rite, Satan voulait bien avoir 
deux visages, l'un en haut, l'autre en bas, mais le 
cas était rare. Une malheureuse savoyarde, mise 
deux fois à la torture, finit par avouer ce que voulait 
le juge, en particulier, que le diable prit d'abord la 
forme d'un homme, puis celle d'un chien noir, auquel 
elle fit révérence, en le baisant au c... (1) 

Les préliminaires terminés , on présentait au 
démon les nouveaux convertis, auxquels il impri- 
mait sa marque, après avoir reçu leur promesse de 
fidélité. Cette marque satanique, nous la retrouvons 



(1) Laxcre, p. 71, — Danbau, p. 36, 61. — Kansen, p. 191, 
192, 102, 194, 190. — Calmet, t. 1. p. 140. 



236 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

signalée sans cesse. Elle avait toutes les formes pos- 
sibles et se logeait en une partie quelconque du corps, 
aussi bien clans l'œil que dans l'anus. Sa caractéris- 
tique était d'être insensible. Les médecins modernes 
savent que diverses maladies, l'hystérie entre autres, 
produisent l'anesthésie sur divers points du corps. 
Ces endroits insensibles paraissaient aux yeux d'alors 
des marques diaboliques. On donnait des règles et 
des conseils pour les reconnaître. Parfois visibles, 
elles consistaient en empreintes de pattes de crapaud, 
d'araignée, d'un petit chien ou d'un loir. Plus souvent 
peu apparentes : trouver alors l'empreinte de Satan 
demandait de la sagacité. Aussi, sous prétexte de 
la chercher, les chirurgiens de l'époque ne manquaient 
pas d'infliger une vraie torture aux suspects de 
magie, qui, rasés par tout le corps, complètement 
nus, se sentaient piqués à outrance par la sonde 
médicale, jusqu'à ce que pût être découvert un 
endroit insensible à la douleur : c'était la fameuse 
marque, trop souvent réputée preuve convaincante 
de sorcellerie , et par conséquent, messagère du 
supplice. 

Les contradictions abondent dans les données sur 
la sorcellerie. Ainsi après avoir bien piqué un homme 
et découvert un petit point moins vulnérable, bien 
que les tressaillements de son pauvre corps et ses 



LE POUVOIR DES SORCIERS 237 

gémissements eussent abondamment prouvé qu'il 
ressentait la souffrance, on concluait qu'il apparte- 
nait à la secte secrète, dont les membres se vouaient 
à Satan. Il était connu qu'en récompense de leur 
vœu le diable accordait à ses fidèles divers privilèges, 
celui en particulier de ne pas sentir les tortures. 
Sous ce prétexte, on jugeait convenable de redoubler 
les tourments des accusés, qui, tenaces pendant une 
ou deux séances douloureuses, les membres disloqués, 
les jambes ou les doigts écrasés, à demi-morts de 
faim, finissaient tôt ou tard par succomber à la souf- 
france. Ils disaient alors tout ce qu'ils savaient, ou 
plutôt tout ce qu'ils ne savaient pas. Dans le même 
ordre d'idées, on prétendait aussi que certaines 
amulettes, données par le démon, empêchaient les 
aveux, ou enlevaient la possibilité de souffrir. De là, 
le soin de visiter avec soin les suspects, dans les plus 
intimes replis de leurs corps, après les avoir rasés 
partout, pour leur dérober le précieux talisman. 
De plus, comme Satan, seul, sans présents sensibles, 
était bien capable de protéger ses fidèles possédés, on 
joignait à toutes les précautions naturelles, celle 
d'y joindre les secours surnaturels des reliques, des 
prières, des exorcismes. On inondait les accusés 
d'eau bénite, et les mêmes précautions permettaient 
d'allumer le bûcher, qui, sans cela, eût risqué lui 



238 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

aussi d'être possédé et de ne pas prendre feu (1). 
Privilège diabolique bizarre ! On racontait encore 
que par l'effet de la marque ou du talisman satani- 
que, les sorciers ne pouvaient pleurer, même au 
milieu de tortures, même malgré les objurgations 
des juges ou les supplications et les larmes de leurs 
familles, ce qui paraissait très extraordinaire, sur- 
tout chez les femmes. Aussi nous trouvons, en maints 
procès, la mention spéciale que l'accusée n'a pu 
pleurer malgré ses efforts, et c'était une preuve nou- 
velle, presque péremptoire, de sa culpabilité ! 



III 



Une fois les réceptions faites, tandis que les jeunes 
enfants étaient envoyés à l'écart garder les trou- 
peaux de crapauds, le démon recevait les rapports 
de ses fidèles, les récompensait de caresses plus ou 
moins obscènes, s'ils lui avaient amené des enfants ou 
de nouveaux clients, les frappait au contraire, si leur 
négligence, leur indiscrétion ou leur infidélité méritait 
un châtiment. Ce diable là n'était donc pas toujours un 



(1) Histoire des diables de Loudun. p. 128, 189. 



LE POUVOIR DES SORCIERS 239 

bon diable. Il l'était d'autant moins qu'en général il 
n'enrichissait guère ses fidèles, mais au contraire leur 
infligeait parfois des amendes et, bien mieux, les obli- 
geait à lui apporter leurs propres enfants, destinés au 
banquet commun ou à la fabrication des maléfices. 
On se mettait en effet à table. D'après certains récits, 
le menu était bon, les vins capiteux; d'après d'autres, 
les invités y mangeaient pitoyablement, des restes 
de cadavres, des membres d'enfants, sans sel, avec 
un assaisonnement digne du lieu. La coupe était 
parfois commune ; une fois vide, elle servait aux 
besoins naturels du diable d'abord, des autres ensuite. 
Puis venaient des danses, des rondes diverses, où les 
narrateurs s'ingéniaient à mettre des traits diamé- 
tralement contraires aux usages de leurs pays ; ainsi 
faire les rondes en tournant le dos au centre du cercle, 
danser en se tenant dos à dos avec son danseur. 
Diables et sorciers faisaient dans ces bals les rôles 
galants, qui se terminaient naturellement par une 
promiscuité répugnante, où Satan lui-même prenait 
grand plaisir. Tout ce que l'imagination la plus mala- 
dive avait pu inventer se passait donc dans ces 
fameux bals du sabbat. (1). 



(1) Lancrb, p. 120, 148, 132, 202, 223 et passim. 

I? 



240 LA SORCELLERE EN FRANCE 

Comme intermèdes, on racontait dans certains 
lieux que les sorcières, aidées des diables, faisaient 
alors les onguents et les breuvages magiques, destinés 
à leur servir plus tard. Nous en connaissons déjà 
bien des ingrédients : les crapauds voisins y étaient 
mis à contribution, on exprimait leur venin, on les 
pilait, on les réduisait en cendres ; les enfants y 
apportaient leur sang, leur chair, leurs os, souvent 
aussi le résidu de leurs corps consumés, puis il y 
avait des os de mort, des débris de cadavres, et 
des plantes, et tout ce que fournissait le démon de 
son cru. 

On disait aussi qu'on célébrait des messes diabo- 
liques. Tantôt un prêtre sorcier célébrait une messe 
véritable devant une croix renversée, avec des cier- 
ges noirs, avec une hostie noire aussi, quelquefois 
avec une hostie blanche qui devait être profanée 
par le démon, ou souillée. Tantôt le diable pre- 
nait la place du crucifix. Quelquefois le prêtre 
célébrant tenait la tête en bas, les pieds en l'air; 
d'autres fois, une femme ou un démon, ou n'im- 
porte qui, jouait le rôle de célébrant. L'aspersion 
réglementaire se faisait d'urine du diable. Dans 
cette liturgie extraordinaire, il y avait un autel, 
des chandeliers, une croix, des pains, des orne- 
ments, mais c'étaient des contrefaçons, aussi dis- 



LE POUVOIR DES SORCIERS 241 

tantes que possible des objets analogues usités dans 
l'église. (1) 

De tels récits, multipliés en abondance dans les 
livres et les procès de sorcellerie, finissent par nous 
fatiguer et nous laissent rêveurs. Nous avons peine 
à admettre que des juges se soient trouvés, qui aient 
cru à la réalité de pareils contes, qui aient pu écouter 
gravement et faire écrire, dans le libellé de leurs juge- 
ments, le résumé de telles énormités. Et pourtant, 
cette sorcellerie échevelée nous apparaît à la fin du 
Moyen-Age et dans les premiers siècles des temps 
modernes, dégénérant en véritable épidémie. Au 
Nord, au Midi, en France, en Espagne, en Italie, en 
Allemagne, dans les contrées Scandinaves, en Grande- 
Bretagne, nous retrouvons des récits analogues. 
Devant cette maladie, les princes, l'Eglise, les 
parlements s'unissent pour combattre. La poursuite 
devint cruelle, elle contribua plus que toute autre 
chose à faire prendre au sérieux les contes délirants, 
débités dans les affres de la torture. 

Sans doute, beaucoup de confessions sont dites 
avoir été reçues en dehors des tourments. Mais la 
règle de l'Inquisition imitée par les autres tribunaux, 



(1) Laxcre, p. 80, 122, 126, 129.— Gôrres, t. V, p. 224, 232. 



242 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

était de faire confirmer les aveux arrachés par la 
question, hors de la chambre où les malheureux 
avaient souffert. Dans bien des cas, nous pouvons 
donc supposer une expression équivoque. De plus, la 
simple frayeur, que n'a-t-elle pas fait dire à des cer- 
veaux faibles ? Ils affirmaient alors tout ce qu'ils 
avaient entendu raconter dans les récits effrayants 
des veillées familiales, croyant parfois, par un effet 
d'auto-suggestion, avoir pris part aux scènes enten- 
dues, espérant aussi peut-être. apaiser leurs juges par 
un aveu fictif et se tirer indemnes. Combien de fois 
aussi les prétendus aveux ne furent-ils que des réponses 
à des questions posées par les enquêteurs redoutés, 
et l'on sait avec quelle facilité les gens craintifs, 
faibles de cerveaux ou découragés, répondent facile- 
ment par l'affirmative à tout ce qu'on leur demande. 
En tout cas, la crédulité des autorités sociales déve- 
loppa, d'une manière maladive, la propension de 
tant de gens à cette époque à vivre dans un monde 
irréel et à chercher, par des procédés imaginaires, 
quelques soulagements à leurs misères trop réelles. 
Malgré tout, en réfléchissant, nous ne pouvons nous 
empêcher de trouver fort extraordinaire que n'importe 
qui ait pu croire un instant aux fables du Sabbat. 
Même si les réunions magiques avaient pu se faire, il 
était impossible d'admettre que les scènes décrites s'y 



LE POUVOIR DES SORCIERS 243 

soient passées. Où donc le diable eût-il trouvé des 
amateurs ? Il laissait ses fidèles dans la misère. A 
vrai dire, cela n'embarrassait pas les démonologues. 
Ils reconnaissaient le fait et l'expliquaient par l'in- 
tervention de Dieu, qui ne permet pas à Satan de 
distribuer à sa guise les trésors souterrains dont il 
connaît l'existence ; d'autre part, ils supposaient 
que la curiosité l'emportait parfois sur la peine, ou 
que le démon trouvait moyen de faire goûter un 
grand plaisir au sabbat, ou enfin que l'homme, une 
fois donné à Satan, ne peut plus se dégager de ses 
filets. Ces explications sont loin de nous suffire et 
nous nous demandons encore : Qui cela aurait-il pu 
amuser, hommes ou femmes, d'aller chevaucher sur 
un bâton, un bouc ou un diable, dans le désert ou le 
froid, pour recevoir les injures ou les coups, que Satan 
ne ménageait pas à ses adorateurs, et, comme récom- 
pense, baiser le derrière d'un homme, d'un chat, d'un 
bouc, d'un crapaud. On parlait bien, nous l'avons vu, 
de banquets entre sorciers et démons, suivis de 
débauches, mais le sexe y était surtout représenté 
par de vieilles femmes. Il ne pouvait donc s'agir de 
réunions nocturnes entre jeunes débauchés, avec ou 
sans diables, et Satan lui-même pouvait-il rendre 
aimables et désirables les pauvres vieilles décrépites, 
qui ne l'étaient plus ? 



244 LA SORCELLERIE EX FRANCE 



IV 



11 nous est resté bien des récits du sabbat et des 
livres entiers composés à son sujet. En donner des 
extraits serait se répéter sans beaucoup de profit. 
Nous nous contenterons de donner ici quelques détails 
caractéristiques, tirés du compte-rendu d'un procès 
fameux de sorcellerie de Logrono dans la vieille 
Castille, en 1610 (1). Les accusés étaient de la Navarre, 
ils paraissent s'être ressentis de la sorcellerie alors 
florissante au pays français de Labourd, où elle donna 
lieu à des poursuites fort sanglantes. 

« Le sabbat, dans le nord de l'Espagne, comme du 
reste, dans tout le pays basque, même français, 
était appelé du nom d'aquelarre, comme qui dirait, 
la lane ou lande, où le Bouc convoque ses assemblées. 
Cette dénomination vient de ce que le Diable s'y 



(1) Le procès-verbal de l'autodafé tenu à cette occasion est 
intitulé : « Relacion de las personas qvie salieron al auto de la fè 
que los senores don Alonso Becerra Holguin, del habito de 
Alcan tara licencia clo Juen Valle Alvarado, y licenciado Alonso 
de Salasar y Frias, inquisidores apostolicos del reino de Navarra 
y su distrito celebraron en la ciudad de Logrono, en 7 y 8 del 
mes de noviembre de 1610 aiios. « Nous donnons quelques pas- 
sages des extraits de cette relation faits pa^ Jules Baissac. 
Les Grand* jours de la sorcellerie, in-8, Paris, 1890, c. 6, p. 107 seq. 



LE POUVOIR DES SORCIERS 245 

montrait le plus communément sous la forme d'un 
bouc. Lorsqu'une personne, séduite par un ou une 
des maîtres ou maîtresses chargés de propager le 
culte de Satan, avait promis son hommage, le diable, 
une nuit où il devait y avoir sabbat, vers 9 ou 10 
heures, envoyait vers elle un ancien ou une ancienne, 
qui, après l'avoir réveillée, si elle dormait, lui frottait 
les mains, les tempes, la poitrine, les parties honteuses 
et la plante des pieds avec un liquide verdâtre et 
fétide ; puis, elle était tirée de la maison par la porte 
ou la fenêtre, que le diable venait ouvrir, ou par un 
trou quelconque de dessous la porte, une chatière, 
s'il y en avait, et emportée vivement à travers les 
airs au lieu de la réunion. Là, elle était présentée au 
démon, assis sur un siège, tantôt en or, tantôt en 
bois, où il trônait gravement et avec majesté. La 
figure du diable était généralement triste et renfro- 
gnée. Il avait le front ceint d'une couronne de petites 
cornes, avec trois autres très grandes, semblables 
à des cornes de bouc, une sur le devant de la tête et 
les deux autres sur le derrière. De la grande corne 
de devant, rayonnait une lumière, moins brillante 
que celle du soleil, mais plus vive que celle de la lune, 
et qui éclairait toute l'assemblée. Il avait les yeux 
ronds, grands, fort ouverts, enflammés et menaçants, 
la barbe d'une chèvre, le visage noir, le corps d'un 



246 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

homme et d'un bouc tout ensemble, les doigts des 
mains et des pieds d'une personne ordinaire, mais 
tous égaux, ceux des mains effilés et crochus comme 
les serres d'un oiseau de proie, ceux des pieds palmés 
comme des pieds d'oie. Sa voix était effroyable et 
détonnante ; quand il parlait, on eut cru entendre 
le braiment d'un mulet. 

« Ses paroles étaient confuses, mal articulées, 
il parlait d'un ton rauque et hautain. Quand la 
maîtresse sorcière lui présentait la novice, elle lui 
disait : « Seigneur, je vous amène et vous présente 
une telle. » Le diable l'accueillait avec bienveillance 
et lui promettait de bien la traiter, en l'invitant à 
faire le plus de recrues possible. Puis elle se mettait 
à genoux, et on lui faisait prononcer la formule 
d'abjuration, par laquelle elle renonçait à Dieu, à la 
Vierge Marie, sa sainte Mère, à tous les saints et 
saintes du Paradis, à toute sa foi chrétienne, en un 
mot. Elle promettait et jurait de ne plus avoir 
désormais pour Dieu et Seigneur que le diable, seul 
Dieu véritable, qui serait son sauveur et qui lui 
donnerait le ciel. Après quoi, elle le baisait à la 
main gauche, à la bouche, à la poitrine, au-dessus 
du cœur et aux parties honteuses ; puis le diable, se 
tournant de l'autre côté, levait la queue, assez sem- 
blable à celle d'un âne, et la novice le baisait à l'anus, 



LE POUVOIR DES SORCIERS 247 

qu'il avait toujours sale et puant, et, au moment du 
baiser, il lâchait un vent d'une odeur terrible. Ensuite 
le démon étendait la main gauche, la posait sur 
l'épaule gauche de la novice, et d'un coup d'ongle 
très douloureux, il marquait l'initiée d'un signe, 
qu'elle conservait toute sa vie. Outre ce signe, que 
le diable lui imprimait souvent sur telle autre partie 
du corps qu'il jugeait convenable, et qui la rendait 
insensible sur ce point, il lui faisait au coin de l'œil 
« avec quelque chose de chaud, qu'on eût dit en or», 
mais sans lui faire éprouver de douleur, une autre 
marque : celle d'un petit crapaud, qui est le signe 
distinctif auquel les sorciers et sorcières se reconnais- 
saient entre eux. Pour prix de ses bons offices, la 
sorcière maîtresse recevait quelques pièces de mon- 
naie d'argent, qu'elle devait toutefois dépenser dans 
les vingt-quatre heures, si elle ne voulait les voir 
se réduire en fumée, et un crapaud habillé, qui n'était 
lui-même qu'un petit démon, qu'elle passait, au bout 
de quelque temps, sur l'ordre du diable, à la novice, 
pour lui servir d'ange gardien. 

« La cérémonie de l'abjuration terminée, le diable 
et les anciens d'entre les sorciers prévenaient la 
novice à ne jamais prononcer les noms de Jésus et de 
la Vierge Marie, non plus qu'à faire le signe de la 
Croix ; puis on l'envoyait se divertir et danser avec 



248 l.\ SORCELLERIE EN FRANCE 

les autres, autour de semblants de feux, que le diable 
lui disait être les feux de l'enfer, et qu'il lui fallait 
traverser, pour lui montrer qu'ils ne brûlaient point, 
et que tout <e qu'on en disait à l'église n'était que 
mensonge. C'était au son du tambourin et de la flûte 
que l'on dansait. Les divertissements et les danses, 
sous le regard satisfait du diable, qui les contemplait 
silencieusement du haut de son trône, duraient jus- 
qu'au chant du coq, après minuit. Dès que le coq 
se mettait à chanter, la fête prenait fin ; tout le 
monde rentrait chez soi, emporté à travers les airs. 
Le Auteur Juan de Goyburu en Navarre raconta 
qu'une nuit, comme il venait du sabbat de Zugarra- 
mudi et s'en retournait chez lui, à deux lieues de 
là, le crapaud habillé qui l'accompagnait, ayant en- 
tendu chanter le coq un peu plus tôt que de coutume, 
disparut tout à coup et le laissa au milieu de son 
chemin qu'il dut continuer à pied ; jusque-là le voyage 
avait été aérien. 

« Pour être admis aux fêtes du sabbat, il fallait 
avoir l'âge de raison; les enfants, qu'on y amenait, 
étaient tenus à l'écart et occupés à garder un grand 
troupeau de crapauds, que les sorciers, en compagnie 
du diable, avaient pris dans les champs pour en faire 
des poisons. Quoique ces crapauds, en cette qualité 
et n'étant point des démons, ne dussent pas, ce 



LE POUVOIR DES SORCIERS 



249 



semble, avoir droit à des égards particuliers, ceux 
qui les gardaient devaient les traiter avec un grand 
respect », sous peine d'être fustigés. Une Marie de 
Yurreteguia, ayant voulu, d'un coup de pied, en 
ramener un qui s'écartait du troupeau, au lieu de se 
servir de la petite houssine qu'on lui avait donnée 
pour cela, fut fouettée et pincée de si cruelle façon 
qu'elle en porta longtemps les marques. 

« Les crapauds habillés.qui sont de petits démons, 
comme il a été dit, ne sont associés qu'aux sorciers et 
sorcières qui ont fait leur abjuration ; ce sont en 
quelque sorte de petits anges gardiens et des instruc- 
teurs, qui ne quittent le service que lorsqu'on est 
tout à fait affermi dans la foi et que l'on sait bien 
préparer les poisons. Arrivé à ce degré de haute 
licence, l'initié reçoit, avec quelques antres instruc- 
tions complémentaires, la bénédiction du diable. 
D'après le témoignage de Michel de Goyburu, le 
roi de YAquelarre (car le sabbat avait souvent un 
roi ou une reine des sorciers) et de quelques autres 
sorciers de l'autodafé en question, cette bénédiction 
était" donnée de la manière suivante : Le diable 
levait la main gauche jusqu'au front, les doigts en 
l'air, puis après avoir baissé le bras jusqu'à la cein- 
ture, il le relevait brusquement et, d'un demi-tour 
de main, jetait sa bénédiction. 



250 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

« Les crapauds gardiens, dont il s'agit ici, étaient 
vêtus de petits habits de drap et de velours de 
différentes couleurs, ouverts sur le devant jusqu'au 
dessous du ventre. Ils portaient un chaperon, à la 
manière des pages, et avaient un collier de grelots 
et autres joyaux, autour du cou. Des sorciers étaient 
tenus de les nourrir délicatement; s'ils y manquaient, 
les crapauds savaient leur rappeler leur devoir : 
« Notre maître, disait l'un d'eux à son fidèle, vous 
me faites faire maigre chère ; donnez-moi à manger. » 
Une Beltrana Fargue dit qu'elle donnait à têter 
au sien. C'étaient ces crapauds qui réveillaient les 
sorciers, s'ils dormaient, pour les faire aller au sabbat, 
et les oignaient du fameux onguent, qui devait faciliter 
leur transport à travers les airs ; c'étaient eux encore 
qui leur disaient le mal qu'il y avait à faire : champs 
à dévaster, fruits, troupeaux à détruire, personnes à 
tuer, poisons à composer. 

« Lorsqu'on avait donné à manger aux crapauds 
(du sabbat), on les fouettait de verges ; furieux, les 
crapauds se gonflaient, et le diable excitait les sor- 
cières à frapper, en leur criant : « Encore, encore », 
jusqu'à ce qu'il leur eût dit : « Assez «.Alors les sorcières 
prenaient l'animal du pied ou de la main, et le cra- 
paud se redressant rendait, par la bouche ou par le 
derrière.une eau verdâtre et puante, qui était recueillie 



LE POUVOIR DES SORCIERS 251 

dans un vase. C'était avec cette eau que, les jours 
de sabbat, les lundis, mercredis et vendredis, après 
neuf heures du soir, avant de partir, les sorciers se 
frottaient le visage, les mains, les pieds, les parties 
honteuses et la plante des pieds, en disant : « Sei- 
gneur c'est en ton nom que je fais cette onction ; 
désormais je ne veux faire qu'un avec toi ; je serai 
démon, et ne veux rien avoir de commun avec 
Dieu ! » Puis le crapaud habillé, un petit démon 
celui-là, qu'il faut distinguer de l'autre, leur ouvrait 
une issue, fenêtre, porte, chatière ou trou quelconque, 
pour les faire sortir. Il paraît que, au besoin, il les 
rapetissait pour cela. La Maria de Yurreteguia disait 
que son diable à elle l'amoindrissait au point de la 
réduire à rien, pour la tirer de la maison, et que, une 
fois dehors, elle reprenait sa forme ordinaire. Le plus 
souvent, ils faisaient leur voyage par les airs, ayant 
leurs crapauds habillés à leur gauche, mais quelque- 
fois aussi ils le faisaient à pied, précédés de ces mêmes 
crapauds sautillant et gambadant. 

« A YAquelarre de Zugarramurdi, comme à tous 
les autres sabbats, il suffisait que le nom de Jésus ou 
de la Vierge Marie fût prononcé, pour que tout 
disparût. Il y a cependant une particularité à noter : 
tandis que, ailleurs, les sorciers n'avaient guère à leur 
disposition, pour faire le mal.d'autre forme que celle 



252 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

du chat ou du loup-garou, ils pouvaient, à Zugarra- 
murdi, se transformer en porcs, en chèvres ou boucs, 
en mules ou mulets, en tous autres animaux quel- 
conques, selon l'avantage qu'ils y avaient, même en 
brebis. 

« A Zugarramurdi, comme à Berroscoberro, dans 
le pays basque, les grandes réunions sabbatiques 
avaient lieu la veille des principales fêtes de l'année, 
soit des fêtes de Pâques, des Rois, de l'Ascension, 
du Corpus Christi (Fête-Dieu), de la Toussaint, de la 
Purification, de l'Assomption et de la Nativité de la 
Sainte-Vierge et de Saint Jean-Baptiste : le procès- 
verbal ne mentionne ni la Pentecôte, ni Noël. C'était 
dans ces circonstances solennelles, que se faisaient 
les confessions générales et que se célébrait la messe 
noire. On se confessait de tout le mal qu'on n'avait 
pas fait et que l'on eût pu faire. Le diable imposait 
des pénitences, souvent accompagnées du fouet; 
puis il donnait l'absolution. Pendant que cela se 
passait, six ou sept diablotins, quelquefois plus, selon 
l'occurrence, disposaient l'autel. Ils dressaient un 
grand dais avec une vieille toile sale, dégoûtante. 
Sous le dais se trouvait tout l'attirail en contre-façon 
des choses d'église : l'image du diable, en guise de 
croix, dans une niche ; calice, hostie, missel et 
burettes. Le diable se vêtait d'habits pontificaux, 



LE POUVOIR DES SORCIERS 253 

semblables à ceux de nos évêques, avec cette diffé- 
rence qu'ils étaient, comme le reste, noirs et crasseux. 
Les diablotins qui le servaient remplissaient, en 
la circonstance, le rôle des diacres, sous-diacres et 
acolytes dans les cérémonies ecclésiastiques ; l'un 
lui passait l'aube, l'autre l'étole, un troisième 
la chasuble, un quatrième le manipule, etc. Sur 
l'autel, il y avait un grand missel, qui paraissait être 
une grosse pierre, et la messe, dont on ne connaît pas 
très bien toute la liturgie, était chantée à voix rauque 
et caverneuse par d'autres démons, en guise de chan- 
tres. 

« Le diable, à l'endroit de sa messe correspondant 
à l'offertoire, faisait un sermon, dans lequel il rappe- 
lait à ses fidèles qu'il n'y avait pas d'autre Dieu que 
lui ; que lui seul était leur sauveur et pouvait leur 
ouvrir le paradis ; qu'ils auraient beaucoup à souffrir 
en cette vie, il est vrai, mais qu'il leur réservait 
de grandes compensations pour l'autre. Puis, après 
les avoir exhortés à faire aux chrétiens le plus de mal 
possible, il reprenait l'office, c'est-à-dire que .arrivé 
à l'offertoire, il s'asseyait sur un siège noir, et la 
doyenne des sorcières, celle qu'on nommait la reine 
du sabbat, prenait place à côté de lui, tenant d'une 
main une paix, sur laquelle était gravée la figure du 
diable, et de l'autre, un petit plat, comme celui dont 



254 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

on se sert pour les quêtes dans les églises du Midi ; 
elle avait autour du cou une chaîne en similor, dont 
chaque anneau était empreint d'une figurine émaillée 
du Maître. Les sorciers approchaient tous ensuite, 
rangés en file suivant l'ordre de leur ancienneté, 
faisaient trois révérences profondes, en avançant le 
pied gauche, baisaient la paix et déposaient leur 
offrande dans le plat : cette offrande n'était généra- 
lement pas riche ; les uns donnaient deux liards, 
d'autres un sou, les plus fortunés poussaient la géné- 
rosité jusqu'à mettre trois réaux, — un franc. — -dans 
le bassin. En jetant son sou dans le plat, on disait: 
« Ceci est pour la gloire du monde et l'honneur de la 
fête. » Les femmes offraient aussi des gâteaux, 
des œufs et autres choses, que recevaient les acolytes 
servantes.puis elles se prosternaient devant le diable, 
qui se levait debout, et qu'elles baisaient à la main 
gauche d'abord, ensuite où et comme il a été dit 
plus haut. L'offrande terminée, le diable continuait 
sa messe. A l'endroit, qui répond à l'élévation de 
l'hostie, il levait en l'air un morceau arrondi de 
vieille savate, sur lequel était marquée sa laide figure, 
en disant : « Ceci est mon corps ». Toute l'assemblée 
se prosternait et adorait en s'écriant : « Aquerra- 
goyti, Aquerrabeyti, » ce qui veut dire : « Bouquin en 
haut, Bouquin en bas. » Le diable élevait de même 



LE POUVOIR DES SORCIERS 255 

le calice, et les sorciers adoraient encore : ce calice 
est une sorte de gobelet noir et sale. Le diable 
mangeait l'hostie, c'est-à-dire le morceau de savate, 
buvait ce qu'il y avait dans le calice, puis les sorciers 
faisaient cercle autour de lui, et il leur donnait la 
communion qui avait lieu sous les deux espèces ; 
mais, au lieu de pain, c'était un morceau de quelque 
chose de dur, difficile à avaler, et au lieu de vin, 
une gorgée d'un liquide excessivement amer, qui 
donnait froid au cœur. 

« Dès que le diable avait fini sa messe, « il les 
connaissait tous, hommes et femmes, » dit le procès- 
verbal en question, charnellement et sodomiquement. 
Il ne s'en tenait pourtant pas là. Comme il avait, 
paraît-il, le sens du beau, quoi qu'en disent ses 
détracteurs, il faisait choix ensuite d'un certain 
nombre de jolies filles que l'on mettait à part. A Zu- 
garramurdi, le soin de cette sélection était confié à la 
reine même du sabbat, à cette époque une Graciana 
Barrenechea. Il ressort du rapport inquisitorial que, 
loin de se plaindre, les pères ou époux de ces préférées 
se tenaient pour très honorés ; un nommé Juan de 
Sansin battait du tambour en avant du rideau, tandis 
que sa femme était en aparté avec le diable... » 

« Michel de Goyburu raconta que, plusieurs fois 
par an, lui et les sorcières doyennes faisaient au 

18 



236 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

diable une offrande, qui lui était fort agréable. Pour 
cela, ils allaient de nuit aux églises, emportant avec 
eux un petit coffre à anses. Ils déterraient les cada- 
vres en putréfaction, les désossaient, en reliraient 
la cervelle et la moelle, « qui sont pour le diable des 
bouchées savoureuses », et les mettaient dans leur 
coffret, avec tous les morceaux tendres, c'est-à-dire 
pourris, qualifiés ici de friands ; puis ils bouchaient 
la fosse en y rejetant la terre, et s'en allaient retrou- 
ver le Maître. Ils s'éclairaient dans ce travail, d'une 
lumière «très obscure », sans qu'on sache de quoi elle 
était faite, ajoute le texte, ce qu'on n'a pas su depuis 
non plus et qu'on ne saura jamais probablement. 
Un Juan de Echalar assura que, lorsque les sorciers 
s'en allaient seuls à cette besogne de nuit, sans être 
accompagnés du diable, ils étaient précédés d'un 
cierge fait du bras entier d'un enfant mort sans 
baptême ; l'extrémité des doigts, auxquels on avait 
mis le feu, éclairait comme une lanterne sourde. 
Cette lumière, du reste, était telle, que les sorciers 
seuls pouvaient la voir. De retour à l'aquelarre avec 
leur puant butin, les sorciers et sorcières le présen- 
taient au diable, après trois profondes révérences et 
en faisant la figue (c'est-à-dire en mettant le pouce 
entre l'index et le médius et fermant le poing, signe 
de mépris) de la main gauche. Le diable le recevait en 



LE POUVOIR DES SORCIERS 257 

souriant à sa manière, et le mettait dans un cabas 
en jonc tressé, qu'il avait à côté de lui. 

« La figue ne s'adressait pas au diable ; c'était, 
et le rapport qualifie la chose de comble d'infamie, 
pour insulter aux chairs chrétiennes putréfiées que 
l'on offrait au démon. Ces chairs, avec les os, le 
diable les croquait avec de grosses dents, qu'il a 
blanches comme celles des nègres, et les dévorait 
gloutonnement, frétillant comme un porc. Il en lais- 
sait néanmoins une part pour les sorciers, qui la 
mangeaient et même, par une grâce spéciale du 
maître, la trouvaient savoureuse, quelque dégoûtant 
que fût le mets. Il paraît que c'était comme une sorte 
de communion qui donnait de la force et disposait 
à mal faire : encore un mode de profanation des 
mystères chrétiens. 

« Plusieurs fois l'année, mais surtout à l'époque 
des floraisons, on fabriquait des poisons et des 
poudres. Le diable désignait certaines personnes, 
à qui il indiquait les campagnes à parcourir, à 
l'effet d'y chercher les vers, insectes, plantes, etc., 
dont ces poudres et ces poisons devaient être faits : 
on partait par bandes, chacune ayant son petit coin 
de pays à explorer. On visitait de préférence les lieux 
incultes et déserts, les cavernes sombres, les ravins 
et les fondrières, les trous de rochers, les crevasses 



258 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

de vieux murs, et l'on en rapportait tous les cra- 
pauds, lézards, limaces, limaçons, vesses-de-loups, 
etc., que l'on pouvait y trouver. Tout cela était 
apporté au sabbat, le diable le bénissait, de la main 
gauche naturellement et avec le singulier geste que 
nous avons dit, et l'on en faisait des poisons. On 
commençait par écorcher les crapauds à belles dents, 
sans s'inquiéter de leurs cris, puis on les dépeçait, 
avec les lacertiens et autres reptiles, et on mettait 
ces morceaux dans une marmite, où on les faisait 
bouillir, mélangés avec les os et chairs putrides 
tirés des églises, dans le liquide verdàtre, excrété 
par les crapauds, démons habillés. 

« Les poisons et onguents qui sortaient de cette 
préparation, le diable les distribuait aux sorciers 
et sorcières. C'était avec cela qu'on détruisait les 
récoltes, que l'on tuait le monde, bêtes et gens... 
Il arrivait parfois, toujours à cette même époque 
des floraisons, que c'était tout le sabbat, diables 
et diablotins en tête, qui s'en allait en procession 
à travers champs répandre, deçà delà, les poudres 
pestilentielles. Pour la circonstance, sorciers et 
sorcières avaient changé de formes ; les uns étaient 
chats ou chattes, les autres chiens ou chiennes ; 
il y en avaient qui étaient porcs ou truies, beaucoup 
étaient boucs ou chèvres; toute la création animale, 



LE POUVOIR DES SORCIERS 259 

en un mot, figurait clans cette procession de l'enfer. 
On ne dit pas la forme que prenait le diable ; peut- 
être conservait-il celle de bouc, qu'il avait à l'aque- 
larre. Ce que l'on ne s'explique pas très bien, mais 
qui ne paraît pas, cependant, avoir embarrassé les 
juges inquisiteurs de Logrono, c'est que, en répan- 
dant les poudres en question, qu'on lançait, non 
pas devant soi, mais derrière son dos, toutes ces 
formes animales, chats, chiens, boucs, chèvres, 
porcs et autres, qui n'ont d'ordinaire que des pattes 
ou des pieds, se servaient pour cela de la main gauche. 
Quant à la lumière qui éclairait et guidait le cor- 
tège, nous savons qu'elle n'était vue que des affi- 
liés, de sorte que, en dehors des réponses des sor- 
cières aux questions des juges, réponses arrachées 
par la torture, on chercherait vainement ailleurs 
une déclaration quelconque de témoin oculaire.... 
« Toutes les fois que les sorciers mouraient, 
on les laissait d'abord enterrer ; puis, au premier 
sabbat qui avait lieu, on se rendait en chœur, diables 
et diablotins en tête, comme en la procession dont 
il vient d'être parlé, au lieu de leur sépulture, 
avec des pioches et des bêches. Les cadavres étaient 
exhumés, et on leur enlevait d'abord les suaires 
bénits, ce qui permettait, paraît-il, d'a\oir prise 
sur eux ; puis, avec de grands couteaux apportés 



260 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

exprès, on les éventrait et on leur arrachait les 
entrailles. C'étaient les parents les plus proches 
du défunt qui étaient chargés de cette opération, 
comme aussi de dépecer le cadavre, dont les débris 
étaient portés au sabbat : le père dépeçant et empor- 
tant son fds sur son dos, le fils son père, le mari 
son épouse, l'épouse son mari. On faisait d'ordi- 
naire trois morceaux de tout le corps : l'un était 
mis en pot-au-feu, l'autre rôti à la broche, et le troi- 
sième laissé cru. Une table était dressée, sur laquelle 
on étendait de grandes nappes, sales et noires, et 
la bande s'attablait tout autour pour le festin. 
C'étaient encore les parents les plus proches qui en 
faisaient les honneurs ; le père servait à chacun des 
convives un morceau bouilli, un morceau rôti et 
un morceau cru de ce qui avait été son fds ; le fds 
un triple morceau de même, de ce qui avait été son 
père, etc. Le diable se réservait le cœur ; à part cela, 
sorciers et sorcières pouvaient demander les mor- 
ceaux de leur préférence. Les crapauds habillés 
avaient aussi leur part, qu'ils mangeaient en se 
disputant et en croassant. Au dire des. sorciers, 
pour si fétides et dégoûtantes que parussent ces 
viandes, elles leur étaient plus agréables à manger 
que « mouton, chapons et poulets. » La chair des 
hommes était, néanmoins, à leur dire, encore meil- 



LE POUVOIR DES SORCIERS 261 

leure et plus savoureuse que celle des femmes. 
« Ce n'étaient pas seulement des sorciers et sor- 
cières que l'on déterrait pour les manger, on déter- 
rait aussi et l'on mangeait les cadavres d'autres 
personnes, mortes de maladie. La Graciana Barre- 
nechea déclara que, en sa qualité de reine du sabbat, 
elle avait le droit de disposer des restes, qu'elle 
emportait chez elle. Elle les serrait dans une grande 
huche, qu'elle fermait soigneusement, pour que 
son mari, une de ses filles et son gendre, qui n'étaient 
point sorciers, ne les vissent point ; et quand son 
mari, sa dite fille et son gendre n'étaient pas là, 
elle tirait ces restes de la huche, les faisait rôtir 
et les mangeait en compagnie de deux autres de 
ses filles, qui étaient sorcières comme elle, de Michel 
et Juan de Goyburu, et de quelques autres sorciers, 
ses parents. On lui fit citer les noms d'une foule de 
personnes, hommes et femmes, petits garçons et 
petites filles, qu'on avait mangé de la sorte à Vaque- 
larre. Juan de Goyburu raconta qu'il avait déterré 
son propre fils et l'avait mangé chez lui, en société 
d'autres sorciers, qui lui avaient payé chacun leur 
écot de ce festin. 

« Au sabbat qui suivait celui où avaient été 
mangées les chairs putréfiées que nous venons de 
dire, on faisait cuire les os tenus en réserve, en addi- 



262 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

donnant ce bouillon des feuilles, branches et racines 
d'une plante appelée en basque balarrona, qui 
avait la vertu d'attendrir les os et « d'en faire, dit 
notre procès-verbal, comme des navets cuits. » 
On en mangeait une partie et on pilait le reste dans 
des mortiers, pour en extraire un gros jus, que 
l'on passait ensuite à travers des tamis très fins. 
Ce jus sortait de là clair et limpide, avec une teinte 
un peu jaune, et le diable le recueillait dans une 
fiole. Le sédiment était séché, et on le pulvérisait 
ensuite : on s'en servait pour la composition des poi- 
sons. Le venin de ces pharmaques était tel qu'une 
toute petite goutte de la liqueur ou un atome de 
la poudre suffisait pour tuer raide une personne, 
ce qui expliquait, à cette époque, la plupart des 
cas d'apoplexie foudroyante. Chaque sorcier et 
sorcière recevait une provision de poudre et de li" 
queur jaune pour ses opérations particulières.» 



LE POUVOIR DES SORCIERS 263 



ARTICLE CINQUIEME 

Les Devins 

I 

Tel était donc le sabbat. Il est connu partout 
et, bien qu'avec de nombreuses variantes, se res- 
semble à lui-même dans tous les pays. Ma foi 1 
le diable du sabbat ne m'est pas sympathique. 
Bien qu'on le décore des noms de Satan et de Luci- 
fer, il n'est pas même cousin de ces esprits bibliques. 
Mangeur de charognes, éleveur de crapauds, qu'a-t-il 
de commun avec le premier, tel que nous le repré- 
sente le livre de Job, commissaire général de la 
police de Yahveh sur la terre, et souriant ironique- 
ment à la confiance que celui-ci a dans la fidélité 
de ses serviteurs. En quoi ressemble-t-il, malgré 
ses prétentions à se dire le sauveur, au splendide 
Lucifer, Titan orgueilleux, dont le trône, au-dessus 
de tous les anges, lui paraît encore trop bas, puisque 
celui de Dieu est encore supérieur. La magnifique 
image de l'archange rebelle, luttant pour la supré- 
matie contre Michel et, bien que terrassé, restant 



264 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

toujours l'adversaire indomptable de son vain- 
queur, pouvait lui attirer des partisans, et per- 
mettre, dans le langage apocalyptique, la constitu- 
tion d'une cité satanique en face de la cité de Dieu. 
Nous comprenons que, resté toujours le second, 
malgré sa défaite, il ait trouvé des églises qui l'aient 
cru égal au premier, et placé roi d'un monde infé- 
rieur de ténèbres et de matière, vivant éternelle- 
ment en contrepoids du monde de la lumière. Mais 
le diable de nos pauvres sorciers est vraiment trop 
misérable, trop honteux, trop cynique, pour conqué- 
rir une adhésion quelconque. 

Et son culte ? Serait-ce donc là le terme de ces 
réunions secrètes de la magie assyrienne ou égyp- 
tienne, connaissant la science des astres, les secrets 
de la nature, ayant à sa disposition des charmes 
si puissants que les adjurations les plus solennelles 
aux dieux d'Assur et de Misraïm n'étaient pas 
toujours efficaces pour annihiler leur influence ? 
Etait-ce là où devaient aboutir les mystères d'Or- 
phée, d'Eleusis, de Mithra, mystères de théosophes 
et d'ascètes, cherchant par la lutte contre leurs 
passions, par le jeûne, par la méditation, la solution 
des énigmes sans nombre du monde et de l'homme? 
Et, si nous adoptons l'identification des dieux du 
paganisme avec les démons, quelle différence entre 



LE POUVOIR DES SORCIERS 



265 



le diable des sorciers et le Jupiter, roi de l'Olympe, 
dieu très bon et très grand, dont le froncement 
des sourcils fait trembler le ciel et la terre ; avec 
Apollon, dieu des poètes et père des Muses ; avec 
Minerve, la sage déesse d'Athènes; avec Mars qui 
préside aux combats, et Vulcain utile par ses forges, 
et Cérès à la blonde couronne d'épis. Dieux gracieux, 
bien qu'inconséquents, de la Grèce, divinités bien- 
faisantes ou terribles de l'Orient, protecteurs divins 
bien qu'un peu lourds de Rome, dieux belliqueux 
de la Gaule et de la Germanie, malgré les plaisirs 
grossiers de vos élus, vous avez tous quelque point 
qui plaît à vos adorateurs, qui mérite une certaine 
critique de vos adversaires, qui vous permettra de 
prolonger longtemps encore votre règne, malgré 
les splendeurs victorieuses de la Croix. Et vous, 
divinités secondaires, mânes, lares, pénates, fées 
légères, lutins capricieux, follets volages, gnomes, 
korrigans, esprits de l'air, de la terre et de l'onde, 
quelle relation pouvez-vous avoir avec ces affreux 
diablotins, enfants de chœur d'un maître sale, ou 
revêtus de la dépouille d'un crapaud ? 

Il est clair que le sabbat n'a pas de rapport avec 
la magie ancienne, mère ou fille d'une religion incom- 
plète; c'est une fantasmagorie, née d'imaginations 
impures; c'est un rêve malsain, un cauchemar de 



266 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

cerveaux en délire ; ou plutôt, c'est le produit d'une 
terreur affolée, qui ne sait ce qu'elle dit, ne peut 
que supposer chez le diable, singe et ennemi de 
Dieu, une sorte de contrefaçon du culte divin tel 
qu'elle le connaît, tel que ses églises le lui présen- 
tent, mais dans son ignorance de ce qu'ont inventé 
les religions anciennes, croit qu'il suffit d'ajouter 
l'absurde, la grossièreté et la saleté à la liturgie 
de Dieu, pour en faire celle du diable. Impossible à 
un lecteur de sang-froid, de croire un instant à la 
réalité de ces réunions diaboliques, où rien n'est 
nouveau, rien n'est grand, rien n'attire. — La seule 
chose étonnante dans leur récit, c'est que des juges 
instruits aient pu y croire, et, parce qu'ils y croyaient, 
arrachaient à de pauvres gens, par des tortures 
répétées, l'aveu de leur présence à des assemblées 
impossibles. Sous ce rapport donc, la sorcellerie 
médiévale tout imaginaire, ne peut être considérée 
comme la suite et la continuation de l'antique 
magie. Il en est différemment, si nous considérons 
les sorciers sous leur aspect de devins. C'est par la 
divination, nous l'avons vu, qu'ils donnèrent la 
main aux magiciens et aux astrologues ; c'est par 
elle que leur nom devint commun à tous les adeptes 
des sciences occultes. Nous devons consacrer quel- 
ques instants à les étudier sous ce rapport. 



LE POUVOIK DES SORCIERS 267 



II 



Comme l'humanité avait cherché depuis long- 
temps des remèdes extra-naturels aux maladies et 
aux impuissances de sa nature mortelle, de même 
elle chercha à triompher, par des moyens sembla- 
bles, d'une autre faiblesse, qui lui a toujours pesé 
beaucoup et dont elle a toujours vivement désiré 
s'affranchir. La connaissance de l'avenir, provi- 
dentiellement celée aux hommes, n'a en effet jamais 
cessé de les intriguer ; elle limite trop aux temps 
présents et passés leur science fort limitée, bien 
que très ambitieuse. Aussi, l'histoire du Paganisme, 
tout comme celle du Christianisme, est-elle remplie de 
tentatives ayant pour but de connaître les événe- 
ments futurs. 

Or, ceux-ci, assurait-on, sont connus de Dieu, 
qui garde pour lui leur connaissance et ne les révèle 
aux hommes que dans des cas tout à fait exception- 
nels ; mais ils sont aussi connus, ou peuvent être 
prévus en tout ou partie, par l'ennemi de Dieu, 
Satan, qui, plus complaisant pour les hommes, 
ou désireux de faire échec, sur ce point encore, à 
son adversaire divin, se fera peut-être un plaisir 



268 LA SORCELLERIE ENT FRANCE 

malin, si l'on sait le prendre, de communiquer 
sa science à l'impatience de l'homme. Les discus- 
sions entre théologiens, sur la question de savoir 
si les diables connaissaient l'avenir, aboutirent fina- 
lement à cette conclusion qu'ils en savaient plus 
que nous, bien que ne possédant pas l'omniscience 
divine. Ils ne pouvaient connaître d'une manière 
certaine les futurs contingents, c'est-à-dire, les faits 
qui dépendent de la volonté libre de Dieu, des anges 
ou des hommes, ni les pensées internes et les actes 
libres des individus. Toutefois, esprits fort perspi- 
caces, ils pouvaient procéder par conjecture et 
deviner, la plupart du temps, ce que ferait l'homme 
dans telle ou telle circonstance. Etres agiles, il 
leur était facile de savoir ce qui se passait à l'ins- 
tant même en des contrées lointaines ; êtres intelli- 
gents et expérimentés, ils connaissaient les secrets 
de la nature, les propriétés des plantes, des miné- 
raux, les lois de l'atmosphère, bien des choses à 
nous inconnues. Ils pouvaient donc, s'ils le vou- 
laient, par des voix, des songes, des apparitions, 
nous faire connaître tout ou partie de ce que nous 
désirerions savoir. 

Communiquer avec les esprits et recevoir leurs 
inspirations devint comme un sacerdoce grande- 
ment considéré dans l'Antiquité. Chez les peuples 



LE POUVOIR DES SORCIERS 269 

sauvages ou du moins barbares, c'est même l'uni- 
que sacerdoce (1) : car leurs prêtres, en effet, sans culte 
régulier, sans temples ni autels, sans enseignement 
dogmatique ou moral, n'en cumulent pas moins les 
fonctions de devins, de prophètes, d'exorcistes, de 
thaumaturges, de médecins, de fabricants d'idoles 
et d'amulettes. Leur influence est considérable, 
car leur visage a quelque chose qui inspire la crainte. 
Ils s'entretiennent, du reste, dans un état de surex- 
citation étrange par divers excitants, qui leur don- 
nent une force musculaire factice et provoquent 
en eux des hallucinations, des convulsions ou des 
rêves, qu'ils regardent comme un enthousiasme 
divin. Dupes de leur propre délire, ils en imposent 
même quand ils se trompent : les Européens, rési- 
dant dans leurs pays, se laissent quelquefois influen- 
cer par des fables répétées avec assurance et finis- 
sent par y croire. 

Les femmes exercent parfois ce sacerdoce magi- 
que. Leur organisation nerveuse, plus facilement 
excitable, les rend très propres au métier de devin 
et d'enchanteur. Elles entrent avec plus de facilité 
dans ce délire fatidique, poussé quelquefois jusqu'à 



(1) Voir Maury, La Magic et l'Astrologie dans l'Antiquité et au 
Moyen-Age. auquel nous empruntons les détails qui suivent. 



270 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

la fureur, qu'on tic-ut pour le plus haut degré de 
l'inspiration. Les Germains el les Celtes avaienl <!•■ 
semblables prophétt qu'entourait la vénération 

publique et dont les avis étaient écoutés, même des 
guerriers les plus expérimentés. Elles se retrouvent 
aussi chez les premiers Arabes, dans l'histoire des- 
quels elles ont plusieurs fois joué un rôle. Chacun 
connaît l'influence exercée par les oracles de Delphes, 
prononcés par une femme en extase; mais Delphes 
n'avait pas le monopole des prédictions : bien des 
temples, bien des antres possédaient aussi leurs 
devineresses ; et, jusqu'à la fin de l'empire romain, 
les devins, de tout genre ne rent d'être consultés, 

officiellement quelquefois, quand ils remplissaient 
les rôles d'aruspices et d'augures; plus secrètement 
souvent, mais non moins crus, quand, aux pratiques 
officielles, ils joignaient les rites les plus étranges 
venus d'Egypte ou de la Chaldée. 

Lorsque les théologiens du Moyen-Age voulurent 
classer tous ces prophètes, ils mirent à part les 
prophètes juifs et les justes, auxquels Dieu avait 
parfois révélé l'avenir. Les autres se rangèrent en 
huit classes. A la tête de tous, on plaçait les devins 
qui connaissaient l'avenir par la communication 
directe de l'esprit extra-terrestre, dieu supposé des 
païens, démon des chrétiens, et les pythonisses 



LE POUVOIR DES SORCIERS 27t 

inspirées, croyait-on, par un démon familier. Venaient, 
ensuite les nécromans, évocateurs des morts ; les 
astrologues, lecteurs du ciel ; les mages aux nom- 
breux prestiges ; les augures, qui sans parler directe- 
ment au démon, se servaient de signes intermédiaires 
dont l'interprétation était leur affaire. Simples impos- 
teurs, les enchanteurs faisaient croire aux hommes 
ce qu'ils voulaient. Quant aux sorciers, on en fai- 
sait la huitième classe des devins ; leur caractéristi- 
que était de rencontrer Satan en certains lieux et 
de faire beaucoup de mal. Cette division (1) plus 
ou moins acceptée des savants, n'empêcha pas le 
peuple de confondre les devins, les prédiseurs 
â– d'avenir et tous les industriels ou charlatans de 
même acabit avec les sorciers, car ils se servaient 
de procédés analogues, et se rapprochaient tellement 
d'eux qu'il était difficile de les distinguer. 



(1) Nous empruntons cette division au curieux petit livre du 
théologien protestant Lambert Daneau : De veneficiis, quos olim 
eortilegos, nunc autem vulgo sortiarios vocant dialogus, in- 16, 
Cologne, 1575, mais elle n'a pas été généralement reçue par les 
écrivains, qui en ont établi d'autres à leur guise. 



10 



272 LA SORCELLERIE EN FRANCE 



III 



En fait, leurs noms étaient fort divers, comme 
les phénomènes sur lesquels ils prétendaient appuyer 
leur science. De tous ces prédiseurs, les astrologues, 
considérés comme plus sérieux, s'étaient fait une 
place hors pair. Depuis des siècles, la croyance était 
bien établie qu'il existait une certaine relation entre 
les vicissitudes des astres et les faits, ou les êtres, 
du monde sublunaire. En soi, elle n'était pas com- 
plètement fausse cette opinion, car nous reconnais- 
sons bien nous-mêmes, par une expérience person- 
nelle, que le temps, c'est-à-dire les phénomènes 
météorologiques, le soleil, la lune, la pluie, le vent, 
l'état électrique ou orageux de l'atmosphère, le froid, 
agissent sur nos dispositions nerveuses, par con- 
séquent sur notre caractère, notre intelligence, notre 
être moral. Nos aïeux ne s'étaient donc pas si gros- 
sièrement trompés qu'il semble ; au reste, tout prouve 
qu'ils se montrèrent toujours fins observateurs. 
Leur tort consista à vouloir généraliser ces phéno- 
mènes, à en imaginer là où l'expérience n'en avait 
pas montrés, et à croire à une influence obligatoire 
des astres, tellement impulsive, que les événements 



LE POUVOIR DES SORCIERS 273 

de la terre dépendaient du ciel, non de la volonté 
humaine. Les théologiens scolastiques réagirent, en 
partie, contre les préjugés de l'Antiquité. Ils semblent 
pourtant avoir concédé bien des points, que nous ne 
sommes guère disposés à admettre, par exemple que 
l'on pouvait, non pas avec certitude, mais avec 
quelque probabilité, conjecturer le caractère d'un 
enfant d'après les constellations de sa naissance. 

Dans certains pays, les rapports entre l'homme et les 
astres se basaient sur l'identification entre ces der~ 
niers et les dieux, protecteurs de l'homme ou de ses 
membres. Chez les Egyptiens, par exemple, chaque 
membre d'un défunt se plaçait sous la protection 
d'un Dieu astre particulier. La tête appartenait au 
dieu Ra ou soleil ; le nez et les lèvres à Anubis, dieu 
chacal ; les yeux à la déesse Hâthor, vache et lune ; 
les dents à la déesse Selk, la chevelure à Moou, le 
Nil céleste ; les genoux à Neith, les pieds à Phtha, 
tous dieux mi-terrestres, mi-célestes, aux propriétés 
du reste assez confuses. Pendant la vie, chaque divi- 
nité avait aussi la garde des membres isolés, et, en 
cas de maladie, on devait invoquer le dieu que cela 
regardait. On sait aussi que d'Egypte vint l'idée 
d'une association entre les dieux planètes et les 
métaux, association souvent affirmée par les alchi- 
mistes médiévaux ; Saturne, c'était le plomb • 



274 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

Mars, le fer ; Jupiter, l'étain ; Vénus, le cuivre ; 
Mercure, le vif argent ; le soleil, l'or ; et la lune, 
l'argent. Somme toute, en Egypte, et il en était de 
même en Perse et en Chaldée, les phénomènes 
terrestres se trouvaient rattachés par un lien étroit 
aux astres et aux divinités que représentaient ces 
astres, ou qui les gouvernaient. De ces pays, la con- 
viction des dépendances des hommes vis-à-vis des 
cieux passa aux Grecs et aux Romains, de qui nos 
aïeux la reçurent. 

Une fois la chose admise, il était possible peut-être 
de déterminer les conditions de cette dépendance, 
de préciser ces relations de la terre au ciel, et, vu la 
fixité des lois célestes, de prédire l'avenir des indi- 
vidus nés sous telle ou telle étoile, le résultat d'une 
action entreprise sous une influence stellaire bonne 
ou mauvaise ; d'annoncer ainsi les événements 
principaux qui pourraient intéresser les nations ou 
l'humanité entière, et, suivant cette connaissance, 
de prendre une décision destinée à modifier ou à 
empêcher le résultat prévu. 

A cette tâche s'appliquèrent les prêtres chaldéens, 
qui paraissent avoir été des premiers à observer le 
ciel d'une manière raisonnée, d'où le nom de «chal- 
déens» donné aux astrologues des âges suivants. Les 
prêtres de l'Egypte s'occupèrent aussi du calcul 



LE POUVOIR DES SORCIERS 275 

des mois, des éclipses, du zodiaque, et, comme leurs 
confrères d'Asie, déterminèrent, d'après des données 
religieuses, les jours fastes et les jours néfastes, 
mais aussi tentèrent d'établir les règles des relations 
entre les évolutions des astres et les destinées humai- 
nes. Si, comme nous n'en doutons guère, l'astro. 
logie, c'est-à-dire, la prédiction d'après les astres, 
resta une science trompeuse, ses adeptes n'en ren- 
dirent' pas moins des services à l'astronomie future, 
car ils découvrirent partiellement l'influence qu'ont, 
les uns sur les autres, les astres principaux du sys- 
tème solaire ; ils notèrent aussi les principaux mou- 
vements diurnes et nocturnes ; ils apprirent à dis- 
tinguer les planètes des étoiles fixes, bien que, faute 
d'instruments sans cloute, il leur fut difficile de se 
prononcer sur la nature des dernières. En résumé, 
l'astronomie, dans ses débuts, trouva dans les astro- 
logues des partisans d'autant plus attachés à elle 
qu'ils y trouvaient leur compte et, par leur moyen» 
elle réalisa des progrès qui, peut-être, sans la supers- 
tition commune, eussent réclamé bien d'autres 
siècles, avant d'être obtenus. 

En tous cas, les chaldéens rencontrèrent dans le 
monde romain, quand ils vinrent y chercher fortune, 
une crédulité aussi grande que celle de leur pays 
d'origine. Des livres d'astrologie furent composés, 



276 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

que chacun consultait avec soin avant de commencer 
une entreprise, quand le conseil de l'astrologue 
titulaire ne pouvait être demandé ou s'estimait 
trop dispendieux. Le satirique Juvénal (1) ne man- 
que pas de se moquer de ce travers fort répandu, 
paraît-il, parmi les dames de Rome. Tout ce que leur 
prédit un astrologue leur semble, dit-il, émaner du 
temple de Jupiter Ammon, car Delphes ne rend 
plus d'oracles. Plus loin, le poète avertit son lecteur 
d'éviter la rencontre de celle qui feuillette sans cesse 
des éphémérides ; qui est si forte en astrologie 
qu'elle ne consulte plus et que déjà elle est con- 
sultée ; de celle qui, sur l'inspection des astres, 
refuse d'accompagner son époux à l'armée ou dans 
sa terre natale. Veut-elle seulement se faire porter 
à un mille : l'heure du départ est prise dans son 
livre d'astrologie. L'œil lui démange-t-il pour se 
l'être frotté ? point de remède, avant d'avoir par- 
couru son grimoire. Malade au lit, elle ne prendra 
de nourriture qu'aux heures fixées dans son Pélo- 
siris : ainsi s'appelait un astrologue égyptien dont 
un traité d'apotélesmatique avait emprunté le 
nom. Les femmes de condition médiocre, continue 



(1) Ju vénal, Satire VI. Nous en donnons le résumé d'après 
Maury, op. cit., p. 74. 



LE POUVOIR DES SORCIERS 277 

Juvénal, font le tour du cirque avant de consulter 
la destinée ; après quoi, elles livrent au devin leur 
main et leur visage. Quant aux plus opulentes, elles 
faisaient venir à grands frais, de l'Inde et de la 
Phrygie, des augures versés dans la connaissance 
des influences sidérales. 

L'histoire romaine fourmille de récits témoignant 
de la crédulité générale à la divination par les 
astres. Si les empereurs se décidèrent parfois à 
interdire l'art des astrologues, ce n'est point qu'ils 
n'y ajoutaient pas foi, mais bien que les conseils 
des constellations pouvaient être parfois de mau- 
vais conseils et encourager des compétiteurs. Ils 
auraient voulu réserver la science redoutable pour 
eux seuls et leur usage personnel. Vains efforts, 
l'astrologie vit la ruine des empereurs et de l'em- 
pire, sans perdre de son prestige, et nous la verrons 
exercer sa puissance jusqu'à une époque relati- 
vement proche de nous. 

La conviction d'un rapport entre les astres et 
l'homme se manifesta par la croyance à d'autres 
phénomènes, propres à exalter la vanité des mor- 
tels. Comme nous,du reste, les Anciens attachaient 
à leurs personnes une importance extrême ; mais, 
moins conscients de la place modeste de la terre 
dans l'ensemble du monde, ils admettaient volon- 



278 LA SORCELLERIE EN FRANGE 

tiers que les prodiges des cieux n'avaient d'autre- 
but que le service ou la gloire des hommes. La Bible 
elle-même nous a laissé un témoignage de cette 
croyance dans l'histoire fameuse de Josué arrêtant 
le soleil, afin que le jour prolongé lui permit d'a- 
chever la victoire remportée en ce jour, sur les 
peuplades des Amorrhéens. Chose curieuse, le même 
miracle, si l'on s'en rapporte aux historiens espa- 
gnols, permit au cardinal Ximenès de Cisneros, le 
grand ministre de Ferdinand le Catholique, de 
battre les Maures près d'Oran (1509) ; tant la fierté 
nationale d'un peuple croit de son honneur d'inté- 
resser à sa cause les cieux eux-mêmes. 

Parmi les manifestation de la même mentalité,, 
nous pouvons seulement mentionner les récits pres- 
que innombrables qui, tant chez les païens que chez 
les chrétiens, nous parlent de prodiges aériens, sen- 
sibles à propos des événements terrestres. Des étoiles, 
apparaissent au berceau du grand homme et des 
globes de feu s'évanouissent à sa mort. Si la lune 
ou le soleil s'éclipsent, c'est pour annoncer quelque 
événement terrible ; quant aux comètes, elles présa- 
geaient infailliblement ou une guerre, ou une famine, 
ou un autre malheur quelconque. Plus rarement 
comme celle qui apparut après la mort de Jules César^ 
on interprétait son arrivée en bonne part. Cette 



LE POUVOIR DES SORCIERS 279 

interprétation favorable naquit, il est vrai, longtemps 
après l'événement, lorsque le pouvoir d'Auguste 
bien assis ne permettait plus de considérer son avè- 
nement comme une calamité publique. Certains 
météores très spéciaux, ne laissaient aucun doute sur 
leur origine miraculeuse ; telles les croix lumineuses 
apparues dans les airs, la première aux yeux de 
Constantin marchant contre Maxence, les autres 
quand les Français chassèrent enfin les Anglais de 
leur patrie, quand Albuquerque partit pour la 
conquête des Indes, Richard Cœur de Lion pour la 
Croisade et le cardinal Ximenès déjà nommé pour 
son expédition d'Oran ; telles encore ces visions 
d'armées lumineuses ou obscures se combattant 
dans le ciel, ces vues d'épées sanglantes, ces lettres 
lumineuses, ces globes ou langues de feu que les 
chroniques et les récits hagiographiques nous men- 
tionnent si souvent ; telles encore ces marques lumi- 
neuses, à forme de croix, qui s'attachaient, dit-on, 
aux vêtements, aux outils, aux corps des ouvriers 
envoyés par Julien l'Apostat pour la reconstruction 
du temple de Jérusalem ; phénomène qui se repro- 
duisit, si nous en croyons les chroniques, au temps 
de Childéric III, lorsque Pépin le Bref était maire du 
Palais, et pendant une expédition de Charlemagne 
contre Witiking, et au temps de l'empereur Othon I. 



280 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

La Réforme ne put naturellement pas naître sans 
prodiges, et, parmi ces prodiges, on cite de nouveau 
les croix attachées aux vêtements, « avertissemen 
aux Allemands et Saxons, dit Le Loyer (1), d'avoir 
leur recours à la croix de Notre-Seigneur, méditer 
en sa passion, et être mémoratifs de ses bénéfices 
récents ». Nous nous souvenons nous-mêmes d'avoir, 
à l'époque de la guerre franco-prussienne, en- 
tendu beaucoup parler de croix semblables vues 
en Alsace, signes de bonheur ou de malheur, suivant 
la nationalité du commentateur. 



IV 



Nous avons donné une place d'honneur aux astro- 
logues, vu leur importance historique et la consi- 
dération dont ils jouirent au Moyen-Age, comme dans 
les temps anciens. Il nous suffira maintenant d'énu- 
mérer rapidement les autres adeptes de l'art divi- 
natoire. C'étaient les consulteurs des sorts par les 
dés, les osselets, les livres ouverts au hasard, sor- 



(1) Le Loyer. Discours et histoire des spectres, visions et 
apparitions, in-4, Paris, 1605, t. IV, p. 389, 396. Les faits de météo- 
res estimée miraculeux sont très nombreux dans les chroniques, 
mais je ne connais pas d'ouvrages qui en aient fait la liste. 



LE POUVOIR DES SORCIERS 281 

ciers qui avaient donné leur nom à toute la corpo- 
ration des magiciens. Suivant le cas, ils pratiquaient 
la cléromancie, la palomancie, la stichomancie, la 
rhapsodomancie. Il y avait des devins qui se ser- 
vaient de bâtons jetés en l'air, et, suivant la figure et 
la direction de la chute, pronostiquaient l'avenir. 
Leur art s'appelait la rabdomancie ; mais ce nom 
appartenait aussi aux gens qui se piquaient de décou- 
vrir les sources, les trésors cachés ou les voleurs, au 
moyen d'une baguette. De nos jours encore, il 
existe bien des personnes qui croient à la vertu de 
la baguette de coudrier pour la découverte des 
sources, mais ne s'accordent pas pour décider si le 
don d'invention des eaux cachées, - - car il ne s'agit 
plus de trésors ni de voleurs comme autrefois, — est 
une propriété nerveuse du sujet, ou une vertu de la 
baguette, ou n'est qu'un instinct appuyé sur la 
connaissance des terrains. 

On connaissait encore les liseurs de l'avenir indi- 
viduel dans les lignes de la main; leur science 
appelée chiromancie est loin d'avoir passé de mode. 
Encore de nos jours, on imprime des livres qui 
apprennent à savoir ce que signifient la ligne de vie 
ou du cœur, celle de la santé et de l'esprit, celle de 
la fortune et du bonheur, ce que présagent les parties 
renflées de la paume, modestement surnommées 



282 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

montagnes de Vénus, de Jupiter, du soleil, de Mars, 
de Mercure ou de la lune. Les bohémiennes de nos 
foires ont la spécialité des consultations de la main, 
qui peuvent faire plaisir au client, et ne lui font 
guère d'autre mal que d'alléger sa bourse. Les nécro- 
mans, devenus les spirites contemporains, évo- 
quaient les esprits des morts. Obéissant à leur 
appel, les défunts apparaissaient aux yeux du devin» 
ou aux regards des parents enthousiasmés, sous des 
formes vagues, faites de nuées peu consistantes, 
ou dans des miroirs, des vases pleins d'eau, des bou- 
teilles remplies de parfums ou d'autres objets plus 
ou moins brillants. On sait que les nécromans de 
nos jours procurent quelquefois certains attouche- 
ments de la main du mort, et, plus perfectionnés 
que leurs aïeux, parviennent à photographier les 
mains ou même les formes entières plus ou moins 
nettes de certaines personnes décédées. 

L'ornitomancie ou science des augures, si vénérée 
des Romains,tirait ses présages du vol ou de l'appétit 
des oiseaux. Chacun connait l'épisode du consul 
Claudius Pulcher (247 a. J. C.) : au moment de livrer 
bataille aux Carthaginois, on vint lui annoncer que 
les poulets sacrés refusaient de manger. C'était de 
mauvais augure : « Eh bien ! répondit-il, qu'on les 
jette à la mer, s'ils ne mangent pas, ils boiront ». 



LE POUVOIR DES SORCIERS 283 

Le consul eut tort, car il fut battu. Non moins 
célèbres, les aruspices étudiaient les entrailles des 
animaux fraîchement égorgés, ce qui se nommait faire 
de l'aruspicine ou de la statoscopie.En ces temps,tout 
servait de présages ; augures et aruspices savaient 
les discerner et prédisaient ce qui devait se passer, 
d'après la rencontre de tel ou tel animal, son chant, 
son cri, son éternument, sa démarche, ou n'importe 
quel détail le concernant. Plus subtils, les salisateurs 
s'observaient eux-mêmes, ils basaient leurs prédictions 
sur le mouvement du premier membre qui venait 
à remuer dans leur corps. 

Parfois les songes savamment interprétés soule- 
vaient le voile des événements futurs. La Bible 
renfermait trop d'exemples de songes divins pour 
que personne osât douter de l'oniroscopie. Ici, le 
prophète examinait avec soin les excréments des 
bestiaux; là, il prêtait une oreille attentive aux sons 
rendus par une lame de métal ou des pierres jetées 
dans l'eau. Les vases d'eau servaient souvent dans 
Jes séances divinatoires de lécanomancie. Tantôt on 
écrivait des paroles magiques sur des lames de 
cuivre, qui, mises dans le vase, révélaient à une vierge 
ce qu'elle désirait voir. Tantôt, au clair de la lune, 
on emplissait de liquide un vase d'argent et, dans la 
lumière d'une lampe réfléchie sur la surface du vase, 



284 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

le spectateur apercevait ce qu'il voulait connaître. 
Chez les Anciens, on mettait dans un bassin plein 
d'eau des pierres précieuses et des lames d'or ou 
d'argent, gravées de centaines de caractères, dont 
on faisait hommage aux démons. Après les avoir 
conjurés par des paroles magiques, on leur proposait 
la question dont la réponse était désirée, et, du fond 
de l'eau, sortait une voix basse, semblable à un 
sifflement de serpent, qui donnait la solution atten- 
due. Ailleurs, il suffisait de contempler la surface 
de l'eau pour y apercevoir la figure désirée, c'était 
l'hydromancie. 

Souvent l'avenir se lisait sur un objet brillant 
quelconque, miroir, vase d'huile, verre, boule de 
métal, anneau, ongle, épée, acier, ivoire. Les métho- 
des de consultation de cette sorte surnommées cap- 
toptromancie, cristallomancie, dactylomancie, ony- 
chomancie variaient suivant les devins, qui, au 
Moyen-Age, comme de nos jours, car cette science se 
pratique encore chez nous et ailleurs, les agrémen- 
taient de prières, d'invocations de saints ou de 
démons. Tout, paraît-il, n'était pas tromperie dans 
les visions de ce genre, car la fixation d'un point 
brillant est un moyen de produire le sommeil hyp- 
notique, bien connu des médecins. Par ce phéno- 
mène et celui des idées subconscientes, conservées 



LE POUVOIR DES SORCIERS 285 

dans la mémoire, sans que l'attention les ait remar- 
quées, on a expliqué, ou tâché d'expliquer, les faits 
singuliers de visions aperçues dans les miroirs par 
des individus de bonne foi. En tout cas, le client, 
s'il ne voyait pas lui-même les figures mystérieuses, 
pouvait certainement s'en rapporter à l'innocence 
de l'enfant chargé de ce soin et à l'expérience du 
commentateur. 

Si, du reste, le croyant éprouvait un échec, bien 
d'autres divinations aux noms bizarres lui restaient : 
il y avait en effet la géomancie, au moyen d'une 
poignée de terre ; l'alfridarie, espèce d'astrologie ; 
la brotonomancie ou inspection des poussières et des 
blessures ; l'oculomancie qui servait à découvrir 
un larron, suivant la manière dont il tournait les 
yeux. La tephramancie étudiait la cendre du feu 
des sacrifices ; la bélomancie, le jet des flèches ; la 
sycomancie, les feuilles du figuier ; la géloscopie, 
le rire des personnes ; la sternomancie, les bruits 
du ventre ; la xylomancie, la figure des bois ren- 
contrés sur le chemin ; l'ariblacie ou science des 
ariolistes consultait les autels. Mais on connais- 
sait encore la palmoscopie, étude de la palpi- 
tation des victimes ; l'hippomancie, étude des 
chevaux ; l'arithmancie, divination par les nombres ; 
et bien d'autres aux noms savants et bizarres : 



286 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

aéromancie, pégomancie, castronomancie, brizo- 
mancie, cleidomancie, ophiomancie, ingromancie, 
myomancie, aspidomancie, lithomancie, alectryo- 
mancie, spodomancie, cubomancie, astragalomancie, 
libanomancie, céraunoscopie, omphalomancie, scia- 
mancie, phyllorhodomancie, stolisomancie, tiro- 
mancie, cosquinomancie, nigromancie, œnomancie^ 
pératoscopie, ragalomancie, spodomancie, omo- 
mancie, causimomancie, amniomancie, céromancie, 
lychnomancie, margaritomancie, oomancie, chao- 
mancie, daphnomancie, ornéomancie, pyromancie, 
etc. Avec tant de moyens de connaître l'avenir, 
car nous en omettons un bon nombre, nous ne 
saurions douter que nos ancêtres ne se trouvassent 
mieux renseignés sur les temps futurs que sur 
l'histoire du passé. 



CHAPITRE IV 

La Sorcellerie en face du peuple et 
de l'Eglise 



ARTICLE PREMIER 

L'art magique répandu partout 

I 

Nous avons vu à quelles causes probables il est 
permis d'attribuer l'énorme développement de la 
sorcellerie au Moyen-Age. Il se pourrait que les per- 
sécutions dont les hérétiques,— surtout les Cathares, 
plus tard Albigeois, qui apparaissent vers l'an 1000, 
et les Vaudois, postérieurs de deux siècles, — furent 
alors l'objet, firent naître la croyance au sabbat. 
Cette réunion diabolique dans des lieux écartes 
nous semble être une invention médiévale, ajoutée 
à toutes les anciennes superstitions païennes encore 
subsistantes. Les persécutés, contraints pour se voir, 
se concerter, célébrer leur culte, de se réunir la nuit 

2 i 



288 JLA SORCELLERIE EN FRANCE 

dans des souterrains, au milieu des bois, dans des 
endroits déserts, furent estimés avoir un culte dia- 
bolique. Comme on savait que les Cathares mani- 
chéens admettaient un double principe éternel, celui 
de la lumière et celui des ténèbres, facilement assi- 
milés dans le langage populaire à Dieu et à Satan, il 
était très facile de leur attribuer le culte du dernier seu- 
lement, puisque Dieu restait l'apanage des chrétiens. 
De là à imaginer qu'ils voyaient Satan en personne, 
et ensuite qu'ils étaient transportés à leurs réunions 
par le démon, il n'y avait qu'un pas vite franchi. Les 
détails supplémentaires se trouvèrent tout seuls. Peut- 
être, fut-ce à ces réunions occultes, des Vaudois en par- 
ticulier, que l'on dut la confusion étrange, longtemps 
admise, entre les membres de cette secte et les sorciers. 
Malgré cette assimilation, les Cathares peuvent 
être considérés plus justement comme les propaga- 
teurs du culte satanique, non seulement en vertu 
de leur doctrine fondamentale des deux principes- 
mais surtout à cause de l'effroi qu'ils causaient à 
l'Eglise. Depuis la découverte des premiers mani- 
chéens, prêtres d'Orléans, condamnés par un Concile 
et brûlés sur l'ordre du roi Robert-le-Pieux en 1022,. 
jusqu'à la disparition de la terrible hérésie, trois 
cents ans et plus s'écoulèrent. Quand on la vit 
répandue en France, où la plupart des seigneurs du 



LE PEUPLE ET l' ÉGLISE 289 

Midi s'étaient ralliés à elle, en Champagne, sur les 
bords du Rhin, en Italie, dont plusieurs villes se 
donnèrent des municipalités cathares, à Rome 
même en face du trône pontifical, qu'on connut ses 
dogmes rappelant ceux des manichéens d'autrefois, 
sa morale ascétique, son organisation puissante 
avec ses parfaits ou moines, prédicateurs intrépides, 
leurs supérieurs évêques, leur grand chef pape de 
l'Orient, il fut évident qu'à ne pas la vaincre, l'Eglise 
risquait d'être vaincue. La lutte grandiose s'engagea 
implacable. Bientôt il fut visible que la parole ne suf- 
firait pas ; on dut recourir à la force : et ce fut l'épique 
guerre albigeoise,où le Nord batailleur se rua cinquante 
ans sur le Midi frondeur, pour le terrasser; ce fut ensuite 
l'établissement de l' Inquisition, avec ses tribunaux ac - 
tifs, aux yeux de lynx, inaccessibles à la crainte,vérita- 
bles cours martiales de la société chrétienne en danger. 
Or, la chose était claire, puisque l'Eglise était divine, 
ses ennemis devaient être diaboliques. Pas de milieu 
possible. « Quiconque n'est pas pour moi, est contre 
moi », cette parole évangélique dictait le jugement des 
fidèles : l'hérétique donc appartenait à Satan. 11 faut 
nous rendre compte, au reste, de la mentalité de ces 
temps agités. Que les croyants fussent troublés, il y 
avait de quoi : les ix e et x e siècles venaient de s'écou- 
ler au milieu de scandales inouis, de désordres indes- 



290 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

criptibles. Si les invasions des Normands et l'organi- 
sation de la féodalité dans l'empire carolingien dissous, 
avec ses guerres interminables, avaient donné déjà 
bien des sujets de crainte aux esprits pacifiques, quels 
gémissements devaient s'élever dans les monastères 
au récit de ce qui se passait à Rome. Un pape,Foimose, 
arraché de son tombeau, souffleté et jeté au Tibre ; et 
ses successeurs, jouets de l'aristocratie romaine, se 
succédant ou plutôt se superposant sur le trône pon- 
tifical, d'où la révolution prochaine les plongeait, 
les yeux crevés, dans les cachots du fort St-Ange. Il y 
a deux, trois papes à la fois. Quelquefois les empe- 
reurs, les Othon, descendent en Italie, remettent un 
peu d'ordre dans le chaos, installent un nouveau 
pape après avoir déposé les autres ; mais, dès qu'ils 
sont partis, les culbutes recommencent et le pontife 
allemand n'a guère d'autre chance d'échapper au 
supplice que de suivre les fourgons de l'armée; qui 
remonte vers le Nord. Et, comble de scandale, un 
enfant de 12 ans,Benoît IX, neveu de deux papes, est 
hissé sur le trône de St-Pierre (1033) par les comtes 
de Tusculum(l) « et l'Europe chrétienne crut que 



(1) Nous empruntons la page suivante au livre si intéressant 
du regretté M. Emile Gebhart, Moines et Papes, in-16, Paris, 
1897, p. 53. 



LÉ PEUPLE ET L'ÉGLISE 291 

les temps prédits par le visionnaire de Pathmos 
commençaient et que l'Antéchrist venait de coiffer 
la tiare. 

« Il ne fit que piller et que tuer » a écrit de lui l'un 
de ses successeurs, le grave Victor III. Quand il 
atteignit sa seizième année, le scandale de sa vie 
sembla si affreux, que les capitaines de Rome jurè- 
rent de l'étrangler à l'autel, au moment où il tien- 
drait Dieu dans ses mains impures. Une éclipse de 
soleil le sauva : les conjurés épouvantés n'osèrent 
toucher au pape. Benoît s'enfuit à Crémone, près 
de l'empereur Conrad. Henri III le rétablit en 1038. 
Pendant six nouvelles années, il régna au Latran 
à la façon d'un sultan asiatique ; il faillit même un 
jour abdiquer,pour épouser la fdle d'un baron romain. 
Le peuple se souleva le 7 janvier 1044, le chassa de 
Rome et prit pour pape l'évêque de Sabine, Sil- 
vestre III. On crut trouver alors, dans l'oratoire de 
Benoît IX, les livres magiques, qui lui servaient pour 
l'évocation du diable ou la séduction des femmes. 
Mais Silvestre ne dura que quarante-neuf jours. 
Benoît, à la tête d'une troupe de brigands, rentra au 
palais apostolique et commença son troisième règne, 
qui fut d'une année. Il abdiqua alors, par contrat 
signé avec son successeur, Grégoire VI, qui lui assu- 
rait, comme prix de la papauté, le denier de saint 



292 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

Pierre des Anglais. Grégoire était un riche curé d'une 
paroisse de Rome et passait pour simple d'esprit. 
Ce prêtre obscur, devenu par simonie le maître de 
l'Eglise, sut lire dans l'âme d'un moine qu'il s'attacha 
en qualité de chapelain, Hildebrand, et jamais dans 
la suite, Grégoire VII ne parla de lui qu'avec respect. 
« Cependant la chrétienté avait trois papes à la 
fois, c\r Benoît IX était toujours reconnu par le 
parti léodal, et Silvestre III pontifiait dans un châ- 
teau-fort des monts de la Sabine. L'empereur fit 
déposer et cloîtrer du même coup, par un concile, 
Grégoire et Silvestre, et nomma un allemand encore, 
l'évêque de Bamberg, Clément II. Clément consacré 
dans la nuit de Noël 1046, sacra à son tour Henri III, 
et ce couronnement fut l'une des pompes les plus 
magnifiques de la Rome médiévale. Le nouveau 
pape songeait à réformer la discipline, le César ger- 
manique couvrait l'Eglise de son bouclier ; la chré- 
tienté se prit à respirer. Mais elle oubliait Benoît IX 
qui, de sa tour de Tusculum, couvait Rome du 
regard. L'empereur repassa les Alpes ; le pape impé- 
rial fut empoisonné et, pour la quatrième fois, en 
octobre 1047, le pontife démoniaque monta sur le 
siège de St-Pierre. Il régna encore huit mois et neuf 
jours et s'enfuit à l'approche de Boniface, comte de 
Toscane, dont l'armée apportait un nouveau pape 



LF. PEUPLE ET L'ÉGLISE 293 

allemand, Damase II. Ce fut sa retraite définitive. 
Il avait alors vingt-six ans, et l'histoire n'a plus 
rencontré son nom à partir de ce jour. Les Basiliens 
de Grotta-Ferrata, toujours fidèles au lointain sou- 
venir des tyrans de Tusculum, racontent qu'il s'en- 
sevelit dans une cellule de leur couvent et mourut 
en odeur de sainteté. A l'appui de cette légende, ils 
montrent, dans leur cloître, la pierre sous laquelle 
dort, à l'ombre des buissons de roses, attendant le 
jour formidable du jugement, celui qui fut le pape 
Benoît IX». 



II 



Que les âmes pieuses crussent à Satan déchaîné, en 
écoutant les voyageurs raconter toutes ces horreurs, 
cela ne peut nous étonner, d'autant plus que les 
fléaux semblaient alors s'abattre sur le monde. Pré- 
cisément dans ces premières années du xi e siècle, une 
famine terrible ravageait la France et l'on racontait 
que certains affamés se laissèrent aller à manger de 
la chair humaine. Or, dans les esprits simplistes du 
peuple et des monastères, il fallait concilier tout 
cela avec une croyance indéfectible à la Providence 
divine considérée, non comme la gardienne conser- 



294 LA SORCELLERIE EX FRANCE 

vatrice des grandes lois universelles dominant l'évo- 
lution des mondes, mais comme une puissance qu'on 
ne pouvait assujettir à aucune règle, qu'on ne suppo- 
sait pas s'en être fixé elle-même, et qui, par consé- 
quent agissait par une suile de volontés sans cesse 
répétées, mais non toujours obligatoirement les 
mêmes. Elle n'était pas capricieuse cette Providence, 
non, car elle dirigeait toutes choses vers une fin 
connue d'elle seule ; ou plutôt, cette fin était bien 
connue des croyants, c'était l'exaltation du règne 
de Dieu sur la terre, la domination de son Eglise. 
Du moins, si la fin était sûre, les moyens semblaient 
divers. Ne soupçonnant pas la fixité de ce que nous 
appelons les lois naturelles, faute d'un terme plus 
approprié, chaque incident de la vie journalière 
revêtait aux yeux croyants un caractère miraculeux : 
il avait un but spécialement voulu, tantôt d'épreuve 
ou de châtiment, tantôt de récompense, tantôt 
d'avertissement et de menace. 

Il suffit de parcourir les chroniques et, a fortiori, 
les quelques vies des saints du temps, pour se con- 
vaincre qu'aux yeux du xi c siècle rien ne se fait, sinon 
par une volonté souveraine, pas du tout neutre au 
milieu des conflits de la terre. En dehors des faits 
ordinaires, censés non miraculeux parce qu'ils sont 
réguliers et nue L'homme y est accoutumé, tout ce 



LE PEUPLE ET L* ÉGLISE 295 

qui lui paraît tant soit peu étrange, doit être divin ou 
diabolique, fait avec une intention spéciale que 
l'événement découvrira. Consultons, par exemple, 
un des chroniqueurs les plus connus du xi e siècle, 
Raoul Glaber, narrateur franc et naïf, qui croit au 
diable comme à Dieu. A ses yeux (1) « le Père qui est 
au Cieux » ne ménage pas à ses enfants les avertisse- 
ments et les menaces. Il emploie la nature, les phé- 
nomènes inattendus de la terre, les signes des astres 
comme présages de sa colère. Tous les fléaux qui 
affligèrent la France sous le règne de Robert « ont 
été annoncés avec certitude par les éléments». Le 
Vésuve vomit du soufre et lance des pierres à plus 
de trois milles, et l'incendie ravage tout aussitôt 
les villes d'Italie et de France, s'attaque même à 
Saint Pierre de Rome. Une comète qui s'évanouit à 
chaque aurore, « au premier chant du coq », précède 
de quelques jours l'incendie de l'église du Mont-Saint- 
Michel. Le 29 juin 1033, le soleil s'éclipsa et devint 
couleur de safran : « Les hommes en se regardant les 
uns les autres, se voyaient pâles comme des morts ; 
tous les objets en plein air prirent une teinte livide. 
La stupeur remplit alors tous les cœurs : on s'atten- 



(1) La page suivante est empruntée à l'ouvrage cité ci-dessus 
de Gebhart, Moines et Papes, p. 37. 



296 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

dait à quelque catastrophe générale de l'humanité. » 
Le même jour, en effet, à Rome, les barons romains 
tentaient d'assassiner le pape à St-Pierre. Six années 
plus tard, nouvelle éclipse de lune, qui « paraît 
couverte de sang noir », et, le même mois, chute d'un 
bolide lumineux : quelque temps après, guerre entre 
le roi Henri et les fds du comte de Blois. Un soir, 
Widon, archevêque de Reims, qui était moins bon 
astronome que son prédécesseur Gerbert, aperçut 
une étoile très brillante qui s'agitait violemment 
de haut en bas, prête à se détacher du ciel et à écraser 
la terre. « Tous ces prodiges, conclut notre historien, 
tendaient à ramener les hommes à une vie meilleure, 
par la voie de la pénitence. » 

Les esprits de la trempe de notre moine, — ils se 
comptaient par milliers à son époque, sans parler 
de la nôtre, remplissaient les cloîtres et exerçaient 
sur les populations une influence prépondérante,- — 
manquaient de proportion et de perspective dans 
leurs vues : tout leur semblait sur le même plan et 
de même importance; la lune donc pouvait bien dis- 
paraître pour faire présager un petit incident terrestre, 
qui intéressait quelques centaines d'individus. Or, à 
ces mêmes esprits, le diable se représentait comme un 
lion tournant autour d'eux, cherchant à les tenter, 
pour les entraîner dans l'enfer. Les impulsions de la 



LE PEUPLE ET L'ÉGLISE 297 

chair devenaient diaboliques, le sommeil, qui attachait 
à sa couche le moine fatigué ou paresseux, n'était 
qu'un artifice de Satan ; l'envie de dérober au monas- 
tère quelques lopins de sa terre ou quelques fruits 
de son verger venait évidemment de l'enfer. Du 
haut en bas de l'échelle sociale, chacun jugeait ainsi 
que le diable était responsable de ce qui arrivait de 
fâcheux, de ce qu'inventait la malice des autres 
hommes, et aussi de ce qui troublait la quiétude 
personnelle. 



III 



Devant cette mentalité qui sera celle du Moyen- Age 
dans son ensemble et ne cessera pas d'être celle des 
âmes, dites pieuses, jusqu'à nos jours, il n'est guère 
d'événement naturel. Qu'un phénomène quelconque 
se produise, inexplicable immédiatement, ou plutôt 
— car nous n'expliquons pas grand chose — inusité, 
il sera l'effet d'un miracle divin ou d'un prestige 
satanique. Satan, du reste, est si fin, dira-t-on, 
qu'il sait se transformer en ange de lumière, imiter 
tellement les sentiments de Dieu, qu'à moins de 
beaucoup de sagacité et de prudence, l'homme s'y 
laisse prendre. De là grand embarras, parfois, pour 
juger de l'origine du fait extraordinaire. Etait-il 



298 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

divin, était-il satanique ? Cela dépendait beaucoup 
de l'intérêt personnel. En tout cas, il ne venait 
point de la nature. 

La conviction, qui rattachait ainsi à Dieu ou 
au diable la production des événements singuliers, 
jugeait de la même manière les individus. Ceux-ci 
ne pouvaient rester neutres. Ils étaient à Dieu ou 
à Satan, pour ou contre, jamais simplement hommes, 
avec leurs qualités ou leurs défauts, donnés par la 
nature ; les uns plus doués, les autres moins ; chacun 
ayant à remplir dans ce monde une tâche proportion- 
née à ses moyens. De plus, l'opinion régnante, que 
rien n'arrive en vertu des lois naturelles, supposait 
l'intervention des êtres supérieurs dans le destin 
de leurs serviteurs. Aussi, dès qu'un homme sortait 
de l'ordinaire, à n'importe quel point de vue, le 
soupçon naissait de lui-même qu'une intervention 
extranaturelle, divine ou diabolique, devait y 
être pour quelque chose. Les saints, les amis des 
monastères, les protecteurs des églises, se voyaient 
entourés d'une atmosphère divine faisant naître 
les miracles sous leurs pas, les environnant de mer- 
veilles, terrassant leurs ennemis. Dans un camp 
opposé, mauvais, se rangeaient tous ceux qui trou- 
blaient les idées courantes. Si donc de malheureux 
hérétiques, mécontents, vivaient à part, c'est qu'ils 



LE PEUPLE ET L'ÉGLISE 299 

étaient attirés par le diable ; si quelque homme 
se distinguait par ses études de la nature, par sa 
science, faisant contraste avec l'ignorance des cer- 
veaux étroits, ses connaissances ne pouvaient lui 
venir que du démon. 

Cette croyance ne resta pas sans danger, comme 
nous le verrons, pour ceux qui en étaient l'objet. 
Elle s'adressait, au reste, aux personnages les plus 
saints et les plus hauts placés. Gerbert d'Aurillac, 
devenu archevêque de Reims, puis pape sous le 
nom de Silvestre II (989), avait fait en Espagne 
des études de médecine et d'alchimie ; il ne man- 
qua pas d'avoir une réputation de sorcier bien éta- 
blie, ce qui ne l'empêcha pas de parvenir ; mais 
les tentatives faites par lui, avec l'appui de l'empe- 
reur Othon III, de réformer les moines de St-Paul- 
hors-les-Murs, ou de les remplacer par des chanoines 
réguliers, réveilla les soupçons. On raconta que (1) 
« l'apôtre apparut de nuit à l'empereur et lui fit 
une verte réprimande. « Un moine, bien que cor- 
« rompu, dit le saint, ne peut être rejeté de sa pro- 
« fession.il doit être jugé par Dieu dans l'ordre même 
« auquel il s'était consacré. » Le pape de l'an 1000 



(1) Gebhart, Moines et Papes, p. 20. 



303 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

découragé, isolé dans sa métropole, encore frémis- 
sante de la révolte de Crescentius, reprit donc ses 
parchemins, son Virgile et ses horloges ; mais, sî 
quelque moine s'égarait en pleine nuit dans la région 
sinistre du Ccelius, il apercevait, au sommet de 
la plus haute tour du Latran, un fantôme qui sem- 
blait se pencher sur Rome endormie : c'était le 
vieux Gerbert, observant dans ses miroirs astrono- 
miques les secrets du ciel. Le noir passant, épou- 
vanté, se signait et fuyait à travers les ténèbres. 
N'avait-il pas surpris le vicaire du Christ en collo- 
que sacrilège avec Satan ? » 

La même accusation de sorcellerie atteignit bien 
d'autres papes, Benoît IX (1033-1056), Jean XX 
(1024-1033), Jean XXI (1276-1277), S. Grégoire VII 
(1073-1085), Boniface VIII (1294-1303) qui avait, 
comme plus tard Alexandre VI, un démon familier, 
et d'autres encore. Il n'est guère d'hommes illustres 
que la légende médiévale n'ait enveloppés d'une 
atmosphère magique : Alexandre le Grand, César, 
bon nombre d'empereurs romains, Charlemagne. 
La reine Basine, mère de Clovis, était magicienne ; 
Brunehaut, reine d'Austrasie, n'avait pas manqué 
de faire un pacte avec le diable. Tous les princes, 
qui, jusques et y compris Napoléon I er , eurent 
quelque querelle avec l'Eglise : Henri II et Henri VIII 



LE PEUPLE ET L' ÉGLISE 301 

d'Angleterre ; Charles-Martel, Philippe le Bel, et 
d'autres en France ; Manfred de Naples, Frédéric I er , 
et Frédéric II d'Allemagne, Alphonse X de Cas- 
tille, furent censés avoir quelque démon familier, 
user de procédés diaboliques ou opérer des mer- 
veilles de ce genre. D'autre part, presque tous les 
souverains, jusqu'au xvm e siècle, se laissèrent 
séduire par les apparentes connaissances de l'astro- 
logie. Ils ne manquèrent pas de faire tirer l'horos- 
cope de leurs enfants, et l'habileté des devins trouva, 
sans doute plus d'une fois, le moyen d'expliquer 
ce que l'expérience démontrait contraire à leurs- 
prédictions. 

Nous verrons bientôt, dans la seconde partie de 
cet ouvrage, que dans les classes élevées de la société, 
la noblesse, la haute bourgeosie, parmi les évo- 
ques, dans les cloîtres, le reproche de sorcellerie 
fut pendant tout le Moyen-Age jeté à la tête des 
gens que l'on voulait perdre. Accusation terrible 
pour tous, même haut placés, car les choses les plus 
innocentes s'interprétaient facilement de sciences 
ou d'arts coupables ; de . plus, les préjugés alors 
répandus rendaient la défense presque impossible ; 
l'obstination dans la torture, le refus de confesser 
le crime imaginaire, l'éloquence du prévenu, tout 
s'estimait prestiges magiques, dignes de mort. 



302 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

Quiconque faisait des recherches hors des voies 
ordinaires devait être sorcier, et, s'il ne l'était pas, 
il passait au moins pour tel. C'était le sort de l'alchi- 
miste. Par .le fait même qu'il cherchait à découvrir 
ou à exploiter les secrets de la nature, on le soup- 
çonnait de recourir volontiers au diable ; ses cornues 
avaient des airs fantastiques, le feu de ses four- 
neaux n'était que celui de l'enfer, son laboratoire 
passait pour le temple où il offrait des sacrifices à 
Satan, et les lueurs apparues subitement des pou- 
dres enflammées, représentaient Satan obéissant 
à son évocation. Son compère l'astronome, impuis- 
sant à se débarrasser de sa doublure d'astrologue, 
ne s'estimait pas capable d'examiner les astres 
pour découvrir les lois de leurs mouvements, sans 
joindre à cette étude celle de l'avenir, d'après la 
conjonction des planètes. Du reste, qui se souciait 
de l'observateur désintéressé du ciel. « Cette astro- 
« logie, écrivait Jean Kepler (1), qui pourtant ne la 
« rejetait pas complètement, est une fille bien folle ! 
« Mais, seigneur Dieu ! comment sa mère, la très 
« sage astronomie pourrait-elle vivre sans cette extra- 
« vagante ? Le monde est encore beaucoup plus fou 



(1) Cité par Janssen, t. VI, p. 423. 



LE PEUPLE ET l' ÉGLISE 303 

-(. qu'elle et tellement fou que, pour permettre à sa 
« vénérable mère de subsister.la fille folle parvient à 
<( duper, à entortiller les hommes par ses mensonges 
k et ses balivernes. La vraie science rapporte si peu 
« à qui s'y adonne, que la mère mourrait certainement 
« de faim, si la fille ne lui apportait pas son salaire. » 
Il en était de même de la pacifique médecine. On 
l'estimait privée de toute efficacité, si deux com- 
pagnes, l'alchimie et l'astrologie, ne lui faisaient 
cortège. La connaissance des mystères hors de la 
science humaine de l'époque lui était plus nécessaire 
que celle des simples ou du corps humain. Le méde- 
cin donc devait étudier les constellations, connaître 
les cieux favorables à l'administration d'un lave- 
ment ou d'une saignée. Et, ma foi ! la réputation 
de l'astrologue, plus que sa science médicale, assu- 
rait au docteur du Moyen-Age, la clientèle, la renom- 
mée, le pain de chaque jour. 



IV 



Malgré leurs connaissances rudimentaires, du 
reste, les médecins d'antan, comme beaucoup de 
nos contemporains, n'aimaient pas qu'on trouvât 
leur science en défaut. Si quelque chose leur échappait, 



304 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

si leurs diagnostics allaient de travers, si les mala- 
dies résistaient aux remèdes, la faute ne devait pas 
s'imputer à leur ignorance : ils ne savaient ni douter 
ni errer. L'explication venait d'elle-même, comme 
nous la trouvons encore trop souvent exprimée 
de nos jours : telle infirmité m'échappe, elle est 
surnaturelle ; elle se guérit par des moyens que 
j'ignore, ce ne peut être que par miracle. « Il n'était 
venu encore à l'idée de personne (1), depuis Hippo- 
crate, jusqu'au siècle dernier, à plus forte raison 
dans tout le cours du Moyen-Age, et même bien 
avant, dans les beaux jours de la Renaissance, de 
mettre en question la réalité de causes occultes, 
surnaturelles, et de ne point attribuer à des agents 
étrangers, cacodémons ou esprits consciemment 
mauvais, beaucoup de maladies qui, pour être recon- 
nues aujourd'hui parfaitement natuielles, n'en 
attendent pas moins encore leur explication der- 
nière. Il n'y a pas eu jusqu'à près de notre temps 
un médecin, pour peu qu'il lui restât de foi reli- 
gieuse, catholique ou protestante, qui n'ait admis 
cette réalité. 

« Citons d'abord l'opinion d'un catholique : 



(1 ) La page suivante est extraite de Jules Baissac, Les grands 
jours de la sorcellerie, p. 184, seq. 



LE PEUPLE ET l' ÉGLISE 335 

« Ce catholique est Jean Fernel, le Galien mo- 
derne, ainsi qu'on l'a justement dénommé, une 
des plus grandes gloires de notre France. Fernel 
était mathématicien, astronome, philosophe, méde- 
cin, et de plus un écrivain d'une rare distinction. 
Comme médecin, il n'a pas eu peut-être d'égal 
dans tout le xvi e siècle : « Il a rappelé à la vie l'art 
médical à peu près mort » a dit de lui Guy Patin. 
Eh bien ! cet homme extraordinaire, le premier 
auteur d'un traité spécial de Pathologie, où il est 
cependant question, quoique en termes un peu 
vagues, de l'épilepsie, de l'hypocondrie, de la fré- 
nésie, de la manie, de la mélancolie, comme de 
maladies naturelles, croit à l'action des malins 
esprits sur le corps de l'homme ; il croit que des magi- 
ciens, des sorciers, peuvent, au moyen d'impréca- 
tions, d'enchantements et autres pratiques magi- 
ques, rendre possédé qui ils veulent ; et il dislingue 
les possédés des maniaques, en ce que ceux-là ont 
le privilège, selon lui, de lire dans le passé et de 
deviner les choses les plus secrètes. Les possédés, 
du reste, sont facilement reconnaissables, car ils 
deviennent tout tremblants quand on prononce 
devant eux quelques paroles à la louange de Dieu. 
Il a été témoin d'un cas de délire, qui avait été causé 
par la présence du diable dans le corps d'un indi- 



303 LA SORCELLERIE EN FRANGE 

vida et que les plus doctes médecins de l'époque 
n'avaient point su discerner. Fernel allait, sous ce 
rapport, aussi loin que la superstition la plus vul- 
gaire : il tenait la lycanthropie pour chose très 
certaine, indubitable. 

« Le protestant, lui, n'est pas une moins grande 
gloire que Fernel ; c'est Ambroise Paré, le restaura- 
teur de la chirurgie en France, un homme de génie 
en même temps qu'un parfait honnête homme. 
Or, voici ce que Paré pense des démons : « Les dé- 
« nions, dit-il, se forment tout subit en ce qu'il 
« leur plaît ; souvent on les void se transformer 
« en serpents, crapaux, chats-huants, corbeaux, 
« boucs, ânes, chats, chiens, loups, taureaux ; ils 
« se transmuent en hommes et aussi en anges de 
« lumière ; ils hurlent la nuit et. font bruit comme 
« s'ils étaient enchaînez ; ils remuent bancs, tables, 
« bercent les enfants, feuillettent les livres, comp- 
« tent l'argent, jettent la vaisselle par terre, etc. ; 
« ils ont plusieurs noms comme cacodémons, incubes, 
« succubes, coquemares, gobelins, lutins, etc. 

« Les actions de Satan sont supernaturelles et 
« incompréhensibles, passant l'esprit humain, et 
« n'en peut-on rendre raison non plus que de l'ai- 
« mant qui attire le fer et fait tourner l'aiguille... 
« Ceux qui sont possédés du démon, parlent la 



LE PEUPLE ET L' ÉGLISE 307 

« langue tirée hors la bouche, par le ventre, par 
« les parties naturelles ; ils parlent divers langages 
« incognus, font trembler la terre, tonner, esclairer, 
« desracinent et arrachent les arbres, font marcher 
« une montagne d'un lieu en un autre, soulesvent 
« en l'air un chasteau et le remettent en sa place, 
« fascinent les yeux et les esblouissent, etc. » 

« Quant aux sorciers, inutile de dire, après la 
citation qui précède, que notre grand Paré ne met 
pas le moins du monde leur existence en doute et 
que, tout humain, tout bon et pieux chrétien qu'il 
était, il tient pour un devoir du prince et de la société 
la chasse à ce vilain monde. Le diable, capital et 
ennemi juré de l'homme, nous afflige souvent, 
dit-il, de terribles maladies ; pour cela, il se concerte 
avec les sorciers, que Paré qualifie de pendars. 
Ces sorciers qui, avec des moyens subtils, parvien- 
nent à déranger la santé, en lésant l'entendement 
et les principales fonctions de l'organisme, agissent 
en vertu d'un pacte fait avec les malins esprits. 

«• Un autre médecin protestant, celui-ci un an- 
glais, John Cotta, estime qu'il y a une différence 
à établir entre possédés et ensorcelés. Tous les pos- 
sédés ne le sont point par ensorcellement ; le diable 
n'a pas toujours besoin du ministère des sorciers 
pour agir ; le plus souvent même il agit directement : 



303 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

« La raison, dit John Cotta, reconnaît que les 
« malades sont affligés par la puissance surnaturelle 
« immédiate du diable de deux manières : la prê- 
te mière, c'est par des choses qui sont claires et 
« manifestes au médecin docte seulement ; la se- 
« coude, c'est par des choses qui sont apparentes 
« à la vue du vulgaire. » Les deux signes auxquels 
le médecin « docte », d'après notre auteur, recon- 
naissait qu'il y avait intervention diabolique étaient 
premièremsnt, l'apparence surnaturelle de la mala- 
die dont souffrait le patient ; deuxièmement, l'inef- 
ficacité des remèdes employés. En d'autres termes, 
si le médecin se trouvait en présence de symptômes 
auxquels il ne comprenait rien, ce qui, pour beau- 
coup d'empiriques de cette époque, devait être fré- 
quent, ou si, pour une raison inconnue quelconque, 
le remède prescrit n'opérait pas comme d'habitude, 
il y avait infection démoniaque, possession, ce n'était 
pas douteux. Comme on croyait en ce temps-là que, 
depuis la révélation et avec l'enseignement ressor- 
tant des divines Ecritures, on n'avait plus à s'occu- 
per de la recherche des causes premières ; que, 
d'ailleurs, le surnaturel étant la base de la foi et 
de l'ordre social lui-même, il eut été impie, athée, 
révolutionnaire, d'expliquer, autrement que par lui, 
ce qu'on ne comprenait pas, tout ce qui, dans cet 



LE PEUPLE ET L'ÉGLISE 309 

incompris, ne pouvait venir de Dieu, venait néces- 
sairement du diable : prêtres, médecins, légistes, 
juges, docteurs en tous droits, tout le monde, offi- 
ciel et autre, pensait de même à cet égard. Comment 
le vulgaire eût-il pu avoir une autre pensée ? » 



ARTICLE DEUXIEME 

Ce qu'étaient les sorciers 

I 

Bref, les siècles passés, — sans parler du nôtre, — 
virent l'action du diable un peu partout, le plus 
souvent amenée par l'intervention des sorciers. 
Mais alors une question difficile se pose : Au fond, 
qu'étaient-ils donc ces sorciers vrais ou prétendus, 
devins, magiciens, astrologues et autres ? Des 
hallucinés, des imposteurs, des charlatans, ou de 
vulgaires coquins, empoisonneurs, voleurs, assas- 
sins, malfaiteurs de toute espèce ? Il est impossible 
de répondre d'un seul mot et, dans l'ensemble : il 
nous faut instituer des catégories. 

En ce qui concerne les astrologues, nous devons 



310 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

distinguer trois sortes d'astrologies, auxquelles on 
a donné les noms de météorologique, médicale et 
judiciaire. 

La première, l'astrologie météorologique, basée 
sur l'observation des coïncidences entre le retour 
des saisons, les phases de la lune, et certains phéno- 
mènes intéressant la terre, comme l'abondance 
des pluies, du vent, la fréquence des orages, la chute 
des neiges, la chaleur ardente, et par conséquent 
les travaux correspondants de la culture, ou les 
précautions à prendre pour la cueillette des mois- 
sons et des fruits, semble fort légitime et prouvée 
expérimentalement. Sans doute, les anciens person- 
nifièrent et concrétisèrent leurs découvertes, en 
sorte que, l'imagination s'en mêlant, ils attachèrent 
un rapport de cause à effet, à des relations de simple 
concomitance ; par exemple, ayant remarqué que 
les pluies arrivaient à l'époque où les Hyades se 
levaient, que l'apparition de Sirius était suivie 
des grandes chaleurs de l'été, il leur parut naturel 
de donner le nom de pluvieux aux premiers de ces- 
astres, celui d'ardent au second, et bientôt ils décla- 
rèrent les Hyades causes de la pluie et Sirius cause 
de la chaleur. Mais leurs observations n'étaient 
pas vaines, bien qu'incomplètes ; les astrologues cé- 
lestes ne faisaient intervenir aucune puissance? 



LE PEUPLE ET L'ÉGLISE 311 

extranaturelle dans leurs calculs ; leur science était 
légitime, les services rendus par leurs prédictions 
ou leurs conseils ne sauraient être éclipsés par les 
erreurs commises. Nous vivons encore sur leurs 
expériences : les dictons de nos campagnes sur la 
lune rousse qui ronge les fruits, sur la pluie de St- 
Médard, sur les orages d'avril et tant d'autres, bien 
interprétés, peuvent rendre service ; ils servent à 
pronostiquer l'avenir des récoltes, non sans doute 
d'une manière précise ni infaillible, mais par à peu 
près. 

Ces astrologues inoffensifs eurent le mérite sérieux 
d'avoir, sinon démontré, du moins pressenti l'étroite 
solidarité de tous les phénomènes du monde maté- 
riel. S'ils durent, au Moyen-Age, joindre quelque 
appareil charlatanesque et ne pas se contenter de 
l'observation du ciel, cela tint à l'esprit général du 
temps et à la nécessité de vivre. Etudier le retour 
des éclipses, calculer les lunaisons, découvrir la 
précession des équinoxes, demandait du temps et 
ne rapportait guère ; il fut plus profitable d'imagi- 
ner l'avenir d'après les combinaisons des sphères. 
Nous n'en saurions faire un trop grand reproche 
à ceux que la fortune n'avait pas favorisés. Du reste, 
même dans l'application de leur science aux destinées 
humaines, tout n'était pas encore complètement faux- 



312 LA SORCELLERIE EN FRANGE 

L'astrologie médicale, elle aussi, pouvait jus- 
qu'à un certain point se soutenir. Il est en effet im- 
possible d'admettre l'influence des astres sur les 
phénomènes météorologiques et ne pas l'étendre 
aux corps vivants. L'expérience journalière démon- 
tre que pour des raisons assez inconnues du reste, 
nos nerfs, notre cerveau, notre complexion san- 
guine, tout notre corps ressent les changements 
atmosphériques. Qui d'entre nous n'a entendu 
dire à un goutteux ou à un rhumatisant que ses 
douleurs lui font prévoir le temps ? Depuis long- 
temps, on a observé que certaines maladies, certaines 
affections frappent plutôt au printemps, d'autres 
en été, et ainsi de suite. Comme, d'autre part, il 
existait une relation entre les astres et les variations 
météorologiques, il était assez légitime d'en admettre 
une entre les astres et les maladies du corps. Que 
les médecins anciens, tous astrologues, aient encore 
attribué un rapport de causalité à des phénomènes 
simplement concomitants, qu'ils aient environné 
leurs conseils de bonnets pointus, de baguettes, de 
consultations en latin baroque, ce sont des travers 
dûs à la connaissance encore insuffisante des lois 
naturelles, ou exigés par la crédulité générale. Il 
serait encore injuste de trop leur en vouloir. 

Mais ces deux sortes d'astrologues n'étaient pas 



LE PEUPLE ET L* ÉGLISE 313 

les vrais astrologues. Ils n'étaient réputés tels que, 
lorsqu'à l'astrologie médicale ou météorologique, 
ils joignaient l'astrologie judiciaire. Celle-ci avait 
pour but de découvrir une relation entre les astres, 
et le caractère, la santé, surtout la destinée d'un 
individu. Les prédictions astrologiques étaient fon- 
dées sur les aspects, c'est-à-dire, sur les positions 
où se trouvaient le soleil, la lune et les planètes, 
les uns par rapport aux autres, soit au moment de 
la naissance, soit à quelque autre période critique 
de l'existence d'une personne ; et sur certaines 
influences que l'on attribuait arbitrairement à cha- 
cun des corps célestes. Dans le but de faciliter la 
détermination des aspects, toute l'étendue du ciel 
était divisée en douze parties égales, qu'on nommait 
les maisons du ciel. Elles étaient limitées par les 
cercles de position, c'est-à-dire, l'horizon, le méri- 
dien et quatre cercles passant par les extrémités 
nord et sud de l'horizon. Ces cercles étaient réputés 
immobiles, en sorte qu'un corps céleste, par l'efîet 
de la rotation diurne, parcourait dans l'espace de 
vingt-quatre heures, chacune des douze maisons 
célestes. On donnait le nom d'horoscope au com- 
mencement de la première maison, ou au point de 
l'écliptique, qui se levait au moment même de l'ob- 
servation. Le thème était le tableau des places des 



314 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

divers astres au moment de la consultation, et la 
conclusion, tirée de l'étude du thème combiné avec 
les propriétés attachées fort arbitrairement aux 
maisons et aux planètes s'appelait jugement, d'où 
vint à l'art en question l'épithète de judiciaire. 

Le jugement dépendait donc de la nature des pla- 
nètes, de leur aspect, de la maison du ciel où elles 
paraissaient au moment de la consultation. Chaque 
planète était iéputée dominer sur quelques classes 
d'hommes, le soleil sur les rois, Mercure sur les phi- 
losophes, etc. ; et aussi avoir quelques propriétés : 
le soleil était bienfaisant et favorable, Mercure 
inconstant et variable, Jupiter tempéré et bénin, 
Saturne triste, morose et froid, etc. Suivant donc 
que ces diverses planètes se rencontraient séparées 
ou réunies, dans telle ou telle maison du ciel, on 
en tirait un présage, car chaque maison avait elle- 
même des spécialités: la première était la maison de 
la vie ; la deuxième, celle des richesses, la troi- 
sième celle des frères, la quatrième celle des liens de 
parenté, etc. Chaque école d'astrologie pouvait, 
naturellement, modifier ces principes arbitraires 
et établir des règles pour tous les cas. 

Il est possible d'excuser,d'admettre même, jusqu'à 
un certain point, l'exercice de l'astrologie météorolo- 
gique et de l'astrologie médicale, la première surtout ; 



LE PEUPLE ET L* ÉGLISE 315 

car il faut avouer que la pratique de la seconde se 
mêla à beaucoup de charlatanisme. Les bonnets 
pointus, les longues robes, les airs mystérieux des 
médecins astrologues d'autrefois, faisaient plus pour 
la guérison que les prétendues consultations des 
astres. En admettant en effet une relation qui 
semble bien réelle entre notre constitution et les 
variations des saisons, il en résulte simplement la 
nécessité de quelques précautions aux époques 
déterminées par l'expérience, les délicats devront 
se couvrir aux froids; les gens sujets aux bronchites, 
se garer des brumes et des frimas ; les apoplectiques, 
prendre garde aux chaleurs ; les tuberculeux, se 
méfier du printemps et de la chute des feuilles. 
Quant à croire que Jupiter influe vraiment sur la 
qualité d'un lavement, qu'il n'est même pas indif- 
férent de le prendre en une phase quelconque de 
la lune, il faudrait, pour nous le faire admettre, des 
expériences autrement sérieuses que celles des an- 
ciens bonnets pointus. 

Mais l'astrologie judiciaire ne semble pas pouvoir 
trouver d'excuses. Malgré son immense influence, 
malgré la faveur dont elle fut l'objet jusqu'au 
xvm e siècle et même au-delà, il est impossible de 
considérer dans ses adeptes autre chose que des 
charlatans, des escrocs, des hallucinés. En dépit de 



316 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

quelques coïncidences, sur lesquelles ils insistèrent 
outre mesure, — car enfin ils étaient assez nom- 
breux pour que, de leurs prédictions contradictoires, 
il y en eut bien au moins une qui s'approchât suffi- 
samment de la réalité, - il est impossible d'imaginer 
ou d'admettre un rapport quelconque entre l'être 
libre qu'est l'homme et la place de telle ou telle 
planète dans l'une ou l'autre des maisons du ciel. 
I T ne légère réflexion suffit à convaincre le plus naïf 
de la fausseté absolue des bases de l'astrologie judi- 
ciaire, c'est que, s'il s'agit, par exemple, de prononcer 
sur l'avenir d'un enfant, le jugement sur l'un doit 
logiquement être valable sur tous les enfants nés 
en même temps, au même jour, dans les conditions 
sidérales identiques. Or, à qui voudra-t-on faire 
croire que les enfants, nés à Paris le même jour, 
mourront ensemble, auront la même fortune, la 
même réussite ou les mêmes insuccès. Malgré l'iden- 
tité des influences planétaires de leurs berceaux, 
ils n'auront certainement ni le même caractère, 
ni le même sort. L'expérience quotidienne nous 
est un bien sûr garant de l'inefficacité des calculs de 
nos astrologues. Si leur succès dura si longtemps, il 
faut sans doute l'attribuer à quelques coïncidences 
heureuses, à l'inépuisable crédulité de la race humaine 
et, aussi, à la souplesse d'esprit des prophètes. 



LE PEUPLE ET l' ÉGLISE 317 



II 



Que, dans tous les cas, il ne semble pas néces- 
saire de supposer une accointance entre les astrolo- 
gues et les démons, cela va de soi. Il en est de même 
des devins de tout acabit, que nous pouvons bien 
mettre sur le même pied que les astrologues, c'est-à- 
dire, croire habiles à se servir de quelques phénomènes 
réels, pour exagérer leur science, grâce surtout à 
la connaissance qu'ils avaient de leur public. Prenons 
par exemple les chiromanciens. Sans efîorts, ils 
peuvent distinguer une main d'homme d'une main 
de femme, reconnaître l'homme de l'atelier et celui 
de bureau, la cuisinière et la couturière, la lavan- 
dière et la femme du monde, l'âge approximatif du 
client. Sur ces premières données, d'après les mots 
échappés aux débuts de l'entrevue, ils peuvent devi- 
ner à moitié s'il s'agit d'une consultation pour 
maladie, d'une peine de cœur, d'un objet à retrouver. 
Le hasard fait le reste, si les prophètes tombent 
juste. Souvent aussi, leur flair les avertit du danger 
d'être trop précis, dans le cas où ils ne voient rien, 
et, comme ii fut toujours permis aux oracles d'être 
obscurs, cette obscurité sert à cacher leur ignorance. 



318 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

Augures, auspices, cartomanciens, tous les pro- 
nostiqueurs des temps anciens doivent être donc 
considérés comme de purs imposteurs. Leur excuse 
était que ni les uns ni les autres ne paraissent bien 
méchants. Le plus grand mal qu'ils commettaient, 
de vivre aux dépens d'autrui, faisait plaisir à tout 
le monde : pourquoi donc renoncer à un art qui 
rapporte tant et coûte si peu ? 

Astrologues et devins, imposteurs ou trompés» 
ne constituèrent qu'une classe, la plus élevée, jugée 
la moins coupable des sorciers ; aussi, un nombre 
relativement petit de leurs confrères tombèrent victi- 
mes de la haine contre les sciences occultes sata- 
niques. Cette haine s'acharna plutôt contre d'autres 
sorciers, les magiciens, les invocateurs ou adora- 
teurs du diable et les sorciers du sabbat. Quelle 
opinion devons-nous avoir de tous ces malheureux ? 
Furent-ils des innocents, des fous, des coupables ? 
Y eût-il quelque chose de sérieux dans leur art, 
■dans les apparitions qu'ils racontèrent ? Y eut-il 
alors quelque semblant de justice dans les poursuites 
qui leur furent faites et les supplices qui les termi- 
nèrent ? 

A ces diverses questions, les auteurs répondent 
suivant leurs préjugés. Les partisans de l'existence 
du diable, sûrs de son intervention dans nos affaires, 



LE PEUPLE ET L'ÉGLISE 319 

affirment la réalité des faits racontés, malgré leur 
invraisemblance. Ils posent de plus à leurs adver- 
saires quelques questions fort embarrassantes. Com- 
ment expliquez-vous, leur disent-ils, et la persis- 
tance de la croyance à la sorcellerie, et, si vous êtes 
catholique, la conduite de l'Eglise dans cette affaire ? 
Surtout, comment expliquez-vous tant de faits 
extraordinaires renversants, connus de nos aïeux, 
bien constatés par nous, sinon par le diable et ses 
confrères ? Il est bien certain que la troisième question 
particulièrement ne laisse pas que d'être gênante, 
car, nous devons bien l'avouer, nous expliquons 
fort peu de choses. La terre tourne autour du soleil 
depuis des millions d'années, sans que nous ayons pu 
encore bien en savoir les raisons.et le blé germe cha- 
que automne, et les fleurs nous charment chaque 
printemps, et nous engendrons, et nous naissons, et 
nous mourrons, sans jamais avoir pu voir bien clair 
aux motifs, aux causes, aux pourquoi de tant de 
choses intéressantes. Faut-il en conclure que tout 
est divin ou diabolique : Divin, oui, si nous croyons 
à un Démiurge, en ce sens que nous lui attribuons 
l'origine et la conservation du monde ; non, dans 
le sens d'une intervention spéciale, occasionnelle 
de sa puissance. Tous ces phénomènes qui, bien 
qu'inexplicables pour notre science incomplète, 



320 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

reviennent toujours, nous les appelons naturels,car 
nous sentons,plutôt que nous ne le démontrons, qu'ils 
sont liés les uns aux autres, dépendent de principes 
supérieurs à ceux que balbutient nos lèvres, qu'ils 
sont mus par des forces analogues à celles qui gou- 
vernent les deux et les abîmes ; surtout nous consta- 
tons chez eux une certaine fixité, dans leurs causes 
immédiates ou dans leurs effets les plus rapprochés ; 
fixité d'où nous est venue précisément la possibilité 
de leur étude et l'utilisation de leurs services. 

Les négateurs du diable répondent donc qu'ils 
ne savent pas tout, n'expliquent pas tout, et n'en 
croient cependant pas davantage à cette interven- 
tion surnaturelle, dont on leur parle sans la démon- 
trer. Pour eux, les magiciens d'antan, furent des 
prestidigitateurs ou des farceurs. Quelquefois, les 
prétentions au pouvoir surnaturel semblent avoir 
couvert des crimes fort vulgaires, très naturels. 
Sous ce rapport, il se pourrait que la réputation d'em- 
poisonneurs, faite aux sorciers, comme aux Juifs ou 
aux lépreux, n'ait pas été complètement usurpée ; 
bien qu'on soit autorisé à la croire trop généralisée 
et trop souvent imputée à des innocents. Sur ce 
point, comme sur bien d'autres, nous devons nous 
tenir en garde contre la suggestion produite par les 
documents officiels, toujours supposés infaillibles. 



LE PEUPLE ET i/ ÉGLISE 321 

Si les lois, si les juges ont condamné les sorciers 
comme empoisonneurs, il est naturel de les croire 
tels, et beaucoup en effet le croient. L'historien ce- 
pendant a vu tant de choses, tant d'erreurs humaines, 
qu'il sait retenir son jugement et, pour le mettre d'ac- 
cord avec celui des anciens juges, veut avoir les pièces 
du procès, y voir au moins quelque peu, leur trouver 
quelques analogies avec ce qu'il sait de certain ou, du 
moins, n'approuver que sous bénéfice d'inventaire. 
Comme, d'autre part, certains magiciens se révé- 
lèrent des farceurs ou des imposteurs, que plus 
d'un se laissa prendre en flagrant délit, il est diffi- 
cile à admettre chez eux une bonne foi inébranlable. 
Nous pouvons bien soupçonner, chez bon nombre 
d'alchimistes ou d'inventeurs, l'emploi du strata- 
gème de la magie pour obtenir les loisirs ou les res- 
sources nécessaires à leurs travaux ; ce que l'astro- 
nomie n'obtenait pas, l'astrologie l'arrachait aux 
bourses crédules. Il put bien se faire que le four- 
neau de l'alchimiste dût également son charbon et ses 
cornues à la réputation du magicien. Peut-être lève- 
rions-nous plus facilement le voile censé diabolique de 
leurs expériences, sans les stratagèmes employés pour 
garder leurs secrets? Car, au Moyen-Age, il fallait, pour 
surprendre ces gens mystérieux en délit de mensonge, 
une évidence bien manifeste. Dans une atmosphère 



322 LA. SORCELLERIE EN FRANCE 

saturée de surnaturel, de visions, d'apparitions, de 
miracles, un observateur devait avoir beaucoup 
de sang-froid et de fermeté, en face d'une apparition 
réputée diabolique, pour s'approcher du spectre 
et s'assurer s'il était bien de chair et d'os. 



III 



Mais ne peut-on pas admettre chez ces magiciens, 
ou chez d'autres êtres pervertis, l'adoration de 
Satan et, sinon des évocations réelles, du moins la 
volonté d'en faire ? Sous ce rapport, il semble bien 
qu'en effet le culte de Satan ait eu quelques adeptes 
au Moyen-Age, fort rares du reste. Si on en accusa 
les Cathares, ce fut par une conséquences tirée de 
leur dualisme, bien que toute contraire à leur pra- 
tique. Les Vaudois et d'autres hérétiques, accusés 
de Luciférianisme, le furent à tort ; mais, dans le 
trouble général des esprits, dans cette mentalité 
surchauffée que nous révèlent les documents ecclé- 
siastiques de l'époque, il put très bien se faire que 
le diable, représenté partout comme puissant prince 
de ce monde, distributeur de la fortune, eut quel- 
ques adeptes, quelques prières, quelques sacrifices. 
Nous croyons cependant que, si quelques groupes 



LE PEUPLE ET l' ÉGLISE 323 

sataniques se fondèrent, ils furent peu nombreux, 
sans grandes ramifications, sans influence, car 
l'autorité ecclésiastique était vigilante sous ce 
rapport, et, si elle frappa très souvent à tort, comme 
nous le croyons, du moins elle n'eût pas laissé se 
constituer un groupe réel et agissant de Satanistes. 
Malgré cela, divers vestiges témoignent d'esprits 
habitués à penser souvent au diable dans les 
siècles dont nous parlons. Il suffit de voir les vieilles 
églises du xn e siècle et des temps postérieurs : le 
diable y est sculpté dans les stalles, rit dans les gar- 
gouilles, grimace dans les chapiteaux, se glisse dans 
les bénitiers, clans les cloîtres, partout. Il suffit de 
constater les expressions de langage restées jus- 
qu'à nous : que le diable t'emporte ! Va-t-en au diable ! 
être au diable, le diable n'y perd rien, et tant d'autres 
plus ou moins imagées, restes d'une langue imprégnée 
de diabolisme, dans laquelle les évocations trouvèrent 
une place toute naturelle. Signes d'une croyance 
bien solide au démon, ces manifestations diverses ne 
constituaient cependant pas un danger pour l'état 
social d'alors. 

Il en était autrement du sabbat et de ses adhérents. 
Mais que devons-nous en croire ? Les détails donnés 
plus haut suffisent sans doute au lecteur. Ils suffirent 
à beaucoup d'écrivains, fort crédules d'ailleurs, qui les 



321 LA- SORCELLERIE EN FRANCE 

déclarèrent des chimères; ils parurent pourtant plau- 
sibles à bon nombre d'autres juges, dont le bon sens 
trouva suffisamment démontré que des femmes 
eussent adoré au sabbat le diable, sous la forme d'un 
bouc ayant un visage sous la queue. Pour nous, s'il est 
permis d'admettre que certaines de ces prétendues réu- 
nions diaboliques furent des conventicules d'héréti- 
ques ou de rebelles, nous ne pouvons, dans l'immense 
majorité des cas dont nous avons les procès, recon- 
naître que des exemples d'hallucinations, de sugges- 
tion ou d'abattement moral, suite de tortures réitérées. 
Du fait que les femmes formaient le plus-grand nombre 
des personnes adonnées à la sorcellerie, l'hypothèse 
d'une suggestion extérieure ou d'une auto-suggestion 
intense prend une consistance sérieuse. Il n'est pas 
de médecin tant soit peu observateur, s'il n'est pas 
lui même halluciné, qui ne sache avec quelle facilité 
la femme s'illusionne sur elle-même et sur les autres. 
D'une imagination ardente, très souvent plus ou 
moins hystérique ou psychiasthénique, elle croit 
voir ou entendre ce qui n'existe pas ; un premier 
mensonge échappé à sa faiblesse devient promptement 
une réalité, qu'elle affirme dès lors avec une bonne 
foi entière. Et puis, vivant, comme alors, au milieu de 
racontars fantastiques, ignorant tout de la fixité 
et de l'économie des phénomènes naturels, l'esprit 



LE PEUPLE ET L'ÉGLISE 325 

rempli d'histoires de fées et de lutins, de bons anges, 
de miracles et de démons, les nerfs tendus par la mi- 
sère, ou la douleur, ou la frayeur des juges, il lui était 
souvent impossible à elle-même de se rendre compte 
de ce qu'elle croyait réellement.Alors,devant l'interro- 
gation ou l'affirmation de l'inquisiteur,elle répondait 
à tout hasard, se grisant de ses propres paroles, et, 
comme font les hystériques, ajoutait mensonge sur 
mensonge, sans s'apercevoir même qu'elle mentait. 

Cet état d'illusion fut-il entretenu par des onguents 
spéciaux ou des breuvages hypnotiques et insensibili- 
sateurs ? Beaucoup le crurent à l'époque, les écri- 
vains, qui traitent de nos jours de la magie, le concè- 
dent volontiers. Les propriétés de l'opium, du datura, 
du chanvre, paraissent avoir été connues depuis long- 
temps. Un certain nombre de sorcières eussent été, 
dans ce cas, des hallucinées par empoisonnement, 
comme le sont quelquefois, d'une manière transitoire, 
quelquefois pour toujours, les trop grands buveurs 
d'absinthe ou d'alcool et les fumeurs d'opium, nos 
contemporains. 

Même en admettant un certain emploi des narco- 
tiques, en supposant aussi une suggestion intense, 
nous n'en restons pas moins effrayés et rêveurs devant 
le nombre incalculable de sorciers et de sorcières» 
un million, sans exagérer, peut-être, qui avouèrent 



326 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

leur culpabilité, reconnurent avoir fait des pactes 
avec le démon et, par son entremise, causé des préju- 
dices aux hommes. Ces aveux multipliés, en face du 
supplice le plus terrible, enlevèrent les hésitations 
de beaucoup d'inquisiteurs ou de juges. Ils ne laissent 
pas que d'intriguer les sceptiques de nos jours, qui, 
sans .parti pris, parcourent les liasses des procès ou 
les énormes volumes, dans lesquels les auteurs des 
xyi e et du xvn e siècle ont accumulé les faits à leur 
connaissance. 



IV 



La solution de l'énigme a cependant été trouvée 
depuis longtemps. Des hommes, peu sceptiques sur 
d'autres points, fort croyants même, mais appelés par 
leurs fonctions à voir de près les prétendus sorciers, 
ou jugeant de plus loin que les juges, la signalèrent, 
et leurs protestations répétées firent enfin reculer le 
fléau de crédulité, qui décimait l'Europe. Ils compri- 
rent à quelle grave erreur conduisaient dans les 
jugements, l'emploi de la torture, d'une part ; le 
mode absurde d'interrogatoire, de l'autre. 

Nous n'aurons que trop souvent à la signaler, cette 
erreur. Pour la comprendre, et lire, d'un œil calme, 
le récit des hécatombes, nous n'avons qu\à nous repré- 



hcae* 



LE PEUPLE ET l' ÉGLISE 327 

sentei comment pouvait s'engager un procès de 
sorcellerie, choisi entre mille. Un enfant est malade, 
les parents inquiets font consulter le médecin, qui 
vient, examine, ausculte, n'y voit pas grand-chose 
et déclare que la chose est grave, mais qu'il fera son 
possible. Or, une vieille femme passe alors devant la 
maison, elle connaît l'enfant, lui a peut-être donné 
quelque friandise, ou, au contraire, l'a menacée pour 
une raillerie, ou un fruit volé ou une pierre lancée 
dans le jardin de la pauvrette. Elle s'arrête donc et 
demande des nouvelles. Que veut la vieille ? disent 
les parents. On leur explique ce qu'elle demande. 
Peut-être laissent-ils échapper quelque parole d'im- 
patience. L'enfant a entendu, sans le vouloir. Dans 
son délire, le nom de la vieille revient sur ses 
lèvres, tantôt il sourit à la vision, tantôt il la repousse 
avec horreur. Que se passe-t-il donc ? L'imagination 
de la famille est en travail. La vieille serait-elle 
sorcière ? Pourquoi l'enfant parle-t-il d'elle ? Pour- 
quoi l'obsession de son nom ? Oh ! oui, ce doit être 
une sorcière, et l'enfant meurt. Vengeance ! 

Le bruit s'est répandu de la maladie, des convul- 
sions, de l'obsession du petit malade ; on en chuchote 
dans le village ou la ville, on regarde avec effroi 
la vieille qui passe, la fumée qui sort de son pauvre 
toit. Qui sait ce qui se passe là ? On a entendu des 



328 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

bruits sinistres : chacun tremble pour soi, pour ses 
enfants, pour les siens; il faut avertir l'autorité qui 
avisera. Et l'autorité est avertie, échevin, bailli, 
juge, vidame, officiai ecclésiastique, pasteur, peu 
importe. Tout ce monde s'agite, l'opinion se crée : 
c'est une sorcière . On doit l'arrêter et l'interroger ! 
Des sbires vont chercher la pauvre. Elle ne com- 
prend rien à ce qu'on lui veut, menace de son bâton, 
jure peut-être, se défend, tout est inutile,il faut qu'elle 
vienne en présence du juge. Devant le magistrat, forte 
de sa conscience, la femme veut protester de son 
innocence. Oh ! il sait bien à quoi s'en tenir, le juge, 
et se sent bien sûr d'avoir le dernier mot. — Vous avez 
lancé un sort contre tel enfant ? — Moi, mais non, 
je vous assure. — Allons, vous êtes sorcière, avouez-le 
donc. — Mais je ne suis et n'ai jamais été sorcière. — 
Allons, allons, avouez, la justice sera miséricordieuse, 
si vous avouez ; sinon, nous serons inexorables, car 
nous sommes bien renseignés, nous avons le pacte 
signé par vous. — Quel pacte ? — Allons ! vous le 
savez bien, mieux que nous sans doute. — Depuis 
quand êtes-vous sorcière ? — Mais je ne le suis pas. — 
Allons, bon ;.vous niez maintenant ce qui est clair 
comme le jour. — Et le dialogue continue, une heure, 
deux heures. — - La vieille est conduite en prison, 
■enchaînée, rudoyée, on ne lui donne que du pain 



LE PEUPLE ET L'ÉGLISE 329 

et de l'eau ; ses gardiens l'appellent sorcière, lui 
déclarent qu'elle sera brûlée. 

Si sa tête n'est pas solide, la pauvre femme ne 
tarde pas à radoter. Mais oui, elle est sorcière, et, 
vivement conduite devant le juge, elle lui raconte 
les cauchemars de sa nuit. Comme elle sait, ainsi que 
tout le monde, ce qui se passe au sabbat, elle y est 
allée sur un manche à balai, elle a vu le diable, l'a 
baisé, a assisté à sa messe et le reste. Si elle s'arrête, on 
lui pose des questions. — Comment était le diable, noir 
ou rouge ? — ■ Rouge. — Sur quoi était-il assis, sur un 
trône? — Oui. — Ne vous a-t-il pas donné un crapaud ? 
—Oui, — et ainsi de suite. — Si la vieille est plus résis- 
tante, on la laisse en prison, plusieurs jours, plusieurs 
semaines, plusieurs mois, on la suggestionne par des 
interrogatoires plus ou moins fréquents ; à demi morte 
de faim, de saleté, de frayeur, son courage commence 
à fléchir. La pauvre, elle n'est pas au bout de ses 
épreuves ! 

Voici en effet que le juge la fait comparaître encore. 
Il est plus sombre que d'habitude. Dans une pièce 
voisine, on entend des bruits lugubres. Des hommes 
noirs ou masqués, attendent à la porte. Que lui veut-on, 
à la vieille femme ? L'interrogatoire habituel reprend, 
lancinant, énervant. Enfin le juge s'arrête. — Vous 
refusez d'avouer. Que votre sang soit sur votre tête. 



330 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

— Il dicte la sentence interlocutoire qui ordonne de 
soumettre l'inculpée à la question. Les hommes noirs 
s'avancent, elle recule, proteste; on l'entraîne, on 
la déshabille, on lui lie les mains derrière le dos et une 
corde, solidement fixée à ses poignets, commence à 
l'élever lentement dans les airs, c'est l'estrapade. 
Horreur, crie-t-elle, vous me cassez les bras. — 
Avouez. - - Oh ! les monstres. — Et la vieille s'élève 
lentement, ses pieds quittent terre, ses bras disloqués 
se rejoignent sur la tête. Et, tout à coup, douleur 
affreuse ! la corde subitement relâchée laisse choir 
dans un cri de suprême angoisse son fardeau vivant, 
qui s'arrête à quelque distance du sol. C'est une dou. 
leur sans nom.— Avouez, lui dit-on. —Et quelquefois 
vaincue par la douleur,elle avoue tout ce qu'on veut : 
Elle a tué l'enfant, lui a donné une pomme ensor- 
celée, l'a empoisonné de son regard. Elle a tout 
fait, tout, — mais qu'on la détache. 

Si elle s'évanouit ou, les lèvres blêmes, serrées, par 
un effort intense, retient ses cris et ses larmes, c'est 
un signe évident qu'elle est sorcière, que le diable 
l'a marquée. Alors, des chirurgiens l'inspectent, 
la piquent, jusqu'à ce qu'on trouve l'endroit insen- 
sible, la trace de la griffe du diable. Cette fois, la 
preuve est faite, il faudra^ bien~qu'elle avoue. Et, 
une fois tant bien que mal rétablie, l'infortunée 



LE PEUPLE ET L* ÉGLISE 



331 



revientà la torture, oh! pas la même, elle s'y habitue- 
rait. Mais on sait varier les plaisirs. Sur le chevalet, 
solidement nouée par des cordelettes qui lui entrent 
dans les chairs, elle absorbe une pinte, deux, trois, 
quatre pintes d'eau qui l'étouiïent, soulèvent son 
estomac. Il faut qu'elle fasse signe, demande grâce 
et avoue. Si cela ne suffit pas, on a les brodequins 
pour les jambes, les poucettes pour les doigts : les os 
craquent, se brisent, le sang coule, la moelle se répand, 
quelquefois le membre cède à une traction violente. - 
N'est-ce pas assez, on a le. feu sous les pieds, les tenail- 
les ardentes. La plus forte constitution, soumise à 
ce régime, supporte une séance, deux, il faut qu'elle 
cède et l'aveu vient. - Et les complices ? La sorcière 
n'en a pas.Elle doit en trouver ou gare ! le supplice va 
recommencer. Et elle en trouve, ce sont ses parents, 
Ses amis, son pasteur, les juges, les bourgeois, ses 
bienfaiteurs, n'importe qui, et tous les noms sont 
inscrits par le greffier ; ils ne seront pas plongés dans 

l'oubli. 

Comme elle a avoué, la sorcière, son sort à elle est 
fixé. Le jour est près où on la brûlera, et, comme à un 
spectacle, à un feu de joie, le pays entier vient assister 
à son agonie. Les cendres sont jetées au vent, cha- 
cun retournant chez soi avec la conscience d'avoir 
échappé à un danger. Mais qu'apprend-on soudain ? 



332 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

d'autres sorciers dans le village et la ville voisine, un 
tel et un tel, qui aurait cru cela d'eux? Les victimes 
désignées par la sorcière sont en effet arrêtées à leur 
tour. A moins de protection spéciale, à moins de ré- 
ponses jugées suffisantes — et Dieu sait, quelles elles- 
étaient ! — les nouveaux inculpés, soumis au même 
traitement, avoueront à leur tour, accuseront d'autres 
coupables, et la tache s'étendra, ravagera des districts 
entiers, menacera d'éteindre le royaume, si le peuple 
ne commence à s'effrayer pour lui-même, ou que le 
souverain, les yeux enfin dessillés, ne mette une fin 
aux poursuites. 

Variez quelques détails et vous aurez, lecteurs, le 
tableau concrétisé des procès de sorcellerie qui ont 
coûté à l'Europe plus de créatures que cent ans de 
guerre. La torture et la cruauté ont arraché des 
aveux de sorcellerie, et d'autres non moins étranges,, 
à des milliers d'êtres, rendus stupides parla souffrance. 
Il n'en est pas moins renversant de constater le 
nombre extraordinaire des victimes immolées à la 
croyance aux sorciers, croyance éminemment popu- 
laire, puisqu'elle a survécu jusqu'à nous, peut être 
fleurit plus que jamais. 



LE PEUPLE ET L'ÉGLISE 333 



ARTICLE TROISIEME 

Opinions diverses dans l'Eglise relativement 
aux sorciers 



I 



L'immense majorité des condamnations de sor- 
cellerie fut l'œuvre des tribunaux civils, en France, 
comme ailleurs. Ce fait incontesté de quiconque con- 
naît un peu son histoire ressortira abondamment de 
ce que nous dirons plus tard. On n'en a pas moins 
accusé l'Eglise catholique romaine d'avoir inventé 
\e procès de magie ; d'avoir, par ses dogmes sur le 
diable et les anges, créé la sorcellerie et, par ses tri- 
bunaux d'inquisition, donné les règles et les modèles 
que suivirent les autres tribunaux. 

Comme l'Eglise a en effet exercé, pendant quelques 
siècles, une influence quasi prépondérante sur l'opinion 
publique de l'Occident, et, de nos jours, en possède 
encore une non médiocre, nous sommes obligés, dans 
une histoire de la sorcellerie, d'étudier de près quelle 
fut réellement la position prise par l'Eglise vis-à-vis 
de la magie, de discuter, brièvement au moins, les 
reproches que lui font ses adversaires. 



334 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

En ce qui concerne la magie, il est bien clair, 
comme nos lecteurs le savent, que l'Eglise ne l'a pas 
inventée; car la magie, connue déjà des antiques 
religions, vivait longtemps avant la naissance du 
Christianisme. Comme l'empire romain païen, sans 
parler des autres peuples, poursuivit les magiciens et 
les condamna à la peine du feu, devenue la peine 
légale de la sorcellerie, il serait plus juste d'imputer 
aux empereurs païens l'invention du délit et de la 
peine des sorciers. D'autre part, nous ne saurions 
nier que la croyance au diable, aux démons, n'ait 
été en effet admise par l'Eglise, et qu'elle ne fut 
développée dans les rangs populaires par les légendes 
innombrables, produits de l'imagination, le plus sou- 
vent monastique. Toutefois, si certaines bulles des 
papes, que d'aucuns estiment des plus regrettables» 
ont pu faire croire à la sorcellerie proprement 
dite avec ses mille folies, il semble plus logique d'at- 
tribuer leur composition à des rapports venus des 
pays auxquels elles sont adressées, que de supposer 
à ces bulles une origine spontanée et spécifiquement 
romaine. 

Pour l'Inquisition, tribunal exceptionnel, organisé 
par les papes contre l'hérésie, avec motifs sérieux, 
elle a été attaquée à outrance, diffamée à plaisir, 
exagérée de façon étrange et, souvent, mal connue ou 



LE PEUPLE ET l' ÉGLISE 335 

calomniée. Nous n'ignorons ni ses faiblesses, ni les 
cruautés qu'on peut lui reprocher, ni les condamna- 
tions capitales qui lui sont dues. Cependant, relative- 
ment à la sorcellerie, plusieurs remarques peuvent être 
faites en faveur de ses tribunaux si honnis .D'abord, 
c'est que, — bien élevé, trop élevé déjà — le nombre 
des sorciers brûlés par ses ordres, — trente mille, dit 
un inquisiteur des derniers temps de son activité, — 
est modeste auprès du total formidable des victimes. 
En second lieu, dans le vrai pays de l'Inquisition, en 
Espagne, où ce tribunal exceptionnel eut rang de 
tribunal royal, avec une organisation extraordinai- 
rement savante, le chiffre des sorciers brûlés se 
réduit à quelques dizaines, et, quand l'autodafé de 
Logrono eut attiré l'attention de l'autorité supérieure 
de l'Inquisition, c'est-à-dire ce qu'on appelait la 
Suprême de Madrid, les instructions données par 
elle mirent fin, ou à peu près, aux condamnations. 
Enfin, il nous faut remarquer que, malgré les appa- 
rences extérieures, l'arrestation, l'obligation de 
l'aveu, la dénonciation des complices, la torture, 
usitées dans l'Inquisition et par les tribunaux civils, 
eurent un autre caractère dans la première que chez 
les seconds. Non seulement l'arrestation était moins 
arbitraire, non plus que l'exécution, puisque, à peu 
près partout, en France en particulier, l'Inquisition 



336 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

était obligée d'avoir recours en ces points à l'autorité 
civile ; mais elle l'était moins aussi, par suite des 
règles imposées aux inquisiteurs. Ils ne pouvaient 
procéder à la torture, ni à la sentence, sans l'avis de 
l'évêque ; ils devaient demander l'avis de jurés, sou- 
vent appelés « bons hommes », parmi lesquels se 
trouvaient souvent des contradicteurs. De plus, la 
torture devait, sous peine d'irrégularité pour le 
juge ecclésiastique, être assez modérée pour ne com- 
porter ni mutilations, ni la mort. Elle ne devait pas 
être réitérée. Et, bien que des inquisiteurs aient 
dépassé plus d'une fois ces règles humaines, elles n'en 
existaient pas moins, elles ne laissaient pas le champ 
complètement libre aux caprices du juge (1). 

Ajoutons que, dans l'Inquisition, la torture n'était 
jamais employée comme châtiment ; ce qu'on appe- 
lait la « question préalable », souffrance inutile 
ajoutée au dernier supplice, lui était inconnue. 
Chez elle, la torture ne servait que pour la recherche 
de la preuve et des complices. C'était beaucoup trop, 
il est vrai. Du moins, si l'accusé avouait de suite, il en 
était indemne. Je sais bien qu'il était difficile d'avouer 



(1) Sur tous ces points, nous prions le lecteur de se reporter 
à notre ouvrage sur l'Inquisition en France, t. 11, La Procédure 
inquisitoriale. 



LE PEUPLE ET L' ÉGLISE 337 

de suite qu'on était sorcier, aussi je me garderais 
d'approuver le conseil donné parfois aux inculpés 
d'avouer un crime imaginaire. Mais je constate 
que l'aveu, dans l'Inquisition, dispensait d'autres 
poursuites et que, si, à cet aveu, était jointe une 
déclaration de repentir ou d'abjuration du diable, 
l'accusé échappait à la peine capitale, était le plus 
souvent soumis à des pénitences relativement 
insignifiantes. Dans ces conditions, c'était un vrai 
bonheur pour l'inculpé de sorcellerie d'avoir affaire 
avec l'Inquisition ou, en général, avec un tribunal 
strictement ecclésiastique. Et l'on peut bien affir- 
mer que, si le crime de sorcellerie fut resté, comme le 
désiraient les papes, strictement réservé à l'Eglise, 
on aurait eu certes à déplorer bien des morts d'in- 
nocents, mais que l'humanité n'aurait pas sur la 
conscience les effroyables sacrifices que nous aurons 
à mentionner. 



II 



Ces remarques faites pour sauvegarder la vérité 
historique, une question se pose sur ce qu'a pensé 
effectivement l'Eglise dans l'affaire qui nous inté- 
resse, c'est-à-dire relativement à la sorcellerie. 
Quand nous parlons de l'Eglise, terme assez vague 



338 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

où chacun met ce qu'il veut, nous ne nous en tenons 
pas strictement à ce qu'on appelle l'Eglise ensei- 
gnante, c'est-à-dire le pape et le corps des pasteurs, 
ou plus étroitement encore le pape seul, avec ou sans 
ses conseillers de la Curie romaine ; nous prenons 
l'expression « église » dans un sens plus historique 
que théologique, et, dans ce nom, nous comprenons 
les chefs hiérarchiques, les écrivains, les docteurs, 
les théologiens, sans exclure le peuple ordinaire des 
fidèles ; car, ainsi qu'il arrive toujours, et l'histoire 
de la société chrétienne en fournirait plus d'un 
exemple, les idées populaires rejaillissent plus ou 
moins rapidement sur les chefs, autour desquels 
s'établit une certaine atmosphère d'opinion ; et 
réciproquement, l'influence des chefs, des écrivains, 
des prédicateurs, ne manque pas de créer, dans les 
rangs des fidèles, des courants en faveur des idées 
qui leur sont chères. 

Ceci posé, bien que le fait puisse paraître étrange 
à bien des personnes, l'Eglise ne semble pas avoir 
eu de doctrines arrêtées, bien constantes, sur la sor- 
cellerie. Elle suivit sur ce point particulier, beaucoup 
plus que sur les questions strictement dogmatiques, 
où la continuité historique des tendances est mani- 
feste, elle suivit, dis-je, d'une manière sensible 
l'influence régnante. Je crois même qu'il serait difficile 



LE PEUPLE ET L'ÉGLISE 339 

de préciser ce qu'elle pensa, dans son ensemble, sur 
la sorcellerie, car, à toutes les époques, on peut 
constater plus ou moins nettement, dans son sein, 
trois opinions, ou si l'on préfère, trois partis, dont 
voici, en gros, les tendances. 

Le premier parti consent à admettre, comme vrais, 
la plupart des faits rapportés. Rien ne l'effraie des 
histoires les plus fantastiques. Le Dieu de Platon 
lui est inconnu. Ce n'est pas une Intelligence suprême, 
dont les idées, plus ou moins personnifiées, restent 
éternelles, qui a créé le monde. Son Démiurge est 
plus semblable à l'homme. Les savants du parti pren- 
nent à la lettre ou, tout au plus dans un sens métapho- 
rique, les divers passages bibliques qui, s'accordent 
avec leur thèse. Ils sont convaincus que la puis- 
sance divine n'agit pas simplement comme Provi- 
dence, dominatrice et conservatrice de grandes lois 
naturelles, mais à la façon d'une maîtresse de mai- 
son un peu tatillonne, qui se fâche, pardonne, oublie 
diverses choses, ainsi que Yahveh oublia de créer 
la femme ; elle répare ici, dérange ailleurs, s'occupe 
de tout, et bouleverse parfois. Pour ce parti, dans 
lequel, nous devons le dire immédiatement, il y a 
des nuances, l'orage, la grêle, la sécheresse, les trem- 
blements de terre, les épidémies, tous les fléaux 
terrestres en un mot, sont des manifestations de la 



340 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

colère de Dieu et de sa puissance en courroux. Aux 
yeux de ce parti qu'on pourrait appeler le parti 
de va comme je te pousse, rien ne se passe naturelle- 
ment dans la nature. Aussi, n'a-t-il aucune difficulté 
à admettre l'intervention des diables en faveur des 
magiciens, et à mettre sur le dos du démon tout ce 
qui, provisoirement, dépasse ou surprend l'intelli- 
gence de l'homme. Nous aurons, à la fin de cet ou- 
vrage, à constater, parmi les catholiques actuels, la 
survivance de ce parti intransigeant ; pour le mo- 
ment, contentons-nous de signaler sa présence à 
tous les âges, et en particulier au Moyen-Age, 
comme nous avons déjà pu le voir. 

Il a toujours existé parmi les catholiques et, a for- 
tiori, dans les autres groupes chrétiens, une tendance 
complètement opposée à la première. Pour ses par- 
tisans, qui ne doutent aucunement, ni de l'existence 
de Dieu, ni les dogmes fondamentaux du Christia- 
nisme, — car sans cela ils ne seraient plus ni catho- 
liques, ni chrétiens, — le Créateur, le Démiurge, — 
être tout puissant, souverainement sage, dont notre 
raison peut se démontrer l'existence et, par compa- 
raison, balbutier quelques-unes de ses qualités, — 
agit sur le monde par une action souveraine, préser- 
vatrice, qui dépasse de beaucoup nos conceptions, 
et qu'on appelle la Providence. Il sait et il fait ce 



LE PEUPLE ET L'ÉGLISE 341 

qu'il veut maintenant, non par une volonté chan- 
geante ou capricieuse, mais il l'a toujours fait, su et 
voulu par une volonté éternelle, — et pour employer 
un terme humain, — prévoyante dès l'origine. 
Les détails de la vie animale, humaine, terrestre, 
stellaire et autre, résultent de cette volonté primi- 
tive, immuable, éternelle — que nous ne pouvons 
comprendre, tellement elle diffère de la nôtre, infime, 
sans horizon, sans puissance. Les divers phéno- 
mènes des existences mondiales, dirigés par ce qu'on 
appelle les lois naturelles, ne sont jamais déviés, 
car ils ne dépendent d'aucun caprice ni humain, ni 
angélique, ni diabolique, ni même divin, puisque le 
Démiurge ne saurait avoir de caprices. Les tenants 
de cette opinion reconnaissent au reste que les 
hypothèses — actuellement revêtues par la science 
humaine du nom de lois naturelles, — peuvent très 
bien n'être pas de vraies lois, c'est-à-dire des 
principes de causalité générale ; mais simplement 
des formules incomplètes, imparfaites, indiquant 
des rapports, secondaires et seulement apparents, 
de cause à effet. 

Cette opinion se trouve mal à l'aise, quand il s'agit 
des miracles, entendus dans le sens de bouleverse- 
ments accidentels ou occasionnels des choses, car 
l'enseignement théologique attache une grande 



312 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

importance à la valeur démonstrative ou apologéti- 
que du miracle. Elle est peu disposée à les admettre 
et, sur ce point, donne la main aux rationalistes, ce 
qui la fait regarder de travers par les intransigeants. 
Sa raison est que Dieu est trop sage et trop puissant 
pour ne pas avoir tout prévu dés le commencement. 
Suivant elle, les événements rares ne sont ni plus ni 
moins merveilleux que les phénomènes constants ; les 
uns comme les autres nous échappent, et dans leurs 
causes et dans leur évolution, car ils dépassent notre 
intelligence et notre pouvoir. Si on leur oppose les 
textes bibliques ou évangéliques, les adhérents 
de cette opinion en interprètent quelques-uns par 
l'allégorie, disent qu'on ne comprend pas les autres, 
dont le récit a subi l'influence de l'écrivain oriental. 
Si les chrétiens dont nous parlons ne se refusent 
pas à admettre l'existence d'esprits, c'est-à-dire 
d'êtres invisibles, supérieurs en intelligence à l'hom- 
me, si même, sans vouloir ni trop insister, ni l'ex- 
pliquer, ils ne voient pas d'impossibilité à des com- 
munications entre ces esprits et les nôtres, — en sorte 
que, d'une manière mystérieuse, les esprits pourraient 
nous tenter, les diables ; ou nous donner de bons con- 
seils, les anges gardiens, — ils se refusent à admettre 
que jamais cela puisse se faire par une voix exté- 
rieure, une langue humaine, mais par un contact 



LE PEUPLE ET L'ÉGLISE 343 

spirituel, imperceptible à nos organes et dans un 
langage dont nous n'avons aucune idée. Il n'est pas 
absolument impossible aux yeux de ces penseurs, — 
bien que rien ne le démontre bien péremptoirement, 
— que des esprits soient préposés au gouvernement, 
à la direction, au mouvement des astres et peut-être 
même des êtres moindres ; d'autant plus que, suivant 
les idées néoplatoniciennes toujours en faveur, 
et depuis longtemps, dans les sphères chrétiennes ; 
conformément aussi à bien des passages bibli- 
ques, la distinction n'est pas facile à faire, — si elle 
peut se prouver, — entre les anges personnels et 
les éons, esprits ou vertus de Dieu. Mais quels qu'ils 
soient, ces esprits, s'ils existent et s'ils ont une 
action sur les mondes, agissent suivant des règles 
fixes définies, conformément à une discipline supé- 
rieure, dont nous ne faisons guère que d'entrevoir 
les grandes lignes, et qui ne leur permet pas les fras- 
ques commises aux dépens des mortels. 

Une fois ces concessions faites à ce qu'ils estiment 
l'unique doctrine dogmatique intangible, nos chré- 
tiens raisonneurs se refusent à admettre l'action 
arbitraire des anges et des démons dans les 
affaires de ce monde et dans les questions maté- 
rielles, soit qu'ils agissent d'eux-mêmes, soit qu'ils 
soient actionnés par des caprices humains. Leurs 



344 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

raisons sont simples : 1° ces esprits n'ont pas d'orga- 
nes, semblables aux nôtres, pour agir sur la matière, 
sinon ils ne seraient plus de purs esprits ; 2° admettre 
leur intervention serait supposer un bouleverse- 
ment toujours possible; alors, dans cette inquiétude, 
on ne bâtirait pas, on ne travaillerait pas, on n'in- 
venterait rien, on ne labourerait pas, on se laisserait 
mourir ; si les hommes qui croient aux diables 
travaillent quand même, ils le font par manque de 
logique et, en général, le font mal ; 3° surtout, car 
c'est la raison fondamentale, personne n'a jamais 
constaté de façon nette, péremptoire, s'imposant à 
tous, l'intervention angélique ou diabolique. La plu- 
part des récits touchant les Esprits sont des contes 
fantastiques, dûs à des imaginations malades, ou à 
des narrateurs amis du merveilleux. Jamais personne 
n'a pu, en plein jour, reproduire des phénomènes 
obtenus, disait-on, dans les ténèbres, dans des con- 
ditions où le contrôle devenait difficile ; personne 
n'a jamais pu, par des moyens diaboliques ou autres, 
procurer une invention quelconque, un bien persis- 
tant à la terre, la solution d'une des questions phy- 
siques, naturelles ou métaphysiques, qui embar- 
rassent les penseurs. 

Ce parti hostile à toute intervention diabolique, 
tenant les miracles pour suspects, est lui-même 



LE PEUPLE ET l' ÉGLISE 345 

grandement suspecté d'hérésie et d'hétérodoxie 
par les intransigeants, et même par les modérés 
dont nous parlerons ci-après. Il est bien certain 
que, par son incrédulité sur l'action diabolique, il 
avoisine le groupe des libres-penseurs, protestants 
avancés, matérialistes ou rationalistes, desquels 
les croyants ont raison de se défier. D'autre part, 
si on passe en revue les divers détails de la sorcelle- 
rie, qu'il nie en bloc, on s'aperçoit non sans étonne- 
ment que chacun de ces détails est lui-même rejeté 
par quelqu'un des intransigeants ou des modérés. 
Les vrais théologiens, en effet, saint Thomas, Suarez 
et d'autres, refusent aux magiciens le pouvoir de 
commander à la nature et aux lois de l'univers. Si, 
en revanche, ces théologiens accordent aux démons 
la faculté de faire la pluie, de former des tempêtes, 
d'agir sur l'atmosphère, plusieurs le nient, comme 
saint Agobard ; certainement, de nos jours, peu de 
personnes consentiront à attribuer au diable la for- 
mation des nuages, de la grêle, de la neige, de l'ora- 
ge, quelque désagréables que puissent être ces divers 
phénomènes. 

S'agit-il d'enlever les bestiaux, ou les moissons, 
si le travail se fait magiquement, les gendarmes 
sont sans puissance, ce que ne reconnaîtra pas faci- 
lement le volé ; s'agit-il de maladies des bestiaux, 



346 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

bien des paysans croient à leur origine démoniaque, 
mais bon nombre vont, pour les guérir, chercher le vé- 
térinaire et non les sorciers ; quant à l'enlèvement 
des moissons, à leur transport d'un champ à un autre, 
ou dans un pays lointain, même à leur dessèchement 
par l'effet d'un sort, toutes opérations concédées 
autrefois au diable, bien que niées par plusieurs, de 
nos jours peu d'écrivains des plus intransigeants 
oseraient en soutenir la réalité. Les sorciers peuvent - 
ils mettre le feu aux maisons sans les toucher, ou 
enlever les prisonniers de leurs cachots ? Oui, répon- 
dait-on assez facilement jadis : nos lecteurs resteront 
sans doute plus indécis. Les Anciens déjà mettaient 
en doute la faculté du diable de faire parvenir ses 
amis à la fortune, aux honneurs, à la papauté; 
si plusieurs lui supposaient assez de puissance pour 
donner la victoire sur le champ de bataille, nous 
laisserons ces croyants fidèles se débrouiller avec 
nos états-majors. - - Procurer de Tor ou en fabriquer, 
serait faire plaisir à beaucoup qui n'ont pu trouver 
encore ce secret. — Enchanter les bêtes, les faire 
parler, en apparence ; opérer par leur moyen les 
actes incroyables que plusieurs racontent, semble 
à d'autres de simples mystifications. — La création 
de petits animaux semblait possible autrefois, 
quand le microscope n'avait pas permis de décou- 



LE PEUPLE ET L'ÉGLISE 347 

vrir les merveilles des organismes infiniment petits. 
Depuis les recherches de Pasteur et de Claude Ber- 
nard, nul homme sensé ne voudrait plus affirmer 
la production spontanée d'êtres organisés, surtout 
tant soit peu complexes, car cette production lui sem- 
blerait contraire aux lois de conservation et de 
génération des espèces naturelles, bien qu'un mys- 
tère épais enveloppe encore toutes ces choses. 

Parle-t-on de démons incubes ou succubes admis 
jadis ? Peu d'hommes se croiraient, de nos jours, 
engendrés de cette manière. En ce qui concerne les 
sabbats, il faudrait aller bien loin pour trouver 
quelqu'un qui y croie, et, de tout temps, les récits 
sur eux ont rencontré de nombreux et sérieux con- 
tradicteurs.Lesloups-garous se heurtaient déjà depuis 
longtemps à l'opinion de bon nombre de démono- 
logues. Si les magiciens peuvent faire parler les ani- 
maux autrement qu'en apparence, semble dépendre 
de la question de l'intelligence des bêtes, que ne peut 
modifier le démon, suivant les grands théologiens. 
Ces mêmes savants lui refusent le droit de changer 
les sexes, de ressusciter les morts, de donner la science 
infuse. Est-il possible au diable d'apparaître sous 
forme de spectres ? Oui, répondent les anciens et 
certains modernes, qui ajoutent cependant qu'il 
faut beaucoup se méfier des illusions, tandis que 



348 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

les autres ne voient dans ces apparitions que des 
fantômes et des hallucinations. Somme toute, le 
seul pouvoir démoniaque, reconnu par l'ensemble 
de ceux qui consentent à admettre une certaine rela- 
tion entre les esprits et les hommes, est celui de nous 
tenter, et, tout au plus, de nous halluciner en trou- 
blant notre imagination et nos facultés mentales, 
pouvoir déjà formidable et malfaisant, dont on 
pourrait réclamer des preuves incontestables avant 
d'y croire, mais qui, même admis, ne suppose pas 
le bouleversement de l'ordre providentiel. 



III 



Entre le parti intransigeant de la diablerie et du 
miracle partout, et celui de la négation générale, il 
s'en trouve un troisième à limites fort indécises, 
car il embrasse une infinité de variantes. Dans ce 
parti, peuvent se ranger, bien qu'à des places diffé- 
rentes, la plupart des théologiens protestants et les 
les scolastiques, dont le but a été, on le sait, de con- 
cilier la foi et la raison, en prouvant par le raison- 
nement la véracité des dogmes imposés par l'autorité. 
Ils s'approchent les uns plus, les autres moins, des 
opinions extrêmes, suivant leur tournure d'esprit 



LE PEUPLE ET L'ÉGLISE 349 

spéciale. En général, il est facile de voir que leur 
croyance à la sorcellerie et au pouvoir du démon, — ■ 
dont ils n'ont pas d'expérience personnelle, et pour 
cause, — s'appuie, non pas précisément sur l'opinion 
générale, mais sur les récits anciens, soit des auteurs 
profanes, soit des livres sacrés. L'opinion courante, 
ils savent en effet, à l'occasion la combattre ou la 
braver ; mais, hommes de savoir didactique plus 
qu'expérimental, ils se laissent impressionner parce 
qu'affirment les livres, surtout par ce qu'ils lisent 
dans la Bible. 

Ce n'est pas qu'ils n'osent de temps en temps 
toucher à l'arche sainte et faire entrer un peu de 
rationalisme dans le Temple. Depuis l'école allégo- 
rique fort large d'Alexandrie jusqu'aux protes- 
tants libéraux de nos jours, non moins amateurs 
d'explications allégoriques, l'usage des figures n'a 
cessé d'être au service des commentateurs scriptu- 
raires. Les uns en prennent plus, les autres moins; 
mais tous en usent, et peut-être serait-il assez diffi- 
cile, si l'on s'en donnait la peine, de trouver un seul 
fait miraculeux ou extraordinaire, qui n'ait été 
soumis à l'interprétation figurée, qui l'a dépouillé 
de son auréole merveilleuse. Si nous nous rappelons 
quelques-uns de ceux ayant rapport au diable, 
nous les trouvons souvent expliqués par des meta- 



350 LA SORCELLERIE EX FRANCE 

phores, des figures ou des allégories ; il en est ainsi 
du serpent démon de la Genèse, du chérubin du Para- 
dis terrestre, de la prophétesse d'Endor,de l'Ange de 
Sennachérib, de la mutation de Nabuchodonosor, 
des anges d'Héliodore, de la tentation diabolique 
du Seigneur au désert, de l'épileptique de Gézara, 
et en général de tous les possédés évangéliques, 
de l'ange libérateur de saint Pierre, et des autres. 
Aucune de ces explications, quelle que fût l'autorité 
de son inventeur, n'a été adoptée par tous, mais 
la tentative d'en trouver témoigne de l'esprit incer- 
tain, peu cohérent, de ce que nous appelons le parti 
modéré. 

En somme, c'est un camp de milieu. Ne pouvant 
se débarrasser complètement des passages bibliques, 
où l'on voit le démon intervenir sans gêne dans nos 
petites affaires, les soldats de ce tiers parti accep- 
tent le principe de l'intervention diabolique dans 
le monde matériel et, a fortiori, celui des à coups 
divins, appelés miracles ; mais, sous un prétexte ou 
sous un autre, ils les « minimisent » comme l'on 
dit. Souvent, dans la pratique, ils refusent de recon- 
naître la réalité de ces interventions divines : 
les phénomènes dits miraculeux, ils les expliquent 
par notre ignorance, l'étonnement où ils nous plon- 
gent, — à moins de circonstances exceptionnelles, 



LE PEUPLE ET L'ÉGLISE 351 

qu'ils multiplient ou diminuent suivant leurs appré- 
ciations individuelles. Quant aux faits de sorcelle- 
rie, ils sont l'œuvre de malfaiteurs naturels, ou 
les hallucinations de cerveaux déments, faibles ou 
fous, qui relèvent plutôt de l'art médical, que de la 
justice civile ou ecclésiastique. Quand ils vont 
jusqu'à ce point, les adhérents du tiers parti sont 
très près du parti négateur. Ils s'en approchent ou 
s'en éloignent, suivant les circonstances, d'après 
le vent qui souffle, l'impulsion des chefs actuels, 
l'esprit d'action ou de réaction qui règne. Au fond, 
ce parti mitoyen est, dans l'Eglise comme dans 
l'Etat, la grosse masse, composée d'éléments fort 
divers, et dont le poids l'emporte de beaucoup, 
s'il s'avise de pencher d'un côté. Il nous reste préci- 
sément à dire un mot de ces fluctuations dans l'his- 
toire de l'Eglise, en ce qui touche la sorcellerie. 



352 LA SORCELLERIE EN FRANCE 



ARTICLE QUATRIEME 

Fluctuations de I opinion de l'Eglise relativement 

aux sorciers 



I 



A toutes les époques de l'histoire ecclésiastique, 
il se. trouva certainement des membres de chacun 
des partis dont nous venons de parler ; si nous ne 
pouvons toujours apporter le témoignage direct 
d'écrivains de leur bord, il est du moins facile, en 
lisant les invectives des orateurs crédules contre 
les impies qui ne croyaient pas, de supposer que tout 
le monde n'était pas de leur opinion. La chose est 
au reste facile à supposer à priori et ne mérite pas, 
nous le croyons, de plus amples recherches. Mais 
ce qui est intéressant, c'est de voir quelle fut, aux 
diverses époques, l'idée dominante, de quel côté se 
porta la grande masse des chrétiens amorphes, 
car, suivant qu'on crut ou non à l'invocation des 
diables et à leur intervention, on tenta ou non de 
se défendre ; or, la poursuite meurtrière des sorciers 
naquit, précisément, de la conviction momentanée 
de la réalité de cette intervention. 



LE PEUPLE ET l' ÉGLISE 353 

Une première période, assez caractérisée, s'étend 
de Jésus-Christ à la fin du vi e siècle. En général, 
les écrivains ecclésiastiques y considèrent les dieux 
païens comme des démons, tandis que les païens sou- 
tiennent l'autorité de leurs dieux et raillent celui 
des chrétiens. Ces docteurs ne voient pas de diffi- 
cultés à ce que les dieux démons du paganisme 
fassent des tours aux hommes, car les chrétiens 
ont les bons anges à leur service. Influencés par 
tous les récits du paganisme sur les apparitions, 
les visions, les oracles, les prodiges des anciennes 
divinités, ils consentent à les admettre; de même 
que les païens, vivant dans une sphère de pro- 
diges très semblables, n'aperçoivent rien de bien 
spécial dans les récits miraculeux de la Bible ou de 
l'Evangile. C'est donc un prêté pour un rendu, 
entre les deux religions en présence. Les interpré- 
tations sont cependant différentes. Tandis que les 
Juifs et les païens mettent les prodiges chrétiens 
au compte de Beelzébuth ou des démons, les Pères 
de l'Eglise affirment qu'ils sont le fait de la bonté 
divine, et qu'au contraire les prétendus miracles des 
païens sont simplement des prestiges démoniaques(l) . 



(1) Thomassin, De Incarnaiione Verbi, 1. 12, c. 1. i. 



354 LA SORCELLERIE EN FRANGE 

« Autrefois, nous dit saint Athanase, les démons 
« environnaient les hommes de prestiges vains et de 
« fantômes; ils étaient dans les sources, les fleuves, 
« les pierres ou les arbres et, par leurs prestiges, plon- 
« geaient ainsi les insensés dans la stupeur ; mainte- 
« nant que le Verbe de Dieu est apparu, tous ces 
« spectres et ces fantômes ont disparu ; le chrétien 
« par un simple signe de croix chasse au loin toutes 
« leurs ruses. » Le signe de la croix anéantit ainsi 
la puissance démoniaque ; les reliques des saints 
jouissent du même privilège. Les démons, assure 
saint Jean Chrysostôme, ne peuvent même soutenir 
la vue de la châsse qui contient leurs restes sacrés. 
« Prenez, dit-il, un homme possédé d'un démon en 
« fureur, amenez-le au sépulcre qui contient les reli- 
« ques des saints, vous le verrez sauter en arrière et 
« s'enfuir ; même s'il doit passer à travers des charbons 
« ardents, il sort du vestibule du temple et n'ose 
« même lever les yeux sur la châsse. » Ces Pères ne 
nient pas le pouvoir satanique, ils le déclarent 
seulement inférieur à celui des chrétiens. La même 
idée se retrouve un peu partout à cette époque, 
sous une forme ou sous une autre, et l'on ne refuse 
pas aux magiciens de faire des miracles. «Aussi, dé - 
« clare saint Augustin, les magiciens font des mira- 
« clés d'une manière autre, les bons chrétiens d'une 



LE PEUPLE ET L' ÉGLISE 355 

a manière autre, les mauvais chrétiens d'une manière 
« autre encore ; les magiciens, grâce à leurs contrats 
« privés ; les bons chrétiens, par le droit public ; 
« les mauvais chrétiens par les apparences ou les 
« symboles du droit public. » 

Tertullien attache aux éclipses une signification 
prophétique de malheurs publics. Beaucoup d'écri- 
vains ecclésiastiques, Origène, Tertullien, saint 
Jean Damascène, le Vénérable Bède, croient que 
les comètes annoncent la mort des rois, ou la peste, 
ou la guerre, ou d'autres calamités. Toutefois, comme 
il faut sauvegarder la liberté humaine, — et cela 
prouve une théorie philosophique et dogmatique 
bien nette déjà dans les écoles chrétiennes, — les 
astres ne seront que des signes de l'avenir, ils ne 
le produiront pas, ainsi que le croyaient les astro- 
logues païens. D'autres Pères, du reste, attaquent 
vivement la croyance à l'astrologie, ils ne veulent 
pas entendre parler d'influence des astres. « Pour- 
ce quoi, s'écrie saint Ambroise, les lois, pourquoi les 
« proclamations juridiques, qui imposent un châti- 
« ment aux coupables,assurent la sécurité desinno- 
« cents! Pourquoi ne pardonne-t-on pas les criminels, 
« puisqu'ils ont péché, disent les astrologues, non 
« de leur plein gré, mais nécessairement ? A quoi bon 
« le travail du laboureur, pourquoi ne pas attendre 



356 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

« que les privilèges accordés au jour de sa naissance 
« remplissent d'eux-mêmes les greniers de moissons 
« recueillies sans labeur ?.... » C'était parler sagement. 
Comme, à la même époque, nous rencontrons 
bon nombre d'auteurs attribuant aux démons les 
pestes, les tempêtes, les grêles, et d'une manière 
générale, tous les phénomènes tant soit peu décon- 
certants ; que saint Augustin nous affirme que les 
démons sont attirés par certains signes, par l'em- 
ploi de diverses sortes de pierres, de bois, de char- 
mes, de cérémonies (De Civitat Dei, XXI, 6) ; que 
saint Grégoire de Tours, dans les récits si précieux 
de nos premières annales nationales, nous parle 
de pythonisses, de magiciens punis, de prodiges 
dans les cieux qui le remplissent d ; crainte, sans 
parler des innombrables miracles que Dieu prodigue 
en faveur de ses saints, nous avons des preuves 
bien suffisantes de la foi commune aux prestiges, 
aux merveilles diaboliques, à tout ce qui constitue 
l'essentiel de la sorcellerie, c'est-à-dire à l'action 
des esprits mauvais sur le monde matériel. 



LE PEUPLE ET L* ÉGLISE H57 



II 



Cette première période de l'histoire ecclésiastique 
est celle de l'entrée des païens dans la nouvelle 
société chrétienne. Ils y apportent leurs idées, leurs 
superstitions, leurs coutumes: Les chefs de l'Eglise, 
soit parce qu'ils subissent l'influence de la masse, 
soit qu'ils ne voient pas d'inconvénients trop graves 
à concéder quelque chose au besoin d'un culte un peu 
matériel pour les populations, laissent s'introduire, 
dans la pratique chrétienne, bien des usages poly- 
théistes ; mais ils essaient de les christianiser de leur 
mieux. Les amulettes se changent en médailles, 
les Dianes en Vierges, les lustrations en eau bénite, 
les naïades en saints ou saintes protecteurs des 
sources ; les pèlerinages se dirigent vers les tombes 
des martyrs ou des confesseurs illustres. Peut-être 
le populaire en prend-il plus qu'on ne lui en donne ? 
l'intelligence du danger que peut faire subir à l'Evan- 
gile une empreinte trop prononcée de paganisme, 
amène alors une réaction qui s'étendra à la croyance 
à la magie. 

A partir du vn e siècle au moins, car le mouvement 
se dessine déjà dans le courant du vi e siècle, les 



353 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

évêques combattent de toutes leurs forces les habi- 
tudes païennes restées en usage : D'abord la divina- 
tion par les sorts, les augures, par ce qu'on appelle les 
sorts des saints, mélange bizarre de pratique païenne 
appliquée aux restes des serviteurs du Christ, divi- 
nation que condamnent les conciles d'Agde (514) 
et d'Orléans (511) ; puis, le retour aux pratiques 
païennes,encore courantes,du reste, dans une partie de 
la population non baptisée. Ainsi le concile d'Orléans 
(533) : «Les catholiques qui ne conservent pas intacte 
la foi reçue et retournent au culte des idoles, ou 
séduits par l'attrait du défendu mangent les chairs 
immolées dans les rites païens, doivent être éloignés 
des églises. » Celui de Cluse en 551 (Eauzedansle 
Gers) châtie les enchanteurs qui, par l'instinct du 
diable, prétendent enchanter les cornes à boire ; 
un concile de Tours (567) revient sur les sacrifices 
païens et les rites accomplis par des chrétiens auprès 
des pierres, des sources, des arbres consacrés aux 
démons. A mesure que nous avançons, ces prescrip- 
tions anti-païennes se multiplient, se précisent, 
redoublent encore, lorsque la conversion, forcée ou 
demi-forcée, des Saxons vient amener dans les rangs 
chrétiens un nouveau flot d'âmes encore imprégnées 
de polythéisme. 
Mais le point fort étonnant de cette lutte toute 



LE PEUPLE ET I.' ÉGLISE 359 

naturelle, c'est le changement que nous constatons 
dans la position prise vis à vis de la magie et des pres- 
tiges démoniaques quelconques. Tandis que les 
Pères anciens admettaient leur réalité, ceux de 
l'époque où nous sommes ne semblent plus y croire. 
S'ils combattent les sorciers, devins, astrologues, 
magiciens et autres, ce n'est point qu'ils croient à 
leur puissance ; ils les considèrent comme des reve- 
nants, des restes de paganisme, restes qu'il faut arra- 
cher, non à cause de ce qu'ils peuvent faire, mais 
par ce qu'ils trompent les peuples, leur font croire 
des balivernes, les maintiennent dans des supers- 
titions païennes, les empêchent en un mot d'avoir 
une foi éclairée, sincère, complète. Alors les conciles 
et les docteurs recommandent non seulement de 
ne pas faire de sorcellerie, mais de ne pas y croire. 
Ils ont toujours l'idée que les démons sont iden- 
tiques aux dieux du paganisme, mais ils les voient 
d'un autre œil ; autrefois, ces dieux étaient quelque 
chose, possédaient certain pouvoir ; maintenant, 
ils sont bridés et sans puissance. Que tout le monde 
ne se soit pas dégagé complètement de la créance 
antique, cela va de soi, mais nous avons assez de 
textes pour prouver que la tendance nouvelle fut 
celle des cercles éclairés, de l'Eglise officielle. 
Dans ses anathèmes contre les Priscillianistes, 



360 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

le premier concile de Braga, tenu en 561, dans la 
province de Minho en Portugal, décrète : Quiconque 
croit que le diable, parce qu'il a fait certaines choses 
dans le monde, peut aussi de lui-même produire 
le tonnerre, et les éclairs, les orages et la sécheresse.... 
Quiconque croit les âmes et les corps des hommes 
astreints à quelque destinée dépendante des étoiles... 
Quiconque croit que les douze signes des astres, 
observés par les mathématiciens, correspondent 
aux membres de l'âme et du corps.... qu'il soit ana- 
thème. » Ce semble bien être le même esprit qui 
circule dans le décret du concile de Tours de l'an 
813 : « Les prêtres doivent avertir les peuples 
fidèles et ne pas leur laisser ignorer que les arts 
magiques, les incantations, ne peuvent servir de 
remèdes à aucune maladie des hommes ; ne peuvent 
guérir les animaux malades, boiteux ou mourants ; 
les chapelets d'ossements ou d'herbes ne peuvent 
rendre aucun service aux hommes ; toutes ces 
choses sont simplement les lacs et les pièges de 
l'ennemi antique, qui, toujours perfide, s'efforce de 
tromper le genre humain. » 

Quelques années plus tard, saint Agobard, arche- 
vêque de Lyon, lutte de tout son pouvoir contre 
les idées superstitieuses de ses peuples. Le simple 
titre de son ouvrage : « Contre î.a folle opinion du 



LE PEUPLE ET l' ÉGLISE 361 

vulgaire touchant la grêle et le tonnerre » indique 
ce que pense le prélat lyonnais. Il flétrit les supers- 
titions dont il s'agit, comme dénuées de sens com- 
mun et fait, entre autres choses, la remarque sui- 
vante que nous pourrons retrouver dans toute 
l'histoire de la sorcellerie : « Ce qu'il y a de plus 
« incroyable, c'est que beaucoup de ces malheureux — 
« des hommes et des femmes, que la populace voulait 
« précipiter dans le Rhône, pour avoir produit des ora- 
« ges, détruit ou emporté les récoltes, etc. — avouaient 
« en effet qu'ils étaient magiciens. Tant d'erreurs, et 
« de si absurdes, ont cours dans ce monde, qu'il est 
« douteux que les païens, disposés à tout croire, à 
« raison de leur aveuglement, eussent daigné y arrêter 
« leur attention. » 

Bon nombre de conciles du vm e et du ix e siècle 
parlent des sorciers ; en général, ils défendent les 
pratiques magiques et les incantations comme des 
restes idolâtriques, sans exprimer d'une manière 
bien nette si les Pères croient ou ne croient pas à 
l'efficacité des moyens démoniaques. Un capitulaire 
de Charlemagne de l'année 769, — on sait que les 
capitulaires étaient les décrets d'assemblées mixtes 
de seigneurs et d'évêques, — dit par exemple : 
« Nous ordonnons que, tous les ans, chaque évêque 
visite son district avec soin, s'efforce de confirmer 



362 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

et d'enseigner son peuple, qu'il tâche aussi de décou- 
vrir et d'interdire toutes les pratiques païennes, les 
devins, les sortilèges, les augures, les phylactères, 
les incantations et toutes les ordures des gentils. » — 
Un concile de Paris en 829 n'est pas beaucoup 
plus formel : « Il y a , dit-il, bien d'autres maux 
fort pernicieux, restes incontestables des rites 
païens, tels sont les mages, les augures, les sorti- 
lèges, les empoisonneurs, les devins, les enchan- 
teurs, les interprètes des songes, que la loi divine 
ordonne de punir sans rémission... Il n'est pas dou- 
teux, comme beaucoup le savent, que grâce à cer- 
tains prestiges, à des illusions diaboliques, certains 
ceiveaux sont tellement empoisonnés par les philtres 
d'amour, des mets, des phylactères, que la plupart 
les croient devenus fous, car ils ne comprennent 
plus leur propre abaissement. Ils prétendent en 
effet pouvoir, par leurs maléfices, troubler l'atmos- 
phère, envoyer la grêle, prédire l'avenir, faire dispa- 
raître le lait ou les fruits, pour les donnei à d'au- 
tres ; des récits innombrables circulent sur ce qu'ils 
peuvent faire. Si on en découvre, hommes ou fem- 
mes, le prince doit les corriger avec d'autant plus 
de rigueur et de sévérité, que pleins d'une audace 
méchante et téméraire, ils ne craignent pas de servir 
le diable plus ostensiblement. » 



LE PEUPLE ET L'ÉGLISE 363 

En revanche,il existe un autre capitulaire de Char- 
lemagne, dont le but est bien clairement de com- 
battre la croyance à la sorcellerie. Dans l'assemblée 
de Paderborn de 785, destinée à régler les con- 
quêtes faites sur les Saxons, il est prescrit : « Qui- 
conque croit, à la manière des païens, qu'une per- 
sonne est sorcière et mange les hommes, et, pour 
ce motif, brûle cette personne, mange sa chair ou 
la fait manger à d'autres, doit-être puni de mort. » 
Ainsi, ce n'est point la sorcière qui est punie, mais 
celui qui a cru à la sorcière. 

Le texte le plus souvent cité comme preuve du 
mouvement de réaction de l'époque carolingienne 
contre la croyance générale, est un chapitre — dit 
canon « episcopi », à cause du mot qui le com- 
mence, — des collections canoniques du x e siècle, 
inséré dans le Décret de Gratien, vaste compilation 
du xii e siècle qui a servi longtemps de code à l'Eglise. 
Attribué à un prétendu concile d'Ancyre, on croit 
qu'il fut rédigé vers l'an 900, sur d'anciens écrits, 
dont l'un, intitulé : De l'esprit et de V âme, remonterait 
jusqu'au vi e siècle et aurait été estimé faussement 
l'œuvre de saint Augustin. En tout cas, ce « canon » 
fameux reflète l'opinion régnante des premières 
années du x e siècle. Vu son importance, nous le 
donnons en entier. 



364 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

« Les évêques et leurs ministres doivent s'effor- 
cer, par tous les moyens, d'arracher à fond de leurs 
paroisses l'art de la magie et du sortilège, pernicieuse 
invention du diable. S'ils découvrent un homme ou 
une femme coupable de ce crime, qu'ils le flétris- 
sent, le couvrent de honte et le chassent de leur 
territoire. L'apôtre dit en effet : « Fuyez l'héré- 
« tique après lui avoir fait une première, puis une 
« seconde réprimande, et sachez que quiconque 
« reste en cet état est perverti. » Us sont en effet 
pervertis et les captifs du diable ceux qui, abandon- 
nant leur Créateur, cherchent la protection diabo- 
lique, aussi faut-il nettoyer la sainte Eglise d'une 
telle peste. — § 1. N'omettons pas non plus ce qui 
suit : Quelques femmes criminelles, qui, séduites 
par des illusions et des fantômes démoniaques, 
se sont replacées sous le joug de Satan, croient et 
répètent que, pendant la nuit, avec Diane, déesse 
des païens, ou bien avec Hérodiade et une foule 
innombrable d'autres femmes, elles chevauchent 
sur certains animaux et franchissent de grands 
espaces au milieu du silence des ténèbres, obéissant 
à cette déesse comme à une souveraine, et appelées 
certaines nuits auprès d'elle pour la servir. Or, plût 
à Dieu que ces femmes eussent été les seules victi- 
mes de leur méchanceté et n'eussent pas entraîné 



LE PEUPLE ET l' ÉGLISE 365 

beaucoup d'âmes dans l'abîme de l'incrédulité. 
En effet, une foule innombrable, victime de cette 
fausse opinion, croit à la vérité de tous ces récits, 
et, les croyant, abandonne le sentier de la foi droite. 
Elle se laisse enlacer dans l'erreur des païens, car 
elle estime qu'en dehors du seul Dieu, il peut exister 
quelqu'autre divinité et quelqu'autre puissance. 
Aussi, les prêtres, dans les églises qui leur sont con- 
fiées, doivent mettre tout leur zèle à instruire le 
peuple, à lui apprendre que tout cela est faux, que 
ce sont de purs fantômes, envoyés dans l'âme des 
fidèles, non par l'esprit de Dieu, mais par l'esprit 
malin. — § 2. Satan, en effet, qui se transfigure 
en ange de lumière, devenu par l'infidélité maître 
de l'âme d'une pauvre femme, prend aussitôt la 
forme et les apparences de diverses personnes, et, 
se jouant, pendant le sommeil, de l'âme qu'il tient 
captive, lui montre des objets tantôt gais, tantôt 
tristes, des visages connus et inconnus ; il la conduit 
ainsi hors du droit chemin. Tout cela se passe uni- 
quement dans l'esprit, mais l'âme infidèle est con- 
vaincue que tout cela est réel. A qui n'arrive-t-il 
pas, en effet, de sortir de soi-même dans les songes 
et les visions nocturnes, et de voir, en rêve, bien des 
choses que, à l'état de veille, il n'a jamais vues ? 
Qui donc serait assez borné et assez sot pour s'ima- 



366 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

giner que tout ce qui se passe dans l'esprit seulement 
existe aussi au dehors, quand le prophète Ezéchiel 
a eu les visions du Seigneur, en esprit, non dans 
son corps et que l'apôtre Jean a vu et entendu les 
mystères de l'Apocalypse dans son esprit, non dans 
son corps, comme il le dit lui-même : « Je fus sur le 
« champ ravi en esprit. » Et Paul n'ose pas dire 
qu'il a été ravi en corps. Il importe donc de dire 
publiquement à tous, que celui qui croit de pareilles 
choses et autres du même genre, a perdu la foi, et 
que quiconque n'a dans le Seigneur une foi droite, 
n'est pas à lui, mais à celui en qui il croit, c'est-à-dire 
au diable. Or, de Notre-Seigneur il est écrit : « Tou- 
« tes choses ont été faites par lui ». Quiconque donc 
croit que quelque chose peut être fait, une créature 
changée en mieux ou en pire, ou transformée en 
une autre espèce, ou dotée d'une apparence différente, 
autrement que par le Créateur lui-même, celui qui 
a tout fait, et par qui tout a été fait, celui-là est 
incontestablement un infidèle et pire qu'un païen. » 
En dépit des efforts des canonistes et des démono- 
logues postérieurs, il est bien certain que le ou les 
rédacteurs de ce canon ne croyaient pas et ne vou- 
laient pas croire au sabbat, à la lycanthropie, et 
autres merveilles diaboliques. C'était bien aussi 
l'intention de l'auteur d'un vieux pénitentiel aile- 



LE PEUPLE ET l' ÉGLISE 367 

mand du x e siècle, inséré dans la collection canoni- 
que ou Décret de Burchard de Worms, 1. 19 (+ 1026) : 
il met en effet sur le même pied la faute de ceux qui 
ont tenté de faire quelques sortilèges, et celle de 
•ceux qui y ont cru : «Avez-vous ajouté foi ou avez 
vous pris part à la perfidie des enchanteurs et de 
ceux qui s'appellent lanceurs de tempêtes, comme 
s'ils pouvaient au moyen d'incantations démonia- 
ques, mettre en branle les tempêtes ou modifié les 
esprits des hommes ? Si vous y avez cru, ou si vous 
y avez pris part, vous ferez un an de pénitence aux 
jours canoniques ». 

Nous estimons donc qu'au vn e , au vm e , ix e et 
x e siècles, l'opinion d'une partie au moins des 
hommes influents de l'Eglise tentait de faire rejeter, 
comme des rêves,les contes débités sur les magiciens 
et leurs compères. Toutefois il existait des oppo- 
sants toujours influencés par l'autorité de la Bible 
et celle des Pères antérieurs. Nous le constatons faci- 
lement par les sanctions d'un certain nombre de 
capitulaires ou de conciles et par l'ouvrage connu 
de Raban Maur (+ 856), savant abbé de Fulda 
puis archevêque de Mayence. Il écrivit un traité 
entier sur les prestiges des magiciens, dans lequel, 
s'appuyant sur l'autorité de saint Augustin et de 
saint Isidore, il reconnaît que les divinations et 

'25 



368 LA SORCELLERIE EN FRANCE 

autres prestiges magiques n'ont par eux-mêmes 
aucune valeur, mais que s'ils en ont, cela leur est 
accordé par la permission divine ; théorie qui essaie 
évidemment de concilier les objections, alors en vo- 
gue et triomphantes, avec la réalité des faits attestés, 
que l'abbé de Fulda n'osait nier complètement. 

En revanche, l'esprit négateur continua de se 
manifester bien après le x e siècle, puisque nous lisons 
dans un écrit célèbre de Jean de Salisbury, évêque 
de Chartres (+ 1181), (Policraiicus, 1. 2, c. 17 e ) : 
« L'esprit malin pousse, avec la permission de Dieu, 
« la licence de sa malice à ce point, que ce que certains 
« souffrent par leur faute en imagination, ils le croient 
« misérablement et faussement réel et extérieur. 
« C'est ainsi qu'ils disent qu'une certaine Nocticula 
« ou Hérodiade convoque, comme souveraine de la 
« nuit, des assemblées nocturnes, où l'on banquette 
« et se livre à toutes sortes d'exercices, et ou les uns 
« sont punis et les autres récompensés selon leurs 
« mérites. Ils croient encore que des enfants y sont 
« sacrifiés aux lamies, coupés en morceaux et dévorés 
« gloutonnement, puis rejetés et, parla miséricorde de 
« la présidente, reportés dans leurs berceaux. Qui 
« serait assez aveugle pour ne pas voir que ce n'est là 
« qu'une méchante illusion des démons ? Il ne faut 
« pas oublier que ceux, à qui cela arrive, sont de 



LE PEUPLE ET L' ÉGLISE 369 

« pauvres femmes ou des hommes simples et crédules. 
« Le meilleur remède contre cette maladie, c'est de 
« s'en tenir fermement à la foi, de ne pas prêter l'oreille 
« à ces mensonges et de ne point arrêter son attention 
« sur d'aussi pitoyables folies. » 

D'autres écrivains certainement restaient encore 
incrédules aux contes du sabbat ; car, en 1310, à 
l'époque où l'autorité du diable était bien assise, 
un synode de Trêves de 1310 s'en tenait toujours au 
canon Episcopi : « Qu'aucune femme ne prétende 
chevaucher, aux heures de la nuit, avec Diane, 
déesse des païens, ou avec Herodiana, en compagnie 
d'une multitude d'autres femmes ; car c'est une 
illusion démoniaque. » 

Le même esprit inspirait au concile de Prague 
de 1349 (can. 55) le décret suivant : « Les curés 
doivent avertir leurs paroissiens que les sortilèges 
n'ont aucune influence sur les maladies, la grêle, 
les orages et la sécheresse ; il leur est donc interdit, 
sous peine d'excommunication, d'user de n'importe 
quels sortilèges ou superstitions, d'interroger ou 
d'appeler les devins. » 



370 LA. SORCELLERIE EN FRANCE 



III 



Les effo