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Full text of "La mer libre du Pôle; voyage de découvertes dans les mers arctiques exécuté en 1860-1861"

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LIBRARY OF THE 

UNIVERSITY OF ILLINQS 

AT URBANA-CHAMPAIGN 

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LA 

MER LIBRE DU PÔLE 

VOYAGE DE DÉCOUVERTES 

DANS LES MERS ARCTIQUES 

EXÉCUTÉ EN 1860-1861 



9829 — IMPRIMERIE GÉNÉRALE DE CH. LAHURE 
Rue de Flearos, 9, à Paria 



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Le D' J. J. Haye». 



LA 

MER LIBRE DU PÔLE 

VOYAGE DE DÉCOUVERTES 

DANS LES MERS ARCTIQUES 

EXÉCUTÉ EN 1860-1861 

PAR 

LE DOCTEUR J. J. HAYES 

TRADUIT DE L'aNGLAIS 
ET ACCOMPAGNÉ DE NOTES COMPLÉMENTAIRES 

PAR 

FERDINAND DE LANOYE 

OUTRAGE HXDSTRÉ DE 70 GRATUBES SOB BOIS 
KT ACCOMPAGHÉ DE S CAKTBS 



PARIS 

LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET C 

BOULEVARD SAINT-GERMAIN, N» 77 

1868 

Tons droia réservés 






J'AVAIS EV L'INTENTION DE DÉDIER CE LIVRE 



WILLIAM PARKER FOULEE 

DE PHIUDELPHIE 



dont la puissante intelligence et la généreuse amitié 

m'ont mis à même de donner un corps à mes projets 

et d'assurer le succès d'une entreprise 

oîi je n'avais pour phare et pour guide 

que la lumière de la foi et l'ardeur de la jeunesse. 

Ne pouvant aujourd'hui 

offirir à cet homme, excellent entre tous, ce tribut de mon admiration, 

je le voue , comme une dette sacrée. 



A SA MÉMOIRE 



J. J. Hayes. 



% 4^ 



INTRODUCTION. 



Plan de l'expédition. — Publication du projet. — Appel aux sociétés 
scientifiques. — Lectures et Conférences. — Libéralités du public 
et de diverses sociétés. — Achat d'un navire à Boston. — Diffi- 
cultés dans le choix d'un équipage. — Organisation définitive. — 
Matériel scientifique. — Subsides abondants. 



Je me propose de raconter dans ce volume les incidents 
de mon voyage dans les mers polaires. 

Le plan de cette entreprise date de l'époque où je sui- 
vais en qualité de chirurgien l'expédition du regrettable 
docteur Kane, de la marine des États-Unis^ et bien qu'à 
mon retour, en octobre 1855, mon projet ne me parût pas 

1. Arctie explorations : the second Grinnell expédition in searchofsir 
John Franklin, in the years 1853-54-55, by Elisha Kent Kane, M. D. U. S. N. 
— 2 vol. in-S*. Philatlelphia. Il est fâcheux que cet ouvrage, magnifique- 
ment illustré et l'un des plus complets qui aient été publiés $ur la matière, 
n'ait pas été intégralement traduit en français. Il n'en existe dans notre 
langue que les fragments que nous en avons publiés dans le premier vo- 
lume du Tour du monde et dans la modeste compilation où, sous le titre 
de la Mer polaire, nous avons donné la t-ubstance abrégée des relations de 
voyages entrepris à la recherche des épaves de l'expédition de Franklin. 
{Trad.) 



XI INTRODUCTION. 

encore exécutable, je n'en ai jamais abandonné la pensée. 
11 embrassait un vaste champ de découvertes ; je me pro- 
posais de franchir le détroit de Smith, de compléter l'étude 
des côtes nord du Groenland et de la terre de Grinnell, 
puis de pousser mes recherches aussi loin que possible 
dans la direction du pôle Nord. 

Pour base de mes opérations, je choisis la terre de Grin- 
nell, découverte par moi dans mon précédent voyage; j'en 
avais suivi les rivages jusqu'au 80* degré de latitude, et j'é- 
tais persuadé qu'elle conviendrait parfaitement à mon but. 

Comme plusieurs éminents géographes et naturalistes, 
j'étais convaincu que l'Océan ne peut être gelé autour du 
pôle Nord, qu'une vaste mer libre, dont l'étendue varie 
avec les saisons, se trouve encadrée dans la formidable 
ceinture de glaces qui a défié tant d'audacieux assauts, et 
je désirais ajouter encore aux preuves accumulées à cet 
égard, d'abord par les anciens navigateurs hollandais et 
anglais, plus tard par les voyages de Scoresby, de Wrangel 
et de Parry, et tout récemment par l'expédition du docteur 
Kane. 

On le sait, le plus grand obstacle qu'ait à vaincre l'ex- 
plorateur qui veut résoudre ce problème important de la 
physique du globe, consiste dans la difficulté de briser avec 
un navire l'immense barrière de glaces ou de la franchir 
en traîneau, de manière à se saisir enfin de la seule preuve 
décisive. Mon précédent voyage m'avait amené à conclure 
que la voie du détroit de Smith offre le plus de chances de 
succès; j'espérais ouvrir une route à mon bâtiment jusqu'au 
80* parallèle, puis, à l'aide des chiens indigènes, transpor- 
ter sur la glace un canot, et enfin, si pareille fortune 
m'était réservée, le lancer dans la mer libre pour continuer 
ma route vers le Nord. 



% 



INTRODUCTION. m 

On verra dans les pages suivantes ce que j'ai pu réaliser 
de ce dessein. 

On se rappelle que le point le plus éloigné atteint par 
les navires du docteur Kane fut le port Van Rensselaer, 
par 78» 37' de latitude. D'après les souvenirs d'un voyage 
en traîneau que nous avions entrepris pendant notre séjour 
dans cette région, il me semblait que, sous le même pa- 
rallèle, mais sur la rive occidentale, je pourrais trouver 
une station plus favorable à la fois comme lieu d'hiver- 
nage et comme centre de recherches. 

Il est inutile de m'é tendre sur les avantages d'un tel 
poste comme centre d'observations scientifiques : j'étais en- 
couragé dans ma tâche, non-seulement par l'espoir de com- 
pléter nos connaissances géographiques sur cette région 
du globe et de résoudre définitivement le problème de la 
mer circompolaire , mais aussi par celui d'élucider plu- 
sieurs questions scientifiques qui s'y rattachent intime- 
ment. 

Les courants aériens et maritimes, la température de 
l'eau et de l'air, la pression atmosphérique et les ma- 
rées , les variations de la pesanteur, de la direction et de 
l'intensité des forces magnétiques, l'aurore boréale, la 
formation et la marche des glaciers, et d'autres importants 
détails de la physique du globe, forment un ensemble de 
données, encore un peu confuses, qui, selon moi, ne pou- 
vaient que gagner à être étudiées sur le théâtre en ques- 
tion. Des années de séjour et les labeurs incessants d'un 
certain nombre d'hommes spéciaux me semblaient pouvoir 
être utilement employés dans ce but. 

Pressé par ces motifs, je m'adressai avec confiance au 
monde savant et à mes concitoyens. 

La réponse , quoique très-satisfaisante à la fin , fut plus 



# 



IV INTRODUCTION. 

lente à venir (jue je ne l'avais d'abord espéré. Plusieurs 
circonstances concouraient à décourager le public, et la 
principale était l'idée, alors généralement répandue, que 
toute entreprise ayant le pôle Nord pour but devait néces- 
sairement avorter, et n'amener d'autre résultat que le 
sacrifice coupable de vies utiles et précieuses. 

Après plusieurs vaines tentatives, les influences favora- 
bles à mes projets commencèrent à prévaloir, et ce fut 
surtout, j'aime à le reconnaître, le concours de ces As- 
sociations scientifiques dont les opinions font loi dans le 
monde, qui donna l'impulsion à ce mouvement. 

C'est devant la Société américaine de géographie et de 
statistique que, pour la première fois, en décembre 1857, 
je développai mon plan d'exploration et les moyens que je 
comptais employer. C'est là que, pour la première fois 
aussi, j'éprouvai ce découragement auquel j'ai déjà fait 
allusion; tous ceux qui s'intéressaient à mes desseins 
comprirent qu'il fallait, avant de faire appel aux amis 
de la science, prouver au public que le voyage proposé 
était, non-seulement praticable, mais encore ne présentait 
pas, à beaucoup près, autant de dangers qu'on pouvait le 
craindre. 

Je me vouai à cette tâche que bien des gens croyaient 
sans espoir, mais j'avais vingt-cinq ans, et à cet âge on se 
décourage difficilement. Aidé des personnes favorables à 
mon entreprise, je fis annoncer que j'étais prêt à accepter 
l'appel des sociétés littéraires ou des Clubs qui organisaient 
des Conférences pour l'hiver; — les Lectures étaient alors 
très en vogue, et chaque petite ville parlait de ses cours avec 
orçueil. 

Les invitations affluèrent et toutes mes heures fu- 
rent employées. Les journaux littéraires et scientifiques, 



INTRODUCTION. v 

la presse, toujours prompte à propager les idées libérales 
et éclairées, me donnèrent leur appui cordial, et, au com- 
mencement du printemps de 1858, nous eûmes la satisfac- 
tion de constater que plusieurs des erreurs populaires sur 
les dangers de l'expédition aux terres arctiques étaient déjà 
dissipées. 

Sur l'invitation du professeur Joseph Henry, je fis, dans 
la magnifique salle de l'Institution Smithsonienne à Was- 
hington, une série de lectures qui assurèrent à mon 
projet la bienveillance et le soutien du professeur A. D. 
Bâche, le savant et habile directeur de l'Inspection des 
côtes des États-Unis. 

En avril 1858, je soumis mon plan à l'Association scien- 
tifique américaine et ce corps de « représentants de l'hu- 
manité » désigna seize de ses principaux membres pour 
former une commission chargée de s'occuper de Vexpèdi- 
tion arctique. 

Il ne restait plus qu'à réunir les fonds nécessaires; pour 
cela, des comités furent promptement organisés par la So- 
ciété scientifique, l'Académie des sciences naturelles de 
Philadelphie, la Société de géographie, le Lycée d'histoire 
naturelle de New-York, l'Académie des arts et sciences et 
la Société d'histoire naturelle de Boston. 

Ces divers comités ouvrirent des listes de souscription et 
le professeur Bâche, toujours le premier à encourager les 
découvertes scientifiques, voulut bien inscrire en tête son 
nomjnfluent et illustre. 

Le savant secrétaire de l'Institution Smithsonienne, le 
professeur Joseph Henry, nous offrit généreusement plu- 
sieurs instruments scientifiques; nous fûmes aussi puis- 
samment aidés par M. Henry Grinnell, dont le zèle et les 
sacrifices en faveur de l'exploration des régions arctiques 



Ti IXTBODUCTIOX. 

aaHl trop biei cniHis pour qne faîe liiesoiB dTca fiôie ià 

raneev « 

Je HfMhcssw |itos taord à laChunlve de commerce de 
ftew-Tort, et à cdk de Hifladriphie; crtte dernière s*aii> 
fRsaa de MMBmcr «ae commissioii ponrle mèniebiit qoe 
les .u n iftr% aoMBlifiqpM&. Je pariai anssi, dus le salle des 
de llBstitiit Lovdl à Bosloii^ deiant mie nom- 
ai^MmWe e ifxmie par les soins de rAcadèmîe des 
aris et des s ckaces; à cette occasîoii cA grâce à râoqnoÉl 
affm dke pfésâdent §ea Hiomiiahle Ed Evmlt et des pr«K 
fem e ms È^^ÊSsa et W. B. Roecrs, mi nomean comité faA 
«■Samsë ponr coqpêicr aiec cens que J'ai dgà mentiomiés. 
Je c untim Mis pendent ce temps les lecfaires dont J'aTaîs 
retiré tant dlamnlages, car^ tant en intéressant le publie à 
mon entrepeîm, dles étaient aussi nne soaroe de proBt 
Le icsnltxt cacnflunt de denx leclnres qoe je fis 
les anapioes de la Sodêlé de géograpiiie est dû sans 
donie à Fag^ni dhalearenx que donnèiait à mcn 
projet les fisooorsdn Bér. Ihltetlnine^dnBév. J. P.IIiamp- 
mn, da professenr, aajonrfhm major général, Mitdiel . 
de M. Egiicrd lîlde, dont la guerre diîle deraiit Idire un 
Ivïgadfar général, et surtout celui du savant D^ lieber. 

VtÊÊâH maniindtr par les géographes européens fat à 
peine moindre qne celui de nos assodatioas sdentifiqiMs. 
L Ymim nt ptésideaft de la Société géograyhiqoe de Londres^ 
air Boderïck Inpejr Murdûson, en annonçant à ce corps 
projets d'une noureile expéditiMi aux ré- 
pcdaires^ rifinu les voeux les plus ardents pour le 




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aBMMgïriwiii tnTTTrgtnHfefnHn tt WÊHt sbê 






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liiiiriffii : •;] 

ISiKS BOUtiB lusumit^^ lit 



VIII INTR0DUGT10x\. 

nouveau baptême qui plus tard, à ma requête, fut con- 
firmé par un acte du Congrès. 

La saison s'avançait rapidement : nous aurions dû être 
partis déjà et chaque jour de relard ajoutait à mon anxiété; 
je craignais de ne pouvoir plus franchir les glaces de la mer 
de Baffîn, et choisir un lieu d'hivernage avant que les ban- 
quises n'eussent fermé tout accès. Aussi, ce fut avec la plus 
yive satisfaction que je vis enfin le navire amarré dans la 
darse de M. Kelly et les ouvriers activement occupés à le 
mettre en état. Pour nous protéger contre les frottements 
et la pression des glaces , un revêtement de bordages en 
chêne épais de deux pouces et demi fut cloué sur les flancs, 
et tout l'avant, jusqu'aux écubiers, fut recouvert d'épaisses 
feuilles de tôle. A l'intérieur, on renforça le schooner par 
de solides baux, entre-croisés à douze pieds les uns des 
autres, un peu au-dessous de la ligne de flottaison et for- 
tement maintenus à l'aide de courbes additionnelles et 
d'entremises en diagonale; enfin, pour manœuvrer plus 
facilement au milieu des glaces, son gréement fut changé, 
et à sa mâture ordinaire on ajouta des huniers. 

Pendant ces travaux indispensables, le mois de juin s'é- 
coulait, et il était presque achevé lorsque le bâtiment fut 
amené au quai pour recevoir son chargement , composé 
en grande partie « d'ofl'randes au nom de la science. » Ces 
dons n'arrivant pas régulièrement , il s'ensuivait assez de 
confusion dans l'emmagasinage et cela suffit pour expli- 
quer de nouveaux retards. Dans les circonstances les plus 
favorables, un mois n'eût pas été de trop pour armer un 
navire, acheter et caser une cargaison des plus variées, 
construire et rassembler traîneaux, canots, équipements de 
voyage , se munir d instruments et de tout le matériel in- 
dispensable à une exploration scientifique, bref, réunir les 



INTRODUCTION. ix 

mille et une choses nécessaires à une expédition si hasar- 
deuse et si lointaine. A nulle époque de ma vie je n'en- 
tassai plus d'anxiété et de labeurs que pendant ce long 
mois de préparatifs. 

Le choix de l'équipage ne me fut pas un moindre souci ; 
les volontaires affluaient : j'en aurais eu de quoi former 
une escadre, le difficile était de trouver ceux que leur con- 
stitution ou leurs habitudes rendaient propres à une pa- 
reille entreprise. Le plus grand nombre n'avait jamais mis 
le pied sur un navire , et bien qu'ils se déclarassent prêts 
« à tout faire », la plupart, ainsi qu'il arrive souvent, n'au- 
raient été capables de rien. 

Je fus assez heureux pour m'assurer le concours de 
mon ancien compagnon de l'expédition Grinnell, M. Au- 
guste Sonntag, revenu en 1859 du Mexique, où il dirigeait 
de savantes explorations qu'il m'avait proposé d'aban- 
donner pour m'aider dans mes travaux préliminaires; 
nommé à son retour directeur adjoint de l'observatoire 
Dudley, d'Albany, il sacrifia pour m'accompagner la posi- 
tion avantageuse qu'il venait d'obtenir. 

Le choix fait, nous étions quinze : 

D' J, J. Hayes, commandant. 

L. J. Aug. Sonntag, astronome, conmiandant en se- 
cond. 
S. J. MXormick, officier de manœuvres. 
Henry W. Dodge. 

Henry G. Radcliffe, aide-astronome. 
George F. Rnorr, secrétaire. 
Gollin G. Starr. 

Gibson Carruthers, contre-maître et charpentier. 
Francis L. Harris, Harvey Heywood, volontaires. 



X INTRODUCTION. 

John M'Donald, Thomas Barnum, Charles M'Cormick, 
William Miller, John Williams, matelots. 

Notre matériel scientifique était suffisant : l'Institution 
Smithsonienne nous fournit une bonne provision de ther- 
momètres, de baromètres et d'instruments non moins uti- 
les , ainsi que de l'esprit-de-vin , et tout le matériel né- 
cessaire pour la conservation de spécimens d'Histoire 
naturelle. 

J'ai aussi, pour cette dernière branche de mes prépa- 
ratifs, à remercier l'Académie des sciences naturelles 
de Philadelphie et le Muséum de Cambridge. M. Taglia- 
beau , l'habile opticien de New- York , me fit cadeau de 
splendides thermomètres à alcool , et la courtoisie du di- 
recteur du Bureau topographique de Washington me valut 
deux sextants de poche, précieux instruments que je n'au- 
rais pu acheter ou emprunter ailleurs. J'avais espéré que 
l'Observatoire national me fournirait un appareil pour 
sonder par de grands fonds, mais on m'apprit que cette 
concession ne pourrait être faite sans un acte du Congrès. 
Je réussis mieux en dehors des limites de la routine nauti- 
que; le directeur de l'inspection des côtes me remit un 
cercle vertical qui remplissait le double emploi d'une lu- 
nette méridienne et d'un théodolite, un magnétomètre bien 
éprouvé et un cercle à réflexion. 

Nous avions trois grands chronomètres, deux chronomè- 
tres de poche réservés pour les voyages en traîneau ; un 
excellent télescope dont l'objectif était de quatre pouces et 
demi; et, sous la surveillance du regrettable M. Bond, de 
Cambridge, et de M. Sonntag, je fis construire un pendule 
d'après le plan de l'instrument de Foster. 

De ce côté tout allait bien, mais les hommes spéciaux 



INTRODUCTION. xi 

manquaient : de tous mes compagnons, M. Sonntag était le 
seul réellement instruit. 

L'armement du schoner était parfait et la soute bien 
garnie; dabondantes conserves de viande, de légumes et 
de fruits nous rassuraient contre le scorbut, et une bonne 
provision de bœuf séché, de tablettes de bouillon (mélange 
de viande, de carottes et d'oignons) préparés exprès pour 
nous par la compagnie de conserves alimentaires de New- 
York, nous garantissaient une nourriture saine et facile à 
transporter dans nos courses en traîneau; je la préférai au 
pemican ordinaire. Nous étions munis de solides et chauds 
vêtements de laine et quatre grosses balles de peaux de 
bison nous promettaient aide et protection contre les vents 
du nord; de plus, nous avions un arsenal de carabines, de 
fusils et de poudre, quarante tonneaux de charbon, du 
bois de chauffage et bon nombre de planches de pin desti- 
nées à abriter le navire pendant l'hivernage. 

Je donnai moi-même le dessin des traîneaux et je fis 
construire sous mes yeux les tentes, les lampes à cuire nos 
aliments et le reste du matériel nécessaire. Je ne pourrais 
sans manquer à la délicatesse dire ici les noms d'une foule 
d'amis dont nous reçûmes des livres et 4,outes sortes de 
petites provisions que nous avons dûment appréciées pen- 
dant notre captivité dans les glaces. 

Le départ étant fixé au 4 juillet, les amis de l'expédition 
furent convoqués par M. 0. W. Peabody, secrétaire du co- 
mité de Boston , pour venir nous dire un dernier adieu. 
Malgré le temps brumeux et sombre, plusieurs centaines 
de personnes se rendirent à l'appel : notre petite troupe 
était réunie pour la première fois, et, quoiqu'un accident 
imprévu nous empêchât de lever l'ancre, nous fûmes aussi 
heureux qu'on peut l'être , en écoutant les discours et les 



LA 



MER LIBRE 

DU PÔLE. 



CHAPITRE I. 

Départ de Boston. — La rade de Nantasket. — En mer. 



Dans la soirée du 6 juillet 1860, le schooner les Élals-Unis 
détacha les amarres qui le fixaient au quai, prêt à partir 
le jour suivant. 

Le matin se leva clair et brillant; une demi-heure avant 
moi plusieurs amis vinrent à bord, pour nous accompagner 
jusqu'à l'entrée de la baie, et parmi eux se trouvaient Son 
Excellence le gouverneur de l'État et les représentants des 
Comités de Boston, New-York et Philadelphie. Une société 
nombreuse et sympathique couvrait le pont du grand et 
beau remorqueur, le P. P. Fortes, qui, se plaçant près de 
nous et saisissant notre câble, nous remorqua hors de 

1 



2 LA MEK LIBRE. 

l'ancrage. Sur le (|uai Long, une batterie, que le maire de 
la ville avait fait placer en notre honneur, nous salua au 
passage; maints vivats d'adieu se succédaient à mesure que 
nous descendions la baie. 

Le vent n'étant pas favorable, nous jetâmes l'ancre dans 
la rade de Nantasket ; le remorqueur ramena à Uoston la 
plupart de nos amis et je restai dans ma cabine à conférer 
une dernière fois avec les ])rincipaux promoteurs de l'entre- 
prise. Une liasse de papiers, remise alors entre mes mains, 
me rendit seul propriétaire du navire et de son armement. 
Le soleil se couchait pendant nos causeries, et comme le 
vent menaçait de souffler de l'est pendant le reste de la 
nuit, je retournai à Boston dans le yacht de M. Baker. 

Pendant ma courte absence, l'officier de manœuvre ne 
resta pas inactif : il fit rouvrir la cale et essaya de mettre 
un peu d'ordre dans le chargement des ponts. Certes, nous 
ne paraissions guère préparés au départ : les provisions 
nous arrivaient encore en masse aux derniers moments, et 
le tillac était littéralement couvert de caisses et de ballots 
qu'on ne savait où caser ; longtemps après la nuit close on 
travaillait encore à débrouiller cet effrayant pêle-mêle ; le 
pilote n'était pas venu, et il fallait l'attendre jusqu'au len- 
demain matin. 

Je passai cette dernière nuit dans le yacht de M. Baker, 
(|ui me ramena en compagnie d'amis décidés à ne nous 
«luitter qu'après nous avoir vus en bon chemin; notre es- 
corte était complétée par les jolis yachts Stella et Howard, 
aux propriétaires desquels je suis heureux d'adresser ici de 
nouveaux remercîments. 

Aux lueurs grisâtres de la première aube , la petite flot- 
tille leva ses ancres et fit voile vers la ville, pendant que, 
c^ncore émus de leurs derniers adieux et poussés par un 
bon vent, nous gagnions la pleine mer. 

.\.vant le soir, les côtes avaient disparu, et j'étais de 
nouveau bercé par les vagues du grand Atlantique ; de nou- 



CHAPITRE I. 3 

veau, je voyais le soleil disparaître sous la ligne des eaux, 
et je contemplai les nuages aux changeantes couleurs sus- 
pendus au-dessus de la terre que je venais de quitter, jus- 
qu'à ce que la dernière teinte d'or et de cramoisi se fût 
fondue dans le doux crépuscule. Me glissant alors dans 
mon humide et étroite cabine, je goûtai le premier repos 
profond et continu que j'eusse pris depuis plusieurs se- 
maines. L'entreprise, qui durant cinq ans avait absorbé 
toutes mes pensées, était maintenant en voie d'exécution ; 
appuyé sur la Providence et fort de mon énergie, j'avais foi 
dans l'avenir. 




CHAPITRE II. 



Traversée de Boston au Groenland. — La discipline à bord. — Les 
ponts. — Nos quartiers. — Le premier iceberg. — Le cercle 
polaire. — Le soleil de minuit. — Le jour sans fin. — Nous appro- 
chons de la terre. — Spectacle magique.— Le port dePrôven. 



Je n'arrêterai pas longtemps le lecteur sur notre traver- 
sée d'Amérique au Groenland; elle présenta, du reste, peu 
d'incidents dignes d'attention. 

Je m'occupai d'abord de ré(juipage : ofliciers et matelots 
réunis, je leur représentai qu'étant, pour bien des mois 
sans doute , appelés à former seuls notre petit univers , 
nos intérêts, notre ambition, notre vie même, tout nous 
faisait une loi de reconnaître les obligations ({ui nous 
liaient les uns aux autres; que, si nous les avions toujours 
sous les yeux, nous ne trouverions plus difficile de subor- 
donner les considérations de l'égoïsme aux nécessités du 
l)ienêtre et du salut de tous. La réponse fut telle que je 
la pouvais attendre et je me suis souvent félicité d'avoir, 
dès le début, établi nos relations mutuelles d'une manière 
si satisfaisante. Non-seulement le résultat en fut très favo- 
rable au bonheur commun, mais encore ce système m'é- 
pargna nombre de pénibles soucis; du commencement à la 



CHAPITRE ir. 5 

fin de notre voyage, je n'ai eu à constater la moindre in- 
fraction à mes ordres et à la discipline généralement en 
usage. 

Ce point important réglé, vint le tour du schooner ; 
ici les difficultés étaient infiniment plus compliquées : ira- 
possible de rendre notre habitation présente un peu con- 
fortable, impossible de mettre un ordre quelconque dans 
le chaos de son chargement. Nous étions déjà secoués par 
les flots de l'Océan que notre pont offrait encore le spec- 
tacle du plus désespérant pêle-mêle : barils, caisses, 
planches, canots, colis de toutes sortes étaient cloués ou 
amarrés aux mâts et aux œuvres mortes ; tout était en- 
combré et il jie restait de l'avant à l'arrière qu'un anguleux 
sentier tracé dans l'entassement. Pour lieu de promenade, 
nous n'avions que la dunette, étroit espace de douze pieds 
de long sur dix de large, et où il nous avait fallu laisser 
maint objet dont la vraie place eût été à fond de cale; au- 
dessous des écoutilles, tout était bondé : pas un coin, pas 
un recoin, pas un trou qui ne fût rempli, et le désordre 
du pont devait nécessairement durer jusqu'à ce qu'une 
lame complaisante vînt balayer tout ce bric-à-brac; je dis 
complaisante, car nous n'aurions pu nous décider à rien 
jeter à la mer. Cependant nous étions tellement chargés 
que le pont, par le travers des passavants, ne s'élevait 
que d'un pied et demi au-dessus de l'eau, et qu'en se 
courbant sur le bastingage on pouvait toucher la mer. La 
cuisine occupait toute la place entre le panneau de l'avant 
et le grand mât; l'eau, embarquant par-dessus les mu- 
railles, inondait les passavants ; le feu de la cuisine et 
l'ardeur du cuisinier s'éteignaient souvent à la fois, et je 
laisse à penser si la régularité de nos repas en était com- 
promise. 

Ma cabine, ménagée tout à l'arrière du rouf, s'élevait 
de deux pieds au-dessus du pont , et mesurait dix pieds 
sur six. Deux œils de bœuf pendant le jour, et la nuit . 



6 LA MER LIBRE. 

une lampe grinçant dans ses supports, éclairaient mon 
réduit dune faible lueur; de chaque côté, une soute ser- 
vait de magasin pour les provisions et rechanges du na- 
vire. Le charpentier confectionna une couche étroite à mon 
usage et lorsque je l'eus recouverte d'un magnifique tapis 
brodé et entourée de brillants rideaux rouges, je fus ébloui 
du luxe qui allait être mon partage. 

Devant ma cabine, un espace assez restreint était occupé 
par l'échelle du dôme, l'office du maître d'hôtel, le tuyau 
de poêle, un baril de farine et la « chambre » de M, Sonntag. 
En descendant deux marches,* on se trouvait dans le carré 
des officiers, petite pièce de douze pieds de côté et de six 
pieds de hauteur; elle était lambrissée de chêne et con- 
tenait huit cadres, dont, par bonheur, quelques-uns 
n'avaient pas de maîtres ; on le voit, notre installation ne 
pouvait guère prétendre au titre de confortable ; celle des 
matelots n'était pas meilleure : ils se trouvaient logés 
sous le gaillard d'avant, tout contre les murailles du 
navire. 

Notre route passait entre l'île de Sable et les caps orien- 
taux de Terre-Neuve. Ceux qui ont navigué dans les 
parages de la Nouvelle-Ecosse, se rappellent ces brouil- 
lards lourdement suspendus sur la mer, pendant la chaude 
saison surtout; nous en eûmes plus que notre bonne part. 
Dès le second jour de la traversée, nous avions fait leur 
connaissance ; pendant une semaine nous fûmes envelop- 
pés d'une atmosphère si dense que le soleil et l'horizon 
avaient complètement disparu pour nous. Nous ne pûmes 
faire une seule observation, et pendant cette période il 
nous fallut recourir sans cesse à la sonde et à nos calculs, 
mais des courants variables rendaient fort douteuse cette 
méthode d'appréciation. 

Le sixième jour de cet éternel brouillard, je commen- 
çais à être très-sérieusement préoccupé, mais le maître de 
manœuvre m'assurait être certain de notre position, et, 



CHAPITRE IL 7 

la carte déployée devant nous, me le prouvait par les 
sondages : nous doublerions le cap Race pendant le quart 
du matin. 

A l'heure indiquée, je me trouvai sur le pont, et, comme 
précédemment, notre position fut relevée au moyen de la 
sonde ; mais le plomb n'était qu'un prophète menteur : 
nous courions droit sur le cap. Cependant, calmé par les 
affirmations positives de Mac Cormick, j'étais descendu 
déjeuner, lorsque j'entendis ce cri terrible et qu'on n'oublie 
plus jamais : « Les brisants devant nous ! » J'accourus en 
toute hâte : à une portée de pistolet se dressait une haute 
falaise noire contre laquelle la mer se précipitait avec 
fureur. Nous aurions topché au bout de quelques minutes, 
si le schooner n'était venu rapidement au vent; les voiles 
furent masquées ; nous réussîmes à nous arrêter avant 
que la brise n'eût gonflé la toile, puis nous commençâmes 
à nous éloigner lentement. L'écume, rejetée par le rocher 
sombre, retombait sur notre pont et il me semblait que 
de la main j'aurais pu toucher le récif; nous fûmes bientôt 
rassurés en le voyant peu à peu disparaître derrière les 
plis épais du rideau de brume, mais tout danger n'était 
pas encore passé ; en une demi -heure, le vent tomba 
presque entièrement, nous laissant aux prises avec une 
mer très-dure, pendant que des ténèbres montait vers nous 
la voix profonde de l'abîme irrité d'avoir perdu sa proie. 

Le vent fraîchit enfin vers midi et nous délivra de ces 
angoisses. Résolus de laisser un vaste champ au redou- 
table cap, nous courûmes E. S. E. jusqu'à ce que la cou- 
leur de l'eau nous eût enfin rassurés sur l'éloignement de 
notre terrible voisin ; la goélette reprit sa route vers le 
cap Farewell; une bonne brise soufflait du sud, et à la 
nuit nous filions vent arrière sous le hunier aux bas-ris. 
Les latitudes fuyaient sous notre rapide sillage, et peu de 
jours après nous labourions les eaux qui baignent les 
côtes rocheuses du Groenland. 



8 LA MER LIBRE. 

Le 30 juillet, à huit heures du soir, j'avais le bonheur 
de repasser le Cercle polaire arctique ; nous pavoisâmes 
le navire tandis qu'une salve de canon témoignait de 
notre joie : nous entrions enfin dans notre champ de tra- 
vail. 

Vingt jours à peine s'étaient écoulés depuis notre départ 
de Boston, et en moyenne nous avions fait cent quatre- 
vingts kilomètres par jour : la côte de Groenland, cachée 
par un nuage, était à dix lieues environ ; le cap Walsing- 
ham*, se trouvait par le travers de notre tribord, et si 
l'état de l'atmosphère l'eût permis, nous aurions aperçu de 
la hanche de bâbord le haut sommet du Suckertoppen. La 
terre était encore voilée à nos regards, mais nous avions 
croisé le premier glaçon, nous avions vu le soleil de mi- 
nuit, nous entrions dans le jour sans fin. Le soleil inon- 
dait encore ma cabine que la douzième heure sonnait à la 
modeste pendule qui faisait entendre son tic-tac au-dessus 
de ma tête. Ayant déjà vécu de cette étrange vie , elle n'a- 
vait plus d'inconnu pour moi , mais les officiers ne pou- 
vaient dormir et erraient çà et là, comme dans l'attente 
du crépuscule ami, précurseur du sommeil. 

Nous avions rencontré notre premier iceberg^ la veille 
de notre arrivée au Cercle polaire. En entendant la mer 
se briser avec fureur contre la masse encore enveloppée de 
brume, la vigie fut sur le point de crier : « Terre ! » mais 
bientôt le formidable colosse émergea du brouillard ; il 
venait droit sur nous, terrible et menaçant ; nous nous 
hâtâmes de lui laisser le champ libre. C'était une pyramide 
irrégulière d'environ trois cents pieds de largeur et cent 
cinquante de hauteur ; le sommet en était encore à demi 
cache dans la nuée, mais l'instant d'après, celle-ci brus- 

1. Promontoire le plus oriental de la Meta incognito; appellation qui sem- 
ble devoir rester atlachce à la masse d'iles et de glace qui s'étend entre la 
mer de Baffin, celle d'Hudson et le détroit du Régent. {Trad.) 

2. Montagne de glace flottante. — Voir Tappendice A. 



CHAPITRE IL 9 

quement déchirée nous dévoila un pic étincelanl autour 
duquel de légères vapeurs enroulaient leurs volutes capri- 
cieuses. Il y avait quelque chose de singulièrement étrange 
dans la superbe indifférence du géant. En vain les ondes 
lui prodiguaient leurs plus folles caresses ; froid et sourd 
il passait, les abandonnant à leur plainte éternelle. 

Dans le détroit de Davis, nous eûmes à passer quelques 
heures des plus rudes; une fois, surtout, je crus que nous 
touchions au terme misérable de notre carrière. Nous cou- 
rions vent arrière sous la misaine et la grande voile, le ris 
pris et sous le foc, ayant à lutter contre une mauvaise 
houle , lorsque la lisse de l'avant fut arrachée ; tout tomba 
sur le pont, il ne resta pas un pouce de toile dehors, 
excepté la grande voile qui battait furieusement le mât; 
c'est un miracle que nous n'ayons pas fait chapelle et som- 
bré immédiatement. Rien n'aurait pu nous sauver, si la 
barre n'avait pas été tenue par une main vigoureuse. 

Qu'on me permette de citer ici quelques passages de mon 
livre de bord : 

« Malgré tout ce fracas, rien ne nous paraît extraordi- 
naire dans les événements qui viennent de se passer; ils 
nous semblent faire nécessairement partie de l'expédition 
elle-même. Nos hommes supportent courageusement les 
ennuis et reçoivent avec une virile bonne humeur chaque 
nouveau coup de la fortune; les journaux les ont appelés 
une poignée de héros; ils méritent ce titre; ils veulent le 
garder. Parfois les matelots sont littéralement noyés sur le 
gaillard d'avant; la cabine se remplit d'eau dix à douze 
fois par jour, et la table, placée juste au-dessous, a été 
fréquemment, sans l'aide du maître d'hôtel, parfaitement 
débarrassée des assiettes et des plats ; ma chambre est sou- 
vent inondée et la majeure partie de mes livres tout à fait 
gâtée; je renonce à les maintenir sur leurs rayons; une 
fois j'ai trouvé toute ma petite bibliothèque voguant sur 
le pont après un plongeon audacieux du schooner et 



10 LA' MER LIBRE. 

le passap:e d'une l.ime énorme à travers l'échelle du 
dôme. » 

Ma première intention était de m'arrêter à Egedesrainde 
ou quelque autre des stations danoises les plus méridio- 
nales, pour y acheter des fourrures avant de pousser vers 
le nord où nous espérions trouver des chiens de trait; 
le vent était bon, et nous en profitâmes, comptant du reste 
nous procurer ce dont nous avions besoin à Prôven et à 
Upernavik. 

Le 31, nous arrivions près de l'extrémité sud de l'île 
Disco. Une soudaine déchirure du brouillard nous fit en- 
trevoir de hautes montagnes aux sommets blancs de neige ; 
l'instant d'après, la vision avait disparu, mais nous sa- 
vions maintenant que la terre était proche, et nous con- 
statâmes avec orgueil, qu'en dépit de la brume, nous avions 
parfaitement calculé notre position. De ce moment, l'inté- 
rêt de notre voyage doubla. 

Le lendemain, nous passions à la hauteur du bras nord 
du fiord de Disco, par le 70" degré de latitude; nous glis- 
sions sur la mer , poussés par un vent léger et les fiords 
de Waigat et d'Oomenak furent bientôt derrière nous ; le 
2 août au soir, nous approchions du hardi promontoire 
de Svarte-Huk, à soixante-dix kilomètres seulement de 
Prôven vers lequel nous nous dirigions. 

« Le cœur de l'homme délibère sa voie, mais l'Éternel 
conduit ses pas. * 

Au moment même où nous nous félicitions à l'idée de 
faire une petite promenade hygiénique sur les collines 
du Groenland, le vent commença à montrer d'alarmants 
symptômes de faiblesse; après quelques efforts spasmo- 
diques il exhala son dernier souffle et nous abandonna sur 
les eaux calmes à un ennui qu'accroissait encore notre 
impatience. Nous étions vivement contrariés, mais bientôt 
le soleil dispersa les vapeurs qui depuis si longtemps 
nous emprisonnaient de leur voile humide, et notre dés- 



GHAPITRK IL 11 

appuintement fut oublié devant la scène admirahle qui se 
déployait à nos yeux. 

Pour la plupart de nos camarades, le Groenland était en- 
core une sorte de mytlïe ; depuis quelques jours nous en 
suivions les côtes, mais, sauf l'apparition de Disco, les nua- 
ges et la brume l'avaient constamment dérobé à nos re- 
gards. Mais voici qu'il secouait son manteau de nuées et 
se dressait devant nous dans son austère magnificence : ses 
larges vallées, ses profondes ravines, ses nobles montagnes, 
ses rochers déchirés et sombres, sa terrible désolation. 

A mesure que le brouillard s'élevait et roulait lentement 
ses grisâtres traînées sur la surface des eaux bleues , les 
icebergs se succédaient et défilaient devant nous , comme 
les châteaux fantastiques d'un conte de fées. Oubliant que 
nous venions de notre libre volonté vers cette région d'â- 
pres réalités, à la poursuite d'un but peu attrayant par lui- 
même, il nous semblait être attirés par une main invisible 
dans la terre des enchantements. Les elfes du nord, dans 
un accès d'enfantine gaieté, avaient jeté sur notre tête leur 
voile magnifique et nous conduisaient à l'éternelle demeure 
des dieux. Voici le Walhalla des hardis rois de la mer, 
voilà la cité de Freyer, le dieu soleil ; Alfheim et les retraites 
des elfes; Glitner aux murs d'or et aux toits d'argent, et 
Gimle le séjour des bienheureux; plus brillant que le so- 
leil, et là-bas, bien loin, perçant les nuages, Himinborg, le 
mont céleste où le pont des dieux élève Son arche jusqu'au 
firmament. 

Il est difficile d'imaginer une scène plus chargée d'im- 
pressions solennelles; impossible de dire quel enthou- 
siasme éveillait en nous chaque changement soudain de ce 
glorieux décor! 

Minuit. 

Je viens de descendre encore tout transporté de la ma- 
gnificence merveilleuse du soir. La mer est unie comme 



12 LA MER LIBRE. 

une glace , pas un pli , pas une ride , pas nn souffle de 
vent ; le soleil chemine avec bonheur sur l'horizon du 
nord, de légères nuées flottent suspendues dans l'air, les 
iceberçs se dressent autour de nous, les noires arêtes des 
côtes se profilent vivement sur le ciel ; les nuages et la mer, 
les glaces et les montagnes sont baignés dans une splendide 
atmosphère de cramoisi, de pourpre et d'or. 

Dans mon précédent voyage, je n'avais contemplé rien de 
si beau. L'air rappelait, par sa mollesse, une de nos belles 
nuits d'été, et cependant nous étions entourés de mon- 
tagnes nues et de ces icebergs que, dans notre terre aux 
vertes collines et aux forêts frémissantes, on associe à des 
idées de froide désolation. Le ciel était brillant et doux 
comme le poétique firmament d'Italie ; les blocs de glace 
eux-mêmes avaient perdu leur morne aspect, et tout em- 
brasés des feux du soleil ressemblaient à des masses de 
métal incandescent ou de flamme solide ; près de nous, pa- 
reil à un bloc de marbre de Paros incrusté de gigantes- 
ques opales et de perles d'Orient, se dressait un immense 
iceberg ; à l'horizon et si loin que la moitié de sa hauteur 
disparaissait sous la rouge ligne des flots, un autre nous 
rappelait par sa forme étrange le vieux Colisée de Rome, — 
Le soleil poursuivant sa course, passa derrière lui et l'illu- 
mina soudain d'un jet de flammes éblouissantes. 

•Mais c'est au pinceau du peintre de retracer de telles 
splendeurs. Dans sa grande toile des Icebergs, Church a 
seul pu jusqu'ici traduire la magie d'une semblable 
vision. 

L'ombre des montagnes de glace colorait d'un vert ad- 
mirable l'eau sur laquelle elles reposaient; mais plus 
belles encore étaient les teintes délicates des vagues lé- 
gères glissant sur les pentes de ces îles de cristal. Partout 
où l'iceberg surplombait, les tons devenaient plus chauds ; 
sous une cavité profonde, la mer prenait la couleur opaque 
du malachite alternant avec les transparences de l'éme- 



CHAPITRE IL 15 

raude, pendant qu'à travers la glace elle-méiue courait 
diagonalement une large bande de bleu cobalt. 

La splendeur de cette scène était encore accrue par les 
milliers de cascatelles qui, de toutes ces masses flottantes, 
ruisselaient dans la mer, alimentées par les flaques de 
neige et de glace fondues, qui s'amassent dans les dépres- 
sions de la surface accidentée de ces glaciers errants. 

Parfois un bloc immense, se détachant tout à coup de 
leurs parois, s'abîmait dans les profondeurs avec un fracas 
épouvantable pendant que la vague roulait sourdement à 
travers les arceaux brisés. 

Perdu dans l'oubli du monde réel, j'étais depuis plusieurs 
heures absorbé dans ma rêverie, lorsque je fus rappelé à 
moi-même par le cri du contre-maître : 

« Glaçons à ranger le bord ! » 

Nous dérivions lentement vers un iceberg de la hauteur 
de nos mâts : les embarcations furent mises à flot en toute 
hâte , et notre goélette hors d'affiaires , je descendis m'é- 
tendre sur mon cadre. 

Je m'éveillai quelques heures après, tout grelottant de 
froid ; l'œil de bœuf s'était ouvert et versait sur ma couche 
des torrents de brume glacée. Je courus sur le pont, nous 
étions de nouveau ensevelis sous le brouillard; mer, ice- 
berçs et montagnes, tout avait disparu. 

Nous marchions depuis vingt-quatre jours et notre pro- 
vision d'eau était presque épuisée ; aussi fûmes-nous heu- 
reux d'utiliser notre loisir forcé en remplissant nos barils 
de la belle eau claire et pure qui descendait d'un iceberg 
voisin. 

A la fin, grâce à quelques bouûees de vent , nous cou- 
rûmes des bordées parmi les îles basses qui couvrent les 
côtes au-dessus de Svarte Huk. Sonntag nous ayant précé- 
dés dans un canot, il nous envoya de Prôven un pilote 
qui nous dirigea lentement à travers un détroit si- 
nueux. 



16 



LA MER LIBRE. 



Le 6 août, quelques minutes après minuit, nous jetions 
l'ancre dans le plus commode des petits ports : l'aboiement 
des chiens et une odeur indescriptible de vieux pois- 
son pourri nous annonçaient un établissement groën- 
landais. 




CHAPITRE III. 



La colonie de Prôven. — Les nochers groënlandais. ^— Rareté des 
chiens. — Libéralité du résident. — La flore arctique, — Kayaks 
et oumyaks. 



Nous fûmes accueillis dans le port de Prôven par la plus 
singulière flottille et les plus étranges bateliers qui aient 
jamais escorté un navire. C'étaient les Groënlandais et leurs 
fameux kayaks. 

Le kayak est certainement la plus frêle des embarcations 
qui aient jamais porté le poids d'un homme. Construite en 
bois très-léger, la carcasse du bateau a neuf pouces de pro- 
fondeur, dix-huit pieds de longueur et autant de pouces de 
large , vers le milieu seulement ; elle se termine à chaque 
bout par une pointe aiguë et recourbée par le haut. On re- 
couvre le tout de peaux de phoques rendues imperméables, 
et si admirablement cousues par les femmes au moyen de 
fil de nerfs de veaux marins, que pas une goutte d'eau ne 
passerait à travers les coutures; le dessus du canot est 
garni comme le fond ; seulement, pour donner passage au 
corps du chasseur, on a laissé une ouverture parfaitement 
ronde et entourée d'une bordure de bois sur laquelle le 
Groënlandais lace le bas de sa blouse également iraper- 

2 



18 LA MER LIBRE. 

méable ; il est ainsi solidement fixé à son kayak où l'eau ne 
saurait pénétrer. Une seule rame de six ])ieds de long, apla- 
tie à chaque bout, qu'il tient par le milieu et plonge alter- 
nativement à droite et à gauche, lui sert à diriger cette 
embarcation, aussi légère qu'une plume et gracieuse comme 
un caneton nageant ; elle n'a pas plus de lest que de quille 
et rase la surface de l'eau; la partie supérieure en est né- 
cessairement la plus lourde, aussi faut-il une longue habi- 
tude pour conduire un kayak avec succès, et jamais danseur 
de corde n'eut besoin de plus de sang- froid que le pêcheur 
esquimau. Sur ce frêle esquif, il se lance sans hésiter dans 
la tempête et se glisse à travers les écueils blancs d'écume; 
cette lutte sauvage est sa vie, et, en dépit de la mer furieuse, 
il poursuit sa route sur les grandes eaux^ 

Je les suivais des yeux pendant qu'ils se massaient autour 
du navire et nous assourdissaient de leurs indiscrètes de- 
mandes; la civilisation leur a appris à tenir en haute estime 
le rhum, le café, le tabac; mais, en gens avisés, nous en 



1. Pour les besoins de leur ménage et le transport de leurs effets, du 
campement d'été à la station d'hiver, ces Groenlandais ont bien une autre, 
embarcation, Votimyak, large machine quadrangulaire , rappelant par sa 
forme et son peu de profondeur les bacs grossiers de nos petites rivières, 
mais n'ayant, du reste, que ces points de ressemblance avec ces inventions 
primitives de l'art nautique. Il est construit des mêmes matériaux que le 
kayak, c'est-à-dire d'une membrure de bois ou d'os de cétacés, revêtue de 
peaux de phoques, si bien cousues et tannées qu'elles sont imperméables, 
et si solides que, malgré leur transparence parcheminée qui laisse entrevoir 
sous elles la couleur et la profondeur des ondes, elles supportent le poids de 
huit, dix et jusqu'à douze nautoniers. Ceux-ci, du reste, sont toujours 
choisis parmi le beau sexe; car jamais un Esquimau ne monte à bord d'un 
oumyak, même quand sa famille y voyage; il l'accompagne au besoin, scellé 
('ans son kayak, lui sert de guide et de pilote; mais il laisse philosophique- 
ment sa femme, ses filles et ses sœurs pagayer à tour de bras et diriger 
l'embarcation vers le point convenu entre eux. Rappelons que c'est dans un 
oumyak et avec un équipage féminin, que de 1828 à 1830, le capitaine 
Graah, de la marine royale de Danemark, après avoir franchi les étroits 
canaux qui découpent l'extrémité méridionale du Groenland, put visiter et 
relever géographiquement une centaine de lieues de cette côte orientale 
qui fait face à l'Islande, et dont une banquise, permanente, depuis plusieurs 
siècles, interdit les abords aux navigateurs venant du large. {Trad.) 



CHAPITRE III. 21 

donnâmes seulement à ceux qui nous offraient quelque 
chose en échange : un vieil Esquimau, dans le cours de sa 
longue vie, avait réussi à pêcher quelques mots d'anglais, 
et nous tendait un beau saumon en criant à tue- tête : « Livre 
rhum! bouteille sucre M » 

Nous n'aurions voulu rester qu'un seul jour à Prôven, 
mais nos désirs furent contrariés par des circonstances aux- 
quelles je fus forcé de me soumettre avec toute la bonne 
grâce possible : il me fallait des chiens de trait : la réussite 
de nos plans était à ce prix, et je savais déjà qu'il me serait 
fort difficile de m'en procurer. Pendant que l'accalmie nous 
retenait près de Svarte-Huk , Sonntag, pour ne pas perdre 
de temps, s'était rendu au village et nous avait rapporté les 
plus affligeantes nouvelles : l'année précédente une sorte 
de peste avait sévi sur les attelages, et ne laissait que la 
moitié du nombre de chiens indispensable à la prospérité 
des tribus; aussi, toutes nos offres d'argent ou de provi- 
sions furent d'abord nettement refusées , et n'aboutirent 
enfin qu'à de très-maigres résultats. 

M. Sonntag avait été voir le vice- résident qui l'informa 
de circonstances si fâcheuses pour nous ; il lui promit toute- 
fois de s'intéresser personnellement à cette affaire et nous 
conseilla d'attendre le résident, M. Hansen, qui habite Uper- 
navik, à soixante-douze kilomètres plus au nord. Il était 
annoncé pour le lendemain ; rien ne pouvait être fait sans 
l'intervention du tout-puissant fonctionnaire. 



1. Pour moins que cela, pour un verre d'alcool ou une pincée de tabac, 
vous obtiendrez d'un de ces amphibies (pourvu que la mer soit belle et que 
quelque congénère soit à portée de lui venir en aide au besoin) de faire avec 
son kayak le saut périlleux, c'est-à-dire de se renverser sous l'eau, la tête 
en bas, et d'opérer un tour complet sur l'axe de sa navette de tisserand. 

Cet exercice, qu'on peut appeler la haute école du kayak , exige autant 
d'adresse que de sang-froid, car la plus légère erreur de mouvement serait 
un danger pour l'homme, la perte de sa pagaie serait la mort. Il ne revient 
à la surface que soufflant et rejetant l'eau par les narines, comme un mar- 
souin, mais toujours prêt à recommencer, en vue d'une nouvelle récompense. 
{Trad.) 



22 LA MER LIBRE. 

M, Hansen arriva le jour suivant et me donna son plus 
bienveillant concours, mais il ne nous laissa guère d'illu- 
sions sur le succès : les ravages de la maladie s'étaient 
étendus partout, des meutes entières avaient péri, et pas 
un chasseur n'en possédait le nombre accoutumé. Tout ce 
que pouvait pour moi le résident, c'était de "mettre ses pro- 
pres attelages à ma disposition, et cette offre généreuse, il 
me la présenta avec une délicatesse qui me fit douter un 
instant si sous la jaquette de cuir de phoque ne se cachait 
pas un grand d'Espagne. De plus, il expédia au chef-lieu 
et à diverses petites stations des courriers chargés de « pré- 
venir le public » ({ue tout chien à vendre serait des mieux 
accueillis à Prôven ou àUpernavik. 

Cette aimable conduite de M. Hansen était tout à fait dé- 
sintéressée et en deiiors de ses devoirs officiels. Sur ma 
demande, le ministère de Washington avait prié le gouver- 
nement danois de m'accorder l'aide et le secours donnés 
jusque-là aux expéditions anglaises et américaines, mais 
les ordres qui furent le résultat de cette démarche ne par- 
vinrent au Groenland que l'année suivante ; la bienveil- 
lance du résident avait devancé les prescriptions de son 
gouvernement. 

De longs détails sur le passé et le présent de Proven 
offriraient peu d'intérêt au lecteur. Cette petite station 
échelonne ses pauvres demeures sur l'éperon méridional 
d'une des nombreuses îles de gneiss qui s'étendent entre 
la pénin.sule de Svarte-Huk et la baie de Melville. La mai- 
son du gouvernement, haute d'un étage et badigeonnée de 
brai et de goudron, une boutique, le logement des em- 
ployés européens , deux ou trois cabanes aux murs en tor- 
chis goudronné, et habitées par les Danois mariés à des 
Groënlandaises, quelques huttes de pierres et de mottes de 
gazon recouvertes de vieilles planches sur lesquelles 
pousse l'herbe, d'autres qui n'ont pu se donner le luxe 
d'une semblable toiture, une douzaine de tentes en peaux 



CHAPITRE III. 23 

de veaux marins dispersées rà et là parmi les rochers ; plus 
bas, une huilerie pour la fonte de la graisse de baleine et 
de phoque, voilà la ville de Prôven. Au sommet de la col- 
line, hissé sur un vieux mât rabougri, le drapeau danois, 
déroulant ses plis gracieux au vent de la mer, donne seul 
quelque dignité à cette misérable bourgade. 

La civilisation est encore représentée par un vieux ca- 
non rouillé couché dans l'herbe au pied de l'étendard , et 
dont la voix enrhumée avait salué notre approche, lors- 
que notre ancre mordit les rochers du Groenland. 

Cette « colonie » , comme l'appellent les Danois, date pres- 
que des jours du vénérable Hans Egede ; elle fut nommée 
Prôven (l'Essai), et cet Essai, comme ce fut heureusement 
le cas pour mainte station groënlandaise , a très-bien 
réussi. Les habitants vivent presque tous de la chasse aux 
veaux marins , et peu d'établissements du Groenland sep- 
tentrional sont dans un état aussi prospère; en quelques 
années, ils amassent assez de peaux et d'huile de phoques 
pour charger un brick de trois cents tonneaux; il est fa- 
cile, d'ailleurs, aux regards les moins attentifs de consta- 
ter le commerce du lieu; sur la grève, parmi les rochers, 
autour des huttes sont amoncelés d'horribles débris à tous 
les degrés de décomposition, et ces ignobles voiries , dont 
l'odorat n'est pas moins choqué que la vue, rendirent as- 
sez désagréable notre séjour dans cette station. 

Mais derrière la ville, comme tout était différent! Entre 
les roches abruptes s'ouvre la plus délicieuse des vallées 
arctiques. Profitant du court été de ces froides régions, elle 
s'était couverte d'un épais tapis de mousses et de grami- 
nées parmi lesquelles abondaient la Poa arctica, la Glyceria 
arclica, VAlopecurus alpinus; de petits ruisseaux de neige 
fondue gazouillaient entre les pierres ou se précipitaient 
follement en bas des rochers; des myriades de petits pa- 
vots aux pétales d'or, Papaver nudicaule, frissonnaient au- 
dessus du gazon ; ils avaient pour lidèles camarades une 



24 LA MER LIBRE. 

dent de lion, Leontodon palustre, très-proche parente de celle 
qui émaille nos prairies; la renoncule des neiges, dont je 
retrouvais avec plaisir la jolie et souriante fleur, et la Po- 
tentille qui m'était moins familière, la Pédiculaire pourprée 
brillaient çà et là sur le tapis d'émeraude. Je recueillis sept 
espèces difîérentes de saxifrages rouges, blancs et jaunes. 
Le bouleau nain et la belle Andromède, qui au Groenland 
tient la place de nos bruyères, croissaient entrelacés, dans 
une retraite abritée au nord par les roches, et je ne pus 
m'empêcher de sourire en couvrant de mon bonnet une fo- 
rêt entière de petits saules qui poussaient dans le terrain 
spongieux. 

Je connaissais Prôven depuis 1853, et je n'y trouvai 
guère de changement. L'ex-résident Christiansen vivait en- 
core, un peu plus décrépit, mais tout aussi pingre que par 
le passé. Il se plaignait amèrement du docteur Kane, lui 
reprochant d'avoir manqué à ses promesses. J'essayai de le 
calmer en lui assurant que le docteur était tout au moins 
excusable, puisqu'il avait perdu son navire ; mais sept ans 
de la vie de l'avare s'étaient usés à rêver d'abord, à pleurer 
ensuite le baril de farine américaine, et il ne voulait pas 
être consolé. Lorsque j'octroyai enfin le cadeau tant désiré, 
le vieux ladre, qui pouvait à peine se traîner d'un endroit 
à un autre, trouva la force de briser le couvercle pour ras- 
sasier sa vue du trésor de ses songes. Ses fils et leur nuée 
d'enfants, dont les traits et la chevelure annonçaient la 
double origine, se pressaient autour du précieux baril. Ces 
jeunes gens étaient les meilleurs chasseurs et possédaient 
les plus beaux attelages de la station; mais, en dépit de nos 
instances réitérées, ils ne voulurent pas nous vendre une 
seule de leurs bêtes. J'attribuai d'abord leur opiniâtreté à 
leur vieux grognon de père ; plus juste, maintenant, je re- 
connais qu'ils avaient de meilleures raisons. Ils savaient 
par une dure expérience combien sont longs ces hivers de 
misère où les chiens manquent pour traîner le chasseur : 



CHAPITRE III. 25 

les vendre, c'était s'exposer à la famine: je leur offris en 
vain du porc, du bœuf, des conserves, de la farine, des fè- 
ves ; ils préféraient encore la chasse et ses dangers. 

Les courriers revenaient les uns après les autres, nous 
apportant tous des nouvelles désastreuses. Une demi- 
douzaine de vieux chiens et trois ou quatre jeunes, voilà 
tout ce que je recueillis pour me consoler de ma longue 
attente : la seule chose qui me rendit quelque espoir, c'est 
que le résident était retourné à Upernavik, où je comptais 
être plus heureux. 




CHAPITRE IV. 



Upernavik. — Hospitalité des habitauts. — Mort et funérailles 
de Gibson Caruthers. — Une collation à bord. — Adieu. 



Le 12 au matin, nous étions en mer, et le soir nous ar- 
rivions à Upernavik. L'accès du port est rendu assez diffi- 
cile par un récif qui se trouve en dehors de l'ancrage, 
mais nous fûmes assez heureux pour entrer sans accident, 
grâce au pilote que nous avions amené de Proven. Cet in- 
dividu, parfait original dans son genre, était un païen con- 
verti, et savourait avec orgueil la joie d'être baptisé et de 
porter le nom d'Adam. Vêtu de peaux de phoques usées, 
notre Palinure n'aurait guère pu poser pour le portrait 
d'un « marin modèle, » mais nul pilote au monde n'était 
plus naïvement convaincu de sa propre importance. Son 
extérieur toutefois n'appuyait guère ses prétentions et l'of- 
ficier de manœuvres, peu confiant de son naturel, le ques- 
tionna si longuement, qu'Adam finit par s'impatienter, et 
concentrant sa vanité et sa science dans une courte phrase 
(jui signitiait : « Je suis le niaître de la situation, » il 
ajouta en mauvais anglais : a Assez d'eau dans le port.... 
pas de rochers du tout, » jniis il se relira d'un air de 



CHAPITRE IV. 29 

dignité offensée. Il n'en dirigea pas moins bien notre 
petit bâtiment. 

Nous jetâmes l'ancre près du brick danois le Thialfe. 
C'était le premier navire que nous eussions vu depuis les 
pêcheurs de Terre-Neuve ; il chargeait des huiles et des 
peaux pour Copenhague, et M. Bordolf, le commandant, 
nous apprit qu'il allait mettre à la voile sous peu de jours; 
nous pourrions écrire à tous ceux qui là-bas attendaient 
anxieusement de nos nouvelles. 

Les habitants de la colonie étaient déjà très-excités par 
l'arrivée du brick danois; un second navire devenait un 
événement des plus remarquables. La colline tapissée de 
mousse qui de la ville descend à la mer, était couverte de 
groupes bigarrés et pittoresques ; hommes, femmes, enfants, 
tous étaient accourus pour nous voir débarquer. 

M. Hansen me reçut à la bonne vieille façon Scandinave, 
et me conduisant à la maison du gouvernement, me pré- 
senta à l'ancien résident, le docteur Rudolf, digne repré- 
sentant de l'armée danoise , qui se disposait à repartir 
par le Thialfe. Assis devant une chope de bière, armés 
d'une pipe hollandaise, nous discutions bientôt la pos- 
sibilité d'acheter des chiens , et l'état des glaces vers le 
nord. 

L'aspect général d'Upernavik diffère fort peu de celui 
de Prôven ; quelques huttes et quelques Esquimaux de plus 
ne suffiraient pas à lui donner le premier rang, si la sta- 
tion n'avait l'insigne honneur de posséder le résident 
danois du district, une mignonne église et un joli pres- 
bytère. Une figure féminine entrevue derrière les blancs 
rideaux de bizarres petites fenêtres me fit penser que 
j'approchais de l'habitation du pasteur : je frappai à la 
porte, et fus introduit dans un charmant parloir dont l'ex- 
quise propreté annonçait la présence d'une femme, par la 
plus étrange servante qui ait jamais répondu à l'appel 
d'une sonnette ; c'était une grosse Esquimaude au teint 



30 LA MER LIBRE. 

cuivré, à la chevelure noire nouée en touffe au sommet de 
la tête; elle portait une blouse qui lui couvrait la taille, 
des pantalons de peaux de phoques, des bottes montantes 
teintes en écarlate et brodées d'une manière qui aurait sur- 
pris les blondes filles de la Saxe. La chambre était par- 
fumée de l'odeur des roses, du réséda et de l'héliotrope 
qui fleurissaient au soleil près des rideaux de mousseline 
neigeuse, un canari gazouillait dans une cage, un chat 
ronronnait sur le tapis du foyer, et un homme à l'air 
distingué me tendait sa main blanche et douce pour me 
donner la bienvenue. C'était M. Anton, le missionnaire. 
.Mme Anton et sa sœur vinrent nous rejoindre, et nous 
fûmes bientôt assis autour de la table de famille ; vin de 
Médoc irréprochable, café de choix, cuisine danoise, hospi- 
talité Scandinave, m'auraient vite fait oublier les misères 
inséparables de vingt-cinq jours à bord de notre goélette 
encombrée, si ma visite à M. Anton n'eût été motivée par une 
bien triste mission : un membre presque indispensable de 
notre périlleuse entreprise, M. Gibson Caruthers , était 
mort pendant la nuit etje venais prier le pasteur de vouloir 
bien présider aux funérailles qui devaient avoir lieu le 
jour suivant. 

Isolés comme nous l'étions du reste du monde, cette 
cérémonie était doublement navrante : homme de tête et 
de cœur, le défunt s'était fait aimer de nous tous, et sa 
mort soudaine nous avait atterrés; la veille il se couchait 
en parfaite santé, au matin on le trouvait déjà refroidi 
dans son cadre. Pour notre expédition cette perte était des 
plus sérieuses. Avec M. Sonntag, c'était le seul de l'équi- 
page qui connût les mers arctiques, et j'avais beaucoup 
compté sur son intelligente expérience. Sous les ordres de 
Haven, il avait accompagné la première expédition Grinnell, 
1850-51, et en avait rapporté la réputation d'un hardi et 
courageux marin. 

Il me serait impossible de rendre la tristesse et la déso- 



CHAPITRE IV. 33 

lation du cimetière d'Upernavik; il est situé sur la colline 
au-dessus de la ville, et comme on n'y trouverait pas la 
moindre parcelle de terre , il consiste tout simplement 
en un escalier aux assises rocheuses sur lesquelles on 
place les grossiers cercueils recouverts ensuite de pierres 
brutes; morne et dure couche pour ceux qui dorment là 
dans l'éternel hiver ! Sur une de ces marches funèbres, et 
dominant la mer qu'il avait tant aimée, notre pauvre ami 
repose au bruit des vagues qui lui chantent leur requiem 
sans fin. 

Il nous fallut consacrer quatre jours entiers à l'achat 
des attelages et de notre garde-robe arctique : peaux de 
rennes, de phoques et de chiens. A Prôven déjà, nous nous 
en étions procuré un certain nombre que nous avions 
remises aux femmes indigènes pour les confectionner à la 
derrière mode esquimaude. Les bottes , en particulier, ré- 
clament beaucoup de soin et d'attention ; elles sont en cuir 
de phoque, cousu de fil de nerfs, et on sait les accommo- 
der d'une façon merveilleuse à la forme du pied. Une botte 
bien faite est absolument imperméable, et celles que por- 
tent les belles du pays sont aussi élégantes qu'utiles. Les 
peaux, alternativement exposées au soleil et à la gelée, 
deviennent d'une parfaite blancheur, et peuvent recevoir 
toutes les nuances suggérées par la fantaisie de l'ouvrière 
et par les matières tinctoriales que le résident se trouve 
posséder dans ses magasins. Gomme toutes leurs sœurs , 
les Groënlandaises aiment à plaire; elles ne dédaignent 
pas d'exciter l'admiration, et les couleurs gaies et voyantes 
leur sont particulièrement agréables. Aussi, et bien que 
le caprice individuel se donne libre carrière , la vogue est 
surtout aux bottes écarlates ou aux bottes blanches bro- 
dées de rouge. Il serait difficile d'imaginer un plus co- 
mique spectacle que celui de toutes les jambes jaunes, 
violettes, bleues, cramoisies et blanches qui couvraient la 
grève lorsque nous entrions dans le port. 

3 



34 LA MER LIBRE. 

Sur une population de deux cents àraes , Upernavik 
compte une vingtaine de Danois et un plus grand nombre 
de « sang-mèlés » . 

Mais c'est assez parler de cette petite station ; le lecteur 
doit avoir à la quitter autant de hâte que j'en éprouvais 
moi-même. Grâce à M. Hansen, j'emmenais trois chas- 
seurs et un interprète. Ce dernier n'était pas moins que le 
résident du microscopique établissement de Tessuissak; 
il avait obtenu un an de congé qu'il comptait passer à 
Copenhague et son passage était déjà arrêté sur le Thialfe; 
mais il ne sut pas résister aux offres brillantes que je lui 
faisais, et il se transporta du brick danois à bord de notre 
petit schooner. C'était un gaillard plein d'entrain et de 
courage , fait à la vie du Groenland qu'il habitait depuis 
dix ans. Très-intelligent, du reste, il avait acquis à bord 
du baleinier anglais assez d'usage de notre langue pour 
nous devenir très utile dans nos rapports avec les Esqui- 
maux, dont il connaissait parfaitement l'idiome, et, pour 
couronner le tout , c'était un excellent chasseur et un émi- 
nent conducteur de chiens. 11 nous promettait même son 
attelage, un des meilleurs de toyt le Groenland septen- 
trional; malheureusement pour nous, il l'avait laissé à 
son établissement de Tessuissak, à cent dix kilomètres 
plus au nord, et cette acquisition tant désirée devait nous 
obliger encore à un nouveau retard. 

Je réussis, en outre, à engager deux marins danois qui 
élevèrent au chiffre de vingt notre nombre total. Voici les 
noms de mes nouvelles recrues : 

Pierre Jansen, interprète et surintendant des chiens. 

Charles-Emile Olsurg, matelot. 

Charles-Christian Petersen, matelot et charpentier. 

Peter, Marc et Jacob, Esquimaux convertis, chasseurs et 
conducteurs d'attelages. 

La cordialité touchante des habitants d'Upernavik m'a 
laissé le plus doux souvenir ; je ne puis me rappeler sans 



CHAPITRE IV. 35 

émotion leur désir de nous être utiles et leurs généreux 
efforts pour nous procurer ce qui nous manquait encore ; 
j'ajoute, à leur louange, que tous ces services étaient com- 
plètement désintéressés; ils refusaient opiniâtrement ce que 
je pouvais leur offrir, et c'est à peine si je panins à faire 
accepter à quelques-uns un baril de farine ou une boîte de 
conserves. « Vous n'en aurez que trop besoin pendant votre 
voyage, » répondait-on partout. M. Hansen renvoya même 
à bord le présent que j'avais cru devoir lui faire en échange 
de l'attelage dont il m'avait libéralement fait cadeau. Aussi 
me sembla-t-il que je ne pouvais quitter l'établissement 
sans donner à ces braves cœurs un témoignage de ma pro- 
fonde reconnaissance. La veille de mon départ, j'invitai à 
une collation les représentants du roi Frédéric VII; j'expé- 
diai donc à terre mon secrétaire, M. Knorr, muni de cartes 
d'invitation cérémonieusement écrites sur beau papier de 
Paris, et scellées de cire parfumée. Quelques heures après, 
il était de retour, ramenant six convives avec lui : les deux 
dames du presbytère, Mme et M. Hansen, le pasteur et le 
docteur Rudolf; le capitaine du Thialfe les avait déjà pré- 
cédés. 

En présence d'hôtes si inaccoutumés, notre vieux coq 
suédois et le maître d'hôtel avaient à moitié perdu la tête : 
préparer un lunch pour des dames était complètement en 
dehors des rudes traditions culinaires et de la gravité usi- 
tées dans les expéditions arctiques. « Non ! ils ne compre- 
naient pas le capitaine ! » Tout en maugréant, le steward 
s'empressa de fourrer dans un coin les cuirs de phoques 
entassés dans la cabine : il n'en resta que l'odeur : ce qui 
était déjà trop; mais sa figure ne commença à se dérider 
que lorsque de nombreux plats dus à ses actives combi- 
naisons furent déposés fumants sur la nappe blanche, jus- 
que-là précieusement gardée dans une armoire secrète. Le 
brave homme s'était surpassé, et, en dépit des sinistres 
prévisions qu'il faisait en confidence à son ami le cuisinier : 



36 LA MER LIBRE. 

« C'est moi qui vous le dis! tous ces gaspillages nous mè- 
neront à la ruine! • son visage se rassérénait par degrés et 
finit par prendre l'expression du plus légitime orgueil. 

Rendons hommage à la vérité : la collation faisait grand 
honneur à nos ofiiciers de bouche ; les viandes et les légu- 
mes conservés ollraient une diversion agréable aux habi- 
tants de ce pays de phoques ; les lacs du Groenland avaient 
fourni leurs magnitiques saumons, et, pour ma part, je tirai 
de leur cachette les vins éclos au soleil de France, sous le 
ciel doré de l'Italie, et le rhum de Santa-Cruz qui nous ser- 
vit à faire un punch délicieux. La conversation était bien un 
peu languissante au commencement, mais, en quelques mi- 
nutes, chacun y mit du sien : anglais , danois, allemand, 
latin abominable, tout se mêla aussi harmonieusement que 
les ingrédients du punch; on but au roi, au président, à 
notre bonne chance , à tout et au reste ; on nous adressa 
de nombreuses harangues où naturellement abondaient les 
allusions aux successeurs des glorieux fils d'Odin. Les tètes 
s'échauffaient, et l'un de nous, stimulé par le tribut de 
louanges qu'on venait de payer au vaillant Harold et à la 
vierge des Russies, aux rois de mer et à leurs amours, pro- 
posait le toast le plus cher aux marins : — « A nos femmes 
et à nos belles ! » lorsque des pas lourds ébranlèrent l'é- 
chelle du dôme et le contre-maître parut, comme autrefois 
le spectre de Banquo au festin de Macbeth : 

« L'officier de quart, monsieur, vous fait dire, monsieur, 
que les chiens sont à bord, monsieur, et qu'on est prêt à 
lever l'ancre, comme vous l'avez ordonné, monsieur. 

-- Bien. Et le vent ? 

— Léger et soufflant du sud, monsieur. » 

Il n'y a pas à hésiter, il faut jeter les hôtes à la mer. Les 
messieurs cherchent en toute hâte les châles et les man- 
teaux des dames; les dames elles-mêmes sont précipitées 
dans le canot; le docteur Rudolph se charge de notre cour- 
rier, promettant de le remettre au consul américain de 



CHAPITRE IV, 



37 



Copenhague ; le cabestan crie, le schooner déploie ses ailes 
blanches, nous sentons se rompre le dernier lien qui nous 
attachait au monde, au monde de l'amour, du soleil et des 
vertes prairies, en voyant sur la colline d'Upernavik dispa- 
raître les rubans aux brillantes couleurs et les mouchoirs 
blancs qui nous saluaient encore. 




CHAPITRE V. 



Dans les icebergs. — Dangers de la navigation arctique. — Nous 
courons risqua d'être coulés. — Dimensions d'une montagne de 
glace, — Les abords de la baie de Melville. 



Upernavik marque à la fois l'extrême limite du monde 
civilisé et de la navigation relativement facile ; le danger 
réel commençait pour nous, que nous distinguions encore 
la petite église à pignons adossée à la colline noire; une 
épaisse ligne de m.ontagnes de glace se présentait au tra- 
vers de notre route, et nous n'avions d'autre parti à pren- 
dre que d'y pénétrer bravement. 

La tâche n'était pas aisée : il nous fallait louvoyer péni- 
blement dans un interminable archipel d'icebergs, aussi 
variés de forme que de volume ; à côté de blocs gigantes- 
ques mesurant soixante-dix mètres de hauteur, sur une 
base de près de deux kilomètres, on en voyait d'autres qui 
ne dépassaient pas les dimensions du schooner : cathédra- 
les gothiques aux clochers ruinés ; prismes de cristal dont 
les pointes aiguës se dessinaient sur l'azur du ciel; lour- 
des figures géométriques d'une morne blancheur, à arêtes 
nettement coupées sur lesquelles les cascades se précipi- 
tent à grand bruit, sans fin et sans nombre; ils étaient si 



CHAPITRE V. 41 

rapprochés, qu'à quelque distance ils paraissaient former 
sur la mer un immense revêtement de glace, et que l'ho- 
rizon en était encoml)ré. Lorsque nous eûmes pénétré dans 
la formidable enceinte , notre rayon visuel n'avait pas plus 
d'étendue que si nous eussions été enfoncés dans la plus 
"épaisse futaie de la Forêt-Noire. Le maître d'hôtel, poëte 
égaré sur notre navire, sortait de la cuisine au moment où 
les glaces se refermaient derrière nous ; il s'arrêta un 
instant, jeta un mélancolique regard sur la trouée par la- 
quelle nous avions pénétré, et replongea dans l'écoutille 
en murmurant d'après Dante : 

En franchissant ce seuil, laissez-y l'espérance ! 

En ce moment aussi les officiers réclamaient leur café à 
grands cris et nous n'avons jamais su si la citation érudite 
du steward avait trait aux icebergs ou à la cabine de ces 
messieurs. 

Nous passâmes quatre jours à cheminer lentement dans 
les défilés de cet interminable labyrinthe; nous avancions 
à grand'peine : la faible brise qui nous poussait vers le 
nord nous laissait souvent en calme plat, et nous mainte- 
nait pendant de longues heures immobiles au milieu d'un 
brouillard glacé, ou sous l'intense clarté d'un plein jour 
permanent. Cet état de choses avait sans doute le charme 
de la nouveauté pour la plupart d'entre nous, mais il ne 
nous apportait pas moins beaucoup de dangers et de soucis. 
Les montagnes de glaces, obéissant surtout à l'impulsion 
des courants inférieurs , étaient stationnaires par rapport à 
nous ; le courant de la surface qui nous drossait çà et là en 
nous jetant en dehors de notre route, rendait la position du 
navire assez désagréable; aussi, nous apprîmes bientôt à 
regarder ces masses comme nos ennemis naturels, et à 
nous en défier. 

Souvent nous n'échappâmes à un abordage qu'en armant 
à grande hâte les embarcations pour remorquer le navire, 



42 LA MER LIBRE. 

ou bien en fixant une ancre à glace sur un autre iceberg, 
et en nous balant sur cette ancre. Quelquefois nous nous 
amarrions à la montagne elle-même, attendant le vent. 
Rudes labeurs rarement suivis d'effet. 

Je n'avais d'autre consolateur que mon crayon; je dessi- 
nais avec rage, et je profitai d'un ciel clair et pur pour es- 
sayer mon appareil photographique. Mes deux jeunes amis, 
MM. Knorr et Radcliffe, m'aidèrent à le débarquer sur une 
île voisine, et nous nous mîmes à l'œuvre ; si notre pre- 
mier début ne fut pas brillant, il servit du moins à nous 
convaincre que nous arriverions dans la suite à quelque 
chose de mieux. Malgré tous mes efforts, il m'avait été im- 
possible d'adjoindre un photographe à notre expédition, et 
nous n'avions d'autres guides que quelques livres; mais 
nous poursuivîmes courageusement nos travaux; en dépit 
de notre inexpérience et de la température souvent défa- 
vorable, nous fûmes assez heureux pour obtenir vers la fin 
quelques fidèles reproductions des sauvages splendeurs de 
la nature arctique. 

Sonntag nous avait accompagnés ; il obtint de bonnes 
hauteurs au sextant pour déterminer notre position, et se 
servit du magnétomètre avec un égal succès. Knorr ajouta 
de beaux oiseaux à mes richesses ornithologiques : diver- 
ses variétés de mouettes*, des bourgmestres % des kittiwa- 
kes babillards', et de gracieuses hirondelles de mer*, cou- 
vraient les icebergs de leurs troupes pressées ; nos chasseurs 
tiraient les canards-eiders ^ qui volaient au-dessus de nos 
tètes en longues lignes onduleuses. Les phoques prenaient 

1. Les variétés de cette famille les plus fréquemment observées dans les 
mers arctiques sont : Larxis attricilla eu mouette de Franklin ; Xema sa- 
binii ou mouette de Sabine ; Rhodostethia Rossii ou mouette de Ross. 

2. Lams glcucus de Temming et de Gould. 

3. Rissa tridactyla de Temming et de Buffon; Larus rissa de BrQnn. 

4. Sterna hirundo de Ch. Bonaparte; Sterna arctica de Temming et de 
J. Richardson. 

6. Somateria molissima. (Trad.) 



CHAPITRE V. 43 

leurs ébats sur les eaux paisibles : ils plongeaient vivement 
dans la mer, puis nous montraient leurs faces intelligentes 
et sympathiques, à physionomie presque humaine; ils nous 
regardaient d'un air si innocemment curieux, que je n'au- 
rais pas eu le cœur d'en tuer un seul, n'eût été la néces- 
sité de nourrir nos chiens esquimaux. 

Nous menions une étrange vie, et un peu de danger n'é- 
tait peut-être pas le moindre attrait de ce monde de magi- 
((ue beauté et de singulière magnificence; volontiers, je me 
serais abandonné au charme de ces heures rêveuses, si 
notre repos forcé n'avait consumé un temps presque in- 
dispensable à une tâche bien autrement importante. 

Quatre longs jours de calme continu auraient lassé la 
traditionnelle patience de Job ; du reste, les diversions ne 
nous manquaient pas : un souffle de vent venait renouve- 
ler pour nous le supplice de Tantale , — un courant dan- 
gereux nous prenait en traître, — un menaçant iceberg 
arrivait droit sur nous; — vite il fallait jeter l'ancre, 
amarrer le schooner à une montagne de glace ou échapper 
au péril à force de rames. 

Comme détail caractéristique de la navigation de ces 
mers , l'aventure suivante est peut-être digne d'être rap- 
portée. 

Pendant la nuit, nous avions pu avancer de quelques 
kilomètres ; mais après le déjeuner le vent tomba complè- 
tement, et le schooner ne paraissait pas bouger plus qu'un 
soliveau. Nous ne pensions plus aux courants, et tous les 
regards étaient tournés vers le sud, occupés à guetter le 
moindre symptôme de brise, lorsqu'on s'aperçut que le 
flot avait changé et nous portait sans bruit vers un groupe 
d'icebergs situés sous le vent. Nous dérivions précisément 
sur un de ceux que l'équipage avait baptisés du nom signi- 
ficatif de Ne me touchez pas! Crevassé, érodé, creusé par le 
temps, il présentait en plusieurs endroits la structure 
alvéolée d'un vieux gâteau de miel. Le moindre choc, le 



44 LA MER LIBRE. 

moindre déplacement d'équilibre pouvait déterminer l'é- 
boulement du colosse; malheur alors au malheureux navire 
exposé au choc de ses débris ! 

Le courant nous entraînait avec une vitesse inquiétante, 
et pendant que nous mettions le canot à la mer pour es- 
sayer d'amarrer notre câble à un bloc échoué à une cen- 
taine de mètres, nous rasions le bord de deux icebergs, 
dont l'un se dressait à plus de trente mètres au-dessus de 
nos mâts; à l'aide de gaffes, nous parvînmes à changer un 
peu la course du schooner, mais, juste au moment où 
nous pensions avoir échappé à la collision redoutée, un 
remous nous ht encore dévier et nous jeta presque de flanc 
sur la masse flottante. 

Le navire toucha à tribord, et le choc, quoique assez lé- 
ger, détacha des fragments de glace qui auraient suffi pour 
nous abîmer, si l'avalanche ne se fût précipitée un peu 
plus loin; quelques morceaux tombèrent au milieu de 
nous sans atteindre personne : quittant en toute hâte l'ar- 
rière, nous nous précipitâmes tous sur l'avant pour suivre 
avec anxiété les manœuvres du canot remorqueur ; l'ice- 
berg commençait à tournoyer et s'avançait lentement sur 
nous, les éclats de glace pleuvaient plus épais sur l'ar- 
rière , le gaillard d'avant, seul, était encore épargné. 

Ce fut l'iceberg lui-même qui nous préserva de la des- 
truction : une masse énorme , représentant douze fois au 
moins le cube de notre petit navire, se détacha de la partie 
immergée et s'abîma près de nous en faisant rejaillir d'im- 
menses gerbes d'écume ; cette rupture arrêta le mouve- 
ment de révolution, et l'iceberg reprit son équilibre dans 
la direction opposée ; mais les grincements de la quille 
nous révélèrent un autre danger : une longue pointe de 
glace s'avançait horizontalement au-dessous du schooner, 
et nous courions risque de chavirer ou d'être lancés en l'air 
comme une paume. Cependant les hautes parois de notre 
ennemi avaient cessé de se pencher sur nous, et la mitraille 



CHAPITRE V. 45 

de glaçons qu'elles projetaient ne tombait plus sur notre 
pont; nous courûmes aux gaffes, et, avec une vigueur 
que redoublait le péril, nous essayâmes d'éloigner le na- 
vire ; tous les bras travaillaient : le danger respecte peu 
la dignité du gaillard d'arrière. 

Accablés de fatigue , nous nous laissions gagner par le 
découragement , lorsque l'iceberg vint encore à notre se- 
cours : une détonation effrayante nous fit tressaillir et se 
répéta à de courts intervalles, de plus en plus rapprochés, 
jusqu'à ce que l'atmosphère tout entière ne parut plus 
que comme un réservoir d'épouvantables retentissements. 

Le côté opposé du géant s'était fendu ; bloc après bloc 
s'écroulait dans la mer, ébranlant la vaste masse et la ren - 
voyant vers nous; le mouvement de rotation s'accélérait, 
les monstrueux grêlons recommençaient à tomber, et at- 
terrés déjà par ce terrible spectacle, nous nous attendions, 
à chaque seconde, à voir la partie de l'iceberg la plus voi- 
sine de nous se détacher et nous entraîner dans sa chute ; 
nous eussions été aussi inévitablement perdus que la ca- 
bane du berger sous l'avalanche des Alpes. 

Par bonheur, Dodge, qui manœuvrait le canot, avait 
réussi à implanter une ancre à glace et à y amarrer soli- 
dement son aussière ; il nous faisait le signal si impatiem- 
ment attendu : « Tirez sur le câble ! » Il s'agissait de notre 
vie ; nous halâmes longrt;emps et avec vigueur ; les secon- 
des étaient des minutes et les minutes des heures. Enfin 
le schooner s'ébranla : lentement, majestueusement, l'ice- 
berg s'éloignait, emportant notre grande vergue, et rasant 
la hanche du navire; mais nous étions sauvés : à peine 
avions-nous franchi une vingtaine de mètres, que la masse 
glacée subissait la rupture tant redoutée ; sa paroi la plus 
rapprochée de nous se déchira avec un craquement effroya- 
ble et tomba lourdement dans la mer, nous couvrant de 
longues fusées d'écume, et soulevant une vague qui, après 
nous avoir secoué comme l'aurait fait le souffle de la lem- 



46 LA MER LIBRE. 

j)ête, nous laissa, harassés d'émotions et de fatigues, au 
milieu des débris de cette ruine immense. 

A la lin, nous réussîmes à nous dégager et à nous placer 
assez loin pour contempler avec calme l'objet de notre 
terreur ; cela se balançait, cela roulait comme un être vi- 
vant; à chacune de ses révolutions, de nouvelles masses 
se désagrégeaient, énormes avalanches qui se précipitaient 
en sifflant dans la mer écumante ; quelques heures après, 
il n'en restait plus qu'un mince fragment, infime débris 
de sa grandeur passée , et les blocs qui s'en étaient déta- 
chés flottaient tranquillement bercés par la marée. 

Faut-il attribuer ce qui suivit aux vagues créées par la 
dissolution de l'iceberg, aux chauds rayons du soleil ou à 
ces deux causes combinées? Je ne sais, mais toute la journée 
fut remplie par une suite prolongée de ruptures et de bris 
de glaces croulantes. A peine étions-nous en sûreté, qu'à 
trois kilomètres environ de notre bâtiment, un gigantesque 
iceberg, ayant quelque ressemblance avec le palais du Par- 
lement britannique, commença à se désagréger : une tour 
élevée fut précipitée dans la mer, pendant que la nuée de 
mouettes qui l'avaient choisie pour lieu de repos s'envo- 
lait en poussant des cris aigus ; d'autres la suivirent dans 
sa chute ; un pavillon carré se détacha à grand bruit ; la 
masse mutilée tourna sur elle-même; et après cinq heures 
de convulsions et de tapage, le splendide colosse n'était 
plus qu'un fragment qui s'élevait à peine à cinquante 
pieds au-dessus des eaux. Un autre iceberg qui parais- 
sait mesurer deux kilomètres de longueur sur plus de 
trente mètres de hauteur se fendit en deux, après un cra- 
quement vif et aigu suivi de détonations éclatantes : mille 
pièces d'artillerie simultanément déchargées n'auraient 
pas fait un plus effroyable vacarme: les deux immenses 
moitiés oscillèrent des heures entières au milieu des flots 
qu'elles soulevaient avant de pouvoir reprendre leur 
équilibre. Même la masse solide à laquelle nous étions 



CHAPITRE V. 47 

amarrés carillonnait dans l'infernal concert et se débar- 
rassa d'un de ses angles , plus grand que Saint-Paul , la 
cathédrale de Londres. 

Je ne saurais décrire le vacarme, le fracas qui nous as- 
sourdirent pendant cette journée, et je recours pour le 
faire au Vieux marin de Coleridge : 

c La glace à bâbord, 

La glace à tribord, 
Partout encombrait la mer pâle ; 

Craquant et grondant, 

Rugissant et hurlant < 
Comme une ronde infernale. » 

Il semblait, en vérité, que le vieux Thor lui-même se 
fût mis de la fête ; on eût dit que, sorti de son royaume du 
Tonnerre et de son palais aux cinq cent quarante salles, sur 
son char aux boucs rapides, il avait franchi les montagnes, 
et que , ceint de son baudrier de combat , armé de son 
marteau irrésistible et de ses gantelets de fer, il s'amusait 
à abattre à droite et à gauche les Géants de la gelée. 

Ce n'est guère que dans la belle saison, durant les mois 
de juillet et d'août, que les icebergs sont d'un si dange- 
reux voisinage. Leur dissolution est probablement due à 
l'inégalité de chaleur et de dilatation qui s'établit alors 
entre l'intérieur de leur masse congelée et leur surface 
soumise à l'action des rayons solaires. Sur le côté éclairé 
d'une montagne de glace, j'ai souvent vu des fragments 
détachés avec force sur une ligne presque horizontale et 
lancés au loin comme par l'explosion d'une mine. Cette 
explosion et ces éboulis sont toujours accompagnés de 
nuages de vapeur causés sans doute par le contact de la 
glace froide de l'intérieur avec l'air ambiant, beaucoup 
plus chaud ; les rayons du soleil se jouent dans ces nuées 
et produisent de splendides effets de lumière. 

Je le sens, ma plume est impuissante à retracer les ter- 
ribles aspects des icebergs ; que serait-ce si j'en voulais 



48 LA MER LIBRE. 

peindre les merveilleuses beautés ! Déjà je l'ai essayé lors- 
que ces 111s des glaciers se présentaient à nos yeux comme 
des blocs de malachite ou de marbre, baignés de flammes 
et flottant, sous des cieux rayonnants, sur une mer teinte 
des nuances de l'arc-en-ciel ; aujourd'hui le ciel était gris, 
l'air froid, et la glace partout d'une blancheur morne ou 
d'un bleu transparent. 

J'eus la fantaisie d'aller visiter l'iceberg, d'environ deux 
cents pieds de haut, auquel nous étions amarrés, et 
j'exécutai ce projet, je dois le dire, un peu avant l'éboulis 
d'un de ses angles, dont j'ai parlé un peu plus haut, et 
qui nous coûta une ancre à glace et cent soixante mètres 
de câble. Dans ma courte traversée, je fus vraiment sur- 
pris de l'admirable transparence des eaux. Du plat -bord 
du canot , je pouvais voir la glace plonger sous la mer à 
une profondeur incroyable ; le schooner se réfléchissait si 
parfaitement dans son miroir splendide, qu'il fallait la 
comparaison avec les objets avoisinants pour dissiper l'il- 
lusion que produisaient sur nous ces deux navires ju- 
meaux, flottant quille contre quille, suspendus dans l'air. 
Arrivé au sommet de la montagne de glace, je vis au sud- 
est un énorme rocher qui projetait son ombre noire sur 
les eaux ; le contraste entre cette ombre et la mer éclairée 
par le soleil était tellement prononcé, qu'il fallait un cer- 
tain efi'ort de réflexion pour ne pas voir, dans la ligne qui 
les divisait, comme le vide béant d'un abîme insondable. 

Il eût été difficile de se faire une juste idée de l'immense 
quantité de glace qui flottait autour de nous. J'essayai de 
compter les icebergs isolés ; arrivé à cinq cents, j'abandon- 
nai la tâche. Près de moi, ils se dressaient dans toute la 
rudesse de leurs profils aux arêtes aiguës ; plus loin , les 
lignes adoucies par la distance se fondaient dans le ciel 
gris et clair, et là-bas, là-bas, sur la vaste mer d'argent li- 
quide, l'imagination évoquait d'étranges et merveilleux 
fantômes ; les masses d'azur et de cristal revêtaient toutes 



CHAPITRE V. 49 

les lormes : figures humaines, animaux de toutes sortes, 
monuments d'arcliitecture. Le dôme de Saint-Pierre s'éle- 
vait au-dessus du clocher de la vieille église de la Trinité ; 
une tour byzantine et un temple grec se dressaient à l'om- 
bre d'une pyramide. 

Vers l'orient, la mer était semée de petites îles, — taches 
noires sur les eaux resplendissantes. Des icebergs de toutes 
tailles se pressaient dans les canaux de cet archipel, jus- 
•lu'à ce que, dans le lointain, ils parussent se masser pour 
défendre l'accès d'une plaine neigeuse, qui, se relevant en 
talus, se perdait vers l'horizon dans une étroite bande d'un 
blanc teinté de bleu. 

Du nord au sud , aussi loin qu'il pouvait s'étendre , le 
regard suivait cette ligne d'albâtre derrière les dentelures 
de la crête : nous reconnaissions la grande merde glace (|ui, 
de l'est à l'ouest et du nord au midi, recouvre tout le con- 
tinent groënlendais ; ses pentes blanches, inclinées vers le 
littoral , ne sont que les abords d'un glacier gigantesque, 
fleuve de cristal qu'elle jette à l'Océan , et d'où étaient 
tombés, les uns après les autres, la plupart de ces icebergs 
au milieu desquels nous venions de passer de longues 
heures d'admiration et de terreur. 

Enfin le vent du sud ébranla les icebergs et nous délivra 
de notre dangereuse prison. Le soir du 21 août, nous en- 
trions dans un port tout juste assez large pour permettre 
au schooner de tourner sur lui-même. Nous jetâmes l'ancre 
près d'une berge rocheuse où se dressaient quelques tentes 
de peaux de phoques, habitations d'été d'Esquimaux pa- 
raissant assez « cossus » pour le pays ; deux ou trois 
huttes étaient recouvertes d'herbes et de mousse ; la plus 
belle appartenait à Jensen, notre interprète. Nous étions à 
Tessuissak, nom qui se traduit par le lieu où se trouve une 
baie. Sonntag emporta son horizon artificiel et son sextant, 
pour établir la position réelle de cet établissement , chose 
(|ui ne s'était jamais vue dans son histoire, et que les ha- 

4 



50 LA MER LIBRE. 

bitants, je le crains, ne surent point apprécier à sa juste 
valeur. 

Nous comptions repartir dans une couple d'heures, mais 
l'attelage deJensen était dispersé, et pendant qu'on courait 
après les chiens, un banc de glace dérivait à l'entrée du 
port et l'obstruait entièrement. 

Les chiens furent enfin rassemblés et embarqués à notre 
bord ; j'avais donné ou troqué ceux qui n'avaient pas 
grande valeur ; nous possédions maintenant quatre atte- 
lages superbes. Trente bêtes sauvages sur le pont de notre 
goélette! Plaignez notre sort, ô vous qui aimez une vie 
paisible et un navire bien propret. Quelques-uns de ces 
animaux logeaient dans des cages placées le long des pas- 
savants ; d'autres couraient çà et là, tous horriblement 
épeurés et prêts à se battre ; leurs éternels hurlements 
rendaient nos jours et nos nuits insupportables. 

Nos préparatifs étaient terminés ; notre garde-robe fut 
complétée contre échange de fèves et de porc salé. Notre 
matériel polaire se trouvait en bon ordre ; on avait propre- 
ment et soigneusement enroulé les câbles, et placé les 
ancres à glace, les crampons, les cisailles, les gafl'es, de 
manière à les trouver au moment du besoin. Le cabestan 
et le guindeau jouaient librement, et Dodge, qui n'avait pas 
oublié ses années de service, était venu me dire : « Tout 
est paré pour l'action. » — La marée voudrait-elle bien 
entraîner la glace et nous donner la liberté? 

Je ne pouvais plus maîtriser mon impatience : la saison 
s'avançait, la température était au-dessous du point de 
congélation, chaque nuit formait déjà une légère croûte de 
glace sur les mares d'eau douce; tout au plus si j'avais 
encore devant moi une quinzaine de jours utilisables. Le 
Fox, malgré sa machine à vapeur, fut complètement blo- 
qué dans la glace, le 26 août 1857, et nous étions au 22' ! 

1. Le Fox, expédié en 18.^7 par lady Franklin, l'Artémise moderne, à la 



CHAPITRE V. 51 

Tout ce qu'il me fut possible d'inventer contre l'ennui 
de ces retards forcés, je le tentai. Je me remis à la photo- 
graphie, mais pour obtenir des résultats encore moins 
satisfaisants que la première fois. Je fis jeter la drague, 
qui ne nous rapporta pas grand' chose; j'herborisai dans 
les environs et ne récoltai rien que je n'eusse déjà trouvé 
à Prôven et à Upernavik. Les fleurs sentaient venir l'hiver; 
déjà les pétales commençaient à tomber et penchaient mé- 
lancoliquement leurs tètes flétries ; elles semblaient sup- 
plier la bise du nord de leur laisser encore quelques jours 
d'existence. 

Je ne réussis qu'à une seule chose : à coucher sur mon 
album un immense iceberg échoué à l'entrée du havre et 
à en inscrire les dimensions sur mon cahier de notes. 
Haut de cent cinq mètres, il mesurait près d'un kilomètre 
et demi en longueur, et les naturels m'assurèrent qu'il 
était là depuis plus de deux ans ; la partie émergée pré- 
sentait une forme à peu près rectangulaire ; j'en pouvais 
conclure que les mêmes lignes se continuaient au dessous 
de la surface de la mer, et, comme des mesures précé- 
dentes m'avaient donné la certitude que la glace d'eau 
douce flottant dans l'eau salée s'enfonce des sept huitièmes 
de sa masse totale, ce fils des glaciers du Groenland était 
échoué à près d'un kilomètre de profondeur. Je laisse aux 
amateurs de ces sortes de problèmes le plaisir de trouver 
le prix de cet iceberg en dollars et en cents, s'il était 
transporté dans la région des fromages à la glace ou du 
Champagne frappé, de rechercher ce qu'il en faudrait pour 
payer la dette nationale de telle ou telle monarchie, ou 
encore de combien ses services dépasseraient tous ceux 



recherche des reliques funéraires des deux navires de son mari, VErèbe et 
la Terreur, disparus depuis douze ans. — Voir la relation du capitaine. 
Mac-Clintock : The voyage of the Fox, a tiarratke of the discotenj ofthe 
fate of sir John Franklin, etc. (Trad.) 






52 LA MER LIBRE. 

que rend au monde civilisé, en un demi-siècle, la surface 
congelée des étangs de Boston. 

La mer se décida enfin à chasser l'ennemi qui nous 
barrait le passage, et, dans la soirée du 22, le schooner re- 
prenait sa marche sinueuse à travers les icebergs et les 
îlots. Le cap Shackleton et la * Tête de Cheval » étaient 
par le travers de bâbord, et nous poursuivions notre route 
vers la baie de Melville. 




CHAPITRE VI. 



La baie de Melville. — La glace du milieu. — Le grand courant po- 
laire. — Encore un iceberg dangereux. — Le cap York. — A la 
rescousse de Hans. 



Le soleil de minuit ne nous éclairait plus et les nuits com- 
mençaient à devenir sombres ; la vigilance nous était plus 
nécessaire que jamais ; en dépit de toutes nos précautions, 
nous faillîmes toucher sur un récif caché au large de la 
« Tête de Cheval » , et que nos cartes ne signalent pas ; 
puis il nous fallut passer entre des champs de glace, les 
premiers que nous eussions rencontrés. Les lames du sud- 
ouest accouraient menaçantes et se brisaient avec rage sur 
la barrière qui les repoussait ; nous réussîmes à échapper 
sans grand dommage pour nos solides bossoirs. 

A huit heures du matin, nous arrivions en vue de la 
pointe de "SVilcox ; le Pouce du Diable émergeait d'un léger 
nuage qui en voilait encore la base ; la baie de Melville était 
devant nous. Grimpé sur la vergue de misaine, je parcou- 
rus l'horizon à l'aide de ma lunette ; la mer était libre par- 
tout, à peine si on distmguait çà et là quelque vagabond 
iceberg. Vers l'ouest, il est vrai, la réverbération des glaces 
sur le ciel nous révélait la présence de l'ennemi: mais du 



54 LA MER LIBRE. 

côté du nord, aussi loin que le regard pouvait s'étendre, la 
jioule « sans limite et sans lin », faisait onduler la surface de 
l'Océan. iMon cœur débordait de joie : le succès de notre 
expédition, au moins pour cette année, dépendait entière- 
ment de l'état de cette mer, et mes rêves les plus ambitieux 
ne me l'avaient jamais montrée telle que je la voyais au- 
jourd'hui. — Le lecteur me saura gré de lui donner quel- 
ques détails sur la région que nous allions parcourir, et de 
lui expliquer les conditions physiques qui enchaînaient 
étroitement les destinées de notre voyage à cette partie des 
mers groënlandaises. 

Pour les géographes, la baie de Melville est tout simple- 
ment une ligne courbe qui échancre la côte du Groenland 
septentrional, mais les navigateurs lui donnent une aire 
bien autrement étendue, et depuis longtemps les baleiniers 
nomment ainsi la partie de la mer de Baffin qui commence 
au sud avec la glace du milieu et se termine vers les eaux 
du nord. 

Ces eaux du nord se trouvent parfois près du cap York 
par 76° de latitude, mais souvent on les rencontre plus haut, 
et la glace moyenne, généralement connue sous le nom de 
Pack^ descend quelquefois jusqu'au cercle polaire. Ce pack 
est formé par des glaçons flottants de dimensions fort va- 
riables et dont la longueur se mesure par kilomètres et 
par mètres, et l'épaisseur par pouces ou par brasses. Gou- 
vernés par les vents et les marées , tantôt ils se pressent 
les uns contre les autres, ne laissant guère d'espace libre 
entre eux; tantôt ils sont séparés par de larges fissures, 
La brise ou les courants les poussent sans cesse vers tous 
les points cardinaux , et cette dangereuse barrière ne se 
franchit qu'au prix de bien des fatigues ; on met souvent 
des semaines et des mois à la traverser. 

Depuis 1616, que Baffin montant la Discovery^ petit navire 
de cinquante-huit tonneaux, pénétra le premier dans ces 
parages, ceux-ci, malgré tous leurs périls, ont été le 



CHAPITRE VI. 57 

champ de pêche favori des baleiniers; leur flotte, qui 
comptait autrefois plus de cent voiles par an, est réduite 
aujourd'hui à dix ou douze. Plus d'un brave navire a 
sombré, écrasé sans merci entre ces glaces aux côtes de 
fer; mais ceux qui parviennent à échapper, retournent au 
pays chargés de l'huile des pauvres baleines, que leur 
mauvaise fortune pousse vers le détroit de Lancaster, la 
baie de Pond ou les côtes qui s'étendent au-dessous. 

La glace du milieu ne reste pas stationnaire et n'est jamais 
complètement prise même au cœur de l'hiver. On se rap- 
pelle le sort du steamer le Fox, enveloppé vers la fin de 
l'automne, et délivré au printemps seulement, après une 
dérive pleine de périls, jusque vers le cercle polaire'. 

A mesure que l'été s'avance, le pack se désorganise de 
plus en plus jusqu'à ce que la solide ceinture adhérente aux 
côtes et qu'on nomme le fast ou la glace de terre, soit elle- 
même entamée; il en reste cependant presque toujours une 
bande étroite jusqu'à la fin de la saison : les baleiniers, na- 
turellement désireux d'éviter la banquise, et à leur exem- 
ple les navires chargés d'explorations scientifiques , s'atta- 
chent opiniâtrement à suivre cette bande et essayent de se 
glisser vers le nord par la dernière crevasse entr'ouverte, 
« la passe du rivage », comme ils la nomment ordinaire- 
ment. En effet, si le vent d'ouest pousse la glace sur eux, 
ils peuvent toujours, ou scier un dock pour leur navire, ou 
trouver une crique pour l'amarrer. Entin, si par hasard la 
glace flottante a disparu et qu'il n'y ait point de brise, ils 
ont encore la ressource de le faire haler par l'équipage. 
(Il est très-rare que pour la pêche des baleines on se serve 
de bâtiments à vapeur.) 

Les fleuves de l'Océan sont pour beaucoup dans la forma- 
tion de cette barrière. Le grand courant polaire, venant 
de la mer du Spitzberg chargé de lourdes rnasses de gla- 

1. Voir l'appendice Tt. 



58 LA MER LIBRE. 

çons, et amenant aux Groënlandais une maigre provision 
de bois flotté par les grands fleuves de la Sibérie, descend 
le long de la côte orientale du Groenland, contourne le 
cap Farewell et remonte au nord jusqu'au cap York où 
il s'infléchit vers l'ouest ; là , il s'unit au large torrent en- 
combré de glaces que vomit l'océan Arctique à travers les 
détroits de Smith, de Jones et de Lancaster. Il se dirige vers 
le sud , côtoie le Labrador et Terre-Neuve , après s'être 
grossi des eaux de la mer de Hudson, et se glissant entre 
le "Gulf Stream et le rivage américain , rafraîchit de ses 
froides ondes les baigneurs de Newport et de Long-Branch 
pour se perdre enfin à l'orient des caps de la Floride. 

Un seul regard jeté sur la carte de la mer de Baffin mon- 
tre que cette marche du courant forme autour de la l)an- 
quise une sorte de lent tourbillon qui enferme les glaces 
et les empêche de descendre plus rapidement vers le sud ; 
on comprend aussi que vers la fin du mois d'août les 
dimensions de la glace du milieu soient réduites de beau- 
coup ; fondue par le soleil, érodée par les eaux, une grande 
partie a déjà disparu, et le reste se trouve dans un état de 
dissolution plus ou moins avancée. Cette époque serait donc 
très-favorable pour la navigation si l'approche rapide de 
l'hiver ne devenait une source de dangers sérieux : lors- 
qu'on est ainsi au milieu des glaces, le premier abaisse- 
ment de la^ température peut vous engluer pour dix mois. 
Aussi les baleiniers essayent-ils de traverser la barrière en 
mai ou en juin, et quelquefois plus tôt, quand la glace est 
encore dure et que la débâcle commence à peine. 

Huit jours seulement nous séparaient de la fin du mois 
d'août ; plus que jamais je regrettais mes inévitables éta- 
pes aux établissements groënlandais. — Mon plan, arrêté 
dès notre séjour à Upernavik, était de prendre la banquise 
aussitôt que nous la rencontrerions , de la couper au pre- 
mier endroit favorable et de naviguer en droite ligne vers 
le cap York sans m'attacher à la glace de terre. Le vent 



CHAPITRE VI. 59 

soufflait de l'est depuis plusieurs jours, poussant ainsi le 
pack vers les côtes de l'Amérique et laissant devant nous 
un immense espace libre et ouvert. En serait-il de même 
jusqu'au cap York? J'avais déjà entrevu sur le ciel de l'ho- 
rizon au N. 0. Yiceblink^ ou la réverbération des glaces : 
aujourd'hui elles n'étaient pas bien éloignées. Et demain? 

Pendant que je songeais ainsi, le vent s'éleva et souffla 
grand frais, la mer devint très-houleuse derrière nous ; 
un nuage sombre qui planait sur le sud depuis quelques 
moments s'étendit au-dessus de nos têtes, et couvrant le 
ciel de ses lambeaux déchirés, nous inonda de vapeurs gla- 
cées qui se changèrent bientôt en trombes de neige. Impos- 
sible de rien voir à quelques mètres autour de soi : aussi 
m'empressai-je de redescendre du perchoir incommode que 
m'avait offert la vergue de mizaine. 

Que fallait-il faire maintenant? poursuivre notre route, ou 
mettre à la cape et attendre un temps plus favorable? — 
Dans ce dernier cas, le navire abandonné à lui-même déri- 
verait dans les ténèbres et courrait grand risque de heurter 
un iceberg isolé, ou les champs de glace qui viendraient tôt 
ou tard nous barrer le passage; de plus, et c'était pour moi 
l'objection principale, nous ne profiterions pas de la bonne 
brise qui nous poussait rapidement vers le nord. ^ En con- 
tinuant notre course, au contraire, il était à craindre, par 
cette atmosphère épaisse, que nous ne tombassions droit 
sur l'ennemi sans l'apercevoir à temps pour en détourner le 
navire. Mon irrésolution ne fut pas de longue durée : péril 
pour péril, je préférai celui où nous pouvions déployer 
notre énergie, je fis prendre tous les ris et diriger notre 
course sur le cap York. 

Je me promenais lentement sur le pont en proie à la 
plus vive anxiété. Nous traversions une mer que pas un 
navire n'a parcourue sans y rencontrer les glaces, et de 
quel droit m'attendre à une autre fortune ? 

Le brouillard était si intense qu'à peine je pouvais dis- 



60 LA MER LIBRE. 

tingiior la vigie sur le gaillard d'avant; parfois, il s'éle- 
vait un peu, et sous le dais pesant de vapeurs sombres 
(|ui semblaient soutenues par les icebergs errants, mon 
regard portait sur la mer à une distance de plusieurs ki- 
lomètres. Puis la neige recommençait à tomber, la grêle 
bruissait, le vent sifflait à travers le gréement et les lour- 
des vagues, déferlant sur nous, inondaient les ponts et me- 
naçaient de nous engloutir : je n'oublierai jamais nos dix 
premières heures dans la baie de Melville. 

Vers la fin de cette course folle et désordonnée, mon 
oreille, attentive au moindre son, saisit le clapotis de l'eau 
sur les brisants : un instant après, la vigie donnait l'a- 
larme. 
« De quel côté? 

— Je ne peux l'apercevoir, commandant. » 
Le bruit se rapprochait toujours ; un iceberg projeta fai- 
blement sa blancheur indécise au milieu du brouillard, 
nous n'avions plus le temps de réfléchir et il était trop 
tard pour nous détourner. En serrant le vent nous pré- 
cipitions de flanc le schooner sur l'obstacle ; nous ne sa- 
vions sur quel point gouverner : on ne distinguait pas 
les contours de la montagne, seulement on entrevoyait une 
énorme lueur et une ligne de brisants couverts d'écume. 

Je l'ai toujours pensé : quand on ne sait à quoi se résou- 
dre, le plus sûr est de ne rien faire, et dans les présentes 
circonstances ce fut notre salut. Si j'avais obéi à ma pre- 
mière impulsion et mis la barre au vent, nous courions 
vers la ruine, mais nous glissâmes tout près de l'affreux 
monstre, en échappant à une collision qui aurait été instan- 
tanément fatale à notre pauvre navire et à tous ceux qui le 
montaient; la vergue de misaine en effleura le bord, le mur 
de glace nous couvrit de son embrun, jet quelques instants 
après IMceberg rentrait dans les ténèbres d'où il avait 
émergé si soudainement. 
« Rasés de près, dit maître Rodge, toujours de sang-froid. 



CHAPITRE M. 61 

— Très..... très-près!» grelotta Starr, frissonnant en- 
core, comme s'il venait de recevoir une douche glacée. 

Le vieux cuisinier avait été sommé de comparaître sur le 
pont pour aider à la manœuvre, et au milieu de la terreur 
générale, on l'entendait murmurer : « Je voudrais savoir 
comment le dîner de ces messieurs sera prêt si on me dé- 
range comme cela ! pour tirer sur des câbles !» — Le bon- 
homme n'avait pas l'air de se douter qu'un instant aupara- 
vant ces messieurs ne pensaient guère avoir plus jamais 
besoin de ses services. 

Cette aventure inspira à noire équipage la plus aveugle 
confiance; deux boulets, à ce qu'on dit, ne tombent jamais 
au même endroit, et nos gens supposaient sans doute qu'il 
en est ainsi des icebergs; quoi qu'il en soit, tout alla bien; 
maintes fois la vigie cria : « Brisants à l'avant! » mais un 
examen plus attentif nous montrait les glaces à droite ou à 
gauche et nous passions sans avaries. Puis le vent tomba 
]jeu à peu, la neige cessa, les nuages se dissipèrent, le soleil 
repai-ut et pendant que les hommes secouaient le gréement 
et déblayaient le pont couvert de grêle et de givre, je re- 
montai avec ma lunette; on ne voyait pas de champs de 
glace, mais ils se reflétaient encore sur le ciel occidental. 

C'était merveille d'avoir ainsi traversé les icebergs; la 
mer en était semée : un d'entre eux surtout excita mon ad- 
miration : il se dressait sur l'Océan comme un arc de triom- 
phe colossal sous lequel nous aurions pu passer, toutes 
voiles dehors. 

Le schooner ne bougea pas de la nuit, mais de bonne 
heure le vent se releva et nous resta hdèle pendant toute la 
journée ; les icebergs défilaient près de nous comme une 
procession solennelle ; mon journal les désigne comme les 
pierres milliaires de V Océan. Les hautes terres coiffées de 
neige qui dominent le cap York, parurent bientôt à l'hori- 
zon et le lier et sombre promontoire lui-même émergea 
à son tour du sein de la mer. 



62f LA MEK LIBRE. 

Le 25, à midi, nous rencontrâmes le premier champ de 
glace; pendant vingt-fjuatre iieures j'avais anxieusement 
surveillé la mer et je m'étais persuadé que nous franchi- 
rions la baie sans la moindre escarmouche avec l'ennemi, 
lorsqu'une ligne blanche se dessina devant nous ; nous 
l'atteignîmes bientôt et, profitant d'une large trouée, nous 
entrâmes bravement, chargés de toute notre toile; le dan- 
ger se trouva beaucoup moins grand que nous ne l'avions 
pensé; le banc avait une largeur de près de trente kilo- 
mètres, mais la glace n'était pas compacte et nous pûmes 
nous y frayer une voie sans trop de difficultés. 

En cinquante-cinq heures nous avions traversé la baie de 
Melville; nous entrions dans les eaux du Xord. 

Près du cap York, je longeai le rivage, cherchant les in- 
digènes. Les lecteurs des récits du docteur Kane n'ont peut- 
être pas oublié que ce navigateur avait emmené des établis- 
sements groënlandais un chasseur nommé Hans qui, après 
lui avoir été lidèle pendant près de deux années, l'aban- 
donna pour une belle, et alla vivre avec les Esquimaux sau- 
vages qui habitent les bords septentrionaux de la mer de 
Baffin. Supposant qu'il n'avait pas tardé à se lasser de son 
exil volontaire, et attendait probablement au cap York un 
navire quelconque qui voulût bien l'emmener, je m'avan- 
çai à une portée de fusil de la falaise, sur laquelle je décou- 
vris bientôt un groupe d'êtres humains qui faisaient force 
signes pour attirer notre attention ; je descendis dans un 
canot, et de vrai, il était là devant nous, l'objet de mes re- 
cherches, nous regardant de tous ses yeux; il me reconnut 
parfaitement ainsi que M. Sonntag et se rappela même nos 
noms». 

1. ... Au moment de notre départ, Hans nous faisait défaut depuis deux 
mois. Il était parti pour Etah , sous le prétexte d'y commander une paire de 
bottes dont il avait grand besoin, à une vieille Esquimaude fort experte en 
semblables confections; mais d'Étab il avait poussé plus loin, jusqu'à Pété- 
rawik, où résidait une petite créature, assez jolie pour la race dont elle sor- 
tait et le sol qui l'avait nourrie.... Tout le long de la côte, sur la route de 



CHAPITRE VI. 65 

Six ans de séjour parmi les naturels de cette côte désolée 
l'avaient entièrement abaissé au niveau de leur laideur ré- 
pulsive. Il était accompagné de sa femme portant son pre- 
mier-né sur son dos, dans un capuchon de cuir, de son 
beau-frère, jeune garçon au regard vif et brillant, et de sa 
belle-mère « vieille commère à la langue bien pendue ».. 
Ils étaient tous vêtus de peaux et nos hommes les exami- 
naient avec la plus grande curiosité ; jusque-là, nous n'a- 
vions pas encore rencontré d'Esquimaux entièrement sau- 
vages. 

A travers des rochers abrupts et de hauts amas de neige, 
Hans nous conduisit à sa tente, située sur une colline es- 
carpée à deux cents pieds au-dessus du niveau de la mer, 
position étrangement incommode pour un pêcheur, mais 
très-convenable comme poste d'observation. C'est là que 
pendant de longues années il avait guetté le navire tant dé- 
siré; les étés s'enfuyaient et il soupirait toujours après sa 
patrie et les amis de sa jeunesse. La tente était un assez 
triste logis en cuir de phoque, selon le mode esquimau et à 
peine assez large pour abriter la petite famille qui se pres- 
sait autour de nous. 

« Hans voudrait-il venir avec moi? 

— Oui. 

— Avec la femme et le marmot ? 

— Oui. 

— Voudrait-il venir sans eux ? 

— Oui. » 

Je n'avais pas le loisir d'examiner à fond l'état de son 

notre retour, je m'informai du déserteur et si les réponses recueillies différaient 
quant aux détails, le fond en était toujours le même. Mon fidèle Hans (je 
devrais dire maintenant l'infidèle) avait été vu se dirigeant de Pétérawik 
vers le sud, en traîneau indigène, avec une jeune fille à ses côtés et ne ca- 
chant pas son intention d'aller fondpr un fief indépendant à Ouwarrow Souk- 
Souk, sur les bords de l'entrée de Murchison. — Kélas! hélas! pauvre Hans! 
homme marié! (Kane's arctie explorat'iovx , in theycars ISôS. 54, 'm, vol. 
2. p. 234 et ÎH.-).) (Trad.) 

5 



66 LA MER LIBRE. • 

esprit, et sachant, par ouï-dire, que la séparation de deux 
époux est un événement regrettable, je donnai à la jeune 
esquimaude le bénéfice des conventions de notre monde ci- 
vilisé, et je l'emmenai à bord avec le mari, le poupon, la 
tente et tous leurs pénates. La vieille et le jeune drôle aux 
yeux noirs criaient et voulaient nous suivre ; mais n'ayant 
point assez de place pour tout ce monde, je les abandonnai 
aux soins du reste de. la tribu, au nombre d'une vingtaine. 
Ces Esquimaux accouraient joyeusement sur la colline ; je 
leur distribuai quelques cadeaux, et retournai vers le na- 
vire. 

La placidité de maître Hans n'avait pas été un seul instant 
troublée ; il eût certainement été tout aussi satisfait de 
laisser sa femme et son enfant à leur sauvage parenté, et 
si je l'avais alors connu tel que j'appris plus tard à le faire 
à mes dépens, je n'aurais pas perdu quelques heures à in- 
terrompre le cours de sa barbare existence. 




CHAPITRE VII. 



Hans et sa famille. — Le glacier de Pétovak. — Une trombe de 
neige. — Un champ de glace. — Le détroit de Smith. — Une 
tempête. — Collision avec les icebergs. — Nous rencontrons les 
champs de glace. — Il nous faut battre en retraite. — La baie de 
Hartstène. — Nos quartiers d'hiver. 



A cinq heures du soir, je me retrouvai à bord; le vent 
avait fraîchi pendant mon absence, et voulant profiter de 
ce changement favorable, je m'étais hâté de revenir sans 
prendre le temps de visiter, à quelques kilomètres à l'est 
du cap, un village esquimau situé au nord d'une profonde 
baie, tout près d'un endroit nommé Rikertait, l'emplacement 
des îles. 

En prévision d'une survente et d'une rude nuit, Mac 
Cormick avait pris un ris, et le petit navire avec ses voiles 
frémissantes et gonflées semblait aussi impatient qu'un 
lévrier tenu en laisse ; lorsqu'on eut mis la barre au vent, 
il tourna vers le nord par un mouvement des plus gra- 
cieux, et après s'être arrêté comme pour prendre son 
élan, il fila sur la mer avec une vitesse de dix nœuds à 
l'heure. Iles, caps, baies, icebergs, glaciers, disparaissaient 
derrière nous et, tout enivré de cette chance extraordinaire. 



es LA MER LIBRE. 

l'équipage était de fort bruyante humeur. Pendant que 
nous traversions successivement les groupes d'icebergs, 
j'observais avec curiosité l'insouciante audace qui animait 
les hommes du quart. Dodge était sur le pont, Charley, 
vieux loup de mer (jui avait roulé par tous les temps et 
toutes les latitudes, tenait le gouvernail , et il me semblait 
qu'entre les deux marins s'établissait une sorte d'entente 
tacite dans le but d'expérimenter de combien on pouvait 
approcher des glaces sans les toucher. Nous passions sou- 
vent dans des canaux très-étroits, et le schooner, au lieu 
de suivre le milieu du chenal, venait sur l'un ou sur l'autre 
bord au moment le plus critique. Naturellement, « ce 
n'était pas leur faute. » Lorsque je réprimandai Charley 
sur sa manière de gouverner, il m'assura que le navire 
ne pouvait obéir à la barre lorsque, par le vent qu'il 
faisait, il portait tant de toile à l'arrière. Je fis donc loffer et 
amener la grande voile au bas ris, et soit qu'il n'eussent plus 
d'excuse raisonnable pour agir autrement, soit que nous 
eussions paré à une difficulté réelle , le bâtiment put 
suivre une route se rapprochant un peu plus de la ligne 
droite ; nous filions sur cette mer sans lames avec une 
rapidité qui donnait le vertige. 

L'n moment même nous pûmes craindre une catastrophe : 
devant nous se dressaient deux*hauts sommets de cristal 
à peine séparés par une distance de vingt brasses; il eût 
fallu dévier de notre chemin pour les éviter et je deman- 
dai à Dodge s'il se faisait fort de diriger la goélette à travers 
l'étroit passage; toujours prêt à courir au-devant du péril, 
il assuma volontiers cette responsabilité, mais quelle fut 
notre terreur en reconnaissant, trop tard pour tourner à 
droite ou à gauche, que ces blocs étaient deux fragments 
du même colosse et se réunissaient à quelques pieds 
seulement au-dessous de la surface de la mer ! Par bon- 
heur, la transparence de l'eau en dissimulait la profondeur 
réelle, mais la quille toucha deux fois dans ce terrible dé- 




Le Groënlandais }:ans en iS'>i. 



CHAPITRE VII. 71 

filé et pendant que le schooner jouait, avec une sorte d'hé- 
sitation, le dangereux rôle de traîneau, j'avoue que j'eusse 
voulu être à mille lieues du gaillard d'avant. 

En temps de loisirs, officiers et matelots s'amusaient fort 
de nos nouveaux hôtes, Hans était dans la jubilation et le 
laissait voir autant que le permettait sa stupide nature ; sa 
femme montrait un curieux mélange d'orgueil et d'ébahisse- 
ment, et tout écrasée par l'imprévu de sa nouvelle situation, 
elle semblait avoir contracté une grimace chronique; le 
marmot criait, hurlait, riait, comme tous ceux de son âge. 

Armés de seaux d'eau chaudie, de savons, de peignes, 
de ciseaux, les matelots se mirent en devoir de préparer 
ces intéressants personnages aux chemises rouges et autres 
bienfaits de la civilisation ; cette dernière partie du pro- 
gramme les ravissait d'aise : ils se pavanaient sur le pont 
avec l'air d'importance comique de nos petits garçons le 
jour de leur première culotte ; mais hélas ! l'eau et le sa- 
von ! . . . la femme, que les préparatifs avaient d'abord mise 
en belle humeur, commença à pleurer et à demander à 
son mari si c'était là un rite de la religion des hommes 
blancs, et l'expression de son visage indiquait qu'elle y 
voyait un mode de terrible torture. La cérémonie faite , le 
matelot qui remplissait le rôle de chambellan et ne parais- 
sait pas très-enthousiaste de cet accroissement de notre 
famille, les fourra pour la nuit parmi les toiles et les 
câbles des écubiers, tout en grommelant à demi-voix : 
« Là, du moins, ils seront utiles à quelque chose, ils ser- 
viront de doublure à nos bossoirs ! » 

La côte que nous suivions maintenant est des plus inté- 
ressantes pour un géologue : la formation Irappéenne de 
l'île Disco reparaît au cap York ; les rivages sont abrupts, 
élevés, déchiquetés, coupés de profondes gorges dont le 
pittoresque est encore augmenté par les nombreux fleuves 
de glace qui en remplissent les estuaires. L'un d'eux porte 
le nom de glacier de Pétowak; mesuré au moyen du loch 



72 LA MER LIBHE. 

et du chronomètre, il a plus de sept kilomètres de lar- 
geur. Les roches érupLives sont interrompues aucap Athol, 
au sud du détroit de Wolstenholrae, et les couches alter- 
nantes de grès et de trapp décomposé qui forment cette 
partie du littoral, me remettaient en mémoire les luttes 
périlleuses des années d'autrefois. A huit heures du soir, 
nous passions devant la baie de Bôoth qui fut, en 1854, 
mes quartiers d'hiver, lors de mon voyage en canot; aidé 
de ma longue- vue, je distinguais les rdchers au milieu 
desquels nous avions bâti notre hutte : ils ne me rappe- 
laient guère de souvenirs "heureux. . , 

Bientôt, le ciel se couvrit de nuages et la neige tomba à 
gros flocons. Le vent n'était plus qu'une faible brise, nous 
avancions par saccades, et laissant à notre droite le détroit 
de la BaJeine et l'île d'Hakluyt, nous nous trouvions, à 
cinq heures du soir, à cinquante-quatre kilomètres seule- 
ment du détroit de Smith; mais ici, nous rencontrâmes un 
épais champ de glace qui paraissait s'étendre au loin vers 
le sud-ouest; l'état de l'atmosphère ne nous permettant pas 
de l'examiner de plus près sans une grave imprudence, 
nous commençâmes à serrer le vent dans l'espoir d'at- 
teindre l'île de ISorihujiiberland et d'y chercher un abri 
jusqu'à ce que le temps devînt meilleur. Ces eflbrts n'eu- 
rent aucun succès, le vent tomba presque en calme, et 
nous fûmes, obligés d'aller à tâtons dans les ténèbres, 
tâchant de découvrir un iceberg et de nous y amarrer.: 
mais les vagues étaient trop fortes pour qu'une embarca- 
tion put tenir à la mer, et nous dérivâmes vers le nord, 
pendant toute cette terrible nuit ; par bonheur le champ 
de glace était poussé dans la même direction et nous cou- 
rions moins de risque de l'aborder. Nous écoutions avec 
une inquiétude facile à comprendre le clapotis de l'eau 
sur les brisants ; à plusieurs reprises nous en appro- 
châmes assez pour les voir, mais nous pûmes échapper 
sans avarie, attentifs que nous étions à profiter du moindre 



CHAPITRE VII. . 73 

souKle (le vent pour nous éloigner du péril. Une fois, par 
exemple, je pensai bien qu'il ne nous restait d'autre parti 
à prendre que celui de laisser porter et de donner tête 
baissée dans le danger, plutôt que de laisser le navire dé- 
river sur les glaces et les beurter de son travers, mais au 
moment critique le vent Iraîchit et nous pûmes mettre en 
panne pendant que le champ de glace glissait lentement 
loin de nous. 

Nos chiens avaient pratiqué une rude saignée aux pro- 
visions d'eau ; aussi , pendant la nuit , les hommes de 
quart firent fondre la neige qui couvrait le pont; nous pé- 
châmes aussi au filet quelques petits glaçons d'eau douce, 
et notre réservoir fut approvisionné pour quelques jours. 

Vers l'aube, le vent tourna au nord -est, dissipa les 
nuages et nous montra la terre; le cap Alexandre, dont 
les hautes falaises gardent l'entrée du détroit de Smith, 
paraissait à trente-six kilomètres tout au plus, et le cap 
Isabelle, qui en est éloigné de soixante-quatre, était visible 
sur la côt€ opposée. Cinglant vers le cap Saumarez, nous 
trouvâmes un chenal entre le champ de glace et le rivage, 
mais nous passâmes la plus grande partie du jour à mau- 
gréer contre le calme irritant pendant lequel un fort cou- 
rait de marée nous promenait alternativement au nord et 
au midi de la côte ; il nous fallait avoir presque constam- 
ment recours aux canots pour nous garer des icebergs très- 
nombreux dans ces parages et dont quelques - uns étaient 
de dimensions formidables. A la fin cependant, un bon 
vent nous poussa vers le détroit de Smith, but de nos désirs. 
Tournés vers le cap Isabelle , nous eûmes un instant 
toutes les bonnes chances pour nous, mais notre joie fut 
de courte durée : du haut des mâts on signala une 
immense banquise , et nous ne fûmes pas longtemps à 
l'atteindre. 

Ce pack était composé des plus énormes champs de glace 
que j'eusse jamais rencontrés ; courant du nord-est au 



7* LA MER LIBRE. 

sud-ouest, il barrait notre route vers le rivage occidentaL 
Plusieurs de ses glaçons s'élevant de deux à dix pieds au- 
dessus de la mer, mesuraient par conséquent une épaisseur 
totale de vingt à cent pieds. S'ils avaient été moins com- 
pactes, je me serais risqué à m'ouvrir un passage, mais 
dans l'état où ils se présentaient, le schooner eût marché 
à une perte assurée. 

Ces glaces paraissaient interminables : on ne découvrait 
plus d'espace libre dans la direction du cap Isabelle. Le 
vent, soufflant de terre, nous interdisait tout espoir du côté 
du nord-est et nous dûmes nous résigner à descendre au 
sud-ouest à la vaine recherche d'un chenal conduisant 
vers le nord. 

Mais nous fûmes bientôt délivrés de toute indécision : 
une affreuse tempête fondit soudain sur nous et ne nous 
laissa d'autre alternative que de tâcher d'atteindre la côte 
pour y trouver un abri ; notre position était des plus 
critiques ; le large champ de glace que nous avions dépassé 
la nuit précédente s'étendait sous le vent ; nous le voyions 
du haut du mât ; il nous coupait la retraite et nous enle- 
vait toute possibilité de courir vent arrière. 

Je copie sur mon journal le récit de nos terribles et in- 
utiles efforts. 

28 août, trois heures du soir. 

Effroyable ouragan. — En partie protégés par la côte, 
nous l'avons parcourue à la recherche d'un mouillage, 
mais à cause de l'abri de la terre, nous ne pouvions uti- 
liser le moindre pouce de toile. Nous sommes tout au 
plus à cinq kilomètres de l'île Sutherland , qui touche 
presque la partie sud du cap Alexandre, mais nous ne 
pouvons réussir à en approcher davantage ; nous portons 
trop peu de toile pour parvenir à serrer le vent, et ici, 
sous la côte, la brise ne souffle que par rafales. Tous nos 
efl'orts tendent à gagner le détroit qui sépare l'île du con- 



CHAPITRE VU. 75 

tinent. Je ne me suis pas couché depuis la veille de notre 
départ de Tessuissak, et pendant six jours, c'est à peine 
si de temps à autre j'ai pu dormir quelques minutes. S 
notre ancre peut mordre le fond une bonne fois, je répa- 
rerai mes nuits perdues ! 

J'aurais dû être plus avisé et me mettre moins tard en 
quête d'un abri. Un lourd nuage blanc (Jensen appelle cela 
une nappe) planait au-dessus du cap Alexandre et m'aver- 
tissait de l'orage, mais je ne pensais pas qu'il fût si près 
de nous envelopper. 

L'ouragan redouble. Je crains que nous ne soyons em- 
portés vers le large, partout obstrué de glace. 

29 août, midi. 

Calme complet sur la côte depuis une heure au moins. 
— La nappe du cap Alexandre est enlevée ; le ciel change 
tout à fait d'aspect du côté du nord ; les légers nuages que 
le vent poussait devant lui disparaissent et sont remplacés 
par des stratus. — Le plus fort du grain nous semble 
passé. 

Deux heures après midi. - 

Mon espoir de ce matin est bien déçu. La tempête hurle 
avec plus de furie que jamais ; nous nous trouvons en ce 
moment en dehors du cap Saumarez , à deux milles de la 
terre. Ayant manqué l'île Sutherland, nous descendions le 
long de la côte pour chercher une abri dans une baie pro- 
fonde située au-dessous, mais le vent, contournant le cap , 
nous a rejetés en arrière et nous essayons maintenant de 
nous traîner vers la terre pour mouiller dans une petite 
anse, ouverte non loin de nous, et tâcher d'y réparer nos 
voiles déchirées. — L'écume rejaillit sur le pont et le re- 
couvre d'une couche d'eau qui gèle instantanément; de 
longs glaçons pendent des agrès et des œuvres mortes; les 



7o LA MER LIBRE. 

soiibarhos et autres filins sont de l'épaisseur du corps d'un 
homme, et tout à l'enconlre des habitudes maritimes, nous 
venons de répandre des cendres sur le tillac. 

Je comprends aujourd'hui (ju'une serabable tempête 
ait forcé Inglelield à fuir le détroit de Smith (en 1852). Il 
lui aurait été impossible de continuer sa route, son stea- 
mer l'Isabelle eùt-il eu un moteur deux fois plus puissant. 
Sans les falaises qui nous protègent, nous serions poussés 
encore plus vite, et vers notre ruine, très-probablement. 

Les rafales qui tombent sur nous sont réellement ef- 
frayantes, et dans les accalmies qui les entrecoupent, sem- 
blent retremper leur rage pour nous assaillir de nouveau. 

Par bonheur, ces terribles grains ne durent pas long- 
temps, sans quoi notre toile, déjà presque en lambeaux 
et réduite aux plus petites dimensions possibles, s'en- 
volerait bientôt. 

La côte, qui ne nous abrite que par intervalles, est d'as- 
pect assez sinistre ; les falaises ont près de douze cents 
pieds d'élévation , et leurs sommets ainsi que les monta- 
gnes qui les dominent sont couverts de neiges récemment 
tombées. La tourmente les roule par-dessus les crêtes et les 
précipite sur nous en lourds tourbillons. Ce doit être un 
beau spectacle.... de loin. L'hiver sera précoce. En 1853, 
ces mêmes hauteurs, deux semaines plus tard, n'avaient 
pas encore revêtu leur blanc manteau. 

Dix heures du soir. 

La terre est tout aussi éloignée, et nous avons à peine 
changé de place depuis midi. Impossible de voir une scène 
plus magnifiquement terrible que celle qui se déploie 
autour de nous. — La tempête se rue sur nous avec la 
même colère ; les blancs talus du cap Alexandre s'éclairent 
d'une lueur sinistre et se découpent sur le nuage sombre 
qui couvre le ciel du Nord; au-dessus des falaises roulent 



CHAPITRE VIL 77 

et bondissent des tlots immenses de neige amoncelée ; les 
tourbillons la balayent des cimes des rochers et la font 
tournoyer follement dans les airs : chaque ravin, chaque 
gorge en verse à l'Océan des torrents épais qui, dans leur 
chute tumultueuse, ressemblent à l'embrun d'une cataracte 
gigantesque; çà et là, à travers la changeante nuée, les 
rochers noirs profilent un instant leurs arêtes aiguës pour 
disparaître aussitôt ; le glacier qui descend vers la baie 
est recouvert d'un éblouissant manteau dont les plis 
ondoient au souffle de la tempête ; le soleil descend lente- 
ment derrière l'horizon ténébreux. Mais c'est la mer surtout 
qui est étrangement sauvage et d'une sinistre splendeur ! 
Autour du cap, elle ne forme plus qu'une vaste étendue 
d'écume blanchissante ; l'eau, fouettée par l'ouragan , re- 
jaillit en gerbes immenses et retombe avec bruit sur les 
hauts sommets des icebergs. Mon crayon et ma plume 
sont également impuissants à décrire ces masses d'écume 
bouillonnant, palpitant sur la mer, se relevant ou s'abais- 
sant au gré de la tourmente et se dressant contre le ciel 
noir, où les nuages, échevelés et terribles, s'élancent à 
travers l'espace, sur les ailes de la tempête hurlante. 
La terre et la mer mugissent sourdement; l'air retentit de 
cris horribles, de plaintes désolées comme cette infernale 
clameur qui, dans le second cercle des damnés, fit pâlir le 
poëte de Florence, et les nuées de neige et de vapeurs, 
poussées par les rafales furieuses, montent et descendent 
et s'entre-choquent avec rage, « balayées par le formidable 
ouragan , » comme les pâles troupeaux d'ombres que la 
sentence du juge des enfers précipite dans le noir Tartare. 
Quel contraste entre le froid, l'horreur, le fracas du 
dehors et la douce chaleur, le calme qui règne autour de 
moi! J'écris dans la chambre des officiers; le poêle est 
chauffé au rouge, la bouilloire chante sa familière chanson. 
Jensen lit, et Mac Cormick, harassé de fatigue et d'aniiété, 
dort profondément ; Radclifle et Knorr lui tiennent compa- 



78 LA MER LIBRE. 

gnie. Le cuisinier nous apporte le café en chancelant ; je 
vais prendre du cœur en en buvant une tasse , puis j'irai 
relever Dodge, qui fait le quart, et l'enverrai à son tour 
jouir d'un peu de repos. 

Le pauvre cuisinier a eu bien du mal à arriver jusqu'à 
la cabine, sur les ponts glissants. 

« Je suis tombé plus d'une fois ; mais le commandant voit 
que je n'ai pas renversé le café. Ah ! il est fort, il est bon, 
il est chaud! D'un coup, il descendra jusqu'au fond de 
vos bottes ! 

— Mauvaise nuit sur le pont, maître coq! 

— Oh ! c'est affreux, monsieur. Je n'avais jamais vu si 
rude souffle de vent, et je navigue depuis quelque qua- 
rante ans ! Et il fait si froid, si froid ! la cuisine est pleine 
de glace, et l'eau a gelé sur mon fourneau ! 

— Tenez, cuisinier, voici une jaquette de laine bien 
épaisse, un vrai Guernsey; cela vous garantira du froid. 

— Merci, monsieur, » et il part avec sa conquête, mais 
encouragé par cette réception, il s'arrête au pied de l'es- 
calier. « Le commandant serait-il assez bon pour me dire 
où nous sommes? Ces messieurs se gaussent de moi. 

— Certainement, maître coq. La terre que vous voyez 
du pont est le Groenland. Ce grand cap est le cap Alexan- 
dre; au delà se trouve le détroit de Smith, et nous ne 
sommes qu'à quinze cents kilomètres du pôle Nord. 

— Le pôle Nord ! qu'est-ce que c'est que ça ! » 
Je le lui expliquai de mon mieux. 

« Merci, monsieur, mais pourquoi y allons-nous? pour la 
pêche ? 

— Non, mon ami, pour la science. 

— Oh ! voilà donc ! Et ils me disent que c'est pour la 
pêche. Merci, monsieur! » et replaçant son bonnet cras- 
seux sur sa tête chauve, qui n'en est pas beaucoup plus 
savante après ma réponse, il rentre en trébuchant par l'é- 
chelle du dôme en pleine tempête. Quelques loustics du 



CHAPITRE YII. 79 

bord avaient entretenu le bonliomme dans la pensée cjue 
nous allions pêcher des phoques. 



30 août, une heure du matin. 

Le vent souftle de l'est, et les grains deviennent plus fré- 
quents et plus lourds. Nous dérivons tantôt vers les ro- 
chers, tantôt vers la mer, et je crains que, si cet état 
de choses continue , nous ne soyons forcés de fuir devant 
le temps à sec de toile. Ce n'est pas une perspective ré- 
jouissante : un pack et des milliers d'icebergs sous le vent, 
et sous nos pieds un bâtiment que nous ne pouvons plus 
manœuvrer. Mac Cormick lutte courageusement et fait tous 
ses efforts pour atteindre la côte. 

Dix heures du matin. 

Nous avons atterri ce matin à trois heures, et mouillé par 
trois brasses de fond. L'arrière du "navire, tourné vers les 
rochers, a été fixé à ceux-ci par notre plus forte aussière; 
mais presque aussitôt un grain tomba sur le schooner 
avec tant de violence que, malgré nos voiles serrées, l'aus- 
sière cassa comme une ficelle, et il ne resta pour nous 
retenir que l'ancre du bossoir, avec l'ancre à jet, sur trente 
brasses de chaîne dehors. 

Et maintenant, heureux de cette sécurité relative, l'é- 
quipage se Vivre au repos; fatigués, usés par le froid et la 
lutte avec les éléments, nous en avons tous grand besoin. 
Je fais distribuer une bonne ration de café chaud, et quel- 
(lues-uns d'entre nous, oubliant déjà leur lassitude, veu- 
lent aller toucher cette terre de l'extrême nord. 

Huit heures du soir. 

Je reviens d'une longue et pénible ascension sur les 



80 LA MER LlliHE. 

falaises. Parvenu à douze cents pieds, je me suis arrêté 
pour examiner la mer; elle paraît libre jusque vers l'île Lit- 
tleton, d'où le pack s'étend sur les eaux du nord aussi loin 
(|ue le regard peut le suivre; du côté du cap Isabelle, il me 
semble que la mer est comparativement ouverte, mais, na- 
turellement, je ne puis voir le rivage; la glace a l'air d'être 
solide au-dessous du promontoire. En somme, quoique 
tout ceci ne soit pas fort encourageant, je tenterai le pasr 
sage au premier vent favorable. 

Ma petite excursion n'a pas été sans quelque danger. 
Au sommet de la falaise, un grain subit faillit me précipiter 
dans l'abîme et sans un }>loc de pierre auquel je m'accro- 
cliai je n'aurais pu continuer mes observations. Le même 
coup de vent emporta; le chapeau de Knorr qui montait 
avec moi et le fit tournoyer comme une plume sur la sur- 
face de la mer. — La scène étalée devant nous était , sur 
une plus vaste échelle, celle que j'ai essayé de décrire hier : 
une lutte sauvage et grandiose des éléments furieux. Bien 
loin au-dessous de nous, le schooner chancelait et se tor- 
dait sous la rafale, il tirait sur ses ancres comme une bête 
féroce sur ses chaînes. Les nuées de neige poudreuse tour- 
billonnant à travers les gorges de rochers le cachaient 
souvent à nos yeux; puis le calme se lit soudain, le blanc 
rideau s'abattit sur la mer et après avoir encore roulé pen- 
dant quelques minutes, notre petit navire reposa paisible- 
ment sur les eaux tranquilles, et, à labri de ses rochers 
protecteurs, s'endormit au soleil comme l'oiseau de mer 
qui retrouve son nid. 

Il reste sur les collines quehfues derniers vestiges de 
l'été; dans les vallées d'où la bise a balayé la neige, on 
rencontre yà et là de petites pelouses d herbe et de mousse 
vertes, et je cueillis un bou(iuet de mes vieilles connais- 
sances, les pavots , et de cette Saxifraga flagellaris dont les 
tiges velues font songer à des pattes d'araignée. La gelée et 
la neige n'avaient pas encore flétri leur aimable beauté. — 



CHAPITRE VII. 81 

La formation rocheuse de cette côte offre partout ce grès 
mélangé de trapp dont j'ai déjà fait mention. 

Mac Cormick a remplacé par une voile neuve notre 
vieille misaine partagée en deux, et a fait raccommoder la 
grande voile et le grand foc que l'orage avait mis en mor- 
ceaux. 

Une immense quantité de glaces a passé près de nous, 
mais nous sommes trop enfonces dans notre petit havre 
pour que des masses considérables puissent nous atteindre. 
Trois petits icebergs cependant viennent de s'échouer droit 
derrière le navire, et si nous chassions sur nos ancres, 
nous serions infailliblement jetés contre eux. 

Une véritable avalanche de vent tombe des falaises sur 
nous, et la bise se met à souffler presque continuellement 
au lieu de venir par bourrasques comme hier et ce matin. 
I^ température est de — 3' cent. 

J'ai fait jeter la drague, mais nous n'avons ramené du 
fond que deux échinodermes : Asterias grœnlandica et A. al- 
bula. L'eau fourmille de crevettes, parmi lesquelles abonde 
surtout le Crangon horeas; celui-ci mesure un pouce de 
long lorsqu'il a atteint toute sa croissance et sa cuirasse 
nuancée teinte la mer de pourpre violacé. 

31 août, huit beures du soir. 

La nuit se fait sur un jour de malheur, un jour de 
sinistre augure', je le pressens bien. Mon pauvre petit 
schooner est terriblement avarié. 

Hier au soir, après avoir fini d'écrire, je m'étais couché 
et je dormais profondément, lorsqu'on me réveilla sou- 
dain avec la nouvelle désagréable que nous chassions sur 
nos ancres. Mac Cormick manœuvra de manière à sauver 
celle du bossoir, mais notre ancre à jet fut perdue : elle' 
mordit dans un rocher au moment critique, et l'aussière 
s'étant rompue, nous fûmes drossés sur les icebergs qui, 

6 



82 LA MER LIBRE. 

je l'ai dit plus haut, s'étaient fixés derrière nous. La col- 
lision fut un vrai désastre ; l'embarcation de l'arrière vola 
en éclats, les murailles de la hanche de bâbord furent en- 
foncées, et l'avant du schooner pirouettant avec une grande 
violence, le bout-dehors du foc fut enlevé et le beaupré 
et le mât de misaine se fendirent à grand bruit ; je ne sais 
par quel miracle nous pûmes échapper, et dans ce triste 
état et à sec de toile, commencer à fuir devant le temps. 
Arrivés tout près d'un grand nombre d'icebergs et de la 
terrible banquise, il nous fallut faire un peu de toile, mais à 
peine la grande voile était-elle déployée qu'elle fut déchi- 
rée en mille morceaux : notre position était aussi critique 
que jamais; heureusement la tempête se calma peu à peu, 
nous nous efforçâmes de tenir le vent, et une fois encore 
nous revînmes dans le détroit de Smith; de nouveau le 
vent semble s'être apaisé, le ciel s'éclaircit du côté du 
nord, mais notre mâture ne nous permet plus de porter le 
foc et le grand hunier, fâcheux état de choses au mo- 
ment de nous engager dans le pack. 

Le thermomètre est à — 5° cent, et le verglas couvre les 
ponts; le pied glisse à chaque instant; les filins, les pou- 
lies, les étais, les drisses et tout le reste sont entourés 
d'une couche épaisse de givre et des glaçons d'un pied 
de longueur pendent des lisses et du gréement. S'ils 
font assez ;bon effet au soleil, ils nous parlent trop de 
l'hiver et ne sont guère une parure désirable pour un 
vaisseau. 

J'ai essayé, ce matin, d'atteindre le cap Isabelle , mais 
j'ai remonté le pack à l'endroit même où il nous avait 
déjà arrêtés ; quelques flaques d'eau libre s'étendaient en- 
core au milieu, mais nous, nous n'avons pu réussir à tra- 
verser la glace qui nous en séparait. La seule chance qui 
me reste est de suivre les côtes du Groenland , de m'at- 
tacher, pour ainsi dire, à la glace de terre et de profiter 
des moindres passages que le vent a pu pratiquer dans 



CHAPITRE VII. 85 

le détroit, pour tâcher de parvenir enfin sur le rivage op- 
posé. Je ne désespère pas d'y arriver, quoique , au premier 
abord, les difficultés paraissent insurmontables, vu l'é- 
norme quantité de glace amoncelée par les vents. J'ai 
l'œil sur Fog Inlet (l'entrée du brouillard), à trente-six 
kilomètres au-dessus du cap Alexandre, et j'essayerai d'at- 
teindre ce point pour y recommencer ma tentative. 

Le vent fraîchit maintenant, et sous les voiles au bas- 
ris, nous avançons quelque peu; mes pauvres matelots 
font une triste besogne : il est presque impossible de ma- 
nier les câbles roidis ; au-dessus de la ligne de flottaison , 
le navire est entièrement cuirassé de verglas. Trois de nos 
chiens sont morts, tués par le froid et par l'humidité. 

1" septembre, huit heures du soir. 

Nous avons encore été chassés du détroit. La brise souf- 
flait avec violence, et en virant de bord pour éviter un 
iceberg, la vergue de misaine cassa par le milieu ; inca- 
pables de porter d'autre toile qu'une voile d'étai aux bas- 
ris, nous fûmes encore une fois forcés de chercher un 
abri derrière notre ancien protecteur, le cap Alexandre. 
Mac Cormick répare tant bien que mal nos avaries et pré- 
pare le schooner pour de nouveaux combats. 

Les deux jours suivants se passèrent au milieu des mê- 
mes dangers; aussitôt que les espars furent réparés, nous 
rentrâmes dans le détroit ; le pack était toujours là et 
nous arrêtait encore, mais on voyait un assez grand espace 
de mer libre entre l'île Littleton et le cap Hatherton, et 
nous supposions qu'il s'étendait aussi au nord-ouest de ce 
dernier; malheureusement, une énorme quantité de glace 
était amassée en dehors de l'île, et les glaçons ne lais- 
saient entre eux que des chenaux étroits et en lignes bri- 
sées. Mais j'étais déterminé à traverser la banquise ; nous 



86 LA MER LIBRE. 

engageant dans la première ouverture qui se présenta, nous 
réussîmes à faire dix-huit kilomètres dans la direction 
nord-ouest, et lorsqu'il nous fut impossible de pénétrer 
plus loin, nous virâmes de bord, dans l'espérance d'at- 
teindre enfln l'espace ouvert au-dessus de l'île. 

Nous nous trouvions en plein champ de bataille; le 
courant était contre nous, et nous découvrîmes bientôt 
que la glace descendait rapidement le détroit ; les passages 
se refermaient les uns après les autres. Couverts d'autant 
de toile que nous en pouvions porter, nous travaillions vi- 
goureusement; mais, en dépit de tous nos efforts, nous 
fûmes forcés de reculer, ou plutôt d'essayer de le faire. Il 
était difficile de manœuvrer le schooner sans nos huniers 
de perroquet que nous avions perdus. Il nous fallut virer 
vent arrière, de crainte d'être écrasés par les glaçons, qui , 
se rapprochaient de plus en plus , mais l'espace était trop 
restreint, et nous faillîmes heurter notre bossoir de tribord 
contre un champ de glace de deux kilomètres de large; un 
choc était inévitable , et un instant de réflexion suffit pour 
me convaincre qu'il serait moins dangereux d'attaquer 
de front l'ennemi ; je fis mettre la barre au vent et je me 
préparai à aborder la glace, comme l'eût fait un vrai bélier 
de siège. A tous les points de vue ma position person- 
nelle était des moins agréables : j'avais dû monter sur la 
vergue de misaine pour mieux juger des chances qui nous 
restaient; le mât, déjà fendu , pliait sous mon poids et je 
m'attendais à ce que le choc, achevant de le briser, me 
précipiterait sur la glace la tête la première. Par bonheur, 
la membrure tint bon, mais la collision fut terrible ; elle 
fit voler en éclats le taille-mer et déchira l'armature de fer 
de l'avant comme du papier d'emballage. 

Et maintenant s'ouvrait pour nous une longue série de 
luttes désespérées, de luttes telles ([ue n'en avait jamais 
subies un schooner à voile. Mortellement fatigué des re- 
tards et des embarras de ces derniers jours, j'étais résolu 



CHAPITRE VII. 87 

à tout risquer plutôt que de reculer encore ; aussi long- 
temps que nous pourrions tenir la mer, je devais essayer 
d'arriver au cap Hatherton. 

Débarrassés des glaçons et nous faufilant par une passe 
étroite, nous parvînmes bientôt à une large nappe d'eau 
libre ; mais ce succès ne fut pas de longue durée , et en 
-moins d'une demi-heure la route devenait tellement tor- 
tueuse , que nous fûmes forcés de louvoyer encore et de 
tourner vers la terre ; pendant une partie de la journée 
nous continuâmes de même, virant sans cesse de bord, 
gouvernant à droite ou à gauche , pour éviter nos dange - 
reux voisins , et perdant en quelques minutes le terrain 
qu'il nous avait fallu des heures pour conquérir. 

L'espace dans lequel nous pouvions manœuvrer se ré- 
trécissait de plus en plus, les collisions devenaient aussi 
de plus en plus fréquentes; nous reculions toujours, et la 
glace se fermait du côté de la terre. Aucun chenal, pas 
même une trouée; il était trop tard pour retourner en 
arrière, la glace s'amassait avec une vitesse merveilleuse; 
au bout d'une heure, à peine si- de la dunette on pouvait 
voir çà et là quelque tache d'eau libre , et les glaçons accu- 
mulés pressaient le schooner comme des vis gigantesques; 
entièrement à la merci de ces formidables mâchoires, il ne 
nous restait plus qu'à attendre notre sort avec tout le 
calme et toute la résignation possibles. 

La scène qui nous entourait était aussi imposante que 
terrible. Si ce n'est dans les tremblements de terre ou les 
éruptions volcaniques , la nature ne déploie nulle part 
autant de. forces qu'au milieu des banquises des mers 
arctiques. Lorsque les vents ou les courants les chassent 
contre la terre ou tout autre obstacle résistant, les glaces 
s'entre-choquent avec la puissance d'impulsion propre à 
un poids de plusieurs millions de tonnes, et le désordre , 
les craquements, le fracas sont vraiment épouvantables. 

Nous nous trouvions au centre d'une des plus effrayantes 



88 LA MER LIBRE. 

de ces exhibitions des forces polaires et nous comprenions 
avec anxiété que le schooner allait devenir une sorte de 
dynamomètre. Lorsque les parois de ces immenses glaçons 
se brisaient l'une contre l'autre , de vastes débris étaient 
projetés en dehors, pour retomber à grand bruit dans la 
mer quand la pression s'exerçait du côté opposé, et tout 
autour de nous, la hauteur de ces décombres, amoncelés 
comme par les pulsations des glaces, dépassait celle de 
notre grand mât et nous disait la force de l'ennemi qui 
nous tenait en son pouvoir. 

Nous avions réussi à nous glisser dans un espace trian- 
gulaire formé par le contact de trois icefields^ et quoique 
absolument renfermés, nous pouvions nous tourner en 
toute liberté et nous croire à l'abri d'un danger immédiat; 
mais les coins des glaçons protecteurs furent bientôt em- 
portés, notre petit havre se rétrécit peu à peu, et conster- 
nés, à bout d'espoir, nous écoutions les grincements, les 
craquements horribles de la glace, nous en suivions les 
progrès avec terreur; elle approchait, elle touchait le 
navire. ^ 

Il gémit comme un mourant dans sa dernière agonie , 
et tremblant dans chacune de ses membrures, depuis les 
pommes des mâts jusqu'à la quille, il se tordit et se dé- 
battit comme pour échapper â son puissant adversaire ; ses 
flancs allaient céder; les rivures du pont se courbèrent 
en dessus et les coutures des bordages s'ouvrirent; je le 
croyais perdu ce pauvre schooner qui nous avait si bra- 
vement portés au milieu de tant de dangers, mais ses mu- 
railles étaient solides et ses couples résistants. La glace à 
bâbord agissant peu à peu sur ses œuvres vives, détermina 
une secousse qui nous fit tous chanceler et souleva le na- 
vire; les glaçons s'amassaient, se pressaient toujours; de 
leurs débris se formait graduellement un entassement im- 
mense autour et au-dessous de nous ; et comme si un mil- 
lier d'énormes crics eussent à la fois travaillé sous le 



CHAPITRE VII. 89 

bâtiment, nous le sentions s'élever doucement au-dessus 
de la surface de la mer. Je craignais maintenant qu'il ne 
finît par se coucher sur le côté, ou que les masses qui se 
dressaient au-dessus de notre accastillage ne vinssent à 
s'écrouler» et, retombant sur le pont, ne nous ensevelissent 
sous leurs décombres. 

Huit mortelles heures se passèrent dans ces angoisses. 

A la fin, un changement de marée et de vent mit tin à 
l'horrible position ; le monstrueux radeau qui encombrait le 
détroit dériva vers l'ouest; le changement de scène, quoique 
moins terrible, était magique encore; nous recommencions 
à espérer. Quelques petites flaques d'eau se formaient près 
de nous sur le champ de glace ; peu à peu le mouvement 
s'étendit jusqu'aux blocs qui nous emprisonnaient d'une si 
terrible manière ; mais dès que la pression diminua autour 
de nous, les débris qui soutenaient l'avant de la goélette 
furent précipités à la mer, la proue bascula à sa suite pen- 
dant que l'arrière se dressait dans les airs. Nous restâmes 
immobiles pendant quelques minutes, puis le grave péril 
auquel nous avions été exposée, vint nous menacer encore ; 
un vaste champ de glace heurta le bord extérieur de celui 
qui nous retenait, se rapprocha peu â peu, et de nouveau 
la goélette fut remise à la gêne. Par bonheur cette terrible 
torture ne dura pas longtemps, l'ennemi s'éloigna en tour- 
nant sur lui-même; la pression cessant instantanément, 
le navire retomba dans l'eau en oscillant d'avant en ar- 
rière et de droite à gauche, et fut longtemps agité d'un 
roulis formidable pendant que la glace, cherchant à re- 
trouver son équilibre, plongeait avec bruit dans la mer et 
se vautrait près de nous avec une sauvage énergie. 

Délivrés enfin du péril le plus immédiat, nous fîmes 
tout notre possible pour nous dégager au plus vite des 
débris de cet affreux champ de bataille; notre premier soin 
fut d'examiner sommairement les avaries du bâtiment : la 
cale se remplissait d'eau à vue d'œil, le gouvernail était 



90 LA MER LIBRE. 

fendu» il avait deux aiguillots cassés; l'étambot était en- 
levé et des morceaux de l'étrave et de la quille flottaient 
le long du bord ; suivant toutes les probabilités , nous 
étions en voie de sombrer; notre premier devoir était de 
recourir aux pompes. 

Nous restâmes plusieurs heures au milieu des glaces, 
torturés par le doute et l'incertitude; nous ne pouvions 
manœuvrer qu'avec les plus grandes précautions ; l'état 
déplorable du schooner exigeait des ménagements infinis; 
il n'aurait pu supporter* de nouveaux chocs. Impossible 
d'aller en avant à cause de la banquise ; il était absolument 
nécessaire de nous diriger vers le rivage et d'y chercher 
un abri. Le gouvernail était hors de service, et nous fûmes 
obligés de nous diriger à Taide d'un long espars godillant 
à l'arrière. 

Le vent soufflait de plus en plus de l'est et dispersait les 
glaces autour de nous; quoique par moments nous fus- 
sions tout à fait bloqués et même une fois étroitement 
pinces , nous parvînmes , en profitant des occasions et des 
moindres fissures, à nous glisser en dehors de la ban- 
quise, et après vingt heures d'anxiété, nous arrivions 
dans une mer relativement ouverte; nous mîmes le cap 
sur la baie de Hartstène, où nous pûmes trouver un assez 
bon mouillage. 

Les avaries du schooner étaient moindres que nous ne 
l'avions d'abord pensé; un examen soigneux nous prouva 
qu'aucun couple n'avait cassé et que les coutures s'étaient 
presque refermées. Une fois assurés que nous ne courions 
plus risque de sombrer, je ne gardai que les hommes né- 
cessaires à la manœuvre des pompes, et j'envoyai tous les 
autres se livrer à un repos dont ils avaient si grand be- 
soin; nous étions tous brisés de fatigue. 

Le lendemain, on procéda à une inspection encore plus 
minutieuse; la coque du bâtiment ne nous paraissait plus 
de force à se mesurer avec les glaces, mais en nous risi- 



CHAPITRE VII. 91 

gnant à vider la cale pendant une heure sur quatre, elle 
pouvait encore tenir la mer. 

Nous nous hâtâmes de faire toutes les réparations possi- 
bles ; il aurait fallu mettre le navire à sec, mais nous n'y 
pouvions songer dans l'état actuel des glaces et de la tem- 
pérature; le gouvernail ne tenait plus que par un aiguil- 
lot, et défiait toutes les réparations possibles. 

Pendant que Mac Cormick pansait de son mieux les bles- 
sures du pauvre schooner, je me rendis sur la baleinière 
à l'île Littleton pour voir ce que la glace était devenue de- 
puis notre passage. Il nous fut assez difficile d'atteindre 
notre destination par le peu de brise qu'il faisait; mais, 
une fois à terre, je vis avec plaisir qu'un assez vaste espace 
d'eau libre se montrait le long de la côte jusqu'au cap 
Hatherton; à l'ouest et au nord-ouest la banquise parais- 
sait encore plus épaisse qu'auparavant. Reconm[iencer les 
vaines tentatives des derniers jours eût été une folie in- 
signe, même avec un bon vent et un navire solide : il nous 
fallait renoncer à cette seule chance de parvenir aux ri- 
vages de l'ouest. 

Nous fûmes assez surpris de trouver un renne profondé ■ 
ment endormi sur un lit de glace; la carabine de Dodge 
priva l'île désolée de son unique habitant, qui alla peu- 
pler notre garde-manger. Jensen et Hans, de leur côté étant 
descendus à terre, rencontrèrent une douzaine de ces ani- 
maux; ils en tuèrent deux avant que le troupeau alarmé 
eût pu gagner la montagne. 

Le vent ne se levait pas, mais nous n'avions pas le loisir 
de l'attendre, et le lendemain nous repartions de nouveau ; 
cependant tous mes efforts pour doubler l'île Littleton 
furent vains ; la glace s'était amassée sur ce point. L'air 
était très-calme, circonstance des plus alarmantes puisque 
la température descendait au-dessous de — 10" G. et que 
nous étions en grand danger d'être subitement yelés en 
pleine mer; une tempête de neige vint encore ajouter à ce 



92 LA MER LIBRE. 

péril, mais nous continuâmes toujours notre hasardeuse et 
glaciale besogne ; il fallait nous louer à l'aide du cabestan 
et du guindeau avec des lignes à baleine et des aussières ; 
nous perdions souvent le peu d'avance que nous avions 
gagné à grand'peine , et souvent nous étions rudement 
pressés entre les glaçons et nous finîmes par nous trouver 
de nouveau tout à fait bloqués ; la glace nouvelle se for- 
mait rapidement, et je dus m'avouer que la saison de la 
navigation était close. Rester vingt-quatre heures de plus 
dans la banquise, c'était m'emprisonner volontairement 
pour tout l'hiver; aussi après deux jours de fatigues et de 
travaux inutiles, je me décidai à retourner en arrière; déjà 
la retraite était fort périlleuse, mais dans ces mers polaires 
on apprend le courage et la patience. JiC succès couronna 
nos efforts, et par une brise favorable nous rentrions dans 
la baie de Hartstène; je fis mettre le cap sur un petit groupe 
d'îles déchiquetées qui en barrent le fond, et nous fau- 
filant à travers une des passes qui les séparent, nous 
nous trouvâmes dans une jolie petite anse où l'on jeta 
l'ancre. 

Le jour suivant, je fis haler le navire encore plus près 
du rivage et je l'amarrai aux rochers. 

L'équipage avait manœuvré avec un zèle mêlé d'anxieuse 
incertitude, et lorsque j'annonçai mon projet d'hiverner 
dans ce lieu, mes gens accueillirent cette communication 
avec la plus grande joie. Ils avaient cruellement souffert, 
et un long repos leur était indispensable ; ils voyaient de- 
puis plusieurs jours, et je l'avais lu sur leurs visages avant 
de vouloir me l'avouer, qu'il était décidément trop tard 
pour cette année; mais certes, si nous eussions encore eu 
le moindre espoir de réussir à traverser le détroit, ma 
vaillante petite troupe m'aurait suivi dans ces nouvelles 
luttes avec son énergie et sa gaieté accoutumées. J'aime 
à le dire hautement, pendant ces longues heures de périls 
et de peines , ils n'ont jamais tremblé en face du danger ; 



CHAPITRE VIL 93 

ils ont bravement témoigné de tout ce cpi'un homme de 
cœur peut endurer sans se plaindre. 

Le lecteur peut comprendre l'amère déception que me 
causait l'impossibilité de traverser le détroit. Comme je 
l'ai déjà dit, j'avais espéré atteindre la côte occidentale et 
y trouver un port entre le 79' et le 80* degré de latitude; je 
ne savais que trop combien étaient maintenant compromi- 
ses mes chances de succès pour un voyage en traîneau ; de 
plus, et c'était ma plus vive douleur, mon pauvre navire 
avait tellement souffert, que je ne pensais pas pouvoir re- 
nouveler mon entreprise l'année suivante. 




CHAPITRE VIII. 



Le port Foulke. — Préparatifs pour l'hiver. — Travaux scientifi- 
ques. — Notre observatoire. — Le navire jeté sur la côte. — Les 
chasseurs. — Nous scions une crique. — La glace nous entoure. 



En l'honneur de mon ami feu William Parker Foulke de 
Philadelphie, un des premiers avocats et des plus chauds 
soutiens de mon entreprise, notre lieu de refuge reçut le 
nom de Port Foulke. C'est une petite anse bien abritée de 
tous les vents, si ce n'est de celui du sud-ouest, mais nos 
récentes aventures ne nous avaient pas appris à redouter ce 
dernier, et un groupe d'icebergs, échoués à l'entrée du port, 
nous défendait des champs de glace flottante. J'aurais cer- 
tainement préféré Fog Inlet (le Havre des Brouillards), où, 
sous tous les rapports, nous nous fussions trouvés mieux 
que le docteur Kane au Port Rensselaer, et où il n'était 
pas probable que les glaces nous eussent retenus beaucoup 
plus longtemps qu'au Port Foulke : mais nous n'avions pas 
à choisir; nous étions sûrs, du moins, que nous pourrions 
de bonne heure sortir de notre prison l'été suivant et que 
notre schooner ne courrait pas le risque d'être pris dans 
le piège où est resté le navire VAdvance; en outre, le gibier 



CHAPITRE VIII. 97 

paraissait abondant, et nous n'étions pas gens à dédaigner 
cette ressource. 

A quinze kilomètres nord-est du cap Alexandre, nos quar- 
tiers d'hiver étaient éloignés de ceux du docteur Kane de 
trente-six seulement en latitude et de cent cinquante en 
contournant les côtes. Port Foulke est une petite crique 
bien enfoncée dans une chaîne de rochers escarpés, à l'as- 
pect lugubre, aux falaises de syénite d'un brun rouge som- 
bre ; au fond de la baie, cette chaîne est interrompue par une 
série de terrasses. Elle se termine à une de ses extrémités 
par trois petits îlots qui figurent dans mon journal sous le 
nom des Trois Jouvenceaux, et qui portent sur ma carte 
ceux de Knorr, Radcliffe et Starr. 

La glace se referma bientôt derrière nous. 

Je m'occupai sans retard de tout organiser pour l'hiver- 
nage : navire d'abord, équipage ensuite; sans doute, la 
science ne fut pas oubliée, mais il fallait surtout pourvoir 
au plus pressé; il y avait fort à faire, heureusement je n'en 
étais pas à mon premier voyage arctique. 

MM. Sonntag, Radcliffe, Knorr et Starr se chargèrent des 
recherches scientifiques qu'il nous était possible d'entre- 
prendre. Jensen, Hans et Pierre formèrent le corps spécial 
des chasseurs de l'expédition. Sous les ordres de M. Dodge, 
une escouade, comprenant la majeure partie de nos hom- 
mes, descendit la cargaison dans les canots et la transporta 
au rivage, d'où, au moyen d'une grue improvisée, on la dé- 
posa sur une des, terrasses inférieures, à trente pieds au- 
dessus de la marée haute, dans un magasin construit en 
pierres sèches et recouvert de nos vieilles voiles. Cette opé- 
ration présenta de graves difficultés : l'eau étant peu pro- 
fonde, la berge très-inclinée et la glace trop récente pour 
porter un traîneau, il fallut former et entretenir un canal 
pour le va-et-vient continuel des bateaux entre le navire et 
le rivage!— Mac Cormick et le charpentier, aidés du reste de 
bras disponibles, préparaient le schooner pour son longsom- 

7 



98 LA MER LIBRE. 

meil d'hiver : les voiles lurent détachées, les vergues des- 
cendues, le haut des mâts bien enveloppé et le pont couvert 
d'un toit de planches formant une chambre de huit pieds de 
hauteur vers le faite et de six et demi sur les côtés ; une 
tenture de papier goudronné en cachait tous les jomts; 
quatre fenêtres servaient à la ventilation et permettaient à 
la lumière d'entrer aussi longtemps qu'elle le pourrait. 
Entre les ponts, la besogne ne manquait pas : la cale 
planchéiée, raclée, lavée à l'eau de chaux, fut convertie 
en cabine pour l'équipage; on installa le poêle de la cui- 
sine au centre de la pièce, sous la grande écoutille à laquelle 
fut adapté un appareil très-simple pour fondre la neige et 
la glace ; ce n'était autre chose qu'un long cylindre double 
en fer galvanisé et chauffé par la cheminée du fourneau ; 
une énorme baril recevait l'eau claire et très-pure qui en 
découlait sans cesse : notre fondeuse, comme nous l'appe- 
lions, fournissait largement à tous les besoins du bord. 

Le l" octobre, tous nos préparatifs furent terminés et 
nous pendions avec une certaine solennité la crémaillère 
dans nos quartiers d'hiver; le festin fut des plus présen- 
tables, assurément : pour relevé de potage, on nous servit 
un saumon d'Upernavik, et la table pliait sous le poids d'un 
plantureux cuissot de renne , llanqué de gibelottes de lapin 
et de pâtés de gibier. 

En vérité l'état de notre commissariat aux vivres nous 
rassurait contre la venue de l'hiver. Accrochés aux haubans 
transformés en étal , une douzaine de rennes attendaient 
leur tour, et nombre de lapins et de renards étaient sus- 
pendus aux agrès. L'appétit formidable et les estomacs 
vigoureux que nous assuraient l'air vivifiant et nos rudes 
labeurs, pouvaient se déclarer satisfaits du présent et 
confiants dans l'avenir. Nos Nemrods revenaient rarement 
bredouilles: ils rencontraient fréquemment des troupeaux de 
quinze à cinquante rennes, et Jensen, qui, pendant plu- 
sieurs jours , campa sur le terrain de chasse , avait déjà 



CHAPITRE VIII. 99 

caché, selon la méthode esquimaude, la chair d'une 
vingtaine de ces animaux, sans compter tous ceux qu'il 
expédiait à bord; moi-même j'en tuai trois dans une heure. 
Toutes ces provisions n'étaient pas de trop, et nos chiens y 
faisaient de terribles brèches. Nous conformant à l'usage 
indigène, nous ne leur donnions à manger que tous les 
deux jours , mais les privations et les fatigues du voyage 
avaient sans doute accru leur voracité naturelle, et il ne 
leur fallait pas moins d'un renne à chaque repas. 

Mon journal revient sans cesse, avec une impatience 
croissante, sur le vent du nord-est, qui nous harassait 
outre mesure pendant cette période. Enfin, je pus rempla- 
cer par d'autres majuscules les deux malheureuses initiales 
N. E. que je ne me lassais d'inscrire uniformément dans 
mon livre de loch ; mais ce fui, hélas ! le seul avantage de 
notre changement de situation. Une forte brise du côté op- 
posé du rumb fit éclater la glace nouvelle qui s'était for- 
mée autour de nous et jeta le schooner à demi fracassé 
sur la côte rocheuse; position éminemment désagréable et 
dont nous ne pûmes sortir sans beaucoup d'efforts et de 
fatigues. 

Mais ces débuts de notre hivernage ne doivent pas me 
faire oublier notre astronome et son petit corps d'armée. 
Entre l'officier de service et M. Sonntag s'était établie une 
lutte incessante d'intérêts rivaux : tandis que l'un s'éver- 
tuait à mettre le bord sur un bon pied et à faire bien gar- 
nir le garde-nianger, l'autre tâchait de lui subtiliser le plus 
d'hommes possible pour aider à ses préparatifs ; et je dois 
avouer que nos matelots accouraient avec plus d'entrain à 
la voix du suivant d'Épicure qu'à celle du disciple de Co- 
pernic. Un appel à l'autorité supérieure décidait la question 
en faveur de la besogne la plus urgente, et en tenant la 
balance aussi équitable que faire se pouvait, entre les né- 
cessités de la vie matérielle et celles des labeurs scientifi- 
ques, nous parvînmes, tant que le jour dura, à poser avec 



100 LA MER LIBRE. 

succès les bases d'observations très-délicates , aussi bien 
qu'à assurer la santé et le bien-être de l'équipage. 

Dès que la glace fut assez forte pour nous porter, nous 
procédâmes à l'examen et au sondage de notre baie; pen- 
dant ce temps, on construisait un joli petit observatoire 
sur la terrasse inférieure, tout près de nos magasins. C'é- 
tait une charpente de huit pieds en carré et de sept en 
hauteur, tendue de grosse toile recouverte de neige et 
doublée à l'intérieur de peaux d'ours et de rennes. Nous 
y installâmes notre beau pendule , et Sonntag et Radclifïe 
passèrent un mois presque entier à en compter les vibra- 
tions : il marchait admirablement. On le remplaça, plus 
tard, par le raagnétomètre, monté sur un piédestal aussi 
simple qu'ingénieux. Deux barriques défoncées furent po- 
sées bout à bout sur le roc solide, et le cylindre ainsi formé 
ayant été rempli de... fèves, spules provisions que la gelée 
eût encore respectées, on y versa de l'eau en quantité suf- 
fisante , et par — 24' ^ C. , nous eûmes une élégante co- 
lonne, parfaitement solide et qui nous servit pendant tout 
l'hiver, le feu étant rigoureusement exclu de ce sanctuaire 
de la science'. 

La plupart de nos thermomètres , ceux à alcool surtout, 
furent installés sous un abri commode, élevé près de l'ob- 
'servatoire : on les examinait heure par heure, à un jour 
donné de la semaine , et trois fois par jour dans Tinter- 
valle; un autre thermomètre était lîxé à un poteau au- 
dessus de la glace ; on en relevait la température toutes 
les deux heures. M. Dodge se chargea de mesurer régu- 



1. c'est ici le lieu de rappeler que toutes les observations auxquelles don- 
nèrent lieu le pendule, le magnétisme et autres branches de la physique 
du globe, furent à mon retour adressées à l'institution Smithsonienne à 
Washington et soumises au contrôle de M. Charles Schott, ingénieur hydro- 
graphe des Élats-Unis, à qui je suis redevable de la plus active et de la 
plus utile coopération, tant pour élaborer et discuter mes matériaux, que 
pour préparer leur publication dans les Contributions Smithsoniennes, re- 
cueil auquel je dois renvoyer le lecteur. (H.) 



CHAPITRE VIII. 101 

lièrement l'épaisseur de la couche qui recouvrait la mer, 
et le télescope fut monté à côté du navire, sous une coupole 
fabriquée d'éclats de glace et de neige. 

Mais le vent ne nous laissait aucun repos ; il tourna en- 
core au sud, fondit et brisa la glace et nous poussa sur les 
rochers ; une seconde fois il fallut scier un bassin pour le 
schooner et l'y haler à force de bras , opération d'une lon- 
gueur et d'une difficulté inouïes. La glace était pourrie 
et tellement endommagée par la pression qu'elle cédait 
sous nos pieds; peu d'entre nous échappèrent à une im- 
mersion plus ou moins prolongée ; mais les secours ne 
manquaient pas et ces désagréables accidents n'eurent au- 
cune suite fâcheuse. 

La situation du bâtiment était assurément fort inquié- 
tante, désespérée même dans l'esprit de quelques-uns ; 
mais ce grave souci , non plus que nos plongeons répétés 
lorsque la glace se brisait sous nos pieds, ne pouvait rien 
sur l'inaltérable bonne humeur de tous. Je dois cependant 
en excepter deux individus possédés d'un sérieux vrai- 
ment burlesque qui ne les mettait guère en état de nous 
rendre de bons services. L'un d'eux, avec le plus grand sé- 
rieux et une somme énorme d'énergie mal dirigée, se mit 
un jour à découper à la hache mon meilleur grelin de 
neuf pouces, qui ne faisait mal à personne; tandis que 
l'autre, également solennel , cassait mes rames en repous- 
sant des éclats de glace qui ne nous gênaient en rien. Seul 
avec son courage, et armé d'un mât à mesurer les marées, 
instrument qui avait coûté deux jours de travail à Mac Gor- 
mick, il s'efforça d'éloigner le schooner des rochers qui le 
menaçaient de leur voisinage. Le malheureux n'échappa à 
la juste colère de l'officier de manœuvres qu'en se préci- 
pitant dans la mer à la suite des débris qu'il avait faits. Il 
se débattait dans l'eau glacée pendant qu'on le consolait en 
lui criant que les crustacés auraient à préparer un beau 
squelette pour la collection du commandant. I^a tempéra- 



102 LA MER LIBRE. 

tiire heureusement ne dépassait guère le point de congéla- 
tion, et l'aventure finit sans autre résultat qu'une légère 
pleurésie pour un des sauveteurs et quelques accès de 
rhumatisme pour le destructeur de mes rames. 

Le succès vint enfin couronner nos efforts et mettre 
un terme à nos longues anxiétés pour le navire; une fois 
de plus il fut en sûreté. Le vent tomba complètement, le 
thermomètre descendit à 21" ^ G. au-dessous de zéro, et 
la glace, maintenant épaisse et solide, nous protégea dé- 
sormais contre le retour de semblables dangers; nous pou- 
vions courir sans crainte sur la baie. Jensen et Pierre 
avaient déjà fabriqué les harnais pour les chiens, et, le 
jour même, je fis ma première promenade en traîneau; 
mes coursiers se trouvaient dans les meilleures conditions 
de force et de santé ; impossible de voir un plus bel atte- 
lage, et je n'étais pas moins satisfait de l'habileté de son 
conducteur Jensen. Un entrain général était à l'ordre du 
jour; la glace étant désormais bien scellée au rivage, l'en- 
tretien d'un canal pour les embarcations devenait inutile, 
et, profitant de la libre communication avec la terre, les 
chasseurs se mettaient allègrement en campagne dès les 
premières heures du matin. 

Le jour suivant, les grelins au moyen desquels nous 
étions amarrés furent enlevés avec précaution et posés sur 
des blocs de glace ; nous nous taillâmes dans cet albâtre 
polaire un escalier descendant du pont à la plaine gelée, 
et une épaisse chute de neige nous fournit les matériaux 
d'un mur dont nous entourâmes le bâtiment pour le pré- 
server du vent et des froids excessifs. Les attelages étaient 
incessamment occupés à recueillir les rennes qu'on avait 
cachés en divers endroits, et lorsque tout fut rapporté à 
bord , nous pûmes regarder avec un certain contentement 
notre provision d'excellentes viandes fraîches. 

Le schooner dormait chaudement couché dans son ber- 
ceau de glace, et il n'était plus besoin de service de bord; 



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CHAPITRE VIII. 103 

le quart de terre, un officier et un matelot, suffisçiit ample- 
ment ; la journée ordinaire qui commence à minuit, rem- 
plaça la journée de mer qui commence à midi ; nous 
franchissions la ligne qui sépare la lumière de l'été de 
la sombre obscurité du long hiver polaire; et nous nous 
préparâmes bravement à cette lutte contre les ténèbres, 
en hommes résolus à leur opposer une énergie à toute 
épreuve et une bonne humeur inaltérable. Le caractère 
personnel de mes associés était d'un bon augure pour 
l'avenir : il présentait des nuances assez différentes pour 
bannir l'uniformité de nos relations quotidiennes , et ce- 
pendant leur union, leur esprit de corps me garantissaient 
la durée de cette parfaite harmonie qui résulte du con- 
sciencieux accomplissement du devoir de chacun. 

Le 15 octobre, le soleil disparaissait pour quatre longs 
mois derrière les collines méridionales; nous ne pûmes 
parler d'autre chose le soir, et je lisais facilement sur les 
traits de mes compagnons que leurs pensées le suivaient 
dans sa course vers le sud. Un voile de tristesse s'abais- 
sait sur la table autour de laquelle nous étions groupés ; 
pendant les cinq dernières semaines nos soucis et nos 
travaux nous avaient laissé à peine remarquer le déclin du 
jour; il s'était évanoui lentement, et la morne nuit arctique 
qui succédait aux ombres grandissantes , nous faisait 
maintenant sentir pour la première fois que nous étions 
vraiment seuls dans le désert Polaire. 




CHAPITRE IX. 



Le coucher du soleil. — Nos attelages. — Le glacier du frère John. 
La chasse. —Gisements de tourbe. — Les tombes des Esquimau.x. 

— Remarque sur la putréfaction des corps. — Sonntag fait l'as- 
cension du glacier. — Hans et Peter. — Les chiens esquimaux. 

— Exploration du glacier. — Le jour de naissance de Mac Cor- 
mick. 



16 octobre. 

Le dieu de la lumière repose sous la Croix du Sud; il ne 
décrit plus au-dessus des montagnes sa courbe surbaissée ; 
mais ses rayons d'or s'attardent sur les hautes cimes et le 
jour s'arrête encore comme un amant sur le seuil de la 
maison de la bien-aimée. Les étoiles aux doux yeux pâ- 
lissent à l'approche de la froide reine des ténèbres; elle 
accomplit sa ronde majestueuse dans la nuit solennelle, 
ses tresses d'argent balayent les mers et les vagues tour- 
mentées se calment, comme un visage souriant touché par 
la main de la mort. 

L'hiver et les ténèbres s'abaissent graduellement sur 
nous ; mais neuf heures de crépuscule par jour nous per- 
mettent encore bien des travaux en plein air. Mes arrange- 
ments pour la santé et le confort de notre intérieur sont 
terminés, mon système de discipline et d'économie do- 



CHAPITRE IX. 105 

mestique marche à merveille, et j'ai la certitude que les 
rouages du petit monde qui gravite autour du schooner 
emprisonné, fonctionnent doucement et sans encombre. Je 
me sens donc beaucoup plus de liberté et je vais me lan- 
cer dans quelques courtes explorations , pendant que le 
crépuscule dure encore; aussitôt qu'il m'a été possible, 
j'ai mis mes gens à l'œuvre'pour préparer les divers objets 
nécessaires à nos campements. Tout est en ordre depuis 
quelques jours , mais l'état de la température ne nous a 
permis que de courtes absences et nous glissons insensi- 
blement dans la nuit. 

J'ai fait aujourd'hui une course animée , excitante , et 
j'ai bien rempli ma journée. Parti en poste d'assez bonne 
heure et conduit par maître Jensen , j'ai remonté un fiord 
de dix kilomètres de longueur sur trois à six de largeur, 
qui est situé au nord de notre anse, et forme le fond de 
la baie de Hartstène. Le départ a été superbe. Un beau 
traîneau et douze chiens! Ils sont tous en parfaite santé et 
courent comme l'éclair; mon traîneau groënlandais sil- 
lonne la glace avec une célérité qui donnerait le vertige 
à des nerfs mal exercés. J'ai franchi onze kilomètres en 
vingt-huit minutes , sans le moindre temps d'arrêt pour 
souffler ! ils ont refait la même route en moins de trente- 
trois. Sonntag et moi luttions de vitesse, et je l'ai gagné 
de quatre minutes. Ah ! si mes amis de Saratoga ou de 
Breeze-pointe pouvaient de loin contempler ces coureurs 
d'un nouveau genre ! Point n'est besoin de les éponger 
ou de les bouchonner : on les attelle au moyen d'un seul 
trait de dimension variable ; les plus longs sont les meil- 
leurs, ils ne s'emmêlent pas si facilement; le tirage des 
chiens placés sur les côtés en est beaucoup plus direct, 
et si vos coursiers vous entraînent sur la glace amincie , 
vos chances d'échapper au plongeon sont en proportion de 
la distance qui vous sépare d'eux. Les traits étant ordi- 
nairement de même longueur, les chiens courent côte à 



106 LA MER LIBRE. 

côte, et s'ils sont bien attelés, leurs têtes se trouvent sur 
la même ligne droite; les épaules des miens sont juste à 
vingt pieds de la partie antérieure des patins. Les animaux 
les moins vigoureux sont placés au milieu et l'attelage en- 
tier est dirigé à droite ou à gauche suivant le côté où le bout 
du fouet touche la neige ou frappe les chefs de file s'ils 
n'ont pas tout de suite compris l'avertissement. On saide 
bien de la voix, mais ce n'est que sur le fouet qu'on peut 
réellement compter, votre influence sur l'attelage étant en 
raison directe de la manière dont vous savez le manier. Le 
fouet esquimau a toujours quatre pieds de plus que les traits 
et se termine par une mince lanière de nerf durci avec 
laquelle un habile conducteur fait couler le sang à volonté; 
il sait même indiquer d'avance l'endroit où il touchera le 
réfractaire. Pendant notre course d'aujourd'hui, Jensen me 
montrait un jeune chien qui venait de mettre sa patience 
à une rude épreuve : « Vous voyez cette bête, me disait-il 
en mauvais anglais; je prends un morceau de son oreille ! » 
et comme il parlait encore, le fouet claquait dans l'air, le 
nerf s'enroulait autour du petit bout de l'oreille, et l'enle- 
vait aussi proprement que l'eût fait un couteau. 

Ce fouet n'est autre diose qu'une mince bande de cuir 
de phoque non tanné et plus large à son extrémité anté- 
rieure ; le jnanche a tout au plus deux pieds et demi ; le 
peu de poids de cet instrument le rend très -difficile à 
manœuvrer et le mouvement de poignet nécessaire pour 
enrouler la courroie autour du but est singulièrement pé- 
nible et demande de longs et patients exercices. Ma per- 
sévérance a été récompensée, et si le malheur voulait que 
j'y fusse contraint, je ne reculerais pas devant la tâche, 
mais j'espère n'être pas forcé à utilfser souvent le talent 
que je viens d'acquérir ! 

Entre tous les durs métiers, je n'en connais pas de plus 
rude : le fouet doit sans cesse retentir et s'il n'est impi- 
toyable, il devient complètement inutile. Les chiens ne sont 



CHAPITRE IX. 109 

pas longtemps à reconnaître la force ou la faiblesse de leur 
conducteur : ils le jugent eu un instant et courent où il 
leur plaît dès qu'ils ne sont pas parfaitement assurés que 
leur peau est à la merci du maître. Un renard traverse la 
glace, — ils trouvent les traces d'un ours, — ils éventent un 
phoque ou aperçoivent un oiseau et les voilà franchissant 
les neiges amoncelées et les hummocks, dressant leurs 
courtes oreilles , relevant en trompette leur queue touffue 
et s'élançant comme autant de loups à la poursuite du 
gibier. Le fouet tombe sur eux avec une énergie cruelle, 
oreilles et queues de s'abaisser, chiens de rentrer dans la 
bonne voie, mais malheur à l'homme qui se laisse dé- 
border! — Jensen lui-même a failli avoir le dessous, et n'a 
pu vaincre leur obstination qu'après avoir arraché un gé- 
missement de douleur à presque tous les chiens de l'atte- 
lage. Ils couraient après un renard et nous menaient droit 
sur la glace nouvelle; le vent renvoyait le fouet à la figure 
du conducteur , et ce ne fut qu'en pleine vue du gibier, et 
tout près de la glace semée de périls, qu'il parvint à en 
avoir raison. Le galop furieux se changea d'abord en trot 
irrégulier, et fort à contre-cœur, nos chiens finirent par 
s'arrêter tout à fait; ils étaient naturellement de très-mé- 
chante humeur; un combat général s'ensuivit et ne cessa 
que lorsque Jensen sauta au milieu d'eux et les calma en 
frappant violemment à droite et à gauche avec le manche 
de son fouet. J'ai eu moi-même à lutter avec ledit atte- 
lage, et à mes propres dépens j'ai appris combien ces ani- 
maux sont rudes à mener, presque indomptables vraiment. 
Une fois maîtrisés, ils obéissent comme un cheval ardent 
sous la main qui le comprime, et comme ce noble animal 
aussi, ils ont souvent besoin qu'on leur rappelle très -po- 
sitivement à qui ils ont affaire. 

Désirant essayer mes forces, j'avais voulu faire le tour 
du port. Le vent soufflait arrière, et tout allait à merveille; 
mais quand il fallut revenir, les chiens ne se trouvèrent 



110 LA MER LIBRE. 

pas de cet avis : ils ne détestent rien tant que de marclier 
vent debout; frais et dispos, ils se sentaient en gaieté et 
tout disposés à agir à leur tête : il est probable aussi qu'ils 
voulaient fixer leur opinion sur le nouveau conducteur 
qui se mêlait de les diriger ; du reste nous étions assez 
bons amis, je les caressais souvent, mais ils n'avaient pas 
encore éprouvé la force de mon bras. 

Après beaucoup de difficultés, je réussis à faire tourner 
mes chiens, mais je ne pouvais les retenir dans la voie 
que par le constant usage du fouet, et comme trois fois 
sur quatre le vent me le renvoyait dans les yeux, il me 
fut bientôt impossible de continuer ; la bise me glaçait le 
visage, mon bras, peu habitué à un aussi violent exercice, 
retomba presque paralysé, la longue courroie du fouet 
traînait derrière moi sur la neige. Les chiens ne furent pas 
longtemps à s'apercevoir de cet état de choses ; ils re- 
gardèrent sournoisement par-dessus leurs épaules, et ne 
voyant plus la vengeance suspendue sur leurs têtes , 
s'aventurèrent doucement vers la droite ; leur courage 
s'augmentait du silence prolongé de la terrible lanière; 
leur vitesse s'accroissait; enfin, se trouvant décidément les 
maîtres, ils tournèrent court, dressèrent leurs queues au 
vent et se lancèrent du côté opposé, aussi heureux qu'une 
bande d'enfants délivrés de l'école, et avec l'entrain sau- 
vage d'une douzaine de loups courant après une proie 
assurée. Et comme ils sautaient ! comme ils aboyaient ! 
comme ils s'égayaient de cette liberté imprévue ! 

Celui-là seul qui, après avoir des heures entières lutté 
contre un attelage de chevaux fougueux, a pu trouver quel- 
([ue repos pendant que ses indociles coursiers montaient 
lentement une âpre et longue côte, celui-là comprendra 
la satisfaction avec laquelle je sentis la force me revenir. 
Dès que je pus de nouveau brandir mon fouet, je m'arran- 
geai de manière à pousser la bande intraitable au milieu 
d'un groupe de hummocks et de monceaux de neige qui 



CHAPITRE IX. 111 

ralentirent un peu sa course ellrénée; puis sautant à terre, 
je saisis les montants et enrayai le traîneau ; les pointes 
des patins s'enfoncèrent profondément dans la neige. Les 
fuyards étaient désormais solidement ancrés ; une applica- 
tion vigoureuse du nerf de phoque les convainquit bientôt 
des avantages de l'obéissance, et lorsque, après avoir re- 
tourné le traîneau, je donnai le signal du départ, ils se 
mirent à trotter de l'air le plus humblement soumis, 
faisant face au vent sans mot dire , et sans broncher. 
Ils se rappelleront cette leçon, et je ne l'oublierai pas 
non plus. 

Mais je reviens à mon voyage au tiord : ayant atteint 
rapidement le fond du golfe , nous eûmes ensuite à fran- 
chir, non sans quelque difficulté, les crevasses formées 
par la marée , puis un haut rempart de glaces. Devant 
nous se trouvait une large et pittoresque vallée enclavée 
dans de hauts rochers et terminée par un glacier; au 
centre de l'espace qui nous séparait de ce dernier s'étendait 
un petit lac de deux kilomètres de longueur, alimenté par 
le glacier et les neiges fondues que lui versent en été les 
collines environnantes. Il s'écoule dans la mer par une 
gorge escarpée et étroite portant des traces évidentes du 
fort courant qui y débouche dans la saison du dégel. Les 
bords en sont couverts en certains endroits de couches de 
tourbe (lits de mousses desséchées et durcies) ; voilà un 
supplément bien venu pour notre provision de chauffage ; 
nous en avons emporté un spécimen qui brûle parfaite- 
ment avec l'addition d'un peu de graisse. 

D'après le désir de Sonntag, cette jolie nappe d'eau re- 
cevra le nom de lac Alida ; et la vallée porte celui de 
Ghester, en souvenir d'un endroit bien cher que j'espère 
revoir ; elle a trois kilomètres et demi de long sur près de 
deux de large, et çà et là, partout où le vent a balayé la 
neige , un gazon lin et serré attire des bandes de rennes. 
Plusieurs de leurs troupeaux , comptant en tout une cen- 



112 LA MER LIBRE. 

taine de télés, paissaient l'herbe desséchée de l'été, et ou- 
bliant un moment le but de mon excursion , je ne pus ré- 
sister à l'envie d'essayer ma carabine. Jensen et moi tuâmes 
chacun deux énormes mâles. 

Le glacier, découvert d'abord par le docteur Kane, en 
1855, fut visité plus tard par son frère, aide-chirurgien dans 
l'expédition envoyée à notre recherche, par les États-Unis , 
sous les ordres du capitaine Hartstène, et reçut du premier 
le nom de « Glacier de mon frère John ; » l'équipage se 
contente de Frère John tout court; nous l'avions fré- 
quemment vu de la baie et du sommet des collines, mais 
c'est la première fois que nous en approchions. — Nous 
sommes revenus chez nous juste â l'heure du dîner, très- 
fatigués et transis. Le thermomètre avait baissé et la bise 
soufflait d'autant plus aigre. 

Pendant mon absence, Mac Cormick et ses hommes ont 
mis nos embarcations en sûreté; une d'elles, jetée sur les 
rochers par la violence de la tempête, avait le flanc com- 
plètement défoncé; ils l'ont réparée ainsi que son gou- 
vernail. Hans et Pierre ont préparé des pièges à renards 
et chassé aux lapins. 

Les renards blancs et bleus foisonnent, à ce qu'il pa- 
raît, sur tout ce littoral; il en est de même des lapins, je 
devrais dire des lièvres ; ces derniers animaux sont très- 
gros et couverts d'une longue et épaisse fourrure d'un 
blanc pur; on en a pris un aujourd'hui qui pesait huit 
livres. 

17 octobre. 

Mac Cormick, chaudronnier en chef, raccommodeur gé- 
néral, l'adresse et l'industrie incarnées, vient de me fabri- 
quer une chaîne d'arpenteur avec quelques tringles de fer; 
au moyen de cette chaîne et du théodolite, il a mesuré la 
baie et le port, aidé de Sonntag, Dodge, Radclifiè et Starr, 
et malgré l'abaissement de la température, la gaieté de 



CHAPITRE IX. 113 

ces messieurs a su faire de cette corvée une folâtre partie 
de plaisir. Barnura et Mac Donald ont profité de leur jour 
de congé pour courir après les rennes ; ils en ont vu qua- 
rante-six bien comptés, mais n'ont réussi qu'à les forcer à 
déguerpir au plus vite ; ils sont revenus sans un pauvre 
renard dans leur carnassière. 

Gharley, dédaignant l'attirail des chasseurs, et ambition- 
nant la gloire d'un « voyage de découvertes », est allé rôder 
de l'autre côté de la baie au-dessus des falaises du Palais 
de Cristal *. Il est arrivé à une station abandonnée depuis 
longtemps , et n'a trouvé rien de mieux à faire que de dé- 
pouiller une tombe de son funèbre dépôt; il m'a rapporté, 
bien enveloppée dans sa vareuse, cette précieuse addition 
à mes richesses ethnologiques , et la promesse de sem- 
blables jours de congé, jointe au verre de grog tradition- 
nel , m'assurent la coopération de Gharley à cette branche 
de mes études; c'est du reste un solide gaillard, et qui 
nous sera fort utile, je l'espère. 

Chacun manifeste le zèle le plus louable à grossir mes 
trésors, et l'empressement de mes pourvoyeurs a été au- 
jourd'hui l'occasion d'une scène assez désagréable. Jensen, 
que son long séjour au milieu des naturels a habitué à les 
considérer comme des animaux à peine supérieurs à leurs 
chiens, a découvert une couple de tombes et en a retiré 
deux momies en linceuls de peaux. Il pensait qu'elles fe- 
raient très-bien dans mon muséum; malheureusement, 
Mme Hans furetait çà et là sur le pont pendant que Jen- 
sen montait à bord avec son butin, et reconnaissant à quel- 
que morceau de fourrure les restes d'un de ses parents ou 
ancêtres, elle entra dans une fureur épouvantable; Jensen 
avait beau lui dire que le capitaine était un grand sorcier 
et rappellerait les défunts à la vie aussitôt qu'ils auraient 
touché la terre d'Amérique , rien ne pouvait la calmer, et 

1. Ainsi nommées par le capitaine luglefield , en août 1852. 



114 LA MER LIBRE. 

le vacarme ne s'apaisa que lorsque je donnai l'ordre de 
rendre les deux squelettes à leur couche de pierres. 

Les tombes, assez nombreuses autour du port, prouvent 
qu'une tribu d'uhe certaine importance résidait dans les 
environs à une époque encore peu éloignée. Dispersés çà 
et là au hasard de la convenance des survivants, et n'of- 
frant aucune unité de forme on d'orientation, ces monceaux 
de pierres recouvrent à peine les corps qui leur sont con- 
fiés. Morne séjour des trépassés, ces tombeaux sont les 
derniers et tristes souvenirs d'une race qui s'éteint. 

18 octobre. 

Je suis bien récompensé de mon abnégation à l'endroit 
des momies ; j'ai gagné le cœur de mes Esquimaux, et 
Hans m'a rapporté deux crânes, excellents types de la race 
groënlandaise ; il les a ramassés sur les rochers, et per- 
sonne ne me les réclame. Les petits crustacés me sont tou- 
jours fort utiles : ils m'ont déjà préparé plusieurs sque- 
lettes de toutes les variétés d'animaux que nous avons 
capturés : la masse des chairs une fois enlevée, la char- 
pente osseuse est déposée dans un filet, puis descendue dans 
le trou à feu; les petits travailleurs de la mer y pénètrent 
par escouades immenses, et en un jour ou deux, au plus, 
me nettoient un squelette infiniment mieux que ne le fe - 
rait le plus habile préparateur de pièces anatomiques. 

On m'a rapporté le corps d'un renne que j'avais blessé 
mortellement à la chasse d'hier, et que la fatigue m'avait 
forcé d'abandonner. Après en avoir suivi les traces pen- 
dant deux kilomètres, on l'a trouvé mort et couché dans 
la neige; mais nos hommes se sont fatigués en pure perte, 
l'intérieur de l'animal est dans un état de putréfaction assez 
avancée , circonstance qui paraît au moins singulière par 
cette température de — 24" | G. Le D»- Kane avait observé un 
cas semblable, et Jensen m'assure que cela est si peu rare 



CHAPITRE IX. 115 

à Upernavik, que les Groënlandais ouvrent le renne pour 
en retirer les entrailles aussitôt qu'il a rendu le dernier 
soupir. Voici , je pense, l'explication de ce fait assez inso- 
lite à première vue : la surface de l'animal mort gèle 
immédiatement au contact de l'air; il se forme ainsi autour 
de lui une couche de glace , corps très-mauvais conducteur 
qui bouche les pores et renferme à l'intérieur la chaleur 
vitale qui ne peut s'évaporer. Cette chaleur précipite la dé- 
composition et engendre des gaz qui pénètrent les tissus et 
les rendent impropres à la nourriture de l'homme ; aussi 
les cas de putréfaction instantanée , pour ainsi dire , sont 
beaucoup plus fréquents pendant les grands froids de l'hi- 
ver qu'au milieu de l'été. 

19 octobre. 

Aujourd'hui une alerte petite bande a visité la vallée de 
Chester: Sonntag et Jensen sur un traîneau, Knorr etHans 
sur l'autre. Sonntag emportait le théodolite et la chaîne 
pour mesurer le glacier; les autres, comme de juste, ont 
préféré leurs carabines. Ils ont vu de grands troupeaux de 
rennes, mais n'en ont rapporté que trois seulement L'un 
d'eux, trophée de M. Knorr, a failli lui coûter cher. Le pau- 
VTe animal, blessé dans la vallée, grimpait péniblement 
sur trois jambes les rampes escarpées qui la bordent. Knorr, 
qui le suivait de près, l'atteignit d'un second coup tiré à 
moins de vingt mètres; mais le chasseur et sa victime se 
trouvaient en ligne droite, et celle-ci en roulant sur la 
pente entraîna son agresseur qui dégringola de roc en roc 
au grand effroi des témoins de cette scène. La chronique 
ne dit pas par quel miracle notre jeune ami, au lieu d'avoir 
les os brisés, en a été quitte pour quelques contusions seu- 
lement. 

Sonntag a eu aussi son aventure. Parvenu au pied du 
Fi ère John^ il 'dut suivre pendant deux milles une étroite 
gorge formée d'un côté par le mur de glace , de l'autre par 



116 LA MER LIBRE. 

le talus de la montagne, avant d'en pouvoir tenter l'as- 
cension; il se tailla ensuite un escalier à coups de hache 
et réussit à gagner la surface du glacier. Cette surface est 
traversée par des crevasses profondes et d'autant plus dan- 
gereuses qu'elles sont recouvertes d'une couche de neige : 
un de ces ponts fragiles céda sous les pas de M. Sonntag, 
et il eût disparu dans l'abîme, si le baromètre qu'il tenait 
à la main, n'avait arrêté sa chute en se plaçant en travers 
de la fissure, fort étroite heureusement. Inutile de dire que 
le baromètre, notre meilleur, hélas ! fut complètement mis 
hors de service. 

Garl et Christian, mes deux recrues danoises d'Upernavik, 
se préparent à la pêche aux phoques, selon la méthode 
groënlandaise. De grands filets de lanières de cuir à très- 
larges mailles sont maintenus sous la glace dans une po- 
sition verticale par de grosses pierres attachées au bord 
inférieur; l'innocent animal, nageant à la poursuite d'une 
bande de crevettes, ou cherchant dans la voûte qui l'em- 
prisonne un trou par lequel il puisse respirer, s'embar- 
rasse dans les mailles du filet et ne tarde pas à se noyer. 
Au Groenland la pèche de ces amphibies ne se fait guère au- 
trement pendant l'hiver, et les chiens en sont les auxiliaires 
tout à fait indispensables : ils transportent rapidement 
d'un point à un autre leur maître qui visite ses filets et 
dépose sur leurs traîneaux le produit de sa chasse. La 
glace nouvelle est le principal danger de ces expéditions 
toujours très-hasardeuses, et Jensen anime souvent nos 
soirées du récit de ses aventures. Une fois, entre autres, la 
glace sur laquelle il se trouvait se détacha du rivage et se 
mit à flotter vers la grande mer; il était perdu si son ra- 
deau de cristal n'eût touché la pointe d'une petite île sur 
laquelle il sauta lestement, et où il dut rester sans abri 
et sans nourriture jusqu'à ce que la gelée lui eût construit 
un nouveau pont. On ne saurait trop admirer le courage 
et la témérité des chasseurs groënlandais. 



CHAPITRE IX. 119 

La bise souffle sans merci; cependant, je suis allé de 
l'autre côté du fîord, au village d'Étah, à sept kilomètres au 
nord-ouest; la hutte qui m'était familière autrefois, est 
maintenant inhabitée ; des vestiges nombreux m'ont montré 
toutefois qu'elle n'était pas restée sans maître depuis la 
nuit de décembre 1854 : cette nuit que je n'oublierai jamais*. 

Tout auprès de la cabane, un renne splendide écartait 
d'un pied impatient la neige qui recouvrait la mousse et 
l'herbe desséchée et prenait un repas, sinon très- savou- 
reux, du moins honnêtement gagné. Je me trouvais sous le 
vent et l'approchai sans peine ; il était tout à son affaire, et 
il avait l'air si confiant, il soupçonnait si peu qu'un ennemi 
pût le chercher dans ces solitudes paisibles, que je sentis 
le cœur me manquer, et je dus viser trois fois avant de 
faire feu. En dépit de mes hésitations, il est maintenant sus- 
pendu aux haubans de la goélette, et j'espère en manger ma 
bonne part sans trop de remords de ma cruauté d'aujour- 
d'hui. 

20 octobre. 

Depuis quelques jours j'ai remarqué une sourde rivalité 
entre mes deux chasseurs groënlandais, les plus utiles, 
Hans et Peter. Ce dernier, Esquimau pur sang au teint foncé, 
à la chevelure de jais coupée carrément sur le front, selon 
la mode du pays, est un petit hortime, très-honnête, toujours 
tenu fort proprement et d'assez bon air; il joint une adresse 
merveilleuse à ses talents de chasseur et j'ai là une foule 
de petits objets, coupe-papier, cuillers à sel, etc., qu'il 
m'a sculptés dans une défense de morse avec beaucoup 

1. A la fin de 1854 le D' Hayes et sept hommes du navire l'Advance, blo- 
qué dans le port Van Rasselaer, après avoir tenté en vain d'atteindre Uper- 
navik en canot, et succombant au retour sous le froid et les privations, 
faillirent périr victimes des erhbûches d'une partie des Esquimaux alors 
établis à Etah. {Kane'sarcHc explorations, tome I, p. 435-440.) Voir la rela- 
tion particulière de cet épisode, publiée par Hayes (An arclic Boat-Joumey 
in the autumn of 1854, etc., in-18. Londres, 1860). (Trad.) 



120 LA MER LIBRE. 

d'art et de goût, sans autres instruments qu'une vieille 
lime, un couteau et un morceau de papier sablé. Il s'em- 
presse de se rendre utile en toute occasion, et comme je 
récompense volontiers le zèle et le travail, il se trouve 
aujourd'hui l'heureux possesseur d'un beau costume en 
drap pilote et de quelques chemises de flanelle rouge : 
toutes choses que Hans ne peut lui pardonner. Il m'est 
impossible de montrer la moindre bienveillance à mes 
autres Groënlandais, sans rendre Hans très-malheureux; il 
n'ose guère murmurer en ma présence, mais il devient bou- 
deur et ne veut plus chasser, ou s'arrange de manière à ne 
pas trouver de gibier, Hans est la vivante incarnation des 
plus mauvais côtés du caractère de sa race. Étrange peuple 
que ces Esquimaux, et encore plus intéressants à étudier 
que mes chiens, tout en m'étant beaucoup moins utiles. Le 
chien obéit au fouet brandi par un poignet énergique; mais 
qui réussira jamais à conduire l'animal humain qui répond 
au nom d'Esquimau ? C'est un être en quelque sorte négatif 
en toutes choses, sauf en une seule : sa très-positive inconsis- 
tance comme créature sociale. Au premier abord, il semble- 
rait qu'une certaine sociabilité est le fond des rapports mu- 
tuels de ces hyperboréens, mais suivez-les de près : ils ne 
ferment pas leur porte à leur frère malade, pauvre ou en 
détresse, mais jamais ils ne lui offriront spontanément 
le secours dont il a besoin ; ils n'ont pas même l'air de se 
douter qu'on puisse venir volontairement à l'aide du pro- 
chain malheureux. Le chasseur qui a perdu son attelage ou 
ses filets, la famille privée de son chef, le prodigue ruiné, 
le paresseux même entre librement dans la pauvre hutte 
du rude habitant de ces déserts glacés ; il se sert de tout ce 
qu'il y trouve, comme s'il était membre de la petite com- 
munauté; on ne le repoussera point: mais si, à quelque 
distance, un malheureux se débat dans les angoisses de la 
faim, personne ne songera à lui porter le morceau de pho- 
que qui lui sauverait la vie. Chacun ne compte que sur soi- 



CHAPITRE IX. 121 

même, et n'attend pas plus l'assistance du voisin qu'il ne 
pense à lui offrir la sienne. 

Ce n'est pas par charité que l'Esquimau ne refuse aux né- 
cessiteux ni l'abri ni la nourriture; ce n'est pas par bonté 
d'âme que le chasseur ne repousse pas l'homme fatigué 
qui s'est hissé sur son traîneau pour arriver plus vite à la 
hutte éloignée. Non, il le laissera glisser dans la neige, 
voire même il y aidera sournoisement si l'occasion s'en 
présente, et l'abandonnant loin de tout secours, il con- 
tinuera sa route avec la plus grande insouciance, sans 
donner une pensée à son hôte de* quelques heures. 

Lorsqu'il change de séjour, la famille étrangère qui a 
cherché sa protection n'est pas invitée à l'accompagner : si 
elle peut le suivre, tant mieux pour elle ; il ne la chassera 
pas : l'idiome du pays n'a pas même de mot pour exprimer 
un tel acte; mais si ces pauvres diables n'ont pas la force 
de faire le voyage, il les laisse à leur malheureux sort 
avec le même calme qu'il abandonne le vieux chien usé 
par la chasse et le traîneau. 

Parmi eux, on ne trouve ni mendiant, ni emprunteur, 
ni voleur. Ils ne donnent jamais, mais aussi ils ne se dé- 
pouillent point entre eux. — A l'égard de l'homme blanc, 
c'est tout autre chose, et ils ne se font aucun scrupule de 
lui filouter tout ce qu'ils peuvent atteindre. 

Impossible d'imaginer des êtres d'une sensibilité plus 
obtuse que ces sauvages; mes chiens montrent plus de 
sympathie les uns pour les autres ; ils courent ensemble 
le même gibier, et s'ils se mordent souvent, ils redevien- 
nent amis aussitôt que leurs dents ont vidé la querelle.... 
Ces gens-ci ne se battent jamais : un rival les inquiète, un 
vieillard décrépit leur est à charge , une femme est soup- 
çonnée de sorcellerie, un paresseux n'a pas de chiens et vit 
aux dépens des autres.... On vous les harponne en secret, 
et tout est dit. — Ils se défont même de leurs propres en - 
fants lorsque ceux-ci sont trop nombreux, ou sont affectés 



122 LA ^ER LIBRE. 

de quelque infirmité qui les rendrait incapables de se suf- 
fire, — mais ils n'ont pas l'idée d'en venir ouvertement 
aux mains avec leurs ennemis. Telles sont du moins les 
habitudes des tribus qui n'ont pas encore été relevées d'un 
degré ou deux par l'influence de la civilisation chrétienne 
et sur lesquelles n'ont pas été greffées les coutumes guer- 
rières des descendants des vieux rois de mer qui, du 
neuvième au quatorzième siècle, vécurent et bataillèrent 
dans le sud du Groenland. 

Avec de tels penchants, ils ne peuvent voir d'un œil fa- 
vorable le bonheur d'autrui ; et les sentiments envieux de 
Hans contre Peter, mon favori, s'expliquent tout naturelle- 
ment. Du reste, quand je ne donnerais à celui-ci que le 
strict nécessaire pour couvrir sa nudité, quand j'octroierais 
à Hans tout ce qu'il y a de mieux dans le navire, et même 
des choses parfaitement inutiles à un Esquimau , sa jalou- 
sie et son avidité ne seraient pas satisfaites ; la bienveil- 
lance que je témoigne à son rival lui est surtout odieuse ; 
il y voit à juste titre la promesse de nouveaux dons. 

De plus, Hans a un ménage à lui, et fier de posséder un 
échantillon de la moitié féminine de l'humanité , il peut se 
croire beaucoup au-dessus de ses trois compagnons. Il a 
planté sa tente sous le toit qui abrite le pont , et à demi 
enseveli sous des peaux de rennes avec sa femme et son 
rejeton, il y mène tout à fait la vie de ses congénères. 
Mme Hans , Merkut de son vrai nom , est une petite bou- 
lotte pas trop mal chiflbnnée pour une Esquimaude ; elle 
est, certainement, non pas la plus jolie, mais la moins laide 
de toutes les femmes de race pure que j'ai pu voir; son 
teint est même assez clair pour qu'une nuance vermeille 
soit visible, sur ses joues, lorsqu'on réussit à lui faire en- 
lever avec de l'eau de savon l'épaisse couche de suie 
huileuse qui les recouvre ordinairement; mais une telle 
débauche de propreté ne se fait pas tous les jours, et quant 
à la soumettre de nouveau à une lessive semblable à celle 



CHAPITRE IX 123 

que les matelots lui infligèrent près du cap York, il est 
impossible d'y songer, 

Pingasick , le joli mignon , âgé d'environ dix mois , est 
aussi présentable que n'importe quel bambin dont le corps 
n'a jamais fait connaissance avec l'eau. Il court aussi na- 
turellement vers le froid que les petits canetons vers la 
mare, et tous les jours se traîne à quatre pattes hors de 
la tente paternelle pour rouler sur le pont son petit corps 
libre de tout vêtement; sa mère, très-indifférente au froid 
et à ce que notre monde civilisé et nos phrases de conven- 
tion appellent modestie féminine, n'hésite pas à paraître 
dans un costume aussi primitif; du reste, la température 
du navire descend rarement au-dessous du point de congé- 
lation. 

Mes deux autres Esquimaux, Marcus et Jacob, logent 
avec cette aimable famille. C'est une paire de garnements 
assez comiques et très-différents de Hans et de Peter. Marcus 
ne veut pas travailler et Jacob ne le peut pas, étant, comme 
Hamlet, prince de Danemark, devenu « gros et court d'ha- 
leine ». Leur titre de chasseur est une sinécure. Nous avons 
essayé de les utiliser de toutes les manières possibles et 
nous avons reconnu, d'un commun accord, qu'ils ne sont 
bons qu'à amuser l'équipage et à dépecer le gibier, et du 
moins ils s'acquittent fort bien de cette dernière besogne, 
y trouvant l'occasion de festoyer sans fin, ni trêve ; je n'ai 
jamais vu homme ou bête qui en cela pût rivaliser avec 
maître Jacob. La quantité de chair qu'il engloutit est vrai- 
ment fabuleuse; cuite ou crue, tout y passe. — «Il se 
mangerait en trois repas », — déclare le cuisinier avec une 
indignation qui frise l'exagération. Le maître d'hôtel pense 
le blesser beaucoup en lui décochant une citation de Shake- 
speare: il l'appelle un sauvage « à l'estomac sans bornes ». 
Les matelots le menacent d'une prochaine ressemblance 
avec les animaux dont il se repaît si gloutonnement : une 
paire d'andouillers va s'élever sur son front; des poils de 



12't LA MER LIBRt:. 

lapin vont couvrir sa peau distendue; des plumes d'oi- 
seau pousseront sur son dos; ses bras et ses jambes vont 
s'aplatir en forme de nageoires; déjà ses dents s'allongent 
en défenses ; on aura un beau baril dhuile avant le prin- 
temps, etc. Il écoute tout sans mot dire, mais de temps à 
autre il lance à ses tourmenteurs une œillade maligne; 
il se réserve probablement quelque petite vengeance. 

En voilà assez sur mes sujets esquimaux. J'aime mieux 
parler du glacier auquel je suis allé faire une nouvelle vi- 
site le 21 octobre. Je n'ai pas perdu ma journée. Hans con- 
duisait Sonntag, et, comme à l'ordinaire, Jensen me servait 
de cocher; nous emmenions Cari et Pierre pour nous aider 
là-haut, et, bien que chaque traîneau portât trois per- 
sonnes et les instruments nécessaires à nos travaux pro- 
jetés, nous arrivions en quarante minutes au pied du 
Frère John. 

Un service journalier et un léger retranchement dans la 
provende quotidienne avaient fait merveille sur mes atte- 
lages; presque aussi ardents à la course, ils étaient un 
peu moins difficiles à tenir en main. 

Jamais éleveur de chevaux ne prit plus de plaisir à sur- 
veiller ses écuries, que je n'en trouve à m'occuper de mes 
chenils. Nos coursiers, il faut bien le dire, ne sont pas 
somptueusement logés , leurs chenils ne consistant qu'en 
murailles de neige durcie, élevées à côté du navire ; mais 
ils n'y veulent entrer que lorsque la température est très- 
basse et la bise encore plus incommode que d'habitude; 
ils préfèrent la plaine glacée, où ils dorment pelotonnés 
ensemble comme des vers dans un fromage, et presque en- 
sevelis sous la neige amoncelée par le vent. 

Ce sont de singuliers animaux, vraiment dignes d'étude. 
Comme d'autres communautés en quête d'un bon gouver- 
ment, ils se divisent en chefs et en sujets, en gouvernants 
et en gouvernés. Ces derniers ont les droits qu'ils peuvent 
happer," et les gouvernants leur en laissent prendre le moins 



CHAPITRE IX. 125 

possible, atin de se garantir de toute rébellion et s'assurer 
une existence paisible. Bref une communauté de chiens n'a 
pas d'autre base que les principes autoritaires les plus gé- 
néralement reconnus parmi les hommes. Voyez plutôt : mes 
meutes subissent le contrôle d'une grosse brute hargneuse, 
armée de formidables dents et revêtue d'un uniforme d'un 
rouge sale avec parements couleur tabac. Ousisoak, c'est 
le nom du monarque, est doué d'une force énorme, et cha- 
cun de ses mouvements prouve qu'il en a pleine con- 
science; en un clin d'œil il se fait obéir des plus hardis 
de la bande, et semble posséder la faculté d'annihiler 
instantanément toute conspiration , cabale ou mauvais des- 
sein contre son pesant pouvoir. Ses sujets le détestent, 
mais malheur à eux s'ils essayaient de se révolter! la 
vengeance tomberait sans fin ni trêve sur leurs têtes cou- 
pables. Seul, un énorme chien, au pelage noir, au col- 
lier blanc, Karsuk, ainsi nommé à cause de sa couleur, 
ose parfois se mesurer avec le tyran, mais, moins alerte 
et moins intelligent , il sort toujours vaincu de ces longs 
duels, et ses infortunés partisans sont punis l'un après 
l'autre par l'impitoyable habit rouge. Sous les harnais 
Ousisoak prend la gauche du tr^imeau , Karsuk se place à 
la droite. 

11 y a un autre puissant animal, qui répond au nom 
d'Érèbe et gouverne l'attelage de Sonntag comme Ousisoak 
gouverne le mien. 11 ne craint pas Karsuk, mais n'a jamais 
maille à partir avec mon chef de meute, sans grands 
dommages pour sa peau et celle de ses compagnons. Ces 
luttes se renouvellent souvent, et Ousisoak combat de toute 
la force de ses puissantes mâchoires pour se maintenir au 
pouvoir; tout cela à mon avantage, car si, par malheur, il 
était un jour vaincu par ses rivaux, il s'exilerait des lieux 
témoins de sa honte , pour mourir bientôt de fainéantise et 
de douleur. Et que d'anarchie alors! Combien de san- 
glantes querelles entre Érèbe et Karsuk avant que l'un des 



126 LA MER LIBRE. 

compétiteurs soit contraint de reconnaître la supériorité de 
l'autre ! 

Ousisoak a, du reste, de ces faiblesses qui ne déparent 
pas la grandeur; il est sentimental, et s'est choisi une 
compagne qui partage la splendeur de son règne, le con- 
sole de ses chagrins et lèche ses blessures quand il revient 
tout sanglant de ses glorieux tournois. Arkadik , sa bien- 
aimée, son idole, se place toujours à ses côtés; elle court 
près de lui dans l'attelage et combat à sa suite avec plus 
d'acharnement que ses autres soldats. En retour, elle fait à 
peu près tout ce qu'elle veut, elle enlève de la bouche au- 
guste de son époux l'os qu'il est en train de dévorer, et il 
le lui abandonne avec une grimace des plus comiques; sou- 
vent, très-aflamé lui-même, il trotte après elle, et lorsqu'il 
pense qu'elle a suffisamment pris sa part du festin, il fait 
entendre un grognement sourd ; elle laisse alors tomber le 
morceau sans murmure. Quand on leur jette leur pitance et 
que le vieux monarque se trouve de méchante humeur, il 
pose sur le morceau de renne ses pattes antérieures et le 
dévore à belles dents, tout en grondant comme un loup : 
les autres chiens n'osent approcher jusqu'à ce que Sa Ma- 
jesté soit rassasiée ; la reine Arkadik elle-même ne se ha- 
sarderait pas à aborder de face son époux, mais elle se 
glisse à côté de lui, faufile son museau entre ses pattes de 
devant et prend ainsi « sa part de royauté ». 

J'aurai sans doute l'occasion de revenir plus tard à mes 
chiens ; la soirée s'avance, et je dois dire quelques mots du 
glacier de mon Frère John. 

La partie de ce glacier qui regarde la vallée forme un 
mur légèrement convexe d'environ deux kilomètres de large 
sur trente-trois mètres de haut. Comme les icebergs, il 
présente une surface très-irrégulière, fracturée en tous 
sens et dégradée sur de longues lignes verticales par les 
eaux qui en découlent en été; les mêmes traces, mais beau- 
coup moins marquées, se montraient horizontalement en 



CHAPITRE IX. 129 

certains endroits et paraissaient se conformer à la cour- 
bure de la vallée sur laquelle repose le glacier. En arrière 
de cette paroi , la pente est tout à fait abrupte sur une 
centaine de pieds, après quoi elle diminue rapidement, 
jusqu'à n'avoir plus que six degrés d'inclinaison, et va se 
perdre au loin dans la mer de glace qui couvre la terre du 
côté de l'orient. 

L'approche du glacier est défendue par une sorte de 
rempart formé des débris qui s'en séparent de temps à 
autre; quelques-uns de ces blocs de cristal diaphane ont 
plusieurs pieds de diamètre ; pendant que nous les regar- 
dions, une lourde masse, suivie d'une immense grêle de 
tous petits fragments , se détacha du mur et vint tomber 
avec fracas sur le sol de la vallée. La surface du glacier 
présente une légère courbe relevée vers les côtés ; là ses 
parois ne sont pas adhérentes à celles de la montagne ; elles 
en sont séparées par une gorge étroite, ou profonde ravine, 
encombrée en plusieurs endroits par les débris rocheux qui 
ont roulé des falaises escarpées ou par les blocs de glace 
tombés du Frère John. Parfois, le glacier lui-même, en s'é- 
tendant, a repoussé des amas confus de rochers sur la pente 
de la colline opposée. 

Il n'était pas très-facile de marcher dans cette gorge si- 
nueuse; la croûte de neige à peine gelée s'effondrait sous 
notre poids, et nos jambes se déchiraient aux arêtes des 
éclats de rocher, ou aux glaçons presque aussi aigus ; au 
bout de trois kilomètres et demi , nous taillâmes des mar- 
ches dans la glace , comme Sonntag l'avait fait précédem- 
ment, et nous réussîmes à atteindre le sommet de la 
paroi. 

Nous étions maintenant sur le dos du glacier, mais nous 
n'avançâmes vers le centre qu'avec une prudente lenteur, 
redoutant sans cesse qu'une fissure s'ouvrît sous nos pas 
et nous engloutît entre ses froides murailles de fer. Nous 
atteignîmes enfin une plaine de glace claire et transparente 

9 



130 LA MER LIBRE. 

parfaitement unie et un peu inclinée. Notre course d'au- 
jourd'hui avait surtout pour but la solution d'un problème 
des plus intéressants : le glacier raarche-t-il ? Nous le sau- 
rons dans quelques mois. 

Nous nous sommes conformés à la méthode très-simple 
et très-facile employée en Suisse par le professeur Agas- 
siz • après avoir placé deux bâtons sur l'axe du glacier et 
soigneusement mesuré la distance qui les séparait, j'en ai 
fait planter deux autres, à égale distance des premiers et du 
bord du glacier; puis, au moyen du théodolite, nous avons 
successivement relié par des angles tous ces jalons les uns 
avec les autres d'abord, et ensuite avec des objets fixes, 
sur les flancs de la montagne. Ces angles seront de nou- 
veau mesurés au printemps , et je saurai ainsi si le gla- 
cier se meut ou non, et quelle est la vitesse de son mou- 
vement. 

Aujourd'hui , comme du reste toutes les fois que nous 
avons dû faire des opérations demandant beaucoup de soin 
et de patience, l'inexorable bise qui nous assiège ne nous a 
laissé aucun repos. La température ne nous inquiéterait 
guère, et le thermomètre a beau marquer quinze ou vingt 
degrés de congélation, nous y sommes faits maintenant; 
mais le vent est un sérieux obstacle , surtout quand la na- 
ture de nos travaux nous force à rester longtemps immo- 
biles dans le même lieu, et le froid rend le maniement de 
nos instruments doublement pénible. Nous avons dû les re- 
couvrir en partie de peau de daim pour épargner à nos 
doigts de douloureuses brûlures^ nom très-significatif qui 
nous sert à désigner les moins graves des accidents pro- 
duits par la rigueur du froid. 

Je compte retourner demain au glacier et l'étudier moins 
sommairement. 

Pendant mon absence, les chasseurs se sont fort distin- 
gués : Barnum a tué six rennes, Hans neuf, et Jensen deux; 
mais le grand événement du bord est la fête de Mac Cor- 



CHAPITRE IX. 131 

mick, et nous étions attendus avec impatience au ban(|uet 
somptueux qui réunissait tous les officiers. 

J'ai établi comme règle générale que nos jours de nais- 
sance seront célébrés avec toute la pompe que permettra 
l'état de nos ressources , et à son anniversaire le héros de 
la fête peut réclamer ce que j'ai de meilleur dans mon 
armoire ou dans les cambuses du maître d'hôtel. Je crois 
avoir donné là une preuve de quelque sagesse; je ne con- 
nais que trop le sombre nuage qui s'avance lentement vers 
nous, et tous mes efforts ne suffiront peut-être pas pour 
conserver la gaieté de l'équipage. Sous l'étoile polaire aussi 
bien qu'à l'équateur, l'homme n'est pas heureux s'il a 
l'estomac vide, et il faut qu'il dîne à une heure quelconque 
de la journée. 

.... Car n'est-il pas un être Carnivore, 
Au miel des fleurs, aux larmes de l'aurore, 
Préférant , pour combler le gouffre abdominal , 
Le sang que boit et la chair que dévore 
Le squale hideux ou le tigre royal? 

Aussi autour de moi ne dédaigne-t-on un quartier sa- 
voureux de venaison et on se répète avec une vraie satis- 
faction l'ordonnance de saint Paul au doux Timothée : 
« Usez d'un peu de vin à cause de l'estomac. » 

Celui que nous voulions honorer aujourd'hui avait pris 
soin de se fêter lui-même ; de ses propres mains, il a pré- 
paré le repas et s'en est acquitté à merveille. Mac Cormick 
est un homme vraiment extraordinaire ; ses talents n'ont 
point de bornes. Très-intelligent, bien élevé, ayant en lui 
des trésors de virile énergie, il a amassé en roulant par le 
monde quelques brins de toutes les sciences qui sont sous 
le soleil, depuis l'astronomie jusqu'à la cuisine, depuis 
la navigation jusqu'à l'art d'exploiter les placers. Philo- 
sophe à sa manière, il aime à prendre toutes ses aises 
une fois son travail terminé ; mais pendant les heures de 
service aucune fatigue, aucun danger ne l'arrête; il possède 



132 LA MER LIBRE. 

en outre la faculté si éminemment utile de savoir exécuter 
lui-même tout ce qu'il commande aux autres , et manie 
l'épissoir aussi bien que le sextant; à l'occasion il se fait 
matelot, charpentier, forgeron, cuisinier, avec la même 
aisance qu'il se montre homme du monde dans la bonne 
société. 

Hier, j'avais trouvé dans ma cabine une jolie petite carte 
d'invitation : M. M'Cormick présentait au commandant les 
compliments de la table des officiers et le priait de leur 
accorder l'honneur de sa présence le 21 courant à six heures 
du soir. Je n'ai pas manqué à l'appel et je retourne dans 
ma tanière abasourdi de l'habileté de l'officier de ma- 
nœuvres dans cet art qui donna l'immortalité à Lucullus et 
la célébrité à Soyer, et très-enchanté de voir officiers et 
matelots si bien en train. La carte, illustrée par le crayon 
de Radcliffe, était des plus attrayantes pour un homme 
affamé et toutes ses promesses ont été tenues. Après le 
potage à la jardinière, digne prologue du festin, venait 
un saumon bouilli, drapé de la plus blanche des serviettes; 
puis arrivèrent successivement le rôti, un cuissot de renne 
pesant trente livres, et flanqué d'une brochette de canards- 
eiders accompagnés de gelée de groseilles et de marmelade 
de pommes ; puis divers plats de légumes frais, un énorme 
plumpudding importé de Boston et à demi voilé par les 
flammes bleues et onduleuses d'un excellent rhum, un 
mince-pie, du blanc-manger, des noix, des raisins secs, des 
olives, du fromage yankee, des gâteaux de Boston, du café, 
des cigares, que sais-je encore? On avait retiré de dessous 
mon cadre du madère et du xérès et une couple de flacons 
de vin du Rhin, jusque-là soigneusement cachés'. 

La couleur locale était représentée par une mayonnaise de 
gibier glacé, coupé cru en tranch'es très-minces, et tout 
simplement exposé ensuite à l'air extérieur; bien réussi 
du reste, il paraissait aussi croustillant que pouvait le dé- 
sirer notre cuisinier, niais je suis obligé d'avouer que nous 



CHAPITRE IX. 133 

ne sûmes pas en apprécier le mérite. — Au iias de la carte 
se lisaient ces mots : « Knorr tiendra l'archet. Les officiers 
chanteront en chœur : 

Nous ne rentrerons pas avant l'aube. 

Toutes les scies sont permises, excepté celle de « Joé Miller» 
qu'il est défendu d'employer sous peine d'avoir à nettoyer 
le trou à feu pour le reste de la nuit. » 

Il y a deux heures que je suis retourné dans ma cabine, 
les laissant se livrer sans contrainte aux amusements de la 
soirée. Ils s'en donnent à cœur joie. L'équipage tout en- 
tier se sent, comme autrefois Tam o'Shanter, 

Vainqueur de tous les maux de la vie, 

et je veux espérer à sa gloire que ce n'est pas par la même 
cause. Les matelots terminent la fête par une danse légère, 
à laquelle ils ont forcé Marcus et Jacob de prendre part, 
pendant que les officiers, en vrais yankees, font des dis- 
cours. Au moment de m'endormir j'entends proposer un 
toast a la Grande Ourse!... 




CHAPITRE X. 



Voyage au glacier. — Le premier campement. — Escalade du gla- 
cier. — Description de sa surface. — Terrible tempête. — Froid 
excessif. — Dangers de notre positioji. — Le clair de lune. 



Il ne faisait plus jour, même à l'heure de midi; cepen- 
dant l'obscurité ne nous enveloppait pas encore, et, la 
pleine lune ajoutant sa clarté à celle du crépuscule arcti- 
que, je songeai à exécuter mon projet d'une longue ex- 
cursion sur le glacier. — Les rafales du vent s'étaient un 
peu calmées, et la réussite de ce petit voyage paraissait 
plus que probable. 

Quant aux grandes explorations vers le nord, impossible 
d'y penser déjà. Si bien emprisonnés que nous fussions 
au fond de la baie de Hartstène, l'eau n'était pas gelée au 
large, et les vagues de la mer se brisaient encore sur le 
cap Alexandre et sur le cap Ohlsen. Évidemment, un vaste 
espace se trouvait libre à l'ouverture du détroit et s'éten- 
dait jusqu'aux « eaux du Nord ». Quand le vent soufflait 
de ce côté, il fendait et brisait la glace jusque dans l'inté- 
rieur de notre baie, pour la repousser ensuite vers la mer 
aussitôt qu'il portait vers l'est. 

Du reste, l'eau serait prise partout que je n'oserais m'a- 



CHAPITRE X. 135 

venturer pendant l'automne à courir la mer en traîneau. 
Dans ces parages où elle se forme de bonne heure, la 
glace n'est jamais complètement raffermie avant que la 
longue nuit polaire soit tout à fait tombée; alors les 
voyages sont non-seulement tros-difticiles, mais causent 
aussi des fatigues excessives qui prédisposent le corps à 
l'invasion de cette terrible maladie si funeste aux expédi- 
tions arctiques, — le scorbut. Tous ceux qui m'ont précédé 
dans ces régions disent que la fin du printemps et le com- 
mencement de l'été sont les seules époques où l'on puisse 
entreprendre une excursion de quelque durée; si ma mé- 
moire ne me trompe pas, deux chefs d'expédition tout au 
plus se sont hasardés à faire tenter l'aventure en automne, 
et ces essais furent aussi désastreux qu'inutiles. Les 
iiommes souffrirent encore plus de l'humidité que de l'ex- 
trême froid : ils se mouillaient souvent, et, découragés, 
exténués, ils devinrent la proie du scorbut dès que les 
ténèbres de l'hiver les eurent entourés; et toutes ces peines, 
tout ce travail furent en pure perte : au printemps sui- 
vant , les dépôts qu'ils avaient établis se trouvèrent pres- 
que tous détruits par les ours ou impropres à servir de 
nourriture. 

Sur la terre ferme , le cas est tout à fait différent : on 
ne court guère risque de se mouiller, et par le froid le 
plus vif, je n'ai jamais éprouvé de graves désagréments dans 
nos excursions, aussi longtemps que j'ai pu garantir ma 
petite troupe de l'humidité. Il est impossible, du reste, 
de s'en défendre entièrement, et ce n'est pas la moindre 
des difficultés que rencontre le voyageur dans ces loin- 
taines entreprises ; même par les plus basses températu- 
res, il ne peut éviter que ses habits et sa couche de four- 
rures n'en soient plus ou moins imprégnés, la chaleur de 
son corps faisant fondre la neige sur laquelle il s'étend 
pour dormir. 

Tout le monde voulait être de ce premier voyage : j'a- 



CHAPITRE X. 139 

divertissante en soi , peut avoir parfois quelque côté 
agréable, mais notre installation fut, certes, la plus 
triste qu'il soit possible de voir. Le thermomètre marquait 
— 24<* C. , et nous n'avions d'autre feu que celui de la 
lampe sur laquelle mijotait le hachis de gibier et chauf- 
fait le café qui composaient notre repas du soir. Personne 
ne put dormir. Notre tente était plantée sur le talus de la 
colline, au-dessus d'un amas de pierres, lit le plus doux 
que nous eussions réussi à trouver. Nous la démontâmes 
au clair de lune pour continuer notre route. 

J'ai déjà décrit la gorge sauvage où il nous fallait péni- 
blement cheminer avant d'arriver à l'endroit où Sonntag 
et moi avions pu escalader le glacier. Le traîneau était 
sans cesse arrêté court par les roches et les blocs de 
glace, et nos hommes durent l'alléger en prenant sur 
leurs épaules les vivres et les divers objets qui en for- 
maient le chargement. Parvenus enfin à notre escalier de 
la veille, nous nous préparâmes à en entreprendre l'as- 
cension. 

La petite vallée où nous nous trouvions est des plus 
pittoresques; elle est de forme iriangulaire et un lac 
en occupe le centre ; le Frère John s'élevait â notre gau- 
che ; à notre droite, un petit fleuve de glace sortait d'une 
gorge profonde et courait au lac après avoir contourné 
un immense pilier de grès rouge qui se dressait devant 
nous, île de pierre au milieu d'une mer de glace. Je com- 
mençai les travaux scientifiques qui étaient le but de notre 
eicursion par l'étude du lac lui-même. A la fin de la sai 
son du dégel il était rempli jusqu'aux bords et, dès les pre- 
miers froids, une épaisse couche de glace le recouvrit en 
entier; puis l'eau s'écoula peu à peu, laissant cette pe- 
sante voûte sans autre appui que les rochers qui lui ser- 
vaient d'arcs-boutants ; aussi elle s'affaissait sous son pro- 
pre poids, et telle était la pression exercée par cette table 
immense de son centre à ses bords, que par une tempéra- 



CHAPITRE X. 139 

divertissante en soi , peut avoir parfois quelque côté 
agréable, mais notre installation fut, certes, la plus 
triste qu'il soit possible de voir. Le thermomètre marquait 
— 24® C. , et nous n'avions d'autre feu que celui de la 
lampe sur laquelle mijotait le hachis de gibier et chauf- 
fait le café qui composaient notre repas du soir. Personne 
ne put dormir. Notre tente était plantée sur le talus de la 
colline, au-dessus d'un amas de pierres, lit le plus doux 
que nous eussions réussi à trouver. Nous la démontâmes 
au clair de lune pour continuer notre route. 

J'ai déjà décrit la gorge sauvage où il nous fallait péni- 
blement cheminer avant d'arriver à l'endroit où Sonntag 
et moi avions pu escalader le glacier. Le traîneau était 
sans cesse arrêté court par les roches et les blocs de 
glace, et nos hommes durent l'alléger en prenant sur 
leurs épaules les vivres et les divers objets qui en for- 
maient le chargement. Parvenus enfin à notre escalier de 
la veille, nous nous préparâmes à en entreprendre l'as- 
cension. 

La petite vallée où nous nous trouvions est des plus 
pittoresques; elle est de forme triangulaire et un lac 
en occupe le centre ; le Frère John s'élevait à notre gau- 
che ; â notre droite, un petit fleuve de glace sortait d'une 
gorge profonde et courait au lac après avoir contourné 
un immense pilier de grès rouge qui se dressait devant 
nous, île de pierre au milieu d'une mer de glace. Je com- 
mençai les travaux scientifiques qui étaient le but de notre 
eycursion par l'étude du lac lui-même. A la fin de la sai 
son du dégel il était rempli jusqu'aux bords et, dès les pre- 
miers froids, une épaisse couche de glace le recouvrit en 
entier; puis l'eau s'écoula peu â peu, laissant cette pe- 
sante voûte sans autre appui que les rochers qui lui ser- 
vaient d'arcs-boutants ; aussi elle s'affaissait sous son pro- 
pre poids, et telle était la pression exercée par cette table 
immense de son centre à ses bords, que par une tempéra- 



140 LA MER LIBRE. 

tiire de plusieurs degrés au-dessous de zéro, cette glace de 
six pouces d'épaisseur avait été complètement ployée comme 
le versoir d'une charrue. 

Notre première tentative d'escalade fut arrêtée par un 
accident qui pouvait être des plus sérieux : l'éclaireur de la 
caravane perdit pied sur une des étroites marches taillées 
dans la paroi, et glissant sur la pente escarpée, précipita 
à droite et à gauche ceux qui le suivaient et roula avec 
eux dans la vallée; par bonheur, ils échappèrent aux rocs 
aigus qui jjerraient la neige aux pieds du Frère John. 

Nous fûmes plus heureux une seconde fois, et après 
avoir hissé le traîneau au moyen d'une corde, nous pour- 
suivîmes notre route avec assez peu d'entrain, fatigués que 
nous étions des rudes labeurs qui nous avaient pris une 
bonne partie de la journée ; la glace était raboteuse, fen- 
dillée et à peine recouverte d'un mince tapis de neige. Ma 
jîetite troupe tirait péniblement son traîneau et je mar- 
chais en avant pour lui tracer le chemin, lorsque le sol se 
déroba sous mes pieds et je me sentis brusquement lancé 
dans le vide ; mais le bâton que je portais sur l'épaule en 
prévision de l'aventure fît son devoir à point nommé et 
me soutint au-dessus de la crevasse jusqu'à ce que je 
fusse parvenu à grimper sur l'une des arêtes. Comme mon 
ami Sonntag, j'avais couru grand risque d'aller étudier de 
très-près un intéressant problème, mais je ne fus pas du 
tout fâché d'attendre encore quelque temps avant de sa- 
voir au juste si les fissures du glacier en traversent toute 
l'épaisseur. 

L'aspérité des bords de l'immense glacier vient sans 
doute de la forme tourmentée du terrain sur lequel ils 
s'appuient : à mesure que nous approchions du centre , la 
glace devenait plus unie, moins fendillée, et nous pûmes 
faire neuf kilomètres avec une sécurité relative; la tente 
fut dressée, et après un bon souper de hachis de renne, 
de pain et de café , nous nous endormions profondément, 



CHAPITRE X. 141 

beaucoup trop exténués pour nous préoccuper de la tem- 
pérature ; elle était de plusieurs degrés au-dessous de 
celle de la nuit précédente. 

Notre étape du jour suivant fut de quarante-huit kilo- 
mètres; l'inclinaison du glacier, qui jusque-là avait été de 
six degrés environ, diminua progressivement jusqu'à deux. 
X l'àpre surface de la glace dure et vitreuse succéda une 
nappe de neige , épaisse de plus d'un mètre et tellement 
compacte, qu'à cette profondeur la pioche ne l'entamait 
qu'avec peine. Avec difficulté aussi on cheminait sur cette 
couche , superficiellement recouverte d'une croûte légère 
([ue le poids du corps brisait à chaque pas. 

Le lendemain, nous reprîmes notre route dans les 
mêmes conditions de sol et de niveau absolu. Au bout de 
quarante-deux kilomètres, mes hommes s'arrêtaient, ha- 
rassés de fatigue : le terrible vent d'est nous fouettait le 
visage et par — 35" 1/2 C. au-dessous de zéro nous dûmes 
chercher un refuge sous notre tente ; il me fallait renon- 
cer à continuer mon voyage ; du reste j'en avais atteint le 
but principal , et dans aucun cas je n'eusse osé m'aven- 
turer beaucoup plus loin à cette dapgereuse époque de 
l'année. 

Mes compagnons n'étaient pas suffisamment aguerris à 
ces affreuses températures; la gelée les avait tous plus ou 
moins saisis, et deux hommes surtout m'inquiétaient vive- 
ment : leur visîige était enflé et fort douloureux ; ils avaient 
les pieds glacés , et un jour de retard les exposait à une 
mort certaine. Le thermomètre marquait — 36** C, tan- 
dis que, chose à noter, au Port Foulke, il se maintenait à 
une douzaine de degrés plus haut. 

Mes pauvres camarades ne pouvaient dormir et la souf- 
france leur arrachait des plaintes continuelles ; l'un sem- 
blait même sur le point de s'abandonner entièrement et 
pour le soustraire à la fatale léthargie qui commençait à 
le gagner , je dus le pousser hors de la tente et le con- 



142 LA MEK LIBRE. 

traindre à marcher vigoureusement, en dépit de la tour- 
mente. 

Les rafales se succédaient toujours plus furieuses ; l'in- 
tensité du froid allait s'aggravant, et cependant il nous 
fallait rentrer dans la tempête sous peine d'être infailli- 
blement gelés. Aucun abri ne s'offrait à nous sur la vaste 
plaine glacée : la moindre hésitation pouvait non-seule- 
ment être immédiatement fatale à deux de mes compa- 
gnons au moins, mais pouvait mettre fin à l'expédition par 
la mort de nous tous sans exception. 

Nous eûmes beaucoup de mal à enlever la tente et à la 
placer sur le traîneau ; la bise soufflait avec rage et nous 
empêchait de la rouler de nos mains douloureusement 
roidies ; à peine si, chacun à son tour, mes hommes pou- 
vaient manier quelques secondes cette toile aussi dure 
qu'une planche ; ils souffraient horriblement, et leurs 
doigts, sans cesse gelés, devaient être activement frottés, 
piles plutôt, pour que l'étincelle de vie, toujours sur le 
point de s'éteindre, ne s'évanouît pas sans retour. Je ne 
m'arrêtai point à examiner si l'arrimage était fait suivant 
les règles de l'art. 

Nous étions en effet campés dans une position aussi 
sublime que dangereuse. A cinq mille pieds au-dessus du 
niveau de la mer , à cent vingt kilomètres de la côte , 
nous nous trouvions au milieu d'un vaste Sahara de glace 
dont l'œil ne pouvait mesurer l'étendue. La zone de hautes 
terres qui le sépare de l'Océan avait disparu sous l'horizon; 
pas une colline, pas un rocher, pas un pli de terrain, 
rien n'était en vue, hors notre faible tente, ployant sous 
l'ouragan. 

La lune descendait lentement dans le ciel , et son 
orbe, parfois voilé de fantastiques nuages, nous jetait 
ses indécises lueurs à travers les tourbillons de neige 
que le vent roulait avec colère dans l'espace sans bornes 
et qui passaient sur nous dans leur course effrénée , plus 



CHAPITRE X. 143 

doux à l'œil que le duvet, mais aussi terribles à nos pau- 
vres corps qu'une grêle de flèches aiguës. 

Une fuite précipitée était notre seule chance de salut. 
Aussi, comme le vaisseau qui s'abandonne à l'ouragan 
après lui avoir vaillamment résisté, nous tournâmes le 
dos à la tempête, et poussés par son souffle puissant, nous 
redescendîmes en toute hâte la pente du glacier. 

Nous avions franchi plus de soixante kilomètres et des- 
cendu d'environ mille mèires avant que je me hasardasse 
à permettre une halte ; la température était remontée de 
dix ou douze degrés; la tempête s'apaisait un peu; nous 
avions bien gagné quelques heures de repos. Mais il faisait 
encore bien froid sous la tente ! Le vent l'ébranlait sans 
relâche, et nous avions quelque peine à l'empêcher de 
s'envoler au loin. 

Le lendemain soir, nous rentrions au Port Foulke, à peu 
près sains et saufs, mais très-fatigués. La lune nous avait 
éclairé pendant cette dernière partie de notre voyage ; à la 
base du glacier l'air était parfaitement calme , et dans la 
gorge et dans la vallée, sur le lac Alida, et sur le fiord, 
nous avancions au milieu de scènes vraiment féeriques. 
Les nuées chargées de neige passaient comme des fantômes 
à travers la nuit et cachaient et montraient tour à tour les 
crêtes des blanches collines ; ces ombres nous disaient que 
l'ouragan hurlait encore là-haut, mais dans notre humble 
vallée tout était aussi paisible que dans une caverne vai- 
nement assiégée par la tempête ; pas un nuage ne voilait 
l'arche immense des cieux. Les douces étoiles, revêtues de 
la majesté de la nuit, se miraient sur la surface unie du 
petit lac ; le glacier reflétait les pâles rayons de la lune, 
et les noires falaises versaient leurs grandes ombres sur la 
mer de lumière qui inondait la vallée. Les caps aux cimes 
déchirées se découpaient sur le fond éblouissant du tlord 
parsemé d'îles; la glace qui emprisonnait ses vagues s'é- 
tendait à travers la baie jusqu'aux limites visuelles de 



144 



LA MER LIBRE. 



l'Océan lointain. A l'horizon se prolilaient vaguement les 
hautes montagnes blanches de la côte occidentale du dé- 
troit et sur la mer flottait une lourde nuée de vapeurs ; 
poussée lentement par la bise, elle laissait voir peu à 
peu là forme spectrale d'un iceberg émergeant du fond 
d'un noir abîme; une faible aurore boréale frangeait le 
sombre manteau des vagues, et, derrière cette masse de 
ténèbres impénétrables, dardait parmi les constellations 
de soudains jets de lumière, semblables à des flèches de 
feu lancées par les créatures d'un autre monde. 




CHAPITRE XI. 



Résultats importants de notre excursion. — Système de glaciers du 
Groenland. — Les glaciers des Alpes. — La marche des glaces. 
— Esquisse delà mer de glace du Groenland. 



Le voyage raconté dans le chapitre précédent ajouta 
beaucoup aux observations que j'avais recueillies autre- 
fois; il me donna une idée beaucoup plus nette du système 
glaciaire du Groenland. C'est la première tentative réussie 
qui ait eu pour but l'intérieur de cette mer de glace.. 

En 1853, pendant notre séjour au Port Rensselaer, 
j'avais atteint, avec M. Wilson, le bord de cette mer à 
l'endroit où elle repose derrière h chaîne de collines éle- 
vées qui courent parallèlement à l'axe de la presqu'île, 
mais je n'étais pas monté sur son plateau et son immen- 
sité ne m'avait pas impressionné comme elle le fait main- 
tenant. Même après avoir entendu M. lionsall décrire le 
grand glacier de Humboldt, même après avoir vu les énor- 
mes quantités de glaces qui sont rejetées des régions mé- 
ridionales, je ne comprenais pas combien sont immenses 
les amoncellements qui couvrent les vallées du Groenland^, 
et s'appuient sur les flancs de ses montagnes. 

Le Groenland est en ell'et un vaste réservoir d'eau con- 

l'j 



146 LA MER LIBRE. 

gelée. Sur les pentes de ses escarpements, le tlocon de 
neige molle est devenu un dur glaçon; il s'accroît d'année 
en année et de siècle en siècle ; un large manteau de va- 
peur congelée a fini par couvrir complètement la terre, 
et de ses vastes plis s'écoulent vers la mer des milliers 
de fleuves de cristal. 

Les progrès de ce glacier dont la naissance remonte à 
l'époque lointaine où le Groenland, baigné de soleil, se 
revêtait d'une végétation vigoureuse, est une étude des 
plus intéressantes pour le géographe. L'explication de ce 
phénomène est de beaucoup simplifiée par les travaux ac- 
complis dans les Alpes, lieux bien plus accessibles aux 
savants que les solitudes groënlandaises, et qui, tout aussi 
bien qu'elles, révèlent les lois de la formation et de la 
marche des glaciers. 

Il n'entre pas dans le plan de ce livre de discuter les 
diverses théories qu'on a émises sur ce grand phénomène 
et qui, ainsi que les Alpes européennes pourraient en té- 
moigner, ont fait jaillir une source abondante de conclu- 
sions opposées. Néanmoins, il ne m'a pas été difficile d'ob- 
server sur le grand et vieux lit des glaces du Groenland 
les traits physiques qui ont attiré l'attention d'Agassiz , de 
Forbes, de Tyndall et d'autres explorateurs moins illus- 
tres des glaciers alpins, et je m'estime heureux d'avoir pu 
confirmer les déductions de la science par des études faites 
sur les lieux. Ce sujet m'intéressait fortement depuis lon- 
gues années, et je n'étais pas fâché de pouvoir établir une 
comparaison entre la glace des Alpes et celle du Groen- 
land. Dans l'immense dépôt sur lequel je marchais, il ne 
m'était pas difficile de voir où Scheuchzer a puisé sa théo- 
rie de la dilatation^ de Saussure celle du glissement, et les 
derniers observateurs, héritiers bénéficiaires des travaux 
et des recherches de leurs devanciers, les termes de nwu- 
ronent vitreiix, visqueux et di/férenliel. 

On se fait généralement des glaces groënlandaises une 



CHAPITRE XI. 147 

idée très-erronée. Je ne me livrerai pus ici à des discus - 
sions approfondies sur leur formation et leur marche ; je 
ne veux que constater les faits et établir les comparaisons 
indispensables entre les glaciers du Groenland et ceux des 
autres parties du monde. J'espère que ces quelques pages 
où j'ai résumé une revue générale de la question ne pa- 
raîtront pas dépourvues de tout intérêt à ceux qui les 
liront. Plus tard, au fur et à mesure que mes observa- 
tions personnelles me ramèneront à ce sujet, je pourrai 
ajouter à cette esquisse rapide quelques nouveaux détails. 

Pour plus de clarté, je prendrai mes exemples dans ces 
régions alpines où depuis si longtemps de savants explo- 
rateurs ont poursuivi leurs recherches. Un des principaux 
est, sans nul doute, M. le chanoine Rendu, évêque d'Anne- 
cy. Ce digne et excellent homme, décédé, je crois, vers 
1860, fut un zélateur aussi sincère de la science que de 
la religion ; une vie entière passée au milieu des roches et 
des glaciers des Alpes l'avait familiarisé avec tous les ac- 
cidents de la nature dans cette sublime région du merveil- 
leux, et c'est avec justice que le professeur ïyndall a pu 
dire de lui : « Il possédait un savoir étendu, un raisonne- 
ment exact et serré et une puissance d'observation portée 
à un degré extraordinaire. » De bonne heure il consacra ses 
puissantes facultés intellectuelles , l'énergie de son corps , 
son profond amour de la vérité à l'élucidation des phéno- 
mènes naturels avec lesquels il était sans cesse en contact. 
.\près plusieurs années de travaux consciencieux, il donna 
au monde le résultat de ses investigations systématiques 
dans un essai publié dans les mémoires de l'Académie 
royale de Chambéry et intitulé : « Théorie des glaciers de 
la Savoie. » Les précieux renseignements que j'y trouve 
me serviront à démontrer comment la terre arcticiue se 
couvre de ses glaces , et comment elle se délivre de leurs 
masses surabondantes. 

Rendu étudie d'abord l'accumulation des neiges des Al- 



I4S . LA MER LIBRE. 

])es. Celles qui tombent sur les montagnes se changent 
partie en glace, partie en eau qui s'écoule dans les rivières. 
Il estime que la glace ainsi formée équivaut à une couche 
annuelle de cinquante-huit pouces d'épaisseur, ce qui élè- 
verait le Mont-Blanc de quatre cents pieds par siècle, et de 
quatre mille en mille ans. 
• Il est évident, ajoute-t-il, qu'il n'en est pas ainsi. » 
La glace doit donc être enlevée par des causes naturelles, 
et l'observation a démontré que le savant prêtre ne se 
trompait pas. Rendu s'occupe ensuite de découvrir com- 
ment la nature accomplit cette œuvre, et il arrive à la 
conclusion fort rationnelle que le glacier et le fleuve sont 
deux phénomènes identiques, et que la ressemblance entre 
eux est si parfaite qu'il serait difficile de trouver une con- 
dition de l'un qui ne s'applique pas à l'autre ; le fleuve 
porte à l'Océan les eaux tombées sur les hauteurs, le gla- 
cier y pousse le produit congelé des neiges amassées à de 
l)lus hauts niveaux. 
Et le savant observateur conclut en ces termes : 
« La volonté conservatrice du Créateur a établi pour la 
permanence de son œuvre la grande loi de circulation 
qui, examinée de près, se retrouve partout dans la na- 
ture. » 

En effet, nous voyons l'éyaporation faire circuler l'eau 
dans les couches de l'atmosphère. Du haut des airs elle re- 
descend sur la terre en rosée, en pluie et en neige, et du 
sol qui l'a reçue elle retourne à l'Océan par les fleuves qui 
ont recueilli les petits ruisseaux des collines et des vallées. 
Cette loi de la circulation règne, toujours invariable, sur 
les sommets glacés des Alpes, sur l'Himalaya gigantesque, 
sur les Andes, sur les montagnes de la Norvège et du 
Groenland comme dans les régions plus basses et plus chau- 
des, dont les rivières i)ortent les eaux vers la mer. Le gla- 
cier n'est autre chose qu'un lleuve mouvant d'eau congelée, 
cl le système lluvial des zones lorrides et tempérées est 



CHAPITRE XL 140 

identique au système glaciaire des espaces arctiques et an- 
tarctiques. 

Nous l'avons dit : une partie de la neige qui tombe sur 
les montagnes se transforme en glace, et cette glace n'est 
pas immobile, comme on pourrait le croire au premier 
abord. Bien que les savants ne s'accordent pas encore sur 
les causes de ce mouvement, celui-ci n'en est pas moins 
réel. Rendu remarque avec raison : 

« Qu'une multitude de faits paraissent démontrer que la 
substance même du glacier jouit d'une sorte de ductilité 
qui lui permet de se mouler sur la forme des lieux qu'elle 
occupe, de s'amincir, de s'enfler ou de se rétrécir comme 
une pâte molle. » 

Ce qui est vrai dans les gorges des Alpes l'est aussi dans 
les vallées du Groenland. Un immense flot congelé se dé- 
verse à l'est et à l'ouest par les pentes du plateau central, 
et ce que la glace peut gagner en hauteur par les dépôts 
d'une saison , est perdu dans la descente continue de cette 
masse mobile. 

Aucun obstacle, aucun pli du sol n'en arrêtent le mou- 
vement; elle se moule sur les colîines, passe à travers 
leurs gorges ou franchit leurs sommets. Le torrent glacé 
comble les vallées et les met de niveau avec les plus hautes 
crêtes; il ne s'arrête pas devant le précipice : cataracte 
gigantesque, il bondit dans le vide béant pour atteindre, 
n'importe à quel niveau, le sol inférieur. L'hiver, l'été sont 
pour lui une même chose; il s'avance toujours, il s'épanche 
par toutes les anfractuosités du littoral et se déverse dans 
chaque ravin et dans chaque vallée , rongeant ou écrasant 
les rocs jusqu'à ce qu'il arrive à la mer. Mais l'Océan 
même ne suspend pas sa course : il repousse les eaux et 
se faisant à lui-même sa ligne de côtes, il se plie aux 
inégalités du fond comme auparavant à celles de la terre 
ferme, emplissant les liords et les larges baies, s'étendant 
avec la mer, se rétrécissant avec elle, recouvrant les îles 



150 LA MER LIBRE. 

dans sa marche lente et continue; il ne s'arrête enfin qu'à 
plusieurs milles du rivage primitif. 

Là, il touche enfin à la limite fixée à sa marche enva- 
hissante. 

Quand, dans les siècles passés, après avoir descendu les 
pentes terrestres, le glacier atteignit la côte, son sommet 
dominait de plusieurs centaines de pieds le golfe qu'il de- 
vait comhler; lentement, il s'est enfoncé sous la ligne des 
eaux et continuant à glisser, il a fini par s'atténuer, par 
disparaître , presque tout en entier submergé. 

Mais, dans un précédent chapitre, nous avons vu qu'un 
bloc de glace d'eau douce flottant dans l'eau salée s'élève 
d'un huitième au-dessus de la surface de la mer. Tout écolier 
sait que l'eau se dilate en se congelant, et que dans sa 
nouvelle forme elle occupe un dixième d'espace en plus 
que dans son état fluide; en conséquence, la glace d'eau 
douce émerge d'un dixième de son volume lorsqu'elle flotte 
dans l'eau douce, mais dans l'eau salée, dont la densité est 
de beaucoup supérieure, la proportion de la partie flottante 
à la partie immergée n'est plus de un à neuf comme pré- 
cédemment, mais bien de un à sept. 

Il est donc évident qu'à mesure que !« glacier s'avance 
dans l'Océan, l'équilibre naturel de la glace doit se rompre 
peu à peu ; la partie avancée de la masse cristallisée s'en- 
fonce beaucoup plus que si elle eût été libre de flotter sui- 
vant les propriétés acquises par la congélation. Aussitôt 
que plus des sept huitièmes sont descendus sous la surface 
de la mer, la glace, comme une pomme retenue par la 
main dans un seau d'eau, tend à remonter jusqu'à ce 
qu'elle ait pris son équilibre naturel. 

Qu'on veuille bien se le rappeler , le glacier est un im- 
mense courant congelé. Bien que son extrémité antérieure, 
captive sous les eaux, tende à s'élever, elle est longtemps 
retenue par son adhérence à la masse à laquelle elle appar- 
tient et demeure immergée Jusqu'à ce que la force d'équi- 



CHAPITRE XI. 151 

libre, auirmentant toujours, la fasse éclater en fragments 
(|ui remontent aussitôt à leur niveau naturel; ces frag- 
ments peuvent être des cubes solides dun kilomètre de 
côté ou même davantage. La disruption ne s'accomplit jias 
sans un grand tumulte des vagues, et un fracas qu'on en- 
tend au loin. Puis la masse dégagée des liens maternels 
flotte en liberté sur les eaux; les oscillations que lui avait 
imprimées cette soudaine rupture finissent par se calmer, 
et le bloc de cristal, s'abandonnant au courant, dérive 
avec lenteur vers la haute mer. C'est une montagne de 
glace', un iceberg maintenant : le glacier a accompli le rôle 
que lui assigne, dans les régions polaires, la grande loi de 
la circulation. 

La goutte de rosée, distillée sur la feuille du palmier 
des tropiques , tombe sur le gazon et reparaît dans le 
ruisseau murmurant de la forêt primitive ; elle a coulé 
dans la rivière et de la rivière dans l Océan; là elle s'est 
évanouie en vapeur, et portée vers les montagnes du Nord 
par le vent invisible, elle est devenue un léger flocon de 
neige; pénétrée par un rayon, la neige se transforme à 
son tour en un petit globule d'eau , la froide 'brise suc- 
cédant au soleil, ce globule se change en cristal, et ce 
cristal recommence sa course errante pour regagner 
l'Océan. 

Mais sa marche, autrefois si rapide, est lente mainte- 
nant ; dans les flots de la rivière, elle franchissait des 
lieues en quelques heures: il lui faudra autant de siècles 
avant de faire la même route ; elle se perdait dans la mer 
sans bruit et sans secousses, elle ne rejoint maintenant 1»? 
monde des eaux qu'au milieu de violentes convulsions. 



1. On supposait autreroisque la naissance «les icel)ergs était enlièremeiU 
(lue à la force de grarilé, à la rupture des falaises du glacier surplombant sur 
la mer. Le docteur Ring, inspecteur du Groenland méridional, a proux»- que 
les fragments de glace flottante, ayant cette origine, ne sont janinis de 
grande dimension et ont rarement droit au titre* ù'ireh^rqx. (H.) 



1^2 LA MER LIHRE. 

Ainsi l'iceberj? est le fils du flenve arctique, ce fleuve 
est le glacier et le glacier est l'acciimulation des vapeurs 
congelées. Nous avons vu ce fleuve se traîner de siècle en 
siècle, depuis les lointains escarpements du sol jusqu'à 
la mer: nous avons vu la mer en détacher un fragment 
énorme et reprendre ce qui lui avait appartenu. Délivré 
des entraves dont l'avaient chargé d'innombrables hivers, ce 
nouveau-né de l'Océan se précipite avec un bond sauvage ; 
l'écume le caresse, les gouttes de cristal recouvrent leur 
liberté perdue et s'enfuient avec les vagues riantes vers le 
soleil pour recommencer à nouveau leur course à travers 
le cycle des âges. 

Et cet iceberg est marqué , selon moi, d'une empreinte 
plus caractérisée que la grande masse liquide que le frère 
tropical des glaciers, le large Amazone, roule à l'Océan du 
haut des Andes et des montagnes du Brésil. Solennel, 
majestueux et grave , dans le calme et dans la tempête, 
l'iceberg flotte sur l'abîme ; les vagues incessantes résonnent 
à travers ses arches sonores ou tonnent contre ses murailles* 
de diamant. Le matin il s'enveloppe de nuages aussi im- 
pénétrables que celui qui voilait le corps gracieux d'Aré- 
thuse, le brillant éclat du midi le couvre d'une étincelante 
armure d'argent , puis il se revêt des splendides couleurs 
du soir, et dans la nuit silencieuse les étoiles se mirent 
sur sa surface polie. Pendant l'hiver les neiges , pendant 
l'été les mouettes bruyantes, tourbillonnent autour de lui; 
les derniers rayons du crépuscule s'attardent sur ses 
cimes élevées, et quand les ténèbres vont disparaître, il 
reçoit la première lueur de l'aube, et ses coupoles se dorent 
aux splendeurs du matin. Les éléments s'unissent pour 
rendre hommage à sa beauté immaculée. 

Sa voix profonde est portée sur le rivage, et la terre la 
répète d'échos en échos sur ses collines retentissantes. Le 
soleil à travers le léger voile des cascatelles, ondulant au 
souffle des vents d'été, se glisse pour déposer de chaudes 



CHAPITRE XT.. 153 

caresses sur ses pâles contours. L'arc-en-ciel le ceint de 
son écliarpe ; Tair le couronne de guirlandes de molles 
vapeurs, çt les eaux qui l'entourent prennent des teintes 
d'émeraude et de saphir. Il s'avance sur sa route azurée 
à travers les changements des cieux et des saisons , et se 
replonge dans les mers profondes aussi lentement qu'il 
en est sorti dans les siècles passés. C'est un noble symbole 
de la loi éternelle, un monument des évolutions du temps, 
plus ancien que les pyramides d'Egypte ou l'obélisque 
d' Héliopolis. Bien longtemps avant l'apparition de la race 
humaine, le dur cristal d'aujourd'hui était un flocon de 
neige ou une goutte de rosée. 

Le Frère John^ par lequel j'ai pénétré dans la mer de 
glace, est un bel exemple de la croissance et de la marche 
que je viens de décrire. Il forme un large fleuve qui a fini 
par remplir une vallée de dix-huit kilomètres de longueur; 
son front, comme je lai dit plus haut, a près de deux 
kilomètres de large et reste encore aujourdhui à trois 
kilomètres et demi de la mer. En \bt>\, j'ai repris les 
angles et mesures d'octobre 1860, et j'ai pu constater que 
le glacier marche à raison de plus da cent pieds par an. Il 
lui faudra donc un siècle pour qu'il arrive à la bai&; et 
comme l'eau profonde se trouve à onze kilomètres du 
rivage, cinq cents ans s'écouleront avant qu'il enfante un 
iceberg de quelque importance. Le mouvement de ce gla- 
cier est beaucoup plus rapide que celui de plusieurs autres 
que j'ai pu explorer. Depuis le Frère John, les rives de la 
mer de glace sont échancrées par les hautes collines de 
Port Foulke et descendent à l'Océan par un glacier au- 
dessus du cap Alexandre. Sa paroi maritime a une lar- 
geur de trois kilomètres et demi , et se débarrasse déjà de 
«luelques petits icebergs. Puis après avoir de son bras 
gigantesque entouré le cap Alexandre, la mer de glace 
atteint encore les eaux au sud du promontoire, et con- 
tinuant vers le midi par une succession de vastes courbes 



154 



LA MER LIBRE. 



irrégulières, jette ses fleuves congelés dans cliarfue ravin 
de la côte groënlandaise, depuis l'orée du détroit de Sniilli 
jusqu'au cap Farewell, et sur la face qui regarde le Spitz- 
berg, du cap Farewell aux régions les plus reculées qu'on 
ait jamais reconnues. Au nord du glacier de mon Frère 
John, elle s'infléchit en larges courbes, derrière les hau- 
teurs du littoral , et vis-à-vis le Port Rensselaer , elle se 
maintient à une distance de quatre-vingt-dix à cent dix 
kilomètres du rivage, ainsi que je l'ai constaté avec M. Wil- 
son. Dans cette direction, elle atteint le détroit de Smith 
par le grand glacier de Humboldt, auquel on donne une lar- 
geur de cent dix kilomètres; au delà, elle recouvre la terre 
Washington et s'étend au loin dans les régions inconnues. 




CHAPITRE XII. 



Ma cabine. — Sonntag mesure le glacier. — Le scorbut. — Danger 
de manger de la neige. — Knorr et Starr. — Les morsures de la 
gelée. — Nos Esquimaux, Hans, Peter et Jacob. — Le charbon. — 
Les feux. — Confort de nos quartiers d'hiver. — Notre maison sur 
le pont. — Le temps devient plus doux. — Mme Hans. — John 
Williams, le cuisinier. — Une soirée agréable. 



Après qu'un bon sommeil m'eut presque entièrement 
remis des fatigues de notre excursion, je revins à mon 
journal. 

28 octobre. 

Que je suis heureux de me retrouver chez moi! Je ne 
savais pas jusqu'ici quelle charmante et délicieuse retraite 
je possède au milieu des solitudes boréales : je ne connais- 
sais pas mon bonheur, mais cinq jours sur le glacier 
et quatre nuits sous la tente m'ont appris à sentir tout 
ce que vaut ma petite chambre ; je la regardais aupara- 
vant comme une triste et obscure cellule , tout au plus 
digne d'un condamné , aujourd'hui elle est pour moi « le 
refuge du voyageur lassé, l'oasis du désert, le port dans la 
tempête. » La tremblotante lueur de ma lampe, qui hier 



156 LA MER LIBRE. 

au soir nous servait de phare pendant que nous nous traî- 
nions sur la plaine glacée, n'était pas moins chère à mon 
cœur qu'à celui du sensible Ossian les « brillants rayons 
dUU-Erin aux beaux yeux ». 

Jamais je n'avais remarqué la nuance éblouissante des 
rideaux qui retombent autour de mon cadre étroit, cou- 
chette la nuit, ottomane splendide le jour; les peaux 
d'ours et de loups qui la recouvrent et s'étendent partout 
sous mes ])ieds me semblent un luxe phénoménal; mon 
humble lampe qui donne par accès une flamme maladive 
me semble maintenant une lumière sidérale; la petite 
pendule 'dont le tic-tac monotone m'a agacé si souvent est 
aujourd'hui pour moi la plus délicieuse des musiques. Mes 
chers vieux livres, qui ont tant souffert du voyage, je les 
retrouve comme des amis longtemps perdus, et les gravures 
qui tapissent les cloisons me sourient avec leur sympa- 
thique bonté. Rouleaux de cartes, dessins commencés, 
bouquins de toutes sortes, volumes dépareillés de l'Ency- 
clopédie à deux sous et Principes de cuisine de Soyer , 
crayons, baromètres, livres bleus de l'Amirauté contenant 
les rapports officiels des expéditions arctiques , cartes des 
voyages de tous ces nobles Anglais qui depuis Ross jus- 
qu'à Raë ont cherché lès traces de sir John Franklin, tout 
ce ramassis de papiers et de cartons qui couvrent le plan- 
cher ne me fatiguent plus de leur présence et me parais- 
sent ajouter au confort doux et tranquille de mon petit 
réduit. Boussole et sextant de poche ont chacun son clou 
particulier; carabine, fusil, poire à poudre et gibecière 
forment une élégante panoplie et me parlent aussi leur 
familier langage. Mon brave et fidèle Sonntag, assis de- 
vant la table, lit paisiblement; enveloppé de mes four- 
rures, j'écris mon journal sur mes genoux, et lorsque je 
compare ces heures de repos avec celles que je viens de 
passer au sommet du glacier, que j'écoute la terrible bise 
sifflant sur le port et à travers le gréement, que je pense 



CHAPITRE XII. 157 

combien au dehors il fait froid et sombre, tandis qu'au- 
tour de moi tout est brillant et chaud, certes je crois 
pouvoir écrire que je suis reconnaissant ! Une fois, du 
moins, dans ma vie, je me déclare entièrement satisfait! 

Sonntag et Mac Cormiciv m'ont rendu un compte détaillé 
de tout ce qui s'est passé en mon absence. Jensen m'a 
parlé de ses chasses, j'ai dîné avec les ofticiers, et à 
bord «tout est joyeux comme les cloches un jour de ma- 
riage ». 

Ma petite troupe est un peu reposée et quelques-uns se- 
raient prêts à recommencer; mais ceux qui ont été pinces 
par la gelée font assez triste mine, et les quolibets de 
leurs camarades ne peuvent guère les consoler. 

Je suis enchanté de voir comme tout a bien marché 
pendant mon absence. Sonntag est monté deux fois sur le 
glacier, en a terminé la triangulation et a pu dessiner quel- 
ques bonnes esquisses. Il a aussi soigneusement mesuré et 
calculé les angles d'une ligne jalonnée sur la glace de la 
grande baie. C'est une base de 9.00 pieds de développe- 
ment dont les coordonnées fixent ainsi les distances de 
l'extrémité occidentale de l'île Starr aux points suivants : 

Au cap Alexandre, 8 milles marins = 14 kilom. ; 

Au cap Isabelle, 31 milles = 56 kilom. ; 

Au cap Sabine, 42 milles = 67 kilom. 

Mes ordres à l'égard de la chasse sont obéis scrupuleu- 
sement et de nombreuses additions ont été faites à une 
provision déjà assez respectable. Ceci est pour moi d'une 
importance majeure; l'expérience que j'ai acquise dans 
mes voyages avec le docteur Kane m'a convaincu que le 
scorbut, si fatal aux expéditions polaires , peut toujours 
être évité par l'usage de la viande fraîche. Quoique bien 
approvisionnés en conserves de viande et en légumes frais, 
nous ne pouvons trop varier notre nourriture, et je prends 
mes mesures pour me procurer tout le gibier possible : 
une escouade de nos meilleurs tireurs est organisée dans 



158 LA MER LIBRE. 

ce seul but et je ne permets pas qu'on l'emploie à au- 
cune autre besogne. Jusqu'à présent ces plans ont par- 
faitement réussi, jamais équipage n'eut une plus brillante 
santé que celui de notre schooner et je ne suis pas encore 
entré dans mes fonctions de médecin du» bord. J'espère 
écarter le scorbut et je crois fermement qu'ici, à Port 
Foulke , on pourrait vivre une longue suite d'années sans 
crainte d'être attaqué par ce terrible fléau de la zone bo- 
réale. Je le sais, mes chasseurs ne doivent pas être ma 
seule garantie et les dispositions morales sont partout le 
meilleur auxiliaire de la santé ; la nourriture la plus re- 
cherchée ne défend pas du chagrin, cette gangrène des os, 
et, pour ma part, je me sentirais mieux garanti contre le 
scorbut par un simple régime d'herbes et de racines assai- 
sonnées de joies que par des montagnes de bo^uf bien gras 
entourées par la discorde. Dieu merci, tous mes cama- 
rades vivent en bonne harmonie ; ils semblent aussi heu- 
reux que pleins de robuste santé , et ce sera ma faute s'il 
n'en est pas toujours ainsi. 

Knorr est chargé de tenir le registre de nos chasses : 
voici tout ce qu'on a porté à bord depuis le commence- 
ment de l'hivernage : 74 rennes, 21 renards, 12 lièvres, l 
phoque, 14 eiders, 8 dovekies ou guiliemots noirs, 6 auks 
ou petits pingouins, 1 gelinotte. Les chiens font une assez 
forte brèche à nos provisions, mais nous avons encore 
trente ou quarante rennes cachés en divers endroits, et 
nous saurons les retrouver au moment du besoin. 

Mac Cormick est assez souffrant ; la gorge est prise et la 
langue enflée. En me quittant sur le glacier pour retourner 
à bord, il me semblait fort altéré, et ignorant le mal que 
cela pourrait lui faire, il ne trouva rien de plus simple que 
de porter à sa bouche une petite poignée de neige : la mu- 
(jueuse ne tarda pas à s'enflammer; la soif augmentait à 
mesure qu'il essayait de l'apaiser, la respiration s'embar- 
rassait, et il revint au navire extrêmement affaibli. C'est 



CHAPITRE XII. 159 

une bonne lLM;on pour nos hommes; je le dis à mon ma- 
lade, qui n'en paraît que médiocrement consolé. 



19 octobre. 

Je suis allé avec Sonutag relever de nouveaux angles 
sur sa ligne d'opérations. Dans cette direction se trouvent 
deux icebergs gigantesques que j'ai baptisés les Gémeaux. 
lis se dressent avec une majesté grandiose sur le sombre 
ciel occidental. Castor lève la tête à 230 pieds au-dessus 
de la mer, et son frère, dont les dimensions sont un peu 
moins formidables, le dépasse encore de 17 pieds. 

Après la partie d'échecs accoutumée, nous avons lon- 
guement discuté nos projets : je propose une course au 
glacier de Humboldt , et Sonntag une visite au Port Rens- 
selaer; il est important que le méridien de ce dernier lieu 
soit relié avec celui du Port Foulke. Je me range à son 
avis, et il partira après-demain, si le temps le permet, 
— locution des moins banales dans ce lieu de tempêtes ; le 
crépuscule s'éteint graduellement , mais la lune est encore 
dans son plein et pourra éclairer la petite troupe; aujour- 
d'hui, à trois heures, la nuit était complètement tombée. 

30 octobre. 

îSountag est prêt à partir ; il prend des vivres pour sept 
jours et emmène deux traîneaux dont Jensen et Hans se- 
ront les conducteurs. J'ai évité de m'immiscer dans ses 
préparatifs de voyage, mais il me semble que, trop occupé 
du confortable, il emporte une foule de choses encom- 
i)rantes et presque inutiles : dans ces latitudes-ci , les ex- 
plorations sont soumises à des lois très-rigoureuses dont 
il n'est guère permis de s'écarter, et il n'y a probable- 
ment pas d'autre région au monde où le voyageur doive 
moins penser à ce qui peut contribuer à sa satisfaction 



loO LA MER LIBRE. 

personnelle. A bord, on a toujours une certaine marge, 
mais sur les champs de glace et avec les traîneaux il ne 
faut se charger que de ce qui est absolument nécessaire à 
l'entretien de la vie : pain et viande , et café ou the , au 
choix. Pour matelas, on trouvera de la neige partout, et 
en fait de couvertures, on emporte juste ce qui suffit pour 
vous empêcher de geler tout vivant. On n'aura d'autre feu 
((ue celui de la lampe-fourneau, et si le froid devient trop 
vif, on a la ressource de marcher et de courir pour se ré- 
chauffer. Dans notre excursion au Frère John, je n'avais 
pour tout combustible que les trois quarts d'un gallon 
d'alcool et trois quarts d'huile, et j'en rapportai même 
une assez bonne partie. 

J'ai été ce matin visiter mes camarades de l'entre -pont ; 
ils sont tous guéris des morsures de la gelée, excepté 
maître Christian, dont le nez est encore gros comme son 
poing et rouge comme une betterave ; il supporte sans se 
fâcher les railleries de ses compagnons. Mon pauvre 
Knorr, de son côté, n'est pas beaucoup plus heureux : il 
faut le dire, le nez, cet indispensable ornement de notre 
visage, est un des plus graves ennuis du voyageur po- 
laire ; toujours en avant, il marche le premier au feu, et 
si vous essayez de l'abriter derrière un rempart quelcon- 
que, il se venge en concentrant autour de lui l'humidité 
de la respiration ; en moins d'une heure le masque pro- 
tecteur se double d'une épaisse couche de glace et devient 
un ennemi pire que le vent lui-même. 

Mon jeune secrétaire se comporte bravement. On dirait, 
à le voir, qu'il n'y a en lui qu'une faible étincelle de vie 
prête à s'éteindre au premier souffle, et mes amis de Bos- 
ton me répétaient que je l'emmenais infailliblement vers 
une froide tombe, mais je ne sus pas résister à ses nom- 
breuses et incessantes supplications; sa volonté lui donne 
des forces , et une ardente et nerveuse énergie se cache 
sous cette frêle enveloppe ; il ne veut point donner raison 



CHAPITRE XIT. 161 

aux prophètes de malheur, et je compte qu'il se tirera 
d'affaire tout aussi bien que le plus robuste des matelots 
de l'équipage. Il a dix-huit ans et partage avec M. Starr 
l'honneur d'être le plus jeune de la bande. Starr est un 
garçon dégourdi et plein d'entrain qui sait se rendre fort 
utile. Il est ici presque malgré moi, et, certes, je suis loin 
d'en être fâché maintenant. Très-enthousiaste de nos pro- 
jets , il voulait courir avec nous les aventures polaires, 
mais mon état-major se trouvait au complet, et je lui si- 
gnifiai que l'avant était seul à sa disposition ; je croyais 
bien le dégoûter ainsi; mais quelle ne fut pas ma sur- 
prise, en montant à bord le lendemain, de voir mon élé- 
gant de la veille transformé en simple matelot et occupé 
de tout cœur à la manœuvre ! Le brillant castor, le drap 
fin, les bottes vernies avaient fait place au bonnet de peau, 
à la chemise rouge, aux grossières chaussures du marin. 
Un zèle si ardent méritait une récompense; Starr fut 
immédiatement élevé en grade et placé à l'arrière comme 
adjoint de Mac Cormick. 

La rivalité de mes deux chasseurs esquimaux s'aggrave 
de plus en plus; aujourd'hui j'ai encore dû prendre parti 
pour Péter. Jusqu'à présent Hans dirigeait l'attelage de 
Sonntag, et en faisait à peu près à sa guise ; mais ce ma- 
tin, pendant son absence et celle de Jensen, qui était à 
terre, j'ai chargé son camarade de me conduire à la base 
du glacier, où j'ai quelques points de vue à dessiner. 
Cette décision a enflammé l'ire de Hans, et sur le rapport 
de Jensen, je lui ai ôté les chiens pour les confier exclu- 
sivement à Péter. Celui-ci nage dans la joie pendant que 
l'autre est outré de dépit, mais j'espère que les choses 
n'en viendront pas à une explosion ouverte; j'ai fait à 
maître Hans un sermon sur les dangers qui en résul- 
teraient pour sa personne; il ne l'oubliera pas, j'en suis 
sûr, mais cela lui sera un nouveau grief contre son 
collègue : il a bonne mémoire et ne pardonne jamais*. 

Il 



162 LÀ MER LIBRE. 

Suivant Jensen, il vient de se réconcilier avec Péter; je 
crains bien que ce ne soit là un mauvais signe. 

Hans mérite bien la réputation qu'il avait à bord de 
rAdvancu, et son caractère n'a pas plus changé que sa ti- 
gure; toujours voix douceâtre et huileuse, petit œil rusé, 
repoussante laideur; c'est un vilain personnage, et j'ai 
très-peu de confiance en lui, mais Sonntag l'a pris sous sa 
protection, et le préfère même à Jensen pour conduire son 
attelage. 

Le pauvre Péter, toujours paisible et peu gênant, se 
prête aux diverses fantaisies des officiers ou des matelots : 
aussi est-il très-populaire parmi ces derniers, qui naturel- 
lement abusent de sa trop grande bonté. Son père Jacob 
continue à être le plastron du gaillard d'avant; nos gens 
ont conclu un traité avec lui, à leur grande satisfaction, 
comme à la sienne : il lave toute la vaisselle, et, en retour, 
les matelots lui gardent les miettes qui tombent de leur 
table. 11 n'en devient que plus en plus lourd et ne peut 
se mouvoir qu'avec une extrême difficulté; dans la cale de 
l'avant se trouve une poutre placée à deux pieds et demi 
seulement du fond; il lui est impossible de l'enjamber, 
et ses gauches efforts pour ramper au-dessous ont été 
justement comparés à ceux d'un phoque se tortillant sur 
la glace autour de son trou. Le .« gras phénomène » 
qu'exposait M. Wardle n'était pas plus informe, et comme 
ce pauvre être de pléthorique mémoire, il partage son 
temps entre le manger et le dormir. Ses joues sont dé- 
mesurément gonflées, et je ne puis le voir sans me rap- 
peler cet individu que Mirabeau prétendait avoir été créé 
dans le seul but de montrer au monde combien une peau 
humaine peut se distendre avant d'éclater. L'officier de 
service, un de ces jours, l'envoya sur le pont pour écorcher 
deux rennes : arrivé à un morceau appétissant, il s'arrêta 
dans son œuvre, coupa une tranche de la chair à demi 
glacée, et quelques instants après il tombait profondément 



CHAPITRE XII. 163 

endormi sur les corps dépouillés, sa dernière bouchée en- 
core suspendue entre ses lèvres, 

1" novembre. 

Le nouveau mois s'annonce par une tempête ; nos voya- 
geurs devaient partir ce matin, mais le mauvais temps les 
retient à bord ; la pleine lune est passée depuis trois jours, 
et je crains que l'obscurité croissante ne les force à renon- 
cer à leur projet. 

Mac Cormick et Dodge ont établi un piège à ours entre 
les deux Gémeaux; il a pour appât un morceau de renne 
et pour support ma meilleure ancre à glace; je plains le 
pauvre animal qui y mettra le pied. 

Je viens d'examiner notre charbon et d'en régler l'em- 
ploi pour l'hiver : nous en avons trente-quatre tonnes, 
et nous n'allumons que deux feux. Deux seaux et demi au 
fourneau de la cuisine, un seau et demi à celui des officiers, 
voilà une ration quotidienne qui nous garantit très-bien 
du froid et nous donne notre provision d'eau; la glace, 
très-pure et très-limpide, est apportée d'un petit iceberg 
arrêté à l'entrée du havre, à un demi-mille environ du 
schooner. Un poêle me serait un meuble aussi embarrassant 
qu'inutile; j'ai de bonnes fourrures, et la chaleur qui, à 
travers le dôme, me vient de la cabine de ces messieurs et 
pénètre par les fentes de ma porte, entretient dans ma 
chambre une température de -f- 4° à -f- 16° C. ; je suffoque- 
rais chez mes voisins. Leur fourneau ronfle sans fin ni 
trêve, et leur thermomètre, parfois à-f-25' C, ne descend 
jamais au-dessous de -f- 16° C. Nous ne connaissons pas 
l'humidité, et la ventilation est parfaitement établie : une 
portion du grand panneau au-dessus du logement des 
matelots est toujours ouverte, et l'écoutille du dôme est 
rarement fermée; ces ouvertures donnent sur le pont 
déjà abrité lui-même, et y entretiennent une température 
assez douce, transition tout à fait indispensable entre l'en- 



164 LA MER LIBRE. 

tre-pont et l'air extérieur. C'est là que nos gens s'occupent 
à tous les ouvrages qu'ils ne pourraient faire dans les 
cabines , et à la faible lueur du fanal suspendu à la 
maîtresse poutre, on peut les voir diversement groupés, 
travaillant ou jouant suivant l'heure et la besogne. A l'une 
des extrémités de notre demeure est dressée la tente de 
peaux dont les trous nombreux laissent passer, avec la pai- 
sible clarté d'une lampe, les chants de la mère esquimaude 
endormant son joli mignon; du côté opposé se trouve la 
boucherie où les rennes attendent le couteau de Marcus 
et de Jacob. Tout auprès, courbé sur l'enclume et ne s'in- 
terrompant que pour activer le feu de la forge portative, 
Mac Cormick cogne à tour de bras sur quelque objet in- 
connu : « il tue le temps >•, dit maître Dodge. Devant les fe- 
nêtres sont placés l'étau, la vis, l'établi du charpentier, sur 
lesquels frappent sans cesse les marteaux de Christian, 
Jensen, Péter et Hans qui réparent l'équipage des chiens 
ou leur attirail de chasse, tandis que, mêlés au hasard sur 
le pont, officiers et matelots fument leurs pipes en n'ayant 
l'air de s'occuper d'autre chose que de s'amuser autant 
qu'il est possible de le faire par ces nuits boréales. Une 
vive lumière jaillit des écoutilles et nous porte l'écho de 
maint rire joyeux; les fusils sont rangés en bon ordre au- 
tour du grand mât ; Mac Cormick y a installé en outre un 
immense porte-manteau, où chacun suspend aune cheville 
ses fourrures de voyage ou de promenade, qu'il est dé- 
fendu de descendre dans les cabines : vu la différence de 
température, elles y seraient bientôt saturées d'humidité. 

2 novembre. 

Nos voyageurs, je l'espère, pourront partir avant long- 
temps : le baromètre qui, hier au soir, marquait — S^C, 
remonte visiblement : la tempête s'apaise peu à peu ; mais 
dans sa furie sauvage elle a singulièrement modifié l'as- 



CHAPITRE XII. 165 

pect de notre baie; les glaces fendues, brisées, ont été 
poussées vers le sud-ouest, et la mer libre est maintenant 
à trois kilomètres et demi de nous, elle baigne les pieds 
de Castor et de Pollux, et les Dioscures flotteraient au 
large s'ils n'étaient solidement échoués sur le fond ; un des 
repères de notre triangulation vogue déjà sur la surface de 
l'Océan, et le piège à ours l'a suivi emportant ma pauvre 
ancre. La débâcle s'étend au loin, et on ne voit plus un 
seul glaçon se projeter comme une tache blanchâtre sur 
les lames sombres qui se heurtent dans l'obscurité contre 
les écueils du cap Alexandre. 

Pendant tout ce mauvais temps, la température était 
fort douce ; et malgré le vent du nord- est, elle n'est ja- 
mais descendue à zéro Fahrenheit { — 18* C.) 

3 novembre. 

Enfin notre petite bande est en route, et ce soir, à dix 
heures, j'étais presque désappointé de ne pas la voir reve- 
nir. Je ne pensais pas que Sonntag put doubler le cap 
Ohlsen; il a probablement réussi et il poursuit son chemin; 
la tempête a dû ouvrh* de nombreuses crevasses et former 
beaucoup de hummocks : je crains bien que pour Jen- 
sen un voyage de cette sorte ne soit la plus dure des 
épreuves. Sur la glace unie, lorsque le traîneau vole au 
grand galop d'une meute bien dressée, Jensen est un ad- 
mirable cocher, il manie son attelage avec une aisance su- 
perbe ; mais aujourd'hui il lui faudra se traîner péniblement 
par-dessus les amas de neige et les ravines qui les sépa- 
rent, il lui faudra soulever le traîneau lorsqu'il s'arrêtera 
devant quelque obstacle ou chavirera sur la glace brisée. 
En pareil cas les chiens s'irritent, se jettent les uns sur 
les autres; les traits s'emmêlent, le tumulte commence et 
un combat général en est le résultat inévitable. Pour faire 
face à tous ces ennuis, on aurait besoin d'une patience 



166 LA MER LIBRE. 

presque surhumaine, et si Jensen sort de cette épreuve 
avec des notes favorables, je n'aurai rien à craindre pour 
lui dans l'avenir. C'est un homme de six pieds de haut, so- 
lidement charpenté et d'une force musculaire remarquable; 
il est resté huit ans chez les Groënlandais et parle l'esqui- 
mau tout aussi bien que les naturels ; le peu d'anglais qu'il 
a ramassé parmi les baleiniers, lui permet de nous servir 
d'interprète, et son concours nous a été fort précieux. 

Mes hommes sont très-occupés à coudre les peaux de 
jjhoques, à les transformer en jaquettes, pantalons et 
chaussures pour leur toilette d'hiver; toute leur éloquence 
a échoué auprès de Mme Hans : cette indolente créature 
se refuse obstinément à toucher une aiguille. C'est la femme 
la plus entêtée qui se puisse voir ; elle a su se rendre in- 
dépendante de tout et de tous, boude terriblement à la plus 
])etite contrariété, et tous les quinze jours au moins dé- 
clare très-positivement qu'elle va abandonner son époux 
et les hommes blancs pour retourner dans sa tribu. Une 
fois même, donnant suite à cette menace, elle partit bou- 
gonnant, le poupon sur son dos, et se dirigea rapidement 
du côté du cap Alexandre. Hans sortit de sa tente comme 
si de rien n'était, et s'accouda tranquillement à la fenêtre, 
la pipe à la bouche, regardant devant lui de l'air le plus 
indifférent du monde. Comme la fugitive allait disparaître 
vers le sud, je crus de mon devoir d'appeler sur elle l'at- 
tention de son seigneur et maître. 

« Oui, moi voir. 

— Oîi s'en va-t-elle, Hans ? 

— Elle, pas partir, — elle revenir encore — C'est bien ! 

— Mais elle va geler en route, Hans ! 

— Elle, oh non ! elle venir tout à l'heure, vous voir cela. » 
Et il continua à fumer avec un paisible ricanement comme 

un homme bien au fait des caprices de sa bien-aimée. 
Deux heures après, elle nous revenait un peu honteuse et 
toute grelottante, la ligure rudement fouettée par le vent. 



CHAPITRE XII. 167 

C'est aujourd'hui samedi, et nos hommes s'empressent 
autour du cuvier; ils veulent avoir leurs rechanges pour 
demain, jour où, dans ce recoin perdu, nous tenons à pa- 
raître avec tous nos avantages. A l'appel du matin, l'équi- 
page a vraiment fort bon air ; ils revêtent tous l'uniforme 
gris que j'ai adopté pour grande tenue de bord. Chaque 
officier a parmi les matelots uns blanchisseuse, j'ai la mienne 
aussi ; Knorr vient de m'apporter une preuve péremptoire 
de son précoce talent en ce genre : en rentrant d'une course 
au clair de lune, j'ai trouvé sur ma table un mouchoir de 
batiste blanc comme neige, dûment empesé et parfumé 
d'eau de Cologne. 

Je n'en saurais dire la raison, mais la journée a été pour 
nous tous particulièrement bonne et joyeuse et cette soiré^ 
la couronne dignement. Notre vieux cuisinier était de meil- 
leure humeur que jamais, et je m'imagine qu'il a puis- 
samment aidé à la joie générale. Pour ma part, et je n'ai 
point honte de l'avouer, ses facultés artistiques ont une 
assez grande influence sur mes dispositions morales. 

Ma promenade au froid m'avait un peu fatigué ; je suis 
allé jusqu'à la mer libre où je désirais faire quelques ob- 
servations relatives à la température ; j'ai dû sauter d'une 
table de glace à l'autre avant de pouvoir atteindre un pe- 
tit iceberg placé tout près des Gémeaux; après y avoir péni 
bleraent grimpé et creusé un trou assez profond, j'y a: 
plongé le thermomètre; la température en était de 4'50 C. 
seulement au-dessous de celle de l'eau courante où je con- 
statai — 1*67 C. Je me hâtai de revenir sur la glace ferme; 
la marée et le vent qui soufflait de terre m'auraient bien- 
tôt entraîné au^large avec mon radeau. 

En rentrant à bord, j'étais tout disposé à faire grand 
honneur au filet de renne garni de gelée de groseilles, sur 
lequel notre maître coq avait épuisé toute sa science; 
pendant que je festoyais ainsi, Knorr me préparait sur la 
lampe à alcool une délicieuse tasse de moka parfumé. 



168 LA MER LIBRE. 

Ainsi, où Bacchus et l'Amour ne daignent descendre, on 
peut encore trouver quelque consolation. Il est vrai, nous 
avons le privilège d'être dans cette même région hyperbo- 
réenne où vint errer Apollon lorsque le décret du maître du 
tonnerre l'eut banni de l'Olympe, et que les chantres hel- 
lènes célébraient comme le séjour heureux où les mortels 
jouissent de toutes les félicités possibles et vivent jusqu'à 
l'âge le plus avancé. N'en déplaise aux poètes, je me per- 
mets de mettre en doute la sagesse du blond Phœbus, car 
la légende ne fait nulle mention d'un confortable schooner, 
et dans cette résidence de Borées nul ne saurait veiller trop 
assidûment sur sa personne. 

Le cuisinier m'apporta lui-même mon dîner : « En venant 
du dehors, le commandant trouvera son dîner encore 
meilleur. 

— Oui, cuisinier, c'est réellement superbe. En retour, que 
puis-je faire pour vous? 

— Merci, monsieur. Je pense que si le commandant vou- 
lait être assez bon pour me donner une chemise propre, je 
lui en serais très-reconnaissant. Celle-ci est fort sale, on 
peut le voir, et quant à la laver, ah ! je n'en ai pas le 
temps. 

— Certainement, cuisinier, vous en aurez deux. 

— Merci, monsieur î » Il se plie en deux pour me tirer 
sa révérence et retourne satisfait à son fourneau et à ses 
casseroles. 

Notre cuisinier est un parfait original ; de beaucoup le 
plus âgé du bord, il offre un singulier mélange des qualités 
morales les plus contradictoires. Il est tout fier de n'avoir 
pas mis le pied hors du navire depuis notrç départ de Bos- 
ton. — « Que ferais-je là-bas, » disait-il dans son mauvais 
anglais à un des officiers qui lui dépeignait les merveilles de 
la terre. « La terre ! c'est Don pour produire les légumes, 
mais je vous demande un peu comment une créature rai- 
sonnable peut s'y trouver à son aise! Je ne vais pas à terre 



CHAPITRE XII. 169 

quand je puis m'en dispenser : plaise à mon Père Céleste 
qu'il en soit toujours ainsi ! » 

J'ai joué aux échecs avec Knorr, après une heure fort 
agréable passée dans la cabine des officiers. Mon journal 
terminé, je vais me blottir dans mon nid de fourrures et 
lire les récits de Marco Polo, sur ces pays heureux où les 
hommes vivent sans le moindre effort, ne connaissent pas 
l'usage des peaux d'ours et meurent de la fièvre chaude. 
Après tout, on pourrait atteindre le terme de sa carrière 
dan» des lieux beaucoup moins agréables que ces do- 
maines de l'hiver polaire. 




CHAPITRE XIII. 



Obscurité croissante. — Existence routinière. — Mon journal. — 
Notre foyer. — Le dimanche. — Retour de Sonntag. — Une 
chasse à l'ours. — La mer libre. — M. Knorr. — Le dégel. — La 
presse à Port Foulke. — Le marégraphe. — Le trou à feu. — La 
chasse aux renards. — Disparition de Peter. 



Les ténèbres s'épaississaient autour de nous, et de plus en 
plus nous emprisonnaient à bord du navire; à peine si nous 
avions d'autre clarté que celle de la lune et des étoiles, et 
quoique la chasse ne fût pas encore abandonnée , si 
courtes étaient les heures où nous pouvions en essayer, 
qu'elles ne pouvaient être bien fructueuses. La nuit repo- 
sait sur les vallées, et, les unes après les autres, les 
crêtes des collines disparaissaient sous son voile sombre; 
il nous fallait nous résigner de notre mieux et attendre en 
paix le printemps, pour retourner à la vie active et aux 
travaux en vue desquels notre expédition était organisée. 
J'extrais de mon journal le compte rendu de ces longues 
heures de loisir. 

5 novembre. 

La routine la plus monotone s'est emparée de notre vie, 
l'imprévu et l'irrégulier ont entièrement disparu avec le 



CHAPITRE XIII. 171 

soleil, et une méthode absolue nous gouverne maintenant. 
Quel bonheur de déposer pour tout l'hiver la grave res- 
ponsabilité qui pesait sur moi ! Une brave petite pendule 
est notre unique souveraine, et à son commandement la 
cloche du bord nous dicte nos devoirs par le nombre de 
ses coups. 

On se lève à sept heures et demie, pour déjeuner une 
heure après ; la collation est servie à une heure, et le 
dîner à six. A onze heures les lampes s'éteignent et chacun 
va se coucher. Seuls, les veilleurs se promènent sur le 
pont, et le commandant rédige son journal. Après dîner je 
fais un whist avec les officiers ou je reste chez moi à 
jouer aux échecs avec Sonntag et Knorr. Tous nos jours 
se suivent et se ressemblent. Radclifl'e me remet le soir 
le tableau des observations atmosphéri(|ues, et ce tableau 
lui-même est presque aussi monotone dans son contenu 
que dans le cérémonial de la présentation. Mac Cormick, 
à son tour, nie rend un compte exact de ce qui se passe à 
bord ; mais il est bien rare que ({uelque fait saillant vienne 
interrompre l'uniformité de sa prose. Je passe une partie 
de la nuit à inscrire force notes sur mon volumineux jour- 
nal, et j'avoue qu'à part les relevés du magnétomètre , 
des baromètres et des thermomètres, du marégraphe et 
de l'épaisseur des glaces, on pourrait en supprimer beau- 
coup sans inconvénients graves. Les < nouvelles > sont 
assez clair-semées et je les accompagne d'un signe marginal 
pour y revenir de temps en temps, comme on fait dans sa 
mémoire pour un événement heureux. 

Après le déjeuner, Dodge procède à l'appel , et sous ses 
ordres les hommes balayent les ponts, nettoient et garnis- 
sent les lampes, pendant qu'une petite escouade se rend 
à l'iceberg pour chercher la ration quotidienne de la 
fotukvse. Le trou à feu est débarrassé de la glace, les 
chiens reçoivent leur pitance, on distribue le charbon, on 
ouvre la cambuse et le maître d'hôtel choisit ce qui est 



172 LA MER LIBRE. 

nécessaire pour la cuisine ; longtemps avant la collation, 
tout le travail obligatoire est terminé ; chacun est libre 
alors, mais j'ai établi , comme règle indiscutable , que 
deux heures de travail doivent être suivies de deux heures 
de promenade au moins. 

Je donne moi-même l'exemple , et tous les jours que 
je ne me lais pas conduire en traîneau autour de la baie, 
je grimpe sur les collines ou me hasarde au loin sur les 
glaces. J'emporte parfois ma carabine dans le vain espoir 
de tuer un renne, voire même un ours, mais le plus sou- 
vent je pars sans autre compagnon que Général^ tout 
jeune terre-neuve qui partage ma cabine depuis notre dé- 
part et s'y est toujours adjugé la moins mauvaise place. 
Nous sommes les meilleurs amis du monde; il connaît 
parfaitement l'heure de ma promenade accoutumée et flaire 
alors la porte avec une vive impatience; son bonheur est 
complet quand il me voit prendre mon bonnet et mes 
gants fourrés. Le plus aimable des camarades, il ne me 
fatigue point de sots discours et n'a d'autre but que de me 
plaire et de s'amuser. Lorsqu'il est livré à de graves pen- 
sées, il marche derrière moi avec une imposante majesté; 
mais ses accès de dignité sont assez rares : il préfère 
courir, sauter, se rouler dans la neige en éparpillant les 
blancs flocons à droite et à gauche, ou mordiller en jouant 
mes gants épais et les basques de mon pardessus de four- 
rure. Ces jours derniers, il est tombé d'une écoutille et 
s'est cassé la jambe ; un long repos lui est nécessaire et 
son absence est pour moi un véritable chagrin. 

Autant que la discipline le permet, je tâche de conserver 
les usages de la patrie, et d'entretenir de mon mieux les 
bonnes relations sociales dans notre république. Je ne 
puis guère organiser de bals , et nous manquons des élé- 
ments les plus indispensables à une brillante soirée; mais 
en dépit de la fortune, nous essayons d'observer ces 
coutumes qui, dans le pays oîi sont nos souvenances. 



Il 



CHAPITRE XIII. 175 

enlèvent à la vie journalière quelques-unes de ses épines 
et aident au bonheur et à la paix. Nulle part au monde 
les habitudes de vulgaire familiarité n'engendrent plus de 
maux que dans les cabines encombrées d'un très-petit 
navire , mais nulle part aussi la vrai politesse n'amène de 
■meilleurs résultats. Par tous les moyens possibles je 
tâche de rendre notre hivernage un peu moins triste, et 
pour ne pas nous laisser ensevelir vivants sous les ténè- 
bres glacées qui régnent au dehors, il faut certes que tout 
soit chaud, brillant et gai entre nos murailles de bois. Je 
veux que mes compagnons le sentent bien : quels que soient 
leurs dangers et leurs souffrances, ils trouveront toujours 
ici un refuge assuré contre la tempête, un doux repos 
après leurs fatigues. 

Autant que faire se peut, le dimanche est observé comme 
là-bas, dans la patrie lointaine. A dix heures, escorté de 
l'officier de service, je visite avec soin toutes' lès parties 
du navire et m'enquiers minutieusement de la santé, des 
habitudes, du confort de tout l'équipage ; puis, tout le 
monde réuni sur l'arrière, je lis une portion des prières 
du matin et un chapitre du livre que nous aimons tous. 
J'ajoute parfois un des beaux sermons de Blair, et quand 
approche l'heure du repas, c'est bien de tout cœur que 
nous demandons à Dieu de continuer à étendre sur nous 
sa main paternelle, et si notre prière n'est pas bien longue, 
elle n'en est peut-être que mieux sentie. 

6 novembre. 

Sonntag est de retour et, comme je le craignais, n'a pas 
réussi dans son entreprise ; il vient de dîner avec moi et 
lie me faire le récit de ses aventures. 

Le voyage a été des plus pénibles. A chaque instant, 
les chiens avaient à franchir des hummocks élevés, des 
neiges amoncelées, de larges fissures ; le vent soufflait avec 



176 LA MER LIBRE. 

rage et ajoutait aux fatigues de la petite bande le danger 
des morsures de la gelée. 

Les attelages ne purent sortir de la baie de Hartstène 
sans de fort graves difficultés : l'eau atteignait presque la 
glace de terre ; ils marchèrent assez bien jusqu'à Fog Inlet, 
où d'énormes crevasses leur barrèrent le passage ; impos- 
sible de les franchir ou de les tourner ; un traîneau fut brisé, 
et après l'avoir réparé tant bien que mal , nos hommes ne 
songeaient plus qu'à revenir au navire le plus vite possi- 
ble, lorsque, un peu au-dessus du cap de Hatherton, ils 
trouvèrent la trace de deux ours, et bêtes et gens ne pu- 
rent résister à la tentation de les suivre. Sonntag m'a 
donné de cette chasse une description fort animée. 

Les deux malheureuses victimes, une mère et son petit, 
dormaient sur le versant d'une chaîne de hummocks ; ré- 
veillées par les abois des chiens, elles se dirigèrent immé- 
diatement vers les crevasses ouvertes à une distance d'en- 
viron sept kilomètres. Sans attendre les incitations de 
leurs conducteurs, et comme s'ils eussent oublié leurs traî- 
neaux, les chiens s'élancèrent à leur poursuite ; les hum- 
mocks, fort élevés déjà, étaient séparés par d'étroites et 
sinueuses ravines, et si les ours avaient eu l'instinct de 
s'y cantonner, leurs ennemis, arrêtés à chaque instant, et 
ne pouvant pas toujours suivre leurs traces, n'auraient 
probablement pas réussi à les atteindre ; mais la chaîne 
avait tout au plus un demi -kilomètre de large, et les 
ours, la traversant au plus vite, songeaient évidemment à 
gagner une énorme fissure qui devait aboutir à la mer. 

Le lancé fut des plus brillants ; l'attelage de Jensen 
entra le premier dans les hummocks, Hans le rejoignit 
aussitôt, et les chiens détalèrent pêle-mêle à la suite de 
leur colossal gibier. Le traîneau du Danois fut à moitié ren- 
versé, et Sonntag roula dans la neige, mais il put s'accro- 
cher aux montants et se hisser de nouveau sur sa planche: 
la glace, à moitié brisée, retardait la course impatiente 



CHAPITRE XIII. 177 

des chiens ; frissonnants de colère, ils étaient parfois obli- 
gés de s'arrêter, mais leur ardeur et l'énergie de leurs 
maîtres triomphaient de tous les obstacles ; ils émergèrent 
à la lin sur une large plaine presque unie, où pour la pre- 
mière fois les deux ours étaient distinctement en vue. Les 
haltes forcées des traîneaux leur avaient permis de prendre 
deux kilomètres d'avance; il semblait probable qu'ils 
pourraient atteindre l'eau. Tout aussi bien que les chas- 
seurs, les chiens paraissaient le redouter, car ils se lan- 
cèrent à leur poursuite avec tout le sauvage élan de leur 
brutale nature. Enragés par la perspective de voir échap- 
per leur proie, ils parcouraient l'espace comme un tour- 
billon furieux. Jensen et Hans les excitaient par tous les 
moyens que leur suggérait une longue expérience; les" 
traîneaux volaient sur la neige durcie et rebondissaient 
sur les pointes aiguës qui hérissaient sa surface glacée. 

Par leurs cris et leur vitesse les chiens manifestaient 
toute l'impatience d'une meute lancée après le renard, 
mais avec une férocité décuplée, et Sonntag, que cette 
folle course enlevait aux notions de la réalité présente, 
se croyait au milieu d'une bande de loups serrant de près 
un buffle blessé. 

En moins d'un quart d'heure la distance était réduite à 
quelques centaines de mètres. La mer, espoir des fugitifs, 
terme fatal de la poursuite, se rapprochait aussi, mais 
l'ourse était arrêtée dans sa marche par son petit qu'elle 
ne voulait pas abandonner ; effrayé et anxieux, il trottait 
pesamment près d'elle, et c'était pitié d'entendre les cris 
déchirants de la pauvre mère. Désespérée, elle comprenait 
parfaitement le péril, mais ne pouvait se résoudre à fuir 
sans sa progéniture. La crainte et l'amour maternel sem- 
blaient diriger alternativement tous ses mouvements. Elle 
s'élançait vers la mer oîi était son salut, pour revenir 
bientôt en arrière et pousser de son museau le pauvre 
petit être que les forces abandonnaient; elle courait à côté 

12 



178 LÀ MER LIBRE. 

de lui comme pour l'encourager. L'ennemi s'avançait tou- 
jours, les chiens oubliaient leur fatigue et tiraient de plus 
en plus sur leurs colliers : le moment critique approchait; 
et pour combler les angoisses du malheureux couple , 
l'ourson ne pouvait plus marcher. 

Arrivés à cinquante mètres environ, les conducteurs se 
penchèrent en avant, saisirent le bout de la courroie qui 
réunissait tous les traits et le glissèrent hors du nœud 
coulant : les traîneaux s'arrêtèrent soudain , et les chiens, 
délivrés de toute entrave, s'élancèrent après leur proie en 
poussant des hurlements féroces. En entendant tout près 
d'elle le bruit de la meute altérée de son sang , la pauvre 
mère comprit que la fuite était désormais impossible ; elle 
se retourna à demi, et s'affermissant solidement sur la 
neige, elle se prépara au combat avec le courage du déses- 
poir, tandis que l'ourson, affolé de terreur, courait autour 
d'elle et finit par se réfugier entre ses jambes, 

Ousisoak, le vieux et rusé chef de meute, conduisait l'at- 
taque; la reine Arkadik était à son côté; une vingtaine de 
chiens arrivaient à leur suite par ordre de vitesse ; avec 
un grondement formidable, l'ourse, de ses pattes énormes, 
sépara en deux le front de l'armée, et éparpilla ses en- 
nemis à droite et à gauche; une toute jeune recrue osa 
seule lui faire face et lui sauta à la gorge avec plus de 
témérité que de prudence; un instant après, le malheureux 
chien roulait tout broyé sur la neige. Cantonnés à l'ar- 
rière, Arkadik et son royal époux mordaient l'ennemi à 
belles dents, et toute la meute se précipita pour imiter 
cette stratégie plus circonspecte ; le puissant animal se 
retourna soudain et força Ousisoak à lâcher prise, mais il 
découvrait ainsi son petit, et prompt comme l'éclair, 
Rarsuk le noir, suivi de Schnapps, maigre métis jaunâtre, 
s'élança sur l'ourson ; comme sa mère, celui-ci acceptait 
le combat; il évita Karsuk et essaya d'étouffer Schnapps 
entre ses jeunes pattes ; le pauvre chien fut presque plié 



CHAPITRE XIII. 181 

en deux et s'échappa de la mêlée en poussant d'atrreux 
hurlements. Ousisoak était en grand danger, quand Ere- 
bus, son vaillant rival, vint à la rescousse et se jeta sur 
le flanc opposé de l'ourse avec toute sa bande ; mais sans 
souci de ses propres assaillants, la mère, aux cris de son 
ourson, faisait reculer Karsuk et les siens, qui étaient re- 
venus à la charge ; encore une fois elle put abriter sous 
son corps la petite et courageuse créature, complètement 
exténuée, et dont le sang coulait de toutes parts. 

Jensen et Hans avaient retiré leurs carabines du traîneau 
et se hâtaient d'accourir, mais les chiens se pressaient 
tellement autour de leur proie, qu'il était impossible de 
tirer Profitant pour viser d'un instant où l'ourse se trou- 
vait un peu à découvert, ils l'atteignirent à la gueule et 
à l'épaule, et elle fit entendre un long rugissement de co- 
lère et de douleur, mais les blessures n'étaient point mor- 
telles et la bataille continua plus terrible que jamais. La 
neige était arrosée de sang , un filet rouge coulait de la 
gueule de l'ourse , un autre tombait goutte à goutte sur 
sa fourrure blanche; le petit, déchiré et pantelant, allait 
rendre le dernier soupir; un de nos chiens gisait presque 
sans vie, et un autre marquait de larges taches cramoisies 
la couche de givre sur laquelle son agonie s'exhalait en 
faibles gémissements. 

Sonntag approchait à son tour ; une décharge des trois 
carabines jeta le colosse sur son flanc, et les chiens s'élan- 
cèrent de nouveau à l'attaque. Quoique fort épuisée par la 
perte de son sang, l'ourse n'était pas encore hors de com- 
bat; rassemblant ses forces, elle obligea une fois de plus 
les assaillants à une retraite précipitée, et ramena sous 
son corps ce petit pour lequel elle donnait sa vie, mais 
dont le sort était déjà fixé. A moitié étranglé par Karsuk 
et sa bande, couvert d'affreuses plaies, il venait d'expi- 
rer aux pieds de sa mère ; en le voyant couché immobile, 
elle oublia tout, ses blessures, son danger, la meute 



182 LA MER LIBRE. 

furieuse qui la déchirait sans relâche, et se mit à le lé- 
cher avec une tendresse passionnée ; elle se refusait à 
croire qu'il fût mort et cherchait à le relever; elle le ca- 
ressait pour l'encourager à combattre encore; puis tout 
d'un coup, elle parut comprendre qu'il n'avait plus besoin 
de sa protection, et se retourna vers ses bourreaux avec 
un redoublement de rage; pour la première fois elle es- 
sayait de s'échapper. Un autre chien fut lancé pantelant et 
déchiré h côté du malheureux Schnapps. Elle sembla enfin 
s'apercevoir qu'elle av.iit d'autres ennemis que la horde 
aboyante qui s'acharnait sur elle. Hans s'avançait avec un 
épieu; elle secoua violemment la grappe de chiens sus- 
pendue à son corps et se précipita à sa rencontre ; il jeta 
son arme et s'enfuit de toute la vitesse de ses jambes ; 
mais elle courait encore plus vite que lui, et l'Esquimau 
était infailliblement perdu si Sonntag et Jensen, qui avaient 
pu recharger leurs carabines, n'eussent réussi à arrêter 
la carrière du terrible monstre; une balle pénétra dans 
l'épine dorsale, à la base du crâne, et l'ourse roula à son 
tour sur la neige imprégnée de sang. 

Les victimes furent promptement dépouillées; on pré- 
para, pour nous la rapporter , une partie de la chair de 
l'ourson , et les chiens purent se gorger à volonté ; puis 
nos gens dressèrent leur tente sur le théâtre de leurs ex- 
ploits ; le lendemain ils arrivaient au navire. 

La gelée a pincé le nez de Jensen et touché les joues 
de Hans, mais Sonntag est revenu sans une égratignure. 
Nos voyageurs ont eu beaucoup à souffrir , tout conspirait 
contre eux , et s'ils n'ont pu atteindre leur but, leurs per- 
sévérants efforts n'en méritent pas moins de grands 
éloges. 

L'existence de cette eau libre m'étonne plus que je ne puis 
dire; de 1853 à 1854, nous n'avons vu rien de semblable à 
Port-van-Rensselaer ; je voudrais savoir si elle traverse le 
détroit de Smith, et jusqu'où elle s'étend au nord et au 



CHAPITRE XIII. 183 

sud. C'est probablement un phénomène tout local , dû à 
l'action des vents et des courants. 

Le 7 novembre, par 24° C. au-dessous de zéro, le vent 
rugissait du nord-est, et repoussant au large les glaces en- 
tassées jusqu'alors à l'entrée de la baie, nous permettait 
d'entendre de nouveau le bruit du ressac battant la côte. 

Le lendemain, l'atmosphère étant plus calme, je me 
dirigeai du côté de la mer. L'aspect de la glace flottante était 
d'un sombre à saisir d'effroi. D'épais brouillards pesaient 
sur la mer. D'innombrables ke/ields dérivaient à travers 
l'obscurité, se choquant avec bris et retentissement, s'em- 
pilant les uns sur les autres et jetant des reflets lugubres 
à travers le clair de lune. Çà et là de pesants icebergs se 
dressaient immobiles et comme s'ils se fussent défiés du 
tumulte des éléments. La mer, bouillonnant autour d'eux, 
ceignait pourtant leurs flancs épais d'une ceinture de blan- 
che écume. 

En revenant à bord, Rnorr, qui m'avait accoçipagné, et 
que ce chaotique spectacle avait fortement impressionné, 
tomba dans une crevasse ouverte entre deux glaçons et 
plongea tout entier dans la mer : bain aussi dangereux que 
désagréable pour lui; car, une fois sorti de l'eau, grâce à 
mon aide, il lui restait plus de trois kilomètres à franchir 
pour gagner le navire. Heureusement il put faire cette course 
d'un seu'l et vigoureux élan et ne rapporta à bord rien de 
pire qu'un pied gelé. Cet accident n'eut pas de suites plus 
fâcheuses que la douleur qui en est la conséquence pre- 
mière, grâce au remèie opportun que ma vieille expérience 
me suggéra. Le membre gelé fut immédiatement placé dans 
un bain d'eau glacée, dont la température fut lentement 
élevée d'heure en heure jusqu'à ce que les muscles fussent 
complètement dégelés. Il n'en résulta aucune inflammation 
et le pied sortit du bain sans la moindre engelure. 

Le jour suivant nous étions en plein dégel, — un dégel 
en novembre, sous l'étoile polaire! C'est là un phénomène 



184 LA MER LIBRE. 

étrange à signaler. Le thermomètre centigrade marque — 
10°, ce qui est une chaleur relative. 

V La rude température du mois dernier, condensant l'hu- 
midité qui monte des profondeurs du navire, avait décoré 
l'intérieur de la construction que nous avons élevée sur 
le pont, de délicates arabesques de givre, qui avaient bien 
en quelques endroits deux pouces de relief. Elles fondent 
sur le plancher maintenant et tout se détrempe autour de 
nous. Nous en sommes réduits à diminuer les feux et à 
ouvrir les fenêtres. 

Pendant que la température augmente, que le dégel va 
son train, que la pluie nous poursuit partout et qu'un 
affreux gâchis s'étend goutte à goutte dans tout le navire, 
j'ai à noter sur mon journal, à la date du 11 novembre, 
une nouvelle intéressante : l'apparition d'un journal au 
Port Foulke. La libre presse suit le pavillon de l'Union 
tout à travers le monde et le Pôle se réjouit à la vue du 
Courrier hebdomadaire du Port Foulke. 

Dans la pensée qu'une création de ce genre serait une 
diversion utile contre les attaques de nos ennemis les 
ténèbres, j'avais, depuis quelque temps, proposé aux 
officiers de publier un journal hebdomadaire; cette idée 
fut accueillie avec des transports de joie, et toute cette 
semaine ces messieurs ont été fort occupés de la met- 
tre à exécution. Dodge et Rnorr ont entrepris de lan- 
cer l'affaire, et ces jours-ci ils charmaient leurs loisirs en 
glanant dans les cabines et l'entre-pont toutes sortes de 
choses amusantes. Le premier numéro vient de paraître, il 
est bien réussi et quelques-uns des meilleurs articles, « per- 
les riches et rares», viennent 'du gaillard d'avant. 

Pour nous , pauvres prisonniers des ténèbres, l'appari- 
tion de ce journal est un événement des plus remarqua- 
bles , et en ma double qualité de commandant et de méde- 
cin, je compte beaucoup sur son influence hygiénicjue. Ces 
messieurs, du reste, ont fait tous leurs efforts pour que 



CHAPITRE XIII. 185 

cette gazette, si impatiemment désirée, répondît à l'attente 
du public, et la naissance de notre Courrier a été accom- 
pagnée de toutes les cérémonies qui ont cours chez nous 
en semblable occurrence. L'organisation du journal lui- 
même est la plus comique parodie de celles des grandes 
feuilles de New- York ou de Boston, Rien ne nous manque 
ici : état-major d'éditeurs et de correspondants, bureau de 
nouvelles générales, rédacteur en chef chargé du « pre- 
mier Port-Foulke», agence télégraphique en communica- 
tion prompte et sûre non-seulement avec tous les points 
du globe, mais encore avec le soleil, la lune et les étoiles, 
nous avons tout, et même « nos artistes spéciaux » ayant 
mission de dessiner dans tous les lieux du monde les évé- 
nements extraordinaires qui peuvent s'y passer. 

Naturellement, le début est chose fort importante, et 
avant même l'entrée en scène, nos éditeurs n'ont rien 
épargné pour exciter la curiosité du public : circulaires, 
affiches monstres et tous autres appâts inventés par les 
fournisseurs de la gourmandise intellectuelle du bon pu- 
blic. Mac Gormick leur avait apporté son concours en pré- 
parant le menu d'un dîner meilleur que de coutume : de 
sorte que quels que fussent les mérites du journal tant 
désiré , son apparition ne pouvait manquer d'être bien 
accueillie. Tous les détails matériels reposaient sur 
.M. K.norr; c'est lui qui gardait le nouveau-né, et à peine 
la nappe fut-elle enlevée que des cris tumultueux récla- 
mèrent l'entrée de son jeune nourrisson. Il marchait gra- 
vement , vers son oreiller sous lequel il l'avait jusqu'alors 
soustrait à tous les yeux, lorsqu'un des assistants demanda 
la parole pour une motion importante. « Nous confor- 
mant, dit-il, à l'usage national, nous devons procéder ré- 
gulièrement et ne pas laisser s'accomplir avec une légè - 
reté frivole l'événement appelé à produire dans le monde 
une aussi grande sensation. Non, messieurs! une assem- 
blée générale organisera un comité, qui ù son tour nom- 



186 LA MER LIBRE. 

mera un orateur. Alors, et seulement alors , on pourra 
dire que nous avons dignement inauguré l'entreprise dont 
il est question. Le public de Port Foulke serait à juste ti- 
tre fort mécontent, si nos voix restaient muettes à l'heure 
solennelle où la presse libre est établie sur ces limites re- 
culées de la civilisation ! » 

Cette proposition fut accueillie avec une certaine fa- 
veur, et un meeting, immédiatement organisé, appela 
M. Sonntag au fauteuil; on procéda ensuite à l'élection des 
vice-présidents et des secrétaires, et M. Knorr fut nommé 
orateur par acclamation. Alors s'éleva dans la salle un ef- 
froyable tapage ; on battait des mains, on trinquait avec 
les tasses de fer-blanc, les cris de : «A l'ordre! Écoutez! 
écoutez ! » essayaient en vain de dominer le bruit, mais 
l'orateur se jucha sur le buffet et du haut de cette tribune, 
s'adressa en ces termes à l'assemblée. 

« Mes cliers concitoyens ! 

« Appelé par le vote unanime de cette communauté, hé- 
las! si peu éclairée, pour inaugurer l'aube nouvelle qui 
s'est levée sur cette région ténébreuse, j'ai l'heureux pri- 
vilège de vous annoncer qu'aux dépens de nos heures, de 
nos ressources , de nos labeurs , nous venons de combler 
une lacune depuis trop longtemps ressentie à Port Foulke. 
(concitoyens ! nous jouissons maintenant de l'inaliénable 
droit de naissance de tout Américain, la presse libre! cette 
voix retentissante de l'opinion publique. 

« Accablé sous le fardeau de cette situation , je me 
trouve dans l'impossibilité de vous adresser un discours à 
la hauteur de la solennité et de l'importance de cet événe- 
ment. Cependant je dois à mon collègue, je me dois à 
moi-même de vous dire que si , nous conformant à une 
coutume consacrée par les âges, nous conservons nos opi- 
nions pour nous, du moins nous ne serons point avares 
de nos raisonnements. Les habitants de Port Foulke dési- 
rent le prompt retour du soleil?— Nous serons les ardents 



CHAPITRE XIII. 187 

avocats de leur cause. — Ils veulent la lumière ? — Nous 
nous adresserons aux sphères célestes et nous ne leur 
laisserons pas ignorer nos droits à une rigoureuse réci- 
procité. — Ils cherchent le bonheur? — Sérieusement pé- 
nétrés de notre mission sacrée qui , je puis le dire , mes- 
sieurs , a fait de la presse une puissance dans ce grand et 
glorieux dix-neuvième siècle, nous leur conseillerons sans 
cesse la pratique de toutes les vertus sociales et pri- 
vées. 

« Concitoyens ! cette heure sera à jamais mémorable 
dans les fastes de Port Foulke. On nous dit que, dans leur 
patois, les aborigènes le nomment Annyeiqueipablaytah , 
que les meilleurs interprètes traduisent par : « l'antre des 
tempêtes hurlantes ». Dans cette grave occurrence , il est 
convenable que nous dirigions nos pensées vers l'avenir, 
l'avenir surtout de notre sublime entreprise. Cet antre 
des tempêtes hurlantes, vous le savez, honorables audi- 
teurs, est situé sur les confins de notre immense pairie, 
cette patrie dont le vaste manteau baigne ses franges dans 
l'Océan sans limites et qui s'étend du soleil levant au so- 
leil couchant, de la Croix du Sud à l'aurore boréale ? — 
Mais que dis-je, l'aurore boréale? N'avons-nous pas laissé 
derrière nous cette vague limite de notre domaine? Oui, 
chers concitoyens, c'est à nous de faire avancer ces ques- 
tions litigieuses des frontières nationales et de les amener 
à un point, — et quel point? messieurs! au pôle Nord lui- 
même!... Là, nous planterons notre bannière étoilée : la 
hampe de notre étendard deviendra l'axe du monde autour 
duquel tournera, comme une boule, l'universelle nation 
yankee ! 

« Amis et compatriotes ! permettez-moi, en terminant, 
de porter les toasts qui conviennent à cette occasion. A la 
presse libre! A l'universelle nation yankee! Puisse la pre- 
mière, dans l'avenir comme dans le passé, être la fidèle 
compagne de la liberté et l'emblème du progrès ! Puisse la 



18S LA MER LIBRE. 

seconde absorber toute la création et devenir enfin la 
grande farandole céleste I » 

Le jeune orateur sauta à bas de son bahut au milieu de 
ce qu'on pourrait bien nommer « des applaudissements 
bruyants et tumultueux ». Sa harangue avait produit une 
impression tout aussi favorable pour le père que pour 
l'enfant, et après de nouvelles rasades et les chocs prolon- 
gés de nos tasses de métal , la lecture commença et ne fut 
interrompue que par les marques de satisfaction dont on 
n'est pas avare après un bon dîner, en écoutant de bonnes 
histoires, racontées d'ailleurs avec beaucoup de verve. No- 
tre seul regret fut d'en voir arriver la fin. — On vota des 
remercîraents aux rédacteurs , on but fi la santé de 
M. Knorr, en un mot, tout alla bien. Le seul exemplaire 
de notre Courrier passa aux matelots et leurs applaudisse- 
ments ne furent pas moins unanimes. Il contient seize pa- 
ges d'une écriture fort serrée, une esquisse assez ambi- 
tieuse de Port Foulke, un portrait de sir John Franklin, 
une bonne charge du pauvre Général avec sa patte en 
écharpe. — Les énigmes n'y manquent pas, non plus que 
les « calembours entièrement neufs». Nouvelles de l'ex- 
térieur, — faits divers, — annonces, tout y a sa place; 
sans compter des travaux d'un vol beaucoup plus témé- 
raire, parmi lesquels on remarque un « prospectus illustré 
par l'un des rédacteurs », un poëme du maître d'hôtel, et 
enfin à l'adresse de mon malheureux chien, des vers aux- 
quels tout l'équipage a adapté un air et qu'il répète inces- 
samment en chœur avec un plaisir évident : il est question 
de la chute de Général, de son repos forcé et de sa mort 
prochaine. 

Rentrez collier, fouet et poitrail, 

Et du traîneau tout l'attirail; 

Général n'en a plus que faire. 

Sur le pack aj'ant trop glissé, 

Jambes et bras il s'est cassé. 

Et touche à son heure dernière. 



CHAPITRE XIII. 189 

J'ai le chagrin de dire que cette propiiétie n'a que trop de 
chances de se vérifier : Général est bien malade. Couché 
dans ma cabine, les voix joyeuses qui célèbrent ses infor- 
tunes le réveillent de son sommeil, et s'il pouvait parler, il 
soupirerait avec le chat de Gray : 

Hélas ! un favori ne peut avoir d'amis ! 

Cependant, voici un autre couplet qu'il paraît écouter at- 
tentivement avec des larmes dans les yeux , comme s'il y 
démêlait une preuve de sympathie : 

Oh ! jours de deuil et de pensers austères , 

Où Général, pleuré de tout venant, 

Et sur trois pattes clopinant. 
Suit le sentier glacé qui conduit chez ses pères ! 

12 novembre. • 

La température est descendue à — 6' C, mais l'humidité 
ne cesse pas, et la neige qui couvre la plaine et le port est 
tout imbibée d'eau , problème assez difficile à résoudre 
puisqu'elle repose sur une couche de glace de trois pieds 
d'épaisseur et que le thermomètre n'est jamais remonté 
au-dessus du point de congélation. 

En outre la neige continue à tomber, seulement elle est 
fort légère et très-régulièrement cristallisée ; elle forme un 
tapis de trente et quarante centimètres d'épaisseur. 

13 novembre. 

De pire en pire. Le thermomètre s'élève encore, et le toit 
qui recouvre notre pont, nous verse des ondées tropicales. 
La neige n'est plus qu'une pâte molle et visqueuse, et je 
suis toujours fort embarrassé pour expliquer cette circon- 
stance; à deux pieds de profondeur, la glace est à — 6' C. 
A la surface de la neige le thermomètre marque — 5" et 
— 2' C. dans l'eau. 



190 LA MEH LIBRE. 

L'obscurité n'est pas encore tout à fait complète. A raidi, 
aux dépens de ma vue, il est vrai, je puis lire dans un livre 
imprimé en caractères moyens. 

14 novembre. 

Le vent souffle du N. E. depuis vingt-quatre heures et ce- 
pendant l'air extérieur est toujours fort supportable, bien 
qu'à dix heures ce soir le thermomètre soit descendu à 
— 16" C. 

Tant que nous avions la brise de mer, je pouvais trouver 
quelque excuse à cette température exceptionnelle, mais 
aujourd'hui je renonce à deviner l'énigme : un vent chaud 
nous arrivant de la mer de glace, ce réservoir inépuisable 
des gelées groënlandaises , brouille toutes nos théories; 
mauvais tour que l'expérience joue souvent à de moins 
ignorants que moi. 

Avec l'aide de Mac Cormick, mon ingénieux factotum, j'ai 
pu installer un nouveau marégraphe, et si cet instrument 
est aussi efficace que peu compliqué, nous aurons de bons 
relevés des marées de Port Foulke. 

C'est un câble mince, dont une extrémité est attachée à 
une lourde pierre reposant sur le fond de la mer, l'autre 
remonte à travers le trou à feu, passe sur une poulie et 
retombe au niveau de l'eau où il est maintenu en équilibre 
par un poids de dix livres. La poulie est fixée à une rame 
soutenue par deux piliers de glace. A deux pieds au-des- 
sous de cette rame se trouve une tige de fer placée de ma- 
nière à être en étroit contact avec le câble. Celui-ci est di- 
visé en pieds et en dixièmes de pied par de petits cordons 
noués solidement, et à la lueur d'une lanterne sourde, on 
relève la hauteur de la marée à mesure que la corde monte 
au niveau de la tige. La seule difficulté est d'empêcher que 
le jeu de ce câble ne soit entravé par les glaces. A cette 
fin, jour et nuit, quatre fois par heure, on nettoie le trou 
à feu, opération doublement nécessaire, puisque cette ou- 



CHAPITRE XIII. 191 

verture est la seule par laquelle on pourrait se procurer de 
l'eau si par malheur un incendie se déclarait à bord. 



15 novembre. 

Le vent a raffermi la neige, et le thermomètre étant enfin 
descendu à — 19* G., l'humidité disparaît peu à peu. 

J'ai fait cadeau à Hans dun costume tout neuf et d'une 
couple de mes plus flambantes chemises de flanelle, espé- 
rant calmer un peu sa haine contre Péter. 

Si j'échoue en cela, j'ai du moins agréablement chatouillé 
sa vanité, maître Hans est un vrai dandy, et personne à 
bord ne s'occupe plus de sa toilette que ce chasseur à demi 
sauvage. A la revue du dimanche, il se pavane dans ses 
beaux atours, et depuis longtemps il ne daigne plus frayer 
avec ses compatriotes. Sans doute, il se croit beaucoup 
d'importance depuis que ses habits sont un peu moins gros- 
siers; — malheureusement ce travers se retrouve ailleurs 
que chez les Esquimaux. 

16 novembre. 

Mac Cormick a établi une école de navigation et forme 
trois bons élèves : Barnum, Charley et Mac-Donald. — Dans 
la « salle des marins » la soif de science est grande, et 
l'excellente bibliothèque que nous devons à la générosité 
de nos amis de Boston ne manque pas de lecteurs. La 
chambre des officiers se transforme à vue en cabinet litté- 
raire. Dodge a déjà dévoré plusieurs malles de l'Age pré- 
sent de Littell et de la Revue de Wesminsier; Knorr étudie le 
danois ; Jensen, l'anglais ; Sonntag se plonge dans l'esqui- 
mau, et de sa longue tête mathématique, travaille à éluci- 
der je ne sais quelles questions de quantités différentielles. 
Mais un commandant ne connaît pas ces loisirs, et la routine 
quotidienne absorbe toutes mes pensées, ainsi que pres- 
que tous mes instants. Nos affaires de ménage me tracassent 



192 LA MER LIBRE. 

beaucoup, et sans nul doute je me laisse trop envahir par 
le souci, « cette peste de l'existence », qui, dans la durée 
des siècles, troubla si cruellement la carrière terrestre de 
tant de bonnes ménagères; mais, par contre, je n'ai pas 
le temps de m'ennuyer, et la promenade, un livre ou mon 
journal suffisent amplement à mes heures de récréation. 

Je ne sens pas encore le poids des ténèbres, mais c'est 
avec un frisson de terreur que je vois le noir fantôme des- 
cendre peu à peu sur nous. 

17 novembre. 

La température esta — iJ5"G., et nous en sommes vrai- 
ment fort réjouis. L'air étincelle d'un froid piquant, et par 
cette atmosphère sereine, un épais manteau de glace re- 
couvre de nouveau la grande baie; la plaine de cristal s'é- 
tend sur le détroit aussi loin que le regard peut la suivre. 

Le marégraphe marche parfaitement bien, mais nos jeunes 
gens se plaignent avec amertume de la difficulté qu'ils ont 
à maintenir le trou à feu libre de glace et à déchiffrer dans 
les ténèbres la graduation de l'instrument tout chargé de 
verglas. Starr a failli passer par l'ouverture et a presque 
cassé la machine en s'y cramponnant pour ne pas glisser 
dans la mer. Les relevés sont en général assez exacts, et je 
les contrôle d'un autre côté par mes observations sur la 
banquette de glace. Aujourd'hui, nous avions neuf pieds 
sept pouces de différence entre le flux et le reflux. 

Les pauvres renards, pour leur malheur, fort nom- 
breux autour de nous , sont les innocentes victimes d'un 
nouvel amusement : pièges, trappes, panneaux, fusils, 
tout est mis en réquisition par les officiers pour se saisir 
de leur fine et belHL fourrure. On en pourrait confection- 
ner de très-chauds vêtements, mais je ne vois pas que ces 
messieurs y pensent beaucoup : chacun d'eux enferme son 
butin dans les recoins les plus secrets de son armoire. 
Recoins consacrés sans doute à la pari des Dames. 



CHAPITRE XIII. 193 



18 novembre. 



Journée froide, claire, calme, paisible, sans autre inci- 
dent que l'apparition du second numéro du Courrier. Rad- 
cliffe en était le rédacteur en chef, et nous avons encore 
passé une bonne soirée dans notre demeure, bloquée par 
l'hiver et la nuit. 

19 novembre. 

L'uniformité de notre vie a été aujourd'hui troublée 
par un événement mystérieux. J'ai déjà longuement parlé 
de la rivalité de mes deux chasseurs esquimaux : tous deux 
me sont fort utiles, mais par des motifs bien différents. 
Comme plus d'un économiste en renom. Péter patronne vo- 
lontiers la « propriété mobilière » , mais il travaille, en tout 
bien tout honneur, à grossir son petit trésor; tandis que 
maître Hans est poussé plutôt par une basse envie que par 
le désir du gain. C'est un type de cette branche de la fa- 
mille humaine qui ne peut voir sans souffrance la prospé- 
rité d'autrui. Reste à savoir si la jalousie est demeurée 
chez lui à l'état de sentiment ou si elle s'est traduite par 
un crime. 

Cette nuit, à deux heures, je lisais tranquillement, lors- 
qu'un bruit de pas pressés retentit dans le silence pro- 
fond. Le maître d'hôtel entra sans se donner le temps de 
frapper à ma porte , tout effaré et comme enveloppé d'une 
atmosphère d'alarme. 

« Le feu est à bord? » lui criai-je anxieusement. 

-Mais lui, sans répondre à ma question : 

* Péter est parti, monsieur. 

— Parti ! que voulez-vous dire par là? 

— Parti, parti, monsieur. 

— C'est bon, allez vous recoucher. » 
Et je repris mon livre. 

13 



194 LA MER LIBRE. 

« Mais, monsieur, c'est vrai, c'est bien vrai, il est parti, 
il a pris la fuite. » 

L'insistance du maître d'hôtel finit par me convaincre , 
et tout le navire fut immédiatement visité, mais on ne 
trouva point notre pauvre chasseur; son hamac n'avait 
pas été touché depuis la matinée de la veille ; évidemment 
Péter n'était plus à bord. 

Je fis appeler tout le monde sur le pont, et pendant que 
j'interrogeais nos marins, Jensen essayait de faire parler 
les Esquimaux. Gomme à son habitude, Péter avait soupe 
avec nos gens, fumé sa pipe et bu son café ; il paraissait 
heureux et content. Je ne pouvais m'expliquer cette lon- 
gue absence , la lune n'était pas levée , et il me semblait 
impossible qu'il se fût volontairement éloigné du vais- 
seau ; les vagues réponses de Hans excitaient surtout mes 
soupçons ; tout ce qu'on a pu en tirer, c'est que Péter 
avait grand'peur des matelots. Nos gens déclarent, au con- 
traire, qu'il était de beaucoup leur favori, et une enquête 
minutieuse a établi qu'on l'a toujours traité avec la plus 
grande douceur. 

Pendant tous ces interrogatoires, on préparait les falots 
et , partagé en sept escouades , l'équipage se répandit autour 
du havre; deux heures après, on voyait encore les lumières 
errer au loin sur la neige, et je commençais à penser que 
toutes ces recherches seraient sans résultat, lorsque Mac 
Cormick me fit le signarconvenu ; à quatre kilomètres et 
demi au sud de la goélette, il avait rencontré une trace de 
pas ; il la suivit sur la glace de terre à moitié brisée, jus- 
qu'au pied d'une colline abrupte. Là , il ramassa un petit 
sac contenant quelques habits, la meilleure défroque de 
notre malheureux chasseur. Le maître d'hôtel ne s'était 
pas trompé. Péter avait pris la fuite. Oîi allait-il? Pour- . 
quoi nous a-t-il ainsi quittés? 

Nous retournâmes à bord dans une assez grande per- 
plexité Marcus et Jacob ne savent absolument rien et 



CHAPITRE XIII. 195 

Hans s'en lient toujours à ce qu'il a dit ; mais de plus en 
plus je suis persuadé qu'il est réellement au fond de cette 
mauvaise affaire, et je viens de le renvoyer de ma cabine 
en lui affirmant qu'à la première preuve de sa culpabilité 
je le ferai pendre sans pitié à la grande vergue. 11 a par- 
laitement compris, et il s'engage à retrouver le fugitif et 
à nous le ramener bientôt. 

20 novembre. 

Mans, escorté d'un matelot, a longtemps suivi les traces 
de Péter , mais au bout de plusieurs heures une brise 
violente a soulevé les neiges et toute recherche est deve- 
nue impossible. Il est revenu au navire , sans nul doute 
très-inquiet de son propre sort, mais il avait l'air de l'in- 
nocence en personne et ne paraissait se tourmenter que 
des malheurs de son ancien rival. 

« Où est donc mon pauvre Péter? Essaye-t-il de re- 
joindre les Esquimaux du détroit de la Baleine? » D'après 
Hans, les plus rapprochés de nous se trouvent à cent qua- 
tre-vingts kilomètres d'ici, à l'île Northumberland, et peut- 
être même à quatre-vingt-dix kilomètres encore plus loin 
sur les côtes du sud. Si, par hasard, quelque bande de 
chasseurs ne s'est pas avancée vers le nord, il ne lui reste 
aucune chance de salut. Il est possible que Hans lui ait 
assuré qu'il trouverait des compatriotes à Sorfalik , à cin- 
quante-cinq kilomètres seulement; il peut bien marcher 
jusque-là, mais, sans provisions, sans attelages, il ne sau- 
rait aller plus loin vers le sud. M. Sonntag soutient que 
son protégé n'a nullement trempé dans cette mystérieuse 
affaire; d'après lui, c'est tout simplement un caprice d'Es- 
quimau ; irrité de quelque offense ou de quelque passe- 
droit de nos marins , Péter sera allé refroidir sa colère 
à Etah ou sous une hutte de neige. Mais notre ami est le 
seul à ne pas croire à la culpabilité de maître Hans. Les 
plus avisés supposent que tout ceci est le fruit des longues 



196 LA MER LIBRE. 

macliiiiatioiis de ce dernier: il aurait persuadé à son infor- 
tuné camarade (jue notre bienveillance pour lui cachait des 
desseins hostiles, dont sa connaissance de la langue an- 
glaise, en écoutant les conversations de l'équipage, lui 
avait permis de s'assurer. Ainsi le pauvre garçon se serait 
à la hâte jeté dans les plus grands périls, pour se préser- 
ver d'un danger imaginaire. Il est probable que cette ex- 
plication est la bonne : elle cadre tout à fait avec ce que 
nous savons du caractère des Esquimaux; rien ne les 
pousse davantage à soupçonner la trahison que des mar- 
ques réitérées d'amitié, et il est probable que Hans, après 
un premier mensonge, a soufflé avec soin la flamme nais- 
sante, et l'ayant alimentée de nouveaux récits et d'insi- 
nuations mystérieuses, a frappé le grand coup en conseil- 
lant au crédule et inoffensif jeune homme d'aller au plus 
vite se réfugier à Sorfalik. Afifolé par la terreur. Péter a 
saisi son sac et s'est enfui vers les montagnes ; en voyant 
les lumières briller sur le pont, il a compris qu'on le 
poursuivait et s'est empressé de laisser en arrière tout ce 
qui pouvait arrêter sa course. S'il en est ainsi, je com- 
prends la signification de la phrase de Jansen : * Hans 
et Téter se sont réconciliés ». 

23 novembre. 

Cinq jours ont passé, et Péter ne revient pas. 11 n'est 
jjoint allé à Etah et on n'a trouvé aucune trace auprès de 
nos caches de renne. Hélas ! s'il n'a point découvert quel- 
que abri, la mort doit maintenant avoir terminé ses souf- 
frances : une violente tempête s'est déchaînée et les trom- 
bes de neige s'abattent autour de nous. Je reviens cepen- 
dant de ma promenade accoutumée, et mon vieux et 
lidèle Cari secoue à tour de bras le givre qui a pénétré 
mes fourrures; sous l'impulsion de la brise glaciale, il 
s'est littéralement insinué dans les pores du cuir; mes 
cheveux , ma barbe et mon visage en étaient couverts , et 



CHAPITRE XIII. 197 

en montant à bord, je ne ressemblais pas mal ù « l'homme 
de neige « , à ce Kriss Kringle que, dans les jours de mon 
enfance, je m'imaginais faire sa ronde annuelle sur les 
toits des maisons. Cette petite excursion a été des plus 
pénibles; je me suis d'abord aventuré assez loin sur la 
mer glacée ; le vent soufflait de l'arrière et ma course en 
était plutôt activée que ralentie; mais lorsque, retournant 
sui^mes pas, j'eus à l'affronter en face, la tâche se trouva 
bien autrement ardue que je ne l'avais pensé. A peine si, 
dans la distance, je pouvais entre les trombes distinguer 
les fanaux du navire ; l'ouragan faisait rage, la rafale me 
fouettait la figure, le givre me transperçait de ses poin- 
tes aiguës, la furie de la tempête s'accroissait toujours, et 
plus d'une fois, je le confesse, je désirai être hors de ce 
guet-apens atmosphérique. 

Je me voyais, en effet, dans une passe assez désagréable; 
mes joues se gelaient peu à peu, et si, de temps à autre, 
je n'avais tourné le dos au grain pour ôter mes gants et 
me frictionner le visage avec énergie, en ({uelques mo- 
ments il n'aurait plus eu forme humaine. 

Mais j'ai déjà oublié toutes ces souffrances , et , chaude- 
ment blotti sous mes peaux d'ours, je ne suis pas trop 
fâché de l'aventure. J'avais voulu contempler la tourmente 
dans sa grandiose majesté II est tombé, ces jours-ci, une 
épaisse couche de neige, et la tempête la roulant sans re- 
lâche sur le versant des collines et dans les vallées pro- 
fondes remplissait l'atmosphère entière de ses tourbillon- 
nantes blancheurs. Elle rejaillissait en gerbes immenses 
jusqu'au sommet des montagnes , flottant autour de leurs 
crêtes comme une longue et fantastique crinière. D'énor- 
mes avalanches se précipitaient avec frénésie sur les 
pentes abruptes et se brisaient sur les rochers, pour 
s'envoler en gracieuses et légères nuées, ou rebondir sur 
la mer glacée, en empruntant aux rayons de la lune une 
vague et faible lueur. Lambeaux par lambeaux, la rafale 



198 LA MER LIBRE. 

déchirait le vaste linceul jeté sur les terrasses qui domi- 
naient le port; ils tourbillonnaient autour du schooner, 
et après avoir sourdement râlé à travers ses agrès , ils 
s'enfuyaient sur la vaste plaine , enveloppant les icebergs 
qui en hérissent la surface; hurlant, sautant, dansant, ils 
passaient près de moi comme les fantômes de la nuit et 
couraient dans les ténèbres en mêlant des voix d'un autre 
monde aux plaintes du flot retentissant. • 

Quand je me reporte à cette scène sauvage et terrible, 
mes pensées y suivent mon pauvre serviteur perdu. Les 
cordages roidis ((ui heurtent les mâts, le vent sifflant dans 
les enfléchures , le bruit de la neige fouettant les flancs 
du navire, toutes les lugubres clameurs d'une nuit de tem- 
pête me parlent de ce malheureux jeune homme plongé 
dans la tourmente , et j'en suis à me demander encore : 
Pourquoi nous a-t-il ainsi quittés? 

Qu'est-ce que le courage, après tout? Ce pauvre sau- 
vage, vaillant chasseur, qui n'aurait pas hésité à affronler 
seul le terrible ours polaire, s'est jeté volontairement 
dans le plus affreux des dangers et, poursuivi par la peur, 
s'est enfui dans les ténèbres à travers les montagnes et les 
glaciers , la rafale et les tourbillons de neige , et n'a pas 
trouvé en lui la force de se mesurer face à face avec des 
ennemis imaginaires. Il semble, en vérité, que l'homme 
encore inculte et sans instruction redoute la colère ou la 
trahison de ses semblables, bien plus que la peste, les 
tempêtes ou les bêtes féroces. 




CHAPITRE XIY. 



L'hiver. — La nuit de plusieurs mois. — Le clair de- lune. — Dou- 
ceur de la température. — Une averse. — Épaisseur de la neige. 
— Ses cristaux. — Nos chiens tombent malades. — Symptômes du 
fléau. — Terrible mortalité. — Nouveaux projets. — Plans de 
voyage chez les Esquimaux du détroit de la Baleine. 



Le lecteur qui a suivi mon journal depuis notre arrivée 
au Port Foulke aura sans doute remarqué comme la clarté 
du jour s'était lentement évanouie et de quel pas tardif et 
mesuré l'obscurité s'avançait vers nous. A la fin de novem- 
bre, la dernière et vague lueur s'éteignait dans le ciel, et à 
toute heure les étoiles brillaient du même éclat ; du jour 
sans fin de l'été, nous avions, à travers le crépuscule d'au- 
tomne, passé dans la longue nuit de l'hiver. 

Nous avions bien tous appris, dans notre enfance, .qu'aux 
pôles de la terre le jour et la nuit durent six mois, mais 
autre chose est de se trouver face à face avec la réalité et 
d'être contraint de s'y soumettre. L'éternel soleil de l'été 
avait dérangé les habitudes de toute notre vie, mais l'obs- 
curité de l'hiver les troublait plus encore. L'imagination 
autrefois trop excitée par cette lumière qui inspire l'action, 
.s'engourdissait peu à peu, la nuit de plusieurs mois jetait 
son ombre sur l'intelligence et paralysait notre énergie. 



200 LA MER LIBRE. 

La lune seule venait de temps en temps nous arracher à 
ces ténèbres accablantes. Pendant les dix jours de sa course 
lumineuse, elle chemine paisiblement au-dessus de l'hori- 
zon et brille d'une clarté inconnue partout ailleurs. L'uni- 
forme reflet des neiges et la sérénité presque constante de 
l'atmosphère ajoutent à la splendeur de ses rayons. Ils per- 
mettent de lire avec la plus grande facilité, éclairent les 
Esquimaux dans leurs courses nomades et les guident vers 
leurs territoires de chasse. 

Les jours et les semaines se traînaient avec une fatigante 
lenteur et le temps ne nous manquait pas pour nos obser- 
vations. Je note ici quelques faits remarquables : Tout en- 
foncés que nous étions dans une profonde échancrure des 
hautes terres, les terribles rafales du nord-est fondaient sur 
nous presque sans relâche, et quoique ensevelis sous les 
ténèbres polaires et entourés des glaces boréales, nous 
avons vu la mer ouverte souvent s'approcher de nous, et 
plus d'une fois ses flots tumultueux ont menacé d'arracher 
le navire à son berceau de cristal et de l'entraîner sans re- 
tour au milieu de la débâcle. 

La moyenne de la température a été singulièrement éle- 
vée, circonstance que j'attribue en partie â la mer libre, 
à laquelle il faut sans doute rapporter aussi la fréquence 
des tempêtes et la grande agitation de l'atmosphère. J'ai 
parlé dans le dernier chapitre de l'étrange hausse du ther- 
momètre au commencement de novembre; quelques se- 
maines plus tard , il atteignait le point de congélation pour 
redescendre à — 25" G. presque aussi soudainement qu'il 
avait monté. Ces oscillations inexplicables ne tardèrent pas 
à nous ramener le dégel avec son désagréable cortège : la 
neige fondue sur les ponts et l'humidité dans nos cham- 
bres. Le 28 et le 29, nous ne pûmes allumer les feux que 
pour préparer nos repas et nous procurer de l'eau. Enfin, 
pour ajouter à mon étonnement, d'épaisses ondées de fri- 
mas furent suivies d'une pluie battante comme je n'en 



CHAPITRE XIV. 201 

avais vu dans ces froides régions qu'en juillet et en août. 
La hauteur de la couche de neige déposée pendant cette 
période n'est pas moins extraordinaire; elle s'éleva à 
32 pouces, et en un seul jour s'accrut de 19 pouces, c'est- 
à-dire cinq pouces de plus que n'en accumula au Port 
Rensselaer tout l'hiver de 1853 à 1854. Jusqu'au 1" dé- 
(îembre, il en^est tombé quatre pieds en tout, et cepen- 
dant nous sommes fort au nord de la ligne maximum des 
neiges, et d'après mon expérience passée je m'étais cru en 
droit de conclure que les régions voisines du détroit de 
Smith sont presque entièrement exemptes des humides 
produits de la condensation des vapeurs. Une de mes dis- 
tractions favorites était l'étude des cristaux de neige. Il 
est assez singulier que les plus parfaits ne se forment que 
lorsque la température est relativement assez élevée; si le 
thermomètre est au-dessous de — 18" G. , la neige est 
sèche et dure et ne montre pas ces minces et diaphanes 
flocons si doux à l'œil et qui, vus à la loupe, affectent 
tous des figures régulières et fort variées quoique déri- 
vant d'un hexagone primitif. J'en ai dessiné un très-grand 
nombre; les plus compliqués ressemblent aux segments 
linement dentelés d'une feuille de fougère. 

Vers le commencement de décembre, la marche des évé- 
nements, jusque-là assez satisfaisante, fut troublée par 
une série de désastres qui eurent une influence funeste 
sur les destinées de l'expédition et dérangèrent tous les 
plans formés pour l'avenir de notre entreprise. 

J'ai déjà dit qu'une sorte de peste sévissait depuis plu- 
sieurs années sur les chiens du Groenland méridional et 
avait enlevé beaucoup de ces utiles animaux. La cause du 
fléau était restée inconnue, mais, d'après les informations 
recueillies, je supposai qu'elle était purement locale, et 
qu'une fois mes attelages embarqués, je n'aurais plus à la 
redouter. C'est dans cette persuasion que je passai tant 
de jours aux établissements d.inois à glaner çà et là 



202 LA MER LIBRE. 

trente- six bêtes de trait. Jusqu'au l" décembre, elles se 
maintinrent en parfaite santé , et comme je les nourris- 
sais abondamment de viandes fraîches, j'espérais qu'au 
printemps je me trouverais possesseur de quatre bons et 
forts attelages pour nos explorations en traîneau. 

Hans m'avait appris, il est vrai, que les Esquimaux des 
environs venaient de perdre beaucoup de chfens d'une ma- 
ladie dont la description répondait à celle que j'avais en- 
tendu faire à Prôven etàUpernavick, mais novembre s'était 
écoulé sans que le terrible fléau visitât ma belle et bonne 
meute, et je la croyais désormais à l'abri de ses atteintes. 
Je me rappelais, certes, la mort des chiens du docteur 
Kane, mais j'en expliquais autrement les causes. En 1854 
et 1855 les provisions fraîches nous faisaient alors presque 
entièrement défaut; comme l'équipage, nos animaux ne se 
nourrissaient alors que dé salaisons, et si le scorbut n'épar- 
gna point les hommes, les chiens, habitués à ne manger 
que de la chair de phoque crue, n'avaient pu résister à un 
régime si nouveau pour eux. 

Mais ma confiance ne devait pas être justifiée : au com- 
mencement de décembre, Jensen vint me prévenir qu'une 
de nos plus fortes bêtes présentait tous les symptômes du 
terrible fléau, et sur son conseil je la fis abattre immédia- 
tement, afin de circonscrire les ravages du mal, si toutefois 
il était contagieux. Mais quelques heures après, un autre 
chien fut atteint de la même manière. 

Le pauvre animal manifesta d'abord une grande inquié- 
tude ; il courait autour du navire, dans un sens, puis dans 
un autre, avec une démarche incertaine et troublée ; chacun 
de ses mouvements indiquait une violente exaltation ner- 
veuse; soudain, il partit comme un trait et se dirigea vers 
l'entrée du port, aboyant sans cesse et paraissant mortelle- 
ment efîrayé de quelque objet imaginaire qu'il essayait de 
fuir; il revint bientôt encore plus excité : ses yeux s'injec- 
taient de sang, une bave épaisse filait de sa bouche, et il sem- 



CHAPITRE XIV. 203 

blait possédé d'un irrésistible besoin de mordre tout ce qui 
l'approchait. 

La période aiguë dura quelques heures seulement, et fut 
suivie d'une prostration presque complète; aveugle et 
chancelant, le malheureux chien se traînait avec peine le 
long du navire; une violente convulsion vint secouer ses 
membres et le renversa dans la neige où, après s'être dé- 
battu quelques instants, il reprit connaissance et se remit 
sur ses jambes ; mais de nouveaux accès se succédèrent ra- 
pidement jusqu'à ce que la mort vint enfin terminer sa 
pénible agonie. Elle se prolongea vingt-quatre heures , 
pendant laquelle je suivis attentivement les phases du mal 
dans le vain espoir d'en découvrir le principe et peut-être 
le remède; la dissection ne me révéla absolument rien; 
je ne trouvai de trace d'inflammation ni dans le cerveau , 
ni dans la moelle épinière, les centres nerveux ou les nerfs 
.eux-mêmes. Plusieurs des symptômes étaient ceux de l'hy- 
drophobie; mais l'animal buvait avidement, et la bave ne 
m'a pas paru être un véhicule du fléau ; les chiens mordus 
ne furent pas plus promptement atteints que les autres, 

A peine ce cas s'était-il fatalement dénoué, qu'une balle 
terminait les souffrances d'un troisième chien ; sept périrent 
ainsi en moins de quatre jours ; et je voyais avec conster- 
nation se fondre ainsi mes beaux attelages. J'essayais, j'es- 
sayais toujours, et toujours mes efforts échouaient triste- 
ment. Karsuk, mon second chef de file, le meilleur collier 
de ma meilleure bande, succomba l'un des premiers. Deux 
heures après l'invasion de la maladie, il était effrayant à 
contempler : jamais aucune créature vivante ne s'est mon- 
trée à moi avec une telle empreinte de férocité sauvage et 
redoutable. Pensant que le repos forcé lui ferait quelque 
bien ou que la violence de l'attaque s'épuiserait plus vite , 
j'ordonnai qu'on l'enfermât dans une grande caisse placée 
sur le pont; mais la captivité parut aggraver le mal. Il 
mordait le bois avec une furie indescriptible, et introdui- 



îOk LA MER LIBRE. 

sant ses dents dans une fente, il enleva la planche, éclat par 
éclat, jusqu'à ce qu'il eût pratiqué une ouverture assez 
grande pour y passer la tète; je le fis immédiatement fu- 
siller. Ses yeux roulaient comme des boules de flamme, un 
de ses crocs était brisé, et un jet de sang coulait de sa gueule. 

liientôt après, un bel animal qui paraissait en parfaite 
santé, bondit soudain et, s'élançant avec un hurlement sau- 
vage , tourna autour du port , puis revint près du navire où 
il fut pris de terribles convulsions. Je le fis attacher, mais 
il rompit ses liens, et nous dûmes le tuer aussi. 

Trois autres succombèrent le même jour, et le 16 dé- 
cembre je ne possédais plus que douze chiens; dix-huit 
étaient morts du fléau, et j'en avais déjà perdu quelques- 
uns par des causes diverses; huit jours après, il ne m'en 
restait plus que neuf. 

Au premier abord, le lecteur ne pourra peut-être pas se 
rendre compte de l'étendue de ce désastre. Tous nos plans 
d'exploration reposaient sur les traîneaux, et mes atte- 
lages allaient se réduisant de plus en plus; je n'espérais 
pas conserver un seul chien, et si je ne réussissais pas à 
réparer cette perte, notre entreprise était irrévocablement 
condamnée. 

M. Sonntag partageait mon anxiété. Après nous être inu- 
tilement épuisés de soins et d'eflbrts contre le fléau , il ne 
nous restait plus qu'à chercher les voies et les moyens 
pour remédier au mal et former des projets plus conformes 
à nos ressources actuelles. 

Naturellement, notre première pensée fut d'avoir recours 
aux Esquimaux; s'il nous était possible d'amener quelque 
tribu auprès du navire, nous pouvions espérer qu'elle nous 
prêterait ses chiens en retour de notre promesse de la nour- 
rir elle-même, soit de nos ])rovisions, soit des produits de 
notre chasse, pendant tout le temps que ses attelages se- 
raient employés à notre service. 

llans fut appelé au conseil : il nous apprit qu'une famille 



CHAPITRE XIV. 205 

vivait à cent quatre-vingts kilomètres vers le sud, à l'île 
Northumberland, quelques autres à quatre-vingt-dix kilo- 
mètres plus loin, au midi du détroit de la Baleine, et peut- 
être une ou deux moins loin de nous. Nous n'hésitâmes pas 
longtemps, et il fut décidé que s'il nous restait encore assez 
de chiens à la lune de décembre, Sonntag, accompagné de 
son conducteur favori, prendrait le traîneau et tâcherait 
d'entrer en communication avec les naturels; si, au con- 
traire, nous n'avions plus un seul attelage, je me rendrais 
moi-même â pied à leurs stations et je ferais de mon mieux 
pour amener les Esquimaux au Port Foulke ou à Etah. Mais 
la lune n'était pas encore levée, et pendant ces longues té- 
nèbres, il nous fallait attendre encore, et désirer avec ardeur 
que la fin de ce mois fût moins malheureuse que le com- 
mencement. 




CHAPITRE XV. 



Le minuit polaire. — Départ de Sonntag. — L'obscurité. — La 
routine quotidienne. — La veillée tie Noël. — La fête. — Le 
repas. 

22 décembre. 

Le soleil a atteint aujourd'hui sa plus grande déclinaison 
australe. 

Pour moi, ces quatre semaines ont été une période de 
soucis amers, et je suis heureux de sentir que nous redes- 
cendons maintenant la pente des ténèbres boréales. La mort 
de mes chiens m'accable de tristesse, et mon chagrin re- 
double à la pensée que cette mort envoie Sonntag au milieu 
des dangers de la sombre nuit polaire. 

Mon ami est parti hier. — Le résultat de nos longues dis- 
cussions est qu'il ne nous restait aucune autre alternative. 
Hans assure que les Esquimaux se rassemblent près du cap 
York au commencement du printemps, et que si nous avions 
attendu jusqu'au jour, il serait trop tard pour les atteindre. 
Il espère en trouver peut-être encore à Sorfalck ou à quel- 
(jue autre station au nord du détroit de la Baleine, et il ne 
doute pas que le voyage soit des plus faciles, même s'il 
faut aller à l'île Northumberland ou à Netlik, encore plus 
loin. Sonntag, impatient d'essayer ses forées, se fatiguait à 



CHAPITRE XV. 207 

attendre la lune et une température favorable ; nous déci- 
dâmes que Hans serait son unique compagnon : il est contre 
toutes les règles des voyages arctiques d'entasser trois 
hommes sur un même traîneau, et je n'avais aucune preuve 
que mes soupçons à l'endroit du pauvre Péter fussent ba- 
sés sur des faits. Sonntag croit toujours à l'innocence de 
son conducteur, et il est certain que celui-ci, beaucoup 
mieux que le Danois Jensen, saura le guider vers les vil- " 
lages des naturels. La maladie a disparu depuis six jours, 
et nous laisse neuf beaux chiens qui composent un attelage 
assez présentable. 

Les préparatifs n'ont pas été longs. Avec des peaux de 
buffle, Hans s'était fabriqué un sac pour servir de cou- 
chette ; Sonntag en emporte un de fourrure d'ours qui nous 
vient d'Upernavik. Ils se munissent de provisions pour 
douze jours, mais ne pensent pas être si longtemps absents, 
même s'ils sont obligés de pousser jusqu'à l'île Northum- 
berland, qu'on peut facilement atteindre en deux étapes. 
En décembre 185(i, Sonntag et moi nous en avions employé 
trois, mais les chasseurs indigènes s'y rendent parfois tout 
d'une traite. Notre ami n'a pas voulu s'embarrasser d'une 
tente : naturellement l'Esquimau Hans est profès dans l'art 
de construire des huttes de neige, et son maître a déjà 
pris de bonnes leçons dans son premier voyage. Si la glace 
n'est pas assez solidifiée autour du cap Alexandre, ils fran- 
chiront le glacier et fileront directement sur Sorfalik ; ils n'y 
trouveront probablement point d'Esquimaux et traverseront 
le détroit pour atteindre l'île, à moins qu'ils n'aient de 
bonnes raisons pour continuer à suivre la côte jusqu'à Péte- 
ravik, trente-six kilomètres plus au sud. 

Le temps était toujours fort mauvais et le vent ne nous 
laissait aucun repos, mais hier matin il s'est calmé subite- 
ment; le thermomètre marquait — 30* C, aujourd'hui il 
est remonté à 19"* C, la température est plus douce, une 
neige légère tombe par instants, et le voyage s'effectuera, 



208 LA MER LIBRE. 

j'espère, dans de bonnes conditions; nos touristes nous 
ont quittés depuis trente-six heures, et sans doute ont 
déjà doublé ou traversé le cap , borne méridionale de la 
baie Hartstène. 

Ce départ a été l'événement de la semaine, et pour quel- 
(jucs moments a arraché officiers et matelots à la léthargie 
par laquelle ils se laissent peu à peu gagner, en dépit de 
mes efforts. Sonntag était plein d'ardeur, et tout joyeux de 
cette course aventureuse, il me promettait de ramener 
bientôt les Esquimaux et leurs chiens. De son côté, Hans 
se pavanait au moment de s'éloigner ; très-fier de son im- 
portance, il claqua vigoureusement son fouet, l'attelage bon- 
dit dans ses harnais et partit au grand galop. Le traîneau 
glissait rapidement, et pendant qu'autour de lui la neige, 
soulevée par les chiens , rejaillissait au clair de lune, nous 
criâmes trois fois : Hip ! hip ! hurrah ! 

23 décembre. 

J'ai eu cette nuit un rêve étrange et qui me poursuit 
sans cesse; si j'étais superstitieux, j'y verrais certaine- 
ment un présage de malheur. Accompagné de Sonntag, je 
me trouvais au loin sur la mer glacée , lorsqu'un terrible 
craquement retentit dans les ténèbres, et une profonde 
crevasse étendit entre nous sa coupure béante; elle allait 
grandissant, grandissant toujours.... puis la glace se dé- 
tacha à grand bruit et vogua avec une rapidité effrayante 
sur les eaux noires de la mer houleuse , emportant mon 
cher et brave compagnon que je vis encore longtemps de- 
bout sur son radeau de cristal , sa haute taille se profilant 
en noire silhouette sur une bande de lumière qui s'éten- 
dait sur l'horizon lointain. 

Notre vie s'écoule avec une insupportable monotonie ; 
c'est à peine si (juelque incident vient de loin en loin mar- 
quer les étapes de cette ennuyeuse traversée de la longue 
nuit polaire. Je ne suis pas entièrement rassuré sur les 



CHAPITRE XV. 209 

périls que peut courir Sonntag, mais je ne saurais m'em- 
péclier de lui porter envie, et je ne m'étonne pas, qu'in- 
dépendamment de l'importance capitale de ce voyage, il 
ait été si pressé de partir; une tournée aux stations des 
Esquimaux et quelques jours de lutte avec la tempête l'ar- 
rs^chent aux tristesses de cette interminable attente. Que 
né préférerais-je pas à notre inactivité forcée, à l'intolé- 
rable routine de notre vie ! 

Les semaines succèdent aux semaines, et toujours nous 
emboîtons le pas avec une régularité désespérante. 

Sans les cloches, « ces cloches sans lin, » je crois que 
nous resterions couchés dans l'étemelle nuit pour sommeil- 
ler jusqu'à l'aube du jour. Elles nous disent les heures et 
les demi-heures, appellent les quarts de veille, et nous 
gouvernent encore plus souverainement que sur mer. Un 
coup sonne le déjeuner, deux la collation, quatre le dîner; 
à six coups on éteint les lumières, à sept nous rouvrons 
les yeux à la pâle et faible lueur de la lampe, pour con- 
tinuer encore cette interminable évolution d'occupations 
monotones, de paresse obligée, d'écœurant ennui. 

Nos chasseurs, par habitude et par désœuvrement, pour- 
suivent encore les renards et les rennes au clair de la 
lune, mais c'est poudre perdue : ils tirent au hasard. 

Les travaux de l'observatoire vont leur train, et le jour 
de la semaine consacré au magnétomètre, ces messieurs 
peuvent se distraire en grimpant toutes les heures sur la 
banquette de glace ; on surveille soigneusement les occul- 
tations des satellites de Jupiter afin de rectifier les chro- 
nomètres si besoin en est; la marée monte et descend sans 
plus de souci de l'énorme poids qu'elle soulève que de 
notre constance à l'étudier. 

Dodge vient de mesurer l'épaisseur de la glace ; elle est 
maintenant de six pieds et demi et descend jusqu'au bas 
de la quille : notre navire est complètement enchâssé dans 
son cadre de cristal. — Pour donner quelque occupation 

]k 



210 LA MER LIBRE. 

aux matelots, je leur fais coudre, une heure par jour, les 
sacs de toile qui serviront ce printemps à nos voyages; les 
ofliciers me présentent leurs rapports quotidiens et le 
journal hebdomadaire est une récréation impatiemment 
attendue. Tous les matins le bibliothécaire est à son poste, 
et les livres continuent à être en grande faveur, mais les 
journées sont bien longues et l'équipage tue les dernières 
heures de la veillée (je n'oserais dire du soir) à fumer et 
à jouer aux cartes. Je vais plus souvent dans le carré des 
ofliciers, mais je n'oublie pas ma partie d'échecs avec Knorr; 
tant que Sonntag était ici , nous passions presque tous nos 
moments de loisir à deviser de nos projets de voyage vers 
le nord; calculant très-exactement tout ce que nous fe- 
rions quand le jour aurait lui , et la part qui reviendrait 
à chacun dans la tâche marquée. 

Ainsi, nous nous traînons péniblement vers l'aube tant 
désirée, et chaque heure de ténèbres nous paraît plus 
lente et décolore un peu plus notre sang ; elle enlève l'é- 
lasticité de notre marche, allonge notre figure, creuse nos 
joues et éteint par degrés le rire joyeux ; elle arrête 
le mot plaisant dans la cale et dans la cabine, et sans 
nous amener encore à nous confesser tout haut, nous 
force à avouer que l'ennemi a souvent la victoire. Nous 
avons beau . prendre vaillamment notre courage à deux 
mains, l'étrangeté de notre position est épuisée et le monde 
extérieur n'a plus rien de nouveau pour nous; la lune se 
lève et se couche sur le détroit glacé ; la nature dort son 
long sommeil d'hiver. La mémoire se retourne involon- 
tairement vers les jours d'autrefois, et dans l'air étincelant 
et vif, par cette nuit froide et claire , je cherche le joyeux 
tintement des grelots, le traîneau encombré où on se serre 
encore pour faire place à un camarade, l'auberge au bord 
de la route, le souper fumant que l'hôte empressé apporte 
sur la table, les grosses bûches qui flambent en pétillant ; 
puis j'oublie la nuit, la neige, la gelée et ma pensée s'em- 



CHAPITRE XV. 211 

pîit de soleil, je revois « le banc sous le buisson d'aubé- 
pine !... » Mais hélas! que tout cela est loin de nous! 

24 décembre. 

La veille de Noël! Quel charme puissant! Quelle in- 
fluence magique dans ces seuls mots ! Que d'heureux sou- 
venirs ils rappellent au cœur malade et à l'esprit fati- 
gué ! Un rayon de lumière descend sur notre pauvre navire 
prisonnier des ténèbres et nous parle des douces lueurs 
de l'aurore promise ; et nous attendons celle-ci avec quel- 
que chose de ce sentiment religieux qui anima autrefois 
les bergers de Judée devant la brillante étoile tout à coup 
apparue dans leur ciel. 

Partout, dans ce vaste monde, le lever du jour est le 
lien qui nous unit dans une commune espérance, la joie 
s'éveille avec le soleil , et portées sur les ailes de l'aube , 
les ondes de lumière, joyeuses cloches de Noël elles- 
mêmes, entourent toute la terre de leur branle harmo- 
nieux : c'est comme un gai carillon annonçant au loin les 
nouvelles de paix. Le rayon vermeil réjouit le veilleur so- 
litaire de la mer et le chasseur qui attise les charbons 
de son feu presque éteint; il pénètre dans l'humble case 
de l'esclave et dans la hutte de l'émigrant fatigué; il éveille 
le voyageur perdu dans la steppe de Tartarie et le sauvage 
habitant de la forêt; il console le pauvre et l'affligé comme 
le riche et le puissant; partout il nous illumine de sa 
clarté bénie; partout il parle au cœur; aussi bien sous 
l'étoile Polaire, que sous cette étincelante Croix du Sud, 
entrevue par le génie de Dante , si longtemps avant d'être 
signalée à l'admiration des hommes par les navigateurs du 
seizième siècle : 

.... AU altro polo, e vidi quattro stelle 
Non viste mai fuor ch ' alla prima gente. 

(.Purg.) 



2J2 La mer libre. 

Jamais le navire n'a été si brillant qu'aujourd'hui ; 
diverses boîtes ont été retirées de leurs cachettes et par 
leur magique apparition feraient croire que les saints pa- 
trons de cette veillée de Noël , où les petits cadeaux en- 
tretiennent les amitiés de l'année , sont descendus chez 
nous en ambassade spéciale avant d'aller remplir les bas 
et les souliers des petits enfants, et de porter des dots 
aux filles pauvres de nos chers vieux pays. La table gémit 
sous le poids des étrennes, doux souvenirs de ceux qui ce 
soir parlent de nous autour du foyer de famille. Monceaux 
de bombons, gâteaux de toutes sortes, portant maintes 
tendres devises, sortent de leurs boîtes, et réjouissent les 
cœurs, tout en menaçant les estomacs d'indigestion. 

Je seconde de tous mes efforts le zèle si louable que 
chacun déploie pour les préparatifs de demain. La cambuse 
ne contient rien de trop bon pour Noël, et Mac Cormick 
assure que le festin surpassera encore celui de son jour de 
naissance; malheureusement, il ne pourra lui-même en 
surveiller les apprêts : il est retenu au lit par un pied gelé, 
dans je ne sais quelle aventure de chasse. — Là-bas, per- 
sonne n'aime à confesser que son cheval Ta jeté par terre ; 
ici, on ne veut* pas davantage avouer qu'on s'est laissé 
pincer par la gelée : c'est même le sujet habituel des plai- 
santeries du bord. 

, 26 décembre. 

Pour moi cette journée aurait été sans nuages si mes 
pensées n'avaient suivi Sonntag et ne s'arrêtaient pas si 
souvent sur la mort de mes chiens. Mes gens étaient heu- 
reux, et je me réjouissais d'autant plus de les voir ainsi, 
que leur bonheur est une garantie de santé. 

La cloche du bord fut hissée au sommet du mât et pen- 
dant que celles des autres pays carillonnaient à toute volée 
sur un monde de joie, le nôtre sonnait ses notes claires 
dans les ténèbres et la solitude. Tout le monde étant réuni 



CHAPITRE XV. 213 

dans le carré , nous remerciâmes le Ciel de toutes les 
grâces qu'il nous avait accordées, puis chacun s'occupa de 
sa tâche. Pas n'est besoin de dire que ces devoirs se rap- 
portaient presque tous à la préparation du « dîner de Noël ». 
La cabine des officiers fut tapissée de drapeaux et les 
matelots recouvrirent les parois de leur chambre et les 
poutres transversales de bandes de flanelle rouge, blanche 
et bleue qu'on alla chercher dans les magasins. — Illumi- 
nation générale : toutes les lampes furent mises en réqui- 
sition; on brûla des flots d'huile et le pont fut inondé de 
lumière. Sur les tables du festin on dressa deux énormes 
candélabres dont le bois fut recouvert de papier d'or et 
d'argent, de bandes de galon, de paillettes et de clinquants 
qu'on nous avait donnés à Boston pour des représentations 
théâtrales qui n'ont jamais eu lieu ; tout cela faisait un 
effet splendide, et deux douzaines de bougies illuminaient 
les salles. 

Un peu avant le repas, les matelots m'invitèrent à visiter 
leur quartier, et je fus aussi enchanté da leur goût que 
de leur entrain. Coins et recoins étaient soigneusement ba- 
layés, nos hommes s'empressaient à leurs besognes diver- 
ses, et tous paraissaient contents, à l'exception peut-être du 
cuisinier : le succès de la fête reposait sur lui, et chacun 
de ses mouvements était attentivement surveillé. En 
m'arrêtant près du poêle rougi, je souhaitai un joyeux 
Noël à maître coq. — c Merci, capitaine, me dit-il, mais je 
n'ai guère le temps de penser à un joyeux Noël ; monsieur 
voit bien qu'il me faut faire cuire ces énormes rennes. > Et 
continuant d'arroser d'une main vigoureuse deux quartiers 
de venaison soigneusement gardés pour la circonstance, il 
donna la dernière touche â une marmite de soupe fort 
appétissante. Pensant l'encourager, je lui rappelai que ses 
labeurs finiraient aussitôt que le dîner serait servi ; mais 
avec cet esprit de suite naturel à l'esprit humain, et surtout 
à un cuisinier, il me répliqua immédiatement : • Plaise 



214 LA :MER LIBRE. 

au capitaine , j'espère travailler aussi longtemps que mon 
Père céleste m'en donnera la force. » 

Quand je sortis de l'entre-pont pour passer dans le carré, 
les matelots poussèrent trois hourrahs en mon honneur, 
trois à celui de l'expédition, et je ne sais combien d'autres 
à leur propre adresse. Le pont était magnifique : on l'avait 
parfaitement nettoyé; au milieu se trouvait aménagé un 
vaste espace libre : Knorr me confia qu'il y aurait bal le 
soir. Brûler de l'huile fut cette nuit-là une manie géné- 
rale; même la petite païenne,, compagne de Hans, s'en était 
procuré un supplément, et avait illuminé sa tente en hon- 
neur de cette fête, dont la signification ne devait pas être 
très-cl'iire pour elle. La tente de l'Esquimau était un 
joyeux nid de fourrures, et le petit Pingasuik, un lambeau 
de lard de phoque à la bouche en guise de sucette, riait 
et gazouillait comme le plus sage des enfants civilisés pour- 
rait le faire dans ce jour très-chrétien. Jacob , le gras Ja- 
cob , s'ébaudissait dans son encoignure ; il était depuis le 
matin d'une jubilation incomparable à l'idée de toutes les 
miettes qui resteraient d'un pareil festoiement, et pour 
s'entretenir la bouche, dévora tout un renard, pris dans 
les trappes de Jensen, et qu'on lui avait donné à écorcher. 
Près du navire, un groupe bruyant se pressait autour de 
deux grandes casseroles, dont on remuait le contenu avec 
des spatules de bois ; par 38° C. au-dessous de zéro, des 
gourmets se fabriquaient des glaces et du punch à la ro- 
maine, sans avoir besoin de sarbotière brevetée et de réfri- 
gérants chimiques. 

A six heures, je dînai avec les officiers. Cristaux et 
faïences avaient, par quelque voie mystérieuse, connue 
seulement du maître d'hôtel, à peu près disparu depuis 
notre départ de Boston, mais nous ne manquions pas de 
vaisselle de-fer battu, et chaque tasse contenait un bouquet 
de fleurs artistement découpées dans du papier colorié; une 
magnifique corbeille des mêmes matériaux occupait le 



CHAPITRE XV. 215 

centre de la table, éclairée par notre superbe candélabre. 
Le dîner fut trouvé parfait, et la venaison nous consola de 
l'absence de la dinde traditionnelle. A neuf heures je 
quittai la veillée joyeuse et laissai à la discrétion d'un 
chacun le moment d'éteindre les lampes; ayant moi-même 
accordé ce privilège, je ne veux pas savoir si tous les 
autres règlements de la discipline du bord furent scrupu- 
leusement observés. Heureux de voir que nos gens conser- 
vaient assez d'entrain pour s'amuser, je les encourageais 
de toutes mes forces. Chaque partie du « festival », comme 
ils nomment ce grand jour, a été conduite avec un ordre 
remarquable. Le bal vint à son tour, et quand je montai 
vers minuit pour donner mon coup d'œil à la. soirée, je 
trouvai Knorr enveloppé de fourrures, assis sur une bar- 
rique et jouant du violon avec énergie, pendant que Bar- 
num et Macdonald dansaient une gigue avec un magnifique 
entrain ; puis Cari entraîna le maître d'hôtel à travers les 
vertigineux labyrinthes de la valse, et finalement Charley 
fit retentir le schooner des éclats de rire éveillés par son 
« pas de deux » avec Mme Hans. Le vieux cuisinier avait 
grimpé son échelle, et oubliant ses préoccupations et ses 
« rennes », applaudissait bruyamment les acteurs. Mais il 
en eut bientôt assez et s'éloigna de cette scène trop tapa- 
geuse pour lui. Une douzaine de voix lui criaient : 

« Holà ! cuisinier, revenez donc et faites-nous voir com- 
ment on danse chez vous ! 

— Danser et faire toutes vos bêtises?... Mais il n'y a 
pas de femmes ! 

— Mais il y a Mme Hans, cuisinier. 

— Pouah ! » et il replongea dans la cabine. 







CHAPITRE XVI. 



Le nouvel an. — Absence prolongée de Sonntag. — L'aurore bo- 
réale. — Profondeur de la neige. — Étrange douceur de la tem- 
pérature. — La mer libre. — Remarques sur l'évaporation. — 
Nous attendons l'aube avec impatience. — Mon renard apprivoisé. 



1" janvier 1861. 

Les fêtes de Noël sont déjà oubliées et remplacées par de 
nouvelles ; nous venons de sonner à la fois le glas de l'an- 
née passée et la naissance de l'an de grâce 1861. Aussitôt 
que l'horloge marqua l'heure de minuit, la cloche du bord 
donna le signal et de la gueule de notre caronade une bril- 
lante flamme s'élança dans les ténèbres ; nos feux d'artifice 
sifflèrent et petillèi*ent dans l'air serein. A la lueur des fu- 
sées et des flammes du Bengale, projetant sur la neige une 
étrange et fantastique lueur, le bruit retentissant du canon 
et le branle de la cloche répétés par les échos des gorges 
avoisinantes ressemblaient aux voix des esprits de la so- 
litude tirés en sursaut de leur repos. 

J'attends avec anxiété le retour de Sonntag et de son com- 
pagnon ; depuis sept jours déjà, je compte les voir arriver 
à chaque instant; je n'ai jamais pensé qu'ils trouvassent les 
Esquimaux à Sorfalik ou à Péteravik , mais voilà dix jours 



CHAPITRE XVI. 217 

qu'ils sont partis et ils auraient eu tout le temps d'aller au 
détroit de la Baleine et d'en revenir. Je suis d'autant plus 
soucieux que la lune est couchée et que la nuit vient s'ajou- 
ter aux autres difficultés du voyage. Il est vrai que Sonntag 
n'avait pas caché son désir de demeurer quelque temps 
parmi les naturels pour étudier leur langage, leurs habitu- 
des, et les suivre dans leurs chasses ; il m'a donné à entendre 
que s'il pouvait trouver un prétexte raisonnable à une ab- 
sence prolongée, nous ne le reverrions pas avant la lune de 
janvier. Cela me rassure un peu; il est même probable qu'il 
différera son retour, tant qu'il ne craindra pas de compro- 
mettre les intérêts de l'expédition. 

h janvier. 

Je n'ai plus un seul chien : Général est mort il y a deux 
jours ! Pauvre animal! je l'aimais encore plus depuis qu'il 
s'était remis de son dernier accident et promettait de nous 
être utile au traîneau. Le silence et la solitude se font ainsi 
de plus en plus autour de moi. Au commencement de l'hi- 
ver, je ne sortais pas du navire sans que toute la meute 
m'environnât de ses clameurs de joie et de ses ébats 
désordonnés; les corps de mes pauvres bêtes sont main- 
tenant épars sur le port, à demi ensevelis dans la glace et 
la neige. Pour être moins effrayants, ils ne sont guère plus 
beaux à voir que ces figures nues, tordues et roides que 
les deux poètes errants trouvèrent sous le ciel noir et les 
vapeurs épaisses parmi les eaux glacées du froid royaume 
de Dis. Il y avait dans ces chiens un instinct de sociabilité 
qui, en dehors des grands services qu'ils nous rendaient, 
leur gagnait l'affection générale , et nous sommes tous et 
pour longtemps fort attristés de cette perte. 

.Mais il m'est impossible de me passer d'un favori quel- 
conque ; depuis la mort de Général , Jensen a réussi à me 
prendre un jeune renard femelle , et la rusée petite créa- 
ture est maintenant pelotonnée dans une seille pleine de 



218 LA MER LIBRE. 

neige au coin de ma cabine : elle écoute le grincement de 
ma plume et semble chercher ce que cela signifie. Je m'oc- 
cupe fort de son éducation, et j'ai déjà obtenu quelques 
succès. Elle était très-sauvage lorsqu'on me l'apporta, mais 
je la laissai tranquille les premiers jours, et elle se fait peu 
à peu à sa nouvelle habitation. .Mon renardeau a atteint les 
trois quarts de sa croissance, pèse quatre livres et demie, 
et sa longue et fine fourrure est de la couleur de celle du 
chat de Malte ; on lui apprend à répondre au nom de Birdie. 

6 janvier. 

J'ai souvent été frappé de l'absence presque complète des 
aurores boréales sur notre horizon : jusqu'ici je n'en avais 
pas vu de très-belles , mais aujourd'hui, à deux reprises 
différentes, à onze heures du matin ^et à neuf heures du 
soir , nous avons été plus heureux. Dans les deux cas, leur 
foyer, relevé de notre observatoire, se trouvait au S. 0. vrai 
et à trente degrés au-dessus de l'horizon. L'arc de la pre- 
mière n'était pas continu, mais très-intense ; celui de ce 
soir fut parfait, et, phénomène que je n'avais pas rencontré 
jusqu'ici, un second arc beaucoup plus vague s'étendait à 
vingt degrés au-dessus. Pendant près d'une heure, une 
bande étroite de brillantes stries n'a cessé de s'allumer et 
de s'éteindre dans la direction 0. N. 0. 

La rareté des aurores boréales est encore plus marquée 
ici qu'au Port Rensselaer ; il semble que nous ayons pres- 
que dépassé les limites du théâtre de ces phénomènes ; la 
région de leurs plus grandes splendeurs est sans doute 
entre dix et vingt degrés plus au sud. Comme je l'avais 
déjà observé pendant mon hivernage de 1853-54, on les voit 
le plus souvent du côté de l'ouest, et Jeïisen m'assure qu'il 
en est de même à Upernavik, où leur apparition est plus 
éclatante et beaucoup moins rare. 

L'aurore boréale observée ce matin était beaucoup plus 



CHAPITRE XVI. 221 

belle que celle du soir, et j'ai vu peu de spectacles plus 
imposants et plus sublimes. Entre parenthèse, il est assez 
étrange d'employer les mots matin et soir lorsque la pen- 
dule seule nous marque les divisions du temps ; c'est par 
habitude que nous disons l'avant ou l'après-midi, car si par 
malheur, nous perdions notre compte, nous appellerions 
le matin soir et le soir matin, sans pouvoir découvrir notre 
erreur autrement que par des observations astronomiques. 

Mais revenons à l'aurore boréale. 

J'errais péniblement parmi les icebergs de l'entrée du 
port, et quoique si près de midi, je tâtonnais dans les té- 
nèbres sur la glace raboteuse ; tout à coup de dessous le 
nuage noir qui couvre l'horizon , s'élance un rayon bril- 
lant qui illumine l'espace d'une étrange lueur, puis s'é- 
teint en laissant l'obscurité encore plus profonde. Bien- 
tôt une immense arche de lumière se déploie sur le ciel et 
renferme la nuée sombre dans son énorme cintre; le jeu 
des rayons qui jaillissent de sa courbe aux franges étin- 
celantes est des plus capricieux et semble mêler les flam- 
mes de l'incendie avec les lueurs de l'aube. La lumière se 
fait toujours plus vive, et, au lieu de croître uniformes 
ment, donne l'idée d'une marée aux flots mouvementés et 
multicolores. D'abord calme et paisible, la scène devient 
bientôt d'une splendeur éclatante; la large coupole du 
ciel est en feu ; l'incendie, plus terrible que celui qui illu- 
mina jadis les cieux au-dessus de Troie en flammes , jette 
ses efirayantes clartés à travers le firmament ; les étoiles 
pâlissent devant ses merveilleux reflets comme devant le 
lever d'un soleil resplendissant. Je vois trembloter et s'é- 
vanouir tour à tour et puis ensemble, Andromède, Persée, 
Gapella, la Grande-Ourse, Cassiopée et la Lyre et toutes ces 
belles constellations qui, à ces hautes latitudes, décri- 
vent , sans se coucher jamais , leur cercle régulier autour 
de l'étoile Polaire. Le fond de la lumière est rougeàtre, 
mais toutes les nuances viennent s'v mêler tour à tour. 



222 LA MER LIBRE. 

Des bandes jaunes et bleues se jouent dans ces sinistres 
clartés; tombant à la fois de l'intérieur de l'arche illumi- 
née, elles se fondent ensemble et jettent dans l'espace des 
lueurs d'un vert livide, qui peu à peu domine le rouge du 
fond. Le bleu et l'orangé se mêlent dans leur course ra- 
pide , des stries violettes apparaissent sur la large zone 
jaunâtre et des myriades de langues de flamme blanche 
formée de toutes ces couleurs réunies s'élancent vers le 
zénith comme vers un centre commun d'attraction. 
' Les reflets de ces teintes variées sur les objets environ- 
nants étaient vraiment admirables. Les formes fantastiques 
des innombrables icebergs, isolés ou en groupes , se pro- 
jetaient vaguement sur la mer, et leur sommet s'éclairait 
d'une morne lueur, rappelant celle que revêtent les monu- 
ments de Naples sous les feux du Vésuve. Sur la cime des 
montagnes, sur la blanche surface des eaux glacées, sur 
les rochers à pic, la lumière resplendissait, s'éteignait, se 
rallumait encore comme si l'air eût été rempli de météores 
phosphoriques, décrivant une ronde capricieuse et sauvage 
au-dessus de quelque gigantesque cité des morts. La scène 
était muette , et cependant les sens déçus semblaient per- 
cevoir comme des sons non terrestres, accompagnant ces 
éclairs rapides ; et l'on croyait entendre : 

.... Les sourds gémissements et les luttes funèbres 
Des héros d'Ossian , roulant dans les ténèbres. 

13 janvier. 

Ce mois poursuit sa course au milieu des tempêtes. La 
bise continue à souffler et les rafales remplissent la nuit de 
leurs gémissements lugubres. Cependant l'air est presque 
toujours serein et il n'est tombé que peu de neige depuis 
novembre : sa profondeur totale est de 53 pouces l. Je suis 
de plus en plus frappé de la différence des conditions mé- 
téorologiques entre notre station et Port Rensselaer. Là- 



CHAPITRE XVI. 223 

bas l'humidité et les coups de vent étaient presque in- 
connus; il faisait extrêmement froid et l'atmosphère s'y 
maintint généralement calme pendant tout l'hiver. Ici, la 
température est plus douce que Parry ne la trouva à l'île 
Melville, les tempêtes sont fréquentes et la quantité de 
neige est vraiment étrange ; au moins les rafales nous sont 
utiles à quelque chose , elles la balayent au loin , ou bien 
la pressent et la durcissent de manière que nous pouvons 
y marcher aussi facilement que sur la glace unie ; elle est 
pilée, broyée comme le sable des allées d'un parc. 

Je l'ai dit plus haut, j'attribue ces étonnants phénomènes 
à notre proximité de la mer libre ; naturellement, nous ne 
savons pas jusqu'où peut s'étendre celle-ci, mais ses 
limites doivent être assez espacées puisqu'elle influe si 
puissamment sur l'état de l'atmosphère. Il semble en effet 
que nous nous trouvions au centre même d'action des 
Cyclones arctiques. Les vents du nord, prétend le poète, 
« sont bercés dans les abîmes béants qui s'ouvrent sous 
l'étoile Polaire, » et certes on dirait que nous sommes 
tombés dans un de ces gouffres profonds où les tempêtes 
sont non-seulement bercées, mais engendrées. 

Tout cet hiver, j'ai fait une série d'expériences qui nous 
donnent d'intéressants résultats. Elles m'ont porté à con- 
clure que l'évaporation a lieu, même par les plus basses 
températures et que ces vapeurs se condensent quand l'air 
paraît tout à fait serein. J'ai exposé à ciel ouvert plusieurs 
tables de glace unie, soigneusement mesurées; j'ai recueilli 
les légers flocons qui s'étaient déposés sur elles, et qui, 
réduits à la densité de la neige récemment tombée, s'élèvent 
à sept huitièmes de pouce. Pour m'assurer de l'évaporation, 
j'ai suspendu à l'air libre des lames unies de glace formée 
dans des assiettes peu profondes et quelques lambeaux de 
flanelle mouillée : la flanelle sèche parfaitement en peu 
de jours et les tablettes de glace disparaissent d'une façon 
lente et régulière. Je les pèse toutes les quarante -huit 



224 LA MER LIBRE. 

heures, et il est curieux d'observer ces petites rondelles 
circulaires se fondant silencieusemeut et s'évanouissant en 
invisible vapeur, pendant que le thermomètre demeure au- 
dessous de 18" à 20" C. 

Pas n'est besoin du reste de ces expériences pour consta- 
ter l'évaporation à basse température : les jours de lessive, 
le linge est étendu dans les agrès du navire ou sur des 
cordes au-dessus de la glace , comme celui qu'on voit le 
lundi soir dans les cours de nos fermes ; quelle que soit 
l'intensité du froid, il est parfaitement sec avant la lin de 
la semaine. 

16 janvier. 

Nos yeux se tournent anxieusement vers le sud, atten- 
dant avec impatience l'apparition de l'aube, avant-cour- 
rière du moment où l'antique et toujours jeune Aurore, 
surgira de la mer pour laisser tomber de ses doigts roses 
un rayon de joie au milieu de nos ténèbres. 

Il y a presque un mois que nous avons passé la plus 
sombre des journées de l'hiver et il s'écoulera bien des 
heures encore avant que la lumière nous revienne ; il est 
grand temps qu'à midi une faible lueur apparaisse sur 
l'horizon. Nos esprits puisent une surexcitation presque fé- 
brile dans cette attente. Quant à moi je cherche à la trom- 
per en éduquant mon petit renard. 

Birdie est décidément apprivoisée et me fait grand hon- 
neur. C'est la plus futée petite créature qu'on puisse voir; à 
ma table, comme dans mes affections, elle a pris la place du 
pauvre Général ; bien plus, elle se couche sur mes genoux, 
ce qui ne fut jamais permis à son prédécesseur. Elle est à 
peindre avec ses mignonnes petites pattes posées sur la 
nappe; adroite, bien élevée, elle est surtout fort gour- 
mande : lorsqu'elle savoure un morceau friand, ses yeux 
pétillent de satisfaction ; elle s'essuie les lèvres et me re- 
garde avec une coquetterie vraiment irrésistible. Si les 



CHAPITRE XVI. 2-25 

convenances et le respect d'elle-même mettent des bornes 
à son appétit, elle s'applique à prolonger un festin où elle 
trouve tant de plaisir. Bridie n'aime guère les mets trop 
épicés ; elle préfère sa nourriture au naturel : aussi on sert 
sur son assiette quelques petits morceaux de gibier. Elle a 
bien une fourchette, mais comme elle n'est pas encore 
assez au courant des usages de la civilisation pour la ma- 
nier elle-même, j'en use pour lui présenter ses friandises; 
parfois elle manifeste quelque impatience , mais un petit 
coup sur le bout du nez lui rend le calme nécessaire et la 
préserve d'une indigestion. 

Aussitôt que deux ou trois jours d'emprisonnement eu- 
rent familiarisé damoiselle Birdie avec ma chambre, je lui 
ai permis d'y courir çà et là; elle n'a pas tardé à grimper 
l'œil-de-bœuf au-dessus de ma tête, et à découvrir des fentes 
à travers lesquelles elle peut humer l'air frais du dehors. 
Pour y atteindre, elle saute sur les étagères, sans souci des 
objets précieux et fragiles qui s'y trouvent, et rien ne peut 
l'arracher de son réduit, si ce n'est le dîner : dès qu'elle 
aperçoit son assiettée chargé de venaison; elle descend à 
loisir, se hisse doucement dans mon giron, me regarde 
avec ses doux yeux pleins d'attente , passe sa petite langue 
sur ses lèvres et aboie d'une façon charmante si le com- 
mencement du repas est trop longtemps différé. 

J'ai essayé de la corriger de cette habitude de grimper au 
plafond en l'attachant avec une chaîne que Knorr m'avait 
fabriquée.d'un bout de fil de fer, mais elle prit son esclavage 
tellement à cœur que je la délivrai bientôt : ses efforts pour 
se débarrasser de ses entraves étaient tout à fait amusants, 
et elle a bien conquis sa liberté. Elle essayait sans cesse de 
briser sa chaîne, et ayant réussi une fois, semblait déter- 
minée à ne pas échouer dans ses nouvelles tentatives. Aussi 
longtemps que je la surveillais, elle restait assez tranquille, 
blottie dans son lit ou sa seille de neige; mais si mes yeux 
ne la suivaient plus ou qu'elle me crût endormi, elle tra- 

15 



226 LA MER LIBRP:. 

vaillait dur pour se tirer d'affaire : elle se reculait aussi 
loin qu'il lui était possible, puis, s'élançant soudain , bon- 
dissait jusqu'au bout de sa chaîne en se donnant une telle 
secousse qu'elle retombait sur le plancher les quatre fers 
en l'air ; elle se relevait, palpitant comme si son petit cœur 
allait se briser, lissait sa fourrure en désordre et recom- 
mençait encore : la rusée se couchait d'abord très-paisi- 
blement, puis elle inclinait la tête et suivait de l'œil sa 
chaîne jusqu'au clou du plancher; elle se levait, marchait 
avec lenteur vers ce point, hésitait quelques secondes et 
bondissait de nouveau. Pendant tout ce manège, elle ne 
me perdait pas de vue, et au moindre de mes mouvements, 
se laissait choir par terre et faisant semblant de dormir. 

Ma petite amie est propre et nette ; elle se brosse sans 
cesse, son bain de neige est sa récréation favorite; de son 
nez mignon, elle fouille les flocons blancs, se roule, se 
frotte et s'ensevelit à demi ; puis elle s'essuie avec ses pat- 
tes de velours, et quand sa toilette est finie, elle grimpe de 
ses doigts délicats sur le rebord de la seille, regarde autour 
d'elle d'un air entendu, et pousse les plus jolis petits cris 
du monde; c'est sa manière d'appeler l'attention sur sa 
personne; lorsqu'on l'a assez admirée, satisfaite d'avoir 
bien joué son rôle, elle secoue plusieurs fois sa fourrure 
lustrée et se glisse dans son lit aérien pour y dormir. 




CHAPITRE XVII. 



La Duit polaire. 

20 janvier. 
L'aurore va paraître! 

Une vague blancheur crépusculaire s'est montrée au- 
jourd'hui vers le sud à l'heure de midi , et quoiqu'elle fût 
à peine perceptible , nous en avons été tous délicieuse- 
mput remués. A notre assemblée du dimanche, j'ai lu ces 
lignes de l'Ecclésiaste : 

« Il est vrai que la lumière est douce et qu'il est agréa- 
ble de voir le soleil. » 

Etoiles ont fourni le texte de notre conversation du 
soir; nous nous sommes longuement entretenus de l'avenir 
et de tous les travaux que le dieu du jour nous ramènera. 

Nous sentons tous maintenant se soulever peu à peu le 
voile de la nuit, et le poids des ténèbres nous paraît moins 
lourd. Mes gens avaient épuisé tous les amusements à leur 
disposition ; le journal est décédé de mort naturelle, les 
représentations théâtrales sont impossibles, rien ne venait 
plus rompre l'uniformité de nos longues heures. 

.Mais bientôt tous ces ennuis ne seront qu'un souvenir. 
.\vant longtemps nous n'aurons plus le loisir de chercher 
des distractions et la nuit polaire sera ensevelie dans les 



228 LA MER LIBRE. 

ombres du passé. 11 nous tarde de la voir linir : nous sou- 
pirons après la lumière et le travail. . 

Dites ce que vous voudrez, parlez de résolution virile, 
de courage, d'audace et de toutes les ressources de l'es- 
prit : la nuit arctique est une épreuve sévère. Physique- 
ment, nous l'avons bien traversée ; nous sommes et avons 
été toujours en très-bonne santé; docteur du bord, je 
suis un médecin sans malades ; disciples de Démocrite plu- 
tôt que d'Heraclite, nous nous sommes toujours moqués 
du scorbut et autres sources de maladie. Et nous avons 
réussi à merveille. Si le scorbut apparaît sournoisement 
avec le régime de la viande salée et des portions con- 
' grues, auxquelles nous n'avons pas été réduits, il est 
aussi amené par le découragement et le sang aigri d'un 
équipage malheureux et fatigué. 

Mais si la nuit polaire peut être supportée sans grand 
danger pour la vie physique, comme elle pèse lourdement 
sur les facultés morales et intellectuelles! Les ténèbres 
qui depuis si longtemps enveloppent la nature, nous ou- 
vrent un monde nouveau auquel nos sens ne peuvent 
s'accoutumer. Dans la chère patrie, le gai soleil levant 
appelle au travail, le calme du soir invite au sommeil, et 
la transition du jour à la nuit et de la nuit au jour calme 
l'esprit et le cœur et soutient le courage au milieu .de la 
bataille de la vie. Tout cela, nous ne l'avons plus, et dans 
cette éternelle et ardente aspiration après la lumière, fa- 
tigués que nous sommes par l'immuable marche du temps, 
nous ne pouvons trouver le repos au sein de l'immense 
nuit. La grandeur de la nature cesse d'appeler nos sym- 
pathies émoussées. Le cœur soupire après de nouvelles 
associations d'idées, de nouvelles impressions, de nouvelles 
amitiés. Cette sombre et lugubre solitude écrase l'intelli- 
gence; la tristesse qui règne partout hante l'imagination; 
le silence profond, sinistre, ténébreux se transforme en 
terreur. 



CHAPITRE XVII. 229 

Et néanmoins la nuit polaire n'est pas sans charmes 
pour l'amant de la nature; les soudaines lueurs de l'au- 
rore boréale , le jeu du clair de lune sur les collines et 
les icebergs , l'admirable clarté des étoiles , l'immensité 
des champs de glace, la majesté grandiose des montagnes 
et des glaciers, la sombre violence des tempêtes, tout cela 
est beau et sublime, tout cela parle son langage, — un 
langage dur, rude sans doute, mais austère et sain. 

Ici la nature est gigantesque. Du fond de la mer vitreuse, 
les falaises surgissent et dressent leur front noir et sour- 
cilleux sur le désert désolé des eaux glacées. Les pics des 
montagnes brillant dans la froide et claire atmosphère, per- 
cent les cieux de leur tête chenue sur laquelle sont accu- 
mulées les neiges d'innombrables siècles. Les glaciers ver- 
sent en flots immenses leurs torrents de cristal dans la mer. 
L'air pur et froid est d'une transparence parfaite, les étoiles 
le traversent de leurs flèches aiguës et la lune l'inonde de 
sa pâle et diffuse clarté. Tout est froid, tout est sans cou- 
leur sous le voile éthéré de la nuit. A l'orient ne s'ouvre 
aucune porte lumineuse : nul rideau d'or et de cramoisi 
ne retombe au couchant; ni dans l'air, ni sur le sol, le . 
vert, le bleu et le pourpre ne se fondent en une gracieuse 
harmonie. Sous l'ombre de la nuit éternelle, la nature n'a 
pas besoin de manteau. Les hautes falaises, les glaces de 
la mer et des montagnes , se découpent avec une égale 
netteté et se dressent dans la solitude. Sombre prêtresse 
de l'hiver polaire, celle-ci a tout revêtu du même linceul. 
Que de fois, pendant l'immense nuit, j'ai contemplé cette 
nature sous ses diff'érents aspects ! Je sympathisais avec 
elle, me réjouissant dans sa force et me reposant dans sa 
paix. J'ai été témoin de ses jeux d'enfant et j'ai tressailli 
aux rugissements de sa colère. J'ai marché dans les ténè- 
i)res quand la rafale faisait rage à travers les collines et 
se ruait sur la plaine. J'ai erré sur la grève quand on 
n'entendait d'autre bruit (|ue le sourd craquement des gia- 



230 LA MER LIBRE. 

ces s'élevant ou s'abaissant avec la marée. Je me suis 
avancé au loin sur les eaux congelées, en écoutant la voix 
gémissante des icebergs captifs, je suis monté sur le gla- 
cier où roule l'avalanche, sur la crête des collines où les 
tourbillons de neige, courant sur les rochers, chantaient 
leur plainte monotone, je suis descendu dans la vallée 
lointaine où s'endorment tous les bruits , où l'air est so- 
lennel et muet comme la tombe. 

C'est là que la nuit arctique est le plus imposante, c'est 
là qu'elle se révèle, c'est là qu'elle déploie ses merveilles 
et se joue de nos imaginations. Au-dessus les cieux, au- 
dessous la terre, sont ensevelis dans l'éternelle paix. Nulle 
part le souvenir et le mouvement de la vie. Je suis seul 
au milieu des collines puissantes, leurs hautes crêtes se 
perdent dans la voûte grisâtre du firmament; les noirs ro- 
chers se détachant sur leurs pentes blanchies sont les gra- 
dins d'un immense amphithéâtre ; l'esprit ne trouvant au- 
cun repos sur leurs chauves sommets va se perdre dans 
l'espace ; la lune, fatiguée de ses longues veilles, disparaît 
derrière l'horizon; les douces influences des Pléiades ne 
nous parviennent plus. Gassiopée, Orion, Andromède, 
toute l'armée infinie des constellations ne peuvent envoyer 
une étincelle de joie dans cette atmosphère morte. Froides 
et sans vie, elles ne disent rien au cœur. L'œil se lasse de 
les contempler et revient sur la terre; l'oreille écoute si 
quelque bruit ne va pas rompre ce silence qui l'accable, 
mais aucun pas ne retentit, aucune bète sauvage ne hurle 
dans la solitude. Pas un cri, pas un murmure d'oiseau, 
pas un arbre dont les ramilles puissent recueillir les mur- 
mures ou les soupirs du vent. Dans ce vide immense, je 
n'entends que les pulsations de mon cœur, le sang qui 
court dans mes artères me fatigue de bruits discordants : 
le silence a cessé d'être une chose négative, il est mainte- 
nant doué d'attributs positifs. Je l'écoute , je le vois, je le 
sens ! Il se dresse devant moi comme un spectre, remplis- 



. CHAPITRE XVII. 231 

sant mon esprit du sentiment de la mort universelle, pro- 
clamant la fin de toutes choses et annonçant l'éternel 
avenir. Je ne puis plus l'endurer : m'élançant du rocher 
où je m'étais assis, je fais lourdement crier la neige sous 
mes pieds pour écarter l'horrible vision; et le plus léger 
bruit courant dans la nuit, chasse le terrible fantôme. 

Il n'est rien de plus effrayant dans la nature que le si- 
lence de la nuit polaire ^ 

1. En regard de ces impressions, il est peut-être bon de placer celles que 
le D' Kane puisa dans des scènes identiques. (Trad.) 

« .... Le firmament arctique a des beautés indescriptibles. Il semble si 
rapproché de nos têtes ! les étoiles y déploient une ampleur de rayonnement, 
et les planètes mêmes un scintillement à déjouer tous les calculs de l'astrono- 
mie. Je voudrais, mais je ne puis décrire quelques-unes de ces scènes de 
nuit; — alors que foulant le pont du navire, ou la glace d'alentour, il me 
semblait que la vie de la terre était suspendus, avec ses mouvements, ses 
bruits, ses couleuîs, toutes ses harmonies enfin; alors que plongé, des yeux 
et du cœur , dans l'abîme étoile où les astres décrivent des cercles radieux 
autour d'un centre inconnu de lumière, — je venais à m'écrier humble et 
respectueux : « Seigneur! quelle est la créature digne de te préoccuper?... 
Et que de fois aussi, ramené des profondeurs de l'espace sans bornes , sur 
notre pauvre terre , sur le sol natal , laissé derrière nous , avec ses constel- 
lations d'un autre hémisphère, j'ai laissé courir mes pensées vers les cœurs 
qui battaient là-bas à notre nom , jusqu'à ce que je me perdisse dans le 
souvenir de ceux qui ne sont plus; — et ceux-là m'entraînaient de nouveau 
dans l'infini des cieux. » (D' El. Kane, Arct. Expl., vol. JI, p. 425-426.) 




GHAriTRE XVIII. 



Absence prolongée de M. Sonntag. — Je me prépare à aller à sa 
recherche. — Arrivée des Esquimaux. — Triste nouvelle. — Hans 
et sa famille ; — son récit. 



Sonntag et Hans nous avaient quittés depuis un grand 
mois, et plusieurs jours de la lune de janvier s'étant écou- 
lés sans nous les ramener, je commençai à être fort sé- 
rieusement inquiet. Ou ils avaient éprouvé quelque acci- 
dent, ou ils se trouvaient retenus chez les Esquimaux par 
une cause impossible à déterminer. J'envoyai d'abord 
M. Dodge au cap Alexandre, pour constater, d'après leurs 
traces, s'ils avaient passé autour ou au-dessus du promon- 
toire.; il put suivre les marques du traîneau pendant neuf 
kilomètres seulement ; depuis le mois de décembre, les 
glaces s'étaient brisées et avaient dérivé vers la mer. Il 
ne vit point de vestiges dans les passes du glacier, il nous 
fut démontré qu'ils avaient contourné le promontoire. Je 
me préparai à les y suivre avec une troupe de nos gens ; 
si nous découvrions quelque empreinte sur la glace ferme 
au delà du cap, je verrais ce qu'il me resterait à faire; si 
nous ne trouvions rien , il n'y aurait plus à douter que 
malheur ne fût arrivé à nos compagnons, et je pousserais 



CHAPITRE XVIII. 233 

ma route vers le sud , jusqu'à ce que j'eusse atteint les 
Esquimaux : il me fallait absolument communiquer avec 
eux le plus tôt possible. Quoique la température fût main- 
tenant au-dessous de — 45° C, le soin minutieux que je 
fis apporter aux préparatifs des objets de campement ne 
nous laissait guère de craintes à ce sujet. Pendant l'ab- 
sence de Dodge , le mercure ayant gelé pour la première 
fois, je fus assez extravagant pour en faire une balle que 
je glissai dans ma carabine et dont je perçai une planche 
épaisse , et pourtant notre officier, un de mes plus robustes 
marins , revint de sa marche de douze heures en se plai- 
gnant d'avoir eu trop chaud, et déclarant qu'il se garderait 
bien de se couvrir de tant de fourrures lorsque je l'enver- 
rais de nouveau dans les hummocks et les amas de neige. 
Sous son pardessus de buffle , il transpirait. 

Le matin du 27, le traîneau fut chargé de notre léger 
bagage, et nous allions partir, quand une tempête violente 
se déchaîna et nous retint à bord ce jour-là et le lende- 
main. Le 29, le vent se calma de bonne heure, nos hommes 
mettaient leurs fourrures, et j'étais dans ma cabine à don- 
ner mes dernières instructions à Mac Gormick, lorsque 
Cari, le matelot de quart, se précipita dans ma chambre 
en annonçant: « Deux Esquimaux! » Émergeant des té- 
nèbres , ils étaient venus jusqu'au navire sans avoir été 
signalés et même entrevus. 

Supposant que ces gens-là n'auraient pas songé à nous 
visiter s'ils n'avaient d'abord rencontré notre ami, j'en- 
voyai l'interprète pour les interroger. Il revint au bout de 
quelques minutes. Je lui demandai avec une anxieuse im- 
patience s'il y avait des nouvelles de Sonntag. — « Oui. » 
— Je n'eus pas besoin de faire d'autre question , la phy- 
sionomie de Jensen n'annonçait que trop la terrible réa- 
lité,.,. Sonntag était mort! 

Je renvoyai Jensen auprès des Esquimaux pour veiller à 
tous leurs besoins et recueillir quelques détails. Tous deux 



234 LA MER LIBRE. 

étaient pour moi de vieilles connaissances : Outinah, qui 
m'avait rendu d'importants services en 1854, et un robuste 
gaillard qui, ayant eu une jambe brisée par la chute d'une 
pierre, allait clopin-clopant avec une jambe de bois fabri- 
quée en 1850, par le chirurgien de l'Étoile du Nord, et ré- 
parée par moi-même quelques années plus tard. Ils étaient 
venus sur un traîneau attelé de cinq chiens, et n'avaient fait 
qu'une étape depuis Iteplik , village au sud du détroit de la 
Baleine. Pendant une partie de la route, ils avaient couni 
vent debout, et le givre et la neige les couvraient de la 
tète aux pieds. On s'empressa de leur donner les soins né- 
cessaires, et ils nous dirent bientôt le peu qu'ils savaient. 
Hans allait venir avec son beau-père et sa belle-mère; 
quelques-uns de ses chiens étaient morts, et il voyageait à 
petites étapes. Mon excursion vers le sud se trouvait donc 
inutile, et les préparatifs en furent discontinués. 

Hans arriva deux jours après; à notre grande surprise, 
il était seul avec le frère de sa femme, le jeune garçon que 
j'avais vu au cap York; le père et la mère, ainsi que mes 
pauvres chiens, rendus de fatigue, étaient restés au delà du 
glacier, et Hans venait chercher du secours. Il se trouvait 
lui-même tellement harassé, qu'avant de le questionner, je 
l'envoyai se réchauffer et prendre quelques aliments. Une 
bande de nos marins alla à la rescousse des deux vieillards; 
on finit par les découvrir tapis dans un fossé de neige et 
grelottant de froid. Les chiens étaient blottis près d'eux ; 
pas un ne pouvait bouger pied ou patte ; aussi bêtes et 
gens furent empilés sur le traîneau et tirés jusqu'au na- 
vire. Dans la bonne chaleur de la tente de Hans, les Esqui- 
maux se ranimèrent bientôt, mais les chiens gisaient pres- 
• que sans vie sur le pont; ils ne pouvaient ni manger ni se 
mouvoir- Voilà donc tout ce qui nous restait de nos meutes 
splendides ! Voilà le résultat d'un voyage sur lequel j'avais 
fondé tant d'espoir! Qu'était-il donc arrivé? 



CHAPITRE XVIII. 235 



l" février. 

Hans m'a tout raconté, et je transcris ces détails avec la 
plus amère tristesse. 

Les voyageurs avaient contourné le cap Alexandre sans 
difficulté; la glace était solide et ils ne s'arrêtèrent qu'à l'île 
Sutiierland, où ils construisirent une hutte de neige et 
prirent quelques heures de repos. Continuant ensuite vers 
le sud , ils atteignirent Sorfalik , les Esquimaux n'y étaient 
pas et leur cabane tombait en ruine ; ils s'en firent une de 
neige, et après s'être remis de leurs fatigues, ils partirent 
pour l'île Northumberland, pensant qu'ils ne trouveraient 
pas de naturels plus au nord du détroit. D'après le récit de 
Hans, ils devaient avoir fait environ sept ou huit kilomètres, 
lorsque Sonntag, se sentant un peu engourdi, sauta du traî- 
neau et courut en tête des chiens pour se réchauffer. Un 
des traits s'embarrassa, le conducteur arrêta l'attelage et 
resta quelques minutes en arrière; il se hâtait de rejoindre 
son maître, lorsqu'il le vit enfoncer dans l'eau : une légère 
couche de glace recouvrant quelque Assure, ouverte par 
la marée , venait de se briser sous ses pas. L'Esquimau 
l'aida à s'en retirer, et ils retournèrent au plus vite vers la 
hutte qu'ils venaient d'abandonner. Le vent soufflait du 
nord-est, le froid était très-vif, et Sonntag ne voulut pas 
faire halte pour changer ses vêtements mouillés. Tant qu'il 
courut près du traîneau, il n'y avait rien à craindre, mais il 
fut assez imprudent pour remonter, et lorsqu'ils attei- 
gnirent Sorfalik, Sonntag était déjà roide et ne pouvait plus 
parler; Hans le transporta à la hutte, lui ôta ses habits 
gelés et le plaça dans son sac de peau ; il lui fit boire de 
leau-de-vie, et ayant soigneusement bouché la cabane, il 
alluma la lampe à alcool pour élever la température et 
préparer du café; mais tous ses soins furent inutiles, et 



236 LA MER LIBRE. 

Sonntag mourut après être resté un jour sans connaissance 
et sans avoir prononcé une parole. 

Hans referma la hutte de manière que les ours ou les 
renards n'y pussent pénétrer ; il repartit pour le sud et ar- 
riva sans encombre à l'île Northumberland; les Esquimaux 
venaient d'abandonner leur village, mais il put se reposer 
et dormir dans une cabane ; sous un amas de pierres il dé- 
couvrit assez de chair de morse pour rassasier ses chiens. 
Le jour suivant, il atteignit Netlik , place également dé- 
serte, et s'avança vers le sud jusqu'à Iteplik, où il fut 
assez heureux pour rejoindre plusieurs familles logées , 
les unes dans la cabane de pierres , les autres dans des 
huttes de neige. En hiver les phoques se rassemblent en 
grand nombre autour du détroit de la Baleine et les Esqui- 
maux vivaient au milieu d'une abondance inaccoutumée. 
Hans leur raconta son histoire, et charmés d'apprendre que 
nous étions près de leur ancien village d'Etah , Outinah et 
son compagnon à la jambe de bois réunirent leurs deux at- 
telages et se préparèrent à le suivre. 

Mais mon chasseur avait d'autres projets. Il n'était qu'à 
trois journées du navire, et le principal but de son voyage 
était atteint; mais au lieu de nous revenir tout de suite il 
donna de grands présents à déjeunes Esquimaux et les en- 
voya au cap York avec mes chiens. Tous les cadeaux que 
Sonntag avait emportés aux naturels se trouvaient mainte- 
nant sans maître et il en usa largement. Et il me jure qu'il 
n'a ainsi disposé de mes biens et de ma meute que dans 
mon intérêt. « Youlez-vous que les Esquimaux sachent 
que vous êtes ici ? Je le leur ai dit : ils vont venir et vous 
amener des meutes de chiens. » Pourquoi n'était-il pas 
allé lui-même au cap York? — Il se trouvait trop fatigué et 
s'était gelé un orteil en soignant M. Sonntag. 

Malgré toutes ces protestations de zèle pour mon service, 
je soupçonne fort que certains ordres lui avaient été don- 
nés par la partenaire de sa tente et de ses joies, et si les se- 



CHAPITRE XVIII. 237 

crets de famille n'étaient pas mieux gardés que les autres, 
je découvrirais probablement que cette pointe au cap York 
n'avait d'autre but que d'amener ici les deux vieilles gens 
qui le reconnaissent pour gendre. Sous l'étoile Polaire 
même, les filles d'Eve gouvernent les destinées des hommes. 
C'était encore la vieille histoire du cheval emprunté : le 
voyage fut long et difficile, les chiens surmenés, mal nour- 
ris, revinrent à Iteplik au nombre de cinq seulement; quatre 
pauvres bêtes, harassées , éreintées, étaient restées mou- 
rantes sur la neige. 

2 février. 

Outinah et Jambe-de-Bois nous ont quittés en nous pro- 
mettant de revenir aussitôt qu'ils auront pourvu aux be- 
soins de leurs familles; ils ont emporté force présents, et 
si ces cadeaux ne nous amènent pas leurs sauvages alliés, 
je ne sais vraiment plus que faire. Je les ai chargés de dire 
partout que je récompenserai généreusement ceux qui vou- 
dront me prêter ou me vendre leur attelage. Mais, hélas! 
les chiens sont rares, la plupart des chasseurs n'en ont pas 
de trop, et plusieurs n'en possèdent plus un seul. — Rien 
de ce que j'avais à leur offrir n'a pu induire les deux visi- 
teurs à me céder un de ces précieux animaux ; je ne suis 
pas avare de mes dons, et ces pauvres nomades des déserts 
de glace partent aussi riches que s'ils m'eussent cédé leur 
meute. ils font valoir les nécessités de leur famille, et c'est 
là un argument auquel je ne saurais répondre ; nos aiguilles 
et nos couteaux, et ces quelques morceaux de fer et de bois 
ne nourriraient pas les femmes et les enfants, et même avec 
l'espoir d'atteindre ce port d'abondance, deux cent soixante- 
dix kilomètres sont bien longs quand il faut porter le nou- 
veau-né à travers le froid et les tempêtes d'une nuit polaire ! 
-Ma charité avait un double but : rendre un service réel à 
ces Esquimaux, puis stimuler leur cupidité et celle de toute 
la tribu qui, pour contempler leurs trésors, ne manquera 



238 MER LIBRE. 

pas d'accourir à Iteplik. Je l'avoue, je n'ai que bien peu de 
chance d'obtenir des chiens; avec leurs attelages diminués 
par la maladie, il n'est pas probable que les naturels vien- 
nent nous chercher si loin. 

Hans s'en tient à l'histoire d'hier, et après l'avoir minu- 
tieusement questionné pendant une heure, je ne sais rien 
de nouveau; je ne vois pas de raison plausible pour douter 
de la véracité de son récit, mais je ne comprends pas que 
Sonntag, qui avait l'expérience de ces voyages, ait entrepris 
de faire huit kilomètres avec ses vêtements trempés, sur- 
tout accompagné comme il l'était d'un chasseur habitué 
aux aventures des champs de glace, et qui lui-même est 
souvent tombé dans l'eau. Le traîneau et la bâche de toile 
qui renfermaient le chargement pouvaient, en un tour de 
main, former un abri temporaire contre la bise, et Sonntag 
n'avait eu qu'à se glisser dans le sac de peau, pendant que 
Hans aurait pris dans les bagages les habits de rechange 
qu'ils avaient emportés. Je ne puis non plus me faire à 
l'idée que mon ami ait pu vivre si longtemps sans lui lais- 
ser quelque message pour moi, et qu'une fois sorti de 
l'eau, il n'ait prononcé d'autre parole que l'ordre de retour- 
ner à la hutte de neige. Quoi qu'il en soit, toutes ces ré- 
flexions ne mènent pas à grand'chose ; il était de l'intérêt 
de Hans de rester fidèle à celui qui sur le navire fut tou- 
jours son protecteur, et il serait aussi déraisonnable qu'in- 
juste de le soupçonner d'une lâche désertion. 




CHAPITRE XIX. 



Sonntag. — Le crépuscule. — Une chasse aux rennes. — Les re- 
nards arctiques. — L'ours polaire. — Nouveaux Esquimaux. — 
Leur toilette. — La hutte de neige. — Leurs outils. — Une chasse 
aux morses. 



Je ne fatiguerai pas le lecteur des tristes pensées que je 
retrouve à chaque page de mon journal pendant la période 
qui suivit cet événement désastreux. La perte de mes chiens 
pesait toujours sur mes plans d'avenir et la mort de 
M. Sonntag m'enlevait un aide, presque indispensable. 
Adepte enthousiaste des sciences et rompu à tous les 
travaux qui peuvent s'y rattacher, son concours m'était des 
plus nécessaires, son âme sympathique et ses qualités vi- 
riles lui faisaient une large place dans mon cœur; la res- 
semblance de nos goûts, de notre caractère, le même âge, 
le même besoin d'affection avaient fait grandir de plus 
en plus une amitié née parmi les dangers et les fortunes 
diverses d'un premier voyage aux régions polaires. 

L'obscurité diminuait peu à peu et l'aube permettait de 
chercher quelques distractions au dehors; on recommen- 
çait à poursuivre le gibier ; même à midi il ne faisait pas 
encore jour, mais le crépuscule s'éclairait graduellement. 



240 MER LIBRE. 

Les rennes avaient fort maigri et leur cliair était filan- 
dreuse et sans goût, mais cela n'arrêtait pas le zèle de 
nos chasseurs qui finirent par en tuer quelques-uns. Un 
jour on annonça qu'un grand troupeau de rennes se trou- 
vait auprès des magasins : chacun de prendre un fusil et 
de courir en toute hâte sur la colline pour entourer les 
animaux : l'équipage avait plutôt l'air de garçons échappés 
de l'école que d'hommes travaillant pour leur dîner. Trois 
rennes furent abattus malgré le tapage qui aurait pu les 
avertir de détaler au plus vite. Le thermomètre marquait 
— 42» C. Il soufflait une brise légère , l'air était piquant 
et on ne pouvait manier le fusil sans quelque risque pour 
les doigts; impossible de faire jouer le chien ou de char- 
ger avec les gants, et il y eut ce jour-là nombre de petites 
brûlures, comme nous appelions plaisamment les marques 
de la gelée. Mac Donald s'était saisi d'un vieux mousquet, 
une forte détonation retentit au milieu du bruit général , 
et Knorr, accourant aussitôt, s'enquit avec impatience quel 
gibier avait été tiré et de quel côté il avait pu s'en- 
fuir. Notre matelot répondit froidement : « Il y a une 
demi-heure, je tenais là, au bout de mon fusil, un énorme, 
un monstrueux renne, et si j'avais pensé à presser la dé- 
tente tout en sortant du navire, je l'aurais tué net, mais la 
poudre est si froide qu'elle ne veut pas prendre feu, et il 
lui faut une demi-heure pour s'enflammer. Voyez plutôt ! » 
Ce disant, il en versa sur la neige glacée et y appliqua une 
allumette. Ses favoris brûlés témoignèrent immédiatement 
de l'inexactitude de sa théorie. 

La colline fourmillait de renards, ils flairaient le sang des 
rennes morts et accouraient de tous côtés. Ces petits ani- 
maux, d'abord très- confiants, avaient été guéris de leur fa- 
miliarité par les leçons de nos chasseurs et on ne les ap- 
prochait plus que par la ruse. On connaît déjà Birdie : je lui 
avais donné un renard blanc pour camarade; mais impossi- 
ble d'apprivoiser mon nouvel élève; il avait atteint toute sa 



CHAPITRE XIX. 241 

croissance et j'en ai peu vu d'aussi grands; il pesait sept 
livres, son cri était absolument le même que celui de Bir- 
die, mais son poil était beaucoup plus grossier. 

Ces deux variétés de renards sont évidemment deux es- 
pèces différentes et je ne sache pas qu'ils s'accouplent ja- 
mais ; tous ceux que j'ai pu voir conservent leur nuance 
distinctive, le pelage des renards bleus prenant seulement 
des teintes plus ou moins foncées, tandis que celui des 
blancs est parfois lavé de jaune. L'expression de « bleu » 
n'est pas absolument inexacte : sur la neige, la fourrure a 
des reflets qui rappellent cette couleur, mais elle est plutôt 
d'un ton cendré où le blanc et le noir se fondent harmo- 
nieusement sans rester distincts comme dans le renard ar- 
genté de l'Amérique du Nord. Ces peaux sont très-recher- 
chées par les trappeurs du Groenland méridional où ces 
animaux ne sont pas communs ; elles se vendent des prix 
énormes sur le marché de Copenhague. 

Les renards arctiques n'ont qu'une nourriture fort pré- 
caire ; on les voit souvent sautiller sur les glaces et cher- 
cher la piste des ours qu'ils suivent avec l'instinct du cha- 
cal accompagnant le lion, non pour essayer leur force 
sur le fier monarque rôdant au milieu de ses déserts, mais 
pour prendre leur petite part du phoque que dévore Sa 
Majesté. Ils ont parfois la chance de se saisir d'un ptarmi- 
gan {lagopus albus^ la grouse des régions polaires), et s'ils 
ne manquent pas leur bond, ils happent quelque lièvre de 
temps à autre. En été, ils se rassemblent autour des colo- 
nies d'oiseaux et festoient de leurs œufs. On croit au Groen- 
land qu'ils en cachent pour leur hiver des provisions con- 
sidérables, mais je n'ai jamais pu constater chez eux le 
moindre exemple d'une telle prévoyance. 

Les ours, dans leurs courses habituelles à travers la nuit, 
doivent péniblement lutter pour leur existence. Pendant les 
mois de jour, le phoque, leur principale ressource, rampe 
sur les glaces et se laisse facilement saisir, mais en hiver 

16 



342 LA MER LIBRE. 

il vient respirer sous les fissures et émerge à peine son nez 
au-dessus de l'eau ; la capture en est presque impossible, 
et poussés au désespoir par la faim, les ours se montrent 
dans le voisinage des hommes à la recherche de quelque 
bonne lippée qu'a pu découvrir leur flair si délicat. Au 
commencement de notre hivernage, la présence de notre 
meute les tint éloignés, mais après le décès ou le départ 
de nos chiens, ils se hasardèrent à nous rendre quelques 
visites. Un de ces carnassiers, traversant le fiord, vint 
rôder autour de nos magasins, derrière l'observatoire où 
Starr était occupé au magnétomètre. Le pas lourd du 
sauvage animal retentissait dans le silence de la nuit, et 
sans trop songer à la fragilité de l'instrument qu'il 
maniait , mon jeune officier s'élança vers la porte en 
renversant le magnétomètre, et faillit se tuer en sau- 
tant de la dangereuse banquette de glace. Il courut au na- 
vire donner l'alarme : nous prîmes nos fusils, mais pen- 
dant que Starr s'enfuyait dans une direction, Martin déta- 
lait dans l'autre. Une nouvelle aventure me confirma dans 
l'idée que l'ours polaire n'est pas aussi féroce qu'on le 
croit généralement ; je n'ai jamais entendu dire qu'il se 
soit attaqué à l'homme, s'il n'est chaudement poursuivi, 
réduit aux abois. Je flânais un jour sur le rivage, ob- 
servant avec beaucoup d'intérêt l'effet des marées du prin- 
temps sur les glaces, lorsqu'en contournant un promon- 
toire, je me trouvai, à la faible clarté de la lune, face à 
face avec un ours énorme : il avait sauté du haut de la 
glace de terre et s'avançait au grand trot. Nos yeux se 
rencontrèrent au même instant; je n'avais d'armes d'au- 
cune espèce, et je tournai bride vers le navire en faisant à 
peu près les mêmes réflexions que le vieux Jack Falstaff 
à la vue de Douglas se précipitant vers lui. Après quelques 
longues enjambées, ne me sentant pas encore happer, je 
regardai par-dessus mon épaule et, à ma joyeuse surprise, 
je vis l'ours courant vers l'eau avec une célérité qui ne 



CHAPITRE XIX. 243 

laissait aucun doute sur l'état de son esprit : il n'était pas 
facile de dire qui de nous deux avait eu le plus de peur. 

Les nouvelles recrues de la famille de Hans, Tcheitchen- 
guak, Kablunet la mère et Angeit le fils, furent accueillies 
parmi nous comme des objets de distraction et d'utilité. 
Le nom du plus jeune (propre frère de Mme Hans) signifie 
- le chipeur » et probablement lui fut donné dès son en- 
fance d'après les dispositions qu'il manifestait, et qui 
n'avaient pu que croître et embellir; les matelots le pri- 
rent sous leur protection spéciale, le récurèrent soigneu- 
sement, débrouillèrent sa chevelure et le revêtirent d'ha- 
bits chrétiens; sous leur haut patronage, il nous joua au- 
tant de tours qu'une maligne guenon et était aussi en- 
clin au vol qu'une pie. Il faisait le désespoir du maître d'hô- 
tel et du cuisinier. Poussé complètement à bout, battu à 
plate couture dans tous ses plans de réforme, le premier 
finit par essayer sur le petit païen l'effet du catéchisme 
et des traités religieux, pendant que le second déclara sa 
résolution immuable de l'échauder à la première occasion : 
« Très-bien, cuisinier, mais rappelez-vous que les assas- 
sins sont pendus! » — « Alors je ne tuerai qu'un peu. » 

Sa mère, Kablunet, sut se rendre fort utile. Très-adroite 
de ses mams, elle travailla sans relâche jusqu'à ce que son 
aiguille lui eût gagné tous les petits objets dont elle avait 
besoin ; elle nous confectionna des surtouts et des bottes 
et nombre d'autres vêtements de peaux. Son teint était fort 
clair, comme l'indique le nom de Kablunet : r enfant à la 
peau blanche, sous lequel les Esquimaux désignent notre 
race, et si celui de Tcheitchenguak ne signifie pas Venfant 
à la peau noire, il a certes grand tort , car notre nouvel 
ami était de nuance plus que foncée. 

L'apparence personnelle de ce couple intéressant n'avait 
rien de fort séduisant. Ils avaient la figure large, de lour- 
des mâchoires, les pomm^ettes saillantes comme celles de 
tous les carnivores, le front étroit, les yeux petits et très- 



244 LA MER LIBRE. 

noirs, le nez plat; derrière leurs lèvres longues et minces, 
apparaissaient deux rangées étroites d'un ivoire solide, 
quoique usé par de durs et pénibles services ; les naturels 
se servant de leurs dents pour une foule de choses : assou- 
plir les peaux, tirer et serrer les cordes, aussi bien que 
pour broyer leur viande huileuse. Leur chevelure, d'un 
noir de jais, n'était pas très-abondante; Tcheitchenguak 
avait plus de barbe que je n'en ai vu à ses compatriotes, 
mais seulement sur la lèvre supérieure et au bas du men- 
ton. En général, la figure des Esquimaux, marquée du ca- 
chet de la race mongole, demeure généralement imberbe. 
Petits de stature, mais bien charpentés, chacun de leurs 
mouvements prouve qu'ils sont robustes et endurcis à leur 
âpre existence. 

La toilette est à peu de chose près la même pour les 
deux sexes; une paire de bottes, des bas, des mitaines, 
des pantalons, une veste et un surtout. Tcheitchenguak 
portait des bottes de peau d'ours s'arrétant au-dessous du 
genou, tandis que celles de madame montaient beaucoup 
plus haut et étaient faites de cuir de phoque; leurs panta- 
lons étaient de peau d'ours, les bas de peau de chien, les 
mitaines de peau de phoque, la veste de peau d'oiseau , 
le plumage en dessous; le surtout, en peau de renard 
bleu, ne s'ouvre pas sur le devant, mais se passe comme 
une chemise; il se termine par un capuchon qui couvre la 
tête aussi complètement que la capote de l'Albanais ou la 
cagoule du moine. Les femmes taillent le leur en pointe 
pour renfermer leurs cheveux, qu'elles réunissent sur le 
sommet de la tête et nouent en touffe serrée dure comme 
une corne, au moyen d'une courroie de peau de phoque 
non tannée : mode de coiffure commode peut-être, mais 
des moins pittoresques. 

Quant à leur âge, nul ne saurait le déterminer : les Es- 
quimaux ne comptant que jusqu'à dix, le nombre de leurs 
doigts, et n'ayant aucun système de notation, il leur est 



CHAPITRE XIX. 245 

impossible d'assigner une date quelconque aux événements 
du passé. Cette race ne possède d'annales d'aucune sorte, 
elle n'a pas su même trouver l'iconographie grossière et 
les hiéroglyphes des tribus indiennes du nord de l'Améri- 
que et le peu de traditions qu'elle s'est transmises d'une 
génération à l'autre, ne portent avec elles l'empreinte 
d'aucune date, d'aucun indice se référant à une période de 
prospérité ou de décadence pour leurs tribus, ou à l'âge 
même d'un individu. 

Les deux vieillards , prompt^ment fatigués de la chaleur 
de la tente de Hans, voulurent faire ménage à part et se 
construisirent une maison de neige. Nos magasins leur 
fournissaient des vivres en abondance, et, délivrés du souci 
de la nourriture quotidienne, ils vivaient heureux et con- 
tents. Leur hutte de neige, curiosité d'architecture, eût 
excité le mépris d'un castor; ce n'était autre chose qu'une 
caverne artificielle pratiquée dans un banc de neige. Devant 
la proue du navire se trouvait une gorge étroite, où les 
vents d'hiver avaient amoncelé la neige, tout en ména- 
geant en tourbillonnant à l'entrée de la fissure, une sorte 
de passage entre le banc de neige surplombant à droite et 
la paroi de rocher à gauche. Prenant son point de départ 
de l'intérieur de cet antre , Tcheitchenguak commença par 
fouir dans la neige, comme le chien des Prairies dans le sol 
meuble, s'enfonçant toujours dans la masse et rejetant les 
mottes derrière lui. Après être ainsi descendu d'environ sa 
hauteur, il creusa une dizaine de pieds dans la direction ho- 
rizontale, puis il se mit à élargir ce boyau. Sa pioche ne 
cessait de frapper et d'abattre la neige durcie au-dessus 'de 
sa tête, et de rejeter derrière lui les blocs qu'il en détachait; 
il put enfin travailler debout, et quand sa tanière fut assez 
grande, il en polit grossièrement les aspérités et reparut 
en plein air tout blanc de frimas. Il façonna ensuite l'ou- 
verture et la fit juste assez large pour qu'on put s'y glisser 
à quatre pattes, puis il lissa avec soin la surface intérieure 



246 LA MER LIBRE. 

du tunnel d'entrée. Le sol de la hutte fut recouvert d'un 
lit de pierre sur lesquelles il étendit quelques peaux de 
rennes ; il tapissa les parois d'une semblable tenture; puis 
Kablunet alluma les deux lampes et assujettit au-dessus de 
l'ouverture une nouvelle peau en guise de portière. Tclieit- 
chengiiak et sa famille « étaient chez eux. » J'allai les vi- 
siter quelques heures après leur installation. Les lampes 
(leur seul foyer possible) brillaient gaiement et leur lu- 
mière se reflétait sur la blanche voûte de la cabane de 
neige ; la température s'était déjà élevée au point de con- 
gélation et, en bonne ménagère, Kablunet avait pris sa cou- 
ture. Tcheitchenguak réparait un harpon pour son gendre 
et Angeit, le fléau aux yeux noirs, de notre cuisinier et de 
l'office , était très-occupé à introduire dans un estomac 
trop vaste pour son corps quelques morceaux de gibier 
qui me faisaient l'effet d'avoir été subrepticement en- 
levés de quelque coin défendu de notre garde-manger. 

En reconnaissance de nos bontés pour eux, ils me firent 
présent d'un assortiment complet de leur attirail de chasse 
et de ménage : lance, harpon, peloton de lignes, trappe à 
lapins, lampe, pot, briquet, amadou et mèche. La lance 
avait un manche de bois provenant sans doute de l'Advance, 
le navire perdu du docteur Kane ; elle se termine d'un côté 
par une solide pointe de fer, et de l'autre par un fragment 
de défense de morse revêtu d'une forte armure du même 
métal. Une dent de narval de six pieds de long, très-dure 
et parfaitement droite, forme la hampe du harpon, dont la 
tête est un morceau d'ivoire de morse long de trois pouces 
et percé de deux trous; l'un au centre, où l'on amarre la 
ligne, l'autre à l'extrémité supérieure où vient s'encastrer 
le manche du harpon ; la base de l'arme est chaussée d'un 
fer aigu, comme celle de la lance. La ligne n'est autre 
chose qu'une lanière de cuir de phoque non tanné, de cin- 
quante pieds de longueur et découpée circulai rement dans 
la peau; une bande de même nature, à laquelle pendillent 



CHAPITRE XIX. 249 

des nœuds et des lacets, sert de panneau à lapins. Quant à 
la lampe, c'est un plat de stéatite de six pouces sur huit, et 
de la forme d'une écaille d'huître; la marmite est un us- 
tensile carré, taillé dans la même pierre, et le briquet en- 
fin, un morceau de granit dur sur lequel on bat un frag- 
ment de pyrite de fer brut; pour mèche on a de la mousse 
séchée, et pour amadou le duvet délicat qui entoure les 
chatons du saule nain. 

Tcheitchenguak préparait les lances pour une chasse aux 
morses ; lui et son gendre voulaient essayer leur adresse 
dès le lendemain. Tout l'hiver, ces animaux avaient paru 
en troupes nombreuses sur la mer libre à l'ouverture du 
port, et de la grève glacée on entendait presque continuel- 
lement leurs cris retentissant au large. Leur chair est la 
principale nourriture des Esquimaux et quoiqu'ils appré- 
cient fort celle des rennes , mais comme une sorte d'entre- 
mets seulement; car pour base d'un long et solide festin, 
rien, selon eux, ne vaut l'Awak , comme ils appellent le 
walrus en imitation de son cri. Il leur est aussi indis- 
pensable que le riz aux Indous , le bœuf aux Gauchos de 
Buenos-Ayres, le mouton aux Tatars de Mongolie. 

La chasse réussit à souhait; Hans et le vieillard, chargés 
de tout leur attirail en bon ordre, s'avancèrent vers la mer 
où un grand troupeau de morses nageait près de la glace. 
En rampant à quatre pattes, ils s'en approchèrent sans être 
aperçus, puis, arrivés à quelques pieds du bord, ils se cou- 
chèrent à plat ventre et imitèrent le cri d'appel de ces ani- 
maux; toute la bande fut bientôt à portée de leur harpon; se 
relevant à la hâte, Hans ensevelit le sien dans une des plus 
grosses bêtes; puis son compagnon tira sur la ligne et en 
noua solidement le bout à la hampe de sa lance qu'il planta 
dans la glaee et maintint avec force. L'animal luttait avec 
vigueur, plongeait dans la mer et se débattait comme un 
taureau sauvage saisi parle lasso; Hans profitait de toutes 
les occasions favorables pour ramener la ligne à lui, jusqu'à 



250 



LA MER LIBRE. 



ce que sa proie ne fût plus qu'à une vingtaine de pieds. La 
lance et la carabine firent alors promptement leur œuvre ; 
les autres morses se sauvaient dans les eaux avec des cris 
d'alarme, leurs profondes voix de basse retentissant dans 
les ténèbres. Le bord de la glace eût été trop mince pour 
porter cet énorme gibier; il fallait attendre que le froid 
l'eût suffisamment épaissie. Les chasseurs amarrèrent soli- 
dement leur victime pour que la mer ne l'entraînât pas au 
loin; le jour suivant, la voûte s'étant un peu solidifiée, ils 
s'occupèrent de détacher avec soin toutes les chairs ; la 
hutte de neige fut approvisionnée pour longtemps dégraisse 
et de viande, nos chiens s'en donnèrent à cœur joie, et la 
tète et la peau furent déposées dans un baril qu'on éti- 
queta : Société Smitlisonimnc. 




'^:* 



CHAPITRE XX. 



L'attente du jour. — Les oiseaux. — Le soleil! 



Pendant que les jours s'écoulaient ainsi, le soleil pour- 
suivait lentement sa course ascendante vers l'horizon et 
chaque nouveau midi nous apportait plus de lumière. 
J'avais toujours un livre dans ma poche et dès le 1" fé- 
vrier, je commençai mes expériences; je fus déjà bien satis- 
fait, lorsque, à midi, je pus en lire le titre, peu à peu je 
distinguai les lettres moins grandes, puis je déchiffrai à 
l'aise les caractères les plus petits; nos jeunes gens étaient 
enchantés de pouvoir de 11 heures à 1 heure relever sans 
lanterne les hauteurs du thermomètre. Le 10 février, j'écri- 
vais en marge de mon livre : « Presque grand jour à midi; 
j'ai lu cette page à trois heures. » D'après mes calculs, le 
soleil devait paraître le 1 8. 

L'attente nous absorbait entièrement : chacun y pensait, 
chacun en parlait. Jamais bonheur ne fut aussi ardem- 
ment espéré que l'aurore promise l'était par nous, pau- 
vres êtres au sang décoloré , sortant à peine de la longue 
nuit, étiolés à la lumière des lampes comme des plantes 
dans un souterrain. Sans cesse nous comparions aujour- 



252 LA MER LIBRE. 

d'hui avec hier, avec la semaine passée. Le vieux cuisinier 
lui-même ne put échapper à l'épidémie régnante , il sortit 
du milieu des marmites et des casseroles et, abritant ses 
yeux de ses mains calleuses, regarda en clignotant l'aube 
naissante : « Je trouve, dit-il, que cette nuit a été bien lon- 
gue et j'aime à revoir encore une fois ce soleil de bénédic- 
tion ! » Le maître d'hôtel avait la fièvre ; il ne donnait pas 
au soleil le temps d'arriver : il le guettait éternellement et 
courait sur le pont et sur la glace un livre à la main es- 
sayant de lire à la clarté de l'aurore : son impatience ne 
connaissait plus de bornes : 

« Le capitaine ne pense donc pas que le soleil paraisse 
avant le 18? Mais ne pourrait-il pas venir le 17? Le capi- 
taine est-il bien sûr que nous ne le verrons pas le 16? 

— Je crains fort , maître d'hôtel, que l'Almanach nau- 
tique n'ait raison. 

— Mais l'almanach se trompe peut-être ! » Évidemment 
le brave homme se défiait de mes calculs. 

La tempête avait recommencé, et ne nous permettait 
que de rares sorties. La glace de la baie extérieure était 
presque complètement brisée et la mer se rapprocha de 
nous plus qu'elle n'avait fait de tout l'hiver. Non-seule- 
ment on pouvait voir du pont les flots menaçants et som- 
bres, mais du haut de la poupe, je les atteignais presque 
d'une balle de ma carabine. La glace même de notre petit 
port commençait à se détacher du rivage et tout épaisse 
qu'elle était, je crus une fois que la débâcle allait se faire 
et nous entraîner vers l'Océan. 

Chose étrange, sur les bords de cette mer apparut bien- 
tôt une bande d'oiseaux au plumage tacheté qui venaient 
chercher un refuge sur la rive et réchauffer leurs petites 
pattes dans les eaux que les vents empêchaient de geler. 
C'étaient les Guillemots à miroir blanc, les Dovekies du Groen- 
land méridional , VUria grylle des naturalistes. On les voit 
souvent en hiver à Upernavik ou à l'île DIsco , mais je fus 



CHAPITRE XX. 253 

surpris de trouver si près du pôle ces habitants de la nuit 
arctique. 

Par — 36» C, j'aimais à les voir ramant dans les trouées 
de la glace au-dessous de notre observatoire, et poussant 
leur cri plaintif : on aurait dit de pauvres petits orphelins 
en haillons, sans asile, sans souliers, se pressant sous les 
porches^des maisons pendant une froide nuit de décembre. 
J'eusse été bien aise d'avoir un de ces oiseaux dans ma col- 
lection, mais il aurait fallu quelque chose d'autrement fort 
que mon amour de la science pour me faire toucher à une 
plume de leurs petites têtes tremblantes. 

18 lévrier. 

Le ciel soit loué, j'ai revu le soleil ! 

Aujourd'hui, l'attente de tous était surexcitée au plus 
haut point et après déjeuner chacun courut à quelque poste 
choisi d'avance. Quelques-uns prirent la bonne direction , 
d'autres furent désappointés. Knorr et trois officiers grim- 
pèrent les collines au-dessus d'Étah, Charley surmena 
ses vieilles jambes rhumatisées et se rendit au nord du 
petit havre, oubliant les montagnes interposées. Heywood 
et Harris gravirent les hauteurs qui dominent le port, et 
le dernier agita la bannière de la société des Odd Fellows 
à la face même du soleil. Le cuisinier était marri de ne 
pouvoir donner son coup d'œil à « ce soleil de bénédiction, » 
mais il n'aurait pu satisfaire ce souhait sans sortir du na- 
vire , et il ne s'y décida pas davantage que la montagne à 
venir vers Mahomet. Il lui faudra attendre une douzaine 
de jours avant que le soleil dépasse la crête des collines 
et brille sur le port. 

Je partageais l'excitation générale : accompagné de Dodge 
et de Jensen, je me dirigeai de bonne heure vers un point 
du nord de la baie d'où nous pouvions dominer l'horizon 
méridional. La mer s'avançait sur une largeur de près de 
deux kilomètres entre nous et l'endroit vers lequel nous 



254 LA MER LIBRE. 

marchions, et ce n'était pas chose facile de trouver notre 
chemin sur les pentes glacées de la berge. Nous réussîmes 
enfln à atteindre avec une demi-heure d'avance notre 
poste d'observation que nous avons nommé « Pointe du 
soleil levant. » 

La journée n'était guère favorable à cette fête : il faisait 
très-froid, et la bise soufflant grand frais précipitait les 
neiges du sommet des montagnes et nous les jetait à la 
ligure; mais nous fûmes amplement dédommagés par la 
vue qui s'offrait à nos yeux. 

La mer ouverte baignait notre promontoire et s'étendait 
au loin devant nous, de l'ouest au sud. Semée de nombreux 
icebergs, elle se montrait presque libre de glaces. Elle était 
fortement agitée par la houle qui l'empêchait de geler et 
les vagues dansaient dans l'air froid comme si elles se 
riaient de l'hiver. L'immense chaudière bouillonnait, cou- 
verte d'écume et d'embrun. Ondoyantes et légères , les va- 
peur de la gelée^ s'élevaient au-dessus; le vent les emportait 
vers le sud-ouest, où elles se perdaient dans le brouillard 
sombre. De petits réseaux de glace nouvelle s'essayaient à 
emprisonner les vagues ; ils bruissaient et crépitaient sur 
les eaux mouvementées. Vers la gauche, la côte monta- 
gneuse se projetait fièrement dans l'air lumineux, en 
s'échancrant près du cap Alexandre pour laisser passer le 
glacier qui descendait en pente douce de la large mer de 
glace. Le front hardi des parois « du Palais de cristal » se 
découpait sur la ligne blanche, les sombres et lugubres fa- 
laises du cap montaient carrément de la mer. Sur la crête 
des montagnes silencieuses, et sur le promontoire coiffé de 



1. Ou fumée des glaces. Ce phénomène a lieu chaque fois que, par une 
très-basse température, une crevasse soudaine, se formant dans la place, 
met à découvert un espace d'eau de mer. II s'échappe alors de celle-ci une 
vapeur semblable à celle qui s'élève d'une chaudière en ébullition. Mais 
presque toujours congelée instantanément, cette vapeur va retomber non 
loin de son point de départ en poudre impalpable. (Trad.) 



CHAPITRE XX. 255 

neige, une légère brume flottait paresseusement, le soleil 
l'inondait de flammes d'or et, vers le sud, le ciel s'embra- 
sait de la splendeur du jour naissant. 

A l'heure de midi, le soleil allait se lever derrière la 
pointe du cap Alexandre, et dépasser la ligne des eaux de 
la moitié de son disque : nous l'attendions avec une vive 
impatience. Un rayon de lumière traversa soudain les nuées 
de molles vapeurs à notre'^flroite et vis-à-vis du cap, leur 
donnant l'apparence d'une mer de pourpre et brillant sur 
les sommets argentés des hauts icebergs qui perçaient 
leur manteau de brume comme pour se saisir de la cha- 
leur nouvelle. Le rayon se rapprochait de plus en plus, les 
masses purpurines s'élargissaient, les tours élevées s'illu- 
minaient; l'une après l'autre, elles étincelaient à la lumière 
du jour, et tandis que s'opérait cette transformation mer- 
veilleuse, nous comprenions que la nuit qui nous envelop- 
pait encore avec les ombres du promontoire allait enfin s'é- 
loigner et disparaître. Bientôt les falaises rouge foncé de la 
côte s'éclairèrent d'une plus chaude couleur, les collines et 
les montagnes se dressèrent nettement dans leurs robes 
resplendissantes ; les flots menaçants oubliaient leur furie et 
souriaient au soleil, la ligne d'ombre se profilait : « La voilà 
sur la pointe ! » criait Jensen , « la voici sur la banquette 
de glace, » répondait Dodge; à nos pieds s'étendait une 
nappe de scintillantes pierreries, et tout d'un coup le soleil 
jaillit au-dessus de l'horizon. Par une impulsion simul- 
tanée, nous découvrîmes nos têtes et saluâmes avec de 
bruyantes démonstrations de joie ce voyageur depuis si 
longtemps perdu dans les cieux. 

Nous étions plongés dans l'atmosphère accoutumée des 
anciens jours. Le compagnon de nos joies passées rallumait 
dans nos cœurs une flamme nouvelle. Après une absence 
de cent vingt-six jours, il allait rappeler à la vie un monde 
endormi, je le contemplais avec émotion et ne m'étonne 
pas que les hommes aient plié le genou pour l'adorer et 



256 LA MER LIBRE. 

l'aient invoqué comme Vœil de Diev ! » Dans ces solitudes 
reculées, il est encore le père de la lumière, le père de 
l'existence ; les germes l'attendent ici comme dans l'Orient 
lointain ; là -bas, ils ne se reposent que pendant les courtes 
heures d'une nuit d'été; ici, ils dorment des mois entiers 
sous leur linceul de neige. Mais voilà que le soleil va dé- 
chirer ce linceul ; il fera jaillir les fontaines qui précipi- 
teront leurs eaux vers la mer ; la terre glacée retrouvera 
sous ses caresses la chaleur et la vie; les plantes vont 
pousser boutons et fleurs, et ces fleurs tourneront leurs 
têtes souriantes vers ses rayons glissant durant tout le long 
été sur la pente des vieilles collines. Les glaciers mêmes 
s'amolliront devant lui; les glaces ne presseront plus les 
eaux de leur main de fer et les flots reprendront leurs 
jeux sauvages. Le renne bondira joyeusement sur les 
montagnes pour saluer un retour qui lui rend ses verts 
pâturages. Les oiseaux fatigués savent qu'il leur prépare 
un asile sur les rochers; ils vont venir retrouver leurs 
nids de mousse ; les passereaux s'avancent sur ses rayons 
vivifiants et vont chanter leur chanson d'amour dans le jour 
sans fin. 




CHAPITRE XXI. 



L'aube du printemps. — Arrivée de nouveaux Esquimaux. — Ils 
me prêtent quelques chiens. — Kalutunah, Tattarat, Myouk, 
Amalatok et son fils, — Un hôpital polaire. — Reconnaissance 
des Esq\iimaux. 



Les préparatifs de mon voyage vers le Nord occupaient 
tous mes instants. Le soleil avait paru le 1 8 ; le lendemain 
son disque s'éleva tout à fait au-dessus de l'horizon, il 
monta un peu plus haut le jour suivant et ainsi de suite 
jusqu'à ce que nous eussions plusieurs heures de pleine 
lumière avant et après midi. Le disque solaire ne dépas- 
sait pas encore la crête des collines méridionales du port, 
mais la lugubre obscurité s'en allait et chaque jour nous 
apportait plus de clarté ; l'aube du printemps s'évanouissait 
dans le jour de l'été comme le crépuscule de l'automne 
s'était fondu dans les ténèbres de l'hiver. 

Les chiens que Hans m'avait ramenés étaient parfaite- 
ment rétablis, et ne paraissaient plus se ressentir de leurs 
souffrances; mais pour le voyage que je projetais, je ne 
pouvais songer à emmener cinq bétes seulement, et si les 
Esquimaux ne nous en fournissaieni pas d'autres, nos hom- 
mes devraient se résigner à tirer eux-mêmes le traîneau. 

17 



1» 



258 LA MER LIBRE. 

A mon grand désappointement, les naturels n'avaient 
point paru à Étah ; février allait finir et il ne me restait 
plus d'espoir lorsqu'on m'annonça l'arrivée de trois Esqui- 
maux : — trois anciennes connaissances, Kalutunah, Tat- 
tarat et Myouk. En 1854, Kalutunah, le meilleur chasseur 
de sa tribu, remplissait aussi la charge d'angekok ou de 
prêtre. Il se hâta de m'apprendre qu'on l'avait promu à la 
dignité de nalegak, ou de chef, dignité qui, du reste, ne lui 
conférait pas la moindre puissance : chaque Esquimau 
n'ayant loi que de lui-même, et ne se soumettant à aucune 
autorité , ce titre est aussi vague que celui de « défenseur 
de la foi » qu'a valu aux rois d'Angleterre un traité latin 
sur les sept sacrements, et qu'ils ont maintenu à la pointe 
de l'épée; de même l'appellation de nalegak décernée au 
plus habile chasseur ne se maintient que par la pointe 
de son harpon. 

La qualité supérieure de tout son attirail de chasse et 
de pêche, ses fortes lignes, ses lances et ses harpons, son 
traîneau solide, ses chiens robustes, aux poils luisants, 
rendaient témoignage de la sagacité de sa tribu. Tattarat 
était un personnage tout à fait dififérent : son nom signifie : 
la mouette kittiwake^ et on n'eût pu lui en choisir un mieux 
approprié, tant il rappelait cet oiseau bruyant, babillard, 
gracieux, il est vrai, mais imprévoyant au possible. Comme 
d'autres mouettes du grand monde, ce bohème esquimau 
était toujours * percé aux coudes j» en dépit de ses .floue- 
ries et autres arts de même espèce. Myouk valait encore 
moins que lui; soldat irrégulier de l'armée de Satan, il était 
aussi retors qu'Asmodée lui-même. 

Ils nous arrivèrent en deux traîneaux conduits par Kalu- 
tunah et Tattarat; la moitié seulement de l'attelage de ce 
dernier lui appartenait en propre ; un des chiens était à 
Myouk, un autre à quelque obligeant voisin. Il est curieux 

1. Rissa tridactyla. 



CHAPITRE XXI. 261 

d'observer comme les mêmes caractères se retrouvent chez 
les peuples les plus divers et se reconnaissent aux mêmes 
traits : l'attelage de Kalutunah paraissait à peine fatigué , 
les harnais étaient en bon ordre , le traîneau bien condi- 
tionné, tandis que celui de Tattarat tombait en pièces. Ses 
misérables roquets efflanqués, affamés, s'enchevêtraient dans 
les guides rompues et pleines de nœuds. Nos voyageurs 
étaient venus d'Iteplik en une seule étape ; ils n'avaient fait 
qu'une courte halte à Sorfalik pour laisser souffler leurs 
bêtes ; ils déclarèrent n'avoir rien mis sous leurs dents de- 
puis leur départ, et si on en jugeait par leur appétit, leur 
assertion n'était pas mensongère ; ils engloutirent la plus 
grande partie d'un quartier de venaison dont ils facilitèrent 
l'ingurgitation à l'aide de gorgées d'huile de morse, puis 
ils finirent par se rouler, pour dormir, dans les peaux de 
renne de la hutte de Tcheitchenguak. 

Le lendemain, je fis appeler Kalutunah dans ma cabine 
pour le traiter avec le respect dû à son rang élevé, mais je 
me permis de prendre certaines précautions, et je fis asseoir 
mon hôte sur un baril que j'isolai avec coin du reste de 
l'ameublement : sous les amples fourrures du chef renom- 
mé erraient d'immenses troupeaux de ces vils insectes 
pour lesquels nul savant lexicographe n'a encore inventé 
de nom présentable. Son costume différait peu de celui de 
Tcheitchenguak. Mon illustre visiteur, installé sur sa bar- 
rique, le corps enfoncé dans un vaste surtout au capuchon 
rabattu sur la tête, les pieds et les jambes perdus dans des 
peaux d'ours au long poil, eût été pour un peintre un bon 
sujet d'étude ; le pinceau d'un maître aurait seul pu rendre 
la joie qui éclatait sur sa figure ; un enfant devant lequel 
on amoncellerait tous les joujoux de Nuremberg, n'eût pas 
montré plus de ravissement. Ses traits ne possédaient pas 
la grâce de ceux de « Villiers aux cheveux de lin, » ni la 
beauté de Nirée, le plus beau des Grecs, immortalisé par cette 
unique mention d'Homère. Sa large face ne rappelait en 



262 LA MER LIBRE. 

rien la physionomie des guerriers d'Ossian, « physionomie 
aussi changeante que les ombres qui voltigent sur une 
prairie. » Mais éclairée par une large grimace de satisfac- 
tion, elle avait vraiment du caractère et exprimait plus de 
virilité que celle des autres Esquimaux. 

Ses traits, taillés sur le même type que ceux de Tcheit- 
chenguak, étaient bien autrement accentués : il n'avait pas 
la peau si noire, mais sa figure était plus ronde, le nez 
plus épaté et plus arqué, la bouche plus élargie ; lorsque 
le nalegak riait, ses petits yeux se contractaient et deve- 
naient des fentes presque imperceptibles. Sur sa longue 
lèvre supérieure , croissait une broussaille de soies dures 
et noires, roides comme les moustaches d'un chat; quelques 
poils de même nature rayonnaient sur son menton. Il de- 
vait avoir la quarantaine, et comme les serviettes, le savon 
et les ablutions extérieures sont encore choses inconnues 
aux habitants du Groenland septentrional , ces huit lustres 
avaient accumulé sur sa peau une couche épaisse de crasse 
qui en certains endroits disparaissait par l'action du frotte- 
ment, et donnait à sa figure et à ses mains une apparence 
mouchetée. , 

Kalutunah n'était donc point beau, mais on ne pouvait pas 
dire qu'il fût réellement laid; en dépit de ses traits grossiers 
et de sa malpropreté, sa sipiplicité joviale, sa naïve bon- 
homie m'avaient gagné le cœur. Sa langue ne resta guère 
oisive ; il voulut tout d'abord me mettre au courant de toutes 
ses affaires : sa femme vivait encore et avait ajouté deux filles 
à ses autres charges, mais sa figure brillade joie lorsque je 
m'informai de son premier-né, que j'avais vu en 1854, beau 
garçon de cinq ou six étés, et il me parla avec un orgueil 
tout paternel de la grandeur future promise à cet héritier 
présomptif : il savait déjà prendre des oiseaux et commen- 
çait à conduire l'attelage. 

Je lui demandai ensuite des nouvelles de Sipsu, son an- 
cien rival qui m'avait autrefois causé presque autant d'en- 



CHAPITRE XXI. 263 

nuis qu'à Kalutunah lui-même*. Sipsu était mort, — mais 
quand je voulus des détails, le, chef hésita un moment, puis 
finit par me dire qu'on l'avait tué ; le sorcier était devenu 
fort impopulaire et un soir, dans une hutte sombre , il fut 
frappé par quelqu'un d'un mauvais coup, d'une blessure 
mortelle ; on l'avait traîné dehors et enseveli dans les pierres, 
et la neige, ou le froid et la souffrance terminèrent bientôt 
sa vie et ses méchancetés. 

Depuis cinq ans, la mort avait fait chez eux de terribles 
ravages, et Kalutunah se plaignait avec amertume des mi- 
sères de l'hiver dernier. La peste qui enlevâmes chiens avait 
aussi attaqué ceux de la tribu, et je crois bien que ses ra- 
vages se sont étendus sur tout le Groenland. —Malgré cette 
pénurie générale, il se faisait fort de me procurer quelques 
bêtes de trait ; comme preuve de sa sincérité, il m'offrit deux 
de ses quatre chiens; j'en achetai un autre de Tattarat, et 
Myouk me troqua le sien contre un beau couteau. 

Les chasseurs étaient enchantés de leur marché ; ils s'en 
allaient riches en fer, en couteaux, en aiguilles, trésors qui 
leur paraissaient bien plus précieux que les masses d'or et 
d'argent que l'inca Atahuallpa abandonna aux rapaces Espa- 
gnols, ou que les lacs de roupies que per fas et nefas arra- 
chèrent aux malheureux rajahs de l'Inde les griffes de l'im- 
pitoyable Hastings. Notre traité de paix et d'amitié fut ra- 
tifié par des promesses solennelles, dignes d'un nalegak et 
d'un nalegaksoak. Le nalegak devait fournir des chiens 
au nalegaksoak , et celui-ci s'engageait à les payer comp- 
tant. La simplicité de cet arrangement peut étonner le lec- 
teur, mais elle l'est encore moins que celle d'un traité 
analogue, fameux dans l'histoire : — celui qui mit les Hes- 
sois sous les drapeaux de Burgoygne. 



1, Ce Sipsu aTait été l'instigateur du complot dont Hayes et ses compa- 
gnons faillirent être victimes en décemb'-e 1854, et auquel il a été fait allu- 
sion, p. 119. (Trad.) 



i 



264 LA MER LIBRE. 

Si je m'étais contenté de dire à Kalutunah que je répan- 
drais mes bienfaits sur sa tribu, il aurait hoché la tête; le 
sauvage n'est pas aussi naïf qu'on le croit, et ne se laisse 
pas duper par des protestations bénévoles; il est assez 
pratique pour comprendre la signification du proverbe : 
« A donnant, donnant. » — Mais je me permis un innocent 
artifice d'une autre sorte; je fis entendre à mon homme 
qu'il était parfaitement inutile de chercher à me tromper, 
vu que je lisais, non-seulement dans les actions, mais aussi 
dans les pensées des Esquimaux; pour le bien persuader 
de mon pouvoir occulte, j'exécutai devant lui quelques 
tours de passe-passe, et après avoir levé une carte avec 
beaucoup de sérieux, je lui dis exactement (et cela sans me 
risquer beaucoup) tout ce qu'Outinah et Jambe-de-Bois 
nous avaient dérobés. Sa surprise fut grande; il reconnut 
avoir vu lui-même les objets volés; il me prenait évidem- 
ment pour un magicien de premier ordre ; il m'avoua du 
reste qu'il n'était pas sans s'occuper un peu de sorcellerie, 
mais quand je lui parlai de ses voyages au fond de la mer 
en qualité d'angekok pour aller rompre le charme par le- 
quel Torngak, le malin esprit, retenait les morses et les 
phoques dans les jours de famine, il détourna fort adroi- 
tement la conversation et commença à me décrire une 
chasse à l'ours dont le souvenir paraissait l'amuser beau- 
coup; l'animal blessé s'était débarrassé des chiens, et, se 
tournant vers un des chasseurs, l'avait écrasé d'un coup de 
sa patte; Kalutunah riait à cœur joie en me racontant 
cette « bonne farce. » 

Nos hôtes sauvages, après quelques jours passés avec 
nous, s'en retournèrent chez eux en nous promettant de nous 
ramener bientôt des hommes et des chiens. Je les accom- 
pagnai pendant quelques milles et nous nous séparâmes 
sur la glac». Quand ils furent un peu éloignés, Myouk sauta 
du traîneau pour ramasser quelque objet tombé; aus- 
sitôt et safns doute fort heureux de débarrasser d'autant 








Kalotunah, chef d'nne tribu d'Esquimanx. 



ir- 



CHAPITRE XXI. 267 

son misérable véhicule, Tattarat fouetta son attelage et je 
vis longtemps encore le pauvre Myouk courir de toutes ses 
forces pour essayer de l'atteindre ; malgré ses efforts il per- 
dait du terrain, et on le laissa très-probablement marcher 
jusqu'à Iteplik. 

Ce Myouk était un drôle de corps et n'avait guère changé 
depuis que je l'avais connu autrefois ; sorte de Ténardier 
arctique, il attendait sans cesse la fortune qui n'arrivait 
point et la bonne chance qui ne se présentait jamais. Il me 
raconta ses infortunes : son traîneau était tout en pièces, et 
il ne pouvait le raccommoder; la maladie avait emporté tous 
ses chiens à l'exception de celui qu'il venait de me céder; 
un jour qu'il harponnait un morse , la ligne s'était cassée et 
le morse avait emporté le harpon; sa lance était perdue, et 
toutes ses affaires dans le plus complet désarroi ; sa famille 
vivait dans la plus profonde détresse, et comme il ne pou- 
vait rien lui donner, elle s'était réfugiée dans la hutte de 
Tattarat.... mais, ajoutait-il, avec une terrible grimace qui 
montrait son dédain pour son confrère, Tattarat n'était 
qu'un triste chasseur. Il se proposait donc, aussitôt re- 
tourné dans sa tribu, de se rabattre sur Kalutunah ; la tente 
de Kalutunah était bien un peu remplie, vu que trois fa- 
milles y avaient déjà pris leurs quartiers, mais il y aurait 
encore place pour une quatrième.... dans tous les cas, 
l'essai n'en coûtait rien. Et maintenant, le nalegaksoak, le 
grand chef, si puissant et si riche, ne serait-il pas assez 
bon pour lui faire de beaux cadeaux avec lesquels Myouk 
exciterait l'envie de tout le monde? — La nature humaine 
est la même, sous le pôle, comme dans nos zones tempé- 
rées, et satisfait de cette découverte, je comblai le coquin 
de présents. — Mais sa femme , il ne m'en parlait pas? — 
« Oh ! c'est une terrible fainéante 1 Elle m'a envoyé ici, si 
loin de chez nous, pour demander des aiguilles dont elle 
ne se servira pas, un couteau dont elle n'aura que faire, et 
quand je retournerai là-bas sans mon chien, c'est moi qui 



268 LA MER LIBRE. 

en verrai de belles ! » Là -dessus, il tira une langue aussi 
longue qu'il put pour me faire mieux juger des dimensions 
de cet engin de guerre chez la dame de ses pensées. — 
« Mais, continua le bon Esquimau, elle a des habits déchi- 
rés, percés de tant de trous qu'elle ne peut sortir de la 
cabane sans se geler, et si elle crie trop fort, je ne lui don- 
nerai pas une seule de ces aiguilles, je ne lui prendrai pas 
un seul renard pour raccommoder ses habits! » Cependant, 
il était assez facile de voir que les aiguilles ne seraient pas 
longtemps refusées et que Myouk piégerait les renards 
aussitôt que sa moitié l'ordonnerait. Aussi, prenant en pitié 
ces misères conjugales, j'ajoutai quelques présents pour 
l'aimable créature aux vêtements troués, et quand il m'eut 
appris qu'elle lui avait fait présent d'un héritier des infor- 
tunes de la dynastie des Myouk, je donnai encore quelque 
chose pour le marmot. Déjà, me dit-il, le bambin était sevré 
de sa nourriture maternelle et manifestait un grand appétit 
pour l'huile de morse. — Il l'avait appelé Dak-ta-guie — 
c'est ainsi qu'il s'efforçait de prononcer le nom du docteur 
Kane. 

Kalutimah et ses deux compagnons étaient à peine partis, 
qu'un autre traîneau nous amena deux Esquimaux de l'île 
Northumberland, Amalatok et son fils. Ils avaient quatre 
chiens, mais s'étaient arrêtés en route pour chasser un 
morse dont ils rapportaient une partie ; ils nous arrivèrent 
très -fatigués, ils s'étaient mouillés en poursuivant leur 
proie et la gelée les avaitun peu pinces. Médecin, j'avais en- 
lin des malades! Pendant quelques jours, la hutte de neige 
fut transformée en hôpital et mon vieux Tcheitchenguak 
lui-même s'alita à son tour. Soir et matin, je les visitais ou 
j'envoyais M. Knorr à ma place, mais le nez aristocratique 
du jeune gentleman ne pouvant se faire aux parfums esqui- 
maux, je ne pus continuer à les soigner par procuration; 
je me dépêchai de guérir mes patients, et je fus désormais 
pour eux non-seulement nalegaksoak, le grand chef, mais 



CHAPITRE XXI. 



2159 



aussi narkosak — Vhomme médecine. Amalatok se crut 
près de mourir, et j'eus un moment des craintes sé- 
rieuses pour ma réputation ; mais tout finit par s'arran- 
ger, et chose qui m'étonna fort, sa reconnaissance survécut 
au bienfait. Il ne se contenta pas de me dire un « koyanak », 
je vous remercie, mais aussitôt qu'il put marcher, il me 
fît présent de son meilleur chien. Puis il m'en vendit un 
autre et retourna chez lui aussi riche que mes précédents 
visiteurs et aussi heureux que Moïse Primrose revenant 
de la foire avec sa grosse de lunettes aux étuis de chagrin. 
A ma grande joie, ma meute se reformait par degrés. 




CHAPITRE XXII. 



Retour de Kalutunah. — Une famille esquimaude. — Le ménage. — 
La garde- robe. — Myouk et sa femme. — On découvre le corps 
de Pierre. — Mon nouvel attelage. — La chasse. — Nourriture 
des animaux arctiques. — Kalutunah chez lui. — Un festin esqui- 
mau. — J'envoie chercher le corps de M. Sonntag. — Les funé- 
railles. — Son tombeau. 



Suivant sa promesse, Kalutunah revint peu de jours 
après et nous amena sa femme et ses quatre enfants, 
toute sa famille. C'était un déménagement complet. 

Je ne sais comment le chef avait pu se procurer six 
nouveaux chiens, mais il nous arriva en brillant équi- 
page, apportant sur son traîneau sa très-modeste for- 
tune. Les richesses mobilières de ces nomades des terres 
arctiques ne sont pas encombrantes. Il est heureux que 
leurs désirs ne dépassent pas leurs moyens, et je ne crois 
pas que nul peuple au monde soit plus pauvre qu'eux. La 
charge entière du traîneau consistait en deux fragments de 
peaux d'ours, literie de la famille, en une demi-douzaine de 
peaux de phoque pour la tente, deux lances et deux har- 
pons, quelques bonnes lignes à harponner, une couple de 
pots et de lampes, divers outils et matériaux pour raccom- 



CHAPITRE XXII. 271 

moder leur véhicule, un petit saiiC de peau de phoque con- 
tenant la garde-robe ou plutôt les pièces pour la raccom- 
moder, car ils portaient tous leurs habits sur le dos. Il y 
avait en outre un rouleau d'herbes sèches qu'ils mettent 
dans leurs bottes en guise de semelles de liège, de la 
mousse desséchée pour les mèches de lampe, et en fait de 
provision, quelques morceaux de viande et un peu d'huile 
de morse; tout cela recouvert d'une peau de phoque. Une 
ligne lacée d'un côté à l'autre du traîneau serrait fortement 
l'ensemble; toute la famille était assise sur la bâche pen- 
dant que Kalutunah courait près de l'attelage et le fai- 
sait marcher plutôt par de douces paroles que par la bru- 
talité habituelle aux indigènes. Son épouse, la plus belle 
matrone que j'aie vue parmi les Esquimaux, était installée 
sur le devant; un nouveau-né dormait, blotti dans l'ample 
capuchon du surtout maternel , comme dans une poche de 
sarigue; venait ensuite le fils aîné, dont j'ai déjà parlé, l'or- 
gueil de son père, puis une fillette de sept ans ; une autre 
d'environ trois ans, enveloppée d'une immense quantité de 
fourrures , était amarrée aux montants du traîneau. 

Aussitôt que ces Esquimaux approchèrent du navire, je 
m'avançai à leur rencontre. Les moutards, d'abord un peu 
effrayés, se déridèrent bientôt, les moyens par lesquels on 
gagne les cœurs des enfants de la civilisation, ayant le 
même succès près des petits païens. La femme se souve- 
nait de moi et m'appelait Doc-tie. Kalutunah, grimaçant 
de bonheur, me montrait son attelage. « En voilà de beaux 
chiens! s'écriait-il. J'opinai du bonnet, mais quand il 
ajouta : « Je viens pour les donner tous au nalegaksoak I » 
je fus encore plus de son avis. 

Mes visiteurs ne paraissaient nullement se soucier du 
froid Ils étaient venus d'Iteplik par courtes étapes, se con- 
struisant des abris de neige, ou se logeant dans les huttes 
désertes, pendant que notre thermomètre oscillait entre 
— 35" et — 45» C. Une fois à bord, ils ne parurent pas même 



272 ' LA MER LIBR-E. 

avoir l'idée de se chauffer, mais se mirent à courir de côté 
et d'autre pour satisfaire leur curiosité. 

Peu d'heures après, nous vîmes poindre Myouk et sa 
femme aux habits percés. Ils arrivaient à pied d'Iteplik, la 
mère ayant porté l'enfant sur son dos pendant deux cent 
soixante kilomètres. Myouk était évidemment un peu em- 
barrassé pour trouver à cette visite quelque prétexte plau- 
sible, mais il se fit un front d'airain, et comme Kalutunah, 
sut me donner une raison : « Je viens montrer au nalegak- 
soak ma femme et Dak-ta-guie , » dit-il en désignant la 
grosse et sale créature dont il avait le bonheur d'être 
l'époux, et le petit malheureux qui leur devait la vie. Mais 
quand il s'aperçut que je n'aurais pas payé grand'chose 
pour cette exhibition, il ajouta timidement : « C'est elle qui 
m'a fait venir ; » puis il s'éloigna sans doute pour voir ce 
qu'il pourrait nous filouter. 

Mes arrangements avec Kalutunah furent bientôt conclus. 
Il devait aller vivre dans la hutte d'Étah et chasser le 
mieux qu'il lui serait possible sans les chiens que je gardais 
tous. Mes magasins étaient à sa disposition, et je m'engageai 
à lui fournir ce qui lui serait nécessaire. 

Le lendemain, la hutte fut nettoyée et préparée, et cette 
famille intéressante s'y installa de son mieux. Aussi ardent 
à se mettre sous la protection d'un homme en faveur que 
si sa peau eût été blanche et que, vivant plus près de l'é- 
quateur, il eût connu la signification de ces termes : Emploi 
du gouvernement, — Myouk suivit le grand Kalutunah dans 
sa nouvelle demeure et s'empara d'un coin de la hutte 
aussi délibérément que s'il avait été un garçon de mérite 
et non le plus fieffé coquin, le plus misérable mendiant 
qui ait jamais exploité le travail des autres. 

Nous apprîmes par le nalegak le triste dénoûment du 
sort mystérieux de notre pauvre Péter. Aux premières 
lueurs de l'aube printanière, Nésark, un des chasseurs d'I- 
teplik, s'était rendu à Péteravik pour essayer de prendre 



CHAPITRE XXII. 273 

des phoques. Arrivé à la hutte (les cabanes des Esquimaux 
sont propriété publique), il trouva le cadavre très-émacié 
d'un naturel habillé comme les Hommes blancs; la des- 
cription que nous en donnait Kalutunah ne nous laissait 
aucun doute : c'était bien le corps de Péter; Nésark l'en- 
sevelit selon le mode indigène. Voilà comment au bout de 
trois mois je connus la fin de cette étrange histoire, mais 
je n'ai jamais eu la clef de la conduite de ce malheureux 
garçon. 

J'avais maintenant dix-sept chiens, et j'aurais volontiers 
fait une excursion d'essai vers le nord, mais la mer n'était 
pas encore prise autour de la pointe Sunrise , et vu les as- 
pérités du sol, il eût été impossible de voyager sur la terre 
ferme avec un traîneau même à peine chargé ; il ne fal- 
lait pas non plus songer à contoui*ner le promontoire avec 
une embarcation, à travers la mer houleuse et les glaces 
brisées. 

Mon plan avait toujours été de me mettre en route avec 
la majeure partie de l'équipage, dès que la température 
se serait un peu adoucie, c'est-à-dire au commencement 
d'avril, mais j'espérais utiliser mes chiens avant cette épo- 
que. Le mois de mars est le plus froid de l'année polaire: 
mais tout en n'hésitant pas à entreprendre une excursion 
en traîneau , je me rappelais trop les désastres du docteur 
Kane' pour nous risquer dans un long voyage à pied. 

Je m'occupai donc de mes chiens, jusqu'à ce que la gelée 
nous eût bâti une chaussée autour de la pointe Sunnse. De 
beaucoup inférieurs à ceux que j'avais perdus, ils récla- 
maient du repos et de très-bonne nourriture, et j'allai sou- 
vent à la vallée de Chester en quête de rennes pour mon 
chenil. Pendant l'hiver, ces animaux étaient venus en grand 
nombre autour du petit lac, et de leurs sabots avaient la- 
bouré plusieurs acres de neige en cherchant la végétation 
desséchée de l'été précédent. Les lapins et les lagopèdes les 
suivaient pour recueillir les bourgeons de saule, ainsi mis 

18 



274 LA MER LIBRE. ' 

à découvert et qui forment leur principale nourriture ; 
dans une de ces courses, je me procurai pour ma collec- 
tion une jeune peau de daine que je fus obligé de dépouiller 
à la hâte avant qu'elle ne gelât; il faisait un froid de — 37" 
C, et je ne me rappelle pas que mon dévoûment à l'his- 
toire naturelle ait jamais été mis à une plus rude épreuve. 
Je désirais ardemment recouvrer le corps de M. Sonntag 
avant de commencer mes voyages, et pour causer de ce 
projet avec Kalutunah, j'allai le trouver chez lui quelques 
jours après son installation. Onze de mes nouveaux chiens 
furent attelés au traîneau et Jensen se sentait encore « lui- 
même ». 

Je trouvai le nalegak très-confortablement installé et pa- 
raissant heureux : comme don de bienvenue, je lui portais 
un quartier de renne frais et deux gallons d'huile. Du plus 
loin qu'il nous aperçut, il sortit à notre rencontre , et un 
peu de neige s'étant amoncelée à l'ouverture du tunnel, il 
l'écarta avec soin avant de nous inviter à entrer. Pour ce 
faire, il nous fallait marcher à quatre pattes dans ce corri- 
dor de douze pieds de longueur, puis nous émergeâmes 
dans un réduit faiblement éclairé, où la famille du chef et 
celle de Myouk nichaient dans les peaux de renne que je 
leur avais données. La femme de Kalutunah s'occupait ac- 
tivement à me confectionner une paire de bottes ; je lui 
portais d'autre ouvrage et quelques petits cadeaux : un 
collier de perles et un miroir amusèrent surtout la mar- 
maille. Quant à Mme Myouk , elle ne faisait œuvre de ses 
doigts et ne surveillait pas même son enfant, qui, épou- 
vanté à notre aspect, roula sous nos pieds d'abord, puis 
dans la neige répandue sur le sol du tunnel ; la pauvre pe- 
tite créature était presque nue, et à ce froid contact, elle 
se mit à brailler terriblement; son aimable mère, la saisis- 
sant par une jambe , la traîna dans le coin où elle avait 
élu domicile, et lui fourra dans la bouche un morceau de 
graisse qui arrêta bientôt ses cris. 




%• 



CHAPITRE XXII. 277 

Le couple Myouk fatiguait évidemment les industrieux 
propriétaires de la hutte , mais avec une généreuse hospi- 
talité que je n'ai vue dans le roman ou l'histoire que chez 
Gédrik le Saxon, cette laborieuse famille se laissait gruger 
par ces ignobles fainéants, qui ne soupçonnaient pas qu'on 
put légitimement les jeter à la porte. 

Je m'assis quelques moments pour causer avec Kalutu- 
nah et sa diligente ménagère; il y avait trop de monde dans 
la hutte pour qu'on y fût bien à l'aise, et quand je voulais 
remuer, il me fallait baisser la tète pour ne pas me cogner 
contre les travées de pierre ; l'odeur de la cabane était de 
nature à me donner le plus vif désir d'aller respirer l'air 
frais du dehors , mais je parvins à rester assez pour con- 
clure quelques arrangements avec mon allié et sa vaillante 
épouse, et je pris congé du nalegak après un long échange 
de protestations mutuelles d'amitié et de bon vouloir. Je 
lui dis en nous séparant : c Tu es un chef, et je suis un 
chef; toi et moi, nous dirons à notre peuple d'être bon l'un 
envers l'autre; » mais il me répliqua : « Na, na : je suis 
chef, mais toi, tu es le grand chef; les Esquimaux feront 
ce que tu veux. Les Esquimaux t'aiment, ils sont tes amis, 
tu leur fais beaucoup de présents. » J'aurais pu lui dire 
que cette toute-puissante méthode d'inspirer l'amitié n'est 
pas seulement applicable dans son pays. 

Cette visite fut pour moi un agréable épisode. J'étais ravi 
de l'honnête cordialité avec laquelle Kalutunah entrait dans 
mes plans; la simplicité enfantine de ses habitudes et la 
franchise de ses paroles lui gagnaient mon affection parti- 
culière. 

Nos fusils l'amusaient beaucoup ; il m'en demanda un , 
disant que cela lui serait fort agréable de s'asseoir dans sa 
hutte et de tuer les rennes qui passeraient. Il l'appuierait 
sur la fenêtre, disait-il, en montrant une ouverture d'un 
pied carré, par où la lumière pénétrait à travers une mince 
feuille de glace. Tout au centre , il avait pratiqué un trou 



278 LA MER LIBRE. 

rond. « C'est, ajouta-t-il en riant, pour voir arriver 
le nalegaksoak , » compliment bien tourné pour un sau- 
vage, et d'autant plus adroit que ledit trou ne servait qu'à 
la ventilation et était le seul passage par où s'échappait 
l'air vicié. Sa femme et lui paraissaient enchantés de mes 
cadeaux. Quoique les rennes soient très-nombreux dans 
ces parages , la venaison est un luxe qu'ils se donnent ra- 
rement, vu qu'ils n'ont aucun moyen de capturer ces ani- 
maux; ils ne connaissent pas l'arc et les flèches des Es- 
quimaux de quelques autres localités. Sans attendre qu'on 
la fît cuire, Kalutunah attaqua vigoureusement la chair 
crue et glacée. Sa femme et ses enfants ne tardèrent pas à 
suivre son exemple, se pressant autour du quartier de 
renne étalé sur le sol malpropre, et, sans y être invitée, 
Mme Myouk se hâta de prendre sa part du festin. Nos amis 
s'en donnaient à cœur joie, ni plus, ni moins que des alder- 
men, assis à un banquet de leur corporation. Un sourire 
continuel élargissait encore la figure de Kalutunah ; il était 
vraiment heureux. Ses dents broyaient sans relâche les durs 
morceaux qu'il arrachait au gigot gelé, et la viande à peine 
mâchée s'engloutissait rapidement dans son gosier. Sa lan- 
gue était trop bien occupée pour lui permettre de causer 
beaucoup, mais de temps à autre il reprenait haleine pour 
célébrer la grandeur et la générosité du nalegaksoak. La 
joie de cet homme faisait plaisir à voir. 

Mais si un cuissot de renne procure un sensible plaisir, 
l'huile donne le confort. Longtemps inhabitée, la hutte était 
humide, froide et sombre. Kalutunah pouvait maintenant 
se permettre une lampe de plus, et quelques minutes après 
notre arrivée, une flamme claire brillait dans un coin. J'ai 
déjà dit que la lampe esquimaude n'est autre chose qu'un 
plat creux, taillé dans de la stéatite. La mousse séchée, qui 
lui sert de mèche, est arrangée autour du bord, et ils ne 
connaissent point d'autre foyer ; au-dessus sont suspendus 
des pots de même matière, dans lesquels Mme Kalutunah 



m 



CHAPITRE XXII. %19 

faisait fondre quelques morceaux de neige pour l'eau de 
son potage de venaison qu'elle nous invita à goûter; mais 
je connaissais trop bien la cuisine esquimaude pour éprou- 
ver le besoin de renouveler l'expérience -Je m'excusai donc 
sur mes affaires et les laissai à leur bonheur. Je ne sais 
combien dura la fête , mais quand Kalutunah vint me voir 
le jour suivant, il me confia que la hutte n'avait plus de 
provisions, insinuation qui ne fut pas perdue. 

Nous avions maintenant dix-sept Esquimaux : six hom- 
mes, quatre femmes et sept enfants, tous de caractères 
différents, d'utilités fort diverses. J'étais amplement dé- 
dommagé des ennuis que me causaient certains d'entre eux 
par tout l'ouvrage que nous faisaient Rablunet et la femme 
de Kalutunah : malgré tous nos efforts et notre patience, 
aucun de nous n'aurait pu confectionner une botte esqui- 
maude, chaussure indispensable dans les régions arctiques. 
En dépit du peu de confiance qu'il nous inspirait, Hans, le 
plus habile chasseur après Jensen , nous rendait encore 
plus de services que les autres indigènes. Kalutunah nous 
visitait tous les jours , et entrait dans ma cabine en ami 
privilégié. Mon excursion à Étah l'avait rendu tout à fait 
joyeux , et comme le guerrier s'anime au son de la trom- 
pette annonçant la bataille, il retrouva une nouvelle vie 
quand je lui offris d'être conducteur de mes attelages; dès 
le lendemain, il s'occupa seul de nos bétes, et lorsque, 
peu de jours après, je lui témoignai assez de confiance 
pour l'envoyer au cap Alexandre, afin de voir si la glace 
était consolidée, la coupe de son bonheur fut remplie jus- 
c[u'aux bords. 

Son rapport étant favorable, M. Dodge fut chargé de nous 
ramener le corps de Sonntag ; il prit les deux attelages que 
conduisaient Hans et Kalutunah. 

.M. Dodge s'acquitta de sa mission avec énergie et habi- 
leté. Ils ne mirent que cinq heures à atteindre Sorfalik et 
trouvèrent facilement le lieu qu'ils cherchaient, Hans se 



280 LA MER LIBRE. 

rappelant un haut rocher ou plutôt une falaise au pied de 
laquelle reposait la hutte funéraire. Mais on ne la distin- 
guait plus, elle était profondément enfouie sous les mon- 
ceaux de neige accumulés par le vent. Il leur fallut creu- 
ser péniblement et longtemps dans la masse durcie ; la nuit 
était tombée et ils se sentaient très-fatigués ; ils se firent à 
la hâte un abri de neige, donnèrent à manger aux chiens, 
et quoique le thermomètre marquât 42 degrés C. au-des- 
sous de zéro, ils dormirent dans leurs fourrures sans in- 
convénient grave. C'était la première fois que M. Dodge 
campait ainsi sur la neige, et il fut justement fier du suc- 
cès de cette expérience. 

Aussitôt que le jour parut, les traîneaux reprirent leur 
chemin de la veille, mais à la grande surprise des voya- 
geurs, les vents et la marée avaient pendant la nuit em- 
porté une partie des glaces entassées autour du promontoire, 
de sorte qu'ils eurent un moment la très-désagréable per- 
spective de traverser le glacier, chose facile à accomplir 
avec un traîneau vide, mais excessivement embarrassante 
dans la circonstance actuelle. Heureusement, au prix de 
quelque danger, ils réussirent à franchir un endroit per- 
fide où la banquette de glace qu'ils étaient forcés de sui- 
vre, se trouvait fort inclinée : un des traîneaux faillit être 
précipité dans la mer, et Kalutunah n'échappa au péril 
que par un mouvement habile et seulement exécutable par 
un conducteur émérite et habitué à de semblables aven- 
tures. 

Le corps de notre camarade fut déposé dans l'observa- 
toire où peu de semaines auparavant sa haute intelli- 
gence avait poursuivi ces études qui faisaient la joie de sa 
vie ; le pavillon fut hissé à mi-mât sur la hampe qui sur- 
montait cette construction. 

Les préparatifs des funérailles furent faits avec toute la 
solennité requise. Un cercueil convenable, préparé par les 
soins de Mac Cormick, reçut la dépouille de notre ami; on 



CHAPITRE XXII. 283 

le couvrit du drapeau national, et le surienderaain de l'ar- 
rivée de Dodge, quatre de ses compagnons en deuil, suivis 
de tout l'équipage en procession solennelle, le portèrent à 
la fosse creusée à grand'peine dans la terrasse glacée. On 
le descendit dans sa froide couche, je lus le service fu- 
nèbre sur la fosse béante, puis elle fut refermée. Je fis plus 
tard construire au-dessus un rectangle de pierres, à la 
tête duquel je plaçai une stèle ou dalle polie portant cette 
inscription : 



AUGUSTE SONNTAG 

MORT 

EN DÉCEMBRE 1860 

ÂGÉ DE 28 ANS. 

C'est là, dans la lugubre solitude du désert polaire, que 
ce jeune homme ardent, qui deux fois partagea nos travaux 
et nos dangers, dort ce long sommeil qui ne sera plus 
interrompu dans ce monde troublé ! Jamais mains amies 
ne viendront couvrir de fleurs, sa tombe lointaine ; jamais 
ne la contempleront des yeux affaiblis par le chagrin ; mais 
les douces étoiles qu'il a tant aimées veilleront éternelle- 
ment sur lui, les vents berceront son repos, et la grande 
nature étendra sur sa couche un pli de son manteau de 
neige. 




CHAPITRE XXIIl. 



Le premier départ. — But de notre voyage. — Une mésaventure. 

— Second départ. — Le premier campement. — Le caim de 
Hartstène. — Nouveau mode de hutte de neige. — Une mauvaise 
nuit. — Le thermomètre. — Effet de la température sur la neige. 

— Les hummocks. — Le glacier de Humboldt. — Port van Rens- 
selaer. — L'Advance. — Retour par la tempête. 



Le ! 6 mars, autour de la pointe Sunrise, la surface de la 
mer se solidifia entièrement pour la première fois. De tout 
l'hiver, si ce n'est pendant un court intervalle, la tempéra- 
ture n'avait été plus froide, et le vent ayant tout à fait 
cessé depuis deux jours, une couche de glace s'étendait au 
large de la baie. Cet événement si longtemps désiré fut ac- 
cueilli avec satisfaction et je me décidai à partir tout de 
suite. 

Nous ne perdîmes pas de temps en préliminaires; tout 
était prêt depuis plusieurs semaines. Jensen conduisait un 
traîneau attelé de neuf chiens, Kalutunah. un autre tiré par 
six seulement. Je n'avais plus que quinze bêtes propres au 
service, en ayant perdu une de maladie et une autre s'étant 
estropiée dans un combat. 

J'entrepris cette excursion d'essai pour voir si le chemin 



CHAPITRE XXIII. 285 

serait praticable et s'il valait mieux suivre la route du 
D' Kane le long de la côte groënlandaise, ou traverser le 
détroit au-dessus du cap Hatherton, pour tâcher d'attein- 
dre cette terre de Grinnell où nous avions en vain essayé 
d'arriver l'automne précédent. J'avais à regagner tout le 
temps perdu par cet insuccès sur les causes duc[uel il est 
inutile de revenir, le lecteur se rappelant sans doute les 
luttes où notre navire faillit succomber dans les banqui- 
ses à l'orée du détroit. Si les glaces me permettaient une 
rapide traversée jusqu'à la terre de Grinnell ou m'assu- 
raient seulement un point de départ au delà du glacier de 
Humboldt, je ne doutais pas de l'heureux dénoùment de 
notre campagne d'été. 

En arrivant à la Pointe, nous trouvâmes la glace rabo- 
teuse et peu solide; la marée de la nuit avait ouvert une 
large crevasse droit devant le cap ; depuis quelques heures 
elle se recouvrait d'une couche mince et les chiens hési- 
tèrent un instant à y mettre les pieds, mais encouragés 
par le fouet de Jensen, ils s'élancèrent en avant. La glace se 
rompit sous leur poids et, poussés par l'instinct de la conser- 
vation, ils s'éparpillèrent à droite et à gauche; mais, en dépit 
de leurs efforts, ils enfoncèrent pêle-mêle dans la mer avec 
le traîneau. J'étais assis sur l'arrière et j'eus le temps de 
me rouler en dehors, mais Jensen ne fut pas si heureux, et 
chiens, traîneaux, conducteur, pataugèrent ensemble dans 
un fouillis confus parmi les glaces brisées. Kalutunah ac- 
courut à la rescousse et nous parvînmes à les retirer tous 
de ce bain froid, mais Jensen était tout à fait trempé et 
avait les bottes pleines d'eau. Nous n'étions qu'à huit kilo- 
mètres du navire, et je pensai qu'il valait mieux y retourner 
avec toute la célérité possible que de construire une hutte 
de neige pour abriter mon malheureux conducteur contre 
la bise glaciale qui commençait à souffler. — Nos peaux 
de buffle étaient plus qu'humides et ne pourraient sécher 
avant la fin du voyage ; de plus, par un froid pareil, il n'eût 



286 LÀ MER LIBRE. 

pas été prudent de laisser immobiles nos ciiiens dégouttants 
d'eau. Le fouet ne fut pas épargné et nous revînmes à bord 
sans accident fâcheux pour Jensen ou pour l'attelage. Au 
bout d'une heure tout était réparé, et plus circonspects 
cette fois , nous doublâmes heureusement le promontoire. 

La glace était assez unie le long de la côte et nos traî- 
neaux peu chargés allaient d'un bon pas. La neige , forte- 
ment pressée par les vents, s'était amoncelée entre les 
hummocks ; elle en remplissait les interstices, et la surface, 
quoique un peu onduleuse et inégale, était aussi ferme qu'une 
route de notre pays. La nuit s'avançait (nous n'avions pas 
encore la longue journée d'été) et nous fîmes halte sous le 
capHatherton pour organiser notre premier campement: — 
un vrai bivac arctique. — Attacher les chiens et creuser une 
tranchée dans un banc de neige sont choses faciles et qui ne 
prennent guère de temps. Jensen s'occupa du logis pendant 
que Kalutunah faisait souper l'attelage, et quand tout fut 
prêt, nous nous glissâmes dans notre bouge pour essayer 
d'y dormir; mais le souvenir de nos cadres confortables 
était encore trop récent, et Kalutunah seul ronfla toute la 
nuit d'une façon formidable. A l'extérieur, le thermomètre 
marquait 42° G. au-dessous de zéro. 

Je ne fus pas fâché de me remettre en route le lende- 
main, pour me réchauff'er par la marche. La glace étant 
tout aussi favorable au delà du cap Hatherlon , nous ne 
mîmes pas trop de temps à atteindre le promontoire nord de 
Fog Inlet. En approchant de la pointe, j'aperçus un cairn 
perché sur un rocher élevé, et ne me rappelant pas que cet 
amoncellement fût l'œuvre de quelque bande appartenant 
à l'expédition Kane, j'arrêtai le traîneau et me rendis sur 
la terre ferme pour l'étudier de plus près. Je trouvai à 
sa base une fiole de verre contenant la note suivante : 

« Le steamer des États-Unis l'Arclic s'est arrêté ici, et 
nous avons examiné soigneusement les lieux pour chercher 
les traces du docteur Kane et de ses compagnons sans trou- 



CHAPITRE XXIII. 287 

ver autre chose qu'une bouteille, un morceau de papier à 
cartouche sur lequel était écrit : 0. K., août 1853, quelques 
allumettes et une balle de carabine. Nous repartons pour 
continuer nos recherches au cap Hatherton. 

« H. J. Hartstène. 
« Lieutenant comd* l'expédition arctique. » 

Huit heures après midi, 16 août 1855. 

P. S. « Si le navire Release trouve ceci, qu'il comprenne 
bien que nous continuons nos recherches et que nous nous 
dirigeons vers le cap Hatherton. 

« H. J. H. - 

Je fus heureux de cette découverte qui me rappelait la 
sollicitude de notre gouvernement, et cette vaillante tenta- 
tive pour arracher un très-malheureux équipage aux étrein- 
tes des glaces polaires. Il est fâcheux que l'auteur de ce té- 
moignage de courageuses recherches n'ait pas touché un 
peu plus tôt le cap Hatherton; il nous eùt-épargné beaucoup 
des pénibles efforts qui signalèrent notre retour. Cette lo-^ 
calité portera désormais le nom de Cairn- Pointe. 

Grimpant sur une hauteur, je pus voir la mer sur un 
rayon de plusieurs kilomètres : le coup d'œil n'était pas 
encourageant. Partout, excepté le long de la côte vers le 
cap Hatherton, la glace, très-raboteuse, pressée contre le 
rivage en masses énormes et amoncelée en sillons relevés, 
n'offrait aux traîneaux qu'un parcours des plus pénibles. 

L'aspect des glaces me décida tout de suite. Si je devais 
traverser le détroit, Cairn-Pointe serait mon lieu de départ, 
et si, au contraire, il me fallait suivre la côte du Groenland, 
je pouvais y établir un dépôt de vivres. Je pris donc sur 
les traîneaux toutes les provisions au delà de celles qui nous 
étaient nécessaires pour six jours encore et, ayant trouvé 
dans un rocher une ouverture commode , je les y déposai 



288 LA MER LIBRE. 

et les recouvris de grosses pierres pour les défendre des 
ours. Il nous fallait maintenant suivre la côte pour nous 
assurer encore mieux de l'état des glaces du détroit; mais 
la journée était presque finie : on s'occupa des chiens, nous 
nous creusâmes un repaire dans le banc de neige et nous 
passâmes la nuit à la façon des voyageurs polaires , mode 
qui , je dois le dire, n'est pas des plus confortables. Nous 
pûmes cependant dormir sans être gelés ; — nous ne pou- 
vions prétendre à davantage. 

Nos traîneaux étaient beaucoup plus légers le lende- 
main, mais la route fut autrement pénible que les jours 
précédents ; il n'était pas question de nous faire voiturer, 
les chiens avaient déjà assez de mal à traverser les hum- 
mocks sans autre charge que les peaux de bison pour la 
nuit et nos quelques provisions. Neuf heures se passèrent 
à franchir une trentaine de kilomètres, et nous fûmes 
bien aises de profiter d'un banc de neige quelconque pour 
nous y pratiquer un abri. 

Naturellement enclin aux innovations, je m'étais occupé, 
pendant que nous roulions par les glaces et les neiges, 
d'imaginer une hutte plus confortable que la caverne pri- 
mitive du nomade Kalutunah, 

Le banc de neige que je choisis avait une paroi carrée 
d'environ cinq pieds de haut; grimpés sur le sommet, 
nous creusâmes un trou de six pieds de long, quatre et 
demi de large et quatre de profondeur, en laissant entre 
notre excavation et la paroi extérieure du monticule un 
mur de deux pieds de diamètre. Sur l'ouverture, je plaçai 
un des traîneaux recouvert du tablier de toile dont on se 
servait pour renfermer les bagages, et on entassa trois 
pieds de neige au-dessus. Par une fissure pratiquée dans 
l'épaisseur de la muraille, nous insérâmes notre literie de 
peaux de bison, celles de nos provisions qui n'étaient pas 
placées dans les boîtes de fer et toutes autres où nos chiens 
auraient pu mettre la dent ''car ils dévorent n'importe quoi, 



CHAPITRE XXIII. 289 

leur harnais compris); on y poussa ensuite les quartiers 
de neige durcie, puis nous nous fourrâmes nous-mêmes 
dans notre repaire ; on força les blocs de neige dans l'ou- 
verture : nous étions logés pour la nuit. 

N'ayant à faire qu'un voyage de courte durée, je m'é- 
tais permis de prendre une assez bonne provision d'alcool, 
comme le meilleur combustible qu'on puisse employer 
dans l'atmosphère confinée d'une hutte de neige. Une 
flamme bleue et livide se refléta bientôt sur nos visages, 
notre bouilloire de fer battu fut remplie de neige et com- 
mença à chanter sa chanson joyeuse, mais l'eau fut bien 
longue à bouillir : avec une petite lampe et par un froid 
pareil ce n'est pas chose facile; quelques tasses de thé 
brûlant nous restaurèrent enfin, puis les feuilles furent 
jetées dans un coin, on remit de la neige dans la bouil- 
loire et du bœuf et des pommes de terre conservées nous 
firent un plat excellent; quand nous l'eûmes dépéché, cha- 
cun alluma sa pipe et se roula dans sa peau de bison 
pour passer de son mieux le reste de la nuit. 

Mon invention ne parut pas d'abord aussi satisfaisante 
que je l'avais espéré. La hutte, il est vrai, était plus com- 
mode et nous pouvions nous y mouvoir sans faire tomber 
la neige sur nos tètes ; mais nous avions beaucoup plus 
froid que dans les cavernes construites par Kalutunah, où 
la chaleur émanée de nos corps et la lampe qui cuisait le 
souper élevaient la température à zéro environ. Mais notre 
bouge sous le traîneau ne put être chauffé au delà de 
— 30" ; aucun effort ne réussit à faire monter le thermomè- 
tre plus haut. 

En dépit de tout, je m'en tenais à ma théorie, et très-in- 
justement je rejetai le blâme sur Jensen, et prétendant 
qu'il n'avait pas assez soigné la construction de la hutte, 
je l'envoyai entasser plus de neige sur le sommet; ceci ne 
nous valut qu'un nouveau désagrément : le peu de chaleur 
que nous avions pu amasser disparut par la « porte » ou- 

19 



290 LA MER LIBRE. 

verte maintenant; et nous eûmes beau la fermer aussi 
hermétiquement que possible après le retour du Danois, 
de toute la nuit la température, tombée à — 38' G., ne re- 
monta pas au-dessus de — 35* G. Kalutunah lui-même 
fut dérangé de son sommeil et pendant qu'il se frottait 
les yeux et frappait des pieds pour les empêcher de se 
geler, il faisait une grimace qui en disait plus que des pa- 
roles sur son peu d'estime pour les talents du nelegaksoak 
à construire les huttes de neige. 

Au matin, la cause de tout cela nous fut expliquée, la 
faute n'en était pas à moi, et depuis lors, je m'en suis tenu 
à mon système que Kalutunah lui-même a reconnu le 
meilleur. J'appelai l'attention de Jensen sur le thermomè- 
tre suspendu au mur de neige : le sommet du filet délicat 
d'alcool marquait — 36". 

Je me glissai en dehors de la hutte pour essayer du so- 
leil, en m'écriant : « Jensen, je vous donne la plus belle 
peau de buffalo du navire si l'air extérieur est aussi froid 
que cette tanière que vous nous avez laissée criblée de 
trous ! » Jamais œil humain ne vit matinée plus pure et plus 
resplendissante. Ce monde de blancheur étincelait au soleil ; 
la plaine glacée , les hummocks , les icebergs et les hautes 
montagnes éblouissaient le regard : pas un souffle n'agitait 
l'air. Jensen se rendit sans autre contestation : — « Eh 
bien ! dit-il, nous tâcherons de mieux faire une autre fois ! » 

J'allai chercher le thermomètre et le plaçai à l'ombre 
d'un iceberg. Je m'attendais à le voir s'élever ; mais non, la 
petite colonne rouge descendit, descendit presque jusqu'à 
la cuvette et ne s'arrêta qu'à — 58* de l'échelle centigrade. 

Je ne me rappelle que deux exemples de température 
semblable ; l'une notée par Niverofï à Yakoutsk en Sibérie 
à — 72° Fahrenheit. Je ne sache cependant pas qu'aucun 
voyageur ait constaté en plaine un froid aussi exception- 
nel. Je dois noter qu'au Port Foulke, pendant mon absence, 
le thermomètre ne descendit pas au-dessous de — 28° G. 



CHAPITRE XXIII. 291 

Une circonstance me frappa extrêmement : cette grande 
dépression du tliermomètre n'était pas perceptible aux sens ; 
si nous n'en avions eu la preuve sous les yeux, nous n'eus- 
sions pas eu la moindre pensée que par ce soleil splendide 
il faisait un des froids les plus extraordinaires qu'on ait pu 
mesurer , et qui ne nous épargnait que grâce au calme pro- 
fond dont nous étions favorisés. Par une pareille tempéra- 
ture, le moindre vent serait dangereux, surtout s'il soufflait 
en face. Il est encore fort étrange que, tout en transmettant 
si peu de chaleur aux couches atmosphériques qu'ils traver- 
saient, les rayons du soleil fussent encore assez puissants 
pour déterminer des ampoules sur la peau, de sorte que 
les deux conditions les plus opposées du calorique, la po- 
sitive et la négative, agissaient à la fois sur nos pauvres 
visages. 

L'influence de ces basses températures sur la neige n'est 
pas moins curieuse à étudier; elle en devient aussi dure 
que du sable et le frottement du traîneau s'accroît nota- 
blement. Wrangel avait déjà remarqué cette circonstance 
que les Esquimaux connaissent aussi : le traîneau glissant 
avec plus de facilité quand la neige est légèrement mouil- 
lée, ils font fondre un peu de neige dans leur bouche, la 
versent dans la main et en humectent l'ivoire poli des 
patins de leur véhicule : une mince couche de glace se 
forme aussitôt à rencontre des cristaux durcis. Kalutunah 
s'arrêtait souvent pour cette opération, et l'ayant essayée 
sur mon traîneau, je trouvai une différence très-percepti- 
ble dans le tirage. 

Il serait fastidieux de donner jour par jour les détails 
de cette excursion. Je la prolongeai jusqu'à ce que j'eusse 
bien la conviction que la route vers le nord était imprati- 
cable par les côtes groënlandaises. Les glaces de cette année 
différaient fort de celles de 1853 à 1854, A cette époque 
elles étaient unies et on ne rencontrait les hummocks qu'à 
vingt-cinq ou trente kilomètres du rivage. Maintenant cette 



292 LA MER LIBRE. 

ceinture plane n'existait 'plus. L'hiver survenant pendant 
(jue la glace s'amoncelait contre les terres, la pression 
avait dû être terrible : de vastf^s masses avaient été em- 
pilées les unes sur les autres : la mer tout entière n'était 
qu'un immense chaos de fragments de glace soulevés à 
une hauteur énorme et soudés par la gelée dans cette po- 
sition. C'étaient les montagnes Rocheuses sur une échelle 
réduite; pics,rescarpements, terrasses, éperons séparés par 
de profondes vallées, dans lesquelles nous descendions par 
des déclivités raboteuses et dont nous remontions pénible- 
ment le versant opposé pour franchir les hautes crêtes et 
répéter les mêmes efforts. La marche était d'une extrême 
difficulté : sans cesse il nous fallait grimper sur des masses 
glacées de toute forme et de toute grandeur. 

Kalutunah ne pouvait comprendre notre but : il n'avait 
jamais entendu parler d'un voyage dans ces régions loin- 
taines, sinon pour chasser dés ours, et encore dans des 
circonstances exceptionnelles; mais comme nous traver- 
sions piste après piste sans nous occuper de la chasse, il 
devint de plus en plus anxieux. Il aurait bien voulu courir 
le gibier, et voir l'effet de nos carabines; mais aucune 
empreinte ne paraissait très-fraîche , et je n'avais pas de 
temps à perdre ; pourtant, nous arrivâmes à une passée qui 
évidemment ne remontait pas à une heure , et à laquelle 
nous eussions pu nous attacher avec succès, car les traces 
indiquaient une mère et un tout petit ourson. Kalutunah 
arrêta son traîneau et implora avec ardeur l'ordre de lan- 
cer le gibier. Il donnait pour raison le plaisir d'abord, en- 
suite la fourrure, qui ferait un si bel habit au nalegaksoak ; 
et puis sa femme et ses marmots n'avaient pas mangé 
d'ours depuis si longtemps! sans parler de ses chiens sur- 
tout : « Voyez comme ils en ont envie ! » disait-il en mon- 
trant son attelage fatigué qui ne semblait guère se soucier 
de l'éloquence avec laquelle on plaidait sa cause ; les pau- 
vres animaux s'étaient tous couchés sur la neige aussitôt 



I 



CHAPITRE XXIII. 295 

qu'on avait fait halte. Quatre jours de tirage parmi les 
hummocks et les glaces ne leur permettraient pas d'ap- 
précier beaucoup les charmes d'une chasse aux ours. 

En dépit de toutes les difficultés, trois nouvelles étapes 
nous amenèrent en vue du grand glacier de Humboldt; 
mais la glace devenait pire encore, les icebergs se multi- 
pliaient , mes chiens se harassaient inutilement. J'eusse 
bien voulu continuer le voyage , mais ces parages avaient 
été explorés par l'expédition Kane, et je savais déjà qu'il me 
serait impossible de lancer un bateau dans cette direction. 
Il me restait à voir si je pourrais traverser le détroit pour 
atteindre à la terre de Grinnell; c'était désormais mon seul 
espoir. 

Du haut d'un iceberg, on apercevait le glacier comme une 
longue ligne d'un blanc bleuâtre : le cap Agassiz , dernier 
point connu de la côte groënlandaise, le circonscrivait à 
droite, tandis que sur la gauche il se perdait dans le loin- 
tain; il me paraissait reculer vers l'est beaucoup plus que 
le docteur Kane ne le marque dans sa relation, et quoique 
la chose ne soit guère importante au point de vue prati- 
que, cette circonstance, jointe à d'autres observations que 
j'aurai à enregistrer plus tard, m'a porté à m'écarter un 
peu dans le tracé de la petite carte qui accompagne ce vo- 
lume, du tracé adopté dans celle du docteur Kane*. 

1. « .... Le grand glacier de Humboldt m'a laissé des souvenirs très-dis- 
tincts. La première fois que je l'aperçus, le jour était admirablement clair, 
et j'ai rapporté nombre de croquis fidèles esquissés en vue de ses magnifi- 
ques parois.... Je n'essayerai pas d'en faire une description pompeuse. Mes 
hommes enthousiasmés lui cherchaient des termes de comparaison dans le 
Niagara et dans l'immense Océan. Mes notes parlent simplement d'une 
longue ligne d'escarpements de cristal se 'perdant dans le lointain bleui, et 
présentant au soleil une éblouissante escarpe. Mais ce rempart de glace 
solide domine de plus de cent mètres le niveau de la mer où sa base plonge 
à d'insondables profondeurs, et décrit, entre le cap Agassiz et le cap Forbes, 
un arc ininterrompu de près de soixante milles géographiques de dévelop- 
pement. (El. Kane, Arctic explorations, vol. 1, p. 225.) 

« Les explorations personnelles du docteur Kane se terminent à ce grand 
glacier, et jusque-là les positions qu'il donne aux rivages orientaux du 



296 LA MER LIBRE. 

La côte que je venais de longer m'offrait une succession 
de localités gravées dans mon souvenir. Ses hautes roches 
de grès m'étaient aussi familières que les rangées des 
grands entrepôts et des magasins de Broadway. J'avais si 
fréquemment parcouru les environs de Port Rensselaer 
que je reconnaissais chaque pointe , chaque gorge, chaque 
ravine comme si je les avais vues la veille. Mais quand je 
descendis dans le port lui-même, combien je trouvai tout 
changé! Au lieu de la vaste plaine de glace unie sur la- 
quelle j'avais si souvent erré, je ne voyais qu'un désert 
de hummocks uniformes ; à l'endroit même du mouillage 
de VAdvnnce^ la glace était entassée aussi haut que des mâts 
de navire. Fern Rock avait à peu près disparu sous la ter- 
rible avalanche écroulée dans le port du haut de ses fa- 
laises septentrionales, et la partie de l'île Butler où nous 
avions jadis installé nos magasins était presque ensevelie 
sous les décombres des glaces. Il ne restait d'autre vestige 
du bâtiment qu'un petit morceau de bordage que je ramas- 
sai près de l'emplacement de notre ancien observatoire. Le 
sort de VAdvance est encore dans le domaine des conjec- 
tures. Je suppose qu'à la première débâcle, peut-être 
dans l'année qui suivit notre départ, peut-être l'été d'après 
il aura été entraîné vers la mer, brisé par les glaces et 
coulé à fond. J'ai interrogé les Esquimaux ; mais avec les 
meilleures intentions du monde il leur est extrêmement 
difficile de raconter une histoire sans l'émailler de contra- 
dictions; je n'ai pas confiance, même en Kalutunah, pour 
les récits où une ombre de fantaisie peut réussir à se glis- 
ser. Mon nalegak a bien visité le bâtiment , mais une fois 
c'était en telle année, le lendemain en telle autre. Lui et 
plusieurs indigènes en ont retiré beaucoup de bois. Un Es- 
quimau a vu le navire dériver avec les glaces vers les 

détroit de Smith doivent être assez correctes. A partir du cap Agassiz la ligne 
de côtes explorée par Morton, n'ayant été relevée qu'au moyen d'une simple 
estime de route, ne peut présenter le même degré d'exactitude. » (Trad.) 



CHAPITRE XXIII. 297 

« eaux du nord » et se perdre ensuite à l'entrée du Wols- 
tenholme ; il y a de cela quatre étés. Un autre se porte ga- 
rant du même fait, mais d'après lui il n'a eu lieu que 
l'avant-dernière année. Suivant un quatrième témoin, le 
feu a été rais au navire par inadvertance et il a complète- 
ment brûlé dans le port même. Ainsi chacun nous faisait sa 
version. Un naturel m'affirma très-positivement que le na- 
vire avait été entraîné hors de la baie sur un point de la 
côte où les glaces le retenaient encore l'hiver suivant; il 
put le visiter pendant une chasse à Tours. Kalutunah ne 
disait rien de précis, mais patronnait plutôt le récit de 
l'incendie. 

Tout ce qui m'entourait était lié à de vieux souvenirs de 
gaieté ou de tristesse. J'allai voir les tombes de Baker et de 
Pierre notre jovial cuisinier et je cherchai la pyramide dont 
le docteur parle comme de « notre point de repère et leur 
monument funèbre, » mais les matériaux en étaient dis- 
persés parmi les rocs et la grande croix peinte sur sa face 
méridionale n'était rappelée çà et là que par une pierre 
marquée d'une tache blanche. 

En retournant au Port Foulke , nous campâmes de nou- 
veau, à Cairn-Pointe, où je m'arrêtai longtemps pour regar- 
der la mer d'une position plus élevée que la première fois. 
Jensen eut la bonne chance de tuer un renne et nos chiens 
fatigués se restaurèrent un peu. Puis nous revînmes au 
schooner avec une vitesse prodigieuse : un terrible grain 
avait fondu sur nous et, par une température de — 48" G., 
nous piquait de ses aiguillons. La neige nous frappait avec 
une sauvage furie, mais les chiens, se sentant près du but, 
volaient sur les glaces et nos cinquante-quatre kilomètres 
furent franchis en trois heures et demie. 



^ 



CHAPITRE XXIV. 



Notre dépôt de Cairn-Pointe. — Kalutunah. — M. Knorr. — Plan du 
voyage. — Nos préparatifs. — Les femmes esquimaudes. — Mort 
et funérailles de Kablunet. — Le départ. 



Pendant la semaine suivante les traîneaux ne cessèrent 
d'aller et venir entre le schooner et Cairn-Pointe pour trans- 
porter à ce dernier endroit les provisions indispensables à 
notre campagne polaire. La température étant toujours fort 
basse, il n'eût pas été prudent de risquer de longues excur- 
sions pédestres. Mon expérience passée m'avait appris com- 
bien il est important au chef d'une expédition d'avoir l'œil 
sur ses gens. Un homme « pincé » en démoralise une 
douzaine et un pied gelé est aussi contagieux que la petite 
vérole. 

L'attelage de Kalutunah fut remis à M. Knorr, et ce fai- 
sant, je contentai mes deux individus, et je travaillai à 
mes propres intérêts. Le plaisir de me servir, de voyager 
avec moi, très-vif dans sa nouveauté, avait fini par s'user 
complètement chez le nalegak et il m'était facile de voir 
qu'il préférait demeurer avec sa femme et ses enfants que 
se jeter dans les aventures incertaines des champs dt glace; 
il avait maintenant satisfait sa curiosité, il savait que celui 



CHAPITRE XXIV. 299 

qu'il appelait le grand chef pouvait se tirer d'affaire sans 
lui. Je méritais désormais son respect, je ne m'étais pas 
laissé surprendre par la gelée , et j'avais tout supporté 
comme un vrai Esquimau. Il n'était pas difficile de voir 
que Kalutunah m'avait accompagné avec l'espoir secret de 
m'abriter sous son aile protectrice ; il avait pensé sans doute 
que s'il n'avait pas la joie de me voir geler, du moins il 
aurait celle de m'enseigner les us et coutumes des voyages 
en terre arctique.... et voilà qu'au lieu de devenir son 
humble disciple, je m'étais mis à lui donner des leçons! 
Aussi, quand à ce manque de convenance je joignis le 
tort de lui refuser une chasse à l'ours, son enthousiasme 
baissa très-rapidement, et plus il admirait le nalegaksoak, 
moins il désirait le suivre, maintenant surtout que le 
danger dépassait de beaucoup la récompense espérée. — 
Le gaillard était disposé à se prévaloir des avantages de sa 
nouvelle situation, et moi, de mon côt^, m'apercevant 
qu'il prenait au sérieux son rôle d'hôte et de pensionnaire 
des blancs, je le comblai de richesses et en fis le plus 
heureux Esquimau qu'on puisse voir. Ce chasseur adroit, 
énergique, vaillant, qui s'enorgueillisait du bon état de ses 
armes et de l'abondance qu'il faisait régner dans sa hutte, 
se trouvait pour la première fois de sa vie délivré du souci 
du lendemain; il n'est donc pas étonnant qu'il ait voulu 
jouir en plein de ces courtes journées de fête. — En liesse 
continuelle, il se sentait fier de lui-même, fier du nale- 
gaksoak qui le rendait si riche et lui faisait tant de loi- 
sirs, fier de la friperie civilisée dans laquelle il se carrait 
et qui lui donnait si triste mine. — Un sourire perpétuel 
s'épanouissait sur sa figure; je lui avais fait cadeau d'un 
miroir qu'il portait toujours avec lui , et qu'il consultait 
sans cesse, enchanté de se voir un bonnet, et surtout une 
chemise rouge qui pendillait sous son vieil habit. C'était 
un spectacle curieux. « Ne suis-je pas beau comme cela? » 
était une question qu'il adressait à un chacun. 



300 LA MER LIBRE. 

Mais l'ébaubissement que lui causait son costume ne fut 
pas de longue durée. Le charme de la nouveauté s'atténua 
au bout de peu de jours, par la découverte qu'il fit sans 
doute qu'en nourrissant sa vanité il mortifiait aussi sa 
chair. Il nous arriva un jour revêtu de ses vieilles four- 
rures. « Mais où est ta chemise rouge, et ton bonnet et ton 
habit? » — « Je suis tombé dans l'eau et ma femme les fait 
sécher. » Nous sûmes plus tard que, changeant sa défro- 
que contre ses chaudes peaux de renard, il avait caché ses 
ajustements dans une crevasse des rochers. 

L'attelage de Kalutunah ne pouvait être donné qu'à 
M. Knorr. A l'exception de Jensen et de Hans, lui seul de 
tous nos gens savait manier le fouet. Avec une louable 
prévoyance, mon secrétaire s'exerçait depuis le commen- 
cement de l'hiver, pensant" bien que ses chances de me 
suivre dans mon voyage s'accroîtraient en raison de son 
habilité à conduire les chiens : au point de vue de la hié- 
rarchie, cette besogne eût dû être réservée à un matelot, 
mais la carrière fut ouverte à tous et notre jeune gentle- 
man, trouvant que sa dignité officielle barrait le chemin à 
son ambition, n'hésita pas longtemps et se mit à l'œuvre 
avec un entrain dont je lui sus gré. 

On le sait, conduire un traîneau n'est pas chose facile et 
de tout l'équipage Knorr seul réussit à souhait. Même 
parmi les Danois résidant depuis longues années dans le 
Groenland méridional, il est rare de trouver un homme 
entendu en ces matières. Cari et Christian, qui venaient 
d'Upernavik, lançaient la mèche du fouet dans leurs propres 
jambes ou au visage de ceux qui avaient l'imprudence de 
s'asseoir sur le traîneau, et n'atteignaient un chien que 
par le plus grand des hasards. 

Je n'hésitais plus maintenant : depuis que j'étais monté 
sur la falaise de Cairn-Pointe, je savais, à n'en plus douter, 
qu'il me fallait partir de ce promontoire pour traverser le 
détroit, puisqu'il était impossible de remonter plus haut 



CHAPITRE XXIV. 301 

les côtes du Groenland. Mac Cormick, chargé des prépara- 
tifs, les activa avec son énergie habituelle et nous nous se- 
rions mis en route dès la fin de mai, si je n'avais dû atten- 
dre que la température s'élevât un peu. Notre colonie était 
une ruche pleine de bruit et d'agitation, et les Esquimaux 
ne formaient pas un des éléments les moins utiles de la 
petite communauté. Les deux vieilles dames qui présidaient 
aux affaires domestiques de la hutte de neige et de la cabane 
d'Étah, cousaient sans cesse pour nous, et furent proba- 
blement les premières femmes qui se soient enrichies « à 
tirer l'aiguiire et le fil. » 

Mais le malheur vint s'abattre dans la demeure de 
Tcheitchenguak. La bavarde, mais bonne et vaillante Kab- 
lunet tomba malade d'une pneunomie qui l'enleva en quatre 
jours. Tous mes remèdes, tous mes efforts furent inutiles 
et ce malheureux événement aurait détruit mon prestige de 
narkosak, si une aurore boréale ayant paru à cette époque, 
Jensen, en homme adroit « et des plus utiles >•, ajoute mon 
journal, n'en eût profité pour avertir les Esquimaux que 
ce phénomène entravait entièrement l'effet des médecines du 
chef blanc, et n'eût ainsi sauvé ma réputation compromise. 
Kablunet mourut à cinq heures ; à six, on la cousait dans 
une peau de phoque, et, avant qu'il fût refroidi, Hans em- 
portait le corps sur son traîneau jusqu'à une gorge voisine 
où il le déposa dans une anfractuosité du rocher et amon- 
cela au-dessus un tas de grosses pierres. Merkut, sa fem- 
me, montra seule quelques signes de douleur et de regret, 
mais plutôt, je suppose, dictés par l'usage que par une af- 
fection, réelle. Quand les autres furent partis, elle resta 
près de la tombe et tourna tout autour pendant une heure 
environ, murmurant à voix basse les louanges de la dé- 
funte, puis elle plaça sur les pierres le couteau, les aiguilles, 
le fils de nerfs de phoque dont sa mère se servait quel- 
ques jours auparavant : cela fait, les derniers rites de le 
séparation suprême étaient accomplis. 



302 LA MER LIBRE. 

Tcheitchenguak vint me voir peu après, il paraissait fort 
triste; il me dit que sa hutte était bien froide, qu'il n'avait 
plus personne pour entretenir sa lampe et me demanda de 
lui permettre de rester avec sa fille. Mon consentement ob- 
tenu, on ne s'occupa guère de celui de Hans et la maison de 
neige fut délaissée, et le foyer où ces braves gens se plai- 
saient à donner la rude hospitalité du sauvage fut dispersé. 
La cabane joyeuse était devenue une demeure de deuil et 
Tcheitchenguak la quittait pour traîner solitairement le 
peu de jours qu'il avait à vivre. Usé par sa longue lutte 
pour l'existence, il allait maintenant dépendre d'une géné- 
ration qui ne se soucierait guère d'un vieillard inutile. La 
compagne qui seule eût pu adoucir les chagrins de ses 
dernières années , était partie avant lui pour l'île lointaine 
où le grand esprit, Torngasoak le puissant, invite les âmes 
heureuses au festin éternel, sur les bords toujours verts du 
lac sans limites où on ne voit point de glaces, où les ténè- 
bres sont inconnues , où le soleil plane éternellement dans 
un ciel d'été et de bénédictions, — dans l'Upernak qui n'a 
point de fin. 

Le thermomètre s'étant un peu élevé, le départ fut 
annoncé pour la soirée du 3 avril. Le soleil descendait en- 
core au-dessous de l'horizon, mais la nuit crépusculaire 
permettait de marcher et de réserver le jour aux campe- 
ments. Si basse que soit la température, pourvu que l'air 
soit calme, l'exercice réchauffe toujours assez, et la chaleur 
est beaucoup plus nécessaire pour les haltes; en outre, la 
réverbération des glaces au grand soleil de midi est exces- 
sivement fatigante pour la vue et il est assez difficile de se 
préserver de « l'ophthalmie des neiges, » affection aussi 
douloureuse qu'incommode ; pour nous en garantir autant 
que possible, nous portions tous des besicles en verre bleu. 

Mes compagnons, officiers ou matelots, étaient au nombre 
de douze. Tout fut prêt à sept heures, et quand la petite 
bande s'assembla sur la glace auprès du schooner, le coup 




Uans enterrant sa belle-mère. 



CHAPITRE XXIV. 305 

d'œil était aussi pittoresque qu'animé. En avant, Jensen 
déroulait avec impatience sa longue mèche de fouet; huit 
chiens attelés à son traîneau, l'Espoir, avaient l'air aussi 
pressés que lui. Venait ensuite Knorr avec six chiens et 
la Persévérance au montant de laquelle flottait une pe- 
tite bannière bleue portant sa devise : « Toujours prêt. » 
Huit vigoureux gaillards se disposaient à tirer un troisième 
traîneau au moyen de cordes fixées à une sangle de toile 
qui entourait leurs épaules. — Auprès de ce véhicule se 
tenaient Mac Cormick et Dodge qui devaient le piloter au 
milieu des hummocks. On y avait installé un lifeboat en 
fer, de vingt-quatre pieds de long, avec lequel j'espérais 
me lancer dans la mer polaire. — Son mât était dressé et 
les voiles déployées; au-dessus d'elle s'agitait fièrement un 
pavillon qui avait déjà fait deux campagnes arctiques, au 
retour d'une autre dans les régions australes; on avait 
élevé les emblèmes maçonniques sur la tête du mât, et 
hissé notre flamme de signaux à l'arrière. Le soleil brillait 
sur le port, l'enthousiasme débordait , chacun se sentait 
prêt aux plus dures épreuves. 

Les applaudissements éclatèrent pendant que je descen- 
dais notre escalier de glace. A un signal donné , Radclifle , 
auquel je laissais le soin du navire, tira le canon. « En 
route ! » cria Mac Cormick ; les fouets claquèrent, les chiens 
sautèrent dans leurs colliers, les hommes tirèrent sur leurs 
câbles : nous étions partis. 

Je vais emprunter à mon « livre de marche » le récit 
des événements qui suivirent, espérant que le lecteur 
voudra bien encore nous accompagner dans notre long 
voyage à travers les solitudes glacées. 



CJ^ 



20 



CHAPITRE XXV. 



Le premier jour du voyage. — Abaissement de la température. — 
Découragement de nos hommes. — Notre maison de neige. — Le 
second jour. — Cairn-Poinfe. — La glace. — La tempête. — Em- 
barras des cuisiniers. — Une trombe de neige. — Violence de 
l'ouragan. — Notre hutte. 

4 avril. 

Enterrés dans un banc de neige, nous avons peu à nous 
louer de cette première journée. Le thermomètre, descendu 
à — 37" C, était à — 16» dans notre hutte, et continue à 
s'élever. Trois de mes compagnons se sont laissés saisir par 
le froid, et j'ai réussi à grand'peine à les empêcher d'être 
sérieusement atteints. — Tout alla assez bien pourtant, 
jusqu'à la pointe du Soleil-Levant {Sunrise) où la glace de- 
vint très-difficile; nous mîmes deux longues heures à la 
franchir avec notre bateau d'une dimension si embarras- 
sante. C'est probablement un avant-goût de notre traversée 
du détroit. Ce maudit endroit dépassé, nous nous arrêtâ- 
mes pour faire fondre un peu de neige; nos hommes étaient 
accablés de fatigue et très-altérés. Malheureusement une 
traîche brise s'éleva soudain et vint glacer de part en part 
nos corps tout trempés encore de la sueur que nous avait 
arrachée un aussi violent exercice. Le premier souffle du vent 



CHAPITRE XXV. 307 

éteignit l'enthousiasme de la bande et une révolution subite 
s'opéra dans les esprits : c'était comme du cidre suret rem- 
plaçant du Champagne pétillant. — Quelques-uns semblaient 
suivre leurs propres funérailles et, la mine allongée, pous- 
saient des : « Que faire , mon Dieu 1 » qui m'auraient assez 
amusé, si je n'y avais vu un sujet de sérieuse alarme. — Un 
autre, ne se sentant plus la force de se mouvoir, s'accrou- 
pit contre un amas de neige ; quand on le retrouva, il était 
tout décidé à se laisser mourir : une demi-heure de plus et 
son affaire était faite. Je m'approchai de lui pour l'encou- 
rager, il me dit froidement et avec un air de résignation 
qui eût fait honneur à un martyr : « Je gèle, vous voyez. » 
— Ses doigts et ses orteils étaient déjà aussi blancs qu'une 
chandelle de suif. — Sans perdre de temps, je les friction- 
nai avec vigueur pour y rappeler la circulation, et le re- 
mettant à deux matelots avec l'ordre de le faire marcher 
de force, je l'arrachai aux dangereuses conséquences de son 
manque d'énergie. — Je ne m'arrêtai pas à attendre quel- 
ques gouttes de cette eau tant désirée et je me dirigeai vers 
le premier banc de neige venu. J'y installai mes hommes 
à l'abri du vent, mais ce ne fut pas chose facile : deux ou 
trois individus paraissaient possédés de l'héroïque besoin 
d'en finir une bonne fois ; ils eussent mieux aimé se cou- 
cher pour toujours dans la neige, que de prendre la pelle 
et de nous aider à construire un abri. 

Tout cela n'est rien moins que réjouissant pour le dé- 
but, mais je ne puis dire que j'en sois fort surpris : je 
sais par expérience combien il est dangereux d'exposer 
des hommes au vent par une pareille température ; mais 
pouvais-je prévoir cette bise? En somme, j'espère qu'il 
n'en résultera rien de grave ; nos malades se sentent mieux 
à mesure qu'il fait plus chaud dans la hutte. Nous venons 
d'expédier notre grossier repas , j'ai allumé la lampe à 
alcool, la porte est soigneusement close, chacun se blottit 
sous ses fourrures ; les plus braves fument leur pipe et les 



308 LA MER LIBRE. 

autres grelottent comme si cet exercice devait les réchauf- 
fer. Le claquement de leurs dents n'est* pourtant pas une 
musique agréable. 

5 avril. 

Sous la neige, près du cap Hatherton. 

Notre dernière halte avait duré dix-huit heures. Je ne 
quittai pas notre abri avant que mes hommes fussent tout 
à fait dégelés et que l'air fût entièrement calme. Notre 
courte étape a été franchie sans broncher, mais avec une 
prudente lenteur : je ne veux pas fatiguer mes gens ni les 
exposer trop longtemps au froid. Le cœur leur revient peu 
à peu, et pas un ne conserve de traces de ses souffrances 
d'hier. La température s'élève : il fait assez chaud dans 
notre hutte; le thermomètre suspendu au patin du traîneau 
marque —là" G. 

6 avril. 

Nous sommes à Cairn-Pointe et confortablement logés. 
Chacun s'est acquitté de son devoir et la dépression morale 
qui a suivi le grain d'avant-hier est oubliée maintenant : 
l'entrain et la gaieté ont leur tour. Pa3 n'est besoin aujour- 
d'hui de talonner les gens, de leur prêcher d'exemple en 
maniant moi-même les pelles à neige. Les faibles de cœur 
ont profité de la leçon ; ils savent à présent que le travail 
est le meilleur auxiliaire des appels à l'assistance céleste : 
au lieu de passer deux heures à construire notre hutte, 
comme la première fois, nous avons accompli notre tâche 
en moitié moins de temps ; tous se hâtaient de faire leur 
ouvrage le plus vite possible. 

La route n'était pas trop mauvaise pour les deux pre- 
miers traîneaux ; celui qui porte l'embarcation nous a causé 
beaucoup de fatigues. Il glisse facilement sur les surfaces 
planes ; mais quelles peines n'avons-nous pas eues à tirer ce 
bateau d'une longueur si gênante par-dessus des amas de 



CHAPITRE XXV. 3C9 

neige hauts de quatre pieds ou des hummocks encore plus 
rudes à franchir, fussent-ils deux fois moins élevés! Pour 
lui faire traverser des bandes de glaces encore plus tour- 
mentées que les autres, il nous a fallu battre la voie 
d'avance. Je désirais atteindre Cairn-Pointe pour y camper, 
et j'ai dû laisser une partie de notre chargement au cap 
Hatherton, où Knorr et Jensen ont, au mois de mars, 
caché aussi un de leurs dépôts. — Il nous en coûtera une 
journée pour revenir prendre tout cela. 

La difficulté de traîner l'embarcation au milieu des hum- 
mocks, et le peu de bagages dont les hommes ou les chiens 
peuvent se charger par des glaces aussi disloquées, comme 
cette étape nous l'a prouvé, me démontrent l'impossibilité 
de tout charrier en un convoi sur la côte opposée ; aussi 
vais-je laisser la chaloupe à Cairn-Pointe jusqu'à ce que 
nous ayons frayé le chemin et qu'avec les deux attelages et 
le troisième traîneau tiré par mes gens, j'aie transporté 
nos provisions à la terre de Grinnell. Si la glace est favo- 
rable, je serai toujours à temps d'envoyer chercher le ba- 
teau; si, au contraire, je ne puis lui faire traverser le 
détroit de Smith, j'aurai du moins assez de vivres pour 
mes explorations en traîneau, que j'espère accomplir avant 
que le dégel de juin ou de juillet vienne mettre un terme 
à ce mode de voyage. 

La vue de la mer n'est pas des plus encourageantes. — 
Après avoir mis ma petite troupe en sûreté, j'ai escaladé 
une pointe élevée et je me suis donné la mélancolique sa- 
tisfaction de contempler un fort vilain spectacle. Excepté 
un espace de quelques kilomètres où l'eau encore libre, 
avant le dernier abaissement de la température, a dû sans 
doute se prendre subitement, je ne voyais pas une toise 
de surface plane et unie. Le détroit en entier paraît rempli 
de glaces massives qui , brisées par la débâcle de l'été et 
poussées en banquises mouvantes par le courant qui se 
dirige vers le sud, sont venues se heurter contre la côte 



310 LA MER LIBRE. 

du Groenland et se sont empilées en amoncellements con- 
fus. — J'ai appris à les connaître en 1854; — si elles ne 
sont pas meilleures, et je les crois pires encore, nous pou- 
vons nous attendre à de terribles luttes. 

7 afril. 

Vit-on jamais une température plus changeante que celle 
du détroit de Smith ? — Elle fait mon supplice et anéantit 
tous mes plans. Dans sa fécondité sans borne, la nature n'a 
jamais enfanté rien d'aussi capricieux. 

Hier au soir, l'air était parfaitement calme, mais voilà 
que cette nuit le vieux Borée s'est éveillé de son somme, et 
le père des vents a soufflé comme s'il ne l'eût fait de sa vie 
et qu'il voulût prouver au monde quelle était la force de 
ses poumons. A peine pouvions-nous mettre le nez dehors, 
il nous a fallu rester tout le jour couchés pêle-mêle dans 
notre lugubre prison de neige. — Je ne sais comment nous 
aurions dîné si je n'étais moi-même sorti pour préparer le 
repas et montré à ces pauvres novices à entretenir leur 
lampe-fourneau : nous ne pouvons employer d'autre com- 
bustible que le saindoux, et la fumée en est si intolérable 
qu'il nous faut cuisiner en plein air. Je crois vraiment que 
rien n'abêtit l'homme plus vite que le froid : nos marmitons 
n'ont pas eu l'idée de se construire un mur de neige, et il 
m'a fallu leur enseigner la proportion exacte à établir entre 
la panne et le fil de caret qui nous tient lieu de mèches, 
pour que la flamme ne fût pas noyée dans la graisse ou 
éteinte par le vent. Nous avons mis plus de deux heures 
à faire le café, et nous sommes rentrés tout blancs de 
neige ; elle fond peu à peu, et nos fourrures restent empré- 
gnées d'humidité, car nous ne pouvons changer d'habits 
avant de nous glisser entre nos draps de peaux de bison. 



CHAPITRE XXV. 311 



8 avril. 

Notre situation ne peut s'aggraver. La tempête continue 
à rugir et nous tient captifs dans notre geôle. Autant vau- 
drait jeter mes] hommes dans une fournaise ardente que 
les exposer à l'air du dehors par un temps pareil. Hier 
soir, il faisait un peu moins froid, il neigeait et nous com- 
mencions à espérer, mais le vent s'est remis à souffler de 
plus belle : les trombes de neige voilent la face du soleil et 
cachent la côte et les montagnes; de loin en loin apparaît 
le fantôme d'un iceberg. J'ai bien, par deux fois, essayé de 
braver la rafale, — j'aurais voulu aller chercher nos dépôts 
du cap Hatherton, — et je faisais déjà détruire notre hutte 
pour prendre le traîneau , mais dix minutes en plein air 
ont suffi pour me convaincre que la moitié de ma bande 
gèlerait tout de bon si j'avais l'imprudence de la lancer 
dans la tempête : le troupeau est rentré au bercail et je 
suis retourné surveiller le feu de la cuisine. 

Mes pauvres chiens sont presque ensevelis sous la neige; 
ils sont tous pressés les uns contre les autres, et à mesure 
qu'elle s'amasse au-dessus d'eux, ils soulèvent un peu plus 
la tête; je viens de les aller voir, je craignais que quel- 
qu'une de ces bêtes ne fût morte de froid ou n'eût repris 
le chemin du navire; elles sont bien toutes dans le tas, j'ai 
compté quatorze nez. 

La température de la hutte s'est élevée presque au point 
de congélation, et quelque étrange que cela paraisse, je 
puis écrire aussi rapidement que dans ma chaude cabine. 
Que faire autre chose? J'ai emporté deux petits livres en 
prévision de ces heures de captivité, et je me distrais à ma 
manière, tandis que mes camarades jouent aux cartes et pa- 
rient, du pain d'épice, des huîtres ou des bouteilles de 
rhum à consommer à Boston. Je veux tuer le temps et ne 



312 LA MER LIBRE. 

puis dormir; mettons-nous donc à décrire notre demeure 
actuelle. 

C'est un fossé de dix- huit pieds de long, huit de large 
et quatorze de profondeur; sur le sommet dudit fossé, les 
rames de la ch